The Project Gutenberg EBook of Jean Racine, by Jules Lematre

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Jean Racine

Author: Jules Lematre

Release Date: January 22, 2007 [EBook #20414]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN RACINE ***




Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
This file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)






JULES LEMATRE

JEAN RACINE

PARIS

CALMANN-LVY, DITEURS




PREMIRE CONFRENCE[1]

SON ENFANCE.--SON DUCATION


Pourquoi vous parl-je cette anne de Racine? Tout simplement parce que
c'est Racine qu'on m'a le plus demand, et que, d'ailleurs, cela ne me
dplaisait point.

Je pourrais vous dire aussi qu'ayant tudi Jean-Jacques Rousseau l'an
dernier, j'ai cherch un effet de contraste: Racine, traditionaliste;
Rousseau, rvolutionnaire; Racine, catholique franais, monarchiste;
Rousseau, protestant genevois, rpublicain; Racine, artiste pur;
Rousseau, philosophe et promoteur d'ides... Mais ce parallle, suggr
par un hasard, serait fort artificiel, et j'aime mieux vous avouer qu'il
y a peu de rapports, sinon antithtiques, et encore pas sur tous les
points, entre les deux personnages (quoiqu'il y en ait peut-tre entre
_la Nouvelle Hlose_ et le thtre de Racine, pre indirect du roman
passionnel).

Ce qui est sr, c'est que je suis content de n'avoir plus  examiner et
 juger les ides. Dans l'art pur et dans la connaissance des mes et
des moeurs,--qui fut une des occupations du XVIIe sicle,--on peut
arriver  quelque chose de solide et de dfinitif: dans la philosophie
ou la critique ou les sciences politiques et sociales, je ne sais pas.
Il y a tel crivain du XIXe sicle qui vous parat peut-tre plus
intelligent que Racine, ou qui, du moins, a su plus de choses que lui,
et qui, en outre, s'est donn des liberts sur des points o Racine
s'est contenu et abstenu. Mais, au bout du compte, si les philosophes et
les critiques nous retiennent, c'est moins par la somme assez petite de
vrit qu'ils ont atteinte que par les jeux--quelquefois ignors
d'eux-mmes--de leur sensibilit et de leur imagination et par le
caractre de beaut de leurs ouvrages. Oh! que je suis heureux que
Racine n'ait pas t un esprit fort, ce qu'on appelle vaniteusement un
penseur, qu'il n'ait t savant qu'en grec, et qu'il n'ait cherch
qu' faire de belles reprsentations de la vie humaine!

 cause de cela nous l'aimons aujourd'hui, je pense, plus qu'on n'a
jamais fait.

Et cependant on l'a beaucoup aim dj au XVIIe sicle (aim autant que
ha). Il a eu pour lui, tout de suite, le roi, la jeune cour, et la plus
grande partie de sa gnration. Boileau et ses amis le prfrent,
secrtement d'abord, puis publiquement,  Corneille. La Bruyre crit en
1693: Quelques-uns ne souffrent pas que Corneille lui soit prfr,
quelques autres qu'il lui soit gal. Au XVIIIe sicle, tout le monde,
 la suite de Voltaire, adore Racine, le juge parfait. Vauvenargues
l'appelle: le plus beau gnie que la France ait eu. Cela dure
longtemps, jusqu'aux romantiques. Ceux-ci exaltent fort justement
Corneille: mais ils jugent Racine  travers l'insupportable tragdie
pseudo-classique du XVIIIe sicle et de l'Empire,--qui, d'ailleurs, est
plutt cornlienne et dont Racine n'est pas responsable.

Aujourd'hui, je le rpte, Racine est extrmement en faveur. On l'aime
plus que jamais, un peu par raction contre le mensonge et l'illusion
romantiques. Et en mme temps, on peut dire que le romantisme, qui
mconnaissait si niaisement Racine, nous a cependant aids  le mieux
comprendre et nous a incits  dcouvrir chez notre pote--ft-ce un peu
par malice et esprit de contradiction--les choses mme dont le
romantisme se piquait le plus: pittoresque, vrit hardie, posie,
lyrisme.

Racine est, en effet, de ceux que l'on dcouvre toujours davantage.
C'est pour cela que beaucoup ont commenc par ne le goter que
modrment, et ont fini par le chrir. Tel Sainte-Beuve, qui le traite
fort strictement dans ses premiers articles, mais gnreusement et
magnifiquement dans son _Port-Royal_. Tel encore notre Francisque
Sarcey.  ses dbuts, Sarcey ne voyait en Racine qu'un orateur
harmonieux, assez peu homme de thtre.  la fin, il le trouve aussi
malin que d'Ennery.

Nous apportons aussi  aimer Racine un sentiment qui est une sorte de
nationalisme littraire. Aprs Corneille, Normand impressionn par les
Romains et les Espagnols, trs grand inventeur, mais artiste ingal,
Racine, homme de l'le-de-France, principalement mu par la beaut
grecque, a vraiment achev et port  son point suprme de perfection
la _tragdie_, cette tonnante forme d'art, et qui est bien de chez
nous: car on la trouve peu chez les Anglais, pas du tout chez les
Espagnols, tardivement chez les Italiens. Il a eu d'ailleurs la chance
de venir au plus beau moment politique, quand la France tait la nation
 la fois la plus nombreuse et la plus puissante d'Europe,--et au
meilleur moment littraire, aprs les premiers essais, mais quand la
matire de son art tait encore presque intacte et qu'il y avait encore
beaucoup de choses qu'il pouvait dire parfaitement pour la premire
fois. Racine est le classique par excellence, si cette expression de
classique emporte ensemble l'ide de la perfection et celle d'une
fusion intime du gnie franais avec le gnie de l'antiquit grecque et
de la romaine, nos deux saintes nourrices.

Et voil pourquoi je vous parlerai de Racine, quoique d'innombrables
critiques--et, parmi les morts, Boileau, La Bruyre, Voltaire,
Vauvenargues, La Harpe mme, Chateaubriand, Geoffroy, Sainte-Beuve,
Nisard, Vinet, Veuillot, Weiss, Brunetire--en aient excellemment parl.
videmment, je leur emprunterai beaucoup, et aussi aux critiques
vivants. Quand je m'en apercevrai, je vous le dirai; mais sans doute je
ne m'en apercevrai pas toujours. Sachez bien que, sur pareil sujet, je
ne prtends pas  l'originalit. Mais, par cela mme que j'prouverai,
pour ainsi dire, l'oeuvre de Racine deux cent huit ans aprs sa mort, et
avec une me de cette anne-ci, j'aurai chance d'en recevoir quelques
impressions intressantes et pas encore trop ressasses.

Je ne pourrai pas faire exactement pour lui ce que j'ai fait pour
Rousseau, car il est clair que le rapport est moins direct, chez Racine,
entre la vie de l'crivain et son oeuvre. Nanmoins, l'homme et l'auteur
communiquent chez lui par beaucoup de points, et par plus de points
encore qu'il ne semble  premire vue. Et sa vie, sans tre aussi
trangement dramatique que celle de Rousseau, est si mouvante encore!
Elle soutient avec son thtre des relations si harmonieuses et
quelquefois si dlicates et imprvues! En somme, la vie de Racine
rapproche et finalement concilie les mmes traditions que ses tragdies
elles-mmes.

Et l-dessus, ayant relu Racine pour la centime fois ( coup sr je
n'exagre pas) et m'tant pntr de toutes les notes et notices de
l'admirable dition de Paul Mesnard, profitant aussi,  l'occasion, de
la documentation si riche et en mme temps si scrupuleuse de M. Augustin
Gazier, je commence cette dix millime tude sur Racine.

C'est  la Fert-Milon, gros bourg de l'le-de-France, dans le Valois.
Par les belles soires de l't de 1639, les habitants de la ville,
assis devant leurs portes, regardaient passer quatre bourgeois fort
simplement vtus, qui, revenant de la promenade, marchaient l'un
derrire l'autre en disant leur chapelet. Les bonnes gens de la
Fert-Milon se levaient par respect et faisaient grand silence pendant
que passaient ces messieurs.

Car ces messieurs, jeunes encore (l'un d'eux avait vingt-quatre ans, et
les autres  peu prs la trentaine), taient quatre messieurs de
Port-Royal qui, chasss de leur retraite l'anne prcdente, s'taient
alors rfugis  la Fert-Milon chez une famille amie, les Vitart,
allis des Racine. Ces messieurs s'appelaient Lancelot, Singlin, Antoine
Lematre et Lematre de Sricourt. Le mystrieux sjour de ces quatre
saints  la Fert-Milon fut videmment un objet d'dification et une
occasion de bons efforts pour les Racine et les Vitart et les chrtiens
srieux de la petite ville. La vie religieuse du pre et de la mre de
Jean Racine tait donc particulirement fervente et ils subissaient
directement l'influence de Port-Royal dans le temps o Jean Racine fut
conu. Port-Royal le faonna ds avant sa naissance.

Mais la Fert aussi le faonna. Dans une tude sur Racine,
Larroumet--docilement, et parce que ces choses-l se disent--signalait
un accord entre le gnie de Racine et le paysage harmonieux et doux de
la Fert-Milon. Or, M. Masson-Forestier (qui descend de la soeur de
Racine, Marie) m'assure que ce paysage, au XVIIe sicle tait austre et
rude. La valle boise d'aujourd'hui tait une tourbire; le cours
d'eau limpide et lent, une rivire rapide et dangereuse; forts
immenses, peu de cultures, une vie troite et bloque, une population
nergique, dvote et un peu sombre. Qu' cela ne tienne! Nous dirons
donc qu'il y a un accord entre l'pret de ce pays et de cette race, et
l'pret voile du thtre de Racine. Mais tout cela n'est peut-tre pas
bien srieux. Ce que nous retiendrons, c'est que Racine appartient  une
famille dont beaucoup de membres, avant et aprs lui, furent des
personnes trs passionnes et chez qui le sentiment religieux tait trs
profond.

Jean Racine naquit le 20 ou le 21 dcembre 1639, de petite mais ancienne
bourgeoisie. Les quatre solitaires avaient quitt la Fert-Milon
quelques mois auparavant: mais ils laissaient derrire eux un souvenir
profond, et ne tardrent point  attirer  eux une grande partie des
familles Racine et Vitart. La grand'mre de Jean Racine, Marie
Desmoulins, se retira en 1649 au monastre des Champs. Elle y avait eu
une soeur religieuse; elle y avait une fille religieuse galement.
Vitart, l'oncle de Jean Racine, rejoignit aussi ces messieurs, ds 1639,
et prit soin de la ferme du monastre des Champs jusqu' sa mort (en
1641 ou 1642). Sa veuve vient demeurer  Paris, dans le quartier de
Port-Royal. C'est elle qui cache, durant les perscutions, M. Singlin,
M. de Sacy et d'autres messieurs dans une petite maison du faubourg
Saint-Marceau. Et ctera... De tous cts, Port-Royal enveloppe Jean
Racine.

Port-Royal l'enserre d'autant plus troitement que l'enfant perd sa mre
en janvier 1641, son pre (remari) en fvrier 1643, et se trouve donc
orphelin  trois ans.

Il est lev chez sa grand'mre (qu'il a toujours appele ma mre)
jusqu' l'ge de dix ans. Puis il est mis au collge de la ville de
Beauvais, maison amie de Port-Royal. Enfin,  quinze ans, aprs sa
rhtorique, on le prend  Port-Royal  la maison des Granges. Notez
qu'on l'y prend par une exception unique, car la rgle tait de ne
recevoir  Port-Royal les lves que tout jeunes (de neuf  dix ans au
plus). Notez encore qu' ce moment, l'cole des Granges va tre
disperse (1656). Le petit Racine est donc, pendant trois ans (d'aprs
Sainte-Beuve) le seul lve de ces messieurs, tout seul avec ces saints,
plus libre, par consquent, en mme temps que suivi de plus prs, et
vivant sans doute plus familirement avec eux. Il a pour lui tout seul
des matres tels que Lancelot, Nicole, Antoine Lematre, Hamon. Jamais,
je crois, enfant n'a reu une ducation pareille. Comme instruction,
c'est unique, c'est magnifique et plus que princier. Comme enseignement
religieux, c'est intense.

Port-Royal est, littralement, la famille du petit Racine.

Or, qu'est-ce que Port-Royal? qu'est-ce que le jansnisme?

Je n'ai pas  vous faire son histoire: je ne puis que vous renvoyer au
_Port-Royal_ de Sainte-Beuve, qui est un des plus beaux livres
d'histoire et de psychologie de toute notre littrature. Je voudrais
seulement, en vous rappelant ce que c'est qu'un jansniste, vous faire
pressentir quelle put tre l'influence de Port-Royal sur l'me et sur
l'art de Jean Racine.

Le jansnisme, c'est la restauration, par deux thologiens passionns,
Jansnius et Saint-Cyran, de la doctrine de saint Augustin, le plus
subtil des dialecticiens et le plus tourment des hommes.

C'est, je ne dirai pas un christianisme outr, mais le christianisme
comme ramass autour de ce qu'il a de plus surnaturel. Il se rsume en
ceci, que la nature de l'homme aprs la chute est foncirement mauvaise;
que l'homme ne peut donc rien faire de bon sans la grce, et que la
grce, et mme le dsir de la grce, est un prsent gratuit.

D'o cette conception est-elle venue  des hommes? De la proccupation
de ne pas amoindrir Dieu; du besoin de sentir son action partout; de la
pense toujours prsente du mystre de la Rdemption.

Si l'on accorde, en effet, que la nature humaine corrompue peut, par
elle-mme, quelque bien, la Rdemption devient inutile.--Oui, mais si
l'on dit que la nature humaine ne peut rien de bon par elle-mme, plus
de libre arbitre et, par consquent, plus de mrite.--Oui, mais si
l'homme, abandonn  ses seules forces, pouvait mriter, c'est donc
qu'il pourrait se passer de la grce... Et le raisonnement peut tourner
ainsi indfiniment.

Cercle vertigineux!  peine, dans cette conception qui donne tout 
Dieu, le jansnisme peut-il sauver verbalement une ombre de libert
humaine. Car toujours, au moment o il va accorder quelque chose 
l'homme, il craint d'en faire tort  Dieu.

Et de l tant de formules singulires et contradictoires, et belles
pourtant, comme celle-ci, de M. Hamon, qui n'explique pas, mais qui
exprime la doctrine de la grce et la rend dans tout son complexe,
d'autres diraient dans toute son inintelligibilit (Sainte-Beuve):

     C'est la volont de Dieu qui nous fait vivre... Notre vie ne
     consiste point dans toutes les choses qui peuvent dpendre de la
     puissance des hommes et qu'ils peuvent nous ter, mais seulement
     dans la volont de Dieu, et _dans la ntre, dont nous sommes
     toujours les matres, lorsque, par un effet de sa misricorde, nous
     l'avons soumise  celle de Dieu_.

Ainsi, si nous soumettons notre volont  celle de Dieu, c'est par un
effet de la misricorde de Dieu, c'est--dire encore par la volont de
Dieu. Et cependant, nous restons, parat-il, matres de notre volont.
On ne voit pas bien comment: mais cette nigme, c'est le jansnisme
mme. Accorder tant  la volont et  l'action de Dieu que l'homme
parat irresponsable, tant, par nature, incapable de mriter; et
toutefois trembler devant Dieu comme si l'on tait responsable devant
lui, voil, je crois bien, en quoi consiste, au fond, l'tat d'esprit
jansniste.

 le considrer, non point thologiquement, mais psychologiquement, le
jansniste est l'homme qui entretient avec Dieu les relations les plus
dramatiques. Le jansniste est l'homme qui pense le plus de mal de la
nature humaine et qui a le moins d'illusions sur elle. Par suite, le
jansniste est l'homme qui a le plus besoin de croire  Jsus rdempteur
pour ne pas sombrer dans la ngation et dans le dsespoir. Non seulement
Pascal parat avoir connu ces tentations, mais de saintes religieuses,
comme la mre Anglique de Saint-Jean:

     J'appris, crit-elle dans le rcit de son sjour au couvent des
     Annonciades, ce que c'est que le dsespoir et par o l'on y va...
     J'tais au hasard de laisser teindre ma lampe... C'tait comme une
     espce de doute de toutes les choses de la foi et de la Providence.

Le jansniste est l'homme qui a le plus besoin de voir et de sentir
partout, et dans les moindres choses, l'action de Dieu et qui a pour lui
l'amour le plus inquiet. Le jansniste est l'homme qui aime Dieu avec le
plus de dsintressement, puisqu'il craint toujours que Dieu ne le lui
rende pas, et qu'il vit dans la terreur de n'avoir pas la grce. Et,
consquemment, le jansniste est, de tous les chrtiens, celui qui
s'examine avec le plus de diligence et d'angoisse.

Mais, d'autre part, le jansniste, si humble devant Dieu, nourrit, et
peut-tre  son insu, un secret orgueil, comme un homme qui ne ressemble
pas aux autres, qui ne veut pas leur ressembler, et qui a des opinions
particulires.

Dans l'_Oraison funbre de Nicolas Cornet_, Bossuet parle ainsi des
jansnistes:

... Ils accablent la faiblesse humaine en ajoutant au joug que Dieu
     nous impose... Qui ne voit que cette rigueur enfle la prsomption,
     nourrit le ddain, entretient un chagrin superbe et un esprit de
     fastueuse singularit, fait paratre la vertu trop pesante,
     l'vangile excessif, le christianisme impossible?

Le jansniste renchrit sur le surnaturel; et, devant le mystre de la
rdemption et de la grce, il abdique sa raison plus totalement que les
autres chrtiens. Mais il la retrouve, et il en revendique prement les
droits, lorsqu'il s'agit de savoir si les cinq propositions sont dans
Jansnius; et, contre le pape, contre la Sorbonne, contre les vques de
France, contre le roi, il soutient qu'elles n'y sont pas. Tandis qu'il
parat douter de la libert humaine, le jansniste n'en montre pas moins
une volont indomptable. S'il s'anantit devant Dieu, il est fier avec
les hommes, et difficile avec les puissances. Son humilit ne l'empche
pas d'opposer les rsistances les plus obstines aux entreprises
injustes des pouvoirs publics, des grandeurs de chair. Le jansniste
est homme de protestation et d'opposition; et c'est pourquoi Port-Royal
a t si fort  la mode dans une partie de la noblesse et de la haute
bourgeoisie.

Le jeune Racine ne sera point un homme d'opposition; sans renier ses
matres perscuts, il sera un chrtien soumis et un sujet amoureux de
son roi. Mais l'opinion de Port-Royal sur la nature humaine se
retrouvera dans ses tragdies; elle le fera vridique et hardi dans ses
peintures de l'homme. Et,  cause de Port-Royal, je le crois, jamais
(sauf dans l'_Alexandre_) il ne donnera dans l'optimisme romanesque des
deux Corneille et de Quinault.


En attendant, Jean Racine est un enfant trs bien dou et trs sensible,
un enfant privilgi, lev dans le sanctuaire de la pit, et qui
reoit l'empreinte chrtienne  une profondeur dont il ne s'apercevra
lui-mme que plus tard.

Ses professeurs sont Nicole, Lancelot, Antoine Lematre, Hamon; et,
comme je l'ai dit, il les a pour lui tout seul.

Louis Veuillot dit de Nicole: Nicole, ce moraliste de Port-Royal, le
plus froid, le plus gris, le plus _plomb_, le plus insupportable des
ennuyeux de cette grande maison ennuye. Veuillot est bien svre. Ce
qui est vrai, c'est que Nicole semble un peu effac parce qu'il nous
apparat toujours comme le reflet d'Arnault. Il reste toute sa vie clerc
tonsur. Cette nuance lui convient. C'est un second rle. C'est l'esprit
modr de Port-Royal. Il attnue le jansnisme. C'est lui qui inventa la
fameuse distinction du droit et du fait et qui imagina de dire: Nous
condamnons les cinq propositions qu'on dit extraites de Jansnius; mais
nous nions qu'elles y soient: qu'on nous les y montre. (Et en effet
elles n'y taient pas littralement.) Nicole tait un crivain lent,
mais un moraliste trs fin. C'est lui dont madame de Svign aurait
voulu boire en bouillon les _Essais de morale_. Ajoutez qu'il tait de
visage agrable, d'excellente socit, qu'il avait tout lu, mme les
romans, et qu'il racontait trs bien l'anecdote.

Je ne vois pas en quoi cet aimable homme a mis sa marque sur Racine.
Mais je crois qu'il lui apprit trs bien le latin[2].

Le second matre de Racine, Lancelot, tait un homme qui avait la rare
manie de l'effacement, de la subordination, de l'humilit. Il demeura
sous-diacre, parce qu'il ne se sentait pas digne d'tre prtre. Il se
complaisait dans les offices infrieurs. Type de vieil enfant de choeur,
d'acolyte, de sacristain volontaire. Avant la dispersion des petites
coles, il tait le professeur des tout jeunes enfants.

Mais cet homme effac avait l'me la plus ardente. Pendant dix ans, il
avait vcu d'un dsir: celui de rencontrer M. de Saint-Cyran. Il avait
le don des larmes. Et, quand il fut entr  Port-Royal, il eut aussi le
don du rire,--d'un rire qui n'avait rien du tout de profane.

     L'abondance des grces dont il plaisait  Dieu de me combler,
     crit-il, et la paix dont il me remplissait taient si grandes, que
     je ne pouvais presque m'empcher de rire en toutes rencontres.

C'est le rire des jeunes filles trs pures et des religieuses
innocentes.

Cet humble passionn fut, par obissance, un minent grammairien. C'est
lui qui crivit les excellentes _Mthodes_ de Port-Royal, grecque,
latine, italienne et espagnole; et c'est lui qui assembla les _Racines
grecques_, versifies ensuite par M. de Sacy (1657):

     (Entre en ce jardin, non de fleurs
     Qui n'ont que de vaines couleurs,
     Mais de racines nourrissantes
     Qui rendent les mes savantes...)

C'est  Lancelot, sacristain et hellniste, que Jean Racine dut de
savoir le grec  fond, dans un temps o la plupart des lettrs ne
savaient que le latin (aujourd'hui, ils ne savent ni l'un ni l'autre);
et par suite, si Racine, tout imprgn des Grecs, choisit chez eux la
moiti des sujets de ses tragdies profanes, et s'il crivit
_Andromaque_, _Iphignie_ et _Phdre_, c'est un peu au sacristain de
Port-Royal que nous le devons.

Le troisime professeur de Jean Racine, Antoine Lematre, avait t un
avocat clbre et un homme du monde assez dissip (du moins parle-t-il
lui-mme de ses garements). Il s'tait converti au lit de mort de sa
mre, brusquement, avec explosion et larmes, et avait renonc  la plus
belle situation dans le sicle pour s'ensevelir  Port-Royal. Tandis que
Nicole et Lancelot taient des hommes gris, Antoine Lematre tait un
homme brillant, un pnitent plein de verve et d'clat, le chef des
solitaires. Il avait de la vhmence, de la chaleur, de l'imagination et
du geste. Il gardait, dans son renoncement, l'amour de la littrature.
Du fond de sa solitude, il avait publi lui-mme ses plaidoyers[3],
monuments de sa gloire profane, en ayant seulement soin d'y rajouter des
passages difiants. Il avait traduit, en les expurgeant pour les lves
de Port-Royal, les comdies de Trence.

Antoine Lematre prit trs fort en amiti Racine adolescent. Il voulait
faire de lui un avocat. On connat la lettre charmante o il recommande
au petit Racine de bien soigner pendant son absence ses onze volumes
de saint Chrysostome et de les dfendre contre les rats, et o il
l'appelle son fils et lui dit: Aimez toujours votre papa comme il vous
aime.

Il fut spcialement le professeur de rhtorique de Jean Racine. Ce fut
srement lui qui communiqua  l'enfant la flamme littraire. Et ce n'est
pas tout: Antoine Lematre avait une belle voix et un dbit savant. Il
donna  Racine d'excellentes leons de diction,--que Racine rpta plus
tard  mademoiselle du Parc et  mademoiselle Champmesl.

Le quatrime professeur de Racine fut M. Hamon, mdecin de Port-Royal.
Et mme,  partir de mars 1656, les autres solitaires disperss, Racine
n'eut plus d'autre professeur que M. Hamon.

M. Hamon parat avoir t le plus singulier, le plus pittoresque des
messieurs de Port-Royal et aussi le plus pote. Aprs avoir t
prcepteur de M. de Harlai,--dont il refusa un petit bnfice,--il
vendit et distribua aux pauvres son patrimoine et entra  Port-Royal en
1650. Il fut le mdecin des religieuses. Il s'en allait visiter les
pauvres des environs, mont sur un ne et un livre  la main. C'tait un
mystique au coeur tendre et  l'imagination fleurie. Il lisait en
espagnol les ouvrages de sainte Thrse, de la grande sainte Thrse
qui fut tellement blesse de la charit de l'poux que son coeur fut
transperc d'un glaive de joie et de douleur.

Ainsi s'exprime-t-il. Il crivit des petits traits de pit pour les
religieuses et quatre volumes de trs subtils commentaires sur le
_Cantique des cantiques_. Il avait, dit Sainte-Beuve, le don de la
spiritualit morale, le sens des emblmes, et il marchait dans le monde
comme dans une fort enchante, o chaque objet qu'on rencontre en
recle un autre plus vrai et cache une merveille. Il pensait que
l'univers visible n'est qu'un systme de symboles et qu'il n'y a de vrai
que ce qu'on ne voie pas. Il ne mangeait que du pain de chien (fait de
son et d'un peu de farine). On lui en donnait un grand par semaine. Il
mangeait toujours debout, dans un couloir, sans serviette et sur une
planche. Sainte-Beuve dit qu'il y avait de l'oriental et du brahme dans
M. Hamon. Cette impression me parait trs juste. Je tiens de la
munificence de M. Gazier un petit livre intitul: _Relation de plusieurs
circonstances de la vie de M. Hamon, faite par lui-mme, selon le modle
des Confessions de saint Augustin_ (124 pages, imprimes en 1734). Il y
parle surtout du sjour qu'il fit seul, comme mdecin, auprs des
religieuses de Port-Royal-des-Champs, en 1665, aprs l'expulsion des
messieurs. C'est trs curieux. M. Hamon est humble, oui, il se
rabaisse tant qu'il peut et conserve ses vtements de pauvre qui le font
moquer des gardes. Il dira:

     J'aimais fort les sentences, ce qui est le caractre des moindres
     esprits.

Il dira:

     J'tais plus lche qu'une femme, et qu'une femme des plus lches,
     car il y en a de courageuses.

Et ctera. Mais on sent avec lui quel secret dlice est l'humilit. Car,
dans le chrtien qui se ravale lui-mme, il y a deux moi: le moi qui
est humili, et le moi qui humilie l'autre et le mprise et le
maltraite; et ce second moi, juge implacable du premier, peut
parfaitement goter un plaisir d'orgueil dtourn et comme s'enivrer de
son rle d'ange flagellateur. Puis, l'humilit supprime presque toutes
les causes de trouble:

     J'prouvais, dit M. Hamon, que, quand on se met sur son fumier, on
     est dlivr de bien des tentations... Je rsolus, dit-il encore, de
     ne plus juger personne.

Bientt vient le dtachement de la vie et l'amour de la mort:

     Je regardais la mort avec assez de douceur. Je pensais fortement
     qu'il fallait me disposer  quitter les vivants, qui sont morts,
     afin d'aller trouver les morts, qui sont vivants.

Vient enfin la totale ataraxie.

     Il y a des temps o je crois que Dieu demande une chose de moi; il
     y en a d'autres o je ne le crois plus; quelquefois, je n'en sais
     rien. _Et tout cela m'est la mme chose_, tant rsolu de ne faire
     non plus d'tat de mes prtendues assurances que de mon incertitude
     mme.

Un autre point trs intressant. La communion tait interdite aux
religieuses du choeur, mais permise aux soeurs converses. On demande 
Hamon si les religieuses du choeur peuvent sans pch mettre le manteau
gris des converses pour se prsenter  la Sainte Table et communier
ainsi par fraude. Hamon pense qu'elles le peuvent. Pourquoi? C'est que,
en rendant _possible_ aux religieuses, par cette ruse, la communion dont
il leur commande et inspire le dsir, Jsus-Christ signifie ainsi
clairement qu'il la leur permet en effet, et cela, malgr l'autorit
ecclsiastique. C'est une rvlation qu'il fait  ses servantes,
par-dessus la tte de leur archevque. Il me semble que nous touchons le
fond de l'me de Port-Royal dans cette volont de communiquer
directement avec Dieu. Toute cette discussion de M. Hamon,  la fois
trs subtile et enflamme d'amour, est une des choses les plus
singulires qu'on puisse lire.

Voil les quatre professeurs de Racine. Celui qu'il semble avoir aim et
vnr le plus est justement ce bizarre et dlicieux bonhomme, M. Hamon.
Quarante ans plus tard, il crira dans son testament (10 octobre 1698):

     Je dsire qu'aprs ma mort, mon corps soit port 
     Port-Royal-des-Champs, qu'il soit inhum dans le cimetire, au pied
     de la fosse de M. Hamon. Je supplie trs humblement la mre abbesse
     et les religieuses de vouloir bien m'accorder cet honneur, quoique
     je m'en reconnaisse trs indigne, etc.

Et maintenant, reprsentez-vous cet enfant tout seul au milieu de ces
saints, d'ailleurs tous occups de leurs dvotions et de leurs travaux.
Je ne dis pas qu'il dut s'y ennuyer: mais l'absence d'enfants de son
ge, le silence de ce grand clotre dpeupl et de cette valle
solitaire, tout cela tait videmment fort propre  le jeter dans la
rverie. Il dut rver beaucoup, ces trois annes-l, le long de l'tang,
dans les jardins et dans les bois. Et sa sensibilit, replie sur soi,
secrte, sans confident, dut se faire par l plus profonde et plus
dlicate.

On connat l'anecdote raconte par Louis Racine dans ses _Mmoires_:
anecdote que Louis tenait de son frre an Jean-Baptiste, lequel ne
pouvait la tenir que de son pre ou de quelqu'un de Port-Royal:

     Son plus grand plaisir tait de s'aller enfoncer dans les bois de
     l'abbaye avec Sophocle et Euripide qu'il savait presque par coeur.
     Il avait une mmoire surprenante. Il trouva par hasard le roman
     grec des amours de Thagne et de Charicle. Il le dvorait,
     lorsque le sacristain Claude Lancelot, qui le surprit dans cette
     lecture, lui arracha le livre et le jeta au feu. Il trouva moyen
     d'en avoir un autre exemplaire, qui eut le mme sort, ce qui
     l'engagea  en acheter un troisime, et, pour n'en plus craindre la
     proscription, il l'apprit par coeur et le porta au sacristain en lui
     disant: Vous pouvez brler encore celui-ci comme les autres.

Comment Racine avait-il pu se procurer jusqu' deux exemplaires du roman
d'Hliodore,--texte grec, comme semble l'indiquer la phrase de Louis
Racine? Sans doute par son cousin Antoine Vitart, qui tait alors 
Paris, au collge d'Harcourt. Maintenant, que le petit Racine ait appris
_Thagne et Charicle_ par coeur, c'est probablement une faon de
parler, car le roman a plus de six cents pages.

Je l'ai parcouru, moi, dans la traduction d'Amyot, et une seule fois, et
en passant beaucoup de pages. Que Racine  seize ans l'ait lu, lui, dans
le texte, et au moins trois fois, cela prouve qu'il tait dj trs fort
en grec, et qu'il avait une grande fracheur de sensibilit et
d'imagination.

L'_Histoire thiopique traitant des loyales et pudiques amours de
Thagne Thessalien et Charicle thiopienne_, crite entre le IIe et le
Ve sicle par un Hliodore qui aurait t vque de Tricca en Thessalie,
raconte en dix livres, trs lentement, les aventures de la princesse
Charicle, qui fut expose par sa mre, qui rencontra  Delphes le beau
Thagne, qui fut longtemps spare de lui et qui, aprs mille
vicissitudes, telles que naufrages et enlvements, et mprises et
malentendus de toutes sortes, finit par le retrouver et par l'pouser,
la noble naissance de Charicle ayant t reconnue au moment o on
allait la mettre  mort avec son amant. La forme du livre, c'est, si
vous voulez, celle des parties un peu ennuyeuses de _Daphnis et Chlo_.
Elle nous parat assez insipide, encore qu'extrmement fleurie. Mais il
y est question d'amour; Racine avait seize ans; et il crait lui-mme
l'enchantement de cette histoire.

Et, somme toute, je comprends que le bon sacristain Lancelot ait cru
devoir, par deux fois, lui confisquer son exemplaire. Car enfin, ds les
premires pages du roman, l'colier de seize ans y pouvait lire (en
grec) cette description d'une belle personne dont l'ami vient d'tre 
moiti gorg par des pirates:

     C'tait une jeune pucelle assise dessus un rocher... Elle avait le
     chef couronn d'un chapeau de laurier, et des paules lui pendait,
     par derrire, un carquois qu'elle portait en charpe. Son bras
     gauche tait appuy sur son arc... Sur sa cuisse droite reposait le
     coude de son autre bras; et avait la joue dedans la paume de sa
     main dont elle soutenait sa tte, tenant les yeux fichs en terre 
     regarder un jeune damoiseau tendu tout de son long, lequel tait
     tout meurtri de coups, etc.

Et deux pages plus loin:

     Cette belle jeune fille se prit  embrasser le jouvenceau et
     commena  pleurer,  le baiser,  essuyer ses plaies, et 
     soupirer...

Et un peu plus loin encore:

     Apollon! dit la belle captive, les maux que nous avons par
     ci-devant endurs ne te sont-ils point satisfaction suffisante?
     tre privs de nos parents et amis, tre pris par des pirates,
     avoir t deux fois prisonniers entre les mains des brigands sur
     terre, et l'attente de l'avenir pire que ce que nous avons
     jusqu'ici essuy!... O donc arrteras-tu le cours de tant de
     misres? Si c'est en mort, mais que ce soit sans vilenie, douce me
     sera telle issue. Mais si aucun d'aventure se met en effort de me
     violer et connatre honteusement, moi que Thagne mme n'a encore
     point connue, je prviendrai cette injure en me dfaisant moi-mme,
     et me maintiendrai pure et entire jusques  la mort, emportant
     avec moi pour honneur funral ma virginit incontamine.

Lire ces choses-l,--dans un grec mignard,--au fond des bois,-- seize
ans, et quand on n'a encore connu d'autres femmes que sa grand'mre et
sa tante--pourquoi cela ne serait-il pas dlicieux et mouvant?...

Et dans ce mme premier livre de _Thagne et Charicle_, l'enfant
Racine lisait l'histoire--assez brutale--d'un jeune homme trop aim de
sa belle-mre, c'est--dire, sous d'autres noms, l'histoire mme de
Phdre et d'Hippolyte; si bien qu'crivant vingt ans plus tard sa
tragdie de _Phdre_, il put se ressouvenir des pages d'Hliodore, alors
troublantes pour lui, qu'il avait lues le long de l'tang et dans les
bois de Port-Royal.

C'est aussi dans ces bois et le long de cet tang qu'il composa les sept
Odes de la _Promenade de Port-Royal: Louanges de Port-Royal en gnral;
le Paysage en gros; Description des bois; De l'tang; Des prairies; Des
troupeaux et d'un combat de taureaux; Des jardins_.

Ce sont des vers d'enfant, et c'est trs bien ainsi. Certes le petit
Racine jouit vivement du charme des eaux, des arbres, des prairies.
Quelques annes plus tard, La Fontaine, dans sa Psych, dira de lui: Il
aimait extrmement les jardins, les fleurs, les ombrages. Mais, n'tant
encore qu'un enfant, Racine, comme il est tout naturel, imite dans sa
forme les potes descriptifs  la mode, et notamment Thophile de Viau
et Tristan l'Ermite.

Ce Thophile et ce Tristan ont d'ailleurs de bien jolis endroits. Il
faut lire, du premier, le _Matin_, la _Solitude_, la _Maison de Silvie_,
et, du second, le _Promenoir des deux amants_.

Que dites-vous de ces deux strophes de la _Maison de Sylvie_?

     Un soir que les flots mariniers
     Apprtaient leur molle litire
     Aux quatre rouges timoniers
     Qui sont au joug de la lumire,
     Je penchais mes yeux sur le bord
     D'un lit o la Naade dort,
     Et regardant pcher Silvie,
     Je voyais battre les poissons
      qui plus tt perdrait la vie
     En l'honneur de ses hameons.

     D'une main dfendant le bruit,
     Et de l'autre jetant la ligne,
     Elle fait qu'abordant la nuit,
     Le jour plus bellement dcline;
     Le soleil craignait d'clairer,
     Et craignait de se retirer;
     Les toiles n'osaient paratre;
     Les flots n'osaient s'entre-pousser.
     Le zphire n'osait passer,
     L'herbe se retenait de crotre.

Et que dites-vous de ces quatrains du _Promenoir des deux amants_?

     Auprs de cette grotte sombre
     O l'on respire un air si doux,
     L'onde lutte avec les cailloux
     Et la lumire avecque l'ombre.

     Ces flots, lasss de l'exercice
     Qu'ils ont fait dessus ce gravier
     Se reposent dans ce vivier
     O mourut autrefois Narcisse.

     C'est un des miroirs o le Faune
     Vient voir si son teint cramoisi,
     Depuis que l'amour l'a saisi,
     Ne serait point devenu jaune.

     L'ombre de cette fleur vermeille
     Et celle de ces joncs pendants
     Paraissent tre l-dedans
     _Les songes de l'eau qui sommeille_.

Ce Tristan et ce Thophile sont des potes ingnieux--et qui aiment la
nature, oh! mon Dieu, peut-tre autant que nous l'aimons. Seulement,
c'est plus fort qu'eux, ils ne peuvent la peindre sans mler  leurs
peintures, trop menues, trop schement dtailles, de l'esprit et des
pointes, et une trop piquante mythologie.

Racine,  seize ans, les copie de son mieux dans ses odes enfantines. Il
emploie la strophe prfre de Thophile (en abrgeant seulement, et
d'une faon qui n'est peut-tre pas trs heureuse,--car elle la rend
trop sautillante--le septime et le neuvime vers de la strophe). Son
imitation est, en gnral, assez faible; il a vraiment trop d'pithtes
insignifiantes, telles qu'_agrable et admirable_. Mais il a pourtant
des strophes assez russies dans leur genre, et pas trop loignes de
leur modle; celle-ci, par exemple:

     L, l'hirondelle voltigeante,
     Rasant les flots clairs et polis,
     Y vient avec cent petits cris
     Baiser son image naissante.
     L, mille autres petits oiseaux
     Peignent encore dans les eaux
     Leur clatant plumage:
     L'oeil ne peut juger au dehors
     Qui vole ou bien qui nage
     De leurs ombres et de leurs corps.

Puis, il nous parle des poissons aux dos argents:

... Ici, je les vois s'assembler,
     Se mler et se dmler
     Dans leur couche profonde;
     L je les vois (Dieu, quels attraits!)
     _Se promenant dans l'onde,
     Se promener dans les forts._

 cause, vous entendez bien, des feuillages qui se refltent dans l'eau.
Cela est beaucoup plus imagin et concert que vu: c'est tout  fait du
Thophile.

Je suis sr que ces petits vers, si l'enfant les lui montra, ne
dplurent point au bon M. Hamon, qui, comme j'ai dit, avait
l'imagination riante, et qui mettait dans ses mditations spirituelles,
pour en tirer de subtiles comparaisons  la manire de saint Franois de
Sales, beaucoup de fleurs, d'arbres et d'animaux. Mais surtout M. Hamon
dut goter ces strophes de l'ode deuxime:

     Je vois ce clotre vnrable,
     Ces beaux lieux du ciel bien aims,
     Qui de cent temples anims
     Cachent la richesse adorable.

(Vous avez compris que ces temples anims, ce sont les religieuses de
_Port-Royal_.)

     C'est dans ce chaste paradis
     Que rgne, en un trne de lis,
     La virginit sainte;
     C'est l que mille anges mortels

(Ils n'taient que cent tout  l'heure: mille est pour l'euphonie.)

     D'une ternelle plainte
     Gmissent au pied des autels.

     Sacrs palais de l'innocence,
     Astres vivants, choeurs glorieux
     Qui faites voir de nouveaux cieux
     Dans ces demeures du silence,
     Non, ma plume n'entreprend pas
     De tracer ici vos combats,
     Vos jenes et vos veilles;
     Il faut, pour en bien rvrer
     Les augustes merveilles,
     Et les taire, et les adorer.

(Pas mal, ce dernier vers.)

Je ne vous donne pas ces strophes pour merveilleuses. Mais elles ont de
la pit, de l'onction et, si je puis dire, de la blancheur. Et si l'on
veut, de loin, de trs loin, elles font prsager l'accent suave des
choeurs d'_Esther_.

Dans le mme temps, l'enfant traduisait les _Hymnes_ du brviaire romain
en vers franais, que, plus tard, il retoucha notablement ou que, mme,
je pense, il refit tout entiers.--Il fait aussi beaucoup de vers latins,
lgants et faciles. Il se nourrit d'Homre, de Sophocle et d'Euripide.
Il les lit en s'enfonant dans les bois, ce qui est, si je puis ainsi
parler, une faon plus sensuelle de les lire. Il traduit beaucoup,
beaucoup de grec, et mme des auteurs simplement curieux, tels que
Diogne Larce, Eusbe et Philon. Et il commence un prodigieux travail
d'annotations, souvent page par page, sur la presque totalit de la
littrature grecque et sur une bonne partie de la latine.


Lorsqu'il sort de Port-Royal au mois d'octobre 1658, Jean Racine est 
la fois un adolescent trs pieux,--et un adolescent fou de littrature.

Fou de littrature, il le serait peut-tre devenu de lui-mme. Mais il
est certain qu'il l'tait aussi par la faute de ses vnrables matres.

Ses vnrables matres estimaient peu la littrature en elle-mme. Pour
leur compte, ils ne visaient pas au talent. Ils jugeaient que ce qu'il
convient d'tudier chez les anciens et de leur emprunter, c'est
simplement l'art d'exprimer clairement et exactement sa pense, afin
qu'elle soit plus efficace. Mais comment pouvaient-ils croire qu'un
enfant tendre, intelligent et passionn ne chercherait que cela dans
Homre, Sophocle, Euripide, Trence, Virgile? Est-ce par ces lectures
qu'ils pensaient le dtourner de la posie, ou le munir d'avance contre
les passions? Ces saints hommes gotaient trop les belles-lettres. Ils
n'taient pas parfaitement consquents avec eux-mmes, et je les en aime
davantage.--Il est bien probable, d'ailleurs, que les religieuses, et sa
tante la mre Agns de Saint-Thcle, et sa grand'mre Marie Desmoulins,
avaient t touches des strophes o l'enfant les comparait  des
temples anims et les appelait astres vivants (dame! mettez-vous 
leur place); qu'il leur avait montr sa traduction des _Hymnes_ et
qu'elles en avaient t merveilles; et il est bien probable aussi que
ces messieurs n'avaient pu se tenir de louer les vers latins que
Racine avait adresss au Christ (_ad Christum_) pour le supplier de
dfendre Port-Royal contre ses ennemis.

Ainsi, sans le savoir, Port-Royal poussait l'colier vers la littrature
et la posie,--et vers le thtre, qui en tait alors la forme la plus
clatante. Port-Royal poussait Jean Racine  la damnation, jusqu'
l'heure o il devait le ressaisir pour le salut; et il en rsultera une
vie des plus tourmentes, des plus passionnes, des plus humaines par
ses contradictions intrieures. Sa vie mme fut certainement, aux yeux
de Dieu, la plus belle de ses tragdies.




DEUXIME CONFRENCE

SES DBUTS.--SON SJOUR  UZS.--LES DEUX TRADITIONS.


En octobre 1658, Racine, g de dix-huit ans et neuf mois, est mis au
collge d'Harcourt,  Paris, pour y faire une anne de philosophie. Le
proviseur du collge, Pierre Baudet, et le principal, Fortin, taient
amis des solitaires. Toutefois, ds cette anne-l, le jeune homme
commence d'chapper  Port-Royal, et s'mancipe assez vivement.

Nous savons, par une de ses lettres, que, dans les premiers mois de
1660, il habite  l'Image Saint-Louis, prs de Sainte-Genevive (sans
doute quelque htel meubl) et qu'il est dj li avec le futile abb Le
Vasseur, et avec son compatriote et un peu son parent (au 17e degr), le
doux bohme Jean de La Fontaine.

Puis, une lettre de septembre 1660 nous le montre tabli  l'htel de
Luynes, quai des Grands-Augustins, chez son oncle  la mode de Bretagne,
Nicolas Vitart, intendant du duc de Luynes.

Ce Vitart, de quinze ans plus g que Racine, tait, lui aussi, un
ancien lve de Port-Royal et, en particulier, du bon Lancelot. Mais il
ne semble pas avoir grandement profit d'une si sainte ducation.
C'tait un galant homme, et assez mondain, un honnte homme, au sens
de ce temps-l, nullement un chrtien austre. Il tait sur un bon pied
et trait avec distinction chez les Luynes. D'ailleurs assez riche. Cet
intendant d'un grand seigneur tait lui-mme un petit seigneur, ayant
achet de ses deniers divers fiefs et seigneuries.

Vitart s'occupait de littrature, surtout de vers galants et de thtre.
Il fut, pour Racine, un tuteur fort peu gnant. Il lui ouvrait sa bourse
au besoin. Racine lui crira d'Uzs en 1662: Je vous puis protester que
je ne suis pas ardent pour les bnfices. (Il en attendait un de son
oncle le chanoine.) Je n'en souhaite que pour payer au moins quelque
mchante partie de tout ce que je vous dois.

Et la femme de Vitart aussi tait charmante pour son jeune cousin. Elle
semble avoir t enjoue et fort peu prude. De quelques annes plus ge
que Jean Racine, elle le traitait avec une familiarit gentille, une
familiarit de jeune marraine. Racine lui crira d'Uzs, en 1661 et
1662, des lettres d'une galanterie respectueuse et tendre, semes de
petits vers. Il se plaint sans cesse qu'elle ne lui crive pas assez:

     J'irai, parmi les oliviers,
     Les chnes verts et les figuiers,
     Chercher quelque remde  mon inquitude.
     Je chercherai la solitude
     Et, ne pouvant tre avec vous,
     Les lieux les plus affreux me seront les plus doux.

Une fois il lui crit (26 dcembre 1661):

     Et quand mes lettres seraient assez heureuses pour vous plaire, que
     me sert cela? J'aimerais mieux _recevoir un soufflet ou un coup de
     poing de vous, comme cela m'tait assez ordinaire_, qu'un grand
     merci de si loin.

Un coup de poing, un soufflet... Elle le traitait tout  fait en petit
cousin. Une autre fois (31 janvier 1662), il lui crit,  propos de
l'abb Le Vasseur, trop possd de l'ide d'une certaine mademoiselle
Lucrce: ... J'ai mme de la peine  croire que vous ayez assez de
puissance pour rompre ce charme, vous qui aviez accoutum de le charmer
lui-mme autrefois, _aussi bien que beaucoup d'autres_. Je vous donne
mademoiselle Vitart pour une femme qui dut tre dlicieuse, et qui
inspira  Jean Racine son premier amour,--oh! un amour timide et
irrprochable, mais encore assez vif et tendre.

Je crois qu'on ne s'ennuyait pas chez monsieur l'intendant. Il y venait
des jeunes femmes et des jeunes filles: mademoiselle de la Croix,
Lucrce, Madelon, Tiennon (l'numration est de Racine lui-mme, 27 mai
1661),  qui l'on faisait la cour, et pour qui l'on rimait des
madrigaux. L, frquentaient La Fontaine (que nous retrouverons
bientt), M. d'Houy, un peu ivrogne, Antoine Poignant, qui passait la
plus grande partie de son temps au cabaret, et l'abb Le Vasseur, gentil
garon, bel esprit trs futile, qui semble avoir connu toutes les
actrices et qui, notamment, mit Racine en rapport avec mademoiselle
Roste, comdienne du thtre du Marais, et mademoiselle de Beauchteau,
comdienne de l'htel de Bourgogne; l'abb Le Vasseur, toujours
amoureux, tantt de mademoiselle Lucrce, tantt d'une toute jeune
mignonne dont le nom ne nous est pas parvenu, tantt de quelque
chambrire que nos compres appelaient Cypassis en souvenir d'une belle
esclave chante par Ovide au deuxime livre des _Amours_.

Tels furent, en attendant Boileau et Molire, les amis de jeunesse de
Jean Racine. Non, il ne s'ennuyait pas  Paris. Quand il tait oblig
d'aller au chteau de Chevreuse surveiller, pour son cousin Vitart, des
menuisiers et des maons, il datait ses lettres de Babylone, pour
marquer qu'il se considrait comme exil, et il se vantait d'aller trois
fois par jour au cabaret. videmment, aprs ses annes de Port-Royal, il
tait un peu gris de sa libert nouvelle.

Ne croyez pas, du reste,  de grands dsordres, ni mme  aucune
srieuse dbauche. Sans doute, en novembre 1661, il crira d'Uzs,  La
Fontaine: ... Il faut tre rgulier avec les rguliers, comme j'ai t
loup avec vous et avec les autres loups, vos compres. Mais, dans une
lettre de lui, de fvrier ou mars 1661, je trouve un passage  mon avis
bien curieux en ce qu'il nous montre un Racine de vingt et un ans,
veill et excit, mais, je crois bien, innocent encore malgr ses airs
gaillards.

Dans cette lettre, il dit  son ami Le Vasseur qu'il vient de lire toute
la _Callipdie_, et qu'il l'a admire tout entire. La _Callipdie_?
qu'est cela? C'est un pome latin--fort lgant--du mdecin Claude
Quillet, publi en 1655, sur les moyens d'avoir de beaux enfants:
_Callipedia, sive de pulchr prolis habend ratione_. Cette lecture
tait convenable  l'ge de Racine, et le devait intresser par tout le
scabreux d'un docte badinage et par l'ingniosit des priphrases
exprimant les dtails physiologiques les plus oss. Les adolescents
lisent volontiers les traits mdicaux sur des sujets dlicats.

Et donc, aprs avoir lou le latin de Quillet, Racine continue ainsi:

     Vous vous fcherez peut-tre de voir tant de ratures (dans sa
     lettre), mais vous les devez pardonner  un homme qui sort de
     table. Vous savez que ce n'est pas le temps le plus propre pour
     concevoir les choses bien nettement, et je puis dire, avec autant
     de raison que M. Quillet, qu'il ne se faut pas mettre  travailler
     sitt aprs le repas:

          Nimirum crudam si ad loeta cubilia portas
          Perdicem, incoctaque agitas genitalia coena,
          Heu! tenue effundes semen...

Je ne puis vous traduire exactement ces vers. Ils reviennent  dire
qu'on n'est bon  rien tant que la digestion n'est pas faite. L-dessus,
Racine fait ce commentaire:

... Mais il ne m'importe de quelle faon je vous crive, pourvu que
     j'aie le plaisir de vous entretenir; de mme qu'il me serait bien
     difficile d'attendre aprs la digestion de mon souper _si je me
     trouvais  la premire nuit de mes noces_. Je ne suis pas assez
     patient pour observer tant de formalits.

Il y a l, si je ne me trompe, quelque chose de brutal  la fois et de
candide.  la premire nuit de mes noces... Sentez-vous, au milieu
mme d'un badinage assez libre, la rserve d'un bon jeune homme encore
intact, et proche encore des pieux enseignements de ses matres? Il est
clair qu'un jeune libertin du mme temps aurait crit qu'il lui serait
difficile d'attendre aprs la digestion de son souper _s'il avait
Amarante ou Chloris dans ses bras_, ou quelque chose d'approchant; mais
cette intervention si inattendue de la nuit de noces, de l'ide de
mariage et d'amour permis me ferait assez croire que Racine,  vingt et
un ans, tait encore, dans le fond, le digne petit-fils, petit-cousin et
neveu de tant de saintes religieuses. Nous n'avons pas ici affaire  un
tudiant d'aujourd'hui, qu'aucune rgle ni aucun souvenir d'une rgle ne
retient, mais  un jeune homme d'une ducation particulirement pieuse,
chez qui la chaste empreinte est profonde et le scrupule tenace. Il y a
encore de l'innocence dans les lettres crites d'Uzs en 1662 et 1663.
Je crois que ce fut seulement vers le temps o il fit jouer sa premire
pice et connut familirement des comdiennes, que l'lve de Lancelot
et de Hamon et le neveu de la mre Agns acheva de s'manciper quant 
la rgle des moeurs. Au reste, je ne prtends pas  la prcision sur ce
point. Tout ce que j'ai voulu tablir, c'est qu'il ne se jeta pas
soudainement dans la vie la plus oppose aux leons de Port-Royal. Il y
mit de la lenteur, observa des tapes,--parce qu'il avait du got.

En attendant, il badine, il galantise, il fait le loup, comme il dit,
mais sans tre un fort grand loup. C'est beaucoup moins de plaisirs
qu'il est curieux et avide que de littrature, de posie,--et de gloire.
Il veut tre clbre, il veut arriver. Racine,  vingt ans, est un
jeune arriviste; mon Dieu, oui. Louis Racine, dans ses _Mmoires_,
dira de son pre: Il avait eu, dans sa jeunesse, _une passion dmesure
de la gloire_.


En ce temps-l, il tait beaucoup plus facile qu'aujourd'hui,  un jeune
homme de talent, de se faire rapidement connatre. C'est qu'aujourd'hui,
vraiment, ils sont trop. Au temps de Racine, la proportion entre le
nombre des gens occups d'crire et le nombre des hommes vous 
d'autres travaux tait encore raisonnable et normale. Cette proportion a
t rompue, effroyablement. Mais alors on pouvait encore compter les
crivains. La concurrence n'tait point terrible. Et, chose remarquable,
on peut bien citer, au XVIIe sicle, des talents surfaits, mais, je
crois, pas un talent mconnu.

Aujourd'hui un jeune pote, mme trs bien dou, met des annes, s'il a
de la chance,  parvenir  un commencement de notorit. Mme un volume
imprim chez Lemerre, mme un prix de l'Acadmie ( qui l'on a prsent
l'an dernier plus de deux cents volumes de vers) n'avancent pas beaucoup
les affaires du malheureux dbutant. Mais Jean Racine,  vingt ans,
crit,  propos du mariage du roi, une ode intitule: _la Nymphe de la
Seine  la reine_. Il la fait porter par son cousin Vitart  Chapelain
et  Perrault, qui taient assez amis de Port-Royal. Chapelain tait une
vieille bte trs estime et d'une grande autorit; d'ailleurs bon
humaniste, et assez judicieux dans le dtail. Chapelain, aprs examen,
rendit cet arrt: L'ode est fort belle, fort potique, et il y a
beaucoup de stances qui ne se peuvent mieux. Si l'on repasse ce peu
d'endroits marqus, on en fera une belle pice. La plus considrable de
ces remarques portait sur des Tritons que Racine avait logs dans la
Seine, et qui, parat-il, n'ont le droit d'habiter que dans la mer.
Racine corrigea; Chapelain parla  Colbert; et ce ministre envoya au
jeune pote cent louis de la part du roi, et peu aprs le fit mettre sur
l'tat pour une pension de six cents livres en qualit d'homme de
lettres. Voil videmment des dbuts faciles.

Ce n'est pas que cette ode soit un chef-d'oeuvre. Elle est encore un peu
dans le got du temps; elle en garde le vocabulaire; trop d'_astres_, de
_soleils_, de _beauts non pareilles, d'or du Tage et de trsors de
l'Inde_. Mais l'ide est assez gracieuse de faire souhaiter la bienvenue
 la nouvelle reine de France par la Nymphe de la Seine. (Si Hrdia
avait trouv cela pour la tsarine, on l'et jug fort bien.) Et puis,
s'il y a encore des images banales, il n'y a plus de mauvaises pointes.
Le got de Racine s'est fort pur en quatre ans, depuis les sept Odes
enfantines. Et surtout l'harmonie des vers, et la puret, la fluidit de
la diction, sont dj bien remarquables. Cette Nymphe de la Seine,
svelte, longue et souple, fait vraiment un peu penser aux nymphes de
Jean Goujon.

Voil Racine lanc. Nous voyons que, ds septembre 1660, n'ayant pas
encore vingt et un ans, il avait crit une tragdie d'_Amasis_, dont
nous ignorons le sujet; qu'il l'avait lue  mademoiselle Roste, du
Marais; que mademoiselle Roste l'avait aime, et aussi le comdien La
Roque; mais qu'ensuite La Roque s'tait ravis:

     Je ne sais pas, crit Racine,  quel dessein La Roque montre ce
     changement... J'ai bien peur que les comdiens n'aiment  prsent
     que le galimatias, pourvu qu'il vienne d'_un_ grand auteur.

Racine avait d'abord crit: _du_ grand auteur. Il voulait videmment
dsigner Corneille. Nous sommes en 1660; la dernire pice de Corneille
est _OEdipe_, o, en effet, le galimatias ne manque point. Il est
intressant de voir Racine se dtacher et se diffrencier si tt et si
compltement du trs illustre vieux pote.

Huit ou neuf mois aprs (juin 1661; il a vingt et un ans et demi), nous
trouvons Racine occup d'une tragdie sur les amours d'Ovide:

     J'ai fait, refait, et mis enfin dans sa dernire perfection tout
     mon dessein (mon plan). J'y ai fait entrer tout ce que m'avait
     marqu mademoiselle de Beauchteau, que j'appelle la seconde Julie
     d'Ovide... Avec cela, j'ai _lu et marqu tous les ouvrages_ de mon
     hros, et j'ai commenc mme quelques vers.

Dans cette mme lettre, il parle avec une lgret fcheuse des
tribulations de Port-Royal et de la dposition de M. Singlin, confesseur
des religieuses. C'est que Port-Royal l'accablait alors secrtement de
remontrances et de vituprations. Mais c'est aussi dans cette mme
lettre que Jean Racine crit:

     M. l'avocat (un de leurs amis communs) me le disait encore ce matin
     en me remettant votre lettre: Il faut du solide, et un honnte
     homme ne doit faire le mtier de pote que quand il a fait un bon
     fondement pour sa vie, et qu'il peut se dire honnte homme  juste
     titre.

Si fou qu'il soit de posie et de thtre, le garon, dans le fond, est
fort sens.

Et c'est pourquoi, lorsque ses amis de Port-Royal, sa tante, ses parents
de la Fert-Milon s'entendent pour l'envoyer  Uzs, o l'appelle son
oncle le chanoine Sconin, qui lui fait esprer un bon bnfice, Jean
Racine, se voyant sans fortune, se laisse faire. Car, au surplus, on
peut crire des tragdies partout. Et nous verrons qu' Uzs mme, chez
le bon chanoine, tout en tudiant saint Thomas et saint Augustin, il
continue d'crire des vers galants, retouche une pice assez longue
intitule _les Bains de Vnus_, qui ne nous a pas t conserve, et
commence _la Thbade_.

Il crit, dis-je, cette tragdie et achve les _Bains de Vnus_ dans le
moment o son oncle lui cherche une abbaye. Les moeurs de l'ancien rgime
conciliaient bien des choses. Nous voyons, par une de ses lettres, que
si la nature du bnfice obtenu l'et exig, Racine se ft rsign 
entrer dans les ordres. Il y ft entr avec la foi, certes, mais sans
nulle vocation. Cela ne nous parat pas bien joli. Mais Racine se
conformait  un usage. Il ne fut jamais un rvolt. Il ne le fut point
contre ce qui pouvait l'incommoder dans les institutions et les moeurs de
son temps. Comment l'aurait-il t contre ce qui l'y accommodait?

Heureusement (car tout de mme la prtrise, mme lgrement porte,
l'et un peu gn plus tard pour crire _Andromaque_ ou _Bajazet_);
heureusement il n'y eut pas moyen de lui trouver le moindre bnfice,
pas mme la plus petite chapelle. Et Racine rentra  Paris en 1663,
sans doute soulag au fond.


Mais nous devons  ce sjour d'une anne environ qu'il fit  Uzs une
srie de lettres charmantes qu'il adressait  son cousin Vitart et 
mademoiselle Vitart,  sa soeur Marie Racine,  son ami La Fontaine, 
son ami l'abb Le Vasseur.

Ce sont des lettres un peu apprtes, des lettres soignes, avec pas mal
de ratures. Souvenez-vous qu'alors une lettre tait quelque chose de
bien plus important qu'aujourd'hui. Les courriers taient dix fois,
trente fois, cent fois plus rares. Ajoutez que c'tait le destinataire
qui payait le port, quelquefois assez lev (20 sols, 30 sols). On
voulait lui en donner pour son argent. On ne pouvait gure lui crire
des billets de trois lignes. Puis, comme il n'y avait gure de
journaux,--si ce n'est,  Paris, _la Gazette de France_ (_le Mercure_ ne
date que de 1672), et, dans les villes de province, des petites feuilles
d'annonces hebdomadaires,--la correspondance prive remplaait les
journaux.  cause de cela, on faisait plus de cas des lettres, et de
celles qu'on crivait, et de celles qu'on recevait, et qu'on montrait
volontiers  ses amis et connaissances.

Les lettres juvniles de Racine sont lgantes, spirituelles, du tour le
plus gracieux et (il faut le noter) d'une langue absolument pure.
J'entends par l qu'elles excluent mme certaines faons de
s'exprimer[4] qui passaient ds lors pour vieillies mais que
continuaient d'employer les vieillards et mme les hommes mrs.
Comparez, pour voir, la prose de Racine et la prose de Corneille dans
ces mmes annes 1661 et 1662. La France, alors, continuait de
travailler  purer sa langue. Mme dix-sept ans plus tard (en 1679), un
ami intime de Racine, Valincour, crira plus de cent pages de remarques
grammaticales, d'un got un peu troit, mais trs fin, sur la langue de
madame de La Fayette: _Conversations sur la critique de la Princesse de
Clves_ (quatrime conversation).

Donc Racine, dans ce lointain Languedoc, craint d'oublier la bonne
langue, le bon usage. Il crit  l'abb Le Vasseur:

... Chacun veut voir vos lettres, et on ne les lit pas tant pour
     apprendre des nouvelles que pour voir la faon dont vous les savez
     dbiter. Continuez donc, s'il vous plat, ou plutt commencez tout
     de bon  m'crire, quand ce ne serait que par charit. Je suis en
     danger d'oublier bientt le peu de franais que je sais; je le
     dsapprends tous les jours, et je ne parle tantt plus que le
     langage de ce pays, qui est aussi peu franais que le bas-breton.

Il n'est pas inutile de noter ce souci, ds l'ge de vingt ans, chez
l'homme qui sera, je pense, l'crivain le plus pur du XVIIe sicle.

J'ajoute que, s'il craint d'oublier sa langue, ailleurs il nous parle
des bourgeois d'Uzs en des termes qui nous donnent assez bonne opinion
de la vie provinciale dans ce coin de vieille France:

     Ils causent des mieux... et pour moi, j'espre que l'air du pays va
     me raffiner de moiti, pour peu que j'y demeure; car je vous assure
     qu'on y est fin et dli plus qu'en aucun lieu du monde.

Ces lettres d'Uzs, trs jolies dans leur lger apprt, semes de
citations de l'Arioste et du Tasse, et aussi de Virgile, de Trence et
de Cicron, que Racine transcrit tous _par coeur_, ces lettres du
printemps d'un pote de gnie nous montrent un jeune homme d'une
sensibilit trs vive et d'un esprit trs net, inquiet des femmes et de
l'amour, amoureux de la vie et de la gloire, et qui, parmi ses
inquitudes et ses frissons, poursuit son dessein et travaille
prodigieusement.

Le paysage d'Uzs, et notamment celui que Racine voyait de sa fentre,
est, parat-il, admirable. Vous pressentez la description qu'en pourrait
faire un jeune littrateur de nos jours, aprs tout ce que les grands
descriptifs ont crit chez nous depuis cent cinquante ans. Ce sentiment
plus profond--ou plus voulu--de la nature et cette faon plus riche de
la peindre sont assurment un gain, qui le nie? Mais que la manire
exacte et sobre de nos classiques retrouve d'agrment, aprs tant
d'orgies de couleurs et tant d'efforts trop visibles pour voir et pour
peindre!

Racine crit  Vitart, le 13 juin 1662:

     La moisson est dj fort avance, et elle se fait fort plaisamment
     au prix de la coutume de France; car on lie les gerbes  mesure
     qu'on les coupe; on ne laisse point scher le bl sur la terre, car
     il n'est dj que trop sec, et ds le mme jour on le porte 
     l'aire, o on le bat aussitt. Ainsi le bl est aussitt coup, li
     et battu. Vous verriez un tas de moissonneurs, rtis du soleil, qui
     travaillent comme des dmons, et quand ils sont hors d'haleine, ils
     se jettent  terre au soleil mme, dorment un _miserere_ et se
     relvent aussitt. Pour moi, je ne vois cela que de ma fentre, car
     je ne pourrais pas tre un moment dehors sans mourir: l'air est 
     peu prs aussi chaud qu'un four allum, et cette chaleur continue
     autant la nuit que le jour; enfin il faudrait se rsoudre  fondre
     comme du beurre, n'tait un petit vent frais qui a la charit de
     souffler de temps en temps; et, pour m'achever, je suis tout le
     jour tourdi d'une infinit de cigales qui ne font que chanter de
     tous cts, mais d'un chant le plus perant et le plus importun du
     monde. Si j'avais autant d'autorit sur elles qu'en avait le bon
     saint Franois, je ne leur dirais pas: Chantez, ma soeur la
     cigale!... etc.

Dame! a n'est pas: Midi roi des ts. C'est trs simple, mais c'est
trs net, trs prcis, trs vif. Et, tout de mme, la vision de moisson
et la sensation d't y sont bien.

Dans une autre lettre  Vitart (17 janvier 1662), il parle de la douceur
de l'hiver dans ce pays, et la dcrit en des vers faciles, dont les
premiers ne sont qu'agrables, mais dont les derniers sont charmants:

     Enfin, lorsque la nuit a dploy ses voiles,
     La lune au visage changeant
     Parat sur un trne d'argent,
     Tenant cercle avec les toiles:
     Le ciel est toujours clair tant que dure son cours
     Et nous avons des nuits plus belles que vos jours...

Sur Nmes et sur les arnes, il crit avec simplicit:

     La ville est assurment aussi belle et aussi _polide_, comme on dit
     ici, qu'il y en ait dans le royaume. Il n'y a point de
     divertissements qui ne s'y trouvent.

Et plus loin:

     J'y trouve d'autres choses qui me plaisent fort, surtout les
     Arnes. Vous en avez ou parler!

Et il les dcrit avec prcision, sans vain chauffement. Enfin,
quoiqu'il s'ennuie, il jouit fort des roses, des pois verts et des
rossignols.

     Si je pouvais, crit-il  sa cousine Vitart, vous envoyer des roses
     nouvelles et des pois verts, je vous en enverrais en abondance, car
     nous en avons beaucoup ici (mars 1662).

Et  l'abb Le Vasseur, le 30 avril suivant:

     Les roses sont tantt passes, et les rossignols aussi.

J'ai dit qu'il tait trs proccup des femmes. Il crit  La Fontaine,
le 11 novembre 1661, trs peu de temps aprs son arrive  Uzs:

     Je ne me saurais empcher de vous dire un mot des beauts de cette
     province... Il n'y a pas une villageoise, pas une savetire qui ne
     disputt en beaut avec les Fouillous et les Menneville.

(C'taient deux filles d'honneur de la reine et dont la beaut tait
clbre. Elles n'taient pas fort sages, comme vous le pouvez voir dans
l'_Histoire amoureuse des Gaules_ de Bussy-Rabutin.)

     Si le pays de soi (par lui-mme) avait un peu plus de dlicatesse
     et que les rochers y fussent un peu moins frquents, on le
     prendrait pour un vrai pays de Cythre. Toutes les femmes y sont
     clatantes et s'y ajustent d'une faon qui leur est la plus
     naturelle, et pour ce qui est de leur personne:

     Color verus, corpus solidum et succi plenum.

C'est un vers de Trence qui veut dire: Un teint naturel, un corps
ferme et plein de suc.

 Le Vasseur, le 24 novembre 1661:

     J'allai  Nmes pour voir le feu de joie... Il en a cot deux
     mille francs  la ville... Il y avait autour de moi des visages
     qu'on voyait  la lueur des fuses, et dont vous auriez bien eu
     autant de peine  vous dfendre que j'en avais. Il n'y en avait pas
     une  qui vous n'eussiez bien voulu dire ce compliment d'un galant
     du temps de Nron...

Et l'ancien lve de Nicole et de Lancelot place ici et transcrit de
mmoire une citation de Ptrone!

Au sortir de Paris, du cercle aimable des Vitart, et d'un milieu o l'on
ne connaissait que la galanterie ingnieuse ou la dbauche gauloise, il
est frapp de la violence toute catalane et de la profondeur des
passions sous ce ciel ardent d'Uzs.  Le Vasseur, le 16 mai 1662:

     J'ai eu cette aprs-dne une visite... C'tait un jeune homme de
     la ville, fort bien fait, _mais_ passionnment amoureux... (Ce
     mais est curieux.) Vous saurez qu'en ce pays-ci on ne voit gure
     d'amour mdiocre: toutes les passions y sont dmesures, et les
     esprits de cette ville, qui sont assez lgers en d'autres choses,
     s'engagent plus fortement dans leurs inclinations qu'en aucun autre
     pays du monde.

Et il revient sur ce point dans une lettre  Vitart, du 30 mai 1662:

     Je vous dirai une autre petite histoire assez trange. Une jeune
     fille d'Uzs, qui logeait assez prs de chez nous, s'empoisonna
     hier elle-mme et prit une grosse poigne d'arsenic, pour se venger
     de son pre qui l'avait querelle fort rudement. Elle eut le temps
     de se confesser et ne mourut que deux heures aprs. On croyait
     qu'elle tait grosse et que la honte l'avait porte  cette
     furieuse rsolution. Mais on l'ouvrit tout entire, et jamais fille
     ne fut plus fille. Telle est l'humeur des gens de ce pays: ils
     portent les passions au dernier excs.

C'est tout. Pas la moindre rflexion difiante. On dirait une note prise
par Stendhal. videmment le jeune Racine est plus intress par des
faits de cet ordre que par les paysages o les objets pittoresques.
Serait-il excessif de dire que plus tard, quand il nous montrera des
amoureuses qui vont jusqu'au bout de leur passion, il se souviendra des
Hermione et des Roxane  foulard rouge de ce brlant pays d'Uzs?


Ce Racine de vingt-deux ans,--qui attend le titre d'abb et qui
n'chappe  la tonsure pralable que parce qu'il avait oubli d'apporter
avec lui le dmissoire dont il avait besoin,--ce Racine semble tout
entier en raction contre son ducation premire. Il parle de toutes
choses avec une libert allgre:

     Je ne vous prie plus, crit-il encore  Vitart, de m'envoyer les
     _Lettres provinciales_; on me les a prtes ici; elles taient
     entre les mains d'un officier de cette ville, qui est de la
     religion... On est plus curieux que je ne croyais. Ce ne sont
     pourtant que des huguenots: car, pour les catholiques, tez-en deux
     de ma connaissance, ils sont domins par les jsuites. Nos moines
     sont plus sots que pas un, et qui plus est, des sots ignorants, car
     ils n'tudient point du tout. Aussi je ne les vois jamais, et j'ai
     conu une certaine horreur pour cette vie fainante de moines, que
     je ne pourrais pas leur dissimuler, etc...

 Le Vasseur, 16 mai 1662,  propos du jeune amoureux qui lui a fait des
confidences:

     tez trois ou quatre personnes qui sont belles assurment, on ne
     voit presque, dans ce pays, que des beauts fort communes. (Racine,
     au dbut, les trouvait toutes admirables.) La sienne est des
     premires, et il me l'a montre tantt  une fentre, comme nous
     revenions de la procession, car elle est huguenote, et nous n'ayons
     point de belle catholique.

Un lger esprit de rvolte est en lui, un dsir de mordre aux beaux
fruits de la vie, et une irritation contre qui veut les lui interdire.
Le mme jour, il crit  Vitart:

     Je tcherai d'crire cette aprs-dne  ma tante Vitart et  ma
     tante la religieuse, puisque vous vous en plaignez. Vous devez
     pourtant m'excuser si je ne l'ai pas fait, et elles aussi: car que
     puis-je leur mander? C'est bien assez de _faire ici l'hypocrite_
     sans le faire encore  Paris par lettres, car j'appelle hypocrisie
     d'crire des lettres o il ne faut parler que de dvotion et ne
     faire autre chose que se recommander aux prires.

Mais parmi tout cela, ne vous y trompez point, il n'est nullement
dissip. Il crit  Le Vasseur:

     Vous savez que les blessures du coeur demandent toujours quelque
     confident  qui on puisse s'en plaindre, et si j'en avais une de
     cette nature, je ne m'en plaindrais qu' vous. Mais Dieu merci, je
     suis libre encore, et si je quittais ce pays, je rapporterais un
     coeur aussi sain et aussi entier que je l'ai apport.

Il raconte cependant  l'abb qu'il avait remarqu une demoiselle fort
bien faite, la gorge et le reste de ce qui se dcouvre en ce pays, fort
blanc. Mais il ne la voyait qu' l'glise. Un jour pourtant il saisit
une occasion de lui parler. Mais il trouve sur son visage de certaines
bigarrures, comme si elle et relev de maladie.

     Il faut, dit-il, que je l'aie prise en quelqu'un de ces jours
     fcheux et incommodes o le sexe est sujet, car elle passe pour
     belle dans la ville.

(Racine voit et dit les choses comme elles sont: c'est un bon raliste.)
Et il s'en tient l.

     Je fus, ajoute-t-il, bien aise de cette rencontre, qui me servit du
     moins  _me dlivrer de quelque commencement d'inquitude_, car je
     m'tudie maintenant  vivre un peu plus raisonnablement.

Soyez tranquilles, il n'a pas attendu cette rencontre pour vivre ainsi.
Il ne sort presque pas. Il lit et travaille jour et nuit. Il continue
l'immense travail de lectures, de rsums et d'annotations commenc 
Port-Royal. Il se prpare ardemment, srieusement, patiemment  la
gloire.


On trouve  la Bibliothque nationale des cahiers qui renferment ses
remarques sur les _Olympiques_ de Pindare et sur l'_Odysse_. En outre,
on a conserv  la Bibliothque de Toulouse un assez grand nombre de
livres annots par lui dans les marges. Nous voyons qu'il a lu  fond,
la plume  la main (et il lui est arriv d'annoter plusieurs fois le
mme ouvrage sur des exemplaires diffrents) la _Bible_, le _Livre de
Job_ en particulier, saint Basile, Pindare, Eschyle, Sophocle, Euripide,
Platon, Aristote, Plutarque, Lucien, Virgile, Horace, Cicron,
Tite-Live, les deux Pline, Quinte-Curce,--les uns tout entiers, les
autres en grande partie. Je ne parle pas de ses traductions, compltes
ou fragmentaires, du _Banquet_ de Platon, de la _Potique_ d'Aristote,
de Lucien, de Denys d'Halicarnasse, de la _Vie de Diogne_ par Diogne
Larce, de l'historien Josphe, de la lettre de l'glise de Smyrne
touchant le martyre de saint Polycarpe, d'Eusbe, de saint Irne, etc..
Car il mlait constamment les deux antiquits, paenne et chrtienne.

Ses commentaires sur les quatorze _Olympiques_ attestent une
connaissance assez approfondie de la langue grecque. Mais c'est sur
l'_Odysse_ que ses notes (crites en 1662) sont le plus abondantes et
significatives. Elles consistent en rsums du texte, citations,
rapprochements et rflexions Elles sont pleines de simplicit, mme de
navet, et il les crivait videmment pour lui seul.

Ce qui clate aux yeux, c'est que le futur auteur_ d'Esther_ et
_d'Athalie_ adore l'_Odysse_; et que l'_Odysse_ l'amuse infiniment.

Voici quelques-unes de ces notes:

     Les livres de l'_Odysse_ vont toujours de plus beau en plus beau,
     comme il est ais de le reconnatre, parce que les premiers ne sont
     que pour disposer aux suivants: mais ils m'ont parti tous
     admirables et _divertissants_.

La bonhomie des moeurs lui semble dlicieuse.  propos d'Hlne, au IVe
livre:

     On voit bien qu'autrefois les dames ne faisaient point tant de
     faons qu'elles en font  prsent. Et elles vivaient assez
     familirement, comme Hlne qui fait apporter avec elle son
     ouvrage; devant de jeunes Hommes qu'elle n'a jamais vus.

La nature, mme sauvage, ne lui dplat point.  propos de l'le de
Calypso:

     Homre nomme des hiboux, des perviers  la langue large, ce qui
     montre que c'tait un dsert tout  fait retir et qui avait
     quelque chose d'_affreux_: ce qui est _agrable_ sans doute, quand
     cela est adouci par quelque autre objet, comme de la vigne, des
     fontaines et des prairies, qu'Homre y met encore.

(Lorsqu'il s'agissait de paysages; les gens du XVIIe sicle disaient
affreux l o nous dirions mlancoliques. Il y a dans les _Dialogues
des morts_ de Fnelon un passage bien curieux. C'est dans le dialogue de
_Lger et Ebron_: N'admirez-vous pas, dit Ebron, ces ruisseaux qui
tombent des montagnes, ces rochers escarps et en partie couverts de
mousse, ces vieux arbres qui paraissent aussi anciens que la terre o
ils sont plants? La nature a ici je ne sais quoi de brut et d'_affreux
qui plat_ et qui fait rver agrablement.)

L'exactitude familire des dtails ravit le jeune Racine:

     Calypso donne  Ulysse un vilebrequin et des clous, tant Homre est
     exact  dcrire les moindres particularits, _ce qui a bonne grce
     dans le grec_, au lieu que le latin est plus rserv et ne s'amuse
     pas  de si petites choses. Il en va de mme de notre langue, car
     elle fuit extrmement de s'abaisser aux particularits, parce que
     les oreilles sont dlicates et ne peuvent souffrir qu'on nomme des
     choses basses dans un discours srieux, comme une cogne, une scie
     et un vilebrequin. L'italien, au contraire, ressemble au grec, et
     exprime tout, comme on peut voir dans l'Arioste qui est en son
     genre un caractre tel que celui d'Homre.

Mais pourquoi ce qui a bonne grce dans les vers grecs ou italiens
n'en aurait-il pas dans les vers franais? N'est-ce pas affaire aux
potes de chez nous s'ils le voulaient? Racine ne songe pas  se le
demander; il accepte, pour la posie, les rgles de noblesse
conventionnelle poses avant lui par un idalisme intressant, mais un
peu pdant et renchri. Et pourtant lui-mme, un peu plus loin, rapporte
avec un plaisir visible les dtails les plus bas de l'aventure du
Cyclope, et,  propos d'Ulysse chez Circ, emploie de prfrence et
rpte  satit le mot cochon quand il pourrait dire pourceau.

Oui, cette simplicit, ce ralisme d'Homre l'enchantent.  propos de
ces mots d'Ulysse: Permettez-moi de souper  mon aise, tout afflig que
je suis, car rien n'est plus impudent qu'un ventre affam.

     Notre langue, dit Racine, ne souffrirait pas, dans un pome pique,
     cette faon de parler, qui semble n'tre propre qu'au burlesque:
     elle est pourtant fort ordinaire dans Homre. En effet, nous voyons
     que, dans nos pomes et mme dans les romans, on ne parle non plus
     de manger que si les hros taient des dieux qui ne fussent pas
     assujettis  la nourriture: au lieu qu'Homre fait fort bien manger
     les siens  chaque occasion, et les garnit toujours de vivres
     lorsqu'ils sont en voyage.

Enfin,  propos des compagnons d'Ulysse retrouvant leur matre:

     Homre dcrit la joie qu'ils eurent pour lors, et la compare  la
     joie que de jeunes veaux ont de revoir leur mre qui vient de
     patre. Cette comparaison est fort dlicatement exprime, car ces
     mots de veaux et de vaches ne sont point choquants dans le grec
     comme ils le sont dans notre langue, qui ne veut presque rien
     souffrir, et qui ne souffrirait pas qu'on ft des loges de
     vachers, comme Thocrite, ni qu'on parlt du porcher d'Ulysse
     comme, d'un personnage hroque; mais ces dlicatesses sont de
     vritables faiblesses.

_Ces dlicatesses sont de vritables faiblesses_: cet colier de vingt
ans ose enfin le dire dans ces notes sincres; et c'est dans l'amour du
grec qu'il puise cette audace. Tout, dans Homre, ravit Racine; nulle
familiarit, mme nulle crudit ne le choque. Plusieurs fois, il semble
prfrer Homre  Virgile: Virgile a imit cette description. Mais
celle d'Homre est beaucoup plus acheve, et _entre plus dans le
particulier_. Il est enchant d'entendre Nausicaa appeler Alcinos son
papa ([Grec: pappa phile]) quoiqu'elle soit grande fille. Lorsque,
chez les Phaciens, Ulysse demande son chemin  une jeune fille qui
porte une cruche d'eau:

     Il ne se peut rien de plus beau, dit Racine, que la justesse et
     l'exactitude d'Homre. Il fait parler tous ses personnages avec une
     certaine proprit qui ne se trouve point ailleurs. Ulysse, par
     exemple, parle simplement  cette fille, et cette fille lui rpond
     avec navet.

Ainsi, voil Racine,  vingt ans, profondment pris de la bonhomie, de
la franchise et du ralisme d'Homre. Vous vous demanderez: Pourquoi,
plus tard, ne s'en est-il pas souvenu davantage? Pourquoi, lorsqu'il
avait sous les yeux la frquente familiarit du dialogue d'Euripide,
a-t-il prt au serviteur d'Agamemnon et  la nourrice de Phdre des
discours d'une noblesse si savante? Pourquoi l'lgance si orne du
rcit de Thramne? Sans doute par un souci excessif de garder une
certaine unit et harmonie de ton. Mais ne croyez point pour cela qu'il
n'ait rien retenu de la simplicit grecque. Trs souvent, et ds la
_Thbade_,--un certain parti pris de dignit dans la forme une fois
admis,--vous trouverez dans son style quelque chose de trs loign de
l'emphase de Pierre Corneille et de la noblesse convenue ou de
l'lgance molle de Thomas Corneille et de Quinault; quelque chose de
dpouill, de direct, de parfaitement simple, o il est certes permis de
voir un ressouvenir et un effet de sa frquentation passionne chez les
potes de l'antiquit grecque.


En rsum, de tous les grands crivains profanes du XVIIe sicle, Racine
est celui qui a reu la plus forte ducation chrtienne.

Et de tous les grands crivains de son temps sans exception, Racine est
celui qui a reu et s'est donn la plus forte culture grecque.

Et la merveille, c'est la faon dont se sont concilies ou plutt
fondues dans son oeuvre ces deux ducations, ces deux traditions, ces
deux cultures.

Elles supposent deux conceptions de la vie si diffrentes en
elles-mmes, et si diverses dans leurs consquences! Ici, la foi dans
l'homme, la vie terrestre se suffisant  elle-mme. L, le dogme de la
chute, la vie terrestre n'ayant de sens que par rapport  l'autre vie,
la peur et le mpris de la chair. Or, la pense de l'autre vie a chang
l'aspect de celle-ci, a provoqu des sacrifices, des rsignations, des
songes; des esprances et des dsespoirs inconnus auparavant. La femme,
devenue la grande tentatrice, le pige du diable, a inspir des dsirs
et des adorations d'autant plus ardents, et a tenu une bien autre place
dans le monde. La maldiction jete  la chair a dramatis l'amour. Il y
a eu des passions nouvelles: l'amour de Dieu considr  la fois comme
un idal et comme une personne, la haine paradoxale de la nature, la
foi, la contrition. Il y a eu des conflits nouveaux de passions et de
croyances, une complication de la conscience morale, un
approfondissement de la tristesse, un enrichissement de la sensibilit.

La tradition grecque donnera  Racine la mesure, l'harmonie, la beaut.
Elle lui offrira des peintures de passions fortes et intactes. Elle lui
fournira quelques-uns de ses sujets et quelques-unes de ses hrones. Et
Racine, souvent, leur prtera une sensibilit morale venue du
christianisme. Il fera des tragdies qui secrtement embrassent et
contiennent vingt-cinq sicles de culture et de sentiment.

Chose bien remarquable, Racine avait eu, ds son sjour  Port-Royal, ce
souci de concilier deux traditions qui lui taient presque galement
chres.  seize ans,  dix-sept ans, en lisant Plutarque,--toutes les
_Vies des hommes illustres_, et toutes les _OEuvres morales_,--il se
demandait: Ne pourrais-je donc adorer ces Grecs, ne pourrais-je mme
faire des tragdies comme eux sans tre pour cela un mauvais chrtien?
Et non seulement il extrayait de Plutarque, en abondance, des lieux
communs, des prceptes et des maximes, toute une morale admirable,
et--quoique purement humaine et non appuye sur un dogme--assez
rapproche par endroits de la morale du christianisme; mais encore, avec
une singulire subtilit, il notait dans Plutarque toutes les phrases
qui paraissaient se rencontrer (en les sollicitant un peu) avec le dogme
chrtien, et particulirement avec cette doctrine de la grce dont ses
bons matres taient obsds. Et, dans les marges des livres, en regard
de ces prcieuses phrases paennes, il crivait: Grce... Libre
arbitre... Cela est semi-plagien... Providence... Humilit... Honorer
tous les saints... Crainte de Dieu... Amour de Dieu... Attrition...
Confession... Pour les catchismes... Dieu auteur des belles actions...
Pnitence continuelle... Ingrat envers Dieu... Pch originel...
Martyre... etc.

Il nous est rest une cinquantaine de ces ingnieux rapprochements. Je
vous en citerai quelques-uns.

Dans la _Consolation  Apollonius_, Racine a mis le mot Grce en marge
d'une phrase qui veut dire: Les hommes n'ont point d'autres bons
sentiments que ceux que les dieux leur donnent.

Dans le _Banquet des sept sages_, il a mis Grce en face de cette
phrase: L'me est conduite de Dieu partout o il veut.

Dans le trait: _Qu'on ne peut vivre heureux selon la doctrine
d'picure_, en face d'une phrase qui signifie: Ne cache pas ta vie
encore que tu aies mal vcu, mais _fais-toi connatre_, amende-toi,
_repens-toi_, Racine a mis: Confession.

Dans le trait: _Qu'il faut rprimer sa colre_, en marge de cette
phrase: Ceux qui veulent tre sauvs doivent vivre en soignant toujours
leur me, Racine a mis: Pnitence continuelle et a ajout cette
traduction abrge et tendancieuse: L'homme a _toujours besoin_ de
remde.

Dans le trait: _De la tranquillit de l'me_, en face de ces mots: Il
y a dans chacun de nous quelque chose de mauvais, Racine a crit:
Pch originel.

Notez, quoi que j'aie pu dire tout  l'heure des diffrences
essentielles de la conception chrtienne et de la paenne, que ces
rapprochements ne paraissent point si forcs, tant le dogme chrtien
correspond  des tats ou besoins permanents de l'me humaine! Mais
quelle lumire cela jette sur le futur thtre de Racine! Il est bien
vrai, comme le remarque Chateaubriand dans le _Gnie du Christianisme_
(2e partie, livres 2 et 3), que certains mots d'Andromaque et
d'Iphignie sont d'une pouse et d'une fille chrtiennes et expriment
la nature corrige. Il est bien vrai aussi que Phdre, qui craint
l'enfer, mais qui se consolerait d'une ternit de souffrances si elle
avait joui d'un instant de bonheur, ressemble souvent  une chrtienne
rprouve. Oui, les Phdre et les Hermione peuvent tre regardes, un
peu, comme des chrtiennes  qui manque la grce, du moins la grce
efficace, sinon le pouvoir prochain. Et, d'autre part, les pures, les
vertueuses, les contenues, les Junie et les Monime, ont souvent une
sensibilit qui parat dj chrtienne; oui, mais une sensibilit dont
Racine, enfant scrupuleux et qui voulait pouvoir les aimer sans pch, a
su trouver le germe dans l'antiquit hellnique.

Assurment, ni Andromaque, ni Junie, ni Monime, ni Iphignie, n'ont
frquent le catchisme de ces messieurs, et Racine a trop le souci du
vrai pour les y avoir envoyes; mais elles sont telles qu'on sent qu'on
pourrait appliquer  leur vie intrieure les mots du sage de Chrone:
Leurs bons sentiments, ce sont les dieux qui les leur donnent; leur
me est conduite de Dieu; quand elles ont mal fait, elles s'examinent
et se confessent, et, comme elles veulent tre sauves, elles
soignent toujours leur me parce qu'elles savent qu'il y a dans
chacun de nous quelque chose de mauvais. Tout cela, Racine peut le
croire et nous le suggrer sans dformer ses hrones paennes, puisque
tout cela est dans Plutarque.

En somme, ne pouvant paganiser le christianisme, il christianise le
paganisme. Car il les aimait tous les deux. La Bruyre dit fort bien:
Oserai-je dire que le coeur seul concilie les choses extrmes et admet
les incompatibles? C'est une remarque dont nous pourrons souvent
constater la vrit soit dans la vie, soit dans l'oeuvre de Racine. 
l'oppos des romantiques, Racine est un merveilleux conciliateur de
traditions, et cela, mieux peut-tre que tout le reste, tmoigne de
l'tendue de sa sensibilit, de sa puissance d'aimer, de la richesse de
son me.

Retenons aujourd'hui ceci:--Ds seize ans,  Port-Royal-des-Champs,
Racine, crivant ses notes d'colier, tait dj,  l'gard de
l'hellnisme et du christianisme et quant  l'interprtation de la
nature humaine, dans la disposition d'esprit qui lui permettra, vingt
ans plus tard, d'crire la merveille de _Phdre_.




TROISIME CONFRENCE

SES AMIS.--LA THBADE


Donc, Jean Racine, lass d'attendre en vain le bnfice que lui avait
promis son bon oncle, rentre  Paris dans les derniers mois de 1662.
Mais il n'avait pas perdu son temps  Uzs. Il avait fait,  tout
hasard, de la thologie, lu beaucoup de grec, projet une tragdie sur
_Thagne et Charicle_, commenc _la Thbade_ et crit quantit de
vers galants et amoureux.

C'est trs probablement  Uzs qu'il a crit les stances  _Parthnice_.
Parthnice tait le nom potique que le jeune abb Le Vasseur donnait 
mademoiselle Lucrce. Ces vers sont dans le got du temps; ils se
ressouviennent de Corneille et de Tristan; mais, parmi leur artifice,
ils ne sont pas sans tendresse ni sans grce:

     Parthnice, il n'est rien qui rsiste  tes charmes.
     Ton empire est gal  l'empire des dieux,
     Et qui pourrait te voir sans te rendre les armes
     Ou bien serait sans me, ou bien serait sans yeux.

(Cela, c'est tout  fait du Corneille).

.......................
     La douceur de ta voix enchanta mes oreilles:
     Les noeuds de tes cheveux devinrent mes liens.

.......................
     Je ne voyais en toi rien qui ne ft aimable,
     Je ne sentais en moi rien qui ne ft amour.

     Ainsi je fis d'aimer l'aimable apprentissage;
     Je m'y suis plu depuis, j'en aime la douceur;
     J'ai toujours dans l'esprit tes yeux et ton image;
     J'ai toujours Parthnice au milieu de mon coeur.

     Oui, depuis que tes yeux allumrent ma flamme,
     Je respire bien moins en moi-mme qu'en toi;
     L'amour semble avoir pris la place de mon me,
     Et je ne vivrais plus s'il n'tait plus en moi.

     Vous qui n'avez point vu l'illustre Parthnice,
     Bois, fontaines, rochers, agrable sjour,
     Souffrez que jusqu'ici son beau nom retentisse,
     Et n'oubliez jamais sa gloire et mon amour.

Lamartine, au mme ge que Racine, et alors qu'il imitait Parny, faisait
des vers de ce genre. Il aurait trs bien pu crire ceux-l,--avec un
peu moins de symtries.


 son retour d'Uzs, nous retrouvons d'abord Racine  l'htel de Luynes.
Il fait un peu ce qu'il veut, tant orphelin de pre et de mre. Mais,
en outre, le 12 aot 1663, sa bonne grand'mre, Marie des Moulins, meurt
 Port-Royal. Son grand-pre Sconin, trs vieux, est  la Fert-Milon,
o il mourra en 1667. Jean Racine est libre. Il n'a plus personne pour
le gner si ce n'est, l-bas,  Port-Royal-des-Champs, sa tante, la mre
Agns de Sainte-Thcle, qui prie pour lui; qui lui envoie de temps en
temps, sans se lasser, des lettres de reproches plaintifs et
d'exhortations; qui, durant tout le temps de sa gloire et de ses
erreurs, continuera de prier et de lui crire et qui, patiente et jamais
dcourage, mettra quinze ans  le ramener  Dieu.

En attendant, Jean Racine se donne tout entier  sa vocation profane. Il
se pousse tant qu'il peut. Il fait pour cela tout ce qu'il faut. Il fait
des posies officielles, de peu d'clat, mais d'une forme pure (_Sur
la convalescence du roi; la Renomme aux Muses_), qui lui valent des
gratifications royales. _La Renomme aux Muses_, insignifiante de fond,
mais admirablement rythme, lui vaut d'abord la connaissance, puis
l'amiti de Boileau ( qui l'obligeant Vitart avait soumis la pice),
puis la protection du comte de Saint-Aignan et, par lui, l'entre  la
cour. Racine crit  Le Vasseur en novembre 1663:

     Je ne l'ai pas trouv aujourd'hui (le comte de Saint-Aignan) au
     lever du roi; mais j'y ai trouv Molire,  qui le roi a donn
     assez de louanges, et j'en ai t bien aise pour lui; il a t bien
     aise aussi que j'y fusse prsent.

Racine est, ds lors, trs rpandu dans le monde des thtres; il
connat des comdiens et des comdiennes; et c'est, je pense, vers ce
temps-l, que l'lve de ces messieurs, si sage encore  Uzs, cesse
dcidment d'tre le digne neveu de la mre Agns de Sainte-Thcle.

Il ne rve que thtre. D'abord parce qu'il se sent le don. Et puis
parce qu'il est pratique. Le thtre tait alors (et il est rest) le
moyen le plus rapide de gagner la rputation. Mais, en outre, le nombre
des auteurs dramatiques tait, mme relativement, beaucoup moindre
qu'aujourd'hui. On compterait assez facilement ceux d'alors. C'est sans
doute que le thtre rapportait peu (mme en comptant les prsents que
pouvait valoir aux auteurs la ddicace de leurs pices imprimes) et
qu'il n'tait pas la spculation commerciale, souvent excellente, qu'il
est de nos jours.

D'autre part, il n'y avait  Paris (je laisse les bouffons italiens et
les divers trteaux du Pont-Neuf et des foires Saint-Laurent et
Saint-Germain) que trois thtres (Marais, Htel de Bourgogne,
Palais-Royal) pour cinq cent mille habitants; et qui ne jouaient que
trois jours par semaine (les mardis, vendredis et dimanches) et sept ou
huit mois de l'anne, et dans des salles qui ne contenaient pas plus de
sept  huit cents spectateurs. Vous penserez l-dessus qu'il devait tre
plus difficile  un dbutant de se faire jouer. Mais le public de la
tragdie n'tait pas, en somme, trs nombreux. Songez qu'il faut une
rude application et quelque littrature pour suivre la plupart des
tragdies des deux Corneille, et seulement pour en saisir le sens 
l'audition. Mme celles de Quinault, d'un style plus ais, mais diffus
et mou, ne sont pas toujours faciles  entendre. Il fallait de toute
force que le public de la tragdie ft d'une culture moyenne suprieure
 celle de notre public.  cause de cela, il tait assez restreint. Le
peu de vente des tragdies imprimes le montre d'ailleurs. C'tait, en
tout, quelques milliers de gentilshommes, de bourgeois et d'tudiants.
Les spectateurs taient toujours les mmes. Les pices se jouaient, en
moyenne, quinze ou vingt fois. Quand on allait  quarante, c'tait un
gros succs. (_Timocrate_ seul atteignit quatre-vingts.) Il fallait donc
souvent changer l'affiche. Oui, je crois que les dbuts taient plus
faciles aux jeunes gens.

Ils furent trs faciles  Jean Racine. En 1664, Molire lui joua _la
Thbade ou les Frres ennemis_. Si ce fut Molire qui lui en indiqua le
sujet, dans quelle mesure Molire l'aida ou le conseilla, c'est ce que
nous ne savons pas exactement, car les tmoignages sur ce point
(Grimarest et les frres Parfait) sont suspects ou contradictoires. La
pice eut ce qu'on appellerait aujourd'hui un joli succs.


J'ai nomm Molire; j'avais nomm La Fontaine et Boileau. En y ajoutant
Chapelle, Furetire et, si vous voulez, Vivonne et Nantouillet, sans
oublier nos vieilles connaissances: Vitart, le gentil abb Le Vasseur,
l'ivrogne d'Houy et l'ivrogne Poignant, nous avons  peu prs tous les
amis de jeunesse de Racine. C'est avec eux que, dans ces annes-l,
Racine vit  l'ordinaire, assez librement, semble-t-il, et qu'il
frquente les cabarets clbres du _Mouton blanc_, de la _Pomme de pin_
ou de la _Croix de Lorraine_.

Molire, n le 15 _janvier_ 1622, avait dix-huit ans de plus que Racine,
n le 20 ou 21 _dcembre_ 1639. Molire, en 1664, tait dj un
personnage. Il avait fait _les Prcieuses, le Cocu, l'tourdi, le Dpit,
l'cole des maris, les Fcheux, l'cole des femmes, la Critique,
l'Impromptu_, et il allait faire le _Misanthrope_. C'tait pour Racine
un grand an, un matre. Il devait agir sur Racine de diverses faons.

D'abord littrairement, en le disposant  rompre avec le prcieux et
avec le doucereux, en lui inspirant le got du naturel et de la vrit.

Il dut agir encore sur Racine par sa compagnie mme et son contact, par
le spectacle de sa libert d'esprit, et de ses souffrances morales, et
de sa vie si tourmente, et peut-tre par les confidences d'une
exprience trs tendue et trs amre.

Car il semble bien que Molire fut toujours un malheureux. Il avait reu
une ducation de gentilhomme (condisciple du prince de Conti au collge
de Clermont, auditeur de Gassendi en compagnie de quelques fils de
famille, puis tudiant en droit  Orlans), lorsqu'une vocation
irrsistible ou, si vous voulez, un irrsistible got de l'aventure, de
la bohme--et de la gloire--l'entrana vers le thtre et lui fit, douze
ans entiers, courir la province avec sa troupe vagabonde. Ces douze
annes, nous ne les connaissons pas; mais, par ce que nous savons de la
province  cette poque, et des prjugs d'alors contre les comdiens,
ces douze annes durent tre rudes et humiliantes. Il avait d beaucoup
souffrir (et souffrit d'ailleurs toute sa vie) dans son orgueil; et,
quand Racine le rencontra, il devait souffrir terriblement dans son
coeur; car il venait d'pouser Armande Bjart, fille de Madeleine, son
ancienne matresse.

Vous connaissez la _Vie de Molire_, par Grimarest, publie en 1705.
C'est, en bien des endroits, un roman biographique. Toutefois,
Grimarest, n en 1659, avait pu connatre beaucoup d'anciens amis ou
camarades de Molire. Il nous dit qu'il n'a point pargn les soins
pour n'avancer rien de douteux (page 4). Ailleurs,  propos de la
brouille de Molire et de Racine, il crit:

     J'ai cependant entendu parler  M. Racine fort avantageusement de
     Molire; et _c'est de lui que je tiens une bonne partie des choses
     que j'ai rapportes_.

Et Grimarest, sorte de reporter, cicerone,  Paris, pour les
trangers, dut certainement aussi interroger Boileau (mort seulement en
1711). Je pense qu'on peut assez souvent croire Grimarest. (Je n'en dis
pas autant du petit pamphlet, d'ailleurs dlicieux, de _la Fameuse
Comdienne ou Histoire de la Gurin_ (Francfort, 1688), les pages
exceptes o Molire se confesse  Chapelle.)

... La Bjart, raconte Grimarest, aimait mieux tre l'amie de
     Molire que sa belle-mre; ainsi il aurait tout gt de lui
     dclarer le dessein qu'il avait fait d'pouser sa fille. Il prit le
     parti de le faire sans en rien dire  cette femme. Mais, comme
     celle-ci l'observait de fort prs, il ne put consommer son mariage
     pendant plus de neuf mois.

Pendant ces neuf mois, il est surveill et menac par Madeleine Bjart.
Un matin, Armande va se jeter dans l'appartement de Molire, rsolue de
n'en point sortir qu'il ne l'et reconnue pour sa femme, ce qu'il fut
contraint de faire:

     Mais cet claircissement causa un vacarme terrible; la mre donna
     des marques de fureur et de dsespoir, comme si Molire avait
     pous sa rivale.

Ces dtails sont-ils de ceux que Grimarest dit tenir de Racine? Pourquoi
non? Mais quel drame! et quelle comdie! Et nous savons la suite et tout
ce que Molire tolra sans parvenir  l'indiffrence.

Il souffrit encore de bien d'autres manires. Il semble avoir voulu
jouer,--dans un temps o c'tait moins facile qu'aujourd'hui et deux
sicles avant Irving,--au comdien-gentilhomme. Il avait des faons de
grand seigneur, ou tout au moins d'picurien-dilettante: fastueux,
aimant le luxe; dj collectionneur d'objets d'art; trs gnreux.

     Il tait, dit Grimarest, naturellement libral. Et l'on a toujours
     remarqu qu'il donnait aux pauvres avec plaisir, et qu'il ne leur
     faisait jamais des aumnes ordinaires.

Quelques traits de caractre, qui sentent ou l'picurien, ou l'homme qui
est sans doute, mais qui veut aussi paratre, fort au-dessus de son
tat:

     C'tait, dit Grimarest, l'homme du monde qui se faisait le plus
     servir. Il fallait l'habiller comme un grand seigneur, et il
     n'aurait pas arrang les plis de sa cravate.

Et ceci qui est contre l'opinion commune:

     Il ne travaillait pas vite, mais il n'tait pas fch qu'on le crt
     expditif.

Et Grimarest raconte que, lorsque le roi lui demanda un divertissement
et qu'il donna _Psych_ en janvier 1672, Molire laissa croire que ce
qui tait de lui dans cette pice ne fut fait qu' la suite des ordres
du roi: mais, je _sais_, ajoute Grimarest, que la pice tait sur le
mtier depuis un an et demi et que, s'il eut recours  Corneille, c'est
qu'il ne pouvait se rsoudre  l'achever en aussi peu de temps qu'il en
avait.

Il est possible, et le temps ne fait rien  l'affaire. Mais il est
probable qu'avec un tel caractre Molire devait sentir assez
douloureusement certaines ncessits un peu dsobligeantes de sa
profession.

Aprs nous avoir cont une fort ridicule entre en scne de Molire,
dans une farce, sur un ne rcalcitrant:

     Quand on fait rflexion, ajoute Grimarest, au caractre d'esprit de
     Molire,  la _gravit_ de sa conduite et de sa conversation, il
     est risible que ce philosophe ft expos  de pareilles aventures
     et prt sur lui les personnages les plus comiques. Il est vrai
     qu'il s'en est lass plus d'une fois, et, si ce n'avait t
     rattachement inviolable qu'il avait pour les plaisirs du roi, il
     aurait tout quitt pour vivre dans une _mollesse philosophique_.

Et, un peu plus loin, Grimarest rapporte ce petit discours de Molire 
un jeune homme qui voulait tre comdien:

     Vous croyez peut-tre que cette profession a ses agrments, vous
     vous trompez. Il est vrai que nous sommes en apparence recherchs
     des grands seigneurs. Mais ils nous assujettissent  leurs
     plaisirs; et c'est la plus triste de toutes les situations, que
     d'tre l'esclave de leurs fantaisies.

(Et, quand il parle des grands seigneurs, il faut aussi entendre le
roi.)

     Le reste du monde, continue-t-il, nous regarde comme des gens
     perdus et nous mprise.

Et c'tait alors la pure vrit. coutez ce qu'crit le bourgeois
Tallemant, et de quel ton,  une poque o Molire tait dj l'auteur
de l'admirable _cole des femmes_: Un garon nomm Molire quitta les
bancs de la Sorbonne pour la suivre (Madeleine Bjart); il en fut
longtemps amoureux, donnait des avis  la troupe, et enfin s'en mit et
l'pousa. (Tallemant confond la mre avec la fille.) Il a fait des
pices o il y a de l'esprit. Ce n'est pas un merveilleux acteur, si ce
n'est pour le ridicule.

     Reprsentez-vous, continue Molire dans le rcit de Grimarest, la
     peine que nous avons. Incommods ou non, il faut tre prts 
     marcher au premier ordre et  donner du plaisir quand nous sommes
     souvent accabls de chagrin,  souffrir la rusticit de la plupart
     des gens avec qui nous avons  vivre, et  capter les bonnes grces
     d'un public qui est en droit de nous gourmander pour l'argent qu'il
     nous donne.

 ces humiliations quotidiennes, ajoutez sa sant qui est dplorable. Au
moment o, aprs douze ans de province et d'obscurit, il arrive enfin 
la rputation ( quarante ans), la maladie le prend et ne le lche plus.
Pendant les dix ans qui lui restent  vivre, il ne se nourrit que de
lait. Ajoutez ses continuelles angoisses de domestique et d'amuseur du
roi.  propos du _Bourgeois gentilhomme_ jou  Chambord:

     Jamais pice n'a t plus malheureusement reue que celle-l, crit
     Grimarest. Le roi ne lui en dit pas un mot  son souper... Il se
     passa cinq jours avant que l'on reprsentt cette pice pour la
     seconde fois; et pendant ces cinq jours, Molire, tout mortifi, se
     tint cach dans sa chambre.

Ajoutez enfin, dans cette me noble et orgueilleuse qui concevra _le
Misanthrope_, la conscience de son tat de servitude, et aussi des
dsordres de sa pauvre vie, qui n'est point belle, avec sa promiscuit
de roulotte (mme si l'on carte certaines historiettes de _la Fameuse
Comdienne_). Et, parmi ses dgots et ses humiliations et son surmenage
et sa maladie et ses hontes, le supplice d'un amour non partag et
incurable.

D'une partie au moins de ces choses, Racine fut le tmoin et sans doute,
 certaines heures, le confident. Il ne trouvera pas de meilleur exemple
d'une me malheureuse,  la fois dlicate et souille, et en proie  une
passion fatale.


La Fontaine, lui, a dix-neuf ans de plus que Racine. Mais,  quarante
ans passs, il continue d'tre le plus ingnu des bohmes. (Des bohmes,
il y en eut beaucoup, dans ce trs vari et trs amusant XVIIe sicle,
mais La Fontaine est le plus surprenant.)  dix-neuf ans, il tait entr
au noviciat de l'Oratoire de Paris, o il avait pass dix-huit mois.
(L'glise, qui alors pntrait tout, rend les destines et les mes plus
pittoresques.)  vingt-cinq ans, il avait pous une fillette de quinze
ans. Peu aprs, il avait oubli qu'il avait une femme et mme un fils.
C'tait le bohme-n, celui qui ne s'applique pas  l'tre. C'tait le
parasite sans y songer, et simplement parce que cela lui tait commode.
Et c'tait le vrai rveur, celui qui, lorsqu'il vient  crire, n'a mme
pas de vanit littraire. Charles Perrault, dans ses _Hommes illustres_,
dit de lui:

     S'il y a beaucoup de simplicit et de navet dans ses ouvrages, il
     n'y en a pas eu moins dans sa vie et dans ses manires. Il n'a
     jamais dit que ce qu'il pensait, et il n'a jamais fait que ce qu'il
     a voulu faire. Il joignait  cela une _humilit_ naturelle dont on
     n'a gure vu d'exemple; car il tait fort humble sans tre dvot ni
     mme rgulier dans ses moeurs (oh! non) jusqu' la fin de sa vie.

Petit bourgeois de campagne, venu tard  Paris, n'ayant pas crit
grand'chose jusqu' la quarantaine, son ducation s'tait faite toute
seule. Un jour il dcouvre Malherbe, un jour Marot, un jour l'Arioste,
un jour Platon, un jour Rabelais, un jour le prophte Baruch; tout cela
au hasard. Il gote notre vieille littrature gauloise, alors assez
ddaigne. Il crit des contes grivois, parce que cela l'amuse. Plus
tard, il s'en repent, sans trop comprendre, parce qu'on lui a dit que ce
n'tait pas bien. Un jour, il rime un rcit de _la Lgende dore_: _la
Captivit de saint Malc_, pour faire plaisir  messieurs de Port-Royal.
Il ne se pique pas d'inventer quoi que ce soit, soit paresse, ou, pour
en revenir au jugement de Perrault, humilit. Il n'y a pas un de ses
ouvrages dont le sujet lui appartienne. Et pourtant ses _Fables_
semblent de ces choses qu'un seul homme pouvait crire par un dcret
nominatif de l'ternel.

Il se laisse vivre; il se laisse protger et nourrir par Fouquet, par
madame de Bouillon, par madame de la Sablire, par madame Hervart, par
les Vendme (le duc et le grand prieur). Il n'a aucune dignit. 
soixante-huit ans, il crit au duc de Vendme:

     L'abb (Chaulieu) m'a promis quelque argent...
     Il veut accrotre ma chevance.
     Sur cet espoir j'ai, par avance,
     Quelques louis au vent jets,
     Dont je rends grce  vos bonts...
     Le reste ira, ne vous dplaise,
     En vin, en joie, _et ctera_.
     Ce mot-ci s'interprtera
     Des Jeannetons; car les Clymnes
     Aux vieilles gens sont inhumaines.

Autrement dit,--et pour parler comme Voltaire,--il demande l'aumne
pour avoir des filles. C'est exact. Il est communment dans la lune,
non pas insoumis  la rgle, mais ignorant de la rgle. Vers la fin il
se nglige et s'abandonne tout  fait. Louis Racine dit de lui dans ses
_Mmoires_:

     Autant il tait aimable par la douceur du caractre, autant il
     l'tait peu par les agrments de la socit. Il n'y mettait jamais
     rien du sien; et mes soeurs, qui dans leur jeunesse l'ont souvent vu
      table chez mon pre, n'ont conserv de lui d'autre ide que celle
     d'un homme fort malpropre et fort ennuyeux. Il ne parlait point, ou
     voulait toujours parler de Platon.

Mais un peu plus loin,  propos d'Homre que Jean Racine expliquait  La
Fontaine, Louis Racine ajoute:

     Il n'tait pas ncessaire de lui en faire sentir les beauts: _tout
     ce qui tait beau le frappait_.

Et, d'autre part, un vicaire de Saint-Roch, l'abb Poujet, qui l'assista
dans une de ses maladies et qui en fit un petit mmoire, crit ces mots
intelligents:

     M. de la Fontaine tait un homme vrai et simple, qui, sur mille
     choses, _pensait autrement que le reste des hommes_, et qui tait
     _aussi simple dans le mal que dans le bien_.

Et c'est pourquoi les contemporains ont beaucoup got cet
extraordinaire bonhomme. Il y a eu, autour de ce simple amant de la
nature, quelque chose d'un peu pareil--dj-- l'empressement du beau
monde autour de Jean-Jacques Rousseau. On le trouvait original et
rafrachissant.

Non, je ne pense pas qu'entre les fils des hommes aucun ait t plus
parfaitement naturel que La Fontaine. Il suivait exactement son instinct
et son plaisir. Et avec cela il tait charmant, sans vanit, sans
mchancet. L'lve de Port-Royal, instruit de la grande misre de
l'homme naturel, dut tre d'abord dconcert de voir celui-l si
dlicieux. Le paganisme tranquille de La Fontaine dut agir sur Jean
Racine comme un dissolvant--au moins momentan--de sa pense religieuse.


Le troisime ami de Racine, et celui qui lui sera le plus cher, et
jusqu'au bout, et celui dont l'amiti lui sera le plus salubre, c'est
Nicolas Boileau-Despraux, qui n'a que trois ans de plus que lui.

Boileau me plat extrmement. C'est un grand artiste, et qui a fait
quelques-uns des plus beaux vers pittoresques de notre langue. C'est un
excellent homme, d'humeur savoureuse, et d'un bon sens admirable dans
des limites troites. Si bien qu'avec lui on est toujours tranquille. Il
ne trouble pas. Il suggre peu de chose au del de ce qu'il dit. Avec
cela, il a ravi ses contemporains. Savez-vous bien qu'il y a eu cent
trente-trois ditions de ses diffrents ouvrages publies de son vivant?
C'est extraordinaire. Et qu'il n'a jamais demand un sou  ses
libraires? Ce n'est pas ordinaire non plus. Il tait trs vivant, bon
compagnon, plein de verve, grand disputeur et bon plaisant. Il avait un
talent d'imitation trs remarquable, entendez le talent de contrefaire
les gens. Il amusa un jour le roi, dit Louis Racine, en contrefaisant
devant lui tous les comdiens, y compris Molire. Il tait connu pour
ce talent, et on l'invitait  dner pour qu'il ft des imitations,
comme nous dirions aujourd'hui.

     Mais enfin, dit Louis Racine, il en eut honte, et, ayant fait
     rflexion que c'tait faire un personnage de baladin, il n'alla
     plus aux repas o on l'invitait que pour rciter ses ouvrages.

Il avait beaucoup d'esprit. La plupart des mots qu'on a conservs de lui
sont excellents. Et plusieurs sont gnreux et courageux.

 l'poque o nous sommes (1663-1664), il crit ses premires satires et
en fait des lectures prives. Elles ne sont pas profondes, et il s'y
trouve des lieux communs un peu modestes: mais elles sont amusantes,
colores et drues; et une sensibilit littraire passionne les anime.
J'avoue qu'elles me plaisent encore. Et elles taient courageuses, ne
vous y trompez pas. Attaquer en face, et en les nommant par leur nom,
des crivains dont quelques-uns taient considrables par leur situation
ou leurs amitis, c'tait se faire des ennemis acharns et dangereux et
s'exposer  de srieux ennuis. En tout cas, il dut  sa franchise de
n'entrer  l'Acadmie qu'en 1684,  quarante-huit ans, et encore il y
fallut l'intervention du roi. Au dbut, quelqu'un reprsentait  Boileau
que, s'il s'attachait  la satire, il se ferait des ennemis qui auraient
toujours les yeux sur lui. Eh bien, rpondit-il, je serai honnte homme
et je ne les craindrai point. Il fut trs honnte homme en effet.

Au temps o il les colportait dans les dners, ses satires, non encore
revues, plus proches du premier jet, avaient,  et l, plus de rudesse,
et plus de saveur peut-tre que dans la premire dition avoue.

Il y a un petit livre trs rare, imprim secrtement et sans privilge
en 1666 et intitul: _Recueil contenant plusieurs discours libres et
moraux en vers_. C'est une dition du _Discours au roi_ et des satires
I, II, IV, V et VII dans leur texte primitif et telles qu'elles
couraient en copie. Or, dans le deuxime discours de cette dition
furtive et fautive: _Contre les moeurs de la ville de Paris_, je trouve
ce vigoureux morceau  la Juvnal ou  la d'Aubign:

... Et pour dernire horreur, pour comble de misre,
     Qui pourrait aujourd'hui sans un juste mpris
     Voir Italie en France et Rome dans Paris?
     Je sais bien mon devoir, et ce qu'on doit  Rome
     Pour avoir dans ses murs lev ce grand homme
     Dont le gnie heureux par un secret ressort
     Fait mouvoir tout l'tat encore aprs sa mort.
     Mais enfin je ne puis sans horreur et sans peine
     Voir le Tibre  grands flots se mler dans la Seine
     Et traner dans Paris ses mimes, ses farceurs,
     Sa langue, ses poisons, ses crimes et ses moeurs,
     Et chacun avec joie, en ce temps plein de vice,
     Des crimes d'Italie enrichir sa malice...

Pourquoi Boileau n'a-t-il pas conserv ces vers dans l'dition avoue de
1666? Par pudeur? Ou par gard pour Molire,  qui ses ennemis
attribuaient des fantaisies italiennes? Ce n'est pas moi qui vous le
dirai.

Si Racine,  cette poque, n'et connu que Molire, La Fontaine, et
Chapelle, et Furetire, et d'Houy, et Poignant, peut-tre et-il donn
tout  fait dans le dsordre. Mais je crois que Boileau le prserva.
Boileau fut pour Racine un excellent tuteur. Il fut, dans bien des
circonstances, quelque chose comme sa conscience morale et sa conscience
littraire.

Je viens de nommer Chapelle. C'tait un garon fort gai, assez ivrogne,
et qui aimait faire de grosses farces. Lui aussi, dans les vers faciles
qu'il crivait, tait de tradition gauloise, et en raction contre le
prcieux, le doucereux et le pompeux.

De mme Furetire, homme d'esprit, remuant et entreprenant, et qui, en
1685, se fera exclure de l'Acadmie pour avoir fait son _Dictionnaire_
avant que la Compagnie et achev le sien. Furetire, en 1663-1664,
prpare o est mme en train d'crire son savoureux _Roman bourgeois_,
qui est, en mme temps qu'une suite de tableaux ralistes des moeurs de
la bourgeoisie parisienne, une satire contre le roman hroque des
Gomberville, des La Calprende et des Scudry, comme on le voit ds les
premires lignes:

     Je chante les amours et les aventures de plusieurs bourgeois de
     Paris de l'un et de l'autre sexe. Et ce qui est le plus
     merveilleux, c'est que je le chante, et pourtant je ne sais pas la
     musique. Mais, puisqu'un roman n'est rien qu'une posie en prose,
     je croirais mal dbuter si je ne suivais l'exemple de mes matres
     et si je faisais un autre exorde.

Et plus loin:

     Donc, je vous raconterai sincrement et avec fidlit plusieurs
     historiettes ou galanteries arrives entre personnes qui ne seront
     ni hros ni hrones, qui ne dferont point d'armes et ne
     renverseront point de royaumes, mais qui seront de ces gens de
     mdiocre condition qui vont tout doucement leur grand chemin, dont
     les uns seront beaux et les autres laids; les uns sages et les
     autres sots; ceux-ci ont bien la mine de composer le grand
     nombre...

Et cela continue sur ce ton.

 ces bourgeois joignez deux trs bons gentilshommes: l'aimable
chevalier de Nantouillet et ce joyeux Vivonne, frre de madame de
Montespan, ami de Bussy, de Guiches, de Manicamp, diseur de bons mots,
turlupin, hbleur en amour, trs dbauch, mort (du mal napolitain) en
1688. Madame de Svign l'appelle ce gros crev. Voyez Bussy et
Tallemant.

( propos de Tallemant des Raux, si vous lisez ses _Historiettes_,--et
il faut les lire pour connatre la _ralit_ d'alors, particulirement
de 1640  1669, poque o Tallemant a pu raconter de visu,--vous y
remarquerez diverses choses: l'abondance des individus originaux, et que
les gens d'aujourd'hui semblent bien plus effacs; le grand nombre des
esprits libres; la douceur, la bonhomie, la cordialit des moeurs
bourgeoises  Paris; enfin la multiplicit et la familiarit des
relations entre la bourgeoisie et la noblesse, et l'absence totale de
morgue, la morgue datant du jour o les rangs ont t _lgalement_
confondus.)


Voil donc les amis et la bande de Racine. Ce qu'tait Racine lui-mme
avant la _Thbade_, nous le voyons par les _Amours de Psych_ de La
Fontaine. _Psych_ n'a paru qu'en 1669; mais La Fontaine, indolent,
avait mis plusieurs annes  l'crire; et la premire partie se rapporte
certainement au temps o nos amis se rencontraient au cabaret et se
promenaient ensemble dans la banlieue.

     Quatre amis, dit-il, dont la connaissance avait commenc par le
     Parnasse, lirent une espce de socit que j'appellerais Acadmie,
     si leur nombre et t plus grand et qu'ils eussent autant regard
     les Muses que le plaisir.

Ces quatre amis, c'est Polyphile (La Fontaine), Ariste (Boileau), Acante
(Racine) et Glaste o l'on a voulu voir Molire, mais o il est plus
plausible de reconnatre Chapelle; car Glaste n'est qu'un rieur de
parti pris, et assez fade, au lieu que les contemporains de Molire nous
parlent tous de son srieux, mme de sa gravit, mme de ses noires
humeurs. Au reste, La Fontaine nous dit des quatre amis:

... Ils se donnaient des avis sincres lorsqu'un d'eux tombait dans
     la maladie du sicle et faisait un livre, _ce qui arrivait
     rarement_.

Or, ceci s'applique bien  La Fontaine lui-mme,  Boileau avant 1666, 
Racine avant 1664,  Chapelle toujours, mais fort mal  Molire qui, en
1664, avait dj fait imprimer huit pices.

Et maintenant, comment La Fontaine voit-il son jeune compatriote Racine
avant la _Thbade_?

     Acante ne manqua pas, _selon sa coutume_, de proposer une promenade
     en quelque lieu hors de la ville... _Il aimait extrmement les
     jardins, les fleurs et les ombrages_. Polyphile (La Fontaine) lui
     ressemblait en cela, mais on peut dire que celui-ci aimait toutes
     choses. Ces passions, qui leur remplissaient le coeur d'une
     _certaine tendresse_, se rpandaient dans tous leurs crits... Ils
     penchaient tous deux _vers le lyrique_, avec cette diffrence
     qu'Acante avait quelque chose de plus _touchant_, Polyphile de plus
     fleuri.

Polyphile a apport avec lui le manuscrit de sa _Psych_ pour le lire 
ses amis.  un moment, il interrompt sa lecture et dit:

     Dispensez-moi de vous raconter le reste: vous seriez touchs de
     trop de piti au rcit que je vous ferais.--_Eh bien_, repartit
     Acante (Racine), _nous pleurerons. Voil un grand mal pour
     nous!..._ La compassion a aussi ses charmes, qui ne sont pas
     moindres que ceux du rire. _Je tiens mme qu'ils sont plus grands_
     et crois qu'Ariste (Boileau) est de mon avis.

Et l-dessus, on discute si la comdie, qui fait rire, est suprieure,
ou non,  la tragdie, qui fait pleurer. Glaste dfend la comdie et le
rire par des plaisanteries qui nous font croire que Glaste est bien
Chapelle et non pas Molire. Et c'est Boileau, plus g que Racine,
c'est Boileau, le critique en titre de la bande, qui plaide pour la
tragdie, et pour le plaisir dlicat des larmes et de la piti: mais
Racine-Acante approuve et gote tous ses arguments.

     Votre erreur, dit Ariste-Boileau, provient de ce que vous confondez
     la piti avec la douleur. La piti est un mouvement charitable et
     gnreux, une tendresse de coeur dont tout le monde se sait bon
     gr... Nous nous mettons au-dessus des rois par la piti que nous
     avons d'eux... Les beauts tragiques enlvent l'me, et se font
     sentir  tout le monde avec la soudainet des clairs.

Quand la lecture de _Psych_ est termine:

     Ne croyez-vous pas, dit Ariste, que ce qui vous a donn le plus de
     plaisir, ce sont les endroits o Polyphile a tch d'exciter en
     vous la compassion?--Ce que vous dites est fort vrai, repartit
     Acante (Racine): mais je vous prie de considrer ce gris-de-lin, ce
     couleur aurore, cet orang et surtout ce pourpre qui environnent le
     roi des astres... En effet, il y avait longtemps que le soir ne
     s'tait trouv si beau... On lui donna ( Acante) le loisir de
     considrer les dernires beauts du jour; puis, la lune tant en
     son plein, nos voyageurs et le cocher qui les conduisait la
     voulurent bien pour leur guide.

Ainsi, La Fontaine nous montre dans Racine, vers 1663, un jeune homme
extrmement sensible, amoureux des spectacles de la nature plus que
Boileau et Chapelle, autant que La Fontaine lui-mme,--et amoureux de la
tragdie.

Et, en effet, Racine, en ce temps-l, achevait d'crire _la Thbade ou
les Frres ennemis_.


Pourquoi ce sujet et non un autre? Je n'en sais rien. Il avait
vingt-trois ans; il voulait faire une tragdie; on lui avait conseill
ce sujet-l; il l'avait accept. Il dira dans une prface des _Frres
ennemis_ crite pour l'dition collective de 1676:

     Le lecteur me permettra de lui demander un peu plus d'indulgence
     pour cette pice que pour les autres qui la suivent. J'tais fort
     jeune quand je la fis. Quelques vers que j'avais faits alors
     tombrent par hasard entre les mains de quelques personnes
     d'esprit. Ils m'excitrent  faire une tragdie et me proposrent
     le sujet de _la Thbade_.

Ainsi, ce sujet, il ne l'a pas choisi. Il ne pourra pas le saisir et
l'treindre avec amour, y souffler toute son me (comme il le fera, plus
tard, pour _Andromaque_). La composition de sa premire oeuvre ne sera
pour lui qu'un exercice,--passionn sans doute, mais un exercice.

Ce sujet terrible, s'il ne l'a pas choisi, le tendre jeune homme l'a
accept pourtant. Dj,  Uzs, nous avons vu qu'il s'intressait aux
passions violentes et qui vont jusqu'au bout.

Mais ce sujet, comment le traitera-t-il? Racine vit familirement,
depuis quelques annes, avec Molire, si vrai, avec La Fontaine, si
naturel, avec Furetire, l'ennemi du romanesque, avec Boileau, qui sera
le thoricien de la nouvelle cole et qui va crire, l'anne suivante,
le _Dialogue des hros de roman_ (1664). Racine traitera donc son sujet
_avec une raison tonnante_ (qui apparat mieux si l'on songe que, vers
ce temps-l, Pierre Corneille crivait _OEdipe_, _Sertorius_ et
_Sophonisbe_, Thomas Corneille son _Timocrate_, et Quinault son
_Astrate_, et si l'on y compare _la Thbade_ du nouveau venu).

Racine, avant de faire sa pice, a lu (outre _les Sept devant Thbes_
d'Eschyle, grande symphonie pique et lyrique plus que dramatique, et o
il ne pouvait rien prendre) les _Phniciennes_ d'Euripide, le long
fragment de _la Thbade_ latine attribue  Snque, et l'_Antigone_ de
Rotrou (1638).

Oh! la tragdie d'Euripide est fort belle. Mais elle ne contient gure
qu'une grande scne proprement dramatique: la scne entre Jocaste et ses
deux fils. Le reste est, presque autant que chez Eschyle, lyrique ou
pique. Beaucoup de mythologie (qui plaisait aux Athniens, puisque
c'tait la leur); beaucoup de pittoresque; les rcits et les
descriptions sont d'une couleur extraordinaire; Euripide s'y est
particulirement appliqu. Et pourquoi ce titre: les _Phniciennes_?
C'est que des Phniciennes y forment le choeur. Ces Phniciennes sont des
captives que les Tyriens envoyaient  Delphes pour y tre consacres 
Apollon, et qui ont t obliges, par l'arrive inattendue de l'arme
des Argiens, de s'enfermer dans Thbes. Mais pourquoi Euripide a-t-il
voulu qu'elles formassent le choeur? C'est, dit le scholiaste, pour
qu'elles pussent, tant trangres, reprocher son injustice  tocle.
Mais c'est bien plutt encore  cause de la richesse et de la
singularit de leur costume exotique, et pour en amuser les yeux des
Athniens.

En outre, la pice d'Euripide reste lie troitement  un drame
antrieur et  toute l'histoire du malheureux OEdipe. La haine mutuelle
de ses deux fils, et leur duel fratricide, et le dsespoir de Jocaste et
la mort d'Hmon, c'est le fruit de la premire faute d'OEdipe, puis de
ses imprcations sur lui-mme et sur sa race. Car, suivant une ide qui
remplit le thtre grec, toute faute amne un malheur, et les malheurs
ensuite s'enchanent fatalement. Les _Phniciennes_, c'est un pisode de
la vie d'OEdipe. Pendant tout le drame, le vieil aveugle est dans un
souterrain du palais, o ses fils l'ont squestr; et, aprs la mort
d'tocle, de Polynice et de Jocaste, il sort du palais pour se mler
aux lamentations, prend ensuite la route de l'exil, appuy sur Antigone,
et s'en va vers Colone o il doit mourir.

Racine, trs nettement, carte presque tout le lyrisme, et le
pittoresque, et la mythologie des _Phniciennes_. Il rduit exactement
son sujet  l'histoire de la haine et de la querelle des deux frres et
 ses consquences immdiates. Il ne retient des _Phniciennes_ que ce
qu'il croit pouvoir intresser les hommes de son temps.

De la dclamatoire et trs peu dramatique _Thbade_ de Snque, il ne
note que quelques traits. De mme de la _Thbade_ de Stace.

Puis il lit l'_Antigone_ de Rotrou (de 1638).

L'_Antigone_ de Rotrou est une espce de drame romantique. Shakespeare,
si par hasard il et rencontr ce sujet (une trentaine d'annes
auparavant), l'et sans doute trait un peu de la mme faon, avec
seulement plus de gnie. (Les rapports sont d'ailleurs nombreux et
frappants entre Shakespeare, bien que compltement ignor chez nous, et
notre thtre des trente premires annes du XVIIe sicle.)

Rotrou a besoin de beaucoup de faits et d'vnements. Il ne sait pas
faire quelque chose de rien. Il ne peut tirer de la tragdie d'Euripide
qu'un peu plus de deux actes. Alors il joint aux _Phniciennes_ toute
l'_Antigone_ de Sophocle (c'est--dire l'histoire de la rsistance
d'Antigone  Cron qui a dfendu d'ensevelir Polynice). Et cela ne lui
suffit pas encore. Il complique tant qu'il peut. Il emprunte  Stace cet
pisode: aprs le duel des deux frres, la nuit, sur le rempart de
Thbes, Argis, veuve de Polynice, cherche son corps une lanterne  la
main. Elle rencontre Antigone occupe  la mme recherche. Les deux
femmes se reconnaissent et s'embrassent. Et cela forme un trs beau
tableau. Rotrou imagine encore qu'Antigone, sa soeur Ismne repentante et
Mnte, gentilhomme de la reine Argis, se disputent devant Cron
l'honneur dangereux d'avoir enfreint son arrt. Et cette invention a,
comme la premire, l'inconvnient de diviser l'intrt, qui, dans la
seconde partie du drame, se devrait concentrer sur Antigone.

Au surplus, la pice de Rotrou est d'une composition fort lche.
L'exposition est trs confuse. Le lieu de la scne change, mme dans
l'intrieur des actes: nous sommes successivement dans la chambre de
Jocaste, sous la tente de Polynice, _sous_ les remparts, dans la chambre
d'Antigone, _sur_ les remparts, chez Cron, dans le tombeau d'Antigone.
Partout, duret, emphase, subtilits ineptes, jeux bizarres
d'antithses.  et l de magnifiques clairs de posie ou de passion.
Je le rpte, cela ressemble assez  une tragdie d'un contemporain de
Shakespeare. Mme, la scne d'Hmon dans le tombeau d'Antigone fait un
peu songer, par l'outrance fleurie du style et par le dcor,  Romo
prs de Juliette morte.

De l'_Antigone_ de Rotrou, Racine ne garde rien. C'est sur la tragdie
d'Euripide qu'il travaille.

Attentif  l'unit d'action, il retranche mme l'espce d'pilogue qui
termine les _Phniciennes_: les lamentations sur les cadavres,
l'interdiction d'enterrer Polynice, le dpart d'OEdipe et d'Antigone.

La pice d'Euripide ainsi rduite, cette pice dont Rotrou n'avait gure
tir plus de deux actes, Racine en tire ses cinq actes entiers, et cela,
en ne gardant que les personnages strictement ncessaires  l'action.

Comment s'y prend-il? Trs simplement. Il recule jusqu'au quatrime acte
la grande scne, la scne capitale, entre, Jocaste et ses deux fils
(comme, plus tard, dans _Brnice_, il retardera jusqu'au quatrime acte
la rencontre dcisive des amants). Pour remplir les trois premiers, il
trouvera assez de matire dans les sentiments qu'excite la discorde de
deux frres chez Jocaste, Antigone, Hmon, Cron. De ce dernier,
notamment, Racine dveloppe et l'on peut dire qu'il invente le caractre
et le rle.

Et, au dernier acte (seule trace d'inexprience), par un got immodr
de l'unit d'action, et pour que la pice soit finie, bien finie, et ne
puisse plus recommencer, il tue tous ses personnages, sans exception.

Bref, Racine,  vingt-trois ans, n'a pas encore tout son gnie; mais _il
a dj tout son systme dramatique_.

Et il a dj presque tout son style. Ici, il faut citer. Je choisis
trois petits morceaux de ton diffrent: quelques vers d'amour d'Hmon et
d'Antigone; quelques vers de psychologie juste et aise o le politique
Cron explique pourquoi il veut que les deux frres se rencontrent pour
un accommodement; et quelques vers d'tocle au moment o il attend
Polynice et sent redoubler sa haine  l'approche de son frre.

     Hmon et Antigone (acte II, scne I):

     HMON

.....................
     Un moment loin de vous me durait une anne,
     J'aurais fini cent fois ma triste destine,
     Si je n'eusse song jusques  mon retour
     Que mon loignement vous prouvait mon amour,
     Et que le souvenir de mon obissance
     Pourrait en ma faveur parler en mon absence
     Et que, pensant  moi, vous penseriez aussi
     Qu'il faut aimer beaucoup pour obir ainsi.

     ANTIGONE

     Oui, je l'avais bien cru, qu'une me si fidle
     Trouverait dans l'absence une peine cruelle;
     Et, si mes sentiments se doivent dcouvrir,
     Je souhaitais, Hmon, qu'elle vous ft souffrir,
     Et qu'tant loin de moi, quelque ombre d'amertume
     Vous ft trouver les jours plus longs que de coutume.
     Mais ne vous plaignez pas: mon coeur charg d'ennui
     Ne vous souhaitait rien qu'il n'prouvt en lui...


     Cron (acte III, scne VI):

     Des deux princes, d'ailleurs, la haine est trop puissante;
     Ne crois pas qu' la paix jamais elle consente.
     Moi-mme je saurai si bien l'envenimer
     Qu'ils priront tous deux plutt que de s'aimer.
     Les autres ennemis n'ont que de courtes haines:
     Mais, quand de la nature on a bris les chanes,
     Cher Attale, il n'est rien qui puisse runir
     Ceux que des noeuds si forts n'ont pas su retenir.
     L'on hait avec excs lorsque l'on hait un frre,
     Mais leur loignement ralentit leur colre;
     Quelque haine qu'on ait contre un frre ennemi,
     Quand il est loin de nous on la perd  demi.
     Ne t'tonne donc plus si je veux qu'ils se voient:
     Je veux qu'en se voyant leurs fureurs se dploient;
     Que, rappelant leur haine au lieu de la chasser,
     Ils s'touffent, Attale, en voulant s'embrasser...

tocle enfin (clairement et suffisamment diffrenci de Polynice,
lequel est plus humain et d'ailleurs dans son droit):--Acte IV, scne I:

     Je ne sais si mon coeur s'apaisera jamais:
     Ce n'est pas son orgueil, c'est lui seul que je hais.
     Nous avons l'un et l'autre une haine obstine.
     Elle n'est pas, Cron, l'ouvrage d'une anne;
     Elle est ne avec nous; et sa noire fureur
     Aussitt que la vie entra dans notre coeur.
     Nous tions ennemis ds la plus tendre enfance;
     Que dis-je? nous l'tions avant notre naissance.
     Triste et fatal effet d'un sang incestueux!
     Pendant qu'un mme sein nous renfermait tous deux,
     Dans les flancs de ma mre une guerre intestine
     De nos divisions lui marqua l'origine.
     Elles ont, tu le sais, paru dans le berceau,
     Et nous suivront peut-tre encor dans le tombeau.
     On dirait que le ciel, par un arrt funeste,
     Voulut de nos parents punir ainsi l'inceste,
     Et que dans notre sang il voulut mettre au jour
     _Tout ce qu'ont de plus noir et la haine et l'amour_.
     Et maintenant, Cron, que j'attends sa venue,
     Ne crois pas que pour lui ma haine diminue;
     _Plus il approche, et plus il me semble odieux_;
     Et sans doute il faudra qu'elle clate  ses yeux.
     J'aurais mme regret qu'il me quittt l'empire;
     Il faut, il faut qu'il fuie, et non qu'il se retire.
     Je ne veux point, Cron, le har  moiti;
     _Et je crains son courroux moins que son amiti_.
     Je veux, pour donner cours  mon ardente haine,
     Que sa fureur au moins autorise la mienne;
     Et, puisque enfin mon coeur ne saurait se trahir,
     _Je veux qu'il me dteste afin de le har!..._

Ne vous y trompez pas. Tout ceci ne parat point extraordinaire sans
doute: mais pourtant c'est la premire fois qu'on crit au thtre avec
cette puret soutenue. On a dit que, dans la _Thbade_, Racine
subissait l'influence de Corneille. Fort peu, je vous assure. Elle ne se
fait sentir que rarement, dans quelques vers emphatiques et 
antithses. En ralit, cet exercice d'colier, qui n'est pas clatant,
est dj secrtement original. Si on le compare aux deux Corneille et 
Quinault, on est tent de dire que Racine y invente le got. Racine
n'aura qu' cultiver et dvelopper en lui ce don de composition exacte
et d'analyse lucide et, pour le style, ce don de simplicit prcise et
souple et de violence enveloppe sous une forme harmonieuse; et, s'il
rencontre alors un sujet qui l'meuve  fond, il crira _Andromaque_.




QUATRIME CONFRENCE

ALEXANDRE.--LES DEUX LETTRES CONTRE PORT-ROYAL


Le seconde pice de Racine, joue  la fin de 1665, fut _Alexandre_.
_Alexandre_ est extrmement diffrent de la _Thbade_. Ce n'est point
une tragdie, bien que Racine l'appelle de ce nom et bien qu'un des
personnages y soit tu dans une bataille. C'est une comdie hroque et
galante, trs franaise, trs conforme  l'esprit et aux imaginations du
jeune roi et de la cour. _Alexandre_ m'apparat comme une espce de
glorieux carrousel en vers.

Cette fois, Racine a choisi son sujet lui-mme Pourquoi a-t-il choisi
Alexandre? Et qu'en a-t-il fait?

On m'a enseign, quand j'tais enfant, qu'il y avait quatre grands
capitaines: Alexandre, Annibal, Csar, Napolon.

Alexandre me paraissait le plus grand. C'est celui qui a t le plus
beau, qui est mort le plus jeune, qui a parcouru le plus de chemin et
conquis le plus de terres, et les plus lointaines et les plus
merveilleuses.

Annibal a agi dans un domaine trs limit. Il s'est content de venir de
Tunis en Italie. Il n'est pas de notre race; c'est un Phnicien, un
Smite. Nous avons peine  nous reprsenter son visage et son costume
(au lieu que nous voyons nettement les trois autres, dont nous avons
d'ailleurs des effigies nombreuses). Et puis nous sommes pour Rome (du
moins je le crois). Et puis, il n'y a pas de grce dans l'aventure de ce
Carthaginois; il n'y a pas de sourire. Nous ne connaissons de lui aucun
geste lgant, aucun mot gnreux, chevaleresque ou spirituel. Il a eu
cette malchance que son histoire nous a t raconte seulement par ses
ennemis et ses vainqueurs. Ce n'est pas notre faute.

Nous gotons Csar, dont la victoire fut, semble-t-il, avantageuse  nos
lointains anctres, et qui est devenu un des ntres. Mais Csar n'est
pas proprement un conqurant, un homme de guerre. Il parat mme que,
dans ses campagnes des Gaules, il a eu plus de chance encore que de
gnie stratgique. Csar est surtout un politique; c'est aussi un
crivain; et c'est mme un dilettante.

Dcidment, il n'y a que Napolon qui gale Alexandre. Que dis-je?
L'Histoire de Napolon est un drame plus complet, mieux machin, plus
riche en pripties et en coups de thtre; et un drame aussi qui
contient plus de passion, d'motion et de larmes.

Oui, mais pour les imaginations fraches, Alexandre l'emporte encore,
par l'loignement dans le temps et dans l'espace, par la jeunesse du
hros, mort  trente-trois ans, par la grandeur, l'tendue et la
rapidit matrielle de son action sur les hommes.

Alexandre, c'est de l'histoire fantastique, et c'est pourtant de
l'histoire, il est trs vrai que ce jeune homme, en dix annes, a
parcouru, conquis et soumis l'univers de son temps, et la Grce, et
l'Asie Mineure, et la Syrie, et l'gypte, et la Perse, et la Bactriane,
et l'entre de l'Inde mystrieuse; qu'il a fond soixante-dix villes, et
que son empire fut born par le Pont-Euxin, la mer Hyrcanienne, la mer
Rouge, le golfe Arabique, le golfe Persique et la mer rythre; et il
est trs vrai aussi qu'il a parl grec; qu'il a eu pour prcepteur
Aristote, dont les livres sont entre nos mains; qu'il a lu Homre comme
nous; qu'il a t le contemporain et le compatriote de potes et
d'orateurs dont nous connaissons les oeuvres; et que, s'il revenait tout
 coup, nous pourrions converser avec lui, et le comprendre, et tre
compris de lui.

Mais ce personnage trs historique est rest lgendaire, sans doute
parce qu'il s'est m, pour ainsi dire, hors des prises de l'histoire et
de la critique de son temps; que sa vie n'a pu tre raconte que sur des
documents trs incomplets et trs mls, et qu'enfin elle n'a t crite
que plusieurs sicles aprs sa mort, par le strict et prudent Arrien, le
facile Plutarque, l'abrviateur Justin,--et par le demi-romancier
Quinte-Curce, dont on ne sait s'il vivait sous Claude ou sous Thodose,
ou si mme il ne fut pas quelque clerc subtil du moyen ge.


 travers ces incertitudes, ce qui est sr, c'est que, plus qu'aucun
autre personnage historique, Alexandre est ce qu'un Allemand a appel le
surhomme, disons simplement le grand homme d'action. Ce fut videmment
un tre magnifique, un individu incroyablement dou. Il est beau; il est
fort; il est l'homme le plus robuste, le plus agile, le plus courageux
de toute son arme, et le plus rsistant  la fatigue et  la
souffrance. Il en est aussi le plus grand buveur. Il dompte les chevaux,
tue les lions. Dans la bataille, il donne de sa personne, il se bat au
premier rang, comme un hros d'Homre. En mme temps, lve d'Aristote,
il sait la politique, les sciences, la mdecine, et comprend sans doute
la mtaphysique la plus abstruse. Il est musicien et joue de tous les
instruments (sauf de la flte). Il sait par coeur l'_Iliade_ et la moiti
de l'_Odysse_. Tous ses sentiments sont d'une extrme intensit. Il tue
Clitus par colre; mais il s'arrache les cheveux, gmit et se lamente
pendant trois jours. Sa morale, c'est d'tre fort et grand pour agir sur
les autres; c'est d'tendre son tre le plus qu'il peut. Il se reconnat
tous les droits dans l'instant o il a besoin de les exercer. C'est
qu'il croit rellement  sa destine suprieure. Cruel, atroce, comptant
pour rien le sang vers quand il s'agit de la scurit de son
inapprciable personne, le reste du temps, il est aisment magnanime,
clment, doux, gracieux. Il estime et respecte la vertu parce que la
vertu est belle, parce que la vertu est utile.

Il a des mots et des gestes  la Napolon. Dans les dserts de l'Oxus,
aprs une longue marche  pied, mourant de soif, il refuse un peu d'eau
qu'un des siens vient de trouver, et la rpand par terre, parce qu'il ne
peut la partager avec ses soldats. Par un froid terrible, il fait
asseoir  sa place, prs d'un feu de bivouac, un vtran  moiti gel;
et, quand le soldat le reconnat et se lve pouvant:

     Camarade, lui dit-il en riant, chez les Perses, s'asseoir sur le
     sige du roi, c'est un cas de mort; et toi, c'est ce qui t'a sauv.

Son intelligence est  la fois vaste, excessivement imaginative et
prcise. Les gnraux anglais qui ont combattu dans les Indes regardent
le passage de l'Hydaspe et la bataille qui suivit comme des
chefs-d'oeuvre de tactique. Et il est vident que l'homme qui a fait
parcourir  son arme, en si peu de temps, des espaces si dmesurs, est
le roi de la marche stratgique.

D'autre part, je ne vous le donne pas pour un philosophe humanitaire,
mais c'est rellement un conqurant civilisateur. Et il le sait, et il
le veut. Et c'est pour cela qu'il se dit fils de Jupiter. Et il le
croit, en ce sens qu'il se considre comme lu par les puissances d'en
haut. Mais sa divinit, utile  ses desseins, lui permet le sourire. Une
fois qu'il est bless:

     On m'appelle, dit-il, fils de Jupiter: mais cela n'empche pas ma
     jambe de me faire diablement mal.

Il met de la coquetterie  bien traiter les vaincus. Il respecte leurs
usages et mme les adopte. Il marie tant qu'il peut ses soldats avec des
femmes perses. Il prche d'exemple en pousant Roxane, puis Statira,
fille de Darius. Un jour,  Babylone, il clbre  la fois, dans une
fte norme, dix mille de ces mariages mixtes, et, pour rehausser la
fte, un vieux brahme qu'il a ramen de l'Inde, las de cette vie
transitoire, monte volontairement sur un bcher devant toute l'arme.

Une autre fois (printemps de 323 avant J.-C.), il reoit  Babylone des
ambassades de toutes les parties du monde connu. Il en vient d'Italie:
des Bruttiens, des Lucaniens, des trusques; il en vient d'Afrique: des
Carthaginois, des Lybiens, des thiopiens. Des Scythes d'Europe s'y
rencontrent avec des Celtes et des Ibres. Alexandre veut, de propos
dlibr, rapprocher et mler les peuples. Plutarque dit splendidement 
propos des dix mille mariages clbrs  la fois:

     Comme dans une coupe d'amour se mlaient la vie et les moeurs des
     diffrentes races; et les peuples, en y buvant, oubliaient leur
     vieille inimiti. (_De la fortune d'Alexandre_, I, 6.)

Il veut tout conqurir pour tout lever. Et sans doute, mort en plein
triomphe,  trente-trois ans, d'une srie d'orgies dignes d'Hercule, il
ne russit pas tout  fait dans son norme et magnanime entreprise. Mais
toutefois il vaut mieux pour l'univers, semble-t-il, qu'Alexandre soit
venu. Malgr tout, les peuples parcourus et conquis par lui gagnrent
plus qu'ils ne perdirent  son passage.

     Des routes nouvelles, des ports, des chantiers, des places de
     refuge ou d'tape ouverts au commerce; d'immenses richesses, jadis
     immobilises dans les trsors des rois asiatiques, maintenant
     jetes dans la circulation; la civilisation grecque porte sur
     mille points de l'Asie; un nouveau monde rvl  la Grce; les
     peuples, les ides, les religions, mls dans un commencement
     d'unit d'o pouvait sortir une socit nouvelle, si l'ouvrier de
     ce grand oeuvre et vcu. (_Victor Duruy._)

Tout cela est merveilleux, quoique inachev; et il en est rest quelque
chose, ne serait-ce que la dlicieuse Alexandrie--et le souvenir de la
plus extraordinaire peut-tre des aventures humaines et de la plus
propre  raviver et exalter les imaginations.

Mais pourquoi, nous sommes-nous demand, Racine choisit-il Alexandre
pour hros de sa deuxime pice? Et qu'en a-t-il fait?

Racine,  vingt-cinq ans, est plein d'un grand dsir de gloire, et, en
attendant la gloire, d'un dsir enrag de succs. _La Thbade_,
tragdie trs sombre et trs sage, a fort joliment russi pour un dbut.
Mais ce qu'il veut, ce qu'il lui faut, c'est le grand succs.
Peut-tre a-t-il t trop raisonnable dans _la Thbade_. Les deux
auteurs favoris du public,  ce moment-l, c'est Thomas Corneille et
Quinault. Ils plaisent par un certain hroque galant, que Quinault
pousse mme jusqu'au doucereux. Les romans de Gomberville, de. La
Calprende, de mademoiselle de Scudry sont en vogue. La Fontaine
lui-mme, si ami pourtant du naturel, les lit et s'en amuse. Boileau les
raille, et fort spirituellement, dans son _Dialogue des hros de roman_.
Mais Racine, cette fois, ne consultera pas Boileau.

Et puis, aprs tout, le hros amoureux, le hros galant, le guerrier qui
fait des prouesses pour plaire  la femme qu'il aime et pour l'honorer,
cela est dans la tradition nationale. Tous les chevaliers de chansons de
gestes sont ainsi. Ils sont ainsi parce que le christianisme  la fois a
relev socialement la femme et a rendu l'amour plus intressant et plus
subtil, en l'exigeant chaste, en mettant, tout prs de l'amour, le
pch. Cette ide que l'adoration de la femme fait partie intgrante de
l'me d'un hros, c'est, en somme, une transformation profane, mondaine
et voluptueuse d'un fait chrtien. Les gens du XVIIe sicle ont beau
ignorer ou ddaigner les romans de gestes et mpriser l'architecture
gothique, ils ont hrit, sans le savoir, de beaucoup de faons de
sentir du moyen ge. Les runions de l'htel de Rambouillet continuent
les cours d'amour.

Le hros amoureux, c'est l'idal de tous les jeunes seigneurs, et c'est
l'idal du jeune roi. Louis XIV n'a qu'un an et demi de plus que Racine.
Depuis la mort de Mazarin (1661), il joue le rle de hros bienfaisant.
Il gouverne fort bien ces annes-l (avec Colbert, Le Tellier, Louvois,
Sguier, Lionne, qu'il a choisis lui-mme). La France parat prospre
(oh! comme les pays sont prospres, avec beaucoup de misres au fond).
Le roi, bien entendu, est amoureux. Et sans doute le roi n'a pas encore
fait la guerre. Mais, en 1665, le pre de la reine, Marie-Thrse, tant
mort, Louis XIV rclame la Flandre et la Franche-Comt pour remplacer la
dot qui n'a pas t paye. Et, dans dix-huit mois au plus tard, le roi
envahira lgamment la Flandre et la Franche-Comt, dans une petite
guerre rapide, presque pareille  un ballet militaire un peu accentu.
Racine l'aime, ce jeune roi (Racine est dj reu  la cour), et ce
jeune roi gote Racine,  qui il trouve une figure noble et beaucoup
d'esprit.


Demanderez-vous maintenant pourquoi Racine, se dcide  faire une
tragdie galante et si peu tragique, dans le got du jour? ou pourquoi,
voulant la faire, il songe  Alexandre? D'abord, il se trouve que ce
hros est disponible: je veux dire que ni Pierre ni Thomas Corneille ni
Quinault ne s'en sont encore empars. Et, justement, c'est le conqurant
et le hros par excellence, et qui plat d'autant plus au jeune Racine,
que le jeune Racine,  cette poque, est, lui aussi, un conqurant, un
homme affam de gloire. Mais Alexandre galant et amoureux? Pourquoi non?
Quinte-Curce nous le montre honnte homme, traitant avec courtoisie la
femme et les filles de Darius, pousant par amour une dame persane. Et
quand nous le tirerions un peu  nous, quand nous le ferions un peu
ressemblant  un hros moderne, quel mal  cela? Et, si d'aventure on
dit que c'est le roi, et si le roi lui-mme se reconnat en lui, quel
mal  cela encore? Ce n'est point, en tout cas, la flatterie directe et
grossire. Que si le roi en sait gr  l'auteur... eh bien, l'auteur
s'en arrangera. Je considre Jean Racine  cette poque (je vous l'ai
dj dit) comme un charmant arriviste, trs ardent et trs avis.

Donc, il s'empare d'Alexandre, et il s'arrte  l'un des plus beaux
pisodes de son histoire: son entre dans l'Inde et sa rencontre avec
Porus. Cet pisode est racont dans le VIIIe livre de Quinte-Curce.

Ce VIIIe livre est trs brillant. Il contient notamment deux morceaux
fort remarquables: l'loquente et ingnieuse apologie d'Alexandre par
lui-mme, en rponse au rquisitoire du jeune conspirateur
Hermolas,--et le rcit du passage de l'Hydaspe et de la bataille.

Les propos que le rhteur prte  Alexandre ont de la grandeur et ne
sont pas sans vraisemblance. J'en citerai un passage intressant:

     Hermolas me reproche que les Perses sont auprs de moi en grand
     honneur. C'est sans contredit la preuve la plus frappante de ma
     modration que de commander sans orgueil aux vaincus. Je suis venu
     en Asie, non pour bouleverser les nations, ni pour faire un dsert
     de la moiti de l'univers, mais pour apprendre aux peuples mme que
     j'aurai conquis  ne pas maudire ma victoire. Aussi vous voyez
     combattre pour vous et rpandre leur sang pour votre empire ces
     mmes hommes qui, traits avec hauteur, se fussent rvolts. La
     conqute o l'on n'entre que par le glaive n'est pas de longue
     dure; la reconnaissance des bienfaits est immortelle. Si vous
     voulez possder l'Asie, non la traverser, il faut admettre les
     peuples au partage de notre clmence; leur attachement rendra notre
     empire stable et ternel.

     Mais je suis coupable de faire adopter aux Macdoniens les moeurs
     des vaincus?--C'est que je vois chez plusieurs nations beaucoup de
     choses qu'il n'y a pour vous nulle honte  imiter. Un si grand
     empire ne peut tre gouvern sans que nous lui imposions
     quelques-uns de nos usages et que nous en empruntions d'eux
     quelques autres.

Et voici de quelle lgante et spirituelle faon il s'exprime, avec un
sourire, sur sa divinit:

     'a t une chose presque risible d'entendre Hermolas me demander
     de renier Jupiter dont l'oracle me reconnat. Suis-je donc matre
     aussi des rponses des dieux? Jupiter m'a honor du nom de son
     fils; en l'acceptant, je n'ai pas nui, ce me semble,  l'oeuvre o
     nous nous sommes engags. Plt au Ciel que les Indiens me
     regardassent aussi comme un dieu! Car,  la guerre, la renomme
     fait tout, et souvent une croyance errone a t aussi efficace que
     la vrit.

L'autre morceau remarquable de ce VIIIe livre de Quinte-Curce, c'est la
bataille de l'Hydaspe. C'est une bataille colore, et on peut dire
amusante, par le stratagme d'Alexandre qui installe  un endroit de
la rive sa tente, sa garde particulire et son sosie, Arbate, habill de
vtements royaux, pendant que lui-mme traverse le fleuve beaucoup plus
bas; amusante aussi et pittoresque par les chars de guerre et par des
traits de ce genre:

     Ce qu'il y avait de plus effrayant, c'tait de voir les lphants
     saisir avec leurs trompes les armes et les hommes, et les livrer,
     par-dessus leur tte,  leur conducteur.

Ou encore:

     Porus, accabl  la fin, commena  glisser en bas de sa monture.
     L'Indien, conducteur de l'lphant, croyant que le roi descendait,
     fit, selon sa coutume, tomber  genoux l'animal. Mais  peine se
     fut-il agenouill, que les autres lphants, dresss  cette
     manoeuvre, s'agenouillrent aussi: circonstance qui livra au
     vainqueur Porus et sa suite. Alexandre, qui le croyait mort,
     ordonna de le dpouiller, et l'on accourut en foule pour lui ter
     sa cuirasse et ses vtements; mais l'lphant, dfenseur de son
     matre, se mit  frapper ceux qui le dpouillaient et, _l'enlevant
     avec sa trompe, le replaa sur son dos_.

J'ai le chagrin de dire que Racine, dans sa pice, n'a point conserv
cette couleur, et n'a pas non plus reproduit les plus forts arguments du
plaidoyer si politique d'Alexandre.

Il a, autant dire, supprim la bataille. Celle qu'il raconte est vague
et sommaire. Pourquoi? Il a sans doute obi  un souci d'harmonie. Il
n'a pas voulu interrompre des conversations hroques et amoureuses par
des dtails d'un pittoresque trop familier. Il a craint peut-tre
quelque disparate entre les discours si polis de ses personnages et cet
appareil bizarre d'une guerre asiatique. Il parat d'ailleurs n'avoir
pas t trs sensible, du moins en ce temps-l,  ce que nous appelons
la couleur locale. Enfin, il avait ses raisons (que vous sentirez)
pour ne pas trop raliser, ne pas rendre trop concrtes les batailles
d'Alexandre.

Quant aux grands desseins, aux larges vues de son hros,  ce qui peut
nous faire tout au moins comprendre les droits exorbitants qu'il
s'arroge et tant de vies humaines sacrifies, le jeune Racine nglige
parfaitement tout cela. Lorsque, au deuxime acte, Porus dit  phestion
(et je cite le morceau pour vous montrer de quelle plume la pice est
crite):

     Et que pourrais-je apprendre
     Qui m'abaisse si fort au-dessous d'Alexandre?
     Sera-ce sans efforts les Perses subjugus
     Et vos bras tant de fois de meurtres fatigus?
     Quelle gloire en effet d'accabler la faiblesse
     D'un roi dj vaincu par sa propre mollesse,
     D'un peuple sans vigueur et presque inanim,
     Qui gmissait sous l'or dont il tait arm,
     Et qui, tombant en foule, au lieu de se dfendre,
     N'opposait que des morts au grand coeur d'Alexandre?
     Les autres, blouis de ses moindres exploits,
     Sont venus  genoux lui demander des lois;
     Et, leur crainte coutant je ne sais quels oracles,
     Ils n'ont pas cru qu'un dieu pt trouver des obstacles
     Mais nous, qui d'un autre oeil jugeons les conqurants,
     Nous savons que les dieux ne sont pas des tyrans;
     Et, de quelque faon qu'un esclave le nomme,
     Le fils de Jupiter passe ici pour un homme.
     Nous n'allons point de fleurs parfumer son chemin;
     Il nous trouve partout les armes  la main,
     Il voit  chaque pas arrter ses conqutes;
     Un seul rocher ici lui cote plus de ttes,
     Plus de soins, plus d'assauts et presque plus de temps.
     Que n'en cote  son bras l'empire des Persans.
     Ennemis du repos qui perdit ces infmes,
     L'or qui nat sous nos pas ne corrompt point nos mes.
     La gloire est le seul bien qui nous puisse tenter,
     Et le seul que mon coeur cherche  lui disputer;
     C'est elle...

--Et c'est aussi ce que cherche Alexandre, rpond phestion. Et il le
dveloppe en quelques vers. Rien de plus.

De mme (acte V, scne I), lorsque la reine Clophile lui dit:

... Mais quoi, seigneur? Toujours guerre sur guerre?
     Cherchez-vous des sujets au del de la terre?
     Voulez-vous pour tmoins de vos faits clatants
     Des pays inconnus mme  leurs habitants?
     Qu'esprez-vous combattre en des climats si rudes?
     Ils vous opposeront de vastes solitudes,
     Des dserts que le ciel refuse d'clairer,
     O la nature semble elle-mme expirer...
     Pensez-vous y traner les restes d'une arme
     Vingt fois renouvele et vingt fois consume?
     Vos soldats, dont la vue excite la piti,
     D'eux-mmes en cent lieux ont laiss la moiti...

Alexandre pourrait, j'imagine, rpondre par l'expos de quelque dessein
grandiose. Il se contente d'affirmer superbement:

     Ils marcheront, madame, et je n'ai qu' paratre.

Ailleurs (acte IV, scne II):

     Je suis venu chercher _la gloire et le danger_.

tre prsent  la pense des autres hommes et, comme nous disons
aujourd'hui, vivre dangereusement, voil tout l'idal de l'Alexandre
de Racine. Plus rien du civilisateur, du grand rveur politique, du
constructeur d'histoire. Tandis qu'il conquiert l'Asie, il n'a pas de
pense plus profonde qu'un colonel de vingt ans des armes du roi.

Cet Alexandre est dcidment un peu artificiel. Mais, plus accessible
ainsi, il dut plaire d'autant plus  la jeune cour et au jeune roi. Ils
ont la mme devise brillante et ingnue: _La gloire, le danger, et
l'amour_.


La pice est d'ailleurs trs adroitement arrange comme pour l'apothose
d'Alexandre. Il est longuement annonc. Invisible et prsent dans les
deux premiers actes, on n'y parle que de lui. Il vient de pntrer dans
l'Inde. Deux rois, Taxile et Porus, deux reines, Clophile et Axiane,
l'attendent dans le camp de Taxile, partags entre des sentiments
divers. Le roi Taxile est pour la soumission ainsi que sa soeur Clophile
qui, dj, connat Alexandre et est aime de lui. Le roi Porus et la
reine Axiane sont pour la rsistance. Ce qui complique un peu la
situation et les sentiments, c'est que la reine Axiane est aime  la
fois de Porus et de Taxile, si bien que Taxile est fort embarrass entre
sa soeur Clophile qui le travaille en faveur d'Alexandre, et sa
matresse Axiane qui l'excite contre le jeune hros.

Au surplus, tous l'admirent, mme ceux qui le hassent.

phestion, l'envoy d'Alexandre, vient proposer la paix moyennant
soumission. Porus repousse firement cette offre. Sur quoi la reine
Axiane avoue  Porus que c'est lui qu'elle aime.

La bataille s'engage,--oh! tout  fait  la cantonade,--entre l'arme
d'Alexandre et celles d'Axiane et de Porus. Les reines Clophile et
Axiane,--que Taxile tient prisonnires dans son camp--attendent les
nouvelles. Taxile annonce la victoire d'Alexandre. Et voici enfin, au
milieu du troisime acte, Alexandre qui parat pour la premire fois; et
les _premiers mots_ qu'il prononce en faisant son entre sont ceux-ci:

     Allez, phestion, que l'on cherche Porus;
     Qu'on pargne la vie et le sang des vaincus.

Et vraiment cela a bon air. Puis, le jeune hros dpose ses lauriers aux
pieds de la reine Clophile et lui demande son coeur en change. Et
Clophile, coquette, feint de se drober:

     Je crains que, satisfait d'avoir conquis un coeur,
     Vous ne l'abandonniez  sa triste langueur;
     Qu'insensible  l'ardeur que vous avez cause,
     Votre me ne ddaigne une conqute aise.
     On attend peu d'amour d'un hros tel que vous.
     La gloire fit toujours vos transports les plus doux,
     Et peut-tre, au moment que ce grand coeur soupire,
     La gloire de me vaincre est tout ce qu'il dsire.

Et le jeune colonel... pardon, le jeune roi... pardon, Alexandre le
Grand rpond: Que vous me connaissez mal! Autrefois, oui, je n'aimais
que la gloire.

     Les beauts de la Perse  mes yeux prsentes
     Aussi bien que ses rois ont t surmontes;

C'est que je ne vous avais pas vue... Et maintenant, je vais, pour vous,
conqurir des peuples inconnus,

     Et vous faire dresser des autels dans des lieux
     O leurs sauvages mains en refusent aux dieux.

Et Clophile:

     Oui, vous y tranerez la victoire captive;
     Mais je doute, seigneur, que l'amour vous y suive.
     Tant d'tats, tant de mers qui vont nous dsunir
     M'effaceront bientt de votre souvenir.
     Quand l'Ocan troubl vous verra sur son onde
     Achever quelque jour la conqute du monde;
     Quand vous verrez les rois tomber  vos genoux
     Et la terre en tremblant se taire devant vous,
     Songerez-vous, seigneur, qu'une jeune princesse
     Au fond de ses tats vous regrette sans cesse
     Et rappelle en son coeur les moments bienheureux
     O ce grand conqurant l'assurait de ses feux?

Et Alexandre:

     Eh quoi? vous croyez donc qu' moi-mme barbare,
     J'abandonne en ces lieux une beaut si rare?
     Mais vous-mme plutt voulez-vous renoncer
     Au trne de l'Asie o je veux vous placer?

Et sans doute il n'est ni raisonnable ni vraisemblable qu'Alexandre
conquire l'Asie pour faire honneur  une dame, ou que Porus, lorsqu'il
dfend sa patrie, y paraisse autant dtermin par son amour que par le
sentiment de son devoir. Mais cette affectation de faire uniquement pour
deux beaux yeux ce qu'on fait en ralit par devoir ou par ambition
passait, depuis des sicles, pour une chose jolie, chevaleresque,
convenable aux honntes gens. Ce sont des faons lgantes de parler; ce
sont des gestes et comme des rites gracieux et gnreux. Pour en tre
choqu, il faudrait prendre cela plus au srieux que ne parat faire
Alexandre lui-mme dans cette comdie hroque et galante.

Cependant, on ne sait ce qu'est devenu Porus. (Car, dtail bien curieux,
Alexandre, dans sa hte de se venir mettre aux pieds de Clophile, a
quitt la bataille avant la fin.) La reine Axiane se dsespre. Elle
invective Alexandre; elle prononce presque les seuls vers de la pice
qui puissent faire supposer qu'il s'agit, aprs tout, de vraies
batailles, de batailles o des milliers d'hommes sont tus et o le sang
coule  flots:

     Et que vous avaient fait tant de villes captives,
     Tant de morts dont l'Hydaspe a vu couvrir ses rives?

Elle invective le vainqueur, mais courtoisement, et sans pouvoir se
tenir de l'admirer. Alexandre l'accable de sa gnrosit et veut lui
faire pouser Taxile. Et Taxile vient la relancer; et Axiane, trs
convenablement cornlienne, lui dit son fait:

     (Tu veux servir; va, sers, et me laisse en repos)

et qu'elle adore Porus. Sur quoi Taxile court  la bataille, rejoint
Porus, le provoque et est tu par lui.  la fin, Porus, dcidment
vaincu, est amen devant Alexandre. Alexandre pardonne  tout le monde;
il marie Porus et Axiane et leur laisse leurs deux royaumes. Et tout le
monde se rconcilie; et Axiane elle-mme dit  Clophile:

     Aimez et possdez l'avantage charmant
     De voir toute la terre adorer votre amant.

Et Porus:

     Seigneur, jusqu' ce jour l'univers en alarmes
     Me forait d'admirer le bonheur de vos armes;
     Mais rien ne me forait, en ce commun effroi,
     De reconnatre en vous plus de vertu qu'en moi:
     Je me rends, je vous cde une pleine victoire.
     Vos vertus, je l'avoue, galent votre gloire.
     Allez, seigneur, rangez l'univers sous vos lois;
     Il me verra moi-mme appuyer vos exploits.
     Je vous suis, et je crois devoir tout entreprendre
     Pour lui donner un matre aussi grand qu'Alexandre.

Triomphe, apothose. C'est, en somme, l'histoire de trois mes
ingalement hroques surmontes par un hrosme suprieur.

Avec un peu de lenteur dans les deux premiers actes, la pice est
aimable et brillante. Racine, pour ses seconds dbuts, avait pleinement
russi dans le genre qui tait le plus  la mode! Il avait fait, mieux
que Thomas Corneille et que Quinault, ce que Quinault et Thomas
Corneille faisaient depuis quinze ou vingt ans, ce que Pierre Corneille
lui-mme avait fait souvent et ce qu'il allait encore tenter dans ses
_Pulchrie_ et ses _Surna_. Racine offrait  ses contemporains, aux
femmes, au jeune roi, aux jeunes courtisans, sous le nom d'Alexandre,
l'image un peu fade, peut-tre, mais extrmement lgante, du hros
galant, du surhomme selon la conception du XVIIe sicle, lequel
surhomme est aussi,  sa faon par del le bien et le mal. Et sur un
point sans doute Racine tait rest fidle  ce qui avait t ds le
dbut et restera sa potique: l'action de l'_Alexandre_ (contrairement 
celle de _Timocrate_ ou d'_Astrate_) est fort simple et presque toute
dans les sentiments des personnages. Mais, pour le reste, il avait,
cette fois, dlibrment et effrontment suivi la mode. Il avait t
cornlien trois ou quatre fois comme Pierre, le plus souvent comme
Thomas. Quant  la langue, vous avez pu voir par les citations que c'est
dj presque entirement la langue de Racine.

       *       *       *       *       *

Le succs de la pice fut trs grand. Racine l'avait fort bien prpar
par des lectures dans de grandes maisons. Quatre reprsentations en
furent donnes  Versailles ou  Saint-Germain, devant le roi et la
cour. Le roi adopta l'_Alexandre_ et en accepta la ddicace. On parla
beaucoup de la nouvelle tragdie. Saint-vremond, dans son exil de
Londres, se la fit envoyer. Il la critiqua dans une dissertation
adresse  une dame, mais destine  passer de main en main. Critique
svre, clairvoyante sur presque tous les points, et dont Racine aura
l'esprit de profiter,--mais o, enfin, Saint-vremond rendait assez
justice au jeune auteur. Depuis que j'ai lu _le Grand Alexandre_,
crivait-il, la vieillesse de Corneille me donne bien moins d'alarmes,
et je n'apprhende plus tant de voir finir avec lui la tragdie; mais je
voudrais que, avant sa mort, il adoptt l'auteur de cette pice, pour
former avec la tendresse d'un pre son vrai successeur. Voeu assez naf
de la part d'un sceptique et d'un observateur. Ce voeu ne devait gure
tre entendu. Corneille,  qui Racine avait soumis sa tragdie, avait
dclar que le jeune homme tait dou pour la posie, non pour le
thtre. C'est un de ces jugements qui ne se pardonnent pas. Et les
premiers succs d'un jeune rival ne sont pas non plus faciles 
pardonner. Corneille et Racine se sont cordialement dtests, voil le
fait. Nous y reviendrons.

Boileau fut sublime d'amiti. Bien des choses devaient lui dplaire dans
_Alexandre_. Il tait alors en train d'crire son _Dialogue sur les
hros de romans_.  coup sr, le hros de Racine devait lui paratre
amoureux hors de propos. Mais Boileau aimait Racine. Et alors, dans sa
satire du _Repas ridicule_ qu'il crivit cette anne mme, il fit dire
au sot campagnard:

     Je ne sais pas pourquoi l'on vante l'_Alexandre,
     Ce n'est qu'un glorieux qui ne dit rien de tendre_.
     Les hros chez Quinault parlent bien autrement.

Comme si, en effet, le dfaut du hros de Racine tait la rudesse!
L'excellent Boileau, qui ne le croyait pas, voulait le faire croire; et
cela est admirable.

Donc, tout russissait  Racine.  vingt-cinq ans il entrait dans la
renomme. Il y entrait avec insolence, comme on pourra le voir par la
premire prface de sa tragdie (1666). Et c'est  ce moment-l que,
gris par sa jeune gloire, il commet une action fcheuse, puis une trs
mauvaise action.

Voici l'action fcheuse. Racine trouva que l'_Alexandre_ tait fort mal
jou, au Palais-Royal, par la troupe de Molire. Il ne put le supporter
longtemps. Au bout de quinze jours, c'est--dire de six reprsentations,
il retira sa pice et la porta  l'htel de Bourgogne. Racine ne violait
ni un engagement ni un rglement. Corneille avait, de la mme manire,
port son _Sertorius_ de l'htel de Bourgogne au Palais-Royal. Aussi
Lagrange, le rgisseur de Molire, ne reproche  Racine, dans son
registre, qu'un mauvais procd. Mais assurment, c'en tait un. Molire
s'en vengea l'anne suivante en jouant sur son thtre une sorte de
parodie-critique d'_Andromaque_, fort malveillante et assez grossire:
_la Folle Querelle_, de Subligny. Par la suite, on rconcilia tant bien
que mal Racine et Molire, et tous deux eurent l'esprit de se rendre
rciproquement justice, ou  peu prs, sur leurs ouvrages.

Et voici la mauvaise action.

On continuait  gmir dans Port-Royal sur l'enfant gar. De temps en
temps, Racine recevait de sa tante, la mre Agns, des lettres comme
celle-ci, qui est de 1655 ou 1656:

     Je vous cris dans l'amertume de mon coeur et en versant des larmes
     que je voudrais rpandre en assez grande abondance devant Dieu pour
     obtenir, de lui votre salut, qui est la chose du monde que je
     souhaite avec le plus d'ardeur.

Elle lui parlait avec horreur de son commerce avec des gens dont le nom
est abominable  toutes les personnes qui ont tant soit peu de pit, et
 qui on interdit l'entre de l'glise et la communion des fidles.
Elle conjurait son neveu d'avoir piti de son me, de rompre des
relations qui le dshonoraient devant Dieu et devant les hommes. Elle
terminait en lui dclarant que, tant qu'il serait dans un tat si
dplorable et si contraire au christianisme, il ne devait pas penser 
venir la voir. Et la dernire phrase tait: Je ne cesserai point de
prier Dieu qu'il vous fasse misricorde, et  moi en vous la faisant,
puisque votre salut m'est si cher.

Le succs de la comdie parfaitement paenne d'_Alexandre_ dut redoubler
la douleur de la vieille religieuse et des pieux solitaires. Car quoi de
plus contraire au christianisme que de glorifier--par les bouches
impures de comdiens et de femmes pares et exposes au public pour la
concupiscence des yeux,--la subordination de toutes choses  la gloire
et  l'amour, c'est--dire  l'orgueil de l'esprit et  la
concupiscence de la chair, ce qui est bien le fond d'_Alexandre_?

Or,  ce moment, les trois concupiscences--et particulirement l'orgueil
de l'esprit--taient si dominantes chez le jeune Racine lui-mme, qu'il
ne faisait pas bon se mettre en travers de son plaisir et de sa gloire.
Les excommunications de la mre Agns devaient l'exasprer. Mon salut!
mon salut! eh bien quoi? C'est mon affaire. Ne peuvent-ils me laisser la
paix? Il devait tre irrit, non seulement par une contradiction qui
peut-tre le troublait secrtement malgr lui et rveillait en lui des
souvenirs et des sentiments qu'il voulait touffer,--mais encore par
cette ide que de bonnes mes, de saintes mes--et qu'il savait
telles--s'obstinaient  souffrir rellement, et d'ailleurs inutilement,
pour des choses qui lui semblaient,  lui, si naturelles! De sorte qu'il
tait comme furieux contre des prires et des gmissements dont il
tait, malgr lui, la cause. Rien ne nous est plus odieux que de faire,
 notre corps dfendant, souffrir les autres d'une souffrance gratuite
et qui nous parat absurde: ce qui leur donne l'air de faire exprs de
souffrir pour nous ennuyer...

Survint la querelle de Port-Royal avec Desmarets de Saint-Sorlin.

Encore un individu trs particulier, ce Desmarets; encore un bon
original. Visionnaire lui-mme, il tait l'auteur de la baroque et
charmante comdie des _Visionnaires_ (1640). Aprs une vie des moins
difiantes, il donne dans la dvotion, puis dans la monomanie
religieuse. Vers 1664, il se fait prophte. Il affirme que Dieu lui-mme
lui a dict les derniers chants de son pome pique de _Clovis_. C'est
ce toqu qui, par son _Trait des potes grecs et latins_, allumera la
fameuse querelle des Anciens et des Modernes. En attendant il part en
guerre contre la fausse glise des jansnistes. Dans son _Avis du
Saint-Esprit_, il dclare avoir la clef de l'Apocalypse et propose au
roi de lever une arme de cent quarante-quatre mille hommes qui, sous la
conduite de Louis XIV, exterminera l'hrsie.

Nicole rpondit en 1664 et 1665 par dix lettres volantes intitules
_Lettres sur l'hrsie imaginaire_ et, en 1666, par huit autres lettres
qu'il appela _Visionnaires_ par allusion  la comdie et au caractre de
Desmarets. Dans la premire des _Visionnaires_, il reproche en ces
termes  Desmarets ses premiers ouvrages:

     Chacun sait que sa premire profession a t de faire des romans et
     des pices de thtre, et que c'est par l o il a commenc  se
     faire connatre dans le monde. Ces qualits, qui ne sont pas fort
     honorables au jugement des honntes gens, sont horribles tant
     considres selon les principes de la religion chrtienne et les
     rgles de l'vangile. Un faiseur de romans et un pote de thtre
     est un empoisonneur public, non des corps, mais des mes des
     fidles, qui se doit regarder comme coupable d'une infinit
     d'homicides spirituels, ou qu'il a causs en effet, ou qu'il a pu
     causer par ses crits pernicieux. Plus il a eu soin de couvrir d'un
     voile d'honntet les passions criminelles qu'il y dcrit, plus il
     les a rendues dangereuses et capables de surprendre et de corrompre
     les mes simples et innocentes. Ces sortes de pchs sont d'autant
     plus effroyables qu'ils sont toujours subsistants, parce que ces
     livres ne prissent pas et qu'ils rpandent toujours le mme venin
     dans ceux qui les lisent.

Voil le passage complet. Racine n'y tait pas vis personnellement.
Quand il l'et t, il devait se taire. Il avait envers ces messieurs
les plus imprieux devoirs de reconnaissance. Il avait t l'enfant
chri de Port-Royal, l'lve de Nicole, le petit Racine de M. Antoine
Lematre. Dans cette page, d'ailleurs, Nicole n'exprimait rien de
nouveau: il rappelait simplement l'ternelle doctrine de l'glise. La
querelle de l'glise et du Thtre n'a pour ainsi dire jamais cess au
XVIIe sicle (M. Abel Lefranc en a fait, l'an dernier, une histoire trs
exacte). La vie des neuf diximes des chrtiens, au XVIIe sicle et dans
tous les temps, n'a jamais t ni pu tre qu'un compromis--gnralement
dnonc et expi  l'heure de la mort--entre la nature, les plaisirs,
les commodits ou les exigences de la vie sociale--et la stricte
doctrine de l'glise,--et, si vous voulez, entre le paganisme et le
christianisme. (Vous connaissez ces jolis vers diaboliques de
Sainte-Beuve:

     Paganisme immortel, es-tu mort? On le dit,
     Mais Pan tout bas s'en moque, et la Sirne en rit.)

Racine sait bien que, sur ce sujet, Port-Royal ne peut parler autrement
qu'il ne fait. Mme, au fond, je crois, cela lui est assez gal que de
saints hommes, qui doivent ncessairement penser et parler ainsi, lui
disent qu'il corrompt les mes simples et qu'il est coupable d'une
infinit d'homicides spirituels. Ce sont crimes qu'il porte lgrement.
Dans sa rplique  la rponse de Racine, Goibaud du Bois touchera juste
quand il lui dira:

     Je vois qu'on vous fche quand on dit que les potes empoisonnent:
     et je crois qu'on vous fcherait encore davantage, si l'on vous
     disait que vous n'empoisonnez point, que votre muse est une
     innocente, qu'elle n'est capable de faire aucun mal, qu'elle ne
     donne pas la moindre tentation, et qu'elle laisse le coeur dans le
     mme tat o elle le trouve.

Pourquoi donc Racine est-il si fort ulcr?

Relisons le passage de Nicole. Ce qui pique Racine au vif et ce qui
l'exaspre, ce ne sont point des excommunications dont il a l'habitude;
ce n'est mme pas la publicit de cette excommunication gnrale, ni
l'ide que le public lui en fera peut-tre l'application: c'est une
petite incise,--une pine secrte--qu'on ne remarque pas tout d'abord,
et que je vous rappelle donc:

     Ces qualits (d'un pote de thtre), _qui ne sont pas fort
     honorables au jugement des honntes gens_, sont horribles selon les
     principes de la religion chrtienne.

Horribles, cela n'est rien; ce sont faons dvotes de parler. Mais ce
mot mprisant: Qui ne sont pas fort honorables aux yeux des honntes
gens, voil qui fait plaie, car cela l'atteint dans ce qu'il a de plus
tendre: dans son orgueil, et dans sa vanit aussi. On veut bien tre
damn, on ne veut pas tre ddaign. C'est, j'en suis persuad, surtout
pour ce mot que Racine crit sa premire rponse. Et c'est, en effet,
sur ce mot cuisant qu'il part, ds le dbut:

     Pourquoi voulez-vous que ces ouvrages d'esprit soient une
     occupation peu honorable devant les hommes?... Nous connaissons
     l'austrit de votre morale. Nous ne trouvons point trange que
     vous damniez les potes: vous en damnez bien d'autres qu'eux. Ce
     qui nous surprend, c'est de voir que vous voulez empcher les
     hommes de les honorer. H! monsieur, contentez-vous de donner des
     rangs dans l'autre monde: ne rglez pas les rcompenses de
     celui-ci. Vous l'avez quitt il y a longtemps, laissez-le juge des
     choses qui lui appartiennent. Plaignez-le si vous voulez d'aimer
     des bagatelles et d'estimer ceux qui les font; mais ne lui enviez
     pas de misrables honneurs auxquels vous avez renonc.

Et presque tout de suite aprs, sentant bien qu'au point de vue du pur
christianisme, c'est Port-Royal qui a raison, il laisse la question
doctrinale et, en parfait journaliste, prend brusquement l'offensive:

     De quoi vous tes-vous aviss de mettre en franais les comdies de
     Trence? Fallait-il interrompre vos saintes occupations pour
     devenir des traducteurs de comdies? Encore si vous nous les aviez
     donnes avec leurs grces, le public vous serait oblig de la peine
     que vous avez prise. Vous direz peut-tre que vous en avez
     retranch quelques liberts: mais vous dites aussi que le soin
     qu'on prend de couvrir les passions d'un voile d'honntet ne sert
     qu' les rendre plus dangereuses. Ainsi vous voil vous-mme au
     rang des empoisonneurs.

C'est plein de malice et de mauvaise foi. Je vous disais bien que
c'tait du journalisme d'excellente qualit.

Et il continue, raille Port-Royal sur ses inconsquences, ses
faiblesses, son esprit de secte et de coterie, et conte la jolie
histoire de la mre Anglique et des deux capucins  qui cette
suprieure zle sert du pain des valets et du cidre quand elle les
croit amis des jsuites, et du pain blanc et du vin des messieurs quand
on lui a dit que ces deux moines sont bons jansnistes. Et il ne craint
pas de parler fort lgrement de M. Antoine Lematre, de ce M. Lematre
qui l'avait appel autrefois son cher fils.

Deux amis de Port-Royal, Du Bois et Barbier d'Aucour, rpondirent 
Racine. Du Bois est judicieux, mais lourd; Barbier d'Aucour est ennuyeux
et veut trop faire le plaisant. Racine leur rpliqua dans une seconde
lettre, aussi spirituelle et, je crois, encore plus brillante et vive
que la premire. J'en lirai un petit passage pour votre plaisir:

... Je n'ai point prtendu galer Desmarets  M. Lematre. Je
     reconnais de bonne foi que les plaidoyers de ce dernier sont, sans
     comparaison, plus dvots que les romans du premier. Je crois bien
     que, si Desmarets avait revu ses romans depuis sa conversion, comme
     on dit que M. Lematre a revu ses plaidoyers, il y aurait peut-tre
     mis de la spiritualit; mais il a cru qu'un pnitent devait oublier
     tout ce qu'il a fait pour le monde. Quel pnitent, dites-vous, qui
     fait des livres de lui-mme, au lieu que M. Lematre n'a jamais os
     faire que des traductions! Mais, messieurs, il n'est pas que M.
     Lematre n'ait fait des prfaces, et vos prfaces sont fort souvent
     de gros livres. Il faut bien se hasarder quelquefois: si les saints
     n'avaient fait que traduire, vous ne traduiriez que des
     traductions.

Ou encore:

... Il semble que vous ne condamnez pas tout  fait les romans.
     Mon Dieu, monsieur, me dit l'un de vous, que vous avez de choses 
     faire avant de lire les romans! Vous voyez qu'il ne dfend pas de
     les lire, mais il veut auparavant que je m'y prpare srieusement.
     Pour moi je n'en avais pas une ide si haute, etc...

Voil le ton. Cette prose de Racine est un dlice. C'est, de toutes les
proses du XVIIe sicle, la plus lgre, la plus dgage,--et celle aussi
qui contient le moins d'expressions vieillies. Cette prose est la plus
ressemblante  la meilleure prose de Voltaire. Et cela, par le tour mme
de la plaisanterie, rapide, non appuye, qui plante le trait sans avoir
l'air d'y toucher, et qui passe.

Racine voulait faire imprimer sa seconde lettre  la suite de l'autre,
avec une prface. On dit (d'aprs Jean-Baptiste et d'aprs Louis) qu'il
renona  ce projet sur le conseil de ce brave coeur de Boileau. Je crois
qu'il y renona plutt sur la lecture d'une belle et dure lettre de
Lancelot qui fit rougir et fit rentrer en lui-mme le jeune ingrat (voir
le tome VIII de l'dition Paul Mesnard). Vous savez encore que, douze ou
quinze ans plus tard, l'abb Tallemant lui reprochant en pleine Acadmie
sa conduite envers Port-Royal, Racine rpondit: Oui, monsieur, vous
avez raison; c'est l'endroit le plus honteux de ma vie, et je donnerais
tout mon sang pour l'effacer. Mais, tout converti et repentant qu'il
ft, et retir du thtre, et rconcili avec Port-Royal, et adonn  la
plus scrupuleuse dvotion, et revenu  la doctrine mme de Port-Royal
touchant le thtre, vous savez aussi que cette seconde lettre et cette
prface, dont il rougissait, il les avait conserves--mettons:
oublies--dans ses tiroirs. Ah! il est bien homme de lettres, celui-l!


Pour l'instant, ayant conquis le succs par une adroite concession au
got du jour, clbre, triomphant, aim du roi, trs got d'Henriette
d'Angleterre et de la jeune cour,--agressif, insolent, sensible
d'ailleurs comme une femme, ivre du plaisir de vivre, tout  l'heure
amant de cette charmante Du Parc, qui fut adore de trois grands
hommes,--dbarrass pour un temps, je suppose, des secrtes
excommunications de la mre Agns,--sentant sa force, libre dsormais
d'crire exactement ce qu'il veut,--il prmdite cette neuve merveille
d'_Andromaque_ o il mettra toute sa sensibilit, son exprience et  la
fois sa divination de la vie passionnelle, son audace mesure et, dj,
tout son gnie.




CINQUIME CONFRENCE

ANDROMAQUE


_Andromaque_ (1667) est, avec le _Cid_, la plus grande date du thtre
franais. _Andromaque_, c'est l'entre, dans la tragdie, du ralisme
psychologique et de l'amour-passion, et c'est le commencement d'un
systme dramatique nouveau.

Pour bien juger de l'originalit d'_Andromaque_, il faut savoir quelles
tragdies on faisait dans les annes qui ont immdiatement prcd la
pice de Racine.

Ce qu'on joue entre 1660 et 1667, c'est _Othon_, _Sophonisbe_,
_Agsilas_, _Attila_, de Pierre Corneille; c'est _Astrate_,
_Bellrophon_, _Pausanias_, de Quinault; et c'est _Camma_, _Pyrrhus_,
_Maximian_, _Perse_ et _Dmtrius_, _Antiochus_, de Thomas Corneille.

J'ai lu, naturellement, les pices de Pierre Corneille: j'ai lu ou
parcouru celles de Thomas et de Quinault. Elles ont toutes ceci de
commun, qu'elles sont romanesques  la faon des romans du temps. Je ne
vous en parlerai point parce que ce serait long et que ce ne serait pas
trs utile.

Mais je vous parlerai un peu du _Timocrate_ de Thomas Corneille, qui est
de 1656.

_Timocrate_ est, de beaucoup, le plus grand succs du thtre au XVIIe
sicle. Il fit salle comble pendant six mois. On le joua en mme temps
au Marais et  l'htel de Bourgogne. Et _Timocrate_ reprsente
exactement le genre de tragdie qui plut davantage entre le _Cid_ et
_Andromaque_, et ce que Racine veut remplacer.

Je ne vous raconterai pas _Timocrate_. Il y faudrait du temps, et
l'expos en serait difficile  suivre. (La lecture mme de la pice est
assez pnible; mais videmment cela devait s'claircir  la
reprsentation.) Je vous renvoie au livre de M. Gustave Reynier sur
_Thomas Corneille_. Sachez seulement que le sujet de _Timocrate_ est
tir du roman de _Cloptre_, de La Calprende; que le hros de la pice
joue un double personnage; que, sous le nom de Timocrate, roi de Crte,
il assige la reine d'Argos; que, sous le nom de Clomne, officier de
fortune, il dfend cette reine dont il aime la fille; que la pice 
partir du troisime acte n'est qu'une srie de surprises et de coups de
thtre adroitement mnags; que le dnouement est fort ingnieux; que
_Timocrate_ me parat, aujourd'hui encore, un des chefs-d'oeuvre du drame
 nigmes; et que je ne pense pas que, ni chez Scribe, ni chez M.
Sardou, ni chez d'Ennery, vous trouviez une plus exacte ni plus habile
application du prcepte de Boileau:

     Que le trouble, toujours croissant de scne en scne,
      son comble arriv, se dbrouille sans peine.
     L'esprit ne se sent point plus vivement frapp
     Que lorsqu'en un sujet _d'intrigue envelopp
     D'un secret tout  coup la vrit connue
     Change tout, donne  tout une face imprvue_.

(Prcepte qui regarde le genre de pices qu'on aimait avant Racine, mais
trs peu le thtre de Racine lui-mme.)

Ce qui caractrise _Timocrate_ et presque toutes les pices du mme
temps (car tous les auteurs voulaient crire leur _Timocrate_), c'est la
subordination des personnages  l'intrigue (et, par suite, la facticit
ou la nullit des caractres); c'est l'extraordinaire dans les faits et
dans les sentiments et ce serait (si l'on pouvait prendre au srieux ces
inventions) la fantaisie et l'individualisme en morale.

Ce n'est pas que le drame de Thomas Corneille ne dt tre d'un agrment
assez vif, non seulement par l'ingnieuse complication de la fable, mais
par l'idal romanesque qu'elle exprime. Peut-tre que, si vous lisiez
_Timocrate_, vous vous diriez, aprs l'avoir lu:

Que l'idal de cette socit est charmant dans son artifice! La pure
thorie platonicienne de l'amour, dj affine au moyen ge par les
romans de chevalerie et dans les cours d'amour, reoit son achvement
dans les salons prcieux. L'amour n'y est matre que de vertus et
professeur que d'hrosme. L'aimable fou que ce Timocrate, et le
chercheur exquis de midi  quatorze heures! Il a conquis, comme parfait
amoureux, le coeur de la princesse riphile; il n'aurait qu' le
cueillir. Mais il veut encore le mriter comme hros et grand capitaine;
et c'est pourquoi,  peine lev au trne par la mort de son pre, il
vient assiger, sans le lui dire, la ville de celle qu'il adore. Et
certes, la galanterie est rare. Quand, Timocrate et Clomne  la
fois, il s'est emptr dans son double rle, c'est bien simple, il se
tire d'affaire en tant sublime, en immolant, comme il le dit, l'amour
mme  l'amour. Et nous savons bien qu'en ralit il n'a rien sacrifi
du tout, puisque Clomne et Timocrate ne font qu'un, et que, donnant
son amante au roi de Crte, c'est  lui-mme qu'il la donne. Il s'amuse
donc. Mais quel artiste! Et quel grand coeur aussi! L'amour est vraiment
pour lui une religion, et une religion excitatrice de vertus. Il n'aime
que pour orner son me, et nous le voyons tout le temps prfrer  la
possession de sa matresse ce qui le rend digne de cette possession. Il
fauche les rangs ennemis, gorge les deux rois allis d'Argos, ses
rivaux, et, l'instant d'aprs, pargne Nicandre, son troisime rival,
afin d'tre beau de diverses faons et, tour  tour, par sa fureur et
par sa magnanimit. Quand la reine d'Argos, pour tenir deux serments
qu'elle a faits, lui promet la main de sa fille et, aprs le mariage, la
mort, non seulement il se rsigne, mais il se rjouit infiniment: car
enfin il aura t pendant cinq minutes l'poux de celle qu'il aime; et
qu'est-ce que la mort, je vous prie? D'ailleurs ces amours sont chastes.
La chair en est radicalement absente. La subordination, l'immolation de
soi-mme et, par surcrot, de l'univers entier, et du ciel et de la
terre,  une petite femme raisonneuse, abondante en propos chantourns,
et qu'on n'aura mme pas touche du doigt: voil l'idal, voil ce qui
vaut la peine de vivre et de mourir. Et les autres personnages ne le
cdent gure  Timocrate. Ils sont gnreux sans effort, mais
obstinment et sans retenue, non pas au-dessus, mais, ce qui est encore
mieux, en dehors de la nature, de la grossire et mprisable nature.
Quelle gentille socit que celle qui adorait de tels rves et qui
faisait le plus formidable succs du sicle  la comdie qui lui en
donnait la plus pure reprsentation! Et ce que Thomas Corneille trouve
l, qui ne voit, d'ailleurs, que le grand Corneille l'a cherch
navement pendant toute la seconde moiti de sa vie!

C'est vrai, oui, tout cela est vrai.--Mais ce qui est vrai aussi, c'est
que, s'il tait possible de considrer gravement ces amusettes, on
verrait que le fond de _Timocrate_--et de tout ce thtre--c'est
l'exaltation de la fantaisie personnelle par opposition  la morale
commune. Timocrate, Nicandre, la reine d'Argos se forgent  leur guise
des devoirs distingus (comme feront les personnages romantiques).
Timocrate dclare la guerre et fauche les hommes afin d'tre en posture
avantageuse aux yeux de sa matresse et parce qu'il veut, aprs la vie
langoureuse, connatre la vie nergique. (Ainsi fait, d'ailleurs,
l'Alexandre de Racine lui-mme.) Au dnouement, pour marquer sa
reconnaissance  Timocrate qui lui a laiss la vie, et pour avoir aussi
bon air que lui, l'Argien Nicandre ouvre Argos aux Crtois et trahit
donc sa patrie par dlicatesse. Et la reine d'Argos, pour rester  la
hauteur de ces tonnants fantaisistes de la perfection morale, fait
cadeau de son peuple  Timocrate. Et ainsi, ils sont tous trois si
dsireux d'tre beaux--et si sublimes--que, pour la reine, il n'y a plus
de devoir royal, pour Nicandre, plus de patrie, et pour Timocrate plus
d'humanit.

Or, _Andromaque_, c'est prcisment le contraire et de _Timocrate_ et
des trs nombreuses tragdies dont _Timocrate_ est le type absolu, et,
enfin, de plus de la moiti des tragdies de Pierre Corneille.

Car Racine (et cela ne nous tonne plus, mais cela fut neuf et
extraordinaire  son heure), Racine, ami de Molire qui faisait rentrer
la vrit dans la comdie, ami de La Fontaine qui la mettait dans ses
_Fables_, ami de Furetire, qui essayait de la mettre dans le roman, ami
de Boileau qui, ds ses premires satires, s'insurgeait contre le
romanesque et le faux,--Racine, pour la premire fois dans _Andromaque_,
choisit et veut une action simple et des personnages vrais; fait sortir
les faits des caractres et des sentiments; nous montre des passionns
qui ne sont nullement vertueux, mais qui aussi ne prtendent point  la
vertu ni ne la dforment; ramne au thtre--par opposition  la morale
fantaisiste et romanesque--la morale commune, universelle, et cela, sans
aucunement moraliser ni prcher, et par le seul effet de la vrit de
ses peintures. Et c'est une des choses par o Racine plut  Louis XIV,
homme de bon sens, grand amateur d'ordre, et qui se souvenait que la
Fronde avait fort aim le romanesque en littrature. Et ainsi il est
peut-tre permis de signaler ici une convenance secrte et une
concordance entre les deux gnies ralistes du jeune pote et du jeune
roi.

Notons qu'il s'est coul prs de deux ans entre la reprsentation
d'_Alexandre_ et celle d'_Andromaque_. Racine ne s'est pas press. Il a
de nouveau feuillet ses Grecs, il s'est laiss de plus en plus mouvoir
et pntrer par leur simplicit, leur sincrit, leur candeur hardie. En
mme temps, devenu  vingt-cinq ans auteur dramatique clbre, il vivait
dans un monde o les passions sont vives et il regardait attentivement
autour de lui.--Puis, ces deux annes-l, il voyait jouer, non sans
sourire, _Sophonisbe_ et _Agsilas_. Il savait bien qu'il ferait, lui,
autre chose. Et il attendait qu'une belle ide s'empart de son
imagination.

Un jour, aprs avoir relu son Euripide, il ouvre son Virgile et est
frapp par un passage du IIIe livre de l'_nide_, o il retrouve cette
pure Andromaque qu'il avait dj aime dans l'_Iliade_ (car dj,
colier  Port-Royal, il avait crit, en marge de son Homre, sur ce
qu'il appelle la divine rencontre d'Andromaque et d'Hector, un petit
commentaire trs intelligent et trs mu).

Voici le passage de Virgile:

     Nous ctoyons, dit ne, le rivage d'pire; nous entrons dans un
     port de Chaonie, et nous montons jusqu' la haute ville de
     Buthrote... Il se trouva qu'en ce moment, aux portes de la ville,
     dans un bois sacr et sur les bords d'un faux Simos, Andromaque
     portait aux cendres d'Hector les libations solennelles et les
     tristes offrandes. Elle pleurait devant un vain tombeau de gazon,
     entre deux autels que sa douleur avait consacrs, et invitait
     Hector au funbre banquet... Elle baissa la tte et, parlant  voix
     basse:  heureuse avant toutes, dit-elle, la vierge fille de
     Priam, condamne  mourir sur la tombe d'un ennemi, au pied des
     hautes murailles de Troie! Elle chappa au partage ordonn par le
     sort et n'approcha point, captive, du lit d'un matre vainqueur.
     Mais nous, aprs l'incendie de notre patrie, tranes de mer en
     mer, il nous fallut, enfantant dans l'esclavage, subir l'insolence
     du fils d'Achille... Bientt il s'attache  Hermione, race de Lda,
     et va dans Sparte rechercher sa main. Mais Oreste, qu'enflamme un
     violent amour de l'pouse ravie, Oreste que poursuivent, les Furies
     des crimes, surprend son rival sans dfense et l'gorge au pied des
     autels paternels...

Cette triste lgie... puis ce coup de couteau... Racine rve l-dessus;
et c'est de ces vingt vers de Virgile qu'il tirera sa tragdie; car il
n'a  peu prs rien emprunt ni aux _Troyennes_ d'Euripide, dont le
sujet est le meurtre d'Astyanax, ni  l'_Andromaque_ du mme pote, o
la veuve d'Hector dfend son fils, mais un fils qui est celui d'Hlnus,
ni enfin aux _Troyennes_ de Snque; et il dit vrai quand, aprs avoir
cit le passage de Virgile, il crit dans sa prface: Voil, en peu de
vers, tout le sujet de cette tragdie.


Je suppose, que vous avez lu les tragdies de Racine. Je ne vous
analyserai point l'action d'_Andromaque_, mais je vous en rappellerai
l'essentiel, juste ce qu'il faut pour vous en remettre en mmoire la
composition si simple et si _lie_.

C'est un peu aprs la prise de Troie. Pyrrhus est rentr en pire, dans
sa ville de Buthrote. Il a eu dans sa part de butin Andromaque, la veuve
d'Hector, et son fils, l'enfant Astyanax. Et Pyrrhus aime la belle
captive, et ne peut se dcider  pouser sa fiance Hermione, fille
d'Hlne, qui est venue  Buthrote sur sa foi, accompagne d'une petite
escorte de ses nationaux.

Or, les rois grecs confdrs, qu'inquite la faiblesse de Pyrrhus pour
sa captive, envoient  Pyrrhus un ambassadeur, Oreste, pour le sommer de
leur livrer le jeune Astyanax. Oreste est le cousin germain d'Hermione.
Il aime la jeune fille depuis longtemps et avec passion.

Oreste, donc, s'acquitte de son ambassade. Pyrrhus refuse firement de
lui livrer le fils de sa captive. Il espre, par l, toucher le coeur
d'Andromaque. Et l-dessus, Hermione furieuse promet  Oreste de le
suivre. Mais, Andromaque demeurant inexorable, Pyrrhus se ravise
(premier revirement): il promet d'abandonner Astyanax aux Grecs et
d'pouser enfin Hermione, laquelle, ivre de joie, lche brusquement le
triste Oreste.

Et, bien que le ton ait t jusqu'ici, tantt celui de l'lgie et
tantt celui de la comdie dramatique, nous sentons bien que tous trois,
Hermione, Oreste, Pyrrhus, possds d'un aveugle amour, sont promis au
crime ou  la folie; et nous voyons aussi que leur sort est li aux
volonts et aux sentiments de la captive troyenne.

Or, Andromaque, sur le point de perdre son fils, supplie Pyrrhus 
genoux et met cette fois dans ses prires un je ne sais quoi qui fait
perdre la tte  Pyrrhus. Et Pyrrhus, se ravisant encore, et n'hsitant
plus  trahir les intrts de la Grce confdre, propose  Andromaque
de l'pouser, de la couronner et d'adopter son fils. Mais, si elle
refuse, l'enfant mourra. Et Andromaque, ayant mdit sur la tombe
d'Hector, accepte la proposition du vainqueur, avec le secret dessein de
se tuer aprs la crmonie du mariage.

Et ce second revirement de Pyrrhus entrane tout. Hermione, dsespre,
se rejette sur Oreste; elle lui commande, s'il la veut, de tuer Pyrrhus
 l'autel. Et Oreste obit; et quand il revient chercher sa rcompense,
Hermione lui crie: Qui te l'a dit? et va se tuer sur le corps de
Pyrrhus, laissant Oreste en proie  un accs de folie.


Voil, tout en gros, l'action d'_Andromaque_. Vous avez reconnu que, la
situation premire une fois pose, elle se dveloppe naturellement, par
la seule vertu des sentiments, passions et caractres des personnages et
sans aucune intrusion du hasard,--avec cette particularit que tout est
suspendu  Andromaque; qu'Andromaque d'abord, en s'loignant de Pyrrhus,
le rapproche d'Hermione et loigne celle-ci d'Oreste; et qu'ensuite, en
se rapprochant de Pyrrhus, elle rapproche Hermione d'Oreste et rejette
Oreste sur Hermione: en sorte que non seulement l'action est subordonne
aux sentiments des personnages, mais que les sentiments de trois de
ceux-ci sont subordonns aux sentiments d'un quatrime. On ne saurait
donc concevoir un drame plus vritablement ni plus purement
psychologique. Et c'est le premier point par o _Andromaque_ diffre
profondment et de _Timocrate_ et d'_Astrate_, et du thtre mme de
Pierre Corneille.

Et voici le second point. On peut presque dire que pour la premire fois
l'amour entre dans la tragdie.

Je dis pour la premire fois. Car l'amour de Chimne et de Rodrigue
est un amour glorieux et lyrique, et subordonn  un devoir,  une ide.
Et l'amour de Camille, dans _Horace_, est bien l'amour, et violent, oui,
mais sans complication ni jalousie.

Et je dis simplement l'amour. Non pas l'amour-got, non pas
l'amour-galanterie, non pas l'amour romanesque, mais l'amour sans plus,
l'amour pour de bon, ou, si vous voulez, l'amour-passion,
l'amour-maladie: un amour dans lequel il y a toujours un principe de
haine. Au fond,--et malgr l'extrme dcence (je ne dis pas la timidit)
de l'expression dans Racine,--c'est l'amour des sens, et c'est le degr
suprieur de cet amour-l, la pure folie passionnelle. C'est le grand
amour, celui qui rend idiot ou mchant, qui mne au meurtre et au
suicide, et qui n'est qu'une forme dtourne et furieuse de l'gosme,
une exaspration de l'instinct de proprit. Une crature est tout pour
vous; elle vous fait indiffrent au reste du monde, parce qu'elle vous
donne ou que vous attendez d'elle des sensations uniques. Vous l'aimez
comme une proie, avec l'ternelle terreur de la partager. Vous voulez
tre pour elle ce qu'elle est pour vous: l'univers de la sensation.
Sinon, vous la hassez en la dsirant. Voil le grand amour. La jalousie
en est presque le tout. Cet amour-l (c'est assez surprenant, mais c'est
ainsi) je crois qu'on ne l'avait vu ni dans les romans ni au thtre
avant Racine.

Trois personnages dans _Andromaque_ sont possds de cet amour-maladie,
criminel et meurtrier presque par dfinition: Hermione et Oreste,
malades complets; Pyrrhus un peu moins fou, parce que l'objet de sa
jalousie est un mort et qu'il ne peut donc plus le tuer. Et ces trois
dments font d'autant mieux ressortir la beaut morale de la divine
Andromaque, dont les deux amours--le conjugal et le maternel--sont purs,
sages et dans l'ordre; le premier d'autant plus pur qu'il s'adresse 
un souvenir,  une ombre.

Et qu'ils sont vrais, ces quatre personnages, et comme ils vivent! Et
comme, tout en restant des types d'une humanit trs gnrale, ils sont
srement caractriss!


Andromaque, ici, ne connat point d'autre mari qu'Hector, ni d'autre
fils qu'Astyanax. Ainsi parle Racine dans sa prface. Et il ajoute:
J'ai cru en cela me conformer _ l'ide que nous avons maintenant_ de
cette princesse. (L'ide que nous avons maintenant... nous verrons
que cela se peut appliquer  tous les personnages lgendaires ou
historiques de Racine, et combien cela est raisonnable.) Il continue:

     La plupart de ceux qui ont entendu parler d'Andromaque ne la
     connaissent gure que pour la veuve d'Hector et pour la mre
     d'Astyanax. On ne croit point qu'elle doive aimer ni un autre mari
     ni un autre fils.

Ainsi christianise par une longue tradition (oh! seulement un peu,
puisque,  un moment, elle consent au suicide); pure, triste, fidle, ne
vivant plus que pour pleurer son mari et dfendre son petit
enfant;--mais, parmi sa grande douleur, soucieuse de ne pas trop
offenser Pyrrhus et--comme l'a dit Geoffroy le premier et, aprs lui,
Nisard--d'_une coquetterie vertueuse_: voil la trouvaille hardie de
Racine.

Vous vous rappelez peut-tre qu'il y eut, l-dessus, voil quinze ans,
grande querelle  la Comdie-Franaise, au _Temps_ et au _Journal des
Dbats_. Des gens ne voulaient pas qu'Andromaque ft coquette: Y
songez-vous? Ce Pyrrhus est le fils du meurtrier d'Hector; il a massacr
les parents d'Andromaque et incendi sa ville. Il y a un fleuve de sang
entre eux deux: et vous voulez qu'elle flirte avec le bourreau de sa
famille? Racine s'est bien gard d'une ide aussi indcente. On
rpondait: Nous ne prtendons point qu'Andromaque cherche expressment
 troubler Pyrrhus. Mais enfin elle voit l'effet qu'elle produit sur
lui, et il est naturel qu'elle en profite pour sauver son enfant. Que si
le mot de coquetterie, mme vertueuse vous choque, nous dirons
qu'Andromaque a du moins le sentiment de ce qu'elle est pour Pyrrhus et,
sinon le dsir de lui plaire, du moins celui de ne pas le dsesprer
tout  fait, de ne pas le pousser  bout, et mme de ne pas lui
dplaire. Il n'y a pas  aller l contre; le texte de Racine est plus
fort que tout.

Cette plainte:

     Mais il me faut tout perdre, et toujours par vos coups;

cet argument qui, sous prtexte d'teindre l'amour du jeune chef, lui
prsente l'image de ce qu'il y a de plus propre  l'mouvoir:

     Captive, toujours triste, importune  moi-mme,
     Pouvez-vous souhaiter qu'Andromaque vous aime?
     Quels charmes ont pour vous des yeux infortuns
     Qu' des pleurs ternels vous avez condamns?

cette faon qu'elle a d'voquer toujours Hector devant Pyrrhus, de
parler du rival mort  l'amoureux vivant; et enfin, quand le pril de
l'enfant Astyanax est proche et certain, ces mots audacieux sous leur
air de rserve (ces mots qui, d'ailleurs, provoquent immdiatement, chez
Pyrrhus, l'offre de sa main et de sa couronne):

... Seigneur, voyez l'tat o vous me rduisez.
     J'ai vu mon pre mort et nos murs embrass,
     J'ai vu trancher les jours de ma famille entire
     Et mon poux sanglant tran sur la poussire,
     Son fils, seul avec moi, rserv pour les fers.
     Mais que ne peut un fils! Je respire, je sers.
     J'ai fait plus: je me suis quelquefois console
     Qu'_ici plutt qu'ailleurs_ le sort m'et exile;
     Qu'_heureux dans son malheur_, le fils de tant de rois
     Puisqu'il devait servir, ft tomb sous vos lois.
     J'ai cru que sa prison deviendrait son asile.
     Jadis Priam soumis fut respect d'Achille:
     _J'attendais de son fils encor plus de bont_.
     Pardonne, cher Hector,  ma crdulit!

tous ces vers-l sont assurment faits pour mettre Pyrrhus sens dessus
dessous; et il est clair qu'Andromaque ne l'ignore pas. Et c'est trs
bien ainsi. Cette finesse fminine parmi tant de vertu et de douleur et
une aussi parfaite fidlit conjugale, il me semble que cela fait une
combinaison exquise, et hardie, et vraie.

Et puis quoi! Pyrrhus est jeune, beau, illustre, et gnreux en somme.
Il s'expose aux plus grands dangers pour dfendre le fils d'Andromaque.
Andromaque peut har le fils d'Achille et celui qui a tu tant de
Troyens: mais la personne mme de Pyrrhus, je crois qu'Andromaque ne la
hait point.

Et la preuve, c'est qu'aussitt que Pyrrhus est mort  cause d'elle,
Andromaque se met  l'aimer. Je ne dis pas seulement qu'elle lui est
reconnaissante et qu'elle le pleure par convenance: je dis qu'elle
l'aime. Cela ressort (oh! Racine n'est point timide) d'une scne du
cinquime acte, qui tait dans le premier texte d'_Andromaque_ et dans
l'dition de 1668. Aprs le meurtre de Pyrrhus, Oreste, allant rendre
compte  Hermione de sa mission, amenait avec lui Andromaque de nouveau
captive. Et Andromaque disait  Hermione:

... Je ne m'attendais pas que le Ciel en colre
     Pt sans perdre mon fils accrotre ma misre
     Et gardt  mes yeux quelque spectacle encor
     Qui ft couler mes pleurs pour un autre qu'Hector.
     Vous avez trouv seule une sanglante voie
     De suspendre en mon coeur le souvenir de Troie.
     Plus barbare aujourd'hui qu'Achille et que son fils,
     Vous me faites pleurer mes plus grands ennemis;
     Et, ce que n'avait pu promesse ni menace,
     Pyrrhus de mon Hector semble avoir pris la place
     Je n'ai que trop, madame, prouv son courroux:
     J'aurais plus de sujet de m'en plaindre que vous
     Pour dernire faveur ton amiti cruelle,
     Pyrrhus,  mon poux me rendait infidle.
     Je t'en allais punir. Mais le Ciel m'est tmoin
     Que je ne poussais pas ma vengeance si loin;
     Et sans verser ton sang, ni causer tant d'alarmes,
     Il ne t'en et cot peut-tre que des larmes...

Racine a supprim, dans l'dition de 1676, cette rentre d'Andromaque.
Il a senti qu'il ne convenait pas de nous la montrer aimant un autre
homme que son premier poux, aimant Pyrrhus, mme mort  cause d'elle:
car ce ne serait plus l'Andromaque d'Hector (_Hectoris Andromache_).
Mais, qu'il ait d'abord crit cette scne, il me semble que cela rvle
un got assez audacieux de vrit psychologique; car cela suggre l'ide
qu'Andromaque pt tre touche,  son insu, de l'amour de Pyrrhus et ft
ainsi prpare  ce phnomne tragique: l'amour naissant subitement du
sang vers et de la mort.


En regard, l'ardente figure d'Hermione. C'est une des femmes damnes
de Racine, les autres tant Roxane, riphile et Phdre. Elle est dans
notre littrature la premire jeune fille qui aime jusqu'au crime et au
suicide. Et cette possde d'amour reste, en effet, une jeune fille;
_nondum passa virum_.

Son cousin Oreste lui a fait autrefois la cour, quand elle avait quinze
ans; et elle lui en veut d'avoir peut-tre rv de lui, de lui avoir
peut-tre donn quelques droits sur son coeur, avant qu'elle et connu
Pyrrhus, son vrai matre.

Retire dans sa petite cour o elle attend Pyrrhus et se consume de
n'tre pas aime; d'ailleurs capable de tout pour sa passion (c'est elle
qui a dnonc aux Grecs les mnagements de Pyrrhus pour Astyanax:

     _J'ai dj sur le fils attir leur colre_:
     Je veux qu'on vienne encor lui demander la mre);

puis, quand Oreste survient, trop sincre et trop peu matresse
d'elle-mme pour n'tre pas maladroite avec lui, jusqu' s'engager
beaucoup plus qu'elle ne voudrait; ensuite, quand Pyrrhus parat revenir
vers elle, lchant ce mme Oreste avec la plus cynique insouciance.

     (N'avons-nous d'entretien que celui de ses pleurs?)

et opposant la plus sche ironie  Andromaque qui l'implore pour son
petit enfant;

     (S'il faut flchir Pyrrhus, qui le peut mieux que vous?)

puis, lorsque Pyrrhus retourne  sa Troyenne et va l'pouser,
chancelante sous le coup, gardant un silence farouche; puis voyant
rouge  cause des images prcises qu'elle se forme dans ce silence;
puis appelant Oreste et lui ordonnant le meurtre; rencontrant l-dessus
Pyrrhus et l'accablant des plus magnifiques injures que puisse inspirer
la jalousie, c'est--dire la haine inextricablement mle  l'amour;
voulant ensuite le sauver, puis le tuer elle-mme; reprochant  Oreste
le meurtre qu'elle a command, et se frappant sur le corps de son amant:
ce qui la distingue parmi tout cela, c'est une certaine candeur violente
de crature encore intacte, une hardiesse  tout dire qui sent la fille
de roi et l'enfant trop adule, toute pleine  la fois d'illusions et
d'orgueil: qui est passionne, mais qui n'est pas tendre, l'exprience
amoureuse lui manquant, et qui n'a pas de piti. Et ainsi elle garde, au
milieu de sa dmence d'amour, son caractre de vierge, de grande fille
hautaine et mal leve,--absoute de son crime par son ingnuit quand
mme,--et par son atroce souffrance.

De mme, Oreste est encore autre chose qu'un possd de l'amour, qui
aime comme l'on hait; capable de tuer; capable auparavant de dire,
lorsqu'il croit qu'Hermione va tre  Pyrrhus:

     Tout lui rirait, Pylade, et moi, pour mon partage,
     Je n'emporterais donc qu'une inutile rage?
     J'irais loin d'elle encor tcher de l'oublier?
     Non, non,  mes tourments je veux l'associer.
     C'est trop gmir tout seul. Je suis las qu'on me plaigne.
     Je prtends qu' mon tour l'inhumaine me craigne
     Et que ses yeux cruels  pleurer condamns
     Me rendent tous les noms que je leur ai donns.

Il est, dis-je, autre chose encore. Autre chose aussi que l'amant
tnbreux et mlancolique que l'on rencontre quelquefois dans les romans
du XVIIe sicle. Il me parat le premier des hros romantiques. C'est
dj l'homme fatal, qui se croit victime de la socit et du sort,
marqu pour un malheur spcial, et qui s'enorgueillit de cette
prdestination et qui, en mme temps, s'en autorise pour se mettre
au-dessus des lois. C'est dj le rfractaire, le rvolt aux
dclamations frntiques. Notez que Racine a pris Oreste avant le temps
o il venge sur sa mre le meurtre de son pre. Ce n'est pas encore
l'homme poursuivi par les Furies. Ses Furies ne sont qu'en lui-mme:
c'est sa passion, son orgueil, les sombres plaisirs du dsespoir, le
got de la mort...

     J'ai mendi la mort chez des peuples cruels
     Qui n'apaisaient leurs dieux que du sang des mortels.
     Ils m'ont ferm leur temple; et ces peuples barbares
     De mon sang prodigu sont devenus avares.

Pylade lui dit, comme un ami de Werther dirait au hros de Goethe:

     Surtout je redoutais cette mlancolie
     O j'ai vu si longtemps votre me ensevelie.

Oreste dit, comme pourrait dire Ren:

     Je me livre en aveugle au destin qui m'entrane;

et, comme pourrait dire Antony:

     Mon innocence enfin commence  me peser.
     Je ne sais de tout temps quelle injuste puissance
     Laisse le crime en paix et poursuit l'innocence.
     De quelque part sur moi que je tourne les yeux,
     Je ne vois que malheurs qui condamnent les dieux.

(La seule diffrence, c'est qu'Antony dirait: qui condamnent la
socit.)

Jusque dans la splendide dclamation par o commence l'accs de folie
d'Oreste:

     Grce aux dieux, mon malheur passe mon esprance.
     Oui, je te loue,  Ciel, de ta persvrance.
     Appliqu sans relche au soin de me punir,
     Au comble des douleurs tu m'as fait parvenir
     Ta haine a pris plaisir  former ma misre.
     J'tais n pour servir d'exemple  ta colre,
     Pour tre du malheur un modle accompli.
     Eh bien, je meurs content et mon sort est rempli;

jusque dans ces vers enrags, il y a  la fois une absurdit et une
satisfaction de soi o les hros romantiques se reconnatraient. Une
absurdit, ai-je dit: car ce malheur insigne, unique, pour lequel Oreste
maudit solennellement tous les dieux, c'est la vulgaire aventure d'avoir
aim sans tre aim; et quant au crime d'avoir, par jalousie, laiss
assassiner son rival (car le faible garon n'a pas eu le courage de
frapper lui-mme), en quoi rend-il Oreste si intressant? Mais on sent
qu'Antony et Didier parleraient comme lui, et s'enorgueilliraient de
leur lchet comme d'une infortune sublime.

Oui, Oreste dj porte en lui une tristesse soigneusement cultive, une
dsesprance littraire, une rvolte vaniteuse, qui, cent cinquante ans
aprs lui, clateront dans la littrature romantique. Seulement, tandis
que les romantiques crdules exalteront, sous le nom d'Antony ou de
Trenmor, ce type de fou et de dgnr et le prendront pour un hros
suprieur  l'humanit, Racine, quelque faiblesse secrte qu'il ait
peut-tre pour lui, ne le considre que comme un malade et ne nous le
donne en effet que pour un malheureux vou  la folie et qu'on emporte
sur une civire aprs son accs:

     Sauvons-le: nos efforts deviendraient impuissants
     S'il reprenait ici sa rage avec ses sens.

Bref, le romantisme intgral est quelquefois chez Racine: mais il y est
donn pour ce qu'il est: pour un cas morbide.


Reste Pyrrhus. Il est form de contrastes. C'est un sauvage, un brleur
de villes, un tueur de jeunes filles et d'enfants. Hermione, au
quatrime acte, lui jette ses exploits  la face. Le fond de ses
discours  Andromaque, c'est: Je vous aime, pousez-moi, ou je livre
votre fils pour tre gorg. C'est un jeune chef de clan dans un temps
de lgende. D'autre part (et pourquoi pas? tel courtisan de Versailles
n'avait-il pas t,  la guerre, un rude tueur?) Pyrrhus est poli,
d'lgance raffine dans ses propos, et parle quelquefois la langue de
la galanterie au XVIIe sicle:

     Brl de plus de feux que je n'en allumai.

Dans la scne charmante qui termine le deuxime acte, c'est un bon jeune
homme, navement amoureux, qui trahit presque comiquement son
inquitude, son espoir, son dpit. Parmi les contemporains, les uns le
trouvaient trop violent et trop sauvage, et les autres trop doucereux.
Mais qu'il est vrai avec tout cela, dans ses emportements et dans ses
faiblesses, dans ses gnrosits et dans ses lchets, dans ses
mauvaises actions et dans ses gestes chevaleresques! Quand, ayant
cyniquement trahi sa promesse, il tient  revoir Hermione,  s'accuser
devant elle et  reconnatre son crime, soit par un obscur besoin de se
confesser, ou de se faire dire ses vrits et, par l, d'expier un peu,
soit par une bravade de criminel ou simplement pour voir, voir de ses
yeux, la figure de sa victime... oh! que cela parat humain, et va loin
dans l'observation de notre abominable coeur!


Je disais autrefois qu'il y avait vingt-cinq sicles entre le langage de
Pyrrhus et certains de ses actes. Au fait, ne pourrait-on pas le dire
d'Andromaque elle-mme? Il y a, dans un coin de la pice o on les
remarque peu, ces quatre vers (Oreste parle d'Astyanax):

     J'apprends que pour ravir son enfance au supplice,
     Andromaque trompa l'ingnieux Ulysse,
     Tandis qu'un autre enfant, arrach de ses bras,
     Sous le nom de son fils fut conduit au trpas.

Ainsi Andromaque a fait tuer un autre enfant pour sauver le sien; et
cependant, c'est la pure, douce et vertueuse Andromaque.

Oui, quelquefois, chez ces personnages qui sentent et parlent comme des
contemporains de Racine et comme nous-mmes quand nous parlons trs
bien, tel trait se distingue, qui appartient  des moeurs et  une
civilisation encore primitives et rudes. Mais ces dissonances sont
rares: et mme, sont-ce des dissonances? La suppression d'une vie
humaine par intrt dynastique ou raison d'tat, est-ce que cela n'est
point pratiqu dans des civilisations trs avances? Est-ce que cela ne
pourrait absolument plus se voir aujourd'hui? Cela, ou des choses
analogues?--En tout cas, ne peut-on pas dire que ces traits de duret
primitive, qui nous reportent subitement aux temps homriques, ne font,
lorsqu'on s'y arrte, que donner du lointain  des figures que, par tous
leurs autres traits, le pote a rapproches de nous?

Mais, que parfois il les loigne, ou que plus souvent il les rapproche,
ce n'est pas, croyez-le bien, par ignorance ou inattention, mais
sciemment et de propos dlibr, afin que ces figures, tout en gardant
leur caractre individuel, soient, pour ainsi dire, contemporaines d'une
longue srie de sicles.

Assurment, l'histoire et l'archologie ont, depuis deux cents ans, fait
quelques dcouvertes; et je ne dis pas que Racine se reprsente le
costume, les armes et les casques des hros de la guerre de Troie aussi
exactement que nous le pouvons faire depuis les fouilles de Schliemann.
Mais, n'allons pas nous y tromper, Racine et, en gnral, les gens du
XVIIe sicle, concevaient trs bien les diffrences des poques, des
milieux, des civilisations. Moins documents que nous, ils avaient
aussi bien que nous la notion de la couleur historique, et mme de ce
que nous avons appel la couleur locale. Les romantiques taient un peu
nafs de croire qu'ils l'avaient invente. En ralit, le XVIIe sicle
n'a cess de discuter sur cette matire. La vrit historique, celle des
moeurs, du langage, du costume, Saint-vremond en parle continuellement.
Dans sa lettre sur _Alexandre_, Saint-vremond crivait que le climat
change les hommes comme les animaux et les productions, influe sur la
raison comme sur les usages, et qu'une morale, une sagesse particulire
 la rgion y semble rgler et conduire d'autres esprits dans un autre
monde. (On peut mme trouver que Saint-vremond exagre.) Et le vieux
Corneille, et tous les ennemis de Racine lui reprochent rgulirement
que ses Grecs, ses Romains et ses Turcs ressemblent  des courtisans
franais; et Racine se dfendra l-dessus dans plusieurs de ses
prfaces.

Les hommes instruits du XVIIe sicle n'taient pas plus btes que nous,
je vous assure. Ils taient dj avertis de bien des choses. Un des plus
intelligents et des plus fins fut ce Guilleragues,  qui Boileau a
adress une de ses meilleures ptres, et  la fois des plus savoureuses
et des plus philosophiques. Boileau le qualifie en ces termes:

     Esprit n pour la cour, et matre en l'art de plaire,
     Guilleragues, qui sais et parler et te taire.

M. de Guilleragues fut ambassadeur de France  Constantinople de 1679 
1685. Il avait pu contrler la vrit de la couleur dans _Bajazet_. Il
crivait  Racine, le 9 juin 1684:

     Vos oeuvres, plusieurs fois relues, ont justifi mon ancienne
     admiration. loign de vous, monsieur, et des reprsentations qui
     peuvent en imposer... vos tragdies m'en ont paru encore plus
     belles et plus durables. La vraisemblance en est merveilleusement
     observe, avec une profonde connaissance du coeur humain dans les
     diffrentes crises des passions.

Or--et c'est o j'en voulais venir--Guilleragues avait visit les pays
o se passent la plupart des tragdies de Racine, et voici ce qu'il en
disait:

     Dieu me prserve de traiter la respectable antiquit comme
     Saint-Amant a trait l'ancienne Rome (dans _Rome ridicule_); mais
     vous savez mieux que moi que, dans ce qu'ont crit les potes et
     les historiens, ils se sont plutt abandonns au charme de leur
     brillante imagination qu'ils n'ont t exacts observateurs de la
     vrit...

     Le Scamandre et le Simos sont  sec dix mois de l'anne: leur lit
     n'est qu'un foss... L'Hbre est une rivire de quatrime ordre.
     Les vingt-deux royaumes de l'Anatolie, le royaume de Pont, la
     Nicomdie donne aux Romains, l'Ithaque, prsentement l'le de
     Cphallonie, la Macdoine, le terroir de Larisse et celui d'Athnes
     ne peuvent jamais avoir fourni la quinzime partie des hommes dont
     les historiens font mention. Il est impossible que tous ces pays,
     cultivs avec tous les soins imaginables, aient t fort peupls.
     Le terrain est presque partout pierreux, aride et sans rivire. On
     y voit des montagnes et des ctes peles, plus anciennes assurment
     que les plus anciens crivains. Le port d'Aulide, absolument gt,
     peut avoir t trs bon mais il n'a jamais pu contenir un nombre
     approchant de deux mille vaisseaux ou simples barques...

     Je croirais volontiers que les historiens se sont imagin qu'il
     tait plus beau de faire combattre trois cent mille hommes que
     vingt mille, et vingt rois plutt que vingt _petits seigneurs_.

Et le sagace diplomate conclut:

     Dans le fond, les grands auteurs, par la seule beaut de leur
     gnie, ont pu donner des charmes ternels, et mme l'tre aux
     royaumes, le nombre aux armes, et la force aux simples murailles.
     Ils ont laiss de grands exemples de vertu comme de style,
     fournissant ainsi leur postrit de tous ses besoins... _Il
     n'importe gure de quel pays soient les hros_.

Je trouve cette lettre admirable de sens critique et de libert
d'esprit.--Racine, pieux commentateur d'Homre, sait aussi que Pyrrhus
n'a pu tre qu'un petit seigneur, selon le mot de Guilleragues. Il
sait que le petit chteau-fort habit par ce jeune chef ne pouvait
ressembler  la cour de Versailles. Mais il sait qu'aprs tout, des
vassaux autour d'un chef, c'est encore une cour et que, partout o il y
a une cour, il y a un crmonial. Et il ne craint donc pas de parler de
la cour de Pyrrhus.

Vous vous rappelez que Leconte de Lisle, traduisant Eschyle, ne le
trouve pas assez sauvage et, pour nous tonner, rend l'_Orestie_ plus
atroce qu'elle n'est dans le texte grec. La couleur locale, il en
remet!--Racine pense, tout au contraire, qu'il importe  notre plaisir
que nous ayons le plus possible de penses, de sentiments et de faons
d'tre en commun avec ces personnages que leur nom et leur lgende
placent si loin de nous. Il les tire donc  nous discrtement. Et je
crois qu'il a raison. Mais, ce qui est sr, c'est qu'il ne le fait pas
par ignorance, comme des ignorants l'ont cru; et son procd n'est pas
moins rflchi et voulu que l'artifice oppos du Parnassien solennel et
naf.


En somme, antique et mme prhistorique par ses origines, dont le pote
conserve soigneusement les traces; grecque par la simplicit, la
nettet, l'eurythmie; moderne par la connaissance et l'expression totale
des passions de l'amour, _Andromaque_ est la premire de nos tragdies
o nous nous retrouvions tout entiers (Brunetire), et avec notre me
d'aujourd'hui, et avec nos mes hrites, celles des anctres de notre
race. Ah! le pur chef-d'oeuvre que cette tragdie, que ce chaste drame
d'hroque pit conjugale et maternelle, entrelac  ce terrible drame
d'amour meurtrier! Et puis _Andromaque_ respire si bien l'ardente et
charmante jeunesse du pote! Il y montre l'audace et la sret d'un
archer divin.--Pas un vers dans les rles d'Hermione et d'Oreste qui
n'exprime, en mots rapides et forts comme des coups d'pe, les
illusions, les souffrances, l'gosme, la folie et la mchancet de
l'amour: en sorte qu'on y trouverait la psychologie complte de
l'amour-passion et de la jalousie.--Et, dans le rle d'Andromaque, que
de beaux vers simples et doux, qui traduisent, sous la forme la plus
limpide et la plus noble, les sentiments les plus tendres, les plus
fiers, les plus douloureux! Que de vers qui semblent clos sans effort,
comme de grandes fleurs merveilleuses, comme des lis!

Phdre sera plus complexe, plus macre dans la passion: mais nous ne
retrouverons plus la fracheur de cet enchantement.




SIXIME CONFRENCE

LES PLAIDEURS.--BRITANNICUS


Je crains de ne vous avoir pas encore assez dit  quel point
_Andromaque_ fut une chose originale et nouvelle. Vraiment, elle
introduisit l'amour--l'amour tout entier--non seulement sur notre scne,
mais dans notre littrature. Pour vous en faire quelque ide, il faut
que vous songiez  un autre trs grand pote, tranger, et que Racine ne
connaissait probablement pas mme de nom. Ce que Shakespeare avait fait
pour l'amour dans trois ou quatre de ses drames, l-bas, sous une autre
forme et selon une autre potique, Racine,  vingt-sept ans, l'a fait
chez nous. Rien de moins en vrit.

On ne sut pas nettement combien c'tait neuf et beau. Nanmoins, on s'en
douta. Le succs fut trs grand. _Andromaque_, dit Charles Perrault,
fit  peu prs autant de bruit que le _Cid_. La pice avait d'abord t
joue  la cour, devant Leurs Majests et quantit de seigneurs et de
dames. La duchesse d'Orlans l'avait, nous dit Racine, honore de ses
larmes. Le jeune roi, d'un si grand got, aime et dfend _Andromaque_,
comme il dfendra _les Plaideurs_ et _Britannicus_.

On en fait une parodie: _la Folle Querelle_, de Subligny, que Molire,
brouill avec Racine,--vous vous en souvenez,--joue sur son thtre. La
parodie est stupide, mais elle atteste la vogue extraordinaire de la
pice. Dans la famille o Subligny nous transporte, _Andromaque_ est le
sujet de toutes les conversations; on en parle au salon, dans
l'antichambre,  la cuisine, jusque dans l'curie. Cuisinier, cocher,
palefrenier, laquais, et jusqu' la porteuse d'eau en veulent
discourir. Bientt, dit un des personnages de la comdie, la contagion
gagnera le chien et le chat du logis. Une matresse demande-t-elle sa
femme de chambre: celle-ci, rpond un laquais, est occupe  faire
l'Hermione contre le cocher dont elle est coiffe. Un matre
reproche-t-il  son valet d'avoir mal compris un ordre: Monsieur, dit
le valet, j'ai fait comme Oreste, qui ne laisse pas de tuer Pyrrhus,
quoique Clone lui ait t dire qu'il n'en fasse rien.

Naturellement, Saint-vremond, du fond de son exil bavard, dit son mot.
Cet homme d'esprit, et qui avait mme quelquefois plus que de l'esprit,
restait si attach au Paris de sa jeunesse et  ses admirations des
temps heureux, que sans doute il ne pouvait consentir qu'il se ft
quelque chose de tout  fait bien depuis qu'il n'tait plus l. Il crit
donc, dans sa rponse  Lionne qui lui avait envoy _Andromaque_ (et son
jugement est d'un homme qui ne veut absolument pas cder  son plaisir):

     Cette tragdie a bien l'air des belles choses; il s'en faut presque
     rien qu'il n'y ait du grand. Ceux qui n'entreront pas assez dans
     les choses l'admireront, ceux qui veulent des beauts pleines y
     chercheront _je ne sais quoi_[5] qui les empchera d'tre tout 
     fait contents.

Et je ne vous dirai pas ce que c'est, puisque Saint-vremond ne le sait
pas lui-mme.

En somme, Racine ne dut pas, cette fois, trop souffrir des critiques. Il
dut jouir de tout ce bruit. Le succs est l, rel, affirm par le
nombre des reprsentations, concret, retentissant. Au reste, Racine ne
s'oublie ni ne s'abandonne. En voil un qui s'est dfendu jusqu'au jour
de la conversion et du renoncement! Le duc de Crqui et le comte
d'Olonne se faisaient remarquer parmi les dtracteurs de la pice.
Racine, trs hardiment, fait courir contre ces deux grands seigneurs
l'atroce pigramme que l'on connat:

     La vraisemblance est choque en ta pice,
     Si l'on en croit et d'Olonne et Crqui.
     Crqui dit que Pyrrhus aime trop sa matresse.
     D'Olonne qu'Andromaque aime trop son mari;

rappelant ainsi que Crqui n'aimait pas les femmes, et que d'Olonne
tait immensment tromp par la sienne. (Voir Bussy-Rabutin).

Bref, Racine triomphe. Et il est galement heureux dans ses amours.
Mademoiselle du Parc est publiquement sa matresse; elle a quitt la
troupe de Molire  Pques 1667 et s'est engage  l'htel de Bourgogne
pour y jouer Andromaque.

Racine,  cette poque, est si content d'tre au monde, qu'il s'amuse 
crire _les Plaideurs_.

       *       *       *       *       *

Ce n'tait,  ses yeux, qu'un amusement  l'occasion d'un procs qu'il
soutient contre des moines comme prieur de l'pinay (car il avait fini
par attraper un bnfice); procs, dit-il lui-mme, que ni mes juges ni
moi n'avons jamais entendu, et que d'ailleurs il perdit.

Racine emprunte aux _Gupes_ d'Aristophane quelques-uns des traits de sa
bouffonnerie, quoique entre les juges d'Athnes et les juges de France,
il n'y et gure de commun que la vnalit quelquefois, et aussi le pli
professionnel, la fureur de juger. Vous savez qu' Athnes, au temps
d'Aristophane, tout citoyen pouvait tre juge, pourvu qu'il et trente
ans rvolus; que les juges, au nombre de six mille (ce qui semble folie
pure), taient annuellement dsigns par le sort et rpartis entre dix
tribunaux criminels ou civils (l'Aropage, ou cour suprieure, non
compris); que les juges recevaient trois oboles par jour, et que, tenant
ce salaire du parti au pouvoir, c'est--dire des dmagogues, et ce
salaire, d'autre part, suffisant mal  les faire vivre, il leur tait
peu habituel de juger soit avec indpendance, soit avec intgrit.
C'tait un drle de gouvernement que celui d'Athnes, car c'tait un
gouvernement parfaitement dmocratique. Il est vrai qu'il n'y avait que
vingt mille citoyens environ, mais peut-tre cent mille esclaves, et un
assez riche domaine public. Cela permettait quelques fantaisies.
Nanmoins le rgime vcut mal et dura peu.

Racine a pris dans _les Gupes_ peu de chose en somme: le juge qui saute
par la fentre et reparat  la cave ou au grenier, le chien criminel et
les larmes de sa famille. Pour le reste, il se contente de l'intrigue
traditionnelle des farces italiennes, de celle mme des farces de
Molire: l'amoureux dguis en robin et faisant signer un contrat de
mariage au vieux plaideur qui croit signer un procs-verbal. C'est
l'Amour commissaire, au lieu de l'Amour peintre ou de l'Amour mdecin.

     Moiti en m'encourageant, moiti en mettant eux-mmes la main 
     l'oeuvre (ceci se passait au cabaret), mes amis me firent commencer
     une pice qui ne tarda pas  tre acheve.

Furetire dut fournir quelques traits: ceux qui se trouvent dans son
_Roman bourgeois_ (1666). Despraux apporta la scne de la dispute de
Chicaneau et de la comtesse, qui s'tait passe sous ses yeux, chez son
frre Boileau le greffier. La comtesse de Pimbche, c'tait la comtesse
de Criss, attache  la maison de la duchesse douairire d'Orlans, et
vieille plaideuse connue pour sa manie. La pauvre Babonnette, celle
qui emporte les serviettes du buvetier du Palais, c'tait la femme du
lieutenant criminel Tardieu, celle que Boileau placera dans sa dixime
satire. Perrin-Dandin  sa lucarne rappelait un vieux juge bizarre du
temps du feu roi Louis XIII, un monsieur Portail, conseiller au
Parlement, dont Tallemant des Raux nous dit:

     Il tait fort homme de bien, mais fort visionnaire. Il avait
     retranch son grenier et y avait fait son cabinet et ne parlait aux
     gens que par la fentre de ce grenier.

Et l'loquence solennelle et ridicule de l'Intim et de Petit-Jean aid
par le souffleur, c'tait l'loquence de beaucoup d'avocats d'alors,
comme on le peut voir dans les _Historiettes_ de Tallemant, au chapitre
_Avocats_.

L'avocat Galant, aprs avoir divis son plaidoyer, commenait toujours
par ce vers:

     Has meus ad metas currat oportet equus.

Un autre disait: Messieurs, cette pauvre femme n'a pas de pain, que les
Grecs appellent [Grec: ton arton]. (Ceci doit tre invent, mais je n'en
suis pas sr.) L'avocat La Martellire commena un plaidoyer pour
l'Universit contre les jsuites par la bataille de Cannes. Un autre
commena son plaidoyer par le roi Pyrrhus... Le prsident lui dit: Au
fait! au fait! Un jeune avocat, plaidant contre un homme qui avait
coup quelques chnes, alla rechercher tout ce qu'il y a dans
l'antiquit  l'avantage des chnes. Les druides ni les chnes de Dodone
n'y furent oublis. L'autre avocat, qui l'avait laiss jaser, dit:
Monsieur, il s'agit de quatre chneaux que ma partie a coups et qu'il
offre de payer au dire d'expert.

Racine se souvint de tout cela. Peut-tre songet-il aussi, tout bas, 
son matre Antoine Lematre, dont les plaidoyers passaient pour
chefs-d'oeuvre en leur temps, mais qui manquaient vraiment de simplicit.
(Le pdantisme, tout chaud encore de la Renaissance, reste norme
pendant la premire moiti du XVIIe sicle et encore un peu par del.)
Mais Racine s'est surtout servi de Gautier la Gueule, qui venait de
publier deux volumes de ses plaidoyers. L'Intim reproduit trs
exactement un de ses exordes (d'ailleurs imit du _Pro Quintio_ de
Cicron, o l'on doit dire qu'il est  sa place):

     Messieurs, tout ce qui peut tonner un coupable,
     Tout ce que les mortels ont de plus redoutable
     Semble s'tre assembl contre nous par hasard,
     Je veux dire la brigue et l'loquence. Car
     D'un ct le crdit du dfunt m'pouvante,
     Et de l'autre ct l'loquence clatante
     De matre Petit-Jean m'blouit...

Ainsi _les Plaideurs_ taient une farce dbride, agressive, toute
pleine d'allusions  des personnes et o Corneille lui-mme tait
parodi:

     Ses rides sur mon front ont grav ses _exploits_...
     Viens, mon sang, viens, ma fille!...
     Achve, prends ce sac...

Elle dut faire scandale devant le public d'alors, fort restreint en
somme, qui tait au courant de toutes les historiettes et anecdotes et
comprenait toutes les allusions. En outre, il est assez probable que bon
nombre de juges, de procureurs, d'avocats et de basochiens vinrent
cabaler contre la pice. Quoi qu'il en soit, Valincour raconte qu'aux
deux premires reprsentations les acteurs furent presque siffls et
n'osrent pas hasarder la troisime. Nous dirions aujourd'hui que _les
Plaideurs_ furent un four noir.

Mais, un mois aprs, le roi vit _les Plaideurs_  Saint-Germain.

Le roi fut ravi. Le roi savoura ces vers:

     Qu'est-ce qu'un gentilhomme? Un pilier d'antichambre.
     Combien en as-tu vu, je dis des plus hupps,
      souffler dans leurs doigts dans ma cour occups,
     Le manteau sur le nez ou la main dans la poche,
     Enfin pour se chauffer venir tourner ma broche!...

Le roi admira les us et coutumes de la justice dans son beau royaume:

     Prends-moi dans mon clapier trois lapins de garenne
     Et chez mon procureur porte-les ce matin.
     Si son clerc vient cans, fais-lui goter mon vin.
... Il viendra me demander peut-tre
     Un grand homme sec, l, qui me sert de tmoin
     Et qui jure pour moi lorsque j'en ai besoin...

Et encore:

     Monsieur, je suis cousin de l'un de vos neveux.
     Monsieur, Pre Gordon vous dira mon affaire.
     Monsieur, je suis btard de votre apothicaire.
... Deux bottes de foin, cinq  six mille livres!

Le roi gota la galanterie du bon juge:

     Dis-nous,  qui veux-tu faire perdre la cause?
    -- personne.--Pour toi je ferai toute chose,
     Parle donc.--Je vous ai trop d'obligation.
    --N'avez-vous jamais vu donner la question?
    --Non, et ne le verrai, que je crois, de ma vie.
    --Venez, je vous en veux faire passer l'envie.
    --H! monsieur, peut-on voir souffrir des malheureux?
    --Bon! cela fait toujours passer une heure ou deux.

Le roi apprcia tous ces traits, qui n'avaient assurment rien de
timide. Il n'abolit point la torture, institution de tant de sicles. Il
n'ajouta rien, que je sache,  l'ordonnance civile de 1667 par laquelle
il avait voulu corriger les drglements de la justice. Mais il fut
charm que Racine traitt sa magistrature comme le gouvernement de la
troisime Rpublique ne laisserait pas traiter la sienne au thtre; et
pourtant!...

     Il fit, dit Valincour, de grands clats de rire. Et toute la cour,
     qui juge ordinairement mieux que la ville, n'eut pas besoin de
     complaisance pour l'imiter. Les comdiens, partis de Saint-Germain
     dans trois carrosses, allrent porter cette bonne nouvelle 
     Racine. Trois carrosses aprs minuit, et dans un lieu o il ne s'en
     tait jamais tant vu ensemble, rveillrent le voisinage. On se mit
     aux fentres; et comme on vit que les carrosses taient  la porte
     de Racine, et qu'il s'agissait des _Plaideurs_, des bourgeois se
     persuadrent qu'on venait l'enlever pour avoir mal parl des juges.
     Tout Paris le crut  la Conciergerie le lendemain.

Mais, au contraire, _les Plaideurs_, ayant plu au roi et  la cour,
furent repris  la ville avec un trs grand succs.

_Les Plaideurs_, que Racine avait destins d'abord au Thtre-Italien,
ne sont qu'un amusement, oui, mais d'un gnie charmant, et au moment o
ce gnie tait dans toute l'ivresse de sa jeune force. Si l'on considre
le dialogue, je ne vois rien, au XVIIe sicle, de cette verve et de cet
emportement de guignol presque lyrique. Ce dialogue si rapide et si
coup, je crois bien que nous ne le retrouverons plus (sauf dans
Dufresny peut-tre) jusqu'au dialogue en prose de Beaumarchais. Et puis,
je suis bien oblig de remarquer que cette folle comdie est _la seule_
de ce temps qui vise, non plus seulement des moeurs, mais une
institution.

Mais surtout, la forme des _Plaideurs_ est unique. Elle est beaucoup
plus artiste, comme nous dirions aujourd'hui, que celle de Molire.
_Les Plaideurs_ sont la premire comdie (cela, j'en suis trs sr) o
le pote tire des effets pittoresques ou comiques de certaines
irrgularits voulues ou particularits de versification: enjambements,
dislocation du vers, ou rimes en calembour:

     Et voil comment on fait les bonnes maisons. / Va,
     Tu ne seras qu'un sot...
     Mais j'aperois venir madame la comtesse
     De Pimbche. / Elle vient pour affaire qui presse
... Bon! c'est de l'argent _comptant_.
     J'en avais bien besoin. Et de ce non content
     Aurait avec le pied ritr...
... Monsieur ici _prsent_
     M'a d'un fort grand soufflet fait un petit _prsent_.
... Et vous, venez au fait. / Un mot
     Du fait...
     Et quand il serait vrai que Citron ma _partie_
     Aurait mang, messieurs, le tout ou bien _partie_
     Dudit chapon, / qu'on mette en compensation
     Ce que nous avons fait avant cette action.
     Quand ma partie a-t-elle t rprimande?
     Par qui votre maison a-t-elle t garde?
     Quand avons-nous manqu d'aboyer au larron?
     Tmoin trois procureurs, dont icelui Citron
     A dchir la robe. On en verra les _pices_.
     Pour nous justifier voulez-vous d'autres _pices_?...

Et ctera.

Au reste, toute la versification des _Plaideurs_ est une joie. Et ces
jeux de prosodie, vous ne les trouverez pas dans les comdies de
Molire, ni dans celles de Quinault ou de Montfleury, ni dans celles de
Regnard. Chose trange: cette fantaisie prosodique des _Plaideurs_,
c'est seulement le drame romantique de Hugo qui la reprendra; et c'est,
sur un autre ton et avec une autre couleur, Banville dans ses petites
comdies lyriques et funambulesques.

Et je suis dsol, pour ma part, que Racine n'ait point crit d'autre
comdie que les _Plaideurs_.

Mais il croyait avoir mieux  faire. Il tait videmment agac de
deviner partout cette ide:

Oui, sans doute, ce garon fait bien parler l'amour: mais tout de mme
cela n'est pas si fort que notre vieux Corneille. Ah! les tragdies
historiques! Ah! les pices, sur la politique et sur les Romains! Je
suis persuad qu'une des choses qui ont le plus irrit Racine, ce sont
les consultations d'outre-Manche de ce vieux bel esprit de
Saint-vremond, qui, en dernier lieu, avait eu l'aplomb de mettre
_Attila_ au-dessus d'_Andromaque_. Racine songea: Vous voulez de
l'histoire, et notamment de l'histoire romaine? Eh bien, attendez!

Mais, naturellement, le raliste Racine ne choisit pas un sujet  grands
sentiments ni  grandes joutes oratoires imites du _Conciones_. Il ne
devait goter ni les _Mort de Pompe_, ni les _Sertorius_, ni les
_Othon_; et ce n'est pas seulement chez les avocats que l'emphase
dplaisait  l'auteur du troisime acte des _Plaideurs_. Il feuillette
Tacite; et ce qu'il en retient, c'est encore un drame priv. Mais quel
drame! Un des plus atroces de tous, et qui a pour protagonistes deux des
mes les plus souilles et les plus sclrates qu'ait jamais
formes--avec les trois concupiscences (des yeux, de la chair et de
l'esprit)--la folie de la toute-puissance: Agrippine et Nron.

Il choisit merveilleusement leur point de rencontre. C'est le moment de
leur premier heurt: Agrippine est  la fin de ses crimes, Nron au
commencement des siens. Aux gestes prsents d'Agrippine s'ajoute toute
une perspective d'ignominies dans le pass;  ceux de Nron toute une
perspective de forfaits dans l'avenir. Par un procd o excelle ce
gnie, si fort sous une forme qui se contient, il nous fait entendre
plus d'horreurs encore qu'il n'en exprime. Chaque scne s'amplifie dans
notre esprit, et de toutes les horreurs qu'elle rappelle, et de toutes
celles qu'elle prsage.

Le drame est tout en scnes familires, presque de comdie, n'tait
l'image de la mort partout aperue et l'attente du dnouement sanglant.
Le dbut est bien frappant: cette impratrice mre qui rde au petit
jour dans les couloirs du palais pour tcher de surprendre au saut du
lit son fils qui se cache d'elle... Cela n'est-il pas dans la couleur de
certaines scnes de Saint-Simon? Au second acte, c'est le terrible veil
de la passion de Nron, et la scne cruelle o, tout de suite, il
torture la femme qu'il veut avoir. Au troisime acte, c'est la gnreuse
bravade du petit Britannicus, et son assassinat rsolu. Au quatrime, la
suprme tentative d'Agrippine, l'audacieuse confession gnrale par o
elle essaye d'pouvanter et de reprendre son fils, puis la dernire
hsitation de Nron entre les deux voies ouvertes. Au cinquime,
l'empoisonnement pendant le dner, la terreur dans la maison, la
rencontre de Nron et d'Agrippine qui, ds lors, se sent perdue,
et--seul ressouvenir, indirect et d'ailleurs charmant, de la
civilisation chrtienne--la retraite de la pauvre petite Junie dans le
couvent des Vestales. L'action est large, sans vaine complication, mais
continue, et intense; _Britannicus_ est une des tragdies de Racine
qu'il vaut mieux avoir vu jouer, ft-ce mdiocrement.

Laissons le jeune et fier Britannicus; la mlancolique et comprime
Junie, plus srieuse que son ge, et qui semble, pour Britannicus, une
grande soeur autant qu'une amante; et Burrhus, l'honnte homme
circonspect, qui a bien du mal  maintenir son honntet parmi les
concessions exiges par les ncessits d'tat, mais qui la maintient
tout de mme; laissons aussi Narcisse, le tentateur de Nron, aussi bon
psychologue, vraiment, que Iago. Les personnages les plus tonnants,
c'est encore Agrippine et Nron.

Racine les a exprims tout entiers dans le moment o il les a saisis. Ce
qu'il nous montre ici pleinement, c'est, d'une part, le caractre
fminin dans le crime et l'ambition; et c'est, d'autre part, l'action
dissolvante du poison de la toute-puissance dans un jeune homme
extrmement vaniteux et qui se pique d'art.

       *       *       *       *       *

Agrippine est une femme, belle et encore assez jeune. Je rappelle cela
parce que nous nous reprsentons volontiers les grandes ambitieuses de
l'histoire comme des cratures dsexues. C'est une erreur. Si
Elisabeth, la reine vierge, fut peut-tre une virago, Catherine, lady
Macbeth, et, selon toute apparence, la reine Smiramis, sur qui j'ai peu
de lumires, furent trs profondment femmes. Agrippine pareillement.

Elle eut souci, nous dit Tacite, de sa tenue extrieure, et elle ne se
prostitua jamais qu' bon escient. Mais nous voyons que, dans toutes ses
entreprises, son sexe fut son principal instrument d'action. Encore
enfant, elle se donne au vieux Lpide parce qu'il tait riche. Cette
orgueilleuse, qui se vantait d'tre la seule, jusque-l, qui et t
fille d'un Csar, soeur, pouse et mre de Csar, se donne 
l'affranchi Pallas, parce que Pallas a l'oreille de Claude. Pendant des
annes, avant d'tre la femme du vieil empereur, elle est sa matresse
patiente et soumise. Et plus tard, quand elle sent que Nron lui
chappe, vous savez par quels moyens elle essaye de le reprendre...
voluptueusement pare et prte  l'inceste. (Et cela n'est pas
seulement dans Tacite et Sutone, mais tait dans Fabius Rusticus et
dans Cluvius.)

L'espce mme (outre les moyens) de son ambition fut bien fminine. Elle
parat avoir tenu beaucoup plus aux titres, aux honneurs et  l'argent
qu' la ralit du pouvoir. Elle rgna pendant quelque temps, mais ce
fut Pallas qui gouverna.

Aprs des annes d'intrigues tnbreuses et de crimes secrets, tout 
coup, femme encore en cela, aussi insolente et intemprante dans le
triomphe qu'elle avait t patiente et tenace dans la lutte, elle n'a
rien de plus press que de compromettre son ouvrage par la faon
inconsidre dont elle en jouit. Elle clate d'orgueil et d'arrogance.
Elle a la niaiserie d'exiger, avant tout, des gards. Ce qu'il lui faut,
c'est que Nron donne pour mot d'ordre aux prtoriens: la meilleure
des mres, c'est de s'asseoir  ct de lui sur le trne et de recevoir
avec lui les ambassadeurs. C'est de croire qu'elle prside le Snat,
derrire son rideau, et de s'y laisser deviner. Elle pousse des cris
d'aigle quand Nron lui enlve sa garde germanique. Peut-tre en
s'effaant et-elle continu  gouverner son fils. Mais sa rage de
prsider et de paratre l'emporte. Le pouvoir, pour elle, c'tait le
diadme, et des licteurs, et des statues dans les temples.

 mesure que son influence dcrot, sa prudence diminue. Elle qui fut si
constante et si suivie dans ses desseins, elle s'abandonne  de
turbulentes contradictions. Lorsque Nron prend pour matresse la bonne
Act (je dis la bonne Act parce que les historiens la souponnent
d'avoir t quelque peu chrtienne), Agrippine jette d'abord les hauts
cris. Mais, peu aprs, elle offre  Nron son propre appartement pour
cacher des plaisirs dont un si jeune ge et une si haute fortune ne
sauraient se passer, et elle lui donne de l'argent tant qu'il en veut.
Une autre fois, la complaisance ne lui ayant pas mieux russi que la
rigueur, elle clate en colres de femme, en folles et stupides
bravades. Elle crie avec des gestes de forcene que Britannicus n'est
plus un enfant, que c'est lui le lgitime hritier de l'empire, que
Nron n'est qu'un intrus: ... Je dirai tout, tout!  commencer par
l'inceste et le poison. J'irai au camp, je prsenterai Britannicus aux
soldats. Ils entendront, d'un ct, la fille de Germanicus, et, de
l'autre, ce manchot de Burrhus et ce cuistre de Snque. On verra!...
Elle prononce des mots irrparables. Visiblement elle a perdu la tte.

Voil les traits dont Racine a form son Agrippine. Tous y sont, except
les complaisances de la mre pour les plaisirs du fils--et l'abominable
geste d'Agrippine prte  l'inceste. Cela, Racine l'a retranch, non
par timidit d'esprit, mais par pudeur. En revanche, c'est lui qui a
imagin Agrippine guettant, le matin, le rveil de l'empereur, et aussi
la confession de la mre au fils.

       *       *       *       *       *

Et sur Nron aussi, il a su ou os tout dire ou tout insinuer. Il n'a
omis que le trait hideux de Nron adolescent souillant l'enfance de
Britannicus.  part cela, tout le monstre naissant y est bien.

Son hrdit est indique:

     Je lis sur son visage
     Des fiers Domitius l'humeur triste et sauvage.

(On peut voir dans Sutone que son quatrime aeul, son trisaeul et son
grand-pre avaient t dj des prodiges de mchancet.) Donc, le fonds
hrit est atroce. Toutefois, le monstre n'ayant encore que dix-huit
ans, il garde quelque enfantillage:

     Narcisse, c'est en fait, Nron est amoureux.
    --Vous?--Depuis un moment, _mais pour toute ma vie_.

rpond-il en bon jeune homme. Il se souvient aussi--encore un peu--des
leons de Snque, des dclamations d'cole sur le juste et l'honnte.
Et puis, il y a la dcence officielle, les sentiments qu'il convient de
paratre avoir. Mais dj il ne parle qu'avec un ddain ironique de ses
trois ans de vertu. Au reste, son rle est, pour une bonne moiti, de
l'ironie la plus aigu. Car c'est un garon fort intelligent. Et c'est
un pote et un artiste, cet adolescent vaniteux et sensuel que la
toute-puissance rendra monstrueux. Nous voyons passer tour  tour les
divers dmons qui sont en lui: Plaisir de commander:

     Je le veux, je l'ordonne!

Imagination romantique et voluptueuse:

     Excit d'un dsir curieux,
     Cette nuit je l'ai vue arriver en ces lieux,
     Triste, levant au ciel ses yeux mouills de larmes
     Qui brillaient au travers des flambeaux et des armes,
     Belle, sans ornement... Etc.
     J'aimais jusqu' ces pleurs que je faisais couler...

Galanterie sche et d'une fatuit lgante; puis, surgie tout  coup ds
le premier obstacle qui s'oppose  son dsir, cette cruaut dans
l'amour, qui, porte  son plus haut degr, s'appellera le sadisme, du
nom d'un sinistre fou; c'est--dire le plaisir d'tendre son tre en
faisant souffrir, les sensations agrables ayant pour mesure la
souffrance d'autrui, et le dsir de sentir se confondant avec le dsir
de dtruire...

     Et ce sont ces plaisirs et ces pleurs que j'envie...
     Cach prs de ces lieux, je vous verrai, madame...
     Je me fais de _sa peine_ une image charmante...

Et, aprs ces ironies et ces mchancets froides, l'explosion de colre
sous les mots dont le flagelle Britannicus, la menace d'arrter tout le
monde, et, ds lors, l'assassinat secrtement rsolu; puis, le petit
attendrissement devant les larmes et l'agenouillement de ce brave
Burrhus; mais enfin, sous l'habile manoeuvre de Narcisse, qui, tour 
tour, chatouille la vanit de l'homme, l'orgueil du tout-puissant et son
besoin de mpriser et, point plus sensible encore, son amour-propre de
cocher et de chanteur,--Nron redevenant lui-mme et de nouveau
consentant au crime.

       *       *       *       *       *

Oui, tout ce dveloppement de deux mes brillamment
perverses,--Agrippine et Nron,--est trs fort et trs beau. Mais le
plus beau est encore leur rencontre au quatrime acte, la confession de
la mre au fils. Car, cette confession d'une audace trange, Agrippine
l'imagine pour arrter Nron dans la voie criminelle; et il est clair
qu'elle ne peut (aprs rflexion) que l'y prcipiter.

Dans ce rcit, qui est un pur chef-d'oeuvre par la teneur, la contexture,
la progression, par la concision clatante du style, par la hardiesse de
ce qui s'y trouve exprim et par la hardiesse plus grande des
sous-entendus, Agrippine confesse  son fils-- son fils!--toutes ses
prostitutions et tous ses divers crimes, notamment l'empoisonnement de
Claude:

     Je flchis mon orgueil, _j'allai prier_ Pallas...
     Silanus, qui l'aimait, s'en vit abandonn
     _Et marqua de son sang_ ce jour infortun...
     De ce mme Pallas j'_implorai le secours_...
     L'exil me dlivra des plus sditieux...
     Ses gardes, son palais, _son lit_ m'taient soumis...
     _De ses derniers soupirs je me rendis matresse_...
     Il mourut. _Mille bruits en courent  ma honte_...

Ce rcit d'une si belle hardiesse apparat en son lieu comme un moyen
dramatique singulirement puissant. Nron, en l'coutant, doit se sentir
li par la complicit du crime, par une reconnaissance affreuse, et par
la terreur de ce que pourrait faire contre lui une femme qui a fait pour
lui tout cela... Agrippine, du moins, se le figure. Car--et ceci est
admirable--elle a gard, malgr tout, des crdulits; elle est mre  sa
faon; elle aime Nron comme l'instrument de son pouvoir, mais tout de
mme aussi, un peu, comme son enfant; et nous la verrons tout  l'heure,
aprs avoir cont ses souillures et ses meurtres  son petit, jouer
navement  la maternit sentimentale:

     Par quels embrassements il vient de m'arrter!
     Sa facile bont, sur son front rpandue.
     Jusqu'aux moindres secrets est d'abord descendue.
     Il s'panchait en fils qui vient en libert
     Dans le sein d'une mre oublier sa fiert...

Et cependant, aprs le grand rcit, Nron n'a fait que persifler. Mais
elle n'a rien vu, rien compris. Il tait bien clair pourtant que Nron
se sentait d'avance absous par l'tonnante confession maternelle. Ah!
que ce rcit donne bien la morale du drame! Comme nous concevons bien,
nous, par cette revue du pass d'Agrippine, que les crimes de la mre
expliquent, appellent, ncessitent les crimes du fils, et qu'ils auront
dans ceux-ci leur fructification naturelle et,  la fois, leur
invitable chtiment! Et enfin, quelle perspective cela nous ouvre sur
cette extraordinaire famille des Csars, sur cette famille de dments de
la toute-puissance! Quelle superbe toile de fond, si je puis dire  la
tragdie de Racine!

       *       *       *       *       *

Cette toile de fond remplace avantageusement,  mon avis, la couleur
locale chre aux romantiques.

Car, il y a bien, dans _Britannicus_, la couleur historique rpandue
dans les discours et les sentiments des personnages; il y a aussi,  et
l, des dtails qui nous font sentir o nous sommes, dans quelle
civilisation et dans quel milieu:

     Elle a fait expirer un esclave  mes yeux...

Mais, de couleur locale comme l'entendaient les dramaturges et les
romanciers de 1830, il n'y en a pas, Dieu merci! Et c'est une joie de ne
trouver, dans _Britannicus_, ni laticlave, ni _rheda_, ni
_lectisternium_, ni escargots de Phlionte, ni murnes, ni coquillages du
lac Lucrin.

Elle tait bien singulire, cette couleur locale des romantiques. Je
pourrais vous parler de la couleur locale espagnole de _Ruy-Blas_ ou
de la couleur locale Renaissance de _Henri III et sa Cour_. Mais,
puisqu'il s'agit de la Rome impriale, je prfre emprunter  un
consciencieux lve de Hugo et de Dumas un petit morceau d'un drame
romain. Le jeune Caligula raconte  son oncle Tibre comment il passait
son temps  Rome:

     J'allais tous les jours  la porte Capne, ce rendez-vous lgant
     de l'opulence et de la noblesse romaine; c'est un coup d'oeil fort
     brillant... Des snateurs, draps de pourpre, se promnent en
     litire...; dans les lourdes rhdas, atteles de mules couvertes de
     lames d'or et de pierres prcieuses, sont tendues les matrones
     voiles; et avec elles se croise le lger _cisium_ o la courtisane
     grecque, vtue de robes splendides, conduit elle-mme ses amants.

Rflchissez que c'est exactement comme si, chez nous, dans le courant
de la conversation, quelqu'un se mettait  dire:

     J'allais tous les jours au Bois de Boulogne, ce rendez-vous lgant
     de l'opulence parisienne; c'est un coup d'oeil fort brillant. Des
     messieurs en jaquette ou en veston se promnent dans leur
     automobile; des hommes de sport conduisent leur mail...

Et ainsi de suite...

Eh bien, c'est a, la couleur locale dans le thtre romantique[6].
C'est un peu mieux prsent chez les matres: mais c'est bien a, ou ce
n'est gure autre chose. C'est comme si les personnages, atteints d'une
manie spciale, prouvaient,  certains moments, le besoin irrsistible
de nommer et de se dcrire les uns aux autres les objets de l'usage le
plus familier, et des choses auxquelles personne ne fait plus attention
dans la vie relle: tels les petits enfants, lorsqu'ils commencent 
parler, prennent plaisir  nommer par leurs noms, avec merveillement,
les ustensiles dont ils se servent. Oui, on dirait parfois que les
personnages du drame romantique dcouvrent, stupfaits et charms, la
civilisation o ils vivent... Et la conclusion, c'est qu' cet gard
comme  beaucoup d'autres, la tragdie classique, en s'abstenant presque
totalement de cette fameuse couleur locale, est beaucoup moins loin de
la vrit...

Et comme aussi je sais gr  Racine de s'tre abstenu de spectacle et,
par exemple, de n'avoir pas mis en scne le dner o Britannicus est
empoisonn! Notez que Racine l'et pu faire sans manquer gravement  la
rgle de l'unit de lieu. Mais il ne l'a pas fait, d'abord, si vous
voulez, parce que la scne n'tait pas assez grande, tant rtrcie,
comme vous savez, par des banquettes o venaient s'asseoir des jeunes
gens  la mode; mais surtout il ne l'a pas fait par bon jugement, je
pense, et parce qu'il savait que la ralisation, forcment sommaire et
grossire, d'une scne de ce genre, et t un peu ridicule.
L'assassinat, invisible et proche, annonc par un tumulte, et par la
fuite de Burrhus perdu, puis racont dans un rapide dtail, nous est
assurment plus prsent que si nous l'avions sous les yeux. Et quels
figurants, par exemple, eussent bien rendu l'attitude marque par ces
deux vers:

     Mais ceux qui de la cour ont un plus long usage
     Sur les yeux de Csar composent leur visage?

Je crois, d'ailleurs, qu'en gnral, les gnes soit des trois units,
soit de l'troitesse des planches, si elles ont impos  notre tragdie
quelques artifices un peu froids, lui ont pargn beaucoup plus de
sottises.

Or, cette forte et sombre tragdie de _Britannicus_--qu'une formule
scolaire, qui vient de Voltaire, a qualifie de pice des
connaisseurs--n'eut absolument aucun succs.

D'abord la salle tait mal garnie  la premire reprsentation parce
qu' la mme heure, il y avait un spectacle apparemment plus
intressant: une excution en place de Grve.

Et puis, les amis de Corneille et les ennemis de Racine avaient dcid
que l'auteur d'_Andromaque_ ne pouvait pas faire une bonne tragdie
romaine, et que _Britannicus_ tomberait. D'aprs un rcit souvent cit
de Boursault, les auteurs qui ont la malice de s'attrouper pour dcider
souverainement des pices de thtre et qui s'asseyaient d'ordinaire sur
un banc qu'on appelle le banc formidable, s'taient disperss de peur de
se faire reconnatre. Le vieux Corneille tait seul dans une loge,
plein de malveillance contre le jeune intrus qui lui disputait ses
Romains.

Boileau aussi tait l.

     Son visage, dit Boursault croyant le railler, son visage, qui, au
     besoin passerait pour un rpertoire des caractres, des passions,
     prouvait toutes celles de la pice l'une aprs l'autre, et se
     transformait comme un camlon  mesure que les acteurs dbitaient
     leurs rles... Je ne sais rien de plus obligeant que d'avoir 
     point nomm un fond de joie et un fond de tristesse au trs humble
     service de M. Racine.

Et nous disons, nous: Ah! le brave homme!

Mais les ennemis du pote taient trop nombreux et trop acharns. Ils
tournaient tout  la plaisanterie.

... Le jeune Britannicus, dit Boursault, qui avait quitt la
     bavette depuis peu et qui semblait lev dans la crainte de Jupiter
     Capitolin... D'autres, dit-il encore, furent si touchs de voir
     Junie s'aller rendre religieuse de l'ordre de Vesta, qu'ils
     auraient nomm cet ouvrage une tragdie chrtienne si l'on ne les
     et assurs que Vesta ne l'tait pas.

Le vieux Corneille, avec une affectation d'impartialit, faisait des
remarques doctes et relevait les anachronismes de la pice. Il
reprochait  l'auteur d'avoir fait vivre Britannicus et Narcisse deux
ans de plus qu'ils n'ont vcu (lui qui, dans _Hraclius_, avait prolong
de douze ans le rgne de Phocas). Boursault (dans l'introduction du
petit roman d'_Arthmise et Poliante_) rapporte les sentiments des
malins auprs desquels il se trouvait plac:

     Agrippine leur a paru fire sans sujet, Burrhus, vertueux sans
     dessein, Britannicus amoureux sans jugement, Narcisse lche sans
     prtexte, Junie constante sans fermet, et Nron cruel sans malice.

Plus loin, il dit que le premier acte promet quelque chose de fort beau
et que le second ne le dment pas, mais qu'au troisime il semble que
l'auteur se soit lass de travailler, et que le quatrime ne laisserait
pas de faire oublier qu'on s'est ennuy au prcdent, si, dans le
cinquime, la faon dont Britannicus est empoisonn et celle dont Junie
se rend vestale ne faisaient pas piti. Voil la critique du temps,
j'entends celle qui se faisait au thtre mme, puis dans les feuilles.
Il lui arrivait d'tre aussi peu dfinitive que celle d'aujourd'hui.

Racine fut ulcr. Il avait fait un grand effort, et il savait bien ce
que valait sa pice. Il se dfendit vigoureusement et sans mnager
personne:

     Que faudrait-il faire, dit-il dans sa premire prface, pour
     contenter des juges si difficiles? La chose serait aise pour peu
     qu'on voult trahir le _bon sens_. Il ne faudrait que s'carter du
     _naturel_ pour se jeter dans l'extraordinaire. Au lieu d'une action
     simple, charge de peu de matire, qui se passe en un seul jour, et
     qui, s'avanant par degrs vers sa fin, n'est soutenue que par les
     intrts, les sentiments et les passions des personnages, il
     faudrait remplir cette mme action de quantit d'incidents qui ne
     pourraient se passer qu'en un mois, d'un grand nombre de jeux de
     thtre d'autant plus surprenants qu'ils seraient moins
     vraisemblables, d'une infinit de dclamations o l'on ferait dire
     aux acteurs tout le contraire de ce qu'ils devraient dire.

Cela est pour les deux Corneille, pour Quinault, Boyer, Coras et
quelques autres. Et voici qui est spcialement pour le grand Corneille:

     Il faudrait, par exemple, reprsenter quelque hros ivre, qui se
     voudrait faire har de sa matresse de gaiet de coeur (et c'est
     Attila), un Lacdmonien grand parleur (et c'est Agsilas), un
     conqurant qui ne dbiterait que des maximes d'amour (et c'est
     Csar dans _la Mort de Pompe_), une femme qui donnerait des
     leons de fiert aux conqurants (et c'est Cornlie). Voil sans
     doute de quoi faire rcrier tous ces messieurs.

Et,  la fin de sa prface, Racine assimilait clairement Corneille au
vieux pote malintentionn dont parle Trence dans le prologue de
l'_Andrienne_ Racine est sans respect ni charit, comme Corneille avait
t sans justice. Il ne faut ni s'en tonner ni s'en indigner. Outre que
leurs deux gnies taient foncirement antipathiques l'un  l'autre, la
plus grande souffrance de Corneille, c'tait la gloire naissante de
Racine, comme le grand agacement de Racine tait l'ternelle obstruction
qu'on voulait lui faire avec l'oeuvre et la gloire de Corneille.

Faiblesses misrables, auxquelles on n'chappe point, et qu'on ne
regrette qu' la mort, ou lorsque tout vous quitte! Il et cependant t
bien que l'ardent jeune homme comprt et respectt la tristesse de
l'aventure de Corneille se survivant  lui-mme avec un enttement
morose, se tranant dans des ouvrages monotones et malheureux o
s'exagraient toutes ses vieilles manies, et n'ayant plus pour lui que
les vieux messieurs et les femmes mres, ceux et celles du temps de
Louis XIII et de la Fronde; alors que lui, Jean Racine, avait la
jeunesse, la force, et l'avenir, et les nouvelles gnrations,--et le
roi.

Car le roi fit pour _Britannicus_ ce qu'il avait fait pour _les
Plaideurs_. Il se dclara hautement pour la pice; et toute la cour
aprs lui: si bien que _Britannicus_, tomb d'abord  Paris, y fut
repris peu aprs avec un succs assez vif.

Le roi fit plus. Frapp de ces vers du quatrime acte:

     Pour toute ambition, pour vertu singulire,
     Il excelle  conduire un char dans la carrire,
      disputer des prix indignes de ses mains,
      se donner lui-mme en spectacle aux Romains, etc.

le roi renona ds lors  paratre dans les ballets de la cour. Le fait
est racont par Louis Racine, confirm par une lettre de Boileau, et
n'est point dmenti par l'dition des _Amants magnifiques_, o le roi
figure parmi les danseurs, car nous savons d'autre part que le roi, qui
devait y danser et qui avait tudi son rle, ne dansa point. Il ne
dansa plus, encore que les danses de la cour ressemblassent peu au
cancan et fussent solennelles comme des liturgies. Et il laissa dire
que, s'il ne dansait plus, c'tait  cause des vers de Racine; et il est
bien probable qu'il le dit quelque jour  Racine lui-mme, avec cette
bonne grce qu'il avait quand il le voulait. Je note tout cela: car,
songez-y, quels sentiments l'ardent Racine devait-il prouver pour un
roi charmant qui l'avait soutenu ds ses dbuts, qui avait sauv deux de
ses pices, et que quelques vers de lui avaient empch de danser!

Cependant, Saint-vremond avait, comme d'habitude, dans une lettre  M.
de Lionne, donn son avis sur la pice nouvelle, et, naturellement, son
avis tait dfavorable. Il commenait bien par dire (et l'loge ne
parat pas fort pertinent):

     _Britannicus_ passe,  mon sens, l'_Alexandre_ et l'_Andromaque_:
     les vers en sont plus magnifiques, et je ne serais pas tonn qu'on
     y trouvt du sublime.

Mais il ajoutait:

     Je dplore le malheur de cet auteur d'avoir si dignement travaill
     sur un sujet _qui ne peut souffrir une reprsentation agrable_. En
     effet, l'ide de Narcisse, d'Agrippine et de Nron, l'ide, dis-je,
     si noire et si horrible qu'on se faisait de leurs crimes ne saurait
     s'effacer de la mmoire du spectateur, et, quelque effort qu'il
     fasse pour se dfaire de la pense de leur cruaut, l'horreur qu'il
     s'en forme dtruit en quelque manire la pice.

Ainsi parle, bizarrement et assez mal, Saint-vremond, si intelligent et
d'esprit si libre par ailleurs.

Et la _Rodogune_? Et l'_Hraclius_ de votre Corneille? pourrait-on lui
rpondre. Mais il est trs vrai que ce n'est pas la mme chose.
Cloptre dans _Rodogune_, Phocas dans _Hraclius_ sont bien
d'abominables criminels; mais ils sont sans nuances, mais leurs actes
mme sont commands par la ncessit d'amener telle situation
dramatique; et enfin leur sclratesse est comme en dehors du champ de
notre exprience personnelle. Ils tiennent de l'ogre et du
croquemitaine. Mais Agrippine et Nron sont des criminels compliqus,
partags, et avec qui, si atroces qu'ils soient, nous ne perdons pas le
contact. Ils sont plus effrayants d'tre vrais. Saint-vremond a donc
raison  sa manire.

Retenons-en ceci, que ce qui, chez Racine, frappe une bonne partie de
ses contemporains, ce n'est pas la douceur, ce n'est pas la tendresse,
mais c'est la force, c'est le got du noir et de l'horrible et d'un
certain tragique pre et sombre, d'autant plus sombre qu'il est dans les
mes plus encore que dans les situations.

Saint-vremond tait rest un oracle pour ceux de sa gnration. Racine
voulait faire vrai comme on dit aujourd'hui; mais il voulait aussi
russir. Il se donne, dans la ddicace de _Britannicus_, pour un homme
qui ne travaille que pour la gloire, dont, aprs tout, le succs est
une marque. Je ne serais donc pas tonn que l'impression de
Saint-vremond sur ce qu'il y a de noir et d'horrible dans
_Britannicus_ ait t une des raisons qui ont amen Racine soit 
choisir, soit  accepter le sujet de _Brnice_, simple histoire
d'amour, et non plus atroce ni sanglante, mais hroque et pure, et, si
l'on peut dire, cornlienne avec grce et tendresse.




SEPTIME CONFRENCE

BRNICE.--BAJAZET


J'ai  vous parler de la plus tendre et de la plus simple des tragdies
de Racine,--et de la plus farouche et de la plus fortement intrigue:
_Brnice_ et _Bajazet_. Car telle est, sous sa perfection continue,
l'extrme diversit du plus sensible et du plus froce des potes.

Vous connaissez l'aimable tradition rapporte par Fontenelle dans sa
_Vie de Corneille_, par l'abb du Bos dans ses _Rflexions critiques_,
par Louis Racine dans ses _Mmoires_ et par Voltaire dans le _Sicle de
Louis XIV_: la duchesse d'Orlans aurait indiqu sparment  Corneille
et  Racine le sujet de _Brnice_.

M. Gazier a dmontr l'an dernier que cela n'tait plus trs sr. M.
Michaut l'a tabli  son tour dans son livre sur _Brnice_. Ces deux
thses ont t discutes, en juillet 1907, par M. Emile Faguet, dans
deux feuilletons auxquels je vous renvoie.

Non, il n'est certes plus absolument certain qu'Henriette d'Angleterre
ait institu cette sorte de concours secret entre Corneille et Racine.
Mais il est moins sr encore que Racine, comme le veut M. Michaut, ait
drob son sujet  Corneille: procd qui, d'ailleurs, n'et point
choqu en ce temps-l, les sujets fournis par la mythologie ou
l'histoire appartenant  tout le monde, et les exemples tant alors
nombreux de deux auteurs traitant, la mme anne, le mme sujet de
pice.

Pour moi, je m'en tiendrais bien volontiers  la tradition, qui, sans
tre certaine, demeure encore appuye d'assez bons tmoignages et qui,
au surplus, n'a rien d'invraisemblable.

Henriette, duchesse d'Orlans, aimait Racine, et elle tait curieuse des
choses de l'esprit. Racine lui avait lu _Andromaque_ en manuscrit et
mme encore en projet:

     On savait, dit le pote, dans la ddicace d'_Andromaque_, que Votre
     Altesse Royale avait daign prendre soin de la conduite de ma
     tragdie. On savait que vous m'aviez prt quelques-unes de vos
     lumires pour y ajouter de nouveaux ornements.

L'ide de faire concourir,  l'insu l'un de l'autre, les deux potes sur
un mme sujet semble, assez d'une femme malicieuse et
curieuse.--Henriette tait alors trop triste, dit-on, venant de perdre
sa mre, et trop occupe, pour s'amuser  ce jeu.--Mais la tristesse et
les occupations ont des trves.--Cela, dit-on encore, n'tait point trop
charitable pour Corneille.--Mais, aprs tout, Corneille aussi pouvait
faire un chef-d'oeuvre. Et si Henriette a secrtement espr que non,
c'est sans doute qu'elle tait un peu froisse par la faon dont
Corneille et ses amis avaient trait _Britannicus_.

Voltaire affirme qu'Henriette, en indiquant  Racine le sujet de
_Brnice_, se souvenait de sa propre aventure avec le roi, et dsirait
que Racine s'en souvnt. Cela n'est pas tout  fait impossible, bien
que, sauf la donne trs gnrale d'un amour combattu par le devoir, il
y ait peu de rapport entre l'histoire de Brnice et de Titus et celle
d'Henriette et du roi son beau-frre. Disons plutt qu'en proposant ce
sujet  Racine, Henriette se souvenait un peu d'elle-mme, et davantage
de Marie Mancini et du premier amour de Louis XIV. Henriette avait t
l'amie d'enfance de Marie et tait reste trs lie avec elle. Or, aprs
la mort de Mazarin, Louis XIV revit souvent Marie chez sa soeur Olympe, 
l'htel de Soissons, et Henriette assista plusieurs fois  ces
rencontres. Il est fort possible qu'elle ait entretenu Racine de ces
dtails et qu'elle ait ajout:--Allez, racontez-nous cette jolie
histoire de Brnice... Ne cherchez pas les allusions, mais ne les
craignez pas trop... Cela ne dplaira pas au roi: je le connais... Et
moi-mme,--quoiqu'il n'y ait pas grande ressemblance entre l'aventure de
Brnice et ce que vous savez peut-tre qu'on a dit de moi dans un
temps,--eh bien, je me ressouviendrai... et cela m'attendrira...

Sur cette Henriette, madame de La Fayette a crit un petit livre d'o il
ressort: primo qu'elle avait l'esprit romanesque et aventureux et
qu'elle aimait le danger; et secundo qu'elle tait charmante, justement
parce qu'elle avait t malheureuse.

     La reine, sa mre, dit madame de La Fayette, s'appliquait tout
     entire au soin de son ducation, et le malheur de ses affaires la
     faisant vivre plutt en personne prive qu'en souveraine, _cette
     jeune princesse prit toutes les lumires, toute la civilit et
     toute l'humanit des conditions ordinaires_.

Et encore:

... Il y avait une grce et une douceur rpandues dans toute sa
     personne qui lui attiraient _une sorte d'hommage gui lui devait
     tre d'autant plus agrable qu'on le rendait plus  la personne
     qu'au rang_.

Bossuet a eu certainement un faible pour elle. Elle s'tait adresse 
lui dans les derniers mois de sa vie, quand elle avait voulu devenir une
chrtienne srieuse; et c'est lui qui l'avait assiste  l'heure de la
mort. Des sept personnes (en comptant Nicolas Cornet) dont Bossuet a
fait l'oraison funbre, elle est la seule pour qui il ait eu une
affection personnelle et vive, et l'on peut dire de la tendresse. Ce
sentiment fait de l'oraison funbre d'Henriette d'Angleterre un
chef-d'oeuvre trs particulier. Il y a, sous ce grave discours tout plein
du dogme chrtien, une sensibilit contenue, mais profonde. Henriette,
avant de mourir, avait donn  Bossuet son crucifix. Bossuet a tenu  ce
que ce dtail familier, ce mouvement d'elle  lui, et qui le rapprochait
d'elle encore plus, ft rappel parmi l'austre solennit de l'oraison
funbre; et il l'a rappel, en effet, ce geste intime, dans une dlicate
parenthse. Et ce n'est pas tout: il trouve, dans certain mystre hardi
du dogme catholique, de quoi glorifier l'exquise princesse comme jamais
femme n'a t glorifie par aucun adorateur profane. Il affirme que Dieu
a immol des milliers de vies humaines et boulevers tout un peuple pour
qu'Henriette ft catholique.

     Pour la donner  l'glise, il a fallu renverser tout un grand
     royaume. La grandeur de la maison d'o elle tait sortie n'tait
     pour elle qu'un engagement plus troit dans le schisme de ses
     anctres... Mais, si les lois de l'tat s'opposent  son salut
     ternel, Dieu branlera tout l'tat pour l'affranchir de ces lois.
     Il met les mes  ce prix; il remue le ciel et la terre pour
     enfanter ses lus; et comme rien ne lui est plus cher que ces
     enfants de sa dilection ternelle, que ces membres insparables de
     son Fils bien-aim, rien ne lui cote, pourvu qu'il les sauve.

Il met les mes  ce prix. Les mes? Non pas toutes; il n'y aurait pas
moyen. Mais celle-l, oui: et qui osera dire qu'elle n'en valait pas la
peine? Voil ce que je voudrais pouvoir appeler--si je ne craignais de
diminuer les choses--un somptueux madrigal thologique.

La pauvre Henriette tait morte quand fut joue cette _Brnice_ qu'elle
et tant aime; car _Brnice_ est tendre et dlicate comme elle. Le roi
ne put donc changer avec Madame nul sourire mystrieux et
mlancolique. Nous savons seulement, par la prface de Racine, que
_Brnice_ eut le bonheur de ne pas dplaire  Sa Majest. Cela veut
dire que le roi s'y reconnut sans chagrin, et que, ds lors, il y eut
donc, entre le roi et Racine, quelque chose de presque intime et
confidentiel, quoique inexprim, qui n'y tait pas auparavant...

       *       *       *       *       *

Mais pourquoi a-t-on pris l'habitude d'appeler _Brnice_ une lgie
divine? C'est, bel et bien, une divine tragdie. Il est vrai qu'elle est
fort simple, et que toutes les situations y sont uniquement provoques
par les sentiments des personnages, et sans nulle intervention d'un
hasard artificieux: ce dont nous ne nous plaindrons point. Mais, au
reste, tout y est en action; chaque scne nous rvle, chez les
personnages, un tat d'me qui ne nous avait pas encore t pleinement
montr, et les laisse dans une disposition en partie nouvelle; le
mouvement est continu, et l'intrt est des plus puissants qui soient,
puisque ce qu'on nous raconte, c'est l'histoire ternelle de la
sparation des coeurs aimants. Oui, c'est bien un drame, harmonieux
dlicieusement, infiniment douloureux.

Mais qui pourrait mieux parler de _Brnice_ que Racine lui-mme?

     Ce qui me plut davantage dans mon sujet, c'est, dit-il, que je le
     trouvai extrmement simple.

Et plus loin:

     Il y en a qui pensent que cette simplicit est une marque de peu
     d'invention. Ils ne songent pas qu'au contraire _toute l'invention
     consiste  faire quelque chose de rien_, et que tout ce grand
     nombre d'incidents a toujours t le refuge de potes qui ne
     sentaient dans leur gnie ni assez d'abondance ni assez de force
     pour attacher durant cinq actes les spectateurs par une action
     simple, soutenue de la violence des passions, de la beaut des
     sentiments et de l'lgance de l'expression.

Et enfin:

     Ce n'est point une ncessit qu'il y ait du sang et des morts dans
     une tragdie: il suffit que l'action en soit grande, que les
     acteurs en soient hroques, que les passions y soient excites, et
     que tout s'y ressente de _cette tristesse majestueuse qui fait tout
     le plaisir de la tragdie_.

Dfinition librale et souple.  ce compte, oui, _Brnice_ est
assurment une tragdie; mais on l'appellerait presque aussi bien une
haute et noble comdie ou, comme on dit assez mal aujourd'hui, une
comdie dramatique, tant le ton en est souvent approch de la
conversation des honntes gens. Nulle part Racine ne s'est mieux souvenu
du dialogue en vers iambiques de Sophocle et surtout d'Euripide,
dialogue o le rythme soutient les familiarits du langage et, par sa
continuit, permet de passer insensiblement de ces familiarits mmes
aux expressions les plus potiques. Dans _Brnice_, les vers crits
dans le ton de ceux que je vais citer ne sont point rares:

     Non, je n'coute rien. Me voil rsolue.
     Je veux partir; pourquoi vous montrer  ma vue?
     Pourquoi venir encor aigrir mon dsespoir?
     _N'tes-vous pas content? Je ne veux plus vous voir_.
    --Mais, de grce, coutez.--Il n'est plus temps.--Madame.
     Un mot.--Non.--Dans quel trouble elle jette mon me!
     Ma princesse, d'o vient ce changement soudain?
    --C'en est fait. _Vous voulez que je parte demain.
     Et moi j'ai rsolu, de partir tout  l'heure,
     Et je pars_.--Demeurez...

C'est parfaitement le ton de la comdie en vers de Molire dans ses plus
nobles parties. Cela est mme plus simple de style que, par exemple, le
couplet d'Alceste jaloux au quatrime acte du _Misanthrope_. Mais tout
de suite, et par le mouvement le plus naturel, la posie reparat:

                    --Ingrat! que je demeure?
     Et pourquoi? Pour entendre un peuple injurieux
     Qui fait de mon malheur retentir tous ces lieux?
     Ne l'entendez-vous pas, cette cruelle joie,
     Tandis que dans les pleurs moi seule je me noie?
     Quel crime, quelle offense a pu les animer?
     Hlas! et qu'ai-je fait que de vous trop aimer?...

Qu'avaient donc ces chauffs de romantiques  railler la pompe de la
tragdie classique, eux, les plus emphatiques des crivains?

Mais il est temps de voir si _Brnice_ est conforme  la dfinition
qu'en donne Racine dans son ingnieuse prface. Il est temps de voir
comment _Brnice_ est faite, et comment l'ordonnance la plus habile
et la plus savante y parat le dveloppement naturel et ncessaire de la
situation une fois donne.

 premire vue, le sujet comportait, outre un ou deux monologues de
Titus, deux grandes scnes seulement: la scne d'explication entre les
deux amants, et la scne du sacrifice. Racine, chose prodigieuse, a eu
l'art de reculer la scne d'explication jusqu'au quatrime acte. Elle
est d'autant plus mouvante qu'il nous l'a fait attendre davantage et
que, lorsque les deux intresss se rencontrent enfin, ils savent l'un
et l'autre de quoi il retourne et ont t progressivement amens par le
pote au plus haut point de douleur et d'angoisse. Comment s'y est-il
pris pour nous rendre  la fois poignants et vrais et ce retardement et
cette longue sparation? En connaissant bien ses personnages; en vivant
lui-mme, profondment, leur vie passionnelle; en se donnant leur me,
car il n'y a pas d'autre secret.

Il a compris que Titus, soit piti, soit manque d'un affreux courage,
devait avoir presque tout de suite l'ide de faire annoncer son malheur
 Brnice par un intermdiaire. D'o le personnage du roi Antiochus.
Mais, par une inspiration singulirement heureuse, il a voulu
qu'Antiochus ft amoureux de Brnice. Et ainsi, non seulement le roi de
Comagne sert  reculer le choc dcisif entre les deux amants, 
accrotre, par l, le tragique de ce heurt invitable, si longtemps
souhait et redout des spectateurs; non seulement il sert  nous faire
connatre Brnice et Titus en recevant tour  tour leurs confidences:
mais, comme ces confidences le crucifient, il nous meut aussi par
lui-mme; que dis-je! nous remarquons qu'il est le plus  plaindre des
trois, puisqu'il aime, lui, sans tre aim; et pourtant, comme il reste
au second plan, sa souffrance discrte ne va point jusqu' dtourner
notre attention de ses deux amis: elle nous aide seulement  mieux
accepter la cruelle beaut du dnouement, en nous faisant apercevoir,
derrire la douleur de Titus et de Brnice, une douleur plus modeste et
peut-tre pire.

Ds lors, le drame se droule tout seul,  ce qu'il semble.

Antiochus, persuad que Titus, empereur, va pouser Brnice, vient
faire  celle-ci ses adieux et s'accorde, avant de partir pour jamais,
la triste satisfaction et de lui avouer et de lui raconter son amour
(dans le plus beau peut-tre et le plus mlancolique rcit amoureux qui
soit au thtre). Et Brnice veut tre douce, et elle est cruelle
malgr soi, parce qu'elle aime l'autre et qu'elle croit toucher  son
rve... En vain Phnice, une fine camriste, lui dit:  votre place,
madame, j'aurais retenu ce garon: car enfin, qui sait?... Titus ne
s'est pas encore expliqu. Mais Brnice ne veut rien entendre, et nous
la plaignons, pauvre petite, d'tre si confiante et si gaie. Et c'est le
premier acte.

 l'acte suivant, dans l'entretien de Titus et de son confident Paulin,
Racine nous expose avec une force et une prcision extrmes les raisons
accablantes qu'a le nouveau Csar de sacrifier Brnice et de se
sacrifier lui-mme. Il s'agit de choisir entre une femme et l'empire du
monde. L'obstacle, ici, est donc absolu, en dehors de toute
discussion. L'intrt de Titus, s'il y pouvait songer, se confond avec
le premier de ses devoirs. Ce devoir est un peu plus fort, il en faut
convenir, que celui qui peut arracher des bras d'une grisette un
tudiant que sa famille veut marier et tablir, plus fort mme que le
devoir au nom duquel le pre Duval spare Armand de Marguerite. Quoi
qu'elle pense ou croie penser dans le moment, Brnice elle-mme, dans
six mois, ou dans un an, ou dans dix ans, msestimerait Titus d'avoir
lch Rome pour elle. Tout le long du drame vous entendrez ce nom de
Rome sonner au commencement des vers ou  la rime inexorablement. Il le
fallait pour que Titus chappt  l'odieux. Titus n'est pas libre, et
nous savons ds maintenant ce qu'il ne fera pas. Reste  savoir ce qu'il
souffrira.

Il vient, il veut parler, et n'en a pas le courage. Il fuit sans avoir
rien dit. C'est trs simple, et si douloureux! Brnice ne veut pas
comprendre. C'est sans doute, songe-t-elle, qu'il pleure toujours son
pre; ou peut-tre a-t-il su l'amour d'Antiochus et s'en est-il
offens? Mais la blessure est faite, et la malheureuse ne croit dj
plus ce qu'elle dit.

Au troisime acte, Antiochus s'acquitte de son triste message auprs de
Brnice. Admirable scne; tous deux souffrent tant! Il a bien, lui, au
fond du coeur, un peu d'espoir honteux et inavou: mais il souffre,
premirement, de faire souffrir celle qu'il aime, et secondement, de
savoir que, si elle souffre, c'est qu'elle aime un autre que lui. Et
quant  elle... Ah! quelle angoisse d'abord! Puis, quand elle a reu le
coup, le beau cri! Toute sa colre se porte naturellement sur le mauvais
messager. Elle lui dfend de jamais reparatre devant ses yeux... Mais
dj elle sent bien qu'il ne mentait pas.

Au quatrime acte, la scne  faire. J'en connais peu qui contiennent
autant de douleur humaine. Des pleurs, si brlants! des plaintes, si
mlodieuses et si douces! des cris, si profonds! Il est, lui, tortur
d'tre une victime qui parat un bourreau, et d'tre oblig de dire des
choses qui sont raisonnables et qui semblent atroces. Brnice s'est
retire, dfaillante, dans sa chambre. Presque en mme temps, on vient
dire  l'empereur qu'elle est mourante et l'appelle--et que le Snat est
runi et l'attend. Le moment est solennel et souverainement tragique. Il
faut opter... Titus se rend au Snat.

tant donn la noblesse d'me et  la fois la violence de passion de nos
trois martyrs d'amour, il est certain qu'ils ne peuvent enfin sortir de
l que par le sacrifice ou par le suicide. Et c'est pourquoi Brnice
veut mourir; Antiochus veut mourir; Titus lui-mme veut mourir: du moins
il le dit, et  ce moment-l, il le croit. Elle est bien oblige de
reconnatre  ce signe que son amant l'aime toujours, et elle puise dans
cette certitude le courage du renoncement. Tous trois feront leur devoir
et vivront. Il y a dans cette fin de _Brnice_ comme un grand mouvement
ascensionnel, une contagion montante d'hrosme, qui rappelle, malgr la
diffrence de la matire, le dernier acte de _Polyeucte_, et qui est
d'une suprme beaut, et si triste! et si sereine pourtant!

Il est  la mode, ces annes-ci, de dire que _Brnice_ est la plus
racinienne des tragdies de Racine. Oui, si l'on veut. Car d'abord, elle
est, de toutes, la plus rigoureusement conforme aux deux admirables
dfinitions que nous a donnes Racine de son systme dramatique (dans la
prface de _Britannicus_ et dans celle de _Brnice_ mme). Elle est,
nous l'avons vu, la plus simple, celle qui est faite avec le moins de
matire, celle o l'action est le plus purement intrieure.--Elle est
aussi celle o Racine s'est le moins souci de couleur locale ou mme
de couleur historique (sauf pour prciser l'obstacle qui spare Titus de
sa matresse). Les formes de la sensibilit y sont bien nettement celles
de la cour de Versailles. Titus, c'est bien le roi, jeune, et idalis
selon son propre rve. Brnice, reste un peu vaine et coquette parmi
sa grande passion, c'est bien Marie ou Henriette (Racine avait  ce
point oubli que Brnice est juive, que, dans la premire version de la
pice, il lui faisait invoquer les dieux). Pour les contemporains,
cette tragdie tait bien, sous son trs lger voile antique, une
comdie _moderne_.--Et enfin, si, malgr tout, la tendresse est
demeure la marque dominante de Racine aux yeux des gnrations qui
l'ont suivi, _Brnice_ sera donc la plus racinienne de ses tragdies,
puisqu'elle en est la plus tendre,--non pas prcisment par Titus, ni
mme par Brnice, si femme, si inconsciemment cruelle pour l'homme
qu'elle n'aime pas, mais par ce doux et faible Antiochus, qui rsume en
lui tous les amants mlancoliques et dlicats de l'_Astre_ et des
romans issus de l'_Astre_; qui ne sait que gmir et rver; plerin
d'amour aprs le dpart de la reine; aisment pote lyrique, dont le
romanesque ressemble dj par l'expression au romanesque des
romantiques, et qui revoit Csare dans le mme sentiment que Lamartine
reverra le lac du Bourget, et que Musset et Olympio reverront le paysage
o ils ont aim:

     Lieux charmants o mon coeur vous avait adore,

dit Antiochus.

     Lieux charmants, beau dsert o passa ma matresse,

dit le Musset du Souvenir.

     Regarde, je viens seul m'asseoir sur cette pierre
     O tu la vis s'asseoir,

dit le Lamartine du _Lac_; et le Lamartine du _Vallon_

     Un seul tre vous manque, et tout est dpeupl.

Mais, plus magnifiquement, Antiochus:

     Dans l'Orient dsert quel devint mon ennui!

Une remarque me vient. Les grandes amoureuses de Racine ne sont certes
pas infrieures, par l'ardeur et la dmence de leur passion, aux autres
femmes damnes du thtre ou du roman. Et cependant avez-vous fait
attention que toutes les hrones raciniennes sont chastes et, pour
prciser, qu'aucune d'elles n'a t la matresse, au sens o nous
l'entendons aujourd'hui, de l'homme qu'elle aime? Racine dit de
Brnice:

     Je ne l'ai point pousse jusqu' se tuer comme Didon, parce que
     _Brnice n'ayant pas ici avec Titus les derniers engagements que
     Didon avait avec ne_ (auriez-vous cru cela?) elle n'est pas
     oblige, comme elle, de renoncer  la vie.

Ni Hermione, ni Roxane, ni Phdre n'ont matriellement pch; et
riphile a beau avoir t enleve par Achille et s'tre pme dans ses
bras ensanglants, elle ne lui a pas appartenu. J'allais rechercher les
raisons et les consquences de cet vident parti pris de Racine.
J'allais dire: C'est peut-tre pour cela que toutes ces femmes aiment
si fort? Ou bien j'allais parler de la pudeur de Racine. Mais je
m'aperois que dans le thtre de Corneille aussi, et, je crois bien,
dans tout le thtre tragique du XVIIe sicle, on ne voit aucune
amoureuse--sauf l'Ariane de Thomas--qui ait t dj possde par son
amant, et que c'est seulement au XIXe sicle qu'on a vu sur la scne des
femmes traner avec soi les souvenirs du lit et les secouer sur le
public. La pudeur, justifie ou non, que je me disposais  attribuer 
Racine, appartiendrait donc  tout son sicle.

       *       *       *       *       *

_Brnice_ eut un grand succs, non sans soulever d'ailleurs beaucoup de
critiques et d'attaques. Il y eut une longue lettre d'un certain abb de
Villars, que madame de Svign trouvait charmante, et qui me semble 
peu prs stupide. Il y eut les vers du ridicule Robinet; il y eut le
jugement de l'ternel Saint-vremond, qui rapproche obligeamment Racine
de Quinault:

     Dans les tragdies de Quinault, vous dsireriez souvent de la
     douleur ou vous ne voyez que de la tendresse; dans le _Titus_ de
     Racine vous voyez du dsespoir o il ne faudrait qu' peine de la
     douleur.

(Comme toujours, Racine parat trop _violent_  Saint-vremond.) Et il y
eut une comdie en trois actes: _Tite et Titus ou Critique sur les
Brnices_, o l'on accuse le Titus de Racine de cruaut et de
perfidie et sa Brnice de bassesse d'me. Et, au XVIIIe sicle,
tout le monde rpte que _Brnice_, c'est trs joli sans doute, mais
que ce n'est pas une tragdie, que ce serait plutt une lgie,--comme
si cela faisait quelque chose que ce soit ou non une tragdie!

       *       *       *       *       *

Et le _Tite et Brnice_ de Corneille? C'est  peu prs le contraire de
la _Brnice_ de Racine.

Embarrass par la simplicit du sujet, Corneille le complique,
d'ailleurs ingnieusement. Il suppose que Titus devait pouser Domitie,
mais que, tandis que Titus aime Brnice, Domitie de son ct aime
Domitian. Il s'agit donc, pour Domitie et Domitian, d'amener Titus 
pouser quand mme Brnice et le Snat  l'y autoriser. Et donc, tout
en travaillant secrtement le Snat dans cette pense, Domitian _feint_
d'aimer lui-mme Brnice, afin d'exciter la jalousie de Titus, et pour
que cette jalousie le dcide  prendre pour femme la belle trangre. Il
suit de l que Domitian et Domitie tiennent une place considrable dans
la pice et relguent presque Titus et Brnice au second plan.
L'intrigue et les sentiments sont d'une comdie galante.

Autre particularit: c'est Brnice qui a l'air d'tre un homme, comme
la plupart des hrones de Corneille; et c'est Tite qui parle et agit en
femme. Aprs que le Snat a donn licence  l'empereur d'pouser
Brnice: C'est, dit-elle, tout ce que je voulais. Mais je ne vous
pouserai pas: adieu.

     Votre coeur est  moi, j'y rgne; c'est assez.

Et c'est Tite qui est tendre, faible, incertain.  deux reprises, il se
dit prt  lcher l'empire et  fuir au bout du monde avec sa matresse.
Le Titus de Racine dclare tout le contraire:

... Et je dois encore moins vous dire
     Que je suis prt, pour vous, d'abandonner l'empire...
     Vil spectacle aux humains des faiblesses d'amour.

Chose bien curieuse: si on laisse de ct la forme, c'est plutt la
_Brnice_ de Racine qui serait cornlienne: car c'est bien au devoir,
aprs tout, qu'elle s'immole: au lieu que la Brnice de Corneille se
sacrifie moiti par orgueil, moiti afin de conserver la vie  son
amant, pour qui elle craint les assassins s'il osait pouser une
trangre.

       *       *       *       *       *

Or, Racine, ayant fait une tragdie si tendre que c'tait  peine une
tragdie, ayant peint l'amour le plus vrai, mais le plus pur, et un
amour qui finalement se sacrifie au devoir, Racine se ressouvint, par
contraste, de la dmence d'Hermione et d'Oreste, choisit la plus atroce
des histoires d'amour, et crivit _Bajazet_.

Cette histoire lui fut apporte par son ami Nantouillet, qui la tenait
du comte de Czy, ancien ambassadeur de France  Constantinople. M. de
Czy avait connu, nous dit Racine, toutes les particularits de la mort
de Bajazet; et il y a quantit de personnes  la cour qui se souviennent
de les lui avoir entendu conter lorsqu'il fut de retour en France.

Et dans la deuxime prface:

     M. de Czy fut instruit des amours de Bajazet et de la sultane. Il
     vit plusieurs fois Bajazet  qui on permettait de se promener
     quelquefois  la pointe du srail, sur le canal de la mer Noire. M.
     le comte de Czy disait que c'tait un prince de bonne mine.

Ce Czy parat avoir t un homme  aventures. L'historien anglais
Ricaut, ambassadeur extraordinaire auprs de Mahomet IV, parle de la
vanit et de l'ambition qu'avait, comme on le dit, le comte de Czy de
_faire la cour aux matresses du Grand Seigneur qui sont dans le
srail_: ce qu'il ne pouvait faire qu'en donnant des sommes immenses aux
eunuques. Et c'est pour cela, parat-il, qu'il tait cribl de dettes.

Ainsi Racine put entendre raconter  Nantouillet, d'aprs Czy, non
seulement l'histoire de Bajazet et de Roxane, mais les aventures de Czy
lui-mme, ses rencontres avec les femmes du harem, et mille
particularits secrtes des moeurs turques. Et Racine en put retenir tout
ce qu'il lui fallait pour son dessein.

       *       *       *       *       *

Czy, nous dit Racine, avait racont la chose  quantit de personnes.
Segrais en tait. Il est extrmement curieux de comparer ce que Segrais
avait fait du rcit de l'ambassadeur dans une nouvelle intitule
_Floridon ou l'Amour imprudent_, publie en 1658, et ce que Racine en
fit dans _Bajazet_.

Dans la nouvelle de Segrais, Roxane est la mre du sultan Amurat,
c'est--dire une personne assez mre et dont la passion pour Bajazet
prte un peu au sourire. Acomat est un vieil eunuque qui s'entremet
entre Bajazet et la sultane mre. La femme aime de Bajazet, ce n'est
point la princesse Atalide, mais une jeune esclave nomme Floridon. La
lettre rvlatrice est trouve dans les vtements de Bajazet. Et la
vengeance de la vieille Roxane est assez modeste: elle tablit sa rivale
dans un palais  Pra, et elle permet  Bajazet d'aller chaque semaine
passer une journe avec sa matresse; mais, si les amants ne savent pas
se contenter de cette concession, elle les fera prir. Cependant, elle
les surveille, suit Bajazet en barque et, sous un dguisement, constate
la trahison; et, un messager d'Amurat apportant  ce moment l'ordre de
mettre  mort Bajazet, Roxane rpond que le sultan est matre absolu; et
ds le soir Bajazet est trangl.

Que Segrais ait reproduit assez fidlement le rcit du comte de Czy,
cela parat probable. Pourquoi? C'est que, si Segrais avait invent, il
aurait invent mieux, je l'espre. Il aurait sans doute corrig l'ge de
la sultane; il lui aurait prt une jalousie plus terrible... Du moins,
je le crois. Oui, il me semble que Segrais doit reproduire assez
exactement Czy, quant aux faits.

Et alors on voit ce que Racine, lui, a invent: l'admirable vizir Acomat
(au lieu de l'insignifiant eunuque), le vizir Acomat, de si lgante
allure et de philosophie si ironique et si dtache,  la manire,
vraiment, d'un Talleyrand ou d'un Morny, si vous voulez; tout le rle,
d'une duplicit si douloureuse, de la tendre et torture princesse
Atalide (au lieu de Floridon la petite esclave); tout le caractre de
Roxane, qu'il a eu la faiblesse de rajeunir (mais, sans cela, dans quoi
entrions-nous?) et enfin l'effroyable dnouement: Roxane,  l'instant o
elle vient de faire trangler Bajazet, trangle elle-mme par le
mystrieux ngre arriv  la fin du troisime acte. C'est dire que
l'essentiel de _Bajazet_ est bien de Racine, et aussi que tout ce qu'il
a ajout aux souvenirs de Czy est justement ce qui, dans sa tragdie,
nous parat le plus turc par l'esprit.

Or, lorsque _Bajazet_ eut t jou, le mot d'ordre, parmi les ennemis de
Racine, fut de dire: Ce sont des Franais sous l'habit turc. Ce fut
leur tarte  la crme.

     tant une fois prs de Corneille sur le thtre  une
     reprsentation de _Bajazet_, il me dit: Je me garderais bien de le
     dire  d'autres que vous, parce qu'on dirait que je parlerais par
     jalousie mais, prenez-y garde, il n'y a pas un seul personnage dans
     le _Bajazet_ qui ait les sentiments qu'il doit avoir et que l'on a
      Constantinople; ils ont tous, sous un habit turc, les sentiments
     qu'on a au milieu de la France.

Qui parle ainsi? Segrais, d'aprs le _Segraisiana_. Et c'est assez
amusant, parce que, s'il y a quelque chose de faiblement turc, c'est
bien la nouvelle inspire  Segrais par les conversations de Czy et qui
ressemble  toutes les vagues nouvelles espagnoles du temps.

Ce qui est certain, c'est que Racine a trs bien profit de Czy,--et
probablement aussi du grand voyageur Bernier qu'il avait vu dans la
compagnie de Molire, de Chapelle et de Boileau,--et, en outre, de ses
lectures. Ne lui demandez pas l'Orient pittoresque des romantiques:
qu'en aurait-il fait? Ne lui demandez pas le bric--brac des
_Orientales_. _Bajazet_ manque videmment d'icoglans stupides, de
Allah! Allah!, de yatagans, de minarets et de muezzins. Dans _le
Bourgeois gentilhomme_, jou l'anne prcdente, Clante, dguis en
fils du Grand Turc, disait  M. Jourdain: Que votre coeur soit toute
l'anne comme un rosier fleuri. Que le Ciel vous donne la force des
lions et la prudence des serpents. Racine aurait pu se ressouvenir de
cette turquerie facile et l'adapter au style tragique. Je ne crois pas
qu'il y ait song. La couleur locale de Racine reste surtout intrieure.
Mais enfin, ds le dbut, il marque, par quelques dtails habilement
placs, la civilisation o il nous transporte. Il nous fait connatre ou
nous rappelle les us des sultans  l'gard de _leurs frres_, la loi du
mariage chez le Grand Turc, et que la favorite n'est sultane qu'aprs la
naissance d'un fils, etc. Il n'oublie ni la position et les dangers
habituels des grands vizirs, ni le rle des janissaires, ni celui des
ulmas, ni l'tendard du prophte, ni la porte sacre, ni les muets. Et
mme,  et l, se dtachent quelques vers,  demi pittoresques
seulement, mais tels que nous achevons facilement les images qu'ils
indiquent:

     Et moi, vous le savez, je tiens sous ma puissance
     Cette foule de chefs, d'esclaves, de muets,
     Peuple que dans ses murs renferme ce palais,
     Et dont  ma faveur les mes asservies
     M'ont vendu ds longtemps leur silence et leurs vies...
     Nourri dans le srail, j'en connais les dtours...
     Orcan, le plus fidle  servir ses desseins,
     N sous le ciel brlant des plus noirs africains...

Au surplus, nous savons que, pour _Bajazet_, on chercha la fidlit du
costume avec plus de soin qu'on n'en mettait alors  ces choses. Et
enfin, si nous ne demandons  Racine que ce qu'il nous annonce dans sa
prface, et qui est dj beaucoup,  savoir les moeurs et maximes des
Turcs,--et cela, bien entendu, sous la forme dramatique,--nous
trouverons qu'il n'a pas mal tenu sa promesse.

D'abord, l'action est toute turque. C'est l'histoire d'une conspiration
de srail qui choue et qui se termine par une muette tuerie. Un vizir
disgraci veut donner le trne au frre du sultan absent, en s'aidant de
l'amour que ce frre a inspir  la sultane favorite. La maladroite
vertu du jeune prince vient dranger les plans du vizir, et le sultan,
qui veille de loin, fait tout trangler.

Nulle tragdie n'est plus enveloppe de mystre et d'pouvante. C'est
bien le srail, tel du moins que nous nous le figurons... Roxane, au
moment o commence l'action, n'a pu communiquer avec Bajazet que par
l'intermdiaire d'Atalide. Personne, sauf Roxane et Acomat, ne circule
librement. Durant quatre actes sur cinq, Bajazet est gard  vue. Il y a
des yeux et des oreilles dans la muraille: les oreilles et les yeux du
sultan. Nous sentons cela, ds la premire scne, par l'entretien du
vizir avec Osmin, son agent secret. Un premier messager, envoy par
Amurat pour demander la tte de Bajazet, a t supprim sans bruit. Mais
voil qu' la fin du troisime acte survient silencieusement un nouveau
messager, le mystrieux ngre Orcan. Tous les personnages jouent leur
tte et le savent. Si Acomat, ayant chou dans son dessein, ne peut
s'chapper  temps, il recevra le cordon de soie. Si Bajazet repousse
Roxane, elle le tue, mais elle meurt. Bajazet et Atalide sont entre les
mains de Roxane, et Roxane est sous la main du sultan. Sur leurs
passions, leurs haines, leurs ambitions, leurs amours, plane une menace
gnrale et impartiale de mort. Ils ont tous la tte dans un noeud
coulant qu'on n'aperoit pas et dont le bout est l-bas,  Bagdad. Et,
tandis qu'ils s'agitent dans cette ombre funbre, nous avons
l'impression que quelqu'un des esclaves noirs qu'on voit glisser au fond
de la scne conclura le drame.

Cela est dj assez oriental, ne croyez-vous pas? Mais les personnages
eux-mmes, surtout Acomat et Roxane, sont-ils donc si franciss?

Le subtil Acomat est, par ses principaux traits, le type mme d'une
certaine espce d'hommes politiques, et, en mme temps, un Turc fort
vraisemblable. Ses desseins sont bien ceux d'un vizir expriment et du
ministre d'un despote souponneux et jaloux: ils n'impliquent aucune
proccupation de l'intrt public, et le vizir ne compte, pour les
raliser, que sur l'intrt personnel et immdiat de ceux qu'il y
associe. Ce plan est hardi et assez compliqu. Comme il sait que le
sultan,  son retour, le ferait probablement trangler, il veut lui
substituer son frre, qui est doux, charmant, et de bonne mine.
Roxane, souveraine matresse au srail, a reu l'ordre de faire tuer
Bajazet: mais Acomat lui montre ce brave jeune homme, et elle prend feu.
Bajazet pousera Roxane, sera sultan,--puis fera d'elle ce qu'il lui
plaira. Acomat doit pouser la cousine de Bajazet, Atalide (c'est pour
cela que Roxane, d'abord, ne se mfie point d'elle), et restera le
vritable matre de l'empire. Il est bien sr de son affaire; l'intrt
de Bajazet et de Roxane lui rpond du succs.

Mais il a compt sans la fiert du jeune prince et surtout sans son
amour pour Atalide. Il n'a pu souponner que cette petite fille irait
mettre tout ce grand ouvrage  nant. La finesse d'Acomat est courte par
un ct: elle ne fait pas la part du dsintressement possible dans les
actions humaines. Mais au reste, ce dessein difficile, audacieux et
cependant sans grandeur, le vizir en poursuit l'accomplissement avec
srnit. Ce vieil homme ironique et rus, qui a dj eu l'esprit de
survivre  plusieurs sultans et qu'une barque secrte attend toujours
dans le port en cas de malheur, envisage tranquillement la mort; et,
comme il en a la duplicit lgendaire, il a bien aussi la rsignation,
le majestueux fatalisme des hommes de sa race. S'il dbitait  et l
quelques versets du Coran et s'il maillait ses propos de quelques
mtaphores incohrentes, je vous jure qu'il nous paratrait Turc avec
intensit et de la tte aux pieds.

Je ne sais si la faon d'aimer de Roxane est exclusivement orientale,
et,  vrai dire, j'en doute. Mais il est certain que son amour rpond
assez  l'ide que nous nous faisons de l'amour d'une sultane, d'une
femme de harem, d'une personne sensuelle, grasse, aux paupires lourdes,
aux lvres rouges, dsoeuvre et totalement dpourvue tendresse, de
mivrerie et d'idalisme. C'est un amour charnel et furieux, que le
danger excite, et qui se tourne en cruaut quand ce qu'il dsire lui
chappe. Elle adore Bajazet avant de lui avoir jamais parl: vous pensez
donc bien que ce n'est pas de son me qu'elle est prise. Les sentiments
de Roxane sont simples; elle est nave et terrible. Elle a cru, sur les
rapports d'Atalide et sur quelques faibles apparences,  l'amour de
Bajazet. Lorsqu'elle souponne qu'elle s'est trompe, elle clate en
transports sauvages; et ce qu'elle trouve de mieux pour persuader et
attendrir l'homme qu'elle aime, c'est de lui dire: Prends garde! ta vie
est entre mes mains. Si tu ne m'aimes, je te tue! Mais elle espre
encore, et c'est pourquoi elle l'pargne. Quand elle ne peut plus
douter, quand elle sait qu'il aime Atalide et que tous deux la
trompaient, elle lui fait cette tonnante proposition: Je vais faire
trangler ma rivale sous tes yeux. Au reste, je ne te demande pas de
m'aimer tout de suite:

     Viens m'engager ta foi: _le temps fera le reste_.

C'est dire qu'elle n'en veut qu' son corps. (Mais sur quelles tranges
caresses compte-t-elle donc pour s'emparer de lui?) Il refuse. Alors,
qu'il meure! Au moins, personne ne l'aura! Et elle jette son terrible:
Sortez!

Roxane est un des animaux les plus effrns qu'on ait mis sur la scne.
Elle est la plus lmentaire et la plus brutale des quatre amoureuses
meurtrires de Racine.

Bajazet et Atalide, complexes, d'une humanit plus pure, plus tendre,
je dirai: plus chrtienne, font avec la sultane un contraste
intressant.

Il ne me parat point que Bajazet soit un personnage aussi ple qu'on
l'a dit quelquefois.--Il est de son pays et de sa race, lui aussi, par
quelques cts: ainsi il veut bien mentir jusqu' un certain point,--et
il a le mpris absolu de la mort. Mais il n'est Turc qu' moiti, et
c'est ce qui le perd,--et c'est aussi ce qui rend son caractre trs
attachant. S'il tait tout  fait de chez lui, il mentirait jusqu'au
bout, il pouserait Roxane sans hsitation,--quitte  la faire coudre
aprs dans un sac,--et il n'aimerait pas Atalide de cet amour chaste,
dlicat, profond, immuable.

Mais les moeurs du harem lui sont odieuses, et la passion farouche et
toute sensuelle de la sultane lui rpugne. Il compare cette bte
voluptueuse, qui halte de dsir autour de lui,  sa petite compagne
d'enfance,  la gracieuse et modeste princesse Atalide. Il est
videmment spiritualiste et monogame. Il faut avouer que Racine l'a
beaucoup tir  nous.

Mais alors, dira-t-on, qu'il soit tout  fait vertueux! Ce pur jeune
homme n'en joue pas moins, avec l'impure sultane, un rle d'une fcheuse
duplicit et qui lui donne une assez plate allure.--Mais d'abord, cette
duplicit se borne  des rticences et  des silences: il laisse Roxane
croire ce qu'elle veut.--C'est pire, rplique-t-on.--Attendez; voici par
o Bajazet se relve. Cette dissimulation aurait quelque chose d'assez
bas s'il s'y pliait par crainte de la mort. Mais la mort, comme j'ai
dit, il n'en a point peur; il la connat; il vit avec elle; depuis qu'il
est au monde, il l'a vue assise  son chevet. Entendez-le rpondre 
Acomat qui le presse d'pouser Roxane:

... Acomat, c'est assez.
     Je me plains de mon sort moins que vous ne pensez.
     La mort n'est pas pour moi le comble des disgrces.
     J'osai, tout jeune encor, la chercher sur vos traces;
     Et l'indigne prison o je suis enferm
      la voir de plus prs m'a mme accoutum.
     Amurat  mes yeux l'a vingt fois prsente:
     Elle finit le cours d'une vie agite...

Non, s'il craint, ce n'est point pour sa vie, c'est pour son amour,
c'est pour Atalide. C'est pour elle qu'il consent  mentir comme il
fait.

Et alors,  y regarder de prs, son cas parat digne d'une sympathie et
d'une piti immenses. Bajazet, c'est l'honnte homme engag dans une
situation fausse, contraint de s'abaisser moralement  ses propres yeux
pour faire ce qu'il croit tre son devoir,--et de revtir des apparences
quivoques au moment mme o il est en ralit le plus hroque. Le type
devient ainsi trs gnral. Tous ceux-l aimeront et comprendront
Bajazet, qui ont t obligs de mentir et de soutenir pniblement leur
mensonge, par amour, fidlit, loyalisme, compassion, et pour pargner
des douleurs  une autre crature. Ce rle si compliqu, si gn, si peu
avantageux contient donc plus de tragique peut-tre que les grands
rles des hros de tragdie. Je voudrais seulement que Bajazet nous dt
mieux,--oh! tout simplement dans quelque monologue,-- quel point il
souffre des hontes et des abaissements qu'un devoir suprieur lui
impose. On verrait tout de suite sous un autre jour ce personnage
calomni.

Dans ce drame o tout le monde ment, la petite princesse Atalide est
encore celle qui ment le plus. Mais, outre qu'elle a la mme excuse que
Bajazet, on lui en veut moins parce qu'elle est femme. Je crois bien,
d'ailleurs, que nul ne souffre plus qu'elle: elle a constamment le coeur
dans un tau. Songez  ce que doivent tre les sentiments d'une femme
amoureuse qui s'entremet, pour son amant, auprs d'une autre femme, et
le lui vante, et le lui offre, et le lui envoie; songez quel horrible
effort, et quelles craintes, quels soupons, quelle jalousie! La scne
o elle supplie son amant de se prter  ce jeu et, tout de suite aprs,
celle o elle croit qu'il s'y est trop prt, sont d'une vrit
particulirement poignante. Avec cela, elle est dlicieuse. Racine a
voulu l'opposer fortement  l'esclave Roxane. Elle est comme la
soeur-fiance de Bajazet; ils ont t levs ensemble dans un coin du
srail, tels que deux colombes dans une cour de mosque. Cette petite
princesse qui ment si bien, qui dfend son amant avec tant d'nergie et
qui, enfin, le perd parce qu'elle l'aime trop, a pourtant des grces
rserves et chastes de religieuse gare dans un harem.

       *       *       *       *       *

En rsum, de mme que _Brnice_ est la plus racinienne des tragdies
de Racine parce qu'elle en est la plus tendre, _Bajazet_ est la plus
racinienne des tragdies de Racine parce qu'elle en est la plus froce,
et que nulle n'offrit jamais (avec un tel entrecroisement de duplicits)
un plus pouvantable jeu de l'amour et de la mort.

Mais, comme j'ai dit, le mot d'ordre tait donn: il tait convenu que
la pice (dfaut impardonnable!) n'tait pas turque. Apparemment _la
Sultane_ de Gabriel Bonnyn (1561), _le grand et dernier Soliman_ de
Mairet (1639), le _Soliman_ de Dalibray (1637), la _Roxelane_ de
Desmares (1643), _le Grand Tamerlan_ et _Bajazet_ de Magnon, et
l'_Osman_ de Tristan l'Hermite (1656) l'taient davantage? Le ridicule
Robinet, ami de Molire, s'gaya sur le peu de turquerie de _Bajazet_.
Donneau de Vis, autre ami de Molire, dcouvrit dans des livres, tels
que les _Voyages du sieur Le Loir contenus en plusieurs lettres crites
du Levant_ ou l'_Abrg de l'histoire des Turcs_ de Du Verdier, que la
tragdie de Racine tait pleine d'erreurs, qu'Amurat s'tait dfait de
Bajazet en mme temps que de son frre Orcan, et que Roxane avait t
avec Amurat au sige de Bagdad. Et la grosse Svign, aprs avoir assez
vivement admir _Bajazet_, n'osa plus le faire quand son odieuse fille
l'en eut rprimande.

Racine, cette fois, ne rpliqua ni ne discuta. Il rpondit froidement
dans sa premire prface:

     C'est une aventure arrive dans le srail. Je la tiens du chevalier
     de Nantouillet, qui la tenait du comte de Czy. J'ai t oblig de
     changer quelques circonstances. Mais, comme ce changement n'est pas
     fort considrable; je ne pense pas qu'il soit ncessaire de le
     marquer au lecteur. La principale chose  quoi je me suis attach,
     'a t de ne rien changer ni aux moeurs ni aux coutumes de la
     nation.

Rien de plus. Pour le reste, allez-y voir, ou interrogez ceux qui ont
entendu M. de Czy. Et la faon premptoire et ironique dont il se
drobe ici, parce qu'il sait que, cette fois, on n'ira pas voir, nous
montre tout ce qu'il devait y avoir de concession aux pdants et sans
doute de moquerie secrte dans les passages de ses prfaces o il se
donnait tant de mal pour prouver l'existence historique de tel ou tel
personnage secondaire qu'il aurait pu simplement inventer.

Mais ici, je le rpte, il ddaigne de rpondre. Ce n'est mme que
quatre ans plus tard (prface de 1676) qu'il aura cette belle et
ingnieuse remarque sur l'loignement du pays qui rpare en quelque
sorte la trop grande proximit du temps et qu'il expliquera comment la
vie du harem est propre  rendre les femmes plus savantes en amour. En
1672, il ne dit rien. _Bajazet_ n'en a pas moins un trs grand succs.
Racine sent,  ce moment, toute sa force. Il va entrer  l'Acadmie. Il
n'a plus grand'chose  dsirer; et il semble qu'une sorte de dtachement
commence  s'oprer en lui. Il sait qu'il n'crira rien de plus violent
ni dplus tragique que _Bajazet_. Que va faire maintenant cette me
dvorante?




HUITIME CONFRENCE

MITHRIDATE--IPHIGNIE--PHDRE


On sait bien que

     Dans un objet aim tout nous devient aimable.

Je vous avoue que j'aime Racine tout entier et que je ne voudrais rien
perdre de lui, pas mme _Alexandre_ ni mme cette _Thbade_, qui est
l'exercice d'un colier aim des dieux. Et, d'autre part, si je me
permettais d'exprimer une prfrence pour tel ou tel des ouvrages
profanes de sa maturit, je craindrais presque de l'offenser et de lui
faire de la peine, et je craindrais aussi de me tromper. Toutefois, ne
puis-je vous dire que si, par une hypothse d'ailleurs absurde, je me
trouvais absolument forc de faire un choix, les deux tragdies que je
sacrifierais avec le moins de dsespoir, ce serait peut-tre
_Mithridate_ (malgr Mithridate et Monime) et _Iphignie_ (malgr
Iphignie et riphile), et que celles que je voudrais sauver, si tout le
reste devait tre dtruit (supposition fort peu raisonnable), ce serait
_Andromaque_, _Bajazet_ et _Phdre_,--et _Brnice_, qui est  part.

Et sans doute je me contente d'exprimer ici des prdilections
personnelles, et l'on peut me dire que ce n'est plus de la critique;
comme s'il n'y avait pas toujours, au fond et  l'origine de la
critique, l'motion involontaire de notre sensibilit en prsence d'une
oeuvre, et cette simple et irrductible dclaration: j'aime ou je
n'aime pas. Mais, au surplus, je pourrais ici donner des raisons.
_Andromaque_, _Bajazet_, _Phdre_ me paraissent les trois drames o
Racine est lui-mme jusqu'au bout; o il l'est avec hardiesse et
violence; les trois drames de la passion totale, qu'on n'avait pas faits
avant Racine, et que je doute un peu qu'on ait refaits aprs lui.
_Andromaque_, _Bajazet_, _Phdre_ ne sont que trs partiellement
influencs par les moeurs, le got, les prjugs du XVIIe sicle. Au
contraire, _Mithridate_ et surtout _Iphignie_ me semblent les deux
pices o le pote s'est le plus pli, sciemment, ou non, aux moeurs et
au got de son temps, et  l'ide que ce temps se faisait de la beaut.
_Mithridate_ et _Iphignie_ sont, parmi les tragdies de Racine, les
plus pompeuses (je ne donne pas  ce mot le sens un peu dfavorable
qu'il a pris, et qu'il n'avait pas alors); celles qui s'appareillent le
mieux aux autres formes de l'art du XVIIe sicle, aux tableaux de
Lebrun, aux statues de Girardon ou de Coysevox, aux jardins de Le Ntre,
au palais de Versailles; bref les plus louis-quatorziennes, si je puis
dire.

Aussi sont-ce les deux tragdies que le roi aima le mieux, et celles qui
(_Andromaque_ mise  part) eurent le plus de succs en leur temps.
Toutes deux eurent en outre une magnifique carrire officielle (comme
nous dirions aujourd'hui), firent partie de divertissements, de ftes
donnes  l'occasion d'vnements royaux et nationaux (c'tait alors
mme chose), de mariages ou de victoires royales et franaises. Toutes
deux, peut-tre  cause de cela, furent mnages par la critique.

       *       *       *       *       *

Dans ces annes de _Mithridate_ et d'_Iphignie_, Racine, qui vient
d'entrer  l'Acadmie, le 12 janvier 1673,  trente-trois ans, apparat
un peu pote-laurat au sens anglais, pote de la cour: ce qui, je me
hte de le dire, n'a rien de dsobligeant pour lui; car il y a dans
cette cour bien de l'esprit et un bien grand got; et les admirateurs
les plus dclars de Racine, c'est le grand Cond, c'est Colbert, c'est
le duc de Chevreuse, et ce sont les Mortemart, si renomms pour leur
esprit Vivonne, madame de Thianges, madame de Montespan.

Donc, on lit dans le _Journal de Dangeau_ (dimanche 5 novembre 1684):
Le soir, il y eut comdie franaise; le roi y vint, et l'on choisit
_Mithridate_, parce que c'est la comdie _qui lui plat le plus_.

_Mithridate_ fut jou trs souvent  la cour:  Saint-Germain, 
Fontainebleau,  Chambord,  Versailles,--et  Saint-Cloud (1680) pour
la dauphine nouvellement marie.

_Iphignie_ fut joue pour la premire fois  l'Orangerie, dans les
Divertissements de Versailles donns par le roi  toute sa cour, au
retour de la conqute de la Franche-Comt en l'anne 1675. Et voici la
description des lieux, d'aprs le _Mercure galant_:

     La dcoration reprsentait une longue alle de verdure, o, de part
     et d'autre, il y avait des bassins de fontaines, et d'espace en
     espace des grottes d'un travail rustique, mais travailles trs
     dlicatement. Sur leur entablement rgnait une balustrade o
     taient arrangs des vases de porcelaine pleins de fleurs; les
     bassins des fontaines taient de marbre blanc, soutenus par des
     tritons dors; et dans ces bassins on en voyait d'autres pins
     levs qui portaient de grandes statues d'or. Cette alle se
     terminait dans le fond du thtre par des tentes qui avaient
     rapport  celles qui couvraient l'orchestre; et au del paraissait
     une longue alle, qui tait l'alle mme de l'Orangerie, borde des
     deux cts de grands orangers et de grenadiers entremls de vases
     de porcelaine remplis de diverses fleurs. Entre chaque arbre il y
     avait de grands candlabres et des guridons d'or et d'azur qui
     portaient des girandoles de cristal allumes de plusieurs bougies.
     Cette alle finissait par un portique de marbre; les pilastres qui
     en soutenaient la corniche taient de lapis, et la porte paraissait
     toute d'orfvrerie. Sur ce thtre, orn de la manire que je viens
     de dire, la troupe des comdiens du roi reprsenta la tragdie
     d'_Iphignie_.

Je ne dis que ce que je dis, et ce n'est pas moi, comme vous le pensez
bien, qui mconnatrai la force et la vrit d'_Iphignie_ et de
_Mithridate_. Mais enfin on sent qu'entre ce dcor et _Mithridate_ ou
_Iphignie_, entre ce dcor et ces vers d'_Iphignie_, par exemple:

     Mon respect a fait place aux transports de la reine,

ou bien:

     Vous n'avez pas du sang ddaign les faiblesses,

il n'y a pas de profonde disconvenance. Mais il me semble qu'il y en
aurait, ou que du moins on en pourrait apercevoir, entre ce dcor et
certains cris d'Hermione, de Roxane et de Phdre. Ces cris auraient fl
les girandoles sur les guridons d'or et d'azur.

Et c'est pourquoi _Mithridate_ et _Iphignie_ me semblent les deux
seules tragdies auxquelles se puissent appliquer, avec quelque
apparence peut-tre de justesse, les vers de Voltaire sur ces amoureux
que l'Amour croit des courtisans franais--et aussi les ternelles
railleries de Taine, dont c'tait la manie de ne voir dans les tragdies
de Racine qu'une reproduction de Versailles, par exemple ce passage des
_Nouveaux Essais de critique et d'histoire_:

     Mettez (dit-il aprs avoir parl de l'Achille grec), mettez en
     regard le charmant cavalier de Racine,  la vrit un peu fier, de
     sa race et bouillant comme un jeune homme, mais discret, poli, du
     meilleur ton, respectueux pour les captives... leur demandant
     permission pour se prsenter devant elles, tellement qu' la fin il
     te son chapeau  plumes et leur offre galamment le bras pour les
     mettre en libert... Une des causes de l'amour d'Iphignie, c'est
     qu'Achille est de meilleure maison qu'elle (?); elle est glorieuse
     d'une telle alliance: vous diriez une princesse de Savoie ou de
     Bavire, qui va pouser le dauphin de France.

Il y a du vrai, un peu. Racine, en faisant parler ou de lgendaires
hros d'il y a trois mille ans, ou, comme dans _Mithridate_, des rois 
demi barbares d'il y a deux mille ans, leur a prt quelque chose du
langage, des sentiments et des manires qui passaient pour les plus
nobles en son temps. Mais j'ajoute: Pourquoi non? ou Qu'est-ce que
cela fait? En quoi cela est-il si ridicule? Est-ce que l'me d'un
gentilhomme accompli de la cour de Louis XIV ne peut pas tre quelque
chose de fort intressant? Est-ce que ses faons ne sont pas de fort
belles faons, et qui supposent dlicatesse morale, respect de la femme,
fiert discipline, matrise de soi? Mais, en ralit, il y a dans
Racine une harmonieuse fusion de la noblesse et de l'lgance morales
comme on les entendait au XVIIe sicle, avec l'allure et la grandeur
hroques comme elles nous sont prsentes dans le thtre grec. Racine
mle et combine l'humanit suprieure de l'antiquit avec l'humanit
suprieure de son temps. Cette combinaison est belle. Elle n'est point
absurde, le fond de l'me humaine persistant sous les diffrences de
costumes,--et Achille rvolt (dans l'_Iliade_) tant assez proche
parent de Cond rebelle.--Tout ce qu'on peut dire, c'est que l'un des
lments de cette combinaison, l'lment Louis XIV, domine un peu plus
dans _Mithridate_ et surtout dans _Iphignie_ que dans les autres pices
de Racine.

Et maintenant, quelques remarques spares sur chacune de ces deux
tragdies pompeuses.

       *       *       *       *       *

Disons-nous bien que Corneille ne pensait qu' Racine, et que Racine ne
pensait qu' Corneille, et que ce n'tait pas pour s'entr'aimer.

L'pine au coeur d'Eschyle s'appelle Sophocle, et au coeur de Corneille
Jean Racine. Oh! le dlaissement du grand pote qui a oubli de mourir
jeune! La douleur de survivre  ses succs, de se voir pass de mode et
remplac par une gnration d'crivains qui semblent avoir le cerveau
fait autrement que lui! Ma veine, dit Corneille dans une _ptre au
roi_ de 1667 (l'anne d'_Andromaque_),

     N'est plus qu'un vieux torrent qu'ont tari douze lustres;
     Et ce serait en vain qu'aux miracles du temps
     Je voudrais opposer l'acquit de quarante ans.
     Au bout d'une carrire et si longue et si rude,
     On a trop peu d'haleine et trop de lassitude;
      force de vieillir un auteur perd son rang:
     On croit ses vers glacs par la froideur du sang;
     Leur duret rebute, et leur poids incommode
     Et la seule tendresse est toujours  la mode!

Il ne veut point convenir, d'ailleurs, qu'il y a autre chose que de la
tendresse dans Racine. Racine l'irrite, le scandalise,--et l'attire.
S'il pouvait, lui aussi, ou s'il voulait!... De ce trouble, je pense,
natra _Surna_, au lendemain du triomphe royal d'_Iphignie_. On peut,
sans y mettre trop de complaisance, distinguer comme un reflet racinien
sur la dernire tragdie de Corneille. Il y a, du reste, quelque
analogie de situation entre _Surna_, qui est de 1674, et _Bajazet_, qui
est de 1672. Mme, la pauvre Eurydice, moins nerveuse et moins
douloureuse, est en ralit plus faible qu'Atalide. Eurydice sait qu'il
dpend d'elle de sauver la vie de son amant Surna, en lui commandant
d'pouser Mandane, fille du roi Orode, lequel s'est mis en tte de faire
Surna son gendre pour s'assurer la fidlit d'un serviteur trop
puissant. Mais Eurydice--contrairement  l'habitude des hrones de
Corneille dans la moiti de ses tragdies--n'a pas le courage de donner
son amant  une autre femme. Ses incertitudes remplissent trois actes;
et, quand elle se dcide, il est trop tard: Surna vient d'tre
assassin par l'ordre du roi. Nous voyons ici une hrone de Corneille
qui n'est plus cornlienne qu'en discours. Que dis-je! la forme
elle-mme s'attendrit en plus d'un endroit de cette lente mais souvent
charmante tragdie.  un moment, Surna ayant dit qu'il veut mourir pour
se tirer d'embarras, Eurydice rpond mlodieusement:

     Vivez, seigneur, vivez afin que je languisse,
     Qu' vos feux ma langueur rende longtemps justice.
     Le trpas  vos yeux me semblerait trop doux,
     Et je n'ai pas encore assez souffert pour vous.
     Je veux qu'un noir chagrin  pas lents me consume,
     Qu'il me fasse  longs traits goter son amertume;
     Je veux, sans que la mort ose me secourir,
     Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir.

Il y a l quelque chose de plus ardent que la langueur fade de Quinault.
Et la fin est belle. Eurydice, qui vient d'apprendre la mort de Surna,
demeure immobile et sans larmes. Palmis, la soeur du hros, s'en
indigne:

     Quoi! vous causez sa perte et n'avez point de pleurs!

Alors, Eurydice, simplement:

     Non, je ne pleure point, madame; mais je meurs.
     Gnreux Surna, reois toute mon me.

Et elle meurt.--Un peu auparavant, dans _Psych_ (1671), Corneille avait
su mieux encore faire parler l'amour. Et je crois que la concurrence du
jeune et odieux Racine a pu tre pour quelque chose dans ce suprme
renouvellement du vieux pote.

De son ct, Racine ne pense qu' Corneille. Il sait bien tout ce que
disent les partisans du bonhomme. Ils abandonnent  son jeune rival les
histoires d'amour: mais pour les tragdies politiques, pour les machines
romaines, il n'y a encore que Corneille! Racine a bien fait
_Britannicus_, mais _Britannicus_ n'est qu'un drame priv, et n'a eu,
d'ailleurs, presque aucun succs. Et alors Racine cherche... Il veut
montrer que, lui aussi, il est capable de grandes vues et de belles
discussions et dlibrations historico-politiques. Il lui faut
absolument un sujet qui comporte l'quivalent du grand dialogue
d'Auguste avec Cinna et Maxime, ou de la premire scne de _la Mort de
Pompe_, ou de la grande scne entre Pompe et Sertorius dans
_Sertorius_. Il feuillette les historiens et les compilateurs
d'histoires: Florus, Plutarque, Dion Cassius, Appien,--et les chapitres
de Justin o Pierre Corneille avait trouv la situation du cinquime
acte de _Rodogune_, et d'o Thomas Corneille avait tir sa _Laodice_, ce
curieux mlodrame qui fait songer tantt  _la Tour de Nesle_ et tantt
 _Lucrce Borgia_. Et Racine finit par rencontrer ce qu'il lui faut:
Mithridate, vaincu, mais irrductible, exposant son projet d'attaquer
les Romains dans Rome mme. La voil, la grande scne historique, celle
qui lui donnera l'occasion d'tre mle, srieux, svre, et d'galer
Corneille sur son propre terrain!

Et d'une autre faon encore il rivalisera avec le vieux matre, et lui
fera mme la leon.--Corneille a t amoureux toute sa vie, mais
particulirement  partir de la cinquantaine. On connat ses innocentes
et grondeuses amours avec mademoiselle Du Parc, quelques annes avant la
liaison beaucoup plus effective de cette belle personne avec Racine
lui-mme. On connat surtout les stances absurdes et dlicieuses  _la
Marquise_, o Corneille la somme imprieusement de l'aimer malgr ses
rides, parce qu'il a du gnie.  partir de l, Corneille se complat 
mettre dans son thtre des vieillards amoureux: Sertorius dans
_Sertorius_ (1662), Syphax dans _Sophonisbe_ (1663) et Martian dans
_Pulchrie_, qui sera jou trois mois avant le _Mithridate_ de Racine.
Quand je dis des vieillards... ils n'ont gure que de cinquante 
soixante ans; mais, vous le savez, les gens du XVIIe sicle taient si
simples qu'un homme leur paraissait vieux, pass la cinquantaine. Et le
vieux Sertorius et le vieux Syphax disent des choses touchantes, et mme
le vieux Martian parle quelquefois en grand pote lyrique: mais tous
trois sont des amoureux platoniques et singulirement soumis. Le
plaintif Syphax se laisse tout le temps injurier par Sophonisbe parce
qu'il ne hait pas assez les Romains; Sertorius, qui dit aimer Viriathe,
veut nanmoins la marier  son lieutenant Perpenna; et Martian accepte
sans protestation et mme avec reconnaissance d'tre auprs de
l'impratrice Pulchrie un mari qui n'usera pas de ses droits.

Sur quoi Racine se dit: Je vais leur montrer, moi, ce que peut tre
l'amour chez un sexagnaire: le sentiment le plus fort, le plus
exigeant, le plus douloureux, le plus froce. Il tait d'ailleurs assez
naturel qu'aux autres varits de l'implacable amour il voult ajouter
celle-l, qui n'avait pas encore t peinte dans toute sa vrit. Racine
compltait ainsi sa mnagerie de fauves bien disants. Et donc il conoit
et ralise Mithridate, rival de ses fils  cinquante-sept ans, et du
premier coup ramasse et fait vivre en lui tous les terribles caractres
du lamentable amour des hommes trop vieux.

Car vraiment tout y est bien: le dsir d'autant plus furieux, qu'il se
sent anormal, et que le vieillard pris sait bien qu'il ne pourra
satisfaire que mdiocrement la jeune femme qu'il aime et risque mme d'y
chouer tout  fait: d'o une sorte de honte qui l'empche de parler
directement de cet amour dont il est consum. Mithridate ne dclare
point en face  Monime qu'il l'aime: il attend d'tre tout seul pour
dire avec un rle: Je brle, je l'adore. (Acte IV.) Oui, tout y est:
le manque de clairvoyance, qui vient justement d'une attention et d'une
dfiance trop soutenues: celui que Mithridate charge de veiller sur
Monime et de la disposer  ce qu'il veut, c'est prcisment Xiphars,
celui de ses fils qui est aim de Monime.--Tout y est: la torture
continuelle du soupon et, quand le soupon est devenu certitude, la
jalousie forcment meurtrire, par la rage de sentir que ce qu'un autre
donnera  la jeune femme, on ne pourrait le lui donner; et cette
invitable pense: Si ce n'est moi qui la possde, que du moins ce ne
soit personne. Et c'est pourquoi Mithridate,  l'insupportable ide
que, lui mort, Monime serait  Xiphars, n'hsite pas un moment 
envoyer du poison  celle qu'il adore. Tout cela, compliqu par ce fait,
que le rival de Mithridate est un fils pour qui il a de l'estime et de
l'affection; et tout cela, en outre, pouss  l'atroce par la condition,
la race et le pass de Mithridate, sultan oriental vaguement teint
d'hellnisme, habitu au sang, traqu comme une bte dans sa jeunesse,
et qui a d, de bonne heure, rpondre aux crimes par des crimes, et
trahir pour se dfendre de la trahison:  la fois homme de dsir et de
volont indomptables, et homme de dissimulation et de ruse. (Celle par
laquelle il arrache  Monime l'aveu de son amour pour Xiphars convient
singulirement  son personnage.)

Mais si tortur, avec cela! Rappelez-vous les choses qu'il se dit quand
il est seul:

     Non, non, plus de pardon, plus d'amour pour l'ingrate.
     Ma colre revient, et je me reconnais.
     Immolons, en partant, trois ingrats  la fois...
     Sans distinguer entre eux qui je hais ou qui j'aime,
     Allons, et commenons par Xiphars lui-mme.
     Mais quelle est ma fureur! et qu'est-ce que je dis?
     Tu vas sacrifier qui, malheureux? Ton fils!
     Un fils que Rome craint, qui peut venger son pre
     Pourquoi rpandre un sang qui m'est si ncessaire?
     Ah! dans l'tat funeste o ma chute m'a mis,
     Est-ce que mon malheur m'a laiss trop d'amis?
     Songeons plutt, songeons  gagner sa tendresse.
     J'ai besoin d'un vengeur, et non d'une matresse.
     Quoi! ne vaut-il pas mieux, puisqu'il faut m'en priver,
     La cder  ce fils que je veux conserver?
     Cdons-la. Vains efforts qui ne font que m'instruire
     Des faiblesses d'un coeur qui cherche  se sduire!
     Je brle, je l'adore, et loin de la bannir...
     Ah! c'est un crime encor dont je la veux punir...
     Quelle piti retient mes sentiments timides?
     N'en ai-je pas dj puni de moins perfides?
      Monime!  mon fils! inutile courroux!
     Et vous, heureux Romains, quel triomphe pour vous,
     Si vous saviez ma honte et qu'un avis fidle
     De mes lches combats vous portt la nouvelle!
     Quoi! des plus chres mains craignant les trahisons,
     J'ai pris soin de m'armer contre tous les poisons;
     J'ai su, par une longue et pnible industrie,
     Des plus mortels venins prvenir la furie.
     Ah! qu'il et mieux valu, plus sage et plus heureux,
     Et repoussant les traits d'un amour dangereux,
     Ne pas laisser remplir d'ardeurs empoisonnes
     Un coeur dj glac par le froid des annes!...

(Ainsi il se dbat en vieil homme mordu, mais en homme qui, dans sa
souffrance mme, n'oublie pas son rle et ses devoirs publics. Ruy Gomez
n'est qu'un gaga lyrique auprs de lui.)

Songez-y bien: autant peut-tre qu'Hermione et que Roxane, Mithridate
amoureux tait alors un personnage tout neuf. Et longtemps il restera
isol: ce n'est gure qu'au XIXe sicle que nous reverrons sur le
thtre l'amour dans de vieux coeurs et dans de vieilles chairs.

Et d'une troisime faon encore Racine pense  Corneille,--pour faire le
contraire de ce que Corneille a fait. Aux Cornlie, aux Viriathe, aux
Sophonisbe, aux Pulchrie, aux orgueilleuses et aux dclamatrices, il
oppose les pudiques: Andromaque dj, et Junie, et Brnice, et
Atalide,--mais surtout Monime: Monime, qui nous offre, pour ainsi dire,
le sublime de la dcence, et  la fois de la fiert intrieure et de la
modestie et de la tenue; Monime, fine Grecque parmi ces demi-barbares;
aime de Mithridate et son pouse de nom en attendant qu'il ait le
loisir de clbrer et de consommer le mariage; aime en mme temps des
deux fils du vieux roi et aimant secrtement l'un d'eux; et qui,--les
choses se compliquant encore par la fausse mort et la rsurrection du
vieux tyran,--se trouve, d'un bout  l'autre du drame, dans la situation
la plus difficile, la plus comprime, la plus dlicate,--la plus
fausse,--et qui semble la porter lgrement  force de franchise et de
grce, et de respect de soi, et d'hrosme sans gestes: admirable de
tenue (il faut rpter le mot, qui implique dignit et silencieux
empire sur soi-mme) depuis son exquise entre au premier acte et sa
douce requte  Xiphars:

     Seigneur, je viens  vous: car enfin aujourd'hui
     Si vous m'abandonnez, quel sera mon appui?

jusqu' ses divins adieux  sa servante grecque, aprs qu'elle a reu de
Mithridate le poison librateur:

... Si tu m'aimais, Phdime, il me fallait pleurer
     Quand d'un titre funeste on me vint honorer
     Et lorsque, m'arrachant du doux sein de la Grce,
     Dans ce climat barbare on trana ta matresse.
     Retourne maintenant chez ces peuples heureux;
     Et, si mon nom encor s'est conserv chez eux,
     Dis-leur ce que tu vois, et de toute ma gloire,
     Phdime, conte-leur la malheureuse histoire...

Adorable crature qui sait dire tant de choses par des mots si discrets:

 Xiphars:

     Pour me faire, seigneur, consentir  vous voir,
     Vous n'aurez, pas besoin d'un injuste pouvoir;

Et plus loin:

     Je fuis; souvenez-vous, prince, de m'viter.
     Et mritez les pleurs que vous m'allez coter!

et qui enfin, offense par l'indigne ruse de Mithridate, dconcerte,
humilie et fait rougir le vieux sultan par ce simple cri:

... Quoi, seigneur! Vous m'auriez donc trompe!

Monime (et plus tard Iphignie) aprs Cornlie et Viriathe, c'est
l'hrosme qui a de la pudeur et de la grce aprs l'hrosme qui n'en
avait pas. Monime fait des choses plus difficiles et plus dures que
Viriathe et Pulchrie: mais elle les fait sans emphase. Racine introduit
dans l'hrosme le _got_. (Je pense que madame de La Fayette se
souviendra de Monime dans la _Princesse de Clves_, et des femmes de
Racine en gnral dans _la Princesse de Montpensier_ et, dans _la
Comtesse de Tende,_ ce petit rcit d'un tragique si fort et si contenu.)

 la vrit, le drame priv qui se joue entre Mithridate, Monime et
Xiphars fait un peu tort, selon moi,  la tragdie historique, 
l'histoire de Mithridate ennemi des Romains, prmditant de porter la
guerre en Italie, et finalement lguant sa vengeance  Xiphars. Oh!
cette partie historique et politique est fort belle. C'est, dans son
genre, tout aussi bien que du Corneille: mais le drame priv est encore
mieux. Je dois dire toutefois que c'est peut-tre ce qu'il y a dans
_Mithridate_ d'histoire, de politique et de casque qui plut davantage
en son temps. Le succs de la pice fut considrable et incontest, et
Racine eut, cette fois, ce que nous appellerions une trs bonne
presse.

Que va-t-il faire maintenant?

       *       *       *       *       *

Racine, qui aime tant les potes grecs et qui les connat si bien, ne
leur a pas emprunt un seul sujet depuis _Andromaque_. Il avait suivi
Corneille dans le monde romain. Mais  prsent, il ne craint plus
Corneille qui est en train d'crire sa dernire tragdie (_Surna_).
Racine peut faire ce qu'il veut. videmment il va revenir  ses chers
Grecs.

Il y revient. Mais pourtant deux annes s'coulent entre la premire
reprsentation de _Mithridate_ et celle d'_Iphignie_. Qu'a-t-il fait
pendant ce temps-l? Je crois que tout simplement il s'est replong avec
dlices dans le thtre grec, et qu'il a d, avant d'crire _Iphignie
en Aulide_, tenter quelques autres sujets. C'est probablement en ce
temps-l qu'il songe  cette _Iphignie en Tauride_ dont nous avons le
plan du premier acte, et  cette _Alceste_ que, d'aprs une tradition,
il aurait compose entirement et, plus tard, brle par scrupule.

Remarquez ceci. Les autres pices grecques de Racine, _la Thbade_
(sauf l'oracle et le bref sacrifice de Mnce) et _Andromaque_, sont
sans merveilleux. (Et encore plus les tragdies empruntes 
l'histoire, _Britannicus, Brnice, Bajazet, Mithridate_.) Mais
_Alceste, Iphignie en Tauride, Iphignie en Aulide_, le merveilleux y
abonde. Ce sont d'admirables lgendes tragiques, oui, mais potiques
aussi. Il y a, dans les deux _Iphignie_, oracles, prodiges, sacrifices
humains, dans _Alceste_ intervention d'un demi-dieu et rsurrection; et,
dans les trois lgendes, une mythologie luxuriante. Il semble qu'aprs
_Mithridate_, Racine, repris par les Grecs, libre de suivre ses
prdilections jusqu'au bout, ait t plus sensible  la posie
proprement dite, pique, lyrique ou descriptive, et dispos  en mettre
davantage dans ses pices. (Cela se marquera surtout dans _Phdre_.) Il
n'est pas moins tragique: il est peut-tre plus artiste comme nous
disons, plus curieux de beaut plastique et de pittoresque.

Bien entendu, je n'indique ici qu'une nuance, car, tout en gotant et
conservant la belle couleur mythologique de l'_Iphignie_ d'Euripide, il
n'en retient pas plus d'une soixantaine de vers; et il introduit dans la
fable le plus qu'il peut de biensance (par la suppression du rle un
peu choquant de Mnlas, l'oncle inhumain) et le plus qu'il peut de
raison (par la substitution finale d'riphile  Iphignie).

Il se flicite extrmement, dans sa prface, de l'invention, fort
ingnieuse en effet, de ce personnage d'riphile:

     Quelle apparence, dit-il, que j'eusse souill la scne par le
     meurtre horrible d'une personne aussi vertueuse et aussi aimable
     qu'il fallait reprsenter Iphignie? Et quelle apparence encore de
     dnouer ma tragdie par le secours d'une desse et d'une machine,
     et par une mtamorphose qui pouvait trouver quelque crance du
     temps d'Euripide, mais qui serait trop _absurde_ et trop incroyable
     parmi nous.

Et plus loin il parle du plaisir qu'il a fait au spectateur en sauvant
Iphignie par une autre voie que par un miracle que le spectateur
n'aurait pu souffrir, parce qu'il ne saurait jamais le croire.

Voil, soit dit en passant, un bien bel exemple du choix totalement
arbitraire que, tous, nous faisons souvent, sans nous en douter, dans
l'incroyable. D'aprs Racine lui-mme, il est incroyable et absurde
qu'une jeune fille soit change en biche ou enleve par une desse: mais
sans doute (puisqu'il ne fait pas d'objection sur ce second point) il
n'est pas si absurde ni si incroyable que la mort sanglante d'une jeune
fille ait pour effet de faire souffler les vents.--Racine, un peu plus
loin, explique, il est vrai, par cette autre raison, l'introduction du
personnage d'riphile: Ainsi, le dnouement de ma pice est tir du
fond mme de ma pice. Et je prfre cette raison-l.

Il n'en reste pas moins que la question agite d'un bout  l'autre
d'_Iphignie_ est celle-ci: gorgera-t-on une jeune fille pour obtenir
des dieux un vent favorable? Et l-dessus il m'est arriv de dire
autrefois: L'action d'_Iphignie_ est d'un temps o l'on faisait des
sacrifices humains; les moeurs, les sentiments et le langage sont du
XVIIe sicle. Cela dcidment s'accorde mal. Et cette discordance est
unique dans le thtre de Racine. Car, deux frres qui se hassent (la
_Thbade_), un homme entre deux femmes, ou l'inverse (_Bajazet_,
_Andromaque_), la lutte d'une mre et d'un fils (_Britannicus_), deux
amants qui se sparent (_Brnice_), un pre rival de son fils
(_Mithridate_), mme une femme amoureuse de son beau-fils (_Phdre_),
cela est de tous les pays et de tous les temps. Mais ce sacrifice
humain! Cela ne peut mme se transposer, ni s'assimiler, par exemple, 
la mise en religion d'une princesse dans un intrt politique... J'ai
beau songer cette contradiction trop forte entre l'action et le langage
ou les faons me gte cette magnifique _Iphignie_.

Oh! que j'avais tort! Les Grecs de la lointaine lgende croyaient que le
sang d'une jeune fille peut apaiser les dieux; mais quoi! cette ide de
la vertu expiatrice du sang tait-elle donc trangre aux chrtiens du
XVIIe sicle? Ignoraient-ils l'histoire du sacrifice d'Abraham? et, dans
le prsent, madame de Montespan ne croyait-elle pas que le sang d'un
enfant gorg par un mauvais prtre pouvait lui assurer l'amour du roi
et la dlivrer de madame de Fontanges? et madame de Montespan
n'tait-elle pas une personne intelligente, spirituelle, de faons
raffines et d'un trs beau langage? Ou, si madame de Montespan a t
calomnie, assurment quelque autre dame du temps a connu cet tat
d'esprit. Ni la superstition ni le crime n'ont rien d'incompatible avec
la perfection des manires, la politesse du discours, la dlicatesse de
la sensibilit, et la finesse mme de l'observation psychologique: voil
la vrit trs simple qui absout quand il y a lieu, dans le thtre de
Racine, l'union--d'ailleurs savoureuse--de l'horreur du fond et de
l'lgance de la forme.

Et enfin, si vous rduisez le sacrifice de la fille d'Agamemnon  ce
qu'il est essentiellement: un meurtre politique, et dans un intrt
dynastique et national, vous comprendrez qu'_Iphignie_--cette pice o
il n'y a que des rois et des reines et o chaque personnage doit opter
entre un sentiment priv et un intrt public--est par excellence la
tragdie royale, et  quel point lui convenait le dcor dcrit par le
_Mercure galant_. Et vous comprendrez aussi pourquoi, tandis qu'Euripide
avait fait d'Iphignie une jeune fille, d'abord faible, puis exalte,
Racine en fait exclusivement une fille de roi, une princesse, et qui a
d'autres devoirs que ceux d'une jeune fille, et qui, d'emble, accepte
la mort par obissance  son pre et par dvouement  la grandeur de sa
maison.

Racine, cependant, devait tre tent par la seconde partie, si
brillante, du rle d'Iphignie dans Euripide, quand la jeune fille
apparat et se considre elle-mme comme une hrone nationale:

     Je suis condamne  mourir glorieusement, en repoussant loin de moi
     toute faiblesse. C'est sur moi qu'en ce moment toute la Grce a les
     yeux fixs, et c'est de moi que dpendent le dpart de la flotte et
     la ruine de Troie.

Puis la note philosophique, qui ne manque jamais chez Euripide:

     Dois-je tenir tant  la vie? C'est pour l'intrt commun que tu me
     l'as donne, ma mre, non pour toi seule...

Et enfin:

     Je donne mon sang  la Grce; immolez-moi, allez renverser Troie.
     Voil les monuments ternels de mon sacrifice, voil mes enfants,
     mon hymen, ma gloire.

Oui, cela tait bien tentant. Mais Racine a rsist. Ni son Iphignie
n'injurie son pre comme fait celle d'Euripide, ni elle ne se pose
ensuite en hrone qui sauve son peuple. Ces propos,  son avis,
manqueraient de biensance et de got chez une princesse royale.
L'Iphignie de Racine ne supporte mme pas que son fianc parle
svrement de son pre. Et, d'autre part, elle ne se glorifie pas
elle-mme. Elle a moins d'enthousiasme que de rsignation et de
srnit. Tout ce qu'elle se permet, vers la fin, c'est de se rjouir 
la pense que sa mort assure la gloire d'Achille et la victoire de son
pays.

Bref, elle songe aux autres (et  sa race) beaucoup plus qu' elle-mme;
ce qui est la marque d'une parfaite ducation. Iphignie est une hrone
merveilleusement bien leve.  ce degr, c'est trs beau,--beau de
dcence, de possession de soi, de discipline intrieure. Cela est
virginal et royal.

Et, si elle vous apparat tout de mme par trop princesse, par trop
contenue dans sa premire scne avec Agamemnon, je vous renvoie 
l'_Entretien sur les tragdies de ce temps_ par l'abb de Villiers
(1675); car vous y verrez qu'il y avait des gens qui lui trouvaient trop
d'abandon et qui n'approuvaient pas qu'une fille de l'ge d'Iphignie
court aprs les caresses de son pre; tout cela,  cause de ces vers,
empreints pourtant d'une irrprochable modestie:

     Seigneur, o courez-vous? et quels empressements
     Vous drobent si tt  mes embrassements?

En violent contraste avec cette fille si discipline, Racine a mis
l'effrne, la romantique riphile, dont le foudroyant petit roman est
une si saisissante invention; riphile, vraie soeur du romantique Oreste;
riphile, amoureuse perverse d'Achille, pour s'tre sentie presse dans
les bras ensanglants de ce jeune homme et y avoir un instant perdu
connaissance (car nous sommes dans un temps o les guerriers enlvent
les femmes et n'en sont pas moins capables de gnrosit et trs beaux
parleurs; et cela n'a rien d'incompatible); riphile, qui se croit
maudite (comme Hernani et Didier), et d'ailleurs s'en vante, et,  cause
de cela, se croit tous les droits; orgueilleuse du secret de sa
naissance, du mystre de sa destine, et du don fatal qu'elle possde, 
ce qu'elle dit, de rpandre le malheur autour d'elle; riphile dvore 
la fois de jalousie et d'envie; qui dnonce  Calchas la fuite
d'Iphignie, et qui, la poussant au bcher, s'y condamne elle-mme sans
le savoir;--et qui cependant, tout le long de son rle, dit des choses
si trangement belles:

     Je le vis: son aspect n'avait rien de farouche.

(Elle s'veille d'une syncope dans les bras d'Achille.)

     Je sentis le reproche expirer dans ma bouche.
     Je sentis contre moi mon coeur se dclarer;
     J'oubliai ma colre et ne sus que pleurer...

Ou bien:

... Ou plutt leur hymen me servira de loi.
     S'il s'achve, il suffit, tout est fini pour moi.
     Je prirai, Doris, et par une mort prompte
     Dans la nuit du tombeau j'enfermerai ma honte,
     Sans chercher des parents si longtemps ignors
     Et que ma folle amour a trop dshonors...

Ou bien:

     Orgueilleuse rivale, on t'aime, et tu murmures...
     Elle l'a vu pleurer et changer de visage,
     Et tu la plains, Doris!

Cette tragdie vraiment royale est d'ailleurs un chef-d'oeuvre de
composition--et de forme. Racine, je l'ai dit, accorde davantage  la
couleur,  la magnificence mythologique. Le rcit du cinquime acte
est, pour la premire fois, trs dvelopp et trs travaill. Il
contient ces vers tonnants:

     Entre les deux partis Calchas s'est avanc,
     L'oeil farouche, l'air sombre et _le poil hriss_...
     Le ciel brille d'clairs, s'entr'ouvre, et parmi nous
     _Jette une sainte horreur qui nous rassure tous_...

Nous arrivons  la merveille de _Phdre_:

_Phdre et Hippolyte_ (c'est le premier titre) fut jou le 1er janvier
1677, prs de deux ans et demi aprs _Iphignie_. Racine avait-il fait
autre chose pendant ces deux ans? Je crois qu'il avait beaucoup song,
nous verrons  quoi.

_Phdre_ est la plus enivrante de ses tragdies Dans aucune il n'a mis
plus de paganisme ni plus de christianisme  la fois; dans aucune il n'a
embrass tant d'humanit ni ml tant de sicles; dans aucune il n'a
rpandu un charme plus dlicieux et plus troublant; dans aucune,  ne
considrer que la forme, il n'a t plus pote et plus artiste[7],--
faire envie  Andr Chnier.

Racine est parti de l'_Hippolyte porte-couronne_ d'Euripide et, un peu,
de l'_Hippolyte_ de Snque. Mais il ne faut point parler d'imitation.
Racine est,  mon avis, celui des potes dramatiques qui a le plus
rellement invent. Comme il avait reptri l'_Iphignie_, il a
totalement renvers l'_Hippolyte_.

Dans la tragdie d'Euripide, qui pourrait s'intituler, trs
srieusement, _Hippolyte vierge et martyr_, c'est, comme l'indique le
titre, le fils de Thse qui est le principal personnage. Hippolyte est
initi  l'orphisme,  cette religion secrte qui enseignait et
symbolisait en ses rites la purification et le rachat par la douleur.
C'est une sorte de jeune moine chasseur, de jeune Templier qui a
consacr sa virginit  la desse Artmis (la Diane des Latins). Il lui
offre des fleurs et des couronnes, et lui adresse des prires qui
rappellent de trs prs les cantiques qu'on chante dans les catchismes
de persvrance. Vnus, qui a pour Diane les sentiments que pourrait
avoir le dmon Astart pour la Vierge Marie, se venge des ddains
d'Hippolyte en inspirant  Phdre cette passion furieuse, d'o sortira
la perte du jeune prince. Et quand Hippolyte est ramen mourant, Diane
lui apparat, comme fait la Vierge  ses serviteurs dans la _Lgende
dore_; elle le plaint, le console, lui apporte presque les esprances
de la vie ternelle. Dans le drame ainsi conu, la passion de Phdre
n'est qu'un moyen. Son rle est peu dvelopp, et le pote ne craint
pas de la rendre abominable: c'est elle qui dnonce elle-mme Hippolyte
par une lettre qu'elle crit  son mari avant de se pendre.

La conception de Racine est toute diffrente, presque contraire: c'est
Phdre qui est le personnage central et favori, et voici comment il l'a
vue.

Rappelez-vous que les autres grandes passionnes de Racine, Hermione,
grande fille orgueilleuse, Roxane, femme de harem dvore de sensualit,
riphile, vaniteuse et perverse, ne savent pas, ne se demandent pas si
elles sont coupables. Nous les aimons parce qu'elles sont belles,
vraies, et qu'elles souffrent. Mais il est certain qu'elles n'ont pas la
notion du pch.

Phdre est la seule douce et la seule pure parmi ces femmes damnes;
Phdre est une conscience tendre et dlicate; elle sent le prix de cette
chastet qu'elle offense: elle est torture de remords; elle a peur des
jugements de Dieu. Victime d'une fatalit qu'elle porte dans son corps
ardent et dans le sang de ses veines, pas un instant sa volont ne
consent au crime. Le pote s'est appliqu  accumuler en sa faveur les
circonstances attnuantes. Elle ne laisse deviner sa passion  Hippolyte
que lorsque la nouvelle de la mort de Thse a t  cet amour son
caractre criminel, et cet aveu lui chappe dans un accs de dlire
hallucin. Plus tard, c'est la nourrice qui accuse Hippolyte: Phdre la
laisse faire, mais elle n'a plus sa tte et ne respire plus qu' peine.
Pourtant elle allait se dnoncer, lorsqu'elle apprend qu'elle avait une
rivale; et sa raison part de nouveau. Enfin elle se punit en buvant du
poison et vient, avant de mourir, se confesser publiquement; et le mot
sur lequel son dernier soupir s'exhale est celui de puret.

Ple et languissante, n'ayant dormi ni mang depuis trois jours,
jalousement enferme dans ses voiles de neige, pareille  quelque
religieuse consume au fond de son clotre d'une incurable et
mystrieuse passion... on la plaint, on l'aime, on l'absout. Boileau,
qui tait un coeur droit et un ferme esprit, parle de la douleur
vertueuse de Phdre et la dclare perfide et incestueuse malgr soi.
Et pour Arnauld, le rle de Phdre tait un exemple excellent de
l'impuissance o nous sommes de rsister  certaines tentations par nos
seules forces et sans le secours de la grce.--Phdre a, du reste, toute
la sensibilit morale d'une princesse du XVIIe sicle et en parle,
naturellement, la langue nuance. Mieux encore on imagine trs bien
qu'une jeune dame pieuse d'aujourd'hui, tente de la mme faon que
Phdre, prouverait les mmes sentiments, aurait les mmes troubles, les
mmes appels  Dieu. Si Julia de Trcoeur tait meilleure chrtienne, et
de plus de tenue, elle ne ressemblerait pas mal  Phdre.

Si vraie avec cela! Tout est indiqu, mme les effets physiologiques:

     Je sentis tout mon corps et transir et brler...
     Que ces vains ornements, que ces voiles me psent!

mme les choses les plus difficiles  exprimer; mme ce que Phdre sent,
dans les bras du pre, en songeant au fils:

     Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son pre;

mme cette manie qu'ont les femmes, mres d'enfants dj grands, de
faire des amalgames de leur amour maternel avec la passion coupable,
soit pour la purifier, soit pour la justifier et l'largir. Vous savez
ce qu'elles disent: Nous lverons mon fils ensemble. Je me figurerai
que vous tes son pre. Ainsi Phdre:

     Il instruira mon fils dans l'art de commander;
     Peut-tre il voudra bien lui tenir lieu de pre;
     Je mets sous son pouvoir et le fils et la mre.

Tout le roman de la femme de trente ans et par del est dans cette
tragdie.

Pour Hippolyte et pour Aricie, je n'ai pas besoin de dire  quel point
ils sont contemporains de Racine. Ils le sont mme un peu trop,
vraiment: et malgr moi, je regrette le farouche et beau chasseur
d'Euripide. Mais peut-tre Racine n'a-t-il pas senti la beaut de la
chastet masculine. Ou plutt, il a craint les railleries des hommes de
son temps, qui n'auraient pas compris. Par un renversement singulier, il
a fait une Phdre chaste et un Hippolyte amoureux.

Mais, tandis qu'il rajeunissait les personnages, il a conserv intacte
leur gnalogie et tous les dtails de l'antique lgende. D'o les plus
surprenants contrastes. Cette Phdre chrtienne du XVIIe sicle et
d'aujourd'hui est fille de Minos et de Pasipha et petite-fille du
Soleil. Cette coquette et fringante Aricie, si spirituelle et si avise,
et qui ne veut s'enfuir avec Hippolyte que la bague au doigt, est
l'arrire-petite-fille de la Terre. Et toutes deux citent leurs
ascendants avec tranquillit. On nous parle de Scirron, de Procuste, de
Sinnis et du Minotaure. On nous rappelle que le mari de Phdre est all
un beau jour, dans le Tartare, dshonorer la couche de Pluton. Nous
sommes dans un monde o les dieux tiennent des monstres  la disposition
de leurs amis, et o la mer vomit d'normes serpents  tte de taureau.
Certains vers nous rvlent subitement que ces personnages, qui tout 
l'heure nous semblaient si proches, appartiennent  une poque
extraordinairement lointaine, pleine du souvenir de grands cataclysmes
naturels et o vivaient peut-tre des espces animales maintenant
disparues, au temps des premires cits, au temps des monstres et des
hros. Le drame poignant, et qui pourrait aussi bien tre d'aujourd'hui,
trane aprs soi des lambeaux de lgendes trente ou quarante fois
sculaires. Aricie, fine comme la duchesse d'Orlans, Hippolyte,
continent et timor comme le duc de Bourgogne, Phdre, tendre et chaste
comme La Vallire, nous apparaissent  certains moments ( surprise!)
comme les vagues personnages sidraux d'un vieux mythe invent par les
anciens hommes.

L'effet total devrait tre dconcertant. Il ne l'est point. Je ne
citerai qu'un passage, o le mythe primitif et le drame tout moderne,
quoique spars par tant de sicles, se mlent et se fondent
harmonieusement dans l'imagination du spectateur subtil. Rappelez-vous
ces vers; c'est Phdre qui parle:

     Misrable! et je vis! et je soutiens la vue
     De ce sacr soleil dont je suis descendue!
     J'ai pour aeul le pre et le matre des dieux;
     Le ciel, tout l'univers est plein de mes aeux.
     O me cacher? Fuyons dans la nuit infernale.
     Mais que dis-je! Mon pre y tient l'urne fatale...

Ainsi, au moment le plus douloureux du drame, Phdre nous fait
ressouvenir que Jupiter est son bisaeul, le Soleil son aeul et Minos
son pre. Cet tat civil la reporte  quelque trois mille ans en
arrire, et cela, quand nous aurions le plus besoin de la croire une de
nous. Toute cette mythologie devrait nous refroidir. Mais non, car tout
aussitt cette mythologie se transforme. Jupiter, le Soleil, l'univers
plein des aeux de la coupable, voquent pour nous l'ide de l'oeil de
Dieu partout prsent, partout ouvert sur notre conscience; Minos est le
juge ternel qui attend l'me aprs la mort; et, quand Phdre, crase
de terreur, tombe sur ses genoux en criant: Pardonne! c'est bien, si
vous voulez, vers Minos qu'elle crie, mais nous comprenons que c'est
surtout vers le Dieu de Racine.

L est l'intrt profond de quelques-unes de nos tragdies classiques.
Comme le fond en est, si je puis dire, de beaucoup antrieur  la forme,
elles embrassent d'immenses parties de l'histoire des hommes et
prsentent simultanment,  des plans divers, l'image de plusieurs
civilisations. Phdre a peut-tre quatre mille ans par le Minotaure et
les exploits de Thse; elle a vingt-quatre sicles par Euripide; elle
en a dix-huit par Snque; elle en a deux par Racine, et enfin elle est
d'hier par tout ce qu'elle nous suggre et que nous y mettons. Elle est
de toutes les poques  la fois; elle est ternelle, entendez
contemporaine de notre race  toutes les priodes de son dveloppement.
Et voyez quelle grandeur et quelle profondeur donne  l'oeuvre la
mythologie primitive dont elle est toute pntre. Quand Phdre nomme
son aeul le Soleil, quand Aricie nomme son aeule la Terre, nous nous
rappelons soudain nos lointaines origines, et que la Terre et le Soleil
sont en effet, nos aeux, que nous tenons  Cyble par le fond,
mystrieux de notre tre, et que nos passions ne sont en somme que la
transformation dernire de forces naturelles et fatales et comme leur
affleurement d'une minute  la surface de ce monde de phnomnes...

Les tragdies classiques sont charmantes parce qu'elles sont infiniment
suggestives de souvenirs et de rves...




NEUVIME CONFRENCE

ENCORE PHDRE.--RETRAITE DE RACINE. ESTHER.--ATHALIE.


Aprs _Phdre_, Racine,  trente-sept ans, renonce au thtre. Ceci est
un fait extraordinaire, et peut-tre unique de son espce dans toute
l'histoire de la littrature.

Car songez! Racine tait aim. Il avait la gloire; il tait dans toute
la force de son gnie. Il avait ses tiroirs pleins de beaux projets de
tragdies. Il devait tre persuad que son art tait la plus haute des
occupations humaines. La posie devait tre vraiment sa vie et son tout.
Or, en pleine jeunesse, en pleine force et en pleine joie de production
potique, non seulement il se range tout  coup  une vie pieuse et 
une pratique exacte de la morale chrtienne, ce qui serait dj
remarquable et singulier; mais il rpudie entirement et sans retour ce
qui avait t pour lui, jusque-l, la principale raison de vivre. Il
fait une chose plus difficile encore, la plus difficile de toutes: il
brle, il anantit les oeuvres commences,--il les anantit, les sachant
belles. Ce qu'il tue en lui, ce n'est pas seulement la vanit,
l'orgueil, l'amour de la gloire; il cherche, tout au fond de lui-mme,
quelque chose de plus intime et de plus cher encore  immoler. Ce qu'il
tue en lui, c'est l'attachement de l'artiste  son oeuvre, le dsir
invincible de raliser le beau qu'il conoit. Et c'est ce sacrifice qui
me parat prodigieux. Un moment, il songe  se faire chartreux. Mais
chartreux, c'est trop ais. Puis il trouve sans doute que ce dnouement
sentirait encore son homme de thtre. Et alors il dcouvre un genre
d'immolation plus humble: il se marie, il pouse une bourgeoise simple
d'esprit,--non pas sotte (nous avons d'elle des lettres pleines de bon
sens)--qui n'avait pas lu une seule de ses tragdies. Son fils Louis
nous dit ce mot admirable: _L'amour_ ni l'intrt n'eurent pas de part
 ce choix. Et dsormais l'auteur est bien mort en lui. Le chrtien
crira un jour _Esther_ et _Athalie_; mais l'auteur, c'est--dire la
bte la plus vivace, la plus longue  mourir et la plus prompte 
ressusciter que nous portions dans nos entrailles, se taira pour
toujours.

Ce sacrifice inou, Racine le fait un peu par dgot, beaucoup par
scrupule, peut-tre par remords.

       *       *       *       *       *

Par dgot.--Jamais crivain, je ne dis pas  propos de religion ou de
politique, mais  propos de littrature pure, ne parat avoir t plus
dtest, plus attaqu, ni avec plus d'acharnement, que l'auteur de
_Phdre_ et d'_Athalie_. Vous en trouverez le dtail dans le bon vieux
livre de M. Deltour: _les Ennemis de Racine_. Molire fut assurment
honni et poursuivi par les dvots ou mme par de bons chrtiens, par le
clerg de Paris, les jansnistes, les protestants, les confrres du
Saint-Sacrement,  l'occasion de l'_cole des femmes_, de _Don Juan_ et
de _Tartuffe_: mais il s'agissait de religion et non plus de
littrature. L'Acadmie avait critiqu le _Cid_, mais courtoisement;
d'ailleurs, le caractre solennel et officiel de cette critique la
faisait honorable pour celui qui en tait l'objet. On avait t assez
malveillant pour _Polyeucte_. Mais ensuite, si Corneille avait eu des
checs, jamais il n'avait t critiqu violemment. Il tait pass
_tabou_. Corneille n'excita jamais de haine.

Racine tait sans doute de ceux qu'on aime ou qu'on excre. Il excitait
l'envie bien plus naturellement que Corneille. Racine tait beau,
lgant, brillant, causeur charmant et adroit, trs rpandu, homme du
monde et homme de cour; d'ailleurs d'esprit mordant et qui rendait les
coups.  cause de tout cela, il y avait beaucoup de gens qui ne
pouvaient pas le souffrir. Le vieux Corneille tait timide, gauche,
terne, maussade, et vivait  l'cart. Les gens qui hassaient Racine se
donnaient l'air et le mrite facile de protger un vieil homme de gnie
sans dfense,--mais qui, du reste, n'avait plus besoin d'tre dfendu et
dont la gloire, consacre et un peu sommeillante, ne portait point
ombrage aux jeunes auteurs.

Mais Racine avait contre lui presque toute la vieille gnration et,
dans la nouvelle, tous les auteurs tragiques. Il avait contre lui Pierre
et Thomas Corneille, et leur neveu Fontenelle, et le vieux Boyer, et le
vieux Leclerc, et Quinault, Boursault et Pradon, et tous les gens qui
s'intressaient  eux, et presque tous les anciens frondeurs et les
anciennes frondeuses, et la moiti de l'Acadmie, et presque toute la
presse thtrale de ce temps-l, de l'inepte Robinet  ce
pince-sans-rire de Donneau de Vis, et Saint-vremond, et Subligny, et
Barbier d'Aucour, et l'intrigante madame Deshoulires, et le duc de
Nevers, cet homme de lettres fieff, et des gens qui le dtestaient sans
trop savoir pourquoi... parce qu'il les agaait, et cette duchesse de
Bouillon, pdante et disputeuse  tel point que La Fontaine lui-mme
s'en aperoit:

     Les Sophocles du temps et l'illustre Molire
     Vous donnent lieu toujours d'agiter quelque point;
     Sur quoi ne disputez-vous point?

une gaillarde qui, dans la ralit, et t fort capable de commettre
les crimes d'Hermione, de Roxane et d'riphile, mais qui, peut-tre 
cause de cela mme, prfrait  la vrit de Racine l'hrosme et le
romanesque de Corneille.

Pour _Iphignie_, on s'avisa de faire fabriquer une autre _Iphignie_
par le bonhomme Leclerc aid de son ami Goras, et d'assurer une espce
de succs factice  cette platitude. Cela tait vraiment d'une
mchancet assez savante. Car la prfrence, ou seulement l'galit,
accorde contre nous  un sot, nous est plus sensible que la critique la
plus violente de notre oeuvre.

Et vous savez qu'on fit mieux  l'occasion de _Phdre_. Vous connaissez
l'histoire: la _Phdre_ commande  Pradon; la duchesse de Bouillon
retenant toutes les loges pour les six premires reprsentations de
l'une et de l'autre pice, afin de faire le vide autour de celle de
Racine; la guerre de brutales pigrammes qui s'ensuivit; Racine et
Boileau menacs de la bastonnade par ce plat duc de Nevers, et le grand
Cond prenant ses deux amis sous sa protection.

J'ai voulu connatre ce Pradon, voir si par hasard il tait intressant
et intelligent. Eh bien, non: c'tait rellement un imbcile.

On ne sait  peu prs rien de sa vie. On n'a de lui ni un autographe, ni
une signature, ni un portrait. Mais ce qu'on sait bien, c'est que cet
tre mystrieux fut un sot. Il est, par l, immortel  sa manire. J'ai
lu de lui une _Rponse  la Satire X du sieur Despraux_ (1694). Ce
morceau est d'une rare niaiserie. Pradon crit gravement:

     Rponds, que prtends-tu? Que le monde finisse?
     Examinons un peu ce projet insens
     Dont l'un et l'autre sexe est enfin offens.

On y lit des vers comme ceux-ci:

     Il n'est point de mortel _qui ft_ assez hardi,
      moins que d'tre n tmraire, tourdi,
     _Qui, voyant_ les croquis de ta Muse effrne,
     Ost subir le joug de l'affreux hymne,
     Tel _tu nous le dpeins_! C'est ton intention
     Qui choque la nature et la religion.
     Tu fais sur l'Opra des notes curieuses,
     Mais tes rflexions sont trop luxurieuses.

Et tout est de ce style et de cette force. Sa tragdie de _Phdre et
Hippolyte_ est  l'avenant. De la terrible histoire il fait une espce
de petit roman bourgeois. Il dispose les vnements de faon  excuser
Thse et  dcharger Phdre sans charger Hippolyte. Messieurs, ami de
tout le monde! Phdre n'est plus que la fiance de Thse: ce qui
supprime l'inceste, mais aussi le drame. Lorsque Phdre a dcouvert
qu'Hippolyte aime Aricie, elle la fait arrter et garder dans son
cabinet. Sur quoi, Hippolyte vient supplier Phdre d'pargner Aricie,
et se jette  ses genoux. Thse le surprend dans cette attitude, croit
qu'il fait  Phdre une dclaration d'amour, et charge les dieux de le
punir. Tout le crime de Phdre est de n'avoir pas le courage,  ce
moment-l, de dire la vrit; mais elle conjure Thse d'pargner son
fils, et, prise de remords, elle dlivre Aricie et veut la donner 
Hippolyte. Hippolyte, pour n'tre pas en reste de gnrosit, quitte
Trzne afin d'aller, au loin, oublier sa matresse. Et c'est alors
qu'un monstre marin effraye ses chevaux et cause sa mort: dnouement
dont le tragique et le merveilleux paraissent sans proportion ni rapport
avec la fade historiette.

Quant  la forme... Je cite vritablement au hasard:

     Traverser le Cocyte avec Pirithous,
     Bien qu'ils soient des hros, Idas, c'est un abus.

     PHDRE

     Cette fiert charmante et ce grand caractre,
     Tel que (_sic_) porte le front de son auguste pre
     blouissaient mes yeux...
     Il n'est plus si souvent dans le fond des forts,
     Il va moins  la chasse et demeure au palais.

     THSE

     Je ne m'attendais pas,  mon triste retour,
     De trouver dans son coeur ce criminel amour.

Et ils s'expriment tous avec une tranquillit!

     HIPPOLYTE

     Je rpte  regret que j'adore Aricie.
     Mais pour vous en venger je vous offre ma vie.

     PHDRE

     Tu fais ce que tu dois, je fais ce que je puis.
     Je connais ton devoir et le mien. _Pour m'y rendre_,
     Je tche en vain... Pourquoi _rends-tu_ mon coeur si tendre?

 la fin:

     IDAS

     Ah! Seigneur, apprenez l'aventure funeste
     D'Hippolyte.

     ARICIE

     Quoi donc?

     THSE

     Parle, achve le reste!

Grce  la duchesse de Bouillon (il lui en cota quinze mille livres),
l'ineptie de Pradon fut joue seize fois. Valincour (_Histoire de
l'Acadmie franaise_) dit avoir vu alors Racine au dsespoir. Il
affirme que durant plusieurs jours Pradon triompha, et que la pice
de Racine fut sur le point de tomber.

Je vous avoue que cela m'indigne encore au bout de deux cent trente ans!
Oui, Racine dut beaucoup souffrir. Une injustice si atroce, s'ajoutant 
douze annes de critiques stupides et mchantes, c'tait trop, vraiment.
tre poursuivi d'une haine acharne et dloyale, on a beau faire, cela
est pnible  concevoir et  sentir: mais surtout la sottise triomphante
fait mal. On enrage d'avoir raison. Et l'on se dit que les sots ne
sauront jamais qu'ils sont des sots, except peut-tre dans l'autre
monde, quand cela nous sera gal... Il faut en prendre son parti, c'est
entendu. Mais quoi! si Pradon tait peut-tre l'homme le plus bte de
son temps, Racine en tait l'homme le plus sensible. Il disait  son
fils: La moindre critique, quelque mauvaise qu'elle ait t, m'a
toujours caus plus de chagrin que toutes les louanges ne m'ont fait de
plaisir. Cela nous exaspre qu'une platitude comme celle de Pradon ait
pu tre mise seulement en regard de la _Phdre_ de Racine: jugez si cela
dut l'exasprer, lui, et de quel fiel cela dut l'abreuver! Oui, il a
fort bien pu renoncer au thtre par dgot, parce qu'il en avait assez,
et pour qu'on le laisst tranquille.

Ce fut aussi, et surtout, par scrupule religieux.

Racine, jeune, s'tait rvolt contre Port-Royal, parce que Port-Royal
prtendait l'empcher de chercher la gloire. Mais la gloire, il l'avait
maintenant; il savait ce que c'est, et qu'elle n'assouvit jamais une
me. Et puis, mme dans les annes des pires enivrements, il avait
continu de recevoir, de temps  autre, des lettres de sa vnrable
tante la mre Agns de Sainte-Thcle, que nul silence ne rebutait, et
qui s'tait jur de ramener  Dieu cette me prcieuse. Dans la fameuse
lettre qu'il crivit  madame de Maintenon au moment o il se croyait en
disgrce, parlant de sa tante, alors suprieure de Port-Royal:

     C'est elle, dit-il, qui m'apprit  connatre Dieu ds mon enfance,
     et c'est elle aussi dont Dieu s'est servi pour me tirer de
     l'garement o j'ai t engag pendant quinze annes.

Depuis _Iphignie_, et peut-tre depuis _Brnice_, le souvenir de
Port-Royal le travaillait secrtement. Faible encore, il crut d'abord
trouver le moyen de purifier la tragdie, de la mettre d'accord avec la
religion, et ainsi d'apaiser ses anciens matres sans renoncer au
thtre. C'est dans cette pense qu'il crivit _Phdre_.

     Ce que je puis assurer, dit-il dans la prface de la pice, c'est
     que je n'ai point fait de tragdie o la vertu soit plus mise au
     jour que dans celle-ci... La seule pense du crime y est regarde
     avec autant d'horreur que le crime mme.

Et, plus loin, il se montre jaloux de rconcilier la tragdie avec
quantit de personnes clbres par leur pit et leur doctrine, qui
l'ont condamne dans ces derniers temps.

Ainsi,--chose inattendue et pourtant absolument vraie,--_Phdre_ est la
premire tape de la conversion de Racine.

Il veut que sa tragdie soit une illustration de l'un des points de la
doctrine de Port-Royal.--Il runit, dans le personnage de Phdre, la
passion, la passion la plus criminelle par dfinition,--la claire
conscience de la culpabilit, du dmrite, de la souillure, du
pch,--et enfin la crainte de Dieu reprsent par le Soleil en tant que
Dieu clairvoyant et par Minos en tant que Dieu punisseur. Il entendait
montrer que nous ne pouvons rien, dans l'ordre du salut, sans la grce
de Dieu: c'tait donc fortifier sa thse que de supposer Phdre
humainement honnte, de lui prter toutes les excuses, de multiplier
autour d'elle les circonstances attnuantes; bref, de ne pas la faire
odieuse. Car, plus il marquait la noblesse d'me de la malheureuse sur
tout le reste, plus aussi il marquait, par l mme, le caractre fatal
de sa passion, et plus il nous persuadait que nous avons en effet besoin
d'un secours surnaturel pour vaincre les tentations mauvaises.

Ah! qu'il y a donc russi! Et que sa Phdre est peu hassable! Il
l'aimait tant qu'il n'a pu voir qu'elle dans sa pice, et qu'il lui a
subordonn tous les autres rles, de faon qu'ils ne fussent que des
dpendances et des explications du sien. C'est uniquement pour que
Phdre puisse passer par certains sentiments que Thse ne parat qu'une
brute crdule. C'est uniquement pour excuser Phdre que Racine charge la
nourrice. Et si vous cherchez pourquoi il a fait Hippolyte amoureux,
c'est bien parce qu'Hippolyte misogyne et chaste et gay les
petits-matres et leur et fait dire des sottises; mais c'est surtout,
d'une part, pour ajouter une note plus douloureuse que toutes les autres
au rle de Phdre, et, d'autre part, pour absoudre la pauvre femme du
silence meurtrier qu'elle garde au quatrime acte. Il fallait qu'elle
ft jalouse pour nous faire encore plus piti et nous paratre, peu s'en
faut, innocente.

Innocente! C'est cette impression-l qui a pouvant Racine aprs
coup. Le pote a si bien atteint son but; il est si vident que Phdre
succombe, non par sa volont, mais parce que Dieu lui refuse la grce
efficace, qu'elle nous semble rellement irresponsable; plus douloureuse
seulement et, par suite, plus sympathique par la conscience inutile
qu'elle a de son pch.

Une singulire volupt se dgage de ce rle. Nous sentons qu'une image
hante cette femme damne; une image dont elle jouit, malgr elle, avec
d'autant plus d'intensit qu'elle sait que ce plaisir non consenti la
perd ternellement. Et ainsi, tandis qu'il pensait nous dmontrer la
ncessit de la grce, Racine n'est arriv qu' nous dmontrer la
fatalit terrible et dlicieuse de la passion.

Cela chappait au grand Arnauld. Il disait navement, aprs que Boileau
lui eut fait lire la pice:

     Il n'y a rien  reprendre au caractre de Phdre, puisque, par ce
     caractre, le pote nous donne cette grande leon que lorsqu'en
     _punition de fautes prcdentes_, Dieu nous abandonne  nous-mmes
     et  la perversit de notre coeur, il n'est point d'excs o nous ne
     puissions nous porter, mme en les dtestant.

Le malheur, c'est que nous ne voyons pas du tout en punition de quelles
fautes prcdentes Phdre est entrane au pch: nous voyons seulement
qu'elle y est entrane quoi qu'elle fasse. Et ds lors elle ne nous
inspire qu'une piti amoureuse.

Arnauld parlait en thologien et sur la seule lecture de la pice. Il ne
l'avait pas _vue_. Mais sans doute, quand Racine _vit_ Phdre sous les
espces de la Champmesl, il conut pour la premire fois ce qu'il y a
de contagieux dans la reprsentation de l'amour-maladie, et aussi ce que
la religion peut ajouter de piment aux choses de l'amour. Il conut avec
horreur que la notion mme du pch peut devenir un lment de
volupt... L'inquitude que lui inspira sa premire tragdie chrtienne
acheva de faire de lui un chrtien. Il renona, dis-je, au thtre, 
trente-sept ans et en pleine gloire--parce que Phdre tait dcidment
plus troublante qu'il ne l'avait pens.

Car sans doute il entra l-dessus en rflexion. Le dsir de la gloire et
la vivacit des passions ne faisant plus obstacle  sa foi religieuse,
il se ressouvint de la doctrine jansniste sur le thtre; de cette
doctrine qui l'avait tant irrit onze ans auparavant et qui,
aujourd'hui, ne lui paraissait que trop vraie.

Il avait d tre mu dj par les _Penses_ de M. Pascal _sur la
religion et quelques autres sujets_, publies en 1670, et, notamment,
par les rflexions sur les divertissements. Les diteurs avaient
cart la fameuse page sur la comdie: mais la substance de cette page
tait parse dans le _Trait_ de Nicole, qu'elle ne fait que rsumer:

     Tous les grands divertissements sont dangereux pour la vie
     chrtienne; mais, entre tous ceux que le monde a invents, il n'y
     en a point qui soit plus  craindre que la comdie. C'est une
     reprsentation si naturelle et si dlicate des passions, qu'elle
     les meut et les fait natre dans notre coeur, et surtout celle de
     l'amour; principalement lorsqu'on le reprsente fort chaste et fort
     honnte. Car plus il parat innocent aux mes innocentes, plus
     elles sont capables d'en tre touches; sa violence plat  notre
     amour-propre, qui forme aussitt un dsir de causer les mmes
     effets que l'on voit si bien reprsents; et l'on se fait en mme
     temps une conscience fonde sur l'honntet des sentiments qu'on y
     voit, qui te la crainte des mes pures qui s'imaginent que ce
     n'est pas blesser la puret, d'aimer d'un amour qui leur semble si
     sage.

Ainsi l'on s'en va de la comdie le coeur si rempli de toutes les beauts
et de toutes les douceurs de l'amour, et l'me et l'esprit si persuads
de son innocence, qu'on est tout prpar  recevoir ses premires
impressions, ou plutt  chercher l'occasion de les faire natre dans le
coeur de quelqu'un, pour recevoir les mmes plaisirs et les mmes
sacrifices que l'on a vus si bien dpeints dans la comdie.

(Et la mme thse sera reprise par Bossuet avec beaucoup de force dans
les _Maximes et Rflexions sur la comdie_, 1694.)

Ainsi la reprsentation mme de l'amour innocent tait funeste aux mes.
Que dire des peintures de l'amour d'Hermione ou de Roxane? Et les
peintures de l'amour dsordonn, mais, en quelque faon, normal dans son
dsordre, n'avaient pas suffi  Racine. Il en tait venu  dcrire avec
complaisance des cas singuliers et morbides: l'amour d'un vieillard pour
une jeune fille, et d'un vieillard jaloux de son fils; l'amour d'une
fille pour l'homme couvert de sang qui l'a violemment enleve, et enfin
l'amour incestueux d'une femme pour son beau-fils. Et sans doute Phdre
hassait son mal, mais elle l'aimait aussi; secrtement elle esprait
l'assouvissement de son dsir; et sans doute elle n'accusait pas
elle-mme, sinon indirectement,

     Vous tes offens, la fortune jalouse
     N'a pas en votre absence pargn votre pouse,

mais elle laissait lchement accuser l'innocence. Et Phdre avait parti
aimable; et Boileau avait parl de sa douleur vertueuse! Et, sous
prtexte qu'ils souffraient et qu'elle tait belle, Mithridate et
riphile n'avaient inspir que fort peu d'horreur. Qu'avait fait Racine,
que rendre intressants les pires effets de la concupiscence? Il tait
all contre la doctrine chrtienne la plus assure. Il avait t, bel et
bien, empoisonneur d'mes; il le reconnaissait maintenant.

Et une autre chose le tourmentait: le souvenir de ses propres pchs.

On est tent de supposer que, si Racine a si bien peint la passion
extrme, l'amour-maladie, c'est qu'il l'a ressenti pour son propre
compte. Cela n'est point ncessaire. Il suffit que le pote en ait pu
tudier en lui-mme les commencements, et chez d'autres les extrmits.
Mme, il est permis de croire qu'il a pu dcrire ce mal avec d'autant
plus de clairvoyance que, tout en le comprenant entirement, il n'en
tait lui-mme qu' demi possd.--En ralit, la vie passionnelle de
Racine nous est peu connue. Il semble avoir aim beaucoup mademoiselle
Du Parc; ce fut probablement sa premire liaison. Elle avait
trente-quatre ans, et il en avait vingt-six ou vingt-sept quand il la
rencontra. Elle tait fort jolie et, vous vous le rappelez, trs
courtise. Racine avait eu le plaisir de l'enlever  Molire, et mme 
Corneille. Boileau, dans une conversation recueillie par Mathieu Marais,
nous dit qu'elle mourut en couches. Robinet, dans sa gazette en vers
du 15 dcembre 1668, raconte les funrailles de la comdienne. Parmi

     Les admirateurs de ses charmes
     Qui ne la suivaient pas sans larmes,

il n'oublie pas les potes de thtre,

     Dont l'un, le plus intress,
     tait  demi trpass.

C'est  n'en pas douter, Racine, qui est dsign ainsi.

Son amour pour la Champmesl parait avoir t moins srieux, quoiqu'il
ait dur de 1670  1677. Elle n'tait pas trs jolie et n'avait pas la
peau blanche (on tenait alors beaucoup  la blancheur de la peau); mais
elle tait bien faite et avait la voix la plus touchante. Je crois que
Racine l'aima surtout  cause de cette voix qui rendait si pntrantes
les intonations qu'il lui avait serines. Mais ce furent des amours plus
joyeuses que profondes. Il y a, dit madame de Svign qui savait les
choses par son fils Charles, une petite comdienne, et les Despraux et
les Racine avec elle; ce sont des soupers dlicieux, c'est--dire des
diableries. (_ madame de Grignan_, 1er _avril_ 1671.) Racine devait
tre l'amphitryon de ces soupers; Boileau lui crira plus tard (21 aot
1687): Ce ne serait pas une mauvaise pnitence (il s'agit de boire du
vin de Pantin)  proposer  M. Champmesl, pour tant de bouteilles de
Champagne qu'il a bues chez lui, _vous savez aux dpens de qui_. Car
Champmesl, le mari, tait de ces diableries. Racine avait dans cet
amour bien des concurrents, tous heureux. Il n'tait que le prfr, et
s'en contentait... Il faisait souvent au mari de grosses plaisanteries.
On connat l'amusante et cynique pigramme, qui est trs probablement de
Racine:

     De six amants contents et non jaloux
     Qui tour  tour _servaient_ madame Claude,
     Le moins volage tait Jean son poux.
     Un jour pourtant, d'humeur un peu trop chaude,
     Serrait de prs sa servante aux yeux doux,
     Lorsqu'un des six lui dit: Que faites-vous?
     _Le jeu n'est sr_ avec cette ribaude;
     Ah! voulez-vous, Jeanjean, nous _gter_ tous?

(Je pense que vous comprenez: Le jeu n'est sr et nous gter tous,
et que vous donnez  ces mots tout leur sens.)

videmment l'amour de Racine pour la Champmesl n'eut rien de tragique.
On a donc bien tort de lui reprocher la tranquillit avec laquelle,
_dix-neuf_ ans plus tard, il parle--en chrtien et, si vous voulez, en
dvot--des derniers moments et de la mort de son ancienne matresse.

     M. de Rost m'apprit hier que la Chamellay tait  l'extrmit, de
     quoi il me parut fort afflig; mais ce qui est plus affligeant,
     c'est de quoi il ne se soucie gure apparemment, je veux dire
     l'obstination avec laquelle cette pauvre malheureuse refuse de
     renoncer  la comdie.

Et quelques jours aprs:

     Le pauvre M. Boyer est mort fort chrtiennement; sur quoi je vous
     dirai _en passant_ que je dois rparation  la mmoire de la
     Champmesl, qui mourut aussi avec d'assez bons sentiments, aprs
     avoir renonc  la comdie, trs repentante de sa vie passe, mais
     surtout fort afflige de mourir: (24 juillet 1696.)

On s'est tonn et un peu indign de cet: en passant. On oubliait,
entre autres choses, que Racine crivait cela  son fils an, alors g
de dix-neuf ans.

En somme, les dsordres de Racine, tout en tant de ceux qu'un vritable
chrtien doit pleurer, ne paraissent avoir eu rien d'exorbitant.

Mais je dois tout vous dire et qu'il y eut dans sa vie une heure
mystrieuse et tragique, suivie d'une heure d'pouvante.

Un peu plus d'un an aprs qu'il eut pris sa retraite, clata l'Affaire
des poisons. Le 21 novembre 1679, la principale accuse, la Voisin,
dclara que la Du Parc, dont elle tait la bonne amie depuis quatorze
ans, devait avoir t empoisonne par Racine. Voici d'ailleurs, sur ce
point, la partie essentielle de l'interrogatoire de la Voisin, d'aprs
le procs-verbal (Frantz Funck-Brentano: le _Drame des poisons_):

     De Gorle (belle-mre de la Du Parc) lui a dit ( la Voisin) que
     Racine, ayant pous secrtement la Du Parc, tait jaloux de tout
     le monde et particulirement d'elle, Voisin, dont il avait beaucoup
     d'ombrage, et qu'il s'en tait dfait (de la Du Parc) par poison et
      cause de son extrme jalousie, et que pendant la maladie de la Du
     Parc, Racine ne partait point du chevet de son lit; qu'il lui tira
     de son doigt un diamant de prix et avait aussi dtourn les bijoux
     et principaux effets de la Du Parc qui en avait pour beaucoup
     d'argent; que mme _on_ n'avait pas voulu la laisser parler 
     Manon, sa femme de chambre, qui tait sage-femme, quoiqu'elle
     demandt Manon et qu'elle lui fit crire de venir  Paris la voir,
     aussi bien qu'elle, la Voisin.

Puis on lui demande si de Gorle ne lui a point dit de quelle manire
l'empoisonnement avait t fait, et de qui on s'tait servi pour cela.
Elle rpond: Non.

Voil le texte. Jugez vous-mme ce que vaut le tmoignage d'une femme
comme la Voisin, qui, au surplus, parle onze ans aprs les vnements,
et n'en parle, de son propre aveu, que par ou-dire, et en parle aprs
la torture, quand, ayant commenc  parler, on dit n'importe
quoi.--Toutefois, il resterait ceci:--Racine avait empch la Manon,
sage-femme, d'approcher de sa matresse malade, et de mme la Voisin,
sage-femme et avorteuse; et c'est de quoi celle-ci lui aurait gard
rancune. D'un autre ct, la Du Parc, d'aprs Boileau, est morte en
couches; Racine, en suivant son convoi, tait  demi trpass, d'aprs
Robinet.--La Du Parc serait-elle morte de manoeuvres abortives? Et dans
cette hypothse, Racine aurait-il conseill--ou seulement tolr--ces
manoeuvres? Ou ne les aurait-il connues que plus tard? Cela est le plus
probable, puisqu'il carte les avorteuses du lit de la mourante, ce qui
et t singulirement imprudent s'il avait t leur complice.

Ce qui est sr, c'est qu'une lettre, crite le 11 janvier 1680 par
Louvois au conseiller d'tat Bazin de Bezons, se termine ainsi: Les
ordres du roi pour l'arrt du sieur Racine vous seront envoys aussitt
que vous les demanderez. Il est difficile d'en douter qu'il soit ici
question du pote.

Il n'y eut pas d'arrestation: Racine avait sans doute pu se justifier
auprs du roi et de Louvois.

Mais quel frisson de petite mort dut le parcourir ce jour-l! Et quelles
rflexions il dut faire ensuite! Innocent, il pouvait l'tre selon la
morale du sicle. Mais cependant, s'il avait vcu selon la morale
chrtienne, il n'aurait pas t l'amant de la Du Parc, et cette
malheureuse n'aurait pas t oblige, par son fait, de recourir  la
Voisin. Quel remords! Et quelle nause!... pouvantable, cette Affaire
des poisons, ces histoires d'empoisonnements, d'avortements, de
proxntisme, de breuvages rotiques et de sorcellerie blanche, mais
aussi de messes noires avec gorgements d'enfants; ces histoires o se
trouvent compromises des centaines de personnes de tous les mondes, et
particulirement (et c'est pourquoi le roi dut arrter les poursuites)
de personnes du grand monde,--depuis la feue Henriette d'Angleterre,
probablement trop curieuse, jusqu' madame de Montespan, en passant par
madame de Polignac, madame de Gramont, la comtesse de Soissons (Olympe
Mancini), la duchesse d'Angoulme, madame de Vitry, la duchesse de
Vivonne, madame de Dreux, la duchesse de Bouillon, la princesse de
Tingry, la marchale de la Fert, la comtesse de Roure, la marquise
d'Alligre, la vicomtesse de Polignac, le comte de Clermont-Lodve, le
marquis de Cossac et le marchal de Luxembourg. Ce qui les avait mens
tous et toutes dans l'antre des sorcires, ce qui en avait pouss
plusieurs au sacrilge ou au meurtre, et ce qui leur donnait aujourd'hui
figure de criminels attendus par le bourreau, n'tait-ce pas le mme
dsir, la mme concupiscence dont haltent les Hermione, les Oreste, les
Roxane, les riphile et les Phdre, criminels harmonieux pour qui lui,
Racine, avait beaucoup moins sollicit la rprobation du public que
l'motion, la piti, mme une espce de sympathie? Hlas! qu'avait-il
fait, dans sa folle vanit d'auteur et dans son dsir de gloire? Oh!
non, non, plus de thtre! mais une vie simple, une vie pieuse, une vie
d'honnte homme, de pre de famille et de chrtien.

Il aime sa bonne femme. Il a deux fils et cinq filles, qu'il lve
pieusement.--Nomm, avec Boileau, historiographe du roi, il se donne
tout entier  sa tche, suit les armes, prend des notes, interroge les
Vauban et les Louvois et tous les chefs comptents.--On a dit que cette
histoire, dtruite dans l'incendie de la maison de Valincour, et t
trop convenue, trop officielle. On n'en sait rien.--Il va tous les
jours  la messe. Il pratique les vertus chrtiennes. Il s'efforce
d'tre humble...

Mais une dernire et dlicieuse tentation le guettait.

Vous savez comment madame de Maintenon, qu'il voyait souvent chez le roi
et dans une sorte d'intimit, et qui tait encore belle, et qui avait de
l'esprit et de la mesure, et qui devait lui plaire, demanda un jour 
Racine d'crire une pice pour les pensionnaires de cette maison de
Saint-Cyr o, se souvenant de son enfance pauvre et humilie, elle
levait, sous la conduite de trente-six dames, deux cent cinquante
jeunes filles pauvres et nobles,  qui l'on remettait trois mille cus 
leur sortie pour les aider  se marier ou  vivre en province. Madame de
Maintenon jugeait bon que ces demoiselles jouassent la comdie, parce
que ces sortes d'amusements donnent de la grce, apprennent  mieux
prononcer et cultivent la mmoire (madame de Caylus). Mais les pices
difiantes qu'crivait pour elles leur suprieure, madame de Brinon,
taient vraiment par trop plates; et, d'autre part, quand on avait
essay de leur faire jouer du Corneille et du Racine, elles avaient trop
mal jou _Cinna_ et trop bien _Andromaque_. Madame de Maintenon pria
donc Racine de lui faire, dans ses moments de loisir, quelque espce de
pome moral ou historique dont l'amour ft entirement banni, et dans
lequel il ne crt pas que sa rputation ft intresse puisqu'il
demeurerait enseveli dans Saint-Cyr; ajoutant qu'il ne lui importait pas
que cet ouvrage ft contre les rgles, pourvu qu'il contribut aux vues
qu'elle avait de divertir les demoiselles de Saint-Cyr en les
instruisant.

Racine ne put rsister longtemps au plaisir d'crire pour des jeunes
filles. Il tait naturel qu'il chercht dans la Bible, et presque
invitable qu'il choist Esther. Car quel autre sujet et fait
l'affaire? Lia ou Rachel, Dborah, Judith, Bethsabe, Suzanne, mme Ruth
et son mariage avec un vieillard, toutes ces histoires n'eussent gure
convenu  des demoiselles. Esther, la jeune reine qui sauve son peuple,
 la bonne heure!

Et pourtant!

Relisez le livre d'_Esther_.

C'est un conte, un conte voluptueux et sanglant, et un pome de
fanatisme juif.--Le roi Assurus, qui rgne sur cent vingt-sept
provinces, donne  tout le peuple de Suze un festin qui dure sept
jours... Le septime jour, tant ivre, il commande  ses sept eunuques
d'amener la reine Vasthi, pour montrer sa beaut aux peuples et aux
grands. Vasthi refuse, il la chasse... Alors ceux qui servaient le roi
dirent:

Qu'on cherche pour le roi des jeunes filles vierges et belles. Qu'on
les rassemble  Suze, dans la maison des femmes, sous la surveillance du
grand eunuque... Chaque jeune fille, aprs avoir marin six mois dans
la myrrhe et six mois dans d'autres aromates, est prsente au roi, le
soir; et, le lendemain matin, elle passe dans la seconde maison des
femmes, et ne retourne au roi que si le roi en a le dsir... Mais, parmi
toutes ces belles filles, Esther plut davantage, d'abord  l'eunuque
Hga, qui lui donne pour servantes sept jeunes filles choisies dans la
maison du roi; puis au roi lui-mme, qui la retient et la fait reine 
la place de Vasthi.

Et telle est la matire du chaste et mme difiant rcit du premier acte
d'_Esther_:

     Enfin on m'annona l'ordre d'Assurus.
     Devant ce fier monarque, lise, je parus...

C'est bien trange.

Vous trouverez ensuite dans le saint livre ces dtails amusants de conte
oriental: l'ogre Aman obtenant de son matre, qui ne sait point
qu'Esther est juive, l'arrt d'extermination de tous les juifs, parce
que Mardoche a refus de se prosterner devant Aman; le naf _quiproquo_
qui fait qu'Aman est oblig, sur ses propres paroles, de conduire le
triomphe de son ennemi Mardoche; puis le banquet dans les jardins de la
reine, etc.

Et vous lirez enfin la vengeance d'Esther. Aman pendu ne lui suffit pas.
Elle exige que l'on pende les dix fils d'Aman. Puis elle obtient du roi
des lettres qui donnent aux Juifs la permission de massacrer leurs
ennemis y compris les femmes et les petits enfants, et de piller leurs
biens. Et ces lettres sont portes dans les villes par des courriers
monts sur des chevaux et des mulets.  Suze les Juifs turent cinq
cents hommes. Esther demande un nouveau massacre. Et les Juifs turent
encore dans Suze trois cents hommes. Mais ils ne mirent pas la main au
pillage. Et dans les provinces les Juifs turent soixante-quinze mille
de ceux qui leur taient hostiles. Mais ils ne mirent pas la main au
pillage. (Le saint rdacteur, qui a l'me dlicate, tient beaucoup  ce
dtail.) Et Mardoche fut le premier aprs le roi... Et il n'y avait
pour les Juifs que bonheur, allgresse, gloire. Et beaucoup de gens du
pays se faisaient Juifs, car la crainte des Juifs les avait saisis.

Voil un rcit d'une forte saveur et d'une belle frocit. Mais, dans la
tragdie de Racine, Esther est une colombe gmissante; elle se contente
de dire  Aman:

     Misrable, le Dieu vengeur de l'innocence,
     Tout prt  te juger, tient dj la balance.
     Bientt son juste arrt te sera prononc.
     Tremble; son jour approche, et ton rgne est pass.

Et tous les massacres du rcit biblique sont pudiquement rsums dans ce
vers d'Assurus qui passe inaperu:

     Je leur livre le sang de tous leurs ennemis.

On serait nanmoins curieux de savoir ce que pensait Racine de ces
gorgements et des dmesures vengeances de la reine Esther. Il pensait
apparemment, comme Sacy dans ses explications de la Bible, qu'on a
quelque lieu de s'tonner que Mardoche et Esther, qui procurent cet
dit, aient pu se porter  un excs si cruel _en apparence_, mais que
ces choses se passaient durant le temps de l'ancienne loi qui tait un
temps de rigueur, et que d'ailleurs on peut prsumer que l'esprit de
Dieu, qui avait conduit jusqu'alors tant la reine que Marchode, leur
inspira aussi bien qu'au roi d'en user ainsi pour des raisons qu'on est
plus oblig d'adorer que de pntrer. _Amen_.--Qui ne sait, au reste,
que les chrtiens lisent la Bible avec des yeux particuliers et qu'il
est excellent qu'il en soit ainsi? Et enfin l'action de la tragdie de
Racine s'arrte  la dlivrance des Juifs et  la punition de
l'abominable Aman, et il a pu se dire que le reste ne le regardait
pas.--Puis, l'antismitisme tait inconnu au XVIIe sicle, et parce que
le livre sacr des Juifs est aussi celui des chrtiens, et parce que les
Juifs, sans tre aucunement perscuts, taient maintenus,
politiquement, dans la situation qui convenait  des gens que l'on
considrait comme des mtques, et paraissaient s'en accommoder.

C'est gal, dire que c'est de ce farouche livre d'_Esther_ que Racine a
pu tirer ce dlicieux pome, o la Muse de la tragdie parat enveloppe
des voiles neigeux et ceinte des rubans bleus d'une lve de catchisme
de persvrance, et qui est finalement comme un conte des _Mille et une
nuits_ suave et pieux!

Ce fut un succs fou. Le roi ne s'en rassasiait pas. Cette grce, cette
douceur, cette pit, ces choeurs, cette musique, ces petites filles...
Il y trouvait sans doute une volupt innocente, un chatouillement sans
pch. Oh! madame de Maintenon savait bien comment il fallait l'amuser!

_Esther_ fut joue six fois de suite  Saint-Cyr, au second tage du
grand escalier des demoiselles, dans le spacieux vestibule des dortoirs.
Deux amphithtres adosss au mur, le plus petit pour les dames de
Saint-Cyr, le plus grand pour les pensionnaires; aux gradins d'en haut,
la classe rouge, celles qui avaient moins de onze ans; au-dessous, les
vertes (moins de quatorze ans); puis les jaunes (moins de dix-sept ans);
enfin, sur les gradins d'en bas, les plus grandes, les bleues. Entre les
deux amphithtres taient les siges pour les spectateurs du dehors. La
salle tait magnifiquement claire; les dcors peints par Borin,
dcorateur des spectacles de la cour; les choeurs accompagns par les
musiciens du roi. Les habits des actrices avaient cot plus de quatorze
mille livres: c'taient des robes  la persane, ornes de pierres
prcieuses, qui avaient autrefois servi au roi dans ses ballets. Les
plus grands seigneurs, les ministres se disputaient les invitations:
c'tait une faon de faire sa cour. On cherchait les allusions ( madame
de Montespan,  madame de Maintenon,  Louvois,  Port-Royal), et on en
dcouvrait auxquelles Racine n'avait pas pens. Bossuet assista  la
premire. Le roi lui-mme se mettait  la porte de la salle et,
tenant sa canne haute pour servir de barrire, il demeurait ainsi
jusqu' ce que tous les invits fussent entrs. Alors il faisait fermer
la porte. Cette fois, la glace de madame de Svign pour Racine se
fondit:

     Je ne puis vous dire l'excs de l'agrment de cette pice: c'est
     une chose qui n'est pas aise  reprsenter et qui ne sera jamais
     imite: c'est un rapport de la musique, des vers, des chants, des
     personnes, si parfait et si complet qu'on n'y souhaite rien, etc.

Racine fut repris. Il avait eu de vifs plaisirs pendant les rptitions,
o il tamponnait, avec son mouchoir, les yeux des petites filles que ses
observations avaient fait pleurer. Aprs le triomphe si spcial, si
joli, si grisant de la pice, il et t surprenant qu'il s'en tnt 
_Esther_.

Il fit _Athalie_. Mais, dans l'intervalle, il s'tait plus clairement
rendu compte de ce qu'il pouvait et voulait faire de nouveau. Il avait
crit _Esther_ pour les demoiselles de Saint-Cyr: il crivit _Athalie_
pour lui-mme.

Il disait dans la prface d'_Esther_:

     J'entrepris donc la chose, et je m'aperus qu'en travaillant sur le
     plan qu'on m'avait donn (c'est--dire en faisant une espce de
     pome o le chant ft ml avec le rcit), j'excutais en quelque
     sorte un dessein qui m'avait souvent pass par l'esprit, qui tait
     de lier, _comme dans les anciennes tragdies grecques_, le choeur et
     le chant avec l'action, et d'employer  chanter les louanges du
     vrai Dieu cette partie du choeur que les paens employaient 
     chanter les louanges de leurs fausses divinits.

Ce dessein, alors entrevu, de faire comme dans les anciennes tragdies
grecques, il le ralise pleinement dans _Athalie_, qui, si nous avions
les yeux frais, nous paratrait l'oeuvre la plus tonnante de notre
thtre: car elle ne rappelle pas seulement, par l'introduction du
choeur, les grandes oeuvres d'Eschyle ou de Sophocle: elle les gale sans
leur ressembler, par la largeur de l'excution et par la nature et la
grandeur de l'intrt.

Je ne vous rpterai pas ce que vous savez. Je vous renvoie
particulirement  ce que dit Sainte-Beuve d'_Athalie_ dans son
_Port-Royal_, et  une trs belle tude de Faguet dans son _XVIIe
sicle_.

Tout dans _Athalie_ tait nouveau: la participation du choeur  l'action,
participation plus troite que dans la plupart des tragdies grecques;
la beaut des choeurs eux-mmes, qui valent moins par l'expression que
par le mouvement lyrique; l'action continue (car _Athalie_ n'a pas
d'entr'actes); la magnificence extrieure du spectacle; la marche
imptueuse du drame; le rle de l'enfant Joas, la terreur religieuse, et
ce que Racine appelle, dans _Iphignie_, une sainte horreur qui
rassure, Jhovah tant visiblement le conducteur de l'action:

     Impitoyable Dieu, toi seul as tout conduit!

l'amour, sans lequel la tragdie ne se concevait pas auparavant,
remplac par des passions aussi fortes et plus grandes par leur objet;
la faon superbement simple dont les caractres sont peints, je voudrais
dire brosss  larges traits (si bien qu'_Athalie_ semble faite, non
plus pour un troit thtre ferm, mais pour quelque amphithtre
antique, en plein air); le naf et imperceptiblement comique Abner;
Mathan, gonfl de la haine propre aux apostats; la maternelle et
naturelle Josabeth; le joli petit fanatique Zacharie; Athalie, la
vieille criminelle fatigue, devenue hsitante et presque sentimentale;
et le terrible Joad, le plus beau type d'entraneur d'hommes, fort,
enthousiaste et rus, imaginatif (voyez sa prophtie) comme les grands
hommes d'action, avec un certain mpris pour la foule:

     Peuple lche en effet, et n pour l'esclavage!

mais aussi une foi indomptable en lui-mme et en Dieu; c'est--dire, en
somme, dans la beaut de son rve et de son oeuvre: foi absolue et qui va
jusqu'au sublime du sacrifice, puisque, ayant entrevu, dans son accs
prophtique, le meurtre de son fils Zacharie par ce Joas qu'il est en
train de faire roi, il dtourne les yeux (Poursuivons notre ouvrage!)
et sacrifie donc  son Dieu et  ses desseins la vie de son propre
enfant.

On l'a dit souvent: quand _Athalie_ ne serait que l'histoire d'une
conspiration et d'une restauration, elle serait encore la plus mouvante
des tragdies politiques. Mais c'est encore une tragdie chrtienne, et,
considre ainsi, dans un esprit de foi ou tout au moins de religieuse
sympathie, elle grandit encore. Car ce qui s'agite dans ce drame, ce
sont les destines mmes du christianisme. Songez un peu que Joas est
l'aeul du Christ, et que la restauration de Joas est, en quelque sorte,
une condition matrielle du salut du monde. _Athalie_ rejoint les plus
grandes oeuvres, et les plus religieuses, du thtre grec. De mme
qu'_OEdipe  Colone_ enseignait aux Grecs que la faute n'est pas dans
l'acte matriel, mais dans la volont et l'intention; de mme que nous
voyons, dans l'_Orestie_, l'avnement d'une morale nouvelle, la
substitution d'une loi clairvoyante et misricordieuse  la loi aveugle
et impitoyable du talion qui perptue les violences: de mme, ce que
prpare le drame d'_Athalie_, c'est le remplacement de la petite
Jrusalem de chair par la Jrusalem nouvelle et universelle; la
Jrusalem intrieure, la Jrusalem des mes, l'glise:

     Quelle Jrusalem nouvelle
     Sort du fond du dsert brillante de clarts
     Et porte sur le front une marque immortelle?
     Peuples de la terre, chantez!
     Jrusalem renat, plus charmante et plus belle.
     D'o lui viennent de tous cts
     Ces enfants qu'en son sein elle n'a pas ports?
     Lve, Jrusalem, lve ta tte altire;
     Regarde tous ces rois de ta gloire tonns.
     Les rois des nations, devant toi prosterns,
     De tes pieds baisent la poussire...

Oui, si nous n'tions de si faibles chrtiens venus trop tard dans un
monde trop vieux, _Athalie_ serait vraiment pour nous ce que fut pour
les Athniens l'_Orestie_ ou _OEdipe  Colone_.

_Athalie_ est unique chez nous. _Athalie_ est une sorte de miracle.

_Athalie_ n'eut aucun succs.

Madame de La Fayette crit dans ses _Mmoires de la cour de France_:

     Quelquefois les choses les mieux institues dgnrent
     considrablement, et cet endroit (Saint-Cyr) qui, maintenant que
     nous sommes dvots, est le sjour de la vertu et de la pit,
     pourra quelque jour, sans percer dans un profond avenir, tre celui
     de la dbauche et de l'impit. Car de songer que trois cents
     jeunes filles qui y demeurent jusqu' vingt ans, et qui ont  leur
     porte une cour remplie de gens veills, surtout quand l'autorit
     du roi n'y sera plus mle; de croire, dis-je, que de jeunes filles
     et de jeunes hommes soient si prs les uns des autres sans sauter
     les murailles, cela n'est presque pas raisonnable.

Madame de La Fayette exagre et prvoit les malheurs de trop loin. Mais
enfin, les jeunes actrices avaient beau s'agenouiller dans les coulisses
et rciter le _Veni Creator_ avant d'entrer en scne, les
reprsentations d'_Esther_ n'avaient pas t bonnes aux demoiselles de
Saint-Cyr. Les applaudissements, les compliments dmesurs qu'on leur
faisait, la prsence des plus brillants gentilshommes de la cour, mme
quelque invitable familiarit avec les chanteuses de la musique du roi
que l'on mlait aux demoiselles pour fortifier les choeurs, tout cela les
avait affoles... On le reprocha  madame de Maintenon. Et _Athalie_ ne
fut joue, du vivant de Racine, que dans la chambre de cette dame, sans
costumes, sans dcors, et ne fit aucun bruit.

 la vrit, si madame de Maintenon touffa _Athalie_, ce fut moins pour
protger l'innocence des demoiselles de Saint-Cyr que parce que Racine
lui tait devenu suspect par ses amitis jansnistes[8]. Et la preuve,
c'est que, Racine cart, la fameuse ducatrice s'obstina, pendant des
annes encore,  faire jouer la comdie aux lves de la sainte maison.
De Racine, elle se rabattit tranquillement--et sans bien en voir la
diffrence--sur le vieux Boyer, qui fit pour Saint-Cyr une tragdie de
_Jepht_, inepte et inconsciemment indcente, puis sur Duch qui lui
fournit un _Jonathan_ et un _Absalon_. Et, aprs l'invitable excitation
de ces divertissements, elle faisait apprendre  ces petites filles un
bizarre et imprudent Pome de la virginit (d'un auteur inconnu), sans
doute pour les dtourner du mariage.

La singulire femme que cette Maintenon!

Il y a eu, au XVIIe sicle, un abb qui, pour s'tre dguis en sauvage
un jour de carnaval et avoir pris dans cet tat un bain nocturne et
forc, est finalement devenu cul-de-jatte, et qui, tordu et clou sur sa
chaise, n'a cess de crier de douleur que pour clater de rire; a, peu
s'en faut, invent la posie burlesque; a pass pour le plus gai des
hommes, et a t plus clbre  son heure et plus rellement populaire
que Corneille ou que Victor Hugo.--Il y a eu,  la mme poque, une
petite fille ne dans une prison, leve  la Martinique, qui, revenue
en France, a gard les dindons chez une parente mchante et avare, qui a
connu la misre et presque la faim,--et qui est devenue la femme du plus
grand roi du monde. Et certes, ces deux destines, prises chacune 
part, seraient dj assez tranges; mais que dirons-nous de leur
rencontre? Il y a quelque chose de plus extraordinaire que la personne
de Scarron et que la fortune de Franoise d'Aubign: c'est l'union du
cul-de-jatte et de la belle Indienne, future matresse de la France.

Et une chose plus amrement plaisante encore, c'est de voir le grand
roi,  quarante-cinq ans, pouser les cinquante ans sonns d'une dvote
dont un bouffon infirme avait cueilli jadis (comme il avait pu) la
jeunesse en fleur, et ce monarque glorieux vivre trente ans des restes
de ce stropiat. Quel joli parallle un bon rhteur pourrait faire entre
les deux maris de Franoise! N'est-il pas admirable que la mme femme
ait pous ce misrable et ce tout-puissant, ce phnomne de foire et ce
premier grand rle historique, le plus bouffon des hommes et le plus
solennel, l'empereur du burlesque et le roi de France, le roi Mayeux et
le roi Soleil, et qu'elle ait donn ses frais dix-sept ans au monstre et
sa maturit sche au demi-dieu?

Mais plaignons la belle Indienne malgr son extraordinaire fortune.
Plaignons-la de s'tre mise constamment, avec tous ses mrites, dans le
cas de ne pouvoir tre aime ni estime en pleine scurit.--Femme d'un
infirme qui ne pouvait tre son mari; amie intime d'une courtisane
(Ninon); amie de plusieurs grandes dames, mais  la faon d'une
demoiselle de compagnie; gouvernante des enfants du roi, mais de ses
enfants naturels; pouse du roi, mais son pouse secrte... c'est le
malheur de cette femme distingue, intelligente et probablement
vertueuse, de n'avoir jamais eu de situation parfaitement franche. Et on
dirait (nous l'avons vu) que ce qu'il y a eu, dans sa vie, de gn,
d'quivoque, de mal dfini, a pass jusque dans ses procds et ses
thories d'ducatrice.

touffe par madame de Maintenon, _Athalie_, lorsqu'elle fut imprime en
1691, drouta le public parut sans intrt, et valut  l'auteur les plus
plates injures de ses ennemis ordinaires.

C'tait trop dur et trop injuste. Dgot plus que jamais de la posie,
nous dit son fils Louis, par le malheureux succs d'_Athalie_, Racine se
prcipite dans la saintet.




DIXIME CONFRENCE

DERNIRES ANNES DE RACINE.--CONCLUSION


Un vritable malheur, c'est que, pour la priode la plus brillante et
sans doute la plus agite de sa vie (de 1665  1687), nous n'avons de
Racine que quelques billets insignifiants et, de 1681  1685, quelques
lettres seulement, de peu d'intrt,  sa soeur mademoiselle Rivire.
Mais, pour ses dernires annes (de 1687  1699), il nous reste de lui
une correspondance assez abondante et suivie, surtout avec son fils
Jean-Baptiste et avec Boileau. Et cela est fort heureux, et pour nous et
pour lui.

Je ne vous ai rien cach de ses dfauts, de ses faiblesses, de ses
erreurs. Je vous l'ai montr susceptible, irritable, vindicatif, ingrat
mme  un moment, avide de renomme et de plaisir et mordant avec fureur
 tous les fruits de la vie. J'en suis plus  l'aise pour vous dire 
quel point, dans ses quinze ou vingt dernires annes, il apparat bon
et vertueux, et d'une vertu charmante, son excessive sensibilit s'tant
pure par les preuves et le repentir.

Sa correspondance avec Boileau et son fils Jean-Baptiste est dlicieuse
de candeur, de bonhomie--et de sincrit (sauf quelques pages faites
videmment pour tre montres). C'est la plus parfaitement simple et
familire des correspondances illustres. L'excellent Boileau, dans ses
lettres, cherche quelquefois l'esprit. Racine, jamais. Cette
correspondance est unique.

(Unique, j'ai dj appliqu cette pithte  plus d'un ouvrage de
Racine: je ne crois pas l'avoir fait jamais par complaisance et sans
raison. Car il est bien vrai que les _Lettres contre Port-Royal_ sont
uniques, que les _Plaideurs_ sont uniques, et presque toutes ses
tragdies profanes, et _Esther_ et _Athalie_. Et cela veut dire qu'il
n'y a pas chez Racine de redites fatigantes et d'imitations de soi-mme,
comme chez Corneille. Il avait une dlicatesse un peu ddaigneuse et
inquite, qui ne lui permettait pas de faire plusieurs fois la mme
chose, de se rpter commodment.)

Racine et Boileau se sont solidement aims. Pourtant, aprs plus de
trente ans d'intimit et quand ils taient continuellement l'un chez
l'autre et que Boileau traitait les enfants de Racine comme il et
trait ses propres enfants, ils continuaient  se dire vous et 
s'appeler mon cher monsieur. Mais quelle tendresse sous cette forme
prudente et contenue, impose par la politesse du temps et par la pudeur
chrtienne!--Boileau, envoy par les mdecins  Bourbon, crit  Racine:

     L'offre que vous me faites de venir  Bourbon est tout  fait
     hroque et obligeante: mais il n'est pas ncessaire que vous
     veniez vous enterrer dans le plus vilain lieu du monde, et le
     chagrin que vous auriez infailliblement de vous y voir ne ferait
     qu'augmenter celui que j'ai d'y tre. Vous m'tes plus ncessaire 
     Paris qu'ici, et j'aime encore mieux ne vous point voir que de vous
     voir triste et afflig. Adieu, mon cher monsieur (13 aot 1687).

Et, concidence touchante, le mme jour (en sorte que les deux lettres
se sont croises), Racine crivait  Boileau:

... Plus je vois dcrotre le nombre de mes amis, plus je deviens
     sensible au peu qui m'en reste. Et il me semble,  vous parler
     franchement, qu'il ne me reste plus que vous. Adieu. _Je crains de
     m'attendrir follement en m'arrtant trop sur cette rflexion_.

Il serait curieux de comparer ses lettres de direction paternelle et
chrtienne  son fils an avec les lettres lgamment cyniques de Lord
Chesterfield  son btard. Les conseils de Racine  Jean-Baptiste sur
ses lectures, sur ses divertissements, sur sa conduite dans le monde,
sur les moyens d'avancer honntement dans sa carrire (qui tait la
diplomatie), offrent un mlange exquis de fermet et de tendresse, de
pit chrtienne et de sens pratique, quelquefois d'ironie indulgente.
Quand il l'a rprimand, il craint toujours de lui avoir fait de la
peine:

... Que tout ce que je vous dis ne vous chagrine point: car du
     reste je suis trs content de vous, et je ne vous donne ces petits
     avis que pour vous exciter  faire de votre mieux en toutes choses.

On voit dans cette correspondance, parmi l'abondance des dtails
familiers, ce que c'est qu'une famille d'autrefois, chrtienne et
discipline. Et cela est d'autant plus beau, que les enfants de Racine
paraissent avoir t tous des natures originales et que ses cinq filles,
toutes jolies et vivaces, eurent, semble-t-il, des mes singulirement
ardentes. Il crit un jour de l'ane, Marie, revenue de chez les
Carmlites:

... Elle est toujours fort farouche pour le monde. Elle pensa hier
     rompre en visire  un neveu de madame Le Challeux qui lui faisait
     entendre, par manire de civilit, qu'il la trouvait bien faite, et
     je fus oblig, quand nous fmes seuls, de lui en faire une petite
     rprimande. Elle voudrait ne bouger de sa chambre et ne voir
     personne.

Cette intransigeante Marie, qui avait t novice, aux Carmlites, finit
par se marier: me tourmente, tantt  Dieu, tantt au monde. Nanette
fut Ursuline, et Babet aussi aprs la mort de son pre; Fanchon et
Madelon moururent filles, assez jeunes encore et tout embaumes de pit
et de bonnes oeuvres... Racine sanglotait  la vture de ses deux anes,
quoiqu'il st bien que, par les leons dont il avait nourri sa niche de
colombes, il tait sans le vouloir le vrai prtre de ce sacrifice.

De trs petites choses, souvent, rvlent la qualit d'une me. Un jour
(3 avril 1691), Racine, historiographe du roi, ayant assist  un assaut
devant Mons, crit  Boileau:

     J'ai retenu cinq ou six actions de simples grenadiers, dignes
     d'avoir place dans l'histoire, et je vous les dirai quand nous nous
     reverrons... Je voyais l'attaque tout  mon aise, d'un peu loin 
     la vrit; mais j'avais de fort bonnes lunettes, que je ne pouvais
     presque tenir fermes, tant le coeur me battait  voir tant de braves
     gens dans le pril.

Une fois (5 octobre 1692), il veut offrir les _Fables_ de La Fontaine 
son fils an qui est encore au collge:

     On ne trouve, crit-il de Fontainebleau, les _Fables_ de M. de La
     Fontaine que chez M. Thierry ou chez M. Barbin. Cela m'embarrasse
     un peu, parce que _j'ai peur qu'il ne veuille pas prendre de mon
     argent_. Je voudrais que vous en pussiez emprunter (un exemplaire
     des _Fables_)  quelqu'un jusqu' mon retour. Je crois que M.
     Despraux les a, et il vous les prterait volontiers; ou bien votre
     mre pourrait aller avec vous sans faon chez M. Thierry et les lui
     demander en les payant.

Sa renonciation au thtre est totale. Non seulement il n'crit plus de
pices, mais il ne va plus  la comdie, mme  la cour, peut-tre pour
n'tre pas tent, mais surtout par scrupule religieux. Continuellement
il dtourne Jean-Baptiste d'aller au thtre. Un jeune rgent du collge
Louis-le-Grand, dans une crmonie scolaire, avait examin (en latin)
cette double question: _Racinius an christianus? an poeta?_ et conclu
que Racine n'tait ni chrtien ni pote.  ce sujet Racine crit 
Boileau (4 avril 1696):

... Pour mes tragdies, je les abandonne volontiers  sa critique.
     Il y a longtemps que Dieu m'a fait la grce d'tre assez peu
     sensible au bien et au mal qu'on en peut dire, et de ne me mettre
     en peine que du compte que j'aurai  lui en rendre quelque jour...

Il prpare soigneusement son histoire du roi, mais il a renonc  la
littrature d'imagination. Ce n'est que par accident et dans une pense
d'dification qu'il crit pour les demoiselles de Saint-Cyr les quatre
_Cantiques spirituels_, si harmonieux et si purs, et qu'il revoit ses
souples traductions des hymnes du _Brviaire romain_, ces charmantes
hymnes pour Matines, pour Laudes, pour Vpres, etc..., o le rapport de
chaque prire avec l'heure du jour est si gracieusement indiqu, et o
l'on dirait que pntre un peu de la nature, comme un rayon de soleil
qui vient tomber sur le tabernacle ou comme une branche de feuillage
aperue par le vitrail entr'ouvert:

     Tandis que le sommeil, rparant la nature,
     Tient enchans le travail et le bruit,
     Nous rompons ses liens,  clart toujours pure,
     Pour te louer dans la profonde nuit...

     L'oiseau vigilant nous rveille, etc...

Un peu auparavant, Corneille, meurtri lui aussi, crivait douze ou
quinze mille vers, traduits soit d latin liturgique, soit du latin de
l'_Imitation de Jsus-Christ_. Tous deux, Corneille puis Racine,
diversement, mais douloureusement dsabuss, vieillirent dans une
tristesse intrieure, d'o la posie lyrique personnelle et pu jaillir,
qui sait? cent cinquante ans avant les romantiques. Mais, tant pieux et
mme dvots, l'expression des sentiments qui les agitaient, et surtout
de ceux qu'ils voulaient avoir, leur semblait toute trouve d'avance: et
c'est pourquoi ils traduisent des hymnes et des psaumes.

Ce qu'tait Racine dans ses dernires annes, Saint-Simon, tmoin
difficile, clairvoyant, et d'autant moins suspect qu'il dtestait madame
de Maintenon dont Racine tait l'ami,--Saint-Simon nous le dira:

     Personne n'avait plus de fond d'esprit, ni plus agrablement
     tourn; rien du pote dans son commerce; tout de l'honnte homme,
     de l'homme modeste, et sur la fin, de l'homme de bien.

Tout de l'honnte homme, ceci est  rapprocher des propos que Louis
Racine rapporte au commencement de ses _Mmoires_:

     Ne croyez pas, disait Racine  son fils an, que ce soient mes
     pices qui m'attirent les caresses des grands. Corneille fait des
     vers cent fois plus beaux que les miens, et cependant personne ne
     le regarde; on ne l'aime que dans la bouche de ses acteurs: au lieu
     que, sans fatiguer les gens du monde du rcit de mes ouvrages,
     _dont je ne leur parle jamais_, je les entretiens des choses qui
     leur plaisent. Mon talent avec eux n'est pas de leur faire sentir
     que j'ai de l'esprit, mais de leur apprendre qu'ils en ont.

Tout de l'homme modeste et, sur la fin, de l'homme de bien.
Saint-Simon aurait pu ajouter: tout du chrtien. Racine s'efforait
d'tre humble, ce qui est, je crois, le commencement de la saintet. Je
ne sais s'il croyait vraiment les vers de Corneille cent fois plus
beaux que les siens, mais enfin il le disait. Un dtail bien
significatif:--En 1685, dans son loge de Corneille, il avait crit: La
France se souviendra... que sous le rgne du plus grand de ses rois a
fleuri _le plus clbre de ses potes_. videmment il n'a pas encore eu
le courage d'crire le plus grand. Mais, en 1697, dans la rdition de
son discours, il corrige bravement, et il crit: _le plus grand_ de ses
potes. Cela n'a l'air de rien, et cela est peut-tre hroque.

(Je vous signale en passant, dans la seconde partie de ce discours, sur
les ngociations et les manoeuvres qui prcdrent la trve de
Ratisbonne, une des plus belles et des plus vivantes priodes de la
prose franaise au XVIIe sicle.)

Les ennemis de Racine l'accusaient d'tre trop bon courtisan. Et
pourtant il restait publiquement l'ami des jansnistes et des
religieuses de Port-Royal. Il ngociait pour elles. Pour elles et dans
l'esprance de leur rendre leur archevque favorable, il crivit cet
_Abrg de l'Histoire de Port-Royal_, qui est une merveille de limpidit
et d'lgance svre. Il recommenait dans les jardins de
Port-Royal-des-Champs les promenades de son enfance. Tous les ans il y
menait sa famille  la procession de la Fte-Dieu. Lorsque le coeur
d'Arnauld fut rapport  Port-Royal, Racine fut, parmi les amis du
dehors, le seul qui ne craignt pas d'assister  la crmonie. Il
voulut, vous vous en souvenez, tre enterr dans le cimetire des
Champs, aux pieds de la tombe de M. Hamon, le plus humble de ses anciens
matres. De bonne heure, je vous l'ai dit, il s'abstint, lorsqu'il tait
 la cour, d'aller  l'opra et  la comdie, et il ne craignait point
de dplaire par ce scrupule.--Seulement, voil! il avait l'imprudence
d'aimer le roi!

       *       *       *       *       *

Vous connaissez le rcit de Louis Racine, de ce Louis Racine, dvot et
solitaire dans le sicle, maussade, malheureux, d'une tristesse vraiment
jansniste, mais qui a crit, dans ses pomes de la _Religion_ et de la
_Grce_, les plus beaux vers de philosophie religieuse, et une prire
presque sublime: _Les Larmes de la Pnitence_.

     Madame de Maintenon, dit Louis Racine, qui avait pour lui une
     estime particulire, ne pouvait le voir trop souvent, et se
     plaisait  l'entendre parler de diffrentes matires, parce qu'il
     tait propre  parler de tout. Elle l'entretenait un jour de la
     misre du peuple: il rpondit qu'elle tait une suite ordinaire de
     longues guerres; mais qu'elle pourrait tre soulage par ceux qui
     taient dans les premires places, si on avait soin de la leur
     faire connatre. Il s'anima sur cette rflexion; et comme dans les
     sujets qui l'animaient il entrait dans cet enthousiasme dont j'ai
     dj parl, qui lui inspirait une loquence agrable, il charma
     madame de Maintenon, qui lui dit que, puisqu'il faisait des
     observations si justes sur-le-champ, il devrait les mditer encore
     et les lui donner par crit, bien assur que l'crit ne sortirait
     pas de ses mains. Il accepta malheureusement la proposition, non
     par une complaisance de courtisan, mais parce qu'il conut
     l'esprance d'tre utile au public. Il remit  madame de Maintenon
     un mmoire aussi solidement raisonn que bien crit. Elle le
     lisait, lorsque le roi, entrant chez elle, le prit, et aprs en
     avoir parcouru quelques lignes, lui demanda avec vivacit qui en
     tait l'auteur. Elle rpondit qu'elle avait promis le secret. Elle
     fit une rsistance inutile: le roi expliqua sa volont en termes si
     prcis, qu'il fallut obir. L'auteur fut nomm.

Vous savez le reste du rcit; le mot du roi: Parce qu'il sait faire
parfaitement les vers, croit-il tout savoir? et parce qu'il est grand
pote, veut-il tre ministre? Madame de Maintenon plore, et vitant
Racine; le rencontrant un jour dans le jardin de Versailles et lui
promettant de tout arranger; puis, le bruit d'une calche: C'est le roi
qui se promne, s'cria madame de Maintenon, cachez-vous. Il se sauva
dans un bosquet. Ds lors sa sant s'altra tous les jours. Etc..

Des critiques trs srs d'eux-mmes ont voulu que ce Mmoire sur les
souffrances du peuple ait t confondu par Louis Racine avec un autre
Mmoire, une demande de dgrvement de la taxe extraordinaire impose
sur les charges de secrtaires du roi. (Racine en possdait une, qu'il
avait achete en fvrier 1696. Ne nous scandalisons point de cette
demande de dgrvement: l'ancien rgime tait le rgime de la
faveur,--comme tous les rgimes.)

Pour moi, je vois peu de raisons de contester l'existence de ce Mmoire
sur la misre du peuple. Pourquoi et comment Jean-Baptiste, de qui
Louis tenait cette tradition de famille, et dans un tel dtail,
l'aurait-il invente? Jean-Baptiste ni Louis n'avaient l'me
rvolutionnaire. Et Jean-Baptiste avait su les choses directement: il
les avait entendu raconter  son pre lui-mme. Jean-Baptiste, alors g
de vingt ans, n'a gure pu se tromper, et, fort honnte homme, n'a pu
ensuite tromper son frre. (Et je ne parle point des souvenirs et du
tmoignage prsum des grandes soeurs de Louis.)--Je tiens l'histoire
vraie. Mais, en outre, elle ne me parat nullement invraisemblable.

       *       *       *       *       *

1 Car, d'abord, Racine n'tait point incapable de concevoir et d'crire
ce gnreux _Mmoire_.

Je ne vous le donne point pour un prcurseur de la Rvolution, oh!
non. Mais son christianisme, trs effectif, se souciait des pauvres. On
le voit, dans sa correspondance, trs libral et aumnier, d'ailleurs
fort simple de moeurs. Les paysans de Port-Royal s'adressaient  lui pour
leurs affaires. Il tait ami de Vauban et, trs probablement,
connaissait et partageait les ides de l'auteur de la _Dme Royale_
(1707). Quand il crivait ce vers:

     Entre le pauvre et vous, vous prendrez Dieu pour juge,

il en concevait tout le sens.

Chose  remarquer, nous le voyons trs discret sur la rvocation de
l'dit de Nantes.--La sance de rception de Bergeret et de Thomas
Corneille  l'Acadmie avait eu lieu quelques mois seulement avant cette
rvocation que tout le monde prvoyait. Or Bergeret, dans son discours,
louait dans le roi un zle pour la religion qui fait chaque jour de si
grands progrs. Et Thomas Corneille, venant  l'loge de Louis XIV,
disait  Racine: _Vous parlerez_... de ce zle ardent et infatigable,
qui lui fait donner ses plus grands soins  dtruire entirement
l'hrsie et  rtablir le culte de Dieu dans toute sa puret. Racine,
dans sa rponse, ne rpondit point  cette invitation: non pas,
j'imagine, qu'il blmt le projet du roi, ni qu'il ne comprt, comme le
roi et toute la France d'alors, le bienfait de l'unit religieuse...
Mais qui sait s'il ne se souvenait pas de ces huguenots d'Uzs qui,
seuls, lisaient les _Provinciales_ et avaient de jolies filles?... Et
surtout il songeait qu'il tait lui-mme l'ami, et qui ne s'en cachait
point, d'autres perscuts. Il est bon pour un chrtien d'tre li
personnellement avec quelques htrodoxes...

Cela n'empcha point Racine de louer le roi avec l'exagration qui tait
d'usage. Toutefois les louanges qu'il lui dcerna peuvent passer pour
une exhortation  les mriter: car il le loue,  la veille de la
Rvocation, d'tre plein d'quit, plein d'humanit, toujours matre de
lui.--Il avait l'me fire. Dans ce mme discours, il a le courage (je
dis le courage, car tout est relatif) de proclamer gaux devant la
postrit les grands crivains et les grands rois:

     Du moment (dit-il  Thomas) que des esprits sublimes
     s'immortalisent par des chefs-d'oeuvre comme ceux de monsieur votre
     frre, quelque ingalit que durant leur vie la fortune mette entre
     eux et les plus grands hros, aprs leur mort cette diffrence
     cesse. La postrit... fait marcher de pair l'excellent pote et le
     grand capitaine.

Et l'on sait que, quelques jours aprs, il lut son discours chez le roi,
et que le roi s'en montra ravi.

       *       *       *       *       *

2 En second lieu, Racine pouvait croire qu'il ne risquait rien 
soumettre son _Mmoire_, je ne dis pas seulement  madame de Maintenon,
mais au roi lui-mme. Le roi jusque-l ne lui avait su mauvais gr ni de
son attachement avou aux Messieurs et aux religieuses, ni des
allusions transparentes d'Esther aux malheurs et  l'innocence de
Port-Royal.--Puis Racine adorait le roi et croyait tre aim de lui. Ils
s'taient connus, ne l'oublions pas, quand ils taient trs jeunes tous
les deux (vingt-quatre et vingt-six ans) et quand le roi tait gai et
facile, quand il n'tait pas du tout l'idole ennuye qu'il devint peu 
peu. Au reste, en 1687 encore, Racine crivait  Boileau:

     Vous ne sauriez croire combien cette maison de Marly est agrable;
     la cour y est, ce me semble, tout autre qu' Versailles. _Le roi
     mme y est fort libre et caressant_.

Vous vous rappelez aussi que le roi, avec son trs grand got, et trs
sr, avait toujours t le dfenseur de Racine; qu'il avait accept la
ddicace d'_Alexandre_, qu'il avait, contre l'erreur du public, dfendu
et relev les _Plaideurs_ et _Britannicus_; que quelques vers de
_Britannicus_ l'avaient fait renoncer  la danse; qu'il avait souffert
et mme got, dans _Brnice_, de secrtes allusions  un pisode de sa
vie sentimentale; enfin qu'il comblait Racine de ses dons et de ses
faveurs. Racine tait de tous les Marly; avait un appartement 
Versailles; entrait quand il le voulait au lever du roi,-- la grande
surprise de l'huissier Rousseau, qui avait toujours envie de me fermer
la porte au nez, crit-il  son fils Jean-Baptiste (25 avril
1691).--Saint-Simon nous dit:

     Cet emploi (celui d'historiographe), ces pices dont je viens de
     parler (_Esther_ et _Athalie_), ses amis lui acquirent des
     privances. Il arrivait mme quelquefois que, le roi n'ayant point
     de ministres chez madame de Maintenon, ils envoyaient chercher
     Racine pour les amuser.

Et d'autres fois le roi le faisait venir pour lui faire la lecture.
Mme, en 1696, pendant une maladie qui lui tait le sommeil, il avait
voulu que Racine coucht dans sa chambre.

Racine avait (nous l'avons dj vu) une conversation charmante, et tait
en outre un lecteur tonnant et un commentateur enflamm de ses
lectures. Il avait facilement la parole ardente et passionne. Louis
Racine nous dit:

      la prire qu'il faisait tous les soirs au milieu de ses enfants
     et de ses domestiques quand il tait  Paris, il ajoutait la
     lecture de l'vangile du jour, que souvent il expliquait lui-mme
     par une courte exhortation... prononce avec _cette me qu'il
     donnait  tout ce qu'il disait_.

Un jour, tant chez Boileau avec Valincour, Nicole et quelques autres
amis, il prend un Sophocle grec et lit la tragdie d'_OEdipe_, en la
traduisant sur-le-champ:

     Il s'mut  tel point (dit Valincour) que tous les auditeurs
     prouvaient les sentiments de terreur et de piti dont cette pice
     est pleine. J'ai vu nos meilleures pices reprsentes par nos
     meilleurs acteurs: rien n'a jamais approch du trouble o me jeta
     ce rcit; et, au moment que j'cris, je m'imagine voir encore
     Racine le livre  la main et nous tous consterns autour de lui.

Jugez des ftes secrtes qu'il pouvait ainsi donner au roi!

Des relations de cette sorte, et pendant trente ans, doivent amener une
espce de familiarit et d'intimit, mme entre un roi et un bourgeois.
Racine tait vraiment fond  croire que le roi lui rendait quelque
affection, et que le _Mmoire_ ne le fcherait pas.

Mais le roi, avec les annes, s'tait sans doute dessch et endurci.
Puis, peut-tre le _Mmoire_ lui fut-il remis dans un mauvais moment. 
coup sr il fut remis d'une faon maladroite, et comme une chose qu'on
voulait cacher. Il se peut que ce _Mmoire_ ait rveill chez le roi des
griefs endormis. Il se dit sans doute: Voil bien l'esprit jansniste.
Ces gens-l critiquent tout. Racine ne peut s'tre mpris tout  fait
sur les causes de la bouderie du roi: or, dans la fameuse lettre 
madame de Maintenon, o il dclare qu'il n'a jamais rougi ni de Dieu ni
du roi (parole qui semblerait courtisanesque si elle n'tait une parole
de loyalisme amoureux), Racine, sans renier ses anciens matres, se
dfend surtout de l'accusation de jansnisme.

Enfin, et quoi qu'il en soit, le roi eut un mouvement d'humeur, dont les
suites furent aggraves par la pusillanimit de madame de Maintenon.
Cela ne dura pas. Il ne faut point parler de la disgrce de Racine,
mais d'un petit refroidissement passager de la part de Louis XIV.
Nanmoins, Racine fut profondment pein; et, comme il souffrait alors
d'une maladie de foie, on peut croire, avec Louis Racine, que son
chagrin hta le progrs du mal, et qu'il y a grande apparence que sa
trop grande sensibilit abrgea ses jours.

Il mourut un an aprs, d'une mort trs sainte. Dieu le consola du roi.

Ainsi, l'auteur de _Bajazet_ et de _Phdre_, l'crivain le plus sensible
du XVIIe sicle, le plus savant peintre des plus dmentes passions,
revenu des amours terrestres et continuant toujours d'aimer, mais
d'autre faon, aprs avoir pay sa dette  Dieu en lui donnant quatre
vierges, faible et grand jusqu'au bout, mourut peut-tre d'un chagrin de
courtisan, mais d'un chagrin qu'il s'attira pour avoir eu trop
indiscrtement piti des pauvres ou pour avoir t trop fidle  des
perscuts. Vie exquise que celle o l'amour et tous les amours
s'achvent en charit.

L'amour, dit l'_Imitation_, aspire  s'lever... Rien n'est plus doux
ni plus fort que l'amour... Il n'est rien de meilleur au ciel et sur la
terre, parce que l'amour est n de Dieu et qu'il ne peut se reposer
qu'en Dieu, au-dessus de toutes les cratures. Et c'est l toute
l'histoire de l'me, longtemps inquite, lentement pacifie, de Jean
Racine.

Au cimetire idal des grands potes, je placerais sur son tombeau une
figure de femme pleurante, et qui reprsenterait,  volont, sa Muse
tragique, ou son me elle-mme. Elle serait chaste et drape  petits
plis. Et, sur la pierre funbre, je graverais en beaux caractres le mot
de madame de Maintenon: Racine, qui veut pleurer, viendra  la
profession de soeur Lalie; le mot, un peu risqu, de la joviale Svign:
Il aime Dieu comme il aimait ses matresses; le mot de Racine
lui-mme, recueilli par La Fontaine: Eh bien, nous pleurerons, voil un
grand mal pour nous! et ce vers du premier de ses quatre _Cantiques
spirituels_:

     Si je n'aime, je ne suis rien.

Cette vie si vraiment humaine, si pleine de faiblesse et d'hrosme et
de belles larmes; nous avons vu que Port-Royal l'encadre et la pntre
tout entire. Non seulement Port-Royal le nourrit, et, aprs vingt ans
de sparation, le recueille et l'apaise; mais on peut dire que le
thtre de Racine est la fleur profane et imprvue du grand travail de
mditation religieuse et de perfectionnement intrieur qui s'est
accompli jadis  Port-Royal-des-Champs. Car c'est la description de
l'homme naturel selon Port-Royal qui compose le fond solide et fait
l'nergie secrte de ses mlodieuses tragdies, de mme que c'est la
beaut, la mesure et l'eurythmie grecques qui lui en ont conseill la
forme: en sorte qu'il runit rellement et fond en lui les deux plus
belles traditions de notre humanit: l'hellnique et la chrtienne.

       *       *       *       *       *

Cela fait un merveilleux compos. Le thtre de Racine est le diamant de
notre littrature classique. Car il n'est pas de thtre, je pense, qui
contienne  la fois plus d'ordre et de mouvement intrieur, plus de
vrit psychologique, et plus de posie.

       *       *       *       *       *

1 _Ordre et mouvement_.

Je pourrais vous dire, aprs beaucoup d'autres:

Racine, en abordant le thtre, trouvait, pose et accepte, la rgle,
des trois Units (rgle attribue  Aristote, lequel n'a jamais parl
que de l'unit d'action).--Il y trouvait aussi, bien tabli sur la
scne, un certain ton oratoire et mme emphatique, reste persistant de
nos premires tragdies franaises qui avaient t, je ne sais pourquoi,
surtout imites de Snque le tragique.--Il y rencontrait enfin
certaines conditions matrielles. Figurez-vous une reprsentation
d'alors: Auguste sur un fauteuil lev, Cinna et Maxime sur des
tabourets, comme  Versailles, tous trois en perruque; des deux cts,
les jeunes seigneurs sur des bancs; un clairage qu'on mouchait dans les
entr'actes; une salle oblongue, un seul rang de loges, le parterre
debout.--Une salle de thtre d'il y a deux cent cinquante ans diffrait
autant par tout son aspect, d'une salle de nos jours, qu'une tragdie de
Corneille d'une comdie de Dumas fils si vous voulez.

Cette exigut de la scne envahie par les jeunes gens  la mode, on a
dit qu'elle suffirait  expliquer presque tout le systme dramatique du
temps, l'unit de lieu et les autres units, la sobrit ordinaire de
l'action, les confidents, les rcits, les longues conversations; et que
les auteurs d'alors auraient conu leurs drames autrement sur une scne
libre et plus vaste. En est-on bien sr? Voltaire, en 1766, dbarrassera
la scne des bancs latraux qui l'encombraient; et l'ancien systme
dramatique dans ses traits essentiels, survivra soixante ans  ce
dbarras. Corneille peut-tre, qui rusa toute sa vie avec les rgles,
et pu tre induit, par un meilleur amnagement scnique et par le dsir
d'en profiter,  enfreindre ces fameuses rgles dans ce qu'elles avaient
de trop formaliste: Racine, nullement.

Racine assouplit l'ancien ton trop oratoire. Racine se contente du
mdiocre carr de planches qu'on lui laisse. Quant aux units, il s'en
accommode et ne les discute pas. Elles ne le gnent point. Il sent au
contraire qu'elles l'aident en quelque faon en l'obligeant de faire
plus serr et plus fort.

La tragdie franaise est une crise (Goethe). Cela est surtout vrai de
la tragdie de Racine. Racine prend son point de dpart si prs de son
point d'arrive, qu'un tout petit cercle contient l'action, l'espace et
le temps (Lanson). Il prend Pyrrhus vingt-quatre heures avant qu'il ne
se dcide pour Andromaque, Nron vingt-quatre heures avant son premier
crime, Brnice vingt-quatre heures avant son dpart de Rome, etc. Nulle
intrusion du hasard (except dans _Mithridate_ et dans _Phdre_, par le
retour imprvu d'un personnage qu'on croyait mort). L'action se noue
simplement par les caractres, les passions et les intrts des
personnages en prsence; et seules ces forces agissent. Un peu de
lenteur au premier acte, o il est ncessaire de nous apprendre ce que
nous devons connatre du pass; mais, dans aucun thtre, l'action
intrieure n'est plus continue que dans celui-ci. Le drame est toujours
en marche.

Une consquence de la mthode racinienne, c'est que les sentiments et
les passions, saisis d'abord  une trs petite distance de la
catastrophe, sont violents ds le dbut, et que cette violence ne peut
qu'aller croissant. C'est une ncessit du systme, et en mme temps
cela est conforme au got de Racine, qui est lui-mme une me
extraordinairement sensible et violente et qui, nous l'avons vu, fit
souvent  ses contemporains l'effet d'un brutal.

(On a dit--et je vous l'ai rappel  propos d'_Andromaque_ et
d'_Iphignie_--que, dans la plupart des tragdies de Racine, les moeurs
et les actions ne semblent pas du mme temps, et que les actions ont des
sicles de plus que les moeurs et le langage. Mais ce contraste serait-il
une convention si forte? Il arrive souvent, dans la ralit, que sous
l'homme civilis surgisse un sauvage pouss par les forces aveugles des
nerfs et du sang. Racine nous prsente communment des hommes et des
femmes parfaitement levs et qui,  certaines heures, en dpit de leur
politesse et de leur lgance, font des choses atroces, commettent des
crimes. Cela ne s'est-il jamais vu? Cela ne s'est-il pas vu dans la
socit du XVIIe sicle? Cela ne se voit-il pas encore
aujourd'hui?--Rien de plus philosophique que la tragdie, quand elle
nous montre les forces lmentaires, les instincts primitifs dchans
sous la plus fine culture intellectuelle et mme morale.)

Une autre consquence de ce systme dramatique, le plus capable de
rendre les dmarches de l'instinct et de la passion dans leur mouvement
acclr; c'est que, les femmes passant pour tre en gnral plus serves
de l'instinct et de la passion que les hommes, le thtre de Racine
sera fminin, comme celui de Corneille tait viril (Lanson). Les
femmes sont pousses au premier plan. De Racine date l'empire, qui dure
encore aujourd'hui, de la femme dans la littrature(Lanson). Et quand
nous pensons  ce thtre, ce qui en effet nous apparat tout de suite,
ce sont ses femmes: les disciplines, les pudiques, qui n'en sentent pas
moins profondment pour cela: Andromaque, Junie, Brnice, Atalide,
Monime, Iphignie,--et les effrnes surtout: les effrnes d'ambition:
Agrippine; Athalie; et plus encore les effrnes d'amour: Hermione,
Roxane, riphile, Phdre; belles que l'amour pousse irrsistiblement au
meurtre et au suicide,  travers un flux et un reflux de penses
contraires, par des alternatives d'espoir; de crainte, de colre, de
jalousie, parmi des raffinements douloureux de sensibilit, des ironies,
des clairvoyances soudaines, puis des abandons dsesprs  la passion
fatale, une incapacit pour leur triste coeur de recueillir le fruit
des crimes dont elles sentent la honte,--tout cela exprim dans une
langue qui est comme cratrice de clart; par o, dmentes lucides,
elles continuent de s'analyser au plus fort de leurs agitations, et qui
revt d'harmonieuse beaut leurs dsordres les plus furieux: au point
qu'on ne sait si on a peur de ces femmes ou si on les adore!

Les tragdies de Racine, c'est de l'humanit intense.

       *       *       *       *       *

2 _Vrit_.

Et c'est de l'humanit vraie.

On l'a rpt des milliers de fois, mais il faut bien encore le redire:
Si l'on fait abstraction des noms royaux ou mythologiques, les
situations, dans Racine, sont communes et prises dans le train habituel
de la vie humaine. Une femme dlaisse qui fait assassiner son amant par
un rival (_Andromaque_); une femme trompe qui se venge et sur sa rivale
et sur son amant (_Bajazet_); un amant qui se spare de sa matresse
pour un intrt ou un devoir (_Brnice_); la lutte entr deux frres de
lits diffrents, ou entre une mre imprieuse et un fils mancip
(_Britannicus_); un pre rival de ses deux fils (_Mithridate_); un pre
sacrifiant sa fille  un grand intrt (_Iphignie_); une jeune femme
amoureuse de son beau-fils et le perscutant parce qu'il ne l'aime pas
(_Phdre_), voil des choses qui se voient, notamment dans les faits
divers ou dans les comptes rendus des tribunaux. Et vrais aussi, les
personnages, et jusqu'au bout, jusqu'au suicide, jusqu' la trahison et
au meurtre, jusqu' la folie. La tragdie racinienne (mettons  part
_Esther_ et _Athalie_) n'est pas idaliste, pas optimiste, pas
difiante, pas morale. Nous avons vu qu'il n'y a dans les caractres nul
christianisme prmdit. Ils n'ont de chrtien, que ce que le pote,
produit lui-mme d'une civilisation chrtienne, en a fait couler en eux
sans le savoir.

La tragdie de Racine n'est chrtienne que dans La mesure o peuvent
passer pour chrtiennes les _Rflexions ou Sentences et Maximes morales_
de La Rochefoucauld.

     Ce qu'elles contiennent, dit La Rochefoucauld dans son _Avis au
     lecteur_, n'est autre chose que l'abrg d'une morale conforme aux
     penses de plusieurs Pres de l'glise, et celui qui les a crites
     a eu beaucoup de raison de croire qu'il ne pouvait s'garer en
     suivant de si bons guides, et qu'il lui tait permis de parler de
     l'homme comme les Pres en ont parl.

Racine aussi, par des voies diffrentes, tudie et montre l'homme
naturel, l'homme sans la grce ou avant la grce, et s'en tient l. Il
accepte la thse pessimiste chrtienne, mais en la coupant de tout le
reste du dogme chrtien. Et c'est pourquoi ses tragdies sont terribles.
Au reste, avec leur mlange de cratures fires et douces et de monstres
sans frein, elles correspondent assez exactement  l'image totale de
cette haute socit du XVIIe sicle pour qui elles taient surtout
faites, et dont la politesse extrieure recouvrait une vie passionnelle
extrmement nergique, et souvent une brutalit foncire et, ple-mle,
des hrosmes et d'abominables crimes.

Racine, chrtien soumis, est un peintre et un psychologue sans peur. Et
c'est fort heureux. Je l'aime mieux ainsi qu'esprit fort et peintre
timide (comme Voltaire, si vous voulez). Sa conception du pch ne
l'empche pas de nous montrer des pcheresses,--sans d'ailleurs les
qualifier. Sa foi ne l'empche pas de nous montrer un rvolt comme
Oreste ou un sceptique comme Acomat et, semble-t-il, de s'y complaire.
Les sentiments dfendus ou mme les hardiesses de pense, il les exprime
aussi librement que s'il n'tait pas chrtien, et d'autant plus
librement qu'il ne les prend pas  son compte. Et qui sait s'il ne jouit
pas secrtement de pouvoir, sans se compromettre, traduire les mes
criminelles ou les intelligences perverses?

Le thtre du plus chrtien des sicles, et surtout le thtre de
Racine, n'est chrtien que fort indirectement, et de la faon que j'ai
dj indique. Et je ne doute plus--comme j'ai eu tort de le faire
jadis--du bienfait de la Renaissance, qui, en paganisant le drame dans
sa forme sans toutefois le dchristianiser dans son fonds intime, l'a,
en somme, humanis et largi.

Ce que Racine, ainsi libr par l'imitation mme de l'antiquit
classique, se trouve avoir peint avec la vrit la plus complote, et
j'ai dit pourquoi,--c'est l'amour. Mais, heureusement pour ceux qui
devaient venir aprs lui, ce qu'il a peint de l'amour,--mme de
l'amour-maladie,--c'est sa facult d'illusion, son aveuglement, sa
cruaut, ses souffrances, ses fureurs, enfin son mcanisme
psychologique, mais non pas, du moins directement, sa sensualit. Et
c'est l-dessus au contraire, c'est sur les troubles des sens qu'ont le
plus insist les comdies amoureuses du XIXe sicle. Elles se sont
rejetes sur les femmes pendant la faute ou aprs la faute, ou sur les
femmes subissant leur pass sensuel, ou sur les dames aux camlias de
tout rang, ou sur le bagne du collage,--et aussi sur des thses
juridiques ou sociales touchant l'amour, le mariage, l'adultre, le
divorce, etc... Mais les varits essentielles de l'amour, depuis le
plus pur et le plus sain jusqu'au plus criminel et au plus morbide,
sont, dans les tragdies de Racine, peintes, on peut le croire, une fois
pour toutes.

       *       *       *       *       *

3 _Posie_.

Et je pourrais vous dire enfin:

Ce fond, ou si vous voulez, cette armature, si solide, si prcise, si
dure mme, est tout enveloppe de posie.

D'abord par le lointain des personnages et ce que Racine appelle leur
dignit (prface de _Bajazet_). Chose curieuse, Racine nous donne de
la dignit esthtique une dfinition trs rapproche de celle que
Sully-Prudhomme, dans la _Justice_, nous a donne de la dignit morale.
Sully nous dit que ce qui fait la dignit morale de l'homme, c'est qu'il
est l'aboutissement, le produit et le reprsentant d'une srie infinie
d'efforts. De mme, ce qui fait la dignit esthtique des personnages de
Racine, c'est qu'ils sont reprsentatifs, eux aussi; reprsentatifs
d'poques passes, et de pays lointains, et de plusieurs poques, et de
plusieurs civilisations. Et ce que Racine appelle leur dignit, nous
l'appelons leur posie, et c'est par l que ses femmes criminelles
sont autre chose que des hrones de feuilleton, et ses princesses
vertueuses autre chose que d'excellentes petites filles.

La posie, nous la trouvons encore en ceci, que chacun de ses sujets
veille en lui une vision; que chacune de ses tragdies se meut dans
une atmosphre historique, lgendaire ou mythologique qui lui est propre
et, par suite, n'est plus seulement une tragdie, mais un pome. Et cela
est toujours plus manifeste,  mesure que Racine avance dans son oeuvre;
et c'est pourquoi je suis dsol qu'il n'ait point fait une _Alceste_,
ou qu'il l'ait dtruite.

Et c'est par tout cela que ses tragdies nous font tant de plaisir.
Elles prtent indfiniment au souvenir et au rve.--Il est fort
difficile de relire une pice d'intrigue, une fois qu'on la connat.
Quant aux comdies ou drames d'amour, quelques-uns de ceux du XIXe
sicle peuvent, un moment, nous mordre pu nous secouer plus fort, parce
que nous y voyons des tres voisins de nous, et aussi par la vertu des
dtails familiers et actuels. En revanche, nous aurons peut-tre quelque
peine  les relire, justement  cause de ces dtails phmres, et qui
vieillissent vite, ou encore  cause du trop d'esprit qu'on y a mis...
Mais la tragdie de Racine, si proche  la fois et si lointaine, ne nous
lasse plus. Rien d'inutile; point de bavardage; le fond de l'me des
personnages, ce qu'ils ne sauraient vraisemblablement confier  un
autre, s'exprime par des monologues substantiels. On ne s'arrte point
aux minuties. Les entres et les sorties sont trs brivement
justifies, et seulement quand il le faut. Je ne sais pas si l'on pleure
 voir jouer la pice ou  la lire. Mais l'esprit s'y occupe et s'y
dlecte de diverses manires. Vous transposez la fable, si vous le
voulez; vous la modernisez, vous l'imaginez se droulant chez nous. Ou
bien, par un amusement inverse, vous remontez jusqu' ses origines, vous
cherchez  reconnatre dans le drame les apports des civilisations
successives, et vous avez la joie de planer sur les ges,  la faon
d'un dieu.

       *       *       *       *       *

Et troisimement ce thtre est potique par la langue, le style, les
vers. Car c'est la langue la plus pure qu'on ait parle, o rien n'a
vieilli, sauf une douzaine de mots du vocabulaire amoureux (feux,
flammes, chanes, bonts...). C'est la syntaxe le plus aise, trs
libre encore, o d'Olivet et les grammairiens puristes du XVIIIe sicle
ont vu des fautes qui n'en sont pas. Et c'est la versification la plus
souple, et du rythme le plus vari; les mots importants  la rime; rimes
souvent modestes parce que l'harmonie est dans tout le vers et non dans
la rime seule. Et c'est le style le plus beau de clart, d'exactitude,
de justesse, de proprit (qualits redevenues si originales et si
rares!). Et ce style exprime tout par des moyens si simples! Souvent, nu
et familier, il rase la prose, mais avec des ailes. Et ces vers ont
toutes les diverses sortes de beauts,--depuis les vers pittoresques:

     Dans des ruisseaux de sang Troie ardente plonge...
     La rive au loin gmit blanchissante d'cume,

et depuis les hardis, ceux que signalent des ellipses ou alliances de
mots jusqu'aux vers suprmes:

     Dans l'Orient dsert quel devint mon ennui!

ou:

     C'est Vnus tout entire  sa proie attache!

en passant par la souveraine lgance des priodes rythmes:

     Les Parques  ma mre, il est vrai, l'ont prdit,
     Lorsqu'un poux mortel fut reu dans son lit:
     Je puis choisir, dit-on, ou beaucoup d'ans sans gloire.
     Ou peu de jours suivis d'une longue mmoire.
     Mais puisqu'il faut enfin que j'arrive au tombeau,
     Voudrais-je, de la terre inutile fardeau,
     Trop avare d'un sang reu d'une desse,
     Attendre chez mon pre une obscure vieillesse;
     Et toujours de la gloire vitant le sentier,
     Ne laisser aucun nom, et mourir tout entier?
     Oh! ne nous formons point ces indignes obstacles;
     L'honneur parle, il sufft; ce sont l nos oracles...

ou si vous aimez mieux:

      toi qui me connais, te semblait-il croyable
     Que le triste jouet d'un sort impitoyable,
     Un coeur toujours nourri d'amertume et de pleurs,
     Dt connatre l'amour et ses folles douleurs?
     Reste du sang d'un roi noble fils de la Terre,
     Je suis seule chappe aux fureurs de la guerre.
     J'ai perdu, dans la fleur de leur jeune saison,
     Six frres, quel espoir d'une illustre maison!
     Le fer moissonna tout; et la Terre humecte
     But  regret le sang des neveux d'rechte...

Et le grand mrite de ce style de Racine, c'est qu'il nous mnage, c'est
que ses hardiesses ne s'talent point, c'est qu'elles ne sont pas
continues et accablantes par leur nombre, c'est qu'elles ne sont pas
insolentes, c'est qu'on ne se demande jamais si par hasard elles ne nous
prendraient pas pour dupes... Le got! la perfection! la clart suprme,
la subordination de la sensibilit au jugement; ce qui fait que l'on
comprend toujours, qu'on ne se demande point (comme pour _Hamlet_ par
exemple) ni si tel personnage est fou, ni dans quel moment il l'est, ni
ce qu'il a voulu dire, ni pourquoi ces choses et non pas d'autres; ce
don si franais, ce don que les autres peuples n'ont videmment pas reu
au mme degr, ce qu'on a appel le got de l'intelligible; cette
facult rduire autant que possible, dans la peinture caractres et des
passions, la part de l'inexpliqu et le trop commode je ne sais
quoi... ah! qu'il fait bon les retrouver ici!

       *       *       *       *       *

Mais, quand j'aurai rpt tout cela, aurai-je expliqu tout le charme
de ce thtre unique?

Unique, je l'ai dit dj et le redis encore: car, tandis que la
tragdie selon Corneille a pullul aprs lui, et mme jusqu' nos jours,
je ne vois parmi les morts que Marivaux et Musset qui se puissent
quelquefois dire raciniens.

Je suis tent de croire qu'il y a une partie de Racine  jamais
inaccessible aux trangers et qui sait? peut-tre  tous ceux qui sont
trop du Midi comme  ceux qui sont trop du Nord. C'est, un mystre.
C'est ce par quoi Racine exprime ce que nous appellerons le gnie de
notre race: ordre, raison, sentiment mesur et force sous la grce. Les
tragdies de Racine supposent une trs vieille patrie. Dans cette
posie,  la fois si ordonne et si mouvante, c'est nous-mmes que nous
aimons; c'est--comme chez La Fontaine et Molire, mais dans un
exemplaire plus noble--notre sensibilit et notre esprit  leur moment
le plus heureux.

Est-ce une impression arbitraire, et trop fortuite peut-tre et trop
fugitive pour un si grand objet? Mais je me rappelle un petit livre
charmant, trs simple, naf mme: _Sylvie_, d'un rveur qui fut une
espce de La Fontaine perdu parmi les romantiques L'histoire se passe
dans le pays mme de Racine, le Valois. Elle sent  chaque page la
vieille France et nullement l'antiquit grecque ou biblique. Et pourtant
il me semble qu'on pourrait dire des savantes tragdies de Racine ce que
dit Grard de Nerval des chansons de la terre o Jean Racine est n:

     Des jeunes filles dansaient en rond sur la pelouse en chantant de
     vieux airs transmis par leurs mres, et d'un franais si
     naturellement pur, que l'on se sentait bien exister dans ce vieux
     pays du Valois o, pendant plus de mille ans, a battu le coeur de la
     France.

De mme, nous dirons des tragdies de Racine, grecques, romaines,
bibliques, peu importe:

--Elles dansent en rond sur la pelouse et dans le jardin du roi, en
chantant des airs qui viennent de trs loin dans le temps et dans
l'espace, mais d'un _franais si naturellement pur_ que c'est en les
coutant qu'on se sent le mieux vivre en France, et avec le plus de
fiert intime et d'attendrissement.

       *       *       *       *       *

Un des bas-reliefs du monument tumultueux et dchiquet que la troisime
Rpublique a lev  Victor Hugo, le reprsente reu par les autres
potes dans les Champs-lyses. On y a mis Homre, Shakespeare, Dante.
On y a mis Corneille, malgr _Polyeucte_, Molire, Rabelais, Voltaire,
je ne sais qui encore.

Et c'est trs bien.

On n'y a pas mis Racine.

C'est trs bien aussi; car il est  part.

FIN




NOTES

[1: Ce cours a t profess, comme le cours sur Jean-Jacques Rousseau,
 la Socit des Confrences.]

[2: Quoique Nicole, de 1655  1658, n'ait point sjourn  Port-Royal
d'une faon suivie, il s'en faut de beaucoup. (Cf. I. Carr, _La
Pdagogie de Port-Royal_, p. 267.)]

[3: Mais ce fut malgr lui et pour arrter les contrefaons. (A.
Gazier.)]

[4: Exceptons la forme treuver que Racine continue d'employer  cette
poque.]

[5: Il faut sans doute entendre: y chercheront je ne sais quoi, _dont
l'absence_ les empchera d'tre tout  fait contents.]

[6: M. Jules Troubat m'crit: ... Votre commentaire sur le Bois de
Boulogne m'a rappel qu'un jour,  mes dbuts chez Sainte-Beuve, je
voulus dclamer au matre la fameuse tirade de M. de Saint-Vallier; je
la savais par coeur, et j'y mettais de la conviction. Arriv au vers:

     Diane de Poitiers, comtesse de Brz,

Sainte-Beuve m'arrta et me dit: C'est exactement comme si, pour vous
appeler, je vous disais: Jules Troubat, n  Montpellier. Il me donna
une leon de... couleur locale.]

[7: Tmoin mme le fameux rcit de Thramne, qui--sauf quelques rimes
en pithtes un peu trop faciles pour notre got d'aujourd'hui,--est un
morceau si color et d'un si magnifique mouvement.]

[8: Voir l'article de Gazier dans la _Revue hebdomadaire_ du 18 janvier
1908.]





End of the Project Gutenberg EBook of Jean Racine, by Jules Lematre

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN RACINE ***

***** This file should be named 20414-8.txt or 20414-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/2/0/4/1/20414/

Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
This file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
