The Project Gutenberg EBook of Le Rmyana, by Anonymous

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Title: Le Rmyana
       Pome sanscrit de Valmiky

Author: Anonymous

Translator: Hippolyte Fauche

Release Date: January 29, 2007 [EBook #20479]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RMYANA ***




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 LE RAMAYANA

POME SANSCRIT DE VALMIKY

TRADUIT EN FRANAIS PAR HIPPOLYTE FAUCHE

Traducteur des OEuvres compltes de Klidsa et du Mah-Bhrata

TOME PREMIER

PARIS

LIBRAIRIE INTERNATIONALE

13, RUE DE GRAMMONT, 13

A. LACROIX, VERBOECKHOVEN & Ce, DITEURS

_ Bruxelles,  Leipzig et  Livourne_

1864

       *       *       *       *       *

Il est une vaste contre, grasse, souriante, abondante en richesses
de toute sorte, en grains comme en troupeaux, assise au bord de la
arayo et nomme Koala. L, tait une ville, clbre dans
tout l'univers et fonde jadis par Manou, le chef du genre humain.
Elle avait nom Ayodhy.

Heureuse et belle cit, large de trois yodjanas, elle tendait
sur douze yodjanas de longueur son enceinte resplendissante de
constructions nouvelles. Munie de portes  des intervalles
bien distribus, elle tait perce de grandes rues, largement
dveloppes, entre lesquelles brillait aux yeux la rue Royale, o
des arrosements d'eau abattaient le vol de la poussire. De nombreux
marchands frquentaient ses bazars, et de nombreux joyaux paraient
ses boutiques. Imprenable, de grandes maisons en couvraient le sol,
embelli par des bocages et des jardins publics. Des fosss profonds,
impossibles  franchir, l'environnaient; ses arsenaux taient pleins
d'armes varies; et des arcades ornementes couronnaient ses portes,
o veillaient continuellement des archers.

Un roi magnanime, appel Daaratha, et de qui la victoire ajoutait
journellement  l'empire, gouvernait alors cette ville, comme Indra
gouverne son _Amaravt, cit des Immortels_.

Abrite sous les drapeaux flottant sur les arcades sculptes de ses
portes, doue avec tous les avantages que lui procurait une multitude
varie d'arts et de mtiers, toute remplie de chars, de chevaux
et d'lphants, bien approvisionne en toute espce d'armes, de
massues, de machines pour la guerre et de ataghns[1], elle tait
bruissante et comme trouble par la circulation continuelle des
marchands, des messagers et des voyageurs, qui se pressaient dans ses
rues, fermes de portes solides, et dans ses marchs, bien rpartis
 des intervalles judicieusement calculs. Elle voyait sans cesse
mille troupe d'hommes et de femmes aller et venir dans son enceinte;
et, dcore avec de brillantes fontaines, des jardins publics,
des salles pour les assembles et de grands difices parfaitement
distribus, il semblait encore,  ses nombreux autels pour tous
les dieux, qu'elle tait _comme la remise_ o stationnaient ici-bas
leurs chars anims.

[Note 1: Ce mot veut dire une arme _qui tue cent_ hommes  la
fois. tait-ce une arme  feu? car il semble que, ds la plus haute
antiquit, on connaissait dj l'usage de la poudre  feu dans
l'Asie orientale.]

En cette ville d'Ayodhy tait donc un roi, nomm Daaratha,
semblable aux quatorze dieux, trs-savant et dans les Vdas et
dans _leur appendice_, les six Angas, prince  la vue d'aigle,  la
splendeur clatante, galement aim des villageois et des citadins,
roi saint, clbre dans les trois mondes, gal aux Maharshis et le
plus solide appui entre les soutiens de la justice. Plein de force,
vainqueur de ses ennemis, dompteur de ses sens, rglant sur la
saine morale toute sa conduite, et reprsentant Ikshwkou dans les
sacrifices, comme chef de cette royale maison, il semblait  la fois
le roi du ciel et le dieu mme des richesses par ses ressources, son
abondance, ses grains, son opulence; et sa protection, comme celle de
Manou, le premier des monarques, couvrait tous ses sujets.

Ce prince magnanime, bien instruit dans la justice et de qui la
justice tait le but suprme, n'avait pas un fils qui dt continuer
sa race, et _son coeur_ tait consum de chagrin. Un jour qu'il
pensait  son malheur, cette ide lui vint  l'esprit: Qui
m'empche de clbrer un awa-mdha pour obtenir un fils?

Le monarque _vint donc trouver_ Vaishtha, il se prosterna devant son
ritouidj, lui rendit l'hommage exig par la biensance et lui tint
ce langage respectueux au sujet de son awa-mdha pour obtenir des
fils: Il faut promptement clbrer le sacrifice de la manire
qu'il est command par le stra, et rgler tout avec un tel soin
qu'un de ces mauvais Gnies, destructeurs des crmonies saintes,
n'y puisse jeter aucun empchement. C'est  toi, en qui je possde
un ami dvou et qui es le premier de mes directeurs spirituels;
_c'est  toi_ de prendre sur tes paules ce fardeau pesant d'un tel
sacrifice.

--Oui! rpondit au roi le plus vertueux des rgnrs.

Je ferai assurment tout ce que dsire Ta Majest.

Ensuite il dit  tous les brahmes experts dans les choses des
sacrifices:

Que l'on btisse pour les rois des palais distingus par de
nombreuses qualits! Que l'on btisse mme par centaines pour les
brahmes invits de beaux logis bien disposs, bien pourvus en divers
breuvages, bien approvisionns en diffrents comestibles. Il faut
construire aussi pour l'habitant des villes maintes demeures vastes,
fournies de nombreux aliments et remplies de choses propres
 satisfaire tous les dsirs. Rassemblez encore d'abondantes
victuailles pour l'habitant des campagnes.

Que ces diffrentes nourritures soient donnes avec politesse, et
non comme arraches par la violence, afin que toutes les castes bien
traites obtiennent ainsi les gards dus  chacune d'elles.

Passant de l'amour  la colre, n'appliquez l'injure  personne.
Que les honneurs soient rendus surtout, mais en observant les degrs,
aux hommes suprieurs dans les choses des sacrifices, comme aux
sommits dans les arts manuels. Agissez _enfin_ d'une me aimante et
satisfaite,  vous, rvrendes personnes, de manire que tout soit
bien fait et que rien ne soit omis! Ensuite, les brahmes s'tant
rapprochs de Vaishtha, lui rpondirent ainsi: Nous ferons tout,
comme il est dit, et rien ne sera oubli.

Aprs cette rponse, ayant fait appeler Soumantra, le ministre:
Invite, lui dit Vaishtha, invite les rois qui sur la terre sont
dvous  la justice.

Ensuite, aprs quelques jours et quelques nuits couls,
arrivrent ces rois _si_ nombreux,  qui Daaratha avait
envoy des pierreries en royal cadeau. Alors Vaishtha, l'me
trs-satisfaite, tint ce langage au monarque: Tous les rois sont
venus,  le plus illustre des souverains, comme tu l'avais command.
Je les ai tous bien traits, et tous honors dignement. Tes
serviteurs ont dispos convenablement toutes les choses avec un
esprit attentif.

Charm  ces paroles de Vaishtha, le roi dit: Que le sacrifice,
dou en toutes ses parties de choses offertes  tous les dsirs,
soit clbr aujourd'hui mme.

Ensuite les prtres, consomms dans la science de la Sainte
criture, commencent la premire des crmonies, l'ascension du
feu, suivant les rites enseigns par le sotra du Kalpa. Les rgles
des expiations furent aussi observes entirement par eux, et ils
firent toutes ces libations que la circonstance demandait.

Alors Kaualy dcrivit un pradakshina autour du cheval
consacr, le vnra avec la pit due, et lui prodigua les
ornements, les parfums, les guirlandes de fleurs. Puis, accompagne
de l'adhwaryou, la chaste pouse toucha la victime et passa toute une
nuit avec elle pour obtenir ce fils, objet de ses dsirs.

Ensuite, le ritouidje, ayant gorg la victime et tir la moelle
des os, suivant les rgles saintes, la rpandit sur le feu, invitant
chacun des Immortels au sacrifice avec la formule accoutume des
prires. Alors, engag par son dsir immense d'obtenir une ligne,
Daaratha, uni dans cet acte  sa fidle pouse, le roi Daaratha
vint avec elle respirer la fume de cette moelle, que le brasier
consumait sur l'autel. Enfin, les sacrificateurs de couper les membres
du cheval en morceaux, et d'offrir sur le feu  tous les habitants
des cieux la part que le rituel assignait  chacun d'eux.

Voici que tout  coup, sortant du feu sacr, apparut devant les yeux
un grand tre, d'une splendeur admirable, et tout pareil au brasier
allum. Le teint bruni, une peau noire tait son vtement; sa barbe
tait verte, et ses cheveux rattachs en djat[2]; les angles de
ses yeux obliques avaient la rougeur du lotus: on et dit que sa voix
tait le son du tambour ou le bruit d'un nuage orageux. Dou de tous
les signes heureux, orn de parures clestes, haut comme la cime
d'une montagne, il avait les yeux et la poitrine du lion.

[Note 2: Cheveux relevs en gerbe et nous sur le sommet de la
tte, mode accoutume des asctes.]

Il tenait dans ses bras, comme on treint une pouse chrie, un
vase ferm, qui semblait une chose merveilleuse, entirement d'or,
et tout rempli d'une liqueur cleste.

Brahme, dit le spectre, qui s'tait manifest d'une manire _si_
tonnante, sache que je suis un tre man du souverain matre
des cratures pour venir en ces lieux mmes.--Reois ce vase donn
par moi et remets-le au roi Daaratha: c'est pour lui que je dpose
en tes mains ce divin breuvage. Qu'il donne  savourer ce philtre
gnrateur  ses pouses fidles!

Le plus excellent des brahmes lui rpondit en ces termes: Donne
toi-mme au roi ce vase merveilleux.

La resplendissante manation du souverain matre des cratures
dit au fils d'Ikshwkou avec une voix de la plus haute perfection:
Grand roi, j'ai du plaisir  te donner cette liqueur toute
compose avec des sucs immortels: reois donc ce vase,  toi qui
es la joie de la maison d'Ikshwkou! Alors, inclinant sa tte,
le monarque reut la _prcieuse_ amphore, et dit: Seigneur, que
dois-je en faire?--Roi, je te donne en ce vase, rpondit au
monarque l'tre man du crateur mme, je te donne en lui ce
bonheur qui est le cher objet de ton pieux sacrifice. Prends donc,
 le plus minent des hommes, et donne  tes chastes pouses ce
breuvage, que les Dieux eux-mmes ont compos. Qu'elles savourent ce
nectar, auguste monarque: il fait natre de la sant, des richesses,
des enfants aux femmes qui boivent sa liqueur efficace.

Ensuite, quand elle et donn au monarque le breuvage incomparable,
cette apparition merveilleuse de s'vanouir aussitt dans les airs;
et Daaratha, se voyant matre enfin du nectar saint distill par
les Dieux, fut ravi d'une joie suprme, comme un pauvre aux mains de
qui tomberait soudain la richesse. Il entra dans son gynoece, et dit
 Kaualy: Reine, savoure cette boisson gnratrice, dont
l'efficacit doit oprer son bien en toi-mme.

Ayant ainsi parl, son poux, qui avait partag lui-mme cette
ambroisie en quatre portions gales, en servit deux parts 
Kaualy, et donna  Kky une moiti de la moiti
restante. Puis, ayant coup en deux sa quatrime portion,
le monarque en fit boire une moiti  Soumitr: ensuite il
rflchit, et donna encore  Soumitr ce qui restait du nectar
compos par les Dieux.

Suivant l'ordre o ces femmes avaient bu la nonpareille ambroisie,
donne par le roi mme au comble de la joie, les princesses
conurent des fruits beaux et resplendissants  l'gal du soleil ou
du feu sacr.

De ces femmes naquirent quatre fils, d'une beaut cleste et d'une
splendeur infinie: Rma, Lakshmana, alroughna et Bharata.

Kaualy mit au monde Rma, l'an par sa naissance, le premier
par ses vertus, sa beaut, sa force nonpareille et mme l'gal de
Vishnou par son courage.

De mme, Soumitr donna le jour  deux fils, Laksmana et
atroughna: inbranlables pour le dvouement et grands par la
force, ils cdaient _nanmoins_  Rma pour les qualits.

Vishnou avait form ces jumeaux avec une quatrime portion de
lui-mme: celui-ci tait n d'une moiti, et celui-l d'une autre
moiti du quart.

Le fils de Kky se nommait Bharata: homme juste, magnanime,
vant pour sa vigueur et sa force, il avait l'nergie de la
vrit.

Ces princes, dous tous d'une me ardente, habiles  manier de
grands arcs, dvous  l'exercice des vertus, comblaient ainsi les
voeux du roi leur pre; et Daaratha, entour de ces quatre fils
minents, gotait au milieu d'eux une joie suprme, comme Brahma,
environn par les Dieux.

Depuis l'enfance, Lakshmana s'tait vou d'une ardente amiti 
Rma, l'amour des cratures: _en retour_, ce jeune frre, de qui
l'aide servit puissamment  la prosprit de son frre an, ce
juste, ce fortun, ce victorieux Lakshmana tait plus cher que la
vie mme  Rma, le destructeur _invincible_ de ses ennemis.

Celui-ci ne mangeait pas sans lui son repas ordinaire, il ne touchait
pas sans lui  quelque mets plus dlicat; sans lui, il ne se livrait
pas au plaisir un seul instant mme. Rma s'en allait-il, soit 
la chasse, soit ailleurs; aussitt, prenant son arc, le dvou
Lakshmana y marchait avec lui et suivait ses pas.

Autant Lakshmana tait dvou  Rma, autant atroughna l'tait
 Bharata; celui-ci tait plus cher  celui-ci et celui-ci 
celui-l que le souffle mme de la vie.

Joie de son pre, attirant les regards au milieu de ses frres comme
un drapeau, Rma tait immensment aim de tous les sujets pour
ses qualits naturelles: aussi, comme il savait se concilier par ses
vertus l'affection des mortels, lui avait-on donn ce nom de RMA,
_c'est--dire, l'homme qui plat_, ou _qui se fait aimer_.

       *       *       *       *       *

Un grand saint, nomm Vivmitra, vint dans la ville d'Ayodhy,
conduit par le besoin d'y voir le souverain.

Des rakshasas, enivrs de leur force, de leur courage, de leur
science dans la magie, interrompaient sans cesse le sacrifice de cet
homme sage et dvou  l'amour de ses devoirs: aussi l'anachorte,
qui ne pouvait sans obstacle mener  fin la crmonie, dsirait-il
voir le monarque, afin de lui demander protection contre les
perturbateurs de son _pieux_ sacrifice.

Prince, lui dit-il, si tu veux obtenir de la gloire et soutenir la
justice, ou si tu as foi en mes paroles, prouve-le en m'accordant un
seul _homme, ton_ Rma. La dixime nuit me verra clbrer ce
grand sacrifice, o les rakshasas tomberont, immols par un exploit
merveilleux de ton fils.

Alors, ayant bais avec amour son fils sur la tte, Daaratha le
donna au saint ermite avec son fidle compagnon Lakshmana.

Quand il vit Rma aux yeux de lotus s'avancer vers le fils de
Kouika, le vent souffla d'une haleine pure, douce, embaume, sans
poussire. Au moment o partit ce rejeton bien-aim de Raghou, une
pluie de fleurs tomba des cieux, et l'on entendit ruisseler d'en haut
les chants de voix suaves, les fanfares des conques, les roulements
des tymbales clestes.

Le magnanime anachorte tait suivi par ces deux hros, comme le
roi du ciel est suivi par les deux Awins. Arms d'un arc, d'un
carquois et d'une pe, la main gauche dfendue par un cuir li
autour de leurs doigts, ils suivaient Vivmitra, comme les deux
jumeaux enfants du feu suivent Sthnou, _c'est--dire le Stable, un
des noms de iva_.

Arrivs  un demi-yodjana et plus sur la rive mridionale de la
arayo: Rma, dit avec douceur Vivmitra; mon bien-aim
Rma, il convient que tu verses maintenant l'eau sur toi, suivant
nos rites; je vais t'enseigner les moyens de salut; ne perdons pas le
temps.

Reois d'abord ces deux sciences merveilleuses, LA PUISSANCE et
L'OUTRE-PUISSANCE; par elles, ni la fatigue, ni la vieillesse, ni
aucune altration ne pourront jamais envahir tes membres.

Car ces deux sciences, qui apportent avec elles la force et la
vie, sont les filles de l'aeul suprme des cratures; et toi,
 Kakoutsthide, tu es un vase digne que je verse en lui ces
connaissances merveilleuses. Entour de qualits divines, enfantes
par ta propre nature, et d'autres qualits acquises par les efforts
d'un louable dsir, tu verras encore ces deux sciences lever tes
vertus jusqu' la plus haute excellence.

Aprs ce _discours_, Vivmitra, l'homme riche en mortifications,
initia aux deux sciences Rma, purifi dans les eaux du fleuve,
debout, la tte incline et les mains jointes.

Le hros enfant dit, chemin faisant, au sublime anachorte
Vivmitra ces paroles, toutes composes de syllabes douces:
Quelle est cette fort bien grande, qui se montre ici, non loin de
la montagne, comme une masse de nuages?  qui appartient-elle, _homme
saint_, qui brilles d'une splendeur imprissable? Cette fort semble
 mes regards dlicieuse et ravissante.

Ce lieu, Rma, lui rpondit l'anachorte, fut jadis l'ermitage du
Nain magnanime: l'Ermitage-Parfait, c'est ainsi qu'on l'appelle, fut
jadis la scne o le parfait, o l'illustre Vishnou se livrait
sous la forme d'un nain  la plus austre pnitence, dans le temps,
noble fils de Raghou, que Bali ravit  Indra le sceptre des trois
mondes.

Le Virotchanide, enflamm par l'ivresse que lui inspirait
l'minence de sa force, ayant donc vaincu le monarque du ciel, Bali
resta matre de l'empire des trois mondes.

Ensuite, comme Bali _voulait encore augmenter sa puissance par_
l'offrande d'un sacrifice, Indra et l'arme des immortels avec lui
vint dire, tout mu de crainte,  Vishnou, ici mme, dans cet
ermitage:

Ce Virotchanide d'une si haute puissance, Bali offre un sacrifice:
_et cependant_ ce roi des Asouras est _dj_ dou d'une telle
abondance, qu'il rassasie les dsirs de toutes les cratures. Va le
trouver sous cette forme de nain, Dieu aux longs bras, et veuille
bien lui mendier ce que trois de tes pas seulement peuvent mesurer de
terre. Il doit ncessairement t'accorder l'aumne de ces trois pas,
aveugl qu'il est de sa force, comme de son courage, et mprisant
dans toi-mme le matre du monde, qu'il ne reconnatra point
sous ta forme de nain. Le roi des vils Dmons gratifie par
l'accomplissement de leurs voeux les plus chers tous ceux qui,
dsirant obtenir l'objet o leur souhait aspire, invoquent _sa
munificence_.

Cet ermitage parfait de nom le sera donc aussi de fait, si _tu veux
bien en sortir un instant_,  toi, de qui l'nergie est celle de la
vrit mme, _pour_ accomplir cette action parfaite.

Conjur ainsi par les Dieux, Vishnou, sous la forme de nain, dont
s'tait revtue _son me divine_, alla trouver le Virotchanide et
lui demanda l'aumne des trois pas.

Mais aussitt que Bali eut accord les trois pas de terre au
mendiant, le nain se dveloppa dans une forme prodigieuse, et le
Dieu-aux-trois-pas[3] s'empara de tous les mondes en trois pas.--Du
premier pas, noble Raghouide, il franchit toute la terre; au
deuxime, tout l'immortel espace atmosphrique; et, du troisime,
il mesura tout le ciel austral. C'est ainsi que Vishnou rduisit
le dmon Bali  ne plus avoir d'autre habitation que l'abme des
enfers; c'est ainsi qu'ayant extirp ce flau des trois mondes, il
en restitua l'empire au monarque du ciel.

[Note 3: _Trivikrama_, un des surnoms de Vishnou, qu'il dut 
cette lgende.]

Cet ermitage, qui fut habit jadis par le Dieu aux oeuvres saintes,
reoit trs-souvent mes visites par dvotion en l'ineffable nain.
Voici le lieu o grce  ton courage, hros, fils du plus grand
des hommes, tu dois immoler ces deux rakshasas qui mettent des
obstacles  mon sacrifice.

Ensuite Rma, ayant habit l cette nuit avec Lakshmana et s'tant
lev  l'heure o blanchit l'aube, se prosterna humblement pour
saluer Vivmitra.

Alors ce guerrier, de qui la force ne trompe jamais, Rma, qui sait
le prix du lieu, du temps et des moyens, adresse  Vivmitra ce
langage opportun: Saint anachorte, je dsire que tu m'apprennes
dans quel temps il me faut carter ces Dmons nocturnes qui jettent
des obstacles dans ton sacrifice.

Ravis de joie  ces paroles, aussitt Vivmitra et tous les
autres solitaires de louer Rma et de lui dire:  partir de
ce jour, il faut, Rma, que tu gardes pendant six nuits, dvou
entirement  cette _veille continue_; car une fois entr dans les
crmonies prliminaires du sacrifice, il est dfendu au solitaire
de rompre le silence.

Aprs qu'il eut cout ces paroles des monobites  l'me
contemplative, Rma se tint l debout, six nuits, gardant avec
Lakshmana le sacrifice de l'anachorte, l'arc en main, sans dormir et
sans faire un mouvement, immobile, comme un tronc d'arbre, impatient
de voir la _nue des_ rakshasas abattre son vol sur l'ermitage.

Ensuite, quand le cours du temps eut amen le sixime jour,
ces fidles observateurs des voeux, les magnanimes anachortes
dressrent l'autel sur sa base.--Dj, accompagn des hymnes,
arros de beurre clarifi, le sacrifice tait clbr suivant
les rites; dj la flamme se dveloppait sur l'autel, o priait le
contemplateur d'une me attentive, quand soudain clata dans l'air
un bruit immense et tel que l'on entend le sombre nuage tonner au sein
des cieux dans la saison des pluies.

Alors, voici que se prcipitent _dans l'ermitage_, et Mrtcha, et
Soubhou, et les serviteurs de ces deux rakshasas, dployant toute
la puissance de leur magie.

Aussitt que, de ses yeux beaux comme des lotus, Rma les vit
accourir, faisant pleuvoir un torrent de sang: Vois, Lakshmana,
dit-il  son frre, vois Mrtcha, qui vient, suivi de son
cortge, avec sa voix de bruyant tonnerre, et Soubhou, le rdeur
nocturne. Regarde bien! ces Dmons noirs, comme deux montagnes de
collyre, vont disparatre  l'instant mme devant moi, tels que
deux nuages au souffle du vent!

 ces mots, l'habile archer tira de son carquois la flche nomme
le Trait-de-l'homme, et, sans tre pouss d'une trs-vive colre,
il dcocha le dard en pleine poitrine de Mrtcha.

Emport jusqu'au front de l'Ocan par l'imptuosit de cette
flche, Mrtcha y tomba comme une montagne, les membres agits
par le tremblement de l'pouvante.

Ensuite, le rejeton vaillant de Raghou choisit _dans son carquois_
le dard nomm la Flche-du-feu; il envoya ce trait cleste dans
la poitrine de Soubhou, et le rakshasa frapp tomba _mort_ sur la
terre.

Puis, s'armant avec la Flche-du-vent et mettant le comble  la joie
des solitaires, le descendant illustre de Raghou immola mme tous
les autres Dmons. Aprs ce carnage, Vivmitra avec toute la
communaut des anachortes, s'approcha du jeune guerrier, et
lui dcerna les honneurs, les flicitations, les prsents, que
mritait sa victoire:

Je suis content, guerrier aux longs bras: tu as bien observ la
parole de _moi_, ton matre; en effet, cet Ermitage-Parfait est
devenu, grce  toi, plus parfait encore.

       *       *       *       *       *

Leur mission accomplie, Rma et Lakshmana passrent encore l cette
nuit, honors des anachortes et l'me joyeuse.  l'heure o la
nuit s'claire aux premires lueurs de l'aube, et quand ils eurent
vaqu aux dvotions du matin, les deux hros petits-neveux de
Raghou allrent s'incliner devant Vivmitra et devant les autres
solitaires; puis, les ayant tous salus avec lui, ces princes, dous
d'une immortelle splendeur, lui tinrent ce discours  la fois noble
et doux:

Ces deux guerriers, qui se tiennent devant toi,  le plus minent
des anachortes, sont tes serviteurs; commande-nous  ton gr: que
veux-tu que nous fassions encore?

 ce discours, les ermites, riches de mortifications,  qui ces deux
frres l'avaient adress, laissent parler Vivmitra, et rendent
par lui cette rponse au _vaillant_ Rma:

Djanaka, le roi de Mithila, doit bientt clbrer,  le plus
vertueux des Raghouides, un sacrifice trs-grand et trs-saint: nous
irons certainement.--Toi-mme,  le plus minent des hommes, tu
viendras avec nous: tu es digne de voir l cet arc fameux, qui est
une grande merveille et la perle des arcs.

Jadis, Indra et les Dieux ont donn au roi de Mithila cet arc
gant, comme un dpt, au temps que la guerre fut termine entre
eux et les Dmons. Ni les Dieux, ni les Gandharvas, ni les Yakshas,
ni les Ngas, ni les Rakshasas ne sont capables de bander cet arc:
combien moins, nous autres hommes, ne le saurions-nous faire!

Et sur-le-champ Rma se mit en route avec ces grands saints,  la
tte desquels marchait Vivmitra.

Attels dans un instant, s'avanaient une centaine de chars
brahmiques, o l'on avait charg les bagages des anachortes, qui
venaient tous  leur suite. On voyait aussi des troupeaux d'antilopes
et d'oiseaux, doux habitants de l'Ermitage-Parfait, suivre pas 
pas dans cette marche Vivmitra, le sublime solitaire. Dj les
troupes des anachortes s'taient avances loin dans cette route,
quand, arrives au bord de la ona, vers le temps o le soleil
s'affaisse  l'horizon, elles _s'arrtent pour_ camper devant son
rivage.

Mais, aussitt que l'astre du jour a touch le couchant, ces hommes
d'une splendeur infinie se purifient dans les ondes, rendent un
hommage au feu avec des libations de beurre clarifi, et, donnant
la premire place  Vivmitra, s'assoient autour du sage. Rma
lui-mme avec le fils de Soumitr se prosterne devant l'ermite, qui
s'est amass un trsor de mortifications, et s'assoit auprs de
lui.--Alors, joignant ses mains, le jeune tigre des hommes, que
sa curiosit pousse  faire cette demande, interroge ainsi
Vivmitra, le saint: Bienheureux, quel est donc ce lieu, _que
je vois_ habit par des hommes au sein de la flicit? Je dsire
l'apprendre, sublime anachorte, de ta bouche mme en toute
vrit.

Excite par ce langage de Rma, la grande lumire de Vivmitra
commena donc  lui raconter ainsi l'histoire du lieu o ils
taient arrivs:

Jadis il fut un monarque puissant, appel Koua, issu de Brahma et
pre de quatre fils, renomms pour la force. C'taient Kouwa,
Kouanbha, Amortaradjasa et Vasou, tous magnanimes, brillants et
dvous aux devoirs du kshatrya.

Koua dit un jour: Mes fils, il faut vous consacrer  la
dfense des cratures. C'est ainsi qu'il parla, noble Raghouide,
 ces princes, de qui la modestie tait la compagne de la science
dans la Sainte criture.

 ces paroles du roi leur pre, ils btirent quatre villes,
chacun fondant la sienne. De ces hros, semblables aux gardiens
clestes du monde, Kouwa construisit la ville charmante de
Kauwi; Kouanbha, qu'on et dit la justice en personne,
fut l'auteur de Mahaudaya; le vaillant Amortaradjasa cra la ville
de Prgdjyautisha, et Vasou leva Girivradja dans le voisinage de
Dharmranya.

Ce lieu-ci, appel Vasou, porte le nom du prince Vasou  la
splendeur infinie: on y remarque ces belles montagnes, au nombre de
cinq,  la crte sourcilleuse.--L, coule la jolie rivire de
Mgadh; elle donne son nom  la ville de Magadh, qui brille,
comme un bouquet de fleurs, au milieu des cinq grands monts. Cette
rivire appele Mgadh appartenait au domaine du magnanime
Vasou: _car_ jadis il habita, _vaillant_ Rma, ces champs fertiles,
guirlands de moissons.

De son ct, l'invincible et saint roi Kouanbha rendit _la
nymphe_ Ghrittchy mre de cent filles _jumelles_,  qui rien
n'tait suprieur en toutes qualits.

Un jour, ces jeunes vierges, dlicieusement pares, toutes
charmantes de jeunesse et de beaut, descendent au jardin, et l,
vives comme des clairs, se mettent  foltrer. Elles chantaient,
noble fils de Raghou, elles dansaient, elles touchaient ou pinaient
divers instruments de musique, et, parfumant l'air des guirlandes
tresses dans leurs atours, elles se laissaient ravir aux mouvements
d'une joie suprme.

Le Vent, qui va se glissant partout, les vit en ce moment, et voici
quel langage il tint  ces jouvencelles, aux membres suaves, et de
qui rien n'tait pareil en beaut sur la terre: Charmantes
filles, je vous aime toutes; soyez donc mes pouses. Par l,
vous dpouillant de la condition humaine, vous obtiendrez
l'immortalit.

 ces habiles paroles du Vent _amoureux_, les jeunes vierges lui
dcochent un clat de rire; et puis toutes lui rpondent ainsi:

 Vent, il est certain que tu pntres dans toutes les
cratures; nous savons toutes quelle est ta puissance; mais
pourquoi juger de nous avec ce mpris? Nous sommes toutes filles de
Kouanbha; et, fermes sur l'assiette de nos devoirs, nous dfions
ta force de nous en prcipiter: oui! Dieu _lger_, nous voulons
rester dans la condition faite  notre famille.--Qu'on ne voie jamais
arriver le temps o, volontairement infidle au commandement de
notre bon pre, de qui la parole est celle de la vrit, nous irons
de nous-mmes arrter le choix d'un poux. Notre pre est notre
loi, notre pre est pour nous une divinit suprme; l'homme,  qui
notre pre voudra bien nous donner, est celui-l seul qui deviendra
jamais notre poux.

Saisi de colre  ces paroles des jeunes vierges, le Vent fit
violence  toutes et brisa la taille  toutes par le milieu du
corps. Plies en deux, les nobles filles rentrent donc au palais du
roi leur pre; elles se jettent devant lui sur la terre, pleines de
confusion, rougissantes de pudeur et les yeux noys de larmes.

 l'aspect de ses filles, tout  l'heure d'une beaut
nonpareille, maintenant fltries et la taille dvie, le monarque
dit avec motion ces paroles aux princesses dsoles:--Quelle
chose vois-je donc ici, mes filles? Dites-le-moi! Quel tre eut une
me assez violente pour attenter sur vos personnes et vous rendre
ainsi toutes bossues?

 ces mots du sage Kouanbha, les cent jeunes filles
rpondirent, baissant leur tte  ses pieds:--Enivr d'amour, le
Vent s'est approch de nous; et, franchissant les bornes du devoir,
ce Dieu s'est port jusqu' nous faire violence.--Toutes cependant
nous avions dit  ce Vent, tomb sous l'aiguillon de l'Amour:
Dieu fort, nous avons un pre; nous ne sommes pas matresses de
nous-mmes. Demande-nous  notre pre, si ta pense ne veut point
une autre chose que ce qui est honnte. Nos coeurs ne sont pas libres
dans leur choix: sois bon pour nous, toi qui es un Dieu! Irrit de
ce langage, le Vent, seigneur, fit irruption dans nos membres: abusant
de sa force, il nous brisa et nous rendit bossues, _comme tu vois_.

Aprs que ses filles eurent achev ce discours, le dominateur
des hommes, Kouanbha fit cette rponse, noble Rma, aux cent
princesses: Mes filles, je vois avec une grande satisfaction que
ces violences du Vent, vous les avez souffertes _avec une sainte
rsignation_, et que vous avez en mme temps sauvegard l'honneur
de ma race. En effet, la patience, mes filles, est le principal
ornement des femmes; et nous devons supporter, c'est mon sentiment,
tout ce qui vient des Dieux. Votre soumission  de tels outrages
commis par le Vent, je vous l'impute  bonne action; aussi je
m'en rjouis, mes chastes filles, comme je pense que ce jour vient
d'amener pour vous le temps du mariage. Allez donc o il vous plat
d'aller, mes enfants: moi, je vais occuper ma pense de votre bonheur
_ venir_.

Ensuite, quand ce roi, le plus vertueux des monarques, eut
congdi les tristes jeunes filles, il se mit, en homme vers dans
la science du devoir,  dlibrer avec ses ministres sur le mariage
des cent princesses. _Enfin_, c'est de ce jour que Mahaudaya fut dans
la suite des temps appel Kanyakoubja, _c'est--dire la ville des
jeunes bossues_, en mmoire du fait arriv dans ces lieux, o jadis
le Vent dforma les cent filles du roi et les rendit toutes bossues.

Dans ce temps mme, un grand saint, nomm Hal, anachorte
d'une sublime nergie, accomplissait un voeu de chastet vraiment
difficile  soutenir.--Une Gandharv[4], fille d'Ornyou,
appele Saumad, s'tait elle-mme enchane du mme
voeu trs-saint et veillait avec des soins attentifs autour du
brahmatchri, tandis qu'il se consumait dans sa rude pnitence. Elle
souhaitait un fils, Rma; et ce dsir lui avait inspir d'embrasser
une obissance soumise et _pieusement_ dvoue  ce grand saint,
absorb dans la contemplation. Aprs un long temps, l'anachorte
satisfait lui dit: Je suis content: que veux-tu, sainte, dis-moi,
que je fasse pour toi? Aussitt que la Gandharv eut reu de
l'anachorte ces paroles de satisfaction, elle joignit les mains et
lui fit connatre en ces mots composs de syllabes douces  quelle
chose aspirait son voeu _le plus ardent_: Ce que je dsire de toi,
c'est un fils tout blouissant d'une beaut, qui mane de Brahma,
comme toi, que je vois briller  mes yeux de cette lumire,
_aurole_ minente, dont Brahma t'a revtu lui-mme. Je te choisis
de ma libre volont pour mon poux, moi qui n'ai pas encore t
lie par la chane du mariage.

[Note 4: Les Gandharvas sont les musiciens du ciel: ce mot au
fminin est _gandharv_.]

Veuille donc t'unir  moi, qui te demande, religieux inbranlable
en tes voeux,  moi, qui n'en demandai jamais un autre avant toi!
Sensible  sa prire, le brahme saint lui donna un fils, comme elle
se l'tait peint dans ses dsirs.

Le fils de Hali eut nom Brahmadatta: ce fut un saint monarque
d'une splendeur gale au rayonnement du roi mme des Immortels: il
habitait alors, Kakoutsthide, une ville appele Kmpily. Quand
la renomme de son minente beaut fut parvenue aux oreilles de
Kouanbha, ce prince quitable conut la pense de marier ses
filles avec lui, et fit proposer l'hymen au roi Brahmadatta.

_L'offre accepte_, Kouanbha, dans toute la joie de son
me, donna les cent jeunes filles  Brahmadatta. Ce prince, d'une
splendeur  nulle autre semblable, prit donc la main  toutes, l'une
aprs l'autre, suivant les rites du mariage. Mais  peine les eut-il
seulement touches aux mains, que tout  coup disparut aux yeux la
triste infirmit des cent princesses bossues.

Elles redevinrent ce qu'elles taient nagure, doues
entirement de majest, de grces et de beaut. Quand le roi
Kouanbha vit ses filles dlivres du _ridicule fardeau que leur
avait impos la colre du_ Vent, il en fut ravi au plus haut point
de l'admiration, il s'en rjouit, il en fut enivr de plaisir.

Les noces clbres et son royal hte parti, Kouanbha, qui
n'avait pas de postrit mle, clbra un sacrifice solennel
pour obtenir un fils. Tandis que les prtres vaquaient  cette
crmonie, le fils de Brahma, Koua lui-mme apparut et tint ce
langage au roi Kouanbha, son fils:

Il te natra bientt un fils gal  toi, mon fils; il sera
nomm Gdhi, et par lui tu obtiendras une gloire ternelle dans les
_trois_ mondes.

Aussitt que Koua eut adress, noble Rma, ces paroles au roi
Kouanbha, il disparut soudain, et rentra dans l'air, comme il
en tait sorti. Aprs quelque temps coul, ce fils du sage
Kouanbha vint au monde: il fut appel Gdhi; il acquit une haute
renomme, il signala sa force gale  celle de la vrit. Ce
Gdhi, qui semblait la justice en personne, fut mon pre; il naquit
dans la famille de Koua; et moi, vaillant Raghouide, je suis n de
Gdhi.

Gdhi eut encore une fille, ma soeur cadette, Satyavat, bien
digne de ce nom[5], femme chaste, qu'il donna en mariage  Ritchika.
Quand cette branche minemment noble du tronc antique de Koua eut
mrit, par son amour conjugal, d'entrer avec son poux au sjour
des Immortels, son corps fut chang ici en un grand fleuve.

[Note 5: _Satyavat_, au fminin, _satyavat_, veut dire _qui
possde la vrit_.]

_Oui_! ma soeur est devenue ce beau fleuve aux ondes pures, qui
descend du Swarga _ou du Paradis_ sur le _mont_ Himlaya pour la
purification des mondes.

Depuis lors, content, heureux, fidle  mon voeu, j'habite, Rma,
sur les flancs de l'Himlaya, par amour de ma soeur. Satyavat, la
noble fille de Koua, est donc aujourd'hui le premier des fleuves,
parce qu'elle a t pure, dvoue aux _saints_ devoirs de la
vrit et chastement unie  son poux. C'est de l que, voulant
accomplir un voeu, je suis venu  l'Ermitage-Parfait, o grce
 ton hrosme, _vaillant_ fils de Raghou, mon sacrifice a t
parfait.

Mais, tandis que je raconte, la nuit est arrive  la moiti de
son cours; va donc cultiver le sommeil: que la flicit descende sur
toi, et puisse notre voyage ne connatre aucun obstacle!

Les arbres sont immobiles; les quadrupdes et les volatiles
reposent: les tnbres de la nuit enveloppent toutes les rgions du
ciel. Il semble qu'on ait fard tout le firmament avec une poussire
fine de sandal; les toiles d'or, les plantes et les constellations
du zodiaque le tiennent, pour ainsi dire, embrass. L'astre, que le
monde aime  cause de ses rayons frais, l'astre des nuits se lve,
comme pour verser dans ses clarts radieuses la joie sur la terre,
haletante, _il n'y a qu'un instant_, sous la chaleur enflamme du
jour. C'est l'heure o l'on voit circuler hardiment tous les tres,
qui rdent au sein des nuits, les troupes des Yakshas, des Rakshasas
et des autres Dmons, qui se repaissent de chair.

Aprs ces mots, le grand anachorte cessa de parler, et tous les
solitaires, s'criant  l'envi: Bien!... _c'est_ bien! saluent
d'un applaudissement unanime le fils de Koua.

       *       *       *       *       *

Ces grands saints dormirent le reste de la nuit au bord de la
ona, et, quand l'aube eut commenc d'clairer les tnbres,
Vivmitra adressant la parole au jeune Rma: Lve-toi, dit-il,
fils de Kaualy, car la nuit s'est dj bien claircie. Rends
d'abord ton hommage  l'aube de ce jour et remets-toi ensuite d'un
pas allgre en voyage.

Aprs qu'ils eurent longtemps march dans cette route, le jour vint
compltement, et la reine des fleuves, la Gang se montra aux yeux
des minents rishis.  l'aspect de ses limpides eaux, peuples
de grues et de cygnes, tous les anachortes et le guerrier issu de
Raghou avec eux de sentir une vive allgresse.

Ensuite, ayant fait camper leurs familles sur les bords du fleuve,
ils se baignent dans ses ondes, comme il est  propos; ils rassasient
d'offrandes les Dieux et les mnes des anctres, ils versent dans
le feu des libations de beurre clarifi, ils mangent comme de
l'ambroisie ce qui reste des oblations, et gotent, d'une me
joyeuse, le plaisir d'habiter la rive pure du fleuve saint.

Ils entourent de tous les cts Vivmitra le magnanime, et Rma
lui dit alors: Je dsire que tu me parles, saint homme, sur la
reine des bruyantes rivires; _dis-moi_ comment est venue _ici-bas_
cette Gang, le plus noble des fleuves, et la purification des trois
mondes.

Engag par ce discours, le sublime anachorte, remontant 
l'origine des choses, se mit  lui raconter la naissance du fleuve
et sa marche: L'Himlaya est le roi des montagnes; il est dou,
Rma, de pierreries en mines inpuisables. Il naquit de son mariage
deux filles, auxquelles rien n'tait suprieur en beaut sur la
terre. Elles avaient pour mre la fille du Mrou, Mn  la
taille gracieuse, desse charmante, pouse de l'Himlaya. La
Gang, de qui tu vois les ondes, _noble_ enfant de Raghou, est la
fille ane de l'Himlaya; la seconde fille du mont sacr fut
appele Oum.

Ensuite les Immortels, ambitieux d'une si brillante union,
sollicitrent la main de la belle Gang, et le Mont-des-neiges,
suivant les rgles de l'quit, voulut bien leur donner  tous en
mariage cette desse, l'ane de ses filles, la _riche_ Gang,
ce grand fleuve, qui marche  son gr dans ses voies pour la
purification des trois mondes.

Puis, les Dieux, dont cet hymen avait combl tous les voeux, s'en
vont de chez l'Himlaya, comme ils y taient venus, ayant reu
de lui cette _noble_ Gang, qui parcourt les trois mondes dans sa
_longue_ carrire.

Celle qui fut la seconde fille du roi des monts, Oum s'est amass
un trsor de mortifications: elle a, fils de Raghou, embrass une
austre pnitence pour accomplir un voeu difficile. iva mme
a demand sa main, et le mont sacr a mari avec le Dieu cette
nymphe,  qui le monde rend un culte et que ses rudes macrations
ont leve jusqu' la cime de la perfection.

Quand cet anachorte, commodment assis, eut mis fin  son
discours, Rma, joignant les mains, adressa au magnanime Vivmitra
cette nouvelle demande: Il n'y a pas moins de mrite  couter
qu' dire, saint brahme, l'histoire que tu viens de conter: aussi
dsir-je l'entendre avec une _plus_ grande extension. Pour quelle
raison la nymphe Gang roule-t-elle ainsi dans trois lits, et
vient-elle se rpandre au milieu des hommes, elle qui est le fleuve
des Dieux? Quels devoirs a-t-elle, cette nymphe, si verse dans la
science des vertus,  remplir dans les trois mondes?

Alors Vivmitra, l'homme aux grandes mortifications, rpondant
aux paroles du Kakoutsthide, se mit  lui conter cette histoire avec
tendue:

Jadis un roi, nomm Sagara, juste comme la justice elle-mme,
tait le fortun monarque d'Ayodhy: il n'avait pas et dsirait
avoir des enfants. _De ses deux_ pouses, la premire tait la
fille du roi des Vidarbhas, _princesse aux beaux cheveux_, justement
appele Kin et qui, trs-vertueuse, n'avait jamais souill
sa bouche d'un mensonge. La seconde pouse de Sagara tait la fille
d'Aristhtanmi, femme d'une vertu suprieure et d'une beaut sans
pareille sur la terre.

Excit par le dsir _impatient_ d'obtenir un fils, ce roi, habile
archer, s'astreignit  la pnitence avec ses deux femmes sur
la montagne, o jaillit la source du fleuve, qui tire son nom de
Bhrigou. Enfin, quand il eut ainsi parcouru mille annes, le plus
minent des hommes vridiques, l'anachorte Bhrigou, qu'il s'tait
concili par la vigueur de ses mortifications, accorda, noble
Kakoutsthide, cette grce au monarque pnitent:

Tu obtiendras, _saint_ roi, de bien nombreux enfants, et l'on verra
natre de toi une postrit,  la gloire de laquelle rien dans
le monde ne sera comparable. L'une de tes femmes accouchera d'un fils
pour l'accroissement _infini_ de ta race; l'autre pouse donnera le
jour  soixante mille enfants.

Quand il eut ainsi parl, ces deux femmes de Sagara, joignant
les mains, dirent au solitaire, qui s'tait amass un trsor de
pnitence, de justice et de vrit: Qui de nous sera mre d'un
seul fils, saint brahme, et qui sera mre de si nombreux enfants?
voil ce que nous dsirons apprendre: que cette faveur accorde
soit pour nous une vrit complte!

 ces mots, l'excellent anachorte de rpondre aux deux femmes
cette parole bienveillante: J'abandonne cela  votre choix.
Demandez-moi ce que vous souhaitez: chacune de vous obtiendra l'objet
de son dsir: celle-ci un seul fils avec une _longue_ descendance,
celle-l beaucoup de fils, qui ne laisseront aucune postrit.

D'aprs ces paroles du solitaire, la belle Kin _demanda et_
reut le fils unique, Rma, qui devait propager sa race. La soeur de
Garouda, Soumal, _la seconde pouse_, obtint le don qu'elle avait
prfr, _vaillant_ fils de Raghou, les illustres enfants au nombre
de soixante mille. Ensuite, le roi salua Bhrigou, le plus vertueux
des hommes vertueux, en dcrivant un pradakshina autour du saint
anachorte, et s'en retourna dans sa ville, accompagn de ses deux
femmes.

Quand il se fut coul un _assez_ long temps, la premire des
pouses mit au monde un fils de Sagara: il fut nomm Asamandjas.
Mais l'enfant,  qui Soumat donna le jour, noble Raghouide, tait
une _verte_ calebasse: elle se brisa, et l'on en vit sortir les
soixante mille fils.

Les nourrices firent pousser la petite famille en des urnes pleines
de beurre clarifi, et tous, aprs un laps suffisant d'annes,
ils atteignirent _dans cette couche_ au temps de l'adolescence.
Les soixante mille fils du roi Sagara furent tous gaux en ge,
semblables en vigueur et pareils en courage.

L'an de ces frres, Asamandjas fut banni par son pre de la
ville, o ce hros exterminateur des ennemis s'appliquait  nuire
aux citadins. Mais Asamandjas eut un fils, nomm Anoumat, prince
estim par tout le monde et qui avait pour tout le monde une parole
gracieuse.

Ensuite et longtemps aprs, _noble_ fils de Raghou, cette pense
naquit en l'esprit de Sagara: Il faut, se dit-il, que je clbre
le sacrifice d'un awa-mdha.

Dans cette contre o le mont Vindhya et le fortun beau-pre de
iva, l'Himlaya, ce roi des montagnes, se contemplent mutuellement
et semblent se dfier; dans cette contre, dis-je, Sagara le
magnanime clbra son pieux sacrifice; car c'est un pays grand,
saint, renomm, habit par un noble peuple.

L, d'aprs son ordre, vint avec lui son petit-fils, le hros
Anoumat, habile  manier un arc pesant, habile  conduire un vaste
char.

Tandis que l'_attention_ du roi tait _absorbe_ dans la
clbration du sacrifice, voici que tout  coup un serpent sous
la forme d'Ananta se leva du fond de la terre, et droba le cheval
destin au couteau du sacrificateur. Alors, fils de Raghou, voyant
cette victime enleve, tous les prtres officiants viennent trouver
le royal matre du sacrifice, et lui adressent les paroles suivantes:

Qui que ce soit qui, sous la forme d'un serpent, a drob le
coursier destin au sacrifice, roi, il faut que tu donnes la mort 
ce ravisseur et que tu _nous_ ramnes le cheval; car son absence
est dans la crmonie une grande faute pour la ruine de nous
tous. Accomplis donc ce devoir, afin que ton sacrifice n'ait aucun
dfaut.

Quand le prince eut cout dans cette grande assemble ces
pressantes paroles de ses directeurs spirituels, il fit appeler devant
lui ses soixante mille fils, et leur tint ce langage: Je vois que ni
les Rakshasas, ni les Ngas eux-mmes n'ont pu se glisser dans cette
auguste crmonie; car ce sont les grands rishis qui veillent sur
mon sacrifice. Qui que ce soit des tres divins qui, sous la forme
d'un serpent, s'est empar du cheval, vous, mes fils, voyant avec une
_juste_ colre ce dfaut jet dans les crmonies introductives
de mon sacrifice, allez, soit qu'il se cache dans les enfers,
soit qu'il se tienne au fond des eaux, allez, _dis-je_, le tuer,
ramenez-moi le cheval, et puisse le bonheur vous accompagner!

Fouillant jusque dans les _humides_ guirlandes de la mer et creusant
le globe entier avec de longs efforts, cherchez tant que vous ne
verrez point le cheval s'offrir enfin  vos yeux. Que chacun de vous
brise un yodjana de la terre; allez tous en _vous_ suivant _ainsi
les uns les autres_, selon cet ordre, que je vous impose, de chercher
_avec soin_ le ravisseur de notre cheval.

Quant  moi, li par les crmonies prliminaires de mon
sacrifice, je me tiendrai ici, accompagn de mon petit-fils et des
prtres officiants, jusqu'au temps o le bonheur veuille que vous
ayez bientt dcouvert le coursier.

Ds que Sagara eut ainsi parl, ses fils, Rma, excutrent,
d'une me joyeuse, l'ordre paternel et se mirent aussitt 
dchirer la terre. Ces hommes hroques fendent le sein du globe,
chacun l'espace d'un yodjana, avec une vigueur et des bras gaux 
la force du tonnerre.--Ainsi brise  coups de bches, de massues,
de lances, de hoyaux et de pics, la terre pousse comme des cris de
douleur.--Il en sortait un bruit immense de Ngas, de serpents aux
grandes forces, de Rakshasas et d'Asouras ou tus ou blesss.

En effet, d'une vigueur augmente par la colre, tous ces hommes
eurent bientt dchir soixante mille yodjanas _carrs_ du globe
jusqu'aux votes des rgions infernales.

Ainsi, creusant de tous cts la terre, ces fils du roi avaient
parcouru le Djamboudwpa, _c'est--dire l'Inde_, hriss de
montagnes.

Ensuite, les Dieux avec les Gandharvas, avec le peuple mme des
grands serpents, courent, l'me trouble, vers l'aeul suprme
des cratures, et, s'tant prosterns devant lui, tous les Souras,
agits d'une profonde pouvante, adressent au magnanime Brahma les
paroles suivantes: Heureuse Divinit, toute la terre est creuse
en tous lieux par les fils de Sagara, et ces vastes fouilles
causent une destruction immense des cratures _vivantes_. Voici,
disent-ils, ce _Dmon_, perturbateur de nos sacrifices, le ravisseur
du cheval! et, parlant ainsi, les fils de Sagara dtruisent _l'une
aprs l'autre_ toutes les cratures. Inform de ces _troubles_,
Dieu,  la force puissante, daigne concevoir un moyen dans ta
pense, afin que ces hros, qui cherchent le cheval _dvou au
sacrifice_, n'tent plus  tous les animaux une vie qu'ils ont
reue de toi.

 ces mots, le suprme aeul des cratures rpondit en ces
termes  tous les Dieux tremblants d'pouvante: Le ravisseur du
cheval est ce Vasondva-Kapila, qui soutient seul tout l'univers et
de qui l'origine chappe  toute connaissance. _S'il a drob la
victime, c'est parce qu'_il _en_ avait _jadis_ vu _dans l'avenir ces
consquences_: le dchirement de la terre et la perte des Sagarides
 la force immense: voil quel est mon sentiment.

Aprs qu'ils eurent entendu parler ainsi l'antique pre des
cratures, les Dieux, les Rishis, les mnes des anctres et les
Gandharvas s'en retournrent, comme ils taient venus, dans leurs
palais du triple ciel.

Ensuite, bruyante comme le tonnerre de la foudre, s'leva la
voix des vigoureux fils de Sagara, occups  fouir la terre. Ayant
fouill entirement ce globe et dcrit un pradakshina autour de
lui, tous les Sagarides s'en vinrent  leur pre et lui dirent ces
paroles:

Nous avons parcouru toute la terre et fait un vaste carnage
d'animaux aquatiques, de grands serpents, de Datyas, de Dnavas,
de Rakshasas; et cependant nulle part,  roi, le perturbateur de ton
sacrifice ne s'est offert  nos yeux. Que veux-tu, pre chri,
que nous fassions encore? rflchis l-dessus, et donne-nous tes
ordres.

Alors Sagara se mit  songer, et fit cette rponse  ce discours
de tous ses fils: Cherchez de nouveau mon cheval, creusez mme ces
rgions infernales; et, quand vous aurez saisi le ravisseur de mon
coursier, revenez enfin, couronns du succs.

 ces mots de leur auguste pre, les soixante mille fils de Sagara
courent de tous les cts aux rgions infernales.

Mais, tandis qu'ils travaillent de toutes parts  creuser la terre,
voici qu'ils aperoivent _devant eux_ l'auguste Nryana et le
cheval, qui se promne _en libert_ auprs de ce Dieu, nomm aussi
Kapila.  peine ont-ils cru voir en Vishnou le ravisseur du cheval,
que, tout furieux, ils courent sur lui avec des yeux enflamms de
colre, et lui crient: Arrte! arrte l!

Alors ce magnanime, infini dans sa grandeur, envoie sur eux un
souffle de sa bouche, qui rassemble tous les fils de Sagara et fait
d'eux un monceau de cendres.

tant venu  penser, noble rameau de l'antique Raghou, que ses
fils taient dj partis depuis longtemps, Sagara tint ce langage
 son petit-fils, qu'enflammait un hrosme naturel: Va-t'en
 la recherche de tes oncles et du _mchant_ qui a drob mon
coursier; mais songe que dans les cavits de la terre habite un grand
nombre d'tres. Ne marche donc pas sans tre muni de ton arc et
prpar contre leurs attaques. Quand tu auras, bien-aim fils,
trouv tes oncles et tu l'tre qui met des entraves  mon
voeu, reviens alors, couronn du succs, et conduis-moi 
l'accomplissement de mon sacrifice: tu es un hros, tu possdes
maintenant la science, et ta bravoure est gale  celle de tes
aeux.

 ces paroles du magnanime Sagara, Anoumat prit son arc avec son
pe, Rma, et se mit en route d'un pas acclr. Sans dlai,
suivant le mme chemin qu'ils avaient dj parcouru, l'adolescent
marcha d'une grande vitesse  la recherche de ses oncles.

Il contempla ce _vaste_ carnage d'Yakshas et de Rakshasas, que les
_nobles fossoyeurs_ avaient excuts, et vit enfin debout devant
lui _ce pilier vivant_ de la plage orientale, l'lphant
Viropksha.--Anoumat lui rendit l'honneur d'un pradakshina, lui
demanda comment il se portait, et s'informa ensuite de ses oncles,
puis de l'_tre inconnu_, qui avait drob le cheval.  ces
questions d'Anoumat, l'lphant, soutien de ce quartier, rpondit
au jeune homme, debout prs de lui: Ton voyage sera heureux.--Ces
paroles entendues, le _neveu de soixante mille oncles reprit son
chemin et_ continua  s'enqurir successivement avec le respect
convenable auprs des trois autres lphants de l'espace. Cette
rponse mme fut rendue au jeune et bouillant hros Anoumat: Tu
retourneras chez toi, honor et matre du cheval.

Quand il eut recueilli ces bonnes paroles des lphants, il
s'avana d'un pied lger vers l'endroit o les Sagarides, ses
oncles, n'taient plus qu'un monceau de cendres. Et, devant le
funbre spectacle de ce tumulaire amas, le fils d'Asamandjas,
accabl sous le poids de sa douleur, se rpandit en cris plaintifs.

Il vit aussi errer non loin de l ce coursier qu'un serpent avait
enlev, un jour de pleine lune, dans le bois de la Vl.

Ce hros  la splendeur clatante dsirait clbrer, en
l'honneur de ces fils du roi, la crmonie d'en arroser les cendres
avec les ondes lustrales: il avait donc besoin d'eau, mais nulle
part il ne voyait une source. Tandis qu'il promne autour de lui ses
regards, voici qu'il aperoit en ce lieu, _vaillant_ Rma, l'oncle
maternel de ses oncles, Garouda, le monarque des oiseaux. Et ce
rejeton de Vinat aux forces puissantes lui tint ce langage: Ne
t'afflige pas,  le plus minent des hommes; cette mort sera
glorifie dans les mondes. C'est Kapila mme, l'infini, qui a
consum ces guerriers invincibles: voici, hros, la seule manire
dont tu puisses verser de l'eau sur eux. La fille ane de
l'Himlaya, la purificatrice des mondes, la Gang, cette reine
des fleuves, doit laver de ses ondes tes _infortuns_ parents, dont
Kapila fit un monceau de cendres. Aussitt que la Gang, chrie
des mondes, aura baign cet amas de leurs cendres, tes oncles, mon
bien-aim, s'en iront au ciel!

Amne, s'il t'est possible, du sjour des Immortels, la Gang sur
la face de la terre; procure ici-bas, et puisse le bonheur sourire
 ton noble dessein! procure ici-bas la descente du fleuve sacr.
Prends ce coursier et retourne chez les tiens, comme tu es venu: il
est digne de toi, vaillant hros, de mener  bonne fin le sacrifice
de ton aeul.

Docile aux paroles de Garouda, le vigoureux autant qu'illustre
Anoumat s'empara du cheval et revint d'un pied ht au lieu o
cette victime devait tre immole.

Arriv devant le roi au moment o celui-ci venait enfin d'achever
les crmonies initiales de son awa-mdha, il rpta  son
aeul, noble fils de Raghou, les paroles de _l'oiseau_ Garouda; et
le monarque, mu au rcit affreux d'Anoumat, termina le sacrifice
avec une me pleine de tristesse.--Quand il eut achev compltement
sa grande crmonie, ce matre sage d'un vaste empire s'en retourna
dans sa capitale, mais il n'arriva point  trouver un moyen pour
amener la Gang sur la terre; et, ce dessein chou, il paya son
tribut  la mort, aprs qu'il eut gouvern le monde l'espace de
trente mille annes.

       *       *       *       *       *

Ds que le noble Sagara fut mont au ciel, digne rejeton de
Raghou,  Rma, le vertueux Anoumat fut lu comme roi par la
volont des sujets. Ce nouveau souverain fut un monarque bien grand,
et de lui naquit un fils, nomm Dilpa. Anoumat, prince d'une
haute renomme, remit l'empire aux mains de ce Dilpa, et se retira
sur une cime de l'Himlaya, o il embrassa la carrire de la
pnitence. Ce meilleur des rois, Anoumat, que la vertu ceignit d'un
clat immortel, voulait obtenir _ force de macrations_, que la
Gang descendit purifiante ici-bas; mais, n'ayant pu voir son dsir
accompli, malgr trente-deux mille annes de la plus rigoureuse
pnitence, le magnanime saint  la splendeur infinie passa de la
terre au ciel.

Dilpa mme, blouissant de mrites, clbra de nombreux
sacrifices et rgna vingt mille ans sur la terre; mais, conduit par
la maladie sous la main de la mort, il n'arriva point,  le plus
minent des hommes,  dnouer le noeud pour la descente du Gange
ici-bas. S'en allant donc au monde du _radieux_ Indra, qu'il avait
gagn par ses oeuvres saintes, cet excellent roi abandonna sa
couronne  son fils Bhagiratha, qui fut, rameau bien-aim de Raghou,
un monarque plein de vertu; mais il n'avait pas d'enfant, et le dsir
d'un fils semblable  son pre tait sans cesse avec lui.

Ascte nergique, il se macra sur le mont Gaukarna dans une
rigide pnitence: se tenant les bras toujours levs en l'air, se
dvouant l't aux ardeurs suffocantes de cinq feux, couchant
l'hiver dans l'eau, sans abri dans la saison humide contre les nues
pluvieuses, n'ayant que des feuilles arraches pour seule nourriture;
il tenait en bride son me, il serrait le frein  sa concupiscence.

 la fin de mille annes, charm de ses cruelles mortifications,
l'auguste et fortun matre des cratures, Brahma vint  son
ermitage; et l, mont sur le plus beau des chars, environn mme
par les diffrentes classes des Immortels, adressant la parole au
solitaire dans l'exercice de sa pnitence: Bienheureux Bhagiratha,
lui dit-il, je suis content de toi; reois _donc maintenant_ de moi
la grce que tu souhaites, saint monarque de la terre.

Ensuite,  cet aspect de Brahma, venu chez lui en personne,
l'blouissant anachorte, creusant les deux paumes de ses mains
jointes, rpondit en ces termes:

Si Bhagavat est content de moi, s'il est quelque valeur  ma
pnitence, que les fils de Sagara obtiennent par moi en rcompense
la crmonie des eaux lustrales; que, cette cendre vaine de leurs
corps une fois lave par la Gang, tous nos aeux purifis entrent
sans tache dans le sjour du ciel; que cette race illustre ne vienne
jamais  s'teindre en aucune manire dans la famille d'Ikshwkou!
Je n'ai rien  demander qui me soit plus cher.

 ces paroles du royal solitaire, l'aeul originel de tous les
tres lui rpondit en ce gracieux langage orn de syllabes douces:
Bienheureux Bhagratha, distingu _jadis_ par ton adresse 
conduire un char, _maintenant_ par la richesse de tes mortifications,
que la famille d'Ikshwkou imprissable, comme tu veux, ne soit
jamais retranche _des vivants_.

Tombe des cieux, la Gang, qui est le plus grand des fleuves,
briserait entirement la terre dans sa chute par la masse norme
de ses flots. Il faut donc,  roi, supplier d'abord le dieu iva de
porter lui-mme cette cataracte; car il est certain que la terre ne
pourra jamais soutenir le saut du Gange. Je ne vois pas dans le monde
une autre puissance que iva capable de supporter l'imptuosit
crasante du fleuve tombant: implore donc cette _grande divinit_.

Il dit, et, quand il eut _de nouveau_ engag ce roi  conduire le
Gange sur la terre, l'aeul primordial des cratures, Bhagavat s'en
alla dans le triple ciel.

Aprs le dpart de cet aeul originel de tous les tres, le
royal anachorte jena encore une anne, se tenant sur un pied, le
bout seul d'un orteil appuy sur le sol de la terre, ses bras levs
en l'air, sans aucun appui, n'ayant pour aliment que les souffles du
vent, sans abri, immobile comme un tronc d'arbre, debout, priv de
sommeil et le jour et la nuit. Ensuite, quand l'anne eut accompli
sa rvolution, le Dieu que tous les Dieux adorent et qui donne
la nourriture  tous les animaux, l'poux d'Oum parla ainsi 
Bhagratha:

Je suis content de toi,  le plus vertueux des hommes; je ferai la
grande chose que tu dsires: je soutiendrai, tombant des cieux, le
fleuve au triple chemin.

 ces mots, tant mont sur la cime de l'Himlaya, Mahwara,
adressant la parole au fleuve qui roule dans les airs, dit  la
Gang: Descends!

Il ouvrit de tous les cts la vaste gerbe de son djat, formant
un bassin large de plusieurs yodjanas et semblable  la caverne
d'une montagne. Alors, tombe des cieux, la Gang, ce fleuve divin,
prcipita ses flots avec une grande imptuosit sur la tte de
iva, infini dans sa splendeur.

L, trouble, immense, rapide, la Gang erra sur la tte
du grand Dieu le temps qu'il faut  l'anne pour dcrire
sa rvolution. Ensuite, pour obtenir la dlivrance du Gange,
Bhagratha de nouveau travailla  mriter la faveur de Mahadva,
l'_immortel_ poux d'Oum. Alors, cdant  sa prire, iva mit
en libert les eaux de la Gang; il baissa une seule natte de ses
cheveux, ouvrant ainsi de lui-mme un canal, par o s'chappa le
fleuve aux trois lits, ce fleuve pur et fortun des grands Dieux, le
purificateur du monde, le Gange, _enfin_, vaillant Rma.

 ce spectacle assistaient les Dieux, les Rishis, les Gandharvas
et les diffrents groupes des Siddhas, tous monts, les uns sur des
chars de formes diverses, les autres sur les plus beaux des chevaux,
sur les plus magnifiques lphants, et les Desses venues aussi l
en nageant, et l'aeul originel des cratures, Brahma lui-mme,
qui _s'amusait _ suivre le cours du fleuve. Toutes ces classes des
Immortels  la vigueur infinie s'taient runies l, curieuses de
voir la plus grande des merveilles, la chute prodigieuse de la Gang
dans le monde infrieur.

Or, _la splendeur naturelle _ ces troupes des Immortels
rassembls et les magnifiques ornements dont ils taient pars
illuminaient tout le firmament d'une clart flamboyante, gale
aux lumires de cent soleils; et cependant le ciel tait alors
envelopp de sombres nuages.

Le fleuve s'avanait, tantt plus rapide, tantt modr et
sinueux; tantt, il se dveloppait en largeur, tantt ses eaux
profondes marchaient avec lenteur, et tantt il heurtait ses flots
contre ses flots, o les dauphins nageaient parmi les espces
_varies_ des reptiles et des poissons.

Le ciel tait envelopp comme d'clairs jaillissants  et l:
l'atmosphre, toute pleine d'cumes blanches par milliers, brillait,
comme brille dans l'automne un lac argent par une multitude de
cygnes. L'eau, tombe de la tte de Mahadva, se prcipitait sur
le sol de la terre, o elle montait et descendait plusieurs fois
en tourbillons, avant de suivre un cours rgulier sur le sein de
Prithiv.

Alors on vit les Grahas, les Ganas et les Gandharvas, qui habitaient
sur le sein de la terre, nettoyer avec les Ngas la route du fleuve
 la force imptueuse. L, ils rendirent tous les honneurs aux
limpides ondes, qui s'taient rassembles sur le corps de iva, et,
l'ayant rpandue sur eux, ils devinrent  l'instant mme lavs de
toute souillure. Ceux qu'une maldiction avait prcipits du ciel
sur la face de la terre, ayant reconquis par _la vertu de_ cette eau
leur ancienne puret, remontrent dans les _palais_ thrs.
_Tout au long de ses rives_, les Rishis divins, les Siddhas et les
plus grands saints murmuraient la prire  voix basse. Les Dieux
et les Gandharvas chantaient, les choeurs des Apsaras dansaient, les
troupes des anachortes se livraient  la joie, l'univers entier
nageait dans l'allgresse.

Cette descente de la Gang comblait enfin de plaisir tous les trois
mondes. Le royal saint  la splendeur clatante, Bhagratha, mont
sur un char divin, marchait  la tte. Ensuite, avec la masse de ses
grandes vagues, noble fils de Raghou, la Gang venait par derrire,
comme en dansant. Dispersant  et l ses eaux d'un pied allgre,
pare d'une guirlande et d'une aigrette d'cume, pirouettant dans
les tourbillons de ses grandes ondes, dployant une lgret
admirable, elle suivait la route de Bhagratha et s'avanait comme
en s'amusant d'un foltre badinage. Tous les Dieux et les troupes des
Rishis, les Datyas, les Dnavas, les Rakshasas, les plus minents
des Gandharvas et des Yakshas, les Kinnaras, les grands serpents
et tous les choeurs des Apsaras suivaient, noble Rma, le char
_triomphal_ de Bhagratha.

_De mme_, tous les animaux, qui vivent dans les eaux,
accompagnaient joyeux le cours du fleuve clbre, ador en tous
les mondes. L o allait Bhagratha, le Gange y venait aussi, 
le plus minent des hommes. Le roi se rendit au bord de la mer,
aussitt, baignant sa trace, la Gang se mit  diriger l sa
course. De la mer, il pntra avec elle dans les entrailles de la
terre,  l'endroit fouill par les fils de Sigara; et, quand il
eut introduit le Gange au fond du Tartare, il consola enfin tous les
mnes de ses grands-oncles et fit couler sur leurs cendres les eaux
du fleuve sacr. Alors, s'tant revtus de corps divins, tous de
monter au ciel dans une ivresse de joie. Quand il eut vu ce magnanime
laver ainsi tous ses oncles, Brahma, entour des Immortels, adressa
au roi Bhagratha ces paroles:

Tigre _saint_ des hommes, tu as dlivr tes antiques aeux, les
soixante mille fils du magnanime Sagara. _En mmoire de lui_, ce
rceptacle ternel des eaux, la grande mer, appele dsormais
Sagara dans le monde, portera, n'en doute point, ce nom d'ge en ge
 la gloire.

Aussi longtemps que l'on verra subsister dans ce monde-ci l'immortel
Sagara, _c'est--dire la mer_, aussi longtemps doit habiter dans le
Paradis le roi Sagara, accompagn de ses fils. Cette Gang, saint
monarque, deviendra mme ta fille.

Elle sera donc appele Bhaghrath, nom sous lequel on connatra
cette nymphe dans les trois mondes, _comme_ elle devra  sa venue sur
la terre le nom de Gang[6].

[Note 6: Allusion  l'tymologie du mot _Gang_, o l'on
trouve, dans ses composants, _g, iens_, et _gam_ pour _gm_, le
_gn_, attiquement _gan_, des Grecs, _terram_; c'est--dire, _celle
qui va_, ou la rivire, _qui vient_ du ciel _sur la terre_.]

Aussi longtemps que ce grand fleuve du Gange existera sur la terre,
aussi longtemps ta gloire imprissable marchera dissmine dans les
mondes! Clbre donc, ici la crmonie de l'eau en l'honneur
de tes anctres; accomplis ce voeu en mmoire de tous,  toi qui
rgnes sur les enfants de Manou! Ton illustre bisaeul, ce vertueux
_Sagara_, le plus juste des hommes justes, ne put satisfaire en cela
son dsir.

De mme, Anoumat, d'une splendeur incomparable dans le monde, ne
put, cher ami, effectuer son voeu de faire descendre le Gange, qu'il
invitait  couler sur la terre.

Dilpa mme, ton illustre pre, si ferme en tous ses devoirs
de kshatrya, tait d'une nergie sans mesure; il dsirait voir le
Gange ici-bas, mais il choua dans sa pieuse tentative: et cependant
ses mortifications n'avaient point eu d'gales parmi celles des
antiques rois, qui avaient embrass la vie d'anachorte et que la
vertu illuminait d'une splendeur semblable  la sainte aurole des
Maharshis.

Par toi seul, _noble_ taureau des hommes, cette grce a donc t
obtenue; tu as acquis par l une renomme incomparable dans le
monde et mme estime _dans le ciel_ par tous les treize _plus
grands_ Dieux. Cette descente du Gange, dont tu as gratifi la terre,
vaillant dompteur des ennemis, lve bien haut pour toi un trne de
vertus, o elle te fait monter, ascte sans pch.

Purifie-toi d'abord toi-mme,  le plus grand des hommes, dans
ces ondes ternellement dignes, et, devenu pur, gote le fruit de
ta puret,  le plus vertueux des mortels. Ensuite, clbre  ton
aise en l'honneur de tes anctres la crmonie des eaux lustrales.
Adieu, _noble_ taureau des hommes; sois heureux: je retourne au monde
du Paradis!

Quand elle eut ainsi parl au vaillant Bhagratha, la Divinit
sainte de s'en aller, accompagne des Immortels, au monde de Brahma,
o ne pntrent pas les maladies.

Maintenant, Rma, je t'ai pleinement expos l'histoire du Gange:
le salut soit donc  toi, et puisse sur toi descendre la flicit!
voici arrive l'heure de la prire du soir. Cette descente du
Gange, dont je viens de prsenter le rcit, procure  tous ceux qui
l'entendent raconter les richesses, la renomme, une longue vie, le
ciel et mme la purification _des pchs_.

       *       *       *       *       *

Vivmitra se rendit, accompagn du jeune Raghouide,  la ville du
_roi_ Vila, aussi ravissante et non moins cleste que la cit
du Paradis. L, arriv dans cette ville, appele Vli, Rma,
tenant ses mains jointes devant soi, Rma  la haute intelligence
adressa au saint homme cette demande:

De quelle royale famille est donc sorti ce magnanime Vila?
Pouss d'une vive curiosit, je dsire l'apprendre, bienheureux
anachorte.

 ces mots du prince, qui possde  fond la science de soi-mme,
l'homme aux grandes mortifications Vivmitra se met  raconter
ainsi:

Il y avait dans l'ge Krita, _vaillant_ Rma, les fils de Dit,
dous d'une grande force, et les fils d'Adit, pourvus d'une grande
vigueur: tous, ils taient enivrs de leur puissance et de leur
courage; tous, ils taient frres, ns d'un seul pre, le
magnanime Kayapa; mais deux soeurs, Dit et Adit, leur avaient
donn le jour: ils taient rivaux, toujours en lutte, et brlants
de se vaincre mutuellement.

Ces hros d'une nergie indompte s'tant donc un jour
assembls, voici en quels termes ils se parlrent, _digne_ rameau
de _l'antique_ Raghou: Comment pourrons-nous tre exempts de la
vieillesse et de la mort?

Dans leur conseil, une rsolution fut ainsi arrte: Tous,
runissant nos efforts, recueillons tous les simples de la terre,
semons  et l ces plantes annuelles dans la mer de lait; puis,
barattons l'ocan lact; et buvons la _divine_ essence, qui doit
natre de ce mlange vigoureusement brass. Par elle, dans le
monde, nous serons affranchis de la vieillesse et de la mort, exempts
de la maladie, pleins de force, de vigueur et d'nergie, dous tous
d'une splendeur et d'une beaut _imprissables_.

Quand ils eurent ainsi arrt cette rsolution, ils se firent
une baratte avec le _mont appel_ Mandara, une corde avec le serpent
Vsouki, et se mirent  baratter _sans repos_ le sjour de Varouna.

Au sein des ondes remues, on vit natre de cette liqueur les plus
belles des femmes: elles furent nommes Apsaras[7], parce qu'elles
taient sorties des eaux.

[Note 7: Les bayadres et les courtisanes du ciel: ce nom est
form de AP, _aqua_, et SARAS, dont la racine est SRI, _ire_, avec
_as_ pour suffixe.]

Destines pour le plaisir du ciel, elles avaient des formes
clestes et rehaussaient avec des ornements clestes la grce
de leurs clestes vtements. blouissantes de splendeur, elles
taient riches en tous les dons de la beaut, de la jeunesse et
de la douceur. Il y eut alors de ces Apsaras soixante dizaines de
millions; mais leurs suivantes, Rma, taient en nombre impossible
 calculer. Ni les Dieux, ni les Datyas ne prirent ces nymphes,
vaillant fils de Raghou; et, pour cette cause, toutes, elles
restrent en commun.

Ensuite, cherchant un poux, Vroun sortit des eaux lactes:
les enfants de Dit refusrent cette fille de Varouna; mais la
nymphe fut accepte comme pouse avec une grande joie par les
enfants d'Adit. De l fut donn aux Dieux le nom de Souras, parce
qu'ils avaient pous _Vroun, appele d'un autre nom_ Sour;
et les Datyas, parce qu'ils avaient ddaign cette fille des
ondes, furent nomms Asouras.

Alors s'lana hors des flots agits le cheval
Outchtchravas[8]: aussitt aprs lui parut Kaustoubha,
la perle des perles; ensuite, on vit surnager au-dessus des eaux
brasses la divine ambroisie mme; puis, du sein de l'ocan lact,
naquit le roi des mdecins, Dhanvantari, qui portait dans ses mains
une aiguire, toute pleine de nectar.

[Note 8: Ce mot veut dire: _Qui porte les oreilles droites_: c'est
le nom du cheval d'Indra.]

Aprs celui-ci mergea des eaux barattes le poison destructeur
des mondes, et qui, lumineux comme le soleil flamboyant, fut aval
par tous les serpents.

Alors une terrible guerre, exterminatrice de tous les mondes,
s'leva entre ces puissants _rivaux_, les Dieux et les Dmons, pour
la possession de l'ambroisie. Dans ce grand _et mutuel_ carnage,
o s'entre-dchiraient ces hros  la vigueur infinie, les fils
d'Adit battirent les enfants de Dit.

Quand il eut terrass les Datyas et reu la couronne du ciel,
_Indra_, le Briseur de villes, mont au comble de la flicit,
s'enivra de plaisir, environn d'hommages par tous les immortels.
Victorieux de ses ennemis, inaccessible aux chagrins, il se rjouit
avec les Dieux; et tous les mondes alors de partager sa joie, avec les
essaims des Rishis et les bardes clestes.

Ensuite Dit la Desse, que la droute de ses fils, battus par
les Dieux, avait conduite au plus haut point de la douleur, tint ce
langage  Kayapa, son poux, fils de Maritchi:  bienheureux,
je souffre dans mes enfants, qu'Indra et tes autres fils ont taills
en pices, je dsire mriter par de longues mortifications un fils
qui soit le destructeur de akra. _Oui_, je vais marcher dans les
voies de la pnitence: ainsi, daigne confier  mon sein le germe
d'un fils; et qu'ici, fcond par toi, il enfante un jour le
vainqueur de akra.

Ce discours de la Desse entendu, le Maritchide Kayapa, rayonnant
de splendeur, fit cette rponse  Dit, plonge dans sa douleur:
Qu'il en soit ainsi! Daigne sur toi descendre la flicit! Sois
pure, femme riche en pit! car, si tu peux rester mille annes
sans tache, tu mettras au monde ce fils, que tu dsires, ce vainqueur
d'Indra, _au bout de cette rvolution_ complte. Quand il eut
dit ces mots, le saint, illumin de splendeur, lui fit une _seule_
caresse avec la main. L'ayant ainsi _chastement_ touche: Adieu!
lui dit Kayapa; et l'anachorte aussitt de retourner  ses
macrations. Aprs son dpart, Dit, ravie de joie, embrassa la
plus austre pnitence dans un lieu o la pente conduisait toutes
les eaux.

Tandis qu'elle marchait dans sa carrire de mortifications,
akra s'astreignit  la plus basse des conditions; il s'attacha
de lui-mme au service de la pnitente; et, _drobant sa grandeur
sous_ les humbles fonctions, qu'il remplissait avec un zl
dvouement, Pourandara s'empressait d'apporter  la sainte femme ce
qui tait -propos, du bois, des racines, des fruits, des fleurs,
du feu, de l'eau ou de l'herbe Koua. Il frottait les membres de la
_vieille anachorte_, il dissipait sa lassitude. Le roi du ciel enfin
servait Dit en tous les bons offices _d'un vigilant domestique_.

Quand il se fut ainsi coul dix sicles, moins dix annes, Dit
joyeuse adressa, _noble_ fils de Raghou, les mots suivants  la
Dit aux mille yeux: Je suis contente de toi, homme  la grande
nergie: dix ans nous restent  passer, mon enfant; mais alors, sois
heureux! il te natra de mon sein un _noble_ frre:  cause de toi,
mon fils, je veux faire de lui un hros ardent  la victoire. Uni 
toi par le doux _noeud de la_ fraternit, il te donnera certainement
un royaume!

Ensuite, quand elle eut ainsi parl  akra, la cleste Dit,
 l'heure o le soleil arrive au milieu du jour, fut saisie par
le sommeil  ct de ce Dieu _travesti_, et s'endormit, fils de
Raghou, sans rien souponner, dans une posture indcente.  la vue
de cette obscne attitude, qui rendait impure la sainte anachorte,
Indra en fut ravi de joie et se mit  rire.

Aussitt le meurtrier du _mauvais Gnie_ Bala se glissa dans le
corps mis  nu de cette femme endormie, et fendit en sept avec sa
foudre aux cent noeuds le fruit qu'elle avait conu. Puis il recoupa
en sept chaque part du malheureux embryon; lesquelles sept, noble
Rma, lui rsistaient chacune de toute sa force et pleuraient d'une
voie plaintive.

Tandis que le Dieu arm du tonnerre dchirait le foetus avec sa
foudre au sein de la mre, l'embryon pleurant,  Rma, poussait de
grands cris, et Dit en fut rveille.

Ne pleure donc pas! disait le fils de Vasou au foetus plor, et
la foudre en mme temps divisait l'embryon, malgr ses larmes. Ne
le tue pas! s'cria Dit, ne le tue pas!  ces mots, respectant
cette majest, qui est dans la parole d'une mre, Indra sortit, et,
debout, hors du sein, les mains jointes, devant elle: Desse, tu es
devenue impure, lui rpondit le Dieu, parce que tu es couche dans
une posture indcente. Moi, saisissant l'occasion, j'ai tu l'enfant
dpos en ton sein pour ma ruine; daigne me pardonner cette action,
Desse auguste!

Voyant son fruit divis en quarante-neuf portions, Dit pleine de
tristesse dit  l'invincible Dit aux mille yeux: C'est ma faute
si mon fruit, mis en pices, n'est plus qu'un tas de morceaux: la
faute, roi des Dieux, n'en peut retomber sur toi, car _naturellement_
tu devais souhaiter ici _et chercher_ ton avantage personnel.
Puisqu'il en est arriv ainsi, veuille bien, Dieu puissant, veuille
faire une chose agrable pour moi. Que les sept fragments septupls
de mon fruit, clbres sous le nom de Maroutes et devenus tes
serviteurs, parcourent le monde, ports sur les sept paules des
sept Vents. _Terrasse_, avec le secours de ces Maroutes, mes fils,
_terrasse_, immole tes ennemis.

Qu'ils aillent, ceux-ci dans le monde de Brahma, ceux-l dans le
monde d'Indra: et qu'ils voyagent  tes ordres dans toutes ces plages
du ciel! Que les Maroutes, tes _lgers_ serviteurs, Indra, soient
revtus de corps clestes et qu'ils savourent l'ambroisie pour
aliment! Daigne accomplir cette parole de moi!

 ces mots de la _sainte anachorte_, fils de Raghou, akra, le
plus fort des tres forts, creusant la paume de ses mains jointes,
lui rpondit en ces termes: Qu'il en soit ainsi! Tes fils seront
appels Maroutes de ce nom mme que tu as invent pour eux: je
ferai, sans qu'il y manque rien, toutes ces choses suivant ton dsir;
ils seront dous par mon ordre, tes fils, d'une beaut cleste et
mangeront avec moi l'ambroisie. Sans crainte, exempts de maladie, ils
voyageront dans les trois mondes. Sois tranquille, et puisse descendre
la flicit sur toi! j'accomplirai ta parole: _oui_! tout cela sera
fait comme tu l'as dit; n'en doute pas!

Aprs qu'ils eurent ainsi, de l'une et l'autre part, conclu cette
convention, la mre et le fils s'en retournrent dans le triple
ciel: voil, _jeune_ Rma, ce qui nous fut racont. Ce lieu-ci,
Kakoutsthide, est celui mme qui fut habit jadis par le grand
Indra. C'est ici mme qu'il servait ainsi l'anachorte Dit,
arrive dans sa pnitence au sommet de la perfection.

       *       *       *       *       *

Sur la nouvelle que le saint ermite Vivmitra tait arriv dans
son royaume, aussitt Djanaka saisit les huit parties composantes de
l'arghya; puis, donnant le pas sur lui  atnanda, son pourohita
sans pch, et s'entourant de tous les autres prtres attachs
au service de son pieux oratoire, il vint en toute hte saluer
Vivmitra et lui offrir la corbeille sanctifie par les prires.

Quand il eut reu un tel honneur du _magnanime_ Djanaka,
_Vivmitra_, le plus vertueux des anachortes, s'enquit lui-mme
et sur la sant du roi et  quel point dj il en tait venu du
sacrifice; ensuite il demanda tour  tour, suivant les biensances,
 chacun de tous les ermites venus  sa rencontre avec le pourohita,
comment il se portait.

atnanda ensuite adressa ce discours  Rma: Sois le bienvenu
ici,  le plus vaillant des Raghouides! c'est ta bonne fortune qui
t'amne, mon seigneur, accompagn de Vivmitra,  ce pieux
sacrifice du magnifique _roi_. En effet, il est insaisissable 
toute pense, ce roi qui s'est lev  l'tat de rishi, le juste
Vivmitra,  la grande puissance,  la splendeur infinie, qui te
fut donn pour ton gourou suprme.

Il n'existe pas un tre, quel qu'il soit, Rma, plus heureux que
toi sur la terre, puisque Vivmitra, ce trsor de pnitence, a
fait de ton bonheur l'objet de ses _plus chers_ dsirs. coute donc
l'histoire de ce magnanime fils de Kouika, quelle est la force de
cet anachorte illustre, quelle est son hroque nergie, quelle
est enfin la puissance de son absorption en Dieu.

_Jadis_ la terre eut un matre nomm Koua: il tait fils de
_Brahma_, l'antique aeul des cratures, et ce fut lui qui donna
le jour au puissant et vertueux Kouanbha. Celui-ci eut un fils
appel Gdhi, prince  la haute intelligence, duquel est n le
grand anachorte, ce flamboyant Vivmitra.--Or, Vivmitra
gouverna ce globe en roi, qui semblait une incarnation de la justice,
et garda l'empire dans ses mains plusieurs myriades d'annes.

Une fois, ayant rassembl les six corps d'une arme complte,
il se mit, environn de cette formidable puissance,  parcourir la
terre. Traversant les fleuves et les montagnes, les forts et les
villes, ce roi fameux arriva de marche en marche jusqu' l'ermitage
de Vaishtha, ombrag de nombreux arbres, soit  fleurs, soit 
fruits, tout rempli de nombreuses bandes d'animaux inoffensifs,
hant par les Siddhas et les Tchranas, toujours plein de magnanimes
anachortes, fidles  leurs voeux, semblables  Brahma, tous
purifis par l'exercice de la pnitence, tous resplendissants comme
le feu, n'ayant tous pour seule nourriture que l'eau, le vent, les
feuilles tombes, les racines et les fruits; mes domptes, qui ont
vaincu la colre, qui ont vaincu les organes des sens, qui font un
saint usage des ablutions, qui ont pour mortier les dents et pour
seul pilon une pierre; ermitage fortun, o se plaisent les rishis
Blikhilyas, vous  la prire et au sacrifice.

Aussitt que Vivmitra, ce hros  la force puissante, eut
aperu Vaishtha, le plus distingu parmi ceux qui rcitent la
prire, il fut port au comble de la joie et s'inclina devant lui
avec respect:--Sois le bienvenu chez moi! lui dit Vaishtha le
magnanime, qui offrit poliment un sige  ce matre de la terre.

Ensuite, quand le sage Vivmitra se fut assis sur un sige
minent d'herbe koua, le prince des anachortes lui prsenta
des racines et des fruits. Aprs qu'il eut reu de Vaishtha ces
honneurs, le meilleur des rois, le resplendissant, Vivmitra lui
demanda s'il voyait tout prosprer dans son feu sacr, ses disciples
et ses bouquets d'arbres. Le plus vertueux des anachortes, le fils
de Brahma, l'ascte aux dures macrations, Vaishtha rpondit
que la sant rgnait partout, et renvoya ces questions au fils
de Gdhi, au plus minent des vainqueurs, au roi Vivmitra,
commodment assis.

Ensuite, ce monarque, d'une splendeur blouissante, rpondit avec
un air modeste au pieux Vaishtha que la flicit rgnait chez lui
de tous les cts.

Alors qu'ils eurent pass dans ces mutuels rcits un assez long
temps, exerant l'un sur l'autre une puissance de charme rciproque
et tous deux pleins du plus vif plaisir, le bienheureux Vaishtha,
le plus saint des anachortes, souriant  Vivmitra, lui tint ce
langage,  la fin de ce vertueux entretien: Monarque puissant, j'ai
envie de servir un banquet hospitalier  ton arme et  toi, de qui
la grandeur est sans mesure: accepte ce festin, qui sera digne de toi.
Que ta majest daigne recevoir l'hospitalit offerte ici par moi: tu
es le plus noble des htes,  roi, et je dois maintenant dployer
tout mon zle pour te fter.

 ces paroles de Vaishta, le roi matre de la terre,
Vivmitra lui rpondit ainsi: C'est dj fait! tu m'as rendu
compltement les honneurs de l'hospitalit avec ces racines et ces
fruits, qui sont tout ce que tu possdes, auguste et bienheureux
solitaire, avec cette eau pour nettoyer mes pieds, avec cette onde
pour laver ma bouche, et surtout avec ton saint visage, dont tu
m'offres la vue. J'ai reu ici de toute manire les honneurs d'une
hospitalit digne: je m'en vais; hommage  toi, resplendissant
anachorte! daigne jeter sur moi un regard ami!

Mais, quoiqu'il parlt ainsi, Vaishtha au coeur immense, 
l'me gnreuse, n'en pressait pas moins le monarque de ses
invitations plusieurs fois rptes.

Eh bien! soit! rpondit enfin  Vaishtha le royal fils de
Gdhi; qu'il en soit donc comme il te plat, noble taureau des
solitaires!

Quand il eut ainsi parl, le resplendissant Vaishtha, le plus
distingu entre ceux qui rcitent la prire  voix basse, appela
joyeux la vache immacule, dont _le pis merveilleux_ donne _ qui
trait sa mamelle_ toute espce de choses, au gr de ses dsirs.

Viens, abal, _dit-il_, viens promptement ici: coute bien ma
voix! J'ai rsolu de composer un banquet hospitalier pour ce roi
sage et toute son arme avec les nourritures les plus exquises:
fournis-moi ce festin. Quelque mets dlicieux que chacun souhaite
dans les six saveurs, fais pleuvoir ici, pour l'amour de moi, cleste
Kmadhoub, fais pleuvoir toutes ces dlices. Hte-toi, abal, de
servir  ce monarque un banquet hospitalier sans gal avec tout
ce qui existe de plus savoureux en mets, en breuvages, en toutes ces
_friandises_, que l'on suce ou lche avec sensualit!

Quand Vaishtha l'eut ainsi appele, _vaillant_ immolateur de tes
ennemis, abal se mit  donner toutes les choses dsires, au
gr de quiconque trayait sa mamelle: des cannes  sucre, des rayons
de miel, des grains tout frits, le rhum, que l'on tire des fleurs du
lythrum, le plus dlicieux esprit de _l'arundo saccharifera_, les
plus exquis des breuvages, toutes les sortes possibles d'aliments,
des mets, soit  manger, soit  sucer, des monceaux de riz bouilli,
pareils  des montagnes, de succulentes ptisseries, des gteaux,
des fleuves de lait caill, des conserves par milliers, des vases
regorgeants  et l de liqueurs fines, varies, dans les six
agrables saveurs.

Cette foule d'hommes, et toute l'arme de Vivmitra, si
magnifiquement traite par Vaishtha, fut pleinement satisfaite
et rassasie  coeur joie.  chaque instant, abal faisait
ruisseler en fleuves tous les souhaits raliss au gr de chaque
dsir. L'arme entire de ce grand Vivmitra, le roi saint,
fut donc alors joyeusement repue dans ce banquet, o, _terrible_
immolateur de tes ennemis, elle fut rgale de tout ce qu'elle eut
envie de savourer.

Le monarque, pntr de la plus vive joie, avec sa cour, avec le
chef de ses brahmes, avec ses ministres et ses conseillers, avec
ses domestiques et son arme, avec ses chevaux et ses lphants,
adressa ce discours  Vaishtha: Brahme, qui donne  chacun
ce qu'il veut, j'ai t splendidement trait par toi, si digne
assurment de toute vnration. coute, homme vers dans l'art de
parler, je vais dire un seul mot: Donne-moi abal pour cent mille
vaches. Certes! c'est une perle, saint brahme, et les rois ont part,
_tu le sais_, aux perles trouves dans leurs tats: donne-moi
abal; elle m'appartient  bon droit!

 ces paroles de Vivmitra, le bienheureux Vaishtha, le plus
vertueux des anachortes et comme la justice elle-mme en personne,
rpondit ainsi au matre de la terre:  roi, ni pour cent
milliers, ni mme pour un milliard de vaches, ou pour des monts tout
d'argent, je ne donnerai jamais abal. Elle n'a point mrit que
je l'abandonne et que je la repousse loin de ma prsence, dompteur
_puissant_ de tes ennemis: cette _bonne_ abal est toujours  mes
cts, comme la gloire est sans cesse auprs du sage, matre
de son me. Je trouve en elle, et les oblations aux Dieux, et les
offrandes aux Mnes, et les aliments ncessaires  ma vie: elle met
tout prs de moi, et le beurre clarifi, que l'on verse dans le feu
sacr, et le grain, que l'on rpand sur la terre ou dans l'eau,
_en signe de charit  l'gard des cratures_. Les sacrifices en
l'honneur des Immortels, les sacrifices en l'honneur des anctres,
les diffrentes sciences, toutes ces choses, n'en doute pas, saint
monarque, reposent _ici_ vraiment sur elle.

C'est de tout cela,  roi, que se nourrit sans cesse ma vie. Je
t'ai dit la vrit: _oui_! pour une foule de raisons, je ne puis te
donner cette vache, qui fait ma joie!

Il dit; mais Vivmitra, habile  manier la parole, adresse
encore au saint anachorte ce discours, dans le ton duquel respire
une colre excessive: _Eh bien_! je te donnerai quatorze mille
lphants, avec des ornements d'or, avec des brides et des colliers
d'or, avec des aiguillons d'or galement _pour les conduire_! Je te
donne encore huit cents chars, dont la blancheur est rehausse par
les dorures: chacun est attel de quatre chevaux et fait sonner
_autour de lui_ cent clochettes. Je te donne aussi, pieux anachorte,
onze mille coursiers, pleins de vigueur, d'une noble race et d'un pays
renomm. Je te donne enfin dix millions de vaches florissantes par
l'ge et mouchetes de couleurs diffrentes; cde-moi donc _ ce
prix_ abal!

 ces mots de l'habile Vivmitra, le bienheureux ascte
rpondit au monarque, _enflamm de ce dsir_:  Pour tout cela
mme, je ne donnerai pas abal! En effet, elle est ma perle, elle
est ma richesse, elle est tout mon bien, elle est toute ma vie. Elle
est pour moi, et le sacrifice de la nouvelle, et le sacrifice de la
pleine lune, et tous les sacrifices, quels qu'ils soient, et les dons
offerts aux brahmes assistants, et les diffrentes crmonies du
culte: _oui_! roi, n'en doute pas; toutes mes crmonies ont dans
elle leurs vives racines.  quoi bon discuter si longtemps? Je ne
donnerai pas cette vache, dont la mamelle verse  qui la trait une
ralisation de tous ses dsirs.

Quand Vaishtha eut refus de lui cder la vache _merveilleuse_,
qui change son lait en toutes les choses dsires, le roi
Vivmitra ds ce moment _rsolut de_ ravir abal au saint
anachorte.

Tandis que le monarque altier emmenait abal, elle, toute
songeuse, pleurant, agite par le chagrin, se mit  rouler en
soi-mme ces penses: Pourquoi suis-je abandonne par le
trs-magnanime Vaishtha, car il souffre que les soldats du roi
m'entranent plaintive et saisie de la plus amre douleur? Est-ce
que j'ai commis une offense  l'gard de ce maharshi, abm
dans la contemplation, puisque cet homme si juste m'abandonne, moi
innocente, sa compagne bien-aime et sa dvoue servante?

Aprs ces rflexions, fils de Raghou, et quand elle eut encore
soupir mainte et mainte fois, elle retourna avec imptuosit 
l'ermitage de Vaishtha; et, malgr tous les serviteurs du roi, mis
en fuite devant elle par centaines et par milliers, elle vint, rapide
comme le vent, se rfugier sous les pieds du grand anachorte.

Arrive l, pleurant de chagrin, elle se mit en face du solitaire,
et, poussant un plaintif mugissement, elle tint  Vaishtha ce
langage: M'as-tu donc abandonne, bienheureux fils de Brahma, que
ces soudoyers du roi m'entranent ainsi loin de ta vue?

 ces paroles de sa vache malheureuse, au coeur tout consum de
tristesse, le saint brahme lui rpondit en ces termes, comme  une
soeur: Je ne t'ai point abandonne, abal, et tu n'as point
commis d'offense contre moi: non! c'est malgr moi qu'il t'emmne,
ce roi  la force puissante! En effet, je ne crois pas que l'on
puisse trouver une force gale  celle d'un roi, surtout parmi les
brahmes: celui-ci est puissant, il est kshatrya de race, il est mme
le matre de toute la terre. Ce que tu vois est une arme complte,
o s'agitent d'un mouvement inquiet les chars, les coursiers, les
lphants; car il est venu environn d'une force suprieure 
la mienne par ses fantassins, ses drapeaux et ses grandes multitudes
d'hommes!

 ces mots de Vaishtha, la vache, instruite  parler, rpondit
modestement au saint brahme, environn d'une splendeur infinie:
La force du kshatrya n'est pas suprieure, dit-on,  la force
du brahme. La puissance du brahme est cleste et l'emporte sur
la puissance du kshatrya. Tu possdes une force incalculable: ce
Vivmitra  la grande vigueur n'est point,  brahme, plus fort
que toi: il est difficile de lutter contre ton _invincible_ nergie.
Donne-moi tes ordres,  moi, que ta puissance a fait natre,
blouissant anachorte; commande que je dtruise la force et
l'orgueil du monarque injuste.

 ce discours de sa vache: Allons! dit Vaishtha, l'ermite aux
bien grandes macrations, allons! produis une arme qui mette en
pices l'arme de mon ennemi!

Alors, _vaillant_ prince, enfants par centaines de son
mugissement, les Pahlavas[9] se mirent  porter la mort, sous les
yeux mmes du roi, dans toute l'arme de Vivmitra: mais lui,
pntr de la plus vive douleur et les yeux enflamms de colre,
extermina ces Pahlavas avec diffrentes sortes d'armes.

[Note 9: Les Perses, suivant l'opinion commune; les _Paktyes_
d'Hrodote, selon M. Lassen, peuple qui habitait sur les confins de
l'Inde, au nord et  l'ouest.]

 l'aspect de Vivmitra moissonnant par centaines ses Pahlavas,
abal en cra de nouveau; et ce furent les formidables akas[10],
mls avec les Yavanas[11].

[Note 10: Peuple nomade, les Scythes des Grecs.]

[Note 11: Aprs l'ge d'Alexandre, ce nom fut appliqu aux
Grecs. Il indique, suivant Schlegel, d'une manire indfinie, les
peuples situs au del des Perses  l'occident.]

Toute la terre fut couverte de ces deux peuples unis, agiles  la
course, pleins de vigueur, serrs en bataillons comme les fibres du
lotus, arms de longues pes et de grands javelots, dfendus sous
des armes d'or comme leur cotte de mailles. _Dans l'instant mme_,
toute l'arme du roi fut consume par eux, telle que par des feux
dvorants.

 la vue de son arme en flammes, Vivmitra le trs-puissant
de lancer contre l'ennemi ses flches d'un esprit gar et dans le
trouble des sens.

Ensuite, quand il vit ses bataillons perdus, mis en dsordre sous
les traits du monarque, Vaishtha aussitt jeta ce commandement 
sa vache: Fais natre de _nouveaux_ combattants!

_ l'instant_, un autre mugissement produit les Kambodjas,
semblables au soleil: les Pahlavas, des javelots  la main, sortent
de son poitrail; les Yavanas, de ses parties gnitales; les akas,
de sa croupe; et les pores velus de son derme enfantent les Mltchas,
les Toushras et les Kirtas.

Par eux et dans l'instant mme, fils de Raghou, cette arme
de Vivmitra fut anantie avec ses fantassins, ses chars, ses
coursiers et tous ses lphants.

 la vue de son arme dtruite par le magnanime solitaire, cent
fils de Vivmitra, tous diversement arms, fondirent, enflamms
de colre, sur Vaishtha, le plus vertueux des hommes qui murmurent
la prire, mais le grand anachorte les consuma d'un souffle. Un
seul moment suffit au magnanime Vaishtha pour les rduire tous en
cendres: fils de Vivmitra, cavaliers, chars et fantassins.

Quand il eut ainsi vu prir, hros sans pch, tous ses fils
et son arme, Vivmitra, tout  l'heure si puissant, rflchit
alors sur lui-mme avec _plus de_ modestie.

Comme le serpent, auquel on a bris les dents; comme l'oiseau,
auquel on a coup les ailes; comme la mer, quand elle n'a plus ses
vagues; comme le soleil obscurci au temps o l'clipse a drob sa
lumire, ce prince malheureux, ses fils morts, son arme dtruite,
son orgueil  bas, ses moyens pulvriss, tomba dans le mpris de
soi-mme.

Ayant donc mis  la tte de son empire le seul fils _qui n'et
pas encouru le malheur des autres_, afin qu'il protget la terre,
comme il sied au kshatrya, _le roi_ Vivmitra se retira au fond
d'un bois. L, sur les flancs de l'Himlaya, dans un lieu embelli
par les Kinnaras, _ces mlodieux Gnies_, il s'astreignit  la plus
rude pnitence pour gagner la bienveillance de Mahdva. Aprs un
certain laps de temps, le grand Dieu rmunrateur, qui porte sur son
tendard l'image d'un taureau, vint trouver le roi pnitent, et lui
dit: Pourquoi subis-tu cette rigide pnitence? Dis; roi! je suis
le dispensateur des grces; fais-moi connatre quelle faveur tu
dsires.

 ces paroles du grand Dieu, l'austre pnitent se prosterna
devant Mahdva, et lui tint ce langage: Si tu es content de moi,
divin Mahdva, mets en ma possession l'arc Vga, avec l'arc
Anga, l'arc Oupnga, l'arc Oupanishad et tous leurs secrets: fais
apparatre  mes yeux ces armes, qui sont en usage chez les
Dieux, les Dnavas, les Rishis, les Gandharvas, les Yakshas et les
Rakshasas. Voil, Dieu illustre des Dieux, ce que mon coeur demande
 ta bienveillance!--Qu'il en soit ainsi! reprit le souverain
des Immortels; et, cela dit, il retourna dans les cieux.

Quand il eut reu les armes dsires, l'illustre et royal saint
Vivmitra, combl d'une vive allgresse, en devint alors tout
plein d'orgueil. Enfl par cette force nouvelle, comme la mer au
temps de la pleine lune, il se crut dj le vainqueur de Vaishtha,
le meilleur des anachortes.--Il revint donc  l'ermitage de l'homme
saint et dcocha contre lui ses flches _mystiques_, par lesquelles
tout le bois de la pnitence fut ravag d'un immense incendie.

En un instant, l'ermitage du magnanime Vaishtha fut vide et
il devint pareil au dsert sans voix. Ne craignez pas, criait
Vaishtha mainte fois, ne craignez pas! Me voici pour anantir le
fils de Gdhi, comme le grsil, qui fond  l'aspect du soleil!
 ces mots, l'blouissant Vaishtha, le plus excellent des tres
dous de la parole, adressa, plein de colre, ce discours 
Vivmitra:

Insens, toi, qui as dtruit cet ermitage longtemps heureux, tu as
commis l une mauvaise action: c'est pourquoi tu priras!

Il dit, et, touche par son bton brahmique, la flche terrible
et sans gale du feu s'teignit, comme l'eau teint la flamme
imptueuse.

Vivmitra alors, accabl de chagrin, dit ces mots, qui suivaient
plus d'un soupir: La force du kshatrya est une chimre; la force
relle, c'est la force insparable de la splendeur brahmique! Il
n'a fallu au brahme que son bton pour briser toutes mes armes! Aussi
vais-je, aprs que j'ai vu de mes yeux les effets d'une telle force,
amender tous mes sens et me vouer aux rigueurs de la pnitence,
pour m'lever de ma caste  celle des brahmes. Il dit, et ce
resplendissant monarque rejeta loin de lui toutes ses armes.

Accompagn de son pouse, le fils de Kouika tait pass dans
la contre mridionale, o, se nourrissant de racines et de fruits,
il avait embrass une trs-dure pnitence. Ce monarque brlait
d'envie, par l'mulation que lui inspirait Vaishtha, de parvenir
 l'tat saint dans la caste des brahmes; mais, se voyant toujours
vaincu par l'nergie de l'unification en Dieu, que l'anachorte
devait  ses austrits brahmiques, il s'enfona dans la fort
des mortifications, et l, vaillant Rma, il se macra d'une
manire excellente: Que je sois brahme! disait-il, ferme dans la
rsolution que sa grande me avait conue.

Aprs mille annes compltes, Rma, l'antique aeul des mondes,
Brahma, se prsenta au fils de Gdhi et lui adressa ces douces
paroles: Fils de Kouika, tu es entr triomphalement au monde
trs-lev des rois saints: _oui_! cette pnitence victorieuse t'a
mrit, c'est mon sentiment, le titre de Rishi entre les rois!
 ces mots, l'auguste et resplendissant monarque des mondes quitta
l'atmosphre et retourna, escort par les Dieux, au ciel de Brahma.

Rflchissant aux paroles, qu'il venait d'entendre et baissant un
peu la tte de confusion, Vivmitra, plein d'une vive douleur, se
dit avec tristesse: Aprs que j'ai port le poids de bien grandes
macrations, Bhagavat ne m'a appel tout  l'heure que
roi-saint: ce n'est pas l, certainement, le fruit auquel aspire ma
pnitence!

Il dit, et cet minent anachorte d'une clatante splendeur,
matre excellemment de lui-mme, s'astreignit de nouveau,
Kakoutsthide, aux plus austres mortifications.

Dans ce temps mme vivait un roi, nomm Triankou, dvou 
la justice comme  la vrit et n du sang d'Ikshwkou. Cette
pense lui tait venue: Je veux, se disait-il, offrir le sacrifice
_d'un awa-mdha_, par l j'obtiendrai de passer avec mon corps
dans la voie suprme, o marchent les Dieux. Il manda Vaishtha
et lui fit connatre ce dessein: C'est une chose impossible!
rpondit le prtre sage.

Ayant donc essuy un refus de son directeur spirituel, le roi
tourna ses pas vers la contre mridionale, o les cent fils de
Vaishtha se livraient  la pnitence.

 peine les cent fils du rishi eurent-ils entendu le discours de
Triankou, _vaillant_ Rma, qu'ils adressrent au monarque ces
mots, o respirait la colre: Ton gourou, de qui la bouche est
celle de la vrit, a refus de servir ton dessein: pourquoi
donc passer outre  ses paroles et recourir  nous, homme 
l'intelligence difficile? Pourquoi veux-tu abandonner la souche
et t'appuyer sur les branches?  roi, ce n'est pas bien  toi de
vouloir que nous soyons les ministres _de ton sacrifice_! Retourne
dans ta ville: cet homme saint est seul capable de clbrer ton
sacrifice, et non pas nous.

 ces paroles, dont les syllabes s'envolaient, troubles par la
colre, le monarque tomba dans un profond chagrin et dit ces mots
aux cent fils du solitaire: Refus par Vaishtha d'abord, par vous
ensuite, j'irai ailleurs, sachez-le bien! chercher le secours, dont
j'ai besoin pour mon sacrifice! Irrits par ces mots du roi aux
syllabes menaantes, les _cent_ fils du saint lancrent contre lui
cette maldiction: Tu seras un tchndla!

Aprs qu'ils eurent ainsi maudit ce roi, ils rentrrent dans leur
pieux ermitage. Puis, quand cette nuit se fut coule, noble Rma,
le _resplendissant_ monarque changea dans un instant: il n'offrit plus
aux regards que l'aspect d'un tchndla,  la figure hideuse, les
yeux couleur de cuivre, les dents saillantes et gangrenes de ce
jaune qui passe  la nuance du noir, le corps affubl d'un vtement
noir dans la moiti infrieure, d'un vtement rouge dans la moiti
suprieure de la taille, n'ayant que des ornements de fer pour toute
parure, et pour vtement qu'une peau d'ours.

Ds lors, solitaire et l'me trouble, on vit errer ce roi,
consum le jour et la nuit par le cruel chagrin de la maldiction
fulmine contre lui.--Dans sa dtresse, il s'en alla trouver le
secourable Vivmitra, cet homme si riche en macrations, qui
exerait  l'gard de Vaishtha une magnanime rivalit.

Cher Ikshwkide, sois ici le bienvenu! lui dit Vivmitra. Je
connais ta grande vertu: je serai ton secours; demeure ici dans mon
ermitage. Je convoquerai ici pour toi, _infortun_ monarque, tous
_nos_ plus grands asctes  la crmonie du sacrifice offert pour
l'accomplissement de ton brlant dsir. Tu me sembles dj toucher
le paradis avec ta main,  le plus vertueux des monarques, toi que
l'envie de parvenir au triple ciel a conduit vers moi.

Quand on eut apport l tout l'appareil, le sacrifice commena.
Ici, l'adhwaryou, ce fut le grand ascte Vivmitra; ici, les
prtres officiants, ce furent des anachortes les plus parfaits en
leurs voeux.

Le bienheureux Vivmitra, qui possdait la science des mantras,
fit l'invocation pour amener les immortels habitants du triple ciel
 la participation des choses offertes sur l'autel; mais ces Dieux
appels ne vinrent pas recevoir une part dans les oblations. De l,
tout pntr de colre, ce grand et saint anachorte, levant la
cuiller sacre, adresse  Triankou ces paroles:

Triankou, noble souverain, monte au ciel avec ton corps. _Oui_!
par la force de ces pnitences, que j'ai thsaurises depuis mon
enfance, par la force d'elles toutes compltement et quelque grandes
qu'elles soient, va dans le ciel avec ton corps! Aussitt que le
saint ermite eut ainsi parl, Triankou, emport dans les airs,
monta au ciel sous le regard des anachortes. Le Dieu qui commande
 la maturit, _Indra_ vit au mme instant ce roi, qui s'acheminait
_lestement_ vers le triple ciel, _malgr le poids de son corps_.

Triankou, dit alors ce roi du ciel, tombe d'une chute rapide,
la tte en bas, sur la terre! Insens, il n'y a pas dans le ciel
d'habitation faite pour toi, qu'un directeur spirituel a frapp de sa
maldiction!  ces paroles de Mahndra, le malheureux Triankou
retomba du ciel. Ramen vers la terre, sa tte en bas, il criait 
Vivmitra: Sauve-moi!  ces mots: Sauve-moi, jets vers lui
par ce roi tombant du ciel: Arrte-toi! lui dit Vivmitra, saisi
d'une colre ardente, arrte-toi! Ensuite, par la vertu de son
asctisme divin, il cra, comme un second Brahma, dans les voies
australes du firmament, sept autres rishis, astres lumineux, qui
se tiennent au ple mridional, comme l'a voulu cet auguste
anachorte.

 l'aide encore de la puissance brahmique, enfante par ses
macrations, il se mit  produire un nouveau groupe d'toiles dans
les routes australes du Swarga. Puis, il se mit  l'oeuvre afin de
crer aussi de nouveaux Dieux  la place d'Indra et de ses immortels
collgues. Mais alors, en proie  la plus vive inquitude, les
Souras, avec les choeurs des rishis divins se htent d'approuver,
fils de Raghou, dans la crainte de Vivmitra: Soit! dirent les
Dieux; que ces constellations demeurent ainsi, loin des routes du
soleil et de la lune. Que Triankou mme se tienne ici, la tte en
bas,  la vote cleste australe, ses voeux combls, et flamboyant
de sa propre lumire!

       *       *       *       *       *

Dans ce temps, noble fils de Raghou, la pense de sacrifier naquit
au saint roi Ambarsha.

Tandis que ce _fier_ dominateur de la terre se prparait  verser
le sang d'un homme en l'honneur des Immortels, Indra tout  coup
droba la victime lie au poteau du sacrifice et sur laquelle on
avait dj vers les ondes lustrales, en rcitant les formules
des prires. Quand le brahme, _chef du sacrifice_, vit _alors_ cette
victime enleve, il tint au roi ce langage: _Ne l'oublie pas_,
seigneur des hommes, les Dieux frappent un roi, qui n'a point su
garder _le sacrifice_. Ramne donc  l'autel cette victime, ou mets
 sa place une nouvelle hostie, achete  prix d'argent, afin que
la crmonie suive son cours.

 ces mots du brahme qui dirigeait le sacrifice, Ambarsha ds
lors se mit  chercher partout un homme, qui, marqu de signes
heureux, pt lui servir de victime. Il vit un brahme, nomm
Ritchika, pauvre, ayant beaucoup d'enfants et lui dit:  le plus
vertueux des brahmes, donne-moi pour cent mille vaches un de tes fils,
afin qu'il soit immol sur l'autel dans un grand sacrifice, dont la
victime doit tre un homme.

 ce discours, que lui adressait Ambarsha, il rpondit ces mots:
Je ne consentirai jamais  vendre l'an de mes fils!

Sur les paroles de Ritchika, la mre illustre de ses fils tint ce
langage au roi: Je ne consentirai jamais  vendre l'an de mes
fils, a dit le saint Kayapide; _eh bien_! sache que le plus jeune
de nos fils est ainsi chri de moi par-dessus tous les autres. Ainsi,
prince, ces deux enfants seront excepts.

 ces mots du brahmine,  ces mots de sa femme, ounapha,
celui de leurs fils que sa naissance plaait au point mdial entre
ces deux termes, avana les paroles suivantes: Mon pre ne veut
pas vendre l'an de ses fils, et ma mre ne veut pas _te_ cder
son dernier-n. Je pense que c'est dire: Mais on veut bien te
vendre celui qui est entre les deux; ainsi,  roi, emmne-moi
d'ici promptement! Ensuite, le monarque ayant donn les cent mille
vaches et reu l'homme en change pour victime, s'en alla, plein de
joie.

Aprs que ounapha lui eut t remis, le roi, au milieu
du jour, comme ses chevaux se trouvaient fatigus, fit halte prs
du lac Poushkara. Dans le temps qu'il tait arrt l,
ounapha, homme d'un grand jugement, s'approcha de ce trtha
saint, et, sur ses bords, il aperut Vivmitra. _Alors_ cet
infortun, le coeur dchir par la douleur d'avoir t vendu et
par la fatigue du voyage, s'avana vers l'anachorte, et, courbant
la tte  ses pieds, lui dit: Je n'ai plus ni pre, ni mre,
ni parents, ni amis: daigne sauver un malheureux, abandonn par sa
famille et qui vient implorer ton secours. Veuille bien excuter
une chose telle que le roi fasse ce qu'il veut faire, et que je vive
cependant, moi, qui me rfugie sous l'nergie de ta saintet.

 ces mots du suppliant, Vivmitra le consola et dit  ses
propres fils: Voici arriv le temps o les pres dsirent
trouver dans leurs fils une plus grande vertu, parce qu'il faut
traverser une _immense_ difficult.

Cet adolescent, fils d'un solitaire, dsire que je lui porte
secours, veuillez donc faire une chose, que je verrais avec plaisir,
celle de _sacrifier votre_ vie _pour_ sauver la sienne.

 cet ordre _itratif_ de leur pre, il fut rpondu
avec insolence par les fils du saint anachorte ces paroles
blessantes:--Comment! tu sacrifies tes fils pour sauver les
fils d'autrui! Agir ainsi, bienheureux, c'est dvorer ta chair
elle-mme!  peine l'anachorte eut-il entendu ces mots amers,
que, les yeux enflamms de courroux, il maudit alors ses fils et
tint ce langage  ounapha: Au moment o tu seras consacr
comme victime, rcite alors, mon fils, ce mantra _ou prire
secrte_, que je vais t'enseigner et qui roule sur les justes
louanges de Mahndra. Dans le temps que tu rciteras cette prire,
le fils de Vasou, _Indra_ lui-mme, viendra te sauver de la mort
qui t'est rserve comme victime; et cependant le sacrifice de ce
_puissant_ matre de la terre n'en sera pas moins clbr sans
aucun empchement.

ounapha fut donc li au poteau et consacr, aprs que le
sacrificateur, ayant reconnu en lui tous les signes de bon augure, eut
approuv et purifi cette victime. Celui-ci garrott  la colonne
fatale, donnant au mme instant le plus grand essor  sa voix, se
mit  clbrer dans ses chants mystrieux le roi des Immortels,
Indra aux coursiers fauves, que le dsir d'une _sainte_ portion avait
conduit au sacrifice. Ravi par ce chant, le Dieu aux mille yeux combla
tous ses voeux. ounapha reut de lui d'abord cette vie si
dsire, ensuite une clatante renomme. Le roi mme obtint
aussi, par la faveur de l'Immortel aux mille regards, ce fruit du
sacrifice, tel que ses dsirs le voulaient, _c'est--dire_, la
justice, la gloire et la plus haute fortune.

       *       *       *       *       *

Aprs un millier complet d'annes, les Dieux, qui ont tenu leur
attention fixe sur la force de sa pnitence, viennent trouver
le sublime anachorte, purifi dans l'accomplissement de son
voeu.--Brahma lui adresse alors une seconde fois la parole en ces mots
trs-doux: Te voil devenu un rishi! tu peux maintenant, s'il te
plat, cesser ta pnitence.

Aussitt qu'il eut ainsi parl, Brahma s'en retourna d'une course
lgre, comme il tait venu; mais Vivmitra, qui avait entendu
ce langage, _n'en_ continua _pas moins_  se macrer dans la
pnitence. Longtemps aprs, une Apsar charmante, qui avait nom
Mnak, s'en vint furtivement  l'ermitage de Vivmitra; et
l, conduite par le malin projet de sduire l'anachorte vou aux
mortifications, elle se mit  baigner dans les eaux du lac Poushkara
ses membres dlicieux.

Au premier coup d'oeil envoy, dans la fort solitaire,  cette
Mnak, de qui toute la personne n'tait que charme, et dont
les vtements imbibs d'eau rendaient les formes encore plus
ravissantes, l'ermite  l'instant mme tomba sous la puissance de
l'amour et dit  la nymphe ces paroles: Qui es-tu? De qui es-tu
la fille? D'o viens-tu, conduite par le bonheur dans cette
fort? Viens, beaut craintive, viens te reposer dans mon heureux
ermitage.  ces mots du solitaire, Mnak rpondit: Je suis
une Apsar: on m'appelle Mnak; je suis venue ici, en suivant mon
penchant vers toi.

Le saint prit donc par la main cette femme charmante, de qui la
bouche avait prononc des paroles si aimables, et il entra dans son
ermitage _avec elle_.

Avec elle _encore_, cinq et cinq annes de Vivmitra
s'coulrent comme un instant au sein du plaisir; et le solitaire,
 qui cette nymphe avait drob son me et sa science, ne compta
ces dix ans passs que pour un seul jour.--Aprs ce laps de temps,
l'ascte Vivmitra s'aperut de son changement par sa rflexion
sur lui-mme et jeta ces mots avec colre: Ma science, le trsor
de pnitence, que je m'tais amass, ma rsolution mme, il n'a
fallu qu'un instant ici pour tout dtruire: qu'est-ce donc, hlas!
que les femmes?

Ensuite, ayant congdi la nymphe avec des paroles affectueuses,
irrit contre lui-mme, il s'astreignit aux plus atroces
macrations.

Dix nouveaux sicles encore, l'anachorte  la splendeur infinie
parcourut cette difficile carrire.

Ses bras levs en l'air, debout, sans appui, se tenant sur la
pointe d'un seul pied, immobile sur la mme place, comme un tronc
d'arbre, n'ayant pour aliments que les vents du ciel; envelopp de
cinq feux, l't; dans l'hiver, sans abri, qui le dfendt contre
les nuages pluvieux, et couch l'hiver dans l'eau: voil quelle fut
la grande pnitence,  laquelle s'astreignit cet nergique ascte.
Il resta ainsi li  cette cruelle,  cette culminante pnitence
une rvolution entire de cent annes; et la crainte alors vint
saisir tous les Dieux au milieu du ciel.

Le roi des Immortels, akra lui-mme tomba dans une extrme
pouvante; il se mit  chercher dans sa pense la ruse qui pouvait
mettre un obstacle dans cette pnitence. Et bientt, appelant  lui
Rambh, la sduisante apsar, l'auguste monarque, environn par
l'essaim des Vents, adresse  la nymphe ce discours, qui doit le
sauver et perdre le fils de Kouika:

blouissante Rambh, voici une affaire qu'il te sied de conduire
 bonne fin dans l'intrt des Immortels: sduis par les grces
accomplies de ta beaut le fils de Kouika, au plus fort de ses
macrations.

Moi, sous la forme d'un kokila, dont les chants ravissent tous les
coeurs, dans cette saison, o les fleurs embaument sur la branche
des arbres, je me tiendrai _sans cesse_  tes cts, accompagn de
l'Amour.

Dcide  ces mots du roi des Immortels, Rambh, la nymphe
aux bien jolis yeux, se fit une beaut ravissante et vint agacer
Vivmitra. Indra et l'Amour de complot avec lui, Indra mme,
chang en kokila, se tenait auprs d'elle, et son ramage dlicieux
allumait le dsir au sein de Vivmitra.

Ds que le gazouillement suave du kokila, qui semait dans le bois
ses concerts, et la musique douce, namourante des chansons de la
nymphe eut frapp son oreille; ds que le vent eut fait courir sur
tout son corps de voluptueux attouchements, et qu'embaum de parfums
clestes il eut fait goter  son odorat ces impressions qui
mettent le comble aux ivresses des amants, le grand anachorte se
sentit l'me et la pense ravies.

Il fit un mouvement vers le ct d'o venait cette mlodie
charmante, et vit Rambh dans sa beaut enchanteresse.

Ce chant et cette vue enlevrent d'abord l'anachorte 
lui-mme; mais alors, se rappelant que dj pareilles sductions
avaient bris tout le fruit de sa pnitence, il entra dans la
mfiance _et le soupon_. Pntrant au fond de ce pige avec le
regard de la contemplation _asctique_, il vit que c'tait l'ouvrage
de la Dit aux mille yeux. Aussitt il s'enflamma de colre et
jeta ce discours  Rambh: Parce que tu es venue ici nous
tenter par tes qualits accomplies, change-toi en rocher, et reste
enchane sous notre maldiction une myriade complte d'annes
dans ce bois des mortifications.

Mais  peine Vivmitra eut-il mtamorphos la nymphe en un
_roc strile_, que ce grand anachorte tomba dans une poignante
douleur, car il s'aperut qu'il venait de cder  l'empire de la
colre.

Et, s'adressant  lui-mme ses plus vifs reproches, il s'cria:
Je n'ai pas encore vaincu mes sens! Ensuite, le grand solitaire
abandonna la sainte contre de l'Himlaya; et, dirigeant sa route
vers la plage orientale, il parvint dans le Vadjrasthna, o, d'une
rsolution inbranlablement arrte, il recommena le cours de
sa pnitence, observa le voeu du silence un millier d'annes, et se
tint immobile comme une montagne.

Quand ils virent l'anachorte sans colre, sans amour, l'me
entirement placide, abord  la plus haute perfection par son
insigne pnitence, alors, _vaillant_ dompteur de tes ennemis, alors
tous les Dieux, tremblants et l'esprit agit, s'en vinrent, avec
Indra, leur chef, au _palais de_ Brahma, et dirent  ce Dieu, trsor
de pnitence:

Qu'il obtienne le don qu'il dsire, cet illustre saint, le plus
minent des asctes, avant qu'il ne tourne sa pense vers le
dessein mme d'obtenir le royaume du ciel!

Ces paroles dites, tous les choeurs des Immortels, sur les pas
de Brahma, qui marchait  leur tte, se rendent  l'ermitage de
Vivmitra et lui tiennent alors ce langage: Rishi-brahme, cesse
dornavant ces triomphantes macrations; en effet, voici que tu as
mrit, grce  ta pnitence, le _brahmarshitwat_, ce grade si
difficile  conqurir! Laisse reposer maintenant tes indomptables
macrations.

 ces mots, Brahma s'en alla, escort des Immortels, dont
les choeurs avaient accompagn son auguste divinit. Quant 
Vivmitra, lev au rang suprieur de brahme et parvenu ainsi
au comble de ses voeux, il parcourut la terre d'une me juste et
parfaite.

Ds qu'il eut ou ce _long_ discours de atnanda, prononc
devant Rma et devant _son frre_ Lakshmana, le roi Djanaka joignit
alors ses mains et dit  Vivmitra: C'est pour moi un bonheur,
c'est une faveur _du ciel_, grand anachorte, que tu sois venu,
accompagn du _noble_ Kakoutsthide, assister  mon sacrifice. Ta
seule vue enfante ici pour moi de bien nombreux mrites.

       *       *       *       *       *

Ensuite, quand l'aube eut rallum sa lumire pure et quand il
eut vaqu aux devoirs pieux du matin, le monarque vint trouver le
magnanime Vivmitra et le vaillant fils de Raghou. Puis, lorsqu'il
eut rendu  l'anachorte et aux deux hros les honneurs enseigns
par le Livre _des Biensances_, le vertueux roi tint ce discours 
Vivmitra: Sois le bienvenu ici! Que faut-il, grand ascte, que
je fasse pour toi? Daigne ta saintet me donner ses ordres, car je
suis ton serviteur.

 ces mots du magnanime souverain, Vivmitra, le sage,
l'quitable, le plus distingu par la parole entre les hommes
loquents, rpondit en ces termes: Ces fils du roi Daaratha, ces
deux guerriers illustres dans le monde, ont un grand dsir de voir
l'arc divin, qui est religieusement gard chez toi. Montre cette
_merveille_, s'il te plat,  ces jeunes fils de roi; et, quand tu
auras satisfait leur envie par la vue de cet arc, ils feront ensuite
ce que tu peux souhaiter d'eux.

 ce discours, le roi Djanaka joignit les mains et fit cette
rponse: coutez _d'abord_ la vrit sur cet arc, et pour
quelle raison il fut mis chez moi.--Un prince nomm Dvarta fut le
sixime dans ma race aprs Nimi: c'est  ce monarque magnanime que
cet arc fut confi en dpt. Au temps pass, dans le carnage
qui baigna de sang le sacrifice du vieux Daksha, ce fut avec cet arc
invincible, que ankara mutila tous les Dieux, en leur jetant ce
reproche mrit: Dieux, _sachez-le bien_, si j'ai fait tomber avec
cet arc tous vos membres sur la terre, c'est que vous m'avez refus
dans le sacrifice la part qui m'tait due.

Tremblants d'pouvante, les Dieux alors de s'incliner avec respect
devant l'invincible Roudra, et de s'efforcer  l'envi de reconqurir
sa bienveillance. iva fut enfin satisfait d'eux; et souriant il
rendit  ces Dieux pleins d'une force immense tous les membres
abattus par son arc magnanime.

C'est l, saint anachorte, cet arc cleste du sublime Dieu
des Dieux, conserv maintenant au sein mme de notre famille, qui
l'environne de ses plus religieux honneurs.

J'ai une fille belle comme les Desses et doue de toutes les
vertus; elle n'a point reu la vie dans les entrailles d'une femme,
mais elle est ne un jour d'un sillon, que j'ouvris dans la
terre: elle est appele St, et je la rserve comme une digne
rcompense  la force. Trs-souvent des rois sont venus me la
demander en mariage, et j'ai rpondu  ces princes: Sa main est
destine en prix  la plus grande vigueur.--Ensuite, tous
ces prtendus couronns de ma fille, dsirant chacun faire une
exprience de sa force, se rendaient eux-mmes dans ma ville; et
l, je montrais cet arc  tous ces rois, ayant, _comme eux_, envie
d'prouver quelle tait leur mle vigueur, mais, brahme vnr,
ils ne pouvaient pas mme soulever cette arme.

Maintenant je vais montrer au _vaillant_ Rma et  son frre
Lakshmana cet arc cleste dans le nimbe de sa resplendissante
lumire; et, s'il arrive que Rma puisse lever cette arme, je
m'engage  lui donner la main de St, afin que la cour du roi
Daaratha s'embellisse avec une bru qui n'a pas t conue dans le
sein d'une femme.

Alors ce roi, qui semblait un Dieu, commanda aux ministres en ces
termes: Que l'on apporte ici l'arc divin pour en donner la vue au
fils de Kaualy!

 cet ordre, les conseillers du roi entrent dans la ville et font
aussitt voiturer l'arc _gant_ par des serviteurs actifs.
Huit cents hommes d'une stature leve et d'une grande vigueur
tranaient avec effort son tui pesant, qui roulait port sur huit
roues.

Le roi Djanaka, _se tournant_ vers l'anachorte et vers les
Daarathides, leur tint ce langage:--Brahme vnr, ce que
l'on vient d'amener sous nos yeux est ce que mon palais garde _si
religieusement_, cet arc, que les rois n'ont pu mme soulever et que
ni les choeurs des Immortels, ni leur chef Indra, ni les Yakshas,
ni les Ngas, ni les Rakshasas, _personne enfin des tres plus
qu'humains_ n'a pu courber, except iva, le Dieu des Dieux. La
force manque aux hommes pour bander cet arc, tant s'en faut qu'elle
suffise pour encocher la flche et tirer la corde.

 ce discours du roi Djanaka, Vivmitra, qui personnifiait le
devoir en lui-mme, reprit aussitt d'une me charme: Hros
aux longs bras, empoigne cet arc cleste; dploie ta force, noble
fils de Raghou, pour lever cet arc, le roi des arcs, et dcocher avec
lui sa flche _indompte_!

Sur les paroles du solitaire, aussitt Rma s'approcha de l'tui,
o cet arc tait renferm, et rpondit  Vivmitra: Je vais
d'une main lever cet arc, et, quand je l'aurai band, j'emploierai
toute ma force  tirer cet arc divin!

Bien! dirent  la fois le monarque et l'anachorte. Au mme
instant, Rma leva cette arme d'une seule main, comme en se jouant,
la courba sans beaucoup d'efforts et lui passa la corde en riant,
 la vue des assistants, rpandus l prs de lui et par tous les
cts. Ensuite, quand il eut mis la corde, il banda l'arc d'une main
robuste; mais la force de cette hroque tension tait si grande
qu'il se cassa par le milieu; et l'arme, en se brisant, dispersa
un bruit immense, comme d'une montagne qui s'croule, ou tel
qu'un tonnerre lanc par la main d'Indra sur la cime d'un arbre
_sourcilleux_.

 ce fracas assourdissant, tous les hommes tombrent; frapps
de stupeur, except Vivmitra, le roi de Mithil et les deux
petits-fils de Raghou.--Quand la respiration fut revenue _libre_ 
ce peuple _terrifi_, le monarque, saisi d'un indicible tonnement,
joignit les mains et tint  Vivmitra le discours suivant:
Bienheureux solitaire, dj _et souvent_ j'avais entendu parler de
Rma, le fils du roi Daaratha; mais ce qu'il vient de faire ici est
plus que prodigieux et n'avait pas encore t vu par moi. St,
ma fille, en donnant sa main  Rma, le Daarathide, ne peut
qu'apporter _beaucoup_ de gloire  la famille des Djanakides; et
moi, j'accomplis ma promesse en couronnant par ce mariage une force
hroque. J'unirai donc  Rma cette belle St, qui m'est plus
chre que la vie mme.

Des courriers sont envoys au roi d'Ayodhy.

Annoncs au monarque, les messagers, introduits bientt dans son
palais, virent l ce magnanime roi, le plus vertueux des rois,
environn de ses conseillers; et, runissant leurs mains en forme
de coupe, ils adressent, porteurs d'agrable nouvelle, ce discours au
magnanime Daaratha: Puissant monarque, le roi du Vidha, Djanaka
te demande,  toi-mme son ami, si la prosprit habite avec toi
et si ta sant est parfaite, ainsi que la sant de tes ministres et
celle de ton pourohita. Ensuite, quand il s'est enquis d'abord si
ta sant n'est pas altre, voici les nouvelles, qu'il t'annonce
lui-mme par notre bouche, cet auguste souverain, aux paroles duquel
Vivmitra s'associe:--Tu sais que j'ai une fille et qu'elle fut
proclame comme la rcompense d'une force non pareille; tu sais
que dj sa main fut souvent demande par des rois, mais aucun ne
possdait une force assez grande. Eh bien! roi puissant, cette noble
fille de moi vient d'tre conquise par ton fils, que les conseils de
Vivmitra ont amen dans ma ville.

En effet, le magnanime Rma a fait courber cet arc fameux de iva,
et, dployant sa force au milieu d'une grande assemble, l'a bris
mme par la moiti. Il me faut donc maintenant donner  ton fils
cette main de St, rcompense que j'ai promise  la force: je
veux dgager ma parole; daigne consentir  mon dsir. Daigne
aussi, auguste et saint roi, venir  Mithil, sans retard, avec
ton directeur spirituel, suivi de ta famille, escort de ton arme,
accompagn de ta cour. Veuille bien augmenter par ton auguste
prsence la joie que tes fils ont dj fait natre en mon _coeur_:
ce n'est pas une seule, mais deux brus, que je dsire, moi, te donner
pour eux.

Aprs qu'il eut ou ce discours des messagers, le roi Daaratha,
combl de joie, tint ce langage  Vaishtha comme  tous ses
prtres:

Brahme vnr, si cette alliance avec le roi Djanaka
obtient d'abord ton agrment, allons d'ici promptement 
Mithil.--Bien! rpondirent  ces paroles du roi les brahmes
et Vaishtha, leur chef, tous au comble de la joie; bien! Daigne la
flicit descendre sur toi! Nous irons  Mithil.

 peine en eut-elle reu l'ordre, que l'arme aussitt prit son
chemin  la suite du roi, qui prcdait ses quatre corps avec
les rishis _ou les saints_. Quatre jours et quatre nuits aprs,
il arrivait chez les Vidhains; et la charmante ville de Mithil,
embellie par le sjour du roi Djanaka, apparaissait enfin  sa vue.

Plein de joie  la nouvelle que cet hte bien-aim entrait au pays
du Vidha, le souverain de ces lieux, accompagn de atnanda,
sortit  sa rencontre et lui tint ce langage: Sois le bienvenu,
grand roi! Quel bonheur! te voici arriv dans mon palais; mais, quel
bonheur aussi pour toi, noble fils de Raghou, tu vas goter ici le
plaisir de voir tes deux enfants!

Quand il eut ainsi parl, le roi Daaratha fit, au milieu des
rishis, cette rponse au souverain de Mithil:--On dit
avec justesse: Ceux qui donnent sont les matres de ceux qui
reoivent. Quand tu ouvres la bouche, sois donc sr, puissant roi,
que tu verras toujours en nous des hommes prts  faire ce que tu
vas dire.

Aussitt qu'il eut aperu le plus saint des anachortes,
Vivmitra lui-mme, le roi Daaratha vint  lui, d'une me
toute joyeuse, et, s'inclinant avec respect, il dit: Je suis
purifi,  matre de moi, par cela seul que je me suis approch de
ta saintet! Vivmitra, plein de joie, lui rpondit ainsi: Tu
es purifi non moins et par tes actions et par tes bonnes oeuvres; tu
l'es encore,  toi qui es comme l'Indra des rois, par ce Rma, ton
fils, aux bras infatigables.

       *       *       *       *       *

Ensuite, quand il eut accompli au lever de l'aurore les crmonies
pieuses du matin, Djanaka tint ce discours plein de douceur 
atnanda, son prtre domestique:

J'ai un frre pun, beau, vigoureux, appel Kouadhwadja, qui,
suivant mes ordres, habite Snkya, ville magnifique, environne
de tours et de remparts, toute pareille au Swarga, brillante comme le
char Poushpaka, et que la rivire Ikshkouvat abreuve _de ses ondes
fraches_. Je dsire le voir, car je l'estime vraiment digne de tous
honneurs: son me est grande, c'est le plus vertueux des rois: aussi
est-il bien aim de moi. Que des messagers aillent donc le trouver
d'une course rapide et l'amnent chez moi, avec des gards aussi
attentifs que, sur les recommandations mmes d'Indra, Vishnou est
amen dans son palais.

 cet ordre envoy de son frre, Kouadhwadja vint; il s'en alla
avec empressement savourer la vue de son frre plein d'amiti pour
lui; et, ds qu'il se fut inclin devant atnanda, ensuite devant
Djanaka, il s'assit, avec la permission du prtre et du monarque, sur
un sige trs-distingu et digne d'un roi.

Alors ces deux frres, tant assis l ensemble et n'omettant
rien dans leur attention, appelrent Soudmna, le premier des
ministres, et l'envoyrent avec ces paroles: Va,  le plus
minent des ministres; hte-toi d'aller vers le roi Daaratha,
et amne-le ici avec son conseil, avec ses fils, avec son prtre
domestique.

L'envoy se rendit au palais, il vit ce _prince_, dlices de la
famille d'Ikshwkou, inclina sa tte devant lui et dit:  roi,
souverain d'Ayodhy, le monarque Vidhain de Mithil dsire
te voir au plus tt avec le prtre de ta maison, avec ta belle
famille.  peine eut-il entendu ces paroles, que le roi Daaratha,
accompagn de sa parent, se rendit avec la foule de ses rishis au
lieu o le roi de Mithil attendait _son royal hte_.

Roi _puissant_, dit celui-ci, je te donne pour brus mes deux filles:
St  Rma, Ourmil  Lakshmana. Ma fille St, _noble_ prix
de la force, n'a point reu la vie dans le sein d'une femme: cette
vierge  la taille charmante, elle, qu'on dirait la fille des
Immortels, est ne d'un sillon ouvert pour le sacrifice. Je la donne
comme pouse  Rma: il se l'est hroquement acquise par sa
force et sa vigueur.

Aujourd'hui la lune parcourt les _toiles dites_ Maghs; mais,
dans le jour qui doit suivre celui-ci, les deux nous ramnent les
Phlgouns: profitons de cette constellation bienfaisante pour
inaugurer ce mariage.

Quand Djanaka eut cess de parler, le sage Vivmitra, ce grand
anachorte, lui tint ce langage, conjointement avec _le pieux_
Vaishtha: Vos familles  tous les deux sont pareilles  la
grande mer: on vante la race d'Ikshwkou; on vante au mme degr
celle de Djanaka. De l'une et l'autre part, vos enfants sont gaux
en parent, St avec Rma, Ourmil avec Lakshmana: c'est l mon
sentiment.

Il nous reste  dire quelque chose; coute encore cela, roi des
hommes: ton frre Kouadhwadja, cet hroque monarque est gal 
toi. Nous savons qu'il a deux jeunes filles,  la beaut desquelles
il n'est rien de comparable sur la terre; nous demandons,  toi, qui
es la justice en personne, nous demandons leur main pour deux princes
ns de Raghou: le juste Bharata et le prudent atroughna. Unis
donc avec eux ces deux soeurs, si notre demande ne t'est point
dsagrable.

 ces nobles paroles de Vivmitra et de Vaishtha, _le roi_
Djanaka, joignant ses mains, rpondit en ces termes aux deux
minents solitaires: Vos Rvrences nous ont dmontr que les
gnalogies de nos deux familles sont gales: qu'il en soit
comme vous le dsirez! _Ainsi_, de ces jeunes vierges, filles de
Kouadhwadja, _mon frre_, je donne l'une  Bharata et l'autre 
atroughna. Je sollicite mme avec instance une _prompte_ alliance,
d'o naisse la joie de nos familles.

Daaratha charm rpondit en souriant  Djanaka ces paroles
affectueuses, douces, imprgnes de plaisir: Roi, gote le
bonheur! que la flicit descende sur toi! Nous allons dans notre
habitation faire immdiatement le don accoutum des vaches et les
autres choses que prescrit l'usage.

Aprs cet adieu au roi qui tenait Mithil sous sa loi, Daaratha,
cdant le pas  Vaishtha et marchant  la suite de tous les
autres saints anachortes, sortit de ce palais. Arriv dans sa
demeure, il offrit d'abord aux mnes de ses pres un magnifique
sacrifice; puis ce monarque, plein de tendresse paternelle, fit les
plus hautes largesses de vaches en l'honneur de ses quatre fils. Cet
_opulent_ souverain des hommes donna aux brahmes cent mille vaches par
chaque tte de ses quatre fils, en dsignant individuellement chacun
d'eux: ainsi, quatre cent mille vaches, flanques de leurs veaux,
toutes bien luisantes et bonnes laitires, furent donnes par ce
descendant auguste de l'antique Raghou.

Dans l'instant propice aux mariages, Daaratha, entour de ses
quatre fils, dj tous bnis avec les prires, qui inaugurent
un jour d'hymne, tous orns de riches parures et costums de
splendides vtements, le roi Daaratha, devant lequel marchaient
Vaishtha et mme les autres anachortes, vint trouver, suivant les
rgles de la biensance, le souverain du Vidha, et lui fit parler
ainsi:

_Auguste_ monarque, salut! nous voici arrivs dans ta cour, afin de
clbrer le mariage: rflchis bien l-dessus; et daigne ensuite
ordonner que l'on nous introduise. En effet, nous tous, avec nos
parents, nous sommes aujourd'hui sous ta volont. Consacre donc le
noeud conjugal d'une manire convenable aux rites de ta famille.

 ces paroles dites, le roi de Mithil, habile  manier le
discours, fit une rponse d'une trs-haute noblesse, au monarque
des hommes: Quel garde ai-je donc ici plac  ma porte? De qui
reoit-on l'ordre ici? Pourquoi hsiter  franchir le seuil d'une
maison, qui est la tienne! Entre avec toute confiance! Brillantes
comme les flammes allumes du feu, mes quatre filles, consacres
avec les prires qui inaugurent un jour de mariage, sont arrives
dj au lieu o le sacrifice est prpar.--Je suis tout dispos:
je me tiens devant cet autel pour attendre ce qui doit venir de toi:
ne mets plus de retard _au mariage_, prince, qui es l'Indra des rois!
Pourquoi balances-tu?

Ce discours du roi Djanaka entendu, aussitt Daaratha fit entrer
Vaishtha et les autres chefs des brahmes. Ensuite, le roi des
Vidhains dit au _vaillant_ rejeton de _l'antique_ Raghou,  Rma,
de qui les yeux ressemblaient aux ptales du lotus bleu: Commence
par t'approcher de l'autel. Que cette fille de moi, St, soit ton
pouse lgitime! Prends sa main dans ta main, _digne_ rameau du
_noble_ Raghou.

Viens, Lakshmana! approche-toi, mon fils; et, cette main d'Ourmil,
que je te prsente, reois-la dans ta main, suivant les rites,
_auguste_ enfant de Raghou.

Lui ayant ainsi parl, Djanaka, la justice en personne, invita le
fils de Kky, Bharata,  prendre la main de Mndav. Enfin,
Djanaka adressa mme ces paroles  atroughna, qui se tenait
_prs de son pre_:  toi maintenant je prsente la main de
routakrt; mets cette main dans la tienne.

Vous possdez tous des pouses gales  vous par la naissance,
hros,  qui le devoir commande avec empire; remplissez bien les
nobles obligations propres  votre famille, et que la prosprit
soit avec vous!

 ces paroles du roi Djanaka, les quatre jeunes guerriers de prendre
la main des quatre jeunes vierges, et atnanda lui-mme de bnir
leur hymen. Ensuite, tous _les couples_, et l'un aprs l'autre,
d'excuter un pradakshina autour du feu; puis, le roi d'Ayodhy et
tous les grands saints d'envoyer au ciel leurs hymnes pour demander
_aux Dieux_ un bon retour. Pendant le mariage, une pluie de fleurs,
o se trouvait mle une abondance de grains frits, tomba du ciel
 verse sur la tte de tous ceux qui clbraient la crmonie
sainte. Les tymbales clestes frmirent avec un son doux au sein des
nues, o l'on entendit un grand, un dlicieux concert de fltes et
de lyres. Durant cet hymne des princes issus de Raghou, les divins
Gandharvas chantrent, les choeurs des Apsaras dansrent; et ce fut
une chose vraiment admirable!

       *       *       *       *       *

Quand cette nuit fut coule, Vivmitra, le grand anachorte,
prit cong de ces deux puissants monarques et s'en alla vers la haute
montagne du nord. Aprs le dpart de Vivmitra, le roi Daaratha
fit ses adieux au souverain de Mithil et reprit aussi le chemin de
sa ville.

Dans ce moment, le roi des Vidhains donna pour dot aux jeunes
princesses des tapis de laine, des pelleteries, des joyaux, de
moelleuses robes de soie, des vtements varis dans leurs teintes,
des parures tincelantes, des pierreries de haut prix et toutes
sortes de chars. Le monarque donna mme  chacune des jeunes
maries quatre cent mille vaches superbes: dot bien dsire! En
outre, Djanaka leur fit prsent d'une arme complte en ses quatre
corps avec un train considrable, auquel fut ajout un millier de
servantes, qui portaient chacune  leur cou un pesant collier d'or.
Enfin, pour mettre le comble  cette dot si riche et si varie, le
monarque de Mithil, d'une me toute ravie de joie, leur donna dix
mille livres compltes d'or grge ou travaill; et, quand il eut
ainsi distribu ses largesses aux quatre jeunes femmes, le roi de
Mithil donna cong au roi son hte et rentra dans sa charmante
capitale.

De son ct, le monarque de qui le sceptre gouvernait Ayodhy
s'loigna, accompagn de ses magnanimes enfants, et cdant le pas
aux brahmes vnrables,  la tte desquels marchait Vaishtha.
Tandis que, libre enfin du mariage clbr, le monarque avec sa
suite retournait dans sa ville, des oiseaux, annonant un malheur,
volrent  sa gauche; mais un troupeau de gazelles, paralysant
aussitt cet augure, de passer vers sa droite.

Un vent s'leva, grand, orageux, entranant des tourbillons de
sable et secouant la terre en quelque sorte. Les plages de ciel furent
enveloppes de tnbres, le soleil perdit sa chaleur, et l'univers
entier fut rempli d'une poussire telle que la cendre. L'me de
tous les guerriers en fut mme trouble jusqu'au dlire; seuls,
Vaishtha, les autres saints et les hros issus de Raghou n'en
furent pas mus.

Ensuite, quand la poussire fut tombe et que l'me des guerriers
se fut rassise, voil qu'ils virent s'avancer l, portant ses
cheveux engerbs en djat, le fils de Djamadagni, Rma, non moins
invincible que le grand Indra et semblable au dieu Yama, le noir
destructeur de tout; _Rma lui-mme_, formidable en son aspect,
que nul autre des hommes ne peut soutenir, flamboyant d'une lumire
pareille au feu, quand sa flamme est allume, tenant levs sur
l'paule un arc et une hache, resplendissants comme les armes
d'Indra, et qui, pntr de colre, bouillant de fureur, tel qu'un
feu ml de sa fume, saisit, en arrivant  la vue du cortge
royal, une flche pouvantable, enveloppe de gmissements.

 l'aspect de l'tre si redoutable arriv prs d'eux, les brahmes
et Vaishtha, leur chef, esprits dvous  la paix, de rciter
leurs prires  voix basse; et tous les saints, rassembls en
conseil, de se dire l'un  l'autre: Irrit par la mort de son
pre, cet auguste Rma ne vient-il pas dtruire une seconde fois la
caste des kshatryas, tout calm que soit enfin son ressentiment? Il a
fait jadis plus d'une fois un terrible carnage de tous les kshatryas:
qui peut dire si, dans sa colre, aujourd'hui, il n'exterminera point
encore l'ordre _vaillant_ des kshatryas?

Dans cette pense, les brahmes et Vaishtha, leur chef, d'offrir au
terrible fils de Bhrigou la corbeille hospitalire et de lui adresser
en mme temps ces paroles toutes conciliatrices: Rma, sois ici
le trs-bienvenu! Reois, matre, cette corbeille, o sont
renfermes les huit choses de l'arghya: rejeton saint de Bhrigou,
digne anachorte, calme-toi! Ne veuille pas allumer dans ton coeur
une nouvelle colre!

Sans rpondre un seul mot  ces minents solitaires, Rma le
Djamadagnide accepta cet hommage et dit sur-le-champ  Rma le
Daarathide:

Rma, fils de Daaratha, ta force merveilleuse est vante
partout: j'ai ou parler de cet arc cleste qui fut bris par toi.
 la nouvelle que tu avais pu rompre un tel arc d'une manire si
prodigieuse, j'ai pris l'arc gant, que tu vois _sur mon paule_, et
je suis venu. C'est avec lui, Rma, que j'ai vaincu toute la terre;
bande cet arc mme, enfant de Raghou, et, sans tarder, montre-moi
ta force! Encoche ce trait et tire-le: ... prends donc, avec cet arc
cleste, cette flche que je te prsente. Si tu parviens  mettre
la corde de cet arc dans la coche de cette flche, je t'accorde
ensuite l'honneur d'un combat sans gal et dont tu pourras justement
glorifier ta force.

 ces paroles de Rma le Djamadagnide, Rma le Daarathide jeta
ce discours _au terrible anachorte_: J'ai entendu raconter quel
pouvantable carnage fit un jour ton bras: j'excuse une action
qui avait pour motif le chtiment d au meurtre de ton pre. Ces
gnrations de kshatryas, qui tombrent sous tes coups, avaient
perdu la vigueur et le courage: ainsi, ne t'enorgueillis pas de cet
exploit, dont la barbarie dpasse toute frocit. Apporte cet arc
divin! Vois ma force et ma puissance: reconnais, fils de Bhrigou,
qu'aujourd'hui mme la main d'un kshatrya possde encore une grande
vigueur!

Ayant ainsi parl, Rma le Daarathide prit cet arc cleste
aux mains de Rma le Djamadagnide, en laissant chapper un lger
sourire. Quand ce hros illustre eut de sa main lev cette arme,
sans un grand effort, il ajusta la corde  la coche du trait et se
mit  tirer l'arc solide.  ce mouvement pour envoyer son dard, le
fils du roi Daaratha prit de nouveau la parole en ces nobles
termes: Tu es brahme, tu mrites donc  ce titre et  cause de
Vivmitra mes hommages et mes respects: aussi, ne lancerai-je pas
contre toi, bien que j'en aie toute la puissance, cette flche, qui
te la vie! Mais je t'exclurai de cette voie cleste, que tu as
conquise par les austrits, et je te fermerai, sous la vertu de
cette flche, l'accs des mondes saints, des mondes incomparables.
En effet, cette grande et cleste flche de Vishnou, cette flche,
qui dtruit l'orgueil de la force, ne saurait partir de ma main sans
qu'elle portt coup.

Ensuite, Brahma et les autres Dieux vinrent de compagnie, avec la
rapidit de la pense, contempler Rma le Daarathide, qui tenait
au poing la plus excellente des armes.

Ds qu'il eut vu de son regard _ la vision_ cleste que les Dieux
taient l prsents et reconnu, par sa puissance de contemplation
et sa facult de s'absorber en Dieu, que Rma tait n de
l'essence mme de Nryana, alors ce Djamadagnide, de qui le
Daarathide avait surpass la force, joignit les mains et lui
tint ce langage:  Rma, quand la terre fut donne par moi
 Kayapa: _Je l'accepte_, me dit-il, _sous la condition que_ tu
n'habiteras point dans mon domaine. _Je consentis_, et depuis lors,
Kakoutsthide, je n'habite nulle part sur la terre: Puiss-je ne
manquer jamais  cette parole donne! Ce fut l ma pense bien
arrte. Ne veuille donc pas, _noble_ enfant de Raghou, fermer pour
moi le chemin par o le ciel roule d'un mouvement aussi rapide que la
pense; exclus-moi seulement des mondes saints par la vertu de cette
flche. Cet arc m'a fait reconnatre  sa colre ennemie que tu es
l'tre imprissable, ternel qui ravit le jour  Madhou: sois bon
pour moi; et puisse sur toi descendre la flicit!

 ces mots, Rma, le descendant _illustre_ de _l'antique_ Raghou,
dcocha la flche dans les mondes de Rma le Djamadagnide  la
splendeur infinie. Depuis lors celui-ci, par l'efficace du trait
divin, n'eut plus de monde qu'il pt habiter. Ensuite, quand il
eut dcrit autour de Rma le Daarathide un pradakshina, Rma le
Djamadagnide s'en retourna dans son hritage.

Ayodhy tait pavoise d'tendards flottants, rsonnante de
musique, dont toutes les espces d'instruments jetaient les sons au
milieu des airs. Arrose, dlicieusement pare, jonche de fleurs
et de bouquets, la rue royale tait remplie de citadins, la voix
panche en bndictions et le visage tourn vers le roi, qui fit
ainsi _pompeusement_ sa rentre dans la ville et dans son palais.

Kaualy, et Soumitr, et Kky  la taille charmante, et
les autres dames, qui taient les pouses du monarque, reurent les
_nouvelles_ maries avec une _politesse_ attentive.

Ds lors, combles de joie, trouvant le bonheur dans le bien et
l'amour de leurs maris, elles commencrent  goter _chastement_ le
plaisir _conjugal_. Mais ce fut surtout la belle Mithilienne, fille
du _roi_ Djanaka, qui, plus que les autres, sut charmer son poux.
Aprs que l'hymen eut joint Rma _d'un chaste noeud_  cette jeune
fille aime, d'un rang gal au sien, d'une beaut,  laquelle rien
n'tait suprieur, ce fils d'un roi saint en reut un grand clat,
comme un autre invincible Vishnou de son mariage avec r, _la
desse mme de la beaut_.

Or, aprs un certain laps de temps, le roi Daaratha fit appeler son
fils Bharata, de qui la noble Kky tait mre, et lui dit ces
paroles: Le fils du roi de Kkaya, qui habite ici _depuis quelque
temps_, ce hros, ton oncle maternel, mon enfant, est venu pour te
conduire chez ton aeul.--Il te faut donc t'en aller avec lui voir
ton grand-pre: observe _ ton aise_, mon fils, cette ville de ton
aeul.

Alors, ds qu'il eut recueilli ces mots du _roi_ Daaratha, le
fils de Kky se disposa  faire ce voyage, accompagn de
atroughna. Son pre le baisa au front, embrassa mme avec
treinte ce jeune guerrier, semblable au lion par sa noble dmarche,
et lui tint ce langage devant sa cour assemble:

Va, bel enfant, sous une heureuse toile, au palais de ton aeul;
mais coute, _avant de partir_, mes avis, et suis-les, mon chri,
avec le plus grand soin. Sois distingu par un bon caractre, mon
fils, sois modeste et non superbe; cultive soigneusement la socit
des brahmes, riches de science et de vertus. Consacre tes efforts 
gagner leur affection; demande-leur ce qui est bon pour toi-mme, et
n'oublie pas de recueillir comme l'ambroisie mme la sage parole de
ces hommes saints. En effet, les brahmes magnanimes sont la racine
du bonheur et de la vie: que les brahmes soient _donc pour toi_, dans
toutes les affaires, comme la bouche mme de Brahma. Car les
brahmes furent de vrais Dieux, _habitants du ciel_; mais les Dieux
suprieurs, mon fils, _nous_ les ont envoys, comme les Dieux de
la terre, dans le monde des hommes, pour _clairer_ la vie des
cratures. Acquiers dans la frquentation de ces prtres sages et
les Vdas, et le stra imprissable des Devoirs, et le Trait
sur le grand art de gouverner, et le Dhanour-Vda compltement.

Sois mme, vaillant hros, sois mme instruit dans beaucoup
d'arts et de mtiers: rester dans l'oisivet un seul instant ne
vaut rien pour toi, mon ami. Aie soin de m'envoyer sans cesse des
courriers, qui m'apportent les nouvelles de ta sant; car, _dans mes
regrets de ton absence_, au moins faut-il que mon me soit console
en apprenant que tu vas bien!

Quand le roi eut ainsi parl, ses yeux baigns de larmes et d'une
voix sanglotante, il dit  Bharata: Va, mon fils! Celui-ci donc
salua d'un adieu son pre, il salua d'un adieu Rma  la vigueur
sans mesure; et, s'tant d'abord inclin devant les _pouses du
roi, ses_ mres, il partit, accompagn de atroughna.

Aprs quelques jours compts depuis son dpart, aprs qu'il eut
travers des forts, des fleuves, des montagnes du plus ravissant
aspect, l'auguste voyageur atteignit la ville et l'agrable palais
du roi son grand-pre. Prs de l, faisant halte, Bharata envoya
un messager de confiance dire au monarque, son aeul: Je suis
arriv.

Transport de joie  ces paroles du messager, le roi fit entrer,
combl des plus grands honneurs, son petit-fils dans _les faubourgs
de_ sa ville, pavoise d'tendards, embaume du parfum des
aromates, pare de fleurs et de bouquets, festonne de guirlandes
des bois, jonche de sable fin dans toute sa rue royale,
soigneusement arrose d'eau et pourvue de tonnes pleines disposes
 et l. Ensuite, les habitants reurent aux _portes de_ la ville
Bharata expos  tous les yeux et rjoui par les concerts de tous
les instruments, qui exprimaient des chants joyeux sur un mouvement
vif; Bharata, suivi par les troupes des plus belles courtisanes, qui
jouaient de la musique ou dansaient devant lui: telle fut son entre
dans la ville.

Puis, arriv dans le palais du roi, tout rempli d'officiers richement
costums, il y fut combl d'honneurs, trait  la satisfaction de
tous ses dsirs; et le fils de Kky habita cette cour dans
un bien-tre dlicieux, comme le plus heureux mortel des mortels
heureux.

       *       *       *       *       *

Sans dsir mme que le sceptre vnt dans ses mains suivant l'ordre
hrditaire de sa famille, Rma pensait que monter au sommet de la
science est prfrable  l'honneur mme de monter sur un trne.
Il tait plein de charit pour tous les tres, secourable  ceux
qui avaient besoin de secours, libral, dfenseur des gens de bien,
ami des _faibles_, rfugis sous sa protection, reconnaissant,
aimant  payer de retour le bon office reu, vrai dans ses
promesses, ferme dans ses rsolutions, matre de son me, sachant
distinguer les vertus, parce qu'il tait vertueux lui-mme. Adroit,
ayant le travail facile et l'intelligence des affaires, il prenait en
main les intrts de tous ses amis, et les menait au succs avec un
langage affectueux.

Ce prince illustre et volontiers renonc  la vie,  la plus
opulente fortune ou mme  ses volupts les plus chres; mais 
la vrit, jamais. Droit, gnreux, faisant le bien, modeste, de
bonnes moeurs, doux, patient, invincible aux ennemis dans le combat,
il avait un grand coeur, une grande nergie, une grande me: _en un
mot_, c'tait le plus vertueux des hommes, rayonnant de splendeur,
d'un aspect aimable comme la lune et pur comme le soleil d'automne.

Quand le roi Daaratha vit ce flau des ennemis, cette fconde mine
de vertus briller d'un clat sans gal par cette foule de qualits
et par d'autres encore, il se mit  rouler continuellement cette
pense au fond de son me, venue et dj fixe mme dans ce
projet: Il faut que je sacre mon fils Rma comme associ  ma
couronne et prince de la jeunesse.

Cette ide s'agitait sans cesse dans le coeur du monarque sage:
Quand verrai-je l'onction royale donne  Rma! Il est digne
de cette couronne: sachant donner  tous les tres la chane de
l'amour, il est plus aim que moi et rgne dj sur mes sujets par
toutes ses vertus. gal en courage  Indra, gal  Vrihaspati par
l'intelligence, gal mme  la terre en stabilit, il est mieux
dou que moi en toutes qualits. Quand j'aurai vu ce fils, _ma
gloire_, lev par moi-mme sur ce trne, qui gouverne toute
l'tendue si vaste de la terre, j'irai doucement au ciel, o me
conduit cet ge _avanc_.

Ds qu'ils eurent connaissance des sentiments du monarque, les hommes
de bon jugement et qui savaient pntrer dans le fond des choses,
instituteurs spirituels, conseillers d'tat, citadins et mme
villageois se runirent, tinrent conseil, arrtrent une
rsolution, et tous, de toutes parts, ils dirent au vieux roi
Daaratha: Auguste monarque, te voil un vieillard devenu
plusieurs fois centenaire: ainsi daigne consacrer ton fils Rma comme
hritier de ta couronne.

 ce discours, tel que son coeur l'avait souhait, il dissimula son
dsir et rpondit  ces hommes, dont il voulait connatre mieux
toute la pense: Pourquoi vos excellences dsirent-elles que
j'associe mon fils  mon trne dans le temps mme o je _suffis
_ gouverner la terre avec justice?

Ces habitants de la ville et des campagnes rpondirent  ce
magnanime: Nombreuses et distingues,  roi, sont les qualits de
ton fils. Il est doux, il a des moeurs honntes, une me cleste,
une bouche instruite  ne dire que des choses aimables et jamais
d'invectives; il est bienfaisant, il est comme le pre et la mre de
tes sujets.

 quelque guerre,  mon roi, que tu ordonnes  ton fils de
marcher, il s'en retourne d'ici et de l toujours victorieux, aprs
que sa main a terrass l'ennemi; et, quand il revient parmi nous,
triomphant des armes trangres, ce hros, tirant de la victoire
mme une modestie plus grande, nous comble encore de ses politesses.

Rentre-t-il d'un voyage, mont sur un lphant ou port dans un
char, s'il nous voit sur le chemin royal, il s'arrte, il s'informe
de nos sants, et toujours ce prince affectueux nous demande si nos
feux sacrs, nos pouses, nos serviteurs, nos disciples, _toute
chose enfin_ va bien chez nous.

Puissions-nous voir bientt sacrer par tes ordres, comme hritier
prsomptif du royaume, ce Rma aux yeux de lotus bleu, au coeur
plein d'affection pour les hommes! Daigne maintenant,  toi, qui es
comme un Dieu chez les hommes, associer  ta couronne sur la terre
ce fils si digne d'tre lu roi, ce Rma, le seigneur du monde, le
matre de son me et l'amour des hommes, dont il fait les dlices
par ses vertus!

Ensuite, ayant fait appeler Soumantra, le roi Daaratha lui dit:
Amne promptement ici mon vertueux Rma! Oui! rpondit
le serviteur obissant; et, sur l'ordre intim par son matre, ce
ministre sans gal dans l'art de conduire un char eut bientt amen
Rma dans ce lieu mme.

Alors, s'tant assis l, tous les rois de l'occident, du nord, de
l'orient et du midi, ceux des Mltchhas, ceux des Yavanas, ceux
mme des akas, qui habitent les montagnes, bornes du monde,
s'chelonnrent sous leur _auguste_ suzerain Daaratha, comme les
Dieux sont rangs sous _Indra_, le fils de Vasou.

Assis dans son palais au milieu d'eux et tel qu'Indra au milieu des
Maroutes, le saint monarque vit s'avancer, mont sur le char et
semblable au roi des Gandharvas ce fils au courage dj clbre
dans tout l'univers, aux longs bras,  la grande me, au port
_majestueux_ comme la dmarche d'un lphant ivre d'amour.
L'auguste souverain ne pouvait se rassasier de contempler ce Rma
au visage dsir comme l'astre des nuits,  l'aspect infiniment
aimable, qui attirait l'esprit et la vue des hommes par ses vertus, sa
noblesse, sa beaut, et marchait, semant la joie autour de lui, comme
le Dieu des pluies sur les tres, consums par les feux de l't.

Aussitt qu'il eut aid le jeune rejeton de l'antique Raghou 
descendre du char magnifique, Soumantra, les mains jointes, le suivit
par derrire, tandis que le vaillant hros s'avanait vers son
pre.

Joignant ses mains, inclinant son corps, il s'approcha du monarque,
et, se nommant, il dit: Je suis Rma. Puis il toucha du front
les pieds de son pre. Mais celui-ci, ayant vu son bien-aim fils
prostern  son ct, les paumes runies en coupe, saisit les
deux mains jointes, le tira _doucement_  soi et lui donna un baiser.

Ensuite, le fortun monarque offrit du geste  Rma un sige
incomparable, blouissant, le plus digne parmi tous, orn d'or et de
pierreries. Alors, quand il se fut assis dans le noble sige,
Rma le fit resplendir, comme le Mrou, que le soleil  son lever
illumine de ses clarts sans tache.

Le puissant monarque se rjouit  la vue de ce fils chri,
noblement par et qui semblait Daaratha lui-mme rflchi dans
la surface d'un miroir. Ce roi, le meilleur des pres, ayant donc
adress la parole  son fils avec un sourire, lui tint ce langage,
comme Kayapa au souverain des Dieux:

Rma, tu es mon enfant bien-aim, le plus minent par tes vertus
et n, fils gal  moi, d'une pouse mon gale et la premire
de mes pouses. Enchans par tes bonnes qualits, ces peuples
te sont dj soumis: reois donc le sacre, comme associ  ma
couronne, en ce temps, o la lune va bientt faire sa conjonction
avec l'astrisme Poushya, _constellation propice_. J'aime  le
reconnatre, mon fils; la nature t'a fait modeste et mme vertueux;
mais ces vertus n'empcheront point ma tendresse de te dire ce
qu'elle sait d'utile pour toi. Avance-toi plus encore dans la
modestie; tiens continuellement dompts les organes des sens, et fuis
toujours les vices, qui naissent de l'amour et de la colre. Jette
les yeux sur la Cause premire, et que sans cesse ton me, _comme la
sienne_, Rma, se cache et se montre dans la dfense de tes sujets.
D'abord, sois dvou au bien, exempt d'orgueil, escort sans cesse
de tes vertus; ensuite, protge ces peuples, mon fils, comme s'ils
taient eux-mmes les fils ns de ta propre chair.

_Noble_ enfant de Raghou, examine d'un oeil vigilant tes soldats,
tes conseillers, tes lphants, tes chevaux et tes finances, l'ami
et l'ennemi, les intermdiaires et les rois neutres. Lorsqu'un roi
gouverne de telle sorte la terre, que ses peuples heureux lui sont
_inbranlablement_ dvous, ses amis en ressentent une joie
gale  cette allgresse des Immortels, devenus enfin les heureux
possesseurs de la divine ambroisie. Impose le frein  ton me, et
sache, mon fils, te conduire ainsi!

 peine le monarque avait-il achev son discours, que des hommes,
messagers de cette agrable nouvelle, couraient dj en faire part
 Kaualy. Elle, la plus noble des femmes, elle distribua 
ces porteurs d'une nouvelle si flatteuse et de l'or, et des vaches, et
toutes sortes de pierreries.

Quand il se fut inclin devant le roi son pre, le Raghouide,
clatant de lumire, monta dans son char; puis, environn de foules
nombreuses, il revint dans son palais.

Aprs le dpart des citadins, le monarque, ayant dlibr une
seconde fois avec ses ministres, arrta une rsolution, en homme
qui sait prendre une dcision. Demain, l'astrisme Poushya doit se
lever sur l'horizon; que mon fils Rma,  la prunelle dore
comme la fleur des lotus, soit donc sacr demain dans l'hrdit
prsomptive du royaume! Ainsi parla ce puissant monarque.

Entr dans sa maison, Rma en sortit au mme instant et se dirigea
vers le gynoece de sa mre.

L, il vit cette mre incline, revtue de lin, sollicitant la
Fortune dans la chapelle de ses Dieux.--Ici dj s'taient rendus
avant lui Soumitr, Lakshmana et St, elle, que l'agrable
nouvelle du sacre avait rendue toute joyeuse.

Rma, s'tant approch, s'inclina devant sa mre ainsi recueillie,
et dit ces paroles faites pour lui causer de la joie: Mre chrie,
mon pre m'a dsign pour gouverner ses peuples; on doit me sacrer
demain: c'est l'ordre de mon pre. Il faut que St passe avec
moi cette nuit dans le jene, comme le roi me l'a prescrit avec le
ritouidj et nos matres spirituels. Veuille donc rpandre sur moi et
sur la Vidhaine, ma belle pouse, ces paroles heureuses, d'une si
grande efficacit pour mon sacre, dont le jour que celui-ci prcde
verra _l'auguste_ crmonie.

Ayant appris cette nouvelle, objet de ses voeux depuis un long temps,
Kaualy rpondit  Rma ces mots, troubls par des larmes
de joie: Mon bien-aim Rma, vis un grand ge! Prisse l'ennemi
devant toi! Puisse ta flicit rjouir sans cesse ma famille et
celle de Soumitr!

Tu es n en moi, cher fils, sous une toile heureuse et
distingue, toi,  qui tes vertus ont gagn l'affection du _roi_
Daaratha, ton pre.  bonheur! ma dvotion pour l'Homme-_Dieu_
aux yeux de lotus ne fut pas strile, et j'augure que sur toi va
se poser aujourd'hui cette flicit merveilleuse du saint roi
Ikshwkou!

Aprs ce langage de sa mre, Rma, jetant sur Lakshmana, assis
devant lui, son corps inclin et ses mains jointes, un regard
accompagn d'un sourire, lui adressa les paroles suivantes:
Lakshmana, gouverne avec moi ce monde; tu es ma seconde me, et ce
bonheur qui m'arrive est en mme temps pour toi! Fils de Soumitr,
gote ces jouissances dsires et savoure ces _doux_ fruits de la
royaut; car, si j'aime et la vie et le trne, c'est  cause de
toi!

Quand il eut ainsi parl  son cher Lakshmana, Rma, s'tant
inclin devant ses deux mres, fit prendre cong  St et
retourna dans son palais.

       *       *       *       *       *

La rue royale se trouvait alors dans Ayodhy tout obstrue par les
multitudes entasses des hommes, dont cet vnement avait excit
la curiosit, et de qui les danses joyeuses dispersaient un bruit
semblable  celui de la mer, quand _le vent_ soulve ses humides
flots. La noble cit avait arros et balay ses grandes rues, elle
avait orn de guirlandes sa rue royale, elle s'tait pavoise de
ses vastes tendards.

En ce moment tous les habitants d'Ayodhy, hommes, femmes, enfants,
par le dsir impatient de voir le sacre de Rma, soupiraient aprs
le retour du soleil. Chacun dsirait contempler cette grande fte.

Rma se purifia d'une me recueillie; puis, avec la _belle_
Vidhaine, _son pouse_, comme Nryana avec Lakshm, il entra
_dans le sanctuaire domestique_. Alors il mit sur sa tte, suivant la
coutume, une patre de beurre clarifi et versa dans le feu allum
cette libation en l'honneur du grand Dieu. Ensuite, quand il eut
mang ce qui restait de l'oblation et demand aux Immortels ce qui
tait avantageux pour lui, ce fils du meilleur des rois, vou au
silence et mditant sur le dieu Nryana, se coucha dans une sainte
continence avec la _charmante_ Vidhaine sur un lit de verveine,
jonche avec soin dans la brillante chapelle consacre  Vishnou.

Au temps o la nuit fermait sa dernire veille, il sortit du sommeil
et fit arranger tout avec un ordre soign dans les meubles de son
appartement.--Puis, quand il entendit les brillantes voix des potes
et des bardes entonner les paroles de bon augure, il adora l'aube
naissante, murmurant sa prire d'une me recueillie. Dvotement
prostern, il clbra mme l'ineffable meurtrier de Madhou, et,
revtu d'un habit de lin sans tache, il donna l'essor  la voix des
brahmes.

Aussitt le son doux et grave de leurs chants, auxquels se mlaient
dans ce jour de fte les accords des instruments de musique, remplit
toute la ville d'Ayodhy.  la nouvelle que le noble enfant de
Raghou avait accompli avec son pouse la crmonie du jene, tous
les habitants de se livrer  l'effusion de la joie; et les citadins,
n'ignorant pas que le sacre de Rma venait avec ce jour dj si
prs de paratre, se mirent tous  dcorer la ville une seconde
fois, aussitt qu'ils virent la nuit s'clairer aux premires
lueurs du matin.

Sur les temples des Immortels, dont les fates semblent une masse
blanche de nuages, dans les carrefours, dans les grandes rues, sur les
bananiers sacrs, sur les plateformes des palais, sur les bazars
des trafiquants, o sont amonceles toutes les sortes infinies des
marchandises, sur les splendides htels des riches pres de famille,
sur toutes les maisons destines  runir des assembles, sur les
plus majestueux des arbres, flottent dresss les tendards et les
banderoles de couleurs varies. De tous les cts on entend les
troupes des danseurs, des comdiens et des chanteurs, dont les voix
se modulent pour le _dlicieux_ plaisir de l'me et des oreilles.

Quand fut arriv le jour du sacre, les hommes s'entretenaient, assis
dans les cours ou dans leurs maisons, de conversations qui roulaient
toutes sur les loges de Rma; et, de tous cts, les enfants
mmes, qui s'amusaient devant les portes des maisons, _dsertant le
jeu_, s'entretenaient aussi de conversations, qui roulaient toutes
sur les loges de Rma. Pour fter le sacre du jeune prince,
les citadins avaient brillamment dcor, parfum de la rsine
embaume de l'encens, par de fleurs et de prsents la rue royale;
et, par une _sage_ prvoyance contre l'arrive de la nuit, afin de
ramener le jour dans les tnbres, ils avaient plant au long des
rues dans toute la ville des arbres d'illuminations.

Dans ce temps, une suivante de Kky, sa parente loigne, qui
l'avait emmene avec elle dans Ayodhy, monta d'elle-mme sur la
plate-forme du palais; et l, promenant ses yeux, elle vit la rue du
roi brillamment dcore, la ville pavoise de grands tendards,
ses voies remplies d'un peuple nombreux et rassasi.

 cet aspect de la cit riante et pleine de monde en habits de
fte, elle s'approcha d'une nourrice place non loin d'elle, et
fit cette demande: D'o vient aujourd'hui cette joie extrme des
habitants? Dis-le moi! Quelle chose aime des citoyens veut donc
faire le puissant monarque? Pour quelle raison, au comble d'un
enchantement suprme, la mre de Rma verse-t-elle aujourd'hui ses
trsors _comme une pluie_ de largesses?

Interroge ainsi par cette femme bossue, la nourrice, toute ravie de
plaisir, commence  lui raconter ce qui en tait du sacre attendu
pour l'association  la couronne: Demain, au moment o la lune se
met en conjonction avec l'astrisme Poushya, le roi fait sacrer comme
hritier du trne son fils Rma, cette mine opulente de vertus.
C'est pour cela que tout ce peuple est en joie dans l'attente du
sacre, que les habitants ont dcor la ville et que tu vois la mre
de Rma si heureuse.

 peine eut-elle ou ce langage dsagrable pour elle, soudain,
transporte de colre, la femme bossue descendit prcipitamment
de cette plate-forme du palais. La Manthar, qui avait conu une
mauvaise pense, vint donc, les yeux enflamms de fureur, tenir ce
langage  Kky, qui n'tait pas encore leve: Femme
aveugle, sors du lit! Quoi! tu dors! Un affreux danger fond sur
toi! Malheureuse, ne comprends-tu pas que tu es entrane dans un
abme!

Kky, aux oreilles de qui cette bossue  l'intention mchante
avait jet dans sa fureur ces mots si amers, lui fit  son
tour cette demande: Pourquoi es-tu _si_ en colre, Manthar?
Apprends-moi quelle est cette chose que tu ne peux supporter:
en effet, je te vois toute pleine de tristesse et le visage
boulevers.

 ces paroles de Kky, la Manthar, qui savait ourdir un
discours artificieux, lui rpondit ainsi, les yeux rouges de colre
et d'envie, pour augmenter le trouble de sa matresse et la sparer
enfin de Rma, dont cette femme  la pense coupable dsirait la
perte: Une chose bien grave te menace, une chose que tu ne dois
pas tolrer,  ma reine: c'est que le roi Daaratha se dispose 
consacrer _son fils_ Rma comme hritier de sa couronne.

Telle qu'une mre,  qui, sduite par un langage artificieux, sa
bienveillance a fait recueillir un ennemi: ainsi, toi, imprudente,
tu as rchauff un serpent dans ton sein! En effet, ce que pourrait
faire, soit un serpent, soit un ennemi, que tu ne vois pas derrire
toi et comme sous tes pieds, Daaratha le fait aujourd'hui  ton
fils et  toi. L'pouse bien-aime de ce roi au langage tratre
et mensonger va mettre son Rma sur le trne; et toi, imprvoyante
crature, tu seras immole avec ton enfant!

 ces paroles de la bossue, Kky, ravie de joie, ta de sa
parure un brillant joyau et l'offrit en cadeau  la Manthar.
Quand elle eut donn  la perfide suivante ce magnifique bijou,
en tmoignage du plaisir _que lui inspirait sa nouvelle_, Kky
enchante lui rpondit alors en ces termes: Manthar, ce que tu
viens de raconter m'est agrable; c'est une chose que je dsirais:
aussi ai-je du plaisir  te donner une seconde fois ce gage de ma
vive satisfaction. Il n'y a dans mon coeur aucune diffrence mme
entre Bharata et Rma: je verrai donc avec bonheur que le roi donne
l'onction royale  celui-ci.

 ces mots, rejetant le bijou de Kky, Manthar lui rpondit
en ces termes, accompagns d'une imprcation: Pourquoi, femme
ignorante, te rjouis-tu, quand le danger plane sur toi? Ne
comprends-tu pas que tu es submerge dans un ocan de tristesse?
_Tu le veux_, insense: _eh bien_! coeur lche, que le serpent _des
soucis_ te dvore, malheureuse, toi, que la science n'claire pas
et qui vois les choses de travers! Je l'estime heureuse, cette
Kaualy, qui dans ce jour, o la lune entre en conjonction
avec l'astrisme Poushya, verra son fils, au corps sem de signes
propices, oint et sacr comme l'hritier du trne paternel! Mais
toi, femme ignorante, dpouille de ta grandeur, tu seras soumise,
comme une servante,  Kaualy grandie et parvenue mme 
la plus haute domination. On verra l'pouse de Rma savourer les
jouissances du trne et de la fortune; mais ta bru  toi sera
obscurcie et rabaisse!

Kky, fixant les yeux sur la Manthar, qui parlait ainsi d'un
air vivement afflig, se mit joyeusement  vanter elle-mme les
vertus de Rma.

 ces paroles de sa matresse, la Manthar, non moins profondment
afflige, rpondit  Kky, aprs un long et brlant soupir:
 toi, de qui le regard manque de justesse, femme ignorante, ne
t'aperois-tu pas que tu te plonges toi-mme dans un abme, dans la
mort, dans un enfer de peines? Si Rma devient roi; si, aprs lui,
son fils monte sur le trne; puis, le fils de son fils; ensuite,
le rejeton n de son petit-fils, Bharata ne se trouvera-t-il point,
Kky, rejet hors de la famille du monarque? En effet, tous
les fils d'un roi n'ont pas le trne de leur pre chacun dans son
avenir. Entre plusieurs fils, c'est un seul, qui reoit l'onction
royale; car si tous avaient droit  ceindre le diadme, ne serait-ce
pas une bien grande anarchie? Aussi est-ce toujours dans les mains
de leurs fils ans, vertueux ou non, que les matres de la terre,
femme charmante, remettent les rnes du royaume? _De leur ct,
arrivs au terme de la vie_, ces fils ans transmettent  leurs
fils ans le royaume, sans partage; mais  leurs frres, jamais!
C'est l une chose incontestable. _Que suit-il_ de l? C'est que ton
fils sera dpouill  perptuit des honneurs, priv du plaisir,
comme un orphelin sans appui, et dchu  jamais de l'hrdit
royale. Je suis accourue ici, conduite par ton intrt; mais tu
ne m'as point comprise, toi, qui veux me donner un cadeau quand je
t'annonce l'agrandissement de ton ennemie! Car, une chose immanquable!
Rma, une fois qu'il aura ceint le diadme, Rma, dbarrassant le
chemin de cette _gnante_ pine, enverra Bharata en exil, ou, ce qui
est plus sr,  la mort.

Enivre de ta beaut, tu as toujours, dans ton orgueil, ddaign
la mre de Rma, pouse comme toi du mme poux; comment ne
ferait-elle pas tomber maintenant le poids de sa haine sur toi!

 ces mots de la suivante, Kky poussa un soupir et rpondit
ces paroles: Tu me dis la vrit, Manthar; je connais ton
dvouement sans gal pour moi. Mais je ne vois aucun moyen par
lequel on puisse faire obtenir de force  mon fils ce trne de son
pre et de ses aeux.

 ces paroles de sa matresse, la bossue, poursuivant son dessein
criminel, dlibra dans son esprit _un instant_ et lui tint ce
langage: Si tu veux, je t'aurai bientt mis ce Rma dans un bois,
et je ferai mme donner l'onction royale  Bharata.

 ces mots de la Manthar, Kky, dans la joie de son me, se
leva un peu de sa couche mollement apprte et lui rpondit
ces paroles: Dis-moi,  femme d'une intelligence suprieure;
Manthar, dis-moi par quel moyen on pourrait lever Bharata sur le
trne et jeter Rma dans une fort?

 peine eut-elle ou ces mots de la reine, Manthar, bien rsolue
dans sa pense coupable, tint ce langage  Kky pour la ruine
de Rma: coute, et rflchis bien, quand tu m'auras entendue.
Jadis, au temps de la guerre entre les Dieux et les Dmons, ton
invincible poux, sollicit par le roi des Immortels, s'en fut
affronter ces combats.--Il descendit, vers la plage mridionale, dans
la contre nomme Dandaka, o le Dieu qui porte  son tendard
l'image du _poisson_ Timi possde une ville appele Vdjayanta.

L, non vaincu par les armes clestes, un grand Asoura, qui
avait nom ambara, puissant par la magie, livra bataille  akra.
Dans cette terrible journe, le roi fut bless d'une flche; il
revint ici victorieux; et ce fut par toi, reine, qu'il fut pans
lui-mme. La plaie, grce  toi, fut cicatrise; et, ravi de
joie, l'auguste malade t'accorda, femme illustre, deux faveurs _ ton
choix_. Mais toi: Rserve l'effet de ces deux grces pour le
temps o j'en souhaiterai l'accomplissement! _N'est-ce pas_ ainsi
_qu'_alors tu parlas  ton magnanime poux, qui te rpondit: Oui?
J'tais ignorante de ces choses, et c'est toi, qui jadis, reine, me
les a contes.

Rclame de ton poux ces deux grces; demande pour l'une le sacre
de Bharata et pour l'autre l'exil de Rma pendant quatorze annes.
Montre-toi courrouce,  toi, de qui le pre est un monarque,
entre dans l'appartement de la colre; et, vtue d'habits souills,
couche sur la terre nue, ne jette pas un regard de tes yeux sur le
roi, ne lui adresse pas mme une parole, comme une abandonne qui
dort sur la terre, femme qu'on nommait hier la brillante et qu'il faut
appeler maintenant la dsole. Bientt, _prs du sol dgarni, o
tu seras tendue_, le monarque, plong dans la tristesse, viendra
lui-mme tcher de regagner tes bonnes grces et te demander ce que
tu dsires: car, je n'en puis douter, ton poux t'aime beaucoup.

Si ton poux t'offrait des perles, de l'or et toutes sortes de
bijoux, ne tourne pas un regard vers ses prsents.

Mais si, voulant donner  ses deux grces tout leur effet, ton
poux te relevait de ses mains; enchane-le d'abord sous la foi
du serment; ensuite, radieuse beaut, demande-lui, comme grce
premire, l'exil de Rma durant neuf ans ajouts  cinq annes,
et, comme seconde, l'hrdit du royaume confre  Bharata.

Ainsi, heureuse _mre_, ton Bharata, sans nul doute, obtiendra la
plus haute fortune sur la terre; ainsi, Rma, sans nul doute, ira
lui-mme dans l'exil.

 toi, de qui la nature est toute candide, comprends quelle
puissance la beaut met dans tes mains! Le roi n'aura ni la force
d'exciter ni la force de mpriser ta colre; le monarque de la
terre pourrait-il enfreindre une seule parole de ta bouche, puisqu'il
renoncerait  sa vie mme pour l'amour de toi?

Excite par la suivante, sa matresse vit sous les couleurs du bien
ce qui tait mauvais; et son me, trouble par les influences d'une
maldiction, ne sentit pas que l'action tait coupable. En effet,
dans son enfance, au pays des Kkyains, elle avait jet sur
un brahme, qui semblait un homme stupide, l'injure d'une parole
blessante; et ce magnanime avait maudit _en ces termes_ la jeune fille
inconsidre: Puisque tu as injuri un brahme dans l'ivresse
de l'orgueil, que t'inspire _dj_ ta beaut, tu recueilleras
toi-mme un jour le blme et les mpris dans le monde!

Il dit, et, charge de sa maldiction, Kky tomba _fatalement_
sous la domination de Manthar; elle prit donc la bossue aux vues
criminelles dans ses bras, la serra fortement contre son coeur;
et toute  l'excs d'une joie qui troublait sa raison, elle tint
rsolment ce langage  Manthar: Je suis loin de mpriser ta
prvoyance exquise,  toi qui sais trouver les plus sages conseils:
il n'existe pas dans ce monde une seconde femme gale  toi pour
l'intelligence.

Ainsi flatte par Kky, la bossue, pour animer davantage
la reine couche dans son lit, rpondit en ces termes: Il est
superflu de jeter un pont sur un fleuve dont le canal est  sec;
lve-toi donc, illustre dame! assure ta fortune, et mets le trouble
dans le coeur du monarque! Oui! rpondit Kky, approuvant
ces paroles; et, suivant les conseils de Manthar, elle s'affermit
dans la rsolution de faire donner l'onction royale  Bharata.

La noble reine ta son collier de perles, enrichi de prcieux bijoux
et de joyaux magnifiques; elle se dpouilla de toutes ses autres
parures; et, l'me remplie de haine par cette Manthar, elle entra
dans la chambre de la colre, o elle s'enferma seule avec l'orgueil
que lui inspirait la force de sa prosprit.

Alors, avec un visage assombri sous les nuages de sa colre excite,
ayant dtach rubans, torsades et joyaux de son buste si pur,
l'pouse charmante de l'Indra des hommes devint comme le ciel
envelopp de tnbres, quand l'astre de la lumire s'est
clips.

Or, quand il eut fait connatre _le jour et l'instant o_ l'onction
royale _serait_ donne  Rma, le puissant monarque entra dans son
gynoece pour annoncer cette agrable nouvelle  Kky. L,
ce matre du monde, apprenant qu'elle tait couche sur la terre,
abattue dans une situation indigne de son rang, il en fut comme
foudroy par la douleur. Ce vieillard s'avana tout afflig vers
sa jeune femme, plus aime de lui que sa vie mme; de lui  l'me
sans reproche, elle, qui nourrissait une pense coupable.

S'tant donc approch de son pouse, qui dsirait avec folie une
chose funeste, odieuse  tous les hommes et qui serait blme du
monde, il vit la noble dame renverse par terre. Il se mit  ct
et la caressa tendrement, comme un grand lphant caresse avec
la trompe sa plaintive compagne, que la flche empoisonne _d'un
chasseur_ a blesse.

Aprs que ses mains eurent bien caress la femme plore, de qui
la respiration _sanglotante_ ressemblait aux sifflements d'un serpent,
le roi tint, d'une me tremblante, ce langage  Kky: Je
ne sais pas ce qui put allumer cette colre en toi. Qui donc osa
t'offenser, reine! Ou par qui l'honneur qui t'est d ne te fut-il
pas rendu? Pourquoi, femme nagure _si_ heureuse et maintenant _si_
dsole, pourquoi,  ma _trs-vive_ douleur, es-tu couche sur la
terre nue et dans la poussire, comme une _veuve_ sans appui, en ce
jour o mon me est toute joyeuse?

Il dit et releva sa femme plore. Elle, qui brlait de lui dire
cette chose funeste, qui devait augmenter le chagrin de son poux,
rpondit _sur-le-champ_  ces mots: Je n'ai reu aucune offense
de personne, _magnanime_ roi; l'honneur qui m'est d ne m'a pas t
refus; mais, quelque soit mon dsir, daigne faire en ce jour une
chose qui m'est chre. Donne-m'en l'assurance maintenant, si tu
veux bien la faire; et quand j'aurai, moi, reu ta promesse, je
t'expliquerai ce qu'est mon dsir.

 ces paroles de cette femme chrie, le monarque, tomb sous
l'empire de son pouse, entra dans ce pige  sa ruine, comme une
antilope s'engage tourdiment au milieu d'un filet. Le prince,
qui voyait toute consume de sa douleur cette Kky, pouse
bien-aime, elle qui jamais ne manqua au voeu conjugal, elle _si_
attentive  tout ce qui pouvait lui tre utile ou agrable: Femme
charmante, dit-il, tu ne sais donc pas! Except Rma seul, il
n'existe pas dans tous les mondes une seconde crature que j'aime
plus que toi!

Je m'arracherais ce coeur mme pour te le donner: ainsi, ma
Kky, regarde-moi et dis ce que tu dsires.

Tu vois que je possde en moi la puissance, ne veuille donc plus
balancer: je ferai ta joie; _oui_, je le jure par toutes mes bonnes
oeuvres! Alors, satisfaite de ce langage, Kky joyeuse rvla
son dessein trs-odieux et d'une profonde sclratesse.

Que les Dieux runis sous leur chef Indra mme entendent ce
serment solennel de ta bouche, que tu me donneras la grce demande!
Que la lune et le soleil, que les autres plantes mmes, l'ther,
le jour et la nuit, les plages du ciel, le monde et la terre; que les
Gandharvas et les Rakshasas, les Dmons nocturnes, _qui abhorrent les
clarts du jour_, et les Dieux domestiques,  qui plat d'habiter
nos maisons; que les tres anims, _d'une autre espce et de
quelque nature qu'ils soient_, connaissent la parole chappe de tes
lvres!

Ce grand roi qui a donn sa foi  la vrit, pour qui le
devoir est une science bien connue, de qui les actes sont pleinement
accompagns de rflexion, s'engage  mettre les objets d'une grce
dans mes mains: Dieux, je vous en prends donc  tmoins!

Quand la reine eut ainsi envelopp ce hros au grand arc dans le
rseau du serment, elle tint ce discours au monarque, dispensateur
des grces, mais aveugl par l'amour:

Jadis,  roi, satisfait de mes soins, dans la guerre, que les Dieux
soutenaient contre les Dmons, tu m'as octroy deux grces, dont
je rclame aujourd'hui l'accomplissement. Que Bharata, _mon fils_,
reoive l'onction royale, comme hritier du trne, dans la
crmonie mme que tes soins prparent ici pour associer Rma
 la couronne. En outre, que celui-ci, portant le djat, la peau de
biche et l'habit d'corce, s'en aille dans les bois durant neuf et
cinq ans: voil ce que je choisis pour mes deux grces. Si donc tu
es vrai dans tes promesses, exile Rma dans les forts et consacre
Bharata, mon fils, dans l'hrdit du royaume.

Ce langage de Kky blessa au coeur le puissant monarque, et son
poil se hrissa d'effroi, comme sur la peau d'une antilope mle,
quand il voit la tigresse devant lui. S'affaissant aussitt sous le
coup de cette grande douleur, il tomba hors de lui-mme sur terre
veuve de ses tapis. Hlas! s'cria-t-il,  malheur!  ces
mots, en proie  sa douleur, il tomba sur la terre, et, bless
au _milieu du_ coeur par la flche des cruelles paroles, il fut 
l'instant mme absorb dans un profond vanouissement.

Longtemps aprs, quand il eut repris connaissance, l'me noye dans
l'affliction, il dit, plein de tristesse et d'amertume, il dit avec
colre  Kky: Sclrate, femme aux voies corrompues, que
t'a fait Rma, ou que t'ai-je fait, destructrice de ma famille, 
toi, de qui les vues sont toutes criminelles? N'est-ce pas  toi
qu'il rend ses hommages, avant mme de les rendre  Kaualy?
Pourquoi donc es-tu si acharne  la ruine de Rma?

Que j'abandonne, ou Kaualy, ou Soumitr, ou ma royale
splendeur et ma vie, soit! mais non ce Rma, si plein d'amour filial.
C'est assez! renonce  ta rsolution, femme aux desseins criminels:
_tu le vois_! je touche avec mon front tes pieds mmes; fais-moi
grce!

Le coeur dchir  ce discours d'une grande amertume,  ces mots
pouvantables mme de son pouse, le roi constern avait l'esprit
gar, les traits de son visage convulss, tel qu'un buffle
vigoureux, assailli par une tigresse. Lui, ce dominateur du monde, ce
protecteur des malheureux, il tomba sur la terre, embrassant les pieds
de sa femme, dont les mains, _pour ainsi dire_, serraient son coeur
d'une pression douloureuse, et, _d'une voix sanglotante_, il jetait
ces mots: Grce,  ma reine! grce!

Tandis que le grand roi, dans une posture indigne de lui, tait
gisant  ses pieds mmes, Kky jeta encore ces mots si durs,
elle sans crainte  lui portant l'effroi dans ses yeux, avec le
trouble dans son me triste et malheureuse: Toi, de qui les sages
vantent continuellement la vrit dans les paroles et la fidlit
dans la foi jure, pourquoi, seigneur, quand tu m'as accord ces
deux grces, hsites-tu _ m'en donner l'accomplissement_?

Irrit de ces paroles de Kky, le roi Daaratha lui rpondit
alors, plein d'motion et gmissant: Femme ignoble, mon ennemie,
gote donc, hlas! ce bonheur, Kky, de voir ton poux mort et
Rma, ce _fier_ lphant des hommes, banni dans un bois!

Cruel, moi! me mchante, esclave d'une femme, est-ce l se
montrer pre  l'gard d'un fils si magnanime et dou mme de
toutes les vertus!--Maintenant qu'il est fatigu par le jene, la
continence et les instructions de nos matres spirituels, il ira
donc,  l'heure enfin arrive de sa joie, trouver l'infortune au
milieu des forts!

Malheur  moi cruel, nature impuissante, subjugue par une femme,
homme de petite vigueur, incapable mme de s'lever jusqu' la
colre, sans nergie et sans me! Une infamie sans gale, une
honte certaine et le mpris de tous les tres me suivront dans le
monde, comme un criminel!

Taudis que le monarque exhalait en ces plaintes le chagrin qui
troublait son me, le soleil s'inclina vers son couchant et la
nuit survint. Au milieu de tels gmissements et dans sa profonde
affliction, cette nuit, compose de trois veilles seulement, lui
parut aussi longue que cent annes.

 la suite de ces plaintes, le monarque leva ses deux mains jointes
vers Kky, essaya encore de la flchir et lui dit ces nouvelles
paroles:  ma bonne, prends sous ta protection un vieillard
malheureux, faible d'esprit, esclave de ta volont et qui cherche en
toi son appui; sois-moi propice,  femme charmante! Si ce n'est l
qu'une feinte mise en jeu par l'envie de pntrer ce que j'ai au
fond du coeur: _eh bien! sois contente_, femme au gracieux sourire,
voil ce qu'est en vrit mon me: je suis de toute manire ton
serviteur. Quelque chose que tu veuilles obtenir, je te le donne, hors
l'exil de Rma: _oui_, tout ce qui est  moi, ou mme _si tu la
veux_, ma vie!

Ainsi _conjurant et_ conjure, elle d'une me si corrompue et lui
d'une me si pure, cette femme cruelle  son poux n'accorda rien
aux prires de ce roi, sur les joues duquel tombaient des larmes
et dont _les tourments intrieurs se rvlaient aux yeux par_ les
formes bien tourmentes de sa personne. Ensuite, quand le monarque
vit son pouse, affermie dans la mchancet, parler encore avec
inimiti sur l'odieuse action d'exiler son fils, il perdit une
seconde fois la connaissance et, couch sur la terre, il sanglota
dans la tristesse et le trouble de son me.

Tandis que son poux dsol, malade du chagrin, dont l'injuste exil
de son fils tourmentait son coeur, et tomb sans connaissance sur la
terre, se dbattait convulsivement, Kky lui jeta ces nouvelles
paroles: Pourquoi es-tu l gisant, vanoui sur la face de la
terre, comme si tu avais commis un lourd pch, quand tu m'accordas
spontanment les deux grces? Ce qui est digne de toi, c'est de
rester ferme dans la vrit _de ta promesse_.

Le premier devoir, c'est la vrit, ont dit ces hommes sincres
qui savent les devoirs: si tu fus sollicit par moi, c'est que je
m'tais dit, car je _pensais_ te connatre: Sa parole est une
vrit! ivi, le matre de la terre, ayant sauv la vie d'une
colombe, s'arracha le coeur  lui-mme, _pour ne pas manquer  sa
promesse_, et le fit manger au vautour: c'est ainsi qu'il mrita de
passer au ciel en quittant la terre. Jadis, certaines limites furent
acceptes de l'Ocan, ce roi des fleuves; et, depuis lors, fidle
 son trait, il n'est jamais sorti de ses rivages, malgr son
imptuosit. Alarka mme s'arracha les deux yeux pour les donner
au brahme qui l'implorait: action, qui valut au saint roi de monter,
aprs cette vie, dans les demeures clestes.

Pourquoi donc, si tu es vrai dans tes promesses, toi qui, au temps
pass, voulus bien m'accorder ces deux grces, pourquoi, _dis-je_,
m'en refuses-tu aujourd'hui l'accomplissement, comme un avare et
un homme vil? Envoie Rma, ton fils, habiter les forts! Si tu ne
combles pas maintenant le dsir manifest dans mes paroles, je vais,
 roi, jeter l ma vie sous tes yeux mmes!

Le monarque, enlac par Kky, comme autrefois Bali par Vishnou,
dans les rets de ses artifices, ne put alors en dchirer les mailles.

Quand la nuit commenait  s'claircir aux premires lueurs de
l'aube matinale, Soumantra vint  la porte, et, s'y tenant les mains
jointes, il rveilla son matre: O roi, voici que ta nuit s'est
dj bien claire, disait-il: que sur toi descende la flicit!
Rveille-toi,  tigre des hommes! Recueille et le bonheur et les
biens! Cros en richesses, puissant monarque de la terre, cros en
toute abondance, tel que la mer se gonfle et crot au lever de
la pleine lune! Comme le soleil, comme la lune, comme Indra, comme
Varouna jouissent de leur opulence et de leur flicit, jouis ainsi
des tiennes, auguste dominateur de la terre!

Quand il entendit son cuyer lui chanter ces heureux souhaits, _voeux
accoutums_ pour son rveil, le monarque, consum par sa douleur
immense, lui adressa la parole en ces termes: Pourquoi viens-tu,
conducteur de mon char, pourquoi viens-tu me fliciter, moi, de qui
la tristesse n'est pas un thme bien assorti aux flicitations? Tu
ajoutes par ton langage une douleur nouvelle  mes souffrances.

Quand il entendit ces mots prononcs par le roi malheureux, Soumantra
s'loigna vite de ces lieux, non sans _rougir_ un peu de honte.

Sur ces entrefaites, Kky, obstine dans sa volont criminelle,
jeta de nouveau ces paroles  son poux tendu par terre,  son
poux, qu'elle voulait stimuler avec l'aiguillon de son langage:

Pourquoi parles-tu ainsi, en ces termes dsols, comme un tre
de la plus basse condition? Mande ici Rma; envoie-le sans faiblesse
habiter les forts! Si tu es fidle en tes promesses, donne-moi
l'accomplissement d'une parole qui m'est chre.

Alors, bless par l'aiguillon de ces paroles, comme un lphant
avec la pointe aigu _de son cornac_, le roi, consum par le feu du
chagrin, dit ces mots  Soumantra:

Conducteur de mon char, je suis li avec la chane de la vrit;
mon me est pleine de trouble. Amne ici Rma sans dlai, je
dsire le voir.

 peine eut-elle entendu ces mots du roi, Kky sur-le-champ dit
aussi d'elle-mme  l'cuyer: Va! amne Rma; et fais-le se
hter, de manire qu'il vienne au plus tt!

Ensuite, Soumantra sortit avec empressement: arriv sur le pas
_intrieur_ de la porte, il y vit les rois de la terre; et quand il
eut franchi le seuil _extrieur_, il trouva dehors les conseillers
et les prtres du palais, qui se tenaient l tous runis dans
l'attente.

       *       *       *       *       *

Dans ce jour mme, o la lune tait parvenue  sa conjonction avec
l'astrisme Poushya, on avait dispos en vue de Rma toutes les
choses ncessaires  la crmonie d'un sacre. On avait prpar
un trne d'or, blouissant, magnifiquement orn, sur lequel
s'talait une peau, riche dpouille du roi des quadrupdes.
On avait apport de l'eau puise au confluent du Gange et de
l'Yamoun; on avait apport de l'eau prise dans les autres fleuves
sacrs, qui tournent le front, soit  l'orient, soit  l'occident,
ou qui serpentent dans un canal tout  fait sinueux. On avait
apport mme de l'eau recueillie dans toutes les mers.

Les urnes, pleines de ces ondes, taient d'or massif; autour de leurs
flancs, on avait tress en guirlandes les jeunes pousses des arbres
qui se plaisent au bord des eaux, mles aux fleurs des nymphas et
des lotus. Des limons, des grenades, du beurre clarifi, du miel,
du lait, du caill, de la vase mme et de l'eau, envoys des plus
saints trthas, s'y mlaient  toutes les choses distingues par
une influence heureuse.

On avait galement prpar en vue de Rma un sceptre,
somptueusement orn de joyaux et d'un clat aussi pur que les rayons
de la lune, un chasse-mouche, un magnifique ventail, dcor avec
une radieuse guirlande et tel que le disque en son plein de l'astre
des nuits. On avait encore excut pour l'assomption de Rma au
trne paternel un vaste parasol, _emblme de royaut_. L taient
runis un taureau blanc, un cheval au blanc pelage, un lphant de
choix, superbe et dans l'ivresse du rut, huit belles jeunes filles,
sur la personne desquelles resplendissaient les plus riches parures,
des potes laudateurs, vtus d'un opulent costume, et toutes les
espces d'instruments, qui servent  la musique.

Arriv dans la rue du roi, Soumantra fendit les ondes arrtes
l du peuple et recueillit dans sa route les paroles changes des
conversations, qui toutes se rattachaient aux louanges de Rma.

Aujourd'hui Rma, disaient-ils, va recevoir l'hrdit du
royaume, suivant les ordres mmes de son pre. Oh! quelle grande
fte aujourd'hui l'on va donner pour nous dans la ville! Ce hros
doux, matre de lui-mme, bon pour les habitants de la ville, et qui
trouve son plaisir dans le bonheur de toutes les cratures, Rma,
sans aucun doute, sera aujourd'hui mme notre prince de la jeunesse.
Oh! combien les faveurs _du ciel_ pleuvent aujourd'hui sur nous,
puisque Rma, qui est l'amour des hommes vertueux, va dsormais
nous protger, comme un pre dfend les fils qui sont ns de sa
chair!

Telles taient les paroles que, de tous les cts, Soumantra
entendait sortir de cette foule paisse, tandis qu'il s'en allait
chez Rma, d'une marche presse, afin de le ramener au palais de son
pre.

Descendu en face de cette maison, o rgnait une vaste abondance,
l'illustre cocher fut saisi de plaisir et de joie  la vue des
ornements luxueux qui dcoraient ce palais, tout maill de
pierreries, comme celui du _cleste_ poux qui mrita le choix de
_la belle_ atch.

Il vit le pas de ses portes couvert par une multitude officielle de
potes, de bardes, de chanteurs et de pangyristes, qui, attachs
 sa maison pour ramener agrablement le sommeil ou le rveil
sur ses paupires, clbraient  l'envi les vertus de sa royale
personne.

Quand il eut travers dans ce riche palais six enceintes, dont les
foules presses des hommes remplissaient l'tendue, il pntra
dans la septime, parfaitement distribue.

Soumantra, s'tant approch d'un air modeste, s'inclina pour saluer
Rma, d'une beaut en quelque sorte, flamboyante et semblable au
soleil qui vient de natre _sur un ciel sans nuages_.

Que la reine Kaualy est heureuse de possder un tel fils! Le
roi, en compagnie de Kky, dsire te voir. Viens donc, Rma,
s'il te plat!

 ces mots du cocher, Rma, qui avait reu, la tte incline, cet
ordre venu de son pre, Rma aux yeux de lotus tint ce langage 
St: St, le roi et la reine se sont runis ensemble pour
dlibrer, sans aucun doute, sur mon sacre comme hritier de la
couronne. Assurment, Kky, ma mre, guide par le dsir
mme de faire une chose qui m'est agrable, emploie tout son art en
ce moment pour mettre de ses mains le diadme sur mon front. Je pars
donc sans dlai; j'ai _hte de_ voir ce matre de la terre, assis
dans sa chambre secrte seul avec Kky et libre de soucis.

 ces paroles de son mari: Va, mon noble poux, lui dit St,
voir ton pre et mme avec lui ta mre.

Sorti de son palais, ce prince d'une splendeur incomparable vit
rassembls devant les portes une foule de serviteurs, curieux de voir
le _noble_ matre.  leur aspect, il s'approcha d'eux et les
salua tous; puis, sans perdre un instant, il s'lana dans un char
d'argent, dj mme attel. lev sur le char opulent, dont le
fracas galait celui du tonnerre, Rma sortit de son palais, comme
la lune sort des nuages blancs.

Alors, tenant un parasol avec un chasse-mouche dans ses mains,
Lakshmana aussitt monta derrire l'auguste Rma, comme Oupndra
se tient derrire le dieu Indra, et lui fit sentir agrablement les
doux offices de l'ombrelle et du chasse-mouche. Un cri de Hal!
hal! s'leva immense, et le coeur de tous se dilata, quand on
vit s'avancer dans son char ce Rma, le plus noble des hommes qui
possdent un char.

Il s'avanait lentement et rpondait  ces foules d'hommes par
des saluts, distinguant chacun d'eux avec un mot, un sourire, un coup
d'oeil, un mouvement du front, un geste de la main.

Les pouses mmes des habitants, accourues  leurs fentres,
contemplaient cette marche de Rma et vantaient ses vertus, qui
tenaient leur me enchane avec un lien d'amour.

Rma, disaient les unes, suivra le chemin dans lequel ont march
ses aeux et mme avant eux ses vnrables anctres, car il
possde un nombre infini de vertus. Ainsi que son aeul et son pre
nous ont gouverns, ainsi nous gouvernera-t-il, et mme beaucoup
mieux, sans aucun doute. Loin de nous aujourd'hui le boire et le
manger! loin de nous aujourd'hui toute jouissance des choses aimes,
tant qu'il n'aura pas obtenu d'tre associ  la couronne!

Oh! disaient les autres, il n'existe pour nous aucune chose
prfrable au sacre du vaillant Rma: il nous est mme plus cher
que la vie! Que la reine Kaualy se rjouisse de voir en toi son
fils, et que St monte avec toi, noble enfant de Raghou, au sommet
de la plus haute fortune! Quand le don paternel t'aura mis sur le
front cette couronne dsire, vis, Rma, une longue vie, assis dans
le plaisir sur tes ennemis vaincus!

Tandis que le beau jeune homme poursuivait sa marche vers le palais
du monarque, son oreille tait frappe de ces discours et par
diffrentes autres acclamations flatteuses, que lui jetait encore une
foule assise sur les plates-formes des maisons. Aucun homme, aucune
femme ne pouvait sparer de lui ses regards, ni lui reprendre son
me, ravie par les qualits d'un hros si plein de majest.

       *       *       *       *       *

Rma vit son pre assis dans un sige, en compagnie de Kky,
et montrant la douleur peinte sur _tous les traits_ de sa figure
dessche par le chagrin et l'insomnie. D'abord, s'tant prostern
et joignant les mains, il toucha du front ses pieds; ensuite et sans
tarder, il s'inclina de nouveau et rendit le mme honneur  ceux de
Kky.

Le fils de Soumitr vint aprs lui honorer les pieds du roi, son
pre; et, plein de modestie comme d'une joie suprme, il salua
galement ceux de Kky.

 l'aspect de Rma, qui se tenait en face de lui avec un air
modeste, le roi Daaratha n'eut pas la force d'annoncer l'odieuse
nouvelle  ce fils sans reproche et bien-aim.  peine eut-il
articul ce seul mot: Rma! qu'il demeura muet, comme
billonn par l'imptuosit de ses larmes; il ne put dire un mot
de plus, ni mme lever ses regards vers cet enfant chri.

Quand Rma, assig d'inquitudes, vit cette rvolution, qui
s'tait faite dans l'esprit de son pre, si diffrent de ce qu'il
tait auparavant, il tomba lui-mme dans la crainte, comme s'il et
touch du pied un serpent.

Alors ce noble fils, qui trouvait son plaisir dans le bonheur de son
pre, se mit  rouler ces penses en lui-mme: Pour quel motif
ce roi ne peut-il soulever ses yeux sur moi? Pourquoi n'a-t-il pas
continu son discours, aprs qu'il eut dit: Rma? N'aurais-je
pas commis une faute, soit d'ignorance, soit d'inattention?

Ensuite Rma, tel qu'un malheureux consum de chagrin, jeta sur
Kky un regard de son visage constern et lui tint ce langage:
Reine, n'aurais-je point commis par ignorance je ne sais quelle
offense contre le matre de la terre; offense, pour laquelle, triste
et le visage sans couleur, il ne daigne plus me parler? Ce qui fait
son tourment, est-ce une peine de corps ou d'esprit? Est-ce la haine
d'un ennemi? car il n'est gure possible de conserver une paix
inaltrable. Reine, est-il arriv quelque malheur  Bharata, ce
jeune prince, les dlices de son pre? En est-il arriv mme 
atroughna? Ou bien encore aux pouses du roi? Ne suis-je pas tomb
par ignorance dans une faute qui a soulev contre moi le courroux de
mon pre? Dis-le-moi; obtiens de lui mon pardon!

Elle,  qui la bonne foi et la vracit du jeune prince tait
bien connues, Kky, cette me vile, corrompue aux discours de la
Manthar, lui tint ce langage: Jadis, noble enfant de Raghou, dans
la guerre que les Dieux soutinrent contre les Dmons, ton pre,
satisfait de mes bons services, m'accorda librement deux grces. Je
viens de lui en rclamer ici l'accomplissement: j'ai demand pour
Bharata le sacre, et pour toi un exil de quatorze ans. Si donc tu veux
conserver  ton pre sa _haute renomme de_ sincrit dans les
promesses, ou si tu as rsolu de soutenir dans ta parole mme toute
sa vrit, abandonne ce diadme, quitte ce pays, erre dans les
forts sept et sept annes,  compter de ce jour, endossant une
peau de bte pour vtement et roulant tes cheveux comme le djat
des _anachortes_.

Alors il se rfugia dans la force de son me pour soutenir le poids
de ce langage, qui et cras mme un homme ferme; et, regardant
la parole engage par le pre comme un ordre qui enchanait le fils
troitement, il rsolut de s'en aller au milieu des forts.

Ensuite, ayant souri, le bon Rma fit cette rponse au discours
qu'avait prononc Kky: Soit! revtant un habit d'corce et
les cheveux rouls en gerbe, j'habiterai quatorze ans les bois, pour
sauver du mensonge la promesse de mon pre! Je dsire seulement
savoir une chose: pourquoi n'est-ce pas le roi qui me donne cet ordre
lui-mme, en toute assurance,  moi, le serviteur obissant de
sa volont? Je compterais comme une grande faveur, si le magnanime
daignait m'instruire lui-mme de son dsir. Quelle autorit,
_noble_ reine, ce roi n'a-t-il pas sur moi, son esclave et son fils?

Kky rpondit  ces mots: Retenu par un sentiment de pudeur,
ce roi n'ose te parler lui-mme: il n'y a pas autre chose ici, n'en
doute pas, _vaillant_ Raghouide, et ne t'en fais pas un sujet de
colre. Tant que tu n'auras point quitt cette ville pour aller dans
les bois, le calme, Rma, ne peut renatre dans l'esprit afflig de
ton pre.

Le monarque entendit, les yeux ferms, ces cruelles paroles de
Kky l'ambitieuse, qui n'osait encore se fier  la rsolution
du vertueux jeune homme. Il jeta, par l'excs de sa douleur, cette
exclamation prolonge: Ah! je suis mort! et retombant aussitt
dans la torpeur, il se noya dans les pleurs de sa tristesse.

 l'audition amre de ce langage horrible au coeur et d'une
excessive cruaut, Rma, que Kky frappait ainsi avec la
verge de ses paroles, comme un coursier plein de feu, bien qu'il se
prcipitt de lui-mme, en toute hte, vers son exil au sein des
bois; Rma, _dis-je_, n'en fut pas troubl et lui rpondit en ces
termes:

Je ne suis pas un homme qui fasse des richesses le principal objet
de ses dsirs; je ne suis pas, reine, ambitieux d'une couronne; je ne
suis pas un menteur; je suis un homme, de qui la parole est sincre
et l'me candide: pourquoi te dfier ainsi de moi? Toute chose utile
 toi, qu'il est en ma puissance de faire, estime-la comme dj
faite, ft-ce mme de sacrifier pour toi le souffle bien-aim de
ma vie! Certes! excuter l'ordre man d'un pre est suprieur
 tout devant mes yeux, le devoir except: nanmoins, reine, je
partirai dans le silence mme de mon pre, et j'habiterai les bois
dserts quatorze annes, sur la parole de ta majest seule.

Aussitt que j'aurai dit adieu  ma mre et pris cong de mon
pouse, je vais au mme instant habiter les forts: sois contente!
Tu dois veiller  ce que Bharata gouverne bien l'empire et
soit docile au roi, _son pre_. C'est l pour toi un devoir
imprescriptible et de tous les instants.

 peine le monarque, revenu un peu  lui-mme et baign dans ses
tristes larmes, eut-il ou ce discours de Rma, qu'il perdit une
seconde fois la connaissance.

Aprs que Rma, le corps inclin, eut touch de sa tte les pieds
de son pre vanoui; aprs qu'il eut adress le mme salut aux
pieds de Kky; aprs que, les mains jointes, il eut dcrit
un pradakshina autour du _roi_ Daaratha et de sa vile pouse, il
quitta incontinent ce palais de son pre. Lakshmana, au corps tout
parsem de signes heureux, mais les yeux obscurcis de larmes, suivit
l'invincible, qui sortait devant lui: il marchait derrire, agitant
la pense de faire abandonner son dessein au vaillant Rma, qui se
htait d'aller rsolment habiter au fond des bois.

Ds que Rma, plein de respect, mais dtournant d'elles ses
regards, eut dcrit un pradakshina autour des choses destines  la
crmonie du sacre, il s'loigna lentement.

Il revit ses gens avec un visage riant; il rpondit  leurs saluts
par les siens, avec les biensances requises, et s'en alla d'un pied
ht voir Kaualy au palais mme qu'habitait sa royale mre.
Aucun homme, si ce n'est Lakshmana seul, ne s'aperut du chagrin
qu'il renfermait dans son me, contenue par sa fermet.

       *       *       *       *       *

Dans ce mme instant, la pieuse reine Kaualy prosterne
adressait aux Dieux son adoration et s'acquittait d'un voeu, dont elle
s'tait lie vis--vis des Immortels. Elle esprait que son fils
serait bientt sacr comme prince de la jeunesse; et, vtue d'une
robe blanche, toute dvoue  sa religieuse crmonie, elle ne
permettait pas  son me de s'garer sur des objets trangers.

Rma, voyant sa mre, la salua avec respect; il s'approcha d'elle et
lui dit ces rjouissantes paroles: Je suis Rma! Elle,
aussitt qu'elle vit arriver ce fils, les dlices de sa mre,
elle tressaillit de plaisir et de tendresse, comme la vache aimante
reconnat son veau chri. S'tant abords, Rma, caress,
embrass par elle, honora sa mre, comme Maghavat honore la desse
Adit.

Kaualy rpandit sur lui ses bndictions pour l'accroissement
et la prosprit de ce fils bien-aim: Que les Dieux, lui
dit-elle, ravie de joie, que les Dieux t'accordent, mon fils, les
annes, la gloire, la justice, digne apanage de ta famille, et dont
furent dous jadis tous ces magnanimes saints, antiques rois de
ta race! Reois, donne par ton pre, une puissance immuable,
ternelle; et, combl d'une flicit suprme, _foulant aux pieds_
tes ennemis vaincus, que la vue de ton bonheur fasse la joie de tes
anctres!

 ces paroles de Kaualy, il rpondit en ces termes, l'me
quelque peu trouble de cette douleur, o l'avaient noye les
paroles de Kky: Mre, tu ne sais donc pas le grand malheur
qui est tomb sur moi, pour la douleur amre de toi, de mon pouse
et de Lakshmana? Kky a demand au roi son diadme pour
Bharata; et mon pre, qu'elle avait enlac d'abord avec un
serment, n'a pu lui refuser son royaume. Le puissant monarque donnera
l'hrdit de sa couronne  Bharata; mais, quant  moi, il
ordonne que j'aille aujourd'hui mme habiter les forts.

J'aurai quatorze annes, reine, les bois pour ma seule demeure,
et loin des tables exquises, j'y ferai ma nourriture de racines et de
fruits _sauvages_.

Consume par sa douleur,  ces mots de Rma, la chaste Kaualy
tomba, comme un bananier tranch par le pied. Rma, voyant la
malheureuse tendue sur le sol, releva sa mre consterne,
dfaillante, vanouie; et, tournant autour de l'infortune, remise
en pieds, les flancs battus, comme une cavale _essouffle_, il essuya
de sa main la poussire dont la robe de sa mre tait couverte.

Quand elle eut un peu recouvr le souffle, Kaualy, dlirante
de chagrin et jetant les yeux sur Rma, s'cria d'une voix que ses
larmes rendaient balbutiante: Plt au ciel, Rma, que tu ne fusses
pas n mon fils, toi qui rends plus vives toutes mes douleurs, je
ne sentirais pas aujourd'hui la peine que fait natre ma sparation
d'avec toi! Certes! la femme strile a bien son chagrin, mais celui
seul de se dire: Je n'ai pas d'enfants! encore, n'est-il pas
gal  cette peine, que nous cause la sparation d'avec un fils
bien-aim?

Rma, tu ne dois pas obir  la parole d'un pre aveugl par
l'amour.

Demeure ici mme! Que peut te faire ce monarque us par la
vieillesse? Tu ne partiras pas, mon fils, si tu veux que je vive!

Le gracieux Lakshmana, ayant vu dans un tel dsespoir cette
mre trop sensible de Rma, dit alors ces mots appropris  la
circonstance: Il me dplat aussi, noble dame, que ce digne
enfant de Raghou, chass par la voix d'une femme, abandonne ainsi la
couronne et s'en aille dans un bois.

Je ne vois pas une offense, ni mme une faute minime, par laquelle
Rma ait pu mriter du roi ce bannissement hors du royaume et cet
exil au fond des bois.

Tandis que cet vnement n'est parvenu encore  la connaissance
d'aucun homme, jette, aid par moi, ta main sur l'empire, dont
tu portes le droit inhrent  toi-mme! Quand moi, ton fidle
serviteur, je serai  tes cts, soutenant de mes efforts ton
assomption  la couronne, qui pourra mettre obstacle  ton sacre
comme hritier du royaume?

Il dit;  ce discours du magnanime Lakshmana, Kaualy, noye
dans sa tristesse amre, dit  Rma: Tu as entendu, Rma, ces
bonnes paroles d'un frre, dont l'amour est comme un culte envers
toi. Mdite-les, et qu'elles soient excutes promptement, s'il te
plat. Tu ne dois pas, flau des ennemis, fuir dans les bois sur
un mot de ma rivale, et m'abandonner en proie  tous les feux
du chagrin. Si tu suis le sentier de la vertu antique, toi qui en
possdes la science, sois docile  ma voix, reste ici, accomplis ce
devoir le plus lev de tous. Jadis, vainqueur des villes ennemies,
Indra, sur l'ordre mme de sa mre, immola ses frres les rivaux de
sa puissance, et mrita ainsi l'empire des habitants du ciel. Tu me
dois, mon fils, le mme respect que tu dois  ton pre: tu
n'iras donc pas dans les bois au mpris de ma dfense; car il est
impossible que je vive, prive de toi.

 ces mots de l'infortune Kaualy, qui gmissait ainsi, Rma
rpondit en ces termes, que lui inspirait le sentiment de son devoir,
 lui, qui tait, _pour ainsi dire_, le devoir mme incarn: Il
ne m'est aucunement permis de transgresser les paroles de mon pre.
Je te prie, la tte courbe  tes pieds, _d'accepter mon excuse_;
j'excuterai la parole de mon pre! Certes! je ne serai pas le seul
qui aurai jamais obi  la voix d'un pre! Et d'ailleurs ce qu'on
vante le plus dans la vie des hommes saints, n'est-ce point d'habiter
les forts?

Ordinairement, c'est la route foule par les hommes de bien qu'on
se plat  suivre: j'accomplirai donc la parole de mon pre: que
je n'en sois pas moins aim par toi, bonne mre! Les loges ne
s'adressent jamais  quiconque ne fait pas ce qu'ordonne son pre.

Il dit; et, quand il eut parl de cette manire  Kaualy,
il tint  Lakshmana ce langage: Je connais, Lakshmana, la nature
infiniment leve de ton dvouement: ta vie est toute pour moi, je
le sais encore, Lakshmana. Mais toi, faute de savoir, tu rends plus
dchirante la flche dont m'a perc la douleur.

N'arrive jamais ce temps o je pourrais encore dsirer vivre un
seul instant, aprs ma dsobissance  l'ordre mme de mon pre!

Calme-toi, vertueux Lakshmana, si tu veux une chose qui m'est
agrable. La stabilit dans le devoir est la plus haute des
richesses: le devoir se tient immuable.

Laisse donc une inspiration sans noblesse, indigne de la science
que professe le kshatrya; et, rang sous l'enseigne de nos devoirs,
conois une pense vertueuse, comme il te sied.

Il dit; et, quand il eut achev ce discours  Lakshmana, dont
_l'amiti_ augmentait sa flicit, Rma joignit ses deux mains
en coupe et, baissant la tte, il adressa encore ces paroles 
Kaualy: Permets que je parte,  ma royale mre; je veux
accomplir ce commandement, que j'ai reu de mon pre. Tu pourras
jurer dsormais par ma vie et mon retour: ma promesse accomplie, je
reverrai sain et sauf tes pieds _augustes_. Que je m'en aille avec
ta permission et d'une me libre de soucis. Jamais, reine, je ne
cderai ma renomme au prix d'un royaume: je le jure  toi par
mes bonnes oeuvres! Dans ces bornes si troites, o la vie est
renferme sur le monde des hommes, c'est le devoir que je veux pour
mon lot, et non la terre sans le devoir! Je t'en supplie, courbant
ma tte, femme inbranlable en tes devoirs, souris  ma prire;
daigne lever ton obstacle! Il faut ncessairement que j'aille habiter
les bois pour obir  l'ordre que m'impose le roi: accorde-moi ce
cong, que j'implore de toi, la tte incline.

Ce prince, qui dsirait aller dans la fort Dandaka, ce noble prince
discourut longtemps pour flchir sa mre: elle enfin, touche de
ses paroles, serra troitement une et plusieurs fois son fils contre
son coeur.

Quand elle vit Rma ainsi ferme dans sa rsolution de partir,
la reine Kaualy, _sa mre_, lui tint ce discours, le coeur
dchir, gmissante, malade entirement de son chagrin, elle, si
digne du plaisir, et nanmoins toute plonge dans la douleur:

Si, mettant le devoir avant tout, tu veux marcher dans sa ligne,
coute donc ma parole, conforme  ses rgles,  toi le plus
distingu entre ceux qui obissent  ses lois! C'est  ma voix
surtout que tu dois obir, mon fils, car tu es le fruit obtenu par
mes pnibles voeux et mes laborieuses pnitences. Quand tu tais
un faible enfant, Rma, c'est moi qui t'ai protg dans une haute
esprance; maintenant que tu en as la force, c'est donc  toi de me
soutenir sous le poids du malheur. Considre, mon fils, que ton exil
me prive en ce jour de la vie, et ne donne point  Kky, mon
ennemie, le bonheur de voir ses voeux raliss.

Mprise vis--vis de Kky surtout, il m'est impossible,
Rma, de supporter ces outrages d'une nature si personnelle. Toujours
en butte aux ardentes vexations de mes rivales, je me rfugie 
l'ombre de mon fils, et mon me revient au calme. Mais aujourd'hui,
arrive, pour ainsi dire,  la saison des fruits, je ne pourrais
vivre ce jour seulement, si j'tais prive de toi, Rma, de toi,
mon arbre _ l'ombre dlicieuse_, aux branches pleines de fruits.

Tu ne dois pas obir  la parole de ce monarque, esclave d'une
femme, qui vit, comme un impur et un mchant, sous la tyrannie de
l'Amour; et qui, foulant aux pieds cette antique justice, biensante
 la race d'Ikshwkou, veut sacrer ici Bharata, au mpris de tes
droits.

Alors, dployant tous ses efforts, le _vertueux_ rejeton de l'antique
Raghou se mit  persuader sa mre avec un langage doux, modeste et
plein de raisons: Le roi, notre seigneur, l'emporte non-seulement
sur moi, reine, mais encore sur ta majest mme, et ton autorit
ne peut aller jusqu' m'empcher _de lui obir_. Daigne, reine,
 toi, si pieuse et la plus distingue entre ceux qui pratiquent le
devoir, daigne m'accorder ta permission d'habiter les bois cinq ans
surajouts  neuf annes.

Car un poux est un Dieu pour la femme; un poux est appel
Ivara[12]: ainsi, tu ne dois pas empcher l'ordre signifi au nom
de ton poux.

[Note 12: _Le seigneur_, un des noms de iva.]

Une fois ma promesse accomplie, grces  ta _permission_
bienveillante, je reviendrai ici heureux, sain et sauf: ainsi,
calme-toi et ne t'afflige pas.

Reine, excuse-moi: ton mari est ton Dieu et ton gourou; ne veuille
donc pas, dans ton amour _aveugle_ pour moi, t'insurger contre
l'arrt de ton poux. Je dois obir, sans balancer,  l'ordre
man de mon pre le magnanime: cette conduite est ce qui sied le
mieux  ta vertu et surtout  moi. Si, rtif de ma nature ou lger
par mon ge, je rsistais  la parole de mon pre, ne serait-ce
pas  toi, qui aimes l'obissance,  me ramener dans sa voie? 
plus forte raison te convient-il,  toi qui sais tout le prix de la
soumission, reine, d'augmenter bien davantage cette rsolution dans
mon esprit, qui l'a conue naturellement.

Que Kky  la haute fortune et Bharata  la haute renomme
ne subissent pas le moindre mot qui puisse tre une offense: excuse
encore _ce conseil_. Il te faut considrer Bharata comme moi-mme,
et tu dois, par affection, voir une soeur dans Kky.

Si Bharata laisse orner sa tte d'une couronne, que son pre lui
a donne, ce n'est point l un crime pour en accuser le magnanime
Bharata.

Si Kky,  qui fut accorde jadis une grce du roi, en
obtient de son poux la ralisation aujourd'hui, est-ce l,
dis-moi, un crime, dont elle se rend coupable? Si jadis le roi
s'est engag avec une promesse et si maintenant, par la crainte du
mensonge, il en donne  Kky l'accomplissement, y a-t-il en
cela une faute pour blmer ce roi, de qui la parole fut toujours une
vrit?

Excuse-moi! c'est une prire que je t'adresse; ce n'est d'aucune
manire une leon. Veuille bien, mre vnre, veuille bien
m'accorder ta permission,  moi, victime consacre dj pour
l'habitation des forts solitaires.

Ainsi disait le plus vertueux des hommes qui observent le devoir, ce
Rma, qui, dirigeant son esprit avec sa pense vers la rsolution
de s'enfoncer dans les forts, suivi de Lakshmana, employa mme de
nouvelles paroles dans le but de persuader sa mre.

 ces paroles de son fils bien-aim, elle rpondit ces mots, noys
dans ses larmes: Je n'ai pas la force d'habiter au milieu de mes
rivales. Emmne-moi, mon fils, avec toi dans les bois, infests par
les animaux des forts, si ta rsolution d'y aller, par gard pour
ton pre, est bien arrte dans ton esprit.

 ce langage, il rpondit en ces termes: Tant que son mari vit
encore, c'est l'poux, et non le fils, qui est le Dieu pour une
femme. Ta grandeur et moi pareillement, nous avons maintenant pour
matre l'auguste monarque: je ne puis donc t'emmener, de cette ville
dans les forts. Ton poux vit; par consquent, tu ne peux me
suivre avec dcence. En effet, qu'il ait une grande me, ou qu'il
ait un esprit mchant, la route qu'une femme doit tenir, c'est
_toujours_ son poux.  combien plus forte raison, quand cet poux
est un monarque magnanime, reine, et bien-aim de toi! Sans aucun
doute, Bharata lui-mme, la justice en personne, modeste, aimant
son pre, deviendra lgalement ton fils, comme je suis le tien
_naturellement_. Tu obtiendras mme de Bharata une vnration
suprieure  celle dont tu jouis auprs de moi. En effet, je n'ai
jamais eu  souffrir de lui rien qui ne ft pas d'un sentiment
lev. Moi sorti une fois de ces lieux, il te sied d'agir en telle
sorte que les regrets donns  l'exil de son fils ne consument pas
mon pre d'une trop vive douleur.

Tu ne dois pas m'accorder,  moi dans la fleur nouvelle close
de la vie, un intrt gal  celui que rclame un poux courb
sous le poids de la vieillesse et tourment de chagrins  cause de
mon absence.

Veuille donc bien rester dans ta maison et trouver l
continuellement ta joie dans l'obissance  ton poux; car c'est le
devoir ternel des pouses vertueuses. Pleine de zle pour le culte
des Immortels, faisant ton plaisir de vaquer aux devoirs qui sient
 la matresse de maison, tu dois servir ici ton poux, en modelant
ton me sur la sienne. Honorant les brahmes, verss dans la science
des Vdas, reste ici, pieuse pouse, dans la compagnie de ton poux
et l'esprance de mon retour. _Oui_! c'est dans la compagnie de
ton poux que tu dois me revoir  mon retour dans ces lieux, si
toutefois mon pre, spar de moi, peut supporter la vie.

 ce discours de Rma, o le respect senti pour sa mre se mlait
aux enseignements sur le devoir, Kaualy dit, les yeux baigns
de larmes:

Va, mon fils! Que le bonheur t'accompagne! Excute l'ordre mme de
ton pre. Revenu ici heureux, en bonne sant, mes yeux te reverront
un jour. _Oui_! je saurai me complaire dans l'obissance  mon
poux, comme tu m'as dit, et je ferai toute autre chose qui soit 
faire. Va donc, suivi de la flicit!

Ensuite, quand elle vit Rma tout prs d'accomplir sa rsolution
d'habiter les forts, elle perdit la force de commander  son me;
et, saisie tout  coup d'une vive douleur, elle sanglota, gmit et
se mit  parler d'une voix o l'on sentait des larmes.

       *       *       *       *       *

Au mme instant, la princesse du Vidha, absorbant toute son
me dans une seule pense, attendait, pleine d'esprance, la
conscration de son poux, comme hritier de la couronne. Cette
pieuse fille des rois, sachant  quels devoirs les monarques sont
obligs, venait d'implorer, avec une me recueillie, non-seulement
la protection des Immortels, mais encore celle des Mnes; et
maintenant, impatiente de voir son poux, elle se tenait au milieu de
son appartement, les yeux fixs sur les portes du palais, et pressait
vivement de ses dsirs l'arrive de son Rma.

Alors et tout  coup, dans ses chambres pleines de serviteurs
dvous, voici Rma, qui entre, sa tte lgrement incline de
confusion, l'esprit fatigu et laissant percer un peu  travers son
visage abattu la tristesse de son me. Quand il eut pass le seuil
d'un air qui n'tait pas des plus riants, il aperut, au milieu du
palais, sa bien-aime St debout, mais s'inclinant  sa vue avec
respect, St, cette pouse dvoue, plus chre  lui-mme que
sa vie et doue minemment de toutes les vertus qui tiennent  la
modestie.

 l'aspect de son poux, cette reine  la taille si gracieuse alla
au-devant, le salua et se mit  son ct; mais, remarquant alors
son visage triste, o se laissait entrevoir la douleur cache dans
son me: Qu'est-ce, Rma? fit-elle anxieuse et tremblante. Les
brahmes, verss dans ces connaissances, t'auraient-ils annonc que
la plante de Vrihaspati opre  cette heure sa conjonction avec
l'astrisme Poushya, _influence sinistre_, qui afflige ton esprit?
Couvert du parasol, zbr de cent raies et tel que l'orbe entier de
la lune, pourquoi ne vois-je pas briller sous lui ton charmant visage?
 toi, de qui les beaux yeux ressemblent aux ptales des lotus,
pourquoi ne vois-je pas le chasse-mouche et l'ventail rcrer ton
visage, qui gale en splendeur le disque plein de l'astre des nuits?
Dis-moi, noble sang de Raghou, pourquoi n'entends-je pas les potes,
les bardes officiels et les pangyristes  la voix loquente te
chanter,  cette heure de ton sacre, comme le roi de la jeunesse?
Pourquoi les brahmes, qui ont abord  la rive ultrieure _dans
l'tude sainte_ des Vdas, ne versent-ils pas sur ton front du miel
et du lait caill, suivant les rites, pour donner  ce _noble_ front
la conscration royale?

Pourquoi ne vois-je pas maintenant s'avancer derrire toi, dans
la pompe du sacre, un lphant, le plus grand de tous, marqu de
signes heureux, et versant par trois canaux une sueur d'amour sur
les tempes? Pourquoi enfin, devant toi, ne vois-je marcher, _nous_
apportant la fortune et la victoire, un coursier _d'une beaut_
non pareille, au blanc pelage, au corps dou richement de signes
prospres?

 ces mots, par lesquels St exprimait l'incertitude inquite de
son esprit, le fils de Kaualy rpondit en ces termes avec une
fermet qu'il puisait dans la profondeur de son me: Toi, qui es
ne dans une famille de rois saints; toi,  qui le devoir est si
bien connu; toi, de qui la parole est celle de la vrit, arme-toi
de fermet, noble Mithilienne, pour entendre ce langage de moi.
Jadis, le roi Daaratha, sincre dans ses promesses, accorda deux
grces  Kky, en reconnaissance de quelque service. Somm
tout  coup d'acquitter sa parole aujourd'hui, que tout est dispos
en vue de mon sacre, comme hritier de la couronne, mon pre
s'est libr en homme qui sait le devoir. Il faut que j'habite, ma
bien-aime, quatorze annes dans les bois; mais Bharata doit rester
dans Ayodhy et porter ce mme temps la couronne. Prs de m'en
aller dans les bois dserts, je viens ici te voir,  femme comble
d'loges: je t'offre mes adieux: prends ton appui sur ta fermet et
veuille bien me donner cong.

Mets-toi jusqu' mon retour sous la garde de ton beau-pre et
de ta belle-mre; accomplis envers eux les devoirs de la plus
respectueuse obissance; et que jamais le ressentiment de mon exil
ne te pousse, noble dame,  risquer mon loge en face de Bharata.
En effet, ceux qu'enivre l'orgueil du pouvoir ne peuvent supporter les
loges donns aux vertus d'autrui: ne loue donc pas mes qualits en
prsence de Bharata. Dsirant conserver sa vrit  la parole
de mon pre, j'irai, suivant son ordre, aujourd'hui mme dans les
forts: ainsi, fais-toi un coeur inbranlable! Quand je serai parti,
noble dame, pour les bois chris des anachortes, sache te plaire,
 ma bien-aime, dans les abstinences et la dvotion.

Tu dois, chre St, pour l'amour de moi, obir d'un coeur sans
partage  ma _bonne_ mre, accable sous le poids de la vieillesse
et par la douleur de mon exil.

Il dit;  ce langage dsagrable  son oreille, St aux paroles
toujours aimables rpondit en ces termes, jets comme un reproche
 son poux: Un pre, une mre, un fils, un frre, un parent
quelconque mange seul,  mon noble poux, dans ce monde et dans
l'autre vie, le fruit n des oeuvres, qui sont propres  lui-mme.
Un pre n'obtient pas la rcompense ou le chtiment par les
mrites de son fils, ni un fils par les mrites de son pre;
chacun d'eux engendre par ses actions propres le bien ou le mal pour
lui-mme, _sans partage avec un autre_. Seule, l'pouse dvoue 
son mari obtient de goter au bonheur mrit par son poux; je
te suivrai donc en tous lieux o tu iras. Spare de toi, je ne
voudrais pas habiter dans le ciel mme: je te le jure, noble enfant
de Raghou, par ton amour et ta vie! Tu es mon seigneur, mon gourou,
ma route, ma divinit mme; j'irai donc avec toi: c'est l ma
rsolution dernire. Si tu as _tant de_ hte pour aller dans la
fort pineuse, impraticable, j'y marcherai devant toi, brisant _de
mes pieds, afin de t'ouvrir un passage_, les grandes herbes et les
pines. Pour une femme de bien, ce n'est pas un pre, un fils, ni
une mre, ni un ami, ni son me  elle-mme, qui est la route
 suivre: non! son poux est sa voix suprme! Ne m'envie pas ce
_bonheur_; jette loin de toi cette pense jalouse, comme l'eau qui
reste au _fond du vase_ aprs que l'on a bu: _emmne-moi_, hros,
emmne-moi sans dfiance: il n'est rien en moi qui sente la
mchancet. L'asile inaccessible de tes pieds, mon seigneur, est, 
mes yeux, prfrable aux palais, aux chteaux,  la cour des rois,
aux chars de nos Dieux, _que dis-je_? au ciel mme. Accorde-moi
cette faveur: que j'aille, accompagne de toi, au milieu de ces bois
frquents seulement par des lions, des lphants, des tigres, des
sangliers et des ours! J'habiterai avec bonheur au milieu des bois,
heureuse d'y trouver un asile sous tes pieds, aussi contente d'y
couler mes jours avec toi, que dans les palais du _bienheureux_ Indra.

J'emprunterai, comme toi, ma seule nourriture aux fruits et aux
racines; je ne serai d'aucune manire un fardeau incommode pour toi
dans les forts. Je dsire habiter dans la joie ces forts avec
toi, au milieu de ces rgions ombrages, dlicieuses, embaumes
par les senteurs des fleurs diverses. L, plusieurs milliers mmes
d'annes coules prs de toi sembleraient  mon me n'avoir
dur qu'un seul jour. Le paradis sans toi me serait un sjour
odieux, et l'enfer mme avec toi ne peut m'tre qu'un ciel
prfr.

 ces paroles de son pouse chre et dvoue, Rma fit
cette rponse, lui exposant les nombreuses misres attaches 
l'habitation au milieu des forts: St, ton origine est de la
plus haute noblesse, le devoir est une science que tu possdes _
fond_, tu ceins la renomme _comme un diadme_: partant, il te sied
d'couter et de suivre ma parole. Je laisse mon me ici en toi, et
j'irai de corps seulement au milieu des bois, obissant, malgr moi,
 l'ordre man de mon pre.

Moi, qui sais les dangers bien terribles des bois, je ne me sens pas
la force de t'y mener, par compassion mme pour toi.

Dans le bois repairent les tigres, qui dchirent les hommes,
conduits _par le sort_ dans leur voisinage: on est  cause d'eux en
des transes continuelles, ce qui fait du bois, mon amie, une chose
affreuse!

Dans le bois circulent de nombreux lphants, aux joues inondes
par la sueur de rut; ils _vous_ attaquent et _vous_ tuent; ce qui fait
du bois, mon amie, une chose affreuse!

On y trouve les deux points extrmes de la chaleur et du froid, la
faim et la soif, les dangers sous mille formes; ce qui fait du bois,
mon amie, une chose affreuse!

Les serpents et toutes les espces de reptiles errent dans la
fort impntrable au milieu des scorpions aux subtils venins; ce
qui fait du bois, mon amie, une chose affreuse!

On rencontre dans les sentiers du bois, tantt errants d'une marche
tortueuse, comme les sinuosits d'une rivire, tantt couchs dans
les creux de la terre, une foule de serpents, dont le souffle et
mme le regard exhalent un poison mortel. Il faut traverser l des
fleuves, dont l'approche est difficile, profonds, larges, vaseux,
infests par de longs crocodiles.

C'est toujours sur un lit de feuilles ou sur un lit d'herbes,
couches incommodes, que l'on a prpares de ses mains, sur le
sein mme de la terre,  femme _si_ dlicate, que l'on cherche le
sommeil dans la fort dserte. On y mange pour seule nourriture des
jujubes sauvages, les fruits de l'inga ou du myrobolan emblic,
ceux du cymka[13], le riz n sans culture ou le fruit amer du
tiktaka[14]  la saveur astringente. Et puis, quand on n'a pas fait
provision de racines et de fruits sauvages dans les forts, il arrive
que les anachortes de leurs solitudes s'y trouvent rduits 
passer beaucoup de jours, dnus absolument de toute nourriture.
Dans les bois, on se fait des habits avec la peau des btes, avec
l'corce des arbres; on est contraint de tordre _sans art_ ses
cheveux en gerbe, de porter la barbe longue et le poil non taill
sur un corps tout souill de fange et de poussire, sur des membres
desschs par le souffle du vent et la chaleur du soleil: aussi, le
sjour dans les bois, mon amie, est-il une chose affreuse!

[Note 13: _Panicum frumentaceum_.]

[Note 14: _Trichosantes dioeca_.]

De quel plaisir ou de quelle volupt pourrai-je donc tre l
pour toi, quand il ne restera plus de moi, consum par la pnitence,
qu'une peau sche sur un squelette aride? Ou toi, qui, m'ayant
suivi dans la solitude, y seras toute plonge dans tes voeux et tes
mortifications, quelle volupt pourras-tu m'offrir dans ces forts?
Mais alors, moi, te voyant la couleur efface par le hle du vent et
la chaleur du soleil, ton _corps si frle_ puis de jenes et de
pnitences, ce spectacle de ta peine dans les bois mettra le comble
 mes souffrances.

Demeure ici, tu n'auras point cess pour cela d'habiter dans mon
coeur; et, si tu restes ici, tu n'en seras pas, ma bien-aime, plus
loigne de ma _pense_!

 ces mots, Rma se tut, bien dcid  ne pas conduire une femme
si chre au milieu des bois; mais alors, vivement afflige et les
yeux baigns de pleurs:

Les inconvnients attachs au sjour des bois, rpondit  ces
paroles de son mari la triste St, de qui les pleurs inondaient le
visage; ces inconvnients, que tu viens d'numrer, mon dvouement
pour toi, _cher_ et noble poux, les montre  mes yeux comme autant
d'avantages. Le dieu atakratou lui-mme n'est pas capable de
m'enlever, dfendue par ton bras: combien moins le pourraient
tous ces animaux qui errent dans les forts! Je n'ai aucune peur
_naturellement_ des lions, des tigres, des sangliers, ni des autres
btes, dont tu m'as peint l'abord si redoutable au milieu des bois.
Combien moins puis-je en redouter les dents ou le venin, si la force
de ton bras tend sur moi sa dfense! Mourir l _d'ailleurs_ vaut
mieux pour moi que vivre ici!

Jadis, fils de Raghou, cette prdiction me fut donne par des
brahmes verss dans la connaissance des signes: Ton sort, m'ont
dit ces hommes vridiques, ton sort, _jeune_ St, est d'habiter
_quelque jour_ une fort dserte. Et moi, depuis ce temps o les
devins m'ont tir cet horoscope, j'ai senti continuellement s'agiter
dans mon coeur un vif dsir de passer ma vie au milieu des bois.

Voici le moment arriv; donne  la parole des brahmes toute sa
vrit.

Emmne-moi, fils de Raghou! car j'ai un dsir bien grand d'habiter
les forts avec toi: je t'en supplie, courbant la tte! Dans
un instant, s'il te plat, tu vas me voir dj prte, _noble_
Raghouide,  partir. Ce pieux voyage  tes cts dans les bois est
mon _brlant_ dsir.

Je suis dtermine  te suivre; mais, si tu refuses que
j'accompagne ta marche, je le dis en vrit, et tes pieds, que je
touche, m'en seront tmoins, j'aurai bientt cess d'tre, n'en
doute pas!

 ces mots, prononcs d'un accent mlodieux, la belle Mithilienne
au doux parler, triste, navre de sa douleur, tout enveloppe 
la fois de colre et de chagrin, clata en pleurs, arrosant le
dsespoir avec les gouttes brlantes de ses larmes.

Quoiqu'elle ft ainsi tourmente, larmoyante, amrement dsole,
Rma ne se dcida pas encore  lui permettre de partager son exil;
mais il arrta ses yeux un instant sur l'amante plore, baissa
la tte et se mit  rver, considrant sous plusieurs faces les
peines semes dans un sjour au milieu des bois.

La source, ne de sa compassion pour sa bien-aime, ruissela de ses
yeux, o dbordaient ses tristes pleurs, comme on voit la rose
couler sur deux lotus. Il releva doucement cette femme chrie de ses
pieds, o elle tait renverse, et lui dit ces paroles affectueuses
pour la consoler:

Le ciel mme sans toi n'aurait aucun charme pour moi, femme aux
traits suaves! Si je t'ai dit,  toi, en qui sont rassembls
tous les signes de la beaut, si je t'ai dit, quoique je pusse te
dfendre: Non, je ne t'emmnerai pas! c'est que je dsirais
m'assurer de ta rsolution, femme de qui la vue est toute charmante.
Et puis, St, je ne voulais pas, toi, qui as le plaisir en partage,
t'enchaner  toutes ces peines qui naissent autour d'un ermitage au
sein des forts. Mais puisque, dans ton amour dvou pour moi, tu
ne tiens pas compte des prils que la nature a sems au milieu
des bois, il m'est aussi impossible de t'abandonner qu'au sage de
rpudier sa gloire.

Viens donc, suis-moi, comme il te plat, ma chrie! Je veux faire
toujours ce qui est agrable  ton _coeur_,  femme digne de tous
les respects!

Donne en prsents nos vtements et nos parures aux brahmes
vertueux et  tous ceux qui ont trouv un refuge dans notre
assistance. Ensuite, quand tu auras dit adieu aux personnes 
qui sont dus tes hommages, viens avec moi, charmante fille du roi
Djanaka!

Joyeuse et au comble de ses voeux, l'illustre dame, obissant 
l'ordre qu'elle avait reu de son hroque poux, se mit 
distribuer aux _plus_ sages des brahmes les vtements _superbes_, les
_magnifiques_ parures et toutes les richesses.

Quand le beau Raghouide eut ainsi parl  St, il tourna ses yeux
vers Lakshmana, modestement inclin, et, lui adressant la parole,
il tint ce langage: Tu es mon frre, mon compagnon et mon ami;
je t'aime autant que ma vie: fais donc par amiti ce que je vais te
dire. Tu ne dois en aucune manire venir avec moi dans les bois:
en effet, guerrier sans reproche, il te faut porter ici un pesant
fardeau.

Il dit;  ces mots, qu'il couta d'une me consterne et le visage
noy dans ses larmes, Lakshmana ne put contenir sa douleur. Mais il
tomba  genoux, et, tenant les pieds de son frre serrs fortement
avec les pieds de St: Il n'y a qu'un instant, dit  Rma cet
homme plein de sens, ta grandeur m'a permis de la suivre au milieu des
bois, pour quelle raison me le dfend-elle maintenant?

Rma dit ensuite  Lakshmana, qui se tenait devant lui prostern,
la tte incline, tremblant et les mains jointes: Si tu quittes
ces lieux pour venir avec moi dans les forts, Lakshmana, qui
soutiendra _nos mres_, Kaualy et Soumitr, cette illustre
femme? Ce monarque des hommes, qui versait _ pleines mains_ ses
grces sur nos deux mres, ne les verra sans doute plus avec les
mmes yeux que dans les jours passs, maintenant qu'il est tomb
sous le pouvoir d'_un autre_ amour. Un jour, enivre par les fumes
de la toute-puissance, Kky, incapable de modrer son me, fera
sentir quelque duret  ses rivales. C'est pour consoler surtout
et dfendre nos mres, fils de Soumitr, qu'il te faut rester ici
jusqu' mon retour. Tu seras ici pour elles deux, comme je l'tais
moi-mme, un bras o elles pourront s'appuyer dans les chemins
difficiles et un refuge assur contre les perscutions.

Il dit;  ces mots de son frre, Lakshmana, le mieux dou entre les
hommes, sur lesquels r a rpandu ses faveurs, joignit les mains
et rpondit en ces termes  Rma: Seigneur, il serait possible
 Kaualy d'entretenir, _pour sa dfense_, plusieurs milliers
d'hommes de mon espce, elle,  qui dix centaines de villages
furent donnes pour son apanage; et d'ailleurs, sans aucun doute, par
considration pour toi, Bharata ne peut manquer jamais d'honorer
nos deux mres: on le verra mme apporter le plus grand zle 
protger Kaualy et Soumitr.

Je suis ton disciple, je suis ton serviteur, je te suis entirement
dvou, je t'ai jusqu'ici mme suivi partout: sois donc favorable
 ma prire; emmne-moi, vertueux ami!

Charm de ce langage, Rma dit  Lakshmana: _Eh bien_! fils de
Soumitr, viens! suis-moi! prends cong de tes amis.

       *       *       *       *       *

Aprs que Rma, assist par son illustre Vidhaine, eut donn
aux brahmes ses richesses, il prit ses armes et les instruments,
_c'est--dire la bche et le panier_; puis, sortant de son palais
avec Lakshmana, il s'en alla voir son auguste pre. Il tait
accompagn de son pouse et de son frre.

Aussitt, pour jouir de leur vue, les femmes, les villageois et les
habitants de la cit montent de tous les cts sur le fate des
maisons et sur les plates-formes des palais. Dans la rue royale, toute
couverte de campagnards, on n'et pas trouv un seul espace vide,
tant tait grand alors cet amour du peuple, accourant saluer  son
dpart ce Rma d'une splendeur infinie. Quand ils virent l'_auguste
prince_ marcher  pied, avec Lakshmana, avec St mme, alors,
saisis de tristesse, leur me s'pancha en divers discours: Le
voil, suivi par Lakshmana seul avec St, ce hros, dans les
marches duquel une puissante arme, divise en quatre corps, allait
toujours devant et derrire son char! Ce guerrier, plein d'nergie,
dvou, juste comme la justice elle-mme, ne veut pas que son pre
fausse une parole donne, et cependant il a got la saveur exquise
du pouvoir et du plaisir!

Elle, St, dont nagure les Dieux mmes qui voyagent dans l'air
ne pouvaient obtenir la vue, elle est expose maintenant  tous les
regards du vulgaire dans la rue du roi! Le vent, le chaud, le froid
vont effacer toute la fracheur de St; elle, de qui le visage
aux charmantes couleurs est par d'un fard naturel. Sans aucun doute,
l'me du roi Daaratha est remplace par une autre me, puisqu'il
bannit aujourd'hui sans motif son fils bien-aim!

Laissons nos promenades, les jardins publics, nos lits moelleux,
nos siges, nos instruments, nos maisons; et, suivant tous ce fils du
roi, embrassons une infortune gale  son malheur.

Que la fort o va ce noble enfant de Raghou soit dsormais notre
cit! Que cette ville, abandonne par nous, soit rduite  l'tat
d'une fort! _oui_, notre ville sera maintenant o doit habiter ce
hros magnanime! Quittez les cavernes et les bois, serpents, oiseaux,
lphants et gazelles! Abandonnez ce que vous habitez, et venez
habiter ce que nous abandonnons!

Promenant ses regards en souriant au milieu de cette multitude
afflige, le jeune prince, afflig lui-mme sous l'extrieur du
contentement, allait donc ainsi, dsirant voir son pre et comme
impatient d'assurer  la promesse du monarque toute sa vrit.

Mais avant que Rma ft arriv, accompagn de son pouse et de
Lakshmana, le puissant monarque, plein de trouble et dans une extrme
douleur, employait ses moments  gmir.

Alors Soumantra se prsenta devant le matre de la terre, et,
joignant ses mains, lui dit ces mots, le coeur vivement afflig:
Rma, qui a distribu ses richesses aux brahmes et pourvu  la
subsistance de ses domestiques; lui-mme, qui, la tte incline,
a reu ton ordre, puissant roi, de partir dans un instant pour
les forts; ce prince, accompagn de Lakshmana, son frre, et de
St, son pouse; ce Rma enfin, qui brille dans le monde par les
rayons de ses vertus, comme le soleil par les rayons de sa lumire,
est venu voir ici tes pieds _augustes_; reois-le en ta prsence,
s'il te plat!

Il dit, et le roi, de qui l'me tait pure comme l'air, poussa de
brlants soupirs, et, dans sa vive douleur, il rpondit ainsi:

Soumantra, conduis promptement ici toutes mes pouses, je veux
recevoir, entour d'elles, ce digne sang de Raghou!

 ces mots, Soumantra de courir au gynoece, o il tint ce langage:
Le roi vous mande auprs de lui, nobles dames; venez l sans
tarder! Il dit, et toutes ces femmes, apprenant de sa bouche l'ordre
envoy par leur poux, s'empressent d'aller voir le gmissant
monarque.

Toutes ces dames, gales en nombre  la moiti de sept cents,
toutes charmantes, toutes richement pares, vinrent donc visiter leur
poux, qui se trouvait alors en compagnie de Kky.

Le monarque ensuite promena ses yeux sur toutes ses femmes, et
les voyant arrives toutes, sans exception: Soumantra, fit-il,
adressant la parole au noble portier, conduis mon fils vers moi sans
dlai!

Du _plus_ loin qu'il vit Rma s'avancer, les mains jointes, le roi
s'lana du trne o il tait assis, environn de ses femmes:
Viens, Rma! viens, mon fils! s'cria le monarque afflig, qui
s'en alla vite  lui pour l'embrasser; mais, dans le trouble de son
motion, il tomba avant mme qu'il ft arriv jusqu' son fils.
Rma, vivement touch, accourut vers le roi qui s'affaissait, et le
reut dans ses bras qu'il n'tait pas encore tomb tout  fait
sur la terre; puis, avec une me palpitante d'motion, il releva
doucement son pre; et, second par Lakshmana, aid mme par
St, il remit le monarque vanoui dans son trne. Ensuite, _le
voil_ qui _s'empresse_ de rafrachir avec un ventail le visage du
roi sans connaissance.

Alors toutes les femmes remplirent de cris tout le palais du roi;
mais, au bout d'un instant, il revint  la connaissance; et
Rma, joignant ses mains, dit au monarque, plong dans une mer de
tristesse:

Grand roi, je viens te dire adieu; car tu es, prince auguste, notre
seigneur. Jette un regard favorable sur moi, qui pars  l'instant
pour habiter les forts. Daigne aussi, matre de la terre, donner
cong  Lakshmana comme  la belle Vidhaine, mon pouse. Car
tous deux, refuss par moi, n'ont pu renoncer  la rsolution
qu'ils avaient forme de s'en aller avec moi habiter les forts.
Veuille donc bien nous donner cong  tous les trois.

Quand le matre de la terre eut connu que le dsir de prendre cong
avait conduit Rma dans son palais, il fixa le regard d'une me
consterne sur lui et dit, ses yeux noys de larmes:

On m'a tromp, veuille donc imposer le frein  mon dlire et
prendre toi-mme les rnes du royaume.

 ces mots du monarque, Rma, le premier des hommes qui pratiquent
religieusement le devoir, se prosterna devant son pre et lui
rpondit ainsi, les mains jointes: Ta majest est pour moi un
pre, un gourou, un roi, un seigneur, un dieu; elle est digne de tous
mes respects; le devoir seul est plus vnrable. Pardonne-moi,
 mon roi; mais le mien est de rester ferme dans l'ordre que m'a
prescrit ta majest. Tu ne peux me faire sortir de la voie o ta
parole m'a fait entrer: coute ce que veut la vrit, et sois
encore notre auguste monarque pendant une vie de mille autres
annes.

 peine eut-il entendu ce langage de Rma, le roi, que liait
troitement la chane de la vrit, dit ces paroles d'une voix que
ses larmes rendaient balbutiante: Si tu es rsolu de quitter cette
ville et de t'en aller au milieu des bois pour l'amour de moi, vas-y
du moins avec moi, car abandonn par toi, Rma, il m'est impossible
de vivre! Rgne, Bharata, dans cette ville, abandonne par toi et
par moi!

 ces paroles du vieux monarque, Rma lui rpondit en ces termes:
Il ne te sied nullement, auguste roi, de venir avec moi dans les
forts: tu ne dois pas faire un tel acte de complaisance  mon
gard. Pardonne,  mon bien-aim pre, mais que ta majest daigne
nous lier ensemble au devoir: _oui_, veuille bien,  toi, qui donnes
l'honneur, te conserver toi-mme dans la vrit de ta promesse. Je
te rappelle simplement ton devoir,  mon roi; ce n'est pas une leon
que j'ose te donner. Ne te laisse donc pas loigner de ton devoir
maintenant par amiti pour moi!

 ces mots de Rma: Que la gloire, une longue vie, la force,
le courage et la justice soient ton domaine ternel! dit le roi
Daaratha. Va donc, sauvant d'une tache la vrit de ma parole; va
une route sans danger pour un nouvel accroissement de ta renomme et
les joies du retour! Mais veuille bien demeurer ici toi-mme
cette nuit seule. Quand tu auras partag avec moi _quelques_ mets
dlicieux et _savour le plaisir de_ mes richesses; quand tu auras
consol ta mre, toute souffrante de sa douleur, _eh bien_! tu
partiras.

Il dit;  ces mots de son pre afflig, Rma joignit les mains et
rpondit au sage monarque agit par le chagrin: J'ai chass de
ma prsence le plaisir, je ne puis donc le rappeler. Demain, qui me
donnerait ces mets dlicieux, dont ta royale table m'aurait offert
le rgal aujourd'hui? Aussi aim-je mieux partir  l'instant, que
m'abstenir jusqu' demain.

Qu'elle soit donne  Bharata, cette terre que j'abandonne, avec
ses royaumes et ses villes! moi, sauvant l'honneur de ta majest,
j'irai dans les forts cultiver la pnitence. Que cette terre,
 laquelle je renonce, Bharata la gouverne heureusement, dans ses
frontires paisibles, avec ses montagnes, avec ses villes, avec ses
forts! qu'il en soit puissant monarque, comme tu l'as dit! Prince,
mon coeur n'aspire pas tant  vivre dans les plaisirs, dans la joie,
dans les grandeurs mme, qu' rester dans l'obissance  tes
ordres: loin de toi cette douleur, que fait natre en ton me ta
sparation d'avec moi!

Ensuite le monarque, touff sous le poids de sa promesse, manda
son ministre Soumantra et lui donna cet ordre, accompagn de longs
et brlants soupirs: Que l'on prpare en diligence, pour servir de
cortge au digne enfant de Raghou, une arme nombreuse, divise
en quatre corps, munie de ses flches et revtue de ses cuirasses.
Quelque richesse qui m'appartienne, quelque ressource mme qui soit
affecte pour ma vie, que tout cela marche avec Rma, sans qu'on
en laisse rien ici! Que Bharata soit donc le roi dans cette ville
dpouille de ses richesses, mais que le fortun Rma voie tous
ses dsirs combls au fond mme des bois!

Tandis que Daaratha parlait ainsi, la crainte s'empara de
Kky; sa figure mme se fana, ses yeux rougirent de colre et
d'indignation, la fureur teignit son regard; et consterne, le visage
sans couleur, elle jeta ces mots d'une voix casse au vieux monarque:
Si tu tes ainsi la moelle du royaume que tu m'as donn avec une
foi perfide, comme une liqueur dont tu aurais bu l'essence, tu seras
un roi menteur!

Le roi dsol, que la cruelle Kky frappait ainsi de nouveau
avec les flches de sa voix, lui rpliqua en ces termes: Femme
inhumaine et justement blme par tous les hommes de bien, pourquoi
donc me piquer sans cesse avec l'aiguillon de tes paroles, moi qui
porte un fardeau si lourd et mme insoutenable!

 ces mots du roi, Kky, dans son horrible dessein, reprit avec
ce langage amer, que lui inspirait son gnie malfaisant: Jadis
Sagara, ton anctre, abandonna rsolment Asamandjas mme,
son fils an; abandonne,  son exemple, toi, l'an de tes
Raghouides!

 honte! s'crie  ces mots le vieux monarque; et, cela dit,
il se met  songer, tout plein de confusion, en secouant un peu la
tte.

Alors un vieillard d'un grand sens, connu sous le nom de Siddhrtha
et qui jouissait de la plus haute estime auprs du _puissant_ roi,
s'approche de Kky et lui tient ce langage: Reine, apprends de
moi, qui vais t'en raconter la cause, pourquoi jadis Asamandjas fut
rejet par Sagara, le matre de la terre. Il est sr que, pouss
d'un naturel mchant, Asamandjas saisissait au cou les jeunes enfants
des citadins et les jetait dans les flots de la arayo: voil,
_reine_, le fait tel qu'il nous fut donn par la tradition. En
butte  ses vexations: Dominateur de la terre, choisis, dirent au
monarque les citadins irrits, choisis entre abandonner Asamandjas
seul ou bien nous tous!

Pour quel motif? reprit cet auguste souverain.  ces mots,
les citoyens de lui rpondre avec colre: Pouss d'un naturel
mchant, ton fils prend  la gorge nos jeunes enfants et les jette
eux-mmes, tout criant, aux flots de la arayo!

Quand il eut recueilli d'eux cette plainte, le roi Sagara, qui
voulait complaire aux habitants de la ville, dgrada son fils et
le bannit de sa prsence. C'est ainsi que le magnanime Sagara dut
renoncer  un fils sans conduite; mais ce monarque-ci, quelle raison
a-t-il de chasser Rma, un fils plein de vertus?

Il dit;  ces paroles de Siddhrtha, le roi Daaratha, d'une voix,
que troublait sa douleur, tint  Kky ce langage: Je renonce
 mon trne et mme aux plaisirs, je vais en personne accompagner
Rma; toi, ignoble femme, jouis  ton aise et longtemps de cette
couronne avec _ton_ Bharata!

Ensuite, Kky apporta de ses mains les habits d'corce, et,
s'adressant au fils de Kaualy: Revts-toi! lui dit cette
femme sans pudeur dans l'assemble des hommes.

Aussitt le jeune prince, ayant quitt ses vtements du plus fin
tissu, endossa les habits d'anachorte, qu'il prit aux mains de
Kky. Aprs lui, de la mme manire, le hros Lakshmana,
dpouillant son resplendissant costume, s'habilla avec cette corce
vile sous les yeux de son pre.

 l'aspect de ces enveloppes grossires, que lui prsentait
Kky, afin qu'elle s'en revtit elle-mme, au lieu de cette
robe de soie jaune, dont elle tait gracieusement pare, la fille
du roi Djanaka rougit de confusion, et, rfugie  ct de son
poux, cette femme au charmant visage les reut, toute tremblante
comme une gazelle qui se voit emprisonne dans un filet.

Quand St eut pris ces vtements d'corce avec des yeux voils
par ses larmes, elle dit  son mari, semblable au roi des Gandharvas:
Comment faut-il m'y prendre, noble poux, dis! pour attacher autour
de moi ces vtements d'corce?

 ces mots, elle jeta sur ses paules une partie de l'habillement.
La princesse de Mithila prit ensuite la seconde et se mit  songer,
car la jolie reine tait encore inhabile  revtir, comme il
fallait, un habit d'anachorte. Quand elles virent habille de cette
corce vile, comme une _mendiante_ sans appui, celle qui avait pour
appui un tel poux, toutes les femmes de pousser simultanment des
cris, et mme:  honte! disaient-elles  l'envi; honte! oh! la
honte!  peine le roi eut-il entendu ses femmes crier: Honte! oh!
la honte! toute sa foi dans la vie, toute sa foi dans le bonheur en
fut compltement brise par la douleur.

Le vieux rejeton d'Ikshwkou poussa un brlant soupir et dit  son
pouse: Femme cruelle, toi, qui marches dans les voies du pch,
la grce que tu m'as demande, c'est que Rma seul ft exil, et
non le fils de Soumitr, et non la fille du roi Djanaka.

Pour quelle raison,  toi, de qui la vue est sinistre et la
conduite pleine d'iniquit, leur donnes-tu  tous les deux ces
vtements d'corce, mauvaise et criminelle femme, opprobre de ta
famille? St ne mrite point, Kky, ces habits tissus avec
l'corce et l'herbe sauvage!

 son pre, assis dans le trne, d'o il venait de parler ainsi,
Rma, la tte incline, adressa les paroles suivantes, impatient de
partir aussitt pour les forts: O roi, vers dans la science
de nos devoirs, Kaualy, ma mre, cette femme inbranlablement
dvoue  toi, livre tout entire  la pnitence, d'un naturel
gnreux et d'un ge avanc, est profondment submerge, par
cette inattendue sparation d'avec moi, dans une mer de tristesse.
L'infortune, elle mrite que tu tendes sur elle, pour la
consoler, _ta plus haute_ considration. Daigne, par amiti pour
moi, daigne toujours la couvrir tellement de tes yeux, roi puissant,
que, dfendue par toi, son protecteur _lgal_, elle n'ait point 
subir de perscutions.

 l'aspect de ces habits d'anachorte, que Rma portait dj en
lui parlant ainsi, le monarque se mit  gmir et pleurer avec toutes
ses femmes.

Peut-tre ai-je ravi autrefois des enfants chris  des pres
affectionns, dit-il, puisque je suis fatalement spar de toi, mon
fils, dans mon excessive infortune! Les tres anims ne peuvent donc
mourir,  mon ami, avant l'heure fixe par le Destin, puisque la
mort ne m'entrane pas en ce moment, o je me spare de toi!

 ces mots, le roi s'affaissa sur la terre et tomba dans
l'vanouissement.

Kaualy baisa tendrement St sur le front et dit ces mots 
Rma: Il te faut,  toi, qui donnes l'honneur, il te faut rester,
sans cesse, fils de Raghou, aux cts de St et de Lakshmana, ce
hros, qui t'est _si_ dvou. Il te faut en outre apporter la plus
grande attention au milieu de ces arbres nombreux, dont les forts
sont couvertes.

Rma, les mains jointes, s'approcha d'elle, et, se tenant au milieu
des pouses du roi, il tint  sa mre ce langage dict par le
devoir, lui, pour qui le devoir n'tait pas une science ignore:
Pourquoi me donnes-tu ce conseil, mre,  l'gard de St?

Lakshmana est mon bras droit; et la princesse de Mithila, mon ombre.
En effet, il m'est aussi impossible de quitter St, qu'au sage
d'abandonner sa gloire! Quand je tiens mes flches et mon arc en
main, d'o peut venir un danger pour moi? _D'aucun tre_, pas mme
de atakratou, le seigneur des trois mondes! Bonne mre, ne sois
pas afflige! obis  mon pre! La fin de cet exil au milieu des
forts doit arriver pour moi sous une toile heureuse!

Aprs ce discours, dont le geste accompagnait la matire, il se leva
et vit les trois cent cinquante pouses du roi. Lui, alors mme, le
devoir en personne, il s'approcha, les mains jointes, de ses nobles
mres, et, courbant la tte avec modestie, leur tint ce langage:
Je vous adresse  toutes mes adieux. Si jamais, soit inattention,
soit ignorance, j'ai commis une offense  l'gard de vous,
moi-mme,  cette heure, je vous en demande humblement pardon.

Alors et tandis que le hros n de Raghou tenait ce langage, toutes
ces pouses du roi clatrent dans une grande lamentation, comme
de plaintives ardes. En ce moment, le palais du roi Daaratha, qui
rsonnait auparavant des seuls concerts de la flte, des tambourins
et des panavas, retentit de sanglots, de gmissements et de tous les
sons perants, qui jaillissent du malheur.

Ensuite Lakshmana embrassa les pieds de Soumitr, qui, voyant son
fils prostern  ses genoux, lui donna sur le front un baiser
d'amour, le serra troitement dans ses bras et lui tint elle-mme ce
discours:

Il est _cinq devoirs_, bien dignes de votre famille: ce sont la
dfense d'un frre an, l'aumne, le sacrifice, la pnitence
et l'abandon hroque de la vie dans les combats. Pense que Rma,
c'est Daaratha; pense que la fille du roi Djanaka, c'est moi-mme;
pense que la fort, c'est Ayodhy; et maintenant va, mon fils,  ta
volont!

Ensuite, s'approchant d'un air modeste et les mains jointes, comme on
voit Mtali s'avancer vers Indra, _son matre_: Honneur  toi,
fils du roi! dit Soumantra au digne rejeton de Kakoutstha: c'est toi
qu'attend ce grand char attel.

Je vais te conduire avec lui o tu as l'envie d'aller.

 ces nobles paroles du cocher, Rma, accompagn de son pouse,
_se prpare _ monter dans ce char magnifique avec Lakshmana.
Il dposa lui-mme sur le fond du char les diffrentes espces
d'armes, les deux carquois, les deux cuirasses, la bche et le
panier. Cela fait, et sur l'ordre qu'il en reut du jeune banni, le
cocher du roi y plaa encore une cruche de terre.

Soumantra les fit monter et monta lui-mme derrire ces _nobles
compagnons d'exil_. Ensuite, ayant jet le regard d'une me
consterne sur les deux frres assis auprs de la _belle jeune_
femme, le troisime avec eux, Soumantra de fouetter ses chevaux, sur
le commandement, que Rma en donna lui-mme au cocher.

Hlas! Rma! s'criaient de tous cts les foules du peuple.

Retiens les chevaux, cocher!... Va lentement! disaient-ils: nous
dsirons voir la face du magnanime Rma, ce visage aimable comme la
lune.

Notre seigneur, aux yeux de qui le devoir est prfrable  tout,
s'en va pour un lointain voyage: quand le reverrons-nous enfin revenu
des routes sauvages de la fort? La mre de Rma a donc un coeur
de fer; il est donc joint solidement, puisqu'il ne s'est pas bris,
quand elle a vu partir son fils bien-aim pour l'habitation des
forts! Seule, elle a fait acte de vertu, cette jeune Vidhaine 
la taille menue, qui s'attache aux pas de son poux comme l'ombre
suit le corps. Et toi aussi, Lakshmana, tu es heureux, _car_ tu
satisfais  la vertu, toi, qui suis par dvouement ce frre an,
que tu aimes, sur la route, o l'entrane l'amour de son devoir.

Dans ce moment, Rma, voyant son pre, qui, environn de ses
femmes, le suivait  pied, en proie  la douleur, et gmissait
 chaque pas avec la reine Kaualy, il ne put, l'infortun!
soutenir un tel spectacle, enchan, comme il tait, dans les
noeuds de son devoir. Quand il vit son pre et sa mre aller ainsi
 pied, courbs sous le chagrin, eux,  qui le bonheur seul tait
d, il se mit  presser le cocher: Avance! dit-il; avance! Il ne
put, comme un lphant que l'aiguillon tourmente, supporter de voir
ces deux chers vieillards envelopps ainsi par la douleur.

H! mon fils Rma!... H! St!... H! h! Lakshmana! tourne
les yeux vers moi! C'est en jetant ces lamentations, que le roi et
la reine couraient aprs le char.

Arrte! arrte! criait le vieux monarque; Marche! disait au
cocher le jeune Raghouide. La position de Soumantra tait alors celle
d'un homme entre la terre et le ciel, _qui ne sait trop s'il doit
monter ou descendre_. Quand tu seras de retour chez le roi, tu lui
diras: Je n'avais pas entendu. Cocher, prolonger la douleur, c'est
la rendre plus cruelle. Ainsi Rma parlait  Soumantra.

Aussitt que celui-ci, l'me toute contriste, eut connu la pense
du jeune prince, il tourna ses mains jointes vers le vieux monarque et
poussa les chevaux.

       *       *       *       *       *

Le roi, chef de la race d'Ikshwkou, ne dtourna point ses yeux,
tant qu'il put encore apercevoir la forme _vague_ de ce fils qui
marchait vers son exil.

Aussi longtemps que le roi vit de ses yeux ce fils bien-aim, il
supprima en quelque sorte dans son esprit la distance lointaine jete
entre eux. Tant qu'il fut possible au roi de le voir, ses yeux, dont
le regard suivait ce fils, non moins vertueux que bien-aim, ses
yeux, marchrent _comme_ pas  pas avec lui. Mais, quand le roi,
matre du globe, eut cess de voir son Rma, alors, ple et navr
de chagrin, il tomba sur la terre.

Kaualy tout mue accourut  sa droite, et Kky vint
 gauche, toute pleine de sa tendresse _satisfaite_ pour son fils
Bharata. Ce roi, dou parfaitement de conduite, de justice et de
modestie, adressant un regard  cette Kky, opinitre dans
sa mauvaise pense, lui parla en ces termes: Kky, ne touche
point  mon corps, toi, qui marches dans les voies du pch; car je
ne veux plus que tu offres jamais ta vue  mes yeux; je ne vois plus
en toi mon pouse!

Si Bharata devient clbre, quand il aura fait passer ainsi
le royaume dans ses mains, que mon ombre ne gote jamais aux dons
funbres qu'il viendra m'offrir devant ma tombe!

Dans ce moment la reine Kaualy, en proie elle-mme  sa
douleur, aida le vieux roi, souill de poussire,  se lever et lui
fit reprendre le chemin de son palais.

Le monarque, accompagn de sa tristesse, dit alors ces paroles: Que
l'on me conduise au plus tt dans l'appartement de Kaualy,
mre de _mon fils_ Rma!

 ces mots, ceux qui avaient la surveillance des portes mnent le
roi dans la chambre de Kaualy; et l,  peine entr, il monta
sur la couche, o la douleur agita son me. L encore il se lamenta
pitoyablement  haute voix, dsol, tortur de chagrin et levant
ses bras au ciel: Hlas! disait-il; hlas! enfant de Raghou, tu
m'abandonnes!... Heureux vivront alors ces hommes favoriss, qui te
verront, mon fils, revenu des bois,  la fin du temps fix par ton
arrt! mais, _hlas_! moi, je ne te verrai pas!...

Bonne Kaualy, touche-moi de ta main; car ma vue a suivi Rma,
et n'est pas revenue encore  l'instant mme.

La reine jeta les yeux sur le monarque, abattu dans ce lit, d'o sa
pense ne cessait de suivre _son bien-aim_ Rma: elle entra dans
cette couche, _prs de son poux_, elle, de qui la douleur avait
tourment les formes, et, poussant de longs soupirs, elle clata en
lamentations d'une manire pitoyable.

       *       *       *       *       *

Les hommes les plus affectionns  Rma suivirent ce hros, qui,
magnanime et fort comme la vrit, s'avanait vers les bois qu'il
devait habiter. Quand le monarque tout-puissant retourna sur ses pas
avec la foule de ses amis, ceux-l n'taient point revenus; ils
continurent d'accompagner Rma dans sa route.

Rma, le devoir en personne, promenant sur eux ses regards et buvant
de ses yeux, pour ainsi dire, l'amour de ces fidles sujets, Rma
leur tint ce langage, comme si tous ils eussent t ses propres
fils: Faites maintenant reposer entirement sur la tte de
Bharata, pour l'amour de moi, habitants d'Ayodhy, l'attachement et
l'estime que vous avez mis en ma personne. Dans un ge o l'on est
encore enfant, il est avanc dans la science; il est toujours aimable
 ses amis, il est plein de courage, il est audacieux mme, et
cependant sa bouche n'a pour tous que des mots agrables.

Ces peuples des villes et des campagnes, malheureux et baigns de
larmes, Rma, avec le fils de Soumitr, les entranait derrire
lui, enchans par ses vertus.

Ensuite le noble prince, ayant dcid qu'on ferait une halte sur
le rivage de la Tamas, porta ses regards sur la rivire et dit
ces paroles au fils de Soumitr: Voici prs d'arriver, mon
beau Lakshmana, la premire nuit de notre habitation au milieu
des forts. Que la flicit descende sur toi! Ne veuille pas te
dsoler! Vois! partout les forts vides pleurent, pour ainsi dire,
abandonnes par les oiseaux et les gazelles, retirs dans leurs
noires demeures. Fils de Soumitr, demeurons cette nuit o nous
sommes avec ceux qui nous suivent. En effet, ce lieu-ci me plat dans
ses diffrentes espces de fruits sauvages.

Aprs ces mots adresss au Soumitride, le noble exil dit 
Soumantra mme: Soigne tes chevaux, mon ami, sans rien ngliger.

Le cocher du roi arrta donc le char en ce moment o le soleil
arrivait  son couchant; et, quand il eut donn  ses coursiers une
abondante nourriture, il s'assit vis--vis et tout prs d'eux.

Ensuite, aprs qu'il eut rcit la prire fortune du soir, le
noble conducteur, voyant la nuit toute venue, prpara de ses mains,
aid par le fils de Soumitr, la couche mme de Rma. Alors, quand
celui-ci eut souhait une heureuse nuit  Lakshmana, il se coucha
avec son pouse dans ce lit fait avec la feuille des arbres, au bord
de la rivire.

Ce fut donc ainsi que, parvenu sur les rives de la Tamas, qui voit
les troupeaux et les gnisses troubler ses limpides trthas, Rma
fit halte l cette nuit avec les sujets de son pre. Mais, s'tant
lev au milieu de la nuit et les ayant vus tous endormis, il dit 
son frre, distingu par des signes heureux: Vois, mon frre, ces
habitants de la ville, sans nul souci de leurs maisons, n'ayant que
nous  coeur uniquement, vois-les dormir au pied des arbres aussi
tranquillement que sous leurs toits.

Nous donc, pendant qu'ils dorment, montons vite dans le char
et gagnons par cette route le bois des mortifications. Ainsi les
habitants de la ville fonde par Ikshwkou n'iront pas maintenant
plus loin, et ces hommes si dvous  moi ne seront plus rduits
 chercher un lit au pied des arbres.

Aussitt Lakshmana rpondit  son frre, qui tait l devant
ses yeux comme le devoir mme incarn: J'approuve ton avis, hros
plein de sagesse; montons sans dlai sur le char!

Ensuite Rma dit au cocher: Monte sur ton sige, conducteur du
char, et pousse rapidement vers le nord tes excellents coursiers!
Quand tu auras march quelque temps au pas de course, ramne ton
char, le front droit au midi, et mets dans les mouvements une telle
attention, que les traces du retour ne dclent pas aux habitants du
notre cit le chemin par o je vais m'chapper.

 ces mots du prince, le cocher  l'instant d'excuter son ordre,
il _alla_, revint et prsenta son lger vhicule au vaillant Rma.

Celui-ci monta lestement sur le char avec ses deux compagnons
_d'exil_, et se hta de traverser la Tamas. Quand le hros aux
longs bras fut arriv sur l'autre bord de cette rivire, dont les
tourbillons agitent la surface, il suivit le cours de l'eau dans
une route belle, heureuse, sans obstacle, sans pril et d'un aspect
dlicieux. Ensuite, quand ces habitants de la grande cit, s'tant
rveills  la fin de la nuit, virent les traces qui annonaient
le retour du char  la ville: Le fils du roi, pensrent-ils, a
repris le chemin d'Ayodhy; et, cette observation faite, ils s'en
revinrent eux-mmes  la ville.


Ensuite, le hros n de Raghou vit la Gang, nomme aussi la
Bhgrath, appele encore la Tripathag, ce fleuve cleste,
trs-pur, aux ondes froides, non embarrasses de vallisnries, dont
les flots nourrissent les marsouins, les crocodiles, les dauphins,
dont les rives, hantes par les lphants, sont peuples de
cygnes et de grues indiennes; la Gang, qui doit sa naissance au mont
Himlaya, dont les abords sont habits par des saints, dont les eaux
purifient tout ce qu'elles touchent et qui est comme l'chelle par
o l'on atteint de la terre aux portes du ciel.

Rma, l'homme au grand char de guerre, ayant promen ses regards
sur les ondes aux vagues tourbillonnantes, dit  Soumantra: Faisons
halte ici aujourd'hui. En effet, voici, _pour nous abriter_, non loin
du fleuve, un arbre ingoudi trs-haut, tout couvert de fleurs et
de jeunes pousses: demeurons _cette nuit_ ici mme, conducteur!
Bien! lui rpondent Lakshmana et Soumantra, qui aussitt fait
avancer les chevaux prs de l'arbre ingoudi. Alors ce digne rejeton
d'Ikshwkou, Rma, s'tant approch de cet arbre dlicieux,
descendit du char avec son pouse et son frre. Dans ce moment
Soumantra, qui avait mis pied  terre lui-mme et dtel ses
excellents coursiers, joignit ses mains et s'avana vers le noble
Raghouide, arriv dj au pied de l'arbre.

Ici habite un ami bien-aim de Rma, _lui dit-il_, un prince
quitable, de qui la bouche est l'organe de la vrit, ce roi des
Nishdas, qui a nom Gouha aux longs bras.  la nouvelle que Rma,
le tigre des hommes, tait venu dans sa contre, ce monarque est
accouru  ta rencontre avec ses vieillards, ses ministres et ses
parents.

Aprs ces mots de son cocher, comme il vit de loin Gouha qui
s'avanait, Rma avec le fils de Soumitr se hta de joindre le
roi des Nishdas. Quand il eut embrass le malheureux exil: Que
ma ville te soit comme Ayodhy! Que veux-tu, lui dit Gouha, que je
fasse pour toi?

 ces paroles de Gouha, le noble Raghouide rpondit ainsi: Il ne
manque rien  l'accueil et aux honneurs que nous avons reus de ta
majest.

Puis, quand il eut bais tendrement au front ce monarque venu 
pied, quand il eut serr Gouha dans ses bras d'une rondeur exquise,
Rma lui tint ce langage:

Je refuse tout ce que ton amiti fit apporter ici, quelle qu'en
soit la chose; car je ne suis plus dans une condition o je puisse
recevoir des prsents. Sache que je porte le vtement d'corce et
l'habit tissu d'herbes, que les fruits sont avec les racines toute
ma nourriture et le devoir toute ma pense; que je suis un ascte
_enfin_ et que les choses des bois sont les seuls objets permis  mes
sens. J'ai besoin d'herbe pour mes chevaux; il ne me faut rien autre
chose: avec cela seul, ta majest m'aura bien trait.--Car c'est
l'attelage favori du roi Daaratha, mon pre: aussi tiendrai-je
comme un honneur fait  moi les bons soins donns  ses nobles
coursiers.

Aussitt Gouha de jeter lui-mme cet ordre  ses gens: Qu'on se
hte d'apporter aux chevaux de l'herbe et de l'eau!

Rma, vtu de ses habits tissus d'corce, rcita la prire
usite au coucher du soleil et prit seulement un peu d'eau, que
Lakshmana lui apporta de soi-mme. Puis, quand celui-ci eut lav les
pieds du noble ermite, couch sur la terre avec son pouse, il vint
 la souche de l'arbre et s'y tint debout  ct d'eux.

La nuit alors, bien qu'il ft ainsi couch _sur la dure_, coula
doucement pour cet illustre, ce sage, ce magnanime fils du roi
Daaratha, qui n'avait pas encore senti la misre et n'avait got
de la vie que ses plaisirs.

Gouha adressa, consum par la douleur, ces mots  Lakshmana, qui
veillait, sans fermer l'oeil un instant, sur le sommeil de son frre:
Ami, c'est pour toi que fut prpar ce lit commode; dlasse bien
cette nuit, fils de roi, dlasse bien tes membres dans cette couche!

Tous ces gens sont accoutums aux fatigues, mais toi, as-tu got
de la vie autre chose que ses douceurs! Laisse-moi veiller cette nuit
 la garde du _gnreux_ Kakoutsthide. Certes! il n'y a pas d'homme
sur la terre, qui me soit plus cher que Rma: fie-toi donc  cela
en toute assurance; je le jure  toi, hros, je le jure par la
vrit!

Gards ici par toi, monarque sans pch, nous sommes tous sans
crainte, lui rpondit Lakshmana: ce n'est pas tant le corps que
la pense qui veille ici _et dans sa tristesse, ne peut cder au
sommeil_. Comment le sommeil, ou les plaisirs, ou mme la vie me
seraient-ils possibles, quand ce grand Daarathide est ainsi couch
par terre avec St?

Vois, Gouha, vois, couch dans l'herbe avec son pouse, celui
devant lequel ne pourraient tenir dans une bataille tous les Dieux,
ligus mme avec les Asouras; lui, que sa mre obtint  force de
pnitences, au prix mme de plusieurs grands voeux, le seul fils du
roi Daaratha, qui porte des signes de bonheur gaux aux signes de
son pre!

Aprs le dpart de son fils, cet auguste monarque ne vivra pas
longtemps; et la terre, sans aucun doute, la terre elle-mme en sera
bientt veuve!

Et, quand ce temps sera venu,  qui sera-ce donc, si ce n'est 
l'heureux Bharata, _ lui, rest seul_, d'honorer mon vieux pre
avec toutes les crmonies funbres?

Heureux tous ceux qui pourront errer  leur fantaisie dans la
capitale de mon pre aux larges rues bien distribues, aux cours
dlicieuses, o l'on aime  rester _indolemment_; cette ville,
encombre d'lphants, de chevaux, de chars, toute remplie de
promenades et de jardins publics, heureuse de toutes les flicits,
embellie par les plus suaves courtisanes; cette ville, o tant de
ftes attirent le concours et l'affluence des peuples; cette grande
cit, dont les chos rptent sans cesse les diffrents sons des
instruments de musique, dont les rues se resserrent entre les
files des palais et des belles maisons; cette ville, o s'agite
confusment un peuple florissant et joyeux!

 la fin de notre exil dans les bois, puissions-nous entrer
nous-mmes sains et saufs dans la superbe Ayodhy avec ce hros si
pieux observateur de la foi donne!

Quand la nuit se fut clairs aux premires lueurs du matin, Rma,
le hros illustre  la vaste poitrine, dit au brillant Lakshmana,
son frre, le fils de Soumitr: Voici le moment o l'astre du
jour se lve; la nuit sainte est coule; entends, mon ami, cet
oiseau heureux, le kokila chanter sa joie. Dj mme le bruit des
lphants rsonne dans la fort: htons-nous, frre chri, de
traverser la Djhnav qui se rend  la mer.

Quand le fils de Soumitr, dlices de ses amis, eut connu la pense
de Rma, il appela aussitt le roi des Nishdas avec le cocher
Soumantra, et se tint debout lui-mme devant son frre. Ensuite,
aprs qu'ils eurent jet les carquois sur leurs paules, attach
les pes  leurs flancs et pris les arcs dans leurs mains, les
deux Raghouides, accompagns de St, s'en allrent donc vers la
Gang. L, d'un air modeste, tournant les yeux vers le noble Rma:
Que dois-je faire? dit le cocher, ses mains jointes,  l'auguste
jeune homme, bien instruit sur le devoir.

Retourne! lui repartit celui-ci; je n'ai que faire maintenant du
char: je m'en irai bien  pied dans la grande fort.

 la vue d'une barque amarre au bord du fleuve, le prince
anachorte, qui dsirait passer le Gange au plus vite, Rma dit ces
mots  Lakshmana: Monte, tigre des hommes, monte dans ce bateau,
que voici bien  propos. Lve dans tes bras doucement et pose dans
la barque _ma chre_ pnitente St.

Lui sur-le-champ d'obir  l'ordre que lui donnait son frre, et
d'excuter cette tche, qui ne lui tait nullement dsagrable:
il plaa d'abord la princesse de Mithila et monta ensuite de
lui-mme dans l'esquif _amarr_. Aprs lui s'embarqua son frre
an, le magnanime ermite.

Alors, quand il eut salu d'un adieu Soumantra, Gouha et ses
ministres: Entre dans ta barque, heureux nautonnier, dit le
Kakoutsthide au pilote; dlie ce bateau et conduis-nous  l'autre
bord!

 cet ordre, le chef de la barque fit traverser le Gange  ces deux
hroques frres.

Quand ils ont abord le rivage, ces deux princes magnanimes sortent
de la barque, et, d'une me bien recueillie, ils adressent  la
Gang une humble adoration. Alors ce flau des ennemis, ce hros,
de qui l'aspect ne montrait plus rien qui ne ft de l'anachorte,
se mit en route, les yeux noys de larmes, avec son frre et son
pouse.

_Mais d'abord_ ce prince judicieux, vou au sjour des forts, tint
ce langage au brave Lakshmana, douce joie de sa mre: Marche en
avant, fils de Soumitr, et que St vienne aprs; j'irai, moi,
par derrire, afin de protger St et toi! C'est aujourd'hui que
ma chre Vidhaine connatra les maux d'une habitation au milieu
des bois: il faudra qu'elle supporte les sauvages concerts des
sangliers, des tigres et des lions! Puis, tournant un dernier regard
vers cette plage, o se tenait encore Soumantra, nos deux frres,
l'arc en main, de marcher avec St vers ces grandes forts. Mais,
quand les enfants du roi se furent avancs jusqu'au point de
n'tre plus visibles, Gouha et le cocher s'en retournrent de l,
remportant avec eux leur amour.

Les trois nouveaux asctes s'enfoncent dans la fort immense; et,
promenant leur vue  et l sur diffrentes portions de terre, sur
des rgions dlicieuses, sur des lieux qu'ils n'avaient pas encore
vus, ils arrivent au pays qui tait leur but, cette contre o
l'Yamoun rencontre les saintes eaux de la Bhgrath. Quand il
eut suivi longtemps un chemin sans pril et contempl des arbres de
plusieurs essences, Rma dit  Lakshmana vers le temps o le soleil
commence  baisser un peu: Vois, fils de Soumitr, vois, prs du
saint confluent s'lever cette fume, _comme le_ drapeau d'un feu
sacr: nous sommes, je pense, dans le voisinage d'un anachorte.
Sans doute, nous voici bientt arrivs  l'endroit heureux o
l'Yamoun mle ses ondes au cours de la Gang: en effet, ce grand
bruit qui vient  nos oreilles ne peut natre que de ces deux
rivires, dont les vagues s'entrechoquent et se brisent. Ce ne peut
tre que les anachortes ns dans la fort qui ont fendu ce bois
pour le feu du sacrifice; et voici diffrentes espces d'arbres,
comme en en voit dans l'ermitage de Bharadwdja.

Quand ils eurent march encore  leur aise un peu de temps, l'arc
en main, ils arrivrent, accabls de fatigue, aprs le coucher de
l'astre qui donne le jour,  la sainte chaumire de Bharadwdja.

Parvenu avec son frre  l'endroit o se cachait l'ermitage de
l'anachorte, le jeune Raghouide y pntra, sans quitter ses armes,
effrayant les gazelles et les oiseaux endormis. Amen par le dsir
de voir le solitaire  la porte mme de son ermitage, le beau Rma
s'y arrta avec son pouse et Lakshmana.

L'anachorte, averti que deux frres, Rma et Lakshmana, se
prsentaient chez lui, fit introduire aussitt les voyageurs dans
l'intrieur de son ermitage. Rma se prosterna, les mains jointes,
avec son pouse et son frre, aux pieds de l'minent solitaire,
qui, assis devant son feu sacr, venait d'y consumer ses religieuses
oblations. L'anachorte, environn de pieux ermites, d'oiseaux
mme et de gazelles accroupies autour de lui, accueillit avec honneur
l'arrive du jeune prince et le flicita.

L'an des Raghouides se fit connatre au solitaire en ces termes:
Nous sommes frres, et fils du roi Daaratha; on nous appelle
Rma et Lakshmana. Mon pouse, que voici, est ne dans le Vidha;
c'est la vertueuse fille du roi Djanaka. Attache fidlement aux
pas de son poux, elle est venue avec moi dans cette fort de la
pnitence.

Ce frre chri est plus jeune que moi; il est fils de Soumitr:
ferme dans les voeux qu'il a prononcs, _comme kshatrya_, il me suit
de soi-mme dans ces bois, o m'exile mon pre. Docile  sa
voix, je vais entrer dans la grande fort; je marcherai l, saint
anachorte, sur les pas mmes du devoir: les fruits et les racines y
feront toute ma nourriture.

 ces mots du sage Kakoutsthide, l'anachorte vertueux comme la
vertu elle-mme lui prsenta l'eau, la terre et la corbeille de
l'arghya. Puis, quand il eut honor ce fils de roi en lui offrant un
sige et l'eau pour laver, le solitaire invita son hte  partager
son repas de racines et de fruits, lui, dont les fruits seuls taient
la nourriture quotidienne.  son jeune compagnon assis, quand il eut
reu de tels honneurs, Bharadwdja tint alors ce langage assorti aux
_convenances, dont la politesse fait un_ devoir: _Je remercie_
la bonne fortune, _qui_ t'a conduit, Rma, sain et sauf dans mon
ermitage: assurment! j'ai entendu parler de cet exil sans motif,
auquel ton pre t'a condamn. Ce lieu solitaire et dlicieux,
fils de Raghou, est l'endroit clbre dans le monde par le saint
confluent de la Gang et de l'Yamoun. Demeure ici avec moi, Rma,
si le pays te plat: tout ce que tes yeux voient ici appartient en
commun aux habitants du bois consacr  la pnitence.

Rma, joignant les mains, rpondit  ces paroles de l'anachorte:
Ce serait une faveur insigne pour moi, brahme vnr, d'habiter
ici avec toi. Mais notre pays,  le plus saint des pnitents, est
 la proximit de ces lieux; et mes parents viendraient, sans nul
doute, m'y visiter. Pour ce motif, je ne veux pas d'une habitation
ici; mais daigne m'indiquer un autre ermitage isol dans la fort
dserte, o je puisse habiter avec plaisir, sans trouble, ignor
de mes parents, accompagn seulement de Lakshmana et de ma chaste
Vidhaine.

Il dit;  ce langage de Rma, le grand anachorte Bharadwdja
rflchit un instant avec recueillement et lui rpondit en
ces termes:  trois yodjanas d'ici, Rma, est une montagne,
frquente des ours, hante par les singes et dont les chos
rptent les cris des golngoulas[15]. Cette retraite sainte,
fortune, librale en tous plaisirs, habite par de grands sages
et semblable au mont Gandhamndana, est nomme le Tchitrakota: tu
peux demeurer l.

[Note 15: C'est--dire, _singes  queue de vache_.]

Tant qu'un homme aperoit les sommets du Tchitrakota, la
flicit ne cesse pas de lui sourire et toutes ses penses lui
viennent de la vertu.

Ensuite Rma, quand il eut mang, se mit  raconter diverses
histoires, entremles avec celles de Bharadwdja, et toute la
sainte nuit s'coula ainsi. Quand elle fut passe, le noble exil
rcita la prire du matin et vint respectueusement s'incliner devant
le grand saint: Rma, lui dit le solitaire, va d'ici en diligence
au mont Tchitrakota avec ton pouse et Lakshmana: tu habiteras ces
lieux en toute assurance.

Dirige-toi vers cette montagne heureuse et bien charmante, dont les
chos rptent les chants des kokilas, des gallinules et des
paons, le bruit des gazelles et les cris de nombreux lphants ivres
d'amour: puis, une fois arriv dans cet ermitage, _occupe-toi d'y_
poser ton habitation.

Leur ayant fait connatre le chemin, Bharadwdja, salu par le
sage Rma, Lakshmana et St, revint _dans son ermitage_. Quand
l'anachorte fut parti, Rma dit  Lakshmana: L'intrt, que
l'ermite prend  moi, fils de Soumitr, _est comme une eau limpide,
qui_ lave mes souillures. Ainsi causant et marchant derrire
St, les deux hros vous  la pnitence arrivent sur les bords
de la Klindi[16].

[Note 16: Un des noms donns  l'Yamoun.]

L, quand ils ont runi et li ensemble des bois et des bambous
ns sur le rivage, Rma lui-mme prend alors St dans ses bras
et porte doucement sur le radeau cette chre enfant, tremblante comme
une liane. Elle une fois place, Rma et son frre montent dans la
frle embarcation.

Ce fut donc avec ce radeau qu'ils traversrent l'Yamoun, cette
rivire, fille du soleil, aux flots rapides, aux guirlandes de
vagues, aux bords inaccessibles par la masse paisse des arbres
enfants de ses rivages.

Ils se remettent dans la route du Tchitrakota, bien rsolus
d'y fixer leur habitation; ils s'avancent, pleins de vigueur et
d'agilit, en hommes de qui les vues sont arrtes.

Peu de temps aprs, les voici qui entrent dans le bois du
Tchitrakota aux arbres varis, et Rma tient ce langage  St:
St, ma _belle_ aux grands yeux, vois-tu,  la fin de la saison
froide, ces kinoukas dj fleuris et comme en feu, prs du
fleuve, dont ils ceignent le front d'une guirlande? Vois encore, le
long de la Mandkin, cette fort de karnikras, tout illumine
de ses fleurs splendides, flamboyantes et comme de l'or! Vois ces
bhalltakas, ces vilvas, ces arbres  pain, ces plaqueminiers et
tous ces autres, dont les branches pendent sous le poids des fruits.
Il nous est possible, femme  la taille svelte, il nous est possible
de vivre ici avec des fruits: oh! bonheur! nous voici donc arrivs 
ce mont Tchitrakota, semblable au paradis!

Vois, ma belle chrie, vois comme, sur les bords de la Mandkin,
la nature, au pied de chaque arbre, nous a jonch des lits brods
avec une multitude de fleurs!

Tandis qu'ils observaient ainsi les ravissants aspects du fleuve
Mandkin, ils arrivrent au mont Tchitrakota, ombrag par
une varit infinie d'arbres en fleurs.  son pied solitaire,
environn d'eaux limpides, Rma et Lakshmana, les deux hroques
frres, se construisent un ermitage.

Ils vont chercher au milieu du _bois suave comme un_ jardin et
rapportent de fortes branches, casses par les lphants. _Fiches
dans la terre et_ rattaches l'une  l'autre avec des lianes
pandues, _qui remplissent tous les intervalles_, elles se forment
bientt sous leurs mains en deux huttes spares. Ils couvrent
le toit avec les feuilles nombreuses des arbres. Lakshmana ensuite
nettoie les deux cases termines; et la Vidhaine  la taille
charmante les enduit elle-mme d'argile. Alors, voyant son ermitage
difi, Rma dit  Lakshmana:

Apporte une gazelle, fils de Soumitr, et fais-la cuire, sans
tarder: je veux honorer les Dieux de l'ermitage avec ce banquet
sacr.

 ces paroles de son frre, Lakshmana s'en fut tuer une gazelle
noire, la rapporta du bois, alluma du feu et fit cuire son gibier
parfaitement.

Ensuite Rma lui-mme s'assit avec Lakshmana, son frre, et tous
deux se mirent  manger sur un plat net et pur, qu'ils se firent avec
des feuilles _verdoyantes_ le reste des choses offertes en sacrifice.
St avait elle-mme servi les mets devant son poux et son
beau-frre; puis, s'tant retire seule  part, elle revint
enlever ce qui restait du festin. Ds ce moment, Rma gota
dlicieusement avec Lakshmana les charmes de l'habitation, qu'il
tait venu demander  cette montagne sourcilleuse, embellie par
les guirlandes et les bouquets de fleurs les plus varies, au milieu
desquelles gazouillait un nombre infini d'oiseaux de toutes les
espces.

       *       *       *       *       *

Le cocher Soumantra mit assez peu de temps  traverser de nombreux
pays, et des fleuves, et des lacs, et des villages et des cits; il
arriva enfin avec sa tristesse, aprs la chute du jour, aux portes
d'Ayodhy, pleine d'un peuple sans joie. Tout bruit s'tait alors
teint parmi ses troupes dsoles d'hommes et de femmes. Elle
semblait abandonne, tant le silence tait vide de son!

Aussitt qu'ils virent arriver Soumantra, les habitants de courir 
_l'envi_ par centaines de mille derrire son vhicule _poudreux_, en
lui jetant cette question: O est Rma?

Ce magnanime, leur dit alors celui-ci, m'a congdi sur les bords
du Gange; et, quand il eut travers le fleuve, je suis revenu  la
ville.

 ces mots: travers le fleuve, ils s'crirent, les yeux
baigns de larmes: Oh! douleur! et, continuant  gmir: Nous
sommes frapps  mort! disaient-ils. Alors Soumantra entendit
courir autour de lui ces mots profrs d'une bande  l'autre: Il
faut qu'il n'ait pas de honte, cet homme, qui revient ici, aprs
qu'il a dlaiss Rma au fond d'un bois! Comment pourrions-nous,
joyeux dans l'absence d'un prince, le plus noble des hommes, comment
pourrions-nous, sans avoir dpouill toute piti, goter encore
le plaisir dans ces grandes ftes, o l'on vient en foule de toutes
parts! O sera dsormais une chose agrable  ce peuple? Quelle
chose, d'o lui vienne un plaisir, peut-il maintenant dsirer?
Ainsi pensaient _les foules de_ ce peuple autour de Soumantra, qui
vitait de blesser personne _avec son char_. Il entendait aussi
les voix des femmes, qui, accourues  leurs fentres, disaient:
Comment, ce malheureux! il est revenu, aprs avoir quitt Rma!

Le cocher, navr de chagrin, avait recueilli dans sa route ces
paroles et d'autres mots semblables, quand il arriva au palais, o le
roi Daaratha fixait sa rsidence. Descendu promptement de son
char, il entra dans l'habitation royale aux sept enceintes, mais
dpouille maintenant de son auguste splendeur et toute pleine d'une
cour noye dans la douleur.

Le roi jeta un regard de ses yeux noys de pleurs  Soumantra, qui
s'avanait les mains jointes, et fit ces questions au cocher tout
couvert encore de la poussire du char: O est all Rma?
dis-moi, Soumantra! o va-t-il habiter? En quel lieu tait ce digne
enfant de Raghou, quand il t'a quitt? Comment, lev avec une
extrme dlicatesse, mon fils pourra-t-il supporter de n'avoir que
le sol mme pour unique sige? Ou comment dormira-t-il  _ciel nu_
dans un bois, ce fils du matre de la terre? Qu'est-ce que dit Rma
 la vive splendeur? Quelles paroles m'envoie Lakshmana? Que me
fait dire St, cette femme vertueuse et dvoue  son poux?
Raconte-moi les haltes, les discours, les festins de Rma, sans rien
omettre et de la manire que tout s'est pass, depuis qu'il est
parti de ces lieux pour habiter les forts.

Ainsi invit par l'Indra des hommes, le cocher parla donc au roi,
mais d'une voix craintive et balbutiante. Il raconta les vnements
depuis son dpart de la ville jusqu' son retour:

Lorsque ces deux hros eurent dispos leurs cheveux en djat
et que, revtus d'un habit fait simplement d'corce, ils eurent
travers le Gange, ils marchrent, la face tourne vers le
confluent. Ensuite,  mon roi,  l'instant o je m'en retournai,
voici que mes coursiers, mus jusqu' verser eux-mmes des larmes
et suivant Rma de leurs yeux, poussent des hennissements plaintifs.

Quand j'eus prsent  ces deux fils de mon roi les paumes de
mes deux mains jointes et creuses en patre, je suis revenu ici,
prince, malgr moi, dans la crainte d'offenser ta majest.

Dans ces contres,  le plus noble des hommes, on voit les arbres
mmes, avec toutes les feuilles, les bouquets de fleurs et
les pousses nouvelles, se faner, languissants d'affliction pour
l'infortune de Rma.--Les fleuves semblaient eux-mmes pleurer
avec des eaux tristes et des ondes troubles: les tangs de lotus,
dpouills de splendeur, n'offraient aux yeux que des fleurs toutes
fanes. Les volatiles et les quadrupdes, immobiles, fixant les yeux
sur un seul point et plongs dans leurs sombres penses, oubliaient
d'errer  et l _sous les ombrages_; toute la fort, comme en
deuil par les chagrins du magnanime, tait sans gazouillement.

Dans la ville, dans le royaume, entre les habitants de la cit,
parmi ceux des campagnes, je ne vois pas un tre,  mon roi, qui ne
s'afflige pour ton fils!

Cette ville sans joie, sans travail, sans prires ni sacrifices,
cette ville, rsonnante d'un bruit larmoyant et qui n'a plus d'autre
son que des sanglots ou des gmissements; ta cit, avec ses hommes
tristes, malades, consterns, avec les arbres fans de ses jardins,
elle est sans aucun resplendissement depuis l'exil de Rma!

Aprs qu'il eut cout ces paroles touchantes et d'autres encore
de Soumantra, le monarque, saisi par une subite dfaillance de son
esprit, tomba de son trne une seconde fois, semblable  un corps
d'o s'est retir le souffle de la vie.--Mais, tandis que le prince
gmissait ainsi d'une faon touchante, et que, tomb de nouveau, il
gisait hors de lui-mme sur la terre, la mre de Rma se plaignait
sur un ton plus dplorable encore, tout affaisse sous un poids
beaucoup plus lourd de chagrin et d'excessive douleur.

       *       *       *       *       *

Aussitt que Rma, le tigre des hommes, fut parti avec Lakshmana
pour les forts, Daaratha, ce roi si fortun nagure, tomba dans
une grande infortune. Depuis l'exil de ses deux fils, ce monarque
semblable  Indra fut saisi par le malheur, comme l'obscurit
enveloppe le soleil au sein des cieux,  l'heure que vient une
clipse. Le sixime jour qu'il pleurait ainsi Rma, ce monarque
fameux, tant rveill au milieu de la nuit, se rappela une grande
faute, qu'il avait commise au temps pass.

 ce ressouvenir, il adressa la parole  Kaualy en ces termes:
Si tu es rveille, Kaualy, coute mon discours avec
attention. Quand un homme a fait une action ou bonne ou mauvaise,
noble dame, il ne peut viter d'en manger le fruit, que lui apporte
la succession du temps.--Quiconque, dans les commencements des choses,
n'en considre pas la pesanteur ou la lgret, pour viter le
mal et faire le bien, est appel un enfant par les sages.

Jadis, Kaualy, dans mon adolescence, imprudent jeune homme,
fier de mon habilet  toucher un but et vant pour mon adresse 
percer d'un trait la bte que je voyais de l'oreille seulement,
il m'est arriv de commettre une faute. C'est pourquoi mon action
coupable a mri ce fruit de malheur, _que je recueille aujourd'hui_,
comme l'efficacit du poison est de tuer la vie dans l'tre anim
qui en a bu la substance. _Mais_ cette mauvaise action des jours
passs, je l'ai commise par ignorance, de mme qu' son insu tel
homme boirait un poison.

Je ne t'avais pas encore pouse, reine, et je n'tais encore
moi-mme que l'hritier prsomptif de la couronne: en ce temps, la
saison des pluies arrive rpandait la joie dans mon me.

En effet, le soleil, ayant brl de ses rayons la terre et ravi
au sol tous les sucs humides, las de parcourir les rgions du nord,
tait pass dans l'hmisphre hant par les Mnes. On voyait des
nuages dlicieux couvrir tous les points du ciel, et les grues, les
cygnes, les paons s'battre en des mouvements de joie. Cette arrive
des nuages forait toutes les rivires largies  dverser leurs
flots d'une eau trouble et vaseuse par-dessus les chausses trop
troites. La terre, gaye par cette riche onde, conue au sein
des nues, brillait sous sa verte parure de gazons nouveaux, o se
jouaient le paon et le coucou radi.

Tandis que cette agrable saison marchait ainsi dans sa carrire,
j'attachai, dame bien faite, deux carquois sur mes paules, et, mon
arc  la main, je m'en allai vers la rivire arayo. J'arrivai
de cette manire sur les rives dsertes de cette belle rivire, o
m'attirait le dsir de tirer sur une bte, _sans la voir_,  son
bruit seul, grces  ma grande habitude des exercices de l'arc. L,
je me tenais cach dans les tnbres, mon arc toujours band en
main, prs de l'abreuvoir solitaire, o la soif amenait, pendant
la nuit, les quadrupdes habitants des forts. L, dirigeant une
flche du ct que j'avais entendu sortir le bruit, il m'arrivait
de tuer soit un buffle sauvage, soit un lphant ou tel autre animal
venu au bord des eaux.

Alors et comme il n'tait rien que mes yeux pussent distinguer
entre les objets sensibles, j'entendis le son d'une cruche qui se
remplissait d'eau, bruit tout semblable mme au barit que murmure un
lphant. Moi aussitt d'encocher  mon arc une flche perante,
bien empenne, et de l'envoyer rapidement, l'esprit aveugl par le
Destin, sur le point d'o m'tait venu ce bruit.

Dans le moment que mon trait lanc toucha le but, j'entendis une
voix jete par un homme qui s'cria sur un ton lamentable: Ah! je
suis mort! Comment se peut-il qu'on ait dcoch une flche sur un
ascte de ma sorte?  qui est la main si cruelle, qui a dirig son
dard contre moi? J'tais venu puiser de l'eau pendant la nuit dans
le fleuve solitaire: qui est cet homme, dont le bras m'a bless d'une
flche!  qui donc ai-je fait ici une offense? Cette flche va
pntrer,  travers le coeur expir de son fils, dans le sein
mme d'un anachorte vieux, aveugle, infortun, qui vit d'aliments
sauvages au milieu de ce bois! Cette fin malheureuse de ma vie, je la
dplore avec moins d'amertume que je ne plains le sort de mon pre
et de ma mre, ces deux vieillards aveugles. Ce couple d'aveugles,
charg d'ans et nourri longtemps par moi, comment vivra-t-il aprs
mon trpas, ce couple misrable et sans appui? Qui est l'homme au
coeur mchant, de qui la flche nous a frapps tous les trois, eux
et moi, d'un mme coup, infortuns, qui vivions _innocemment_ ici de
racines, de fruits et d'herbes?

Il dit; et moi,  ces lamentables paroles, l'me trouble et
tremblant de la crainte que m'inspirait cette faute, je laissai
chapper les armes que je tenais  la main. Je me prcipitai
vers lui et je vis, tomb dans l'eau, frapp au coeur, un jeune
infortun, portant la peau d'antilope et le djat des anachortes.
Lui, profondment bless dans une articulation, il fixa les yeux
sur moi, _non moins_ infortun, et me dit ces mots, reine, comme s'il
et voulu me consumer par le feu de sa rayonnante saintet: Quelle
offense ai-je commise envers toi, kshatrya, moi, _solitaire_, habitant
des bois, pour mriter que tu me frappasses d'une flche, quand je
voulais prendre ici de l'eau pour mon pre? Ces vieux auteurs de mes
jours, sans appui dans la fort dserte, ils attendent maintenant,
ces deux pauvres aveugles, dans l'esprance de mon retour. Tu as tu
par ce trait seul et du mme coup trois personnes  la fois, mon
pre, ma mre et moi: pour quelle raison? n'ayant jamais reu
aucune offense de nous! Sans doute que ni la pnitence, ni la science
sainte ne produisent, je pense, aucun fruit sur la terre, puisque
mon pre ne sait pas, homme insens, que tu m'as donn la mort! Et
mme, quand il le saurait, que ferait-il dans l'tat d'impuissance
o le met sa triste ccit? Il en est de lui comme d'un arbre, qui
ne peut sauver  _ses cts_ un autre arbre que sape la hache _du
bcheron_. Va promptement, fils de Raghou, va trouver mon pre et
raconte-lui cet vnement fatal, de peur que sa maldiction ne te
consume, comme le feu dvore un bois sec! Le sentier, que tu
vois, mne  l'ermitage de mon pre: hte-toi de t'y rendre et
flchis-le, de peur que, dans sa colre, il ne vienne  te maudire!
Mais, avant, retire-moi vite la flche; car ce trait au contact
brlant comme le feu de la foudre, ce trait, lanc par toi dans mon
coeur, ferme la voie  ma respiration. Arrache-moi ce dard! Que la
mort ne vienne pas me saisir avec cette flche dans ma poitrine! Je
ne suis pas un brahme; ainsi, mets de ct la terreur qu'inspire le
meurtre commis sur un brahmane. Un brahme, il est vrai, un brahme qui
habite ces bois, m'a engendr, mais dans le sein d'une oudr.

Voil en quels termes me parla ce jeune homme, que j'avais perc
d'une flche.  la vue de ce faible adolescent qui se lamentait de
cette manire, gisant ainsi dans la arayo, le corps mouill
de ses ondes, poussant de longs soupirs et dchir par
l'atteinte mortelle de ma flche, je tombai dans un extrme
abattement.--Ensuite, hors de moi, je retirai  contre-coeur, mais
avec un soin gal  mon dsir extrme de lui conserver la vie,
cette flche entre dans le sein de ce jeune ermite languissant.
Mais  peine mon trait fut-il t de sa blessure, que le fils de
l'anachorte, puis de souffrances et respirant d'un souffle, qui
s'chappait en _douloureux_ sanglots, se convulsa un instant, roula
hideusement ses yeux et rendit son dernier soupir.

Quand le fils du grand saint eut quitt la vie, faisant crouler
d'une chute rapide et ma gloire et moi-mme, je restai l'me
entirement consterne, car on ne pouvait douter que je ne fusse
tomb dans une calamit sans rivage.

Aprs que j'eus retir au jeune homme la flche brlante et
semblable au poison d'un serpent, je pris sa cruche et me dirigeai
vers l'ermitage de son pre. L, je vis ses deux parents, vieillards
infortuns, aveugles, n'ayant personne qui les servt et pareils 
deux oiseaux, les ailes coupes. Assis, dsirant leur fils, ces deux
vieillards affligs s'entretenaient de lui: eux, que j'avais frapps
dans leur enfant, ils aspiraient au bonheur que ferait natre en eux
sa prsence! _Tel_ je vis ce couple inquiet de pnitents se tenir
dans son ermitage, quand je m'approchai d'eux, l'me bourrele du
crime si grand que j'avais commis par ignorance.

Mais ensuite, comme il entendit le bruit de mon pas, l'anachorte
m'adressa la parole: Pourquoi as-tu donc tard si longtemps, mon
fils? Apporte-moi l'eau promptement! Yadjnyadatta, mon ami, tu t'es
bien attard  jouer dans l'eau: ta bonne mre et moi aussi, mon
fils, nous tions affligs d'une si longue absence. Si j'ai fait, ou
mme ta mre, une chose qui te dplaise, pardonne et ne sois plus
dsormais si longtemps, en quelque lieu que tu ailles. Tu es le pied
de moi, qui ne peux marcher; tu es l'oeil de moi, qui ne peux voir;
c'est en toi que repose toute ma vie... Pourquoi ne me parles-tu
pas?

 ces mots, m'tant approch doucement de ce vieillard,  qui
le dsir de voir son fils inspirait des paroles si touchantes, je
lui dis, agit par la crainte, les mains jointes, la gorge pleine de
sanglots, tremblant et d'une voix que la terreur faisait balbutier,
mais dont ma fermet cherchait  soutenir la force: Je suis un
kshatrya, on m'appelle Daaratha; je ne suis pas ton fils: je viens
chez toi, parce que j'ai commis un forfait pouvantable, en horreur
 tous les hommes vertueux. J'tais all, saint anachorte, mon
arc  la main, sur les rives de la arayo, pier les btes
fauves, que la soif conduirait  ses eaux, o mon plaisir tait de
les atteindre sans les voir. Dans ce temps, le son d'une cruche qui
s'emplissait vint frapper mon oreille: _je dirigeai une flche sur ce
bruit_ et je blessai ton fils, croyant que c'tait un lphant. Aux
pleurs que lui arracha mon dard en lui perant le coeur, je courus
tout tremblant au lieu _d'o ils parlaient_, et je vis un jeune
pnitent. C'est bien la pense que j'avais un lphant vis--vis
de moi, saint anachorte, et mon adresse  percer une bte, _sans
la voir_,  son bruit seul, qui m'ont fait dcocher vers les eaux
cette flche de fer, dont, _hlas_! fut bless ton fils. Aprs que
j'eus retir ma flche de sa blessure, il exhala sa vie et s'en alla
au ciel; mais, avant, il avait dplor bien longtemps le sort de
vos saintets. C'est par ignorance, vnrable anachorte, que
j'ai frapp ton fils bien-aim... Tomb ainsi moi-mme sous les
consquences de ma faute, je mrite que tu dchanes contre moi ta
colre.

 ces paroles entendues, il demeura un instant comme ptrifi;
mais, quand il eut repris l'usage des sens et recouvr la
respiration, il me dit  moi, qui me tenais devant lui mes deux mains
humblement runies: Si, devenu coupable d'une mauvaise action,
tu ne me l'avais pas confesse d'un mouvement spontan, ton peuple
mme en et port le chtiment et je l'eusse consum par le feu
d'une maldiction! Kshatrya, si, connaissant d'avance sa qualit,
tu avais commis un homicide sur un solitaire des bois, ce crime et
bientt prcipit Brahma de son trne, o cependant, il est
fermement assis. Dans ta famille,  le plus vil des hommes, le
paradis fermerait ses portes  sept de tes descendants et sept de tes
anctres, si tu avais tu un ermite, sachant bien ce que tu faisais.
Mais comme tu as frapp celui-ci  ton insu, c'est pour cela que
tu n'as point cess d'tre: en effet, _dans l'autre cas_, la
race entire des Raghouides n'existerait dj plus; tant il s'en
faudrait que tu vcusses toi-mme!

Allons, cruel! conduis-moi vite au lieu o ta flche a tu cet
enfant, o tu as bris le bton d'aveugle qui servait  guider ma
ccit! J'aspire  toucher mon enfant jet mort sur la terre,
si toutefois je vis encore au moment de toucher mon fils pour la
dernire fois! Je veux toucher maintenant avec mon pouse le corps
de mon fils baign de sang, le djat dnou et les cheveux pars,
ce corps, dont l'me est tombe sous le sceptre d'Yama.

Alors, seul, je conduisis les deux aveugles, profondment
affligs,  ce lieu _funbre_, o je fis toucher  l'anachorte,
comme  son pouse, le corps gisant de leur fils. Impuissants 
soutenir le poids de ce chagrin,  peine ont-ils port la main sur
lui que, poussant l'un et l'autre un cri de douleur, ils se laissent
tomber sur leur fils tendu par terre. La mre, lchant mme de sa
langue ce ple visage de son enfant, se mit  gmir de la manire
la plus touchante, comme une tendre vache  qui l'on vient d'arracher
son jeune veau:

Yadjnyadatta, ne te suis-je pas, disait-elle, plus chre que
la vie? Comment ne me parles-tu pas au moment o tu pars, auguste
enfant, pour un si long voyage? Donne  ta mre un baiser
maintenant, et tu partiras aprs que tu m'auras embrasse: est-ce
que tu es fch contre moi, ami, que tu ne me parles pas?

Aussitt le pre afflig, et tout malade mme de sa douleur,
tint  son fils mort, comme s'il tait vivant, ce triste langage, en
touchant  et l ses membres glacs:

Mon fils, ne reconnais-tu pas ton pre, venu ici avec ta mre?
lve-toi maintenant! viens! prends, mon ami, nos cous runis dans
tes bras! De qui, dans la fort, entendrai-je la douce voix me faire
une lecture des Vdas, la nuit prochaine, avec un dsir _gal au
tien_, mon fils, d'apprendre les dogmes saints? Qui, dsormais, qui,
mon fils, apportera des bois la racine et le fruit sauvage  nous
deux, pauvres aveugles, qui les attendrons, assigs par la faim?
Et cette pnitente, aveugle, courbe sous le faix des annes, la
mre, mon fils, comment la nourrirai-je, moi, de qui toute la force
s'est coule et qui d'ailleurs suis aveugle comme elle? car je suis
seul maintenant. Ne veuille donc pas encore t'en aller de ces lieux:
demain, tu partiras, mon fils, avec ta mre et moi. Avant longtemps
le chagrin nous fera exhaler  tous les deux, abandonns sans appui,
le souffle de notre vie dans la mort: _oui_, la sentence, auguste
enfant, est dj prononce. Entr chez le fils du soleil[17], je
mendierai, infortun pre, je mendierai moi-mme, et portant mes
pas vers lui: Dieu des morts, lui dirai-je accompagn par toi, fais
l'aumne  mon fils!

[Note 17: Vivaswat, le soleil, pre d'Yama.]

Qui, aprs la prire du soir et du matin rcite, aprs le
bain, aprs l'oblation verse dans le feu; qui, prenant mes pieds
dans ses mains, les touchera tout  l'entour afin de m'y procurer une
sensation agrable? Parviens au monde des hros, qui ne retournent
pas _dans le cercle des transmigrations_, comme il est vrai, mon fils,
que tu es un innocent, tomb sous le coup d'un homme qui fait le
mal! Obtiens les mondes ternels des saints pnitents, des
sacrificateurs, des brahmes, qui ont rempli dignement l'office de
gourou, des hros enfin, qui ne renaissent pas dans un autre monde!

Va dans ces mondes rservs aux anachortes, qui ont lu
entirement le Vda et les Vdngas; mondes o sont alls ces
rois saints Yayti, Nahousha et les autres! Entre dans ces mondes
ouverts aux chefs de maison qui ne cherchent point la volupt hors
des bras de leur pouse, aux chastes brahmatchris, aux mes
gnreuses, qui distribuent en largesses des vaches, de l'or, des
aliments et donnent mme de la terre _aux deux fois ns_! Va, mon
fils, va, suivi par ma pense, dans ces mondes ternels o vont
ceux qui assurent la scurit des peuples, ceux de qui la parole est
la voix de la vrit! Les mes, qui ont obtenu de natre dans
une race comme est la tienne ne vont jamais dans une condition
infrieure: tomb de ce lieu-ci, va donc en ces mondes o coulent
des ruisseaux de miel.

Quand l'infortun solitaire avec son pouse eut exhal
ces plaintes et d'autres encore, il s'en alla faire, d'une me
consterne, la crmonie de l'eau en l'honneur de son fils.
Aussitt, revtu d'un corps cleste et mont sur un magnifique
char arien, le fils du saint ermite apparut et tint ce langage 
ses vieux parents:

En rcompense du service dvou que j'ai rempli autour de vos
saintes personnes, j'ai obtenu une condition pure, _sans mlange_
et du plus haut degr: bientt vos rvrences obtiendront
elles-mmes ce dsir sjour. Vous n'avez point  pleurer mon
sort; ce roi n'est pas coupable: il en devait arriver ainsi, qu'un
trait lanc par son arc m'enverrait  la mort.

Quand il eut dit ces mots, transfigur dans un corps divin,
lumineux, port au sein des airs sur un char cleste d'une beaut
suprme, le fils du rishi monta au ciel. Mais, tandis que je
me tenais joignant les mains devant l'anachorte, qui venait
d'accomplir, assist de son pouse, la crmonie de l'eau en
l'honneur de son fils, le saint pnitent me jeta ce discours:

Comment se peut-il que tu sois n, homme vil et prsomptueux, dans
la race des Ikshwkides, ces rois saints, magnanimes et de qui la
gloire est clbre _en tous lieux_? Il n'existait pas d'inimiti
entre nous deux, ni au sujet d'une femme, ni  cause d'un champ:
pourquoi, les choses tant ainsi, pourquoi m'as-tu frapp d'une
mme flche avec mon pouse? Nanmoins, comme tu n'as tu mon
fils qu' ton insu et par un coup de malheur, je ne te maudis pas:
mais coute-moi bien!

De mme que j'abandonnerai forcment l'existence, ne pouvant
supporter la douleur que m'inspire cette mort de mon fils; de mme,
 la fin de ta carrire, tu quitteras la vie, appelant ton fils de
tes vains dsirs!

Charg ainsi de sa maldiction, je revins  ma ville, et, peu de
temps aprs, le rishi mme expira, consum par la violence de
son affliction paternelle. Sans doute, la maldiction du brahme
s'accomplit maintenant pour moi: en effet, la douleur de mes regrets
_inconsolables_ pour mon fils prcipite  sa fin le souffle de ma
vie.

Reine, mes yeux ne voient plus; ma mmoire elle-mme vient de
s'teindre: ce sont l, noble dame, les messagers de la mort, qui
hte mon dpart de cette vie. Si Rma venait me toucher, ou si
j'entendais seulement sa voix, je reviendrais bientt, je pense, 
toute la vie, comme un agonisant qui aurait pu boire de l'ambroisie.
Le chagrin que son absence de mes regards fit natre dans mon me
brise les lments de ma vie, comme la grande furie des vagues rompt
les arbres qui croissent sur les rivages d'un fleuve. Heureux ceux
qui, le temps de son exil au milieu des forts accompli, verront de
leurs yeux Rma lui-mme revenir dans Ayodhy, tel que Indra vient
du ciel! Ils ne seront pas des hommes, mais de vrais Dieux, ceux qui
verront sa face resplendissante comme la lune en son plein, quand, 
son retour des bois, il fera son entre dans la grande cit!

 fortuns, vous, qui pourrez contempler ce visage de Rma,
semblable  la reine des toiles, ce visage pur, beau, gracieux, aux
dents charmantes, aux yeux comme les ptales du lotus! Heureux
les hommes qui verront la face _auguste_ de mon fils, dont la douce
haleine est gale au parfum du lotus quand il s'panouit dans
l'automne!

Tandis que les souvenirs de Rma occupaient ainsi la pense du
monarque, tendu sur les tapis de sa couche, l'astre de sa vie
s'inclina peu  peu vers son couchant, comme on voit la lune baisser,
 la fin de la nuit, vers l'occident. Hlas! Rma, disait-il, mon
fils! et tandis qu'il prononait languissamment ces mots, le roi
des hommes rendit le souffle de la vie, si difficile  quitter,
souffle bien-aim, que lui arrachait la violence du chagrin caus
par l'exil de son fils. Dans le temps que l'infortun monarque,
tendu sur sa couche, se rpandait en ces regrets sur l'exil de
Rma, il exhala sa douce vie  l'heure o la nuit arrivait au
milieu de sa carrire.

       *       *       *       *       *

Quand elle vit le monarque tomb dans le silence, aprs qu'il se
fut ainsi lament, Kaualy dsole se dit: Il dort! et ne
voulut pas le rveiller. Sans rien dire  son poux, elle, de qui
la fatigue du chagrin avait rendu la voix paresseuse, elle s'endormit
de nouveau sur la couche, son me sature de tristesse par l'exil de
son fils. Bientt, lorsque la nuit fut coule et que fut arrive
l'heure o blanchit l'aube du jour, les potes, _rveilleurs_
officiels du roi, se rpandirent autour _de sa chambre_.

Aussitt, dans le gynoece,  ces voix des chantres, des
pangyristes, des bardes, toutes les pouses du roi sortent
prcipitamment du sommeil. On voit s'approcher du monarque, et ses
femmes, et la foule de leurs eunuques, et ceux  qui leurs offices
respectifs imposent la fonction de se tenir, suivant leurs dignits,
prs de la personne du roi. En mme temps, les baigneurs, tenant
des urnes d'argent et d'or, toutes pleines d'une eau de senteur,
s'avancent eux-mmes vers l'auguste souverain. Des hommes verss
dans leur ministre apportent aussi et les choses qu'il faut toucher
pour attirer le bonheur, et quelque antidote efficace que pourrait
exiger telle ou telle circonstance. Ces habiles serviteurs s'tant
donc approchs du roi, immobile dans sa couche, les femmes se mirent
toutes  faire clore son rveil dans la crainte de voir le
soleil monter sur l'horizon _avant qu'il n'et ouvert les yeux  sa
lumire_.

Mais quand, malgr tous leurs efforts mmes pour le tirer du
sommeil, le monarque endormi ne se fut pas rveill jusqu'aprs
le lever du soleil, ses pouses tombrent dans une profonde
inquitude.--Saisies de crainte, incertaines sur la vie du roi, elles
s'murent, comme la pointe des herbes sur les bords d'un fleuve.
Ensuite, quand chacune eut touch le prince et reconnu que sa peur
n'tait pas sans fondement, ce malheur, dont elles avaient dout, se
changea pour elles en certitude. Consternes et toutes tremblantes
 la vue du roi mort, elles tombrent alors en criant: Hlas,
seigneur! tu n'es plus!

 ce cri perant de douleur, Kaualy et Soumitr endormies
se rveillrent dans une grande affliction. Hlas! dirent-elles;
hlas! qu'y a-t-il? Puis, ces mots  peine jets, elles se
lvent du lit en toute hte, et, saisies d'une terreur soudaine,
elles s'approchent du monarque.

Quand les deux reines eurent vu et touch leur poux, qui, tout
abandonn par la vie, semblait encore jouir du sommeil, leur immense
douleur s'exhala en de longs cris. mues par ce bruit plaintif, de
tous cts les femmes du gynoece se remirent de groupe en groupe
 crier au mme instant, comme des bandes de pygargues effrayes.
Cette vaste clameur, envoye dans le ciel par les pouses affliges
du gynoece, remplit entirement la cit et la rveilla de toutes
parts.

Dans un instant, mu, constern, retentissant de plaintifs
gmissements et rempli d'hommes empresss confusment, le palais du
monarque, tomb sous l'empire de la mort, n'offrit plus,  l'aspect
des siges et des lits renverss,  l'oue des pleurs entremls
de cris lamentables, que les images du malheur envoy, _comme une
flche_, dans cette royale maison.

Ensuite, aprs qu'il eut fait vacuer la salle et tenu conseil avec
les ministres, Vaishtha le bienheureux ordonna ce qu'exigeait la
circonstance. Puis, quand il eut fait introduire le corps du roi de
Koala dans une drni[18], que le ssame avait rempli de son huile,
il agita cette question de concert avec les ministres: Comment
fera-t-on venir en ces lieux Bharata et atroughna, qui tous deux
sont alls depuis longtemps  la cour de leur aeul maternel? En
effet, les ministres ne peuvent vaquer aux funrailles du monarque
en l'absence de ses fils, et, pour obir  cette loi, ils gardent le
corps inanim du souverain.

[Note 18: Bassin ou vaisseau de forme ovale.]

Aussitt Vaishtha, le plus saint des hommes qui rcitent la
prire  voix basse, fit appeler en diligence Aoka, Siddhrtha,
Djayanta, et dit  ces trois messagers:

Allez rapidement sur des chevaux lgers  la ville, o s'lve
le palais du roi _des Kkyains_; et l, dpouillant vos airs
affligs, il vous faut parler  Bharata _comme_ d'aprs un ordre
mme de son pre. Ton pre, _lui direz-vous_, et tous les
ministres s'enquirent si tu vas bien et t'envoient ces paroles:
Hte-toi de venir promptement; quelque chose d'une extrme
importance rclame ici tes soins. Arrivs l, gardez-vous bien
de lui apprendre en aucune manire, fussiez-vous interrogs mme
l-dessus, que Rma est parti en exil et que son pre est all au
ciel.

Il dit; et, ces instructions donnes, les messagers, congdis par
Vaishtha se mettent en route, d'une me pleine d'lan, avec une
vitesse soutenue par la vigueur.

Aprs sept nuits passes dans sa route, Bharata, le plus minent
des hommes qui possdent un char, dit, l'me contriste  l'aspect
de la cit en deuil, ces paroles au conducteur de son char: Cocher,
la ville d'Ayodhy ne se montre point  mes regards avec des
mouvements trs-joyeux: ses jardins et ses bosquets sont fltris; sa
splendeur est comme efface.

Je vois mme tals maintenant partout de lugubres symboles:
d'o vient, conducteur de mon char, d'o vient ce tremblement qui
agite maintenant tout mon corps?

Tandis qu'il parlait ainsi, Bharata, avec ses chevaux fatigus, entra
dans cette ville dlicieuse, au milieu des hommages que rendaient 
sa personne les gardes et les concierges des portes.

Quand il vit, _dans son intrieur_, cette noble ville, souille dans
ses portes et ses ventaux brunis de poussire; cette ville, pleine
d'un peuple dsol, et nanmoins dserte dans ses grandes rues,
ses difices, ses carrefours solitaires, il fut encore plus accabl
de chagrin. Sous l'aspect de ces choses douloureuses pour l'me
et qui n'existaient pas dans un autre temps au sein de cette royale
cit, le jeune magnanime entra dans le palais de son pre, la tte
courbe sous le poids de son _triste_ pressentiment.

tant donc entr dans ce palais riche, admirable aux yeux et
semblable au palais de Mahndra, Bharata ne vit pas son pre. Et,
comme il n'avait point aperu l son pre dans cette maison du roi,
Bharata de sortir aussitt pour aller dans l'habitation de sa
mre.  peine eut-elle vu son fils arriv, Kky s'lana
prcipitamment de son sige, les yeux panouis par la joie. Entr
d'une me empresse dans ce palais de sa mre, le tout-puissant
Bharata, courbant la tte, prit ses pieds _avec respect_. Elle,
 son tour, de baiser Bharata sur la tte, de serrer son fils
troitement dans ses bras, et, le faisant asseoir  son ct, de
lui adresser les questions suivantes:

Combien as-tu compt de jours, mon fils, pour venir jusqu'ici de la
ville o rgne ton grand-pre? As-tu fait un heureux voyage? Es-tu
mme venu sans fatigue? Ton aeul est-il bien portant, ainsi que
_mon frre_ Youdhadjit, ton oncle? Mon fils, ton sjour dans la
famille de ton aeul a-t-il eu pour toi beaucoup de charme?  ces
questions de Kky, Bharata, dans la tristesse de son me, conta
rapidement  sa mre toute la suite de son voyage et de son retour.

Il y a aujourd'hui sept jours que je suis parti de Girivradja; le
pre de ma bonne mre se porte bien avec mon oncle Youdhadjit. Mou
aeul m'a donn de grandes richesses, magnifique prsent de son
amiti; mais la fatigue de mes quipages m'a forc de laisser tout
dans ma route, tant je suis venu rapidement, plein de hte, stimul
par les messagers envoys du roi, _mon pre_! Mais daigne maintenant
rpondre aux demandes que je dsire t'adresser.

Pourquoi ne voit-on pas, comme  l'ordinaire, cette ville couverte
de citadins joyeux, mais pleine d'un peuple abattu, sans travail, sans
gaiet, dpouill entirement de ses parures et muet partout de ce
murmure qui accompagne la rcitation des Vdas? Pourquoi dans la rue
royale ce peuple aujourd'hui ne m'a-t-il pas dit un seul mot? Pourquoi
n'ai-je pas vu mon pre dans son palais? Est-ce que Sa Majest
serait alle dans l'habitation de Kaualy, ma bonne mre?

 ces mots de Bharata, Kky rpondit, sans rougir, avec
ce langage horrible, mais o quelque douceur infuse temprait
l'odieuse amertume: Consum de chagrins  cause de son fils, le
grand monarque, ton pre, t'a lgu son royaume et s'en est all
dans le ciel, que lui ont mrit ses bonnes oeuvres.

 peine eut-il ou de sa mre ces paroles composes de syllabes
horribles, que Bharata soudain tomba sur la terre, comme un arbre
sap au tronc.

Relve-toi promptement, Bharata, et ne veuille pas te dsoler: car
les hommes de ta condition, qui ont mdit sur les causes et sur les
effets du chagrin, ne s'abandonnent point _ainsi_ aux gmissements.
Ton pre est descendu dans la tombe, aprs qu'il eut gouvern la
terre avec justice, sacrifi suivant les rites, vers des largesses
et des aumnes, tu n'as donc pas  le plaindre. Le roi Daaratha,
_ton pre_, attach d'un lien ferme au devoir et  la vrit,
s'en est all dans une rgion plus heureuse; tu n'as donc pas, mon
fils,  dplorer sa fortune.

Elle dit:  ces mots dchirants de Kky, Bharata, dans
une extrme douleur, adressa de nouveau ces paroles  sa mre:
Peut-tre, _me disais-je_, le roi va-t-il sacrer _le vaillant_
Rma: peut-tre va-t-il clbrer un sacrifice: telles taient
les esprances dont se berait mon esprit et qui me faisaient
accourir en toute hte.

--Mre, de quelle maladie le roi est-il mort avant que je fusse
arriv? Heureux, vous, Rma et Lakshmana, qui avez pu environner mon
pre de vos tendres soins!

--Mre, quel enseignement suprme t'a laiss pour mon bien le
plus excellent des sages, Daaratha, mon pre?

Il dit, et Kky interroge tint alors ce langage  Bharata:
Magnanime fils de roi, coute donc la vrit entirement; et,
ce rcit fait, prends garde,  toi qui donnes l'honneur, de
t'abandonner au dsespoir. coute de quelle manire, ayant quitt
la vie, ton pre, la justice elle-mme incarne, s'en est all
dans le ciel: je vais te raconter en mme temps ce que ton pre
a dit: Ah! mon fils Rma! s'est-il cri; ah! Lakshmana, mon
fils! et, quand il eut plusieurs fois jet cette plainte, c'est
alors que ton pre a quitt la vie. Ton pre s'en est all au
ciel, aprs qu'il eut prononc encore cette parole, qui fut la
dernire: Heureux les hommes qui pourront voir mon fils Rma de
retour ici des bois avec St et Lakshmana, une fois expir le
temps convenu!

 ces mots, Bharata que la crainte d'une seconde infortune dchirait
comme un poison mortel, interrogea de nouveau sa mre: O Rma
demeure-t-il maintenant? s'cria-t-il, d'un visage constern. Et
pourquoi s'est-il retir dans les bois? Pourquoi sa belle Vidhaine
et Lakshmana ont-ils suivi Rma dans les forts?

 ces questions, Kky de rpondre un langage plus horrible
encore, bas, odieux mme, tout en croyant ne dire  son fils qu'une
chose agrable: Couvert d'un valkala pour vtement, accompagn
de sa Vidhaine, et suivi de Lakshmana, Rma s'en est all dans
les bois sur l'ordre mme de son pre; et c'est moi, qui ai su faire
exiler ce frre, _ton rival_, au sein des forts. Quand ton pre
l'eut banni, Daaratha, consum de chagrins  cause de son fils,
quitta ce monde pour le ciel.

 ces mots, Bharata, souponnant _malgr lui_ un crime dans une
telle mre, Bharata, qui aspirait de tous ses dsirs  la puret
de sa famille, se mit  l'interroger en ces termes: Rma, tout
sage qu'il est, n'aurait-il point usurp le bien des brahmes? Ce
digne frre n'aurait-il pas maltrait quelqu'un, riche ou pauvre;
offense, pour laquelle mon pre a banni de sa prsence un fils plus
cher  ses yeux que la vie mme!

Ensuite de ces paroles entendues, Kky, racontant son action
et s'en glorifiant mme avec une lgret de femme, rpondit 
Bharata: Il n'a point enlev le bien des brahmes; il n'a maltrait
qui que ce soit.

Il a mrit l'amour du monde entier par son dvouement 
son devoir: aussi le roi dsirait-il sacrer son fils an comme
associ  sa couronne.

_Mais_, aussitt parvenue  moi cette nouvelle que le monarque
avait conu une telle pense, je conjurai l'auguste souverain
_d'abandonner ce dessein_ et de reporter sur ta _noble tte_
l'onction royale qu'il destinait  Rma. J'ai demand au roi l'exil
de Rma dans les forts pendant neuf ans ajouts  cinq annes,
et ton pre a banni Rma hors de la ville.

Ainsi donc, saisis-toi du royaume; fais produire son fruit  ma
peine; remplis, _terrible_ immolateur de tes ennemis, remplis de joie
le coeur de tes amis et le mien! Va, mon fils, va trouver bien vite
les brahmes et Vaishtha, leur chef; puis, quand tu auras acquitt
les honneurs funbres que tu dois  ton pre, fais-toi sacrer
aussitt, suivant les rites, comme souverain de cet empire, qui
t'appartient!

Ayant donc ou dire  sa mre que son pre tait mort et ses deux
frres bannis, lui, consum par le feu de sa douleur, il rpondit
 Kky dans les termes suivants: Femme en butte maintenant au
blme et criminelle en tes penses, tu es abandonne par la vertu,
Kky, pour avoir enlev son diadme  Rma, qui ne fit jamais
de mal  personne.

Pourquoi, si tu veux, grce  ton dsir _impatient_ du trne,
aller au fond des enfers, pourquoi m'y entraner moi-mme aprs toi
dans ta chute?

Est-ce que ton poux avait commis une offense envers toi? Quelle
injustice devais-tu au magnanime Rma, pour les chtier galement
tous deux, celui-l par la mort, celui-ci par l'exil!

Puisse tre ce monde pour toi, puisse tre mme pour toi l'autre
monde strile de bonheur, homicide fatale de ton mari! Va dans
les enfers, Kky, crase par la maldiction de ton poux!
Hlas! je suis foudroy, je suis ananti par ton avide ambition du
royaume! Qu'ai-je besoin maintenant ou de l'empire ou des volupts,
quand tu m'as consum dans le feu de l'ignominie? Spar de mon
pre, spar de mon frre, qui tait un second pre  mes yeux,
qu'ai-je  faire de la vie mme,  plus forte raison d'un empire?

       *       *       *       *       *

Ds qu'ils virent arrive la fin de cette nuit, les chefs de
l'arme, les brahmes et tous les collges des conseillers divers
s'tant runis, entrrent dans le chteau royal, veuf d'un
souverain qui, _vivant_, ressemblait au grand Indra lui-mme. Cette
_illustre_ assemble s'assit autour de Bharata, qu'elle voyait
afflig, ses yeux remplis de larmes, plong dans le chagrin, tendu
sur la terre et semblable  un homme qui n'a plus sa connaissance.

Vaishtha, le vnrable saint, dit  cet enfant dsol de
Raghou, qui, le front baiss, traait des lignes sur le sol avec
la pointe du pied: L'homme ferme qui, sans perdre la tte dans
l'adversit, remplit comme il faut les obligations qu'il doit
ncessairement acquitter est appel un sage par les matres de la
science. Ainsi, revts-toi de fermet, rejette le chagrin de ton
coeur, et veuille bien clbrer sans dlai, d'une me rassise, les
obsques de ton pre. _Oui_! il a fini comme un tre sans appui,
ce _vigoureux_ appui du monde, ton pre, juste comme la justice
elle-mme. _Alors_, nous avons agit cette question: N'y aurait-il
pas un moyen de procder aux funrailles sans Bharata? et nous
avons dpos le corps du feu _roi_, ton pre, dans un vaisseau
d'huile exprime du ssame. Veuille donc,  mon ami, clbrer ses
royales obsques.

Remets la force dans ton me, Bharata, et ne sois pas un esprit
faible. La mort est forte: on ne peut la vaincre, fils de Kakoutstha;
nous tous bientt nous ne serons plus: cette grande affliction ne te
sied donc pas!

 ces paroles de l'anachorte, Bharata, le plus minent des hommes
intelligents, jeta les yeux sur Vaishtha, et, plus afflig encore,
lui rpondit en ces termes: Quand ta saintet me parle ainsi,
_pieux_ ermite, je sens mon me se dchirer en quelque sorte.
L'empereur du monde, Rma vit, quel empire ai-je donc ici? Mais
conduisez-moi o est le roi mon pre: c'est mon dsir assurment
de clbrer l ses funrailles, aid par vous; si toutefois
il est possible que mon coeur n'clate point  cet heure en
mille fragments! Que vos minences me fassent donc voir mon pre,
_hlas_! priv de la vie.

Entr dans le palais de Kaualy avec les veuves du roi, Bharata
vit alors son pre inanim chez la mre de Rma.  la vue de son
pre _gisant ainsi_ la vie teinte et la splendeur efface, il jeta
ce cri: Hlas! mon roi! et tomba sur la face de la terre. On et
dit un homme, de qui l'me s'est chappe.

Mais, quand il a recouvr la connaissance, il tourne les yeux vers
son pre, et, tout plein de tristesse, lui tient ce langage comme
s'il tait vivant: Roi magnanime, lve-toi! Pourquoi dors-tu? Me
voici arriv sur ton ordre avec hte, moi Bharata, et atroughna
m'accompagne. Mon aeul te demande,  mon pre, comment va ta
majest: ainsi fait mon oncle Youdhadjit, prosternant sa tte devant
toi. D'o vient qu'autrefois, inclin devant toi,  mon retour de
quelque pays, tu me faisais monter sur ton sein, roi des hommes, tu
me donnais sur le front un baiser, tu me comblais des caresses de ton
amour? Et pourquoi, dans ce moment, ne m'adresses-tu pas une parole
 mon arrive? Jamais je n'ai commis une offense envers toi;
regarde-moi donc maintenant avec bienveillance.

Heureux ce Rma, par qui ton ordre fut excut, roi de la terre!
Heureux encore ce Lakshmana, qui a suivi Rma dans l'exil! Mais
infortune et souillure  moi par cela mme que, pntr d'une
vive douleur, tu as quitt la vie plein de ressentiment contre moi!
Sans doute, Rma et Lakshmana ne connaissent point ta mort; car ils
auraient quitt les bois  l'instant mme, et leur affliction les
et amens dans ces lieux!

Si, pour la faute de ma mre, je te suis maintenant odieux, roi
des hommes; voici atroughna; daigne au moins lui dire en ce moment
quelque chose.

Quand elles entendirent le magnanime Bharata se lamenter ainsi, les
pouses du monarque se rpandirent en pleurs dans une profonde
affliction. Ce fut alors que le plus vertueux des hommes qui murmurent
la prire, Vaishtha et Djvli mme avec lui tinrent ce discours
au gmissant Bharata, que torturait sa douleur: Ne t'abandonne pas
aux larmes, sage Bharata! le matre de la terre ne doit pas tre
plaint. Veuille bien t'occuper de ses funrailles avec un esprit
calme. Les parents et les amis, qui pleurent d'une affection
_dsole_, ne font-ils pas tomber du ciel par la chute de ces
larmes, fils de Raghou, l'homme  qui ses vertus avaient mrit le
Swarga?

 ces mots de Vaishtha, Bharata, qui n'ignorait pas le devoir,
Bharata, le plus loquent des tres qui ont reu la voix en
partage, secoua ce _trop vif_ chagrin et rpondit en ces termes:
Cet amour si fort de mon coeur  l'gard de mon pre me trouble
en quelque sorte jusqu' la dmence. Nanmoins, fortifi par les
sages conseils de vos saintets, mes _vnrables_ institutrices,
je dpose mon chagrin et je vais clbrer, _comme il faut_, les
obsques de mon pre.

       *       *       *       *       *

Quand cette nuit fut coule, les potes _de la cour_ et les bardes
_officiels_ de rveiller Bharata dans le sommeil et de chanter ses
louanges avec une voix mlodieuse. Soudain les tambours sont battus
 grand bruit, et, d'un autre ct, le souffle des musiciens fait
rsonner une foule de conques et de fltes aux harmonieux concerts.
Le bruit des instruments  la voix si grande qu'elle remplissait,
pour ainsi dire, toute la ville, rveilla Bharata, l'me encore dans
le trouble du chagrin.

Aussitt, arrtant ces bruyants accords, Bharata de crier  ces
rveilleurs officiels: Je ne suis pas le roi! Ensuite, il dit 
atroughna: Vois, atroughna, quel crasant dshonneur Kky
a fait tomber sur ma tte innocente par cette action blme dans
tout l'univers! La couronne impriale, que le droit de sa naissance
avait mise au front de mon pre, _flotte incertaine_ maintenant
qu'elle est spare de lui, comme un navire sans gouvernail erre,
jouet _du vent et_ des flots.

Aprs qu'on eut cart le peuple et que l'astre auteur du jour fut
mont sur l'horizon, Vaishtha de parler ainsi  Bharata, comme 
tous les ministres: Tu vois rassembls devant toi et chargs des
choses ncessaires aux funrailles du roi tous les notables de la
ville et tes sujets du plus haut rang.

Lve-toi promptement, Bharata! Qu'il n'y ait ici, mon seigneur,
aucune perte du temps!

Dpose le roi des hommes dans cette bire, que tu vois l;
enlve sur tes paules ton pre couch dans le cercueil; puis,
emmne-le promptement hors de ces lieux.

Ensuite Bharata, surmontant la violence intolrable de sa douleur,
contempla de tous les cts ce corps du matre de la terre. Mais
alors il ne put dompter la fougue de son dsespoir, soulev comme la
fureur de l'onde qui bondit au sein du vaste Ocan.

Quand il eut dpos le grand roi dans le cercueil, il para le
corps et jeta sur lui une robe prcieuse, dont il couvrit l'_auguste
dfunt_ tout entier. Il tala ensuite une guirlande de fleurs sur
les restes de son pre, qu'il parfuma avec les manations d'un
encens divin; puis il rpandit _ pleines mains_ autour d'eux
par tous les cts des fleurs odorantes d'une senteur exquise. Il
souleva le cercueil, assist par atroughna, et le porta dsol,
tout en larmes et rptant  chaque pas: O es-tu, mon roi! Il
s'en ira _donc en cendres vaines_! Au milieu de ses pleurs et sur un
signe de Vaishtha, les serviteurs obissants prirent le cercueil,
qu'ils emportrent aussitt d'un pied moins hsitant.

Les domestiques du roi, tous pleurant et l'me dans le trouble du
chagrin, marchaient devant la bire, tenant un parasol blanc, un
chasse-mouche et mme un ventail. Devant le monarque s'avanait
flamboyant le feu sacr, que les brahmes et Djvli, leur chef,
avaient commenc par bnir. Ensuite venaient, pour en distribuer les
richesses aux gens malheureux et sans appui, des chars pleins d'or et
de pierreries. L, tous les serviteurs du roi portaient des joyaux
de mainte espce, destins pour tre distribus en largesses
aux funrailles du matre de la terre. Devant lui marchaient les
potes, les bardes et les pangyristes, qui chantaient d'une voix
douce les loges dcerns aux bonnes actions du monarque.

Alors Bharata et atroughna se chargent du cercueil et s'avancent,
baigns de larmes, en proie  la douleur et au chagrin.

Arrivs sur les bords de la arayo, dans un lieu solitaire, dans
un endroit gazonn d'herbes tendres et nouvelles, on se mit alors 
construire le bcher du roi avec des bois d'alos et de santal.

Un groupe d'amis, les yeux troubls de larmes, souleva ce corps
_glac_ du monarque et le coucha sur le bcher. Quand ils eurent
lev sur le bois entass le dominateur de la terre, vtu avec une
robe de lin, les brahmes d'amonceler sur le corps tous les vases du
sacrifice.

Ensuite, les chantres du Rig-Vda nettoient ces vases du sacrifice
avec un faisceau d'herbes kouas; et, cet office termin, il jettent
aussitt de toutes parts dans ce bcher la cuiller et les vases, les
anneaux de la colonne victimaire, les gramines kouas, le pilon et
le mortier, accompagns avec les deux morceaux de bois qui, frotts
l'un contre l'autre, avaient donn le feu pour le sacrifice.

Aprs qu'on eut immol une victime pure, consacre avec les
crmonies et les hymnes saints, on tala tout  l'entour du
roi un grand festin de mets divers. Cela fait, Bharata, aid de ses
parents, ouvrit avec la charrue, _en commenant_  l'orient, un
sillon pour enceindre la terre o s'levait ce grand bcher;
ensuite il mit en libert, suivant les rites, une vache avec son
veau, et, quand il eut arros de tous cts la pile funbre avec
la graisse, l'huile de ssame et le beurre clarifi, il appliqua de
sa main le feu au bcher. Tout  coup la flamme se droula, et le
feu, dveloppant _ses langues_ flamboyantes, consuma le corps du roi
mont sur le bois entass.

Assist de la foule, Bharata, de sa main droite, joncha le bcher
d'un bouquet de fleurs et continua la crmonie en chancelant, comme
s'il et aval du poison. Malade, vacillant, gar mme par la
douleur, il se prosterne contre la face de la terre, adorant les pieds
de son pre. Quelques-uns de ses amis le prennent dans leurs bras
et font relever malgr lui ce fils malheureux, aux formes toutes
empreintes d'affliction, agit, chancelant et l'esprit hors de lui.
Mais, aussitt qu'il vit le feu allum dans tous les membres de son
pre, il poussa des cris, ses bras levs au ciel, et s'affaissa de
nouveau sous le poids de sa douleur.

Vaishtha fit relever Bharata et lui tint ce discours: Ce monde est
continuellement afflig par l'antagonisme de principes opposs: te
lamenter pour une condition, qui existe de toute ncessit, n'est
pas digne de toi! Tout ce qui est n doit mourir; tout ce qui est
mort doit renatre: ne veuille donc plus te dsoler pour deux choses
 la fatalit desquelles nul homme ne peut drober sa tte!

Soumantra lui-mme, tandis qu'il aidait  se relever atroughna
gisant dessus la face de la terre, lui parla aussi de cette loi qui
soumet tous les tres  la vie et  la mort.

Pendant qu'ils essuyaient les pleurs stillants de leurs yeux, les
ministres exhortrent ces deux nobles frres, l'oeil rouge de
larmes,  faire la crmonie de l'eau pour leur auguste pre.

Tandis que ce magnanime Bharata donnait l'onde aux mnes paternels,
on vit les fleuves saints, la Vip, et le atadrou, et la
Gang, et l'Yamoun, et la Sarasvat, et la Tchandrabhg, et les
autres cours d'eau vnrs s'approcher de la arayo.

Bharata, aid par ses amis, rassasia avec l'eau de ces rivires
saintes l'me de son pre, qui tait passe de la terre au ciel.
Aprs lui, tous les habitants de la ville, et les ministres, et le
pourohita de rjouir, suivant le rite, ces mnes du monarque avec
une libation d'eau. Quand ils eurent tous, citadins et villageois,
fait la crmonie de l'eau, ils se mirent, chacun en particulier,
 consoler Bharata, de qui l'me n'avait plus de ressort que pour le
chagrin. Ensuite, accompagn et consol par eux, celui-ci reprit le
chemin d'Ayodhy, o il n'arriva point sans tomber en dfaillance
mainte et mainte fois.

Entr dans la demeure paternelle, l'auguste Bharata y joncha le sol
de la terre avec un lit d'herbes, o, languissant de tristesse, il
resta couch dix jours, sa pense continuellement fixe sur la mort
de son pre.

Quand le dixime jour fut coul, le fils du roi s'tant purifi,
offrit au mnes _de son pre_ les oblations funbres du douzime
et mme du treizime jour. Alors, dans ces royales obsques, il
donna aux brahmes, en vue de son pre, une immense richesse, des
vtements prcieux, des vaches, des chars et des voitures, des
serviteurs et des servantes, les plus magnifiques ornements et des
maisons regorgeantes de toutes choses.

Aussitt que fut expir le treizime soleil et termine la
crmonie, qui est immdiate  la fin de ce jour, tous les
ministres s'tant rassembls adressrent ce langage  Bharata:
Ce monarque, qui tait notre seigneur et notre gourou, s'en est
all dans le ciel, aprs qu'il eut exil Rma, son bien-aim
fils, et Lakshmana mme. Fils de roi, monte sur le trne, o le
droit t'appelle; rgne aujourd'hui sur nous avant que ce royaume ne
tombe, faute de matre, dans une triste infortune.

 ces mots, ayant touch les choses du sacre en signe de bon augure,
Bharata dit alors aux ministres du feu roi: Le trne dans ma
famille a toujours, depuis Manou, lgitimement appartenu  l'an
des frres: il ne sied donc point  vos excellences de me parler ce
langage, comme des gens _de qui la raison est_ trouble. Rma; celui
des hommes qui sait le mieux  quels devoirs sont obligs les rois;
Rma aux yeux de lotus mrite, et comme l'an de ses frres et
par ses belles qualits, d'tre ici le monarque. Vous ne devez pas
en choisir un autre; c'est lui-mme qui sera notre souverain. Que
l'on rassemble aujourd'hui promptement une grande arme, distribue
en ses quatre corps: j'irai _chercher avec elle et_ ramener des bois
mon frre, ce rejeton vertueux de Raghou. Que _nos_ ouvriers me
fassent des routes unies dans les chemins raboteux; et que des hommes
experts dans la connaissance des routes, des lieux et des temps
marchent devant moi!

Il dit: alors tous les ministres du feu roi, le poil hriss de
joie, rpondirent  Bharata, qui tenait un langage si bien assorti
au devoir: Daigne ri, _appele d'un autre nom_ Padm, te
protger, toi, digne enfant de Raghou, qui nous fais entendre ces
paroles et qui veux rendre la couronne  ton frre an!

Joyeux de ce discours plein de sens, qu'ils avaient ou de ses
lvres, les conseillers et les membres de l'assemble dirent aussi
 Bharata:  toi, le plus noble des hommes, toi, que le peuple
environne de son amour, nous allons, suivant tes ordres, commander 
des corps d'ouvriers qu'ils se htent d'aplanir la route.

       *       *       *       *       *

Ensuite, dans chaque maison, toutes les pouses des guerriers se
htent de faire leurs adieux  ceux qui doivent marcher dans cette
excursion, et chacune presse _vivement_ le dpart de son poux.
Bientt les gnraux viennent annoncer que l'arme est dj
prte avec ses hommes de guerre, ses chevaux, ses voitures atteles
de taureaux et ses admirables chars lgers.  cette nouvelle que
l'arme attend, Bharata, en prsence du vnrable _anachorte_:
Fais promptement avancer mon char! dit-il  Soumantra, debout
 son ct.  peine eut-il reu l'ordre, que celui-ci mettant 
l'excuter promptitude et vigueur, prit le vhicule et revint avec
le char, attel des coursiers les plus magnifiques.

Bharata dit alors: Lve-toi promptement, Soumantra! va! fais sonner
le rassemblement de mes armes! Je veux ramener ici Rma, ce noble
ermite des bois, en mnageant toutefois ses bonnes grces.

Ensuite le beau jeune prince, conduit par le dsir de revoir enfin
Rma, se mit en route, assis dans un char superbe, attel de chevaux
blancs. Devant lui s'avanaient tous les principaux des ministres,
monts sur des chars semblables au char du soleil et trans par
des coursiers rapides. Dix milliers d'lphants, quips suivant
toutes les rgles, suivaient Bharata dans sa marche, Bharata, les
dlices de la race du grand Ikshwkou. Soixante mille chars de
guerre, pleins d'archers et bien munis de projectiles, suivaient
Bharata dans sa marche, Bharata, le fils de roi aux forces puissantes.
Cent mille chevaux monts de leurs cavaliers suivaient Bharata
dans sa marche, Bharata, le fils de roi et le descendant illustre de
_l'antique_ Raghou.

On voyait sur des chars au bruit clatant s'avancer, et Kky,
et Soumitr, et l'auguste Kaualy, joyeuses de _penser qu'elles
allaient_ ramener _le bien-aim_ Rma.

Ensuite le roi des Nishdas,  la vue de cette arme _si
nombreuse_, arrive prs du Gange et campe sur les bords du
fleuve, dit ces paroles  tous ses parents: Voici de tous les
cts une bien grande arme: je n'en vois pas la fin, tant elle
est rpandue ici et l _dans un immense espace_! C'est l'arme des
Ikshwkides: on n'en peut douter; car j'aperois dans un char, loin
d'ici, un drapeau, _o je reconnais leur symbole_, un bnier des
montagnes. Bharata irait-il chasser? Veut-il prendre des lphants?
Ou viendrait-il nous dtruire? En effet, aucune force d'homme n'est
capable de rsister  cette arme! Hlas! sans doute, par le
dsir d'assurer sa couronne, il court avec ses ministres immoler
Rma, que Daaratha, son pre, a banni dans les forts! Car la
beaut du trne est capable de sparer, dans un instant, des
coeurs le plus troitement unis par l'amiti fraternelle: le
doute m'environne de tous les cts. Rma le Daarathide est mon
matre, mon parent, mon ami, mon gourou: c'est pour le dfendre que
je suis accouru vers ce fleuve du Gange.

Ensuite, le roi Gouha tint conseil avec ses ministres, qui savaient
proposer de bons avis; et, sorti de cette dlibration, il dit alors
ces mots  tout son cortge:

Si l'arme que voici marche avec des penses ennemies  l'gard
de Rma, l'homme aux actions admirables, certes! aujourd'hui sa
traverse du Gange ne sera point heureuse!

Dans ce jour mme, ou je mettrai fin  une chose des plus
difficiles pour le bien de Rma; ou je serai gisant sur la terre,
couvert de blessures et souill de poussire. _Mais non_! je saurai
bien repousser devant moi cette arme, qui marche avec tant de
coursiers et d'lphants, moi, soutenu par le dsir d'excuter
une oeuvre utile  mon cher et magnanime Rma, de qui les nombreuses
vertus ont enchan mon coeur!

Alors Gouha prit avec lui des prsents, des poissons, de la viande,
des liqueurs spiritueuses, et vint trouver Bharata. Quand l'auguste
cocher, fils d'un noble cocher lui-mme, vit s'approcher le roi des
Nishdas, il annona d'un air modeste, en homme qui n'ignore pas les
biensances de la modestie, cette visite  Bharata: Environn
par un millier de ses parents, Gouha vient ici te voir: c'est un
vieillard; il est ami de Rma, il connat tous les secrets de la
fort Dandaka. Ainsi, reois-le en ta prsence, lui que t'amnent
de bienveillantes dispositions: _il te dira, ce que_ sans doute il
sait, en quels lieux habitent Rma et Lakshmana.  ces paroles de
Soumantra, le prince intelligent dit alors au conducteur de son char:
Que Gouha soit donc introduit en ma prsence!

Joyeux de cette permission accorde, le roi des Nishdas, environn
de ses parents, Gouha se prsenta devant Bharata, et, s'inclinant,
lui tint ce langage: Ce lieu est tout  fait, pour ainsi dire, sans
aucune maison et dpourvu _des choses ncessaires_; mais voil,
_non loin d'ici_, la demeure de ton esclave; daigne habiter cette
maison, _qui est la_ tienne, _puisqu'elle est celle_ de ton serviteur.
Nous avons l des racines et des fruits, que mes Nishdas ont
recueillis, de la chair boucane ou frache, et beaucoup d'autres
aliments varis. C'est l'amiti qui m'inspire ce langage pour toi,
vainqueur des ennemis. Aujourd'hui, laisse-nous t'honorer, en te
comblant de plaisirs varis au gr de tes dsirs; tu pourras
demain, au point du jour, continuer ton voyage.

 ces mots du roi des Nishdas, Bharata, ce prince  la grande
sagesse, rpondit  Gouha ces paroles, accompagnes de sens
et d'-propos: Ami, je n'ai, certes! pas un dsir, que tu ne
satisfasses en cela mme que tu veux bien, toi, mon gourou vnr,
traiter avec honneur une telle arme de moi. Quand le prince 
la vive splendeur eut parl dans ces termes  Gouha, le fortun
Bharata dit encore ces mots au roi des Nishdas: Par quel chemin,
Gouha, irons-nous  l'ermitage de Bharadwdja? En effet, cette
rgion pleine de marcages n'offre devant nous qu'une route
difficile  suivre et mme bien impraticable.

Quand il eut ou ces paroles du sage fils des rois, Gouha, de qui les
sens taient accoutums aux impressions de ces forts, joignit
les mains et lui rpondit en ces termes: Mes serviteurs, l'arc au
poing, vont te suivre, attentifs  tes ordres; et, moi-mme, je veux
t'accompagner avec eux, prince aux forces puissantes. Mais ne viens-tu
pas ennemi attaquer Rma aux bras infatigables? En effet, ton
arme, comme je la vois, infiniment redoutable, excite en moi cette
inquitude.

 Gouha, qui parlait ainsi, Bharata pur  l'gal du ciel tint ce
langage d'une voix suave: Puisse ce temps n'arriver jamais! Loin de
moi une telle infamie! Ne veuille pas me souponner _d'inimiti_
 l'gard du noble Raghouide; car ce hros, mon frre an, est
gal devant mes yeux  mon pre. Je marche, afin de ramener des
forts, qu'il habite, ce digne rejeton de Kakoutstha; une autre
pense ne doit pas entrer dans ton esprit: cette parole que je dis
est la vrit.

Le visage rayonnant de plaisir  ce langage de Bharata, le roi des
Nishdas rpondit ces mots  l'auteur de sa joie: Heureux es-tu!
Je ne vois pas, sur toute la face de la terre, un homme semblable
 toi qui veux abandonner un empire tomb dans tes mains sans nul
effort. Ta gloire, assurment,  toi, qui veux ramener dans Ayodhy
ce Rma prcipit dans l'infortune; oui! ta gloire ternelle
accompagnera la dure des mondes!

Tandis que les deux rois s'entretenaient ainsi, le soleil ne brilla
plus qu'avec des rayons _prs de_ s'teindre, et la nuit s'approcha.

Quand il eut habit sur la rive de la Gang cette nuit seule,
Bharata, le magnanime, tant sorti de sa couche  l'aube naissante:
Lve-toi! dit-il  atroughna; lve-toi! la nuit est passe:
pourquoi dors-tu? Vois, atroughna, le soleil, qui se lve, qui
chasse les tnbres et qui rveille la fleur des lotus! Amne-moi
promptement Gouha, qui rgne sur la ville de ringavra: c'est lui,
hros, qui fera passer le fleuve du Gange  cette arme.

 ces mots, atroughna, obissant  l'ordre que lui donnait
Bharata, dit  l'un de ses gens: Fais amener ici Gouha! Le
magnanime parlait encore, que Gouha vint, joignit ses mains en coupe
et s'exprima dans les termes suivants: As-tu bien pass la nuit
sur la rive du Gange, noble enfant de Kakoutstha? Es-tu, ainsi que
ton arme, dans un tat parfait de sant? Mais cette demande est
_moins_ l'expression _de mon esprance que celle_ de mon dsir: en
effet, d'o pourrait venir le repos  ta couche, quand, tourment
par ta _pieuse_ tendresse, l'exil de ton frre et la mort du roi
ton pre assigent continuellement ta pense; car les peines de
l'esprit et du corps ne chassent point l'amour.

 la suite de ces mots, l'inconsolable fils de Kky rpondit
 Gouha, d'un air bien afflig, le coeur touch nanmoins de son
affectueux dsir: Roi, tu nous combles d'honneur, mais notre nuit
n'a pas t bonne!... Cependant, que tes serviteurs nous fassent
traverser le Gange sur de nombreux vaisseaux.

 peine eut-il entendu cet ordre de son jeune suzerain, Gouha courut
en toute hte vers sa ville, et l: Rveillez-vous, mes chers
parents! Levez-vous! Que sur vous descende la flicit! Mettez 
flot des navires! Je vais passer l'arme  l'autre bord du Gange.
 ces mots, tous se lvent avec empressement, et, sur l'ordre
mme du monarque, ils vont de tous les cts rassembler cinq cents
navires.

Ensuite, Gouha fit amener un esquif magnifique, couvert d'un tendelet
jaune-plissant et sur lequel, rsonnant de joyeux concerts,
flottait un drapeau marqu du bienheureux swastika[19]. Dans ce
navire s'embarqurent, et Bharata, et atroughna d'une force
immense, et Kaualy, et Soumitr, et les autres pouses du feu
roi.

[Note 19: C'est une figure mystique, assez ressemblante  deux
Z redresss, qui se croisent l'un sur l'autre et se coupent  angle
droit. Cet emblme a fait un grand chemin dans toute l'antiquit,
car on le trouve sur des vases trusques, des glyptes gyptiens et
mme des pierres spulcrales dans les catacombes de Rome.]

Abords sur la rive oppose, les bateaux dbarquent leur monde et
reviennent au bord citrieur, o les parents et les serviteurs de
Gouha remplissent de nouveaux passagers et font repartir les carnes
aux membres peints. Les cornacs, monts sur les lphants, poussent
vers le Gange ces normes quadrupdes, et, portant leur enseigne
dploye, ceux-ci paraissent dans la traverse du fleuve comme des
montagnes flottantes, sur la cime desquelles ondule un drapeau.

Quand Bharata eut travers le Gange avec son infanterie, avec ses
troupes montes, il dit, sous l'approbation du pourohita, ces paroles
 Gouha: Par quelle rgion nous faut-il gagner la contre o se
tient _l'ermite_ enfant de Raghou? Indique-moi le chemin, Gouha, toi
qui as toujours vcu au milieu de ces forts.

Ces paroles entendues, Bharata eut cette rponse de Gouha, pour qui
l'endroit habit par le pieux Raghouide tait une chose bien connue:
 partir d'ici, noble fils de Kakoutstha, va droit  la grande
fort _du confluent_, toute remplie par les multitudes varies des
oiseaux, encombre de feuilles tendres et vertes, qui tombent rompues
sous le pied des habitants de l'air; bois, sem de lacs, de trthas,
d'tangs aux limpides ondes et qui brillent semblables  des fleurs
de lotus. Fais halte l, prince auguste; ensuite, que ta route se
flchisse vers l'ermitage de Bharadwdja, situ au levant de cette
fort,  la distance d'un kroa.

 Gouha, qui tenait ce langage: Qu'il en soit ainsi! rpondit
avec modestie Bharata, et, l'embrassant, il ajouta ces dernires
paroles aux premires: Va, mon gracieux ami; retourne chez toi
avec tous tes parents: tu m'as fait un bon accueil, tu m'as noblement
accompagn, et tes vertus ont gagn toute mon affection. Tu as
dignement honor dans ma personne ton amiti pour mon frre,
le sage Rma; et tu m'as prouv _de toutes les manires_ ton
dvouement, ta bienveillance et ton amour.

D'aussi loin qu'il aperut l'ermitage de Bharadwdja, l'auguste
prince fit commander la halte de toute son arme et s'avana,
accompagn des ministres. Instruit des biensances, il marchait 
pied derrire le grand-prtre du palais, sans armes, sans escorte
et vtu d'un double habit de lin. Aprs une marche qui ne fut pas
trs-longue, sa vue ne laissa rien chapper de cet ermitage, orn
d'un autel pour le sacrifice au milieu d'une enceinte circulaire;
solitude soigneusement nettoye, resplendissante de la beaut
des forts, embellie par un bosquet de bananiers, toute pleine de
gazelles et de reptiles innocents, close enfin d'une jolie porte
basse, qui semblait _en ce moment_ la porte ouverte du paradis mme.

Arriv sur le seuil de cet ermitage,  la suite du grand-prtre,
Bharata vit l'anachorte ceint d'une majest suprme et dans le
nimbe d'une splendeur flamboyante.  l'aspect du saint, le digne fils
de Raghou suspend d'abord la marche des ministres; puis il entre seul
avec le pourohita.  peine l'ermite aux grandes macrations eut-il
aperu Vaishtha, qu'il se leva prcipitamment de son sige et dit
 ses disciples: _Vite_! la corbeille de l'hospitalit!

Ds que Vaishtha se fut mis face  face avec lui et que Bharata
l'eut salu, le solitaire  la splendeur clatante reconnut
derrire le pourohita ce fils du roi Daaratha. Le saint, qui tait
le devoir, _pour ainsi dire_, en personne, leur offrit  tous les
deux sa corbeille hospitalire, de l'eau pour laver, de l'eau pour
boire, des fruits, et rpondit par _d'autres_ politesses aux respects
de toute leur suite.

Permets que je t'offre, dit le solitaire au fils de Kky, les
rafrachissements qu'un hte sert devant son hte.--Ta saintet
ne l'a-t-elle pas dj fait, lui rpondit Bharata, en m'offrant de
l'eau pour laver, cette corbeille de l'arghya et ces _fruits mmes_,
prsents hospitaliers que l'on trouve dans les forts?--Je te
connais, reprit l'anachorte d'une voix affectueuse: de quelque
manire que tu sois trait chez nous, il plaira toujours  ton
amiti pour moi d'en tre satisfait. Mais je veux offrir un banquet
 toute cette arme, _qui marche _ ta _suite_: ce me sera une joie
de penser, noble prince, qu'elle a reu de moi ce bon accueil.

Pourquoi donc as-tu jet loin d'ici ton arme?

Alors il entra dans la chapelle de son feu sacr, but de l'eau,
se purifia, et, comme il avait besoin de tout ce qu'il faut pour
l'hospitalit, il appela _et fit apparatre_ Vivakarma lui-mme.
Je veux donner un banquet  mes htes, dit-il au cleste ouvrier
en bois venu en sa prsence. Qu'on me serve donc _sans dlai_ mon
festin! Fais couler ici toutes les rivires de la terre et du ciel
mme, soit qu'elles tournent  l'orient, soit qu'elles se dirigent
 l'occident! Que les flots des unes soient de rhum; que celles-l
soient bien apprises  rouler du vin au lieu d'eau; que dans les
autres coule une onde frache, douce, semblable pour le got au suc
tir de la canne  sucre! J'appelle ici les Dieux et les Gandharvas,
Vivvsou, Hh, Houhou, et les Apsaras clestes, et toutes
les Gandharvs, Grittch, Mnak, Rambh, Mirak,
Alamboush, et celles qui servent _le fulminant_ Indra, et celles qui
servent Brahma lui-mme  la splendeur immense! Je les appelle ici
tous avec Tombourou et leur gracieux cortge! Ton oeuvre  toi,
Vivakarma, c'est de me faire ce bois-ci resplendissant de lumire
et tout rempli de fruits divers!

Que la lune me donne ici les plus savoureux des aliments, toutes les
choses que l'on mange, que l'on savoure, que l'on suce, que l'on boit,
en nombre infini et dans une grande varit, toutes les sortes
de viandes et de breuvages, toute la diversit des bouquets ou des
guirlandes; et qu'elle fasse couler de mes arbres le miel, la sour
et toutes les espces de liqueurs spiritueuses!

Tandis que l'ermite, ses mains jointes, sa face tourne au levant,
tenait encore son me plonge dans la contemplation, toutes ces
divinits arrivrent dans son ermitage, famille par famille.
Enivrante de ses parfums naturels mls _aux clestes senteurs des
Immortels_, une brise, embaume de sandal, hte accoutum des monts
Dardoura et Malaba, vint souffler la dlicieuse odeur de son haleine
douce et fortune. Ensuite, les nuages avec des pluies de fleurs
couvrent la vote du ciel: on entend  tous les points cardinaux
rsonner les concerts des Dieux et des Gandharvas. Le plus suave des
parfums circule au sein des airs, les choeurs des Apsaras dansent, les
Dieux chantent, et les Gandharvas font parler en sons mlodieux la
vn. Forme de cadences gales et lies entre elles avec art,
cette musique, allant jusqu'au fate du ciel, remplit tout l'espace
thr, la terre et les oreilles de tous les tres anims.

Quand la divine symphonie eut cess de couler par le canal enchant
des oreilles, on vit au milieu des armes Vivakarma donner
 chacune sa place dans ces lieux fortuns. La terre s'aplanit
_d'elle-mme_ par tous les cts dans un circuit de cinq yodjanas
et se couvrit de jeune gazon, qui semblait un pav de lapis-lazuli
au fond d'azur. L, s'entremlrent des vilvas, des kapitthas, des
arbres  pains, des citroniers, des myrobolans emblics, des jambous
et des manguiers, pars tous de leurs beaux fruits.

On trouvait l des cours splendides, carres entre quatre
btiments, des curies destines aux coursiers, des tables pour
les lphants, de nombreuses arcades, une multitude de grandes
maisons, une foule de palais et mme un chteau royal, orn d'un
majestueux portique, arros avec des eaux de senteur, tapiss de
blanches fleurs et semblable aux masses argentes des nuages. Quatre
solitudes bocagres le resserraient des quatre cts: fortun
sjour, meubl de trnes, de palanquins, de siges couverts de
fins tissus, avec des vases purs et soigneusement lavs, il tait
rempli de breuvages, de vivres, de couches; il regorgeait de tous les
biens et pouvait offrir, avec toutes les liqueurs du ciel, tous les
habits et tous les aliments dont se revtent ou se nourrissent les
Dieux mmes. Quand il eut pris cong du grand saint, le hros aux
longs bras, fils de Kky, entra dans cette demeure tincelante
de pierreries. Les ministres, sur les pas du pourohita, suivirent tous
Bharata et furent mus de joie  l'aspect du bel ordre qui rgnait
dans ce palais. L, accompagn de ses ministres, le rejeton fortun
de Raghou s'approcha d'un trne cleste, de l'ventail et de
l'ombrelle.

Dans l'instant mme,  la voix de Bhraradwdja, se prsentrent
devant son jeune hte toutes les rivires, coulant sur une vase de
lait caill. Une _sorte_ de boue jaune ple enduisait les rivages
aux deux bords et se composait d'onguents clestes dans une varit
infinie, produits tous grces  la volont du saint ermite. Au
mme temps, ornes de leurs divines parures, afflurent devant son
hte les choeurs des Apsaras, nombreux essaims envoys par le Dieu
des richesses, femmes clestes au nombre de vingt mille, pareilles
 l'or en splendeur et flexibles comme les fibres du lotus. Ft-il
saisi par l'une d'elles, tout homme aurait soudain son me affole
d'amour. Trente milliers d'autres femmes accoururent des bosquets du
Nandana.

Nrada, Toumbourou, Gopa, Pradatta, Soryamandala, ces rois des
Gandharvas, chantrent devant Bharata; et _les plus belles des
bayadres clestes_, Alamboush, Poundarik, Mirak,
Vman charmrent ses yeux avec leurs danses,  l'ordre obi de
Bharadwdja. Il n'tait pas un bouquet chez les Dieux, il n'tait
pas une guirlande aux riants bocages du Tchatratha, qu'on ne vit
paratre aussitt dans le Prayga, ds que l'anachorte avait
parl.

Les inapas, les myrobolans emblics, les jambous, les lianes et
tous les autres arbres de la fort avaient pris en ce moment les
formes de femmes charmantes dans l'ermitage de l'anachorte:

_Allons! disaient-elles; tout est prt!_ Que l'on boive  sa
fantaisie du lait, de la sour mle d'eau ou de la sour pure!
Toi, qui dsires manger, savoure ici  ton gr les viandes les plus
exquises!

Ont-elles pu mettre la main sur un seul homme, cinq et six de ces
femmes le saisissent, le revtent de somptueux habits ou le baignent
sur les rives enchanteresses des rivires.

Celles-l font manger elles-mmes des grains frits, du miel, des
cannes  sucre aux chevaux des troupes, aux nes, aux lphants,
aux chameaux,  la race de Sourabh. Un ordre est en vain donn
par les plus minents guerriers, hros aux longs bras, issus mme
d'Ikshwkou: le cavalier oublie son cheval; le cornac oublie son
lphant. L'arme se trouvait ainsi toute pleine en ce moment
d'hommes ivres ou fous _par le vin ou l'amour_.

Rassasis de toutes les choses que l'on peut dsirer, pars de
sandal rouge, ravis _jusqu' l'enchantement_ par les essaims des
Apsaras, les gens de l'arme jetaient au vent ces paroles: Nous ne
voulons plus retourner dans Ayodhy! Nous ne voulons plus aller dans
la fort Dandaka! Adieu Bharata! Que Rma fasse comme il voudra!
Ainsi parlaient fantassins, cavaliers, valets d'arme, guerriers
combattant sur des _chars ou des_ lphants. Des milliers d'hommes
partout d'clater en cris de joie: C'est ici le paradis!
s'entredisaient eux-mmes les suivants de Bharata.

Quand ils avaient mang de ces aliments pareils  l'ambroisie, des
saveurs et des nourritures clestes n'auraient pu mme exciter
en eux la moindre envie d'y goter. Pitons, cavaliers, valets
d'arme, ils furent ainsi tous repus jusqu' satit et revtus
entirement d'habits neufs.

Les lphants, les chameaux, les nes, les taureaux, les chvres,
les brebis, _en un mot_, tous les quadrupdes et les volatiles, si
diffrents qu'ils soient par les cris et la marche, furent de mme
repus jusqu' satit. On n'aurait pas vu l un homme qui n'et
point des habits propres, qui et faim, qui et une ordure  son
corps: il n'y avait pas alors dans l'arme un seul homme de qui les
cheveux fussent imprgns de poussire.

Aux quatre flancs des troupes stagnaient des lacs sur un limon de lait
caill, des fleuves roulaient dans leurs ondes la ralisation de
tous dsirs; les arbres stillaient du miel. Des tangs s'offraient
pleins de rhum, environns, l par des monceaux de viandes cuites,
rties ou bouillies de perdrix, de paons, de gazelles, de chvres
mmes et de sangliers, ici par des amas de mets exquis, les plus
dlicats, assaisonns avec un extrait de fleurs ou nageant dans les
flots _d'une sauce_ doue des plus riches saveurs.

 et l se tiennent plusieurs milliers de plats d'or, bien lavs,
pleins d'aliments, orns de fleurs et de banderoles, des vases, des
urnes, des bassins, lgamment dcors et remplis de miel ou de
frais babeurre, qui sent la pomme d'lphant. Des lacs, rceptacles
de saveurs exquises, dbordaient, les uns de caill, les autres de
lait blanc, et voyaient s'lever sur leurs bords des montagnes de
sucre. Le long des trthas, couls des fleuves, on voyait
des amphores contenant des gommes, des poudres, des onguents
et diffrentes substances pour les ablutions, avec des botes
renfermant ou du sandal, soit en pte, soit en poudre fine, ou des
amas de choses propres  nettoyer les dents,  les rendre blanches,
 les faire d'une rayonnante puret.

L taient aussi des miroirs luisants, des bouquets de toute
espce, des souliers et des pantoufles par milliers de paires, des
collyres, des peignes, des rasoirs, toute sorte d'ombrelles, des
cuirasses admirables, des siges et des lits varis. Il y avait des
tangs pleins d'eau pour l'abreuvoir des chameaux, des nes, des
lphants et des chevaux: il y avait des tangs pour s'y baigner en
des trthas sems de nymphas azurs, de magnifiques nlumbos, et
lisrs d'herbes tendres, couleur du lapis-lazuli bleu.

Tandis qu'ils s'amusaient ainsi dans le dlicieux ermitage de
l'anachorte, comme les Immortels dans les bocages du Nandana, cette
nuit s'coula tout entire. Aussitt, et les rivires, et les
Gandharvas, et les nymphes clestes prirent cong de Bharadwdja et
s'en retournrent tous comme ils taient venus.

       *       *       *       *       *

Quand Bharata eut pass l-mme cette nuit avec sa suite, il
vint trouver Bharadwdja au moment opportun et s'inclina devant
l'anachorte, qui lui avait donn l'hospitalit. Le rishi, qui
venait de verser dans son feu sacr les oblations du matin, ayant
vu Bharata, qui se tenait devant lui ses mains jointes, adressa
les paroles suivantes  ce jeune tigre des hommes: Cette nuit
s'est-elle coule, mon fils, doucement ici pour toi? Ton peuple
est-il entirement satisfait de mon hospitalit? Dis-le moi, _jeune
homme_ pur de tout pch.

Au saint, qui tait sorti de son ermitage dans le nimbe de son clat
suprme, Bharata, les deux paumes de ses mains runies et le corps
inclin, rpondit en ces termes:

Mon sjour ici fut agrable, saint anachorte, ce qu'il fut aussi
pour mes conseillers, mon arme et mes chars: tu nous as pleinement
rassasis, bienheureux solitaire, de toutes les choses que l'on peut
dsirer. Je t'offre mes adieux; donne-moi cong, s'il te plat,
saint anachorte; je vais aller prs de mon frre: daigne jeter sur
moi un regard favorable. Dis-moi, bienheureux,  toi, vers dans la
science de la justice, quel chemin doit me conduire  l'ermitage de
ce magnanime observateur de son devoir.

 ces questions du magnanime Bharata, le sage et grand saint lui
rpondit en ces termes:  trois yodjanas augments d'une
moiti s'lve, ami Bharata, dans la fort solitaire, le mont
Tchitrakota, plein de grottes dlicieuses et de murmurantes
cascades.

Son flanc septentrional est baign par les eaux de la Mandkin,
aux rives couvertes d'arbres en fleurs et peuples d'oiseaux divers.
Entre cette rivire et cette montagne, tu verras, bien dfendue
par elles deux, une chaumire au toit de feuillage. C'est l, ai-je
entendu raconter, qu'il habite avec St, son pouse, un riant
ermitage construit dans ce lieu solitaire, de ses propres mains
jointes aux mains de Lakshmana.

Apprenant qu'on allait partir, les pouses du roi des rois
descendirent aussitt de leurs chars et dcrivirent un pradakshina
autour du brahmane digne de tous hommages. Kaualy tremblante,
amaigrie, accable de tristesse, prit dans ses deux mains les deux
pieds de l'anachorte. En butte au mpris du monde entier pour son
ambition choue, Kky, le front couvert de rougeur, embrassa
mme les pieds du solitaire.

Aprs qu'il eut march une longue route avec ses coursiers
infatigables, l'intelligent Bharata dit  atroughna, le docile
excuteur de ses commandements: Les apparences de ces lieux
ressemblent parfaitement au rcit qu'on m'en a fait: sans aucun
doute, nous voici maintenant arrivs dans le pays dont Bharadwdja
nous a parl. Ce fleuve, c'est la Mandkin; cette montagne, le
Tchitrakota.

Les arbres inondent les cimes aplanies de la montagne avec une
varit infinie de fleurs, tels qu'on voit les sombres nuages,
enfants des vapeurs chaudes, verser des pluies  la fin d'un t.

Allons! Que les guerriers s'arrtent! Que l'on me fouille cette
fort! Et que mon ordre soit accompli de manire  me donner
bientt la vue de nos deux illustres bannis!

 ces mots, des guerriers tenant leurs javelots  la main
pntrent dans la fort, o, peu de temps aprs, ils aperoivent
de la fume.  peine ont-ils vu le sommet de cette colonne fumeuse
qu'ils reviennent et disent  leur jeune souverain: Ce feu n'a pas
t allum d'une autre main que celle des hommes: certainement, les
deux enfants de Raghou sont l. Mais, si l'on n'y trouve pas les deux
nobles fils de roi  la force puissante, du moins on y verra d'autres
pnitents, qui pourront, habitus de ces bois, te fournir quelque
renseignement.

Ces paroles entendues, Bharata, qui tient la vertu en grand honneur,
ce hros, qui crase une arme d'ennemis: Restez ici, attentifs
 mon ordre; vous ne devez pas quitter ce lieu, dit-il  tous les
guerriers: je vais aller seul avec Soumantra et Dhrishthi.

Alors cette grande arme fit halte l, regardant cette fume qui
s'levait devant elle par-dessus les bois; et l'esprance de se
runir dans un instant au bien-aim Rma augmentait encore la joie
de tous les coeurs.

       *       *       *       *       *

Aprs qu'il eut demeur l un long espace de temps, comme le plus
noble ami de cette montagne, tantt amusant de propos aimables
sa chre Vidhaine, tantt absorb dans la contemplation de sa
pense, le Daarathide, semblable  un immortel, fit voir  son
pouse les merveilles du mont Tchitrakota, comme le Dieu qui brise
les cits en et montr le tableau  _sa compagne, la divine_
atch. Depuis que j'ai vu cette dlicieuse montagne, St, ni
la perte de cette couronne tombe de ma tte, ni cet exil mme
loin de mes amis ne tourmente plus mon me. Vois quelle varit
d'oiseaux peuple cette montagne, pare de hautes crtes, pleines de
mtaux et plus leves que le ciel mme, pour ainsi dire. Les unes
ressemblent  des des lingots d'argent, celles-ci paraissent telles
que du sang, celles-l imitent les couleurs de la garance ou de
l'opale, les autres ont la nuance de l'meraude. Telle semble un
tapis de jeune gazon, et telle un diamant, qui s'imbibe de lumire.
Partout enfin cette montagne, embellie dj par la varit de ses
arbres, emprunte encore l'clat _des joyaux_  ses hautes crtes,
pares de mtaux, hantes par des troupes de singes et peuples
d'hynes, de tigres _ou de lopards_.

Regarde, pendus aux branches, ces glaives et ces vtements
prcieux! Regarde ces lieux ravissants, que les pouses des
Vidydharas ont choisis pour la scne de leurs jeux! Partout on voit
ici les cascades, les sources et les ruisseaux couler sur la montagne:
on dirait un lphant dont la sueur de rut arrose les tempes.

S'il me faut habiter ici plus d'un automne avec toi, femme
charmante, et Lakshmana, le chagrin n'y pourra tuer mon me; car, en
cet admirable plateau si enchanteur, si couvert de l'infinie varit
des oiseaux, si riche de toute la diversit des fruits et des fleurs,
mes dsirs, noble dame, sont pleinement satisfaits.

Je dois  mon habitation dans ces forts de savourer _deux_ beaux
fruits: d'abord, le payement de la dette que le devoir exigeait de mon
pre; ensuite, une satisfaction donne aux voeux de Bharata.

Ensuite, le roi du Koala conduisit la fille du roi des Vidhains
en avant de la montagne et lui fit admirer la Mandkin, rivire
dlicieuse aux limpides ondes. L'anachorte aux yeux de lotus,
Rma, dit alors  cette princesse d'une taille charmante, au visage
beau comme la lune: Regarde la Mandkin, cette rivire suave,
peuple de grues et de cygnes, voile de lotus rouges et de
nymphas bleus, ombrage sous des arbres de mille espces, soit 
fleurs, soit  fruits, enfants de ses rivages, parseme d'admirables
les et resplendissante de toutes parts comme l'tang de Kouvra,
ppinire de nlumbos _clestes_. Je sens la joie natre dans mon
coeur  la vue de ces beaux trthas, dont les eaux sont troubles
sous nos yeux par ces troupeaux de gazelles qui viennent se
dsaltrer les uns  la suite des autres. C'est aussi l'heure o
ces rishis, qui sont arrivs  la perfection, qui ont pour habit la
peau d'antilope et le valkala, qui sont vtus d'corce et coiffs
en djat, viennent se plonger dans la sainte rivire Mandkin.

Viens te baigner avec moi dans ses ondes agites sans cesse par
des anachortes vainqueurs de leurs sens, riches de pnitences
et resplendissants comme le feu du sacrifice. Plonge tes deux mains
semblables aux ptales du lotus, noble dame, plonge tes mains dans
cette rivire, la plus sainte des rivires, cueille de ses nymphas
et bois de son eau limpide. Pense toujours, femme chrie, que cette
montagne pleine de ses arbres, c'est Ayodhy pleine de ses habitants,
et que ce fleuve, c'est la arayo mme.

Lakshmana, que le devoir inspire et qui se tient attentif  mes
ordres, Lakshmana et toi, ma chre Vidhaine, faites natre ici ma
flicit.

Quand Rma eut fait voir  la fille du roi Djanaka les merveilles du
mont Tchitrakota et de ce fleuve, agrable champ de lotus, il s'en
alla _d'un autre ct_. Au pied septentrional de la montagne, il vit
une grotte charmante sous une vote de roches et de mtaux, secret
asile, peupl d'une multitude d'oiseaux ivres de joie ou d'amour,
ombrag par des arbres aux branches courbes sous le poids des
fleurs,  la cime doucement balance par le souffle du vent. 
l'aspect de cette grotte faite pour captiver les regards et l'me
de toutes les cratures, l'anachorte issu de Raghou dit  St,
dont les beauts de ce bois tenaient les yeux merveills:

Ma Vidhaine chrie, ta vue s'arrte enchante devant cette
grotte de la montagne: eh bien! asseyons-nous l maintenant pour nous
dlasser de notre fatigue. C'est en quelque sorte pour toi-mme que
ce banc de pierre fut dispos l devant toi:  ct, la cime de
cet arbre le couvre _de ses rameaux pendants_ comme d'une crinire
_embaume_, d'o s'coule une pluie de fleurs.

Il dit; et St, que la nature seule avait faite toute belle,
rpondit  son poux avec le plus doux langage et d'une voix
sature d'amour: Il m'est impossible de ne pas obir  ces
paroles de toi, noble fils de Raghou! Sans doute, c'est pour
l'agrment des cratures que cet arbre tend l son _parasol_
fleuri.  ces mots de son pouse, il s'assit avec elle sur le
sige de pierre et tint ce discours  la belle aux grands yeux:

Vois-tu ces arbres dchirs par la dfense des lphants,
comme ils pleurent avec des larmes de rsine!... De tous cts, les
grillons murmurent une lgie en leurs chants prolongs. coute
cet oiseau,  qui l'amour de ses petits fait dire: Fils! fils!....
fils! fils! comme autrefois le disait ma mre d'une voix douce et
plaintive. Voici un autre habitant de l'air, c'est l'oiseau-mouche:
perch sur les paules branchues d'un vigoureux shore, il fait
comme une partie dans un concert alternatif et rpond aux chants du
kokila. Voici une liane, courbe sous le faix de ses fleurs et
qui cherche son appui sur un arbre fleuri, comme toi, reine, quand
fatigue tu viens appuyer sur moi tout le poids _de ta jeune
personne_.

 ces mots, la noble Mithilienne au doux parler, assise sur les
genoux de son poux, se roula sur la poitrine du hros, et, belle
comme une fille des Dieux, elle enivra de caresses le coeur de Rma.

Alors celui-ci frotta son doigt mouill sur une roche d'arsenic rouge
et dessina un brillant tilaka au front de son pouse. Ainsi, le
front enlumin avec ce mtal de la montagne, semblable en couleur au
soleil dans son enfance du jour, St parut comme la nuit azure,
quand elle s'empourpre au matin.

Voil qu'en se promenant avec lui dans cette fort toute remplie
d'antilopes, St vit un grand singe, berger _sauvage_ d'un troupeau
_de singes_, et, saisie de frayeur, elle se serra palpitante contre
son poux. Celui-ci enveloppa cette femme charmante dans une
treinte de ses longs bras, et, rassurant sa tremblante pouse, il
menaa le grand singe.

Dans ce mouvement, le tilaka d'arsenic rouge, que St portait au
milieu du front, vint  s'imprimer sur le sein de l'anachorte  la
vaste poitrine. Le chef de la bande quadrumane s'loigne, et St
de rire  la vue de son tilaka, dont l'image emprunte se dtachait
en rouge sur la couleur azure de son poux.

Lakshmana vint  sa rencontre avec un vif empressement, et le
Soumitride fit voir  ce frre bien-aim, qu'il vnrait comme
son gourou mme, divers travaux qu'il avait excuts pendant son
absence. Il avait tu de ses flches tincelantes dix gazelles
noires, sans tache: il avait boucan la chair des unes, il avait
hach celles-l; telles autres taient crues et telles autres
dj cuites.  la vue de cet ouvrage, le frre du Soumitride fut
satisfait et, _se tournant vers_ St, lui donna cet ordre: Que
l'on nous serve  manger!

La noble dame commena par jeter de la nourriture  l'intention de
tous les tres; cela fait, elle apporta devant les deux frres du
miel et de la viande prpare. Quand elle eut rassasi la faim
de ces deux hros, quand l'un et l'autre se fut purifi, alors et
_seulement_ aprs eux, suivant la rgle, cette fille du roi Djanaka
prit enfin sa rfection.

Noble fils de Soumitr, lui dit son frre avec tranquillit,
j'entends la terre qui rsonne profondment: tche de pntrer
quelle peut tre la vraie nature de ce bruit.

Aussitt Lakshmana se hte de monter sur un arbre fleuri, d'o il
observe l'un aprs l'autre chaque point de l'espace. Il promne sa
vue sur la rgion orientale, il tourne sa face au nord, et fixant
l son regard attentif, il voit une grande arme toute pleine
de chevaux, d'lphants, de chars, et dont les flancs taient
protgs par une infanterie vigilante. Le tigre des hommes,
Lakshmana, qui terrasse les hros ennemis, revint dire  son frre:
C'est une arme en marche! Puis, il ajouta ces paroles: Donne
trve au plaisir, noble _fils de Raghou_; fais entrer St dans
une caverne; attache la corde  deux solides arcs et couvre-toi de la
cuirasse.

Quand Rma eut appris que c'tait une arme toute pleine de
chevaux, d'lphants et de chars:  qui penses-tu que soit cette
arme? demanda-t-il au fils de Soumitr. Est-ce un monarque ou
le fils d'un roi, qui vient chasser dans cette fort? Ou, si quelque
autre chose, Lakshmana, te semble tre la vrit, dis-le-moi.

 ces mots, Lakshmana, flamboyant dans sa colre comme un
feu impatient de brler tout, rpondit  Rma ces paroles:
Assurment, c'est ton rival, c'est le fils de Kky, ce
Bharata, qui s'est dj fait sacrer et qui vient nous immoler 
la fureur de son ambition. Je vois briller sur les paules de cet
lphant un arbre au tronc norme,  l'immense ramure: on dirait
un bnier des montagnes, le drapeau de Bharata! Ces coursiers bien
dresss, qui vont au gr du cavalier, sont de rapides chevaux, ns
dans le Vnyou; ces guerriers ont pris tous l'arc au poing: ainsi,
prpare-toi, homme sans pch! Ou bien cours te cacher toi-mme
avec ton pouse dans une caverne de la montagne; car le drapeau de
l'bnier vient nous livrer bataille et nous tuer.

Mais je ne vois pas qu'il y ait du crime  tuer Bharata: lui
mort, toi, ds ce jour, donne tes lois  la terre! Qu'aujourd'hui
l'ambitieuse Kky contemple, bourrele de chagrin, son fils
abattu sous mon bras dans la bataille, comme un arbre qu'un lphant
a bris.

Rma sans colre se mit  calmer Lakshmana, bouillant de courroux,
et tint ce langage au fils de Soumitr: Quand et de quel acte
odieux Bharata s'est-il jamais rendu coupable  ton gard? As-tu
reu de lui une offense que tu veuilles le tuer? Garde-toi de lancer
 Bharata un mot violent ou fcheux; car toute parole amre tombe
sur Bharata, je la tiendrais comme jete sur moi-mme! Est-il
possible qu'un fils, rduit  toutes les extrmits du malheur,
attente  la vie de son pre? Et quel frre pourrait, fils de
Soumitr, verser le sang d'un frre, son meilleur ami?

 ces mots d'un frre si dvou au devoir, si attentif  la
vrit, la pudeur fit rentrer, _pour ainsi dire_, Lakshmana dans ses
membres.  peine eut-il entendu ce langage, que, plein de confusion,
il rpondit: Je le pense, Bharata, ton frre _ne_ vient ici _que_
pour nous voir. Et Rma voyant Lakshmana tout confus, se hta de
lui dire: C'est aussi mon avis; ce hros aux longs bras vient ici
pour nous voir.

       *       *       *       *       *

L'arme,  qui Bharata fit cette dfense: Ne gtez rien! se
mit  construire ses logements tout  l'entour de cette rgion.
Les troupes du hros n d'Ikshwkou environnrent la montagne et
camprent dans cette fort, avec leurs lphants et leurs
chevaux,  la distance d'une moiti et quelque chose mme en sus de
l'yodjana.

L'arme s'tant loge, l'minent Bharata, impatient de voir son
frre, se dirigea vers l'ermitage, accompagn de atroughna. Il
avait donn cet ordre  Vaishtha le saint: Amne vite mes
nobles mres! et, stimul par l'amour qu'il portait  son frre
vnrable, il avait pris les devants et s'en allait d'un pied
ht. Soumantra, de son ct, suivit galement atroughna d'une
marche vive, car la vue _toute prochaine_ de Rma fit natre en
lui-mme une joie gale  celle de Bharata.

Ce resplendissant taureau _du troupeau_ des hommes, ce hros aux
longs bras dit  tous les ministres, que son pre vivant
traitait avec faveur: Nous voici, je pense, arrivs au lieu dont
Bharadwdja nous a parl. Le fleuve Mandkin, je pense, n'est pas
trs-loin d'ici. Cette provision de fruits, ces fleurs recueillies,
ce bois coup, ces racines roules en bottes, ces habits pendus en
l'air: tout cela, sans doute, est l'ouvrage de Lakshmana. Le chemin
est jalonn par des signes pour _guider_ ceux qui reviennent 
l'ermitage aprs que le jour est tomb. C'est de la _chaumire de
Rma_ que je vois monter et se mler _au ciel bleu_ cette fume du
feu sacr, que les pnitents dsirent alimenter sans fin au milieu
des forts. C'est donc aujourd'hui que mes yeux verront ce digne
rejeton de Kakoutstha, lui, de qui l'aspect ressemble au port d'un
grand saint et qui remplit _dans ces bois_ les commandements de mon
pre!

L, dans un lieu tourn entre le septentrion et l'orient, Bharata
vit dans la maison de Rma un autel pur, o brillait allum son
feu sacr. Un instant, il parcourut des yeux ce foyer saint; puis il
aperut le rvrend solitaire, assis dans sa hutte en feuillage, ce
Rma aux paules de lion, aux longs bras,  l'mail de ses grands
yeux pur comme un lotus blanc, ce protecteur de la terre enclose
dans les bornes de l'Ocan, ce hros  la grande me,  la haute
fortune, immortel comme Brahma lui-mme, et qui, fidle  marcher
dans son devoir, portait humblement alors son vtement d'corce et
ses cheveux  la manire des anachortes.

Inond par la douleur et le chagrin,  l'aspect du noble ermite se
dlassant assis entre son pouse et Lakshmana, le fortun Bharata,
ce vertueux fils de l'injuste Kky, se prcipita vers son
frre; mais, plus prs de sa vue, il gmit avec dsespoir, et,
n'tant plus matre de conserver sa fermet, il balbutia ces mots
d'une voix suffoque par ses larmes: Celui que nagure tant
de chars, d'lphants et de coursiers environnaient de tous les
cts; celui, qu'il tait presque impossible au monde de voir,
tant les foules _avides_ se faisaient obstacle l'une  l'autre; _ce
hros_, mon frre an, le voil donc assis, entour seulement
par les animaux des forts! Lui qui, pour se vtir, possdait
nagure des habits par nombreux milliers, il n'a donc ici qu'une peau
de gazelle pour dormir sur le sein de la terre! Et c'est  cause de
moi que mon frre, habitu  tous les plaisirs de l'existence,
fut prcipit dans une telle infortune! Barbare que je suis! Honte
ternelle  ma vie, blme dans l'univers!

Arriv prs de Rma en gmissant ainsi et la sueur inondant son
visage de lotus, le malheureux Bharata de tomber  ses pieds en
pleurant. Consum par sa douleur, ce hros  la grande force, ce
fils dsol du roi, Bharata dit: Seigneur! une fois seulement,
et fut incapable de rien ajouter  cette parole. atroughna, de
son ct, s'inclina tout en pleurant aux pieds de Rma, qui les
embrassa tous deux et mla ses larmes aux pleurs de ses frres.

L'an des Raghouides mit un baiser au front de Bharata, le serra
dans ses bras, le fit asseoir sur le haut de sa cuisse et lui adressa
mme ces questions avec intrt: O ton pre est-il, mon ami,
que tu es venu dans ces forts? car tu ne peux y venir _sans lui_,
quand ton pre vit encore. Va-t-il bien ce roi Daaratha, fidle
observateur de la vrit, ce prince continuellement occup de
sacrifices, soit rdjasoyas, soit awa-mdhas, et qui sait le
devoir dans sa vraie nature? Ce brahme savant, insparable de la
justice, le prcepteur des Ikshwkides, est-il honor comme il
doit l'tre, mon ami, cet homme riche en mortifications? Kaualy
est-elle heureuse avec son illustre compagne Soumitr? Est-elle aussi
dans la joie cette Kky, l'auguste reine?

Tes ministres sont-ils pleins de science, mon ami, remplis de
courage, matres de leurs sens, attentifs  ton moindre geste,
l'me toujours gale, reconnaissants et dvous?

En effet, le conseil, fils de Raghou, est la racine de la victoire:
elle habite dans les palais du roi au milieu des plus sages ministres
et des conseillers instruits dans les devoirs. Ne donnes-tu point au
sommeil trop d'empire sur toi? Te rveilles-tu  l'heure accoutume
du rveil? Vers dans la science des affaires, ton esprit en
est-il occup mme dans les nuits qui n'y sont pas destines? Tu
n'hsites pas sans doute  payer un seul homme savant le prix de
mille ignorants? car, dans les affaires pineuses un homme instruit
peut dire une parole salutaire.

Tu ne frquentes pas, _j'espre_, des brahmanes athes? car ce
sont des insenss, habiles tisseurs de futilits, orgueilleux d'une
science inutile. D'une nature difficile pour concevoir une autre
thologie plus leve, ils te viennent dbiter de vaines
subtilits, aprs qu'ils ont dtruit en eux la vue de
l'intelligence! As-tu soin d'imiter, jeune taureau _du troupeau_ des
hommes, la conduite que l'on admire en ton pre? ou montres-tu dj
mme une gravit gale  celle de tes anctres? As-tu soin de
n'employer dans les plus grandes affaires que les plus grands des
hommes, ces ministres de ton pre et de ton aeul, ces gens purs,
qui ont pass dans le creuset de l'exprience? Sans doute, fils de
Raghou, les mets que l'on sert devant toi, substantiels ou dlicats,
tu ne les manges pas seul? Tu invites, n'est-ce pas? tes compagnons et
tes serviteurs  les partager avec toi?

Le gnral de tes armes est-il adroit, vigilant, probe, de noble
race, audacieux, plein de courage, d'intelligence et de fermet?
Donnes-tu aux armes sans rduction, comme il est juste, ce qu'on
doit leur donner, les vivres et la paye, aussitt que le temps est
chu?--Car, si le matre laisse couler, sans distribution, le jour
des rations et du prt, le soldat murmure contre lui, et de l peut
rsulter une immense catastrophe.

Tes places fortes sont-elles bien remplies toujours d'armes,
d'eau, de grains, d'argent et de machines avec une nombreuse garnison
d'ouvriers militaires et d'archers? Tes revenus sont-ils grands? Tes
dpenses sont-elles moindres? Tes richesses, prince, ne sont-elles
jamais rpandues sur des gens indignes? Tes dpenses ont-elles
pour objet le culte des Immortels, les Mnes, des visites faites aux
brahmanes, les guerriers et les diffrentes classes de tes amis?

Alors Bharata, d'une me trouble et dans une profonde affliction,
fit connatre _en ces termes_ au pieux Rma, qui l'interrogeait
ainsi, la mort du roi, son pre: Noble prince, le grand monarque a
dlaiss son empire et s'en est all dans le ciel, touff par
le chagrin de l'oeuvre si pnible qu'il fit en exilant son fils.
Te suivant partout de ses regrets, altr de ta vue, ne pouvant
sparer de ta pense son me toujours attache  toi, abandonn
par toi et consum par le chagrin de ton exil, c'est  cause de toi
que ton pre est descendu au tombeau!

 ces mots du magnanime Bharata, auquel Rma adressait tout 
l'heure ses questions, le rejeton bien-aim de Raghou, qui dsirait
accomplir la parole donne par son pre, demeura plong dans le
silence.

Daigne m'accorder, continua son frre, cette grce  moi, qui
suis ton serviteur: fais-toi sacrer dans ce trne de tes pres,
comme Indra le fut sur le trne du ciel! Tous les sujets que tu vois,
et mes nobles mres, les veuves du feu roi, sont venues chercher ici
ta prsence: accorde-leur aussi la mme faveur.

Permets que le droit t'lve aujourd'hui sur un trne qui
t'appartient par l'hrdit et qui t'est confirm par l'amour:
mets ainsi,  toi, qui donnes l'honneur, tes amis au comble mme de
leurs voeux.

 ces mots prononcs avec des larmes, le fils de Kky, ce
Bharata aux bras puissants, toucha de sa tte les pieds de Rma.
Celui-ci alors d'embrasser le prince dans la douleur et de tenir ce
langage  son frre, poussant maint et maint soupir: Quel homme,
n d'une race ayant de l'me, possdant de l'nergie, ayant
toujours march fidle  ses voeux, quel homme de ma condition
voudrait au prix d'un royaume s'abaisser jusqu' pcher? Quand mon
pre et cette mre, distingus par tant de vertus, m'ont dit: Va
dans les forts! comment pourrais-je, fils de Raghou, agir d'une
autre manire? Ton lot est de ceindre  ton front dans Ayodhy
ce diadme honor dans l'univers; le mien est d'habiter la fort
Dandaka, ermite vtu d'un valkala. Quand l'minent, le juste roi a
fait ainsi nos parts  la face de la terre; quand, nous laissant
 cet gard ses commandements, il s'en est all dans le ciel, si
Daaratha, le roi des rois et le vnrable du monde, a fix son
choix sur ta personne, ce qui te sied,  toi, c'est de savourer ton
lot, comme il te fut donn par ton pre. Moi, bel ami, confin pour
quatorze annes dans la fort Dandaka, je veux goter ici ma part,
telle que me l'a faite mon magnanime pre.

 ces mots de Rma: Quand j'aurai dsert le devoir, lui
rpondit Bharata, ma conduite pourra-t-elle tre jamais celle d'un
roi? Il est une loi immortelle, noble prince, qui toujours exista chez
nous; la voici: Tant que l'an vit, son pun, Rma, n'a
aucun droit  la couronne. Va, digne fils de Raghou, va dans la
dlicieuse Ayodhy, pleine de riches habitants, et fais-toi sacrer!
En effet, ta grandeur n'est-elle pas maintenant le chef de notre
famille? Tandis que je vivais heureux  Kkaya et que l'exil te
conduisait en ces bois, le grand monarque, notre pre, estim des
hommes vertueux, s'en est all dans le ciel. Lve-toi donc, tigre
des hommes, et rpands l'eau en l'honneur de ses mnes! On assure
que l'eau, donne par une main chrie, demeure intarissable dans les
mondes o habitent les mnes; et ta grandeur tait, noble Rma, le
plus cher de tous ses fils.

 ce discours touchant, avec lequel Bharata lui remettait la mort
de son pre sous les yeux, l'an des jeunes Raghouides sentit
son esprit s'en aller. Quand il eut ou s'chapper des lvres de
Bharata ces paroles foudroyantes, semblables au tonnerre lanc dans
un combat par le cleste dispensateur des pluies, Rma tendit les
bras et tomba sur la terre, comme un arbre  la cime fleurie, que la
hache vient d'abattre au milieu d'une fort. Alors ses frres et la
chaste Vidhaine, tous en larmes et dchirs par une double peine,
d'arroser avec l'eau des yeux ce hros au grand arc, ce Rma,
le matre de la terre, tendu maintenant sur la terre, comme un
lphant _couch au bord des eaux_ et que l'croulement
d'une berge crasa dans le sommeil. Mais quand il eut repris sa
connaissance, les yeux baigns de larmes  la pense de son pre
descendu au tombeau: Infortun que je suis! dit-il  Bharata, que
puis-je faire, hlas! pour ce magnanime, mort de chagrin  cause de
moi, qui n'ai pu lui payer les derniers honneurs? Heureux tes-vous,
et toi, vertueux Bharata, et atroughna, vous, de qui ce monarque a
reu tous les honneurs dus aux morts!

Parvenu au terme de mon exil dans les bois, je sens que je n'aurai
pas mme la force de retourner dans cette Ayodhy, prive de son
chef, veuve du meilleur des rois et trouble dans la paix de son
esprit. De quelle bouche entendrais-je maintenant ces paroles si
douces  mon oreille, avec lesquelles mon pre me consolait  mon
retour des pays trangers!

Quand il eut parl de cette manire  Bharata, le noble
anachorte, s'tant approch de St: Ton beau-pre est mort,
St, dit-il, consum par sa douleur,  cette femme au visage
charmant comme une plomnie; et ce _bon_ Lakshmana a perdu son
pre: Bharata vient de m'apprendre ce malheur, que le matre de
la terre nous a quitts pour le ciel.  cette nouvelle que son
beau-pre, ce rvrend de tous les mondes, tait mort, la fille
du roi Djanaka ne put rien voir de ses yeux, tant ils se remplirent de
larmes!

Rma d'embrasser la fille plore du roi Djanaka, et, consum de
tristesse, fixant un regard sur Lakshmana, il adressa au Soumitride
ces paroles dsoles: Apporte-moi des fruits d'ingouda, du marc
de ssame, un habit d'corce, le plus sain des vtements: je vais
aller, flau des ennemis, offrir l'eau funbre aux mnes de mon
pre. Que St marche devant! Toi, suis-la de prs! Moi, j'irai
par derrire! Hlas! cette procession est bien cruelle  mon
coeur!

Les glorieux hros parvinrent non sans peine  ce fleuve saint,
dlicieux, aux ondes fraches, aux charmants trthas, aux forts
nombreuses et fleuries. Entrs dans un endroit uni, tous, ils
rpandirent l'onde heureuse et limpide, en s'criant: Que cette
eau soit pour lui! Le plus vertueux des fils de Raghou, levant
ses mains runies en coupe et remplies d'eau, articula ces mots en
pleurant, le visage tourn vers la plage soumise  l'empire d'Yama:
Cette eau limpide, roi des rois, la plus sainte des eaux, qui t'est
donne par moi, puisse-t-elle servir  jamais pour tancher ta soif
dans les royaumes des Mnes!

Ensuite, le fortun monarque des hommes accomplit avec ses frres
dans un lieu pur et sur la rive de la Mandkin les oblations
funbres, qu'il devait  l'ombre de son pre. Il tala des fruits
d'ingouda avec des jujubes mls  du marc de ssame sur une
jonche d'herbes kouas et dit ces mots, le coeur tout bourrel
de chagrins: Grand roi, mange avec plaisir ces aliments, que nous
mangeons nous-mmes; car, sans doute, la nourriture de l'homme est
aussi la nourriture des Mnes et des Dieux!

Les confuses clameurs de ces princes  la force puissante, qui
pleuraient en offrant le don funbre de l'onde aux mnes de leur
noble pre, vinrent frapper les oreilles des guerriers de Bharata:
Sans doute Bharata, se disaient-ils effrays, a dj fait son
entrevue avec Rma; et ce grand bruit vient des cris que poussent les
quatre fils sur la mort du pre!  ces mots, tous ils abandonnent
leur campement et courent d'eux-mmes, le front tourn vers
l'ermitage, isolment ou par groupes, suivant que le voisinage les
avait ou non rassembls.

Quand Rma les vit ainsi plongs dans la douleur et les yeux noys
de larmes, lui, qui n'ignorait pas le devoir, il les embrassa tous
avec l'affection d'un pre et l'amour d'une mre. L'illustre fils
du roi les embrassa donc sans distinction, et tous sans distinction
furent admis  le saluer: il s'entretint mme familirement avec
tous, comme il et fait avec des hommes qualifis.

       *       *       *       *       *

Arrives l d'une marche hte, les veuves du monarque voient
enfin Rma, qui semblait dans son ermitage un Dieu tomb du ciel. 
l'aspect du prince dans un tel dnment de toutes les volupts, ses
royales mres, dsoles et _comme_ irrassasiables de chagrin,
se mirent toutes  verser des larmes et des plaintes clatantes.
Aussitt Rma se lve; il prend de ses mains douces au toucher les
pieds de toutes ses nobles mres, en suivant l'ordre _tabli
des prsances_, et les presse avec les surfaces de ses doigts
velouts. Les pouses du roi baisrent le front de Rma et se
mirent  pleurer.

Le fils mme de Soumitr, le corps inclin et la tristesse _au
coeur_, s'avana derrire lui pour saluer toutes ses royales mres
en proie  la douleur.

St, dans une vive affliction, toucha en pleurant le pied de ses
belles-mres, et se tint devant elles ses yeux baigns de larmes.
Elle fut embrasse par Kaualy, comme une fille est serre dans
les bras de sa mre. Celle-ci dit  la triste jeune fille, maigrie
par son habitation dans les bois: Comment, Djanakide, es-tu venue
dans ces forts, toi, la fille du roi des Vidhains, la bru du
puissant Daaratha et l'pouse de Rma?

Princesse du Vidha, la flamme que le malheur frott sur le
malheur a fait jaillir en ton me, ravage ici cruellement ta
charmante figure, comme _le soleil brle_ un nymphe sans eau!

Tandis que sa mre dsole parlait ainsi, le noble Raghouide,
frre an de Bharata, s'tant approch de Vaishtha, lui
toucha ses pieds. Quand Rma eut press dans ses mains les pieds
du grand-prtre, semblable au feu, comme le roi des Immortels,
Indra mme, presse des siennes les pieds de Vrihaspati, _le cleste
prcepteur des Dieux_, alors ce rejeton magnanime de Raghou s'assit
avec le vnrable environn d'une immense splendeur. Ensuite,
accompagn des ministres et des guerriers chefs de l'arme, Bharata
s'approche du pieux Raghouide; et, vers dans la science du devoir,
il s'assoit dans une place infrieure avec eux, les plus savants des
hommes dans la science du devoir.

Or, ce discours habile et juste fut adress par le juste Bharata au
noble solitaire assis, plong dans ses rflexions:

 toi, qui sais le devoir, gouverne en paix avec tes amis et par
la vertu mme de ton droit ce royaume sans pines de tes aeux.
Que tous les sujets, et les prtres du palais, et Vaishtha, et les
brahmanes verss dans les formules des prires te donnent l'onction
royale ici mme. Sacr par nous, comme Indra par les Maroutes,
quand il eut conquis rapidement les mondes, va dans Ayodhy exercer
l'empire. Va et rgne l sur nous, prince vertueux, acquittant les
trois saintes dettes, crasant tes ennemis et rassasiant tes amis de
toutes les choses dsires. Qu'aujourd'hui tes amis dposent dans
ton sacre le faix de leur pnible tristesse! Qu'aujourd'hui, frapps
d'pouvante, tes ennemis s'enfuient  et l par les dix plages du
ciel. Essuie mes larmes, taureau des hommes; essuie les pleurs de ta
mre et dlivre aujourd'hui ton pre des liens de son pch!

Les grands sages n'ont-ils pas dit que le premier devoir, c'est pour
un kshatrya la conscration, le sacrifice et la dfense du peuple?
Je t'en supplie, ma tte incline jusqu' terre, tends sur moi,
tends sur nos parents ta compassion, comme iva rpand la sienne
sur toutes les cratures. Mais si, tournant le dos  mes prires,
ta grandeur s'en va dans les forts, j'irai moi-mme dans les bois
avec ta grandeur!

Les prtres, les potes, les bardes, les pangyristes officiels,
les mres d'une voix affaiblie par des larmes, elles, qui aimaient
le fils de Kaualy d'une gale tendresse, applaudirent 
ce discours de Bharata, et, prosterns devant Rma, tous, ils
suppliaient avec lui ce _noble anachorte_.

Quand Bharata eut cess de lui parler ainsi, Rma, _continuant 
marcher_ d'un pied ferme sur le chemin du devoir, lui rpondit ce
discours plein de vigueur au milieu de l'assemble: L'homme ici-bas
n'est pas libre dans ses actes ni matre de lui-mme; c'est le
Destin, qui le trane  son gr  et l dans le cercle de la
vie. L'parpillement est la fin des amas, l'croulement est la fin
des lvations, la sparation est la fin des assemblages et la
mort est la fin de la vie. Comme ce n'est pas une autre cause que la
maturit qui met les fruits en pril de tomber: ainsi le danger
de la mort ne vient pas chez les hommes d'une autre cause que la
naissance.

Telle que s'affaisse une maison devenue vieille, bien qu'paisse et
jusque-l solide, tels s'affaissent les hommes arrivs au point o
la mort peut jeter sur eux son lacet. La mort marche avec eux, la mort
s'arrte avec eux, et la mort s'en retourne avec eux, quand ils
ont fait un chemin assez long. Les jours et les nuits de tout ce qui
respire ici-bas s'coulent et tarissent bientt chaque dure de la
vie, comme les rayons du soleil au temps chaud tarissent l'eau _des
tangs_. Pourquoi pleures-tu sur un autre? Pleure, _hlas_! sur
toi-mme, car, soit que tu reposes ou soit que tu marches, la vie
se consume incessamment. Les rides sont venues sillonner vos membres,
l'hiver de la vie a blanchi vos cheveux, la vieillesse a bris
l'homme, quelle chose maintenant peut-il faire d'o lui vienne du
plaisir. Les hommes se rjouissent, quand l'astre du jour s'est lev
sur l'horizon: arrive-t-il  son couchant, on se rjouit encore, et
personne, _ cette heure comme  l'autre_, ne s'aperoit qu'il a
march lui-mme vers la fin de sa vie! Les tres anims ont du
plaisir  voir la fleur nouvelle, qui vient succder  la fleur
dans le renouvellement des saisons, et ne sentent pas que leur vie
coule en mme temps vers sa fin en passant avec elles par ces mmes
successions.

Tel qu'un morceau de bois flottant se rencontre avec un morceau
de bois promen dans l'Ocan; les deux paves se joignent, elles
demeurent quelque peu runies et se sparent bientt _pour ne
plus se rejoindre_: ainsi, les pouses, les enfants, les amis, les
richesses vont de compagnie avec nous dans cette vie l'espace d'un
instant, et disparaissent; car ils ne peuvent viter l'heure qui les
dtruit. Nul tre anim n'est entr dans la vie sous une autre
condition: aussi, tout homme ici-bas, qui pleure un dfunt, lui
consacre des larmes qui ne sont point dues  son trpas. La mort est
une caravane en marche, tout ce qui respire est plac dans sa route
et peut lui dire: Moi aussi, je suivrai demain les pas de ceux que
tu emmnes aujourd'hui! Comment donc l'homme infortun pourrait-il
se dsoler au sujet d'une route qui existait avant lui, sur laquelle
ont pass dj son pre et ses aeux, qui est invitable et dont
il n'est aucun moyen d'luder la ncessit? L'oiseau est fait pour
voler et le fleuve pour couler rapidement: mais l'me est donne 
l'homme pour la soumettre au devoir; les hommes sont appels _avec
raison_ les attelages du Devoir.

Les mes, qui ont accompli saintement le devoir, laves de leurs
pchs par une conduite pure et des sacrifices pays convenablement
aux deux fois ns, obtiennent l'entre du ciel, o habite Brahma,
l'auteur des cratures. Notre pre, _sans aucun doute_, fut admis
au sjour de la batitude, lui, qui a bien nourri ses domestiques,
gouvern ses peuples avec sagesse et distribu des aliments  la
vertu _indigente_. Le ciel a reu, _n'en doutez pas_, ce dominateur
de la terre, qui a clbr mainte et mainte sorte de sacrifices,
savour toutes les flicits d'ici-bas et prolong sa vie jusqu'au
plus avanc des ges.

Par consquent, ces larmes, rpandues sur une me qui a reu de
si belles destines, elles ne sient point  un homme sage, de ta
sorte, ni de la mienne, qui a de l'intelligence et qui possde les
saintes traditions.

Rappelle donc ta fermet, ne te livre point  ce deuil;
va, taureau des hommes, va promptement habiter dans cette belle
mtropole, et fais de la manire que mon pre te l'a command.
Moi, de mon ct, j'accomplirai la volont de mon noble pre dans
l'endroit mme, que m'a prescrit ce monarque aux oeuvres saintes. Il
serait malsant  moi de manquer  son ordre, hros, qui domptes
les ennemis; et sa parole doit toujours tre obie par toi-mme,
car il est notre parent, il est _plus_, notre pre.

 ces mots, Bharata d'opposer  l'instant ce langage: Combien y
a-t-il d'hommes tels que toi dans le monde, invincible dompteur de tes
ennemis? Tu n'es pas troubl par la douleur et le plaisir ne
pourrait mme t'enivrer de sa joie: tu possdes l'estime de tous les
vieillards autant qu'Indra jouit de l'estime parmi les habitants du
ciel.

Tu possdes une me semblable aux mes des Immortels, tu es
magnanime, tu es fidle  ton alliance avec la vrit mme! Le
plus accablant de tous les chagrins ne peut te renverser, toi qui,
dou avec de telles vertus, connais si bien ce que c'est que natre
et mourir.

Mais  moi, sage frre,  moi, spar de toi et priv de mon
pre, il me sera impossible de vivre, consum par mon chagrin, comme
le daim bless par une flche empoisonne! Veuille donc agir de
telle manire que je ne laisse pas ma vie dans cette fort dserte,
o j'ai vu, d'une me dsole, un si noble prince habiter avec son
pouse et Lakshmana: _oui, sauve-moi_! et prends en main le sceptre
de la terre!

Tandis qu'avec tristesse et la tte prosterne, Bharata suppliait
ainsi Rma, ce matre de la terre, plein d'nergie, n'en ramena
point davantage son esprit vers la pense du retour, mais il demeura
ferme, sans quitter des yeux la parole de son pre.  l'aspect d'une
constance si admirable dans ce digne enfant de Raghou, tous les coeurs
se trouvaient galement partags entre la tristesse et la joie:
Il ne revient pas dans Ayodhy! se disait-on; et le peuple en
ressentait de la douleur, mais il prouvait du plaisir  lui voir
cette fermet dans la promesse _donne  son pre_.

Bharata, tombant aux pieds de son frre, essaya instamment de le
gagner avec des paroles caressantes.

Rma fit asseoir sur _le sige musculeux_ de sa cuisse le jeune
homme au teint azur, aux yeux charmants comme les ptales du lotus,
 la voix semblable au roucoulement du cygne, quand il s'avance ivre
d'amour, et lui tint ce langage:

Telle qu'elle est, ton intelligence, qui tient de sa nature seule la
science de gouverner les hommes, peut trs-bien suffire  gouverner
mme les trois mondes. coute, jeune roi, quels modles Indra, le
soleil, le vent, Yama, la lune, Varouna et la terre mettent sous
nos yeux dans leur conduite _invariable_. Tel qu'Indra fait pleuvoir
durant les quatre mois humides, tel un grand monarque doit inonder son
empire de ses bienfaits. De mme que le soleil ravit l'eau huit mois
par la puissance de ses rayons, _il faut toujours qu'un roi dise_:
Puiss-je amasser ainsi des trsors avec justice! c'est le voeu,
qu'on appelle solaire. Comme le vent circule partout et pntre dans
tous les tres, il faut qu'un roi s'introduise en tous lieux par
ses missaires, et c'est la partie de ses fonctions que l'on appelle
_ventale_. Tel qu'Yama, une fois l'heure venue, pousse dans la tombe
galement l'ami ou l'ennemi; tel il faut qu'aprs un mr examen
tout monarque soit le mme pour celui qu'il aime ou celui qu'il
n'aime pas. De mme que nous voyons partout Varouna lier ce globe
avec la chane des eaux, de mme le devoir _appel_ neptunien d'un
roi, c'est d'enchaner _les brigands et_ les voleurs en tous lieux.

Tel que l'aspect de la lune brillant  disque plein verse la joie
dans les coeurs; ainsi, tous les sujets doivent se rjouir en lui,
et c'est l'obligation royale nomme lunaire. Comme la terre sans
relche porte galement tous les tres, tel c'est pour un monarque
le devoir _appel terran_ de soutenir, _sans manquer mme au
dernier_, tous les sujets de son empire.

Qu'il soit le premier  se ressouvenir des affaires, et qu'aprs
une sage dlibration avec ses ministres, ses amis, ses conseillers
judicieux, il fasse excuter les dcisions. On verra la splendeur
abandonner l'astre des nuits, le mont Himlaya voyager sur la terre,
l'Ocan franchir ses rivages, mais non Rma dserter la promesse
qu'il fit  son pre. Tu dois effacer de ton esprit ce que ta mre
a fait, soit par amour, soit par ambition, et te comporter vis--vis
d'elle comme un fils devant sa mre.

 ce langage de Rma, gal en splendeur au soleil et d'un aspect
tel que la lune au premier jour de sa plomnie, Bharata de
rpondre ces mots: Qu'il en soit ainsi! Ensuite, afflig de
n'avoir pu obtenir ce qu'il dsirait, ce magnanime joignit de nouveau
ses mains, toucha de sa tte les pieds de Rma, et, le gosier plein
de sanglots, il tomba sur la terre.

Aussitt qu'il vit Bharata venir lui toucher les pieds avec sa tte,
Rma se recula vite, les yeux un peu troubls _sous un voile_ de
larmes. Bharata cependant lui toucha les pieds; et, pleurant, afflig
d'une excessive douleur, il tomba sur la terre, tel qu'un arbre abattu
sur la berge d'un fleuve.

Il n'y avait pas un homme qui ne pleurt dans ce moment, accabl
de chagrin, avec les artisans, les guerriers, les marchands, avec les
instituteurs et le grand-prtre du palais. Les lianes elles-mmes
pleuraient toute une averse de fleurs; combien plus devaient pleurer
d'amour les hommes, de qui l'me est _sensible aux peines_ de
l'humanit!

Rma, vivement mu de cet incident, treignit fortement Bharata
dans un embrassement d'amour et tint ce langage  son frre,
consum de chagrin et les yeux baigns de larmes: Mon ami, c'est
assez! Allons! retiens ces larmes; vois combien la douleur nous
tourmente nous-mmes: allons! pars! _retourne dans Ayodhy_! Je ne
puis te voir dans un tat si malheureux, toi, le fils du _plus grand
des_ rois; et mon me succombe, pour ainsi dire, crase sous le
poids de sa douleur. Hros, je jure, St et Lakshmana le jurent
avec moi, de ne plus te parler jamais, si tu ne reprends le chemin
d'Ayodhy!

Il dit et Bharata d'essuyer les pleurs qui mouillaient son visage:
Rends-moi tes bonnes grces! s'cria-t-il d'abord; puis,  ce
mot il ajouta ces paroles: Loin de toi ce serment! Je m'en irai, si
ma prsence te cause un tel chagrin; car je ferai toujours, seigneur,
au prix mme de ma vie, ce qui est agrable pour toi. Je m'en vais
sans aucune feinte avec nos royales mres, entranant sur mes pas
cette grande arme, je m'en vais  la ville d'Ayodhy; mais avant,
fils de Raghou, je veux te rappeler une chose. N'oublie pas,  toi,
qui sais le devoir, n'oublie pas que j'accepte, mais sous la clause
de ces mots, les tiens, seigneur, sans nul doute: Prends  titre de
dpt la couronne impriale d'Ikshwkou.

Oui! rpondit son frre, de qui cette rsignation du jeune
homme  revenir dans sa ville augmentait la joie, et qui se mit  le
consoler avec des paroles heureuses.

Dans ce moment arrivrent le sage arabhanga et ses disciples, qui
apportaient en prsent des souliers tissus d'herbes kouas. Quand
le noble Raghouide eut chang avec le trs-magnanime solitaire
des questions relatives  leurs sants, il accepta son prsent.
Aussitt Bharata saisit et chaussa promptement aux deux pieds de son
frre les souliers donns par l'anachorte et tresss avec les
_tiges du_ gramine.

Alors Vaishtha, orateur habile et qui savait augmenter  son gr
la tristesse ou la joie, dit ces mots, environn, comme il tait,
par les foules du peuple. Mets d'abord  tes pieds, noble Rma,
ces chaussures; ensuite, retire-les; car elles vont arranger ici les
affaires au gr de tout le monde.

L'intelligent Rma, l'homme  la vaste splendeur, plaa donc 
ses pieds, en ta les deux souliers, et du mme temps les donna au
magnanime Bharata[20]. L'auguste fils de Kky, plein de fermet
dans ses voeux, reut lui-mme cette paire de chaussures avec joie,
dcrivit  l'entour du pieux Raghouide un respectueux pradakshina
et posa les deux souliers sur sa tte, leve comme celle d'un
gigantesque lphant.

[Note 20: La crmonie de l'investiture, que l'on trouve ici,
nous rappelle que l'introduction de cette coutume en Europe fut
attribue  l'invasion des peuples du Nord: mais d'o leur
venait-elle? De l'Inde, sans doute, source universelle des ides, qui
furent transvases dans l'Occident.]

Ensuite, quand il eut honor ce peuple suivant les rangs, Vaishtha,
les autres gouravas et leurs disciples, l'anachorte, honneur de la
famille de Raghou, les congdia, se montrant aussi inbranlable dans
son devoir que le mont Himlaya est immobile sur la terre. Il fut
impossible  ses mres de lui dire un adieu par l'excs de la
douleur, tant les sanglots fermaient leur gosier  la voix. Rma
enfin d'incliner respectueusement sa tte devant toutes ses mres,
et, pleurant lui-mme, il entra dans son ermitage.

       *       *       *       *       *

Aprs que Bharata eut pos les souliers sur sa tte, il monta,
plein de joie, accompagn de atroughna, sur le char, qui les avait
amens tous deux. Devant lui marchaient Vaishtha, Vmadva,
Djvli, ferme dans ses voeux, et tous les ministres, honors pour
la sagesse du conseil. La face tourne  l'orient, ils s'avancrent
alors vers la sainte rivire Mandkin, laissant  main droite le
Tchitrakota, cette alpe sourcilleuse.

Bharata, suivi de son arme, ctoyait dans sa route un flanc de
cette montagne, dont les plateaux dlicieux renferment de riches
mtaux par milliers.

Non loin du solitaire Tchitrakota, il aperut l'ermitage que
Bharadwdja, le pieux ermite, avait choisi pour son habitation. Le
fils de race, le prince minent par l'intelligence s'approche alors
de la hutte sainte, descend de son char et vient toucher de sa tte
les pieds de Bharadwdja. Tout joyeux  la vue du jeune monarque:
As-tu vu Rma? lui dit l'homme saint. As-tu fait l, mon ami, ton
affaire?

 ces paroles du sage anachorte, Bharata, si attach au devoir,
fit cette rponse  l'ermite, qui chrissait le devoir: Malgr
toutes mes supplications jointes aux prires mmes des vnrables,
ce digne enfant de Raghou, ferme dans sa rsolution, nous a tenu chez
lui ce langage au comble d'une joie suprme: Je veux tenir sans
mollesse la parole que j'ai donne  mon pre dans la vrit:
je reste donc ici les quatorze annes, suivant la promesse que j'ai
faite  mon pre.

Quand ce prince  la vive splendeur eut achev ces paroles,
Vaishtha, qui sait manier le discours, rpondit en ces mots
solennels  ce fils de Raghou, habile dans l'art de parler: Tigre
des hommes,  toi, qui es ferme dans tes voeux et comme le devoir
incarn, donne tes souliers  ton frre; car ils mettront _la paix
et_ le bonheur dans les affaires au sein d'Ayodhy.  ces mots
de Vaishtha, le noble Rma se tint debout, la face tourne 
l'orient, et me donna, comme symbole du royaume, les deux souliers
bien faits et charmants. J'acceptai ce don et maintenant, congdi
par le trs-magnanime Rma, je m'en retourne sur mes pas  la ville
d'Ayodhy.

Quand il eut ou ces belles paroles du prince  la grande me,
l'anachorte Bharadwdja fit cette rponse  Bharata: Il est
immortel ce Daaratha, ton pre, glorieux de possder un tel fils
en toi, qui sembles  nos yeux le devoir mme revtu d'un corps
humain.

Quand le saint eut achev ces mots, Bharata, joignant les mains, se
mit  lui prsenter ses adieux et se prosterna mme aux pieds du
solitaire  la vaste science. Ensuite, aprs deux et plusieurs tours
de pradakshina autour du pieux ermite, il reprit avec ses ministres le
chemin d'Ayodhy; et l'arme, dans cette marche de retour, tendit,
_comme en allant_, ses longues files de voitures, de chars, de chevaux
et d'lphants  la suite du sage Bharata.

Entr dans Ayodhy, le fils de Kky se rendit au palais mme
de son pre, veuf alors de cet Indra des mortels, comme une caverne
veuve du lion qui l'habitait.

Ensuite, quand il eut dpos dans la ville ses royales mres, le
prince aux voeux constants, Bharata de tenir ce langage  tous les
gouvaras universellement: Je m'en vais habiter Nandigrma; je vous
demande  vous tous votre avis: c'est l que je veux supporter toute
cette douleur de vivre spar du noble enfant de Raghou. Le roi
mon pre n'est plus, mon frre an est ermite des bois; je vais
gouverner la terre, en attendant que Rma puisse rgner lui-mme.
 ces belles paroles du magnanime Bharata, les ministres et
Vaishtha mme  leur tte de lui rpondre tous en ces termes:

Un tel langage, que l'amiti pour ton frre a mis dans ta bouche,
est digne de toi, Bharata, et mrite les loges. Quel homme ne
donnerait son approbation  ce voyage, dont l'amiti fraternelle
t'inspira l'ide, prince  la conduite si noble et qui ne t'cartes
jamais de ton amour pour ton frre?  peine eut-il ou dans ces
paroles agrables et conformes  ses dsirs la rponse de ses
ministres: Que l'on attelle mon char! dit-il  son cocher.

Assis dans son char, Bharata, de qui l'me prenait toutes ses
inspirations dans le devoir et dans l'amour fraternel, arriva bientt
 Nandigrma, portant les deux souliers avec lui. Il entra dans le
village avec empressement, descendit  la hte de son char et tint
ce langage aux vnrables: Mon frre m'a donn lui-mme cet
empire comme un dpt, et ces deux souliers, jolis  voir, qui
sauront le gouverner sagement.

 ces mots, Bharata mit sur sa tte, reposa ensuite les deux
chaussures, et, consum de sa douleur, il adressa ce discours 
tous les sujets, rpandus en couronne autour de lui: Apportez
l'ombrelle! Htez-vous d'en couvrir _cette chaussure, qu'ont
touche_ les pieds du noble _anachorte_! Les souliers, orns _de
cet emblme_, exerceront ici la royaut. Ma fonction  moi, c'est
de veiller, jusqu'au retour de ce digne enfant de Raghou, sur le cher
dpt que son amiti mme a remis dans mes mains. Un jour,
quand j'aurai pu rendre au noble Rma les souliers saints qu'il m'a
confis, et ce vaste empire _dont je suis investi_, c'est alors que
je serai lav de mes souillures dans Ayodhy. Une fois l'onction
royale donne  cet illustre fils de Kakoutstha et le monde lev
au comble de la joie par son couronnement, quatre royaumes comme
celui-ci ne payeraient pas mon bonheur et ma gloire!

Aprs que Bharata, l'homme  la grande renomme, eut exhal ces
paroles du fond de sa tristesse, il tablit le sige de l'empire
dans Nandigrma, qu'il honora de sa rsidence avec ses ministres.
Ds lors on vit l'infortun Bharata habiter dans Nandigrma avec
son arme, et ce matre du monde y porter l'habit d'anachorte,
ses cheveux en djat et le valkala fait d'corces. L, fidle 
l'amour de son frre an, se conformant  la parole de Rma,
excutant sa promesse, il vivait dans l'attente de son retour.
Ensuite le beau jeune prince, ayant sacr les deux nobles
chaussures, fit apporter lui-mme auprs d'elles le chasse-mouche
et l'ventail, _insignes de la royaut_. Et quand il eut donn
l'onction royale aux souliers de son frre dans Nandigrma, _devenu_
la premire des villes, ce fut au nom des souliers qu'il intima
dsormais tous les ordres.

       *       *       *       *       *

Le fils de Raghou trouva dans ses rflexions beaucoup de motifs pour
condamner une plus longue habitation dans cette fort: C'est ici
que j'ai vu, se dit-il, Bharata, mes royales mres et les habitants
de la capitale. Ces lieux m'en retracent le souvenir et font natre
sans cesse dans mon coeur la douleur vive des regrets. En outre, le
camp de sa nombreuse arme, qu'il fit asseoir ici, a laiss deux
vastes fumiers, dont la terre fut toute jonche par la bouse de ses
lphants et de ses coursiers. Ainsi, passons ailleurs!

Parvenu  l'ermitage du bienheureux Atri, il s'inclina devant cet
homme, qui avait thsauris la pnitence; et le saint anachorte
 son tour honora le royal ermite d'un accueil tout paternel.

Toi, dit-il  son pouse Anasoy, pnitente d'un grand ge,
d'une minente destine, parfaite, pure et qui trouvait son
plaisir dans le bonheur de tous les tres; toi, dit ce taureau des
solitaires, charge-toi de l'accueil d  la princesse du Vidha.
Offre  cette illustre pouse de Rma toutes les choses qu'elle
peut dsirer.

Alors, s'inclinant, celle-ci salua cette vnrable Anasoy, ferme
dans ses voeux, et se hta de lui dire: Je suis la _princesse_ de
Mithila.

Anasoy mit un baiser sur la tte de la vertueuse Mithilienne,
et lui dit ces mots d'une voix que sa joie rendait balbutiante: Je
veux, de ce pouvoir _surnaturel_, attribut de la pnitence, trsor
que m'ont acquis diffrentes austrits, je veux tirer un don
maintenant, St, pour t'en gratifier.

Noble fille du _roi_ Djanaka, tu marcheras dsormais orne de
parures et les membres teints avec un fard cleste, prsents de mon
_amiti_.  compter de ce jour, le tilaka, signe heureux _que_ tu
_portes sur le front_ va durer, n'en doute pas, ternel; et ce
fard ne s'effacera pas de bien longtemps sur ton corps. Toi, chre
Mithilienne, avec ce liniment que tu reois de mon _amiti_, tu
raviras sans cesse ton poux bien-aim, comme ri, la desse aux
formes charmantes _fait les dlices de Vishnou_.

La princesse de Mithila reut encore avec cet onguent cleste des
vtements, des parures et mme des bouquets de fleurs, prsent
incomparable d'amiti. Repose de ses fatigues, la Mithilienne
accepta, dans toute la joie de son me, une couple de robes d'une
propret inaltrable et brillantes comme le soleil dans sa jeunesse
du matin, les bouquets de fleurs, les parures et le fard de la
beaut.

Quand la nuit se fut coule, Rma vint prsenter ses adieux au
solitaire, qui brlait dans le feu sacr les oblations du matin.

Et quand ces brahmes magnanimes eurent prononc, les mains jointes,
leurs bndictions pour son voyage, le hros immolateur des ennemis
pntra dans la fort, accompagn de son pouse et de Lakshmana,
comme le soleil entre dans une masse de nuages.

Alors St aux grands yeux prsente aux deux frres les carquois
tout resplendissants, leurs arcs et les deux pes, dont le
tranchant moissonne les ennemis. Ensuite Rma et Lakshmana
s'attachent les deux carquois sur les paules, ils prennent les
deux arcs  leur main, ils sortent et s'avancent pour continuer leur
visite  _cette partie des_ ermitages _qu'ils n'avaient pas encore
vus_.

Quand la fille du roi Djanaka vit en marche les deux hros, arms de
leurs solides arcs, elle dit  son poux d'une voix tendre et suave:
Rma, les hommes de bien atteignent  coup sr une condition
heureuse de justice, au moyen d'une bont qui les prserve
d'offenser aucun tre quelconque; mais il y a, dit-on, sept vices
qui en sont le venin destructeur. Quatre, assure-t-on, naissent de
l'amour, et trois de ces vices, noble fils de Raghou, se disent les
enfants de la colre. Le premier est le mensonge, que fuit toujours
l'homme vertueux; ensuite, vient le commerce adultre avec l'pouse
d'un autre; puis, la violence sans une cause d'inimiti.

Il est possible de les comprimer tous  ceux qui ont vaincu leurs
sens: les tiens obissent  ta volont, je le sais, Rma, et la
beaut de l'me inspire tes rsolutions. On n'a jamais trouv,
seigneur, et jamais on ne trouvera dans ta bouche une parole menteuse:
combien moins ne peux-tu faire de mal  quelqu'un! combien moins
encore sduire une femme! Mais je n'aime pas, vaillant Rma, ce
voyage  la fort Dandaka.

Je vais en dire la cause; coute-la donc ici de ma bouche.

Te voici en chemin pour la fort, accompagn de ton frre, avec
ton arc et tes flches  la main.  la vue des animaux qui errent
dans ces futaies, comment ne voudrais-tu pas leur envoyer quelques
flches? En effet, seigneur, l'arc du kshatrya est, dit-on, comme le
bois aliment du feu? Place dans sa main, l'arme augmente malgr lui
et beaucoup plus sa bouillante ardeur: aussi, l'effroi de saisir 
l'instant les sauvages htes des bois, quand ils voient l'homme de
guerre s'avancer ainsi. Les armes inspirent mme  ceux qui vivent
dans une solitude l'envie de tuer et de rpandre le sang.

Jadis s'tait confin dans les bois je ne sais quel ascte, qui,
vainqueur de ses organes des sens, tait arriv  la perfection
dans la fort des pnitents. L, quelqu'un tant venu trouver
l'anachorte, qui se maintenait dans une grande vertu, laissa
dans ses mains,  titre de dpt, une pe excellente et bien
affile.

Une fois qu'il eut cette arme, l'ermite se dvouant au soin de
conserver son dpt, ne s'en fiait qu' lui seul et ne quittait
pas mme cette pe dans les forts. En quelque lieu qu'il aille
recueillir des fruits ou des fleurs, il n'y va jamais sans porter ce
glaive, tant son dpt le tient dans une continuelle inquitude. 
force d'aller et venir sans cesse autour de cette arme, il arriva
que peu  peu l'homme qui avait thsauris la pnitence finit par
habituer sa pense  la cruaut et perdit ses bonnes rsolutions
de pnitent. Ensuite, arrach au devoir par son me, que
cette familiarit avec une pe avait mene ainsi jusqu'
l'endurcissement, l'anachorte alors de tomber dans l'abme
infernal.

C'est un souvenir que mon amour, que mon culte envers toi rappelle
 ta mmoire: n'y vois pas une leon que je veuille ici te donner.
Il te faut de toute manire viter l'impatience, maintenant que tu
as pris ton arc  la main. On ne dchane pas la mort contre les
Rakshasas mmes sans un motif d'hostilit.

Quelle diffrence il y a des armes, des combats, des exercices
militaires aux travaux de la pnitence! Celle-ci est ton devoir
maintenant; observe-le: tous les autres te sont dfendus.

La culture des armes enfante naturellement une pense vaseuse
d'injustice. Mais d'ailleurs qu'es-tu, depuis le jour o tu as cd
le trne? Un humble anachorte! Le devoir est le pre de l'utile;
le devoir engendre le bonheur: c'est par le devoir que l'on gagne le
ciel; ce monde a pour essence le devoir. Le paradis est la rcompense
des hommes qui ont dchir eux-mmes leur corps dans les
pnitences; _car_ le bonheur ne s'achte point avec le bonheur. Bel
enfant de Raghou, fais ton plaisir de la mansutude; sois dvou 
ton devoir!... Mais il n'est rien dans le monde, qui ne te soit bien
connu dans toute sa vrit.

Mdite nanmoins ces paroles dans ton esprit avec ton jeune
frre, et fais-en, roi des hommes, ce qu'il te plaira.

Quand il eut ou ce discours si doux et si conforme au devoir, que
venait de prononcer la belle Vidhaine, Rma de rpondre en ces
termes  la princesse de Mithila: Reine,  toi  qui le devoir
est si bien connu, ces bonnes paroles, sorties de ta bouche avec
amour, dpassent la grandeur mme de ta race, noble fille du roi
Djanaka. Pourquoi dirais-je, femme charmante, ce qui fut dit par
toi-mme? L'arme est dans la main du kshatrya pour empcher que
l'oppression ne fasse crier le malheureux! n'est-ce point l ce que
tu m'as dit? Eh bien, St! ces anachortes sont malheureux dans
la fort Dandaka! Ces hommes accomplis dans leur voeux sont venus
d'eux-mmes implorer mon secours, eux secourables  _toutes les
cratures_! Dans les bois qu'ils habitent, faisant du devoir leur
plaisir, des racines et des fruits leur seule nourriture, ils ne
peuvent goter la paix un moment, opprims qu'ils sont  la ronde
par les hideux Rakshasas. Enchans  tous les instants du jour
dans les liens de leurs diffrentes pnitences, ils sont dvors
au milieu des bois par ces dmons froces, difformes, qui vaguent
dans _l'paisseur des_ fourrs.

Ces bonnes paroles, que vient de t'inspirer le dvouement pour moi,
sont telles _qu'on devait s'attendre_, femme charmante,  les trouver
dans ta bouche, et conformes  la noblesse de ta race. Oui! ces
paroles, que tu m'as dites, inspires de l'amour et de la tendresse,
c'est avec plaisir que je les ai entendues, chre Vidhaine; car 
celui qu'on n'aime pas, jamais on ne donne un conseil.

Quand ils eurent march une longue route, ils virent de compagnie,
au coucher du soleil, un beau lac rpandu sur un yodjana en longueur.
Dans ce lac charmant aux limpides ondes, on entendait le chant de voix
clestes mari au concert des instruments de musique, et cependant
on ne voyait personne. Alors, pousss par la curiosit, Rma,
et Lakshmana, s'approchant d'un solitaire nomm Dharmabhrita:
Un spectacle si merveilleux a fait natre en nous tous une vive
curiosit. Qu'est-ce que cela, ermite  l'clatante splendeur? lui
demandent ces hros fameux: allons! raconte-nous ce _mystre_!

 cette question du magnanime fils de Raghou, le solitaire, qui
tait comme le devoir mme en personne, se mit  lui raconter
ainsi l'origine de ce lac: On dit, Rma, que c'est l'anachorte
Mandakarni, qui jadis, grce au pouvoir de sa pnitence, cra
ce bassin d'eau, nomm le lac des Cinq-Apsaras. En effet, ce grand
solitaire, assis sur une pierre et n'ayant que le vent pour seule
nourriture, soutint dix mille annes une pnitence douloureuse.
Effrays d'une telle nergie, tous les dieux, Indra mme  leur
tte, de s'crier: Cet anachorte a l'ambition de nous enlever
notre place! Cinq Apsaras du plus haut rang et pares d'une
toilette cleste furent donc envoyes par tous les dieux, avec
l'ordre mme de jeter un obstacle devant sa pnitence. Arrives
dans ces lieux, aussitt ces beauts foltres, nymphes  la taille
gracieuse, de s'battre et de chanter pour tenter l'anachorte
enchan au voeu de sa cruelle pnitence.

La suite de cette aventure, c'est que, pour assurer le trne des
Immortels, ces Apsaras firent tomber sous le pouvoir de l'amour ce
grand ascte, de qui le regard embrassait le pass et l'avenir du
monde. Les cinq Apsaras furent leves  l'honneur d'tre ses
pouses et l'ermite cra pour elles dans ce lac un palais invisible.
Les cinq belles nymphes demeurent ici autant qu'elles veulent, et,
fires de leur jeunesse, elles dlassent l'anachorte des travaux
de sa pnitence. Ce grand bruit, que vous entendez l, ce sont les
jeux de ces bayadres clestes; ce sont leurs chansons ravissantes
 l'oreille, qui se marient au _son cadenc des_ nopouras et _des_
bracelets.

 ces paroles de l'anachorte contemplateur: Voil une chose
admirable! s'cria le Daarathide  la force puissante et son
frre avec lui.

Tandis que le solitaire contait sa lgende, Rma vit un enclos
circulaire d'ermitages, sur lequel taient jets des habits
d'corce et des gerbes de kouas. Il entre, accompagn de son
frre et de St dans cette enceinte couverte de lianes et d'arbres
varis, o tous les anachortes _s'empressent de_ lui offrir les
honneurs de l'hospitalit. Ensuite, dans le cercle fortun de leurs
ermitages, le Kakoutsthide habita fort  son aise, honor par chacun
de ces grands saints. Alors, ce noble fils de Raghou visita l'un
aprs l'autre ces magnanimes, et s'en alla d'ermitage en ermitage
porter lui-mme les hommages de sa prsence  leurs pieds. L,
il demeurait un mois ou mme une anne; ici, quatre mois; ailleurs,
cinq ou six. Chez l'un, Rma vcut avec bonheur plus d'un mois; chez
l'autre, plus de quinze jours; chez celui-ci, trois; chez celui-l,
huit mois: d'un ct, il habita une couple de mois; d'un autre, la
rvolution entire d'une anne; plus loin, un mois, augment d'une
moiti.

Tandis qu'il vivait heureux et savourait ainsi de _candides_ plaisirs
dans les ermitages des anachortes, il vit dix annes couler pour
lui d'un cours fortun.

Nous voici arrivs, dit-il un jour,  l'ermitage du saint Agastya:
entre devant, fils de Soumitr, et annonce au rishi mon arrive chez
lui avec St.

Entr dans la sainte cabane  cet ordre que lui donne son frre,
Lakshmana s'avance vers un disciple d'Agastya et lui dit ces paroles:

Il fut un roi, nomm Daaratha; son fils an, plein de force,
est appel Rma: ce prince minent est ici et demande  voir
l'anachorte. J'ai pour nom Lakshmana; je suis le _compagnon_
dvou et le frre pun de ce resplendissant hros avec lequel
et son pouse je viens ici moi-mme pour visiter le saint ermite.

 ces paroles de Lakshmana: Soit! rpondit l'homme riche en
pnitences, qui entra dans l'ermitage annoncer la visite. Entr dans
la chapelle du feu, il dit ces mots, d'une voix faible et douce, les
mains runies en coupe,  l'invincible anachorte: Le fils du roi
Daaratha, ce prince  la haute renomme, qui a nom Rma, attend
avec son frre et son pouse  la porte de ton ermitage. Il dsire
voir ta rvrence; il vient ici lui apporter son hommage:
fais-moi connatre, saint anachorte, ce qui est  faire dans la
circonstance  l'instant mme.

 peine le solitaire eut-il appris de son disciple que Rma venait
d'arriver, en compagnie de Lakshmana et de l'auguste Vidhaine:
Quel bonheur! s'cria-t-il; Rma aux longs bras est arriv chez
moi avec son pouse: j'aspirais dans mon coeur  son arrive
ici mme! Va! que Rma, dignement accueilli avec son pouse et
Lakshmana, soit promptement introduit ici! Et pourquoi ne l'as-tu pas
fait entrer?

Celui-ci entra donc, promenant ses yeux partout dans l'ermitage de
l'homme aux oeuvres saintes, tout rempli de gazelles familires.
Alors, environn de ses disciples, tous vtus de valkalas
tissus d'corce et portant des manteaux de peaux noires, le grand
anachorte s'avana hors _de la chapelle_.  l'aspect de cet
Agastya, le plus excellent des solitaires, qui soutenait le poids
d'une cruelle pnitence et flamboyait comme le feu, Rma dit 
Lakshmana: C'est Agni, c'est Lunus, c'est le Devoir ternel qui
sort _du Sanctuaire_ et vient au-devant de nous, arrivs dans son
temple.

Oh! que de lumire dans ce nimbe du bienheureux!  ces mots,
le noble Daarathide s'avana, et, combl de joie, il prit avec sa
belle Vidhaine et Lakshmana les pieds du rishi dans ses mains: puis,
s'tant inclin, il se tint devant lui, ses mains jointes, comme il
seyait  la civilit.

Alors, quand l'anachorte eut bais sur la tte le pieux Raghouide
courb respectueusement: Assieds-toi! lui dit cet homme  la
bien grande pnitence; et, quand il eut honor son hte d'une
manire assortie aux convenances et suivant l'tiquette observe 
l'gard des Immortels, l'ermite Agastya lui tint ce langage: Rma,
je suis charm de toi, mon fils! je suis content, Lakshmana, que vous
soyez venus tous deux avec St me prsenter vos hommages. Fils
de Raghou, la fatigue n'accable-t-elle point ta chre Vidhaine?
En effet, St est d'un corps bien dlicat, et jamais elle n'avait
quitt ses plaisirs.

En s'exilant au milieu des forts  cause de toi, elle fait une
chose bien difficile; car faiblesse et crainte, ce fut toujours la
nature des femmes.

 ces mots du solitaire, le hros de Raghou, fort comme la vrit,
de joindre ses deux mains et de rpondre au saint en ces paroles
modestes: Je suis heureux, je suis favoris _du ciel_, moi, de qui
les bonnes qualits, runies aux vertus de mon pouse et de
mon frre, ont satisfait le plus minent des anachortes et lui
inspirent une joie si grande. Mais indique-moi un lieu aux belles
ondes, aux nombreux bocages, o je puisse vivre heureux et content
sous le toit d'un ermitage que j'y btirai.

Ou ce pieux langage du pieux Raghouide, le plus saint des
anachortes, le Devoir mme en personne, le sage Agastya rflchit
un instant et lui rpondit en ces mots d'une grande sagesse:
 deux yodjanas d'ici, Rma, il est un coin de terre, nomm
Pantchavat, lieu fortun, aux limpides eaux, riche de fruits
doux et de succulentes racines. Vas-y, construis l un ermitage et
habite-le avec ton frre le Soumitride, observant la parole de ton
pre telle qu'il te l'a dite. Ton histoire m'est connue entirement,
jeune homme sans pch, grces au pouvoir acquis par ma pnitence
non moins qu' mes liens d'amiti avec Daaratha.

Tu vois ce grand bois de bassins  larges feuilles: il vous faut
marcher au septentrion de cette fort et diriger vos pas vers ce
banian. De l, quand vous serez parvenus sur les hauteurs de cette
montagne, qui n'en est pas trs-loin, vous y trouverez ce lieu,
qu'on appelle la Pantchavat, bocage fleuri d'une manire toute
cleste.

Aussitt Rma, auquel Agastya avait tenu ce langage, de lui rendre
avec Lakshmana les honneurs dus et d'offrir tous deux leurs adieux au
solitaire, de qui la bouche tait celle de la vrit. Puis, l'un et
l'autre Kakoutsthide, ayant reu cong de lui, se prosternent 
ses pieds et partent avec St, impatients d'arriver au lieu qu'ils
doivent habiter.

       *       *       *       *       *

Or, dans ces entrefaites, le grand vautour, fameux sous le nom de
Djatyou, s'approcha du pieux Raghouide en marche vers Pantchavat,
et, d'une voix gracieuse, douce, affectueuse: Mon enfant, lui
dit-il, apprends que je suis l'ami du roi Daaratha, auquel tu dois
le jour. Le noble exil, sachant qu'il tait l'ami de son pre,
lui rendit ses hommages et lui demanda, plein de modestie, s'il
jouissait d'une sant prospre. Ensuite Rma lui dit, stimul par
la curiosit: Raconte-moi ton origine, mon ami; dis-moi quelle est
ta race et ta ligne.

 ces mots, le plus minent des oiseaux: yn mit au monde
une fille avec d'autres enfants mles: elle fut _nomme_ Vinat, et
d'elle naquirent deux fils, Garouda et _le cocher du soleil_, Arouna.

Je suis n de ce Garouda avec mon frre an Sampti: sache,
dompteur _invincible_ des ennemis, que je suis Djatyou, _le
petit-fils_ de yn. Je serai, si tu le dsires, ton fidle
compagnon; et je dfendrai St dans ces bois, quand Lakshmana et
toi vous serez absents.

Soit! dit le prince anachorte, accueillant son offre; puis il
embrassa joyeux ce roi des volatiles, car il avait ou raconter
mainte et mainte fois l'amiti de son pre avec Djatyou. Alors ce
hros, plein de vigueur, ayant confi St la Mithilienne 
sa garde, continua de marcher vers l'ermitage de Pantchavat en
compagnie de l'oiseau Djatyou  la force sans mesure.

Quand Rma eut mis le pied dans la Pantchavat, repaire des animaux
carnassiers de toutes les sortes, il dit  Lakshmana, son frre, 
la splendeur enflamme:

Voici un lieu joli, fortun, couvert de jeunes arbres tout en
fleurs: veuille bien nous btir ici, bel ami, un ermitage comme il
faut! Non loin se montre, festonne de lotus aux senteurs les plus
douces et brillants  l'gal du soleil, cette pure et charmante
rivire de Godvar, pleine d'oies et de canards, embellie par
des cygnes et trouble  et l par ces troupeaux de gazelles, 
moyenne distance.

Cette fort est pure, elle est charmante, elle a mille qualits!
Fils de Soumitr, nous habiterons ici avec l'oiseau, notre
compagnon.

 ces mots, Lakshmana eut bientt fait  son frre une trs-jolie
chaumire de sa main, qui terrasse les hros des ennemis.
Intelligent _ouvrier_, il btit pour le noble hritier de Raghou
une grande cabane de feuillages charmante, jolie  voir, tout  fait
ravissante. Ensuite, le beau Lakshmana descendit  la rivire de
Godvar, se baigna, y cueillit des fleurs et se hta de revenir.

Alors, quand il eut consacr une offrande de fleurs et sacrifi dans
le feu suivant les rites, il fit voir l'ermitage construit au noble
enfant de Raghou. Celui-ci vint avec St, vit la hutte de feuilles,
dlicieux ermitage, et cette vue lui causa une joie suprme. Dans
son enchantement, il treignit Lakshmana de ses deux bras, et lui
tint ce langage doux, ravissant l'me et dbordant mme d'une
vive affection: Je suis charm que tu aies dj fait un si grand
ouvrage: reois donc maintenant cet embrassement de moi comme un
prsent d'amiti. Nos anctres, mon ami, seront tous sauvs
par toi, bon fils, instruit dans le devoir, la reconnaissance et la
vertu.

Aprs qu'il eut parl en ces termes  Lakshmana, de qui
l'attachement redoublait sa flicit, le hros quitable de
Raghou, en compagnie de son pouse et de son frre, habita quelque
temps ces lieux riches de fruits et pars de fleurs, comme un second
Indra au sein d'un autre paradis.

       *       *       *       *       *

Tandis que le pieux Daarathide coulait dans la fort de pnitence
une vie heureuse, l'automne expira et l'hiver amena sa bien-aime
saison. Un jour, s'tant lev pour ses ablutions au temps o les
clarts du matin commencent  blanchir la nuit, il descendit  la
rivire de Godvar. Le fils de Soumitr, son frre, le front
inclin, une cruche  la main, le suivait par derrire avec St:
Voici arrive, seigneur, dit alors celui-ci, une saison qui te fut
toujours agrable, o l'anne brille, comme pare de _ses plus
nombreuses_ qualits.

Il gle; le vent est pre, la terre est couverte de fruits; les
eaux ne donnent plus de plaisir et le feu est agrable. _C'est le
temps o_ ceux qui mangent de l'offrande, quand ils ont honor les
Dieux et les Mnes avec un sacrifice de riz nouveau, sont tous lavs
de leurs souillures.

Nos jours s'coulent aimables, purs, d'un pied ht: ils ont des
passages difficiles, qu'on traverse avec peine le matin, mais ils sont
pleins de charme, quand le temps amne le milieu du jour. Maintenant,
frappes d'un soleil sans chaleur, couvertes de gele blanche,
frissonnantes d'un vent froid et piquant, l'clat des neiges tombes
_la nuit_ fait briller au matin les forts dsertes.

Le soleil, qui se lve au loin et dont les rayons nous arrivent,
envelopps de la neige ou des brumes, apparat maintenant sous
l'aspect d'une _autre_ lune. Sa chaleur, insensible au matin, parat
douce au toucher vers le milieu du jour; et, sur le soir, il se colore
d'une rouge qui tourne lgrement  la pleur.

Dans la ville, en ce moment, par attachement pour toi, Bharata,
consum de sa douleur, Bharata, le Devoir mme en personne, se livre
 de _pnibles_ mortifications. Abandonnant et son trne, et
les volupts, et toutes les choses des sens, se frustrant mme de
nourriture, ce noble pnitent couche sur la froide surface de
la terre. Sans doute, environn des sujets, que leur dvouement
rassemble autour de lui, il se rend  cette heure mme au fleuve
arayo, mais son coeur s'lance vers cette rive o nous sommes,
pour y faire avec nous ses ablutions.

L'homme n'imite point les exemples que lui donne son pre, mais le
modle qu'il trouve dans sa mre, dit un adage rpt de bouche
en bouche dans l'univers: la conduite que Bharata mne est  rebours
du proverbe. Comment, roi des enfants de Manou, comment Kky,
notre mre, elle, qui a pour fils le vertueux Bharata, elle, qui eut
pour poux Daaratha, peut-elle tre ce qu'elle est?

Dans le temps que sa tendre amiti inspirait ces paroles au juste
Lakshmana, son frre, de qui l'me fuyait toujours la mdisance,
l'interrompit en ces termes: Tu ne dois pas, mon ami, infliger
ton blme devant moi  cette mre, qui tient le milieu entre
les ntres: ne parle ici que de Bharata, le noble chef des
Ikshwkides.

Tandis qu'il parlait ainsi, le Kakoutsthide arriva sur les bords de
la Godvar: il accomplit dans cette rivire ses ablutions avec son
jeune frre et son pouse.

Quand il eut, suivant les rites, satisfait d'une libation les Dieux et
les Mnes, il adora avec elle et Lakshmana le soleil, qui se levait
 l'horizon.

Ds que Rma eut termin ses ablutions avec son pouse et le fils
de Soumitr, il quitta cette rive de la Godvar et revint 
son ermitage. L donc, assis dans sa chaumire, entre St et
Lakshmana, son frre, il s'entretint avec eux sur diffrentes
matires. Tandis que ce magnanime causait avec le Soumitride, le roi
des vautours se prsenta et dit ces paroles au noble fils de Raghou:

Hros  la grande fortune,  la grande force, aux grands bras, au
grand arc, je te dis adieu,  le meilleur des hommes; je retourne
en ma demeure. Il te faut apporter ici une continuelle attention 
l'gard de tous les tres, fils de Raghou! j'ai envie, _vaillant_
meurtrier des ennemis, j'ai envie de revoir mes parents et mes amis.
Quand j'aurai vu tous ceux que j'aime,  le plus grand des hommes, je
reviendrai, s'il te plat; je te le dis en vrit.

 ces mots, Rma et Lakshmana de rpondre au monarque des oiseaux:
Va donc,  le meilleur des volatiles, mais  la condition de
revenir bientt nous voir. Quand le roi des vautours fut parti, le
fils de Raghou  l'aspect aimable revint  son toit de feuillage et
rentra dans sa chaumire avec St.

Dans ce moment une certaine Rakshas, nomme orpanakh,
soeur de _Rvana, le_ dmon aux dix ttes vint en ces lieux d'un
mouvement spontan et vit l, semblable  un Dieu, Rma aux longs
bras, aux paules de lion, aux yeux pareils aux ptales du lotus.
 la vue de ce prince beau comme un Immortel, la Rakshas fut
enflamme d'amour; elle,  qui la nature avait donn un teint
hideux, un caractre mchant, cette ignoble _fe_, cruelle 
servir, qui marchait toujours avec la pense de faire du mal 
quelqu'un et n'avait de la femme rien autre chose que le nom.

Aussitt elle prend une forme assortie  son dsir; elle s'approche
du hros aux longs bras, et, commenant par dployer sa nature de
femme, lui tient ce langage avec un _doux_ sourire: Qui es-tu, toi
qui, sous les apparences d'un pnitent, viens, accompagn d'une
pouse, avec un arc et des flches, dans cette fort impraticable,
sjour des Rakshasas?

 ces mots de la Rakshas orpanakh, le noble fils de Raghou se
mit  lui tout raconter avec un esprit de droiture; Il fut un roi
nomm Daaratha, juste et clbre sur la terre; je suis le fils
an de ce monarque et l'on m'appelle Rma. Cette femme est St,
mon pouse; voici mon frre Lakshmana. Vertueux, aimant le devoir,
je suis venu demeurer dans ces forts  l'ordre de mon pre, 
la voix de ma _belle_-mre.  toi, en qui sont rassembls tous
les caractres de la beaut, toi, si charmante, qu'on dirait ri
elle-mme, qui se manifeste aux yeux des mortels, qui es-tu donc,
toi, qui, femme craintive, te promnes dans le bois Dandaka, la plus
terrible des forts? Je dsire te connatre: ainsi dis-moi qui tu
es, quelle est _ta_ famille, et pour quel motif je te vois errer seule
ici et sans crainte.

 ces mots, la Rakshas, trouble par l'ivresse de l'amour, fit
alors cette rponse: On m'appelle orpanakh, je suis une
Rakshas, je prends  mon gr toutes les formes; et, si je me
promne seule au milieu des bois, Rma, c'est que j'y rpands
l'effroi dans toutes les cratures. Les trthas saints et les
autels y prissent, anantis par moi. J'ai pour frres le roi des
Rakshasas lui-mme, nomm Rvana; Vibhshana, l'me juste, qui a
rpudi les moeurs des Rakshasas; Koumbhakarna au sommeil prolong,
 la force immense; et deux Rakshasas fameux par le courage et la
vigueur, Khara et Doshana. Ta vue seule m'a jete dans le trouble,
Rma: aime-moi donc comme je t'aime! Que t'importe cette St?
Elle est sans charmes, elle est sans beaut, elle n'est en rien ton
gale; moi, au contraire, je suis pour toi une pouse assortie et
doue, comme toi, des avantages de la beaut. _Laisse_-moi dvorer
cette femme sans attraits ni vertus, avec ce frre, qui est n
aprs toi, mais de qui la vie est dj termine. Cela fait, tu
seras libre, mon bien-aim, de te promener avec moi par toute la
contre Dandaka, contemplant ici les sommets d'une montagne et l
des bois enchanteurs.

Quand il eut ou ce discours plus qu'horrible de la Rakshas, le
hros aux longs bras avertit d'un regard St et Lakshmana. Ensuite
Rma, cet orateur habile  tisser les paroles, se mit  dire ces
mots  orpanakh, mais pour se moquer:

Je suis li par l'hymen; tu vois mon pouse chrie: une femme de
ta condition ne peut s'accommoder ainsi d'une rivale. Mais voici mon
frre pun, qui a nom Lakshmana, beau, joli  voir, d'un bon
caractre, plein d'hrosme et qui n'est point mari. Il sera un
poux assorti  cette beaut, _dont je te vois si bien doue_; il
est jeune, il a besoin d'une pouse, ses formes sont gracieuses; il
est d'un extrieur enfin qui plat aux yeux.

 ce discours, la Rakshas, qui changeait de forme  sa volont,
quitte Rma brusquement et se tourne avec ces mots vers Lakshmana:
Aime-moi donc,  toi, qui donnes l'honneur, moi, qui suis une
pouse assortie  ta beaut: tu auras du plaisir  te promener
avec moi dans la ravissante fort Dandaka.

 ce langage de orpanakh, le fils de Soumitr, habile dans
l'art de parler, fixa les yeux sur la Rakshas et lui rpondit
en ces termes: Est-ce qu'il te sirait, devenant mon pouse, de
servir un serviteur? car je suis, ma haute dame, soumis  la volont
de mon noble frre an.  toi, femme de la plus minente
perfection, il te faut un homme de la plus haute fortune; il n'y a
qu'un sage qui soit digne de toi, doue entirement des vertus que
l'on dsire: unie  ce noble personnage, sois donc ici, femme aux
grands yeux, la plus jeune de ses deux pouses.

Il dit;  ces mots de Lakshmana, _qui semblait deviner, sous la
mtamorphose de la mchante fe_, ses dents longues et saillantes
avec son ventre bomb, elle prit sottement pour la vrit mme ce
qui tait une plaisanterie. Aussi courut-elle une seconde fois vers
ce Daarathide  la grande splendeur, assis avec St; et,
folle d'amour, elle dit ces mots  l'invincible: J'ai pour toi de
l'amour, et c'est toi que j'ai vu mme avant ton frre: sois donc
mon poux un long temps! Que t'importe cette St?

Alors, avec des yeux semblables  deux tisons allums, elle fondit
sur la Vidhaine, qui la regardait avec ses yeux doux, comme ceux du
faon de la gazelle: on et dit un grand mtore de feu qui se rue
dans le ciel contre _la belle toile_ Rohin. Aussitt que Rma
vit la Rakshas lance comme le noeud coulant de la mort, il arrta
la furie dans sa course, et ce hros  la grande force dit avec
colre  Lakshmana: Fils de Soumitr, il ne faut pas jouer
d'aucune manire avec des gens froces et bien mchants: vois, bel
ami! c'est avec peine si ma chre Vidhaine chappe  la mort!
Chasse  l'instant cette Rakshas difforme, au gros ventre, infme
dans sa conduite et folle au plus haut degr.

 ces mots, Lakshmana, dans sa colre, empoigna la mchante fe
sous les yeux mmes de Rma, et, tirant son pe, lui coupa le
nez et les oreilles. Ainsi mutile dans son visage, la froce
orpanakh remplit tout de ses cris et s'enfuit d'un vol rapide au
fond du bois, comme elle tait venue.

Ainsi dfigure, elle vint trouver son frre, ce Khara,  la force
terrible, qui avait envahi le Djanasthna, et tomba sur la terre au
milieu des Rakshasas, dont il tait environn, comme la foudre mme
tombe du haut des cieux.

 la vue de sa soeur tendue  terre, inonde par le sang, le nez
et les oreilles coups, Khara le Rakshasa lui demanda, avec des yeux
rouges de colre: Qui donc t'a mise dans un tel tat, toi qui,
doue de force et de courage, te promenais, pareille  la mort,
o bon te semblait sur la terre? Quelle main parmi les Dieux, les
Gandharvas, les Bhotas et les magnanimes solitaires, possde
une vigueur si grande, qu'elle ait pu t'infliger cette odieuse
mutilation?

Il dit:  ces paroles de son frre jetes avec colre,
orpanakh rpondit ces mots d'une voix que ses larmes rendaient
bgayante: _J'ai rencontr_ deux jeunes gens pleins de beaut,
aux membres potels,  la force puissante, aux grands yeux de lotus,
et dous de tous les signes o l'on reconnat des rois. Habills
de peaux noires et d'corce, ils ressemblent aux rois des Gandharvas,
et je ne saurais dire si ce sont des Dieux ou simplement des hommes.

J'ai vu l au milieu d'eux une dame jeune,  la taille gracieuse:
la beaut dont elle est doue rayonne de toutes les parures. Je me
disposais dans la fort  dvorer cette femme violemment avec ses
deux compagnons, mais je me vis rduite  l'tat o je suis, comme
une misrable sans appui. Trane dans le combat, malgr mes cris,
malgr ma rsistance, vois! quel outrage m'a-t-on fait;... et c'est
toi, qui es mon protecteur!

 ces mots d'elle, Khara furieux jette cet ordre  quatorze
Rakshasas noctivagues, semblables  la mort: Deux hommes, arms
de traits, vtus de peaux noires et d'corces, sont entrs avec une
femme dans l'pouvantable fort Dandaka. Allez! et ne revenez pas
que vous n'ayez tu ces deux sclrats avec elle, car ma soeur en
veut boire le sang.

Dociles  ce commandement, les Dmons partent aussitt avec la
furie, tous une lance au poing et rapides comme des nuages chasss
par le vent.

 peine eut-il aperu les cruels Dmons et la furie: Fils de
Soumitr, dit le vaillant Raghouide  Lakshmana, son frre,  la
vigueur clatante, reste un instant prs de ma chre Vidhaine,
jusqu' ce que j'aie terrass dans le combat ces Rakshasas
froces. Ds qu'il eut ou ces paroles du hros  la force
sans mesure: Oui! rpondit Lakshmana, qui se mit  ct de la
_royale_ Vidhaine.

Rma sur-le-champ attache la corde  son arc immense, orn
richement d'or; et lui, qui tait le Devoir mme en personne, il
adresse aux Dmons ces paroles: Retirez-vous d'ici! Vous ne devez
pas approcher davantage, si vous attachez quelque prix  votre vie:
retirez-vous, Dmons nocturnes! 

 ces mots, les quatorze Dmons, bouillants de fureur, la lance et
les javelots en main, rpondirent, les yeux rouges de colre, 
Rma; eux, qui avaient l'audace du crime,  lui, qui avait celle de
l'hrosme:

Tu as fait natre la colre au coeur de Khara, notre bien
magnanime seigneur; tu vas laisser ici ta vie, immol par nous dans
le combat!

Ils disent, et, bouillants de fureur, les quatorze Rakshasas fondent
sur Rma, les armes hautes et le cimeterre lev. Aprs un lan
rapide, les quatorze Dmons noctivagues font pleuvoir sur lui avec
colre maillets d'armes, javelots et lances. Mais Rma soudain
avec quatorze flches brisa dans ce combat les armes de ces quatorze
Rakshasas. Ensuite, calme dans sa colre au milieu du combat,
il prit, aussi prompt que vaillant, quatorze nouvelles flches
acres. Il encocha lestement ces dards  son arc, et, visant pour
but les Rakshasas, dchana contre eux ces flches avec un bruit
pareil au tonnerre de la foudre.

Les traits empenns d'or, enflamms, rehausss d'or, fendent l'air,
qu'ils illuminent d'un clat gal  celui des grands mtores
de feu. Ces flches, semes d'yeux, telles que les plumes du paon,
traversent de part en part les Dmons et se plongent dans la terre,
o leur imptuosit les emporte, comme des serpents dans une
_molle_ taupinire.

Les dards luisante revinrent d'eux-mmes au carquois, aprs qu'ils
eurent chti les Dmons.  la vue de ses vengeurs tendus sur la
terre, la Rakshas, dlirante de colre, trembla de nouveau et
jeta une clameur pouvantable. Aussitt orpanakh s'enfuit
rapidement toute tremblante, en poussant de grands cris, vers la
rgion o demeurait son frre  la force puissante.

       *       *       *       *       *

 l'aspect de orpanakh tendue pour la seconde fois aux pieds
de son frre, Khara, d'une voix nette et pleine de colre, dit 
cette femme revenue, sans qu'elle et accompli son dessein: Quand
j'ai envoy, pour te satisfaire, mes Rakshasas, ces hros si fiers,
qui mangent la chair crue, pourquoi viens-tu encore verser ici des
larmes?

Sans doute, il n'a pu arriver que mes sujets toujours fidles,
attentifs, dvous  moi, n'aient point excut mes ordres, ne
ft-ce que par attachement  leur vie! Dis-moi quelle est donc la
cause, noble dame, qui te ramne ici: pourquoi gmis-tu, les yeux
dvasts par des larmes?

La mchante femme, accable de douleur, essuya ses yeux mouills de
larmes et lui rpondit en ces termes: Ces hros des Rakshasas, que
tu avais envoys, la lance au poing, Rma seul les a tous consums
avec le feu de ses flches.  la vue de cette prouesse,  l'aspect
de ces guerriers tombs sur la terre, comme des arbres saps 
la racine, je fus saisie d'un tremblement subit. Rakshasa, je suis
trouble, consterne, pouvante; et je viens, ne voyant partout
que terreur, me rfugier sous ta protection!

Arrache toi-mme, Dmon nocturne, cette pine qui est venue
s'implanter dans la fort Dandaka pour y blesser tes Rakshasas.
_Autrement_, moi, qui te parle, je vais jeter l ma vie devant toi,
lche, qui n'as point de honte, si mon ennemi n'est immol de ta
main aujourd'hui mme!

 sa cruelle soeur, qui l'excitait ainsi  l'audace, le bouillant
Khara de rpondre avec ce langage plein de vhmence au milieu des
Rakshasas: Ce Rma, qui n'est _tout simplement_ qu'un homme,
un tre sans force, n'a point de valeur  mes yeux; et bientt,
aujourd'hui mme, abattu sous mon bras, il vomira sa vie pour
ses mfaits! Arrte donc ces larmes! chasse-moi cette terreur!
Aujourd'hui mme, je vais jeter Rma et son frre dans les noires
demeures d'Yama! N'en doute pas, Rakshas, tu vas boire en ce jour le
sang chaud de Rma, frapp de cette massue et couch sans vie sur
la surface de la terre!

Une fois Rma tu et son frre avec lui, tu pourras bientt
faire de St un festin, et tes cuisiniers t'apprteront ses chairs
tendres, fines, dlicieuses.

La cruelle entendit pleine de joie ces paroles de Khara, qui allaient
 son coeur, et vanta pleine de joie son frre, assis au plus haut
rang des Rakshasas: Gloire  toi, hros,  toi, le seigneur
des Rakshasas, qui as fait germer en ta pense le dsir noble et
vaillant d'immoler tes ennemis dans un combat!

Sors donc en diligence pour tuer ce mchant! J'ai soif de boire le
sang de Rma sur le front mme de la bataille!

 peine eut-il entendu ces ravissantes paroles, dont orpanakh
flattait son oreille: Fais, dit-il au gnral de ses armes, qui
s'appelait Doshana et se trouvait  son ct; fais rassembler
quatorze mille de ces Rakshasas, hros superbes, d'une imptuosit
formidable, qui obissent  ma pense et ne reculent jamais dans
les combats; froces, artisans de cruauts, semblables en couleur
aux sombres nuages, arms de toutes pices et qui se font une
volupt de tourmenter le monde.

Khara, bouillant de colre, monta dans son char, pareil aux cimes de
Mrou et dcor avec un or pur, tout plein d'armes, pavois
d'tendards, orn de cent clochettes, rayonnant de toute la
diversit des pierreries, gal au ciel en splendeur, o _l'orfvre
habile_ avait sculpt des poissons, des fleurs, des arbres, des
montagnes, le soleil et la lune en or, des troupes d'oiseaux et des
toiles en argent; char attel de vigoureux coursiers, mais dou
d'un mouvement spontan, avec un timon parsem de perles et de
lapis-lazuli, o brillait en or l'astre des nuits.

Aussitt que les Rakshasas  la force terrible virent Khara plac
dans son char, ils se tinrent _attentifs  sa voix_, rangs autour
de lui et du vigoureux Doshana.  la vue de cette grande arme,
pourvue de toutes les armes, sous diverses bannires, Khara joyeux
cria du haut de son char  tous les Rakshasas: _En avant_!
sortez! Soudain toute cette arme, portant massues, lances et
tridents, s'lana hors du Djanasthna avec un bruit pareil 
celui du grand Ocan.

       *       *       *       *       *

Tout  coup une grande nue fit tomber sur le Dmon, qui
s'avanait enflamm par le dsir de la victoire, une pluie
sinistre, dont l'eau se trouvait mle avec des pierres et du sang.

Un sombre nuage enveloppa de son manteau noir, lisr de rouge,
l'astre qui donne le jour, et qui, par la couleur de son disque,
ressemblait alors au tison ardent.

Le ciel brilla d'une couleur sanglante avant l'heure o s'annonce
le crpuscule, et des oiseaux, qui planaient au milieu des airs,
se mirent  pousser des cris aigus, tournant la tte du ct o
Khara s'avanait. Un vent imptueux souffla; le soleil perdit sa
clart, et l'on vit briller au milieu du jour la lune, environne de
son arme d'toiles.

 la vue de ces grands, de ces pouvantables prsages, qui se
levaient partout simultanment, le roi de cette arme formidable dit
en riant  tous les Rakshasas: Je ne fais nul cas de ces pronostics
horribles  voir, qui se lvent autour de moi; j'ai un augure plus
certain dans cette bravoure, dont ma force est la source!

En ce moment accoururent, dsireux tous de voir ce grand combat,
et les Rishis, et les Siddhas, et les Dieux, et les principaux des
Gandharvas, et les clestes choeurs des Apsaras.

Alors que le Dmon  la bouillante audace, Khara, fut arriv dans
le voisinage de sa chaumire sainte, Rma vit avec son frre les
sinistres augures. Et l'an des Raghouides tint  l'autre ce
langage:

Hros, nous tenons sous la main une victoire et l'ennemi sa
dfaite, car mon visage est serein, et tu vois comme il brille! Mais,
dans cette conjoncture, il est d'un homme sage, Lakshmana, d'aviser
aux possibilits futures, comme s'il avait  craindre une infortune.
Prends donc, arm de ton arc et tes flches  la main, prends
St et cours la mettre  couvert dans un antre de la montagne,
environn d'arbres et d'un accs difficile. Reste l, bien muni
d'armes, avec la princesse du Vidha: ainsi, l'horrible terreur des
vnements qui sont encore dans le futur n'ira pas y troubler tes
yeux.

 ces mots de son frre, Lakshmana prend aussitt son arc et ses
flches; puis, accompagn de St, il se rend vers la caverne d'un
accs impraticable.  peine Lakshmana fut-il entr dans la grotte
avec St: Bien! dit Rma, qui attacha alors solidement sa
cuirasse. Ds que le vaillant Raghouide fut par de cette armure
aussi brillante que le feu, il resplendit  l'gal du soleil, qui
vient  son lever de chasser les tnbres.

De tous cts, l'arme de ces mauvais Gnies se montrait
galement pleine de bannires, de cottes mailles, d'pouvantables
armes, et poussant de profondes clameurs.

Dans ce moment le Kakoutsthide, promenant ses yeux de tous les
cts, vit les bataillons des Rakshasas arrivs en face de lui pour
le combat. Son arc empoign dans une main et ses flches tires
du carquois, il se tint prt  combattre, emplissant toute
l'atmosphre avec les sons de sa corde vibrante. Le beau jeune prince
avait l'air de sourire en face de tous les Rakshasas; mais sa colre
ne rendait que plus difficile  supporter la flamme de son regard,
aussi flamboyant que le feu  la fin d'un youga.

 l'aspect du terrible enfant de Raghou, tous les Rakshasas tombent
dans une profonde stupfaction et s'arrtent, quoique altrs de
combat, immobiles comme une montagne.

 peine Khara, le roi des Rakshasas, eut-il vu toute son arme
glace par la stupeur, qu'il cria aussitt  Doshana et d'une
voix pleine de vhmence: Il n'y a pas encore de fleuve 
traverser ici, et cependant voici que l'arme s'arrte comme
entasse dans un mme lieu: sache donc en vrit, bel ami, quelle
raison a dtermin ce mouvement. Aussitt Doshana pousse
rapidement son char hors de l'arme, et voit Rma devant lui, ses
armes dj leves. Il reconnat que l'arme est retenue par la
terreur, il revient et le Rakshasa fait ce rapport au frre pun
de Rvana: C'est Rma, qui se tient, son arc  la main, devant le
front de bataille: toute l'arme des Rakshasas vient d'arrter son
pas  l'aspect du hros, de qui la vue inspire l'pouvante aux
ennemis.

 ces mots, Khara d'une bravoure imptueuse se prcipite avec son
char vers le vaillant rejeton de Kakoutstha, comme Rahou fond sur
l'astre qui produit la lumire. Quand l'arme rakshas vit Khara
pouss au combat par l'aiguillon de la fureur, elle s'lana
derrire lui en phalange profonde, avec le bruit des nuages, dont
l'orage entrechoque de grands amas.

Alors, pleins de colre, ces Dmons noctivagues firent tomber
sur l'invincible aux formidables exploits une pluie de projectiles,
varis dans les formes.

Il en reut toutes les flches _d'un air impassible_, comme l'Ocan
reoit les tributs des fleuves. Le corps perc de ces dards cruels,
Rma en fut aussi peu troubl qu'un grand mont n'est mu sous les
coups nombreux de la foudre enflamme.

Dans le combat, il envoyait en masse aux Dmons ses dards orns
d'or, indomptables, irrsistibles et pareils au lasso mme de la
mort. Ces traits, volant avec leurs ailes de hron  travers les
phalanges des ennemis, taient la vie aux Dmons d'une manire
aussi prompte que les maldictions des plus saints pnitents.

Il tait de ces flches, qui partaient de l'arc sans tre unies
entre elles par aucun lien et qui s'enfonaient dans le sol de la
terre, aprs qu'elles avaient travers les effroyables Rakshasas.
Ailleurs, tranches par les dards _en forme de croissant_, les ttes
des ennemis tombent par milliers sur la terre, o leur bouche agite
convulsivement ses lvres plies.

En ce moment, rfugis sous l'abri du monarque et de _son frre_
Doshana, ces dbris s'entassrent autour d'eux comme un troupeau
d'lphants. Khara donc,  la vue de ses bataillons maltraits par
les flches de Rma, dit au gnral de ses troupes, guerrier  la
vigueur pouvantable, au coeur plein de courage: Hros, que l'on
ranime la valeur de mon arme! Que l'on tente un nouvel effort! Je
vais prcipiter au sjour d'Yama cet _audacieux_ Rma, tout fils
qu'il est du roi Daaratha!

Quand Doshana eut aiguis leur courage _mouss_ et rendu 
l'arme sa premire confiance, il se prcipita vers le rejeton
de Kakoutstha avec la mme fureur que jadis le Dmon Namoutchi
s'lana contre le fils de Vasou. Tous les mauvais Gnies sans
crainte, parce qu'ils voyaient Doshana prs d'eux, fondirent
eux-mmes sur Rma une seconde fois, arms par divers projectiles.
Empoignant les tridents aigus, les javelots barbels, les pes et
les haches, ces rdeurs impurs des nuits dans une extrme fureur
de lancer tout contre lui. Mais il eut bientt avec ces dards bris
toutes leurs armes en morceaux; puis, de ravir _sans relche_ 
coups de flches dans ce dernier combat le souffle de la vie  ce
reste des Rakshasas. Le hros aux longs bras marchant, comme s'il
jouait, dans le cercle mme des mauvais Gnies, coupait lestement et
les bras et les ttes.

Aussitt le gnral des armes, plein de colre, Doshana  la
vigueur pouvantable saisit une massue horrible  voir et pareille
 une cime de montagne. Arm de cette grande massue toute revtue
de feuilles d'or et pare de bracelets d'or, mais toute seme
de clous en fer  la pointe aigu, terreur enfin de toutes les
cratures et qui, semblable  un grand serpent, frappe d'un toucher
crasant comme la foudre mme du tonnerre, pile et broie les membres
de ses ennemis, le vigoureux Doshana fondit, pareil au Trpas, sur
le _vaillant_ Rma, tel que jadis on vit le dmon Vritra s'lancer
contre le puissant Indra.

Voyant Doshana, enflamm de colre, s'avancer encore, impatient de
lui donner la mort, le prompt guerrier de trancher avec deux
flches les deux bras arms et dcors de ce fier Dmon, qui
se prcipitait sur lui dans le combat. L'pouvantable massue,
chappant  la main coupe, tomba sur le champ de bataille avec
le bras mutil comme un drapeau de Mahndra tombe du fate de son
temple; et Doshana lui-mme fut abattu mourant sur le sol avec ses
deux bras coups, tel qu'un lphant de l'Himlaya, qui a perdu
ses dfenses. Alors, voyant Doshana tendu sur la terre avec sa
massue, toutes les cratures d'applaudir au Kakoutsthide, en lui
criant: Bien! bien!

Le champ de bataille tait vide de combattants, car le feu des
flches de Rma les avait tous dvors; et, tel que dans le
Niraya[21], le sang et la chair en avaient dtremp l'argile. Les
uns, percs d'une flche, gisent privs de vie sur la terre: les
autres se lamentent; ceux-l fuient comme des insenss devant les
dards qui les poursuivent. Rma, dans cette journe, immola quatorze
milliers de Rakshasas aux exploits pouvantables; et cependant il
tait seul, il tait  pied, et ce n'tait qu'un homme.

[Note 21: Le Tartare indien.]

Le Rakshasa nomm Triiras, _ou le Dmon aux trois ttes_, se jeta
devant le roi de l'arme dfaite, Khara, qui s'avanait le
front tourn vers le vaillant Raghouide, et lui tint ce langage:
Confie-moi ta vengeance, roi valeureux, et va-t'en d'ici
promptement: tu verras bientt le vaillant Rma tomber sous mes
coups dans le combat. Ou je serai sa mort dans le combat, ou il
sera mon trpas dans la bataille: mets donc un frein  ton ardeur
belliqueuse et reste spectateur un instant.

Calm par ce langage de Triiras, qui se prcipitait de lui-mme
 la mort, Khara joyeux lui rpondit en ces termes: Qu'il en
soit donc ainsi! Ensuite le Dmon plein d'allgresse, ayant reu
cong dans le combat avec ce mot: Va! lve bruyamment son arc
et s'avance le front tourn en face de Rma.

Alors s'leva sur le champ de bataille entre le Dmon aux trois
ttes et le vaillant Raghouide un combat tumultueux, pre, o
chacun dsirait tuer, o le sang tait vers comme de l'eau.

Ensuite Triiras envoya trois dards aigus s'implanter dans le front
du vaillant Rma, qui, plein de courroux, jeta ces mots avec
dpit: J'ai reu les dards que m'a dcochs le nerf de ton arc:
maintenant reste ferme devant moi, _si tu l'oses_!

 ces mots, le hros irrit de plonger dans la poitrine de
Triiras quatorze flches, pareilles  des serpents. Le guerrier
plein de vigueur abattit ses coursiers avec quatre et quatre flches
de fer, il brisa son char avec sept; il renversa le cocher sous les
coups de huit traits, il trancha d'un seul et fit voler  terre son
drapeau arbor.

 la vue d'une telle prouesse, le Rakshasa flchit les genoux
mentalement devant son rival; mais, tirant son pe d'un mouvement
rapide, il s'lana vers lui avec imptuosit. Celui-ci,  peine
eut-il vu ce mauvais Gnie saut lestement hors de son grand char,
qu'il fendit le coeur au Dmon en y plongeant dix flches. Le prince
aux yeux de lotus, riant de colre, coupa les trois ttes du monstre
avec six dards acrs. Vomissant un sang _hideux_, sa vie tranche
par les flches de Rma, il tomba sur la terre comme une grande
montagne dont la chute de ses hautes cimes a prcd la chute.

 la vue du hros Triiras abattu dans le combat, le coeur de
Khara fut consum de colre et son me fut prise de la fivre des
batailles. Mais, devant le spectacle de ces bataillons dtruits,
il ne put s'empcher aussi de songer un peu qu'un seul homme avait
ananti cette arme et renvers les deux hros.  la pense
d'un tel exploit,  la vue de cette preuve clatante, o le bien
magnanime Daarathide avait signal son hrosme, le tremblement
de la peur s'empara de Khara lui-mme.

Nanmoins, rappelant sa fermet, le noctivague hros d'un bouillant
courage, affermit son pied de nouveau pour le combat.

Il banda son grand arc et fit voler sur Rma des flches
courrouces, reluisantes d'un feu brlant et toutes pareilles  des
serpents _de flammes_. Mais, tel qu'Indra fend l'atmosphre avec les
gouttes de la pluie, Rma de les briser aussitt avec ses flches
de fer, irrsistibles et semblables  des feux ptillants
d'tincelles. La vote du ciel tait enflamme par les flches
aigus que Rma et Khara s'envoyaient de l'un  l'autre, comme il
arrive quand elle est pleine de ces nuages o la foudre allume ses
clairs.

Le Daarathide aux longs bras de frapper au milieu du sein par dix
flches ce Khara, de qui sa main rabaissa l'arrogance. Mais celui-ci,
enflamm de fureur, plongea lui-mme sept flches dans la poitrine
du Raghouide, aussi vers dans le devoir qu'habile  terrasser
l'ennemi. En ce moment, tout le corps baign de sang par les dards
si nombreux que le Rakshasa lui avait envoys de son arc, le
Kakoutsthide brillait du mme clat qu'un brasier allum.
Brandissant alors son grand arc, semblable  celui de akra mme,
sa main d'excellent archer en fit partir vingt et une flches. Ce
dompteur invincible des ennemis pera la poitrine avec une et les
deux bras au Dmon avec deux autres: il abattit les quatre chevaux
par quatre dards en demi-lune. Dans sa colre, il en dpensa deux
pour jeter le cocher au noir sjour d'Yama, et ce hros  la grande
force en mit sept pour casser l'arc et les traits _aigus_ dans les
mains de Khara. Le noble fils de Raghou frappa le joug d'un seul dard
et le coupa net; il trancha les cinq drapeaux avec cinq traits, dont
l'armure imitait dans sa forme l'oreille du sanglier.

Alors, son arc bris, ses chevaux tus, son cocher sans vie,
Khara se tint par terre, sa massue  la main et ses pieds fortement
appuys sur le sol. Soudain, avec la voix _menaante_ du Rakshasa,
retentissent les roulements des tambours clestes, mls aux
mlodieux accents des Immortels dans leurs chars ariens.

Khara, tout bouillant de colre, jette  Rma, comme un tonnerre
enflamm, sa massue orne de bracelets d'or, norme, ardente,
horriblement effrayante, enveloppe de flammes, comme un grand
mtore de feu. Des arbrisseaux et mme des arbres, dans le
voisinage desquels cette arme passa, il ne resta plus que des cendres.
En effet, le monstre avait conquis par les efforts d'une violente
pnitence cette massue divine, que lui donna jadis le magnanime
Kouvra.

Aussitt le rejeton fortun de Raghou, qui voulait dtruire cette
massue, prit dans son carquois le trait du feu, semblable  un
serpent, et dcocha cette flche resplendissante comme la flamme.
Le trait d'Agni, tout pareil au feu, arrta la grande massue dans
son vol au milieu des airs et la fit tournoyer plusieurs fois sur
elle-mme.

La massue rakshas tomba, prcipite sur la terre, fendue et
consume avec ses ornements et ses bracelets, comme un _globe de_ feu
allum.

En ce moment le Raghouide  la vigueur indomptable, homicide
_gnreux_ des hros ennemis, adresse  Khara ce discours d'une
voix terrible: Ces paroles, que proclamait ta jactance par le dsir
impatient de ma mort: Je boirai ton sang! tu les vois dmenties
 cette heure,  le plus vil des Rakshasas! Voici que ta massue,
consume par ma flche, n'est plus que cendre: un seul dard l'a
frappe; ce fut assez pour la dtruire et la jeter sans force sur la
terre.

Je ne veux pas t'accorder la vie, tre vil, au caractre bas, 
la bouche menteuse: rassemble tes moyens pour un nouveau combat! Je
te ravirai le souffle, comme jadis Souparna ravit l'ambroisie, me
abjecte,  la vie mchante, flau des hommes qui vivent dans
la vertu! Aujourd'hui j'affranchirai les saints de cette horrible
tristesse qui a son origine dans la crainte et sa racine en toi,
flau perptuel de nos saints brahmanes. me froce, nature
abjecte, ce n'est pas vivant que tu pourras m'chapper!

 ces mots, le Dmon noctivague jeta ses regards de tous les
cts, cherchant une arme de combat, et, furieux, les sourcils
contracts, il vit non trs-loin un arbre norme. Le guerrier 
la force immense treignit dans ses deux bras et, mordant les bords
vass de ses lvres, arracha ce grand arbre: il courut, poussa un
cri, et, visant Rma, lui jeta rapidement sa masse, en criant:
Tu es mort! Mais son auguste ennemi de couper avec un torrent de
flches le projectile feuillu dans son vol. Il conut une brlante
colre, _un dsir impatient_ de tuer Khara dans cette bataille. Tous
les arbres que celui-ci prenait, le noble meurtrier de ses ennemis,
Rma les tranchait l'un aprs l'autre avec ses flches aux barbes
courbes.

Enfin, baign de sueur et bouillant de colre, il transpera le
Dmon avec un millier de traits dans un _dernier_ combat.

Aussitt, ml au chant de voix mlodieuses, il se rpandit
au sein de l'atmosphre un son de tambours clestes, avec ces
acclamations: Bien! bien! Une pluie de fleurs tomba au milieu du
champ de bataille sur le front mme de Rma, et l'on entendit _le
ciel_ crier  tous les points cardinaux: Le sclrat est mort!

Depuis ce temps, Rma joyeux, entre Lakshmana et son pouse, qu'il
avait rassure, St, aux yeux charmants de gazelle, coula dans cet
ermitage une vie agrable, environn des honneurs que lui rendaient
tous les ermites rassembls _autour de sa personne_.

       *       *       *       *       *

Quand orpanakh vit les quatorze mille Rakshasas tus,
lorsqu'elle vit Doshana, Triiras et Khara tombs morts sur la
terre, et que cet exploit, si difficile  beaucoup d'autres, Rma
l'avait accompli seul,  pied, avec son bras d'homme, elle courut
pleine d'pouvante  Lank soumise aux lois de Rvana, son frre.
L elle vit, assis entre ses conseillers, devant son char, comme le
fils de Vasou au milieu des Maroutes, ce Rvana, le flau du monde,
trnant sur un sige d'or, lev par-dessus tous et brillant 
l'gal du soleil mme, tel que le feu divin quand on l'a dpos
tout flamboyant sur un autel d'or. orpanakh le vit, environn
de sa cour admirable, avec ses dix visages, ses vingt bras, ses yeux
couleur de cuivre et sa vaste poitrine; elle le vit marqu des signes
naturels o l'on reconnat un roi, avec ses parures d'or pur,
ses longs bras, ses dents blanches, sa grande figure, sa bouche
toujours bante, comme celle de la mort, hros semblable  une
montagne, pareil aux nues pluvieuses, invincible dans les combats
aux magnanimes Rishis, aux Yakshas, aux Dnavas, aux Dieux mmes.
Sillonn des blessures faites par les traits du tonnerre dans les
guerres des Asouras contre les Dieux, son corps talait aux yeux
les nombreuses cicatrices des plaies qu'Arvata[22] lui avait
infliges avec la pointe de ses dfenses, et les traces multiples
que le disque _acr_ de Vishnou avait laisses en tombant sur lui
dans ses combats avec les Immortels.

[Note 22: lphant cleste, la monture d'Indra.]

Alors, au milieu des ministres de son frre, orpanakh furieuse
jette ce discours plein d'cret  Rvana, le flau du monde:
Plong sans aucun frein dans tes jouissances de toutes les choses
dsirables, tu ne songes pas qu'il est n pour toi un danger
terrible, auquel il est bien temps de songer.

Khara est tu, Doshana est tomb mort, et tu ne le sais pas!
Tu ignores que ces deux hros gisent percs de flches dans le
Djanasthna. Rma seul,  pied, avec un bras d'homme, a moissonn
quatorze milliers de Rakshasas  la vigueur enflamme! La scurit
est rendue aux saints, la joie est ramene dans tous les alentours de
la fort Dandaka; et ce hros infatigable dans ses travaux a viol
mme ta province du Djanasthna!

Et toi, Rvana, livr  l'avarice,  l'incurie,  ceux qui
disposent de ta volont, tu n'as point senti qu'un danger terrible
s'tait allum dans ton empire!

Ensuite, Rvana de jeter avec colre au milieu des ministres ces
questions  orpanakh: Qui est ce Rma? D'o vient ce Rma?
Quelle est sa force? Quel est son courage? Pour quel motif a-t-il
pntr dans cette fort Dandaka, si difficile  pratiquer? Avec
quelle arme ce Rma a-t-il moissonn mes Rakshasas, abattu Khara sur
le champ de bataille, et Doshana, et Triiras avec lui?

 ces mots du roi des Rakshasas, la furie pleine de colre se mit 
raconter ce qu'elle savait de Rma suivant la vrit: Rma est
le fils du roi Daaratha; il a de longs bras, de grands yeux; son
vtement est un tissu d'corces avec une peau d'antilope noire: sa
beaut est gale  celle de l'Amour. Il bande un arc aux bracelets
d'or, semblable  l'arc d'Indra mme, et lance des flches de fer
enflammes, pareilles  des serpents au poison mortel. Quatorze
milliers de Rakshasas aux exploits pouvantables ont succomb
sous les traits acrs de lui seul, archer incomparable.  peine,
seigneur, ai-je pu seule chapper  la mort: C'est une femme!
a dit Rma; et la seule grce qu'il a faite, ce fut de me laisser
ainsi la vie par ddain. Il a un frre d'une vive splendeur,
vigoureux, plein de vertus, attach, dvou  lui, marqu de
signes fortuns, gaux  ceux de Rma: son nom, c'est Lakshmana.

Une dame illustre, aux grands yeux,  la taille charmante, si
dlie qu'une bague peut lui servir de ceinture, est l'pouse
lgitime de Rma: elle se nomme St. Je n'ai jamais vu sur toute
la face de la terre une femme aussi belle, ni aucune nymphe, soit
Kinnar, soit Yaksh, ou Gandharv, ni mme une desse! L'homme
qui serait l'poux de St ou qu'elle embrasserait avec amour,
il vivrait aussi heureux parmi les mortels qu'Indra mme parmi les
Dieux. Ainsi, elle, de qui la beaut ne voit rien de comparable 
elle-mme sur la terre, elle sera ici une pouse assortie  toi,
Gnie  la grande splendeur, comme tu seras toi-mme un poux
digne de St.

Si mon discours te sourit, n'hsite point  l'excuter, roi des
Rakshasas; car tu n'obtiendras jamais un plaisir gal  celui qu'il
te promet.

Aprs qu'il eut bien examin l'entreprise, qu'il eut dessin son
plan avec justesse, qu'il eut pes le fort et le faible des avantages
et des inconvnients: Voil ce qui est  faire! se dit-il,
arrtant sa rsolution; et, l'esprit solidement assis dans son
dessein, il se dirigea vers la magnifique remise o l'on gardait son
char. Quand il se fut rendu l en secret, le roi des Rakshasas jeta
cet ordre  son cocher: Que l'on attelle mon char!

 ces mots, le cocher aux mouvements agiles d'atteler  l'instant
mme ce vhicule beau, resplendissant, muni de tous ses harnais,
orn de tous ses drapeaux. Le fortun monarque des Rakshasas monte
sur le char fait d'or, avec des ornements d'or, allant de sa propre
volont, _quoique_ attel d'nes, pars d'or eux-mmes, avec des
visages de vampires. Ensuite, il dirige sa marche vers _l'Ocan_,
souverain matre des rivires et des fleuves.

Le Dmon passa au rivage ultrieur et vit dans un lieu solitaire,
pur, enchanteur, s'lever un ermitage au milieu des bois. L, il vit
un Rakshasa, nomm Mritcha, qui, ses cheveux rouls en djat,
une peau noire de gazelle pour vtement, vivait dans l'abstinence de
toute nourriture.

Il s'approcha de l'anachorte; et, quand il eut reu de Mritcha
les honneurs exigs par l'tiquette, le monarque habile  manier le
discours lui tint ce langage:

Mritcha, coute maintenant les paroles que va prononcer ma
bouche, je suis afflig; et mon suprme asile dans mon affliction,
c'est ta saintet! Entre plusieurs milliers rassembls de
Narritas[23], je ne trouverais nulle part, vaillant hros, un
compagnon semblable  toi dans les combats. Ne veuille point ici
ta saintet briser mon affection: je t'implore dans mon besoin;
accomplis ma prire.

[Note 23: Gants ou Dmons.]

Tu connais le Djanasthna, o habitaient Khara, mon frre,
Doshana  la grande vigueur, orpanakh, ma soeur, Triiras,
ce Dmon vigoureux, _toujours_ affam de chair _humaine_, et
d'autres nombreux hros noctivagues, habiles  toucher le but d'un
trait. Ils avaient mis l, suivant mon ordre, leurs habitations et
s'occupaient  vexer dans la grande fort les anachortes dvous
au devoir. L, vivaient quatorze milliers de Rakshasas aux prouesses
pouvantables, qui marchaient  la volont de Khara et s'taient
maintes fois signals en frappant le but _avec le javelot ou la
flche_.

Or, il est arriv tout  l'heure que ces dmons  la force
immense, camps dans le Djanasthna, en sont venus aux mains avec
Rma, qui les a compltement battus dans la guerre.

_Oui_! Rma seul,  pied, avec son bras d'homme, a couch morts
sur le champ de bataille dans le Djanasthna par ses flches,
semblables  des serpents, ces quatorze milliers de Rakshasas, contre
qui s'tait allume sa colre, sans qu'il et reu d'eux aucune
parole injurieuse. Il a tu Khara dans le combat, il a tu Doshana
et Triiras, il a rendu la scurit aux saints et ramen le
bonheur dans toutes les contres de la fort Dandaka.

Et cet tre, qui a dsert le devoir, qui mme ne connat pas
le devoir, qui trouve son plaisir dans le mal des cratures, il porte
un vtement d'corces, il se dit un pnitent, mais il a une pouse
avec lui et son bras est arm d'un arc!

Il a, _dis-je_, une pouse, clbre sous le nom de St: c'est
une femme aux grands yeux, doue parfaitement de jeunesse et de
beaut, charmante comme ri mme Apadma. Aujourd'hui j'irai, moi!
dans le Djanasthna, d'o j'emmnerai de force ce joyau du monde:
sois mon associ dans cette expdition! Avec toi pour compagnon,
debout  mes cts, Dmon  la grande vigueur, je ne crains pas
tous les Dieux en bataille, Indra mme  leur tte.

Mtamorphos en gazelle au pelage d'or, mouchet d'argent,
rends-toi  l'ermitage de ce Rma, et montre-toi sous les yeux de
St. Sans doute, sortant de sa chaumire aussitt qu'elle t'aura
vu sous la forme de gazelle: Prenez vivante cette _jolie bte_!
dira-t-elle  son poux ainsi qu' Lakshmana. Ces deux hros
partis, l'ermitage reste vide et j'enlve  mon aise _la belle_
St sans appui, comme l'clipse ravit  Lunus sa lumire. Avec
le pied lger de la gazelle, ta rvrence peut fuir aisment: elle
a d'ailleurs le courage et la vigueur ncessaires  la gravit
de cette mission. Parmi ces Rakshasas qui furent tus dans le
Djanasthna, il n'en tait pas un qui ft gal  toi, sans
excepter Doshana, ou Triiras, ou Khara mme! Quand Rma et
Lakshmana seront occups  suivre ta piste, quand j'aurai enlev
St et donn  ma soeur la joie de cette vengeance, quand le rapt
de son pouse aura sans peine touff dans le chagrin la vigueur
de Rma, alors mon me au comble de ses voeux gotera le plaisir en
toute scurit.

L'anachorte, engag par ce discours  se mler dans la grande
lutte avec Rma, joignit les mains, et, l'esprit hors de lui-mme,
parce qu'il avait prouv toute la vigueur du hros, tint 
Rvana ce langage salutaire, convenable, dict par la vrit.

Sire, il est ais de rencontrer des hommes qui ne disent jamais que
des choses agrables: au contraire, il est difficile de trouver un
homme qui sait dire ou entendre une chose dsagrable, mais utile.
Renseign par des espions ngligents, tu ne sais pas sans doute
comme est le courage, comme est la vigueur de ce Rma, semblable,
soit  Varouna, soit au grand Indra mme. Si la guerre s'allume
entre vous deux, sache, roi des Rakshasas, que ton peuple entier va
flotter dans un extrme pril.

Fasse le ciel que le salut soit pour tous les Rakshasas sur la
terre! Fasse le ciel, mon ami, que Rma dans sa colre ne jette pas
tous les Rakshasas hors du monde! Fasse le ciel que cette fille du roi
Djanaka ne soit pas ne pour tre comme la fin de ta vie! Fasse le
ciel qu'une grande infortune ne tombe pas sur toi  cause de St!

Rma n'est pas un coeur dur, mon ami, ce n'est pas un insens; il
n'est point esclave des sens: ce que tu as dit, Rakshasa, n'est pas
vrai, ou tu as mal entendu.

Ayant su que _l'ambitieuse_ Kky avait tromp son pre,
de qui _toute_ parole tait une vrit: Je ferai _ce qu'il a
promis_! dit ce hros, le Devoir mme en personne, et l-dessus
il partit aussitt, pour les forts. C'est par le dsir de faire
une chose agrable  Kky et au roi son pre qu'il abandonna
son royaume et ses volupts pour s'exiler dans la fort Dandaka.

Comment veux-tu lui ravir sa princesse du Vidha, quand elle est
dfendue par son courage et sa vigueur? Insens, c'est comme si tu
voulais ravir sa lumire au soleil! Quiconque aurait enlev  Rma
cette pouse d'un sang gal au sien, cette _noble_ bru du _roi_
Daaratha, ne pourrait sauver sa vie, et-il trouv mme un asile
chez les treize immortels!

Si tu veux conserver ton royaume, ton bonheur, tes volupts, ta
vie, garde-toi bien jamais d'attaquer l'auguste Rma. En effet, la
vigueur fut donne sans mesure  ce hros, de qui la fille du roi
Djanaka est l'pouse dvoue sans relche  ses devoirs et plus
chre  lui-mme que sa vie. Il ne t'est pas moins impossible
d'enlever St  la taille charmante de son asile entre les
bras vigoureux de son poux, que de prendre mme la flamme du feu
allum!

Retourne  la ville, dpouille ta colre, sache te placer dans un
juste milieu, dlibre avec tes conseillers suivant que les affaires
sont graves ou lgres. Entoure-toi de tous les ministres, consulte
dans toutes les affaires Vibhshana, le prince des Rakshasas: il
te dira toujours ce qu'il y a de plus salutaire. Consulte aussi
Tridjat, _la femme anachorte_, exempte de tout dfaut, parvenue
 la perfection et riche d'une grande pnitence: tu recevras d'elle,
roi des rois, le plus sage conseil. Quant aux affections irritantes,
que dut naturellement verser dans ton coeur ce qui est arriv, soit
 Doshana, soit  Khara, soit au Rakshasa Triiras, soit 
orpanak, comme  tous les autres dmons, il faut en jeter,
excuse-moi, grand roi des Rakshasas, il faut en jeter le fiel hors de
ton coeur.

Le monstre aux dix visages repoussa, dans son orgueil, les bonnes
paroles que lui adressait Mrtcha, comme le malade qui veut mourir
se refuse au mdicament:

Comment donc viens-tu me jeter ici, Mrtcha, ces discours sans
utilit et qui ne peuvent absolument fructifier, comme le grain sem
dans une terre saline? Il est impossible que tes paroles m'inspirent
la crainte de livrer une bataille  ce fils de Raghou, enchan 
des observances religieuses, esprit stupide, et qui d'ailleurs n'est
qu'un homme;  ce Rma, qui, dsertant ses amis, son royaume, sa
mre et son pre lui-mme, s'est jet d'un seul bond au milieu
des bois sur l'ordre vil d'une femme. Il faut ncessairement que
j'enlve sous tes yeux  cet homme, qui a tu Khara dans la guerre,
cette _belle_ St, aussi chre  lui-mme que sa vie! C'est
une rsolution bien arrte! elle est crite dans mon coeur: les
Asouras et tous les Dieux, Indra mme  leur tte ne pourraient l'y
effacer!

_Si tu ne fais pas la chose de bon gr_, je te forcerai mme  la
faire malgr toi: quiconque, sache-le, se met en opposition avec
les rois ne grandit jamais en bonheur! Mais si, _grces  toi_, mon
dessein russit, Mrtcha, je donne en rcompense  ta grandeur
et d'une me satisfaite la moiti de mon royaume. Tu agiras de telle
sorte, ami, que j'obtiendrai la belle Vidhaine: le plan de cette
affaire est arrt de manire que nous devons manoeuvrer _de
concert, mais_ spars. Si tu jettes un regard sur ma famille, mon
courage et ma royale puissance, comment pourras-tu voir un danger
redoutable dans ce Rma, de qui l'_univers_ a dsert la fortune?

Ni Rma, ni quelque me que ce puisse tre chez les hommes,
n'est capable de me suivre o je m'enfuirai dans les routes de l'air,
aussitt que je tiendrai la Mithilienne dans mes bras. Toi, revtu
des formes que va te prter la magie, loigne ces deux hros de
l'ermitage, qu'ils habitent; gare-les au milieu de la fort, et tu
fuiras ensuite d'un pied rapide. Une fois pass au rivage ultrieur
de la mer immense et sans limite, que pourront te faire tous les
efforts du Kakoutsthide runis  ceux de Lakshmana.

Quand tu as vu Indra avec son arme, Yama et le Dieu qui prside
aux richesses, cder la victoire  mon bras, comment Rma peut-il
encore t'inspirer de l'inquitude?

De sa part, ta vie est incertaine, si tu parais devant lui; mais, de
la mienne, ta mort est sre, si tu empches mon dessein: ainsi pse
comme il faut ces deux lots dans ta pense, et fais ensuite ce qui
est convenable ou ce qui te plat davantage.

Trait par le monarque des Rakshasas avec un tel mpris, Mrtcha,
le Dmon noctivague lui rpondit  l'encontre ces paroles amres:
Quel artisan de mchancets, Gnie des nuits, t'a donc enseign
cette voie de perdition, o tu vas entraner dans ta ruine, et la
ville, et ton royaume, et tes ministres? Qui voit avec peine, qui voit
avec chagrin ta flicit? Par qui cette porte ouverte de la mort te
fut-elle indique? Ce sont de noctivagues Dmons sans courage,
tes ennemis, bien certainement, et qui dsirent te voir prir dans
l'treinte d'un rival plus fort que toi!

Quoi! on ne livre pas tes conseillers  la mort qu'ils mritent,
eux,  qui les stras commandent, Rvana, de t'arrter sur le
penchant du prcipice, o te voil mont _pour y tomber_.

Tu mets plus de lgret que la corneille  chercher une guerre
avec Rma: quelle gloire sera-ce donc pour toi d'y prir avec ton
arme?

Tu n'aimes pas, Dmon aux dix visages, parce qu'il met un obstacle
devant ton projet, tu n'aimes pas ce langage, que m'inspire l'amour de
ton bien; car les hommes, que la mort a dj rendus semblables aux
mes des trpasss, ne sont plus capables de recevoir les prsents
qui viennent de leurs amis.

Tue-moi! ce sera un mal pour moi seul, mais un bien pour toi, si
ma mort peut rompre entirement ce funeste dessein. Quand tu m'auras
tu d'un coup malheureux, va-t'en vers tes Rakshasas et retourne
dans ton palais, sans que tu aies aventur ton pied dans une faute 
l'gard de Rma. Je t'ai dj parl plus d'une fois, mais, _trop_
ami des combats, tu ne reois pas encore mes paroles: que dois-je
faire?... Hlas! je ferai, me insense que je suis, je ferai ce
que tu veux!

Pour sr, la mort est dj prs de toi, monarque des
Rakshasas!... Mais un roi n'a des yeux que pour voir seulement la
chose qu'il dsire; possible ou non!

Quand le Dmon Rvana entendit Mrtcha dire: Je ferai _ce que
tu veux_, il se mit  rire et lui tint joyeux ce langage: Et-il
une force gale  celle d'Indra mme, que pourra-t-il faire ce
Kakoutsthide, qui a perdu son royaume, qui a perdu ses richesses, que
ses amis ont abandonn et qui est relgu dans une fort?

Comment ta grandeur peut-elle craindre au moment o je lui signifie
mes ordres, moi qui ai vaincu et rduit les trois mondes sous ma
puissance?

Tu es habile dans l'art des prestiges, tu es plein de force et
d'intelligence, ta _forme emprunte de gazelle_ est taille pour
la course: quand tu auras fascin la Vidhaine, sois prompt 
disparatre. Mes ordres accomplis et les deux Raghouides gars
dans les bois, reviens aussitt vers moi, s'il te plat, nous irons
de compagnie  la ville. Satisfaits d'avoir conquis St lestement
et tromp ses deux compagnons, nous marcherons alors en pleine
scurit et l'me enivre de notre succs.

Mrtcha, tomb dans le plus grand des prils et persuad qu'il
y trouverait sa mort, constern, tremblant, ple d'effroi et l'me
trouble par la crainte, Mrtcha, voyant Rvana dtermin:
Marchons! dit-il au roi des noctivagues Dmons, aprs qu'il
eut soupir mainte fois. Cette parole comble de joie le monarque des
Rakshasas, qui l'embrasse troitement et lui tient ce langage:
On reconnat ta grande me dans ce mot, que tu dis l comme de
toi-mme: te voil donc revenu, Mrtcha,  ta propre nature.
Monte promptement avec moi dans ce char aux ornements d'or et dou
lui-mme d'un mouvement spontan. Ils arrivrent  la fort
Dandaka, et le roi des Rakshasas bientt aperut avec Mrtcha
l'ermitage du _pieux_ Raghouide. Ils descendent alors du char
magnifique, et Rvana tient ce langage  Mrtcha, en prenant sa
main: Voici l'ermitage de Rma, qui se montre au loin, environn
de bananiers: excutons sans tarder, mon ami, l'affaire qui nous
amne ici. Celui-ci,  ces mots de Rvana, dploie toute sa
promptitude, rejette au mme instant ses formes de Rakshasa et
devient, objet ravissant pour toutes les cratures, une gazelle d'or
varie de cent mouchetures d'argent, pare de lotus, brillants comme
le soleil, de lapis-lazuli et d'meraudes. Quatre cornes faites d'or,
autour desquelles s'enroulaient des perles, armaient son joli front.
Le Dmon, chang en gazelle, alla et vint devant la porte de Rma.

Ce malheureux, arriv au terme de sa vie, roulait au mme temps ces
penses en lui-mme:

Un tre, qui veut le bonheur de son matre ou qui dsire le ciel,
doit excuter sans balancer ce qu'on lui commande, possible ou non:
il n'est ici nul doute. Plac entre la force pouvantable de Rma
et l'ordre terrible de mon seigneur, mon devoir est ici de prfrer
l'obissance  ma vie mme.

Mrtcha, qui avait conu une ide si gnreuse et fait _sans
rserve_ le sacrifice de lui-mme, arriva, charmant les mes, mais
la pense de la mort occupant son esprit, dans le voisinage de Rma
et de St.

       *       *       *       *       *

 la vue de cette gazelle, _errante_ au milieu du bois,
resplendissante du vif clat de l'or, pare _de fleurs_, aux flancs
varis d'or et d'argent, au front dcor de jolies cornes d'or,
aux membres orns par toutes les sortes de gemmes, toute brillante de
lumire et charmante  voir, avec des oreilles o se mariaient les
couleurs des perles et du lapis-lazuli, avec un poil, une peau, un
corps d'une exquise finesse, la noble St fut saisie d'admiration.
La fille du roi Djanaka, St au corps sduisant, tout
merveille de cette gazelle aux poils d'or, aux cornes embellies de
perles et de corail, avec une langue rouge comme le soleil, avec
une splendeur pareille  la route tincelante des constellations,
adressa  son poux ces paroles, avant lesquelles sa bouche mit pour
exorde un sourire:

Vois, Kakoutsthide, cette gazelle toute faite d'or, aux membres
admirablement orns de pierreries, tre merveilleux, que son caprice
amne ici de lui-mme! Certes! fils de Kakoutstha, ce n'est pas 
tort que tout le monde aime la fort Dandaka, si l'on y trouve de ces
gazelles d'or!

De cette gazelle, mon noble poux, que j'aimerais  m'asseoir
doucement sur la peau tale dans ma couche et brillante comme l'or!
J'exprime l un atroce dsir, malsant  la nature des femmes;
mais cet animal ravit mon me jusqu' l'envie de possder son corps
_si charmant_.

 ces mots de son pouse bien-aime, Rma, ce _noble_ taureau
_du troupeau_ des hommes, dit alors, tout rempli de joie, au fils de
Soumitr: Vois, Lakshmana, le dsir que cette gazelle fit natre
 ma Vidhaine: la beaut suprieure de son pelage est cause,
vraiment! que bientt cette bte aura cess d'tre. Fils du
monarque des hommes, il te faut rester sans ngligence auprs de
cette fille des rois jusqu' ce que j'aie abattu cette gazelle
avec une de mes flches. Aprs que je l'aurai tue et que j'aurai
enlev sa peau, je reviendrai, Lakshmana, d'un pied ht; mais,
toi, ne bouge pas, que je ne sois de retour ici!

Voyant cette gazelle d'une splendeur gale  celle de l'Antilope
cleste[24], Lakshmana, plein de soupon, ayant roul plus d'une
fois cette pense en lui-mme, tint ce langage  son frre:
Hros, voil cette forme prestigieuse dont se revt souvent un
Dmon appel Mrtcha, comme jadis il nous fut racont par de
saints anachortes, semblables au feu. Beaucoup de rois, arms
d'arcs et monts sur des chars qui s'en allaient joyeux  la chasse
furent tus dans le bois par ce Rakshasa, mtamorphos en gazelle.

[Note 24: La tte d'Orion, appele MRIGAIRAS, _tte de
gazelle_, qui est la forme de cette constellation dans la sphre
indienne.]

Il n'y a point de gazelle d'or! D'o vient donc ici dans le
monde cette association _contre nature_ de l'or et de la gazelle?
Rflchis bien  cela. Cet animal aux cornes de perle et de corail,
lui, dont les yeux sont des pierres prcieuses, n'est pas une vraie
gazelle: c'est,  mon sentiment, une gazelle cre par la magie:
c'est un Rakshasa, cach sous une forme de gazelle.

 ces paroles du Kakoutsthide, St, pleine de joie et l'me
fascine par cette mtamorphose enchanteresse, interrompit Lakshmana
et dit avec son candide sourire: Mon noble poux, elle me ravit le
coeur! amne ici, guerrier aux longs bras, cette gazelle charmante;
elle servira ici pour notre amusement. Ici, dans notre lieu
d'ermitage, circulent mls ensemble de nombreuses gazelles, jolies
 voir, des vaches grognantes et des singes cynocphales. Mais je
n'ai jamais vu, Rma, une bte, qui ft semblable  cet animal,
ni rien qui ft, pour la douceur, la vivacit et la splendeur,
comparable  celui-ci, le plus admirable des quadrupdes.

Si elle se laisse prendre vivante par tes mains, cette jolie bte,
elle fera natre ici l'admiration de ta grandeur  chaque instant,
comme un tre merveilleux. Et, quand, un jour, le temps de notre exil
dans les bois rvolu, nous aurons t rtablis sur le trne, elle
servira encore, cette gazelle, d'ornement au sein mme du gynoece.
Mais, s'il arrive que ce quadrupde, le plus merveilleux des animaux
 quatre pieds, ne se laisse pas saisir tout vivant, sa peau du moins
nous prtera un brillant _tapis_. J'ai bien envie de m'asseoir dans
mon humble sige d'herbes sur la peau, telle que l'or, de cet animal,
abattu _sous ta flche_.

Elle dit; et le beau Rma,  l'oue de ces paroles et  la vue de
cette gazelle merveilleuse, adresse, fascin lui-mme, ces mots 
Lakshmana: Si la gazelle que je vois maintenant, fils de Soumitr,
est une cration de la magie, j'emploierai tous les moyens pour
la tuer, car elle est fortement l'objet de mes dsirs. Ni dans les
bosquets charmants du Nandana, ni dans les bocages du Tchatraratha,
il est impossible de voir une gazelle qui ait une beaut gale 
la beaut de cette gazelle: combien moins, fils de Soumitr, n'en
pourrait-on voir sur la terre!

Cette gazelle ressemble  de l'or pur: on dirait que ses pieds
sont de corail: des toiles d'argent sont peintes _sur l'or de son
pelage_ et deux lunes demi-pleines s'argentent sur ses flancs.
En effet, de qui ne sduirait-elle point l'me par sa beaut
nonpareille, cette gazelle au corps infiniment gracieux, au visage de
nacre et de perle?

Mais, si la gazelle que voici est la mme qui a tu, comme tu me
dis, Lakshmana, des chasseurs venus l'arc en main dans ces bois; si
elle est ce magicien qui rde sous une forme de gazelle dans les
forts et qui a massacr des fils de roi et des rois vigoureux,
c'est encore  mon bras que sa mort est due, pour venger la mort
donne par elle  tant de princes qui vinrent exercer dans la chasse
leur arc sans pareil!

Je tuerai, moi! cette reine des gazelles, on n'en peut douter; mais
toi, hros, veille ici d'un oeil sans ngligence sur la princesse de
Mithila. Il ne faut pas que tu bouges d'ici jusqu' mon retour en ces
lieux; car les Dmons s'ingnient dans le bois  se travestir en
mille formes!

Aussitt que le rejeton et l'amour de Raghou eut fait ces
recommandations  Lakshmana, il courut du ct o se trouvait la
gazelle, bien rsolu  lui donner la mort. Son arc orn et
courb en croissant  sa main, deux grands carquois lis _sur les
paules_, une pe  poigne d'or  son flanc et sa cuirasse
attache sur la poitrine, il poursuivit la gazelle dans la fort.
Mrtcha courait dans le bois avec la rapidit du vent ou mme
de la pense, mais Rma suivait sa course d'assez prs. Le Dmon,
agit par la peur de Rma, disparaissait tout  coup dans la
fort Dandaka; l'instant d'aprs, il se montrait de nouveau; et le
Raghouide plein de vitesse allait toujours, se disant: La voici!
elle s'approche!

Un moment, on voit la gazelle; un moment, on ne la voit plus: elle
passe d'un pied que hte la peur du trait, allchant par ce mange
le plus grand des Raghouides. Tantt elle est visible, tantt elle
est perdue; tantt elle court pouvante tantt, elle s'arrte;
tantt elle se drobe aux yeux, tantt elle sort de sa cachette
avec rapidit. Mrtcha, plong dans une profonde terreur, allait
donc ainsi par toute la fort.

Dans un moment o Rma vit cette gazelle, cration de la magie,
marcher et courir devant lui, il banda son arc avec colre; mais 
peine et-elle vu le Raghouide s'lancer vers elle, son arc  la
main, qu'elle disparut soudain et s'clipsa plusieurs fois pour se
laisser voir autant de fois sous les yeux du chasseur. Tantt elle se
montrait dans son voisinage, tantt elle apparaissait, loigne par
une longue distance.

Par ce jeu de se dcouvrir et de se cacher, elle entrana le
Raghouide assez loin. Voyant courir ou cessant de voir dans la grande
fort cette gazelle, visible un moment, l'autre moment invisible dans
toutes les rgions du bois, comme le disque de la lune, qui parat
et disparat sous les nuages dchirs dans un ciel d'automne, le
Kakoutsthide, son arc  la main et se disant  lui-mme: Elle
vient!... Je la vois!... Elle disparat encore! parcourut  et
l toutes les parties du bois immense.

Enfin le Daarathide, qu'elle trompait  chaque instant, arriv
sous la vote ombreuse d'un lieu tapiss d'herbes nouvelles,
s'arrta dans cet endroit mme. L, de nouveau, se montra non loin
sa gazelle, environne d'autres gazelles, immobiles, debout prs
d'elle et qui la regardaient avec les yeux tout grands ouverts de
la peur.  sa vue, bien rsolu de la tuer, ce hros  l'immense
vigueur, ayant band son arc solide, encoche la meilleure de ces
flches.

Soudain, visant la gazelle, Rma tire sa corde jusqu'au bord de
son oreille, ouvre le poing et lche ce trait acr, brlant,
enflamm, que Brahma lui-mme avait travaill de ses mains; et
le dard habitu  donner la mort aux ennemis fendit le coeur de
Mrtcha. Frapp dans ses articulations par ce trait incomparable,
l'animal bondit  la hauteur d'une paume et tomba mourant sous la
flche. Mais, le prestige une fois bris par la sagette, il parut
ce qu'il tait, un Rakshasa aux dents longues et saillantes, orn
de toutes parures avec une guirlande de fleurs, un collier d'or et des
bracelets admirables. Abattu par ce dard sur la terre, Mrtcha de
pousser un cri pouvantable; et la pense de servir encore une
fois son matre ne l'abandonna point en mourant. Il prit alors, cet
artisan de fourberies, une voix tout  fait semblable  celle de
Rma: H! Lakshmana! exclama-t-il;... Sauve-moi! cria-t-il
encore dans la grande fort.

 cet instant mme arriv de sa mort, voici quelle fut sa pense:
Si,  l'oue de cette voix, St, remplie d'angoisse par l'amour
de son mari, pouvait d'une me perdue envoyer ici Lakshmana!... Il
serait facile  Rvana d'enlever cette princesse, abandonne par
Lakshmana!

Mrtcha, quittant sa forme _emprunte_ de gazelle et reprenant sa
forme _naturelle_ de Rakshasa, ne montra plus, en sortant de la vie,
qu'un corps gigantesque tendu sur la terre.  la vue de ce monstre,
d'un aspect pouvantable, la pense du Raghouide se tourna vers
St, et ses cheveux se hrissrent d'effroi. Ds qu'il vit ces
horribles formes de Rakshasa mises  dcouvert par la mort de ce
cruel Dmon, Rma se hta de revenir aussitt, l'me trouble,
par le mme chemin qu'il tait venu.

       *       *       *       *       *

 peine eut-elle ou ce cri de dtresse, qui ressemblait  la
voix de son poux, que St dit  Lakshmana: Va et sache ce
que devient le noble fils de Raghou; car et mon coeur et ma vie me
semblent prts  me quitter, depuis que j'ai entendu ce long cri de
Rma, qui appelle au secours dans le plus grand des prils. Cours
vite dfendre ton frre, qui a besoin de secours et qui est tomb
sous la puissance des Rakshasas, comme un taureau sous la griffe des
lions!

 ces paroles, o la nature de la femme avait ml son
exagration, Lakshmana rpondit ces mots  St, les paupires
toutes grandes ouvertes par la peur: Il est impossible  mes yeux
que mon frre soit vaincu par les trois mondes, les Asouras et tous
les Dieux, Indra mme  leur tte... Le Rakshasa ne peut faire de
mal  mon frre dans le plus petit mme de ses doigts: pourquoi
donc, reine, ce trouble qui t'meut?

Quoi qu'elle et dit, Lakshmana ne sortit point, obissant 
l'ordre qu'il avait reu l de son frre. Alors la fille du roi
Djanaka, St de lui adresser avec colre ces paroles: Tu n'as
d'un ami que l'apparence, Lakshmana; tu n'es pas vraiment l'ami de
Rma, toi, qui ne cours pas tendre une main  ton frre tomb dans
une telle situation! Tu veux donc, Lakshmana, que Rma prisse 
cause de moi, puisque tu fermes ton oreille aux paroles sorties de ma
bouche! Il est impossible que je vive un seul instant mme, si mon
poux m'est enlev: fais donc, hros, ce que je dis, et dfends
ton frre sans tarder. Dans ce moment o sa vie est en pril, que
feras-tu ici pour moi, qui n'ai pas mme une heure  vivre, si tu ne
cours aider l'_infortun_ Raghouide?

 la Vidhaine, qui parlait ainsi, noye de larmes et de chagrin,
Lakshmana de rpondre en ces termes: Reine et femme charmante,
dit-il  St, pantelante comme une gazelle, ni parmi les hommes et
les Dieux, les oiseaux et les serpents, ni parmi les Gandharvas ou
les Kinnaras, les Rakshasas ou les Pitchas, ni mme parmi les
terribles Dnavas, on ne trouve personne en puissance de se mesurer
avec Rma, comme un des enfants de Manou ne peut lutter avec le grand
Indra. Il est impossible que Rma prisse dans un combat: il ne
sied pas que tu parles de cette manire: quant  moi, je ne puis
te laisser dans ce lieu solitaire sans Rma. On t'a mise entre mes
mains, Vidhaine, comme un prcieux dpt; tu me fus confie par
le magnanime Rma, dvou  la vrit: je ne puis t'abandonner
ici. Ces cris entrecoups, que tu as entendus, ne viennent point de
sa voix... Rma, dans une position malheureuse, ne laissera jamais
chapper un mot qu'on puisse reprocher  son _courage_!

 ces mots, les yeux enflamms, de colre, la Vidhaine rpondit
en ces termes amers au discours si convenable de Lakshmana:

Ah! vil, cruel, honte de ta race, homme aux projets dplorables,
tu espres sans doute que tu m'auras pour amante, puisque tu parles
ainsi! Mais il n'est pas tonnant, Lakshmana, que le crime soit chez
des hommes tes pareils, qui sont toujours des rivaux _secrets_ et des
ennemis cachs!

Aprs qu'elle eut de cette manire invectiv Lakshmana, cette femme
semblable  une fille des Dieux, St, versant des larmes, se mit
 battre des mains sa poitrine.  ces mots amers et terribles, que
St lui avait jets, Lakshmana, joignant ses deux paumes en coupe
et les sens mus, lui rpliqua en ces termes: Je ne puis t'opposer
une rponse; ta grandeur est une divinit pour moi: d'ailleurs,
Mithilienne, ce n'est pas une chose extraordinaire que de trouver une
parole injuste dans la bouche des femmes.

Honte  toi! pris donc, _si tu veux_, toi,  qui ta mauvaise
nature de femme inspire de tels soupons  mon gard, quand je me
tiens dans l'ordre mme de mon auguste frre!

Mais  peine Lakshmana eut-il jet ce discours mordant  St,
qu'il en ressentit une vive douleur, il reprit donc la parole et lui
dit ces mots, que prcdait un geste caressant: Eh bien! je m'en
vais o est le Kakoutsthide: que le bonheur se tienne auprs de toi,
femme au charmant visage! Puissent toutes les Divinits de ces
bois te protger, dame aux grands yeux! Car les prsages qui se
manifestent  mes regards n'inspirent que de l'effroi. Puiss-je 
mon retour ici te voir avec Rma!

 ce langage de Lakshmana, la fille du roi Djanaka, toute baigne
de larmes, lui rpondit en ces termes: Si je me vois prive de mon
Rma, je me noierai dans la Godvar, Lakshmana, ou je me pendrai,
ou j'abandonnerai mon corps dans un prcipice! Ou j'entrerai dans un
bcher allum de flammes ardentes! Mais je ne toucherai jamais de
mon pied mme un autre homme que Rma! Quand St eut dit ces
mots  Lakshmana, elle se rpandit en pleurs et se remit, bourrele
de chagrin,  battre des mains sa poitrine.

Alors, voyant ses larmes et la douleur tale dans toutes les formes
de sa personne, le fils de Soumitr essaya de consoler cette dame
aux grands yeux, mais St ne rpondit pas mme un seul mot  ce
frre de son poux.

       *       *       *       *       *

Le juste Lakshmana, l'esprit agit d'une grande peur, tait parti
aprs un dernier regard jet sur la Mithilienne et marchait, pour
ainsi dire, malgr lui. L'auguste Dmon aux dix visages saisit
aussitt l'occasion favorable et se prsenta devant la belle
Vidhaine sous la forme emprunte d'un anachorte mendiant. Il
s'avana vers cette jeune et tendre femme, abandonne par les deux
frres, comme le voile d'une nuit obscure envahit la dernire lueur
du jour en l'absence du soleil et de la lune. Alors, voyant cette
beaut incomparable dlaisse dans ce lieu solitaire, le monstre
aux dix ttes, monarque de tous les Rakshasas, se mit  rouler cette
pense dans son esprit en dmence:

Voil bien le moment pour moi d'aborder cette femme au charmant
visage, pendant que son poux et Lakshmana mme ne sont pas auprs
d'elle!

Quand Rvana eut song  profiter aussitt de l'occasion qui
s'offrait  lui, ce dmon  dix faces se prsenta devant la chaste
Vidhaine sous la mtamorphose d'un brahmane mendiant. Il tait
couvert d'une panne jaune et dlie; il portait ses cheveux
rattachs en aigrette, une ombrelle et des sandales, un paquet li
sur l'paule gauche, une aiguire d'argile  sa main avec un triple
bton.

 l'aspect de ce monstre pouvantable par ses oeuvres et par sa
vigueur, les oiseaux et tous les tres anims, les arbres, qui
vgtaient dans le Djanasthna et mme les diverses plantes nes
pour grimper et saisir un appui, tout resta immobile et le vent
retint mme son haleine. Aussitt qu'elle vit s'arrter le roi
des Rakshasas, venu d'une course imptueuse, la rivire Godvar
d'enchaner soudain son onde _glace d'pouvante_. On vit courir
_ou s'envoler_  et l, effarouchs par ce Dmon, tous les
volatiles et tous les quadrupdes, qui se trouvaient dans la
Pantchavat et la fort de pnitence ou dans le voisinage du
Djanasthna.

Le monstre, guettant l'occasion que lui donnait cette absence de
Rma, s'avana, cach dans sa mtamorphose en religieux mendiant,
vers St, qui pleurait son poux: il aborda sous des formes qui
ne lui convenaient aucunement cette me pure incarne dans une forme
assortie.

Il s'arrta, fixant les yeux sur l'pouse de Rma aux lvres
_de corail_, aux dents brillantes, au visage rayonnant comme une
pleine-lune; mais alors, dlaisse par son poux et Lakshmana,
noye dans le chagrin et les pleurs, assise dans sa maison de
feuillage et plonge dans la tristesse de ses penses, elle
ressemblait  la nuit prive de son astre et couverte d'une profonde
obscurit.

 chaque membre qu'il voyait de la belle Vidhaine, il ne pouvait
en dtacher son regard, absorb dans la contemplation d'un charme
fascinant le coeur et les yeux. Perc d'une flche de l'amour,
le Dmon nocturne  l'me corrompue s'avana en rcitant les
prires du Vda vers la Mithilienne au torse vtu de soie jaune,
aux grands yeux de nymphas panouis. Rvana s'tendit dans un
long discours  cette femme, le corps tout resplendissant comme une
statue d'or; elle, au-dessus de qui nulle beaut n'existait dans
les trois mondes et qu'on aurait pu dire r mme sans lotus 
la main. Le monarque des Rakshasas adressa donc ses flatteries  la
princesse aux membres tout rayonnants:

Femme au charmant sourire, aux yeux charmants, au charmant visage,
cherchant  plaire et timide, tu brilles ici d'un vif clat, comme
un bocage en fleurs! Qui es-tu,  toi, que ta robe de soie jaune
fait ressembler au calice d'une fleur dore, et que cette guirlande
porte de lotus rouges et de nymphas bleus rend si charmante 
voir? Es-tu la Pudeur,... la Gloire,... la Flicit,... la Splendeur
ou Lakshm? Qui d'elles es-tu, femme au gracieux visage? Es-tu
l'Existence elle-mme,... ou la Volupt aux libres allures? Que tu
as les dents blanches, polies, gales, bien enchsses, femme 
la taille ravissante! Tes gracieux sourcils sont bien disposs, ma
belle, pour l'ornement des yeux. Tes joues, dignes de ta bouche, sont
fermes, bien poteles, assorties au reste du visage: elles ont un
brillant coloris, une exquise fracheur, une coupe lgante,
et rien n'est plus joli  voir, femme _chrie_  la figure
enchanteresse. Tes oreilles charmantes, revtues d'un or pur,
mais ornes davantage par leur beaut naturelle, ont une courbe
dessine suivant les _plus justes_ proportions. Tes mains bien faites
sont azures comme les ptales du lotus: ta taille est en harmonie
avec tes autres charmes, femme  l'enivrant sourire. Tes pieds,
qui, runis maintenant, se font ornement l'un  l'autre, sont d'une
beaut cleste: les plantes ont une dlicatesse enfantine, et les
doigts une fracheur adolescente. D'une splendeur gale aux riches
couleurs du lotus, ils _ne_ sont _ni moins_ beaux _ni moins_ gracieux
dans leur marche: des toiles de jais entre les angles rouges de tes
grands yeux nagent dans leur mail pur. Beaut de chevelure, taille
qu'on pourrait cacher dans ses deux mains! _Non!_ Je n'ai jamais vu
sur la face de la terre une femme, une Kinnar, une Yaksh, une
Gandharv, ni mme une Desse qui ft gale  toi pour la
beaut!

Ce lieu est le repaire des Rakshasas froces, qui rdent  et
l suivant leurs caprices. Les jardins aimables des cits aux palais
magnifiques, les belles ondes tapisses de lotus, les divins bocages
mmes, comme le Nandana et les autres bosquets clestes, mritent
seuls d'tre habits par toi. La plus noble des guirlandes, le plus
noble des vtements, la plus noble des perles et le plus noble des
poux sont,  mon avis, les seuls dignes de toi, femme charmante aux
yeux noirs. Dame illustre, ne pour jouir de tous les plaisirs de la
vie, il ne sied pas que tu habites, prive de tous plaisirs et mme
dans la souffrance au milieu d'un bois dsert, o tu n'as pour lit
que la terre, o tu n'as pour aliments que des racines et des fruits
sauvages.

Qui es-tu, femme au candide sourire? Une fille des Roudras ou des
Maroutes: Es-tu ne d'un Vasou? car tu me sembles une Divinit, 
toi  la taille enchanteresse! Qui es-tu, jeune beaut, entre ces
Desses? N'es-tu pas une Gandharv, minente dame? N'es-tu point
une Apsar, femme  la taille svelte? Mais ici ne viennent jamais
ni les Dieux, ni les Gandharvas, ni les hommes; ce lieu est la demeure
des Rakshasas: comment donc es-tu venue ici!

Tandis que le mchant Rvana lui parlait ainsi, la fille du roi
Djanaka, sans confiance, s'loignait de lui  et l, pleine de
peur et de soupons. Enfin cette femme  la taille charmante,
aux formes distingues, revint  la confiance, et, se disant 
soi-mme: C'est un brahme! elle rpondit au Dmon Rvana,
cach sous l'extrieur d'un religieux mendiant, l'honora et lui
offrit tout ce qui sert  l'accueil d'un hte. D'abord, elle
apporta de l'eau; elle invita ensuite le _faux brahmane_  manger des
aliments que l'on trouve dans les bois, et dit au sclrat cach
sous une enveloppe amie: La collation est prte! Quand il se vit
alors invit par St avec un langage _franc et_ sans rticences,
le Dmon, ferme dans sa rsolution d'enlever par la violence cette
fille des rois, se crut dj parvenu au comble de ses voeux.

Ensuite la noble Vidhaine, songeant aux questions emmielles que
Rvana lui avait adresses, y rpondit en ces termes: Je suis la
fille du magnanime Djanaka, roi de Mithila: le nom de ta servante est
St; son mari est le sage Rma. J'ai habit une anne entire
le palais de mon poux, jouissant avec lui des volupts humaines
dans l'abondance de toutes les choses dsirables. Ce temps coul,
le monarque, aprs en avoir dlibr avec ses ministres, jugea
convenable de sacrer mon poux comme associ  sa couronne. Tandis
qu'on prparait le sacre pour l'an des Raghouides, une reine
ambitieuse au coeur vil, nomme Kky, surprit le roi, mon
beau-pre, et, tout d'abord, lui demanda l'exil de mon poux comme
une grce destine  payer des services que jadis elle avait rendus
au vieux monarque.

Je ne dormirai, je ne boirai, je ne mangerai pas, _disait-elle, que
je ne l'aie obtenue_: si Rma est sacr, ce sera la fin de ma vie!
Donne sa vrit  la grce que tu m'as jadis accorde, seigneur,
dans la guerre des Asouras contre les Dieux. Que cette mme
crmonie soit destine  sacrer _mon fils_ Bharata; que Rma
s'en aille aujourd'hui mme dans l'horrible fort, et qu'il y reste
quatorze annes ermite, vtu avec une peau d'antilope noire et un
habit d'corce! Que le fils de Kaualy parte donc  l'instant
pour les bois, et que l'on sacre Bharata!

 ces mots de Kky, le monarque au grand char, mon beau-pre,
la conjura avec des paroles conformes au devoir; mais elle ne voulut
pas couter ses prires. Mon poux est un homme plein d'hrosme,
pur, vertueux, sincre dans son langage, et qui, trouvant son
bonheur dans celui de toutes les cratures, mrite ce nom de
Rma, clbre dans l'univers. Le monarque  la grande vigueur,
Daaratha, son pre, ne voulut pas le sacrer de lui-mme pour faire
une chose agrable  Kky.

Quand mon poux vint trouver son pre  l'heure du sacre,
Kky dit  Rma, inbranlable dans ses rsolutions:
coute, prince de Raghou, ce qui m'a t promis par ton pre:
Je donne  Bharata, sans que personne y puisse rien prtendre,
_m'a-t-il dit_, le trne de mes anctres. Il est donc ncessaire,
fils de Kakoutstha, que tu ailles habiter la fort neuf ans auxquels
seront ajoutes cinq annes: ainsi, pars et sauve du mensonge la
parole de ton pre.

Mon poux, ferme en ce qu'il a promis, obit  sa voix et lui
rpondit: _Je le ferai!_ en prsence de son pre. Rma est
toujours prt  donner, jamais  recevoir; il ne sortira point
de sa bouche une parole qui ne soit la vrit: telle est, _saint_
brahme, la sret de sa promesse, qu'il n'est rien au-dessus d'elle.
Un frre de Rma, n d'une autre mre et nomm Lakshmana, homme
minent et plein de courage, se fit le compagnon de son exil. Aux
remontrances pleines de sens que fit celui-ci contre l'engagement de
son frre: Mon me se plat dans la vrit! lui rpondit
ce Raghouide  la vive splendeur. Ce frre judicieux,  la grande
vigueur et fidle  son devoir, Lakshmana suivit avec moi, son arc
 la main, Rma, qui s'en allait _dans le bois de son exil_.

Ainsi, une _seule_ parole de Kky nous a bannis tous les trois
du royaume, et nous errons pleins de constance,  le plus vertueux
des brahmes, dans la fort profonde. Nous habitons ces bois tout
remplis de btes froces: rassure-toi cependant; il t'est possible
d'habiter ici. Mon poux va bientt revenir, m'apportant les plus
beaux fruits de la fort... Dis-moi donc, _en attendant_, dis-moi
quel est ton nom, ta famille et ta race, suivant la vrit. Pourquoi
vas-tu seul ainsi dans la fort Dandaka? Je ne doute pas, saint
ermite, que Rma ne t'accueille avec honneur. Mon poux aime la
conversation et se plat dans la compagnie des asctes.

 ces mots de St, la _charmante_ pouse de Rma, le vigoureux
Dmon, bless par une flche de l'Amour, lui rpondit en ces
termes: coute qui je suis, de quel sang je suis n; et, quand tu
le sauras, n'oublie pas de me rendre l'honneur qui m'est d.
C'est pour venir ici te voir que j'ai emprunt cette heureuse
mtamorphose, moi, par qui furent mis en droute et les hommes et
les Immortels avec le roi mme des Immortels. Je suis celui qu'on
appelle Rvana, le flau de tous les mondes; celui sous les ordres
de qui, femme ravissante, Khara gouverne ici le Dandaka. Je suis le
frre et mme l'ennemi de Kouvra, dame aux brillantes couleurs;
je suis un hros, le propre fils du magnanime Viravas. Poulastya
tait le fils de Brahma, et moi, femme, je suis le petit-fils
de Poulastya. J'ai reu de l'tre existant par lui-mme un don
_incomparable_, celui de prendre  mon gr toutes les formes et
de marcher aussi vite que la pense. Ma force est renomme dans le
monde: on m'appelle aussi Daagrva[25]; mais le nom de Rvana est
_encore plus_ clbre, femme au candide sourire, et je le dois  la
nature de mes oeuvres[26].

[Note 25: C'est--dire _Decem habens colla_.]

[Note 26: _Rvana_ veut dire _qui fait pleurer_.]

Sois donc la premire de mes pouses, auguste Mithilienne, sois 
la tte de toutes ces femmes, mes nombreuses pouses, au plus haut
rang elles-mmes de la beaut. Ma ville capitale est nomme Lank,
la plus belle des les de la mer; elle est situe sur le front d'une
montagne et l'Ocan se rpand  l'entour. Elle est orne de hauts
pitons faits d'or pur, elle est ceinte de fosss profondment
creuss, elle porte _comme_ une aigrette de palais et de belles
terrasses. Non moins clbre dans les trois mondes qu'Amarvat,
la cit d'Indra, c'est la capitale des Rakshasas, de qui le teint
imite la couleur des sombres nuages.

C'est une le cleste, ouvrage de Vivakarma, et large de trente
yodjanas. L, tu pourras te promener avec moi, St, dans ses
riants bocages; et tu n'auras plus aucun dsir, noble dame, de
_revenir jamais_ habiter ces bois.

 ces mots de Rvana, la charmante fille du roi Djanaka rpondit
avec colre au Dmon, sans priser davantage ses discours: Je serai
fidle  mon poux, semblable  Mahndra, ce Rma, qu'il est
aussi impossible d'branler qu'une grande montagne et d'agiter que le
vaste Ocan! Je serai fidle  Rma, cet hroque fils de roi,
 l'immense vigueur,  la gloire tendue, qui a vaincu en lui-mme
ses organes des sens et de qui le visage ressemble au disque plein de
l'astre des nuits! Ton dsir, bien difficile  satisfaire, de t'unir
 moi est celui du chacal, qui voudrait s'unir  la tigresse: il est
aussi impossible que je sois touche par toi, qu'il est impossible de
toucher les rayons du soleil!

 toi, qui veux enlever de force  Rma son pouse chrie,
c'est comme si tu voulais arracher  la gueule d'un lion, ennemi
des gazelles, la chair qu'il dvore plein de vigueur, imptueux, en
fureur mme!

La diffrence qu'il y a dans les bois du chacal au lion; la
diffrence qu'il y a du faible ruisseau  l'Ocan: c'est la
diffrence qui existe de toi  mon noble poux!

Tant qu'il sera debout, son arc et ses flches dans sa main,
ce vaillant Rma, de qui la puissance est gale  celle de la
divinit aux mille yeux, tu ne pourras, si tu m'enlves, oui! tu ne
pourras mme digrer ta conqute, comme une mouche ne peut avaler
la foudre!

C'est ainsi qu' ce langage impur du noctivague Dmon rpondit
cette femme  l'me pure; mais St, vivement mue, tremblait en
lui jetant ces paroles, comme un bananier superbe qu'un lphant a
bris.

Le monarque des Rakshasas, quittant la forme de mendiant, revint  sa
forme naturelle avec son long cou et son corps de gant.  l'instant
ce noctivague Dmon, frre pun de Kouvra, dpouillant ses
placides apparences de religieux mendiant, rentra dans la _hideuse_
ralit de son extrieur, semblable  celui de la Mort. Il avait
un grand corps, de grands bras, une large poitrine, les dents du lion,
les paules du taureau, les yeux rouges, le corps bigarr et les
cheveux enflamms.

Le rdeur impur des nuits jeta ces mots  St, pare de joyaux
resplendissants, orne des boucles noires de ses beaux cheveux, mais
qui avait comme perdu le sentiment: Femme, si tu ne veux pas de moi
pour poux sous ma forme naturelle, j'emploierai la violence mme
pour te soumettre  ma volont! Puisque la vigueur de Rma, qui
t'a mise en oubli, te fait ainsi te glorifier devant moi, c'est que
tu n'as jamais entendu parler, je pense, de ma force sans gale! Me
tenant au sein des airs, je pourrais enlever la terre  la force
de mes bras; je pourrais mme tarir l'Ocan _comme une coupe_:
je pourrais tuer la Mort, si elle combattait avec moi! Je pourrais
offusquer le soleil de mes flches aigus; je pourrais fendre
mme la surface de la terre! Vois donc, insense, que je suis _ton_
matre, que je prends  mon gr toutes les formes, et donne  qui
je veux les biens que l'on dsire!

Quand il eut ainsi parl, Rvana, cette me corrompue, gar par
l'amour, osa prendre St, comme Bouddha[27] saisit dans les cieux
la brillante Rohin[28].

[Note 27-28: La plante de Mercure et le 4e astrisme lunaire.]

Elle, baigne de larmes et pleine de colre: Mchant, dit
alors St, tu mourras immol par la vigueur du magnanime Rma!
Insens, tu exhaleras bientt avec les tiens,  le plus vil des
Rakshasas, ton dernier soupir!

 ces mots de la belle Vidhaine, la fureur du cruel Dmon enflamma
d'un clat fulgurant ses dix faces pareilles aux sombres nuages.
Rvana irrit brlait, pour ainsi dire, la tremblante Vidhaine
avec ses regards flamboyants comme le feu sous des sourcils
contracts et bien pouvantables  voir. De sa main gauche, il prit
la belle St par les cheveux; de sa main droite, il empoigna les
deux cuisses de la princesse aux yeux de lotus. Aussitt qu'elle se
vit dans les bras du vigoureux Dmon, St de jeter ces cris: 
moi, cher poux!... Pourquoi, hros, ne me dfends-tu pas!... 
moi Lakshmana!

 l'aspect du monstre aux longues dents acres,  l'immense
vigueur et semblable au sommet d'une montagne, toutes les Divinits
du bois, saisies de crainte, s'enfuirent tremblantes  et l. Une
fois que le robuste Dmon, tourment par l'amour, eut envelopp
de ses bras cette femme, les amours de Rma, il s'lana dans
les cieux avec elle malgr sa rsistance, comme Garouda, d'un vol
rapide, emporte dans les airs l'pouse du roi des serpents.

Au mme instant apparut de nouveau le char de Rvana, ouvrage de la
magie, vaste, cleste, au bruit clatant, aux membres d'or, attel
de ses nes _merveilleux_. Le ravisseur, menaant la Vidhaine avec
une voix forte et des paroles brutales, la prit alors dans son sein et
la plaa dans son char: c'tait l'poque de l'anne o la nuit
et le jour se partagent le cercle diurne en deux parties gales, le
quantime du mois o la lune remplit de lumire toute la moiti de
son disque, et l'heure du jour o le soleil arrive  la moiti de
sa carrire.

Le Dmon ravit l'pouse d'autrui comme un odra qui drobe
l'audition des Vdas. Enleve par ce monstre, la sage Mithilienne
appelait, bourrele de chagrin:  moi, criait-elle, mon poux!
mais son mari errait au loin dans les bois _et ne pouvait l'entendre_.

       *       *       *       *       *

En ce moment, sur le plateau d'une montagne, dans la fort aux
retraites diverses, dormait, le dos tourn au soleil enflamm, le
monarque des oiseaux, _Djatyou_,  la grande splendeur, au grand
courage,  la grande force. Le roi des oiseaux entendit cette plainte
comme le son d'une voix apporte dans un rve, et cette lamentation,
entre dans le canal de ses oreilles, vint frapper violemment son
coeur, comme la chute du tonnerre. Rveill en sursaut par sa
_vieille_ amiti pour le roi Daaratha, il entendit le bruit d'un
char qui roulait avec un son pareil au fracas des nuages.

Il jette ses regards dans les cieux, il observe l'un aprs l'autre
tous les points cardinaux de l'espace tendu, il voit Rvana et la
Djanakide poussant des cris. Voyant ce Rakshasa enlever la bru de
feu son ami, le roi des oiseaux, pntr d'une bouillante colre,
s'lana dans les airs d'un rapide essor. L, ce puissant volatile,
tout flamboyant de colre, se tint alors devant le Rakshasa et se mit
 planer sur la route de son char:

Dmon aux dix ttes, dit-il, je suis le roi des vautours; mon nom
est Djatyou  la grande vigueur; je me tiens ferme dans l'antique
devoir et je marche avec la vrit. Toi, monarque  la force
immense, tu es le plus lev dans la race des Rakshasas et tu as
maintes fois vaincu les dieux en bataille. Je ne suis plus qu'un
oiseau vieux, affaibli dans sa vigueur; mais tu vas connatre dans un
combat, petit-fils de Poulastya, ce qui me reste encore de vaillance,
et tu n'en sortiras point vivant!

Comment un roi fidle  son devoir peut-il souiller une femme
qui n'est pas la sienne! C'est aux rois surtout qu'il appartient de
protger les femmes d'autrui. Reviens de cette pense, tre vil,
d'outrager la femme d'un autre, si tu ne veux que je te pousse  bas
de ton char magnifique comme un fruit que l'on secoue de sa branche!

Esprit mobile avec un naturel mchant, comment se fait-il qu'on
t'ait donn l'empire,  le plus vil des Rakshasas, comme on
donnerait au pcheur un sige dans le paradis? Quand Rma, cette
me juste et sans pch ne t'a offens, ni dans ta ville, ni
dans ton royaume, pourquoi donc, toi, lui fais-tu cette offense? Pour
venger orpanakh, si Khara est venu dans le Djanasthna et
si vaincu il y trouva la mort, est-ce l un crime dont Rma soit
coupable? Quand il y vint aussi quatorze milliers de Rakshasas pour
tuer Rma et Lakshmana, si le bras du Raghouide leur fit mordre 
tous la poussire, dis, et que ta parole soit l'expression de la
vrit, est-ce encore une faute qu'il faille reprocher  ce
noble matre du monde? Est-ce un motif pour te hter d'enlever son
pouse?

Lche promptement l'_auguste_ Vidhaine, ou je vais te consumer de
mon regard pouvantable, _destructeur_, incendiaire, comme Vritra fut
consum par le tonnerre de Mahndra! Ne vois-tu pas que tu as li
au bout de ta robe un serpent  la dent venimeuse? Ne vois-tu pas que
la mort a pass dj son lacet autour de ton cou? Insens, il ne
faut pas entrer dans une condition o l'on trouverait sa mort; et
l'homme ne doit pas accepter une perle mme, si elle peut un jour
amener sa ruine!

Il y a soixante mille ans que je suis n, Rvana, et que je
gouverne avec justice le royaume de mon pre et de mon aeul. Je
suis vieux, et toi, hros, tu es jeune, mont sur un char, une
cuirasse devant ta poitrine, un arc  ton poing; mais aujourd'hui,
ravisseur de la Vidhaine, tu ne saurais m'chapper sain et sauf!

 ces mots, prononcs avec tant de justesse par le vautour
Djatyou, les vingt yeux du Rakshasa irrit brillrent menaants
et pareils au feu. Avec des regards enflamms de colre, _agitant_
ses pendeloques d'or pur, le monarque des Rakshasas s'lana
furieux sur le roi des oiseaux.

Voici donc l'oiseau, frappant et de son bec et de ses ailes, ayant
pour troisime arme ses pattes crochues, et Rvana  la grande
force, qui luttent _sans peur_ l'un contre l'autre.

Le Dmon fit pleuvoir sur le roi des vautours ses flots
pouvantables de traits, de javelots, de flches en fer aux pointes
aigus, aux barbes alternes. Le monarque des oiseaux, envelopp
dans ces rseaux de flches, reut dans le combat _sans bouger_ ces
dards coup sur coup de Rvana; mais ensuite, enflamm de colre,
dployant son immense envergure telle qu'une montagne, il s'abattit
sur le dos de son ennemi et le dchira avec ses fortes serres.
Djatyou,  la grande force, le souverain des oiseaux, ouvrit de
sanglantes blessures dans le corps du guerrier avec ses pattes armes
d'ongles tranchants; mais Rvana, dbordant de colre, ce monstre
aux dix visages, pera le volatile  son tour avec ses flches
empennes d'or et semblables au tonnerre mme. Nanmoins, sans
penser ni aux dards que lui dcochait Rvana, ni mme  ses
blessures, le roi des oiseaux fondit sur lui tout  coup.

Le volatile aux grandes serres s'leva dans les cieux, et, dressant
les deux ailes sur la tte _de son ennemi_, il en battit avec une
fureur acharne le front du Rakshasa. Puis, soudain l'oiseau-roi de
briser dans ses pattes l'arc avec la flche de son rival; et, quand
il eut rompu cet arc dcor de perles et de joyaux, arme divine et
pareille au feu, le volatile  la grande splendeur s'esquiva d'un
agile essor.

Le monarque ail revint battre  coups redoubls son diadme
cleste, d'or massif, embelli par toutes les sortes de pierres fines:
le vigoureux oiseau, plein de fureur, lui jeta sa couronne  bas sur
les plaines de l'air, et la tiare en tombant claira comme le disque
du soleil. Il frappa mme les nes aux visages de vampires, aux
caparaons d'or, et, les tranant  et l dans sa fougue, le
hros emplum les eut bientt spars de la vie. Il brisa le
grand char aux ais varis d'or et de pierreries, aux roues et
au timon parsems d'ornements, cette voiture, qui marchait d'un
mouvement spontan et rpandait une vaste pouvante. Il renversa
le cocher, et, quand il eut bientt dchir son corps d'une serre
pareille au crochet aigu qui sert  conduire les lphants, il jeta
son cadavre hors du vhicule fracass.

Aussitt que Rvana se vit avec son arc rompu, son char bris, son
attelage tu, son cocher sans vie, il prit la Vidhaine dans ses
bras et s'lana d'un bond sur la terre.  la vue de Rvana
descendu sur la terre et veuf de son char bris, tous les tres
d'applaudir  l'envi le roi des vautours: Bien! bien! lui
crirent-ils.

Quand il eut excut ce lourd travail, Djatyou, sur qui pesait
le poids de la vieillesse, en ressentit de la fatigue: Rvana
l'observait, et, quand il vit le prince des oiseaux dj las par
l'effet de son grand ge, il reprit la Vidhaine, et joyeux il
s'lana de nouveau dans les airs. Le monarque des vautours,
Djatyou prit aussitt son essor dans les cieux, et, suivant le
Dmon, qui serrait la fille du roi Djnaka contre son flanc, il tint
ce langage au ravisseur:

Mchant, sclrat, artisan de cruauts, depuis que, pouss au
vol par ton me rapace, tes mains ont ravi St, tu es comme une
victime consacre dj pour l'autel! Le hros tue son ennemi et le
dpouille, ou, perc de flches, il reste lui-mme sans vie sur le
champ de bataille; mais le hros ne foule jamais la route o marche
le voleur! Combats, si tu es un hros! Arrte un instant, Rvana,
et tu vas te coucher mort sur la terre, comme ton frre le vaillant
Khara! Plus d'une fois, tu as vaincu dans la guerre les Dieux et les
Dnavas; mais le fils du roi Daaratha, ce beau Rma, qui n'a point
oubli ses exercices de kshatrya, tout vtu qu'il est ici avec un
habit d'corce, t'aura bientt fait mordre la poussire!

 ces mots du roi des oiseaux, l'orgueilleux monarque des Rakshasas
lui rpondit en ces termes, les yeux rouges de colre: Tu nous as
fait voir autant qu'il faut ton amiti pour le roi Daaratha; ce
que tu devais  Rma est largement acquitt: ne te fatigue pas
davantage!

 ces paroles _fires_, le plus minent des oiseaux lui rpondit
sans motion: Montre-moi donc ici tout ce que tu as de force, de
vigueur, de puissance et ton _plus grand_ courage: cruel, tu ne t'en
iras pas vivant! Ravisseur des pouses d'autrui, me impatiente,
vendue au mensonge, amie de la cruaut, tu brleras dans
l'pouvantable Naraka sur le feu de ton action!

 peine Djatyou eut-il achev ces belles paroles, que le robuste
volatile se prcipita avec imptuosit sur le dos mme du
Rakshasa. Il dchira tout l'entre-deux des paules du monstre aux
dix ttes avec ses ongles perants et semblables aux aiguillons du
cornac. Le bec et les serres de l'oiseau couvraient de blessures et
mettaient le noctivague en morceaux. Saisi par les ongles acrs,
le Dmon s'agitait de tous les cts, comme un lphant se remue
_avec impatience_, quand le conducteur est mont dessus _et lui fait
sentir sa pointe_. Avec ses griffes, le roi des oiseaux lui sillonna
tout le dos; avec ses griffes et les blessures de son bec tranchant,
Djatyou laboura le cou entirement. Avec les armes que lui
donnaient son bec, ses pattes crochues et ses _grandes_ ailes, il
arracha les rudes cheveux du monstre et lui fit sentir la douleur dans
tous les yeux de ses dix ttes.

Enfin, le noctivague prit la Vidhaine  son flanc gauche et se mit
lestement  frapper de sa main droite le volatile avec fureur. De son
ct, enflamm de colre, Djatyou, blessant  coups redoubls
avec les serres, le bec et les ailes, fit passer Rvana dans cette
guerre  la couleur clatante d'un aoka en fleurs. Mais le
vigoureux Daagrva furieux, s'armant de ses poings et de ses pieds,
abandonne la Vidhaine et fait pleuvoir une grle de coups sur le
roi des vautours.

Ce nouveau combat entre ces deux athltes d'une force prodigieuse, ne
dura qu'un instant. En effet, Rvana, _dgag_, leva son pe, il
pera le flanc, il coupa les deux pieds, il trancha les deux ailes de
l'oiseau, qui luttait si vaillamment pour la cause de Rma. Ses
ailes abattues par le Rakshasa aux froces exploits, le vautour tomba
rapidement sur la terre, n'ayant plus qu'un souffle de vie.

Quand elle vit l'oiseau gisant sur le sol et baign de sang, la
Vidhaine, _profondment_ afflige, courut  lui comme elle et
fait pour son poux. Le roi de Lank contemplait ce vautour 
l'me gnreuse, la poitrine toute blanche, le reste du corps
semblable aux sombres nuages, abattu maintenant sur la terre, o
Djatyou se dbattait misrablement. Alors St treignit
dans ses bras l'oiseau gisant sur la face de la terre et vaincu
par l'pe de Rvana, en mme temps que la plaintive Djanakide
mouillait de pleurs son visage brillant comme l'astre des nuits.

Le voil donc gisant inanim sur la terre, disait-elle, celui
mme qui et dit  Rma que je vis encore, et que, tombe dans
une telle infortune, je suis encore vertueuse: ah! cette heure sera
aussi l'heure de ma mort! Rma, certainement! ne sait pas quel grand
malheur a fondu sur nous; et, tandis qu'il erre, son arc band  la
main, le Kakoutsthide ignore sans doute quel monstre vint ici!

Une et deux fois elle appela Rma, et _Kaualy_, sa belle-mre,
et Lakshmana lui-mme: la tremblante Vidhaine leur jetait _en vain_
ces appels redoubls. Le monarque des Rakshasas courut alors vers
sa captive, le visage ple d'effroi, les parures et les bouquets de
fleurs en dsordre. Elle s'accrochait des mains aux sommits des
arbustes, elle serrait les grands arbres dans ses bras et poussait de
sa douce voix ces cris rpts: Sauve-moi! sauve-moi!

Mais lui, pareil  la mort, il saisit par les cheveux _comme_ pour
trancher sa vie, cette femme consterne,  la voix expirante,
isole de son poux dans ces bois.  la vue de cette violence
inflige  St, la compassion et la douleur murent tous les
grands saints, qui habitaient dans la fort Dandaka. Devant cet
outrage fait  St, l'espace infini du monde avec tous les tres
anims ou non fut envelopp d'une profonde obscurit. Quand il
vit de son regard cleste l'infortune subir cette injure, le pre
suprme de toutes les cratures pronona lui-mme ces paroles dans
sa batitude: Le crime est consomm!

Elle eut beau crier: Rma! Rma!...  moi Lakshmana! le Dmon
reprit la Vidhaine et continua sa route dans les airs. Avec ses
membres atours de leurs bijoux d'un or pur, avec sa robe de soie
jaune, elle brillait alors, cette fille des rois, comme l'clair au
milieu du ciel! Sa robe jaune, que l'air soulevait par-dessus Rvana,
jetait son clat sur le gant et lui donnait les apparences d'une
montagne, dont la cime est embrase par le feu.

En voyant, sur le fond du ciel, sa figure immacule se dtacher
du sein de son ravisseur, on et dit la lune, qui se lve, aprs
qu'elle a perc un sombre nuage.

Un pied de la _belle_ Vidhaine laissa chapper son bracelet, qui
tomba sur la terre, clatant comme le feu et pareil  un disque
d'clairs.

Les bijoux de la Vidhaine et tous ses joyaux couleur du feu
tombaient du ciel rapidement sur la terre, semblables  des toiles
qui se dtachent du firmament. Son blanc et riche fil de perles se
rompit au milieu du sein et parut dans sa chute comme le Gange, qui
se rpand du ciel sur la terre. Battus par le vent, tous les arbres,
habits par les familles des oiseaux _les plus_ varis, semblaient
dire avec le bruit de leurs cimes mues: Ne crains pas! ne crains
pas!

Irrits contre son ravisseur, les lions, les tigres, les lphants,
les gazelles couraient aprs St dans la grande fort et
marchaient tous _ple-mle_ derrire son ombre. Quand le soleil
constern vit ce rapt de _l'auguste_ Vidhaine, son disque plit et
son brillant rseau de lumire disparut.

Il n'y a plus de justice! D'o viendra maintenant la vrit? Il
n'y a plus de rectitude! Il n'est plus de bont! Ainsi, partout o
Rvana emportait l'pouse de Rma, ainsi gmissaient dans le
ciel toutes les cratures,  la vue de cette violence inflige 
l'illustre Vidhaine, qui appelait de sa voix aux syllabes douces:
H! Lakshmana!...  moi, Rma! et qui jetait, _hlas! toujours
en vain_, des regards multiplis sur toute la surface de la terre.

       *       *       *       *       *

Chemin faisant, la sage Vidhaine, enleve dans le sein de Rvana,
dit en pleurant, ses yeux rouges de larmes et de colre, au monarque
des Rakshasas, de qui les yeux inspiraient la terreur: Tu montres
bien ici, roi des Rakshasas, ton courage sans pareil! Cette prouesse,
vil Dmon, ne te fait-elle pas rougir, toi, qui veux m'enlever,
abusant de la force et sachant que je suis abandonne! C'est toi qui,
voulant me ravir  mon poux, que tu n'osais affronter, oui! c'est
toi, me corrompue, qui le fis carter de sa chaumire avec ce
prestige d'une gazelle, ouvrage de la magie! Tu montres bien ici, roi
des Rakshasas, ton courage sans pareil! Tu m'as conquise, _vraiment_!
dans un noble combat, o ton nom fut proclam _ haute voix_! Ce
cri, qui ressemblait  la voix de Rma, ce cri de dtresse, qui
dchira mon coeur, n'tait qu'un artifice de toi! Comment n'as-tu
pas de honte, vil Dmon, aprs que tu as commis une telle action, le
rapt d'une femme en l'absence de son mari!

Rma fut loign ainsi _de l'ermitage_: toi, voici que tu fuis!
alors, qu'est-il possible de faire? Attends un instant, et tu ne t'en
iras pas avec le souffle de la vie!

C'est ainsi que le sclrat enlevait, malgr sa rsistance, cette
infortune toute pantelante, baigne de larmes, plonge dans
le chagrin, horriblement tourmente, plusieurs fois malade et qui
exhalait des plaintes touchantes, prcdes par des gmissements.

Il dirigea sa marche le front tourn vers la rivire Pamp, mais
d'un esprit agit jusqu' la dmence. Une fois ce cours d'eau
franchi dans son vol, le roi des Rakshasas tendit vers le mont
Rishyamoka, tenant la Mithilienne en pleurs dans ses bras! La
princesse enleve n'aperut nulle part un dfenseur, mais elle vit
sur le sommet de la montagne cinq des principaux singes. La Djanakide
aux grands yeux,  la taille charmante, jeta au milieu des cinq
quadrumanes ses brillantes parures et son vtement suprieur, tissu
de soie avec un clat d'or: S'ils allaient raconter ce fait 
Rma! pensait-elle, ses regards attachs sur la terre et ses yeux
versant des larmes. D'un mouvement rapide, elle fit tomber au
milieu d'eux l'habillement avec les joyaux; et, dans son agitation
intrieure, le monstre aux dix ttes ne s'aperut pas que St
jetait aux pieds des singes tous ses bijoux, et mme que cette
femme  la taille gracieuse n'avait plus ni sa divine aigrette de
pierreries ni aucune de ses parures. Les chefs des singes, tournant
vers St les regards curieux de leurs yeux bistrs, virent alors
cette dame aux grands yeux, qui invectivait Rvana.

       *       *       *       *       *

Parvenu dans sa grande cit aux larges rues bien distribues, il
dposa enfin sa victime, comme Mya l'Asoura dposa jadis _la
Desse_ My. Le monarque aux dix ttes appela des Rakshass
 l'aspect pouvantable et leur intima ses volonts pour la
surveillance de sa captive: Consacrez, dit-il  ces furies, qui
toutes, debout et runies devant lui, tenaient leurs deux paumes
rassembles en coupe _ la hauteur du front_; consacrez sans
ngligence toute votre attention  faire que personne en ces lieux,
ni homme ni femme, ne parle  cette Vidhaine sans ma permission.
Donnez-lui tout ce qu'elle dsire en parfums, fourrures,
habillements, or, pierreries ou perles; je l'accorde... _Ne l'oubliez
pas_! elle n'attache aucun prix  sa vie, celle qui dira jamais,
sciemment ou mme  son insu, une parole qui soit dsagrable 
_ma_ Vidhaine!

       *       *       *       *       *

Quand le Dmon eut fait entrer sa captive dans Lank, Brahma joyeux
tint ce langage  atakratou: C'est pour le bien des trois mondes
et pour le mal des Rakshasas, dit le pre des cratures au roi
des Immortels, que Rvana, l'me cruelle, a conduit St dans sa
ville.

Cette dame de la plus haute noblesse, fidle  son poux et qui a
toujours vcu dans les plaisirs, ne voyant plus son mari et consume
de chagrins, parce qu'elle en est spare, n'ayant plus maintenant
sous les yeux que des Rakshasas et harcele sans cesse par les
menaces de leurs femmes: Comment, se dira-t-elle, entre dans
Lank, ville btie sur une le de la mer, souveraine des rivires
et des fleuves; comment Rma saura-t-il que l'on me retient ici et
que j'y marche sur la ligne de mes devoirs?

Roulant cette pense en soi-mme, captive, isole dans sa
faiblesse, elle refusera toute nourriture, soutien de la vie,
et renoncera sans doute  l'existence. De nouveau, il me vient
aujourd'hui cette crainte que St ne veuille plus supporter le
poids de sa vie. Va donc promptement, fils de Vasou, console St,
entre chez elle et prsente-lui _de ma part_ ce vase de beurre
cleste et clarifi.  ces mots, le Dieu Indra partit,
accompagn du Sommeil, pour la ville soumise aux lois de Rvana.
_Ils arrivent_, et le saint meurtrier du _mauvais Gnie_ Pka dit
 son compagnon: Sommeil, trouble ici les paupires des femmes
Rakshass! Invit de cette manire, le Dieu qui prside au
sommeil, plein d'une joie suprme, les endormit toutes pour le
succs du roi des Immortels.

L'occasion favorable ainsi donne, la Divinit aux mille regards
s'approcha de St et l'auguste poux de atch commena par lui
inspirer de la scurit: Je suis le roi des Dieux: la flicit
descende sur toi! lui dit-il; jette les yeux sur moi, femme au candide
sourire! Ton noble Raghouide, fille du roi Djanaka, jouit avec son
frre d'une bonne sant. Un jour, ce prince quitable viendra
lui-mme dans cette Lank, soumise aux lois de Rvana. Environn
d'ours et de singes par milliers de kotis, ce _digne_ enfant de
Raghou, accompagn de son frre et suivi de son arme, t'emmnera
dans sa ville, aprs qu'il aura fait mordre la poussire  tous
les Rakshasas, grce  la vigueur de son bras, et tu Rvana mme
dans une bataille. _Oui_! Djanakide, vainqueur de Rvana et de son
arme, ce puissant guerrier t'emmnera de ces lieux sur le char
Poushpaka: touffe le souci qui te ronge le coeur! Pour en assurer le
succs, je vais prter mon aide  l'entreprise de ce roi magnanime:
ainsi ne te livre pas  la douleur, fille du roi Djanaka.

Grces  moi, ce hros  la grande vigueur franchira l'Ocan:
c'est dj moi, noble femme, qui ai su me procurer ici le sommeil de
tes Rakshass par les enchantements de la magie.

Prends ce vase de beurre clarifi, que je te prsente; mets le
temps  profit et mange, minente Dame, cet aliment dlicieux,
suprme, divin! Une fois que tu auras got ce mets, reine
charmante, tu ne seras plus afflige, trs-vertueuse et noble
Dame, ni par la faim, ni par les maladies horribles ou mme par la
pleur.

 ces mots, toute remplie de doute: Comment saurai-je, lui dit
St, que c'est bien Indra, le divin poux de atch, que je
vois prsent ici devant mes yeux? Si tu es vraiment le roi mme des
Immortels, montre-moi sans tarder les signes auxquels on reconnat
un Dieu et dont j'ai entendu traiter mainte fois en prsence de mon
instituteur spirituel!

 ces mots de St, le fils de Vasou fit ce qu'elle demandait: il
se tint sans toucher la terre de ses pieds et regarda sans cligner les
yeux. Reconnaissant  ces traits qu'il tait vritablement le
roi des Dieux, la Mithilienne dit alors pleine de joie: Je te vois
maintenant de la manire que t'ont vu le roi mon beau-pre et le
souverain de Mithila, mon pre: tu es, divin Indra, le protecteur de
mon poux. Il vit donc heureux, mon noble Raghouide, avec son frre
sous ta cleste protection! J'en reois la nouvelle avec bonheur,
Dieu  la force immense. Ce lait immortel et suprme, donn par
toi, je le bois, comme tu m'y invites,  l'accroissement de la
famille des Raghouides!

Ensuite, ayant pris la coupe aux mains du grand Indra, la Mithilienne
au candide sourire l'offrit d'abord  son poux, ensuite 
Lakshmana: Puissent longtemps vivre mon poux  la force puissante
et son frre! Elle dit; et sur ces mots, la Vidhaine mangea cet
aliment fortun. Quand elle eut pris cette rfection, la Dame au
charmant visage sortit de l'puisement o l'avait jete la faim:
puis, Mahndra, lui ayant racont l'histoire des vnements 
venir, s'leva dans les airs et partit.

       *       *       *       *       *

Une fois qu'il eut tu le Dmon, qui savait prendre  son gr
toutes les formes, ce Mrtcha, qui marchait devant lui sous les
apparences d'une gazelle, Rma, quittant cette partie du bois,
retourna chez lui.

Quand il songeait aux moyens avec lesquels Mrtcha l'avait cart
de sa chaumire;  la manire dont cette gazelle d'or, frappe de
sa flche, avait laiss voir le Rakshasa, _qui s'tait cach dans
ses formes_; au cri, que le Dmon avait jet _en expirant_: 
moi, Lakshmana!..... Je suis mort!..... Cette voix, _imitant la
mienne_, se disait-il plein d'angoisse, a d procurer aux Rakshasas
cette favorable occasion qu'ils dsiraient bien trouver! Daigne
le ciel garder St dlaisse dans la grande fort; car leur
dfaite dans le Djanasthna a soulev contre moi la haine des
Rakshasas!

Tandis qu'il agitait ces rflexions en lui-mme, le Raghouide
_inquiet_ rencontra Lakshmana accourant  sa rencontre avec une
splendeur teinte.  ce hros triste, abattu, constern, le visage
altr, Rma encore plus constern lui-mme de jeter ces mots
avec tristesse et plein d'abattement. H, Lakshmana! que tu as fait
une chose blmable de venir ici, abandonnant St dans cette fort
dserte, infeste par les Rakshasas! Je ne puis en douter maintenant
d'aucune manire: la fille du roi Djanaka est gorge ou mme
dvore par les Dmons, qui habitent dans ces bois. Car de
sinistres augures se montrent  nos yeux en plus grand nombre.
Puissions-nous retrouver saine et sauve notre chre Vidhaine! En
effet, cet animal, qui m'avait sduit avec ses apparences de gazelle,
m'attira loin par des allchements donns  mon esprance; mais,
frapp enfin d'une flche aprs une grande fatigue, il abandonna
ses formes de gazelle et ne montra plus en lui qu'un Rakshasa!

Aprs qu'il eut fouill toute sa retraite, le Raghouide, pntr
de la plus vive douleur, interrogea le fils de Soumitr au milieu de
son ermitage: Quand je t'avais donn, plein de confiance en toi,
la belle Mithilienne  titre de dpt dans cette fort dserte,
infeste par les Rakshasas, comment s'est-il fait que tu l'aies
abandonne pour venir me trouver? Ton arrive _inattendue_ vers moi,
aprs ce dlaissement de St, a troubl vritablement toute mon
me en y jetant _soudain_ le soupon d'un horrible forfait. 
peine t'eus-je aperu de loin marchant au milieu des bois sans tre
accompagn de St, que je sentis battre mon coeur, Lakshmana,
trembler mon oeil et mon bras gauches.

 ces mots, le Soumitride aux signes heureux, Lakshmana, tout plong
dans la douleur et le chagrin, fit cette rponse au noble enfant de
Raghou: Ce n'est pas de moi-mme, par un acte de mon plein gr,
que je suis venu, abandonnant St. Elle m'en a donn l'ordre
elle-mme, et l-dessus je suis parti. En effet, ces mots:
Lakshmana, sauve-moi! ce cri, que le noble _Dmon_ avait jet au
loin  travers une vaste expansion, est tomb dans l'oreille de la
Mithilienne.  ce cri de dtresse, elle, inquite dans sa tendresse
pour son poux: Va! cours! m'a-t-elle dit, baigne de larmes et
palpitante de terreur. Quand elle m'eut plusieurs fois rpt cet
ordre: Pars! alors moi, qui dsirais faire ce que tu avais pour
agrable, je dis  ta Mithilienne: Je ne vois personne qui puisse
mettre, St, ton poux en danger.

Rassure-toi! cette parole,  mon avis, est un prestige et non une
ralit. Comment lui, ce noble prince, qui serait le sauveur des
treize Dieux mmes, aurait-il pu dire cette lche et mprisable
parole: Sauve-moi! Pour quelle raison et par quelle bouche,
imitant la voix de mon frre, furent jets ces mots trangls:
Sauve-moi, fils de Soumitr? _C'est l prcisment ce dont
je me dfie!_ Loin de toi ce trouble, o je te vois tombe! Sois
tranquille! N'aie point d'inquitude! Il n'existe pas dans les trois
mondes un homme qui puisse vaincre ton poux dans un combat: _oui_!
il est impossible  nul tre, soit n, soit  natre, de gagner
sur lui une bataille!

 ces mots, ta Vidhaine m'adressa, versant des larmes et d'une
me gare, ces mordantes paroles: Ton coeur est plac en moi:
tu es d'une nature infiniment dprave; mais, si mon poux
reoit la mort, ne te flatte pas encore, Lakshmana, de possder sa
femme!--Ainsi invectiv par la Vidhaine, je suis sorti indign
de l'ermitage, mes yeux rouges et mes lvres tremblantes de
colre.

Au fils de Soumitr, qui tenait ce langage, Rma fit cette rponse,
l'esprit affol d'inquitude: Tu as commis une faute, mon ami,
de quitter l'ermitage et de venir. Quoiqu'elle st bien que c'est la
ncessit de rprimer les Dmons qui m'oblige  me tenir ici
dans ces bois, ta grandeur n'a pas craint d'en sortir  ces paroles
irrites de la Mithilienne. Je ne suis pas content de toi: je
n'approuve pas que tu aies dlaiss ma Vidhaine, surtout  la
voix mordante d'une femme courrouce.

 l'aspect de ce Djanasthna, qui semblait aussi pleurer de tous
les cts, Rma dit encore, poussant des cris et levant au ciel ses
deux bras luisants: Si cache derrire un arbre, St, tu veux
rire de mon _inquitude_, que la vive douleur, o ton absence m'a
jet, noble Dame, suffise  ton badinage!... St aime  jouer
avec ces faons apprivoiss de gazelle; mais tu ne vois point ici avec
eux, Lakshmana, leur matresse aux grands yeux!... Ces bijoux
d'or, Lakshmana, ces paillettes brises d'or, avec cette guirlande,
rpandues sur la terre, ils taient dans la parure de ma
Vidhaine!... Vois, fils de Soumitr! d'affreuses gouttes de sang,
pareilles  de l'or pur, couvrent de tous cts la surface de
la terre!

Je pense, Lakshmana, que la sainte pnitente du Vidha, dchire
et perce de leurs dents, fut mise en pices ou dvore mme par
ces Dmons habiles  changer de formes. Vois ces traces, fils
de Soumitr! Elles signalent ici un combat livr  cause de ma
Vidhaine, que deux Rakshasas _impurs_ se disputaient. Que devint,
_hlas_! entre ces deux noctivagues, qui se battaient pour elle, son
visage, dont l'clat sans tache ressemble  l'astre des nuits?

 qui appartient, mon ami, ce grand arc, avec des ornements d'or et
pareil  l'arc mme d'Indra, que je vois tomb l et rompu sur la
terre!  qui tait cette armure, qui gt non loin brise, cuirasse
d'or aux ornements de pierreries et de lapis-lazuli, brillante comme
le soleil dans sa jeunesse _du matin_?  qui fut ce parasol zbr
de cent raies, mon ami, et rehauss d'une cleste guirlande de
fleurs, que tu vois l jet sur la terre, avec un sceptre cass?
Hros,  quel matre furent tus dans le combat ces nes aux
grands corps, aux formes pouvantables, aux plastrons d'or, aux
visages de vampires?

O est alle cette femme aux beaux yeux, aux belles dents, aux
paroles toujours pleines de convenance? O est alle ma souveraine,
Lakshmana, aprs qu'elle m'eut abandonn sous le poids de mon
accablante douleur, comme la splendeur abandonne l'astre du jour sur
le front du couchant?

Quand il eut fouill ainsi de ses regards le Djanasthna de tous
les cts, le fils de Raghou, bien tourment par le chagrin, n'y
rencontra pas la fille du roi Djanaka.

Voyant que ses recherches ne lui avaient pas rendu son pouse, le
fils du roi Daaratha, cet homme suprieur, que l'absence de St
avait plong dans une immense et terrible douleur, ne pouvait revenir
 la quitude, comme un grand lphant qui ne peut sortir du vaste
bourbier o il est entr, mais qui s'y enfonce de plus en plus.

Anims par le dsir de voir St, les deux hros visitrent, et
les forts, et les montagnes, et les fleuves, et les tangs. Rma,
second par Lakshmana, de fouiller toute la montagne avec ses bois et
ses bocages: ils sondrent tous les deux les plateaux, les grottes et
les viviers fleuris de ce mont aux cimes nombreuses, couvert par des
centaines de mtaux divers; mais ils ne purent nulle part rencontrer
celle _qu'ils cherchaient_.

Enfin, ils aperurent, couch sur la terre, baign de sang et ses
deux ailes coupes, l'oiseau gant Djatyou, semblable aux cimes
d'une montagne.  la vue de ce volatile, Rma tint ce langage  son
frre: On ne peut en douter, ma Vidhaine fut dvore ici par
ce _monstre_! Ce vautour est sans doute un Rakshasa qui erre dans la
fort avec cette forme emprunte: il fait ici la sieste  son aise,
bien repu de ma St aux grands yeux!

Je vais le frapper d'un coup rapide avec mes flches  la pointe
enflamme, qui volent droit au but, comme le Dieu aux mille
yeux frappe dans sa colre allume une grande montagne avec son
tonnerre!

 ces mots, encochant une flche  son arc, il fondit irrit sur
le vautour, et la terre en fut comme branle sous les pieds du
hros tout mu. Alors ce volatile infortun, qui vomissait le sang
 pleine bouche: Rma!... Rma! dit-il avec une voix plaintive au
Raghouide en courroux. Cette femme, que tu cherches comme une plante
salutaire dans la fort, St et ma vie, noble fils du roi des
hommes, c'est Rvana, qui les a ravies toutes les deux  la fois!

J'ai vu, abusant de la force, Rvana enlever ta Vidhaine,
abandonne par toi, vaillant Raghouide, et par Lakshmana. J'ai vol
au secours de St, mon fils, et j'ai renvers dans une bataille
Rvana sur le sol de la terre avec son char fracass. Cet arc ici
rompu est  lui; c'est encore  lui cette ombrelle dchire: c'est
 lui qu'appartient ce char de guerre, et c'est moi qui l'ai bris.
Ici, j'ai livr  deux et plusieurs fois une longue, une affreuse
bataille  Rvana, et j'ai dchir ses membres  grands coups de
mes ailes, de mon bec ou de mes serres. Mais, trop vite fatigu 
cause de ma vieillesse, Rvana m'a coup les deux ailes; il prit ta
Vidhaine sur le bras et s'enfuit de nouveau dans les airs.

Quand Rma eut reconnu Djatyou dans le volatile qui racontait cette
histoire, il embrassa le monarque des vautours et se mit  pleurer
avec le fils de Soumitr.  la vue du malheureux oiseau, poussant
toutes sortes de gmissements, dlaiss mme dans ce lieu
impraticable et solitaire, Rma plein de tristesse tint alors ce
langage  Lakshmana: Ma dchance du trne, mon exil dans les
bois, la perte de St et la mort de mon pre: voil tombs sur
moi des malheurs tels qu'ils pourraient incendier le feu mme! Si
j'allais puiser de l'eau  la mer sale, on verrait sans doute cette
reine des rivires et des fleuves se tarir aussitt que je viendrais
 toucher ses rives! Il n'est pas dans ce monde avec toutes ses
cratures, doues ou non du mouvement, un tre plus malheureux que
moi, envelopp dans cet immense filet d'infortunes! Cet ami de mon
pre, ce roi des vautours, charg d'annes, le voil donc gisant
sur la terre, frapp lui-mme par l'adversit de mon Destin!

Il dit, et Rma sur ces mots, lui montrant toute l'affection d'un
pre, caressa de sa main avec Lakshmana le malheureux vautour.

Djatyou, si tu as encore la force d'articuler quelques mots,
parle-moi, s'il te plat, de St et des circonstances qui ont
amen ta mort  toi-mme.

Pour quelle raison St fut-elle enleve? Quelle offense Rvana
avait-il reue de moi? ou dans quel lieu avait-il vu ma bien-aime?
Quelle est la forme, quelle est la vigueur, quelles sont les prouesses
de ce Rakshasa? O son palais est-il situ? Parle, mon ami; rponds
 mes questions.

Ensuite, ayant tourn ses yeux vers le hros invincible, qui se
rpandait en gmissements, Djatyou, malade jusqu' la mort et
l'me toute contriste, se leva non sans peine, et recueillant ses
forces, dit  Rma ces mots d'une voix nette:

Son ravisseur, c'est Rvana, le bien vigoureux monarque des
Rakshasas: il eut recours aux moyens de la grande magie, qui procde
avec les temptes du vent.

Il t'a ravi St  cette heure du jour que l'on appelle
Vinda[29], o le matre d'un objet perdu tarde peu  le retrouver;
circonstance  laquelle Rvana ne fit alors aucune attention.

[Note 29: C'est--dire _la trouveuse_.]

Tandis que l'oiseau mourant parlait ainsi  Rma, il s'agitait sans
repos; le sang et la chair mme sortaient  flots de sa bouche.
Enfin, promenant de tous cts ses yeux inquiets, le vautour, dans
les convulsions extrmes de l'agonie, dit encore ces paroles en
expirant: Ce monarque, il rgne  Lank dans une le de la mer,
qui est au midi; il est, sans aucun doute, le fils de Viravas et le
frre de Kouvra.  ces mots, dans une crise de faiblesse, ce roi
des volatiles exhala son dernier soupir.

La tte du vautour s'affaissa par terre, il carta ses jambes,
allongea son cou et retomba sur la face du sol.

 la vue du volatile gisant, la vie teinte, comme une montagne
_croule_, Rma dans le plus amer des chagrins, dit ces mots
au fils de Soumitr: Cet oiseau, qui parcourut de si nombreuses
annes la fort Dandaka et qui demeurait tranquillement ici dans le
sjour des Rakshasas; lui, de qui, plusieurs fois centenaire, la
vie atteignit une si longue dure, le voici maintenant qui gt
mortellement frapp; car il est impossible d'chapper  la mort!

Ce roi des oiseaux mrite de ma reconnaissance le mme culte et
les mmes honneurs que Daaratha, le fortun monarque d'illustre
mmoire. Apporte du bois, Lakshmana; j'en vais extraire le feu; je
veux rendre les devoirs funbres  cet Indra des oiseaux, qui reut
la mort  cause de moi.  ces mots, Rma, le devoir incarn, mit
Djatyou sur la pile de bois allum et rduisit en cendres le
roi des vautours: puis il se plongea dans l'onde avec le fils
de Soumitr, et les deux frres  l'instant de clbrer la
crmonie de l'eau funraire  l'intention de l'oiseau mort.
Ensuite, le hros illustre abattit un cerf; il coupa ses chairs
en morceaux et les abandonna aux oiseaux, dans un lieu de la fort
tapiss de frais gazons. Enfin il pronona lui-mme sur le volatile
dfunt, pour son entre dans le Paradis, ces mmes prires que les
brahmes ont coutume de rciter sur un homme trpass. Cela fait,
les deux fils du plus noble des hommes descendent  la rivire
Godvar, et prsentent de nouveau l'onde funbre aux mnes
du roi des vautours. Honor de ces pieuses obsques par ce _royal
anachorte_, semblable  un grand rishi, l'me du monarque emplum
qui avait affront une entreprise si glorieuse, mais si difficile,
et reu la mort en combattant, parvint  la voie sainte, suprme et
fortune.

Le lendemain, ils se lvent  l'aube naissante et vaquent ensemble
aux prires du jour. Ce devoir accompli, les deux hros  la grande
force abandonnent le Djanasthna dsert et tournent leurs pas 
la recherche de St vers la plage occidentale. De l, ces deux
Ikshwkides, arms d'arcs, de flches et d'pes, arrivent devant
un chemin non battu. Ils virent une immense fort, impraticable,
hrisse de hautes montagnes et toute couverte de maintes lianes,
d'arbrisseaux et d'arbres.

Or, Lakshmana au coeur pur et vertueux, au langage de vrit,  la
grande splendeur, dit ces mots, les mains jointes,  son frre, de
qui l'me tait pleine de tristesse:

Je sens mon bras qui tremble fortement; le trouble agite mon coeur:
je vois, guerrier aux longs bras, des prodiges qui nous sont tous
contraires. Des augures se montrent avec des formes sinistres: assieds
ton me, hros, sur une base inbranlable, car ces prsages nous
annoncent un combat  soutenir dans l'instant mme.

Dans ce moment s'offrit  leurs yeux un torse norme, de la couleur
des sombres nuages, hideux, bien effrayant  voir, difforme, sans
cou, sans tte, et couvert de soies piquantes, avec une bouche arme
de longues dents au milieu du ventre. D'une lvation colossale, ce
tronc galait pour la hauteur une grande montagne et rsonnait avec
le fracas des nues, o bondit le tonnerre. Il n'avait qu'un oeil
trs-fauve, long, vaste, large, immense, plac dans la poitrine, et
dont la vue embrassait une distance infinie. Dtruisant tout et
d'une force _sans mesure_, il dvorait les ours farouches et les
plus grands lphants: jetant  et l ses deux bras horribles
et longs d'un yodjana, il empoignait dans ses mains les divers
quadrupdes ou volatiles.

 peine les deux frres avaient-ils parcouru l'intervalle d'une
lieue seulement, qu'ils furent saisis par ce colosse aux longs bras.
Embrasss fortement par le monstre que tourmentait la faim, les deux
hros, entrans vers le _tronc difforme_, virent alors ses bras
semblables  des massues ou pareils aux trompes des plus grands
lphants; ses bras, couverts de poils aigus avec des mains armes
d'ongles secs, longs, horribles comme des serpents  cinq ttes.
Portant leurs arcs, leurs pes et leurs flches, nos deux
guerriers, entrans malgr eux par ses bras et tirs dj prs
de sa bouche, eurent grande peine  s'arrter sur les bords.

Il ne put nanmoins, en dpit de ses bras, jeter dans sa gueule
ces deux hroques frres, Rma et Lakshmana, qui rsistaient
de toute leur force. Alors ce Dnava redoutable, Kabandha aux longs
bras, dit  ce couple de frres, arms d'arcs et de flches: Qui
tes-vous, _guerriers_ aux paules de taureaux, qui portez des arcs
et de grandes pes; vous, qui tes venus dans ces bois horribles
et vous tes approchs de moi pour tre ma pture? Dites-moi et
quel est votre but, et quelle raison vous amne ici, et pourquoi,
venus dans ma rgion, o la faim me tourmente, vous deux,
restez-vous l?

 ces mots du cruel Kabandha, l'an des Raghouides, le visage
glac _d'pouvante_, dit  son frre: Nous sommes tombs d'une
infortune dans un plus grand malheur; dsastre pouvantable et sr,
o nous perdrons la vie sans avoir eu mme le bonheur de recouvrer
ma bien-aime!

Tandis qu'il parlait ainsi, l'auguste fils du roi Daaratha, ce
hros fameux, au courage inbranlable,  la vigueur infaillible,
jetant les yeux sur Lakshmana, de qui tout l'extrieur annonait la
fermet d'me, conut aussitt la pense de couper les bras du
colosse.

Aussitt ces deux Raghouides, qui savaient le prix du temps et du
lieu, dgainent leurs cimeterres et tranchent les deux membres 
l'endroit o ils s'embotaient aux paules. Rma, qui se trouvait
 droite, coupa de son pe le bras droit et le spara de
l'paule, tandis que le hros Lakshmana vivement abattit le bras
gauche. Le grand Asoura au corps de gant tomba, ses deux bras
coups, remplissant de ses cris, comme un nuage orageux, la terre,
le ciel et tous les points cardinaux. Ensuite, inond de sang, mais
joyeux  la vue de ses bras coups, le Dmon interroge ainsi les
deux hros: Qui tes-vous?

 la question de ce torse mutil, Lakshmana, aux signes heureux,
 la vigueur immense, rpondit en ces termes: Ce guerrier-ci est
l'hritier d'Ikshwkou; sa renomme est grande; il se nomme Rma:
sache que moi, je suis Lakshmana, son frre pun. Tandis que ce
hros, gal aux Dieux pour la puissance, habitait dans la fort
dserte, un Rakshasa lui a ravi son pouse, et Rma vient ici la
chercher. Mais toi, qui es-tu? Ou pourquoi demeures-tu en ces bois,
tronc pouvantable par tes jambes tronques et ta bouche enflamme
au milieu du ventre?

Plein d'une joie suprme  ces mots de Lakshmana, car il se
rappelait alors ce qu'Indra jadis lui avait dit, Kabandha fit cette
rponse: Hros, soyez tous deux les bienvenus! c'est ma bonne
fortune qui vous amena dans ces lieux! c'est ma bonne fortune qui vous
inspira de me trancher ces deux bras, semblables  des massues!

Dvor par la faim, dans ma vertu teinte, je ne faisais grce
 rien de ce qui passait  ma porte, gazelle ou buffle, ours et
tigre, lphant ou homme! Mais aujourd'hui que j'ai vu, dans le
profond chagrin o j'tais plong; aujourd'hui que j'ai vu, dans le
malheur o j'tais enchan, les deux hros de Raghou, il n'est
pas au monde un tre plus heureux que moi!

Jadis, j'tais sur la terre sduisant par ma beaut et semblable
mme  l'Amour; une faute commise un jour me fit tomber dans ces
formes-ci tout  fait contraires. C'est le venin d'une maldiction
qui a chang mes attraits en cette difformit hideuse, repoussante,
qui inspire la terreur  tous les tres et telle enfin _que vous
voyez_.

Ma beaut fut clbre dans les trois mondes, elle tait au
del de toute imagination, comme si tous les charmes, partags entre
oukra, la lune, le soleil et Vrihaspati taient runis dans une
seule personne. Je suis un Dnava, mon nom est Danou, je suis le
fils moyen de Lakshm, _desse de la beaut_: apprends que c'est la
colre d'Indra qui m'a revtu de ces formes hideuses.

Une terrible pnitence me rendit agrable au pre des cratures:
il m'accorda une longue vie en rcompense, et ce don remplit mon me
_d'un vain orgueil_. Maintenant qu'une longue vie m'est donne,
pensai-je, qu'est-ce qu'Indra peut me faire? et l-dessus je
dfiai Indra mme au combat. Mais son bras, dchanant sur moi sa
foudre aux cent noeuds, fit rentrer dans mon corps et ma tte et mes
jambes. Je le conjurai en vain _de me donner la mort_, il ne voulut
pas m'envoyer au noir sjour d'Yama: Non! dit-il, que la parole de
Brahma subsiste dans sa vrit!

Alors, devenu ce que tu vois, rejet hors de ma beaut, avec ma
splendeur teinte, je dis au roi des Immortels, en runissant les
paumes de mes deux mains  _l'endroit o n'tait plus_ mon front:
Transform par la foudre, les jambes tronques et ma bouche
rentre dans mon corps avec ma tte, comment puis-je sans manger
vivre encore une trs-longue vie?  ces mots, le roi des Immortels
me donna ces bras longs d'un yodjana et me fit au milieu du ventre
cette bouche munie de ses dents acres. Grces  mes longs bras,
j'entrane  moi de tous cts dans la grande fort lphants,
tigres, ours, gazelles, et je fais d'eux ma pture. Indra me dit
alors: Tu iras au ciel, quand Rma et Lakshmana t'auront coup les
deux bras dans un combat.

Tu es Rma, je n'en puis douter, car nul autre que toi ne pouvait
me donner la mort, suivant les paroles que m'a dites l'habitant du
ciel. Je veux me lier de socit avec vous, hommes minents, et
jurer  vos grandeurs une _ternelle_ amiti, en prenant le feu
mme  tmoin.

Quand Danou eut achev ces mots, le vertueux Raghouide lui tint ce
langage en prsence de Lakshmana: St est mon illustre pouse:
Rvana me l'a ravie, sans rencontrer d'obstacle, car mon frre et
moi nous tions sortis du Djanasthna. Je connais le nom seulement
de ce Rakshasa, mais nous ne savons ni quelle est sa forme, ni quelle
est sa demeure, ni quelle est sa puissance.

Parle-nous de St, de son ravisseur et du lieu o mon pouse
fut emmene: fais-nous ce plaisir infiniment agrable, si tu en sais
quelque chose dans la vrit. Il te sied d'agir ainsi par compassion
pour nous, errants, malheureux, accabls de chagrins et vous
nous-mmes au secours des _opprims_.

 ces mots de Rma composs de syllabes attendrissantes, Danou,
habile  manier la parole, fit cette rponse au fils loquent
de Raghou: Je n'ai plus ma science cleste; je ne connais pas
ta Mithilienne; mais je pourrai t'indiquer un tre qui doit la
connatre, quand, de ce corps brl sur le bcher, je serai pass
dans mon ancienne forme.

Tandis que le soleil marche encore avec son char fatigu,
creuse-moi une fosse, Rma, et brle-moi suivant les rites.

 ces mots, les deux hros  la grande force, Rma et Lakshmana,
lvent sur la montagne un lit de gazons, y portent Kabandha sur
leurs paules, font sortir le feu du bois frott contre le bois,
dposent le tronc inanim dans une fosse et se mettent  construire
le bcher par-dessus.

Alors, avec de grands tisons allums, Lakshmana mit le feu de tous
cts  la pile de bois, et le bcher flamboya entirement. Le
feu consuma lentement ce grand corps de Kabandha, pareil  une masse
de beurre clarifi, et la moelle en fut cuite dans les os.

Soudain, secouant les cendres du bcher, s'envola rapidement au sein
des cieux le beau Danou, joyeux, par de tous ses membres, regardant,
_comme un Dieu_, sans cligner ses paupires et portant sur des habits
sans tache une guirlande de fleurs cueillies sur l'arbre cleste
Santna. Autour de lui flottait sa robe lumineuse, immacule; et,
tout radieux, illuminant de sa vive splendeur tous les points du ciel,
il se tenait dans les airs sur un char attel de cygnes, ravissant
l'me et les yeux.

_L'tre fortun_ qui marchait dans les cieux _et qui nagure
tait_ Kabandha: Apprends, fils de Raghou, dit-il  Rma, qui
doit un jour te rendre St. Prs d'ici est une rivire nomme
Pamp, dans son voisinage est un lac; ensuite, une montagne appele
Rishyamoka: dans ses forts habite Sougrva, personnage  la
grande vigueur, qui peut changer de forme  sa fantaisie. Va le
trouver: il est digne de tes hommages et mrite que tu l'honores d'un
pradakshina.

Heureusement pour toi, Rma, ce vertueux singe, nomm Sougrva,
fut renvers du trne par son frre en courroux, Bli, fils du
soleil. Depuis lors, ce hros magnanime, accompagn de quatre
singes fidles, habite la haute montagne Rishyamoka, que la Pamp
embellit de sa frache lisire. Va sur-le-champ, fils de Raghou, et
ne tarde pas  faire de lui ton ami: avec lui pour alli, je vois
ton entreprise bientt couronne du succs. Lve-toi, homme pieux;
mets-toi en route  l'instant et va, tandis que le _flambeau du_
soleil est allum, t'aboucher avec le monarque reconnaissant des
singes.

Que la flicit t'accompagne! adieu! disent les deux Raghouides
au glorieux Kabandha, qui planait dans le sein des airs. Et vous
aussi, allez, rpondit le Dnava, pour le succs de l'affaire
_o vous tes engags_. Ainsi congdis, les deux rejetons de
Kakoutstha rendent leurs hommages  Danou et partent bien contents.

       *       *       *       *       *

Hts par le dsir de voir Sougrva, les deux voyageurs traversent
des lieux couverts de montagnes, dont les arbres taient chargs de
fruits doux comme le miel. Aprs une station d'une seule nuit sur
le dos _gazonn_ des montagnes, ces hros continuent leur voyage le
premier jour ds l'aube naissante.

Enfin, quand ils eurent mesur une longue route, orne de bois
varis, les deux Raghouides s'approchrent du rivage occidental de
la Pamp.

Sous l'ventail d'un frais zphir au souffle caressant, Rma joyeux
sentit avec le Soumitride se dissiper toute sa fatigue, au spectacle
de ces arbres, les rameaux chargs de fleurs et de fruits, les
votes retentissantes du concert des kokilas;  la vue de cette
terre aux surfaces tapisses d'herbes nouvelles, douces, fraches
et bleu-fonc,  l'aspect de cette Pamp, bien ravissante et comme
enflamme par des lotus brillants  l'gal du soleil dans son
enfance _du matin_. En contemplant cette rivire limpide, fortune,
charmante  voir, ces deux hros  l'immense vigueur furent
enivrs d'une joie aussi vive que Mitra et mme Varouna, ce jour
o sous leurs yeux ils virent le grand fleuve du Gange sortir de la
cration  la voix des rishis.

       *       *       *       *       *

La vue de ces deux magnanimes hros jetait dans une extrme
inquitude Sougrva et ceux qui suivaient sa fortune. L'esprit
assig de _mille_ penses, le roi des singes rsolut de quitter
la montagne. Observant que ces deux hros paraissaient d'une vigueur
immense et porter des arcs formidables, il ne pouvait calmer son me;
et, le coeur assailli d'anxit, il regardait autour de lui tous les
points de l'espace.

Le prince des quadrumanes ne pouvait rester en place un seul
instant. Il se mit  rflchir; et, plein de trouble, dit  ses
conseillers: Voici deux espions, que Bli mme envoie dans cette
fort impntrable sous la forme emprunte de ces deux hommes, qui
viennent ici, vtus d'habits faits d'corce!

Les optimates singes passent aussitt de leur cime dans une autre
cime de la montagne.

Quand Sougrva eut saut de sommet en sommet, rapide comme le
vent ou les ailes de Garouda, il s'arrta enfin sur la crte
septentrionale du Malaya, o ses hommes des bois vinrent se rallier
 lui sur les pics inaccessibles de cette grande montagne; et leur
marche effrayait alors chats-pards, antilopes et tigres. Rfugis
sur la haute montagne, les conseillers de Sougrva s'approchent du
roi des singes et se tiennent devant lui, joignant leurs paumes en
coupe  la hauteur du front. Ensuite, le sage Hanomat tient ce
langage plein de sens au monarque tout mu, en dfiance contre
une sclratesse de Bli: Pourquoi, l'esprit troubl, cours-tu
ainsi, roi des singes? Je ne vois point ici ton cruel frre
an, cet artisan de crimes, le farouche Bli, qui t'inspire une
continuelle inquitude.

 ces paroles du singe Hanomat, Sougrva lui rpondit alors en
ces paroles d'une grande beaut: Au coeur de qui n'entrerait pas
la crainte,  la vue de ces deux archers aux grands yeux, aux longs
bras, au courage hroque,  la vigueur immense? C'est Bli, je
le crains, Bli mme, qui expdie vers nous ces deux hommes
formidables. Les rois ont beaucoup d'amis: ils aiment  frapper leurs
ennemis; un tre de condition vulgaire ne peut bien les connatre:
mais toi, singe, quoique tu ne sois pas un roi, tu peux nanmoins
pntrer le secret de ces deux hommes  leur marche,  leurs
gestes,  leur mine,  leurs discours,  certaine altration mme
dans leurs voix. Observe attentivement si leur me est ou bonne ou
mchante, en gagnant leur confiance, en les comblant d'loges, en
redoublant pour eux de gestes affectueux. Demande, noble singe,  ces
deux hommes, dous pleinement de beaut, quelle chose ils dsirent
ici.

Hanomat eut  peine entendu ces grandes paroles de Sougrva, qu'il
s'lana de la montagne, o les racines des arbres puisaient leur
nourriture, et se porta d'un saut jusqu'au lieu o marchaient les
deux Raghouides.

Le noble singe, qui possdait la force de la vrit, ce messager
 la grande vigueur dpouilla ses formes de singe; il revtit les
apparences d'un religieux mendiant, et, commenant par les
flatter suivant l'tiquette, il adressa aux deux hros ce langage
_insinuant_: Pnitents aux voeux parfaits, vous qui ressemblez
au roi des Immortels, comment, anachortes des bois, vos grandeurs
sont-elles venues dans cette contre o vos pas jettent l'pouvante
parmi les troupes des gazelles et les autres habitants des forts;
vous, asctes, de qui les yeux contemplent de tous cts les arbres
ns sur les rives de la Pampa, et qui n'tes pas _en ce moment_
le moins bel ornement de cette rivire aux ondes fraches? Qui
tes-vous donc, vous, qui, remplis de force, tes revtus d'un
valkala; vous, hros  la couleur d'or, qui, avec le regard du lion,
ressemblez encore au lion par une vigueur sans mesure et tenez  vos
longs bras des arcs pareils  l'arc mme d'Indra?

Vous, qui possdez la beaut, la richesse des formes et la
splendeur, vous, les plus magnanimes des hommes, qui ressemblez
aux plus magnifiques lphants, et de qui la dmarche fire me
rappelle ces nobles animaux dans l'ivresse de rut?

Cette reine des montagnes rayonne de votre lumire! Comment
tes-vous arrivs dans cette contre, vous, qui mritez un empire
et me semblez tre des Immortels? Vous, qui avez des yeux comme les
ptales du lotus; vous au front de qui vos cheveux en djat forment
un diadme; vous, de qui l'un est le portrait vivant de l'autre, et
qui paraissez venir du monde des grands Dieux?

Quand je vous parle ainsi, pourquoi ne me regardez-vous pas? Et
pourquoi ne me parlez-vous pas,  moi, que le dsir de vous parler
a conduit auprs de vous? Un roi du peuple singe, me hroque
et juste, nomm Sougrva, erre afflig dans le monde, fuyant les
violences de son frre. Je suis un conseiller de ce monarque; le
Vent, sachez-le, est mon pre; j'ai la facult d'aller en quelque
lieu qu'il me plaise; je prends  mon gr toutes les apparences;
j'ai chang tout  l'heure mes formes naturelles sous l'extrieur
d'un religieux mendiant, et je viens du Malaya, conduit par l'envie de
servir les intrts de Sougrva.

Ensuite Rma, s'tant recueilli dans sa pense un moment, dit
 son frre: C'est le ministre de Sougrva, magnanime roi des
singes. Rponds, Soumitride, en paroles flatteuses  son envoy,
qui est venu me trouver ici, qui sait parler,  qui la vrit est
connue et de qui la bouche est l'organe de la vrit.

Il dit: Hanomat entendit avec joie ce langage de Rma, et sa
pense lui peignit en ce moment Sougrva, l'me trouble de
chagrin. Le singe alors de raconter, et le nom, et la forme, et l'exil
de son matre _sur le mont Rishyamoka_, et de porter enfin toute
l'histoire de son roi  la connaissance de Rma, dans une assez
longue extension.

 ces mots, Lakshmana, que Rma invite  rpondre: Il
fut, dit-il au magnanime fils de Mroute, il fut un roi, nomm
Daaratha, plein de constance, ami du devoir, et de qui ce hros
appel Rma est le fils premier n, de haute renomme, dvou au
devoir, tempr, doux, trouvant son bonheur dans le bien de tous les
tres, secourable  ceux qui ont besoin de secours, accomplissant
ici les ordres de son pre. En effet, ce Raghouide  l'clatante
splendeur fut renvers du trne et banni dans les bois par son pre
asservi  la vrit: je l'accompagnai; et St, son pouse aux
grands yeux, le suivit elle-mme dans l'exil, comme la lumire  la
fin du jour suit, _dans l'autre hmisphre_, le soleil aux clarts
flamboyantes. Plong dans une vaste mer de chagrins, quoiqu'il ft
digne du bonheur, le grand monarque, pre de ce hros et l'essence
mme du bien pour l'univers entier, s'en est all dans le Paradis.

Apprends, singe, que Lakshmana est mon nom; que je suis le frre
de Rma, venu avant moi dans la condition humaine, et que ses vertus
m'attachent  son service. Dans le temps que ce prince  la vive
splendeur habitait, dpouill de sa couronne et banni, dans les bois
_dserts_, un Rakshasa mit la fraude en jeu pour lui drober
son pouse. Mais il ne connat pas le Dmon ravisseur de sa
bien-aime. Il est un fils de Lakshm, nomm Danou, et tomb dans
la condition des Rakshasas par l'effet d'une maldiction.
Suivant lui, Sougrva, le roi des singes, peut nous donner ce
renseignement.

Hanomat, se tenant face  face de Lakshmana, rpondit comme il
suit: Les hommes, dous d'intelligence, secourables aux cratures,
qui ont dompt la colre, qui ont vaincu les organes des sens, qui
sont tels que vous tes, _mritent de_ gouverner la terre.

Il dit; et, quand il eut d'une voix douce prononc gracieusement ces
mots: Allons, reprit-il, o m'attend le singe Sougrva. En guerre
dclare avec son frre, en butte aux vexations rptes de
Bli et renvers du trne, _comme toi_, ce prince, qui s'est vu
aussi ravir son pouse, tremble _sans cesse_ au milieu des bois.
Accompagn de nous, Sougrva, compatissant aux peines de Rma,
_ne peut manquer de_ s'associer  vous dans la recherche de la
Vidhaine.

Alors ce noble singe  la couleur d'or bruni, Hanomat,  la
science bien tendue, reprit ses formes naturelles et dit tout
joyeux: Monte,  le meilleur des rois, monte sur mon dos avec ton
frre Lakshmana; et viens, dompteur des ennemis, viens promptement
voir Sougrva.  ces mots, le fils du Vent, Hanomat au grand
corps s'en alla, portant les deux hros, o Sougrva se tenait
_dans l'attente_.

       *       *       *       *       *

Arriv du mont Rishyamoka aux cimes du Malaya, Hanomat fit
connatre les deux vaillants guerriers au magnanime Sougrva:
Voici le sage Rma aux longs bras, le fils du roi Daaratha, qui
vient se rfugier sous ta protection avec son frre Lakshmana.

N dans la famille d'Ikshwkou, il reut un jour, de son
magnanime pre, enchan par la vrit, l'injonction de s'en
aller vivre au milieu des forts. L, tandis qu'il habitait dans
les bois, accomplissant les ordres paternels, un Rakshasa lui a ravi
St, son pouse, avec le secours de la magie. Dans son infortune,
ce Rma, que sa force n'a tromp jamais et de qui le devoir est
comme l'me, vient chercher avec Lakshmana, son frre, un appui 
ton ct.

Le roi des singes prit soudain la forme humaine, et, revtu d'un
extrieur admirable, tint ce langage  Rma: Ta grandeur est
faonne au devoir, elle est pleine de vaillance, elle est amie du
bien: c'est avec raison que le fils du Vent attribue  ta grandeur
ces belles qualits. Aussi l'honneur mme que j'ai maintenant de
vous recevoir est-il une riche acquisition pour moi,  le meilleur
des tres qui ont reu la voix en partage. Si tu veux, sans ddain
pour ma nature de singe, t'unir d'amiti avec moi; si tu dsires mon
alliance, je tends mon bras vers toi, serre ma main dans la tienne, et
lions entre nous un attachement solide.

Ds qu'il eut ou ces mois prononcs par Sougrva, aussitt Rma
de serrer la main du singe dans sa main; celui-ci prit  son tour
la main de Rma dans la sienne; puis, enflamm d'amour et d'amiti
pour son hte, d'embrasser l'Ikshwkide troitement. Voyant ainsi
forme cette union, objet de leurs mutuels dsirs, Hanomat fit
natre le feu, suivant les rites, en frottant le bois contre le
bois. Il orna le feu allum avec une parure de fleurs, et, joyeux, il
dposa entre les nouveaux allis ce brasier  la flamme excite.
Ensuite ces deux princes, qui s'taient lis d'amiti, Rma et
Sougrva, de clbrer un pradakshina autour du feu allum, et, se
regardant l'un l'autre d'une me joyeuse, le Raghouide et le singe ne
pouvaient s'en rassasier les yeux.

Alors Sougrva, de qui l'me tait fixe dans une seule pense,
Sougrva  la grande splendeur tint ce langage au fils du roi
Daaratha,  ce Rma, de qui la science tenait embrasses toutes
choses.

coute,  le plus minent des Raghouides, coute ma parole
vridique: dpose ta douleur, guerrier aux longs bras! Je te le
jure, ami, par la vrit! je sais  la ressemblance des situations
_qui enleva ton pouse_: car c'est ta Mithilienne, sans doute, que
j'ai vue; c'est elle qu'un Rakshasa cruel emportait, criant d'une
manire lamentable: Rma!... Lakshmana!... Rma! Rma! et se
dbattant sur le sein du monstre comme l'pouse du roi des serpents
_dans les serres de Garouda_. Elle me vit elle-mme sur un plateau de
montagne, o j'tais moi cinquime _avec ces quatre singes_; elle
nous jeta rapidement alors son vtement suprieur et ses brillants
joyaux. Ces objets recueillis par nous sont ici, fils de Raghou: je
vais te les apporter; veuille bien les reconnatre.

Apporte-les vite, rpondit le Daarathide  ces nouvelles
agrables, que Sougrva lui racontait: ami, pourquoi diffrer?

Ht par l'envie de faire une chose qui plt  son hte,
Sougrva d'entrer  ces mots de Rma dans une caverne inaccessible
de la montagne.

L, il prit la robe et les bijoux clatants, _revint_, les mit sous
les yeux du hros et lui dit: Regarde!

 peine le Raghouide eut-il reconnu dans ces objets le vtement et
les joyaux de St que ses yeux se remplirent de larmes: Hlas!
s'cria-t-il; hlas, bien-aime Djanakide! et, toute sa fermet
l'abandonnant, il tomba sur la terre. Plusieurs fois, avec dsespoir,
il porta ces parures  son coeur; plusieurs fois il poussa de longs
soupirs, comme les sifflements d'un reptile en colre.

Sougrva, dis-moi! Vers quels lieux as-tu vu se diriger le froce
Dmon, ravisseur de ma bien-aime, non moins chre que ma vie? O
habite ce Rakshasa, qui m'a frapp d'une si grande infortune, lui,
pour l'offense duquel j'exterminerai tous les Rakshasas?

Le roi des singes alors serra le Raghouide avec amour dans ses bras,
et, vivement afflig, ses mains jointes, il tint ce langage 
l'poux de St, qui fondait en larmes:

Je ne connais pas du tout ni l'habitation de ce mchant, ni
la puissance, ni la bravoure, ni la race de ce vil Dmon. Secoue
nanmoins ton chagrin, dompteur invincible des ennemis; car je te
promets que j'emploierai mes efforts  te rendre la noble Djanakide.

Loin de toi ce trouble d'esprit, o je te vois tomb! souviens-toi
de cette fermet, qui est la vertu des natures nergiques. Certes,
une telle lgret d'me ne sied pas  tes pareils. Moi aussi,
j'ai senti cette grande infortune que fait natre dans un coeur le
rapt d'une pouse; mais je ne me dsole pas, comme tu fais, et je
n'abandonne pas ma fermet.

Mdite cette maxime dans ta pense: Un esprit ferme ne souffre
pas que rien abatte sa _constance_; mais l'homme qui laisse toujours
le souffle du trouble agiter son me est un insens. Il est malgr
lui submerg dans le chagrin, comme un vaisseau battu par le vent.

Le chagrin tue la force: ne veuille donc plus t'abandonner  cette
douleur! Je ne prtends point ici, Rma, t'enseigner ce qui est
bon, car c'est un don que tu as reu de ta nature. Mais coute mes
paroles, venues d'un coeur ami et cesse de gmir.

Ainsi consol doucement par Sougrva, l'auguste Kakoutsthide essuya
son visage baign de larmes avec l'extrmit de son vtement; et,
replac dans sa nature mme par ces bonnes paroles, il embrassa
le roi des singes et lui tint ce discours: Toute chose digne
et convenable que doit faire un ami tendre et bon, tu l'as faite,
Sougrva. Un ami tel que toi est un trsor bien rare surtout dans ce
temps-ci. Il te faut employer tes efforts  la recherche de ma chre
Mithilienne et du cruel Dmon  l'me mchante qui a nom Rvana.
Trace-moi en toute confiance quelle marche je dois suivre; et que mon
bonheur naisse de toi comme les moissons naissent d'une heureuse pluie
dans une terre fconde.

Joyeux de son langage, Sougrva le quadrumane lui rpondit comme il
suit en prsence de Lakshmana: Les Dieux veulent sans doute verser
de toute manire les faveurs sur moi, puisqu'ils m'ont amen dans ta
grandeur un ami digne et plein de vertus. Certes! aujourd'hui que ta
grandeur est mon allie, je pourrais, second par ton hrosme,
conqurir mme l'empire des Dieux:  plus forte raison puis-je,
ami, reconqurir avec toi mon royaume! De mes parents et de mes amis,
c'est moi que la fortune a le mieux partag, hros  la grande
force, puisqu'elle a joint nos mains dans une alliance o nous avons
pris le feu  tmoin.

Ensuite, le roi des quadrumanes, voyant Rma debout avec le vigoureux
Lakshmana, fit tomber de tous les cts ses regards curieux dans la
fort, et, non loin, il aperut un shore robuste avec un peu de
fleurs, mais riche de feuilles et par d'abeilles voltigeantes. Il en
cassa une branche touffue de fleurs et de feuilles, l'tendit sur la
terre et s'assit dessus avec l'an des Raghouides. Quand Hanomat
les vit assis tous deux, _il s'approcha_ d'un sandal, rompit une
branche de cet arbre, en joncha la terre et fit asseoir Lakshmana.

Alors, d'une voix douce, Sougrva joyeux prononce affectueusement
ces paroles, dont sa tendresse mue lui fait bgayer quelque peu les
syllabes: Les perscutions me forcent, Rma, d'errer  et l
dans cette terre... Aprs que mon frre m'eut enlev mon pouse,
je suis venu chercher un asile dans les _bois du_ Rishyamoka; mais,
redoutant le vigoureux Bli, en guerre dclare avec lui, en butte
 ses vexations, mon me tremble sans cesse au milieu des forts.
Veuille bien me protger, fils de Raghou; moi, qui n'ai pas de
protecteur, infortun, que tourmente la crainte de Bli, terreur du
monde entier!

 ces mots, le resplendissant Kakoutsthide, qui savait le devoir et
chrissait le devoir, lui rpondit en souriant: Comme j'ai reconnu
dans ta grandeur un ami capable de me prter son aide, je donnerai
aujourd'hui mme la mort au ravisseur de ton pouse.

Commence par couter, rpondit Sougrva, quel est le courage,
l'nergie, la vigueur, la fermet de Bli, et dcide ensuite ce
qui est opportun. Avant que le soleil ne soit lev, Bli, secouant
dj la torpeur _du sommeil_, s'en va de la mer occidentale
 l'Ocan oriental, et de l'Ocan mridional  la mer
septentrionale. Dans sa vigueur extrme, il empoigne les sommets et
les grandes cimes des montagnes, les jette dans les cieux rapidement
et les rempaume dans sa main. Pense donc  le tuer par un seul coup
de flche; autrement, nous aurons allum la colre de Bli, et
nous subirons nous-mmes, Kakoutsthide, cette mort, que nous lui
destinons.

Lakshmana rpondit en souriant  ces paroles de Sougrva: Tous
les oiseaux, les serpents, les hommes, les Yakshas et les Datyas,
runis aux Dieux mmes, ne pourraient tenir en bataille contre lui,
son arc  la main! Mais quelle action lui faudrait-il faire ici pour
te persuader qu'il est capable de tuer Bli?

Autrefois Bli transpera d'une flche trois palmiers d'un seul
coup dans les sept que voici, rpondit le singe  Lakshmana: _eh
bien_! que Rma les perce tous  la fois d'une seule flche et je
crois  l'instant qu'il peut tuer Bli!

 ces mots, Rma de rpondre en ces termes  Sougrva:

Je veux connatre dans la vrit quelle fut la cause de ton
infortune; car je ne puis,  toi, qui donnes l'honneur, balancer
le fort avec le faible, ni arrter comme il faut toutes mes
rsolutions, sans connatre bien l'origine de cette inimiti qui
vous divise  tel point.

 ces paroles du magnanime Kakoutsthide, le roi des singes se mit
d'un visage riant  raconter au frre an de Lakshmana toutes les
circonstances de cette rivalit fraternelle:

Bli, comme on appelle ce farouche immolateur des ennemis, Bli
est mon frre an. Il fut toujours en grand honneur devant mon
pre et dans mon estime. Quand notre pre fut all se reposer _dans
la tombe_: Bli, se dirent les ministres, est son fils an. Il
fut donc sacr, d'un consentement universel, monarque et seigneur des
peuples singes; et moi, tandis qu'il gouvernait ce vaste empire de
mon pre et de mes aeux, je lui fus toujours et dans toutes les
affaires un serviteur obissant.

Doundoubhi avait un frre an, Asoura d'une grande force
appel Myvi: entre celui-ci et mon frre une femme, qu'ils se
disputaient, alluma, comme on sait, une terrible inimiti. Un jour,
 cette heure de la nuit o chacun dort, le Dmon vint  la porte
de la caverne Kishkindhy. Il se mit  rugir dans une violente
colre et dfia Bli au combat. Mon frre entendit au milieu des
tnbres ce rugissement d'un bruit pouvantable; et, tomb sous le
pouvoir de la colre, il s'lana hors de la gueule ouverte de sa
caverne, malgr tous les efforts de ses femmes et de moi-mme pour
empcher qu'il ne francht le seuil. Il nous repoussa tous, et, sans
balancer, il sortit, pouss par son courroux, aiguillonn par sa
fureur; et moi sur-le-champ de hter ma course derrire le monarque
des singes, sans autre pense que celle de mon amiti pour lui.

Aussitt qu'il me vit paratre non loin de mon frre, le Dmon
s'enfuit rapidement, saisi de terreur; mais nous de courir plus vite
encore sur les traces du fuyard tout tremblant. La lune vint en se
levant clairer nos pas dans la route. Sur ces entrefaites, l'Asoura
fuyant aperoit dans la terre une caverne profonde cache par de
hauts gramines; il s'y prcipite soudain; tandis que nous, en
approchant, les grandes herbes nous enveloppent _et nous drobent sa
vue_. Quand il vit son ennemi dj rfugi dans la caverne, Bli,
transport de colre, me parla en ces termes, les sens tout mus:
Reste ici, toi, Sougrva! et garde sans ngligence cette porte de
l'antre aux abords trs-difficiles, jusqu'au moment o, mon rival
tu, je sorte d'ici!

 peine mon frre eut donn cet ordre, que je tchai par tous
mes efforts d'arrter sa rsolution; _ce fut en vain_, il s'engagea
malgr moi dans cette caverne. Une anne complte s'coula
entirement depuis son entre, et je restai devant la porte en
faction tout le temps que dura cette rvolution du soleil; mais, ne
l'ayant pas vu sortir, mon amiti pour mon frre me jeta dans une
terrible inquitude. Je craignais qu'il n'et pri victime d'une
trahison.

Enfin, aprs ce long espace de temps coul, je vis,  n'en pas
douter, je vis sortir de cette catacombe un fleuve de sang cumeux;
et _tout_ mon coeur en fut troubl. En mme temps il vint du milieu
de la caverne  mes oreilles un grand bruit de rugissements, jets
par des Asouras et mls aux cris d'un combattant qui se voit tu
dans une bataille. Alors moi je crus  de tels indices que mon frre
avait succomb, et je pris enfin le parti de m'en aller. Je revins,
assailli par le chagrin,  la caverne Kishkindhy, mais aprs que
j'eus combl avec des rochers _l'entre de_ cet antre _fatal_ et
vers, mon ami, d'une me dchire par la douleur, une libation
d'eau funbre en l'honneur de mon frre.

En vain j'employai mes efforts  cacher la catastrophe, elle
parvint aux oreilles des ministres, et tous alors de me sacrer dans ce
trne _vacant_. Mais, tandis que je gouvernais l'empire avec justice,
Bli revint, fils de Raghou, aprs qu'il eut tu son terrible
ennemi. Quand il me vit, le front investi du sacre, une _soudaine_
colre enflamma ses yeux, il frappa de mort tous mes conseillers
et m'adressa des paroles outrageantes. Sans doute, fils de Raghou,
j'avais la force de rprimer ce mchant; mais, enchan par le
respect, je n'en eus pas mme la pense. Je caressai, je flattai
avec adresse, je comblai mon frre des bndictions les plus
respectueuses, en observant les rgles de l'tiquette. Mais ce fut
en vain que j'honorai Bli de tels hommages, son me ulcre les
repoussa tous.

Alors ce monarque des singes convoqua l'assemble des sujets et
m'infligea, au milieu de mes amis, ce discours bien terrible: Vous
savez comment le puissant Asoura Myvi, toujours altr de
batailles et plein d'un immense orgueil, vint une nuit me dfier
au combat.  peine eus-je entendu ses rugissements furieux, je
m'lanai hors de la gueule ouverte de ma caverne; et cet ennemi,
que j'ai l sous la figure de mon frre, me suivit d'un pied rapide.
Quand le Dmon aux grandes forces me vit marcher dans la nuit,
accompagn d'un second, alors, saisi d'un tremblement extrme, il
se mit  courir, sans tourner les yeux derrire lui. Et moi, voyant
l'Asoura fuir si lestement sur la terre: Arrte! lui criai-je
furieux avec Sougrva; arrte!

Aprs qu'il eut couru seulement douze yodjanas, fouett par la
crainte, il se droba sous la terre au fond d'une caverne. Aussitt
que je vis l'ennemi, qui m'avait toujours fait du mal, entrer dans ce
lieu souterrain, je dis alors, moi, qui avais des vues innocentes, 
cet ignoble frre, qui avait, lui! des vues perfides: Mon dessein
n'est pas de m'en retourner  la ville sans avoir tu mon rival:
attends-moi donc  la porte de cette caverne.

Persuad qu'il assurait mes derrires, je m'engageai dans cette
grande caverne, et j'y passai toute une anne  chercher la porte
_d'une catacombe intrieure_.

Enfin, je vis cet Asoura, de qui l'arrogance avait sem tant
d'alarmes, et je tuai sur-le-champ mon ennemi avec toute sa famille.
Cet antre fut alors inond par un fleuve de sang, vomi de sa bouche;
et, rlant sur le sein de la terre, il exhala son me dans un cri
de dsespoir. Aprs que j'eus tu Myvi, mon rival, si cher 
Doundoubhi, je revins sur mes pas et je vis ferm l'orifice de la
caverne. J'appelai Sougrva mainte et mainte fois; puis, n'ayant
reu de lui nulle rponse, la colre me saisit; je brisai  coups
de pied redoubls ma prison, et, sorti de cette manire, je revins
chez moi _sain et sauf_, comme j'en tais parti. Il m'avait donc
enferm l ce cruel,  qui la soif de ma couronne fit oublier
l'amiti qu'il devait  son frre!

Sur ces mots, le singe Bli me rduit au seul vtement, _que m'a
donn la nature_, et me chasse de sa cour sans mnagement. Voil,
fils de Raghou, la cause des perscutions rptes qu'il m'a fait
subir. Priv de mon pouse et dpouill de mes honneurs, je suis
maintenant comme un oiseau,  qui furent coupes ses deux ailes.

Rsolu  me donner la mort, il sortit sur le seuil de sa caverne
et me fit trembler, en levant sur ma _tte_ un arbre pouvantable.
Je m'enfuis sous la crainte du coup et je parcourus toute la terre,
fils de Raghou, avec les montagnes, qui la remplissent, et les
mers, qui la revtent de leur _humide_ manteau. Enfin, j'arrivai au
Rishyamoka, et, comme une _puissante_ cause oblige cet invincible
Bli  laisser toujours un intervalle entre ce mont et lui, je
choisis pour mon habitation cette reine des montagnes.

Je t'ai racont, noble Raghouide, tout ce qui m'attira cette
mortelle inimiti: vois! j'tais innocent et je n'avais pas mrit
le malheur qui tomba sur moi. Daigne, hroque enfant de Raghou,
daigne me regarder avec bienveillance, moi, qui trane ici,
tourment par la crainte, une vie misrable, et dompter enfin ce
farouche Bli.

 ces mots, le flau des ennemis, ce radieux enfant de Raghou, se
mit  ranimer le courage de Sougrva: Mes dards, que tu vois,
ces flches aigus, qui ne sont jamais vaines, Sougrva, et qui
brillent  l'gal du soleil, je les enverrai se plonger dans le
cruel Bli. _Oui_! Bli, cette me corrompue, le corrupteur des
bonnes moeurs, n'a plus de temps  vivre que celui o mes yeux
n'auront pas encore pu voir ce ravisseur de ton pouse.

Il prit alors son arc cleste, resplendissant  l'gal de l'arc
mme du _puissant_ Indra; il encocha une flche, et, visant les sept
palmiers, dchana contre eux ce _merveilleux projectile_. Le
trait par d'or, envoy de sa main vigoureuse, transpera tous les
palmiers, fendit la montagne elle-mme et pntra jusqu'au sein
des enfers. Ensuite, la flche remonta spontane sous la forme d'un
cygne; et, brillante d'une lumire infinie, elle revint _d'o elle
tait partie_ et rentra d'elle-mme au carquois de son matre.

Quand il vit les sept palmiers traverss d'outre en outre par
la flche imptueuse de Rma, le roi des singes tomba dans une
admiration sans gale.  la vue de cette prouesse incomparable,
Sougrva joyeux porta les deux paumes de ses mains runies au front
et se mit  glorifier le noble Raghouide:

Comme le soleil est le premier des tres lumineux, comme
l'Himlaya est la premire des montagnes, comme le grand Ocan est
la premire des vastes mers: ainsi toi, Rma, tu es le premier des
hommes pour la vigueur. Ni le Dieu, qui put immoler Vritra, ni celui
de la mort, ni l'Asoura, ni le Dispensateur des richesses, qui est
l'auguste roi de tous les Yakshas, ni Varouna, ses chanes  la
main, ni le Vent, ni le Feu mme n'est gal  toi!

Quel _tre_ mle est capable de rsister  celui, de qui la main
put transpercer  la fois d'une seule flche ces grands palmiers et
cette montagne elle-mme, hante par les Dnavas? Maintenant mon
chagrin est dissip; maintenant mon _coeur_ est inond par la joie;
maintenant je vois dj tendu mort sur un champ de bataille ce
Bli, toujours ivre de combats!

 ces mots, le hros  la grande science, Rma d'embrasser le
_noble_ singe  la parole agrable et de lui rpondre en ces
termes, approuvs de Lakshmana: Viens avec moi, Sougrva; je vais
 la caverne Kishkindhy, o rgne Bli: arriv l, dfie au
combat cet ennemi, qui a _dpouill_ les formes du frre! Sur les
paroles de Rma, l'exterminateur des ennemis: Je te suis, reprit
avec joie Sougrva; et tous deux alors ils s'avancent d'un pied
ht. Ils parviennent d'un pas lger  la Kishkindhy, lieu
masqu par les djungles pais, et se cachent derrire les arbres
dans la fort impntrable. L'an des Raghouides y tient alors
ce langage  Sougrva: Appelle ton frre au combat, force Bli
 sortir hors de la bouche de sa caverne, et je lui donnerai la mort
avec une flche brillante comme la foudre.  peine le Kakoutsthide
 la vigueur sans mesure eut-il articul ces paroles, qu'une
grande et profonde symphonie ruissela du ciel en sons agrables. Une
guirlande cleste, au tissu d'or, embelli de mille pierres fines,
tomba du firmament sur la tte de Sougrva; et, dans sa chute du
ciel vers la terre, cette guirlande d'or, ouvrage d'un Immortel,
resplendit au sein des airs comme une guirlande ravissante qu'on
aurait tisse avec des clairs. Dans une pense d'amour, un
habitant des cieux, le soleil mme, son pre, avait, d'une main
soigneuse, tress pour lui ce beau feston gal  celui de Bli.

       *       *       *       *       *

Quand le vigoureux Bli entendit les rugissements pouvantables de
son frre, sa colre s'enflamma soudain, et furieux sortit de
sa caverne, comme le soleil, qui sort du milieu des nuages. Alors,
s'leva entre ces deux rivaux un combat d'un assourdissant tumulte:
telle, dans les champs du ciel, une terrible et grande bataille entre
les deux plantes Angraka et Bouddha[30].

[Note 30: Mars et Mercure.]

Ils se frappaient l'un l'autre dans cet _horrible_ duel avec leurs
paumes semblables  des foudres, avec leurs poings durs comme
les diamants, avec des arbres, avec les crtes elles-mmes des
montagnes!

En ce moment Rma prit son arc et regarda les combattants; mais ses
yeux les virent tous deux gaux par le corps, semblables exactement
l'un  l'autre, et pareils celui-ci  celui-l pour la vaillance et
la force: il reconnut alors qu'on ne pouvait distinguer le premier
du second, comme il en est pour les deux beaux Awins. _Dans cette
parfaite ressemblance_, le vaillant Raghouide ne pouvait discerner
Sougrva, ni Bli: aussi ne voulut-il pas encore lancer une flche
_au milieu du combat_.

Sur ces entrefaites, rompu sous la main de Bli et voyant ce _qu'il
s'imaginait une_ trahison du Raghouide, _son alli_, Sougrva se mit
 courir vers le Rishyamoka. puis, baign de sang, accabl de
coups, frapp avec fureur, il se rfugia dans la grande fort.
 peine le resplendissant Bli et-il vu que son ennemi s'tait
drob dans ces bois, il fit volte-face, chass par la crainte
d'une maldiction, _jadis fulmine contre lui_, et s'en retourna en
disant: Tu m'as chapp!

Le noble Raghouide, accompagn de son frre et des ministres, s'en
vint lui-mme trouver Sougrva dans cette retraite; et, quand le
singe infortun vit Rma en sa prsence avec Lakshmana et ses
conseillers, il tint ce langage, baissant la tte et plein de
honte: Aprs que tu m'as fait admirer ta force et que tu m'as dit:
Provoque Bli au combat! pourquoi donc as-tu mis ta promesse en
oubli et m'as-tu laiss battre ainsi par mon ennemi?

Si tu voulais, le ciel dtourne ce malheur! si tu voulais que
Bli me donnt la mort dans ce combat, quel besoin avais-je de _ton_
amiti pour m'aider  recouvrer mon royaume, puisque j'allais cesser
de vivre?

Le Raghouide entendit sans colre sortir de sa bouche ces paroles
affliges et beaucoup d'autres semblables: Dpose ton chagrin,
Sougrva! lui dit-il. coute maintenant la cause, roi des singes,
qui me retint de lancer ma flche.

Toi, Sougrva et Bli, vous tes l'un  l'autre semblables par
la guirlande, le vtement, la dmarche et la taille. Cri, lustre,
station, marche, regard ou parole, il n'est rien qui vous distingue 
mes sens avec certitude. Aussi, roi des singes, troubl par une telle
ressemblance de formes, je n'ai point alors dcoch ma flche:
Qui m'assure ici, me disais-je, que je ne vais pas tuer mon ami?

Veuille donc bien attacher sur ton corps un signe qui soit comme un
drapeau, et par lequel je puisse te reconnatre une fois engag dans
ce combat de l'un contre l'autre.

Tresse-nous, Lakshmana, une guirlande avec une branche de boswellia
pare de ses fleurs, et mets-la au cou du magnanime Sougrva.

Hros, dit le singe, tu m'as promis nagure que ta _flche_ lui
porterait la mort: tche que ta promesse, comme une liane en fleurs,
ne tarde point  nous donner son fruit!

Maintenant que mes yeux, rpondit l'poux de St, peuvent te
distinguer  cette guirlande, roi des singes, va en pleine confiance,
ami, et dfie une seconde fois Bli au combat.

       *       *       *       *       *

Bli, entr dans le srail de ses femmes, entendit avec colre ce
nouveau dfi de Sougrva, son frre.  ce fracas pouvantable,
que le robuste singe apportait  ses oreilles une seconde fois, sa
figure se rembrunit tout  coup, comme le soleil obscurci dans une
clipse.

Faisant grincer les dents longues de sa bouche et la fureur teignant
son poil d'une couleur plus rouge encore, sa face brillait avec ses
yeux tout grands ouverts, comme un lac aux lotus _panouis_. Le roi
des simiens sortit avec imptuosit et la marche de ses pieds fit
trembler, pour ainsi dire, toute la terre. Mais Tr aussitt
embrassa, pleine d'effroi, son royal poux, qui s'lanait ainsi
hors de la caverne bante, et lui tint ce langage: Allons, hros!
abandonne cette colre, de mme que, le matin, au sortir de la
couche, tu rejettes une guirlande froisse!

Ton frre est dj venu, bouillant de colre, et t'a dfi au
combat: tu es sorti; il a succomb dans cette lutte sous ta vigueur
et s'est enfui, chass par la crainte. Ce dfi, qu'il rapporte ici,
fait natre en moi des soupons, surtout  la pense qu'il s'est
dj vu tout  l'heure abattu et tu mme, _pour ainsi dire_,
sous ta main.

Une telle arrogance dans ce vaincu, qui rugit, tant de rsolution,
ce tonnerre de sa voix, tout cela n'est point d'une lgre
importance.

J'ai ou dire avant ce jour que Sougrva s'est li par une
fraternit d'armes avec le sage Rma, de qui la vaillance est
prouve et de qui la flche ne manque jamais le but.

Rma est le poison qui tue l'affliction des affligs; c'est un
arbre, sous les branches duquel habitent les hommes de bien: il est
sur la terre un vase de gloire et de hautes perfections.

Qu'Angada, _notre fils_, s'en aille, emportant avec lui tous les
joyaux qui sont ici dans ton palais: qu'il offre _de ta part_ ces
richesses  Rma et signe un trait de paix avec ce hros d'une
splendeur gale aux clarts du feu  la fin d'un youga. Ou bien
abandonnons cette caverne et sauvons-nous dans une solitude des bois.
Car, de concert avec Sougrva, le Daarathide va s'tudier 
nous enfermer dans un insurmontable danger. Avant que n'arrivent
les infortunes, sache donc employer les moyens qui doivent les
prvenir.

Aprs que sa compagne au visage radieux, comme la reine des toiles,
eut parl de cette manire, Bli railla ses craintes et lui
rpondit en ces termes: Comment puis-je dans cette colre, qu'il
fit natre en moi, comment puis-je endurer, mon amie, les cris d'un
ennemi qui vient rugir _ ma porte_ avec une telle arrogance, et qui
n'est aprs tout que le voleur _de ma couronne_? Pour des hros,
qui ne reculent jamais dans les combats et qui n'ont pas un front
accoutum  l'injure, tolrer une offense, ma chrie, est plus
difficile que la mort!

Ce noble fils de Raghou ne doit pas t'inspirer de la crainte  mon
gard: s'il a de la reconnaissance et s'il connat le devoir, il
ne peut commettre une mauvaise action. Quitte donc ce souci! je vais
sortir, combattre avec Sougrva et lui arracher son arrogance, mais
je ne veux pas lui ter la vie.

Va-t'en! Je reviendrai, je t'en fais le serment sur ma vie et
ma _prochaine_ victoire; _oui_! je reviendrai, moi qui te parle,
aussitt que j'aurai vaincu mon frre dans ce combat.

Tr embrasse alors Bli, de qui la vue tait _bien_ chre  ses
yeux; _toute_ en pleurs et tremblante, elle dcrit  pas lents un
pradakshina autour de son poux. Aprs qu'elle eut, suivant les
rites, invoqu le succs pour l'expdition du singe auquel son
_coeur_ dsirait la victoire, cette reine  la taille charmante de
rentrer suivie des femmes dans son gynoece; et, quand Tr eut
regagn avec elles ses appartements, Bli sortit, poussant une
respiration aigu, comme les sifflements d'un boa.

Quand le vigoureux quadrumane vit, tout fier de l'appui qu'il trouvait
en Rma, son rival impatient lui-mme de combattre, dj post en
attitude de bataille et la cuirasse bien attache sur la poitrine,
il raffermit solidement la sienne avant de se risquer dans cette
prilleuse aventure; et, dlirant de fureur, les yeux tout rouges de
colre, il jeta ces mots  Sougrva:

Sclrat insens, quelle hte, Sougrva, te fait courir une
seconde fois  la mort? Vois mon poing ferm, que je lve pour
la mort et qui, dcharg sur ton front, va briser ta vie!  ces
mots, il frappa du poing son rival en pleine poitrine.

Nanmoins, Sougrva sans crainte arrache aid de sa vigueur _et
lve_ un grand arbre, qu'il abat sur le sein de Bli, comme la
foudre tombe sur une haute montagne. La chute de cette masse tourdit
_un moment_ son ennemi, qui s'tait approch de nouveau pour
le combat: accabl sous la pesanteur du coup, Bli chancelle et
vacille.

_Cependant_ Rma voyait Bli rompre la fiert de Sougrva et lui
abattre mme sa vigueur; il en fut irrit d'une furieuse colre.
Il encoche soudain une flche, qui semblait un serpent de flamme et
l'envoie frapper au coeur Bli  la grande force,  la guirlande
tissue d'or. Le sein perc du trait, celui-ci tombe, les sens
troubls et la route de sa vie brise: Ah! s'crie-t-il, je suis
mort! Alors, comme un lphant plong dans un marais fangeux,
Bli, d'une voix triste et le gosier obstru par des pleurs, dit
ces mots  Rma, qu'il voyait debout prs de lui: Quelle gloire
espres-tu de cette mort, que tu m'as porte dans un instant o
je n'avais pas les yeux tourns de ton ct? car tu m'as frapp
_lchement_ cach et tandis que ce duel absorbait toute mon
attention!

Aprs la chute de ce hros, le monarque des singes, _on vit_ la
face de la terre s'obscurcir, comme le ciel quand la lune est plonge
_dans les nuages_. Mais ni la vie, ni la force, ni le courage, ni la
beaut n'avaient dsert le corps de ce magnanime, tendu sur la
terre. En effet, sa guirlande cleste, qu'un Dieu avait tissue d'or,
tait _comme_ attentive elle-mme  soutenir dans sa fin la vie de
ce quadrumane, le plus noble des singes.

       *       *       *       *       *

La nouvelle, que Rma d'une flche, envoye par sa main, avait
renvers Bli mortellement frapp, tait dj parvenue 
l'oreille de Tr, son pouse.  peine eut-elle appris cette
mort si horrible de son mari, qu'elle sortit, versant des larmes,
prcipitant son pas, accompagne de son fils, hors de cette caverne
de la montagne. Elle vit les singes tremblants fuir d'une course
lgre comme des gazelles _pouvantes_, quand _un chasseur a_
tu la reine du troupeau et dispers toute la bande: Singes, leur
dit-elle, pourquoi donc, abandonnant ce monarque des singes, de
qui vous tes les officiers, courez-vous en pelotons pars et
tremblants?

 ces questions prononces d'une voix lamentable, les singes d'une
me tout mue rpondent  l'pouse du roi ces paroles opportunes:
Fille de Jva, retourne chez toi et dfends ton fils Angada!
La mort sous la forme de Rma emporte _l'me de_ Bli, qu'elle a
tu!

Alors, voyant son mari immol sur le champ de bataille, elle
s'approcha de lui tout mue et s'assit avec son fils sur la terre.
Elle prit ce corps dans ses bras, comme s'il ft endormi: Hlas!
mon poux! s'cria-t-elle; puis, embrassant le cadavre tendu sur
la face de la terre, elle se mit  pousser des cris. Ah! fit-elle,
hros aux longs bras! je suis morte aujourd'hui, que tu m'as rendue
veuve! Si tu m'avais coute, tu n'aurais pas prouv ce malheur!
Ne t'en ai-je pas averti bien des fois? Lve-toi,  le plus vaillant
des singes! Pourquoi restes-tu couch l sur la dure? Ne me vois-tu
pas, tourmente par la douleur, tendue sur la terre avec ton fils?
Rassure-moi dans ce moment comme tu fis tout  l'heure; rassure-moi
avec ton fils, moi, dsespre,  qui ta mort enlve son
protecteur!

Devant le spectacle de son poux tendu par terre, le sein perc de
ce dard que l'arc de Rma lui avait dcoch, Tr se dpouilla
de toute piti pour son corps, et, levant ses deux bras, cette
femme aux bras charmants se broya de coups elle-mme. H!
s'cria-t-elle, je suis morte! puis elle tomba sur la face de la
terre et s'y roula comme une gazelle qu'un avide chasseur a blesse
mortellement. Ceux qui formaient la cour du _magnifique_ Bli et les
dames simiennes de son intrieur, tous alors de s'lancer avec des
cris de pygargue hors de la bouche de sa caverne.

Bli, respirant  peine, trana de tous les cts ses regards
affaiblis et vit prs de lui Sougrva, son jeune frre.  la vue
du roi des singes, qui remportait sur lui cette victoire, il adressa
la parole d'une voix nette  Sougrva et lui tint affectueusement ce
langage: Sougrva, ne veuille pas que je m'en aille, tourment
par cette dfaillance de l'me, o tu me vois, _noble_ singe, et
charg d'une faute, moi, que l'expiation a lav de ses pchs.
Sans doute le Destin avait dcid que la concorde n'existerait pas
entre nous: l'amiti est naturelle  des frres; mais pour nous le
Destin arrangea les choses d'une autre manire.

Saisis-toi du sceptre aujourd'hui et rgne sur les hommes des bois;
car, sache-le, je pars  l'instant mme pour l'empire d'Yama. Dans
une telle situation, hros, veuille bien faire exactement ce que je
vais dire, chose importante et qui retient ici ma vie. Vois, tendu
sur la terre cet enfant plein de sagesse, lev au sein des plaisirs
et qui mrite le bonheur, mais de qui la face est baigne de larmes,
Angada, mon fils, qui m'est plus cher que la vie. Dfends-le de tous
les cts, comme s'il tait pour toi-mme un fils n de ta propre
chair, lui que je laisse au monde sans protecteur!

Pare-toi donc, Sougrva, de cette guirlande, prsent du ciel et
tissue d'or. Quand j'aurai cess de vivre, l'opulente flicit qui
rside en elle se rpandra sur toi!

Il dit, et, ds qu'il eut parl de cette manire  Sougrva,
Bli  la haute renomme, courbant la tte, s'adressa, les mains
jointes,  Rma, et tint ce langage pour lui recommander son fils:
Le proltaire qui, ds son commencement, a toujours vcu dans
une maigre condition, n'est point,  _bien dire_, misrable, fils de
Raghou; mais ce nom de misrable convient plus justement  l'homme
de haute naissance prcipit dans l'affliction et dans l'infortune.
N dans une famille opulente, Rma, et qui peut combler de ses
largesses tous les voeux, Angada, quand j'aurai vcu, Angada sera
donc misrable! Voil ce qui fait ma douleur,  moi qui ne verrai
plus ce visage bien-aim de mon enfant chri, comme l'me du
pcheur n'entrevoit jamais le Paradis. Tu par ta main dans ce
combat, je vais donc mourir, hroque fils du plus minent des
hommes, sans avoir pu me rassasier entirement de voir mon fils
Angada! Flau des ennemis, toi, qui es la voie o marchent et
l'asile o se rfugient toutes les cratures, accueille avec bont
Angada, mon fils, aux bracelets d'or.

Quand il eut transmis sa guirlande  son frre et bais Angada sur
le front, Bli, prpar saintement pour entrer dans la condition
des mes, dit ces mots avec amour _au jeune quadrumane_:

Mnage les temps et les lieux, endure avec patience ce qui plat
ou dplat, supporte galement la douleur et le plaisir; sois, mon
fils, un sujet docile pour Sougrva. Si tu l'honores, il saura bien
te payer de retour comme moi, qui t'ai choy toujours depuis ton
enfance. Fais-toi des amis, ni trop, ni trop peu, car la solitude,
mon ami, est un grand mal: sache donc garder le milieu entre les deux
extrmes.

Il n'avait pas encore achev de parler sous l'oppression violente du
trait _acr_ que ses yeux se roulent affreusement dans leur orbite,
ses dents s'entre-choquent avec une force  les briser, et le mourant
exhale enfin sa vie dans un dernier soupir. Alors, toute plonge dans
un ocan de chagrin, Tr, les yeux fixs sur la face _glace_
de son cher poux, retomba dans la poussire, tenant Bli embrass
comme une liane roule autour d'un grand arbre.

Quand l'_an des_ Raghouides, l'exterminateur des ennemis, vit
que Bli avait exhal son dernier soupir, il tint  Sougrva ce
discours modeste: L'homme ne se laisse point ainsi enchaner par
le chagrin, il s'lance vers une condition meilleure. Que Tr s'en
aille avec son fils habiter maintenant chez toi. Tu as rpandu ces
larmes, qui viennent  la suite d'une violente douleur: _c'est assez!
car_, pass la mort, il ne reste plus rien  faire. La ncessit
est la cause universelle, la ncessit embrasse le monde, la
ncessit est la cause qui agit dans la sparation de tous les
tres. Nanmoins, que l'homme ne perde jamais de vue, dans les
volutions de ce Destin, le bien, sur lequel on doit toujours fixer
les yeux, car le Destin mme embrasse dans sa marche le devoir,
l'utile et l'agrable.

Bli est rentr au sein de la nature; il a reu dans cette mort
donne le fruit _amer_ de son oeuvre: que l'on clbre maintenant
les funrailles du roi des singes, combl de tous les dons
funbres. Son me fut chasse du corps, parce qu'il a commis
l'injustice et qu'il en a recueilli ce fruit; mais, comme il est
rentr dans le devoir, _ la fin de sa vie_, le Paradis lui fut
donn pour sa rcompense. Nous avons accord ce qu'il faut  la
douleur: accomplissons maintenant ce qu'il est  propos de faire

Les yeux troubls de larmes, Tr et les autres dames singes,
parentes du mort, suivent, poussant des cris, le _cercueil du_ roi des
simiens.

Au bruit des pleurs et des sanglots que ces femmes quadrumanes
versaient au milieu du bois, on et dit que les forts et les
montagnes pleuraient elles-mmes de tous les cts.

Les amis en bien grand nombre de Bli construisent un bcher
dans une le solitaire, que la rivire, descendue de la montagne,
environnait de ses ondes; et, _l'ouvrage termin_, les principaux
des singes, qui portaient la bire sur leurs paules, s'approchent,
dposent le cercueil et se tiennent  l'cart, l'me plonge dans
le recueillement.

Ensuite Tr,  la vue de son poux couch dans ce lit d'une
bire, leva dans son sein la tte de son poux et gmit ces mots
dans une profonde affliction:  toi,  qui tes fils taient si
chers, tu n'aimes donc plus celui-ci, qui se nomme Angada? Pourquoi le
regardes-tu avec cet air stupfait, lui, _ton enfant_, accabl sous
le poids du chagrin?

Ton visage semble encore me sourire au sein mme de la mort: je le
vois, tel que si tu tais vivant, pareil au jeune soleil du matin!

Alors, aid par Sougrva, Angada, pleurant et redoublant ses cris,
fit monter sur le bcher ce corps de son pre. Il appliqua le feu
 la pile de bois, conformment aux rubriques, et, tous les sens
troubls, il dcrivit un pradakshina autour de son pre, qui s'en
allait pour un long voyage. Enfin, quand les singes ont honor
Bli suivant les rites, ils descendent faire la crmonie de l'eau
funbre dans la Pamp aux ondes fraches et limpides. Ce devoir
accompli, ils sortent de la rivire et viennent tous avec leurs
habits mouills revoir l'an des Raghouides et Lakshmana  la
grande vigueur.

       *       *       *       *       *

Ensuite le sage Hanomat, brillant  l'gal du soleil adolescent et
le corps tel qu'une montagne, adresse, les mains jointes, ce discours
au guerrier issu de Raghou: Grce  toi, flau des ennemis,
Sougrva monte sur le trne de son pre et de son aeul: il a
conquis, grce  toi, ce vaste empire des singes bien difficile
 conqurir. Qu'il entre, congdi par toi, dans cette ville,
et qu'il y rgle avec ses amis les affaires de toutes les sortes!
Bientt, consacr par le bain, son me reconnaissante va t'honorer
avec ses prsents de pierreries diverses, de simples recueillis
en tout pays et de parfums clestes. Daigne entrer dans cette
merveilleuse caverne de la montagne; fais alliance avec mon seigneur,
et que ta vue rpande la joie parmi les singes.

 ces mots d'Hanomat, Rma le Daarathide, habile  manier la
parole et plein de sens, lui rpondit en ces termes: Je n'entrerai
pas, bel Hanomat, ni dans une ville, ni dans un village, avant que
je n'aie accompli mes quatorze annes: c'est l'ordre de mon pre.
Entrez, vous! et htez-vous de faire ce qui demande une excution
immdiate. Ami, que le sacre, donn suivant les rites, inaugure
Sougrva sur le trne! Quand il eut parl de cette manire au
singe Hanomat, Rma dit  Sougrva:  roi, fais sacrer Angada,
que voici devant tes yeux, comme le roi de la jeunesse.

Ce mois de rvana, plong dans la pluie, est le premier des
mois pluvieux: nous voici entrs, mon ami, dans les quatre mois de
la saison des pluies. Ce temps ne convient pas au rassemblement d'une
arme: entre dans cette ville; moi tenant dompts mes organes des
sens, j'habiterai l sur la montagne. Voici, dans le sein du mont
_Rishyamoka_, une caverne dlicieuse, vaste, protge contre le
souffle du vent: c'est l que j'habiterai, mon ami, toute la
saison des pluies avec le fils de Soumitr. Mais, quand tu auras vu
s'couler Krttik, mois charmant, aux ondes redevenues limpides,
aux moissons de lotus et de nymphas, dploie alors, dploie, ami,
tes soins pour la mort de Rvana. C'est donc l, _souviens-t'en_!
ce qui reste bien convenu entre nous. Va dans cette ville florissante;
puis, une fois sacr dans ton royaume, fais-y la joie de tes amis.

Il dit:  ce cong que lui donnait Rma, le nouveau monarque des
singes pntra dans cette aimable cit, le coeur joyeux et tous
ses chagrins dissips. L, devant le roi qui entre, des milliers de
quadrumanes s'inclinent, transports d'allgresse, et l'environnent
de tous les cts.

Tout le _peuple des_ sujets, la tte prosterne jusqu' terre,
salue, plein de respect, le nouveau roi des singes, en lui criant:
Victoire! victoire! Sougrva les invite  se relever et, les
ayant honors suivant l'tiquette, il entre dans le voluptueux
srail de son frre.

En sortant du gynoece, il fut sacr par les plus nobles des singes
 la grande taille de la manire que les Immortels avaient sacr le
Dieu aux mille regards.

       *       *       *       *       *

Le sommeil n'approchait pas de la couche o Rma tait all se
reposer durant les nuits noy dans les pleurs et le chagrin, il n'y
avait que le souci dont il ret la visite.

Tandis que ce magnanime habitait ainsi dans la grande montagne,
sa pense toute remplie de son pouse ravie, la saison acheva de
rpandre ses pluies; et la retraite des nuages, qui promenaient
sur leurs chars une pesante charge d'eaux, annona le retour de
l'automne.

       *       *       *       *       *

Quand le fils du Vent, Hanomat, qui n'avait pas une me indcise
et qui savait distinguer le moment des affaires, vit Sougrva
empch par l'amour de marcher avec ardeur sur le chemin de son
devoir; Hanomat s'inclina devant Sougrva, et, flattant ce monarque
des singes avec des paroles affectueuses et douces, il tint au roi,
qui savait goter les qualits d'un discours, ce langage utile,
vrai, convenable, et tout assaisonn de bienveillance et d'amour:
 roi tu as personnifi en toi-mme l'empire, la gloire cleste
et la fortune de ta race; tu as gagn l'amour des sujets, tu as
combl d'honneur tes parents. Ta majest a consum tes ennemis,
dont il ne reste plus que le nom; mais une chose est  faire, c'est
de secourir tes amis: que ta grandeur veuille donc y penser.

Hros, plein de courage dans les batailles et qui domptes les
ennemis, tu laisses passer l'occasion pour l'affaire de Rma, ton
ami; _tu oublies que le moment est venu_ pour aller  la recherche de
sa Vidhaine. Tu perds le temps, et nanmoins on ne le voit pas te
presser, malgr son impatience: cet homme sage et qui sait le devoir,
s'incline,  mon roi, sous ta volont. Rends-lui service avant qu'il
ne rclame de toi le retour du plaisir qu'il t'a fait le premier:
veuille donc rassembler, roi des singes, les plus vaillants de tes
guerriers. Car les hros simiens  la grande vigueur ont des routes
difficiles  parcourir: ainsi, ne laisse pas un trop long temps
s'couler sans leur envoyer tes ordres.

 peine Sougrva eut-il entendu ces paroles sages et dites 
propos, que, matre de lui-mme et plein de coeur, il prit aussitt
sa rsolution et donna cet ordre au singe Nla, toujours le pied
lev: Runis tous mes guerriers  tous les points du ciel: fais
en sorte que mes armes entires et les chefs entirement des
troupeaux simiens, et les grands capitaines de mes troupes, et les
dfenseurs des frontires,  l'me dcide,  la course rapide,
se rendent tous dessous les drapeaux sans dfaillance de coeur.
Aussitt le rassemblement opr, que ta grandeur elle-mme passe
la revue des armes. Tout singe qui, aprs cinq nuits coules, ne
sera point arriv en ma prsence, je lui ferai tomber le chtiment
sur la vie: telle est ma sentence!

       *       *       *       *       *

Ds que le ciel fut dbarrass de ses nuages et l'automne arriv,
Rma, qui avait pass toute la saison des pluies sous l'oppression
du chagrin que lui causait l'amour, songeant alors qu'il avait perdu
la fille du roi Djanaka, et que Sougrva, retenu par la volupt,
laissait chapper le temps favorable, s'vanouit sous la violence
de sa douleur. Ensuite, revenu aprs un instant  la connaissance
de lui-mme, le Kakoutsthide se recueillit dans ses rflexions un
moment, et dit ces paroles  Lakshmana pour conduire son affaire au
succs:

Les rois altiers, magnanimes, ambitieux de conqurir la terre et
qui sont engags dans une guerre l'un avec l'autre, ne manquent pas
la saison du rassemblement des armes. C'est la premire chose dont
s'occupent les princes qui dsirent la victoire; et cependant je ne
vois ni Sougrva, ni rien qui annonce une leve de cette nature. Ces
quatre mois de la saison pluvieuse, bel ami, ont pass lents comme un
sicle pour moi, consum par l'amour et qui ne peux voir ma St!

Va donc! entre dans la caverne de Kishkindhy et rpte ces
paroles de moi au stupide roi des singes, endormi au sein de ses
grossires volupts: Tu diffres le moment d'accomplir ce trait
fait entre nous et toi, nous, qui sommes venus rclamer ton secours
dont nous avons besoin, et qui avons commenc par te prter notre
aide. Celui qui dtruit l'esprance que sa promesse avait inspire
est un homme vil dans le monde; mais celui qui reconnat la parole,
soit bonne, soit mauvaise, tombe de sa bouche, et qui dit: C'est
la vrit! est dans le monde un homme suprieur.

Aujourd'hui, puissant roi, que la saison est ainsi dispose, pense
donc vite au salut de ma Vidhaine, afin que le temps ne s'coule
pas strilement.

Ou bien dsires-tu voir, band par moi dans un combat _avec toi_,
la forme de mon arc au dos plaqu d'or et semblable  un faisceau
d'clairs? Veux-tu entendre, pareil au fracas du tonnerre, le bruit
pouvantable de ma corde vibrante, quand je la tire d'une main
irrite au milieu de la guerre? Certes! il n'est pas ferm le chemin
par o Bli mort s'en est all! Sougrva, tiens-toi ferme dans le
trait! Ne suis pas la route de Bli! J'ai terrass d'une flche
Bli seul; mais, si tu sors de la vrit, j'immolerai ta famille
avec toi!

Lakshmana, ce prince fortun, au corps sem de signes heureux,
se dirigea donc _lestement_ vers la cit des singes. Bientt il
aperut la ville du roi des simiens, pleine de singes  la grande
vigueur, hauts comme des montagnes, _les yeux_ attentifs _au signe du
matre_. Effrays par sa vue, tous ces quadrumanes, semblables 
des lphants, saisissent alors par centaines, ceux-ci des crtes
de montagnes, ceux-l de grands et vieux arbres. Quand Lakshmana les
vit tous empoigner ces armes, il en fut encore plus irrit, comme le
feu sur lequel on a jet l'offrande de beurre purifi.

Leurs chefs entrent dans le palais de Sougrva; ils annoncent aux
ministres que Lakshmana vient, bouillant de colre.

Lakshmana vit alors toute cette Kishkindhy, que Bli seule nagure
suffisait  dfendre, occupe en ce moment de tous les cts par
des singes, qui tenaient des arbres  leurs mains. Alors tous les
simiens, rangs en bataille devant le jardin public de la ville,
sortirent de l'espace vide entre les remparts et le foss. Une fois
arrivs prs de Lakshmana, ces guerriers aux formes telles que
les grands nuages,  la voix semblable au tonnerre de la foudre,
poussrent  l'envi le rugissement des lions.

Aussitt Sougrva, que cette vaste clameur et la _voix de_ Tr
avaient tir du sommeil, entra dans la salle du conseil pour
dlibrer avec ses ministres.

Le plus minent des conseillers, _Hanomat_, le fils du Vent,
commence par se concilier la faveur de Sougrva et lui tient ce
langage, comme Vrihaspati lui-mme s'adresse au roi des Immortels:
Rma et Lakshmana, ces deux frres  la grande vigueur et
dvous  la vrit, t'ont prt jadis leurs secours et
c'est d'eux que tes mains ont reu le royaume. Un seul de ces deux,
Lakshmana se tient  la porte, son arc  la main, et les singes
tremblants ont jet ce cri d'pouvante  sa vue. Lakshmana, qui
sait manier les rnes de la parole, vient ici, mont, suivant
l'ordre de Rma, sur le char de sa rsolution.

 ces mots d'Hanomat: Il en est ainsi! dit Angada, saisi
de tristesse; et, l-dessus, il ajoute ces paroles  son pre
_adoptif_: Admets-le devant toi, ou bien arrte-le dans sa marche;
fais ce que tu penses convenable; il est certain que Lakshmana vient
ici d'un air furieux; mais nous ignorons tous quelle peut tre la
cause de sa colre.

Sougrva, courbant un peu la tte, rflchit un instant; et quand
il eut pes le fort avec le faible des paroles qu'Hanomat et ses
autres ministres venaient ainsi de lui adresser, le monarque, expert
 manier le discours, tint ce langage  tous ses conseillers, d'une
grande habilet dans les dlibrations: Je ne trouve en moi nulle
faute, soit en parole, soit en action, pour m'expliquer cette
colre, qui pousse vers nous Lakshmana, ce frre du noble Raghouide.
Peut-tre mes ennemis jaloux, et qui guettent sans cesse une
occasion, auront-ils fait tomber dans les oreilles de Rma les
insinuations d'une faute dont je suis innocent.

L'amiti est facile  gagner de toutes les manires; mais elle
est difficile  conserver: un rien suffit  briser l'affection par
suite de l'inconstance des esprits. Je suis donc infiniment inquiet
au sujet du magnanime Rma, parce qu'il me fut impossible jusqu'ici
d'acquitter avec le mien cet minent service, que j'ai reu de sa
_faveur_.

 ces mots du monarque, Hanomat lui fit cette rponse au milieu de
ses ministres quadrumanes:

Il n'y a rien d'tonnant, souverain des tribus simiennes,  ce que
tu n'aies pas oubli cet minent service tout de bienveillance;
car ce fut pour le seul plaisir de t'obliger que ce hros de Raghou
tendit son grand arc et donna la mort  Bli d'une force gale 
celle du _puissant_ Indra. Le Raghouide est irrit de l'indiffrence
que tu lui montres de toutes les manires, je n'en fais aucun doute;
et c'est pour cela qu'il t'envoie son frre, ce Lakshmana, _de_ qui
_la socit_ ajoute  sa fortune.

Il te faut supporter,  le plus grand des singes, les paroles
amres du magnanime Raghouide, qui t'a rendu un bon office et que la
perte de son pouse ravie abreuve de chagrin. Je ne connais pas
un moyen plus convenable pour toi que d'aller, les mains jointes,
conjurer Lakshmana. Pntr de cet axiome, prince: Que les
ministres doivent parler avec libert, j'ai mis de ct la
crainte et j'ai tenu devant toi ce langage salutaire.


FIN DU PREMIER VOLUME





End of the Project Gutenberg EBook of Le Rmyana, by Anonymous

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RMYANA ***

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