The Project Gutenberg EBook of Mmoires du duc de Rovigo, pour servir 
l'histoire de l'empereur Napolon, by Duc de Rovigo

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Title: Mmoires du duc de Rovigo, pour servir  l'histoire de l'empereur Napolon
       Tome II

Author: Duc de Rovigo

Release Date: March 24, 2007 [EBook #20895]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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MMOIRES DU DUC DE ROVIGO, POUR SERVIR  L'HISTOIRE DE L'EMPEREUR
NAPOLON.

TOME DEUXIME.

PARIS,

A. BOSSANGE, RUE CASSETTE, N 22.

MAME ET DELAUNAY-VALLE, RUE GUNGAUD, N 25.

1828.




CHAPITRE PREMIER.

Camp de Boulogne.--Disciplin.--Travaux des troupes.--M. de la
Bouillerie.


Pendant que la marine dployait cette activit, l'arme achevait, de se
complter. Les rgimens, composs aux deux tiers de conscrits,
quittrent leurs garnisons et allrent former des camps d'instruction
qui s'tendaient d'Utrecht  l'embouchure de la Somme. Celui d'Utrecht
tait command par le gnral Marmont, qui avait t remplac 
l'inspection gnrale de l'artillerie par le gnral Songis. Il
s'tendait jusqu' Flessingue, et avait le n 2, parce que le corps du
Hanovre, qui tait alors command par le gnral Bernadotte, avait pris
le n 1.

Le 3e aux ordres du gnral Davout, avait son centre  Ostende, et
s'tendait jusqu' Dunkerque inclusivement.

Le gnral Soult commandait le 4e qui tait tabli  Boulogne, et
s'tendait depuis Gravelines jusqu' la gauche de Boulogne.

Le 5e, command par le gnral Ney, comprenait Montreuil et taples. Il
prit plus tard le n 6, parce qu'on forma un nouveau corps  Boulogne,
auquel on donna le n 5. Il fut plac sous le commandement du gnral
Lannes, qui revenait du Portugal, o il tait ambassadeur.

Une rserve compose de douze bataillons de grenadiers runis se
rassembla  Arras, sous les ordres du gnral Junot, qui quitta le
gouvernement de Paris pour prendre le commandement de cette division.

Tous les rgimens de dragons qui taient en France furent runis en
divisions de quatre rgimens chacune. Elles furent cantonnes depuis
l'embouchure de l'Escaut jusque sur les bords de l'Oise et ceux de
l'Aisne.

Les chasseurs et hussards furent runis  Saint-Omer et Ardres.

Les troupes ainsi rparties, on les occupa, on les disciplina  la
manire des Romains. Chaque heure avait son emploi; le soldat ne
quittait le fusil que pour prendre la pioche, et la pioche que pour
reprendre le fusil.

Les ponts et chausses avaient d'immenses travaux  faire. Les troupes
les excutrent tous. Elles creusrent le port de Boulogne, elles
construisirent une jete, jetrent un pont de hallage, tablirent une
cluse de chasse; enfin elles ouvrirent un bassin pour recevoir les
btimens de la flottille. Elles firent plus: le port de Vimereux tait
tout entier  crer; le sol o il devait s'ouvrir tait lev de quinze
pieds au-dessus des plus hautes eaux. Elles mirent la main  l'oeuvre, et
en moins d'un an, elles avaient creus, revtu en maonnerie un bassin
capable de contenir deux cents btimens de la flottille. Il avait son
cluse de chasse pour le nettoyer, son canal et ses jetes pour sortir.

 Ambleteuse, il fallut reprendre en entier les travaux qui avaient t
bauchs sous Louis XVI. Le lit de la rivire tait tellement obstru,
que les eaux n'avaient pu s'couler, et avaient couvert plusieurs
milliers d'acres de terre en pleine culture. Cette submersion avait non
seulement rduit une foule de familles  la misre, elle tait encore
devenue la source de miasmes dangereux qui obligeaient les habitans des
villages voisins de s'loigner tous les ans  l'poque de la canicule.

On leur rendit d'abord l'coulement qu'elles avaient perdu; on reprit,
on acheva les travaux qui avaient dj t bauchs; on construisit une
cluse de chasse. La rivire, en rentrant dans son lit, restitua  la
culture les terres qu'elle avait submerges, et au pays la salubrit
qu'elle en avait bannie.

Cela fait, on passa au port d'Ambleteuse. On le creusa, on construisit
sa jete, on leva son chenal. Tout fut promptement achev. Les soldats
qui excutaient ces diverses constructions s'y portaient avec ardeur.
Ils taient pays: le travail avait rpandu de l'aisance parmi eux, ils
ne le quittaient que lorsqu'ils y taient contraints par la mare; ils
prenaient alors les armes, et se rendaient  la manoeuvre.

Il en tait de mme  Boulogne; la troupe passait du travail 
l'exercice, de l'exercice au travail. La pioche, le fusil ne sortaient
pas de ses mains. Aussi vit-on s'lever comme par enchantement tous les
tablissemens maritimes d'un grand port. On forma des magasins, on
assembla des munitions, on runit des matriaux de toutes espces.
Jamais tte humaine n'embrassa conception aussi vaste, et surtout n'en
fit marcher simultanment les diffrentes parties avec autant
d'activit, d'ensemble et de prcision.

On creusait les ports, on construisait les btimens, on fondait
l'artillerie, on filait les cordages, on taillait les voiles, on
confectionnait le biscuit et on instruisait l'arme tout  la fois. Ces
divers soins, semblaient dpasser les forces humaines, et cependant le
premier consul trouvait encore le temps de s'occuper des affaires de
France et d'Italie. Ce qu'il dploya d'activit ne peut se comprendre
quand on n'en a pas t tmoin. Il avait fait louer prs de Boulogne le
petit chteau appel le Pont-de-Brique, qui se trouve sur la route de
Paris. Il y arrivait d'ordinaire au moment o les corps s'y attendaient
le moins, montait aussitt  cheval, parcourait les camps, et tait dj
rentr  Saint-Cloud, qu'on le croyait encore au milieu des troupes.

J'ai fait plusieurs de ces voyages dans ses voitures. Il partait
ordinairement le soir, djeunait  la maison de poste de Chantilly,
soupait  Abbeville, et arrivait le lendemain de trs bonne heure au
Pont-de-Brique. Un instant aprs, il tait  cheval, et n'en descendait
le plus souvent qu' la nuit. Il ne rentrait pas qu'il n'et vu le
dernier soldat, le dernier atelier. Il descendait dans les bassins, et
s'assurait lui-mme de la profondeur  laquelle on tait parvenu depuis
son dernier voyage.

Il ramenait ordinairement pour dner avec lui,  sept ou huit heures du
soir, l'amiral Bruix, le gnral Soult, l'ingnieur Sganzin, qui
dirigeait les travaux des ponts et chausses, le gnral Faultrier, qui
commandait le matriel de l'artillerie, enfin l'ordonnateur charg des
vivres; de sorte qu'avant de se coucher, il savait l'tat de ses
affaires mieux que s'il avait lu des volumes de rapports.

Les constructions n'taient pas moins actives dans l'intrieur que sur
la cte. Les chaloupes taient confectionnes, abandonnes au courant
des rivires, et affluaient  Bayonne,  Bordeaux,  Rochefort, 
Nantes, dans tous les ports de Bretagne. Elles taient gres, armes,
montes mme par des dtachemens avec lesquels elles gagnaient
l'embouchure des rivires qui coulent de Honfleur  Flessingue. Quand
elles y taient parvenues, on les mettait en tat de prendre la mer, on
les formait en escadrilles, et on les faisait successivement sortir de
leurs abris, ds qu'on jugeait pouvoir le faire avec scurit. On
choisissait pour cela les petits temps, qui leur permettaient de longer,
de raser la cte, et pour mieux assurer leur marche, on plaait
l'artillerie lgre de l'arme sur les caps ou promontoires au pied
desquels il se trouvait assez d'eau pour permettre aux croisires
anglaises de les intercepter. Cette prcaution ne fut pas inutile sur
divers points de la Bretagne.

Le bonheur, l'habilet menrent  bien cette grande entreprise; nos
escadrilles parvinrent  leur destination sans avoir prouv d'autres
pertes que celles qu'entranent les accidens ordinaires de la
navigation. Tout avait russi au gr du premier consul. Chacun alors
rivalisait de zle et de dvouement.

L'arme commenait  tre bonne manoeuvrire, et jouissait d'un tat de
sant parfait. Elle tait divise en douze corps, y compris les troupes
qui taient sur la cte, et celles qu'on avait rparties sur d'autres
points de la frontire. C'tait la premire fois qu'on essayait de cette
organisation. Le premier consul l'avait adopte, parce qu'il aimait la
clrit, et qu'outre les avantages militaires qu'elle lui prsentait,
elle avait celui de simplifier la comptabilit. En consquence, il avait
ordonn au ministre du trsor, qui tait alors M. de Barb-Marbois, de
lui organiser un service de trsorerie pour chaque corps.

Le ministre lui prsenta ses ides; mais le premier consul et t
oblig de travailler avec le payeur de chaque corps d'arme, il rejeta
le projet; il chargea l'intendant-gnral de l'arme, M. Ptiet, de
faire connatre  M. Marbois qu'il ne voulait avoir  faire qu' une
seule personne, qui aurait sous ses ordres tous les payeurs. Il demanda
en consquence que le ministre lui donnt celui des employs de la
trsorerie qui tait le plus capable.

M. Ptiet lui proposa M. de la Bouillerie, qui avait t payeur-gnral
de l'arme du Rhin sous le gnral Moreau, avec lequel il tait
troitement li. Le premier consul ne le connaissait point, mais il se
rappela qu'un administrateur de ce nom avait t autrefois  la tte des
finances de la Corse[1], o il avait laiss une excellente rputation.
Il accepta sur ce souvenir, et chargea l'intendant-gnral de prvenir
le ministre du choix qu'il avait fait.

M. de la Bouillerie, qui jouissait dj d'une fortune indpendante et
qui de plus tait li avec le gnral Moreau, dont il connaissait mieux
que personne les sentimens secrets, s'excusa sous diffrens prtextes.
Ptiet eut recours  l'intervention du gnral, et M. de la Bouillerie
accepta.

Le ministre du trsor, qui voyait cette nomination de mauvais oeil,
s'excusa de ne l'avoir pas propose. Il ne l'avait pas fait, parce que
d'aprs sa reddition de comptes, M. de la Bouillerie tait redevable au
trsor d'une somme de quatre cent mille francs qu'il reprsentait par un
bon du gnral Moreau. Sur quel fonds, demanda le premier consul, cette
somme a-t-elle t paye?--Sur les fonds mis  la disposition du gnral
en chef, rpondit le ministre.--Dans ce cas, rpliqua le premier consul,
M. de la Bouillerie est en rgle, et vous devez accepter le bon.
Parbleu, ajouta-t-il, vous me demanderiez donc compte aussi de toutes
les sommes que j'ai fait donner  l'arme d'Italie aux officiers dont
j'tais content? Cela n'est ni juste ni raisonnable.

M. de la Bouillerie, en acceptant la charge de payeur-gnral, avait mis
pour condition qu'on ne lui demanderait pas de cautionnement. Il ne
s'informa pas, du reste, quel serait son traitement, et fut mme trois
annes sans en toucher. Le premier consul, devenu empereur, l'apprit et
rpara cet oubli d'une manire assez large pour que M. de la Bouillerie
ft plus que satisfait.

Le premier consul avait en lui une pleine confiance et le lui
tmoignait. Plus tard, il le chargea de l'administration de toutes ses
finances personnelles, ainsi que de celles du domaine extraordinaire, et
je l'ai vu dplorer amrement, en 1815, d'avoir  lui reprocher des
torts.




CHAPITRE II.

Sensation que produit en Angleterre le projet de descente.--Le gnral
Moreau.--Son opposition au gouvernement du premier consul.--Bruits
sinistres.--Avis important d'un chef venden.--Le premier consul
m'envoie en mission secrte dans la Vende.


Pendant que les dispositions prliminaires de la grande opration du
premier consul s'excutaient avec un succs qu'il n'avait lui-mme os
esprer, la critique commenait  s'attacher  son entreprise, et elle
faisait mme des progrs dans une ville comme Paris, o rien n'est
perdu; aussi y regardait-on le plus gnralement la descente projete en
Angleterre comme impossible  effectuer. On l'envisageait comme une
extravagance, en comparant les chaloupes canonnires qui taient sur le
chantier, depuis le Gros-Caillou jusqu'au Corps-Lgislatif,  des
vaisseaux de guerre; on brodait l-dessus  qui mieux mieux, et l'on
draisonnait de mme, ainsi que cela arrive toujours, quand on veut
juger de ce que l'on ne connat pas: il tait plus ais de critiquer le
premier consul que de le comprendre. Nanmoins lorsqu'on vit qu'en dpit
de toutes les contrarits imaginables, il poursuivait l'excution de
son projet, et que la runion de toutes ses diffrentes flottilles,
depuis Bayonne jusqu' Flessingue, s'tait opre malgr ce qu'avaient
pu faire les croiseurs anglais pour s'y opposer, on commena  rflchir
et  convenir assez gnralement que le dernier succs ne dpendait plus
que d'un coup de la fortune; et on ne peut trop prjuger de ce qui
serait rsult, si des vnemens qui survinrent n'avaient dtourn
l'arme de cette opration, aprs qu'ils eurent amen un changement dans
la forme du gouvernement.

Pendant qu'en France on censurait le projet du premier consul, en
Angleterre, o l'on est plus froid, on prit la menace au srieux, parce
que l'on y avait mesur toute l'tendue du danger, au lieu de s'amuser 
faire des quolibets.

Le ministre anglais ne pouvait plus mconnatre que, depuis la paix
d'Amiens, les dsordres qu'il avait annoncs devoir arriver en France,
non seulement n'avaient point eu lieu, bien plus, les choses avaient
tourn en sens tellement oppos, que celui dont il avait regard la
ruine comme certaine tait parvenu  former un faisceau qui dj
menaait l'existence de l'Angleterre. Le ministre abandonna habilement
les illusions auxquelles on l'avait d'abord entran, en lui faisant
faire la paix, puis en la lui faisant rompre. Il avait sans doute
observ que la merveilleuse restauration de toutes choses en France, et
en si peu de temps, n'tait que l'oeuvre d'un puissant gnie qui
concevait, ordonnait et excutait avec la rapidit de la pense; que le
premier consul tait le lgislateur, le magistrat et le matre absolu
d'un pays, et d'une arme dont il tait  la fois le gnral et le
premier soldat; que c'tait consquemment vers cet homme qu'il fallait
diriger le coup qui devait prserver l'Angleterre de sa ruine, et qu'il
suffisait de la russite de ce seul coup, pour rejeter la France dans
l'abme de maux dont il l'avait tire, et achever de la mettre au point
o n'avaient pu la conduire les puissances du continent qui lui avaient
fait la guerre.

La russite d'un pareil projet amenait des consquences trop positives
pour faire hsiter sur le choix des moyens propres  l'assurer: aussi ce
fut dans les passions humaines que l'on vint les chercher.

C'est de la conspiration de Georges Cadoudal que je veux parler, et de
la singulire part que les amis du gnral Moreau auraient dsir qu'il
y prt; car, pour lui personnellement, loin de vouloir la servir, il s'y
est tellement oppos, qu'il l'a en quelque sorte fait manquer.

Depuis la paix de Lunville, le gnral Moreau vivait presque ignor, et
loin du gouvernement; un got pour la retraite, une indiffrence
peut-tre affecte pour des honneurs qui ne pouvaient pas le faire
sortir du second rang, et une aversion relle pour toute espce
d'occupations lui avaient fait adopter ce genre de vie.

Les personnes qui l'ont connu peuvent convenir, sans altrer en rien ses
bonnes qualits, que le gnral Moreau tait l'homme le moins propre 
un travail assidu; qu'il avait une instruction fort nglige, qui le
rendait incapable de gouverner, et que cependant ce mpris qu'il
affectait pour les honneurs n'tait chez lui qu'un genre de distinction
qu'il avait pris, et auquel il n'aurait pas fallu qu'un courtisan se
trompt. On pouvait dire  Moreau comme  Diogne: Je vois ton orgueil 
travers les trous de ton manteau.  une grande fermet dans le danger il
joignait dans la vie prive une faiblesse de caractre qui le rendait
l'homme le plus accessible et le plus facile  persuader.

Comme il travaillait peu, il avait le jugement lent, la prvoyance
courte, et avait besoin d'tre aid dans ses dterminations; de l ses
complaisances pour des gens qui avaient fini par prendre de l'empire sur
lui, et qui, sous le voile de l'amiti, l'ont perdu en voulant le faire
servir  leur propre ambition. Dans les commencemens de son retour de
l'arme  Paris, le gnral Moreau, excit par ses prtendus amis, avait
essay d'entretenir le premier consul de politique, d'organisation et
d'administration; l'essai qu'il fit de son influence ne lui russit pas,
et ayant vu  qui il avait affaire, il n'y revint plus: aussi, hormis
quelques fous, tous les gnraux et officiers de son arme suivirent la
ligne droite de l'obissance respectueuse due au chef du gouvernement.

Moreau avait fini par aller jouir dans ses terres d'une aisance qu'il
avait acquise en servant son pays. D'autres gnraux de cette arme, qui
avaient rassembl des capitaux, vivaient de mme dans des chteaux
qu'ils avaient achets, et essayaient de s'accoutumer  la vie
agronomique.

Quelques-uns en furent dgots de bonne heure, et n'ayant pu obtenir
d'tre employs lors de la premire formation de l'arme des ctes, ils
s'taient faits frondeurs; d'autres vivaient dans le repos, parce qu'ils
avaient tmoign le dsir d'y rester: mais les uns et les autres
prenaient l'air d'hommes maltraits; cela leur donnait une position peu
coteuse et favorable  leur projet de rester loigns. De loin l'oeil de
l'observateur confondait tout ce monde-l avec le gnral Moreau, et en
faisait un parti d'opposition qui avait mme reu une sorte de lustre
par tous les verbiages qui se dbitaient sur l'impossibilit du succs
de l'entreprise de Boulogne.

On avait eu la sottise de conseiller  Moreau de ne pas _compromettre sa
gloire en allant s'enfourner dans cette quipe_, et il avait eu la
faiblesse d'couter ce conseil.

Depuis la rupture du trait d'Amiens, c'est--dire depuis plus d'un an,
nous avions remarqu qu'il n'avait pas paru aux Tuileries, pas mme dans
les occasions o il tait non seulement de la dcence, mais du devoir
d'un citoyen comme d'un guerrier de s'y montrer et de venir offrir ses
services.

Le gnral Moreau ne pouvait pas tre considr comme un simple
particulier, ainsi qu'il affectait de le paratre, et quand des villes
et des provinces entires s'taient impos dans une noble indignation
les sacrifices qu'exigeait l'agression la plus inoue qu'on et encore
vue, et que ces provinces envoyaient de tous les points des dputs
porter leurs offrandes et leurs voeux au chef du gouvernement, le devoir
du gnral Moreau tait-il de rester spectateur indiffrent des nouveaux
dangers de sa patrie? tait-il un nouvel Achille qu'Agamemnon devait
faire solliciter de reprendre les armes? et si enfin il avait t
dispos  obtemprer aux ordres qu'on aurait pu tre dans le cas de lui
donner, ne devait-il pas, d'aprs la conduite qu'il avait tenue, en
faire parvenir l'assurance, si toutefois il n'avait pas cru devoir
l'offrir lui-mme? C'est l le conseil que ses amis auraient d lui
donner.

Mais il se renferma dans le silence, et nous ne tarderons pas  savoir
pourquoi il ne pouvait plus le rompre.

Il avait prt l'oreille  des conseils qui flattaient sa paresse, et ce
fut sans doute le travers d'esprit dans lequel il n'tait que trop connu
que ce gnral tait tomb, qui donna aux agens de l'Angleterre,
dsigns vulgairement par le nom de Vendens, l'ide de tenter un
rapprochement que des antcdens fcheux paraissaient avoir rendu
impossible entre le gnral Moreau et le gnral Pichegru.

Fouch, qui n'tait plus ministre, faisait frquenter Moreau par des
hommes de sa province et en mme temps de son parti; il piait ses
sentimens pour les influencer et s'en servir au besoin: mais je crois
qu'il tait tranger au projet d'un rapprochement entre les Vendens et
Moreau, parce que le caractre de celui-ci ne lui offrait pas assez de
garantie pour lui, en cas de succs de la part de ce parti: mais je
crois aussi qu'il aurait pouss lui-mme, s'il avait entrevu la
possibilit de ranimer la rpublique tout en abattant le premier consul;
ce qui  cette poque n'tait pas impossible. Peut-tre aussi M. Fouch
n'avait-il pour but que de faire natre des circonstances graves, afin
de provoquer la ncessit de rtablir un ministre que l'on avait
supprim, et qu'il regardait comme son apanage.

L'loignement de Moreau pour les Vendens tait la consquence de ses
opinions; peut-tre aussi, dans cette circonstance, la crainte de la
rvision de sa conduite envers son camarade Pichegru en 1797[2]
l'a-t-elle empch de se rendre aux instances de celui-ci. Rpublicain
de bonne foi, il ferma l'oreille  toute proposition incompatible avec
l'existence et la restauration de la rpublique; l'ayant
particulirement connu, je suis convaincu qu'il n'a pas donn
connaissance au gouvernement des propositions qui lui furent faites,
parce qu'il s'tait persuad que le projet de Pichegru tait tellement
insens, qu'il n'aurait rien eu  faire pour le combattre le lendemain
du jour o ce gnral aurait abattu le premier consul. Il ne lui
paraissait pas possible qu'un autre que lui, Moreau, ft revtu de la
puissance consulaire. Il laissa donc agir Pichegru, persuad que c'tait
pour lui, Moreau, qu'il travaillait, et c'est ce qui a fait dire 
Pichegru en parlant de Moreau: Il parat que ce b...-l a aussi de
l'ambition[3].

Depuis que j'ai t revtu de l'autorit ministrielle, j'ai eu les
moyens de m'assurer que le premier consul n'avait d la vie,  cette
poque, qu' la diversit de projets de deux intrigues qui voulaient
galement le frapper, mais avec un but diffrent: ce fut pendant leur
dsunion que l'on en eut connaissance, et que l'on parvint  dcouvrir
tout ce qui se tramait; il y avait dj quelque temps que l'on tait
entour de menes sourdes, qui, sans offrir la certitude de l'existence
d'un complot tout organis, avertissaient cependant qu'il se passait
quelque chose qu'il devenait chaque jour plus important d'approfondir.

Mille bruits sinistres se croisaient comme si l'on et voulu prparer
les esprits  un vnement; on parlait de la possibilit d'arrter la
marche politique du premier consul; on crivait mme de Londres qu'il
serait assassin, et qu'on le savait de bonne part. La certitude de ces
avis, sans tre incontestable, tait cependant propre  donner de
l'inquitude, et par consquent  mriter l'attention du gouvernement.

Il n'y avait plus, comme je l'ai dit, de ministre de la police; c'tait
un conseiller d'tat qui dirigeait les recherches de tout ce qui tait
relatif  la surveillance gnrale, et qui travaillait avec le
grand-juge.

 cette poque, je reus une lettre d'un ancien chef venden que j'avais
oblig, et qui ne voulait plus que vivre en repos dans ses terres: il me
prvenait qu'il venait d'tre visit par une troupe de trente  quarante
hommes arms, qui taient venus l'entretenir des _folies_ auxquelles il
avait franchement renonc depuis le 18 brumaire, et que, autant pour
observer la parole qu'il avait donne  cette poque-l, que pour se
prmunir contre les suites qui pourraient en rsulter, il commenait par
m'informer de cet vnement, et m'ajoutait que, pour tre  l'abri, il
se rendrait  Paris aussitt que les vendanges seraient faites.

Je remis cette lettre au premier consul, qui, au cachet de vrit
qu'elle portait, jugea que j'obtiendrais peut-tre des dtails sur ce
qui commenait  l'occuper, et que, dans tous les cas, il tait bon de
connatre les dispositions politiques de la Vende, dans des
circonstances qui pouvaient s'aggraver par suite des vnemens qui se
prparaient.

Je partis donc incognito, et j'allai retrouver mon chef venden, qui me
donna de nouveaux dtails; et sur ma proposition ritre, nous partmes
tous deux, aprs m'tre pralablement dguis, pour aller  la recherche
de la bande dont il avait parl dans sa lettre.

Le troisime jour, nous vmes des hommes de son parti, qui s'en taient
spars la veille, et de qui nous emes tous les dtails qui m'taient
ncessaires pour fixer mes ides sur ses projets.

Cette bande avait  sa tte deux hommes nouvellement dbarqus  la
cte; elle courait le pays pour annoncer un changement prochain dans les
affaires, et avertir que l'on et  se tenir prt pour ce moment.
Effectivement, je voyais les paysans se nombrer par petits cantons,
comme pour se prparer  une insurrection; il y en avait mme qui me
disaient dans leur jargon: Comment est-ce que je ferons? je n'avons
plus de fusils, les bleus les ont pris. On sait que c'tait sous ce nom
que les Vendens dsignaient les rpublicains.

J'eus lieu de reconnatre, dans ce voyage, que ce malheureux pays tait
encore susceptible de se laisser de nouveau mettre en feu, de mme que
j'eus la conviction que beaucoup de chefs vendens auxquels nous
supposions une grande puissance morale dans ces contres, y taient
tout--fait tombs dans la dconsidration  cause de leurs rapports
avec le gouvernement. L'on me rpta qu'aucun d'eux ne serait en tat de
remuer le pays, mais qu'il tait probable que, cette fois-ci, ce serait
George lui-mme qui viendrait; et on alla jusqu' me dire que l'on ne
croyait pas qu'il s'exposerait  venir par la Bretagne, o tout le monde
tait vendu (voulant dire qu'on le trahirait); mais que probablement il
viendrait par la Normandie. Je voyais videmment,  l'esprance qu'ils
en avaient, qu'il tait le seul homme qui pt leur inspirer encore
quelque confiance et les porter  un mouvement.

Nous revnmes ce monsieur et moi  son chteau, d'o je partis le
lendemain pour Paris.




CHAPITRE III.

Mise en jugement de plusieurs chefs vendens.--Querel.--Le jeune
Troche.--Mission  la falaise de Biville.


Ces dtails surprirent beaucoup le premier consul, qui commenait  tre
inquiet de n'avoir pas reu de nouvelles de moi depuis que j'tais parti
de Paris; il me dit des choses obligeantes sur ma hardiesse et ma
rsolution  courir des chances aussi dangereuses, et certes il m'en a
tenu compte.

Il se dtermina alors  employer des moyens svres pour faire jaillir
la vrit des tnbres. Il avait un tact inconcevable pour juger quand
il tait sur un volcan, et pour mettre le doigt prcisment l o il
pouvait dcouvrir quelque chose.

Depuis qu'il gouvernait, les jugemens par conseil de guerre avaient t
fort rares; il avait mme eu le projet de les supprimer, hors les cas de
discipline militaire.

Il y avait cependant dans les prisons plusieurs individus que la police
y retenait, comme prvenus d'espionnage ou machinations politiques, et
l'on n'avait pas voulu les faire juger, parce que le premier consul
disait que le temps amnerait l'poque o on pourrait ne plus attacher
d'importance  ces intrigues-l, et qu'alors on les mettrait en libert.

Dans cette occasion-ci, il se fit apporter la liste de tous ces
individus, avec la date de leur arrestation, et des notes sur leurs
diffrens antcdens.

Il y avait parmi eux un nomm Picot, et un autre nomm Le Bourgeois, qui
avaient t arrts depuis plus d'un an  Pont-Audemer en Normandie,
comme venant d'Angleterre; ils avaient t signals  leur dpart de
Londres par un agent que la police y entretenait[4], et qui avait su
d'eux-mmes le sinistre projet qui les faisait passer en France, o ils
ne se rendaient que pour attenter  la vie du premier consul. On s'tait
jusqu'alors content de les tenir en prison. Le premier consul les
dsigna avec trois autres pour tre mis en jugement; ils furent livrs 
une commission. Les deux premiers montrrent une obstination qu'on
n'attendait pas; ils refusrent de rpondre, et furent condamns,
fusills, sans laisser chapper un seul aveu. Ils semblrent mme
vouloir dfier l'autorit, et prirent en lui annonant qu'elle
n'attendrait pas la guerre. Cette bravade diminua l'impression pnible
que fait toujours une excution. On ne fut pas plus avanc. Le premier
consul nanmoins fit surseoir  la mise en jugement qu'il avait
ordonne.

Le gouvernement, oblig de recourir aux informations sur un projet dont
il pressentait l'existence, avait excit le zle de tous les
fonctionnaires. Ceux-ci s'taient mis en recherche, et le prfet du
Bas-Rhin, M. She, oncle du duc de Feltre, signala une intrigue qui se
prsentait sous des couleurs assez fcheuses. Il s'tait assur que le
rsident anglais prs la cour de Wirtemberg entretenait une
correspondance tendue sur la rive droite du Rhin, qu'il tait sans
cesse en voyage, et visitait frquemment une troupe d'migrs qui venait
de se jeter dans le pays de Baden et aux environs d'Offenbourg. Il les
encourageait, leur donnait des secours, et leur annonait un changement
prochain en France. Enfin il avait pour auxiliaire la baronne de Reich,
qui habitait Offenbourg, et figurait depuis long-temps dans toutes les
trames contre-rvolutionnaires. On savait de quoi le rsident tait
capable. On rsolut de pntrer les vues, les projets qu'il nourrissait.
On lui dpcha un missaire fin, dli, qui l'enivra d'esprances, lui
surprit le secret des liaisons qu'il entretenait  l'intrieur, et le
fascina au point que le diplomate lui proposa de l'associer  ses
desseins. L'missaire accepta. Il pesa, discuta les chances que
prsentait l'entreprise, plaida le faux pour savoir le vrai, obtint tous
les renseignemens qu'il voulait avoir, et se mit en route pour Paris,
muni de fortes sommes qu'il avait eu l'adresse de soutirer au crdule
diplomate. Les projets qu'il signalait taient trop misrables pour
qu'on s'y arrtt. Sa mission n'apprenait rien. On fut oblig de
chercher d'autres sources d'informations.

Le premier consul revint aux poursuites qu'il avait arrtes. Il se fit
reprsenter la liste. Elle commenait par un nomm Querel. Quel est cet
homme? demanda-t-il. On lui rpondit que c'tait un Bas-Breton qui
avait servi sous les ordres de George dans la Vende. Arriv  Paris
depuis environ deux mois, il avait t arrt sur la dnonciation d'un
crancier qu'il n'avait pu satisfaire, et qui, pour se venger, l'avait
signal au gouvernement. Eh bien! reprit le premier Consul, je me
trompe fort, ou celui-l sait quelque chose. Il tait impossible que
Querel, avec des antcdens comme les siens, ne ft pas condamn. Il le
fut en effet: mais la sentence veilla les rflexions, car le lendemain,
lorsqu'on se prsenta pour le conduire au supplice, il dclara qu'il
avait des rvlations  faire au premier consul qui intressaient sa
vie. On sursit  l'excution. L'officier qui commandait le piquet vint
prvenir l'aide-de-camp de service des dispositions o se trouvait
Querel. L'aide-de-camp les transmit  son tour au premier consul, qui
l'envoya recevoir la dclaration. Elle fut dtaille, prcise, dissipa
les nuages qui voilaient encore l'assassinat qu'on mditait. En effet,
Querel dclara qu'il tait  Paris depuis six mois, qu'il tait venu
d'Angleterre avec George Cadoudal et six autres personnes qu'il nomma.
Ils avaient t joints depuis par quatorze autres personnes galement
venues d'Angleterre, dbarques sur un cutter de la marine royale
anglaise. Ils avaient tous t dposs au pied de la falaise de Biville,
prs de Dieppe; ils avaient t reus par un homme d'Eu ou de Trport,
qui les avait conduits  quelque distance de la cte, dans une ferme
dont il ne savait pas le nom. Ils taient ensuite venus de ferme en
ferme  Paris, o ils taient entrs isolment, et o ils ne se voyaient
que quand George les faisait appeler. Ainsi George tait  Paris depuis
six mois; ce qui n'avait jusque-l paru que du verbiage insignifiant
acqurait par cette rvlation une importance toute particulire.

Depuis le rtablissement de la tranquillit intrieure, la police avait
fait le relev de tous les individus qui avaient pris part aux discordes
civiles, ou s'taient fait remarquer dans les contres o les vols de
diligences et autres actes semblables avaient eu lieu; ces tats taient
diviss en plusieurs classes, 1 les excitateurs, 2 les acteurs, 3 les
complices, 4 enfin ceux qui avaient favoris l'vasion de quelqu'un de
ces individus.

Le tableau d'Eu et de Trport dsignait un horloger, nomm Troche, comme
un ancien missaire du parti.  la vrit, il avait vieilli, mais son
fils tait en tat de le remplacer. On ordonna  la gendarmerie de
l'arrter sans bruit et de l'amener  Paris. On avait devin juste. Ce
jeune homme, g de dix-huit ou dix-neuf ans y fut reconnu par Querel,
et comme il avait autant de finesse que d'ingnuit, il se douta bien,
en voyant ce dernier, de ce qu'on avait  lui demander. Il ne chercha
pas  nier un fait qui tait trop palpable pour tre contest;
d'ailleurs son rle avait t si simple, qu'il ne voulut pas s'exposer 
devenir plus coupable par une dngation qui, dans tous les cas, ne lui
aurait servi personnellement  rien. Il raconta tout ce qu'il avait
fait, tout ce qu'il avait vu ou appris; qu'il avait conduit MM. de
Polignac  Biville, o ils avaient pass la journe dans la maison d'un
matelot; qu'il tait all les reprendre  la nuit pour les mener  la
ferme qui formait la premire station pour se rendre  Paris. Les
dtails fixrent l'opinion qu'on devait se former de cette entreprise.

Troche avait dclar que trois dbarquemens avaient dj eu lieu, et
qu'il devait s'en faire un quatrime le lendemain soir du jour o il
parlait. On donna sur-le-champ avis de cette circonstance au premier
consul. Il me fit appeler dans son cabinet, o je le trouvai qui
mesurait au compas les distances des diffrens points de la cte de
Normandie  Paris.

Il m'expliqua de quoi il tait question, et me fit partir de suite pour
aller m'emparer de ce nouveau dbarquement; il me chargea ensuite de
revenir par la route qu'avaient suivie ces petites bandes, et de
reconnatre moi-mme ces divers foyers de troubles.

Je partis  sept heures du soir, suivi d'une grosse guimbarde des
curies du premier consul, qui tait pleine de gendarmes d'lite.

J'avais amen le jeune Troche avec moi, parce que le transport n'et pas
pris terre, s'il ne l'et aperu sur le rivage. Chemin faisant, il me
conta son aventure avec une vritable ingnuit. Il venait seulement de
s'apercevoir qu'on l'avait employ  des intrigues qui pouvaient le
conduire  l'chafaud; il mettait autant de zle  aller tendre un pige
 ceux qui arrivaient qu'il avait pu en mettre  servir ceux qui avaient
pass.

J'avais des pouvoirs du ministre de la guerre pour tous les cas qui
pourraient survenir; je ne craignais aucune entrave. J'arrivai  Dieppe
le lendemain  la nuit close, c'est--dire vingt-quatre heures aprs mon
dpart de Paris.

Je demandai de suite les signaux de la cte. Ils n'apprenaient rien, si
ce n'est qu'un cutter ennemi continuait  se tenir en croisire prs de
Trport; j'en fis part  Troche, qui me dit que c'tait celui qui
portait le dbarquement et le mme qui avait amen les trois autres. Il
se tenait dans cette position afin de pouvoir, dans une seule borde,
arriver au pied de la falaise o il avait coutume de dbarquer; au
surplus, il promettait, quand il l'aurait vu au jour, de me donner des
indications plus positives. La mer tait assez forte et peu propre 
favoriser l'chouage d'une chaloupe sur une cte seme de rcifs.
Nanmoins je ne m'arrtai pas  Dieppe. Je me dguisai et partis 
cheval pour me rendre  Biville, o j'emmenai le jeune Troche, ainsi que
mes gendarmes, qui taient aussi dguiss. Tous taient des hommes d'un
courage prouv. On pouvait avec eux courir sans inquitude tous les
hasards. Je fis mettre pied  terre  quelque distance de Biville.
J'envoyai les chevaux  l'auberge, et attendis, pour pousser plus avant,
que ma petite troupe, qui avait ordre de ne pas se montrer, m'et
rejoint. Elle ne tarda pas; nous nous remmes en route sous la conduite
de Troche, qui nous mena  une maison o entraient habituellement les
missaires que les paquebots anglais jetaient sur la cte. C'tait l
qu'ils se rchauffaient, se dlassaient, se disposaient  gagner la
premire station, qui, place  plusieurs lieues dans les terres, tait
hors du cercle de la surveillance habituelle des autorits. Situe 
l'extrmit du village qui regarde la mer, la maison offrait  ceux qui
la frquentaient l'avantage de pouvoir entrer et sortir sans que
personne les apert.

Je me plaai avec mon monde dans le jardin de cette chaumire; je
cherchais  recueillir le bruit qui pouvait dceler des pas d'hommes,
lorsque j'aperus,  travers une petite fentre, une large table charge
de vin, de grandes tartines toutes coupes, ainsi qu'un gros pain de
beurre. J'appelai Troche et lui fis remarquer ces apprts. C'est la
collation, me dit-il, que l'on donne ordinairement  ceux qui arrivent
de la cte; s'ils ne sont pas venus, ils ne tarderont pas, car la mare
va baisser. S'ils ne profitent pas du moment pour dbarquer, ils ne
pourront prendre terre aujourd'hui, parce que les rcifs empchent les
chaloupes d'aborder. Le temps pressait; je me dterminai  entrer dans
la maison, sans trop savoir ce que contenait la seconde pice dont je
voyais la porte.

J'avais avec moi un gendarme d'un sang-froid  toute preuve. Je lui
ordonnai de me suivre, de se jeter sur cette porte et de ne pas la
laisser ouvrir que tous ses camarades ne fussent entrs. J'tais dcid
 fermer aussitt la premire, bien persuad, quoi que renfermt la
chaumire, qu'avec des hommes aussi dtermins, j'en viendrais  bout.
Mes dispositions prises, je fis entrer Troche, que je ne quittais pas
des yeux, afin de m'assurer si quelque regard, quelque signe ne nous
trahissait pas. La prcaution tait inutile; la femme du matelot ne
douta pas un moment que nous ne fussions des dbarqus, et demanda 
Troche combien il en amenait; Troche rpondit qu'il ne venait pas de la
cte, qu'il y allait: C'est bien, lui dit-elle, vous y trouverez le
petit Pageot de Pauly, qui est parti, il y a une heure, aprs vous avoir
long-temps attendu. Je fus curieux de savoir quel tait ce petit
Pageot: c'tait un compre de Troche qui venait quelquefois  la
falaise, mais dont les fonctions se bornaient ordinairement  conduire
les dbarqus  la seconde station, et  porter leurs paquets.

La bonne femme ignorait galement ce qui tait arriv  Troche et qui
j'tais. Je me htai de quitter sa maison pour aller  la cte o le
dbarquement devait s'effectuer pendant que j'tais chez elle. De
Biville  la cte il n'y a que pour quelques minutes de chemin. La terre
tait couverte de neige, le vent nous donnait au visage; nous marchions
avec prcaution, lorsque nous entendmes parler  quelques pas en avant
de nous. Troche crut reconnatre la voix de Pageot; mais, comme la nuit
tait noire et que la conversation se tenait dans un chemin creux, il
tait impossible de juger du nombre des interlocuteurs. J'embusquai mes
gendarmes derrire l'avenue par laquelle ils arrivaient, et me plaai de
ma personne  l'endroit o ils devaient dboucher pour gagner la maison
du matelot. Ils n'taient que deux. Je donnai nanmoins le signal. Mes
hommes sortirent d'embuscade et les saisirent. Cette brusque apparition
effraya les villageois: ils se crurent morts; mais Pageot aperut
Troche, il se rassura et nous apprit qu'il revenait de la cte, que la
chaloupe n'avait pu aborder, parce que la lame tait trop grosse,
qu'elle les avait prvenus qu'elle prendrait terre le lendemain. Il y
avait dj deux ou trois jours qu'elle essayait chaque soir d'aborder,
mais la mer avait constamment t mauvaise. Le pied de la falaise tant
couvert de rcifs, une embarcation ne pouvait approcher que pendant la
mare haute, et lorsque les eaux sont tranquilles.

Je passai le reste de la nuit dans la maison du matelot, et j'allai au
jour reconnatre, avec Troche, le cutter ennemi, qu'il connut pour tre
celui auquel j'avais affaire. Ce btiment gagnait le large ds que
l'aurore commenait  poindre; mais il revenait louvoyer ds que le jour
tombait, et se plaait en face d'une tour de signaux de cte, que
baignait un large et profond ravin,  l'extrmit duquel tait fixe une
corde, connue dans le canton sous le nom de corde des contrebandiers.

Cette corde, de la grosseur d'un cble de vaisseau marchand, tait
applique perpendiculairement le long de la falaise, qui, en cet
endroit, a plus de deux cent cinquante pieds d'lvation  pic. Elle
tait amarre  de gros pieux fichs profondment dans la terre, et
disposs de six pieds en six pieds. Celui qui montait le dernier la
repliait et l'accrochait  un piquet destin  cet usage, afin de la
drober aux patrouilles qui pouvaient circuler le long de la cte. Ce
moyen d'introduire de la contrebande devait tre bien ancien, car cette
corde me parut tre un tablissement tout--fait organis. Elle avait
ses surveillans qui taient chargs de l'entretenir, et les
contrebandiers payaient fort exactement la rtribution qui leur tait
impose pour la passe.

Jamais pril ne m'avait paru aussi imminent que celui que courait un
homme gravissant ainsi la falaise, un fardeau sur les paules. Il
suffisait qu'un pieu d'amarrage manqut pour qu'il ne ft plus question
de la contrebande ni du contrebandier. C'tait par l que George et ses
compagnons taient venus en France, et assurment on tait loin de
penser  un passage qui s'effectuait  moins de cent pas d'une tour de
signaux, habite par les guteurs, qui  la vrit se retiraient la
nuit. Je fis de pnibles rflexions en voyant les mille dangers qu'on ne
craignait pas d'affronter, pour vendre quelques denres prohibes, et
surtout pour venir commettre un crime qui, en rsultat, ne devait
changer la position d'aucun de ceux qui s'en chargeaient. Cela me donna
la curiosit d'approfondir jusqu' quel point ces gens savaient ce qu'on
leur faisait faire, et je fus bientt convaincu qu'ils se doutaient bien
qu'ils faisaient mal, mais aucun n'avait eu la pense de faire la
moindre question l-dessus. Cette corde tait un revenu pour les plus
ncessiteux: comme elle leur rapportait beaucoup, ils l'entretenaient
avec soin, mais pas un d'eux n'avait cherch  pntrer ce qu'on ne lui
avait pas dit. Ils respectaient tous les secrets des autres, pour que
l'on respectt celui qui les faisait vivre, et ils furent plus affects
de la suppression de cette corde que d'avoir servi  introduire George
en France; du reste, tous croyaient fermement n'avoir favoris que des
contrebandiers. Aussi n'essaya-t-on pas de les punir d'une complicit
qu'ils ne souponnaient pas.

Je retournai le soir  la cte, et me plaai moi-mme  l'issue du
dbouch, mais la mer fut constamment grosse. Je passai six ou sept
nuits  attendre un dbarquement qui ne put s'effectuer.

J'tais depuis vingt-huit jours dans cette position, lorsque je reus
ordre de retourner  Paris.




CHAPITRE IV.

Activit de la police.--Mesures diverses.--Moreau.--Personnage
mystrieux.--Conjectures  ce sujet.--Famille royale.--L'attention se
porte sur le duc d'Enghien.--Envoi d'un missaire sur les bords du Rhin.


Pendant que j'tais  Dieppe, la police avait continu les recherches
qu'elle faisait  Paris. Elle avait non seulement acquis la connaissance
individuelle de tous les missaires qui avaient suivi George, mais elle
tait parvenue  les arrter tous, depuis le chef jusqu'au plus simple
individu de l'expdition.

Les arrestations avaient rompu le silence dont on s'tait envelopp en
les commenant; les journaux qui en avaient parl taient parvenus en
Angleterre, d'o l'on avait promptement envoy prvenir le cutter qui
croisait devant Dieppe, o, heureusement pour les passagers, le mauvais
temps l'avait empch de les mettre  terre.

Le cutter gagna les ctes du Morbihan o nous allons le retrouver tout 
l'heure. Je restai quelques jours aux environs de Dieppe, et rentrai 
Paris. Je fus surpris en arrivant de voir l'activit que l'on avait
dploye pour s'assurer de George et des siens. La cavalerie de la
garde, celle de la garnison, fournissait des grandes-gardes qui taient
postes sur les boulevards extrieurs, et tenaient des vedettes autour
du mur d'enceinte de la capitale. Continuellement en mouvement de l'une
vers l'autre, celles-ci formaient des patrouilles permanentes qui
avaient ordre d'arrter tout ce qui cherchait  escalader les murs pour
gagner la campagne.

Une mesure correspondante avait t prise aux barrires. On visitait
avec la dernire svrit tout ce qui en sortait.

On ne s'en tait pas tenu l: on avait rendu une loi qui prescrivait 
chaque citoyen de dclarer les personnes qui taient loges chez lui, et
qui prononait la peine de mort contre quiconque donnerait asile aux
complices de George. De semblables mesures devaient amener des
rvlations; elles en amenrent en effet.

On connut bientt tous les individus qui avaient appartenu  cette
association. On en dressa une liste avec leur signalement, et on la
placarda dans Paris, ainsi que dans toute la France, o l'on ne pouvait
plus voyager, mme avec des passe-ports, sans tre examin de la tte
aux pieds. Ce fut par les rvlations de quelques individus arrts,
qu'on dcouvrit que le gnral Moreau n'tait pas tranger 
l'entreprise.

La prsence de George, celle de diverses personnes, que l'lvation de
leur naissance devait loigner d'un tel homme, ne permettaient plus de
douter de l'existence d'une conspiration, ni du but qu'elle se
proposait. Elle semblait assez grave pour ne pas repousser l'ide que
les conjurs n'avaient rien nglig pour s'associer le gnral Moreau.
Cela parut d'autant moins invraisemblable, que la conduite que ce
gnral affectait de tenir fortifiait les soupons qui s'levaient dj
sur sa fidlit  ses anciens principes politiques.

Le domestique de George dclara qu'un soir il tait sorti en fiacre avec
son matre, qui avait avec lui un petit gnral boiteux dont il ne
savait pas le nom, ainsi qu'un autre personnage qui lui tait galement
inconnu. Il ajouta qu'arrivs au boulevard de la Madeleine, le petit
gnral tait descendu, et avait t chercher le gnral Moreau chez
lui, rue d'Anjou; qu'alors son matre, avec l'autre personnage, avaient
mis pied  terre, et que tous deux s'taient promens avec le gnral
Moreau, pendant que lui et le petit gnral boiteux se tenaient dans le
fiacre. Quand ils remontrent en fiacre, il entendit dire au personnage
qui accompagnait son matre, en parlant du gnral Moreau: Il parat
que ce b...-l a aussi de l'ambition.

Le grand-juge fit en conseil un rapport officiel sur cette circonstance,
et l'arrestation du gnral Moreau fut ordonne. Elle eut lieu sur le
pont de Charenton; Moreau fut arrt comme il revenait de son chteau de
Gros-Bois, et conduit au Temple; on s'assura galement de son
secrtaire: mais Fouch, qui probablement avait ses raisons pour qu'on
ne scrutt pas trop svrement la conduite de Frnire (c'est le nom du
secrtaire), mit tout en mouvement pour lui faire rendre la libert; il
feignit le zle, affecta le respect des formes et dit au premier consul
que, quand on avait une bonne affaire, il ne fallait pas la gter par
de l'arbitraire et de l'injustice; qu'on avait arrt Frnire, qui
n'tait pas accus, que personne ne chargeait. Il faut, lui dit-il, vous
montrer quitable et relcher cet homme.

Le premier consul donna dans le pige; malgr les instances de la
police, qui demandait  retenir huit jours Frnire, il le fit mettre en
libert. Il y tait  peine, qu'il fut vivement compromis par les
dpositions de tous ceux que George avait mis en contact avec les
entourages du gnral Moreau. On chercha  le reprendre, mais trop tard,
il tait dj en sret. Cette circonstance fit natre des soupons sur
M. Fouch; mais comme il tait dj connu pour tre d'un caractre fort
lger, on ne s'y arrta pas.

Fouch suivait avec une sollicitude toute particulire les recherches
que dirigeait M. Ral, et quand il avait surpris quelque nouvel
incident, il courait le raconter aux Tuileries. Le premier consul
qu'amusait quelquefois son esprit, lui disait: Vous faites donc
toujours de la police? J'ai conserv, rpondait Fouch, quelques amis
qui me tiennent au courant. La conversation s'engageait ainsi sur
l'entreprise de George, dont les ramifications ne laissaient pas que
d'occuper le premier consul, qui aimait  en parler de confiance. Fouch
s'emparait de tout ce qui lui chappait pour aller puiser de nouvelles
informations.

Il tait difficile qu'en se plaant ainsi entre le chef de l'tat et
celui qui dirigeait les recherches, il ne trouvt pas  faire ses
affaires personnelles; et peu lui importait aux dpens de qui il les
ferait. Mais en flattant le pouvoir, il n'oubliait pas ses frres et
amis du bon temps, et rpandait que le premier consul ne voulait plus
de patriotes, qu'il faisait rentrer tous les migrs  dessein de s'en
servir; et autres propos de cette espce, qui trouvent toujours  se
placer dans une ville o rien n'est perdu.

Cette tentative contre la vie du premier consul produisit une impression
profonde sur l'opinion publique. On tait rvolt  la seule ide d'un
projet dont les moindres consquences eussent t de replonger la France
dans l'abme de malheurs auxquels elle tait  peine chappe. On tait
indign des moyens d'excution qui avaient t adopts, parce qu'en
France on n'aime pas les assassinats. Chaque dpartement, chaque ville
un peu considrable, la Vende mme envoya une dputation particulire
au premier consul pour le fliciter de la dcouverte d'une trame aussi
odieuse. Ces dputations ne trouvaient pas d'expressions assez fortes
pour rendre l'indignation qui les animait, et le dvouement qu'elles
portaient  un homme dont la conservation intressait la France entire.
On invoquait la vengeance des lois; on suppliait le premier consul de
fermer l'oreille  la clmence dans l'intrt de l'avenir. Ce cri tait
unanime dans toute la rpublique. Chaque fonctionnaire, loign ou
prsent; chaque officier, de quelque grade qu'il ft, et
particulirement tout ce qui aspirait  la faveur, ne rvait qu'au moyen
de saisir cette circonstance, pour signaler son dvouement  la personne
du premier consul.

Je l'ai vu souvent fatigu de tout ce qu'on lui disait  cet gard;
nanmoins il fut vivement touch des marques d'attachement qui lui
furent donnes de tous les points de la France, ainsi que cela avait
dj eu lieu lors de la machine infernale. Il tait au temps de sa plus
grande puissance sur la nation. L'arme runie dans les camps frmissait
de rage  la seule pense qu'on avait voulu ter la vie  celui qu'elle
regardait comme son gnie tutlaire. Si le lendemain du rapport du
grand-juge, le gnral Moreau et t envoy devant un conseil de
guerre, c'et t fait de lui.

On proposa de l'y traduire; mais le premier consul repoussa cette ide,
parce qu'il jugeait froidement de l'tat des choses. Il eut raison; car,
dans le fait, il ne s'agissait pas d'un dlit militaire, et d'ailleurs
la prsence de Moreau tait ncessaire pour la suite de l'instruction du
procs. Cette instruction se faisait au Temple mme, et presque
publiquement, car on y entrait sans difficult. Le juge-instructeur s'y
tait lui-mme tabli, tant les confrontations taient nombreuses.
Indpendamment de cela, la police continuait ses recherches. On ne
voyait dans George qu'un chef d'excution: l'on se demandait pour qui,
au nom de qui, il aurait agi le lendemain du jour o il aurait abattu le
premier consul. L'on tait naturellement amen  conclure qu'un
personnage plus important tait cach quelque part, o il attendait que
le coup ft port avant de se faire reconnatre. On jetait les yeux
partout, on interrogeait les gens de George, ceux de la maison o il
avait demeur, et on ne trouvait rien. Enfin, deux de ses domestiques,
interrogs sparment, dclarrent que tous les dix ou douze jours il
venait chez leur matre un monsieur dont ils ne savaient pas le nom, qui
pouvait tre g de 34  35 ans, qui avait le front chauve, les cheveux
blonds, la taille mdiocre et une corpulence ordinaire. Ils rapportrent
qu'il tait toujours trs-bien mis, soit en linge, soit en habits; qu'il
fallait que ce ft un grand personnage, car leur matre allait toujours
le recevoir  la porte; quand il tait dans l'appartement, tout le
monde, MM. de Polignac et de Rivire, comme les autres, se levaient et
ne s'asseyaient plus qu'il ne se ft retir, et que toutes les fois
qu'il venait voir George, ils passaient ensemble dans un cabinet o ils
restaient seuls jusqu'au moment o il se retirait, et qu'alors George le
reconduisait jusqu' la porte.

Cette dclaration, que l'on fit rpter et circonstancier avec soin,
augmenta encore l'anxit. On chercha quel pouvait tre ce personnage,
objet des respects de George et de ses complices; les dposans ne
pouvaient le dire. Ils ne l'avaient jamais vu avant qu'il vnt voir leur
matre. On ne savait que conjecturer; on poussa d'autant plus vivement
les recherches, on s'enquit si on ne frottait pas quelques vieux
appartemens  lambris dors dans les htels du Marais ou du faubourg
Saint-Germain, qui presque tous taient depuis long-temps inhabits;
mais on n'apprit rien. Il rsultait des diffrentes dpositions faites
par les premiers individus qui avaient t arrts, que tous avaient t
embarqus en Angleterre sur un cutter de la marine royale qui les avait
dbarqus sur nos ctes; en outre, les sommes considrables dont ils
taient porteurs au moment de leur arrestation, George surtout,
dmontraient que cette entreprise tait celle d'un gouvernement qui
n'avait rien nglig pour la faire russir. On resta convaincu, malgr
la rvlation de quelques subordonns de George, qui donnaient des
dtails sur des poignards qu'ils portaient sur eux au moment de leur
arrestation, que cette entreprise n'tait que l'oeuvre du ministre
anglais qui voulait,  tout prix, abattre le premier consul. On pensait
qu'effray de la sagesse avec laquelle il avait tout rpar, tout calm,
il voulait le faire prir, mais que, pour loigner l'odieux d'un pareil
attentat, il avait imagin de le faire excuter par les malheureux
dbris d'un parti qu'il n'avait cess de nourrir de fausses esprances.
Il abusa de leur infortune en les trompant  l'aide de rapports que lui
fournissaient les agens qu'il entretenait en France; il viola
l'hospitalit en faisant tenter en leur nom un crime qui devait tarir
l'intrt qu'inspirait leur malheur.

Heureusement pour eux, cette conception exigeait des moyens qu'ils
n'avaient plus; car rarement l'infortune rencontre autre chose que de
l'abandon et de la perfidie[5].




CHAPITRE V.

La question de l'enlvement du duc d'Enghien s'agite en
conseil.--Opposition du consul Cambacrs.--L'ordre de l'enlvement est
donn.--Le duc d'Enghien est amen  Paris.--Je reois le commandement
des troupes envoyes  Vincennes.--Sance de la commission militaire.


On commenait  tre assez gnralement d'accord sur la vraie source de
cette entreprise, et l'on tait fort impatient d'arriver  la dcouverte
du personnage mystrieux, qui n'tait encore qu'un sujet de conjectures,
et dont la connaissance devait fixer toutes les opinions. Chacun
cherchait, se creusait la tte, sans pouvoir fixer ses ides; grands et
petits, chacun montrait son dvouement. Le premier consul tait
peut-tre de tous, celui qui s'abandonnait le moins  son imagination:
Il ne cessait de rpter que ce n'tait pas  lui  dcouvrir la trame
qui le menaait. C'est, je crois, de ce moment que datent les
combinaisons de quelques hommes dcids  exploiter cette circonstance 
leur profit. De toutes les conjectures qu'on lui soumit, celle qui parut
le frapper le plus est la suivante. Elle tait tout  la fois
vraisemblable et perfide. On lui dit que le parti de la rvolution
pouvait, tout aussi bien que la maison de Bourbon, profiter du coup que
mditait George. Celle-ci n'avait srement pas manqu de prendre ses
mesures pour contenir les jacobins, elle avait infailliblement envoy
sur les lieux quelqu'un de ses membres pour rallier tout le monde,
aussitt que le coup aurait t port; le membre, ajoutait-on, ne
serait-il pas le personnage mystrieux qui s'tait montr chez George,
et non chez Moreau, peu traitable alors, ds qu'on attaquait le
rpublicanisme?

Ce raisonnement n'tait pas dpourvu de justesse. On fit l'appel de tous
les princes de la maison de Bourbon.

Le signalement donn par les gens de George ne se rapportait ni  l'ge
du comte d'Artois, ni au physique du duc de Berri. Les hommes de George,
qui le connaissaient personnellement, disaient d'ailleurs que ce n'tait
pas lui.

Le duc d'Angoulme tait  Mittau avec le roi. On savait le duc de
Bourbon  Londres. On en vint naturellement au duc d'Enghien, qui
rsidait  Ettenheim, sur la rive droite du Rhin. La proximit de la
rsidence, la rsolution de son caractre n'avaient pas chapp  ceux
qui appelrent l'attention sur lui. On le nomma aux gens de George, mais
ils ne le connaissaient pas. Leur dclaration ne fit qu'irriter la
curiosit. On avait perdu la trace du duc d'Enghien depuis le trait de
Lunville; on n'avait mme eu aucun motif de s'occuper de lui. On ne
savait s'il avait continu de rsider  Ettenheim.

Le ministre des relations extrieures, par qui arrivaient  cette poque
toutes les informations du dehors, n'avait pas lui-mme sur ce prince de
renseignemens plus positifs que ceux qu'avait fournis Mhe. Le premier
consul ne cacha pas l'tonnement qu'une telle ignorance lui causait, et
ordonna d'envoyer sur les lieux s'informer de ce qu'avait fait M. le duc
d'Enghien depuis six mois.

M. Ral, charg de cette opration, alla lui-mme, pour viter toute
quivoque, expliquer au premier inspecteur de gendarmerie les intentions
du premier consul. L'inspecteur fit choix d'un officier de ses bureaux,
auquel il donna des instructions conformes  celles qu'il venait de
recevoir. Le malheureux officier se coiffe de l'ide que le duc
d'Enghien est le personnage que l'on cherche, et se croit charg de
constater ce qu'il ne devait qu'approfondir. Il avait pris sa mission 
contre-sens; il jugea de travers.

Il est nanmoins juste de convenir que cet officier put apprendre 
Ettenheim ou ailleurs que le duc d'Enghien venait presque toutes les
semaines au spectacle  Strasbourg, fait qui m'a t attest par une
personne qui tait au service de ce prince  l'poque de son
enlvement[6]. On sera parti de l pour conclure qu'il tait attir 
Strasbourg par quelque chose de plus important qu'un spectacle, et que
d'ailleurs, s'il s'exposait  tant de dangers pour une satisfaction de
cette espce, les prils ne l'arrteraient pas lorsqu'il s'agirait d'un
intrt plus grand. On a mme assur que sous le Directoire il tait
venu jusqu' Paris, et que ce fut Bernadotte, alors ministre de la
guerre, qui le fit avertir de se sauver. Le ministre des relations
extrieures devait savoir  quoi s'en tenir sur tout cela; quant au
premier consul, il tait en gypte  cette poque.

L'officier arriv de Paris  Ettenheim observe, questionne, apprend que
le duc d'Enghien vivait plus que modestement. Depuis que des migrs
taient revenus dans ses environs, le prince en recevait plusieurs; il
les invitait  dner, peut-tre mme leur donnait-il quelque argent: il
n'y avait rien l qui pt porter ombrage. Il aimait la chasse, avait une
liaison de coeur avec une dame franaise qui partageait son exil, et
faisait frquemment des absences qui duraient plusieurs jours. On le
conoit quand on sait ce que c'est que la passion de la chasse, et qu'on
connat les montagnes de la fort Noire.

L'observateur envisagea la chose sous un autre aspect; il ne crut ni 
la chasse ni aux affections du prince, et accourut  Paris avec un
rapport dans lequel il dclarait que le duc d'Enghien menait une vie
mystrieuse, qu'il voyait souvent des migrs, qu'il les dfrayait,
qu'il faisait souvent des absences de huit, dix et douze jours, sans que
l'on st o il allait.

Le rapport dont je viens de parler ne pouvait manquer de produire son
effet. Lorsque le premier inspecteur de la gendarmerie le reut, il le
porta lui-mme au premier consul, au lieu de le remettre  M. Ral, que
cela regardait particulirement. L'on tmoigna mme de la surprise 
celui-ci de ce qu'il ne savait pas un mot de la manire de vivre du duc
d'Enghien; le premier consul, qui tmoignait cet tonnement, ne se
rappelait sans doute plus l'ordre qu'il avait donn  M. Ral pour le
premier inspecteur de la gendarmerie, et ne considrait pas que le
rapport que celui-ci venait de lui faire tait la consquence de l'ordre
qui lui avait t transmis par M. Ral.

On avait fait, entre autres, ce calcul-ci au premier consul: il faut
soixante heures pour venir d'Ettenheim  Paris, en passant le Rhin au
bac de Rhinan, et soixante pour retourner; cela fait cinq jours, et au
moins cinq jours pour rester  Paris  tout observer et diriger, voil
l'emploi des absences du duc d'Enghien et l'intervalle des visites
mystrieuses faites chez George qui sont expliques. Cette concidence
fut funeste au duc d'Enghien.

M. Ral avait rpondu  la question de surprise sur l'ignorance o tait
la police, qu'elle attendait le rapport de la gendarmerie. Eh bien! dit
le premier consul, c'est prcisment elle qui m'apprend cela ainsi que
le prfet de Strasbourg. Au reste, j'ai donn l'ordre qu'on enlevt le
duc d'Enghien avec tous ses papiers; ceci passe la plaisanterie; venir
d'Ettenheim  Paris pour y organiser un assassinat, et se croire bien en
sret parce que l'on est derrire le Rhin! je serais trop simple de le
souffrir.

Toutefois le premier consul ne s'tait pas dcid seul  l'enlvement du
duc d'Enghien; il avait assembl un conseil compos des trois consuls,
du ministre des relations extrieures, du grand-juge, et de M. Fouch,
qui n'tait plus que snateur, mais qui se donnait beaucoup de mouvement
pour remonter au ministre.

Dans ce conseil, le grand-juge fit l'expos de l'tat de situation de la
conspiration quant  l'intrieur; le ministre des relations trangres
lut ensuite un grand rapport sur les ramifications des conjurs 
l'extrieur, dans lequel taient dtailles toutes les folies de Drack,
extraites du rapport de Mhe, et appuyes de quelques correspondances
officieuses concernant les migrs qui habitaient l'lectorat de Baden;
ce rapport finissait par la proposition d'enlever M. le duc d'Enghien de
vive force et d'en finir.

M. le duc Cambacrs, de qui je tiens ces dtails, et que je n'ai pas d
nommer de son vivant, m'a ajout qu'il avait fait une violente objection
 la proposition de l'enlvement de vive force, observant que, puisque
le duc d'Enghien venait quelquefois sur le territoire, ainsi qu'on le
disait, il tait plus simple de lui tendre un pige et de lui appliquer
la loi sur les migrs,  quoi on lui avait rpondu: Parbleu! vous nous
la donnez belle; aprs que les journaux ont t remplis des dtails de
cette affaire, vous croyez qu'il donnera dans un pige; et il persista
dans les conclusions de son rapport[7].

On se mit  parler long-temps sur cette matire aprs cette discussion;
le premier consul demanda les voix qui s'taient runies  l'opinion du
ministre des relations, et, quittant le conseil, il passa dans son
cabinet, o il dicta  son secrtaire les ordres ncessaires pour
l'enlvement de M. le duc d'Enghien. Le ministre de la guerre ordonna en
consquence au colonel des grenadiers  cheval de se rendre 
Neufbrissac, et aprs s'y tre abouch avec la gendarmerie, qui avait
t mise  sa disposition, de prendre un dtachement de la cavalerie de
la garnison, de passer le Rhin au bac de Rhinan, de se porter rapidement
 Ettenheim,  la demeure du duc d'Enghien, de le constituer prisonnier,
et de l'envoyer  Paris avec tous ses papiers, esprant que l'on y
trouverait des renseignemens utiles sur les relations qu'il devait avoir
eues avec cette conspiration[8].

Cet ordre fut ponctuellement excut, et, pour prvenir les
reprsentations que ne manquerait pas de faire l'lecteur de Baden, on
lui signifia qu'il et  loigner sur-le-champ cette troupe d'migrs
qui avait reparu sur les bords du Rhin[9].

Le duc d'Enghien fut arrt le 15 mars et conduit le mme jour  la
citadelle de Strasbourg, o il resta jusqu'au 18, qu'il partit pour
Paris sous l'escorte de la gendarmerie. Il y arriva le 20 mars, vers
onze heures du matin; sa voiture, aprs avoir t retenue  la barrire
jusqu' quatre heures du soir, fut conduite par les boulevards
extrieurs  Vincennes, o ce prince fut constitu prisonnier[10].

Je venais d'arriver  Paris depuis deux ou trois jours, de retour de ma
mission de Dieppe qui avait dur deux mois, et je me trouvais de service
 la Malmaison, quand le duc d'Enghien arriva  Paris. J'avais observ
que, contre son habitude ordinaire, le ministre des relations
extrieures tait venu ce jour-l chez le premier consul vers midi; j'en
fis la remarque, parce que c'tait ordinairement le soir trs-tard que
ses visites avaient lieu. Vers cinq heures du soir du mme jour, je fus
appel dans le cabinet du premier consul, et je reus de lui une lettre
cachete, avec l'ordre de la porter au gouverneur de Paris, alors le
gnral Murat. En arrivant chez celui-ci, je me croisai sous la porte
avec le ministre des relations extrieures qui en sortait. Le gnral
Murat, qui tait indispos au point de ne pouvoir marcher, me dit que
cela suffisait, et qu'il allait m'envoyer les ordres qui me
concernaient.

Je ne savais pas  quoi ces ordres pouvaient avoir trait, et j'tais
loin d'tre au fait de ce qui touchait le duc d'Enghien, dont le nom
avait  peine t prononc  l'arrive d'une dpche tlgraphique au
moment de son dpart de Strasbourg; je croyais retourner  la Malmaison,
lorsque je reus l'ordre de prendre sous mon commandement une brigade
d'infanterie qui devait tre runie le mme soir  la barrire
Saint-Antoine, et d'tre rendu avec elle  Vincennes  la nuit.

La gendarmerie d'lite, dont j'tais colonel, et qui alors ne faisait
pas partie de la garde, mais qui appartenait  la garnison de Paris,
avait reu du gouvernement l'ordre d'envoyer son infanterie et un fort
dtachement de sa cavalerie, pour tenir garnison  Vincennes.  cette
poque, ce chteau tait un btiment abandonn et dans le dernier tat
de vtust. Le double de cet ordre m'avait t envoy, et, pour que ma
lgion ft en tat de s'y conformer, je courus moi-mme  sa caserne
pour faire consigner tout le monde, car il tait prcisment l'heure 
laquelle les officiers, ainsi que les gendarmes, sortaient pour leur
distraction, et ne devaient plus rentrer qu' l'heure de l'appel aprs
la retraite.

Je me rendis ensuite  Vincennes, o j'entrais pour la premire fois; il
faisait nuit, je ne voyais pas de place pour tablir la gendarmerie qui
arrivait, ainsi que la brigade qui devait la suivre. Nanmoins je fis
entrer la premire par la porte du chteau, et la postai dans la cour,
avec dfense de laisser communiquer avec le dehors sous quelque prtexte
que ce ft: je portai ensuite l'infanterie de la garnison sur
l'esplanade, du ct du parc.

Les casernes de Paris sont situes dans des quartiers loigns les uns
des autres; quelques uns des corps qui reurent l'ordre de marcher dans
cette circonstance, eurent  traverser la ville dans des points opposs
et trs-distans de la barrire du Trne. Cet loignement fut cause
qu'ils n'arrivrent  Vincennes qu'aprs trois heures du matin, parce
qu'il tait dj tard quand les ordres de leur dpart taient parvenus 
leurs casernes.

Ce fut pendant que j'tais occup du soin de placer toutes ces troupes,
qu'arrivrent le prsident de la commission militaire, ainsi que les
juges qui devaient la composer. Je venais d'apprendre, depuis que
j'tais  Vincennes, que le duc d'Enghien y tait arriv  cinq heures
de l'aprs-midi, escort par la gendarmerie de Strasbourg que je vis
encore au chteau. Sans cela, j'aurais cru fermement qu'il avait t
trouv dans une cachette de Paris, ainsi que les compagnons de George,
et j'tais fort curieux de savoir ce qu'il allait dire.

Le duc d'Enghien fut interrog par le capitaine-rapporteur, avant que la
commission se runt en sance. Cet interrogatoire dut avoir lieu sur
les matriaux qui avaient t transmis  la commission, c'est--dire sur
le rapport de l'officier qui avait t observer le prince  Ettenheim.
J'avais cru que j'en avais t porteur dans la lettre que le premier
consul m'avait remise pour Murat; mais je m'tais tromp, comme on le
verra  la fin de ce volume d'aprs ce que dit le gnral Hullin
lui-mme.

La commission militaire, qu'aucune exagration de principes n'avait fait
choisir pour remplir ces fonctions, n'tait compose que des colonels
des rgimens de la garnison de Paris, et elle tait prside par leur
chef naturel, le commandant de la place.

Cette commission ne savait pas un mot de la rvlation des gens de
George, qui avaient amen la circonstance o l'on se trouvait. Elle
partageait individuellement l'indignation gnrale contre le projet
d'assassinat du premier consul, et contre tous ceux qui y avaient pris
part; elle n'ignorait pas l'opinion  laquelle on tait le plus
gnralement arrt, qui tait que George ne travaillait que sous la
direction d'un prince qui devait se faire connatre aprs que le coup
serait port. La position de rsidence du duc d'Enghien, les voyages
qu'on disait qu'il avait faits jusqu' Paris, o on assurait mme qu'il
tait venu rcemment, portaient  penser qu'il devait tre le directeur
de George, et consquemment la disposition des esprits tait loin de lui
tre favorable.

La commission s'assembla dans une des grandes pices de la partie
habite du chteau, c'est--dire le btiment au-dessus de la porte
d'entre du ct du parc.

Elle ne fut point mystrieuse, comme l'ont prtendu ceux qui ont crit
sur ce point d'histoire; elle fut publique pour tout ce qui pouvait
venir  cette heure-l, et il fallait bien qu'il y et du monde,
puisqu'ayant t retenu au dehors par le soin de placer mes troupes, ce
qui m'inquitait assez en voyant la gravit de la circonstance o je me
trouvais, je ne pus arriver qu'un des derniers dans la salle o sigeait
la commission. J'eus mme assez de peine  parvenir jusque derrire le
prsident, o je voulais d'abord me placer pour mieux voir, et ensuite
parce que, transi de froid par la nuit que j'avais passe au milieu des
troupes, je voulais me chauffer  un grand feu qui tait allum  une
chemine devant laquelle tait plac le fauteuil du gnral Hullin.
Voil comment je me trouvai, pendant quelques instans seulement, assis
derrire lui durant la sance de la commission.

Quand j'y parvins, la lecture de l'interrogatoire tait dj faite, la
discussion dj entame et fort chauffe. Le duc d'Enghien avait mme
dj rpondu vivement, de manire  laisser voir qu'il ne se doutait
nullement du danger de sa position.

Monsieur, lui dit le prsident, vous ne me paraissez pas connatre
votre situation ou bien vous ne voulez pas rpondre aux questions que je
vous adresse. Vous vous renfermez dans votre naissance, que vous prenez
soin de nous rappeler; vous feriez mieux d'adopter un autre systme de
dfense. Je ne veux pas abuser de votre position, mais remarquez que je
vous fais des questions positives, et qu'au lieu d'y rpondre, vous me
parlez d'autre chose. Prenez-y garde, ceci pourrait devenir srieux.
Comment pourrez-vous esprer de nous persuader que vous ignoriez, aussi
compltement que vous le dites, ce qui se passait en France, lorsque non
seulement le pays que vous habitiez, mais le monde entier en est
instruit? Et comment pouviez-vous me persuader qu'avec votre naissance
vous tiez indiffrent  des vnemens dont toutes les consquences
devaient tre pour vous? Il y a trop d'invraisemblance  cela pour que
je ne vous en fasse pas l'observation: je vous engage  y rflchir,
afin d'avoir d'autres moyens de dfense.

J'ai crit ces paroles du prsident le lendemain mme, et c'est par
mnagement que je n'en ai pas parl dans l'crit que j'ai publi  la
fin d'octobre 1823.

Le duc d'Enghien, aprs un moment de silence, rpondit d'un ton grave:
Monsieur, je vous comprends trs-bien, mon intention n'tait pas d'y
rester indiffrent; j'avais demand  l'Angleterre du service dans ses
armes, et elle m'avait fait rpondre qu'elle ne pouvait m'en donner,
mais que j'eusse  rester sur le Rhin, o incessamment j'aurais un rle
 jouer; et j'attendais. Monsieur, je n'ai plus rien  vous dire[11].

Telle fut la rponse du duc d'Enghien; je l'ai crite  l'instant mme:
j'ai crit celle-ci de mmoire long-temps aprs, mais je ne crois pas en
avoir oubli une seule syllabe. Si elle n'est pas  son procs, c'est
assurment parce qu'on l'aura soustraite ou bien qu'on a nglig de la
recueillir. J'ai eu occasion de m'assurer moi-mme que l'on avait enlev
des archives du Palais de Justice les prtendues pices criminelles sur
lesquelles on avait prononc la condamnation de la reine de France, au
point que le dossier de ce procs est rduit  quelques chiffons de
papiers drisoires; et j'ai su que, pendant les premiers jours de la
restauration de 1814, les archives impriales ont t fouilles pendant
plusieurs jours par des affids de ceux qui avaient grand intrt 
faire disparatre des pices qui, sans doute, eussent pu compromettre la
sret de leur nouvelle position.

On a excut cette fouille avec tant de soin, que les archives des
relations extrieures, ainsi que celles du gouvernement, n'offrent pas
une trace de cet vnement, qui cependant a t le sujet d'une
correspondance avec les cours trangres.

Avant son dernier aveu, le duc d'Enghien avait fait la dclaration qu'il
recevait un traitement de l'Angleterre; mais il s'tait exprim de telle
sorte qu'on pouvait croire qu'au lieu de sommes destines  dfrayer sa
maison, c'tait un argent corrupteur qu'il avait reu. Aucun des juges
ne pouvant connatre la position financire du prince, cette dernire
dclaration aggrava les prventions qu'on avait dj contre lui. On
assimila cet argent  celui qu'on avait trouv sur George, et la
fatalit voulut que toutes les portes de salut se fermassent ainsi
devant le prince.

Aprs la dernire rponse du duc d'Enghien, le prsident de la
commission pronona la clture de la discussion, et ordonna qu'on ft
sortir de la salle tous ceux qui avaient assist aux dbats. La
commission se forma en conseil pour dlibrer.

Je me retirai comme les autres, et je fus, ainsi que divers officiers
qui avaient assist  la sance, rejoindre les troupes qui taient sur
l'esplanade du chteau.

Je ne saurais dire au juste combien de temps la commission resta 
dlibrer, mais ce ne fut que deux heures aprs l'vacuation de la
salle, que le commandant de l'infanterie de ma lgion, qui tait poste
dans la cour du chteau, vint m'annoncer que la commission venait de
rendre un jugement, et qu'on requrait un piquet pour son excution. Je
lui recommandai, comme d'usage en pareil cas, de le placer de manire 
prvenir tout accident. La position qui lui parut remplir le plus
compltement ce but, fut un spacieux foss du chteau.

Pendant que cet officier prenait ses dispositions, je fis mettre les
troupes sous les armes, et leur annonai le jugement que la commission
venait de rendre, et qu'elles allaient assister  son excution.

Pendant ce temps, on avait fait descendre le duc d'Enghien par
l'escalier de la tour d'entre, du ct du parc. On lui lut sa sentence,
et l'excution suivit de prs. Il tait alors  peu prs six heures du
matin.

Je pris aussitt les ordres du prsident de la commission militaire,
pour renvoyer les troupes  leurs casernes.




CHAPITRE VI.

Je rends compte de l'excution au premier consul.--Son
tonnement.--Sensation dans Paris.--Bruits
absurdes.--Considrations.--Dcouverte du personnage mystrieux.--Le
gnral Lajolais.--Arrestation du gnral Pichegru.


Je me rendis  la Malmaison pour rendre compte au premier consul de ce
qui s'tait pass  Vincennes.

Il me fit entrer aussitt et parut m'couter avec la plus grande
surprise. Il ne concevait pas pourquoi on avait jug avant l'arrive de
Ral, auquel il avait donn ordre de se rendre  Vincennes pour
interroger le prisonnier. Il me fixait avec des yeux de lynx et disait:
Il y a l quelque chose que je ne comprends pas. Que la commission ait
prononc sur l'aveu du duc d'Enghien, cela ne me surprend pas... Mais
enfin, on n'a eu cet aveu qu'en procdant au jugement qui ne devait
avoir lieu qu'aprs que M. Ral l'aurait interrog sur un point qu'il
nous importe d'claircir; puis il rptait encore: Il y a l quelque
chose qui me surpasse... Voil un crime, et qui ne mne  rien.

M. Ral eut ensuite avec le premier consul un entretien dont je ne fus
pas tmoin.

La nouvelle de ce jugement fit une grande sensation dans Paris: les uns
l'approuvaient, et disaient hautement que le duc d'Enghien s'tait fait
le chef des corps d'migrs, et que toutes les conspirations contre la
vie du premier consul avaient t faites dans son seul intrt; les
autres dsapprouvaient et demandaient en quoi cette excution
consolidait la puissance consulaire: ceux-ci la qualifiaient
d'assassinat et de crime inutile, ceux-l d'acte de tyrannie
sanguinaire. Chacun raisonnait et draisonnait  plaisir; au milieu de
cette manifestation de toutes les opinions, le gouvernement seul restait
silencieux. Soit que cette conduite part plus convenable  sa dignit,
soit qu'au moment de s'engager dans une nouvelle guerre, il craignt de
faire connatre que les germes des discordes civiles n'taient pas
dtruits en France, et qu'ils prsentaient encore des chances  des
esprits mcontens et audacieux.

Tant que j'ai cru que ces motifs taient ceux qui avaient dcide le plan
de conduite adopt par le gouvernement, j'avoue que je l'ai regard
comme mauvais, parce que la mchancet s'en prvalait et nuisait
davantage par ses interprtations que n'eussent pu le faire toutes les
consquences de la plus grande publicit. Ce n'est que long-temps aprs
que j'ai su que le premier consul avait donn les ordres les plus
svres de garder le silence. Ses instructions avaient t
transgresses; il tait mcontent de ce qui avait t fait, mais il ne
voulait pas svir contre des hommes qui avaient pch par excs de zle
et qui sans doute avaient cru le servir.

La malveillance eut beau jeu  s'exercer. Elle rpandit mille contes
absurdes sur les circonstances de la mort du duc d'Enghien. On a t
jusqu' imaginer de parler d'une lanterne qu'on lui aurait fait attacher
sur la poitrine, sans rflchir que le 21 mars, le soleil se lve  six
heures et qu'il fait jour  cinq heures. On dit aussi qu'on avait refus
au prince de lui faire venir un prtre, sans rflchir qu'alors les
ministres du culte taient fort rares, et qu'il est plus que probable
que la cure de Vincennes tait sans pasteur. Les animosits de parti ont
invent une foule de dtails aussi bien circonstancis et tout aussi
plausibles que ceux dont je viens de parler, mais dont il est fort
inutile de charger ces pages, parce que le temps et le bon sens en ont
fait bonne et complte justice.

On a dit que madame Bonaparte s'tait jete aux genoux du premier consul
pour lui demander la grce du duc d'Enghien et qu'elle lui avait t
refuse. Non-seulement ce fait est faux, mais il est hors de toute
vraisemblance. Jusqu' mon retour  la Malmaison, non seulement madame
Bonaparte ignorait comme tout le monde le rsultat de la commission,
mais encore elle ne pouvait rien conjecturer avant que M. Ral et
constat dans le duc d'Enghien l'identit de la personne dsigne par
les rvlations des subordonns de George.

Ce n'est pas que je veuille dire que madame Bonaparte n'aurait pas fait
des prires en faveur d'un malheureux; certes, la bont bien connue de
son coeur l'et porte  faire cette demande, et elle connaissait assez
l'humanit du premier consul pour esprer qu'il se laisserait aller 
user d'une clmence qui d'ailleurs tait dans les intrts de sa
politique.

On a cherch  profiter de cette affaire pour soulever l'opinion contre
le premier consul. On rivalisait d'efforts, parce qu'on pensait servir
par-l les intrts d'un parti qui combattait la rvolution et qui
cherchait  obscurcir sa gloire. C'est tout simple, ceux qui perdent la
partie trouvent toujours une consolation  dire qu'on les a tromps.

Cependant peu de mois s'taient couls qu'on pt remarquer que ceux qui
s'taient montrs les plus acharns, se pressaient en foule dans les
antichambres de l'empereur; et certes elles en ont t remplies tant que
dura sa prosprit. Cette conduite de leur part donne tout au moins le
droit de penser qu'ils ont reconnu plus tard que les ordres du premier
consul avaient t transgresss, et que sa conduite n'avait pas t si
rprhensible qu'ils l'avaient pens d'abord. Peut-tre bien aussi
ont-ils espr que l'empereur ne se souviendrait pas des injures faites
au premier consul.

Si on examine de sang-froid la part que le chef du gouvernement a eue 
ce tragique vnement, on ne peut se refuser  admettre les remarques
suivantes:

Le but de l'entreprise de George n'tait pas plus douteux que son point
de dpart. En moins de deux annes, c'tait la troisime tentative
contre la vie du premier consul. Cette fois ce n'tait pas  commettre
ce seul attentat que devaient se borner les conspirateurs: ils ne
tendaient  rien moins qu' renverser la rvolution de fond en comble et
 rallumer la guerre civile au moment mme o la France allait avoir une
guerre extrieure  soutenir.

On aiguisait les poignards contre le chef du gouvernement; on venait des
pays trangers pour le frapper au milieu d'une nation dont il dfendait
l'indpendance, et contre laquelle on conspirait bien autant que contre
lui;  quel titre devait-on exiger qu'il respectt un droit que l'on
mconnaissait envers lui? Et quand, pour attenter  ses jours, on
employait les moyens, en dehors des droits des nations et de la morale,
fallait-il donc qu'il se renfermt seul dans des bornes qu'on n'avait
pas hsit  franchir?

Et d'ailleurs le premier consul n'tait-il pas responsable envers tous
les intrts politiques, placs en quelque sorte sur sa tte? Qu'et-on
pens de la solidit d'un gouvernement dont le chef et manqu de
fermet dans une pareille circonstance?

Telles furent peut-tre les penses du premier consul; mais on lui en a
prt de bien diffrentes. Les uns ont dit qu'en frappant le duc
d'Enghien, il avait eu pour but d'effrayer les princes de la maison de
Bourbon, et de dissoudre d'un seul coup tous les corps d'migrs qui
menaaient la frontire. Les autres ont dit que son seul but avait t
de donner des garanties au parti jacobin. Aux premiers, je rpondrai que
le vainqueur de Marengo comptait sur son pe pour disperser ses
ennemis; et je demanderai aux seconds si les jacobins taient  craindre
aprs le 18 brumaire, et si ce jour, qui a t le premier de la
puissance du premier consul, n'a pas t le dernier de la leur. Ils
imploraient dj sa protection toute-puissante; quelle garantie avait-il
donc besoin de leur donner!

On a dit aussi que le premier consul avait eu un intrt personnel,
direct,  se dfaire d'un prince auquel il savait un caractre ferme et
entreprenant. Raisonner de la sorte, c'est admettre que le premier
consul n'ait pas rejet la proposition d'un crime. Mais alors, au lieu
de faire tant d'clat  Paris, on pouvait arriver  ce but plus srement
et sans bruit,  une partie de chasse de l'autre ct du Rhin, ou mme 
Ettenheim. On n'et pas manqu d'assassins si on en et cherch; on
n'et mme paru qu'user de reprsailles. N'et-ce pas t combattre avec
les mmes armes que celles qu'on n'avait pas rougi d'employer plusieurs
fois contre lui!

Il ignorait l'existence du duc d'Enghien; il savait beaucoup mieux les
noms des gnraux qu'il avait combattus que ceux de la famille qui avait
rgn en France. On le lui signala comme le chef du parti de George, il
consentit  son enlvement. L'histoire jugera le reste.

 cette poque, la puissance morale du premier consul sur la nation
tait dans toute sa force et dans toute sa puret. Cet vnement, on ne
peut le dissimuler, y porta une atteinte grave.

Est-ce de gat de coeur que le premier consul et ainsi affaibli
l'affection publique qu'il possdait; et, si on le suppose, pourquoi
et-il pris tant de prcautions? Pourquoi ordonner  M. Ral d'aller
interroger le prince, lorsqu'il le savait tu par ses ordres? car on a
t jusqu' risquer cette assertion.

En 1810, lorsque je fus lev au ministre, j'ai pri M. Ral de
m'expliquer comment on en tait venu  s'attacher au duc d'Enghien, dont
cependant il n'avait pas t question dans le procs de George. Il
m'apprit alors que c'tait la rvlation des deux subordonns de George
qui avait dtermin l'enlvement du duc d'Enghien, pour le confronter
avec eux; et que ce n'tait que dans le cas o il aurait t reconnu
pour tre le personnage mystrieux dsign dans les rvlations qu'il
devait tre jug.

 cette occasion, M. Ral me rappela que pendant le temps que la police
s'occupait activement de faire des recherches, elle avait appris que le
petit gnral boiteux, qui avait t chercher le gnral Moreau pour le
conduire au boulevard de la Madeleine, tait le gnral Lajolais. On eut
quelque peine  le trouver, et ce ne fut qu'aprs l'avoir confront avec
le domestique de George qui le reconnut, que l'on scruta svrement
toutes les dmarches qu'il avait faites depuis son arrive  Paris. Il
lui chappa de dire dans quelle maison il tait descendu en y arrivant,
et, par suite de cet aveu, on sut des gens mmes de la maison, qu'il y
tait arriv avec le gnral Pichegru, auquel personne n'avait encore
pens.

Lajolais en convint ensuite, et dclara qu'il avait voyag avec le
gnral Pichegru, depuis Londres jusqu' Paris, en passant par les
environs d'Amiens et de Gisors, ce qui faisait que, bien qu'il et t
aussi dbarqu  la falaise de Biville, il n'tait pas connu des migrs
qui s'taient rendus  Paris par une autre route.

Aprs quelques recherches, le gnral Pichegru fut arrt. Il fut
d'abord interrog seul, et comme il adopta le systme d'une dngation
absolue, on fut oblig de le confronter successivement avec tous ceux
des subordonns de George qui se trouvaient arrts. Ce ne fut qu'alors
qu'il fut reconnu pour tre ce personnage mystrieux qui tait venu tous
les quinze jours chez George, et devant lequel chacun se tenait dans une
attitude respectueuse. Il fut aussi reconnu par le domestique de George,
pour avoir t avec lui en fiacre au rendez-vous de la Madeleine.

Les renseignemens lumineux qu'avait fournis cette confrontation durent
surprendre au dernier point M. Ral. Il s'empressa d'en faire son
rapport au premier consul, qui devint rveur, et qui exprima, par une
exclamation de douleur, le regret d'avoir consenti  l'enlvement du duc
d'Enghien. Il tait trop tard. Le premier consul ne pouvait qu'avoir un
grand intrt  ce que cette affaire s'clairct; et cependant il
ordonna le secret, soit que cela lui part dans les intrts de sa
politique, soit qu'il prfrt ne pas faire connatre l'erreur dans
laquelle on tait tomb.

Il n'tait cependant pas sans exemple dans notre histoire, que la
justice elle-mme se ft trompe; la religion des parlemens, dont la
composition ne permettait pas de suspecter la svre quit, a
quelquefois t abuse, et des condamnations qu'on a dplores ensuite
en ont t les consquences.

Depuis, j'ai souvent entendu l'empereur s'exprimer ainsi devant ses
ministres: Messieurs, je suis mineur, c'est  vous  vous informer
avant de me remettre un rapport; mais une fois que j'ai votre signature,
tant pis pour vous si un innocent est frapp; et il m'a souvent rpt
ces mmes paroles  l'occasion des rapports que j'ai t dans le cas de
lui faire dans le cours de mon administration.




CHAPITRE VII.

Mort du gnral Pichegru.--Dtails sur ce sujet.--Gendarmes
d'lite.--Capitaine Wright.--Sa confrontation avec George et ses
complices.


La prsence de Pichegru dans la conjuration de George Cadoudal
compromettait gravement Moreau, en ce qu'elle permettait de supposer
qu'il s'tait tabli des rapports entre eux. On s'occupa ds lors de
rechercher comment ces deux personnages avaient pu se rencontrer. On
parvint  force d'adresse  convaincre le gnral Moreau qu'il avait vu
Pichegru; comme il ignorait les progrs de la marche des informations,
il n'aperut aucun des piges qu'on lui avait tendus; il convint que
Pichegru tait venu chez lui, et que c'tait le gnral Lajolais qui l'y
avait amen; mais que dans la crainte de se compromettre il ne l'avait
plus reu, et que cependant il l'avait encore vu ailleurs. O lui
demanda-t-on. Mais, rpondit-il, je ne me rappelle pas trop, hormis une
fois au boulevard de la Madeleine,  neuf heures du soir. Questionn
sur la manire dont cette rencontre avait eu lieu, il rpondit qu'il
n'en savait rien, que le gnral Lajolais tait venu le chercher,
l'avait conduit au boulevard, et qu'aprs l'avoir quitt un moment, il
tait venu le rejoindre, amenant avec lui le gnral Pichegru.

On n'en demanda pas plus, mais on prit  part Lajolais, et aprs l'avoir
questionn en tout sens, il fut bien constat qu'il tait parti du
logement de George dans un fiacre, avec George et Pichegru dans le fond;
lui Lajolais, et Picot, affid de George, sur le devant; qu'il avait
conduit le fiacre au boulevard de la Madeleine; que de l il avait t
chercher Moreau chez lui, rue d'Anjou, o ce dernier l'attendait, qu'il
l'avait amen  pied au boulevard; qu'ensuite il tait all au fiacre
chercher Pichegru, lequel en tait descendu avec George, et qu'il les
avait mens  Moreau, qui se promenait en les attendant; puis lui
Lajolais tait retourn au fiacre dans lequel il tait rest avec Picot,
pendant tout le temps qu'avait dure l'entrevue. Picot confirmait cette
dposition de Lajolais, et il ajoutait que lorsque son matre tait
revenu au fiacre avec Pichegru, il avait entendu celui-ci dire, en
parlant de Moreau, comme je l'ai dj rapport: Il parat que ce
b...-l a aussi de l'ambition[12].

George ni Moreau ne voulurent pas convenir des dtails de cette
entrevue; George rpondait  toutes les questions qu'on lui faisait: Je
ne sais pas ce que vous voulez me dire; et Moreau disait: Je n'ai
jamais vu George. Comme Pichegru venait de mourir, on ne put rien
dcouvrir de plus sur les faits de cette affaire qui pouvaient concerner
le gnral Moreau.

J'ai dit que Pichegru venait de mourir; cette mort a donn lieu  tant
de bruits aussi stupides que calomnieux, qu'elle a besoin d'tre
explique. Voici ce que j'en sais.

Pichegru, aprs avoir t arrt, avait t enferm en secret dans une
des pices du rez-de-chausse de la tour du Temple: on diffra quelques
jours de l'interroger pour se donner le temps de runir les matriaux de
son interrogatoire, dlai qui fut fatal au duc d'Enghien.

Pichegru n'tait spar de George que par une petite pice qui tait une
antichambre commune  leur demeure.

Le concierge de la maison du Temple avait la clef de leur chambre; et
pour empcher qu'ils se pussent communiquer les questions que le juge
instructeur leur faisait sparment, le mme juge avait fait placer une
sentinelle dans cette antichambre, d'o, au moyen d'un peu de bruit, on
pouvait rendre sans effet la conversation qu'ils auraient pu vouloir
entretenir. L'un et l'autre taient appels plusieurs fois par jour pour
tre confronts; c'est--dire toutes les fois qu'une nouvelle dposition
d'accuss ou de tmoins les chargeait.

George avait sans doute pris son parti sur l'issue de ce procs; mais le
gnral Pichegru, qui avait d'autres antcdens, tait vraisemblablement
dans une situation diffrente. Chaque fois qu'il tait appel  la salle
d'instruction, il voyait sa position s'aggraver, et l'abme se creuser
devant lui  chaque pas; son visage en tait altr.

Il s'tait peut-tre flatt que dans l'information juridique de son
affaire, on ne pourrait pas obtenir assez de preuves de sa participation
 un crime contre lequel l'opinion publique de la France entire tait
souleve en masse; mais il dut bientt se convaincre qu'il lui serait
impossible de toucher la sensibilit des coeurs, mme les plus gnreux,
et que de plus sa prsence devant une cour criminelle, comme cooprateur
du projet de George, allait reporter la conviction de sa culpabilit
jusqu' la circonstance dans laquelle Moreau l'avait dnonc au
directoire (en 1796 ou 1797), aprs que celui-ci l'avait fait dporter 
Cayenne, et qu'ainsi il allait perdre jusqu' l'intrt que quelques uns
de ses amis runis lui avaient tmoign  cette poque de sa vie.

Je crois que cette affligeante considration continuellement prsente 
son esprit sous la vote de sa prison, a beaucoup influ sur sa
dtermination de cesser de vivre.

Le gnral Pichegru tait naturellement gai, il aimait les plaisirs de
la table, mais l'horreur de sa situation l'avait chang. Il avait fait
prvenir M. Ral de venir le voir, et aprs la conversation qu'il eut
avec lui, il le pria de lui envoyer quelques livres, entre autres
Snque.

Quelques jours aprs, tant aux Tuileries, vers huit heures du matin, je
reus un billet de l'officier de gendarmerie d'lite, qui ce jour-l
commandait le poste de la garde du Temple. Il me prvenait que l'on
venait de trouver le gnral Pichegru mort dans son lit le matin, et que
cela occasionnait beaucoup de rumeur au Temple, o l'on attendait
quelqu'un de la police que l'on venait de faire prvenir de cet
vnement.

Cet officier m'en donnait avis, tant  cause de la singularit du fait,
que parce que j'avais tabli l'usage dans le corps que je commandais,
que tous les officiers employs  un service quelconque devaient me
rendre compte de ce qu'ils auraient fait, vu ou appris pendant les
vingt-quatre heures. Je fis remettre ce billet au premier consul; il me
fit appeler, croyant que j'avais d'autres dtails, et comme je n'en
avais point, il m'envoya aux informations, en disant: Voil une belle
fin pour le conqurant de la Hollande.

J'arrivai au Temple en mme temps que M. Ral, qui venait de la part du
grand-juge pour connatre aussi les dtails de cet vnement. J'entrai
avec M. Ral, ainsi que le concierge et le chirurgien de la maison,
jusque dans la chambre du gnral Pichegru, et je le reconnus trs-bien,
quoique son visage ft devenu cramoisi par l'effet de l'apoplexie dont
il avait t frapp.

Sa chambre tait au rez-de-chausse, la tte de son lit contre la
fentre, de manire que la tablette lui servait  mettre sa lumire pour
lire dans son lit. Il y avait au dehors une sentinelle place sous cette
fentre, par laquelle, au besoin, elle pouvait facilement voir ce qui se
passait dans la chambre.

Le gnral Pichegru tait couch sur le ct droit; il s'tait mis au
cou sa propre cravate de soie noire, qu'il avait pralablement tordue
comme un petit cble; ce qui avait d l'occuper assez pour donner  la
rflexion le temps d'arriver, s'il n'avait pas bien pris la rsolution
de se dtruire. Il paraissait s'tre nou sa cravate, ainsi cble, au
cou, et l'avoir d'abord serre autant qu'il avait pu le supporter, puis
avoir pris un morceau de bois, de la longueur du doigt, qu'il avait
cass  une branche qui se trouvait encore au milieu de sa chambre
(reste d'un fagot dont les dbris taient de mme dans sa chemine),
aprs quoi il fallait qu'il l'et pass entre son cou et sa cravate, du
ct droit, et enfin qu'il l'et tourn jusqu'au moment o sa raison
s'tait gare. Sa tte tait retombe sur son oreiller, et avait
comprim le petit morceau de bois, ce qui avait empch la cravate de se
dtordre. Dans cette situation, l'apoplexie ne pouvait pas tarder
d'arriver. Sa main tait encore sous sa tte, et touchait presque  ce
petit tourniquet.

Il y avait sur la table de nuit un livre ouvert et renvers, comme celui
de quelqu'un dont la lecture est interrompue pour un moment. M. Ral
reconnut ce livre pour tre le Snque qu'il lui avait envoy, et il
remarqua qu'il tait ouvert aux pages o Snque dit que _celui qui veut
conspirer doit, avant tout, ne pas craindre de mourir_. C'tait
probablement l la dernire lecture du gnral Pichegru, qui, s'tant
plac dans la situation de perdre la vie sur un chafaud, ou dans la
ncessit de recourir  la clmence du premier consul, avait prfr
mettre fin lui-mme  son existence.

Pendant que j'tais au Temple, j'interrogeai moi-mme le gendarme qui
avait pass la nuit dans l'antichambre qui sparait George de Pichegru;
il me dit qu'il n'avait rien entendu de toute la nuit, sinon le gnral
Pichegru, qui avait beaucoup touss depuis onze heures jusqu' minuit,
et que, ne pouvant pas entrer chez lui, parce que la clef de sa chambre
tait chez le concierge, il n'avait pas voulu rveiller toute la tour
pour cette toux. Le gendarme tait lui-mme enferm dans cette
antichambre; et si le cas tait venu o il dt donner l'alerte, c'tait
par la fentre qu'il devait avertir la sentinelle qui tait  la porte
de la tour; la sentinelle devait avertir le poste, et celui-ci le
concierge.

J'interrogeai aussi le gendarme qui avait t en sentinelle sous la
fentre du gnral Pichegru depuis dix heures jusqu' minuit, et il
n'avait rien entendu.

M. Ral me dit alors: Eh bien! quoiqu'il n'y ait rien de plus
videmment dmontr que ce suicide, on aura beau faire, on dira toujours
que, n'ayant pu le convaincre, on l'a trangl. Et c'est ce qui
dtermina le grand-juge  faire mettre ds ce moment un homme de garde
et sans arme, dans la chambre de chacun des individus impliqus dans
l'affaire de George, afin de les empcher d'attenter  leur vie; on
tait donc bien loin de songer  la leur ter par des excutions
mystrieuses. L'esprit de parti, qui accueille toujours ce qui peut
nuire au pouvoir, a fait rpandre dans le public que c'taient des
gendarmes qui avaient trangl Pichegru; cette opinion s'tait tablie
au point qu'un haut fonctionnaire qui tait mon ami, m'en a parl
plusieurs annes aprs, comme d'une vrit dont il ne doutait pas, et
quoi que j'aie pu lui dire pour le convaincre du contraire, je ne suis
pas sr de l'avoir persuad. Du reste, ce n'tait pas par esprit
frondeur qu'il avait adopt cette opinion: il l'avait tant entendu dire,
qu'il avait fini par y croire.

Il aurait fallu tre bien dpourvu de bon sens pour employer  un pareil
office des subordonns qui auraient divulgu ce crime  la premire
occasion de mcontentement, ou qui chaque jour auraient mis un nouveau
prix  leur silence.

Il n'y avait aucune ncessit de dtruire Pichegru; sa prsence tait
mme ncessaire  l'instruction du procs. D'ailleurs, tant venu en
France avec George, il en tait insparable devant la justice, qui
n'aurait pas manqu de le condamner, malgr le talent du plus habile
dfenseur[13]; mais je ne crois pas que le premier consul l'et laiss
prir: je n'en veux pour preuve que les grces qu'il a accordes  ceux
qui avaient t condamns  mort dans cette affaire, et qui n'taient
pas recommands  l'opinion comme l'tait le conqurant de la Hollande.
D'ailleurs, Pichegru condamn par une cour criminelle  la face du
monde, ne pouvait plus tre dangereux, et n'tait digne que de piti.

Si, dans cette circonstance, il y avait eu quelqu'un  faire disparatre
par des moyens extraordinaires, c'tait Moreau, qui tait bien autrement
considrable pour le premier consul que Pichegru, et qui, aux yeux du
public, n'avait pas le tort de venir d'Angleterre.

Les trois hommes de France que l'on peut interroger sur cet vnement
sont, 1 le concierge du Temple, qui vit encore[14]; 2 M. Manginet,
capitaine de gendarmerie  la rsidence d'vreux: il tait alors
commandant inamovible du Temple; 3 M. Bellenger, chef d'escadron de
gendarmerie  la rsidence d'Alenon: il tait alors lieutenant de la
lgion d'lite, et se trouvait ce jour-l de garde au Temple; c'est lui
qui m'a crit le billet dont je viens de parler. On n'aurait pas pu
entrer dans la tour sans qu'il en et connaissance; si des gendarmes y
taient entrs, il les aurait non-seulement vus, mais il les aurait
reconnus, parce que la lgion d'lite n'tait pas assez nombreuse pour
que les gendarmes qui la composaient ne se connussent pas entre eux. Ils
se connaissaient effectivement: c'tait moi qui avais form ce corps,
compos de quatre cent quatre-vingts cavaliers et de deux cent quarante
gendarmes  pied, tous choisis sur le corps entier de la gendarmerie; la
plupart avaient t sous-officiers dans l'arme.

Je leur avais communiqu pour le premier consul tout le zle dont
j'tais moi-mme anim, et je n'avais pas de plus grand plaisir qu'
profiter des avantages de ma position pour leur faire du bien,  eux ou
 leurs proches. Leur attachement pour moi m'a aid  supporter beaucoup
de tracasseries auxquelles m'exposait un commandement objet de beaucoup
de jalousies; et je dois dire  la face du monde que je n'ai pas connu
un seul d'entre eux auquel on aurait propos une mission quivoque,
tandis qu'au contraire la plupart taient susceptibles d'une confiance
toute particulire. Entre plusieurs exemples que je pourrais en donner,
je citerai celui-ci. Deux d'entre eux, pris, sans choix,  tour de rle,
furent chargs de conduire un trsor de Paris  Naples; le trsorier de
la couronne le leur remit tout charg dans une voiture dispose pour cet
usage. Ils partirent de la cour du chteau des Tuileries, et arrivrent
jusqu' Rome sans coup frir. En sortant de cette dernire ville, ils
furent attaqus prs de Terracine. Les deux postillons de leur voiture
ayant t tus, les voleurs viennent pour piller la voiture; les deux
gendarmes font usage de leurs armes avec tant de succs, qu'ils se font
abandonner par ces misrables, puis, montant eux-mmes sur les chevaux,
ils amnent le trsor intact jusqu' Naples.

Un gendarme d'lite qui aurait t susceptible d'accepter une mission
quivoque pour l'honneur, aurait t loign de cette troupe, comme
pouvant aussi trafiquer de l'honneur commun.

Les officiers de ce corps avaient t choisis avec le mme soin; je n'ai
jamais eu que des loges  leur donner dans toutes les circonstances
dlicates o ils ont t employs, et cela quelquefois par l'empereur
lui-mme. Ce respectable corps a t victime de la plus vile calomnie en
1814. Il a t le premier licenci. Il est  dsirer pour le roi de
France qu'il puisse le remplacer par des serviteurs ayant le coeur aussi
bien plac et aussi affectionns  sa personne que ceux-l l'taient au
gouvernement qu'ils servaient.

La longue instruction du procs tirait  sa fin, lorsqu'un incident
bizarre vint retarder l'ouverture du jugement.

Une foule de dpositions avaient fait retentir le nom du capitaine
anglais Wright, et les journaux en avaient parl en tous sens. Ce
capitaine qui avait dbarqu George et les siens  la falaise de Biville
avait t depuis peu s'tablir en croisire sur la cte de Quiberon;
ayant eu le malheur de faire naufrage sur les ctes du Morbihan, il fut
conduit, ainsi que tout son quipage,  Vannes, o il n'tait bruit dans
ce temps-l que de tout ce qui se passait  Paris. L'administration de
ce dpartement rendit compte du naufrage, et reut ordre d'envoyer le
capitaine Wright avec tout son quipage  Paris. Ils entrrent dans la
cour du Temple, lorsque George et les siens taient  s'y promener; les
officiers anglais et franais n'eurent pas l'air de se reconnatre, mais
les matelots anglais, qui n'entendaient pas malice  la chose,
abordrent franchement quelques unes de leurs connaissances dans les
subalternes de George.

On mit le capitaine Wright  part, et on procda  la confrontation du
reste avec les subordonns de George, ce qui confirma comme la vrit la
plus exacte ce que l'on avait dj obtenu. Wright persista  dcliner
les questions qu'on put lui faire et rpondit: Messieurs, je suis
officier de marine britannique; peu m'importe le traitement que vous me
rservez, je n'ai point de compte  rendre des ordres que j'ai
reus[15], je ne connais pas ces messieurs.

Le capitaine Wright avait t jet  la cte par un naufrage; on
pouvait, au lieu de le recevoir prisonnier de guerre, lui faire intenter
une poursuite criminelle par le procureur-gnral pour cause de
complicit dans la conspiration. On respecta nanmoins son dvoment et
son caractre; il parut ainsi que ses matelots comme tmoins au
tribunal, mais on n'intenta rien de personnel contre lui.

Ce malheureux resta au Temple jusqu'en 1805, poque  laquelle il y
mourut. On a dbit tant de contes sur cette mort, que j'ai voulu aussi
en connatre la cause pendant que, ministre de la police, les sources
d'informations m'taient ouvertes; et il me fut constat que Wright
s'tait coup la gorge de dsespoir aprs avoir lu le rapport de la
capitulation du gnral autrichien Mack  Ulm, c'est--dire pendant le
temps que l'empereur faisait la campagne d'Austerlitz. Peut-on en effet,
sans outrager le sens commun autant que la gloire, admettre que ce
souverain aurait attach assez de prix  la destruction d'un malheureux
lieutenant de la marine anglaise, pour envoyer d'un de ses plus glorieux
champs de bataille l'ordre de le dtruire? On a encore ajout que
c'tait moi qui avais eu cette commission de sa part: or je ne l'ai pas
quitt un seul jour pendant toute la campagne, depuis son dpart de
Paris jusqu' son retour. Du reste, l'administration civile de France
est en possession de tous les registres du ministre de la police, qui
doivent donner tous les claircissemens qu'on voudra chercher sur cet
vnement.




CHAPITRE VIII.

Procs de George et du gnral Moreau.--Dbats.--Condamnation.--Clmence
du premier consul.--Dpart du gnral Moreau pour les tats-Unis.


Le fameux procs de George, tant attendu, s'ouvrit enfin: le palais de
justice tait assig par une foule innombrable, o tout le monde, de
toutes les opinions, allait faire ses observations. La meilleure
compagnie, qui s'y faisait aussi remarquer, n'y tait pas conduite
seulement par la curiosit: l'esprit d'opposition entrait pour beaucoup
dans l'intrt qui amenait l la majeure partie des personnes de tous
rangs qui suivaient toutes les audiences, et cette opposition n'tait
pas muette: les contes qui s'taient dbits sur la mort du duc
d'Enghien et sur celle de Pichegru, avaient donn de l'effronterie,
l'opinion se manifestait tout haut.

Les dbats durrent douze jours; ils furent constamment suivis par une
foule qui remplissait toutes les avenues du palais. On avait commis la
faute de faire prendre au premier consul la rsolution de supprimer,
pour ce cas seulement, le jury: c'tait le rsultat des inquitudes,
bien ou mal fondes, que l'on avait conues de tous les propos qui se
tenaient depuis la catastrophe du duc d'Enghien. Cette mesure, quoique
vigoureuse, produisit un mauvais effet, et mit l'opinion, en gnral,
encore plus en mfiance.

On attendait avec impatience le plaidoyer du gnral Moreau, qui enfin
fut ouvert. Son avocat fut loquent, et trouva dans l'histoire une
citation heureuse, celle du prsident de Thou: il appuya sur l'ignominie
dont s'tait couvert Lombardemont, mais il passa sur l'entrevue du
boulevard de la Madeleine, avec toute la rapidit que lui permettaient
la dngation de Moreau, le silence de George et la mort de Pichegru: ce
fut vritablement ce qui le sauva. J'tais  cette audience; le public
tait tout yeux et tout oreilles.

Moreau convenait que le gnral Lajolais tait venu le prendre chez lui,
l'avait men au boulevard de la Madeleine, avait t chercher Pichegru
en fiacre, et l'avait amen l o lui, Moreau, se promenait.

Lajolais reconnaissait ces vrits, mais il ajoutait: George tait avec
Pichegru; vous saviez qu'il devait s'y trouver, et il est descendu de
fiacre avec Pichegru. Picot, affid de George, disait: J'tais avec
George lorsqu'il est sorti du fiacre avec Pichegru, et je suis rest
dans le fiacre avec Lajolais, qui y tait remont jusqu' ce qu'ils
soient venus nous rejoindre.

Il n'y avait rien de plus clairement dmontr que cette vrit, mais
(heureusement sans doute dans ce cas-ci) deux et deux ne font pas
toujours quatre; nanmoins Moreau fut oblig d'affirmer par serment
qu'il n'avait pas vu George. Tous les yeux taient fixs sur lui, on
souffrait de ce qu'il devait souffrir; mais enfin il jura qu'il n'avait
pas vu George, et fit assurment trs-bien; le vainqueur de Hohenlinden
devait-il se mettre dans cette situation[16]?

La culpabilit des autres accuss tait trop vidente pour leur laisser
de l'espoir; tous furent condamns.

Il tait inutile de supprimer le jury, et j'ai vu, le jour mme du
serment de Moreau, un homme trs-habile qui disait tout haut dans la
salle du tribunal: Si j'tais jur, sur une dposition comme celle de
Lajolais et de Picot, je dclarerais Moreau coupable.

Nanmoins on le condamna, conjointement avec la fille Izai,  deux ans
de dtention. On se mit  rire en entendant ce ridicule jugement.

La fille Izai tait une malheureuse qui avait ajout  ses complaisances
pour un ou deux des moins considrables de la troupe de George, celle de
faire pour eux toutes sortes de commissions. Un homme raisonnable
peut-il se laisser persuader que dans une conjuration dont les faits
sont avrs et o il y va du bouleversement d'un tat, pour le succs de
laquelle on croit avoir besoin du concours d'un des premiers chefs de
l'arme, qui y donne son consentement, puisqu'il a vu et reu les
conjurs, mais qui,  la vrit, a mis  sa participation, des
restrictions qui ont suspendu et peut-tre fait chouer l'entreprise;
peut-on, dis-je, croire raisonnablement que ce chef n'ait eu  cette
conjuration que la part qu'a pu y prendre une fille de cabaret? Cela
choque le sens commun le plus ordinaire. Ou Moreau n'tait point
coupable, et alors il fallait avoir le courage de le dclarer hautement
et de le ramener chez lui en triomphe; ou il tait coupable, et dans ce
cas il l'tait plus que George, parce qu'enfin George tait dans la
ligne de fidlit  ses principes, tandis que Moreau, aprs avoir
dnonc au Directoire, aprs le 18 fructidor, les intelligences de
Pichegru avec le prince de Cond, faisait mille fois pire que Pichegru;
 cette poque, il se prtait  un assassinat et  une trahison
manifeste, aprs avoir donn sa foi  sa patrie. Mais telle est
l'aveugle passion: on l'avait mpris  l'poque o il avait dnonc
Pichegru, et on en fit un hros  celle-ci.

On a beaucoup dit que les membres de la cour criminelle, connaissant au
fond les opinions rpublicaines de Moreau, lui en avaient tenu compte,
et qu'un frre du gnral Lecourbe (partisan de Moreau), qui faisait
partie de la cour criminelle, aid par M. Fouch, avait gagn beaucoup
de voix  Moreau. Je n'en sais rien, mais il faut bien qu'il se soit
pass quelque chose comme cela.

On lui conseilla de demander  aller en Amrique: le premier consul y
obtempra le mme jour. Moreau partit du Temple la nuit, aprs avoir dit
adieu  sa famille: il fut conduit jusqu' Barcelone, et s'embarqua dans
un port d'Espagne pour l'Amrique. J'ai vu depuis un Anglais qui avait
connu le gnral Moreau lorsqu'il commandait l'arme du Rhin, et qui le
revit en Amrique. Il m'a dit qu'il l'avait entendu s'y fliciter d'en
avoir t quitte  si bon march, et qu'il y tmoignait encore son
tonnement de ce que la police n'avait pas dcouvert plus tt ses
relations avec Pichegru, parce qu'il se croyait le sujet d'une svre
observation, et  cet gard il lui conta cette anecdote-ci.

C'est Moreau qui parle.

Il y avait dj quelque temps que Pichegru tait  Paris, et que nous
nous voyions tous les soirs.

Lorsqu'il venait chez moi, il avait coutume de demander un de mes
domestiques, qui tait le seul qui le connt, et auquel j'avais donn
ordre d'tre toujours apprt pour le recevoir et l'introduire dans mon
cabinet, o j'allais le rejoindre, si je n'y tais pas dj.

Il arriva qu'une fois o mon salon tait rempli par une socit qui
avait dn chez moi, Pichegru vint plus tt qu' son ordinaire. Ne
trouvant pas sur l'escalier le domestique qui avait l'habitude de l'y
attendre, il monta jusqu' l'antichambre, o n'ayant de mme trouv
personne, parce que mes gens taient  dner, il ouvrit la porte du
salon; le voyant plein de monde, il se retira aussitt. Heureusement il
ne fut remarqu que par ma femme, qui avait tourn la tte du ct de la
porte au moment o elle s'tait ouverte, et l'avait reconnu. Je sortis
de suite pour aller le conduire moi-mme  mon cabinet, o nous restmes
une partie de la soire.

Le lendemain, j'eus une explication vive avec ma femme, qui prtendait
que je me perdais, parce que le gnral Pichegru ne venait sans doute 
Paris que pour travailler en faveur des Bourbons, et qu'une fois qu'il
n'aurait plus besoin de moi, il me ferait repentir de ce que j'avais
crit contre lui au Directoire. Elle ne cessa pendant long-temps de me
parler sur ce ton-l, et j'tais dans des transes mortelles qu'elle
n'allt enfin confier ses dolances  quelques-unes de ses amies; mais
il parat qu'elle s'tait observe, car ce n'est pas par des
indiscrtions de sa part que l'on a eu les premiers avis de cette
affaire.

Ainsi parlait le gnral Moreau pendant la premire anne de son sjour
en Amrique, lorsqu'en France un parti s'efforait de le peindre comme
la victime d'une jalousie que son grand talent avait inspire.

Le gnral Moreau avait en France des biens-fonds qui, tant d'une
ralisation difficile, lui auraient fait prouver de grandes pertes. Le
premier consul lui acheta sa terre de Gros-Bois, prs Paris, et la donna
au gnral Berthier, ministre de la guerre. Il lui acheta aussi sa
maison de la rue d'Anjou, qu'il donna  Bernadotte, comme si cette
maison n'et pas d cesser d'tre un foyer de conspiration contre lui.

Ces deux objets furent pays au gnral Moreau ce qu'il en demanda, et
il y mit de la modration.

On a gnralement cru que le premier consul avait t contrari de la
non-condamnation de Moreau. Si ce rsultat du procs l'a contrari, ce
que du reste j'ignore, ce n'a sans doute t que parce qu'il lui
enlevait l'occasion d'humilier Moreau en lui faisant grce. Il n'aimait
pas  se venger par des supplices. Aprs la condamnation de George et
des siens, il fit grce, sur la premire demande,  plusieurs d'entre
eux. Je crois me rappeler qu'en tout il y en eut sept d'amnistis.
Aurait-il laiss prir le conqurant de la Hollande et le vainqueur de
Hohenlinden? C'est une injure que de le penser.

Laissa-t-il subir  Moreau les deux annes de dtention auxquelles il
tait condamn, et pendant lesquelles il aurait pu s'en dfaire, si tel
avait t le fond de sa pense? Non, puisque la nuit mme du jour o
Moreau lui a demand, par une lettre, la permission d'aller en Amrique,
il lui permit de partir.

Ce fut moi que le premier consul chargea d'aller le voir au Temple, pour
lui dire qu'il y consentait, et d'organiser son dpart avec lui. Je lui
donnai ma propre voiture, et le premier consul paya tous les frais de
son voyage jusqu' Barcelone. Le gnral me tmoigna le dsir de voir
Mme Moreau; je fus la chercher moi-mme, et l'amenai au Temple. Il me
semble que c'taient l des soins auxquels je n'tais pas oblig.

Ainsi finit cette longue affaire: ce fut pendant qu'elle s'instruisait
que la forme du gouvernement changea encore une fois en France.




CHAPITRE IX.

Cration de l'empire.--Motifs qui firent adopter cette forme de
gouvernement.--Adresses de l'arme.--Le premier consul est proclam
empereur.--Institutions nouvelles.--Distributions des croix de la
Lgion-d'Honneur au camp de Boulogne.--Le Pape passe les
monts.--Entrevue de Fontainebleau.


Cet vnement a besoin d'tre dvelopp. Les entreprises si souvent
ritres contre la vie du premier consul commenaient  donner de
l'inquitude; on avait jusqu' ce moment russi  l'en prserver, mais
on pouvait n'tre pas toujours aussi heureux. Jusqu'alors on avait cru
qu'il n'tait menac que par quelques jacobins exalts, et l'on se
tranquillisait, parce que les fureurs politiques devaient tt ou tard
s'apaiser; mais on avait dj t forc de reconnatre que ce n'taient
pas les jacobins qui avaient prpar le 3 nivse, comme on avait voulu
le persuader. Dans l'affaire de George, il n'tait pas possible de
douter un moment de l'intrt qui avait arm les conspirateurs, et du
parti auquel ils se rattachaient.

De toutes ces rflexions naissait la consquence naturelle qu'une
puissance quelconque voulait dtruire le premier consul; qu'il tait
possible qu'elle y parvnt; que, si ce malheur arrivait, la France
serait sans force ni direction, au milieu des lmens de discorde et de
rvolution dont on ne pouvait se dissimuler qu'elle tait encore
remplie, et que ds-lors elle pouvait subir le joug.

Les migrs rentrs, et ils taient en grand nombre, craignaient de voir
la puissance arrache  une main qui avait la force de les protger. Les
patriotes craignaient le retour de la maison de Bourbon, et la raction
qui semblait en devoir tre la suite invitable; tous les esprits
taient las de mouvemens, et contens du port dans lequel on tait
parvenu  mettre la rvolution  l'abri de nouveaux orages. De tous
cts, on tait effray  la seule pense de voir prir le premier
consul, et on s'occupa srieusement de remdier  ce que cette forme de
gouvernement prsentait d'inquitant pour nous, et d'encourageant pour
nos ennemis.

On pensa d'abord  indiquer un successeur au premier consul; mais
indpendamment de ce que la mesure tait inconstitutionnelle, peut-tre
et-elle ht la mort de celui que l'on voulait conserver. L'ambition
est impatiente: Aprs avoir bien cherch et feuillet dans les histoires
de toutes les rvolutions, on en revint  la forme du gouvernement
monarchique, qui, fixant l'ordre d'hrdit, assurait sans secousses la
succession au pouvoir, et dtruisait au moins cette partie des
esprances de nos ennemis.

On ne parvint pas sans peine  rallier la majorit des esprits 
l'adoption de cette mesure. Les vieux amis de la libert ne signrent
cette capitulation que sur la brche; mais enfin on adopta les ides
monarchiques.

On les propagea, et elles reprirent racine avec une promptitude
tonnante. Fouch, qui ne cherchait que l'occasion de revenir au
pouvoir, les tendit dans le snat et parmi les hommes de la rvolution
avec un zle de nophyte[17].

Dans l'arme, le changement propos prit tout seul; la chose se comprend
aisment. Les dragons, qui taient tous runis par division de quatre
rgimens chacune, et disposs pour se rapprocher de Boulogne, donnrent
l'lan: ils envoyrent une adresse au premier consul, dans laquelle ils
lui disaient que leurs efforts ne serviraient  rien, si des mchans
parvenaient  lui ter la vie; que le meilleur moyen de djouer leurs
projets et de fixer les irrsolutions, tait de mettre la couronne
impriale sur sa tte et de fixer cette dignit dans sa famille. Aprs
les dragons vinrent les cuirassiers, puis tous les corps d'infanterie,
ensuite les marins; et enfin ceux des ordres civils qui dsiraient le
changement suivirent l'exemple de l'arme. Cela s'tendit en un instant
jusqu'aux plus petites communes; le premier consul recevait des voitures
pleines d'adresses semblables.

Je crois bien qu'on n'avait pas nglig de fomenter cet lan[18]; mais
au moins les corps de l'tat furent-ils assembls, ces pices leur
furent-elles communiques, et, indpendamment de leurs dlibrations,
soumit-on toutes ces manifestations de dsir pour le retour de l'ordre
monarchique  la sanction du peuple. On ouvrit, pour recevoir les votes,
un registre dans chaque commune de France, depuis Anvers jusqu'
Perpignan, et de Brest au mont Cenis. Je ne suis pas sr que le Pimont
y ft compris.

C'est le dpouillement de tous ces votes, fait au snat, qui forma la
base du procs-verbal d'inauguration de la famille des Bonaparte  la
dignit impriale.

Ce procs-verbal est dans les archives du snat, qui vint en corps de
Paris  Saint-Cloud l'apporter au premier consul. M. Cambacrs lut un
fort beau discours, qui se terminait par le relev du dpouillement des
votes, et proclama en consquence  haute voix Napolon Bonaparte
premier empereur des Franais. Les snateurs, placs sur la ligne en
face de lui, rptrent _vive l'empereur_  l'envi les uns des autres,
et retournrent, avec tous les dehors de la joie,  Paris, o on faisait
dj des pitaphes  la rpublique[19].

Voil donc le premier consul empereur. On le croyait parvenu au repos;
l'on va voir tout ce qu'il lui restait encore de travaux  faire.

Le lendemain de son inauguration, il reut tous les corps constitus,
les autorits administratives, les corporations savantes. Chaque orateur
avait puis sa rhtorique pour remplir son encensoir, et ds le premier
jour, il n'y avait plus rien  dsirer; les plus farouches rpublicains
s'taient urbaniss.

On fit prter serment aux troupes; elles le firent avec des cris
d'enthousiasme qu'elles levrent jusqu'aux nues.

Ce fut dans les deux ou trois premiers jours qui suivirent, que nous
vmes les nominations des dignitaires, des marchaux, et de tout ce qui
constitue l'entourage d'un trne, tant par rapport aux charges
militaires que pour les grands officiers de la couronne.

L'empereur ne s'en faisait pas accroire sur sa position; en consacrant
ce retour de principes, il n'assurait rien de plus pour lui. Il n'avait
pas d'enfans, et les familles des rois ont pour l'ordinaire quelques
mauvais parens.

Il s'occupa donc moins de tous ces honneurs nouveaux que de la
continuation de son opration de Boulogne,  laquelle il travaillait le
matin, le soir et la nuit; mais comme cette tte inconcevable trouvait
temps pour tout, cela ne s'apercevait pas.

Le 14 juillet de cette mme anne, il donna les croix de la
Lgion-d'Honneur, dont il avait fond l'institution quelques mois
auparavant, mais sans l'avoir fait encore connatre. Il y eut  cette
occasion une crmonie nationale, o, depuis les enfans jusqu'aux
invalides, tous les militaires furent admis; c'est  l'htel des
invalides qu'elle eut lieu.

Napolon annona ensuite qu'il irait distribuer ces dcorations 
l'arme  Boulogne: c'tait un prtexte pour la runir et la voir, parce
que son expdition tait au moment de s'excuter; il n'y manquait que
peu de chose.

Il partit effectivement pour Boulogne, o l'on rassembla tous les corps
d'arme qui taient placs depuis Ostende jusqu' taples, en pleine
campagne, et ds-lors la dcoration de la Lgion-d'Honneur remplaa les
armes d'honneur donnes prcdemment, comme fusils, sabres, etc.;
institution qui datait de la premire guerre d'Italie.

De Boulogne, l'empereur alla une seconde fois en Belgique[20], o il y
fit venir l'impratrice; c'tait la premire fois que l'on occupait le
chteau de Laken, prs Bruxelles, chteau que l'empereur avait fait
rparer et remeubler  neuf. Il poussa son voyage jusqu'au Rhin, et de
Mayence il envoya le gnral Caffarelli  Rome, pour ngocier le voyage
du Pape  Paris: j'en parlerai bientt.

C'est galement de Mayence qu'il envoya l'ordre de faire partir les deux
escadres qui taient prpares  Rochefort et  Toulon; le vice-amiral
Missiessy commandait la premire, et avait  bord le gnral Lagrange,
le mme qui depuis a t dans la gendarmerie; l'empereur lui voulait du
bien depuis la guerre de l'Italie et celle d'gypte. Le vice-amiral
Villeneuve commandait la seconde; il reut  son bord avec des troupes
le gnral[21] Lauriston, que l'empereur renvoya de Belgique pour s'y
embarquer. Ces deux escadres devaient partir au commencement de
l'automne; mais, par suite de contrarits, elles n'appareillrent que
dans l'hiver: je n'en parlerai plus qu' leur retour. Leur dpart tait
un commencement d'excution de l'expdition de Boulogne. Celle de Toulon
fut jointe par une escadre espagnole commande par l'amiral Gravina. La
destination apparente des unes et des autres tait d'aller porter
quelques secours  nos colonies, mais le temps leur tait compt; elles
devaient, l'anne suivante, tre de retour, de manire  faire parler
d'elles, comme on le verra.

L'empereur revint de ce voyage  la fin d'octobre, et on s'occupa,
pendant le mois de novembre, de tout ce qui tait relatif aux crmonies
du sacre; le Pape tait parti de Rome, pour venir lui-mme oindre
l'empereur.

La cour alla  Fontainebleau pour le recevoir; c'tait aussi le premier
voyage qu'elle faisait  ce chteau, que l'empereur avait reu en
ruines, et qu'il avait fait restaurer et remeubler en entier[22].

Il alla  la rencontre du Pape sur la route de Nemours. Pour viter le
crmonial, on avait pris le prtexte d'une partie de chasse; la
vnerie, avec ses quipages, tait  la fort. L'empereur arriva 
cheval et en habit de chasse avec sa suite. Ce fut  la demi-lune qui
est au sommet de la cte, que l'on se joignit. La voiture du Pape s'y
arrta; il sortit par la portire de gauche avec son costume blanc; il y
avait de la boue, et il n'osait mettre son pied chauss de soie blanche
 terre; cependant il fallut bien qu'il en vnt l.

Napolon mit pied  terre pour le recevoir. Ils s'embrassrent, et la
voiture de l'empereur, que l'on avait fait approcher  dessein, fut
avance de quelques pas, comme par l'inattention des conducteurs; mais
des hommes taient apposts pour tenir les deux portires ouvertes; au
moment d'y monter, l'empereur prit celle de droite, et un officier de
cour appost indiqua au Pape celle de gauche, de manire que, par les
deux portires, ils entrrent ensemble dans la mme voiture. L'empereur
se mit naturellement  la droite, et ce premier pas dcida de
l'tiquette, sans ngociations, pour, tout le temps que devait durer le
sjour du Pape  Paris.

Aprs s'tre repos  Fontainebleau, on retourna  Paris; le saint Pre
partit le premier, et reut en chemin les honneurs souverains; les
piquets l'escortrent jusqu'au chteau des Tuileries, dans lequel il
habita le pavillon de Flore.

C'tait une chose si extraordinaire de savoir le Pape  Paris, que
chacun s'empressait de l'aller voir; il en parut touch, et reut avec
bont les corporations religieuses qui lui furent prsentes, et qui, 
cette poque-l, taient encore fort peu nombreuses.

Tous les vques taient  Paris; ils y avaient t appels pour le
sacre; chacun d'eux y avait amen plusieurs ecclsiastiques, de sorte
qu'on en rencontrait autant qu'on aurait pu le faire  Rome.

On avait mis prs du Pape les officiers du service d'honneur de
l'empereur; il fut trait en tout comme il l'aurait t chez lui.

Le gouvernement, en changeant de forme, changea aussi ses habitudes
intrieures; les tiquettes s'introduisirent dans tout; il devenait
chaque jour plus difficile de parvenir jusqu'o l'on arrivait auparavant
de prime abord. Les plus anciens serviteurs s'y soumirent avec
rpugnance; mais le zle et la ncessit touffaient leurs plaintes et
leurs rclamations, il fallut qu'ils s'accoutumassent  se voir dfendre
la porte de l'appartement de l'empereur par ceux qui, peu de temps
auparavant, taient les objets de leur surveillance particulire. Alors
on vit successivement arriver et admettre aux intimits du souverain
tout ce que l'ancienne caste nobiliaire avait d'hommes marquans par leur
naissance, leur fortune, et le rle qu'ils avaient jou dans la
rvolution, soit contre elle, soit en sa faveur. Le but de l'empereur
tait d'oprer la fusion des divers partis; il y russit, mais
imparfaitement, parce que la jalousie et l'intrigue entrrent par la
mme porte que l'ambition. Les anciens serviteurs eurent la maladresse
de se diviser. Ils eurent l'air de penser que l'empereur leur enlevait
leur hritage; les nouveaux profitrent habilement de leur loignement.




CHAPITRE X.

Crmonie du sacre.--Distribution des aigles  l'arme.--Cration du
royaume de Lombardie.--Prtentions papales.--Mission en
Belgique.--Napolon  Milan.


Le jour fix pour la crmonie du sacre arriva. C'tait le 2 dcembre;
il faisait le temps ordinaire de cette saison, c'est--dire qu'il tait
fort mauvais. Ce fut nanmoins un beau spectacle que cette runion des
dputations de tous les dpartemens, de toutes les bonnes villes, et de
tous les rgimens de l'arme, jointes  tous les fonctionnaires publics
de France,  tous les gnraux,  la population entire de la capitale.

On avait fait peindre  neuf l'intrieur de l'glise de Notre-Dame; on y
avait construit des galeries et des tribunes magnifiquement dcores; un
monde prodigieux les remplissait.

Le trne imprial tait plac au bout de la nef, entre la principale
entre et sur une estrade trs leve.

Le trne pontifical tait dans le choeur,  ct du matre-autel.

Le Pape partit des Tuileries[23], et alla par le quai  l'archevch,
d'o il se rendit dans le choeur par une entre particulire.

L'empereur sortit avec l'impratrice par le Carrousel. Le cortge prit
la rue Saint-Honor jusqu' celle des Lombards, puis le Pont-au-Change,
le Palais de Justice, le parvis Notre-Dame, et entra  l'archevch. L,
toute la suite avait des chambres prtes, chacun y fit sa toilette de
grande crmonie; les uns parurent en habit de leurs charges d'honneur,
les autres avec leur uniforme.

On avait pratiqu, depuis l'archevch, une longue galerie en bois qui
rgnait le long de l'glise en dehors, et qui venait aboutir  la grande
porte d'entre. Ce fut par cette galerie qu'arriva le cortge de
l'empereur; il offrait un spectacle vraiment imposant. La troupe dj
nombreuse des courtisans ouvrait la marche; venaient ensuite les
marchaux d'empire qui portaient les honneurs, ensuite les dignitaires
et les grands officiers de la couronne, puis enfin l'empereur, vtu en
habit de crmonie. Au moment o il entra dans la mtropole, il y eut un
cri de _vive l'empereur!_ qui fut pouss d'un mme lan et ne fit qu'une
explosion. Cette immense quantit de figures qui paraissaient sur les
cts de ce vaste difice formait une tapisserie des plus
extraordinaires.

Le cortge passa par le milieu du vaisseau, et arriva au choeur en face
du matre-autel. Ce tableau n'tait pas moins imposant; les galeries du
pourtour du choeur taient remplies de tout ce que la meilleure compagnie
offrait de plus jolies femmes, qui la plupart le disputaient par l'clat
de leur beaut  celui des pierreries dont elles taient couvertes.

Le saint Pre vint recevoir l'empereur  un prie-dieu qui avait t
dispos au milieu du choeur; il y en avait un semblable  ct pour
l'impratrice; ils y firent une trs courte prire, et revinrent se
placer sur le trne au bout de l'glise, en face du choeur; l, ils
entendirent l'office qui fut clbr par le pape. On alla  l'offrande,
on en revint; puis on descendit l'estrade du trne en cortge pour aller
recevoir l'onction sacre. L'empereur et l'impratrice, en arrivant au
choeur, se replacrent  leur prie-dieu, o le Pape vint faire la
crmonie.

Il prsenta la couronne  l'empereur, qui la prit, la mit lui-mme sur
sa tte, l'ta, la plaa sur celle de l'impratrice, et la retira pour
la poser sur le coussin o elle tait d'abord. On en ajusta aussitt une
autre plus petite sur la tte de l'impratrice. Toutes les dispositions
avaient t faites  l'avance: ses dames l'entouraient; tout fut fini
dans un instant, personne ne s'aperut de la substitution qu'on avait
faite. Le cortge se remit en marche pour regagner l'estrade. L'empereur
y entendit le _Te Deum_; le Pape y vint lui-mme  la fin de l'office,
comme pour dire l'_ite, missa est_. On prsenta l'vangile  l'empereur,
qui tira son gant, et pronona son serment, la main sur le livre sacr.

Il reprit le chemin par lequel il tait venu pour rentrer 
l'archevch, et remonta en voiture. La crmonie fut trs-longue; le
cortge revint par la rue Saint-Martin, le boulevard, la place de la
Concorde, et le pont Tournant: le jour finissait lorsqu'il arriva aux
Tuileries.

La distribution des aigles eut lieu quelques jours aprs. Le temps tait
extrmement mauvais, nanmoins le concours fut prodigieux. Au moment o
les dputations des rgimens s'approchrent pour recevoir les aigles,
l'lan fut gnral, les citoyens comme les soldats se rpandirent en
longues acclamations.

La monarchie tait de nouveau consacre en France; mais ce n'tait pas
tout: la forme du gouvernement de la rpublique cisalpine n'avait pu
s'accommoder avec celle du gouvernement consulaire, on l'avait modifie;
il fallait la modifier encore, on y travailla de suite.

L'empereur avait des ministres et une foule de gens habiles qui le
dispensaient de manifester deux fois le mme dsir: aussi tout
marcha-t-il rapidement. La Lombardie fut rige en royaume; l'empereur
mit la couronne de fer sur sa tte.

Le Pape venait de faire tout ce qu'on avait demand de lui, il crut
pouvoir exiger le prix de ses complaisances: il demanda modestement
qu'on lui rendt Avignon en France, Bologne et Ferrare en Italie;
l'empereur fit la sourde oreille; il insista, et fut refus net. Le
saint Pre ne s'en alla pas de fort bonne humeur, nous laissant  penser
que, s'il s'tait dout d'un refus, il aurait mis cette condition  son
voyage, et n'aurait pas accord le spirituel avant d'tre assur du
temporel. Nanmoins l'empereur lui fit des dons magnifiques en meubles
et ornemens pontificaux; il donna galement de riches prsens  tout ce
qui l'avait accompagn. Ils prirent cong l'un de l'autre; l'empereur
laissa le Pape  Paris, et partit pour l'Italie. Il alla par Troyes et
la Bourgogne qu'il voulait visiter. Il descendit  Lyon, et se rendit de
l au chteau de Stupinitz, prs de Turin.

Environ quinze jours avant de partir de Paris, l'empereur m'avait envoy
en Belgique[24], par Lille, Mons, Bruxelles et Anvers. Dans cette
dernire ville, j'avais beaucoup de choses  observer, et jamais, je
crois, on n'eut de rapports aussi satisfaisans  lui adresser. Il y
avait  peine deux ans que je n'avais vu Anvers, et il me semblait qu'un
miracle s'y tait opr; c'tait  comparer  Thbes, qui se btit au
son de la lyre d'Amphion. Je trouvai des vaisseaux  demi construits,
des chantiers immenses, des ateliers de toute espce, de vastes locaux,
o deux ans auparavant s'levaient les remparts et une foule de maisons
qu'on avait t oblig de dmolir. D'Amiens je revins prendre la droite
de l'arme, qui tait dj resserre depuis Dunkerque jusqu' taples.
J'avais ordre de voir tous les gnraux et colonels, et de leur dire
qu'en allant en Italie, l'empereur tait occup d'eux, qu'il serait
bientt de retour au milieu de leurs camps, et mettrait un terme 
l'impatience qu'ils tmoignaient; qu'ils ne devaient pas perdre
patience, ni regarder ce qu'ils avaient fait comme inutile. Je vis
galement les troupes: l'empereur me l'avait particulirement
recommand.

Je ne fus pas peu surpris de voir arriver de Turin  Boulogne, pendant
que j'y tais, une longue instruction de l'empereur sur la manire de
faire embarquer l'arme. Il avait divis son immense flottille en
escadrilles, divisions et subdivisions, avec un tel ordre, que mme la
nuit on aurait pu procder  l'embarquement. Chaque rgiment, chaque
compagnie savait le numro des btimens qu'ils devaient monter; il en
tait de mme pour chaque gnral et officier d'tat-major.

L'empereur devait avoir mis au moins un mois  cet immense et minutieux
travail; ce qui prouvait que les vnemens qui occupaient tout le monde
ne lui avaient pas fait perdre de vue son opration.

Je le rejoignis  Stupinitz. Il tait avide de nouvelles de la cte de
Boulogne; celles que je lui apportais le satisfirent beaucoup. Il
prolongea son sjour  Turin, et tait encore dans cette ville lorsque
le Pape y arriva. On logea le saint Pre au chteau royal, en ville;
l'empereur vint l'y voir, et partit le lendemain par Asti pour venir 
Alexandrie: le Pape suivit la route de Casal pour rentrer  Rome.

Arriv  Alexandrie, l'empereur visita les immenses travaux qu'il y
faisait excuter. Il passa une revue sur le champ de bataille de
Marengo; il mit ce jour-l l'habit et le chapeau bord qu'il portait le
jour de la bataille; l'habit tait tout piqu des vers. Le lendemain, il
vint par Pavie  Milan.

Le dlire tait dans toutes les ttes  son entre dans cette ville. Il
y resta le temps ncessaire aux prparatifs de la crmonie du sacre,
qui eut lieu dans la cathdrale. Un dtachement de la garde d'honneur de
Milan avait t la veille chercher la couronne de fer des anciens rois
lombards, laquelle tait soigneusement conserve  Muntza; elle devint
de nouveau celle du roi d'Italie.

L'empereur institua  cette occasion l'ordre de la couronne de fer.

Ce fut  Milan que l'on reut les grands cordons des diffrens ordres de
Prusse, de Bavire, de Portugal et d'Espagne, en change de ceux de la
Lgion-d'Honneur, qu'on avait envoys  ces puissances.

Aprs la crmonie du sacre, l'empereur se rendit en cortge au snat
italien, o il investit le prince Eugne de la vice-royaut d'Italie.

Pendant le sjour que l'empereur fit  Milan, il ne cessa de s'occuper
des embellissemens de cette ville avec le mme zle que si c'et t
Paris; tout ce qui concernait les intrts de l'Italie et des Italiens
tait une de ses occupations favorites. Il s'tait toujours plaint de ce
qu'aucun des gouvernemens de ce pays ne s'tait occup d'achever la
cathdrale de _Milan_, qui, comme on le sait, est le plus grand vaisseau
connu aprs Saint-Pierre de Rome; il ordonna la reprise des travaux
sur-le-champ, et cra un fonds spcial pour y faire face, dfendant que
sous aucun prtexte, on les interrompt. Les Milanais n'ont sans doute
pas oubli que c'est  lui qu'ils sont redevables de l'achvement de ce
beau monument, qui serait probablement rest encore long-temps dans
l'tat d'imperfection o il tait.

Ds son retour  Paris, aprs Marengo, il avait rsolu d'terniser la
mmoire de la conqute de l'Italie, en levant  l'hospice du grand
Saint-Bernard un monument qui attestt aux sicles futurs cette
glorieuse poque de l'histoire de nos armes. Il avait charg M. Denon
d'aller reconnatre les lieux et de lui soumettre diffrens projets. Il
en avait choisi un, et l'excution venait d'en tre acheve lorsque
l'empereur tait  Milan. Il voulut en faire faire l'inauguration avec
solennit, et y faire transporter les restes du gnral Desaix, entours
des lauriers au milieu desquels il tait tomb. On composa une petite
colonne forme de dputations de divers rgimens de l'arme d'Italie et
d'une dputation civile d'Italiens, qui devaient partir de Milan et se
rendre  l'hospice du mont Saint-Bernard. Tout tait dispos, lorsque M.
Denon vint rendre compte  l'empereur qu'on ne trouvait pas le corps du
gnral Desaix. L'empereur se souvint de l'ordre qu'il m'avait donn sur
le champ de bataille de Marengo, et me chargea de faire tout ce qu'il
serait possible pour dcouvrir ce qu'on en avait fait. M. Denon
m'assurait avoir fait beaucoup de recherches sans succs. Je le priai de
m'accompagner seulement une heure, et je le conduisis directement au
couvent o j'avais fait dposer le corps du gnral Desaix. Le monastre
avait t scularis; il ne restait plus qu'un seul religieux:  la
premire question, il comprit ce que je voulais lui dire; il entra dans
une petite sacristie attenante  une chapelle, et j'y trouvai le corps
du gnral Desaix  la mme place et dans le mme tat o je l'avais
laiss quelques annes auparavant, aprs l'avoir fait embaumer, puis
mettre dans un cercueil de plomb, celui-ci dans un autre de cuivre, et
enfin le tout envelopp d'un cercueil de bois. M. Denon fut fort heureux
de cette dcouverte, car il craignait d'tre oblig de faire la
crmonie sans les restes du gnral illustre qui en tait l'objet.

Le gnral Desaix repose depuis cette poque dans l'glise du mont
Saint-Bernard.




CHAPITRE XI.

Retour prmatur de l'escadre de l'amiral Missiessy.--Revue de
Monte-Chiaro.--Runion de Gnes  l'empire.--Dispositions
d'embarquement.


De Milan Napolon se rendit  Brescia, o il resta deux jours. Il y
apprit une nouvelle qui le surprit autant qu'elle le contraria. C'tait
la rentre  Rochefort de l'escadre de l'amiral Missiessy, qui avait t
comme un trait  la Guadeloupe et qui en tait revenu avec la mme
rapidit. Il tait de deux ou trois mois en avance, et ramenait sur nos
ctes la flotte anglaise qui tait  sa poursuite depuis son dpart. Il
avait ainsi manqu le but de sa croisire; car on n'avait pas eu d'autre
projet, en faisant sortir les vaisseaux que nous avions  Toulon, 
Cadix et  Rochefort, que de disperser sur les mers de l'Inde les
escadres anglaises, et de les loigner des ctes que nous voulions
aborder.

Le gnral Lagrange, qui avait t embarqu sur cette escadre, tait
galement revenu; il arriva lui-mme  Brescia, o il fut assez mal
reu.

L'empereur nanmoins ne laissa pas voir toute la contrarit que ce
retour lui causait.

Il alla, de Brescia, passer la revue de toute l'arme qui tait
rassemble dans la plaine de Monte-Chiaro; elle dfila, l'infanterie par
bataillons forms en bataille, et la cavalerie par rgimens aussi forms
en bataille, et nanmoins la nuit tait close quand elle fut finie.
L'empereur continua son voyage et se rendit  Vrone, qui  cette poque
tait la frontire du royaume d'Italie. Le gnral autrichien, baron de
Vincent (depuis ambassadeur  Paris), fit demander  lui rendre ses
devoirs, et le fit saluer, selon l'usage, par son artillerie. L'empereur
le reut le lendemain avec tout son corps d'officiers, et partit deux
jours aprs pour Mantoue, puis vint passer le P en face de Bologne. Il
entra dans cette ville, se rendit de l  Parme,  Plaisance, puis 
Gnes, dont il fut prendre possession.

Le doge et le snat de cette ville taient venus le prier  Milan de les
accepter et de les comprendre dans l'empire franais. Je crois bien que
l'on avait un peu aid  cette rsolution. La position de cette
malheureuse rpublique tait telle que ses habitans allaient mourir de
faim: les Anglais la bloquaient svrement par mer; les douanes
franaises la resserraient par terre; elle n'avait point de territoire,
et ne pouvait que difficilement se procurer de quoi exister. Ajoutez 
cela que, toutes les fois qu'une querelle s'engageait en Italie, on
commenait par lui envoyer une garnison qu'elle n'avait pas les moyens
de refuser. Elle avait donc tous les inconvniens qu'entranait sa
runion  la France, sans en avoir les avantages. Elle se dtermina 
demander d'tre agrge  l'empire.

La France fit une mdiocre acquisition. Le pays avait un passif qui
surpassait de beaucoup son actif, de sorte que sa runion entranait une
augmentation de dpenses pour le trsor imprial. Depuis long-temps
Gnes n'avait plus que des palais de marbre, restes de son antique
splendeur.

L'empereur avait fait venir  Gnes M. Lebrun, archi-trsorier, qu'il en
nomma gouverneur, et le ministre des finances qui rgla de suite ce qui
concernait son dpartement. L'empereur reprit ensuite le chemin de
Paris, o il lui tardait d'arriver. Il s'arrta  Fontainebleau quelques
jours avant d'entrer dans Paris. Nous tions  la fin de juin; il ne se
contenait plus d'impatience. Il partit enfin pour Boulogne avec le
ministre de la marine, comme il en avait pris l'habitude, c'est--dire
en s'chappant.

Il avait fait organiser la ligne des signaux de ctes d'une manire
particulire depuis Bayonne jusqu' Boulogne. Il vit son arme homme par
homme, et la flottille btiment par btiment. Il avait plac aux avenues
de son quartier-gnral des postes de sa garde, qui arrtaient tous les
courriers arrivant pour le ministre de la marine, et les lui amenaient,
de sorte qu'il lisait les dpches avant le ministre, auquel il les
renvoyait aprs les avoir parcourues. Il avait pris cette prcaution
pour ne pas perdre un instant, et faire embarquer l'arme, ds qu'il
serait assur que l'vnement qu'il attendait avait eu lieu. Il gagnait
ainsi quelques heures sur le ministre de la marine, qui tait tabli
dans Boulogne, tandis qu'il tait, comme l'on sait,  son petit chteau
de Pont-de-Brique,  une lieue de Boulogne, sur la route de Paris.

Tout cela fini, on fit approcher les parcs d'artillerie, on les
embarqua, et la cavalerie ensuite.

Il ne restait plus que l'infanterie, qui tait consigne dans les camps,
prte  prendre les armes au premier coup de tambour. On attendait de
moment en moment l'ordre d'embarquer; il n'arriva point: loin de l, on
dbarqua ce qui tait dj  bord. Voici pourquoi.

La flotte qui tait partie de Toulon, l'hiver prcdent, avec celle
d'Espagne, devait tre jointe par celle de Missiessy; mais celui-ci
avait fait voile pour l'Europe avant l'poque assigne. Les deux flottes
faisaient ensemble quinze vaisseaux; elles devaient venir devant le
Ferrol, sans y entrer. L'amiral Gourdon, qui y tait avec six vaisseaux,
avait ordre de se joindre  elles. Les vingt-un btimens runis devaient
ensuite faire route ensemble, prendre le Missiessy en rade  Rochefort,
rallier son escadre, et marcher tous  Brest, o il y avait vingt-un
vaisseaux qui avaient ordre de sortir aussitt que les escadres seraient
signales. La jonction faite, elles eussent prsent une force de
soixante vaisseaux, qui pouvaient arriver, en deux ou trois jours,
devant Boulogne. Les escadres de Rochefort et de Brest sorties, on
devait expdier un courrier au ministre de la marine, et de plus en
prvenir en mme temps par des signaux de cte, c'est--dire, de
Rochefort  Brest, et de Brest  Boulogne.

 l'arrive de ce courrier, ou au signal de cte, l'on aurait fait
embarquer le reste de l'arme, et commenc  faire sortir la flottille,
qui, toute rassemble dans taples, Boulogne, Vimereux, Ambleteuse,
pouvait, d'aprs les calculs faits, tre en rade en trois mares. On
aurait procd  cette opration lorsqu'on aurait commenc  apercevoir
la flotte des vaisseaux de guerre. Il n'y avait devant nous que deux ou
trois frgates anglaises: qui peut prvoir ce qui serait advenu, si les
ordres de l'empereur eussent t excuts[25]?

Comment une combinaison amene d'aussi loin, et calcule depuis aussi
long-temps, a-t-elle manqu? Le voici: la flotte franaise et espagnole,
compose de quinze vaisseaux, rencontra  cent lieues au large du
Ferrol, en revenant d'Amrique comme le portaient ses instructions, la
flotte anglaise de l'amiral Calder. Cette dernire n'avait que neuf
vaisseaux, qui peut-tre n'auraient pas t l sans la rentre de M. de
Missiessy  Rochefort; non seulement notre flotte de quinze vaisseaux ne
battit pas l'amiral Calder, mais encore elle se laissa prendre deux
btimens. Nous avions le vent: on dit que les deux vaisseaux pris
taient dmts, et qu'il sont tombs dans la ligne anglaise; mais
comment les treize restant des ntres n'ont-ils pas laiss arriver sur
cette ligne? Ils auraient au moins sauv leurs deux vaisseaux; c'est ce
que je n'ai jamais pu savoir. L'escadre, par suite de cette affaire, ne
parut pas devant le Ferrol, et ne fit pas prvenir l'amiral Gourdon,
comme cela tait convenu; celui-ci ne sortit pas la flotte de Rochefort,
non plus que celle de Brest. Voil donc une opration ajourne par suite
de fautes particulires et d'un lger accident.

L'empereur, qui arrtait les courriers du ministre de la marine, vit le
rapport de ce combat dans une dpche venant de Bayonne; il leva les
paules de piti en voyant la conduite de son amiral: c'tait dj
l'infortun Villeneuve, et il en fut triste tout le jour.

Que faire? Quelle punition, quelle vengeance, quel exemple pouvait
compenser une faute qui frappait de nullit les efforts et les dpenses
normes qu'il avait faits depuis deux ans? Il fallut nanmoins se
rsigner et chercher une combinaison nouvelle pour rallier nos escadres,
et loigner celles des Anglais qui les avaient suivies. L'empereur
mditait les moyens d'atteindre ce rsultat, mais des vnemens d'une
tout autre importance vinrent faire diversion  ses projets.




CHAPITRE XII.

Irruption de l'Autriche en Bavire.--Le camp de Boulogne est
lev.--Mission de Duroc en Prusse.--L'empereur de Russie se rend 
Berlin.--Le duc de Wurtemberg.


Absorb par son expdition d'Angleterre, l'empereur tait loin de
s'attendre  une agression de la part d'aucune puissance continentale,
lorsqu'il apprit par une dpche de Munich que l'arme autrichienne
marchait sur cette capitale.

L'Autriche, on ne savait pourquoi, si ce n'tait pour nous faire la
guerre, avait runi une arme considrable  Wels, sous les ordres du
feld marchal Mack; le prtexte de cette runion tait des manoeuvres et
exercices militaires, mais tout  coup cette arme partit et s'approcha
de la Bavire.

L'empereur ne pouvait s'expliquer ce que cela signifiait; il n'avait
aucun point en litige avec l'Autriche.  la vrit, cette puissance
n'avait point reconnu l'empereur, mais son ambassadeur n'avait pas
quitt Paris.

Je ne suis mme pas sr qu'elle ne l'et pas reconnu, car, lorsque
l'empereur alla  Vrone, aprs le couronnement de Milan, le gnral
autrichien de Vincent, qui commandait les troupes de sa nation dans les
tats vnitiens, vint, comme je l'ai dj dit, faire une visite de corps
 l'empereur avec tous les officiers des troupes sous ses ordres;
l'artillerie autrichienne fit la salve d'usage. Cela se passait  la fin
de juin; on n'avait pas l'air de se douter de ce qui devait arriver au
mois de septembre de la mme anne. L'ambassadeur de France tait 
Vienne; celui de Russie tait,  la vrit, parti de Paris depuis
long-temps, mais nous n'entendions encore parler de la marche des
troupes russes que sur les gazettes.

L'avis cependant tait trop srieux pour que l'empereur le ngliget, et
il tait occup de soins trop importans pour qu'il les abandonnt
lgrement. Il envoya de Boulogne mme ses aides-de-camp au-devant de
l'arme autrichienne, tant il avait peine  ajouter foi  une aussi
incroyable agression. J'eus pour ma part l'ordre d'aller  sa rencontre.
Le gnral Bertrand eut une mission semblable dans une autre direction.
Je poussai jusqu' l'Inn, et d'aprs mes instructions je vins
reconnatre une route pour revenir de Donawert sur Louisbourg et les
bords du Rhin, autre que la grande route ordinaire de Wurtemberg. Mais
avant que ses aides-de-camp fussent de retour, l'empereur eut des
nouvelles indubitables du dpart de Wels de l'arme de Mack, et de
l'entre des Russes sur le territoire autrichien. C'est de cette inique
agression que datent les malheurs de la France. Il ne balana plus 
prendre son parti. Il y avait mme dj un peu de temps perdu, en
mfiance de la vracit des avis donns. Il fit donc dbarquer tout, et
rorganiser l'arme pour de longues marches. Elle partit effectivement
par toutes les directions les plus courtes pour se rapprocher des bords
du Rhin, o elle arriva en mme temps que l'arme autrichienne arrivait
sur le Danube. L'lecteur de Bavire, avec sa famille et son arme,
s'tait retir  Wurtzbourg.

Avant de quitter Boulogne, l'empereur avait envoy  la hte sur les
bords du Rhin pour runir des chevaux de trait, et organiser le plus de
matriel d'artillerie que l'on pourrait. On se trouvait pris tout--fait
au dpourvu, et il fallut toute l'activit de l'empereur pour improviser
ce qui manquait  cette arme pour la campagne qu'elle tait force
d'entreprendre tout  coup.

Le gnral Marmont, qui tait en Hollande, ne traversa que des pays dont
les souverains n'ont jamais le droit de dire  un ennemi plus fort:
Pourquoi passez-vous sur mon territoire? mais Bernadotte, qui tait en
Hanovre, avait une portion du territoire prussien  traverser, et en
mme temps que l'empereur lui faisait envoyer son ordre de marcher, il
envoya le grand-marchal Duroc  Berlin. On tait en politique franche
avec la Prusse, et en courtoisie avec sa cour; on venait, il y avait 
peine deux mois, d'changer les distinctions honorifiques des deux pays.

Ainsi attaqu sans dclaration de guerre, l'empereur faisait part au roi
de Prusse de la situation critique o l'avait mis cette agression
inopine; il lui tmoignait combien il tait fch de se voir contraint
de faire passer ses troupes sur quelques portions du territoire
prussien, avant d'en avoir trait pralablement. Il lui envoyait son
grand-marchal pour l'en prvenir, et l'assurer de tout le dsir qu'il
avait que cette marche ne ft regarde que comme le rsultat d'une
absolue ncessit.

Le marchal Duroc fut reu un peu moins bien qu'il ne l'avait t dans
les missions antrieures dont il avait t charg prs la cour de
Berlin. Le roi lui parla peu de la marche de Bernadotte; il eut l'air
d'tre convaincu de la validit des motifs de l'empereur, et lui
tmoigna beaucoup de regrets de le voir jet de nouveau dans une guerre
dont il ne doutait pas du reste, qu'il ne sortt heureusement.

Le baron de Hardenberg fut moins modr; il prsenta, le 14 octobre, une
note extrmement vive au grand-marchal. Son matre, disait-il, ne
savait de quoi il devait le plus s'tonner des violences qu'avait
commises l'arme franaise, ou des motifs dont on se servait pour les
justifier. La Prusse, quoiqu'elle se ft dclare neutre, avait rempli
toutes les obligations qu'elle avait contractes. Peut-tre mme
avait-elle fait  la France des sacrifices que ses devoirs condamnaient.
De quelle manire cependant avait-on reconnu la loyaut, la persvrance
qu'elle avait mise dans ses relations d'amiti avec la France? On
allguait les guerres de 1796 et de 1800, o les margraviats avaient t
ouverts aux parties belligrantes; mais l'exception n'est pas la rgle,
et d'ailleurs tout, aux poques dont on s'appuyait, avait t rgl,
stipul par des conventions spciales. On ignorait nos intentions! Mais
les intentions ressortaient de la nature mme des choses, les
protestations des autorits royales les faisaient connatre. Des
affaires de cette importance exigeaient une dclaration positive! Mais
qu'a besoin de dclaration celui qui se repose sur l'inviolabilit d'un
systme gnralement reconnu? Est-ce  lui d'en faire, lorsque celui qui
mdite le renversement de ce qu'il a sanctionn s'en abstient? On cite
des faits inconnus; on attribue aux Autrichiens des torts dont ils ne se
sont jamais rendus coupables: quel rsultat doivent produire de tels
moyens, si ce n'est de faire mieux ressortir la diffrence qu'il y a
entre la conduite des cabinets de Paris et de Vienne? Le roi cependant
ne s'arrte pas aux consquences qu'ils prsentent; il se borne  croire
que l'empereur des Franais a eu des motifs suffisans pour annuler les
engagemens qui les lient, et se considre comme dgag dsormais de
toute espce d'obligation. Ainsi rtabli dans une position qui ne lui
impose pas d'autres devoirs que ceux que commandent sa sret et la
justice, le roi de Prusse restera fidle aux principes qu'il n'a cess
de professer, et ne ngligera rien pour procurer, par sa mdiation, 
l'Europe la paix qu'il dsire  ses peuples; mais il dclare en mme
temps qu'arrt partout dans ses desseins gnreux, libre d'engagemens,
sans garantie pour l'avenir, il va pourvoir  la sret de ses tats, et
mettre son arme en mouvement.

Cette dclaration n'tait appuye d'aucune mesure bien directe: le
grand-marchal continua son sjour  Berlin, et y resta prs d'un mois,
pendant lequel il vit arriver l'empereur de Russie[26], qui se rendit
dans cette capitale sous prtexte d'aller, avant de se mettre en
campagne, voir sa soeur la princesse hrditaire de Saxe-Weimar. Personne
ne se mprit sur le motif secret de ce voyage. On ne quitte pas une
arme qui va  la rencontre des vnemens, pour aller faire une visite 
plus de cent lieues du pays o elle doit oprer. Il tait vident qu'il
cherchait  entraner la Prusse dans la coalition.

Je ne puis dire ce qui s'est fait et dit  cette occasion, mais ce qu'il
y a de certain, c'est que, pendant que le marchal Duroc tait encore 
Berlin, l'arme russe, aux ordres du gnral Buxhowden, passa la Vistule
 Varsovie, marcha par la Pologne prussienne sur Breslaw, d'o elle
devait entrer en Bohme.

Mais l'empereur Napolon avait dj tout calcul, tout prvu. Les cartes
d'Angleterre avaient disparu; il n'y avait plus que celles d'Allemagne
dans son cabinet. Il nous faisait suivre la marche des troupes, et nous
dit un jour ces paroles remarquables: Si les ennemis viennent  moi, je
les dtruirai avant qu'ils aient repass le Danube; s'ils m'attendent,
je les prendrai entre Augsbourg et Ulm. Il donna ses derniers ordres 
la marine et  l'arme, et partit pour Paris. Ds qu'il y fut arriv, il
se rendit au snat, lui exposa les motifs qui l'avaient oblig  changer
tout d'un coup la direction de nos forces, et se mit en route le
lendemain pour Strasbourg. Il arriva dans cette ville pendant que
l'arme passait le Rhin  Kehl,  Lauterbourg, Spire et Manheim. Il
visita les tablissemens de la place, et indiqua les moyens d'utiliser
une quantit de petites ressources dont il rgla l'emploi.

Il passa le Rhin lui-mme aprs avoir ordonn et vu commencer la
reconstruction du fort de Kehl. Il avait fait proposer aux princes de
Bade et au landgrave de Hesse-Darmstadt de s'allier  lui; les deux
princes tardrent  s'expliquer. Le dernier crut luder la question en
licenciant ses troupes, et en le faisant connatre officiellement 
l'empereur, comme une preuve de sa neutralit; mais lorsque la bataille
d'Austerlitz fut gagne, il se hta d'envoyer protester de son
dvoment. L'officier qui avait rempli la premire mission fut charg de
la seconde; c'tait changer de rle  bien court intervalle.

La cour de Bade marcha plus franchement: ses troupes taient runies aux
ntres avant la bataille.

Pendant que l'empereur se livrait  ces divers soins, les diffrens
corps de son arme approchaient du pied des montagnes qui sont sur la
rive droite du fleuve, et entraient dans le pays de Wurtemberg. Il avait
envoy un de ses aides-de-camp prs du prince souverain de ce pays pour
le prvenir qu'il tait oblig de traverser ses tats; qu'il en tait
fch, mais qu'il esprait que le passage se ferait sans dsordre.

Le duc de Wurtemberg, choqu de voir dboucher nos troupes, avait runi
sa petite arme auprs de Louisbourg, sa rsidence d't, et se
disposait  faire rsistance, lorsque l'aide-de-camp de l'empereur se
prsenta. Cette marque d'gards le calma; il exigea nanmoins qu'il ne
passt point de troupes par sa rsidence. L'empereur arriva quelques
instans aprs: la cour de Wurtemberg lui fit une magnifique rception;
il coucha deux nuits au chteau de Louisbourg. Ce fut pendant ce sjour
que les hostilits commencrent sur la route de Stuttgard  Ulm, que
suivait le corps du marchal Ney. Les Autrichiens, commands par
l'archiduc Ferdinand, que dirigeait le feld-marchal Mack, avaient leur
quartier-gnral dans la dernire de ces deux places.

L'empereur manoeuvra sur sa gauche et resta  Louisbourg, faisant
dboucher le marchal Ney par la grande route de Stuttgard; les ennemis
crurent de bonne foi que toute notre arme le suivait, et manoeuvrrent
en consquence. L'empereur, satisfait de leur avoir donn le change, se
porta avec la rapidit de l'clair  Nordlingen, o arrivrent en mme
temps le corps du marchal Davout, qui de Manheim tait venu par la
valle du Necker  Bettingen, celui du marchal Soult, qui de Spire
tait venu par Heilbron, enfin celui du marchal Lannes, qui, laissant
Louisbourg sur sa gauche, avait atteint Donawert, au moment mme o un
bataillon autrichien se prsentait sur la rive droite du Danube pour
couper le pont. On rejeta ces troupes au loin, et l'on fit passer le
fleuve d'abord  toute la cavalerie, puis  l'infanterie.




CHAPITRE XIII.

Combats divers.--Manoeuvres de l'empereur.--L'archiduc Ferdinand
s'chappe d'Ulm.--Le marchal Soult prend Memmingen.--Rponse de
Napolon au prince Lichtenstein envoy en parlementaire.--Le marchal
Mack capitule.--Projets de la coalition.--L'arme autrichienne met bas
les armes.--Paroles de Napolon aux gnraux autrichiens prisonniers.


L'empereur se fit clairer jusqu'au Lech, et se mit en communication
avec le gnral Marmont, qui dbouchait par Neubourg, o il avait pass
le Danube, et marchait sur Friedberg. On se mit galement en
communication avec l'arme bavaroise, qui quittait Ingolstadt pour se
porter en avant. La cavalerie rencontra un corps autrichien  Wertingen,
le dfit et refoula ce qui lui tait chapp sur Ulm. L'empereur porta
son quartier-gnral  Zumnershausen, entre Augsbourg et Guntzbourg. Il
fit occuper Augsbourg, et envoya le corps du marchal Soult sur la seule
ligne d'oprations qui restt par Memmingen aux ennemis, petite place
dans laquelle ils avaient jet six mille hommes, que le marchal Soult y
bloqua. Voulant se mettre aussi en communication avec le corps du
marchal Ney, qui tait rest sur la rive gauche du Danube, il lui
envoya l'ordre de forcer le passage du fleuve  Guntzbourg.

Il alla ensuite tablir son quartier-gnral  Augsbourg[27], pour
observer le parti qu'allait prendre l'arme autrichienne, et pour
organiser dans cette ville, dont il avait t oblig de faire le centre
de ses oprations, des moyens d'administration et d'hpitaux. Il y fut
joint par le corps de Marmont, et reut des nouvelles de la marche de
Bernadotte. De cette manire, il se trouvait plac au milieu de tous ses
corps d'arme. D'Augsbourg, il porta son quartier-gnral 
Zumnershausen, et fit resserrer Ulm dans toutes les directions. Personne
de nous ne concevait comment l'arme autrichienne n'avait pas pris le
parti de s'en aller, ou de venir offrir la bataille. Elle n'en fit rien,
et attendit qu'elle n'et plus aucun moyen de nous viter. On peut juger
cependant combien elle aurait pu saisir d'occasions de se tirer
d'embarras dans l'immense mouvement que nous avions t obligs de faire
pour la tourner aussi compltement qu'elle le fut. Le corps qui formait
le cercle derrire elle avait parcouru, depuis Donawert, les cent
quatre-vingts degrs de la dernire circonfrence, pour arriver  sa
position.

Ces dispositions prises, l'empereur s'approcha d'Ulm par Guntzbourg. Son
arme tait arrive, par la rive droite du Danube,  la vue d'Ulm,
lorsqu'il apprit qu'un fort dtachement s'tait chapp de la place, et
se dirigeait  marches forces vers la Bohme par la rive gauche. Il
reut en mme temps avis qu'une des divisions du corps du marchal Ney,
commande par le gnral Dupont, qui resserrait Ulm par la rive gauche,
avait t force dans la position qu'elle occupait, et n'avait pu
s'opposer  la sortie d'un trs grand corps autrichien, qui avait pris
la route de Nordlingen. Il crut un moment que toute l'arme ennemie
allait prendre cette direction; il manoeuvra de suite pour faire harceler
par sa cavalerie le corps autrichien. Elle repassa le Danube, et marcha
avec tant de clrit, que tous les jours elle atteignait et dispersait
quelques fragmens de ce corps, qui tait command par l'archiduc
Ferdinand. Extnu par une poursuite sans relche, l'ennemi chercha 
nous chapper par la ruse. Il fit des ouvertures, feignit de vouloir
ngocier; mais on s'aperut qu'il ne cherchait qu' gagner du temps. On
le chargea, on le mena battant jusque dans les montagnes de la Bohme.

En mme temps que l'empereur mettait sa cavalerie sur les traces de
l'archiduc Ferdinand, il faisait resserrer Ulm. Il ordonna de forcer 
Elchingen le passage de la rive droite  la rive gauche. Le hasard fit
que, ce jour mme, une deuxime colonne sortit de la place, et se
dirigea sur le village. Le pont, quoique fort mauvais, n'tait pas
dtruit. La partie du corps du marchal Ney qui tait sur la rive droite
marcha  elle, la culbuta et la rejeta dans Ulm. C'tait celle qui, peu
de jours auparavant, avait forc le passage du Danube pour passer de la
rive gauche  Guntzbourg sur la rive droite.

Celle des six divisions qui avait t mise  la poursuite du corps de
l'archiduc Ferdinand continua  descendre la rive gauche du Danube. On
fit appuyer le marchal Ney par le corps du marchal Lannes, qui passa
galement le pont. Le mme soir, les deux corps couchrent sur la crte
des hauteurs qui dominent Ulm sur la rive gauche, pendant que Marmont
s'en approchait par la rive droite. L'empereur s'tablit de sa personne
 Elchingen, et alors la Bohme fut  nous.

Le lendemain, on rejeta dans la place tout ce que l'arme ennemie avait
de troupes au dehors; on replia jusqu' ses postes. Elle resta dans
cette position quatre jours sans rien proposer. Pendant ce temps, le
marchal Soult prenait Memingen avec sa garnison de six mille hommes.
Cette nouvelle parvint  l'empereur dans un mauvais bivouac, qui tait
si humide, qu'on fut oblig d'aller chercher une planche pour qu'il
n'et pas les pieds dans l'eau. Il venait de recevoir cette
capitulation, lorsqu'on lui annona le prince Maurice Lichtenstein, que
le marchal Mack envoyait parlementer. On l'amena  cheval, les yeux
bands. Lorsqu'il fut arriv, on le prsenta  l'empereur, il laissa
chapper un mouvement de figure qui nous prouva bien qu'il ne le croyait
pas l. Il ne dguisa point que le marchal Mack ne se doutait pas de sa
prsence. Il venait traiter de l'vacuation d'Ulm. L'arme qui
l'occupait demandait  retourner en Autriche. Pour tre impartial, on
doit convenir, sans pour cela cesser d'tre patriote, que, dans le cours
de la guerre, les gnraux ennemis ont toujours cru abuser les ntres,
l o l'empereur ne se trouvait pas.

L'empereur ne put s'empcher de sourire, et de lui dire: Quelle raison
ai-je de vous accorder cette demande? Dans huit jours, vous tes  moi
sans condition. Vous attendez l'arme russe qui est  peine en Bohme;
et d'ailleurs si je vous laisse sortir, quelle garantie ai-je qu'on ne
fera pas servir vos troupes, une fois qu'elles seront runies aux
Russes? Je me souviens de Marengo. Je laissai passer M. de Mlas, et il
fallut que Moreau combattt ses troupes au bout de deux mois, malgr les
promesses les plus solennelles de traiter de la paix. D'ailleurs, il n'y
a pas de lois de guerre  invoquer, aprs une conduite comme celle de
votre gouvernement envers moi. Certainement je ne vous ai pas cherchs;
je ne puis d'ailleurs me fier  aucun des engagemens que prendrait avec
moi votre gnral, parce qu'il ne dpendra pas de lui de tenir sa
parole. Ah! si vous aviez dans Ulm un de vos princes, et qu'il
s'engaget, je me fierais  sa parole, parce qu'il en serait
responsable, et qu'il ne permettrait pas qu'on le dshonort; mais je
crois que l'archiduc est sorti.

Le prince Maurice rpliqua du mieux qu'il lui fut possible, et protesta
que, sans les conditions qu'il demandait, l'arme ne sortirait pas. Je
ne vous les accorderai pas, reprit l'empereur. Voil la capitulation de
votre gnral qui commandait  Memingen; portez-la au marchal Mack, et
quelles que soient vos rsolutions dans Ulm, je ne lui accorderai pas
d'autres conditions. D'ailleurs, je ne suis pas press; plus il tardera,
plus il rendra sa position mauvaise, et par consquent la vtre 
tous[28]. Au surplus, j'aurai demain ici le corps qui a pris Memingen,
et nous verrons.

On reconduisit le prince de Lichtenstein  Ulm, et l'on attendit.

Le soir mme, le marchal Mack crivit  l'empereur une lettre fort
respectueuse, dans laquelle il lui disait que la consolation qui lui
restait dans son infortune, c'tait d'tre oblig de traiter avec lui,
l'assurant que tout autre ne lui et jamais fait accepter d'aussi
dsastreuses conditions; que, puisque la fortune l'avait voulu ainsi, il
attendait ses ordres.

L'empereur envoya Berthier  Ulm le lendemain matin avec des
instructions, et resta encore  son mauvais bivouac pour tre  porte
de rpondre aux objections, s'il y en avait de faites. Berthier revint
le soir, apportant la capitulation, par laquelle l'arme entire se
rendait prisonnire. Elle devait sortir avec les honneurs de la guerre,
dfiler devant l'arme franaise, mettre bas les armes, et partir pour
la France. Les gnraux et officiers avaient seuls la permission de
retourner chez eux,  condition de ne pas servir jusqu' parfait
change.

Les pluies n'avaient pas cess pendant les huit jours que nous avions
passs devant Ulm; elles s'arrtrent tout  coup, et l'arme
autrichienne dfila par le plus beau temps du monde.

L'empereur avait t passer les deux jours d'intervalle qui avaient t
stipuls entre la signature de la capitulation et son excution, 
l'abbaye d'Elchingen, o le marchal Mack vint le voir; il le garda
long-temps et le fit beaucoup causer. C'est dans cet entretien qu'il
acquit la connaissance de tous les dtails qui avaient prcd la
rsolution qu'avait prise le cabinet autrichien de lui faire la guerre.
Il apprit tous les ressorts que les Russes avaient mis en jeu pour le
dcider, et enfin quels taient les projets de la coalition. Il n'tait
question de rien moins que d'enlever  la France toutes les conqutes de
la rvolution; on tait rsolu d'employer tous les moyens pour arriver 
ce rsultat. La guerre, la division, les intrigues intrieures, rien
n'avait t omis; enfin, on doutait si peu du succs, qu'on n'avait pas
craint d'assigner Lyon au roi de Sardaigne.

De telles rvlations eussent paru les folies d'un cerveau malade, ou le
rve d'un insens, si elles ne fussent sorties de la bouche d'un
feld-marchal que sa position avait initi  la majeure partie des
dispositions d'tat de son gouvernement. L'empereur ne revenait pas de
ce qu'il entendait; il avait besoin de cette confidence pour soulager
son esprit, et s'expliquer une foule de petites intrigues qu'il avait
remarques, sans en deviner le but. Il ne concevait pas qu'ayant eu des
ministres partout, il n'et rien su de tout cela. Il comprit alors les
tentatives contre sa vie, les projets de Dracke et autres affaires de ce
genre. Mais il ne concevait pas qu'un monarque ft assez dpourvu de
lumires pour se prter  de pareilles extravagances. Telle tait
cependant la vrit; l'empereur en fut affect: il nous le tmoignait
quelquefois; mais ces projets lui semblaient si insenss, qu'il s'y
arrtait peu. Ils ne furent nanmoins qu'ajourns par nos victoires: les
coaliss les ralisrent en grande partie, ds que le succs leur en
fournit les moyens.

L'empereur traita trs-bien le gnral Mack, et s'appliqua  lui faire
oublier son malheur; il le fit accompagner  Ulm par le gnral Mathieu
Dumas, qu'il avait charg de disposer les colonnes ennemies qui devaient
partir ds le lendemain. Le jour de cette pnible crmonie pour l'arme
autrichienne tait arriv. Notre arme se rangea en bataille sur les
hauteurs, dans tout l'clat d'une toilette militaire aussi recherche
que sa position le permettait, et d'une propret admirable.

Les tambours battaient, les musiques jouaient; la porte d'Ulm s'ouvrit;
l'arme autrichienne s'avana en silence, dfila lentement, et alla,
corps par corps, mettre bas les armes dans un terrain que l'on avait
dispos pour les recevoir.

Cette journe, si pnible pour les Autrichiens, mit en notre pouvoir
36,000 hommes; 6,000 avaient t pris dans Memingen, environ 2,000 au
combat de Vertingen. Si on ajoute  cela ce qui tomba dans nos mains au
combat d'Elchingen et dans la poursuite de l'archiduc, on trouvera que
ce n'est pas exagrer que d'valuer la perte totale de l'arme
autrichienne  50,000 hommes, 70 pices de canon, et environ 3,500
chevaux, qui servirent  monter une division de dragons qui tait venue
de Boulogne  pied. La crmonie dura toute la journe. L'empereur tait
plac sur un monticule en avant, au centre de son arme; on avait allum
un grand feu, prs duquel il reut les gnraux autrichiens, au nombre
de dix-sept, parmi lesquels, le marchal Mack, gnral en chef; Klenau,
Giulay; Jellaschich, Maurice Lichtenstein, Godesheim, Fresnel, ces deux
derniers taient officiers franais, et migrs avec le rgiment des
hussards de Saxe. Je ne me rappelle pas le nom des autres. Ils taient
tous fort tristes; ce fut l'empereur qui soutint la conversation; il
leur dit entre autres choses: Il est malheureux que d'aussi braves gens
que vous, dont les noms sont honorablement cits partout o vous avez
combattu, soient les victimes des sottises d'un cabinet qui ne rve que
des projets insenss, et qui ne rougit pas de compromettre la dignit de
l'tat et de la nation en trafiquant des services de ceux qui sont
destins  la dfendre. C'est dj une chose inique, que de venir, sans
dclaration de guerre, me prendre  la gorge; mais c'est tre coupable
envers ses peuples, que d'appeler chez eux une invasion trangre; c'est
trahir l'Europe, que d'immiscer les hordes asiatiques dans nos dbats.
Au lieu de m'attaquer sans motif, le conseil aulique et d s'allier 
moi pour repousser l'arme russe. C'est une chose monstrueuse pour
l'histoire, que cette alliance de votre cabinet; elle ne peut tre
l'ouvrage des hommes d'tat de votre nation; c'est, en un mot,
l'alliance des chiens et des bergers avec les loups, contre les moutons.
En supposant que la France et succomb dans cette lutte, vous n'auriez
pas tard  vous apercevoir de la faute que vous auriez faite.

Cette conversation ne fut pas perdue pour tous; cependant aucun ne
rpondit.

Il se passa l, devant les gnraux autrichiens, une scne qui dplut
beaucoup  l'empereur.

Un officier-gnral, qui aime  faire de l'esprit, racontait tout haut
le bon mot qu'il mettait dans la bouche d'un des soldats de son corps
d'arme.

Il passait devant leurs rangs, disait-il, et leur avait adress ces
paroles: Eh bien! soldats, voil bien des prisonniers.--C'est vrai,
mon gnral, lui rpondit l'un d'entre eux, nous n'avions jamais vu
tant de j... f...  la fois.

L'empereur, qui avait l'oreille  tout, entendit ce propos; il en fut
fort mcontent, et envoya un de ses aides-de-camp dire  cet
officier-gnral de se retirer; il nous dit  demi-voix: Il faut se
respecter bien peu pour insulter des hommes aussi malheureux.




CHAPITRE XIV.

Marche de l'arme russe.--Entre  Braunau.--Retour de Duroc de sa
mission  Berlin.--Le gnral Giulay envoy  Napolon par l'empereur
d'Autriche.--Occupation de Vienne.--Affaire de Krems.--Surprise du pont
du Tabor.--Dispositions gnrales.--Examen que fait Napolon du terrain
o il doit livrer bataille.


L'empereur revint coucher  Elchingen, et partit le lendemain pour
Augsbourg, o il logea chez l'vque. Il y resta le temps ncessaire
pour organiser une nouvelle combinaison de marches, et partit.

Il avait appris d'une manire  peu prs sre que les Russes
approchaient. Des voyageurs arrivant de Lintz avaient vu entrer dans
cette ville les premires troupes de cette nation;  mesure qu'elles
dbouchaient, elles se plaaient sur des chariots rassembls d'avance,
et partaient en poste vers la Bavire; cette prcipitation tait
vraisemblablement le rsultat de l'avis qu'avait eu le gnral en chef
Kutusow, que nous avions pass le Rhin. Il ne tarda pas  apprendre les
vnemens qui avaient eu lieu devant Ulm, et changea de projets.

D'Augsbourg, l'empereur alla  Munich; il y reut toutes les autorits
bavaroises, et leur promit de ne pas oublier leur pays dans le trait de
paix.

L'lecteur n'tait pas encore rentr dans sa capitale, mais il n'avait
omis aucun ordre pour que la rception de l'empereur ft convenable et
proportionne aux avantages que la Bavire retirait des premiers succs
de la campagne. Les Bavarois firent clater leur reconnaissance par des
illuminations; et quoique la ville ft pleine de soldats franais, ils
ne firent entendre aucune plainte. Cependant il tait impossible qu'il
n'y et pas de dsordre.

Notre arme passa l'Iser sur tous les ponts, depuis celui de Munich
jusqu' Plading, et s'approcha de l'Inn.

L'empereur, avec une forte partie de l'arme, prit la route de Mlhdorf;
les premires troupes russes taient venues jusque-l, et s'en taient
retournes aprs qu'elles eurent appris l'aventure du marchal Mack.

 partir de Mlhdorf, nous ne trouvmes pas un pont qui ne ft  refaire
en entier: les Russes les brlaient d'une manire qui nous tait
jusqu'alors inconnue, si bien que nous fmes obligs de faire marcher 
l'avant-garde des compagnies de sapeurs avec des ingnieurs, qui eurent
fort  faire.

De Mlhdorf, l'empereur se rendit  Burkhausen, puis  Braunau. On
croyait qu'il y avait une garnison dans cette place; on fut fort tonn
d'en trouver les portes ouvertes, les fortifications en trs bon tat,
bien palissades, l'artillerie sur les remparts, et des vivres plein les
magasins. Le pont de l'Inn tait brl. Deux mille hommes dans cette
place nous eussent fait beaucoup de mal, en ce qu'ils nous auraient
obligs de les bloquer, et de dranger toutes les directions de nos
communications; ce qui et t un grand inconvnient pour nous, parce
que la saison devenait trs pluvieuse.

L'empereur jugea qu'il fallait qu'on et perdu la tte pour commettre de
pareilles fautes, et fit de suite mettre la main  l'ouvrage pour
raccommoder le pont. Il tait toujours  cheval, quelque temps qu'il
ft; il ne voyageait en voiture que quand son arme tait  trois ou
quatre marches en avant; c'tait un calcul de sa part: le point o il se
trouvait entrait toujours dans ses combinaisons, et les distances
n'taient rien pour lui; il les franchissait avec la rapidit de
l'aigle.

Il ne resta  Braunau qu'une nuit, et partit par la route de Lintz;
l'arme tait  peu prs rassemble. Il marchait avec prcaution, de
manire  pouvoir manoeuvrer, et tre partout de sa personne. Il alla
donc  petites journes jusqu' Lintz.

On suivait les Russes  la trace; mais le raccommodage des ponts nous
prenait un temps qui leur donnait de l'avance.

Le pont de Lintz tait brl; l'empereur ordonna de le rtablir; il fit
passer de l'infanterie sur la rive gauche, et comme il animait tout par
sa prsence, la cavalerie ne tarda pas  pouvoir passer.

On en jeta sur les routes de la Bohme, et on fit marcher, pour
l'appuyer, deux divisions d'infanterie, commandes par le marchal
Mortier. L'empereur fit ces dispositions, parce qu'il craignait que les
Russes ne lui drobassent leur retraite, en passant le Danube 
l'improviste; et comme il tait arrt  chaque pas par la rupture des
ponts, il imagina de faire marcher par les deux rives du fleuve, attendu
que le corps qui descendait la rive gauche, ne rencontrant pas les mmes
obstacles, pouvait aisment dborder les Russes, et, par consquent, les
obliger  aller chercher un passage plus loin.

L'empereur reut dans cette ville la visite de l'lecteur de Bavire,
qui, arriv  Munich aprs son dpart, tait accouru lui rendre ses
devoirs, conduisant son fils an avec lui; ils dnrent l'un et l'autre
avec l'empereur, et retournrent  Munich.

Le marchal Duroc, expdi, comme je l'ai dit plus haut, au roi de
Prusse, avant le dpart de Boulogne, joignit galement l'empereur dans
cette ville. Il ne rapportait rien de satisfaisant de sa mission; mais
du moins il donnait l'assurance que la conduite du cabinet de Berlin
serait subordonne aux vnemens, c'est--dire qu'il faudrait combattre
cette puissance, si la fortune nous tait dfavorable. L'empereur pensa
que les vnemens d'Ulm lui avaient fait faire des rflexions, mais, en
rsultat, que nous n'avions rien de solidement tabli  Berlin.

L'empereur reut  Lintz des nouvelles de l'arme d'Italie sous les
ordres du marchal Massna; elle avait pass l'Adige, et avait attaqu
l'arme de l'archiduc Charles dans la position de Caldiero: l'affaire,
quoiqu'indcise, fut fort meurtrire; cependant l'archiduc se retira,
vraisemblablement parce qu'il avait connaissance de la marche de
l'empereur sur Vienne.

Il vint  Lintz un parlementaire de l'empereur d'Autriche; c'tait le
gnral Giulay qui avait t compris dans la capitulation d'Ulm. Il
avait vu notre arme dans cette circonstance, et en avait t rendre
compte  Vienne. D'une autre part, la monarchie tait gravement
compromise, malgr les ressources qu'elle conservait encore; elle avait
besoin de gagner du temps pour rallier l'arme de l'archiduc  l'arme
russe, et elle voulait les runir par le pont de Vienne. Si elle et pu
oprer cette jonction, elle se ft trouve dans une situation
respectable.

Le gnral Giulay venait, en consquence, assurer des intentions
pacifiques de son souverain, et proposer un armistice. L'empereur lui
rpondit qu'il ne demandait pas mieux que de faire la paix, mais qu'on
pouvait traiter sans suspendre le cours des oprations. Il observa au
gnral Giulay qu'il n'avait pas de pouvoirs de la part des Russes, qui,
d'aprs cela, seraient en droit de ne pas reconnatre l'armistice; il
l'invita  aller se mettre en rgle et le congdia.

Il partit de Lintz, et prit la route de Vienne. Arriv  Saint-Polten,
il y fut retenu un ou deux jours par un accident arriv au corps du
marchal Mortier, sur la rive gauche du Danube: une de ses deux
divisions avait considrablement devanc l'autre, et s'tait porte
jusqu' Krems. Avertie de cette circonstance, l'arme russe fit ses
dispositions et marcha sur nous; elle attaqua la division franaise, 
laquelle elle tait incomparablement suprieure, l'enveloppa, lui fit
prouver de grandes pertes, et l'aurait infailliblement dtruite, si la
deuxime division ne ft venue la dgager. Les Russes nous prirent trois
aigles: ce sont les premires que nous ayons perdues.

Ce petit chec donna de l'humeur  l'empereur, et le fit rester 
Saint-Polten vingt-quatre heures de plus. Le gnral Giulay, qui avait
dj t prendre ses instructions, le rejoignit dans cette ville. Il
tait plus pressant que la dernire fois, car le mal empirait, mais il
n'tait pas plus en rgle, de sorte qu'il n'eut pas une meilleure
rception. L'Autriche voulait videmment sauver Vienne et gagner du
temps; il n'y avait que danger pour nous  accorder ce qu'elle
demandait.

L'on partit de Saint-Polten pour Vienne: les marchaux Lannes et Murat
taient entrs dans cette capitale. Ils excutrent une surprise qui a
eu une si grande influence sur le reste de la campagne, que l'on ne peut
la passer sous silence.

Le gnral Giulay n'tait pas encore de retour aux avant-postes
autrichiens, lorsque nos troupes entrrent  Vienne. Le bruit d'un
armistice y tait rpandu par les ennemis eux-mmes: on savait que le
gnral Giulay tait encore chez l'empereur. On le voyait aller et venir
continuellement depuis une quinzaine de jours. Comme il n'tait pas
repass, le bruit d'armistice acqurait de la vraisemblance. Les
Autrichiens, placs sur la rive gauche du Danube, avaient fait les
dispositions ncessaires pour brler le pont du Tabor, et s'taient
borns  le couvrir par un poste de hussards.

Les marchaux Lannes et Murat, voulant sauver ce moyen de passage si
essentiel  l'arme, se rendirent eux-mmes, accompagns de quelques
officiers, au poste autrichien, o ils rptrent tous les propos qui
couraient au sujet de l'armistice. Le commandant du poste les prit pour
de simples officiers; ils se promenrent  pied avec lui, et ils le
menrent sur le pont mme, qui est d'une longueur extrme. Des officiers
autrichiens des troupes qui taient  l'autre bord, c'est--dire de la
rive gauche, vinrent prendre part  la conversation. La colonne de
grenadiers du marchal Lannes, qu'un officier intelligent conduisait,
profita du moment o ils avaient le visage tourn vers la rive gauche.
Elle s'tait avance par les rues des faubourgs de Vienne qui sont dans
l'le du Prater; elle empcha les vedettes de hussards de retourner pour
donner l'alerte: l'officier franais leur dit que c'tait un poste qu'il
allait poser sur le bord du fleuve; elles le crurent, n'avertirent pas
leur poste, qui vit tout d'un coup dboucher derrire lui,  l'entre du
grand pont, la tte de la colonne. Les hussards autrichiens de cette
grande garde ne voyant point leur officier, qui tait sur le pont avec
les marchaux Lannes et Murat, ayant d'ailleurs l'esprit plein des ides
d'armistice, ne bougrent pas. La colonne de grenadiers, prenant le pas
redoubl, entra sur le pont et se hta de gagner l'autre rive, en jetant
 l'eau tous les artifices disposs pour incendier le pont.

Les officiers autrichiens s'aperurent trop tard de la faute qu'ils
avaient faite, mais il n'tait plus temps; et leurs canonniers, qui
taient  leurs pices  l'autre bord, ne concevant rien  ce qui se
passait sous leurs yeux, n'osaient pas tirer, parce qu'ils voyaient
leurs officiers sur le pont en conversation avec les ntres. Ils
laissrent arriver la colonne jusqu' eux, et virent bientt prendre
leurs canons, ainsi qu'eux-mmes et tout ce qui tait l.

Jamais surprise ne fut mieux conduite et n'eut un plus grand rsultat.
La runion des armes russes avec celle que l'archiduc Charles ramenait
d'Italie fut ds-lors impossible.

L'arme se dirigea de tous les points sur Vienne; elle passa le Danube,
et se mit en marche par la route de Znaim pour joindre les Russes, qui
avaient repass le Danube  Stein.

Cette surprise du pont du Tabor fit grand plaisir  l'empereur. Il vint
mettre son quartier-gnral au chteau de Schoenbrunn, et fit ses
dispositions pour manoeuvrer avec toutes ses forces, soit sur les Russes,
soit sur l'archiduc Charles, suivant que l'un ou les autres se
trouveraient  porte.

L'arme du gnral Kutusow, qui avait repass le Danube  Stein,
marchait par Znaim pour rejoindre  Olmutz la grande arme russe, o se
trouvait l'empereur Alexandre. Si, au lieu de repasser le Danube, ce
gnral ft venu occuper Vienne, il aurait donn une autre face aux
affaires. Il ne le fit pas, on le croit du moins, parce qu'il craignit
que le corps du marchal Davout, qui marchait  notre droite, ne
descendt des montagnes du Tyrol, aprs avoir battu et dispers le corps
autrichien du gnral Merfeld, et ne parvnt  entrer  Vienne avant
lui, ce qui aurait pu arriver; mais s'il et pris cette rsolution
depuis son dpart de Lintz et qu'il et march, rien ne l'et arrt.

On trouva dans les magasins et arsenaux de Vienne de l'artillerie et des
munitions pour faire deux campagnes; nous n'emes plus besoin de rien
tirer de Strasbourg ni de Metz, nous pmes au contraire faire refluer un
matriel considrable sur ces deux grands tablissemens.

Vienne tait devenue la capitale de l'empereur, et la source de tous ses
moyens. La marche de tous les convois en devint plus rapide.

L'occupation de Vienne et la surprise du grand pont du Tabor changrent
la situation des affaires. L'archiduc Charles fut oblig de se jeter 
droite et de gagner la Hongrie; pour lui allonger le chemin, on fit
marcher de suite sur Presbourg, ce qui loignait de beaucoup le point
par o il aurait pu se mettre en contact avec les Russes.

L'empereur mit dans Vienne le corps du marchal Mortier, et en dehors,
observant les routes d'Italie et de Hongrie, le corps du gnral
Marmont; ce qui faisait ensemble quatre divisions.

Le marchal Ney tait rest dans le pays de Salsbourg devant Kuffstein,
qui avait une forte garnison.

Toutes ces troupes eussent t les premires employes, s'il avait t
plus avantageux ou plus urgent d'agir contre l'archiduc Charles.
L'empereur tmoigna un peu de mcontentement de ce que le marchal
Massna ne marchait pas de manire  pouvoir se joindre  lui, en mme
temps que l'archiduc aurait pu joindre les Russes; il croyait que cela
lui tait possible. L'empereur ne voulait jamais s'imaginer que l o il
n'tait pas, le zle, quoique le mme, rencontrait souvent des obstacles
dans la hirarchie de sous-ordres. Le fait est que l'arrive du marchal
Massna lui et fait un extrme plaisir; mais il fut oblig de manoeuvrer
de manire  pouvoir s'en passer.

Aprs avoir fait ses dispositions sur la rive droite, il partit pour
Znaim, emmenant avec lui le reste de l'arme. Le jour mme de son
dpart, notre avant-garde, sous les ordres des marchaux Lannes et
Murat, joignit l'arrire-garde du corps russe du gnral Kutusow; ce fut
 Hollabrunn que la rencontre eut lieu. Depuis que les Russes avaient
repass le Danube, ils auraient d tre fort loin, mais enfin on les
trouva l. La lutte fut chaude; ils s'y conduisirent en gens de valeur,
et nous comme des hommes qui les cherchaient depuis long-temps. Le
gnral Oudinot fut bless dans cette affaire. On sut aprs que c'tait
la seule division du prince Bagration qui s'tait trouve l: elle eut
beaucoup de monde de tu; nous emes de notre ct trois brigades
employes.

Les Russes continurent  se retirer sur Znaim, et nous  les poursuivre
avec tous nos moyens.

L'empereur avait fait marcher le corps du marchal Davout sur Vienne,
par la route de Nicolsbourg.

Depuis que nous tions dans la ligne de retraite des Russes, nous
aurions pu les suivre par leurs tranards et leurs malades; leurs
soldats, qui arrivaient pour la premire fois en lice, avaient un air de
stupidit qui ne les rendait pas redoutables aux ntres. Il tait ais
de voir combien il devait manquer de choses au mcanisme de cette arme,
qui depuis a beaucoup acquis.

 Znaim, l'empereur apprit que l'arme russe avait march par la route
de Brunn, et il fit prendre ce mme chemin  son arme.

Il fut joint dans cette ville par les quatre rgimens de cavalerie
lgre du marchal Bernadotte qui taient commands par le gnral
Kellermann; ils arrivaient par la route de Budweis, et avaient laiss
Bernadotte[29] et son corps  Iglau, en Bohme. L'infanterie bavaroise
tait alle avec lui: on lui envoya la cavalerie de la mme nation pour
remplacer celle de Kellermann.

Cette cavalerie bavaroise, commande par le gnral Wrede, tait
extnue de fatigue: on l'avait fait marcher en tout sens; mais comme on
la rapprochait des vnemens, l'archiduc Ferdinand, que l'on poursuivait
depuis Ulm sur cette direction de la Bohme, n'tait plus alors l'objet
dont on s'occupait le plus attentivement.

L'empereur partit de Znaim pour Brunn. Il avait donn le commandement
des grenadiers runis au marchal Duroc, auquel il dsirait faire faire
quelque chose pendant la campagne. Le gnral Oudinot, bless, avait t
transport  Vienne.

En arrivant  Brunn, l'empereur trouva la citadelle vacue, les
magasins pleins de munitions, et, par une ngligence qui ne peut se
concevoir, de munitions de guerre confectionnes, que nous pmes
employer de suite; les fonctionnaires autrichiens nous remettaient tout
cela avec une si grande fidlit, qu'on aurait cru qu'ils en avaient
l'ordre.

L'empereur poussa, le mme soir, toute la cavalerie sur la route
d'Olmutz, et s'y porta lui-mme. On rencontra l'arrire-garde ennemie 
la premire poste sur cette route. La cavalerie russe chargea bravement
tout ce qui la poursuivait, et nous aurait mens battant, si les
grenadiers  cheval de la garde, qui taient l, n'eussent coup en deux
cette ligne russe. Les cuirassiers achevrent de disperser l'autre
partie qui talonnait nos troupes lgres.

Il tait nuit close quand cette chauffoure se termina. L'empereur
retourna  Brunn, et vint le lendemain sur le terrain o s'tait passe
cette affaire, pour placer son arme, qui arrivait dans plusieurs
directions. Il porta sa cavalerie d'avant-garde jusqu' Vichau; il y
alla lui-mme, et en revenant, il parcourut au pas de son cheval toutes
les sinuosits et ondulations du terrain situ en face de la position
qu'il avait ordonn de prendre. Il s'arrtait  chaque hauteur, faisait
mesurer des distances, et nous disait souvent: _Messieurs, examinez bien
le terrain; vous aurez un rle  y jouer_. C'tait celui o s'est livre
la bataille d'Austerlitz, et qui tait occup par les Russes,
c'est--dire la position qu'ils avaient avant la bataille. Il passa
toute la journe  cheval, vit la position de chacun des corps de son
arme, et remarqua,  la gauche de la division du gnral Suchet, un
monticule isol, dominant tout le front de cette division. Le Centon
tait l comme exprs; il y fit placer, dans la mme nuit, quatorze
pices de canon autrichiennes, de celles trouves  Brunn. Comme on ne
pouvait pas y mettre de caissons, on amassa derrire chacune d'elles
deux cents gargousses; puis on fit couper le pied du Centon en
escarpement, de manire  se garantir d'un assaut. L'empereur revint
coucher  Brunn.




CHAPITRE XV.

Nouveaux envoys de l'empereur d'Autriche.--Dfaite de
Trafalgar.--Mission au quartier-gnral russe.--L'empereur
Alexandre.--Longue confrence avec ce souverain.--Ses vues et ses
projets.--M. de Nowosilsow.--Retour au camp franais.--Nouvelle mission
prs de l'empereur de Russie.--Le prince Dolgorouki est envoy prs de
l'empereur Napolon.


Depuis l'occupation de Vienne, et l'affaire de Hollabrunn, l'empereur
tait fort sollicit par tout ce qui l'entourait de faire la paix; il y
tait assez dispos: mais les Russes taient en prsence, il fallait
d'abord se mesurer.

Il lui arriva le lendemain deux envoys de la part de l'empereur
d'Autriche, parmi lesquels tait M. de Stadion; je ne me rappelle pas le
nom de l'autre, je crois que c'tait encore le gnral Giulay.
L'empereur les reut, leur parla sans doute de ses intentions; mais
comme ces messieurs ne venaient encore traiter que pour l'Autriche,
annonant que l'empereur de Russie enverrait incessamment lui-mme
quelqu'un pour ce qui le concernait, l'empereur Napolon qui voulait
absolument que cette puissance ft comprise dans le trait, comme il
l'avait fait connatre prcdemment, les renvoya.

M. de Talleyrand avait reu ordre de venir  Vienne, dont le gnral
Clarke avait t nomm gouverneur.

L'empereur lui adressa MM. les dputs autrichiens, et donna  leur
sujet quelques instructions particulires au gnral Clarke, aprs quoi,
il continua ses oprations militaires.

Il y avait dj plusieurs jours qu'il tait  Brunn, lorsqu'il fit
rapprocher le corps de Bernadotte; il avait, pour sentir l'approche d'un
vnement, un tact qui le rendait le matre de le faire tourner comme il
lui convenait.

Il me fit appeler  la pointe du jour; il venait de passer la nuit sur
ses cartes, ses bougies taient brles jusqu'aux flambeaux: il tenait 
la main une lettre; il fut quelques momens sans me parler, puis tout 
coup il me dit: _Allez-vous-en  Olmutz; vous remettrez cette lettre 
l'empereur de Russie, et vous lui direz qu'ayant appris qu'il tait
arriv  son arme, je vous ai envoy le saluer de ma part._ Il ajouta:
_S'il vous questionne, vous savez ce qu'on doit rpondre en pareille
circonstance_[30].

Je quittai l'empereur pour gagner nos avant-postes,  Wichau, o je pris
un trompette, pour me rendre  ceux des Russes, sur la route d'Olmutz;
ils n'taient qu' environ une lieue des ntres.

Je trouvai que nous tions bien avancs  Wichau, et hors de notre ligne
naturelle; mais les officiers qui y taient, devaient le voir et se
tenir sur leurs gardes. Je continuai ma route.

Je fus retenu au premier poste de cosaques, jusqu' ce que l'on et fait
prvenir le prince Bagration, qui commandait l'avant-garde russe, lequel
envoya pour me recevoir, le prince Trichetsko, par qui je fus conduit
prs de lui. De l'avant-garde, on me mena  Olmutz, chez le gnral en
chef Kutusow; ce petit voyage se fit la nuit,  travers toute l'arme
russe, que je vis se rassembler, et prendre les armes  la pointe du
jour.

J'arrivai chez le gnral Kutusow  huit heures du matin; il logeait au
faubourg d'Olmutz; on ployait tout chez lui. Je vis bien qu'il se
disposait  suivre le mouvement de son arme. Il me demanda la dpche
dont j'tais porteur pour l'empereur Alexandre, en me faisant observer
qu'il tait couch dans la forteresse, et qu'on ne pouvait pas m'en
ouvrir les portes. Je lui rpondis que j'avais ordre de la remettre en
main propre, que je n'tais pas press, et que j'attendrais l'heure la
plus commode pour l'empereur; que, s'il devait en tre autrement, je le
priais de me faire reconduire  nos avant-postes, et que l'empereur
Napolon enverrait ensuite sa lettre par la voie d'un trompette. Le
gnral Kutusow n'insista pas, et partit, me laissant avec un officier
de son tat-major.

Je vis l une foule de jeunes russes attachs aux diffrentes branches
ministrielles de leur pays, qui parlaient  tort et  travers de
l'ambition de la France[31], et qui, dans leurs projets de la rduire 
l'tat de ne pouvoir plus nuire, faisaient tous le calcul de _Perrette
et du pot au lait_.

J'tais dans une position  devoir souffrir toutes ces balivernes, et
n'y rpondis pas. Il tait dix heures du matin, lorsqu'un mouvement eut
lieu dans la rue. Je demandai ce que c'tait; on me rpondit:
_L'empereur lui-mme_. Il s'arrta devant la maison dans laquelle
j'tais, mit pied  terre, et entra; je n'eus que le temps de jeter mon
manteau, et de tirer de mon portefeuille ma dpche, avant qu'il ft
dans la pice o l'on me tenait.

D'un geste il fit sortir tout le monde, et nous restmes seuls. Je ne
pus me dfendre d'un sentiment de crainte et de timidit en me trouvant
en face de ce souverain; il imposait par son air de grandeur et de
noblesse. La nature avait beaucoup fait pour lui, et il aurait t
difficile de trouver un modle aussi parfait et aussi gracieux; il avait
alors vingt-six ans. J'prouvai du regret de le voir engag
personnellement dans d'aussi mauvaises affaires que l'taient alors
celles de l'Autriche; mais aussi je compris toutes les facilits
qu'avait eues l'intrigue pour obtenir des succs sur un esprit qui ne
pouvait pas encore avoir assez d'exprience pour saisir toutes les
difficults qui existaient pour conduire  bonne fin tout ce qui tait 
l'horizon politique de l'Europe dans l'hiver de cette anne 1805. Je lui
remis ma lettre, en lui disant que l'empereur, mon matre, ayant appris
son arrive  son arme, m'avait charg de lui porter cette dpche, et
de venir le saluer de sa part. L'empereur Alexandre avait dj l'oue
un peu dure du ct gauche: il approchait l'oreille droite pour entendre
ce qu'on lui disait.

Il parlait par phrases entrecoupes; il articulait assez fortement ses
finales, de sorte que son discours n'tait jamais long. Au reste, il
parlait la langue franaise dans toute sa puret, sans accent tranger,
et employait toujours ses belles expressions acadmiques. Comme il n'y
avait point d'affectation dans son langage, on jugeait aisment que
c'tait un des rsultats d'une ducation soigne.

L'empereur, prenant la lettre, me dit: Je suis sensible  la dmarche
de votre matre; c'est  regret que je suis arm contre lui, et je
saisirai avec beaucoup de plaisir l'occasion de le lui tmoigner. Depuis
long-temps, il est l'objet de mon admiration.

Puis, changeant de sujet, il me dit: Je vais prendre connaissance du
contenu de sa lettre, et vous en remettrai la rponse.

Il passa dans une autre pice, et me laissa seul dans celle o j'tais.
Il revint aprs une demi-heure, et tenant sa rponse l'adresse en
dessous, il commena ainsi:

Monsieur, vous direz  votre matre que les sentimens exprims dans sa
lettre m'ont fait beaucoup de plaisir; je ferai tout ce qui dpendra de
moi pour lui en donner le retour. Je ne suis point dispos  tre son
ennemi ni celui de la France. Il doit se rappeler que du temps de feu
l'empereur Paul, n'tant encore que grand-duc, lorsque les affaires de
la France prouvaient de la contrarit et ne rencontraient que des
entraves dans la plupart des cabinets de l'Europe, je suis intervenu, et
ai beaucoup contribu, en faisant prononcer la Russie,  entraner par
son exemple toutes les autres puissances de l'Europe  reconnatre
l'ordre de choses qui tait tabli chez vous. Si aujourd'hui je suis
dans d'autres sentimens, c'est que la France a adopt d'autres
principes, dont les principales puissances de l'Europe ont conu de
l'inquitude pour leur tranquillit. Je suis appel par elles pour
concourir  tablir un ordre de choses convenable et rassurant pour
toutes. C'est pour atteindre ce but que je suis sorti de chez moi. Vous
avez t admirablement servi par la fortune, il faut l'avouer; mais en
alli fidle, je ne me sparerai pas du roi des Romains (il dsignait
l'empereur d'Allemagne), dans un moment o son avenir repose sur moi. Il
est dans une mauvaise situation, mais pas encore sans remde. Je
commande  de braves gens, et si votre matre m'y force, je leur
commanderai de faire leur devoir.

Rponse. Sire, j'ai bien retenu ce que Votre Majest vient de me faire
l'honneur de me dire. Je prends la libert de lui faire observer que je
n'ai prs d'elle aucun caractre, ni n'ai d'autre mission que de lui
apporter une lettre; mais Votre Majest me parle d'vnemens et de
circonstances qui me sont connus; j'ai travers la rvolution de mon
pays, et si elle daigne me prciser ce qu'elle vient de me faire
l'honneur de me dire, je pourrai la satisfaire sur beaucoup de points.
Je crois tre sr que l'empereur est plus que dispos  la paix; la
dmarche qu'il fait en ce moment pourrait en tre une preuve,
indpendamment de tout ce que je dirais  l'appui.

L'empereur. Vous avez raison; mais il faudrait que les propositions qui
l'ont prcde fussent conformes aux sentimens qui ont dict cette
dmarche. Elle fait le plus grand honneur  sa modration; mais est-ce
vouloir la paix que de proposer des conditions aussi dsastreuses pour
un tat que celles qui sont offertes au roi des Romains? Je vois que
vous ne les connaissez pas.

Rponse. Non, sire; mais j'en ai ou parler.

L'empereur. Eh bien! si vous les connaissez, vous devez convenir
qu'elles ne sont pas acceptables.

Rponse. Sire, le respect m'impose ici un devoir que j'observe; mais
puisque Votre Majest veut bien m'couter, j'aurai l'honneur de lui
faire remarquer que l'empereur ne demande rien qui soit au-del des
prtentions qu'il peut appuyer, et qui sont le rsultat d'une rsolution
qu'ont amene des vnemens qu'il n'avait pas provoqus. Il se croyait
dans une paix profonde, surtout avec l'Autriche; il tait entirement
absorb par le travail que lui donnait son expdition d'Angleterre: il
est tout  coup dtourn de cette occupation, oblig d'abandonner les
dpenses normes qu'il a faites, et d'en ordonner de nouvelles pour
soutenir une guerre que l'on commence sans dclaration pralable, au
point que, sans un accident survenu  une de nos flottes, il et t
possible que notre arme se ft trouve en Angleterre, lorsque les
Autrichiens auraient paru sur le Rhin. La fortune couronne les efforts
de l'empereur, et le met en possession de toutes les ressources de la
monarchie autrichienne. Son arme n'a encore prouv que des pertes
insignifiantes. Dans cette situation, qu'a-t-il  craindre des suites de
la guerre? Si elle se prolonge, elle ne peut qu'augmenter sa puissance.
En admettant qu'il perde une bataille, elle n'aurait pas de consquence
bien fcheuse pour lui. C'est aujourd'hui Vienne qui est sa capitale:
son arme n'a plus rien de commun avec la frontire de France. Mais si
l'Autriche prouve une dfaite, sire, quelles peuvent en tre les
suites? Sur quoi tablira-t-on les ngociations? Si donc, dans cette
situation, l'empereur fait le premier des ouvertures de paix, on ne peut
en souponner la sincrit. Il a cru devoir faire le premier pas, pour
mnager la dignit de sa partie adverse; mais il veut une paix durable
avec de bonnes garanties.

L'empereur. C'est prcisment pour obtenir une paix durable qu'il faut
proposer des conditions raisonnables, qui ne blessent point. Sans cela,
elle ne peut tre durable.

Rponse. Oui, sire; mais il ne faut point faire la guerre  ses dpens.
Que Votre Majest considre ce que l'empereur perd par son dpart de
Boulogne; quelle circonstance il manque pour la fin de la guerre
d'Angleterre; le temps inutilement employ, et enfin, sire, la flotte
qu'il vient de perdre, par une suite de tout cela. Que dirait la nation,
si elle ne voyait pas des compensations de l'inutilit de tous les
sacrifices qui lui ont t imposs pour une opration dont le succs
tait li  son existence? Ensuite quelle garantie de plus lui
donnera-t-on, pour la dure de cette paix, qu'on ne lui avait donne
pour la dure de la prcdente, qui cependant a t rompue d'une manire
jusqu' prsent sans exemple?

Il me semble que, quelle que soit la paix que l'empereur fasse avec
l'Autriche, il n'y a que les allis qui y gagneront, et que, quant 
lui, il en sortira toujours avec des pertes relles: le seul avantage
qu'il puisse en retirer, c'est la diminution de la puissance de son
ennemi.

L'empereur. C'est prcisment cette disposition  diminuer la puissance
de ses voisins et  augmenter la sienne qui inspire de la crainte  tout
le monde, et lui suscite continuellement des guerres. Vous tes dj une
nation si forte par vous-mmes, par votre runion sous les mmes lois,
par l'uniformit de vos habitudes et de votre langage, que vous inspirez
naturellement de l'effroi. Qu'avez-vous besoin de vous agrandir
continuellement?

Rponse. Je ne comprends pas ce que Votre Majest veut me dire par nos
agrandissemens continuels, et hormis Gnes, je ne sache pas que nous
ayons acquis un arpent de terre au-del de ce qui a t concd et
reconnu par nos traits de paix, que nous avons t obligs de sceller
deux fois de notre sang. Si c'est l-dessus que l'on veut revenir, c'est
un compte  ouvrir de nouveau, quoique cette premire querelle de la
rvolution, dans laquelle nous n'tions pas agresseurs, ait t juge
dans tant de champs de bataille; nous ne craindrons pas de nous y
prsenter de nouveau. Je ne vois que Gnes que nous ayons acquis depuis
le trait de Lunville.

L'empereur. Gnes d'abord, et ensuite l'Italie,  laquelle vous avez
donn une forme de gouvernement qui la met sous vos lois.

Rponse. Je puis rpondre  cela, sire, que nous avons pris Gnes
malgr nous.

L'empereur. Qui vous y obligeait?

Rponse. Sa position, et sa situation morale et physique. Votre Majest
serait dans l'erreur, si elle supposait qu'il y a eu un calcul d'intrt
ou d'ambition dans cette runion.

Gnes, depuis long-temps, n'avait plus que ses palais de marbre; depuis
plus long-temps encore, cette petite rpublique ne vivait que des
capitaux acquis dans un commerce autrefois considrable, mais presque
ananti depuis par la faiblesse d'un gouvernement qui ne pouvait plus
protger sa navigation, mme contre les Barbaresques; elle en tait,
sous ce rapport, au mme point que Venise.

Avant notre entre en Italie, Gnes n'avait plus que son nom et son
antique rputation; son port devenait nul pour elle par le blocus des
Anglais, que nous avions exclus de sa frquentation. Son territoire
tait presque aussi nul, comparativement au besoin de sa population, et
comme nos douanes bordaient sa frontire, les Gnois taient de tous
cts entours de difficults.

Ajoutez  cela que la bont de son port et l'tendue de sa
fortification, qui peut contenir une arme, lui attiraient une garnison
trangre, que lui envoyait la puissance principale, ds que la guerre
commenait en Italie.

Place ainsi entre tous les inconvniens de sa position, et n'ayant
aucun des avantages de la protection d'une grande puissance, elle
devait, ou complter sa ruine, ou se jeter dans les bras d'un
protecteur. Je demande  Votre Majest qui elle pouvait choisir pour
viter les inconvniens que je viens de citer?

Nous avons pris Gnes avec son actif et son passif; ce dernier tait
suprieur  l'autre. Il en est rsult consquemment une charge pour le
trsor public.

Si la runion de Gnes avait t un calcul d'ambition, on n'et pas
tant tard  le faire, parce qu'on s'aperoit toujours de ce qui nous
est le plus avantageux. Alors, dans nos diffrentes transactions avec
l'Autriche, nous tions en position d'y placer cette stipulation, 
laquelle elle n'aurait pas pu nous faire renoncer.

Quant  l'Italie, j'ai un argument plus fort encore. Elle est tout
entire notre conqute; nous l'avons arrose de notre sang; deux fois
elle a retrouv sa libert et son existence politique par nos efforts.
Si elle a commenc par une forme rpublicaine, c'tait pour tre en
harmonie avec sa puissance conservatrice. Les deux changemens qui ont eu
lieu depuis sont une consquence de l'intrt qui l'associa  nos
destines. Elle a les mmes lois, les mmes usages et les mmes
rglemens administratifs que la France. Nous nous sommes rciproquement
communiqu ce que nous avons cru devoir adopter de nos habitudes, et si,
en dernier lieu, elle a su se placer sous la protection d'un
gouvernement monarchique, comme venait de le faire la France, ne
devait-elle pas choisir un monarque puissant, de l'appui duquel un tat
nouveau a toujours besoin? Dans ce cas, elle n'avait  opter qu'entre
l'Autriche et la France.

Nous venions de nous battre dix ans pour la conqurir, l'agrandir,
l'arracher partie par partie aux Autrichiens, la constituer;
eussions-nous souffert un choix qui aurait dtruit notre ouvrage? Si
l'Autriche n'a pas renonc  l'Italie, nous nous battrons encore pour
celle-ci, et si elle y a renonc de bonne foi, peu lui importe comment
l'Italie se gouverne.

Quant  elle, pouvait-elle, ayant besoin d'un protecteur, ne pas
remettre avec confiance ses destines dans la main de son fondateur et
de son rgnrateur, intress plus que personne au sort des contres
qui sont le berceau de sa gloire?

L'empereur, en m'envoyant prs de Votre Majest, tait bien loin de se
douter que la guerre prenait sa source dans ces questions; et si elles
en sont le motif, non seulement je n'entrevois pas la possibilit de
faire la paix, j'entrevois au contraire une guerre universelle.

L'empereur. Ceci n'est pas mon intention, et si celle de votre matre
est telle que chacun puisse y trouver sa sincrit, il joindra  ses
immenses travaux la plus grande de toutes les gloires, celle d'avoir mis
fin  tant de calamits en faisant le sacrifice des avantages auxquels
il pouvait prtendre; et je suis persuad qu'il ne sera pas insensible 
la reconnaissance qu'on lui portera pour avoir fait, par sa modration,
ce qu'il aurait pu arracher par la force.

Rponse. Je lui rapporterai exactement ce que Votre Majest me fait
l'honneur de me dire; mais je la prie de considrer que c'est pour la
troisime fois que nous en traitons avec l'Autriche; que dans la
deuxime transaction, o nous pouvions beaucoup, nous n'avons impos
pour condition que la ratification de la premire. Si cette fois nous
nous en tenons encore l, qui nous dit que, dans une circonstance que
l'on croira favorable, on ne reviendra pas encore sur cette question?

L'empereur. C'est donc pourquoi il faut adopter des ides raisonnables
et renoncer  une domination inquitante pour tous vos voisins.

Rponse. Alors c'est la rvision de tout ce qui a t fait depuis dix
ans; or, si l'on nous demande cela dans la situation o nous sommes,
nous pouvons augurer de ce qu'on nous aurait impos, si nous avions t
vaincus; nous devons par consquent profiter aussi des faveurs de la
fortune et former des demandes proportionnes  celles qu'on nous aurait
faites.

Ce n'est pas nous qui avons suscit ni commenc la guerre: elle nous a
t heureuse, nous ne devons pas en supporter les frais, et je suis bien
persuad que l'empereur n'y souscrira pas.

L'empereur. Tant pis, parce que, malgr le cas particulier que je fais
de son talent, et le dsir que j'ai de pouvoir bientt me rapprocher de
lui, il m'obligera d'ordonner  mes troupes de faire leur devoir.

Rponse. Cela pourra tre fcheux; mais nous ne serons pas venus de si
loin pour viter l'occasion de leur donner une nouvelle preuve de notre
estime. Nous nous flattons qu'elle ne diminuera rien de la bonne opinion
qu'elles ont emporte de nous. Si cela doit tre, je prie Votre Majest
de considrer que je ne suis point venu prs d'elle comme un
observateur, et combien elle me ferait de tort, si, usant de sa
puissance, elle me retenait et me privait ainsi de l'occasion de remplir
mon devoir, si les armes doivent se mesurer.

L'empereur. Non, non; je vous donne ma parole que vous ne serez pas
retenu, et que vous serez reconduit chez vous ce soir mme.

La conversation finissait; l'empereur me remettant sa rponse  la
lettre que je lui avais apporte, tenant toujours l'adresse en dessous,
il me dit: Voici ma rponse; l'adresse ne porte pas le caractre qu'il
a pris depuis. Je n'attache point d'importance  ces bagatelles; mais
cela est une rgle d'tiquette, et je la changerai avec bien du plaisir
aussitt qu'il m'en aura fourni l'occasion.

Je lus l'adresse, qui portait ces mots: Au chef du gouvernement
franais.

Je lui rpondis: Votre Majest a raison; cela ne peut tre qu'une rgle
d'tiquette, et l'empereur aussi ne la jugera pas diffremment. Comme
gnral en chef de l'arme d'Italie, il commandait dj  plus d'un roi;
content et heureux du suffrage des Franais, ce n'est que pour eux qu'il
trouve de la satisfaction  tre reconnu. Nanmoins je lui rendrai
compte des dernires paroles de Votre Majest.

Il me donna cong: je fus conduit plus tard par la route de Brunn 
quatre ou cinq lieues de l, dans un bourg d'o l'empereur de Russie
venait de partir, mais o toute sa chancellerie tait encore. On m'y
garda le reste de la journe; pendant ce temps, je vis passer les gardes
russes, qui arrivaient de Saint-Ptersbourg  l'arme. C'tait une
troupe magnifique, compose d'hommes normes, et qui ne paraissaient pas
trop fatigus d'un aussi long voyage.

Vers le soir, M. de Nowosilsow, attach aux relations extrieures de
Russie, vint me faire connatre que l'empereur de Russie tait parti
pour l'arme, et qu'il avait donn ordre au prince Adam Czartorinski,
son ministre des relations extrieures, de me faire reconduire  nos
avant-postes; que, d'aprs ce que j'avais dit  l'empereur, il avait
jug  propos de me faire accompagner par lui (M. de Nowosilsow), afin
de connatre les intentions de notre empereur; que, dans tous les cas,
il fallait que lui, M. de Nowosilsow, s'aboucht avec M. de Haugwitz,
ministre du roi de Prusse, qui devait tre  Brunn, ou sur le point d'y
arriver, et que la mission de M. de Haugwitz prs de l'empereur exigeait
pralablement que lui, M. de Nowosilsow, et une confrence avec ce
ministre prussien.

Cette trange communication ne pouvait m'entrer dans l'esprit. Il aurait
fallu que je me prtasse  des facilits de rapports entre les ministres
de Prusse et de Russie; je ne pus m'empcher d'en rire, et je rpondis 
M. de Nowosilsow que, si son cabinet voulait l'envoyer en mission prs
du ntre, il y avait des formes et des usages pour cela; qu'il les
connaissait bien; que quant  moi, si on m'obligeait  l'emmener, je lui
dclarais que je le dposerais au premier poste de nos troupes, o il
resterait jusqu' ce que j'eusse pu instruire l'empereur de son arrive,
et qu'il et reu l'autorisation de pousser jusqu'au quartier-gnral.

Comme cela faisait manquer  M. de Nowosilsow le but qu'il se proposait,
il abandonna l'ide de m'accompagner plus loin que Vichau, o l'arme
russe entire s'tait poste, aprs en avoir chass notre avant-garde et
lui avoir fait quelques centaines de prisonniers.

On me mena  Vichau, chez l'empereur de Russie, qui tait dans le mme
appartement o j'avais laiss notre gnral d'avant-garde
l'avant-veille; il ne me reut point, et me fit conduire  nos
avant-postes.

Je les trouvai  moins d'une porte de canon de ceux des Russes, et
quoiqu'il ft nuit, l'on me permit de repasser dans notre arme. Mon
trompette sonna; cela tait contre l'usage, nanmoins on vint me
reconnatre et me recevoir; je renvoyai l'escorte russe, et me fis
conduire prs de l'empereur. Il avait t toute la journe  cheval sur
le terrain o s'tait passe cette affaire d'avant-garde, et il tait
encore dans la maison de poste de Posoritz  six cents toises de ses
dernires vedettes, lorsque je le rejoignis.

Il ne concevait pas qu'on et permis mon retour  cette heure-l; je lui
remis la lettre de l'empereur de Russie, et lui rendis compte mot pour
mot de tout ce qu'il m'avait dit.

J'y ajoutai (comme ma propre observation) que toute la jeunesse russe de
la plus grande qualit tait l, qu'elle ne respirait que bataille; que
je regardais l'action comme invitable,  moins qu'il ne trouvt 
concilier les affaires, conformment au dsir qu'on manifestait (je
faisais allusion  l'empereur de Russie).

Il rva quelque temps; puis rapprocha ce que lui avait dit  Ulm le
marchal Mack de ce que je lui rapportais[32]. Tout cela droulait
devant lui l'existence de bien singuliers projets; il s'tonnait
toujours de n'en avoir rien appris auparavant par son ministre des
relations extrieures.

Il me prit  part, et me dit: Prenez un trompette, et faites en sorte
de retourner chez l'empereur de Russie; vous lui direz que je lui
propose une entrevue demain,  l'heure qui lui conviendra, entre les
deux armes, et que, bien entendu, il y aura, pendant ce temps-l, une
suspension d'armes de vingt-quatre heures.

Je partis, aprs avoir donn quelques autres dtails  l'empereur;  la
suite desquels il fit commencer le mouvement rtrograde qu'il avait
prpar, pour aller prendre la position qu'il avait reconnue et adopte
comme dfinitive quelques jours auparavant.

Depuis mon premier dpart pour le quartier-gnral de l'empereur de
Russie, il avait ordonn la runion de l'arme, et il attendait dans la
journe du lendemain tout ce qu'il avait de troupes sur la rive gauche
du Danube, mme le corps de Bernadotte, qu'il avait rappel d'Iglau, o
il n'avait laiss que le gnral bavarois Wrede avec les troupes de
cette nation.

Je rentrai aux avant-postes russes environ deux heures aprs que j'en
tais sorti; comme on me reconnut (on n'avait pas mme relev les
vedettes), on me reut, et on me conduisit chez le gnral commandant
l'avant-garde sur ce point, qui ne crut pas devoir se permettre de me
faire conduire ailleurs que chez le prince Bagration, son chef immdiat.
Je fus donc promen la nuit,  cheval, de bivouac en bivouac, chez le
prince Bagration, que nous trouvmes enfin, et qui ne voulut pas
m'envoyer  l'empereur de Russie sans la permission du gnral en chef.
La nuit s'coulait; il n'y avait pas trop de temps pour prparer
l'entrevue qui devait avoir lieu le lendemain. Je me dterminai 
crire, du lieu o j'tais, un billet ainsi conu:

     Au prince Czartorinski.

     Prince,

      peine tais-je sorti des avant-postes russes, que j'y suis
     rentr, porteur d'une communication verbale pour Sa Majest
     l'empereur de Russie; elle est de nature  tre suivie
     d'explications que je ne crois pas devoir crire, et je ne pense
     pas que Votre Excellence puisse prendre sur elle d'y rpondre, ni
     de m'empcher de parvenir jusqu' l'empereur. Du moins, je prends
     acte de la communication que j'ai l'honneur de lui faire, afin que,
     dans aucun cas, on ne puisse m'imputer les vnemens qui pourraient
     tre la suite d'un refus de m'entendre.

     Je suis, etc.

Ce billet fut port  Vichau au prince Czartorinski, par un officier de
l'tat-major du prince Bagration, qui rapporta l'ordre de me faire
conduire chez le gnral de cavalerie Wittgenstein, dont le quartier
tait sur la grande route trs prs de Posoritz. J'y arrivai comme le
jour commenait, et je n'y attendis pas plus d'une heure.

L'empereur de Russie vint lui-mme. Il se portait en avant, et pendant
que j'tais chez le gnral Wittgenstein, on vint lui rendre compte que
nous nous retirions. Tous les jeunes gens qui taient l croyaient
rellement que nous avions peur, et que nous cherchions  leur chapper.
L'empereur entra, et me demanda de quelle mission j'tais charg.

Sire, rpondis-je, j'ai rapport fidlement  l'empereur tout ce que
Votre Majest m'a fait l'honneur de me dire hier. Il m'a charg de venir
de nouveau prs de Votre Majest, et de lui faire connatre le dsir
qu'il a de la voir. En consquence, il lui propose une entrevue
aujourd'hui entre les deux armes. L'empereur se conformera aux dsirs
de Votre Majest pour l'heure, le lieu et le nombre de personnes dont
chacun des souverains devra tre accompagn. Seulement il y met une
condition pralable: c'est qu'il sera tacitement convenu d'un armistice
de vingt-quatre heures  cette occasion.

Votre Majest jugera elle-mme de la sincrit des intentions de
l'empereur, et elle pourra se persuader qu'il n'a aucune raison de
craindre un vnement que peut-tre des hommes irrflchis voudraient
hter, sans s'inquiter des consquences qui pourraient en rsulter.

L'empereur. J'accepterais avec plaisir cette occasion de le voir, si
j'tais persuad que ses intentions fussent telles que vous me les
annoncez. D'ailleurs, le temps est trop court pour se voir aujourd'hui.
Je voudrais, avant de me rendre  cette entrevue, voir le roi des
Romains, qui se trouve assez loin d'ici, et, en deuxime lieu, il est
inutile que je me mette en rapport avec lui, si je ne dois pas en
revenir satisfait.

Rponse. Mais en quelles mains plus sres Votre Majest peut-elle
mettre ses intrts que dans les siennes propres? Il me semble qu'elle
rglera mieux tout ce qui la concerne que ne le feraient des tiers; au
moins il ne lui restera aucune arrire-pense.

L'empereur. J'ai particulirement un grand dsir de le voir et de
terminer tous les diffrends qui nous sparent.

Puis changeant de conversation, il me dit: Je vais vous faire
accompagner par un homme qui possde ma confiance entire. Je lui
donnerai une mission pour votre matre; faites en sorte qu'il le voie:
la rponse qu'il rapportera me dcidera, et vous vous ferez
particulirement beaucoup d'honneur  arranger tout ceci.

Rponse. Puisque Votre Majest l'ordonne, j'emmnerai qui elle voudra;
mais le succs de ce qu'elle dsire dpendra beaucoup du caractre
particulier de la personne qu'elle enverra.

L'empereur. C'est le prince Dolgorouki, mon premier aide-de-camp. C'est
celui dans lequel j'ai le plus de confiance, le seul auquel je puisse
donner cette mission.

Il le fit appeler: je me retirai pendant qu'il lui donna ses ordres.

L'empereur sortit, en nous donnant cong  tous deux: nous partmes pour
les avant-postes franais, qui taient si prs, que les vedettes se
voyaient et pouvaient se parler entre elles.

Je laissai le prince Dolgorouki  notre grand'garde, et je courus rendre
compte  l'empereur de ce que j'avais fait.

Il tait  se promener dans les bivouacs de l'infanterie, au milieu de
laquelle il avait couch sur la paille.

Son dsir de faire la paix tait port au point que, sans me donner le
temps d'achever, il monta  cheval, et courut lui-mme  la grand'garde;
son piquet eut de la peine  le suivre. Il mit pied  terre, fit retirer
tout le monde, et se promena seul sur la grande route avec le prince
Dolgorouki.

La conversation s'anima bientt et devint assez vive; il parat que le
prince Dolgorouki avait manqu de tact dans la manire de rendre ce dont
il tait charg, car l'empereur lui rpondit avec scheresse: Si c'est
l ce que vous aviez  me dire, allez rapporter  l'empereur Alexandre
que je ne croyais pas  ces dispositions lorsque je demandais  le voir;
je ne lui aurais montr que mon arme, et je m'en serais rapport  son
quit pour les conditions; il le veut, nous nous battrons, je m'en lave
les mains.




CHAPITRE XVI.

Le carabinier.--On se prpare  livrer bataille.--Dispositions.--Attaque
gnrale.--Bataille d'Austerlitz.--Les Russes sont culbuts sur tous les
points.--Sollicitude de l'empereur pour les blesss.


Napolon congdia le prince Dolgorouki; je restai en arrire pour dire
adieu  celui-ci, et lui demander s'il avait besoin de quelque chose
pour regagner les avant-postes russes; je le fis accompagner par
l'officier de notre grand'garde jusqu' la communication avec les
vedettes russes.

Il me dit en nous sparant: On veut la guerre chez vous, nous la ferons
en braves gens. Je lui rpondis que je craignais qu'il n'et  se
reprocher d'avoir chang des dispositions que je savais excellentes; que
cela serait malheureux, parce que non seulement l'arme russe serait
battue, mais dtruite, et qu'il aurait d faire attention que c'tait
son matre qui la commandait en personne. Il rpliqua: Je n'ai dit que
ce qu'il m'a ordonn de dire...; aprs cela il faut bien parler.--Alors,
lui dis-je, nous ne tarderons pas  avoir de la tablature; et je le
quittai.

L'empereur me faisait dj rappeler pour lui rpter  satit tout ce
que je lui avais dit; il s'en allait disant: Mais il faut que ces
gens-l soient fous de me demander d'vacuer l'Italie, lorsqu'ils sont
dans l'impossibilit de m'arracher Vienne. Quels projets avaient-ils
donc, et qu'auraient-ils fait de la France, si j'avais t battu? Par ma
foi, il en arrivera ce qu'il plaira  Dieu, mais avant quarante-huit
heures je la leur aurai donn bonne.

Tout en parlant ainsi, il revint  pied jusqu'au premier poste
d'infanterie de son arme; c'taient des carabiniers du dix-septime
lger. L'empereur tait irrit, et il tmoignait sa mauvaise humeur en
frappant de sa cravache les mottes de terre qui taient sur la route. La
sentinelle, vieux soldat, l'coutait, et s'tant mis  l'aise, il
bourrait sa pipe, ayant son fusil entre ses jambes. Napolon, en passant
prs de lui, dit en le regardant: Ces b...-l croient qu'il n'y a plus
qu' nous avaler! Le vieux soldat se mit aussitt de la conversation:
Oh! oh! rpliqua-t-il, a n'ira pas comme a, nous nous mettrons en
travers.

Ce bon mot fit rire l'empereur, et reprenant un air serein, il monta 
cheval, et rejoignit le quartier-gnral.

Il ne s'occupa plus que des dispositions prparatoires de la bataille,
qu'il ne voulut plus diffrer. Bernadotte venait de le joindre avec deux
divisions d'infanterie; Soult en avait trois; le marchal Lannes en
avait deux; les grenadiers runis, une forte; la garde  pied, une. Le
marchal Davout en avait une  porte; l'empereur avait, outre sa
cavalerie lgre, trois divisions de dragons, deux de cuirassiers, les
deux rgimens de carabiniers avec la garde  cheval.

Il fit apporter sur le terrain en abondance toute espce de subsistances
et de munitions de guerre, tires des magasins de Brunn.

Nous tions au dernier jour de novembre 1805; le lendemain, 1er
dcembre, il plaa lui-mme toutes les divisions de son arme; il
connaissait son terrain aussi bien que les environs de Paris.

Le marchal Davout[33] tait  l'extrme droite, en chelons, sur la
communication de Brunn  Vienne, par Nicolsbourg. Sa division de droite
tait commande par le gnral Friant; c'tait celle-l qui agissait
avec nous.

Le marchal Davout tait spar du corps du marchal Soult par des
tangs qui prsentaient de longs dfils troits, et d'une difficile
communication.

Le marchal Soult avait aussi la droite de la partie de l'arme qui
tait oppose  l'arme russe.

Sa division de droite tait celle du gnral Legrand, qui joignait juste
les tangs qui le sparaient du gnral Friant.  la gauche du gnral
Legrand, tait la division Saint-Hilaire, et  la gauche de celui-ci,
celle du gnral Vandamme.

En deuxime ligne, derrire le marchal Soult, tait d'abord la division
des grenadiers runis, et  leur gauche les deux divisions du marchal
Bernadotte.

 gauche du marchal Soult, sur une configuration de terrain un peu plus
avanc, tait le corps du marchal Lannes, ayant sa premire division
(celle du gnral Caffarelli)  la droite du chemin d'Olmutz  Brunn, et
sa deuxime division (celle du gnral Suchet) appuye par sa droite au
mme chemin, et de sa gauche au centon.

L'infanterie de la garde tait la rserve naturelle du marchal Lannes.
Comme le terrain  notre gauche paraissait offrir un grand
dveloppement, on jugea convenable de ne pas en loigner la cavalerie;
on mit d'abord la cavalerie lgre  la droite du marchal Lannes; elle
n'y incommodait nullement le corps du marchal Soult, qui se trouvait
sur un vaste plateau, un peu en arrire et  droite.

Derrire la cavalerie lgre, on plaa les dragons.

Les cuirassiers restrent encore ce jour-l prs du corps du marchal
Soult avec la garde  cheval.

L'empereur passa sa journe entire  cheval,  voir lui-mme son arme
rgiment par rgiment. Il parla  la troupe; il vit tous les parcs,
toutes les batteries lgres; donna les instructions  tous les
officiers et canonniers. Il alla ensuite visiter les ambulances et les
moyens de transport pour les blesss.

Il revint dner  son bivouac, et y fit appeler tous ses marchaux: il
les entretint de tout ce qu'ils devaient faire le lendemain, et de tout
ce qu'il tait possible que les ennemis entreprissent.

On aurait pu crire un volume de tout ce qui sortit de son esprit dans
ces vingt-quatre heures.

On avait vu dans toute l'aprs-midi l'arme russe arriver et prendre des
positions trs rapproches de notre droite.

L'empereur tait prt dans les deux hypothses, ou de recevoir l'attaque
de l'ennemi, ou de l'attaquer lui-mme.

Le soir, c'tait le 1er dcembre, il s'engagea  notre extrme droite un
tiraillement qui se prolongea assez tard pour donner de l'inquitude 
l'empereur. Il avait dj envoy plusieurs fois savoir d'o il
provenait; il me fit appeler et m'ordonna d'aller jusqu' la
communication entre la division du gnral Legrand et celle du gnral
Friant, et de ne pas revenir sans connatre ce que faisaient les Russes,
ajoutant que ce tiraillement devait couvrir quelque mouvement.

Je n'eus pas bien loin  aller; car,  peine arriv  la droite de la
division Legrand, je vis son avant-garde qui tait repousse d'un
village plac au pied de la position des Russes, qui avaient voulu s'en
emparer pour dboucher de l sur notre droite; la nature du terrain
favorisait leur mouvement, qui tait dj commenc lorsque j'arrivai.

Il faisait un beau clair de lune; cependant ils ne continurent pas ce
mouvement  cause de la nuit qui s'obscurcit bientt: ils se
contentrent de s'amonceler sur ce point, de manire  se dployer
rapidement  la pointe du jour.

Je revins  toutes jambes rapporter ce que j'avais vu; je trouvai
l'empereur couch sur la paille et dormant profondment sous une baraque
que les soldats lui avaient faite, si bien que je fus oblig de le
secouer pour le rveiller. Je lui fis mon rapport; il me fit rpter,
envoya chercher le marchal Soult, et monta  cheval pour aller visiter
lui-mme toute sa ligne et voir le mouvement des Russes sur sa droite;
il en approcha aussi prs que possible. En revenant  travers les lignes
du bivouac, il fut reconnu par les soldats, qui allumrent spontanment
des torches de paille: cela se communiqua d'un bout de l'arme 
l'autre: dans un instant, il y eut une illumination gnrale, et des
cris de _vive l'empereur_ qui s'levaient jusqu'aux nues.

L'empereur rentra trs-tard, et quoiqu'il continut  prendre du repos,
il ne fut pas sans inquitude sur ce que pourrait devenir le mouvement
de sa droite pour le lendemain.

Il tait veill et debout  la pointe du jour, pour faire prendre en
silence les armes  toute l'arme.

Il y avait un brouillard trs-pais, qui enveloppait tous nos bivouacs
au point de ne pouvoir distinguer  dix pas. Il nous fut favorable, et
nous donna le temps de nous disposer; cette arme avait t si bien
dresse au camp de Boulogne, que l'on pouvait compter sur le bon tat
dans lequel chaque soldat tenait son armement et son quipage.

 mesure que le jour arrivait, le brouillard paraissait se disposer 
remonter. Le silence jusqu' l'extrmit de l'horizon tait absolu; on
n'et jamais pens qu'il y avait autant de monde et de foudres
envelopps dans ce petit espace.

L'empereur me renvoya encore  l'extrme droite pour observer le
mouvement des Russes: ils commenaient  dboucher sur le gnral
Legrand, comme j'arrivais prs de lui; mais le brouillard empchait de
bien juger le mouvement.

Je revins en rendre compte. Il tait  peu prs sept heures du matin; le
brouillard tait dj assez remont pour que je n'eusse plus besoin de
suivre la ligne des troupes pour ne pas m'garer (on tait  deux cents
toises des Russes).

L'empereur voyait toute son arme, l'infanterie et la cavalerie formes
en colonnes par divisions.

Tous les marchaux taient prs de lui et le tourmentaient pour
commencer: il rsista  leurs instances jusqu' ce que l'attaque des
Russes se ft plus prononce  sa droite; il avait fait dire au marchal
Davout d'appuyer le gnral Legrand, qui bientt aprs fut attaqu et
eut toute sa division engage. Lorsque l'empereur jugea  la vivacit du
feu que l'attaque tait srieuse, il fit partir tous les marchaux et
leur ordonna de commencer.

Cet branlement de toute l'arme  la fois eut quelque chose d'imposant;
on entendait les commandemens des officiers particuliers. Elle marcha
comme  la manoeuvre jusqu'au pied de la position des Russes, en
s'arrtant parfois pour rectifier ses distances et ses directions. Le
gnral Saint-Hilaire attaqua de front la position russe qu'on appelle
dans le pays montagne du Pratzer. Il y soutint un feu de mousqueterie
pouvantable, qui aurait branl un autre que lui. Ce feu dura deux
heures, il n'eut pas un bataillon qui ne ft dploy et engag.

Le gnral Vandamme, qui avait eu un peu plus d'espace  parcourir pour
joindre l'ennemi au feu, arriva sur la colonne, la culbuta, et fut
matre de sa position et de son artillerie en un instant.

L'empereur fit de suite marcher une des divisions du marchal Bernadotte
derrire la division Vandamme, et une portion des grenadiers runis
derrire celle de Saint-Hilaire. Il envoya ordre au marchal Lannes
d'attaquer promptement et vivement la droite des ennemis, afin qu'elle
ne vnt point au secours de leur gauche, qui se trouvait totalement
engage par le mouvement de l'empereur.

La portion de l'arme ennemie qui avait commenc son mouvement sur le
gnral Legrand, voulut rtrograder et remonter le Pratzer; le gnral
Legrand la suivit de si prs, appuy de la division Priant (du marchal
Davout), qu'elle fut force de combattre comme elle se trouvait place,
sans oser reculer ni avancer.

Le gnral Vandamme, dirig par le marchal Soult, et appuy d'une
division de Bernadotte, fit un changement de direction par le flanc
droit pour attaquer, en les dbordant, toutes les troupes qui taient
devant la division Saint-Hilaire.

Ce mouvement russit pleinement, et les deux divisions, runies sur le
Pratzer mme par ce mouvement, n'eurent plus besoin des secours de la
division Bernadotte; elles firent un deuxime changement de direction
par leur flanc droit, et descendirent du Pratzer pour attaquer en queue
toutes les troupes qui taient opposes au gnral Legrand. Ces troupes
quittrent, pour attaquer les Russes, la position d'o ceux-ci taient
descendus pendant la nuit prcdente pour attaquer le gnral Legrand;
elles avaient ainsi parcouru le demi-cercle complet.

L'empereur fit appuyer le mouvement par les grenadiers runis et la
division de la garde  pied; il eut un plein succs et dcida la
bataille.

Le gnral Vandamme, en commenant son premier changement de direction 
droite, eut un chec. Le 4e rgiment de ligne perdit une de ses aigles
dans une charge de cavalerie excute sur lui par la garde russe; mais
les chasseurs de la garde et les grenadiers de service prs de
l'empereur chargrent si  propos, que cet accident n'eut pas de suites.

C'est aprs le deuxime changement de direction  droite de la mme
division Vandamme, alors en communication avec Saint-Hilaire, que
l'empereur ordonna  celle des divisions de Bernadotte qui suivait le
mouvement d'aller droit devant elle, et de ne plus suivre la direction
de Vandamme. Cette division le fit; elle combattit l'infanterie de la
garde russe, l'enfona et la mena battant une bonne lieue; mais elle
revint  sa position, on ne put savoir pourquoi. L'empereur, qui avait
suivi le mouvement de la division Vandamme, fut fort tonn, en revenant
le soir, de trouver cette division de Bernadotte sur la place d'o il
l'avait lance lui-mme le matin. On va voir s'il avait lieu d'tre
mcontent du mouvement rtrograde de cette division.

La gauche de notre arme, sous les ordres du marchal Lannes, et o
tait toute notre cavalerie, aux ordres du marchal Murat, avait enfonc
et mis en fuite toute la droite de l'arme russe, qui,  la nuit
tombante, prit la route d'Austerlitz pour se rallier aux dbris de
l'autre portion de cette arme que le marchal Soult avait combattue. Si
la division du marchal Bernadotte et continu  marcher encore une
demi-heure, au lieu de revenir  sa premire position, elle se serait
trouve  cheval sur la route d'Austerlitz  Hollitsch, o la droite de
l'arme russe faisait sa retraite. En empchant ce mouvement, elle
compltait sa destruction.

Toute la journe fut une suite de manoeuvres dont pas une ne manqua, et
qui couprent l'arme russe, surprise dans un mouvement de flanc, en
autant de tronons qu'on lui prsenta de ttes de colonnes pour
l'attaquer.

Tout ce qui tait descendu du Pratzer pour attaquer les gnraux Legrand
et Friant fut pris sur place, par le rsultat des mouvemens des
divisions Saint-Hilaire et Vandamme[34].

En rsum, il nous resta, avec le champ de bataille, cent pices de
canons et quarante-trois mille prisonniers de guerre, sans compter les
blesss et les tus qui restrent sur le terrain; il tait difficile de
voir une journe plus victorieuse et plus dcisive.

L'empereur revint le soir tout le long de la ligne o les diffrens
rgimens de l'arme avaient combattu. Il tait dj nuit; il avait
recommand le silence  tout ce qui l'accompagnait, afin d'entendre les
cris des blesss; il allait tout de suite de leur ct, mettait lui-mme
pied  terre, et leur faisait boire un verre d'eau-de-vie de la cantine
qui le suivait toujours. Je fus avec lui toute cette nuit, pendant
laquelle il resta fort tard sur le champ de bataille; l'escadron de son
escorte l'y passa tout entire  ramasser des capotes russes sur les
morts, pour en couvrir les blesss. Il fit lui-mme allumer un grand feu
auprs de chacun d'eux, envoya chercher partout un commissaire des
guerres, et ne se retira point qu'il ne ft arriv; et, lui ayant laiss
un piquet de sa propre escorte, il lui enjoignit de ne pas quitter ces
blesss qu'ils ne fussent tous  l'hpital.

Ces braves gens le comblaient de bndictions qui trouvaient bien mieux
le chemin de son coeur que toutes les adulations des courtisans. C'est
ainsi qu'il s'attachait le coeur de ses soldats, qui savaient que, quand
ils taient mal, ce n'tait pas sa faute: aussi ne s'pargnaient-ils pas
 son service.

La nuit tait si noire, que nous avions t obligs de passer par Brunn,
de sorte que le marchal Davout reut l'ordre tard, et ne put ce jour-l
que runir son corps et s'approcher  porte de reconnatre l'ennemi.




CHAPITRE XVII.

L'empereur d'Autriche demande une entrevue.--Motifs de Napolon pour
l'accepter.--Entrevue.--Mission dont je suis charg prs de l'empereur
d'Autriche.--Ce souverain m'envoie au quartier-gnral de l'empereur de
Russie.--Convention avec l'empereur Alexandre.--Opration du marchal
Davout aprs la bataille d'Austerlitz.


Nous tions au 3 dcembre, lendemain de la bataille; il tait dj assez
tard, lorsque le prince Jean de Lichtenstein arriva au chteau
d'Austerlitz, charg d'une commission de son matre pour l'empereur. Il
fut assez long-temps avec lui, et s'en retourna; nous smes le soir qu'il
tait venu tmoigner le dsir d'une entrevue, que l'empereur avait
accepte.

Les empereurs d'Autriche et de Russie taient dans une position dlicate
par la direction de retraite que les vnemens de la journe du 2 les
avaient forcs de faire prendre  leur arme. Ils n'avaient de point de
passage sur leur marche que le pont de Gding  Hollitsch. Le corps du
marchal Davout se trouvait plus prs de ce point que les dbris des
armes russe et autrichienne qui devaient s'y retirer, et les allis
croyaient le marchal Davout beaucoup plus fort qu'il n'tait
rellement, en sorte qu'il ne leur restait de moyen de salut que
l'entrevue qu'ils demandaient.

D'un autre ct, Davout ignorait encore les rsultats de la journe du
2, et par consquent l'tat rel dans lequel les ennemis se trouvaient;
nanmoins il faisait ses dispositions d'attaque, et essaya mme de
forcer les dfils qui le sparaient de Gding.

L'empereur Napolon, qui tait le seul qui connt l'tat des choses,
n'tait pas sans inquitude sur le rsultat de l'attaque dont il avait
charg Davout, parce qu'il voyait bien qu'il tait infrieur en force
aux ennemis. Il ne regarda plus la retraite de ceux-ci comme impossible;
ds-lors il considra que les Prussiens taient presss d'entrer en
lice, et qu'ils avaient une arme runie  un corps russe  Breslau; en
outre il avait su, par les dpches interceptes de M. de Stadion, que
l'archiduc Charles tait arriv sur le Danube, tandis que l'arme
d'Italie, commande par Massna, tait encore fort loin au-del des
_Alpes-Juliennes_: il n'tait donc pas impossible que toutes ces armes
runies ne combinassent un mouvement, qui l'aurait oblig  courir de
nouvelles chances qui pouvaient compromettre les succs d'Austerlitz.
Dans cette situation, il accepta ce que la fortune lui prsentait. Les
allis lui proposrent une entrevue pour gagner du temps; dans le fait,
l'empereur faisait un meilleur march.

On peut ajouter qu'il n'y a nul doute que, si les empereurs de Russie et
d'Autriche eussent reu les dpches de M. de Stadion, ils n'auraient
pas demand l'entrevue.

Le prince Jean revint le lendemain dans la matine prendre les ordres de
l'empereur, qui s'en rapporta  tout ce qu'il rglerait. Le 4,  neuf
heures du matin, nous partmes tous avec l'empereur et la garde 
cheval, pour aller par la grande route d'Hollitsch  un moulin qui tait
devant les avant-postes de Bernadotte,  environ trois lieues
d'Austerlitz: nous y arrivmes les premiers; l'empereur fit faire des
feux, et attendit. La garde  cheval se tint en bataille  deux cents
pas en arrire.

L'on ne tarda pas  annoncer l'empereur d'Autriche, qui arriva en
calche, accompagn des princes Jean Lichtenstein, Maurice Lichtenstein,
de Wurtemberg, de Schwartzemberg, et des gnraux Kienmayer, Bubna et
Stutterheim, ainsi que de deux officiers suprieurs de hulans. Il y
avait avec l'empereur d'Autriche une escorte de cavalerie hongroise qui
resta, ainsi que l'avait fait la ntre,  environ deux cents pas du lieu
o l'on se voyait.

L'empereur Napolon, qui tait  pied, alla  la rencontre de l'empereur
d'Autriche, depuis le lieu o tait le feu jusqu' la calche, et
l'embrassa en l'abordant. Le prince Jean Lichtenstein descendit de la
mme voiture, et suivit l'empereur d'Autriche auprs du feu de
l'empereur; il y resta pendant toute l'entrevue, comme le marchal
Berthier resta auprs de l'empereur. Toutes les autres personnes de la
suite des deux souverains taient ensemble prs d'un mme feu, qui
n'tait spar de celui des empereurs que par le grand chemin. J'tais 
ce feu; notre conversation ne roula que sur les vnemens de la
bataille, nous nous tudimes  ne rien dire qui pt choquer pour ces
messieurs.

Je ne sais pas ce qui se dit au feu des empereurs, nous tions aussi
curieux de l'apprendre que les Autrichiens qui taient au mme feu que
nous; nous ne pmes le pntrer ni les uns ni les autres. Toutefois il
nous parut qu'on y tait d'une belle humeur; on y riait, ce qui nous
parut  tous d'un bon augure. Effectivement, au bout d'une ou deux
heures, les deux souverains se sparrent en s'embrassant. Chacun de
nous courut  son devoir, et j'entendis, en m'approchant, que l'empereur
Napolon disait  celui d'Autriche: J'y consens, mais Votre Majest me
promet de ne plus me faire la guerre.--Non, je vous le jure, rpondit
l'empereur d'Autriche; et je tiendrai ma parole.

Je ne sais  quelle occasion cela se disait; mais je l'ai entendu, et je
le rpte, parce que l'empereur me l'a souvent racont depuis.

Le jour finissait, lorsque les deux empereurs se sparrent et reprirent
chacun le chemin de leurs armes respectives; nous suivmes l'empereur,
qui s'en allait au petit pas de son cheval, pensant  ce qu'il venait de
dire et  ce qu'il voulait faire.

Il m'appela, et, sans me parler des antcdens, il me dit: Courez aprs
l'empereur d'Autriche; dites-lui que je vous ai charg d'aller attendre
 son quartier-gnral l'adhsion de l'empereur de Russie, en ce qui le
concerne,  tout ce qui vient d'tre conclu entre nous. Lorsque vous
aurez cette adhsion, vous vous rendrez au corps d'arme du marchal
Davout, et vous arrterez son mouvement en lui disant ce qui s'est
pass.

Ceci est trop important pour n'tre pas bien circonstanci.

Je courus aprs l'empereur d'Autriche, et ds que je lui eus fait
connatre ma mission, il me permit de l'accompagner  son
quartier-gnral, qui tait plac  peu de distance de l, dans un
domaine  lui. Nous ne tardmes pas  y arriver, et quoiqu'il ne ft pas
encore trs-nuit, je n'aperus presque point de troupes, ce qui m'tonna
beaucoup.

L'empereur soupa, et donna des ordres pour que je ne manquasse de rien;
j'entendais parler dans la maison d'une affaire qui avait eu lieu le
matin (ce ne pouvait tre qu'avec le marchal Davout). On avait t un
moment inquiet de l'issue qu'elle pouvait avoir; mais on ajoutait
qu'aussitt que le gnral franais (Davout) avait reu la lettre de
l'empereur Alexandre, il avait cess l'attaque.

Tout cela tait une nigme pour moi; et l'empereur Napolon n'en savait
pas davantage. Lorsqu'il tait venu  l'entrevue qu'on lui avait
demande, il se doutait bien que le marchal Davout attaquerait, mais
comme l'on passait encore par Brunn pour communiquer avec lui, on ne
pouvait pas en avoir de nouvelles si tt.

Aprs le souper, l'empereur d'Autriche fit appeler le gnral
Stutterheim, et lui donna ses ordres; puis me faisant introduire, il me
dit d'accompagner ce gnral, qu'il envoyait  l'empereur de Russie; que
je connatrais bien mieux la rponse qu'il ferait aux propositions dont
il chargeait le gnral de Stutterheim de lui donner connaissance, et
que de l je serais plus  porte de passer dans le corps d'arme du
marchal Davout, qui tait trs rapproch.

Je pris cong, et partis avec le gnral Stutterheim; nous allmes 
Gding, o tout tait dans l'moi et la confusion; les troupes russes
pliaient bagage. Nous trouvmes des sapeurs russes qui dj dtruisaient
le pont; leurs troupes taient encore sur la rive droite, le gnral
Stutterheim fut oblig de les renvoyer. De Gding  Hollitsch il n'y a
qu'une demi-lieue au plus: l'empereur de Russie y tait arriv la veille
au soir, et quoiqu'il ne ft que quatre ou cinq heures du matin, il
tait dj debout. Il tait log au chteau et avait avec lui le prince
Czartorinski.

Il reut d'abord le gnral Stutterheim, qui l'informa de tout ce qu'il
avait vu, et s'acquitta de la mission qu'il avait reue de l'empereur
d'Autriche.

Je me rappelle que j'prouvais un mouvement de mfiance en attendant au
chteau d'Hollitsch le moment de voir l'empereur Alexandre. Je ne
pouvais comprendre pourquoi l'empereur de Russie n'avait pas t 
l'entrevue avec l'empereur d'Autriche; je me rappelais qu'il n'avait pas
accept celle que l'empereur lui avait propose avant la bataille,
prtextant, entre autres choses, que l'empereur d'Autriche tait trop
loign pour communiquer avec lui avant de se rendre  cette entrevue.
L ils taient ensemble, lorsque l'empereur d'Autriche tait venu voir
l'empereur Napolon; il avait de plus besoin de connatre ce qui aurait
t conclu entre eux: s'il m'avait dit vrai, il dsirait ardemment
aplanir les difficults, terminer tous les diffrends, et avec tout cela
il n'tait pas venu  l'entrevue. Il y avait laiss aller l'empereur
d'Autriche tout seul.

J'en cherchai la cause et ne tardai pas long-temps  la trouver; je vais
la dire tout  l'heure.

Le gnral de Stutterheim sortit du cabinet de l'empereur Alexandre; je
fus introduit; il tait  peine jour, et nous conversmes  la bougie.

Alexandre parla le premier, et me dit: Je suis bien aise de vous revoir
dans une occasion aussi glorieuse pour vous: cette journe ne gtera
rien  toutes celles de la carrire militaire de votre matre. C'est la
premire bataille o je me trouve, et j'avoue que la rapidit de ses
manoeuvres n'a jamais laiss le temps de secourir aucun des points qu'il
a successivement attaqus; partout vous tiez deux fois autant de monde
que nous.

Rponse. Sire, Votre Majest a t mal informe; car, en totalit,
votre arme avait une supriorit numrique d'au moins vingt-cinq mille
hommes sur la ntre: en outre, nous avons trois divisions d'infanterie
qui n'ont pas pris part  la bataille, nous n'en avons employ bien
vivement que six d'infanterie.  la vrit, nous avons beaucoup
manoeuvr; la mme division a combattu successivement dans diffrentes
directions: c'est ce qui nous a multiplis pendant toute la journe.
C'est l'art de la guerre: l'empereur, qui est  sa quarantime bataille,
ne manque jamais  cela. Il pourrait encore, avec les troupes qui n'ont
pas t engages, faire une arme aussi forte que celle qui a donn
avant-hier, et marcher contre l'archiduc Charles, si tout n'tait pas
termin: du moins cela dpend de Votre Majest.

Alexandre. De quoi s'agit-il?

Rponse. Sire, de savoir si Votre Majest accepte les propositions qui
la concernent, dans ce qui a t convenu hier entre l'empereur
d'Autriche et l'empereur Napolon.

Alexandre. Oui, je l'accepte; c'est pour le roi des Romains que je suis
venu; il me dgage, il est content de ce qui lui est promis, je dois
l'tre aussi, puisque je ne formais point de voeux pour moi.

Rponse. L'empereur m'a charg d'ajouter qu'il dsirait que l'arme de
Votre Majest sortt des tats autrichiens dans le plus bref dlai, et
par la route militaire la plus courte, en faisant chaque jour le chemin
ordinaire que fait une troupe en marche.

Alexandre. Mais votre matre exige donc que je m'en aille bien vite; il
est bien pressant.

Rponse. Non, sire; il ne demande pas que vous retourniez plus vite que
vous n'tes venu; mais comment prendre une autre rgle pour se fixer,
que d'admettre la route militaire et la distance d'tape, pour la marche
de chaque jour? On ne le stipulerait mme pas, que ce serait l'unit de
mesure que l'on prendrait: il n'est donc pas draisonnable d'en convenir
d'avance.

Alexandre. Eh bien! soit, j'y consens; mais quelle garantie exige votre
matre? et quelle garantie ai-je moi-mme que, pendant que vous tes
ici, vos troupes ne font pas quelques mouvemens contre moi? suis-je en
sret?

Rponse. L'empereur a prvu cette objection.

Alexandre. Eh bien! quelle garantie exige-t-il de moi?

Rponse. Il m'a charg de demander  Votre Majest sa parole, et m'a
ordonn, aussitt que je l'aurais reue, de passer dans le corps d'arme
du marchal Davout pour suspendre son mouvement.

Alexandre, avec un air de haute satisfaction. Je vous la donne, et vais
de suite me prparer  excuter ce qui a t convenu.

Il m'adressa un mot de compliment, en me disant: Si quelque jour des
circonstances plus heureuses vous mnent  Saint-Ptersbourg, j'espre
vous en rendre le sjour agrable.

J'tais bien loin de croire que cela arriverait aussitt; Alexandre m'a
bien tenu parole, comme on le verra.

Je le quittai, et revins avec M. Stutterheim repasser la Marche 
Gding; nous fmes obligs d'attendre que l'arme russe, qui se
prsentait  l'autre rive, et repass. Je mis pied  terre avec M.
Stutterheim pour la compter; il ne passa pas plus de vingt-six mille
hommes de toutes armes, sans canons ni caissons, beaucoup sans armes, le
plus grand nombre sans havresacs[35], un trs-grand nombre blesss, mais
marchant courageusement  leur rang.

Aprs que l'arme russe eut dfil, on me laissa passer, et on dtruisit
le pont[36].

Aussitt que nous fmes de l'autre ct, nous rencontrmes le gnral
autrichien Meerfeld, qui nous fit conduire, quoique le jour comment 
peine, aux avant-postes du marchal Davout.

Je ne fus pas peu surpris de le trouver aussi prs, et l'on va voir ce
qui s'tait pass au corps de ce marchal; ces dtails sont de la plus
exacte vrit. L'empereur d'Autriche avait raison de me dire qu'il
n'tait pas loign.

Je rendis d'abord au marchal Davout tout ce qui le concernait, et
j'arrivai  propos, car il allait commencer l'attaque.  la vrit, il
n'avait plus de Russes devant lui, puisque je les avais vus repasser la
Marche, il y avait deux heures, c'est--dire qu'ils la repassrent le 5
depuis deux heures du matin jusqu' quatre. Je viens aux oprations du
marchal Davout depuis la bataille.

Les deux divisions d'infanterie Gudin et Friant taient runies, ainsi
qu'une division de dragons et de cavalerie lgre; le marchal lui-mme,
 la tte de tout cela, s'tait approch de Gding dans la journe du 3,
et le 4 il attaqua vivement le corps autrichien, qui, plus faible que
lui, allait tre oblig de lui abandonner le pont sur la Marche 
Gding, dont il n'tait plus qu' une trs-petite demi-lieue, ayant
devant lui un dfil qui faisait toute la force des Autrichiens, et o
ils avaient mis leur artillerie[37]. Nanmoins le marchal allait forcer
ce passage, lorsqu'on lui envoya un parlementaire pour avoir une
suspension d'armes: il refusa et continua son attaque; un deuxime
parlementaire arriva accompagn d'un officier russe, c'tait pour faire
la mme demande; mais cette fois le gnral Meerfeld envoyait au
marchal Davout un billet que venait de lui crire l'empereur Alexandre,
sans doute d'aprs une convention faite entre ce souverain et le gnral
Meerfeld. Ce billet tait ainsi conu:

J'autorise le gnral Meerfeld  faire connatre au gnral franais
que les deux empereurs d'Allemagne et de France sont en ce moment en
confrence, qu'il y a un armistice dans cette partie, et qu'il est en
consquence inutile de sacrifier plus de braves gens.

Le 4 dcembre.

_Sign_ ALEXANDRE.

Ce billet, qui est crit au crayon, que j'ai lu entre les mains du
marchal Davout, est dpos  la secrtairerie d'tat en France.

Le marchal Davout, qui n'avait pas reu d'avis du major-gnral,
attribua ce retard au dtour que l'on tait oblig de faire par Brunn
pour venir  lui: il crut devoir dfrer  l'assurance positive de
l'empereur Alexandre[38]; en consquence, il suspendit son mouvement, et
je le trouvai  la place o il tait le 5 au matin, tandis que la
veille, le marchal Davout pouvait, en une demi-heure, tre matre de
Gding et du pont de la Marche, lorsque l'arme russe tait encore 
plus de deux ou trois lieues sur le chemin d'Austerlitz, en face de
Bernadotte. C'est un moment o l'empereur d'Autriche se sparait de
celui de Russie pour venir  l'entrevue, que le marchal Davout menaa
davantage de forcer Gding, la seule retraite des Russes; l'arme russe
n'aurait jamais pu arriver  temps, et d'ailleurs les troupes de
Bernadotte, en la voyant partir, l'eussent suivie. C'est dans cette
position que l'empereur Alexandre crut devoir crire ce billet, auquel
le marchal Davout, par respect pour le caractre du monarque, crut, de
son ct, devoir ajouter foi, loignant de lui l'ide d'un pige.

Mais en supposant que le marchal Davout et dout de la vracit du
billet, malgr la prsence de l'officier russe, qui paraissait n'avoir
t joint au parlementaire que pour lui donner plus de force, et qu'il
et encore march une demi-heure, je demande  tout militaire ce que
serait devenue l'arme russe avec l'empereur de Russie, et ce qui serait
arriv, si, dans la journe du 3, au lieu d'avoir t engage mal 
propos sur la route d'Olmutz, notre cavalerie et t de suite pousse
sur Hollitsch. On aurait attaqu l'arme russe le 3 aprs midi; on
l'aurait pousse sur le marchal Davout; c'et t une deuxime
reprsentation d'Ulm, parce qu'alors il n'y aurait pas eu de
parlementaire, ni de propositions d'entrevue: cela et t rejet comme
ridicule.

Quand je revins l'apporter cela  l'empereur  Austerlitz, je repassai 
l'avant-garde des Autrichiens, rests sur la rive gauche de la Marche.
Le prince Maurice Lichtenstein s'y trouvait, M. Stutterheim tait
toujours avec moi; j'en touchai un mot  ces messieurs; le colonel du
rgiment des chevau-lgers d'Aurelly tait prsent. Ils se mirent 
sourire: je compris ce que cela signifiait. Je n'tais plus dupe, et il
m'tait suffisamment dmontr pourquoi l'empereur de Russie n'tait pas
venu  l'entrevue, comme aussi pourquoi celui d'Autriche y tait venu.
Ils s'taient partag les deux rles qui devaient les tirer d'embarras,
et ils taient loin de se douter qu'ils servaient  souhait l'empereur
Napolon.




CHAPITRE XVIII.

L'empereur s'tablit  Brunn.--Gratifications aux blesss.--Dpart pour
Schoenbrunn.--Trait avec M. de Haugwitz.--Le roi de Prusse ne veut pas
le reconnatre.--L'Autriche signe.--Partage des territoires.--Entre des
Russes  Naples.--Fcheuses nouvelles venues de Paris.--Paix signe.--La
jeune fille de Vienne.--La comtesse ***.--Dpart de Vienne.--Arrive 
Munich.--Mariage du vice-roi avec la princesse Auguste de
Bavire.--Dpart pour Paris.


Lorsque j'entrai chez l'empereur, le marchal Murat tait dans son
cabinet; il le bourra d'importance pour lui avoir fait perdre, par suite
d'un faux rapport, quatre heures d'un temps prcieux qu'il avait t
oblig d'employer  ramener le mouvement commenc sur la route d'Olmutz;
cet incident tait le seul qui le contrarit, il tait content de tout
le reste.

Le prince Jean Lichtenstein revint le soir avec le gnral Bubna, et
l'empereur alla s'tablir  Brunn, o il leur fit dire de le suivre.

Il n'y resta que quelques jours, pendant lesquels il rpartit son arme
en cantonnemens, fit constater les pertes qu'elle avait prouves,
envoya des aides-de-camp visiter les hpitaux, et remettre de sa part un
napolon  chaque soldat bless; il envoya une gratification de 3,000
fr.  chaque officier-gnral bless, et successivement 2,000, 1,500,
1,000 et 500 fr. aux officiers des diffrens grades au-dessous qui se
trouvaient dans le mme cas. On juge aisment si ce secours leur tait
ncessaire, et s'ils bnirent la main qui le leur envoyait.

L'empereur donna plusieurs ordres relatifs  l'administration, et aprs
avoir entretenu plusieurs fois le prince Lichtenstein, il partit pour
Schoenbrunn, afin de pousser les confrences qui avaient lieu  Vienne
pour la paix, et aussi pour voir o il en tait avec la Prusse. Depuis
plusieurs jours, M. de Haugwitz tait prs de M. de Talleyrand, mais ne
lui disait rien; il devait s'entendre avec les envoys des autres
puissances, dont nous venions de dranger les calculs.

L'empereur traversa Vienne  la nuit, et alla droit  Schoenbrunn; ce fut
le lendemain qu'il reut M. de Haugwitz. Il ne lui fit d'abord aucun
reproche, mais il lui laissa clairement voir qu'il n'tait pas dupe des
intentions dans lesquelles on l'avait envoy prs de lui. Il lui parla
du passage de l'arme russe  Varsovie et de son arrive  Breslau, o
elle tait encore[39]. Enfin, il lui demanda ce que signifiait cet autre
corps russe qui tait en Hanovre, communiquant par la Prusse avec la
grande-arme.

L'empereur commenait  s'chauffer et  parler haut; nous l'entendions
de la pice voisine. Il disait: Monsieur, est-ce une conduite franche,
que celle de votre matre avec moi? Il serait plus honorable pour lui de
m'avoir loyalement fait la guerre, quoique vous n'ayez aucun motif pour
cela; vous eussiez au moins servi vos allis, parce que j'y aurais
regard  deux fois avant de livrer bataille. Vous voulez tre les
allis de tout le monde, cela n'est pas possible; il faut opter entre
eux et moi. Si vous voulez aller vers ces messieurs, je ne m'y oppose
pas; mais si vous restez avec moi, je veux de la sincrit, ou je me
spare de vous. Je prfre des ennemis francs  de faux amis. Si vos
pouvoirs ne sont pas assez tendus pour traiter toutes ces questions-l,
mettez-vous en rgle: moi, je vais marcher sur mes ennemis, partout o
ils se trouvent.

Ce discours fut tenu avec beaucoup de chaleur; l'empereur traitait M. de
Haugwitz du haut de la position o l'avait plac la victoire. Il ne
doutait pas un instant que l'Autriche ne ft la paix; il voyait les
Russes partis, l'arme franaise pouvait, en quelques marches, tourner
toute la monarchie prussienne: il n'tait donc pas  penser que les
Prussiens choisiraient ce moment pour faire la guerre. Aussi traita-t-il
M. de Haugwitz avec svrit.

Le cabinet de Berlin n'avait pas pu prvoir la position dans laquelle se
trouvait alors son ministre: aussi M. de Haugwitz n'avait-il reu que la
mission de dclarer l'alliance de son pays avec les Russes; mais voyant
l'tat des affaires de ceux-ci, et les termes prcis de l'empereur, il
prit sur lui de conclure un arrangement qu'il se flattait de faire
agrer par le roi  son retour  Berlin. L'empereur, de son cot,
sachant bien tout ce que cet arrangement avait d'ventuel, y avait fait
insrer tout ce qui pouvait convenir  la politique des deux pays,
esprant, comme M. de Haugwitz, qu'il serait ratifi d'autant mieux,
qu'il tait dans l'intrt de la Prusse. En consquence, le trait qui
fut conclu donnait  la Prusse le Hanovre en change des margraviats.

Pendant que M. de Haugwitz signait ce trait  Vienne avec l'empereur,
M. de Hardenberg, qui tait  Berlin, et qui ignorait les vnemens
d'Austerlitz,  plus forte raison la mission qu'avait prise sur lui M.
de Haugwitz, en signait un autre  Berlin avec l'ambassadeur
d'Angleterre.

Il envoya le colonel Pfuhl  Vienne porter  M. de Haugwitz la nouvelle
de ce trait. En se rendant  Vienne, celui-ci rencontra en Silsie M.
de Haugwitz, qui se rendait  Berlin avec le trait conclu  Vienne,
qu'il portait  la ratification du roi. Il emmena le colonel Pfuhl avec
lui, pensant bien que, si le trait n'tait pas ratifi, le roi de
Prusse serait toujours  temps d'envoyer  Napolon les nouvelles
stipulations.

En arrivant  Berlin, les esprances de M. de Haugwitz furent dues: le
roi de Prusse lui tmoigna hautement son mcontentement de ce qu'il
avait fait.

Il assembla un conseil; jamais position n'avait t plus dlicate. Il y
aurait eu de la draison  faire la guerre, dans l'tat o taient les
armes victorieuses, comme je viens de l'indiquer plus haut, et il ne
pouvait pas abandonner ses allis, avec lesquels il venait de
contracter. La discussion s'chauffa, et on ne voulait pas accepter le
Hanovre sans la ratification de l'Angleterre: on crut avoir trouv un
moyen terme en l'acceptant, et le faisant occuper comme dpt jusqu' la
paix. Voil ce qui se passait  Berlin avant que l'empereur et quitt
Vienne pour retourner  Paris.

Les Russes tant partis, et n'ayant point de rapports avec nous, les
Autrichiens restrent seuls chargs de leurs propres intrts; ils
firent une paix analogue  la mauvaise situation de leurs affaires. Ils
perdirent les anciens tats vnitiens, qui furent runis au royaume
d'Italie. Ils durent cder  la Bavire le Tyrol et le pays de
Salzbourg, avec quelques autres pays en Souabe, entre autres les biens
de l'ordre Teutonique, Guntzbourg, etc.

La maison d'Autriche perdit en outre le Brisgaw, qu'avait eu le
grand-duc de Toscane dans des transactions antrieures; mais comme
l'empereur Napolon affectionnait particulirement ce prince, il lui fit
cder par la Bavire le pays de Wurtzbourg.

Il y eut galement des compensations de territoire entre la Bavire, le
Wurtemberg et le pays de Baden, qui acquirent tous une tendue de
puissance gale  la moiti de celle qu'ils avaient auparavant.

L'empereur fit reconnatre, par le mme trait de paix, les lecteurs de
Bavire et de Wurtemberg comme rois, et le margrave de Baden comme
grand-duc.

Malgr la rpugnance de l'Autriche, il fallut signer ce trait de paix
dsastreux.

L'empereur n'avait plus rien  faire  Vienne; il avait espr traiter
avec les Russes: pour cela, il avait crit de Brunn, aprs la bataille,
 l'empereur de Russie. Ce fut le gnral Junot[40] qu'il envoya porter
sa lettre; mais quand Junot arriva  l'arme russe, l'empereur Alexandre
tait parti pour Saint-Ptersbourg; le gnral ne jugea pas qu'il dt
courir aprs lui, et revint rapporter sa lettre  l'empereur, qui tait
dj de retour  Vienne. Il y a lieu de croire que, s'il avait os aller
jusqu' Saint-Ptersbourg, la paix se serait faite cette anne.
Peut-tre que l'Angleterre l'et faite aussi, ne voyant plus de moyen de
nous susciter la guerre; on peut au moins, le penser, et alors que de
maux on et vits! Le destin en avait ordonn autrement. L'empereur
reut, avant de partir de Vienne, la nouvelle de l'entre des Russes 
Naples, conjointement avec quelques Anglais.

Il fit sur-le-champ des dispositions pour y faire marcher des troupes.
Il avait une ancienne haine contre la reine de Naples; il avait eu
maintes fois l'occasion de se plaindre d'elle, et en recevant cette
nouvelle, il nous dit: Ah! pour celle-l, cela ne m'tonne pas; mais
aussi, gare si j'entre  Naples: elle n'y mettra plus les pieds.

Il envoya de l'tat-major de la grande arme de quoi composer celui de
l'arme qui allait se runir aux frontires de Naples, et donna ordre au
prince Joseph, son frre[41], qu'il avait laiss  Paris, d'aller se
mettre  la tte de cette arme. Il reut aussi  Vienne une nouvelle
fcheuse de Paris, laquelle tait sans doute exagre; mais, quand bien
mme elle l'et t, c'tait toujours quelque chose de fort mauvais.

Le bulletin de la bataille d'Austerlitz, qui avait t lu dans toute
l'Allemagne avec une extrme avidit, semblait devoir produire le mme
effet en France. Effectivement il y excita l'enthousiasme; cependant il
s'tait manifest  Paris une grande inquitude sur le sort de la
banque, et dans trs-peu de temps la peur se communiqua si rapidement,
que l'on se porta en foule au change des billets; elle ne put satisfaire
tout ce qui se prsentait  la fois. On crut qu'elle prouvait des
embarras d'argent, et la foule devint encore plus grande. L'agiotage
s'en mla; on vendit les billets comme les autres effets publics, et ils
perdirent jusqu' 70 francs pour 1,000.

Les fonds publics se ressentirent un peu de cet tat de choses, qui
donna de l'inquitude  l'empereur.  cela se joignit un autre incident
dont je vais rendre compte.

Un officieux de Paris crivit  quelqu'un qui avait la facilit de voir
souvent l'empereur, et lui dnona une fraude du trsor public, qui
avait dj souscrit pour 80,000,000 de rescriptions des
receveurs-gnraux,  prlever sur les revenus de 1806; or, nous tions
au mois de dcembre 1805.

On en conclut que l'empereur dpensait les revenus de l'tat par
anticipation; cela contribua encore  faire baisser les effets publics.
Toutes ces nouvelles lui donnaient de l'humeur et lui faisaient dsirer
ardemment de terminer  Vienne, pour aller voir  Paris la cause de ce
dsordre.

Il pressa tant pour la paix, qui ne tenait plus qu' quelques
difficults de contributions, qu'enfin elle fut signe; il la ratifia le
mme soir, et partit le lendemain.

Avant de quitter Vienne, il se passa une anecdote que je dois raconter
ici.

On a beaucoup parl d'un got dcid de l'empereur pour les femmes: il
n'tait pas dominant chez lui. Il les aimait, mais savait les respecter,
et j'ai t tmoin de la dlicatesse de ses rapports avec elles, lorsque
ses longues absences le mettaient dans le cas o taient tous les
officiers de son arme.

Pendant le sjour qu'il fit  Vienne, entre la bataille d'Austerlitz et
la signature de la paix, il eut occasion de remarquer une jeune personne
qui lui plut. Le hasard fit qu'elle-mme s'tait mont la tte pour
l'empereur, et qu'elle accepta la proposition qui lui fut faite, d'aller
un soir au chteau de Schoenbrunn. Elle ne parlait qu'allemand et
italien; mais l'empereur parlait lui-mme cette dernire langue, la
connaissance marcha rapidement. Il fut fort tonn d'apprendre de cette
jeune personne qu'elle appartenait  des parens respectables, et qu'en
venant le voir, elle tait domine par une admiration qui avait fait
natre dans son coeur un sentiment qu'elle n'avait jamais connu ni
prouv pour qui que ce ft. Le fait, quoique rare, fut reconnu exact;
l'empereur respecta l'innocence de cette jeune demoiselle, la fit
reconduire chez elle, fit prendre soin de son tablissement et la dota.

Il aimait beaucoup la conversation d'une femme spirituelle; il la
prfrait  tous les genres de dlassemens. Peu de jours aprs
l'aventure que je viens de citer, arriva celle-ci:

Un agent franais, qui habitait Vienne, avait eu occasion d'y distinguer
une certaine comtesse  laquelle, disait-on, un ambassadeur d'Angleterre
(lord Paget) avait adress des hommages. Il tait difficile de
rencontrer une femme plus sduisante que cette comtesse, qui, du reste,
portait l'amour de son pays jusqu' l'exaltation. L'agent se mit dans la
tte de la dcider  aller voir l'empereur, en lui faisant insinuer que
la proposition lui en tait faite par l'ordre de ce souverain lui-mme,
qui cependant n'y pensait pas.

Un officier de la cavalerie de police de la ville de Vienne, qui
connaissait cette comtesse, fut charg de lui parler. Celle-ci couta la
proposition qui lui tait faite un matin pour avoir son excution le
soir; elle ne se dcida pas d'abord, et demanda la journe pour
rflchir, ajoutant qu'elle voulait tre assure si c'tait bien par
l'ordre de l'empereur qu'on tait venu lui faire cette ouverture.

Le soir, la voiture tant prte au lieu du rendez-vous o l'officier
viennois devait prendre la comtesse pour la remettre  quelqu'un qui
devait l'accompagner  Schoenbrunn, il alla la voir; elle lui dit qu'elle
n'avait pu se dcider pour ce jour-l, mais qu'elle engageait sa parole
de ne pas y manquer le lendemain, et que, dans l'aprs-midi, il pouvait
venir chercher sa rponse, quelle avait pris son parti.

La voiture fut recommande pour le lendemain  la mme heure. L'officier
viennois, qui craignait un autre caprice, ne manqua pas le lendemain de
se rendre chez la belle. Il la trouva toute rsolue, elle avait mis
ordre  ses affaires comme pour faire un long voyage, et elle lui dit
d'un air dcid en le tutoyant: Tu peux venir me chercher ce soir,
j'irai le voir, tu peux y compter. Hier j'avais des affaires  rgler,
maintenant je suis prte. Si tu es bon Autrichien, je le verrai; tu sais
combien il a fait de mal  notre pays! Eh bien! ce soir, je le vengerai;
ne manque pas de venir me chercher.

Une pareille confidence effraya l'officier, qui ne voulut pas en courir
la responsabilit; il vint de suite en faire part: on le rcompensa. On
n'envoya point la voiture au lieu du rendez-vous, et la comtesse vita
l'occasion d'acqurir une clbrit qui aurait sans doute fltri sa
rputation de femme gracieuse.

Cette aventure eut lieu la veille du jour o l'empereur partit de
Schoenbrunn pour Paris.

Les Autrichiens, pour premier paiement des contributions, furent obligs
de nous cder le montant des subsides qu'ils devaient recevoir
d'Angleterre; ils les attendaient justement dans le moment, ils
donnrent ordre  Hambourg que, quand ils arriveraient, on les passt 
l'ordre du ministre de France. C'tait alors M. Bourienne, que
l'empereur avait consenti  remployer: il reut les subsides anglais
destins  l'Autriche, et les envoya  Paris.

Quelques jours avant de partir de Vienne, l'archiduc Charles avait
demand  l'empereur une entrevue. Je ne sais pourquoi l'archiduc ne
vint pas  Schoenbrunn, mais l'entrevue eut lieu  un rendez-vous de
chasse appel la Vnerie, sur la route de Vienne  Bukersdorf.
L'empereur y tait all comme pour chasser; l'archiduc y vint avec deux
officiers seulement; ils s'entretinrent long-temps seuls dans une
chambre du pavillon de chasse. Nous revnmes assez tard  Schoenbrunn.
L'empereur faisait un cas particulier de l'archiduc Charles; il
l'estimait beaucoup et lui tait attach.

L'empereur partit de Vienne; pour arriver  Munich, il passa par
Scharding et Passau, o il rencontra le gnral Lauriston, qui revenait
de Cadix; il l'envoya comme gouverneur  Venise. Il arriva  Munich
pendant la nuit, quelques jours avant le nouvel an de 1806.
L'impratrice y tait arrive par son ordre depuis quinze jours; elle
tait auparavant  Strasbourg[42].

La princesse Caroline y tait aussi. Il y eut  la cour de Bavire,
comme on le peut croire, une belle joie; non seulement le pays avait t
sauv, mais presque doubl, et les troupes bavaroises n'avaient pas t
engages, c'est--dire qu'elles n'avaient prouv que de lgres pertes:
aussi nous tmoigna-t-on un grand plaisir de nous voir, et nous y fit-on
toute espce de bon accueil.

C'est  Munich que nous commenmes  apercevoir ce dont nous n'avions
encore entendu parler que vaguement.

On envoya par le Tyrol un courrier qui porta l'ordre au vice-roi
d'Italie de venir de suite  Munich; effectivement cinq jours aprs il
arriva. On ne dissimula plus alors son mariage avec la princesse Auguste
de Bavire, ne de la premire femme du roi de Bavire, lorsqu'il
n'tait encore que prince des Deux-Ponts. L'on aimait beaucoup le
vice-roi, et l'on tmoigna le plus sensible plaisir de le voir unir sa
destine  celle d'une princesse qui tait aussi bonne et aussi belle
que l'tait la princesse Auguste.

La crmonie religieuse fut faite par le prince primat d'Allemagne,
ancien lecteur de Mayence.

Le mariage fut clbr  Munich; il y eut  cette occasion les ftes
d'usage; elles durrent une semaine entire, aprs quoi l'empereur
revint  Paris. Le vice-roi passa encore quelque temps  Munich, puis
s'en retourna  Milan.




CHAPITRE XIX.

Nouvelle arme runie  Strasbourg.--Mariage du prince hrditaire de
Bade avec mademoiselle de Beauharnais.--Arrive de l'empereur 
Paris.--Causes du discrdit public.--M. Mollien remplace M. de
Barb-Marbois.--Compagnie des vivres.--Destitution d'agens du
trsor.--Squestre sur les biens des membres de la compagnie des
vivres.--Leur emprisonnement.--M. Ouvrard.--Service des vivres mis en
rgie.--Rsultat dplorable de cette administration.


L'empereur s'arrta un jour  Augsbourg, un autre  Stuttgard, et vint
passer deux ou trois jours  la cour de Bade. Il voyagea depuis Munich
dans la mme voiture que l'impratrice. Nous apprmes  Carlsruhe que le
mariage du prince hrditaire de Bade avec mademoiselle de Beauharnais
avait t arrt. Ds avant l'ouverture de la campagne, l'on avait parl
d'un projet de mariage de ce prince avec la princesse Auguste de
Bavire. L'empereur, pour savoir la vrit, avait envoy  Bade, pendant
la saison des eaux, M. Thiars, pour tre inform d'une manire prcise
de ce projet, et pour le traverser; ses ordres furent excuts avec
beaucoup d'exactitude et d'esprit.

Tout tant rgl avec la cour de Bade, l'empereur vint  Strasbourg, o
il trouva une nouvelle arme; ceci a besoin d'tre expliqu.

Lorsqu'il se vit attaqu  l'improviste par une aussi forte partie, et
que la Prusse avait avec lui un langage quivoque, il craignit que la
guerre ne trant en longueur. Il appela une conscription qui se
rassembla  Strasbourg et  Mayence; elle tait dj habille et
quipe, et offrait des troupes de belle apparence. Outre cela, les
gardes nationales des dpartemens frontires avaient t runies. Ces
corps, joints  la conscription, formaient une trs-belle arme.

Cette conscription tait la seconde qu'on levait depuis la rupture du
trait d'Amiens; elle tait, ainsi qu'avait t la premire, compose
d'hommes superbes.

L'empereur ne resta que peu de jours  Strasbourg; il arriva  Paris
vers cinq heures du soir,  la fin du mois de janvier.

Il envoya qurir tout en arrivant l'archichancelier et le ministre des
finances, dans la sagesse desquels il avait beaucoup de confiance: il
voulait tre clair sur les causes du discrdit des effets publics; il
n'ajoutait aucune foi  tous les rapports que lui avait envoys la
police, qui lui disait que c'tait le faubourg Saint-Germain qui avait
fait circuler de mauvais bruits, et qui avait mis en doute les succs de
l'arme.

L'empereur fora le ministre de s'expliquer, et de dsigner les
coupables, qu'il devait connatre; M. Fouch, pour se tirer d'affaire,
fit une liste de quinze personnes du faubourg Saint-Germain, qu'il
prsenta  l'empereur comme attisant l'esprit de la socit. La
consquence naturelle fut de les exiler. Ce sont les premiers qui
l'aient t, et ils le doivent au ministre de la police; l'ordre en fut
envoy de Munich.

Le fait du discrdit public tait rel; l'empereur voulut en connatre
les causes que je vais dtailler: il commena par envoyer chercher le
ministre du trsor public, M. de Barb-Marbois. Ce ministre avait peu de
choses  allguer pour sa dfense; sa probit le mettait  l'abri du
soupon, mais il avait t tellement la dupe de quelques mauvaises
spculations, que l'empereur ne voulut plus lui laisser la direction de
l'emploi des fonds publics: il le remplaa par M. Mollien, qui tait
directeur de la caisse d'amortissement.

L'mission des 80,000,000 d'effets de receveurs-gnraux avait
effectivement eu lieu; c'tait une opration entreprise pour favoriser
des spculations particulires.

La compagnie des vivres, qui avait le march pour la fourniture du pain
aux troupes de terre et de mer dans tout l'empire, ainsi que
l'approvisionnement des grains, tait compose de riches capitalistes,
habiles dans cette sorte de commerce; ils y taient ns, et l'avaient
fait toute leur vie.

Leurs affaires taient immenses; ils rendirent de grands services 
l'tat dans des temps de disette.

Pour leurs paiemens, ils avaient affaire  deux et trois ministres,
celui de la guerre, celui de la marine et celui de l'intrieur, de sorte
que, s'ils parvenaient  tre solds exactement, ce ne pouvait tre
qu'aprs beaucoup de lenteurs.

Pendant le sjour de la flotte espagnole  Brest, le gouvernement de
Charles IV traita avec cette compagnie pour la fourniture complte des
rations de vivres aux troupes et aux quipages qui taient  bord de ses
vaisseaux. Cela mit ces entrepreneurs dans le cas d'envoyer l'un d'eux 
Madrid, pour rgler avec le gouvernement espagnol ce qui tait d  leur
compagnie; ce fut M. Ouvrard qui fut charg de l'opration.  Madrid, il
eut ncessairement affaire avec le prince de la Paix, qui gouvernait
toutes les branches d'administration de ce pays.

Le prince de la Paix, non seulement rgla les comptes de cette
compagnie, mais lui proposa de se charger pour l'Espagne du service
qu'elle faisait en France, c'est--dire des approvisionnemens de bl,
ainsi que de la fourniture des vivres aux armes de terre et de mer. La
compagnie accepta, moyennant que le gouvernement espagnol se chargerait
d'obtenir du gouvernement franais la sortie des grains dont elle aurait
infailliblement besoin pour faire son service. Cette demande fut
ngocie officiellement et obtenue. Quant aux paiemens, le prince de la
Paix dclara  M. Ouvrard qu'il ne pouvait lui donner que des valeurs en
inscriptions sur le Mexique, qu'il fallait qu'il se charget de les
ngocier et d'aller les faire toucher sur les lieux. M. Ouvrard non
seulement accepta les valeurs qui pourraient tre dues  sa compagnie
pour paiement de ses fournitures, mais, de plus, se chargea de faire
venir en Europe le montant de tout ce que le gouvernement espagnol
pourrait avoir de valeurs  faire escompter par anne au Mexique.
C'tait assurment le plus grand service que l'on pt rendre au
gouvernement espagnol; aussi l'accepta-t-il d'autant plus volontiers,
que M. Ouvrard, par son opration, faisait hausser le cours de ces
valeurs. L'opration tait immense, et tout--fait trangre  la
compagnie des vivres.

Dans son projet, M. Ouvrard faisait aborder des navires amricains  la
Vera-Cruz, pour y transporter ce que les colonies espagnoles taient
dans l'usage de recevoir chaque anne de leur mtropole. Ces mmes
navires faisaient escompter les valeurs aux caisses du roi, et
revenaient en Amrique.

Le montant en tait employ en denres, ou mme tait envoy en espces
 Londres, d'o il tait expdi de la mme manire  Amsterdam et
Paris.

Jamais on n'avait vu d'entreprise mene de si loin avec autant de
hardiesse et d'habilet. M. Ouvrard avait une chane de correspondans et
d'agens depuis Madrid, Paris, Amsterdam et Londres jusqu' Philadelphie,
Vera-Cruz et Mexico. Rien ne s'opposait plus  la russite de cette
vaste opration, lorsque l'affaire de M. de Barb-Marbois vint la faire
chouer.

Pendant que M. Ouvrard s'occupait de rgler tout ce qui assurait le
succs de cette seconde entreprise, ses co-associs se mettaient en
mesure de faire face aux besoins du service qu'ils avaient  faire en
Espagne. La premire chose dont ils eurent besoin fut des capitaux; les
leurs taient employs  faire le service des vivres en France, il
fallut en crer de nouveaux pour celui d'Espagne.

La seconde opration de M. Ouvrard devait en procurer d'normes, mais
encore fallait-il le temps d'atteindre l'Amrique et d'en revenir; son
opration devait, toutes compensations de commerce faites et frais
dduits, rapporter un bnfice net de plus de 20,000,000 de francs par
anne. Il tait encore en Espagne pour cet objet, lorsque ses
co-associs imaginrent, pour se crer des capitaux, d'intresser dans
leur affaire le secrtaire-gnral de M. de Barb-Marbois; ils la lui
exposrent et agirent si bien, qu'il leur donna tout l'appui qu'ils
sollicitaient. Il leur fit signer par son ministre 80,000,000 d'effets
sur l'exercice de 1806.

Malheureusement, dans un pays dont le gouvernement est en mouvement
continuel, les oprations du trsor et les mouvemens d'argent sont le
sujet constant de toutes les observations. Aussitt qu'une opration
sort de l'ordre accoutum, les conjectures commencent, et la mfiance
les suit.

Malgr les prcautions qu'avait prises le secrtaire-gnral, l'affaire
transpira, parce que l'on avait mis en ngociation une partie de ces
80,000,000 de papiers pour en faire les capitaux dont on avait besoin.
On prit l'alarme, chacun voulut tre rembours; la banque ne put faire
face aux demandes, et le dsordre fut  son comble. L'empereur, qui
avait son carnet de distribution, avait d'abord attribu  quelque
erreur la diffrence qu'il prsentait. Il avait fait faire des
recherches, s'tait assur que l'mission tait vritable, et avait vu
avec effroi la cruelle situation o il se ft trouv si la fortune lui
et t contraire. Battu au fond de la Moravie, priv par une imprudence
inconcevable des ressources sur lesquelles il devait compter, il et t
hors d'tat de rparer ses pertes, et sa ruine tait consomme ds cette
poque.

La mprise tait trop grave. Le ministre persistait cependant  la
dfendre; l'empereur lui retira, comme je l'ai dit, le portefeuille, et
destitua tous les agens du trsor public qui, ayant eu part  cette
affaire, avaient contribu  tromper la religion de leur chef.

Il fit rentrer au trsor celles des traites qui taient encore dans les
mains des fournisseurs, et comme il y en avait dj une bonne partie en
circulation, on mit le squestre sur leurs biens; on suspendit les
paiemens qu'ils poursuivaient dans les diffrens ministres; enfin on
apposa le squestre sur leurs approvisionnemens. Ces mesures jetrent
l'alarme parmi les bailleurs de fonds. Ils vinrent reprendre leurs
capitaux, le discrdit augmenta, et la compagnie fut oblige de se
constituer en faillite.

Les fournisseurs ne purent faire face aux rclamations du gouvernement;
on les incarcra, et on n'en eut pas beaucoup davantage. Quelques-uns se
saignrent; mais la plupart souffrirent sans vouloir payer.

M. Ouvrard arriva d'Espagne sur ces entrefaites. L'empereur le fit
questionner sur son entreprise; il le manda: M. Ouvrard la lui expliqua
et en fut durement trait. Ainsi constitue en faillite, la compagnie ne
put donner suite  son opration. Il tait fcheux qu'elle n'et pu la
mener  fin sans enlacer le trsor dans ses piges; car l'entreprise en
elle-mme tait dans l'intrt public. Nous gagnions  voir cesser le
dprissement o tait l'Espagne faute d'argent, et non seulement la
France n'y perdait rien, mais les immenses bnfices quelle devait
produire taient acquis par des capitalistes franais, indpendamment de
tous ceux qu'auraient faits une foule de gens d'affaires, qui auraient
pris part au mouvement que cette singulire entreprise aurait
occasionn. Mais conue sur une surprise comme elle l'tait, elle fut
fatale  l'tat qu'elle pouvait conduire  sa perte, et auquel elle
cota du temps, des ngociations et des sommes considrables. Encore ne
parvint-il qu'avec peine  raliser les valeurs qu'il avait t oblig
de prendre pour couvrir les traites qui avaient t mises en
circulation.

La compagnie des vivres une fois culbute, il fallut lui substituer un
autre mode d'approvisionnement; on proposa  l'empereur de mettre le
service en rgie, en gardant tous les employs de la compagnie avec ses
tablissemens. C'tait lestement dcider une question qui se dbattra
encore long-temps. Ainsi on dmontra  l'empereur qu'en mettant un
conseiller d'tat avec des auditeurs  la tte de la rgie, cette
administration allait marcher toute seule, et que de plus on ferait de
grands bnfices. On tomba dans une lourde erreur. Le conseiller d'tat
qui succda  la compagnie des vivres fut M. Maret, frre du ministre:
c'tait un homme fort probe, extrmement zl; mais nous allons voir le
rsultat de son administration.

Tant que durrent les approvisionnemens de la compagnie, cela marcha
naturellement bien; il y eut mme quelques broutilles d'conomie sur les
cuissons, le chauffage et les consommations; on crut avoir fait des
miracles.

Mais arriva la fin des approvisionnemens: comment les remplacer? Il
fallut de l'argent. M. Maret, comme agent du gouvernement, ne put pas
avoir de crdit, il n'tait pas saisissable; il fallut donc recourir 
l'empereur, qui, avant de donner de l'argent, voulut savoir en quelles
mains il tomberait. On ne se servait plus que d'auditeurs; on en avait
pourvu les administrations. Voil donc les auditeurs partis pour tous
les grands marchs de grains. En les voyant arriver sur le march, tout
le monde les devinait; on savait bien que ces messieurs n'taient pas
marchands de bl, et que c'tait pour le gouvernement qu'ils achetaient;
alors on les faisait payer en consquence.

Tel de ces messieurs, qui n'avait tudi qu'en droit public, ne savait
pas ce que c'tait qu'un moulin ni du bl, et cependant on crut que ces
jeunes gens soigneraient mieux les intrts de l'administration, et
conomiseraient mieux l'argent du gouvernement, dont leur intrt
particulier tait tout--fait dtach, que les agens de la compagnie des
vivres ne soignaient des affaires qui taient uniquement les leurs, et
conomisaient un argent qui leur appartenait.

L'empereur ne tarda pas  souponner qu'on lui avait fait faire une
faute, surtout lorsque le rsultat de l'administration de la rgie fut
qu' la fin de l'anne, il lui en avait cot jusqu' 10,000,000 de plus
que ne dpensait la compagnie, quoiqu'il et t oblig de fournir les
fonds d'avance  la rgie. Lors de la disette de 1811, cette rgie
manqua de nous devenir funeste, et l'on fut oblig d'avoir recours 
l'habilet de quelques anciens membres de la compagnie; aussi l'empereur
allait-il la renvoyer et recrer la compagnie des vivres, lorsqu'il fut
oblig de porter ses soins ailleurs.

Tels sont  peu prs tous les changemens notables qui eurent lieu dans
l'administration.




CHAPITRE XX.

Occupation du royaume de Naples.--Distribution de faveurs.--Mariage du
prince de Bade.--Joseph roi de Naples.--Louis roi de Hollande.--Le
gnral Sbastiani envoy  Constantinople.--Mort de Pitt; Fox lui
succde.--Ouvertures faites  l'Angleterre.--Arrive de lord Lauderdale
 Paris.--Mouvemens des autres ministres trangers.--Nouvelles
discussions avec la Prusse.--Lucchesini.--Situation respective de la
Prusse et de la France.--Le grand-duc de Berg.--Armemens de la
Prusse.--M. de Talleyrand poursuit les ngociations avec l'Angleterre.


M. Chaptal[43] avait t, long-temps avant la campagne, remplac au
ministre de l'intrieur par M. de Champagny, qui tait notre
ambassadeur  Vienne. Aprs la paix de Lunville, M. de Talleyrand ne
tarda pas  arriver de Vienne.

Peu aprs le retour de l'empereur, on apprit l'occupation du royaume de
Naples par nos troupes. Le reste de l'hiver se passa en ftes et en
plaisirs.

L'empereur donna au marchal Murat l'investiture du grand duch de Berg,
que la Bavire cdait  la France moyennant d'autres pays. Il donna  M.
de Talleyrand la principaut de Bnvent dans le royaume de Naples, et
au marchal Bernadotte celle de Ponte-Corvo dans le mme pays; ce qui
surprit un peu: on ne croyait pas qu'il ft dispos  commencer la
distribution des faveurs par ce marchal.

Le prince de Bade vint  Paris contracter son mariage, qui fut clbr
dans la chapelle des Tuileries. Le prince hrditaire de Bavire tait
aussi  Paris depuis le 10 fvrier. Il y eut  cette occasion des ftes
magnifiques donnes dans l'intrieur du chteau des Tuileries. Les dames
de la cour y excutrent des danses de caractre; elles taient pour la
plupart fort jeunes et fort belles, de sorte que les ftes avaient,
indpendamment de leur clat, toute l'lgance et la grce d'un
spectacle enchant. Ce mme hiver, l'empereur se dcida  poser la
couronne de Naples sur la tte de son frre Joseph. Une dputation de
douze snateurs alla lui en porter l'investiture; il s'tait rendu  la
tte de l'arme qui avait march contre ce pays et venait de l'occuper.
L'empereur se dtermina aussi  faire changer en Hollande la forme du
gouvernement lectif contre la forme monarchique, et le choix des
notables du pays (qui, je crois, taient  nous) se porta sur le prince
Louis, frre de l'empereur,  qui on offrit la couronne.

Il est exactement vrai que le prince Louis ne s'en souciait pas le moins
du monde; on fut oblig de faire violence  ses gots de retraite, pour
la lui faire accepter.

Ainsi la bataille d'Austerlitz avait mis trois rois de plus en Europe et
avait renvers la dynastie de Naples.

Vers le printemps de 1806, la position politique extrieure tait encore
en expectative: les Russes n'avaient rien fait dire; l'Autriche avait
mal excut les conditions stipules  Vienne, comme on le verra plus
bas; la position vis--vis de l'Angleterre tait toujours la mme.
L'empereur prvit ds-lors tout ce qu'il aurait incessamment  faire, et
il songea  prendre une position forte  Constantinople. Il y envoya,
comme son ambassadeur, le gnral Sbastiani, qui venait d'arriver 
Paris,  peine guri d'une blessure grave qu'il avait reue  la
glorieuse journe d'Austerlitz,  la tte d'une brigade de dragons.

Ce gnral joignait  son caractre public une instruction particulire
de l'empereur pour des cas que ce prince prvoyait dj devoir arriver.
Sbastiani ne tarda pas  justifier le choix que l'empereur avait fait
de lui.

Au mois d'avril suivant, tous les personnages illustres qui avaient
pass une partie de l'hiver  Paris s'en retournrent chez eux.

Le roi de Hollande alla galement prendre possession de ses tats. Plus
solitaire qu'il ne l'avait t jusqu'alors, l'empereur ne vivait presque
plus que dans son cabinet. Il songeait srieusement aux moyens de faire
sa paix avec l'Angleterre. M. de Talleyrand ne ngligeait rien pour y
parvenir; c'tait un des hommes qui le dsiraient le plus; il crut avoir
trouv une circonstance favorable  ce projet.

La mort de M. Pitt avait fait arriver M. Fox au ministre. L'empereur le
connaissait personnellement; il avait puis une grande estime pour lui
dans les longs et frquens entretiens qu'ils avaient eus ensemble,
lorsque ce grand homme d'tat tait venu sur le continent.

Un de ses parens, lord Yarmouth, se trouvait  Paris au mois de mai
1806; il aimait le monde et les plaisirs. Au milieu des divertissemens,
il rencontra une personne dont se servit M. de Talleyrand pour savoir
s'il serait dispos  se charger d'ouvertures pacifiques entre les deux
gouvernemens. Aprs quelques explications, il consentit  se charger de
la ngociation, et reut un passe-port pour Londres. Sa dmarche, non
seulement n'y dplut pas, mais elle y fut accueillie. On le renvoya avec
une sorte d'office pour commencer une ngociation qui devait avoir
plusieurs antcdens avant de prendre une forme rgulire. Bientt les
confrences s'ouvrirent; l'empereur jugea  propos d'y faire assister M.
de Champagny et le gnral Clarke[44].

Le ministre anglais envoya  Paris, comme son charg d'affaires pour
cet objet, lord Lauderdale, et ds-lors il fut reconnu que l'on traitait
ouvertement avec l'Angleterre. Il n'y a nul doute que l'opposition  la
paix ne serait pas venue de l'empereur. Il la voulait d'autant plus
sincrement, qu'elle aurait fix irrvocablement sa position envers les
puissances du continent. Tout ce qui l'entourait la dsirait aussi; son
ministre l'aurait achete par beaucoup de sacrifices: cependant elle
n'eut pas lieu. Lorsque les diffrens ministres trangers qui taient 
Paris surent que la France et l'Angleterre traitaient directement et
seules de leurs intrts rciproques, ils firent tout au monde pour tre
informs dans les moindres dtails de ce qui se passait dans les
confrences.

Quelque heureux qu'eussent t pour nous les rsultats de la campagne de
1805, ils n'avaient pas fait perdre l'esprance aux allis naturels des
Anglais. Les ministres de ces puissances  Paris eurent donc assez
facilement les moyens de connatre de ces confrences ce qui pouvait
intresser leurs cours. Quelques-uns d'entre eux affectaient de paratre
bien informs, pour tcher d'apprendre quelque chose de plus, plaidant
le faux pour savoir le vrai.

On employait tout: femmes, intrigues, rien n'tait nglig.

Les ministres des puissances dont les Anglais avaient envahi les
colonies taient bien aises de savoir aussi ce qui serait stipul pour
elles. C'est par toutes ces menes que l'on apprenait par-ci par-l ce
qu'on devait tantt craindre et tantt esprer de l'issue des
ngociations.

La Prusse tait dans une situation toute particulire. Honteuse
d'accepter la dpouille d'un prince avec lequel elle venait de s'unir
contre nous, mais impatiente de s'emparer du Hanovre, elle avait imagin
de recevoir ce pays en dpt jusqu' ce que l'acquiescement de
l'Angleterre lui permt de l'agrger dfinitivement  ses domaines. Elle
voulait, sur tous les autres points, rester sur le pied o elle se
trouvait avec la France jusqu' la paix. Napolon repoussa des
stipulations qui annulaient le trait conclu  Vienne. On ngocia de
nouveau, et le cabinet de Berlin, qui n'avait pas voulu le Hanovre avec
un territoire assez tendu que devait lui cder la Bavire, l'accepta
sans compensation. Il s'en irrita, cria au manque de foi; mais les
ratifications avaient t changes, il ne lui restait qu' subir les
consquences de l'aveuglement qui lui avait fait repousser l'oeuvre
d'Haugwitz, lorsqu'un nouvel incident vint ajouter  l'irritation des
esprits. Murat, qui venait d'tre fait grand-duc de Berg, se disposait 
prendre possession des trois Abbayes[45]; les Prussiens voulaient les
conserver; on contesta, on rcrimina, et enfin on se prsenta de part et
d'autre pour les occuper. On changea mme quelques coups de fusil,  la
suite desquels Blucher se retira.

Le grand-duc, de son ct, se laissa garer par l'ambition; il rvait
dj l'agrandissement de la puissance qu'il venait d'acqurir, et ne se
contentait pas d'un lot qui aurait combl les voeux d'un prince n de
roi.

On ne peut deviner ce qui l'avait bloui, mais la paix lui paraissait
odieuse. Il ne ngligeait aucune des nombreuses occasions que sa
nouvelle dignit lui procurait pour porter l'empereur  la guerre. Il
lui inspira de la mfiance pour M. de Talleyrand et pour tout ce qui lui
parlait de paix. Il alla plus loin; il fit donner l'alarme au ministre
de Prusse sur la perte prochaine du Hanovre, en mme temps qu'il
entretenait l'empereur des inquitudes de la Prusse, qui n'attendait que
l'assurance d'tre appuye pour clater. Un autre malheur aussi fut que
la grande-duchesse de Berg, doue de grce, de beaut et de tout ce qui
attache  une jeune princesse, aimait le pouvoir. Elle savait le faire
trouver enchanteur  ceux qui devaient en supporter les caprices. Mais
comme elle ne pouvait l'exercer sous la puissance d'un mari, elle
souriait  tous les projets qui, tout en rapportant de la gloire 
celui-ci, lui assuraient  elle-mme le doux plaisir de rgner sans
partage, et de voir chacun courir au-devant de ses volonts. Elle poussa
donc le grand-duc au lieu de le retenir, et bientt nous vmes une
troupe de jeunes adorateurs impatiens de voler sur de nouveaux champs de
bataille.

Malgr cela, les confrences suivaient leur marche ordinaire, et
l'empereur croyait toucher  la paix, quand,  son grand dplaisir, il
se vit forc d'y renoncer.

Le ministre de Prusse  Paris (c'tait M. de Lucchesini, le mme qui
avait t plnipotentiaire au clbre congrs de Sistow, sous
Frdric-le-Grand) avait quitt Paris le 16 fvrier, et y tait revenu
le 3 mai. Il avait t frapp de terreur par les rsultats de la
campagne d'Austerlitz, ne pouvant se dissimuler que le changement subit
de la politique de sa cour, et sa conduite quivoque dans les derniers
momens de la campagne de 1805, avaient fait changer les sentimens de la
France pour son pays. Il tait fort en peine de savoir ce qui allait
rsulter, pour la Prusse, des confrences entre lord Lauderdale et les
ministres de France. Allant aux coutes de tous les cts, et n'ouvrant
la bouche que pour s'informer du sort du Hanovre, il tait en
observation continuelle autour du grand-duc de Berg, et n'y voyait rien
de propre  le rassurer: aussi entretenait-il son cabinet dans de
continuelles alarmes.

Une autre circonstance contribuait  accrotre les inquitudes de M. de
Haugwitz, qui tait venu ngocier  Paris le trait du 15 fvrier; il
avait t remplac, comme ministre extraordinaire, par M. de
Knobelsdorf. L'empereur faisait un cas particulier de ce diplomate, et
lui tmoignait beaucoup d'gards: cette prfrence blessa M. de
Lucchesini, et ne contribua pas peu  le rendre inquiet et ombrageux.

Il tait difficile que le roi de Prusse ne cont pas d'inquitudes de
tout ce qu'on ne manquait pas de lui crire de France sur les
dispositions de l'empereur  l'gard de la Prusse. D'autre part, on
l'encourageait en Allemagne: on lui disait que le rle de librateur de
la Germanie lui tait rserv; on lui citait sans cesse l'exemple du
grand Frdric; on ne parlait autour de lui que de la bataille de
Rosbach.

Dans cette situation d'esprit, il commena  prendre des prcautions;
peu  peu, ces prcautions devinrent des mesures menaantes. Comme
l'arrive de chaque courrier de Paris augmentait les alarmes, on eut
recours  un armement, surtout lorsqu'on vit  Berlin, par les
communications du roi d'Angleterre au parlement, qu'on lui avait offert
la restitution du Hanovre. Au lieu de ne voir dans cette proposition
qu'un acheminement  la paix, qui aurait t suivie d'une indemnit pour
elle, la Prusse se crut joue. Sa mauvaise toile l'entrana. Elle arma,
et elle s'en imposa  elle-mme sur les suites de ses armemens.

Je reviens aux confrences. M. de Talleyrand les poussait avec activit:
rien ne lui et cot pour faire conclure la paix avec l'Angleterre. Il
disait,  qui voulait l'entendre, que, sans elle, tout tait problme
pour l'empereur; qu'il n'y aurait qu'une suite de batailles heureuses
qui le consoliderait, et que cela se rduisait  une srie dont le
premier terme tait A, et dont le dernier pouvait tre Y ou zro. Il
entrait en fureur quand il s'apercevait des petites intrigues des
ambitieux qui amenaient la guerre, en parlant des armemens de la Prusse,
qu'eux-mmes provoquaient tous les jours par leur jactance et leurs
menaces. On faisait alors circuler avec affectation des lettres, vraies
ou fausses, de Berlin, qui taient remplies d'invectives contre les
Franais; on y disait que la cavalerie prussienne allait aiguiser ses
sabres sous les fentres de l'ambassadeur de France. La jeunesse de
Berlin avait, en effet, jet des pierres dans ses fentres; il n'y avait
pas d'outrages, d'allusion offensante qu'on ne lui prodigut.




CHAPITRE XXI.

Mort de Fox.--Les confrences sont rompues.--Lord Lauderdale est
rappel.--Ultimatum du cabinet de Berlin.--L'empereur quitte
Paris.--Dispositions de guerre.--Le marchal Lannes culbute le prince
Louis de Prusse.--L'empereur porte son quartier-gnral  Auma.--Son
arrive  Ina.


L'empereur et nanmoins tout oubli pour faire une paix gnrale,
lorsqu'un vnement survint, qui l'obligea d'abandonner cet espoir.

Le ministre anglais, M. Fox, tait malade depuis assez long-temps; sa
maladie prit tout  coup un caractre plus inquitant, et bientt il fut
en danger.

Nous ne comptions gure que sur lui pour terminer nos ternels
diffrends avec l'Angleterre, et  chaque avis que l'on recevait sur
l'tat de sa sant, on pressait les ngociations le plus que l'on
pouvait, parce que l'on esprait que la paix une fois conclue, on
trouverait quelques moyens de la faire durer, mme dans le cas o M. Fox
viendrait  succomber.

Le sort en avait dcid autrement; le ministre anglais mourut, et son
successeur rappela lord Lauderdale; les confrences furent donc rompues.
Nous accusmes tacitement lord Lauderdale de n'avoir pas mis autant de
zle que nous  aplanir les difficults qui s'opposaient  la conclusion
de la paix, et nous crmes mme qu'ayant jug l'tat de M. Fox
incurable, il s'tait plus occup des sentimens de son successeur que de
ceux de celui qui n'avait plus que quelques jours  vivre[46].

Voil donc, d'une part, la guerre qui continue avec l'Angleterre, et de
l'autre une rupture qui va clater avec la Prusse. On ne peut s'empcher
ici d'appeler le blme sur ceux qui ont apport tant d'obstacles  une
rconciliation si facile.

L'aigreur de la Prusse avait pris sa source dans sa crainte de perdre le
Hanovre. La rupture des confrences de Paris devait la rassurer; il ne
restait donc plus que des satisfactions  donner sur des tracasseries
particulires, des manques d'gards, et d'autres bagatelles qui se
seraient arranges avec des tabatires.

L'empereur y tait tout dispos; la chose arrange, il lui tait encore
possible de ramener son arme  Boulogne. Sa flottille tait intacte. 
la vrit, sa flotte de guerre avait t dtruite; mais il aurait trouv
moyen d'y suppler.

Il comptait si bien sur la paix, qu'il s'occupait srieusement de tenir
 l'arme la parole qu'il lui avait donne dans sa proclamation de
Vienne, avant de la quitter; il y disait qu'il voulait la runir, tout
entire  Paris, avant de la ramener  Boulogne, afin de lui faire
goter tout le bonheur qu'on prouve  avoir bien servi sa patrie; il
lui rptait que son plus grand plaisir serait de voir chacun de ceux
qui la composaient runis autour du palais, et de se rappeler chaque
jour le courage et l'attachement dont ils lui avaient donn tant de
preuves.

Il fit, dans beaucoup de branches d'administration, rserver une
quantit de petites places, et successivement de plus considrables,
afin de pouvoir satisfaire aux demandes que les soldats lui faisaient 
chaque revue pour quelque membre de leur famille, comme leur pre, leurs
frres ou autres parens. Pendant tout le temps que j'ai servi
l'empereur, je ne l'ai jamais vu refuser une demande  un soldat,
surtout lorsqu'il sollicitait pour un autre. Le plus sr moyen de perdre
sa bienveillance tait de maltraiter ou de repousser un militaire de
grade subalterne. Il avait dj entretenu plusieurs personnes de son
projet de runir l'arme d'Austerlitz, lorsque le gnie du mal vint l'en
empcher.

Le grand-duc de Berg et plusieurs autres taient enchants que les
confrences avec l'Angleterre fussent rompues, et la moindre consquence
qu'ils en tiraient, c'est qu'il fallait bien vite tomber sur la Prusse,
et l'accabler pendant qu'elle n'tait occupe que des marches et des
contremarches qu'elle faisait faire  ses troupes. L'_ultimatum_ du
cabinet de Berlin vint au secours de son impatience. Cette pice, par le
ton et les termes dans lesquels elle tait conue, tait plutt un dfi
choquant qu'une exposition de griefs; aussi donna-t-elle de l'humeur au
cabinet des Tuileries.

D'un autre ct, le marchal Berthier crivait de Munich, o il avait
son quartier-gnral, de se hter; qu'il commenait  craindre que les
Prussiens n'ouvrissent les hostilits, sans faire de communications
(cela avait eu lieu en 1805), et qu'on ne pouvait trop se presser.
L'empereur quitta Paris le 21 septembre 1806; il n'y tait de retour que
depuis le 26 janvier de la mme anne. L'impratrice l'accompagna
jusqu' Mayence. La garde impriale tait  peine en marche; elle tait
revenue  Paris aprs la campagne d'Austerlitz. Il ne s'arrta  Metz
que pour visiter l'arsenal, voir l'cole d'artillerie, et reconnatre en
quel tat tait la place. Il alla rapidement de Metz  Mayence, o il
sjourna deux ou trois jours. Divers courriers qu'il y reut lui firent
hter ses dispositions; on donna ordre  Metz de mettre les troupes en
poste,  mesure qu'elles arriveraient. On envoya galement ordre 
Strasbourg de faire embarquer sur le Rhin tout ce qui devait partir tant
de cette place que des villes situes sur le bord du fleuve. Un officier
fut expdi au roi de Hollande, pour que, sans diffrer, l'arme
hollandaise entrt sur le territoire de Munster et s'approcht du Weser.

Aprs avoir reu la visite des princes de Bade, de Darmstadt et de
Nassau, et avoir arrt le plan dfinitif de la tte de pont du Rhin, il
se rendit  Aschaffembourg. Il dna chez le prince primat, et continua
sa route par Wurtzbourg, o il arriva le soir mme du jour de son dpart
de Mayence. Le grand-duc lui fit une trs-belle rception; il sjourna
chez ce prince pour lequel il avait beaucoup d'estime, et y attendit des
nouvelles de l'ennemi.

C'est  Wurtzbourg qu'il dtermina la base de ses oprations, et qu'il
rsolut de prendre pour premier point de dpart la ville de Bamberg[47].

Les corps d'arme occupaient les pays de Bayreuth, les bords du Mein, et
s'approchaient jusqu'aux frontires des petites principauts de Saxe;
les uns et les autres s'taient runis  leurs quartiers-gnraux,
depuis que l'arme prussienne tait venue se placer  Erfurt et Weimar.

Elle eut le tort trs-grand de rester dans cette position jusqu'au
moment o notre runion fut opre, et notre mouvement dtermin. Comme
elle avait t runie avant nous, il lui aurait t possible d'agir sur
un ou plusieurs de nos corps d'arme avant leur rassemblement. Une
entreprise de cette espce et du moins justifi l'inconcevable
prtention de pouvoir  elle seule faire tte  nos colonnes. Ou bien
si, voulant tre prudens, les Prussiens eussent jet une bonne garnison
bien commande dans Erfurt, et fussent venus de suite avec toutes leurs
forces nous disputer les passages de l'Oder, et ensuite celui de l'Elbe,
la fortune et pu leur prsenter quelque chance favorable dans la srie
des mouvemens et des manoeuvres que nous aurions t obligs de faire par
suite des leurs. Mais non, ils restrent paisiblement dans leur
position, et nous laissrent dboucher par Saalfeld, o le marchal
Lannes culbuta le corps du prince Louis de Prusse, qui fut tu dans
cette action. L'empereur marcha de sa personne par la valle du Mein,
ayant avec lui le corps de Bernadotte, celui de Ney, et flanqu  sa
droite par les corps des marchaux Soult et Davout, qui, partant de
Bayreuth, s'avanaient sur Hoff. Pendant ce temps, l'empereur dboucha
enfin de Cronach, passa la Saale  Saalbourg, et arriva  Schleitz, o
l'on rencontra un petit corps prussien, que l'on poursuivit dans la
direction de Gra.

Ce mouvement devait avoir fait prendre un parti  l'arme prussienne.
Elle tait rassemble, une opration offensive lui tait facile; la
prudence lui conseillait de se resserrer.

L'empereur resta un jour derrire la Saale; il y fut rejoint par la
garde  pied, et pendant ce temps-l, les corps de droite, aux ordres de
Soult et de Davout, suivis de toute la cavalerie, aux ordres du
grand-duc de Berg, prenaient de l'avance sur les bords de l'Elster.

Le lendemain de ce sjour, l'empereur porta son quartier-gnral  Auma,
o il reut par le marchal Lannes avis de la marche des ennemis, qui
avaient pris le parti de quitter leur position d'Erfurt pour se
rapprocher de la Saale.

Il envoya sur-le-champ ordre au marchal Bernadotte et au marchal
Davout de se porter sur Naumbourg, au marchal Soult de marcher sur
Gra, et il manda au marchal Lannes de se tenir en communication avec
lui. Ces dispositions faites, l'empereur partit de suite pour Gra,
prcd de toute la cavalerie, et suivi de la garde  pied et du corps
du marchal Ney.

 Gra, on s'empara d'un petit convoi saxon, qui avait ordre de se
rendre par Zeitz  Naumbourg; on profita de cette indication, et toute
la cavalerie prit la route qu'il devait suivre.

De plus, on saisit  Gra la poste qui venait d'arriver, et l'on
s'assura que l'arme prussienne tait encore  Weimar. Alors l'empereur
prit son parti; il envoya ordre au marchal Lannes, ainsi qu'au marchal
Ney, de marcher sur Ina. Il s'y transporta lui-mme, et fit prendre
cette direction au marchal Soult; le reste continua son mouvement sur
Naumbourg, et eut ordre de marcher  l'ennemi, que nous croyions tre 
Weimar. Par ce mouvement, l'empereur tournait entirement l'arme
prussienne; car, de cette manire, nous arrivions par le chemin que les
Prussiens auraient d prendre pour venir de Prusse  notre rencontre, et
eux venaient forcer le passage de la Saale par un chemin qui aurait d
tre le ntre, s'ils avaient bien manoeuvr. Dans cette position, il
tait difficile qu'un vnement de guerre n'et pas lieu, et qu'il ne
ft pas dcisif.

Le 13 octobre, au dclin du soleil, l'empereur arriva  Ina avec le
marchal Lannes et la garde  pied; il tait en communication avec les
marchaux Soult et Ney, auxquels il envoya ordre de venir le joindre.
Bernadotte, Davout et le grand-duc de Berg, de leur ct, taient aussi
arrivs  Naumbourg.




CHAPITRE XXII.

Situation de l'arme prussienne.--Dispositions de l'empereur.--Embarras
de l'artillerie.--Conduite de l'empereur dans cette
circonstance.--Bataille d'Ina.--Napolon visite le champ de
bataille.--Sa sollicitude pour les blesss.--Il revient 
Ina.--Nouvelles du marchal Davout.


L'empereur m'avait dtach de Gra, avec le 1er rgiment de hussards,
pour aller aux nouvelles vers Ina. Il m'avait recommand de prendre
avec moi M. Eugne Montesquiou, un de ses officiers d'ordonnance, qu'il
rendit porteur d'une lettre pour le roi de Prusse, et de l'accompagner
jusqu' ce que je rencontrasse les Prussiens, ce qui eut lieu dans la
valle de la Saale  une lieue au-dessus d'Ina[48].

En entrant  Ina, nous emes des nouvelles positives de l'arme
prussienne: elle avait quitt Weimar en deux grands corps d'arme; l'un,
le plus considrable, sous les ordres immdiats du roi de Prusse et du
duc de Brunswick, avait pris la route de Weimar  Naumbourg; l'autre,
sous les ordres du prince de Hohenlohe, s'tait dirig sur Ina.

Effectivement, les premires compagnies de chasseurs qui dbouchrent en
haut de la montagne qui domine Ina, dcouvrirent la ligne ennemie, dont
la gauche venait s'appuyer en face du point par lequel nous dbouchions.
L'empereur alla la reconnatre lui-mme, seul et  porte de fusil. Le
soleil n'tait pas couch; il mit pied  terre et s'approcha jusqu' ce
qu'on lui et tir quelques coups de fusil. Il revint presser la marche
de ses colonnes, mena lui-mme les gnraux  la position qu'il voulait
qu'ils occupassent pendant la nuit, et leur recommanda de ne la prendre
que lorsqu'ils ne pourraient plus tre aperus de la ligne ennemie.

Il coucha au bivouac au milieu de ses troupes, et il fit souper avec lui
tous les gnraux qui taient l. Avant de se coucher, il descendit 
pied la montagne d'Ina, pour s'assurer qu'aucune voiture de munitions
n'tait reste en bas; c'est l qu'il trouva toute l'artillerie du
marchal Lannes engage dans une ravine que l'obscurit lui avait fait
prendre pour un chemin, et qui tait tellement resserre, que les fuses
des essieux portaient des deux cts sur le rocher. Dans cette position,
elle ne pouvait ni avancer ni reculer, parce qu'il y avait deux cents
voitures  la suite l'une de l'autre dans ce dfil. Cette artillerie
tait celle qui devait servir la premire; celle des autres corps tait
derrire elle.

L'empereur entra dans une colre qui se fit remarquer par un silence
froid. Il demanda beaucoup le gnral commandant l'artillerie de
l'arme, qu'il fut fort tonn de ne pas trouver l; et, sans se
rpandre en reproches, il fit lui-mme l'officier d'artillerie, runit
les canonniers, et aprs leur avoir fait prendre les outils du parc et
allumer des falots, il en tint un lui-mme  la main, dont il claira
les canonniers qui travaillaient sous sa direction  largir la ravine
jusqu' ce que les fuses des essieux ne portassent plus sur le roc.
J'ai toujours prsent devant les yeux ce qui se passait sur la figure de
ces canonniers en voyant l'empereur clairer lui-mme, un falot  la
main, les coups redoubls dont ils frappaient le rocher. Tous taient
puiss de fatigue, et pas un ne profra une plainte, sentant bien
l'importance du service qu'ils rendaient, et ne se gnant pas pour
tmoigner leur surprise de ce qu'il fallait que ce ft l'empereur
lui-mme qui donnt cet exemple  ses officiers. L'empereur ne se retira
que lorsque la premire voiture fut passe, ce qui n'eut lieu que fort
avant dans la nuit. Il revint ensuite  son bivouac, d'o il envoya
encore quelques ordres avant de prendre du repos.

C'tait la nuit du 13 au 14 octobre; nous emes une gele blanche,
accompagne d'un brouillard semblable  celui que nous avions eu 
Austerlitz; mais il nous fut plus favorable, en ce que toute notre arme
tait sur un petit plateau extrmement resserr, ce qui avait oblig de
former les troupes en grosses masses qui se touchaient presque, afin
d'tre plus facilement dployes le lendemain matin; ce petit plateau
n'tait pas  plus de deux cent cinquante toises de la position
qu'occupait la gauche des Prussiens. Sans ce brouillard, nos feux leur
auraient servi de direction, et leur artillerie n'et pas manqu de nous
faire beaucoup de mal, en ce que tous les coups auraient port. La
fortune nous servit  merveille, car le brouillard dura jusqu'au
lendemain  huit heures du matin.

Nous prmes les armes  la pointe du jour; la brume tait si paisse,
que nous ne pmes pas nous diriger sur la ligne ennemie. Il y avait, 
ct du bois o tait appuye sa gauche, un large terrain par lequel
nous pouvions passer (on l'avait reconnu la veille), et en le cherchant
dans le brouillard, nous donnmes sur le bois qui tait occup par les
ennemis. Le combat s'y engagea, et fournit aux Prussiens un point de
direction. On reconnut alors son chemin en obliquant un peu  gauche, et
on y conduisit l'infanterie serre en colonnes. La ligne prussienne, se
voyant attaque et entendant un grand mouvement en avant d'elle,
commena  manoeuvrer pour prendre une position plus rapproche de la
masse de ses troupes. Il tait neuf heures du matin;  peine avions-nous
tir quelques coups de canon, et hormis le 17e rgiment d'infanterie
lgre, qui avait attaqu le bois, aucun n'avait encore t engag. Le
soleil avait tout--fait clairci l'atmosphre; nous tions en prsence
des Prussiens; la canonnade commena au centre: elle tait plus vive de
la part des ennemis que de la ntre.

Le marchal Ney, qui tait plac  la droite du marchal Lannes, attaqua
l'extrme gauche des Prussiens. Il enleva un village auquel elle tait
appuye, en fut repouss, le reprit de nouveau et en fut encore chass.
Vraisemblablement il y aurait perdu beaucoup de monde sans une des
divisions du marchal Soult, qui arriva par notre extrme droite, et
qu'on fit marcher, malgr son extrme lassitude, de manire  dborder
entirement le point que le marchal Ney s'enttait  garder, quoiqu'il
ft hors de notre position naturelle.

Le mouvement de la division du marchal Soult fit vacuer le village, et
si on avait eu une demi-heure de patience avant d'attaquer, on aurait
pargn la vie  bien de braves gens.

L'empereur fut trs mcontent de cette opinitret du marchal Ney; il
lui en dit quelques mots, mais avec mnagement. Ce mouvement
d'occupation du point o tait appuye l'extrme gauche des Prussiens
fut second d'une attaque vigoureuse, excute sur leur centre par le
marchal Lannes, qui cherchait  les joindre  la mousqueterie. La
hardiesse de sa marche fit faire  l'arme prussienne un changement de
front sur son aile droite, l'aile gauche en arrire; cela nous obligea 
faire le mouvement oppos, c'est--dire  changer de front sur notre
aile gauche, l'aile droite en avant. Le combat s'engagea de nouveau sur
tout le front, lorsqu'un heureux incident vint dcider de la victoire.
L'empereur avait laiss  Mayence le marchal Augereau pour qu'il se
formt un corps avec les rgimens qui, aprs la paix d'Austerlitz,
avaient t renvoys en France, et qui avaient reu ordre de se rendre
en poste  Mayence. Ce marchal avait mis tant de diligence dans sa
marche, qu'il arriva  Ina mme comme nous engagions le combat. Il ne
s'y arrta pas, et il arriva sur le champ de bataille au moment o l'on
attaquait la ligne prussienne dans la position dont je viens de parler.
On dirigea la colonne du marchal Augereau  travers un jeune bois de
sapins, de manire qu'il dboucha derrire la droite de l'arme
prussienne. Le 14e rgiment de ligne avait la tte de la colonne; il
attaqua de suite  la mousqueterie, sans donner le temps aux Prussiens
de venir le reconnatre. Il fut vivement soutenu, et dtermina un
mouvement rtrograde  la droite des Prussiens, qui donna du flottement
 toute leur ligne.

L'empereur avait avec lui trs-peu de cavalerie. Celle qu'il avait
envoy chercher vers Naumbourg n'tait pas arrive, de sorte que sur le
champ de bataille nous n'avions qu'une brigade de cavalerie lgre,
commande par le gnral Durosnel, une autre, commande par le gnral
Auguste de Colbert, plus le 1er, le 9e et le 11e rgiment de hussards.

On les runit tous au centre, et au moment o on remarqua le mouvement
d'oscillation dans la ligne prussienne, on les fit charger  outrance.
La charge russit, le dsordre et la droute commencrent chez les
Prussiens. Ils essayrent de nous opposer leur cavalerie; elle contint
bien un instant la ntre, qui tait plus faible, mais cela ne rallia pas
leur arme, qui tait  la dbandade. La tte de la cavalerie du
grand-duc de Berg arriva sur le terrain en ce moment, et, runie avec
celle dont je viens de parler, elle prit la route de Weimar, par
laquelle se retiraient les fuyards.

L'empereur voyait, du point o il tait, l'arme prussienne en fuite, et
notre cavalerie la prenant par milliers. La nuit commenait 
s'approcher; il fit, comme  Austerlitz, le tour de son champ de
bataille. Il descendit plusieurs fois de cheval pour faire boire de
l'eau-de-vie  des blesss, et je l'ai vu plusieurs fois mettre lui-mme
sa main dans la poitrine d'un soldat renvers, pour s'assurer si son
coeur palpitait encore, lorsqu'il croyait avoir reconnu  un reste de
coloris sur son visage qu'il n'tait pas mort. S'il trouvait un peu plus
de morts sur un terrain que sur un autre, il mettait encore pied 
terre, regardait au numro des boutons quel tait le rgiment auquel ils
appartenaient, et il tait rare qu' la premire revue o il apercevait
ce rgiment, il ne ft pas quelques questions sur l'ordre dans lequel il
avait attaqu, ou bien l'avait t lui-mme, afin de se rendre raison
des pertes qu'il avait remarques.

Je l'ai vu deux ou trois fois, en cherchant ainsi sur le champ de
bataille, retrouver des hommes qui vivaient encore; il en tait d'une
joie qu'on ne pourrait rendre, mais la tristesse venait aussitt
s'emparer de son esprit, par la pense qu'il devait s'en trouver ainsi
beaucoup qui n'avaient pas le bonheur d'tre rencontrs.

Ce soir-l, il fut assez content: l'administration avait fait son
devoir; les blesss avaient t exactement relevs et soigns partout.

Il revint coucher  Ina, o il reut les docteurs de l'universit. Il
fit un cadeau de bienveillance au cur de cette ville, qui se donnait
beaucoup de peine pour le soulagement des blesss et des prisonniers.

Il prit du repos  Ina, et reut, pendant la nuit, des nouvelles bien
satisfaisantes du corps du marchal Davout.




CHAPITRE XXIII.

L'arme prussienne prend position  Auerstaedt.--Arrive de Davout et de
Bernadotte.--Rapport d'un dserteur prussien.--Position dangereuse de
Davout.--Bernadotte refuse de l'appuyer.--Bataille
d'Auerstaedt.--Rapport de l'adjudant-gnral Romeuf.--Paroles de
l'empereur aux Saxons.--Le gnral Pfuhl.--L'empereur renvoie les
prisonniers saxons.--Il part pour Weimar.--Le roi de Prusse demande un
armistice.--Capitulation d'Erfurth.--Paroles de l'empereur sur
Bernadotte.--Colonne de Rosbach.


La grande arme prussienne, sous les ordres du roi, qui marchait sur
Naumbourg, s'tait arrte, et avait pris position au village de
Auerstaedt, en avant de Sulz (o tait son quartier-gnral), lorsqu'il
apprit l'arrive  Naumbourg des marchaux Davout et Bernadotte avec une
nombreuse cavalerie.

Le mme jour (14 octobre) o l'empereur avait attaqu le prince de
Hohenlohe en avant de Ina, Davout et Bernadotte, suivant leurs
instructions, partaient de Naumbourg par la route de Weimar, sur
laquelle l'arme prussienne tait  cheval.

Notre cavalerie, si ardente sur un champ de bataille, tait dirige sans
intelligence, quand il tait question d'avoir des nouvelles des ennemis.
Dans cette occasion, entre autres, le marchal Davout ne put tre
inform de la marche de l'arme prussienne que par une dcouverte hardie
que fit un de ses aides-de-camp, le colonel Burck, aujourd'hui gnral
et pair de France, et il n'eut d'opinion bien fixe sur les forces qui
venaient  lui que par le rapport que lui fit un dserteur prussien des
gardes du corps, lequel avait servi autrefois en France, dans le
rgiment du Roi, o il avait t sergent. Cet homme, fort intelligent,
mit le marchal Davout au fait des moindres dtails concernant l'arme
du roi de Prusse.

Le corps de Davout se trouvait  la tte de la colonne, il avait
communiqu les renseignemens qu'il venait de recevoir, au marchal
Bernadotte, dont les troupes suivaient immdiatement les siennes.

 peine sa colonne est-elle arrive au sommet de la montagne qu'il faut
gravir, lorsqu'on a pass le pont en pierre sur la Saale,  une lieue de
Naumbourg, qu'il dcouvre l'arme prussienne; il en fait prvenir
Bernadotte, et le prie de l'appuyer. Bernadotte demande  passer devant.
Davout lui dit que le hasard l'ayant mis  la tte de la colonne, il ne
serait pas juste qu'il rtrogradt, et que d'ailleurs ce mouvement les
exposerait tous deux  une destruction totale, s'ils taient attaqus en
l'excutant, et il lui fait observer qu'il n'y avait pas un instant 
perdre; qu'il l'en prvenait au nom du service de l'empereur; que quant
 lui, il allait dboucher, et attaquer sur le moment mme. Bernadotte,
par des motifs qui n'ont jamais t bien connus, lui fit rpondre qu'il
allait chercher un passage en remontant la rivire, qu'il pouvait
attaquer en toute sret, parce qu'il le seconderait.

Le marchal Davout attaque avec une infriorit de un contre quatre. 
peine est-il form, qu'il est assailli par un feu d'artillerie et de
mousqueterie d'autant plus vif, que les ennemis le regardaient comme
perdu, et il est juste de dire que, sans son grand courage et sa
constance au feu, ses troupes eussent t dmoralises; elles avaient
perdu le cinquime de leur monde avant trois heures aprs midi. Il ne
les retint sur le champ de bataille qu'en se montrant lui-mme partout.
Ses aides-de-camp couraient de tous cts pour prier le marchal
Bernadotte de dboucher; cela fut inutile: en cherchant un dbouch, il
passa toute la journe sur les chemins, ne le trouva nulle part, et
laissa craser le marchal Davout. Ce marchal prouva les mmes
obstacles pour avoir de la cavalerie: en vain ses aides-de-camp
portrent des ordres  plusieurs divisions de cavalerie, pour venir le
joindre de suite, attendu que le pril tait imminent; Bernadotte les
retint et les empcha d'aller prendre part  l'action. Il en fut de
cette cavalerie,  laquelle il n'avait pas droit de donner des ordres,
comme du corps qu'il commandait: elle ne fut utile ni  Koesen, ni 
Ina, o elle n'arriva pas  temps.

Davout dut  sa grande valeur et  l'estime qu'il avait inspire  ses
troupes la gloire de cette journe, une des plus honorables qu'un
officier-gnral puisse compter dans sa carrire. Malgr les pertes
qu'il prouva, il prit aux ennemis soixante-dix pices de canon, et les
fora  la retraite. S'il avait eu un corps de cavalerie, il aurait fait
un nombre considrable de prisonniers; mais il dut s'estimer heureux de
coucher sur le champ de bataille. Cette journe lui a justement valu
l'admiration de toute l'arme.

L'arme prussienne qui tait devant lui prouva de grandes pertes, parmi
lesquelles il faut compter celle du duc de Brunswick, qui alla mourir de
ses blessures  Altona; elle apprit ce qui tait arriv au prince, et
fit un mouvement par son flanc gauche pour regagner l'Oder et rallier le
corps qui de Ina se retirait sur Weimar et Erfurth.

Le marchal Davout ne put suivre la marche de l'arme du roi de Prusse,
faute de cavalerie, de sorte que le mouvement de retraite de ce monarque
ne fut point inquit.

L'adjudant-gnral Romeuf, qui vint apporter cette nouvelle  l'empereur
 Ina, ne lui parlait point de l'inaction de la cavalerie, ni du refus
que Bernadotte avait fait de prendre part  la bataille. L'empereur le
laissa aller jusqu' la fin de sa narration, et lui demanda alors ce que
ces corps avaient fait pendant l'action; Romeuf fut oblig de dire que
ni l'un ni l'autre ne s'y taient trouvs, et eut l'air d'en ignorer les
motifs. L'empereur vit qu'on lui cachait quelque chose; il n'insista
pas, mais il se mordit les lvres, et il n'en fut que plus impatient de
dcouvrir la vrit.

Toute la nuit, on avait ramen  Ina des prisonniers, et
particulirement la presque totalit de l'infanterie saxonne avec
plusieurs gnraux de cette nation; l'empereur fit runir ces gnraux,
ainsi que tous les officiers saxons dans une salle du btiment de
l'universit, et comme aucun d'eux ne parlait le franais, il se fit
suivre de M. Demoustier, employ aux relations extrieures, qui lui
servit d'interprte. L'empereur leur parla ainsi:

Messieurs les Saxons, je ne suis point votre ennemi, ni celui de votre
lecteur; je sais qu'il a t oblig de suivre et de servir les projets
de la Prusse; nanmoins vous avez combattu, et la mauvaise fortune vous
a fait perdre votre libert. Si vous vous tes mis franchement dans les
intrts des Prussiens, il faut suivre les mmes destines qu'eux; mais
si vous pouvez m'assurer que votre souverain a t contraint  s'armer
contre moi, et qu'il saisira cette occasion de reprendre sa politique
naturelle, je ne ferai aucune attention au pass, je vivrai en loyal ami
avec lui.

Un officier-gnral saxon, M. Pfuhl, qui tait particulirement attach
 l'lecteur de Saxe, prit la parole et rpondit  l'empereur qu'il se
faisait fort, en deux jours, d'aller  Dresde, porter cette proposition
gnreuse  son souverain, et de rapporter sa rponse, parce qu'il tait
persuad que non seulement elle serait conforme  ses propres sentimens,
mais que l'lecteur serait pntr de reconnaissance de la gnrosit de
l'empereur.

Puis-je vous croire? lui dit l'empereur.--Oui, sire, rpondit M.
Pfuhl.--Eh bien! reprit l'empereur, partez, et dites  l'lecteur que je
lui renvoie ses troupes, et que je le prie de donner ordre  celles qui
sont encore dans l'arme prussienne de la quitter.

On envoya par Leipzig les prisonniers saxons. Ils se mirent en route
sur-le-champ.

L'empereur partit immdiatement aprs pour Weimar; il fit ce petit
trajet en calche ouverte. Arriv en haut de la montagne appele
vulgairement le Colimaon, nous vmes arriver  nous un officier
prussien, conduit par un officier de notre avant-garde. C'tait un
aide-de-camp du roi de Prusse, qui apportait  l'empereur une lettre du
roi, par laquelle il lui proposait un armistice; l'empereur m'ordonna de
dire  cet officier de le suivre  Weimar, que l il lui donnerait sa
rponse.

Il fit acclrer un peu sa marche, et avant de recevoir l'officier, il
prit quelques dispositions, qui me firent penser que, soit par la date
de la lettre du roi, soit par d'autres avis, il avait su o se trouvait
la principale arme prussienne.

Il envoya ordre au marchal Bernadotte de marcher de suite  Halle par
Mersbourg, et de forcer les deux passages de l'Elster qui taient
dfendus par le corps du prince Frdric de Wurtemberg.

Le corps du marchal Lannes avait march sur Erfurth. Le reste fut
dirig sur l'Elbe, partie par Mersbourg et partie par Leipzig.
L'empereur resta deux jours  Weimar, pour voir  quoi les ennemis se
dcideraient. Pendant ce court intervalle de temps, la ville d'Erfurth,
o commandait le prince d'Orange, capitula. On y fit dix-huit mille
prisonniers; cet vnement donna la possibilit de faire passer la ligne
d'oprations de l'arme par cette place, ce qui fut un grand avantage,
en ce que cela diminuait de beaucoup le trajet qu'on avait  faire pour
venir de Mayence  l'arme.

Aprs avoir renvoy au roi de Prusse son aide-de-camp, l'empereur reut
le gnral prussien Schmettau, ancien aide-de-camp du grand Frdric, et
clbre sous d'autres rapports; il avait t bless  la bataille, et
tait rest au chteau de Weimar, o il mourut peu de temps aprs.

L'empereur n'accorda point l'armistice demand par le roi de Prusse,
parce que notre arme n'tait encore qu'en mouvement; si on l'et
arrte, nous eussions foul nos allis pour la faire vivre, et
d'ailleurs il nous fallait prendre une position militaire.

Le roi de Prusse n'avait videmment en vue que de prserver ses tats du
flau que nous voulions carter de ceux de nos allis: c'est pourquoi
nous marchmes en avant.

L'empereur partit de Weimar et vint coucher  Naumbourg, o tait le
marchal Davout avec son corps. Il tmoigna  ce marchal toute sa
satisfaction, et il apprit la vrit tout entire, tant sur la conduite
du marchal Bernadotte que sur celle de la cavalerie  la journe du
14[49]. Il se recueillit un moment, et puis, clatant en reproches, il
ajouta: Cela est si odieux, que si je le mets  un conseil de guerre,
c'est comme si je le faisais fusiller; il vaut mieux ne lui en pas
parler. Je lui crois assez d'honneur pour qu'il reconnaisse lui-mme
qu'il a fait une action honteuse, sur laquelle je ne lui dguiserai pas
ma faon de penser.

Nous partmes de Naumbourg le lendemain pour venir  Mersbourg et Halle;
c'est dans cette marche que nous traversmes le champ de bataille de
Rosbach. L'empereur avait tellement dans la tte les dispositions de
l'arme de Frdric, et celles de la ntre, qu'arriv dans Rosbach mme,
il me dit: Galoppez dans cette direction (il me l'indiquait); vous
devez trouver  une demi-lieue d'ici la colonne que les Prussiens ont
leve en mmoire de cet vnement.

Si la moisson n'et pas t faite, je ne l'aurais pas trouve, car cette
colonne, place au milieu d'une plaine immense, n'tait pas beaucoup
plus haute qu'une double borne semblable  celles qu'on met le long des
quais et des ports pour fixer les bateaux.

Lorsque je l'eus trouve, je mis mon mouchoir en l'air pour servir de
direction  l'empereur, qui s'tait cart de son chemin pour parcourir
le champ de bataille, et il vint effectivement la voir. Toutes les
inscriptions taient en partie effaces; on avait de la peine  les
lire.

L'empereur, voyant dans le lointain passer la division du gnral
Suchet, lui envoya dire de faire enlever cette colonne, parce qu'il
voulait la faire transporter  Paris. Le gnral Suchet y employa sa
compagnie de sapeurs, qui, en un instant, mit la colonne sur trois ou
quatre voitures.

Toute l'arme s'approchait de l'Elbe. L'empereur venait de recevoir
l'avis que le pont de Dessau avait t brl par le prince de Wurtemberg
que le marchal Bernadotte chassait devant lui, mais que celui de
Wittemberg avait t sauv.

Le mouvement tait commenc sur Dessau; on n'et rien gagn  le
contremander pour le diriger sur Wittemberg. D'ailleurs on esprait, par
le moyen de nos sapeurs, raccommoder le pont de Dessau, de sorte que
l'on continua  suivre cette direction. Si le prince de Wurtemberg ne
l'et pas brl, on ne peut pas dire ce que serait devenue l'arme
prussienne, qui, aprs avoir combattu  Ina et  Auerstaedt, n'eut de
passage sur l'Elbe qu' Magdebourg. Nous avions une norme avance sur
elle; elle n'aurait pas pu viter un deuxime engagement pour dboucher
de cette place, et l'issue n'en pouvait tre que funeste pour elle, 
moins que le roi de Prusse n'et suivi d'autres plans.

Arriv  Dessau, chez le prince d'Anhalt, ancien aide-de-camp de
Frdric, l'empereur alla lui-mme reconnatre le pont qui tait aux
deux tiers brl. On travaillait bien  le rtablir; mais voyant que
cette besogne serait fort longue, il prfra aller passer  Wittemberg.
Le lendemain, toutes les troupes prirent cette route et y arrivrent le
mme soir. Ce dtour lui fit perdre  peu prs un jour.




CHAPITRE XXIV.

Mission secrte de Duroc prs du roi de Prusse.--L'empereur arrive 
Wittemberg.--Rencontre singulire de l'empereur dans une
fort.--Reddition de Spandau.--L'empereur  Potsdam.--Il visite
Sans-Souci et l'appartement du grand Frdric.--Dcouverte d'un mmoire
de Dumouriez.--L'empereur fait son entre  Berlin.--Un parlementaire du
prince de Hohenlohe.--Capitulation de Prentzlau.


Nous ne rencontrmes entre Dessau et Wittemberg que le marchal Duroc,
qui revenait en calche rendre compte d'une mission dont il avait t
charg; l'empereur le fit monter  cheval, et ayant fait marcher tout le
monde en avant, pour ne pas tre entendu, il chemina seul avec lui.

Nous ne smes que long-temps aprs que Duroc avait t envoy de Weimar
chez le roi de Prusse; il tait si discret, que nous ne nous apermes
qu' son absence qu'il tait parti. Il ne nous dit jamais o il avait
t; mais comme des bruits de paix circulrent ds notre arrive 
Berlin, nous jugemes qu'il avait t charg de la ngocier, comme on le
verra par la suite.

 peine arriv  Wittemberg, l'empereur fit le tour de la place, et fit
ajouter quelques ouvrages  ceux qu'il y avait dj; il y resta deux
jours, pour donner le temps  toute l'arme de passer l'Elbe. Elle
effectua cette opration avant l'arme prussienne, et se trouva ainsi
avoir encore sur elle l'initiative des mouvemens ultrieurs. Il chargea
le marchal Ney du blocus de Magdebourg; ce marchal entoura la place du
mieux qu'il put, bien entendu aprs que les Prussiens eurent repass
l'Elbe.

L'empereur, avec le reste de l'arme, s'approcha de Berlin par la route
de Potsdam, afin de disputer encore  l'ennemi le passage de la Spre.
Toute l'arme tait en avant,  une ou deux marches, lorsqu'il partit de
Wittemberg. Il tait environ une heure aprs midi, le temps tait 
l'orage et le soleil obscurci; nous traversions le faubourg de
Wittemberg, lorsque la grle commena  tomber.

L'empereur mit pied  terre pour laisser passer l'orage, pendant lequel
il entra dans la maison du capitaine ou surveillant des forts de
l'lecteur dans cet arrondissement. Il s'imaginait que personne ne
l'avait reconnu, et n'attribua qu'aux usages reus l'empressement et
l'tonnement dont furent saisies deux jeunes femmes qu'il trouva dans
l'appartement. Elles se levrent et restrent debout, ainsi que les
enfans qui taient avec elles; le rouge couvrit leur visage, lorsque la
plus jolie des deux s'cria  demi-voix: Ah! mon Dieu! c'est
l'empereur.

L'empereur ne l'entendit pas, mais je comprenais un peu l'allemand. Il
demanda  cette dame: tes-vous marie, Madame? Elle rpondit: Non,
sire, je suis veuve. L'empereur parut surpris, et lui demanda: De quoi
est mort votre mari? La dame rpondit:  la guerre, au service de
Votre Majest.--Mais vous me connaissez donc?--Oui, sire, vous n'tes
pas chang; je vous ai bien reconnu, ainsi que le gnral Bertrand et le
gnral Savary.--Mais o m'avez-vous connu?--Sire, en gypte.

L'empereur, plus surpris encore: Comment, vous tiez en gypte?
contez-moi donc cela.

--Sire, je suis Suisse. J'avais pous M. de ..., mdecin de l'arme;
il est mort  Alexandrie de la peste. Me trouvant sans enfans, j'ai
pous en secondes noces un chef de bataillon du 2e rgiment
d'infanterie lgre qui a t tu  la bataille d'Aboukir; il m'a laiss
un fils que j'lve. Revenue en France avec l'arme, je n'ai pu obtenir
aucune pension; fatigue d'tre repousse, je suis retourne en Suisse,
d'o j'ai t appele par madame que vous voyez, pour lever ses
enfans.

L'empereur. tiez-vous bien marie avec le chef de bataillon, ou bien
n'tait-ce qu'un arrangement que votre position vous avait force
d'accepter?

--Sire, mon contrat de mariage est l-haut dans ma chambre (elle court
le chercher). Vous voyez que mon fils est n d'un mariage lgitime.

L'empereur, avec joie: Par Dieu! je ne me serais pas attendu  cette
rencontre. Il ordonna  Bertrand de prendre note des noms de la mre et
de l'enfant.

L'orage tait dj pass depuis une demi-heure, lorsqu'il dit: Eh bien!
Madame, pour que vous conserviez souvenir de ce jour, je vous donne une
pension annuelle de 1,200 fr., rversible sur votre fils.

Il remonta  cheval pour continuer sa marche, et il signa le mme soir,
avant de se coucher, le dcret de cette donation.

Il passa cette nuit  une petite marche de Potsdam; le lendemain matin,
nous rencontrmes de la cavalerie saxonne qui quittait l'arme
prussienne pour retourner en Saxe. Elle nous apprit que l'arme
prussienne avait repass l'Elbe et faisait le plus de diligence possible
pour gagner l'Oder vers Stettin.

L'empereur envoya ordre au marchal Soult, ainsi qu'au marchal
Bernadotte, qui taient sur la rive droite de l'Elbe, de serrer le plus
prs possible les ennemis, qui taient harasss de fatigue, et
prouvaient de grandes privations.

Le marchal Ney resta sur la rive gauche de l'Elbe, dans le double but
d'observer Magdebourg et de s'opposer  un passage de ce fleuve par
l'arme prussienne, si, se trouvant trop presse par les deux corps des
marchaux Soult et Bernadotte, elle tentait de repasser sur la rive
gauche pour se jeter en Allemagne et entraner l'arme franaise loin de
la Prusse.

Le corps du marchal Lannes fut dirig sur Spandau, qui se rendit  la
premire sommation, de sorte que ce mme corps d'arme se trouva
disponible de suite, et fut port derrire le Havel, au-del de la
Spre.

L'empereur arriva  Potsdam et fut loger au chteau; il tait grand jour
lorsqu'il y arriva. Il alla aussitt visiter les chteaux du grand et
petit Sans-Souci; il remarqua la beaut du premier, et ne fit des
rflexions que sur la nature du terrain sur lequel cette belle
habitation est construite, et qui est si peu propre  la vgtation, que
les arbres n'y peuvent parvenir  une grande hauteur.

Le petit Sans-Souci l'intressa beaucoup; il examina l'appartement du
grand Frdric, qui est religieusement respect; aucun de ses meubles
n'a t dplac, et certes ce n'est pas  leur magnificence qu'ils
doivent leur prix, car il n'y a gure de magasin de friperie  Paris o
l'on puisse trouver un meuble plus simple et plus commun.

Sa table  crire me parut tre de la mme espce que celles que l'on
voit encore chez nos vieux notaires en France. Son encrier avec ses
plumes taient toujours l.

L'empereur ouvrit plusieurs des ouvrages qu'il savait que ce grand roi
lisait de prfrence, et il remarquait les notes qu'il avait mises de sa
propre main  la marge, lorsqu'il avait fait quelques rflexions. Il y
en avait qui respiraient la mauvaise humeur. L'empereur se fit ouvrir la
porte par laquelle Frdric descendait sur la terrasse du ct du
jardin, ainsi que celle par laquelle il sortait lorsqu'il allait passer
des revues sur cette grande plaine de sable, qui est voisine du chteau
du ct oppos au jardin.

L'empereur revint  Potsdam et y passa la nuit. Il fut fort content de
la beaut des appartemens du roi de Prusse; il dfendit que les
appartemens particuliers de la reine fussent occups par qui que ce ft.
Il donna le mme ordre  Berlin, au sujet d'un petit htel o cette
princesse avait fait soigner des appartemens qu'elle aimait  habiter.

Le 20 octobre, son quartier-gnral tait  Charlottembourg. Des
curieux, en visitant l'appartement de la reine, trouvrent, dans le
tiroir d'un des meubles, un mmoire de Dumouriez, sur les moyens de
dtruire la puissance de la France. On l'apporta  l'empereur, qui ne
put contenir un mouvement d'indignation.

Le lendemain 21 octobre, un mois aprs son dpart de Paris, et n'ayant
pas pris le plus court chemin, il fit son entre dans Berlin. Il tait 
cheval, accompagn de la garde, de deux divisions de cuirassiers, de la
garde  pied, et de tout le corps du marchal Davout, auquel il avait
rserv l'honneur d'entrer le premier dans la capitale de la Prusse. Il
faisait un temps magnifique. Toute la population de la ville tait
dehors, et toutes les femmes aux fentres.

Il faut dire ici,  la louange de ces dames, qu'il y avait beaucoup de
curiosit dans leur fait, mais aussi une profonde tristesse sur leur
visage. La plupart mme l'avaient mouill de larmes; elles taient en
gnral fort belles. Cette sensibilit patriotique, en excitant notre
intrt, les rendit l'objet de nos respects, et inspira  chacun de nous
un vif dsir de les consoler.

L'empereur descendit au palais du roi et s'y tablit. Les troupes furent
places sur les routes de Custrin et de Stettin. La garde fut loge dans
Berlin.

L'empereur m'envoya cette nuit avec un dtachement de cent dragons  la
dcouverte[50]. Il n'avait pas autant de nouvelles des ennemis qu'il en
dsirait, et il avait un tact incroyable pour sentir quand un vnement
approchait.

Je pris ma direction sur Nauen, et fis, tout en partant, une trs-grande
diligence, de manire qu'avant le jour, j'tais tabli en embuscade  la
poste, entre Nauen et Spandau, o je me doutais que quelque dtachement
prussien gar chercherait  se rfugier, parce que la reddition de
cette place n'tait pas encore connue. Effectivement,  la pointe du
jour, je vis arriver des bagages et quantit de chevaux de main. Des
fuyards de tous les rgimens prussiens les accompagnaient. Je les
laissai bien s'engager dans le dfil o je m'tais plac, et lorsqu'ils
le furent autant que je le voulais, je les fis aborder en leur parlant;
aucun ne pensa  fuir, hormis ceux de la queue, qui m'chapprent; je
fis courir aprs vainement.

Ma prise tait bonne, mes hommes y butinrent passablement; mais je
n'eus pas de bien grandes nouvelles, parce que dans tout ce monde, qui
avait quitt l'arme depuis long-temps, il n'y avait pas un homme qui
et assez d'intelligence pour me satisfaire. J'envoyai la colonne 
Spandau; je ne m'tais pas tromp, ils ignoraient que cette place tait
prise. Environ deux heures aprs, un homme  cheval, marchant devant les
quipages du prince d'Orange, arriva: celui-l valait mieux que les
premiers. Il venait de Rattenaw, o il avait laiss le prince de
Hohenlohe; toutes les troupes prussiennes taient dans les environs, et
allaient partir pour marcher par Alt-Rupin sur Prentzlau. J'envoyai de
suite ce renseignement  l'empereur.

Un instant aprs arrivrent les quipages du prince. Son intendant tait
intelligent; il me donna des dtails qui me satisfirent: aussi je
respectai les quipages, sauf une caisse de vin de Bordeaux, qui tait
une chose prcieuse en Prusse.

Je marchais de Nauen sur Fehrbellin, lorsque je rencontrai un
parlementaire prussien; il tait envoy par le prince de Hohenlohe, et
n'avait ordre que de remettre sa dpche et de s'en retourner. Je ne fus
pas sa dupe; le prince de Hohenlohe voulait, pour hter ou retarder sa
marche, savoir au juste o nous tions. Je fis bander les yeux  ce
parlementaire, et l'envoyai lui-mme en poste  l'empereur  Berlin.

Je fis bien, car il nous dclara qu'il avait laiss le prince de
Hohenlohe  Neu-Rupin, partant pour Prentzlau, et, sur ce rapport,
l'empereur fit marcher  grandes journes les dragons et le corps du
marchal Lannes sur Prentzlau, en remontant le Havel. Ils arrivrent au
pont de Prentzlau trs-peu d'heures avant la tte de la colonne
prussienne qui se prsenta  l'autre bord.

Des deux cts, on tait rendu de fatigue, de sorte que l'on pourparla.
La troupe prussienne qui tait en tte tait le rgiment des gendarmes
de la garde du roi, qui, jugeant tout perdu, ne demandait pas mieux que
de revenir  Berlin. On parla d'arrangement, et il fut en effet conclu
sur-le-champ.

Le prince de Hohenlohe se rendit avec toutes les troupes qui taient l;
ce qui tait assez considrable[51], et il remit au gnral Blcher le
commandement des troupes qui taient trop loignes pour tre comprises
dans la capitulation.

Nous vmes ramener  Berlin le rgiment des gendarmes, ainsi que tous
les drapeaux et tendards des troupes qui composaient le corps du prince
de Hohenlohe.

Cet vnement fit plaisir  l'empereur, qui pressa de nouveau les
marchaux Soult et Bernadotte de ne pas laisser un moment de relche au
gnral Blcher. Il me fit partir de nouveau de Berlin avec deux
rgimens de cavalerie lgre, pour aller  la poursuite de tout ce que
ce gnral pourrait dtacher de son arme, dans le dessein de donner le
change aux marchaux qui le poursuivaient.




CHAPITRE XXV.

L'empereur m'envoie  la poursuite de Blcher.--Bernadotte et Soult le
poursuivent galement.--Le reste de l'arme prussienne divise en deux
parties.--Capitulation du gnral Husdom.--J'entre  Wismar.--Prise de
vingt-quatre btimens sudois.--Capitulation de Blcher.--Le prince de
Hatzfeld.


Je runis ces deux rgimens, le 1er de hussards et le 7e de chasseurs 
cheval,  Fehrbelin, et je marchai de suite,  grandes journes, par
Neu-Rupin, Rhinsberg et Strelitz; dans cette dernire ville, je trouvai
le prince Charles de Mecklembourg, frre cadet de la reine de Prusse,
major au rgiment des gardes. Il avait quitt l'arme pour rentrer dans
sa famille; je le laissai aller et me contentai de lui faire signer un
_revers_, par lequel il s'engageait  ne point porter les armes jusqu'
la paix, ou jusqu' son change. Il n'y avait pas grand mrite  faire
un prisonnier dans sa situation, et d'ailleurs je ne pouvais pas le
mener avec moi.

Je reus un bon accueil de la part du prince de Mecklembourg, dans la
ville duquel je passai la nuit; je pris le lendemain la direction de
Surbourg pour arriver  Wharen de bonne heure.

Chemin faisant, j'entendis le canon devant moi. Je fis diligence, et
trouvai effectivement le marchal Bernadotte aux prises avec le corps du
gnral Blcher, en avant de Wharen.

Cet officier-gnral avait runi les dbris du corps du prince de
Hohenlohe  ce qu'il avait dj de ceux de l'arme qui avait combattu 
Auerstaedt, contre le marchal Davout. C'tait  peu prs le reste des
troupes prussiennes.

Le roi avait quitt son arme aussitt que l'armistice qu'il avait
demand lui avait t refus; il avait pass par Magdebourg pour se
rendre  Berlin, o il avait des ordres  donner, prvoyant bien qu'il
ne pourrait pas empcher cette ville de tomber en notre pouvoir. Il
s'tait ensuite dirig sur l'Oder, et de l sur Graudenz, o il fit
lui-mme reployer le pont de bateaux qui tait sur la Vistule. C'est
aprs avoir repass ce fleuve qu'il apprit que son arme avait t prise
 Lubeck, ainsi qu'on va le voir.

Le gnral Blcher manoeuvrait de manire  entraner loin de Berlin les
marchaux Soult et Bernadotte; mais, les et-il mens jusqu' Mayence,
il n'et pas chapp au sort qui l'attendait. Nanmoins il parvint  se
drober  nos deux marchaux du champ de bataille de Wharen, o ils le
tenaient engag; il leur chappa si bien, qu'ils n'arrivaient que le
soir dans la position d'o il tait parti le matin. Il passa par
Schwerin, et gagna Lubeck; il voulut dfendre le pont de cette place,
mais nos troupes l'emportrent. C'est alors que, pouss  bout, n'ayant
plus de munitions, il capitula, et rendit son arme prisonnire de
guerre.

Je marchais comme flanqueur de droite dans la mme direction que le
marchal Bernadotte, et le lendemain du jour de son combat de Wharen,
j'eus le bonheur de sparer du corps du gnral Blcher, le petit corps
du gnral prussien Husdom. Instruit de la position qu'il occupait par
un de ses officiers qu'il avait envoy au gnral Blcher, et que je
pris au passage, je me mis  sa poursuite, et je couchais si prs de lui
tous les soirs, qu'il ne put m'chapper; mais il me mena jusqu'aux
portes de Wismar. Il avait avec lui le rgiment de hussards de son nom,
le rgiment de dragons de Kat et deux pices d'artillerie lgre.

Mes deux rgimens runis ne me donnaient pas plus de quatre bons
escadrons, lorsque j'avais mis mes flanqueurs dehors.

La fortune me servit bien. Le dernier jour de ma marche, le gnral
Husdom avait couch au bivouac  une lieue de Wismar sur la route de
Rostock; il dlibra la nuit s'il marcherait le lendemain sur Rostock,
ou s'il tenterait de rejoindre le gnral Blcher, dont il ignorait,
ainsi que moi, la msaventure; les avis de son petit conseil furent
partags, et le lendemain, par bonheur pour moi, le rgiment des dragons
de Kat le quitta et prit une direction,  travers le pays, pour regagner
les hauts tats prussiens. J'avais couch  une trs petite distance,
et, par une heureuse inspiration, je fis monter  cheval deux heures
avant le jour. J'tais sur le point d'arriver  l'embranchement de la
route de Rostock  Wismar, lorsque mon poste avanc me ramena deux
hussards prussiens qui dsertaient. Ils me dirent qu'ils avaient quitt
leur rgiment, il y avait un quart d'heure, au moment mme o il montait
 cheval pour aller  Wismar. Pendant que je les interrogeais, mes
domestiques, qui conduisaient mes propres chevaux de main,  la queue de
la colonne, arrivrent tout effrays, et me dirent que les Prussiens
nous tournaient; j'y courus et menai avec moi un des dserteurs, lequel
reconnut le rgiment de Kat et m'expliqua la sparation de ce corps
d'avec son rgiment. Ces troupes n'avaient nulle envie de m'attaquer;
elles cherchaient au contraire  m'viter, et furent trs heureuses que
je ne fusse pas arriv une demi-heure plus tt; je les aurais arrtes
dans leur marche. Elles trouvrent le chemin libre et en profitrent en
prenant une allure acclre, ce qui me fit grand plaisir; car, de bonne
foi, je n'tais pas assez fort pour attaquer deux rgimens. S'ils
taient venus  moi, j'aurais t oblig de subir le sort que je voulais
leur imposer.

Je revins soulag  la tte de ma colonne. J'avais avec moi un homme
d'un courage et d'une prsence d'esprit peu commune; il prit un
dtachement de quarante hommes, et avec une tmrit qui tenait de
l'extravagance, il se jeta dans Wismar, assembla la garnison
mecklembourgeoise, lui fit fermer les portes de la ville, o il se plaa
lui-mme. L'avant-garde du gnral Husdom se prsenta  la pointe du
jour pour entrer; elle fut culbute par le dtachement enferm dans la
ville, qui sagement ne la poursuivit pas.

La position du gnral Husdom allait devenir dlicate. Je lui vitai les
premiers pas d'une dmarche dsagrable, en lui envoyant un de mes
aides-de-camp avec un trompette, pour lui proposer d'entrer en
arrangement; il n'avait gure d'autre parti  prendre. Il me crut plus
fort que lui, je le croyais aussi plus fort que moi; mais comme je ne le
laissai pas venir m'observer, il conclut son arrangement, et il me remit
son rgiment avec deux pices de canon, qu'il avait de plus que moi,
indpendamment d'une supriorit d'au moins deux cents hommes.

Je me trouvai trs heureux d'tre matre de tout cela; j'avais une telle
quantit de chevaux, que je ne pus pas les emmener; je leur fis couper
le jarret sous les murs de Wismar, et aprs avoir donn une escorte aux
prisonniers que j'envoyai  Spandau, il ne me restait pas trois bons
escadrons.

De Wismar, o j'appris la capitulation de Lubeck, je vins  Rostock. Il
n'y avait pas de troupes ennemies. Je m'emparai de vingt-quatre btimens
sudois qui se trouvaient dans le port; ils taient tous chargs, et
retenus par les vents contraires: nous tions en guerre, ils taient de
bonne prise. Comme je n'avais que de la cavalerie, et qu'une fois parti,
les vaisseaux auraient pu m'chapper, je fis assembler les magistrats de
Rostock, et, sans rien dire de mon projet, je leur fis estimer les
vingt-quatre btimens, ce qu'ils firent, vaisseau par vaisseau; je leur
ordonnai de les prendre sous leur garde, et d'en tenir compte lorsqu'on
le leur demanderait, mais, avant tout, de m'en donner un reu. Ils
m'objectrent qu'ils n'taient pas en guerre avec la Sude, et que ce
serait commettre un acte hostile contre elle.

Je leur rpondis qu'ils avaient raison, mais que je ne voulais pas tre
dupe; qu'en consquence ils allaient, eux magistrats, me payer la somme
 laquelle ils avaient port la valeur de ces vingt-quatre navires,
ainsi que leurs cargaisons; qu'ensuite je leur signerais une dclaration
par laquelle je reconnatrais que je m'tais empar des vingt-quatre
vaisseaux, et que je les avais forcs  me les acheter pour cette somme,
dont je leur donnerais quittance. C'tait le seul moyen de tirer parti
de ma prise.

Les magistrats n'taient pas trop satisfaits, mais j'tais le plus fort.
Au surplus je les remis de bonne humeur en leur vendant ma flottille 
moiti prix, comme on peut en juger, car ils ne payrent le tout que 120
ou 130 mille francs. Alors ils ne trouvrent plus de difficult  rien.
Je donnai aux deux rgimens qui taient avec moi, 60,000 francs, qu'ils
ajoutrent au petit butin de la prise du corps du gnral Husdom, et ils
trouvrent qu'ils avaient fait une bonne campagne. L'empereur
m'abandonna les 60,000 autres. Il tait encore  Berlin, lorsque j'y
rentrai: il est bon de dire ce qui s'tait pass dans cette capitale.

 peine nous tablissions-nous dans un lieu de quelque importance, que
de suite on organisait des moyens de surveillance et d'informations; on
croyait gnralement que c'tait moi qui tais charg de cela: on tait
dans l'erreur. Pendant les seize ou dix-sept ans que j'ai servi
l'empereur, il m'a toujours accord assez d'estime pour ne pas me donner
une seule fois une commission de ce genre; j'ai vu souvent mettre sur
mon compte telles actions dont je suis incapable, dont je n'ai mme eu
aucune connaissance, et qui taient l'oeuvre de certains ambitieux, de
quelques jaloux, sans lvation d'me, qui, adulateurs sous tous les
rgimes, flattaient l'empereur comme ils avaient flatt les commissaires
de la convention, comme ils ont depuis flatt les rois; hommes toujours
prts  trahir le pouvoir dont ils ont tout obtenu, pour plaire  celui
dont ils veulent tout obtenir; cherchant  se rendre utiles par tous les
moyens. Ces hommes, dont je signalerai quelques actions et que gnait ma
position auprs de l'empereur, lui adressaient directement, ou lui
faisaient remettre par le marchal Duroc, des rapports que j'ai eus
quelquefois, et le plus souvent aprs avoir dnonc leurs camarades, ils
allaient leur dire  eux-mmes que c'tait moi qui l'avais fait; que
l'empereur leur avait demand leur opinion sur cette dlation, et qu'ils
avaient tout arrang.

Ma qualit de commandant de la gendarmerie de la garde de l'empereur
favorisait leur duplicit, et prtait quelque apparence de vrit 
leurs lches calomnies.

En arrivant  Berlin, on s'empara de suite de la poste; on avait des
manires si adroites de prendre connaissance de la correspondance, que
les employs prussiens ne s'en aperurent qu'au bout de quelque temps;
il tait indubitable qu'avant que l'on entendt malice aux affaires, les
lettres porteraient leurs adresses et leurs dates naturelles, et
qu'ainsi on connatrait, d'une part, les lieux o s'taient retirs les
personnages importans dont les emplois dterminaient toujours la
position des troupes, et d'autre part les fonctions dont pouvaient tre
chargs les personnages qui taient rests dans les lieux que nous
occupions.

Les paquets  l'adresse nominative du directeur de la poste, qui
contenaient les lettres rserves, taient toujours ceux o l'on
trouvait le plus de choses intressantes; c'est ainsi que, ds les
premiers jours de notre entre  Berlin, on arrta une lettre qui
partait du bureau de cette ville pour le roi de Prusse; elle tait
crite de la main et signe du nom du prince de Hatzfeld, qui tait
rest  Berlin. Il y rendait un compte dtaill au roi de tout ce qui
s'tait pass dans la capitale depuis son dpart, et il y joignait une
numration de la force de nos troupes, corps par corps. Comme c'tait
un prince qui crivait cette lettre, elle fut remise  l'empereur, qui
ordonna la formation d'une commission militaire pour juger ce fait
d'espionnage, qui pouvait devenir dangereux, en ce qu'il aurait t
facile de l'employer par le moyen des bourgmestres, auxquels on aurait
pu ordonner de rendre de semblables comptes, et entourer ainsi l'arme
d'une surveillance, telle qu'on n'aurait pas pu y former un projet que
les ennemis n'en fussent informs.

L'ordre donn, le prince de Hatzfeld fut arrt. La commission militaire
tait dj assemble; mais l'empereur n'ayant pas envoy la lettre
originale, qui tait la seule pice de conviction, on fut oblig de la
lui faire demander par la voie accoutume du major-gnral.

L'empereur passait, hors de Berlin, la revue d'une des divisions du
marchal Davout. Par surcrot de bonheur, il tait all rendre visite,
en revenant, au vieux prince Ferdinand, pre du grand Frdric, de sorte
que le jour finissait lorsqu'il rentra chez lui.

Cet heureux incident avait donn  madame la princesse de Hatzfeld tout
le loisir ncessaire pour aller aux informations, et venir trouver le
marchal Duroc, qu'elle avait connu dans les diffrens voyages qu'il
avait faits  Berlin. Celui-ci, ignorant ce dont il s'agissait, et ayant
des occupations qui l'empchaient de quitter le chteau, me pria de
m'informer de ce qu'il y avait contre M. de Hatzfeld, et de l'en
prvenir. Dans les premiers momens de l'arrive  Berlin, la gendarmerie
faisait presque tous les services de la capitale. Je sus de suite par
elle que le capitaine-rapporteur du conseil de guerre attendait une
lettre du prince de Hatzfeld au roi, et que c'tait un cas capital. Je
courus en prvenir le marchal Duroc, et lui fis observer qu'il n'y
avait pas un moment  perdre; qu'il y allait de la vie du prince, si
madame de Hatzfeld ne voyait pas l'empereur en particulier.  peine
avais-je fini, que l'on cria aux armes! C'tait l'empereur qui rentrait.
Le marchal Duroc, donnant son bras  madame de Hatzfeld, qui n'avait
pas quitt son appartement, courut, et arriva juste  la porte du salon
comme l'empereur tait en haut de l'escalier. L'empereur lui dit[52]:
Est-ce qu'il y a quelque chose de nouveau, monsieur le
grand-marchal?--Oui, sire. Et il suivit l'empereur dans son cabinet.
Je restai  la porte pour qu'on n'annont personne avant que madame de
Hatzfeld, qui tait l, n'et vu l'empereur. Duroc ne tarda pas 
sortir, et fit entrer de suite madame de Hatzfeld. Elle ignorait
pourquoi on avait arrt son mari, et demandait justice  l'empereur,
dans toute la candeur de son me. Lorsqu'elle a bien dtaill tout ce
qu'elle avait  dire, l'empereur lui remet la lettre de son mari; elle
commence  la lire, et  mesure qu'elle lit, l'effroi s'empare d'elle;
elle devient ple, et s'interrompt pour dire: Ah! mon Dieu! c'est bien
son criture! Ah! oui!... Que nous sommes malheureux! Lorsqu'elle eut
fini, elle regarda l'empereur avec une immobilit qui tenait de la
dfaillance; elle avait les yeux hagards, et n'articulait pas un mot.
L'empereur lui dit: Eh bien! madame, est-ce une calomnie, une
injustice? Je vous en laisse juge.

La princesse, plus morte que vive, allait fondre en larmes, lorsque
l'empereur lui reprit la lettre et lui dit: Madame, sans cette lettre,
il n'y aurait point de preuves contre votre mari. Elle rpondit: C'est
bien vrai, sire, mais je ne puis pas le nier, elle est de lui.--Eh bien!
dit l'empereur en la jetant au feu, il n'y a qu' la brler.

La princesse de Hatzfeld ne savait ce qu'elle devait dire ni faire; elle
parla plus par son silence que n'aurait pu le faire l'orateur le plus
loquent. Elle sortit heureuse; elle revit son mari, qui fut mis en
libert, et ne dut la vie qu'au concours d'incidens que je viens de
rapporter fidlement. Le fond du coeur de l'empereur tait rempli de
dispositions semblables. Il a t, ce jour-l, aussi heureux que madame
de Hatzfeld.




CHAPITRE XXVI.

Le prince Paul de Wurtemberg prisonnier.--Reddition de Stettin et
Custrin.--Capitulation de Magdebourg.--Nouvelle mission de Duroc prs du
roi de Prusse.--Ngociations entre Lucchesini et Maret.--Arrive du
prince de Bnvent.--Le roi de Prusse refuse de signer la
paix.--Dputation du snat.--Conduite du ministre de la police dans
cette circonstance.--Capitulation de Hameln.--Mesures pour prvenir la
dilapidation des magasins.--Capitulation de Nienbourg.

Dans le nombre des prisonniers prussiens se trouvait le prince Paul de
Wurtemberg, second fils du roi de Wurtemberg. Il tait parti de
Stuttgard sans la permission de son pre, pour venir en Prusse faire la
campagne contre nous. Le roi l'avait fait gnral tout en arrivant, et
c'est aussi  peu prs en arrivant qu'il fut pris.

L'empereur devait tre bless de sa conduite; nanmoins il le traita
avec bont, et n'en tira d'autre vengeance que de ne pas le recevoir et
de le faire reconduire par un capitaine de gendarmerie jusqu'
Stuttgard, remettant son avenir  la disposition du roi son pre.

Pendant que tout cela se passait  Berlin, la cavalerie de l'arme
s'approchait de l'Oder, et, par une terreur que l'on ne peut expliquer,
les villes fortes de Stettin et de Custrin se rendirent  des troupes 
cheval, qui de la rive gauche du fleuve les sommrent de capituler.
Elles furent bien tonnes d'tre obies, et de voir arriver de ces
villes des bateaux que les gouverneurs leur envoyaient, pour venir en
prendre possession.

Ces dtachemens de cavalerie firent avertir les corps d'infanterie qui
taient en arrire, et qui se htrent de venir occuper ces deux
places[53]. Dans le mme temps, Magdebourg, avec une garnison de
vingt-trois mille hommes, aux ordres du gnral Kleist, ancien
aide-de-camp de Frdric, se rendit au marchal Ney, qui n'avait pas un
corps d'arme beaucoup plus fort.

Tout nous souriait: la Prusse tait occupe, l'arme prussienne
prisonnire, les places rendues; notre arme pouvait tre runie en
totalit et entreprendre de nouvelles oprations.

Il ne restait plus que la Silsie, o un corps prussien tenait la
campagne devant le prince Jrme, auquel l'empereur avait donn un corps
d'arme  commander. Il tait, en majeure partie, compos de troupes
allies, telles que bavaroises, wurtembergeoises, etc.

Il restait aussi sur le Weser les places de Hameln, de Nienbourg,
renfermant ensemble treize mille hommes de garnison. L'empereur me
chargea de prendre ces deux places; j'en parlerai tout  l'heure.

Le marchal Duroc fut renvoy de nouveau prs du roi de Prusse; il ne le
trouva qu' Osterode, au-del de la Vistule; il lui portait un
_ultimatum_ en rponse aux propositions qu'il avait fait faire par son
ministre.

M. de Lucchesini avait rejoint le roi de Prusse avant le commencement
des hostilits, et c'tait par son canal que la Prusse donnait suite aux
ouvertures dont le marchal Duroc avait t porteur aprs la bataille
d'Ina. L'empereur tait seul. M. de Talleyrand, qu'il avait laiss 
Mayence prs de l'impratrice, avait  la vrit reu ordre de venir 
Berlin, mais il n'tait pas arriv.

Le gnral Clarke, qui d'Erfurth, o il avait t laiss gouverneur,
devait venir prendre le gouvernement de la Prusse ainsi que de Berlin,
n'tait pas non plus arriv. L'empereur fit suivre la ngociation par M.
Maret. Le prince de Bnvent arriva sur ces entrefaites, et fit passer
une note peu propre  la mener  bonne fin. Il dclara aux
plnipotentiaires prussiens que l'empereur tait immuable dans sa
politique, qu'il ne cherchait ni  s'agrandir ni  opprimer ses voisins,
mais qu'il tait dcid  ne se dessaisir de ses conqutes que pour
arriver  la paix. Le sort des armes avait mis la Prusse en son pouvoir;
mais il tait prt  compenser: que l'Angleterre restitut les colonies
qu'elle avait enleves  la France et  ses allis, que la Russie se
dsistt de son protectorat sur la Valachie et la Moldavie, que la Porte
ottomane ft rtablie dans la plnitude de ses droits, ds-lors il
serait prompt  rendre les provinces qu'il avait conquises.

Quand mme le roi de Prusse l'et voulu, il ne pouvait obliger ses
allis  souscrire  de telles conditions. Il rcrimina, observa qu'il
n'tait pas en son pouvoir de faire rtrograder les armes russes qui
couvraient ce qui lui restait de territoire; que quant  ce qu'il
exigeait, qu'il ament les cours de Saint-James, de Ptersbourg, 
ngocier de concert avec lui une paix gnrale avec l'empereur Napolon,
il ne se flattait pas de russir; que cependant il ne repoussait pas
toute esprance, et qu'en consquence il ne rappelait pas encore son
ministre du quartier-gnral de l'empereur et roi. Quand Duroc se
prsenta, il refusa de ratifier l'armistice: Il n'est plus temps, lui
dit-il; la chose ne dpend plus de moi; l'empereur de Russie m'a offert
du secours, et je me suis jet dans ses bras. Aprs cette rponse,
l'empereur ne fit plus donner aucune suite aux ngociations, et il
songea  se mettre en mesure d'aller chercher la paix l o il
rencontrerait les Russes.

Il avait fait de Berlin et de Potsdam ses grandes places
d'approvisionnement Tous les chevaux de la cavalerie prussienne y
avaient t amens pour remonter la ntre. Il y fit venir aussi tous les
chevaux d'artillerie, en sorte qu'au bout de moins d'un mois nous avions
une arme remonte en tout point.

 Berlin, l'empereur reut une dputation du snat; elle venait de
Paris, et tait envoye pour le complimenter sur ses tonnans succs, et
en mme temps le remercier des tendards et drapeaux dont il avait fait
don au snat pour dcorer le lieu de ses sances.

La mme dputation, compose de douze snateurs, s'avisa de faire des
reprsentations  l'empereur sur les dangers qu'il y aurait  passer
l'Oder, et lui tmoigna le dsir de voir terminer ses conqutes.
L'empereur fut mcontent de cette observation, et rpondit  la
dputation qu'il ferait la paix le plus tt qu'il pourrait, mais de
manire  terminer une fois pour toutes; qu'eux-mmes savaient bien
qu'il avait tout tent dans ce but, et qu'il ne pouvait s'empcher de
leur tmoigner son mcontentement de ce que, sachant que les Russes
venaient se joindre aux Prussiens, ils taient assez peu rflchis pour
donner le scandale d'une dsunion entre le chef de l'tat et le premier
corps constitu de la nation. Il ajouta qu'avant de faire cette
dmarche, il aurait fallu qu'ils s'assurassent de quel ct venait
l'opposition  la paix, et qu'ils lui apportassent des moyens de la
faire disparatre.

Du reste, il ne les traita pas mal, et les congdia satisfaits; mais il
crivit  Paris de main de matre, sur la mission des douze snateurs.
Ils pouvaient avoir raison; mais comment aurait-on fait la paix, puisque
cela ne dpendait plus du roi de Prusse, qui s'tait jet dans les bras
des Russes?

On aurait d savoir aussi que le sjour de l'empereur  Berlin n'avait
t employ qu' une ngociation de paix avec la Prusse, et qu'elle
n'avait t rompue que par l'arrive des Russes.

Il commena  souponner le ministre de la police d'avoir mal agi dans
cette occasion, parce que, ou il devait, comme snateur, clairer le
snat sur l'tat des choses, et alors cette assemble n'et pas fait
cette dmarche; ou bien il devait, comme ministre, s'y opposer. Mais il
voulut mnager le snat, en lui laissant faire la demande. S'il avait
russi, il aurait dit que c'tait lui qui l'avait port  cette
reprsentation: par l, il et augment sa popularit et son crdit;
mais  tout vnement, il mit sa responsabilit ministrielle  couvert,
en avertissant l'empereur de tout ce qui s'tait pass, et en lui disant
que, quoi qu'il et pu faire, les snateurs avaient persist. De l,
l'humeur de l'empereur contre eux. Le ministre nanmoins n'en fut pas
mieux dans son esprit. Si la campagne et t termine, et sans la
protection que lui accordaient le grand-duc de Berg et le marchal
Lannes, il et probablement t congdi.

L'empereur avait fait venir d'Italie le gnral polonais Dombrowski, qui
nous rejoignit  Potsdam: cela annonait des intentions, nanmoins il
n'avait encore rien fait dire en Pologne; ce n'est qu'aprs le refus
dfinitif du roi de Prusse que, pour augmenter ses forces, il mit en
mouvement le patriotisme des Polonais.

Le gnral Dombrowski lui fut  cet effet d'une grande utilit par sa
seule prsence.

L'empereur, qui tait fort prvoyant, ne marchait jamais qu'accompagn
de tous les moyens dont il supposait avoir un jour besoin; voil ce qui
rendait son quartier-gnral si populeux. On y trouvait avec
l'administration d'une arme celle de tout un tat.

Indpendamment de l'arme que nous avions en Prusse, l'empereur fit
venir de France quelques rgimens, qu'il tira de la garnison de Paris,
et mme de celle de Brest. Ils formrent le noyau d'un corps dont le
marchal Mortier prit le commandement, et avec lequel il partit de
Mayence pour aller occuper les villes hansatiques. Ce corps fut
augment ensuite par des troupes allies. Il tait dj matre des bords
de la Baltique, lorsque l'empereur se prparait  entrer en Pologne.

C'est de Berlin qu'il m'envoya prendre le commandement des troupes
hollandaises qui taient devant Hameln. Le roi de Hollande, aprs avoir
somm cette place, fut attaqu d'un accs de maladie  laquelle il tait
sujet, et oblig de retourner  Amsterdam.

L'empereur me dit de tcher de prendre Hameln avec ces seuls moyens, me
dfendant mme d'arrter ni de dtourner aucune troupe qui allait
rejoindre la grande arme[54].

Le grand-duc de Berg me recommanda de bien mnager le pays o j'allais,
me prvenant qu'il devait lui appartenir. Il comptait dj dessus.

Je trouvai ce corps hollandais post  deux lieues de Hameln; sa force
tait d'environ la moiti de la garnison de la place; la saison tait
horrible. J'crivis en arrivant au gouverneur, pour lui demander une
entrevue sur le glacis, le laissant le matre de rgler toutes les
prcautions qu'il croirait devoir prendre dans cette occasion. Il me
rpondit de suite, et accepta pour le lendemain le rendez-vous.

Je m'y trouvai le premier; j'tais muni des capitulations de Magdebourg,
Spandau, Custrin, Stettin, et de celle de Prentzlau et de Lubeck:
c'taient certainement mes meilleurs moyens d'attaque; la place avait
pour un peu plus de six mois de vivres, et elle contenait un petit corps
mobile aux ordres du gnral Le Cocq, qui, n'ayant pu rejoindre aucune
arme prussienne, s'tait jet dans Hameln. Il vint au rendez-vous avec
le gouverneur, qui tait un vieillard, le gnral Schell, aussi ancien
serviteur de Frdric.

Je leur dis que, venant de prendre le commandement des oprations
militaires qui allaient s'ouvrir devant la place, je devais, avant tout,
les prvenir de la situation de leur pays; qu'ils la jugeraient par les
pices que je leur apportais; qu'ensuite leur dtermination fixerait la
mienne; qu' prsent j'tais autoris  les laisser sortir pour aller
chez eux, hormis les soldats, ainsi qu'on en avait ordonn pour les
autres places; que, si ma proposition tait refuse, j'attaquerais de
suite, mais que le sige une fois ouvert, je n'entendrais  aucune autre
capitulation.

J'avais remarqu que les officiers prussiens tenaient beaucoup  leurs
bagages; car,  cette poque, ils avaient, comme du temps de Frdric,
plus de bagages qu'un colonel n'en avait dans notre arme.

Ces messieurs me prirent de les laisser seuls pour prendre connaissance
de ce que je leur apportais, et pour dlibrer entre eux. Je leur donnai
une chambre dans le moulin o j'tais. Au bout d'une demi-heure, ils
m'annoncrent qu'ils taient rsolus de traiter aux conditions que je
leur proposais; ils n'y ajoutrent que celle de leur faire payer un mois
ou un demi-mois de leur traitement,  titre de frais de route.

Je n'avais pas le premier cu de l'argent qu'ils demandaient. Cependant
je ne voulais pas manquer un aussi bon march. Je l'accordai, et nous
signmes la capitulation, d'aprs laquelle la place avec ses forts
devait m'tre remise le surlendemain  midi.

Nous nous sparmes; je rentrai fort content  mon quartier-gnral pour
faire mes dispositions.

Le lendemain, il y eut une insurrection dans la garnison, et le gnral
Schell m'crivit qu'il craignait de ne pouvoir me remettre la place sans
ajouter de nouveaux articles  ceux qui avaient t souscrits: c'tait,
pour les soldats, la libert de retourner en Prusse, et pour les
officiers, je crois, quelques douceurs de plus.

Je tins ferme, et ne voulus rien changer ni ajouter  la premire
capitulation. J'envoyai porter ma rponse par un de mes aides-de-camp,
et me mis en mesure,  tout vnement, d'avoir la place d'une manire
quelconque. Le bonheur voulut que la garnison se livrt au pillage des
magasins et  l'ivrognerie; il ne fut plus possible de la tenir en
ordre, et le gnral Schell fut oblig de m'envoyer prier de hter le
moment de l'occupation, me prvenant que la garnison avait forc une des
portes que la faiblesse du corps de blocus n'avait pas permis
d'observer, et que les soldats sortaient de la place  la dbandade. Je
courus bien vite, et fis hter le pas  la colonne hollandaise, qui
entra en ville quelques heures plus tt que ne le portait le trait. On
fut oblig de mettre les soldats prussiens dans une espce de parc, prs
de la ville. Il fallait aller les relever morts ivres dans tous les
carrefours: c'tait un tableau hideux. Cependant on vint  bout de faire
vacuer la place, et de mettre en route toute cette colonne de
prisonniers.

Je trouvai en ville une artillerie prodigieuse, avec quinze drapeaux
prussiens, et, ce qui flatta mon amour-propre, les tendards du rgiment
des hussards de Blcher, que le commandant de ce rgiment avait dposs
 Hameln pour les prserver d'une mauvaise fortune de guerre; C'tait
une manire nouvelle que je ne connaissais pas. Un de ces tendards,
plus lger que les autres, tait garni, indpendamment de sa cravate,
d'une quantit de rubans sur lesquels il y avait des devises en broderie
qui attestaient que plus d'une belle s'intressait  la gloire de ce
rgiment; elles paraissaient y avoir runi tous leurs tendres sentimens;
et on ne les avait sans doute pas consultes lorsqu'on avait mis ce
tmoignage de leur intrt sous la garde d'une place forte.

Je ne restai  Hameln que le temps ncessaire pour dresser l'inventaire
de la place, des magasins surtout. Je ne voulus jamais permettre qu'on
les remt en d'autres mains que celles des membres de la rgence de
Hanovre, qui avait form cet approvisionnement par rquisition du
gouvernement prussien. Je les leur fis remettre tels qu'ils taient, en
les prvenant de prendre garde  eux, qu'on les volerait de mille
faons, mais que toutes leurs plaintes seraient comptes pour rien,
lorsqu'on leur demanderait l'tat de ces approvisionnemens. Les dputs
de la rgence taient tout tonns que je ne leur demandasse rien pour
mon compte personnel; ils n'taient venus  Hameln que pour traiter avec
moi sous ce rapport. On les avait tant accoutums  acheter ce qui leur
appartenait, et  se le voir reprendre le lendemain pour le payer
encore, qu'en venant de Hanovre, ils s'taient attendus  quelque chose
de semblable. Ils avaient mme apport de l'argent avec eux. Ils furent
donc satisfaits, et je fis une bonne action, car la premire chose que
l'empereur ordonna fut de rapprovisionner cette place pour six mois; ce
que je leur laissai tait au moins l'approvisionnement de quatre: ils
n'eurent donc  recomplter que ce qu'avait consomm la garnison
prussienne.

Les tats de Hanovre ne furent pas insensibles  ce service; car,  la
fin de l't suivant, j'en reus un grand-ordre en diamant.

J'envoyai  l'empereur la capitulation d'Hameln, les drapeaux et tout ce
qui concernait la place, et je pris mes mesures pour marcher vers
Nienbourg, sur le Bas-Weser, o il y avait un pont sur le fleuve. La
place contenait quatre mille cinq cents hommes de garnison, et avait
quatre-vingts pices de canon.

Je me composai dans Hameln un petit train d'obusiers, avec leur
approvisionnement; je n'avais que cela et l'artillerie de campagne pour
aller mettre le sige devant Nienbourg. Heureusement, la veille de mon
dpart, il m'arriva le 12e rgiment d'infanterie lgre, qui avait reu
ordre de venir me rejoindre, au lieu de se rendre  Cassel, sa premire
destination. Je l'emmenai avec tout le corps hollandais, dont je laissai
un seul rgiment en garnison  Hameln.

Le premier jour de marche, je vins  Minden, et le second je m'approchai
jusqu' porte de canon de la place; il tait nuit, sans quoi j'en
aurais t maltrait. Malgr l'obscurit, j'envoyai parlementer, et fis
remettre au gouverneur les capitulations des autres places, auxquelles
je joignis celle de Hameln. C'tait aussi un vieillard, le gnral
Stracwitzch, ancien aide-de-camp de Frdric; il remit au lendemain 
parler d'affaire, et me renvoya mon parlementaire aprs l'avoir bien
trait.

Effectivement, le lendemain il signa la mme capitulation qu'avaient
signe ses camarades de la guerre de sept ans, et me remit la place et
sa garnison le jour suivant.




CHAPITRE COMPLMENTAIRE SUR LA CATASTROPHE DU DUC D'ENGHIEN.




La catastrophe du duc d'Enghien tait encore inexplique; il n'y avait
de certain que la fin dplorable de ce prince, lorsqu'en 1823 j'ai
publi l'extrait de mes Mmoires, o j'en ai expliqu les causes. J'ai
eu deux buts en faisant cette publication: le premier a t sans doute
de repousser les insinuations perfides qu'on avait si gnreusement
faites sur moi, quand, prisonnier  Malte, on me croyait perdu sans
retour. Le second a t de dfendre la mmoire de l'empereur auquel
j'avais dvou ma vie tout entire, car j'accepte ce reproche dont on
m'honore. Mon seul dsir tait donc de faire connatre la vrit; mais
tout  coup ce qui n'tait qu'un point d'histoire  claircir est devenu
une question personnelle. J'ai vu paratre des adversaires auxquels je
n'avais mme pas pens. Le gnral Hullin, tout aussi inoffensif d'abord
avec moi que je l'tais avec lui; le gnral Hullin,  qui j'avais
cependant donn connaissance de ma publication avant qu'elle ne ft
faite, s'est prsent le premier.

Deux autres ont suivi de prs: l'un, voulant sans doute repousser par
anticipation la part de blme que l'examen approfondi de l'affaire ne
pouvait manquer de verser sur lui, s'est ht de publier une lettre, o,
parmi des injures auxquelles je n'ai pas d m'abaisser  rpondre, il y
a des assertions fausses, qu'il est bon de ne pas laisser sans rplique.

L'autre a seulement _crit qu'il n crirait pas_; il dclare avoir remis
une lettre au roi.  bien dire mme, je n'ai appris qu'il me faisait
l'honneur de s'occuper de moi que par une lettre[55] que je reus, et
qui me prescrivait de ne point me prsenter dans un lieu dont l'entre
ne m'avait jamais t interdite aux jours de notre gloire et de nos
dangers.

Sans doute, j'ai d respecter la volont du souverain et m'y soumettre;
sans doute, sa dsapprobation a pu m'tre pnible, mais je n'ai d la
regarder que comme une opinion arrache  sa religion surprise.
D'ailleurs, ce n'tait pas devant lui que cette cause devait tre
plaide, et les jugemens d'un roi ne sont pas sans appel, quand il
s'agit de la rputation et de l'honneur d'un citoyen.

C'est l'opinion publique, claire par des dbats publics, qui juge en
dernier ressort. J'eusse pu y avoir recours sur-le-champ; quelques amis
m'ont mme reproch de ne l'avoir pas fait: j'ai cru plus convenable de
diffrer, et ce n'est pas sans motif que j'ai pris cette dtermination.

Comme toutes les publications politiques, la mienne avait eu ses
inconvniens et ses avantages. Elle avait appel l'attention sur des
faits que quelques personnes avaient grand intrt  plonger dans
l'oubli; elle avait compromis quelques positions personnelles, et
inquit des scurits qu'on croyait bien assures; elle eut le grand
tort de troubler quelques salons de Paris. Mais, en revanche, elle a
fait rvler des faits importans; elle a fait surgir des documens
irrcusables, qui avaient chapp jusqu'alors  la recherche de ceux qui
auraient bien voulu les dtruire; elle a suscit une polmique dont
l'histoire ne peut manquer de profiter, et dont il est impossible que la
vrit ne jaillisse pas. J'ai donc d attendre, afin de profiter aussi
de toutes ces nouvelles lumires.

Convenait-il d'ailleurs, au point o en taient venues les choses, de
rpondre par une brochure  des pamphlets, ou d'opposer un mmoire
justificatif  des assertions vagues ou mensongres? Je ne sais si ce
genre de lutte et pu convenir  mes adversaires, mais  coup sr il ne
m'a pas paru digne de moi. Je devais  mon honneur de faire une rponse
plus noble et plus complte; je le devais aussi  mes enfans, auxquels
j'ai  transmettre un nom dont l'illustration est appuye sur des titres
qui ne peuvent tre contests. J'ai pris alors la rsolution de publier
mes _Mmoires_: c'est ma vie tout entire que je livre  un examen
public.

Que mes adversaires descendent avec moi dans la carrire, qu'ils
relvent ce gant d'espce nouvelle; c'est une belle occasion pour eux de
rendre hommage  la mmoire de celui qui les combla de bienfaits, et
d'expliquer des vnemens bien autrement graves, et d'une importance
historique bien autrement leve que celle de la question qui a veill
leurs inquitudes ou contrari leurs vues.

Un jour viendra o l'opinion jugera sans mnagement et sans partialit
tous ceux qui ont jou un rle dans le grand drame de l'empire. Ce
jour-l, la nature aura mis un terme aux influences personnelles; les
petites haines ou les traditions de salons seront tombes dans l'oubli;
on jugera sur les pices: je livre les miennes.

Je dsire, mais je doute, que mes adversaires en fassent autant.

Parmi les ouvrages qui ont paru depuis 1823, je dois citer
particulirement:

1 Discussion des actes de la commission militaire institue pour juger
le duc d'Enghien;

2 Un Mmoire justificatif publi par le duc de Vicence;

3 Quelques lettres que M. le duc de Dalberg, ministre de la cour de
Bade auprs du gouvernement franais en l'an XII (1804), a publies;

4 Une note importante de M. le baron de Massias, alors ministre
franais prs de la cour de Bade;

5 Les procs-verbaux dresss lors de l'exhumation du duc d'Enghien en
1816;

6 Enfin une dposition du sieur Anfort, brigadier de gendarmerie  la
rsidence de Vincennes, recueillie et publie sparment en 1822 par un
crivain qui signe _Bourgeois de Paris_.

Tels sont les documens qui doivent servir  la solution d'une question
qu'on voudrait en vain rendre personnelle, et qui appartient tout
entire  l'histoire.

Pour obtenir la clart qu'il convient de mettre dans cet examen, je
discuterai successivement:

1 Les causes qui firent arriver le duc d'Enghien devant la commission
militaire;

2 Quelle fut la conduite du gnral Hullin, comme prsident de la
commission;

3 Quelle fut la mienne comme commandant des troupes.




 Ier.

Des causes qui firent arriver le duc d'Enghien devant la commission
militaire.


Je ne rpterai pas ici ce que j'ai consign dans les premiers chapitres
de ce volume sur les circonstances du procs de George, qui induisirent
 penser que le personnage mystrieux dsign par certains agens
subalternes impliqus dans cette affaire tait le duc d'Enghien. Mon
crit donne  cet gard toutes les explications dsirables. Je n'ai rien
 ajouter.

Mais ce que je n'ai pas dit, et que je dois rappeler ici, pour
l'intelligence d'autres circonstances importantes  scruter, c'est qu'
cette poque M. le duc Dalberg tait le ministre de l'lecteur de Bade
prs la rpublique franaise. Alors M. le duc tait modeste baron,
quoiqu'issu d'une famille princire germanique. (Il tait neveu du
dernier lecteur de Mayence, qui n'tait pas encore primat d'Allemagne.)
M. le baron Dalberg avait donc pour suprieur relatif,  Paris, en 1804,
comme feudataire de l'empire germanique, l'ambassadeur du chef de cet
empire. Ses rapports intimes et ses dmarches devaient naturellement se
combiner avec cet ambassadeur,  moins d'admettre, contre toute
vraisemblance, que les instructions de la cour de Bade prescrivaient 
M. le baron Dalberg d'abandonner les intrts de la politique gnrale
allemande pour favoriser les extensions de la rpublique franaise.

Et cependant M. Dalberg atteste dans sa lettre apologtique, que M. de
Talleyrand, durant son ministre, n'avait cess de modrer les passions
violentes de Bonaparte.

M. Dalberg avait donc des communications particulires avec M. de
Talleyrand? Ce n'tait certainement pas dans celles de ministre 
ministre qu'il tait initi par ce personnage dans le secret des efforts
qu'il faisait ou ne faisait pas auprs du premier consul pour calmer la
violence de ses passions.

 la vrit, M. Dalberg ne fait remonter ses confidences qu' la guerre
de 1806; mais je vais bientt en fixer la vritable poque.

Auparavant, je demanderai comment il a pu arriver que, d'aprs ses
antcdens, M. Dalberg soit sorti d'un pays o sa naissance lui assurait
la premire considration, pour venir en France s'associer  un systme
rpublicain contre lequel l'Europe entire tait cabre? comment il
s'est fait qu'il ait renonc  l'honneur insigne d'tre proclam 
chaque crmonie du couronnement des empereurs d'Allemagne, o
l'empereur lui-mme demandait  haute voix, au milieu de la noblesse
allemande assemble dans l'glise de Francfort: Y a-t-il un Dalberg
ici?

L'on conoit que le premier consul, devenu empereur, ait eu de grands
services de guerre  rcompenser, et il n'y a rien d'extraordinaire dans
la fortune politique des hommes qui tonnaient le monde par leurs
travaux et leurs actions.

Il en tait de mme dans l'administration civile, o de grands talens et
des efforts soutenus par un zle patriotique avaient fait succder un
code de lois  l'anarchie qui avait dsol la socit, un systme de
finances au gaspillage de la rpublique, et qui avaient ramen l'ordre
et l'conomie dans toutes les branches du gouvernement.

Tous ces hommes suprieurs devaient tre l'objet d'une bienveillance
particulire, et leur lvation n'a eu que des motifs honorables.

Mais M. Dalberg, en venant s'associer  notre fortune, n'avait ni couru
la chance de nos combats, ni partag les travaux de notre
administration. Quels taient donc les services _patens_ qu'il pouvait
nous avoir rendus, pour entrer tout d'un coup au service de France comme
duc Dalberg, au lieu de baron qu'il tait en Allemagne, et avoir t,
_en quelques mois_, dot d'une somme de quatre millions, nomm
conseiller d'tat, snateur? _Aucun_. Il faut donc croire que des
services _officieux_ dj rendus, mais ignors du vulgaire, ont attir
sur M. Dalberg autant de faveurs runies...

L'empereur Napolon n'tait pas ingrat assurment, mais il ne
rcompensait pas d'avance. Pourquoi donc M. Dalberg n'explique-t-il pas
lui-mme ses services privs? Je pourrais suppler  sa modestie, il le
sait bien; il m'a fait assez de confidences... Son zle pour faire
russir le mariage du petit-fils de son lecteur avec mademoiselle
Stphanie de Beauharnais; le choix qui fut fait du cardinal Fesch pour
succder au primat d'Allemagne, prfrablement  un prince
ecclsiastique allemand; les bons offices et les rapports particuliers
de M. Dalberg, lorsqu'il faisait partie du corps diplomatique  Varsovie
en 1806; l'empressement de M. de Talleyrand  l'appeler  Tilsit pour
qu'il s'y mlt parmi les diplomates trangers, o cependant l'empereur
Napolon jugea convenable de me donner l'ordre de l'empcher d'arriver,
lorsque j'tais gouverneur de la vieille Prusse,  Koenisberg; son rle
_officieux_  Erfurth; mme l'anecdote qui le fora de passer au service
de la France, tout cela m'est connu. Mais ce n'est pas ici le lieu de
rompre le silence prudent que M. le duc Dalberg croit devoir garder sur
ces diverses circonstances. Les explications de tous ces faits, et
d'autres non moins caractristiques, trouveront peut-tre leur place
dans le cours de ces Mmoires. Ce que j'en dis ici me suffit pour faire
comprendre que M. Dalberg n'a jamais pens qu' ct d'une
correspondance _officielle_, commande par ses fonctions ostensibles, il
ne lui ft pas permis d'entretenir des communications _officieuses_.

Examinons maintenant la conduite de M. Dalberg, ministre reprsentant le
vieil et respectable prince-lecteur de Bade  l'poque de la
catastrophe du duc d'Enghien, et voyons s'il n'aura pas t  la fois
l'homme officiel de son souverain et l'homme officieux d'un ministre de
France.

L'affaire de George occupait alors le gouvernement franais. Notre
diplomatie tait  la recherche dans toutes les directions. M. Dalberg
en avait sans doute donn avis officiel  son souverain, puisqu'il avoue
dans sa lettre  M. de Talleyrand, du 13 novembre 1823, qu'il avait
reu l'ordre de s'informer s'il existait une plainte contre les migrs
qui habitaient l'lectorat, et si leur sjour avait des inconvniens.

L'loignement _prtendu_ dans lequel M. Dalberg se serait tenu du
ministre franais l'aurait-il rendu dupe de l'assertion de M. de
Talleyrand, et aurait-il rellement cru qu'il pouvait transmettre  sa
cour, comme sincre, cette rponse du ministre des relations extrieures
de la rpublique: Qu'il ne pensait pas que le gouvernement de Bade dt
tre plus svre que le gouvernement franais; qu'il ne connaissait
aucune plainte  cet gard, et qu'il fallait laisser les migrs
tranquilles? Ou bien M. Dalberg n'aurait-il transmis cette rponse que
pour l'acquit de ses devoirs _officiels_, en opposition avec d'autres
notions positives? On conoit que M. Dalberg ne fera pas sa profession
de foi sur ce point. Il faut donc chercher la vrit par des
rapprochemens qui puissent y conduire.

La rponse de M. de Talleyrand tait  peine envoye  la cour de Bade
par M. Dalberg, que le territoire de son prince fut viol. Avant cette
violation, un conseil priv[56] avait t assembl le 10 mars, compos
des trois consuls, du grand-juge, du ministre des relations extrieures
et de M. Fouch. C'est dans ce conseil qu'un rapport avait t lu sur
les ramifications de l'entreprise de George avec _l'extrieur_. Ces
ramifications s'tablissaient sur les rapports du sieur Mhe. On
infrait de ces rapports que ce ne pouvait tre que le duc d'Enghien qui
devait venir se mettre  la tte du mouvement, aprs que le coup aurait
t port. On faisait concider cette opinion avec les dclarations des
subordonns de George, et ce rapport se terminait par la proposition
d'enlever le duc d'Enghien, _et d'en finir_.

Un diplomate comme M. Dalberg n'avait pu ignorer la runion de ce
conseil. De son aveu mme, il connaissait, le 12 mars, le dpart du
gnral Caulaincourt, que l'on souponnait, dit-il, d'tre charg de
faire arrter Dumouriez sur le territoire de Bade.

J'tais  Rouen ce jour-l, et j'y connus, par les voies ordinaires, ce
dpart et celui du gnral Ordener.

M. Dalberg tait la sentinelle avance de sa cour. Il n'avait eu
jusque-l pour garant de la tranquillit des migrs, auxquels son
prince accordait un asile, que le droit des gens et les assurances du
ministre des relations extrieures. Si le gouvernement franais
agissait, au vu et su de M. Dalberg, en violation de ce droit et en
opposition avec ces assurances, il tait du devoir rigoureux du ministre
de Bade, qui n'ignorait pas que le duc d'Enghien habitait Ettenheim, et
que d'autres migrs l'environnaient, de se mettre de suite en
communication avec sa cour. Les dpositions des agens de George
compromettaient plus spcialement l'migration; il n'y avait pas un seul
individu  Paris qui l'ignort, car l'instruction de ce procs se
faisait publiquement au Temple.

Ainsi, en apprenant la tenue du conseil, qui avait eu lieu le 10, et le
dpart de M. Caulaincourt, qui avait eu lieu le 11, M. Dalberg, s'il ne
s'tait volontairement laiss abuser par le ministre des relations
extrieures, devait se hter d'envoyer des courriers  son souverain,
pour le sortir de la fausse scurit dans laquelle il l'avait plong
quelques jours auparavant, en lui transmettant la rponse de ce
ministre. Ds ce moment, il ne pouvait plus tre douteux pour lui que le
territoire de l'lectorat ne ft viol; ds ce moment aussi, M. Dalberg
pouvait apprcier  leur juste valeur les assurances du ministre des
relations extrieures.

Il ne faut  une estafette que quarante heures pour aller de Paris 
Carlsruhe; j'en ai moi-mme fait l'exprience maintes fois. Un courrier
expdi par M. Dalberg, mme le 12, serait donc arriv  Carlsruhe ou
plutt  Ettenheim, o M. Dalberg aurait pu le diriger, en l'adressant
au grand-bailli du lieu, dans la journe du 14, et assez tt pour qu'un
avis et pu tre donn au prince, qui ne fut arrt que le 15; et
cependant il est rest inactif! En apprciant cette inaction, ne peut-on
pas, sans injustice, reconnatre qu'il n'agissait pas en harmonie avec
ses devoirs officiels?

Mais que faut-il penser lorsqu'on voit que c'est _le 20 mars_ seulement,
jour de l'arrive du duc d'Enghien  Paris, que M. Dalberg crit  sa
cour pour lui annoncer le dpart et l'objet du voyage de M.
Caulaincourt; que ce n'est que le 21, aprs que tout Paris sait que le
prince a pri  six heures du matin de ce mme jour, qu'il crit de
nouveau  sa cour pour lui apprendre que le duc d'Enghien _est arriv
escort de cinquante gendarmes_, et que tout le monde se demande ce que
l'on veut en faire?

Le courrier partait alors de Paris  quatre heures du soir, et  cette
heure-l du 21 mars, M. Dalberg crit qu'on se fait cette question 
l'occasion du duc d'Enghien!

Enfin ce n'est que le 22 mars, _lorsque_ le Moniteur _publie la sentence
de mort, que par une apostille  une lettre du mme jour_, M. le
ministre de Bade mande  sa cour que le malheureux prince a pri.

Toutes ces circonstances sont aujourd'hui rvles par la correspondance
mme de M. Dalberg. Il lui fallut la publication du _Moniteur_ pour le
forcer  parler de la catastrophe. Jusque-l ses devoirs officiels
n'taient pas en dfaut; ils pouvaient, d'aprs ses combinaisons, le
cder  ses devoirs officieux... Mais poursuivons.

Le duc d'Enghien a t arrt  Ettenheim le 15 mars,  cinq heures du
matin. Cette nouvelle a d parvenir de suite  Carlsruhe. La lettre du
11, dont M. de Caulaincourt tait porteur, crite par M. de Talleyrand
au ministre des affaires trangres de Bade, avait t remise le 15.
Cela se dmontre par le dcret publi par l'lecteur de Bade le 16, o
il est question des arrestations de la veille.

Il est impossible qu'un vnement de cette importance n'ait pas fait
crire le mme jour, ou le 16 au plus tard, par la cour de Carlsruhe 
son ministre  Paris, afin de rclamer contre cette violation de
territoire, ou tout au moins pour attester la paisible et inoffensive
manire de vivre du duc d'Enghien, et pour s'interposer en sa faveur. Le
courageux M. de Massias, ministre franais auprs de l'lecteur de Bade,
crivit lui-mme au ministre des relations extrieures, et il n'a pu le
faire que sur les communications qui lui furent faites le mme jour par
le ministre badois. M. de Massias ne craignit pas d'attester que, durant
son sjour dans l'lectorat, la conduite du duc d'Enghien avait t
_mesure et innocente_.

Les dpches de M. de Massias au ministre des relations extrieures et
celles du ministre de Bade  M. Dalberg durent donc arriver  Paris au
plus tard le 18, ou si l'on veut le 19 mars, mais toujours avant
l'arrive du duc d'Enghien, qui n'eut lieu que le 20,  six heures du
soir,  Vincennes.

M. Dalberg avoue mme, dans sa lettre de ce jour, 20 mars, que, le
jeudi 15, il sut positivement l'ordre que portait M. de Caulaincourt;
c'est--dire qu'il tait inform que M. de Talleyrand avait crit  sa
cour que le gnral Ordener tait charg d'arrter le duc d'Enghien et
le gnral Dumouriez.

Mais pourquoi donc M. Dalberg, en apprenant l'objet de cette expdition,
ne se hta-t-il pas de se rendre auprs du ministre des relations
extrieures? pourquoi ne pas runir de suite le corps diplomatique, afin
d'intercder en faveur du duc d'Enghien? Ces dmarches de M. Dalberg
n'auraient certainement pas manqu leur but, si, comme il l'atteste
complaisamment dans sa lettre du 13 novembre 1823, le ministre des
relations extrieures avait pens que les migrs devaient tre laisss
tranquilles dans l'lectorat, ou si, comme l'affirmait M. Dalberg dans
sa lettre du 22 mars 1804  sa cour, M. de Talleyrand lui-mme avait
paru ignorer jusqu'au dernier moment la rsolution prise.

Malgr sa puissance, le premier consul, que tout prouve d'ailleurs
n'avoir jamais eu de ressentimens particuliers contre le duc d'Enghien,
si ce n'est celui qui lui tait inspir par les rapports sur lesquels il
avait ordonn l'arrestation de ce prince, aurait suspendu sa mise en
jugement; les dmarches de M. Dalberg et des autres membres du corps
diplomatique auprs du ministre des relations extrieures, si celui-ci
avait t aussi bien dispos que le prtend M. Dalberg, auraient
d'autant mieux obtenu ce rsultat, que cette dmarche et ces
explications auraient port le ministre  communiquer au premier consul
la lettre du baron de Massias, qu'il lui cacha cependant, ainsi que
j'aurai bientt  le dire, et tout aurait fini par s'expliquer en faveur
du duc d'Enghien.

Au lieu de cette conduite, M. Dalberg reste impassible jusqu'aprs la
catastrophe. Ce n'est que le 22 mars qu'il crit  sa cour: Je ne puis,
dans la position infiniment difficile et dlicate o je me trouve, faire
autre chose que d'exposer simplement aux ministres des cours avec
lesquelles nous sommes plus particulirement en relation, les
circonstances telles qu'elles se sont passes.

On conoit que le 22, lorsque le prince avait cess d'exister, M.
Dalberg tnt ce langage; mais, le 15, devait-il penser ainsi?

Et qu'avait-il besoin d'ordre exprs, lorsque le 20 mars, et
consquemment avant la mise en jugement du duc d'Enghien, M. Dalberg
crivait qu'il tait inform des arrestations qui avaient eu lieu 
Ettenheim? L'honneur du respectable lecteur de Bade, le territoire de
son lectorat viol, le droit des gens mconnu, un prince de la maison
de Bourbon arrt dans un moment de crise, n'taient-ils pas des motifs
suffisans pour donner une impulsion gnreuse  M. Dalberg, s'il avait
t tout entier  son devoir de ministre de la cour de Bade? Un homme
monarchique, comme aurait d l'tre M. Dalberg, aurait-il, dans cette
grave circonstance, fait flchir ses principes devant les niaises
considrations consignes dans sa dpche du 20 mars?

Les conjectures qu'on est forc de tirer de la conduite de M. Dalberg
doivent d'autant plus se multiplier, qu'au 20 mars, il devait savoir 
quoi s'en tenir sur le ministre qui avait mdit les arrestations
d'Ettenheim, au moment o il donnait des assurances que les migrs
rsidant dans l'lectorat ne seraient point inquits.

Il semble mme qu'en crivant en ce moment  sa cour, M. Dalberg aurait
port officiellement un jugement peu favorable sur la conduite de ce
ministre.

En effet, on lit dans une lettre que M. le baron de Berstett, ministre
des affaires trangres  Carlsruhe, a adresse  M. Dalberg, le 12
novembre 1823, pour lui permettre de publier quelques numros de sa
correspondance diplomatique, que ce dernier doit trouver dans le n 27
du 27 mars 1804 la preuve qu' l'poque fatale, lui, M. Dalberg,
n'avait pas encore  se rjouir de la confiance du ministre des affaires
trangres  Paris.

Je n'ai pas  m'occuper des causes qui, depuis, ont valu  M. Dalberg la
confiance du ministre des relations extrieures; mais je fais remarquer
que M. Dalberg s'est bien gard de publier cette lettre, n 27. On
devine facilement la raison de cette rticence. Le jugement officiel
port alors par M. Dalberg sur le ministre des relations extrieures
aurait form un contraste trop choquant avec le jugement officieux que
renferme sa lettre du 13 novembre 1823, o il dit qu'il est connu que,
pendant son ministre, M. de Talleyrand n'avait cess de modrer les
passions violentes de Bonaparte.

Mais ce que M. Dalberg n'a pas voulu dire, parce que depuis, sans doute,
il a obtenu la confiance de M. de Talleyrand, se devine aisment d'aprs
la lettre de M. le baron de Berstett.

Quoi qu'il en soit, on peut, d'aprs cela, apprcier  sa juste valeur
la rcente apologie de la conduite du ministre des relations
extrieures, par M. Dalberg, sur la catastrophe du duc d'Enghien. On
conoit aussi que le jugement le plus favorable qu'on puisse porter sur
M. Dalberg lui-mme, c'est qu'il avait t inform de tout, et qu'on
avait cependant mis sa conscience  couvert, en lui disant que le duc
d'Enghien serait dtenu comme otage, parce que l'on avait bien senti que
M. Dalberg devait rendre compte  sa cour, et que, se trouvant plac
entre la crainte de la compromettre, ou de se compromettre lui mme
vis--vis de la France, sur laquelle il pouvait dj fonder ses projets
 venir, il laisserait aller les choses, persuad que sa cour se
disculperait facilement d'un vnement qu'elle n'avait pu empcher,
faute d'avoir t prvenue.

Mais si M. Dalberg ne fut que la dupe de ceux qui ourdirent cette trame;
si son amour-propre diplomatique le porta, dj  cette poque, 
dguiser  sa cour une partie de sa mystification, au lieu de lui avouer
sa funeste mprise, l'odieux de cet attentat n'en reste pas moins  ceux
qui mditrent et qui organisrent son accomplissement.

Quels furent ces machinateurs? Je crois les avoir suffisamment indiqus,
et avoir mme assez prouv mes assertions par des circonstances et des
rapprochemens qui portent  la fois le cachet de la vrit et de
l'authenticit. M. de Talleyrand s'en est remis, pour sa justification,
 sa lettre au roi, dont le contenu reste ignor, aux attestations que
M. Dalberg et lui se sont rciproquement donnes dans leur propre cause,
et qu'ils feignent de prendre pour l'opinion publique, et enfin au
mmoire du gnral Hullin, qui ne dit pas un mot des circonstances
personnelles de M. de Talleyrand; car je pourrais avouer toute la part
de la catastrophe du duc d'Enghien que m'attribue cet crit, ou plutt
celle dont le gnral Hullin restera charg lui-mme, que le rle
assign  M. de Talleyrand n'en serait pas chang.

Mon accusation reste donc tout entire contre lui. Le silence calcul
dans lequel il s'est renferm, ni ses menes secrtes ne l'ont pas
dtruite.

Lorsque je l'ai port cette accusation, quels avaient t mes antcdens
avec M. de Talleyrand? Il convient d'en dire ici deux mots.

 l'poque o je fus lev au ministre, M. de Talleyrand tait dans une
situation dplorable, tant sous les rapports pcuniaires que sous ceux
politiques: beaucoup de gens le fuyaient, croyant par l faire leur cour
au pouvoir. Je ne fus pas du nombre.

C'est moi qui lui fis payer le loyer de son chteau de Valenay, o
taient les princes d'Espagne. Cela n'tait que juste, sans doute; mais
enfin, par des motifs que je ne juge pas, M. de Talleyrand en
sollicitait le paiement en vain, et cela aurait continu pendant
long-temps sans mon intervention et mes instances, qui lui firent
allouer et payer le loyer de ce chteau 75,000 fr. par an.

C'est moi qui osai entretenir l'empereur des menaces de poursuites de
quelques-uns des cranciers de M. de Talleyrand, et qui le portai 
acqurir l'htel de Valentinois, tout meubl, appartenant  celui-ci,
pour la somme de 2,100,000 fr.; c'est  moi qu'il dut, en outre, qu'on
ne lui fit pas rapporter les meubles dont il avait dj dispos pour
garnir une partie de son htel d'aujourd'hui.

C'est encore moi qui, pendant quatre ans, ai journellement suspendu les
effets des tracasseries qui auraient fini par l'atteindre, et j'ai
pouss l'obligeance jusqu' me mettre  la traverse de l'objet du retour
inopin, de Berne  Paris, d'une personne de sa famille; ce qui, dans ce
moment-l, l'aurait mis dans la position la plus dsagrable.

Telle fut ma persvrance auprs de l'empereur, que cette affaire avait
fortement indispos contre M. de Talleyrand, qu'en 1812, lorsqu'il
partit pour la campagne de Russie, il avait voulu l'emmener avec lui.

Si, de la conduite de M. de Talleyrand envers celui qui fut son
bienfaiteur, je passe  celle qu'il a tenue  mon gard, il demeure
constant qu'en retour de mes bons offices, je lui dois d'avoir t port
sur la plus fatale des deux listes de proscription.

On ne saurait se mprendre sur le but secret de ce tmoignage de sa
reconnaissance. Mon crime tait de pouvoir assigner son rle dans
l'affaire du duc d'Enghien. Ceci explique les efforts de M. de
Talleyrand pour obtenir mon extradition de Malte en 1815, et je n'ai
trouv de la scurit, pendant tout le cours de ma dtention, qu'aprs
qu'il eut quitt le portefeuille des relations extrieures. En 1815, on
m'aurait livr  une commission militaire  Toulon ou  Marseille, j'en
ai eu la preuve sous les yeux; l, on m'aurait jug et excut, aprs
quoi il aurait sans doute protest  ma famille de ses efforts pour me
sauver. M. de Talleyrand a pour maxime qu'un homme qui peut parler cesse
seulement d'tre  craindre lorsqu'il n'est plus.

On doit donc tre peu surpris des efforts que je fais  mon tour pour
laisser  M. de Talleyrand la part qui lui revient  juste titre dans
une catastrophe  laquelle je n'en ai pris aucune qui puisse m'tre
justement reproche.

Ce qui a excit mes efforts et mes dmarches, c'est encore ma profonde
conviction que l'empereur Napolon n'avait pas agi de sa propre
impulsion, en ordonnant l'arrestation du duc d'Enghien. Mon opinion
s'est trouve pleinement confirme par les ouvrages crits 
Sainte-Hlne. Leur autorit est d'autant plus irrcusable, que leurs
auteurs travaillaient  l'insu l'un de l'autre, et qu'ils ont t
unanimes sur ce point.

L'empereur Napolon, dont ils ont rapport le langage, mme les notes
autographes, tait galement sans motifs pour accuser ou absoudre une
personne plutt qu'une autre. Il savait qu'il crivait alors pour la
svre histoire, et il voulait la respecter. Il s'est d'ailleurs exprim
de manire  ne pas repousser la part de cet vnement qu'on pouvait
raisonnablement lui attribuer.

Il faut donc l'en croire, lorsqu'il a crit lui-mme que la mort du duc
d'Enghien doit tre attribue  ceux qui s'efforaient, par des rapports
et des conjectures,  le prsenter comme chef de conspiration; et
lorsque, dans l'intimit avec ses fidles serviteurs  Sainte-Hlne, il
ajoutait, indpendamment de ce que j'ai cit dans mon premier crit,
qu'il avait t pouss inopinment; qu'on avait, pour ainsi dire,
surpris ses ides, prcipit ses mesures, enchan ses rsultats.
J'tais seul un jour, racontait-il, je me vois encore  demi assis sur
la table o j'avais dn, achevant de prendre mon caf; on accourt
m'apprendre une trame nouvelle; on me dmontre avec chaleur qu'il est
temps de mettre un terme  de si horribles attentats; qu'il est temps
enfin de donner une leon  ceux qui se sont fait une habitude
journalire de conspirer contre ma vie; _qu'on n'en finira qu'en se
lavant dans le sang de l'un d'entre eux_; que le duc d'Enghien devait
tre cette victime, puisqu'il pouvait tre pris sur le fait, faisant
partie de la conspiration actuelle. Je ne savais pas mme prcisment
qui tait le duc d'Enghien: la rvolution m'avait pris bien jeune; je
n'allais point  la cour; j'ignorais o il se trouvait. _On me satisfit
sur tous les points_. Mais s'il en est ainsi, m'criai-je, il faut s'en
saisir et donner des ordres en consquence. Tout avait t prvu
d'avance, _les pices se trouvrent prtes, il n'y eut qu' signer_, et
le sort du prince se trouva dcid.

La vracit de M. O'Mara ne saurait tre non plus suspecte, lorsqu'il
affirme dans son ouvrage, d'accord sur ce point avec les autres crits
de Sainte-Hlne, qu'ayant demand  Napolon s'il tait vrai que M. de
Talleyrand et gard une lettre crite par le duc d'Enghien, et qu'il ne
l'et remise que deux jours aprs, l'empereur a rpondu:  son arrive 
Strasbourg, le prince m'crivit une lettre; cette lettre fut remise 
T... qui la garda jusqu'aprs l'excution.

Mais quels pouvaient donc tre ceux qui, par des rapports et des
conjectures, prsentaient le duc d'Enghien comme chef d'une
conspiration? Qui alors tait dans une position  porter le premier
consul  se compromettre en rpandant le sang d'un Bourbon? qui enfin
pouvait avoir tout prvu, et avoir d'avance _prpar les pices_ qui
furent _instantanment prsentes  la signature du premier consul_, et
qui dcidrent du sort du prince?

Le ministre des relations extrieures, sous le Directoire, va nous dire
lui-mme quel intrt il avait  ce que le premier consul se compromt;
les fonctions et les faits personnels de ce mme ministre, sous le
premier consul, vont nous dire si c'est lui qui avait prpar les
rapports et les pices qui dcidrent la fatale mesure.

Dans un crit publi en l'an V, par le citoyen Talleyrand, et adress 
ses concitoyens, il s'exprime en ces termes, page 3:

Je serais indigne d'avoir servi la belle cause de la libert, si
j'osais regarder comme un sacrifice ce que je fis alors (1789), pour son
triomphe. Mais que du moins il soit permis de s'tonner qu'aprs avoir
mrit  de si justes titres les plus implacables haines de la part du
ci-devant clerg, de la ci-devant noblesse, j'attire sur moi ces mmes
haines de la part de ceux qui se disent si ardens ennemis de la noblesse
et du clerg, en rptant leurs fureurs contre moi[57].

L'homme dont les antcdens autorisent un pareil langage, ne pouvait,
sans crainte, voir la rpublique franaise prs d'expirer en l'an XII,
dans la personne du premier consul, si celui-ci n'tait pas mis
auparavant dans l'impossibilit de devenir un Monck... Le citoyen
Talleyrand pouvait bien, dans sa prvision, ne pas repousser l'ide
qu'il deviendrait un jour prince de Bnvent sous une nouvelle dynastie;
mais il devait frmir, d'aprs l'avantage dont il se glorifiait, d'avoir
mrit les haines implacables du clerg qu'il avait reni, et de la
noblesse qu'il avait trahie,  la seule pense de leur retour sous la
bannire des Bourbons.

M. de Talleyrand a malheureusement prouv, dans le cours de sa vie
politique, que l'intrt est le mobile des actions de certains hommes.
Cela explique celui qu'il avait alors  tre l'un de ceux qui
s'efforaient, par des _rapports_ et des _conjectures_,  prsenter le
duc d'Enghien comme chef de conspiration,  surprendre les ides du
premier consul,  conseiller d'en finir en se lavant dans le sang d'un
Bourbon.

Ses terreurs,  la seule ide de la possibilit du retour des Bourbons,
devaient tre d'autant plus grandes, que le premier consul n'avait pas
encore manifest le projet de monter sur le trne, lorsque l'entreprise
de George clata. On prtend mme qu'il avait, au contraire,
formellement refus le titre de roi de France qu'on lui offrait aux
ngociations d'Amiens, en compensation des sacrifices de territoire
conquis qu'on voulait lui imposer.

Les actes de l'administration du ministre des relations extrieures et
sa conduite viennent puissamment ajouter  cette vrit dmontre.

Le ministre des relations extrieures pouvait seul rpondre aux
questions que le premier consul dclare avoir faites sur le duc
d'Enghien, dont il ignorait jusqu'au nom, lorsque ce prince lui fut
dsign comme chef d'une conspiration. Seul, il correspondait avec les
cabinets trangers et avec nos ministres auprs des souverains de
l'Europe; seul, il tait donc charg de surveiller l'migration. On en
trouve la preuve dans la note diplomatique qu'il a adresse le 11 mars 
M. le baron d'Edelsheim, ministre d'tat  Carlsruhe, de laquelle M. de
Caulaincourt fut porteur. Dans cette note, qui annonce officiellement
l'ordre donn pour l'arrestation du duc d'Enghien, M. de Talleyrand
convient qu'il lui en avait prcdemment envoy une autre, dont le
contenu tendait  requrir l'arrestation du comit d'migrs franais
sigeant  Offembourg.

Les fonctions de M. de Talleyrand expliquent comment l'arrestation du
duc d'Enghien fut dcide et ordonne sur son rapport, dans le conseil
priv qui prcda le dpart du gnral Ordener.

Ce ne pouvait tre aucun des trois consuls. C'tait videmment hors de
leurs attributions. M. Fouch, qui y fut admis, tait sans fonctions
alors, et il n'y avait t appel que comme un renfort, et parce qu'on
le considrait comme fortement intress  l'adoption de la mesure
propose. Il est juste de dire cependant qu'elle rencontra une vive
rsistance de la part du consul Cambacrs[58]. Il voulait du moins
qu'au lieu d'enlever de vive force le duc d'Enghien, ainsi que le
rapport en faisait la proposition, on attendt, pour s'en emparer, le
moment o il aurait pos le pied sur le territoire franais; c'est 
cette occasion qu'il lui fut demand: Depuis quand il tait devenu si
avare du sang d'un Bourbon.

Je tiens ce renseignement de M. le duc de Cambacrs, qui m'a galement
assur l'avoir consign dans ses Mmoires.

Quoi qu'il en soit, on peut se demander s'il est vrai que lorsque M. de
Talleyrand provoquait l'arrestation du duc d'Enghien, avant que celle de
Pichegru et expliqu la funeste mprise sur le vritable chef de la
conspiration, il partageait l'erreur commune, ou plutt si elle avait
jamais exist pour lui. Sa correspondance antrieure avec le ministre
franais  Bade lui avait donn des renseignemens si positifs sur la
faon de vivre du duc d'Enghien, qu'il ne lui tait pas permis de croire
que le prince ft le personnage mystrieux que signalait l'instruction
du procs de George.

Si telle et t la croyance de M. de Talleyrand, pourquoi ne pas mettre
dans la balance, devant le conseil priv du 10 mars, les rapports
antrieurs de M. de Massias? Pourquoi accuser le duc d'Enghien avec
autant de rigueur? Dans le doute, s'abstenir de proposer un enlvement
de vive force tait un devoir rigoureux.

On m'a assur que M. de Talleyrand a prsent au roi une attestation de
madame la princesse de Rohan, de laquelle il rsulte que le duc
d'Enghien avait t prvenu de s'loigner quelques jours avant son
enlvement. Il a prtendu en mme temps qu'il lui avait fait porter cet
avis par un courrier qui, selon lui, s'est cass la jambe  Saverne.
Cela n'est qu'une fable, car un pareil fait peut toujours se prouver, et
on ne le prouve pas. Il n'est pas probable qu'il et os envoyer un
courrier pour cet objet, et, si telle avait t son intention, il avait
tant de personnes de sa famille qui se seraient trouves heureuses d'une
pareille mission, que le messager serait aujourd'hui nomm.

Mais on sait  quoi s'en tenir sur l'attestation donne par madame de
Rohan. M. de Talleyrand ne l'a obtenue  Paris qu'aprs la restauration,
grces aux plus vives instances de madame Aime de Coigny, ancienne
duchesse de Fleury, auprs de madame de Rohan-Rochefort.

La vrit est que M. de Talleyrand n'a rien envoy. L'avis qui fut donn
au duc d'Enghien, et que madame de Rohan-Rochefort a attest sans
spcification d'auteur, venait d'une autre source. C'est le roi de
Sude, alors  Carlsruhe, et l'lecteur lui-mme, qui firent avertir le
prince qu'il pouvait courir des dangers, et qu'il devait s'loigner. Un
tmoin que M. de Talleyrand ne rcusera pas sans doute, M. le duc
Dalberg, en convient dans sa lettre du 13 novembre 1823. Cet avis tait
la consquence de la note diplomatique envoye par M. de Talleyrand 
Carlsruhe, antrieurement au 10 mars, par laquelle il demandait
l'arrestation du comit d'migrs franais  Offembourg. Le duc
d'Enghien tarda, et sa scurit lui devint fatale. L'ensemble de la
conduite de M. Talleyrand repousse d'ailleurs toute ide qu'il ait
jamais voulu sauver le duc d'Enghien par un semblable avis; et certes,
si le prince et reu de Paris un avis qui vnt confirmer celui qui lui
tait donn par le roi de Sude, il n'y a nul doute qu'il ne se ft
empress de quitter Ettenheim.

coutons l'intgre M. de Massias, dans la note qu'il a cru devoir
publier sur l'affaire de ce prince:

Quelques jours aprs la catastrophe, je reus une lettre du ministre
des affaires trangres, qui me donnait l'ordre d'aller 
Aix-la-Chapelle, o je trouverais l'empereur Napolon auquel j'avais 
rendre compte de ma conduite. En arrivant, j'allai trouver le gnral
Lannes, avec qui j'avais fait la guerre d'Espagne et d'Italie, 
l'amiti duquel je devais une place et toutes mes esprances. Il
m'apprit que j'tais accus d'avoir pous la proche parente d'une
intrigante dangereuse, et d'avoir fait la conspiration du duc d'Enghien.

Sorti de chez lui, j'allai chez le ministre des affaires trangres,
auquel je rappelai ce dont l'avait instruit ma correspondance, savoir:
_la vie simple, paisible, innocente du prince, et la non-parent de ma
femme avec la baronne de Reich, fait dont il est assur par un
certificat bien en rgle que je lui avais envoy_. Il me dit que le tout
s'arrangerait.

Le jour de mon audience tant fix, je fus introduit avec lui dans le
cabinet de l'empereur.

Il commena par me demander des nouvelles du grand-duc et de sa
famille; et, sans autre transition, aprs qu'il eut entendu ma
rponse:--Comment, M. de Massias, me dit-il, vous que j'ai trait avec
bont, avez-vous pu entrer dans de misrables intrigues des ennemis de
la France?

Je connaissais son adresse et son habilet; je sentis que, si
j'entrais, sans autres motifs, dans ma justification, il profiterait de
certaines circonstances pour en tirer des inductions sur lesquelles je
n'aurais pas le moyen de donner des explications catgoriques. Je pris
le parti de faire l'tonn, et comme si je ne comprenais pas ce qu'il
voulait dire.

En vrit, s'cria-t-il avec un geste, et faisant un pas en arrire, on
dirait qu'il ne sait ce dont je veux lui parler? Mme tonnement, mme
signe d'ignorance de ma part.

Comment, ajouta-t-il vivement, mais sans colre, n'avez-vous pas pous
une proche parente d'une misrable intrigante, la baronne de
Reich?--Sire, lui dis-je, monsieur que voil, en lui montrant le
ministre, a indignement tromp la religion de Votre Majest; il a su de
moi que ma femme n'tait point parente de la baronne de Reich, et je lui
en avais antrieurement envoy le certificat bien en rgle.  ces mots,
l'empereur recula en souriant, marcha  droite et  gauche dans son
cabinet, toujours en nous regardant; puis se rapprochant de moi, il me
dit d'un ton radouci: Vous avez cependant souffert des rassemblemens
d'migrs  Offembourg?--J'ai rendu compte fidlement de tout ce qui se
passait dans ma lgation. Comment me serais-je avis de perscuter
quelques malheureux, tandis qu'avec votre autorisation ils passaient le
Rhin par centaines et par milliers? Je ne faisais qu'entrer dans
l'esprit de votre gouvernement.--Vous auriez pourtant d empcher les
trames que le duc d'Enghien ourdissait  Ettenheim?--Sire, je suis trop
avanc en ge pour apprendre  mentir; on a encore tromp sur ce point
la religion de Votre Majest.--Croyez-vous donc, dit-il en s'animant,
que, si la conspiration de George et de Pichegru avait russi, il
n'aurait pas pass le Rhin, et ne serait pas venu en poste  Paris? Je
baissai la tte et me tus. Prenant alors un air dgag, il me parla de
Carlsruhe, de quelques objets peu intressans, et me congdia[59].

M. de Talleyrand trompait donc l'empereur, en ne lui rendant pas un
compte exact de la teneur de la correspondance de M. de Massias; il
trompait M. de Massias lui-mme, car il le desservait auprs de
l'empereur; il trompait l'lecteur de Bade, en lui faisant donner par M.
Dalberg, qu'il trompait en mme temps sans doute, l'assurance qu'il
fallait laisser tranquilles les migrs qui habitaient l'lectorat,
tandis qu'il rdigeait sa note diplomatique du 11 mars, qui ne devait
tre remise au ministre d'tat de Bade, qu'aprs l'arrestation du duc
d'Enghien!

M. de Massias continue: Ds que je sus que le prince tait enlev et
transfr dans la citadelle de Strasbourg, j'crivis sans perdre de
temps au ministre des affaires trangres, pour lui dire combien, durant
son sjour dans l'lectorat, _sjour dont mes dpches l'avaient
antrieurement avis_, la conduite de ce prince avait t _mesure et
innocente. Ma lettre doit tre aux archives_; c'est la seule dans
laquelle j'aie jamais cit du latin. Pour donner plus de poids  ma
pense et plus de crance  mon assertion, j'avais emprunt ces mots de
Tacite: _Nec beneficio, nec insuria cognitus_; ce qui, au reste,
expliquait parfaitement bien ma position envers l'auguste personnage que
l'intrt de la vrit me portait seul  dfendre.

Mais cette lettre, qui ne peut tre que du 15 mars, dut arriver  Paris
le 18 au plus tard, et ce ne fut que ce mme jour que le prince quitta
la citadelle de Strasbourg.

Que M. de Talleyrand nous dise quels efforts il a tents, dans
l'intervalle du 18 au 20, pour faire valoir le tmoignage clair d'un
homme de bien, qui devait dissiper, ou du moins affaiblir les craintes
que l'on avait inspires au premier consul.

Les renseignemens de M. de Massias taient positifs. S'ils eussent t
apprcis dans le seul but de dcouvrir la vrit, ils ne pouvaient, en
aucune manire, cadrer avec le portrait du personnage que l'on supposait
tre le chef de la conspiration. Trois jours d'avance devaient suffire 
M. de Talleyrand pour essayer de dtromper le premier consul, et
prvenir un grand malheur. Comment a-t-il us d'un dlai aussi prcieux?
Qu'a-t-il dit? qu'a-t-il tent pour faire valoir cette lettre de M. de
Massias, pour obtenir qu'elle ft jointe au procs comme pice 
dcharge? car la sentence atteste que les pices  charge et  dcharge
taient au nombre d'_une_, et l'on devine bien que ce n'tait pas la
lettre de M. de Massias.

C'est  M. de Talleyrand de rpondre.

Cette lettre[60] et d'autres documens relatifs  cette catastrophe ont
disparu des archives du ministre des relations extrieures, que M. de
Talleyrand a successivement occup sous la rpublique, le directoire, le
consulat, l'empire et la royaut.

Poursuivons.

Le 29 ventse (20 mars), jour du jugement, j'ai vu M. de Talleyrand le
matin  la Malmaison. Par un singulier rapprochement de circonstances,
ce fut peu aprs que l'on donna des ordres pour la translation du prince
 Vincennes. L'aprs-dne, il est venu chez le gouverneur de Paris. Son
devoir a pu l'appeler auprs du premier consul; mais lui, ministre et
rapporteur du conseil priv qui avait dcid l'arrestation du duc
d'Enghien, que venait-il faire auprs du gnral charg de nommer les
juges du prince, et de leur prescrire de l'appeler devant leur tribunal?
Si la lettre du premier consul dont j'ai t porteur pour le gouverneur
de Paris disait tout, comme il faut le croire, quel but avait l'trange
visite de M. de Talleyrand? Venait-il ajouter ses propres commentaires 
cette lettre? venait-il transmettre de dernires instructions, de
derniers ordres du premier consul?... Il est  remarquer que l'arrt du
gouvernement du mme jour, qui ordonnait que le duc d'Enghien serait
traduit devant une commission militaire, autorisait bien le gouverneur
de Paris  nommer cette commission, mais que sa runion _sur-le-champ_,
porte par l'ordre du gouverneur, qui en dsignait les membres, n'est
pas dans l'arrt.

N'en doutons pas, M. de Talleyrand peut s'crier aussi justement que le
comte Hullin: Que je suis malheureux! Il a tout fait pour amener la
catastrophe, et rien pour la prvenir ou l'empcher. Aprs l'vnement,
c'est encore lui qui a eu le malheur d'tre charg d'annoncer aux
puissances trangres la mort du duc d'Enghien, en la justifiant. S'il
agissait contre son gr, on peut dire de lui qu'il a bu le calice de
l'amertume jusqu' la lie. Mais que penser du sort de la victime?

 prsent, ai-je eu tort de vouloir disculper l'empereur aux dpens de
M. de Talleyrand, c'est--dire d'exposer avec bonne foi une vrit dont
j'avais la conviction profonde? Je sais que l'empereur Napolon, dans
son testament, semble prendre sur lui toute la responsabilit de la
catastrophe, mais je le connaissais assez pour apprcier autrement que
beaucoup d'autres la valeur de ses propres dclarations. Mme dans ses
derniers jours, l'empereur Napolon tait bien moins occup de la perte
de la vie que du soin de conserver intact, dans l'opinion, tout le
prestige attach  la puissance; et je suis sr que, jusqu'au bord de la
tombe, il aurait fort mal reu les imprudens qui seraient venus lui
prouver que quelques vnemens de son rgne auraient eu lieu sans son
ordre. Le duc d'Enghien est mort, parce que je l'ai voulu. Voil le
langage de l'empereur  la postrit. Ce qui veut dire: Moi,
gouvernant, personne n'et os concevoir la pense de disposer de la
libert ou des jours de qui que ce ft. On a pu abuser ma conviction,
mais non pas entreprendre un moment sur mon pouvoir.

Pntr de ces ides, auxquelles tous les faits que j'ai rapports,
ainsi que des paroles de l'empereur lui-mme, donnent beaucoup de force,
je propose cette objection aux personnes qui persistent  vouloir que
l'empereur ait ordonn le meurtre du duc d'Enghien, comme le sultan
envoie le cordon  un visir.

L'empereur Napolon a regrett cette mort, mais le mal tait fait; il ne
devait en rejeter le blme sur personne. Son caractre inflexible, le
sentiment si puissant de sa dignit et de son devoir, comme gouvernant,
ne lui permettaient pas de se soustraire  la responsabilit de ce qui
avait t fait, encore moins de se couvrir du manteau de personne.

Si les choses eussent t conduites  Vincennes par le prsident de la
commission militaire, de manire  ce que M. Ral et encore trouv le
prince existant; si l'examen et constat qu'il n'tait point le
personnage mystrieux qui avait paru chez George, et que l'on cherchait,
je demande  tous ceux qui ont connu le premier consul, si leur
conviction est qu'il aurait fait prir le duc d'Enghien? Je demande
aussi  tout le monde ce que serait devenu M. de Talleyrand, si, aprs
sa terrible proposition d'enlever le prince de vive force et de s'en
dfaire, il et vu le chef de l'tat lcher la proie qu'on lui avait
fait saisir comme un moyen d'assurer ses jours contre les entreprises de
ses irrconciliables ennemis?

Un dernier trait manque au rcit de la vrit, comme aux dernires
observations que l'ensemble des faits vient de me suggrer: le soir mme
de la mort du duc d'Enghien, M. de Talleyrand donna un bal auquel tout
le corps diplomatique fut invit!!!... Rien de plus triste que ce bal,
qui tait une insulte  la morale publique. Quelques personnes eurent le
courage de refuser de paratre  cette fte, et de ce nombre sont la
princesse Dolgorowsky et M. de Moustier, aujourd'hui ambassadeur de Sa
Majest, qui me l'a attest.

Tel fut le rle de M. de Talleyrand dans la catastrophe du duc
d'Enghien. Qu'il dise maintenant si un change de quelques phrases
obligeantes avec M. Dalberg, et le silence qu'il a gard, doivent
suffire pour dtruire l'accusation grave qui pse sur lui-mme dans
l'opinion publique, pour la part qu'il a prise  ce funeste vnement.




 II.

Quelle fut la conduite du gnral Hullin.


Ce n'est pas sans doute la partie de ma tche la moins pnible,
quoiqu'elle soit facile, que celle de faire retomber sur le gnral
Hullin l'accusation qu'il n'a pas craint de diriger contre moi, dans
l'unique but de complaire  un autre. Sa vieillesse, ses cheveux blancs,
la triste ccit qui l'afflige, l'habit qu'il porte, ma rpugnance
constante pour des rvlations qui pourraient compromettre, m'avaient
impos la rserve que j'ai garde sur le compte du gnral Hullin.
J'ignorais alors qu'en 1815, profitant de l'espce de proscription qui
me retenait loin de mon pays, il avait prsent au gouvernement un
mmoire, dans lequel, pour obtenir la faveur de rester en France, il
crut devoir rejeter sur moi les consquences du jugement rendu contre le
duc d'Enghien. L'hypocrite vieillard se garda bien de m'avouer cette
dmarche au moment de ma publication en 1823.

Une conduite aussi dloyale et la persvrance du comte Hullin 
soutenir aujourd'hui ses premires assertions, m'autorisent contre lui 
de svres reprsailles au nom de la vrit. Mon honneur m'en fait un
devoir.

 l'en croire, il aurait reu  sept heures du soir, le 20 mars, l'ordre
verbal du gouverneur de Paris de se rendre  Vincennes pour y prsider
une commission militaire, dont il lui aurait laiss ignorer l'objet; il
n'en aurait t inform qu' Vincennes mme, en recevant l'arrt du
gouvernement, et l'ordre du gnral en chef Murat, portant la nomination
des membres de la commission, et l'injonction de procder sur-le-champ
et sans dsemparer.

M. le gnral Hullin, ainsi que le capitaine-rapporteur, et mme le
greffier, auraient t sans notions en matire de jugement, ce qui
devait expliquer les vices de la sentence.

La commission aurait obtempr  la demande du prince, d'avoir une
entrevue avec le premier consul; mais un gnral (c'est--dire moi)
aurait reprsent que la demande tait inopportune, et le gnral Hullin
y aurait renonc. D'ailleurs il ne trouvait rien dans la loi qui l'y
autorist.

Les pices jointes au procs se seraient composes de lettres
interceptes, et d'autres documens propres  faire impression sur
l'esprit des juges.

Li par ses sermens, il ne se serait pas dclar incomptent, il
n'aurait pas donn de dfenseur  l'accus, parce que le prince n'avait
ni dclin la comptence du tribunal, ni demand un dfenseur, et aucun
des membres de la commission ne lui avait rappel ce devoir.

Il est bien vrai qu'il avait t fait plusieurs rdactions du jugement,
entre autres celle qui porte qu'il sera excut de suite, et qui a t
publie par le jurisconsulte qui nous a rvl l'existence des pices du
procs; mais, aprs avoir t signe, cette minute n'aurait pas paru
rgulire; il en aurait t fait une nouvelle qui aurait constitu le
vritable jugement; l'autre minute devait tre anantie sur-le-champ,
mais il aurait oubli de le faire. Le gnral atteste que c'est l la
vrit!...

Dans tous les cas, la premire comme la seconde minute n'tant pas
rgulires, le capitaine-rapporteur et l'officier qui a permis
l'excution n'ont pu y voir, sans prvarication, un vritable jugement,
et le faire excuter.

L'ordre d'excution ne pouvait tre donn que par le gnral en chef
gouverneur de Paris; il ignore si celui qui a si cruellement prcipit
cette excution funeste avait des ordres. Quant  lui,  peine le
jugement aurait t rendu, qu'il se serait mis  crire au premier
consul pour lui faire part du dsir tmoign par le prince d'avoir une
entrevue avec lui, et aussi pour le conjurer de remettre une peine que
la rigueur de la position de la commission ne lui avait pas permis
d'luder. Mais au mme instant un homme (c'est encore moi) l'en aurait
empch en reprenant la plume, et en lui disant: Cela me regarde; ce
qui aurait fait croire  M. Hullin que cet homme allait crire lui-mme
au premier consul.

Enfin il attendait avec confiance le moment de se retirer, lorsqu'il
entendit une terrible explosion...

Tel est en rsum le roman auquel on n'a pas craint de faire apposer le
nom du gnral Hullin.

Et d'abord je ferai remarquer l'invraisemblance que le gnral Hullin
n'et reu qu'un avis verbal du gouverneur de Paris, pour lui apprendre
sa nomination de prsident de la commission, lorsque les autres membres
en auraient t informs par crit. Le gnral Hullin dut l'tre
galement par une lettre; mais comme il importait au gouverneur de lui
donner des instructions particulires, il dut le mander chez lui... Le
gnral Murat comprenait trop bien l'importance qu'il devait attacher 
un jugement qui avait  dcider du sort d'un personnage tel que le duc
d'Enghien, pour que la nomination du gnral Hullin, comme prsident de
la commission, ft un choix fait au hasard, ni qu'il l'et laiss partir
sans lui rvler l'objet de sa mission. Sa nomination explique au
contraire qu'on lui avait appris sans rserve ce qui avait t un
mystre pour tout Paris. Est-il bien prsumable que, puisque l'on
s'tait dcid  traduire le prince devant une commission militaire, on
n'et pas pris d'avance tous les moyens de s'assurer des dispositions de
celui qu'on appelait  la prsider, lors surtout qu'on tait sans aucune
preuve contre le prvenu, et qu'on tait rduit  ne produire  l'appui
de l'accusation que la _pice unique_, l'arrt du 29 ventse?... Mais
un fait qui n'a t connu que depuis la publication de mon premier
crit, et que j'ignorais moi-mme, donne un dmenti sur ce point au
gnral Hullin. La voiture du duc d'Enghien arriva vers midi  la
barrire de Bondi; elle y fut arrte jusqu' prs de quatre heures, et
ce n'est qu'alors qu'elle reut l'ordre de prendre la route de Vincennes
par les boulevards extrieurs.  cette poque, les barrires de la
capitale taient gardes de la manire la plus svre. Or, qui a pu
donner cet ordre, si ce n'est le gouverneur de Paris, et par qui a-t-il
pu le transmettre, si ce n'est par le commandant de la place?... Que le
gnral Hullin rponde.

Il n'ignorait pas plus, en sortant de chez le gnral Murat,
l'arrestation, l'arrive du duc d'Enghien et son prochain jugement,
qu'il ne pouvait ignorer l'ordre que le gouverneur de Paris avait donn
par son entremise aux troupes de la garnison, y compris la gendarmerie
d'lite, de se rendre  Vincennes. De tous les colonels de ces troupes,
j'tais le seul qui ne ft pas membre de la commission militaire, et je
fus charg de les commander, parce que ce commandement me revenait de
droit. Voil tout le secret de l'ordre qui me conduisit  Vincennes. Je
n'tais pas alors un homme assez important pour qu'on me ft des
confidences.

Mais ce commandement me laissait entirement tranger aux prliminaires,
 l'instruction,  l'interrogatoire, au jugement et  la condamnation du
prvenu. Le gnral Hullin tait le seul que l'on reconnaissait pour
chef; il tait le mien en sa qualit de prsident, car partout o il y a
une autorit qui dlibre, et un corps de troupes pour protger la
dlibration, la force arme est essentiellement passive. Malheur au
pays o il en est autrement!

Telle tait notre position respective, que le gnral Hullin tait tout
et que je n'tais rien; le commandant mme de Vincennes, M. Harel, tait
sous ses ordres, et nous verrons bientt que le gnral Hullin l'a
trs-bien compris... C'tait donc  lui de commander; nous devions
excuter ses ordres, sous peine d'tre punis pour rbellion, si,
militaires, nous avions dsobi  notre chef: toute la responsabilit
reposait donc sur le gnral Hullin. Suivons-le dans l'accomplissement
de ses devoirs.

Toutefois je ne scruterai pas ici les actes de sa procdure, si ce n'est
dans les parties qui se rattachent  ma cause. Un loquent jurisconsulte
les a assez foudroys; je laisse M. le gnral Hullin en prsence de
l'accusateur qui l'a traduit devant le tribunal du sicle et de la
postrit. Mon but n'est pas d'aggraver le supplice moral d'un ennemi
que l'intrigue m'a fait; je ne veux que repousser les imputations
calomnieuses diriges contre moi.

Je ferai d'abord remarquer que l'officier qui fut nomm
capitaine-rapporteur a procd  l'interrogatoire du prince, et qu'il a
commenc cette opration  douze heures dans la nuit du 29 ventse (20
mars). Cela se prouve par le procs-verbal mme[61]. Le protocole,
l'ensemble et la rdaction de cet acte n'indiquent nullement
l'inexprience de cet officier, allgue par le gnral Hullin. Je ferai
remarquer galement que ce gnral, quoiqu'ayant servi avec distinction,
n'a pas toujours habit les camps, et que le commandant d'une place
comme Paris ne peut tre rput aussi tranger aux lois militaires sur
la tenue des conseils de guerre, qu'il a bien voulu le faire croire. Ses
collgues taient des colonels qui ne pouvaient y tre eux-mmes
trangers, et qui n'taient pas sans instruction. L'un d'eux avait t
lgiste  Besanon avant d'embrasser la carrire des armes.

Aprs l'interrogatoire, le prince fut conduit dans la salle o tait
runie la commission; mais dj il tait plus de deux heures. On le
conoit, puisque ce n'est qu' minuit qu'on a commenc  procder 
l'interrogatoire, qui remplit six pages d'impression. Cette circonstance
doit tre remarque; elle servira  repousser une des nombreuses et
importantes allgations mensongres du gnral Hullin.

Quant  moi, occup  placer les troupes qui arrivaient successivement
des diverses casernes de Paris  Vincennes, ce qui retarda trs avant
dans la nuit leur runion totale, je ne me rendis  la salle o la
commission militaire sigeait, et qui tait remplie d'officiers et
sous-officiers des troupes runies, qu'au moment o le prince se
dfendait avec chaleur de l'imputation d'tre chef d'une conspiration
contre le premier consul. Pendant le peu de temps que dura la sance
aprs mon arrive, je puis affirmer avec vrit qu'il ne fut nullement
question, ni de la demande du prince d'avoir une entrevue avec le
premier consul, ni de la proposition d'un membre de dfrer  cette
demande, et par consquent que je n'ai pas pu suspendre l'effet des
intentions de la commission militaire par mes paroles. Il est bien vrai
que le capitaine-rapporteur, officier plein de loyaut, avait lui-mme
conseill au prince, en lui faisant subir son interrogatoire, de
demander  voir le premier consul; mais je n'tais prsent ni  la
lecture de cet interrogatoire, ni aux nouvelles questions que le
prsident avait adresses au prince au dbut de la sance.

Je demanderai  M. le comte Hullin, qui ne m'accuse que pour se laver du
reproche de n'avoir pas rempli un devoir sacr, o est la mention de la
proposition faite par un membre de la commission, et celle de mon
interruption, ou si l'on veut, ma prtendue observation sur
l'inopportunit de la demande? o se trouve la dlibration qui l'aurait
suivie? Comment ne pas parler galement, sur le protocole de la sance,
de la rsolution du tribunal d'accder, aprs les dbats, au dsir du
prince?

Je dirai plus, j'admettrai pour un moment que j'eusse hasard une aussi
trange rflexion; tais-je une autorit, un pouvoir au-dessus du
gnral Hullin, mon suprieur comme militaire et comme prsident de la
commission? prsentais-je des instructions ou un ordre du premier
consul, par exemple, pour imposer ainsi  un tribunal qui devait tre
impassible comme la loi?

Pendant que le gnral Hullin tait en exil  Bruxelles, tel n'tait pas
son langage. Qu'il interroge ses souvenirs; qu'il se rappelle ce qu'il
rpondait  ceux qui lui faisaient des observations sur cette affaire.
Il n'avait agi, disait-il, que d'aprs les instructions les plus
svres. Le cas mme o le duc d'Enghien rclamerait un entretien avec
le premier consul tait prvu, et il lui tait dfendu de faire parvenir
cette demande au gouvernement.

Voil la vrit; et parmi les motifs qui ont dtermin  appeler le
gnral Hullin chez le gouverneur de Paris, celui-l doit avoir t un
des premiers. Il tait capital, pour les provocateurs de la perte du duc
d'Enghien, de lui fermer toute communication avec le premier consul.

On a rpandu dans le public que le gnral Murat avait fait dposer chez
un notaire  Paris des pices qui attestent que ses instructions au
gnral Hullin, et toute sa conduite dans cette affaire, avaient t le
rsultat d'insinuations perfides. J'ignore si le dpt a rellement
exist. On doit s'tonner que ces pices n'aient pas t publies en
1823,  l'poque o chacun s'est empress d'apporter son tribut pour
expliquer cette page de notre histoire. Serait-ce parce qu'elles
repoussent la fable de mon adversaire?... Si elles paraissaient
aujourd'hui, et qu'il en ft autrement, il faudrait plus que douter de
leur authenticit.

D'aprs le jurisconsulte que j'ai dj cit, le duc d'Enghien a t
condamn en violation de toutes les formes et de tous les principes. On
n'a eu qu'un seul document pour toute pice  charge et  dcharge;
c'est l'arrt des consuls du 29 ventse. La minute du jugement rdig 
Vincennes, en sance  huis-clos de la commission, le porte
textuellement. Il y est dit:

Lecture faite des pices tant  charge qu' dcharge au nombre d'UNE.

Cela fait justice de la version mensongre du gnral Hullin: qu'il y
avait plusieurs pices jointes au dossier, des lettres interceptes, une
correspondance de M. Shee, alors prfet du Bas-Rhin, et surtout un long
rapport du conseiller d'tat Ral.

En hasardant ce langage, M. le comte Hullin avait donc oubli qu'il
avait dclar lui-mme n'avoir reu que deux pices contre le prvenu,
l'arrt des consuls et la liste des juges que le gouverneur de Paris
lui avait envoys  dix heures du soir  Vincennes?

On conoit dans quel intrt la version du gnral Hullin sur ce point a
t invente: il fallait jeter de l'incertitude sur la conduite du duc
d'Enghien, en citant vaguement des lettres interceptes, un rapport du
conseiller d'tat Ral, qui n'en a jamais fait sur cette affaire. Par ce
moyen, on esprait sans doute rendre moins odieuse la condescendance de
celui qui avait condamn le prince; on esprait peut-tre, en annonant
avec ce vague des pices qui ne furent jamais produites, qu'un jour, si
on tait interpell de dire pourquoi on n'avait pas produit, comme pice
 dcharge, la correspondance de M. de Massias, on pourrait prtendre
qu'elle faisait partie du dossier.

Suivons les autres vices de la procdure qu'il m'importe de faire
remarquer pour rfuter le gnral Hullin.

On n'a pas donn de dfenseur au prince, on l'a abandonn  lui-mme, 
son inexprience,  son imprudente vivacit, alors qu'un arrt de mort
tait suspendu sur sa tte. Mais le gnral Hullin tait-il donc si peu
familiaris avec la tenue d'un conseil de guerre, et l'usage si constant
de donner un dfenseur  l'accus, qu'il et besoin que le prince en
demandt un lui-mme; que, dans sa position, il connt assez peu les
lois pour proposer l'incomptence de la commission militaire? Cet oubli
de la part du gnral Hullin, la rigueur et l'illgalit de la sentence
ne sont gure d'accord avec son dsir prtendu de favoriser la
rclamation du prince auprs du premier consul. On ne se montre pas si
froidement dtermin, pour couter tout  coup un conseil de l'humanit.
Non, la commission militaire qui a pu condamner juridiquement, et sans
hsiter, le duc d'Enghien, n'a pas voulu le sauver, ou ne l'a pas os:
si elle l'et voulu, elle le pouvait. Jamais juge bien dispos ne se
trouva dans une position plus favorable au salut d'un accus. Il
n'existait au procs ni pices, ni preuves, ni tmoins contre le prince,
et il persistait  nier avec force les accusations portes contre lui.
Ses rapports avec l'Angleterre, dans le rang o il tait n; ses
correspondances avec son aeul, le prince de Cond, ne pouvaient tre
prises pour l'aveu d'une conjuration. Quel juge ignore, d'ailleurs, que
l'aveu d'un accus ne suffit pas pour le condamner, lorsqu'il n'y a pas
un corps de dlit constant, et des tmoignages qui garantissent  la
justice que celui qu'on accuse ne s'gare pas, dans le dsespoir de sa
situation, jusqu' faire l'aveu d'un crime qu'il n'a pas commis? Que si
la commission n'osait pas absoudre un innocent, ou du moins un accus
non convaincu du crime qu'on lui imputait, aprs avoir rempli ce qu'elle
regardait comme un imprieux devoir, rien ne l'empchait, non pas de
demander grce, elle ne l'et pas os peut-tre, mais de faire parvenir
au premier consul la juste prire du prince.

Mais puisque le prsident de la commission militaire avait des
dispositions si heureuses pour le duc d'Enghien, comment n'a-t-il pas
pris tous les moyens ncessaires pour empcher que son erreur ne ft
irrparable, au lieu d'ordonner:

Que le jugement serait EXCUT DE SUITE,  la diligence du
capitaine-rapporteur, aprs en avoir donn connaissance au condamn, en
prsence des dtachemens des diffrens corps de la garnison?

M. le comte Hullin a compris, par anticipation, les rflexions qui
naissent de cet acte, et il a cru les combattre, en affirmant que ce
jugement n'tait pas le vritable original de la sentence prononce par
la commission militaire; que c'tait celui publi par le _Moniteur_ du
22 mars 1804, parce qu'on avait essay plusieurs rdactions.

Quelque absurde que soit cette fable, il convient d'expliquer ici les
motifs qui la repoussent et en montrent la fausset.

C'est  minuit que le capitaine-rapporteur a commenc l'interrogatoire
du duc d'Enghien, et il n'a pu l'avoir termin qu' deux heures du
matin. Cette vrit est d'ailleurs atteste par la minute, o l'on a
indiqu que la sance a commenc  deux heures du matin. Elle s'est
prolonge par la lecture de la pice unique qui composait le dossier,
par le nouvel interrogatoire que le prsident a fait subir au prince, et
par les dbats qui ont t longs et anims, jusqu' quatre heures. C'est
en effet  cette heure-l que le prsident a fait vacuer la salle, et
que les membres de la commission sont entrs en dlibration 
_huis-clos_. Cette dlibration n'a pu durer moins d'une demi-heure,
aprs quoi il a fallu procder  la rdaction du jugement. Or, cette
rdaction, qui est de deux pages d'criture, n'a pu tre faite dans
moins d'une demi-heure, c'est--dire jusqu' cinq heures du matin. Mais
si tout ce qui vient d'tre numr a exig l'emploi de trois heures,
qui se sont coules depuis le moment o la commission est entre en
sance, jusqu' la signature du jugement, il est _physiquement_
impossible que celui publi par le _Moniteur_, qui est de sept pages
d'impression in-8, ait pu tre galement rdig  Vincennes. Un
crivain, qui n'aurait qu' copier, ne le transcrirait pas dans moins de
trois heures;  plus forte raison, lorsque la contexture de cet crit,
les nombreuses questions qui y sont poses, les non moins nombreux
considrans qui y sont dvelopps, et la citation minutieuse des lois,
ont ncessit que le rdacteur ft un brouillon avant la mise au net qui
figure au dossier. Or, si l'on ajoute le temps indispensable pour cette
rdaction et cette transcription,  l'heure o la commission est entre
en sance  _huis-clos_, on arrivera  celle de dix heures du matin, et
il est notoire que c'est vers les six heures du matin que le prince
prit!

Le premier jugement prsente des blancs pour y mettre plus tard la date
et l'article de la loi qu'on avait entendu appliquer. On le conoit, il
tait rdig  Vincennes, et le Bulletin des lois ne se trouvait pas
dans ce donjon. Qu'on compare  ce jugement celui publi par le
_Moniteur_. Dans les sept pages d'impression qui le composent, on
trouvera la citation minutieuse de nombreuses lois, de nombreux
articles; on y expose de nombreux documens qui auraient t lus dans la
sance, le signalement du prince y est entirement dtaill, jusqu' sa
taille d'un mtre sept cent cinq millimtres. Est-ce bien  Vincennes,
au milieu de la nuit, du trouble et de l'motion de chacun des membres
de la commission, peut-tre mme de celle du gnral Hullin, malgr ses
instructions secrtes, qu'une pareille rdaction, qui a exig une plume
trs exerce, a pu tre faite? Mais si la bibliothque dans laquelle on
a puis pour une semblable rdaction avait t transporte  Vincennes,
pourquoi la mention de ces mmes lois, de ces mmes arrts, etc., qu'on
lit dans le second jugement, ne se trouve-t-elle pas dans le premier? Le
brouillon que l'on fait d'un acte contient tout ce qui doit se trouver
dans sa mise au net.

Mais une dernire circonstance va achever de dmontrer l'audacieuse
imposture du gnral Hullin sur ce point. Le jugement insr dans le
_Moniteur_, porte qu'aprs les dbats: le rapporteur, le greffier,
ainsi que les citoyens assistant dans l'auditoire, se sont retirs sur
l'invitation du prsident.

En effet, il est de rigueur que le capitaine-rapporteur n'assiste pas 
la dlibration d'un conseil de guerre aprs la clture des dbats,
puisque l'accus, dont il est l'accusateur, n'y est pas lui-mme
prsent.

Et cependant la minute de ce second jugement qui est au dossier, au
dpt des conseils de guerre, est crite _en entier_ de la main du
capitaine-rapporteur. O l'a-t-il donc pu crire, puisque, d'aprs la
fable du gnral Hullin, elle aurait t rdige dans la sance 
_huis-clos_ de la commission, et que le jugement atteste que le
rapporteur s'est retir, si ce n'est  Paris, lorsque les moteurs de ce
fatal vnement, alarms de la rumeur qu'il causait, des mcontentemens
du premier consul, et de l'irrgularit de tout ce qui avait t rdig
 Vincennes, ont voulu le rendre moins grave pour eux?

Rpondez, gnral Hullin!

La vrit que tout dmontre, c'est que la minute du jugement au dossier,
portant qu'il sera _excut de suite_, est celle qui fut rdige dans la
sance  _huis-clos_, celle qui fut remise par le gnral Hullin au
capitaine-rapporteur, pour qu'il ft procder  son excution. Elle est
signe de tous les membres de la commission, mme du
capitaine-rapporteur, qui dut la revtir de sa signature pour qu'elle
et force excutoire. Concevrait-on qu'un pareil acte, revtu de toutes
les signatures des membres du tribunal, n'et t qu'un brouillon? Fable
ridicule!

Mais ce qu'on ne concevra pas plus, c'est que si, au lieu de cette
minute, le gnral Hullin avait remis au capitaine-rapporteur celle
insre dans le _Moniteur_, cet estimable officier et, au mpris de la
teneur du jugement, et contre l'usage constant, mme des commissions
spciales (ce que n'tait pas celle-ci), fait excuter le prince sous
les yeux, en quelque sorte, des juges qui ne l'auraient pas condamn 
cette excution instantane. Non, cette allgation se repousse par son
atroce absurdit. L'accusation contre le capitaine-rapporteur est
d'autant plus mensongre, qu'il avait t plein d'gards pour le prince,
et lui avait donn des marques d'intrt. C'est lui qui lui avait
suggr, ainsi que je l'ai dj dit, l'ide d'exprimer au bas de son
interrogatoire le dsir de voir le premier consul, et qui a mme dict
au prince les phrases qui se trouvent crites de sa main dans cette
pice du procs.

Le gnral Hullin entendait-il que la sentence qu'il venait de prononcer
ne ft excute que sur l'autorisation du gouverneur de Paris,
lorsqu'aprs avoir remis le fatal arrt au capitaine-rapporteur, il
donnait l'ordre au commandant de Vincennes, Harel, qui seul des
officiers prsens connaissait les dtours des souterrains du donjon, de
conduire le condamn dans les fosss du chteau, o son excution ne
pouvait compromettre la sret des passans? Ce fait est attest par la
dposition du sieur Anfort, recueillie en 1806, et publie en 1822, par
un homme qui parat n'avoir t mu que par le dsir de dcouvrir la
vrit. Voici l'extrait de cette dposition:

Les questions puises, on appelle le duc d'Enghien dans une salle
voisine. Ces messieurs annoncent qu'ils vont aller aux opinions; et,
aprs un certain intervalle, le commandant Harel est appel derechef. On
lui annonce la condamnation du prisonnier; il reoit l'ordre de le faire
descendre, quand il en sera temps, dans les fosss du chteau. Un espace
de temps s'coule encore, aprs lequel l'ordre dfinitif est donn au
commandant par le prsident du conseil. D'une voix faible et mal
assure, Harel invite le prisonnier  le suivre: un flambeau  la main,
il s'avance sous l'escalier troit et tortueux[62].

Que devient maintenant, devant tous ces faits accablans, la fable de la
lettre que M. le gnral Hullin se serait mis en devoir d'crire au
premier consul, aussitt que le jugement aurait t rendu, pour le
conjurer de remettre une peine que la rigueur de la position de la
commission ne lui avait pas permis d'luder?

Que deviendra galement cette assertion: qu' cet instant un homme, qui
s'tait constamment tenu dans la salle du conseil, lui dit en prenant la
plume: Maintenant cela me regarde?

Quoi! M. le gnral Hullin avait mis tant de hte  faire excuter le
jugement, que lui-mme avait donn l'ordre au commandant Harel de
conduire le prince dans les fosss du chteau, au lieu de laisser ce
triste soin au capitaine-rapporteur, et cependant il se serait mis en
devoir d'crire pour demander la grce du condamn!

Le capitaine-rapporteur reprsente le procureur-gnral devant les
autres tribunaux criminels; or, comme l'appel n'tait ni propos, ni
permis au duc d'Enghien, puisque le jugement devait tre excut de
suite, le gnral Hullin l'avait livr dans le mme tat o se trouve un
condamn, lorsque, aprs avoir puis tout recours, il est remis au
procureur-gnral charg d'assurer l'excution de la loi. La mort
immdiate est la consquence aussi prompte qu'invitable de ce dernier
acte du procs.

Il me reste peu de chose  dire, sans doute, pour dmontrer cette
calomnie; car il a dj t prouv, par les pices mmes du procs
(c'est d'ailleurs un usage constant en pareil cas), que la salle dans
laquelle sigeait la commission militaire  Vincennes fut vacue aprs
les dbats, et transforme aussitt en salle du conseil, o les membres
dlibrrent  _huis-clos_, et o on n'a pas os prtendre, jusqu'
prsent du moins, que j'tais rest pendant la dlibration.  quel
titre aurais-je lev cette prtention? En quelle qualit les membres,
qui avaient  dlibrer entre eux, m'y auraient-ils souffert? Il ne faut
pas perdre de vue qu' l'exception du gnral Hullin, aucun des colonels
qui faisaient partie de la commission n'avait t averti de sa
nomination autrement que par une lettre individuelle crite par le
gouverneur de Paris. Par une consquence naturelle, aucun d'eux n'avait
pu tre circonvenu. Les fauteurs de la catastrophe s'en taient reposs
sur les instructions particulires donnes au gnral Hullin, et  la
docilit qu'il avait sans doute promis d'apporter dans l'accomplissement
de ce qui lui avait t prescrit.

De quel droit me serais-je galement permis d'arracher la plume des
mains de ce prsident, crivant pour l'accomplissement d'une
dlibration de la commission? Et le gnral Hullin lui-mme se
serait-il assez peu respect pour cder ainsi  la menace d'un
subordonn, et renoncer  l'exercice du consolant mandat de demander la
grce d'un infortun qu'on aurait condamn  regret? Aurait-il obtempr
 un ordre dont sa position et ses fonctions ne lui auraient pas permis
d'admettre l'existence entre mes mains, et que, par suite, il aurait d
se faire reprsenter  l'instant mme? Mais que dis-je? n'ai-je pas dj
dmontr l'absurdit que le comte Hullin et voulu intercder pour le
prince, en mme temps qu'il l'envoyait froidement  une mort certaine?
Et ds lors, comment aurait-il t troubl dans son intercession? ou
comment, moi, sans qualit pour suspendre l'excution ordonne par lui,
aurais-je prtendu devoir demander grce en son lieu et place?

Que justice soit donc faite, sous ce nouveau rapport, de l'imposture du
gnral Hullin.

Je le laisserai dsormais avec l'motion qu'il assure avoir prouve en
entendant la terrible explosion; c'tait sans doute celle du
commencement des remords dont il se dit agit depuis plus de vingt ans,
pour avoir cd aux instigations de ceux qui avaient d'avance rsolu la
mort du malheureux prince.




 III.

Quelle fut ma conduite comme commandant des troupes.


 peine g alors de vingt-huit ans, j'tais officier-gnral et
aide-de-camp. Cette position, qui me valait l'honneur de remplir des
missions prilleuses sur les champs de bataille, ne m'initiait pas dans
les secrets de l'tat. Je n'avais pas  correspondre avec les puissances
trangres; je n'tais pas charg de surveiller l'migration par des
relations avec les ministres ou les ambassadeurs; je n'avais ni rang
dans le conseil, ni autorit pour faire des rapports ou donner mon avis
sur aucun des objets qui pouvaient s'y traiter, et moins encore avais-je
le pouvoir de prendre l'initiative, ou de faire adopter une mesure en
quoi que ce ft.

Et d'ailleurs, qu'importait  ma position personnelle la circonstance
dont il s'agit? Avais-je des inquitudes  calmer pour l'avenir, ou des
garanties  donner contre le pass? Je ne connaissais de la rvolution
que les guerres qu'elle nous avait suscites, que les batailles qu'il
avait fallu livrer, et que la gloire que nos armes y avaient acquise. La
fortune et mon pe m'avaient servi  souhait; j'tais heureux de mon
sort, mon ambition tait satisfaite, et assurment rien ne pouvait alors
me faire prsumer que j'arriverais un jour aux grands emplois que j'ai
occups depuis. Je ne pouvais songer qu' remplir avec honneur et avec
zle les devoirs de ma position, et l'on sait que le premier consul ne
nous laissait gure le temps de nous reposer, et  plus forte raison
celui de nous mler de choses trangres  nos fonctions.

C'est au retour d'une longue mission, que, me trouvant de service  la
Malmaison, je fus charg d'aller porter une lettre cachete au
gouverneur de Paris, le gnral Murat. On conoit aisment que le
contenu ne m'en fut pas rvl; le premier consul n'avait pas l'habitude
d'entrer dans de semblables explications avec les porteurs de ses
messages; et qu'importait-il d'ailleurs que j'en connusse le contenu?
Quoi qu'il arrivt, je ne pouvais jamais tre appel qu' obir  mes
suprieurs en grade, et jamais  dlibrer. Je partis donc le 20 mars, 
cinq heures du soir, de la Malmaison pour me rendre chez le gnral
Murat.

Rien de plus simple que ma position, et la ligne de mes devoirs tait si
clairement trace, que je n'avais mme pas  rflchir sur la conduite
que j'avais  tenir.

Qu'et fait tout autre  ma place?

Colonel du corps de la gendarmerie d'lite, qui alors ne comptait pas
dans la garde, mais qui faisait partie de la garnison de Paris, c'est 
ce seul titre que je reus dans la soire l'ordre du gnral Murat de me
rendre  Vincennes, et d'y prendre le commandement des troupes qui
allaient s'y runir. Devais-je ne pas obir?

Rendu au lieu dsign, et charg d'y veiller  la sret d'une
commission militaire que l'autorit comptente venait d'y convoquer,
pouvais-je ne pas accomplir ma mission?

Responsable, en quelque sorte, de la conduite des troupes confies  ma
direction, ne devais-je pas les disposer et les surveiller durant
l'opration, objet de leur runion?

tait-ce  moi, dont l'obissance tait le premier devoir, qu'il
appartenait de scruter l'objet de la runion de la commission militaire,
et la lgalit des actes en vertu desquels elle avait  procder?

C'est aux militaires particulirement que je ne crains pas d'adresser
avec confiance ces diverses questions, et celles qui les suivront.

La discipline militaire, la responsabilit qui pesait sur moi dans cette
grave circonstance, o dj l'arrestation du gnral Moreau causait
quelque fermentation parmi les troupes, me commandaient donc la plus
active surveillance.

Les casernes de Paris sont situes dans des quartiers loigns les uns
des autres. Certains des corps qui reurent l'ordre de marcher dans
cette circonstance eurent  traverser la ville, en partant des points
opposs, trs loigns de la barrire du Trne. Cet loignement fut
cause que quelques-uns de ces corps n'arrivrent  Vincennes qu' prs
de trois heures du matin, ayant reu tard dans la soire l'ordre de
dpart.

Ce ne fut donc qu'aprs la runion totale des troupes, et aprs que
j'eus dispos leur placement sur l'esplanade qui est devant le chteau
de Vincennes, que je pus cder au dsir que j'avais de voir le prince,
et de connatre les circonstances, que j'ignorais absolument, sur
lesquelles reposait sa mise en jugement.

J'ai dit que la froideur de la nuit que j'avais passe au milieu des
troupes me fit approcher d'une chemine devant laquelle tait plac le
fauteuil du prsident. C'est ainsi que je me trouvai, pendant quelques
instans seulement, assis derrire le gnral Hullin, durant la sance de
la commission. C'est de l que j'entendis ce que j'ai rapport de la
courte partie des dbats dont je fus le tmoin. Il y avait  peine un
quart d'heure que j'y tais, lorsqu'on ordonna de faire retirer le
prince, et l'vacuation de la salle, qui ds ce moment fut mtamorphose
en chambre du conseil. C'est alors qu'tant sans mandat ni qualit pour
assister ni participer  la discussion intrieure de la commission, je
fus rejoindre mes troupes et attendre le rsultat de sa dlibration.

J'ai dj fait ressortir le double mensonge que prsente la version du
gnral Hullin relativement  l'influence que j'aurais exerce sur la
commission pendant sa sance, et celle que j'aurais exerce sur
lui-mme, pour l'empcher de transmettre le voeu du prince, d'avoir une
entrevue avec le premier consul. J'ajouterai ici deux observations qui
ne sont pas moins dcisives.

La commission a dlibr  huis-clos, et par consquent hors de ma
prsence. Ainsi, pour que j'eusse t dans le cas de rpondre  son
prsident, afin de le dtourner d'crire au premier consul: Cela me
regarde maintenant, il aurait fallu, ou que la lecture du jugement et
t faite publiquement, et que je l'eusse entendue, c'est--dire en
sance redevenue publique, ou que la commission et, avant sa
dlibration, reconnu en moi une autorit suprieure par laquelle des
instructions formelles et pralables lui auraient prescrit de me faire
appeler dans la chambre du conseil, aprs la signature du jugement, et
de le soumettre  mon _veto_. Sans l'une ou l'autre de ces
circonstances, il et t impossible que je me fusse trouv en situation
de prtendre qu'alors _cela me regardait_.

Or, le vritable jugement rendu  Vincennes, celui qui a t excut, ne
porte pas qu'on ait rouvert la sance publique, ce qui en effet n'a pas
eu lieu. Le gnral Hullin n'avait pas cru devoir recourir  ce
simulacre... Au contraire il y est dclar qu'on _a fait, clos et jug_
sans dsemparer, _pour tre excut de suite_, moyennant la seule
lecture de la sentence, par le capitaine-rapporteur, en prsence des
diffrens dtachemens de troupes de la garnison.

Il m'aurait donc t impossible de connatre la teneur du jugement par
sa lecture en sance publique, puisqu'elle n'avait pas eu lieu, et par
consquent de rpondre au gnral Hullin, en lui enlevant la plume des
mains: _Cela me regarde maintenant_.

Quant aux instructions qui auraient t donnes  la commission de me
dfrer la sentence aprs l'avoir rendue pour la faire excuter, mme
alors qu'elle n'aurait pas ordonn l'excution instantane (car il
aurait fallu tout cela pour que la version du gnral et quelque
vraisemblance), par quelle voie, dans quel document auraient-elles t
donnes ces instructions, et par qui l'auraient-elles t? Aucune
mention n'en est faite dans la pice unique du procs, l'arrt du 29
ventse; il en est de mme dans l'ordre du gouverneur de Paris, portant
nomination des membres de la commission; enfin, il n'en est nullement
question dans aucune des deux rdactions du jugement.

La commission, ou, si l'on veut, son prsident, ne m'avait donc pas
soumis la sentence qui venait d'tre rendue, et ds-lors je ne pouvais
me permettre de prtendre, et moins encore de souscrire  ce que la
volont arbitraire de son subordonn enchant sa volont lgale. Car,
allons plus loin, admettons un instant que la version tardive du gnral
Hullin soit vraie; admettons que, subordonn que j'tais, j'aie voulu
non seulement dsobir  mon suprieur, ce qui et t manquer  la
discipline, mais encore lui forcer la main, ce qui et t presque une
rbellion, comment le gnral Hullin se justifierait-il de ne m'avoir
pas fait arrter sur-le-champ, ou au moins comment n'aurait-il pas port
plainte contre moi? L'a-t-il fait? Bien plus,  qui a-t-il jamais fait
part de son ressentiment  ce sujet? Assurment, ce n'est ni 
l'empereur ni  moi. Ce ne serait donc qu'aprs la restauration que le
gnral Hullin se serait souvenu d'un fait aussi grave; la mmoire lui
serait revenue comme les regrets, tout juste lorsqu'on les aurait
veills par des inquitudes pour son avenir.

Il croyait, dit-il, que j'avais des ordres; mais alors il aurait d m'en
demander pralablement l'exhibition, et certes il en parlerait
aujourd'hui. Lui, mes adversaires, ou les ennemis de l'empereur ne
garderaient pas le silence  ce sujet. Mais cette question est de celles
auxquelles le bon sens seul peut rpondre. Quelles instructions
aurais-je pu recevoir dans la situation o j'tais plac?

Enfin, pour dernier grief, quelques personnes m'ont blm d'avoir voulu
chercher  justifier le premier consul aux dpens du ministre des
relations extrieures; je pourrais  plus juste titre reprocher  mes
adversaires d'avoir constamment cherch  se justifier aux dpens de
l'empereur. Au surplus,  cette imputation ou  tout autre de mme
nature, je n'ai qu'un mot  rpondre, c'est que je n'ai jamais cru que
la chute de Napolon et sa mort m'aient dgag de la reconnaissance que
je lui dois; c'est sur ce sentiment que j'ai bas ma conduite, et j'ai
cru en cela ne remplir qu'un devoir.

En rsum, et pour ne plus parler de cette affaire, tout se rduit 
quelques questions trs simples, auxquelles le public peut aujourd'hui
rpondre.

Par qui l'arrestation du prince a-t-elle t suggre?

Par qui a-t-il t jug?

Par qui a-t-il t condamn?

Par qui l'acte a-t-il t sign?

Les documens qui suivent, et surtout la correspondance de M. le duc
Dalberg, aideront le lecteur  rsoudre ces questions.




DOCUMENS, ET CORRESPONDANCE DE M. LE DUC DALBERG.




 1er

Lettre du premier consul au ministre de la guerre[63].

     Paris, le 19 ventse an XII (10 mars 1804)

Vous voudrez bien, citoyen gnral, donner ordre au gnral Ordener, que
je mets  cet effet  votre disposition, de se rendre dans la nuit en
poste  Strasbourg. Il voyagera sous un autre nom que le sien; il verra
le gnral de la division.

Le but de sa mission est de se porter sur Ettenheim, de cerner la ville,
d'y enlever le duc d'Enghien, Dumouriez, un colonel anglais et tout
autre individu qui serait  leur suite. Le gnral de la division, le
marchal-des-logis de gendarmerie qui a t reconnatre Ettenheim, ainsi
que le commissaire de police, lui donneront tous les renseignemens
ncessaires.

Vous ordonnerez au gnral Ordener de faire partir de Schelestadt trois
cents hommes du 26e de dragons, qui se rendront  Rheinau, o ils
arriveront  huit heures du soir.

Le commandant de la division enverra quinze pontonniers  Rheinau, qui
arriveront galement  huit heures du soir, et qui,  cet effet,
partiront en poste ou sur les chevaux de l'artillerie lgre.
Indpendamment du bac, il se sera dj assur qu'il y ait l quatre ou
cinq grands bateaux, de manire  pouvoir faire passer d'un seul voyage
trois cents chevaux.

Les troupes prendront du pain pour quatre jours et se muniront de
cartouches. Le gnral de la division y joindra un capitaine ou un
officier, et un lieutenant de gendarmerie, et trois ou quatre
(trentaines) brigades de gendarmerie.

Ds que le gnral Ordener aura pass le Rhin, il se dirigera droit 
Ettenheim, marchera droit  la maison du duc et  celle de Dumouriez;
aprs cette expdition termine, il fera son retour sur Strasbourg.

En passant  Lunville, le gnral Ordener donnera ordre que l'officier
des carabiniers qui a command le dpt  Ettenheim se rende 
Strasbourg en poste, pour y attendre ses ordres.

Le gnral Ordener, arriv  Strasbourg, fera partir bien secrtement
deux agens, soit civils, soit militaires, et s'entendra avec eux pour
qu'ils viennent  sa rencontre.

Vous donnerez ordre pour que, le mme jour et  la mme heure, deux
cents hommes du 26e de dragons, sous les ordres du gnral Caulaincourt
(auquel vous donnerez des ordres en consquence), se rendent 
Offembourg, pour y cerner la ville et arrter la baronne de Reich, si
elle n'a pas t prise  Strasbourg, et autres agens du gouvernement
anglais, dont le prfet et le citoyen Mhe, actuellement  Strasbourg,
lui donneront les renseignemens.

D'Offembourg, le gnral Caulaincourt dirigera des patrouilles sur
Ettenheim, jusqu' ce qu'il ait appris que le gnral Ordener a russi.
Ils se prteront des secours mutuels.

Dans le mme temps, le gnral de la division fera passer trois cents
hommes de cavalerie  Kelh, avec quatre pices d'artillerie lgre, et
enverra un poste de cavalerie lgre  Wilstadt, point intermdiaire
entre les deux routes.

Les deux gnraux auront soin que la plus grande discipline rgne, que
les troupes n'exigent rien des habitans; vous leur ferez donner  cet
effet douze mille francs.

S'il arrivait qu'il ne pussent pas remplir leur mission, et qu'ils
eussent l'espoir, en sjournant trois ou quatre jours et en faisant des
patrouilles, de russir, ils sont autoriss  le faire.

Ils feront connatre aux baillis des deux villes, que, s'ils continuent
de donner asile aux ennemis de la France, ils s'attireront de grands
malheurs.

Vous ordonnerez que le commandant de Neuf-Brissac fasse passer cent
hommes sur la rive droite avec deux pices de canon.

Les postes de Kelh, ainsi que ceux de la rive droite, seront vacus ds
l'instant que les deux dtachemens auront fait leur retour.

Le gnral Caulaincourt aura avec lui une trentaine de gendarmes; du
reste, le gnral Caulaincourt, le gnral Ordener et le gnral de la
division tiendront un conseil, et feront les changemens qu'ils croiront
convenables aux prsentes dispositions.

S'il arrivait qu'il n'y et plus  Ettenheim, ni Dumouriez, ni le duc
d'Enghien, on rendrait compte par un courrier extraordinaire de l'tat
des choses.

Vous ordonnerez de faire arrter le matre de poste de Kelh et autres
individus qui pourraient donner des renseignemens sur cela.

     _Sign_, BONAPARTE.




 II.

Ordre du ministre de la guerre au gnral Ordener[64].


     Paris, le 20 ventse an XII (mars 1804).

En consquence des dispositions du gouvernement qui met le gnral
Ordener  celle du ministre de la guerre, il lui est ordonn de partir
de Paris en poste aussitt aprs la rception du prsent ordre, pour se
rendre le plus rapidement possible, et sans s'arrter un instant, 
Strasbourg. Il voyagera sous un autre nom que le sien. Arriv 
Strasbourg, il verra le gnral de la division. _Le but de la mission
est de se porter sur Ettenheim, de cerner la ville, d'y enlever le duc
d'Enghien, Dumouriez_, un colonel anglais, et tout autre individu qui
serait  leur suite. Le gnral commandant la 5e division, le
marchal-des-logis qui a t reconnatre Ettenheim, ainsi que le
commissaire de police, lui donneront tous les renseignemens ncessaires.

Le gnral Ordener donnera ordre de faire partir de Schelestadt trois
cents hommes du 26e de dragons, qui se rendront  Rheinau, o ils
arriveront  huit heures du soir. Le commandant de la 5e division
enverra quinze pontonniers  Rheinau, qui y arriveront galement  huit
heures du soir, et qui,  cet effet, partiront en poste sur les chevaux
d'artillerie lgre. Indpendamment du bac, il se sera assur qu'il y
ait l quatre ou cinq grands bateaux, de manire  pouvoir passer d'un
seul voyage trois cents chevaux. Les troupes prendront du pain pour
quatre jours, et se muniront d'une quantit de cartouches suffisante. Le
gnral de la division y joindra un capitaine, un lieutenant de
gendarmerie et une trentaine de gendarmes. Ds que le gnral Ordener
aura pass le Rhin, _il se dirigera droit  Ettenheim, marchera droit 
la maison du duc d'Enghien_ et  celle de _Dumouriez_. Aprs cette
expdition termine, il fera son retour sur Strasbourg. En passant 
Lunville, le gnral Ordener donnera ordre que l'officier de
carabiniers qui aura command le dpt  Ettenheim se rende  Strasbourg
en poste pour y attendre ses ordres. Le gnral Ordener, arriv 
Strasbourg, fera partir bien secrtement deux agens, soit civils, soit
militaires, et s'entendra avec eux pour qu'ils viennent  sa rencontre.
Le gnral Ordener est prvenu que le gnral Caulaincourt doit partir
avec lui pour agir de son ct. Le gnral Ordener aura soin que la plus
grande discipline rgne, que les troupes n'exigent rien des habitans.
S'il arrivait que le gnral Ordener ne pt pas remplir sa mission, et
qu'il et l'espoir, en sjournant trois ou quatre jours, et en faisant
faire des patrouilles, de russir, il est autoris  le faire. Il fera
connatre au bailli de la ville que, s'il continue  donner asile aux
ennemis de la France, il s'attirera de grands malheurs. Il donnera
l'ordre au commandant de Neuf-Brissac de faire passer cent hommes sur la
rive droite du Rhin avec deux pices de canon. Les postes de Kelh, ainsi
que ceux de la rive droite, seront vacus aussitt que les deux
dtachemens auront fait leur retour.

Le gnral Ordener, le gnral Caulaincourt, le gnral commandant la 5e
division, tiendront conseil, et feront les changemens qu'ils croiront
convenables aux prsentes dispositions. S'il arrivait qu'il n'y et plus
 Ettenheim, ni Dumouriez, ni le duc d'Enghien, le gnral Ordener me
rendra compte par un courrier extraordinaire de l'tat des choses, et il
attendra de nouveaux ordres. Le gnral Ordener requerra le commandant
de la 5e division de faire arrter le matre de poste de Kelh, et les
autres individus qui pourraient donner des renseignemens.

Je remets au gnral Ordener une somme de douze mille francs pour lui et
le gnral Caulaincourt. Vous demanderez au gnral commandant la 5e
division militaire, que, dans le temps o vous et le gnral
Caulaincourt ferez votre expdition, il fasse passer trois cents hommes
de cavalerie  Kelh avec quatre pices d'artillerie lgre. Il enverra
aussi un poste de cavalerie lgre  Wilstadt, point intermdiaire entre
les deux routes.

     _Sign_, Alex. BERTHIER.




 III.

Libert.--galit.

     Extrait des registres des dlibrations des consuls de la
     rpublique.

     Paris, le 29 ventse l'an XII de la rpublique une et indivisible.


Le gouvernement de la rpublique arrte ce qui suit:

ARTICLE Ier. Le ci-devant duc d'Enghien, prvenu d'avoir port les armes
contre la rpublique, d'avoir t et d'tre encore  la solde de
l'Angleterre, de faire partie des complots trams par cette dernire
puissance contre la sret intrieure et extrieure de la rpublique,
sera traduit  une commission militaire, compose de sept membres nomms
par le gnral gouverneur de Paris, et qui se runira  Vincennes.

ART. II. Le grand-juge, le ministre de la guerre et le gnral
gouverneur de Paris sont chargs de l'excution du prsent arrt.

     Le premier consul, _sign_, BONAPARTE.

     Par le premier consul, _sign_, HUGUES MARET.

     Pour copie conforme,

     Le gnral en chef, gouverneur de Paris.

     _Sign_, MURAT.




 IV.

Nomination des membres de la commission militaire.

     _Au gouvernement de Paris, le 29 ventse an XII de la rpublique._


Le gnral en chef, gouverneur de Paris,

En excution de l'arrt du gouvernement, en date de ce jour, portant
que le ci-devant duc d'Enghien sera traduit devant une commission
militaire compose de sept membres, nomms par le gnral gouverneur de
Paris, a nomm et nomme, pour former ladite commission, les sept
militaires dont les noms suivent:

Le gnral Hullin, commandant les grenadiers  pied de la garde des
consuls, prsident;

Le colonel Guitton, commandant le premier rgiment de cuirassiers;

Le colonel Bazancourt, commandant le quatrime rgiment d'infanterie
lgre;

Le colonel Ravier, commandant le dix-huitime rgiment d'infanterie de
ligne;

Le colonel Barrois, commandant le quatre-vingt-seizime de ligne;

Le colonel Rabbe, commandant le deuxime rgiment de la garde municipale
de Paris;

Le citoyen Dautancourt, major de la gendarmerie d'lite, qui remplira
les fonctions de capitaine-rapporteur.

Cette commission se runira sur-le-champ au chteau de Vincennes, pour y
juger, sans dsemparer, le prvenu, sur les charges nonces dans
l'arrt du gouvernement, dont copie sera remise au prsident.

     J. MURAT.




 V.

Interrogatoire.


L'an XII de la rpublique franaise, aujourd'hui 29 ventse, douze
heures du soir, moi, capitaine-major de la gendarmerie d'lite, me suis
rendu, d'aprs l'ordre du gnral commandant le corps, chez le gnral
en chef _Murat_, gouverneur de Paris, qui me donna de suite l'ordre de
me rendre au chteau de Vincennes, prs le gnral _Hullin_, commandant
les grenadiers de la garde des consuls, pour en prendre et recevoir
d'ultrieurs.

Rendu au chteau de Vincennes, le gnral _Hullin_ m'a communiqu, 1
une expdition de l'arrt du gouvernement du 29 ventse, prsent mois,
portant que le ci-devant duc d'Enghien serait traduit devant une
commission militaire compose de sept membres, nomms par le gnral
gouverneur de Paris; 2 l'ordre du gnral en chef, gouverneur de Paris,
de ce jour, portant nomination des membres de la commission militaire,
en excution de l'arrt prcit, lesquels sont les citoyens _Hullin_,
gnral des grenadiers de la garde; _Guitton_, colonel du 1er des
cuirassiers; _Bazancourt_, commandant le 4e rgiment d'infanterie
lgre; _Ravier_, commandant le 18e d'infanterie de ligne; _Barrois_,
commandant le 96e de ligne; et _Rabbe_, commandant le 2e rgiment de la
garde de Paris.

Et portant que le capitaine-major soussign remplira auprs de cette
commission militaire les fonctions de capitaine-rapporteur: le mme
ordre portant encore que cette commission se runira sur-le-champ au
chteau de Vincennes, pour y juger, sans dsemparer, le prvenu, sur les
charges nonces dans l'arrt du gouvernement susdat.

Pour l'excution de ces dispositions, et en vertu des ordres du gnral
_Hullin_, prsident de la commission, le capitaine soussign s'est rendu
dans la chambre o se trouvait couch le duc d'Enghien, accompagn du
chef d'escadron _Jacquin_ de la lgion d'lite, et des gendarmes  pied
du mme corps, nomms _Lerva_ et _Tharsis_, et encore du citoyen
_Noirot_, lieutenant au mme corps: le capitaine-rapporteur soussign a
reu de suite les rponses ci-aprs, sur chacune des interrogations
qu'il lui a adresses, tant assist du citoyen _Molin_, capitaine au
18e rgiment, greffier choisi par le rapporteur.

-- lui demand ses nom, prnoms, ge et lieu de naissance.

A rpondu se nommer _Louis-Antoine-Henri de Bourbon, duc d'Enghien_, n
le 2 aot 1772  Chantilly.

-- lui demand  quelle poque il a quitt la France.

A rpondu: Je ne puis pas le dire prcisment; mais je pense que c'est
le 16 juillet 1789. Qu'il est parti avec le prince de Cond, son
grand-pre, son pre, le comte d'Artois et les enfans du comte d'Artois.

-- lui demand o il a rsid depuis sa sortie de France.

A rpondu: En sortant de France, j'ai pass, avec mes parens que j'ai
toujours suivis, par Mons et Bruxelles; de l, nous nous sommes rendus 
Turin, chez le roi de Sardaigne, o nous sommes rests  peu prs seize
mois. De l, toujours avec ses parens, il est all  Worms et environs
sur les bords du Rhin. Ensuite le corps de Cond s'est form, et j'ai
fait toute la guerre. J'avais, avant cela, fait la campagne de 1792 en
Brabant, avec le corps de Bourbon,  l'arme du duc Albert.

-- lui demand o il s'est retir depuis la paix faite entre la
rpublique franaise et l'empereur.

A rpondu: Nous avons termin la dernire campagne aux environs de
Gratz; c'est l o le corps de Cond, qui tait  la solde de
l'Angleterre, a t licenci, c'est--dire  Wendisch Facstrictz, en
Styrie; qu'il est ensuite rest pour son plaisir  Gratz ou aux
environs,  peu prs six ou neuf mois, attendant des nouvelles de son
grand-pre, le prince de Cond, qui tait pass en Angleterre, et qui
devait l'informer du traitement que cette puissance lui ferait, lequel
n'tait pas encore dtermin. Dans cet intervalle, j'ai demand au
cardinal de Rohan la permission d'aller dans son pays,  Ettenheim en
Brisgaw, ci-devant vch de Strasbourg; que depuis deux ans et demi il
est rest dans ce pays. Depuis la mort du cardinal, il a demand 
l'lecteur de Bade, officiellement, la permission de rester dans ce
pays, qui lui a t accorde, n'ayant pas voulu y rester sans son
agrment.

-- lui demand s'il n'est point pass en Angleterre, et si cette
puissance lui accorde toujours un traitement.

A rpondu n'y tre jamais all; que l'Angleterre lui accorde toujours un
traitement, et qu'il n'a que cela pour vivre.

A demand  ajouter que les raisons qui l'avaient dtermin  rester 
Ettenheim ne subsistant plus, il se proposait de se fixer  Fribourg en
Brisgaw, ville beaucoup plus agrable qu'Ettenheim, o il n'tait rest
qu'attendu que l'lecteur lui avait accord la permission de chasse dont
il tait fort amateur.

-- lui demand s'il entretenait des correspondances avec les princes
franais retirs  Londres; s'il les avait vus depuis quelque temps.

A rpondu: que naturellement il entretenait des correspondances avec son
grand-pre, depuis qu'il l'avait quitt  Vienne, o il tait all le
conduire aprs le licenciement du corps; qu'il en entretenait galement
avec son pre, qu'il n'avait pas vu, autant qu'il peut se le rappeler,
depuis 1794 ou 1795.

-- lui demand quel grade il occupait dans l'arme de Cond.

A rpondu: Commandant de l'avant-garde avant 1796. Avant cette campagne,
comme volontaire au quartier-gnral de son grand-pre; et toujours,
depuis 1796, comme commandant d'avant-garde, et observant qu'aprs le
passage de l'arme de Cond en Russie, cette arme fut runie en deux
corps, un d'infanterie et un de dragons, dont il fut fait colonel par
l'empereur, et que c'est en cette qualit qu'il revint aux armes du
Rhin.

-- lui demand s'il connat le gnral Pichegru; s'il a eu des
relations avec lui.

A rpondu: Je ne l'ai, je crois, jamais vu; je n'ai point eu de
relations avec lui. Je sais qu'il a dsir me voir. Je me loue de ne pas
l'avoir connu, d'aprs les vils moyens dont on dit qu'il a voulu se
servir, s'ils sont vrais.

-- lui demand s'il connat l'ex-gnral Dumouriez, et s'il a des
relations avec lui.

A rpondu: Pas davantage; je ne l'ai jamais vu.

-- lui demand si, depuis la paix, il n'a point entretenu de
correspondance dans l'intrieur de la rpublique.

A rpondu: J'ai crit  quelques amis qui me sont encore attachs, qui
ont fait la guerre avec moi, pour leurs affaires et les miennes. Ces
correspondances n'taient pas de celles dont il croit qu'on veuille
parler.

De quoi a t dress le prsent, qui a t sign par le duc d'Enghien,
le chef d'escadron Jacquin, le lieutenant _Noirot_, les deux gendarmes
et le capitaine-rapporteur.

Avant de signer le prsent procs-verbal, je fais, avec instance, la
demande d'avoir une audience particulire du premier consul. Mon nom,
mon rang, ma faon de penser et l'horreur de ma situation me font
esprer qu'il ne se refusera pas  ma demande.

_Sign_, L.-A.-H. DE BOURBON.

Et plus bas:

NOIROT, _lieutenant_; et JACQUIN.

Pour copie conforme:

_Le capitaine faisant les fonctions de rapporteur_,

DAUTANCOURT.

MOLIN, _capitaine-greffier_.




 VI.

Jugement sur lequel le duc d'Enghien a t excut.


Aujourd'hui, le 30 ventse an XII de la rpublique,

La commission militaire forme en excution de l'arrt du gouvernement,
en date du 29 du courant, compose des citoyens Hullin, gnral
commandant les grenadiers de la garde des consuls, prsident; Guitton,
colonel du 1er rgiment de cuirassiers; Bazancourt, colonel du 4e
rgiment d'infanterie lgre; Ravier, colonel du 18e rgiment de ligne;
Barrois, colonel du 96e; Rabbe, colonel du 2e rgiment de la garde de
Paris; le citoyen Dautancourt, remplissant les fonctions de
capitaine-rapporteur, assist du citoyen Molin, capitaine au 18e
rgiment d'infanterie de ligne, choisi pour remplir les fonctions de
greffier; tous nomms par le gnral en chef, gouverneur de Paris;

S'est runie au chteau de Vincennes,

 l'effet de juger le ci-devant duc d'Enghien, sur les charges portes
dans l'arrt prcit.

Le prsident a fait amener le prvenu libre et sans fers, et a ordonn
au capitaine-rapporteur de donner connaissance des pices tant  charge
qu' dcharge, au nombre d'UNE.

Aprs lui avoir donn lecture de l'arrt susdit, le prsident lui a
fait les questions suivantes:

--Vos nom, prnoms, ge et lieu de naissance.

A rpondu se nommer Louis-Antoine-Henri de Bourbon, duc d'Enghien, n 
Chantilly le 2 aot 1772.

 lui demand s'il a pris les armes contre la France.

A rpondu qu'il avait fait toute la guerre, et qu'il persistait dans la
dclaration qu'il a faite au capitaine-rapporteur, et qu'il a signe. A
de plus ajout qu'il tait prt  faire la guerre, et qu'il dsirait
avoir du service dans la nouvelle guerre de l'Angleterre contre la
France.

-- lui demand s'il tait encore  la solde de l'Angleterre.

A rpondu que oui, qu'il recevait par mois 150 guines de cette
puissance.

La commission, aprs avoir fait donner au prvenu lecture de ses
dclarations par l'organe de son prsident, et lui avoir demand s'il
avait quelque chose  ajouter dans ses moyens de dfense, il a rpondu
n'avoir rien  dire de plus, et y persister.

Le prsident a fait retirer l'accus, le conseil dlibrant  _huis
clos_; le prsident a recueilli les voix, en commenant par le plus
jeune en grade; le prsident ayant mis son opinion le dernier,
l'unanimit des voix l'a dclar coupable, et lui a appliqu l'art. ...
de la loi du ..., ainsi conu ... et, en consquence, l'a condamn  la
peine de mort.

Ordonne que le prsent jugement sera excut de suite,  la diligence du
capitaine-rapporteur, aprs en avoir donn lecture, en prsence des
diffrens dtachemens des corps de la garnison, au condamn.

Fait, clos et jug sans dsemparer,  Vincennes, les jour, mois et an
que dessus, et avons sign.

_Sign_, P. HULLIN, BAZANCOURT, RABBE, BARROIS, DAUTANCOURT,
_rapporteur_; GUITTON, RAVIER.

_Nota_. La minute ne porte pas la signature du greffier Molin.




 VII.

Second jugement rdig le lendemain de l'excution.


Commission militaire spciale,

Forme dans la premire division militaire, en vertu de l'arrt du
gouvernement, en date du 29 ventse an XII de la rpublique une et
indivisible.

JUGEMENT.

Au nom du peuple franais,

Ce jourd'hui, 30 ventse an XII de la rpublique, la commission
militaire spciale forme dans la premire division militaire, en vertu
de l'arrt du gouvernement, en date du 29 ventse an XII, compose,
d'aprs la loi du 19 fructidor an V, de sept membres, savoir, les
citoyens:

Hullin, gnral de brigade, commandant les grenadiers  pied de la
garde, prsident;

Guitton, colonel, commandant le 1er rgiment de cuirassiers;

Bazancourt, commandant le 4e rgiment d'infanterie lgre;

Ravier, colonel du 18e rgiment d'infanterie de ligne;

Barrois, colonel, commandant le 96e rgiment de ligne;

Rabbe, colonel, commandant le 2e rgiment de la garde municipale de
Paris;

Dautancourt, capitaine-major de la gendarmerie d'lite, faisant les
fonctions de capitaine-rapporteur;

Molin, capitaine au 18e rgiment d'infanterie de ligne, greffier; tous
nomms par le gnral en chef Murat, gouverneur de Paris, et commandant
la premire division militaire.

Lesquels prsident, membres, rapporteur et greffier ne sont ni parens,
ni allis entre eux, ni du prvenu, au degr prohib par la loi.

La commission, convoque par l'ordre du gnral en chef gouverneur de
Paris, s'est runie au chteau de Vincennes, dans le logement du
commandant de la place,  l'effet de juger le nomm Louis-Antoine-Henri
de Bourbon, duc d'Enghien, n  Chantilly le 2 aot 1772, taille de 1
mtre 705 millimtres, cheveux et sourcils chtain-clair, figure ovale,
longue, bien faite, yeux gris tirant sur le brun, bouche moyenne, nez
aquilin, menton un peu pointu, bien fait; accus,

1 D'avoir port les armes contre la rpublique franaise;

2 D'avoir offert ses services au gouvernement anglais, ennemi du peuple
franais;

3 D'avoir reu et accrdit prs de lui des agens dudit gouvernement
anglais, de leur avoir procur les moyens de pratiquer des intelligences
en France, et d'avoir conspir avec eux contre la sret intrieure et
extrieure de l'tat;

4 De s'tre mis  la tte d'un rassemblement d'migrs franais et
autres solds par l'Angleterre, form sur les frontires de la France,
dans les pays de Fribourg et de Baden;

5 D'avoir pratiqu des intelligences dans la place de Strasbourg,
tendantes  faire soulever les dpartemens circonvoisins pour y oprer
une diversion favorable  l'Angleterre;

6 D'tre l'un des fauteurs et complices de la conspiration trame par
les Anglais contre la vie du premier consul, et devant, en cas de succs
de cette opration, entrer en France.

La sance ayant t ouverte, le prsident a ordonn au rapporteur de
donner lecture de toutes les pices, tant celles  charge que celles 
dcharge.

Cette lecture termine, le prsident a ordonn  la garde d'amener
l'accus, lequel a t introduit libre et sans fers devant la
commission.

--Interrog de ses nom, prnoms, ge, lieu de naissance et domicile.

A rpondu se nommer Louis-Antoine-Henri de Bourbon, duc d'Enghien, g
de trente-deux ans, n  Chantilly prs Paris, ayant quitt la France
depuis le 16 juillet 1789.

Aprs avoir fait procder  l'interrogatoire de l'accus, par l'organe
du prsident, sur tout le contenu de l'accusation dirige contre lui;
ou le rapporteur en son rapport et ses conclusions, et l'accus dans
ses moyens de dfense; aprs que celui-ci a eu dclar n'avoir plus rien
 ajouter pour sa justification, le prsident a demand aux membres
s'ils avaient quelques observations  faire; sur la rponse ngative, et
avant d'aller aux opinions, il a ordonn  l'accus de se retirer.

L'accus a t reconduit  la prison par son escorte, et le rapporteur,
le greffier, ainsi que les citoyens assistant dans l'auditoire, se sont
retirs sur l'invitation du prsident.

La commission dlibrant  _huis clos_, le prsident a pos les
questions ainsi qu'il suit:

Louis-Antoine-Henri de Bourbon, duc d'Enghien, accus,

1 D'avoir port les armes contre la rpublique franaise, est-il
coupable?

2 D'avoir offert ses services au gouvernement anglais, ennemi du peuple
franais, est-il coupable?

3 D'avoir reu et accrdit prs de lui des agens dudit gouvernement
anglais; de leur avoir procur des moyens de pratiquer des intelligences
en France; d'avoir conspir avec eux contre la sret extrieure et
intrieure de l'tat, est-il coupable?

4 De s'tre mis  la tte d'un rassemblement d'migrs franais et
autres solds par l'Angleterre, form sur les frontires de la France,
dans les pays de Fribourg et de Baden, est-il coupable?

5 D'avoir pratiqu des intelligences dans la place de Strasbourg,
tendantes  faire soulever les dpartemens circonvoisins, pour y oprer
une diversion favorable  l'Angleterre, est-il coupable?

6 D'tre l'un des fauteurs et complices de la conspiration trame par
les Anglais contre la vie du premier consul, et devant, en cas de succs
de cette conspiration, entrer en France, est-il coupable?

Les voix recueillies sparment sur chacune des questions ci-dessus,
commenant par le moins ancien en grade, le prsident ayant mis son
opinion le dernier,

La commission dclare le nomm Louis-Antoine-Henri de Bourbon, duc
d'Enghien,

1  l'unanimit, coupable d'avoir port les armes contre la rpublique
franaise;

2  l'unanimit, coupable d'avoir offert ses services au gouvernement
anglais, ennemi du peuple franais;

3  l'unanimit, coupable d'avoir reu et accrdit prs de lui des
agens dudit gouvernement anglais; de leur avoir procur des moyens de
pratiquer des intelligences en France, et d'avoir conspir avec eux
contre la sret intrieure et extrieure de l'tat;

4  l'unanimit, coupable de s'tre mis  la tte d'un rassemblement
d'migrs franais et autres solds par l'Angleterre, form sur les
frontires de la France, dans les pays de Fribourg et de Baden;

5  l'unanimit, coupable d'avoir pratiqu des intelligences dans la
place de Strasbourg, tendantes  faire soulever les dpartemens
circonvoisins, pour y oprer une diversion favorable  l'Angleterre;

6  l'unanimit, coupable d'tre l'un des fauteurs et complices de la
conspiration trame par les Anglais contre la vie du premier consul, et
devant, en cas de succs de cette conspiration, entrer en France.

Sur ce, le prsident a pos la question relative  l'application de la
peine. Les voix recueillies de nouveau dans la forme ci-dessus indique,
la commission militaire spciale condamne  l'unanimit,  la peine de
mort, le nomm Louis-Antoine-Henri de Bourbon, duc d'Enghien, en
rparation des crimes d'espionnage, de correspondance avec les ennemis
de la rpublique, d'attentat contre la sret intrieure et extrieure
de l'tat.

Ladite peine prononce en conformit des articles 2, titre 4 du Code
militaire des dlits et des peines, du 21 brumaire an V; 1re et 2e
section du titre 1er du Code pnal ordinaire, du 6 octobre 1791, ainsi
conu, savoir:

Art. II (du 21 brumaire an V). Tout individu, quel que soit son tat,
qualit du profession, convaincu d'espionnage pour l'ennemi sera puni de
mort.

Art. Ier (du 6 octobre 1791). Tout complot ou attentat contre la
rpublique sera puni de mort.

Art. II (_id._). Toute conspiration et complot, tendant  troubler
l'tat par une guerre civile, et armant les citoyens les uns contre les
autres, ou contre l'exercice de l'autorit lgitime, sera puni de mort.

Enjoint au capitaine-rapporteur de lire de suite le prsent jugement, en
prsence de la garde assemble sous les armes, au condamn.

Ordonne qu'il en sera envoy, dans les dlais prescrits par la loi,  la
diligence du prsident et du rapporteur, une expdition tant au ministre
de la guerre, au grand-juge ministre de la justice, et au gnral en
chef gouverneur de Paris.

Fait, clos et jug sans dsemparer, les jour, mois et an dits, en sance
publique; et les membres de la commission militaire spciale ont sign,
avec le rapporteur et le greffier, la minute du jugement.

     _Sign_, GUITTON, BAZANCOURT, RAVIER, BARROIS, RABBE, DAUTANCOURT,
     capitaine-rapporteur; MOLIN, capitaine-greffier, et HULLIN,
     prsident.

     Pour copie conforme,

     Le prsident de la commission spciale,

     P. HULLIN.

     P. DAUTANCOURT, capitaine-rapporteur.

     MOLIN, capitaine-greffier.




 VIII.

Lettre de M. de Talleyrand, ministre des relations extrieures,  M. le
baron d'Edelsheim, ministre d'tat,  Carlsruhe.


     Paris, le 20 ventse an XII (11 mars 1804).

Monsieur le baron, je vous avais envoy une note[65] dont le contenu
tendait  requrir l'arrestation du comit d'migrs franais sigeant 
Offembourg, lorsque le premier consul, par l'arrestation successive des
brigands envoys en France par le gouvernement anglais, comme par la
marche et le rsultat des procs qui sont instruits ici, reut
connaissance de toute la part que les agens anglais  Offembourg avaient
aux terribles complots trams contre sa personne et contre la sret de
la France. Il a appris de mme que le duc d'Enghien et le gnral
Dumouriez se trouvaient  Ettenheim, et, comme il est impossible qu'ils
se trouvent en cette ville sans la permission de Son Altesse lectorale,
le premier consul n'a pu voir, sans la plus profonde douleur, qu'un
prince auquel il lui avait plu de faire prouver les effets les plus
signals de son amiti avec la France, pt donner un asile  ses ennemis
les plus cruels, et laisst ourdir tranquillement des conspirations
aussi videntes.

En cette occasion si extraordinaire, le premier consul a cru devoir
donner  deux petits dtachemens l'ordre de se rendre  Offembourg et 
Ettenheim, pour y saisir les instigateurs d'un crime qui, par sa nature,
met hors du droit des gens tous ceux qui manifestement y ont pris part.
C'est le gnral Caulaincourt qui,  cet gard, est charg des ordres du
premier consul. Vous ne pouvez pas douter qu'en les excutant, il
n'observe tous les gards que Son Altesse peut dsirer. Il aura
l'honneur de remettre  Votre Excellence la lettre que je suis charg de
lui crire.

Recevez, monsieur le baron, l'assurance de ma haute estime.

     _Sign_, CH.-M. TALLEYRAND.

Le lendemain 12 mars (correspondant au 21 ventse), le gnral
Caulaincourt reut la lettre du ministre de la guerre rapporte plus
haut.

Le duc d'Enghien fut enlev dans la nuit du 14 au 15 mars (du 23 au 24
ventse).

L'lecteur fit publier le dcret suivant, dat de Carlsruhe, le 16 mars
1804[66]:

Immdiatement aprs le rtablissement de l'tat de paix entre l'empire
d'Allemagne et la rpublique franaise, S. A. S. et lectorale a donn
le 14 mai 1798, dans ses anciens tats, l'ordre prcis et svre de ne
plus permettre aux migrs dports franais la continuation de leur
sjour sur son territoire.

La guerre, qui s'est dans la suite rallume, ayant donn  ces
personnes diffrens motifs de rentrer dans ses tats, S. A. S. et
lectorale a saisi le premier moment favorable, le 20 juin 1799, pour
ordonner leur renvoi.

La paix ayant eu de nouveau lieu, et plusieurs individus attachs 
l'arme de Cond s'avisant de se rendre dans ces environs, S. A. S. et
lectorale a cru devoir donner les ordres suivans, qui sont les
derniers, les plus nouveaux, et ceux qui sont suivis encore aujourd'hui.

Il ne sera accord  aucun individu revenant de l'arme de Cond, ainsi
qu'en gnral  aucun migr franais,  moins qu'il n'en ait obtenu la
permission avant la paix, d'autre sjour que celui qu'on permet aux
voyageurs. S. A. S. et lectorale, par sa rsolution expresse, n'a
except de cette ordonnance qu'individuellement les personnes qui
pourraient faire preuve d'avoir obtenu ou d'avoir  esprer sous peu
leur radiation de la liste des migrs, et qui auraient par l une
raison suffisante de prfrer le sjour dans le voisinage de la France 
tout autre, et de ne pas tre regardes comme suspectes au gouvernement
franais. Le sjour de ces personnes n'ayant eu jusqu'aujourd'hui aucune
suite fcheuse ou dsavantageuse pour le gouvernement franais, et le
charg d'affaires de la France rsidant ici n'ayant jamais demand plus
de rigueur, S. A. S. et lectorale a jug  propos, au mois de dcembre
1802,  l'poque de son entre en possession de ses nouveaux tats,
d'accorder aux migrs franais, ainsi qu' tous les autres trangers
qui s'y trouvaient,  l'gard de leur sjour, la mme indulgence dont
ils jouissaient en quelques endroits sous le gouvernement prcdent,
sans cependant les assurer d'une nouvelle protection, mais toujours dans
la ferme rsolution de leur retirer cette indulgence ds que S. A. S. et
lectorale aurait la connaissance certaine, et qu'on lui exposerait que
le sjour sur les frontires du Rhin de tel ou tel individu, tant
devenu suspect au gouvernement franais, menaait de troubler le repos
de l'empire.

Ce gouvernement venant de requrir l'arrestation de certains migrs
dnomms, impliqus dans le complot tram contre la constitution, et une
patrouille militaire venant de faire l'arrestation des personnes
comprises dans cette classe, le moment est venu o S. A. S. et
lectorale est oblige de voir que le sjour des migrs dans ses tats
est prjudiciable au repos de l'empire et suspect au gouvernement
franais. Par consquent, elle juge indispensable de renouveler en toute
rigueur la dfense faite aux migrs franais de sjourner dans ses
tats, tant anciens que nouveaux, et en rvoquant toutes les permissions
limites ou illimites donnes par le gouvernement prcdent ou actuel;
ordonnant en outre que tous ceux qui ne sauraient justifier sur-le-champ
de leur radiation ou de leur soumission au gouvernement franais soient
renvoys, et que, s'ils ne partent pas de gr dans le terme de trois
fois vingt-quatre heures, ils soient conduits au-del des frontires.
Quant  ceux qui, de cette manire, croiront pouvoir se justifier 
l'effet d'obtenir la permission d'un sjour qui ne porte aucun
prjudice, il est ordonn d'en envoyer la liste, avec copie de leurs
titres,  S. A. S. et lectorale, en attendant la rsolution, s'il y a
lieu, de leur permettre ou de leur refuser la continuation du sjour.

Tous les officiers des grands bailliages, ainsi que les prposs des
communes et les officiers de police, sont personnellement responsables
de l'exacte excution de cette ordonnance, et dclars tenus de tout
dommage rsultant de quelque dlai.




 IX.

Lettre de M. de Dalberg, ministre plnipotentiaire de Baden  Paris, 
M. le baron d'Edelsheim, ministre des affaires trangres.


     Paris, le 20 mars 1804.

     Monsieur le baron,

Les arrestations qui viennent d'avoir  Je prie le lecteur de comparer le
lieu dans le pays de Baden doivent     langage du prambule de cette
avoir t une source des plus grands   lettre avec la lettre du 11 de
embarras pour la cour. Il n'y pas eu   M. de Talleyrand, au premier
moyen de vous prvenir de ce qui se    ministre,  Baden. Il y a dans
passait, tout s'tant fait avec trop   toutes les deux une concidence
de secret et de prcipitation.         telle, que celle-ci est  peu prs
                                       la rptition de l'autre, et
Les dispositions ayant compromis les   cependant M. de Dalberg soutient
migrs  Ettenheim et  Offembourg,   qu' cette poque-l, il se tenait
le premier consul ordonna  M. de      fort loign du ministre
Caulaincourt de partir sur-le-champ    franais.
et de porter l'ordre de l'arrestation,
telle qu'elle a t faite. Il n'eut    Cette lettre-ci est celle d'un
que le temps de voir sa mre. Il       homme qui, n'ayant pas pu se
partit dimanche 11. Lundi au soir 12,  dispenser de rendre compte  sa
j'appris qu'il tait all             cour, a pris son temps, pour que
Strasbourg, et on se disait qu'il      tout en mettant sa responsabilit
s'agissait de l'arrestation de          couvert, il ne pt pas
Dumouriez; on ne nomma pas encore dans compromettre la sret de
le public le duc d'Enghien. Je         l'excution de la mesure.
calculai qu'ayant d arriver mardi 13,
ma lettre  V. E. serait trop tardive  Il a t inform du dpart de M.
pour vous prvenir, ne pouvant arriver de Caulaincourt le 12 (quoique
que le 16 ou 17, et je rsolus         probablement il l'ait su plus tt,
d'attendre que j'eusse d'autres        mais n'importe): il a calcul
informations, un courrier mme ne      qu'il tait trop tard le 12 pour
pouvant plus devancer l'aide-de-camp   envoyer un courrier, qui aurait
du premier consul.                     eu cependant pour lui toutes les
                                       chances de retard de M. de
Jeudi 15 enfin, je sus positivement    Caulaincout, et pour rparer cette
l'ordre que portait M. de              ngligence, il crit le 20, aprs
Caulaincourt. La chose avait t dite  qu'il a appris que tout tait fini.
pour la _premire fois_ par madame
Bonaparte, le matin,  une dame de     Il ne pouvait y avoir que des
ses amies, avec laquelle je fus li    chances heureuses en crivant le
et dont je le sus; elle y ajouta       11 et le 12, et en faisant passer
combien cette affaire l'affectait et   le courrier directement 
augmenterait les embarras du           Ettenheim; la cour de Baden
gouvernement.                          n'aurait pu y voir que du zle pour
                                       son service; mais le 11 et le 12
Comme ma lettre n'aurait alors t     c'tait sans inconvnient, tandis
d'aucun effet, je rsolus d'attendre   que le 20 cela tait inutile.
que nous eussions pu recevoir des
nouvelles positives. Hier au soir      Mais il y a plus: aprs que M. de
seulement on connut les dtails de     Dalberg s'est vu (du moins)
l'expdition, et comme la violation du mystifi, et qu'il tait autoris 
territoire tranger ne se laissait     un clat dans lequel il aurait t
point cacher, la sensation ici est     appuy par tout le corps
trs-grande.                           diplomatique, on le voit attendre
                                       d'autres informations.
Les ministres de Sude, d'Autriche, M. Qu'attendait-il pour agir? et loin
Oubrill, ont t les seuls qui ont     de l, il dit lui-mme qu'il a
prononc leur opinion d'une manire    choisi le ministre de Prusse, qui
trs-forte.                            voulait le faire.

                                       Il me semble qu'un ministre qui
                                       n'aurait rien eu  se reprocher
                                       aurait pouss aux informations au
                                       lieu d'en suspendre le cours. Il y
                                       a dans cette conduite quelque chose
                                       d'obscur, surtout quand on remarque
                                       que, si M. de Dalberg avait clat
                                       comme il le devait, il aurait mis
                                       la France dans la ncessit, ou de
                                       ne pas donner de  suite 
                                       l'enlvement ou de demander le
                                       rappel de M. de Dalberg pour avoir
                                       os clater contre la mesure de
                                       l'enlvement. Or, qu'a-t-on vu?
                                       rien, si ce n'est que M. de Dalberg
                                       est devenu presque subitement
                                       l'objet des faveurs du gouvernement
                                       imprial de France. Maintenant que
                                       l'on juge.

Runis dans le cercle diplomatique de  Pourquoi (peut-on dire
lundi, on voulait savoir des dtails    M. Dalberg) n'avez-vous pas dit 
de moi; j'assurai que je n'en avais    ces Messieurs que M. de Talleyrand
aucun.                                 s'tait servi de vous pour donner
                                       de la scurit  votre cour,
Comme le gouvernement, ici, ne         pendant  qu'il prparait la
parvient point  saisir tous les       violation du territoire de votre
prvenus, on parle de visites          prince? Alors ce lundi vous deviez
domiciliaires, et si elles ont lieu,   tre dsabus! Et quelle excuse
on se portera dcidment  la visite   donnerez-vous pour votre inaction?
des maisons des  ministres. C'est  cet
effet qu'on rpand depuis cinq  six
jours que la police croyait qu'il y
avait quelqu'un de cach chez M. de
Cobentzel. Les barrires sont toujours
gardes; on ne sort qu'avec des
passe-ports.

M. de Beust vient de me dire qu'ayant
vu hier M. de Talleyrand, ce dernier
lui avait dit qu'on venait de donner 
tous les ministres franais en
Allemagne l'ordre d'exiger qu'on
loignt les migrs des tats des
princes, et qu'il l'invitait 
l'crire  sa cour. M. de Saint-Genest
n'en sera donc point except, si M.
Massias a reu le mme ordre.

DALBERG.




 X.

Lettre du mme au mme.


     Paris, le 21 mars 1804.

On assure que le duc d'Enghien est      Cette assertion est pitoyable de
arriv hier  cinq heures, escort de   la part d'un homme qui, ds le 19
cinquante gendarmes; tout le monde se   (comme il le dit dans sa lettre du
demande: Qu'en veut-on faire?           20), savait les arrestations
                                        d'Ettenheim.

Le gouvernement a cru un moment que le  Comment! le duc d'Enghien avait
duc de Berri et M. de Montpensier       t fusill le matin  six heures
taient ici; aussi depuis quinze jours  devant dix-huit cents hommes de
tout Paris est emprisonn. Une personne troupes qui passrent sous vos
prs du premier consul m'a dit qu'on    fentres pour rentrer  leurs
avait assez de documens pour prouver    quartiers; votre portire savait
aux personnes arrtes le projet        sans doute l'vnement; et ce
d'assassinat; que le premier consul     jour-l,  quatre heures du soir
ferait grce aux uns, et excuter les   (heure du dpart de la poste 
autres; que quant aux princes, on les   cette poque), vous marquez 
tiendrait en prison, et qu'on           votre cour que l'on se demande ce
dclarerait aux puissances qu'ils       que l'on veut faire du duc
rpondraient d'un nouvel attentat.      d'Enghien!

Depuis la dcouverte de cette           C'est ce langage-l qui vous a t
conjuration, le premier consul n'coute insinu, qui a endormi votre
plus une parole de paix ou de           vigilance, et donn aux meneurs le
composition avec l'Angleterre. Il est   temps de couronner leurs crimes.
dcid  faire une guerre  mort 
cette puissance. Je suis persuad qu'un Vous tiez le seul qui tiez
changement de ministre  Londres, dont fond  faire clater de justes
on parle, ne changera rien au systme   plaintes, et par consquence aussi
politique anglais.                      celui qu'il importait le plus
                                        d'abuser.
DALBERG.




 XI.

Lettre du mme au mme.


     Paris, le 22 mars 1804.

Le _Moniteur_ ci-joint, dont j'ai       Comment! c'est le _Moniteur_ qui
l'honneur de vous faire passer un       vous l'a appris? Quoi! ces sources
exemplaire, annonce aujourd'hui la      o vous puisiez des informations
sentence de mort par commission         contre l'ambition et les violences
spciale contre le malheureux duc       du premier consul ne vous avaient
d'Enghien, emmen mardi pass  Paris.  rien appris avant le _Moniteur_ du
                                        22 mars?

La sentence a t, _ ce que l'on a su  Somme tout, dans cette affaire sur
hier matin_, excute au chteau de     laquelle vous paraissez
de Vincennes, la nuit du mardi au       aujourd'hui vous lever avec
mercredi,  deux heures du matin.       autant de force, vous avez crit
                                        deux lettres.
L'excution atroce du malheureux duc
d'Enghien a produit une sensation       La premire, le 20, quand tout
difficile  rendre. Tout Paris est      tait  fini  Ettenheim, et la
constern, la France le sera, l'Europe  seconde, le 21, quand tout l'tait
entire doit frmir. Nous approchons de  Paris.
la crise la plus terrible; Bonaparte ne
connat plus de frein  son ambition;   Et d'ailleurs cet _hier matin_
rien ne lui est sacr, il sacrifiera    tait le 21 mars, jour o vous
tout  ses passions.                    criviez,  quatre heures du soir,
                                         votre cour qu'on se demandait ce
La noble rputation de S. A. S. E.      que l'on voulait faire du duc
exige que les cours connaissent qu'il   d'Enghien. L'heure du dpart du
n'a point partag l'enlvement du       courrier est ordinairement de
malheureux prince, et je crois qu'il ne quatre  six heures du soir, vous
peut se refuser d'instruire l'empereur  avouez donc que vous saviez tout
de Russie des circonstances de cet      ds le matin.
vnement. La voie qui compromettrait
le moins serait celle de madame la      Qu'y avait-il  compromettre,
margrave.                               puisque l'lecteur tait tranger
                                         l'vnement? Pourquoi employer
La mort du duc d'Enghien a t
dtermine par trois raisons: 1 le     des voies indirectes, et ne pas au
danger de le garder en France; 2 le    contraire s'lever de toutes ses
besoin d'imprimer la terreur dans tous  forces et par tous ses moyens
les esprits; 3 la crainte d'une        contre cette violation de son
intervention des cours. Dmarche sur    territoire?
laquelle MM. de  Lucchesini, de
Cobentzel et Oubrill se concertaient,   Il fallait donc faire agir le
voulant faire sentir l'offense qu'on    corps diplomatique avant la
ferait de nouveau  tous les            catastrophe, lorsque le 19 vous
souverains. Je ne puis vous rendre      avez connu l'enlvement. Comment
combien je suis navr de douleur, et    ne l'avez-vous pas fait avec les
combien mon esprit est alarm de        opinions que vous mettez sur le
l'avenir. Je regrette de me voir dans   caractre personnel du premier
ce moment  Paris.                      consul?

Il y en a bien peu parmi nous qui ne
partagent ce sentiment.

On parle d'une nouvelle conscription
militaire, ce qui prouverait la
crainte ou la volont de la guerre
continentale, que j'ai toujours crue
immanquable.

DALBERG.




 XII.

Lettre du mme au mme.


     Paris, le 27 mars 1804.

J'ai reu hier au soir la dpche n 17
que V. E. m'a fait l'honneur de
m'adresser pour m'instruire de tout ce
qui concerne l'arrestation faite dans
nos pays. Dans une affaire d'une aussi
haute importance, et qui produit si
gnralement la plus vive sensation, il
importait sans doute de m'instruire de
la vrit, et je vous offre ma
reconnaissance de m'avoir fait passer
sans retard ce qui pouvait l'clairer.

Il m'aurait cependant paru dsirable
que S. A. S. E. employt son ministre
pour remettre une rponse contre des
inculpations assez injustes, et qu'un
courrier, par consquent, m'et apport
la lettre que V. E. rpond  M. de
Talleyrand, en me donnant l'ordre
d'exposer verbalement tout ce qui
pouvait se dire dans cette occasion.

Les copies des autres informations que
V. E. me fait passer suffisent, en
attendant, pour me prescrire ce que
j'ai  dire, et fixent l'opinion qu'il
importe d'tablir sur cette affaire.

J'avais dj eu l'honneur de vous
prvenir que, vu l'impossibilit de
vous instruire de cette expdition
(impossibilit assez prouve par les
deux _lettres de M. de Talleyrand, qui  Ces deux lettres doivent tre
lui-mme parut ignorer jusqu'au dernier curieuses, mais comment avez-vous
moment la rsolution prise_),           os dire qu'il avait paru ignorer
j'attendais, pour vous en parler, que   tout jusqu'au dernier moment?
la chose ft claircie, et je ne        Vous pensiez bien que cela tait
voulais pas, par des renseignemens qui  un mensonge dont vous aviez la
pouvaient tre faux ou des avis         preuve.
prcipits, influer sur les rsolutions
qu'il a plu  S. A. S. E. de prendre.

L'expos historique, trac dans         Voil le mystre expliqu: vous
l'intention de constater les faits tels avez eu peur d'tre trop inform,
qu'ils se passrent, remplit            et par suite vous avez laiss
parfaitement son but, et prouve         aller les choses; de cette
suffisamment que S. A. S. E. n'a t    manire, le duc d'Enghien ne
instruite du but de l'expdition        pouvait pas chapper.
militaire que trente-six heures aprs
qu'elle avait t entreprise.           Le dcret du 16 de la cour de
                                        Baden, qui parle des arrestations
                                        de la veille, prouve donc qu'elle
                                        avait t avertie plus tt que
                                        vous ne le dites.

Si d'un ct il faut rendre justice et  Niaiseries que tout cela; tout
se convaincre combien il importait  la avait t arrang par les meneurs
France de connatre  fond ce qui se     Paris, et il n'est jamais entr
tramait contre son repos, l'illgalit  dans la pense de personne
des moyens employs pour cet effet, et  d'accuser l'lecteur de Baden.
la violence d'arrter militairement, et Mais il n'en est pas de mme de
contre tous les usages et tous les      celui qui devait l'avertir.
droits, sur un territoire tranger, que
S. A. S. E. fasse connatre au public   Plus on tait mystrieux  Paris
combien peu elle a pu connatre des     (et certes on ne l'tait pas),
machinations que la France mme         plus vous aviez mauvaise opinion
ignorait malgr sa police et ses agens, du caractre priv du premier
et l'instruire que ce n'est pas de son  consul, ainsi que vous le dites,
consentement que des troupes trangres moins vous deviez dormir, puisque
se sont portes sur les terres de       vous tiez la sentinelle avance,
l'empire.                               sur la vigilance de laquelle tout
                                        reposait. Une seule dmarche de
Il importe donc d'exposer les           vous aurait tout prvenu.
circonstances qui accompagnrent le
sjour du duc d'Enghien, et la
permission qui lui avait t tacitement
accorde par droit d'hospitalit et au
su de la France.

Il n'est pas moins infiniment
convenable, comme S. A. S. E. en a pris
la rsolution, de communiquer aux
membres du collge lectoral tout ce
qui concerne cette affaire; je serais
cependant d'avis de le faire non
verbalement, mais en communiquant 
chacun l'expos historique avec les
copies y annexes.

Pour remplir ici les intentions de la
cour, je ne puis, dans la position
infiniment difficile et dlicate o je
me trouve, faire autre chose que
d'exposer simplement aux ministres des
cours avec lesquelles nous sommes plus
particulirement en relation les
circonstances telles qu'elles se sont
passes.

Je l'ai fait  l'gard des lgations de
Russie, de Sude, de Prusse et
d'Autriche, et elles sont de l'avis que,
comme cette affaire avait pass
directement  Carlsruhe, sans qu'on m'en
ait parl, je devais ne taire aucune
dmarche,  moins que je n'en reusse
l'ordre positif.

Je n'en trouve point dans la dpche de
V. E. Je suis donc dcid  ne parler de
rien,  moins que l'on ne me provoque.
Il est facile de se convaincre qu'on ne
fera pas la moindre dmarche vis--vis
de moi, et que je ne serai, par
consquent, pas  mme d'en parler et
d'appuyer sur tout ce que V. E. a
expos dans sa lettre.

Comme les jugemens et les opinions du
public sont trs-prcipits dans ce
pays-ci, il est naturel que beaucoup de
personnes viennent me questionner pour
rectifier des faits qu'impunment
chacun avance selon qu'il est anim par
des sentimens souvent trs-opposs.

Les feuilles  publiques s'efforcent de
faire croire que l'arrestation, telle
qu'elle s'est faite, s'est excute du
consentement de l'lecteur; je me borne,
 cet gard,  dire tout simplement que
j'tais autoris  le contredire, et
qu'en effet S. A. S. E. n'en avait t
instruite officiellement que trente-six
heures aprs l'enlvement.

Agrez, etc.

DALBERG.




 XIII.

Lettre du mme au mme.


     Paris, le 11 avril 1804.

J'ai reu hier au soir la dpche n 17
La mort de Pichegru fait ici une
profonde sensation. On savait qu'il ne
donnait aucune information, qu'il
dclarait constamment qu'il parlerait
devant le tribunal, et qu'en vain on se
flatterait qu'il charget ou dnont
qui que ce ft.

George montre un courage et une fermet
gale; il importait par consquent
d'enlever l'un ou l'autre de la scne.  C'est une imposture qui ne prouve
Il parat que Pichegru a t choisi     que votre exaltation de haine;
comme victime.                          et voil que peu de temps aprs
                                        vous tiez pass avec armes et
L'histoire des empereurs romains, le    et bagage dans le camp de ce chef
Bas-Empire, voil le tableau du pays,   du Bas-Empire, qui vous a combl
de ce rgne.                            d'honneurs, de richesses, et que
                                        vous avouez vous-mme avoir trahi.
DALBERG.
                                        Jugez-vous et respectez la cendre
                                        de celui qui et encore sauv la
                                        France, sans les manoeuvres que
                                        vous attribuez au destin, et
                                        auxquelles vous avez pris part.

                                        Jouissez de votre fortune dans le
                                        repos, si l'tat de votre
                                        conscience vous le permet, mais
                                        n'outragez point celui qui ne fut
                                        qu'un bienfaiteur pour vous.




 XIV.

      M. le baron de Berstett, ministre des affaires trangres 
     Carlsruhe.


     Herrnsheim, le 12 novembre 1823.

George montre un courage et une fermet
Je viens d'avoir connaissance du        Je ne veux point rendre  M. de
libelle scandaleux et des inculpations  Dalberg injure pour injure; elles
odieuses que M. de Rovigo publie dans   ne prouvent que de la faiblesse ou
publie dans sa brochure sur             de la lchet.
sur l'assassinat de monseigneur le duc
d'Enghien.

Il y a vingt ans que ce grand crime a   Il faut prouver par de
t commis; je me trouvais alors       bons raisonnemens que l'on a
Paris, en qualit de ministre envoy de droit. Peu importe la date de cet
S. A. S. l'lecteur de Baden; V.E. doit vnement; un crime n'atteint
croire combien je suis rvolt d'tre   jamais la prescription, et
dsign, mme obscurment, dans un tel  d'ailleurs celui-ci appartient 
crit.                                  l'histoire; or, celle-ci ne
                                        s'crit que sur des matriaux et
Ma correspondance avec la cour et avec  des faits, mais non sur des
M. le baron d'Edelsheim font foi des    injures.
dmarches qu'on m'avait prescrites dans
cette triste occurrence, _et combien
j'tais  loign de faire des rapports
officieux qui auraient_ pu compromettre
la sret du pays et celle des
personnes qui y rsidaient. Mes
dpches dposent encore combien peu
j'ai voulu consentir  ce que cet
attentat _ne frappt pas_ l'opinion
publique, comme il devait le faire. Je
n'avais de relations avec le ministre
franais que celles que le devoir de ma
position me prescrivait.

J'ai fix mon existence en France,      Vains prtextes que vous donnez
lorsque la destruction totale de nos    l, on en trouvera la vritable
formes politiques en Allemagne et nos   cause dans le cours de ces
rapports, que j'ai dfendus jusqu'au    mmoires, et cela d'aprs
dernier moment, furent malheureusement  vous-mme.
consomms; que la fille de l'empereur
d'Autriche tait arrive en France,     Il y avait dans les lectorats de
qu'une loi franaise interdisait  ceux Trves et de Cologne, et en
dans les dpartemens runis de rester  Belgique, bien d'autres individus
un service tranger. N  Mayence, ma   qui taient dans le mme cas que
fortune tait situe dans les           vous; et, en se soumettant aux
dpartemens runis; elle avait t      lois de la ncessit, nous ne les
frappe prcdemment de sept annes de  avons pas vus devenir en un clin
squestre, et avait subi l'effet d'une  d'oeil conseiller d'tat, snateur,
partie des lois sur l'migration.       duc, dot de 4 millions, ni leurs
                                        pouses admises  l'intimit de
                                        celle du souverain.

                                        Depuis long-temps, il n'y avait
                                        plus de squestre sur vos biens,
                                        et d'ailleurs la preuve que ce
                                        n'tait pas l une raison, c'est
                                        que depuis 1812 ces mmes biens se
                                        retrouvent en Allemagne, protgs
                                        par le retour des formes que vous
                                        dites avoir dfendues jusqu' la
                                        fin.

                                        La fille de l'empereur d'Allemagne
                                        n'est plus  Paris pour motiver
                                        votre sjour en France, et non
                                        seulement vous ne retournez pas en
                                        Allemagne, mais vous vous faites
                                        remarquer parmi ceux qui achvent
                                        la destruction des vieilles formes
                                        germaniques, et pour travailler
                                        avec plus de sret vous vous tes
                                        mis  couvert par un acte de
                                        naturalisation du roi de France;
                                        avant cela vous tiez donc
                                        redevenu Allemand par le mme
                                        principe qui vous avait fait
                                        Franais: pourquoi ne l'tes-vous
                                        pas rest, si l'opinion de vos
                                        compatriotes ne vous avait pas
                                        averti de la rception qui vous
                                        attendait?

J'ai conserv les minutes de ma         Le besoin d'intrigue vous a retenu
correspondance officielle, mais je ne   en France, et vous verrez dans le
voudrais imprimer, si cela devenait     cours de ces mmoires tout ce que
ncessaire, que ce qui a rapport au que vous y avez fait; vous avez beau
fait et soumettre  V. E. les minutes   aujourd'hui plaider la cause des
qu'on doit publier. Je m'adresse donc  Grecs, vous n'abuserez personne.
vous, M. le baron, avec confiance, et
je vous prie de parcourir la srie
numrote de mes lettres de 1804. La    Pour un homme d'esprit et de
dignit de la cour de Bade              finesse, voil une singulire
n'exigerait-elle peut-tre pas qu'elle  ouverture. Ainsi si la cour de
exprimt par un simple article de       Baden y avait obtempr, cela
journal et sans signature, qu'on        aurait t  votre demande par
regardait comme calomnieuses et sans    intrt pour vous, autant et plus
fondement les perfides insinuations que sans doute que par considration
M. de Rovigo se permet contre un        pour sa propre dignit, que je
ministre de la maison de Bade, maintenu n'ai pas blesse, parce que dans
dans son poste aprs cet attentat? Je   un personnage diplomatique il y a
puis encore esprer de la justice et    deux individus bien distincts dont
des bonts de S. A. R. monseigneur le   on n'a jamais confondu les deux
grand duc, qu'elle voudra le faire      caractres.
officiellement  Paris.
                                        Or, c'est de l'individu priv dont
Vous tes, M. le baron, trop homme du   il est ici question, mais aprs
monde et trop homme d'affaires pour ne  tout, que me ferait la dclaration
pas sentir que je dois me servir des    que vous avez demande?
preuves et des documens qui sont  ma
disposition pour confondre d'aussi      Changerait-elle quelque chose aux
grandes infamies, et que j'ai un droit  faits?
acquis  clairer ma conduite  cette
funeste poque.
                                        Si votre cour les prend sur son
Vous rendrez donc, j'en suis sr,       compte, cela pourra vous tre bon
justice  ma dmarche. J'attends la      quelque chose; mais en quoi cela
rponse de V. E. avec la confiance que  peut-il altrer la vrit des
m'inspire votre ancienne amiti pour    argumens que je vous oppose?
moi, et je la prie d'agrer l'assurance
de ma haute considration et de mes     Est-ce en dsespoir de cause que
sentimens dvous.                      vous avez eu recours  ce moyen?
                                        Vous n'tes point fond  vous
DALBERG.                                plaindre de mon attaque;
                                        vous proclamez vous-mme votre
                                        trahison envers celui qui ne fut
                                        que votre bienfaiteur et celui de
                                        toute votre famille. Vous
                                        outragez sa cendre aprs avoir
                                        trouv honneurs, fortune et
                                        considration sous les rameaux de
                                        sa gloire. Vous vous tes fait le
                                        pilote des intrigues trangres,
                                        pour dtruire un trophe qui vous
                                        protgeait.

                                        Moi, je dfends la mmoire de
                                        celui-l mme que vous offensez
                                        lorsqu'il n'est plus; j'acquitte
                                        le mandat de la reconnaissance,
                                        et, en le faisant, je ne m'attends
                                        mme  aucune justice de la part
                                        de ceux qui cherchent  mettre
                                        l'opinion sous le joug de leur
                                        haine personnelle. Mais ce n'est
                                        pas pour eux que j'cris, d'autres
                                        me liront avec plus d'quit; le
                                        jour de la justice pourra bien
                                        tarder, mais il arrivera.




 XV.

      M. le prince de Talleyrand, chteau de Herrnsheim, prs Worms, le
     13 novembre 1823.


     Mon prince,

M. de Rovigo attend donc de bien        Quoique j'aie dj expliqu la
grandes faveurs pour avoir lanc dans   part que M. de Dalberg a eue  cet
le monde un aussi infme libelle. Je le vnement, je crois devoir
reois ici,  cent cinquante lieues de  quelques rponses aux injures que
Paris. Il me dsigne dans une note;     contient sa correspondance.
elle renferme autant de faussets que
de phrases. J'ai les minutes de ma      Je n'avais aucun projet d'ambition
correspondance officielle avec la cour  ou de fortune, en cherchant 
de Baden, elles suffiraient pour        faire clore une vrit historique
confondre d'aussi absurdes et d'aussi   de dessous les tnbres dont des
perfides insinuations, faites pour      intrigans l'avaient couverte.
plaire je ne sais  qui. Je dois
attendre de vous, mon prince, la        Depuis long-temps des avis
dclaration qu' l'poque de ce drame   particuliers avaient fortifi mes
je me tenais trs-loign, comme je le  soupons contre M. de Dalberg, et
devais, du ministre franais; mes      sa correspondance officielle est
rapports plus particuliers avec vous,   venue les justifier. Je dois donc
et dont je m'honore, datent de la       me fliciter d'en avoir provoqu
Pologne, o nous fmes de communs       la publication.
efforts avec M. le baron de
Vincent, pour empcher que la guerre de Les lecteurs jugeront si les
1807 ne dvastt une plus grande partie remarques que j'y fais sont
du monde.                               justes, et eux seuls sont
                                        comptens pour prononcer.

                                        Quant  l'opinion manifeste ici
                                        par M. de Dalberg sur mon compte,
                                        je ne puis pas raisonnablement
                                        m'attendre  ce qu'il me traite
                                        avec plus de dfrence qu'il ne
                                        l'a fait envers son bienfaiteur.

La rsistance que l'Europe opposait    Vous tiez ministre germanique?
Bonaparte, lorsqu'il voulut monter sur  pourquoi avez-vous contribu 
le trne de France, avait ranim les    empcher l'Allemagne d'avoir une
esprances de l'migration.             chance de plus?

Le procs de Pichegru, de MM. de        Vous tiez donc dj autant
Polignac et de Rivire s'instruisait   officieux qu'officiel, et il n'y
Paris; j'y arrivais comme ministre      avait pas deux ans que le duc
envoy de l'lecteur de Baden; j'eus    d'Enghien tait mort.
ordre de m'informer s'il existait une
plainte contre les migrs qui
habitaient l'lectorat, et si leur
sjour avait des inconvniens. Vous me
rpondtes que vous ne pensiez pas que
le gouvernement de Baden dt tre plus
svre que n'tait le gouvernement
franais, que vous ne connaissiez
aucune plainte  leur gard, et qu'il
fallait les laisser tranquilles. Je
transmis cette rponse  l'lecteur.

L'enlvement eut lieu sur les faux      Quand vous avez vu son territoire
rapports de la police secrte de        viol, vous n'avez pu douter qu'on
Bonaparte. Ici, M. de Rovigo dit vrai.  vous avait tromp; alors vous
On m'a assur que les agens de cette    tiez fond  clater ouvertement;
police commirent alors la mprise de    mais loin de l, votre prince a
dsigner un M. de Thumery, attach     pous une princesse de la famille
monseigneur le duc d'Enghien, comme     de l'empereur Napolon, et vous
tant le gnral Dumouriez, venu        tes devenu l'homme de sa
d'Angleterre  Ettenheim.               politique!

Cette fausse information doit avoir
ajout aux alarmes du premier consul;
il craignait qu'un mouvement immdiat
ne s'organist sur la frontire.

Je sais que le roi de Sude, qui se     Voil le seul avis que le duc
trouvait alors  Carlsruhe, et          d'Enghien a reu, et non pas celui
l'lecteur, firent avertir le prince    donn par un prtendu courrier de
qu'il pouvait courir des dangers, et    M. de Talleyrand et dont on n'a
qu'il devait s'loigner; il tarda, et   parl que depuis la restauration.
fut la malheureuse victime de sa
scurit.                               Si, comme je l'ai dj dit, le duc
                                        d'Enghien avait reu un avis de
Aprs cet vnement, et lorsque la      Paris, il n'aurait ni tard ni
Russie se pronona  Ratisbonne sur     hsit  s'loigner.
cette violation d'un territoire
tranger, on dsira que l'lecteur
voult se prter  des explications
officieuses: la cour de Berlin,
dsirant loigner la guerre, en fit un
objet de ngociation  Paris. Vous
devez vous rappeler, mon prince, la
rsistance que j'opposai  M. de
Lucchesini, pour que l'lecteur
n'accdt  rien qui pt compromettre
sa dignit morale et la haute opinion
que l'on avait de sa loyaut et de ses
vertus. Ma correspondance renferme ces
dtails. Dans les temps o nous vivons,
et o on exalte de nouveau toutes les
passions, on doit, mon prince, clairer
la part qu'on a prise aux affaires
publiques, lorsqu'on est calomni.

Il est connu que sous votre ministre
vous n'avez cess de modrer les
passions violentes de Bonaparte; vous
dsiriez que les longs malheurs de
l'Europe finissent avec lui et par lui;
mais telle n'a pas t la volont du
destin; votre nom se rattache  un
grand vnement, et je me fliciterai   Cette part n'est pas douteuse;
toujours de la faible part que j'y ai   mais avec de tels sentimens,
eue. La funeste catastrophe sur         comment avez-vous pu, moins d'un
laquelle on a de nouveau attir         an auparavant, avoir mis votre nom
l'attention, a t suffisamment connue  au bas de la dlibration de la
avant le temps, pour pouvoir tre       section du conseil d'tat dont
attribue  qui elle appartient,        vous faisiez partie alors, et qui
Bonaparte seul, mal inform par ce que  condamnait le respectable M.
la police avait de plus vil, et         Frochot (prfet de la Seine), pour
n'coutant que sa fureur, se porta     ne pas s'tre oppos avec assez de
cet excs sans consulter; il fit        force  l'entreprise de Mallet, le
enlever le prince avec l'intention de   23 octobre 1812?
le tuer! Il est dplorable de devoir de
nouveau s'occuper de faits qui          Il me semble que cette sentence,
dshonorent autant cette pauvre         signe par vous, est devenue la
humanit.                               vtre; il ne faut qu'attendre le
                                        jour de la justice. Ce ne sont
Si vous me faites l'honneur de me       pas, comme vous le dites, les
rpondre, mon prince, veuillez envoyer  agens de  police qui ont tromp
votre lettre  mon htel, d'o elle me  l'empereur, puisqu'elle ne s'est
sera transmise, et agrez l'hommage     pas mle de cette affaire.
respectueux et dvou que je vous
offre.                                  Non, Monsieur, l'empereur n'a
                                        point fait enlever ce prince avec
DALBERG.                                l'intention de le tuer; si
                                        toutefois c'tait votre opinion,
                                        vous seriez mille fois coupable de
                                        n'en avoir pas prvenu votre cour
                                        lorsqu'il en tait temps encore,
                                        comme on le voit par votre
                                        correspondance elle-mme.

                                        Mais soit que vous fussiez
                                        coupable, ou que vous n'ayez t
                                        que tromp, que n'est-on pas
                                        autoris  penser en vous voyant
                                        moins de deux ans aprs dans les
                                        intimits de la politique de celui
                                        que vous outragez si ingratement?




 XVI.

Copie de la lettre de M. le baron de Berstett.


     Carlsruhe, le 16 novembre 1823.

     Monsieur le duc,
Aussitt aprs la rception de la
lettre que V. E. m'a fait l'honneur de
m'adresser en date du 12, je me suis
occup, conformment  ses dsirs, 
parcourir la srie de sa correspondance
officielle de 1804 avec le baron
d'Edelsheim. Je n'y ai trouv que ce
que je m'attendais  y trouver
relativement  l'indignation que vous a
fait prouver l'horrible assassinat du
duc d'Enghien; toutes vos lettres de
cette poque expriment avec nergie ce
sentiment, et si vous jugez  propos,
M. le duc, de faire usage de
quelques-unes des minutes que vous avez
conserves, je pense que le
dchiffrement de votre dpche n 25,
du 22 mars 1804, sera plus que
suffisant pour confondre vos
calomniateurs.

Peut-tre pourriez-vous y ajouter un    Il est remarquable que M. de
extrait du 27 mars n 27, pour prouver  Dalberg n'ait pas publi ce
qu' l'poque fatale vous n'aviez pas   numro. C'est grand dommage, et il
encore  vous rjouir de la confiance   serait bien  dsirer que
du ministre des affaires trangres   l'ex-ministre de Bade se dcidt 
Paris; si toutefois vous trouvez qu'il  le faire. D'ici l on ne pourra
vaille la peine de vous justifier sur   s'expliquer cette rserve que par
le reproche ridicule qu'on vous a fait  la supposition qu'il y tient sans
sur votre intimit avec lui.            doute sur M. de Talleyrand un
                                        langage qu'il a des motifs
J'enverrai par la poste de demain au    puissans de ne pas tenir
bailli de Ferrette, les copies des      aujourd'hui.
pices les plus intressantes de votre
correspondance de cette poque, pour en
faire usage partout o cela pourra vous
tre de quelque utilit, comme des
pices authentiques qu'il a trouves
dans les papiers de la lgation.

J'espre que cette mesure remplira vos
vues, et je serais charm si elle
pouvait contribuer  vous tranquilliser
sur les effets d'une calomnie 
laquelle vous ne deviez pas assurment
vous attendre.

Charm de trouver une occasion pour     M. de Berstett tait encore 
renouveler  V. E. l'assurance de ma    cette poque de 1804 un jeune
haute considration, je la prie de ne   homme peu vers dans les affaires,
jamais douter de la sincrit de mon    et du reste plac trop loin du
parfait dvouement.                     point d'optique pour juger
                                        sainement de l'effet du tableau
     _Sign_, BERSTETT.                 dont on retrace une scne dans ce
                                        cas-ci.

                                        D'ailleurs cette lettre-ci ne
                                        prouve rien, sinon que l'on peut
                                        regarder comme authentiques les
                                        lettres publies par M. de
                                        Dalberg.




 XVII.

Lettre de M. de Talleyrand  M. de Dalberg.


     Paris, le 20 novembre 1823.

Je viens de recevoir votre lettre du 13
novembre, mon cher Duc; elle est
excellente. Je l'ai lue  plusieurs     Voil qui est vite dcider la
personnes de diffrentes opinions: on   question. On dit que quand Satan
est d'accord. On la trouve sans         fut devenu vieux, il se fit ermite
rplique. J'ai t tent de la faire    pour absoudre ses confrres: reste
imprimer; mais plus de rflexions m'ont  savoir si l'absolution fut
conduit  penser qu'il y aurait         efficace.
peut-tre une autre marche  suivre. Il
ne faut pas mettre trop d'importance 
l'attaque du duc de Rovigo. Le public   Le public, dites-vous? Quel
en a fait justice, et justice complte; public? C'est sans doute celui de
vous verrez que tout le monde a t     certains salons, car le vritable
indign de toute la bassesse que        public, celui qui est  l'abri des
renferment les atroces calomnies du duc intrigues et des coteries, dont,
de Rovigo. Le jugement est port; on ne par cela mme, le jugement est
veut plus de cette affaire.             sans appel, pense qu'il y a de la
                                        bassesse  trafiquer de
                                        l'indpendance de son pays, mais
                                        qu'il n'y en a jamais  dmasquer
                                        un tratre, ou  dchirer le voile
                                        de l'hypocrisie.

Je n'ai, quant  moi, rien  publier,
et je ne publierai rien. J'ai crit au  Je le crois. Que pourriez-vous
roi une lettre; c'est tout ce qu'il y a dire qui ne vous accust plus
eu et tout ce qu'il y aura de moi dans  encore que ne le fait votre
cette infme affaire. Adieu. J'espre   silence? Vous vous plaignez;
vous revoir sous peu de jours. Mille    tes-vous fond  le faire? Aprs
amitis.                                avoir suscit tous les grands
                                        dsordres de l'tat, caus la
                                        dvastation de la fortune
                                        publique, vous en tes rduit 
                                        accuser votre propre ouvrage, pour
                                        tcher de conserver quelque crdit
                                        prs de vos anciens amis; mais ce
                                        crdit-l mme passera, et il ne
                                        vous restera que la prtention de
                                        fixer le ridicule et de mettre le
                                        vice en crdit.

                                        _N. B._ Je demanderai au lecteur
                                        si cette lettre ne fait pas
                                        souponner que celle du duc de
                                        Dalberg a t concerte entre les
                                        deux correspondans. J'ai t
                                        tent de la faire imprimer, dit M.
                                        de Talleyrand, et vite M. de
                                        Dalberg imprime. Cette manoeuvre,
                                        de faire agir un autre et de tout
                                        avancer sous son nom, sans
                                        paratre, afin de conserver ses
                                        manoeuvres indpendantes; la
                                        confiance o il parat tre qu'il
                                        a russi  faire disparatre
                                        toutes les pices de cette
                                        affaire, scurit qui pourrait
                                        bien tre trouble, tout cela est
                                        conforme au caractre connu de M.
                                        de Talleyrand, et tout--fait
                                        d'accord avec ses antcdens.
                                        Frapper dans l'ombre, et se tenir
                                         l'cart; mettre les autres en
                                        avant, et se conserver la facilit
                                        de recueillir le fruit de leurs
                                        menes, ou de les dsavouer, selon
                                        la circonstance, c'est ce que bien
                                        des gens ont appel du talent,
                                        sans rflchir que l'histoire
                                        pourrait bien un jour le qualifier
                                        autrement.




NOTES


[1: C'tait le pre de M. de la Bouillerie.]

[2: On se souvient qu'il avait envoy au Directoire la correspondance
trouve dans les fourgons du gnral autrichien Klinglin, laquelle
attestait que Pichegru tait en communications criminelles avec le
prince de Cond, et qu'il prparait les revers de sa propre arme.]

[3: Propos rapport par les compagnons de George, lorsqu'on les
interrogeait sur ce qu'ils avaient fait, vu et entendu.]

[4: Il n'y avait qu' Londres qu'on entretenait une surveillance parmi
les rfugis de la guerre de l'Ouest.]

[5: M. de Rivire, que j'eus occasion de voir au Temple, me confirma
dans l'opinion que j'nonce ici. Je lui tmoignai mon tonnement de le
voir lui et M. de Polignac acolls  pareille compagnie; je lui parlai
de ce qu'il avait d souffrir en entendant, aux dbats, le dtail des
attrocits dont ces malheureux s'taient rendus coupables. Il convint
qu'en effet sa position avait t pnible, et m'apprit comment il
s'tait dcid  venir  Paris.

M. le comte d'Artois ne recevait depuis long-temps que les rapports les
plus invraisemblables;  entendre ceux qui les lui adressaient, il
semblait qu'il n'avait plus qu' se prsenter, que tout allait lui
obir. Il tait difficile, en considrant la source d'o partaient ces
rapports, de se dfendre de l'impression qu'ils devaient naturellement
produire. Cependant, me dit M. de Rivire, je ne partageais pas le moins
du monde les esprances qu'on nous donnait. Je dis ma faon de penser au
prince; je lui demandai la permission de venir en juger moi-mme, et lui
annonai qu'il pourrait se dterminer sur mon rapport, parce que je ne
me laisserais aller  aucune illusion. Son A. R. consentit  ce voyage.
Je vins  Paris; je ne tardai pas  me convaincre que l'on nous
trompait, et j'allais repartir lorsque je fus arrt.]

[6: Un officier de M. le duc de Bourbon, qui tait  cette poque
attach au duc d'Enghien, a contest cette assertion. Je ne cherche pas
les motifs qui l'ont fait agir; quant  moi, je n'avais d'autre intrt
en la notant, que celui de la vrit historique, qui tait loin
d'accuser le courage de M. le duc d'Enghien. Au reste, ce prince a bien
pu faire un mystre  ses officiers de quelques dmarches qu'il ne
cachait pas  ses domestiques. Je persiste donc, parce que celui qui m'a
rapport le fait est digne de foi, et srement connu de mon rfutateur.
Un Strasbourgeois m'a mme assur qu'il tait notoire dans ce temps, 
Strasbourg, que l'on s'y prtait  des facilits pour laisser repasser
le duc d'Enghien le soir par la citadelle et regagner le pont du Rhin.]

[7: Je sais que, depuis la mort de M. le duc Cambacrs, on se donne
beaucoup de mouvement pour faire supprimer cette circonstance, qui est
rapporte dans ses mmoires manuscrits; mais il n'en est pas moins vrai
qu'elle y est telle que je viens de la citer, et assurment, s'il et
vcu, il n'aurait fait aucun sacrifice  celui qui est le plus intress
 la faire disparatre.]

[8: Voyez aux _documens_, n 1. Cette lettre du premier consul au
ministre de la guerre est du 10 mars 1804. Voyez, n 2, _Lettre du
ministre de la guerre au gnral Ordener_.]

[9: Voir, n 3, _Lettre de M. Talleyrand  l'lecteur de Baden_, du 10
mars 1804.]

[10: J'ignorais cette circonstance de l'arrestation de la voiture du
prince, depuis onze heures jusqu' quatre du soir  la barrire, lorsque
j'ai publi en 1823 ce que je savais de cet vnement.]

[11: En quittant _le Bellrophon_ dans la rade de Plymouth en 1815, j'ai
t transport  bord de la frgate _l'Eurotas_ pour tre conduit comme
prisonnier  Malte.

Le capitaine de cette frgate tait un M. de Lilycrap: pendant la
traverse, il m'a racont souvent qu'il avait t employ prs de Drack
sur les bords du Rhin;  cette poque, qu'il avait t envoy par lui en
tout sens dans toutes les petites cours d'Allemagne, prs des migrs 
Offembourg et  Ettenheim chez M. le duc d'Enghien.

Il pestait encore de rage contre Mhe qui, disait-il, les avait si
compltement jous.]

[12: Ce propos a une concidence avec l'esprance qu'avait le gnral
Moreau, d'tre revtu de la puissance consulaire, et avec les refus
qu'il fit de s'engager dans les principes de George. J'ai appris depuis
la restauration, que, dans une autre entrevue, George lui avait dit que
son projet tait tout prt, qu'il frapperait le premier consul tel jour
(qu'il lui dsignerait), et qu'il ne lui demandait que de partir
d'avance avec le gnral Pichegru, pour se rendre dans les environs de
Boulogne, y attendre la nouvelle de l'vnement, et ne pas perdre de
temps pour agir sur l'arme; ce que Moreau refusa positivement. De sorte
que George fut oblig de retarder son coup par la conviction qu'il
acqurait, qu'il n'aurait abattu le premier consul qu'au profit du
gnral Moreau.

C'est alors qu'il dit: Un bleu pour un bleu, j'aime encore mieux celui
qui y est que ce j... f... l.]

[13: Le monument que l'on a lev au gnral Pichegru depuis 1815 est la
meilleure rponse  faire  ceux qui, dans ce temps-l (1804), le
regardaient comme une victime ainsi que Moreau.]

[14: Ceci a t crit en 1815. On a cit plus haut des faits et des
rvlations venus  ma connaissance depuis 1823.]

[15: Le ministre anglais a prtendu qu'il tait tranger au projet de
George. Voici la note remise au nom de Sa Majest Britannique, le 30
avril 1804, aux ministres des cours trangres.

S. M. m'a ordonn de dclarer qu'elle espre ne pas avoir besoin de
repousser avec le ddain et l'indignation qu'elle mrite, la calomnie
atroce et dnue de fondement, que le gouvernement de S. M. participait
 des projets d'assassinats: accusation dj porte aussi faussement et
aussi calomnieusement par la mme autorit contre les membres du
gouvernement de S. M. pendant la dernire guerre; accusation si
incompatible avec l'honneur de S. M. et le caractre connu de la nation
britannique, et si compltement dnue de toute ombre de preuve, que
l'on peut prsumer avec raison qu'elle n'a t mise en avant dans le
moment actuel qu'afin de dtourner l'attention de l'Europe de la
contemplation de l'acte sanguinaire qui a t commis rcemment par
l'ordre direct du premier consul de France, en violation du droit des
gens et au mpris des lois les plus simples de l'honneur et de
l'humanit.

Imprim  Paris, chez les frres Baudouin, _Mmoire historique sur la
catastrophe de monseigneur le duc d'Enghien_, pages 267 et 268.

De qui donc Wright, officier de la marine royale anglaise, et de plus
commandant un btiment de guerre de cette marine, pouvait-il avoir reu
des ordres pour embarquer et dbarquer  notre cte George et les siens?

Y a-t-il en Angleterre une autre autorit que les offices du
gouvernement qui commande  la marine?]

[16: Son dfenseur, en me parlant de cette affaire pendant mon
administration, m'a dit que si dans son plaidoyer il avait admis cette
entrevue comme constante, il ne lui serait rest aucun moyen de sauver
le gnral Moreau, que le moindre contact avec George perdait sans
ressource.]

[17: Aprs l'affaire de George, dans laquelle le premier consul avait
t bien servi, on ne manqua pas de lui dire: Voyez cependant, il a t
six mois  Paris sans qu'on s'en doutt. Il est clair que, s'il y avait
eu un ministre de la police, on n'aurait pas couru ce danger. Bien
mieux, George n'aurait pas os y venir, si Fouch avait encore t
ministre. On persuada aisment au premier consul de rtablir ce
ministre; il devenait ncessaire, surtout  cause des changemens qui se
prparaient et qui allaient mettre les intrigues en mouvement. Le
premier consul penchait pour M. Ral. Je ne sais ce qui le porta  se
dcider en faveur de M. Fouch qui rentra au ministre. Celui-ci tait
persuad qu'il n'en tait sorti que par les oeuvres de M. de Talleyrand;
il y revint donc avec la rsolution de lui nuire autant qu'il le
pourrait, et effectivement il ne manqua pas une occasion de le faire.]

[18: On a le droit d'observer que c'tait l'arme qui avait donn le
signal, et qui avait entran par son exemple. Mais qui est-ce qui avait
fait respecter le nouvel ordre social tabli en France, ainsi que les
institutions qui en avaient t la consquence? N'taient-ce pas les
efforts de l'arme? Sous quelle garantie tout cela tait-il plac?
N'tait-ce pas sous celle de l'arme?

Pour dtruire ces institutions, par o devait-on commencer, si ce
n'tait par leur auteur? et aprs lui, qui est-ce qui tait le plus
menac, si ce n'tait l'arme? (Tmoin les vnemens de 1815.) Celle-ci
ayant, comme toute la France, travers la rvolution, voyait un danger
pour elle-mme; il n'tait donc pas surprenant qu'elle chercht la
premire  s'en garantir.]

[19: Avant que le premier consul mt la couronne impriale sur sa tte,
il avait t nomm consul  vie  la suite d'un vote populaire, le 2
aot 1802. Ses ennemis lui ont reproch l'assentiment qu'il donna au
snatus-consulte qui le perptuait ainsi dans l'autorit, comme un acte
ambitieux par lequel il a voulu prparer son avnement au trne.

En examinant sans partialit tout ce qu'ils ont pu dire  ce sujet, on y
reconnat les caractres de la passion et de l'envie. Il ne faut que se
reporter  cette poque pour s'en convaincre.

Le consulat ne devait d'abord tre exerc que pendant dix ans, et l'on
se rappelle combien l'esprit de parti troublait la tranquillit
intrieure, et  combien de discordes on aurait encore t expos, si
une main ferme n'avait pas contenu toutes les factions. Or, que
serait-il arriv lorsqu'il aurait fallu lire un successeur au premier
consul? Vraisemblablement les partis se seraient agits, et comme les
militaires auraient fait la loi, les votes auraient t partags entre
le premier consul et le gnral Moreau.

Je suppose que celui-ci et t lu; qu'aurait-il fait? Il n'y a que des
hommes sans exprience qui ne conviendront pas qu'il aurait dfait tout
ce que son prdcesseur avait tabli; et comme il aurait d craindre,
par suite du mcontentement que cela aurait excit, qu' l'lection
suivante on rlt le gnral Bonaparte, il se serait empress d'y
apporter des obstacles, si mme il n'avait pas fait pire, sous le
prtexte qu'il conspirait contre la tranquillit de la rpublique.
L'histoire de ces sortes de gouvernemens n'est pleine que d'vnemens
semblables.

Aprs Moreau, on en aurait lu un autre, qui  son tour lui aurait fait
la mme chose, et ainsi de suite comme  Constantinople. Le gnral
Bonaparte aurait t un fou de s'y exposer, et on se serait moqu de lui
de n'avoir pas su se servir du pouvoir, lorsqu'il en tait revtu. Dans
ces cas-l, le premier qui a la place fait fort bien de ne pas la
quitter. Et d'ailleurs, comment les amis de la libert n'ont-ils pas
tabli ce gouvernement pendant que l'empereur tait en gypte? Alors ils
taient matres du terrain, et pouvaient s'y constituer comme ils
auraient voulu.]

[20: C'est  ce voyage qu'il fit venir M. de Massias. Voyez chap.
complmentaire  la fin de ce volume.]

[21: Lauriston, comme aide-de-camp de l'empereur, l'accompagnait  ce
voyage.]

[22:  la suite de la premire visite qu'il fit faire par les
architectes, que j'accompagnai ainsi que Duroc, ceux-ci furent si
effrays de la quantit de rparations qu'exigeait ce palais monumental,
qu'ils convinrent unanimement qu'il en coterait plus pour le rparer
que pour le dmolir.]

[23: Le moment fix pour le dpart du pape des Tuileries pour
l'archevch prouva un moment de retard par une cause singulire. Tout
le monde ignorait en France, et mme aux Tuileries, qu'il tait d'usage
 Rome, quand le Pape sortait pour officier dans les grandes glises,
comme celle de Saint-Jean-de-Latran par exemple, qu'un de ses principaux
camriers partt un instant avant lui, mont sur un ne et portant une
grande croix de procession. Ce fut au moment mme de se mettre en
marche, qu'on apprit cette coutume. Le camrier n'aurait pas voulu, pour
tout l'or du monde, droger  l'usage et prendre une plus noble monture.
Il fallut donc mettre tous les piqueurs des Tuileries en recherche; on
eut le bonheur de trouver un ne assez propre que l'on se hta de
couvrir de galons. Le camrier traversa avec un sang-froid imperturbable
l'innombrable multitude qui bordait les quais, et qui ne pouvait
s'empcher de rire  ce spectacle bizarre qu'elle voyait pour la
premire fois.]

[24:

Monsieur le gnral de division Savary, mon aide-de-camp,

Vous partirez dans la journe en toute diligence pour Bruxelles. Les
pices ci-jointes vous feront connatre l'objet de votre mission. Vous
irez voir le prsident de la cour criminelle et le procureur imprial,
et, sans faire aucun nouvel clat, ni laisser pntrer le but de votre
voyage, vous recueillerez les renseignemens convenables, qui me mettent
 mme d'avoir une ide prcise sur cette affaire, ainsi que sur la
ncessit des mesures que l'on propose.

Vous irez aussi  mon chteau de Lacken, pour voir dans quelle
situation sont les travaux.

Vous irez de l  Anvers; vous y visiterez dans le plus grand dtail
l'arsenal, les chantiers de construction, les magasins, les chaloupes
canonnires et autres btimens de la flottille qui se trouvent en
armement. Vous reviendrez par Bruges, Ostende, Dunkerque, Calais,
Ambleteuse, Vimereux et Boulogne. Vous resterez dans chacune de ces
villes le temps ncessaire pour bien voir la situation de l'arme de
terre et de mer, et vous mettre  mme de me rendre compte de tout ce
qui peut m'intresser. Vous m'crirez de Bruxelles sur l'affaire de ...,
et de chacune des autres villes sur tout ce qui a rapport  votre
mission. Vous causerez avec le gnral Davout et les autres gnraux, et
toujours dans ce sens que je compte que l'arme et la flottille ne
cessent pas d'tre maintenues sur un pied respectable et dans la
meilleure discipline. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte
garde.

Malmaison, ce 24 ventse an XIII.

     NAPOLON.
]

[25: L'arme qui aurait pass le dtroit est celle qui a combattu depuis
les Russes et les Autrichiens. Si elle n'et pas conquis l'Angleterre,
comme je le crois, au moins et-elle amen une paix bien autre que
celles que nous sommes accoutums de faire avec ce pays.]

[26: J'ai eu occasion de m'assurer depuis, que lors de la runion des
troupes russes  leur frontire pour oprer ce mouvement, la Russie
avait fait demander passage  la Prusse, que non seulement la cour de
Berlin le refusa, mais qu'elle mobilisa une arme pour s'opposer au
passage. Ce fut sur ces entrefaites que la Prusse apprit la violation de
son territoire par le corps de Bernadotte. Elle tmoigna la mme humeur,
et ouvrit le passage aux Russes. L'empereur profita de cette mauvaise
disposition contre la France, et hta son voyage  Berlin pour entraner
la Prusse dans sa politique.

Depuis cette poque, les choses n'ont t que de mal en pis avec ce
pays. Ce n'est pas le moindre inconvnient de sa position gographique.
Il sera long-temps encore oblig de rester dans le disque de la
puissance qui le menace le plus. Si l'arme franaise, au lieu d'tre
entirement occupe  Boulogne, et pu lui offrir la certitude d'tre
secouru  temps, jamais la Prusse n'aurait dvi d'une alliance qui lui
tait naturelle et ncessaire.]

[27: Ce fut  cette occasion qu'il connut l'vque d'Augsbourg, qui
tait autrefois lecteur de Trves; il conut de l'estime pour lui, et
ce prince en retour s'attacha  l'empereur, qu'il considrait comme lui
ayant fait donner l'vch d'Augsbourg, sans lequel il n'aurait eu
aucune indemnit de la perte de son lectorat.]

[28: D'aprs la capitulation de Memingen, les officiers retournaient
chez eux. On laissait entrevoir au prince Maurice qu'en cas de retard de
la part du gnral Mack, on n'accorderait pas cette faveur.]

[29: On a vu plus haut que des environs d'Ingolstadt il avait t envoy
contre l'archiduc Ferdinand, pour empcher sa runion avec la grande
arme par la Bohme.]

[30: L'empereur avait reu la nouvelle du dsastreux combat naval de
Trafalgar.

L'amiral Villeneuve, aprs son combat contre l'amiral Calder, avait
ralli l'escadre du Ferrol et tait all  Cadix avec l'escadre
espagnole. L'empereur avait sans doute ordonn au ministre de la marine
de lui retirer le commandement de ses flottes, car celui-ci envoya
l'amiral Rosilly pour le remplacer. Il en prvint Villeneuve par un
courrier; y ajouta-t-il quelques reproches, c'est ce que j'ignore: mais
il fallait bien qu'il y et quelque chose de semblable, puisque
Villeneuve sortit de Cadix sans but avec les flottes franaise et
espagnole, pour attaquer l'escadre anglaise, commande par Nelson.

L'engagement eut lieu au cap Trafalgar. Nous avions en tout trente
vaisseaux ou mme trente-un. Les Anglais n'en avaient pas au-del de
trente-deux ou trente-trois, et cependant nous fmes non seulement
battus, mais dtruits; en rsultat, nous perdmes dix-huit vaisseaux, le
reste rentra  Cadix.  la vrit, l'amiral Nelson fut tu dans le
combat, mais cela ne faisait rien  l'honneur des armes. Villeneuve fut
pris et emmen en Angleterre.

L'amiral espagnol Gravina fut bless, et mourut des suites de sa
blessure. On reprocha beaucoup  l'amiral Dumanoir, qui commandait
quatre vaisseaux de rserve, d'avoir amen sans combattre; on prtendit
que, s'il avait attaqu, il aurait rpar les affaires; il fut traduit 
un conseil de guerre, et acquitt, comme cela tait habituel.]

[31: Les Franais pourraient aujourd'hui parler avec plus de raison de
l'ambition de la Russie.]

[32: L'empereur venait de recevoir de M. Delaforest, son ministre 
Berlin, l'avis que la cour de Prusse avait pris parti pour les coaliss,
et qu'elle envoyait M. de Haugwitz  son quartier-gnral pour le lui
signifier. Le ministre arriva effectivement  Brunn peu de jours aprs
moi; comme l'empereur avait dj bien assez d'ennemis sur les bras, il
ne voulut pas donner  la Prusse l'occasion de se compromettre encore.
Il renvoya M. de Haugwitz  son ministre des relations extrieures, qui
tait  Vienne, et auquel il crivit en consquence, bien persuad que,
si la bataille qu'il se disposait  livrer tait heureuse, les affaires
de la Prusse s'arrangeraient facilement, et que, si au contraire il la
perdait, sa position ne serait pas plus mauvaise. Cette politique se
trouvait dans l'intrt de la Prusse.]

[33: On remarquera facilement que l'auteur nomme souvent un marchal
pour indiquer son corps d'arme, et un gnral de division pour indiquer
la division commande par ce gnral.]

[34: C'est dans ce moment que l'empereur envoya du champ de bataille,
son aide-de-camp Lebrun, porter la nouvelle du succs  Paris, et qu'il
envoya galement un officier  l'lecteur de Bavire et  celui de
Wurtemberg.]

[35: Jusqu'en 1806, nous avons vu l'infanterie russe mettre ses
havresacs par terre, avant de commencer le feu, de manire que, quand
elle tait repousse, elle perdait tous ses bagages.]

[36: Nous tions au 5 dcembre  la pointe du jour; la bataille avait eu
lieu le 2.]

[37: Il faut observer que les dbris de l'arme russe avaient beaucoup
de chemin  faire pour venir s'opposer  Davout.]

[38: Cependant l'armistice ne devait concerner les Russes qu'aprs que
l'empereur Alexandre aurait accept les conditions arrtes  l'entrevue
des deux empereurs, et ce n'est que dans la nuit du 4 au 5 qu'il m'a
donn sa parole d'y souscrire.]

[39: Effectivement trente-six mille Russes y taient avec le gnral
Buxhoewden; ils auraient t joints aux Prussiens, si nous eussions perdu
la bataille.]

[40: Le gnral Junot tait ambassadeur en Portugal. L'empereur, voulant
lui fournir une occasion de se distinguer, lui avait envoy ordre de
venir le joindre  l'arme; il arriva deux jours avant la bataille.
Quand il aurait tois son chemin de Lisbonne  Austerlitz, il ne serait
jamais arriv plus  propos.]

[41: Il avait, depuis un ou deux ans, fait embrasser la carrire
militaire  son frre Joseph, et lui avait donn le commandement du 4e
rgiment de ligne au camp de Boulogne. Ce prince prsidait  Paris le
conseil des ministres en l'absence de l'empereur.]

[42: C'est pendant le sjour  Munich que l'on abandonna le calendrier
rpublicain, pour reprendre le calendrier ancien.]

[43: On regarda avec raison la retraite de M. Chaptal comme un malheur:
c'tait l'homme de France le plus fait pour donner de l'essor 
l'industrie nationale; il avait une opinion  lui, et avait le courage
de la dfendre; il n'entretenait l'empereur que d'ides de paix. La
mchancet fit parvenir aux oreilles de l'empereur des contes absurdes
sur de prtendues spculations de ce ministre. Il tait naturel qu'ayant
dans sa fortune de grands tablissemens de chimie, il ne les dtruist
point, par la raison qu'il tait ministre.

L'empereur reconnut plus tard qu'on l'avait tromp; M. Chaptal tait un
des hommes dont la conversation lui plaisait le plus, et des lumires
duquel il faisait le plus de cas: aussi tait-il toujours un des
premiers sur la liste des personnes qui avaient chez l'empereur la
faveur des entres particulires.]

[44: L'empereur traitait Clarke en enfant qui aurait pleur, si on
n'avait pas fait attention  lui. Jamais homme n'a t aussi
malheureusement organis que Clarke; courtisan par nature, on ne sait ce
qu'il n'aurait pas fait pour obtenir un regard d'approbation de
l'empereur.]

[45: D'Etten, d'Essen et de Werden dans le comt de la Marche.]

[46: Notre opinion tait fonde sur ce que lord Yarmouth avait suivi la
ngociation jusqu'au mois d'aot, poque  laquelle lord Lauderdale fut
envoy  Paris: on savait celui-ci tenir  la faction Grenville, et
oppos  M. Fox, qui, tant malade de la maladie dont il mourut dans le
milieu du mois suivant, eut peu d'influence sur le choix du ngociateur,
et sur la conduite des ngociations.

Nous avons pens que lord Lauderdale n'avait t envoy que pour
entraver et rompre ces ngociations, parce que, ds son arrive, il
refusa de reconnatre la base sur laquelle ngociait lord Yarmouth.
Ds-lors on cessa de s'entendre et tout parut fini, quoique cependant il
ne quittt Paris qu'aprs que l'empereur fut parti pour l'arme, sans
doute pour accrditer l'opinion que c'tait la France qui avait rompu.

Je crains d'avoir un peu trop dispos le lecteur  placer la cause de la
rupture dans les jactances de la jeunesse de Paris, et les alentours du
grand-duc de Berg, qui n'tait pas le seul  former des projets.
L'empereur n'tait pas de caractre  se laisser entraner par ces
petites intrigues. Il jugea la guerre invitable, parce qu'elle n'tait
que la consquence des projets de la coalition qui ne fut jamais
dissoute, qui modifia ses plans, mais n'y renona jamais.

Sur des esprits aussi invariablement prvenus que ceux qui dirigeaient
les cabinets trangers, sur des ttes vaines et vindicatives,
l'Angleterre avait trop de prise pour viter l'occasion de renouer la
partie; elle venait de faire rejeter le trait fait entre la Russie et
la France par M. d'Oubril. Des relations d'amiti liaient dj les deux
cours de Prusse et de Russie; l'Angleterre avait donc une position
facile  prendre. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'empereur tait
loin de vouloir la guerre, qui ne pouvait que remettre l'avenir en
problme, et que le roi de Prusse ne s'en souciait pas; tous deux la
firent malgr eux, l'un y fut contraint et l'autre entran. Les femmes,
les jeunes gens et les ambitieux y contriburent plus que ces deux
souverains.]

[47: Il remplaa le marchal Lefebvre, qui commandait le 5e corps, par
le marchal Lannes, qu'il avait ramen de Paris, et il donna le
commandement de la garde  pied au marchal Lefebvre.]

[48: Le prince de Hohenlohe, qui commandait cette arme, garda
Montesquiou pendant toute la bataille. On dit mme qu'il ne fit remettre
au roi la lettre dont Montesquiou tait porteur qu'aprs la bataille.]

[49: En venant de Weimar  Naumbourg, l'empereur avait pass d'abord par
la position dans laquelle le roi de Prusse avait combattu, et ensuite
par celle qu'avait occupe le marchal Davout. Les deux champs de
bataille taient encore couverts de dbris.]

[50: M. le gnral Savary, restez toute la journe dans votre position.
Portez-vous partout o vos chevaux pourront aller. Si vous pouviez aller
jusqu' Fehrbellin, il serait possible que vous y trouvassiez quelque
chose. Si vous prenez des chevaux, envoyez-les  Spandau, pour monter
les dragons. Surtout envoyez-moi des renseignemens; si vous en avez
d'importans, vous pourrez les envoyer directement au grand-duc de Berg,
qui sera  Oraniembourg.

Sur ce, etc.

NAPOLON.

 Potsdam, ce 26 octobre 1806,  4 heures du matin.. ]

[51: Ces capitulations taient plutt des dmissions du service
militaire, car les hommes, pour la plupart, retournaient chez eux.]

[52: Duroc n'tait pas dans l'habitude de se trouver sur le passage de
l'empereur, chaque fois qu'il sortait ou rentrait.]

[53: Il fallait que ces gouverneurs eussent perdu la tte, car peu de
jours auparavant, des dtachemens de troupes gars s'taient prsents
devant les mmes places, dont l'entre leur avait t refuse.]

[54: Mes instructions taient ainsi conues:

Berlin, le 18 novembre, au quartier-gnral.

D'aprs les intentions de l'empereur, vous voudrez bien, gnral,
partir sur-le-champ pour vous rendre devant Hameln.

Vous prendrez le commandement des troupes qui bloquent cette
forteresse, et vous aurez soin de faire retrancher par de bonnes
redoutes tous les postes du blocus.

Vous ferez prendre dans la place de Binteln des obusiers et des canons
pour bombarder la ville, y mettre le feu, et acclrer la reddition.
Vous ferez garnir les redoutes de petites pices de campagne, afin
d'empcher l'ennemi de faire lever le blocus, et afin de suppler, au
moyen des retranchemens et d'un bon service, au peu de troupes que vous
avez sous vos ordres.

Aussitt votre arrive, vous ferez passer  l'empereur l'tat de
l'organisation du blocus, et vous correspondrez avec moi le plus
frquemment possible.

Vous tirerez vos vivres et tout ce dont vous aurez besoin du pays
d'Hanovre.

Le 12e rgiment d'infanterie lgre doit tre parti aujourd'hui de
Cassel pour Hameln. S'il n'tait pas arrive, vous cririez au gnral
Lagrange,  Cassel, de le faire venir sans dlai, et si vous aviez
rellement besoin d'un plus grand nombre de troupes, vous demanderiez
galement au gnral Lagrange quelques uns des dtachemens de cavalerie
qu'il a  Cassel. L'intention de S. M. est que vous suppliez par de
bonnes dispositions, de l'activit et de l'nergie, au peu de troupes
que vous avez.

S. M. vous autorise, au surplus,  accorder  la garnison une
capitulation par laquelle elle sera prisonnire de guerre, les officiers
sur parole et les soldats envoys en France. Vous aurez soin que toutes
les caisses des rgimens et tout ce qui appartiendrait au roi de Prusse
nous restent.--Faites-moi passer aussi, gnral, un rapport qui fasse
connatre l'tat de la place de Binteln.]

[55: Monsieur le duc,

Le roi a vu avec un extrme mcontentement que vous ayez appel
l'attention publique sur de funestes souvenirs dont il avait command
l'oubli  tous ses sujets.

Sa Majest m'ordonne en consquence de vous faire connatre que son
intention est que vous vous absteniez de vous prsenter dans son palais.

J'ai l'honneur d'tre avec considration, monsieur le duc,

Votre trs humble et obissant serviteur.

Le prsident du conseil des ministres, charg du portefeuille de la
maison du roi pendant l'absence de M. le marquis de Lauriston.

_Sign_ comte de VILLLE.]

[56: _Voyez_ chapitre V.]

[57: _claircissemens donns par le citoyen Talleyrand  ses
concitoyens_.-- Paris, chez Laran, libraire, Palais-galit, galerie de
bois, n 245, an VII.]

[58: _Voyez_ chapitre V.]

[59: Le lendemain, ajoute M. de Massias, il fit une distribution
publique et solennelle des croix de la Lgion-d'Honneur, qu'il avait
nouvellement institue. D'aprs ses rglemens, j'y avais droit, et comme
charg d'affaires, et comme portant les paulettes de colonel; il la
distribua  tous mes collgues prsens, et je fus le seul  qui il ne la
donna pas. Le gnral Lannes, que je vis le soir, me dit que l'empereur
avait t trs content de mon courage et de ma probit, mais qu'il avait
voulu punir mon manque de respect envers mon suprieur.

Je revins  Carlsruhe. Un ou deux mois aprs mon retour, on me dit qu'un
chambellan de Sa Majest demandait  me parler; c'tait M. le comte de
Beaumont, qui me remit une lettre du grand-marchal du palais, Duroc,
dans laquelle il tait dit que l'empereur devant bientt envoyer 
Carlsruhe sa fille adoptive, la princesse Stphanie, pouse du grand-duc
de Bade, il la confiait  mes soins et  ma probit; que, pour tout ce
qui la concernait, je ne devais point correspondre avec le ministre des
affaires trangres, mais directement avec lui-mme.

Un an environ aprs l'arrive de la princesse, l'empereur me nomma
rsident-consul-gnral  Dantzick. J'occupais  peine depuis huit jours
ce nouveau poste, que je reus ma nomination  la place d'intendant de
la ville, avec de gros molumens.

 mon retour en France, o ma sant me fora de revenir en cong, il me
nomma baron, avec l'autorisation de crer un majorat.]

[60: Il serait possible que cette lettre ft celle dont l'empereur
Napolon a voulu parler en rpondant  M. O'Mara, quand il s'est plaint
qu'on ne la lui avait remise qu'aprs la mort du prince... D'aprs des
informations prises auprs des personnes attaches au cabinet de
l'empereur, on n'a point eu connaissance d'une lettre du duc d'Enghien.]

[61: Pice n 3 au _Recueil_ public par M. Dupin.]

[62: Extrait de l'ouvrage intitul: _Notice historique sur S. A. I.
monseigneur le duc d'Enghien_, par un bourgeois de Paris, pages 150 et
151, chez Blaise, libraire, rue Frou, Paris, 1822, 1 volume.]

[63: Cet ordre a t donn le jour mme de la tenue du conseil priv.]

[64: L'ordre prcdent, du premier consul au ministre de la guerre, est
du 10 mars,  onze heures du soir. Le ministre l'aura transmis au
gnral Ordener, au plus tt  deux ou trois heures du matin le 11; il
est probable que le gnral n'aura pu partir que le soir de ce mme
jour.]

[65: Il avait donc t question de ces migrs avant la tenue du conseil
priv du 10. Alors, comment M. de Talleyrand n'a-t-il pas fait avertir
le duc d'Enghien mme avant la tenue de ce conseil?]

[66: Ce dcret du 16 est la consquence de la lettre de M. de
Talleyrand, en date du 11. Elle a donc t remise au moins le 15.

Probablement, M. de Massias avait crit le mme jour, et consquemment
sa lettre aura d arriver  Paris avant le duc d'Enghien, qui n'est
parti de Strasbourg que le 18 au soir.]





End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires du duc de Rovigo, pour servir
 l'histoire de l'empereur Napolon, by Duc de Rovigo

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES DU DUC DE ROVIGO ***

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