The Project Gutenberg EBook of La fiance du rebelle, by Joseph Marmette

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Title: La fiance du rebelle
       pisode de la Guerre des Bostonnais, 1775

Author: Joseph Marmette

Release Date: January 19, 2007 [EBook #20396]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                         JOSEPH MARMETTE



                           LA FIANCE
                           DU REBELLE



             pisode de la Guerre des Bostonnais, 1775

     Roman canadien publi en Feuilleton par la "Revue Canadienne"

                          Montral 1875




                          INTRODUCTION.


Immdiatement aprs la capitulation du 8 septembre 1760, par laquelle la
Nouvelle-France passait au pouvoir de l'Angleterre, une paix profonde
rgna dans tout le Canada. A part les dvastations commises dans le
gouvernement de Qubec, que des armes ennemies avaient occup pendant
deux annes, tandis que la capitale avait t deux fois assige,
bombarde, et presque anantie, rien ne semblait indiquer dans les
autres parties de la province que l'on sortt d'une guerre sanglante et
dsastreuse. Rfugis sur leurs terres, les habitants se livraient 
l'agriculture, autant pour rparer leurs pertes que pour s'isoler de
leurs nouveaux matres. Il leur restait bien encore l'espoir que la
France ne les abandonnerait pas et qu'elle se ferait rendre ses colonies
aprs la cessation des hostilits; mais cette dernire illusion devait
bientt s'vanouir par le fait du honteux trait de Versailles de 1763,
dont le contrecoup vint douloureusement vibrer au Canada comme le glas
funraire de la domination franaise en Amrique.

Cette nouvelle dtermina une seconde migration. Les quelques familles
nobles qui restaient encore dans le pays, les anciens fonctionnaires,
les hommes de loi, les marchands, repassrent en France aprs avoir
vendu ou abandonn leurs biens. Il ne resta plus dans les villes que les
corps religieux, quelques rares employs subalternes,  peine un
marchand, et les artisans. La population des campagnes tant attache au
sol fut seule unanime  ne point migrer.

Les conqurants avaient dj pris leurs mesures pour s'assurer de la
libre possession de leur conqute. Afin de frapper davantage l'esprit
des vaincus, on les mit tout d'abord sous le rgime de la loi martiale.
Ce fut l're du despotisme.

A la suite des troupes anglaises, une foule d'aventuriers s'taient
abattus sur le Canada. Aussi pauvres d'cus et de savoir qu'avides de
luxe et de domination, et pour la plupart hommes de rien, ces arrogants
ambitieux se jetrent  la cure de tous les emplois publics. Ce fut
alors que l'on vit un criminel tir du fond d'une prison pour tre fait
juge-en-chef, lorsque, par surcrot de mpris pour l'intrt et
l'opinion publics, cet homme ignorait le premier mot du droit civil et
de la langue franaise. Il faut ajouter qu'il tait admirablement appuy
par un procureur-gnral qui n'tait gure moins propre  remplir sa
charge, tandis qu'un chirurgien de la garnison et un capitaine en
retraite taient juges des plaidoyers communs, et que les places de
secrtaire provincial, de greffier du conseil, de rgistrateur, de
prvt-marchal, taient, donnes  des favoris qui les louaient ensuite
aux plus offrants. Les honteuses menes de tous ces tripotiers allrent
si loin que Murray lui-mme, le gouverneur, brave et honnte soldat, ne
put s'empcher de rougir de son entourage. Il suspendit le juge-en-chef
de ses fonctions, le renvoya en Angleterre et tmoigna son
mcontentement au ministre. L'abolition des anciennes lois franaises
vint mettre le comble  la tyrannie, et des murmures menaants
commencrent  sortir du sein d'une population qui, toute vaincue
qu'elle tait, ne se sentait pas ne pour l'esclavage.

Cependant on votait dans le Parlement de la Grande-Bretagne une loi qui
allait avoir une immense influence sur les destines de l'Amrique
Septentrionale. Quoique, de prime-abord, elle part devoir nous tre
contraire, cette dcision du Parlement Anglais devait merveilleusement,
dans ses rsultats, servir nos franchises menaces. Sous prtexte que la
dernire guerre l'avait force d'augmenter sa dette, l'Angleterre
s'ingra de taxer les colonies sans leur consentement; elle passa la loi
du Timbre et imposa une taxe sur tous ses sujets amricains. A l'annonce
de cette nouvelle, les anciennes colonies protestrent. Le Canada et
l'Acadie Nouvelle-cosse, seuls, gardrent momentanment le silence.

A la vue des difficults que cette opposition des provinces amricaines
allait amener, l'Angleterre fut force d'adopter, envers le Canada une
politique moins oppressive. Elle modifia ses instructions, changea ses
principaux fonctionnaires, en un mot employa la pacification afin
d'avoir au moins une province pour elle dans le Nouveau-Monde, puisque
toutes les autres colonies de l'Amrique du Nord se mettaient en guerre
ouverte avec la mtropole et prparaient dj la rvolution qui devait
amener leur indpendance.

La Virginie fut la premire  s'opposer  la loi du timbre. A Boston la
population dmolit les bureaux. Un congrs, compos des dputes de la
plupart des Provinces, s'assembla  New-York et, protesta contre les
prtentions du gouvernement imprial. On brla publiquement les
marchandises estampilles, et les ngociants brisrent leurs relations
commerciales avec l'Angleterre.

Effray, le gouvernement anglais rvoqua cette malheureuse loi du timbre
qui provoquait d'aussi terribles colres.

L'abrogation de cette loi suspendit pendant quelque temps l'opposition
des provinces coloniales. Mais en 1773, le gouvernement anglais ayant
mis inconsidrment un nouvel impt sur le th, le feu de la rvolte se
ralluma avec encore plus d'intensit qu'auparavant.

Le Parlement fut outr d'une rcidive qui s'accentuait de plus, en plus,
et eut recours aux mesures coercitives pour faire rentrer dans le devoir
les colonies rvoltes. D'un autre ct, pour s'attacher le Canada, il
vota le rtablissement des lois franaises en ce pays, y reconnut le
catholicisme comme religion tablie, et donna  la province un Conseil
reprsentatif o les catholiques taient admis  prendre place.

Cette loi souleva de vives rclamations en Angleterre, et surtout en
Amrique, o douze provinces protestrent violemment, par la voix d'un
Congrs gnral sigeant  Philadelphie, contre cette loi de Qubec qui
reconnaissait la religion catholique.

Protestation des plus inhabiles. En se dclarant contre les lois
franaises et contre le catholicisme, le congrs s'alinait la
population du Canada qui devait tre ainsi perdue  la cause de la
confdration depuis longtemps rve par Washington et Franklin.

Pourtant, par une singulire inconsquence, le mme congrs adopta une
adresse aux Canadiens, o se trouvaient exprims des sentiments
tout--fait contraires  ceux manifests dans les premires rsolutions.

Cette adresse fut assez froidement reue au Canada, o la population,
satisfaite des rcentes concessions du parlement imprial, n'avait qu'
se dfier des fallacieuses promesses caches sous les belles phrases du
congrs. "Dans leur juste dfiance," remarque M. Garneau, "la plupart
des meilleurs amis de la libert restrent indiffrents ou refusrent de
prendre part  la lutte qui commenait... Beaucoup d'autres Canadiens,
gagns par la loi de 1774, promirent de rester fidles  l'Angleterre et
tinrent parole. Ainsi une seule pense de proscription mise au jour avec
lgret; fut cause que les tats-Unis voient aujourd'hui la dangereuse
puissance de leur ancienne mtropole se consolider de plus en dans
l'Amrique du Nord."

Le gnral Carleton avait  peine eu le temps d'inaugurer au Canada la
nouvelle constitution, lorsque son attention fut attire vers les
frontires que menaaient dj les Amricains insurgs. Pendant que le
colonel Arnold s'avanait contre Qubec par les rivires Kennebec et
Chaudire, mais lentement, retard qu'il tait dans sa marche par les
obstacles sans nombre que lui offrait la fort vierge, le gnral
Schuyler, nomm par le Congrs au commandement de l'arme du Nord,
marchait, conjointement avec Montgomery, contre Montral qui ne devait
pas tarder  succomber Aux premires nouvelles de l'invasion, le
gouverneur Carleton avait envoy vers le lac Champlain le peu de troupes
dont il pouvait disposer, c'est--dire deux rgiments qui formaient huit
cents hommes, tout ce qu'il y avait dans le pays. Comme l'hiver
approchait, il fallait renoncer  l'espoir d'en voir arriver d'autres de
l'Angleterre avant le retour du printemps.

Le gouvernement se vit donc force d'appeler la milice sous les ordres.

Si la majorit des Canadiens ne penchait pas du ct de la rvolution,
son dsir formel tait bien aussi de ne se point mler activement au
conflit et de garder la neutralit. La population resta sourde aux
appels ritrs de Carleton.

Alors celui-ci tenta de lever des corps de volontaires. Il offrit les
conditions les plus avantageuses. Mais ses offres firent peu de
proslytes.

Aussi manquant de troupes, ne put-il secourir les forts de Chambly et de
Saint Jean qui se rendirent bientt  l'ennemi.

A peine matre de Saint-Jean, Montgomery se porta sur Montral. Carleton
Quitta prcipitamment cette place o il se trouvait et s'embarqua en
toute hte pour la capitale. Il ne parut qu'un: instant, et en fugitif,
aux Trois-Rivires, et continua sa retraite prcipite pour ne s'arrter
qu' Qubec le 13 novembre 1775.

Pendant ce temps, Montral et Trois-Rivires avaient ouvert leurs portes
aux insurgs, et Montgomery, qui suivait de prs le gouverneur,
rejoignait le gnral Arnold. Celui-ci, aprs six semaines d'une marche
pnible, avait paru en face de Qubec le jour mme de l'arrive du
gouverneur; mais comme il ne lui restait plus que six cent cinquante
hommes valides et qu'il ne pouvait songer attaquer Qubec avec ce petit
nombre de combattants, il tait remonte jusqu' la Pointe-aux-Trembles
o il opra sa jonction avec le gnral Montgomery. Les deux corps
runis, mille ou douze cents soldats environ, vinrent investir Qubec.
Mais n'anticipons point sur des vnements dont nous allons maintenant
exposer les dtails de la manire la plus intressante qu'il nous sera
possible.




                          CHAPITRE PREMIER.

                UN DISCOURS QUI NE CONVAINC PERSONNE.


Le soir du dix-neuvime jour de novembre, dix-sept-soixante-et-quinze,
la Ville de Qubec, d'ordinaire paisible  cette heure, prsentait une
animation inaccoutume.

Dans les rues tortueuses, sombres et rendues humides par une froide
bruine qui enveloppait la capitale, se glissaient nombre de gens
soigneusement _fourrs_ dans leur manteau. A la faveur de quelques ples
rayons de lumire qui, de ci et de l, jaillissaient d'un volet mal
clos, vous auriez, pu voir les passants surgir un instant du brouillard
et y rentrer aussitt pour disparatre dans l'ombre brumeuse.

Ils venaient de tous les cts: des faubourgs, de la haute de la basse
Ville, et convergeaient sur un mme point, la chapelle de l'vch.

Le palais piscopal, qui s'levait alors sur l'emplacement actuel de
l'Htel du Parlement provincial, tait encore habit par l'vque, qui
n'en devait tre dpossd, par le gouvernement anglais, que trois ans
plus tard, moyennant la rmunration drisoire de 150 par an.

Ce soir-l, sur les huit heures, comme le gros intendant de Monseigneur
Briant allait fermer la porte de la chapelle, un bruit de pas qui se
rapprochaient lui fit sortir un instant la tte au-dehors. Quatre hommes
arrivaient, dont l'un cria avec, l'accent anglais le plus prononc:

--Hol garon!

Comme l'intendant se rejetait en arrire et allait obir  cette
injonction, plus que suspecte  pareille heure, en faisant dcrire un
prudent double tour  la clef de la serrure, l'un des arrivants le
prvint, bondit et ouvrit violemment la porte en repoussant 
l'intrieur le gardien surpris. Celui-ci, s'attendant  quelque tratre
coup, lcha un cri d'effroi qui se rpta dans les sonores profondeurs
de la chapelle.

--Va dire  _ta_ matre, Monsieur l'vque, que nous vouloir tenir
assemble publique, ici, _cette_ soir.

--Mais...

--Allons marche... cria l'autre en allongeant un grand coup de pied au
gardien.

Celui-ci se tenait dj  une trop respectueuse distance pour ne pas
viter le coup. Il s'lanait mme pour se sauver au plus vite,
lorsqu'un commandement, encore plus impratif que le premier, le cloua
sur place.

--_By God!_ arrtez-_vos!_

Ce juron et la grosse voix qui le prononait, firent frissonner les
moelles dans les os du gardien.

--Pas voir clair ici. _Nos_ avoir besoin de _loumire_.

Le pauvre homme se rsigna. Il alla chercher des cierges dans un coin de
la chapelle, et, pour les allumer, se mit  battre le briquet. Mais ses
mains taient tellement agites par la peur, qu'il frappait plus souvent
ses doigts que le silex.

Les autres, vinrent  son aide, et allumrent une vingtaine de cierges
dont la faible lueur clairait tant bien que mal l'intrieur de la
chapelle.

Le gardien jeta; alors un regard d'interrogation et d'anxit sur ceux
auxquels il tait forc d'obir. On lui fit signe qu'il pouvait s'en
aller. Il tourna sur ses talons et disparut aussitt dans l'enfoncement
obscur de la chapelle, d'o l'on entendit le bruit d'une porte qui se
refermait  triple tour.

Celui qui avait command cette quipe clata de rire et dit aux autres,
en anglais:

--Merci  Dieu! si tous les franais de la ville ont le courage de
celui-ci, Qubec ne se dfendra pas longtemps contre les troupes de
Schuyler et d'Arnold!

C'tait, un marchand anglais nomme Williams qui agissait ainsi 
l'vch comme en pays conquis. Il tait accompagn de son compatriote
Adam Lymburner et de deux de leurs connaissances, tous partisans du
congrs et amis dclars des Bostonnais. L'histoire nous prouv qu'une
bonne partie de la population anglaise du Canada penchait du ct des
Amricains insurgs. Outre ceux de Williams et de Lymburner, riches
ngociants de Qubec, elle nous a conserv les noms de James Price et de
son associ Maywood, ainsi que celui de Thomas Walker, qui, tous trois,
taient  la tte du mouvement insurrectionnel  Montral. Cependant la
chapelle se remplit peu  peu de nouveaux arrivants. Quand les derniers
furent entrs,--un jeune homme, ple,  l'air distingu, et un homme du
peuple d'une stature colossale.--

Williams monta dans la chaire [1] et s'adressant  la foule, compose en
trs-grande partie de Canadiens-Franais:

[Note 1: Historique.]

--_Gentlemen_, dit-il, _I feel most happy in seeing such a numerous
assembly_.

--Parlez franais, cria le jeune homme qui se tenait prs de la porte.

--En franais! hurla le colosse, son compagnon, d'une voix de tonnerre.

--En franais! en franais rpta la foule.

Williams dut se rsigner et baragouina une espce d'exorde, dans lequel,
avec l'exagration commune  tous les discours de ce genre, il
remerciait les citoyens de Qubec de s'tre ports en masse une
assemble convoque par lui dans les intrts de l'indpendance de
toutes les colonies amricaines. Puis il se mit  commenter l'adresse du
Congrs aux Canadiens, laquelle terminait ainsi:

"Saisissez l'occasion que la Providence elle-mme vous prsente; si vous
agissez de faon  conserver votre libert, vous serez effectivement
libres. Nous connaissons trop les sentiments gnreux qui distinguent
votre nation pour croire que la difference de religion puisse
prjudicier  votre amiti pour nous. Vous n'ignorez pas qu'il est de la
nature de la libert d'lever au-dessus de cette faiblesse ceux que son
amour unit pour la mme cause. Les cantons suisses fournissent une
preuve mmorable de cette vrit: ils sont composs de catholiques et de
protestants, et cependant, ils jouissent d'une paix parfaite, et par
cette Concorde qui constitue et maintient leur libert, ils sont en tat
de dfier et mme de dtruire tout tyran qui voudrait la leur ravir."

Pendant que l'orateur reprenait haleine, le jeune homme ple, qui se,
tenait toujours prs de la porte, s'cria:

--Comment alliez-vous ces belles paroles avec certaine autre adresse du
Congrs protestant contre la loi de Qubec qui reconnat chez nous la
religion catholique? Williams ne s'attendait gure  cette objection! et
resta bouche bante.

La majorit de l'assemble, qui tait videmment peu sympathique au
Congrs, se mit  rire.

Et puis, dominant toutes les autres, la grosse voix du colosse qui
accompagnait le jeune homme, cria  Williams.

--Hein! ma vieille, a te rive ton clou.

Pendant l'immense et long clat de rire qui courut au-dessus de la foule
et tandis que les rares partisans de Williams s'efforaient de rprimer
cette hilarit dangereuse pour le succs de la cause du Congrs,
l'orateur se mit  crier et  gesticuler du haut de la chaire.

Ce qu'il disait, lui-mme ne le savait gure, mais il parlait quand
mme. Et veuillez bien croire qu'il n'avait pas tort.

Ne sachant trop que rpondre  la srieuse objection du jeune homme, le
rus marchand avait pens qu'il fallait profiter du tumulte pour
paratre rpliquer et s'indigner en jetant de grands clats de voix;
quitte  ne pas dire un seul mot raisonnable. Ce qui importe peu par un
tel brouhaha.

Dans les assembles tumultueuses, lorsque l'orateur parat affronter
l'orage et du geste et de la voix, presque toujours il finit par obtenir
le silence. Williams prouva bientt la vrit de ce fait que
l'exprience a depuis longtemps dmontr. Mais pour ne se point
compromettre il eut soin de calmer son indignation et de baisser la voix
 mesure que l'ordre se rtablissait. De sorte que lorsqu'on le put
entendre, il lisait d'une voix calme cette lettre que Washington adressa
"aux peuples du Canada"  la fin de l'anne 1775, et dont voici la
dernire partie:

"Le grand Congrs amricain a fait entrer dans votre province un corps
de troupes sous les ordres du gnral Schuyler, non pour piller, mais
pour protger, pour animer et mettre en action les sentiments gnreux
que vous avez souvent fait voir et que les _agents du despotisme
s'efforcent d'teindre par tout le monde_."

L'orateur, aprs avoir soulign ces derniers mots, fit une pose et
arrta ses yeux sur le jeune homme qui l'avait interrompu, en se disant:

--Voici, sur mon me! une petite phrase qui vient parfaitement  mon
aide.

Il roula de gros yeux indigns, toussa comme un homme qui ne craint pas
d'tre contredit et, encourag par le succs tacite qu'il obtenait,
continua sa lecture d'une voix emphatique.

"Pour aider  ce dessein et pour renverser le projet horrible,
d'ensanglanter nos frontires par le carnage de femmes et d'enfants,
j'ai fait marcher le sieur Arnold, colonel, avec un corps de l'arme
sous mes ordres pour le Canada. Il lui est enjoint, et je suis certain
qu'il se conformera  ses instructions, de se considrer et d'agir en
tout comme dans le pays de ses patrons et meilleurs amis; les choses
ncessaires et munitions de tout espce que vous lui fournirez, il les
recevra avec reconnaissance et en payera la pleine valeur; je vous
supplie donc, comme amis et frres, de pourvoir  tous ses besoins, et
je vous garantis ma foi et mon honneur pour une ample rcompense, aussi
bien que pour votre sret et repos. Que personne n'abandonne sa maison
 son approche, que personne ne s'enfuye, la cause de l'Amrique et de
la libert est la cause de tout vertueux citoyen amricain, quelle que
soit sa religion, quel que soit le sang dont il tire son origine. Les
Colonies-Unies ignorent ce que c'est que la distinction, hors celle-l
que la corruption et l'esclavage peuvent produire. Allons donc, chers et
gnreux citoyens" (--ici le geste et la voix de l'orateur s'efforcrent
de devenir pathtiques, mais en vain, hlas! entravs qu'ils taient par
l'accent comique du marchand anglais--) "rangez-vous sous l'tendard de
la libert gnrale, que toute la force de l'artifice de la tyrannie ne
sera jamais capable d'branler."

Il souligna ces derniers mots d'un geste de sabreur et lana un regard
vainqueur au jeune homme.

Ce dernier haussa les paules et dit:

--Farceur!

Le gant d' ct gronda d'une voix de stentor:

--Tout a c'est de la frime!

Afin de prvenir la nouvelle explosion de rire que cette burlesque
apprciation de la lettre de Washington allait dterminer, Williams
s'empressa d'aborder la question importante qu'il fallait faire rsoudre
immdiatement par l'assemble, et qui tait de dterminer les citoyens
de Qubec  rendre la ville aux troupes du Congrs, sans brler une
amorce. Pour en venir  ces fins il commena par discrditer le gnral
Carleton dans l'esprit de ses auditeurs, en leur exposant avec quelle
impritie ce gnral avait dfendu Montral et tout le pays environnant,
qui taient tombs entre les mains des Bostonnais dans l'espace de
quelques semaines. Sur ce point, Williams avait malheureusement raison,
et les mmoires de Sanguinet--tmoin oculaire, et royaliste assez zl
pour n'tre pas suspect dans la relation qu'il nous a laisse de ces
vnements,--ne le prouvent que trop.

Ainsi cita le combat qui eut lieu aux porter de Montral le 15 Septembre
1775, et o trois cents Canadiens et trente marchands anglais
repoussrent les ennemis avec perte, tandis que le gnral Guy Carleton
et le brigadier Prescott "taient rests dans la cour des casernes avec
environ quatre-vingts et quelques soldats, lesquels avaient leurs
havresacs sur le dos et leurs armes,--prts s'embarquer dans leurs
navires,--si les citoyens de la ville avaient t repousss." Et puis,
il appuya sur la faute qu'avait commise Carleton en refusant aux
citoyens encore tout chauffs par les excitations de la victoire,
l'autorisation qu'ils lui demandaient grands cris de poursuivre les
fuyards "dont il tait si facile de s'emparer."

Ensuite il s'effora de dmontrer combien avait t blmable l'inaction
du gouverneur, lorsque les habitants des campagnes autour de Montral
avaient manifest le dsir de marcher contre les rebelles immdiatement
aprs le succs du 25 septembre. Il jeta tout le ridicule possible sur
les promenades--comme Sanguinet appelle ces expditions pacifiques--que
le gouverneur avait t faire en bateau devant Longueil,  la tte de
plusieurs cents hommes, sans permettre  ceux-ci, qui brlaient du dsir
de combattre, d'oprer la moindre descente sur le rivage les ennemis
narguaient tout  leur aise le trop prudent gnral.

Williams en tait  ce point de son discours, lorsque la porte de la
chapelle s'ouvrit lentement pour livrer passage  deux nouveaux
arrivants. L'orateur qui ne pouvait distinguer leurs traits, vu la
distance o il tait d'eux et la demi-obscurit qui rgnait dans la
chapelle, les prit pour des retardataires et continua, d'exposer les
griefs que les royalistes les plus ardents devaient avoir contre un
gouverneur qui, aprs avoir perdu, en quelques semaines seulement, tout
le haut du pays, venait de couronner son ineptie en se laissant prendre
prs de Sorel, la veille mme de ce jour, avec onze btiments, trois
cents hommes et les troupes du roi; abandonnant ainsi  leurs propres
ressources les habitants du reste de la Province.

Williams en arrivait victorieusement  la conclusion que ce serait folie
de songer  dfendre la ville sous un commandant aussi inepte, contre
les troupes invincibles des gnraux Montgomery et Arnold, lorsque l'un
des deux derniers venus fendit la foule en s'approchant de la chaire
dont il franchit les degrs en deux bonds, et apparut soudain aux yeux
stupfaits de l'orateur.

D'un geste brusque et dtermin, le nouvel arrivant rejeta les pans de
son manteau en arrire, ce qui laissa voir le pommeau dor de l'pe
ainsi que les habits galonns d'un officier suprieur. On le reconnut 
l'instant. C'tait le colonel McLean qui commandait les troupes en
sous-ordre.

Aprs avoir foudroy Williams du regard:

--Cet homme est un imposteur! s'cria-t-il en se tournant vers
l'assemble. Je vous jure sur mon honneur, Messieurs, que le
gouverneur-gnral Sir Guy Carleton vient d'arriver en ville 
l'instant mme. Si M. Williams veut me suivre au chteau, ajouta-t-il
avec une ironie qui fit frmir le marchand, il se convaincra de la
vrit de ce que j'avance. Prvenu par Monseigneur l'vque de ce qui se
passait ici, M. le gouverneur m'envoie prier les bons et loyaux sujets
qui composent la majorit de cette assemble, de ne pas ajouter foi aux
paroles insidieuses d'un ami de la rbellion, et de se retirer
paisiblement chez eux. Demain le gnral convoquera les milices et vous
persuadera lui-mme de dfendre vos intrts et votre ville contre des
sujets rvolts dont Sa Majest le roi d'Angleterre aura bientt,
raison. Le gnral est convaincu que les courageux habitants d'une ville
qui ne se rendit glorieusement  nous, il y a seize ans, qu'aprs un
sige des plus terribles, n'ouvriront pas ignominieusement les portes de
leur vieille capitale devant une bande indiscipline d'insurgents.

Cet appel  la bravoure des citoyens tait habile et eut le plus heureux
effet. Un murmure de satisfaction courut dans la foule. Il y eut mme
quelques acclamations.

Le colonel se dtourna pour jouir de son triomphe en jetant un coup
d'oeil sur Williams.

Mais celui-ci s'tait gliss en arrire de McLean pendant que ce dernier
parlait, et, craignant que le colonel n'et pour mission de l'arrter,
s'tait doucement faufil parmi la foule et esquiv sans bruit.

En ce moment, prs de la porte de sortie, se jouait le prologue d'un
drame qui, pour tre rapide et muet, n'en doit pas moins avoir une
grande influence sur les personnages qui vont animer ce rcit.

Le compagnon du colonel McLean tait rest  l'entre de la chapelle.
C'tait un officier g d' peu prs trente ans. Ses yeux, en entrant,
s'taient rencontrs avec ceux du jeune homme qui avait interrompu
Williams. L'tincelle qui jaillit de chacun de ces deux coups-d'oeil,
ptillait d'une haine sourde et pniblement contenue.

Pendant la courte allocution de McLean, ils ne cessrent de se provoquer
tous deux du regard. L'oeil du jeune homme exprimait surtout le mpris;
celui de l'officier tait empreint d'une expression de colre et de
vengeance  moiti satisfaite et qui voulait dire:--Enfin, je te
rencontre dans une circonstance qui te va nuire autant qu'elle me sera
favorable! Attends un peu et tu verras bientt que je saurai me venger
de bien des ddains que tu m'as fait subir.

L'officier paraissait se trouver en ce moment dans une situation
avantageuse, et dominer compltement son antagoniste. Cependant si vous
les eussiez vus ainsi l'un prs de l'autre, la physionomie franche du
jeune homme ple n'et pas manqu d'attirer aussitt toute votre
sympathie.

Le colonel McLean achevait de persuader l'assemble en lui exposant
combien le gouverneur tait dcid d'opposer la plus vigoureuse
rsistance si les troupes de Montgomery et d'Arnold venaient, comme
il tait plus que probable, assiger la ville. Qubec tait assez
bien pourvu d'armes, d'approvisionnements et de munitions pour tenir
les assigeants en chec jusqu'au printemps, et permettre ainsi
d'attendre les secours que l'Angleterre ne manquerait pas d'envoyer
au Canada des le retour de la belle saison. Alors les partisans de
la bonne cause reprendraient l'avantage et l'on verrait les rebelles
dans la confusion et les tratres aux abois. Les citoyens ne demandaient
pas mieux que d'tre rassurs, eux que la coupable insouciance du
lieutenant-gouverneur Cramah avait tant indigns pendant l'absence du
gnral Carleton. Car on sait que pendant tout le temps que le
gouverneur gnral avait t  Montral, le sieur Cramah, au lieu de
s'occuper  prparer la dfense de la ville, n'avait eu d'autres soucis
que de festoyer avec le club des "Barons de la Table-Ronde", qu'il avait
organis lui-mme  Qubec.

L'assemble se dispersa paisiblement et avec des dispositions
tout--fait contraires  celles que Williams avait voulu lui
communiquer.

Le jeune homme ple fut le premier  sortir de la chapelle. Comme il lui
fallait passer en face de l'officier qui attendait le colonel McLean,
leurs regards se croisrent encore une fois comme des lames acres et
avides de sang.

Le gant qui suivait le jeune homme regarda l'officier de travers, comme
un colosse prt  bondir  la gorge de celui que l'instinct lui dit tre
l'ennemi de son matre.

Arriv  l'endroit o finit la moiti de la cte de Lamontagne pour
commencer la rue Port-Dauphin, le jeune homme s'arrta et dit  son
formidable compagnon, qui tait son serviteur:

--Clestin, tu vas descendre seul  la maison, il n'est pas ncessaire
que tu m'attendes. Je rentrerai tard. Couche-toi.

--Je ne me sens pas encore l'envie de dormir, monsieur Marc. Si a vous
est gal, je fumerai la pipe en vous attendant.

--A ton aise, mon vieux, repartit le jeune homme, qui monta la rue
Port-Dauphin tandis que l'autre descendait la cte de Lamontagne en
frappant lourdement de ses larges pieds le sol humide. Le jeune homme
parcourut toute la rue Port-Dauphin, prit la rue du Fort et tourna 
droite, aprs avoir jet un coup-d'oeil distrait sur le chteau
Saint-Louis et le convent des Rcollets, qui dressaient, l'un en arrire
et l'autre  gauche de la Place-d'Armes, leur masse indcise et plus
noire encore que le fond sombre de la nuit.

Tandis qu'il gagnait la rue Sainte-Anne de ce pas leste et ferme de
jeune homme, dont la vue fait soupirer le vieillard, McLean et
l'officier qui l'avait accompagn, dbouchaient de la rue du Fort.

--Eh bien! dit McLean en s'arrtant pour serrer la main de son
subordonn, bonsoir Evil. Plus chanceux que moi, amusez-vous bien tandis
que je ferai mon rapport au gnral. Allez, dansez en toute libert, car
vous aurez bientt  figurer dans un bal votre vis--vis vous lancera de
tratres balles de plomb au lieu de ces oeillades veloutes qui vont
vous tre dcoches ce soir.

--Merci, colonel! bonsoir.

--Bonne nuit.

Le capitaine James Evil tourna le dos  McLean qui montait vers le
chteau, et il s'engagea dans la rue Sainte-Anne.

Aprs avoir long le mur de clture qui bordait la cour entire du
collge des Jsuites, lequel devait tre enlev  ses propritaires et
transform en casernes l'anne suivante, le capitaine continua d'avancer
jusqu' l'extrmit de la rue Sainte-Anne, qui finissait alors vis--vis
du lieu o s'lve maintenant le collge Morrin. Arriv au bout de la
rue, Evil s'arrta, embrassa d'un coup-d'oeil la faade illumine de la
dernire maison qui s'levait  gauche, gravit les trois ou quatre
marches du seuil, et, la main gauche campe, provoquante sur la garde de
son pe, il souleva de la droite le lourd marteau de fer et le laissa
bruyamment retomber. La mme porte qui s'ouvrit devant lui venait aussi
de donner accs au jeune homme ple.




                           CHAPITRE DEUXIME.

                  COUPS D'ARCHET, DE LANGUE ET D'PE.


Il y avait, ce soir-l, grande veille dans cette maison de la rue
Sainte-Anne. Le matre, M. Nicolas Cognard, royaliste renforc, avait
voulu tmoigner son zle  la bonne cause en runissant ses
connaissances chez lui pour montrer toute la joie que l'arrive du
gouverneur lui faisait prouver. Il ne faudrait cependant pas confondre
le sentiment qui lui avait dict cette dmonstration avec ce dvouement
dsintress qui lie un homme  un parti en vertu d'une conviction pure.
Bien qu'il y eut  cette poque, pour le moins autant qu'aujourd'hui, de
ces honntes gens qui sacrifient leurs intrts les plus chers 
certains principes sacrs, nous devons avouer que la loyaut de M.
Cognard ne dcoulait point d'une source aussi limpide. Il tait du bien
petit nombre de ces Canadiens qui se rallirent immdiatement aux
vainqueurs aprs la conqute, afin de captiver leurs bonnes grces et
d'en obtenir des faveurs.

Possesseur d'une charge lucrative sous le gouvernement franais, matre
Cognard, compromis dans les malversations de Bigot et Cie.[2], n'avait
pas os migrer, et avait su conserver sa place sous la domination
anglaise, grce  une parfaite servilit. Aussi fut-il un des rares
Canadiens qui participrent aux emplois de l'administration de Murray et
des gouverneurs qui lui succdrent. Pour quiconque connat la jalouse
mfiance des conqurants de cette poque, il est facile de se faire une
ide de la flexibilit de l'chine de M. Cognard.

[Note 2: Voir l'_Intendant Bigot_.]

Il est vrai qu'on se le montrait du doigt parmi ses compatriotes qu'un
juste sentiment de dignit tenait loigns des vainqueurs; mais lui n'en
riait pas moins de ce qu'il appelait leur sot patriotisme. A ceux qui
lui tmoignaient ouvertement leur mpris, il disait en riant que
l'argent anglais avait bien meilleur cours que les assignats dont le
gouvernement avait inond le pays sur les derniers temps de la
domination franaise. Naturellement il tait rare que pareille objection
lui attira une rplique. Avec les hommes de cette trempe, les honntes
gens vitent toute discussion. Nicolas Cognard tait un homme de
cinquante ans, de taille moyenne et carr d'paules. Sa figure
musculeuse, sanguine et dure avait dans l'ensemble quelque chose de
vulgaire et qui dplaisait  premire vue. Venait-il  parler,
l'impression dsagrable qu'il causait s'augmentait encore. Les
grincements de sa voix aigu et rauque corchaient le tympan comme les
notes criardes d'une mauvaise clarinette. Cette comparaison s'offrait
tellement  la pense de ceux qui le connaissaient, que les malins
disaient que c'tait un instrument parfaitement faux.

M. Cognard avait eu de son premier mariage une fille unique qui ne
ressemblait gure  son pre et dont nous esquisserons, dans un instant,
la sympathique figure.

Madame Gertrude, la seconde femme de Cognard, tait la plus longue, la
plus sche, la plus anguleuse et la plus revche des cratures. Avec un
langage mielleux et une figure doucereuse, sous les dehors les plus
cauteleux, sous les dmonstrations de la, politesse la plus affecte,
elle cachait l'me la plus envieuse, le coeur le mieux gonfl de venin
qui ait jamais battu sous les ctes d'une vieille bgueule. Marie par
intrt  quarante-cinq ans, elle avait eu le temps, pendant la dure de
ce clibat prolong, d'accumuler en elle tout le fiel des vieilles
filles ddaignes contre ce qui est beau, jeune et recherch. Aussi
hassait-elle cordialement sa belle-fille Alice.

Celle-ci,  vingt ans qu'elle avait alors, tait le portrait frappant de
sa pauvre mre morte  la fleur de l'ge abreuve de chagrins et de
dgot. Alice tait petite, mignonne et dlicate, sans toutefois tre
frle. Ses cheveux noirs, relevs sur les tempes, tags sur le sommet
de la tte, et couronns d'un panache de plumes, comme le voulait la
mode du temps, avaient de ces reflets bleutres que l'on volt sur l'aile
des geais. Son front tait peu lev, comme celui des belles statues
grecques, et il avait toute la blancheur et le poli du marbre. Ses
grands yeux bruns, et doux au regard comme le velours au toucher,
brillaient d'une douce flamme sous de longs cils noirs. Le nez tait
droit, mince; la bouche petite et frache comme une rose sauvage qui
s'entr'ouvre et sourit, humide de rose, au premier baiser du matin;
seulement la lvre infrieure, un peu plus ronde que l'autre; tait
comme une cerise, traverse au milieu par la plus charmante petite raie
du monde. Il y avait dans le sourire de cette bouche virginale comme un
parfum de fleur joint  une saveur de fruit. Le contour de sa figure
tait d'un pur ovale, et sur le velout des joues apparaissaient les
teintes les plus dlicieusement carmines qui se soient jamais
rencontres sous le dlicat pinceau d'Isabe. Enfin, par la tnuit de
la taille, et la petitesse de la main et du pied, elle aurait pu tre
Andalouse et comtesse comme la belle Juana d'Orvado, rve de pote
entrevu par Musset dans la plus frache inspiration de ses vingt ans.
Quand l'oeil, charm des exquises perfections de cette enfant, se
portait ensuite sur la figure si peu sduisante du pre, on se demandait
comment, d'un aussi disgracieux personnage pouvait tre issu un tre
aussi ravissant.

Il y avait donc nombreuse runion chez M. Cognard qui, pour le moment,
tait absent de chez lui et occup  faire sa cour au gnral Carleton.
Il avait pens, non sans raison, que cela le poserait bien aux yeux du
gouverneur d'aller lui offrir ses hommages aussitt aprs son arrive.

Au moment o le capitaine James Evil entra dans la grand'chambre, on y
dansait joyeusement au son du violon. L'arrive de l'officier causa la
sensation qu'un habit galonn d'or ne manque jamais de produire dans un
cercle o figurent des femmes. Toutes les dames, mme la sche compagne
de M. Cognard, lui lancrent leurs plus provoquante oeillades, except
pourtant Alice qui causait dans un coin avec le jeune homme que nous
avons remarqu  l'vch, et parut retenir avec peine un mouvement
d'impatience  la vue du capitaine anglais.

Celui-ci s'en alla prsenter ses saluts, assez froids,  la matresse de
la maison, salua les assistants d'un signe de tte, et se rapprocha
d'Alice sans regarder celui qui tait avec elle.

Ce dernier, dont il est temps de dire le nom, s'appelait Marc Evrard. Il
dirigeait dans la rue Sous-le-Fort, une maison de commerce dont les
fonds appartenaient en partie  un riche marchand canadien de Montral,
M. Franois Cazeau, qui joua un rle lors de l'invasion de 1775 et se
compromit beaucoup pour aider les insurgent:

Marc Evrard--vous expliquerons bientt la nature de ses relations avec
Franois Cazeau, paraissait depuis plusieurs mois faire la cour 
Mademoiselle Alice Cognard et passait dans le monde pour lui tre
fianc.

On disait aussi que le capitaine Evil recherchait Alice, mais ne
paraissait pas lui plaire outre mesure. Toutes ces conjectures taient
fondes. Car il y a toujours eu, de par le monde, de ces vieilles
femmes; maries ou non; dont l'occupation unique est d'pier les jeunes
gens et de surprendre, dans leurs regards ou leur attitude, le secret de
leur amour. Quelle ardeur inquite pousse donc ces pions femelles, btes
noires des amoureux,  scruter ainsi ces jeunes coeurs,  deviner en eux
les lans comprims d'une passion gnreuse? Est-ce, pour les dames sur
l'ge du retour, par suite d'un regret de leurs amours teintes et de
leurs illusions fanes comme leurs charmes, et, chez les filles trop
majeures, par cause d'un dsir d'affection toujours dplorablement du?
Je laisse aux moralistes ou aux intresss  prciser le fait.

James Evil avait donc brusquement interrompu le tte--tte d'Alice et
de Marc Evrard.

--Mademoiselle, dit-il dans un assez bon franais qu'il avait appris en
France mme o il avait voyag aprs la guerre de Sept ans, Mademoiselle
me fera-t-elle l'honneur de sa compagnie  la prochaine danse?

--J'en suis bien fche, rpondit Alice, mais monsieur Evrard que voici
et que vous n'avez pas sembl apercevoir, m'en a pri avant vous.

--Oh! pardonnez moi, mais vous tes-vous engage pour l'autre danse
aussi?

--Oui, monsieur.

--Toujours avec M. Evrard?

--Oui, monsieur, rpondit Alice en rougissant un peu, mais enchante au
fond de faire cette malice  l'officier qu'elle dtestait.

--Oh! oh c'est bien! rpondit Evil qui lana un regard haineux  Marc et
pirouetta sur ses talons en se dirigeant vers un groupe de femmes
auxquelles il demanda de vouloir bien organiser une contredanse. Ce
genre de danse n'tait encore que peu ou point connu au Canada o elle
fut apporte par les conqurants. La contredanse (country-danse) tant
une innovation anglaise, James Evil avait un secret plaisir  l'imposer
 une socit canadienne, sachant bien que les invits de M. Cognard
taient presque tous gens  se plier aux caprices d'un officier de
l'arme britannique.

Marc et Alice furent forcs de figurer dans la contredanse que James
Evil dut diriger du commencement  la fin.

Quand la danse fut termine, Marc dit  Alice qu'il ramenait sa place:
--Je crois que vous avez un peu durement reu ce pauvre capitaine.

Marc, en parlant ainsi, n'tait point sincre; au contraire il tait
enchant, d'avoir vu humilier devant lui cet arrogant officier.

--Vous pensez, dit Alice en glissant un malin regard entre ses longs
cils. Bah! tant pis pour lui! S'il vous avait salu encore, je ne dis
pas. Pour lui prouver que j'aime autant danser avec vous que je le
dteste lui-mme, et pour faire pice,  sa vilaine danse anglaise,
venez excuter un pas de gavotte avec moi.

En passant devant les deux joueurs de violon, Alice leur demanda l'air
qu'elle dsirait.

Les violons attaqurent aussitt une gavotte. C'tait un air lent  deux
temps, se coupant en deux reprises dont chacune commenait avec le
second temps et finissait sur le premier. Les phrases et le repos en
taient marqus de deux mesures. C'tait une danse toute franaise que
la gavotte. Vers le temps qui nous occupe, la reine Marie-Antoinette la
dansait  Paris avec toute la perfection dsirable. La gavotte disparut
en France aprs la Rvolution et n'y fut jamais bien populaire.

Comme elle ne s'excutait qu' deux personnes et concentrait sur elle
l'attention de toute la salle, malheur  celles que leurs vilains pieds
ou leur tournure commune n'auraient pas tout d'abord empches d'y
figurer. Il fallait dployer dans la gavotte une telle souplesse, une si
grande aisance et tant de grce dans les mouvements, que la tche tait
difficile pour toutes autres que de trs-lgantes personnes.

Alice, la mignonne jeune fille, n'avait pas  redouter cette preuve. Et
peut-tre aussi, par une coquetterie bien innocente, la recherchait-elle
 dessein pour mieux faire valoir son lgance et ses grces
incontestables. Ses petits pieds de fe trottaient si gentiment au bas
de sa polonaise de soie rose; les hauts talons rouges de ses bottines de
maroquin battaient si bien la mesure et d'un air si mutin; sa taille
souple et fine se pliait si gracieusement sur les larges paniers qui
gonflaient la jupe de sa robe dans ses tournoiements de sylphide.

Et certes son partenaire lui faisait honneur. En ces temps o la danse
ne consistait pas encore dans un marcher absurde, Marc Evrard passait
pour un beau danseur d'assez petite taille, il y avait dans toute sa
personae une harmonie parfaite. Son bas de soie bien serr au-dessus du
genou et ses souliers talons hauts dessinaient avec avantage le relief
d'un mollet des mieux tourns, ainsi qu'un pied tout aussi bien cambr
que celui, d'aucun homme de race; et puis il tendait si galamment sa
main nerveuse et fine  la petite main de sa danseuse, que les plus
jolies femmes se seraient senties ravies de danser avec lui.

La gavotte finie, et comme deux autres personnes commenaient un menuet,
vieille danse franaise  peu prs semblable  la gavotte, M. Cognard
entra dans la salle.

Ds qu'il aperut le capitaine Evil, il courut plutt qu'il ne marcha 
sa rencontre et lui serra avec effusion la main dans les deux siennes.

Le capitaine qui, depuis quelques instants, regardait frquemment du
ct de la porte et semblait attendre quelqu'un avec impatience, parut
enfin satisfait. Il passa familirement son bras sous celui du matre de
la maison et l'entrana  l'cart.

Profitons du moment o il pose  son insu pour croquer en deux coups de
plume le portrait de l'officier.

Par certaines femmes, James Evil pouvait tre considr comme un bel
homme. Il tait grand et bien fait. Mais ses cheveux taient roux et
rouge son teint, tandis que les chairs flasques de ses joues
commenaient  tomber un peu sur le menton o elles s'tageaient sur les
plis bouffis de la gorge. Sa main tait blanche et potele, mais molle;
et son pourpoint militaire de drap carlate ne pouvait, malgr tous les
efforts d'un ceinture cache, parvenir  dissimuler un embonpoint
prcoce. Sa physionomie, qui ne dplaisait pas  premire vue, rvlait
cependant  l'oeil de l'observateur un fond de duplicit sous le masque
placide de sa figure. Ainsi,  de certains moments, les coins de sa
bouche avaient de ces plissements, d'o sortent les menaces du coeur, et
ses yeux d'un gris ple brillaient quelquefois d'un clair sinistre,
reflet involontaire d'un feu, qui couvait  l'intrieur.

Le capitaine Evil, assez flegmatique  l'ordinaire, paraissait si anim
en parlant  M. Cognard, qu'il ne manqua pas d'attirer l'attention de
quelques-uns des invits, entre autres de Marc Evrard qui, dans un autre
coin de la chambre, continuait de causer, mais d'un air distrait, avec
Alice. En jetant un coup d'oeil  la drobe sur Evil, Marc prsentait
au regard un admirable profil. Son front haut et large s'harmonisait
parfaitement avec les lignes, svres du nez et nobles de la bouche. Son
oeil, grand et d'un bleu profond, rayonnait d'un feu calme sous l'arcade
sourcilire. Enfin, servant de cadre antithtique  sa figure dont le
teint tait d'un blanc mat, ses cheveux noirs qu'il ne poudrait point, 
dessein, se relevaient finement sur les tempes, et aprs avoir flott
quelque peu sur la nuque, s'y tordaient dans la bourse de soie noire
alors en usage.

A certain regard, jet de son ct par Evil et son interlocuteur, Marc
Evrard s'aperut qu'il faisait le sujet de leur conversation. Le pre
Cognard fronant le sourcil lui sembla le nuage sombre qui annonce de
loin la tempte.

Marc se pencha vers Alice et lui dit a voix basse:

--J'ai peur que le capitaine, pour se venger de vos ddains, ne me joue
quelque tour de sa faon. Je le crois en train de me desservir auprs de
votre pre qui semble me regarder, depuis quelques instants, d'un air
tout  fait mcontent.

--Qu'avez-vous  craindre de M. Evil? demanda Alice avec une assurance
feinte. Car elle savait bien que son pre tait prvenu contre le jeune
Evrard et qu'il ne dsirait rien tant que l'union d'Alice avec le
brillant officier anglais qui frquentait la maison depuis quelques
semaines.

--Ce que j'ai  craindre, repartit Marc avec motion, une seule chose,
il est vrai, mais qui est pour moi tout au monde, vous perdre sans
retour, Alice!

La jeune fille baigna ses regards dans les yeux humides de son amoureux.

--Ne vous ai-je pas dit, bien souvent dj, reprit-elle, que je n'aime
et n'aimerai jamais que vous seul au monde? Que vous importe alors qu'un
autre me recherche? et pourquoi vous inquiter des moyens qu'il peut
vouloir prendre pour me plaire,  moi qui ne puis seulement supporter sa
prsence?

D'un long regard, Marc Evrard remerciait Alice de ses bonnes paroles,
lorsque M. Cognard, profitant du brouhaha cause par ses invits qui
taient en train d'organiser un quadrille, s'approcha de Marc et lui dit
en lui touchant l'paule du doigt.

--Monsieur Evrard, je veux vous parler.

Marc s'inclina et le suivit dans le coin de la chambre que James Evil
venait de quitter pour se mler aux danseurs.

Est-il vrai, Monsieur, demanda Cognard, que vous tiez prsent ce soir 
l'assemble qui s'est tenue dans la Chapelle de l'vch?

--Oui, Monsieur, rpondit Marc avec un serrement de coeur entrevoyant
sous cette question le pige perfide que venait de lui tendre Evil.

--Fort bien, Monsieur, reprit Cognard de sa voix glapissante. Fort bien!
Il vous est parfaitement loisible de vous joindre aux insurgs et de
vous faire pendre ensuite comme rebelle si bon vous semble. Mais vous
voudrez bien ne pas trouver mauvais, non plus, que je me mette, ainsi
que toute ma famille,  l'abri des soupons que la continuation de mes
rapports avec vous ne manquerait pas d'attirer sur nous.

--Mais, Monsieur! se hta d'interrompre Marc, savez-vous  quel titre je
me suis trouv  cette assemble, et le rle que j'y ai jou?

--A quel titre, Monsieur! Et que m'importe que ce soit comme chef on
comme simple adhrent! Que me peut faire a moi le rle que vous y avez
rempli, sinon me compromettre davantage pour peu qu'il ait t marquant!

--Mais, Monsieur......... tchait d'insinuer Marc, vous vous mprenez Ne
connaissez-vous point mes opinions?...

--Vos opinions! vos opinions! Elles vous posent bien dans l'esprit des
honntes gens, vos opinions Vous pouvez vous vanter d'tre dj bien
not auprs des autorits.

--Quand je vous dis, Monsieur Cognard, rpliqua Marc en gardant, mais
avec peine, le plus grand calme, quand je vous dis que je n'tais l que
comme simple curieux!

--Et vous croyez, Monsieur, que ce n'est pas assez pour vous perdre dans
l'estime des fidles sujets de Sa Majest! Ah Monsieur, si vous aviez
entendu ce soir comment M. le gouverneur  tax de flonie tous ceux qui
ont pris part  cette assemble, vous trembleriez rien qu' la seule
ide que l'on pt souponner que vous y assistiez! Non, Monsieur, vous
avez eu beau mainte fois pour me mieux tromper sans doute, m'assurer de
votre loyaut envers notre bien-aim souverain, Georges III, voici un
acte qui dment vos belles paroles. Ainsi, Monsieur Evrard, pour me bien
disculper de nos relations antrieures, et pour ne point jeter de louche
sur ma fidlit  notre bonne mre l'Angleterre, je vous signifie que
nos rapports devront cesser  partir de ce soir. C'est assez vous dire
que je dfends  tous les membres de ma famille de garder souvenir de
vous, et que ma maison ne vous serait plus ouverte si vous aviez le
courage de vous y reprsenter. Cependant comme ce soir vous tes mon
hte, et que je suis tenu par cela mme  de certains gards, je ne
m'oppose pas  ce que vous acheviez de passer ici la veille. Seulement
je vous prie de ne plus obsder ma fille Alice de vos importunits.

Marc, si grivement bless dans sa fiert, voulut pourtant n'couter que
la voix de son amour qui criait encore plus haut que son lgitime
orgueil.

--Je vous en prie, Monsieur Cognard, dit-il d'un air suppliant, veuillez
m'couter...

--Il suffit, Monsieur, rpondit le royaliste du ton le plus nasillard
qu'il put tirer de l'anche de son gosier.

Et d'un air magistral, il passa les deux pouces dans les boutonnires de
son habit, et s'loigna de Marc ahuri.

Les clats de voix de Cognard, l'air humili de Marc avaient attir
l'attention de l'assistance qui, tout en feignant de danser ou de
causer, n'avait cependant pas perdu un seul geste de cette pantomime
significative. Aussi cette scne dsagrable et dplace jeta-t-elle du
froid sur les invits qui, ne pouvant plus ramener la gat dans le bal,
commencrent bientt  se retirer. Peut-tre aussi avait-on grand'hte
de causer tout  l'aise de cet vnement imprvu et encore plein de
mystre.

Marc avait d'abord prouv un fou dsir de bondir le premier hors de
cette maison inhospitalire. Il contint pourtant, mais par des efforts
surhumains, les flots de colre qui bouillonnaient en lui. Il voulait
presser une dernire fois la main d'Alice que sa belle-mre et deux ou
trois autres femmes entouraient dj de leurs consolations indiscrtes,
bien qu'elles ne sussent encore trop la cause du diffrend qui venait
d'avoir lieu entre M. Cognard et le jeune homme.

Aprs avoir err pendant dix minutes, la mort dans l'me, parmi les
hommes qui taient groups dans une partie de la chambre, et rpondu
tranquillement aux questions insignifiantes qu'on lui posait pour ne
point paratre avoir remarqu sa msaventure, profita de la sortie de
trois ou quatre couples afin de se retirer.

Mais avant de quitter la place, il traversa la chambre et rompant le
cercle des femmes qui entouraient Alice de leurs attentions hypocrites,
il lui tendit la main en lui disant d'une voix dans laquelle tremblait
un sanglot:

--Au revoir, Mademoiselle.

--Adieu! Monsieur, s'empressa de rpondre la grincheuse madame Cognard
que son mari venait de mettre au courant de la situation, et qui planait
dans une atmosphre de bonheur. Pour la digne martre, voir sa
belle-fille humilie, malheureuse, tait une jouissance paradisiaque.

Marc ne daigna seulement pas regarder cette vipre qui sifflait en
essayant de le mordre, mais il jeta un coup d'oeil plein de mpris sur
le capitaine Evil qui lui jetait un regard vainqueur.

Aprs avoir fait quelques pas en revenant dans la rue Sainte-Anne, Marc
s'arrta, s'adossa contre la muraille d'une maison voisine et, fivreux,
tremblant de rage, attendit.

Au bout de quelques minutes, la porte de la demeure de M. Cognard
s'ouvrit de nouveau pour laisser couler le dernier flot des invits.

Marc put voir sortir et reconnut, grce  la gerbe de lumire qui
s'pandait du vestibule au dehors, celui-l mme qu'il attendait. Il
laissa se reformer la porte et marcha  l'encontre des personnes qui
venaient vers lui, et qui, surprises de voir arriver au milieu d'elles
un homme que l'obscurit subite o elles se trouvaient plonges les
empchait de reconnatre immdiatement, s'cartrent un peu de leur
chemin pour laisser passer l'intrus.

Marc Evrard alla droit  Evil qui ne l'avait pas d'abord plus reconnu
que les autres, et d'une voix vibrante:

--Je vous prends tous  tmoins, s'cria-t-il, que le capitaine James
Evil que voici, est un calomniateur et un lche! En foi de quoi, moi,
Marc Evrard, je lui donne le soufflet que voici.

Un bruit sec, suivi d'un sonore juron anglais, prouvrent aussitt que
le jeune homme avait ainsi fait qu'il venait de le dire.

L'officier, un instant frapp de stupeur, dgaina et bondit en avant.
Mais les tmoins de cette scne se jetrent entre les deux adversaires
afin de les sparer.

Marc n'avait qu'une canne lgre. Il attendait rsolument l'officier
qui, l'pe au poing, voulait, criait-il, ouvrir le ventre l'insolent.

--Pour l'amour de Dieu, Evrard, allez-vous-en! dit l'un de ceux qui ne
contenaient Evil qu'avec effort. Et vous, capitaine, n'allez pas gorger
un homme dsarm et aveugl par la colre.

--Je ne tiens plus  rester ici, puisque j'y ai fait ce que j'avais
dcid, repartit Marc Evrard. Avant de m'loigner je dirai cependant au
capitaine Evil que je serai toujours  ses ordres pour appuyer mon dire
et mon soufflet d'un bon coup d'pe.

Evrard tourna le dos et s'loigna tranquillement tandis que les autres
s'vertuaient  faire entendre raison  Evil perdu de rage.

Quand les pas d'Evrard se furent un peu perdus dans l'loignement, le
capitaine, laiss plus libre, put avancer avec ceux qui l'accompagnaient
en le retenant encore.

On arrivait au coin de la rue du Trsor. James Evil parut se calmer. Les
assistants, qui demeuraient tous  la haute ville, s'engagrent dans la
ruelle en souhaitant le bonsoir  l'officier qui poursuivit son chemin
dans la direction du chteau, aprs avoir grommel un adieu plus ou
moins courtois.

A peine les autres l'avaient-ils quitt que le capitaine hta le pas. Il
avait aperu trois ombres qui remontaient de la rue du Fort au chteau
Saint-Louis. Il fit quelques pas en courant et jeta un cri de joie.
C'taient trois officiers de son rgiment.

--tes-vous de service? leur demanda-t-il.

--Nous venons de terminer notre ronde, rpondirent les autres.

--Bien! Dans ce cas venez avec moi. Un maraud de Canadian vient de
m'insulter. Il faut lui en faire demander pardon  grands coups de plat
d'pe. Allons vite! Il ne peut tre loin et je sais o il demeure.

--Allons! dirent les autres enchants d'une pareille affaire. Et tous
prirent le chemin de la basse ville.

Marc Evrard laissait la cte de Lamontagne et s'engageait, dans la
descente rapide o l'on a construit depuis l'escalier qui descend dans
la rue Champlain. Il allait, ballott entre la crainte de voir son amour
 jamais compromis et le plaisir d'une vengeance plus qu' moiti
satisfaite, lorsqu'un bruit de pas prcipits qui se rapprochaient de
lui, le tira de sa rverie.

Il n'en fit pas immdiatement grand cas et s'engagea dans la rue
Sous-le-Fort.

Ceux qui le poursuivaient l'avaient aperu au tournant de la rue. Ils
roulrent plutt qu'ils ne descendirent jusqu' la rue Sous-le-Fort.

Au tapage que faisaient les quatre hommes, Marc se retourna; il tait en
face de sa maison.

Mais et-il voulu s'y rfugier qu'il n'en aurait pas eu le temps; les
quatre assaillants s'interposaient entre la porte et lui.

Marc vit que la retraite tait intercepte. Il recula jusqu' la maison
d'en face contre laquelle il s'adossa pour n'tre pas entour tout 
fait. D'un mouvement rapide, il avait en mme temps dgraf son manteau
et l'avait enroul autour de son bras gauche. Avec ce manchon et sa
canne pour toutes armes dfensives et offensives, il attendit l'attaque
des assaillants, qui tombrent sur Evrard avec furie en voyant qu'il
songeait  se dfendre.

Tout en parant les premiers coups avec l'habilet d'un homme a qui les
ressources de l'escrime ne sont pas inconnues, Marc leva les yeux. Les
fentres du premier tage de sa demeure, au-dessus du magasin, taient
claires.

--Clestin! cria Marc Evrard, de toute la force de ses poumons,
Clestin!

Au mme instant une ombre gigantesque se dessina sur le plafond, et
puis, au travers de la fentre que l'on ouvrit avec violence:

--Qu'y a-t-il donc, Monsieur Marc? demanda la voix formidable de
Clestin Tranquille.

--Dcroche mon pe qui est au-dessus de la chemine et jette-la moi que
je serve un peu ces messieurs  la franaise.

--Ventre de chien! cria Tranquille qui disparut aussitt de la fentre.

Son ombre courut encore une fois sur le plafond de l'appartement, mais
en sens inverse. Et puis, on entendit un corps pesant qui dgringolait
l'escalier et un bruit d'enfer dans la porte qui s'ouvrit avec fracas.

--Voici, Monsieur, cria le colosse qui traversa la rue d'une seule
enjambe.

A son approche, deux des assaillants qui virent Tranquille arme pour son
compte de l'norme barre de chne qui servait  fermer la porte du
magasin, s'cartrent un peu et se retournrent pour lui faire face.
Tranquille profita de l'claircie et jeta l'pe  Marc Evrard. Celui-ci
la saisit au vol.

--A prsent, grommela Tranquille qui se cracha clans les mains en
empoignant sa massue improvise,  nous autres, mes petits bedons!

Et son arme terrible leve sur eux, il chargea les assaillants.

Ceux-ci surpris, mais non pas effrays, se prparaient  se dfendre
bravement. Ils se partagrent leurs ennemis: deux contre Evrard et deux
contre Tranquille.

Le premier coup du colosse tomba dans le vide avec un formidable
grondement. L'officier auquel il tait destin avait fait un saut de
ct en vitant ce coup d'assommoir.

Tandis que Tranquille relevait son arme, l'autre lui poussa un coup de
pointe qui, sans pntrer entre les ctes, lui fit une longue raflure.
Mais bien mal en prit au malheureux agresseur.

--Attends un peu, toi! hurla Clestin Tranquille.

Cette courte phrase n'tait pas finie que la barre s'abattait sur le dos
de l'Anglais qui lcha son arme avec un beuglement de douleur et tomba
comme une masse morte, les semelles en l'air et le nez dans la boue.

Le premier revint  la charge et allait se fendre  fond sur Tranquille
pour le percer d'outre en outre. Celui-ci le prvint.

--Tiens! tu en veux, toi aussi, dit le gant. Eh! bien! souffle-toi dans
les doigts.

D'un revers de son arme Tranquille frappa si rudement l'avant bras droit
de son second adversaire que celui-ci se mit  pousser des cris de chien
cras en secouant son bras lux qui se balanait inerte comme une
manche vide.

--Hein! mon bonhomme, dit Clestin, c'est tout comme l'ongle, a vous
pique les menottes!

Et puis, avec un profond soupir de satisfaction:

--Ha!... aux deux autres.

--Arrte! cria Marc qui ferraillait avec Evil et le quatrime, ceux-ci
m'appartiennent!

--C'est bon! puisque vous le voulez, grommela Tranquille qui s'appuya
sur sa massue. Mais, ma foi du bon Dieu! Monsieur Marc, je vous avertis
que s'ils ont le malheur de vous endommager la peau, pas un d'eux ne
sortira vivant d'ici. Je les massacre en masse.

Marc avait dj reu un coup d'estoc dans la cuisse et plusieurs autres
dans son manteau qui lui servait de bouclier. Pourtant  lui seul il
tait au moins aussi fort que ses deux adversaires, puisqu'il leur
tenait tte depuis plusieurs minutes. A deux ou trois reprises, il avait
senti que la pointe de son arme perait des boutonnires dans les chairs
de ses deux antagonistes.

Profitant d'une violente flanconade de seconde qu'il venait de fournir
au compagnon d'Evil et qui forait le premier  rompre la mesure, Marc,
aprs une feinte d'estoc en prime, frappa la tte du capitaine d'un rude
coup de taille. Celui-ci chancela et recula avec un hurlement de rage.

Le second d'Evil, en rompant, avait jet un regard en arrire et s'tait
aperu que leurs deux compagnons d'aventure,  moiti assomms par
Tranquille, s'enfuyaient clops. A le voir chanceler il crut Evil
grivement bless, tourna le dos  son tour et rejoignit les autres qui
remontaient la cte de Lamontagne en boitant comme, des loups reints
dans un pige.

Evil se vit abandonne, et encore tout tourdi de sa blessure  la tte,
il jugea prudent aussi de battre en retraite et dtala en criant 133
Marc:

--A bientt, Monsieur Evrard!

Aprs cette menace, le bruit de ses pas se perdit au tournant de la rue.

--H bien! c'est tout! ce n'est pas plus malin que a! cria Tranquille
en clatant de rire. Oh! la belle farce! Bonne nuit, Messieurs de
l'Angleterre! Savez-vous, Monsieur Marc, que je ne m'tais pas dgourdi
les bras depuis 1760. Je combattais alors dans la compagnie que
commandait Monsieur votre pre. Oh! un fier homme, aussi, allez! et qui
maniait joliment l'pe, tout comme vous, du reste. Eh bien, ventre de
chien! je suis content, tout de mme, de voir que j'ai encore les
muscles assez fermes pour jouer du violon et faire danser les habits
rouges comme au bon vieux temps du gnral Montcalm et de M. de Lvis.
Mais permettez-moi donc de regarder de ce ct-ci. Il m'a sembl voir
tomber quelques chose par terre lorsque vous avez administr ce petit
coup de fil au grand.

Tranquille se baissa, ramassa un lambeau de chair, poussa une
exclamation de surprise, et se dirigea suivi d'Evrard, vers la porte du
magasin reste ouverte.

Sans s'occuper de refermer aussitt la porte, Clestin monta l'escalier
quatre  quatre, et, arriv, sur le palier qu'clairait la lumire qui
venait de la chambre ouverte:

--H! mais, ventre de chien! s'cria-t-il, c'est pourtant vrai que c'en
est une!

--Quoi donc? lui cria d'en bas Evrard qui refermait la porte.

--Une oreille! Monsieur Marc, une oreille? Ventre de chien! le joli
petit coup de rasoir! Le barbier du coin ne fait pas mieux  ses
meilleures pratiques! [3]

[Note 3: Les Mmoires de M. Pierre de Sales Laterrire, qui se reportent
 cette poque, et dont sa famille a fait, imprimer, il y a deux ans,
une dition intime, contiennent un pisode dans le genre de cette
bagarre.]




                           CHAPITRE TROISIME.

                          DSESPRANCE D'AMOUR.


Marc Evrard ne prta qu'une attention fugitive aux facties de
Tranquille, et le rappela dans le magasin qui occupait tout le
rez-de-chausse.

--Trve de plaisanteries, dit-il en jetant un regard distrait sur
l'oreille ensanglante que Tranquille levait triomphalement  la
hauteur de l'oeil; mettons-nous en tat de dfense, au cas l'ennemi,
outr de sa dconfiture, reviendrait en force. Aide-moi  barricader la
porte et les fentres et  les boucher avec ces plaques de poles, qui
serviront  arrter les projectiles... Bien! maintenant dfonons un
baril de poudre et un autre de balles, afin d'avoir nos munitions toutes
prtes et sous la main.

En ces temps-l il y avait  peu prs de tout chez le premier venu de
nos marchands. Les chalands n'taient pas assez nombreux dans les villes
pour exiger cette division du commerce en diffrentes branches,
ncessaire aujourd'hui. Le marchand qui avait pour pratiques des
paysans, des sauvages des rgions les plus loignes, des matelots et
des citadins, entassait dans sa boutique  peu prs tout ce qui pout
servir  conserver la vie ou mme  l'ter au besoin.

A peine Tranquille entendit-il parler d'assaut et de bagarre possibles,
qu'il ne se sentit plus d'aise. Il alla dpendre son vieux mousquet qui
tait accroch au dessus de la chemine du premier tage, et qu'il
entretenait avec le plus grand soin.

--a, voyez-vous, Monsieur Marc, dit-il en caressant l'arme du regard,
c'est comme un enfant pour moi! J'ai fait le coup de feu avec ce fusil 
la Monongahela, au Fort William Henry,  Carillon,  Montmorency, aux
batailles des Plaines et de Sainte-Foy. Je vous assure y a un joli
nombre d'Anglais qui vous diraient comme il porte bien sa balle de
calibre, si tous les pauvres diables  qui j'ai fait descendre leur
garde pouvaient revenir vous en compter l'histoire.

En parlant, il avait gliss une bonne charge de poudre et deux balles
dans le canon de son arme, qu'il amora ensuite avec le plus grand soin.

Marc s'empara d'une demi-douzaine de mousquets neufs suspendus aux
poutres du magasin. Il en fit jouer les batteries, s'assura que le silex
tait de bonne qualit, et il chargea tous ses fusils de deux balles
chacun.

--Maintenant, dit Marc Evrard, laissons trois de ces mousquets sur le
comptoir et tout prts  faire feu. Nous allons monter les autres au
premier, avec des munitions. Si l'on veut forcer la maison c'est ici que
nous soutiendrons le premier assaut, et si nous sommes forcs de
retraiter, nous nous barricaderons en haut, d'o l'on ne nous dlogera
pas sans qu'il y ait des crnes fls et des ctes enfonces.

Tous ces prparatifs termins, Marc et Tranquille s'installrent au
premier tage, d'o ils pouvaient facilement voir arriver les
assaillants par les fentres laisses libres.

Clestin Tranquille, aprs s'tre assure que tout tait paisible aux
alentours, dboutonna son gilet pour voir si la blessure qu'il avait
reue au ct tait srieuse. Il constata avec plaisir que ce n'tait
qu'une simple raflure.

Marc n'tait gure plus grivement bless. L'pe d'Evil n'avait pntr
que de deux ou trois lignes dans les chairs de la cuisse. En quelque
jours il n'y paratrait plus.

--Tant que le coffre on la boule ne sont pas endommages, remarqua
Tranquille, ces gratignures ne valent pas la peine qu'on s'en occupe.

Une fois ce moment de surexcitation passe, Marc sentit que la raction
se faisait en lui. Assis prs du pole o Tranquille avait allum un bon
feu qui se faisait agrablement sentir par cette nuit frache, Evrard
tomba dans une rverie profonde. La rflexion s'en mlant devait,
consquence des vnements de la soire, influer sur toute la vie du
jeune homme.

Dernier descendant d'une des premires et bonnes familles qui s'taient
tablies dans le pays, Marc avait perdu son pre  la bataille de
Sainte-Foy, o M. Evrard commandait un dtachement de milice. Madame
Evrard, reste veuve avec un revenu tout juste suffisant pour la faire
vivre avec son fils unique, n'en avait pas moins fait donner  ce cher
enfant une excellente ducation.

Mine par le chagrin que lui avait caus la perte prmature de son
mari, elle tait morte en 1768, comme Marc sortait du Petit Sminaire de
Qubec et allait avoir dix-huit ans.

Rest matre d'un modeste capital, Marc, qui avait l'me trop noble pour
chercher dans la magistrature un de ces emplois rendus avilissants par
les conditions de servilit que les vainqueurs exigeaient alors, et qui
n'avait jamais song  migrer en France, vu qu'il n'y avait plus que
des parents trs-loigns et de peu d'influence, pensa avec raison que
la seule carrire qui lui offrit quelque chance d'acqurir au Canada une
position honorable, tait le commerce. Mais les fonds qu'il avait en
mains n'taient pas suffisants pour lui permettre d'tablir sur le champ
une maison indpendante. Il lui fallait le crdit et la protection d'un
ngociant bien pos. Pour ne pas avoir recours  l'obligeance des
marchands anglais tablis  Qubec, il s'adressa  M. Franois Cazeau,
riche commerant de Montral, qui s'empressa de lui venir en aide.

Ce Cazeau tait l'un des rares Canadiens qui gardaient encore l'espoir
de voir le Canada retourner un jour  la France et qui conspiraient 
cet effet. Il avait, en diffrents endroits du pays, plusieurs comptoirs
tenus par des agents qui lui taient entirement dvous et dont il
s'assurait la soumission parfaite en les faisant tous ses obligs. Les
relations qu'il entretenait avec les Sauvages au moyen de la traite, lui
valaient aussi leur amiti,  tel point que, en 1775, il assura le
concours de bon nombre de tribus  la cause amricaine et empcha
presque toutes les autres de prendre les armes contre le Congrs.

Franois Cazeau avait reconnu tout de suite en Marc Evrard un jeune
homme instruit, intelligent et actif, et fut trs-heureux de s'attacher
un agent  la fois son associ, qu'il esprait devoir lui tre de la
plus grande utilit dans l'entreprise politique qu'il mditait.

Cependant Cazeau s'tait bientt aperu, dans ses premires tentatives
d'initiation, qu'il ne pourrait point influencer le jeune Evrard autant
qu'il l'aurait dsir.

Marc, avec ses fortes tudes, ses connaissances historiques et un
jugement droit, aimait  raisonner par lui-mme et  se convaincre par
la dduction des faits qu'il voyait s'accomplir.

D'abord, l'ingrat abandon que la France avait fait de ses-fidles
colonies d'Amrique lui prouvait clairement, comme tous les gens senss,
qu'elle n'tait dispose  accomplir aucun sacrifice pour les
reconqurir. Il lui semblait donc qu'il tait plus prudent de ne se
mler en aucune sorte de ces chauffoures qui n'aboutiraient qu' la
ruine de ceux qui se seraient aviss d'y prendre part. Certes, il aimait
bien toujours la France, mais cette affection inaltrable du Canadien
pour la mre-patrie, il la conservait soigneusement en soi, comme ces
peines secrtes que les gens mlancoliques entretiennent en leur me,
souffrance idale et qui, n'tant pas sans charme, leur fait plaisir 
garder.

Avouons cependant que les tyrannies du gouvernement militaire qui suivit
la conqute lui firent quelquefois prter l'oreille aux suggestions
sditieuses, mais alors motives, de Franois Cazeau. Dj mme, Evrard
sentait s'veiller en lui toutes les antipathies que suscitait dans le
pays le despotisme des vainqueurs, lorsque la prudente Angleterre
s'tait dcide, en 1774, d'accorder au Canada les franchises de l'Acte
de Qubec.

Cette politique sense avait ramen Evrard  ses ides naturelles.
Jointes  cela les rcriminations du Congrs lui firent bientt voir des
ennemis non moins dangereux que les conqurants-dans ces Anglais
d'Amrique, qui ne tchrent par leurs protestations subsquentes
d'entraner les Canadiens de leur ct que pour les aider  secouer le
joug de l'Angleterre, sachant bien que nous disparatrions ensuite comme
race pour nous fondre dans la grande confdration amricaine. Ainsi
places entre deux ennemis, n'tait-il pas plus sage de rester les
sujets du plus distant, dont l'loignement restreindrait ncessairement
les vexations, alors que la proximit d'une grande puissance comme celle
des tats-Unis--que les penseurs de l'poque considraient dj comme
tablie,--devait assurer la tranquillit, des Canadiens en forant la
mtropole  ne les point trop mcontenter d'abord et  les mnager
beaucoup par la suite? On a vu du reste que cette opinion tait commune
 la majorit de la population qui, si elle ne s'en rendit pas
directement compte, n'en agit pas moins tacitement dans ce sens par son
abstention quasi-complte lors de cette invasion dont les Amricains
attendaient merveille.

C'est sous l'influence de ces ides justes que l'on a vu Marc agacer de
ses gouailleries, dans la chapelle de l'vch, le malheureux Williams
qui s'efforait de gagner les Qubecquois  la cause du Congrs.

Marc Evrard tait donc loin de pencher du ct des insurgs et le
capitaine Evil, en le dnonant comme rebelle  Cognard, n'avait fait
que mettre la calomnie au service de ses petits intrts. Tel tait donc
Evrard, imbu de principes raisonnables et rglant sur eux sa ligne de
conduite, lorsqu'il tait de sang froid.

Voyons-le maintenant  l'oeuvre, alors que les passions les plus
violentes se sont rvoltes en lui, sous le fouet de la fatalit.
tudions la rvolution complte que le choc de ces furies dchanes va
oprer en lui.

Depuis deux ans, Marc aimait Alice. Ce n'avait d'abord t qu'un
sentiment discrtement contenu. Il ne la connaissait encore que pour
l'avoir vue le dimanche au sortir de la grand'messe, lorsqu'elle passait
rougissante et les yeux modestement voils par ses longs cils noirs,
entre la double haie des jeunes gens de la ville, plants l en faction
pour guigner les jolis minois qu'effarouchaient plus ou moins les
regards assassins de ces muguets.

Pendant prs d'un an, Marc n'avait pas dsert seule fois son poste dans
les rangs de ces messieurs.

Il allait donc berant prcieusement cette chre illusion qui consiste 
s'enamourer d'une personne pour laquelle souvent vous n'existez mme
pas, lorsque un jour, ou plutt un soir, il fut inopinment enlev
jusqu' la sphre cleste o planait l'ange de ses rves, c'est--dire,
en langue vulgaire et comprhensible, qu'il fit la connaissance de
mademoiselle Cognard.

Si le nom du pre tait commun, on sait que la personne sa fille tait
trs-distingue. Marc ne ressentit que l'blouissement caus par les
grces physiques et morales d'Alice. Il se persuada sans peine qu'elle
tait plus adorable encore qu'il n'avait os se l'imaginer dans ses
songeries les plus audacieuses. Il alla jusqu' trouver de la
distinction dans le nom de Cognard.

Bref, apprenez en une seule phrase que Marc Evrard se fit, admettre chez
M. Cognard, devint de plus en plus perdument amoureux d'Alice, et en
fut pay de retour, aprs tous les soupirs, oeillades, aveux tremblants
et monosyllabiques qui sont le menu fretin dont les amoureux amorcent
leur hameon pour pcher dans le fleuve du Tendre.

Ces prliminaires enfantins de l'amour peuvent faire lever les paules
aux rous qui comptent dj leurs conqutes par le nombre de leurs
cheveux gris; mais n'est-il pas vrai qu' cet ge radieux o la tte est
jeune comme le coeur, n'est-il pas vrai que tous ces raffinements
timides d'une passion naissante remplissent l'me d'un fluide Celeste
qui rend votre corps lger  vous faire croire que vous montez dans les
nuages et que vous allez marcher sur les toiles?

Vous qui me lisez en chauffant vos vieilles jambes endolories, dans
lesquelles tourne la vrille aigu des rhumatismes, dtournez un peu vos
yeux du livre et les laissez errer sur la flamme claire qui ramne un
reste de chaleur dans votre sang qui se fige, et redescendez par la
pense les nombreux degrs de votre vie. Vous rappelez-vous qu'un
soir--oh! il y a longtemps!--vous longiez avec elle la rive verdoyante
du grand fleuve. C'tait en juin, n'est-ce-pas le parfum pntrant des
lilas en fleurs embaumait l'air avec la douce odeur des foins sauvages
que foulaient vos pas distraits. Vous regardiez l'or des toiles
scintiller dans la vote limpide du ciel; vous coutiez silencieux, mu,
ces voix mystrieuses du soir qui soufflent l'amour aux oreilles
humaines, et la brise qui bruissait et venait faire vibrer en vous, avec
un frmissement voluptueux, les cordes les plus sensitives de votre me.
N'est-il pas vrai que pntr de ces senteurs odorantes, attendri,
exalt, il vous fut impossible de rsister au dsir de mler les accords
de la voix de votre passion  cette immense bouffe d'harmonie qui
montait, de la terre au ciel? A l'aveu timide de son amour, qui rpondit
au vtre, ne vous rappelez-vous pas que votre bras, alors musculeux et
ferme, trembla sous la pression frmissante de sa frle main, tandis que
votre coeur, prs d'clater, semblait vouloir bondir hors de votre
poitrine? Oh! alors, dites-moi, n'avez-vous pas senti courir en vos
veines gonfles une flamme cleste, fugitive tincelle de cette chaleur
divine qui, un jour, animera notre me d'une ternelle vie?

Mais je m'arrte, car je vois au tremblement de vos mains que ces
souvenirs vous ont tellement mu, que mon pauvre livre menace de vous
chapper et de rouler dans les flammes ptillantes du foyer.

Or donc, si de simples souvenances vous agitent  ce point, que
pensez-vous qu'il en dt tre du malheureux Marc Evrard en dsesprance
d'amour? Chez vous les regrets se temprent par la pense, par la
satisfaction de n'avoir pas au moins perdu ces belles heures de la trop
courte jeunesse. Mais lui qui voyait, dans la vigoureuse floraison de
son printemps, son rve le plus cher, qu'il avait longtemps regard
comme devant se transformer en une ravissante ralit, prt  s'vanouir
ainsi que le plus commun des songes!...

D'un ct, les prventions injustes du pre aprs avoir d'abord bien
accueilli le jeune Evrard dont la position lui avait paru devoir tre
assez sortable, ne jurait plus depuis deux ou trois mois que par le
brillant capitaine Evil; d'un autre, la haine, jusqu'alors sourde et
contenue de son rival, qui venait d'clater si vive et si menaante,
dcouvraient  Marc un avenir dplorablement sombre. Le pre Cognard
tait si rampant, si vain, si ambitieux que la perspective d'une
alliance avec un officier de l'arme anglaise l'empcherait sans aucun
doute de prter l'oreille aux justifications du malheureux petit
commis-marchand; d'autant plus que la pusillanimit du bonhomme tait
telle que, sur la simple accusation du capitaine, il avait jug toutes
relations avec Evrard par trop compromettantes. Cette rpulsion
naissante du pre d'Alice pour Marc ne s'accrotrait-elle pas encore,
maintenant que James Evil n'aurait plus de repos qu'il n'et sans doute
tout  fait perdu de rputation le jeune Evrard aux yeux du trop crdule
Cognard?

Il est vrai que Marc tait aim d'Alice autant que James Evil en tait
dtest; mais oserait-elle jamais, pourrait-elle se refuser d'obir aux
ordres svres du pre, et ne point succomber aux perscutions
incessantes que sa belle-mre ne manquerait pas, selon toute
probabilit, de susciter  la malheureuse enfant?

Toutes ces horribles penses brlaient le cerveau de Marc ainsi que des
flammes vives. Comme pour l'empcher d'clater sous l'atroce cuisson de
ces douleurs, il comprimait sa tte dans ses doigts crisps. Son sang
s'tait tellement chauffe qu'il se sentait tournoyer dans une
atmosphre embrase.

Dans ces heures de fivre dlirante, l'homme le mieux pensant lorsqu'il
est de sang-froid, se prend presque toujours  couter la premire de
ses inspirations extrmes, surtout lorsqu'elle semble lui promettre dans
une autre voie la sauvegarde de ses intrts menacs.

Du bourdonnement constant des souvenirs de cette assemble laquelle il
avait eu la malencontreuse ide d'assister par curiosit, et qui avait
dtermin la catastrophe o croulaient toutes ses esprances jaillit
soudain devant lui l'ide d'un salut possible: pourquoi ne se
rangerait-il pas du ct des insurgs?

En restant dans la ville, Evrard demeurait  la merci du capitaine Evil
et dans une grande impuissance inaction. Au contraire, s'il allait
offrir ses services  l'arme du Congrs, dj victorieuse sur tous les
autres points de la contre, et qui allait probablement s'emparer aussi
bientt de Qubec, dernier rempart de la domination britannique au
Canada, ne se prparait-il pas une rentre triomphante dans les bonnes
grces du pre Cognard? Celui-ci ne chercherait-il pas, en effet, avec
sa versatilit et sa souplesse ordinaires,  se concilier les derniers
vainqueurs? Et alors ne serait-il pas de bonne politique pour le pre
Cognard d'conduire vitement le capitaine anglais, pour jeter sa fille
entre les bras de Marc Evrard, le partisan du Congrs triomphateur?

Cette inspiration paraissait tellement plausible et la cause anglaise
semblait en ce moment si compromise pour ne pas dire entirement perdue,
que le jeune homme y acquiesa presque sans balancer.

Seulement, comme il brillait encore une lueur de bon sens dans ce
cerveau si subitement troubl et que Marc Evrard ne pouvait tout  coup
rompre aussi brusquement avec ses convictions, il rsolut d'attendre
quelques jours afin de voir si l'influence funeste d'Evil achverait de
ruiner entirement ses esprances. Alors il suivrait la nouvelle pente
ou la fatalit semblait l'avoir pouss malgr lui.

Evrard achevait de prendre cette dtermination lorsque le matin appuya
son front ple sur les vitres des fentres, pour jeter un premier coup
d'oeil dans les maisons encore endormies. Clestin, qui avait remarqu
que son matre tait trop pniblement affect pour qu'on pt
l'interroger, lui ayant vu lever la tte avec un mouvement qui marquait
une rsolution prise, dit alors:

--Vous devez tre fatigu, Monsieur Marc. Tout parat calme au dehors;
allez donc vous reposer un peu. Je continuerai de: veiller seul.

--Merci, mon brave Clestin, rpondit Marc en se levant. Je crois que
nous pouvons nous coucher tous les deux sans craindre aucune agression.
Il n'est gure probable que nous revoyions, aujourd'hui messieurs nos
Anglais qui doivent avoir leur suffisance de notre chaude rception de
cette nuit.




                           CHAPITRE QUATRIME.

                               SPARATION.


Lorsque Marc s'veilla, aprs quelques heures d'un sommeil agit, le
souvenir des vnements de la veille fut la premire pense qui s'agita
dans sa tte avant mme qu'elle eut quitt: l'oreiller. D'abord ce fut
comme la suite d'un rve pnible; et puis ses ides se dgageant des
nuages du sommeil, il eut bientt conscience de la ralit des faits que
sa mmoire lui reproduisait avec une vrit dsesprante.

Le premier souvenir, le plus frappant, qui se dressa dans sa pense fut
l'injonction formelle du pre Cognard qui lui avait ferm sa maison.
Vinrent ensuite: l'insulte faite au capitaine Evil, bagarre qui s'en
tait, suivie, et enfin la dtermination qu'il prise, aprs tous ces
vnements tumultueux, de quitter la ville et d'aller offrir ses
services aux insurgs.

Mais ainsi qu'il en arrive d'une dcision arrte dans un transport
fivreux, et qui, aprs quelques heures de repos, apparat soudain au
jugement dans toute la nettet de son inconsquence, cette rsolution de
la veille le trouva incertain et trouble. Elle sortait tellement de sa
manire habituelle de voir qu'il se sentit mal  l'aise en prsence d'un
dessein si nouveau et si prcipit. La passion finit cependant par se
rveiller aussi et le fit se raidir contre cette dernire protestation
de sa conscience. Il envisagea de nouveau les chances qu'il avait de
faire tourner sa dfection au profit de son amour, et se persuada que
c'tait le seul parti qu'il avait  prendre.

--D'ailleurs se dit-il en sortant brusquement du lit, je me suis promis
 moi-mme d'attendre une dernire manifestation du mauvais vouloir et
de la puissance de mon ennemi. C'est l ce qui me dcidera!

Cette occasion ne devait malheureusement pas tarder  se prsenter.

Lorsque Marc descendit au magasin, Tranquille y tait occup  faire
disparatre les traces du tumulte de la nuit.

--Il n'est venu personne? demanda le jeune homme.

--Non, monsieur Marc.

Evrard se dirigea vers la porte ouverte, s'adossa contre l'un des
chambranles, pensif, le front baiss, le regard triste, il resta
longtemps  rver. Tranquille qui avait rarement vu son matre aussi
soucieux, le regarda d'un air de commisration profonde, et hocha la
tte  plusieurs reprises.

--Ventre de chien, il y a quelque chose qui va mal! grommela-il entre
ses dents.

Sur les onze heures un mouvement inusit se manifesta dans la rue
Sous-le-Fort. Au coin de la rue Saint-Pierre, un son de trompe se fit
entendre, et un crieur, dernier vestige des hrauts d'autrefois, se mit
 lire  haute voix, _afin que personne n'en prtendit cause
d'ignorance_, une proclamation du gouverneur convoquant la milice
bourgeoise  se rendre sans faute sur la place-d'armes, au coup de midi:

Evrard se dirigea, comme tous les autres vers le crieur, se mla au
rassemblement et couta la proclamation, jusqu'au bout.

Le crieur finit sa lecture, tira trois cris enrous de trompe et s'en
alla plus loin.

Eh Bien! monsieur Evrard dit quelqu'un  ce dernier, il va donc falloir
nous aligner et peut-tre en dcoudre!

--Oui, voisin, rpondit Marc qui refit lentement les quelques pas qui le
sparaient de sa maison. A peine mettait-il le pied sur seuil que ses
yeux rencontrrent un militaire anglais qui tendait  Tranquille un pli
cachet que celui-ci se mfiant de tout ce qu'il ne comprenait pas,
refusait de prendre.

Ce soldat tait une des ordonnances du gnral Carleton. Il tourna la
tte, reconnut  son air le matre du lieu, vint  Marc et lui tendit le
message.

L'ordonnance s'assura que le jeune homme ouvrait la lettre aprs en
avoir lu l'adresse et sortit.

Tranquille observait son jeune matre du coin de l'oeil. A peine Marc
eut-il jet un coup d'oeil sur le papier qu'il devint ple comme un
trpass.

--Bon! pensa Clestin, voil que a se complique! Tas d'Anglais de
malheur!

Marc Evrard froissa le papier, le jeta par terre et s'cria:

--Eh bien! fatalit, c'est toi qui l'aura voulu!

Il s'assit prs du comptoir, et s'abma dans ses penses noires.

Le message tait ainsi conu:

    "A Monsieur Marc Evrard, ngociant  Qubec;

    "Moi, Guy Carleton, capitaine gnral et gouverneur en chef de
    la Province de Qubec et territoires en dpendants [4] en
    l'Amrique, vice-Amiral d'icelle, garde du grand sceau de la
    dite Province, et Major-Gnral des troupes de Sa Majest,
    commandant le dpartement Septentrional, etc., etc., etc., ayant
    appris que vous vous tes trouv prsent, hier soir,  une
    assemble convoque par des ennemis de l'tat, dans le but, de
    dtourner les fidles sujets de notre bien-aim roi, Georges
    Trois de l'obissance qu'ils lui doivent, et que l, vous vous
    tes ouvertement prononc en faveur des sujets rvolts contre
    l'autorit royale, je vous fais savoir par les prsentes, que je
    vous considre comme un rebelle et, mauvais citoyen. En
    consquence, comme je ne veux garder dans l'enceinte de la
    capitals que de bons et loyaux sujets sur lesquels je puisse
    entirement compter, je vous enjoins d'avoir  quitter la ville
    dans les vingt-quatre heures, sous peine d'emprisonnement
    immdiat pour crime de lse-majest.

    "Donn sous le seing et le sceau de mes armes, au chteau St.
    Louis, dans la ville de Qubec,  dix heures du matin, le
    vingtime jour de Novembre, dans la quinzime anne du rgne de
    Notre Souverain Seigneur Georges Trois, par la grce de Dieu,
    roi de la Grande Bretagne, d'cosse et d'Irlande, dfenseur de
    la Foi, etc., etc., etc., et dans l'anne de Notre Seigneur mil
    sept cent soixante-et-quinze."

    (Sign) "GUY CARLETON."
    Par ordre de Son Excellence.

    (Contresign) "GEO. ALLSOP"

    "Faisant fonction de Secrtaire.

    "Traduit, par ordre de Son Excellence.

    "F. CUGNET S. F.

    "Vive le Roy."

[Note 4: Tel est l'en-tte exact des proclamations, etc. du temps,]

Tranquille, affect de l'affliction profonde de son jeune matre,
s'approcha et lui dit, non sans beaucoup d'hsitation:

--Pardon, Monsieur Marc, si j'ose me mler de vos affaires. Mais vous
m'avez l'air si en peine, que... je...

Il n'acheva pas; il y avait, un sanglot qui tremblait dans sa voix.

--Oui, mon pauvre Clestin, dit Evrard en relevant la vue sur la bonne
figure de ce brave serviteur, oui, je suis bien triste, et ce n'est pas
sans raison, je t'assure. Je suis chass de partout; l'on me force de
quitter la ville d'ici  demain.

--On vous chasse!.... s'cria Tranquille qui ouvrait des yeux grands
comme des piastres d'Espagne.

--Oui, parce que je me suis compromis pour les Bostonnais,  l'assemble
d'hier soir.

--Vous!

--Oui moi. Tu ne comprend pas? coute. Tu sais que depuis un an j'aime
mademoiselle Alice Cognard qui m'affectionne beaucoup aussi. Mais ce que
tu ignores peut-tre, c'est qu'un officier anglais, le capitaine James
Evil, prodigue aussi depuis quelque temps ses avances, mais fort,
inutilement  mademoiselle Alice. Outr de se voir conduit par la jeune
fille, il a rsolu de captiver les bonnes grces du pre enclin
d'avance, comme chacun le sait  baiser les pieds de tous ceux qui
portent un nom anglais. Or, hier soir, le capitaine Evil qui
accompagnait le colonel McLean  la chapelle de l'vch, a trouv
l'occasion favorable de me perdre jamais dans l'esprit de Cognard, en
lui disant que je m'tais fort compromis  l'assemble. Le pre Cognard
n'a pas manqu de le croire et m'a signifi de ne plus remettre les
pieds chez lui. J'ai soufflet Evil en sortant...

--Bon! fit Tranquille qui serra les poings.

--Il a rencontr aussitt aprs trois de ses amis. Tous m'ont poursuivi
et m'ont rejoint ici dans la rue. Tu sais ce qui s'en est suivi. Enfin,
exaspr du nouvel affront que je lui ai fait subir, le capitaine s'en
est veng ce matin en me dnonant au gouverneur comme un rebelle des
plus dangereux; puisque je viens de recevoir du gnral Carleton
lui-mme ordre de quitter la vile d'ici  dix heures, demain matin, sous
peine d'tre emprisonn comme un conspirateur.

--Ventre de chien! si jamais je le tiens au bout de mon bras votre
capitaine je lui en ferai danser une rude!

--Tu dois donc comprendre, ce qui m'attriste si fort. tre oblig de me
sparer d'Alice, de toi, mon bon Clestin.

--Comment! monsieur Marc? Qu'il vous faille quitter mademoiselle Alice,
je le comprend, hlas! Mais je ne vois pas ce qui me peut forcer de vous
abandonner, moi?

Marc Evrard secoua ngativement la tte.

--C'est que, vois-tu, Clestin, je suis dcid d'aller prendre place
dans les rangs des Bostonnais, afin de pouvoir combattre ouvertement
l'influence perfide de cet Anglais. Or si je suis prt  tout risquer en
me rangeant du ct des rebelles, je ne voudrais pas pour rien au monde
t'entraner avec moi.

--Et vous pensez Monsieur Marc, que je vas vous laisser partir seul? Ah
vous croyez donc que je les aime bien, moi, nos matres, pour hsiter un
instant entre votre service et le leur. Il est bien vrai que les autres
que vous allez trouver sont aussi des Anglais; mais enfin ils se battent
contre les soldats du roi d'Angleterre. Cela me suffit, monsieur Marc;
nous partirons ensemble. Ne dites pas non, voyez-vous. C'est inutile. Je
vous suivrais chez le diable!

Le dvouement de ce pauvre homme toucha profondment Marc, Evrard qui
lui tendit la main et lui dit:

--C'est bon, puisque tu le veux, tu partageras ma fortune, mauvaise ou
bonne. Maintenant comme nous devons nous en aller d'ici  demain,
fermons le magasin pour n'tre point drangs dans nos apprts de
dpart..

Il alla verrouiller la porte et procda  ses prparatifs.

Quelques jours auparavant, Evrard avait reu une lettre de M. Franois
Cazeau qui lui demandait de mettre toutes leurs marchandises  la
disposition des Bostonnais et mme d'en faire le sacrifice complet au
cas o il se dciderait  quitter la ville pour joindre les insurgs.
Ces pertes momentanes, disait Cazeau, seraient amplement compenses par
la suite, alors que les armes, du Congrs auraient soumis le pays.
Cette lettre en contenait une autre qui recommandait fortement Evrard
aux officiers dans la supposition qu'il se dciderait  prendre du
service dans l'arme du Congrs.

Les ventes de l'automne avaient bien donn. Marc se trouvait avoir en
coffre plusieurs centaines de louis qu'il lui fallait emporter avec lui
autant pour rencontrer ses dpenses et en rendre compte plus tard  M.
Cazeau que pour ne les point laisser tomber en d'autres mains.

Quand Marc eut mis, dans une de ces solides valises recouvertes de peaux
de loup-marin, comme on en voit encore quelques-unes, tout l'argent
qu'il avait en main, ainsi que ses livres de compte, et quelques
vtements, il crivit une interminable ptre  sa fiance.

Longtemps sa plume courut sur le papier avec une rapidit fbrile. Mais
apparemment que la lettre ne lui plut gure lorsqu'il la relut, ou bien
qu'il changea brusquement de rsolution, car il la dchira, prit une
autre feuille et crivit seulement ces mots:

"Qubec ce vingt novembre

"Ma bonne Alice,

"Au nom de ce que vous avez de plus cher, au nom de notre amour, ne
manquez pas de vous rendre, selon votre habitude,  la basse messe de
sept heures, demain,  la cathdrale. Nous nous y verrons, peut-tre
pour la dernire fois."

"Votre pauvre fianc,"

Marc Evrard.

Marc mit ce billet sous enveloppe, appela Tranquille, et le lui remit
avec cette injonction:

--Ce soir, dit-il, tu iras veiller avec les domestiques de M. Cognard.
On te voit assez souvent dans la cuisine pour que cette visite n'excite
aucun soupon. Tu remettras en secret cette lettre  Lisette,--la fille
de chambre que tu aimes, je le sais--et tu lui diras de le donner ce
soir mme  sa matresse, mademoiselle Alice. Pour l'engager  faire
diligence et  se taire, tu lui glisseras ce louis d'or.

Clestin mit la lettre et le louis dans sa poche de veste, et dit:

--Soyez tranquille, M. Marc. Mademoiselle aura votre lettre ce soir.

Cependant les milices bourgeoises furent passes en revue par le
gouverneur. Il en parcourut les rangs et commenant par les Canadiens
qui occupaient la droite et auxquels il demanda s'ils taient rsolus 
se dfendre en bons et loyaux sujets. Ceux-ci rpondirent
affirmativement par des acclamations. Les miliciens anglais qui taient
prsents firent de mme. Carleton s'aperut qu'il en manquait un certain
nombre et surtout des citoyens marquants, tels que Lymburner et
Williams. Aussi donna-t-il avis que les gens mal affectionns--on les
connaissait--eussent  quitter immdiatement la place.

Durant tout le reste du jour la ville fut en moi. Il fallait armer les
citoyens, et presser les travaux de dfense par trop ngligs eu
l'absence du gouverneur.

Le lendemain le jour se leva triste et froid. Le vent soufflait du nord
apportant avec lui la premire gele de l'hiver. Sur les sept heures
comme la cloche de la cathdrale jetait au vent ses bourdonnements
monotones, une jeune fille enveloppe dans une chaude pelisse garnie de
fourrures, qui dissimulait la finesse de la taille, laissait la rue
Sainte-Anne pour s'engager dans la rue des Jardins. Elle allait  pas
presss, ses pieds mignons trottinant sur la terre gele. Elle longea
l'glise des Jsuites et descendit vers la place du march qu'elle
traversa pour gagner la cathdrale. A peine fut-elle entre dans la
grande glise qu'elle embrassa la nef d'un coup-d'oeil. Elle aperut un
jeune homme assis sur l'un des derniers bancs, en arrire, et qui
semblait attendre quelqu'un avec impatience, tant il tournait
frquemment la tte. C'tait, Marc Evrard.

Alice passa prs de lui. Leurs regards se rencontrrent, rapides et
lumineux comme deux clairs. La jeune fille alla s'agenouiller un peu en
avant de Marc, croisa sur sa bouche ses petites mains un peu rougies par
le froid et se mit  prier avec ferveur.

La messe commenait.

Evrard, le front perdu dans ses deux mains, parut aussi tout d'abord
prier avec recueillement. Puis, peu  peu, nous devons bien l'avouer, il
releva la tte, et, son regard s'arrta sur Alice avec une expression de
mlancolique tendresse, et resta fix sur la jeune fille.

A la fin de la messe, le prtre s'tant tourn du ct des fidles pour
les bnir, Alice et Marc se signrent et leur pense se rencontra et ils
s'agenouillrent sous cette commune bndiction en demandant  Dieu de
la vouloir bien ratifier l-haut.

Quant ils furent sortis de l'glise, ils restrent d'abord silencieux.
Leur coeur tait si gonfl que ni l'un ni l'autre n'osait parler le
premier. Enfin Marc dit  la jeune fille:

--Je vous remercie, Alice d'avoir bien voulu m'accorder cette suprme
entrevue.

--Mais au nom du ciel! pourquoi serait-ce la dernire?

--Hlas! ma pauvre chre Alice, il s'est, depuis l'avant dernier soir,
pass des vnements qui vont avoir sur notre vie une bien funeste
influence.

--Mon Dieu! j'ai, en effet, oui parler hier d'un soufflet que vous avez
donn  ce capitaine, d'une rencontre, d'un combat...., pourquoi me
faites-vous souffrir ainsi par tous ces emportements? J'ai cru que vous
tiez bless, tu peut-tre! Marc! c'est bien mal, ce que vous avez fait
l!

--Attendez, Alice, attendez un peu pour me blmer que je vous aie expos
les motifs qui ont dict ma conduite.

Ils arrivaient en ce moment au coin de la rue Sainte-Anne. Loin de s'y
engager pour regagner sa demeure; Alice continua de remonter la Rue des
Jardins dans l'intention de prendre ensuite la rue Saint-Louis pour
redescendre par celle de Sainte-Ursule. Ils continurent donc de marcher
ainsi, serrs l'un contre l'autre. Tandis que Marc exposait  sa fiance
la perfide intervention de James Evil dans leur destine, Alice avec
calme, car son pre lui ayant signifi, le soir mme du bal, qu'elle
devait ne plus revoir Marc Evrard et renoncer  l'espoir de l'avoir
jamais pour poux elle s'tait bien doute d'o venait le coup, et avait
dj sans doute form quelque dessein pour le conjurer tt ou tard. Mais
quand Marc lui annona qu'il tait chass de la ville par les autorits,
elle vit bien que le mal tait  son comble, et elle fondit en larmes.

--Alice! calme-toi! je t'en prie, s'cria Marc qui offrit vivement son
bras  sa fiance afin de la soutenir.

Celle-ci le repoussa doucement, et d'une main tremblante se mit 
essuyer les grosse larmes qui glissaient sur ses joues.

--Mon Dieu! dit Marc en tordant ses mains dans un transport de
dsespoir, mon Dieu! Que vous avons-nous fait pour que vous nous
torturiez ainsi! Est-ce donc un crime de s'aimer?

Ils marchrent quelque temps sans parler, cherchant  se dissimuler l'un
 l'autre les sanglots qui soulevaient leur poitrine. Ils allrent ainsi
jusqu' la rue Sainte-Ursule qu'ils prirent pour descendre vers la rue
Sainte-Anne.

A cette poque, il n'y avait que cinq ou six maisons  gauche de la rue
Sainte-Ursule, en descendant. A droite elle tait borde par un haute
clture qui la sparait de la Communaut des dames Ursulines. Les arbres
du jardin des religieuses, tendaient leurs branches dnudes par-dessus
la clture au pied de laquelle tombaient leurs dernires feuilles
dtaches par la brise d'automne.

Les deux amants s'engagrent sur le sentier des feuilles mortes qui
gmissaient sous leurs pieds.

--Ces pauvres feuilles murmura Marc, ressemblent  nos illusions
tombes...

--Penser, dit Alice, que nous allons nous sparer, et peut-tre ne plus
nous revoir jamais! Oh! c'est  en devenir folle!

Elle eut comme un de ces blouissements qui prcdent les dfaillances
et chancela.

Lui tendit les bras pour l'empcher de tomber.

Mais, par un grand effort de volont, elle surmonta aussitt cette
faiblesse. Cependant il passait d'tranges ides dans sa tte en feu. Il
lui venait des envies de se jeter dans les bras de Marc et de lui
dire:--"Je suis ta fiance, emmne-moi, je serai ta femme".

C'tait comme un affolement. Elle sentit que son courage s'en allait et
qu'il lui fallait brusquer leur sparation.

--coutez, Marc! s'cria-t-elle en s'arrtant au bout de la rue
Sainte-Anne qui,  cette poque, finissait l. Il faut, aprs tout,
avoir foi en Dieu! Promettons-nous mutuellement, quoi qu'il arrive, de
nous aimer fidlement et toujours.

Marc refoula un sanglot qui lui dchirait la gorge et dit avec
vhmence:

--Alice: au nom de Dieu qui m'entend, je vous le jure!

Et puis il saisit la main qu'elle lui abandonnait, et la couvrit d'un
baiser brlant. Alice, levant au ciel ses beaux yeux pleins de larmes,
s'cria:

--Eh bien! moi aussi, Marc, je te le jure, au nom sacr de la Vierge. Je
ne serai jamais qu' toi seul!

Alice dgagea ses mains d'entre celles du jeun homme et le quitta
brusquement.

Aprs avoir fait trois pas en avant, par un mouvement prompt comme la
pense elle revint  Marc, lui jeta ses deux bras autour du cou,
effleura d'un baiser d'ange la joue de son fianc, se dgagea de cette
rapide treinte et s'enfuit comme un oiseau.

--Adieu! dit-elle en se retournant de loin vers Marc pour lui faire
signe de ne pas la suivre, adieu!

Evrard paralys, regarda le jeune fille gagner en courant sa demeure. Il
la vit se soulever sur le seuil, lui faire un dernier signe de la main
et disparatre dans l'enfoncement de la porte.

Il resta plusieurs minutes, les yeux fixs sur l'endroit o Alice avait
disparue, comme s'il et d la revoir encore, Enfin passant sa main sur
son front d'o perlait une sueur glace, il murmura:

--C'est fini!

Il remonta la rue et reprit le chemin de la basse ville. Mais il ne
marchait pas bien vite; ses jambes pliaient sous lui presque  chaque
pas.

Arriv  sa demeure, il aperut deux soldats que se tenaient debout
devant la porte. En l'un d'eux il reconnut l'ordonnance que, la veille
lui avait apport le message du gouverneur.

--Vous venez m'arrter? lui demanda Evrard du ton le plus indiffrent.

--Oui, si vous n'avez pas quitt la ville avant dix heures.

Evrard consulta sa montre. Il tait pass neuf heures.

--C'est bien, je m'en vas, dit-il, et il entra chez lui.

Tranquille, assis sur un baril et la joue appuye sur son poing ferm,
attendait.

--Est-il temps? demanda-t-il

--Oui, rpondit Marc.

Tranquille se leva, jeta sur son paule gauche la valise de son matre,
saisit dans sa main droite son fidle mousquet sur le canon duquel il
avait attach un mouchoir  carreaux rouges, nou aux quatre coins, qui
contenait toute sa garde-robe  lui, et sortit de la maison sans
regarder en arrire.

Marc prit son pe, sortit et referma froidement la porte, comme s'il
n'allait s'absenter que pour une heure et remonta vers la cte de
Lamontagne.

Tranquille embota le pas derrire lui. Les deux soldats les suivaient 
distance.

Ils montrent ainsi jusqu' la haute ville qu'ils traversrent
entirement.

Arriv  la porte Saint-Jean qui tait ferme depuis la veille, Marc
allait expliquer  la sentinelle qui lui barrait le passage la raison
qui l'obligeait  sortir. Les deux soldats qui l'avaient escort
s'approchrent du factionnaire et lui glissrent quelques mots 
l'oreille. Celui-ci releva son arme et appela ses compagnons qui
sortirent du corps-de-garde. La porte de la ville fut ouverte et se
referma avec un bruit sinistre de ferrailles, sur les pas du proscrit et
de son fidle serviteur.




                           CHAPITRE CINQUIME

                             FEU ET FLAMMES.


On sait que le colonel Arnold, officier au service du Congrs, avait t
charg de marcher sur Qubec, en pntrant dans le pays par les rivires
Kennebec et Chaudire. Arnold connaissait bien Qubec pour y tre venu
plusieurs fois lorsqu'il n'tait encore que commerant de chevaux.

Il quitta Cambridge, prs de Boston, le 13 septembre  la tte de onze
cents hommes. Mais ds le 23 octobre le colonel Roger Enos rebroussa
chemin en entranant trois compagnies dans sa dfection[5].

[Note 5: "Le Lieutenant-Colonel Green, du Rhode-Island succda comme
second officier en grade  Enos. Les majors taient Return, J. Meigs.
Ogden et Timothy Bigelow. Les carabiniers de la Virginie taient
conduits par les capitaines Morgan, Humphrey et Heath. Hendricks tait 
la tte d'une compagnie de la Pennsylvanie. Thayer en commandait une du
Rhode-Island. Le chapelain tait le Rvd. Samuel Sprint et le docteur
Senter chirurgien en chef." Ces renseignements qu'il a pris de Bancroft,
sont cits par M. James LeMoine dans son intressant Album du Touriste.]

Affaibli par la dsertion de ces trois compagnies et par trente-deux
jours d'une marche des plus pnibles  travers les bois, le corps
expditionnaire d'Arnold atteignit enfin, le quatre novembre, Satignan,
qui tait alors la paroisse de la Beauce la plus rapproche des
frontires et sise  vingt-cinq lieues de Qubec. A peine restait-il six
cent cinquante hommes des onze cents soldats que avaient quitt
Cambridge un mois auparavant.

Aprs s'tre ravitaill  Satignan, Arnold continua d'avancer vers la
capitale. Le dix-sept de novembre il couchait  Saint-Henri et le dix il
atteignit la Pointe Lvy. Le commandant Cramah ayant fait venir du ct
de la ville toutes les embarcations de Lvy, Arnold ne put effectuer la
traverse du fleuve que dans la nuit du treize, et sur des canots
d'corce conduits par des sauvages qu'il avait engags  Satignan.
Quoique deux vaisseaux de guerre, le _Lizard_ et le _Hunter_ fussent
ancrs dans la rade, les Bostonnais passrent inaperus.

Le lendemain Arnold escalada les hauteurs sans rencontrer la moindre
rsistance, traversa les plaines et vint occuper la rsidence du colonel
Anglais Caldwell, (_Sans-Bruit_.)

Mais ses soldats n'ayant chacun pour toutes munitions qu'un coup de
fusil  tirer [6] Arnold jugea qu'il ne pouvait songer  s'emparer de la
ville en un coup de main et retraita sur Pointe-aux-Trembles pour y
attendre le Gnral Montgomery qui descendait de Montral.

Les deux corps se joignirent le trente-et-un novembre et, forts d' peu
prs onze cent hommes, s'en vinrent investir Qubec.

Le gnral Montgomery tablit son quartier gnral  la Maison
Holland[7] sur le chemin Saint-Louis, tandis que le colonel Arnold s'en
allait camper sur les bords de la rivire Saint-Charles, et s'installait
dans une maison qui a pendant longtemps appartenu  une famille Langlois
et qui tait situe prs de la rive ou est jet le pont de Scott.

[Note 6: Mmoires de Sanguinet.]

[Note 7: Avant d'appartenir au Major Holland, cette proprit avait t
occupe par mon anctre maternel, M. Jean Tach.]

Cependant le gnral Carleton n'avait point perdu de temps pour mettre
la ville en tat de dfense. Son premier soin avait t de jeter
l'embargo sur plusieurs navires chargs de bl qui allaient faire voile
pour l'Europe. Outre cette prcieuse rserve de vivres, il s'assura
aussi, par ce moyen le service de six cent-cinquante matelots dont
cinquante "connaissaient la manoeuvre du canon". Le nombre des
miliciens--deux cent-quatre-vingts recrues faites quelques mois avant le
sige--ajout  soixante hommes de troupes, avec tous les citoyens de la
ville, forma une garnison de dix-neuf cent quatre-vingt-dix hommes, en
comprenant la compagnie des _Invalides_. Cette dernire s'appelait ainsi
parce qu'elle n'tait compose que de vieillards et de personnes d'un
faible temprament.[8] Le commandant de la place y fit entrer en outre
les vivres qui se trouvaient dans les navires. La ville fut aussi
pourvue d'une grande quantit de morue, d'anguille et d'autres poissons.

Quant aux moyens officiels, ils consistaient en deux cents grosses
pices de canon, cinquante pices de campagne, huit mortiers, quinze
obusiers, et assez de bombes, de boulets et de poudre pour tirer sans
mnagement pendant huit mois.[9]

[Note 8: Mmoires de Sanguinet. Voici selon Hawkins, comment se
composait la garnison de Qubec au sige de 1775.

    70 hommes des _Royal Fusiliers_ ou 7e rgiment.
    230 des _Royal Emigrants_ ou 84e rgiment.
    22 du _Royal Artillery_.
    230 Miliciens anglais commands par le Lieutenant colonel Caldwell.
    543 Canadiens-Franais command par le Colonel Le Comte Dupr.
    400 Matelots sous le commandement des capitaines Hamilton et
        MacKenzie.
    50 Matres et Contre-Matres.
    35 Marins
    120 artificiers.
]

[Note 9: Mmoires de Sanguinet.]

Qubec tait fortifi du ct de la campagne par des murs de trente
pieds de haut et de douze pieds d'paisseur. Au-dessus du Palais et de
la basse-ville la cime du roc tait dfendue moiti par des murailles et
moiti par des palissades. La rue Sault-au-Matelot et Prs-de-Ville, qui
offraient deux troits dfils par o l'ennemi pouvait seulement
pntrer dans la basse-ville, furent entrecoups de plusieurs barrires
et de barricades, dont un bon nombre de pices de canon dfendaient
l'approche.

Le cinq dcembre les Bostonnais s'tant empar des faubourgs Saint-Jean
et Saint-Roch, Carleton fit canonner ces deux endroits, aprs avoir
somm ceux qui les habitaient de rentrer dans la ville. Quelques
personnes seulement cherchrent un refuge dans la place, les autres
gagnrent la campagne pour viter les misres d'un sige qui ne pouvait
manquer de durer au moins tout l'hiver.

Dans la nuit du 10 dcembre une grande agitation se manifesta dans la
division du colonel Arnold, qui tait campe sur les bords de la rivire
Saint-Charles et qui, jusqu'alors, ne s'tait occupe que de ses travaux
d'installation.

Le gnral Montgomery venait d'envoyer l'ordre  son lieutenant Arnold
de faire marcher immdiatement contre la ville la moiti de sa division,
environ trois cents hommes. Le major Ogden devait diriger l'attaque.

Il pouvait tre trois heures du matin lorsque les assaillants, aprs
avoir gravi le coteau Sainte-Genevive, pntrrent dans les rues du
faubourg Saint-Jean. La nuit tait noire. Pourtant, entre les angles
indcis des toits,  travers l'obscurit tempre par le reflet que la
neige renvoyait de la terre, les assaillants entrevoyaient l-bas,
devant eux, la ligne plus sombre des remparts. Affaiblis par la distance
et assourdis par la neige, les appels rguliers et monotones des
sentinelles dont on apercevait les silhouettes confuses au fate des
murailles, parvenaient aux Bostonnais comme les voix lugubres d'un autre
monde. Plus d'un, soit par suite des pres morsures de la bise, soit par
l'effet pnible que causait cette sombre mise en scne, sentit la main
glace du frisson se glisser entre la capote et le dos, pendant le
moment de la halte que fit faire Arnold  l'entre du faubourg.

Quand on eut repris haleine le major donna l'ordre d'avancer mais le
plus silencieusement possible. Les assaillants allaient donc, touffant
le bruit de leurs pas, rasant les maisons silencieuses et dsertes et
prtant l'oreille au moindre bruit. Ils arrivaient aux premires
habitations de la rue Saint-Jean qui avoisinaient les murs et
commenaient dj  dboucher sur la place aux pieds des fortifications,
lorsqu'un clair troua la nuit au-dessus de la porte de la ville.

Une dtonation retentit, tandis que les ombres errantes sur le parapet
des remparts disparaissaient comme par enchantement et que maints cris
confus clataient dans la place.

--_Forward!_ crie Ogden qui tire son pe et bondit au premier rang.

--En avant! _forward!_ rpte aprs lui un jeune officier.

Mais ils n'ont pas fait cinq pas que la crte des murailles s'illumine
de nouveau et que les balles commencent  miauler dans les rangs des
Bostonnais.

Ceux-ci hsitent.

--_Fire! boys, fire!_ leur crie le major Ogden.

--Feu! soldats, feu! rpte en franais la mme voix derrire lui.

Cent coups de fusils partent des rangs des Bostonnais. Mais on a tir
trop prcipitamment et les balles crpitent sur la muraille comme la
grle sur les toits.

L'indcision, le dsordre se manifestent parmi les assigeants.

L'une des embrasures du rempart vomit un nuage de feu, et, dominant la
voix grle et stridente de la mousqueterie, une formidable dtonation se
fait entendre. Le boulet passe en hurlant dans la masse des Bostonnais
o il fait une troue sanglante. Les maldictions, les cris de douleur
et de rage retentissent lugubrement dans la nuit.

Un second coup de canon suit aussitt le premier.

--_Steady! steady!_ crie Ogden de toute la force de ses poumons.

Mais sa voix se perd au milieu des clameurs de ses soldats terrifis.

Deux autre voles de canon mettent le comble  l'effarement des
Bostonnais qui, n'coutant plus la voix de leurs officiers, se
dbandent, s'enfuient de toutes parts.

--_Stop! by God, you cowards!_ s'crie Ogden.

--Arrtez donc! messieurs, arrtez donc!

Et une troisime voix, forte et rude:

--Arrtez! lches que vous tes! Et puis avec un immense clat de
rire:--Ventre de chien! les beaux soldats!

Les trois hommes qui venaient de prononcer ces paroles restaient seuls
en face des canons et des mousquets braqus sur eux de la ville.

Les assigs qui se montraient maintenant sur le rempart les virent leur
lancer des gestes de dfi. Mme l'un des trois, celui-ci tait un soldat
de haute stature, dchargea son fusil vers la ville.

Vingt mousquetades lui rpondent.

Les trois braves retraitrent gravement au pas, tout comme des flneurs
qui prennent plaisir  essuyer une rafrachissante averse d't, malgr
la pluie de balles qui les effleurait avec de sinistres sifflements.

Un instant ils se retournrent tous trois dans un commun ensemble et
jetrent aux assigs un dernier cri de dfi, avant de rentrer dans les
tnbres.

C'est  l'occasion de cette panique des Bostonnais que quelque Canadien
factieux composa cette chanson:

    Les premiers coups que je _tiris_
    Sur ces pauvres rebelles,
    Cinq cents de leurs amis
    Ont perdu la cervelle.

    _Yankee doodle_, tiens-toi bien,
    J'entends la musique;
    Ce sont les Amricains
    qui prennent le Fort-Pique![10]

[Note 10: Ce nom dsignait la partie du faubourg Saint-Jean compris entre
la rue Saint-Jean et le chemin Saint-Louis.]

Sur les neuf heures du matin, Marc Evrard tait assis pensif, abattu,
dans une petite maison du faubourg Saint-Roch avoisinant celle
qu'occupait Arnold. Evrard qu'on a d reconnatre dans ce jeune
capitaine qui s'tait efforc, avec le major Ogden et le soldat
tranquille, d'empcher la droute des Bostonnais, avait t, grce aux
recommandations puissantes de Franois Cazeau, fiat capitaine d'une
compagnie laisse sans commandant par suite de la dfection d'Enos et de
ses partisans.

Aprs avoir vaillamment retrait avec le major amricain et Tranquille,
Marc tait rentr dans le domicile temporaire o il se trouvait
cantonn, et s'tait affaiss en proie au plus amer dcouragement. Aussi
facilement il s'tait, sous le coup de la fatalit, si l'on veut,
enthousiasm pour la cause des armes amricaines, aussi vite ce feu
venait-il de s'teindre aprs la tentative des Bostonnais. Les autres
nerveuses comme celle de Marc Evrard, passent subitement de l'esprance
la plus chevele au plus morne dsespoir. Aussi sont-ils marqus du
sceau de la souffrance ceux auxquels la nature a dparti une semblable
organisation.

Il tait l, cras dans sa douleur, laissant errer sa pense dsole
autour des ruines de ses esprances. Quoiqu'il sentit son coeur noy
dans les larmes, ses yeux taient secs. Les hommes de cette trempe ne
pleurent pas. Ils passeront des jours entiers courbs sur leur
souffrance, comme pour enfoncer plus avant ce trait cruel qui les
dchire; ils analyseront chaque dtail de la torture qui les ronge, ils
compteront chacune des pulsation douloureuses qui fait palpiter un coeur
meurtri; ils prteront l'oreille aux vois de la dsolation qui se
lamentent dans leur me, et pas une larme ne viendra mouiller leurs
yeux.

Aimer la douleur est le propre des grandes mes, et ceux-l qui sont
ainsi dous naissent artistes ou potes. Les circonstances, l'ducation,
le milieu ou ils vivent, dterminent l'closion de cette vocation inne.
Alors leurs pleurs se font jour et se transforment en perles
immortelles, larmes cristallises qui tombent des yeux de l'homme de
gnie. Plus ils ont t grands et plus ils ont souffert: Homre, Dante,
le Tasse et Byron ne sont des colosses de gloire que parce qu'ils ont
t les gants de la souffrance. Aussi l'un d'eux, leur cadet en gnie
et en infortune, s'cria-t-il un jour:

"...Que c'est tenter Dieu que d'aimer la douleur."

"Le pote a une maldiction sur sa vie", disait en mme temps que Musset
le comte Alfred de Vigny, dans _Stello_, livre crit avec une plume d'or
trempe dans les larmes de trois potes dont les malheurs ont mu toute
la terre: Gilbert, Chatterton et Andr Chnier.

Les hasards de la vie mettent-ils ces hommes altrs de souffrance hors
de la voie des lettres ou des arts, s'ils ont beaucoup de foi, il se
jettent dans la religion, s'ils en ont peur, ils se ruent en dsesprs
sur les jouissances matrielles et meurent jeunes; s'ils n'en ont pas du
tout, ils se tuent; ou bien encore ils vgtent dans une carrire pour
laquelle ils n'taient pas du tout faits et tranent une vie inquite et
misrable. Dans tous les cas, ceux-l, nous le rptons, sont marqus du
sceau de la fatalit.

Marc Evrard, vritable organisation de pote, tait trop croyant pour se
tuer; cependant il se disait, au moment o nous le retrouvons, que le
mtier de soldat a ceci de bon qu'il peut vous dbarrasser promptement
de l'existence, sans que vous y prtiez une main criminelle.

Les quelques jours qu'il venait de passer au milieu de l'arme
amricaine, et la malheureuse expdition de la nuit prcdente, venait
presque d'anantir le dernier espoir que Marc Evrard avait plac dans le
succs des armes du Congrs. Il ne lui avait fallu qu'un peu d'attention
pour s'assurer qu'il n'y avait ni bonne entente entre les chefs de
l'arme assigeante, ni bravoure vritable et soutenue parmi les
soldats. En outre les Bostonnais taient trs-mal pourvu de tout ce
qu'il faut pour un sige, et manquaient presque compltement
d'artillerie et de munitions.

Les officiers, presque tous des parvenus et gens de peu d'ducation, se
querellaient  tout propos au sujet de leurs attributions respectives,
et il ne fallait rien moins que l'exprience de Montgomery, et partant
le respect qu'il inspirait  des gens qui n'avaient jamais t soldats,
pour empcher les plus violents dsordres.

Enfin n'tait-il pas ridicule de voir que l'arme assigeante que aurait
d doubler au moins en nombre les troupes de la garnison, comptait 
peine les deux tiers du chiffre des combattants qui dfendaient la
ville!

Il y avait plus de deux heures que Marc Evrard se laissait ainsi
emporter dans le tourbillon de ses penses noires, lorsque la porte de
sa chambre s'ouvrit.

Tranquille, dont il avait fait son ordonnance, apparut.

--Mon capitaine? dit-il.

Marc n'entendait pas et restait le front perdu dans ses deux mains.

--Monsieur Marc? reprit Clestin que, tout en s'efforant d'adoucir sa
grosse voix, fit trois pas dans la chambre.

Evrard tressaillit, releva une tte effare comme s'il revenait de
l'autre monde, et s'cria:

--Eh bien! qu'y a-t-il? que me veut-on?

--Il y a, mon capitaine, rpondit Tranquille en se redressant, que le
major de cette nuit est l, qui veut vous parler.

--Fais-le entrer.

--C'est bien, mon capitaine, repartit Clestin qui tourna militairement
sur ses talons.

Tranquille n'avait pas servi pour rien sous le gnral Montcalm et M. de
Lvis!

Le major Ogden entra. Il s'aperut  l'air constern de Marc Evrard
combien l'chec de la nuit prcdente avait humili le jeune homme.

--Allons! allons! capitaine, fit le major en lui serrant affectueusement
la main, reprenons un peu de courage. Par le diable! ce n'est pas
l'escapade de cette nuit qui doive vous dmoraliser ainsi! C'est pour la
premire fois que nos soldats voient le feu, savez-vous?

--On s'en aperoit! gronda une voix dans la chambre d' ct.

C'tait Clestin Tranquille qui donnait son apprciation de l'arme
amricaine. Evrard toussa bruyamment pour le rappeler  l'ordre.

Ogden poursuivit:

--Vous aurez, ce matin mme, l'occasion de voir ce que nos hommes
peuvent faire. Moins encore pour mettre  profit votre connaissance des
lieux que pour vous rcompenser de votre belle conduite de la nuit
dernire, le colonel vous charge d'aller vous emparer, avec votre
compagnie, de la partie du faubourg Saint-Roch qui avoisine
immdiatement les fortifications. Il vous est surtout recommand de
prendre possession de ce grand btiment que s'tend au pied des
palissades et que vos gens appellent "le Palais". De la coupole que
surmonte cet difice, vous dominerez probablement les murailles et
pourrez diriger un feu plongeant dans la place.

--Tiens! pensa Marc Evrard, cela me sourit assez; il y aura peut-tre
quelque balle  recevoir de ce ct!

Et puis  voix haute:

--Quand ce mouvement doit-il s'effectuer?

--Sur le champ.

--C'est bien, reprit Marc en bouclant le ceinturon de son pe, veuillez
dire au colonel, monsieur le major, que je pars  l'instant mme et que
je ferai mon devoir.

--Oh! quant  a, personne n'en doute! rpartit Ogden.

Comme Evrard sortait pour faire sonner l'appel, un coup de canon qui
partait des hauteurs du faubourg Saint-Jean, lui fit lever la tte. Les
assigeant ouvraient le feu sur la ville.

Le gnral Montgomery avait profit des dernires ombres de la nuit pour
faire lever une batterie de six canons en face de la porte Saint-Jean.
Une seconde batterie de deux canons seulement s'levait sur l'autre ct
de la rivire Saint-Charles, tandis qu'une troisime compose de quatre
pices d'artillerie devait faire feu de la Pointe-Lvy.[11] Les
assigeants avaient en outre quelques obusiers d'un trs-petit calibre.

[Note 11: Ces dtails sont mentionns dans le _Journal_ de M. James
Thompson qui, en 1775, tait surveillant des Travaux Publics dans
Dpartement des Ingnieurs Royaux  Qubec. C'est ce mme M. Thompson
qui prsida aux travaux de dfense de la capitale, lors du sige de
1775.]

C'tait l tout le matriel de sige dont les Bostonnais pouvaient
disposer pour bombarder Qubec!

Cependant la compagnie de Marc Evrard s'tait rallie  l'appel et
marchait dans la direction du Palais. Afin de ne pas exposer inutilement
ses soldats, le capitaine Evrard, aprs avoir long la rivire,
s'engagea dans la rue Saint-Joseph. Arriv en face du parc o l'on voit
encore aujourd'hui les ruines du palais des Intendants franais, il
remonta la rue Saint-Roch afin d'installer la moiti de sa compagnie
dans un groupe de maisons qui avoisinaient l'Intendance et qui
s'levaient alors  l'endroit aujourd'hui resserr entre les rues des
Prairies et des Fosss, quand une fusillade, partie de cette direction,
lui dmontra que la place tait occupe dj par une autre partie de
l'arme assigeante.

--Bon! murmura Marc Evrard, on m'ordonne de venir m'emparer de cette
position et voil que d'autres y sont rendus avant moi! Quel admirable
discipline prside  cette arme! Le Congrs a droit d'en tre fier!

Au mme instant il fut rejoint par un jeune officier qui avait coup
court en prenant par la rue des Fosss.

--Capitaine, lui dit celui-ci, le colonel m'envoie vous prier de ne pas
vous occuper de cette position  droite, et d'installer toute votre
compagnie dans le palais. Vous n'aurez pas trop d'hommes pour vous y
maintenir, D'ailleurs se trouvant plus rapproch des murs et de la porte
de ville qui ouvre de ce ct, est plus expos. Comme le colonel me l'a
dit, avec un sourire fort obligeant pour vous, ce dernier poste vous
revient de droit.

--C'est bien, rpondit Marc Evrard en faisant oprer volte-face  sa
compagnie: dites au colonel Arnold que ses ordres vont tre excuts.

Marc, suivi de ses hommes, revint sur ses pas et pntra par le parc en
arrire du palais.

Le palais des Intendants qui avait t, avant 1760, le plus somptueux
difice de Qubec, sans oublier mme le Chteau Saint-Louis, tait
demeur  peu prs inoccup depuis la conqute. C'tait un grand
pavillon  deux tages, dont la faade regardait du ct de la haute
ville.[12]

[Note 12: Ceux qui seraient dsireux d'en voir la description et de
connatre quelques'uns des mystres de la vie de son dernier occupant,
n'ont qu' parcourir _L'intendant Bigot_.]

Les portes du palais dsert taient verrouilles au dedans et fermes 
triple tour.

--Clestin, commanda Marc Evrard, enfonce-moi cette porte!

--Oui, mon capitaine.

Le Canadien sortit des rangs, avisa une lourde pice de bois que deux
homme ordinaires auraient eu peine  porter, et qui gisait dans la cour.
Il la souleva sans effort apparent et la lana de toutes ses forces dans
la premire porte qui se trouvait devant lui; mais la porte tait en
chne pais et barde de fer. Elle tint bon. Seulement on entendit un
sourd grondement rouler sous les profondeurs du palais.

--Oh! oh! fit Tranquille reprenant son blier improvis, nous allons
voir!

Cette fois le choc fut si fort que la porte arrache de ses gonds et de
ses verrous s'abattit avec fracas, tandis que la poutre gardant encore
de l'lan, allait s'abattre  l'intrieur du palais.

Il y eut un murmure d'admiration parmi les Bostonnais. Tranquille alla
reprendre son poste, sans paratre remarquer les regards respectueux
qu'on lui jetait de tous cts. Il lui sembla pourtant que ses deux
voisins de droite et de gauche lui faisaient la place plus large
qu'auparavant. C'est qu'il doit tre dsagrable de recevoir dans les
cts, mme par mgarde, le coup de coude d'un homme bti comme Clestin
Tranquille.

Les appartements vides du palais retentirent bientt d'un grand bruit de
pas et de voix. Le capitaine Evrard disposa ses hommes aux fentres des
deux tages qui regardaient la haute ville, en recommandant toutefois 
ses soldats de ne se point montrer et d'attendre, avent de tirer, le
signal, d'un coup de fusil qui partirait de la coupole. Evrard y grimpa,
suivi de Tranquille et de deux soldats.

De cet endroit lev l'on dominait le mur d'en face qui, jusqu' la
porte de la ville, qu'on a toujours appele porte du _Palais_,  cause
du voisinage de l'intendance, tait en pierre. A partir de la porte en
remontant  gauche vers les jardins du couvent de l'Htel-Dieu, la cime
du roc,  peu prs inaccessible, n'tait dfendue que par des
palissades. Au-dessus de la cte de la Canoterie s'levait un autre
bastion en pierre. A la vue d'une sentinelle anglaise place en faction
 la porte du _Palais_ et qui, inconsciente du danger, marchait
lentement de long en large,  une petite porte de fusil, Tranquille ne
put retenir un cri et arma son mousquet.

--Veux-tu bien te tenir tranquille, animal! lui dit Evrard. Attends un
peu que je fasse quelques observations. Quant  celui-l il sera  toi
dans un instant.

Marc promena ses regards le long des fortifications qui regardaient la
campagne. A droite, dans le bastion qui renferme les casernes de
l'artilleries, et qui portait ds lors le nom de _Barrack Bastion_,
quelques soldats anglais changeaient des coups de fusil avec les
Bostonnais, retranchs dans les maisons de la rue Saint-Vallier. En
remontant vers l'esplanade, son oeil s'arrta successivement sur les
bastions Saint-Jean, des Ursulines et Saint-Louis. L s'levaient les
batteries charges de dfendre la ville du ct des Plaines. On venait
d'y ouvrir le feu sur la campagne et les faubourgs. Pour un boulet qui
arrivait dans la place il en tombait vingt chez les Bostonnais, sans
compter les bombes et les pots  feu, qui dj portaient l'incendie dans
les premires maisons du faubourg Saint-Jean.

--En vrit! pensa Marc Evrard, notre artillerie va faire merveille
contre toutes les bouches  feu anglaises...!

Il poussa un soupir de dcouragement, et sa pense changeant aussitt de
cours, il jeta un regard anxieux dans la direction de la rue
Sainte-Anne, o s'levait la demeure de sa chre Alice. Mais les maisons
de la rue Saint-Jean s'interposant, il ne pouvait rien voir.

--Si l'un de nos boulets allait tomber sur sa demeure! se dit-il avec un
soupir d'angoisse.

Il remarqua pourtant que les assigs paraissaient si peu craindre les
projectiles des Bostonnais que l'on circulait comme d'habitude dans les
rues de la ville. [13]

[Note 13: Historique. Voir les mmoires de Sanguinet.]

Il ramena ses regards dans la direction de la porte du palais qui se
trouvait un peu sur la gauche. La sentinelle se promenait toujours,
raide dans son habit rouge comme sur un champ de parade.

Marc le dsigna du doigt  Tranquille

Celui-ci paula son fusil et tira.

Le factionnaire anglais tourna sur lui-mme, tendit les bras, lcha son
arme et tomba.

--Merci, mon Dieu! fit Tranquille en rechargeant son mousquet, merci de
m'avoir permis d'en descendre encore un avant de mourir!

Des camarades ont vu tomber la sentinelle. On accourt du corps-de-garde
voisin on se prcipite vers la muraille pour voir d'o vient le coup.

Trente dtonations parties du palais vont renseigner les curieux qui
ripostent  leur tour.

La fusillade s'engage des deux cts. Un demi cercle de flamme environne
la moiti de la ville au-dessus de laquelle s'lve bientt et plane un
pais nuage de fume.

Au milieu de cette mousquetade que ne faisait gure de mal  personne,
chacun tirant  couvert et avec prcipitation, Tranquille ne lcha que
deux coups de fusil; mais  chaque fois il eut la satisfaction de voir
tomber son homme.

Il guettait une troisime victime lorsque son attention fut attire vers
une embrasure du petit bastion qui s'levait presque en face du palais.
A travers de la fume il vit que l'on pointait une pice de leur ct.
Il tira. Une ombre qui se mouvait prs de la pice disparut aussitt et
Tranquille entrevit un instant le ciel  travers l'embrasure.

--Je crois que celui-l en tient aussi, dit-il en rechargeant son arme.

Soudain il jeta un cri, saisit Marc  bras-le-corps et se laissa tomber
avec lui par la trappe ouverte qui conduisait des combles  la coupole.

Comme ils tombaient tous deux sur le plancher, un terrible craquement
retentit au-dessus de leur tte, tandis qu'un grand coup de canon
branlait tout le quartier.

La coupole fracasse par un boulet, vola en clats et s'abattit avec
fracas sur le toit. L'un des deux Bostonnais se prcipita tout meurtri 
ct d'Evrard et de Tranquille. Le quatrime broy par le projectile,
glissa sur la toiture et s'en alla tomber pantelant dans la cour o il
expira sur l'heure.

--Tu m'as sauv la vie, dit Marc  Tranquille. Je t'en remercie, bien
que je ne sache trop si tu m'as vraiment rendu service!

Ils descendaient rejoindre les autres au premier tage, lorsqu'un second
boulet ventra l'une des fentres, tuant deux ou trois Bostonnais.

--Feu! mes amis, feu sans relche! cria le capitaine.

A cet instant on entendit dehors un formidable grondement, puis un
vacarme d'enfer sur les toits.

Avant qu'on eut le temps d'en reconnatre la cause, une norme bombe de
deux cents livres, tombe sur le palais, passait  travers deux
planchers et s'en allait clater avec un bruit pouvantable au
rez-de-chausse, au milieu de ceux qui s'y taient retranchs.

Un tumulte indescriptible s'en suivit. Quand le nuage de poussire que
le passage de la bombe avait soulev fut tomb, Marc Evrard et
Tranquille s'aperurent qu'ils taient seuls au premier tage. Ils
descendirent au rez-de chausse: personne.

--Les lches! dit Marc qui se pencha au dehors par une fentre que les
clats de la bombe avaient dfonce, et aperut ses gens qui s'taient
rfugis dans la cour.

Cinq ou six Bostonnais gisaient sanglants dans le grand salon qui avait
autrefois t tmoin de ftes somptueuses de l'Intendant Bigot. L'un
d'eux se plaignait affreusement. Il avait eu les deux bras emports. Les
autres taient morts.

Tranquille chargea le bless sur ses paules et descendit dans la cour,
o Marc Evrard tchait en vain de persuader  ses hommes de reprendre
possession du palais et de s'y maintenir.

Cependant l'on continuait  faire feu de la place sur l'Intendance, et
il y avait  peine un quart-d'heure que les Bostonnais avaient quitt le
palais, lorsqu'une pice d'artifice y vint mettre le feu. En quelques
minutes l'on vit briller de sinistres lueurs  travers les fentres, et
bientt l'difice entier s'embrasa.

La nuit tombait lorsque Marc Evrard reut un message dans la cour de
l'Intendance, o il avait du moins forc ses hommes  rester, menaant
de casser la tte au premier qui ferait mine de bouger. Arnold lui
enjoignait de se replier dur le quartier-gnral.

Le capitaine Evrard reprit, encore plus triste que le matin, et avec une
dizaine d'hommes de moins dans sa compagnie, le chemin qui conduisait 
son cantonnement.

Les trois batteries de Bostonnais s'taient tues, mais l'artillerie des
assigs tonnait encore sur les hauteurs de la ville.[14]

[Note 14: Selon Sanguinet l'on tira ce jour-l de la ville cent cinquante
coups de canon et sept grosses bombes de deux cent cinquante livres,
tandis que les Bostonnais lancrent  peine une quarantaine de boulets
sur la place, dont vingt-huit petites bombes de dix-huit livres
seulement.]

A mesure que s'paississaient les tnbres de la nuit, les lueurs de
l'incendie grandissaient dans l'espace. Trois grandes colonnes de flamme
s'levaient au-dessus des faubourgs et du _Palais_ et se runissaient
l-haut dans un immense nuage rouge, dont les lueurs sanglantes allaient
empourprer les hauteurs neigeuses de Lorette et de Charlesbourg, et
colorer au loin les dernires cimes des Laurentides.

Pendant cette nuit dsastreuse, les deux faubourgs qui comprenaient prs
de deux cents maisons, ainsi que l'ancien palais des intendants
franais, furent compltement rduits en cendres.




                           CHAPITRE SIXIME

                     LA NUIT DU 31 DCEMBRE, 1775


Les deux partis restrent dans une inaction presque complte jusqu'au
dernier jour de dcembre. On se canonna bien de part et d'autre; mais
dans la ville on craignait si peu l'artillerie des Bostonnais "que les
femmes et les enfants se promenaient dans les rues et sur les remparts 
l'ordinaire".[15]

[Note 15: Mmoires de Sanguinet.]

La dissension allait croissant parmi les officiers Amricains, et leurs
soldats commenaient  dserter. Aussi le gnral Montgomery songea-t-il
qu'il tait temps d'arrter tous ces dsordres en donnant un assaut
dcisif. Il attendit une nuit favorable.

Celle du trente-et-un dcembre parut propice. Le temps tait sombre et
il tombait une neige paisse fouette par un vent violent que devait
amortir le bruit des armes. Sur les deux heures du matin toutes les
troupes taient ranges en bataille. Les forces des assigeants
pouvaient se monter alors  prs de quatorze-cents hommes, les
Bostonnais ayant reu quelque renfort de Montral et des Trois-Rivires
depuis le commencement du mois.

Montgomery harangua ses soldats qui, pour se reconnatre au milieu des
tnbres et de la mle, avaient mis sur leurs chapeaux, le uns de
petites branches de pruche et les autres des criteaux portant cette
devise: "Victoire et libert ou la mort!"

Il divisa ses troupes en quatre corps. Le premier, command par le
colonel Livingston, devait simuler une attaque du ct de la porte
Saint-Jean; le major brown avait pour mission de menacer la citadelle
avec le deuxime corps; le colonel Arnold  la tte de quatre cent
cinquante hommes avait ordre d'enlever les barricades de la rue
Sault-au-Matelot, tandis que le gnral Montgomery se chargeait
d'emporter lui-mme les postes de Prs-de-Ville et de la rue Champlain.
Arnold et Montgomery devaient se joindre ensuite  la basse ville et
marcher ensemble sur la ville haute qu'ils croyaient ouverte de ce ct.

Montgomery,  la tte de la plus forte colonne d'attaque, descend par la
cte du Foulon et s'avance en ordre de bataille jusqu' l'anse des Mres
o il s'arrte un instant pour lancer deux fuses, signal qui doit
avertir les trois autres divisions de marcher  l'assaut. Il est quatre
heures.

Le gnral continue d'avancer avec ses sept cents[16] hommes. Le
dfil se resserre de plus en plus, et les assaillants ne peuvent
marcher que deux ou trois de front. A leur droite mugit le fleuve dont
les vagues souleves par la tempte dferlent violemment sur la plage en
jetant des glaons jusque sous les pieds des soldats. A gauche se dresse
la masse norme et noir de la falaise qui, en cet endroit tombe
perpendiculairement. Aveugls par la neige qui leur fouette la figure,
embarrasss par les glaons qui encombrent la voie, les Bostonnais
n'avancent que lentement. Le premier en avant de tous, Montgomery les
encourage de la voix et de l'exemple.

[Note 16: Hawkins, _Picture of Quebec_.]

Le jour se lve et l'on commence  entrevoir la barricade qui ferme le
dfil de Prs-de-Ville, ainsi qu'un hangar qui se dresse au sud du
sentier et se dtache encore indcis sur le fond noirtre du fleuve.
Chacun amortit le bruit de ses pas et l'on continue d'approcher. A
cinquante verge de la barrire, Montgomery commande la halte. On
s'arrte, on coute. Rien que le clapotage des vagues et les sifflement
du vent contre les saillies de roc.

L'un des officiers d'tat-major s'offre  aller reconnatre le poste.
Seul il s'avance et vient s'arrter  quelques pas seulement de la
barricade. Aucun mouvement au dedans, partout le silence.

Le coeur palpitant de joie et d'espoir, il revient en grande hte vers
le gnral et lui dit rapidement  voix basse:

--Ils dorment tous!

--Hourra! en avant! crie Montgomery.

Et tous s'lancent au pas de charge vers la barrire.

Ils n'en sont plus qu' vingt pas, lorsque la barricade vomit une
dcharge de mitraille. Les premiers rangs des Bostonnais sont broys,
balays, par cet horrible feu d'enfilade. blouis par l'clair, aveugl
par la fume, ceux qui suivent s'arrtent frmissants d'pouvante. Le
colonel Campbell, qui se trouvait aussi en avant, n'aperoit plus son
chef Montgomery.

--Gnral! o tes-vous? s'crie-t-il avec angoisse.

Seuls les cris des blesss et le rle des mourants qui se tordent sur la
neige, lui rpondent.

Une seconde vol de mitraille part de la barricade et renverse d'un seul
coup ceux qui se trouvent en de du tournant de la falaise. Deux ou
trois  peine se relvent tout sanglants, et, affols, se rejettent en
dsordre sur le gros de la colonne.

La panique s'empare de tous. Le sauve-qui-peut est gnral, et,
culbutant les uns sur les autres, les Bostonnais s'enfuient perdus vers
le Foulon.

Ce poste de Prs-de-Ville tait dfendu par quarante-sept hommes, dont
trente Canadiens-Franais sous le commandement du capitaine Chabot et du
Sieur Alexandre Picard, huit miliciens et neuf marins Anglais servant
comme artilleurs sous le capitaine Barnsfare, matre d'un transport
retenu dans la rade. Le pignon du hangar qui s'levait  ct de la
barricade avait t perc et l'on avait mis neuf canons en batterie dans
cette embrasure. On faisait bonne garde au poste et l'on avait vu venir
les Bostonnais. Le Capitaine Chabot qui en fut aussitt prvenu donna
l'ordre de ne faire aucun bruit et de les laisser s'approcher davantage.
Les artilleurs, mches allumes, se tenaient cachs prs des pices
charges d'avance  mitraille. Quand les assaillants ne furent plus qu'
une vingtaine de pas, chabot commanda le feu. Les neuf canons tonnrent
avec l'effet terrible que nous avons vu. [17]

[Note 17: Nos historiens ne s'accordent pas sur le nombre d'hommes que
les Bostonnais perdirent en cette occasion. Garneau mentionne treize
morts, en comprenant le gnral Montgomery. Hawkins n'en compte pas
plus, tandis que Sanguinet, qui crivait  cette poque et que nos
crivains se plaisent d'ailleurs  suivre, dit que l'on trouva
trente-six hommes tus prs de la barrire ainsi que quatorze blesss,
sans compter ceux qui se noyrent en se sauvant. J'incline d'autant plus
 me ranger du ct de Sanguinet que ce qu'il avance se trouve corrobor
par le tmoignage d'une personne qui vivait lors du sige et demeurait 
Prs-de-Ville dans la maison la plus proche, en de de la barricade.
Voici ce que cette personne--elle avait quinze ans lors du sige de
1775--raconta  M. le docteur Wells,  l'ge de quatre-vingt-douze ans.
Elle tait trs-intelligente, et, malgr son grand ge, me dit le
docteur, elle jouissait de la plnitude de ses facults. Son nom de
fille tait Mariane Marc:

"Le trente-et-un dcembre,  cinq heures et demie du matin, disait-elle,
nous allions sortir nos cuves de la cave quand un effroyable coup de
canon fit trembler la maison. pouvantes nous nous sauvons dans la et
nous fourrons sous les cuves. Nous y restmes longtemps. Enfin vers sept
heures et demi nous sortmes de notre cachette et nous nous hasardmes 
ouvrir la porte. Un vieillard passait qui nous dit qu'on avait tir le
canon et qu'on en ignorait encore le rsultat. Dans le courant de la
matine nous vmes passer dix-huit voitures recouvertes de prlarts et
charges de Bostonnais qui avaient t tus en avant de la barrire."

En admettant, d'aprs le tmoignage de Mariane Marc, que chaque voiture
portt deux cadavres--ce qui est le me moins que l'on doit supposer--nous
nous rencontrons justement avec Sanguinet qui prtend qu'il y eut
trente-six Bostonnais tus  cette affaire de Prs-de-Ville.]

Aprs avoir t chaudement reus par les troupes charges de dfendre
les remparts, Livingston et Brown, dont l'attaque n'tait d'ailleurs
qu'une feinte, s'taient replis sur le quartier gnral. Il ne nous
reste donc plus qu' rejoindre la division d'Arnold et  dvelopper les
pripties du combat de la rue Sault-au-Matelot qui fut le plus
meurtrier, le plus long, le plus mouvant et le plus dcisif de toute la
nuit.

Aussitt qu'il avait aperu, par-dessus les hauteurs du faubourg
Saint-Jean, les fuses lances par Montgomery, le colonel Arnold s'tait
mis en marche avec sa division. Il allait  la tte de la colonne, ayant
 son ct Marc Evrard qu'il avait nomm officier de son tat-major,
autant pour s'attacher le jeune homme, qu'il estimait beaucoup, que pour
s'attirer la sympathie des Canadiens, et faire taire la jalousie des
soldats de la compagnie d'Evrard qui murmuraient hautement de se voir
commands par un tranger.

Ils traversrent sans obstacle le faubourg Saint-Roch et le quartier du
Palais qui taient tout--fait dserts, et, aprs avoir long le Parc,
dbouchrent dans la rue Saint-Charles.

On sait que la rue Saint-Paul n'existait pas alors et que la mare
venait presque baigner la base du roc, ne laissant au pied du prcipice
que l'troit passage qui existe encore en arrire de la rue Saint-Paul,
en bas de la porte _Hope_. A cet endroit le rocher forme en tombant une
saillie considrable; l s'levait la premire barricade, barrant
l'extrmit de la vieille rue Sault-au-Matelot.

Bien que les Bostonnais avanassent le plus doucement possible, on les
entendit ou on les aperut de la haute ville; car  peine le colonel
Arnold, en arrivant  la premire barrire, allait-il en donner
l'assaut, que la fusillade clata du haut des remparts.

Ces premiers coups de feu firent beaucoup de mal aux assaillants. Une
balle vient frapper  la jambe Arnold, qui tombe  la renverse. On
s'empresse autour de lui, Marc Evrard le premier. Au mme instant une
seconde dcharge de mousqueterie part de la haute ville et renverse
Evrard tout sanglant auprs du colonel.

Un homme se prcipite hors des rangs et se jette, dsespr, vers le
jeune homme qui fait d'inutiles efforts pour se remettre sur pied.

--Vous tes bless! monsieur Marc, s'crie Tranquille en le soutenant
avec une tendresse indicible.

--Oui, Clestin. La fatalit me poursuit!

Incapable de faire le moindre mouvement et voyant qu'il sera plus
nuisible qu'utile aux siens, Arnold demande  tre transport 
l'Hpital-Gnral, et ordonne qu'on emporte Evrard en mme temps que
lui.

Il a remis le commandement de l'avant-garde au capitaine Morgan, ancien
perruquier de Qubec, mais officier plein de bravoure.

Dj Tranquille enlevait dans ses bras Marc  moiti vanoui et
l'emportait  lui seul, lorsque le colonel l'arrta du geste:

--Mon ami, dit-il au Canadien, je sais tout l'intrt que vous portez 
votre matre et combien vous dsirez le rendre vous-mme 
l'Hpital-Gnral; mais vous pouvez nous tre ici de la plus grande
utilit. M. Evrard et vous tiez les deux seules personnes en tat de
nous conduire dans ces rues tortueuses et noires. Maintenant que votre
matre est bless vous seul restez pour guider nos troupes.

--Que le diable emporte vos troupes! s'cria Tranquille avec colre.

Ces cris ranimrent un instant Marc Evrard qui saisit aussitt la cause
de cette altercation et dit au Canadien:

--Au nom de mon pre que tu aimas tant, Clestin, au nom de tout ce que
j'ai de plus cher au monde, je te supplie d'obir au colonel!

--Moi, Clestin Tranquille, vous abandonner ainsi! Que le diable
trangle plutt tous les Bostonnais.

Evrard fit un effort suprme qui le dgagea  demi des bras de
Tranquille auquel il dit d'une voix que la douleur rendait haletante:

--Si tu ne m'coutes pas je refuse de me laisser panser, ou j'arrache de
ma blessure tout appareil qu'on y mettra!

Tranquille parut hsiter. Arnold lui dit:

--Je vous donne ma parole, mon ami, que votre matre sera trait avec le
plus grand soin, et sous mes yeux.

Sur un signe du colonel deux homme s'approchrent et s'emparrent de
Marc Evrard qui murmura d'une voix qu'il s'efforait de rendre ferme:

--Du courage, mon bon Clestin, et si tu veux que je me laisse vivre,
fais-moi ce dernier sacrifice...

Tranquille lcha prise en essuyant une grosse larme qui roulait sur sa
joue rugueuse.

Les rangs s'ouvrirent au-devant d'Arnold et de Marc Evrard que l'on
emporta  l'Hpital-Gnral.

Toute cette scne s'tait passe en quelque secondes, et Tranquille
avait  peine vu disparatre son infortun jeune matre que dj le
capitaine Morgan entranait ses gens  l'assaut. Le Canadien bondit 
ct de lui en s'criant:

--Mille massacres! malheur au premier que je rencontre!

Et dpassant tous les autres il s'lance le premier sur la barricade en
s'aidant des mains et des pieds. La sentinelle l'aperoit et fait feu
sur lui. Elle a tir trop vite et la balle siffle  l'oreille de
Tranquille qui se donne un dernier lan et saute sur la barrire. Mais
le factionnaire a eu le temps de saisir son arme par le canon et frappe
le Canadien d'un violent coup de crosse  la tte.

Malgr sa force herculenne Tranquille chancelle et s'abat en murmurant:

--Pas de chance!

Et il reste tendu sans mouvement.

Le capitaine Morgan, qui venait aprs lui, a saisi le moment o la
sentinelle frappait Tranquille pour passer son pe au travers du corps
du factionnaire qui s'affaisse en jetant un cri d'appel. Dans un instant
la barrire se couvre de Bostonnais qui sautent en dedans et courent au
poste o la garde, commande par le capitaine McLeod, des Royal
Emigrants, est dsarme sans coup frir.

McLeod, raconte Sanguinet fut averti par les factionnaires de l'approche
des Bostonnais. Il feignit de n'en vouloir rien croire. La garde voulut
prendre les armes, il s'y opposa; de manire que les Bostonnais
s'emparrent de la barrire, ainsi que des canons qui taient sur un
quai et firent tout la garde prisonnire. Alors le capitaine McLeod
feignit d'tre saoul et se fit porter par quatre hommes. Il y avait tout
lieu de croire qu'il avait quelque intelligence avec les Amricains. Il
fut mis ensuite aux arrts jusqu'au printemps par les autorits
anglaises.

Le capitaine Morgan avait vu tomber Tranquille. A peine fut-il matre du
poste qu'il donna l'ordre de chercher le Canadien. On le retrouva tout
couvert de sang en ne paraissant donner aucun signe de vie. Morgan
s'emporta, jura, cria que c'tait vraiment jour de malheur. Mais cela ne
ranima point ce pauvre Tranquille, et Morgan resta sans guide. Il lui
fallut suspendre sa marche jusqu'au jour.[18]

[Note 18: Historique.]

Bientt aprs la prise de la barrire, le lieutenant-colonel Green le
rejoignit avec le reste de la colonne qui occupa seulement quelques
maisons en dedans de la barricade. Il se passa alors une scne assez
curieuse.

Les premiers bruits de l'attaque des assigeants du ct de la campagne
et sur la barricade de la rue Sault-au-Matelot, avaient t entendus
dans la haute ville. Aussitt l'on sonna les cloches  toute vole,
tandis que les tambours battaient le rappel. Chacun se leva et courut
aux armes. Les coliers et quelques citoyens qui taient de piquet cette
nuit-l, descendent dans la rue Sault-au-Matelot o l'on devait se
rassembler en cas d'alerte, poussent jusqu' la barrire la plus
avance, et tombent au milieu des Bostonnais qui les entourent et leur
tendent la main en leur criant:

--Vive la libert!

Ces pauvres gens restrent ahuris! Quelques coliers alertes
s'chapprent, mais on s'empara des moins ingambes et on les dsarma.

Le premier qui se rendit fut Nicolas Cognard, personnage de notre
connaissance qui, par hasard, se trouvait cette nuit-l de service. A
peine se vit-il entour d'ennemis qu'il se saisit brusquement de son
mousquet... et le prsenta au premier Bostonnais venu en lui disant:

--Mon bon Monsieur, ne me faites pas de mal... Je suis un homme
inoffensif... Je n'ai jamais tir un seul coup de fusil...

La peur lui faisait claquer les dents.

--Ce n'est pas de ma faute, voyez-vous... si je me trouve ainsi arm au
milieu de braves citoyens amricains... Le gnral Carleton nous
tyrannise, nous, pauvres Canadiens, et, l'un des premiers, malgr mon
ge avanc, il m'a forc  prendre les armes contre vous..., moi dont
toutes les sympathies ont toujours t pour votre cause... Menac des
derniers tourments, j'ai d paratre cder et monter la garde avec les
autres... Mais, encore une fois, je vous assure que ce fusil n'a jamais
fait de mal  personne... Non, sur mon honneur, monsieur l'officier!

Le soldat  qui il s'adressait n'entendait pas un mot de franais, mais
il vit aisment qu'il avait affaire  un homme de bonne volont et le
dsarma en souriant. Le capitaine Morgan avisant Cognard qui se
confondait devant le soldat, lui tendit la main et lui dit:

--Vous tes donc des ntres, Monsieur?

--Qui, gnral,  bas l'Angleterre! vive le Congrs! cria Cognard de
toute la force de son aigre voix de fausset.

Les coliers qui avaient pou s'chapper taient remonts a la haute
ville en toute hte. Ils arrivrent  la course sur la place d'armes, o
toute la garnison tait dj rassemble, en criant que les ennemis
taient dans la rue Sault-au-Matelot.

Carleton crut d'abord ces enfants sous l'effet de quelque aveugle
panique. Il donna l'ordre au colonel McLean de courir  la basse ville
afin de savoir au plus tt la vrit. Ce dernier revint en criant 
tue-tte que de fait les ennemis taient dans le Sault-au-Matelot, et
qu'ils s'taient empars de la premire batterie et de toute la garde
qui la dfendait.

--"Citoyens, dit alors Carleton, voici le moment de montrer votre
courage. Prenez confiance, je reois  l'instant un message de
Prs-de-Ville qui m'annonce que le corps d'arme qui a tent d'enlever
la barrire vient d'tre repouss avec perte. On croit mme que le
commandant ennemi est parmi les morts. Quant  l'attaque du ct de la
campagne elle n'a rien de srieux et les assaillants ont dj battu en
retraite.--Major Nairne et vous, capitaine Dambourgs, prenez deux cents
hommes et descendez  la basse ville pour soutenir ceux qui dfendent la
dernire barricade. Vous, capitaine Laws,  la tte de votre dtachement
du 7e, sortez par la porte du Palais et allez prendre l'ennemi en queue
dans la rue Sault-au-Matelot. Le capitaine McDougal vous appuiera avec
sa compagnie. Quant  vous, colonel Dupr [19], restez pour le moment
prs de moi afin de vous porter, au premier signal, avec vos Canadiens,
sur le point le plus menac."

[Note 19: Le colonel LeComte Dupr qui commandait les Canadiens-Franais,
se distingua lors du sige de 1775, et son nom fut mis en tte de la
liste d'honneur que le gnral Carleton envoya au Secrtaire d'tat,
Lord Germaine, aprs la retraite des Amricains. Parmi les Canadiens
signals l'on remarque encore, dans les dpches, les noms du major
L'cuyer et des capitaines Bouchette, Laforce et Chabot. _Hawkin's
Picture of Quebec._]

Le jour se levait. Lorsque Nairne et Dambourgs arrivrent  la basse
ville, les Amricains avaient occup la rue Sault-au-Matelot dans
l'espace de deux cents pas jusqu' la seconde barrire qui, en arrire
de la maison servant aujourd'hui de bureau  M. A. Campbell et  M.
Jacques Auger, interceptait toute communication avec le reste de la
ville basse. La rue Saint-Jacques n'existait pas encore et la mer venait
battre le quai de Lymburner, en arrire. Ce quai, avec la maison de
Lymburner, btie  l'endroit o s'lve aujourd'hui la banque de Qubec,
taient dfendus par quelques pices de canon.

Les Bostonnais s'taient retranchs dans les maisons qui s'tendaient de
chaque ct de la rue Sault-au-Matelot, et dans cet troit dfil qui
conduit de la base du rocher  la porte Hope. La projection de la
balaise protgeait ces derniers contre le feu des canons de la barrire.
"Ainsi placs, dit Garneau, les combattants formaient un angle, dont le
ct parallle au cap tait occup par les assaillants, et le ct
coupant la ligne du cap  angle droit et courant au fleuve, tait
dfendu par les assigs qui avaient une batterie  leur droite."

Avant l'arrive de Nairne et de Dambourgs amenant du secours au
capitaine Dumas qui commandait le poste menac, les assigeants se
seraient peut-tre empars dj de la seconde barrire, sans le
dvouement d'un Canadien fort brave et robuste nomm Charland, qui, au
milieu des balles, s'avana sur la barricade et tira en dedans les
chelles que les Bostonnais y appliquaient pour la franchir.

Il tait temps de prendre l'offensive et d'attaquer les maisons prises
par l'ennemi, surtout celle qui faisait le coin de la barrire, et par
les fentres de laquelle les Bostonnais tirait sur les ntres  feu
plongeant.

Le capitaine Dambourgs et les Canadiens sautent dans la rue, en dehors
de la barricade, et vont appliquer contre cette maison les chelles
enleves aux assaillants. Dambourgs grimpe jusqu' la fentre du
pignon, lche son coup de fusil, s'lance  l'intrieur et fonce avec sa
baonnette dans une chambre occupe par les Bostonnais. Les Canadiens
l'y suivent et tombent  grands coups sur les ennemis. A la vue de ces
enrags qui frappent ferme et dru, les Amricains perdent la tte,
jettent leurs armes et se sauvent dans le grenier ou dans les caves.

Ce fut le commencement de la droute de la division Arnold. Excits par
ce succs les Canadiens continuent  traquer les Bostonnais qu'ils
dlogent de maison en maison, en les refoulant sur la barrire du bout
de la vieille rue Sault-au-Matelot.

Le capitaine Laws n'avait gure plus perdu son temps. Sorti par la porte
du Palais pour attaquer les ennemis en queue et leur couper le chemin au
cas o il viendraient  battre en retraite, Laws entre dans une maison
o la plupart des officiers amricains dlibraient sur le parti qui
leur restait  prendre, et tombe inopinment au milieu d'eux. On
l'entoure en le menaant de mort.

--Messieurs, dit froidement Laws, regardez dans la rue. Je suis  la
tte de douze cents hommes, et, si vous ne vous rendez  l'instant mme,
sur un signe de moi on vous massacre tous!

Ceux-ci remarquent en effet qu'il y a beaucoup de monde dans la rue,
sans qu'ils en puissent pourtant prciser le nombre, et se rendent
prisonniers.

Laws n'avait pas deux cents hommes avec lui.

Refouls en tte, presss  l'arrire-garde, cerns de toutes parts, les
Amricains ne se dfendent plus que mollement, tandis que le feu des
Canadiens redouble d'intensit.

Alors un homme qui ne se sentit pas du tout  son aise, ce fut M.
Nicolas Cognard retenu prisonnier par les ennemis et pris entre deux
feux. Non, jamais mortel n'eut une frayeur semblable. Tant que les
Amricains avaient t matres de la rue Sault-au-Matelot, Cognard tait
tranquillement rest  l'abri des balles dans l'une des maisons occupes
par l'ennemi. Mais lorsque la droute des Bostonnais commena, ce fut
une toute autre chose. Pourchasss de maison en maison, les soldats
d'Arnold se rpandaient effars dans cette rue ferme  chaque bout, y
tournoyant comme des fauves dans leur cage, et tirant au hasard et
souvent les uns sur les autres. La maison ou se tenait Cognard que
l'pouvante gagnait de minute en minute, fut l'une des dernires dont
s'emparrent les ntres. Les Canadiens y tant entrs par la porte,
Cognard  que la peur faisait perdre la tte sortit perdu par la
fentre avec les Bostonnais.

Un Canadien qui l'aperut lui lcha un coup de fusil. La balle pntra
dans la partie charnue qui terminait l'chine du malheureux Cognard. En
sentant le coup il poussa un hurlement de douleur et d'effroi. Par
surcrot d'infortune, en tombant dans la rue, il alla s'asseoir sur la
pointe de la baonnette d'un Bostonnais que venait de sauter avant lui
et n'avait pas encore eu le temps de se relever.

Alors, dominant le tumulte de la bataille, s'levant au-dessus des
dtonations de la fusillade et du vacarme de la mle, on entendit un
cri aigre, dchirant, inou.

Cette clameur n'avait presque rien d'humain et tenait le milieu entre le
_couac_ horripilant que la bouche d'un mauvais plaisant tire de l'anche
d'une clarinette en y soufflant  plein poumons, et le braiment
mlancolique de l'ne ou le sinistre hurlement d'un chien misanthrope
qui se lamente le soir en contant ses chagrins  la lune. Ce cri
indfinissable avait quelque chose de tellement trange, que, d'un
commun accord, le combat cessa un instant des deux cts. L'on entendit
alors une voix lamentable et perante qui criait dans le plus haut
diapason que le gosier de l'homme ait jamais atteint:

--Aie...! aie...! Mon Dieu Seigneur! je suis mort!...

Ceci devenait tellement burlesque qu'un norme clat de rire traversa le
champ de bataille.

--M'est avis que voil un particulier bien malade! s'cria, dans
l'embrasure d'une fentre, le Canadien qui avait tir sur Cognard en le
prenant pour un ennemi. _Yankee doodle_, tiens-toi bien; nous allons
t'en faire voir d'autres encore, mon bonhomme! dit-il en sautant dans la
rue pour s'lancer avec ses camarades  la poursuite des Bostonnais qui
se massaient de plus vers le bout de la vieille rue Sault-au-Matelot.

Il s'en alla tomber les deux pieds dans le dos de Cognard qui, toujours
tendu  plat ventre, redoubla ses cris frntiques.

--Ah ! qu'est-ce que tu as donc, toi? dit le Canadien en s'arrtant
prs de lui pour recharger son fusil.

Cognard leva vers le Canadien une figure bleuie par l'effarement, et se
mit  trpigner des pieds et des mais comme un enfant pm.

--Mais veux-tu bien te taire, braillard! on n'entend que toi, ici!

Il lui allongea en mme temps un grand coup de pied, car voyant que ce
poltron tait un Canadien il le prenait pour l'un des combattants et
avait honte de l'entendre se lamenter ainsi.

Cognard voulut crier plus haut encore... mais il manqua de vois et
s'vanouit...

Comme les ntres refoulaient de plus en plus les Amricains, on entendit
du ct des ennemis plusieurs voix qui criaient:

--Ne tirez plus, Canadiens, vous allez tuer vos amis!

L'on crut d'abord  une feinte et nos gens continurent  fusiller la
masse compacte qui grouillait devant eux. Mais comme les mmes paroles
se rptaient avec plus d'instance parmi les Bostonnais, les ntre
cessrent le feu et reconnurent quelques-uns de leurs amis qui avaient
t faits prisonniers  la garde. Les Bostonnais prsentrent en mme
temps la crosse de leurs fusils et se rendirent prisonniers.

Le combat avait dur deux heures.

Dans cet engagement nous n'emes que dix-sept hommes tus et blesss,
dont un seul Canadien-Franais perdit la vie, selon que le constatent
les registres de N. D. De Qubec. Le lieutenant Anderson de la marine
royale fut trouv parmi les morts.

Les Amricains eurent vingt hommes tus et une cinquantaine de blesss,
et plus de quatre cents prisonniers qui furent, pour le moment, conduits
et enferms au Sminaire. [20]

[Note 20: Voici l'tat de la division d'Arnold faite prisonnire dans la
rue Sault-au-Matelot:

    1 Lieutenant-colonel,
    2 Majors,
    8 Capitaines,
    1 Adjudant,
    1 Quartier-Matre,
    4 Volontaires
    350 Soldats, tous sans blessure;
    Et 44 Officiers et soldats blesss,
    En tout 426 prisonniers.
]

Les mmoires du temps nous ont transmis le rcit de ce combat d'une
manire si dtaille, qu'il m'a fallu les suivre de bien prs,
l'imagination n'ayant gure de champ libre en pareil cas, lorsque l'on
tient surtout  ne point fausser l'histoire. Voir les mmoires de
Sanguinet, de Badeaux, etc., et l'oeuvre de Garneau.

Dans le courant de cette matine glorieuse o la capitale dut son salut
surtout  la bravoure des se citoyens, le gnral Carleton, anxieux de
savoir si le gnral Montgomery se trouvait parmi les morts 
Prs-de-Ville, donna l'ordre  M. James Thompson d'aller explorer
l'avant-poste o commandait le capitaine Chabot.

Parmi le nombre de cadavres que l'on tira de sous la neige qui les
recouvrait en partie, l'on remarqua trois officier et un sergent. Celui
qui paraissait tre l'officier suprieur en grade avait reu deux balles
dans la tte et avait en outre une jambe fracasse. Son bras gauche
sortait de la neige et semblait faire un signe d'appel dsespr, tandis
que le corps restait tordu par un dernier spasme de souffrance, les
genoux tant violemment ramens vers la tte.

Une pe  pommeau d'argent tait tendue prs de lui. M. Thompson s'en
empara et monta au Sminaire afin de demander  quelqu'un des officiers
amricains de vouloir bien aller identifier avec lui les cadavres
relevs  Prs-de-Ville.

A peine fut-il entr dans la chambre o se trouvaient les malheureux
officiers de la division d'Arnold, que l'un d'eux se mit  fondre en
larme. Il avait reconnu l'pe de son gnral.

Le corps de Montgomery fut transport dans une maison de la rue
Saint-Louis, la seconde en de du coin de la rue Sainte-Ursule; elle
appartenait  un nomm Franois Gobert [21]

[Note 21: Cette petite maison, qui existe encore, mais branlant la tte
comme un vieillard dcrpit, porte aujourd'hui (1875) le numro 42.]

Dans le courant de la journe le gnral Carleton ordonna que Montgomery
fut inhum dcemment, mais sans aucune dmonstration publique. Il fut
enterr sous les yeux de M. Thompson, en dedans du bastion Saint-Louis,
avec ses deux aides-de-camp--MM. Mcpherson et Cheeseman--que l'on avait
trouvs morts  ses cts--et tous les soldats amricains qui avaient
t tus durant la nuit prcdente. [22]

Ainsi mourut glorieusement  l'ge de quarante ans, Richard Montgomery
que la grande rpublique amricaine considre  bon droit comme l'un de
ses hros. Ayant d'abord servi sous le drapeau britannique, il avait
aid  la prise de Qubec, en 1759. Plus tard il se maria avec une
Amricaine, fille du juge Livingston, adopta les principes politiques de
son beau-pre, et embrassa la cause de l'indpendance des colonies. Sa
fin chevaleresque eut un grand retentissement aux tats-Unis, o, en
considration de son patriotisme, on lui leva un monument; tandis que,
en Angleterre, les grands dfenseurs de la libert faisaient retentir le
Parlement de son loge [23]

[Note 22: Le corps du gnral seul fut dpos dans un cercueil, et c'est
ce qui permit  M. Thompson de le reconnatre en 1818, lorsque le neveu
du gnral, M. Lewis, vint rclamer au nom des tats-Unis les restes
d'un parent illustre et malheureux.]

[Note 23: La plupart de ces dtails qui concernent la mort de Montgomery
sont tirs d'un opuscule de M. J. LeMoine, intitul "_The Sword of
Brigadier General Richard Montgomery_", et compos en grande partie du
journal de M. Thompson.]




                          CHAPITRE SEPTIME

                                ALICE


Pendant que j'crivais le rcit des vnements tumultueux qui prcdent,
plus d'une fois il m'a sembl voir le doigt effil de quelqu'une de mes
lectrices tourner rapidement ces feuilles toutes remplies d'un bruit
assourdissant de combats, et comme empreintes d'une sombre couleur de
sang;  plusieurs reprises j'ai vu se lever vers moi de grands yeux
bleus ou noirs, tandis qu'une bouche mutine s'entrouvrait pour me dire:

--Eh mais! quand donc finirez-vous de nous raconter ces affreuses
batailles qui ne sont rien moins qu'amusantes, pour nous parler un peu
de votre hrone,  laquelle--il nous faut bien vous l'avouer--nous
commencions  nous intresser quelque peu!

--Vraiment, madame, cet aveu ainsi que votre impatience veillent en moi
quelque orgueil. Cependant vous avez d prvoir, au dbut de ce livre,
que ce n'tait pas la simple histoire d'un amour heureux et paisible
dont j'allais avoir l'honneur de vous entretenir, mais bien plutt
d'vnements heurts, o l'ternel pome de deux coeurs fortement pris
l'un de l'autre serait travers par la plus violente des passions, la
jalousie, et par ce terrible flau, ce chtiment de l'humanit, la lutte
 main arme de l'homme contre son semblable. Si donc vous daignez me
suivre jusqu' la fin, il faut vous rsigner  passer par toutes les
phases de ce rcit orageux. Et certes! trop heureux serais-je encore si
de ces trois cents pages, une seule vous mouvait au point qu'une de vos
larmes vint  y perler, dt votre main impatiente feuilleter le reste du
livre, de ce mouvement rapide et ddaigneux que l'on vous connat
lorsqu'un ouvrage a le tort impardonnable de ne vous pas intresser.

Comme on l'a dit souvent, la seule grande et importante question qui
remplisse toute la vie de la femme, c'est l'amour. Chez la jeune fille
qui s'ignore elle-mme et n'a pas encore ressenti les froissements de la
vie relle, cet irrsistible besoin d'aimer atteint les limites extrmes
de la passion. L'heureux lu de son coeur est tout pour elle, et pour
celui qu'elle aime elle abandonnera tout, si l'on veut entraver son
amour.

Il me faudrait une plume tombe de l'aile d'Abdiel, cet ange des
regrets, pour trouver les mots dignes de rendre tout l'expression de la
souffrance d'Alice aprs qu'elle et t si violemment spare de son
fianc. Il y avait en elle deux mes distinctes: une me de gnie et une
me de jeune fille. Elle avait de ces tristesses profondes comme en
prouverait un ange exil sur cette terre et qui se souviendrait des
cieux. Elle avait aussi des navets d'enfant.

Depuis que Marc Evrard avait t banni de la ville, Alice tait
compltement reste trangre  toute proccupation extrieure. Sa
douleur avait lev autour d'elle comme un rempart qui la sparait du
monde. Rien n'existait plus pour elle ici-bas que l'image de son
malheureux amants toujours prsente  son esprit. Le regard d'angoisse
qu'il lui avait jet en partant tait le dernier dont elle se souvint;
la pression de sa main la dernire qu'elle et ressentie, et le son de
sa voix le dernier qui et vibr  son oreille.

James Evil--on se doute bien qu'il s'tait ht de profiter de
l'loignement de son rival--avait beau venir, presque chaque jour, lui
parler de ses _sentiments_ pendant de longues heures, non seulement elle
ne lui rpondait pas, mais elle ne l'entendait point. Elle le voyait si
peu mme qu'elle tait encore  s'apercevoir qu'il manquait une oreille
 Evil, perte qui cependant lui faisait une assez odieuse figure  ce
digne capitaine et qui, en tout autre temps, aurait valu  l'officier
les moqueries de la jeune fille en vain M. Cognard tchait-il, dix fois
le jour, de faire valoir aux yeux de sa fille tous les avantages qu'elle
tirerait de son union avec l'officier anglais; en vain le revche
belle-mre, dame Gertrude, lui glissait-elle  demi-voix toutes les
allusions perfides que sa langue venimeuse lui suggrait contre Marc,
Alice n'entendait rien que la voix plore de l'amour d'Evrard, qui
chantait tristement dans son coeur.

Souvent, au commencement du sige, elle allait, suivie de sa fille de
chambre, errer sur le rempart qui regarde les plaines d'Abraham. L,
tandis que la soubrette effraye se blottissait  l'abri d'un mur,
Alice, debout, le coude appuy sur le parapet, qu'elle dominait de toute
sa tte, la joue appuye sur ses doigts replis, passait de longues
heures  regarder les deux camps des Bostonnais. Les boulets passaient
en hurlant non loin d'elle, et les bombes s'en venaient clater dans les
environs, qu'elle ne daignait mme pas le remarquer. Eh! que lui
importait la vie si jamais plus elle ne devait le revoir!

Elle s'exposait souvent  tel point que plus d'une fois les artilleurs
que faisaient, en cet endroit, le service des pices, voulurent la
persuader de s'loigner; mais elle les regardait alors d'un air si
dcid qu'ils finirent par la laisser tranquille. Souvent les officiers
vinrent la contempler  distance en admirant sa taille svelte et
finement cambre; ils ne l'appelaient plus que "la belle amazone".

Evil ne fut pas longtemps  ignorer ces escapades romanesques et
accourut un jour auprs de la jeune fille pour la supplier de quitter un
endroit si prilleux et surtout de n'y plus revenir. Le regard qu'Alice
daigna cette fois laisser tomber sur lui contenait tant de ddain qu
l'officier battit en retraite sans oser insister davantage. Reculant de
quelques pas il dvora dans un silence farouche la colre qui grondait
en lui  la vue de l'amour profond vou  son rival. Car lui aussi
aimait Alice: Il l'aimait avec rage!

Le soir du mme jour, autant pour se venger de la ddaigneuse Alice que
pour l'empcher de s'exposer encore, Evil condescendit  se plaindre 
Madame Cognard--qu'il mprisait de tout son coeur--des imprudentes
sorties de sa belle-fille.

Ce soir-l dame Gertrude ne dit rien; mais dans l'aprs-midi du
lendemain quand Alice voulut sortir, madame Cognard se trouva prs de la
porte.

Jamais bouche de belle-mre n'improvisa pareille semonce. Nous ne la
rpterons pas; il nous faudrait tremper notre plume dans du vitriol
pour en reproduire toute la virulence.

Alice n'essaya mme pas de l'interrompre et garda son grand air de reine
qui avait le don d'exasprer au plus haut point la mgre. Quand  bout
d'invectives et le coeur vide de venin, dame Gertrude s'arrta puise,
haletante de fureur, Alice lui rpondit d'une voix douce et ferme:

--Je ne fais rien de blmable o je vais, madame, puisque je m'y rends 
la vue de tout le monde. D'ailleurs comme le devoir d'une bonne mre est
d'accompagner partout sa fille, libre  vous de venir avec moi!

Et, profitant du paroxysme de rage qui paralysait les mouvements de
madame Cognard, Alice ouvrit la porte, sortit et se dirigea vers le
bastion Sainte-Ursule o elle prit sa place et sa position accoutumes.

On tait  la fin de dcembre. Une couche paisse de neige couvrait la
plaine  perte de vue, en descendant vers la rivire Saint-Charles et en
remontant la valle jusqu'au pied des Laurentides. Une large bande de
nuages d'un rouge violac zbrait le ciel et se refltait en
demi-teintes sur la neige onduleuse. Au fond de la valle prs du
couvent de l'Hpital-Gnral, et l-bas, sur les hauteurs de Sainte-Foye
et prs du bois de Gomin, l'on entrevoyait des taches noires qui
s'agitaient en tous sens. De temps  autre un clair flamboyait au
milieu de ces masses confuses, et les bombes des assigeants, aprs
avoir trac dans l'air un orbe rapide, venaient s'abattre sur la ville
avec un sourd bourdonnement.

Alice, le sein gonfl de muets sanglots, suivait tous les mouvements de
ces points noirs qui s'agitaient au loin.

--O tait-il, atome perdu dans l'immensit de cet horizon? Que
faisait-il? Le reverrait-elle un jour?

Tel tait le cercle fatal et restreint o, durant de longues heures,
tournait sa pense dsole...

Le mme soir le pre Cognard fit une scne  sa fille.

--J'en apprends de belles sur votre compte, mademoiselle! lui dit-il
durement, comme ils allaient se mettre  table.

Madame Cognard s'tait empresse de dnoncer  son mari les sorties
_scandaleuses_ de sa fille et s'tait plainte  lui, en larmoyant, la
digne femme, du peu de respect que lui tmoignait Alice. Les femmes du
caractre de dame Gertrude ont toujours des larmes  leur service. D'o
les tirent-elles? O se trouve chez elles ce rservoir intarissable? On
n'a jamais pu le savoir.

Aux premires paroles que lui adressa son pre, Alice pressentit un
orage et releva la tte.

--Je crois, par ma foi, que vous devenez folle! poursuivit Cognard en
haussant la voix. Aller vous exposer ainsi sur les remparts et afficher
devant tout le monde votre amour insens pour un misrable rebelle que
le gouverneur a fait chasser de la ville! Eh! mais voulez-vous donc vous
perdre  tout damais dans l'esprit des honntes gens et de plus
compromettre votre malheureux pre!... Daignerez-vous au moins me
rpondre, Mademoiselle! S'cria-t-il, la figure empourpre et s'animant
de plus en plus.

Alice, le coeur affreusement serr, ne trouvait rien  dire.

En face de ce mutisme, la colre du pre Cognard monta, monta jusqu' la
fureur, et, frappant sur la table un grand coup de poing qui fit sauter
les assiettes:

--Vous ne voulez point parler! Soit! Mais je vous signifie, moi, que si
vous avez le malheur de retourner sur les remparts, je saurai vous
montrer que est le matre ici! Entendez-vous!

Un second coup de poing, plus violent que le premier s'abattit sur la
table o toute la vaisselle tressauta bruyamment. Il n'y a pas de pires
tyrans avec les femmes que ces hommes lches qui tremblent devant la
menace d'un autre homme.

--Et puis, vocifra Cognard en terminant, vous voudrez bien traiter
madame votre mre, ici prsente, avec tout le respect qui lui est d, ou
sinon!...

Un troisime coup de poing appuya ces paroles.

Alice que cette colre bruyante--elle y tait habitue depuis
longtemps--bien loin de l'effrayer, avait ramene  tout son sang froid,
se leva, et calme, digne:

--Puisque vous l'ordonnez, mon pre, dit-elle, je ne sortirai plus. Mais
sachez bien ceci: c'est que d'arracher de mon coeur l'amour que j'ai
vou  un infortun, victime d'une atroce calomnie--amour que vous avez
d'abord encourag, mon pre--vous n'en avez maintenant ni le droit ni la
puissance! Cet amour me vient de Dieu qui en fera ce qu'il voudra. Quant
 madame, si elle veut tre respecte, qu'elle se respecte d'abord
elle-mme en me traitant avec les gards qui sont dus  votre fille.

Et Alice se retira.

Le pre Cognard cassa deux assiettes, et de rage dame Gertrude clata en
sanglots spasmodiques.

Alice regagna sa chambre qui tait situe  l'tage suprieur et se jeta
sur son lit o, toute sa fermet l'abandonnant soudain, elle fondit en
larmes.

Se fille de chambre qui avait eu connaissance de l'altercation la
rejoignit aussitt, et s'agenouilla prs du lit d'Alice en tchant de la
consoler.

Une souffrance identique rapproche les infortuns, Lisette aussi tait
frappe d'un amour malheureux. Elle aimait Tranquille qui s'tait
volontairement exil avec Marc Evrard. Elle s'empara de la main de sa
matresse. Longtemps elles pleurrent ensemble sans se dire un mot. Les
douleurs muettes ne sont pas celles que se comprennent le moins.

Il y avait plus d'une heure qu'elles mlaient ainsi l'amertume de leurs
larmes, lorsqu'on entendit craquer les marches de l'escalier. Un moment
aprs la voix grincheuse de dame Gertrude se fit entendre de l'autre
ct de la porte qu'on se garda bien d'ouvrir:

--Que faites-vous donc, Lisette? Vous n'tes bonne qu' flner partout.
Votre matresse doit avoir fini de vos services?

--Je l'aide  se dshabiller, rpondit Lisette avec cette intonation
sche que savent prendre les serviteurs quand ils se savent supports en
arrire.

--Dpchez-vous alors, impertinente, on a besoin de vous.

Et madame Cognard redescendit l'escalier en grommelant

--Tu vas m'aider  me mettre au lit dit Alice. Je suis brise!

Quant elle eut couch sa matresse, avec tous ces petits soins dont
seules les femmes ont le secret, Lisette allait s'loigner quand Alice
la rappela:

--Donne-moi mon _pichon_, dit-elle, j'ai les pieds froids comme glace.

Le _pichon_ tait une invention d'Alice et qui rvlait d'une manire
charmante le ct juvnile du double caractre de la jeune fille.

C'tait un tout petit manchon qui, du temps qu'il tait neuf, avait
protg,  la promenade, les mains dlicates d'Alice contre les morsures
du froid. Maintenant qu'il tait un peu pass, elle s'en servait la nuit
pour rchauffer ses pieds froidis. Et voil comment le manchon tait
devenu _pichon_. L'expdient tait neuf et le mot pittoresque.

Quand le manchon fut introduit sous les draps, Alice fourra dans
l'ouverture troite et chaudement entoure d'une ouate paisse, ses
petits pieds blancs dlicatement veins de bleu, aux ongles polis et
nacrs, pieds mignons qui se blottirent dans ce rduit duveteux en
palpitant comme deux tourterelles, lorsque, surprises par un vent glac,
elles accourent se tapir dans le mol dredon de leur nid.

Reste seule, Alice sentit sa pense monter et planer dans le vague de
ces rveries profondes qui, bien que des plus noires, ne sont cependant
pas sans charmes. "La mlancolie n'est-elle pas le plaisir de ceux qui
n'en ont plus?" a dit un auteur aussi dlicat analyste du coeur de
l'homme que charmant crivain. [24] Nous ne saurions la suivre dans le
vol infatigable de son inquite pens. Qui jamais pourra suivre l'essor
des rveries d'une jeune fille, et apprcier l'immensit du trsor de
dvouement contenu dans un tre aussi frle?...

Quelques jours plus tard eut lieu le combat de la rue Sault-au-Matelot.
M. Cognard dont nous avons racont les msaventures, fut rapport chez
lui sur une civire.

En le voyant tout couvert de sang Alice fut frappe d'une anxit
poignante. Car aprs tout elle aimait son pre.

Quant  madame Cognard, elle cria, feignit de s'arracher les quelques
cheveux qui lui restaient, et eut une de ces crises de nerfs que les
femmes de son acabit ont rendus classiques.

Mais M. Lajust [25] chirurgien du temps, vint bientt rassurer Alice.
Aprs avoir pans les deux blessures de Cognard, il assura qu'elles
n'avaient absolument rien de dangereux et que son patient serait sur
pied en moins d'un mois, mais qu'il s'coulerait encore plusieurs
semaines avant qu'il pt s'asseoir sur la dure.

[Note 24: Charles Nodier dans les _Proscrits_.]

[Note 25: Voyez les mmoires de P. de Sales Laterrire.]

Tandis qu'Alice, un peu console, regagnait sa chambre, madame Gertrude
s'installait, en arrtant bruyamment le dernier flot de ses larmes.

Alice tait  peine rentre chez elle que Lisette vint la trouver.

--Mademoiselle! dit-elle en accourant tout essouffle, on dit qu;'une
partie de l'arme des Bostonnais a t faite prisonnire. Si vous me le
permettez je vais aller aux renseignements afin d'avoir des nouvelles de
M. Evrard.

--Et de Clestin? repartit Alice qui sourit au milieu de ses larmes.

Et puis avec angoisse:

--Pourvu, mon Dieu! qu'il ne lui soit pas arriv malheur! Va, Lisette,
et reviens bien vite!

La soubrette partit comme un trait.

Elle n'apprit que bien peu de choses en ville, sinon que tous les
prisonniers amricains taient gards au Sminaire. La brave fille, qui
du reste craignait peu de se compromettre de la sorte, y alla tout
droit. Plusieurs citoyens de la ville gardaient les prisonniers. Malgr
ses supplications Lisette ne put communiquer avec aucun des captifs.

Cependant elle insista si longtemps auprs de l'un des gardiens, qui
tait un ouvrier de sa connaissance, que celui-ci consentit  aller aux
informations. Au bout d'une demi-heure d'absence, il revint avec ces
quelques renseignements qu'il avait arrachs par bribes d'un officier
amricain que entendait un peu le franais:

Un jeune Canadien, de Qubec, petit de taille et ple, avait, au
commencement du mois, pris du service dans la division d'Arnold qui,
aprs avoir reconnu en lui un jeune homme instruit et dcid, l'avait
fait officier... Ce jeune homme avait t bless  la jambe au
commencement du combat, en mme temps que le colonel Arnold. Tous deux
avaient t emports  l'Hpital-Gnral... Arnold avait promis que son
jeune ami serait trait avec la plus grande attention... Quant au
serviteur du jeune officier--un Canadien aussi,--sa grande taille et sa
force extraordinaire l'avaient fait remarquer de tous les Bostonnais. Il
avait reu un coup de crosse  la tte... Ramass sans connaissance sur
la barricade, il avait donn signe de vie comme on le jetait parmi les
morts... Il avait alors t amen au Sminaire avec les autres
prisonniers... Le chirurgien qui avait visit sa blessure ne dsesprait
pas de le sauver...

Bien vite Lisette avait reconnu qu'il s'agissait de Marc Evrard et de
Tranquille. Le coeur serr, mais non sans espoir elle reprit le chemin
du logis de sa matresse.

Comme elle traversait la grande place du march, elle s'arrta court,
et, introduisant sa main dans la poche de sa robe, elle y chercha
quelque objet dont elle reconnut aussitt la prsence avec une vidente
satisfaction.

Elle changea de direction, et, d'une allure plus rapide, s'en alla
frapper  la porte du docteur Lajust.

On la fit entrer. Le mdecin tait de retour de chez M. Cognard et se
trouvait seul.

--Qu'y a-t-il  votre service, mon enfant? lui demanda-t-il en la
reconnaissant pour l'avoir souvent vue chez Cognard dont il tait le
mdecin ordinaire.

Lisette tira de sa poche le louis d'or que Marc lui avait fait donner
par Tranquille, et le prsenta au docteur.

--Veuillez donc me dire, Monsieur, fit-elle en rougissant jusqu'au
front, si l'on meurt d'un coup de crosse de fusil sur la tte?

--Cela dpend du plus ou moins de violence du coup et de la vigueur de
la constitution de celui qui le reoit, rpondit en souriant le mdecin.
Cependant je puis vous dire qu'une blessure  la tte, dont on ne meurt
pas sur le champ, est rarement mortelle. On en gurit mme assez vite.

--Oh! merci! dit Lisette qui essaya de glisser le louis d'or dans la
main du docteur.

Mais celui-ci le repoussa doucement.

--N'est-ce que cela? demanda-t-il.

--Pardon, Monsieur le docteur, reprit Lisette enhardie, mais si ce n'est
pas abuser de votre bont, veuillez donc me dire encore si une balle
reue dans la jambe fait une blessure dangereuse?

--Diable! s'cria M. Lajust, il parat que le malheureux garon auquel
vous vous intressez est joliment endommag! Eh bien gnralement ces
sortes de blessures gurissent assez facilement, pourvu toutefois
qu'elles soient bien soignes.

--Merci, oh! merci pour ces bonnes paroles! s'cria Lisette dans une
sympathique explosion de joie.

Et elle offrit de nouveau sa pice d'or au docteur.

Celui-ci la lui rendit et lui dit:

--Non vraiment! je l'aurais trop aisment gagne! Mais dites-moi donc
pourquoi ou pour qui me demandez-vous cela.

--Oh! rpondit Lisette, ceci est mon secret!

--Oh! dans cas, gardez-le, mon enfant. C'est du reste le devoir d'un
mdecin de respecter les secrets.

En voyant que Lisette se retirait:

--Bonjour, la belle enfant, dit en la reconduisant le galant docteur.

--Merci mille fois, monsieur fit Lisette avec une rvrence.

Elle vola plutt qu'elle ne courut chez sa matresse qui l'attendait
depuis deux heures avec un impatience extrme.

Nous n'assisterons pas  l'entretien de la soubrette et d'Alice, car
vraiment cela mnerait trop loin.

Ajoutons seulement que lorsqu'une heure plus tard, Lisette appele pour
le service de la maison quitta sa matresse fort afflige des nouvelles
qu'elle venait d'apprendre, la soubrette murmura,  part soi, en
descendant rapidement:

--Je veux bien coiffer sainte Catherine si je n'ai pas vu Clestin avant
quinze jours!




                          CHAPITRE HUITIME

                          CE QUE FEMME VEUT


Aprs les checs dsastreux du 31 dcembre, l'arme amricaine,
considrablement affaiblie par la capitulation de toute la division
d'Arnold, recula sa ligne de circonvallation  prs de deux milles de la
ville assige. Quoique privs de plus du tiers de leurs forces, les
Bostonnais n'en continurent pas moins le blocus.

On ne sait ce dont il faut le plus s'tonner dans ce sige, ou de la
folie des assigeants ou de la timidit du gnral Carleton qui n'osa
jamais, avec les forces suprieures dont il pouvait disposer, faire une
sortie qui et certainement cras la petite arme des Bostonnais et
dtermin la leve immdiate du sige. C'est assez gnralement
l'habitude de l'histoire de reporter toute la gloire d'une guerre, d'un
sige, d'une campagne, sur le commandant en chef;  tel point que,
lorsqu'on lit le rcit de ces grands faits d'armes qui ont fait retentir
les sicles des temps modernes et de l'antiquit, on ne songe presque
jamais  se rendre compte des difficults vaincues par les soldats dont
la bravoure assure, aprs tout, le gain des batailles. Les auteurs,
habitus depuis longtemps  ne clbrer que le gnie, plus ou moins
rel, du gnral, font tellement converger avec lui tous les
rayonnements de la gloire, que nous nous laissons habituellement
entraner aprs eux  n'admirer que ce demi-dieu dont le
resplendissement clipse tous ceux qui l'entourent.

Mais lorsque, sans me lisser fasciner par les pangyristes de Carleton,
je me demande si ce fut bien lui qui, par la force de son courage ou de
son gnie, ou par les efforts d'une volont intelligente, sauva le
Canada lors de l'invasion de 1775, je ne peux me convaincre, malgr la
meilleure volont du monde, qu'il et personnellement une bien grande
part au succs de nos armes. Les capitulations successives du fort
Chambly et de Saint-Jean, de Montral et des Trois-Rivires d'o nous
avons vu Carleton dcamper devant l'ennemi avec une merveilleuse
diligence, la timidit d'un gnral qui se laisse assiger par des
forces de beaucoup infrieures aux siennes sans jamais tenter une sortie
contre l'ennemi, font beaucoup plir  mes yeux l'aurole de gloire
qu'on s'est plu  poser sur la tte de ce gouverneur.

En remontant mme des grands effets aux petites causes, lorsque j'en
viens enfin  me demander ce qui serait advenu si un homme du peuple,
obscur soldat, nomm Charland, n'et pas, au grand pril de ses jours,
retir en dedans de la seconde barricade de la rue Sault-au-Matelot, les
chelles  l'aide desquelles les Bostonnais allaient franchir ce dernier
obstacle, et si le capitaine Chabot et Dambourgs n'avaient point
personnellement fait preuve d'une aussi prompte et ferme dcision, il me
parat que le salut de Qubec et la gloire future de Sir Guy Carleton
eussent t singulirement compromis!

Pour qu'on sache bien que ce jugement, tout svre qu'il peut paratre,
ne m'est point dict par quelque sotte animosit de race, je me hte
d'ajouter que Sir Guy Carleton, s'il n'avait pas l'me d'un hros, n'en
tait pas moins un homme au coeur excellent et qui sut, pendant tout la
dure de son administration, s'attirer et conserver la confiance, voire
mme l'affection des Canadien-Franais. Et certes! c'est un mrite dont
on doit lui tenir compte pour peu qu'on veuille se rappeler le
gouvernement tyrannique de son successeur excr, Frdrick Haldimand.

Le sige ou plutt le blocus de la ville continua donc en dpit des
pertes terribles essuyes par les Amricains, qui ne pouvaient mme plus
continuer le bombardement, leurs pices ayant t dmontes par
l'artillerie de la place.

Les assigs comptaient si bien n'tre jamais forc de capituler qu'ils
levrent sur les murs, du ct des faubourgs, un norme cheval de bois,
avec une botte de foin devant lui et cette inscription: "_Quand ce
cheval aura mang cette botte de foin, nous nous rendrons._"

Il arriva, dans l'une des premires semaines de 1776, un fait qui prta
bien  rire aux dpens des Bostonnais. Les sieurs Lamothe et Papineau
vinrent de Montral pour informer le gnral Carleton que la situation
des Amricains tait loin d'tre meilleure dans le haut de la Province.
Dguiss en mendiants, ils arrivrent tous deux au camp des Bostonnais
devant Qubec. Il y passrent deux ou trois jours tendant la main pour
demander l'aumne, et constatant du coin de l'oeil combien tait grande
la dtresse de cette bande dguenille qui n'avait la tmrit de
continuer le blocus que parce qu'on avait la faiblesse de la laisser
faire. Enfin ils s'avancrent jusqu' la dernire garde o, ayant obtenu
un morceau de lard, l'un d'eux se mit  le faire cuire.

Soudain l'autre s'empare du lard et s'enfuit dans la direction de la
ville. Le premier jette des cris de paon et court sus  son camarade
qu'il rejoint aux dernires limites du camp. Il se bousculent, se
chamaillent et se donnent mme des taloches, au grand plaisir des
soldats qui rient  pleine gorge des deux prtendus mendiants et les
excitent  se rosser d'importance. D'un adroit croc en jambe le voleur
renverse le poursuivant, et, serrant sa proie sur sa poitrine, franchit
le cercle des curieux que s'cartent du reste pour lui donner plus de
chance, et s'enfuit vers la ville.

L'autre se relve furieux et s'lance  la poursuite de son camarade.
Mais feignant aussitt d'tre empch de courir par son bissac de
mendiant, il s'arrte auprs de la dernire sentinelle et lui dit:

--Tenez donc mon sac que je rejoigne mon compagnon que emporte mon lard.

--Cours! cours! rpond le complaisant factionnaire en prenant le sac, tu
vas l'attraper!

--Pas autant que toi! murmure notre homme qui prends ses jambes  son
cou.

Les deux compres, l'un courant aprs l'autre ne cessrent cette course
effrne qu'aux portes de la ville qu'on leur ouvrit aussitt qu'ils se
furent fait connatre.[26]

[Note 26: Voyez les _Mmoires_ de Sanguinet, page. 124, et le _Journal_
de J.-Bte. Badeaux, page 250, dition publie par M. l'abb Verreau.]

Dans le cours du mois de janvier, avec l'autorisation du gnral
Carleton, le colonel McLean enrla dans son rgiment des _Royal
Emigrants_ quatre-vingt-quinze des prisonniers bostonnais qu'on avait
faits le trente-et-un dcembre. Les citoyens protestrent contre cette
imprudence qui mettait tant d'ennemis arms au milieu d'eux. Les
Amricains, contents de la libert relative qu'on leur donnait, se
comportrent d'abord assez bien. Mais au but de quelques jours plusieurs
rompirent sans faon un engagement qu'ils n'avaient contract sans doute
que dans le but de recouvrer plus aisment leur libert entire, et
dsertrent avec les armes qu'on leur avait donnes. McLean instruit par
l'exprience rinstalla les autres en prison dans les casernes de
l'artillerie o tous les Amricains pris dans la nuit du 31 dcembre
avaient t transfrs aprs quelques jours passs au Petit-Sminaire.

Mes lectrices ne sont pas sans se souvenir de la promesse que Lisette
s'tait faite  elle-mme de pntrer jusqu' son amoureux Clestin
Tranquille. Ces promesses-l, vous le savez, mesdames, c'est le diable!

    "Dsir de _femme_ est un feu qui dvore;
     Dsir de _fille_ est cent fois pire encore!"

Or donc huit jours ne s'taient pas couls que Lisette s'tait dj
prsente plusieurs fois au Sminaire afin de tcher de sduire les
gardes et de revoir son amant. Elle eut beau dire qu'elle tait la soeur
du bless, faire la chattemite, enfin mettre en jeu toutes les
coquetteries agaantes quel les plus honntes femmes se permettaient en
pareille occurrence, rien n'y fit. Les gardiens restaient comme des
statues de bronze que les oeillades les plus brlantes ne sauraient
mouvoir.

Sur ces entrefaites les prisonniers furent transfrs dans les casernes
de l'artillerie[27] qu'on avait pris le temps de disposer de manire 
les recevoir. Lisette qui ne se laissait pas aisment rebuter y alla
tout aussitt. La premire personne qu'elle aperut montant la garde 
la porte fut ce menuisier de sa connaissance qui lui avait dj procur
des nouvelles de Tranquille.

[Note 27: Ces casernes situes  gauche de la porte du Palais, maintenant
dmolies, furent construites par le gouvernement franais en 1750,  la
place d'autres qui s'y levaient longtemps mme auparavant.]

--Monsieur Mathurin, dit-elle, je ne veux rien vous cacher  vous; il
faut que vous m'aidiez  revoir mon amoureux.

--Oh! oh! repartit l'autre, votre petit coeur en tient donc de ce gros
Tranquille? Je vous en fais mon compliment mam'zelle Lisette. Si le
gaillard a l'me aussi tendre qu'il a la tte dure, je vous promets un
bon mari.

--Il est donc mieux!

--Mieux? c'est--dire qu'il est sauv. C'est gal, il avait reu tout de
mme un fameux coup, et le chirurgien qui l'a soign dit qu'il faut que
ce diable de Clestin ait la caboche solide pour y avoir rsist.

--Mon bon Mathurin, laissez-moi donc le voir?

--Ta, ta, ta... voyez un peu ce petit lutin de fille si a sait dj
bien vous enjler un homme!... Monsieur Mathurin par ci!... mon bon
Mathurin par l!... Tout a c'est de la frime, Lisette. Tu fais les yeux
doux au pre Mathurin pour arriver plus srement jusqu' l'autre. On
connat a.

--Eh mais dites donc, mon cher Monsieur Mathurin, quand vous alliez voir
Luce Ct, dans le temps--votre femme aujourd'hui et qui est encore
assez jolie oui-d...--

--Oui, ma foi! fit Mathurin en clignant de l'oeil d'un air goguenard, un
assez beau brin de femme et encore pas mal conserve, hein, Lisette?

--Pardine! Eh bien, Monsieur Mathurin, quand vous lui faisiez votre cour
si l'on vous et tout  coup emprisonn pour un motif qui n'aurait eu
rien de dshonorant, eussiez-vous trouv bien mauvais que votre petite
Luce et honntement cherch  attendrir un gros mchant gardien comme
vous pour tcher d'aller vous consoler dans votre cachot?

--Non, c'est vrai, petite sournoise. Ce n'est pas que je blme ta
manire d'agir; mais je ne peux rien faire pour te contenter, Lisette.
La consigne est l...

--La consigne... la consigne... o avez-vous trouv ce vilain mot, pre
Mathurin? Pas sous votre rabot de menuisier, j'imagine!

--Non, certes! c'est depuis que je suis devenu soldat.

--La belle avance! On perd donc tout  fait le coeur  ce beau mtier de
tueur d'hommes?

--Non, mais on y apprend que le devoir passe avant tout.

--Le devoir! le devoir! fit Lisette en frappant du pied, tandis qu'un
sanglot faisait trembler sa voix. Eh bien, mon devoir  moi est de
revoir Clestin, pour le soigner et le consoler s'il en a besoin!

--Que veux-tu ma pauvre Lisette... Eh mais! coute... je crois qu'il me
vient une ide.

--Vite! votre ide, vite, mon cher bon Mathurin!

--Mon cher bon Mathurin!... Ah! friponne... Ah! ah!

--Vous me faites mourir,  la fin!

--Un peu de patience, petit dmon. J'en ai encore au moins pour une
demi-heure  monter ma garde et je ne peux pas bouger d'ici sans risquer
qu'on me loge une balle dans la tte pour me payer de ma dsobissance 
cette consigne que sembles aussi peu connatre que respecter; ce qui
serait bien embtant pour moi, Lisette. Mais quand on viendra me
remplacer j'irai trouver le chef du poste et je lui dirai:--Il y a l,
mon capitaine, un beau brin de fille, et brave et honnte...

--Vous pouvez l'affirmer sans crainte, pre Mathurin.

--Je crois bien, certes! Eh bien, mon commandant, cette pauvre crature
du bon Dieu est l qui se lamente  la porte, et qui pleure toutes les
larmes de son corps parce qu'on refuse de lui laisser voir son frre qui
est bless; un bon diable, aprs tout, mon capitaine, et qui n'est entr
dans la rbellion que par seul attachement  son matre qu'il n'a pas
voulu quitter... Et bien d'autres choses encore que je lui dira,
Lisette,  mon capitaine. Et j'espre lui faire entendre raison; car
vois-tu je crois que je lui ai un peu sauv la vie dans l'affaire de la
rue Sault-au-Matelot!

--Vrai, Mathurin! oh alors, vous me l'aurez sauve  moi aussi! Mais
va-t-il falloir que j'attende ici tout ce temps-l?

--Non, Lisette, cela ne ferait pas du tout! Va-t'en plutt  l'glise
faire un bout de prire. Quant tu auras joint un peu tes menottes
blanches sur ces petites lvres couleur de rose qui feraient venir l'eau
 la bouche des anges, et que tu auras dit comme a au bon Dieu: "Mon
Dieu vous savez que je suis une assez bonne fille, pas trop mchante,
aprs tout, et que j'aime ce pauvre Clestin Tranquille qui m'aime aussi
de tout son coeur et m'a promis de faire de moi sa petite femme. Eh
bien, mon Dieu, voil que ce pauvre garon est bien malade d'un coup de
crosse de fusil et qu'on veut m'empcher de le voir! Cela est-t-il
raisonnable, mon Dieu, de sparer ainsi deux de vos cratures qui ne
demandent qu' s'aimer pour pouvoir vous aimer davantage toutes les
deux... ensemble avec les petits enfants que vous leur enverrez plus
tard?..." Et ainsi de suite, Lisette. Mais tu sauras lui parler bien
mieux que moi, et je crois qu'il t'coutera.

Je reviendrai dans une demi-heure? demanda Lisette qui frtillait
d'impatience.

--Disons dans une heure car il me faudra le temps de parler au
capitaine.

--Merci, pre Mathurin, vous tes un brave homme et je vous aime bien.

Lisette partit en courant, comme si la rapidit de ses allures et d
abrger la dure du temps.

Une heure ne s'tait pas encore coule que la jeune fille revenait aux
Casernes. L'entrevue de Mathurin avec le chef de poste, qui tait le
capitaine Cugnet, [28] n'avait pas t longue puisque Lisette aperut
notre homme qui fumait  la porte, tout en causant avec la sentinelle
qui l'avait relev de faction.

[Note 28: Mmoires de Sanguinet.]

Du plus loin qu'elle vit Mathurin, Lisette comprima de sa main
tremblante les battements prcipits de son coeur qui faisait le diable
 quatre sous le fichu. Elle s'approcha en proie  une grande agitation
nerveuse.

L'esprance et la crainte la troublaient tellement tour  tour qu'elle
n'osa point parler la premire  Mathurin qui l'avait vue venir et
prenait un malin plaisir  l'observer du coin de l'oeil. Enfin le brave
homme eut piti d'elle et se retourna tout  coup.

--Tiens! dit-il c'est vous, mademoiselle? Donnez-vous la peine d'entrer.
C'est d'elle que je te parlais tout  l'heure, fit-il en s'adressant au
factionnaire. Ordre du capitaine.

La sentinelle s'inclina et Lisette, prcd de Mathurin, pntra dans
cette bienheureuse prison qui renfermait son cher Clestin, et qui tait
pour lors le but de tous les voeux et des aspirations de la jeune fille.

Comme ils passaient dans le vestibule, Mathurin, aprs s'tre assur
qu'ils n'taient pas couts, arrta Lisette et lui dit:

--J'ai obtenu assez facilement du capitaine la permission de vous
laisser voir Tranquille en affirmant que vous tes la soeur du
prisonnier. Mais si vous voulez le revoir encore, il fut que vous me
promettiez de ne revenir ici qu'aux jours o je serai de garde, les
mardis  deux heures de releve. D'abord vous ne russiriez pas en vous
adressant  d'autres qu' moi, et puis vous pourriez me mettre dans de
mauvais draps si la menterie que j'ai faite pour vous servir venait 
tre dcouverte. Vous voir une fois la semaine ce n'est pas le diable;
mais enfin a vaut mieux que rien.

Elle promit tout ce que lui demandait Mathurin.

On nous dispensera d'assister  cette premire entrevue de Lisette et
Clestin qui entrait en convalescence. Il ne s'y dit rien qui puisse
intresser particulirement le lecteur dont l'imagination saura suppler
aisment  tout ce que nous en pourrions raconter, lorsque nous aurons
dit, toutefois, que Tranquille, une fois la premire motion passe, se
montra fort intimid, et que mademoiselle Lisette  la faconde que l'on
connat  la soubrette l'entretien n'en alla pas moins bon train.

Bien qu'il ne parlt que par monosyllabes, Tranquille rpondit trs 
propos; car dj Lisette avait su le dompter  sa main, et le gros
Clestin, qui se serait bien donn garde de regimber, promettait d'tre
le mari le plus soumis que jamais petite femme ait, comme on dit
vulgairement, men par le bout du nez.




                          CHAPITRE NEUVIME

                             LE COMPLOT


La dernire quinzaine de janvier et tout le mois de fvrier s'coulrent
sans que Lisette manqut une seule fois d'aller voir son amoureux, 
chaque mardi o Mathurin tait de service. Tous les prisonniers tant
dtenus dans la mme pice, afin d'en faciliter la garde, les entrevues
de Lisette et de Clestin avaient lieu en prsence de tant de monde que
je ne vois pas que les plus collets monts y puissent trouver  redire.

On tait au commencement du mois de mars et la soubrette venait encore
une fois de pntrer jusqu' son amant pour lors entirement remis de sa
blessure. Ils causaient tous deux dans un coin de la vaste salle, un peu
isols des autres prisonniers qui taient tous occups diversement 
tromper les ennuis de leur captivit.

Lisette qui avait dj remarqu que Tranquille tait encore plus timide
avec elle que d'habitude et qu'il semblait singulirement proccup,
constata que dcidment matre Clestin avait une ide fixe que
bourdonnait dans sa grosse tte.

--videmment, pensa-t-elle, il voudrait m'en faire part, mais il n'ose.
Voyons  l'aider, ce gros peureux-l.

Bien doucement elle se mit  lui tendre ces tratres hameons que les
femmes habiles ont toujours su agiter d'une main si provoquante sous le
bec de cette varit monstre de l'espce des goujons appele par les
Grecs _anthropos_, _homo_ par les latins et comme en franais sous la
dsignation d'_homme_.

Malgr toute l'habilet que Lisette savait dployer  ce genre de pche,
Tranquille ne se htait pas de mordre. Il s'approchait bien de l'appt;
mais il ne le flairait qu'avec mfiance et au moment o Lisette allait
donner le suprme coup de ligne, Clestin faisait dans la conversation
un bond qui le rejetait loin du danger des aveux.

--Oui-d se dit Lisette, tu ne veux pas mordre, et bien je vas
t'accrocher moi-mme avec mon haim!

Cette manoeuvre extrme russit quelquefois au pcheur audacieux.

--Mon bon Clestin, fit-elle en dardant entre ses pais cils bruns
l'clair le plus perant qui ait jamais jailli de l'oeil d'une
smillante soubrette, mon bon Clestin, il y a quelque chose que vous
brlez de me dire?

Tranquille se sentit piqu et fit un bond. Lisette appuya sa petite main
sur celle de Tranquille. Ce contact lectrique fit perdre la tte au
pauvre garon qui se dbattit vainement et ne russit qu' s'enferrer
davantage.

Il tenta cependant un dernier effort pour se dgager et voulut
brusquement changer le sujet de la conversation. Mais Lisette,
impitoyable, tira tout aussitt sur la ligne pour prouver au goujon
qu'il tait pris.

--J'attends! dit-elle avec froideur et en retirant avec vivacit sa main
de celle de Tranquille qui, la voyant si prs de la sienne, s'en tait
timidement empare.

Le pauvre garon s'agita sur sa chaise et resta la bouche ouverte. Il
voulait commencer et les mots semblaient figs dans sa gorge. C'tait
comme le dernier spasme du poisson que le pcheur sort de l'eau.

--Puisque vous n'avez plus rien  me dire, continua Lisette qui fit mine
de se lever, je m'en vais.

--Attendez! Mam'zelle Lisette, attendez! je vas tout vous dire! s'cria
Clestin.

Lisette se rassit. Le goujon tait tir  terre et agonisait entre les
mains du pcheur. C'tait un beau coup de ligne.

--C'est... c'est bien ennuyant, ici, commena Tranquille.

Lisette qui l'avait d'abord regard avec un grand srieux lui dcocha
sous le nez un sonore clat de rire.

--Cela valait bien la peine de se faire tant prier! s'cria-t-elle.

Clestin perdit d'abord contenance: mais ne pouvant plus s'arrter sur
la pente si glissante des aveux, il continua:

--Et nous donnerions gros pour nous en aller!

--Ah! fit Lisette dont les sourcils s'levrent arqus en point
d'interrogation.

--Oui, moi surtout qu'on parle de fusiller comme tratre, pour faire un
exemple.

--Ah! mon Dieu!

--Oh! ne craignez rien, mam'zelle Lisette, nous dcamperons avant la
crmonie! Mais pour a il faut que quelqu'un nous aide.

--Il y a tout plein du monde ici.

--Ce n'est pas l l'embarras. Il nous faudrait quelqu'un dans la ville.

--Ah! ah! Et qui donc?

--Dame...

--Un homme sr?

--Il n'est pas besoin que ce soit un homme.

--Tiens?

--Une femme fiable...

--Ferait l'affaire?

--Oui.

--En connaissez-vous?

--Oui... une.

--Et c'est?...

--Vous.

--Moi!...

--Oui, Mam'zelle Lisette.

Il y eut un moment de silence.

--Qu'est-ce qu'il faudrait donc faire?

--Ah voil! dit Tranquille en se frottant l'oreille du bout du doigt. Il
faudrait d'abord... me promettre...

--De n'en rien dire  personne? repartit Lisette avec humeur. Vous voil
bien, vous autres hommes, croyant que vous seuls savez garder un secret!
(_Avec dpit_) Sachez, Monsieur Clestin Tranquille, qu'une femme peut
tout aussi bien que vous et mme mieux, retenir sa langue... (_A part_)
surtout quand elle aime...

--Vous dites?

--On ne rpte point la messe pour les sourds!... Enfin puisque vous
n'avez pas confiance en moi gardez vos affaires pour vous.

Elle fit mine de se lever, Tranquille la retint d'un geste suppliant.

--Mam'zelle Lisette, dit-il, ne vous fchez pas, je vous en prie! Ce
n'tait pas pour moi, mais pour les camarades... qui ne vous connaissent
pas, voyez-vous.

--Eh bien parlez ou laissez-moi m'en aller.

--D'abord il nous faut des limes.

--Ah! des limes?

--Oui, et des sabres.

--O trouver tout cela, bon Dieu!

--coutez, Mam'zelle Lisette. Vous m'avez dit tre passe plusieurs fois
devant le magasin de M. Evrard et que tout y paraissait en ordre comme
avant notre dpart; que la porte tait reste ferme et qu'on ne
paraissait pas l'avoir force.

--Oui, je vous ai dit a.

--Vous avez ajout, l'autre jour, que la barrire qui, au commencement
du sige, fermait le passage en haut de la cte de Lamontagne, est
ouverte depuis que les Bostonnais se sont loigns des environs de la
ville, de sorte qu'on peut aller de la haute  la basse ville sans
embarras?

--Oui.

--Eh bien, mam'zelle Lisette, je sais que vous n'tes pas du tout
peureuse et que si vous voulez aller au magasin de M. Marc vous y
trouverez tout ce qui nous manque pour nous aider  nous sauver.

--J'emporterai bien des limes dans mes poches. Mais les sabres?...

--En effet, ce n'est pas ais. Aprs tout nous n'en avons pas besoin;
vous trouverez dans une caisse, sous le comptoir, des couteaux de chasse
que nous avions coutume de vendre aux sauvages o aux voyageurs. Vous
pourrez bien nous en apporter quelques-uns.

--Hum!... j'essaierai.

--Vous essaierez! oh merci!

--Mais pour ouvrir la porte?

--Voici la clef. M. Evrard en avait deux. Il a gard l'une et m'a donn
l'autre, en cas de malheur.

Il restrent tous deux pensifs durant quelques instants aprs lesquels
Lisette se leva et tendit la main  Tranquille.

--Tout cela demande rflexion pour ne pas manquer le coup, lui dit-elle
de sa voix la plus douce. Je m'en vais y songer et... je pense que mardi
prochain je vous apporterai sinon tout, du moins une partie de ce qu'il
vous faut Quant au secret, Monsieur Clestin, soyez sr qu'il est en
sret.

--Si je n'en avais pas t certain, vous ne me l'auriez pas arrach.

--Qui sait?

Lisette fit part  sa matresse du projet qui tendait  faciliter
l'vasion de Tranquille. Elle lui dmontra si bien que Clestin courait
un grand danger de mort, qu'Alice n'hsita pas  promettre son concours
 la soubrette.

Alice tait bien aise de contribuer  rendre Tranquille  la libert et
 son matre qui avait sans doute grand besoin en ce moment de ce
serviteur dvou. D'ailleurs ne serait-ce pas un bon tour  jouer aux
Anglais qu'elle dtestait collectivement dans la personne de James Evil?

Elle se doutait que le capitaine qui hassait tant Marc Evrard serait
pour beaucoup dans la condamnation du pauvre Tranquille.

Comme on tait arriv au carme et qu'on faisait le soir,  la
cathdrale, les exercices religieux accoutums, il fut facile  Alice et
 sa servante de sortir sans exciter les soupons, madame Cognard
gardant la maison avec son mari qui n'tait pas encore entirement
rtabli de ses blessures.

Quand Alice et la soubrette sortirent pour descendre  la basse ville,
il faisait dj nuit. La sentinelle qui montait la garde en haut de la
cte les arrta bien pour leur demander o elles allaient  pareille
heure. Mais Alice lui rpondit qu'elles descendaient chercher une dame
de leurs amis qui craignait de monter seule  la cathdrale. La raison
fut trouve bonne, et on les laissa passer.

Ce ne fut pas sans une peur extrme que les deux jeunes filles
pntrrent dans la maison abandonne.

La main tremblait bien fort  Lisette en introduisant la clef dans le
trou de la serrure.

Mais quand elles eurent vitement referm la porte derrire elles pour
n'tre point aperues des voisins, et qu'elles se trouvrent dans une
obscurit complte, elles sentirent courir sur leurs membres le froid de
la frayeur.

Lisette avait eu soin d'apporter une bougie pour clairer le magasin:
mais elle tremblait tellement qu'elle ne put russir  enflammer
l'amadou  l'aide du maudit briquet alors en usage.

Ce fut un moment d'une terreur poignante.

Alice arracha le briquet des mains de sa suivante et russit  faire
jaillir du caillou l'tincelle bnie. La matresse avait de plus que sa
servante cette force d'me que donne l'ducation.

Au premier pas qu'elles firent, elles s'arrtrent saisies d'effroi.
Dcupls par l'cho, les craquement du plancher avaient gmi
sinistrement dans le magasin solitaire.

Elles restrent un moment immobiles, un pied en avant, les yeux hagards,
retenant jusqu'au bruit de leur souffle et n'entendant plus que les
battements prcipits de leur coeur qui bondissait sous leur poitrine
haletante.

N'est-il pas trange que la demeure de l'homme, lorsqu'elle est
abandonne, produise une impression si pnible que les plus braves mmes
ont peine  surmonter? Il semblerait que l'me de ceux qui l'ont habite
l'occupent encore, et que vous entendez autour de vous le frmissent de
leurs ailes invisibles?

La ple lueur que la bougie rpandait faiblement autour des deux jeunes
femmes donnait un aspect fantastique aux objets environnants. Dans la
pnombre tombaient du plafond de grandes ombres noires aux formes
sinistres, dont l'une surtout, avait la forme d'un pendu: touffes de
cheveux hrisss sur la tte, cou allong sur lequel tombait une langue
norme, bras tordus, longues jambes ballantes et semblant s'tirer
dmesurment dans un effort dsespr pour toucher la terre.

--Mon Dieu que j'ai peur! murmura Lisette. Voyez-vous ce pendu!...

Alice fit un suprme appel! son courage et parvint  secouer la torpeur
qui envahissait tout sot tre.

Elle fit trois pas en avant et leva la bougie vers le spectre.

--Folle que tu es! dit-elle  Lisette, mais d'une voix saccade par
l'motion, ne vois-tu pas que ton pendu n'est qu'une peau de buffle
accroche  cette poutre?

--C'est pourtant vrai! fit Lisette avec un grand soupir. Vilaine peau,
que tu m'as fait peur!

Allons, s'il faut s'arrter devant chacun des fantmes crs par ta
sotte imagination, la frayeur, qui est contagieuse, pourrait bien me
gagner aussi et nous n'avancerions gure. Et puis il ferait beau aller
nous vanouir follement ici? dpchons-nous.

Grce aux indications prcises de Tranquille, Lisette, un peu remise de
son effroi, trouva bientt les objets qu'il fallait emporter.

Chacune d'elles prit six couteaux de chasse et quelques limes dont elles
firent deux paquets spars.

--Nous ne pouvons pas en emporter plus en une fois, sans tre
remarques, dit Alice. Nous reviendrons s'il le faut.

--C'est bon, allons nous-en! rpondit Lisette que avait grand hte de
partir.

Aprs avoir teint la bougie elle sortirent et refermrent la porte sans
tre aperues. La lumire n'avait pas pu tre remarque du dehors, les
volets du magasin tant hermtiquement clos.

Elles remontrent  la haute ville sans tre inquites et rentrrent
sans encombre au logis o Alice s'empressa de cacher les armes dans sa
chambre.

Huit jours plus tard Lisette, grce au confiant Mathurin qui vous
l'aurait promptement conduite s'il avait pu se douter du tour pendable
que lui jouait la fillette, Lisette, dis-je, arrivait encore jusqu'
Tranquille.

Quand celui-ci l'aperut les mains vides, un nuage de tristesse passa
sur son front.

--Vous n'avez donc pas russi? lui demanda-t-il aprs lui avoir serr
les doigts,  les craser, dans sa grosse main rude.

--Et pourquoi pas?

--Dame! vous n'apportez rien.

--Vous avez donc bien hte de me quitter?

--O mam'zelle Lisette!... Aprs a, si vous aimez mieux me voir fusill
pour me garder plus prs de vous, je suis prt  rester.

--Vous voyez bien que j'ai voulu rire, gros enfant.

--Mais enfin...

--tes-vous surveills ici; nous observe-t-on?

--Il n'y a dans cette chambre que les camarades que vous voyez. Encore
ne s'occupent-ils pas de nous.

Les autres prisonniers causaient entre eux et leur tournaient le dos.

--Eh bien vous allez voir... ce que vous allez voir, dit Lisette.

Et d'une main preste elle dgrafa la jupe de sa robe qui tomba  ses
pieds avec un bruit sourd.

Eh! mon Dieu, lecteurs, n'allez pas vous voiler les yeux de vos main...
quitte  regarder entre les doigts.

Lisette tait une fille honnte, et la jupe de robe qu'elle avait si
lestement laisse tomber n'tait pas seule; une autre toute semblable
recouvrait l'norme panier--cet aeul de la crinoline--dont les femmes
de ce temps-l s'affublaient.

Lisette s'assit, retourna la jupe tombe, arma ses doigts d'une paire de
ciseaux et coupa les fils qui retenaient en-dedans de la jupe une
douzaine de couteaux-poignards et quelques limes de fin acier.

Cela fut fait en un tour de main, et ce bon Tranquille n'tait pas
encore revenu de sa surprise que dj Lisette avait repass sa double
jupe.

Le canadien fit immdiatement disparatre les armes sous le grabat qui
lui servait de lit.

--Vous tes une brave fille dont je serai bien fier de faire ma femme!
s'cria Tranquille, devenu hardi  force d'enthousiasme.

--Avec mon consentement, monsieur Clestin, s'il vous plat. Mais
avez-vous assez de ces armes?

--Hum... je vais en parler aux autres.

Tranquille rejoignit l'un des groupes que se tenait  l'cart.

Aprs quelques pourparlers il revint trouver Lisette.

--Ces couteaux nous suffiront pour gorger les gardes.

--Ah! mon Dieu! fit Lisette, il vous faudra verser du sang!

--Que voulez-vous? c'est le seul moyen.

--Ah! c'est affreux! Et dire que j'en aurai t la cause!

--En fin de compte, mam'zelle Lisette, s'ils se montrent bons enfants on
ne les tuera point. On se contentera de les attacher solidement.

--Dans tous les cas, Clestin, s'il fout que vous employiez la violence,
promettez-moi de ne point faire de mal  ce bon Mathurin qui vous le
savez, m'a fait permettre de vous voir.

--Je vous jure qu'on le respectera. L'avoir tromp comme a pour le tuer
ensuite, ce serait trop fort!

Les amants se quittrent ne sachant trop s'ils se reverraient jamais, le
jour o le complot devait clater n'tant pas encore arrt.

Tous les deux avaient les larmes plein les yeux

--Vous allez jouer gros jeu, dit Lisette  Clestin. S'il ne vous arrive
point malheur, si nous nous retrouvons un jour et que vous ne m'ayez pas
oublie, je vous laisserai me conduire  l'glise pour avoir un petit
bout d'entretien avec M. le Cur.

Elle disait cela moiti pleurant, moiti souriant. Elle tait charmante.
Ce gros Clestin qui avait dj l'me toute trouble perdit ou plutt
recouvra tout  fait ses sens.

--Mam'zelle Lisette? dit-il.

--Eh bien?

--Laissez-moi vous embrasser?

--Ce sera la premire et la dernire fois... avant notre mariage!

--Tope l, a y est, Lisette! s'cria Tranquille qui ne se reconnaissait
plus lui-mme.

Il appuya ses grosses lvres sur la joue de son amante qui s'enfuit
aussitt la figure rouge comme une pivoine panouie sous un chaud rayon
de soleil.



                    L'ANCIEN RGIME AU CANADA [29]


Les travaux historiques sur le Canada que M. Parkman poursuit depuis
quelques annes sont suivis avec un intrt toujours croissant par nos
compatriotes. Accoutums depuis longtemps  voir la plupart des
crivains d'origine trangre n'aborder notre histoire que pour la
travestir, et ne chercher qu' avilir notre race en rptant des
assertions fausses et calomnieuses, nous avons salu avec joie cet
auteur amricain, dont les crits attestaient des recherches
consciencieuses, et dont les apprciations toujours tudies, taient
souvent impartiales. Ce n'est pas encore toute la justice que nous
sommes en droit d'attendre; mais c'est un acheminement vers l'entire
vrit. Narrateur habile, M. Parkman a su faire admirer et aimer notre
histoire: c'est une conqute qui en assure d'autres.

Aprs avoir crit l'histoire de la fondation du Canada dans un premier
volume intitul: _Les Pionniers Franais dans le Nouveau Monde_, il a
fait connatre,  son point de vue, l'oeuvre des missions catholiques
dans la Nouvelle-France sous le titre: _Les Jsuites dans l'Amrique du
Nord_. Il a racont ensuite les voyages et les aventures de nos grands
dcouvreurs dans un troisime volume qui a pour titre: _La Dcouverte du
Grant-Ouest_. La vie et les portraits de Joliet, du pre Marquette et de
La Salle y sont tracs de main de matre.

La suite des vnements amenait naturellement l'auteur  raconter
l'histoire de l'tablissement du systme fodal au Canada, sous le titre
de l'_Ancien Rgime au Canada_. Cet ouvrage rpond-til  l'attente qu'il
a fait natre? C'est ce que nous allons examiner.

[Note 29: The Old Rgime in Canade, by Francis Parkman. Boston; Little,
Brown and Company, 1574, I vol. in 8, 448 pages.]




                            CHAPITRE DIXIME

                         OU JAMES EVIL REPARAIT


Quelques jours plus tard, l'un des captifs-porteur d'une lettre adresse
 Arnold, et dans laquelle les prisonniers bostonnais annonaient au
colonel qu'ils taient en tat de recouvrer leur libert et de lui
faciliter la prise de la ville--ayant russi  s'chapper[30], le gnral
Carleton fit redoubler de vigilance aux casernes o les Amricains
taient dtenus. Comme il se mfiait cependant quelque peu des
Canadiens, il enjoignit au capitaine Evil d'aller tablir son domicile
aux casernes de l'Artillerie afin d'y surveiller de prs les prisonniers
et leurs gardiens eux-mmes.

[Note 30: Mmoires de Sanguinet.]

Evil se logea dans une chambre voisine de l'appartement o les
Bostonnais taient emprisonns.

Or, par une aprs-midi o notre capitaine, devenu gelier, charmait les
ennuis de son nouvel emploi, en tte--tte avec un verre de grog de
vieux rhum de la Jamaque, son attention fut attire par un bruit de
voix que partait de l'appartement voisin. Les portes tant fermes, Evil
se demandait par o lui pouvait venir ce murmure qu'il n'tait pas
accoutum d'entendre, quand son attention fut attire sur le tuyau de
pole qui venait de la pice occupe par les prisonniers et traversait
la chambre o se tenait l'officier. Ce tuyau se trouvait disjoint prs
de la chemine o il aboutissait.

Evil monta sur une chaise et approcha son oreille de l'orifice bant.
Ainsi plac, les paroles de ceux qui conversaient dans l'appartement
contigu lui arrivaient distinctement.

Pour l'intelligence de ce fait il faut dire que les prisonniers
s'taient pliants depuis plusieurs jours que leur pole fumait
affreusement. On en avait trouv la cause en constatant que le tuyau,
brle en un certain endroit prs du pole, livrait par une assez large
ouverture un libre passage  la fume. Un ferblantier qui avait t
appel, venait d'enlever la feuille endommage et de l'emporter chez
lui, afin d'en prendre la mesure exacte et d'en faire un semblable. Le
tuyau perdant alors son point d'appui, avait baiss du ct de
l'appartement des Bostonnais, et s'tait disjoint dans la chambre du
capitaine Evil, tablissant ainsi d'une pice  l'autre un conduit
acoustique des mieux conditionns.

Evil tira doucement  soi l'orifice suprieur du tuyau et prta
l'oreille aux sons qui lui apportait ce complice involontaire de son
espionnage.

D'abord il n'entendit qu'un bourdonnement confus, et puis, soit qu'il
prtt plus d'attention, soit que deux des captifs se fussent,  leur
insu, rapprochs davantage de l'autre extrmit du tuyau, les paroles
suivantes lui parvinrent clairement, accompagnes mais non couvertes par
le murmure de la causerie des autres prisonniers.

--C'est donc pour cette nuit? demandait une voix.

--Oui, rpondant l'autre.

--A quelle heure?

--Deux heures aprs minuit.

--Serons-nous prts?

--...(Ici l'un des prisonniers toussa bruyamment et Evil perdit quelques
mots)... L'une des deux pentures de la porte est lime, l'autre ne tient
plus qu' demi.

--Cela va bien jusqu'ici, mais une fois la porte enfonce?...

--Une fois la porte enfonce, nous gorgeons les gardes--ils ne sont que
douze-- l'aide des poignards que cette jolie brunette a apports au
Canadien. A propos, celui-ci s'est rserv le soin de faire passer
l'arme  gauche  cet officier anglais qui nous a t envoy ces jours
derniers pour nous espionner sans doute. Il parat en vouloir  cet
officier et dit q'ils ont de vieux comptes  rgler ensemble, et qu'il
tient  s'assurer par lui-mme que cet homme ne puisse plus nuire 
certaines personnes auxquelles notre Canadien semble fort attach.

--Tiens! pensa Evil, intress au plus haut point, comme a se trouve!
On m'avait dit, en effet, que le domestique de ce maudit Evrard tait du
nombre des prisonniers. Oui nous rglerons bientt nos comptes, mais
d'une toute autre manire que tu penses!

--Quant une fois nous aurons mis les gardiens  la raison, continua la
voix, nous nous emparerons de leurs fusils ainsi que des munitions, et
guids par ce Canadien que connat tous les tres de la place, nous nous
dirigerons en silence vers la porte Saint-Jean trs-proche d'ici,
parat-il, et dont aucun obstacle ne nous spare.

--Le poste qui la dfend est-il nombreux?

--Il n'est compos que de trente-cinq  quarante hommes que, vu notre
nombre de beaucoup suprieur, nous massacrerons en un rien de temps.

--Hum! est-on bien sr de tous ces dtails?

--Parfaitement. Une fois en possession de ce poste, nous sommes matres
d'une partie des remparts et d'une forte batterie de canons que nous
tournons contre la ville. Et, en avant la mitraille sur les citadins!

--Hourra! superbe!

--Chut! pas si haut, on pourrait nous entendre!

--Bah! il n'y a pas de danger! Et aprs?

--Aprs, nous mettons le feu  deux ou trois maisons du voisinage pour
avertir le colonel Arnold, ainsi que nous le lui avons fait savoir par
notre lettre de l'autre jour, que nous sommes matres de la position et
qu'il n'a qu' s'approcher pour s'emparer de ce ct de la ville. Une
fois qu'il nous aura rejoint, il faudra bien que le diable s'en mle si
toute la place n'est pas  nous avant le jour!

Je crois, pardieu! que vous avez raison!

Ici suivirent quelques paroles insignifiantes, et ils se fit de l'autre
ct un grand bruit de ferraille qui couvrit les voix. C'tait le
ferblantier qui venait poser la nouvelle feuille de tuyau.

Evil, qui du reste n'avait plus rien  apprendre, descendit du son
poste. Un mchant sourire plissait ses lvres minces. Il se rapprocha de
la table, se prpara un grand verre de grog qu'il dgusta  petites
gorges, en amateur. Aprs quoi, il se frotta joyeusement les mains et
sortit.

La nuit vint sans que rien indiqut aux prisonniers que leur complot ft
dcouvert. Le silence habituel se fit dans la caserne, et les
prisonniers qui s'taient couchs comme d'habitude, mais veillaient sur
leur grabat, agits par les frissons nerveux de l'attente, n'entendaient
plus que les pas lents et mesurs de la sentinelle qui marchait de long
en large, sur les dalles de pierre du corridor.

Tous attendaient avec patience, confiants dans le succs de leur
entreprise.

Sur les deux heures du matin, Clestin Tranquille se leva
silencieusement et s'approcha de celui des officiers amricains qui
tait l'me du complot.

--Est-ce le temps? lui demanda-t-il.

--Oui, rpondit l'autre.

--Tandis que Tranquille, un poignard entre les dents, se dirigeait vers
la porte, tous les autres prisonniers se levaient dans le plus grand
silence.

En passant prs du pole, Tranquille saisit un lourd tisonnier de fer
dont on avait laiss l'usage aux prisonniers. Arriv en face de la
porte, il introduisit le bout de ce levier improvis dans une coche
qu'on avait taille le soir mme sur l'un des montants qui encadraient
la porte.

Les autres vinrent se ranger derrire lui et l'officier qui devait
commander au premier rang.

Sur un signe de celui-l, Tranquille se pencha en appuyant de tout son
poids sur le levier.

Un craquement prolong retentit, et la porte arrache de ses gonds dj
 moiti rompus, tournoya sur elle-mme et s'abattit sur vingt mains
leves pour la recevoir.

Le passage tait libre.

--En avant! cria Tranquille.

Mais il ne fit qu'un pas.

--Apprtez armes!... joue!... cria dans le corridor une voix tonnante.

Un flot de lumire jaillit de plusieurs lanternes sourdes dmasques
soudain  la fois, et trente hommes, le mousquet  l'paule, la gueule
de leurs fusil tourne du ct des prisonniers, apparurent dans le
vestibule, par l'encadrement de la porte. En avant d'eux, son pe nue
d'une main, un pistolet arm dans l'autre, apparaissait le capitaine
Evil.

--Si l'un d'entre vous fait mine de bouger, cria-t-il aux prisonniers:
Vous tes morts!

Tranquille saisit son tisonnier  deux mains et regarda l'officier
amricain. Celui-ci secoua ngativement la tte d'un air qui voulait
dire:

--C'est inutile, le coup est manqu!

--Regagnez vos lits, cria James Evil, ou nous tirons sur vous!

--Maudit Anglais de malheur! vocifra Tranquille qui ploya dans un
spasme de rage la barre de fer sur laquelle se crispaient ses mains
puissantes, tu seras donc toujours sur mon chemin!

--Ne t'en plains pas, ricana Evil, car nous nous rencontrerons bientt
pour la dernire fois; mais alors j'aurai le plaisir de te voir danser
au bout d'une corde! Allons! tous  vos lits, vous autres, ou je
commande le feu!

Les plus craintifs d'entre les prisonniers s'taient dj retirs de la
foule afin d'viter la fusillade. Les autres se dispersrent et
rentrrent dans l'ombre en grommelant de sourdes menaces.

--Que vingt hommes gardent la porte, dit James Evil, que dix autres me
suivent, et qu'on nous claire.

Il entra dans la vaste salle o tous les prisonniers se bousculant se
jetaient sur le premier grabat venu.

Seul Tranquille restait debout, balanant le tisonnier dans sa main
droite.

--Jette cela, dit Evil, ou je te brle la cervelle!

Et s'adressant aux soldats.

--En joue cet homme; s'il bouge, feu!

Les yeux de Tranquille tincelrent. Rsister eut t de la dmence. Dix
mousquets braqus sur lui  bout portant suffisaient pour l'en
convaincre.

--Vous tes le plus fort, aujourd'hui, dit le Canadien en jetant le
tisonnier dans un coin, mais quelque chose me dit  moi que la corde qui
me pendra n'est pas encore tresse, et que le juge qui dcidera entre
nous est plus haut plac que tous les vtres!

--C'est ce que nous verrons bientt, repartit Evil en riant! Tu avais
bien aussi l'esprance de m'gorger cette nuit! Je n'ai plus qu'un
regret, c'est que ton matre ne soit pas avec toi. Tu lui es si fort
dvou que je t'aurais procur l'honneur de balancer ta carcasse  ct
de la sienne et au bout du mme gibet.--Soldats, saisissez cet homme.
S'il rsiste, tuez-le comme un chien.

Tranquille se laissa faire. On l'enchana, ainsi que l'officier
amricain qui tait  la tte du complot, tandis que le capitaine Evil
faisait fouiller les autres prisonniers pour les dsarmer.

En attendant que la forte fut remplace sur des gonds neufs quinze
hommes arms devaient veiller dans le vestibule.

Quelques minutes aprs l'arrestation de Tranquille et de l'officier son
complice, une sourde rumeur veilla toute la ville qui se remplit d'un
grand bruit d'armes.

Prvenu le soir mme du dessein des prisonniers bostonnais, le gnral
Carleton avait rsolu de profiter de la circonstance afin de prendre les
Amricains dans leur propre pige, et d'engager Arnold  venir attaquer
la ville avec les troupes qui lui restait.

Aussitt que le capitaine Evil lui eut fait savoir que le complot avait
rat et qu'on venait d'arrter les deux principaux conjurs, Carleton
fit sonner les cloches et battre le tambour pour faire croire aux
assigeants que la ville tait alarme.

Tous les citoyens prirent les armes et coururent aux remparts. Afin de
persuader  Arnold que les prisonniers taient matres de la porte
Saint-Jean, Carleton fit tirer plusieurs dcharges de mousqueterie et
d'artillerie. On cria plusieurs fois hourra, comme si ces clameurs
joyeuses eussent t pousses par les prisonniers victorieux, et, pour
complter l'illusion, trois grand feux furent allums.

Les canons taient chargs jusqu' la gueule, et, cachs prs des
pices, les artilleurs attendaient le moment de faire feu et de balayer
les assaillants d'un seul coup.

Mais les Bostonnais flairrent quelque ruse et se donnrent garde
d'approcher.

Cependant, dit Sanguinet qui rend compte de cet incident, un dserteur
du camp ennemi nous assura que le colonel Arnold voulut marcher contre
la ville, croyant de bonne foi que ses compagnons taient vainqueurs;
mais le gnral Wooster qui venait de descendre de Montral, russit 
l'en dtourner.

L'arrestation de Tranquille sous le fait de circonstances aussi graves,
et l'loignement d'Evrard que sa blessure privait d'ailleurs de tout
moyen d'action, laissant Alice  la merci des desseins ambitieux de son
pre et des prtentions du capitaine Evil, semblaient porter le dernier
coup aux projets de bonheur que Marc Evrard et sa fiance avaient pu
caresser autrefois.

Quand, aprs le tumulte momentane qui rgna cette nuit-l dans la
ville, la tranquillit s'y fut peu  peu rtablie, Alice, que le bruit
avait tenue veille, voyant que l'ordre habituel revenait dans la
place, se sentit saisie d'apprhensions funestes. Elle savait bien que
Tranquille et ses compagnons devaient tenter de s'vader d'un jour 
l'autre. Elle pressentit que la conjuration avait choue. Au grand
calme qui se fit dans la ville, aprs l'agitation qui l'avait prcd,
elle sentit qu'il se creusait encore un vide autour d'elle et q'un ami
de sa cause, le dernier appui qui lui restait peut-tre, venait d'tre
abattu par quelque nouveau coup de la fatalit, la laissant chancelante
et sans soutien au milieu des dbris pars de ses illusions perdues.




                           CHAPITRE ONZIME

                          SCNES D'INTRIEUR


M. Cognard, qui ne laissait gure une occasion de montrer son loyalisme
sans la prendre au vol, saisit avec empressement le prtexte que lui
offrait l'insuccs du complot des Bostonnais, pour inviter Evil  dner.
Le digne homme avait bien  coeur aussi de racheter ses faiblesses de la
nuit du trente-et-un dcembre, et de pallier ses dfaillances
politiques--en supposant que le bruit en parvint  l'oreille des
autorits--par un plus grand dploiement de servilit  la cause
anglaise.

Deux questions jailliront ici des lvres du lecteur, si toutefois elles
ne se sont pas dj prsentes plus d'une fois  son esprit. Comment un
tre aussi vil que Nicholas Cognard pouvait-il tre le pre de la noble
et fire Alice, et par suite de quel aveugle entranement l'arrogant
capitaine voulait-il  tout prix pouser la fille d'un homme aussi
mprisable?

N'avez-vous jamais remarqu quelque vieil arbre au tronc tordu par les
ans et  moiti dessch et rong de vers, pousser entre ses branches
mortes un rameau verdoyant qui supportait quelque beau fruit vermeil? De
loin cet arbre vous semblait bien mort, mais en l'approchant quand vous
en tes venu  l'examiner en dtail, vous avez aperu, non sans
surprise, entre le fouillis des rameaux desschs, une verte branche
assez vigoureuse encore pour donner des fruits pleins d'clat et de
saveur. Si, frapp de ce phnomne, vous en avez demand la raison au
jardinier qui n'avait pas ddaign de laisser debout cet arbre
tout--fait mort en apparence, il vous aura rpondu qu'il avait remarqu
que, dans ce tronc vermoulu, couraient encore quelques fibres remplies
d'une sve fcondante, dernier reste d'une ancienne vigueur teinte.

De mme l'homme--qui ne nat pas ncessairement mchant et que
l'ambition et toutes les passions de l'ge mr corrompent seulement par
degr--peut aussi donner naissance  des rejetons saines et vigoureux,
surtout quant les jeunes pousses sont closes alors qu'il tait jeune
encore et qu'il y avait encore en lui quelque germe gnreux. Ft-il
d'ailleurs tout--fait mauvais, l'homme dans son principe gnrateur
n'a-t-il pas pour correctif la femme, gnralement meilleure, et dont la
bienfaisante influence nous transmet ce qu'il y a de plus estimable en
chacun de nous?

Du reste, nous avons dj dit d'Alice qu'en elle revivait sa mre, belle
me qui s'tait bien jeune envole de la terre o elle n'avait rencontr
que chagrins et dceptions.

Pour ce qui est de la passion qui entranait insensiblement, fatalement
Evil vers Alice, je consens  en rectifier  vos yeux l'inconsquence
apparente, puisque surtout il n'tait pas pay de retour, lorsque vous
aurez bien voulu m'indiquer la mystrieuse influence qui, au milieu de
la foule, attire de prfrence certaine personne vers une autre. Vous
pouvez bien me renvoyer aux lois de l'harmonie universelle, et me parler
des deux fluides sympathiques qu, aprs s'tre longtemps cherchs,
finissent ncessairement par se rencontrer. Fort bien, s'il s'agit d'un
amour partag. Mais comment expliquer la sympathie opinitre en face de
l'antipathie la moins dissimule? Pourquoi de deux personnes l'une
poursuivra-t-elle l'autre de ses obsessions importunes, sans la moindre
probabilit d'en tre jamais coute? Pourtant ces entranements
malheureux ne se voient-ils pas tous les jours?

Maintenant, qu'Evil aimt Alice en dpit de la rpugnance qu'il et d
prouver  devenir le gendre de Cognard, en supposant qu'il crt
parvenir  vaincre les rpugnances manifestes de la jeune fille, ceci
rentre un peu plus dans le domaine des choses comprhensibles. L'amour
qui vit surtout d'illusions, ne frappe-t-il pas tout d'abord
d'aveuglement ceux qui en sont atteints? La personne aime, au dire des
potes qui prtendent s'y connatre en matire de sentiments, est un
astre qui blouit celui qui le contemple. Qui sait d'ailleurs, lors mme
que James Evil ne ft pas entirement aveugl par sa passion, si,  ses
yeux d'homme mri par le ralisme de la vie, Cognard paraissait aussi
mprisable qu'il le semble  bon droit au lecteur?

Aux yeux du capitaine, Cognard, tout rampant qu'il tait devant le
pouvoir, pouvait bien ne sembler qu'un homme habile chez qui l'envie de
parvenir dominait ces instincts dlicats avec lesquels l'ambitieux doit
ncessairement rompre pour en arriver  son but. Enfin si,  la
connaissance d'Evil, Cognard s'tait montr lche lors de l'affaire de
la rue Sault-au-Matelot, n'est-il pas avr que la bravoure n'est point
le fait de la gnralit des gens appels  la vie bourgeoise? Horace,
le charmant pote, est-il moins estim des gens d'esprit pour avoir jet
son bouclier  la bataille de Philippes afin de se sauver plus
prestement?

Que James Evil se fit ou non ces raisonnements, il n'en tait pas moins
perdument pris d'Alice et la voulait  tout prix. C'tait un de ces
hommes violents et tenaces, dont les checs successifs, loin de les
rebuter, ne font que redoubler l'intensit des convoitises. Il en tait
mme rendu  ce degr d'exaspration qui fait trouver bons tous les
moyens de vaincre une rsistance qui n'est que plus irritante parce
qu'elle a t plus opinitre et prolonge.

Ce fut avec d'autant plus d'empressement qu'il accepta l'invitation 
dner, qu'il comptait avoir en main cette fois une arme puissante sinon
propre  charmer la cruelle, du moins capable de porter un coup dcisif
 son orgueil.

Alice essaya bien de se soustraire au supplice que lui promettait cette
rencontre prolonge avec le capitaine; mais  peine et-elle manifest
son intention de ne point paratre au dner que le pre Cognard entra
dans une colre telle que sa fille dut plier devant cette volont
rageuse.

Au jour et  l'heure dsigns il lui fallut donc prendre place  table,
tout  ct de James Evil. C'tait madame Cognard qui avait mnag cette
dlicate attention  sa belle-fille.

La pauvre enfant, malgr son attitude calme et froide, avait l'me
saisie d'une morne tristesse. Elle sentait circuler autour de soi comme
un souffle de vent funeste. Elle prouvait les dfaillances de la
sensitive dont les ptales frissonnent et se replient sur elles-mmes,
aux premires approches de la froidure des nuits. Le pressentiment
n'est-il pas la prvoyance des mes dlicates?

M. Cognard se montrait d'une gat peu ordinaire et d'une extrme
prvenance envers l'officier anglais, qui rpondait de son mieux aux
avances du pre d'Alice. Quant  dame Gertrude elle rayonnait. Son oeil
impitoyable de martre pntrant jusqu'au coeur bris de la jeune fille,
en fouillait avec dlice toutes les meurtrissures.

Inquite, Alice jetait  la drobe des regards anxieux sur ceux qui
l'entouraient. A certains signes de suffisance et de fatuit plus
qu'ordinaires, qui se manifestaient de temps  autre chez le capitaine
quand il la regardait, elle devina que l'orage viendrait directement de
lui.

La plus grande partie du dner s'coula cependant sans qu'aucune
agression vnt rpondre  ces craintes.

Quand la grosse faim des convives--je n'entends point parler d'Alice qui
ne toucha gure aux mets qu'on lui servit--eut eu raison des pices de
rsistance, le vin ayant de plus en plus dli la langue de l'officieux
Cognard, il prouva le besoin d'taler son dvouement  la bonne cause,
et lana la conversation sur le sujet d'actualit qui lui avait fait
inviter le capitaine Evil.

--Eh bien, dit Cognard aprs avoir rempli le verre de son hte d'un
rouge-bord, grce  vous, capitaine, nous avons donc eu raison de ces
gredins de prisonniers?

--Ah! ma foi, rpondit Evil, ce n'est point la peine d'en parler. Un tas
de gueux qui ne valent pas la corde avec laquelle on aurait d les
pendre tout d'abord!

--Pardonnez, pardonnez. Outre qu'ils taient nombreux et dtermins, on
dit qu'ils taient arms jusqu'aux dents.

--Peuh! une dizaine seulement avaient des poignards. Mais  propos,
savez-vous, monsieur Cognard, qui avait procur ces armes aux conjurs?

--Non, ma foi.

--Hum, c'est tout une histoire qui vous causera peut-tre quelque
embarras si le rcit s'en propage.

--Comment cela? s'cria Cognard qui bondit dur son sige.

--Eh bien! voici. Figurez-vous que parmi les prisonniers faits dans la
nuit du 31 dcembre se trouvait un Canadien, domestique de ce jeune
homme que j'ai rencontr quelquefois ici et qui a pris fait et cause
pour les rebelles. Ne s'appelait-il pas Erard... Ervard...?

--Evrard, dit dame Gertrude avec un doux sourire.

Ce coup de canif dont elle perait le coeur de sa belle-fille lui causa,
 cette excellente femme, un petit spasme intrieur d'une ineffable
jouissance.

Alice sentit son coeur se serrer tellement qu'elle pensa qu'elle allait
mourir.

--Evrard! C'est bien cela, madame, fit Evil en la remerciant d'un signe
de tte. Or donc, le domestique de ce M. Evrard avait suivi son matre
chass de la ville, si vous vous en souvenez, par Son Excellence Sir Guy
Carleton,  cause de manifestations le plus effrontes en faveur de la
rbellion.

--Oh! c'est un petit misrable! s'cria Cognard qui suait  grosse
gouttes et sentait vaguement le besoin d'un redoublement de zle.

--Le serviteur de ce monsieur Evrard ayant t bless au combat de la
rue Sault-au-Matelot, a t fait prisonnier avec les autres Bostonnais.
Jusqu'ici rien qui soit de nature  vous surprendre. Mais figurez-vous,
du moins c'est ce dont j'ai pu m'assurer en allant aux meilleures
informations, figurez-vous qu'une jeune fille, servante dans la maison
d'un des meilleurs citoyens de la ville, et qui aime ce prisonnier,
lequel rpond, je crois au nom de Tranquille, a russi  tromper les
gardiens et  pntrer dans la prison de son amant.

--La coquine! s'cria Cognard.

Il jaunissait  vue d'oeil.

Madame Gertrude que cette histoire semblait intresser au plus haut
point, s'oublia jusqu' poser ses coudes sur la table.

--Je ne sais vraiment trop, poursuivit l'officier, comment vous faire
part de tous les renseignements qu'on m'a fourni  ce sujet. Mon
embarras n'est pas mince. Aprs tout, diable! n'tes-vous pas  l'abri
de tout soupon?

--Comment donc! repartit Cognard dont la voix trembla; que voulez-vous
dire?...

--Eh bien! voici. L'on prtend comme a que la ruse matresse de
Tranquille n'est autre que cette jolie brunette qui est  votre service.

--Sacredieu! hurla Cognard qui se leva tout droit, blanc comme la
serviette que pendait  son cou. Vous voulez plaisanter, capitaine,
dit-il en retombant sur sa chaise.

--Certes non, monsieur Cognard, la chose est trop grave!

--En y songeant bien, remarqua doucement madame Cognard, je crois me
rappeler avoir remarqu ce Tranquille  la cuisine, du temps que M.
Evrard venait ici.

Certainement que si sa femme n'et pas t  l'autre bout de la table et
qu'elle se ft trouve  porte de sa main, Cognard lui et flanqu un
bon soufflet.

Mais celle-ci se savait hors d'atteinte. Elle regarda tranquillement son
mari. Il y avait du dmon dans cette femme. Elle savait bien que
Cognard, avec sa flexibilit de l'chine, se tirerait d'affaire, et elle
devinait vaguement d'ailleurs le dessous des cartes que tenait en ce
moment Evil. Tout ce qu'elle volait pour le quart-d'heure c'tait de
perdre Lisette qu'elle hassait presque autant que sa belle-fille.

Comment analyser les sensations d'Alice pendant ce cruel entretien! Son
coeur avait presque cess de battre, et les paroles des convives
n'arrivaient plus qu'indistinctes  son entendement.

Le capitaine qui jouissait de l'effet produit, se versa un verre de vin
qu'il but  petits traits comme un conteur qui se recueille pour faire
appel  ses souvenirs, et poursuivit:

--Ce qu'il y a de pire en tout cela, c'est que j'ai pu constater que
c'est bien votre servante qui a fourni  son amant les armes trouves
sur les prisonniers.

--Mille millions de tous les diables! s'cria Cognard dont la figure
s'empourpra, je la chasserai! je la tuerai!... je...

Et d'un grand coup de poing il cassa son verre et son assiette.

--Calmez-vous, monsieur Cognard, reprit Evil, en ces sortes d'affaires,
croyez-m'en, il faut surtout viter l'clat.

--Comment! monsieur, comment! viter l'clat, dites-vous! Moi, Nicholas
Cognard, souffrir qu'une infme servante me compromette ainsi! Sacr
tonnerre! monsieur, savez-vous que je serais homme  tuer de mes propres
mains ma femme et ma fille, plutt que de les laisser ainsi se jouer de
ma rputation de loyaut envers notre souverain! Ah Alice: si je pouvais
m'imaginer que au as mis les mains  cette trahison infme, si je
croyais seulement que tu en eusse eu connaissance, je...

Cognard s'arma d'un couteau et fit un geste effroyable.

--Doucement! je vous en prie, au nom de Dieu! s'cria Evil en lui
saisissant le bras. Qui serait assez fou de croire que mademoiselle peut
se trouver mle  de sales intrigues de valets? Pour ma part, Monsieur,
me l'affirmt-t-on sous le sceau du serment que je n'en croirais rien.
Veuillez vous calmer! Je comprends votre indignation, mais, je vous l'ai
dj dit, votre conduite nous met, vous et votre famille,  l'abri de
tout soupon. Si pourtant les envieux voulaient profiter de ces faits
pour vous faire un mauvais parti, je prendrais tout sur mes charges, et
il faudrait compter avec moi qui, par l'entremise de mon ami McLean, a
sur son Excellence une influence assez grande pour faire taire tous vos
calomniateurs. Voici, du reste, quelle est la situation. Tranquille mis
au secret, subira bientt son procs devant une cour martiale. Il faudra
bien, il est vrai, tablir la complicit de son amante.

--Mais ne sentez-vous pas, dit Cognard avec angoisse, que la preuve de
cette complicit, rendue publique, sera prcisment ce qui me perdra!

--J'avoue, dit Evil avec hsitation, qu'il sera mieux d'viter ce
tmoignage compromettant. coutez, monsieur Cognard... Mais j'espre que
nous ne sommes pas pis.

--Ah! sacr mille tonnerres! je le voudrais bien par exemple!

Et Cognard se leva pour courir  la porte de la salle.

Lisette qui, le coeur bondissant d'effroi, se tenait aux coutes, eut
heureusement le temps de s'esquiver et de disparatre, sans quoi son
matre l'aurait assomme du coup.

--Ne craignez rien, dit-il en revenant s'asseoir; nous sommes seuls.

--coutez, monsieur, je crois qu'il est un moyen d'touffer compltement
cette malheureuse affaire. Seulement il faut que vous et madame, ainsi
que mademoiselle, vouliez bien me mettre  mme de pouvoir vous tre
utile. Je ne pose pas en homme dsintress. Je joue carte sur table et
vous demande service pour service.

--Je voudrais bien voir que quelqu'un ici s'avise de ne pas vouloir vous
tre agrable, gronda Cognard.

--Voici. Vous n'tes pas sans savoir, monsieur, que j'aime mademoiselle
votre fille. Veuillez me faire l'honneur de m'accorder sa main et je
m'engage  touffer cette affaire, duss-je, si je ne puis russir
autrement, faire vader cet homme.

--Comment donc, capitaine, mais tout l'honneur est pour moi, et le jour
o vous voudrez bien devenir mon gendre sera le plus beau de ma vie!

--Merci, monsieur Cognard, mais il me reste  m'assurer du consentement
de mademoiselle.

--Ma fille n'a pas d'autre volont que la mienne!

Alice qui jusqu'alors tait demeure dans une immobilit complte et
semblait avoir t frappe par la foudre, se ranima soudain sous ce
dernier coup de l'gosme de son pre qui la sacrifiait impitoyablement
 son ambition. Elle ouvrait la bouche pour protester contre
l'engagement que son pre venait de prendre sans mme daigner la
consulter, et jurer qu'elle ne serait jamais la femme d'un autre que
Marc Evrard  qui elle tait fiance, lorsqu'Evil lui coupa la parole.

--Il serait malsant de ma part, dit-il, de prendre ainsi mademoiselle
par surprise et de la forcer de donner une adhsion aussi subite  ma
demande. Comme le procs de Tranquille ne peut certainement pas
commencer avant une dizaine de jours, c'est donc toute une semaine qui
reste  mademoiselle pour se dcider  vouloir faire mon bonheur. En
supposant que dans mon indignit je ne pusse par moi seul trouver grce
 vos yeux, mademoiselle voudra songer sans doute que le jour o elle
consentira  devenir ma femme elle fera certainement deux heureux: moi
d'abord qui ne pourrai reconnatre cette inestimable faveur que par le
dvouement de toute ma vie aux moindres de ses dsirs, et ce pauvre
diable de Tranquille qui ne lui devra pas moins que la vie. Pour ce qui
est de votre servante, monsieur Cognard, dit Evil en se levant, je suis
d'avis qu'il vaut mieux maintenant ne pas lui laisser voir que vous tes
au courant de ces intrigues. Si vous la renvoyiez elle parlerait
peut-tre et nous causerait de embarras. Gardez-la pour le moment 
votre service. Plus tard nous verrons ce qu'il en faudra faire.
Seulement surveillez-la de prs.

Afin de couper court  toute protestation de la part d'Alice, Evil
s'tait lev sans faon le premier de table. Il prtexta quelque
exigence de service pour se retirer sur-le-champ.

Le capitaine avait senti que le moment tait des plus critiques et qu'il
fallait empcher la jeune fille de se prononcer immdiatement.

Ne valait-il pas mieux en effet lui laisser quelques jours de rpit
pendant lesquels monsieur et madame Cognard auraient tout le loisir de
la _travailler_. Et puis Evil comptait aussi quelque peu sur les prires
que Lisette oserait probablement adresser  sa matresse pour sauver
Tranquille de l'chafaud.

On conviendra que cette petite machination tait assez bien ourdie.

Tandis qu'Alice atterre regagnait sa chambre, madame Cognard, se disait
que jamais de sa vie elle n'avait autant joui qu' ce dner.




                           CHAPITRE DOUZIME

                         MINES ET CONTRE-MINES


Bien qu'il ne se ft gure donn la peine de cultiver activement dame
Gertrude afin de l'engager  travailler pour lui, Evil avait prvu que
le moindre grain qui tomberait en pareille terre ne manquerait pas de
produire des fruits abondants. Et il ne s'tait pas tromp. Autant pour
se dbarrasser de sa belle-fille que pour la rendre srement malheureuse
en lui faisant pouser l'officier, madame Cognard enserra la jeune fille
dans un rseau d'obsessions inextricables.

Un de ses premiers soins fut de s'assurer le concours indirect de
lisette. Quelques parole adroitement lances par Evil avaient  cette
femme perverse toute l'aide qu'on pourrait attendre de Lisette mise aux
abois. Elle tira la servante  part et, dans l'ignorance o elle tait
que celle-ci ft dj au fait de la situation, elle lui dpeignit la
position de Tranquille sous les couleurs les plus sombres. Elle lui fit
entendre que le sort du prisonnier tait entre les mains de James Evil
qui ne consentirait  sauver l'accus qu'autant que Lisette voudrait
bien aider  vaincre l'obstination d'Alice en persuadant la jeune fille
d'accorder sa main  l'officier.

Lisette avait assez d'intelligence pour dmler aisment la trame de
cette machination, et un trop bon coeur pour songer un instant  se
joindre aux perscuteurs de sa jeune matresse. Et pourtant l'affreuse
perspective du malheur qui attendait Tranquille sur lequel la vengeance
de l'officier anglais ne manquerait pas de retomber si Alice rsistait
jusqu'au bout, pntrait la pauvre fille d'une terreur profonde. Elle se
gardait bien de dire  sa matresse le moindre mot qui pt dvoiler ses
angoisses; mais son air abattu, ses yeux rougis par les larmes, son
silence mme, dans sa muette loquence, ne trahissaient-ils point aux
yeux d'Alice toute l'affliction de l'amante de Tranquille? Ce douloureux
mutisme valait bien une supplication constante.

Evil et madame Cognard qui comptaient sur l'un ou sur l'autre de ces
moyens, se trouvaient servis  souhait.

Quant au pre Cognard, on pense bien que dans toutes ces menes il ne
restait pas en arrire.

Afin d'avoir une ide de la vie d'enfer qu'on faisait  Alice pour
assouplir cette tte de fer, comme disait cette bonne madame Cognard, il
faut assister encore une fois avec nous  l'un de ces repas de famille
qui taient d'autant plus pnibles pour la malheureuse enfant, qu'il
taient devenus comme le champ-clos o se livraient trois fois le jour
les assauts qu'elle avait  soutenir.

C'tait la quatrime journe qui avait suivi celle o James Evil avait
brusqu sa demande. Abattue par trois jours et tout autant de nuits
passs dans l'insomnie et les larmes, Alice essayait de manger quelques
menue bouches des mets qu'on lui avait servis. Mais si visibles taient
ses efforts que dame Gertrude qui avait l'oeil  tout pour en tirer
prtexte  quelque attaque, lui dit de se ton doucereux qui gazait tant
de mchancet:

--Vous n'avez donc point d'apptit, ma chre, vous mangez du bout des
dents.

Alice leva sur sa belle-mre ses beaux grands yeux noirs encore humides
d'une larme furtive. Ce regard aurait suffi pour attendrir un bourreau.
Mais madame Cognard n'tait gure sensible aux sentiments tendres. Au
contraire, souvent son acrimonie s'accroissait en raison inverse de la
douceur qu'on opposait  ses perfidies. Aussi continua-t-elle, sans
dguiser cette fois ses mauvaises intentions:

--Peut-tre aussi que ma cuisine ne vaut pas celle de votre mre. Je ne
saurais avoir toutes les qualits qui distinguaient cette excellent
femme.

--Ce plat est trs-bien prpar, dit Cognard, et si mademoiselle ne le
trouve pas  son got, il lui sera bientt loisible d'avoir une table
servie  sa fantaisie.

--En effet, repartit madame Cognard, c'est dans quatre jours que sera
fixe l'poque du mariage?

--Oui, et j'espre que ma fille a assez de coeur pour tre dj dcid 
ne pas causer le malheur de son pre en refusant la main du capitaine
Evil.

--Pour ma part je suis sre que mademoiselle Alice sait trop ce qu'elle
vous doit pour contrecarrer vos dsirs.

--Et ne faudrait-il pas qu'elle ft sotte  lier, en supposant qu'elle
ne ft pas touche de la terrible position o me mettrait son refus,
pour aller renoncer  l'un des plus beaux partis de la colonie?

--C'est un bien charmant homme, en effet, que monsieur Evil, dit madame
Cognard de sa vois la plus insinuante.

--Charmant! s'cria Cognard, dis donc que c'est le plus galant homme que
l'on puisse voir, aimable, et distingu autant que ce petit gueux
d'Evrard tait malhonnte et prtentieux. En voici un, par exemple, dont
je veux qu'il ne soit plus question chez moi! Ce maroufle est cause de
toutes les tracasseries qui m'arrivent!

--Aussi a-t-il maintenant tout le mpris, bien mrit, du reste, de
chacun des membres de votre famille, dit madame Cognard du ton le plus
ddaigneux qu'elle pt trouver.

Alice qui avait dvor jusque-l, en silence, toutes ces humiliations,
allait protester, la courageuse enfant, contre la dernire assertion de
sa belle-mre. Mais Cognard piait sa fille du coin de l'oeil et comme
il ne craignait rien tant que d'avoir  s'attaquer ouvertement aux
raisons trop justes au fond, que lui pouvait opposer sa fille, et qu'il
prfrait la prvenir en lui imposant silence  force de grands clats
de vois, il cria en roulant de gros yeux:

--Comment, mademoiselle! oseriez-vous prendre la part de ce misrable
petit marchand qui, trop sot pour russir dans son commerce, n'a pas
trouv mieux que de s'allier  des bandits venus en ce pays pour piller
et massacrer les honntes gens! Ne vous gnez pas, et si le coeur vous
en dit, persistez dans une rsolution qui causerait ma ruine et
peut-tre ma mort!

Madame Cognard qui savait se monter  mesure que s'chauffait son mari,
s'cria avec colre:

--Il est vrai que mademoiselle n'en serait pas  son coup d'essai.
N'a-t-elle pas, par son caractre insupportable avanc la mort de sa
mre?

Ceci tait trop fort; et Alice dont l'affection pour sa mre avait
toujours t encore plus une adoration qu'une affection filiale
ordinaire, se redressa sous le coup de cette accusation aussi injuste
que cruelle.

--O madame! s'cria-t-elle d'une voix vibrante d'indignation, s'il tait
vrai que j'eusse caus la mort de ma pauvre mre que j'ai tant aime,
j'en serais atrocement punie par vous!

Atteinte dans la partie la plus sensible de son coeur, Alice clata en
sanglot et sortit.

Le regard de louve enrage que lui lana sa belle-mre ne saurait se
dfinir. Ce n'tait plus de la malveillance, c'tait de la haine,
c'tait de l'excration. La riposte de la jeune fille avait frapp si
juste!

En entrant dans sa chambre Alice plore se trouva en face de Lisette
qui, l'air triste mais rsign, poussetait lentement la pice.

--Ah! quel monstre que cette femme! s'cria Alice qui se jeta sur son
lit en pleurant.

--Elle vous a donc encore fait de la peine?

--Tu ne pourrais jamais t'imaginer ce qu'elle m'a dit, Lisette, non
jamais!... C'est affreux! Elle prtend que j'ai caus la mort de ma
mre!

--L'infme crature!

--C'en est trop! s'cria Alice qui se dressa sur son sant. J'ai assez
souffert comme a! Depuis dix ans que cette femme est entre dans la
maison, pas un seul de mes jours qui n'ait t marqu d'une injure ou de
quelque cruaut! Et Dieu m'est tmoin que j'ai presque tout endur dans
me plaindre. Mais aujourd'hui elle a combl la mesure. Place entre un
pre qui m'abandonne et me sacrifie  cette martre  qui Dieu n'a pas
voulu donner d'enfants parce qu'elle ne saurait mriter le nom de mre,
et un homme qui m'obsde et qui m'est d'autant plus odieux qu'il m'a
spar de celui-l seul que j'aimerai jamais, je m'en fais fuit d'ici et
aller demander asile et protection  celui qui doit tre mon mari.

Lisette, aprs s'tre assure que personne ne les coutait, se rapprocha
de sa matresse et lui dit non sans beaucoup d'embarras:

--Je ne sais trop, mademoiselle, comment vous dire que votre dessein de
vous en aller seule me semble impossible, tant j'ai peur que vous ne
croyiez mes paroles souffles par la crainte des malheurs qui me
menacent moi-mme. Sur ma part du paradis, mademoiselle Alice, je vous
aime trop pour penser une seule minute  vouloir vous causer la moindre
souffrance pour m'pargner  moi-mme les plus grands maux. Ne vous
tes-vous pas dj trop expose pour m'aider  donner  Clestin les
moyens de s'enfuir. Quoiqu'il nous arrive,  moi-mme et  celui que
j'aime, je ne voudrais pas pour le bonheur de toute notre vie risquer un
instant de vous causer la moindre peint. Mais permettez-moi de vous dire
que lorsque vous parlez ainsi de vous enfuir, vous ne songez pas combien
il serait malais,  une jeune fille de sortir seule d'une ville aussi
bien garde que l'est la ntre par le temps qui court. Y avez-vous
pens?

Alice ne rpondit pas.

--Vous voyez, poursuivit Lisette, que la chose n'est pas aussi aise
qu'elle vous a paru d'abord. Je suis bien prte  vous aider; mais que
voulez-vous que nous fassions  nous deux? Si nous manquons le coup on
nous renfermera sous clef, et plus que jamais vous serez au pouvoir de
ceux qui vous tourmentent. coutez et permettez-moi de vous donner un
conseil.

--Parle, Lisette, je sais combien tu m'es dvoue.

--Eh bien, mademoiselle, lorsque le capitaine viendra ici samedi pour
avoir votre rponse, dites-lui qu'il doit savoir que vous aimez M.
Evrard et que cet amour ne peut pas s'teindre ainsi tout d'un coup; que
si, d'ici un mois, la Providence ne vous a pas rapproche de M. Marc,
vous considrerez alors ce que c'est un signe du ciel que votre mariage
avec M. Evrard ne doit pas se faire, et qu'alors vous consentez 
devenir la femme du capitaine Evil.

--Mais y songes-tu, Lisette! m'engager aussi formellement?

--Attendez donc, mademoiselle, reprit Lisette avec un fin sourire. Ce
sont l de ces promesses qu'on fait lorsqu'on a le couteau sur la gorge
et qui n'engagent  rien. Le capitaine, comptant que M. Evrard ne
rentrera pas de sitt en ville sera bienheureux d'accepter votre offre.
Un mois c'est  peine le temps qu'il faut pour prparer votre trousseau:
il ne pourra pas vous refuser cela. Mais nous, je vous assure que nous
le mettrons joliment  profit ce mois-l, et il faudra bien que Dieu
soit contre nous si nous ne jouons pas durant ce temps quelque bon tour
 ce vilain Anglais!

--Mais enfin as-tu quelque projet arrt?

--Oui, mademoiselle, et voici mon ide. Je m'attendais que vous voudriez
vous sauver plutt que de vous marier avec cet homme, et j'ai pens 
m'en aller avec vous, non pas seules toutes les deux, mais aides de
Clestin.

--Ma pauvre Lisette, comment comptes-tu qu'il puisse nous accompagner,
emprisonn et surveill comme il doit l'tre maintenant?

--Ceci me regarde, mademoiselle.

--Sais-tu seulement o il est dtenu?

--Oui, et je vous assure qu'il n'est pas loin d'ici. Donnez-vous la
peine de vous lever et je vas vous montrer o il est enferm.

Lisette se rapprocha de la fentre qui donnait sur la rue Sainte-Anne et
montra du doigt  Alice qui l'avait suivie, une construction militaire
qui se dressait en face de la maison.

'tait une redoute que s'levait sur l'emplacement que le collge Morrin
occupe aujourd'hui et que l'on voit indique sur les plans de Qubec, de
cette poque, sous le nom de _King's Redoubt_.

Au sommet de ce bastion isol, un soldat anglais se promenait de long en
large en montant la garde. Il tournait en ce moment le dos  la maison
de M. Cognard.

--Cachez-vous comme derrire ce rideau, dit Lisette, car cet homme
pourrait nous voir et se mfier de nous. Voyez-vous quelques pieds au
dessus de terre, ce petit chssis protg par deux gros barreaux de fer?

--Oui.

--Eh bien! figurez-vous que ce matin, pendant que vous tiez  djeuner,
comme j'ouvrais la fentre pour arer votre chambre, en regardant par
hasard de ce ct-l, j'aperus, colle contre les vitres, au-dedans de
cette espce de prison, une figure qui me regardait fixement et que je
reconnus aussitt pour appartenir  Clestin.

--Vraiment! tu ne t'es point trompe?

--Oh! ne craignez pas; mes yeux ne me l'auraient-ils pas assur que mon
coeur m'aurait dit que c'tait lui; du doigt il me fit signe de prendre
garde  la sentinelle qui marchait comme  prsent au-dessus de lui. Je
refermai ce ct-ci de la fentre et me cachai derrire le rideau.
Clestin me montra les barreaux de sa prison en me faisant signe de les
limer. Je cours  votre commode o se trouvent encore une couple de ces
limes que vous avons emportes du magasin de M. Evrard, et je reviens
les montrer  Clestin. Il fait plusieurs signes de tte qui veulent
dire que c'est bien cela qu'il lui faut. Alors j'ouvre la fentre et,
tout en lavant les vitres, je me mets  chanter: "Dans les prisons de
Nantes". La sentinelle s'arrte et regarde de mon ct. Il faisait un
chaud et bon soleil et rien ne devait sembler plus naturel que de
profiter des premiers beaux jours pour laver les vitres. Aprs m'avoir
regard quelque temps le solda continua sa marche et moi ma chanson.
J'avais bien vu que c'tait un Anglais qui ne devait pas comprendre ce
que je disais. Aprs avoir chant quelques couplets de cette chanson que
vous savez, je me mis  inventer celui-ci que n'est pas bien drle mais
qui disait tout ce que je voulais faire savoir  Clestin:

    C'est la nuit prochaine (_bis_)
    Que je vous passerai,
    Gai faluron, falurette,
    Que je vous passerai
    Ces deux limes d'acier.

En regardant du coin de l'oeil je m'tais aperue que Clestin avait
entr'ouvert son chssis d'un doigt pour mieux couter.

Quand j'eus fini de chanter je le vis me faire signe qu'il avait
compris.

--Mais que comptes-tu donc faire?

--Cette nuit je sortirai doucement et je me glisserai jusqu'au pied de
cette btisse-l, et aprs avoir attach les deux limes  l'un des bouts
d'une corde, je jetterai l'autre  Clestin qui saura bien l'attraper.
Et voil! Qu'en dites-vous?

--Je dis que tues fille intelligente et hardie. Mais en supposant que tu
russisses  faire parvenir ces limes  Tranquille, qui t'assure qu'il
pourra s'enfuir?

--Oh! quant  cela, n'en soyez pas en peine. Une fois les barreaux
coups, il faudra bien des _Englishmen_ pour retenir mon Clestin. Nous
autres, nous nous tiendrons prtes  partir au premier moment, et nous
veillerons toutes les nuits,  tour de rle, pour saisir le temps o
Tranquille sera libre et nous sauver avec lui.

--Puissions-nous russir, ma pauvre Lisette!

--Il y a quelque chose qui me dit  moi que nous russirons mademoiselle
Alice.

--Mais penses-tu que Clestin puisse scier ces deux gros barreaux de fer
en moins d'un mois?

--Avec la force qu'il a, il les aura bientt coups, s'il n'tait pas
forc de ne travailler que la nuit et bien doucement encore pour qu'on
n'entende pas les grincements de la lime. Dans tous les cas je suis sre
qu'il aura fini d'ici  huit ou dix jours. Vous voyez bien, mademoiselle
Alice, qu'il vaut mieux pour vous attendre l'aide de Clestin. Avec lui
je crois que nous passerions dans le feu sans nous brler. Si par
malheur il ne russit pas  reprendre sa libert avant un mois, je vous
jure que je serai prte  vous suivre quand vous voudrez. Mais il sera
toujours temps croyez-moi de tenter toutes seules cette chance qui me
semblerait alors bien risque.

Aprs y avoir rflchi, Alice se rendit  l'avis de Lisette.

Vers le milieu de la nuit suivante, la porte de la maison de M Cognard
s'ouvrit doucement, bien doucement. Tout dormait  l'intrieur 
l'exception de Lisette dont vous auriez pu, s'il et fait jour,
reconnatre le minois veill dans l'entrebillement de la porte. Elle
regardait du ct de la redoute dont la masse, plus noire encore,
ressortait sur le ciel sombre. Sur le fate se dtachait la silhouette
de la sentinelle qui marchait  grands pas, l'air tant vif. Lisette
attendit que la factionnaire eut tourn le dos et s'lana dans la rue,
lgre comme un jeune chat. Avant que la sentinelle ft revenu sur ses
pas, Lisette avait gagn le pied du mur de la redoute et s'tait blottie
au-dessous de la petite fentre  travers laquelle elle avait entrevu,
pendant la journe la figure de Clestin Tranquille.

Elle attendit que le factionnaire, dont la marche s'arrtait au-dessus
de l'endroit o elle tait tapie, eut tourn les talons, et, se levant
debout tout en s'appuyant contre le mur, elle souffla plutt qu'elle ne
dit ces paroles:

--Clestin, es-tu l?

--Oui, rpondit-on aussi doucement.

--Voici que la sentinelle revient de notre ct. Attends qu'elle soit
retourne, et tu prendras ce que je te jetterai.

Le soldat que sa faction solitaire ennuyait l-haut, se mit  siffler
entre ses dents.

--Pourvu que l'animal ne s'arrte pas, pensa Lisette.

Le factionnaire continua de marcher, sifflant toujours un air
impossible.

--Es-tu prt? demanda Lisette  vois basse.

--Oui.

Lisette avait eu le soin de rattacher l'autre bout de la corde 
laquelle taient lies les deux limes,  un peloton de laine qui tout en
prsentant le poids ncessaire pour tre lanc  quelque distance, ne
ferait aucun bruit en frappant la muraille et ne courrait aucun risque
de casser les vitres. C'tait une petite tte joliment organise pour
l'intrigue que celle de mademoiselle Lisette.

Les pas de la sentinelle retentissaient  l'autre extrmit de la
plate-forme. Lisette lana le peloton de laine. Jet trop haut, il
frappa le mur  deux pieds au dessus de la fentre, retomba et roula par
terre.

--Trop haut! souffla Tranquille.

On a d remarquer souvent la gaucherie d'une femme  jeter un objet vers
un but dtermin, tandis que le premier gamin de dix ans dont le bras
s'est exerc de bonne heure  lancer des pierres ou des boules de neige,
donne  tout coup dans le blanc.

Trois fois Lisette jeta le peloton de laine, qui trois fois manqua le
but. En vain le bras de Tranquille tait  moiti sorti par l'ouverture
de la fentre. Il ne saisit rien. Heureusement que Lisette avait eu la
bonne ide de retenir dans sa main gauche l'autre bout de la corde,
celui qui tait nou autour des limes. Elle pouvait ainsi, sans quitter
sa position, ramener  soi le peloton de laine, lorsqu'il tait retomb.
Dj Tranquille commenait  s'impatienter et lisette l'entendait
mchonner un juron entre ses dents, lorsque la corde, mieux lance, s'en
alla tomber dans la main du captif qui la saisit et se mit  la tirer
doucement  lui.

Pour viter le bruit que les limes pouvaient rendre en frlant la
muraille, Lisette tendit le bras et laissa glisser la corde entre ses
doigts.

--Merci, lui dit bientt Tranquille.

--Tu les as?

--Oui.

--A prsent, coute, Clestin. M. Cognard veut marier sa fille, malgr
elle,  ce capitaine anglais que tu connais.

--Oui, un peu! gronda Tranquille qui, s'oubliant, leva la voix plus
haut que la prudence ne l'aurait voulu.

--Chut! fit Lisette, voici le soldat qui revient...

Ils restrent silencieux durant quelques secondes, et voyant qu'on ne
les avait pas entendus, Lisette continua de sa voix la plus faible:

--Le capitaine a dit  ma matresse que si elle refusait d'tre sa
femme, tu serais pendu, et que si elle acceptait il te ferait mettre en
libert.

--Oui, fiez-vous  ce gredin-l! J'aime mieux compter sur les limes et
sur mes bras.

--C'est ce que j'ai pens... mais chut! voici l'autre qui revient...
Mademoiselle Alice doit rpondre aprs-demain  l'officier que si d'ici
 un mois le ciel ne la rapproche pas de M. Evrard, elle consentira 
devenir madame Evil. Tu comprends que c'est pour gagner du temps.
Mademoiselle Alice est dcide  se sauver de la ville et  aller
trouver M. Evrard. Pour cela elle compte sur toi et attend que tu
t'chappe toi-mme... En combien de temps aura-tu fini de scier ces
barreaux?

--Je ne pourrai travailler que la nuit, et doucement... cela me prendra
une dizaine de jours.

--Bon! lorsque tu aura fini, tu me feras signe quand tu me verras dans
la chambre de mademoiselle Alice, et la nuit d'aprs nous nous sauverons
tous ensemble.

Soit qu'il et saisi quelque bruit, soit qu'il ft fatigu, le
factionnaire s'arrta.

--Mon Dieu! pensa Lisette avec un serrement de coeur, s'il nous avait
entendus!

Mais bientt saisi sans doute par l'air froid de la nuit et n'entendant
rien du reste, le soldat continua sa marche.

--Est-ce compris? demanda Lisette.

--Oui.

--Tu n'as besoin de rien?

--Non.

--Je me sauve; j'ai dj t trop longtemps ici. Bonne nuit, Clestin.

--Bonsoir et merci, ma petite Lisette.

La soubrette profita du moment o le soldat avait le dos tourn, et
regagna sans bruit la maison o elle rentra sans avoir t remarque.

Trois jours plus tard, c'tait un samedi de la premire semaine d'avril,
James Evil se prsenta chez M. Cognard. A peine fut-il entr que M. et
Mme. Cognard qui s'attendaient  sa visite, le rejoignirent dans la
grand'chambre--aujourd'hui l'on dit le salon.

Tandis que dame Gertrude, avec un empressement digne d'une meilleure
cause, faisait prvenir Alice d'avoir  descendre immdiatement, la
conversation s'engageait sur le premier sujet venu.

Alice parut enfin, ple, les yeux fatigus par les larmes, et trahissant
l'angoisse qui la dvorait.

Quand on eut pous ces lieux communs qui sont les prliminaires de
toute entrevue, Evil vit par le malaise de chacun qu'il fallait brusquer
l'attaque du sujet principal qui faisait l'objet de sa visite. Il se
tourna vers Alice et lui dit:

--Vous n'tes pas sans vous rappeler, peut-tre, mademoiselle, la
question importante qui m'amne ici et dont la rsolution fera le
bonheur ou le malheur de toute ma vie, selon qu'elle sera affirmative ou
ngative?

Alice inclina la tte pour marquer qu'elle se souvenait.

--Eh bien, mademoiselle, poursuivit Evil  qui l'motion faisait
trembler la voix, puis-je esprer que vous voudrez faire ma flicit en
me mettant  mme de consacrer ma vie  tcher de vous rendre heureuse?

Alice fit un suprme effort et, d'une voix qu'on entendait  peine:

--Monsieur Evil, dit-elle, quant mme je voudrais vous cacher que j'ai
beaucoup aim et que j'aime encore M. Evrard, vous n'en sauriez point
douter...

Ce prambule ne semblait pas rassurant pour Evil. Aussi eut-il une
contraction des mchoires qui tmoignait de sa dconvenue. M. Cognard
rougit et fit craquer sa chaise dans un mouvement de colre, tandis que
les petits yeux gris de dame Gertrude se chargeaient d'tincelles
menaantes.

Alice poursuivit d'un ton plus ferme et sans avoir paru remarquer
l'impression dsagrable que causaient ses parole:

--Aussi, monsieur Evil, dois-je vous dire, puisqu'il me faut absolument
rpondre, sans plus tarder  votre demande que je ne puis renoncer aussi
subitement  l'espoir d'pouser celui que j'aime.

Pour le coup la crainte des trois intresss devenait une certitude.
Aussi Cognard ne put-il retenir le juron qui tournait dans sa bouche.

--Tonnerre de Dieu! Alice, s'cria-t-il en frappant du pied avec menace.

--Mademoiselle! fit madame Cognard dont le maigre buste se redressa
comme une couleuvre qui prend son lan.

Seul Evil ne put dire un mot, mais un fauve clair brillait dans ses
yeux, tandis que ses lvres minces et ples blanchissaient encore sous
la pression intrieure des dents.

Alice promena autour d'elle un regard calme et continua:

--Cependant, monsieur, puisque mon refus absolu de vous pouser
causerait la mort d'un homme dont tout le crime est de s'tre dvou
pour son matre qui a mon amour, je vous rpondrai que si, d'ici un
mois, la Providence n'a pas tout--fait chang la face des choses en me
rapprochant dfinitivement de mon fianc (elle appuya sur ce dernier
mot), j'en conclurai que le ciel s'oppose  mon mariage avec M. Evrard,
et alors...

Alors?... demandrent dame Gertrude, Evil et Cognard.

--Alors je serai prte  sacrifier mes gots  la volont de mon pre,
rpondit Alice dont la voix trembla sous le coup de l'engagement
terrible qu'elle tait force de prendre.

--Ah! ah! repartit Cognard avec un rire bruyant, aussi indlicat que
cruel en pareille circonstance, dans ce cas monsieur Evil, j'aurai
l'honneur d'tre votre beau-pre dans quatre semaines. Car j'imagine que
la ville est assez bien garde pour empcher d'y entrer qui que ce soit!

Evil eut un sourire de satisfaction indicible. Il se leva, s'inclina
devant Alice et lui dit:

--Je vous remercie profondment, mademoiselle, d'une dtermination qui
m'assure que dans un mois se serai au comble de mes voeux.

Je peux commander votre trousseau, ma chre! siffla dame Gertrude.

Ds le soir mme toute la ville savait que mademoiselle Cognard devait
pouser le capitaine Evil au commencement du mois de mai. Cette nouvelle
fit beaucoup de bruit et prta  bien des commentaires.

Nous renonons  analyser les sensations d'inquitude, de tourment et
d'angoisse par les quelles passa la malheureuse enfant pendant les jours
qui suivirent. Ses journes taient d'interminables cauchemars et ses
nuits sans sommeil taient remplies de ces hallucinations funestes qui
prcdent la folie.

Ajoutant la barbarie  la joie bruyante du triomphe, madame Cognard
tourmentait  chaque instant sa belle-fille au sujet du trousseau qui,
je vous assure, allait grand train.

Il n'tait pas jusqu' Evil qui, abusant de sa position de fianc, ne
vnt relancer tous les jours Alice et la faire mourir  petit feu.

Lisette, gure moins inquite que sa jeune matresse, tchait nanmoins
de la rassurer par tous les moyens possibles. Elle assurait  Alice que
tout allait pour le mieux, que Tranquille avanait rapidement dans son
travail d'vasion, et que la prsente semaine ne se passerait pas sans
que le signal de la fuite ft donn.

Huit jours s'taient couls depuis qu'Alice avait donn sa rponse
formelle  James Evil, lorsqu'un matin Lisette accourut toute joyeuse au
devant d'Alice qui remontait de djeuner, et lui dit que Tranquille
venait de lui indiquer par gestes que son vasion et leur fuite aurait
lieu la nuit suivante.

--Mon Dieu! dit Alice en comprimant les battements de son coeur, es-tu
bien sr de ne t'tre pas trompe, Lisette?

--Oh! bien sre, allez mademoiselle! Il m'a fait signe que les barreaux
ne tiennent presque plus et qu'il lui suffira d'un seul coup pour les
arracher tout--fait.

C'tait une belle journe de printemps. Le soleil nageait radieux dans
l'air pour et poudroyait mille traits de feu sur la neige fondante.
Quelques petits oiseaux blancs sautillaient sur des buttes de terre
frachement dcouvertes, et jetaient leur cris joyeux  la brise
d'avril.

--Est-ce que le bon Dieu ne nous dit pas clairement de nous rjouir avec
ces chers petits tres? remarqua Lisette.

--Puissent ces pronostics n'tre pas trompeurs, rpondit tristement
Alice.

Les deux jeunes filles se tenaient prs de la fentre. Elles aperurent
en ce moment un piquet de dix soldats qui descendait vers la redoute.
Arrivs en face de la poterne qui y donnait accs, deux, un sergent et
un caporal, s'y enfoncrent et disparurent  l'intrieur.

--Mon Dieu! que viennent faire ici ces hommes! s'cria la pauvre Alice
saisie d'un douloureux pressentiment.

Lisette ne rpondit pas.

Au bout de quelques minutes le sergent et le caporal reparurent
escortant deux hommes, Tranquille et un inconnu, qui avaient les fers
aux mains.

Les dix hommes de l'escorte entourrent les deux prisonniers, et tous se
mirent en marche et remontrent vers la rue Saint-Anne.

Comme ils passaient devant la maison de M. Cognard, Tranquille leva un
peu la tte et lana un long regard de dtresse aux deux jeunes filles
qu'il aperut dans l'embrasure de la fentre.

L'instant d'aprs l'escorte et les prisonniers disparaissaient dans la
rue Sainte-Anne.

--Dieu est contre nous! dit Alice qui, plus ple qu'une morte,
s'affaissa sur son lit.

--Du courage, mademoiselle Alice! du courage, repartit Lisette. Je m'en
fais mettre mon chapeau et les suivre pour voir o ils conduisent
Clestin.

Un bruit de pas se fit entendre dans l'escalier et madame Cognard, qu'un
reste de pudeur empchait d'entrer dans la chambre de sa victime, cria
de l'autre ct de la porte:

--tes-vous l, Lisette?

--Oui, madame

--Descendez, les couturires viennent d'arriver, et nous avons besoin de
vous.

Alice n'eut que la force de lever les yeux au ciel qui l'accablait de
plus en plus.

--Allons, vite! gronda madame Cognard.

--Va, Lisette, dit Alice d'une voix mourante. Dieu nous abandonne,
pourquoi lutter davantage!

Ni ce jour-l, ni les jours suivants, Tranquille ne devait reparatre 
la Redoute du Roi.




                           CHAPITRE TREIZIME

                               MARC EVRARD


Ce jour-l mme un matelot canadien dserta la ville. Il y a toujours de
ces transfuges qui, pendant une campagne ou un sige, passent 
l'ennemi, que leur parti soit ou non triomphant. Quand les oprations
militaires tranent en langueur, la dsertion devient quelquefois mme
une sorte de manie contagieuse dont il est alors difficile d'arrter le
progrs.

Cet homme, aprs avoir travers le faubourg Saint-Jean, descendit 
Saint-Roch et se dirigea vers l'Hpital qui tait devenu, depuis la mort
de Montgomery, le quartier-gnral de l'arme assigeante. Dans quel but
le dserteur passait-il du ct des Bostonnais? Lui-mme n'en savait
trop rien. Enferm depuis prs de cinq mois dans l'troite enceinte de
la ville assige, il avait besoin de mouvement, d'espace et de libert.
Avait-il l'intention de combattre dans les rangs ennemis? Assurment
non. Il en avait assez du service assidu et prolong auquel on l'avait
astreint pendant tout l'hiver. Tout ce qu'il lui fallait pour le moment,
c'tait l'absence de toute discipline et la libert de mouvement. La
curiosit l'attirait bien aussi quelque peu du ct des Amricains, mais
il se promettait de leur fausser bientt compagnie, s'ils le voulaient
forcer  servir le Congrs, et de s'enfuir  Charlesbourg o il avait
quelque parent.

Le premier homme qu'il rencontra aux abords du camp bostonnais fut Marc
Evrard qui faisait une ronde d'avant-poste. Rtabli depuis un mois de sa
blessure, Evrard avait repris son service d'aide-de-camp auprs
d'Arnold.

En apercevant le transfuge qui tait souvent venu  son magasin, Marc le
reconnut.

--Tiens, c'est toi, Ct! dit-il.

--Oui, Monsieur Evrard, comme vous voyez.

--D'o diable viens-tu donc?

--De la ville

--Et que viens-tu faire ici?

--Je m'ennuyais, l-bas.

--Comment, tu t'ennuyais?

--Dame, voyez-vous, ce n'est pas bien amusant de passer ses nuits 
monter la garde en plein air, et toutes ses journes  faire l'exercice.

--Je comprends en effet que pour un farceur de ton espce, habitu 
avoir partout ses coudes franches, la discipline militaire offre peu
d'agrments. Mais dis-moi donc dans quel tat est la garnison de la
ville! Montre-t-elle toujours autant d'ardeur  se dfendre?

--Ce n'est pas pour vous faire de la peine, Monsieur Evrard, dit Ct en
jetant un regard de piti sur le piquet de soldats qui, hves,  peine
vtus et plus mal chausss encore, suivait le jeune officier, mais je
vous assure que nos gens ont un peu meilleure mine que les vtres qui
paraissent faire ici un bien long carme. Si tous les Bostonnais
ressemblent  ceux-ci, je ne crois pas qu'ils prennent la ville de
sitt.

Evrard rprima un mouvement de mauvaise humeur et reprit:

--Y a-t-il du nouveau, l-bas?

--H! pas grand chose. Pourtant oui, en effet, j'oubliais. Vous savez,
votre engag, Clestin Tranquille?

--Eh bien? fit Evrard en dressant l'oreille.

--Eh bine, il parat qu'il va tre pendu.

--Pendu!

--H! mais oui. Bon garon, mais pas chanceux, ce pauvre Clestin. Vous
savez qu'il avait t fait prisonnier avec les autres Bostonnais, dans
l'affaire de la rue Sault-au-Matelot.

--Oui.

--Bon. On l'enferme avec les autres. Mais ne voil-t-il pas que notre
homme, qui s'ennuie d'tre comme a sous le verrous, s'avise de
dcamper. Une bonne nuit, on le surprend comme il forait la porte avec
ses compagnons que voulaient prendre l'air avec lui. On l'empoigne, on
le fourre au cachot, et l'on dit qu'il va tre pendu comme tratre.

Evrard pntr de douleur, en apprenant  quel sort funeste tait
destin ce fidle serviteur qui ne s'tait perdu que par trop de
dvouement pour son matre, Evrard avait peine  retenir ses larmes et
ne pouvait dire un mot. L'autre--un de ces heureux porteurs de mauvaises
nouvelles et qui en ont toujours plutt deux qu'une  vous
annoncer--continua sans remarquer l'impression pnible que ces paroles
causaient  son interlocuteur:

--Une autre nouvelle, et qui vous regarde aussi, Monsieur Evrard, c'est
celle du mariage de mademoiselle Cognard que vous avez connue dans le
temps.

--Hein! mademoiselle Cognard est marie, dis-tu! s'cria Marc en sortant
de sa stupeur comme un homme qu'on veillerait  coups de pieds.

--Si elle ne l'est pas encore, c'est tout comme, poursuivit
tranquillement Ct, puisqu'elle le sera dans quinze jours.

--Mais, bon Dieu, que me dis-tu l! Et avec qui se marie-t-elle?

--Avec un officier anglais.

--Un officier... anglais! s'crie Marc avec garement.

--Oui, rien que cela. Un nomm Nevil... Ervil... je ne sais plus trop,
moi.

--Evil... James Evil, balbutia Evrard, qui n'avait plus une goutte de
sang au visage.

--C'est cela, vous l'avez! Ces noms anglais, mois, voyez-vous...

--Mais, mon ami! cria Marc en se prcipitant sur Ct qu'il secoua
violemment par les bras, mais tu es fou! Alice se marier... avec cet
homme!... Allons, ajouta-t-il en le lchant, tu veux rire, n'est-ce pas?

--Moi, pas du tout! Monsieur Evrard, repartit Ct qui se frottait les
bras que Marc lui avait videmment serrs un peu fort. Je vous assure
qu'il n'y a rien de plus vrai. La preuve que j'en suis sr c'est que ce
sont mes deux soeurs Justine et Marie qui font le trousseau de la jeune
demoiselle. Je vois bien  prsent que a vous interloque un peu, mais
enfin ce n'est pas de ma faute  moi, et a n'en est pas moins vrai.
Dans la ville tout le monde en parle.

--Et tu dis que... le mariage se fera... dans quinze jours?

--Oui,  peu prs, vers le commencement de Mai.

Marc resta un moment tourdi comme s'il et reu un coup de massue sur
la tte, et puis, remettant  un sergent le commandement du piquet de
soldats, il s'loigna  grands pas.

Pendant plus d'une heure il erra dans le camp sans avoir conscience de
ce qu'il faisait, tantt se heurtant contre les soldats tonns qui
purent le croire subitement devenu fou, tantt s'arrtant soudain et
restant plusieurs minutes plong dans une immobile rverie, et puis se
remettant  marcher d'un pas fbrile et tourment.

Lass enfin de cette course fivreuse, il finit par s'arrter prs d'une
pice de canon, et s'y accouda en laissant ses yeux abattus errer
vaguement sur la campagne.

C'tait un de ces jours gris et tristes qui tiennent de la fin de
l'hiver et n'appartiennent pas encore au printemps, cette dernire
saison,  proprement parler, n'existant du reste gure dans notre pays
o le passage de l'hiver  l't se fait brusquement, et sans la
transition douce qui spare ces deux saisons dans les contres plus
aimes du soleil.

La cte de Beaupr s'tendait remontant gristre jusqu'aux montagnes
brunies par le passage du dernier hiver, et tachete en maints endroits
de larges flaques d'une neige souille. A gauche se dressaient les
Laurentides, aux enfoncements neigeux, aux monts puissamment soulevs,
brunes au proche, plus loin d'un bleu profond, et d'un bleu terne 
l'horizon o elles tombent soudain dans le fleuve, au del de l'le
d'Orlans.

Des masses informes de glace encombraient l'embouchure de la rivire
Saint-Charles et couvraient le fleuve jusqu' l'Ile dont la masse sombre
mergeait du Saint-Laurent comme un norme vaisseau dmt.

Sur la droite s'tageaient en amphithtre: le cteau Sainte-Genevive
aux flancs dnuds, le plateau sans verdure et bossu des plaines
d'Abraham, l'amas resserr des maisons de la ville dont les toitures en
bardeaux grisonnaient sous la mousse et le temps comme des crnes
d'hommes vieillis, et, tout au-dessus, la tte formidable du
Cap-aux-Diamants, grinant des dents par la dentelure de ses canons, et
le front nuageux.

Pour couronner ce paysage dont les tons tristes l'emportaient encore sur
la grandeur des lignes, s'tendait au-dessus un ciel ple et sans
soleil, o se tranaient de longs nuages bas et brumeux que le vent
pourchassait en les tirant  l'infini.

Le sombre aspect de ce tableau n'tait gure de nature  faire pntrer
par les yeux d'Evrard quelque adoucissement  la douleur dont son me
tait treinte. Sa tristesse au contraire s'en accrut d'autant.
L'apparence des objets extrieurs a sur les natures nerveuses une
influence excessive, et l'on sait si l'organisation de Marc Evrard tait
de celles-l!

"C'en est fait, se disait-il, plus d'espoir et plus de doute! Avant que
ce butor vnt si btement m'annoncer cette atroce nouvelle, j'en tais 
me demander ce qu'Alice faisait l-bas, si elle ne se consumait pas dans
un ennui mortel, si mme elle n'tait point malade, mourante peut-tre?
H! quel sot je faisais de m'imaginer que je pouvais de loin si
fatalement influencer sa destine! Ce qu'elle faisait? parbleu! son
trousseau de noces!... Quant  se bien porter j'tais un peu fou d'en
douter, puisqu'elle se marie dans quinze jours! et avec qui! si cen'est
pas celui-l mme qui devait le moins s'y attendre, et que je
m'imaginais qu'elle devait har autant que je l'excre! Et c'est ma
fiance!... Oui, celle-l mme qui se suspendant  mon cou, il y a cinq
mois  peine, jurait, en pressant ses lvres sur mes lvres, qu'elle ne
serait jamais qu' moi seul... Et cette femme, fausse aux serments jurs
par sa bouche sur ma bouche, cette femme n'a pas vingt ans!... O
humanit pourrie, jusqu'o la gangrne de la perversit ne t'a-t-elle
pas pntre!... Vierges  peine formes auxquelles il nous semble, 
nous jeunes hommes insenss, qu'il n'est pas d'autel assez sacr pour
les y lever et les y adorer dans l'extase d'un amour thr, de quelle
fange est donc ptri votre coeur?... Pourquoi cette me de dmon dans un
corps d'ange?... Charmes maudits qui nous attirent: front pur et serein
qui parat tre le miroir o se rflchit une me aimante et chaste,
bouche enfantine que nous croyons ne profrer jamais que des paroles
saintes et des promesses sacres, et dont les baisers de flamme nous
semblent une cire brlant frmissant sous le sceau de la sincrit, oeil
tour  tour doucement rveur et enflamm d'une tincelle ardente qui
nous embrase d'un feu que nous pensons divin... Oh! ses yeux! ses grands
yeux noirs! ils sont l! Je ferme les miens. Son regard remplit toutes
les facults de mon cerveau!... Son feu me brle! Mon Dieu!... Alice! O
Alice, ma fiance! Je viens de blasphmer contre toi? Car n'est-ce pas
que tu ne saurais tre  ce point trompeuse? C'est moi qui suis un
misrable rengat! Oh pardon! tu es une sainte et je t'ai ignoblement
outrage!"

Il se prit  pleurer. Un officier qui passait le vit en cet tait. Il
lui trouva un air si gar qu'il s'en alla prvenir le colonel Arnold.

"Pourtant cet homme, continua Marc dans son fivreux monologue,
cet homme ne saurait me tromper, il m'a trop platement annonc
cette nouvelle. Il n'y a que la vrit qui puisse se faire aussi
lourde et bte! Oui cet homme a dit vrai!... Je comprends tout
maintenant! _L'autre_--je le hais trop pour prononcer son nom qui
m'toufferait--l'autre aura mis  profit mon absence; il aura circonvenu
le pre dj trop favorablement dispos  l'couter. Le pre est
intervenu, a parl, a ordonn, a menac, et sa fille s'est courbe sous
le commandement paternel en demandant  Dieu de la dlier du serment
qu'elle m'avait prt. Et voil comment l'autre a triomph, voil
comment il se fait qu'Alice va devenir sa femme! Sa femme!... O rages de
l'enfer! Alice  cet homme! Ah! c'est ce que je ne verrai pas du moins,
et ce dont la mort saura m'viter le trop excrable aspect!"

Dans l'emportement furieux de son dsespoir, Evrard criait plutt qu'il
ne disait ces paroles, quant le colonel Arnold arriva prs de lui.

Le colonel avait montr tant de sympathie au jeune homme, que celui-ci,
expansif comme on l'est  son ge, lavait mis au courant de ses
malheurs. Arnold comprit que Marc venait d'apprendre quelque nouvelle
fcheuse. Il appuya sur l'paule d'Evrard une mais d'ami et lui demanda
doucement quelle tait la cause d'une telle irritation.

Le fluide sympathique que cet attouchement amical tablit tout  coup
entre le colonel et lui, causa une commotion, un branlement profonds
dans toute la personne de Marc Evrard. Il fondit en larmes.

Le colonel se garda bien d'arrter le cours bienfaisant de ces pleurs,
et laissa le pauvre garon verser toutes les larmes de son me.
Lorsqu'il le vit un peu plus calme il ritra sa question de la manire
la plus amicale.

D'une voix entrecoupe de sanglots Evrard lui dit tout. Le colonel
l'couta sans l'interrompre, et le voyant un peu moins agit, il lui
dit:

--Attendez-moi quelques instants, ou plutt non, veuillez rentrer chez
vous, car vous tes ici l'objet d'une indiscrte curiosit. Je m'en vais
aller m'assurer si cet homme n'est pas un espion et s'il n'a pas voulu
vous tromper. Dans un quart-d'heure je serai chez vous.

Evrard se rendit machinalement  ce bon avis.

Une demi-heure aprs le colonel le rejoignait. Marc le regarda d'un air
anxieux.

--Hlas! mon pauvre ami, rpondit Arnold  cette muette interrogation,
je crains bien que cet homme ne vous ait dit que la vrit! Ce n'est
certainement pas un espion, et j'ai beau l'interroger je n'ai rien
surpris dans ses rponses qui m'ait pu mettre sur la piste d'une
fourberie. coutez, Evrard, il vous faut tre homme avant tout, et ne
pas vous laisser aller  un dsespoir que la fillette qui vous a sitt
n'est pas digne de causer en vous. Vous tes jeune et assez charmant
garon pour rencontrer n'importe o une foule de jolies filles qui ne
demanderont pas mieux que d'tre heureuses par vous en vous rendant ce
bonheur au centuple. Trve donc de dsespoirs inutiles. Acceptez
aujourd'hui l'offre que je vous fis hier, et que vous n'etes le tort de
refuser, de m'accompagner  Montral o je m'en vais dans quelques
heures. Comme je vous le disais, les troupes que nous avons ici ne
sauraient plus maintenant s'emparer de la place. Voici l't qui arrive.
La navigation va s'ouvrir et ne manquera pas d'amener bientt au secours
de la ville toute une flotte qui doit tre depuis longtemps dj partie
d'Angleterre. Vous resteriez donc inutilement ici et vous vous
exposeriez pour rien  tomber entre les mains des Anglais. Ne mettez pas
ou moins votre trop heureux rival  mme de pitiner sur votre cadavre
avant ou immdiatement aprs son mariage. Ce serait vraiment lui causer
trop de jouissances  la fois.

--Vous avez raison, colonel! s'cria Marc. Je pars avec vous. Du reste
on ne se bat plus ici! Nous aurons probablement plus de chance ailleurs,
et la mort qui n'a pas voulu de moi par ici m'attends peut-tre l-bas!

Arnold laissa tomber sur Evrard un regard de compassion, mais se garda
de relever cette pense funeste, et reprit:

--Nous partirons ce soir  huit heures, soyez prt.

La nuit s'paississait sur la valle lorsque le colonel Arnold et Marc
Evrard s'loignrent de l'Hpital-Gnral, au grand train de leurs
chevaux. Au coin d'un bois qui allait leur faire perdre la ville de vue,
Evrard arrta son cheval et se retourna sur sa selle.

Les hauteurs et la ville,  demi perdues dans l'ombre vaporeuse du soir,
n'apparaissaient plus que fondues en une masse indcise. Marc resta un
instant immobile. Deux grosses larmes glissrent sur ses joues. Il
murmura:

--Adieu, vous tous que j'aimais! Adieu, bon et fidle serviteur que je
ne puis secourir! Adieu Alice... Adieu!

Il enfona ses perons dans les flancs haletants de sa monture,
rejoignit Arnold en deux temps de galop, et tous deux disparurent entre
une double et gigantesque haie d'arbres qui retentirent un moment du pas
prcipit des chevaux, et rentrrent l'instant d'aprs dans le calme de
la nuit.

Pauvre Alice, comme les tnbres qui allaient s'paississant toujours
sur la ville, la solitude et le dlaissement se faisaient autour de toi
de plus en plus profonds!




                         CHAPITRE QUATORZIME

                              TRAVERSES


Le soir du jour o nous avons vu Alice perdre le dernier espoir qu'elle
avait mis en Tranquille pour chapper  Evil, son perscuteur, une
fivre violente la saisit. Dans la nuit elle empira tellement qu'il
fallut avoir recours au mdecin. Le docteur Lajust, en la voyant, hocha
la tte d'un air soucieux. Il resta plus d'une heure auprs de la
malade, lui fit prendre quelque potion calmante, en enjoignit  Lisette,
quand il s'en alla, de passer la nuit auprs de sa matresse.

Il revint de bonne heure, le lendemain matin. La fivre avait redoubl,
la patiente dlirait. Le docteur la dclara atteinte d'une fivre
crbrale des plus violentes. Il profita d'un moment o il se trouvait
seul avec Lisette et lui demanda si sa matresse n'avait pas prouv
quelque grand chagrin. Celle-ci crut devoir ne lui rien cacher, et lui
apprit que M. Cognard voulait marier sa fille malgr elle, et avec un
homme qu'elle avait toutes les raisons de dtester.

Sur ces entrefaites M. Cognard entra dans la chambre et demanda au
mdecin ce qu'il pensait de l'tat d'Alice. Celui-ci le regarda d'un air
bourru, haussa les paules, donna de nouvelles prescriptions et s'en
alla en ordonnant  Lisette de ne laisser voir  la malade personne dont
la vue pt lu tre dsagrable. Comme le docteur allait sortir, madame
Cognard se trouva sur son passage et lui demanda ce qu'avait sa chre
Alice.

--Ce qu'elle a, ce qu'elle, gronda le mdecin, c'est que si elle meurt,
on l'aura tue, madame!

Madame Cognard n'en demanda pas davantage.

La fivre et le dlire s'accrurent encore les jours suivants et le
docteur dclara la malade en grand danger de mourir. Il ne la quitta
presque plus. En face de son unique enfant qui se dbattait soul les
treintes d'une mort qu'il avait lui-mme appele par sa honteuse
ambition, le pre Cognard dut faire des rflexions srieuses. Cependant
comme le docteur vitait de lui parler et que lui-mme n'osait gure
ouvrir la bouche, les penses de M. Cognard ne se firent pas jour, et
personne ne put connatre la nature de ses rflexions.

Quant  dame Gertrude elle tait d'une humeur massacrante. Tout le
personnel de la maison s'en ressentait, et de temps  autre on entendait
les clats de sa voix grondeuse monter de la cuisine o elle gourmandait
les domestiques. La malade qui, dans son dlire mme, ne reconnaissait
que trop cette voix dteste s'agitait alors sur son lit brlant. Le
docteur fronait les sourcils et, se tournant du ct du pre Cognard
qui allait et venait avec inquitude dans la chambre, lui disait d'une
voix brve:

--Veuillez donc aller prvenir madame Cognard d'avoir  adoucir un peu
le ton de sa voix.

Le silence se faisait pendant quelque temps, et puis on entendait de
nouveau japper dame Gertrude. Irrit, le docteur se tournait vers
Cognard qui comprenait ce geste, sortait doucement et revenait bientt
se glisser dans la chambre de sa fille.

Durant quelque temps l'on n'entendait d'autre bruit dans la pice que
les mots sans suite que la malade profrait dans son dlire, ou que le
tic-tac de la montre que le docteur tenait dans la main, pour pieux
compter les pulsations du pouls de sa patiente. Soudain l'on refermait
en bas une porte avec violence, tandis que les accents criards de la
voix de dame Gertrude venaient encore agiter la malade. Une fois enfin,
n'y tenant plus, le docteur exaspr se tourna vers Cognard et lui dit
brusquement:

--Cette femme a-t-elle envie de tuer votre fille? Non. Eh bien faites-la
taire!

Cognard sortit rsolument cette fois-ci et, aprs une courte altercation
qu'on entendit clairement, et dans laquelle le mari haussa la voix d'un
ton plus haut que sa femme, le silence se fit enfin tout de bon.

C'est gal, le docteur Lajust pouvait se vanter d'avoir en madame
Cognard une femme qui le dtestait joliment!

Aprs neuf jours de lutte contre l'acharnement de la maladie, la
jeunesse d'Alice finit par triompher et un mieux sensible se dclara.
Les passions mauvaises du pre--en supposant qu'elles n'eussent pas mme
touff la voix de sa conscience pendant la maladie de sa fille--durent
alors reprendre tout  fait leur empire sur ce mprisable ambitieux. Car
ce fut avec un visage des plus riants qu'il annona au capitaine Evil,
qui venait plusieurs fois le jour prendre des nouvelles de la sant
d'Alice, que sa _future petite femme_ tait sauve.

Lisette qui, pendant une semaine entire, n'avait quitt le chevet de sa
matresse ni le jour ni la nuit, profita des premiers moments de la
convalescence pour sortir afin de tcher de se renseigner au sujet de
Tranquille. Tout ce qu'elle apprit ce fut qu'il avait t transfr dans
Une partie du collge des Jsuites--on ne put lui dire prcisment
laquelle--et qu'il n'tait pas en question du procs.

Avant de revoir Evil qui commenait  insister pour tre introduit prs
d'elle, Alice rsolut de tenter un dernier effort afin de persuader son
pre de renoncer  ce projet de mariage qui avait failli la faire mourir
et devait certainement causer son malheur. Elle saisit un moment o elle
se trouvait seule avec lui et lui exposa sa demande de sa voix la plus
suppliante.

Elle tait encore si faible que le pre Cognard n'osa point s'emporter.
Mais il lui reprsenta fermement qu'il avait donn sa parole, qu'elle
mme s'tait engage d'une manire formelle, qu'il tait impossible de
reculer, que le mariage se ferait et qu'on le retarderait seulement
jusqu'au cinq de mai pour qu'elle et le temps de se rtablir
entirement.

--Mais, mon pre! s'cria-t-elle en pleurant, ne voyez-vous pas que je
ne pourrai jamais aimer cet homme-l!

--Bah! rpondit l'impitoyable Cognard, tu en serais rendue au mme
rsultat avec tout autre, au bout de six mois de mariage!

Lisette entra dans la chambre comme le pre Cognard en sortait aprs
avoir mis cette consolante maxime.

--Vous m'tes tmoin, mon Dieu! s'crie Alice qui se leva avec nergie,
que j'ai tout tent pour viter de prendre un parti extrme. Vous avez
reu le serment que j'ai fait  Marc mon fianc, de n'appartenir jamais
qu' lui seul. Vous connaissez ma rsolution de ne jamais pouser un
Anglais... Dans huit jours j'aurai vingt-et-un ans, et je serai libre!
Entends-tu Lisette, je serai libre dans huit jours!

Comme Lisette semblait effraye de cette excitation o elle trouvait sa
matresse, celle-ci se calma subitement et continua:

--Oh! ne crains pas, Lisette, ce n'est pas la fivre qui me reprend.
Non, je veux tre calme, je veux reprendre mes forces, je veux tre
capable dans huit jours de supporter la fatigue. Tu me comprends. Je
veux vivre enfin! As-tu des nouvelles de Clestin?

--Hlas! non, mademoiselle.

--Je partirai seule, alors.

--Et moi, que ferais-je ici repartit Lisette dont les yeux taient
pleins de larmes. Je vous l'ai promis, je m'en irai avec vous.

La dernire semaine d'avril s'coula et Alice qui suivait
scrupuleusement les ordonnances de son mdecin tait  peu prs
rtablie. Madame Cognard pressait de plus en plus les apprts du
mariage.

On en tait rendu au dernier jour du mois d'avril, et Alice avait dcid
qu'elle s'enfuirait pendant la nuit du premier de mai, qui tait
l'anniversaire de sa naissance et l'poque de sa majorit, ce qui lui
semblait d'un bon augure pour son entreprise.

La fatalit qui semblait prsider  la destine de la pauvre enfant,
vint encore djouer ce projet. Lisette en montant sur une chaise pour
tendre le linge du trousseau, qu'on venait de laver, tomba de son haut
et se donna une entorse  la cheville du pied. Il fallut la transporter
jusqu' son lit; elle ne pouvait plus faire un seul pas. Le mdecin fut
appel. Alice, la mort dans l'me, voulut tre prsente  la visite du
docteur. Lisette qui comprenait toute l'angoisse dont tait dvore sa
matresse, demanda au mdecin dans combien de jours elle pourrait
marcher:

--Dans trois ou quatre jours, peut-tre, rpondit-il, si vous ne faites
aucun mouvement et si vous avez la patience de tenir continuellement des
compresses froides sur votre pied, et de ne les point laisser s'y
rchauffer par la chaleur de la fivre.

--C'est bien, dit Lisette avec rsolution, ce ne sera pas de ma faute
alors, si je ne suis pas debout, mme avant ce temps-l.

--Prenez garde, si nous marchez trop tt vous aurez une rechute qui sera
pire que le premier accident.

--Ne craignez pas, monsieur le docteur, j'aurai bien soin de moi. Je
veux tre sur pied au moins la veille des noces de mademoiselle, ajouta
Lisette avec une finesse d'expression qui en ce moment n'tait
intelligible que pour Alice.

Heureusement que ni madame Cognard, ni le capitaine Evil ne pouvaient
l'entendre, car ils auraient pu souponner quelque chose.

Dans le cours de l'aprs-midi Alice alla voir Lisette et se trouva seule
avec elle.

--Mademoiselle Alice! dit la pauvre fille en rejoignant les mains,
tandis que ses yeux se voilaient de larmes, j'espre que vous ne me
souponnez pas de vouloir vous tromper. Regardez mon pied comme il est
enfl.

Ce fut  peine si Alice jeta un coup d'oeil sur le pied tumfi de
Lisette, et rpondit avec un bon sourire:

--Non, Lisette, tu m'as trop appris  estimer ton dvouement pour que
j'ai pu avoir cette mauvaise pense. Mais il n'en est pas moins vrai que
Dieu m'prouve bien rudement.

--tes-vous toujours dcide  vous en aller cette nuit?

--Non! quant  partir seule, je prfre attendre au dernier moment. Mais
alors rien ne me retiendra, et je m'en irai  la grce de Dieu.

--Oh! merci, mademoiselle Alice. Je vous assure, allez qu'il faudra que
cette vilaine entorse soit bien mchante pour m'empcher de vous suivre!

Nous n'insisterons pas sur les inquitudes, sur l'excitation des deux
jeunes filles, et sur les mille obsessions qu'Alice eut  souffrir de la
part de sa belle-mre et du capitaine Evil, pendant les jours suivants.
Comme nous le lecteur en a assez de ces mesquines et cruelles tyrannies,
et dsire avec hte arriver au dnouement. Nous enjamberons sans
transition les deux jours qui suivirent la chute de Lisette, pour nous
transporter au troisime jour du mais, qui tait un samedi. Le mariage
devait se faire le lundi d'aprs, et le contrat se signer le soir mme,
 cause du lendemain qui tait un dimanche.

Depuis la veille Lisette se levait  l'insu de tous, pour dtourner mme
l'ide d'un soupon, et marchait dans sa chambre afin, d'assouplir les
muscles de son pied qui ne lui causait plus aucune douleur. Il va sans
dire qu'Alice tait au fait de rtablissement de sa suivante, et que
tout son courageux espoir tait revenu.

Arriva le soir et avec lui le capitaine Evil, en grande tenue, les
cheveux soigneusement ramens sur les tempes pour cacher le vide laiss
par son oreille absente. Il tait accompagn du colonel McLean que lui
devait servir de tmoin. M. et Mme Cognard, tous deux en habits de gala,
lui plus obsquieux et plus souriant encore que d'habitude, elle plus
compasse, et plus guinde que jamais, et la figure rayonnant d'une
victorieuse mchancet, allrent, avec un empressement des plus
bourgeois, recevoir leurs htes dans le vestibule. Alice fut la dernire
 paratre. Elle tait un peu fivreuse et son teint, plus anim que
dans les derniers temps, coloraient ses joues d'une rougeur charmante.
Elle tait belle  faire s'excuser Evil d'avoir employ des moyens si
peu louables pour obtenir sa main. Elle accueillit son prtendu avec
meilleure grce qu'on ne pouvait s'y attendre.

Le pre Cognard se frottait les mains en se disant que tout allait pour
le mieux, et qu'aprs toutes les rpugnances qu'elle avait montres,
Alice ne serait peut-tre pas longtemps sans prendre got  ce mari
qu'on la forait d'accepter.

Seule madame Cognard tait un peu surprise. Son instinct de femme, plus
vif et plus rus, lui faisait vaguement entrevoir dans le maintien de sa
belle-fille, quelque chose qui n'tait pas d'accord avec les sentiments
qu'Alice avait si peu dguiss jusqu'alors  l'gard de son futur mari.
Pourtant Alice continua de jouer si parfaitement son rle, elle se garda
si bien de ne pas l'exagrer, que peu  peu sa belle-mre s'y laissa
prendre comme les autres, et finit par se dire que, en fin de compte, la
jeune fille, en personne bien ne, savait faire contre fortune bon
visage. La digne femme alla mme jusqu' penser qu'Alice n'tait pas
fche d'chapper  sa rude tutelle et qu'elle prfrait encore celle
d'un mari qui, aprs tout, donnait les signes les plus vidents d'un
amour passionn. Nous devons avouer que la perspective de voir sa
belle-fille heureuse, mme avec le capitaine, ne remplissait pas le
chre femme d'une joie dlirante.

Le contrat fut rdig, lu, sign, paraph, sance tenante. Il ne
manquait plus que le sacrement pour faire du capitaine Evil l'heureux
poux de celle qu'il convoitait depuis si longtemps avec tant d'ardeur.

En se mariant Alice apportait  son poux cinq cents louis qui lui
revenaient du ct de sa mre, abstraction faite des biens qu'elle
devait avoir plus tard aprs la mort du pre Cognard.

--Ce sera toujours autant pour monter votre petit mnage, dit
bourgeoisement ce dernier en tapant sur le ventre du capitaine qui se
montra mdiocrement flatt de la familiarit du futur beau-pre. Et puis
se tournant vers sa fille, le bonhomme lui dit, la bouche en coeur:--Ce
soir, fillette, tu auras les cinq cents louis dans ta commode. Ce sera
toujours assez pour te faire attendre ma mort avec patience. Eh! eh!

Il n'est nullement  douter que Cognard crt avoir en ce moment un
trs-bon ton et beaucoup d'esprit. Il en est comme a qui savent se
contenter de peu.

En se retirant, Evil demanda  Alice la permission de l'embrasser.
Celle-ci qui voulait rester ferme jusqu' la fin, lui prsenta la joue.
Mais quand les lvres du capitaine effleurrent le visage de la jeune
Fille, ce fut comme si elle eut t brle par un fer rouge. Elle put si
peu retenir un tressaillement rpulsif, que James Evil qui lui tenait en
mme temps la main, en ressentit la commotion. Le glorieux officier eut
bine garde d'en saisir la signification, et mit le frissonnement de la
jeune fille sur le compte d'une sensation plus favorable  son
amour-propre.

Alice dont tous les nerfs vibraient sous le coup d'une motion
indicible, s'empressa de se drober  la joie bruyante de son pre qui,
il me faut en convenir, avait largement fait raison d'un vieux vin
d'Espagne aux deux officiers. Elle commenait  se dshabiller tout
comme d'habitude, lorsque son pre frappa  la porte de sa chambre. Il
entra tenant cinq petits sacs pleins de souverains en or, et les jeta
bruyamment sur la commode en disant:

--Tiens, fi-fille, voil pour t'aider  faire le trousseau de ton
premier poupon! Mais je m'aperois que je te drange. Tu as du reste
besoin de repos. Bonsoir, fillette, et des rves d'or, fit-il en
clignant de l'oeil du ct des sacs.

Pour dployer autant d'esprit le pre Cognard devait certainement tre
en pointe de vin.

A peine fut-elle seule que Alice tomba  genoux. Elle priait depuis
longtemps avec une ferveur extrme, lorsqu'une pense, pour ainsi dire
extrieure, traversa sa prire et lui fit jeter un regard autour d'elle.
Alors sa tte tomba sur ses mains jointes contre le lit, et des larmes
jaillirent de ses yeux.

Termine le soir mme, sa robe de marie talait sur un meuble la
blancheur de ses plis ondoyants, tandis que deux petits souliers de
satin blanc, semblaient, tout au bas, attendre avec impatience les pieds
mignons que les devait chausser, et que la couronne de fleurs d'oranger
reposait coquettement au-dessus, comme dsireuse de parer au plus tt le
beau front de vierge auquel elle tait destin.

Tous ces apprts que appellent le rayonnement du bonheur sur la figure
des fiances la ville du plus grand jour de leur vie, et dont la blanche
vision hante joyeusement les songes des jeunes filles, tait-ce bien
ainsi qu'Alice les avait rvs? Pouvait-elle, derrire la gaze
transparente de son voile de tulle, entrevoir le sduisant lu de son
coeur lui apporter, avec le sourire enchanteur de l'attente, la promesse
du bonheur tant dsir?

Hlas! cette extase momentane, cette illusion trop souvent de si courte
dure qui clt l'existence de la jeune fille, et prcde de si prs
l'amer rveil d'un grand nombre d'pouses, le brillant souvenir de ce
jour mmorable qui illumine la vie entire de la femme, et qu'elle aime
 se contempler en se retournant,  mesure qu'elle avance sur la mer
orageuse du monde--comme l'exil qui s'loignant des rives o s'coula
son heureuse enfance, attache ses regards sur la lumire que le dernier
phare de la patrie projette  l'horizon sur les flots tourments et
sombres--cette faible consolation lui tait mme  jamais refuse!

Pour elle ce dploiement des apprts nuptiaux n'tait qu'une ironie de
plus dont la fatalit surchargeait son malheur.

Elle pleura longtemps et peut-tre les larmes les plus amres qu'elle
eut encore verses. N'tait-elle pas dcide  tout tenter pour chapper
 l'odieuse treinte de cet homme dans les bras duquel on la voulait si
brutalement jeter? Il fallait fuir, fuis sans retard la maison de son
pre, cette maison o elle tait ne, o sa premire enfance, heureuse
et insouciante, s'tait coule sous l'irradiation du sourire maternel.
Il lui fallait quitter son pre qu'elle aimait toujours malgr cette
cruelle ambition  laquelle il n'avait pas hsit  sacrifier sa fille,
le quitter en fugitive, en coupable. Car enfin elle se rendait bien
compte de la culpabilit de sa dmarche, et se disait que le chtiment,
presque toujours attach  cette rvolte ouverte contre l'autorit
paternelle, ne se ferait peut-tre pas longtemps attendre!

Telles taient ses penses dsesprantes lorsque la porte de sa chambre
s'ouvrit tout doucement. Elle tourna la tte et reconnut Lisette coiff,
habille, toute prte  sortir. Celle-ci referma sans bruit la porte.
Elle s'approcha de sa matresse et lui dit  l'oreille:

--Tout le monde dort, madame Cognard comme les autres. Il y a plus d'une
heure que je lui ai entendu fermer la porte de sa chambre  coucher.
Mais, qu'avez vous donc fait! Vous n'tes qu' moiti habille. Il faut
nous dpcher.

--coute Lisette, dit Alice qui essuya ses larmes en se relevant de
terre o elle tait reste agenouille plus d'une heure. Il est encore
temps pour toi de rester, et comme il m'en cote de te lier  ma triste
destine, je te supplie de me laisser aller seule. Reste dans la ville
o tu auras du moins la consolation de te savoir auprs de ton pauvre
ami Clestin que je ne puis malheureusement pas sauver.

Lisette secoua ngativement la tte.

--Non, mademoiselle Alice rpondit-elle, je vous ai promis de m'en aller
avec vous, je pars et tout ce que vous pourriez dire ne me ferait pas
changer d'ide. Pour ce qui est de Clestin quelque chose me dit qu'il
se tirera bien d'affaire tout seul. Dieu est trop bon pour permettre
comme a que ce brave Tranquille soit la victime d'un mchant
homme--Quant  moi vous entez que je ne peux rester seule ici, et que
toute la colre de vos parents retomberait sur moi. Ainsi donc au lieu
de perdre notre temps en paroles inutiles, prparons nous vite. Pour moi
vous voyez que je n'ai pas fln.

Elle releva sa collerette et laissa voir une corde de la grosseur de son
petit doigt et qui s'enroulait une vingtaine de fois autour de sa
taille.

--Qu'est-ce que cela? fit Alice.

--La corde pour faire scher le linge. J'ai t la dcrocher au grenier
pendant la soire. Je vous ai dj dit que le seul moyen que nous avions
de sortir de la ville tait de nous laisser glisser du haut en bas des
murs, du ct des faubourgs. Cette corde nous en donnera le moyen.

--Est-elle assez longue?

--Les murs ont trente pieds de haut,  ce qu'on m'a dit, et cette corde
en a soixante de long. Nous pourrons mme la mettre double, il y aura
moins de danger qu'elle casse.

--C'est bon, aide-moi  m'habiller, reprit Alice  qui l'air dcid de
la soubrette rentait toute sa fermet.

Une heure du matin sonnait en ce moment, et le silence le plus entier
rgnait dans la maison.

--Il faut vous habiller chaudement, dit Lisette, car la nuit est froide,
et Dieu seul sait o nous allons.

Quand Alice eut achev de se vtir elle prit sur sa commode un des sacs
d'or que son pre y avait laisss, et le pesa dans sa main.

--Cet or vient de ma mre, dit-elle, en consquence il est  moi. Nous
en aurons besoin. Prends deux de ces sacs je me charge de deux autres.
Le dernier restera ici, car il ne faut pas trop nous embarrasser. Es-tu
prte?

--Oui, Mademoiselle, fit Lisette en prenant, comme sa matresse un sac de
cent louis dans chaque main.

Alice jeta un dernier regard dans sa chambre, retint un sanglot qui se
tordant dans sa gorge, et sortit sur la pointe du pied. Retenant leur
haleine et marchant avec une extrme prudence pour dissimuler le bruit
de leurs pas, elles traversrent le corridor et descendirent l'escalier.
Quand elles passrent devant la chambre de M et de Mme. Cognard une
planche qui craqua sous leurs pieds leur fit violemment battre le coeur.
Un moment elles restrent immobiles, craignant d'avoir t entendues.
Mais comme rien ne bruissait dans la chambre, elles continurent
d'avancer.

Tandis que Lisette dbarrait la porte, Alice s'agenouilla dans le
vestibule et murmura ces mots:

--Pardon, mon pre, pardon  votre malheureuse enfant!

Quand elle se releva la porte tait ouverte, et avec un empressement
fbrile Alice rejoignit Lisette qui l'attendait dj dans la rue.

Il avait t entendu d'avance qu'au lieu de se diriger immdiatement
vers les remparts, elles remonteraient la rue Saint-Anne jusqu' la rue
Des-Jardins qu'elles parcourraient jusqu' la rue Saint-Louis pour, de
l, prendre la rue Sainte-Ursule qui les conduirait jusqu' l'endroit
vacant dans le voisinage immdiat du bastion des Ursulines. De la sorte
elles viteraient de donner des soupons  la sentinelle qui, plac en
faction sur la Redoute-du-Roi et voyant deux femme errer, la nuit, dans
l'espace alors vaste et dsert qui s'tendait depuis le collge des
Jsuites et la rue Saint-Jean jusqu'aux murs de la ville du ct des
plaines, aurait pou les inquiter dans leur fuite.

Par bonheur, au moment o elles prirent pied dans la rue, la sentinelle
leur tournait le dos, et la nuit tant noire, elles se trouvaient hors
de vue quand le factionnaire revint sur ses pas.

Commes les deux jeunes femmes, peu habitues  de pareilles courses
nocturnes allaient, frissonnant de peur, tourner le coin de la rue
Des-Jardins, elles faillirent se heurter contre deux hommes qui venaient
 leur rencontre et s'avanaient tout doucement, comme des gens qui
craignent d'tre entendus et ont le plus grand intrt  n'tre point
remarqus.

La premire impression des jeunes filles fut de la frayeur. Mais Lisette
qui n'en tait qu' deux pas, eut  peine envisag l'un de ces hommes,
un grand, qu'elle s'cria, tout en touffant sa voix:

--Mon Dieu! est-ce bien toi, Clestin?...

--Mam'zelle Lisette! rpondit la voix de Tranquille.

--C'est Dieu qui vous envoie! rpartit Alice. O alliez-vous donc?

Vous chercher, Mademoiselle. J'ai appris que le mariage devait se faire
lundi et comme je voulais vous garantir de ce mauvais pas je vous assure
que j'ai passablement travaill pour m'chapper avec mon camarade que
voici, un officier bostonnais et qui vous est d'avance dvou,
mademoiselle Alice.

L'officier qui s'tait approch salua profondment Alice. Celle-ci
s'inclina.

En quelques mots Lisette mit Tranquille au fait de leur projet de fuite,
et des moyens qu'elle avaient pris pour en assurer le succs.

--Pauvres enfants! dit Clestin, c'est fort heureux que nous vous ayons
rencontres, car je doute fort que vous eussiez russi. Enfin, grce 
Dieu, nous voici, deux solides gaillards, prts  nous faire hacher en
morceaux pour votre service.

Alice le remercia de ce dvouement avec effusion, et tous les quatre,
suivant l'ide premire des deux jeunes filles, s'avancrent vers la rue
Saint-Louis qu'il parcoururent dans presque toute sa longueur, jusqu'
la rue Sainte-Ursule o ils s'engagrent sans avoir rencontr personne.

--Tout va bien jusqu' prsent, dit Tranquille. Reste  savoir ce qui
nous attend aux remparts. Les sentinelles y sont assez rapproches.
C'est l qu'il va falloir avoir l'oeil vif, les jambes alertes et les
bras fermes au besoin. Attention,  prsent!

Ils venaient de dpasser la dernire maison de la rue Sainte-Ursule qui
s'arrtait alors au bout de la rue Saint-Anne, et ils s'avanaient dans
l'espace, inhabit  cet poque-l qui regardait les remparts. Arrivs 
l'endroit o la rue d'Auteuil coupe maintenant  angle droit le bout de
la Rue Sainte-Anne, c'est--dire en face du bastion Sainte-Ursule dont
l'enfoncement et la projection sur la campagne forme un bonne partie de
l'Esplanade, Tranquille fit arrter ceux qui l'accompagnaient et leur
enjoignit de se baisser pour donner moins de prise au regard des
sentinelles. Il s'agenouilla comme les autres et jeta un regard
scrutateur en avant, afin de reconnatre la position et de prendre ses
mesures en consquence.

Une centaine de pas l'loignait du point le plus rapproch des remparts.
Quoique la nuit ft sans toiles, on pouvait entrevoir les sentinelles
dont la tte et les paules, vues de la position occupe par Tranquille,
dominaient le parapet et se dtachaient, bien que confusment, sur le
ciel toujours moins sombre,  cette heure mme, que la surface du sol.
Il y avait un factionnaire sur les hauteurs de la porte Saint-Jean, un
autre  l'angle rentrant que fait sur la droite la gorge du bastion des
Ursulines en joignant la courtine, un troisime au point le plus avanc
du bastion, c'est--dire  l'union des deux faces qui font angle
saillant du ct de la campagne. Le dernier qu'on apercevait tait post
 l'angle rentrant qui forme le ct gauche de la gorge du bastion.
Ainsi chelonnes  gale distance, les sentinelles faisaient bonne
garde; on entendait le cri de veille qu'elles se renvoyaient l'une 
l'autre d'une voix tranante et monotone:

--_Sen-try all-'s-well._

En ce moment le cri qu'on entendit venir d'en bas, dans la direction de
la porte du Palais, se rapprocha, grossit, passa de sentinelle en
sentinelle auprs des fugitifs, remonta vers la porte Saint-Louis,
diminua et finit par s'teindre au loin sur les hauteurs o s'lve
aujourd'hui la citadelle.

--Vous allez venir avec moi, dit Tranquille  l'officier amricain. Il
faut que nous allions dsarmer et garrotter la sentinelle que est en
face de nous. Ces dames vont nous attendre ici. Ce ne sera pas long.

En hommes qui avaient fait tous deux la guerre des bois, avec ou contre
les sauvages, Tranquille et son compagnon s'loignrent en rampant sans
bruit sur le sol dans la direction de l'angle rentrant du bastion qui
regarde la porte Saint-Jean. Il s'avancrent jusqu'au pied du talus au
haut duquel le factionnaire montait la garde en regardant du ct de la
campagne. Comme il leur tournait le dos, tous deux montrent en se
glissant inaperus jusqu' lui. A cet instant le cri de veille remontait
de la porte du Palais vers la porte Saint-Jean. Tranquille attendit que
le soldat auquel il en voulait eut rpondu, et bondit sur lui comme la
sentinelle suivante transmettait le mot d'ordre  un autre camarade.

Le factionnaire saisi  la gorge par la main puissante du Canadien ne
put point mme jeter une plainte. Il s'abattit sur le sol, renvers d'un
seul coup de genoux dans les reins.

--Maintenez-le par terre, dit Tranquille, tandis que je vas fermer la
bouche de notre homme.

Pendant que l'officier amricain s'accrochait aux membres du soldat
renvers, Tranquille lui fourrait un mouchoir dans la bouche. Pour
s'assurer que le billon toufferait les cris du factionnaire, le
Canadien desserra peu  peu l'tau des cinq doigts. Le malheureux soldat
voulut crier, mais il ne rendit qu'un soupir que l'on n'aurait point
entendu  trois pas.

--Bon comme a! fit Tranquille. Mais pour tre plus sr qu'il ne nous
trahira pas, faites-lui comprendre, vous qui parlez sa langue, que s'il
fait mine de bouger et de crier nous lui enfonons sa baonnette dans le
ventre... A prsent, garrottons-le avec les lanires de nos draps
dcoups que nous avons emportes de la prison. Puisque ces dames ont
une corde nous n'aurons pas besoin de ces mauvais bouts de linge pour
descendre au pied des remparts.

En un tour de main, le soldat fut li des pieds  la tte et resta
couch sur le dos immobile comme une momie dans ses bandelettes.

--Bien! fit Tranquille. Prenez son fusil et montez la garde  sa place,
et quand votre tour sera venu de rpondre  ces mots anglais que ces
messieurs se jettent l'un  l'autre, criez hardiment comme celui-ci le
faisait tout--l'heure. Moi je vas aller chercher les demoiselles.

Tout ce qui prcde s'tait fait en un tour de main, et les deux
factionnaires voisins de leur camarade garrott, et spars de ce
dernier par une distance d'au moins cent pas, ne s'taient aperus de
rien, leur attention se trouvant attire plutt du ct de la campagne
qu' l'intrieur de la ville, o il leur devait sembler qu'il n'y avait
aucune surprise  redouter.

Tranquille s'loigna et revint quelques minutes aprs avec Alice et
Lisette qui tremblaient de tous leurs membres.

--Ce n'est pas le moment d'avoir peur, leur dit Clestin, vous aurez
besoin dans un instant de l'entire puissance de vos muscles pour vous
retenir aprs la corde de toute la force de vos poignets.

Rampant tous les trois sur les genoux et les mains, pour tre moins en
vue, Tranquille et les deux jeunes filles s'approchrent du crneau qui
traversait l'angle du bastion,  l'endroit o celui-ci se runissait 
la muraille. Le mur du rempart ayant au moins une dizaine de pieds
d'paisseur, et le parapet dominant le talus de cinq  six pieds, les
trois fugitifs se trouvrent  l'abri de tout regard indiscret,
lorsqu'ils furent entrs dans l'embrasure.

--Mam'zelle Lisette, dit Tranquille  voix basse, droulez vite la corde
que vous avez autour de vous et passez-moi-la. Vous m'avez dit qu'elle
avait soixante pieds de long?

--Oui.

--C'est bon, nous la mettrons double et elle sera encore longue du
reste. Placs comme nous sommes ici, il n'y a pas plus de vingt-cinq
pieds d'ici le foss. Mademoiselle Alice, comme vous tes la plus
presse de vous mettre hors d'atteinte, vous allez, s'il vous plat,
descendre la premire. Enveloppez-vous les mains dans votre mouchoir
pour que la corde vous les meurtrisse moins... coutez....

Le cri de veille revenait de la porte Saint-Jean et c'tait au tour de
l'officier amricain de rpondre. Les quatre acteurs de cette scne
mouvante attendaient avec anxit le rsultat de l'audacieuse
substitution de la sentinelle.

--_Sen-try all-'s-well_, cria l'officier amricain qui dt imiter  s'y
mprendre, surtout  distance, la voix de la sentinelle garrotte; car
on entendit le plus proche factionnaire rpter nonchalamment les trois
mots d'ordre.

Lisette passa la corde  tranquille. Celui-ci la runit en double, en
donna l'un des buts  Alice et lui en serra soigneusement les deux
mains.

--A prsent, mademoiselle, lui dit-il, c'est du courage qu'il vous faut.
N'ayez point peur tenez bon et tout ira bien.

--Je ne la laisserai aller qu'avec la vie, rpondit Alice, dt cette
corde m'entrer dans les chairs jusqu'aux os.

Cela ne sera pas long. Dans dix secondes vous serez en bas. Une fois l,
n'ayez aucune crainte, Lisette vous y rejoindra en un rien de temps.
Allons, tenez-vous bien, et ne lchez la corde que lorsque vous aurez
srement pris pied  terre.

Guide par Tranquille qui la retenait d'une main par les poignets,
tandis qu'il s'enroulait la corde autour de la main droite, Alice se
laissa glisser sur les genoux jusqu'au bord du rempart. Mais ds qu'elle
sentit le vide sous ses pieds, un frisson passa par tous ses membres, et
les battements de son coeur devinrent si forts et si prcipits qu'elle
en fut presque suffoque.

--Mon Dieu, ayez piti de moi! soupira-t-elle.

Le canadien s'tait attendu  ce premier moment de frayeur, et, pour
donner  la Jeune fille le temps de revenir de cette terreur du vide, il
la retint quelques secondes par les bras en lui disant:

--Mademoiselle! au nom de M. Marc que vous allez bientt revoir, du
courage, je vous en prie!

Ranime par le souvenir de son fianc, Alice se roidit contre la
frayeur, et comme elle s'aperut que la circulation du sang dans ses
artres gonfles se ralentissait peu  peu, elle dit  Tranquille:

--C'est bien, je me sens remise, je suis prter.

--Tenez-vous bien, je vas vous laisser aller, dit Tranquille qui lcha
les bras de la jeune fille, se renversa en arrire en s'arc-boutant
contre le mur pour faire un contrepoids, et laissa glisser la corde.

Les mains  demi broyes par la corde et les pieds flottants sans le
vide, Alice et besoin en ce moment d'une force d'me incroyable pour ne
point crier.

Enfin, aprs une de ces demi-minutes terrible dont l'infernale
agglomration doit composer les sicles sans fin dans l'abme maudit,
Alice toucha la terre. Elle s'assura qu'elle tait bien rendue tout au
fond du foss, tira deux fois sur la corde et la laissa aller 
Tranquille qui la remonta aussitt.

Nous ne nous arrterons pas  analyser les sensations de Lisette dans
cette descente plus effrayante que prilleuse. Elle les ressentit et les
supporta avec autant de force que sa matresse auprs de laquelle elle
se trouva saine et sauve en moins d'une minute.

L'officier amricain venait de rpondre pour la seconde fois au cri de
veille, lorsque le Canadien s'approcha de l'entre de l'embrasure et lui
dit que son tour tait venu.

--Apportez le fusil, ajouta-t-il, nous en aurons besoin, peut-tre; la
baonnette surtout me servira pour descendre, puisque je serai le
dernier, et qu'il n'y aura personne ici pour me tenir la corde.

Il se coucha sur le dos pour opposer une plus forte rsistance au poids
de son compagnon plus lourd que celui des deux jeunes filles. L'officier
saisit la corde que Tranquille retenait autour des mains, et descendit
rapidement dans le foss.

Le Canadien se releva d'un bond, ta la baonnette qui tait pass eau
bout du fusil, l'introduisit avec force entre deux pierres, s'assura
qu'elle y tenait bien, passa la corde autour et se laissa glisser d'une
main, emportant de l'autre le fusil du factionnaire anglais. Arriv 
terre, il tira  lui la corde qu'il n'avait fait que plier par la moiti
sur la baonnette, et, suivit des autres fugitifs, s'empressa de
traverser le foss. Il n'avaient pas fait soixante pas qu'ils taient
arrts par le mur de revers qui avait quinze pieds de hauteur.

--Montez sur mes paules dit Tranquille  son compagnon. Une fois en
haut, vous tirerez  vous les dames  l'aide de la corde que je vous
jetterai.

Il s'appuya sur le revers, de la figure du ct de la muraille.
L'officier grimpa sur les paules du gant. Malgr la grande taille de
Tranquille, l'autre ne put atteindre le faite du mur, mme en tendant
les bras.

--Trop haut! murmura-t-il.

--Tenez-vous bien, dit le colosse qui, de se larges mains prit
l'officier par les pieds et le souleva au bout de ses bras. L'autre
atteignit la corniche et s'y cramponna. Une dernire pousse de
Tranquille porta l'officier sur le talus.

Il attrapa au vol la corde que Clestin lui jeta.

Au moment o Alice saisissait l'autre bout pour se faire hisser sur le
talus, Tranquille, que avait l'oeil  tout, vit la sentinelle s'agiter
sur le couronnement de la porte St. Jean qui s'illumina d'un subit
clair, tandis qu'un coup de feu clatait dans la nuit et que le bruit
d'une balle frappant la pierre  ct d'eux, faisait tressaillir les
fugitifs.

On les avait aperus.

--Vite mademoiselle Alice, ou nous sommes perdus! s'cria tranquille.

Il vit que la jeune fille saisissait rsolument la corde, se retourna
du ct des remparts, et, prompt comme l'clair visa l'autre sentinelle
qui apparaissait  l'angle saillant du bastion des Ursulines, et tira.
Il y eut un cri sur le rempart, et le factionnaire  qui le le coup
tait destin retomba au-dedans du parapet avant d'avoir tir son arme
qu'il paulait.

Alice tait dj rendue sur la corniche.

--Couchez-vous par terre, pour donner moins de prise aux balles! lui
cria le Canadien, et toi, ma petite Lisette, vite, en haut avant que le
gredin de la porte ait recharg son fusil!

En moins de cinq secondes Lisette rejoignit sa matresse et s'tendit
par terre  ct d'elle.

Tout en rechargeant son arme, le factionnaire de la porte jetait des
cris de paon.

--A prsent, s'cria le Canadien qui bondit sur le fate du mur, tout le
monde debout, et avant les jambes si nous ne voulons pas recevoir
quelque balle dans le corps.

L'officier donna la main  Alice, Tranquille  Lisette, et tous les
quatre descendirent le talus  la course en gagnant les maisons du
faubourg.

Les soldats du corps-de-garde, attirs par les deux coups de feu et par
les cris de leur camarades, accouraient prcipitamment au parapet. Ils
entrevirent les fugitifs qui avaient atteint l'entre de la rue
Saint-Jean et dtalaient  toute jambe. Les premiers arrivs tirrent au
juger sur ces ombres fuyantes. Mais la prcipitation nuisit  la
justesse de leur tir qui n'atteignit heureusement personne.

Une fois hors de porte, Tranquille arrta les jeunes filles auxquelles
la frayeur et cette course furieuse faisait perdre haleine, et tous
continurent d'avancer au pas en longeant les maisons dsertes et 
moiti dmolies.

--Derrire eux retentissaient dans la ville des cris tumultueux qui
croissaient de seconde en seconde.

--A en juger par le vacarme qui se fait l-bas, remarqua Tranquille,
vous pouvez voir qu'il tait temps de dcamper quand cet animal de
soldat  tir sur vous. C'est gal, j'ai proprement descendu l'autre.

Pour loigner de son esprit la pnible pense qu'un homme avait t tu,
peut-tre,  cause d'elle, Alice se tourna vers Tranquille et lui
demanda, tout en marchant:

--Dites-moi donc, Clestin, comment se fait-il qu'on vous ait tir,
l'autre jour, de la Redoute-du-Roi, pour vous transfrer dans une autre
prison, et que nous nous ayez rejoint si fort  propos cette nuit?

--Voici, mademoiselle: je suppose qu'on ne nous avait log  la Redoute
qu'en attendant qu'on nous et prpar une autre demeure dans le collge
des Jsuites. Il fallait poser des barreaux de fer  la fentre de notre
dernier logis, ce qui devait prendre quelques jours. Vous vous souvenez
que le matin o je vous avais fait savoir que je serais prt  m'enfuir
avec vous la nuit suivante, un piquet de soldate vint nous chercher  la
Redoute et nous emmena. Heureusement que monsieur et moi avions eu le
temps de cacher chacun une lime dans nos bottes, et que les gardiens de
la Redoute ne s'aperurent pas que nous avions sci presque tout--fait
les barreaux de cette embrasure qui est revtue d'une fentre au-dehors,
pour dfendre le dedans du bastion contre le froid et la pluie. A
prsent pourquoi nous changeait-on de prison? tait-ce parce qu'on nous
trouvait trop petitement dans la Redoute ou qu'on ne nous y pensait pas
assez en sret?...

--C'est plutt pour ce dernier motif, interrompit Alice; car le
capitaine Evil savait d'avance que c'tait Lisette qui vous avait port
des armes aux casernes dont vous avez failli vous vader avec tous les
prisonniers bostonnais. Or comme la Redoute n'est qu' une vingtaine de
pas de la maison, le capitaine aura craint, sans doute, le trop proche
voisinage de Lisette. Je m'tonne mme qu'il ait pu vous laisser passer
plusieurs jours aussi prs de nous.

--C'est que, voyez-vous, il n'y avait pas d'autres places libres dans le
moment. Les casernes, et les prisons sont encore remplies de Bostonnais,
et l'on ne voulait pas nous mettre avec les autres. On nous trouvait
apparemment trop dangereux et l'on voulait nous tenir au secret. Dans
tous les cas, je m'aperus en entrant dans notre cellule, au collge des
Jsuites, qu'on nous y avait prpar un petit endroit soign. La porte
tait en chne neuf, paisse de trois pouces avec des plaques de fer en
dedans, et l'on avait eu la prcaution d'en mettre cette fois les
pentures en dehors. Il ne fallait pas penser  nous sauver par-l. Je
vous assure que la chose n'tait pas aise non plus du ct de la
fentre. De gros barreaux de fer trs rapprochs et croiss y formaient
un grillage des plus solides. Ils avaient un pouce et demi d'paisseur,
n'taient loigns que de quatre pouces les uns des autres, et se
trouvaient relis en travers par d'autres barres de fer. Pour nous
permettre de passer par-l, il fallait en couper cinq des plus longs et
six de ceux qui taient en travers, tous en un seul bout, il est vrai,
puisque je pouvais les plier  l'autre extrmit ajouta bonnement
Tranquille qui ne paraissait rien trouver d'extraordinaire  cer tour de
force. Ds le premier soir nous nous mmes pourtant  l'ouvrage. Mais
vous pouvez croire que cela nous a donn bien du mal. A la fin nos limes
ne mordaient plus et nous avions les mains en compote. Voil pourquoi
nous avons mis tant de temps, et c'est encore une chance que nous ayons
pu finir si  point cette nuit!

--Oui, mon brave Clestin, reprit Alice, juste  temps pour me sauver la
vie! Car j'tais bien rsolue  me faire tuer plutt que de rester dans
la ville. Et je vois bien maintenant que jamais Lisette et moi nous
n'aurions pu nous sauver toutes seules. Sans vous je serais probablement
morte  l'heure qu'il est!...

Aprs avoir descendu le cteau Sainte-Genevive, parcouru jusqu'au bout
la rue Saint-Vallier en gagnant la campagne, et dpass les dernires
maisons en ruine de Saint-Roch, dont les murs fortement estomps  leur
base par les dernires ombres de la nuit qui rasaient la terre, se
dchiquetaient pittoresquement sur les premires clarts qui
blanchissaient le ciel  l'orient, les fugitifs s'avancrent,  travers
les champs, dans la direction de l'Hpital-Gnral prs duquel tait
assis le camp de l'arm amricaine.

Comme ils allaient atteindre les avant-postes, le qui-vive d'une
sentinelle et le craquement de la batterie d'un mousquet les cloua sur
place. L'officier qui les accompagnait, leva la voix, se fit
reconnatre et tous pntrrent aussitt dans le camp o l'on apprit aux
fugitifs que le colonel Arnold et son aide-de-camp Marc Evrard taient
partis pour Montral depuis plusieurs jours.

L'officier bostonnais s'en alla trouver l'un de ses camarades qui tait
de service, pour autoriser Alice et sa suivante  passer la nuit 
l'intrieur du couvent, ce qui leur fut aussitt permis. La suprieure
accueillit gracieusement les jeunes filles et leur fit donner une
chambre o elles achevrent de passer la nuit en se reposant des
fatigues et des motions qui avaient accompagn leur fuite.

Le lendemain matin Alice qui se trouvait encore trop prs de la ville,
et avait hte de mettre son honneur sous la sauvegarde d'un poux,
rsolut d'aller rejoindre Marc Evrard  Montral.

Une voiture pour faire le voyage n'tait pas chose facile  trouver dans
le camp. Heureusement qu'un habitant de Sainte-Foye qui tait venu de
Bon matin vendre des provisions aux assigeants offrit  Tranquille de
conduire les voyageurs en charrette jusque chez lui ou, moyennant un bon
prix il leur vendrait un cheval et une voiture.

Alice accepta avec empressement, et, tout en se prparant  partir, elle
fit venir l'officier qui l'avait protge pour le remercier
cordialement.

Sur la demande d'Alice, Tranquille avait, avant de descendre dans le
foss de la ville, enfoui dans les vastes poches de la capote de soldat
avec laquelle il avait t fait prisonnier les quatre cents louis d'or
emports par la fiance de Marc Evrard. En montant dans la charrette le
Canadien, aprs s'tre assur que son prcieux fardeau ne lui avait pas
fauss compagnie, pensa que la jeune fille avait eu une fameuse ide
d'emporter autant d'argent avec elle, et qu'avec une pareille somme on
pouvait aller loin.

On arriva  Sainte-Foy de bonne heure dans la matine. En vrai maquignon
Tranquille examina le cheval offert par le paysan, reconnut qu'il tait
jeune encore, robuste et capable de fournir rapidement une longue
traite. Il eus soin de s'assurer aussi que la voiture, une de nos
calches du bon vieux temps,  larges oreilles et  soufflet, pouvait
subir et faire endurer les mauvais chemins de la saison sans trop de
fatigue. Aprs en avoir dbattu le prix avec le propritaire, Tranquille
donna vingt-cinq louis pour le cheval, le harnais et la voiture.

Une fois assur de continuer le voyage aussitt qu'elle le dsirerait,
Alice consentit  prendre quelque nourriture. Elle voulut que Tranquille
et Lisette, malgr leurs protestations, mangeassent avec elle. Lorsque
le djeuner toucha  sa fin, elle dit  Tranquille:

--Si j'ai bonne mmoire, Clestin, je crois que vous tmoignez depuis
longtemps de l'inclination pour Lisette.

Celle-ci rougit jusqu'aux oreilles, tandis que Tranquille balbutiait une
rponse qui n'tat certes pas ngative.

Eh bien, mes amis, reprit Alice, comme il faut viter de faire parler
les mauvaises langues, nous allons passer par le presbytre o le cur
vous mariera sur-le-champ. Vous me permettrez,  cette occasion,
monsieur Clestin de donner cent louis de dot  Lisette en faible
reconnaissance du dvouement sans bornes qu'elle m'a montr.

Lisette se jeta aux genoux de sa matresse, et les larmes aux yeux,
voulut refuser. Mais Alice la releva en lui disant:

--Je le veux, ma chre lisette; seulement je regrette de ne pouvoir
faire davantage. Si le bon Dieu ne me punit pas trop svrement de la
faute que j'ai commise en quittant la maison de mon pre et que mes
voeux se ralisent, je ferai plus pour vous par la suite. Ceci vous
permettra toujours de vivre en attendant que ton mari puisse se remettre
au travail.

Lisette embrassa la main de sa matresse, faveur que ce bon Tranquille
tout confus demanda  partager.

Une heure plus tard, le cur de Sainte-Foye, bnissait l'union de
Clestin Tranquille et de Lisette Fournier, dont le petit coeur stout
rjoui battait fort joyeusement aprs toutes les transes qui lavaient
saisi depuis quelques semaines. La compensation tait si douce que
Lisette, oubliant ses rcentes alarmes, se laissait ravir dans les
extases d'un bonheur aussi doux qu'il tait imprvu, tandis que le cur
prononait les paroles sacramentales.

Aussitt que la crmonie fut termine, ils remontrent en voiture,
Alice et lisette au fond, et Tranquille sur le devant de la calche qui
partit au grand trot du cheval.

Clestin profitait du moindre prtexte pour tourner  chaque instant la
tte du ct de sa petite femme qui lui lanait de radieuses oeillades,
tandis que la pauvre Alice, en voyant cette interminable route
s'allonger devant elle, se demandait tristement si le bonheur
l'attendait au bout de la voie, ou si plutt le malheur n'tait pas
embusqu  quelque tournant du chemin, prt  bondir sur elle comme un
bandit sur le passant.




                          CHAPITRE QUINZIME

                             UNE EXPIATION


La grosse cloche de la cathdrale sonnait  toute vole le dernier coup
de la grand-messe, et dj, remplissant les rue ardemment claires par
le joyeux soleil de mai, les fidles se htaient d'arriver  l'glise.

M. et Mme Cognard, tout endimanchs, en vrais bourgeois qu'ils taient,
et prts  sortir, semblaient attendre quelqu'un avec la plus vive
impatience. Tandis que Cognard, le chapeau sur la tte, mchonnait
quelques jurons en marchant de long en large dans la salle  dner qui
donnait sur la rue Sainte-Anne, sa femme, debout devant la fentre,
regardait au dehors, les sourcils froncs et les yeux pleins d'clairs.

--Es-tu bien sre, dit pour la vingtime fois Cognard en s'arrtant
derrire sa femme, qu'Alice n'est pas encore revenue de la basse messe?

--Quand je te dis que oui, rpondit dame Gertrude en se tournant vers
son mari avec un mouvement d'impatience.

--As-tu t voir dans sa chambre?

--Non, mais la cuisinire vient encore de me rpter qu'Alice et
Lisette--qui ont d sortir  bonne heure puisqu'elle-mme ne sait pas
quand elles sont parties--ne sont pas encore de retour. Du reste, nous
en aurions eu connaissance, nous sommes debout depuis huit heures!

--Qu'est-ce que cela veut dire! s'cria Cognard que frappa du pied en
lchant un de ses plus gros jurons.

En ce moment le marteau heurta violemment la porte de la rue.

Madame Cognard, qui depuis un instant tournait le dos  la fentre,
n'avait pu voir arriver personne.

--Enfin les voil! grommela-t-elle en sortant dans le vestibule pour
aller ouvrir, et bien dcide  gourmander sa belle-fille. La bouche
toute pleine de mchants reproches, elle ouvrit brusquement la porte.
Mais au lieu de donner cours  sa colre, elle fit un pas en arrire et
resta la bouche gante. Ple, essouffl, tremblant d'motion, un pied
sur le seuil, le capitaine Evil se dressait devant elle.

--Mademoiselle Alice est-elle ici? cria l'officier d'une voix trangle.
Au nom de Dieu, rpondez-moi! s'cria-t-il en faisant un pas dans le
vestibule.

--Je ne... sais pas... balbutia madame Cognard. Je vas aller... voir 
sa chambre.

Elle monte en courant l'escalier conduisant au premier tage, ouvre la
porte de la chambre de sa belle-fille, voit d'un coup d'oeil que la
pice est vide, et, apercevant un papier plac bine en vue sur la
toilette, elle le saisit et lit en deux secondes ces mots qui y sont
crits au crayon:

"Mon pre, je n'ai pu me dcider  pouser cet homme. Je pars,
pardonnez-moi!"

Comme une furie, madame Cognard bondit hors de la chambre et se
prcipite dans le corridor. Mais aveugle par la fureur, elle manque la
seconde marche, s'embarrasse les pieds dans sa robe tranante, tombe la
tte la premire du haut en bas de l'escalier en jetant un cri terrible,
et le crne ouvert, le cou rompu, elle reste tendue sans bouger par
terre.

Cognard accourt, la soulve dans ses bras, tout en jetant un coup d'oeil
sur le papier fatal qu'elle tient encore entre ses doigts crisps. Et
puis il s'affaisse sur lui-mme en poussant des beuglements de douleur
et de rage... Il ne relevait qu'un cadavre... et sa fille tait
partie...

Evil est aussi accouru. Il jette  son tour les yeux sur le papier
froiss, comprend tout, et, sans s'occuper ni de Cognard ni de la morte,
il sort de la maison en courant comme un fou.

Aprs l'alerte de la nuit prcdente on avait trouv prs d'une
embrasure,  gauche du bastion des Ursulines, la sentinelle garrotte et
billonn par Tranquille. Quand on lui enleva le billon qui
l'touffait, le factionnaire raconta comment il avait t dsarm et
rduit  l'inaction par deux hommes qui venaient de s'enfuir en
compagnie de deux femmes.

Cette nuit-l Evil n'tait pas de service; il n'apprit qu'en se levant,
sur les neuf heures, les vnements de la nuit prcdente. En
s'habillant, l'ide de ces deux femmes qu'on lui disait avoir quitt la
ville le tourmentait fort.

--Connat-on les deux hommes? demanda-t-il  son ordonnance.

--Non, capitaine, pas encore.

Evil de plus en plus tourment par ses soupons sortit en toute hte et
s'en alla droit au collge des Jsuites. Quant il arriva  la chambre
qui, d'aprs ses ordres avait t transforme en cachot pour Tranquille
et son compagnon, le capitaine en trouva la porte ouverte. Le soldat 
qui il avait spcialement confi la garde des prisonniers se tordait les
bras en face de l'norme grillage ventr. Evil poussa un hurlement,
renversa le soldat d'un coup de poing et courut chez Cognard.

On vient de voir ce qui l'y attendait.




                          CHAPITRE SEIZIME

      OU IL EST PARL DE CERTAINES CHOSES ET DE QUELQUES AUTRES


Le matin du sixime jour de mai, entre quatre et cinq heures, un coup de
canon tir de la rade veilla en sursaut les bons habitants de Qubec.
Quelques jours auparavant, les Bostonnais avaient lanc contre la ville
un brlot qui aprs tre venu assez prs de la place pour terrifier les
habitants, tait all s'chouer, pouss par la mare, sur la batture de
Beauport o il avait fini de brler avec plus de bruit que d'effet, et
de lancer sur la grve dserte ses bombes, ses grenades et ses fuses.

Or ce matin-l, les Qubecquois en entendant ce coup de canon bientt
suivi d'un seconde, d'un troisime et de plusieurs autres, crurent que
c'tait un nouveau brlot qui, cette fois-ci, clatait devant la ville.
Aussi chacun s'lana-t-il hors du logis,

    ......................dans le simple appareil
    D'un _bourgeois_ que l'on vient d'arracher au sommeil.

Tout en recommandant son me au Seigneur, chacun s'attendait  voir d'un
moment  l'autre le vaisseau maudit s'ouvrir, clater comme un volcan et
vomir sur la ville des torrents de souffre et de goudron avec une
infernale pluie d'obus et de pots- feu. Mais quelle joie sereine
n'inonda-t-elle pas le coeur de ces braves gens quand ils reconnurent
que c'tait une frgate qui, bientt suivie de plusieurs transports
anglais, jetait l'ancre devant la ville. On rpondit  ces navires
librateurs par plusieurs dcharges d'artillerie, et l'on courut sur la
place d'armes pour saluer les troupes qui allaient dbarquer.

Le gnral Carleton fit aussitt descendre  terre les grenadiers et
cinq autres compagnies. Les grenadiers demandrent au gnral la
permission d'aller dloger les Bostonnais de leur camp. Il y consentit,
fit prendre les armes  neuf cent hommes de la milice, et se mettant
lui-mme  la tte de ces douze cents combattants, il sortit avec eux de
la ville. Du plus loin qu'ils les virent venir, les Bostonnais
commencrent  dtaler  toutes jambes, et, sans brler une seule
cartouche, abandonnrent tous leurs bagages, leur artillerie et leurs
munitions. La plupart mme jetrent leurs fusils. On prit aussi trois
pices de canon, deux obusiers, des bombes, etc., qui taient le reste
de l'artillerie des Bostonnais[31].

[Note 31: Mmoires de Sanguinet.]

Le blocus tait lev.

Pendant ce sige, qui avait dur cinq mois, le feu de l'artillerie des
assigeants n'avait tu qu'un enfant et bless seulement deux matelots
dans la ville. Pour arriver  ce rsultat les Amricains avaient lanc
sur la place sept cent quatre-vingts boulets et cent quatre-vingts
bombes. Pendant le mme temps la ville avait tir, _y compris les coups
pour souffler les pices_ dit ce bon Sanguinet, dix mille quatre cent
soixante six coups de canon et lanc neuf cent quatre vingt seize
bombes.

Croyez-vous que le grand empire de Russie produise jamais un chroniqueur
que, aussi consciencieux que Mtre. Sanguinet, puisse exactement
renseigner la postrit sur le nombre de coups de canon qui furent tirs
durant le sige de Sbastopol?...

Partie de Sainte-Foye dans la matine, avec Tranquille te Lisette, Alice
n'arriva  Deschambault que fort avant dans la soire. Aprs avoir
pass la nuit en cet endroit les voyageurs repartirent le lendemain
matin pour les Trois-Rivires, qu'il n'atteignirent qu' une heure
avance le soir du cinq mai. Ils reprirent leur route de bon matin le
jour suivant. Affaiblie pas sa maladie rcente et par les motions de
tut genre par lesquelles elle avait pass, Alice n'tait gure en tat
de supporter les fatigues d'un aussi long voyage que les mauvais chemins
du printemps rendaient plus pnibles encore. Elle avait si peu compte
avec ses forces qu'elle perdit connaissance comme sa voiture traversait
la paroisse de la Pointe-du-Lac, qui est situe  dix milles plus haut
que les Trois-Rivires. On conoit quels furent l'effroi de Lisette et
l'embarras de Tranquille en voyant leur matresse en ce piteux tat.
Heureusement qu'ils passaient en ce moment devant la maison d'un
cultivateur de la Pointe-du-Lac. Tranquille courut y demander
assistance. Le matre accourut  la voiture avec sa femme et aida
Tranquille  transporter  la maison la jeune fille vanouie. L, aprs
une demi-heure de soins, Lisette et la matresse du logis parvinrent 
rchauffer et  ranimer la voyageuse qui reprit enfin des sens.

Le docteur La terrire, qui dirigeait alors les forges de Saint-Maurice,
dont la proprit appartenait  un M. Plissier, et qui tait bien connu
dans les paroisses environnantes o il donnait souvent ses soins
mdicaux, tant venu  passer devant la maison, on l'y fit entrer. Aprs
avoir vu mademoiselle Cognard et s'tre inform du but o tendant son
voyage, il la trouva si faible qu'il la dclara hors d'tat de continuer
sa route et lui ordonna de prendre plusieurs jours de repos absolu.

Ce fut un coup de foudre pour la pauvre enfant qui sentait bien
elle-mme l'impossibilit d'aller plus loin. Mais la hte d'tre runie
le plus tt possible  son fianc lui fit aussitt prendre un parti
extrme. Elle fit venir Tranquille auprs de son lit et lui dit:

--Mon bon Clestin, mouva allez remonter en voiture et vous rendre 
Montral en toute diligence. Quant vous aurez trouv M. Evrard,
dites-lui ce que j'ai fait pour lui. Qu'il se hte de me rejoindre s'il
m'aime encore, pour venir ratifier devant Dieu la promesse qu'il m'a
faite de m'pouser. Comme ces bonnes gens d'ici veulent bien prendre
soin de moi, votre femme vous accompagnera.

--Pardonnez-moi, Mademoiselle, interrompit Lisette, je ne vous
abandonnerai pas dans l'tat o vous tes; Clestin ira seul  Montral.

--Voil qui est bien parl, repartit Tranquille: je n'en serai que plus
press  revenir, avec M. Marc.

--Faites comme vous l'entendrez, mes amis, reprit Alice en souriant.

Aprs avoir embrass sa petite femme qui, nous devons l'avouer, avait le
coeur bien gros, Tranquille remonta seul en voiture, et enveloppant son
cheval d'un grand coup de fouet, il partit  fond de train. Le brave
homme hsitait d'autant moins  suivre les ordres de sa matresse qu'il
se disait que les troupes amricaines occupant la ville des
Trois-Rivires et tout le haut de la Province, la jeune fille n'avait
rien  craindre de la part du capitaine anglais renferm dans les murs
de Qubec. Le brave homme tait loin de penser que dans ce moment mme,
l'arrive de la flotte anglaise dans le port de la capitale dterminait
la leve du sige, et que la dbandade des troupes amricaines qui
commenait, allait bientt amener aux Trois-Rivires les troupes
royalistes lances  la poursuite des Bostonnais.

Malgr le dsir que nous avons de ne plus nous sparer un instant de nos
principaux personnages, certains faits sont l qui se pressent derrire
nous et rclament imprieusement la place qu'ils doivent occuper dans ce
rcit.

La nouvelle de la leve du sige de Qubec et de la retraite prcipite
des troupes amricaines parvint aux Trois-Rivires dans la soire du
7 mai [32]. Elle y causa un grand moi parmi les Bostonnais et ceux des
habitants qui avaient pris fait et cause pour le Congrs. Plusieurs
jours s'coulrent cependant avant que le gnral Thomas qui, ds le
commencement de mai, avait succd  Wooster comme commandant en chef de
la division qui assigeait la capitale, arrivt aux Trois-Rivires avec
les fuyards. Il s'tait arrt  Deschambault pour attendre des renforts
dont on lui avait annonc l'arrive prochaine. Le congrs venait en
effet de diriger quatre mille hommes de troupes fraches sur le Canada.
Aprs avoir attendu en vain les secours qu'on lui promettait, Thomas se
voyant serr de prs par les troupes anglaises qui commenaient 
remonter le fleuve, en haut de Qubec, se replia sur les trois rivires,
ou il arriva le quinze mai. Le lendemain il s'embarqua en bateau pour
Sorel, laissant aux Trois-Rivires environ six cents hommes.

Dans l'aprs-midi du vingt-et-un, certain courrier apporta la nouvelle
que les royalistes avaient repris Montral aux Amricains, et qu'ils
avaient massacr tous les Bostonnais, ainsi que les Canadiens partisans
du Congrs, qui leur taient tombs sous la main[33].

[Note 32: Journal de Badeaux.]

[Note 33: Journal de Badeaux.]

Les troupes amricaines s'empressrent aussitt d'vacuer Trois-Rivires
en s'embarquant pour Sorel.

Cette rumeur de la prise de Montral tait fausse, et ce qui y avait
donn lieu c'tait l'affaire des Cdres, o le capitaine anglais Forter,
du 8e rgiment,  la tte de deux cent quarante soldats et sauvages,
avait d'abord forc le major amricain Butterfield  se rendre avec les
trois cents hommes qu'il commandait et contraint, le lendemain le major
Sheborne qui venait de Montral avec une centaine d'hommes au secours de
Butterfield,  dposer aussi les armes.

Retenus par les vents contraires, les vaisseaux sur lesquels les troupes
royales remontaient le fleuve n'arrivrent aux Trois-Rivires que dans
la journe du 3 juin, pendant laquelle les royalistes reprirent
possession de cette ville.

Ces dtails tant donns, pour la plus grande intelligence des faits
qui vont suivre, rien ne nous empche plus de rejoindre mademoiselle
Cognard  la Pointe-du-Lac, o la nouvelle des revers essuys par les
troupes amricaines l'tait venue trouver en lui causant les plus
tristes apprhensions sur l'avenir que lui prparait ces vnements si
funestes  la cause de son fianc.




                         CHAPITRE DIX-SEPTIME

                               SURPRISES


Alice avait calcul que Tranquille prendrait tout au plus deux jours
pour se rendre  Montral autant pour en revenir, et peut-tre encore
deux autres journes pour trouver Marc, ce qui faisait six jours
d'attente. Aussi vit-elle s'couler la premire semaine sans trop
d'inquitude et d'alarmes. Cependant ds la cinquime journe, elle
s'tait poste  l'une des fentres qui donnaient sur le grand chemin et
sur le lac Saint-Pierre pour y guetter l'arrive de son fianc, esprant
que grce  la diligence de Tranquille, elle les verrait accourir tous
deux, mme avant le temps qu'elle avait fix pour leur retour. Mais
quand la huitime journe fut passe sans que rien n'annont l'arrive
prochaine de celui pour qui elle avait tout sacrifie, une cruelle
angoisse pntra dans son me, pointe d'abord acre mais tnue, et qui
alla se dilatant peu  peu et lui traversant le coeur avec d'affreux
dchirements.

Qui pourrait dcrire chacune des pulsations douloureuses de ce coeur
sensible et meurtri, pendant les longues heures qu'elle passait  la
fentre de la chaumire, les yeux fixs sur la poussire grise du
chemin, ou sur l'horizon o s'estompait le dernier plan des eaux du lac
assoupi? Qui esprait pntrer d'un regard certain sous ce petit front
de jeune fille et y saisir chacune des tristes penses qui s'y agitaient
avec ce tourbillonnement confus que donne la fivre de l'attente? Quelle
main serait assez tmraire pour oser retracer ces ides innombrables et
agites comme les milliers d'atomes que l'on voit tourbillonner dans un
mince rayon de soleil?

De temps  autre, le dernier dtour rtrci du chemin s'animait 
l'apparition de quelque passant. Alors l'oeil anxieux de la jeune fille
se fixait sur ce point mouvant qui grandissait et prenait une forme plus
distincte en se rapprochant. Mais hlas! ce n'tait toujours que quelque
paysan qui apportait sur sa charrette son grain au moulin seigneurial
des Montour, dont on entendait  distance le sourd grondement, ou
quelque courrier bostonnais qui, venant de Montral, se rendait en toute
hte aux Trois-Rivires. Tantt une tache noirtre tranchant sur l'azur
du lac et du ciel se dessinait lgrement sur l'horizon; petit  petit
ce point grossissant s'abaissait sous le ciel et rentrant de plus en
plus dans la grande plaine du lac, comme un oiseau de mer qui aprs
avoir plan dans l'espace descend lentement sur les eaux. A mesure
qu'elle se rapprochait le mouvement d'une embarcation s'accentuait au
balancement uniforme des vagues qui se soulevaient et s'abaissaient
comme le sein d'une femme endormie. Mais toujours l'embarcation
doublait, sans y toucher, la Pointe-du-Lac, sa proue fendant l'eau
profonde dans la direction des Trois-Rivires.

Ainsi s'coulrent des jours et des semaines. Toujours assise  la mme
place, Alice immobile ressemblait, dans sa pose attriste,  une statue
du dsespoir muet et rsign. C'est  peine si les premiers feux de
l'aurore qui venaient illuminer les vitres, colorant ses joues d'une
rougeur momentane, semblaient y jeter une fugitive lueur d'esprance
qui plissait sous la lumire plus blanche du jour, et finissait par s'y
teindre tout  fait quand la nuit venait  tomber sur le lac
assombri.

Ce taciturne dsespoir se changea cependant en angoisse fbrile, quand
la nouvelle de la leve du sige de Qubec et de la retraite des
Bostonnais parvint  la Pointe-du-Lac, angoisse qui devint frayeur
mortelle, quand Alice vit passer, dans la journe du 21 mai, les bateaux
emmenant  Sorel les dernires troupes amricaines qui venaient
d'vacuer les Trois-Rivires. Et puis enfin lorsque, dans la soire du
six juin, elle apprit que les troupes anglaises avaient repris
possession des Trois-Rivires depuis, l'avant-veille, sa terreur fut 
son comble.

--Partons, Lisette! s'cria-t-elle en clatant en sanglots, partons sans
retard! _L'autre_ est plus prs de moi, je sens son influence fatale qui
se rapproche et me menace. Oh! oui, fuyons cet homme avant qu'il ne
m'ait rejointe, car je sens dj les approches de la mort qui marche
avec lui!

--Mais o aller? mon Dieu! dit Lisette en pleurant.

--Droit devant nous, et ne nous arrter que vaincues par la fatigue et
si loignes de lui qu'il ne puisse pas nous atteindre!

En ce moment se fit entendre au loin dans la nuit tombante le galop
furieux d'un cheval dont les pieds ferrs heurtaient avec rage les
pierres du grand chemin. En face de la maison le cheval s'arrta net; le
cavalier qui le montant sauta  terre, s'lana sur le seuil, ouvrit
brusquement la porte et demanda d'une voix haletante:

--Est-ce ici que demeure Jean Gagnier?

Avant que le matre eut eu le temps de rpondre, un cri de femme, cri
surhumain de la passion qui clate en transports, fit tressaillir la
maison.

--Marc!...

--Alice!... rpondit Evrard en se prcipitant vers sa fiance qui
flchit sur ses genoux et tomba pme dans les bras de son amant.

Et dans l'ombre o tait plong la chaumire, retentit un de ces
baisers ardent o les mes semblaient s'treindre et se confondre.

--Femme! cria le matre de la maison en battant le briquet pour faire de
la lumire, prpare le souper de Monsieur qui me parat avoir fait une
rude journe et doit avoir une faim  dvorer les pierres!

--Mais pourquoi donc as-tu tant tard?... demandait Alice  Marc. J'en
ai failli mourir!

--Ah! pourquoi, pourquoi?... Alice, parce que la fatalit qui semblait
s'acharner  nous sparer, a voulu que je ne fusse pas  Montral quand
Tranquille y est arriv  ma recherche.

--Mais, demanda timidement Lisette, est-ce qu'il n'est pas avec vous?

--Tiens, ma bonne Lisette, c'est toi! repartit Evrard. Non, Clestin ne
m'accompagne pas. Mais rassure-toi, il n'en est pas moins bien portant.
Il sert d'claireur  un parti d'Amricains qui descends en ce moment
pour venir reprendre l'offensive aux Trois-Rivires. Tu le verras
probablement aprs-demain.

--Mais o tiez-vous donc? demanda de nouveau Alice  son fianc en
vitant cette fois de le tutoyer.

--Voici, ma chre Alice, rpondit Marc qui s'assit en attirant doucement
la jeune fille auprs de lui. Sachez d'abord que, vers le milieu
d'avril, j'appris au camp de l'Hpital-Gnral, devant Qubec, que votre
mariage avec le capitaine Evil tait fix au commencement de mai. Les
dtails qu'un dserteur de la ville--frre des couturires que madame
Cognard employait  la confection de votre trousseau de marie--me donna
 ce sujet, ne m'ayant laiss aucun doute sur la ralit du fait, je
suivis le premier mouvement que dtermina mon dsespoir, et je partis
pour Montral avec le colonel Arnold, bien dcid de saisir la premire
occasion de me faire tuer.

--Marc! fit Alice avec un accent de doux reproche.

Evrard prit la main de la jeune fille, la serra dans la sienne et
poursuivit:

--Arriv  Montral j'y dus passer plusieurs jours dans une inaction
complte. On ne s'y battait pas plus qu' Qubec. Je languissais dans
une attende dsesprante, quand j'appris que le major amricain
Sheborne allait quitter Montral, pour se porter au secours du major
Butterfield qu'un dtachement anglais menaait aux Cdres. Je compris
qu'on allait se battre sur ce point et demandai au colonel Arnold
l'autorisation de suivre Sheborne. Le colonel, qui a beaucoup
d'affection pour moi, tenta d'abord de me retenir, et voyant que ce
serait me dsobliger que de se refuser  ma demande, il me permit
d'accompagner le major. Nous n'tions que cent hommes. Nous arrivions
aux Cdres lorsqu'un parti de sauvages, qui combattait sous les ordres
du capitaine anglais, Foster,  qui Butterfield s'tait rendu la veille,
nous attaqua  l'improviste. Surpris, les ntres se rendirent aprs
quelques minutes de combat. Comme la mort n'avait pas encore voulu de
moi et que ce que je craignais le plus au monde c'tait la captivit,
j'opposai une rsistance dsespre aux sauvages qui voulaient s'emparer
de moi, et je parvins  leur chapper aprs une course furieuse  travers
les bois. Plusieurs jours s'coulrent avant que je pusse regagner
Montral, o j'arrivai tellement puis de fatigue que je dus m'arrter
 l'une des premires maisons de la ville; je succombais de lassitude.
Il me fallut passer une couple de jours dans cette maison hospitalire.
Pendant ce temps, Tranquille aux abois battait la ville et la campagne
pour me trouver. Le mauvais sort qui me poussait toujours avait voulu
que ce pauvre Clestin ne pt me trouver en arrivant  Montral, vu que
le colonel m'avait alors envoy porter un message aux troupes cantonnes
 Sorel. Nous nous tions croiss en chemin, et Tranquille n'avait pu
parler  Arnold qui s'en tait all  Longueil, le mme jour que
j'tais parti pour les Cdres. Enfin, ce n'est qu'avant hier que ce bon
serviteur a russi  me rejoindre. Encore n'ai-je pu partir
immdiatement, le colonel s'tant de nouveau trouv absent de la ville
en ce moment-l. Comme je relve directement de lui, il m'a fallu
attendre son retour pour obtenir la permission de venir ici. J'ai
d'autant plus facilement reu cette autorisation que je dois commander
un dtachement de troupes qui descendent en ce moment pour s'emparer des
Trois-Rivires.

--Quoi! s'cria Alice, faudra-t-il qu' peine arriv prs de moi, vous
me quittiez encore pour aller vous exposer  la mort?

--Quant  me battre, ma chre Alice, il le faut. Mais pour ce qui est de
mourir, je vous assure que je n'en ai plus aucune envie. Non, je vivrai,
je le sens et je le dois puisque demain matin vous serez ma femme.

--Et bien alors, repartit Alice, vu que j'ai tout quitt pour vous et
que vous voulez bien m'pouser, vous ne saurez m'empcher de vous suivre
partout o vous irez dsormais. Puisque vous allez combattre je vous
accompagnerai. Oh! ne dites pas non, car j'en ai'le droit voyez-vous!

Il y avait tant de dcision dans ces paroles de sa fiance que Marc vit
tout de suite qu'il serait inutile de vouloir la dtourner de son
dessein. Il dut mme lui promettre sur l'heure qu'elle le suivrait
partout dans sa vie aventureuse.

Nous laisserons les heureux amants passer en un dlicieux tte--tte
cette soire qui les voyait runis aprs tant de traverses et de
souffrances, et nous nous contenterons d'ajout que lorsqu'Alice se fut
retire dans sa chambre, Marc se fit dresser un lit dans la pice
voisine, en ayant soin de placer prs de lui ses pistolets et son pe;
le voisinage des Anglais, matres des Trois-Rivires, rendait ces
prcautions plausibles dans le cas o le capitaine Evil et t inform
de la prsence d'Alice  la Pointe-du-Lac et rodt aux environs, ce qui
n'tait pas impossible.

La nuit s'coula sans qu'aucun incident vint en troubler le calme. Le
jour se leva froid et sombre. Le vent soufflait violemment soulevant les
eaux gristres du lac et chassant devant soi d'paisses nues pleines
d'orage.

--Nous allons bientt avoir du gros temps fit le matre en ouvrant la
porte de son logis.

--Vous croyez? dit quelqu'un derrire lui.

C'tait Marc Evrard que venait de se lever.

--Oui, Monsieur, reprit l'autre.

--Dites donc, mon ami, repartit Marc, voulez-vous nous rendre un grand
service  mademoiselle Cognard et  moi?

--Comment, Monsieur? mais bien sr, du moment que a m'est possible.
Qu'est-ce qu'il faut faire?

--Nous voulons nous marier ce matin, et, comme nous n'avons aucune
connaissance ici, je vous demanderai de vouloir bien servir de pre 
mademoiselle et de prier l'un de vos voisins de me rendre le mme
office. J'ai sur moi tous mes papiers, et mademoiselle Cognard a eu soin
d'obtenir son extrait de baptme avant de quitter Qubec. Vous voyez que
nous somme en tat de satisfaire aux formalits requises et que vous ne
risquez rien, mademoiselle tant majeure, du reste, et moi aussi.
Avez-vous aucune objection  nous obliger?

--Certes, non, Monsieur. Pauvre chre demoiselle, va-t-elle tre assez
heureuse? Elle en bien pleur, allez, en vous attendant et vous pouvez
vous vanter d'tre joliment aim! A quelle heure voulez-vous que la
crmonie se fasse?

--Bien matin, afin de moins attirer l'attention des curieux. A quelle
heure votre cur dit-il sa messe?

--A sept heures, Monsieur

--C'est bon, va pour sept heures.

--Monsieur voudra bien m'excuser alors; il est pass cinq heures, et il
faut que je m'endimanche un peu et que j'aille prvenir le cur et votre
tmoin. Mais, Monsieur, croyez-vous que notre cur va vous marier comme
a sans publication de bans, et sans toutes les autres crmonies qui
ont coutume de prcder le mariage?

--Ceci me regarde, reprit Evrard, et  ce propos je crois qu'il vaut
mieux ne pas prvenir le cur. Un peu avant la messe nous nous rendrons
tous ensemble  la sacristie, et pendant qu'il sera occup  se revtir
de ses habits sacerdotaux, nous nous rapprocherons sans bruit du cur,
et... vous me laisserez faire; tout ira bien.

--Damne... Monsieur, fit le paysan qui se gratta l'oreille (il n'y
voyait pas bien clair en tout cela), du moment que vous m'assurez que
vous ne me mnerez pas  mal, je suis prt.

--Je rponds de tout, dit Evrard, d'un ton d'autorit qui acheva d'en
imposer au paysan.

Celui-ci sortit.

Marc aperut la matresse du logis; il allait la prier d'veiller Alice,
mais la voix joyeuse de Lisette qu'il entendit en ce moment rpondre 
sa matresse, lui prouva que sa fiance n'avait gure en ce moment plus
sommeil que lui. Il se contenta de dire  la bonne femme qu'elle voult
bien aller demander  la jeune fille de se tenir prte  sortir sur les
six heures et demie.

Il tait prs de sept heures lorsque Marc et Alice, suivis de leurs
tmoins, pntrrent dans la sacristie. Le cur qui passait sa chasuble
et leur tournait le dos, ne les vit pas entrer. S'il les entendit, il ne
leur prta aucune attention. Evrard fit signe aux tmoins de le suivre,
et, tenant sa fianc par la main, il s'approcha du prtre aux pieds
duquel il s'agenouilla en disant:

--Monsieur le cur, je prends mademoiselle Alice Cognard pour femme.

Avant que le cur--il s'tait retourn tout surpris--n'et eu le temps
de dire un seul mot, Alice  qui Marc avait fait la leon, s'cria  son
tour:

--Monsieur le cure, je prends Monsieur Marc Evrard pour mari.

--Mais en vrit... en vrit..., mes enfants, qu'est-ce que cela veux
dire? que me voulez vous? balbutia le cur ahuri.

--Je prends mademoiselle Alice Cognard pour femme, reprit Marc.

--Je prends Monsieur Marc Evrard pour mari, rpta la voix d'Alice.

Evrard savait que dans certaines parties de l'Europe, surtout en
Italie, les mariages contracts de la sorte taient tenus pour valides,
et il s'tait servi de cet expdient pour aplanir tous les obstacles et
arriver plus srement et plus vite  son but. De son ct le cur
n'tait pas sans savoir que l'glise romaine regardait comme valides les
mariages ainsi contracts[34]. Aussi ajouta-t-il en revenant de sa
premire surprise:

--Relevez-vous, et pourvu que vous me puissiez constater votre identit
je bnirai publiquement votre union  l'glise.

[Note 34: "Ces sortes de mariages taient alors et furent jusqu' nos
jours tenus pour valides. Toutefois, comme on ne recourait  un tel
expdient que lorsqu'on avait trouv quelque obstacle ou quelque refus
dans les voies ordinaires, les prtres mettaient tous leurs soins 
chapper  cette coopration forc; et quand un d'eux venait  tre
surpris par un de ces couples accompagn de tmoins, il tentait tous les
moyens possibles de lui chapper. Seulement du moment qu'il avait
entendu les paroles, le mariage tait bel et bon et sacr comme s'il
avait t bni par le Pape." Manzoni, _Les Fiancs_]

--Voici nos papiers, ils sont en rgle, dit Marc Evrard.

Plusieurs curieux, avertis d'avance par les tmoins, envahissaient la
sacristie et ouvraient des yeux dmesurs. Alice, qui sentait tous ces
regards fix sur elle, rougissait jusqu'au front. Bien qu'un peu mu,
Marc donna au cur toutes les explications que celui-ci crut devoir lui
demander sur les circonstances que l'avaient plac dans l'obligation de
recourir  des moyens si peu ordinaires. Il lui dmontra combien il
serait inutilement cruel et dangereux de leur refuser de ratifier par le
sacrement l'engagement solennel qu'ils venaient de prendre devant lui.
Le scandale ne serait-il pas plus grand s'il refusait d'unir
solennellement deux personnes qui venaient de se jurer d'tre pour
toujours l'une  l'autre, et qui ne voudraient certainement plus se
sparer? Il conclut en disant qu'il n'y avait du reste point de temps 
perdre, bu qu'il s'attendait d'un moment  l'autre  tre appel 
combattre.

Le cur se rendit  ces raisons et enjoignit aux deux fiancs d'aller
l'attendre  l'glise.

--Entrez par ici, leur dit-il, en dsignant la porte de communication
intrieure, voulant leur viter l'ennui de passer au milieu du groupe
d'indiscrets qui se pressaient en arrire de la sacristie.

La crmonie du mariage se fit comme  l'ordinaire, et une demi-heure
aprs mademoiselle Cognard tait devenue madame Evrard devant Dieu et
devant les hommes. Les deux nouveaux poux retournrent  la sacristie
pour signer l'acte de mariage, tandis que les curieux, dont le nombre
avait considrablement augment, sortaient de l'glise en ayant bien
soin de se tenir tous prts de la porte afin de voir repasser les
maris.

En ce moment une chaloupe, qui venait de traverser de Nicolet aprs
avoir bien fatigu sous la forte brise du nord-est qui soufflait ce
matin-la, atteignait le rivage, en face de l'glise de la Pointe-du-lac.
Trois hommes montaient cette embarcation. Quand elle eut touch la
grve, l'un d'eux sauta  terre, et, aprs avoir pay les deux autres et
leur avoir signifi qu'ils n'eussent pas  l'attendre, il monta la rive
vers l'glise. A la vue du rassemblement qui s'tait fait aux abords de
la grand'porte, il sembla d'abord hsiter quelque peu; mais il se remit
aussitt et dirigea ses pas du ct du groupe. C'tait un tranger. En
l'apercevant, l'un de ceux qui formaient l'attroupement fit deux pas
vers lui; l'tranger le rejoignit et voyant  l'air obsquieux du paysan
qu'il en tirerait ce qu'il voudrait, il pris un louis, lui glissa dans
la main, et lui demanda en franais mais avec un accent anglais assez
prononc:

--Peux-tu me dire, mon ami, si l'on a eu connaissance que deux jeunes
filles soient passes dernirement par ici, en compagnie d'un jeune
homme et d'un autre de trente-cinq  quarante ans?

--Il y a bien, en effet, Monsieur, deux jeunes filles ou femmes qui nous
sont venues d'en bas de Qubec,  ce qu'on dit,  tel point qu'elles
sont encore ici, et que c'est Jean Gagnier qui les hberge.

--Elles sont ici! s'cria l'tranger.

--Oui, et depuis plusieurs semaines. C'est une bonne affaire pour
Gagnier, car il saura se faire payer leur pension un bon prix. Il y en a
une, la matresse, qui a bien de l'argent,  ce qu'il parat.

--O demeure ce Gagnier?

--L-bas, voyez-vous, cette maison blanche  pignon rouge, avec une
range de peupliers en avant. Mais si vous voulez voir ces deux
demoiselles ou plutt ces deux dames, puisqu'on dit que la servant avait
dj son mari en arrivant ici, et que la matresse a aussi le sien, 
l'heure qu'il est, voici qu'elles vont bientt sortir de l'glise.

--Comment! marie, la matresse, dis-tu?

--Oui, pardi! mais il faut dire qu'il n'y a pas longtemps, puisqu'ils
ne sont pas encore sortis de l'glise, et que nous attendons ici les
nouveaux maris pour les voir passer.

Au mme moment Marc Evrard, donnant le bras  sa femme, sortait radieux.
Lisette les suivait  distance.

--Damnation! cria l'tranger, en anglais cette fois-ci.

Cette exclamation dut dominer les rumeurs de la foule, car Evrard, sa
femme et Lisette tournrent simultanment la tte du ct qu'elle tait
partie.

Lisette fut cependant seule  apercevoir celui qui avait pouss ce cri
involontaire. Elle plit.

D'un bond l'tranger se jeta au milieu du groupe de paysans et releva le
collet de son manteau de panire  s'en cacher la figure.

Alice jetait des regards inquiets du ct du rassemblement.

--Les voil, Monsieur, si vous voulez leur parler, dit le paysan  qui
l'tranger s'tait adress.

--Silence! fit celui-ci en lui serrant le bras avec force.

Les maris s'loignrent en se dirigeaut vers la maison de leur hte; ce
dernier les suivait avec l'autre tmoin.

L'tranger tira son interlocuteur  l'cart:

--Veux-tu gagner de l'argent, beaucoup d'argent? lui demanda-t-il.

--Pardine! je crois bien, rpondit l'autre avec avidit.

--Comment te nommes-tu?

--Antoine Gauthier.

--A quel parti appartiens-tu?

--Quand les Bostonnais taient les matres ici, j'tais pour eux. A
prsent qu'ils sont partis je suis pour les autre, rpondit effrontment
le paysan.

--Voici bien le coquin qu'il me faut, pensa l'tranger.--Tu n'es donc
pas trop mal vu des Bostonnais? reprit-il.

--Je crois bien, Monsieur; tout le temps qu'ils ont t ici je leur ai
rendu comme a plusieurs petits services... que je me suis bien fait
payer, du reste.

--Bien. As-tu un cheval et une voiture?

--Oui, Monsieur.

--Cours les chercher. Tu viendras me prendre  quelques arpents plus bas
que l'glise. Je vas passer par la grve pour ne pas tre vu des gens de
la maison Gagnier. Tu me conduiras aux Trois-Rivires. En chemin je
t'exposerai ce que j'attends de toi. Si tu me promets de m'obir en tous
points je te compterai cinquante louis quand nous serons rendus aux
Trois-Rivires. Dans trois jours si tu m'as satisfait je t'en donnerai
encore autant, sinon plus.

--Vous voulez rire de moi, Monsieur?

--Est-ce que j'ai l'air d'avoir envie de rire? repartit l'tranger que la
rage tranglait.

--Certes, au contraire, Monsieur.

--Et bien, va!

Gauthier partit comme une flche. L'attroupement s'tait dissip;
l'tranger restait seul.

--Ah! vous m'avez jou, s'cria-t-il avec un geste menaant dirig du
ct de la maison o Marc et Alice venaient d'entrer, et votre
rjouissance provient de ma dfaite. Eh bien, votre bonheur ne sera pas
long! c'est James Evil qui vous le dit!

Tout en grommelant de sourdes menaces il s'loigna  grands pas.

Evil qui, depuis le jour o Alice avait quitt Qubec pour suivre Marc
Evrard, ne vivait plus que pour la vengeance, tait mont aux
Trois-Rivires avec les troupes royales, bien dcid de tout tenter pour
rejoindre Evrard et le sacrifier  sa haine. Ignorant o tait son
ennemi et pensant qu'Alice tait avec lui, dans le dessein de les
retrouver il avait obtenu la libert de quitter Trois-Rivires et
d'aller battre les campagnes, sous le prtexte de reconnatre la
position des Amricains que leurs partisans disaient devoir bientt
descendre en force vers la capitale pour y reprendre l'offensive. Comme
il savait que la division la plus avance des troupes amricaines
occupait Sorel, il s'tait fait traverser sur la cte sud qu'il avait
remonte jusqu' la rivire Saint-Franois. Aprs avoir failli tomber au
milieu de l'avant-garde de la division Thompson, il s'esquiva non sans
avoir appris, toutefois--dame rumeur se plaisant toujours  grossier les
vnements--que toutes les forces amricaines s'en allaient s'emparer de
la ville des Trois-Rivires et qu'elles traverseraient  la
Pointe-du-Lac. Il comptait bien que Marc Evrard se trouverait avec ce
corps d'arme; aussi ne songea-t-il nullement  pousser plus loin sa
reconnaissance et redescendit-il en toute hte  Nicolet, tout en
ruminant le moyen de faire tomber les Amricains dans une embuscade, et
de s'emparer de la personne de Marc Evrard. Il avait dj form le plan
de s'aboucher avec quelque habitant de la Pointe-du-Lac lorsqu'il aborda
en cet endroit. Ce qu'il y vit ne fut pas de nature  calmer le
paroxysme de sa rage. Un instant il songe  se prcipiter sur Evrard et
 le poignarder sous les yeux de sa femme. Mais il se ravisa aussitt en
pensant  ce que ce dessein offrit de dangereux dans son
accomplissement, et se contint devant la perspective d'une vengeance
plus raffine.

Lorsque Gauthier le rejoignit avec sa voiture, Evil tait tout souriant.
Il sauta vivement sur le sige,  ct du conducteur, qui, sur l'ordre
impratif qu'il reut, lana son cheval  toute vitesse dans la direction
des Trois-Rivires.

--Mon Dieu! disait en ce moment Alice qui se pressait palpitante
d'effroi sur la poitrine de son poux, c'est lui, c'est Evil... Lisette
l'a reconnu!

--Qu'importe? cher ange! rpondit Evrard qui la serra dans ses bras en
laissant tomber sur elle un regard de tendresse ineffable, o se lisait
aussi la fire rsolution de se dfendre vaillamment le cher trsor
qu'il avait eu tant de peine  conqurir, qu'importe qu'il soit ici ou
ailleurs? Ne suis-je pas toujours l, maintenant, pour te dfendre?

--Oh oui! toujours, n'est-ce pas? Je te suivrai partout. Jamais tu ne me
laisseras seule?

--Non, jamais plus, ma bien-aime!

Les chers enfants ayant bien des choses  se dire, le lecteur voudra
bien se retirer discrtement avec nous et les laisser tout entier  leur
bonheur.

Dans le cours de la nuit suivante, dix-huit cents Amricains, sous le
commandement du gnral Thompson, traversrent de Nicolet  la
Pointe-du-Lac. Leur dessein tait d'attaquer Trois-Rivires 
l'improviste, et ils avaient form le plan de passer, la mme nuit, par
les bois pour arriver sur la ville du ct nord du Coteau
Sainte-Marguerite. Les nomms Larose et Dupaul[35] qu'ils avaient pris
pour guide et qui se tenaient  l'avant-garde ne connaissaient pas bien
les bois qui s'tendaient au nord du coteau, et ne savaient vraiment
trop comment s'y prendre pour arriver inaperus en arrire de la ville
par le chemin que nous venons d'indiquer. Comme ils dbarquaient de l'un
des premiers bateaux qui venaient de prendre terre  la Pointe-du-Lac,
ils entrevirent  la faveur des premires clarts de l'aube, un homme
de leur connaissance, Antoine Gauthier, qui rdait sur le rivage.

[Note 35: Mmoire de Berthelot.]

--Tiens, dit Dupaul, voil bien Antoine Gauthier, tchons qu'il nous
aide  sortir d'embarras.--Antoine, h! viens donc par ici, qu'on te
parle un peu.

L'autre s'approcha mais avec si peu d'empressement que les deux guides
crurent s'apercevoir qu'il ne serait pas ais de persuader  Gauthier de
marcher avec eux.

--Dis donc, Antoine, fit Larose, es-tu toujours pour la bonne cause?

--Oui, si vous entendez celle du plus fort. C'est toujours la meilleure,
mon vieux.

--A ce compte-l tu tiens  prsent pour les Anglais?

--Oui, depuis qu'ils sont les matres ici et que les Bostonnais ont le
dessous.

--Alors tu seras avant longtemps de nouveau pour nous.

--Comment a? demanda Gauthier que prit l'air le plus niais qu'il put
trouver.

--Combien y a-t-il d'Anglais aux Trois-Rivires  l'heure qu'il est?

--Sept mille! [36]

[Note 36: Mmoire de Berthelot.]

--Rien que a! repartit Larose avec effronterie. Eh bien, apprends, mon
vieux qu'avant demain il y aura dix mille Amricains devant
Trois-Rivires.

--Pas possible! s'cria Gauthier avec un geste d'tonnement accompagn
d'un air de crdulit bien marqu.

--C'est comme je te le dis. Aussi fais-tu mieux de rechercher
aujourd'hui l'amiti des vainqueurs de demain. C'est le bon temps de
lcher les autres.

--Vous avez beau dire, reprit Gauthier en redevenant incrdule, vous
n'tes pas encore les matres.

--N'aie pas peur, mon vieux, c'est tout comme. Tiens coute, Antoine, tu
serais bien bte de rester avec des gens sur lesquels nous marcherons
demain. Et puis, si tu veux, il y a ici pour toi de l'argent  gagner.

--Peuh!

--Ne fais pas le dgot. Sais-tu combien nous avons pour guider les
Bostonnais jusqu'aux Trois-Rivires? Dix louis chacun, mon vieux. Hein!
qu'en dis-tu?

--Sacrdi!

--Ah! ah! c'est assez joli, n'est-ce pas? Veux-tu en gagner autant cette
nuit?

--Moi?...

--Oui, toi. coute: le gnral Thompson nous avait demand de mener les
troupes  la ville par le chemin du roi. Notre argent tait facile 
gagner. Mais ne voil-il pas qu'il s'est avis cette nuit d'attaque la
ville par surprise, et de passer en arrire du Coteau Sainte-Marguerite,
pour arriver sans tre vu sur la place. Cela nous met dans l'embarras,
puisque ni Dupaul, qui est de Machiche, ni moi qui suis de la
Rivire-du-Loup[37], ne connaissons le bon chemin  prendre  travers les
bois. Veux-tu nous servir de guide, tu seras pay comme nous?

[Note 37: Mmoire de Berthelot]

Aprs s'tre fait prier suffisamment, Antoine Gauthier finit par
accepter un office pour lequel il tait du reste grassement pay par le
capitaine Evil. C'tait un rus compre!

Sur les quatre heures du matin, au moment o les troupes, aprs avoir
mis pied  terre, se formaient en ligne et allaient se mettre en march,
trois personnes sortirent de la maison de Jean Gagnier. A distance on
aurait dit trois hommes,  en juger par leurs vtements. Mais  mesure
qu'ils se rapprochaient la dmarche du plus petit vous et sembl trange.
Non, certes, ce n'tait point l l'allure libre et le pas dgag d'un
homme. Le pied ne se relevait pas brusquement de terre, mais y glissait
plutt, et les hanches, plus dvelopps que celles d'un homme, ondoyaient
 chaque pas avec une grce toute fminine.

Aussi devrons-nous avouer que ce jeune gentilhomme n'tait autre que
madame Alice Evrard qui avait tant bien que mal accommod  sa taille un
costume complet de son mari. Celui-ci l'accompagnait, suivi de Clestin
Tranquille, qui venait de dbarquer et de signifier bel et bien  madame
Lisette, son pouse, qu'elle et  rester  la maison pour y attendre
son retour.

Une pluie froide et frappe par un fort vent de nord-est tombait
diagonalement en leur fouettant la figure.

--Quelle folie tu commets de m'accompagner! dit Marc  sa femme avec un
tendre accent de reproche. Tes pauvres petits pieds, qui pitinent dans
cette affreuse boue, pourront-ils rsister  tant de fatigue? Pourquoi ne
pas rester...

--Pourquoi? Monsieur, pourquoi? repartit Alice, parce qu'en votre
absence certain personnage que vous connaissez et qui n'est sans doute
pas loin d'ici  cette heure, voudra certainement venir prsenter  votre
femme des hommages dont elle n'a que faire, ni vous non plus, j'imagine.

--Oh! viens, viens! repartit Marc qui saisit le bras de sa femme Tu as
cent fois raison, plutt la mort ensemble!

Et il doubla le pas du ct de sa compagnie, que Tranquille venait de
lui indiquer.

L'instant d'aprs la colonne s'branla en remontant vers le coteau
Sainte-Marguerite. Les curieux que le bruit avait appels sur les lieux
virent quelque temps cette longue ligne noire onduler sur le versant de
la colline comme un monstrueux serpent, et puis se perdre graduellement
dans le brouillard qui voilait le sommet embrum du coteau.




                        CHAPITRE DIX-HUITIME

                           LUTTES SUPRMES


Au moment o les Amricains laissaient la Pointe-du-Lac pour s'enfoncer
dans les bois, un homme, auquel Gauthier avait, en passant, fait un
signe d'intelligence, s'tait lanc  cheval et avait gagn
Trois-Rivires au galop. C'tait un capitaine de milice nomm
Landron[38].

Il arriva sur les sept heures  la ville et piqua droit au logis du
gnral Fraser qu'il fit veiller sur le champ pour le prvenir de
l'arrive des Amricains qu'on n'attendait pas si tt. Fraser fit
immdiatement battre la gnrale pour rassembler les troupes qui
comptaient sept mille hommes; diffrents piquets furent placs aux
endroits par lesquels les Bostonnais pouvaient se rendre  la ville,
entre autre  la Croix-Migeon, "hauteur qui commande la place et les
environs".[39] Le gnral Nesbitt fut mis  la tte d'un dtachement pour
aller prendre les Amricains en queue, tandis que le major Grant
s'emparait d'un pont, afin de les empcher de se sauver par la
Rivire-du-loup.

[Note 38: Mmoire de Berthelot.]

[Note 39: Voyez Berthelot et les curieux mmoires de Laterrire.]

Malgr toute la promptitude qu'on apporta  excuter ces manoeuvres, il
est certain que les Bostonnais fussent arrivs  la ville 
l'improviste, si leur prtendu guide, Antoine Gauthier, n'et as su
mnager aux Anglais le temps de se prparer  se dfendre. Il feignit de
s'garer, allongea la route des Amricains, en leur faisant faire
d'inutiles dtours, et retarda leur marche en les conduisant par des
sentiers impraticables. Aussi ne fut-ce que vers huit heures que
Gauthier parvint, avec sept ou huit Bostonnais que formaient une
avant-garde, au pied du coteau Sainte-Marguerite, quelques arpents au
nord de la commune. Le chevalier de Niverville, avec un piquet de douze
volontaires les aperut, courut au-devant d'eux, et, aprs un rapide
engagement, les fit tous prisonniers.

Au premier coup de feu, Gauthier s'tait jet  plat ventre pour viter
d'tre atteint par les balles. L'empressement qu'il mit  se rendre, et
la faveur avec laquelle il fut accueilli, prouva aux Amricains que cet
homme les avait jous.

Au mme instant, le gros des troupes amricaines parut sur la hauteur,
tandis que le gnral Fraser, prvenu de leur arrive, courait  leur
rencontre avec les forces anglaises.

La bataille s'engagea par une fusillade assez bien nourrie, mais qui des
deux cts tua peu de monde.

Les Amricains arrivaient masss en colonne. Le gnral anglais, dont
les forces taient presque deux fois aussi considrables que celles des
Bostonnais, fit dployer ses troupes en ligne, avec deux hommes de front
afin de cerner l'ennemi. Pendant que l'aile droite et l'aile gauche de
la division anglaise avanaient  la course en se repliant l'une vers
l'autre, le centre marchait au pas, tout en rpondant vivement au feu
des ennemis. D'attaqus qu'ils devaient tre les Anglais se faisaient
assaillants.

Lorsque les troupes anglaises ne furent plus qu' une demi-porte de
fusil, les Bostonnais, qui avaient compt prendre par surprise et en
plus petit nombre, commencrent  reculer, malgr les cris de leur
commandant Thompson qui les voulait pousser en avant. Ceux de
l'arrire-garde furent les premiers  de dbander pour gagner la lisire
du bois; d'autres les suivirent, et une fois la panique dclare, le
gros de l'arme amricaine embota le pas derrire les premiers fuyards.

Il ne resta bientt plus sur le terrain que deux cents hommes,  la tte
desquels se tenaient le gnral Thompson, le colonel Irwin, le
capitaine Evrard et quelques autres, tous dsireux de disputer jusqu'au
bout la victoire aux Anglais.

Marc Evrard combattait sous les ordres du colonel Irwin. A son ct
tait Tranquille que chargeait son arme, tirait, et descendait son homme
 chaque coup de fusil, avec une rgularit mcanique. Tous deux
faisaient un rempart de leur corps  la pauvre Alice dont toute la
crainte tait de voir son mari tomber sous une balle anglaise. Quant 
son propre pril, elle ne paraissait y songer nullement, et le
sifflement des balles ne semblait la proccuper q'en autant qu'elles
passaient prs de son mari.

--Quelle brave petite femme tu fais, lui dit Evrard en remarquant ce
sang-froid extraordinaire chez une femme aussi dlicate!

Tu m'emmneras donc encore? lui demanda-t-elle en se penchant  son
oreille, et profitant d'un nuage de poudre que les enveloppait, pour
embrasser son mari sur le cou.

--Oui... si nous en revenons.

--Nous allons tre pris comme dans une souricire, dit Tranquille.
coutez, monsieur Marc, ce serait folie de votre part que de vouloir
rester plus longtemps. Il faut dcamper. Vous n'avez rien de bon 
attendre ici. Songez plutt  madame. Seulement attendez un peu, pour
filer, que les deux lignes anglaises se soient jointes derrire nous.
Autrement, il vous faudrait essuyer le feu des deux files  la fois, et
vous seriez tu bien sr. Quand la chane de ces gredins-l se sera
referme derrire nous, je me chargerai de vous ouvrir leurs rangs.
Alors vous profiterez de l'claircie pour i passer avec madame. Il leur
faudra se retourner, si toutefois ils en ont le temps; alors ils vous
ajusteront mal et vous manqueront. Les voici qui arrivent. Faites
attention  la petite machine que je vais faire jouer contre eux, et
profitez du bon moment. Quant  moi, vous me laisserez faire, je saurai
bien me tirer d'entre leurs pattes.

Tranquille enleva de son cou une grosse corne de buffle pleine de
poudre, en versa une demi-charge sur un chiffon de papier qu'il avait
sur lui, roula ce papier en forme de fuse qu'il introduisit dans le
goulot de la corne, et, ramassant une bourre qui fumait  ses pieds, il
se mit  en raviver le feu.

Les deux ailes ennemies se rejoignaient. Alice qui s'tait retourne de
leur ct jeta un cri.

--Quoi! es-tu blesse?... demanda Marc.

--Non, c'est lui, toujours lui! dit-elle en montrant le capitaine Evil
qui commandant la dernire compagnie de l'aile gauche.

Evil aussi les avait aperus, et les dsignait avec agitation aux
soldats qui l'entouraient.

--Je m'en vas te griller les crocs, mon maudit Anglais, grommela
Tranquille. Attention, Monsieur Marc! Je vais jeter ma corne  poudre
dans le tas. Profitez du moment qu'elle viendra de crever pour passer
au milieu des _goddams_ abrutis par l'explosion.

Il approcha la bourre enflamme de la fuse qui prit feu en ptillant,
balana un instant la corne au-dessus de sa tte et la lana de toutes
forces vers James Evil.

Le projectile s'embrasa et clata en tombant aux pieds du capitaine qui
disparut avec sa compagnie dans un nuage pais de fume.

--En avant! cria Tranquille.

Marc avait saisi sa femme par la main. Il courut avec elle  l'endroit
o la corne, en clatant, avait fait ouvrir les rangs de la ligne
anglaise.

Evil que la violence de l'explosion avait renvers se relevait  moiti
roussi, lorsqu'il entrevit passer deux ombres  travers la fume. Il
allongea le bras droit et porta un fort coup de pointe de son pe 
l'un des fuyards que la fume lui empcha de reconnatre Il sentit que
le coup avait fermement port; l'arme avait d pntrer avant dans les
chairs, car elle tait teinte de sang.

Avant que Evil eut pu constater quels taient ceux des rebelles qui
venaient de s'y frayer un passage, un homme, un colosse, tomba comme une
trombe au milieu de la compagnie. C'tait Clestin Tranquille qui
protgeait la retraite de ses matres. Il tenait son fusil par le canon
et faisait le plus terrible des moulinets avec la crosse de son arme.
Autour de lui, les hommes tombaient comme des pis sous la main du
faucheur. Il tait superbe.

La fume commenait  se dissiper, et Tranquille, qui dominait la ligne
anglaise de toute sa tte aperut au loin Marc Evrard qui fuyait avec sa
femme. Mais, tout en assommant un Anglais, il frona le sourcil et
grommela:

--Les gredins ont d blesser mon matre; il trbuche.

--Par Dieu! saisissez cet homme! cria le capitaine  ses gens qui
s'taient carts  une distance respectueuse de Tranquille. Qu'on le
prenne vivant!

Au mme instant, comme il jetait les yeux par l'claircie que formaient
les rangs entr'ouverts, il aperut son heureux rival qui s'enfuyait au
sommet du coteau.

--Par satan! vocifra-t-il, feu sur ces maudits!... Arrtez celui-ci!

Il tait hors de lui, il criait des mots sans suite, et ses soldats ne
savaient auquel de ses ordres obir.

--Lches que vous tes! avez-vous donc peur d'un seul homme? cira-t-il
en cumant.

Stimuls par les reproches de leur chef, une dizaine de soldats se
jetrent sur ce pauvre Tranquille, qui s'tait sacrifi pour ses
matres, et parvinrent  le dsarmer, mais non sans avoir vu trois ou
quatre des leurs assomms mordre la poussire.

--Enfin, je te tiens, canaille! dit Evil en lui montrant le poing. Cette
fois-ci tu ne m'chapperas pas, et ton cou va sentir au bout du gibet la
pesanteur de ton corps!

--Vous m'avez dj dit cela, rpondit Clestin, et je ne m'en porte pas
plus mal...

--Oh! mais cette fois-ci tu vas me payer toute ta dette. Quant aux
autres je les reverrai avant longtemps.

--Bah, c'est encore drle! repartit Tranquille en haussant les paules.

Evil songea bine un instant  se lancer, avec quelques soldats  la
poursuite d'Evrard; mais outre qu'il ne pouvait quitter son poste ne un
pareil moment, c'et t folie de sa part que de s'aventurer dans les
bois o fourmillaient les Amricains fugitifs.

C'est ainsi que fur remporte sur les rebelles cette facile victoire.
Les Anglais reprirent glorieux le chemin de la ville, emmenant
prisonniers le gnral Thompson, le colonel Irwin, et deux cents
soldats. A trois heures de l'aprs-midi, les Amricains avaient perdu en
outre vingt bateaux et huit canons.

Le gnral Carleton arriva aux Trois-Rivires  six heures du soir. "Il
fit venir Gauthier, et aprs l'avoir interrog sur la manire dont il
avait tromp les Amricains, il lui dit qu'ils auraient eu droit de le
pendre pour n'avoir pas rempli ses engagements avec eux. Cette
observation peut paratre trange  plusieurs, ajoute Berthelot,  qui
nous empruntons ce dtail, mais je la transmets telle qu'on me l'a
raconte."

Le premier soin du capitaine en arrivant  la ville fut de faire
Conduire Tranquille au corps-de-garde de la caserne o lui-mme avait son
logement. On enferma le prisonnier dans un caveau sans fentre et dont
la seule issue tait une porte auprs de laquelle Evil posa une
sentinelle qui, sur sa vie, devait rpondre du captif.

Ayant appris que le gros de l'arme amricaine avait fait sa retraite
dans un bois marcageux qui s'tendait en arrire du coteau, et
prvoyant que les malheureux y mourraient de misre et de faim, par un
sentiment d'humanit que les _loyalistes_ zls blmrent beaucoup dans
le temps[40], le gnral Carleton se dcida d'abandonner la possession de
ce pont dont l'occupation par les troupes anglaises empchait les
Amricains de batte en retraite vers Rivire-du-Loup.

[Note 40: "Je ne sais, dit Berthelot, ce qu'on doit le plus blmer, ou de
la tmrit et de l'impritie des Amricains dans cette expdition
contre les Trois-Rivires, ou de la mollesse du gnral Carleton qui les
laissa chapper des marcages o il pouvait les forcer si facilement 
mettre bas les armes, et qui favorisa leur fuite: Quelle rponse et-il
faite si on lui et demand _pourquoi il sauvait les armes du
Congrs?_"]

L'un des premiers Evil apprit cette dtermination du gnral. Tout en
dissimulant le dpit que lui causait une mesure qui s'opposait  ses
ides de vengeance, il obtint de Carleton d'aller porter lui-mme au
major Grant l'ordre d'abandonner le pont et de se replier sur
Trois-Rivires.

James Evil se mit en route avec Gauthier son me damne; chacun d'eux
avait un fusil et des munitions.

Quand ils arrivrent au pont, le dtachement du major Grant se prparait
 repousser l'attaque d'un parti d'Amricains que l'on voyait s'agiter
sous les bois,  quelque distance. Il semblait vident que les
Bostonnais aux abois voulaient tenter un coup de main pour forcer le
passage.

Evil remit son message  Grant qui ne dissimula point sa mauvaise humeur
en en prenant connaissance.

--Mais, grommela-t-il, ma retraite va tout  fait avoir l'air d'une
fuite devant l'ennemi!

--Que voulez-vous, rpondit Evil en haussant les paules, ce sont les
ordres du gnral!

--Qu'il prenne alors la responsabilit de ceci! repartit brusquement le
major--Soldats, formez les rangs! Arme au bras.--Eh bien, Evil, que
diable faites-vous l, est-ce que vous ne venez pas avec nous?

En ce moment Evil et Gauthier s'loignaient de quelques pas et, se
baissant vers le sol, gagnaient une touffe paisse de broussailles qui
se dressait  une dizaine de pas de la tte du pont et  cinquante pieds
du chemin.

--J'ai une mission  remplir ici, rpondit Evil qui se tourna vers le
major, et je profite de l'instant o vous m'entourez, pour me glisser
dans ce buisson, sans que ces chiens de rebelles m'aperoivent. Il faut
que je les voie dfiler.

--Mais s'ils vous surprennent, ils vous casseront la tte!

--C'est mon affaire.

--Que le diable vous garde, si vous voulez faire cette folie!

Evil et Gauthier disparurent dans le buisson.

--Par file  droite, en avant marche! commanda le major dont le
dtachement partit au pas dans la direction des Trois-Rivires.

Une demi-heure s'coula sans que le capitaine et son compagnon
entendissent aucun bruit. N'osant sortir de leur cachette, de peur
d'tre aperus, ils attendaient avec patience. Enfin ils virent un
Amricain qui s'avanait prudemment en claireur.

Les Bostonnais s'taient aperus de la retraite du dtachement anglais,
et l'un des leurs se hasardait  venir reconnatre les abords du pont
afin de constater si les Anglais en taient bien tous partis.

Cet homme, le doigt sur la dtente de son fusil, le corps pench en
avant, l'oeil inquiet, scrutait tous les accidents du terrain, prt 
faire feu et  lever le pied  la moindre alerte. Arriv en face de la
touffe de broussaille, il hsita quelque peu et la sonda du regard. Mais
sans doute il se fit la rflexion que ce buisson tait trop petit pour
cacher des ennemis, et passa outre. Rendu au pont, il regarda rapidement
 droite et  gauche, sembla se rassurer, se redressa, se pencha sur le
garde-fou pour sonder de l'oeil le lit de la rivire, jeta un regard
attentif sur le chemin dsert qui s'tendait de l'autre ct du pont,
poussa un grand soupir de satisfaction, jeta son fusil sur l'paule et
regagna d'un pas leste et assur la lisire du bois o l'attendaient ses
camarades. Ceux-ci qui le virent revenir sain et sauf lui crirent de
loin. Il leur rpondit  distance en agitant joyeusement son chapeau.

--Attention, maintenant, dit Evil  Gauthier. Tu connais Evrard et sa
femme pour les avoir vus  la Pointe-du-Lac. Examine bien tous ceux qui
vont passer; si tu l'aperois, feu sur lui. Ajuste bien, de mon ct je
vais faire bonne garde, il ne nous chappera pas. Tu sais que la
rcompense en vaut la peine. Du reste c'est un rebelle et la chose est
de bonne guerre. Aussitt que nous aurons vu tomber notre homme, nous
nous laisserons glisser entre les broussailles qui hrissent le bord de
la rivire, que nous remonterons  la course en gagnant le bois. Mettons
bien nos armes en position et prte  tirer, afin de ne faire, avant le
moment de l'action, aucun bruit qui nous trahisse.

Couchs tous les deux  plat ventre, leur fusil  terre la crosse 
l'paule et la gueule du canon tourne vers le chemin, ils attendaient,
immobiles et retenant leur souffle.

De la position qu'ils occupaient ils commandaient plusieurs arpents de
chemin, et pouvaient examiner d'avance chacun de ceux qui allaient
passer. Bientt apparut l'avant-garde amricaine. Elle approchait au pas
et prte  faire feu; l'claireur tait  a tte. Quelques-uns des
Bostonnais jetrent en passant un regard souponneux du ct de la
touffe de broussailles. Mais sur un mot de l'claireur, ils passrent
outre. Ceux qui suivaient ne s'en inquitrent pas davantage et
s'engagrent sur le pont en toute confiance,  la suite des premiers.

Pendant plus d'une heure tous ceux qui dfilrent marchaient asses
lestement, quoiqu'ils dussent tre extnus. Ensuite vinrent les
tranards moins endurcis  la fatigue que les autres, et puis enfin
quelques clops que leur blessure n'empchait pas de marcher; ils se
tranaient avec peine et ne s'aidaient qu'entre eux, ceux qui taient
ingambes se dpchant de prendre de l'avance et ne songeant qu' leur
propre sret[41].

[Note 41: "Leur fuite des Trois-Rivires fut si prcipite qu'ils
abandonnrent leurs blesss dans les bois." Quelques-uns furent
recueillis et soigns par les Canadiens; mais beaucoup prirent dans la
fort, o ils s'taient gars. Mmoire de Berthelot. Voyez aussi les
Mmoires de Laterrire.]

--Voici le moment de redoubler d'attention, souffla Evil  Gauthier.
Comme sa femme est avec lui--je l'ai reconnue pendant le combat malgr
son dguisement--ils sont tous les deux sans doute parmi les tranards.
D'ailleurs il est bless, je le sail. Mon pe est encore toute teinte
de sang.

Pendant une heure encore il passa beaucoup de ces misrables blesss
perdant plus ou moins leur sang et leur vie sur le chemin. Et puis la
route se fit dserte et silencieuse. Il pouvait tre alors une heure de
l'aprs-midi.

--Il n'est point pass, donc il est rest dans le bois, gronda Evil en se
levant. Il faut le retrouver. En route, nous allons battre la fort et
gagner Trois-Rivires, en passant par le chemin que les autres ont suivi
pour venir ici. Tu connais cela toi, guide-moi. Nous avons des munitions
et des vivres, allons.

Gauthier dsarma son mousquet, le jeta sur son paule, et tous deux
dirigrent leurs pas vers l'endroit de la fort d'o les Amricains
taient sortis.

Voici, pendant ce temps, ce qui se passait au corps-de-garde o
Tranquille avait t retenu prisonnier. Rjouis de leur victoire tous
les soldate taient en liesse. Les officiers venaient de leur faire
distribuer une double ration d'eau-de-vie.

C'tait l'heure du dner. De l'troit et sombre cachot o il tait
enferm, Tranquille pouvait our les joyeux propos et le cliquetis des
fourchettes et des verres. A plusieurs reprises, il avait eu
connaissance que des camarades du soldat en faction lui avaient apport
 boire. Bientt mme il entendit la sentinelle, un peu excite par ses
libations rptes, fredonner une chanson joyeuse.

--Mon homme me semble de bonne humeur, voici le moment de l'appeler,
pensa Tranquille.

Il frappa trois coups dans la porte. Le soldat qui marchait de long en
large, s'approcha et vint ouvrir.

--J'ai soif! lui dit Tranquille.

L'autre, qui ne comprenait pas le franais et que l'obscurit qui
rgnait dans le caveau empchait de bien apercevoir le prisonnier, se
pencha en dedans de la porte entrebille.

Cinq doigts d'acier se cramponnrent  son cou, tandis qu'une main le
tirait dans le caveau. Sans lcher la gorge du soldat, Tranquille lui
assna de son autre main ferme deux formidables coups de poings dans la
poitrine, et un dernier, vrai coup de massue, en plein sur le crne. Le
malheureux tomba tout d'une pice et perdit connaissance avant d'avoir
pu jeter un cri. Tranquille lui enleva sa giberne pleine de cartouches,
la passa  son cou, saisit le fusil de factionnaire, et s'lana hors du
caveau.

La porte de sortie donnait sur la salle  dner du corps-de-garde. Il ne
fallait pas songer  s'en aller par-l. Et pourtant il n'y avait pas de
temps  perdre, au mme instant on l'apercevait de la salle. Il avisa
une fentre, reconnut d'un coup d'oeil qu'elle n'tait point garnie de
barreaux de fer, l'enfona d'un coup de pied, et, au milieu des clats
de verre et des dbris de toutes sortes, qui volaient autour de lui, au
bruit des clameurs forcenes des soldats, il sauta dans la rue. D'abord
il courut quelques pas droit devant lui, puis s'orienta, pris ses
longues jambes  son cou et s'lana du ct de la campagne.

Une dizaine de soldats s'taient jets  sa poursuite sans avoir eu le
temps de prendre leurs armes, esprant le devancer  la course. Mais les
pauvres diables ne savaient point qu'ils avaient affaire au plus agile
coureur des bois qui ait chass l'orignal de nos forts.

A chaque bond qu'il faisait, Tranquille gagnait un pas sur ses
poursuivants. Enfin il atteignit l'extrmit de la ville, sauta dans les
champs o il secoua joyeusement la tte en aspirant l'air libre. Ses
bondissements taient joyeux et puissants comme ceux d'un fauve qui a
rompu les barreaux de sa cage et dvore l'espace qui le spare de la
libert.

Lasss bientt de leur inutile poursuite, les soldats s'arrtrent, et
ahuris, le virent grimper au haut du coteau Sainte-Marguerite et
s'enfoncer dans la fort.

Maintenant il faut nous reporter au jour prcdent, aussitt aprs la
bataille. Comme ils s'enfuyaient tous deux en remontant le versant du
coteau, Alice remarqua plusieurs fois que son mari chancelait.

--Es-tu bless, dis-moi? lui demanda-t-elle  plusieurs reprises.

Mais lui, qui tenait sa main crispe autour du bras de la jeune femme,
fuyait toujours, tout en la maintenant  son ct pour l'empcher de le
regarder en face.

--Non, non! disait-il avec nergie.

Ce fut ainsi qu'ils gagnrent le bois o ils s'enfoncrent en courant
toujours. Ils firent plusieurs arpents, sans s'arrter une minute. Mais
peu  peu Marc semblait perdre de sa vigueur. Plus incertain son pas se
ralentissait. Alice sentit enfin que les doigts qui retenaient se
desserraient brusquement, et s'aperut qu'il allait tomber. Elle voulut
le retenir; mais Evrard ploya sur ses jambes sans force, et s'abattit
lourdement sur le sol en entranant sa femme avec lui.

--Mon Dieu! Marc, qu'as-tu donc? s'cria-t-elle.

En le regardant, elle jeta un cri de terreur et appuya ses doigts ferms
sur la poitrine du jeune homme, d'o s'chappait un flot de sang.

L'pe du capitaine Evil avait perc le sein d'Evrard en pntrant dans
le poumon droit.

--Il va mourir mon Dieu! fit-elle avec un cri de dsespoir qui retentit
sous le dme des grands arbres--Marc! je t'en prie, rponds-moi!
criait-elle affole. Tout ce sang... Sa vie qui s'en va, Seigneur Dieu!
A l'aide! Au secours!... Mais ses clameurs se perdaient sous les bois et
l'cho dsesprant rpondait seul  sa voix.

Aprs une faiblesse de quelques minutes, Marc un peu soulag par
l'hmorragie et ranim par les accents dchirants d'Alice, ouvrit des
yeux hagards. En reprenant peu  peu ses sens, il arrta ses regards sur
sa femme avec un sentiment indicible d'angoisse.

Elle dvorais ses gestes et aspirait chacun de ses soupirs.

--Oh! ne meurs pas, je t'en prie, Marc! Sauvez-le, mon Dieu! Tuez-moi,
mais qu'il vive lui, Seigneur!

--Alice, soupira le bless, je t'en prie... ne te dsespre pas
ainsi!... Tche plutt... d'arrter mon sang...

L'effort qu'il faisait pour parler produisait un affreux gargouillement
aux lvres de la blessure, ou la crpitation du sang chass par
l'expiration rendait de sinistres plaintes.

--Mais, comment l'arrter ce sang? Marc, dis-moi comment!...

--Du linge... plusieurs plis... bander la poitrine.

Sa voix faiblissait, faiblissait.

De ses mains ensanglantes, Alice arracha plutt qu'elle n'ouvrit le
gilet qui couvrait sa poitrine, et dchira sa chemise en lambeaux
qu'elle replia plusieurs fois. Quand elle jugea que la compresse tait
assez paisse, elle l'appuya sur la blessure. Tout en l'y maintenant de
sa main gauche, elle dfit de la droite sa ceinture que retenait
l'pe, la remonta sous les bras, en ramena les extrmits sur la
poitrine o elle les rejoignit, passa dans la boucle d'argent l'autre
bout de le ceinture qu'elle serra fortement en l'arrtant ensuite avec
soin.

Le bless avait ferm les yeux. Petit  petit, sa respiration redevint
plus rgulire et plus forte, et le sang vint colorer un peu ses joues
plies.

Agenouille prs de son mari, ses maintes jointes pour une muette
prire, anxieusement penche sur le corps inerte du bless, Alice
restait plonge dans une stupeur profonde.

Les bruits du combat avaient cess. L'on n'entendait plus au loin que
les derniers roulement des tambours battant la retraite glorieuse des
vainqueurs. Au-dessus des deux infortuns les feuillages naissants
frmissaient gaiement sous un joyeux rayon de soleil qui, sortant tout 
coup des nues pluvieuses du matin, venait rchauffer les bourgeons
nouvellement clos et refroidis par l'orage de la nuit. Effrays quelque
temps par le fracas de la bataille, les oiseaux reprenaient, maintenant
leur amoureux babil et se poursuivant sur la cime odorifrante des
arbres.

C'tait le printemps qui chantait la renaissance de l'anne, le joyeux
murmure de la vie  ct du rle de la mort. Impassible dans son
irrsistible vitalit, la nature continuait le travail fcond de son
incessante reproduction.

Une heure ou deux, peut-tre plus encore, s'coulrent sans que Marc
donnt d'autre signe de vie qu'une respiration faible et parfois
embarrasse Toujours agenouille prs de lui, Alice restait immobile
comme une froide statue veillant sur un tombeau.

Le soleil allait disparatre derrire les arbres, lorsque le bless
s'agita faiblement. Alice se pencha sur lui en piant avec avidit ce
premier indice de retour  la vie.

--Que veux-tu, Marc? fit-elle en appuyant avec passion ses lvres
froides sur la bouche brlante de son mari. Rponds-moi, mon ami.

L'ardent contact de cette bouche glace sur ses lvres fivreuses
acheva de tirer le jeune homme de son vanouissement.

--...De l'eau, j'ai soif... je brle, fit-il en ramenant sa main sur sa
poitrine.

Alice jeta autour d'elle un regard dsespr.

--Attends un peu, mon ami, je m'en vais tcher d'en trouver,
rpondit-elle en dardant un long regard vers le ciel.

Elle se mit en qute, furetant les buissons, scrutant les rochers pour
y dcouvrir un mince filet d'eau. Mais aprs une battue d'une
demi-heure, elle s'en revenait la mort dans l'me et sans avoir pu
trouver une goutte d'eau, lorsqu'elle avisa un mchant cassot d'corce
qui avait t jet sur le bord d'un sentier par quelque passant.
Tremblant de peur de voir sa dernire esprance due, elle s'approcha
et sentit son coeur palpiter d'une joie immense en apercevant quelques
gouttes d'eau, deux trois gorges  peine, au fond du cassot. Elle
s'empara de ce vase primitif, bien plus prcieux pour elle en ce moment
que s'il et t d'or pur, et marchant avec une extrme prcaution, de
crainte de perdre une seule gutte du prcieux liquide, elle s'approcha
de l'endroit o gisait Evrard.

Il avait les yeux ouverts. Au bruit des pas d'Alice il se dressa mme 
demi sur son sant.

--Ah! c'est toi!... fit-il avec un grand soupir de satisfaction. Tu as
t bien longtemps...

--Mon ami, rpondit-elle avec un sanglot dans la voix, si tu savais
combien il m'a fallu chercher! Encore n'ai-je pu trouver que ceci.

--Je suis un affreux goste.. c'est vrai. Mais je souffrais tant de la
soif... vois-tu... j'ai comme du feu... l-dedans!... Cette eau, donne,
oh! donne-la moi!

Elle approcha le cassot des lvres du bless, de manire qu'il n'en
perdit pas une goutte.

En deux traits avides il but tout.

--Que c'est bon! soupira-t-il, Dieu que c'est bon! Merci, ma bonne
Alice!

Elle se baissa vers lui, et tout en cherchant sa bouche pour y appuyer
un baiser, elle murmura:

--Ces quelques gouttes d'eau me donnent en ce moment la plus grande joie
de ma vie!

--Quelle heure peut-il tre, maintenant? demanda Marc aprs quelques
instants de silence.

--Le soleil doit tre sous l'horizon; puisque que la fort commence 
s'assombrir.

--Il faut pourtant... continuer notre route... avant que la nuit... soit
tout  fait venue.

--Continuer! Mais o aller, mon ami?

--O aller?... Rejoindre les ntres... Nous en rencontrerons
certainement... dans quelque endroit de la fort.

--Mais  quelle distance, mon Dieu! coute, Marc. La ville n'est pas
bien loin d'ici, j'en reconnatrai facilement le chemin et pourrai m'y
rendre en assez peu de temps. J'y trouverai bien quelque me charitable
qui consente  venir te porter secours. Veux-tu que j'y aille?

--Toi! s'cria Marc en se redressant. Et Evil?...

--C'est vrai, mon Dieu, c'est vrai! dit-elle en fondant en larmes. Ah!
qu'avons-nous fait  Dieu?

--Alice! Alice, tes cris me dchirent le coeur! du courage, je t'en
prie... coute! quel est ce bruit?...

Ils tendirent tous deux l'oreille. Des coups sourds et multiplis
retentissaient au loin et arrivaient jusqu' eux en roulant sous le dme
du bois.

--Ce sont des coups de hache, remarqua Evrard. Allons de ce ct.
Quelques-uns des ntres qui abattent un arbre... pour un feu de
bivouac. Allons,  la grce de dieu... tournons le dos  la ville qui
abrite notre ennemi.

Il voulut se lever, mais ses forces le trahirent, et il retomba sur la
terre.

--Arrte, Marc! tu vas te tuer! lui dit Alice en s'efforant de le
retenir.

--Donne-moi ma gourde d'eau-de-vie! demanda-t-il.

--Mais si tue en bois, tu vas peut-tre te faire un mal affreux?

--Donne!

Elle obit, dboucha la gourde et la lui appliqua sur les lvres.

Il but prement cinq ou six gorges. Mais ses doigts se crispaient sur sa
poitrine. Il aurait aval du plomb fondu que la sensation n'et pas t
plus atroce. Il vita de parler de peur de laisser chapper des cris de
douleur, et resta quelque temps immobile. Enfin, aprs plusieurs minutes
de silence, il id  sa femme.

--Bois-en toi-mme un peu pour te donner des forces... Tu n'as rien
pris, depuis le matin!

Quand elle eut aval une gorge:

--Donne-moi la main, lui dit-il.

Lui, s'en aidant, se mit, lentement, bien lentement, sur son sant, puis
 genoux, et puis enfin, aprs un suprme effort, debout sur ses jambes
qui ployaient sous lui.

--Bon! fit-il. Ton bras  prsent.

Il s'y accrocha, et, tout en essayant son premier pas:

--Je n'aurais jamais cru, pensa-t-il, qu'on put souffrir autant sans
mourir.

Ils s'en allaient ainsi, lui s'appuyant sur elle et trbuchant comme un
enfant qui fait ses premiers pas; elle se retenant aux arbres, aux
moindres branches pour s'empcher de tomber.

Ils n'avaient pas fait un arpent, qu'il lui dit, sa voix tremblait:

--Arrtons un instant, mais rien qu'un instant.

Il lui passait comme un nuage de sang devant les yeux.

--Mon Dieu! pensa-t-il, pas maintenant, je vous en supplie!... Encore
une heure de vie, Seigneur, que je puisse remettre ma femme entre des
mains amies! C'est si peu pour vous qu'une heure de plus  l'une de vos
cratures, et c'est tant pour moi!

Il fit appel  tout ce que son pauvre corps bris renfermait encore
d'nergie, et continua d'avancer.

Ils se tranrent assez longtemps ainsi, lui se heurtant les pieds
contre les pierres et les racines, glissant sur la mousse et sur la
terre humide, mais ne tombant jamais cependant grce aux efforts
surhumains d'Alice.

Combien de temps marchrent-ils de la sorte? c'est ce qu'ils n'auraient
pu dire. Mais eussent-ils vcu cent ans, sous les conditions ordinaires
de la vie, qu'un sicle ne leur et pas sembl plus long que ces
heures, que ces minutes, peut-tre, dont chaque seconde grenait sur eux
des tortures indicibles. Lui, se sentir expirer  chaque pas, et penser
Qu'elle allait bientt rester seule, perdue en ce grand bois morne!
Elle, de voir s'en aller mourant et se dire qu'elle allait lui survivre!

Et tant de souffrance, et tant d'horreur, le lendemain du jour nuptial..

--J'ai pch contre vos lois, et vous m'en punissez,  mon Dieu!
soupirait Alice, en touffant des sanglots qui lui tenaillaient la
gorge.

--Je suis maudit! pensait Evrard.

Firent-ils beaucoup de chemin? On ne le saurait croire. Car, voyez-vous,
les pauvres enfants ne pouvaient aller bien vite!

Cependant les bruits qu'ils avaient entendus devenaient de plus en plus
distincts. Ils finirent mme par apercevoir des lueurs entre les arbres.

Ils s'arrtrent. On allait, on revenait autour de plusieurs feux. Il
devait y avoir l beaucoup de gens. Un bruissement confus de voix
nombreuses se faisait entendre  distance.

--Allons, allons! dit Evrard avec impatience--J'ai cru que j'allais
tomber, songea-t-il, et si je tombais, ce serait fini!--Du courage, ma
bonne Alice, du courage... dans quelques instants... nous seront sauvs!

S'appuyant tous les deux, maintenant, l'un sur l'autre,--car elle aussi
se sentait dfaillir,--ils reprirent ce nouveau et long chemin du
Calvaire.

La nuit s'paississait de plus en plus, et c'est  peine s'ils pouvaient
y voir leurs pieds. Aussi une racine,  moiti sortie de terre, s'tant
rencontre sous ses pas, Marc s'y embarrassa le pieds et s'abattit
lourdement sur le sol. Alice jeta un cri de dsespoir et de ses deux
bras enserra le corps de son mari pour l'aider  se relever. Mais il
restait tendu par terre comme une passe inerte. De plus elle sentit
qu'un sang chaud lui coulait sur les mains. L'appareil s'tait dplac
dans la chute et la blessure venait de se rouvrir.

Heureusement qu'ils n'taient plus qu' trente pas d'une espce de
clairire o l'arme amricaine s'tait arrte. Alice courut perdue
jusque-l et demanda de l'aide. mus par ses cris dchirants quelques
soldats la suivirent. Ils emportrent le bless tout  fait insensible
et le dposrent auprs d'un feu, la tte contre un tronc d'arbre.

--Un chirurgien, pour l'amour de Dieu! cria la jeune femme en montrant
son mari, trouvez un chirurgien!

Et  bout de forces, elle tomba vanouie prs du bless.

Quand elle reprit connaissance, il tait tout  fait nuit. Devant elle,
clair par le feu qui flambait en ptillant  quelques pas, se tenait
le chirurgien. Celui-ci comprit cette muette mais loquente
interrogation.

--Ne le drangez pas, il dort, dit-il  la jeune femme. J'ai pans sa
blessure avec soin. L'hmorragie est arrte.

--Y a-t-il du danger.

--Aucun... pour le moment, Madame

--Sa blessure est elle grave?

--Je vous avouerai, rpondit le docteur en hsitant qu'elle est
srieuse.

--Oh! dites-moi, Monsieur, dites-moi franchement, la croyez-vous
mortelle?

--Il m'est impossible de rpondre  cette question avant d'avoir examin
la plaie au grand jour.

Alice vit bien qu'elle n'obtiendrait pas une rponse plus positive et
tourna vers son mari des yeux pleins de larmes.

--Mais, vous-mme, Madame, reprit le mdecin, vous tes bien faible en
ce moment.

Elle haussa les paules avec indiffrence. Ce geste disait:

--Eh! Que m'importe lorsque celui que j'aime se meurt sous mes yeux.

--Avez-vous mang quelque chose, depuis le matin, Madame?

Alice ne rpondit pas.

--Je m'en doutais, pensa le chirurgien.--Tenez, Madame, prenez ce
morceau de pain. C'est tout ce qui reste ici en fait de vivres. Plus
prvoyant que nos gens qui comptaient dner aux Trois-Rivires, j'avais
emport quelques provisions pour nos blesss.

--Mais vous-mme, Monsieur, n'avez-vous pas faim?

--Non, je viens de manger, il n'y a qu'un instant, repartit le docteur
qui n'hsitait pas  faire un mensonge. C'tait son repas qu'il donnait.

--La beaut, la jeunesse, la distinction, l'infortune de cette femme
dlicate le touchait profondment.

--Dans ce cas, Monsieur, reprit Alice, j'accepte, mais pour lui! Moi, je
n'ai pas faim.

--C'est de faiblesse que vous vous tes vanouie, Madame. Vous ferez
bien de manger un peu. Si vous voulez tre en tat de veiller sur votre
mari, il faut que vous vous donniez un peu de force. Du reste, dans
l'tat o il se trouve, mieux vaut qu'il ne mange rien maintenant.

Alice secoua ngativement la tte et enfouit le morceau de pain dans la
poche du justaucorps de Marc.

--Croyez-m'en, Madame reprit le docteur, tout ce dont il a besoin 
prsent, c'est de boire de temps  autre. Vous lui donnerez de l'eau
quand il en demandera, mais peu  la fois. En voici, prs de vous, dans ce
vase; je l'ai puise pour vous. Elle est bien trouble, l'eau de ce
marais; mais c'est tout ce que nous en avons, et bien heureux
sommes-nous encore de n'en tre pas compltement dpourvus. Mais encore
une fois, vous ne pouvez passer la nuit de la sorte. Prenez au moins
quelques gouttes d'eau-de-vie avec de l'eau, j'en ai ici, dans cette
gourde. Oui, n'est-ce pas?

Elle but ce que lui prsenta le docteur, le remercia du regard, et,
tombant dans une rverie morne, se remit  contempler le bless toujours
assoupi.

Le chirurgien vit qu'on n'avait plus besoin de lui et s'loigna.

Longtemps Alice demeura dans l'impossibilit de la contemplation,
grenant dans son coeur meurtri le long rosaire de ses penses
douloureuses.

Enfin Marc ouvrit les yeux et les promena autour de lui avec garement.
Comme c'tait la premire fois qu'il reprenait connaissance depuis sa
chute, il ne comprenait rien  la scne trange qui s'offrait
brusquement  ses regards. A perte de vue, dans un vaste bas-fond,
s'tendaient des groupes d'hommes couchs ple-mle auprs d'une
centaine de feux,  et l, quelques sentinelles postes autour du camp,
erraient lentement, comme autant de fantmes, dans le silance et
l'ombre. Puissamment clairs d'en bas les milles arceaux de la cime des
arbres saillissaient vivement sur le ciel sombre, tandis que,  travers
le feuillage clair, tremblotaient quelques toiles que semblaient
frissonner sous la fracheur de la nuit.

Gmissant dans le feuillage touffu de quelques vieux pins qui se
dressaient tout  ct du marcage, le vent produisait ce bruit
mlancolique qui rappelle la plainte des flots mourants sur une grve.
Quelques oiseaux de proie que flairaient la mort, dominaient de temps en
temps cette plainte solennelle et continue, en se jetant l'un  l'autre
de sinistre croassements, tandis qu'un hibou, irrit de l'clat de tous
ces feux, poussait dans l'espace des miaulements rauques et lugubres.

Marc frissonna, regarda Alice, se souvint et comprit. Il soupira et
ferma les yeux devant cette scne d'une mlancolie poignante.

--Qu'as-tu donc, mon ami, lui demanda sa femme, souffres tu? Veux-tu
quelque chose?

--J'ai soif.

Alice lui souleva la tte et lui prsenta de l'eau. Il en fut quelques
gorges, resta quelques instants immobiles, et puis alla chercher la
main froide d'Alice qu'il pressa doucement dans sa main brlante, tandis
que deux grosses larmes roulaient dans ses yeux et glissaient de
chaque ct de son visage.

--Oh! je t'en supplie, Marc, balbutia la jeune femme, et avalant un
sanglot, ne pleure pas ainsi, cela te fait trop de mal!

--Pauvre malheureuse enfant, murmura-t-il, tant de souffrances
immrites...  cause de moi! Rien ne m'ayant jamais russi...
n'aurais-je pas d me douter... que je te serais fatal!

--Ne dis pas cela, Marc! Non, vois-tu, c'est moi qui suis abandonne de
Dieu pour avoir dlaiss mon pre...

Et l'infortune crature sentent la main de fer du malheur tordre plus
violemment ses entrailles elle clata en sanglots et laissa tomber sa
tte dfaillante sur l'paule de Marc.

Ils pleurrent ainsi longtemps, bien longtemps.

Ce fut une horrible et interminable nuit.

Enfin la soleil se leva et ses rayons vinrent clairer les fugitifs
veills dj par les premires lueurs du jour. Souills de poudre et de
boue, quelques-uns de sang, leurs vtements dchirs, la figure plie
par l'insomnie et la faim, ces misrables soldats rappelaient en ce
moment les _Gueux des bois_, paysans arms qui,  la fin du seizime
sicle, guerroyaient en partisans pour l'indpendance des
Provinces-Unies.

Aussitt que le jour fut assez grand, tout le camp s'branla pour se
mettre ne marche, ceux du moins qui le pouvaient. Quant aux blesss, ils
ne furent pas longtemps  s'apercevoir qu'on ne s'occupait point d'eux.
En vain, les chirurgiens et les officiers couraient-ils de groupe en
groupe en suppliant ceux qui taient valides de ne pas abandonner ainsi
leurs malheureux compagnons d'armes, on leur tournait le dos sans les
couter, chacun ne songeant plus qu' soi. L'extrme misre, la terreur
des foules affoles produisent de ces spectacles d'gosme hideux qui
ravalent l'homme au dessous de la brute.




                           CHAPITRE DIX-NEUVIME


Ce n'tait plus une retraite, c'tait une fuite, une vritable panique.
A mesure que cette foule indiscipline s'engouffrait sans ordre sous les
bois, les lamentations croissantes s'levaient derrire elle. Vainement
les misrables dlaisss tendaient vers leurs frres des mains
suppliantes, en vain ceux que en avaient encore la force se tranaient-ils
aux genoux de leurs amis, ceux-ci les cartaient du pied et passaient.
Alors s'leva de la clairire un effroyable concert de maldictions et
de hurlements dsesprs.

Marc et Alice que la faiblesse et la douleur avaient jets, vers le
matin, dans un assoupissement lthargique, furent tirs de leur sommeil
par ces cris de dsespoir qui montaient vers le ciel comme des
imprcations de damns. Ils comprirent d'un coup d'oeil la signification
terrible de cette scne de dsolation. Ils en ressentirent tous deux un
poignant serrement de coeur, Marc de terreur pour Alice, elle
d'effarement pour lui.

--Au nom de mon amour pour toi, je t'en supplie, s'cria Marc, suis-les,
va-t-en! Laisse-moi mourir ici, mes derniers moments seront plus doux!

Elle laissa tomber sur lui un regard ineffable de reproche et de
tendresse. Alors il se tut.

Mais elle se sentit illumine d'une inspiration subite, et, avisant
quelques soldats qui passaient prs d'eux, elle se leva, prit une bourse
pleine d'or qu'elle avait emporte la veille en cas de ncessit, et la
leur montra en leur faisant signe d'emporter son mari.

Ceux-l s'arrtrent, se consultrent un instant et finirent par
accepter.

--Il est sauv, merci, mon Dieu! s'cria-t-elle.

Les soldats firent une espce de civire  l'aide de quelques grosses
branches qu'on avait coupes la veille pour les feux de la nuit. Ils y
dposrent le bless et se htrent de suivre leurs compagnons dont les
derniers disparaissaient dans les ddales de la fort.

A son tour, en passant au milieu des infortuns qu'on abandonnait dans
la clairire, Alice dut rester sourde  leurs supplications. A peine le
brancard pouvait-il supporter son mari; d'ailleurs ceux qui le portaient
montraient bien par leur attitude qu'ils n'taient gure disposs 
accepter un surcrot de charge. Ils passrent donc et s'en allrent en
fermant l'oreille  ces pitoyables lamentations que se mouraient peu 
peu dans l'loignement. Ainsi Dante et Batrice en quittant les enfers,
entendaient le bruissement confus de la voix des damns au fond de la
spirale maudite.

Alice, la courageuse enfant, tantt  ct de son mari, tantt  la
suite du convoi, selon que le lui commandait la largeur du sentier,
allait d'un pas fbrile rconfortant Evrard d'une parole amie, et
encourageant les porteurs d'un regard reconnaissant. Pourtant la
malheureuse enfant,  jeun depuis bientt deux jours, ne se soutenait
plus qu' force d'nergie et d'hrosme. Outre les tiraillements
douloureux d'un estomac irrit par une dite aussi prolonge, une
dpression gnrale commenait  paralyser ses mouvements qui devenaient
automatiques. Par moments il lui passait dans tous les membres des
frissons de dfaillance, et sa vue s'obscursissait. Alors, pour dompter
ces symptmes menaants de syncope, elle se raidissait contre ces
affaissements, se rapprochait de Marc et serrait sa main dans la sienne.
Le contact de cette main chrie la ranimait, et la seule pense que si
elle venait  s'vanouir, ceux qui portaient son mari les
abandonneraient peut-tre, achevait de lui rendre une partie de ses
forces.

Elle allait donc toujours, toujours dans la fort sans fin, sans jamais
s'arrter. Et pourtant encore, sa chaussure lacre dj par les longues
marches de la veille  travers les bois, laissait presque nus ses petits
pieds que meurtrissaient les pierres et les racines, et qui saignaient 
chaque pas. Inquitude cruelle, atroce tourment de l'me  la vue de son
mari bless grivement, mortellement peut-tre, souffrance physique
presque surhumaine pour un tre aussi dlicat, telle tait la voie
horriblement douloureuse o la jeune pouse se trouvait pousse par une
force fatale, ds le lendemain de ce jour attendu par elle avec tant
d'impatience et entrevu si rayonnant de jouissances mystrieuses dans un
pass si rapproch.

Il y avait une couple d'heures qu'ils allaient de la sorte, lorsque les
porteurs s'arrtrent en prtant l'oreille te en se consultant d'un air
inquiet. Le bruit des pas et de la voix de ceux qui s'en allaient devant
eux, avait peu  peu diminu et fini mme par s'teindre tout  fait.
Aucun accent humain ne retentissait plus dans la solitude, et nul autre
bruit ne s'y faisait entendre que le frmissement des branches et des
feuilles naissantes ou quelques cris d'oiseaux.

Ces hommes se parlrent un instant  voix basse et se rapprochrent
d'Alice. Ils avaient un air si menaant qu'elle en frmit par tout ses
membres en flairant quelque nouvelle infortune.

--Avant d'aller plus loin, dit le plus hardi des quatre, nous voulons
tre bien srs que nos fatigues ne resteront pas sans rcompense.
Donnez-nous l'or que vous nous avez montr.

Ces paroles taient dites en anglais et Marc fut seul  les comprendre.

--Que veulent-ils donc? lui demanda sa femme.

--L'or que tu leur as fait voir. Est-il prudent de le leur donner
maintenant?

--Oui, plus prudent que de vouloir discuter avec eux en un pareil
moment, rpondit Alice en tendant la bourse  celui qui la lui
demandait. Seulement dis-leur, Marc, qu'ils en auront trois et quatre
fois plus, s'ils te rendent en quelque endroit habit.

Evrard achevait  peine de traduire ces paroles, que celui des porteurs,
qui parlait au nom des autres, lui rpondit en branlant la tte:

--Vous nous offririez  chacun une fortune, que nous ne l'accepterions
pas. Nous avons perdu nos compagnons de vue, nous mourons de fatigue et
de faim, et nous somme menacs de tomber entre les mains de quelque parti
d'ennemis lanc sans doute  notre poursuite. Non, non, notre vie vaut
encore mieux que tout votre or, et nous allons nous hter de rejoindre
nos camarades, pendant q'il en est temps encore. Ce que vous nous avez
donn n'est que le juste prix que nous mritons cent fais pour vous
avoir mens jusqu'ici. Tchez de vous tirer d'affaire.

Misrables! s'cria Marc en se soulevant avec un geste de menace.

Mais eux, sachant bien qu'ils n'en avaient rien  craindre, lui
tournrent tranquillement le dos et s'enfoncrent  grands pas dans le
bois. Le bless retomba sur le brancard avec un gmissement de
dsespoir.

Alice leva les mains vers le ciel, tourna sur elle-mme et vint tomber
sans connaissance  ct de son mari.

--O dieu! s'cria Marc, puisque tu veux notre mort, pourquoi donc
prolonger autant notre agonie! Si tu es jaloux du seul jour de bonheur
que nous ayons got, que n'en finis-tu donc d'un seul coup? Trve  ces
tortures sans nom et fais-nous mourir!

Le dlire le prenait.

--Mourir... rpta-t-il, quand nous sommes tous deux si jeunes! quant
l'amour nous gardait encore tant de jouissances! Non, nous ne mourrons
pas! Je veux vivre, moi, et je veux qu'elle vive aussi. Allons, plus de
ces faiblesses indignes d'un homme te voyons  sortir de ce bois maudit.
Si la mort est ici, l-bas est le salut; allons l'y chercher.

Il s'assit. Sa blessure lui fit un mal atroce, mais il en vainquit la
douleur et se trana auprs de sa femme vanouie.

--Alice, rveille-toi, fit-il en la pressant dans ses bras. N'entends-tu
pas ma voix? Allons, il faut se lever et partir... Mais ne sens-tu donc
plus le feu de mes baisers!

Il l'embrassait avec transport; mais la jeune femme restait froide  ses
caresses et ne donnait aucun signe de vie. Soudain il s'arrta, en
apercevant sa gourde dont Alice avait voulu se charger pour l'en
dbarrasses. L'ide lui vint de verser de l'eau-de-vie sur les lvres de
la jeune femme.

Quelques gouttes ayant pntr, entre les lvres, et les dents, jusque
dans la gorge d'Alice, l'action irritante de l'eau-de-vie la fit tousser
et finit par la tirer de son vanouissement. Mais avec la vie lui revint
aussi la mmoire, et en se rappelant toute l'horreur de la position,
elle s'cria avec dsespoir:

--C'est donc vrai qu'ils sont partis!

--En! qu'importe! Nous pouvons nous passer d'eux, je pense. Le chemin
n'est-il pas battu devant nous?

Alice fut effraye de l'animation fivreuse que trahissait la voix de
Marc. Elle se leva et le regarda. Il avait la figure empourpre par la
fivre.

--Je t'en prie, dit-elle, calme-toi, tu vas te faire mal!

--Me calmer! repartit Evrard avec un rire nerveux. L'occasion est bien
choisie!... Tu te trouves donc bien, ici, toi, que tu veuilles y rester?

--Mais, que veux-tu donc que nous fassions, Marc?...

--Nous en aller, pardieu! coute... Tu ne m'en crois pas la force...
Mais c'est que je suis bien mieux, moi... Ma faiblesse d'hier et de la
nuit passe... ne venait que de la perte rcente de mon sang... Ma
blessure, bah! je sens bien maintenant... qu'elle n'a rien de srieux...
(Il tait hors d'haleine en profrant ces mots.) Elle ne me fait plus
mal... Tines, nous allons boire chacun... la moiti de ce qui reste
encore de cette eau-de-vie. Cela nous donnera des forces... et nous nous
mettrons en marche... Si nous avions seulement quelque chose 
manger... ajoute-t-il en _apart_.

--Aurais-tu faim? lui demanda-t-elle

--Mais, il me semble que je... mangerais bien une bouche, reprit-il
avec anxit.

--Regarde dans la poche droite de ton justaucorps.

Il en tira le morceau de pain qu'elle y avait mis la veille.

--D'o ceci vient-il donc? demanda-t-il.

--Le docteur m'en a donn deux tranches. J'en ai mang une et je t'ai
gard l'autre. Marc la regarda fixement et vit qu'elle rougissait.

--Ce n'est pas vrai ce que tu dis l, tu as tout gard pour moi!

--Je t'assure... balbutia-t-elle en rougissant de plus en plus.

Il lui enserra la taille de son bras, l'assit prs de lui, et l'embrassa
sur le front.

--Tu es un ange! dit-il, dans ce baiser empreint d'autant de respect que
de tendresse.

Il cassa ce pain durci, et puis en offrit la moiti  sa compagne en lui
disant:

--Si tu n'acceptes pas, jamais ce morceau que je tiens ne touchera mes
lvres.

Elle comprit qu'il serait inutile de lui rsister. Quand il la vit
porter le pain  sa bouche, il entama le sien.

--Tiens, dit-il en lui prsentant la gourde, bois un peu, cela te
donnera des forces.

Quand elle en eut pris quelques gouttes il saisit la gourde et but
rapidement  son tour. Pas un muscle de sa figure ne trahit
l'embrasement qui dvora soudain sa poitrine. Seulement il lui sembla
qu'il allait mourir.

Alice le regardait plir avec effroi. Il lui sourit, laissa tomber la
gourde vide, et ds qu'il put parler:

--Cela me fait du bien, murmura-t-il. J'en suis tout ragaillardi...
Donne-moi la main... Tout  l'heure je serai plus fort,... quand l'effet
se fera sentir.

Aprs un immense effort il se trouva debout. Il lui parut que les arbres
dansaient autour de lui et que le sol se drobait sous ses pieds.

Alice le sentit chanceler et le retint dans ses bras. Mais il finit par
se remettre. Il se cramponnait  la vie avec toute l'nergie du
dsespoir.

--Marchons! dit-il.

Momentanment stimuls par ces quelques bouches de pain et le peu
d'eau-de-vie qu'ils venaient de prendre, ils se mirent tous deux en
marche. C'tait piti que de les voir, appuys l'un sur l'autre,
marchant  petits pas, le corps flchissant sur leurs jambes
tremblantes, tels que deux vieillards qui essaient leurs derniers pas
avant de se coucher dans la tombe.

Les efforts inous qu'ils faisaient pour marcher leur paralysaient la
voix, et ils haletaient tous deux chacun coutant avec effroi la
respiration pnible de l'autre.

Ils s'en allaient donc, la tte basse, les yeux rivs par terre pour
viter le moindre obstacle qui pouvait embarrasser leurs pieds, se
tranant, machinalement pousss par l'instinct confus de la
conservation, n'ayant plus de forces que ce qu'il leur en fallait pour
s'empcher de choir, lorsque Marc entendit un bruit de pas devant lui
et releva la tte.

--Encore lui! toujours lui! s'cria-t-il avec emportement.

La premire pense d'Alice fut que le dlire le reprenait avec plus de
violence, mais  peine eut-elle lev les yeux qu'elle jeta aussi un cri
de terreur.

Evil, l'homme fatal, tait l,  dix pas devant eux. A ct de lui se
tenait un inconnu.

--Puisque l'enfer t'a pouss jusqu'ici, cria Evrard, nous allons du
moins mourir ensemble!

Et avec une force dont on ne l'eut pas cru capable, il dgagera son bras
de sous celui d'Alice, qui le retenait, tira son pe qu'il n'avait
point voulu quitter, et marcha sur Evil.

Alice, comme ptrifie par la terreur, resta  l'endroit o elle s'tait
arrte, sans voix, sans force et sans volont.

Evil et Gauthier se trouvaient sur le bord d'un rocher coup
perpendiculairement derrire eux et dominant d'une trentaine de pieds un
ruisseau qui coulait en bas sur un lit de cailloux.

En voyant monter vers lui ce mourant arm d'une pe qu'il pouvait 
peine tenir, Evil eut un sourire d'infernal contentement. Il fit signe 
Gauthier qui venait d'armer son mousquet, de dposer son arme, et,
attendit sans bouger, avec le rire satanique de la vengeance aux lvres,
ce spectre vivant qui se tranait vers lui.

--Attends..., balbutiait Evrard en approchant, il me reste encore...
assez de force pour te tuer!

Le bras tendu, l'p au poing il arriva enfin prs d'Evil.

--O mon Dieu! dit Evrard, donnez-m'en la force!

Evil bondit sur Marc, lui arracha son pe qu'il jeta loin d'eux, saisit
Evrard par les poignets et la gorge, et tranant le malheureux jusqu'au
bord du rocher:

--Tu as tort d'invoquer Dieu en ce moment! lui dit-il. L'esprit de la
vengeance est Satan, et c'est mon Dieu,  moi. Vois-tu comme il ta jet
sans dfense dans mes mains vengeresses! Tu m'as vaincu d'abord, et
pourtant je vais rester le dernier sur la brche. Mais avant que de
pitiner sur ton cadavre, je veux, l, sous tes regards mourants, que le
feu infernal de la jalousie te ronge aussi le coeur. Avant que tu rendes
au diable ton me maudite, ta femme, entends-tu, ta femme sera la
mienne, ici, sous tes yeux.

Dans un dernier effort, Evrard se dbattit pour chapper  l'treinte de
son ennemi. Mais Evil le souleva de terre et le poussa dans le vide.

L'infortun jeta un cri touff, et s'en alla tomber au fond du ravin.

--Maintenant, la belle enfant, dit l'officier, d'une voix horrible, 
nous deux!

Et il descendit vers elle.

Le cri d'horreur que poussa la misrable femme ne saurait tre rendu par
aucun mot. Il n'avait plus rien d'humain, et retentit au loin dans la
solitude, appel dchirant, pouvantable.

--Au secours, mon Dieu! au secours! criait-elle en courant pour chapper
 l'infme.

Lui, tout en la poursuivant rpondit avec un ricanement de dmon:

--Je m'en moque pas mal de ton Dieu, attends!....

Chacun de ses pas le rapprochait d'Alice. Comme il profrait ce
blasphme, il rejoignait la jeune femme, il allait la saisir, quant un
bruit de branches casses se fit entendre, tandis qu'une vois rude, bien
connue d'Alice, criait  vingt pas de l:

--Jetez-vous par terre, madame!

Elle obit. Avant que Evil stupfait eut pu faire un seul geste, un coup
de feu retentit et le capitaine atteint en pleine poitrine roula sur le
sol.

Gauthier, qui l'observait  distance, le vit tomber; saisi de frayeur il
se jeta derrire les arbres et disparut en courant.

--Sauve-toi si tu veux, je te retrouverai bien, toi! dit Tranquille en
sortant du fourr.

Se tordant dans les convulsion de l'agonie, Evil labourait la terre des
ses ongles, et, dans les transports d'une impuissante fureur, comme un
loup enrag frapp d'un coup mortel, il arrachait  pleine bouche
l'herbe et les racines.

--O est monsieur Marc? demanda Tranquille  la jeune femme qui se
relevait.

--L! fit-elle en dsignant le rocher.

Elle courut dans cette direction.

Avant de s'loigner du capitaine, Tranquille lui broya la tte d'un coup
de crosse de fusil.

--Que le diable ait ton me! dit le Canadien en essuyant sur des
feuilles sches son arme couverte de sang.

Et puis il courut  la suite d'Alice.

Celle-ci, du bas du versant, n'avait pu juger de la prsence et de la
profondeur du ravin creus derrire le rocher. Elle accourant en toute
hte, autant que le lui permettaient ses forces surexites par l'motion
du moment, quant elle se trouva inopinment sur le fate du rocher qui
surplombait le ravin. La vue de son mari gisant tout au fond la frappa
d'pouvante, et le vertige l'empoigna et la prcipita du haut en bas du
rocher.

--Maldiction! cria Tranquille qui arriva comme elle tombait.

Il avisa quelques crans saillants de la roche et s'en aida pour
descendre. Lorsque, tremblant de douleur, il arriva prs de ses matres,
il vit immdiatement qu'ils taient perdus. La chute d'Evrard avait
dtermin chez lui une lsion intrieure du poumon dj bless; il
perdait le sang  pleine bouche. Quant  la jeune femme, outre les
meurtrissures de sa chute, la faiblesse, la misre, le douleur et
l'effroi, venaient de la jeter dans une syncope mortelle.

A travers le nuage de l'agonie qui voilait  demi ses yeux, Marc aperut
son fidle serviteur et le reconnut.

--Evil? demanda-t-il.

--Mort! rpondit Tranquille.

Evrard lui serra la main, et lui fit signe de le rapprocher d'Alice
tendue  quelques pieds de lui.

Quand ils furent  ct l'un de l'autre, Evrard enlaa de ses bras le
corps de sa chre femme et le pressa sur son coeur dans une treinte
suprme. Elle tressaillit, ouvrit les yeux et lui sourit; leurs lvres
se cherchrent, et leur vie s'exhala dans un dernier baiser.




                               PILOGUE


Aprs l'expdition des Trois-Rivires, les restes de la petite arme du
gnral Thomas s'tait enfuis  Sorel pour y rejoindre le gnral
Sullivan. Les troupes du roi s'y tant rendues le 14 juin, les
Amricains vacurent Sorel et se retirrent sur Chambly. Mais Burgoyne,
qui commandait en second l'arme anglaise, les suivait de prs, et
l'arme amricaine dut faire sauter le fort pour retraiter sur
Saint-Jean, dont il lui fallut dloger aussi pour se replier
successivement sur l'Ile-aux-Noix, sur Crown-Point et enfin sur
Ticonderoga; d'o elle tait partie huit mois auparavant et o elle
revenait aprs une campagne dont les succs et les dfaites avaient
vari suivant les changements des Canadiens![42].

[Note 42: Garneau.]

Aprs avoir jet les Amricains hors des frontires, les Anglais
lancrent une flottille sur le lac Champlain. De leur ct les Amricains
s'empressrent d'armer quelques vaisseaux. Les deux flottilles se
rencontrrent pour la premire fois sous l'le de Valcourt, et le
capitaine anglais Pringle fut forc de battre en retraite devant Arnold.
Mais deux jours plus tard Arnold fut compltement dfait  son tour, et
les troupes royales restrent dfinitivement matresses du lac
Champlain.

Ainsi finit la campagne de 1776. L'anne suivante, Burgoyne envahit les
provinces rvoltes, o, aprs plusieurs alternatives de victoires et de
dfaites, il finit par tre entour par seize mille hommes sur les
hauteurs de Saratoga, et oblig d'y mettre bas les armes avec les cinq
mille huit cents soldats qu'il commandait, ce qui acheva d'assurer
l'indpendance des tats-Unis, que le Congrs avait hautement proclame
ds le 7 juin 1776.

Un an aprs que les Amricains avaient vacu le Canada, l'on pouvait
voir errer dans les rues de Qubec un malheureux, objet de piti pour
les uns et de raillerie pour les autres. Vieilli, cass encore plus par
le chagrin et les remords que par l'ge, tout le jour ce corps sans me
s'en allait par la ville, cherchant et sa raison absente et quelqu'un
qu'il ne devait plus revoir. Voyait-il de loin onduler la taille souple
de quelque jeune femme, il pressait le pas pour la rejoindre te
s'arrtait devant elle en la dvorant d'un regard hbt. Sans doute lui
restait-il encore une lueur d'intelligence, mais une seule; car en ne
reconnaissant pas celle que, dans son ide fixe, il allait cherchant
toujours, il baissait la tte et reprenait sa marche inquite. Ses
poursuites incessantes, les yeux hagards qu'il promenait sur elles,
effrayaient les femmes qui tachaient de l'viter d'aussi loin qu'elles
le voyaient venir.

Les gamins, toujours sans piti, s'attroupaient derrire lui en le
raillant sur sa folie et le dsordre de se vtements qui tombaient en
haillons. Quand il se retournait pour les menacer de sa canne, les
pierre commenaient  pleuvoir sur lui, tandis que les chiens, excits
par ces clameurs, le poursuivaient en aboyant  ses talons.

Malgr ces hues, ces pierres et ces menaces, le misrable n'en
reprenait pas moins chaque jour son pnible plerinage de la veille. Si
vous eussiez demand aux passant le nom de cet infortun qui finit,
aprs plusieurs annes de souffrances, par achever de rendre l'me dans
sa maison dserte, on vous et dit que c'tait Nicholas Cognard qui
cherchait sa fille perdue par la coupable ambition d'un pre dnatur.

Enfin, voici, en peu de mots, la relation d'un fait qui est le
dnouement naturel de notre rcit. Cet vnement, mystrieux et
terrible, arriv  la Pointe-du-Lac en 1777, frappa tellement la
population de l'endroit que l'on en parle encore aujourd'hui. Demandez
plutt  quelque vieillard de la Pointe-du-Lac, des Trois-Rivires ou
des environs, et voici ce qu'il vous racontera, pour l'avoir appris de
son pre qui, lui, en avait eu connaissance.

Dans la nuit du huit juin 1777, un an jour pour jour aprs l'attaque et
la dfaite des Amricains aux Trois-Rivires, le fils an de ce mme
Antoine Gauthier, qui avait si bien jou les Bostonnais, revenait d'une
maison voisine o il avait pass la veille. C'tait un jeune gars dont
le coeur s'veillait  l'amour et qui allait chaque soir pousser de
gros soupirs auprs de la fille du voisin.

Il s'en revenait donc le coeur panoui et chantant  plein gosier, selon
l'habitude des paysans lorsqu'ils marchent seuls le soir par la
campagne, quand il aperut,  quelques pas de la maison paternelle un
homme qui descendait vers la grve en courant. Intrigu, le jeune homme
s'arrta pour pier l'inconnu et le suivit tout en ayant soin de se
tenir  distance. Arriv sur la grve le personnage mystrieux rejoignit
trois autres individus qu'on entrevoyait confusment dans l'ombre et qui
devaient l'attendre ou l'avoir prcd de bien prs. Tous les quatre se
jetrent aussitt dans une chaloupe et s'loignrent  force de rames en
gagnant le large.

--Encore des voleurs de moutons! murmura le jeune homme. C'est dommage
que j'aie t seul; on aurait pu pincer ces gars-l!

Il remonta vers son logis tout en prtant une oreille distraite au bruit
cadenc des rames, qui se perdait peu  peu dans l'loignement.

A sa grande surprise, quant il touche le seuil, la porte de la maison de
son pre tait entr'ouverte, et il lui sembla entendre un gmissement
qui venait de l'intrieur. Alarm, il prta l'oreille, mais n'entendit
plus rien.

--Bah! je suis fou, pensa-t-il. La pre aura oubli de fermer la porte
et je viens de l'entendre ronfler.

Il se faisait ces rflexions pour se rassurer quand il entra. Il n'avait
point fait trois pas dans les tnbres qu'il mit le pied sur un corps
tendu par terre. Il recula de surprise et tressaillit. Et puis il se
pencha, tta le corps, reconnut son pre. Horreur! sa main en se
promenant sur la tte de celui qui gisait  ses pieds, s'enfona dans
une blessure profonde qui trouait le crne, et il lui dgoutta des
doigts un liquide chaud, pais et cre qui devait tre du sang!

Il fut pouvant.

--Papa! cria-t-il

Rien ne lui rpondit qu'un silence de mort.

Saisi des plus sinistres pressentiments, il fit deux pas de ct pour
s'approcher d'une table o il tait accoutum de trouver un briquet et
de l'amadou pour allumer la chandelle qu'on lui laissait sur la table,
quand il sortait le soir. Son pied s'appuya en plein sur une poitrine
humaine. C'tait une femme, c'tait sa mre!

perdu d'pouvante, il s'lana hors de la maison en jetant des cris de
terreur.

Il courut chez le plus proche voisin qui tait couch mais qui ne fut
pas lent  se lever en entendant le vacarme que l'on faisait dans sa
porte. Encore  moiti endormi il vint ouvrir en grommelant; mais quand
il demanda au jeune homme ce qui l'amenait  pareille heure, celui-ci,
qui avait  peine eu la force de lui crier son nom, ne put parvenir 
lui rpondre. Les dents lui claquaient dans la bouche. L'autre intrigu,
comme bien on pense, fit aussitt de la lumire. La figure qui lui
apparut dans le cadre de la porte avait une telle expression
d'effarement, un pleur telle qu'il en resta lui-mme tout saisi.

--Mais, pour l'amour de Dieu! qu'est-ce que tu as donc, Jean, lui
demanda-t-il.

--Porte ouverte... chez nous, balbutia le jeune homme, pre tendu dans
la place... mre aussi... du sang... Regardez...

Du sang, il en avait jusqu'au poignet.

--Vite, Pierre, Baptiste, levez-vous! cria le matre  ses garons.

Ceux-ci, qui taient veills dj, se montrrent aussitt.

--Allume le fanal, Pierre, dit le matre.

L'instant d'aprs ils sortaient tous les quatre.

Quand ils pntrrent dans la maison de Gauthier, un spectacle
pouvantable s'offrit  leurs yeux.

A deux pas de l'entre le matre de la maison, Antoine Gauthier, la tte
fendue jusqu'aux yeux, gisait dans une mare de sang.

Tout  ct sa femme tait tendue, le crne ouvert, morte aussi.

Au fond de la pice il y avait un autre cadavre, celui du plus jeune
fils de Gauthier, garon de douze ans; comme les autres il avait la tte
fracasse, de plus son bras gauche tait coup par le milieu et ne
tenait plus que par un lambeau de chair.

En travers d'une porte qui donnait sur la seconde pice, le cadavre de
la fille de la maison barrait le passage.

Enfin, au fond de cette chambre, on trouva la servante, robuste
paysanne, aussi assassine. Mais celle-ci avait d dfendre sa vie avec
acharnement. Une table derrire laquelle elle avait cherch un abri,
tait fendue, casse en pices. Quant au corps de la pauvre fille, il
tait cribl de coups. Les bras, les paules, la tte, taient coups,
hachs, broys affreusement.

A la largeur,  la profondeur des blessures, on reconnut que le
meurtrier s'tait servi d'une hache.--On la retrouva effectivement le
lendemain matin, prs du seuil de la porte.

Le pre avait d tre assomm le premier,  l'improviste, en ouvrant la
porte. Quand au jeune garon, il avait t frapp sans doute comme ils
accourait appel par les cris de ses parents. Averti du danger il avait
d s'avancer le bras gauche instinctivement lev pour parer les coups.
La hache en s'abattant lui avait d'abord coup le bras et puis bris la
tte.

La jeune fille s'tait certainement vanouie avant que de recevoir le
coup fatal; elle tait tombe  la renverse et la hache de l'assassin
avait port en plein visage, fracassant l'os frontal qui tait
compltement spar du crne.

Pour ce qui est de la servante, le bruit sinistre des coups de hache,
les cris et les lamentations des victimes, lui avaient donn le temps de
se mettre sur ses gardes. Elle avait lutt de toutes ses forces et il
avait fallu plusieurs coups pour l'abattre.

Comme il n'y avait pas eu un seul objet enlev, et que,  part les
dsordres occasionns par la lutte des victimes, il n'y avait rien de
drang dans la maison, il tait vident que le vol n'avait pas t le
mobile de ce crime pouvantable.

La trahison de Gauthier tant bien connue de tous, on estima que les
Amricains avaient fait le coup pour se venger. Telle est encore
aujourd'hui l'opinion des gens de l'endroit.

Cependant, les circonstances mystrieuses de ce crime ne font-elles pas
souponner que l'ide d'une vengeance particulire dut plutt inspirer
cette effroyable tuerie? Tout en acceptant peut-tre l'aide des
Amricains chez lesquels il s'tait rfugi depuis qu'ils avaient laiss
le Canada, Tranquille n'avait-il pas voulu venger personnellement la
mort de ses matres?... Toujours est-il que jamais ni Clestin ni sa
femme ne reparurent ostensiblement dans le pays.


JOSEPH MARMETTE

Qubec, Octobre 1875.








End of Project Gutenberg's La fiance du rebelle, by Joseph Marmette

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