The Project Gutenberg EBook of Le Mdicin Malgr Lui, by 
Jean-Baptiste Poquelin (AKA Molire)

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Title: Le Mdicin Malgr Lui

Author: Jean-Baptiste Poquelin (AKA Molire)

Release Date: January 31, 2007 [EBook #20498]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LES PICES DE MOLIRE

LE MDECIN MALGR LUI

TIRAGE  PETIT NOMBRE

Il a t tir en outre:

20 exemplaires sur papier du Japon, avec triple preuve de la gravure
(nos 1  20).

25 exemplaires sur papier de Chine fort, avec double preuve de la
gravure (nos 21  45).

25 exemplaires sur papier Whatman, avec double preuve de la gravure
(nos 46  70).

70 exemplaires, numrots.




MOLIRE

LE MDECIN MALGR LUI

COMDIE EN TROIS ACTES AVEC UNE NOTICE ET DES NOTES

PAR

GEORGES MONVAL

_Dessin de L. Leloir_

GRAV  L'EAU-FORTE PAR CHAMPOUION

PARIS

LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES

E. FLAMMARION SUCCESSEUR Rue Racine, 26, prs de l'Odon

M DCCC XCII




NOTICE SUR _LE MDECIN MALGR LUI_


S'il en faut croire Grimarest, Molire n'eut pas beaucoup de peine 
fabriquer rapidement son MDICIN MALGR LUI: il n'aurait eu presque
qu' transcrire LE FAGOTIER, l'une des petites farces que sa troupe
reprsentait  l'improvisade ds les premiers temps de son arrive 
Paris.

Le sujet est tir d'un fabliau du XIIIe sicle, LE MDECIN DE BRAY,
ou LE VILAIN MIRE (le Paysan mdecin), qui serait parvenu  la
connaissance de Molire soit par la tradition orale, soit par des
relations de voyage de Grolius ou d'OElschlager.

Un riche paysan pouse la fille d'un pauvre chevalier, moult belle et
moult courtoise. Pour la garder de toute tentation mauvaise, il la bat
ds le matin: la pauvrette passe le jour  pleurer et n'a pas le temps
de songer  mal. Elle songe toutefois que son mari, qui la bat si bien,
n'a jamais t battu, et que, s'il connaissait le got du bton, il ne
lui en donnerait pas tant.

Cependant qu'elle se dsole et rumine dans sa tte, passent deux
messagers du roi. Ils vont en Angleterre qurir un mdecin pour la fille
de leur matre qui ne peut ni manger ni boire depuis qu'une arte de
poisson s'est arrte dans son gosier: Vous n'avez pas besoin d'aller
si loin, leur dit la femme du vilain; mon mari est bon mdecin, il en
sait plus qu'Hippocrate. Mais c'est un mdecin singulier: il ne ferait
rien pour personne si d'abord on ne le battait comme il faut.--S'il ne
tient qu' battre, disent les envoys, tout ira bien! Et ils l'emmnent
de force  la cour, o, grce au bton, le vilain promet de gurir la
princesse sans dlai. En effet, il la fait tant rire que l'arte sort du
gosier. Le bruit de cette cure merveilleuse se rpandit rapidement et
tous les malades du pays le vinrent consulter.

Il retourna enfin chez lui, et ne battit plus sa femme, qui l'avait fait
docteur sans avoir tudi.

Telle est l'analyse trs sommaire du fabliau du VILAIN MIRE, qui ne
comprend pas moins de 392 vers de huit pieds[1].

Bruzen de la Martinire prtendait tenir d'une personne fort ge que,
quelqu'un ayant racont en prtence du roi une histoire  peu prs
semblable arrive du temps de Franois Ier, Molire la trouva trs
propre  tre accommode en farce, et qu'avec quelques changements il en
fit sa comdie du MDECIN MALGR LUI.

LE FAGOTIER faisait probablement partie du rpertoire de Molire en
province, comme LA JALOUSIE DU BARBOUILL et GORGIBUS DANS LE SAC.
Par une suite d'expriences sans cesse renouveles devant des publics
divers, ces petites farces ont limin successivement tout ce qu'elles
pouvaient renfermer d'inutile ou de grossier: elles n'ont conserv que
les effets srs, ayant port aussi bien sur le marchand de petite ville
que sur le gentilltre campagnard; d'o la perfection absolue, la forme
prcise, le caractre dfinitif de ces pices en apparence crites  la
hte, et qui rellement ont pu bnficier des longs ttonnements et des
mres rflexions, LE MDECIN MALGR LUI, GEORGE DANDIN, LES FOURBERIRES
DE SCAPIN, que l'auteur lui-mme ne regardait que comme de petites
bagatelles. Mais avec Molire il ne faut jamais dire bagatelles. LE
MDECIN MALGR LUI est un chef-d'oeuvre dans son genre, et la seule chose
qui doive tonner, c'est qu'il ait pu sortir,  quelques semaines de
distance, de la mme plume que LE MISANTHROPE, et que dans une mme
soire Molire ait dit la chanson du Roi Henry et chant celle des
petits glougloux avec un gal succs; qu'aprs avoir quitt les rubans
verts de l'homme aux haines vigoureuses, il ait presque aussitt reparu
sous la casaque jaune et vert du jovial fagotier. Molire voulut sans
doute s'amuser lui-mme, Lucullus soupa chez Lucullus. Aprs la satire
sociale et l'loquence austre d'Alceste, voici la haute bouffonnerie,
la gaiet jaillissante et intarissable, la verve folle, le sel gaulois
lanc  pleines mains. Molire est bien ici le fils de Rabelais.

LE MDECIN MALGR LUI est de toutes ses pices la plus franchement, la
plus continment et la plus irrsistiblement gaie; elle gurirait
l'hypocondrie la plus sombre. C'est une cure de rire, qu'il faut
ordonner aux mlancoliques. Car Molire est un grand mdecin, il possde
la panace universelle, et peut  bon droit s'crier ici comme
l'oprateur de ses intermdes:

O grande puissance de l'orvitan!

Aussi est-ce de toutes les farces de Molire la plus populaire et la
plus rpandue. Je l'ai vue, dans mon enfance, reprsente par des
marionnettes de campagne, devant un auditoire de paysans qui ne
l'avaient et ne l'auraient certainement jamais lue. Ils n'y cherchaient
pas malice, et s'en donnaient  coeur joie, sans se soucier de l'origine
probable de l'oeuvre, non plus que du nom de l'auteur.

Ne pouvant imiter leur sagesse, rappelons que LE MDECIN MALGR LUI fut
reprsent pour la premire fois, sur le thtre du Palais-Royal, le
vendredi 6 aot 1666, deux mois aprs la premire du MISANTHROPE, dont
le succs commenait  se ralentir au bout de 21 reprsentations. On le
donna, comme petite pice,  la suite de LA MRE COQUETTE, du FAVORI,
des FACHEUX puis avec LE MISANTHROPE, qu'il accompagna souvent du 3
septembre au 21 novembre. Ce fut encore par LE MDICIN qu'on rouvrit le
thtre en fvrier 1667, aprs trois mois d'interruption.

Molire cra Sganarelle, Mlle Molire, Lucinde. Pour les autres
rles, nous n'avons que des conjectures. Mais, d'aprs l'tat de la
troupe et l'emploi des comdiens, nous pouvons donner comme  peu prs
certaine la distribution suivante:

Sganarelle..... MOLIRE.

Valre......... DU CROISY.

Landre........ LA GRANGE.

Gronte........ L. BJART.

Lucas.......... LA THORILLIRE.

M. Robert...... DE BRIE.

Perrin......... DE BRIE.

Thibaut........ HUBERT.

Lucinde........ Mlles MOLIRE.

Martine........ DE BRIE.

Jacqueline..... MADELEINE BJART.

Depuis Molire, la tradition de Sganarelle s'est transmise par Rosimond,
Poisson, La Thorillire, Montmny, Prville, Dugazon, La Rochelle,
Thnard, Cartigny, Monrose, Samson, Rgnier, jusqu' M. Got, qui le joue
actuellement, et qui ne compte pat de meilleur rle dans le vieux
rpertoire.

La pice fut publie au commencement de 1667, chez le libraire Ribou.
L'dition originale, acheve d'imprimerie 24 dcembre 1666, renferme un
frontispice grav qui est bien curieux  tudier au point de vue des
costumes de Gronte en Pantalon de la Comdie Italienne, et de
Sganarelle en robe de mdecin, avec le chapeau des plus pointus dont
parle la brochure.[15]

On supprime depuis plus d'un sicle  la Comdie-Franaise la scne des
paysans Thibaut et Perrin (III, II), qui est cependant des plus
divertissantes. Elle vient trop tard, allgue-t-on, et ne produit que
peu d'effet aprs les tincelantes folies du second acte. Il faudrait au
moins tenter l'exprience. Selon nous, Molire doit toujours tre jou
dans son intgralit. L'pisode, ici, tient bien  la pice et ne
saurait ralentir l'action, puisqu'il donne  Sganarelle l'occasion
d'exercer impunment le pouvoir de sa prtendue science, en fournissant
 Molire de nouveaux traits contre les mdecins, qu'il n'attaquera plus
que deux fois, dans POURCEAUGNAC et LE MALADE IMAGINAIRE.

Pourquoi, dans cette dernire pice, supprime-t-on la moiti du rle de
Bralde, sous prtexte qu'une discussion sur la mdecine fait longueur,
n'arrivant qu'au troisime acte, aprs la grande scne de MM. Diafoirus
pre et fils, o le rire atteint son maximum d'intensit? C'est,  mon
sens, priver la pice de ce qu'elle a de plus profond et de plus
durable.

GEORGES MONVAL.




LE MDECIN MALGR LUI

COMDIE EN TROIS ACTES


LES PERSONNAGES

SGANARELLE, mari de Martine.
MARTINE, femme de Sganarelle.
M. ROBERT, voisin de Sganarelle.
VALRE, domestique de Gronte.
LUCAS, mari de Jacqueline.
GRONTE, pre de Lucinde.
JACQUELINE, nourrice chez Gronte, et femme de Lucas.
LUCINDE, fille de Gronte.
LANDRE, amant de Lucinde.
THIBAUT, pre de Perrin, paysan.
PERRIN, fils de Thibaut, paysan.




ACTE PREMIER


SCNE PREMIRE

SGANARELLE, MARTINE, _paroissant sur le thtre en se querellant_.


SGANARELLE.

NON, je te dis que je n'en veux rien faire, et que c'est  moi de parler
et d'tre le matre.

MARTINE.

Et je te dis, moi, que je veux que tu vives  ma fantaisie, et que je ne
me suis point marie avec toi pour souffrir tes fredaines.

SGANARELLE.

O la grande fatigue que d'avoir une femme! et qu'Aristote a bien raison
quand il dit qu'une femme est pire qu'un dmon!

MARTINE.

Voyez un peu l'habile homme, avec son bent d'Aristote!

SGANARELLE.

Oui, habile homme. Trouve-moi un faiseur de fagots qui sache, comme moi,
raisonner des choses, qui ait servi six ans un fameux mdecin, et qui
ait su dans son jeune ge son rudiment par coeur.

MARTINE.

Peste du fou fieff!

SGANARELLE.

Peste de la carogne!

MARTINE.

Que maudit soit l'heure et le jour o je m'avisai d'aller dire oui!

SGANARELLE.

Que maudit soit le bec cornu[2] de notaire qui me fit signer ma ruine!

MARTINE.

C'est bien  toi vraiment  te plaindre de cette affaire! Devrois-tu
tre un seul moment sans rendre grce au Ciel de m'avoir pour ta femme?
et mritois-tu d'pouser une personne comme moi?

SGANARELLE.

Il est vrai que tu me fis trop d'honneur et que j'eus lieu de me louer
la premire nuit de nos noces. H! morbleu! ne me fais point parler
l-dessus, je dirois de certaines choses...

MARTINE.

Quoi? que dirois-tu?

SGANARELLE.

Baste! laissons l ce chapitre; il suffit que nous savons ce que nous
savons, et que tu fus bien heureuse de me trouver.

MARTINE.

Qu'appelles-tu bien heureuse de te trouver? Un homme qui me rduit 
l'hpital, un dbauch, un tratre qui me mange tout ce que j'ai...

SGANARELLE.

Tu as menti, j'en bois une partie.[3]

MARTINE.

Qui me vend pice  pice tout ce qui est dans le logis...

SGANARELLE.

C'est vivre de mnage.[4]

MARTINE.

Qui m'a t jusqu'au lit que j'avois...

SGANARELLE.

Tu t'en lveras plus matin.

MARTINE.

Enfin, qui ne laisse aucun meuble dans toute la maison...

SGANARELLE.

On en dmnage plus aisment.

MARTINE.

Et qui, du matin jusqu'au soir, ne fait que jouer et que boire.

SGANARELLE.

C'est pour ne me point ennuyer.

MARTINE.

Et que veux-tu, pendant ce temps, que je fasse avec ma famille?

SGANARELLE.

Tout ce qu'il te plaira.

MARTINE.

J'ai quatre pauvres petits enfants sur les bras.

SGANARELLE.

Mets-les  terre.

MARTINE.

Qui me demandent  toute heure du pain.

SGANARELLE.

Donne-leur le fouet. Quand j'ai bien bu et bien mang, je veux que tout
le monde soit saoul dans ma maison.

MARTINE.

Et tu prtends, ivrogne, que les choses aillent toujours de mme?...

SGANARELLE.

Ma femme, allons tout doucement, s'il vous plat.

MARTINE.

Que j'endure ternellement tes insolences et tes dbauches?...

SGANARELLE.

Ne nous emportons point, ma femme.

MARTINE.

Et que je ne sache pas trouver le moyen de te ranger  ton devoir?

SGANARELLE.

Ma femme, vous savez que je n'ai pas l'me endurante, et que j'ai le
bras assez bon.

MARTINE.

Je me moque de tes menaces.

SGANARELLE.

Ma petite femme, ma mie, votre peau vous dmange,  votre ordinaire.

MARTINE.

Je te montrerai bien que je ne te crains nullement.

SGANARELLE.

Ma chre moiti, vous avez envie de me drober quelque chose.

MARTINE.

Crois-tu que je m'pouvante de tes paroles?

SGANARELLE.

Doux objet de mes voeux, je vous frotterai les oreilles.

MARTINE.

Ivrogne que tu es!

SGANARELLE.

Je vous battrai.

MARTINE.

Sac  vin!

SGANARELLE.

Je vous rosserai.

MARTINE.

Infime!

SGANARELLE.

Je vous trillerai.

MARTINE.

Tratre, insolent, trompeur, lche, coquin, pendard, gueux, bltre,
fripon, maraut, voleur!...

SGANARELLE. (_Il prend un bton, et lui en donne._)

Ah! vous en voulez donc?

MARTINE.

Ah! ah! ah! ah!

SGANARELLE.

Voil le vrai moyen de vous apaiser.


SCNE II

MONSIEUR ROBERT, SGANARELLE, MARTINE.


M. ROBERT.

Hol! hol! hol! Fi! Qu'est-ce ci? quelle infamie! Peste soit le
coquin, de battre ainsi sa femme!

MARTINE, _les mains sur les cts, lui parle en le faisant reculer, et 
la fin lui donne un soufflet._

Et je veux qu'il me batte, moi.

M. ROBERT.

Ah! j'y consens de tout mon coeur.

MARTINE.

De quoi vous mlez-vous?

M. ROBERT.

J'ai tort.

MARTINE.

Est-ce l votre affaire?

M. ROBERT.

Vous avez raison.

MARTINE.

Voyez un peu cet impertinent qui veut empcher les maris de battre leurs
femmes!

M. ROBERT.

Je me rtracte.

MARTINE.

Qu'avez-vous  voir l-dessus?

M. ROBERT.

Rien.

MARTINE.

Est-ce  vous d'y mettre le nez?

M. ROBERT.

Non.

MARTINE.

Mlez-vous de vos affaires.

M. ROBERT.

Je ne dis plus mot.

MARTINE.

Il me plat d'tre battue.

M. ROBERT.

D'accord.

MARTINE.

Ce n'est pas  vos dpens.

M. ROBERT.

Il est vrai.

MARTINE.

Et vous tes un sot de venir vous fourrer o vous n'avez que faire.

M. ROBERT.

(_Il passe ensuite vers le mari, qui pareillement lui parle toujours en
le faisant reculer, le frappe avec le mime bton et le met en fuite. Il
dit  la fin:_)

Compre, je vous demande pardon de tout mon coeur; faites, rossez, battez
comme il faut votre femme; je vous aiderai, si vous le voulez.

SGANARELLE.

Il ne me plat pas, moi.

M. ROBERT.

Ah! c'est une autre chose.

SGANARELLE.

Je la veux battre si je le veux, et ne la veux pas battre si je le ne
veux pas.

M. ROBERT.

Fort bien.

SGANARELLE.

C'est ma femme, et non pas la vtre.

M. ROBERT.

Sans doute.

SGANARELLE.

Vous n'avez rien  me commander.

M. ROBERT.

D'accord.

SGANARELLE.

Je n'ai que faire de votre aide.

M. ROBERT.

Trs volontiers.

SGANARELLE.

Et vous tes un impertinent de vous ingrer des affaires d'autrui.
Apprenez que Cicron dit qu'entre l'arbre et le doigt il ne faut point
mettre l'corce.[5]

(_Ensuite, il revient vers sa femme, et lui dit en lui pressant la
main:_)

O a, faisons la paix nous deux. Touche l.

MARTINE.

Oui! aprs m'avoir ainsi battue.

SGANARELLE.

Cela n'est rien. Touche.

MARTINE.

Je ne veux pas.

SGANARELLE.

H?

MARTINE.

Non.

SGANARELLE.

Ma petite femme!

MARTINE.

Point.

SGANARELLE.

Allons, te dis-je.

MARTINE.

Je n'en ferai rien.

SGANARELLE.

Viens, viens, viens.

MARTINE.

Non, je veux tre en colre.

SGANARELLE.

Fi! c'est une bagatelle; allons, allons.

MARTINE.

Laisse-moi l.

SGANARELLE.

Touche, te dis-je.

MARTINE.

Tu m'as trop maltraite.

SGANARELLE.

Eh bien, va, je te demande pardon; mets l ta main.

MARTINE.

Je te pardonne; (_elle dit le reste bas_) mais tu le payeras.

SGANARELLE.

Tu es une folle de prendre garde  cela. Ce sont petites choses qui sont
de temps en temps ncessaires dans l'amiti; et cinq ou six coups de
bton, entre gens qui s'aiment, ne font que ragaillardir l'affection.
Va, je m'en vais au bois, et je te promets aujourd'hui plus d'un cent de
fagots.


SCNE III


MARTINE, _seule_.

Va, quelque mine que je fasse, je n'oublie pas mon ressentiment, et je
brle en moi-mme de trouver les moyens de te punir des coups que tu me
donnes. Je sais bien qu'une femme a toujours dans les mains de quoi se
venger d'un mari; mais c'est une punition trop dlicate pour mon
pendart. Je veux une vengeance qui se fasse un peu mieux sentir, et ce
n'est pas contentement pour l'injure que j'ai reue.


SCNE IV

VALRE, LUCAS, MARTINE.


LUCAS.

Parguenne! j'avons pris l tous deux une gueble de commission; et je ne
sai pas, moi, ce que je pensons attraper.

VALRE.

Que veux-tu, mon pauvre nourricier? il faut bien obir  notre matre;
et puis nous avons intrt l'un et l'autre  la sant de sa fille, notre
matresse; et sans doute son mariage, diffr par sa maladie, nous
vaudroit quelque rcompense. Horace, qui est libral, a bonne part aux
prtentions qu'on peut avoir sur sa personne, et, quoi-qu'elle ait fait
voir de l'amiti pour un certain Landre, tu sais bien que son pre n'a
jamais voulu consentir  le recevoir pour son gendre.

MARTINE, _rvant  part elle_.

Ne puis-je point trouver quelque invention pour me venger?

LUCAS.

Mais quelle fantaisie s'est-il boute l dans la tte, puisque les
mdecins y avont tous pardu leur latin?

VALRE.

On trouve quelquefois,  force de chercher, ce qu'on ne trouve pas
d'abord; et souvent, en de simples lieux...

MARTINE.

Oui, il faut que je m'en venge  quelque prix que ce soit: ces coups de
bton me reviennent au coeur, je ne les saurois digrer, et... (_Elle dit
tout ceci en rivant, de sorte que, ne prenant pas garde  ces deux
hommes, elle les heurte en se retournant, et leur dit_:) Ah! Messieurs!
je vous demande pardon, je ne vous voyois pas, et cherchois dans ma tte
quelque chose qui m'embarrasse.

VALRE.

Chacun a ses soins dans le monde, et nous cherchons aussi ce que nous
voudrions bien trouver.

MARTINE.

Seroit-ce quelque chose o je vous puisse aider?

VALRE.

Cela se pourroit faire; et nous tchons de rencontrer quelque habile
homme, quelque mdecin particulier, qui pt donner quelque soulagement 
la fille de notre matre, attaque d'une maladie qui lui a t tout d'un
coup l'usage de la langue. Plusieurs mdecins ont dj puis toute leur
science aprs elle; mais on trouve parfois des gens avec des secrets
admirables, de certains remdes particuliers, qui font le plus souvent
ce que les autres n'ont su faire, et c'est l ce que nous cherchons.

MARTINE. (_Elle dit ces premires lignes bas._)

Ah! que le Ciel m'inspire une admirable invention pour me venger de mon
pendart! (_Haut_.) Vous ne pouviez jamais vous mieux adresser pour
rencontrer ce que vous cherchez, et nous avons ici un homme, le plus
merveilleux homme du monde, pour les maladies dsespres.

VALRE.

Et, de grce, o pouvons-nous le rencontrer?

MARTINE.

Vous le trouverez maintenant vers ce petit lieu que voil, qui s'amuse 
couper du bois.

LUCAS.

Un mdecin qui coupe du bois?

VALRE.

Qui s'amuse  cueillir des simples, voulez-vous dire?

MARTINE.

Non, c'est un homme extraordinaire, qui se plat  cela, fantasque,
bizarre, quinteux, et que vous ne prendriez jamais pour ce qu'il est. Il
va vtu d'une faon extravagante, affecte quelquefois de parotre
ignorant, tient sa science renferme, et ne fuit rien tant tous les
jours que d'exercer les merveilleux talents qu'il a eus du Ciel pour la
mdecine.

VALRE.

C'est une chose admirable, que tous les grands hommes ont toujours du
caprice, quelque petit grain de folie ml  leur science.[6]

MARTINE.

La folie de celui-ci est plus grande qu'on ne peut croire, car elle va
parfois jusqu' vouloir tre battu pour demeurer d'accord de sa
capacit; et je vous donne avis que vous n'en viendrez point  bout,
qu'il n'avouera jamais qu'il est mdecin, s'il se le met en fantaisie,
que vous ne preniez chacun un bton, et ne le rduisiez,  force de
coups,  vous confesser  la fin ce qu'il vous cachera d'abord. C'est
ainsi que nous en usons quand nous avons besoin de lui.

VALRE.

Voil une trange folie!

MARTINE.

Il est vrai; mais, aprs cela, vous verrez qu'il fait des merveilles.

VALRE.

Comment s'appelle-t-il?

MARTINE.

Il s'appelle Sganarelle; mais il est ais  connotre: c'est un homme
qui a une large barbe noire, et qui porte une fraise, avec un habit
jaune et vert.[7]

LUCAS.

Un habit jaune et vart! C'est donc le mdecin des paroquets?

VALRE.

Mais est-il bien vrai qu'il soit si habile que vous le dites?

MARTINE.

Comment! c'est un homme qui fait des miracles. Il y a six mois qu'une
femme fut abandonne de tous les autres mdecins: on la tenoit morte il
y avoit dj six heures, et l'on se disposoit  l'ensevelir, lorsqu'on y
fit venir de force l'homme dont nous parlons. Il lui mit, l'ayant vue,
une petite goutte de je ne sais quoi dans la bouche, et dans le mme
instant elle se leva de son lit et se mit aussitt  se promener dans sa
chambre, comme si de rien n'et t.

LUCAS.

Ah!

VALRE.

Il falloit que ce ft quelque goutte d'or potable.[8]

MARTINE.

Cela pourroit bien tre. Il n'y a pas trois semaines encore qu'un jeune
enfant de douze ans tomba du haut du clocher en bas, et se brisa sur le
pav la tte, les bras et les jambes. On n'y eut pas plus tt amen
notre homme qu'il le frotta par tout le corps d'un certain onguent qu'il
sait faire, et l'enfant aussitt se leva sur ses pieds et courut jouer 
la fossette.[9]

LUCAS.

Ah!

VALRE.

Il faut que cet homme-l ait la mdecine universelle.

MARTINE.

Qui en doute?

LUCAS.

Testigu! vel justement l'homme qu'il nous faut; allons vite le
charcher.

VALRE.

Nous vous remercions du plaisir que vous nous faites.

MARTINE.

Mais souvenez-vous bien au moins de l'avertissement que je vous ai
donn.

LUCAS.

H! morguenne! laissez-nous faire; s'il ne tient qu' battre, la vache
est  nous.[11]

VALRE.

Nous sommes bien heureux d'avoir fait cette rencontre, et j'en conois,
pour moi, la meilleure esprance du monde.


SCNE V

SGANARELLE, VALRE, LUCAS.


SGANARELLE _entre sur le thtre en chantant et tenant une bouteille_.

La! la! la!

VALRE.

J'entends quelqu'un qui chante et qui coupe du bois.

SGANARELLE.

La! la! la!... Ma foi, c'est assez travaill pour un coup: prenons un
peu d'haleine. (_Il boit, et dit aprs avoir bu_:) Voil du bois qui est
sal comme tous les diables.

       Qu'ils sont doux,
      Bouteille jolie,
       Qu'ils sont doux
      Vos petits glou-gloux!
    Mais mon sort feroit bien des jaloux
     Si vous tiez toujours remplie.
      Ah! bouteille, ma mie,
      Pourquoi vous videz-vous?

Allons, morbleu! il ne faut point engendrer de mlancolie.

VALRE.

Le voil lui-mme.

LUCAS.

Je pense que vous dites vrai, et que j'avons bout le nez dessus.

VALRE.

Voyons de prs.

SGANARELLE, _les apercevant, les regarde en se tournant vers l'un et
puis vers l'autre, tt, abaissant sa voix, dit_:

Ah! ma petite friponne, que je t'aime, mon petit bouchon!

 ...Mon sort... feroit... bien des... jaloux,
    Si...

Que diable!  qui en veulent ces gens-l?

VALRE.

C'est lui assurment.

LUCAS.

Le vel tout crach comme on nous l'a dfigur.

SGANARELLE, _ part_.

(_Ici il pose sa bouteille  terre, et, Valre se baissant pour le
saluer, comme il croit que c'est  dessein de la prendre, il la met de
l'autre ct; ensuite de quoi, Lucas faisant la mme chose, il la
reprend et la tient contre son estomac, avec divers gestes qui font un
grand jeu de thtre._)

Ils consultent en me regardant; quel dessein auroient-ils?

VALRE.

Monsieur, n'est-ce pas vous qui vous appelez Sganarelle?

SGANARELLE.

H! quoi?

VALRE.

Je vous demande si ce n'est pas vous qui se nomme Sganarelle?

SGANARELLE, _se tournant vers Valre, puis vers Lucas_.

Oui et non, selon ce que vous lui voulez.

VALRE.

Nous ne voulons que lui faire toutes les civilits que nous pourrons.

SGANARELLE.

En ce cas, c'est moi qui se nomme Sganarelle.

VALRE.

Monsieur, nous sommes ravis de vous voir. On nous a adresss  vous pour
ce que nous cherchons, t nous venons implorer votre aide, dont nous
avons besoin.

SGANARELLE.

Si c'est quelque chose, Messieurs, qui dpende de mon petit ngoce, je
suis tout prt  vous rendre service.

VALRE.

Monsieur, c'est trop de grce que vous nous faites. Mais, Monsieur,
couvrez-vous, s'il vous plat, le soleil pourrait vous incommoder.

LUCAS.

Monsieu, boutez dessus.

SGANARELLE, _bas_.

Voici des gens bien pleins de crmonie.

VALRE.

Monsieur, il ne faut pas trouver trange que nous venions  vous: les
habiles gens sont toujours recherchs, et nous sommes instruits de votre
capacit.

SGANARELLE.

Il est vrai, Messieurs, que je suis le premier homme du monde pour faire
des fagots.

VALRE.

Ah! Monsieur!...

SGANARELLE.

Je n'y pargne aucune chose, et les fais d'une faon qu'il n'y a rien 
dire.

VALRE.

Monsieur, ce n'est pas cela dont il est question.

SGANARELLE.

Mais aussi je les vends cent dix sols le cent.

VALRE.

Ne parlons point de cela, s'il vous plat.

SGANARELLE.

Je vous promets que je ne saurois les donner  moins.

VALRE.

Monsieur, nous savons les choses.

SGANARELLE.

Si vous savez les choses, vous savez que je les vends cela.

VALRE.

Monsieur, c'est se moquer que...

SGANARELLE.

Je ne me moque point, je n'en puis rien rabattre.

VALRE.

Parlons d'autre faon, de grce.

SGANARELLE.

Vous en pourrez trouver autre part  moins: il y a fagots et fagots;[12]
mais pour ceux que je fais...

VALRE.

H! Monsieur, laissons l ce discours.

SGANARELLE.

Je vous jure que vous ne les auriez pas, s'il s'en falloit un
double.[13]

VALRE.

H! fi!

SGANARELLE.

Non, en conscience, vous en payerez cela. Je vous parle sincrement, et
je ne suis pas homme  surfaire.

VALRE.

Faut-il, Monsieur, qu'une personne comme vous s'amuse  ces grossires
feintes, s'abaisse  parler de la sorte? qu'un homme si savant, un
fameux mdecin, comme vous tes, veuille se dguiser aux yeux du monde,
et tenir enterrs les beaux talents qu'il a?

SGANARELLE, _ part_.

Il est fou.

VALRE.

De grce, Monsieur, ne dissimulez point avec nous.

SGANARELLE.

Comment?

LUCAS.

Tout ce tripotage ne sart de rian, je savons en que je savons.

SGANARELLE.

Quoi donc? que me voulez-vous dire? Pour qui me prenez-vous?

VALRE.

Pour ce que vous tes, pour un grand mdecin.

SGANARELLE.

Mdecin vous-mme: je ne le suis point, et ne l'ai jamais t.

VALRE, _bas_.

Voil sa folie qui le tient. (_Haut_.) Monsieur, ne veuillez point nier
les choses davantage, et n'en venons point, s'il vous plait,  de
fcheuses extrmits.

SGANARELLE.

 quoi donc?

VALRE.

 de certaines choses dont nous serions marris.

SGANARELLE.

Parbleu! venez-en  tout ce qu'il vous plaira; je ne suis point mdecin,
et ne sais ce que vous me voulez dire.

VALRE, _bas_.

Je vois bien qu'il faut se servir du remde. (_Haut_.) Monsieur, encore
un coup, je vous prie d'avouer ce que vous tes.

LUCAS.

Et testigu! ne lantiponez point davantage, et confessez  la franquette
que v'estes mdecin.[14]

SGANARELLE.

J'enrage!

VALRE.

 quoi bon nier ce qu'on sait?

LUCAS.

Pourquoi toutes ces fraimes-l?  quoi est-ce que a vous sart?

SGANARELLE.

Messieurs, en un mot autant qu'en deux mille, je vous dis que je ne suis
point mdecin.

VALRE.

Vous n'tes point mdecin?

SGANARELLE.

Non.

LUCAS.

V'n'estes pas mdecin!

SGANARELLE.

Non, vous dis-je.

VALRE.

Puisque vous le voulez, il faut s'y rsoudre. (_Ils prennent un bton et
le frappent._)

SGANARELLE.

Ah! ah! ah! Messieurs, je suis tout ce qu'il vous plaira.

VALRE.

Pourquoi, Monsieur, nous obligez-vous  cette violence?

LUCAS.

 quoi bon nous bailler la peine de vous battre?

VALRE.

Je vous assure que j'en ai tous les regrets du monde.

LUCAS.

Par ma figu! j'en sis fch, franchement.

SGANARELLE.

Que diable est-ce ci, Messieurs? De grce, est-ce pour rire, ou si tous
deux vous extravaguez, de vouloir que je sois mdecin?

VALRE.

Quoi! vous ne vous rendez pas encore, et vous vous dfendez d'tre
mdecin?

SGANARELLE.

Diable emporte si je le suis!

LUCAS.

Il n'est pas vrai qu'ous sayez mdecin?

SGANARELLE.

Non, la peste m'touffe! (_L, ils recommencent de le battre._) Ah! ah!
Eh bien, Messieurs, oui, puisque vous le voulez, je suis mdecin, je
suis mdecin; apothicaire encore, si vous le trouvez bon. (_ part._)
J'aime mieux consentir  tout que de me faire assommer.

VALRE.

Ah! voil qui va bien, Monsieur; je suis ravi de vous voir raisonnable.

LUCAS.

Vous me boutez la joie au coeur quand je vous voi parler comme a.

VALRE.

Je vous demande pardon de toute mon me.

LUCAS.

Je vous demandons excuse de la libart que j'avons prise.

SGANARELLE, _ part_.

Ouais! seroit-ce bien moi qui me tromperois, et serois-je devenu mdecin
sans m'en tre aperu?

VALRE.

Monsieur, vous ne vous repentirez pas de nous montrer ce que vous tes,
et vous verrez assurment que vous en serez satisfait.

SGANARELLE.

Mais, Messieurs, dites-moi, ne vous trompez-vous point vous-mmes?
Est-il bien assur que je sois mdecin?

LUCAS.

Oui, par ma figue!

SGANARELLE.

Tout de bon?

VALRE.

Sans doute.

SGANARELLE.

Diable emporte si je le savois!

VALRE.

Comment! vous tes le plus habile mdecin du monde.

SGANARELLE.

Ah! ah!

LUCAS.

Un mdecin qui a guari je ne sais combien de maladies.

SGANARELLE.

Tudieu!

VALRE.

Une femme toit tenue pour morte il y avoit six heures; elle toit prte
 ensevelir, lorsqu'avec une goutte de quelque chose vous la ftes
revenir et marcher d'abord par la chambre.

SGANARELLE.

Peste!

LUCAS.

Un petit enfant de douze ans se laissit choir du haut d'un clocher, de
quoi il eut la tte, les jambes et les bras casss; et vous, avec je ne
sai quel onguent, vous ftes qu'aussitt il se relevit sur ses pieds et
s'en fut jouer  la fossette.[10]

SGANARELLE.

Diantre!

VALRE.

Enfin, Monsieur, vous aurez contentement avec nous, et vous gagnerez ce
que vous voudrez en vous laissant conduire o nous prtendons vous
mener.

SGANARELLE.

Je gagnerai ce que je voudrai?

VALRE.

Oui.

SGANARELLE.

Ah! Je suis mdecin, sans contredit. Je l'avois oubli, mais je m'en
ressouviens. De quoi est-il question? o faut-il se transporter?

VALRE.

Nous vous conduirons. Il est question d'aller voir une fille qui a perdu
la parole.

SGANARELLE.

Ma foi, je ne l'ai pas trouve.

VALRE.

Il aime  rire. Allons, Monsieur.

SGANARELLE.

Sans une robe de mdecin?

VALRE.

Nous en prendrons une.

SGANARELLE, _prsentant sa bouteille  Valre_. Tenez cela, vous: voil
o je mets mes juleps.

(_Puis, se tournant vers Lucas en crachant._) Vous, marchez l-dessus,
par ordonnance du mdecin.

LUCAS.

Palsanguenne! vel un mdecin qui me plat. Je pense qu'il russira, car
il est bouffon.




ACTE II


SCNE PREMIRE


GRONTE, VALRE, LUCAS, JACQUELINE.


VALRE.

OUI, Monsieur, je crois que vous serez satisfait, et nous vous avons
amen le plus grand mdecin du monde.

LUCAS.

Oh! morguenne! il faut tirer l'chelle aprs ceti-l, et tous les autres
ne sont pas daignes de li dchausser ses souillez.

VALRE.

C'est un homme qui a fait des cures merveilleuses.

LUCAS.

Qui a gari des gens qui estiant morts.

VALRE.

Il est un peu capricieux, comme je vous ai dit, et parfois il a des
moments o son esprit s'chappe et ne parot pas ce qu'il est.

LUCAS.

Oui, il aime  bouffonner, et l'an diroit par fois, ne v's en dplaise,
qu'il a quelque petit coup de hache  la tte.

VALRE.

Mais, dans le fond, il est toute science, et bien souvent il dit des
choses tout  fait releves.

LUCAS.

Quand il s'y boute, il parle tout fin drait comme s'il lisoit dans un
livre.

VALRE.

Sa rputation s'est dj rpandue ici, et tout le monde vient  lui.

GRONTE.

Je meurs d'envie de le voir, faites-le moi vite venir.

VALRE.

Je le vais qurir.

JACQUELINE.

Par ma fi! Monsieu, ceti-ci fera justement ce qu'ant fait les autres. Je
pense que ce sera queussi queumi; et la meilleure mdeaine que l'an
pourroit bailler  votre fille, ce seroit, selon moi, un biau et bon
mari pour qui all et de l'amiqui.

GRONTE.

Ouais! nourrice, ma mie, vous vous mlez de bien des choses!

LUCAS.

Taisez-vous, notre mnagre Jacquelaine: ce n'est pas  vous  bouter l
votre nez.

JACQUELINE.

Je vous dis et vous douze que tous ces mdecins n'y feront rian que de
l'iau claire, que votre fille a besoin d'autre chose que de ribarbe et
desen, et qu'un mari est une empltre qui garit tous les maux des
filles.

GRONTE.

Est-elle en tat maintenant qu'on s'en voult charger, avec l'infirmit
qu'elle a? Et lorsque j'ai t dans le dessein de la marier, ne
s'est-elle pas oppose  mes volonts?

JACQUELINE.

Je le crois bian! vous li vouilliez bailler eun homme qu'all n'aime
point. Que ne preniais-vous ce monsieu Liandre, qui li touchoit au coeur?
All auroit t fort obissante; et je m'en vas gager qu'il la
prendroit, li, comme all est, si vous la li vouillais donner.

GRONTE.

Ce Landre n'est pas ce qu'il lui faut: il n'a pas du bien comme
l'autre.

JACQUELINE.

Il a un oncle qui est si riche, dont il est hriqui.

GRONTE.

Tous ces biens  venir me semblent autant de chansons. Il n'est rien tel
que ce qu'on tient, et l'on court grand risque de s'abuser lorsque l'on
compte sur le bien qu'un autre vous garde. La mort n'a pas toujours les
oreilles ouvertes aux voeux et aux prires de messieurs les hritiers, et
l'on a le temps d'avoir les dents longues lorsqu'on attend, pour vivre,
le trpas de quelqu'un.

JACQUELINE.

Enfin, j'ai toujours ou dire qu'en mariage, comme ailleurs,
contentement passe richesse. Les pres et les mres ant cette maudite
couteume de demander toujours: Qu'a-t-il? et: Qu'a-t-elle? Et le
compre Piarre a mari sa fille Simonnette au gros Thomas pour un
quarqui de vaigne qu'il avoit davantage que le jeune Robin, o all
avoit bout son amiqui; et vel que la pauvre creiature en est devenue
jaune comme eun coing, et n'a point profit tout depuis ce temps-l.
C'est un bel exemple pour vous, Monsieu. On n'a que son plaisir en ce
monde; et j'aimerois mieux bailler  ma fille un bon mari qui li ft
agriable que toutes les rentes de la Biausse.

GRONTE.

Peste, Madame la nourrice! comme vous dgoisez! Taisez-vous, je vous
prie; vous prenez trop de soin, et vous chauffez votre lait.

LUCAS. (_En disant ceci, il frappe sur la poitrine  Gronte._)

Morgue! tais-toi, t'es eune impartinante. Monsieu n'a que faire de tes
discours, et il sait ce qu'il a  faire. Mle-toi de donner  tter 
ton enfant, sans tant faire la raisonneuse. Monsieu est le pre de sa
fille, et il est bon et sage pour voir ce qu'il li faut.

GRONTE.

Tout doux! oh! tout doux!

LUCAS.

Monsieu, je veux un peu la mortifier et li apprendre le respect qu'all
vous doit.

GRONTE.

Oui; mais ces gestes ne sont pas ncessaires.


SCNE II

VALRE, SGANARELLE, GRONTE, LUCAS, JACQUELINE.


VALRE.

Monsieur, prparez-vous, voici notre mdecin qui entre.

GRONTE.

Monsieur, je suis ravi de vous voir chez moi, et nous avons grand besoin
de vous.

SGANARELLE, _en robe de mdecin, avec un chapeau des plus pointus_.[15]

Hippocrate dit... que nous nous couvrions tous deux.

GRONTE.

Hippocrate dit cela?

SGANARELLE.

Oui.

GRONTE.

Dans quel chapitre, s'il vous plat?

SGANARELLE.

Dans son chapitre des chapeaux.[16]

GRONTE.

Puisqu'Hippocrate le dit, il le faut faire.

SGANARELLE.

Monsieur le mdecin, ayant appris les merveilleuses choses...

GRONTE.

 qui parlez-vous, de grce?

SGANARELLE.

 vous.

GRONTE.

Je ne suis pas mdecin.

SGANARELLE.

Vous n'tes pas mdecin?

GRONTE.

Non vraiment.

SGANARELLE. (_Il prend ici un bton, et le bat comme on l'a battu._)

Tout de bon?

GRONTE.

Tout de bon. Ah! ah! ah!

SGANARELLE.

Vous tes mdecin maintenant: je n'ai jamais eu d'autres licences.

GRONTE.

Quel diable d'homme m'avez-vous l amen?

VALRE.

Je vous ai bien dit que c'toit un mdecin goguenard.

GRONTE.

Oui. Mais je l'envoirois promener avec ses goguenarderies.

LUCAS.

Ne prenez pas garde  a, Monsieu, ce n'est que pour rire.

GRONTE.

Cette raillerie ne me plat pas.

SGANARELLE.

Monsieur, je vous demande pardon de la libert que j'ai prise.

GRONTE.

Monsieur, je suis votre serviteur.

SGANARELLE.

Je suis fch...

GRONTE.

Cela n'est rien.

SGANARELLE.

Des coups de bton...

GRONTE.

Il n'y a pas de mal.

SGANARELLE.

Que j'ai eu l'honneur de vous donner.

GRONTE.

Ne parlons plus de cela. Monsieur, j'ai une fille qui est tombe dans
une trange maladie.

SGANARELLE.

Je suis ravi, Monsieur, que votre fille ait besoin de moi; et je
souhaiterois de tout mon coeur que vous en eussiez besoin aussi, vous et
toute votre famille, pour vous tmoigner l'envie que j'ai de vous
servir.

GRONTE.

Je vous suis oblig de ces sentiments.

SGANARELLE.

Je vous assure que c'est du meilleur de mon me que je vous parle.

GRONTE.

C'est trop d'honneur que vous me faites.

SGANARELLE.

Comment s'appelle votre fille?

GRONTE.

Lucinde.

SGANARELLE.

Lucinde! Ah! beau nom  mdicamenter! Lucinde!

GRONTE.

Je m'en vais voir un peu ce qu'elle fait.

SGANARELLE.

Qui est cette grande femme-l?

GRONTE.

C'est la nourrice d'un petit enfant que j'ai.

SGANARELLE.

Peste! le joli meuble que voil! Ah! nourrice, charmante nourrice, ma
mdecine est la trs humble esclave de votre nourricerie, et je voudrois
bien tre le petit poupon fortun qui ttt le lait (_il lui porte la
main sur le sein_) de vos bonnes grces. Tous mes remdes, toute ma
science, toute ma capacit est  votre service, et...

LUCAS.

Avec votre parmission, Monsieu le mdecin, laissez l ma femme, je vous
prie.

SGANARELLE.

Quoi! est-elle votre femme?

LUCAS.

Oui.

SGANARELLE. (_Il fait semblant d'embrasser Lucas, et, se tournant du
ct de la nourrice, il l'embrasse._)

Ah! vraiment, je ne savois pas cela, et je m'en rjouis pour l'amour de
l'on et de l'antre.

LUCAS. _en le tirant_.

Tout doucement, s'il vous plat.

SGANARELLE.

Je vous assure que je suis ravi que vous soyez unis ensemble. Je la
flicite d'avoir (_il fait encore semblant d'embrasser Lucas, et,
passant dessous ses bras, se jette au col de sa femme_) un mari comme
vous; et je vous flicite, vous, d'avoir une femme si belle, si sage, et
si bien faite comme elle est.

LUCAS. _en le tirant encore_.

Eh! testigu! point tant de compliment, je vous supplie.

SGANARELLE.

Ne voulez-vous pas que je me rjouisse avec vous d'un si bel assemblage?

LUCAS.

Avec moi, tant qu'il vous plaira; mais avec ma femme, trve de
sarimonie.

SGANARELLE.

Je prends part galement au bonheur de tous deux, et (_il continue le
mime jeu_), si je vous embrasse pour vous en tmoigner ma joie, je
l'embrasse de mme pour lui en tmoigner aussi.

LUCAS. _en le tirant derechef_.

Ah! vartigu, Monsieu le mdecin, que de lantiponages!


SCNE III

SGANARELLE, GRONTE, LUCAS, JACQUELINE.


GRONTE.

Monsieur, voici tout  l'heure ma fille qu'on va vous amener.

SGANARELLE.

Je l'attends, Monsieur, avec toute la mdecine.

GRONTE.

O est-elle?

SGANARELLE, _se touchant le front_.

L dedans.

GRONTE.

Fort bien.

SGANARELLE, _en voulant toucher les ttons de la nourrice_.

Mais, comme je m'intresse  toute votre famille, il faut que j'essaye
un peu le lait de votre nourrice et que je visite son sein.

LUCAS. _le tirant et lui faisant faire la pirouette_.

Nanin, nanin, je n'avons que faire de a.

SGANARELLE.

C'est l'office du mdecin de voir les ttons des nourrices.

LUCAS.

Il gnia office qui quienne, je sis votte sarviteur.

SGANARELLE.

As-tu bien la hardiesse de t'opposer au mdecin? Hors de l!

LUCAS.

Je me moque de a.

SGANARELLE, _en le regardant de travers_.

Je te donnerai la fivre.

JACQUELINE, _prenant Lucas par le bras et lui faisant aussi faire la
pirouette_. Ote-toi de l aussi. Est-ce que je ne sis pas assez grande
pour me dfendre moi-mme, s'il me fait queuque chose qui ne soit pas 
faire?

LUCAS.

Je ne veux pas qu'il te tte, moi.

SGANARELLE.

Fi, le vilain, qui est jaloux de sa femme!

GRONTE.

Voici ma fille.


SCNE IV

LUCINDE, VALRE, GRONTE, LUCAS, SGANARELLE, JACQUELINE.


SGANARELLE.

Est-ce l la malade?

GRONTE.

Oui, je n'ai qu'elle de fille, et j'aurois tous les regrets du monde si
elle venoit  mourir.

SGANARELLE.

Qu'elle s'en garde bien! il ne faut pas qu'elle meure sans l'ordonnance
du mdecin.

GRONTE.

Allons, un sige.

SGANARELLE.

Voil une malade qui n'est pas tant dgotante, et je tiens qu'un homme
bien sain s'en accommoderoit assez.

GRONTE.

Vous l'avez fait rire, Monsieur.

SGANARELLE.

Tant mieux: lorsque le mdecin fait rire le malade, c'est le meilleur
signe du monde. Eh bien, de quoi est-il question? qu'avez-vous? quel est
le mal que vous sentez?

LUCINDE _rpond par signes, en portant sa main  sa bouche,  sa tte et
sous son menton_.

Han, hi, hom, han.

SGANARELLE.

Eh! que dites-vous?

LUCINDE _continue les mmes gestes_.

Han, hi, hom, han, han, hi, hom.

SGANARELLE.

Quoi?

LUCINDE.

Han, hi, hom!

SGANARELLE, _la contrefaisant_.

Han, hi, hom, han, ha. Je ne vous entends point. Quel diable de langage
est-ce l?

GRONTE.

Monsieur, c'est l sa maladie. Elle est devenue muette, sans que jusques
ici on en ait pu savoir la cause; et c'est un accident qui a fait
reculer son mariage.

SGANARELLE.

Et pourquoi?

GRONTE.

Celui qu'elle doit pouser veut attendre sa gurison pour conclure les
choses.

SGANARELLE.

Et qui est ce sot-l qui ne veut pas que sa femme soit muette? Plt 
Dieu que la mienne et cette maladie! je me garderais bien de la vouloir
gurir.

GRONTE.

Enfin, Monsieur, nous vous prions d'employer tous vos soins pour la
soulager de son mal.

SGANARELLE.

Ah! ne vous mettez pas en peine. Dites-moi un peu, ce mal
l'oppresse-t-il beaucoup?

GRONTE.

Oui, Monsieur.

SGANARELLE.

Tant mieux. Sent-elle de grandes douleurs?

GRONTE.

Fort grandes.

SGANARELLE.

C'est fort bien fait. Va-t-elle o vous savez?

GRONTE.

Oui.

SGANARELLE.

Copieusement?

GRONTE.

Je n'entends rien  cela.

SGANARELLE.

La matire est-elle louable?

GRONTE.

Je ne me connois pas  ces choses.

SGANARELLE, _se tournant vers la malade_.

Donnez-moi votre bras. Voil un pouls qui marque que votre fille est
muette.

GRONTE.

Eh! oui, Monsieur, c'est l son mal; vous l'avez trouv tout du premier
coup.

SGANARELLE.

Ah! ah!

JACQUELINE.

Voyez comme il a devin sa maladie!

SGANARELLE.

Nous autres grands mdecins, nous connoissons d'abord les choses. Un
ignorant auroit t embarrass, et vous et t dire: c'est ceci, c'est
cela; mais, moi, je touche au but du premier coup, et je vous apprends
que votre fille est muette.

GRONTE.

Oui; mais je voudrois bien que vous me pussiez dire d'o cela vient?

SGANARELLE.

Il n'est rien de plus ais. Cela vient de ce qu'elle a perdu la parole.

GRONTE.

Fort bien; mais la cause, s'il vous plait, qui fait qu'elle a perdu la
parole?

SGANARELLE.

Tous nos meilleurs auteurs vous diront que c'est l'empchement de
l'action de sa langue.

GRONTE.

Mais encore, vos sentiments sur cet empchement de l'action de sa
langue?

SGANARELLE.

Aristote l-dessus dit... de fort belles choses.

GRONTE.

Je le crois.

SGANARELLE.

Ah! c'toit un grand homme!

GRONTE.

Sans doute.

SGANARELLE, _levant son bras depuis le coude_.

Grand homme tout  fait, un homme qui toit plus grand que moi de tout
cela. Pour revenir donc  notre raisonnement, je tiens que cet
empchement de l'action de sa langue est caus par de certaines humeurs,
qu'entre nous autres savants nous appelons humeurs peccantes; peccantes,
c'est--dire... humeurs peccantes: d'autant que les vapeurs formes par
les exhalaisons des influences qui s'lvent dans la rgion des
maladies, venant... pour ainsi dire... ... Entendez-vous le latin?

GRONTE.

En aucune faon..

SGANARELLE, _se levant avec tonnement_.

Vous n'entendez point le latin!

GRONTE.

Non.

SGANARELLE, _en faisant diverses plaisantes postures_.

_Cabricias, arci thuram, catalamus, singulariter, nominativo, hc Musa,_
la Muse; _bonus, bona, bonum; Deus sanctus, estne oratio latinas_?
_Etiam_, oui. _Quare_? pourquoi? _Quia substantivo et adjectivum
concordat in generi, numerum et casus._[17]

GRONTE.

Ah! que n'ai-je tudi!

JACQUELINE.

L'habile homme que vel!

LUCAS.

Oui, a est si biau que je n'y entends goutte.

SGANARELLE.

Or, ces vapeurs dont je vous parle venant  passer du ct gauche, o
est le foie, au ct droit, o est le coeur, il se trouve que le poumon,
que nous appelons en latin armyan, ayant communication avec le cerveau,
que nous nommons en grec nasmus, par le moyen de la veine cave, que nous
appelons en hbreu _cubile_, rencontre en son chemin lesdites vapeurs
qui remplissent les ventricules de l'omoplate; et parce que lesdites
vapeurs... comprenez bien ce raisonnement, je vous prie; et parce que
lesdites vapeurs ont une certaine malignit... coutez bien ceci, je
vous conjure.

GRONTE.

Oui.

SGANARELLE.

Ont une certaine malignit qui est cause... soyez attentif, s'il vous
plat.

GRONTE.

Je le suis.

SGANARELLE.

Qui est cause par l'cret des humeurs engendres dans la concavit du
diaphragme, il arrive que ces vapeurs... _Ossabandus, nequeys, nequer,
potarinum, quipsa milus._ Voil justement ce qui fait que votre fille
est muette.

JACQUELINE.

Ah! que a est bian dit, notte homme!

LUCAS.

Que n'ai-je la langue aussi bian pendue!

GRONTE.

On ne peut pas mieux raisonner, sans doute. Il n'y a qu'une seule chose
qui m'a choqu, c'est l'endroit du foie et du coeur. Il me semble que
vous les placez autrement qu'ils ne sont; que le coeur est du ct
gauche, et le foie du ct droit.

SGANARELLE.

Oui, cela toit autrefois ainsi; mais nous avons chang tout cela, et
nous faisons maintenant la mdecine d'une mthode toute nouvelle.[18]

GRONTE.

C'est ce que je ne savois pas, et je vous demande pardon de mon
ignorance.

SGANARELLE.

Il n'y a point de mal, et vous n'tes pas oblig d'tre aussi habile que
nous.

GRONTE.

Assurment. Mais, Monsieur, que croyez-vous qu'il faille faire  cette
maladie?

SGANARELLE.

Ce que je crois qu'il faille faire?

GRONTE.

Oui.

SGANARELLE.

Mon avis est qu'on la remette sur son lit, et qu'on lui fasse prendre
pour remde quantit de pain tremp dans du vin.

GRONTE.

Pourquoi cela, Monsieur?

SGANARELLE.

Parce qu'il y a dans le vin et le pain mls ensemble une vertu
sympathique qui fait parler. Ne voyez-vous pas bien qu'on ne donne autre
chose aux perroquets, et qu'ils apprennent  parler en mangeant de cela?

GRONTE.

Cela est vrai. Ah! le grand homme! Vite, quantit de pain et de vin!

SGANARELLE.

Je reviendrai voir, sur le soir, en quel tat elle, sera. (_ la
nourrice_.) Doucement, vous. Monsieur, voil une nourrice  laquelle il
faut que je fasse quelques petits remdes.

JACQUELINE.

Qui? moi? Je me porte le mieux du monde.

SGANARELLE.

Tant pis, nourrice, tant pis. Cette grande sant est  craindre, et il
ne sera pas mauvais de vous faire quelque petite saigne amiable, de
vous donner quelque petit clistre dulcifiant.

GRONTE.

Mais, Monsieur, voil une mode que je ne comprends point. Pourquoi
s'aller faire saigner quand on n'a point de maladie?

SGANARELLE.

Il n'importe, la mode en est salutaire; et, comme on boit pour la soif 
venir, il faut se faire aussi saigner pour la maladie  venir.

JACQUELINE, _en se retirant_.

Ma fi! je me moque de a, et je ne veux point faire de mon corps une
boutique d'apothicaire.

SGANARELLE.

Vous tes rtive aux remdes, mais nous saurons vous soumettre  la
raison. (_Parlant  Gronte._) Je vous donne le bonjour.

GRONTE.

Attendez un peu, s'il vous plat.

SGANARELLE.

Que voulez-vous faire?

GRONTE.

Vous donner de l'argent, Monsieur.

SGANARELLE, _tendant sa main derrire, par-dessous sa robe, tandis que
Gronte ouvre sa bourse_.

Je n'en prendrai pas, Monsieur.

GRONTE.

Monsieur...

SGANARELLE.

Point du tout.

GRONTE.

Un petit moment.

SGANARELLE.

En aucune faon.

GRONTE.

De grce!

SGANARELLE.

Vous vous moquez.

GRONTE.

Voil qui est fait.

SGANARELLE.

Je n'en ferai rien.

GRONTE.

H!

SGANARELLE.

Ce n'est pas l'argent qui me fait agir.

GRONTE.

Je le crois.

SGANARELLE, _aprs avoir pris l'argent_.

Cela est-il de poids?

GRONTE.

Oui, Monsieur.

SGANARELLE.

Je ne suis pas un mdecin mercenaire.

GRONTE.

Je le sais bien.

SGANARELLE.

L'intrt ne me gouverne point.

GRONTE.

Je n'ai pas cette pense.


SCNE V

SGANARELLE, LANDRE.


SGANARELLE, _regardant son argent_.

Ma foi, cela ne va pas mal, et pourvu que...

LANDRE.

Monsieur, il y a longtemps que je vous attends, et je viens implorer
votre assistance.

SGANARELLE, _lui prenant le poignet_.

Voil un pouls qui est fort mauvais.

LANDRE.

Je ne suis point malade, Monsieur, et ce n'est pas pour cela que je
viens  vous.

SGANARELLE.

Si vous n'tes pas malade, que diable ne le dites-vous donc?

LANDRE.

Non. Pour vous dire la chose en deux mots, je m'appelle Landre, qui
suis amoureux de Lucinde, que vous venez de visiter; et, comme, par la
mauvaise humeur de son pre, toute sorte d'accs m'est ferm auprs
d'elle, je me hasarde  vous prier de vouloir servir mon amour, et de me
donner lieu d'excuter un stratagme que j'ai trouv pour lui pouvoir
dire deux mots d'o dpendent absolument mon bonheur et ma vie.

SGANARELLE, _paroissant en colre_.

Pour qui me prenez-vous? Comment! oser vous adresser  moi pour vous
servir dans votre amour, et vouloir ravaler la dignit de mdecin  des
emplois de cette nature!

LANDRE.

Monsieur, ne faites point de bruit.

SGANARELLE, _en le faisant reculer_.

J'en veux faire, moi. Vous tes un impertinent.

LANDRE.

H! Monsieur, doucement.

SGANARELLE.

Un malavis.

LANDRE.

De grce!

SGANARELLE.

Je vous apprendrai que je ne suis point homme  cela, et que c'est une
insolence extrme...

LANDRE, _tirant une bourse qu'il lui donne_.

Monsieur!

SGANARELLE, _tenant la bourse_.

De vouloir m'employer... Je ne parle pas pour vous, car vous tes
honnte homme, et je serois ravi de vous rendre service. Mais il y a de
certains impertinents au monde qui viennent prendre les gens pour ce
qu'ils ne sont pas, et je vous avoue que cela me met en colre.

LANDRE.

Je vous demande pardon, Monsieur, de la libert que...

SGANARELLE.

Vous vous moquez! De quoi est-il question?

LANDRE.

Vous saurez donc, Monsieur, que cette maladie que vous voulez gurir est
une feinte maladie. Les mdecins ont raisonn l-dessus comme il faut,
et ils n'ont pas manqu de dire que cela procdoit, qui du cerveau, qui
des entrailles, qui de la rate, qui du foie. Mais il est certain que
l'amour en est la vritable cause, et que Lucinde n'a trouv cette
maladie que pour se dlivrer d'un mariage dont elle toit importune.
Mais de crainte qu'on ne nous voie ensemble, retirons-nous d'ici, et je
vous dirai en marchant ce que je souhaite de vous.

SGANARELLE.

Allons, Monsieur: vous m'avez donn pour votre amour une tendresse qui
n'est pas concevable, et j'y perdrai toute ma mdecine: ou la malade
crvera, ou bien elle sera  vous.




ACTE III


SCNE PREMIRE

SGANARELLE, LANDRE.


LANDRE.

IL me semble que je ne suis pas mal ainsi pour un apothicaire; et, comme
le pre ne m'a gure vu, ce changement d'habit et de perruque est assez
capable, je crois, de me dguiser  ses yeux.

SGANARELLE.

Sans doute.

LANDRE.

Tout ce que je souhaiterois seroit de savoir cinq ou six grands mots de
mdecine, pour parer mon discours et me donner l'air d'habile homme.

SGANARELLE.

Allez, allez, tout cela n'est pas ncessaire; il suffit de l'habit, et
je n'en sais pas plus que vous.

LANDRE.

Comment?

SGANARELLE.

Diable emporte si j'entends rien en mdecine! Vous tes honnte homme,
et je veux bien me confier  vous, comme vous vous confiez  moi.

LANDRE.

Quoi! vous n'tes pas effectivement...

SGANARELLE.

Non, vous dis-je; ils m'ont fait mdecin malgr mes dents. Je ne m'tois
jamais ml d'tre si savant que cela, et toutes mes tudes n'ont t
que jusqu'en sixime. Je ne sais point sur quoi cette imagination leur
est venue; mais, quand j'ai TU qu' toute force ils vouloient que je
fusse mdecin, je me suis rsolu de l'tre aux dpens de qui il
appartiendra. Cependant vous ne sauriez croire comment l'erreur s'est
rpandue, et de quelle faon chacun est endiabl  me croire habile
homme. On me vient chercher de tous les cts; et, si les choses vont
toujours de mme, je suis d'avis de m'en tenir toute ma vie  la
mdecine. Je trouve que c'est le mtier le meilleur de tous: car, soit
qu'on fasse bien, ou soit qu'on fasse mal, on est toujours pay de mme
sorte. La mchante besogne ne retombe jamais sur notre dos, et nous
taillons comme il nous plat sur l'toffe o nous travaillons. Un
cordonnier, en faisant des souliers, ne sauroit gter un morceau de cuir
qu'il n'en paye les pots casss; mais ici l'on peut gter un homme sans
qu'il en cote rien. Les bvues ne sont point pour nous, et c'est
toujours la faute de celui qui meurt. Enfin le bon de cette profession
est qu'il y a parmi les morts une honntet, une discrtion la plus
grande du monde, et jamais on n'en voit se plaindre du mdecin qui l'a
tu.[19]

LANDRE.

Il est vrai que les morts sont fort honntes gens sur cette matire.

SGANARELLE, _voyant des hommes qui viennent vers lui_.

Voil des gens qui ont la mine de me venir consulter. Allez toujours
m'attendre auprs du logis de votre matresse.


SCNE II

THIBAUT, PERRIN, SGANARELLE.


THIBAUT.

Monsieu, je venons vous charcher, mon fils Perrin et moi.

SGANARELLE.

Qu'y a-t-il?

THIBAUT.

Sa pauvre mre, qui a nom Parette, est dans un Ut, malade, il y a six
mois.

SGANARELLE, _tendant la main comme pour recevoir de l'argent_.

Que voulez-vous que j'y fasse?

THIBAUT.

Je voudrions, Monsieu, que vous nous baillissiez quelque petite drlerie
pour la garir.

SGANARELLE.

Il faut voir de quoi est-ce qu'elle est malade.

THIBAUT.

All est malade d'hypocrisie, Monsieu.

SGANARELLE.

D'hypocrisie?

THIBAUT.

Oui, c'est--dire qu'all est enfle par tout, et l'an dit que c'est
quantit de sriosits qu'all a dans le corps, et que son foie, son
ventre ou sa rate, comme vous voudrais l'appeler, au glieu de faire du
sang, ne fait plus que de l'iau. All a, de deux jours l'un, la fivre
quotiguenne, avec des lasstules et des douleurs dans les mufles des
jambes. On entend dans sa gorge des fleumes qui sont tout prts 
l'touffer, et par fois il lui prend des sincoles et des conversions,
que je crayons qu'alle est passe. J'avons dans notte village un
apothicaire, rvrence parler, qui li a donn je ne sais combien
d'histoires; et il m'en cote plus d'eune douzaine de bons cus en
lavements, ne v's en dplaise, en apostumes qu'on li a fait prendre, en
infections de jacinthe, et en portions cordales. Mais tout a, comme dit
l'autre, n'a t que de l'onguent miton-mitaine.[20] Il veloit li
bailler d'eune certaine drogue que l'on appelle du vin amtile;[21] mais
j'ai-s-eu peur franchement que a l'envoyt  _patres_; et l'an dit que
ces gros mdecins tuont je ne sai combien de monde avec cette
invention-l.

SGANARELLE, _tendant toujours la main et la branlant, comme pour signe
qu'il demande de forgent_.

Venons au fait, mon ami, venons au fait.

THIBAUT.

Le fait est, Monsieu, que je venons vous prier de nous dire ce qu'il
faut que je fassions.

SGANARELLE.

Je ne vous entends point du tout.

PERRIN.

Monsieu, ma mre est malade; et vel deux cus que je vous apportons
pour nous bailler queuque remde.

SGANARELLE.

Ah! je vous entends, vous. Voil un garon qui parle clairement, et qui
s'explique comme il faut. Vous dites que votre mre est malade
d'hydropisie, qu'elle est enfle par tout le corps, qu'elle a la fivre,
avec des douleurs dans les jambes, et qu'il lui prend parfois des
syncopes et des convulsions, c'est--dire des vanouissements?

PERRIN. H! oui, Monsieu, c'est justement a.

SGANARELLE.

J'ai compris d'abord vos paroles. Vous avez un pre qui ne sait ce qu'il
dit. Maintenant vous me demandez un remde?

PERRIN.

Oui, Monsieu.

SGANARELLE.

Un remde pour la gurir.

PERRIN.

C'est comme je l'entendons.

SGANARELLE.

Tenez, voil un morceau de fromage qu'il faut que vous lui fassiez
prendre.

PERRIN.

Du fromage, Monsieu?

SGANARELLE.

Oui, c'est un fromage prpar, o il entre de l'or, du coral et des
perles, et quantit d'autres choses prcieuses.

PERRIN.

Monsieu, je vous sommes bien obligez, et j'allons li faire prendre a
tout  l'heure.

SGANARELLE.

Allez. Si elle meurt, ne manquez pas de la faire enterrer du mieux que
vous pourrez.


SCNE III

JACQUELINE, SGANARELLE, LUCAS.


SGANARELLE.

Voici la belle nourrice. Ah! nourrice de mon coeur, je suis ravi de cette
rencontre, et votre vue est la rhubarbe, la casse et le sn qui purgent
toute la mlancolie de mon me.

JACQUELINE.

Par ma figue! Monsieur le mdecin, a est trop bian dit pour moi, et je
n'entends rien  tout votte latin.

SGANARELLE.

Devenez malade, nourrice, je vous prie, devenez malade pour l'amour de
moi. J'aurois toutes les joies du monde de vous gurir.

JACQUELINE.

Je sis votte sarvante, j'aime bian mieux qu'an ne me gurisse pas.

SGANARELLE.

Que je vous plains, belle nourrice, d'avoir un mari jaloux et fcheux
comme celui que vous avez!

JACQUELINE.

Que velez-vous, Monsieu? C'est pour la pnitence de mes fautes; et l o
la chvre est lie, il faut bian qu'all y broute.[22]

SGANARELLE.

Comment! un rustre comme cela! un homme qui vous observe toujours, et ne
veut pas que personne vous parle!

JACQUELINE.

Hlas! vous n'avez rien vu encore, et ce n'est qu'un petit chantillon
de sa mauvaise humeur.

SGANARELLE.

Est-il possible? et qu'un homme ait l'me assez basse pour maltraiter
une personne comme vous? Ah! que j'en sais, belle nourrice, et qui ne
sont pas loin d'ici, qui se tiendroient heureux de baiser seulement les
petits bouts de vos petons! Pourquoi faut-il qu'une personne si bien
faite soit tombe en de telles mains, et qu'un franc animal, un brutal,
un stupide, un sot!... Pardonnez-moi, nourrice, si je parle ainsi de
votre mari.

JACQUELINE.

Eh! Monsieu, je sais bien qu'il mrite tous ces noms-l.

SGANARELLE.

Oui, sans doute, nourrice, il les mrite; et il mriteroit encore que
vous lui missiez quelque chose sur la tte, pour le punir des soupons
qu'il a.

JACQUELINE.

Il est bien vrai que, si je n'avois devant les jeux que son intrt, il
pourroit m'obliger  queuque trange chose.

SGANARELLE.

Ma foi, vous ne feriez pas mal de vous venger de lui avec quelqu'un.
C'est un homme, je vous le dis, qui mrite bien cela; et, si j'tois
assez heureux, belle nourrice, pour tre choisi pour...

(_En cet endroit, tous deux apercevant Lucas, qui toit derrire eux et
entendait leur dialogue, chacun te retire de son ct, mais le mdecin
d'une manire fort plaisante._)


SCNE IV

GRONTE, LUCAS.


GRONTE.

Hol! Lucas, n'as-tu point vu ici notre mdecin?

LUCAS.

Et oui, de par tous les diantres! je l'ai vu, et ma femme aussi.

GRONTE.

O est-ce donc qu'il peut tre?

LUCAS.

Je ne sais; mais je voudrois qu'il ft  tous les guebles.

GRONTE.

Va-t'en voir un peu ce que fait ma fille.


SCNE V

SGANARELLE, LANDRE, GRONTE.


GRONTE.

Ah! Monsieur, je demandois o vous tiez.

SGANARELLE.

Je m'tois amus, dans votre cour,  expulser le superflu de la boisson.
Comment se porte la malade?

GRONTE.

Un peu plus mal depuis votre remde.

SGANARELLE.

Tant mieux: c'est signe qu'il opre.

GRONTE.

Oui; mais, en oprant, je crains qu'il ne l'touff.

SGANARELLE.

Ne vous mettez pas en peine: j'ai des remdes qui se moquent de tout, et
je l'attends  l'agonie.

GRONTE.

Qui est cet homme-l que vous amenez?

SGANARELLE, _faisant des signes avec la main que c'est un apothicaire_.

C'est...

GRONTE.

Quoi?

SGANARELLE.

Celui...

GRONTE.

Eh?

SGANARELLE.

Qui...

GRONTE.

Je vous entends.

SGANARELLE.

Votre fille en aura besoin.


SCNE VI

JACQUELINE, LUCINDE, GRONTE, LANDRE, SGANARELLE.


JACQUELINE.

Monsieu, vel votre fille qui veut un peu marcher.

SGANARELLE.

Cela lui fera du bien. Allez-vous-en, Monsieur l'apothicaire, tter un
peu son pouls, afin que je raisonne tantt avec vous de sa maladie.

(_En cet endroit, il tire Gronte  un bout du thtre, et, lui passant
un bras sur les paules, lui rabat la main sous le menton, avec laquelle
il le fait retourner vers lui lorsqu'il veut regarder ce que sa fille et
l'apothicaire font ensemble, lui tenant cependant le discours suivant
pour l'amuser._)

Monsieur, c'est une grande et subtile question entre les doctes, de
savoir si les femmes sont plus faciles  gurir que les hommes. Je vous
prie d'couter ceci, s'il vous plat. Les uns disent que non, les autres
disent que oui; et moi, je dis que oui et non. D'autant que,
l'incongruit des humeurs opaques qui se rencontrent au temprament
naturel des femmes tant cause que la partie brutale[23] veut toujours
prendre empire sur la sensitive, on voit que l'ingalit de leurs
opinions dpend du mouvement oblique du cercle de la lune; et, comme le
soleil, qui darde ses rayons sur la concavit de la terre, trouve...

LUCINDE.

Non, je ne suis point du tout capable de changer de sentiments.

GRONTE.

Voil ma fille qui parle! O grande vertu du remde!  admirable mdecin!
Que je vous suis oblig, Monsieur, de cette gurison merveilleuse! Et
que puis-je faire pour vous aprs un tel service?

SGANARELLE, _se promenant sur le thtre et s'essuyant le front_.

Voil une maladie qui m'a bien donn de la peine!

LUCINDE.

Oui, mon pre, j'ai recouvr la parole; mais je l'ai recouvre pour vous
dire que je n'aurai jamais d'autre poux que Landre, et que c'est
inutilement que vous voulez me donner Horace.

GRONTE.

Mais...

LUCINDE.

Rien n'est capable d'branler la rsolution que j'ai prise.

GRONTE.

Quoi...?

LUCINDE.

Vous m'opposerez en vain de belles raisons.

GRONTE.

Si...

LUCINDE.

Tous vos discours ne serviront de rien.

GRONTE.

Je...

LUCINDE.

C'est une chose o je suis dtermine.

GRONTE.

Mais...

LUCINDE.

Il n'est puissance paternelle qui me puisse obliger  me marier malgr
moi.

GRONTE.

J'ai...

LUCINDE.

Vous avez beau faire tous vos efforts.

GRONTE.

Il...

LUCINDE.

Mon coeur ne sauroit se soumettre  cette tyrannie.

GRONTE.

L...

LUCINDE.

Et je me jetterai plutt dans un convent que d'pouser un homme que je
n'aime point.

GRONTE.

Mais...

LUCINDE, _parlant d'un ton de voix  tourdir_.

Non. En aucune faon. Point d'affaire. Vous perdez le temps. Je n'en
ferai rien. Cela est rsolu.

GRONTE.

Ah! quelle imptuosit de paroles! Il n'y a pas moyen d'y rsister.
Monsieur, je vous prie de la faire redevenir muette.

SGANARELLE.

C'est une chose qui m'est impossible. Tout ce que je puis faire pour
votre service est de vous rendre sourd, si vous voulez.

GRONTE.

Je vous remercie. Penses-tu donc...

LUCINDE.

Non, toutes vos raisons ne gagneront rien sur mon me.

GRONTE.

Tu pouseras Horace ds ce soir.

LUCINDE.

J'pouserai plutt la mort.

SGANARELLE.

Mon Dieu, arrtez-vous, laissez-moi mdicamenter cette affaire. C'est
une maladie qui la tient, et je sais le remde qu'il y faut apporter.

GRONTE.

Seroit-il possible, Monsieur, que vous pussiez aussi gurir cette
maladie d'esprit?

SGANARELLE.

Oui, laissez-moi faire, j'ai des remdes pour tout, et notre apothicaire
nous servira pour cette cure. (_Il appelle l'apothicaire et lui parle._)

Un mot. Vous voyez que l'ardeur qu'elle a pour ce Landre est tout 
fait contraire aux volonts du pre, qu'il n'y a point de temps 
perdre, que les humeurs sont fort aigries, et qu'il est ncessaire de
trouver promptement un remde  ce mal, qui pourroit empirer par le
retardement. Pour moi, je n'y en vois qu'un seul, qui est une prise de
fuite purgative, que vous mlerez comme il faut avec deux drachmes de
_matrimonium_ en pilules.[24] Peut-tre fera-t-elle quelque difficult 
prendre ce remde; mais, comme vous tes habile homme dans votre mtier,
c'est  vous de l'y rsoudre et de lui faire avaler la chose du mieux
que vous pourrez. Allez-vous-en lui faire faire un petit tour de jardin,
afin de prparer les humeurs, tandis que j'entretiendrai ici son pre;
mais surtout ne perdez point de temps. Au remde, vite, au remde
spcifique.[25]


SCNE VII

GRONTE, SGANARELLE.


GRONTE.

Quelles drogues, Monsieur, sont celles que vous venez de dire? Il me
semble que je ne les ai jamais ou nommer.

SGANARELLE.

Ce sont drogues dont on se sert dans les ncessits urgentes.

GRONTE.

Avez-vous jamais vu une insolence pareille  la sienne?

SGANARELLE.

Les filles sont quelquefois un peu ttues.

GRONTE.

Vous ne sauriez croire comme elle est affole de ce Landre.

SGANARELLE.

La chaleur du sang fait cela dans les jeunes esprits.

GRONTE.

Pour moi, ds que j'ai eu dcouvert la violence de cet amour, j'ai su
tenir toujours ma fille renferme.

SGANARELLE.

Vous avez fait sagement.

GRONTE.

Et j'ai bien empch qu'ils n'aient eu communication ensemble.

SGANARELLE.

Fort bien.

GRONTE.

Il seroit arriv quelque folie si j'avois souffert qu'ils se fussent
vus.

SGANARELLE.

Sans doute.

GRONTE.

Et je crois qu'elle auroit t fille  s'en aller avec lui.

SGANARELLE.

C'est prudemment raisonn.

GRONTE.

On m'avertit qu'il fait tous ses efforts pour lui parler.

SGANARELLE.

Quel drle!

GRONTE.

Mais il perdra son temps.

SGANARELLE.

Ah! ah!

GRONTE.

Et j'empcherai bien qu'il ne la voie.

SGANARELLE.

Il n'a pas affaire  un sot, et vous savez des rubriques qu'il ne sait
pas.[26] Plus fin que vous n'est pas bte.


SCNE VIII

LUCAS. GRONTE, SGANARELLE.


LUCAS.

Ah! palsanguenne, Monsieu, vaici bian du tintamarre. Votte fille s'en
est enfuie avec son Liandre. C'toit lui qui toit l'apothicaire, et
vel monsieu le mdecin qui a fait cette belle opration-l.

GRONTE.

Comment! m'assassiner de la faon? Allons, un commissaire, et qu'on
empche qu'il ne sorte. Ah! tratre, je vous ferai punir par la justice.

LUCAS.

Ah! par ma fi, Monsieu le mdecin, vous serez pendu. Ne bougez de l
seulement.


SCNE IX

MARTINE, SGANARELLE, LUCAS.


MARTINE.

Ah! mon Dieu, que j'ai eu de peine  trouver ce logis! Dites-moi un peu
des nouvelles du mdecin que je vous ai donn.

LUCAS.

Le vel qui va tre pendu.

MARTINE.

Quoi! mon mari pendu! Hlas! et qu'a-t-il fait pour cela?

LUCAS.

Il a fait enlever la fille de notte matre.

MARTINE.

Hlas! mon cher mari, est-il bien vrai qu'on te va pendre?

SGANARELLE.

Tu vois. Ah!

MARTINE.

Faut-il que tu te laisses mourir en prsence de tant de gens?

SGANARELLE.

Que veux-tu que j'y fasse?

MARTINE.

Encore, si tu avois achev de couper notre bois, je prendrois quelque
consolation.

SGANARELLE.

Retire-toi de l, tu me fends le coeur.

MARTINE.

Non, je veux demeurer pour t'encourager  la mort, et je ne te quitterai
point que je ne t'aie vu pendu.

SGANARELLE.

Ah!


SCNE X

GRONTE, SGANARELLE, MARTINE, LUCAS.


GRONTE.

Le commissaire viendra bientt, et l'on s'en va vous mettre en lieu o
l'on me rpondra de vous.

SGANARELLE, _le chapeau  la main_.

Hlas! cela ne se peut-il point changer en quelques coups de bton?

GRONTE.

Non, non, la justice en ordonnera... Mais que vois-je?


SCNE XI ET DERNIRE

LANDRE, LUCINDE, JACQUELINE, LUCAS, GRONTE, SGANARELLE, MARTINE.


LANDRE.

Monsieur, je viens faire paratre Landre  vos yeux et remettre Lucinde
en votre pouvoir. Nous avons eu dessein de prendre la fuite nous deux,
et de nous aller marier ensemble; mais cette entreprise a fait place 
un procd plus honnte: je ne prtends point vous voler votre fille, et
ce n'est que de votre main que je veux la recevoir. Ce que je vous
dirai, Monsieur, c'est que je viens tout  l'heure de recevoir des
lettres par o j'apprends que mon oncle est mort, et que je suis
hritier de tous ses biens.

GRONTE.

Monsieur, votre vertu m'est tout  fait considrable, et je vous donne
ma fille avec la plus grande joie du monde.

SGANARELLE.

La mdecine l'a chapp belle!

MARTINE.

Puisque tu ne seras point pendu, rends-moi grce d'tre mdecin, car
c'est moi qui t'ai procur cet honneur.

SGANARELLE.

Oui, c'est toi qui m'as procur je ne sais combien de coups de bton.

LANDRE.

L'effet en est trop beau pour en garder du ressentiment.

SGANARELLE.

Soit. Je te pardonne ces coups de bton en faveur de la dignit o tu
m'as lev; mais prpare-toi dsormais  vivre dans un grand respect
avec un homme de ma consquence, et songe que la colre d'un mdecin est
plus  craindre qu'on ne peut croire.


NOTES:

[Note 1: On trouve d'ailleurs le sujet du Mdecin par force dans
les fragments de Jacques de Vitry, vque de Tusculum, dans une
_Relation_ de Grotius, et aussi dans le _Voyage en Moscova et en Perse_
d'Adam Olearius (OElschlager) que venait de traduire M. de Wicquefort en
1656.]


ACTE PREMIER.

[Note 2: P. 4, 1. 12. _Bec cornu_. C'est la traduction de l'italien
_becco cornuto_ (bouc cornu), qui veut dire cornard, ou cocu, parce que
le bouc, qui a de fort grandes cornes, est le seul animal qui voie avec
plaisir que ses compagnons couvrent sa femelle. (_Sorberiana_, p. 74.)
Cf. _cole des Femmes_, acte IV, sc. VI.]

[Note 3: 5, 19. _J'en bois une partie_. V. la _Comdie des
Proverbes_ (1633): Ils ont la mine de ne manger pas tout leur bien,
_ils en boivent une_ bonne _partie_. (Acte II, sc. III.)]

[Note 4: --24. _C'est vivre de mnage_. On lit dans _la Vengeance
des Femmes_, d'Etienne Denise (1557):

    _Nous avons vu tant de bons mnagers_
    _Pour chopiner se mettre en grands dangers,_
    _Vendre joyaux, mettre bagua en gage;_
    _Eh bien! cela, c'est vivre de mnage._

Tu m'appelles ivrogne? dira plus tard Tabarin. Y a-t-il homme qui vive
plus de mnage que moi?--Vraiment oui, rpond Francisquine, _vous vivez
de mnage_: toute notre vaisselle est engage! Maudite soit l'heure que
je vous vis jamais!

Citons encore les _Contens et Mcontens sur le sujet du temps_ (1649):

Je connoit un graveur qui, n'ayant du pain, est rduit  vendre tes
meubles pice  pice.--C'est le moyen de _vivre de minage_,
rpliquai-je.

Chevalier s'est souvenu de ce jeu de mots dans son _Intrigue des
Carrosses  cinq sols_, qui n'est que de quatre ans l'ane du _Mdecin
malgr lui_:

    _Diable! quel mnager! On voit sur son visage_
    _Qu'il vendra tout dans peu pour_ vivre de minage.

Voir enfin dans les _Nouveaux Contes pouf rire_ (Cologne, 1722, I, 72)
le chapitre intitul: Ce que c'est que _vivre de mnage_.]

[Note 5: 12, 4. _Entre l'arbre et le doigt._ Sganarelle estropie
plaisamment le proverbe entre l'corce et le bois on ne doit mettre le
doigt, recueilli par Henri Estienne dans sa _Prcellence du langage
franois_ (1579).]

[Note 6: 17, 20. _Quelque petit grain de folie ml  leur science_
Nullum magnum ingenium sine mixtura dementi. (Snque, _De la
tranquillit de l'me_, d'aprs Aristote, _Problmes_, XXX, I.) Diderot
en fait un proverbe sous la forme suivante: Il n'y a point de grands
esprits sans un grain de folle (_le Neveu de Rameau_, dition de la
Bibliothque Elzvirienne, 1891, p. 13.)]

[Note 7: 18, 15. _Fraise, habit jaune et vert_. Le costume complet
du fagotier est ainsi dcrit dans l'inventaire dress aprs la mort de
Molire: Pourpoint, haut-de-chausses, col, ceinture, _fraise_ et bas de
laine et escarcelle, le tout de serge _jaune_, garni de padou _vert_.]

[Note 8: 19, 9. _Or potable_. Prtendue panace universelle dont il
est dj question du temps de Louis XI, sous le nom _d'aurum potabile_,
et dans laquelle il entrait du chlorure d'or, qui est soluble.]

[Note 9: --12. _Un jeune enfant de douze ans_. Lemazurier, qui,
l'anne mme o il fut nomm secrtaire-archiviste du Thtre-Franais,
publia sa _Rcolte de l'Hermite_ (Paris, Chaumerot, 1813), y rappelle, 
la page 152, une lgende que Molire a pu recueillir pendant ses sjours
dans le Midi: Un petit garon, tant mont sur une des tours du palais
des Papes,  Avignon, pour dnicher des oiseaux, se laissa tomber du
haut en bas et fut mis en pices. Sa mre ramassa les membres fracturs
de cet enfant, les mit dans un sac et les porta sur le tombeau du
cardinal Pierre de Luxembourg, mort en 1387 et enterr dans l'glise des
Clestins. Pendant qu'elle tait en prires, on vit remuer le sac et
sortir l'enfant, qui d'abord demanda o tait son nid d'oiseaux.]

[Note 10: 19, 18. _Jouer  la fossette._ Sorte de jeu, aussi appel
_bloquette_, auquel les enfants s'amusent arec des noyaux, des chiques
ou des billes.]

[Note 11: 20, 9. _La vache est  nous._ On trouve cette expression
dans _l'Amant indiscret_, de Quinault, imprim en 1656.]

[Note 12: 24, 17. _Il y a fagots et fagots._ Sur cette expression,
de venue proverbiale, voir dans le Moliriste un ingnieux et spirituel
article de M. d. Thierry (1, p. 11  14), 1879.]

[Note 13: 25, 5. _Un double_, c'est--dire un double denier, ou la
sixime partie d'un sou.]

[Note 14: 26, 17. _Lantiponer_, mot populaire qui signifie
lanterner, tenir des discours frivoles, inutiles et interminables. V. 
la page 43, l. 2, le mot lantiponage.]


ACTE DEUXIEME.

[Note 15: 38, 4. _Un chapeau du plus pointus._ Ce n'tait plus la
mode des chapeaux pointus. Elle avait cess, dit Le Noble (prface
d'_Ildegerte_), avec celle des grands romans, qui avaient longtemps fait
les dlices de la cour.]

[Note 16: --15. Hippocrate dit, _dans ton chapitre des chapeaux_.
Hippocrate est cit dans un livre publi  Lyon l'anne mme o Molire
sjournait dans cette ville (1655): _Tractatut de pileo, cterisque
capitis tegminibus tam sacris quam profanis_, par Anselme Solerius.

On trouve le mme genre de factie dans les _Fanfares et courves
abbadesques des Roule Bontemps_ (1613):

Galien et Aristote, au livre des _Grosses et grasses_. Cicron, au
livre V de sa _Divination_, section I, Du fromage a 24 sous la livre.

Et encore, dans le _Nouveau Recueil de Farces franaises_ de Picot et
Nyrop, p. 191:

    _Ces paroles, on trouvera_
    _Au livre des tripes d'un veau._
    _Capitula plein d'herbe verde._

Deux ans aprs le _Mdecin_, l'Intim dira dans _les Plaideurs_:

    _De vi, paragrapho._ Messieurs, _Caponibus_.

]

[Note 17: 50, 6. _Deus sanctus_, etc. Ce galimatias est une citation
estropie des _Rudimenta_ de Despautre.

V. aussi _la Soeur_, comdie de Rotrou, acte III, sc. V.]

[Note 18: 51, 25. _Nous avons chang tout cela_. Voir deux articles
du _Moliriste: l'Abb de Monligny et Grosley_ (t. III, p. 205-307), et
_Foie  gauche, coeur  droite_ (t. V, p. 119-121), ainsi que les
_Mmoires de Guy-Joly_, Rotterdam, 1718 (t. I, p. 115-116).]


ACTE TROISIEME.

[Note 19: 61, 8. _Se plaindre du mdecin qui l'a tu._ Imitation du
_Licenci Vidriera_, nouvelle de Cervantes signale ds 1648 par Ch.
Sorel dans la deuxime partie de _Polyandre_, et dont Quinault a tir
son _Docteur de verre_, troisime acte de la _Comdie sans comdie_
(1654, Thtre du Marais).

Sc. II. Supprime depuis plus d'un sicle  la Comdie-Franaise,
quoique fort plaisante. Je l'ai vu jouer  Toulouse il y a vingt-cinq
ans, et elle ne ralentissait nullement l'action principale.]

[Note 20: 63, 6. _Onguent miton mitaine_, qui ne fait ni bien ni
mal.]

[Note 21: 63, 7. _Vin amtile_. Sur le vin mtique, qui faisait
alors bruire ses fuseaux, voir _Don Juan_ (acte III, sc. I).]

[Note 22: 66, 5. _L o la chvre est lie._ _L'Enterrement du
Dictionnaire de l'Acadmie_ (1697) prtend que ce proverbe ne se dit
pas ainsi, car cela aurait peu de sens, mais qu'on dit qu'_o la chvre
trouve  brouter, il faut qu'elle soit attache_, c'est--dire
figurment qu'il faut s'arrter et planter le piquet o l'on trouve 
vivre. (Deuxime partie, Remarqua critiques, p. 291.)]

[Note 23: 70, 18. _La partie brutale._ Molire ici s'emprunte 
lui-mme:

    _La partie brutale alors veut prendre empire_
    _Dessus la sensitive..._

dit Gros Ren dans le _Dpit amoureux_ (acte IV, sc. II).]

[Note 24: 74, 9. _Deux drachmes de matrimonium en pilules._ Deux
gros de mariage en pilules, drogue inconnue au Codex.]

[Note 25: --17. _Remde spcifique_, souverain, qui gurit
constamment et par un mcanisme inconnu certaines maladies, comme le
quinquina les fivres intermittentes. (Littr.)]

[Note 26: 76, 20. Vous savez des _rubriques_. Des finesses, des
tours, des ruses. C'est dans ce sens familier que Thomas Corneille a
dit, dans _l'Amour  la mode_ (1653):

    _Vous y savez, Monsieur, d'admirables rubriques._
    (Acte I, sc. III.)]

* * *

 PARIS

DES PRESSES DE D. JOUAUST

Rue de Lille, 7

M DCCC XCII





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Jean-Baptiste Poquelin (AKA Molire)

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