The Project Gutenberg EBook of La Grande Marnire, by George Ohnet

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Title: La Grande Marnire

Author: George Ohnet

Release Date: March 31, 2007 [EBook #20950]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GRANDE MARNIRE ***




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LES BATAILLES DE LA VIE

LA GRANDE MARNIRE

PAR

GEORGES OHNET

CENT QUATRE-VINGT-HUITIME DITION

PARIS

SOCIT D'DITIONS LITTRAIRES ET ARTISTIQUES

_Librairie Paul Ollendorff_

50, CHAUSSE D'ANTIN, 50

1907

Tous droits rservs.

IL A T TIR DE CET OUVRAGE:

_Cinq_ exemplaires sur papier du Japon, numrots  la presse, 1  5.

_Deux cents_ exemplaires sur papier de Hollande numrots  la presse, 6
 205.




LA GRANDE MARNIRE




I


Dans un de ces charmants chemins creux de Normandie, serpentant entre
les leves, plantes de grands arbres, qui entourent les fermes d'un
rempart de verdure impntrable au vent et au soleil, par une belle
matine d't, une amazone, monte sur une jument de forme assez
mdiocre, s'avanait au pas, les rnes abandonnes, rveuse, respirant
l'air tide, embaum du parfum des trfles en fleurs. Avec son chapeau
de feutre noir entour d'un voile de gaze blanche, son costume de drap
gris fer  longue jupe, elle avait fire tournure. On et dit une de ces
aventureuses grandes dames qui, au temps de Stofflet et de Cathelineau,
suivaient hardiment l'arme royaliste, dans les tranes du Bocage, et
clairaient de leur sourire la sombre pope vendenne.

lgante et svelte, elle se laissait aller gracieusement au mouvement
de sa monture, fouettant distraitement de sa cravache les tiges vertes
des gents. Un lvrier d'cosse au poil rude et rougetre
l'accompagnait, rglant son allure souple sur la marche lasse du
cheval, et levant, de temps en temps, vers sa matresse, sa tte
pointue, claire par deux yeux noirs qui brillaient sous des sourcils
en broussailles. L'herbe courte et grasse, qui poussait sous la vote
sombre des htres, tendait devant la promeneuse un tapis moelleux comme
du velours. Dans les herbages, les vaches appesanties tendaient vers la
fracheur du chemin leurs mufles tourments par les mouches. Pas un
souffle de vent n'agitait les feuilles. Sous les feux du soleil l'air
vibrait embras, et une torpeur lourde pesait sur la terre.

La tte penche sur la poitrine, absorbe, l'amazone allait,
indiffrente au charme de ce chemin plein d'ombre et de silence.

Soudainement, son cheval fit un cart, pointa les oreilles, et faillit
se renverser, soufflant bruyamment, tandis que le lvrier, s'lanant en
avant, aboyait avec fureur, et montrait  un homme qui venait de sauter
dans le chemin creux une double range de dents aigus et grinantes.

L'amazone, tire brutalement de sa mditation, rassembla les rnes,
ramena son cheval et, s'assurant sur sa selle, adressa  l'auteur de
tout ce trouble un regard plus tonn que mcontent.

--Je vous demande bien pardon, Madame, dit celui-ci d'une voix pleine et
sonore... Je me suis trs maladroitement lanc en travers de votre
route... Je ne vous entendais pas arriver... Il y a plus d'une heure que
je tourne dans ces herbages sans pouvoir en sortir... Toutes les
barrires des cours sont cadenasses, et les haies sont trop hautes pour
qu'on puisse les franchir... Enfin j'ai trouv ce petit chemin cach
sous les arbres, et, en y prenant pied, j'ai failli vous faire jeter 
terre...

L'amazone sourit un peu, et son visage aux traits nobles et dlicats
prit une expression enjoue et charmante:

--Rassurez-vous, Monsieur: vous n'tes pas trs coupable, et je ne tombe
pas de cheval si facilement que vous paraissez le croire...

Et comme son lvrier continuait  gronder en menaant:

--Allons, Fox, la paix! dit-elle.

Le chien se retourna et, se mtant sur ses pattes de derrire, posa son
museau fin sur la main de sa matresse. Celle-ci, tout en caressant le
lvrier, examinait son interlocuteur. C'tait un homme d'une trentaine
d'annes, de haute taille, au visage nergique, encadr d'une paisse
barbe brune. Sa lvre rase et son teint basan lui donnaient l'air d'un
marin. Il tait vtu d'un costume complet de drap chin, coiff d'un
chapeau de feutre mou, et  la main il tenait une canne en bois de fer,
mieux faite pour la bataille que pour la promenade.

--Vous n'tes pas de ce pays? demanda alors l'amazone.

--Je suis ici seulement depuis hier, dit l'tranger, sans rpondre  la
question qui lui tait pose... J'ai eu la fantaisie d'aller me promener
ce matin dans la campagne, et je me suis gar... J'ai pourtant
l'habitude de m'orienter... Mais ces diables de petits chemins qui
n'aboutissent  rien forment un labyrinthe inextricable...

--O dsirez-vous aller?

-- La Neuville...

--Trs bien! Vous lui tournez le dos... Si vous voulez me suivre pendant
quelques instants, je vous mettrai dans une route o vous ne risquerez
plus de vous perdre...

--Bien volontiers, Madame... Mais j'espre que vous ne vous loignerez
pas de la direction que vous suiviez...

L'amazone secoua gravement la tte, et dit:

--Cela ne me dtourne point d'un seul pas... L'tranger fit un signe
d'acquiescement, et, spar de la jeune femme par le lvrier, qui ne
revenait pas de son antipathie et trottait en grondant sourdement, il
suivit la frache et verte perce, ne parlant pas, mais admirant la
beaut rayonnante de son guide. Par moments, des branches basses,
pendant des troncs d'arbres, barraient le chemin, et l'amazone tait
oblige de courber la tte pour les viter. Dans ce mouvement, sous son
feutre, apparaissait sa nuque blanche sur laquelle frisaient des mches
folles, et son pur profil se dtachait sur le fond sombre de la verdure.
Elle se penchait souple et se redressait avec une grce lgante et
simple, ne paraissant pas se douter qu'elle tait admire, et, soit par
fiert, soit par insouciance, ne tenant aucun compte du compagnon que le
hasard lui avait donn. Au repos, son visage exprimait une gravit
mlancolique, comme si elle vivait sous l'empire d'une habituelle
tristesse. Quels chagrins pouvait avoir cette jeune et belle personne
cre pour tre servie, choye et adore? La destine injuste lui
avait-elle donn le malheur,  elle faite pour la joie? Elle semblait
riche. Sa peine devait donc tre toute morale. Arriv  ce point de ses
inductions, l'tranger se demanda si sa compagne tait une jeune femme
ou une jeune fille. Sa haute taille, ses paules rondes, dont
l'harmonieuse ampleur tait accentue par la finesse de sa ceinture,
taient d'une femme. Mais la suavit veloute de ses joues, la frache
puret de ses yeux trahissaient la jeune fille. Le lobe ros de ses
oreilles n'tait point perc, et ni au cou ni aux poignets elle ne
portait de bijou.

Cependant il y avait prs d'un quart d'heure qu'ils marchaient dans le
chemin creux, quand ils arrivrent  une lande couverte de bruyres en
fleurs, sur lesquelles voltigeaient des papillons d'un jaune soufre. Au
bord d'une plaine, o poussait une herbe maigre et brle par le soleil,
des moutons paissaient sous la garde d'un chien noir qui se mit  courir
en apercevant le lvrier, et  japper gaiement. Ils taient sans doute
camarades, car ils partirent tous les deux dans une galopade folle, le
lvrier, lger et rapide comme une flche, enlaant le chien noir dans
les anneaux de sa course circulaire et vertigineuse. L'amazone fit
entendre un sifflement aigu, le lvrier s'arrta net sur ses jarrets
frmissants, regarda sa matresse, et, accompagn du chien noir, revint
avec soumission.

--O est donc le Roussot? murmura l'amazone entre ses
dents; ses moutons et son chien sont-ils seuls ici, ce matin?

Comme elle achevait de prononcer ces paroles, des clats de rire
stridents partirent d'un petit bouquet de bouleaux, et, au bord d'une
mare, entoure de paquets de linge qu'elle tait occupe  laver,
agenouille dans une caisse de bois garnie de paille, apparut une belle
fille, les bras nus couverts encore de mousse irise, lutine par un
jeune drle aux cheveux roux, vtu d'un sarreau de toile grise, son
grand chapeau de paille lui tombant sur le dos. Il avait pris la laveuse
par les paules, et, la tenant renverse, il chatouillait son cou rond
et frais avec des brins de folle avoine. Elle se dbattait, amuse et
fche  la fois, criant au travers d'un rire nerveux:

--Veux-tu finir, mauvais Roussot!... Attends, tout  l'heure, je vas te
caresser avec mon battoir.

Mais le berger ne lchait pas prise, au contraire: il serrait plus
troitement la jeune fille dans ses bras noueux et trangement velus.
Ses yeux sournois brillaient, ses lvres se retroussaient avec un rictus
froce, dcouvrant des dents croises comme celles d'un loup. Il ne
parlait pas, mais de sa bouche sortait un grognement sauvage. Il avait
achev de renverser la laveuse dans les joncs et il la poussait du ct
de l'eau. Elle ne riait plus, et commenait  avoir peur. Mais ses cris
n'arrtaient pas le Roussot, qui ricanait toujours comme un insens, et
maintenant posait ses lvres sur les paules de la fille, avec une
brutalit telle qu'on n'aurait pu dire s'il voulait la mordre ou
l'embrasser.

tonns devant ce tableau, l'amazone et l'tranger s'taient arrts.
Tous deux avaient prouv le mme sentiment d'inquitude vague en
assistant aux bats semi-clins, semi-violents des deux jeunes gens.

--Voil un mauvais jeu, dit l'tranger... Et, levant la voix:
Finiras-tu, garnement, ou faut-il que j'aille te secouer les oreilles?

 ces paroles, la laveuse se redressa un peu, mais le berger ne parut
pas avoir entendu. L'tranger, gagn par la colre, s'apprtait 
l'interpeller plus rudement encore, lorsque l'amazone, se retournant sur
sa selle, lui dit:

--Ce garon est  moiti sourd et muet... C'est un idiot qu'on emploie
par charit... Laissez-moi faire...

Elle enleva son cheval, lui fit sauter le foss qui sparait la route de
la lande, arriva en quelques foules au bord de la mare et, touchant le
berger de sa cravache, elle lui fit imprieusement signe de s'loigner.
Le Roussot poussa un cri inarticul, clata d'un rire stupide, puis,
prenant sa course  travers les bruyres et les joncs marins, il
rejoignit son troupeau, siffla son chien, et ramassant un fouet qu'il
avait laiss l, se mit  le faire claquer de toutes ses forces,
s'amusant  veiller l'cho de la colline.

La laveuse s'tait rajuste, et, rouge des efforts qu'elle avait faits
en luttant, et peut-tre aussi de confusion de s'tre laiss ainsi
surprendre, charmante dans son dsordre et tentante comme un beau fruit
sauvage, elle se leva en disant:

--Merci, Mademoiselle...

--Vous avez tort, Rose, fit l'amazone, de laisser le Roussot se
familiariser ainsi avec vous... Qui sait ce qui peut se passer dans
cette cervelle malade?

--Oh! il n'est pas mchant, dit la belle Rose, il est seulement un peu
taquin, et il est venu pour m'aguicher... Mais je ne le crains pas, d,
et j'aurais bien su m'en dbarrasser toute seule... Je ne vous en
remercie pas moins...

Et posant une camisole sur la planche qui tait devant elle, elle se mit
 la battre  grands coups, en chantant d'une voix claire:

    Tapez ferme, la lavandire,
    Tapez ferme et rincez itou.
     la mare l'iau n'est, pas chre,
     c'matin il a plu beaucoup!
      Tapez! tapez!

Et elle rythmait sa chanson du claquement sourd de son battoir sur le
linge mouill, ne pensant dj plus  son aventure, gaie et insouciante
comme une alouette des champs, tandis qu'au bord de la lande, dcoupant
sa silhouette grise sur l'azur du ciel, l'idiot, faisant claquer son
fouet, riait toujours de son mauvais rire.

L'amazone et l'tranger avaient repris leur marche: ils approchaient
d'un petit bois dont l'entre tait dfendue par une large barrire
peinte en blanc. Ils le tournrent et, soudain, arrivs au bord du
plateau, la valle de la Thelle s'ouvrit devant eux.

Sur la hauteur  droite s'levait un chteau de style Louis XIII,
entour d'un beau parc, s'arrondissant jusqu' la rivire qui coulait,
dans le fond, brillante entre les saules de ses rives, serpentait au
milieu des prs d'un vert meraude et, aprs avoir pass sous un joli
pont de pierre, se perdait derrire les murs des vergers. Abrite par la
colline contre les vents du Nord, La Neuville s'talait coquette et
blanche, dressant firement, au-dessus des toits des maisons, la flche
dentele de son glise et les hautes chemines de ses fabriques. Un
chemin en lacets descendait vers la ville, laissant  gauche de
profondes et hautes htraies dont les troncs gris et les feuillages
noirs donnaient un aspect svre au paysage.  mi-cte, un monticule
blanc, semblable  une norme taupinire, mergeait de la futaie. Tout
autour de la ville la campagne tait cultive, et les bls jaunes, les
avoines d'un beau ton vert-de-gris, les trfles violets ondulaient
jusqu'aux enclos des faubourgs. Un ciel bleu s'tendait sur cet
admirable panorama, que le soleil dorait de sa lumire, et une
impression de tranquillit douce se dgageait de ce lieu plaisant, o il
semblait que le bonheur devait habiter.

Les deux spectateurs de ce merveilleux tableau restrent un instant dans
une contemplation muette, laissant errer autour d'eux leurs regards
ravis. Un vent lger montait de la rivire, leur apportant les fraches
senteurs des foins coups, et ils s'oubliaient, envelopps dans une paix
dlicieuse, o tous les soucis cachs, toutes les agitations
intrieures, se fondaient amortis et calms.

L'tranger secoua le premier cette enivrante torpeur. Il frappa le sol
du pied, comme un exil qui se retrouve dans le pays natal et qui en
reprend possession, puis, avec un accent joyeux:

--Je me reconnais maintenant... Voici La Neuville...  droite, dans les
arbres, c'est le chteau de Clairefont, et, l-bas, ce tertre surmont
de charpentes, c'est la Grande Marnire...

L'amazone ne rpondit pas. Elle regardait au loin, dans la direction de
cette excroissance de terre que son compagnon venait de dsigner, et ses
traits s'taient assombris. Elle semblait scruter, avec inquitude,
cette butte blanche qui tachait la colline, comme si ses flancs crayeux
eussent contenu quelque mystrieux danger. Que reclait-elle qui pt
ainsi alarmer la jeune fille? Elle s'tageait silencieuse, inerte, vide
de travailleurs, et les hautes poutres qui la couronnaient se dressaient
comme les bois d'un chafaud. L'amazone poussa un soupir et, rpondant
plutt  sa proccupation intime qu' la demande de l'tranger, elle
rpta d'une voix touffe:

--C'est la Grande Marnire... Puis, agitant la tte, pour dissiper son
trouble, elle ajouta: Voici votre chemin, Monsieur; en descendant tout
droit, vous arriverez  l'entre des barrires de la ville...

--Je vous remercie, Mademoiselle, dit l'tranger, en admirant  loisir
sa charmante compagne qui maintenant lui faisait face. Il marcha un peu,
parut se consulter, puis, s'inclinant:

--Voulez-vous me faire l'honneur de me dire  qui je dois tre
reconnaissant de tant d'obligeance?

La jeune fille laissa tomber sur son compagnon un limpide regard, et
rpondit simplement:

--Je suis Mlle de Clairefont.

 ce nom, le jeune homme recula instinctivement, une rougeur monta  son
front, qu'il dtourna. tonne, sa compagne le fixa avec attention et,
comme entrane par un mouvement irrsistible:

--Et vous, Monsieur, dit-elle, qui tes-vous?

Les traits de l'tranger se contractrent. Il hsita un instant, puis,
relevant la tte, il dit d'une voix sourde:

--Moi, je suis Pascal Carvajan.

 cette rponse, le visage de Mlle de Clairefont prit une expression
de souveraine hauteur, ses yeux devinrent froids et durs, un sourire de
ddain passa sur ses lvres, et, coupant l'air de sa cravache, comme
pour tablir, entre le jeune homme et elle, une nette et infranchissable
sparation, elle siffla son chien, mit son cheval au trot et s'loigna
sans tourner la tte.

Il la suivit du regard, clou  sa place, oubliant le ddain de la jeune
fille pour ne se souvenir que de sa beaut. Elle s'en allait fire et
mprisante, aprs tre reste auprs de lui, pendant une demi-heure,
dans une sorte d'intimit charmante, et peut-tre il ne pourrait plus
jamais approcher d'elle. Il voyait  chaque pas la distance grandir;
dj il ne distinguait plus nettement sa silhouette lgante, au milieu
de la poussire souleve par les pas du cheval. La trane de la longue
robe grise et le voile blanc du chapeau flottaient, le lvrier gambadait
sur le bas ct de la route. Soudain, au tournant de la barrire qui
coupait l'entre du petit bois, l'amazone, le chien, tout disparut, et
le chemin demeura vide.

Pascal Carvajan resta un instant immobile, puis, frappant les cailloux
avec sa canne en bois de fer:

--Quelle fiert! murmura-t-il. Quand elle a su qui j'tais, elle ne m'a
mme pas fait l'aumne du regard qu'elle jetterait au mendiant qui
passe... Comme elle m'a bien fait comprendre que je n'existais pas pour
elle! Allons! la destine nous a voulus ennemis, et, en toutes
circonstances, elle nous place en face les uns des autres. Clairefont ou
Carvajan. Entre nous, c'est la guerre... C'est dommage! Elle est bien
belle!

Il tira sa montre, et vit qu'il n'tait encore que onze heures. Marchant
lentement, il prit pour descendre un petit raidillon qui courait entre
deux bordures de gents.  mi-cte, un peu encaiss dans un creux de la
colline, ce raccourci tait expos en plein au soleil. Une chaleur
violente, absorbe par les ajoncs tordus et desschs, bourdonnait comme
 la bouche d'une fournaise. Pascal chercha des yeux un abri.  la
lisire d'un maigre bouquet de bouleaux il aperut un toit rouge, et,
au-dessus de la porte, la branche de houx, enseigne des cabarets
rustiques. Il se dirigea de ce ct et parvint, aprs avoir travers une
cailloutire,  un assez mauvais chemin d'exploitation, au bord duquel
s'levait une maison aux murs nouvellement crpis, aux volets peints
frachement en vert. Les auvents taient dcors de trois boules en
pyramide et de deux queues de billard croises. Autour, en grandes
lettres: _Vins, caf, liqueurs. Repas de socits_. Sur l'enseigne deux
hommes taient reprsents, assis devant une table et trinquant, pendant
que d'une bouteille un jet de liquide mousseux sortait avec violence.
Au-dessous, en lettres jaunes: _Au rendez-vous des bons enfants.
Pourtois, dbitant._ Derrire le cabaret un jardinet s'tendait, divis
en tonnelles. L'alle du milieu servait de jeu de quilles, et, au fond,
se dressait une balanoire.

C'tait l que le dimanche, pendant l't, la population ouvrire de La
Neuville se runissait. Au premier tage un violon et un piston
faisaient danser la jeunesse, et, par les fentres ouvertes, la voix
enroue de l'avertisseur retentissait, au milieu des clats joyeux,
criant: En place pour la poule! Et le bruit des lourds souliers marquant
la mesure roulait comme un tonnerre sur la tte des consommateurs
attabls au rez-de-chausse.

En quelques annes, Pourtois, gros homme apoplectique, abruti par la
boisson, mais tenu en bride par sa femme, brune commre  la main leste
et  l'oeil vif, avait donn une si grande vogue  son tablissement, que
les cafetiers de la ville se plaignaient amrement de la concurrence.
Situ hors barrire, n'avait pas d'octroi  payer, et vendait ses
redoutables liquides moins cher que ses rivaux. Et puis son jardin
offrait aux buveurs l'abri verdoyant de ses berceaux couverts de pampres
et de liserons, et les jeunes gens de la socit ne ddaignaient point
d'y venir djeuner en partie fine.

Au moment de l'assemble, Pourtois faisait dresser, dans une prairie
voisine de sa maison, une tente de toile, pouvant contenir deux ou trois
cents personnes, et y donnait un bal. L'entre tait libre, mais les
consommations se payaient en consquence. Depuis deux ans, des
influences politiques avaient mme amen la municipalit de La Neuville
 honorer cette runion suburbaine de sa prsence. Pourtois, agent
lectoral  mnager, avait tenu  mettre le comble  son triomphe en
obtenant cette conscration officielle. Et dans l'intrt de leur
popularit, les reprsentants de l'autorit n'avaient pas cru devoir la
lui refuser.

Du reste, hormis pour son tablissement, il tait sans ambition. On
avait voulu le nommer conseiller municipal: il s'y tait refus. On
citait de lui  cette occasion, une rponse qui lui avait t
certainement souffle par sa femme: J'ai assez  faire de dbiter mon
vin, je n'ai pas le temps de dbiter des paroles. Je ne me prsenterai
pas, mais je ferai passer les amis. Et il les avait fait passer, comme
il l'avait dit. Aussi son cabaret tait-il devenu une sorte de lieu de
runion obligatoire, laque mais nullement gratuit, o se dbitaient
autant de dangereuses paroles que de liquides frelats.  ce jeu-l le
gros homme se trouvait en passe de faire fortune. Mais il n'en devenait
pas plus fier et ne ddaignait point, lorsqu'un charretier s'arrtait 
sa porte pour boire un petit verre ou une chopine, de lui tenir tte,
surtout si sa femme n'tait pas au comptoir. Car il filait doux devant
la bourgeoise, et les mauvaises langues affirmaient que, dans les
premiers temps, quand il s'tait rebiff, faisant valoir ses droits de
matre, elle l'avait battu.

Pascal, du haut de la cte, avisant le cabaret, allongea le pas, comme
un bon cheval qui flaire l'eau frache et le picotin de la halte. Il ne
reconnaissait pas le bouchon de Pourtois, troit, bas, aux murs
salptrs,  la toiture de chaume ronge par la mousse, dans cette
grande et pimpante maison dont les murs blancs, les volets verts et le
toit rouge clataient au soleil. L'enseigne seule, et la branche de
houx, un peu vulgaire pour un cabaret qui pouvait sans forfanterie
s'intituler caf, avaient survcu.

La colline elle-mme avait chang d'aspect. Autrefois, toute cette pente
tait inculte, et la lande couvrait les flancs crayeux du vallon
jusqu'au mur du parc de Clairefont. Il avait bien souvent parcouru les
gents au-dessous de la Grande Marnire, alors inexplore, tendant des
lacets pour prendre des grives au mois d'octobre. Et tout ce pays tait
si compltement transform qu'il ne retrouvait plus rien de ce qui le
faisait si charmant dans son souvenir. Il le voyait coup de routes,
sem de maisons, ayant perdu sa sauvagerie, ouvert et accessible  tous.
Il fut curieux de savoir si l'hte serait plus reconnaissable que le
gte. Et, poussant la porte aux carreaux dpolis, il entra.

Une ombre frache rgnait dans la salle, et les yeux du jeune homme,
habitus  l'clat violent du jour, eurent de la peine  percer cette
obscurit. Cependant, au bout d'un instant, il distingua autour d'une
table trois hommes assis, et, au comptoir trs lev, trs vaste,
couvert de flacons rangs en bon ordre, une femme sche et brune, au
visage grav de petite vrole,  la mchoire carre, au front bomb sous
des cheveux plats. Deux des trois hommes jouaient aux dominos, et, trs
actionns  leur jeu, n'avaient pas entendu entrer Pascal. Le troisime
leva la tte pour voir si la dame se trouvait  son poste, puis, tirant
une paisse bouffe de sa pipe, se remit  suivre la partie.

C'tait une espce de poussah, souffl comme un ballon en baudruche,
dont les yeux disparaissaient, refouls par la graisse, et qui n'avait
pas un poil sur sa peau luisante. Il tait vtu d'un pantalon gris et
d'un gilet  manches de couleur marron. Aux pieds il avait des
pantoufles en tapisserie, dont le sujet reprsentait un jeu de cartes
dploy en ventail. Pascal reconnut  son volume le phnomnal
Pourtois.

--C'est  vous  jouer, Fleury, dit le cafetier, d'une voix aigu qui
stupfiait, sortant de sa formidable poitrine.

Fleury, greffier du juge de paix de La Neuville, tait un homme de
quarante ans, d'une laideur malsaine et rpugnante. Ses lvres taient
habituellement couvertes d'aphtes, qui saignaient et qu'il pansait avec
des applications de papier, pour les drober au contact de l'air. Ces
bobos, recouverts de leur taie blanche, faisaient sa bouche plus
ignoble, et en accentuaient la torsion hideuse et hypocrite. Ses yeux
gris et vitreux ne montraient presque pas de blanc, et leur pupille
avait une inquitante mobilit. Ses cheveux mal coups taient pleins
d'pis, qui se hrissaient dans tous les sens, achevant de donner  sa
figure une expression effrayante. On le voyait toujours dcemment
habill de noir. Pour l'instant, il tait en bras de chemise, et avait
t sa cravate.

Son adversaire tait un homme d'une cinquantaine d'annes, taill en
force, trs rouge de visage, et le poil grisonnant. De petites boucles
en or pendaient au lobe de ses oreilles. Une paire de gutres en cuir
fauve lui montait jusqu'aux genoux; il tait vtu d'une blouse de
roulier brode de fil blanc aux paules, au cou et aux poignets. Sur une
chaise, prs de lui, il avait pos une casquette de drap bleu 
oreillettes, qu'il portait t comme hiver. Ses mains taient presque
aussi paisses que longues, et faites pour assommer un boeuf. Il riait,
d'un rire violent qui lui rendait les joues violettes et finissait par
un tranglement. On l'appelait le pre Tondeur. tait-ce son nom
vritable, ou un sobriquet, venant de son habituelle faon de traiter
les gens avec qui il faisait des affaires? Jamais Pascal, depuis son
enfance, ne l'avait entendu nommer autrement. Il se souvenait de l'avoir
vu autrefois venir bien souvent chez son pre. Quand il s'en allait, il
disait toujours: Entendu. Ce qui prouvait le bon accord qui existait
entre lui et Carvajan. Tondeur tait marchand de bois, et occupait deux
cents bcherons, d'un bout de l'anne  l'autre, dans les coupes qu'il
soumissionnait aux adjudications du gouvernement ou des particuliers.

Pascal s'assit  une table carte. Un silence profond rgnait dans la
salle, troubl seulement par les bourdonnements des mouches qui
voletaient au plafond en noirs essaims, et par le claquement sec des
dominos sur le marbre. De temps  autre cependant, Tondeur et Fleury
poussaient de sourdes exclamations, et laissaient chapper des lambeaux
de phrases, agrmentes de plaisanteries en usage parmi les joueurs:

--Blanc partout... preuve d'innocence.

--Et du six... _tme_ dcimal...

--Pour le coup, je pose le gros...

--Et domino!... Sept et trois dix et sept dix-sept... qui ajouts 
quatre-vingt-trois font cent... Pre Tondeur, vous avez votre compte...

--A-t-il une chance, ce Fleury! Il n'y en a que pour lui...

--En faisons-nous encore une?

--Non! il faut que je monte aux coupes surveiller un peu le travail de
mes ouvriers...

--Restez donc! Par cette chaleur-l, vous allez attraper un coup de
sang....

--Eh! le coup de cent... c'est vous qui l'attraperez si je reste!

Les trois hommes partirent d'un gros rire, et Fleury, dans l'ombre de la
salle, commenait  remuer les dominos, quand le bruit d'une voiture
s'arrtant devant l'auberge attira l'attention gnrale. L'norme
Pourtois se souleva mme sur sa chaise et baucha un mouvement de
curiosit. Mais il n'eut pas  se dranger: la porte s'ouvrit, pousse
par une main vigoureuse, et un jeune homme de trs haute taille, vtu
d'un costume de chasse en velours marron, gutre jusqu'aux genoux, le
visage anim, entra brusquement.

--Il y a du monde, dit-il d'une voix forte, en jetant un regard autour
de lui, tant mieux! Tenez, pre Pourtois, allez jusqu' ma charrette:
vous y trouverez une mauvaise bte, qui est  vous, et que vous avez
tort de laisser vagabonder dans nos bois... Pour cette fois, je vous la
ramne... Mais  la prochaine occasion, aussi vrai qu'il y a un Dieu, je
lui casse les reins! Du reste, je le lui ai dit...

--Comment? monsieur le comte... Comment! une bte  moi? interrogea le
cabaretier trs tonn, en tant sa casquette avec dfrence... Une
bte...  qui vous avez dit...

--Eh! allez jusqu' la voiture, interrompit le jeune homme avec
impatience. Alors vous comprendrez...

Fleury, d'un pied leste, y tait dj. Sa figure sardonique s'claira,
ses petits yeux ptillrent de malicieuse gaiet, sa bouche se fendit
dans un clat de rire, qui montra ses dents noires comme des clous de
girofle, et, frappant ses mains l'une contre l'autre:

--Eh! c'est Chassevent! Les quatre pattes lies, ni plus ni moins qu'un
veau qu'on mne  la foire!... Ah! la bonne tte qu'il a, sur sa
paille!... C'est bon pour faire mrir les nfles, la paille, mon vieux;
mais c'est mauvais pour coucher les chrtiens!

Un grondement de loup pris au pige partit de la voiture, et, se
raidissant sur ses coudes et sur ses genoux, un homme vtu d'une blouse
rapice, la tte couverte d'un foulard brun et rouge, un pantalon bard
de cuir aux jambes, et les pieds chausss de souliers de roulier, leva,
au-dessus des ridelles de la charrette, un visage maigre,  la bouche
sinistre, aux yeux obliques et aux cheveux grisonnants.

--Tu veux descendre, vieux drle! dit le jeune comte, et,  bout de
bras, enlevant son prisonnier comme un paquet, il fit deux pas, et le
dposa, hurlant, sur une des tables de l'auberge.

--Quel poignet! s'cria le pre Tondeur avec admiration.

--Mais quel regrettable emploi de la force! pontifia en douceur Fleury,
dont l'accs de gaiet avait t calm par de soudaines rflexions...
Pourtois, prenez donc les ciseaux de votre femme et coupez ces cordes...
Oh! monsieur Robert, reprit-il, l'air clin, est-ce digne d'un homme
dans votre position de traiter ainsi un pauvre diable?

Pourtois, de ses grosses mains, avait dj dli Chassevent qui, se
sentant libre, sauta sur ses pieds, se frotta les paules, et, avisant
un verre rest plein sur un plateau, le but avec avidit...

--a lui a donn soif, au mtin! dit Tondeur. Mais qu'est-ce qu'il a
donc fait, monsieur le comte?

--Il a tendu des collets dans la Vente aux Sergents: c'est la dixime
fois depuis un mois... On ne pouvait pas le pincer... Mais je me doutais
que c'tait lui, et j'ai t faire une ronde, ce matin, aprs la rentre
du garde... J'ai trouv mon gaillard en train de poser ses fiches... Les
collets sont dans ma poche...

Il tira un paquet de fils de laiton, et, le jetant au visage du
braconnier ple et muet:

--Tiens, coquin, voil tes instruments de travail... Mais tu sais ce que
je t'ai dit?... Avec toi plus de procs-verbaux... On t'envoie devant le
tribunal, tu attrapes huit jours de prison, pendant lesquels on te
nourrit mieux que tu ne l'es chez toi! Ta fille est oblige de te payer
ton tabac... C'est tout profit!... Ce matin, je t'ai pris, ficel et
laiss au pied d'un arbre, pendant trois heures... C'est bon pour cette
fois... Mais si tu y reviens...

La figure tanne de Chassevent se plissa de petites rides, qui coururent
sur sa peau, comme les vagues lgres d'une eau effleure par le vent.
Il ne leva pas ses yeux faux, mais il laissa chapper un sifflement
narquois qui fit monter le rouge au front du jeune comte.

--Ah! canaille!... dit-il, et il levait dj sa main puissante, lorsque
Fleury l'arrta, en lui montrant, d'un coup d'oeil, Pascal assis dans un
coin obscur de la salle:

--Monsieur Robert... je vous en prie... devant un tranger... Allons! il
faut mpriser ces bravades... Chassevent est dans son tort... Sa
conduite est trs blmable... Mais votre faon de procder est tout 
fait illgale. On n'a pas le droit d'attenter, de sa propre autorit, 
la libert individuelle... Il y a des agents de la force publique...
pour ces besognes-l... Ce n'est pas le greffier du juge de paix qui
parle en ce moment... c'est l'homme priv... qui, vous le savez, vous
est tout dvou... et dplore des violences qui font tort  votre
caractre.

--Le tort que je me fais ne regarde que moi, interrompit le jeune homme,
avec un ton hautain. Les gendarmes de la brigade s'occupent de tout,
except de courir aprs les coquins, et quant  vous, Fleury, vous tes
un brave garon, mais ne vous mlez pas de mes affaires.

--Il ne faut refuser le loyal concours de personne, murmura le greffier,
en baissant la tte avec un air d'humilit dsole.

--Est-ce que vous partirez d'ici sans rien prendre, monsieur Robert?
s'cria Pourtois, plein d'obsquiosit... Qu'est-ce qu'on pourrait donc
bien vous offrir?

--Rien, je vous remercie, dit le jeune homme. Il fouilla dans la poche
de son gilet, et, jetant une pice de monnaie sur la table:

--Tenez, voil pour votre garon d'curie qui a gard mon cheval.

Et gagnant la porte, sans ajouter une parole, sans faire un salut, il
monta dans sa voiture et s'loigna au grand trot.

 peine Chassevent l'eut-il vu disparatre dans un tourbillon de
poussire, qu'il retrouva la parole. Toutes les invectives qui lui
bouillonnaient au bord des lvres, depuis un instant, sortirent comme un
torrent; il fit, d'un coup de poing, sauter sur le marbre de la table
les dominos abandonns:

-Ah! mauvais chien! hurla-t-il, bavant de colre, ah! grand lche! ah!
tu me paieras a! Pour quelques malheureux livres, il m'a attach...
oui, comme il l'a racont...  un baliveau! Mais il m'a pris en tratre,
vous savez, car je ne le crains pas...

--Ne fais pas le malin, dit Tondeur: il t'aplatirait d'une seule
calotte...

--Oh! malheur de malheur! La prochaine fois, j'irai avec mon fusil... Et
aussi sr que nous sommes l, je lui fais son affaire!

--Allons! allons! Chassevent, vous n'tes pas aussi rageur que vous
voulez le faire croire, interrompit Fleury, et vous dites des btises
dans ce moment-ci...

--Jamais je ne lui pardonnerai ce qu'il m'a fait, reprit le braconnier
d'un air sombre... Quand on le saura, tout le pays va se ficher de
moi... Ah! ces gens de Clairefont! Quand donc leur aurons-nous rgl
leur compte?

Il lana un horrible juron et, jetant  Fleury un regard sinistre:

--Oui, que M. Carvajan se charge du pre... Et moi je me charge du
fils...

 cette association rpugnante faite par Chassevent,  ce rapprochement
odieux de son pre et du vagabond, Pascal se leva avec violence, et, le
visage enflamm par la colre:

--Je vous dfends, misrable drle, s'cria-t-il, de prononcer le nom de
M. Carvajan...

--Parce que? demanda Chassevent, d'un ton  la fois goguenard et
menaant.

--Parce que c'est mon pre.

Ces mots produisirent un changement immdiat dans l'attitude des trois
hommes. Pourtois avana respectueusement une chaise, Fleury chiquenauda
sa redingote crasseuse, et redressa sa cravate fripe, Chassevent porta
la main au foulard qui lui servait de coiffure. La femme Pourtois
elle-mme, du haut de son comptoir, daigna sourire entre ses deux
tirelires en mtal blanc.

--Ah! vous tes le fils  M. Carvajan? dit le braconnier avec
volubilit... C'est une autre affaire... M. Carvajan, voyez-vous, c'est
notre homme, et il n'y a pas de danger que nous cherchions  le
contrarier... Je ne lui ai, moi, tant seulement jamais pris un lapin
dans ses bois de La Moncelle... Et pourtant il y en a, bon sang! que
c'en est gris!... M. Carvajan!... On peut dire que je lui suis dvou.
S'il voulait avoir ma fille chez lui comme servante... il l'aurait,
quoiqu'elle soit firote... Mais elle en a bien le droit: elle est assez
gentille! C'est moi qui lui ai distribu,  M. Carvajan, sa liste aux
lections municipales, et ces messieurs savent que le jour o il a t
nomm maire, je me suis piqu le nez, ah! mais  fond... comme a se
doit en l'honneur d'un ami!... Ah! je l'aime, M. Carvajan, autant que
j'abomine les gens d'en face... Mais il ne les chrit pas non plus... et
c'est lui qui nous en dbarrassera...

Il montra le poing  la colline sur laquelle se dressait, entre les
arbres, le chteau de Clairefont, et, s'excitant lui-mme au souvenir de
sa rcente aventure:

--Ah! brigand, va! M'attacher, comme un corbeau crev, expos dans un
champ au bout d'une perche!... Mais tu me le paieras, ou que ce que je
bois me serve de poison!

Et il avala d'un trait un verre de bire que Pourtois venait de verser
pour Pascal.

--Dites donc, Chassevent, s'cria le cabaretier mcontent, faudrait nous
flanquer un peu la paix avec vos histoires... Nous aimerions mieux
couter monsieur, que nous revoyons dans le pays avec bien de la
satisfaction... Je vous ai connu tout petit, monsieur Pascal, et quand
vous vous promeniez avec votre bonne chre dame de mre, je vous ai bien
souvent reu dans mon tablissement... Oh! il est chang depuis les
temps!... Mais vous aussi... Et vous voil bel homme, da... vous qui
tiez un peu maigriot, soit dit sans vous offenser...

--Vous ne m'offensez pas, rpondit Pascal, les yeux baisss, et comme
absorb par une profonde mditation... Tout est bien chang, en effet...
hommes et choses...

--Et tout changera bien davantage avant peu, dit Fleury d'une voix
coupante... Nous avons la guerre ici, monsieur Carvajan, entre votre
pre et le marquis de Clairefont... Il y a trente ans que les hostilits
sont engages, et nous approchons du dnouement. Les gens d'en haut sont
bien perdus, allez. Ils n'ont pas de chance d'en rchapper, car c'est
votre pre qui les tient. Vous tes arriv pour assister  la
victoire... Soyez le bienvenu, monsieur Pascal...

Le greffier tendit au jeune homme une main crochue comme une griffe, que
celui-ci ne vit pas sans doute, car il la laissa retomber sans la
serrer.

Immobile, debout, il songeait. Dans son souvenir la rcente aventure
repassait. Il voyait une belle jeune fille  cheval, marchant lentement
sous la vote frache des arbres, escorte par un grand lvrier. Un
inconnu sautait dans le chemin creux devant elle, et lui demandait sa
route. Gravement, avec une fire complaisance, elle lui servait de
guide. Au moment de la quitter, respectueusement, il la priait de lui
dire son nom, et c'tait Mlle de Clairefont, la fille de celui que
l'on citait comme l'ennemi de son pre. Il semblait alors  Pascal
qu'une ombre descendait sur la jeune fille et qu'il la voyait vtue de
noir, le front pench sous de lourds ennuis, son beau visage creus par
le chagrin. Elle marchait en silence, les yeux rougis et fixs vers la
terre, toute seule, comme abandonne. Le chemin vert et fleuri avait
perdu sa splendeur d't. Les arbres dpouills de leurs feuilles
frissonnaient, noirs et froids, sous le vent d'hiver, et de ce tableau
se dgageait une impression de malheur. Comment se trouvait-elle ainsi
seule? O tait le pre? Qu'tait devenu le frre, ce violent et rude
jeune homme qu'il n'avait qu'entrevu? Comment la solitude morne
s'tait-elle faite autour de cette adorable enfant, et pourquoi
pleurait-elle? Ainsi que l'avaient annonc ces misrables qui
l'entouraient, le vieux Carvajan tait-il l'auteur de ce deuil et de
cette tristesse?

Le coeur de Pascal se serra. Il se demanda avec trouble quel intrt
soudain il prenait  cette jeune fille, qu'il ne connaissait pas la
veille. Il sentit une violente angoisse  la pense qu'elle allait
souffrir, et souffrir par un Carvajan. Devait-il donc, lui qui portait
ce nom redout, tre maudit par elle? Lorsque, entran par une
irrsistible sympathie, il aurait voulu se courber  ses pieds,
protester de son dvouement, accomplir des tches surhumaines pour se
faire remarquer et pour plaire, il se dcouvrait irrmdiablement vou 
son aversion et  son mpris.

Le vieux marquis de Clairefont, l'athltique et violent Robert
disparurent de sa mmoire: il n'y eut plus qu'elle, incarnation unique
de la famille, elle seule menace, et dont on annonait joyeusement la
ruine, elle, victime livre  tous ces confdrs qui clbraient leur
prochaine victoire, et le flicitaient, lui, Pascal, qui dj et voulu
les craser, d'tre arriv pour assister  la cure.

Il releva le front avec le sentiment qu'on le regardait. Il vit en effet
les yeux de ceux qui l'entouraient fixs sur lui avec surprise. Depuis
quelques minutes,  la suite de ces paroles triomphantes lances par
Fleury, il se montrait absorb, muet, la tte penche sur la poitrine.
Il passa la main sur son front, et, avide de savoir plus compltement ce
qui se tramait contre Clairefont:

--Je vous remercie de votre bienvenue, dit-il en s'efforant de montrer
un visage souriant. Mais laissez-moi vous dire que j'arrive d'un pays o
les intrts qui vous mettent en mouvement paratraient bien mesquins.
J'ai parcouru les provinces les plus sauvages de l'Amrique, j'y ai vu
des domaines de cent mille hectares, o pturent des troupeaux
innombrables, gards par des escouades de bergers  cheval. En repassant
au bout d'un an dans des contres que j'avais connues dsertes, j'y ai
dcouvert des villages pousss comme par enchantement, j'ai travers 
cheval des montagnes o l'argent est le caillou du chemin, j'ai long
des lacs de ptrole contenant de quoi clairer l'Europe entire pendant
dix annes sans tarir. J'ai foul des champs o la terre vgtale a cinq
mtres d'paisseur, et o la paille du bl est haute  cacher un homme
debout. J'ai assist  la marche prodigieuse et ininterrompue du
progrs, transformant tout un monde. Je reviens, au bout de dix ans
d'absence, et je vous trouve ici occups de la mme intrigue, chauffs
de la mme haine, dvors du mme dsir. Allons, on voit que tout est
dfinitivement rgl, mesur et tabli, dans notre France, et que vous
avez du temps  perdre. J'assisterai  votre amusette, puisque vous m'y
conviez; mais je suis un peu blas, je vous en prviens: je ne vous
promets pas que j'y prendrai de l'intrt.

Il partit d'un clat de rire qui sonna faux  l'oreille de Fleury. Le
greffier conut un peu d'inquitude. Il dvisagea ce fils qui traitait
avec tant de ddain une affaire qui tenait si fort au coeur de son pre.
Il crut ncessaire de lui faire toucher du doigt le fond de l'opration,
pour qu'il en parlt avec moins de dtachement:

--Il n'est pas question ici de lacs de ptrole, ni de mines d'argent, ni
mme de terres pouvant se passer d'engrais, dit-il avec une aigre
ironie; nous ne sommes pas dans le pays des prodiges, mais en France, o
les gains considrables et faciles se font rares, et o une belle
spculation mrite qu'on s'en occupe et qu'on la tire de longueur. Or,
il s'agit de la Grande Marnire, et cette colline de cent hectares,
aride, couverte de bruyres et d'herbes blanches, contient, dans son
sous-sol, des millions... Exploite par le marquis de Clairefont, ce
rveur, elle a t une source de ruine. Aux mains de votre pre et de
ceux qui sont avec lui, elle sera une source de prosprit. Tout le
pays, voyez-vous, est intress  ce que le domaine de Clairefont change
de matre, et vous ne serez pas bien malheureux, monsieur Pascal,
d'habiter le chteau qui est l-haut. Si dlabr qu'il soit, il a
meilleure faon que la petite maison de la rue du March.

Machinalement, le jeune homme se dirigea vers la porte de la salle,
l'ouvrit, et soudain le parc de Clairefont, s'tageant sur le flanc du
coteau, jusqu'au pied de la longue terrasse qui borde la faade du
chteau, s'offrit  ses yeux. Les taillis taient calmes, profonds, et
silencieux. Au loin, le coucou faisait entendre son chant mlancolique.
Au del de ces futaies ombreuses, derrire ces murailles, se trouvait la
jeune fille qu'il rvait dj de dfendre. Un bien grand espace
s'tendait entre elle et lui: toute la largeur de ce vallon strile, qui
recelait dans ses flancs les trsors annoncs par Fleury. Mais plus
infranchissable encore tait la sparation trace par cette fine
cravache, qui avait coup l'air avec un sifflement, quand il avait
prononc son nom, ce nom redout de Carvajan, qui retentissait aux
oreilles inquites comme un prsage de ruine.

--Beau parc! murmura derrire lui la voix enroue de Chassevent... Et
jolie habitation... Ma fille y travaille... Elle m'en parle...

--J'y compte deux mille pieds d'arbres  abattre, si on veut jouer du
haut bois, ajouta Tondeur, avec une grosse gaiet, et encore sans abmer
les ombrages!...

--Nous en tterons, n'est-ce pas, pre sournois? dit l'norme
Pourtois... On a besoin de madriers pour le chemin de fer... Ce sera
justement le coup!...

--Et il y a derrire l'auberge vingt arpents, que nous savons comment
irriguer, et qui feraient de bien jolis herbages, rpliqua le marchand
de bois. Bah! vivons d'espoir!

Puis, tortillant autour de son poignet la lanire de cuir de sa trique:

--Allons, assez fln! Au revoir, les enfants... Monsieur Carvajan, 
l'avantage...

Il donna de lourdes tapes dans les mains de ses amis, tira son chapeau
 Pascal, et, d'un pas pesant, il se dirigea vers le plateau.

Le jeune homme le suivit du regard, pensant que, peut-tre, en
traversant les bois, en longeant le parc, le vieux Tondeur aurait
l'occasion de rencontrer la charmante amazone. Puis, ses ides prenant
un autre cours, il songea avec inquitude que les habitants de
Clairefont vivaient entours d'ennemis secrets et acharns. N'avait-il
pas, quelques instants auparavant, entendu Fleury parler familirement
au comte Robert? Pourtois n'tait-il pas souriant et obsquieux devant
le jeune chtelain? Et Tondeur, en relations d'affaires continuelles
avec le marquis, ne circulait-il pas toute l'anne sur le domaine,
comptant les vieux htres et les grands chnes, et mesurant d'avance sa
part de la conqute commune? Jusqu' l'horrible Chassevent, dont la
fille allait en journe au chteau, et servait d'espionne  la bande
noire dont Carvajan tait le chef.

Ainsi, d'instants en instants,  mesure que les agents de son pre
parlaient, il voyait tous les ressorts du pige tendu apparatre. Il
voulut tout savoir, et, avisant Fleury qui faisait des grces  la
rflchie et silencieuse Mme Pourtois, il prit la rsolution de
pntrer jusqu'au fond de cet esprit trouble. Sortant de sa poche un
tui  cigares en argent, il l'ouvrit et le tendit au greffier.

--On voit que vous revenez d'Amrique, dit celui-ci, en regardant les
havanes avec une lente admiration.

Il en choisit un, en mchonna grossirement le bout entre ses dents,
et, le fumant  grosses bouffes:

--Si vous retournez  la Neuville, nous ferons route ensemble.

--Avec plaisir.

Ils sortirent de l'auberge, reconduits jusqu'au seuil par le colossal
Pourtois. Arriv sur la route, jetant un dernier regard sur la haute
terrasse o il lui semblait voir confusment passer une lgante
promeneuse, Pascal prit familirement le bras de Fleury, et, avec
l'abandon d'un homme qui se sent en confiance:

--Maintenant que nous sommes seuls, dit-il, parlez-moi de ces
Clairefont.

--Oh! mon cher monsieur, ils s'enfoncent de jour en jour plus
compltement...  l'heure qu'il est, il n'y a plus que la tte qui
passe... Et sous peu tout y sera... Le marquis est un vieux fou qui,
depuis vingt-cinq ans, s'est donn, pour se ruiner, plus de mal que bien
d'autres pour s'enrichir... Tant qu'il n'a fait qu'inventer des charrues
 double soc automatique, avec lesquelles on ne pouvait pas labourer, et
des batteuses rotatives, qui mettaient le grain en marmelade, a a
encore t... Mais il s'est un beau jour fourr en tte de fabriquer de
la chaux hydraulique, et alors il a pratiqu des sondages aux quatre
coins de son domaine, il a construit une usine, puis il a hypothqu ses
terres pour subvenir aux frais de l'entreprise... Il et mieux valu pour
lui se jeter dans le puits de la Grande Marnire qui a cent vingt mtres
de profondeur!... Le bonhomme tait fait pour conduire cette affaire-l
comme moi pour ramer des pois... Il aurait fallu un malin pour mener la
chose  bien... Et justement ce malin-l avait intrt  ce qu'elle
tournt de travers...

L'ignoble Fleury cligna ses yeux louches, et fit entendre un petit
ricanement:

--Monsieur Pascal, votre pre est un homme auquel on ne rsiste pas, et
il vaudrait mieux tre mal avec le diable qu'avec lui... Le marquis sait
 quoi s'en tenir aujourd'hui, et il doit amrement regretter les
noirceurs qu'il a faites autrefois  M. Carvajan.

Pascal jeta  son compagnon un regard interrogateur.

--Oh! vous n'tiez pas n... C'est de l'histoire ancienne... Mais votre
pre connat la rgle des intrts composs... Et avec lui tout se
paie...

--Mais si l'affaire est mauvaise, dit Pascal, pourquoi tant se dmener
pour s'en emparer?...

--Parce que, bien exploite, elle deviendra excellente... La chaux de la
Grande Marnire peut rivaliser avec les meilleurs produits de Belgique,
elle est suprieure  celle de Senonches... Toute la colline qui va de
Clairefont  Lisors contient des gisements d'une richesse admirable...
Il y a des millions enterrs l-haut, et nous saurons les faire
sortir... Nous obtiendrons l'autorisation de fouiller les communaux,
moyennant une redevance modique, et pendant plus de cent ans on trouvera
de la marne  volont... C'est la fortune pour tous ceux qui font partie
du syndicat dirig par M. Carvajan... Oui, la fortune rapide et sre!

Fleury montra un visage rayonnant. Il tendit ses mains comme pour saisir
les richesses qu'il entrevoyait dans l'avenir.

--C'est la ruine du marquis, dit Pascal...

--Oh! complte, reprit avec pret le greffier... Il a d cesser son
exploitation. Toutes ses terres sont engages. Il est sous le coup d'une
expropriation au profit de votre pre, qui a avanc, par l'intermdiaire
de diverses personnes, des sommes importantes. Ras, rinc, le marquis!
Il est dans la nasse, le vieil aristocrate!

--M. de Clairefont n'a-t-il donc auprs de lui personne qui puisse
l'aider de ses conseils, lui prter l'appui de son activit?

--Sera-ce son fils, ce beau et violent garon, que vous venez de voir,
il n'y a qu'un instant, traitant les hommes comme ses chiens, quand ils
ont fait une faute? O prendrait-il de la raison pour clairer son pre,
quand il n'en a pas pour se conduire lui-mme? S'agira-t-il de tirer un
coup de fusil sur un sanglier, de conduire un cheval difficile, de
manger et de boire pendant toute une soire, ou de lutiner une jolie
fille? Alors vous le trouverez toujours prt et dispos. Mais ne lui
demandez pas de s'appliquer  quelque travail de tte; il ne saurait s'y
astreindre. Il tomberait d'un coup de sang, s'il ne vivait pas au grand
air. Voil le seul homme qu'il y ait dans la maison, car je ne compte
pas le baron de Croix-Mesnil, qui ne vient que par intervalles pour
faire sa cour  Mlle Antoinette.

 ces mots, Pascal s'arrta, comme s'il et vu un gouffre s'ouvrir  ses
pieds. Une pleur subite s'tait tendue sur son visage, et ce fut
d'une voix change qu'il balbutia:

--Son fianc, celui-l?

--Oui, un bon jeune homme, capitaine de dragons en garnison  vreux,
qui croque le marmot depuis deux ans, sans se dcourager, mais qui
prendra certainement la poudre d'escampette quand il verra le beau-pre
en dconfiture...

Pascal se sentit renatre. Une horrible esprance rentra dans son coeur 
la pense qu'Antoinette pouvait tre dlaisse. Il vit son intrt
d'accord avec celui de son pre. Il n'avait rien  attendre que de la
ruine du marquis. Antoinette sans fortune se rapprochait de lui. Pascal
frmit en se surprenant  souhaiter que ce dsastre s'accomplt.

Il se dit:

--Quelle me de boue ai-je donc? Suis-je aussi infme que ce Fleury qui
me donne froidement tous ces dtails, et escompte le malheur de cette
famille? Allons! vais-je entrer dans leur horrible syndicat?
Chercherai-je  obtenir cette adorable jeune fille  force d'infamie?

Il releva la tte, frappa fortement le sol du pied et, le coeur gonfl
d'une audacieuse esprance, il rpondit  la question que sa conscience
venait de lui poser:

--Non. Ce sera  force de dvouement!




II


Celui qui avait os se faire de Carvajan un ennemi si acharn et si
dangereux tait maintenant un vieillard au front rid, aux cheveux
blancs comme la neige, aux paules votes et  la dmarche chancelante.
On l'avait autrefois appel le beau Clairefont, et le point de dpart de
cette haine implacable,  laquelle il tait en butte, avait t une
aventure d'amour.

Au jour de sa naissance, en 1816, la Restauration tait dans toute sa
force et tout son clat. Son pre, riche de la fortune de sa femme,
charmante Anglaise pouse pendant l'migration, avait rachet le
chteau patrimonial, et s'tait constitu un domaine qui lui rapportait
chaque anne cent vingt mille livres. La faveur de Louis XVIII, dont il
avait fait le whist pendant vingt-cinq ans, de Coblentz  Vrone et de
Hartwel  Paris, en suivant toutes les tapes de l'exil, lui avait valu
d'tre nomm gentilhomme de la chambre et commandeur de Saint-Louis.
Bien des fidles qui s'taient prodigus  la gueule des canons
rpublicains en Vende n'obtinrent pas autant, pour leur hrosme, que
M. de Clairefont pour ses robbers.

 treize ans, le comte Honor eut un premier chagrin: il perdit sa mre.
Il ft demeur facilement inconsolable, mais son pre ne lui en laissa
pas le loisir. Le marquis ne favorisait point les douleurs
improductives. Il engagea son hritier  scher ses larmes, et, pour le
distraire, le fit admettre auprs du roi Charles X, en qualit de page.
Honor plut par sa gracieuse vivacit. La duchesse de Berry le prit en
amiti, et daigna passer sa belle main dans les cheveux blonds de
l'enfant. Le fils paraissait donc promis  la mme heureuse fortune que
le pre: il apprenait dj le whist, lorsque la Rvolution, qui se plat
 brouiller les cartes des hommes et des rois, conduisit Charles X tout
courant jusqu' Cherbourg, et le fit embarquer pour l'Angleterre. Le
marquis, dont toute la carrire s'tait faite en exil, ne crut pas
devoir se drober  des tristesses qu'il savait devoir tre,  un moment
donn, si brillamment compenses. Il suivit son souverain  Goritz et
commena  initier son fils  l'art, qui lui tait familier, de
courtiser le malheur.

Cette nouvelle migration, adoucie par la jouissance d'une fortune
considrable, dura plus longtemps que ne l'avait prvu le marquis. La
branche cadette, plante comme une bouture sur le trne, prit solidement
racine, et Honor de Clairefont, arriv enfant sur la terre trangre, y
grandit et devint un homme.  mesure qu'il avanait en ge, des
dissemblances curieuses se remarquaient entre son caractre et celui du
marquis.

Autant le compagnon du comte de Provence tait lger, sceptique, tout
brillant des grces un peu vicieuses du XVIIIe sicle, autant le page
du comte d'Artois se montrait gnreux, enthousiaste, et entran par le
courant utilitaire des temps nouveaux. Son pre, qui tait d'une
aristocratique ignorance, le voyant tudier, se moquait d'une
application qu'il trouvait dplorablement populacire.

-- quoi vous destinez-vous donc, mon cher? disait-il  Honor.
Voulez-vous tre industriel ou marchand? Il n'est qu'une science qui
convienne  un homme de votre rang: c'est celle de bien vivre, et je
crains que ce soit la seule qui vous manque. Je m'attriste  vous voir
les gots d'un croquant... Vous vous ferez du tort dans le monde, et
vous nuirez  votre avancement... Il faut que vous ayez pris ces ides
du ct de votre mre, qui a eu des drapiers dans sa famille, au temps
de ce faquin de Cromwell... Car, pour les Clairefont, ils n'ont jamais
rien appris, si ce n'est  tirer l'pe et  dpenser noblement leurs
revenus... Pour le reste, ils le savaient assez de naissance.

Ces sarcasmes ne convertissaient pas Honor, qui se dlassait, dans
l'tude des sciences, de la vie fastidieuse qu'il menait  la cour
triste et maussade du roi dcouronn. Il s'tait pris de passion pour la
physique et la chimie. Il avait rencontr un trs savant professeur,
retir de l'Universit d'Ina, l'avait habilement attir par ses
prvenances, et passait avec lui, dans un cabinet amnag en faon de
laboratoire, des heures dlicieuses. Son pre, un matin qu'une explosion
trs forte s'tait produite pendant une exprience, lui avait demand
railleusement ce qu'il fabriquait avec tant de tapage, et comme Honor,
qui redoutait beaucoup le marquis, demeurait muet:

--Si c'est l'lixir de longue vie, que mon ami le comte de Saint-Germain
prtendait autrefois possder, vous ferez bien, mon cher, de m'en donner
une petite bouteille, car je ne suis pas dispos depuis quelque temps.

Le jeune comte s'inquita, prvint le mdecin ordinaire de son pre,
mais tous les soins demeurrent sans effet: le marquis mourut. Son seul
mal tait qu'il avait quatre-vingts ans.

 peine majeur, Honor se trouva donc riche, libre, et passablement las
de vivre en pays tranger. Fort peu soucieux de faire laide figure 
Louis-Philippe, et de bouder, lui sixime, dans les salons d'un pauvre
prince presque en enfance, il rentra en France et courut revoir
Clairefont. L'air du pays lui causa une ivresse singulire, et il se
sentit vraiment jeune, vraiment vivant, ce qui tait assez nouveau pour
lui. Il eut une monte de sve inattendue, pensa moins  ses alambics,
dlaissa son laboratoire, et eut fantaisie d'aller passer l'hiver 
Paris.

Le marquis tait mort un peu trop tt. S'il et vu Honor souper, jouer,
et le reste, il et emport la conviction consolante que le nom de
Clairefont n'tait point tomb  un grimaud. Le jeune homme fut du
Jockey-Club, alors  son origine; il fit courir, eut un pied dans les
coulisses de l'Opra, et, son revenu ne lui suffisant pas, entama
gaillardement le capital.

Il allait passer tous les ts deux ou trois mois  Clairefont, 
l'poque des chasses, et stupfiait La Neuville par le luxe de ses
quipages et la splendeur de ses rceptions. Les bruits les plus
extraordinaires circulaient sur les ftes que donnait  ses amis le
jeune seigneur du pays. On racontait qu'il s'tait bu, dans un seul
dner, quatre-vingts bouteilles de vin de Champagne, et que des femmes
habilles en hommes prenaient part aux battues du chteau. L'une d'elles
avait mme log une charge de plomb dans les mollets d'un traqueur, en
tirant un chevreuil. Et le bless avait t gratifi de deux mille
francs pour sa peine; une petite fortune! Tous les paysans en rvaient,
et, maintenant, s'aventuraient imprudemment les jours de chasse, pour
tcher d'avoir mme aubaine.

Honor tait un beau garon, de moyenne taille, blond, avec des yeux
bleus trs doux. Quand il traversait la petite ville, conduisant son
tilbury, et faisant, au trot sonore de ses deux chevaux, vibrer les
carreaux des maisons, plus d'une femme risquait un oeil  la fentre.
Bien des coeurs battaient pour lui en secret. Mais qu'esprer d'un
lgant qui passait pour avoir  Paris des bonnes fortunes miraculeuses,
et retenir, par les mmes chanes de fleurs, les comdiennes clbres et
les fires grandes dames? Cependant un vnement se prparait, qui
devait avoir un grand retentissement dans le pays, et exercer sur la
destine du marquis une influence considrable.

Dans la rue du March, auprs de la fontaine publique, dont le
rejaillissement continuel piquait la pierre des murs d'une moisissure
verdtre, s'levait une troite maison basse,  pignon aigu et penchant,
aux fentres  guillotine garnies de carreaux verts, bossus, au centre,
d'un cul de bouteille. Au-dessus de la porte, sur un tableau noir,
taient crits ces mots: _Gtelier, marchand de fourrages, sons,
recoupes et avoines_. La petite boutique, au rez-de-chausse, tait
encombre de sacs de grains, et, dans un vaste casier, appliqu  la
muraille, des bocaux d'chantillons rarement remus rancissaient sous la
poussire. Cet humide et triste rduit, o le soleil n'entrait jamais,
parut cependant lumineux au marquis. C'tait un jour de march: sa
voiture avait t arrte par un encombrement; il laissa tomber un
regard distrait sur cet intrieur sombre, et resta bloui. Assise auprs
de la fentre releve, travaillant  un ouvrage de broderie, une jeune
fille, blonde comme une madone de Raphal, le teint blanc, la bouche
rveuse et tendre, des yeux bleus ombrags par de longs cils chtains,
lui apparut pleine de la grce dlicate et charmante d'une fleur qui
languit sans air et sans soleil.

Les charrettes qui barraient la rue s'taient loignes, les paysans qui
dbattaient le prix d'une vente,  grand renfort de cris et de tapes
dans la main, avaient gagn le cabaret voisin, le passage tait libre,
les chevaux du marquis, ne voyant plus d'obstacle, piaffaient
d'impatience, et cependant il restait l, les yeux fixs sur cette
fentre o rayonnait cette exquise beaut, oubliant o il tait, se
souciant peu d'tre observ, mprisant les commentaires des bourgeois de
la ville, tout  son admiration, et pris d'un ardent dsir de descendre,
pour se rapprocher de celle qui venait de le troubler si profondment.
Une aigre sonnette, mise en mouvement par l'huisserie, l'arracha
dsagrablement  son extase. Il jeta un regard chagrin sur la rue sale,
sur la maison vieille et noire, se demandant par quelle ironie de la
destine cette perle se trouvait dans ce bourbier. Il ressentit alors
une sorte de commotion magntique. Un homme venait de paratre sur le
seuil, s'tait appuy au chambranle de la porte, et, de l, faisait
peser sur le marquis le regard provocant de ses prunelles jaunes. M. de
Clairefont, du haut de son sige, dvisagea cet audacieux. Il le vit
petit, maigre, avec une figure chafouine claire par des yeux d'une
vivacit extraordinaire. Il tait vtu comme un ouvrier, d'une veste de
ratine grise et d'un pantalon de velours vert us aux genoux. Au mme
moment, la jeune fille leva la tte, et aperut Honor arrt devant la
boutique. Elle rougit, se dtourna, affecta un air indiffrent, et,
quittant sa chaise, elle s'enfona dans les profondeurs obscures de la
boutique. Le marquis l'entendit qui disait d'une voix douce et
chantante:

--Carvajan, au lieu de regarder dans la rue, terminez donc vos
expditions...

Le commis secoua son front basan comme pour en chasser de pnibles
penses, tourna une fois encore vers le jeune homme son visage sombre et
menaant, puis, lentement, il laissa aller la porte qui retomba avec un
bruit de carreaux branls. Honor toucha ses chevaux, et, se tournant
vers son domestique qui tait assis impassible, les bras croiss, sur le
sige de derrire:

--Quelle est donc cette jolie fille? dit-il en affectant un air
insouciant.

--C'est la demoiselle au pre Gtelier, monsieur le marquis. Oh! elle
est bien connue dans le pays: elle s'appelle dile... Mais elle est plus
habituellement nomme la belle grainetire...

--Sage?

--Oh! monsieur le marquis, tout  fait honnte... Le pre a du bien, et
elle pourra, si elle a de l'ambition, pouser au moins un huissier...

--Et ce gars  museau de renard qui tait sur le pas de la porte?

--C'est Carvajan, le garon de magasin... Un finaud et un robuste
ouvrier, qui fait marcher la maison, car le pre Gtelier est plus
souvent au cabaret qu' ses affaires...

M. de Clairefont fit un signe de tte indiquant qu'il savait tout ce
qu'il lui plaisait d'apprendre, et le laquais bien styl reprit son
solennel mutisme.

Honor, les jours suivants, repassa par la rue du March. Il inventa des
prtextes pour s'en aller en ville. Il descendait  pied par la cte
raide qui conduit de Clairefont  La Neuville, et les bourgeois le
rencontraient flnant, sa canne sous le bras, d'un air absorb.
C'taient des commrages sans fin. Pour quel motif le marquis se
promenait-il dans ces rues paves de cailloux froces qui brisaient les
pieds, quand il avait les alles moelleuses de son parc? Pour qui
venait-il ainsi?

Carvajan le savait bien, lui qui, du haut d'une lucarne, guettait les
marches et les contremarches du jeune homme. Il avait, ds le premier
jour, eu l'instinct qu'il en voulait  dile. Et une haine subite,
farouche, implacable, s'tait allume dans son coeur. Il s'tait senti
menac  la fois dans son intrt, qui tait de succder  son patron,
et dans son bonheur, qui et t d'pouser cette charmante fille. Et ce
plan, soigneusement labor depuis dix ans qu'il tait entr chez le
pre Gtelier, Carvajan le voyait compromis par le caprice d'un grand
seigneur.

Il plissait de rage en entendant sur le pav, pendant les heures mortes
o tous les habitants taient enferms chez eux, accabls par la
chaleur, le pas net et audacieux du marquis. Il couvait des vengeances
terribles, et, dans son grenier, la tte penche sur la rue, il ne
quittait pas des yeux son ennemi, songeant qu'un moellon, croulant du
haut pignon de la vieille maison, pourrait terminer providentiellement
l'aventure. Et, de ses doigts crisps, il labourait inconsciemment la
muraille. Un jour, un fragment de pltre, en tombant sur l'paule du
marquis, lui fit lever la tte, et, dans l'ombre de la lucarne, il
dcouvrit une figure claire par deux yeux de tigre en embuscade.
Honor comprit le danger, et, depuis, il passa sur l'autre trottoir. Il
avait reconnu l'homme qui s'tait pos, le premier jour, devant lui
comme un adversaire.

Il s'informa, et apprit que le commis de Gtelier tait le fils d'un bas
officier espagnol entr en France  la suite du roi Joseph, en 1813, et
nomm Juan Carvajal. Le Josphin s'tait fix  La Neuville et y avait
vcu pauvrement en faisant des critures. Carvajal Juan s'tait, dans la
prononciation familire des bourgeois du pays, contract en Carvajan, et
le nom ainsi dform tait devenu d'usage courant. Mais si, de son pre,
le commis avait hrit un nom francis, il n'en avait pas t de mme
pour le temprament et le caractre. Intelligent, et relativement
instruit, de par son origine, il se montrait passionn et vindicatif. Il
tait homme  attendre patiemment pour frapper son ennemi et, l'instant
venu,  l'gorger voluptueusement et sans merci.

Entr chez Gtelier  seize ans, Carvajan avait promptement dcouvert
dans le commerce des grains un puissant moyen d'action sur les
populations des campagnes. Ambitieux, il ne bornait pas ses dsirs 
l'dification d'une fortune: il rvait de se crer une situation
importante dans le pays. Avec une grande finesse, il s'tait rendu
compte de l'volution sociale qui se faisait en France. Il avait prvu
l'avnement de la bourgeoisie. Il voulait tre bourgeois, devenir riche,
et tenir tout l'arrondissement dans sa main. Le marquis Honor se
heurtait donc  un adversaire redoutable, et ne s'en doutait gure.

L'assemble de La Neuville, qui a lieu le jour de la Saint-Firmin,
tomba, cette anne-l, le dimanche 25 septembre. C'est, dans cette
petite ville, une occasion non seulement de se donner du plaisir, mais
encore de traiter des affaires. Les gros propritaires et les fermiers
du canton viennent  la foire, qui dure quatre jours, et s'y livrent 
un important commerce de chevaux, de bestiaux et de crales. Le pre
Gtelier, de tout temps, avait fait ses approvisionnements de l'hiver 
la Saint-Firmin. Il voyait l les cultivateurs et, devant une table du
caf du Commerce, il passait ses marchs  coups de petits verres.
Pendant ces trois jours, le grainetier ne dgrisait pas et, phnomne
particulier, plus il tait ivre, et moins il tait accommodant.  mesure
que sa bouche s'ouvrait, sa bourse se fermait. Aussi on disait en
manire de plaisanterie: Quand le pre Gtelier est arros, son vendeur
est  sec. Le troisime jour, le bonhomme tait rond comme une futaille,
et ses achats taient termins. On le rapportait alors chez lui, et il
pouvait cuver en paix toutes les tasses de caf et toutes les topettes
d'eau-de-vie qu'il avait absorbes.

Pendant que les vieux faisaient leurs affaires, les jeunes s'occupaient
de leur plaisir. Et le bal ne dsemplissait pas. C'tait alors sous une
tente dresse devant la mairie que les danseurs prenaient leurs bats.
Toute la bourgeoisie de La Neuville y venait, et les grands
propritaires voisins y paraissaient, par une familire condescendance
pour leurs fermiers, dont les femmes et les filles rvaient de cette
fte pendant toute l'anne. Il tait de tradition d'y danser au moins
une fois, et Carvajan pensait en frmissant que le jeune marquis allait
pouvoir s'approcher d'dile, l'inviter, lui parler, sans qu'il pt, lui,
d'aucune faon intervenir.

 sa grande surprise, le samedi, premier jour de la fte, Honor ne
parut pas au bal. Il se montra sur la place, causa avec ses fermiers,
fut empress auprs de leurs filles, dpensa de l'argent  toutes les
boutiques tablies en plein vent, distribua ses acquisitions aux enfants
qui se pressaient autour de lui, trouva un mot charmant pour tous, un
sourire aimable pour toutes, et se retira en prtextant une violente
migraine. dile rit, dansa, se divertit, affectant une libert d'esprit
si grande que Jean, dlivr de ses apprhensions, ne se contraignit
plus. Il en vint  croire que le caprice du marquis n'avait eu qu'une
dure phmre, et que quelque autre fantaisie le lui avait fait
oublier. Il reprit de la confiance et se railla lui-mme; n'avait-il pas
cru son avenir compromis, son bonheur perdu? Il montra une gaiet
inaccoutume.

Le dimanche, il se livra aux jeux d'adresse prpars pour les jeunes
gens, avec l'ardeur passionne qui lui tait naturelle, et gagna
plusieurs prix. Le marquis n'avait pas paru de la journe: on le disait
malade. Carvajan fut, pendant quelques heures, compltement heureux, le
coeur largi, les nerfs vibrants, la voix clatante. Il dansa,
infatigable, et conduisant la fte.  minuit, au moment o le bal tait
dans toute son animation, il chercha dile pour l'inviter et ne la
rencontra pas. Il la demanda  tous les amis du pre Gtelier. Nul ne
l'avait vue. Les jambes de Carvajan devinrent tremblantes, sa vue se
troubla, une horrible palpitation l'touffa. Il eut le pressentiment
qu'il avait t jou, et que l'absence du marquis n'tait qu'une feinte.
Il courut au caf du Commerce et trouva son patron incapable d'assembler
deux ides, hors d'tat de faire deux pas. Il se prcipita vers la rue
du March, esprant qu'dile, fatigue, tait rentre  la maison. Il
regarda de loin la faade et la vit toute noire; aucune lumire dans la
chambre de la jeune fille. Il entra, monta l'escalier, qui sonna lugubre
sous ses pieds, frappa  la porte, et n'obtint aucune rponse. Il
demeura un instant dans ce silence, gar, entendant son coeur battre 
coups prcipits et sourds. Puis, cras par son impuissance, il se
laissa tomber sur les marches et pleura de rage autant que de chagrin.

Il resta ainsi longtemps, coutant au loin la rumeur de la fte, les
fanfares amorties de l'orchestre, roulant de terribles projets de
vengeance. Puis une ide se fit jour dans son cerveau obscurci par la
colre. dile tait peut-tre  Clairefont: peut-tre tait-il temps
encore de l'arracher au marquis. Il redescendit avec rapidit, et prit 
toute course le chemin escarp du plateau. Il ne mit pas plus d'un quart
d'heure  gravir la rude monte et arriva comme un fou  la grille,
qu'il trouva ouverte. Une voiture attele de deux vigoureux postiers
stationnait devant le chteau. Il entendit la portire se fermer avec
un claquement qui lui rpondit au coeur, et, comme le cocher allait
rendre la main  ses chevaux, il se prcipita. Dans l'intrieur obscur
de la voiture, deux formes confuses s'offrirent  lui: celles d'un homme
et d'une femme. Il poussa un rugissement et, saisissant la poigne de la
portire, il l'ouvrit en criant:

--dile!

Une exclamation touffe lui rpondit; au mme moment une main nerveuse
le prit au collet et le jeta en arrire, pendant qu'une voix imprieuse
disait:

--Marchez donc!

Carvajan comprit que tout allait tre fini, que deux tours de roue
devaient suffire  mettre entre celle qu'il aimait et lui un abme
infranchissable. Il fit un suprme effort, s'lana  la tte des
chevaux en hurlant:

--dile, descendez!... Il en est temps encore... Je ne vous laisserai
pas partir.

Les postiers, cabrs, secouaient avec impatience les gourmettes d'acier
de leurs mors. La mme voix, agite par un commencement de colre,
reprit:

--Finissons-en! S'il ne s'loigne pas, coupez-lui la figure avec votre
fouet!

Le bras du cocher se leva: un sifflement se fit entendre, et Carvajan,
la joue ensanglante, la poitrine meurtrie par le timon de la voiture,
roula sur le pav.

Quand il revint  lui, la cour tait sombre et silencieuse, et, comme
deux toiles, s'loignant sur la route de Paris, brillaient les
lanternes de la voiture qui emportait dile et son sducteur. Carvajan
se releva, et, le coeur serr, les yeux secs, il redescendit  La
Neuville, rentra  la rue du March, o le pre Gtelier venait d'tre
rapport. Il alla  son matre, le secoua pour le rveiller, lui cria
dans les oreilles que sa fille tait partie, qu'elle s'tait fait
enlever par M. de Clairefont.

--Enleve! m'entendez-vous? hurla-t-il, en enfonant ses doigts dans le
bras du vieil ivrogne. Enleve par ce misrable...

--Ah! ah! enleve, hoqueta Gtelier, dans le cerveau duquel tranaient
encore des lambeaux d'ides commerciales... Enleve... Mais tu sais,
Carvajan, le transport, comme dans toutes nos livraisons,  la charge du
preneur!

Le garon de magasin laissa tomber le malheureux, qui se rendormit d'un
lourd sommeil, et, montant dans son grenier, il se jeta sur son lit,
dvor de honte et de colre.

Le dpart d'dile, qui semblait devoir bouleverser tous les plans de
Carvajan, n'eut cependant pour lui que des consquences heureuses. Il y
a des tres privilgis pour qui tout tourne  bien, mme le malheur. Le
pre Gtelier, abandonn par sa fille, ne trouva  ses chagrins d'autre
remde qu'un accroissement de son ivrognerie. Il ne quitta plus le caf
du Commerce, et, depuis le matin jusqu'au soir, on put le voir, les yeux
flambants, la langue pteuse, encombrant des soucoupes de ses tasses 
caf la table qui lui tait rserve. Compltement abruti, il ne
s'occupait plus du tout de son commerce, ne parlait jamais de sa fille,
et avait abandonn  Carvajan la direction de sa maison. En trois ans
elle prit une importance qu'elle n'avait jamais eue quand c'tait
Gtelier qui traitait les affaires  coups de petits verres.

Carvajan, froid, mthodique, actif et exact, se mit  parcourir le
canton,  visiter les fermiers,  avancer de l'argent  ceux qui taient
embarrasss, prenant pour gage les rcoltes sur pied. Il jeta ainsi les
premires bases d'une banque agricole, dont il devait plus tard tirer,
au point de vue financier et politique, un srieux parti. Au
commencement de la quatrime anne, le pre Gtelier mourut.

Tous ceux avec qui il avait trinqu suivirent son convoi: il y eut
foule. Sa fille, arrive le matin mme de l'inhumation, descendit rue du
March. Elle parut aux cts de Carvajan  l'glise, vtue de noir,
cache sous un voile de crpe qui empchait de voir son visage. Aprs la
crmonie, elle rentra rue du March, et partit le soir, aprs tre
reste enferme avec Carvajan pendant toute la journe. Le lendemain, le
peintre en btiment de La Neuville fut appel, reut l'ordre de gratter
l'ancienne enseigne de la maison et, au lieu du nom de Gtelier, d'y
mettre celui de Carvajan. C'est ainsi que la ville apprit que le commis
devenait patron et prenait la suite des affaires de son matre.

Quelle convention avait t passe par dile? Quel accord avait t
conclu entre elle et celui qui l'avait tant aime? Nul ne le sut jamais.
Elle s'loigna pour ne plus reparatre. Le bruit se rpandit vaguement
qu'elle habitait Paris. Des Neuvillois qui se disaient au courant des
choses de la capitale racontrent que le marquis, promptement las de la
belle grainetire, l'avait galamment quitte en achetant pour elle un
important magasin de lingerie. dile enfin avait pous un bureaucrate
et vivait heureuse. Telle avait t la bourgeoise conclusion de son
roman d'amour. Carvajan se montra triste et ple pendant quelque temps.
Personne n'osa le questionner, quoique la curiosit ft grandement
veille. Mais ce petit homme sec et anguleux avait une faon de
dvisager les importuns qui coupait court  toutes les familiarits.

 compter de ce jour, Carvajan ne vcut plus que pour son ambition et sa
haine. Il n'tait pas distrait de l'une par l'autre. Elles avaient le
mme objet, et marchaient de conserve. L'ambition visait  renverser et
remplacer le marquis de Clairefont qui avait dans le pays la plus haute
influence et la plus grande fortune. La haine se tenait pour satisfaite
si ce double rsultat tait atteint. Un homme, qui dans la vie poursuit
ardemment une ide unique, est invincible. Carvajan, dou d'une volont
imprieuse, d'une patience inaltrable, devait subordonner tous les
actes de son existence  la lente et sre prparation de sa vengeance.

Il savait que le rsultat entrevu se ferait peut-tre attendre pendant
de longues annes. Mais, impassible, il tait rsign  poursuivre sa
sape souterraine, jusqu'au jour o un dernier coup amnerait
l'croulement final. L'loignement du marquis n'avait point amorti la
violence de ses sentiments. Il n'avait qu' lever la tte pour se
souvenir. Il voyait sur la colline le mur blanc de Clairefont. C'tait
l qu'il tait arriv, aprs une course haletante, pendant la nuit de la
Saint-Firmin, pour reprendre dile. Dup si compltement, lui, Carvajan,
par ce bambin de marquis! Aprs dix ans, il en plissait encore de
colre et d'humiliation.

Il suivit de loin l'existence d'Honor et vit avec une joie farouche la
fortune du gentilhomme s'amoindrir,  mesure que la sienne augmentait.
M. de Clairefont, promptement las de son existence joyeuse, tait revenu
 ses fantaisies scientifiques, et avait commandit diffrentes affaires
industrielles qui ne russirent pas. Son esprit tait plus vif que
juste, plus ardent que pratique. Il s'entichait d'une ide, la suivait,
la caressait, et, aprs beaucoup de temps et d'argent perdus,
l'abandonnait pour s'prendre d'une autre. Carvajan, exactement
renseign sur ces coteuses tentatives, riait amrement en disant:

--Vous verrez que je n'aurai pas besoin de m'en mler et qu'il se
ruinera tout seul.

Un jour, une nouvelle, qui fit frmir Carvajan d'une sombre joie, se
rpandit dans le pays. Le marquis tait rentr dans son domaine. On
avait vu arriver  la gare une voiture armorie, et du train tait
descendu un voyageur, ombre efface du brillant seigneur qui faisait
battre les coeurs de toutes les femmes de La Neuville. Carvajan voulut
s'assurer par ses yeux de la prsence de son ennemi. Il grimpa la cte
de Clairefont, et, de la route, vit les fentres du chteau ouvertes. Il
resta longtemps arrt au bord de la terrasse, plong dans d'orageuses
penses, et, comme le soir venait, il aperut dans les parterres Honor
qui marchait lentement. Il eut de la peine  le reconnatre, tant il
tait chang. La taille autrefois si svelte avait paissi, la figure
fine et charmante s'tait empte, et les cheveux devenaient rares.
C'tait encore un gentilhomme de noble et belle tournure; mais ce
n'tait plus ce joli garon avec ses grces de demoiselle qui le
rendaient si sduisant. Carvajan le suivit de ses yeux perants, et
quand il l'eut vu disparatre au tournant d'une alle:

--Oh! oh! dit-il, en tendant vers le promeneur un bras menaant, tu as
l'imprudence de revenir  ma porte... Eh bien!  nous deux!

Et  pas lents il reprit le chemin de la petite maison triste et noire
dans laquelle, solitairement, il attisait sa haine.

Le marquis tait destin  tonner les gens de La Neuville. Autant il
avait men autrefois une existence bruyante et folle, autant il mena une
vie retire et laborieuse. Il s'occupait avec assiduit d'amliorer ses
terres et d'exploiter ses bois. Il paraissait avoir sur toutes choses
des ides particulires, car il transformait en herbages la plus grande
partie des rserves du chteau, et montait une laiterie modle. Au
milieu des futaies de Clairefont il installait une scierie, et
commenait  pratiquer d'importants abatis. On le voyait inspecter ses
travaux, et il ne paraissait jamais plus heureux qu'au milieu des
ouvriers. Il appliquait aux procds de sciage toutes sortes de
perfectionnements de son invention, ne craignant pas de mettre la main 
l'ouvrage quand les appareils ne fonctionnaient pas. Il passait le reste
de son temps dans une tourelle remplie d'instruments de physique et o
il avait fait construire un fourneau pour les expriences de chimie. Il
vivait l, clair par le jour color qui traversait les vitraux anciens
des larges fentres, comme une sorte de docteur Faust. Un domestique
s'tant un jour cruellement brl les mains avec une fiole d'acide, il
avait donn la tche de ranger le laboratoire  un seul valet de
confiance, qui l'avait suivi dans tous ses voyages et lui tait fort
dvou.

Des rcits extraordinaires couraient sur ce cabinet devenu mystrieux.
On disait que le marquis dfendait qu'on y pntrt, parce qu'il s'y
livrait  des expriences magiques. Quelquefois, le soir, les vitres de
la tourelle s'illuminaient de fantastiques clarts et, de loin, les
passants voyaient avec terreur flamber ces lueurs dans la nuit.

Il avait sans doute trouv un secret pour engraisser ses champs et
fertiliser ses prairies, car depuis qu'il s'occupait de culture, ses
rcoltes taient incomparables. Ses fermiers disaient avec envie:

--Notre matre a de beaux bls et de riches fourrages, mais il sait 
combien ils lui reviennent.... Ses engrais ne sont pas connus, mais ils
cotent gros, et peut-tre bien qu'ils ne sont pas catholiques...
Marchez!

Carvajan, qui ne croyait pas aux diableries, comprit promptement le
parti qu'il pouvait tirer de la conduite nouvelle du marquis. Dans les
tournes incessantes qu'il faisait en cabriolet, aux quatre coins de
l'arrondissement, il disait aux cultivateurs:

--Eh bien! mes bonnes gens, vous avez un concurrent inattendu. M. Honor
fait de l'levage et envoie du lait au march. Il a les moyens de
travailler en grand... Vous n'avez qu' bien vous tenir: les prix vont
certainement baisser... Car cet homme, n'est-ce pas, il n'a pas besoin
de a, et il vendra au-dessous du cours...

Sourdement, il excitait le mcontentement. Et dj il s'tait fait un
alli de Tondeur, le marchand de bois, qui ne pouvait voir avec
tranquillit M. de Clairefont scier lui-mme ses chnes sculaires, et
les envoyer directement aux grands chantiers de la marine, pour les
constructions de la flotte et les travaux des ports.

Le cheval de bataille de ce madr compre tait la machine  vapeur que
le marquis employait. Sur ce chapitre-l, au cabaret, il ne tarissait
pas:

--Comment, nous autres, malheureux, nous n'avons que nos bras pour
vivre, et voil ce richard qui supprime le travail en se servant
d'outils qui marchent tout seuls!... Les journes des scieurs, qui se
payaient trois francs, ne valent plus que quarante sous... Dame! je
trouve des hommes tant que j'en veux... Il y a plus d'ouvriers que
d'ouvrage...

L'usine  vapeur, avec des scies de l'invention d'Honor, cotait cher,
loin de rapporter. En abaissant le prix des salaires, le marchand de
bois atteignit ce double rsultat de faire un tort moral considrable au
marquis et de gagner beaucoup d'argent.

Cependant, malgr tout ce que Carvajan et sa clique pouvaient dire, la
popularit du chtelain tait encore solide, et l'oeuvre de destruction
entame ne devait pas s'accomplir en un jour. En 1847, aux lections
pour le conseil gnral, M. de Clairefont s'tant port, soutenu par les
comits royalistes, runit une forte majorit et battit haut la main
Zphyre Dumontier, le grand meunier de la valle, qui reprsentait le
parti rpublicain.

La campagne lectorale avait t trs chaude, et Carvajan s'tait si
rudement dmen en faveur de l'adversaire d'Honor, que la fille du
meunier en avait t toute saisie. Ce que le jeune homme faisait par
haine, elle crut qu'il le faisait par amour. Carvajan tait trop
pratique pour ne pas profiter des avantages que l'imagination de la
demoiselle lui donnait. Et, six mois plus tard, il l'pousait avec cent
mille francs de dot.

L'anne suivante, le marquis se maria  son tour. Il fit, tout 
l'oppos de son pre qui avait fait un mariage d'argent, un mariage
d'amour. Il pousa la fille cadette du baron de Saint-Maurice, son
voisin de campagne, vieux gentilhomme de grandes manires et de petite
fortune, trs entich de sa noblesse, et qui avait transmis ses ides
aristocratiques  sa fille ane, Mlle Isabelle. La nouvelle
marquise, simple et douce nature, donna  son mari deux enfants, Robert
et Antoinette, et fut, pendant sa trop courte existence, l'ange du foyer
de famille. En partant  trente-cinq ans, elle emporta avec elle toute
la sagesse de la maison, et laissa Honor livr  sa manie inventive,
devenue plus aigu et plus coteuse avec l'ge.

Robert avait treize ans et Antoinette dix quand ils perdirent leur mre.
Ils ne trouvrent, pour la remplacer, qu'un pre absorb par des utopies
scientifiques, et une vieille demoiselle, leur tante, masculinise par
le clibat et en arrire de cinquante ans sur les ides courantes.
Mlle Isabelle avait abandonn le petit chteau de Saint-Maurice et
tait venue s'installer  Clairefont. Et, pendant que son beau-frre
passait sa vie  faire des dcouvertes admirables en thorie, mais
ruineuses dans la pratique, elle mettait sa jeune nice  cheval,
faisait le coup de fusil dans le parc avec son neveu, tonnant les gens
par son ton dcid, ses thories tranchantes et sa verve gauloise.
C'tait, au demeurant, la plus honnte femme du monde, et, d'ailleurs,
si laide, qu'on n'aurait pu concevoir auprs d'elle l'ombre d'une
mauvaise pense. Ignorante,  dire que Henri IV tait fils de Henri III,
et d'une sensibilit brusque qui tenait du grognard. Elle avait presque
de la barbe, et, si quelqu'un se ft oubli  l'appeler madame au lieu
de mademoiselle, et t capable de lui frotter les oreilles. Jamais
tant de barbarismes ne tombrent d'une bouche humaine. Elle disait
couramment:

--Mon neveu monte  cheval comme un bucentaure.

Le marquis avait essay de lui raconter l'ducation d'Achille, les
leons du centaure Chiron, et de lui faire saisir la diffrence qu'il y
avait entre un homme-cheval et la galre des doges de Venise. Elle lui
avait rpondu tout net:

--Mon cher, laissez-moi tranquille avec vos brouillaminis; chacun
parle  sa manire, et je ne suis pas sre que la vtre soit la bonne.
L'essentiel est qu'on m'entende et, jusqu' prsent, votre fils et votre
fille ont compris ce que je voulais leur dire. Pour le surplus, bonsoir!
Nos pres n'en savaient pas si long, et de leur temps les choses
allaient au mieux. Tandis qu'aujourd'hui c'est un vrai capharnam!...

La tante Isabelle avait eu sur le caractre de son neveu Robert une
influence fatale. Elle avait choy le jeune comte, ds son enfance, avec
une rude tendresse, lui donnant  penser que le monde avait t cr
pour l'agrment spcial des Clairefont et des Saint-Maurice, et que les
tres vivants quelconques, qui apparaissaient  sa surface, taient les
humbles serviteurs de ces deux nobles familles.

Robert, beau et aimable garon, haut en couleur, dou d'une tonnante
paresse d'esprit et d'une prodigieuse activit de corps, fit honneur 
l'ducation que lui avait donne sa tante Isabelle, et se rvla le plus
ardent chasseur, le plus solide buveur, le plus hardi coureur de filles
du dpartement. Quelque chose de la mle et brutale grandeur des moeurs
fodales tait en lui. Et la vieille demoiselle de Saint-Maurice disait
avec orgueil  son beau-frre, quand il se plaignait de l'inapplication
de Robert et de sa turbulence:

--Oui, vous tes tout baubi de ses allures... Vous tes un Clairefont
d'aujourd'hui, vous, et lui c'est un Clairefont d'autrefois!

Quant  Antoinette, en dpit des enseignements tumultueux de la tante
Isabelle, elle tait devenue une trs ravissante, trs simple et trs
moderne personne. Elle ne se montrait point du tout marquise dans ses
manires, qui taient douces et calmes, autant que celles de son frre
taient vives et bruyantes. Elle avait trouv moyen de s'instruire, en
lisant beaucoup, sans pourtant ngliger les exercices du corps qui
passionnaient la vieille tante de Saint-Maurice.

Elle tait de haute taille et merveilleusement faite. Son visage
arrondi, au teint frais, tait clair par des yeux noirs brillants et
profonds, ses lvres fines montraient en s'ouvrant des dents petites et
blanches. Elle avait des mains et des pieds exquis. L'expression
habituelle de sa figure tait gaie et bienveillante. On la sentait bonne
et bien portante. C'tait comme un beau fruit velout, sain et
savoureux.

Elle avait une adoration pour son pre, qu'elle gtait ainsi qu'un
vritable enfant. Seule, dans la maison, elle prtait attention  ses
thories scientifiques. Elle s'appliquait pour les comprendre, n'y
parvenait pas toujours, et les admirait de confiance. Elle lui copiait
ses modles, les mettait au net et les rehaussait de teintes 
l'aquarelle. M. de Clairefont tait alors au comble du bonheur, et cette
touchante admiration qu'il lisait dans les regards de sa fille tait
pour lui le plus doux des triomphes.

C'tait du reste le seul. Nul inventeur plus malheureux dans ses essais
n'avait exist. Le marquis, dont le cerveau fcond multipliait les
dcouvertes, n'avait jamais pu obtenir un rsultat utile. C'tait
toujours dans le domaine de l'agriculture qu'il cherchait des
applications audacieuses et fructueuses. Audacieuses, elles l'taient,
d'aucuns mme disaient folles, mais, fructueuses, elles ne l'avaient pu
tre, si ce n'est pour les marchands qui vendaient les machines, les
matriaux, les produits chimiques, et autres lments constitutifs trs
coteux de ces oprations.

La tante Isabelle s'exprimait librement sur la monomanie raisonnante de
son beau-frre. Elle lui disait:

--Vous n'tes qu'une moiti de toqu... Vous n'avez pas assez de folie
pour qu'on ait le droit de vous enfermer, et pas assez de raison pour
qu'on puisse vous laisser libre... Avec toutes vos machinations, vous
mangerez votre bien, et, quand tout sera dissip, ce n'est ni moi ni
vous qui en apporterons d'autre! Autrefois, avec une bonne lettre de
cachet on vous aurait calm... Mais aujourd'hui... va te promener...
Tout s'en va en aune de boudin.

Le marquis riait de ces boutades lances par la vieille virago d'une
voix forte, et se bornait  rpondre:

--Ma soeur, un de ces matins, je trouverai ce que je cherche, et vous
serez bien tonne de me voir faire une fortune qui sera jalouse par
les plus grands industriels. Car je conquerrai d'un seul coup la
richesse et la renomme.

--Alors, on dira: Clairefont, marchand de ceci, ou fabricant de cela...
Belle gloire, en effet! Vous aviez encore, lorsque vous avez pous ma
soeur, quatre-vingt mille francs de rentes. C'tait une admirable
aisance... Il fallait vous en tenir l, et pondre sur vos oeufs pour
doter vos enfants... Mais vous prfrez doter la science. Et vous vous
laissez duper par des intrigants qui vous vendent trs cher des riens
qui ne valent pas quatre sous... Vous ne vous proccupez jamais de
l'avenir... Cependant vous avez des ennemis, et vous connaissez le
proverbe: Qui compte sans son autre...

--Sans son hte, ma chre soeur, rectifiait doucement Honor, et,
secouant sa tte dj blanche, il remontait dans sa tourelle, o il se
plongeait avec une dlicieuse quitude dans les problmes qui faisaient
sa joie, en attendant qu'ils fissent sa fortune.

En dpit des soucis que la diminution progressive de la situation
financire du marquis pouvait causer  son entourage, les habitants de
Clairefont taient heureux. Il n'en allait pas de mme dans la maison de
Carvajan, malgr l'accroissement notoire de son influence et
l'augmentation cache de sa richesse.

Depuis dix ans, la petite maison de la rue du March tait reste telle
que le pre Gtelier l'habitait. Le mnage Carvajan s'y tait install,
et y avait vcu dans le travail. La fille de M. Dumontier, tombe du
haut de ses illusions, et comprenant que son mari ne l'avait pouse que
pour son bien, avait pleur des larmes amres. La maternit avait t sa
seule joie, et elle s'y tait abandonne avec une ardeur passionne. Le
petit Pascal fut toute sa vie: son prsent et son avenir. Elle oublia
ses tristesses en le voyant sourire, et elle se plia  la rude conomie
de Carvajan en pensant que son fils, un jour, serait plus riche.

Pascal grandit dans cette vieille maison, basse, troite et noire,
tremblant devant son pre, ce terrible homme, au teint basan, au nez
tranchant et aigu, aux yeux orange, ronds et brillants comme des louis
d'or. Derrire cette silhouette menaante apparaissait la ple et triste
figure de sa mre, dont le doux regard rchauffait son coeur, et dont les
tendres paroles clairaient son esprit.

Ils vivaient, elle et lui, dans une chambre aux boiseries fonces, dont
l'unique fentre conservait de vieux carreaux verdtres, et sur l'appui
de laquelle, dans une grande caisse, poussaient des girofles et des
oeillets. Pascal jouait devant cette fentre, seul coin lumineux et gai
de ce logis sombre. Et la mre avait ainsi  la fois sous les yeux son
enfant et ses fleurs.

Carvajan ne paraissait qu' l'heure des repas. Quand il ne courait pas
les routes, il se confinait dans son cabinet, situ au rez-de-chausse,
et dans lequel, les jours de march, les cultivateurs gns, en qute
d'un emprunt, apportaient  leurs gros souliers un chantillon des boues
de toutes les communes du canton. Le lourd marteau de la porte, pouss
par des mains impatientes, retentissait sourdement dans le vestibule, et
le pas tranant de la servante allant ouvrir glissait sur les dalles.

Quelquefois un bruit de discussion violente montait jusqu'au premier
tage, promptement arrt par la voix pre et coupante de Carvajan. Les
portes claquaient en se refermant. Pascal curieux avanait alors la tte
au dehors, par la fentre, entre deux tiges fleuries, et voyait le long
de la rue du March s'loigner le visiteur, la tte basse, les paules
plies, comme cras. Quelquefois, arriv au coin de la place, l'homme
se retournait, montrait une figure irrite et un poing menaant. Un
jour, un paysan, devant la maison mme, avait cri:

--T'as mes vaques, t'as ma terre. Te faut-il core ma peau, mauvais
usurier?

L'enfant avait sept ans: il tait rest songeur, sentant que c'tait une
injure qu'on avait adresse  son pre, mais n'en comprenant pas la
signification. Il avait conserv ce mot profondment grav dans sa
mmoire, le tournant et le retournant, pour tcher d'en dcouvrir le
sens et la valeur. Dans son imagination hante il tait arriv  se
faire de l'usurier une image effrayante. Il se le figurait sous la forme
d'un de ces gants noirs et froces des contes de fes qui terrorisent
les innocents et les faibles. Il en rvait la nuit, et voyait ce monstre
terrible avec le visage de son pre. Un jour il n'y tint plus, et,
aprs avoir hsit longtemps, il se hasarda  dire  sa mre:

--Qu'est-ce que c'est donc qu'un usurier?

Sous le regard clair de l'enfant, la pauvre femme plit. Elle resta un
instant silencieuse, puis elle rpondit:

-- propos de quoi me demandes-tu a?

Pascal raconta la scne  laquelle il avait assist. Mme Carvajan
baissa un instant sa tte pensive, puis:

--Ne rpte jamais ce mot-l, mon chri... Ceux qui ne sont pas heureux
sont facilement injustes, vois-tu... Cet homme s'en allait probablement
d'ici sans avoir obtenu ce qu'il esprait, et il s'en prenait de sa
dconvenue  ton pre... Mais sois-en sr, si Carvajan est quelquefois
dur en affaires, c'est un homme scrupuleusement honnte... Enfin, c'est
ton pre: tu dois le respecter et l'aimer...

En faisant cette affirmation, sa voix tremblait un peu, et elle avait
les larmes aux yeux.

Cette scne s'tait grave dans la mmoire de Pascal. Plus tard il en
comprit la redoutable signification.

La lutte sans merci engage par son pre contre le marquis de Clairefont
lui avait chapp pendant toute sa jeunesse. L'me mure de Carvajan
gardait bien ses secrets. Il n'avait jamais confi  personne ses
espoirs de vengeance. Il travaillait sourdement  les raliser. On
ignorait le but vers lequel il tendait,  travers les annes, avec une
patience d'araigne qui tisse sa toile mortelle. On voyait les moyens
dont il usait et c'tait assez pour faire peur.

Pascal, envoy par son pre au collge d'vreux, y avait commenc ses
tudes. Puis, la fortune de Carvajan augmentant chaque jour,
l'instruction reue en province avait paru insuffisante, et jusqu'
vingt ans l'hritier prsomptif avait vcu  Paris.

Il avait pass tous ses examens, fait son droit, et n'tait rentr  La
Neuville qu'avec le titre de licenci. Il tait un homme alors, et son
esprit savait comprendre ce que ses yeux voyaient. Rien ne lui parut
chang dans la maison de la rue du March. Elle tait toujours noire et
basse, les mmes alles et venues y laissaient leurs traces de boue et
leurs grondements de discussions. Tout avait vieilli: le prteur et les
emprunteurs; mais le commerce de l'argent se faisait comme par le pass.
Les visages grimaaient de colre, et les bouches se crispaient pour
lancer un mot qu'elles retenaient maintenant, car Carvajan tait un
homme  mnager. Et ce mot tait le mot du pass, qui serait celui de
toute la vie: usurier!

La manire de vivre de Carvajan n'avait point vari. Il avait pour tout
domestique une servante, travaillant comme un cheval. Mme Carvajan
s'enfermait, silencieuse et triste, dans sa chambre, comme avant le
dpart de Pascal. Elle avait des cheveux gris: c'tait tout le
changement. Elle eut, en reprenant possession de son fils, un moment de
vive joie. Mais cette joie fut courte. Il parut certain, ds les
premiers jours, que l'entente ne s'tablirait pas facilement entre
Pascal et son pre. Et pour qui connaissait Carvajan, cette situation
tait grosse d'orages.

Au bout de vingt-quatre heures, concdes par lui aux panchements
maternels, le chef de la famille fit appeler son hritier dans le
cabinet du rez-de-chausse. Pascal l'y trouva se promenant d'un pas
tranquille.

--Mon garon, dit le pre en s'arrtant brusquement, te voil revenu
dans ma maison et je suis heureux de t'y voir. Tu as fait de bonnes
tudes, et tout porte  croire que tu n'es pas une bte. Je pense donc
que tu as l'intention de t'occuper... Tu es avocat de ton mtier, et
nous avons ici un tribunal... Ceux qui y plaident sont des nes... Tu
n'auras donc pas de peine  t'y montrer suprieur. Je suis en mesure de
te former rapidement une belle clientle... Es-tu dispos  entrer dans
cette voie?

Et comme le jeune homme inclinait la tte sans rpondre.

--Oui? Tu vas donc rclamer ton inscription au barreau de La Neuville,
et, pour commencer, tu m'tudieras ces quelques affaires...

Il prit sur son bureau une pile de dossiers, en chargea les bras de son
fils, et lui donnant une tape amicale sur l'paule:

--Tu peux m'tre trs utile, si tu veux comprendre les choses, et je te
ferai gagner de l'argent...

Pascal s'enferma pendant toute la journe et se plongea dans les
paperasses. Il fut promptement difi. Ce que son pre appelait les
choses, c'tait l'art d'exploiter son semblable avec une habilet
surprenante. Tout se passait sur les marges du Code. Et, pour les cas
difficiles, il y avait des intermdiaires qui endossaient la
responsabilit et laissaient  Carvajan les bnfices. Dans aucune de
ces affaires le banquier n'tait en nom. Toujours on lui avait cd la
crance, et il n'tait que tiers porteur. Toute la pratique du systme
des hommes de paille dfila sous les yeux stupfaits de Pascal. Il jugea
dans cette seule journe, et irrvocablement, son pre. Il resta la tte
penche sur le fatras judiciaire, qui venait de lui rvler si
lamentablement la vrit, et rva. Tout le pass brusquement voqu
reparut devant lui. Il se rappela les malheureux qui sortaient de la
petite maison, avec des airs de victimes gorges. Il entendit de
nouveau les discussions o clataient des mots violents, il revit les
figures convulses, les poings levs vers le toit paternel, et,  son
oreille, le mot infme retentit encore: Usurier! tait-il donc le fils
d'un tel homme, lui qui sentait dans son coeur bouillonner tous les
sentiments gnreux, lui qui aimait le bien, le vrai et le beau?
Allait-il donc devenir son complice? Allait-il le couvrir publiquement
de son autorit, le dfendre de sa parole, et apporter l'aide de son
savoir  l'oeuvre basse de la spoliation des faibles? Non! jamais!

Il se leva et, tout ple  la pense d'oser refuser la tche que son
pre lui avait confie, il ouvrit la fentre et rafrachit dans l'air du
soir son front brlant de fivre.

La nuit tombait sur La Neuville, le silence s'tendait sur les rues
dsertes. Le ciel s'empourprait des derniers rayons du soleil descendu
 l'horizon. Une cloche d'glise se mit  tinter dans l'loignement,
faible et mlancolique, et il sembla au jeune homme que c'tait le glas
de son innocence qu'elle sonnait. Il se dit que tout tait fini pour lui
dans la vie, qu'il n'y trouverait plus jamais un seul instant de
bonheur. Et, glac jusqu'au fond du coeur, il pleura amrement. La voix
de la servante le tira de son engourdissement:

--Monsieur Pascal, on vous attend pour dner...

Il frmit  la pense d'aborder son pre. Il le fallait, cependant: il
se trouvait, par son honntet, accul  une situation sans issue. Il
descendit dans la salle o ses parents taient dj runis devant la
table, sur laquelle fumait la soupe. Son air abattu frappa sa mre: elle
dirigea vers lui des regards inquiets. Carvajan se frotta les mains,
avec un bruit sec, et, riant:

--Voil un garon qui a la mine d'avoir travaill... C'est bien!...
Dnons!...

Le repas fut silencieux. Pascal mangeait, absorb, roulant des arguments
dfensifs dans sa tte. Mme Carvajan baissait tristement le front
avec la prescience d'un orage. Carvajan dvorait. Quand le dner fut
termin, il dit  sa femme avec un accent qui n'admettait pas de
rplique:

--Ma bonne, tu peux monter chez toi. Nous avons  causer, Pascal et
moi...

Il emmena le jeune homme dans son cabinet, s'assit devant son bureau, et
l, le regard aigu, la voix tranchante:

--Eh bien?

Pas de prambule, pas de prcaution, pas d'hsitation: il allait droit
au fait, tout de suite. Et il fallait rpondre sans tergiverser  ce
terrible eh bien? qui contenait tant de temptes. Pascal prit son
grand courage: il s'affermit sur ses jambes tremblantes, et, la bouche
sche, la voix change:

--Eh bien! mon pre,  vous dire vrai, ces affaires me paraissent
dplorables. Je les ai tudies  fond... Il n'y aurait que fcheuse
opinion  rcolter en en poursuivant l'excution rigoureuse, et si je me
permettais de vous donner un conseil, ce serait de transiger pour viter
des dbats publics...

Carvajan ne rpondit pas. Les lignes de son visage se durcirent, il fit
entendre un sifflement ironique, et, se levant tranquillement:

--Mais, mon garon, j'ai avanc des fonds, moi... Il faut que je rentre
dans mes dbours... Je ne crains pas la lumire... Je me vois dans la
ncessit,  chaque instant, d'exproprier des dbiteurs qui ne
s'acquittent pas... Ces brutes de paysans ont la rage d'emprunter plus
qu'ils ne peuvent rendre... Ceux qui n'ont pas de terre me donnent leurs
rcoltes en garantie... Mais, mon cher, c'est le crdit agricole, a...
Sans moi ils n'auraient pas de quoi payer leurs propritaires...
Crois-tu que je vais leur faire cadeau de mon argent? Eh! sacrebleu,
aprs tout, je ne suis pas un philanthrope: je suis un homme
d'affaires... Il me faut  l'chance des espces ou des grains... Mais
tu me laisses parler l, avec tes airs d'innocent. Tu comprends la
question aussi bien que moi!... Vois-tu: il ne faut pas juger les choses
en thorie... avec des ides d'cole... Il faut voir la pratique...
Veux-tu que je te montre le fond du sac?... Eh bien! ces gaillards-l,
sur qui tu t'apitoies, ils me roulent... Et ces marchs qui t'effraient,
en fin de compte... j'y perds!

Il lana ces mots avec un accent de conviction si admirable que son fils
ne trouva pas une parole  rpondre... On le roulait! C'tait lui,
Carvajan, qui tait la victime, et ses dbiteurs le spoliaient! Le
banquier fit quelques pas, puis, se posant de face et regardant son fils
jusqu'au fond des yeux:

--En rsum, il n'y a qu'un mot qui serve. Veux-tu te charger de mes
affaires?

Pascal hsita pendant une seconde, puis le rouge lui monta au visage,
et, nettement, il rpondit:

--Non.

--Ah! ah! fit sur deux tons Carvajan, tu es un gaillard qui ne mches
pas les paroles... Mais comptes-tu que je vais te nourrir ici  ne rien
faire?

--Je m'occuperai, mon pre, ne craignez rien... Et je vous supplie de ne
pas me contraindre.

--En ai-je manifest l'intention? fit rudement Carvajan... Crois-tu que
j'aie besoin de toi? J'aurais t heureux de t'associer  mes
oprations, et de te faire profiter de mon exprience. Tu fais le
ddaigneux et prtends te suffire avec tes propres forces. Il est
possible que j'aie engendr un aigle... Mais, jusqu' preuve contraire,
je pense que tu n'es qu'un oison... Bonsoir, mon garon: tu poses pour
l'homme  prjugs. Nous verrons ce que cela te rapportera dans la
vie...

Il ouvrit la porte, fit signe  son fils de sortir, et, sans rien
ajouter, s'enferma dans son cabinet. Rest seul, il marcha pendant
quelque temps en silence, la figure gonfle par l'agitation. Enfin il
s'arrta et, frappant sur son bureau avec violence:

--Comme il m'a carrment rompu en visire! s'cria-t-il. Un marmot de
vingt ans qui se permet de critiquer son pre! Eh! sacrebleu! je l'ai
laiss libre... C'est la premire fois que je supporte la rsistance...
Ma parole d'honneur, je crois qu'il m'a interloqu!...

Il agita la tte, resta pensif un instant puis, avec un demi-sourire:

--C'est gal, il sait ce qu'il veut: c'est un Carvajan!

C'tait un Carvajan, mais de la bonne espce, avec toute l'nergique
rsolution, toute l'ardeur enflamme de sa race, appuyes sur un fond de
scrupuleuse honntet. Il tint parole et se fit inscrire au barreau. Il
exerait  peine depuis un an que sa rputation tait faite, et qu'on
l'envoyait plaider  la Cour de Rouen, contre les vieux routiers de la
basoche normande. Il parlait avec une clart et une lgance
remarquables, et, s'chauffant aussitt qu'il en trouvait l'occasion, il
atteignait souvent  la vritable loquence. Les magistrats l'coutaient
avec tonnement, sans distraction et sans sommeil. Et cette attention
qu'il savait leur imposer profitait  ses causes.

L'clat inattendu que jeta Pascal produisit sur son pre un double
rsultat: il fut flatt et il enragea. Il se rendit compte de
l'influence que le jeune homme devait rapidement acqurir, et il comprit
qu'il lui chappait dfinitivement. Pascal mdiocre, que lui importait?
Il l'et gard chez lui, avec une ddaigneuse indiffrence, lui donnant
la pte et la niche. Mais Pascal suprieur, n'tait-ce pas exasprant
de ne pouvoir s'en servir?

Quel instrument dans les mains d'un habile homme, et comme on serait
promptement matre de l'arrondissement! La seule chose qui lui manqut,
 lui, c'tait le don de la parole. Il concevait, il n'nonait pas. La
destine lui donnait un fils qui pouvait tre la voix de son
intelligence, elle ajoutait cet appoint inespr  toutes les faveurs
qu'elle lui avait dj faites. Et il se trouvait que cette voix tait
indocile, ne voulait point rpter les arguments qu'on lui soufflait que
cette esclave se mettait en rvolte.

Il ne s'agissait plus pour Carvajan de faire tudier  Pascal des
dossiers d'affaires vreuses. Son ambition avait grandi avec le talent
de l'avocat. Il fallait combattre le marquis sur le terrain politique,
s'emparer de l'opinion, la retourner, et assurer son lection  lui,
Carvajan, qui, une fois lanc dans le plein courant des intrigues,
saurait bien arriver vite et haut.

Mais comment prendrait-il de l'ascendant sur son fils? Il ne lui avait
jamais tmoign de tendresse, il l'avait laiss grandir, sans essayer de
pntrer dans son coeur. Et maintenant il tait trop tard. Un dernier
moyen d'action lui restait cependant, trs sr et trs puissant:
l'affection que Pascal avait pour sa mre. La pauvre femme tait depuis
quelques annes fort souffrante. Elle allait s'affaiblissant, sans faire
entendre une plainte. Le retour de son enfant avait t pour elle une
joie profonde. La maison vieille et sombre s'tait claire et rajeunie.
Carvajan lui-mme paraissait moins bourru et plus souriant. Il avait de
subites effusions qu'on ne lui connaissait pas. Il restait dans la
salle, le soir, aprs le dner, et causait avec une verve narquoise.
Visiblement il voulait plaire. Le loup-garou s'apprivoisait lui-mme. Et
la mre et le fils, tout en bnficiant de cet tat nouveau, se
demandaient avec trouble quelle arrire-pense cette amabilit servait 
dissimuler. Un matin, Carvajan entra ds l'aube dans la chambre de sa
femme, s'informa de sa sant, lui donna une petite tape amicale sur la
joue, et, s'asseyant sur le pied du lit:

--Veux-tu que nous causions, ma bonne? J'ai besoin de ton concours pour
une ngociation dlicate. Si tu fais ce que je vais te demander, je t'en
saurai un gr infini... Et il suffira que tu le veuilles pour que cela
soit.

--De quoi s'agit-il donc? demanda la mre qui plit et ressentit un
violent pincement au coeur.

--De ton garon...

--Que lui est-il arriv?

--Rien, rassure-toi... Il n'est pas question du prsent, mais de
l'avenir... Je m'en proccupe pour lui... C'est un sujet remarquable, et
tu as bien travaill, en me le donnant... Il peut prtendre  tout...
Mais il faut prparer les choses de loin quand on veut russir, et c'est
l ce qui m'amne... Vous bavardez beaucoup tous les deux... Tu devrais
lui donner des conseils srieux, au lieu de l'entretenir de fadaises...
Il y a une grande place  prendre dans le pays pour qui saura tirer
parti des ides nouvelles... Les rpublicains se dmnent... C'est avec
eux qu'il faut se mettre. Entreprends donc Pascal sur ce sujet-l... Et
tu me diras ce qu'il en pense. Sois adroite... et si tu russis tu
n'auras pas  le regretter... C'est moi qui te le dclare...

Ayant ainsi dvoil ses ides secrtes, il changea de conversation,
cajola sa femme pour la disposer  bien faire ce qu'il lui demandait,
puis sortit. Il attendit quelques jours, surveillant les physionomies de
la mre et du fils, guettant leurs mouvements pour surprendre quelques
signes d'intelligence. Il ne dcouvrit rien. Ils taient l'un et l'autre
comme tous les jours. Au bout d'une semaine, pendant laquelle cet homme,
habitu  dissimuler et  attendre, fut dvor d'impatience, il se
dcida  interroger. La rponse ne fut point telle qu'il l'esprait.
Pascal n'avait aucune ambition politique et rpugnait  se jeter dans
les agitations.

Carvajan couta ce que sa femme lui disait, en proie  une rage violente
qui lui coupait la respiration. Il lui sembla que, dans sa tte devenue
dure comme de la pierre, son cerveau tait comprim. Il sentit ses ides
tourbillonner avec une vertigineuse rapidit. Il resta un moment 
regarder machinalement ses mains qui tremblaient. Puis, poussant une
terrible exclamation, il clata:

--Est-ce que vous croyez que vous allez vous moquer de moi plus
longtemps? Toi et ton fils vous m'obirez, ou vous sortirez d'ici. Je
suis le seul matre: personne ne m'a jamais rsist, et ce morveux me
tiendrait tte! Je le mettrai au pas... Entends-tu, madame Carvajan?...
Je lui couperai la crte,  ton coq. Et nous verrons s'il chantera aussi
haut... Ah! tonnerre! Un bambin, du nez duquel il sortirait du lait si
on le pressait. Et qui veut jouer avec papa! Malheur  lui!... Je le
chasserai de la maison... et tout le pays saura qu'il m'a manqu!

Il parla ainsi pendant longtemps, rpandant sa colre en paroles
violentes. Il terrifia sa malheureuse femme qui, prise de fivre, dut se
mettre au lit. Le lendemain son tat parut grave, et, au bout de la
semaine, elle tait  toute extrmit.

Son fils ne quittait pas sa chambre et la soignait avec un dvouement
passionn, coutant, plein d'horreur, les divagations du dlire pendant
lequel sa mre rptait toutes les menaces de Carvajan. Un soir, elle
reprit connaissance, et posant une main glace sur le front de Pascal
qui s'tait agenouill prs de son lit:

--Nous allons nous sparer, mon cher petit, murmura-t-elle. Ah! c'est
une grande douleur pour moi... Je t'aime tant!... Nous avons eu des
chagrins, dans ces derniers temps... Il faut ne point t'en souvenir...
Ne fais jamais de peine  ceux qui sont autour de toi... La plus grande
satisfaction sur la terre, vois-tu, c'est d'tre bon...

Elle eut une faiblesse, et plit, comme pour mourir. Elle revint
cependant  elle, et fit demander son mari. Elle lui parla, sans que son
fils retir auprs de la fentre, o fleurissaient toujours les plantes
prfres, pt entendre ce qu'elle disait. Carvajan, le visage sombre,
coutait, muet. Enfin elle fit un signe imprieux auquel il rpondit en
faisant oui, de la tte. Les traits de la mourante s'illuminrent de
joie. Elle se laissa aller en arrire avec soulagement, comme si elle
avait t dbarrasse d'un poids crasant. Elle appela Pascal, et lui
dit:

--Embrasse ton pre devant moi...

Le jeune bomme, boulevers par la douleur, se jeta avec effusion dans
les bras de son pre, et lui donna deux chauds baisers que celui-ci
rendit d'une lvre glace. Sa scheresse de coeur lui faisait la bouche
plus froide que celle de la mourante. Puis Mme Carvajan ordonna  son
fils de se retirer et resta seule avec le notaire. Le soir, sa fin parut
tout  fait proche. Elle rompit le silence qu'elle avait gard
jusque-l, et murmura  l'oreille de Pascal:

--J'ai laiss  ton pre tout ce dont la loi me permettait de
disposer... Je sais que tu es en tat de faire ta fortune toi-mme... Et
puis c'tait le seul moyen de t'assurer la paix... Carvajan est un homme
terrible... Ne te heurte jamais  lui... L'abandon de ton hritage sera
le prix de ta libert... Pardonne-moi de t'avoir dpouill... Sois bon
dans la vie... Il faut tre bon...

Ce fut en prononant ces douces paroles qu'elle mourut. Pascal lui
ferma les yeux, se pencha pour l'embrasser, et, grave:

--Sois tranquille, mre, ma part d'hritage, ce sera ta bont...

Et comme si, au seuil de l'ternit o elle entrait, la morte et
entendu cette promesse suprme, son front pli rayonna, et ses traits
resplendirent d'une cleste beaut.

Le lendemain des obsques, Jean Carvajan appela son fils dans le cabinet
tmoin de leur premier dsaccord, et, la voix sche:

--Mon garon, le malheur qui vient de nous atteindre, dit-il, va
modifier certainement notre existence. Je dsirerais, avant de prendre
une rsolution, connatre tes projets.

--Mes projets sont fort simples, mon pre: si vous n'y voyez pas
d'inconvnient, je quitterai la Neuville...

--Tu es libre, rpondit Carvajan, dont le front se plissa au souvenir
cuisant de ses esprances dues.

--C'est bien... Alors je partirai demain.

--Quand tu voudras revenir... ma maison te sera ouverte.

--Je vous remercie.

Pas une parole de plus ne fut change entre eux.

Le lendemain Pascal s'loigna, laissant dans la petite maison de la rue
du March Carvajan seul avec sa haine.




III


En quittant Pascal sur le plateau qui domine la valle de La Neuville,
Mlle de Clairefont avait press l'allure de son cheval. Elle tait
dsireuse de s'loigner de cet homme qui, au premier abord, lui avait
t sympathique et dans lequel, avec ennui, elle venait de dcouvrir un
Carvajan. Elle et voulu le chasser de sa pense comme elle venait de
l'loigner de sa personne, mais, malgr elle, le visage de son compagnon
de route, avec son large front, ses yeux clairs et sa bouche srieuse
lui apparaissait obstinment. Elle se disait: Il a pourtant la
physionomie d'un homme loyal et sincre, et voil qu'il est le fils d'un
sclrat. Elle fit cette concession trange: Peut-tre est-il trs bon
nanmoins, et trs honnte... Mais, s'levant aussitt contre cette
indulgence inexplicable: En somme, ce n'est pas probable. Bon chien
chasse de race. D'ailleurs il a eu l'air penaud et confus quand il a su
qui j'tais... Et il a baiss la tte... D'o vient-il, celui-l, pour
nous faire du mal?

Un Carvajan, pour Antoinette, ne pouvait avoir d'autre but dans la vie
que de faire du mal  des Clairefont. Hlas! du mal, en restait-il 
leur faire? Quel coup nouveau pouvait-on porter  cette famille qui,
dans sa dcadence progressive, tait arrive  une pauvret voisine de
la gne? Et, avec une profonde mlancolie, la jeune fille, qui n'avait
que vingt-trois ans, se reportait dans le pass et marquait les tapes
de la ruine lente mais assure.

Elle revoyait le chteau luxueux, brillant, anim, comme lorsqu'elle
tait toute petite. Puis,  mesure qu'elle grandissait, le train de
maison diminuait, les chevaux se faisaient moins nombreux dans les
curies, les domestiques plus rares; le mobilier, us, restait dans les
appartements sans tre remplac. Le nid enfin devenait moins douillet,
moins chaud, moins coquet, et elle s'en apercevait, mais, avec la
premire insouciance de la jeunesse, n'y attachait pas d'importance,
jusqu'au jour o, la raison venant  clairer son esprit plus mr, elle
avait compris que la misre, arrive aux portes de Clairefont, frappait
hardiment pour entrer, et que l'alli le plus sr qu'elle et tait le
marquis lui-mme.

On ne pouvait plus rien cacher alors  ses yeux clairvoyants, et
souvent, sur la table du large vestibule, elle surprenait les papiers
timbrs, dposs le matin mme. Elle lisait les glaciales et lugubres
formules du grimoire judiciaire, commandement  mon dit sieur de
Clairefont d'avoir  payer la somme de..., faute de quoi la saisie et
la vente. Toujours on payait. Un suprme effort tait tent, on
retournait toutes les bourses, on fouillait tous les fonds de tiroir,
et, comme une grappe puise que l'on presse pour en extraire la
dernire goutte, les vieux restes de l'opulence passe, gratts jusque
dans les dorures des murailles, fournissaient la ressource exige.
C'tait touchant et navrant  la fois.

L'existence matrielle seule n'avait pas  souffrir de cette diminution
continuelle de la fortune patrimoniale. On vivait sur ce qui restait de
la terre. La basse-cour fournissait de la volaille, le potager des
lgumes, et la ferme de la farine, des moutons et des boeufs. On se
chauffait avec les arbres du parc, on nourrissait les chevaux avec le
foin des pelouses, mais l'argent tait toujours rare. Et Mlle de
Clairefont faisait ses robes elle-mme.

Le marquis, occup de quelque problme, semblait ne pas se douter de ce
dnuement.  vrai dire, il n'en souffrait pas.  compter du jour o
Antoinette s'tait aperue des embarras dans lesquels son pre avait
jet la famille, tout ce qui avait pu tre tent pour pargner 
l'inventeur les tourments d'une situation difficile avait t ralis
par la jeune fille. Elle avait tabli autour de lui un blocus de
tendresse, et s'tait ingnie  conserver pour elle-mme tous les
soucis. Elle se montrait maternelle pour ce vieil enfant toujours
souriant  son rve et continuellement enflamm par l'espoir de faire
une dcouverte qui rendrait aux siens le centuple de ce qu'il leur avait
pris.

Sur un seul point il avait t impossible de lui donner compltement le
change. Depuis deux ans Antoinette tait fiance  M. de Croix-Mesnil,
et de saison en saison elle remettait le mariage. Le jeune baron tait
un charmant officier, d'une belle tournure, d'un esprit aimable, et dont
le pre, magistrat minent, pouvait aspirer aux plus hautes fonctions de
l'ordre judiciaire. Cette union, dcide  une poque o le marquis
tait encore en possession apparente de son domaine, avait paru prs de
se conclure. Mlle de Clairefont avait accueilli favorablement la
demande. Le baron se montrait trs empress auprs de sa fiance. Les
notaires des deux familles avaient eu quelques confrences desquelles il
rsultait que le futur poux possdait, du chef de sa mre, quarante
mille livres de rente en biens-fonds, et la future pouse, trois cent
mille francs du mme chef, son frre lui ayant fait abandon de sa part.
Tout tait dcid, prt, les bans allaient tre publis, quand
brusquement Mlle de Clairefont avait chang et, arguant de la mort
d'une parente loigne, avait demand qu'on ajournt la crmonie.

La tante Isabelle, charge d'annoncer au fianc les rsolutions
nouvelles d'Antoinette, s'tait acquitte de sa mission avec son
habituelle rudesse de vieux grognard, mlange cependant d'une pointe
d'attendrissement inusit. En manire de consolation, elle avait dit 
Croix-Mesnil:

--Mon cher ami, voyez-vous, ma nice s'est fourr dans la tte qu'elle
ne vous pouserait pas ce trimestre-ci... Il faut en prendre votre parti
comme un brave... Aprs tout, ce qui est dchir... n'est pas
perdu...

Et comme le fianc, avec une tendre insistance, se plaignait du retard
apport  son bonheur:

--Ne regrettez rien, s'cria-t-elle, avec une motion qui la fit
redoubler de barbarismes. C'est la perfection que cette enfant-l!... Si
vous saviez! Mais vous ne pouvez pas savoir. Enfin, croyez-moi, c'est un
ange... Oui, un ange immatricul!

Le baron montra une dsolation d'homme du monde, se plaignit dans une
juste mesure, et demanda la permission de continuer  faire sa cour,
comme par le pass. Ce qui lui fut accord. Le marquis, lui, manifesta
un vritable chagrin de cette semi-rupture, il interrogea sa fille avec
insistance, et ne put tirer d'elle aucun claircissement. Il la trouva
calme, souriante, et rpondant  toutes ses questions par ces seules
paroles:

--Je suis heureuse auprs de vous... Je veux attendre...

--Mais, ma chre, reprit le vieillard, je serai plus tranquille quand je
te saurai marie... C'est un gros souci pour moi que ton
tablissement... Que deviendrais-tu si je venais  te manquer?

Antoinette et la tante Isabelle changrent un regard, un fin sourire
glissa sur les lvres de la jeune fille, qui, prenant la tte blanche du
vieil enfant dans ses mains et la caressant doucement:

--N'ayez point de proccupation, dit-elle d'une voix attendrie, ce
mariage se fera un jour ou l'autre... Ne me pressez jamais.

Elle changea de ton vivement, et, avec une gaiet mutine:

--D'ailleurs, vous savez que j'ai mauvais caractre... tant un peu du
ct des Saint-Maurice, et qu'on ne me force point  faire ce que je ne
veux pas!

Le marquis se dit:

--Elle me cache quelque chose, et sa tante est au courant de
l'affaire... Tout s'claircira un de ces matins.

Si l'inventeur, au lieu de poursuivre, dans le vague de sa pense, le
vol de ses chimres, avait tenu ses comptes, il aurait pu rapprocher de
la rsolution prise par Mlle de Clairefont une chance de deux cent
mille francs, engloutis dans le puits de la Grande Marnire, et il
aurait compris pourquoi sa fille ne voulait plus se marier. Mais il n'y
eut que l'huissier de Carvajan et la tante Isabelle qui eurent
connaissance du gnreux sacrifice fait par Antoinette pour empcher
qu'on ne vendt une partie du domaine. La vieille Saint-Maurice, qui
avait des ides particulires sur toutes choses, trouva moyen de tirer
de l'ajournement impos  Croix-Mesnil une conclusion consolante pour sa
nice:

--Vois-tu, ma chre, en fin de compte... tu as peut-tre eu raison de ne
pas pouser  la lgre ce jeune dragon. Il ne doit pas t'aimer autant
que tu mrites de l'tre. Il a t trop calme et trop convenable, en
voyant qu'on lui laissait le bec dans l'eau, indfiniment... Il aurait
d pousser des cris fanatiques. Eh bien! tu l'as vu? Doux, sucr...
une vraie carafe d'orgeat! Je ne sais pas en quoi on fait les amoureux
et les soldats aujourd'hui!

Le marquis, dont les ides ne se fixaient pas longtemps sur le mme
sujet, avait repris le cours de ses travaux. Mais un soupon tait rest
au fond de son coeur, comme un point douloureux, et, priodiquement, il
disait:

--Eh bien! ma fille, et Croix-Mesnil? Quand l'pouses-tu?

--J'y pense, mon pre, rpondait Antoinette, avec un tranquille sourire.

Le baron venait tous les deux ou trois mois passer quelques jours au
chteau, chassait avec Robert, se promenait  cheval avec sa fiance, et
repartait sans que rien ft dcid. Dans le pays, on glosait beaucoup
sur son compte, on l'appelait ironiquement le fianc de la semaine des
quatre jeudis.

Certains chuchotaient:

--S'il n'pouse pas, c'est qu'apparemment il peut faire autrement. Du
reste, c'est de tradition dans la famille. On sait qu'autrefois la tante
Isabelle a fait ses farces!

Jour de Dieu! Si Mlle de Saint-Maurice avait eu vent de ces propos,
quelle algarade, et comme elle et ripost par des soufflets! Mais les
Clairefont vivaient loin de tout, et la calomnie mourait sur le seuil de
leur chteau morose et silencieux.

Depuis un assez long temps Antoinette, emporte au courant de ses
souvenirs, tait arrte devant les talus blancs de la Grande Marnire.
Elle avait tout oubli; sa singulire rencontre, l'heure qui la
pressait; et, laissant flotter les rnes sur le cou de son cheval, elle
restait immobile.  ses pieds les charpentes des puits d'extraction
pourrissaient inutiles, les hangars s'ouvraient, vides d'ouvriers, les
wagons restaient immobiles entre les rails conduisant aux fours  chaux
teints. Toute cette exploitation, pousse pendant des annes
fivreusement, avait cess. Les immenses travaux commencs n'avaient pas
t achevs. Et les amoncellements de calcaire improductif
reprsentaient la fortune de la noble maison, les esprances de bonheur
de la jeune fille, la scurit des vieux jours du pre de famille. Tout
le pass, le prsent et l'avenir, compromis sans rmission. Et pourtant
que de fois Antoinette avait entendu le marquis s'crier, en montrant la
colline: Ici est la fortune de la maison!

Il avait fait faire des expriences qui toutes avaient t concluantes:
la chaux de Clairefont pouvait dfier toute concurrence. Pendant
plusieurs annes la vente avait t considrable. Mais le marquis, pour
perfectionner son outillage, s'tait mis  inventer des machines. Il
avait expriment des moyens de calcination nouveaux. Et dans ses
tentatives il avait gaspill le bnfice de son entreprise. Toujours le
manque de suite dans les ides. La folle du logis s'garant  la
recherche du mieux, quand le bien existait, facile et sr; le gnie
diabolique de l'inventeur sans cesse en qute d'un progrs  raliser.
Alors, au lieu de la russite pure et simple, par le droit et ordinaire
chemin, l'insuccs par des voies dtournes et ardues. Et la ruine
succdant  la fortune.

Cependant, malgr l'amer dsenchantement que lui causaient tant d'checs
successifs, au fond de l'esprit de la jeune fille une dernire esprance
fleurissait encore. Elle avait en son pre une foi superstitieuse. Elle
pensait: Il finira par trouver, comme il le dit si souvent; et ce
jour-l, comme dans un prodigieux conte de fes, les blocs crayeux de la
colline se changeront en or.

La cloche qui annonait le djeuner sonnant dans le lointain tira
Antoinette de ses rves. Elle donna un coup de cravache  sa monture,
partit au galop, et vivement arriva  la grille. Elle secoua sa tte
pensive, prit un air riant, traversa la cour immense, entre les pavs de
laquelle l'herbe poussait haute, sauta toute seule  terre, ouvrit la
porte d'une curie, et, dbridant sa bte, la laissa aller vers la
stalle garnie de paille frache Puis, retroussant sa longue jupe sur son
bras, elle se dirigea, suivie de son chien, vers la salle  manger.

Dans la vaste pice dalle de marbre rouge et blanc, au plafond dcor
de caissons dans lesquels taient peintes les armes de la famille, aux
murs garnis de dressoirs sculpts, dont les tablettes portaient les
pices massives d'une antique argenterie, derniers vestiges du luxe
disparu, autour d'une table trop large, quatre personnes assises
djeunaient, servies par un vieux domestique.

 la gauche de M. de Clairefont une place restait vide, celle de la
retardataire;  sa droite, Mlle de Saint-Maurice, avec sa taille de
grenadier, sa figure carlate de vieille fille couperose; en face, le
jeune comte Robert, et un personnage long et blme, trs chauve, sans un
poil de barbe, abritant derrire des lunettes  branches d'or ses yeux
au regard indcis.

--Ah! voil ma fille, dit avec satisfaction le marquis... Ma chre, je
commenais  tre inquiet... J'ai fait sonner trois fois la grosse
cloche pour t'avertir... Tu tais donc partie bien loin?

--J'tais alle jusqu' La Saucelle, mon pre, rpondit Antoinette en
embrassant le vieillard... Les enfants du fermier sont malades et je
voulais avoir de leurs nouvelles... Bonjour, ma bonne tante...

--Bonjour, fracheur... Viens que je te respire... Tu sens la rose et
les fleurs...

--C'est de vous, tante, qu'il faut dire cela: vous tes radieuse, ce
matin.

--Bon! bon! flatteuse, rpliqua d'une voix forte Mlle de
Saint-Maurice... Je suis radieuse  la faon d'un coucher de soleil!

Et elle panouit dans un large sourire son visage embras.

Antoinette fit le tour de la table, donna en passant une petite tape
amicale sur la joue de son frre et, tendant la main au troisime
convive qui s'tait lev crmonieusement:

--Enchante de vous voir, monsieur Malzeau, dit-elle... Je vous prie de
m'excuser, je ne savais pas que j'aurais le plaisir de vous trouver ici
en rentrant... L'tude est toujours  sa place? Mme Malzeau se
porte bien?

--Choses et gens, Mademoiselle... tout  votre service, Mademoiselle,
croyez-le bien... rpondit le notaire qui, par un tic invtr,
ponctuait chacun des fragments de ses phrases d'un Monsieur, Madame
ou Mademoiselle, du plus bizarre effet.

--Allons! tout est pour le mieux! conclut la jeune fille. Et, s'asseyant
gaiement auprs de son pre:

--N'allez rien chercher pour moi, Bernard, dit-elle au vieux serviteur,
je prendrai le djeuner o il en est... Je meurs de faim ce matin...

Elle se mit  manger avec une charmante vivacit de mouvements, un
entrain juvnile et robuste qui faisaient plaisir  voir. Son frre la
regarda un instant, puis, affectant un air solennel:

--Mademoiselle ma soeur, deux mots maintenant. Tu nous dis que tu reviens
de La Saucelle, c'est fort bien. Je t'ai, en effet, vue passer sur le
plateau... Mais ce que tu ne nous dis pas, c'est que tu n'tais pas
seule...

 ces mots Antoinette devint fort rouge, et leva brusquement la tte...

--Allons, Robert, que signifie cette plaisanterie? s'cria la tante
Isabelle. Prtends-tu nous faire accroire que ta soeur se promne sur les
routes avec des gens que tu ne connais pas?

--Ma foi, il dit vrai, cependant, interrompit Mlle de Clairefont. Je
me suis promene ce matin pendant plus d'une demi-heure avec un
inconnu.

--Quelque mendiant qui t'a suivie jusqu'au chteau?

--Non pas! C'est tout le contraire d'un mendiant...

--Tu m'intrigues... Est-ce donc un millionnaire? demanda le marquis en
souriant.

--Si j'en crois ce qu'on raconte, il pourrait bien l'tre, en effet, un
jour...

--Eh! l. Vous verrez tout  l'heure que ce sera quelque brigand, qui
aura demand  Antoinette la bourse ou la vie.

--Tante, vous brlez presque. Car,  cela prs qu'il ne m'a demand ni
la bourse ni la vie... c'tait le fils de M. Carvajan en personne.

Il y eut un silence. Jamais, depuis vingt ans, le nom de Carvajan
n'avait t prononc sous ce toit, sans qu'il ft l'avant-coureur de
quelque malheur.

Le marquis baissa son front devenu sombre, et,  voix basse:

--J'avais oubli que Carvajan et un fils...

Il jeta sur Robert et sur Antoinette un regard troubl, comme s'il et
craint que la haine du pre, transmise au descendant comme un hritage,
ne vint peser sur ses enfants aussi lourde qu'elle avait pes sur lui.
Et, avec une sourde inquitude:

--Mais comment cette rencontre s'est-elle faite? Ce jeune homme t'a-t-il
parl?

--Oui! mon pre, pour me demander son chemin, et trs respectueusement.

--Je l'en flicite! murmura Robert, dont les yeux lancrent un clair.
Car s'il en avait t autrement...

--J'ignorais qui il tait, et je ne songeais gure  m'en informer... Un
passant m'avait demand sa route, qui tait la mienne, et je l'avais
invit  me suivre... Nous avons chemin tous deux en silence, et c'est
seulement au moment de nous sparer, et en me remerciant, qu'il m'a dit
son nom...

--Comment est-il? interrogea la tante de Saint-Maurice. Est-ce un homme
comme il faut, ou un ptras... A-t-il la mchoire de loup de monsieur
son pre?

--Il a l'apparence d'un garon bien lev, et, quant  sa figure, elle
n'est pas dplaisante  voir... Mais, tante, ajouta ironiquement
Antoinette, si vous tes curieuse d'avoir des dtails sur l'hritier de
la maison Carvajan, M. Malzeau pourra sans doute vous en donner de
complets...

--Moi, Mademoiselle? balbutia le notaire, en portant les mains  sa
maigre poitrine avec un geste de protestation...

--Le maire de La Neuville n'est-il pas votre client comme moi? dit
malicieusement M. de Clairefont.

--Oh! c'est bien diffrent, Monsieur le marquis, s'cria Malzeau, dont
les yeux papillotrent derrire ses lunettes d'or; avec M. Carvajan j'ai
des relations d'affaires, Monsieur le marquis, mais avec vous, Monsieur
le marquis, et votre aimable famille, Monsieur le marquis, oh! les liens
du plus respectueux dvouement...

--Enfin, Malzeau, vous dnez chez le maire? interrompit vivement
Robert avec un sourire narquois.

--Rarement, Monsieur le comte, le plus rarement possible! dit le
notaire, qui parut tre au supplice... Vous savez ce que sont les villes
de province, Monsieur le comte? Un officier ministriel est tenu 
beaucoup de mnagements, Monsieur le comte, sous peine de ne pouvoir
exercer sa profession, Monsieur le comte. Les temps sont durs... M.
Carvajan, avec sa banque, fait beaucoup d'affaires, Monsieur le comte...
C'est une grosse ressource pour une tude comme la mienne... Mais aucune
intimit, entre lui et moi, croyez-le bien!...

--Allons! ne faites pas le jsuite, Malzeau! s'cria avec brusquerie la
tante Isabelle, dont la lvre moustachue se plissa ddaigneusement...
Vous a-t-on jamais reproch vos accointances avec le personnage?
Sommes-nous gens  exciter qui que ce soit contre lui? Avons-nous jamais
ripost  ses mauvais procds autrement que par le ddain?

--Ce n'est peut-tre pas, Mademoiselle, ce qui a t fait de mieux,
Mademoiselle, murmura le notaire, en jetant autour de lui un regard
inquiet... Un peu de rsistance aurait pu lui donner  rflchir,
Mademoiselle. Vous lui avez laiss la tche trop facile... Il ne faut
jamais ddaigner son ennemi...

--Voudriez-vous qu'on ft  un tel croquant l'honneur de compter avec
lui? reprit avec fougue la tante de Saint-Maurice. Il faut un rgime
absurde, comme celui que nous subissons, pour que de pareilles espces
puissent compter... Voil ce Carvajan qui est maire,  prsent!...
Autrefois, on n'en aurait mme pas voulu comme garde champtre... Quant
 son fils...

--Oh! son fils, Mademoiselle... son fils n'a pas eu beaucoup  se louer
de lui... Et s'il a quitt le pays, Mademoiselle, c'est parce qu'il ne
voyait pas du mme oeil que son pre...

--Je lui en fais mon compliment, interrompit Robert.

--Il a beaucoup voyag, Monsieur le comte, il a eu la bonne fortune ou
le talent, comme vous voudrez, de se faire bien venir d'un puissant
financier dont il est devenu le reprsentant, Monsieur le comte. On lui
a donn  liquider des affaires dlicates en Amrique, et il s'en est
tir  son honneur... On le dit, Monsieur le comte, dou d'un
remarquable talent de parole, Monsieur le comte. Il a appris, sur le
tard, l'anglais et l'espagnol, et il a plaid, parat-il, en Australie
et au Prou, des procs devant les juridictions anglaises et
pruviennes, Monsieur le comte, avec un succs prodigieux. Il a beaucoup
vu, beaucoup appris, et s'est fait en courant, Monsieur le comte,
contrairement au proverbe qui dit: Pierre qui roule n'amasse pas de
mousse, une trs jolie fortune... Monsieur le comte. Il est, en somme,
absolument indpendant, et si vous voulez mon opinion, je ne crois pas,
Monsieur le comte, qu'il reste longtemps  La Neuville, Monsieur le
comte. Il ne s'entendra pas plus, aujourd'hui, avec M. Carvajan qu'il ne
s'est entendu autrefois...

--Il sera donc comme tout le monde... Car ce diable d'homme n'a pargn
personne, dit le marquis.

Il resta un instant pensif, puis, avec une grande tristesse:

--C'est un fait singulier que ce Carvajan, qui a pressur le pays tout
entier, soit respect, et que moi, qui n'ai jamais rendu que des
services... je sois honni...

--On ne respecte pas M. Carvajan, dit Malzeau, on le craint, Monsieur
le marquis, ce qui est bien diffrent. Il a une main dans toutes les
caisses; et ceux qui pourraient tenter, Monsieur le marquis, de lui
rsister, Monsieur le marquis, savent qu'il leur en coterait cher...

M. de Clairefont ne rpondit pas: il tait tomb dans une grave
mditation. La sombre figure de Carvajan, appuy  la petite porte du
magasin de Gtelier, s'tait dresse au fond de son souvenir. Il lisait
la jalousie, la haine, dans ses regards. Et toutes les dsastreuses
consquences de cet antagonisme commenc ce jour-l lui apparaissaient
une  une. Quelle lente et constante progression! La dsaffection de son
entourage, l'hostilit constante des paysans, le mauvais vouloir des
fonctionnaires, et tout le monde le fuyant comme un pestifr. Il avait
t mis, lui, l'ancien matre du pays, hors la loi par ce parvenu. Et
l'oeuvre de rancune, commence il y avait vingt ans, tait presque
consomme. De sa fortune, de son influence, il ne restait plus que de
misrables vestiges. Et l'auteur de ce dsastre, debout sur les
dcombres de l'difice sap par lui, triomphait, ricanant et cynique.
Oui, il en cotait cher  ceux qui tentaient de lui rsister. Nul ne le
savait mieux qu'Honor. Et, avec angoisse, le vieillard se demandait ce
que son implacable ennemi pourrait bien essayer de lui prendre
maintenant.

Allait-il l'attaquer dans son honneur? Sur ce point-l, cependant, il se
croyait invulnrable. On pouvait contribuer  hter sa ruine par des
manoeuvres caches, mais parvenir  souiller son nom, cela lui paraissait
impossible. Qu'importait donc? Ne se relverait-il pas? Une seule
dcouverte, conduite  un rsultat pratique, suffirait, et il venait
d'inventer un fourneau qui, employ dans les usines, devait faire
raliser des conomies immenses. Ce serait pour lui une source de
revenus incalculables. Le monde entier deviendrait son tributaire, et il
rcolterait enfin, aprs avoir sem pendant toute sa vie. Ils seraient
bien tonns, ceux qui le considraient comme un insens. Sa belle-soeur
de Saint-Maurice, la premire, qui ne croyait pas  ses crations. Et
Carvajan, qui, avec sa finasserie de paysan, avait os entamer la lutte,
que deviendraient, ses moyens misrables et ses embches mesquines? Ses
filets ne seraient pas assez solides pour retenir la proie qu'il avait
convoite. Il serait cras, ananti, balay en un instant. On pourrait
faire la diffrence entre le tripoteur aux ides troites et vulgaires
et le savant aux conceptions puissantes et fcondes.

Peu  peu, s'animant  la pense de cette russite tant de fois rve,
le marquis redevint souriant, son front s'claircit, il se frotta
vivement les mains et, poussant une exclamation joyeuse:

--Nous verrons bien! Allez! mes amis... le petit bonhomme vit encore!

Voyant ceux qui l'entouraient le regarder avec surprise, il rentra en
lui-mme, reprit, anneau par anneau, la chane des ides qui l'avait
amen, d'un point de dpart navrant,  une conclusion victorieuse. Il
comprit qu'il avanait sur le succs, et que, pour l'instant, il avait
beaucoup  craindre et peu  esprer. Il se leva, et, s'appuyant sur le
bras de sa fille:

--Allons prendre le caf dehors.

Ils descendirent les marches du perron, et s'arrtrent au bord de la
balustrade de pierre, sous un berceau de verdure. Le ciel tait d'un
bleu tendre. Une faible brise agitait le feuillage et rafrachissait
l'air. Une sensation de batitude exquise emplissait le coeur et
engourdissait la pense. L'horizon tait voil d'une brume lgre, dans
laquelle les lointains se fondaient, doucement estomps. Des bruit
confus montaient de la valle, animant la solitude des taillis profonds,
qui moutonnaient comme une mer sombre au bas de la terrasse. Ils
restrent tous les cinq, pendant un instant, absorbs par l'espace,
n'ayant plus le sentiment de leur tre, perdus dans l'immensit qui
s'ouvrait devant eux.

Le vieux Bernard, en apportant sur un plateau des tasses en saxe ancien
et une cafetire en argent cisel, aux armes de France, souvenir
princier donn au pre du marquis, les tira de leur extase. Antoinette
se leva lentement, et commena, de ses doigts lgers,  remuer les
pices de porcelaine et d'argenterie, avec cette grce souriante et
coquette des femmes qui donne une saveur plus vive aux friandises
apportes par elles.

--Un peu de caf, M. Malzeau?

Et le sucre, adroitement soulev avec la pince, sonnait au fond de la
tasse, d'o s'chappait une vapeur brlante et parfume. La tante
Isabelle avait, elle, le dpartement de la cave  liqueurs, et c'tait
d'un air de gendarme qu'elle prsentait ses carafons.

--Un verre de kummel, M. Malzeau?

--Je vous suis trs oblig, Mademoiselle, mais je prendrai, si vous le
permettez, Mademoiselle, de la fine Champagne... Vieille habitude,
Mademoiselle. Mais tous vos produits nouveaux ne sont pas de mon got...

-- votre guise! On ne vous invite pas  djeuner pour vous faire
violence... Toi, Robert, je ne t'offre rien... Tu as besoin de te
modrer...

Elle adressa  son neveu un regard significatif. Mais le jeune homme
enleva lestement le carafon des mains de Mlle de Saint-Maurice, et,
s'loignant de quelques pas:

--Comment, tante, vous voulez me sevrer? dit-il, mais j'ai pass l'ge!

--Au moins, mauvais sujet, rien qu'un verre!

--Un tout petit!

Et le jeune comte, versant  mme sa tasse, l'emplit jusqu'au bord.

Dans sa large existence de gentilhomme campagnard, Robert avait pris des
habitudes et des apptits violents auxquels il lui tait maintenant
difficile de rsister. Sa nature athltique lui permettait les excs qui
suivent toujours les repas de chasse, lorsque, las d'avoir couru les
bois et les champs, on prolonge la soire entre hommes, les coudes sur
la table, en fumant.

Il tait connu pour un des plus solides buveurs de la province, et en
tirait vanit. Il avait soutenu, dans l'excitation du plaisir, des
gageures absurdes, comme, par exemple, de boire plusieurs tasses de ce
qu'on appelle le caf aux quatre couleurs, mlange affreux de cognac, de
chartreuse, de kirsch et d'absinthe, fait pour affoler le plus solide
cerveau.

Sa tte et son estomac rsistaient  ces dangereuses preuves. Et il
prouvait une fiert stupide quand on lui disait: Vous, Clairefont, qui
tes un si beau gobelet... C'tait sa gloire,  ce grand garon, de
tenir tte sans flchir aux plus rudes ivrognes du dpartement.

Il avait commenc  boire par ostentation, et, peu  peu, l'habitude
aidant, il avait fini par y prendre du plaisir. Il ne ddaignait pas, le
dimanche, de descendre chez Pourtois. L il jouait aux quilles, et
s'attablait avec les jeunes gens de la ville. On ne le traitait pas,
lui, comme on avait trait son pre au temps de sa jeunesse, avec une
crainte respectueuse. Mais quelle diffrence aussi entre ce Clairefont
gigantesque, haut en couleur, un peu dbraill, trs bruyant, prtant 
la familiarit, et le Clairefont petit, mince, correct, froid, d'une
politesse exquise, qui savait si bien tenir les gens  distance! C'tait
le jour et la nuit. Et on se demandait par quel miracle de la nature ce
fils tait n de ce pre.

Dans les premiers temps, l'intemprance de Robert avait inquit le
marquis. Il tait descendu des nuages de ses conceptions scientifiques,
et avait trait trs gravement cette question fort terrestre. Il adressa
de vifs reproches  son fils. Mais il se heurta  la tante de
Saint-Maurice qui arrivait  la rescousse.

La vieille Bradamante trouva des arguments pour pallier les torts de son
neveu. Quoi! tant de bruit pour quelques rasades! Les anctres s'en
entonnaient bien d'autres! Et on se souvenait de ce Clairefont qui, sous
Louis XIII, avait renchri sur Bassompierre en vidant, lui, ses deux
bottes  chaudron pleines de vin de Sicile. Les rous de la Rgence s'en
privaient-ils, dans les ftes du Palais-Royal? Et toute une suite
historique de bons vivants, tenant en mains le hanap, le gobelet ou le
verre, dfilait devant les yeux du marquis, protestant contre sa
bgueulerie, et proclamant la souverainet aristocratique de la
bombance. Il tait jeune aprs tout, ce garon. Quand il s'amuserait un
peu avec ses amis, o serait le mal? Il fallait bien lui laisser jeter
son premier feu...

--Qu'il le jette! Au moins, disait Honor, qu'il ne le noie pas!

--Eh! mon cher, votre fils n'est pas un tre chtif et dlicat comme
vous, s'criait la tante Isabelle, c'est un Goliathre!

Le marquis morigna Robert, qui promit d'tre plus sobre. Mais c'tait
plus fort que lui. Aussitt qu'il se trouvait avec quelques chasseurs
devant de vieilles bouteilles, il s'animait, parlait, criait, et les
sages rsolutions s'effaaient de son souvenir.

Ce qu'il y avait de plus grave dans son cas, c'est que, doux comme un
mouton dans le courant habituel de la vie, il devenait, quand il avait
une pointe d'ivresse, mchant comme un loup. Il tapait dur, et les gens
prudents se mettaient hors de la porte de son bras.

Il avait eu, l'anne prcdente, une fcheuse affaire. Aprs un dner
d'ouverture o les exploits des tireurs avaient t copieusement
clbrs, il avait  moiti assomm un garon d'curie qui, par erreur,
avait attel  son break le cheval d'un autre invit. L'homme tait
rest six semaines sur le flanc. Le comte, dgris, s'tait montr au
dsespoir, et avait pris vis--vis de lui-mme l'engagement formel de
fuir les runions dangereuses.

Depuis un an il se tenait parole, et la tante Isabelle, fire de la
sagesse de son neveu autant qu'elle avait t indulgente pour sa folie,
l'aidait par ses objurgations  persvrer dans sa louable conduite.

Cette vieille fille, idoltre de l'unique rejeton mle de la noble
maison, et mis le monde  l'envers pour l'amour de Robert. Elle le
regardait frappant  petits coups avec sa cuiller sur le sucre qui
s'obstinait  ne pas fondre dans l'eau-de-vie, et admirait sa robuste
prestance. Il avait les paules larges et la taille fine, de petites
mains au bout de ses bras d'acier, et une figure nergique, rougie par
le grand air, claire par des yeux bleus. Ses cheveux et ses sourcils
taient chtain trs fonc, et ses moustaches d'un blond trs ple, ce
qui donnait  sa figure une singulire douceur.

Sa soeur formait avec lui un contraste complet. En elle tout tait
finesse et grce. Les deux races dont ils taient issus se trouvaient
incarnes en eux d'une faon bien tranche. L'un tait un Saint-Maurice
gigantesque, aux apptits matriels et violents. L'autre tait une
Clairefont, dlicate, rveuse et un peu chimrique. C'est pourquoi elle
aimait tant son pre.

Depuis un instant le notaire pitinait avec une impatience visible. Le
sable criait sous ses pieds, et il allait de la tonnelle  la balustrade
de la terrasse, agit, nerveux, comme s'il sentait le dsir de brusquer
une situation difficile, et cependant n'en avait pas la hardiesse.

Le marquis, les yeux dans le vide, semblait suivre une vision
attrayante. Il souriait et, distraitement, ses doigts battaient une
marche sur la table de pierre  laquelle il s'tait accoud. Quels
souvenirs heureux ou quelle radieuse esprance captivaient ainsi la
pense du vieillard? Dans quelles sphres thres, dans quel domaine du
bleu avait-il t transport par un rve?

Il fit soudain un geste brusque, frappa sur son genou du plat de sa
main, et, les joues colores par une rougeur joyeuse:

--Mon four  courants circulaires donnera quatre-vingts pour cent
d'conomie sur le chauffage actuel, s'cria-t-il d'une voix triomphante,
et il brlera tous les rsidus, toutes les substances inutilises
jusqu'ici... Ah! ah! Malzeau, vous m'en direz des nouvelles... Il y a
l une mine d'or!

La figure de Mlle de Saint-Maurice se rembrunit, elle croisa ses
bras, et, marchant avec une dsinvolture de gendarme:

--Mon frre, c'est la dixime fois, depuis quelque temps, que vous
dcouvrez le Prou!

--Oh! cette fois, c'est la bonne, rpliqua vivement l'inventeur. La
dcouverte que j'ai faite rpond  un besoin imprieux. Toutes les
usines souffrent du prix sans cesse grandissant du combustible. Avec mon
systme, le charbon devient, sinon inutile, au moins facile  remplacer.
On peut brler des copeaux, de la paille mouille, des dbris de
betteraves, des cannes  sucre... Vous comprenez l'importance du
procd... Les grves, dans les bassins houillers, seront inefficaces,
et ne mettront plus en danger l'industrie universelle. Aussitt mes
brevets pris, j'aurai des traits avec les grandes usines du monde.
C'est un revenu formidable, vous dis-je, et assur... Je suis tellement
certain du succs que je risquerais mon nom, s'il le fallait, dans cette
entreprise.

--Mon frre, un gentilhomme n'a pas le droit de disposer de son nom,
interrompit rudement la vieille fille.

--C'est vrai, dit gravement le marquis. Ce nom est  tous ceux qui l'on
port avant moi, et je dois le transmettre intact  ceux qui me
suivront... Mais croyez, tante, qu'il ne serait pas diminu si j'y
attachais l'honneur d'une si belle conqute industrielle.

--Vous savez depuis longtemps ce que je pense de vos recherches. Un
homme tel que vous n'a rien  gagner et a tout  perdre dans ces
besognes d'ouvrier.

--Mais, interrompit le marquis en souriant, le roi Louis XVI faisait de
la serrurerie.

--Aussi vous voyez comme cela lui a russi! s'cria triomphalement
Mlle de Saint-Maurice.

--Vous ne pensez pas, au moins, que je mourrai sur l'chafaud?

--Non! mais vous mourrez sur la paille!

Antoinette s'tait approche: elle prit la tante Isabelle par le cou:

--Allons, soyez bonne, murmura-t-elle tout bas... mnagez mon pre.

--Ta ta ta! Te voil bien, toi, enjleuse, dit la vieille fille, dont la
barbe se hrissa. Tu es pour moiti dans les folies de monsieur ton
pre!... Au lieu de le critiquer, tu l'encourages... Et j'en suis pour
ce que je dis: Nous le verrons sur le fumier, comme Jacob... Au reste,
mon cher, faites ce que vous voudrez... Voil M. Malzeau qui a sans
doute  vous parler de vos affaires... coutez-le et tchez de profiter
de ses avis.

Au mot affaires, Robert avait fait un pas dans la direction du perron.
Le marquis jeta  son notaire un regard plein d'une tranquillit
souriante, et, s'appuyant sur le bras de sa fille avec une caressante
paresse:

--Eh bien! mon cher Malzeau, je suis  vous... Dsirez-vous que nous
rentrions?

--Monsieur le marquis, je le prfrerais; j'ai certains relevs de
compte  vous soumettre, Monsieur le marquis... Et je crois que la plus
srieuse attention...

--Allons dans mon cabinet, dit M. de Clairefont... Je vous montrerai le
modle de mon four, Malzeau... Vous verrez comme c'est simple
d'application... Mais il fallait trouver l'ide... Une ide, ce n'est
rien et c'est tout, tante Isabelle.

--Bon! bon! ce ne sont pas les ides qui vous manquent,  vous... grogna
la vieille fille. Seulement vous les avez gnralement biscornues, comme
si vous aviez t nourri par une chvre.

Elle s'approcha du notaire qui suivait M. et Mlle de Clairefont.

--Est-ce que c'est grave, Malzeau? demanda-t-elle avec une agitation
intrieure qui faisait trembler sa grosse voix. Il y a longtemps qu'on
ne vous a vu, et, pour que vous veniez sans avoir t appel, il faut
que ce soit grave.

Le notaire baissa la tte en signe d'assentiment, ses yeux dpareills
tournrent dsesprment sous les verres de ses lunettes, et il ouvrit
les bras, plein d'accablement...

Mlle de Saint-Maurice frmit. Depuis plusieurs annes, elle tait
habitue aux remontrances que l'homme d'affaires adressait  son noble
client. Et chaque fois que Malzeau avait fait une apparition 
Clairefont, la fortune patrimoniale s'tait amoindrie de quelques pices
de terre ou de quelques coins de bois. Aujourd'hui tout tait
hypothqu; le domaine croulait sous le fardeau des chances auxquelles
il fallait faire face. Un poids de plus, et il s'abmait dans la ruine
finale.

--Au nom du ciel, ne lui avancez plus rien, dit la tante Isabelle; il
est fru de son ide nouvelle, il va vous demander de l'argent...
Rsistez  ses prires. C'est une affaire de conscience, Malzeau.
Voyez-vous! Honor est un vieil enfant prodige... Ah! s'il voulait
renoncer  ses ides, comme nous tuerions volontiers le veau gras!

--Comptez sur moi, Mademoiselle, je suis dcid  tre trs carr,
Mademoiselle, vous en aurez la preuve.

Le marquis, arriv sur le perron, se retourna. Devant lui, la valle
inonde de pure lumire s'tendait calme et riante. Dans la verdure des
prairies, la rivire coulait brillante, entre deux bordures de saules
trapus et rabougris. Les toits d'ardoises et de tuiles des maisons,
clairs par le soleil, tincelaient au milieu du noir feuillage des
arbres. L'air tait si limpide que, sur le haut clocher de l'glise, le
coq de fonte dore qui couronnait la flche se distinguait nettement. Le
tintement de la cloche d'une fabrique arrivait grle, appelant les
ouvriers au travail, et le bruit bourdonnant du jeu des coliers
attendant l'heure de la classe montait jusqu'au haut de la colline. Le
vieillard s'arrta un instant, appuy  la rampe de fer, les yeux fixs
sur ce paisible tableau. Le souffle pur de la brise ardemment aspir
emplit sa poitrine. Des larmes lui vinrent aux yeux, et,  voix basse,
il murmura:

--Le repos et l'insouciance devant cette belle nature... La joie calme
de la vie au milieu des miens... C'tait l peut-tre la sagesse et le
vrai bonheur! Mais chacun a sa destine, et ne doit point s'y drober.

Il secoua la tte, et voyant que le notaire s'tait attard  causer
avec Mlle de Saint-Maurice:

--Malzeau, quand vous voudrez, mon ami...

Et il entra dans le salon. Robert,  grands pas, se dirigea vers l'aile
gauche, o un escalier, pratiqu dans une des tours  toit aigu qui
flanquent le corps de logis, conduisait  son appartement. Il sifflait
gaiement un air de chasse en suivant un long couloir qui desservait les
communs. Il passa devant la cuisine immense, avec sa chemine garnie de
bancs circulaires, au fond de laquelle dormait une broche longue 
pouvoir y rtir un veau tout entier. Une seule femme s'agitait dans la
salle, faite pour les festins de Gargantua ou les noces de Gamache, et
qui servait  prparer les modestes repas des quatre habitants du
chteau. Le jeune homme jeta un amical bonjour  la servante, et,
tournant sur sa droite, il s'apprtait  monter les degrs de pierre,
quand un bruit d'clats de rire, interrompus par des coups sourds
appliqus rgulirement, attira son attention.

Il fit quelques pas, et, s'arrtant devant une porte entre-bille, il
vit auprs d'une fentre, sur laquelle s'tait juch le berger aux
cheveux rouges, Rose Chassevent qui repassait. Elle frappait son fer sur
une plaque de laine roussie par de nombreuses brlures, et, tout en
causant avec son sauvage compagnon, poussait vivement son travail. Bras
nus, sa guimpe entr'ouverte, le teint anim, elle tait ravissante, la
fille du braconnier. Assis sur ses talons, ses genoux soutenant son
menton, le Roussot, fixant Rose avec une admirative convoitise, semblait
un loup tapi, prt  bondir sur la victime que sa voracit lui dsigne.
Il poussait de temps en temps de rauques exclamations, ne se dcidant 
prononcer un mot que quand il y tait absolument forc, comme si son
mutisme et t caus plutt par la paresse que par l'infirmit. Rose
avait cess de rire: elle lui parlait maintenant avec une pointe
d'accent normand qui donnait une saveur piquante  ses paroles:

--Non, vois-tu, le Roussot, tu n'es pas assez soign sur ta personne...
Regarde: tu as un pantalon en lambeaux et une chemise toute grise de
poussire. De plus, tu sens l'odeur de tes moutons, et ce n'est pas
plaisant pour une fille.

Le berger poussa un grognement, ses petits yeux de pie tincelrent et,
semblant faire un effort extraordinaire, il articula:

--Beau pour la fte!

--Ah! ah! cachottier, tu prparais une surprise! s'cria l'ouvrire, en
poussant gaiment son fer brlant. Eh bien! sois seulement prsentable,
et je danserai avec toi, je le promets... comme avec les autres.

Le Roussot resta silencieux, ses lvres se crisprent, mchantes. Son
visage eut pendant quelques secondes une expression de bestialit
effrayante. Puis il se mit  rire par saccades, comme s'il avait le
hoquet.

--Allons, mon fils, tu es content, dit Rose. Mais ce n'est pas une
raison pour rester l en espalier toute la journe. Tu feras bien
d'aller  tes btes, car si on te surprenait ici...

Elle n'eut pas le temps d'achever. Robert venait de paratre. Le berger
poussa un sifflement aigu, et, dtendant ses jambes comme deux ressorts,
avec une adresse de singe, il sauta par la fentre et prit sa course du
ct des curies.

--Eh bien! je t'y pince  causer avec ton amoureux, dit le comte en
s'asseyant sur le bout de la planche  repasser... Tu n'as gure de
raison de te montrer fire, puisque tu es si aimable pour le plus laid
des gars de la ferme.

--Oui da, monsieur Robert, dit Rose avec coquetterie, venez-vous  la
lingerie pour me faire une scne?

--Ma foi non... Je montais quand je t'ai entendue causer avec ce
drle... Mais je ne t'aurai pas drange pour rien...

Il allongea le bras et, prenant la belle par la taille, il mit, sur son
cou trs blanc, un rapide baiser.

--Ce n'est pas l ce que je vous demandais, dit l'ouvrire, en rajustant
sa guimpe. Quand on embrasse la fille, il ne faut pas tre si dur pour
le pre... Qu'est-ce qu'on m'a dit que vous aviez encore fait au
bonhomme Chassevent?

Le jeune homme frona les sourcils:

--Oh! tu sais, si tu veux que nous restions bons amis, ne parlons pas de
ta vieille canaille de pre...

--Et moi je ne veux pas que vous me parliez, si vous devez le traiter de
la sorte! s'cria Rose, dont les joues s'empourprrent.

--Allons, ne fais pas la mchante, dit le comte en s'approchant de la
gentille repasseuse. Il prit son bras et le caressa doucement. Elle
continuait  faire la moue, les yeux baisss, mais un commencement de
sourire au coin de la lvre. Ses cheveux blonds friss se retroussaient
sur sa nuque robuste, et, par l'chancrure de son col, la naissance de
ses paules apparaissait veloute comme un fruit mr.

--Si vous vouliez pourtant, comme tout pourrait bien s'arranger! dit
Rose, en levant subitement ses yeux, qui se fixrent, trs doux, sur
ceux de Robert. Le pre a la passion des bois et la rage du gibier... Eh
bien! prenez-le comme garde... Il ne vous collettera plus vos livres,
et vous avez assez de lapins pour qu'il se nourrisse sans vous faire de
tort... La masure de La Saucelle est sans locataire... J'irais y habiter
avec lui... Ce serait plus commode pour moi venir en journe ici... Et
a me causerait tant de plaisir!...

Le comte approcha ses lvres des joues de Rose qui ne se dfendait plus,
et, effleurant sa petite bouche de sa longue moustache:

--Tu n'es pas trop bte, dit-il... Et tout a pourrait se faire
aisment, comme tu dis, si ce vieux diable de Chassevent n'tait pas le
plus dtermin coquin qu'il y ait  dix lieues  la ronde. Ma chasse
serait bien garde avec lui, qui est le compre de tous les braconniers
du canton!... Non, mon enfant, je ne logerai pas ton pre, si ce n'est
en prison... Et ce sera autant de gagn pour toi. Pendant ce temps-l il
ne te prendra pas ton argent et ne te donnera pas de calottes.

--Ah! c'est comme a! dit Rose furieuse, en s'arrachant des bras du
jeune homme. Eh bien! moi, je vous dfends de m'approcher... Et si vous
touchez seulement  un pli de ma robe... je prviendrai Mlle
Antoinette... Ah! mais!

--Bravo! la vertu t'embellit, ma mignonne... Il faut y persvrer, dit
gaiement Robert... Tiens, regarde ton galant  cheveux rouges qui
t'observe l-bas.

Ramen par une pre et jalouse curiosit, le Roussot rdait dans la
cour, guettant de ses yeux perants la fentre de la lingerie. Il tait
fort veill, et sa mine ruse et donn beaucoup  penser aux gens qui
le considraient comme un innocent. En se voyant observ, il se
dtourna, prit un air abruti et se mit  faire claquer son fouet  tour
de bras, comme il en avait l'habitude pour se distraire.

--Le Roussot, reprit Rose avec aigreur, est un pauvre garon, qui ne
ferait pas de mal  une mouche, et que je prends en grande piti! C'est
mal  vous, monsieur Robert, de vous moquer de lui... Il a t recueilli
chez votre pre, aprs avoir t trouv expos sur le revers de la
route... Je l'ai vu grandir, et c'est vraiment mon camarade d'enfance...
Il ne dirait pas du mal du pre, lui, marchez!

--Allons! la paix! dit Robert, en pinant l'oreille hle de la jolie
fille entre deux doigts, et la tirant doucement... Nous tcherons de
faire quelque chose pour te plaire, sans nous attirer du dommage.

Le visage de l'ouvrire s'claira, ses lvres s'arrondirent dans un
sourire, et, avec une coquetterie cline, apportant sa joue au jeune
homme:

--Oh! vous tes si gentil quand vous voulez!...

Il la prit par les paules et l'embrassa vivement. Elle se dgagea avec
un cri et un peu ple:

--Ah! vous m'avez fait mal... Ne me serrez pas tant... Vous tes si
fort!... Vous m'toufferiez sans le vouloir.

Au mme moment une voix sonore se fit entendre, disant:

--Et ce serait grand dommage!

Comme Robert se retournait mcontent, la tte de Tondeur, rouge et
souriante, parut  la hauteur de la fentre:

--Votre serviteur, monsieur Robert et la compagnie, dit le joyeux
compre. Mtin! vous vous chauffez d'un fameux bois!

Et, clignant de l'oeil, il partit d'un gros rire qui le rendit violet.

--Qu'est-ce qui vous amne ici? demanda rudement le comte.

--Pardi, monsieur Robert, quelque chose qui vous touche plus que moi:
en visitant les coupes tout  l'heure, j'ai dcouvert un nid
d'mouchets... Et je suis venu dare-dare vous en prvenir.

--Et je vous en remercie, dit Robert en changeant d'attitude... Le temps
de prendre mon fusil et je suis  vous.

--N'oubliez pas toujours ce que vous m'avez promis! s'cria Rose, en
remuant ses fers  grand bruit sur son fourneau de fonte.

--Nous verrons a! Attendez-moi, Tondeur.

Et, leste, le jeune comte gagna l'escalier.

--Qu'est-ce qu'il t'a promis, Roson? fit le marchand de bois, en
appuyant ses grosses pattes velues sur l'appui de la fentre. Est-ce de
t'pouser?

--Vieille bte! dit la belle fille. Tenez, voil M. Malzeau qui sort.
Allez lui demander s'il a reu la commande du contrat!

Accompagn par le marquis, le notaire traversait la cour. M. de
Clairefont parlait avec animation, et Malzeau l'coutait en pliant
l'chine, comme dcid  supporter l'avalanche des raisonnements, sans
se dpartir d'une rsolution prise. L'inventeur, la tte en feu, le
geste exubrant, poursuivait, sans se laisser dmonter par l'attitude
peu encourageante de son homme d'affaires:

--Oui, pour cinquante mille francs j'aurai tous les brevets ncessaires,
et je pourrai divulguer ma dcouverte, lancer mon four, et raliser des
bnfices normes... Entendez-vous, Malzeau?

--J'entends, et je comprends... Monsieur le marquis, c'est fort clair,
Monsieur le marquis... Mais o les prendrez-vous, ces cinquante mille
francs, puisque, si vous n'en payez pas cent soixante trois mille, la
semaine prochaine, vous tes sous le coup d'une expropriation, Monsieur
le marquis, et pouvez tre expuls de cette demeure, Monsieur le
marquis...?

--O je les prendrai?... Mais dans votre caisse, mon ami. Vous ne me
ferez pas un tel tort pour une si faible somme... Cinquante mille
francs! Et c'est la fortune... Allons, prtez-les-moi!...

--Je n'ai pas d'argent personnel, Monsieur le marquis, et quant 
l'argent de mes clients, la dlicatesse, Monsieur le marquis, autant que
la loi, m'interdit d'en disposer... Croyez-moi, renoncez  la
ralisation immdiate de vos projets, et runissez toutes vos forces
pour sortir de la situation o vous vous trouvez... Elle est trs
grave...

--Eh! j'en sortirai, j'en rponds, mais ce ne sera pas en faisant des
conomies... C'est mon invention qui nous sauvera tous... Il me faut
cinquante mille francs... Sur seconde hypothque... hein?

--Vous ne les trouverez pas, Monsieur le marquis. Votre crdit est
puis dans le pays, et si je n'avais pas trait pour vous, jusqu'ici,
il y a beau temps que vous ne trouveriez plus un centime, Monsieur le
marquis...

--Eh bien! j'attends ce soir mon futur gendre... Je lui demanderai cet
argent... Il me comprendra, lui...

Malzeau parut hsiter un instant, puis, runissant tout son courage:

--C'est--dire qu'il partira, Monsieur le marquis, pour ne plus jamais
revenir, Monsieur le marquis... Allez-vous lui fournir vous-mme un
prtexte, Monsieur le marquis, pour rompre un mariage qui trane depuis
si longtemps?...

--Que dites-vous l, Malzeau? Supposeriez-vous que M. de Croix-Mesnil
ft dispos  ne pas tenir ses engagements? S'il en est ainsi, je ne
regretterai pas que ma fille ait tant hsit  l'pouser... D'ailleurs,
quand je serai en mesure de la doter princirement, les maris ne lui
manqueront pas... Allons, puisque je vous trouve intraitable, je vais
retourner toutes mes poches et tcher de me suffire  moi-mme... Vous,
occupez-vous seulement d'obtenir du temps pour que je sois tranquille...
Voyez mes cranciers...

--Monsieur le marquis, il n'y en a qu'un.

--Ah! fit M. de Clairefont, dont l'animation se glaa brusquement. Il
ajouta avec une douloureuse anxit:

--Et ce crancier unique?

Le notaire baissa la tte avec dcouragement, et laissa tomber ce
terrible nom:

--Carvajan.

--Il a donc dsintress tous les autres?

--Oui, Monsieur le marquis, il a rachet en sous main toutes vos
crances, Monsieur le marquis, il veut que vous n'ayez affaire qu'
lui...

Toutes les illusions de l'inventeur se dissiprent en un instant. Sa
fausse scurit disparut; il entrevit l'abme ouvert devant lui, et vers
lequel il marchait d'un pas si prcipit. Pendant qu'il se complaisait
dans ses songes, son ennemi poussait son oeuvre de ruine.

Le marquis ressentit une impression de froid au coeur, ses oreilles
tintrent, il vit tout sombre, comme si le ciel s'tait subitement
couvert.

La voix de son fils le rappela  lui-mme. Le jeune homme sortait, son
fusil sur l'paule, accompagn de sa soeur, insouciants, joyeux, l'un et
l'autre. Antoinette marchait, abritant sa tte charmante sous une
ombrelle rouge.

--Pre, cria-t-elle de loin, venez-vous avec nous? M. Tondeur nous
emmne jusqu'aux coupes.

--Non, mon enfant. Il faut que je rentre travailler.

Il les suivit tous les deux d'un regard attendri: lui, souple et
vigoureux avec sa carrure athltique; elle, grande et svelte, avec sa
taille lgante. Ses enfants, son bien le plus prcieux, son unique
amour. Les laisserait-il exposs  la vengeance de Carvajan? Ne
saurait-il pas disputer  son ennemi leur prsent et leur avenir?

Une flamme lui monta au cerveau: il se sentit une force nouvelle. Il se
jugea capable de raliser des prodiges. Pour son malheur, il chercha le
salut dans ses hasardeuses spculations. Il se livra de nouveau  sa
chimre. Et quand il avait encore, avec de l'ordre et de la patience, le
moyen de sortir de ses embarras financiers, il se prpara  descendre
plus avant dans le gouffre o croulait sa fortune.

--Obtenez seulement de Carvajan qu'il me donne du temps, dit-il au
notaire, et je rponds de tout.

Il jeta un regard profond sur son chteau, et, d'une voix prophtique:

--Vous voyez ces tours, ces toits? Eh bien! avant peu j'aurai de quoi
les faire dorer, si la fantaisie m'en vient!

Il se mit  rire en agitant sa tte blanche, et, faisant un geste
d'adieu  Malzeau, qui se demandait avec trouble si ce n'tait pas un
fou qu'il avait devant lui, il remonta dans son laboratoire.




IV


Ce n'avait pas t sans une motion profonde que Pascal avait revu La
Neuville. Parti tant presque un enfant, il revenait un homme. Dans les
longues mditations de sa vie solitaire  l'tranger, il avait beaucoup
discut avec lui-mme les causes qui avaient amen son dpart, et pas
une fois il ne s'tait senti troubl par un regret. Il avait fait ce
qu'il devait faire. Conduit par les circonstances  juger son pre, il
s'tait enfui, comme pour se punir de son manque de respect, et s'tait
jet  corps perdu dans le travail.

Peu  peu il avait senti en lui un grand apaisement. L'loignement avait
tendu des voiles propices entre son souvenir et la terrible figure de
Carvajan. Il en tait venu  ne la plus voir qu'efface et adoucie.

Pendant ces annes d'absence, seul dans l'immensit peuple, et, pour
lui, cependant dserte, des pays trangers, il s'tait dsesprment
attach  la patrie lointaine,  la famille dlaisse. Il avait crit 
son pre, rgulirement, pour le tenir au courant de ses entreprises, de
ses travaux, de ses esprances. Carvajan lui avait envoy, avec une
exactitude de commerant, des rponses courtes, substantielles et
froides, vritables lettres d'affaires, se terminant  peine par une
phrase tendre. Des conseils toujours, hardis et pratiques, donns avec
un instinct merveilleux des situations, mais jamais un mot qui ft une
allusion au pass, ou une ouverture pour l'avenir. Jamais, dans un
moment d'isolement et de tristesse, il n'avait fait entendre  son fils
le cri d'appel de la vieillesse qui cherche un appui: Reviens! La
tnacit rude et orgueilleuse de Carvajan se retrouvait tout entire
dans sa manire d'tre avec Pascal. Celui-ci avait voulu partir, s'tait
soustrait  l'autorit paternelle: il devait et pouvait user sans limite
de sa libert.

Cependant le jour o, las de courir le monde, ayant termin les travaux
engags, le jeune homme s'tait dcid  annoncer son retour, il avait
reu de son pre un billet bref, mais dans lequel clatait une
satisfaction inattendue. Pascal en prouva une vive motion. Il n'tait
point blas sur ces manifestations de l'affection paternelle. Il la
sentait vibrer sans fausse honte. Le vieillard tait heureux de revoir
son fils. Et un ple clair de joie rchauffait son coeur sec et glac.

Pascal partit avec un double ravissement,  la pense de rentrer au pays
et d'y trouver son pre plus accessible et plus doux.  lui, habitu 
parcourir les grands espaces,  voyager lentement, dans des pays
sauvages, la traverse rapide d'Amrique en France parut longue, le
trajet en chemin de fer sembla interminable. Il fut pris d'une sorte de
fivre d'impatience. Il se donna  peine le temps de rendre des comptes
 ses administrateurs de Paris, et, le soir mme, il arrivait  La
Neuville.

Le coeur lui battait fort en descendant de wagon; il suivit le quai de
dbarquement, en proie  un trouble qu'il ne pouvait surmonter. Ses
yeux, obscurcis par des larmes qu'il ne retenait pas, dcouvrirent
devant la gare un petit homme qui attendait, seul, droit et raide. Un
double cri se fit entendre.

--Pascal!

--Mon pre!

Et, pousss par une force invincible, ils tombrent dans les bras l'un
de l'autre. Le maire de La Neuville se remit promptement de son motion,
donna des ordres brefs aux facteurs du chemin de fer, pour qu'on
apportt les bagages  la rue du March, et, prenant son fils
par-dessous le bras, il l'emmena  travers la ville, rpondant
distraitement aux saluts, htant le pas pour distancer les importuns, et
ne tarissant pas de questions sur les affaires conduites par Pascal,
insistant sur les rsultats, et glissant sur les moyens.

Ils dnrent tous deux et passrent la soire en tte  tte. Il
regardait le jeune homme, l'coutait parler avec une surprise joyeuse,
et sa voix grave lui faisait vibrer quelque chose dans la poitrine. Il
l'admirait, il le trouvait capable, brillant, suprieur. Quand Pascal
lui avoua qu'il revenait avec six cent mille francs, part ralise de
ses bnfices dans les entreprises menes  bien, le banquier poussa un
cri de joie. Puis un nuage obscurcit son front, sa parole se glaa, et
son geste s'alourdit. Une rflexion venait de se faire jour dans son
cerveau: Riche, mon fils peut se passer de moi. Je n'aurai aucune action
sur lui.

Or Carvajan tait essentiellement dominateur. Et pour qu'il s'intresst
 quelqu'un, il fallait qu'il l'et en sa dpendance. Cependant, cette
impression fcheuse s'effaa. Pascal avait recommenc  parler, et sa
voix pntrante et profonde agissait de nouveau. Le banquier se dit:

--Quelle impression singulire produit-il sur moi? Il a dans la parole
une puissance irrsistible. Quand on l'coute, il est difficile de ne
pas se laisser gagner  son opinion. Et moi-mme... Allons! c'est le
premier effet, et cela passera!

Le voyageur tait las: il se retira de bonne heure. Son pre le
conduisit lui-mme au premier tage, par les couloirs obscurs et
l'escalier troit de la petite maison, et s'arrta devant une porte que
Pascal reconnut pour celle de la chambre de sa mre.

Il demeura immobile, hsitant, repris par tous ses souvenirs. Carvajan
ouvrit, et l'appartement, tel qu'il tait autrefois, s'offrit aux
regards du jeune homme. Tout tait rest dans le mme ordre, comme, si,
pendant tant d'annes, personne n'et pntr dans cette pice rendue
sacre par la mort. Les menus objets familiers taient rangs sur la
table et semblaient attendre. Le mtier  tapisserie, couvert d'une
toile grise, se dressait au coin de la chemine, auprs du fauteuil
prfr. La sensation que Pascal prouva fut si vive qu'il se demanda
s'il avait rv, si le temps pass au loin s'tait vraiment coul et
s'il n'allait pas entendre la voix de la morte. Dans l'ombre sonore de
la vaste pice, ce fut la voix de Carvajan qui parla, sche et banale:

--Je t'ai mis ici... J'ai pens que tu y serais mieux que dans ta
chambre de garon.

Mieux! Ainsi, c'tait seulement du confort que Carvajan se proccupait
en ouvrant  ce fils la chambre de sa mre! Il n'avait pas prvu
l'attendrissement qui s'emparerait de Pascal. Il ne devinait pas que
trois mots venus du coeur,  cette heure de trouble profond, lui auraient
rendu pour toujours son enfant confiant et soumis. Ces mots, il ne les
trouva pas, et, serrant la main de son nouvel hte, comme fait un
compagnon de voyage au seuil banal d'une chambre d'auberge, il se
retira.

De grand matin, Pascal fut sut pied. Mais son pre l'avait devanc: il
tait sorti pour ses affaires. Le jeune homme en prouva un secret
soulagement. Livr  lui-mme, il voulut visiter en dtail la maison o
s'tait passe son enfance.

Il ouvrit la fentre et vit la rue troite et noire, avec la mme
fontaine coulant sur les dalles, les mmes boutiques avec les mmes gens
au comptoir. Le mouvement de la ville tait rest tel qu'au moment de
son dpart. Dans l'loignement, il entendait les modulations d'une flte
joue par le conducteur des chvres qui traversaient le quartier  huit
heures, chaque matin. Quand il tait enfant, sa mre l'appelait pour
voir passer les btes, et, pendant quinze jours, tant malade, on lui
avait fait boire de leur lait. Il entendait maintenant le tintement de
la clochette du bouc qui portait sur son dos la bote aux tasses. Au
coin de la rue, soudain, le troupeau s'avana. C'tait toujours l'homme
d'autrefois, et l'air de flte n'avait pas vari. Les chvres
dfilrent, faisant claquer leurs pieds fins sur le pav, secouant leurs
ttes barbues; au tournant de la place, elles disparurent; modulations
et tintement se perdirent dans l'espace. Et le silence s'tait fait, que
Pascal coutait encore, les yeux vagues, le coeur gonfl, comme s'il
venait de voir s'loigner sa jeunesse.

Lentement il descendit. Dans l'escalier, il se croisa avec la servante
et, la regardant par hasard, il fut tonn de sa beaut. C'tait une
fille de vingt ans, brune au teint blanc et aux yeux bleus, qui le salua
d'un sourire. Elle tait mise avec coquetterie et montait de l'eau dans
un grand broc de cuivre.

--Peut-tre que vous cherchez votre pre, monsieur Pascal? dit-elle. Ds
patron-minette, il est parti pour sa ferme de La Moncelle... Il ne
rentrera que pour l'heure de midi... Si vous voulez faire un petit tour,
vous avez le temps, et vous gagnerez de l'apptit...

--Merci, c'est ce que je me propose, en effet...

--Alors, Monsieur,  vous revoir...

Il sortit; l'air tait vif et les martinets poussaient des cris aigus en
se poursuivant dans le ciel. Il gagna les hauteurs de Couvrechamps, se
jeta dans les chemins boiss, se perdit dans les prs, respirant les
senteurs puissantes de la terre natale, tourdi par le soleil, enivr
par la brise parfume, et conduit irrsistiblement par sa destine sur
le passage de cette belle amazone qui suivait, solitaire et rveuse, le
chemin creux de Clairefont.

Et lui, libre, insouciant la veille encore, n'ayant d'autre dsir que
celui d'oublier le pass et de s'accommoder du prsent, de vivre calme
en fermant les yeux aux choses mauvaises, il tait en un instant, ds le
premier jour, jet au milieu d'orages plus violents que tous ceux
jusqu'ici affronts. Une puissance inconnue s'emparait de lui, le
subjuguait, le faisait sa chose. Et voil qu'il se trouvait une seconde
fois aux prises avec son pre, et plus terriblement que jamais.

On le lui avait bien dit: il arrivait au milieu de la bataille.
Clairefont contre Carvajan. Le duel, engag depuis trente ans, en tait
aux dernires passes, et il fallait que l'un des deux combattants
tombt.

Il connaissait maintenant compltement l'histoire de son pre et du
marquis. Fleury, en descendant de la Grande Marnire, lui avait tout
cont. Il avait pu,  l'aide de ses propres souvenirs, combler les
lacunes du rcit. Et bien des dtails qui avaient frapp obscurment son
esprit d'enfant devenaient maintenant lumineux. Il voyait Carvajan et
Clairefont aux prises, nouveaux Montaigu et Capulet, dans une guerre
implacable. Les moyens mis en oeuvre taient diffrents, comme l'poque,
le pays et les moeurs. On tait  La Neuville et non  Vrone, en 1880,
et non en 1300. Les armes n'taient plus l'pe et la dague, mais le
terrible argent. On ne faisait point couler le sang qui clabousse au
grand jour, mais l'encre qui salit dans l'ombre. Ce n'tait pas une
hostilit franche, dclare, active et bruyante, mais une lutte sourde,
patiente et hypocrite, plus dangereuse que l'autre, et plus acharne.

Il se rendait un compte exact des forces en prsence et les voyait
disproportionnes. D'un ct, le marquis, pauvre homme  l'me tendre et
 l'esprit troubl, ne sachant ni calculer, ni prvoir, ballott au
hasard de ses utopies, sacrifiant le positif au chimrique, et, de
l'autre, Carvajan, ce coeur de pierre, ce cerveau froid et lucide, ne se
dcidant jamais qu' coup sr, et ne reculant plus, une fois engag.
C'tait le combat d'un nain et d'un gant. La victoire tait dcide
d'avance.

Et Pascal savait par quels moyens les confdrs se prparaient 
l'obtenir. Il tait au centre mme de l'attaque, lui qui s'intressait
secrtement  la dfense. Il les voyait tous manoeuvrer comme une bande
de fourmis qui s'acharnent sur une bte morte et la dpouillent de sa
chair jusqu' ce que les os soient nets et blancs. Il savait ce qu'ils
tenaient dj. Tondeur avait achet la scierie des bois de La Saucelle,
cette fameuse scierie  vapeur qui avait tant fait baisser le salaire
des bcherons. Dumontier, le beau-frre de Carvajan, avait prt cent
vingt mille francs, avec hypothque sur les admirables prairies que
traverse la Thelle. Fleury, l'me damne de Carvajan, le Pre Joseph de
ce Richelieu, n'avait pas avanc de fonds, mais avait sa part faite pour
les bons offices qu'il rendait continuellement, comme greffier de la
justice de paix, faisant fonction de commissaire-priseur dans les ventes
auxquelles aboutissaient presque toutes les affaires d'argent
entreprises par le banquier. Pourtois convoitait l'entourage de son
auberge et aspirait  voir les travaux reprendre  la Grande Marnire;
car, depuis que les fours  chaux taient teints et que les ouvriers
avaient t congdis, il ne faisait plus de recettes, et les tables de
sa salle taient vides.

Quant  Carvajan, il lui fallait la terre, l'argent, l'honneur et le
bonheur d'Honor de Clairefont. Les dsastres les plus effroyables lui
paraissaient  peine suffisants. Il voulait voir, abattu  ses pieds,
cet homme, qui l'avait humili, et marcher sur lui.  cette exquise
jouissance morale, il ne lui dplaisait pas d'ajouter, car il tait
toujours pratique, mme dans la vengeance, la satisfaction matrielle de
raliser une spculation admirable. Possesseur du domaine de Clairefont,
il tait matre du pays, dominait l'opinion, entrait au Conseil gnral,
se faisait nommer dput, et, exploitant la Grande Marnire avec les
dveloppements qu'il saurait donner  l'affaire, il crait une puissance
industrielle qui devait assurer  son fondateur un avenir sans bornes.

Pascal savait  quoi s'en tenir sur l'ambition de son pre. L'ex-garon
de magasin avait un orgueil silencieux et sauvage qui lui faisait juger
toutes les grandeurs rserves  sa haute capacit. Les obstacles ne le
gnaient point: il les tournait ou les renversait. Il tait de ces
hommes qui, partis de rien, arrivent  tout, et ne s'arrtent jamais,
faute de moyens. Il osait et, quand il avait chou une fois,
recommenait jusqu' ce qu'il et russi.

Depuis que Pascal tait revenu, le banquier se montrait agit. Il avait
modifi ses habitudes, s'arrtait pour parler aux gens dans la rue, et
ne tarissait pas sur la joie qu'il prouvait de possder son fils. La
maison de la rue du March prit un autre aspect. Les fentres,
ordinairement closes, s'ouvrirent, et le logis perdit son air de mystre
et de dfiance. Bien plus, Carvajan se mit sur le pied de recevoir.

--Je ne veux pas que mon garon s'ennuie chez moi, dit-il  ceux qui
firent paratre un peu de surprise. Il est jeune, il a besoin de
distraction. Pour un vieux loup comme moi, la maison est assez agrable;
mais, pour lui, elle a besoin d'tre gaye: je veux qu'il y vienne des
dames... Eh! eh! Pascal a trente ans: il faut qu'il songe au mariage...

Cette ide de marier son fils s'tait empare de lui subitement. Il en
parlait volontiers. Et il s'occupait de la mettre  excution.

Il avait fait des grces inusites aux Leglorieux, les riches meuniers
du Capendu. Mme et Mlle Leglorieux, invites  dner chez le maire
de La Neuville, taient devenues rouges de plaisir. Elles avaient pris
le train pour Rouen et s'taient enfermes pendant deux heures avec
Mlle Simon, la couturire de la rue Beauvoisine, la premire
faiseuse de la ville. La demoiselle de Mme Leglorieux tait une
grande et belle personne de vingt ans, type accompli de la race
normande, blanche de peau, ayant des cheveux magnifiques, de grands
pieds et de fortes mains. Elle tait fille unique, et Fleury, qui
connaissait,  peu de choses prs, toutes les fortunes du pays, disait:
Elle aura un fameux sac!

Mme Leglorieux, frmissante d'esprance, avait ouvert du premier coup
son coeur  son hritire:

--Ma chre, ce doit tre un mariage qui se prpare... C'est la premire
fois que M. Carvajan invite des dames chez lui... Jamais il n'a reu que
des messieurs... Oh! Flicie, y penses-tu!... Il a des millions, cet
homme-l... Et son fils est si bien!... On dit que, comme avocat, il a
un talent immense... bien plus que Me Bonnet...! S'il voulait se
fixer  Rouen, il serait capable de devenir btonnier... Et tu dnerais
 la Prfecture!

Mlle Flicie ne rpondait pas, mais ses yeux devenaient humides, et,
sur chaque joue, elle avait un rond rouge.

Cependant Pascal, aussitt que son pre lui laissait un instant de
libert, se dirigeait du ct de Clairefont. Il put aller rder ainsi
deux fois, vers le soir, sur le plateau, du ct du chemin o il avait
rencontr Antoinette.

Il se mettait en embuscade derrire les haies, assis dans le trfle en
fleurs, chaud des derniers rayons du soleil, et il attendait. Mais la
charmante fille s'tait faite invisible.

Il s'enhardit jusqu' s'avancer auprs de la grille. Le grand lvrier
d'cosse, couch paresseusement sur la terre d'un massif, dans laquelle
il avait creus un trou pour trouver un peu de fracheur, leva son
museau effil et poussa quelques aboiements agacs. Le jeune homme se
cacha le long du mur du parc, craignant d'tre vu, et, dans le silence,
il entendit la voix harmonieuse d'Antoinette qui disait:

--Tais-toi, Fox. C'est quelque mendiant... Vas-tu maintenant montrer les
dents aux pauvres gens?

Et la voix rude de la tante de Saint-Maurice ajouta:

--Un de ces jours alors, il nous les montrera  nous-mmes.

Ces mots tombrent lourdement sur le coeur de Pascal. Plus que la
distance, plus que le mur de pierre, ils le sparaient de Mlle de
Clairefont. La ruine, n'tait-ce pas Carvajan qui la consommait?

Il s'loigna lentement. Le soir venait, une brume lgre descendait sur
le bois, et, au travers des futaies de Clairefont, le soleil se
couchait, jetant des lueurs sanglantes. Le jeune homme suivit le bord de
la lande o il avait vu Rose battre son linge en chantant. Il aperut le
troupeau de moutons du Roussot qui broutait les pousses maigres, sous la
conduite du chien noir. Le berger tait couch sur sa limousine, auprs
de son parc ouvert pour la nuit, et, mlancoliquement, soufflait dans
une tige de sureau creus. Il tirait de cette flte primitive un son
aigu et plaintif, qui se perdait dans l'air, semblable au cri gmissant
d'un oiseau bless.

Pascal fut dcouvert par l'idiot qui, se levant d'un bond, poussa deux
cris stridents auxquels son chien obit en courant sur le flanc du
troupeau dispers. Prenant son fouet, le Roussot se mit  sauter dans la
bruyre avec des gestes furieux, comme si, en approchant de ses btes,
le passant et commis un grave mfait. Et pendant longtemps Pascal
entendit sur la colline le claquement sonore du fouet alternant avec les
cris du berger.

Il rentra triste jusqu'au fond de l'me. Il n'y avait que huit jours
qu'il tait de retour  La Neuville. Carvajan, tout de suite, remarqua
le changement qui se produisait dans l'humeur de son fils. Il l'observa
d'abord silencieusement, puis il lui dit:

--Qu'est-ce que tu as? Est-ce que quelque chose ou quelqu'un te dplat
ici? On le changera, mon cher. Je veux que tu sois satisfait...

Pascal regarda son pre. Il le jugea sincre. Il se dit:

--En vieillissant il s'est humanis. Qui sait s'il ne ferait pas
vraiment beaucoup pour me plaire?

Il eut la pense de profiter des bonnes dispositions o il le voyait, et
de tout lui avouer. Il tait temps encore peut-tre de dtourner le coup
suspendu sur Clairefont. Si la rentre de l'enfant, pendant si longtemps
errant  travers le monde, pouvait tre le signal d'une pacification
heureuse? Oh! de quelle tendresse il paierait son pre, si, par
condescendance pour lui, il consentait  pargner ses ennemis vaincus!
Il se figurait Antoinette dbarrasse de ses soucis, libre de sourire.
Et ce serait  lui que la jeune fille devrait la scurit de la vie pour
son pre, et le calme du coeur pour elle. Un grand attendrissement
s'empara de Pascal. Sans retard, il voulut tenter l'preuve.

--Mon pre, depuis que je suis rentr chez vous, dit-il, j'admire comme
tout a chang. Je vous ai retrouv le premier de la ville... Vous avez
une grande situation, et je comprends qu'elle n'est pas encore ce
qu'elle peut tre...

Carvajan baissa la tte en signe d'affirmation. Un rire muet passa sur
son visage basan.

--Je vois cependant un point noir  l'horizon: c'est l'tat d'hostilit
dans lequel vous vivez avec les habitants de Clairefont... Croyez-vous
qu'il soit digne de vous de prolonger une lutte qui jette du trouble
dans le pays? Car, vraiment, tous ceux qui ne sont pas pour vous sont
pour eux... Et c'est une vritable discorde que vous entretenez.

Le banquier baissa le nez, comme lorsqu'il ne voulait pas s'expliquer
et, avec une sourde ironie:

--Je ne l'entretiendrai pas longtemps, maintenant.

Pascal ne se laissa pas prendre  l'ambigut de la rponse. Il savait
ce que parler voulait dire, mme pour Carvajan.

--J'entends, en effet, rpter partout que le marquis Honor est  bout
de ressources, et c'est justement l ce qui m'encourage  vous parler
aussi nettement, quoique je sache fort bien que le sujet n'est pas pour
vous plaire... Voil des gens qui,  force de maladresses,
d'excentricits, de folies, je ne vous chicanerai pas sur les causes,
sont arrivs  la ruine complte. Eh bien! mon pre, pour le mal qu'ils
vous ont fait, que pouvez-vous leur souhaiter de plus?

La physionomie de Carvajan prit une expression de gaiet terrible. Il
hocha la tte, et, levant ses yeux jaunes qui rayonnaient de haine:

--Enfant! dit-il, avec une ddaigneuse piti. Tu ne sais pas de quoi tu
parles!

Il y eut dans ces quelques mots tant d'amre et de profonde ironie, ce
fut si bien le cri de la vengeance insatiable, que Pascal en demeura
glac. Il avait espr amener le vieillard  faire un retour sur
lui-mme, provoquer une discussion de laquelle sortirait quelque
expdient favorable. Il trouvait son pre froid comme un marbre,
rpondant  ses attaques avec la bienveillance cline d'un homme qui
cause avec un gamin. Cependant il ne se tint pas pour battu: il revint 
la charge:

--Il n'en est pas moins certain que le marquis de Clairefont est
actuellement un pauvre adversaire pour un combattant tel que vous...

--H! h! fit railleusement Carvajan, il ne faut jamais mpriser son
ennemi. Si depuis trente ans le marquis avait rpt ces paroles, chaque
soir, avant de se coucher, en guise de prire, il n'en serait peut-tre
pas o il en est.

--Mais il est vieux...

--Tiens! il a mon ge!

--Auprs de lui sont des femmes dignes d'intrt...

 ces mots Carvajan se dressa sur ses pieds; il lana  son fils un
regard aigu, et, d'une voix mtallique, sa vraie voix, qui fit vibrer
les nerfs de Pascal:

--Des femmes? Qui te l'a dit? Tu les as peut-tre vues? Ah! ah! nous
voil gentils, si cette engeance se mle de nos affaires! Des femmes!
Est-ce qu'il n'y en a pas toujours dans le jeu du marquis? Il fallait
s'attendre  ce que les cotillons entreraient en danse. Eh bien! garon,
est-ce  la vieille demoiselle de Saint-Maurice que tu t'intresses, ou
 la belle Antoinette?

Le nom de la jeune fille, jet avec cette pre familiarit, sonna
douloureusement  l'oreille du jeune homme. Il lui sembla que l'accent
avec lequel son pre le prononait tait avilissant. Il voulut couper
court aux commentaires, mais il n'en eut pas le temps.

--Qui t'a parl de ces femmes? continua le vieillard avec une animation
qui allait grandissante. Les aurais-tu rencontres, par hasard? Tu cours
la campagne depuis que tu es revenu, et elles sont continuellement par
les chemins comme des aventurires... Ah! elles t'ont peut-tre bien
parl! Elles ne sont pas honteuses... Et puis, le fils Carvajan... Bonne
affaire!

Le banquier eut un rire atroce.

--Mon pre, dit Pascal, je vous en supplie...

--Laisse donc! Est-ce que je ne les connais pas?...  l'heure qu'il est,
elles sont capables de tout, pour de l'argent... Mais il faut se dfier;
ce sont des gaillardes... la jeune surtout, avec ses airs candides...
et son capitaine de cavalerie qui ne l'pouse pas! Ah! ah! va, mon
petit! C'est du vilain monde... Ne t'en occupe pas. Tu te ferais
rouler... Il faut la poigne du vieux Carvajan pour en venir  bout, et
encore ce n'a pas t sans peine! Si tu crains le tapage que fera
l'croulement de cette vieille bicoque lzarde, craquele, vermoulue,
qui s'appelle la maison de Clairefont, va faire un tour  Paris... Tu es
jeune: il faut t'amuser. Mais, crois-moi, n'essaie jamais de changer de
place les quilles de ton pre... Certes, je t'aime bien... Mais tu
pourrais tout de mme recevoir la boule dans les jambes!

Pascal voulut faire un dernier effort, parler encore. Mais sa belle voix
profonde n'exerait plus aucune sduction. Ds qu'il s'agissait de sa
haine, le vieillard avait une armure de diamant sur laquelle tous les
coups, mme les mieux ports, s'moussaient.

--D'ailleurs, ajouta-t-il avec une fausse bonhomie, toute ta sensiblerie
est inutile... Il n'y a pas auprs du marquis que des femmes... Il y a
aussi un grand gaillard de vingt-huit ans, fort comme un boeuf et qui, du
reste, jusqu'ici n'a employ sa force qu' faire des sottises... Mais
s'il veut travailler, il en a le droit... Nous savons, toi et moi,
comment on fait... J'ai commenc par balayer la boutique du pre
Gtelier... Et toi, mauvaise tte, tu as fait le tour du monde... Qui
est-ce qui empche ce beau fils de reconstruire l'difice de la fortune
paternelle? H! h! nous le jugeons peut-tre mal, ce garon! Qui sait
s'il n'a pas une autre vocation que celle d'assommer les garons
d'curie et de rosser les braconniers, entre deux petits verres de
cognac?... Je serais ravi qu'il et des capacits caches, et qu'un beau
matin il prouvt qu'il peut tre bon  quelque chose...

Carvajan fit une courte pause, son visage devint dur et sombre; puis,
avec un geste net et tranchant comme un coup de couperet:

--Mais s'il est  la fois, comme tous les siens, incapable et
malfaisant, il faut qu'il tombe et disparaisse. Dans notre socit
moderne, telle qu'elle est organise, il n'y a plus de place pour les
vicieux et les fainants.

Ainsi, pour se couvrir aux yeux de son fils, le maire de La Neuville
prtendait donner une porte sociale  son oeuvre de rancune. Ce n'tait
plus Carvajan crasant Clairefont. C'tait la dmocratie laborieuse
triomphant de la noblesse inactive, et,  grand coups de serpe, taillant
dans les pousses parasites dont l'enlacement touffait le pays.

Si rudement repouss, Pascal voulut donner le change  son pre et prit
un air fort dtach. Ce qu'il en avait dit, aprs tout, c'tait par un
excs de scrupule. La famille de Clairefont lui tait fort indiffrente.
Il ne connaissait pas ces gens-l et n'avait aucune envie de les
connatre. Carvajan le laissa parler et ne souffla plus mot. Il se
promettait de faire surveiller Pascal par quelqu'un de ses affids,
rdeur de broussailles, habile  suivre une piste. Mais le jeune homme
faisait en mme temps un raisonnement semblable et prenait la rsolution
de ne plus aller, pendant quelque temps, se promener sur la colline.

Tous deux restrent donc en prsence, s'observant sourdement comme des
adversaires, dj spars par des arrire-penses, doutant l'un de
l'autre, Carvajan craignant d'avoir une seconde fois  lutter contre ce
qu'il appelait la pruderie de son fils, Pascal perdant en un instant
toutes ses illusions et voyant reparatre avec un grand serrement de
coeur le tyran qui lui avait fait, une fois dj, fuir la maison natale.

Le dner auquel le Maire avait convi les notables de La Neuville pour
fter le retour de l'enfant prodigue eut lieu avec beaucoup d'apparat.
Il n'est rien de tel que les avares pour se mettre exceptionnellement en
dpense. Les somptuosits du menu causrent de l'merveillement dans un
pays o les repas de crmonie durent quatre heures et peuvent faire
concurrence aux lgendaires noces de Gamache.

Le sous-prfet tait prsent. Il n'avait point os se drober 
l'invitation qui lui avait t envoye. Le service fut fait par des
matres d'htel venus de Rouen, et dont la tenue imposa tellement 
Dumontier an, le beau-frre de Carvajan, qu'il ne put, malgr les
coups d'oeil furibonds de sa femme, s'empcher de leur dire, chaque fois
qu'ils lui changrent son assiette: Merci, Monsieur.

Commenc froidement dans cette salle  manger sombre, dmeuble pour la
circonstance, car on se trouva vingt-deux  table, le dner s'anima peu
 peu, et lorsque, avec le rti qui avait t prcd de plusieurs
entres, on commena  verser les vins de Bourgogne, les langues se
dlirent et la conversation devint trs bruyante.

Fleury, qui n'tait spar du fils de la maison que par Mlle
Leglorieux, entreprit de faire briller le jeune homme et le poussa sur
l'Amrique. Mais il le trouva rebelle  toutes ses tentatives. Taciturne
et absorb, Pascal parut dcid  ne pas se livrer. Le milieu dans
lequel il tait lui fit horreur. La perspective de vivre avec ces gens,
dont les manires, le langage, les ides, le choquaient si violemment,
lui sembla effroyable. Carvajan, froid et svre, sobre de gestes et de
paroles, avait la distinction fire et menaante d'un prince, compar 
ceux qui l'entouraient. Toute cette gaiet triviale et basse, qui
montait comme une boueuse mare, coeura Pascal et le plongea dans une
profonde tristesse.

La jeune Mlle Leglorieux se tortillait auprs de lui, panouie et
rouge comme une pivoine, s'tudiant  tre lgante, buvant, le petit
doigt en l'air, choisissant ses mots et tombant dans une affterie
ridicule. Tondeur, sangl dans un habit noir qui le mettait au supplice,
tait devenu violet et accompagnait chacune des plaisanteries de
l'ignoble Fleury d'un rire touff d'asthmatique. Mme Leglorieux
versait dans l'oreille de Carvajan des confidences trs dtailles sur
les talents de sa fille et sur la fortune qu'elle avait  attendre de
deux grands-oncles, riches fermiers du pays de Bray.

--Oui, monsieur le maire, je peux le dire, Flicie sera un parti de
premire classe, et tel qu'on n'en pourra pas trouver un pareil dans le
canton... Dieu merci, son pre et moi, nous nous portons bien... Mais
elle n'en aura pas moins trois cent mille francs en se mariant... Ah!
mais!... Et vous savez comment on l'appelle  La Neuville? La demoiselle
aux hritages! C'est qu'elle en aura, voyez-vous... sans compter le
ntre... le plus tard possible, comme de juste!

Elle se mit  rire, et les tire-bouchons de cheveux noirs, qui lui
pendaient de chaque ct du visage, voltigrent vapors. Carvajan la
regardait en coutant d'un air tranquille.

Pascal, qui tendait l'oreille, eut la fantaisie de comparer la mre  la
fille. Et, avec stupfaction, il constata une dsolante ressemblance:
mme taille, mme carnation, mmes traits. Il voyait l, dans Mme
Leglorieux, Flicie telle qu'elle serait  quarante ans, paissie,
couperose, raille, abtie par les grasses et lourdes mollesses de la
vie de province. Et c'tait une telle femme qu'on lui destinait!

Il raisonna froidement. Qu'y avait-il l de surprenant? N'tait-ce pas
normal, et devait-il esprer une autre union? La jeune fille
n'tait-elle pas de son monde, de son pays, et pouvait-on trouver mieux
en cherchant? Fils de paysan enrichi, tait-il rserv  un mariage de
grand seigneur? N'avait-il pas, entran par son imagination, port ses
regards plus haut qu'il ne lui tait permis?

Il oublia tout ce qui l'entourait, le bruit croissant des conversations
et des rires, l'animation plus ardente des convives; il se figura qu'il
tait seul dans un coin de parc silencieux et ombrag. Une silhouette
de jeune fille passa devant ses yeux, douce, efface, enveloppe d'un
nuage lger, comme dans un songe. Et c'tait elle qu'il aimait, elle
seule. Il se sentait prt  tout tenter pour l'obtenir. Rien ne
lasserait sa patience, rien n'affaiblirait son courage. Il finirait par
user les rsistances, par dsarmer les colres, et il serait heureux!

Il frissonna  cette pense. Quelle douceur ce serait de sentir la main
fine de cette adorable crature se poser sur son bras tremblant! Et
quelle ivresse de marcher dans la vie  ses cts! Ne voir qu'elle, ne
penser qu' elle, se fondre perdument en elle, et n'avoir plus ni dsir
ni espoir qui ne ft pas elle. tre son poux, ne la quitter jamais que
pour revenir plus vite et plus tendrement  ses pieds, matre avide de
se faire esclave. La voir s'panouir dans la maternit triomphante, et
avoir de cette femme adore des enfants, blonds, roses, joyeux,
imprieux et clins comme elle, et se sentir le coeur  peine assez grand
pour contenir tout l'amour que ces tres divins sauraient inspirer! Afin
que ces anges pussent vivre sans chagrin et sans souffrance, il faudrait
un paradis, quelque lieu bni plein de lumire tide, d'air embaum et
de soleil radieux. Les arbres se pencheraient pour caresser de leurs
branches fleuries les fronts dlicats. Les oiseaux chanteraient des
chansons choisies pour charmer les oreilles attentives. Le sable se
ferait plus moelleux pour ne pas blesser les petits pieds mutins et
joueurs. Rien de ce qui existait dans la nature ne serait assez pur,
assez beau, assez bon pour Antoinette et les chrubins qui natraient
d'elle.

Une acclamation violente, retentissant autour de Pascal, l'arracha  sa
dlicieuse rverie. Tous les convives de son pre s'taient levs et,
choquant leurs verres, buvaient  son heureux retour. Mme Leglorieux,
agitant ses frisures, lana  Carvajan un regard victorieux semblant lui
dire:

--Vous l'avez ramen.  nous de le garder!...

Fleury, aprs s'tre courb devant le sous-prfet avec une basse
obsquiosit, pour s'excuser de la libert grande, entamait un speech
prpar  l'avance et qu'il affectait d'nonner, pour lui donner un air
d'improvisation. Il y faisait des allusions mal dguises  la lutte
engage entre Clairefont et Carvajan, insinuant que le maire de La
Neuville avait t depuis de longues annes le dfenseur des liberts
communales menaces par les derniers reprsentants de l'ancienne
oppression fodale...

--Un jour viendra, qui n'est pas loin peut-tre, dit-il en terminant,
o, admirable prix de cette rsistance triomphante, la prosprit
s'tendra sur tout le pays... Et c'est  M. Carvajan, au maire de La
Neuville, que ce rsultat merveilleux sera d... Je n'en veux pas dire
davantage... D'ailleurs, vous m'avez compris... Joignez-vous donc  moi,
et buvons  la sant de notre excellent ami.

-- sa sant!

--Marchez! il est d'un bon bois! Je m'y connais, clama Tondeur.

Fleury avait dit vrai. Ils comprenaient tous. Et les visages enflamms,
les yeux brillants, exprimaient bien la convoitise veille. Tous ils
taient prts pour la cure. Car c'tait de la Grande Marnire,
toujours, qu'il s'agissait. La source de richesse jaillirait de la
colline, et chacun des associs  l'oeuvre de ruine y puiserait
largement.

Le silence se fit: Carvajan rpondait. Il tait debout, grave, et de ses
lvres les paroles tombaient froides et mesures. Il se dfendait
modestement de l'honneur qu'on voulait lui faire, en attribuant  sa
faible initiative les avantages prcieux que l'avenir promettait. Il
avait eu d'utiles collaborateurs... D'ailleurs, il tait satisfait
d'avoir obtenu l'approbation gnrale; car le but qu'il avait eu devant
les yeux, c'tait uniquement l'intrt de ceux qui se trouvaient autour
de lui...

Il mit la main sur son coeur, avec une onction d'aptre prt  s'immoler
pour l'humanit. Transports, ses convives applaudirent de plus belle.

Pascal avait assist  cette scne avec une stupeur pleine de doute. Il
se demanda s'il rvait, ou si, jusqu'alors, de fausses apparences ne
l'avaient pas abus.

Mais la figure de singe de Fleury, contracte par un sourire silencieux,
frappa son regard. Il se rappela les confidences que le greffier lui
avait faites. Tout ce qu'il venait de voir tait donc une odieuse
comdie; tout ce qu'il avait entendu tait un hont mensonge.

Le dgot lui souleva le coeur. Il se souvint de la vie libre, large et
franche, qu'il menait quelques semaines auparavant. Les vastes plaines
de l'Amrique s'ouvrirent de nouveau devant lui, comme pour l'appeler
dans leurs solitudes verdoyantes et calmes. Une sensation de repos frais
et sain l'enveloppa de ses douceurs caressantes. Il lui sembla que le
vent parfum des savanes passait sur son front et calmait les orages de
sa pense. Pourquoi tait-il revenu? Que faisait-il dans cette fange? Il
retrouva en lui-mme sa force des anciens jours, alors que rien au monde
ne lui et fait accepter la complicit dans une infamie.

Un enthousiasme subit gonfla son coeur, il se sentit matre de sa
conscience, suprieur  tout ce qui l'entourait, sr d'chapper 
l'avilissement qu'on songeait  lui faire partager. Il se jura 
lui-mme de tout quitter, famille, foyer, patrie, et d'aller ensevelir
ses rves dans les pays d'o l'on ne revient pas. L'avenir lui apparut
comme un abme obscur. Et sans hsitation, sans faiblesse, il se dcida
 y engloutir sa vie.

On se leva de table. Le cabinet de Carvajan, cette salle de torture,
dont les murailles avaient t frappes par tant de soupirs et de
gmissements, tait brillamment clair. Le bureau du matre, dbarrass
de ses paperasses, avait t rang dans un coin. Des fauteuils et des
chaises entouraient la chemine. Un piano occupait l'entre-deux des
croises. Le logis maussade et sombre s'emplissait de lumire et de
bruit. Dans la rue, des badauds merveills regardaient ce spectacle
inattendu: les fentres de Carvajan tincelantes, et coutaient les
accords d'une valse tapote par Mlle Flicie. Des invits sonnaient
avec mystre, comme s'ils craignaient de se tromper. C'tait bien l,
pourtant. Le maire de La Neuville restait chez lui, et tous les notables
arrivaient les uns aprs les autres, la mine chauffe et le regard
curieux.

Dans un angle, Pascal, assis sur une chaise, coutait d'une oreille
distraite les propos de son oncle Dumontier. La fentre tait ouverte,
et, par les fentres, des vols de petits papillons de nuit entraient et
se mettaient  tourner autour des bougies, brlant leurs ailes  la
flamme. Et, les regardant, Pascal se disait qu'il en avait t ainsi du
pauvre marquis, et que, maintenant, il n'avait plus assez de force pour
chapper  l'embrasement dfinitif. Le nom de Clairefont prononc tout
prs de lui attira l'attention du jeune homme. Dans l'embrasure, au coin
du piano, il aperut son pre qui causait avec M. Malzeau.

--Vous savez, monsieur Carvajan, je ne suis pas homme  vous donner un
conseil  la lgre, disait le notaire; eh bien, n'usez pas de rigueur
envers M. de Clairefont, donnez-lui quelques facilits...

--Qu'entendez-vous par l? demanda le banquier.

--Monsieur, ne le poussez pas l'pe dans les reins, comme vous le
faites depuis un an; laissez-le respirer, ou, en un mot, accordez-lui du
temps...

--Le puis-je? Ce n'est pas moi qui ai prt. Je ne suis que tiers
porteur, et si je fais de la gnrosit avec le marquis, pendant ce
temps-l mon gage peut se dprcier. Je peux arriver  perdre...

--Vous ne le pensez pas!

--Il faut toujours le penser.

--Qui sait si, au contraire, avec un peu de rpit, M. de Clairefont ne
parviendrait pas  s'acquitter d'une partie de sa dette?...

 ces mots, Carvajan, qui s'tait montr, depuis le commencement de
l'entretien, froid et rogue, devint souriant et patelin. Il prit
Malzeau par le bras, s'appuyant familirement sur lui, le caressant du
regard et l'enlaant du geste.

--Est-ce qu'il y a du nouveau? Contez-moi donc cela! Est-ce que le baron
de Croix-Mesnil se dcide  pouser?... L'eau va-t-elle revenir au
moulin?...

Dj le notaire se repentait d'avoir veill l'attention de Carvajan. Il
se sentit trop avanc et voulut battre en retraite. Mais le banquier
n'tait pas homme  lcher prise facilement. Insinuant et imprieux tout
ensemble, priant et commandant  la fois:

--Allons, Malzeau, il faut tre sincre... Le marquis vous a mis au
courant de sa nouvelle dcouverte? Peut-tre vous a-t-il montr le
fameux fourneau?

--Comment savez-vous?...

--Est-ce que ce n'est pas mon mtier de tout savoir? s'cria Carvajan
avec impatience... Voil six semaines qu'on me fatigue les oreilles avec
cette histoire. On dit que c'est trs surprenant, qu'au moyen d'un
nouveau systme de grilles, le marquis arriverait  brler des copeaux
mouills, et  dvelopper une chaleur extraordinaire... Est-ce vrai?

Le notaire, trs troubl, gardait le silence. Le maire le secoua
vivement et, les yeux tincelants, la voix rude:

--Eh! rpondez donc carrment! Le silence est un aveu aussi bien que les
paroles! Avez-vous vu l'appareil? Est-ce certain? Un ingnieur que j'ai
consult prtend que ce serait une application merveilleuse pour
certaines industries...

L'animation de Carvajan tait si vive, cet homme, ordinairement matre
de lui, montrait son ardent dsir de savoir avec tant d'abandon, que
Malzeau espra tirer parti de la situation en faveur de son client.
Peut-tre, en donnant  entendre que les rsultats de l'invention du
marquis seraient considrables, arriverait-il  intimider le banquier,
et  l'amener  composition. Il lui jeta par-dessus ses lunettes d'or le
regard papillotant de ses yeux louches, et, s'expliquant avec une
lenteur calcule:

--J'ai vu en effet le brleur dont il s'agit... Il est fort curieux...
Le marquis a eu la bont de l'allumer devant moi...

--Le modle est-il important? Enfin, est-ce un joujou, ou peut-on se
fier raisonnablement  l'preuve qui en est faite?

--C'est un modle trs srieux que M. de Clairefont a adapt au fourneau
de son laboratoire... Il s'en sert pour ses travaux de chimie... Je suis
convaincu qu'il fonctionnera aussi bien en grand qu'en petit...
Voyez-vous, j'entrevois dans un avenir trs prochain M. de Clairefont
remis  flot... Si vous voulez mon opinion sur lui, c'est un homme
remarquable, et il y aura peut-tre plus  gagner en se mettant avec lui
que contre lui.

--Oh! oh! fit Carvajan, en soulageant par un sifflement sa poitrine
oppresse. Vraiment! c'est un homme si remarquable que cela, ce brave
marquis! Eh bien! j'en suis charm pour lui!... Parmi toutes ses
dcouvertes, qu'il en fasse donc une qui me plaira plus que toutes les
autres: celle de l'argent qu'il me doit, et que je voudrais bien
toucher!... Vous tes encore un particulier un peu bizarre, vous,
Malzeau, de venir me dbiter froidement de pareilles calembredaines...
Un homme remarquable!... Eh bien! c'est moi qui vous le dis, et vous
savez que je ne menace jamais en vain, si cet homme remarquable n'est
pas en mesure de faire face  l'chance qui tombe  la fin de ce mois,
c'est--dire trois jours aprs la Saint-Firmin, je le fais exproprier,
lui et sa noble famille, de son noble chteau... Cela aussi vrai que je
me nomme Carvajan.

Il s'tait excit encore en parlant, et son visage basan avait pris une
teinte livide, ses yeux flambaient de haine, et ses mains taient
agites d'un tremblement. Il fit une pause, dvisagea le notaire, et,
d'une voix railleuse:

--Si le brleur est une merveille, Malzeau, c'est moi qui
l'exploiterai, mon bon... Et soyez tranquille, j'en tirerai meilleur
parti que votre vieil utopiste de marquis...

Comme le notaire ouvrait la bouche pour tenter un suprme effort en
faveur de son client:

--a suffit, dit Carvajan d'un ton tranchant. Jusqu' la fin du mois, ni
plus, ni moins! Vous pouvez le lui dire... Et qu'il se souvienne... car,
moi, je n'oublie pas!

Il leva son doigt  la hauteur de sa joue et montra, avec un amer
sourire, une petite ligne blanche qui tranchait sur le brun de son
visage, trace toujours visible du coup de fouet reu trente ans
auparavant dans la nuit de la Saint-Firmin.

Sans ajouter une parole, il quitta le notaire, traversa les groupes de
ses invits et rejoignit le sous-prfet, profondment enfonc dans une
conversation administrative avec l'agent voyer. Alors Pascal, dans le
dsordre de ses penses, pesant les griefs de son pre et ceux du
marquis, en vint, plein d'angoisse,  les trouver gaux. Oui, les torts
de M. de Clairefont avaient t graves, et les rancunes de Carvajan
taient lgitimes. Hlas! entre ces deux hommes l'abme n'en tait que
plus profond. Jamais une volont humaine n'arriverait  le combler. Et,
victimes de cette inimiti implacable, les enfants, qui taient
innocents et auraient pu s'aimer, se voyaient condamns  la discorde et
 la haine. Tout ce bruit qui l'entourait lui fit horreur. Il put sortir
sans tre remarqu, et gagner la rue redevenue dserte.

L'air tait calme et doux. Dans le ciel transparent, les toiles
brillaient. Il s'assit sur un banc de pierre, auprs de la fontaine qui
coulait avec un lger murmure; tout se taisait, et, dans cette solitude
de la ville endormie, ne trouvant que tristesse dans son pass,
n'attendant que tristesse de son avenir, maudissant le marquis,
rougissant de son pre, rsolu  chasser de son coeur le souvenir
d'Antoinette, Pascal dsespr laissa tomber sa tte entre ses mains, et
se mit  pleurer.




V


L'assemble de La Neuville, cette anne-l, fut particulirement
brillante. La rcolte s'annonait bien, les branches des pommiers
pliaient sous les fruits, les pluies du printemps avaient rendu les
foins savoureux et abondants. Le march aux bestiaux avait vu ses cours
trs soutenus, et les gnisses se payaient couramment vingt-cinq
pistoles. Un vent de gaiet passait sur la ville, une animation inusite
mettait en branle ses habitants lourdauds et casaniers. Les rues taient
encombres, les boutiques s'ouvraient hospitalires, les paysans, d'un
pas tranant, le nez en l'air, la blouse neuve, d'un bleu noir,
ballonnant sur le dos, s'en allaient le long des trottoirs, suivis de
leur femme et de leurs filles, en bonnet de fte  grandes aiguilles
d'or.

 l'entre du faubourg, devant l'auberge du Cygne d'argent, un cercle de
cabriolets et de tapissires, les brancards en l'air, s'largissait
d'heure en heure, pendant que, dans une petite prairie, attachs  des
piquets, les chevaux, leurs harnais sur le dos, le mors dfait et
pendant, broutaient l'herbe, se fouettant les flancs de leur queue pour
chasser les mouches.  chaque instant, une charrette ou un bog sonnant
la ferraille arrivait, couvert de poussire, conduit par un fermier, la
casquette sur l'oreille, le cigare mchonn  la bouche. Et c'taient
des appels et des exclamations.

--Tiens! c'est matre Levasseur... Comment va en hui?...

--H, Jean-Louis! oh!

--Ah! bon sang, vieux malin! T'as bien fait de vendre tes pommes l'anne
dernire... La razire ne sera pas chre.

--Prenons-nous un caf? Lebourgeois, veille  ma jument... Un double
d'avoine, et  boire dans une demi-heure...

L'aubergiste, sa femme et son garon d'curie, affairs, allaient de la
salle  la cave et de la cave  la grange. Des cris terribles partaient
du rez-de-chausse, comme si on s'gorgeait, et c'tait simplement une
vente de bestiaux qui se traitait entre amis. Dans l'air, une violente
odeur de friture se rpandait avec des nuages de fume bleue s'chappant
de la cuisine, et, sur la fentre, dans une manne, des douzaines de
douillons dors, sortant du four, achevaient de refroidir. Derrire la
toile d'une baraque, les dtonations d'un tir se faisaient entendre; un
jeu de chevaux de bois jetait  l'cho les aigres harmonies de son orgue
poussif, et, sur le haut d'une voiture  capote, derrire laquelle tait
install un valet arm d'une trompe de chasse, un dentiste, brandissant
un sabre, appelait les badauds, expliquant, avec une faconde
populacire, qu' l'aide de cet engin meurtrier il extrayait les
molaires les plus rcalcitrantes, sans difficult et sans douleur.

--Un dentiste de la ville, pour vous blouir, vous parlerait de
pied-de-biche, vous offrirait le davier, vous conseillerait la clef de
Garengeot, criait-il d'une voix enroue... Ignorance et imposture! Pour
l'oprateur, l'outil n'est rien... La main est tout! Avec son instrument
perfectionn, il pourrait vous fraxer l'alvole et vous briser l'os
dentaire. Et moi, Messieurs, avec un sabre, avec un clou, avec une
pingle... le temps de le dire... et, pour cinquante centimes, je vous
aurai soulag!...

Et la trompe du valet rugissait sa fanfare, pendant qu'un paysan, rouge
et suant d'motion, montrait au tourmenteur sa mchoire aux dents gtes
par le cidre.

Des camelots vendant des peignes, des brosses, des miroirs de poche en
plomb, des bonnets de linge pour les femmes, des ponges et des trilles
pour les chevaux, avaient tal leurs marchandises sur le revers gazonn
d'un foss. Dans une voiture longue, troite et basse, tout un
assortiment de faences et de verreries, depuis les plats communs en
terre de pipe, jusqu'aux services  fleurs qui ornent si gaiement les
vaisseliers, depuis le verre massif qui roule sur les tables de cabaret
jusqu'au verre  pied grav, sur lequel un renard saute au travers des
pampres et des grappes. Un ferrailleur vendait sur le bord de la route
des marmites en fonte, des fers  repasser, des marteaux, des scies et
des merlins. Et, entours d'une corde, pitinant dans la poussire,
blant de faim, des moutons attendaient qu'on vnt les emmener.

Sous les tilleuls de la promenade, un maquignon faisait courir son
cheval, tapant avec un fouet sur le feutre dur de son chapeau, pour
actionner l'animal qui se cabrait et pointait aux mains du palefrenier
charg de le produire.

Un soleil ardent couvrait la fte de ses rayons de feu. La terre brlait
les pieds, pas un souffle de vent ne balayait les odeurs fortes des
btes, et, de la grande place aux barrires, une foule bruyante
circulait, se partageant entre les affaires et les plaisirs.

Aux abords de la mairie, la compagnie des pompiers, en tenue, tait
masse, et dans la grande salle de l'cole, orne de drapeaux
tricolores, une distribution de prix, clturant un congrs pomologique,
avait lieu sous la prsidence du sous-prfet.

Carvajan avait lu un discours chaudement applaudi, et, aux accords
violents de la fanfare de la ville, la crmonie prenait fin. Un
commandement bref retentit. Les pompiers se mirent en ligne, et le
clairon sonna aux champs sur le passage des autorits.

Le cortge, marchant lentement, se dbandait peu  peu. Les gros
fermiers, rougeauds, s'arrtaient pour attendre un compre, et, par
petits groupes, stationnaient sur la place. Le sous-prfet, au coin de
la rue du March, s'adressant  Carvajan qui marchait  ses cts:

--Vous verra-t-on ce soir  la fte, monsieur le maire?

--Mais, sans doute, monsieur le prfet. D'abord c'est mon devoir, et
ensuite c'est un usage  La Neuville d'aller faire un tour d'une heure
au bal...

--Eh bien! donc, je viendrai, dit le sous-prfet, puisque vous pensez
que c'est utile...

--Vous ferez plus en une heure, l, pour vos lections, qu'en trois
semaines de tournes. Vous trouverez tous les gros bonnets de la
campagne. Et soignez les pompiers, monsieur le prfet... Ils sont
influents. On ne sait pas tout ce qu'on peut obtenir par les
pompiers!...

--Je vois que vous connaissez  fond la question, dit gaiement le
fonctionnaire. D'ailleurs,  marcher avec vous, il n'y a jamais qu'
gagner.

Carvajan changea de visage, souponnant une raillerie. Il regarda le
sous-prfet, le vit gracieux et souriant. Il se dit:  quoi vais-je
penser! Qui lui donnerait l'audace de s'attaquer  moi? Ne sait-il pas
que, si je voulais le battre en brche, je pourrais le faire facilement
sauter?

Une sombre joie passa sur son front. Il tait bien le matre, dans cette
ville o on l'avait connu garon de magasin, presque domestique. Nul ne
devait lui rsister. Et ses ennemis verseraient avant peu des larmes de
sang. Il se retourna vers ceux qui le suivaient, et dit avec le ton d'un
matre:

--Messieurs, nous nous retrouverons ce soir au banquet municipal...

Puis il prit la petite rue et se dirigea vers sa maison. Il tait midi,
et devant l'glise, il donna dans la sortie de la grand'messe. Les
femmes et les filles s'en allaient, causant, avec un bourdonnement de
ruche. Elles taient vtues de leurs robes de crmonie, coiffes de
chapeaux  fleurs ou de bonnets couverts de rubans, et portaient
gravement leur paroissien. En passant prs du maire, elles chuchotaient
plus bas. L'impression de terreur que Carvajan jetait autour de lui se
retrouvait mme chez ces femmes qui, cependant, n'avaient rien 
craindre. Il sourit. Il ne lui dplaisait pas de se sentir redout: il
voyait l une preuve de son pouvoir. Dcouvrant des figures de
connaissance, il distribua d'un air grave quelques coups de chapeau. Et,
suivi par les voles retentissantes des cloches, il hta le pas.

Quand il eut dpass la fontaine, au moment de lever le marteau de la
porte, il s'arrta. De loin,  l'autre bout de la rue, il venait
d'apercevoir Pascal qui s'avanait lentement. Tout, dans la dmarche du
jeune homme, rvlait la proccupation et l'ennui. Depuis qu'il tait
rentr  La Neuville, son teint bistr avait pli, et ses joues
semblaient amaigries. Rien de tout cela n'avait chapp  Carvajan, et,
regardant son fils venir d'un pas tranant, il se demandait si c'tait
le mme garon alerte et vigoureux qu'il avait vu arriver quelques jours
auparavant.

Ils se trouvrent face  face devant la maison. Pascal ne put rprimer
un tressaillement en voyant son pre. Il s'effora de lui montrer une
figure calme. Mais ses traits contracts ne se dtendirent pas, et il
resta troubl et soucieux.

--Tu viens de la fte? demanda Carvajan, en examinant son fils avec
attention.

--Oui, mon pre, dit Pascal qui semblait sortir d'un rve.

--As-tu faim?

--Ma foi, oui...

Ils se mirent  table. Carvajan pensait: Il ne s'est seulement pas
aperu qu'il y avait fte aujourd'hui  La Neuville. Il est all encore
du ct de Clairefont. La poussire crayeuse qui couvre ses souliers est
celle de la Grande Marnire. Quel projet roule-t-il donc dans sa tte?
Il se dfie de moi, c'est vident. Chaque fois que je l'interroge, il ne
me rpond pas un seul mot qui ne soit un mensonge. Il craint mme de me
regarder, tant il a peur que je devine ses penses dans ses yeux.

Pascal, en effet, assis de l'autre ct de la table, le nez dans son
assiette, mangeait distraitement. Dcid  quitter le pays, il n'avait
pu rsister au dsir de parcourir une fois encore la colline de
Clairefont. Il tait sorti aussitt qu'il avait vu son pre se diriger
vers la mairie, et, par le sentier qui traversait la Grande Marnire, il
avait gagn le plateau.

Il ne voulut pas, comme les autres jours, se cacher aux alentours du
parc. Il craignit d'tre rencontr. Une chaleur lui montait  la gorge,
 la pense de se trouver face  face une seconde fois avec Antoinette.
De quel front oserait-il l'attendre? Et quelle opinion aurait-elle de
lui, si elle le surprenait aux abords du chteau, guettant comme un
rdeur.

Il pensa que la jeune fille irait certainement  la messe, et, ds neuf
heures, il entra dans la petite glise du village. Assis sur un banc de
bois envelopp d'ombre, il tait presque impossible  reconnatre. Il
demeura l, trs patiemment, regardant les ornements de l'autel, les
tableaux de la nef, les vitraux du choeur, et dcouvrant dans chacun
d'eux une trace de la gnrosit pieuse des chtelains de Clairefont:
inscriptions sur les murailles, chiffres peints dans les verrires, tout
parlait d'eux et racontait l'histoire intime de leur vie.

Sur une plaque de marbre blanc, auprs d'un confessionnal, ces mots
inscrits en lettres d'or sautrent aux yeux de Pascal: Le Seigneur m'a
conserv ma fille bien-aime. Que son saint nom soit bni! et,
au-dessous, cette date: 1872, et ce nom: Honor de Clairefont. C'tait
quelque ex-voto, plac l par le marquis  la suite d'une grave maladie
d'Antoinette.

Et, dans l'obscurit mystrieuse de l'glise, la pense de Pascal
s'exalta, il eut une sorte d'hallucination. Il lui sembla qu'il tait
emport vers le chteau par une force qui paralysait sa volont. Il
entra, se dirigea vers la chambre de la jeune fille, et sur son lit,
ple, les traits creuss, il la vit prs de mourir.

C'tait bien elle, encore toute petite, mais dj charmante. Un
vieillard que le jeune homme ne connaissait pas, mais dans lequel il
devina le marquis, tait assis au chevet de la malade. De grosses larmes
roulaient dans ses yeux, pendant qu'il pressait une main effile et
blanche. Ses lvres se mirent  remuer comme pour une prire, et Pascal
comprit qu'il demandait du fond de l'me  Dieu de sauver son enfant.

Et comme si la volont divine se ft instantanment manifeste, le
visage d'Antoinette se colora, ses yeux s'ouvrirent, anims et
brillants. Et elle fut soudain transfigure. Ce n'tait plus la petite
malade, que le jeune homme avait maintenant devant lui, c'tait la belle
jeune fille qu'il avait rencontre dans le chemin creux, celle qu'il
adorait et redoutait  la fois, et pour laquelle, sans hsiter, il et
donn sa vie.

Il fit un effort pour chasser cette vision, pour reprendre possession de
lui-mme. Il fora ses yeux  fixer un objet rel, et sa vue tomba de
nouveau sur la plaque de marbre blanc, et il en rpta l'inscription,
comme s'il adressait  Dieu des actions de grces pour avoir sauv
Antoinette. N'tait-ce donc pas afin qu'il la vt et l'aimt, que la
mort avait t carte d'elle? Mais s'il devait l'aimer, alors pourquoi
devait-elle le har? Il se leva, et lentement gagna les ranges de
chaises qui s'ouvraient vides en face de l'autel. Au milieu de la
premire, un prie-Dieu de bois noir, garni d'un coussin de velours bleu,
attira son attention. Il s'approcha, certain que c'tait l
qu'Antoinette priait. Il se courba  la place o elle s'agenouillait
elle-mme et, voyant que la tablette du prie-Dieu formait un coffre, il
l'ouvrit, et, prs d'une bourse de quteuse il aperut le livre de
messe. Il le prit d'une main tremblante. Il tait petit, couvert en
maroquin blanc, et  fermoir d'argent. Sur la garde de moire se trouvait
inscrite une date: celle de la premire communion. Le reste tait
virginal et immacul, comme l'me d'Antoinette. Pascal ne put rsister
au dsir de parcourir ce livre, esprant y surprendre quelque trace des
penses de la jeune fille. Des images de pit marquaient seules les
pages. Une sainte Antoinette portait cette ddicace:  ma chre soeur.
Robert de Clairefont. Et devant ces tendres et nafs souvenirs, Pascal
se sentit pris d'un profond attendrissement. Il se reprocha sa
curiosit, comme une action mauvaise: il lui sembla qu'il commettait une
odieuse profanation. Il referma le livre, et, le front appuy sur ce
muet confident des dceptions et des esprances, il pria.

Peu  peu, le calme revint dans son coeur. Il se sentit plus matre de
lui, plus sr de bien faire. Il se releva, et avisant la bourse prpare
dans laquelle, sans doute, Mlle de Clairefont devait, le jour mme,
recueillir les offrandes des fidles, il y glissa son aumne, puis,
refermant le prie-Dieu, il regagna sa place dans le coin obscur de
l'glise.

La cloche commenait  sonner; le sacristain parut dans le choeur,
allumant les cierges, et la nef sombre s'toila de flammes tremblantes.
De lourds pitinements se tranrent sur les dalles, des chaises remues
grincrent dans le vide sonore de la vote, et peu  peu les arrivants
se grouprent. Comme le prtre sortait de la sacristie, un bruit de pas
lger effleurant la pierre fit tressaillir Pascal. Il se tourna
avidement vers le porche, et l, avec un affreux serrement de coeur, il
aperut Antoinette qui entrait, suivie de Mlle de Saint-Maurice, et
accompagne d'un jeune homme de haute taille, de tournure militaire,
dans lequel l'motion qu'il ressentit lui fit reconnatre M. de
Croix-Mesnil. Ses yeux se troublrent, les vitraux lui parurent
flamboyer, ses oreilles s'emplirent de bourdonnements. Il lui sembla que
l'glise vacillait sur ses fondations. Il fit un violent effort, et de
nouveau il vit et entendit.

Le prtre tait  l'autel, et le murmure de sa psalmodie arrivait
distinct dans le silence. Les deux femmes et leur compagnon s'taient
confondus dans la foule. Le jeune homme se leva, et, appuy  un pilier,
il chercha Antoinette. Il l'aperut de loin, la tte baisse,
recueillie, entre sa tante et son fianc. Ainsi c'tait  cela que, pour
Pascal, le rve caress avec tant d'amour avait abouti:  voir Mlle
de Clairefont aux cts de l'homme qu'on dsignait comme son futur
poux. Toutes les agitations, toutes les ruses, toutes les esprances,
toutes les craintes auxquelles il s'tait passionnment livr n'avaient
troubl que lui. Celle qui y avait t mle, dans sa pense, n'en avait
rien souponn. Calme et froide, comme la veille, elle continuait sa
vie, sans se douter des orages qu'elle avait soulevs.

Il se demanda avec amertume ce qu'il faisait l. Avec la certitude du
nant de ses illusions, il retrouva toute son nergie. Il se leva,
sortit sans tourner la tte, et, reprenant le chemin qui l'avait amen,
il regagna la ville. C'tait l l'heureuse promenade dont il revenait
quand il avait rencontr son pre.

Assis en face l'un de l'autre, les deux hommes continuaient leur
djeuner silencieux. Au dehors, sous la fentre, passaient en bandes les
arrivants sans cesse plus nombreux. Des dtonations clataient au loin,
et les cris d'appel, les plaisanteries, les chansons, se mlaient dans
un joyeux vacarme. Toute la ville tait en liesse, tout le canton tait
rpandu dans les rues, chacun se prparait  boire,  rire et  danser.

 Clairefont et dans la petite maison de la rue du March seulement, la
proccupation et la tristesse rgnaient. Vainqueurs et vaincus se
montraient galement soucieux: le marquis, parce que le fianc
d'Antoinette tait arriv la veille pour passer quelques jours au
chteau; Carvajan, parce qu'il voyait devant lui, sombre et inquiet, le
fils qu'il avait rv de s'attacher par les liens d'un bonheur
tranquille.

Le bon Honor, subitement arrach  son goste abstraction, avait t
oblig de revenir aux cuisantes ralits de la vie. La prsence de M. de
Croix-Mesnil lui avait replac devant les yeux les difficults de la
situation financire, les inexplicables hsitations d'Antoinette
remettant, de mois en mois, son mariage.

Le maire de La Neuville, au moment de triompher, se demandait avec
angoisse si quelque obstacle allait se dresser, contre lequel toute son
nergique volont viendrait se briser. L'abattement de Pascal lui
causait une sourde inquitude qu'il n'tait pas homme  supporter
longtemps. Il rsolut de questionner hardiment son fils et d'avoir avec
lui une explication dcisive. Il se promit de saisir le premier prtexte
favorable, et alors, s'il le fallait, de dcouvrir ses plans, d'initier
le jeune homme aux secrets de son ambition, de lui montrer le vaste
avenir qui s'ouvrait, et, s'il ne pouvait le garder par l'affection, au
moins de le retenir par l'intrt. Il ne se doutait point, au moment o
il prenait cette rsolution, que, quelques heures plus tard, un des
incidents de ce jour de fte, qui devait tre si fcond en grandes
consquences, allait lui fournir l'occasion souhaite.

Ds le matin, les habitants de Clairefont avaient t rveills par
l'explosion des botes traditionnelles, annonant l'ouverture de la
fte. Sur la faade du chteau, une fentre s'tait ouverte, et
Antoinette, en peignoir blanc, avait paru. Elle s'tait accoude 
l'appui, srieuse et pensive. Son visage un peu ple, ses yeux rougis,
attestaient les proccupations d'une nuit d'insomnie. Et ces
proccupations n'avaient pas cess avec le jour; car la jeune fille,
immobile, restait indiffrente au charme de cette belle matine d't.

Dans les parterres, les oiseaux se poursuivaient avec des cris joyeux,
se posant sur les fleurs qui pliaient sous leur poids lger, laissant de
leurs calices couler des gouttes de rose, brillantes comme des
diamants. La brise, passant dans les feuilles des arbres, les faisait
frissonner avec un doux bruit; Et, des corbeilles de roses, un parfum
pntrant montait dans l'air tide.

Antoinette songeait. Un pli creusait son front charmant, et son regard
fix dans le vide avait la langueur des larmes rcemment verses. La
porte de sa chambre, en s'ouvrant, l'arracha  sa douloureuse
mditation. Elle se retourna et, reconnaissant la tante Isabelle, son
mlancolique visage s'claira d'un sourire.

Vtue d'une robe de chambre en cretonne  grandes palmes, ses cheveux
gris bouriffs sur sa tte, rouge comme une braise ds le matin, malgr
une application copieuse de poudre d'amidon qui marbrait ses joues
couperoses, la vieille demoiselle entra d'un air de mystre, et, allant
 sa nice, elle lui donna deux rudes baisers. Puis, s'adossant  la
chemine, dans une posture masculine:

--J'ai entendu ta fentre s'ouvrir, et j'arrive... J'ai pass une nuit
effroyable... je n'ai pas cess d'avoir le cauchemar... Je ne sais pas
si tu crois aux rves?... Moi, j'y crois... Ma mre les expliquait d'une
faon admirable, et toujours ses prdictions se ralisaient. Or, j'ai
rv coq rouge... C'est signe de malheur et de mort... J'ai vu pendant
mon sommeil un norme coq rouge qui avait la figure de l'horrible
Carvajan, et qui battait des ailes en criant... Je me suis rveille en
sursaut... toute en sueur... Tu m'en vois encore trouble et j'en ai ma
suffocante.

La tante Isabelle aspira l'air avec la violence et le bruit d'un
soufflet de forge:

--Tu sais, poursuivit-elle, dans quelle situation nous nous trouvons
ici... Il est arriv, hier soir, un commandement d'avoir  payer cent
soixante mille francs et des centimes... J'ai naturellement fait
disparatre le papier, et je n'ai pas os en parler  ton pre... Il va
pourtant falloir que nous avisions, car cet tat-l ne peut pas durer...
Du reste, nous sommes sur nos fins, et je ne sais diable pas comment
nous ferons honneur  l'chance... Cent soixante mille francs ne se
trouvent pas dans le pied d'un mulet, et, pour ma part, je dclare que
je n'en ai pas le premier sou. Il ne me reste que Saint-Maurice... C'est
une bicoque  peu prs logeable, et deux mille cinq cents francs de
rente... Un toit pour vous loger, aux jours de misre qui ne viendront
que trop vite, et du pain, pour que vous ne mouriez pas de faim... a,
vois-tu, ma fille, la tte sous le couperet de la guillotine, je ne
l'abandonnerai pas, car c'est la dernire ressource, maintenant que ton
pre a si dplorablement tout dissip et perdu.

Antoinette fit un geste de prire, et vint s'asseoir prs de sa tante,
lui montrant son doux visage pli par les soucis.

--Tante, je vous en prie, n'accusez pas mon pre... Ce qu'il a fait,
c'tait pour le bien. Il a poursuivi des chimres, il s'est livr  des
esprances folles, mais il n'avait qu'un but, nous enrichir et augmenter
notre luxe... Il est, lui, sans besoins, vous le savez, et le petit
chteau de Saint-Maurice lui paratra un palais, si nous y sommes tous 
ses cts.

--Eh! je sais bien qu'il a un coeur d'or... Mais il ne peut pas payer
avec, malheureusement! Et les cranciers que nous avons  nos trousses
ne nous laisseront pas de rpit... Malzeau a vu Carvajan et l'a trouv
dur et pre comme  son habitude... Nous devons nous attendre  tout! Ma
fille, c'est  se damner!... Si nous ne trouvons pas, d'ici  la fin de
la semaine, un expdient pour gagner du temps, il va falloir sauter le
pas... Nous verrons l'huissier dans les salons de Clairefont, et on nous
mettra  la porte de la maison des anctres... Qu'est-ce que M. de
Croix-Mesnil va penser de a?

--Ce n'est pas de lui que je m'inquite, tante, dit Antoinette avec un
sourire. Je le connais... Il m'pouserait aussi volontiers pauvre que
riche... Et si je l'aimais...

--Tu ne l'aimes donc pas? s'cria Mlle de Saint-Maurice d'une voix
terrible. Comment! voil prs de deux ans qu'il te fait la cour!...

--Je le juge charmant, tante, reprit la jeune fille avec une douce
mlancolie, mais il n'est pas l'homme qu'il faut pouser, lorsqu'on doit
n'avoir pour tout bonheur que la tendresse de celui auprs duquel on est
destine  vivre. Vous le savez bien, et vous me l'avez dit un jour
vous-mme... Il est correct et un peu froid, capable de toutes les
dlicatesses, et accessible  tous les nobles sentiments. Mais il n'aura
jamais les grandes initiatives des esprits d'lite, et les ardents
dvouements des mes passionnes. Accepter de devenir sa femme, pour le
voir risquer d'tre entran dans notre ruine, avec la certitude qu'il
n'aura ni l'nergie ni le talent de triompher des difficults qui nous
entourent?... Non, tante, ce ne serait pas gnreux, ce ne serait pas
digne, et je ne dois pas y consentir.

--Le fait est, le pauvre garon, que s'il avait  se dbarbouiller
avec Carvajan, il ferait triste mine! Ah! si j'avais, comme dans les
contes de fes, le pouvoir de lui donner du gnie... mais un vrai gnie
srieux et pratique, pas comme celui de ton pre! Avec quel plaisir je
le verrais s'attaquer  ce vieux schismatique de maire!... Oh! rendre
 ce sclrat tout le mal qu'il nous a fait, le combattre avec ses
propres armes, triompher de lui, et en rire tout notre content!... Non,
vois-tu, je ne sais pas ce que je donnerais pour a!

La tante Isabelle agita sa tte avec violence, fit quelques pas dans la
chambre, puis, s'asseyant en face de sa nice:

--Pourquoi ton frre n'est-il pas aussi dli d'esprit qu'il est
vigoureux de corps!... C'est lui qui se serait attaqu au maire, et qui
lui aurait fait toucher les paules!... Mais il n'entend rien aux
affaires... Il est comme ton pre et comme moi... Et je vois bien que
c'est encore toi, ma fille, qui es la plus forte tte de la famille...
N'importe! Singulier temps que celui o un Carvajan peut tourmenter un
Clairefont, et o il n'y a pas d'autre aide, d'autre secours  attendre
que de soi-mme... Autrefois, on serait all trouver le roi, et en un
tour de main l'affaire aurait t arrange... Aujourd'hui, rien!... Si
la balance penche, c'est du ct de ces drles, et toutes les grces
sont pour eux... Plus ils sont sclrats, plus ils sont srs d'tre
favoriss. Ma pauvre enfant, tu le vois, nous n'avons pour nous aucune
chance, et il faut nous rsigner.

--C'est ce qu'il y aura de plus facile, tante; et nous ne changerons
gure d'existence. Comment vivons-nous depuis deux ans ici? De la faon
la plus misrable. Nous sommes, tous les quatre, perdus dans ce grand
chteau froid et silencieux. Nous nous y cherchons tristement. Or, la
pauvret est cent fois plus pnible dans une demeure faite pour le luxe,
que dans une modeste maison. C'est  Clairefont que je suis ne, que
j'ai grandi, et que j'ai souffert. Mille liens m'attachent  cette
terre. Mais je les romprai sans regrets si nous devons trouver ailleurs
le repos et la scurit de la vie. Que mon pre soit calme et libre, que
sa vieillesse soit  l'abri des agitations et des soucis, que nous
sortions des difficults de l'heure prsente, avec notre nom intact, et,
je vous le jure, je n'aurai pas une larme pour le pass brillant, je
n'aurai que des actions de grces pour le prsent humble et heureux.

--Et tu resteras fille?

--Et je resterai fille, ma foi oui, tante, comme vous. Nous finirons,
toutes les deux, par avoir le mme ge, nous nous crerons des manies,
nous jouerons aux cartes, nous mettrons des petits bonnets  rubans trs
jeunes, nous ferons des confitures. Papa nous racontera ses inventions,
qu'il n'aura pas le moyen de raliser, et nous les admirerons sans
arrire-pense, puisqu'elles ne coteront plus rien... Et, comme nous
trouverons toujours bien  Saint-Maurice de quoi nourrir un cheval,
quand il fera beau et que nous aurons t trs sages, nous courrons les
bois en voiture avec Robert... Allons, riez, tante! Il se rencontrera
encore de bons jours pour nous... Avec de la philosophie on s'accommode
de tout dans la vie. Et quand on est avec ceux qu'on aime, de quoi
peut-on se plaindre?

La vieille fille se dressa en pied, elle ouvrit ses longs bras, et,
saisissant sa nice par les paules, elle la serra avec force sur sa
poitrine osseuse.

--Chre enfant du bon Dieu! s'cria-t-elle avec attendrissement, oui,
partout o tu seras il y aura du bonheur. Tu es notre lumire, notre
rayon... Sans toi, qu'est-ce que nous deviendrions? Va, tu as raison,
n'pouse pas ton dragon... Avec nous tu seras pauvre, mais, au moins, tu
resteras libre... Avec lui tu serais un peu plus riche, mais tu ne
t'appartiendrais plus! Et ce serait un dsastre! Je suis une abominable
goste, je ne pense qu' moi quand je t'encourage dans tes ides
d'indpendance... Mais, me blme qui voudra: tu es ma vivante excuse.

Elle tenait entre ses vastes mains la tte de la jeune fille et la
contemplait avec adoration. Dans le dsordre de ses cheveux, avec son
teint ros, ses yeux bleus, sa bouche tendre et son air de candeur
fire, Antoinette rappelait ces charmantes figures de Greuze, pleines 
la fois de grce pudique et de coquette innocence. Ses bras nus
sortaient des manches de son peignoir, et, au bas de la jupe tuyaute,
dans une petite mule de satin, apparaissait le bout d'un pied mignon qui
s'agitait lger, comme un oiseau prt  s'envoler.

--Ne vous adressez pas de reproches, tante, dit Antoinette, en se
dtournant un peu, vous n'aurez pas influ sur ma volont... Ma dcision
est prise, depuis longtemps dj, et je n'attends qu'une occasion pour
la faire connatre  M. de Croix-Mesnil... C'est un galant homme, ne
craignez rien, il comprendra mes raisons, et restera notre ami. Quant 
mon pre, le mieux est de ne lui rien dire. Aujourd'hui surtout!
Laissons passer la fte. Et demain, s'il y a lieu, nous tiendrons
conseil de famille.

--Esprons que rien de fcheux n'aggravera la situation, dit la tante de
Saint-Maurice. J'ai de mauvais pressentiments... Et rarement ils m'ont
trompe...

Mlle de Clairefont agita lentement sa tte pensive.

--Nous prierons le bon Dieu de nous pargner un surcrot de tristesse.
Il ne peut vouloir nous accabler. Mais si c'est son dessein...

--Alors, je souhaite que ce soit moi seule qu'il frappe, s'cria la
vieille fille, avec une ardeur de dvouement qui fit monter des flammes
 son visage, et que vous, mes chers enfants, vous soyez pargns.

Une bouffe d'air plus vif apporta aux deux femmes le son de la cloche
de l'glise qui tintait dans l'loignement.

--Voici le premier coup de la messe, dit la tante Isabelle, et je n'ai
pas encore commenc  me coiffer... Je me sauve...  tout  l'heure...

Et, gagnant la porte du couloir en deux enjambes, elle disparut comme
un tourbillon.

La tante de Saint-Maurice n'tait jamais longue  se mistifriser,
comme elle disait. Et du chteau  l'glise, on ne comptait pas cinq
minutes de marche. Le cur n'avait pas fini de faire solennellement le
tour de la nef en donnant la bndiction, que Mlle de Clairefont,
suivie de sa tante et de M. de Croix-Mesnil, avait gagn sa place et
s'tait mise  prier. Rien ne vint la distraire, tout se passa avec la
rgularit habituelle. Le fils du bedeau, qui servait la messe, se
moucha avec un clat irrespectueux pendant l'lvation, et reut de son
pre, qui chantait au lutrin, un coup d'oeil furibond, avant-coureur de
terribles taloches. Mlle Bihorel, la soeur du cur, frappa de petits
coups secs, sur son prie-Dieu, avec son paroissien, pour indiquer aux
enfants de l'cole le moment de se lever ou de s'asseoir. Le profond
soupir que poussa Pascal en dcouvrant M. de Croix-Mesnil ne parvint pas
jusqu'aux chastes oreilles d'Antoinette, et le bruit des pas de celui
qui l'adorait n'veilla aucun cho dans sa pense. Elle demeura calme et
recueillie jusqu'au moment o sa tante, lui poussant lgrement le
coude, murmura ces paroles: Prpare-toi pour la qute... La jeune fille
ferma son livre, leva la tablette de son prie-Dieu, et prit l'escarcelle
de velours, sur laquelle, fanes, se distinguaient les armes de
Clairefont.

Le bedeau, sa canne de baleine  pomme d'argent  la main, s'approcha
d'elle avec une profonde rvrence. Antoinette, sortant de son banc,
s'avana vers le choeur. Tout en marchant, il lui semblait que la bourse
qu'elle tenait  la main n'tait pas vide, et qu'un lger bruissement
mtallique s'y faisait entendre. tonne, elle desserra les cordons de
soie, et, avec une surprise qui lui fit monter le rouge au visage, elle
vit, sur le fond de chagrin noir, briller cinq pices d'or.

Trs trouble, elle parvint devant l'autel, s'inclina, puis commena 
quter. Les centimes et les sous tombaient dans l'escarcelle, recouvrant
les louis mystrieux, et, inconsciente, la jeune fille continuait 
parcourir les bancs, murmurant machinalement les paroles habituelles:
Pour les pauvres, s'il vous plat... Et tout en marchant, elle pensait:
Qui donc est venu ce matin dans l'glise et a gnreusement fait cette
charit anonyme? Elle jeta vivement les yeux autour d'elle, sondant du
regard les coins obscurs. Mais elle ne dcouvrit que les figures
familires des paysans des environs. Pascal tait dj loin.

Antoinette, jusqu' la fin de la messe, se montra distraite. Son livre
resta inutile dans ses mains, elle ne songea pas  lire ses prires.
Elle resta les yeux fixs sur un grand vitrail donn par son
arrire-grand-pre et reprsentant la lutte de Jacob avec l'ange. Le
fils d'Isaac serrait dans ses bras vigoureux son cleste adversaire qui
lui chappait d'un coup d'aile. Au bas, le peintre avait trac cette
inscription en caractres gothiques: Ainsi l'homme attach  la terre
s'efforce de conqurir le ciel.

Et il semblait  Mlle de Clairefont que le visage de Jacob, qu'elle
n'avait jamais regard attentivement, offrait une singulire
ressemblance avec celui d'une personne qui ne lui tait pas trangre.
Elle connaissait cette figure nergique, encadre d'une barbe brune, ces
yeux perants. Mais elle ne pouvait y mettre un nom. Elle cherchait dans
sa mmoire et ne trouvait pas. Le prtre avait dj quitt l'autel. Tous
les assistants s'taient levs, se htant vers la sortie, qu'Antoinette
demeurait encore immobile et absorbe.

--Allons, ma chrie, il faut nous en aller, dit la tante Isabelle. Mon
cher baron, veuillez nous attendre devant le porche. Nous avons  rendre
des comptes  notre cher cur.

M. de Croix-Mesnil s'inclina silencieusement et gagna la porte, pendant
que les deux femmes se dirigeaient vers la sacristie. Le cur de
Clairefont, prtre doux et simple, avait baptis Antoinette et lui avait
fait faire sa premire communion. Les deux femmes le trouvrent tant
ses vtements sacerdotaux. S'arrachant aux mains de sa soeur, qui lui
dgrafait son surplis, il s'lana au-devant d'elles.

--Au nom du ciel, mon cher abb, ne vous drangez pas, s'cria la tante
de Saint-Maurice, nous ne faisons qu'entrer et sortir... Antoinette vous
apporte sa collecte, et nous nous sauvons... Excusez-nous...

Mlle Bihorel, ouvrant la bourse de velours, en versait dj le
contenu sur la table de bois, et l'or, l'argent et le cuivre se
rpandaient ple-mle; elle poussa un cri de surprise:

--Voyez, mon frre...

Le prtre sourit, et prenant les mains de la jeune fille:

--Vous avez t prodigue... Je reconnais l votre coeur... Mais c'est
trop, mon enfant, et je devrais vous gronder plutt que vous remercier.

 ces mots, les joues d'Antoinette s'empourprrent, elle essaya de se
dtourner, mais les regards de la tante de Saint-Maurice se fixrent sur
elle, avec une telle expression d'tonnement qu'il lui fut impossible de
se taire.

--Je ne mrite aucun remerciement, monsieur le cur, dit-elle vivement.
Cet argent ne vient pas de moi: je l'ai trouv dans ma bourse avant de
commencer la qute.

Cette fois, l'tonnement de la tante Isabelle devint de la stupfaction.
Elle resta un instant muette, puis, poussant un soupir qui ressemblait 
un hennissement, le visage incendi par l'motion qu'elle prouvait:

--Voil qui est un peu fort, s'cria-t-elle. Comment cela a-t-il pu se
faire? J'ai envoy Bernard, moi-mme, hier soir, porter la bourse dans
ton prie-Dieu. Se serait-on permis, par hasard, de fouiller?...

--Mais, tante, interrompit la jeune fille, avec une vivacit enjoue, en
tout cas ce n'est pas un voleur, puisqu'au lieu de me drober quelque
chose, on m'a laiss de l'argent pour les pauvres. D'ailleurs a-t-on eu
besoin de fouiller comme vous dites? Bernard n'a-t-il pas pu, tout
simplement, poser la bourse sur mon prie-Dieu? Enfin, je vous prie, de
quelle importance est cette affaire, pour qu'autour vous meniez si grand
bruit?

Elle avait des larmes dans les yeux. La tante Isabelle craignit de lui
avoir fait de la peine, et voulant la calmer, elle dit en riant:

--Allons! tu verras que c'est le baron qui se sera lev au petit jour
pour aller en catimini te prparer la surprise de son offrande.

--Tante, vous savez bien que cela ne peut tre; M. de Croix-Mesnil n'est
pas matinal, d'abord, et, ensuite, il ne savait pas que je devais
quter...

--Je ne vois personne dans le pays  qui faire honneur d'une telle
libralit, dit Mlle Bihorel, songeuse.

--Et aucun tranger,  ma connaissance, n'est venu visiter l'glise,
ajouta le cur. Il s'arrta brusquement, son visage s'claira, et,
frappant ses mains l'une contre l'autre:

-- moins que ce ne soit le jeune homme que j'ai vu ce matin, en faisant
le tour de l'glise, pour la bndiction.

--Quel jeune homme? s'cria Mlle de Saint-Maurice, dont les sourcils
se froncrent.

--Un jeune homme brun, avec de la barbe, qui se tenait prs des fonts
baptismaux dans un coin sombre,  droite de l'entre.

Comme par enchantement, le visage de Pascal fut voqu par Antoinette.
Il lui apparut, c'tait lui, elle le reconnaissait maintenant, qui
ressemblait au fils du patriarche luttant avec l'ange. Comme l'avait
crit le peintre, voulait-il donc gagner le ciel? Et que pouvait tre le
ciel pour un Carvajan, sinon l'amour d'une Clairefont? C'tait lui, 
n'en pas douter, qui s'tait gliss jusqu' son prie-Dieu, qui l'avait
ouvert, et qui y avait laiss cette preuve de son indiscrte curiosit.

Il lui sembla trangement hardi. La voix de son orgueil s'leva avec
colre contre l'audacieux. Que voulait-il? Qu'esprait-il? Parce qu'il
s'tait trouv face  face avec elle sur un chemin banal, pensait-il
s'imposer  sa pense? Prtendait-il la forcer  la reconnaissance par
son offensante gnrosit?

Cependant une voix plus douce, celle de sa raison, rpondait: Qu'y
a-t-il l dont tu puisses te plaindre? Il a fait la charit par tes
mains, et en se cachant. Il et pu rester dans l'glise, attendre ton
passage, et ouvertement te donner son aumne. Il a craint de te
dplaire. Il n'a pas os affronter ton regard. Il a t timide et
respectueux. Vas-tu le lui reprocher?

Et c'tait justement ce mystre qui la froissait. Elle se trouvait
engage ainsi, malgr elle, dans une sorte de complicit avec le fils de
l'ennemi de son pre. En la voyant, il pourrait sourire, comme s'il y
avait entre elle et lui un commencement d'entente secrte. Elle et
voulu le nommer, crier que c'tait lui qui avait eu la hardiesse de
violer la cachette de son prie-Dieu, et lui rejeter cet argent dont elle
ne voulait pas.

Elle n'osa point devant ce prtre et devant sa soeur. Il lui sembla qu'un
tel aveu serait une humiliation pour la maison de Clairefont tout
entire. Et bourrele, assombrie, elle demeura silencieuse.

--Maintenant que tu as rendu tes comptes, ma fille, sauvons-nous, dit la
tante de Saint-Maurice; il y a belle lurette que le baron bat la semelle
 la porte... Allons le relever de sa faction... Au revoir, mon cher
abb... Et vous, petite, bonjour.

La petite Bihorel, qui avait la cinquantaine, fit une rvrence de
dvote et conduisit les deux dames du chteau jusqu' la porte de la
sacristie.  peine la tante et la nice furent-elles seules dans
l'glise, que Mlle de Saint-Maurice, regardant Antoinette avec des
yeux ptillants de curiosit:

--Ah a, ma belle, je suppose que tu as reconnu ton donateur au portrait
que le cur a trac de lui? C'est assurment le jeune sire de Carvajan,
en personne.

--Tante! murmura la jeune fille avec ennui.

--Eh bien! quoi donc? Le fils de ce vieux coquin, pris de remords
peut-tre, rend un peu de l'argent vol par son pre, et se sert de ta
main pour faire cette restitution agrable aux hommes et  Dieu. C'est
fort moral, et du dernier galant!... Tu vas voir que nous aurons, sans
nous en douter, un alli dans la maison du monstre.

--Je vous en prie, tante, ne plaisantez pas sur un pareil sujet! dit
Mlle de Clairefont d'une voix trouble.

--Qu'est-ce donc? Je ne comprends pas ton motion, s'cria la vieille
fille avec tonnement.

--C'est que tout cela m'humilie et me blesse... C'est que je ne peux pas
admettre qu'un tranger s'introduise ainsi de force dans ma vie. Je ne
connais pas cet homme, il m'est odieux par avance, et je ne veux rien
savoir de lui, si ce n'est qu'il est le fils de son pre, et que je dois
par consquent, sinon le mpriser, au moins le har. D'ailleurs, qui
vous dit que ce n'est pas par bravade qu'il est venu apporter cet
argent? N'y a-t-il pas l une cruelle raillerie? Ne nous sait-il pas
appauvries au point de ne plus pouvoir faire nos charits, comme par le
pass, et ne prtend-il pas nous faire comprendre que, sans un Carvajan,
nous serions contraintes de laisser vide la main que nous tendent les
malheureux?

--Eh l! comme tu t'animes! Le sujet,  vrai dire, n'en vaut pas la
peine. Voil un gaillard qui, pour cent francs, aura trouv moyen de
faire parler de lui. Et les oreilles ont d lui clocher! S'il a fait
un calcul, il n'est dj pas si bte!... Mais avant de laisser de ct
le personnage, un dernier mot: je ne le crois pas un diable si noir que
tu te l'imagines. Il a eu autrefois des dmls avec son pre. Il est
vrai que le voil rentr dans la maison. Mais est-ce une raison pour
qu'il soit d'accord avec le vieux sclrat? Moi, mon rve serait de les
voir se dvorer l'un l'autre... Carvajan contre Carvajan...  corsaire,
corsaire ennemi. Serait-ce amusant!

--Vous ne jouirez pas de ce spectacle, tante, dit Antoinette avec une
ddaigneuse amertume. Le moment venu, soyez sre qu'ils se trouveront
unis pour nous accabler... Quoi qu'il en soit, ne parlons plus jamais
de ce qui vient de se passer.

Elles sortirent de l'glise. M. de Croix-Mesnil, trs occup 
dchiffrer une pitaphe sur la pierre qui servait de seuil, se tourna
vers elles en souriant. C'tait un trs joli garon de trente ans, aux
yeux noirs et  la moustache blonde, d'une charmante distinction de
manires, et d'une exquise amnit de caractre. Il avait donn des
preuves de brillante valeur pendant la guerre, sous les ordres du
gnral de Charette. On le citait comme un de ces hommes doux qui vont
au danger sans fracas, et qui, d'une voix tranquille, donnent des ordres
mortels.

--Je fais appel  tous mes souvenirs classiques pour arriver 
comprendre cette inscription latine... Il y est question, si je ne me
trompe, d'un abb de Clairefont, qui a t enterr l, voulant que le
pied des fidles, en entrant dans le temple, foult sa dpouille
terrestre... _Calcabunt fidelium pedes_...

--Parfaitement, dit la tante de Saint-Maurice... C'est Foulque de
Clairefont, prieur de Jumige. Si cela peut vous tre agrable, le
marquis vous contera son histoire... Il commena par tre mousquetaire,
fut un grand sacripant, devint un modle de pit, et finit comme un
saint... C'est la gloire religieuse de la maison... Son portrait est
dans l'oratoire.

--Voici mon pre et Robert qui viennent  notre rencontre, interrompit
Antoinette.

Le marquis, marchant lentement, appuy sur le bras de son fils,
s'avanait le long de l'avenue de tilleuls qui conduit du village  la
grille du chteau. Robert, quittant pour un jour les habits de chasse
qu'il portait habituellement, tait vtu d'un costume de drap bleu qui
faisait valoir la robuste lgance de sa taille. Il causait gaiement
avec son pre, et, de la main gauche, tenait en laisse le lvrier
d'Antoinette. En apercevant sa soeur, il lcha le chien qui, partant
comme un trait, avec des jappements caressants, se roula aux pieds de la
jeune fille.

--Pourquoi donc avais-tu attach cette pauvre bte? dit Mlle de
Clairefont qui avait ht le pas, en arrivant  porte de la voix.

--Parce qu'elle avait dj pris sa course et s'apprtait  aller te
retrouver  l'glise... Or, je ne crois pas que la messe soit dite pour
les chiens.

--Ah! c'est vrai, fit Antoinette en souriant. Quand M. de Croix-Mesnil
est ici, Fox ne veut pas me quitter...

--Il est jaloux, parbleu! s'cria Robert avec une grosse gaiet.

--Il n'y a pas de quoi, pourtant, rpliqua doucement le baron, et des
deux rivaux, le mieux trait par Mademoiselle n'est certainement pas
l'homme...

--Allons, Croix-Mesnil, tout finira par s'arranger, mon cher enfant, dit
le marquis. Rentrons au chteau et, aprs le djeuner, je vous montrerai
mon nouveau fourneau... Vous verrez, c'est une merveille!... Quand on a
invent un appareil aussi simple et destin  tre aussi fcond en
rsultats extraordinaires, il ne faut douter de rien... La Grande
Marnire va reprendre prochainement son activit, et, cette fois, avec
de tels progrs dans la fabrication de la chaux, que c'est la fortune
certaine... Vous verrez! vous verrez!

Et il se frotta gaiement les mains, en trottinant du ct du chteau.
Antoinette et la tante de Saint-Maurice changrent un rapide regard. Le
coeur de la jeune fille se serra en entendant l'inventeur parler avec
confiance de travail et de richesse, quand il tait  la veille de
l'expropriation et de la ruine.

Tout  sa fantaisie, le vieil enfant s'amusait de son jouet, quand la
catastrophe, qui le menaait depuis si longtemps, tait devenue
imminente. Combien la chute si inattendue allait lui paratre profonde
et douloureuse! De quelle faon lui faire connatre sa situation exacte?
Quels moyens employer pour lui porter un coup si cruel? Et, surtout,
comment le rappeler  la raison, le gurir  jamais de sa folie, et
obtenir de lui qu'il renont aux rves qui taient le principe mme de
sa vie, l'lment unique de son bonheur?

--Il faudra que nous allions ce soir  la fte, mes enfants, reprit M.
de Clairefont... Nous laisserons tomber la chaleur du jour, et, aprs le
dner, nous descendrons tranquillement faire un petit tour d'une
heure...

Le visage d'Antoinette se rembrunit.

--Croyez-vous que notre abstention serait mal interprte, mon pre?
dit-elle avec contrainte. Ces assembles sont vraiment sans intrt pour
nous... Qu'irions-nous y faire?

--Mais nous conformer  un usage... Moins que qui que ce soit, nous
avons le droit de ne pas respecter les traditions.

--Sans doute, mais ce sera bien fatigant pour vous d'tre au milieu
d'une cohue, au travers de ce tumulte et de cette poussire, reprit
Antoinette, qui frmissait  la pense qu'un mot malveillant, une
allusion indiscrte, pt rvler brutalement la vrit au vieillard.

--Oh! moi, ma fille, je ne tiens pas  sortir de Clairefont, et votre
prsence  vous autres jeunes gens suffira largement.

--Eh bien! donc, nous irons, dit la jeune fille avec empressement, et
nous vous reprsenterons. De la sorte, vous pourrez tre en repos... Et
nul n'y trouvera  redire.

--Voil qui va bien, mademoiselle la Sagesse, dit Honor en souriant, et
je suis heureux de te satisfaire... Je profiterai de la circonstance
pour commencer une analyse chimique que je remets depuis quelque temps,
dans la crainte de m'attirer des reproches.

--Eh! mon cher, s'cria aigrement la tante Isabelle, la dernire fois
vous avez, avec les vapeurs qui sortaient de votre cabinet, noirci tous
les cadres de la galerie... Et mon linge a senti mauvais pendant plus de
quinze jours.

--C'est vrai, avoua le savant avec humilit; dans ma proccupation,
j'avais oubli d'ouvrir les fentres, et j'ai gt quelques dorures...
Mais je ferai bien attention cette fois.

Ils entraient dans la cour d'honneur. Le vieux Bernard, les apercevant,
sonna crmonieusement la cloche pour annoncer le djeuner, et,
s'approchant de son matre, avec un profond salut:

--Monsieur le marquis est servi...

--Allons, Antoinette, donne-moi ton bras.

Et, appuy sur sa fille, comme il en avait l'habitude, avec plus de
nonchalance cline que de relle faiblesse, le vieillard, d'un pas
tranant, se dirigea vers la salle  manger.

C'tait le moment o Carvajan et Pascal, assis, tous deux, sans se
parler, au rez-de-chausse de la petite maison de la rue du March,
agitaient de graves rsolutions. L'un se proposant de resserrer les
liens qui retenaient son fils prs de lui; l'autre, de se dgager
compltement des projets de son pre et de s'loigner.

La fte, interrompue, pour une heure, par le repas, avait fait trve 
ses rumeurs. Un soleil de plomb pesait sur la campagne, et, dans les
arbres de la promenade, les oiseaux se taisaient, engourdis.  mi-pente
du coteau de Clairefont, cependant, des clameurs s'levaient 
intervalles rguliers. Elles partaient de la grande salle de Pourtois,
o, tous les ans, les compagnons charpentiers se runissaient  djeuner
aux frais de Tondeur. Au dessert, qui se prolongeait fort avant dans la
journe, il tait d'usage de chanter des chansons, et chacun gaiement y
allant de la sienne, comme disait le marchand de bois, au milieu de la
fume des pipes et de la vapeur de l'alcool, le vacarme des refrains
repris par l'assemble entire montait dans un crescendo formidable.
Puis, le lourd silence rgnait pour quelques instants, la voix du
soliste se perdant dans l'espace. Et le choeur des braillards reprenait,
jetant  l'cho de la valle les joyeux accents de la chanson gaillarde,
ou les langoureuses modulations de la complainte sentimentale.

Auprs d'une fentre, dans le petit salon du chteau, Antoinette,
travaillant  un ouvrage de broderie, prtait l'oreille  ces lointaines
vocifrations. Elle surveillait le sommeil de son pre qui, tendu sur
un canap, faisait la sieste. Le long de la terrasse, Robert et
Croix-Mesnil marchaient en causant, pendant que Mlle de
Saint-Maurice, arme de longs ciseaux, achevait dans les corbeilles un
abatis de roses fanes. Brusquement, le jeune comte s'arrta, et, jetant
 son compagnon un regard dcid:

--Mon cher,  votre place, moi, je lui parlerais carrment. Il n'est
rien de mauvais comme les situations fausses... Tout dpend d'elle...
Vous savez combien nous vous aimons ici... S'il avait suffi que nous
rpondions: oui, vous seriez depuis longtemps le mari d'Antoinette...
Mais cette jeune personne a son libre arbitre, et on ne lui fait pas
facilement faire le contraire de ce qu'elle a rsolu... Elle est bonne
comme un ange, mais elle est entte comme un diable... Qui s'en
douterait  la voir?...

Ils passaient devant la fentre, auprs de laquelle brodait la jeune
fille. Ils s'arrtrent  la regarder. Elle penchait la tte, et, ne
souponnant pas qu'on l'observait, laissait son visage exprimer
librement sa profonde tristesse. Un mlancolique sourire glissa sur sa
bouche, ses paupires baisses battirent, retenant difficilement une
larme. Son ouvrage tomba de ses doigts, et elle resta renverse sur le
dossier de sa chaise, songeant avec un air d'accablement. Son chien,
couch  ses pieds, comme s'il et compris l'agitation intrieure qui la
bouleversait, leva sur elle des yeux humains, et lui poussa la main de
son museau effil. Elle, regardant le lvrier, lui prit la tte entre
ses bras, et, cessant de se contenir, fondit en larmes. Le chien posa
ses pattes sur les paules de sa matresse, ses yeux brillrent ainsi
que des diamants noirs, et il poussa un sourd gmissement. Le marquis
s'agita sur son canap, prs de se rveiller.

--Tais-toi, Fox, murmura la jeune fille, en lui montrant le vieillard.
Laisse-le dormir... pendant qu'il est encore tranquille...

--Mon Dieu, elle pleure... Voyez-la, Robert, dit le baron avec motion.
Qu'est-ce que cela veut dire? Que se passe-t-il donc? Il faut absolument
que je l'interroge, duss-je encourir son mcontentement.

Il s'approcha de la fentre, au bas de laquelle son visage arrivait 
peine, et s'apprtait  parler, quand Antoinette, avec un fin regard, le
doigt sur les lvres, lui fit signe de se taire. D'un mouvement de tte
alors, il lui montra le parc, lui demandant d'y venir. Elle se leva
silencieusement, et, lgre comme un sylphe, aprs avoir jet un dernier
regard sur son pre qui dormait toujours, souriant  quelque rve
heureux, elle sortit.

Le baron lui offrit son bras qu'elle prit, et, lentement, ils
descendirent dans le parc.

Le soleil dclinait  l'horizon, et, sous les grands htres, l'ombre
tait tide et parfume de senteurs de mousse. Les cigales criaient sans
rpit dans les gazons brls, et les fleurs des massifs tendaient vers
le couchant leurs tiges avides de la rose du soir. Un banc de pierre,
encore chaud du brlant midi, s'offrit aux deux jeunes gens. D'un commun
accord ils s'assirent. Antoinette comprit qu'elle ne pouvait plus
reculer devant les questions que son fianc avait si discrtement
retardes. Elle leva vers lui ses yeux encore humides, le vit troubl,
inquiet, et avec un lan de coeur, elle lui tendit la main. Il la serra,
et, regardant la jeune fille avec tendresse:

--Me la donnez-vous pour que je la garde? dit-il doucement.

Elle ne rpondit qu'en secouant tristement la tte.

--Voyons, chre Antoinette, reprit-il, depuis plusieurs mois, je vois
que vous avez beaucoup chang  mon gard. Vous m'accueillez avec
contrainte, vous me traitez avec froideur... J'en ai beaucoup souffert
sans vous le dire... Je n'ai pas une nature expansive. Vous ne
m'entendrez pas, comme certaines gens que j'envie, me rpandre en
protestations chaleureuses... Je sais bien que j'y perds, que je dois
paratre glac, et que je puis passer pour indiffrent... Mais mes
sentiments, pour tre, contenus, n'en sont pas moins vifs, et soyez
certaine que je suis de ceux dont le coeur ne change jamais...

Sa voix tremblait en parlant, et une flamme tait monte  ses joues. Il
poursuivit:

--Lorsque j'ai obtenu de M. de Clairefont et de vous l'espoir que je
deviendrais votre mari, j'en ai t profondment heureux... Je vous
aimais, je vous connaissais bonne et tendre: je vous avais vue auprs de
votre pre... Je savais que celui dont vous seriez la femme mriterait
qu'on l'envit entre tous. Cependant, quand vous avez ajourn la
ralisation de notre projet, quelque chagrin que j'en dusse ressentir,
j'ai obi  voire volont. Il m'a sembl alors que je ne pouvais vous
prouver mieux mon amour que par ma patience et ma fidlit. Aujourd'hui,
je me demande si je n'ai pas fait un mauvais calcul. Peut-tre
l'explosion d'un violent dsespoir, les ardentes rcriminations d'un
amour-propre bless eussent-elles pu vous mouvoir davantage et vous
amener  cder... Je n'ai pas cru devoir fausser mon caractre, j'ai
souffert en silence, au risque de me faire juger peu pris, et j'ai
l'amer regret de penser que, peu  peu, j'ai laiss s'effacer et se
perdre vos bonnes dispositions pour moi...

--Non, ne le croyez pas, dit Mlle de Clairefont avec force. Ne
m'accusez pas plus d'oubli que je ne vous ai accus de froideur... Les
circonstances seules, fatales, dsolantes, ont tout fait...

Elle s'arrta un instant, comme si elle hsitait  parler, puis, prenant
sa rsolution, elle continua d'une voix touffe:

--En un jour, la situation dans laquelle je me trouvais a t si
gravement change, que je ne devais plus consentir  vous pouser. Vous
dire la vrit, c'et t vous mettre dans l'obligation de passer outre,
ou de vous retirer d'une faon qui pouvait vous paratre humiliante. Par
dlicatesse, je ne l'ai pas voulu... Nous avons jou tous les deux le
mme rle, nous avons eu une abngation pareille, une dignit gale, et
nous en avons t bien mal rcompenss l'un et l'autre, puisque je vois
que vous souffrez, et que je ne puis rien pour vous consoler.

--Quoi! rien? dit le jeune homme avec douleur. Mais qu'y a-t-il donc de
si grave, que ni vous ni moi ne puissions y remdier?...

Il fit un geste de dsespoir.

--Ah! le vrai, le seul motif, c'est que vous ne m'aimez pas! Si votre
coeur m'appartenait, vous n'auriez pas tant consult votre raison.

--J'ai pour vous une affection profonde, et qui sera inaltrable, dit
Antoinette.

--Une affection de soeur... Ce n'est pas celle que j'attendais de vous.

--Une affection qui me faisait vous tendre la main avec confiance et
joie.

--Mais qui n'a pas t la plus forte, cependant, et m'a sacrifi...

-- une affection plus ancienne, plus imprieuse, celle que j'ai pour
mon pre.

--Eh! ne l'aimiez-vous pas assez dj? s'cria le jeune homme avec
jalousie.

--La tendresse d'un enfant pour son pre ne doit pas connatre de
limites, rpondit la jeune fille avec exaltation. Mais, pour que vous
montriez tant d'insistance, il faut que vous n'ayez rien remarqu, rien
compris de ce qui se passe ici? Vous n'avez donc pas vu, depuis deux
ans, la ruine s'tendre plus profonde et plus irrparable chaque jour
dans notre maison? La lugubre comdie qui se joue depuis tant de mois,
sous les yeux de mon pre, vous a donc chapp?  force de sacrifices,
nous avons fait face  tous les besoins. Mais, aujourd'hui, c'est fini.
Les derniers restes de notre fortune ne nous appartiennent pas: on peut
demain nous expulser d'ici... Nous nous y attendons, car celui qui nous
poursuit se montrera inflexible... Cet effondrement, mon pre ne le
souponne pas encore. Il et t inutile de lui montrer le rsultat de
ses fautes, puisqu'il tait incapable d'y remdier... C'est un vieil
enfant que nous avons gt, exagrment peut-tre, mais qui mourrait si
nous n'tions pas l pour le faire vivre dans une atmosphre de bonheur
factice... Vous le voyez, j'ai charge d'me... Pouvais-je consentir 
vous faire partager ma servitude?

--C'est pourtant ce que j'aurais voulu, et ce que je veux encore. Vous
tes pauvre, eh bien, je suis riche pour deux... J'aimerai votre pre
autant que vous l'aimez vous-mme... Il aura un fils de plus pour le
choyer et le servir... Avec ce que je possde, nous rtablirons ses
affaires, et nous relverons votre fortune branle.

--Jamais! s'cria Mlle de Clairefont. Ah! voil ce que je craindrais
par-dessus tout! Vous ne connaissez pas l'gosme inconscient de
l'inventeur!... Convaincu de l'excellence de sa dcouverte, il n'hsite
pas  sacrifier tout  un avenir chimrique... Mon pre a jet de l'or
dans ses creusets, et qu'a-t-on retrouv? Des cendres! Vous entraner
avec nous? Je me le reprocherais comme un crime. Nous avons le droit de
nous faire tout le tort possible  nous-mmes; mais permettre qu'un
tranger devienne victime de nos erreurs, cela, je n'y consentirai pas!

--En me repoussant, vous me faites bien plus de mal, vous le savez...
Mais si vous ne songez pas  moi, au moins songez un peu  vous...
Qu'allez-vous devenir?

Antoinette demeura un instant pensive. Elle parut rflchir une fois
encore  la grave dtermination qu'elle devait prendre. Libre de se
dcider, elle avait entre les mains le sort de sa vie entire. D'un
ct, le clibat, et l'existence  jamais dsenchante. De l'autre, le
mariage, et toutes les promesses de l'avenir. Elle n'hsita pas, et,
montrant  M. de Croix-Mesnil un visage rayonnant d'une paisible
srnit:

--Je vais devenir une vieille fille...

Et comme le jeune homme ouvrait la bouche pour supplier encore:

--Plus un mot, je vous en prie... Soyez gnreux, n'augmentez pas mes
peines, en me dcouvrant plus compltement les vtres. Je garderai de
vous le plus tendre souvenir... Mais vous, maintenant, votre devoir est
de m'oublier... Je vous rends votre parole... Partez demain et allez
tout dire  votre pre... Il approuvera, j'en suis sre, mes scrupules,
et vous encouragera  l'obissance que je vous demande.

--Et qu'il m'est impossible de vous promettre... N'exigez pas de moi
plus que je ne puis raisonnablement faire... Avez-vous pu penser que je
consentirais  m'loigner et  ne plus vous revoir?

--Je ne l'ai pas pens, et j'ai mme espr que votre amiti me
ddommagerait de tout ce que je perds en renonant  tre votre femme.

--Je suis  vous tout entier, vous le savez bien. Je vous sais un gr
infini d'avoir t avec moi franche et loyale. Mais ne prenons l'un et
l'autre aucune rsolution dfinitive. Rservons l'avenir... Qui sait si
la situation ne changera pas et si nous ne pourrons pas revenir  ces
projets qui m'taient si chers?... Ne dites plus: jamais; dites:
actuellement. Laissez-moi un espoir, si faible qu'il soit... Je m'y
attacherai, et il m'aidera  supporter tout ce que votre rsolution a de
douloureux pour moi.

Elle se leva sans rpondre, et prenant le bras qu'il lui offrait,
lentement, elle revint vers la terrasse.

Le soir descendait, et une bue lgre s'tendait sur la valle. La fte
tait alors dans toute son animation, et les accords violents d'une
musique de saltimbanques, dominant les rumeurs de la foule, montaient
jusqu' la colline. Des dtonations clataient d'instants en instants,
et la lueur des coups de feu rayait le ciel assombri. La cloche de la
loterie en plein vent tintait  coups presss, appelant les curieux. Et
une poussire blanche s'levait par tourbillons du ct du champ de
foire, sous le passage dsordonn des bestiaux qu'on emmenait.

--Tous ces gens-l s'amusent, dit Mlle de Clairefont, en montrant 
son compagnon le faubourg de La Neuville, noir de monde...

--En tout cas ils en ont l'air...

--Il faut que nous fassions comme eux, car nul ne doit se douter que
nous sommes tristes.

Le marquis venait  leur rencontre, avec la tante Isabelle.

--Eh bien! mes enfants, dit le vieillard, n'y aura-t-il plus de
difficults et tes-vous tombs d'accord?

--Oui, mon pre, rpondit Antoinette d'une voix tranquille. Tout est
arrang. Ne gardez aucun souci.

Elle adressa  M. de Croix-Mesnil un tendre sourire, et, lui serrant la
main, elle s'effora de lui faire partager sa vaillance et sa
rsignation.




VI


Il tait huit heures, et dans la salle de danse construite par Pourtois,
une foule anime et bruyante se pressait. Sur une longueur de cinquante
mtres, et sur une largeur gale, le gazon avait t couvert d'un
plancher par les soins de Tondeur. Des poutres soutenant une immense
couverture en toile goudronne se dressaient, supportant des cussons en
carton peint, dcors  leur centre du chiffre R.F. et orns de
drapeaux. Cinq lustres en fer-blanc, garnis de lampes  rflecteurs,
rpandaient une violente clart. Des banquettes couvertes de housses en
calicot rouge entouraient ce vaste espace.  l'un des bouts, sur une
troite estrade, se tenaient les musiciens, attendant qu'un geste de
Pourtois leur donnt le signal des danses.  l'autre, spare du reste
de la salle par une balustrade, une tribune, faisant face  l'entre,
avait t rserve pour les autorits. Trois fauteuils de velours
entours de chaises taient rangs sous un buste en pltre de la
Rpublique, log dans une niche faite de branchages verts. Des portes
ouvertes dans la partie gauche de la tente mettaient la salle en
communication avec le jardin du cabaret, clair par des lanternes
vnitiennes dont la chaleur faisait crpiter les bois des tonnelles.

La maison, les bosquets, tout tait plein, un cercle de buveurs
entourait chacune des tables, la fume des cigares et des pipes montait
dans la clart des illuminations, et le vacarme, commenc ds le matin,
continuait, avec un peu plus d'enrouement des braillards, et un peu plus
d'abrutissement des ivrognes.

Par moments, des disputes clataient, avec des vocifrations, comme si
on allait s'gorger; alors, la petite Mme Pourtois paraissait, sche
et raide dans sa robe de fte. En trois phrases, elle mettait les mutins
 la raison:

--Si vous voulez faire du tapage, il faut sortir... Nous manquons de
tables... De la tenue, ou dehors! Ici il n'y a que des gens comme il
faut!...

Et les plus enrags obissaient  cette parole tranchante et dcide.
D'autant plus que, derrire Mme Pourtois, se profilait, dans la
demi-obscurit du jardin, la carrure athltique d'Anastase, son cousin,
le couvreur de La Neuville, qui venait chez ses parents, dans les
grandes circonstances, donner un coup de main, et cueillait un ivrogne
sur sa chaise aussi facilement qu'une pomme sur une branche.

Pourtois, saucissonn dans un habit noir, et luisant d'motion et de
chaleur, allait de la porte d'entre aux groupes dj installs sur les
banquettes, plaant les dames, souriant aux demoiselles, et poussant
les pres du ct du cabaret. Sa voix aigu dominait le tumulte et,
surexcit, le gros homme s'pongeait le front avec la serviette que, par
habitude, il avait garde  la main.

Au pied de la tribune officielle, il rangeait les gros bonnets de
l'arrondissement, les riches fermiers de la plaine, et les forts
meuniers de la valle. De bons rires pesants et satisfaits s'levaient 
chaque arrive, les hommes se donnant des poignes de main  se
dmancher l'paule, et les femmes minaudant avec une affectation de
grande distinction. Les jeunes filles se jetaient au cou les unes des
autres, plissant de dpit si leur toilette tait crase par l'lgance
suprieure d'une rivale. Elles s'taient runies en un petit cercle et,
l, caquetaient  qui mieux mieux sur le compte des nouveaux arrivants.
Des mchancets noires taient changes par ces innocentes.

--Ah! ma chre, que je suis contente de vous rencontrer!... Regardez
Mlle Delarue. Est-elle fagote ce soir! Et sa mre, qui est habille
avec un vieux rideau!...

--Ne m'en parlez pas... On dit que le fils Levasseur, qui devait
l'pouser, a repris sa parole... Du reste, les Delarue sont trs bas en
ce moment: ils ont vendu la moiti de leur troupeau...

--Ah! voici Vronique Auclair!... Voyez donc ses pieds!... On ne se
chausse pas avec des souliers blancs quand on a des pieds comme ceux-l!

--Quel beau pendant de cou vous avez l!... Est-ce qu'il est ancien?

--Oui, c'est mon pre qui l'a dcouvert  Rouen, prs du Gros-Horloge,
chez un marchand de curiosits.

--Vous savez que Pourpied, le notaire de Saint-Frambert, va manquer.
Voil un malheur pour cette pauvre Clmence!...

--Ah! elle faisait trop sa chipie depuis qu'elle avait pous un
notaire... Elle ne nous reconnaissait plus quand elle tait en
voiture!...

--Est-ce que M. et Mme la comtesse d'dennemare paratront au bal?

--Oh! non. Ils ne sortent pas cette anne...  cause de la maladie de la
grand'mre... Mais le jeune vicomte Paul m'a dit hier qu'il viendrait
pour moi... Quel bon danseur, ma chre!...

--Ce qu'il a fait le mieux danser jusqu'ici, ce sont les cus de son
papa!...

--Les Leglorieux sont arrivs... Les voyez-vous assis l-bas, 
gauche?... La grande Flicie va se donner le torticolis  agiter sa tte
de jument...

--Vous savez qu'il est question pour elle du jeune homme  M.
Carvajan?...

--Laissez donc!... Elle n'est pas assez riche... Le maire de La Neuville
a des mille et des cents... Il voudra une demoiselle de Paris!... Eh!
justement, le voici avec son fils.

Pourtois s'tait lanc au-devant de son patron, bousculant tout le
monde, et lui faisant les honneurs avec un empressement courtisanesque.
Il avait voulu le conduire  la tribune des autorits. Mais le banquier,
plus sombre que de coutume, avait cart le gros homme et, prenant le
bras de Pascal, qui marchait derrire lui, il avait affect de se
confondre dans la masse des assistants.

--Tout  l'heure, Pourtois. C'est bon, mon ami, ne vous occupez pas de
moi... Je dsire faire un tour avec mon fils... Il sera toujours temps
d'tre en reprsentation officielle...

Et il avait laiss le poussah tout dcontenanc. Il se proposait de bien
affirmer, sous les yeux de Pascal, l'importance qu'il possdait
maintenant. Il prtendait lui faire compter les courbettes et les
gnuflexions auxquelles condescendaient les gens les plus considrables
du pays. Il voulait enfin se manifester  lui dans toute la redoutable
grandeur de son omnipotence.

--Il faut, mon cher enfant, que tu refasses connaissance avec tous ceux
que tu as perdus de vue depuis dix ans. Il ne convient pas que tu te
tiennes  l'cart avec l'air d'un sauvage. Montre, je t'en prie, un
gracieux visage  tous ces anciens amis, qui se souviennent de ta mre
et qui te parleront d'elle...

Le coeur de Pascal se serra  ces mots, et le ple visage de la morte
passa devant ses yeux. Elle, la pauvre femme relgue au fond de cette
sombre maison, o elle avait langui tiole et mlancolique, comme une
fleur sans jour et sans air, elle, des amis qui avaient gard son
souvenir? Drision amre, ou plutt audace incroyable! Carvajan avait-il
donc si bien oubli le pass, qu'il pt, sans crainte d'voquer dans
l'esprit de son fils des penses dangereuses, parler de cette martyre?
Des amis, ces hommes et ces femmes qui s'agitaient autour de lui,
endimanchs, prtentieux, lourds, grotesques, choquant toutes les
dlicatesses de son esprit cultiv? Quel lien pourrait jamais exister
entre lui et ces gens-l?

En passant, son pre les lui prsentait et, avec complaisance, numrait
les qualits et les titres de chacun, soupesant les fortunes et valuant
les influences. Toutes les mains se tendaient vers le Maire et si, dans
les yeux de quelques-uns, Pascal devinait une secrte contrainte,
l'empressement apparent de l'accueil trahissait plus compltement la
dpendance dans laquelle le tyran de La Neuville tenait tous ses sujets.

Accentuant sa rudesse et sa froideur, Carvajan le prenait de plus haut
avec les riches et les importants. Il prouvait un plaisir raffin 
faire peser sa lourde main sur les chefs des plus considrables familles
terriennes de la contre. Et, malgr lui, le jeune homme ne pouvait se
dfendre d'admirer l'orgueil de ce parvenu qui, parti de si bas,
dominait maintenant tous ceux qui le ddaignaient autrefois. On
l'entourait, on le flattait, on le patelinait.

--Cher monsieur Carvajan!... Quel aimable jeune homme que monsieur votre
fils!... Est-ce que nous n'aurons pas le bonheur de vous possder un de
ces jours?... Vous savez que chez nous, vous tes chez vous...

Le banquier ne s'arrtait dans aucun groupe, continuant gravement sa
marche triomphale, avec l'air d'un souverain qui passe en revue les
dignitaires de sa cour et s'offre  l'adoration universelle. Cependant,
arriv devant les Dumontier et les Leglorieux, il fit une pause et
manifesta quelque amabilit. Son cortge l'avait entour et, dans ce
coin de la salle de danse, on se bousculait, tandis que partout ailleurs
on circulait  l'aise. Carvajan, ayant jet sur ses courtisans un regard
hautain, se tourna vers Pascal.

--Il me semble que nous sommes un peu serrs, dit-il. Et pour la
premire fois de la soire, sa lvre eut un pli qui pouvait passer pour
un sourire.

--N'est-ce pas ainsi partout o vous tes, mon cher Carvajan? s'cria
avec adulation le pre Leglorieux.

--Parbleu! si tous ses futurs lecteurs taient ici, ce serait bien
autre chose, ajouta le beau-frre Dumontier.

--Il faudrait alors, pour les contenir, la place de la mairie... Et
encore!... insinua Fleury qui arrivait. Mesdames, Messieurs, votre
serviteur bien humble... Pourtois... une chaise pour M. le maire... Vous
tes l comme un extatique  le considrer, et vous ne pensez seulement
pas  le faire asseoir.

Le poussah s'lana avec une vlocit extraordinaire et revint portant
un sige.

Fleury, ras de frais, ses cheveux bourrus enduits d'une pommade qui les
faisait briller comme des fils de fer, sa chemise dj fripe et sa
cravate blanche roule en corde, parut plus repoussant encore dans sa
toilette de crmonie. Il souriait de ce sourire affreux qui dcouvrait
ses dents noires, et s'efforait d'attirer l'attention de Pascal,
immobile et silencieux.

--Eh! eh! il va falloir, en fait d'lecteurs, penser aux lections qui
approchent, reprit Dumontier an. Le renouvellement du Conseil gnral
tombe cette anne, et je suppose que nous allons nous entendre pour ne
pas nous laisser rouler comme nous l'avons encore t il y a sept ans.

--Sauf votre respect, monsieur Dumontier, dit Pourtois, qui se hasarda 
prendre la parole... si M. le maire veut se porter cette fois je rponds
de l'affaire... J'ai Clairefont, Couvrechamps, La Saucelle et Pierreval
dans la main... sans parler des faubourgs de La Neuville. Tondeur
apportera les voix des gens de la fort... Quant  la valle, c'est
votre affaire  vous et  M. Leglorieux... Tenons-nous bien, et nous
aurons une belle majorit... C'est moi qui vous le dis... Et on sait que
je m'y connais... Le vieux hibou de l-haut n'a plus qu' dnicher!

La voix de crcelle du poussah monta de deux tons, et passa  l'aigu sur
cette affirmation insolente...

--Et la dputation viendra aprs, ajouta Fleury. Toute chose en son
temps...

La figure basane de Carvajan devint d'un rouge sombre. Ses yeux
brillrent sous ses sourcils grisonnants. Il eut une courte palpitation.
Mais il tait trop matre de lui pour laisser percer sa joie. Il fit un
geste insouciant, et, d'une voix sche:

--Nous verrons bien. Le moment est mal choisi pour former de tels
projets... D'ailleurs, il faut s'attendre  de l'opposition.

Du regard, il montra le coin oppos de la salle dans lequel, comme
d'instinct, s'taient isols les reprsentants de l'aristocratie
provinciale. Mme de Saint-Andr venait d'arriver avec son fils et ses
trois filles. Le vieux marquis de Couvrechamps, qui avait command les
mobiles pendant la guerre et s'tait montr si nergique au combat de
Buchy, tait entour de plusieurs de ses anciens soldats devenus des
pres de famille, mais qui, rentrs dans le calme et la scurit,
avaient plaisir  se souvenir des jours de misre et de danger. Le petit
vicomte d'dennemare s'empressait auprs de la jeune Mme Tourette,
dont le mari, agent de change  Paris, avait rcemment achet la
magnifique terre de La Barellerie,  deux lieues de La Neuville. La
baronne douairire de Sainte-Croix tait le centre d'un petit cercle
qu'elle tenait sous le charme de sa conversation.

Entre ces deux groupes, celui o triomphait Carvajan et celui que
formaient les grands propritaires de l'arrondissement, clatait un
violent contraste. D'un ct, on avait fait toilette comme pour une
noce. De l'autre, on avait affect de s'habiller avec simplicit. Les
uns montraient que l'assemble tant l'unique occasion de s'amuser qui
se prsentt  eux, ils avaient voulu y paratre dans leurs plus
brillants atours. Les autres prouvaient qu'ils n'taient venus que pour
jeter un coup d'oeil, et, comme disait Mme de Saint-Andr, honorer la
fte de leur prsence.

Cependant, l'espace vide qui s'tendait entre ces deux camps tait
frquemment travers par quelque gros fermier qui allait offrir ses
hommages  son propritaire. Le vieux marquis de Couvrechamps tendait 
ses tenanciers, qu'il tutoyait tous, les ayant vus natre, une main
fluette qu'ils prenaient avec prcaution du bout de leurs gros doigts.
Et les dos normes se courbaient devant le gentilhomme universellement
aim et respect.

Pascal, indiffrent  tout ce qui se passait autour de lui, sourd aux
flatteries des partisans de son pre, aveugle  leurs sourires, s'tait
adoss  un des mts qui soutenaient la tente, et, dirigeant son regard
sur la faction rivale, y avait inutilement cherch celle qui tait son
unique proccupation. Il attira promptement l'attention de la douairire
de Sainte-Croix qui, se penchant vers le jeune et lgant M. Tourette:

--Qui est donc ce beau garon que je vois l-bas dans la cohue des
caudataires du sieur Carvajan?...

--Mais, baronne, c'est son fils...

--Tiens! il n'en a pas trop l'air... Il est vraiment bien!

--Et, de plus, c'est un homme d'un rel mrite, reprit l'agent de
change. Il s'est employ rcemment  aplanir les difficults qui
s'levaient entre le Nicaragua et la Compagnie du canal de Panama... Il
parat qu'il s'en est tir avec beaucoup d'habilet. Il avait auparavant
men  bien des ngociations financires et industrielles au Chili et au
Prou, dbrouill des affaires trs compliques. On a t enchant de
ses services et, quoiqu'on les ait pays trs cher, je sais qu'on lui a,
en plus, gard de la reconnaissance.

--Il parat s'assommer suprieurement.

--Il fait tout avec supriorit.

Un mouvement se produisit dans l'assistance, et les ttes se tournrent
du ct de l'entre. Escort de son secrtaire gnral, le sous-prfet
arrivait. Pourtois s'tait lanc au-devant de lui. Il le conduisit,
avec des rvrences, jusqu' Carvajan, dont le prestige s'augmenta de la
dfrence que lui marquait le fonctionnaire.

Le maire parut en ce moment le vritable roi de la fte. C'tait lui qui
dominait tout et qui pouvait imposer sa volont  tous. Il eut une
minute d'enivrement et, jouissant de son triomphe, il recommena sa
promenade autour de la salle, pour faire les honneurs au prfet. La
musique, sur l'ordre de Pourtois, s'tait mise  jouer et, par toutes
les ouvertures donnant sur les jardins, des curieux apparaissaient,
regardant, sans quitter leur verre, ce tableau anim.

Carvajan tait  la moiti de son parcours, lorsque la portire de toile
raye bleu et blanc, qui donnait accs dans la salle, se souleva et,
donnant le bras  sa soeur, Robert de Clairefont entra. Derrire les
jeunes gens,  vingt pas en arrire, venaient la tante de Saint-Maurice
et M. de Croix-Mesnil.

Comme si le hasard et voulu accuser bien nettement l'antagonisme, en
face de Carvajan entour de tous ceux qui, par passion ou par intrt,
taient disposs  le soutenir, les enfants du marquis s'avanaient
seuls.

Pascal, avec une horrible anxit, les vit, lancs les uns contre les
autres, ainsi que des combattants prts  en venir aux mains. Son coeur
cessa de battre dans sa poitrine, et toute sa vie fut, pendant quelques
secondes, concentre dans ses regards. Il souhaita que la salle entire
s'abmt, il rva un cataclysme soudain qui pt empcher cette horrible
situation d'aller jusqu'au dnouement. Il pensa  s'lancer sur son
pre, qu'il apercevait, ricanant avec un air de bravade,  le saisir, 
l'entraner bien loin. Tout lui parut prfrable  ce qui se prparait.

Aprs un lger temps d'arrt, les antagonistes avaient repris leur
mouvement. Robert, le front haut, ne dviait pas d'une ligne dans sa
marche. Il allait droit  Carvajan et, sur son visage nergique, il
tait facile de lire la rsolution de ne point reculer d'un pas.
Antoinette, devenue soudainement ple, pressait le bras de son frre,
essayant de le dtourner de la direction du groupe officiel. Mais
l'athltique Robert, sans mme faire un effort, entranait la jeune
fille. Carvajan, baissant son front, noir de haine, pareil  un taureau
qui fonce sur son adversaire, avanait toujours.

--Robert, je t'en prie! murmura Antoinette.

--Laisse, dit le jeune comte les dents serres. Il nous cdera la place
ou je lui passe sur le corps.

Et, fixant sur leur ennemi des yeux tincelants, il marcha droit sur
lui.

Dj, au milieu d'un silence effrayant, ce choc, dont on ne pouvait
prvoir les consquences, allait se produire, quand, bien innocemment,
le sous-prfet sauva la situation. Apercevant Mlle de Clairefont qui
tait arrive tout prs de lui, il fit un geste d'admiration et,
s'cartant du maire, il s'inclina avec politesse. Antoinette, touffe
par une horrible angoisse, respira en voyant l'espace libre. Elle ne put
se dfendre d'adresser un reconnaissant sourire au fonctionnaire. Et,
passant  ct de Carvajan, tremblant de colre contenue, elle gagna 
pas presss le coin o tous les amis de son pre taient runis.
Carvajan s'tait retourn, les suivant encore du regard. Il entendit un
profond soupir auprs de lui et, levant les yeux, il dcouvrit Pascal,
blme de l'horrible motion qu'il venait d'prouver.

--Qui est donc cette charmante personne? demanda alors le sous-prfet 
son guide, en ajustant son lorgnon pour mieux voir.

--C'est Mlle de Clairefont, dit Carvajan avec une sombre ironie... Et
vous venez, monsieur le prfet, de lui faire un accueil flatteur auquel
elle ne s'attendait gure.

--Bah! reprit gaiement le fonctionnaire... c'est une jolie femme... Je
combattrai le pre sur le terrain politique... mais, en attendant, je
rclame le droit d'admirer la fille.

--Pas de trop prs, cependant, si vous ne voulez pas avoir maille 
partir avec le jeune sanglier qui l'accompagne... Tenez, voyez ce qu'il
fait...

Arriv au milieu du petit cercle aristocratique, Robert s'tait inquit
de faire asseoir sa tante et sa soeur. Sur les banquettes, dj, on se
trouvait  l'troit. Dans un angle avoisinant la tribune officielle, la
douairire de Sainte-Croix s'tait installe et, avec de grandes
protestations d'amiti, s'efforait de retenir auprs d'elle Mlle de
Clairefont et la tante de Saint-Maurice. M. de Croix-Mesnil parlait
d'aller chercher deux chaises dans le jardin, lorsque Robert, avisant
les siges d'apparat destins aux notabilits de La Neuville, dit  voix
haute:

--Mais voil bien notre affaire... Des femmes assises sur de la paille,
pendant que le Conseil municipal se carrerait sur du velours? Ce serait
invraisemblable!

Et, allongeant le bras par-dessus la balustrade, il prit les deux
chaises qui entouraient le fauteuil d'honneur. Un rire touff courut
dans le groupe  cet acte audacieux. Pourtois, stupfait, regardait
alternativement le maire et le jeune comte, hsitant entre le dsir de
complaire  Carvajan et la crainte de mcontenter Robert. Les
confdrs, silencieux, attendaient, se demandant si leur chef allait se
laisser ainsi braver ouvertement. D'un coup d'oeil imprieux, le maire
commanda  ses partisans l'immobilit et le silence. Et, se tournant
vers le sous-prfet, il dit assez haut pour tre entendu:

--Il convient, je crois, de donner l'exemple de la modration et de la
patience... Car, si nous rpondions aux provocations de M. de
Clairefont, il pourrait se produire des conflits qui attristeraient
cette fte... Tenons donc les actes de ce jeune homme pour non
avenus...

Il ajouta, d'une voix plus basse:

--Du reste, de fcheuses habitudes d'intemprance l'ont rendu un peu
fou, et il n'est pas toujours matre de lui-mme...

--Cette tribune vide, quand on se presse partout, est d'un mauvais
effet, ajouta le fonctionnaire... Faites-la donc occuper par des dames.

--Vous avez raison...

Fleury et Pourtois s'taient dj lancs et, triomphantes, les dames
Dumontier et Leglorieux s'avanaient vers la tribune.

--Voil qui va bien, fit ironiquement la douairire de Sainte-Croix, et
les choses sont dans leur ordre...

--Si nous allions faire notre cour  Mme Dumontier? proposa le beau
d'dennemare...

--Le grand-pre Dumontier a assez fait la ntre, quand il tait
domestique chez ma mre, rpliqua aigrement Mme de Saint-Andr.

--Comme disait la marchale Lefebvre, sous le premier Empire:
Maintenant, c'est nous qui sont les princesses!...

--Ces bourgeoises de La Neuville sont horribles! s'cria Robert... Et
s'adressant aux jeunes gens qui l'entouraient: Si vous voulez, tout 
l'heure, pour leur faire pice, nous irons inviter les petites paysannes
et nous mnerons le bal avec elles?...

--Il y en a d'assez gentilles pour que ce ne soit pas un sacrifice, dit
le jeune Tourette, en lorgnant Rose Chassevent qui entrait, suivie du
Roussot.

Dans ses habits du dimanche, l'ouvrire s'avanait avec une grce libre
et souriante. Elle tait vtue d'une robe de cretonne  petits bouquets,
ouverte devant et garnie d'un petit fichu de mousseline nou au corsage
avec des rubans bleus. Ses manches courtes laissaient voir son
avant-bras potel, recouvert d'une haute mitaine. Elle tait coiffe
avec ses beaux cheveux blonds, sans un bijou et sans une fleur. Elle
portait  la main une charpe dont elle avait envelopp sa tte pour
venir.

Le berger, bloui par l'clat de la lumire, comme un hibou par le jour,
marchait derrire elle, ne la quittant pas. Il tait tout battant neuf,
ainsi qu'il l'avait annonc  la jeune fille, et sa blouse d'alpaga
gristre tait attache par une agrafe en argent. Il avait essay de se
peigner, et ses cheveux rouges, habituellement incultes, spars sur le
front, donnaient  son visage, cribl de taches de rousseur, une
expression  la fois grotesque et effrayante.

--Quel est ce monstre qui embote le pas  cette charmante enfant?
demanda le vicomte d'dennemare.

--Le berger de Clairefont, un innocent qui a t lev  la ferme,
rpondit Robert.

--Singulier page qu'elle s'est donn l!

Rose, apercevant Antoinette, s'tait approche d'elle et, l'air riant,
elle coutait les compliments que la jeune fille lui adressait sur sa
mise.

--Mais, Mademoiselle, c'est une robe  vous que j'ai sur le corps... Ne
la reconnaissez-vous point? Vous me l'avez donne au printemps... J'ai
chang la faon, comme de juste, car une fille de ma condition ne porte
pas des effets tourns comme ceux de ses matres... Elle me fait
honneur, vous voyez... et elle a encore bon air!

--C'est toi qui l'embellis, ma petite, dit Mlle de Clairefont avec un
sourire indulgent. Allons, va, et amuse-toi bien, mais ne danse pas trop
tard... car tu sais que j'ai besoin de toi demain matin.

--Oh! soyez tranquille, Mademoiselle, je ne me ferai pas plus esprer
que d'habitude.

--Et tche de ne pas garder toute la soire ton chien de berger cousu 
ta jupe, s'cria la tante de Saint-Maurice... C'est un pouvantail 
danseurs, que ce garon-l!...

--Oh! Mademoiselle, je vais le confier au pre Chassevent.

--Qui va le faire boire... Alors, dans une heure, il ne saura plus
reconnatre sa main droite de sa main gauche.

--Bah! dit la fille avec un sourire... Et puis, pourvu qu'il me laisse
tranquille!... Je lui ai cependant promis de danser une fois avec lui...
Chose promise, chose due!...

Elle s'loigna en balanant sa jupe, suivie du regard par tous les
hommes que captivait le charme puissant de sa jeunesse panouie.

Il tait huit heures, et la tribune officielle s'tait complte par
l'arrive du Receveur de l'enregistrement, du Juge de paix et de sa
femme, prsidente de l'OEuvre des crches laques. Le capitaine de
gendarmerie, en grand uniforme, venait de faire un tour dans le
cabaret, d'o les cris alarmants d'une effroyable dispute s'taient
subitement levs. L'air devenait plus lourd, de fortes odeurs de vin
chaud passaient, apportes du jardin par le vent du soir, et le bruit
des conversations plus animes montait, dominant par instants les
flonflons de l'orchestre.

Au milieu de ce mouvement, de cette chaleur et de ce tumulte, Antoinette
restait silencieuse et proccupe.  deux reprises dj, M. de
Croix-Mesnil, lui ayant adress la parole, avait  peine reu une
rponse distraite. La jeune fille paraissait indiffrente  ce qui
l'entourait et, les yeux baisss, elle songeait.

Ds son entre, le premier visage qui lui tait apparu avait t celui
de Pascal. Au moment o Carvajan et Robert, dcids l'un et l'autre  ne
pas se cder le pas, avaient failli si gravement se heurter, elle avait
vu plir le jeune homme. Elle comprit qu'il partageait son horrible
anxit. Cette communaut de souffrance l'avait vivement impressionne.
Avait-elle en lui un compagnon de malheur? Et devait-elle, sous peine
d'tre injuste, l'affranchir de l'excration  laquelle elle avait vou
tout ce qui portait le nom de Carvajan?

Elle avait lev les yeux timidement de son ct. Il tait debout, les
bras croiss, sombre, au milieu de cette fte, lui, le fils du
vainqueur, autant qu'elle, la fille du vaincu. Que se passait-il donc
dans cette me?

Comme s'il et senti peser sur lui l'attention de Mlle de
Clairefont, Pascal releva la tte, et leurs regards se rencontrrent. Ce
fut lui qui se dtourna aussitt, aprs une inclinaison si respectueuse
qu'elle ressemblait  un prosternement. Puis,  pas lents, il s'loigna
et disparut, semblant dire  la jeune fille: Vous me hassez, mais je
vous vnre; ma prsence peut vous causer une gne ou un dplaisir;
aussi, je me tiens  l'cart. Que pouvait-il faire de mieux, n'ayant pas
le droit d'approcher, que de lui tmoigner de loin sa fervente
adoration? Il y avait plus de tendresse dans cet effacement volontaire
que dans les protestations les plus passionnes.

Un coup de coude que lui donna sa tante ramena la jeune fille au
sentiment des choses relles. Un brouhaha s'tait lev dans la salle.
Des couples passaient affairs, se croisaient, et engageaient des
colloques anims. Dans la tribune des autorits, Carvajan, debout auprs
de Mme Leglorieux trs actionne, fouillait du regard les rangs
tumultueux de la foule, et Flicie, rouge jusqu'au milieu de la
poitrine, pitinait avec impatience.

--O ce diable de garon peut-il tre pass? murmura le maire avec
irritation. Il tait l, il n'y a pas cinq minutes...

--Mme, il n'avait pas l'air de s'amuser, ajouta d'un air dpit
l'hritire des Leglorieux.

--Il trouvait sans doute qu'on tardait  danser, souffla Fleury. Une
seconde, et je vous le ramne...

Se faufilant au milieu des danseurs, le greffier s'lana au dehors.

--On va se placer pour le premier quadrille, dit  sa nice Mlle de
Saint-Maurice. Je pense qu'il est convenable que tu y figures...

--Voulez-vous, Mademoiselle, me faire l'honneur de m'accepter pour
cavalier demanda l'lgant M. Tourette.

--Je vous remercie, Monsieur, dit Antoinette; mais ce sera la seule fois
que je danserai, et j'ai promis  M. de Croix-Mesnil.

--C'est en effet son droit! dclara l'agent de change... Je vais inviter
une des demoiselles de Saint-Andr, car je ne puis dcemment danser avec
ma femme.

--Je vous remercie, chre Antoinette, de la faveur que vous me faites,
dit M. de Croix-Mesnil avec motion. Mais n'tes-vous si gracieuse et si
bonne que pour vous faire regretter plus amrement?

Mlle de Clairefont posa en souriant un doigt sur ses lvres et,
prenant le bras du jeune homme, elle se tint debout devant sa tante,
entre Mlle de Saint-Andr et l'agent de change, d'un ct, et, de
l'autre, entre le vicomte d'dennemare et Mme Tourette.

Dans la longueur de la salle, face  face, les danseurs formaient deux
lignes qui devaient se rencontrer, au milieu, pour les changements de
cavalier, et qui confondaient ainsi, dans une fraternisation de quelques
minutes, les castes et les conditions. C'tait une tradition et, de la
sorte, il arrivait que le propritaire dansait en face de son fermier,
et que la dame du chteau faisait vis--vis  la fille de ferme.

Une fois ce quadrille d'ouverture termin, les danses avaient un libre
cours, chacun s'amusait  sa guise, et le bal prenait une animation
violente qui, grce  des libations rptes, tournait souvent  la
bacchanale. Les belles filles de la ville et de la campagne, grises par
le vin chaud, excites par la musique, affoles par la danse, sautaient
comme des rygones dans une vigne et se pmaient aux bras de leurs
cavaliers. Les bosquets du jardin de Pourtois retentissaient alors
d'clats de rire aigus, de cris perants, et, dans la douceur de la
nuit,  la clart ple des toiles complaisantes, bien des baisers
s'changeaient qui, plus tard, taient amrement regretts.

Ce dnouement diabolique de la fte tait bien connu, et vers neuf ou
dix heures, quand la pousse du plaisir devenait plus ardente et plus
rude, les dames des environs et les bourgeoises de la ville partaient
avec leurs filles, laissant la jeunesse villageoise et citadine
s'battre avec une furie impossible  modrer.

Pour l'instant, les danseurs se montraient srieux, compasss et comme
recueillis, les hommes causaient  voix basse, attendant le signal, les
femmes donnaient du plat de la main, de petits coups  leur jupe, se
rengorgeant avec des allures coquettes de jeunes pigeons. Les pieds
s'agitaient dj avec des frmissements d'attente. En face d'Antoinette,
qui, par l'effet du hasard, se trouvait place au centre de la ligne,
une place demeurait encore vide.

Robert, rest debout auprs de la tante Isabelle, regardait vaguement
autour de lui, cherchant qui allait faire vis--vis  sa soeur, lorsque
Pascal, donnant le bras  Mlle Leglorieux triomphante, parut,
soucieux, s'acquittant de sa tche comme d'une corve. Fleury le guidait
 travers la foule. Arriv  la place vide, le greffier se tourna vers
la tribune et parut consulter Carvajan du regard. Celui-ci debout,
dominant l'assistance, fit un geste imprieux comme pour dire: C'est
bien l que je veux qu'il soit. Alors, dmasquant Pascal, Fleury se
retira, et le jeune homme, dont les genoux tremblrent, et dont les yeux
devinrent troubles, aperut devant lui Mlle de Clairefont. Au mme
moment, une main se posa sur le bras de M. de Croix-Mesnil, en mme
temps que la voix de Robert disait tout haut:

--Revenez vous asseoir, mon cher ami; ma soeur ne dansera pas!

M. de Croix-Mesnil tonn regarda son ami et, ne comprenant pas:

--Que se passe-t-il, donc? demanda-t-il au milieu d'un silence de mort.

--Il se passe, reprit le jeune homme, que le danseur qui vient de se
placer en face de vous est le fils de M. Carvajan!...

--Ah! dit avec beaucoup de calme M. de Croix-Mesnil, cela est fcheux,
en effet.

Il jeta  Pascal devenu livide un froid coup d'oeil, et, s'inclinant
devant Antoinette, comme pour lui demander pardon de l'avoir
involontairement expose  un contact outrageant:

--Excusez-moi, Mademoiselle.

Et il la reconduisit  sa place. Pas un murmure ne s'leva. Personne
n'osa prendre parti pour ou contre. Entre la force physique de Robert et
la puissance morale de Carvajan, chacun trembla. Les visages se
dtournrent, une stupeur lourde pesa sur tous les assistants. Le maire,
debout toujours, regardait cet trange spectacle, doutant de sa ralit.
Un tel affront public,  lui, riposte foudroyante  son audacieuse
provocation! Ces Clairefont se redressant intraitables lorsqu'il croyait
les tenir  sa merci! Il frmit de rage, et ses yeux aux pupilles jaunes
tincelrent comme ceux d'un tigre dans la nuit. Il se tourna vers son
entourage, pour lui arracher un blme, il ne rencontra que des figures
contraintes et mornes. Il se reporta vers son fils. Il le vit palpitant,
gar, pris d'une envie furieuse de se venger, et le coeur glac  l'ide
que celui sur lequel il devrait se ruer serait le frre ou le fianc
d'Antoinette.

Mlle Leglorieux fournit un dnouement  la situation. Ses yeux
s'carquillrent, elle passa du blanc au rouge, puis du rouge au blanc,
poussa un cri, et, s'lanant dans les bras de sa mre qui s'avanait
inquite, elle se livra  une attaque de nerfs qui la dispensa de
manifester plus nettement son opinion.

Au mme moment, l'orchestre, partant avec clat, attaqua les premires
mesures du quadrille, et les deux lignes des danseurs, heureux de se
soustraire  cette impression pnible, firent en avant-deux au milieu
d'un nuage de poussire. Antoinette, ramene auprs de sa tante, n'eut
pas le temps de se reconnatre; elle fut entoure par ses amis, et un
concert d'exclamations, de commentaires, s'leva bruyant, comme le
bourdonnement d'une ruche en rumeur.

Les hommes, graves et silencieux, s'taient rangs aux cts de Robert
et de M. de Croix-Mesnil. Dans la tribune officielle l'moi n'tait pas
moindre. Le maire venait d'en descendre, et, sans couter les
lamentations de Mme Leglorieux, s'tait lanc vers Pascal.

Le jeune homme tait rest presque  la mme place, immobile, un peu en
arrire des danseurs, et regardait sans voir la longue ligne qui
s'avanait et reculait en cadence. Les accords des instruments lui
emplissaient les oreilles d'un bruit clatant qui l'tourdissait. Et,
dans son esprit confus, la mme ide passait persistante: On t'a insult
 cause d'elle et devant elle. Ses poings se crispaient alors avec
colre, et il sentait en lui la rsolution bien ferme de ne pas rester
sous le coup de l'outrage. Il fallait qu'il s'en prt  quelqu'un. Mais
 qui?  Robert? C'tait lui l'insulteur, c'tait lui qui avait provoqu
cet clat public. Et cependant, c'tait  l'autre,  celui qui avait
froidement acquiesc, qu'il en voulait. Et il tait dvor de l'pre
dsir d'aller  ce jeune homme correct et tranquille, de le frapper, et
de jouer sa vie contre la sienne.

M. de Croix-Mesnil avait Antoinette  son bras au moment de l'insulte,
et son sourire tait plus insolent encore que les paroles de Robert Et
puis, n'tait-il pas le fianc de la jeune fille? Ah! c'tait bien l le
vrai motif qui faisait bouillonner si furieusement la pense de Pascal,
et qui lui mettait au front cette pleur. La jalousie encore plus que la
colre le torturait. Sous les yeux de Mlle de Clairefont, il voulait
se montrer intraitable et terrible. La pense qu'elle pouvait le
mpriser lui donnait le courage d'affronter mille morts.

Il sentit qu'on lui prenait le bras et qu'on essayait de l'emmener. Il
leva les yeux et reconnut son pre.

--Ne reste pas l, dit Carvajan... Viens avec moi... Il rsista, et, la
voix tremblante:

--Laissez-moi, dit-il... Tout n'est pas fini... Je ne dois pas
m'loigner de cette place.

--Que prtends-tu faire?

--Me croyez-vous homme  supporter une pareille injure sans en demander
rparation?

--Tu es fou!

--Me conseillez-vous donc de me drober, et de passer aux yeux de tous
ceux qui sont ici pour un lche?

La figure de Carvajan se contracta et devint effrayante; il serra plus
fortement le bras de son fils:

--Tu veux te battre avec ces gens-l? Tu es fou, te dis-je... Laisse-moi
le soin de te venger: ce sera plus sr et plus prompt.

--Plus prompt et plus sr?... s'cria le jeune homme avec un geste
terrible... C'est ce que vous allez voir!

Le quadrille finissait, et, dans un ple-mle bruyant, les cavaliers
reconduisaient leurs danseuses. Pascal, en quelques pas rapides, se
dirigea vers le groupe au centre duquel se tenaient Robert et M. de
Croix-Mesnil, et, s'approchant du fianc de Mlle de Clairefont
jusqu' lui toucher l'paule avec sa poitrine, le regard provocant et la
main inquite:

--Monsieur, j'ai quelques mots  vous dire. Voudriez-vous me faire la
faveur de m'accompagner  deux pas d'ici?...

Le baron s'inclina et dj il s'apprtait  suivre le fils de Carvajan,
lorsque Robert, se plaant devant eux, leur barra le passage.

--Doucement, dit-il, d'un ton railleur: il me parat qu'il y a
confusion. Ce n'est pas  vous, mon cher ami, que monsieur doit avoir
affaire, mais  moi. Vous n'avez fait que dfrer  mon dsir: c'est moi
qui ai dit...

--Je n'ai pas entendu vos paroles, interrompit Pascal avec force, et je
ne veux pas en tenir compte... Monsieur seul m'a offens... C'est lui
seul que je rends responsable.

--Il y aurait cependant un moyen d'arranger les choses, s'cria le jeune
comte. Et, reculant d'un pas, il se prparait  quelque violence, quand
sa soeur, ple et frmissante, se dressa entre lui et son adversaire.

--Robert, retire-toi, dit-elle doucement, je t'en prie...

--Mais... dit-il en essayant de rsister.

Deux larmes jaillirent des yeux de la jeune fille, aussitt sches par
le feu de ses joues, et, la main tendue dans un geste d'autorit
souveraine:

--Retire-toi... rpta-t-elle. Je le veux!

Et comme le jeune homme, domin, lui obissait, se tournant alors vers
Pascal:

--Vous avez raison, Monsieur, et rparation vous est due. C'est  cause
de moi que vous avez t offens... C'est  moi de m'en excuser...
Veuillez donc me pardonner.

Le fils de Carvajan la vit s'incliner devant lui, il essaya de parler,
ses lvres remurent sans articuler aucun son et, chancelant, plus
cras par la fire humilit d'Antoinette qu'il ne l'avait t par
l'insolence de Robert,  pas lents, il s'loigna.

--O vas-tu? lui dit son pre l'arrtant  la porte du bal. Rappelle-toi
ce que tu disais  l'instant. Veux-tu avoir l'air de fuir?

--Ah! que m'importe? s'cria le jeune homme en continuant  marcher du
ct de l'obscurit, comme s'il et voulu y cacher son dsespoir.

--Ne veux-tu pas te venger? reprit Carvajan, en arrivant sur la route.
Dis un mot, et je mets tous ceux qui t'ont brav  ta merci.

--Jamais!

--Que prtends-tu donc faire?

--M'loigner. Quitter pour toujours, cette fois, ce pays o je ne trouve
que des soucis et des amertumes... M'en aller loin des luttes, des
dbats, des embches et des perfidies... Oublier tout, jusqu'au nom que
vous m'avez rendu si lourd  porter.

--Pascal!

--Mon pre, vous avez sem la haine... Il ne faut donc pas que je
m'tonne si on nous insulte et si on nous menace... Mais je ne pourrais
pas vivre ainsi. Je prfre partir.

--On dira que tu as eu peur...

--Soit!

--Alors tu veux m'abandonner?

--Vous n'avez pas besoin de moi, mon pre: vous l'avez bien prouv.

--C'est donc moi qui m'attacherai  toi, dit Carvajan en passant son
bras sous celui de son fils... Tu veux rentrer, rentrons. Demain, quand
tu seras plus calme, nous raisonnerons.

Et, tournant le dos  la fte, les deux hommes se dirigrent vers La
Neuville.

Dans la salle de danse, l'motion cause par l'intervention de Mlle
de Clairefont n'tait pas encore calme. La tante de Saint-Maurice,
d'abord ptrifie, avait fini par reprendre ses esprits et, la figure
fulgurante:

--Ah! , mais qu'est-ce que tout cela signifie? gronda-t-elle...
Deviens-tu folle, ma fille? Tu fais des politesses  ce jeune
malttier, quand il mritait une bonne leon pour son impertinence...

--Non! tante, non, c'est nous qui avons eu tous les torts... Il fallait
ne pas venir ici, o nous savions que nous n'avions rien que de mauvais
 attendre... Il fallait surtout ne pas provoquer ce jeune homme...

--Mais tu n'as donc pas vu le vieux sacripant de pre, riant d'avance
de la bonne plaisanterie qu'il faisait, en t'exposant  te trouver nez 
nez avec son fils?...

Antoinette hocha la tte avec tristesse.

--Ne nous attaquons pas  cet homme: nous ne serions pas les plus
forts... Cdons le terrain, c'est ce que nous avons de mieux  faire.

Elle s'appuya fortement sur le bras de Croix-Mesnil. Elle paraissait
puise. La tante Isabelle suivit avec Robert. Arrive  la voiture qui
les attendait sous la garde du vieux Bernard, Mlle de Clairefont
voulut faire monter son frre. Mais il refusa, dclarant qu'il ne se
sentait pas en humeur de rentrer.

--Que vas-tu faire? demanda Antoinette, pleine d'inquitude.

--Ce que je fais tous les ans  la fte: m'amuser, en dpit de ce
rabat-joie de Carvajan.

--Promets-moi que tu ne vas pas reprendre la querelle! Oh! viens avec
nous: tu m'inquites; il me semble qu'il va t'arriver malheur...

Robert eut un geste d'impatience.

--Petite fille, je trouve que tu te mles beaucoup trop de ce qui ne te
regarde pas. Rentre te coucher, et aie un sommeil sans rves. C'est ce
qu'il y a de plus sain pour une enfant de ton ge. Quant  la faon dont
doit agir un garon tel que moi, elle est toute trace, et tes
exhortations n'y changeront rien... Bonsoir...

Il prit la jeune fille par la taille, l'enleva comme une plume,
l'embrassa, et la posa sur les coussins de la voiture.

--Robert, sois prudent! s'cria la vieille Saint-Maurice, toujours en
veil quand il s'agissait de son Benjamin.

--Ne craignez rien, tante, dit-il avec un gros rire; si on veut me
manger, on ne m'avalera toujours pas d'une seule bouche...

Il ferma la portire et cria au cocher:

--Allez!

Et, sifflant entre ses dents, il se dirigea vers la salle de danse en
traversant le jardin du cabaret. L, les gens du pays s'en donnaient
sans contrainte et sans vergogne. Dans la nuit tide, traverse par le
vol rapide des chauves-souris qui effleuraient de l'aile les lanternes
vnitiennes clatantes au milieu de la verdure, au bruit amorti des
instruments, les buveurs criaient  plein gosier, et tapaient  tour de
bras.

Le vieux Chassevent, grimp sur un tonneau, chantait d'une voix enroue
une chanson grivoise. C'tait la quatrime de la soire, et, entre
temps, il allait, de table en table, boire un petit verre d'eau-de-vie
ou une chope de bire. Il ne paraissait pas ivre, mais sa gaiet
devenait plus furieuse, ses gestes plus heurts, et sa chanson plus
ordurire.

Dans un coin, le gendarme prpos  la surveillance de l'ordre, car les
paysans, quand ils taient ivres, se battaient souvent  se tuer, assis
sur un tabouret, coutait le braconnier en riant.

Robert s'arrta un instant et prta l'oreille aux zon zon, digue din
gue daine rapports de quelque gele par le vagabond. Tous les
auditeurs, avec un entrain frntique, l'accompagnaient en frappant sur
les tables, et c'tait pendant quelques secondes un charivari  ne plus
entendre Dieu tonner. Puis le silence se faisait, et la voix du sauvage
amuseur de cette runion d'ivrognes s'levait de nouveau, rogommeuse,
lanant avec une vibration satisfaite le mot grossier, qui clatait plus
ignoble dans cette nuit toile.

Tout ce que La Neuville et les environs comptaient de filles lgres se
trouvait l, et c'taient autour du cou des hommes des enguirlandements
de bras tendrement abandonns. Pourtois, ayant mis son bal en train, et
fait les honneurs de la salle aux autorits, revenait avec une vivacit
intresse aux consommateurs qui assuraient sa recette, et, lchant la
bride  la gaiet, comme il lchait la bonde  ses tonneaux, disait de
sa voix perante:

--Donnez-vous-en, les enfants, donnez-vous-en! Une fois la fte finie,
en voil pour jusqu' l'anne prochaine! Aujourd'hui c'est le jour o on
ouvre la bouche et o je ferme les yeux!

Et le cousin Anastase, le couvreur de La Neuville, prenant les paroles
du cabaretier  la lettre, venait d'attraper derrire un bosquet la
silencieuse et brune Mme Pourtois et de l'embrasser ferme, sans
qu'elle ft la moindre rsistance.

Robert continua sa route, et il arrivait  la porte de la salle de
danse, quand, d'une tonnelle dont les lanternes vnitiennes avaient t
teintes, il s'entendit appeler. clairs seulement par la flamme d'un
immense bol de punch, MM. d'dennemare, de Saint-Andr et quelques-uns
des habituels compagnons de chasse du jeune comte taient assis autour
d'une petite table.

--Toutes ces dames sont parties. N'allez pas dans la salle: on y
touffe.

--J'ai encore quelque chose  y faire...

--Si c'est le maire et monsieur son fils que vous cherchez, ils viennent
de sortir.

--N'importe! je veux me montrer, pour que toute la canaille qui marche
avec Carvajan sache bien que je ne suis pas dispos  reculer d'une
semelle.

--Eh! mon cher, on le sait de reste!... Venez donc vous asseoir!

Robert tait dj entr. L'aspect du bal avait chang depuis quelques
instants. Le dpart de la Socit, comme on appelait les chtelains des
environs, avait fait cesser toute contrainte, et maintenant, entre soi,
on s'amusait librement. Les couples avaient abandonn leur raideur
gourme, les bras empoignaient fortement les tailles, et l'orchestre
lui-mme, gagn par l'entrain gnral, acclrait le rythme et jouait
avec plus d'clat, comme si un dfi avait t jet  qui l'emporterait,
du souffle des musiciens ou du jarret des danseurs.

Le jeune comte chercha vainement Carvajan et Pascal. Ainsi que ses amis
le lui avaient dit, le pre et le fils avaient quitt la place. Le
sous-prfet, jugeant qu'il avait assez fait pour sa popularit, avait
regagn galement La Neuville, sous la conduite du commissaire central
et du capitaine de gendarmerie. Robert fit un tour dans la salle,
circulant au milieu des groupes, et prenant plaisir  affronter les
regards. L'ascendant que la famille de Clairefont exerait encore,
malgr sa dcadence notoire, faisait courber les fronts sur le passage
du jeune homme. Et pendant que Carvajan n'tait pas l, on se dpchait
de sourire  son adversaire.

Pouvait-on, en somme, savoir ce qui arriverait? Le marquis s'tait, bien
des fois, depuis quelques annes, trouv, prtendait-on,  la veille de
la ruine dfinitive. Et, au demeurant, on le voyait toujours debout. Il
fallait se mnager une porte de sortie, pour le cas o ce diable
d'homme, qui avait la vie si dure, trouverait encore moyen de se tirer
des griffes du banquier.

D'ailleurs, Fleury et Tondeur, les fidles serviteurs de Carvajan,
donnaient l'exemple de la platitude, et, auprs de Robert, se
confondaient en politesses. Ce fut dans l'enivrement de ce triomphe
menteur que les amis du jeune comte le retrouvrent, en rentrant pour
donner suite  leur projet de faire sauter un peu leurs gentilles
fermires.

Une ronde, sorte de bourre locale, vive et courante comme une
farandole, tirait  sa fin. Et parmi les plus enrags danseurs, le
Roussot se distinguait par l'ardeur farouche avec laquelle il
bondissait. Il avait obtenu de Rose qu'elle danst avec lui, et, la main
haute, la taille souple, ployant sur ses jarrets d'acier, le berger
enlevait la belle fille avec une vigueur incomparable. Il tournait,
sautait, sans rgle, les joues ples, les yeux brillants, les dents
serres, avec une contraction de tous ses muscles qui le rendait presque
effrayant dans l'enivrement de ce plaisir tout nouveau pour lui.

Rose, grise par la rapidit des mouvements de son cavalier, tourdie
par les sons enrags de la musique, se laissait entraner,  demi pme,
la tte renverse sur l'paule du Roussot qui l'emportait, superbe et
terrible. Tondeur, grimp sur un tabouret, le visage rougi par de
copieuses rasades, criait de toutes ses forces en tapant sur son feutre
avec le manche de la trique dont il ne se sparait jamais, stimulant par
ses exclamations cette furie joyeuse.

--Hardi, les garons! tenez bon, mes enfants!... ferme! oh! oh! oh!
hardi!

Et la respiration sortait rauque des poitrines, les pieds retombaient
plus lourds sur les planches, la rapidit de la ronde diminuait peu 
peu.

Les instruments se turent et, poussant un soupir de soulagement, les
couples s'arrtrent et se rpandirent de tous cts sur les banquettes,
comme des naufrags qui abordent la terre ferme. Seul, le berger,
soutenant Rose  bout de bras, allait toujours, passionn et
infatigable.

--Est-il enrag, le mtin! s'cria Tondeur en sautant  bas de son
pidestal. Il ne veut pas s'arrter... Il irait comme cela jusqu'
demain.

Mais, au mme moment, Robert saisit Rose au passage, l'enleva des bras
de son danseur, et la dposa presque dfaillante sur une chaise. Le
berger s'tait arrt et revenait vers Rose, avec un grondement
inarticul...

--Il n'est pas content! s'cria Tondeur en riant jusqu' s'trangler...
Vous allez voir qu'il va rclamer.

Le jeune comte frona le sourcil: il dit au Roussot sourdement:

--En voil assez! Allons! houste!  tes moutons!

Le gars ne paraissait pas dispos  obir, et restait obstinment plant
devant la belle fille. Robert, comme s'il faisait sauter d'une
chiquenaude une chenille rampant sur le calice d'une fleur, d'un revers
de main envoya l'entt pirouetter dans le jardin.

--Ah! soupira Rose, en ouvrant les yeux, j'ai cru que j'allais perdre le
souffle.

--Un peu de punch, dit gaiement le jeune comte, et il n'y paratra plus.

--Je vous remercie bien, fit Rose, je n'aime pas les choses fortes...
J'ai reu trop de claques du pre Chassevent quand il avait bu...
D'ailleurs, il va falloir que je rentre...

--Est-ce que tu as assez de la danse...?

--Ma foi, il fait trop chaud.

L'orchestre entamait un quadrille, et dj les couples se formaient.
Robert, abandonnant ses amis, sortit avec Rose, et la conduisit sous la
tonnelle obscure. Au milieu de la ripaille gnrale, ils taient bien
seuls. Nul ne faisait attention  eux. Ces ivrognes n'avaient plus
d'yeux que pour leur verre, et d'oreilles que pour Chassevent qui
continuait  chanter. Les jeunes gens restrent ainsi quelques minutes
sans parler, coutant les vocifrations qui suivaient la terminaison de
chaque couplet. Robert s'tait approch trs prs de Rose, et, peu 
peu, de son bras, lui avait entour la taille. Elle ne se dfendait pas.
Elle semblait rveuse, elle habituellement vive et gaie comme un oiseau.
Elle frissonna, et nouant autour de sa tte l'charpe qui lui avait
servi de coiffure pour venir:

--Je me refroidis ici...

--Tu as le cou nu. Ce n'est pas prudent...

Il prit dans la poche de sa jaquette un joli foulard bleu  bordure
rouge, et, le lui tendant:

--Tiens, voil une cravate.

Elle fit un mouvement de joie en froissant la soie souple et douce.

--Vous tes gentil, dit-elle. Mais ne restons pas dans cette odeur de
boisson et dans ce tapage.

--Eh bien, marchons, dit Robert; et, se levant, il la fit passer devant
lui pour sortir du jardin. Derrire eux, agile et silencieux, le Roussot
s'tait gliss.

 cent pas du cabaret, ils s'arrtrent au bord du sentier qui montait
vers la Grande Marnire. La maison de Pourtois, les bosquets et la salle
de danse, flambaient au travers des arbres, mais la clameur, qui tait
la voix de cette foule en liesse, se perdait dans les airs, dj
affaiblie par la distance. Dans l'obscurit transparente de la nuit, des
formes apparaissaient confuses, puis plus prcises  mesure qu'elles
approchaient. C'taient des gens de La Saucelle ou de Couvrechamps qui,
ayant  se lever de bonne heure, malgr la fte, rentraient avant la fin
de la danse. Une voix goguenarde dit:

--On ne te dvalisera pas en chemin, la Rose, puisque te voil sous la
garde d'un hardi cavalier.

--Notre monsieur veut bien me conduire jusqu' la traverse de
Clairefont, mes bonnes gens, rpliqua la fille... Y a-t-il grand mal 
a?

--Non, au contraire... Mais ne t'arrte pas, car il y a du bien beau
gazon au bord de la route...

Robert se mit  rire. Rose, mcontente, s'carta de lui.

--Vous voyez: on me raille  cause de vous; il vaut mieux que je m'en
aille toute seule.

Il la prit par le bras, et, trs doucement, la bouche contre l'oreille
de la belle:

--Reste donc, Rosette. Nous allons causer du pre Chassevent et de la
petite maison que tu dsires.

Et, abandonnant le grand chemin, ils prirent le sentier qui montait vers
le plateau  travers les escarpements dserts de la colline. Le Roussot
les suivait toujours, d'un pas souple et flin, sans qu'une pierre
roulante et sans qu'une branche froisse rvlt sa prsence. Ils
marchaient lentement, et le passage tait si troit qu'ils taient
forcs de se serrer trs prs l'un de l'autre. La lune n'tait pas
encore leve, et les toiles se faisaient complaisantes, car elles
clairaient bien faiblement les tnbres. Rose et Robert allaient
doucement, enlacs maintenant, et respirant l'odeur exquise de la
bruyre en fleurs que la fracheur de la nuit faisait s'exhaler. De
temps en temps, scandant leurs paroles, comme un doux frmissement
d'ailes, un bruit de baisers s'envolait, et, dans l'ombre, jaloux cho
de cette caressante harmonie, s'levait une plainte sourde comme celle
d'une bte blesse qui grince et menace.

Ils montaient, sans se presser, jouissant de cette heure dlicieuse,
dans le calme profond qui s'tendait autour d'eux. Le bruit de la fte
ne leur parvenait plus que comme un vague murmure, et, enivrs par cette
posie puissante qui se dgageait de la terre embaume et du ciel
resplendissant, ils se serraient dans une treinte plus amoureuse. Et,
plus gmissante, plus irrite, plus jalouse, murmurait dans les tnbres
la voix de leur surveillant mystrieux.

Le sentier n'tait pas long, et on ne mettait d'ordinaire pas plus d'un
quart d'heure  le gravir; cependant, sous les pieds de Robert et de
Rose, peut-tre se fit-il plus sinueux, plus difficile et plus
capricieux, car, bien longtemps aprs y tre entrs, ils s'y trouvaient
encore. Le clocher de Clairefont avait laiss tomber plusieurs fois dans
le silence le tintement grave de son horloge.  l'aube, le ciel
commenait  plir, et il devait tre bien prs de trois heures du matin
quand les deux jeunes gens dbouchrent auprs de la Grande Marnire, 
l'angle des taillis de Couvrechamps.

--Laissez-moi aller, dit Rose doucement: il est grand temps que je
rentre...

--O te reverrai-je?

--Vous saurez bien me trouver, rpondit la belle, avec une malicieuse
gaiet, si la fantaisie vous prend de venir me parler encore... Ce n'est
pas bien sr, car vous tes changeant...

--Tu ne dis pas ce que tu penses!...

--Que si!

Il la prit par la taille, et, l'enlevant de terre, il l'embrassa 
pleines lvres.

--Laissez-moi un peu de bouche pour demain, dit-elle gaiement.

Il la reposa sur la route, et comme s'il se dcidait  grand'peine  la
quitter:

--Pourquoi ne veux-tu pas que je te mne jusqu' ta porte?

--Tiens! pour qu'on vous voie avec moi, et que tout le pays en jase...
Non, da! Allez-vous-en de votre ct; moi, je m'en retourne du mien...
Bonsoir, ou plutt bonjour!

Ils se sparrent et s'en furent, l'un vers Couvrechamps, l'autre vers
Clairefont. Au tournant du chemin, Robert s'arrta, mais la nuit tait
encore trs profonde, et il n'aperut plus la belle fille. Alors il hta
le pas, et bientt il arriva  la petite porte du parc.

Rose s'tait loigne vivement. Elle suivait la longue alle borde de
sapins, pensant en souriant aux promesses que le jeune comte lui avait
signes avec des baisers. Elle tressaillit tout  coup: il lui avait
sembl entendre marcher derrire elle, dans la ligne noire des arbres.
Elle n'tait pas peureuse, mais son coeur battit plus vite, et une petite
sueur lui monta aux tempes. Elle hta sa marche, prtant l'oreille aux
bruits vagues de la nuit. Un craquement sec, comme celui d'une branche
morte foule par un pied humain, frappa de nouveau son oreille.

Elle tait alors le long des talus blancs, en face des charpentes
abandonnes qui surmontaient les puits d'extraction. Devant ses yeux
troubls, ce lieu familier prit une apparence fantastique et se peupla
de redoutables spectres. Les arbres lui parurent se pencher plus sombres
et plus touffus sur sa tte. Elle voulut courir. Au mme moment, un tre
effrayant bondit sur elle, la saisit dans ses bras, et, avec un
ricanement de dmoniaque, l'emporta dans le fourr. Elle eut la force de
crier deux fois avec un accent dchirant: Robert! Robert! Une main se
posa, brutale, sur ses lvres et, pouvante, elle s'vanouit.

Au mme moment, deux hommes suivaient le raccourci o Rose et Robert
avaient promen si longtemps leur causerie amoureuse. L'un buttait
frquemment contre les pierres, l'autre s'efforait d'empcher son
compagnon de tomber.

--Je ne sais pas, sacrdi, pourquoi les cailloux sont si hauts ce soir,
dit la voix enroue de Chassevent.

--Eh! mon homme, c'est que vous ne levez pas le pied aussi haut que
d'habitude, reprit la voix perante de Pourtois...

--Je ne me suis pourtant pas fatigu  danser...

--Non! mais vous vous tes joliment rinc le gosier.

--Tu me le reproches, ingrat? Crois-tu que si je n'avais pas tant
braill pour amuser tes pratiques, j'aurais eu une pareille ppie et toi
une pareille recette?

--D'accord, mon vieux pre... Aussi, pour vous marquer mon bon vouloir,
je vous ai accompagn un bout de chemin afin d'tre sr que vous ne vous
jetteriez pas dans quelque trou de marne.

--Bon! grogna l'ivrogne, si ce n'est que par prcaution que tu te
dranges, et point par amiti, tu peux rentrer chez toi... D'autant que
ta femme est reste seule avec Anastase... N'y mets pas d'enttement...
car je n'ai pas besoin de toi... Plus je suis pochard et plus j'y vois
clair.

En dpit de la lourdeur de ses jambes, il marchait droit, devanant le
cabaretier qui soufflait derrire lui comme un phoque. Ils arrivrent 
la route de Couvrechamps, et l Pourtois dit:

--Respirons une seconde, puis je vous tire ma rvrence et je rentre
chez moi.

Ils s'assirent sur le revers du foss, et, par une habitude de
braconnier, Chassevent se masqua d'une cpe. Il prit sa pipe dans sa
poche, la chargea, et commenait  fumer, quand un pas rapide sur la
route attira son attention. Vivement il aplatit son compagnon dans la
bruyre, et, sondant l'obscurit de ses yeux faits  voir la nuit, il
resta aux aguets.

--C'est le jeune bourgeois de Clairefont, dit-il  voix basse. D'o
diable vient-il par l? Il a fln avant de rentrer... Quelque cotillon
qu'il aura suivi... Qui sait? peut-tre la petite... Il tourne autour
d'elle depuis longtemps... Alors faudrait voir  ne pas me gner dans
mon industrie... Joli temps, du reste, pour poser une batterie de
collets... Si j'y allais?... J'ai sur moi les instruments...

Il fouilla sous sa blouse et en retira un paquet de fils de laiton.

--Minute! je n'en suis plus, dit Pourtois, qui se releva... Je ne veux
pas faire la connaissance du prsident de la correctionnelle...
Cassez-vous le cou si vous voulez, vieux, moi, je m'en vas.

Le poussah n'eut pas le temps de faire un pas. Au loin, un cri dchirant
qui le glaa retentit, puis deux fois ce nom rpt avec une indicible
expression d'pouvante: Robert! Robert!

--Qu'est-ce que c'est que a? fit Chassevent en saisissant avec force le
bras du cabaretier.

--On dirait quelqu'un qu'on gorge! balbutia Pourtois, dont les dents
claquaient.

--Sacrdi! il faut courir voir...  deux hommes, nous ne laisserons pas
tuer un malheureux sans aller  son aide.

--Chassevent, n'y allons pas! supplia le poussah. C'est du ct de la
Grande Marnire!

--Eh! quand a serait du ct du diable, j'y vais, rpliqua le
braconnier, dont l'ivresse parut compltement dissipe.

Il prit son lan, et Pourtois, terrifi, aimant encore mieux le suivre
que de rester seul, s'engagea derrire lui  travers les gents.
Chassevent, avec l'instinct du chasseur, piquait droit dans la direction
o le cri s'tait fait entendre, et, de ses gros souliers ferrs, il
arpentait les herbes, sans tituber. Il fit ainsi une centaine de mtres,
ayant toujours le cabaretier  la remorque, tournant avec une adresse
miraculeuse les trous et les fondrires dont le terrain tait sem.
Puis, il s'arrta pour couter, retenant sa respiration haletante.
Devant eux, dans un fond, des gmissements se faisaient encore entendre.
Sans dire un mot, le braconnier repartit, touffant autant qu'il le
pouvait le bruit de sa course. Mais il avait t entendu, car une forme
confuse s'tait leve vivement, comme un grand fauve qui dtale, et
s'loignait rapide, bondissant sur la dclivit du vallon.

--Il va nous chapper... Aoh! tiens bon, Pourtois!... cria Chassevent,
excitant son compagnon, comme s'il appuyait ses chiens.

Le fugitif, en reconnaissant la voix du vagabond, s'tait brusquement
arrt. Il parut se courber, comme s'il posait  terre un fardeau dont
il voulait se dcharger, et, libre de ses mouvements, reprenant sa
course avec une agilit plus grande, il gagna le plateau et disparut.

--Il nous chappe! cria Chassevent, mais il a jet bas un paquet... Il
faut voir ce que c'est...

En quelques secondes, ils arrivrent au bord d'une excavation ancienne,
dans laquelle la bruyre avait pouss. Au fond, gisait une forme
blanche.

--On dirait une femme! s'cria avec une horrible motion Pourtois, qui
ruisselait de sueur.

--Je descends! dit Chassevent. Et, s'accrochant aux racines, se
cramponnant aux pierres, il parvint jusqu'en bas. Il se mit  genoux,
approcha son visage, puis, se rejetant en arrire avec un cri rauque:

--C'est ma fille!

 ces mots effrayants, Pourtois trouva des ailes. Moiti sautant, moiti
glissant, il rejoignit son camarade, saisit Rose inanime dans ses bras,
lui souleva la tte, et, ne perdant pas sa prsence d'esprit:

--De la lumire, cria-t-il.

Instantanment, le braconnier sortit de sa poche un rat de cave, des
allumettes, et on vit clair. Dans ce trou noir, c'tait un spectacle
effrayant que celui de ces deux hommes penchs sur cette femme,  la
lueur rougetre de ce lumignon. Rose, livide, les lvres noires, les
yeux teints, avait autour du cou son charpe serre comme une corde.
Pourtois, avec difficult, la dnoua... Un horrible soupir s'chappa de
la bouche de l'enfant, ses yeux clignrent avec une affreuse expression
d'angoisse, puis se fermrent; elle battit l'air de ses bras et se
renversa en arrire.

--Grand Dieu!... Mais elle est morte! gmit le cabaretier...

--Oh! hurla Chassevent... Ma fille!... ma petite Rose... Mais qui a fait
le coup?

Il se frappa le front, puis, avec une expression de haine indicible:

--a ne peut tre que ce gredin de Clairefont! Il tait l... c'est lui.
Ah! canaille!

--Qu'est-ce que vous dites? Vous devenez fou! s'cria Pourtois. Vous
savez bien que nous avons vu rentrer M. Robert avant d'entendre
crier!...

--C'est lui! c'est lui! reprit Chassevent, avec une fureur croissante.
Oh! mais ma fille... il me la paiera! Il saura ce que cote une enfant
bonne et douce comme elle tait!

--Eh! avant tout, voyons donc s'il n'y a pas moyen de la ranimer. Ma
maison est  deux pas... Allons-y...

Ils soulevrent la pauvre fille, dont les mains devenaient froides, et,
dans la demi-clart du jour naissant, ils descendirent vers le cabaret.




VII


Il tait sept heures du matin, et Carvajan, fidle  ses habitudes
matineuses, marchait dj depuis longtemps dans son cabinet comme un
ours en cage. Le silence s'tendait encore sur la ville, engourdie par
le sommeil d'un lendemain de fte. Le soleil montait clatant dans le
ciel. Enfilant obliquement la rue troite et haute, un de ses rayons
dorait la fentre du vieux logis et traait sur le plancher une raie
lumineuse. Dans la trane blonde qui perait le rideau, des atomes
poudreux dansaient comme des sylphes ails. Et malgr cette clart
joyeuse et chaude, Carvajan, sombre, le front lourd, tournait et
retournait dans son esprit des penses amres.

Ainsi, au moment o il croyait toucher au but et n'avoir plus qu'
tendre la main pour recevoir le prix de trente ans de luttes, il se
produisait des -coups violents qui le ramenaient en arrire. Tenir dans
sa main ses adversaires, n'avoir qu' serrer pour les craser, et sentir
cependant encore la pointe de leurs dents enfonces dans une morsure
suprme.

Au moment o il rvait de s'attacher victorieusement Pascal, en lui
montrant le pays courb comme un seul courtisan aux pieds de son
dominateur, le triomphe se changeait en humiliation, et celui-l mme
qu'il voulait gagner par l'enivrement de l'orgueil avait  subir le plus
cruel des affronts.

On l'avait bafou, lui, le tyran de La Neuville. Cette mme fte de la
Saint-Firmin, pour la seconde fois,  trente ans d'intervalle, mettait
aux prises Clairefont et Carvajan. Et comme si une tradition fatale
lanait les enfants l'un contre l'autre, aprs les pres, c'tait
maintenant Robert qui insultait Pascal. Il fallait donc une bonne fois
en finir avec cette engeance, et porter les coups dcisifs.

Entre Honor et le commis de Gtelier jadis, la partie n'avait pas t
gale. Aujourd'hui, la situation tait retourne. Carvajan tait le
matre. Il avait dans sa caisse un dossier bien en rgle, contenant
billets protests, jugements, ordonnance de saisie, le tout excutoire,
faute de paiement immdiat d'une premire somme de cent soixante mille
francs, reprsentant capital et intrts. Il fallait que le marquis
payt ou se rsignt  sortir de chez lui. Ah! ah! on verrait donc enfin
ce Clairefont sur la route, avec ses paquets, comme un mendiant!

Dans la solitude de son cabinet, Carvajan se mit  rire. Il alla  une
armoire, l'ouvrit, et, au fond, apparut le coffre-fort qui avait tant de
fois fait rver de richesses fabuleuses les habitants de La Neuville.

Le banquier prit une toute petite clef dans son gousset, dbrouilla les
combinaisons de la serrure, et la porte de fer tourna lourdement sur ses
gonds huils. L'intrieur de la caisse ne contenait point les sommes
considrables dont l'imagination populaire se plaisait  la garnir.
Quelques rouleaux d'or seulement, un carnet de chques, et des liasses
de papier de diffrentes couleurs. Carvajan en choisit une, sur laquelle
tait crit en grosses lettres le nom de Clairefont, et se mit  la
feuilleter lentement.

Son visage,  mesure qu'il avanait dans sa revue, s'clairait d'une
joie terrible. Ses doigts maniaient le papier avec un bruit sec, ils le
froissaient, le tourmentaient, le griffaient, comme si c'et t la
chair mme du marquis. Et, tournant les pages de son grimoire
judiciaire, le banquier semblait un bourreau qui polit ses instruments
de torture et cherche  les rendre plus aigus, pour augmenter les
douleurs de la victime.

Un coup lger frapp  la porte l'interrompit dans cette voluptueuse
occupation. Il jeta un coup d'oeil inquiet du ct de l'entre, et,
fermant vivement son coffre, il s'approcha de son bureau et dit:

--Entrez!

--C'est moi, patron, excusez si je vous drange, fit la voix de Fleury,
dont la tte monstrueuse se montra dans l'entre-billement de la porte.
Le greffier entra, et, du premier coup d'oeil, Carvajan le vit si
extraordinaire, que, sans lui laisser le loisir de placer une parole, il
s'cria:

--Que se passe-t-il?

--Des choses trs graves... J'ai t, il y a une demi-heure, rveill
par Chassevent et Pourtois... qui m'ont appris... Je ne me suis donn
que le temps de passer mes habits, et de courir chez vous... car il m'a
sembl que vous deviez tre, comme toujours, le premier inform...

--De quoi? interrompit brusquement le banquier, auquel les rticences de
Fleury causrent une motion affreuse. Il craignit que son fils et
Robert de Clairefont ne se fussent battus secrtement ds le matin...
Parlerez-vous,  la fin, tte de mulet?

--Eh bien! la petite Rose Chassevent a t tue cette nuit dans la
Grande Marnire!...

--Tue! Comment? fit le maire en redevenant subitement trs calme.
Quelque accident?

--Un crime! dit Fleury d'une voix touffe. Son pre et Pourtois l'ont
trouve trangle au fond d'un ravin, aprs avoir poursuivi pendant
quelques instants le meurtrier...

--Poursuivi!... Il l'emportait donc?

--Il courait  travers les gents de la colline, la tenant sur son
paule, autant que Chassevent et le gros ont pu voir, car il faisait
encore nuit.

--Et il leur a chapp? C'est donc un gaillard d'une force
exceptionnelle?...

Les regards de Fleury et de Garvajan se rencontrrent et, dans les yeux
du maire, le greffier dcouvrit des penses si terribles qu'il plit un
peu et plia les paules en frissonnant.

--Ah! ah! fit Carvajan avec une voix effrayante, il faut tirer cette
affaire-l au clair, et rondement... Le commissaire est-il prvenu? Il
doit y avoir des constatations lgales  faire... Fleury, mon garon,
voil une singulire aventure!... Elle tait gentille, cette Rose...
C'est quelque galant qui a fait le coup...

--C'est ce que dit Chassevent...

--Ah! il le dit! le vieux drle... O est-il? Je veux lui parler.

--Je l'ai laiss dans la rue... Je dsirais vous voir avant de le faire
entrer.

Carvajan tait dj dans le vestibule. De l'autre ct de la porte, un
murmure se faisait entendre, domin, de temps en temps, par de violents
clats de voix. Vivement, le maire ouvrit. Au milieu d'un cercle de
voisins changeant avec agitation des commentaires, Chassevent, assis
sur une borne, plus ivre encore que pendant la nuit, se lamentait et
menaait tour  tour:

--Ma pauvre fille! hurlait-il, en clignant ses yeux sans larmes, une si
jolie petite... qui faisait tant pour son pre! Ils me l'ont tue, les
brigands!... Et si gaie... et si aimable!... Ah! les canailles!... Ils
m'en voulaient, allez! On sait comment ils m'ont trait! Tout a,
rapport  mon amiti pour notre cher bon monsieur le maire, que Dieu
conserve!... Ah! y a de la politique dans l'affaire... Oui! Ah! les
gredins!... Mais a ne se passera pas comme a... On n'a pas le droit
d'enlever  un pauvre homme la consolation de ses vieux ans!

Vainement, Pourtois, troubl au milieu de tous ces curieux, press de
questions auxquelles il n'osait pas rpondre, essayait de faire taire
l'ivrogne. Celui-ci braillait comme un porc qu'on gorge, et se roulait
sur sa borne avec des contorsions d'pileptique. En voyant paratre
Carvajan, il devint subitement beaucoup plus calme et, se courbant comme
s'il allait se prosterner sur le pav:

--Ah! voil notre dfenseur!... Ah! monsieur le maire, prenez piti d'un
pauvre vieux qui n'espre qu'en vous pour obtenir justice... Ah! saint
nom du bon Dieu! Que malheur! Une enfant qui tait si bien portante hier
soir! Qu'elle dansait comme une reine!

Et il recommena  crier en se tordant les bras.

--Allons, Chassevent, taisez-vous!... Il est inutile d'ameuter le
quartier, dit Carvajan avec svrit... Pourtois, conduisez-le dans mon
bureau. Quant  vous, bonnes gens... rentrez chez vous... Et ne prenez
pas au mot ce malheureux que le chagrin rend fou... Les juges sauront
dcouvrir la vrit.

Et, laissant ses administrs sous l'influence de ces paroles pleines
d'une modration calcule, il rejoignit vivement Chassevent et Pourtois.

Dans son cabinet, adoss  la chemine, le regard froid et le ton
tranchant, il dit au braconnier:

--Qui accuses-tu?... Car, si je te comprends bien, tu accuses quelqu'un.

Et comme le vieux vaurien ouvrait la bouche pour parler...

--Fais attention  ce que tu vas rpondre!... Tu te trouves devant un
magistrat...

--Ah! je me trouverais devant Notre-Seigneur lui-mme, que a serait
tout de mme... Le jeune homme du chteau a pass prs de nous une
minute seulement avant l'affaire...

--Chassevent, tu sais bien qu'il n'allait pas de ce ct-l! interrompit
Pourtois avec dsolation.

--Qui prouve qu'il n'a pas fait un dtour l'instant d'aprs?... s'cria
avec violence le braconnier. D'ailleurs, tu ne l'as pas vu: tu tais
couch sur le dos... Tu es si gros qu'on aurait pu t'apercevoir de la
route...

--Vous craigniez donc d'tre dcouverts? demanda Carvajan. Qu'est-ce que
vous faisiez?

--Rien du tout, dit le vagabond d'un air menaant. Mais chacun sa
manire... Moi, la nuit, j'aime pas les rencontres... Y a tant de
mauvaises gens!

--Ainsi, tu donnes  entendre que ce pourrait bien tre M. Robert...

Carvajan n'osa pas aller plus loin. Ses joues ples se marbrrent de
rouge. Et, faisant peser sur le braconnier un regard fauve, comme s'il
craignait qu'il ne se rtractt:

--Mesure bien l'importance d'une pareille dclaration...

--Eh! croyez-vous que je vas mettre tant de mitaines? D'ailleurs, il n'a
pas t vu que par nous... Les Tuboeuf de Couvrechamps lui ont parl au
coin du raidillon de la Grande Marnire en quittant la fte... Il tait
alors avec l'enfant... Ah! bon sang! quelle infamie!... Une pauvre
gentille crature comme elle!... Ah!... Qui n'avait jamais fait de mal 
personne, bien au contraire! Ah! ah!

--Ne crie plus, dit froidement Carvajan; il n'y a pas d'trangers pour
t'entendre, et,  nous, tu nous fends inutilement la tte.

Le braconnier se tut et regarda avec humilit celui qui lisait si
clairement dans sa conscience.

--Sais-tu, reprit le maire, que si c'est le fils de Clairefont qui a
fait le coup, dans un de ces mouvements de violence, dont il n'est que
trop coutumier, tu pourrais bien, en te portant partie civile, attraper
une vingtaine de mille francs de dommages-intrts...

 ces mots, les yeux de Chassevent parurent prs de lui sortir de la
tte. Toute son ivresse se dissipa, comme si on lui avait administr un
philtre souverain. Il devint aussi froid que la pierre.

--Vous croyez, monsieur le maire, demanda-t-il doucereusement, qu'avec
un bon procs, on pourrait leur tirer une grosse somme?

--Mais j'en suis convaincu...

--Vingt mille francs! Ah! si vous vouliez me conseiller dans cette
affaire-l, je serais joliment certain de m'en tirer avec le pain de mes
vieux jours assur... mon bon cher monsieur le maire...

--C'est mon devoir de le faire. On sait que j'ai toujours dfendu le
faible contre le fort...

--Alors ils sont cuits! s'cria le vagabond avec une joie furieuse.

Il esquissa un geste de triomphe; un peu plus, il dansait.

--Mais, Chassevent, interjeta Pourtois constern, vous savez bien que la
petite appelait: Robert! Robert! Donc, ce n'tait pas lui qui la tenait.

--Elle criait: Robert! comme on crie:  l'assassin! interrompit
Chassevent avec furie. De quoi te mles-tu, gros souffl? Est-ce que tu
peux tre pris au srieux? Tu tais si troubl que tu ne savais plus ni
ce que tu entendais, ni ce que tu voyais... Vingt mille francs! Pour sr
que c'est ce gredin d'enjleur et de suborneur!... Et qui a serait-il,
si ce n'tait lui? Qui serait assez fort pour traverser,  toute course,
le vallon de la Grande Marnire, avec une femme sur le dos?... Vingt
mille francs! Je te dis que c'est lui!... Et si quelqu'un prtendait le
contraire, il aurait un fameux compte  rgler avec moi!

Le braconnier montra  son compagnon une figure tellement sinistre, que
celui-ci, avec un profond soupir, se rsigna au silence. Carvajan se
tourna alors vers Pourtois.

--H! h! mon homme, dit-il, voil qui va avancer nos affaires plus que
toutes les sottises du marquis... Comment la famille de Clairefont
resterait-elle dans le pays, aprs un scandale pareil?... Je crois bien
qu'avant trois mois Mme Pourtois aura les vingt arpents de prairie
qui sont derrire l'auberge... Il faudra lui dire de venir causer avec
moi... Nous avons de petits arrangements  prendre... Elle me
comprendra... Ce n'est point une sotte... heureusement! car on ne fait
rien avec les sots!

Le coup d'oeil qui accompagna ces mots fut si menaant que Pourtois se
sentit gel jusqu'au fond de l'me. La peau rose et luisante de son
visage se ternit et devint d'un gris cendr. Ses petits yeux
s'enfoncrent plus avant dans la graisse qui bouffissait ses joues. Et,
avec un air d'accablement affreux, le poussah laissa tomber ses bras le
long de son corps phnomnal. Fleury, au mme moment, arrivait
essouffl.

--Tout est en l'air, dit-il; j'ai mis le feu sous le ventre de la
police... Ah! , mes braves, il faut regagner l'auberge, et vivement...
Il y a des pices  conviction... Diable! que personne n'y touche!...

Dj Chassevent, poussant devant lui Pourtois, gagnait la porte de la
maison, avec l'empressement d'un avare qui craint pour son trsor. Dans
la rue dserte, il s'arrta, et l, serrant la main de son compagnon 
la lui briser:

--Mon gros, tu sais, pas de btises! Si  l'avenir tu as le malheur de
me contredire, je te saigne comme un poulet! Maintenant que nous sommes
d'accord, haut le pied et du train!

Ils repartirent en courant dans la direction du faubourg.

Rest seul avec Fleury, Carvajan demeura quelques instants silencieux,
marchant la tte penche sur sa poitrine. Puis, s'arrtant brusquement:

--Je n'aurais jamais souhait une plus belle vengeance! Cet insolent
s'est attaqu  moi. Ah! ah! il a insult mon fils!... Eh bien! moi, je
l'enverrai en cour d'assises... Tout y passera, chez ces Clairefont, la
fortune et l'honneur. Il ne leur restera rien... Et je les verrai 
genoux devant ma porte... me demandant grce!...

--Qu'est-ce que Pourtois et Chassevent vous ont racont? demanda Fleury.

--Toute la scne du meurtre, pardieu,  laquelle ils ont assist de
loin... Oh! Chassevent jurera sur la tombe de sa fille que c'est le
petit de Clairefont qui a tu Rose... Il espre tirer vingt mille francs
du cadavre...

--Vingt mille francs! s'cria Fleury avec un horrible rire. Eh! pour une
telle somme, si on avait voulu, il l'aurait tue lui-mme!

Cette lugubre plaisanterie trouva Carvajan glac. Il regarda svrement
le greffier, et, d'une voix sche:

--Je suis trs srieux, dit-il. Et je dsire qu'on le soit autour de
moi... J'ai la conviction que M. de Clairefont, qui, sans doute, tait
ivre, ce qui, du reste, serait  sa dcharge, a commis le crime... Si je
le croyais innocent, je me dsintresserais de l'affaire.

--J'en suis sr! s'cria Fleury se pliant sans discuter  la volont de
son patron. Et comme je partage votre manire de voir, je vais, dans
l'intrt des innocents, veiller  ce que l'opinion ne s'gare pas.

Il salua trs bas, grimaa hideusement, et sortit.

C'tait la dernire matine de l'assemble, et, ayant cuv le vin de la
fte, les cultivateurs essayaient de conclure encore quelques marchs.

Habituellement, cette runion finale se tranait morne et lasse. Le feu
des transactions tait amorti, et chacun n'avait plus qu'une ide:
rentrer chez soi.

Cependant, par exception, une singulire activit se remarquait sur la
place. Des groupes nombreux se formaient, et les conversations plus
animes s'changeaient entre les allants et venants. tait-ce le cours
des farines, ou le prix des moutons qui servaient de fond aux colloques?
Non! le nom de Chassevent et celui de Clairefont revenaient, constamment
prononcs, et, au travers des exclamations, les affirmations passionnes
et les dngations ardentes s'changeaient.

Comme une contagion mortelle, le bruit sinistre rpandu par Fleury
gagnait dj toute la ville, et bientt, grossi, dfigur, allait
circuler dans le canton, s'tendre dans le dpartement, et empoisonner
tous les esprits. Rien ne pouvait tre plus fatal que ce rassemblement
de gens, venus de dix lieues  la ronde, qui devaient bientt repartir
emportant, chez eux une conviction habilement faite par les missaires
de Carvajan.

Tondeur, au caf du Commerce, devant vingt personnes, venait de rpter
les paroles qu'il avait entendues prs de la fentre de la repasserie, 
Clairefont, lorsque Robert embrassait Rose: Ne me serrez pas si fort,
vous pourriez m'touffer sans le vouloir. Et, dans la fume des pipes,
au bruit des verres remus, le marchand de bois se lamentait
hypocritement. Quel malheur! Un si bon et si aimable garon! Car il
n'avait pas agi par mchancet, bien sr... Tondeur s'en portait
garant, lui qui le connaissait bien... Mais cette jeunesse... c'tait si
fort!... Sans le vouloir, n'est-ce pas? Il avait eu la main plus lourde
qu'il ne pensait... Ah! il lui avait vu draciner des baliveaux, comme
on cueillerait une violette!... En batifolant, la petite avait fait des
giries... Le pre, qui cherchait sa fille, tait arriv avec Pourtois...
Pour ne pas tre surpris, le jeune homme avait voulu empcher la belle
d'appeler... Ah! c'tait un vrai malheur... Mais pour un crime... oh!
non!

Et les ergoteurs, trouvant que le marchand de bois se montrait trop
commode, de rpliquer, avec un commencement de parti pris: Comment! pas
un crime? Quoi donc, alors? La fille tait-elle morte? Oui ou non?
Tondeur, avec confusion, se voyait forc d'en convenir... Cependant il
reprenait sa dfense, accumulant  plaisir les mauvais arguments: Aprs
tout, on accusait M. Robert... Mais avait-on la preuve absolue qu'il
tait l'auteur de l'accident? Il s'enttait  ne pas dire: crime.

Si on avait la preuve? reprenaient ses contradicteurs, s'chauffant au
feu de la discussion. Eh bien! et le foulard de soie marqus aux
initiales R.G. que la fille avait au cou, et qu'on ne lui avait pas vu 
la danse. Et les affirmations des Tuboeuf?... Et tout enfin? Car la
culpabilit crevait les yeux! Il fallait tre dcid  ne rien voir pour
oser le nier. C'est--dire qu'on se demandait comment M. de Clairefont
n'tait pas encore arrt... Ah! s'il avait t un homme du commun, on
l'aurait dj vu traverser la ville entre deux gendarmes!

Au mme instant une rumeur sourde courut sur la place, attirant aux
fentres tous les consommateurs du caf. Dans son tilbury, Robert, assis
 ct de M. de Croix-Mesnil, qu'il conduisait  la gare, venait de
dboucher de la rue du March. Devant l'encombrement il avait d
ralentir l'allure de son cheval, et, au milieu de la foule tumultueuse,
il passait calme et souriant, causant librement avec le baron. Derrire
lui, houle vivante, la masse des badauds et des paysans roulait, et des
cris de haine partaient, comme, au dbut d'une meute, les coups de feu
isols des impatients.

Robert tonn se retourna, regardant tous ces gens qui le suivaient. Il
entendit:

--Il part, vous voyez bien! Il s'en va!

Il ne comprit pas. Rien de ce qui s'tait pass pendant la nuit n'avait
transpir  Clairefont. Le chteau tait comme une forteresse bloque,
dont la garnison ne reoit plus de nouvelles. Les rares domestiques ne
sortaient pas dans le village; les fermes taient loin; seule, Rose
venait du dehors. Et la pauvre petite ne devait plus gayer de sa
chanson les murs froids et silencieux de la vieille demeure. Antoinette,
qui, la veille, lui avait si bien recommand d'tre exacte, ne l'avait
pas vue arriver, et s'tait dit en souriant:

--Allons, malgr ses belles promesses, elle aura dans tard, et elle
fait la grasse matine.

 la gare, Robert, sans remarquer l'attention dont il tait l'objet de
la part des gendarmes qui se promenaient devant la porte d'entre, sauta
 bas de son sige, descendit la valise de M. de Croix-Mesnil, et,
donnant son cheval  garder  un employ, entra dans la salle d'attente.
Les gendarmes alors se promenrent sur le quai, et parurent se tenir
prts  retenir le jeune comte, s'il avait form le dessein de
s'loigner.

Mais il tait bien loin de se douter de ce qui se passait. Il parlait
avec animation et ne s'apercevait point de la surveillance active qui
s'exerait autour de lui. Lorsque le train fut arriv, il donna une
dernire poigne de main au baron, et, fermant lui-mme la portire du
compartiment, il traversa la gare et remonta en voiture. Il se sentit le
coeur serr, comme il ne l'avait jamais eu en voyant partir son ami. Il
s'arrta au bas du pont, et attendit l le passage du wagon. Par la
fentre, il distingua une main qui s'agitait, une figure qui souriait,
puis,  un dtour de la voie, dans un tourbillon de vapeur blanche, tout
disparut. Et, au pas, il se remit en route, se demandant pourquoi il
tait si triste.

Mais les impressions que ressentait Robert taient fugitives. Sa rude
nature ragissait promptement. Il mit son cheval au trot, et se proposa
de ne point passer par les quartiers du centre, pour viter les
encombrements qui l'avaient arrt  l'arrive. Il suivit la promenade,
plante de superbes platanes, qui entoure La Neuville. Il allait sortir
du faubourg, quand, en arrivant au bas de la monte de Clairefont, il
tomba dans un groupe d'ouvriers des fabriques qui,  la porte d'un
cabaret, coutaient Chassevent, ivre  rouler maintenant, et qui, pour
la centime fois, d'une voix pteuse et avec des additions
mlodramatiques, racontait la mort de sa fille.

 la vue de Robert, un murmure d'horreur partit du groupe qui se massa
dans une attitude hostile. Encourag par les menaantes dispositions de
son entourage, le vagabond s'avana en titubant, et, essayant de prendre
le cheval au mors:

--Le voil, l'assassin! Le voil! Vengeance! D'une main incertaine il
avait russi  saisir la bride, mais un matre cinglon qu'il reut sur
les doigts la lui fit lcher. Il recula en hurlant, et, heurt par le
brancard, il aurait infailliblement pass sous la roue de la voiture,
si, d'une main vigoureuse, le comte du haut de son sige, ne l'avait
cueilli et lanc jusqu' la porte du cabaret.

--Ah! aprs la fille, le pre! brailla le braconnier.  moi, mes amis!
Emparons-nous de lui, livrons-le  la justice!...

En un instant, Robert se vit entour d'hommes aux visages furieux et aux
bras levs. Devant le cabaret, quelques femmes rassembles poussaient
des cris perants, et dj, par la rue du March, du renfort arrivait
aux assaillants. Chassevent, revenu  la charge, bavant de colre et
d'ivresse, essayait d'escalader le sige. Le comte ne perdit pas son
sang-froid; il tira sur les guides et fit cabrer son cheval; puis,
prenant son fouet il en assna, avec le manche, un tel coup au vagabond,
que, malgr son paisse casquette et le foulard qui lui entourait la
tte, il roula  moiti assomm dans la poussire du chemin. Au mme
moment, Fleury, comme un diable sortant d'une bote  surprises, parut
prs de la voiture.

--Qu'est-ce que vous faites l? cria-t-il aux ouvriers d'une voix
forte... Ramassez cet homme, et attendez-moi...

Puis, s'lanant vers Robert  qui il serra le bras avec nergie:

--Imprudent! ne bravez pas l'indignation populaire!... Partez... sans un
instant de retard! Je viens de Clairefont. Je voulais vous prvenir...
Mais votre tante et votre soeur, maintenant, savent tout... Elles vous
convaincront...

--De quoi s'agit-il? demanda le comte, commenant  perdre son calme...
Ai-je affaire  des fous?

Le greffier jeta au jeune homme un coup d'oeil svre, et, avec une
gravit triste:

--La petite Rose a t tue cette nuit... On vous accuse... Ne discutez
pas... Mettez-vous d'abord  l'abri. Partez! C'est le plus sr...

--Mais c'est une infamie! cria Robert.

--Rentrez chez vous, au nom du ciel! dit Fleury en montrant du doigt le
flot des arrivants qui grossissait de seconde en seconde.

Et, donnant une forte claque sur le flanc du cheval, qui partit comme un
trait, il fora le comte  s'loigner.

Sans plus se soucier de l'agitation qui grandissait dans le faubourg, le
greffier gagna rapidement la maison de la rue du March. Il tait onze
heures. Depuis le matin, le temps avait t mis  profit par les
missaires de Carvajan. Le rseau, qui enlaait Robert de Clairefont
dans ses mailles perfides, devenait plus fort d'instants en instants. Et
plus le malheureux qui y tait captif allait se dbattre, plus les fils
devaient se resserrer.

Pascal, aprs une nuit de trouble et d'insomnie employe  repasser
amrement les incidents douloureux qui avaient accompagn son retour 
La Neuville, s'tait dcid  rgler dfinitivement avec son pre la
question de son dpart. Il ne pouvait plus supporter l'ide de vivre
dans ce pays o tout serait pour lui sujet de froissement et de chagrin.
Il voulait s'loigner, regagner des contres o l'cho mme des
discordes qu'il fuyait n'arriverait pas jusqu' lui et o il aurait le
droit de garder dans sa mmoire, comme dans un sanctuaire consacr  un
culte mystrieux, l'image souriante et adoucie de celle qu'il adorait.

Il sortit de sa chambre  l'heure du djeuner, et s'apprtait 
descendre, lorsque, sur le palier, croisant la servante qui venait de
l'tage suprieur, celle-ci lui dit avec un geste dsol:

--Ah! monsieur Pascal, vous ne savez pas la nouvelle? Le jeune homme du
chteau qui a tu la Rose au pre Chassevent!...

Et comme il restait immobile, se demandant si cette fille ne devenait
pas folle.

--Oui, mon bon cher monsieur. Le greffier du juge de paix est 
c't'heure dans le cabinet de Monsieur  qui il rapporte les bruits de
la ville, car on en parle, da! Et tout est sens dessus dessous!

Il sembla  Pascal que la cage de l'escalier tait un gouffre noir, au
fond duquel Carvajan ricanait, triomphant et diabolique. Il eut un
vertige, et se retint  la muraille pour ne pas tomber. Dans cette
riposte terrible, suivant  si courte distance l'affront subi, il
reconnut la main de son pre. Oui, si Robert tait accus, l'accusation
avait d venir de Carvajan. Il eut froid au coeur. Une rapide vision lui
montra Antoinette auprs du marquis mourant de dsespoir. Il se souvint
des funbres pressentiments qu'il avait eus, le premier jour,  la porte
du cabaret de Pourtois, au pied de la terrasse de Clairefont. Le prsage
de malheur se ralisait. Mais n'avait-il pas rv aussi que c'tait lui
qui dfendait la jeune fille abandonne, et qui l'arrachait  son
mauvais destin?

Sur le seuil de cette chambre qui avait t celle de sa mre, il crut
entendre encore la voix de la mourante murmurant ces suprmes paroles:
Sois bon dans la vie. Il faut tre bon... Il se retourna avec un
effroi superstitieux, comme s'il se ft attendu  voir apparatre
derrire lui la chre ombre. Il se vit seul, et, inclinant son front,
comme devant un ordre souverain, il murmura: Sois tranquille, douce
regrette, tu seras obie!

Il avait retrouv toute sa prsence d'esprit, tout son courage. Il se
sentait prt  accomplir des tches hroques pour vaincre des
rpugnances insurmontables.

Il oublia en un instant les rsolutions qu'il venait de prendre. Ses
ides suivirent un autre cours. Il n'tait plus rduit  l'coeurante
inaction qui le faisait paratre complice de tout ce qui s'excutait de
mal contre la famille de Clairefont. Il n'tait plus condamn 
l'impuissance. Il allait pouvoir se mler  la lutte, et intervenir.
Toute la nuit il s'tait promis de partir, et, en une seconde, il
dcidait de rester. Il ne vit l rien que de naturel. L'incohrence
n'est-elle pas la rgle mme de l'amour? Il se composa, pour entrer chez
son pre, un visage souriant.  sa vue, Fleury, qui parlait avec
animation, s'arrta court, prit un air embarrass et loucha furieusement
de ses yeux troubles.

--Eh bien! dit avec clat Carvajan, en allant  son fils, les voil dans
une belle passe, ces gens si fiers, qui ne veulent pas s'exposer  se
trouver en face de nous!

--On vient de tout m'apprendre, interrompit Pascal.

--Eh bien! qu'en dis-tu?

--Qu'en dit le parquet? riposta le jeune homme.

--Le parquet est extraordinairement mou! Il est pris entre la certitude
qui rsulte des preuves matrielles du crime et le doute qui est la
consquence d'un pass honorable... Tous ces magistrats, au fond, sont
des ractionnaires, et ils font des faons pour arrter le fils d'un
marquis, voil tout. Ils ont tlgraphi  Rouen, au procureur gnral,
qui tlgraphiera sans doute  son tour au garde des sceaux... Et,
pendant ce temps, ici, la population fermente; et sans Fleury qui s'est
trouv l fort  point, tout  l'heure, le prvenu tait charp par les
ouvriers... On parle pour demain d'une manifestation... Moi, je viens de
le dire au commissaire et au capitaine de gendarmerie: si on n'arrte
pas ds ce soir ce gaillard-l, je ne rponds pas de l'ordre  La
Neuville!...

--Le mieux qu'il y aurait  faire pour M. Robert, ce serait de partir
pendant qu'il en est temps encore, dit doucereusement Fleury... Une fois
 l'abri, tout le monde serait tranquille... C'est ce que j'ai essay de
faire comprendre aux dames de Clairefont... Mais, aux premiers mots,
Mlle Antoinette s'est dresse toute ple, et, avec des regards
meurtriers comme des coups de pistolet, elle a cri: Jamais! Partir, ce
serait avouer qu'il est coupable... Nous savons d'o part cette
calomnie... Nous la rduirons  nant! Elle dsignait clairement M. le
maire et peut-tre aussi un peu moi-mme... Mais je ne me suis pas
laiss dmonter. J'ai insist, j'ai donn  entendre que les mauvais
gars de La Neuville, trs surexcits, pourraient se porter sur
Clairefont... Alors la vieille Saint-Maurice a bondi, et, rouge comme
une braise, en jurant comme un troupier: Qu'ils y viennent! Il ne manque
pas de fusils au rtelier... Ils verront que les femmes de la maison
valent des hommes... Il y a l-haut, dans les greniers, le pierrier qui
servait autrefois pour les feux d'artifice... Je le descendrai dans le
vestibule, et si on touche seulement  la serrure de notre porte... je
mitraille toute cette canaille! Et elle sacrait, la vieille, que c'en
tait fabuleux! Allez donc faire entendre raison  des esprits
dtraqus! Quant au marquis, il tait enferm dans sa tour, comme un
hibou,  tourner les pages de quelque grimoire, ou  empester l'air de
la contre avec des drogues chimiques... Impossible de le voir...
Celui-l, tout hbt qu'il est, aurait peut-tre mieux compris la
situation que cette vieille chappe de la chouannerie.

--Mais elle parat la comprendre parfaitement, dit Pascal avec
tranquillit, et elle soutient envers et contre tous l'innocence de son
neveu... Comme l'a fort bien dit Mlle de Clairefont, fuir c'est
avouer, et le comte Robert est sans doute dcid  se dfendre... Il a
peut-tre des preuves  fournir... Un bon alibi serait dcisif... Qui
sait s'il ne le produira pas?

--Je l'en dfie! cria Carvajan,  qui l'opposition de son fils fit
perdre tout son calme.

--Mon pre, vous n'en savez rien...

--Vas-tu le dfendre?

--Et vous, allez-vous l'accuser?

Ils se trouvaient face  face, parlant aussi ferme l'un que l'autre:
Pascal, absolument matre de lui, et voulant savoir exactement quelle
tait la part de son pre dans le travail d'investissement qui
s'tendait autour de Robert; Carvajan, le cerveau enflamm par une
colre subite, et prt  taler sa haine au grand jour.

--Non! certes! intervint Fleury d'un ton conciliant, votre pre
n'accuse pas. D'ailleurs,  quoi bon? M. le maire, comme toujours, n'a
souci que de la chose publique... Devant vous, nous parlons en toute
libert, pesant le pour et le contre... Croyez que si M. Carvajan
pouvait touffer cette affaire-l, il le ferait, et promptement... Il
est l'ennemi de M. de Clairefont... Il le combat sur le terrain
politique et financier... Mais profiter d'un malheur pareil?...
Devrais-je avoir besoin de vous dire qu'il n'y a mme pas pens?... Et
pourtant, ne serait-ce pas lgitime? Ses adversaires ont-ils jamais
recul devant les pires manoeuvres? Vous en avez eu la preuve hier
soir... Si nous pouvions tablir l'innocence de ce malheureux jeune
homme, nous le ferions... Mais, malheureusement, il n'y a pas de doute 
conserver... C'est la dernire tape, voyez-vous, de cette famille qui
depuis trente ans va sans cesse en descendant... Quand j'ai eu l'honneur
de vous rencontrer ici, pour la premire fois, vous veniez d'tre
tmoin, justement, d'un des actes de violence habituels  ce
malheureux... Je vous ai dit alors, ne croyant pas tre si bon prophte,
que vous arriviez pour assister aux suprmes phases de la lutte engage
entre M. de Clairefont et votre pre... Eh bien! la lutte est finie...
Elle se termine dans la boue et dans le sang.

--Et nous n'en sommes pas cause! reprit rudement Carvajan,  qui la
mielleuse dissertation de Fleury avait irrit les nerfs... Au diable!
Qu'ils se dbrouillent!... Je ne suis pas tenu de les aimer, et si
j'tais dans leur cas, vous verriez s'ils me mnageraient!

Il prit son chapeau, et jetant un regard significatif au greffier:

--Je vais jusqu' la mairie; vous viendrez m'y retrouver tout  l'heure.

--Je vous accompagnerai, mon pre, dit Pascal, si je ne vous drange
pas... Je suis curieux de voir la physionomie de la ville.

--Ah! ah! mon gaillard, tu mords  la chose? Viens, si a t'amuse... Et
puis, qui sait? tu es du mtier, tu pourras peut-tre donner un bon
conseil.

--Si j'en trouve l'occasion, rpondit froidement Pascal, soyez sr que
je n'y manquerai pas.

Et, derrire son pre et le greffier, il sortit.

 Clairefont, aprs le premier affolement, la rflexion tait venue.
Runis dans le petit salon, la tante de Saint-Maurice, Robert et
Antoinette, avaient tenu conseil. Les affirmations de Fleury et les
manifestations de la rue, certes, taient significatives. Le vieux
Bernard, envoy  la ferme, avait rapport la confirmation de
l'attentat. Rose tait morte, et on accusait Robert de l'avoir tue.
Entre les imprcations de la tante Isabelle et le calme effrayant
d'Antoinette, Robert passa par les sentiments les plus opposs. Tantt
il se disait que l'accusation porte contre lui tomberait d'elle-mme et
qu'elle n'aurait pas de consquence. Il riait alors nerveusement et se
promettait de tirer de ceux qui avaient dirig contre lui l'action de la
justice une vengeance exemplaire.

Tantt, cherchant  rassembler les preuves qu'il pourrait fournir de son
innocence, il constatait avec stupeur que tout concourait  lui donner
l'apparence de la culpabilit. Il tait rentr au matin par la petite
porte du parc sans tre vu de qui que ce ft. Il avait pass tout le
temps qui s'tait coul entre son dpart de chez Pourtois et son
arrive  Clairefont, dans le sentier de la Grande Marnire. On l'avait
rencontr, on lui avait parl, cela tait certain, indniable.

Et, au souvenir de ces moments doucement couls, dans cette nuit tide
et resplendissante, auprs de cette charmante fille au gai sourire, un
cruel dchirement se faisait en lui.

N'avait-il pas t involontairement la cause du malheur, en gardant si
tard Rose qui voulait s'loigner? Il ne l'avait retenue qu' force
d'instances. Il se le rappelait bien: elle disait: Laissez-moi m'en
aller?... Votre soeur m'attend demain matin, vous me ferez gronder... Si
vous avez encore tant de choses  me conter, vous viendrez au bas de la
fentre de la repasserie, et, pendant que je travaillerai, nous
causerons.

Les routes taient alors pleines de monde; elle serait rentre 
Couvrechamps, en compagnie, et, au lieu de dormir froide et muette, elle
chanterait encore, alerte et joyeuse.

Des larmes lui vinrent aux yeux, et ce garon si nergique et si robuste
se mit  sangloter comme un enfant.

pouvantes, les deux femmes le regardaient. Pour qu'il se laisst aller
 une telle faiblesse, il fallait qu'il ft tenaill par de terribles
inquitudes. Une pudeur secrte arrtait les questions sur les lvres
d'Antoinette. Qu'y avait-il entre son frre et Rose? Quelque intrigue
bauche  la fte et interrompue par le coup de folie d'un jaloux. Il
et fallu, pour prciser les faits et arriver peut-tre  dcouvrir la
vrit, interroger Robert, l'amener  s'expliquer. Il ne donnait que des
dtails vagues, quand la minutie et t indispensable. Mais la tante
Isabelle n'tait-elle point l pour tirer tout au clair? Avec elle, qui
n'hsiterait pas  demander, le jeune homme ne se gnerait pas pour
rpondre, et on saurait alors quels moyens de dfense on devait
employer.

Il tait impossible que l'erreur ne ft pas promptement reconnue. La
justice voyait clair et n'aurait pas de parti pris. L'opinion publique,
que Fleury disait si furieusement dchane contre Robert, avait t
gare. Il n'tait pas difficile de deviner par qui. La main de Carvajan
se reconnaissait dans cette oeuvre de haine. Provoqu, il avait ripost.
Et on tait pay pour savoir avec quelle dangereuse tnacit il
poursuivait ses entreprises.

 l'indignation des premiers moments, lorsque la tante de Saint-Maurice
s'criait superbement: Mais il est impossible qu'on souponne un
Clairefont!, avait succd une terreur vague faite d'ignorance: celle
des enfants qui s'loignent de l'ombre peuple par leur imagination de
fantmes effrayants. En somme, on ne savait rien de ce qui se passait ni
de ce qu'on pouvait craindre; mais ce mystre-l tait plus formidable
que ne l'et t la connaissance de ce qu'il fallait redouter. Sur les
faits s'tendait une obscurit dans laquelle les malheureux se
dbattaient impuissants.

Leur proccupation principale tait de faire le silence autour du
marquis. Ils ne pouvaient supporter la pense que le pre ft instruit
de l'accusation porte contre son fils.  tout prix, ils taient rsolus
 l'empcher de la connatre. La tranquillit du vieillard devait avant
tout tre sauvegarde. Depuis trente ans, la famille avait subi son
despotisme, et s'tait plie  ses caprices les plus draisonnables.
Tout faire pour ne point tourmenter le marquis avait t le mot d'ordre
 Clairefont. Les enfants et la tante de Saint-Maurice s'taient
conforms  cette rgle: Antoinette et Robert avec un tendre respect, la
vieille fille avec des accs de mauvaise humeur rprims  grand'peine.
On avait tout accept, mme les menaces de ruine. Plutt mourir que de
rvler la menace du dshonneur. Le premier mot de la tante Isabelle
avait t:

--Emmenons le marquis  Saint-Maurice!...

Mais Antoinette, toujours sage, au milieu mme du dsespoir, avait
rpondu aussitt:

--Il ne saurait nulle part tre mieux qu' Clairefont. Dans son
appartement spar, il est  mille lieues du monde. Ce sera  nous de
veiller  ce qu'on ne pntre pas jusqu' lui... Il ne lit aucun
journal, il ne sort jamais... Il restera, quoi qu'il arrive, dans une
quitude complte. S'il faut absolument lui dire quelque chose, eh bien,
nous choisirons au moins le moment, et nous serons juges de l'tendue
de l'aveu.

Et tous trois, runis dans le petit salon du rez-de-chausse, les
fentres ouvertes sur la terrasse, ils attendaient, dans une anxit
plus intolrable que le mal lui-mme, l'oreille ouverte aux mille bruits
du dehors, les yeux fixs sur la monte de Clairefont qui cheminait
poudreuse et nue dans la verdure de la colline. C'tait par cette route,
qu'ils interrogeaient, que pouvait leur venir le danger. Et dans les
yeux de la tante de Saint-Maurice clatait le dsir mal contenu de la
rsistance.

Les heures passaient, raffermissant leur courage.

Le temps gagn n'tait-il pas une preuve de l'inanit de leurs
apprhensions? Si la justice avait une action  exercer, attendrait-elle
si longtemps pour se mettre en mouvement? Ils ignoraient tout de la
lgislation moderne. Ils ne souponnaient pas les hsitations du
ministre public, les manoeuvres de Carvajan, et la surveillance encore
discrte de la police. Ainsi que la bte prise au pige et qui ne trouve
pas d'issue, ils restaient immobiles, replis sur eux-mmes, dans
d'affreuses alternatives de crainte et d'esprance.

Vers quatre heures, tous les jours, quand la chaleur tait tombe, le
marquis avait l'habitude de descendre et de faire un tour dans le parc
avec sa fille. Antoinette, pour rien au monde n'et manqu cette
promenade. Elle se prparait  l'avance, et quand le savant quittait son
cabinet, il trouvait sa gentille compagne qui l'attendait. Dans la
fivre o ils taient tous, ils oublirent le vieillard. Il put arriver
jusqu'au milieu du salon sans tre entendu, et, posant sa main sur
l'paule d'Antoinette:

--Eh bien! il faut donc que je vienne aujourd'hui chercher mon Antigone?
dit-il en souriant.

Ils s'taient levs et restaient immobiles et tremblants. L'apparition
du pre de famille avait accentu l'horreur de la situation. Ce fut
Robert qui retrouva le premier sa prsence d'esprit:

--Ah! mon pre, vous tes en avance, aujourd'hui. Mais cela se trouve 
merveille: nous sortirons tous ensemble. Je veux vous donner le bras 
la place de ma soeur... Elle vous cdera bien  moi pour cette fois
seulement.

Il y eut dans l'accent du jeune homme une tristesse si pntrante que
des larmes emplirent les yeux d'Antoinette. Elle se figura son frre
faisant dans ce beau parc, o avait grandi leur enfance, sa dernire
promenade, aux cts du pre qui ne se doutait de rien. Elle eut peur de
ne pouvoir se contenir, et, sans parler, acquiesa d'un signe de tte.
Le vieillard, appuy sur le bras de Robert, descendait dj les degrs
du perron, parlant, comme toujours, des travaux qui avaient occup sa
journe. La tante Isabelle, reste en arrire, poussa un mugissement, et
se tamponnant les yeux avec son mouchoir:

--Antoinette, je ne peux pas vivre avec un poids pareil sur le coeur,
cria-t-elle. Non! c'est plus fort que moi: je sens que je ne survivrai
pas  un si rude coup! Robert! mon neveu, le dernier des Clairefont et
des Saint-Maurice, arrt comme un simple voleur de fagots!... Eh!
quand il aurait serr un peu trop fort cette donzelle... Le beau
malheur!

Antoinette plit, et jetant  la vieille Saint-Maurice un regard
brlant:

--Tante! vous pouvez donc admettre?...

--Que sais-je? Le marquis, son pre, en a fait bien d'autres; seulement,
dans ce temps-l, les filles se dfendaient moins, ou n'en mouraient
pas!

--Mais il nous a engag sa parole qu'il n'tait pour rien dans ce
malheur!

--C'est vrai! Ah! je deviens folle! Tu sais combien je l'aime, ce cher
enfant! C'est trs mal! Mais j'aurais donn tout le reste de la famille
pour lui!... J'en suis bien punie, car je souffre horriblement! Vois-tu,
pour qu'une vieille endurcie comme moi se laisse aller, il faut qu'elle
ait bien du chagrin... Mon pauvre Robert!... mon cher petit! ah!

Et, prise d'un violent accs de dsespoir, la tante Isabelle clata en
sanglots. Antoinette s'tait agenouille devant elle, la pressait dans
ses bras, s'efforait de la consoler.

--Non! criait la vieille fille, non! Si on l'emmne, je l'accompagnerai,
j'irai avec lui en prison.

--Mais, tante, c'est impossible!

--Comment cela? dit Mlle de Saint-Maurice avec un calme soudain. Sous
la Terreur, mes grands-parents, on me l'a bien souvent racont, taient
tous ensemble  La Force...

--Mais nous ne sommes plus sous la Terreur, rpondit Antoinette, qui ne
put s'empcher de sourire.

--Vraiment! Et comment appelles-tu un temps o des abominations, comme
celle qui nous arrive, peuvent se produire? Ah! c'est la fin de tout!

--Allons, tante, il faut aller rejoindre mon pre... Tchez qu'il ne
s'aperoive pas que vous avez pleur.

--Sois tranquille, j'aurai de la fermet.

Elles se dirigeaient vers la terrasse, quand la porte du salon, en
s'ouvrant, les arrta. Sur le seuil, le vieux Bernard se montrait,
effar.

--Qu'y a-t-il? dit Antoinette perdue.

--C'est M. Jousselin, Mademoiselle, balbutia le brave serviteur, le
commissaire de la ville... M. Jousselin!

Ainsi, cette heure tant redoute, mais qu'on esprait en secret ne
devoir jamais venir, tait irrmdiablement arrive.

--Faites-le entrer... Mais non, on pourrait le voir du jardin.

Les deux femmes changrent un regard charg d'pouvante et, marchant
comme dans un rve, gagnrent le vestibule. Un gros homme vtu de noir y
pitinait nerveusement. En les voyant, il ta son chapeau, et, avec une
grande dfrence, s'adressant  Antoinette:

--Mademoiselle, je dsirerais parler  monsieur votre frre...

--Il se promne en ce moment dans le parc avec mon pre, Monsieur.
Faut-il que je l'appelle?

--Je vous en serais reconnaissant...

Un lourd silence se fit. Le fonctionnaire, devant cette jeune fille si
belle et si trouble, hsitait  parler. Les deux femmes avaient sur les
lvres une question qu'elles n'osaient point faire.

La tante de Saint-Maurice ne put supporter l'incertitude.

--Venez-vous pour nous le prendre, Monsieur? demanda-t-elle d'un air
terrible.

--Madame... mes fonctions m'imposent un devoir pnible...

La vieille fille tolra le: Madame, qu'en toute autre circonstance,
elle et vertement relev.

--Mon cher monsieur, reprit-elle avec agitation, vous tes, si je ne me
trompe, le fils de Jousselin, qui fut autrefois le rgisseur de mon pre
 Saint-Maurice. Oui? Vous avez donc avec nous des liens de famille.
Vous ne voudriez pas rduire de braves gens au dsespoir?... Mon neveu
n'est pas coupable. Ai-je besoin de vous le dire?... Que faut-il faire
pour qu'il reste en libert? Si c'est une question d'argent, on
s'arrangera...

Le commissaire fit un geste de dngation tonne.

--Il faut que M. de Clairefont me suive, dit-il doucement, car il eut
vraiment piti de ces femmes. Je mettrai  excuter mes ordres tous les
mnagements possibles...

--Ah! Monsieur, c'est pour mon pre que je vous supplie! s'cria
Antoinette... Jusqu' la constatation de l'innocence de mon frre, qu'il
puisse ne se douter de rien...

--Mademoiselle, vous voyez que je suis entr seul... les agents de la
force publique sont rests au dehors... Que monsieur votre frre me
donne sa parole de me suivre sans rsistance, et nous sortirons tous les
deux sans bruit et sans scandale... Je crois, en agissant ainsi, vous
prouver que je n'ai pas oubli ce que ma famille a pu devoir  la vtre.

Mlle de Clairefont inclina la tte.

--Je vous remercie, Monsieur, et je m'engage pour mon frre... Je vais
le prvenir... Restez, tante... vous pourrez ici lui parler sans danger,
avant qu'il s'loigne.

Se promenant sur la terrasse, le vieillard et son fils passrent au pied
de la fentre. Ils causaient: le marquis tout  la joie enfantine
d'expliquer l'exprience qui lui occupait l'esprit, Robert s'efforant
d'arrter les larmes qui de son coeur montaient brlantes  ses yeux. Il
lui semblait qu'il allait quitter pour toujours tout ce qui l'entourait,
et, avec un attendrissement inconnu, il regardait la maison, les arbres,
les fleurs, le ciel, qui ne lui avaient jamais paru si beaux. Des
sentiments qu'il n'avait pas encore si vivement prouvs s'veillaient
dans son coeur; il regrettait ses folies, condamnait son existence
inactive, maudissait les chagrins qu'il avait causs  son pre. Il et
voulu tout racheter, et, en lui-mme, jugeant que son malheur tait la
consquence de sa conduite, il l'acceptait comme une expiation. De loin
il vit venir sa soeur. L'altration de ses traits le frappa. Il ne lui
laissa pas le temps de parler.

--Est-ce que tu viens me remplacer? demanda-t-il, plein d'angoisse.

Elle baissa la tte tristement:

--Il y a au salon quelqu'un qui te demande.

--Quelque partie  arranger, dit le vieillard avec indulgence. Allons!
mon cher, ne te fais pas attendre.

Les deux jeunes gens frmirent  cette redoutable mprise.

Robert prit le marquis dans ses bras et posa sur les cheveux blancs du
vieillard ses lvres tremblantes, puis, tendant la main  sa soeur, sans
oser l'embrasser:

--Adieu, fit-il brusquement, et il s'loigna.

Derrire lui le pre et la fille continurent leur promenade, sans
parler, cette fois, comme si, dans l'air qui les entourait, quelque
mystrieux effluve de la douleur d'Antoinette se ft rpandu, apportant
au coeur du marquis une soudaine tristesse.

Arrach  grand'peine aux protestations plores de la tante Isabelle,
sous la conduite de Jousselin, Robert s'en allait dans la direction de
Couvrechamps. Les gendarmes avaient pris les devants. Deux agents en
bourgeois suivaient  cinquante pas. Et chemin faisant le commissaire,
sous couleur de causer, interrogeait adroitement son prisonnier. Robert,
surexcit et, d'ailleurs, n'ayant rien  cacher, racontait tout, ses
coquetteries de longue date avec Rose, la soire de la Saint-Firmin, la
sortie du bal, la promenade dans le sentier de la Grande Marnire, la
rencontre des Tuboeuf, et la sparation sur le chemin de Clairefont. Ils
taient arrivs  la place mme.

--Tenez! c'tait l... Je me suis arrt une minute  la regarder se
perdre dans l'obscurit, puis j'ai continu ma route... Si j'tais
rest quelques minutes de plus, elle vivrait encore.

Une plainte stridente, lugubre, prolonge, comme un gmissement de bte
 l'agonie, partant de la colline, lui coupa la parole. Dans la lande,
les moutons du Roussot, ainsi que chaque jour, broutaient l'herbe rare.
Mais le sauvage berger n'apparaissait pas, accompagnant, suivant sa
coutume, le passant de ses cris moduls et de ses claquements de fouet.
Il s'tait fait invisible, et Robert le chercha vainement des yeux. Une
plainte nouvelle s'leva, lamentable, dans le silence de ce lieu
solitaire, et alors, derrire un norme grs, les deux hommes
dcouvrirent l'idiot couch  plat ventre sur sa limousine, la tte dans
ses mains, aveugle et sourd  tout ce qui n'tait pas sa douleur.

--Pauvre diable! dit Robert. Rose tait bonne pour lui... Elle ne le
repoussait pas, comme tous les gens de la ferme... Aussi il avait de
l'adoration pour elle... C'est la joie de son existence qui s'en est
alle!

Ils passrent, et, derrire eux, les poursuivant  de longs intervalles,
la voix pleurait, douloureuse et obstine. Bientt ils quittrent le
grand chemin, et se jetrent sur la gauche. Au bout d'une perce verte,
Couvrechamps leur apparut.

Une animation singulire emplissait le village.  l'entre, auprs des
premires maisons, des gamins semblaient attendre, qui crirent
vivement: Les voil! et s'enfuirent au galop, comme pris d'pouvante.
Aux abords de la place, un grand rassemblement s'tait form. De La
Neuville on avait fait la partie de venir voir passer le fils du
marquis entre deux gendarmes. Il y eut un murmure de dception quand on
aperut, par l'alle de tilleuls en fleurs, Robert s'avanant libre,
sous la conduite de Jousselin.

--Voil ce que c'est que l'galit! grogna le sabotier de La Saucelle,
dmocrate farouche, dont Mlle de Clairefont avait, l'anne
prcdente, soign la fille qui se mourait de la fivre typhode...  un
autre on aurait mis les poucettes!

--Ils le relcheront, marchez! ajouta une voix dans la cohue.

--Est-ce que la louai est faite pour eux!

--Ah! ah! enlevons-le!

Les ouvriers des fabriques et les tcherons de la scierie jetrent des
cris de mort, une pousse violente fit onduler la foule, des clameurs,
perantes de femmes, enlevant leurs enfants pour les empcher d'tre
fouls aux pieds, s'levrent, et, par un mouvement instinctif,
Jousselin prit le bras de son prisonnier, moins pour le retenir que pour
le protger. Rapidement, les gendarmes qui entouraient la misrable
maison de Chassevent se portrent  l'aide, et, devant les chevaux qui
piaffaient avec un grand bruit d'acier entre-choqu, au milieu d'un flot
de poussire, les plus ardents reculrent.

--Je vous demande pardon, dit alors Robert avec un grand sang-froid au
commissaire, de vous avoir caus de l'embarras... Aprs tout le bien que
ma famille a fait dans ce pays, je m'attendais  plus de sympathie...
Ah! parfait! tout s'explique! ajouta-t-il avec un amer sourire.

Il venait, devant la porte de la maison, au milieu d'un groupe, de
reconnatre Carvajan causant avec Tondeur. En arrire, presque cach,
Pascal, tremblant d'motion, se tenait adoss  la barrire d'un enclos.
Un grand silence s'tait fait. Robert continua  marcher, les yeux fixs
sur le maire, la tte haute, un peu ple, mais rsolu. Le jeune homme,
en cet instant, au milieu de cette foule menaante, parut grandir. Une
femme dit:

--Il fait belle figure, tout de mme!

Et cette nave approbation soulagea le coeur oppress de Robert. Il eut
la rconfortante certitude qu'il faisait bravement face au danger, et
qu'on s'en apercevait. Une flamme d'orgueil lui monta au visage, et sans
forfanterie, comme il tait sans faiblesse, il regarda autour de lui.

Dans le petit jardin qui bordait la faade en pis, se tenaient le juge
d'instruction, coutant un personnage inconnu qui parlait avec
animation, et en qui Robert devina un inspecteur de la sret, et le
docteur Margueron, qui, sans doute, avait fait les constatations
lgales.

La porte de la maison de Chassevent tait ouverte, et, dans l'obscurit
du logis, clair par une seule fentre,  laquelle avait grimp un
rosier blanc charg de fleurs, une lueur de flambeau funraire
jaunissait.

Un soupir gonfla la poitrine du jeune homme: c'tait l que, silencieuse
et glace, la pauvre Rose dormait son dernier sommeil. Il n'eut pas de
terreur  la pense de se trouver en face d'elle. Il n'prouva qu'une
piti tendre et attriste. Qu'avait-il  redouter de la douce morte? La
vue de son visage pouvait lui arracher des larmes, mais ne devait pas
lui inspirer d'horreur. Si, la soulevant sur sa couche mortuaire, un
miracle lui avait rendu la vie, la premire parole prononce par elle
et t pour attester l'innocence de Robert.

Et pensant au vritable meurtrier,  celui qui restait inconnu, qui se
cachait peut-tre dans cette foule grouillante, donnant, qui sait? le
signal des cris de haine, Robert serrait les poings avec colre. Ah!
qu'il le tnt jamais  sa merci, celui-l, et il lui paierait d'un seul
coup la dette de la pauvre victime et la sienne. Quelque voleur, sans
doute, qui chappait momentanment, grce  l'erreur dans laquelle
l'active animosit de Carvajan avait fait tomber l'opinion publique et
le pouvoir judiciaire. Mais des explications loyales et franches
devaient dissiper aisment tous les doutes, rtablir les faits, diriger
les recherches dans un autre sens, et amener sa disculpation  lui et la
dcouverte du vrai coupable.

Un mouvement se produisit dans le jardinet. Le juge, rejoint par son
greffier tenant sous le bras un large portefeuille, venait de pntrer
dans la maison. Jousselin toucha le bras de Robert, et simplement:

--Il faut que nous entrions, fit-il. D'un ton plus bas il ajouta: On va
vous confronter avec la victime... Le bonhomme n'osait dire ouvertement
 son prisonnier: Prenez garde, surveillez vos regards, vos gestes, vos
paroles... Mais, par ce seul mot: confronter, il l'avertissait du
pril, et le dfendait contre une motion qui et pu tre prise pour de
l'effroi.

--Je suis prt, rpondit Robert, et, passant le premier, il franchit le
seuil.

Sur son lit, claire par un flambeau, blanche avec des ombres violettes
aux tempes, entoure de ses cheveux blonds encore entremls de fleurs
de bruyre, Rose, tendue, semblait dormir. La mort n'avait pas altr
sa beaut, et son visage aux traits dlicats tait panoui par un
dernier sourire. Sur une table, dans un plat de cuivre rempli d'eau
bnite, la branche de buis, rapporte de la dernire fte des Rameaux
par la jeune fille, avait t plonge pieusement. Tout  ct se
voyaient l'charpe dont Rose s'tait couvert la tte pendant la soire,
et le foulard de soie que Robert lui avait donn pour s'envelopper le
cou. Un clair rayon de soleil, entrant par l'troite fentre, jouait
avec le cuivre du plat, irisait l'eau, et faisait paratre rougetre le
tissu de laine de l'charpe.

Robert, recueilli comme dans un lieu saint, se tenait prs de l'entre,
attendant. Carvajan s'tait gliss  sa suite, plus troubl et plus
anxieux que lui.

--Monsieur de Clairefont, dit le juge d'une voix maussade, approchez du
lit... Vous reconnaissez cette fille?

--Oui, Monsieur, rpondit le jeune homme avec une tranquille fermet.

Le magistrat fit signe  son greffier d'crire, et, se tournant vers
l'homme en qui Robert avait devin un policier:

--Montrez les traces du meurtre.

L'agent dcouvrit la poitrine de la morte, et, sur le cou rond et
charmant, que Robert ne put regarder sans un horrible serrement de coeur,
apparut une ligne violace. Alors, le juge, s'adressant  M. Margueron:

--Veuillez, docteur, nous donner communication du rsultat de votre
examen.

Sans doute, le brave mdecin de campagne se trouvait pour la premire
fois de sa vie  semblable preuve, car il frmit, fit un geste effar,
voulut parler, mais ne put d'abord y parvenir, tant sa gorge tait
contracte par l'motion. Il se remit au bout d'une seconde, et alors,
comme un flot trop longtemps contenu, il se rpandit en explications,
semes de termes mdicaux, desquelles il rsultait qu'appel  faire
l'examen du corps de la fille qui se trouvait sous ses yeux, il avait
constat  la base du pharynx et au point de jonction avec la trache
une violente ecchymose qui avait pour cause une pression  l'aide d'une
grosse corde ou d'un mouchoir; cette pression avait dur environ cinq 
six minutes, c'est--dire le temps de causer la mort par l'asphyxie.
Nulle autre trace de violence n'avait t releve par lui. D'aprs ce
qui avait t port  sa connaissance par le bruit public, il pensait
que le meurtrier, en se sauvant pour chapper  la poursuite du pre et
du cabaretier Pourtois, s'tait efforc d'touffer les cris de la
victime et que, dans la prcipitation de sa fuite, le billon qu'il lui
avait mis sur la bouche avait d glisser le long du menton jusqu'au
cou, et, alors, la pression drgle faite par l'homme qui fuyait avait
amen l'tranglement.

Entran par la chaleur croissante de son dbit, le docteur s'tait mis
 mimer la scne. Et c'tait  la fois grotesque et sinistre de voir ce
gros homme grisonnant, jouant cette terrible comdie, au pied mme du
lit de la morte, devant celui qui tait accus de l'avoir assassine.

--Nous vous remercions, dit alors le juge, dsireux de couper court 
l'exubrance du praticien, et s'adressant  Robert:

--Reconnaissez-vous avoir donn la mort  Rose Chassevent dans la nuit
du 25 au 26 septembre?

--Non, Monsieur.

--Vous ne voulez fournir aucun renseignement sur ce qui s'est pass
entre vous et la victime?

--J'ai dit  M. le commissaire tout ce que je sais. Mais je ne puis
vraiment pas m'accuser de ce dont je suis innocent.

--C'est bien! Je suis oblig de vous garder  ma disposition.

--Faites, Monsieur, si c'est votre devoir, dit gravement Robert.

Alors, dans l'obscurit grandissante de la chambre, s'approchant du lit
sur lequel reposait Rose, il s'inclina pieusement, et,  genoux sur le
carreau, il fit une courte prire. S'tant relev, il s'approcha de la
fentre, dtacha du rosier blanc, rougi par les rayons du soleil
couchant, la plus belle de ses fleurs, et, l'ayant trempe dans l'eau
bnite, la posa parfume sur le front ple de la morte.

--Adieu donc, pauvre fille! murmura-t-il avec un accent de tristesse
profonde. Puis, se tournant vers le juge:

--Monsieur, je suis  vos ordres.

Chacun se taisait, pris par la touchante simplicit de cette scne.
Seule, la voix de Carvajan se fit entendre:

--On a toujours t un peu thtral dans la famille... Mais qui veut
trop prouver ne prouve rien.

Robert haussa ddaigneusement les paules, et, sans faire mme  son
ennemi l'honneur de le regarder, il suivit le commissaire hors de la
maison.

Le soir mme, il tait conduit  Rouen et crou  la prison de
Bonne-Nouvelle.




VIII


Ainsi que l'avait fait pressentir la tante Isabelle, il lui aurait t
impossible de ne pas suivre son Benjamin. Aprs une soire passe  se
ronger les poings dans des accs de fureur contenue et une nuit pendant
laquelle elle parut prs de devenir folle, la vieille fille avait saut
en chemin de fer. Antoinette, reste seule avec son pre, dut, pour
expliquer l'absence de son frre et de sa tante, forger de toutes pices
une histoire.

Mlle de Saint-Maurice avait eu des difficults avec son fermier et
elle tait partie pour quelques jours avec Robert. Pour quelques jours!
Le marquis n'avait point remarqu le sourire navrant dont Antoinette
avait accompagn ce mensonge. Il n'tait point exigeant, le bon Honor,
et pourvu qu'on ne le tourmentt pas au sujet de ses inventions, il
passait volontiers condamnation sur le reste. Il se suffisait,
d'ailleurs, admirablement  lui-mme.

Il s'tait replong plus passionnment dans l'tude de son procd de
chauffage. Le perfectionnement tait le vice du marquis. Une invention
n'tait intressante pour lui qu' l'tat d'nigme. Une fois trouve,
elle cessait de lui plaire. Son esprit inquiet se mettait en qute d'un
autre rsultat. Et rarement il s'en tenait  ce qu'il avait ralis. Il
lui fallait toujours le mieux, ce destructeur du bien.

C'tait ainsi qu'il avait pu rendre improductives les affaires les
meilleures, et striliser la Grande Marnire, cette mine d'or qu'un
commis intelligent et honnte et suffi  administrer de faon 
enrichir son matre et tout le pays. Depuis trois jours, il ne parlait
plus, mme  table. On le voyait absorb, l'oeil fixe, la pense
visiblement absente. Robert, quand il tait encore l, avait dit
plaisamment:

--Ah! mon pre est remont dans son laboratoire!

Le marquis n'avait mme pas entendu; il poursuivait son rve et
s'efforait d'enchaner sa chimre. Que de millions de lieues il avait
fait ainsi dans le vague, chevauchant son dada fantastique pour
n'atteindre que l'impossible! Cependant il avait par instants de
soudaines explosions de joie. Il se frottait les mains avec force, et,
la figure radieuse, il s'criait:

--Ah! ah! cette fois, je crois que je le tiens bien!

Et, sans explications pralables, pour sa satisfaction personnelle, il
entamait une courte dissertation sur le procd qu'il voulait appliquer.
Ses auditeurs, rgulirement, opinaient du bonnet lorsqu'il les
provoquait  l'approbation par des: hein? n'est-ce pas? qu'en
dites-vous? ah! ah!, qu'ils ne pouvaient pas laisser tomber dans le
silence sans risquer de faire subir au vieillard le cruel serrement de
coeur du doute.

Antoinette bnit la fatale manie qui, en cette circonstance, absorbait
si heureusement son pre. Il ne parut pas s'apercevoir de l'absence de
la tante de Saint-Maurice, qui, pour la premire fois depuis trente ans,
ne dnait pas  la table commune. Quant  Robert, il faisait des
dplacements de chasse frquents et prolongs.

Aprs le repas, qui fut court et silencieux, le marquis et sa fille se
trouvrent en tte  tte dans l'immense salon qui, clair par deux
lampes, leur parut tout noir. Les rafales d'un vent violent branlaient
les futaies sculaires du parc, et pleuraient, lugubres, dans les hautes
chemines du chteau. Et la jeune fille coutait ces plaintes, se
demandant si ce n'taient pas les mes des morts de Clairefont qui,
tournoyant dans la nuit, gmissaient sur le malheur de la famille.

Puis sa pense s'en allait  la suite de son frre, et elle se le
figurait dans une cellule sombre et nue, attendant qu'on dcidt de son
sort. O tait la tante Isabelle? Qu'avait-elle pu faire? On n'entrait
sans doute pas facilement dans une prison. Peut-tre ne verrait-elle
mme pas Robert. Alors, comme un vieux chien fidle, que son matre a
laiss  la porte, elle resterait, regardant les murailles, heureuse
encore de se dire: Il est l, l'enfant que j'aime, je suis dans l'air
qu'il respire, ces pierres seules le sparent de moi... Oh! la triste
soire! Et comme les heures, sonnaient lentes et lugubres! Seule, sans
amis, sans conseils, avec ce vieillard qui dodelinait de la tte au fond
de son fauteuil, tout  sa folie, quand le malheur donnait l'assaut  sa
maison, et entrait terrible, implacable, par toutes les brches! Oh! que
de penses navrantes, que de pleurs refouls!

--Ah! ah! dit le marquis, avec un rire qui glaa Antoinette, cette fois,
c'est tout  fait a! Vois-tu, ma fille, la grille du haut, dans mon
fourneau, est  surface plane, et la disposition est vicieuse. Elle
cause le stationnement des rsidus qui entravent le courant d'air. Il
faut que la grille soit inflchie: alors tout descend normalement, et
l'incandescence est continue. Voil! c'est trs simple! Qu'en dis-tu?

--C'est parfait, mon pre!

--Tu me dis: c'est parfait, bien mollement! Tiens, au lieu de rester
dans ce salon o nous sommes perdus comme deux abandonns, montons chez
moi... Je te montrerai mon modle, et te ferai toucher le
perfectionnement du doigt... C'est la fortune, fillette! oui, c'est la
fortune!

Se soumettant au caprice du vieillard, Antoinette prit une lampe, et
tous deux montrent au premier tage de la tour.

Dans la vaste salle dont la vote ogivale est soutenue par des piliers
de pierre  fines nervures, le marquis s'tait amnag  la fois une
bibliothque, un cabinet et un laboratoire. Tout le ct donnant sur le
parc tait garni de rayons qu'encombraient les livres innombrables et
poudreux; un escalier mobile, roulant le long de la muraille, mettait le
savant  mme de prendre l'ouvrage dont il avait besoin. Un admirable
bureau tait plac devant la large fentre cintre orne de vitraux, et,
prs d'un pilier, une table  dessiner se dressait, charge de plans et
d'pures. Un tapis pais couvrait les dalles de granit, dans toute cette
partie de la tour, meuble confortablement de fauteuils profonds,
propres  la mditation et, disait Robert, au sommeil.

L'autre ct, donnant sur la cour d'honneur, tait rserv au
laboratoire. Un immense fourneau de briques,  large manteau, au-dessus
duquel se voyait un soufflet termin par une chane, semblable  celui
d'une forge, avait reu l'adjonction d'un petit four en fonte, surmont
d'un tuyau qui se perdait dans la grande chemine. C'tait le fameux
brleur du marquis. Sur les tables, des cornues, des fioles de toutes
formes, et, dans un coin, auprs d'une vasque de pierre, dans laquelle
l'eau coulait  volont, un serpentin au cou de cuivre en zigzag. Dans
ce pandmonium, o avaient pris naissance les ides funestes qui, en
trente ans, avaient consomm la ruine de la maison, le marquis se
trouvait compltement heureux.

Il poussa un soupir de satisfaction et regarda sa fille avec plus de
tendresse.

--Il y avait quelque temps, ma chrie, que tu n'tais venue ici,
dit-il... Tu vois, j'ai l bien des dessins qui rclament tes soins...
Puisque nous sommes, pour quelques jours, en garons, tu devrais
t'installer avec moi... Tu verrais comme nous passerions de bonnes
journes!...

Et le vieil enfant souriait, uniquement proccup de son ide fixe.

--Oui, mon pre... dit Antoinette du bout des lvres.

Alors le marquis enchant s'lana vers son brleur, tira les caisses
roulantes, pleines de charbon, qui occupaient tout le dessous du
fourneau, et commena,  grand renfort de copeaux et de papier, 
allumer lui-mme son appareil. Il avait retrouss ses manches jusqu'aux
coudes et se salissait pouvantablement. Il y eut bientt dans le
laboratoire une fume telle qu'il fallut ouvrir les fentres. Et, moiti
parlant, moiti toussant,  demi asphyxi, l'inventeur expliquait. Il
allait de l'appareil, qu'il dclarait dfectueux, aux dessins nombreux
sur lesquels il l'avait rectifi...

--Vois-tu, ma fille, les copeaux mouills brlent maintenant: c'tait la
mise en train qui tait difficile... Le tirage est insuffisant, mais,
avec une chemine d'usine, a irait tout seul... Des copeaux
mouills!... Hein? Et quelle chaleur! Toute la valeur de l'invention est
l... En Amrique, dans les plantations, ils pourront chauffer avec des
dtritus de cannes  sucre! Qu'en dis-tu?

Antoinette ne disait rien. Attire par la lumire, une norme
chauve-souris tait entre dans le laboratoire et, toute noire, ses
ailes tendues, elle tournoyait. Par deux fois l'horrible bte, dans son
vol sinistre, effleura la jeune fille, qui fascine ne pouvait la
quitter des yeux. Il lui semblait la voir grandir peu  peu et
s'tendre, resserrant les cercles qu'elle traait. Sa tte, devenue
norme, avait des regards de feu, et un rictus diabolique qui rappelait
le visage de Carvajan. Elle passa encore une fois, les griffes tendues,
comme un vampire, et, terrifie, Antoinette se dit: Si elle me touche,
c'est que nous n'avons plus rien  esprer et que nous sommes
irrmdiablement perdus.

Une rougeur lui monta au visage, elle saisit le long tisonnier que son
pre venait de poser, et, au moment o la bte hideuse s'avanait
menaante, elle frappa. Brise par la tige de fer, la chauve-souris
tomba sur la grille du brleur, et, Antoinette avec une joyeuse
surprise, la vit disparatre dans les flammes.

Elle respira plus librement; elle pensa: Je suis indigne de me laisser
abattre. Il faut lutter, vaincre, en tout cas se dfendre... Est-ce
possible que des gens comme nous soient si bas, qu'ils n'aient plus le
moyen de se relever?

Puis l'horreur de la situation s'imposa de nouveau  son esprit, et elle
se reprit  dsesprer. Son frre! Qui sauverait le pauvre garon accus
si bassement, et autour duquel s'tendait le rseau dangereux des
calomnies? Si elle pouvait essayer de faire face aux difficults de leur
situation financire, comment irait-elle au secours de ce sang de son
sang? Elle avait l'ignorance de la puret. Les lois criminelles
n'taient point faites pour son innocence. Elles lui faisaient l'effet
d'une monstrueuse nigme. Le pril qui menaait Robert lui semblait
formidable et incomprhensible.

Et la tristesse s'tendait en elle, sombre, profonde, ainsi qu'une nuit
intrieure. Son pre continuait  parler et elle ne l'coutait pas. Les
paroles du vieillard tombaient dans le vide, comme du robinet l'eau
gouttant sonore et inutile dans la vasque de pierre.  la pense de la
jeune fille revenait, obsdante et dsolante, la proccupation du salut
de Robert, et du payement de l'chance prochaine.

Elle songea un moment  interrompre le marquis au milieu de ses
amusements scientifiques, et  lui poser nettement la question d'argent
qu'il fallait rsoudre. Au moment de parler, un dernier reste de piti
pour le vieil enfant qu'il fallait arracher  son aveugle scurit
arrta les mots dcisifs. Elle se tut, pensant: Il sera assez tt
demain, qu'il ait encore au moins cette soire heureuse, et cette nuit
tranquille. Et comme un vol de spectres nocturnes, les penses sinistres
recommencrent  enserrer son esprit dans leur cercle douloureux.

 onze heures, le pre et la fille quittrent le laboratoire et
descendirent dans leurs appartements. Le marquis, heureux d'avoir pu,
pendant deux heures, dvelopper ses ides, sans se proccuper de savoir
s'il avait seulement t entendu, embrassa Antoinette, et la quitta en
lui disant:

--Je suis tout ragaillardi! Tu ne t'imagines pas comme ta prsence me
fait du bien... Quand je te vois au milieu de mes appareils, je crois
que tout ce que j'ai entrepris doit russir... Tu reviendras, n'est-ce
pas? Tu y as intrt, sais-tu... C'est la fortune!...

La fortune! toujours le mot magique, le rve de tout savant: la pierre
philosophale dcouverte; l'or coulant d'un creuset ou jaillissant d'un
appareil. Et l'inventeur, confiant et ravi, alla se coucher avec ce
rayon dans la cervelle.

La nuit parut longue  Antoinette. Elle resta les yeux ouverts dans
l'obscurit, coutant l'ouragan qui se dchanait au dehors et faisait
trembler le chteau sur sa base. Ces souffles irrits, passant et
repassant en violents tourbillons, lui rappelaient la mer, et, dans la
fivre de son insomnie, il lui semblait tre sur un navire battu par la
tempte. Des haleines furieuses grinaient dans les mts et dans les
cordages, et la pousse croissante et dcroissante de leur bruit
tumultueux donnait  la jeune fille la sensation de la monte norme et
de la descente profonde des vagues.

Elle se trouvait, au milieu d'une obscurit traverse seulement par de
rouges clairs, emporte sur un ocan couleur d'encre. Elle tait tout
tourdie par le balancement horrible des flots, et souffrait
cruellement. L'orage grandissait sans cesse, emplissant ses oreilles de
sifflements stridents, et, dans le trouble de ses penses, elle se
figurait allant dlivrer son frre abandonn sur un troit et strile
rocher.

Elle se tournait vers celui qui commandait le fantastique vaisseau et,
 la lueur de la foudre, elle lui voyait le visage de Pascal. Il la
regardait avec douceur, comme pour lui dire: Tu sais bien que je
t'adore; tu n'as qu'un mot  prononcer, qu'un signe  faire, et c'est
moi-mme qui te conduirai vers ton frre, qui assurerai son salut. Rien
ne me cotera pour te plaire. Tes larmes me dsolent, je souffre de ton
chagrin. Ne t'entte pas dans ton orgueil, sois raisonnable et bonne. Et
ton malheur, en un instant, va se rparer.

Mais elle, implacable, dtournait la tte, refusait de faire entendre la
prire si doucement implore. Et, dans le chaos mouvant des flots
exasprs, le navire s'loignait, abandonnant  son sort le pauvre
Robert qui appelait  grands cris. La nuit se faisait plus sinistre, la
clameur du vent plus effroyable, et les vagues normes, devenues couleur
de sang, roulaient dans leurs plis des cadavres.

Antoinette, terrifie, voulut s'arracher  cet horrible cauchemar. Elle
se raisonna, se dit: Mais non, je suis dans ma chambre, prs de mon
pre, je rve tout veille. Elle tta les draps de son lit pour se
convaincre. Mais toujours l'hallucination revenait. Elle dut allumer un
flambeau, et, brise de fatigue, les cheveux colls au front par une
sueur glace, elle retrouva un peu de calme. Enfin le jour parut, ple,
et la dlivra de cette angoisse.

Le premier regard qu'elle jeta au dehors lui montra les ravages que
l'ouragan avait faits dans les massifs du parc et sur les toits du
chteau. La terrasse tait seme de dbris d'ardoises et de fragments
de briques, les alles couvertes de branches brises.

Le marquis, chez lequel la jeune fille entra, ds le matin, tait frais
comme une rose, ayant dormi d'un sommeil d'enfant, sans trouble et sans
rve. Comme il montait dans son cabinet, vers dix heures, une lettre
apporte par un clerc de Malzeau fut remise  Antoinette qui courut
s'enfermer pour la lire. Elle contenait un billet envoy de Rouen par la
tante de Saint-Maurice, et apport par un exprs, ainsi qu'une
suppliante recommandation du notaire d'avoir  ne pas oublier l'chance
du lendemain.

La tante Isabelle faisait savoir  sa nice, qu'arrive  sept heures,
elle s'tait fait conduire, sans retard, par un ami influent, chez le
procureur gnral,  qui elle avait demand la mise en libert de son
neveu. Mais, malgr une bonne volont vidente, le magistrat n'avait pu
faire droit  sa requte. L'affaire, raconte par les gazettes du
dpartement, avec force dtails inexacts, suivant l'usage de ces
canailles de journalistes, faisait dj un tapage effrayant dans la
ville. Il tait impossible de voir Robert, qui se trouvait, lui avait-on
dit, au secret.

Elle s'tait loge dans le quartier Saint-Sever, chez un carrossier qui
lui louait une chambre meuble, et elle ne savait plus  quel saint se
vouer. La vieille fille, au travers de ses tourments, n'oubliait pas les
affaires et prvenait sa nice que tous les papiers relatifs 
l'chance taient serrs dans la commode de sa chambre, sous ses
mouchoirs.

En lisant ce billet griffonn  cinq heures du matin, d'une grosse
criture, sur du papier commun, et avec autant de fautes d'orthographe
que de mots, Antoinette pleura. Cet aveu d'impuissance fait par la
pauvre tante dissipa les suprmes hsitations, dtruisit les dernires
esprances de la jeune fille. Elle dcouvrit la ralit navrante, et eut
la certitude que tout tait perdu. Elle rsolut de faire ce que la
situation lui commandait, et, sans prendre la peine d'essuyer ses yeux
humides de larmes, elle monta chez son pre.

Assis devant son bureau, l'inventeur crivait des notes en marge d'un
plan. Il s'arrta en voyant entrer sa fille, et, repoussant en arrire
le chaperon de velours qui lui couvrait la tte et le faisait ressembler
 un vieil alchimiste:

--Ah! ah! tu prends intrt  ce que je t'ai montr hier, dit-il
gaiement, puisque te voil ici de si bon matin... Sois la bienvenue, mon
enfant. Tiens, assieds-toi l, prs de moi...

Et comme Antoinette frmissante lui obissait silencieusement.

--Mais qu'est-ce que je vois? s'cria-t-il, tes yeux sont rouges comme
si tu avais du chagrin... Ah! a, qu'y a-t-il? j'exige que tu me parles
franchement...

--Hlas! mon pre... je n'ai plus le loisir de me taire... Sans quoi je
vous aurais, peut-tre plus tendrement que prudemment, pargn encore de
cruelles inquitudes.

--C'est encore Malzeau qui aura fait des siennes!... interrompit le
marquis avec ennui... Ne peut-il arranger ces affaires, sans nous en
rompre la tte?... J'ai de bien autres et plus graves proccupations...
Le temps qu'il me fait perdre est prcieux...

--Le temps, mon pre, vous n'en pouvez plus disposer, dit Mlle de
Clairefont... Vous tes arriv  l'extrme limite... et l'impatience de
vos cranciers ne peut plus tre calme.

Le marquis prit un air  la fois tonn et mcontent.

--Ne leur a-t-on pas fait entendre que j'tais  la veille de raliser
des bnfices importants avec mon invention nouvelle? Si je ne m'tais
pas ingni  y apporter un dernier perfectionnement, mes brevets
seraient pris, et la grande industrie serait ma tributaire... Car tu as
vu, fillette, hier soir. Tu ne peux pas nier. C'est certain, vident,
palpable!... Et dans quelques jours...

--Vous n'avez plus devant vous que des heures...

--Eh! ces drles se fchent rellement? Il me semble qu'ils ont gagn
assez d'argent avec moi, depuis trente ans qu'ils me grugent... Ils
pourraient se montrer une dernire fois accommodants...

--Mais, mon pre, vous oubliez donc que c'est avec M. Carvajan que vous
avez  compter, maintenant, avec lui seul? Ou bien M. Malzeau ne vous
a-t-il rien dit, la dernire fois qu'il est venu?

L'inventeur se frappa le front, comme une personne qui retrouve au fond
de sa pense un souvenir trs effac.

--Si, ma fille, je me rappelle quelque chose comme a... Mais je
m'tais beaucoup anim, en lui parlant de mon fourneau qui me
satisfaisait, quoiqu'il n'et pas encore subi le perfectionnement
dcisif... Et, les talons tourns, je n'ai plus pens  cette misrable
affaire... Ah! Carvajan?... oui, oui... Et qu'est-ce qu'il veut?

--L'argent que vous lui devez, mon pre.

--C'est fort juste. A-t-il prsent son compte?

--Prsent, protest, signifi, toutes les formalits qui prcdent la
saisie...

--La saisie?

--Et l'expropriation, oui, mon pre; c'est l seulement ce qu'il reste 
faire.

--Mais, mon enfant, il me semble qu'on lui a laiss, avec bien de la
ngligence, accumuler des frais inutiles... Que n'a-t-on pay tout de
suite?

Mlle de Clairefont regarda le vieillard avec une compatissante
tendresse:

--Ah! si on avait pu!

Le savant frotta fortement sa tte blanche avec son bonnet de velours,
et, trs inquiet subitement:

--Il n'y a donc point de fonds disponibles?

--Non, mon pre; depuis un an, nous vivons avec une simplicit plus
grande que celle des petits bourgeois de la ville. Vous ne vous en tes
pas aperu, car vous tes indiffrent aux recherches du luxe. C'est
grce  cette conomie que nous avons pu subvenir aux dpenses que vous
avez faites pour vos travaux. Vous retourneriez toutes nos poches que
vous ne runiriez pas mille francs, et nous n'avons rien  recevoir. Le
fermier de Couvrechamps a pay son loyer, celui de La Saucelle est en
avance. Les bois de Clairefont sont coups  blanc. Il reste les futaies
du parc, qui valent, dit-on, une soixantaine de mille francs, mais ce
serait dshonorer la proprit.

Le marquis ne parut pas avoir entendu les derniers mots; il suivait sa
pense:

--Ces soixante mille francs, je comptais les appliquer  la prise de mes
brevets.

Cet aveugle et implacable gosme arracha  Antoinette un cri de
douleur. Son pre, elle le comprit, se souciait fort peu de la ruine de
la maison. Au milieu du dsastre commun, il ne songeait qu' son
invention, et se montrait prt  sacrifier  sa manie jusqu' l'honneur
de son nom. Il s'tait lev et errait  pas lents dans son laboratoire,
jetant des regards inquiets et caressants  son brleur. Un combat
semblait se livrer en lui. Il gesticulait en marchant et parlait tout
haut sans s'en apercevoir.

--Au moment o je touche au rsultat certain... pour quelques misrables
milliers de francs... C'est impossible!... Quel coup pour moi!... Non!
on doit pouvoir emprunter encore sur le domaine... S'il le faut,
j'abandonnerai la moiti des brevets... Oui... je sacrifierai l'Asie,
l'Afrique et l'Ocanie. Ce sont des millions que je perds... Mais, au
moins, l'Europe et l'Amrique m'appartiendront... Oui, pour quelques
milliers de francs!...

Antoinette, ple et froide, suivait la lutte inutile engage par le
savant contre lui-mme. Vainement, il amputait son oeuvre. Vainement,
comme le marin pour allger son navire, il jetait une partie de la
cargaison  la mer. Il tait trop tard, et la tourmente, au milieu de
laquelle il se trouvait engag, devait tout engloutir.

--Hlas! mon pre, dit-elle avec fermet, renoncez  vos rves... Vous
ne pourrez pas les raliser... Tout est fini, bien fini... Les dernires
ressources sont taries... Croyez qu'il me faut un grand courage pour
vous parler ainsi... Si j'avais pu m'y dcider plus tt, peut-tre ne
serions-nous pas arrivs  une ruine si complte.

--Ma fille! interrompit le marquis d'un ton de reproche.

--- Oh! ne doutez pas de mon respect et de mon affection, interrompit
Mlle de Clairefont... Je vous les prouve mieux en vous tenant
aujourd'hui ce langage, qu'autrefois en gardant le silence... Vous aviez
le droit de disposer d'une fortune qui vous appartenait, et personne
dans la famille ne se permettra de discuter l'emploi qu'il vous a plu
d'en faire.

--Eh! aveugle que tu es! s'cria avec force l'inventeur, je voulais, je
veux encore vous enrichir! Tu ne comprends donc rien, tu n'as donc plus
confiance en moi?

--Si, mon pre... Mais le rsultat a trahi vos efforts... Et non
seulement vous n'avez plus d'argent pour continuer, mais vous n'en avez
mme pas pour acquitter vos dettes.

--Qu'importent mes dettes? J'en doublerais la somme, sans crainte et
sans scrupule: je suis sr de russir!

--Vous l'avez affirm dj bien souvent, mon pre.

--Voyons, la situation n'est pas si dsespre que tu le dis? Je
comprends vos inquitudes... Vous ne savez pas, vous autres, ce que je
puis attendre de mon affaire nouvelle... Vous n'avez pas, comme moi, la
ralisation devant les yeux!... Oh! tu ne connais pas les sacrifices
dont un crateur est capable pour sauver son oeuvre. Tiens! Cellini,
voyant que le bronze en fusion allait manquer dans le moule de son
Jupiter, jeta  la fournaise de la vaisselle d'or et d'argent cisele de
sa main... Moi, vois-tu, mon enfant, pour assurer le succs de ma
dcouverte... je ferais tout! J'y crois tant, que je me vendrais
moi-mme.

Enflamm par l'enthousiasme, le vieillard montra un visage transfigur.
Il serra sa fille dans ses bras et lui prodigua les noms les plus
tendres. Tout ce qu'un enfant capricieux et clin peut, pour obtenir une
faveur, adresser de supplications et faire de cajoleries  sa mre, le
vieillard le tenta pour dsarmer Antoinette. Il la trouva de glace.
Cette fire Clairefont, bonne et gnreuse jusqu' la dmence, une fois
bute  une rsolution devint implacable.

--La tante Isabelle possde Saint-Maurice, intact, dit le marquis. Ne
peut-elle emprunter dessus de quoi nous dgager cette fois?

--Elle s'y refusera: elle l'a dit bien souvent. Saint-Maurice doit tre,
dans sa pense, le dernier asile de la famille.

--L'ingrate! s'cria l'inventeur avec amertume... Depuis trente ans
qu'elle est chez moi, ai-je jamais, avec elle, distingu entre le mien
et le sien? Tout a t commun pendant la prosprit. Tout se spare au
moment du dsastre!

--Non! mon pre, vous tes injuste. La tante Isabelle a dj pay plus
qu'elle ne pouvait, et son dsintressement, sachez-le, a t  la
hauteur de son affection.

--Mais toi, ma fille, ma chrie, ma bonne petite Toinon... Tu ne
laisseras pas ton pre dans un embarras mortel... Car j'en mourrai,
vois-tu, si je ne russis pas!... Tu as de l'argent... Ton frre t'a
abandonn sa part... La fortune de ta mre est dans tes mains... Sauve
l'avenir de notre maison, relve Clairefont de la ruine!... Tiens! sois
mon associe? Je te fais millionnaire... M'entends-tu? Rponds-moi donc!
Est-ce que tu ne comprends pas? Millionnaire! Oui! en un an! Ah! ah! ah!
c'est beau! Cela vaut la peine de risquer quelque chose... Pas toute ta
dot, une partie seulement!

Et, suppliant, les yeux gars, il tendait les mains vers Antoinette.

Elle frmit de douleur. Ainsi son pre en tait venu  un tel
abaissement moral! Sa passion, comme un poison qui ronge, avait fini par
dtruire en lui la dlicatesse de l'homme, la dignit du chef de
famille. Celui qu'elle avait sous les yeux n'tait plus qu'un pauvre
maniaque presque en enfance. Il ne mritait pas de reproches, il ne
pouvait qu'inspirer la piti. Sa dot? Il la lui demandait, gmissant
comme un mendiant qui implore une aumne. Il ne souponnait pas, dans
son ignorance de tous les dvouements qui s'empressaient hroques
autour de lui, que, cette dot, elle l'avait dj jete dans le gouffre,
sacrifiant mariage, avenir, bonheur, pour lui pargner une contrarit.
Antoinette, le coeur serr, se rsigna  mentir pour pargner au
vieillard la douleur d'apprendre qu'elle s'tait dpouille pour lui.

--Ce que vous demandez l, mon pre, est impossible, reprit-elle avec
une voix altre.

--Quoi! tu me refuses? dit le marquis avec stupeur. Tu laisses ton vieux
pre te supplier inutilement. Voyons, tu n'as pas compris, ou bien je me
trompe, tu n'as pas rpondu non...

Il la vit muette et immobile, navre, mais faisant ferme contenance. Il
la regarda jusqu'au fond de l'me, elle dtourna la tte. Elle n'eut pas
une larme, mais le cercle qui meurtrissait ses yeux devint plus noir,
accusant la pleur de ses joues. Le marquis, stupfait de trouver sa
fille tout  coup si diffrente d'elle-mme, en avait oubli son
invention. Il tait tout  la constatation de son impuissance sur cette
enfant jusque-l esclave docile de ses fantaisies.

--Ainsi, pour une misrable somme d'argent, tu vas laisser se consommer
notre ruine, tu vas supporter qu'on vende la demeure o tu es ne, o
nous avons vcu... o ta mre est morte...

Elle restait de marbre, ne parlant plus, n'opposant aux instances du
vieillard que la force d'inertie. Il s'exaspra. C'tait la premire
fois qu'on lui rsistait.

--Sans doute vous tiez d'accord, ta tante, ton frre et toi... C'est l
probablement la raison de leur absence?... Ils ont fui. Toi, plus
hardie, ou moins sensible, tu es reste pour me tenir tte... Tu me
refuses le salut, tu me voles non seulement la fortune, mais la gloire.
Tu es une fille dnature... Tiens! va-t'en! Je ne veux pas supporter ta
prsence... Sors d'ici!...

Il marchait vers elle, le visage dcompos par une rage snile, les
lvres tremblantes... Elle ne put rsister davantage, elle clata en
sanglots, elle ouvrit les bras, saisit avec force ce pre qui approchait
menaant, le couvrit de caresses et de larmes, le supplia, le raisonna,
lui parlant tour  tour comme  un enfant gt et comme  un homme
raisonnable.

--Non! vous ne savez pas combien vous tes  la fois injuste et
cruel!... Oh! ne dites plus rien, ne m'loignez pas de vous... Plus
tard, vous en auriez un regret mortel... N'accusez ni ma tante ni mon
frre... Ah! Dieu! ils donneraient leur sang pour vous... ainsi que
moi!... Nous sommes victimes de la fatalit... Elle s'acharne contre
nous... N'essayez pas de comprendre... Nous sommes plus malheureux que
vous ne pouvez le supposer... Ne cherchez pas... Et soyez bon!
N'accablez pas votre fille qui vous aime, vous vnre, et dont la seule
joie en ce monde est votre tendresse!

Elle se mit  genoux, tourdit le vieillard, le rduisit au silence,
mais n'arriva pas  le convaincre. Dans sa tte obstine, il ruminait
toujours son projet, et cherchait un moyen dtourn de le raliser.
L'ide de faire venir Tondeur et de lui vendre les grands arbres du parc
s'imposait  lui. Raser les alles ombreuses, tre le bourreau de ces
bosquets svres et profonds, qui couronnaient le penchant de la colline
de leurs votes verdoyantes, voil ce qu'il complotait silencieusement.
Plant devant la fentre, absorb en apparence par le panorama
merveilleux qui s'offrait  ses yeux, il n'admirait pas la splendeur et
la varit des points de vue; il faisait le compte de ce qu'il pourrait
tirer de ses futaies sculaires. Pas une hsitation, pas un regret  la
pense de mettre la cogne d'une bande noire dans ce dernier vestige de
la grandeur seigneuriale du domaine. Il se demandait avec angoisse si la
somme qu'on lui offrirait suffirait  ses besoins immdiats.

Indpendamment de ses brevets, il rvait la construction d'un modle de
son brleur, tel qu'il devait tre pour avoir une valeur industrielle.
Et, emport par son imagination, il voyait la machine de fonte termine
et parfaite. Sur la paroi une plaque d'acier portait cette inscription:
Brleur de Clairefont. Et il souriait, se mirant dans son oeuvre.

Sa fille le regardait, pleine d'angoisse. Elle comprenait bien que le
vieillard lui chappait encore et que rien de ce qu'elle lui avait dit
ne s'tait grav dans ce cerveau malade.  quoi bon lutter, lorsque la
draison faisait son adversaire invulnrable?  quoi bon se torturer les
nerfs, se dchirer le coeur, puisque son pre sortait du combat calme et
insouciant?

Il marchait maintenant dans son cabinet, les mains dans les poches,
chantonnant entre ses dents. Il ne paraissait pas s'inquiter de la
prsence d'Antoinette.  diffrentes reprises il passa tout prs du
fauteuil dans lequel elle restait accable. Il finit par s'asseoir
devant son bureau et prit quelques notes rapides, comme s'il avait fait
une observation soudaine, puis il passa dans son laboratoire, et la
jeune fille l'entendit qui fourrageait dans le grand fourneau, remuait
ses cornues et tirait la chane de son soufflet.

Plus isole et plus triste au milieu de ce bruit que si elle et t
dans le parc dsert, elle se leva lentement et sortit. Elle alla sans
but dtermin, dans les vastes corridors, descendit un escalier, et,
avec un tressaillement, se trouva devant la porte de l'appartement de
son frre. Elle entra. Les persiennes fermes faisaient la chambre
obscure. Tout tait en place et bien rang. Les fusils s'tageaient au
rtelier, les fouets et les cravaches pendaient, un rayon, filtrant par
un trou du volet, tirait une tincelle d'or du pavillon d'une trompe de
chasse.

Un bouquet, apport la veille par Antoinette, se fanait dans un vase,
rpandant un parfum affaibli et mlancolique. La tristesse des choses
abandonnes se dgageait si pntrante de ce lieu solitaire que la jeune
fille se sentit prs de dfaillir. Il lui sembla qu'elle tait dans la
chambre d'un mort. Et, le coeur aux lvres, oppresse, palpitante, elle
demeura dans l'ombre silencieuse, longtemps, en proie  un
dcouragement amer.

Elle se figurait Robert dvor par l'inquitude et l'impatience, se
dbattant au travers des embches prpares par les calomniateurs,
cdant peut-tre  la colre qui lui montait si promptement au cerveau,
et, qui sait? aggravant sa situation par des violences sur lesquelles,
sans doute, on comptait. Et nul ne pouvait pntrer jusqu' lui. Ce
garon vigoureux, habitu aux fortes senteurs des bois et des plaines,
aux durs exercices de la vie agreste, clotr entre quatre murailles,
gard  vue et tortur par des interrogatoires auxquels il ne pouvait
assurment rien rpondre. Quel supplice de tous les instants, quelle
preuve mortelle! Quand le reverrait-on? Reviendrait-il seulement
jamais? Que ne devait-on pas redouter d'ennemis qui avaient pu garer la
justice  ce point qu'un innocent, pour les besoins d'une cause infme,
ft charg du crime d'un autre?

Elle voyait aussi la tante de Saint-Maurice, noye dans la grande ville,
allant sans rsultat du Palais de Justice  la prison, et tournant comme
un chien perdu autour des murs derrire lesquels vivait misrable
l'enfant qu'elle adorait. Ah! la pauvre vieille, comme elle devait
souffrir, et, que de barbarismes devaient tomber de sa bouche!

Antoinette voulut lui crire. Elle alluma une bougie, ne pouvant,
superstitieusement, se dcider  ouvrir les volets, cette chambre tant
destine  rester close jusqu' ce que celui qui l'habitait ft revenu.
Elle prit le papier, les plumes de son frre, et, soulageant son coeur
ulcr, elle rpandit  la fois sa tristesse et ses larmes.

Ne voulant pas que personne pt, dans le pays, savoir o tait alle la
tante Saint-Maurice, elle fit porter sa lettre  la bote du chemin de
fer par le vieux Bernard. Plus calme, elle rentra dans sa chambre et
passa la journe  griffonner des comptes,  fouiller des dossiers, 
relire des exploits d'huissier.

Le soir runit le pre et la fille dans la salle  manger. Le marquis se
montra trs froid pour Antoinette. Il boudait. Il ne desserra pas les
dents jusqu' la fin du dner. Et la jeune fille se flicita presque de
ce silence. Le dessert termin, le marquis se leva, tourna dans
l'immense pice, caressa le lvrier qui, laiss  l'abandon depuis deux
jours, regardait sa matresse avec des yeux tonns. Une fentre donnant
sur la cour d'honneur tait ouverte: le vieillard s'en approcha et jeta
du pain aux pierrots qui voletaient en criant. Il resta indcis et
soucieux pendant quelques minutes. Il coula un coup d'oeil du ct
d'Antoinette, comme s'il allait lui parler, puis il prit sa rsolution,
fit un geste de dpit, et, disant schement: Bonsoir, ma fille, sans
une main tendue, sans un baiser donn, il remonta dans son laboratoire.

Mlle de Clairefont baissa le front comme si le fardeau de cette
injuste rancune lui et sembl trop lourd; elle se tourna vers Fox,
modula un lger sifflement et, sortant dans la cour, se mit  marcher
de long en large, sur le pav, sans songer  prendre la petite alle
qui bordait les plates-bandes de fleurs. Le lvrier, gravement, suivait
rglant son pas sur celui de sa matresse.

L'ombre descendait silencieuse sur les champs et les bois. Une fracheur
lgre ranimait la vie des plantes brles par le soleil, et, avec un
tintement de clochettes d'argent, les rainettes chantaient au loin dans
les herbes. C'tait l'heure o, chaque soir, avec Robert et la tante
Isabelle, avant d'aller tenir compagnie  son pre, Antoinette faisait
un tour de promenade. Dans cette obscurit grandissante, le sentiment de
son affreuse situation s'imposa plus cruellement  elle, ses yeux
cherchrent avec angoisse les tres aims, elle se vit seule, et,
accable, n'eut pas la force de continuer son chemin; elle se laissa
tomber sur un banc de pierre, et, gmissante, elle murmura: Robert! oh!
Robert!

 ce nom un plaintif et lugubre hurlement rpondit. Le lvrier, le
museau lev vers le ciel assombri, regardant la jeune fille comme s'il
et compris sa pense et partag sa peine, semblait aussi pleurer
l'absent. Elle lui parla pour l'apaiser, et, la main perdue dans le poil
rude de sa tte, elle resta  songer. Huit heures sonnrent  l'glise
du village. Frissonnante, Antoinette s'apprtait  rentrer, lorsque la
petite porte de la grille s'ouvrit, donnant passage  Me Malzeau. Le
notaire, en apercevant Mlle de Clairefont, poussa un soupir de
soulagement.

--Dieu soit lou, Mademoiselle, je vous trouve seule, Mademoiselle...
Mon inquitude tait de rencontrer M. le marquis auprs de vous...

Il s'arrta, pris d'une suffocation, et, serrant avec attendrissement
les mains de la jeune fille...

--Ma pauvre enfant... Ah! je vous plains de tout mon coeur... Ma pauvre
enfant!

Il ne continua pas, parut craindre de s'tre abandonn  trop de
familiarit, et se courbant trs respectueusement:

--Pardonnez  ma vieille affection, Mademoiselle... Je m'oublie un peu,
Mademoiselle, mais je vous ai vue natre... C'est l mon excuse.

--En avez-vous besoin? s'cria Antoinette... Ne regrettez pas ces
tmoignages de sympathie, mon bon monsieur Malzeau. On ne nous les
prodigue pas, en ce moment, et je suis profondment reconnaissante 
ceux qui ne nous dlaissent pas et qui osent nous plaindre.

--Ah! Mademoiselle... Mon entier dvouement... croyez-le bien, balbutia
le brave homme... Aucune puissance, si redoutable qu'elle soit, ne
m'empchera de remplir mon devoir envers votre famille... Et je viens me
mettre entirement aux ordres de M. le marquis et aux vtres. Si vous
saviez quelle peine cela me fait de vous voir malheureuse!... Ne pleurez
pas, je vous en supplie... Vous me bouleversez, et j'ai besoin de toute
ma tte... Car nous avons de srieuses rsolutions  prendre.

Antoinette essuya les larmes qui coulaient sur ses joues, et,
s'efforant de retrouver sa fermet:

--Que se passe-t-il? Dites-moi tout: je ne dois rien ignorer... Mon
frre d'abord...

--Oh! Mademoiselle, par quelle fatalit, avant-hier, ne l'avez-vous pas
emmen avec vous en quittant la fte?... Quelle imprudence mme d'y tre
alls!...

--Eh! qui pouvait prvoir ce qui s'est pass?

--Grand Dieu! Il fallait tout craindre! Ce Carvajan... Malzeau,
instinctivement, baissa la voix, comme s'il et craint que le vent de la
nuit emportt ses paroles jusqu' la maison de la rue du March... Ce
Carvajan est un tigre dchan!... Il a soulev l'opinion contre votre
frre, c'est lui qui l'a dsign  la justice... Si l'arrestation
n'avait pas eu lieu, on ne sait pas ce qui se serait pass. La populace
des faubourgs s'ameutait... Oh! le parquet fait son devoir... Les
recherches continuent; on a mis la main sur plusieurs drles fort
suspects... Rien n'a pu tre relev contre eux... Tandis que ce
malheureux Robert... Ah! le pige a t bien tendu!

--Que faire pour dsarmer Carvajan?

--Il y a huit jours je vous aurais rpondu: Satisfaites son ambition et
sa convoitise. Cdez-lui la Grande Marnire  l'amiable. Mais encore, se
serait-il content de cette satisfaction matrielle? Cet homme hait
votre pre et tout ce qui l'entoure... Vous tes malheureusement  sa
discrtion et il ne faut pas compter sur sa gnrosit.

--Ah! que Clairefont prisse, que la Grande Marnire disparaisse, que
les dbris de ce que nous possdons soient engloutis dans le dsastre,
mais que mon frre nous soit rendu!...

--Comptez sur moi, Mademoiselle, pour que rien de ce qui pourra assurer
ce rsultat, Mademoiselle, ne soit nglig... Mais nous avons du temps
devant nous, malheureusement...

--Il faudra donc attendre longtemps?

--Hlas! plusieurs semaines, Mademoiselle. La justice est lente,
Mademoiselle...

Mlle de Clairefont poussa une douloureuse exclamation.

--Comment ferons-nous pour maintenir mon pre dans l'ignorance de ce qui
se passe?

--Ce sera bien difficile...

--Et pourtant, tout lui dire, c'est le tuer! Il ne supportera pas un
pareil coup... L'entretien srieux que j'ai eu avec lui ce matin l'a
boulevers... Il souffre... Que voulez-vous? Il n'est pas habitu aux
contrarits... Nous les avons jusqu' prsent gardes pour nous seuls.
Il pouvait se livrer paisiblement aux travaux qui sont sa joie et son
existence mme. Il tait si confiant dans ses dcouvertes!... J'esprais
toujours... S'il avait enfin trouv ce qu'il cherche, ne serait-ce pas
un crime de le priver de ce rsultat si laborieusement obtenu?

--Ne pensons plus  cela, pour le moment, Mademoiselle... Il s'agit de
savoir ce que vous voulez faire... Vous tes sous le coup d'une
expropriation par voie de saisie immobilire... Jugement rendu,
signifi, dlais obtenus grce  des oppositions successives, qui n'ont
abouti qu' vous procurer du temps, en augmentant les frais...
Aujourd'hui, je puis encore user de moyens dilatoires, pour vous
maintenir pendant quelques jours en possession... Nous continuerons la
bataille du papier timbr... Mais il faudra toujours en arriver  la
chute finale. Et ces atermoiements n'auront pour rsultat que
d'exasprer Carvajan. D'un autre ct, si nous laissons saisir, nous
avons chance, avant la vente, de voir aboutir l'affaire de votre frre.
Dgags de tout souci, nous portons tous nos efforts sur sa dfense.
Nous prions quelque avocat minent du barreau de Paris de soutenir sa
cause, et nous pouvons arriver  l'arracher des mains de vos ennemis.
Une fois hors de danger, oh! alors, nous n'avons plus rien  mnager, et
nous tchons de tirer de nos biens-fonds tout le parti possible. Nous
envoyons des annonces aux notaires du dpartement et de la capitale,
afin de trouver des acqureurs importants pour le chteau et le domaine.
Nous nous adressons aux fabricants de chaux de Senonches, nous leur
faisons valoir le pril de la concurrence, nous les engageons  pousser
pour obtenir l'enchre, afin d'unifier les tarifs. Carvajan, qui devient
enrag, pousse de son ct, et, grce  cette rivalit, les
adjudications sont faites  des prix inesprs. Si bien qu'une fois la
cloche fondue, nous trouvons pour M. le marquis, toutes les dettes
payes, un reliquat de deux ou trois cent mille francs, lesquels,
habilement placs par mes soins, lui permettent de vivre honorablement 
Saint-Maurice. Voil, ma chre demoiselle, le plan que j'ai conu et
que je venais vous proposer.

Le bon Malzeau, entran par la chaleur de son dbit, ne bredouillait
plus et ne hachait plus son discours de ses habituels Monsieur, Madame,
ou Mademoiselle, mais le tic de ses yeux avait redoubl et, derrire ses
lunettes d'or, son regard papillotait terrible.

--Oui, c'est l ce qu'il faut faire, dit Antoinette, voil ce que la
raison conseille... Oh! Dieu,  force de tourments et de tristesse, j'en
viendrai  quitter cette maison presque sans regrets: j'y aurai trop
souffert... Je m'en remets  vous, cher monsieur Malzeau; voyez mon
pre, raisonnez-le, obtenez de lui qu'il se repose sur vous et sur moi
du soin d'arranger ses affaires. Faisons le vide autour de lui, jusqu'
ce que mon frre soit revenu... Aprs le pril, nous pourrons lui
laisser souponner nos inquitudes. Il y aura assez de joie pour les lui
faire oublier.

Elle eut un doux et triste sourire:

--Peut-tre trouverez-vous l'excs de nos prcautions un peu ridicule...
Mais mon pre y est habitu... Je lui mnage le plaisir et la peine,
comme  un enfant; car, voyez-vous, je suis un peu sa mre...

Malzeau regarda la jeune fille avec une admiration attendrie. Il lui
prit les mains et les serra avec force:

--Oui, Mademoiselle... C'est bien dit, Mademoiselle...

Il s'interrompit; un mot de plus, il allait pleurer. Ils marchrent
ensemble dans la direction du chteau. Arrive au vestibule, Antoinette
s'arrta.

--Je rentre chez moi, dit-elle. Si vous aviez, avant de partir, quelques
recommandations nouvelles  m'adresser, faites-moi appeler, je vous
prie...

Le notaire se courba devant Mlle de Clairefont, comme aux pieds d'une
reine, et, montant l'escalier, se dirigea vers le laboratoire.

Enferme dans sa chambre, Antoinette attendit, l'oreille au guet. Elle
avait de vagues apprhensions. Elle se dfiait de la draison de son
pre. Elle craignait qu'il ne ft natre quelques complications
soudaines et ne dtruist le fragile chafaudage si soigneusement lev
afin de lui drober la vrit. Au bout d'une heure, elle entendit
Malzeau descendre, elle le vit traverser la cour, et s'loigner.
Quelques minutes plus tard le vieux Bernard heurtait  la porte, et
remettait un billet crit  la hte par le notaire et qui contenait ces
seuls mots: Ne vous tourmentez pas: M. le marquis sera raisonnable. Je
reviendrai demain  midi. Forte de ces assurances, la jeune fille
s'apaisa.

crase de fatigue, elle put dormir, et le lendemain, quand elle se
rveilla, le soleil tait dj haut dans le ciel.

Cette nuit, calme et rparatrice pour Mlle de Clairefont, avait t
pour Carvajan fconde en agitations. Plus il approchait du moment o ses
esprances devaient se raliser, plus le banquier sentait son impatience
grandir. Ayant la certitude que le marquis ne pouvait plus lui
chapper, il se surprenait  avoir des mouvements d'irritation violente.
Il tait inquiet de tout et redoutait mme l'impossible. Pascal tait
parti la veille pour le Havre, o il avait, prtendait-il, une visite
importante  faire, et ne devait rentrer que le lendemain. Fleury tait
venu prendre des instructions dfinitives pour l'importante opration
qui se prparait, et, retenu par le maire, qui parlait avec une
animation inaccoutume, il n'avait pu se retirer que trs avant dans la
soire. Rest seul, Carvajan monta dans sa chambre, o, presque jusqu'au
jour, il se promena comme un tigre en cage.

Pendant cette veille, il revcut tout le pass. Il s'enivra de sa haine
et se fortifia dans sa rancune. Il eut une jouissance exquise  la
pense que le marquis tait enfin  sa discrtion et qu'il allait
l'abreuver d'humiliations. Aux tortures morales de son ennemi, il
voulait ajouter la rude preuve des difficults matrielles.  ce fier
gentilhomme imposer l'horreur d'une saisie, le mettre aux prises avec
l'huissier et ses clercs, le forcer  assister aux boueuses promenades
de ces drles; livrer les prcieux souvenirs de famille, les portraits
des aeux, les objets, venant d'un pre ou d'une mre,  la prise
infme qui souille les reliques sacres; introduire dans le chteau, au
nom de la loi, des trangers ayant le droit de faire main basse sur
tout, d'ouvrir les portes, de fouiller les tiroirs; infliger au marquis
le supplice dgradant de l'inventaire: c'tait l sa revanche.

Que n'avait-il le droit d'assister lui-mme  ce spectacle, de guider
ses argousins  l'assaut, de les exciter  la cure et, lui, le chapeau
sur la tte, de braver Honor de Clairefont tremblant d'impuissance et
ple de douleur? Mais la loi, plus clmente que Carvajan, s'opposait 
ce monstrueux triomphe. Elle soustrayait la victime au contact direct de
son bourreau. Et le banquier tait tenu de s'arrter au seuil de la
maison. Il trouva cette disposition absurde, se coucha en grommelant, et
rva que, devenu dput, il la faisait modifier pour son usage
personnel.

Le matin il se leva  son heure accoutume, ouvrit son courrier, reut
quelques personnes, et, comme neuf heures sonnaient, se dit: Papillon et
Fleury partent pour Clairefont. Au mme moment on heurta  la porte
d'entre, et la grosse voix de Tondeur se fit entendre.

--Le patron est-il l? Il faut que je lui parle, et vivement!

Carvajan ouvrit lui-mme: il pressentit un incident nouveau et prouva
un terrible bouillonnement intrieur. Il regarda le marchand de bois
avec des yeux dvorants et dit rudement:

--Qu'y a-t-il?

--Il y a que le marquis m'a fait, ds la piquette du jour, qurir pour
me proposer une drle d'affaire... Je n'aurais jamais pens a de lui,
par exemple!

--Allez donc, sacr bavard! cria le maire, exaspr par les
dveloppements de Tondeur, au fait!... Quoi? Qu'est-ce qu'il voulait?

--Me vendre toutes les futaies du parc, ce matin mme, pour soixante
mille francs... Il y a pour cent mille francs de bois, vous savez, ou
que le diable me brle!... J'ai dit non. Il a baiss  cinquante. J'ai
dit non. Il est devenu tout blanc et m'a dclar: Il me faut quarante
mille francs ou je ne vends pas.

--Comme vous voudrez, monsieur le marquis, ai-je dit... Mais moi je ne
dois rien faire sans le consentement de M. Carvajan. Lui seul peut
autoriser l'opration... Fichtre, si j'allais de l'avant, je me mettrais
dans de jolis draps!... Quand tout va tre saisi! Alors le vieux a
march pendant quelques minutes... il a marmott entre ses dents:
quarante mille francs, et deux mois de rpit... c'est le salut! Puis il
est venu  moi et a ajout: Croyez-vous que M. Carvajan consentirait 
venir me parler?

--a, je n'en sais rien, ai-je rpondu, faudrait le lui demander.

--Eh bien! voulez-vous vous en charger?

--Mais, tout de mme, monsieur le marquis, pour vous tre agrable...

J'ai pris mes jambes, et, en quinze minutes, j'ai attrap le bouton de
votre porte. Sans vous commander, je boirais bien quelque chose:
j'trangle de soif...

Le maire ouvrit la porte.

--Claudine, un verre et du vin, cria-t-il, puis, revenant  Tondeur:

--Allons-y!

--Oh! oh! fit le marchand de bois... Vous allez vous regarder de prs,
le vieux sauvage et vous?...

--Il faut bien savoir ce qu'il veut... Papillon et Fleury doivent tre
en route.

--Je les ai rencontrs  la barrire...

--Nous les rattraperons sur le plateau.

--Bouffre! s'cria Tondeur. Aujourd'hui je vais maigrir de dix livres.

Il se mit  rire, s'trangla, et fut pris d'une quinte de toux qui le
rendit violet.

Carvajan s'en allait dj  grands pas dans la rue du March. Ainsi,
c'tait le marquis lui-mme qui le faisait appeler! Un orgueil immense
gonfla sa poitrine. Il l'avait donc amen  demander grce! Il montait
de nouveau  Clairefont, comme trente ans auparavant. Mais quelle
diffrence! Autrefois c'tait en pleine nuit, il courait, trbuchant 
tous les dtours du chemin, le coeur serr par l'angoisse. Maintenant,
sous le soleil resplendissant, il marchait d'un pas assur sur une route
aplanie, conscient de sa force, et distinguant nettement le but vers
lequel il tendait. Il tait prt  crier aux arbres, aux pierres, aux
fosss de la route: Me reconnaissez-vous? Je suis le misrable que vous
avez vu passer un soir pleurant et dsespr, poursuivant la femme qu'il
aimait, le triste hre que l'on pouvait bafouer, insulter, et frapper
impunment. C'est moi qui reviens en vainqueur, et aujourd'hui je
rendrai, s'il me plat, insulte pour insulte et coup pour coup. En
trente annes la roue a tourn, n'est-il pas vrai? J'tais en bas et me
voil en haut. C'est bien moi!

Il jeta sur le parc de Clairefont et sur la terrasse qui s'tendait
blanche  travers les arbres un regard dominateur.

--Non, pensa-t-il, on n'abattra pas ces ombrages qui demain
m'appartiendront. Je ne laisserai pas abmer mon domaine. C'est l que
je m'installerai bientt, jouissant de la joie de vivre o vcut mon
ennemi, et d'tre heureux  sa place.

Ils arrivaient  la grande alle et longeaient les talus blancs de la
Grande Marnire. Cet aride et crayeux monticule dplut  Carvajan. Il se
dit: Je ferai planter trois ranges d'arbres verts pour masquer la vue
des travaux.

Il tait dj propritaire, il disposait du terrain, il le modifiait 
son gr. Avant d'arriver  la grille, Tondeur et lui rejoignirent
Fleury, Papillon et son acolyte.

--Qu'est-ce qui se passe donc? demanda le greffier avec inquitude.
Est-ce qu'il y a des modifications au programme?

--Elles seront avantageuses ou il n'y en aura pas! dclara Carvajan. Le
marquis de Clairefont a dsir me voir... et, par condescendance, je
suis venu; car j'aurais pu lui faire rpondre de passer  mon bureau...
Mais quand on est le plus fort, il faut se montrer accommodant...
Entrons!

Il ouvrit lui-mme la porte de fer et foula, le premier, les pavs de la
cour d'honneur. Il s'avanait tte basse, cherchant la place o il tait
tomb sous les pieds des chevaux du marquis, la figure coupe d'un
sillon sanglant. Il la reconnut: c'tait l, prs d'un petit massif de
rosier  bordure de rsda; il s'y arrta, la pitina, comme s'il et
retrouv une trace  effacer, et, boulevers par ce souvenir dvorant,
il se disposait  entrer dans le vestibule, quand, sur le pas de la
porte, il se rencontra face  face avec Mlle de Clairefont.

Ils n'changrent pas une parole. La jeune fille, impassible, interrogea
du regard Fleury et Papillon dont elle attendait la venue. Carvajan ne
daigna pas s'expliquer. Son front basan s'tait charg de nuages. Il se
sentit en prsence du seul adversaire qui lui restt  combattre dans
cette maison que sa haine faisait dserte. Il eut un frmissement, sa
joie triomphante tomba: il lui sembla que tout n'tait pas encore fini
entre ces Clairefont et lui. D'un geste, il ordonna  Tondeur de parler.

--M. le marquis, Mademoiselle, m'a demand ce matin de prier M. Carvajan
de venir causer une minute avec lui... M. le maire a bien voulu
m'accompagner...

Carvajan chez le marquis! Tout le danger d'un pareil rapprochement
apparut instantanment  Antoinette. Qui avait pu souffler une pareille
rsolution  son pre? Quel accord prtendait-il conclure avec le
banquier! Quelles rvlations celui-ci oserait-il faire? Toute l'oeuvre
de sublime dissimulation, entreprise par l'entourage du vieillard,
pouvait tre dtruite d'un mot.

--Je vais donc conduire M. Carvajan chez mon pre, dit-elle lentement...
Quant  vous, Messieurs, faites ce que vous avez  faire... Bernard,
accompagnez ces messieurs, et tenez-vous  leurs ordres.

Elle monta, suivie de Carvajan et de Tondeur. Pendant qu'elle
gravissait les vingt marches de l'escalier, la jeune fille endura des
souffrances plus vives que toutes celles qu'elle avait dj supportes.
Elle se vit tenue en suspicion par son pre, n'ayant plus d'autorit sur
lui, et ne pouvant plus le dfendre contre les coups que ses pires
ennemis s'apprtaient  lui porter en plein coeur. Elle fut au supplice.
Elle pensa  se tourner vers Carvajan, et  lui dire:

--Voyons, qu'est-ce que vous voulez? Dictez vos conditions... Mais
n'entrez pas chez mon pre!

La porte du laboratoire en s'ouvrant coupa court  ses irrsolutions. Le
marquis avait entendu arriver son ennemi et venait au-devant de lui. Il
frona le sourcil en apercevant sa fille. Antoinette, intrpidement,
s'avana pour entrer. Mais le vieillard lui touchant le bras, dit
doucement:

--Va, mon enfant... J'ai  causer avec ces messieurs... Si j'ai besoin
de toi, je te ferai prvenir.

--Mais, mon pre... s'cria la jeune fille, avec un trouble horrible.

Carvajan leva la tte, et, la bouche narquoise, ses yeux jaunes fixs
sur M. de Clairefont:

--Si monsieur le marquis est en tutelle, dit-il, je me demande ce que je
fais ici!...

--Va, mon enfant, rpta le marquis avec un peu d'impatience.

Alors, craignant de blesser son pre en paraissant lui rsister,
terrifie  la pense de ce qui allait se passer, Antoinette se retira.

L'inventeur et le banquier restrent en prsence.

Tondeur s'tait retir discrtement dans un coin, semblant se
dsintresser de ce qui se ferait et se dirait. Habile missaire, il
avait su introduire Carvajan dans la place. Au matre de profiter de la
situation. Une fois l'affaire dans le sac, il serait temps, pour le
serviteur, de demander sa part.

--J'ai pri Tondeur de vous amener ici, Monsieur, dit le marquis, afin
que nous puissions rgler directement des questions d'intrt qui nous
divisent. Vous avez runi la plus grande partie des crances qui
existent contre moi. Je ne discuterai pas les raisons que vous avez eues
de centraliser ces effets... Je vais tout droit au fait... Je crois
avoir trouv un moyen de me librer envers vous... Il me faut, pour
atteindre ce rsultat, un dlai de deux mois et une somme de quarante
mille francs... Dans quelles conditions voulez-vous m'accorder l'un et
me prter l'autre?

Le maire regarda avec stupfaction le marquis. Il se demandait si
c'tait bien  lui que pareille requte tait adresse. Tant de navet
le trouva mfiant. Il souponna un pige. Il ne put croire  un tel
aveuglement de son ennemi. On lui demandait un service, on paraissait
oublier toutes ses exactions, toutes ses calomnies, tous ses affronts,
et enfin ce coup terrible si rcent, l'arrestation de Robert, que le
pays entier attribuait  son vritable auteur. Il y avait, sous cette
mansutude inexplicable, quelque embche dans laquelle, une fois pris,
Carvajan devait succomber. Il se replia sur lui-mme, et rflchit. Le
marquis, voyant le banquier interdit, le supposa hsitant et, pour le
dcider:

--Ne craignez pas d'exiger beaucoup, dit-il: je vous ferai les avantages
que vous voudrez... Je suis tellement sr de russir!...

Russir! Ce seul mot illumina les tnbres o s'garait le tyran de La
Neuville. Russir! Le mot typique de l'inventeur. Il se rappela le
fourneau dont on lui avait tant parl. C'tait sur l'avenir de sa
dcouverte que le marquis basait un espoir de libration. C'tait avec
ce fameux brleur qu'il se proposait de rendre l'activit aux travaux de
la Grande Marnire, de payer ses dettes et de refaire sa fortune. La
situation devenait claire. Le marquis subordonnait tout  son invention.
Pour elle, il oubliait les luttes du pass, les chagrins du prsent, il
commandait  ses rancunes, et sacrifiait enfin  l'enfant de sa pense
l'enfant de sa chair.

Carvajan redevint lui-mme. Il jeta un froid coup d'oeil au marquis.

--C'est sans doute votre fourneau qui vous proccupe si vivement?
dit-il... Mais je vous ferai remarquer que je suis ici pour recevoir de
l'argent et non pour en prter, pour liquider une affaire et point pour
en entamer une nouvelle... Est-ce l tout ce que vous aviez  me
communiquer?

Mais l'inventeur, avec la tnacit et la candeur d'un maniaque, se mit 
dvelopper ses projets,  numrer ses chances de russite.

Il avait oubli  qui il s'adressait, dans quel moment terrible il
parlait, il ne pensait plus qu' son appareil, et il en dcrivait les
mrites. Il n'existait plus rien au monde pour lui que son fourneau. Il
attira le banquier dans le coin du laboratoire o se trouvait le
brleur, et lui proposa de le faire fonctionner en sa prsence. Et il
s'animait, dbordant  la fois d'enthousiasme et de confiance.

La voix coupante de Carvajan calma subitement le marquis.

--Mais sous quel prtexte voulez-vous que je vous donne de l'argent pour
exploiter votre invention?... Vais-je m'amuser  vous fournir des
cartouches pour que vous me fassiez plus commodment la guerre? Je vois
bien votre intrt dans tout ceci... Mais le mien, o est-il? Je ne suis
pas homme  me payer de mots creux, de thories humanitaires... Le
progrs, l'industrie, trs joli tout a! Mais, moi d'abord! Rien ne me
prouve que vous tirerez bon parti des fonds que vous me demandez... Et
j'ai assez d'argent dehors... Vous me devez, mon cher monsieur, prs de
quatre cent mille francs, dont cent soixante mille  payer ce matin
mme... tes-vous en mesure?

Le marquis courba le front, puis, trs bas:

--Non, Monsieur...

--Alors, serviteur! On ne drange pas les gens pour leur conter des
calembredaines... Et quand on ne peut pas payer ses dettes, on ne se
donne pas des airs de gnie... Ah! ah! le brleur... Il est  moi,
d'ailleurs, comme tout ce qui est ici. Et je ne sais pas pourquoi, s'il
est bon, je ne l'exploiterais pas moi-mme...

--Vous!

--Mais oui, moi! Je pense, monsieur le marquis, que le moment est
arriv de ne plus finasser... Vous n'esprez pas que vous roulerez un
vieux malin tel que moi?... Et cependant vous l'avez essay, je le dis 
votre honneur. Je vous croyais moins de dfense... Maintenant c'est
fini, n'est-ce pas? Vous ne conservez plus aucune illusion? Il n'y a
qu' ramasser vos cliques et vos claques et  vous en aller de votre
gentilhommire!...

Le tyran se planta devant M. de Clairefont, et, illumin par une
effroyable joie:

--Vous m'avez, il y a trente ans, fait jeter hors de chez vous.
Aujourd'hui, c'est mon tour... Un huissier est en bas qui instrumente...

Il clata d'un rire injurieux, et, les mains dans les poches de son
pantalon, avec un horrible sans gne, il marcha de long en large,
s'talant, comme si dj il et t le matre.

Le marquis avait cout, plein de stupeur, cette violente apostrophe.
Les illusions qu'il conservait encore se dissiprent en une seconde,
comme les nuages se dispersent sous un souffle de tempte. Il revint 
la raison, il retrouva sa clairvoyance, il rougit de s'tre abaiss 
discuter avec Carvajan. Il ne vit plus en lui le prteur toujours
dispos  faire une spculation avantageuse: il retrouva l'ennemi
patient et acharn de sa maison.

--Je me suis tromp, dit-il avec ddain, je croyais possder encore de
quoi tenter votre cupidit.

--Oh! oh! des insolences, fit le banquier froidement, c'est un grand
luxe que vos moyens ne vous permettent plus, mon cher monsieur. Quand
on est le dbiteur des gens, il faut les payer autrement qu'en mauvaises
paroles!

--Vous pouvez abuser de ma situation, Monsieur, dit le marquis avec
amertume. Je suis dans vos mains, et je dois m'attendre  tout, puisque
les miens m'ont les premiers abandonn. Quels gards puis-je esprer
d'un tranger, quand ma fille me ferme sa bourse et que mon fils
s'loigne de moi?... Au surplus, brisons l... Nous n'avons plus rien 
nous dire.

Carvajan fit un geste de surprise, puis son visage s'illumina d'une
diabolique satisfaction.

--Pardon! reprit-il vivement... Je vous vois dans une erreur dont il
faut que je vous tire... Vous accusez  tort votre fille et votre
fils... Vous avez, sans doute, demand  Mlle de Clairefont de vous
sortir d'embarras, et elle s'y est refuse, prtendez-vous? Elle avait
de bonnes raisons pour cela. L'argent que vous lui demandiez, il y a
beau temps qu'elle l'a donn!... Ah! vous vous plaignez de son
ingratitude!... Eh bien! elle s'est ruine pour vous, et sans bruit, en
suppliant qu'on ne vous rvlt pas l'emploi qu'elle faisait de sa
fortune... Voil ce que vous appelez vous fermer sa bourse!...

Le marquis ne pronona pas une parole, ne poussa pas un soupir. Une
vague de sang lui monta au cerveau; il devint pourpre, puis livide. Il
jeta  Carvajan le regard d'une victime  son assassin. Il lui sembla
que son coeur tait tordu dans sa poitrine. Il fit quelques pas, et,
inconscient, oubliant que le bourreau tait l, il s'assit dans son
grand fauteuil et, sur le dossier, roula sa tte avec garement.

Le maire l'avait suivi, jouissant dlicieusement des tortures de son
ennemi, le dominant, l'crasant du poids de sa haine.

--Quant  votre fils, poursuivit-il, s'il n'est pas auprs de vous, ce
n'est pas de son plein gr, croyez-le bien. Il a t arrt hier, et
conduit  Rouen entre deux gendarmes!...

D'un bond le marquis se trouva debout: il saisit le banquier  la
cravate, et, les yeux flamboyants, la lvre tremblante, le poussant
contre un des piliers de pierre avec une force prodigieuse:

--Misrable! tu as menti!... Avoue que tu as menti... ou je t'trangle!

Les deux hommes luttrent ainsi, pendant quelques secondes. Mais la
vigueur factice du marquis ne fut pas de longue dure, et, froiss,
secou par Carvajan qui jurait, il se laissa aller dfaillant dans les
bras de Tondeur venu  son secours.

--Ah! tonnerre! Le vieux brigand! Il veut recommencer les voies de fait!
cria le maire... Tondeur, vous tes tmoin... Il a port la main sur un
officier municipal... nom de nom! Je le fais passer en justice, lui
aussi!

--Allons! monsieur Carvajan, faut vous calmer, dit Tondeur, qui prit le
vieillard en piti.. Vous lui avez port un rude coup... Et il n'a pas
t matre d'un premier mouvement...

--Eh bien! je le materai, moi! cria Carvajan... Ah! a le chiffonne de
voir son fils en cour d'assises?... Je le ferai aller plus loin, moi,
pour lui apprendre le respect qu'on doit aux personnes!

Le vieillard rouvrit les yeux, et, dcompos par la douleur, il rpta
avec un accent dchirant:

--En cour d'assises... Mon fils... Mon Robert... Est-ce possible...
Qu'a-t-il fait?

Carvajan s'approcha, et, son visage enflamm touchant presque celui du
marquis:

--Il a suivi la tradition paternelle: il a enlev une fille...
Seulement, comme elle se dfendait, celle-l... il l'a trangle! Voil
ce qu'il a fait!

M. de Clairefont se leva, et s'adressant  son ennemi, sur le ton de la
prire:

--Il est impossible qu'il soit coupable... C'est mon fils, Monsieur.
Vous aussi, vous avez un enfant... Songez  ce que je souffre... Un
pauvre garon, innocent du crime dont on l'accuse... Oh! je suis  votre
merci. Je ferai ce que vous voudrez... Je reconnais mes torts... Mais je
vous en prie... je sens que vous pouvez tout pour le malheureux
Robert... Soyez indulgent!... Sauvez-le!... Rendez-le-moi!...

Carvajan, les bras croiss, avait cout, impassible.

--Ah! ah! tout  l'heure vous m'insultiez... Vous m'implorez maintenant.
Lchet et hypocrisie! Suis-je donc de vos amis, pour vous rendre
service? Le vieillard courba sa tte blanche.

--Monsieur Carvajan... je regrette profondment ce que je vous ai
fait...

--Croyez-vous que vous effacerez l'outrage avec quelques paroles?...
J'en porte encore les traces sur ma joue, aprs tant d'heures coules.

Il prit rudement Honor par le bras, et, l'attirant prs de la fentre:

--Tenez, regardez cette place, devant votre perron... C'est l que vous
m'avez fait renverser par vos chevaux et frapper par vos laquais...

--Eh bien! s'cria avec exaltation le marquis, descendez avec moi; je
vais, si vous l'exigez,  cette mme place, me mettre  genoux pour vous
demander la grce de mon fils!

Devant son ennemi vaincu, suppliant et pleurant, le tyran resta un
moment immobile et muet. Il regardait les larmes couler sur les joues
d'Honor, il se disait: Le voil cras. Il est  mes pieds. Le rve
dvorant de mes nuits est ralis: je triomphe, je suis heureux. Il se
rpta: Je suis heureux; mais il sentait qu'il ne l'tait pas. Une
amertume persistait en lui, et sa soif de vengeance n'tait pas
assouvie. Il tourna sur ses talons, et, s'loignant:

--Je me soucie bien, dit-il, de vos amendes honorables... Avec vous et
votre fils ce serait toujours  recommencer!... Je vous tiens: je ne
vous lche pas!... C'est vous qui avez commenc la lutte... Ne vous
tonnez pas si je la pousse  outrance... Rang, fortune, considration,
vous aviez tout, et moi rien... Prochainement, nous ferons chacun notre
compte.

Le marquis,  cette dure rponse, comprit que tout espoir tait perdu.
Il fut pris d'un vertige. Et, regardant avec garement ce monstre qui
se faisait une joie de ses souffrances:

--Si le ciel est juste, vous serez frapp dans votre fils, s'cria-t-il.
Oui, puisque vous tes impitoyable pour le mien, le vtre sera
implacable pour vous!... Sclrat, vous avez donn naissance  un
honnte homme. C'est lui qui vous chtiera.

Ces paroles, prononces par le marquis avec la fivre de la dmence,
firent tressaillir Carvajan de crainte et de colre.

--Pourquoi me dites-vous cela? cria-t-il.

Il vit le vieillard marcher au hasard, le regard trouble et le geste
dsordonn.

--Je crois qu'il devient fou! murmura-t-il  Tondeur...

--Ah! ah! ricana le marquis... mes ennemis me vengeront eux-mmes...
Oui, le fils est un honnte homme... Il a dj quitt la maison
paternelle... Il aura horreur de ce qu'il verra faire autour de lui...

Il marcha sur Carvajan.

--Hors d'ici, monstre! Ta besogne est faite... Tu as vol ma fortune, tu
as vol mon honneur... Il n'y a plus rien que mon oeuvre... mais tu ne
l'auras pas!

Il courut  sa table, prit ses dessins, les dchira et les foula aux
pieds, puis, saisissant un lourd marteau, il se prcipita vers le
fourneau, et,  grands coups, avec d'horribles rires, il s'effora de le
briser. Carvajan, exaspr, s'avana pour l'arrter. Alors le vieillard,
se retournant les cheveux hrisss, la bouche grimaante:

--N'approche pas, ou je t'assomme!

--Sacrdi. Vous ne me faites pas peur! cria le banquier.

Et il allait s'lancer pour arracher le brleur  la rage de destruction
de l'inventeur, lorsque la porte s'ouvrit, et Mlle de Clairefont
parut. D'en bas elle avait entendu les vocifrations du marquis...

--Mon pre! cria-t-elle.

D'un lan, elle fut prs de lui, s'empara du marteau et, enlaant le
vieillard dans ses bras, pouvante:

--Mon pre, qu'y a-t-il?...

Honor passa la main sur son front, et gmit:

--Chasse cet homme... Il me fait du mal... il me tue!...

La jeune fille se tourna vers Carvajan et, doucement:

--Mon pre vous prie de vous retirer, Monsieur... Comme, incertain, il
restait immobile, deux clairs jaillirent des yeux de Mlle de
Clairefont, et, d'un geste montrant la porte, elle dit ce seul mot:

--Sortez!

Le maire, domin, s'inclina en silence et, suivi de Tondeur, qui se
faisait petit, il s'loigna.

Alors Antoinette, asseyant son pre sur le grand fauteuil, se mit 
genoux prs de lui, rchauffa ses mains glaces, essuya son front
mouill de sueur et, le voyant inerte, sans regard:

--Mon pre... c'est moi... revenez  vous... Mon pre... vous me faites
peur...

Honor poussa un soupir douloureux, s'agita et ouvrit les paupires. Il
reconnut Antoinette. Ses yeux s'emplirent de larmes et, avec effort,
croisant ses doigts comme pour une prire:

--Oh! ma fille... mon ange. Je t'ai accuse, calomnie... pardon!
pardon!

Il se renversa en arrire et perdit connaissance. Au mme moment un pas
rapide se fit entendre dans l'escalier, et M. de Croix-Mesnil entra.

--Antoinette! cria-t-il, s'avanant les mains tendues.

--Je vous attendais... dit-elle gravement.

--Mon Dieu! est-ce que j'arrive trop tard?...

--Non! car, hlas, nous avons encore beaucoup  souffrir.

Et lui montrant le marquis inanim:

--Aidez-moi  emporter mon pre dans sa chambre...

Tous deux, pieusement, ils soulevrent entre leurs bras le vieillard qui
se plaignait comme un enfant, et, lugubre cortge, descendirent
l'escalier de pierre.




IX


Les heures qui suivirent furent affreuses. Croix-Mesnil se multipliait,
mais ne pouvait rassurer Antoinette sur l'tat de son pre. Le docteur
Margueron, parti, ds le matin, pour une tourne dans les environs, ne
vint qu' sept heures du soir. Il trouva le marquis trs agit avec un
ct de la face convuls. Il prescrivit des sinapismes appliqus aux
jambes, et des sangsues  la base du crne, si la congestion augmentait.
Il ne dissimula pas la gravit de la situation, et promit de revenir le
lendemain matin.

Installe au chevet de son pre avec le baron, la jeune fille passa les
instants les plus douloureux de sa vie. Dans l'obscurit de la chambre,
elle coutait la respiration saccade du malade, entrecoupe par des
paroles sans suite. Assise prs de la table, claire par une lampe,
elle regardait l'ami dvou qui,  la premire nouvelle du malheur,
n'avait pas hsit  accourir. Ils se taisaient tous deux. Navre
jusqu'au fond de l'me, le corps ananti, Antoinette tait obsde par
des ides dsolantes. Elle ne pouvait mme pas concentrer uniquement sa
proccupation sur ce pauvre homme qui gmissait sourdement, en proie 
un violent dlire. La moiti d'elle-mme s'en allait vers son frre dont
le danger moins immdiat tait cependant plus grand encore. Quel
calvaire elle avait  gravir, la pauvre fille, et combien pesante tait
sa croix! Tous ses nerfs taient dtendus, elle se sentait sans force.
Sa tte lui paraissait lourde et brlante: elle et donn beaucoup pour
pleurer. Il lui semblait que, si la source de ses larmes s'tait
ouverte, elle s'y serait rafrachie et calme. Mais ses yeux restaient
secs, enfoncs sous ses sourcils, comme tirs  l'intrieur par l'effort
de la pense.

 dix heures, le vieux Bernard entra sur la pointe du pied, et demanda
si on ne voudrait pas souper. Antoinette secoua ngativement la tte.
Alors Croix-Mesnil la supplia de descendre avec lui. Elle n'avait pas
mang depuis le matin, il fallait qu'elle conservt des forces pour
soigner son pre. Elle se laissa arracher la promesse de prendre un
potage, mais elle demeura dans la chambre de son malade.

Revenu auprs d'elle, le baron essaya de la soustraire  sa sombre
mditation. Ils causrent tout bas, prcaution inutile, car le marquis
tait hors d'tat de rien comprendre, et les mots qui frappaient son
oreille n'veillaient plus aucun cho dans son esprit. Le calme de
Mlle de Clairefont effraya le jeune homme. Il et prfr la trouver
exalte. Elle raisonnait sur les vnements qui venaient de se produire
avec une lucidit et un sang-froid absolus. Elle n'avait plus aucun
espoir et voyait la situation dsespre. Elle interrogea elle-mme le
baron sur l'effet produit par l'arrestation de Robert. Enferme dans la
solitude et le silence de Clairefont, elle ignorait compltement ce
qu'on pensait et ce qu'on disait au dehors. Elle savait seulement par le
billet de la tante Isabelle que les journaux avaient divulgu l'affaire.

Du reste, c'tait ainsi que Croix-Mesnil avait t inform. Un officier
lui avait apport le _Courrier de l'Eure_, et, avec un affreux
saisissement, il avait lu le rcit du meurtre et appris l'arrestation du
prtendu meurtrier. Il avait aussitt demand une permission de
vingt-quatre heures et tait parti en toute hte. Les autres journaux du
dpartement l'avaient renseign sur les tendances de l'opinion publique.

Deux courants s'tablissaient dj: l'un favorable  Robert, l'autre
contraire. Malheureusement, le second tait beaucoup plus puissant que
le premier. La passion politique, habilement excite par les partisans
de Carvajan, tait en jeu. Les journaux radicaux dbordaient
d'imprcations lances contre les gaiets sanguinaires de ces derniers
reprsentants de la fodalit, qui croyaient pouvoir encore disposer,
suivant leur monstrueux caprice, de l'honneur et de la vie des
proltaires. Chassevent, appel vnrable vieillard et honnte
travailleur, tait reprsent pleurant la fille, appui de sa
vieillesse. Le tout se terminait par un chaleureux appel  la fermet
des magistrats et  la rigueur du jury, car le crime abominable mritait
un chtiment exemplaire.

Croix-Mesnil se garda bien de laisser souponner  Antoinette ces
excitations basses et ces fangeuses colres. Il ne dit pas non plus
qu'au moment de quitter vreux il avait reu de son pre une dpche le
mettant en garde contre l'ardeur irrflchie d'un premier mouvement, et
l'engageant  se tenir  l'cart de la famille de Clairefont. La
rupture n'est pas venue de toi, disait le prudent magistrat, profite de
la situation qui t'est faite, et ne te compromets pas. Toutes les
preuves matrielles accablent le malheureux Robert. Il n'y a pour lui
que des prsomptions morales, et bien faibles. Le capitaine mit la
dpche dans sa poche et partit tout courant. Il avait un de ces coeurs
simples qui croient ne pas faire assez quand ils ne font pas trop.
Antoinette tait malheureuse, son frre accus, calomni: ce n'tait pas
le moment de se tenir  l'cart, comme le lui tlgraphiait son pre,
mais bien de se rapprocher. Et il tait venu.

L'un prs de l'autre, lui trs triste, elle bien ple, ils parlaient
dans la demi-clart de la lampe baisse, comme pour la veille d'un
mourant. Par instants ils s'arrtaient pour couter le vieillard qui,
dans son dlire, prononait des phrases menaantes et riait lugubrement.
Et ces paroles douloureuses, marmottes entre les dents serres, avec un
frisson les ramenaient impitoyablement  l'affreuse ralit.

--Carvajan, toujours! C'est lui qui a accus Robert, n'est-ce pas?
demanda Croix-Mesnil.

--M. Malzeau le croit... Et comment pourrions-nous en douter aprs ce
qui s'tait pass la veille? Il s'est veng d'une faon foudroyante de
l'affront que mon frre lui avait inflig. Hlas! nous avons travaill 
notre malheur de nos propres mains, et, en beaucoup de circonstances,
nous avons t bien imprudents. Nous devons accuser nos ennemis, mais,
pour tre justes, commenons par nous accuser nous-mmes.

Et, comme une protestation contre cette franchise et cette humilit, la
voix sifflante du marquis, s'levant dans l'ombre de l'alcve, rptait:
Carvajan! Ah! ah! misrable!... Fortune, honneur... tout, tout, except
mon oeuvre!

Alors, pris d'une respectueuse horreur, les deux jeunes gens se
taisaient et, dans le silence, le tic-tac lent et monotone de la pendule
marquait la fuite du temps. Trois fois le vieux Bernard revint montrer 
la porte de la chambre sa figure inquite. Le brave homme voulait passer
la nuit auprs du lit de son matre. Mais Antoinette le renvoya
doucement, lui ordonnant d'aller se coucher, afin d'tre dispos le
lendemain.

Vers deux heures du matin, elle s'approcha du malade, et l'examina
attentivement. Son visage tait moins crisp, sa respiration plus
rgulire; il paraissait plus calme. Elle eut un court moment de joie,
et, soudainement, les larmes que les plus cruelles angoisses n'avaient
pu lui arracher jaillirent de son coeur rchauff par un rayon
d'esprance. Elle joignit les mains, se laissa tomber  genoux sur un
coussin, et Croix-Mesnil entendit qu'elle priait Dieu de lui conserver
son pre. Il voulut la relever, l'encourager; elle lui dit:

--Laissez, cela me fait du bien... J'touffais... Elle lui montra le
marquis.

--Voyez... il me semble qu'il est mieux... Son agitation a cess... Si
nous pouvions le sauver!... Je pensais tout  l'heure qu'il serait
vraiment trop cruel que Robert ne le revt plus, et pt concevoir la
pense que le chagrin a caus sa mort.

--Oui, vous le sauverez, reprit avec motion le baron, et vous verrez de
nouveau le pre et le fils runis sous vos yeux. Les mchants ne
triomphent pas toujours, et, quoi qu'on en dise, il y a une Providence.

--Moi, je le crois, dit simplement Antoinette.

Ils restrent pendant quelques minutes auprs du lit  regarder le
vieillard, puis Mlle de Clairefont dclara  son compagnon qu'elle
dsirait veiller seule.

--Si j'ai besoin d'aide, je vous promets de vous envoyer chercher,
ajouta-t-elle.

Aprs avoir rsist, Croix-Mesnil se dcida  obir. Le silence
s'tendit sur le chteau, et tout parut dormir. Dans la nuit, une
hulotte se plaignait, mlancolique, et son chant de mauvais augure ne
troublait pas la jeune fille. Elle y trouvait comme un cho de sa
tristesse. N'tait-ce pas le seul oiseau qui pt tourner autour de cette
maison voue au malheur? Elle resta allonge dans un fauteuil, les yeux
fixs sur une facette de la chemine que la lumire faisait briller,
suivant son imagination qui l'emportait bien loin.

Peu  peu elle prouva une sensation d'allgement, comme si son tre et
flott dans l'espace, balanc par des souffles lgers; elle ne sentait
plus sa fatigue, elle tait dgage de sa douleur, elle voguait dans un
bleu charmant et infini. Sa bouche exhala un souffle plus rgulier: elle
s'tait endormie. Ce sommeil dura une grande heure, puis, du fond de son
repos, il lui sembla qu'une voix l'appelait. Elle se dressa effraye et
courut au lit du malade.  demi soulev sur son coude, il ouvrait des
yeux troubles et vagues. Elle lui parla doucement; il prit sa main, la
serra, comme pour lui indiquer qu'il la reconnaissait, puis, articulant
ses mots avec peine:

--Il faudra voir ce jeune homme, ma fille... Il est honnte... C'est lui
qui sauvera ton frre...

Elle crut  une hallucination cause par la fivre,  une conception
dlirante; elle embrassa le vieillard pour le calmer, et, entrant dans
son ide, comme on fait avec un enfant:

--Oui, mon pre, oui, reposez-vous... tout ira bien...

Il agita sa tte blanche, leva ses yeux dans lesquels, en cet instant,
vivait la pense, et, avec un accent qui parut prophtique  Antoinette,
il rpta:

--C'est ce jeune homme qui nous sauvera... Il est honnte... Il faut le
voir, ma fille...

Il essaya de diriger ses regards sur elle, mais les muscles de son cou
le faisaient souffrir, car sa figure se contracta. Une ombre de dmence
passa de nouveau sur son visage.

--Il tait l tout  l'heure, murmura-t-il, et c'tait lui qui te
suppliait... Je l'ai bien reconnu... l prs des rideaux...

--C'tait M. de Croix-Mesnil, mon pre...

--Non, fit le malade avec une agitation croissante. Je sais ce que je
dis... J'ai ma raison... C'tait Pascal Carvajan... C'est lui seul qui
peut sauver ton frre... Promets-moi que tu le verras!... Je n'aurai pas
de tranquillit avant que tu me l'aies promis...

--Reposez donc, mon pre, je vous le promets!

Les traits du marquis se dtendirent. Il se laissa aller en arrire avec
batitude, et murmura des paroles que la jeune fille ne comprit pas.
Quelques instants aprs, il dormait paisiblement.

Mlle de Clairefont demeura songeuse. Le souvenir de Pascal,
brusquement voqu, lui tait revenu tout entier. Son visage nergique
et fier tait l, devant elle, et ses lvres s'ouvraient pour parler:
Elle ne voulait pas l'couter, elle savait d'avance ce qu'il allait
dire. Et, murmure confus et caressant, ses paroles montaient autour
d'elle ainsi qu'une prire. Comment et-elle pu douter qu'il l'aimt?
Tout le lui prouvait, sa muette admiration, son craintif respect, son
dlicat effacement. Il tremblait en l'apercevant, il plissait quand
elle s'loignait, il et voulu se mettre  genoux sur son passage, et il
avait provoqu Croix-Mesnil parce qu'il le croyait aim. Oui, il lui
appartenait. Il devait har tout ce qui n'tait pas elle et ne serait
pas pour elle; il avait horreur des intrigues qu'ourdissait son pre, il
et donn son sang pour ne pas exciter l'horreur, et n'avait jamais
espr qu'il pt obtenir l'amiti. Oui, il serait un serviteur zl, un
dfenseur loyal. Et tout ce qu'elle avait entendu raconter sur Pascal,
et qu'elle avait ddaign, se reprsentait  son esprit: son habilet
comme homme d'affaires, son talent comme avocat, ses luttes contre le
despotisme paternel. Et les paroles du marquis rsonnaient encore  ses
oreilles: C'est lui qui sauvera ton frre!

Par quelle mystrieuse intuition le vieillard avait-il t conduit 
dsigner Pascal comme le sauveur possible de Robert? Une puissance
surnaturelle lui avait-elle montr le jeune homme dans le vague de son
rve? Il prtendait le reconnatre, et il ne l'avait jamais vu. Quelle
voix cleste lui avait souffl son nom  l'oreille? Comment,  l'heure
dcisive, avec une autorit irrsistible, se soulevait-il sur son lit de
souffrance pour donner ce hardi conseil? N'tait-il pas du devoir
d'Antoinette de le suivre? Elle l'avait promis, et, au fond d'elle-mme,
une secrte esprance naissait dj. Le salut viendrait de l peut-tre.
Par le fils on obtiendrait beaucoup du pre. Si la haine de Carvajan,
adoucie par cette capitulation de ses ennemis, allait se calmer? S'il
consentait seulement  rester neutre,  ne plus dchaner contre eux
toutes les mauvaises passions de ses partisans. Comme l'horizon pourrait
promptement s'claircir! Robert, lav de tout soupon et rendu  la
libert, viendrait prs du malade dont il hterait la gurison.

 cette pense, une exaltation ardente s'empara de la jeune fille. Eh!
quoi! elle dlibrait quand le rsultat heureux tait dans ses mains!
Un amer sourire crispa ses lvres. Au prix de quelle humiliation
l'obtiendrait-elle? Il lui faudrait aller au-devant de Pascal, le
convaincre, et l'implorer. Lui ayant nettement fait comprendre un jour
qu'il n'existait pas pour elle, et que d'une Clairefont un Carvajan
n'avait  attendre que le mpris, elle devrait se prsenter en
suppliante, et pleurer devant lui.

Eh bien! ce serait avec joie. Quel sacrifice lui coterait pour assurer
la dlivrance de son frre? D'ailleurs, n'avait-elle pas  expier?
N'tait-elle pas responsable d'une part de leur malheur commun? Elle
s'tait montre ddaigneuse et hautaine: elle accepta le sacrifice de
son orgueil, et s'apprta  l'offrir comme un tribut  leur ennemi. Elle
s'adresserait  Carvajan lui-mme, s'il le fallait; elle affronterait le
monstre, elle lui demanderait pardon de l'avoir chass, et lui donnerait
la joie d'un triomphe complet.

Le jour la trouva dans ces dispositions. Son parti tait pris: elle ne
devait plus faiblir. Elle cherchait seulement un moyen d'arriver jusqu'
Pascal. Elle s'en rapporta au hasard. Vers sept heures, Croix-Mesnil
vint la rejoindre. Le vieillard tait plong maintenant dans une torpeur
lourde. Il ne parlait plus, et respirait fortement. Cdant aux
supplications de son ami, Antoinette consentit  lui laisser la garde du
malade. Elle gagna sa chambre, rafrachit son visage, et se jeta sur son
lit pour quelques instants.  neuf heures, comme elle finissait de
s'habiller, le vieux Bernard gratta  la porte et lui annona que le
docteur Margueron tait arriv, amenant avec lui matre Malzeau. La
jeune fille les trouva au chevet de son pre. Toutes les fentres, par
ordre du mdecin, avaient t ouvertes. L'air et la lumire entraient 
flots, et le marquis s'en tait montr ranim. Il avait les yeux ouverts
et manifestait quelques symptmes de connaissance. La fivre tait
tombe, mais il y avait un peu de paralysie du ct gauche. Le docteur
se dclara beaucoup plus rassur et expliqua  Malzeau que son malade
avait eu un transport au cerveau qui semblait en bonne voie de gurison.

--Il ne faut pas le fatiguer, dit-il, et surtout qu'on ne le fasse pas
causer... Descendons: j'crirai en bas mon ordonnance.

Sur la terrasse, entre le notaire et Mlle de Clairefont, le brave
homme ne put se retenir de parler de Robert. La veille, dans l'motion
des premiers soins  donner au marquis, il n'avait pu rencontrer le
moment favorable pour dclarer quelle saisissante impression il avait
emporte de la scne de la confrontation.

--Voyez-vous, Mademoiselle, quand je l'ai vu s'agenouiller si simplement
devant le lit de la morte et prier, ma conscience s'est souleve et je
me suis dit: Ou ce jeune homme est un dtermin sclrat, ou il est
innocent.

--Oh!... il n'est pour rien dans le malheur, s'cria avec feu Malzeau.
Il est si loyal! Il a dit la vrit... Un Clairefont ne ment pas,
docteur.

--Il a de terribles ennemis, reprit Margueron. Dj toutes mes
dclarations ont t dnatures et circulent dans La Neuville,
accablantes pour le comte. Mais, devant la justice, je dirai ce que je
pense... Et si les jurs ne sont pas circonvenus...

--Est-ce donc possible? demanda Antoinette, pouvante.

--Cela s'est vu, dit Malzeau.

Mlle de Clairefont laissa partir le docteur et retint le notaire.
Elle tait rsolue  agir. Permettre que Carvajan continut  travailler
l'opinion publique, c'tait peut-tre signer la condamnation de son
frre. Elle arrta Malzeau, le fit asseoir prs du perron, et, 
brle-pourpoint, elle lui dit:

--Comment faudrait-il m'y prendre pour avoir un entretien avec le fils
de M. Carvajan?

Il fut stupfait. Il pouvait s'attendre  tout, except  une pareille
dmarche. Il se demanda si Antoinette, exaspre, n'tait pas dtermine
 faire quelque coup de tte. Mais il la vit calme et rflchie.
Adroitement il l'interrogea. Elle raconta tout simplement ce qui s'tait
pass la nuit prcdente, et avoua que l'ordre donn par son pre lui
paraissait un commandement du ciel. En l'coutant, Malzeau se sentit
gagn par une motion singulire. Peut-tre tait-ce l rellement le
plan le plus sage: prendre Pascal par les sentiments, et gagner Carvajan
par l'intrt. Peut-tre faudrait-il en arriver  un arrangement
amiable, qui empcherait la vente, et livrerait le domaine au maire de
La Neuville. Mais tout n'tait-il pas prfrable  l'horreur d'un procs
criminel? Le notaire, au fond de lui-mme, avait la conviction que
toutes les dpositions faites contre Robert avaient t souffles par
Fleury, Tondeur et consorts. Il ne se trompait gure. Un mot dit par
Carvajan, et l'affaire changeait de face. Au lieu d'un renvoi devant la
cour d'assises, on pouvait obtenir une ordonnance de non-lieu.

--Eh bien! Mademoiselle, dit Malzeau, sortant de ses rflexions, c'est
une tentative  faire, Mademoiselle... Le fils Carvajan est arriv ce
matin par le chemin de fer... Il est donc  La Neuville. Mais je ne
crois pas que vous soyez tente de rencontrer le pre? Il faut manoeuvrer
adroitement. Si vous voulez vous en rapporter  moi, Mademoiselle...

--Je n'espre qu'en vous...

--Eh bien! je vous conduirai chez ma femme, et, pendant ce temps-l,
j'irai reconnatre les abords de la maison, et prparer votre entre.

Aprs une absence de vingt-quatre heures qui avait beaucoup intrigu son
pre, Pascal tait, en effet, revenu le matin mme. Interrog sur le
rsultat de son voyage, il avait rpondu laconiquement qu'il tait all
au Havre pour voir un de ses correspondants. Il n'avait pu, en disant
cela, s'empcher de rougir. Il n'tait pas habitu au mensonge. Or, son
voyage au Havre s'tait born  un sjour  Rouen, o il savait devoir
trouver un de ses camarades d'cole, nomm rcemment substitut du
procureur gnral. Le magistrat l'avait reu avec cette amabilit
emphatique et gourme qui est la marque professionnelle; il avait parl
d'abondance pendant une demi-heure, s'tendant sur ses crasants
travaux, sur les soucis de sa responsabilit, dlayant des phrases
tides et longues. Mais, quand Pascal avait voulu mettre sur le tapis
l'affaire de Clairefont, le substitut tait devenu froid et souponneux.
Il n'avait plus parl que par monosyllabes.

--Grosse affaire... trs grosse affaire... Instruction difficile...
Prvenu adroit et trs ferm.

Et comme le jeune homme le pressait de questions:

--Mais au fait, mon cher, vous tes de La Neuville: vous devez en savoir
plus long que moi.

Et, au lieu de rpondre, il avait interrog. Au bout d'une heure de
visite, Pascal s'tait retir trs inquiet, avec la conviction que le
parquet pousserait l'affaire  outrance. Il avait pass une triste
soire  l'htel, ne voulant pas revenir avant le lendemain, de peur de
donner des soupons  son pre.

Maintenant, enferm dans le cabinet du banquier, il s'efforait de
travailler pour user le temps, mais sa pense rebelle lui chappait et
l'emportait bien loin de ses rapports et de ses mmoires. Incapable de
rester en place, il allait de la table  la fentre, pour regarder au
dehors. Le temps s'tait mis  l'orage, et des nues lourdes couraient
dans le ciel. Un clair brilla, suivi d'un coup de tonnerre lointain, et
le jour devint jaune, comme si l'air et t charg de cendres.

Au mme moment, le marteau de la porte retomba avec bruit, pouss par
une main impatiente, un chuchotement se fit entendre dans le vestibule,
et matre Malzeau entra dans le cabinet avec une mine extraordinaire.
Jamais ses yeux n'avaient tant papillot derrire ses lunettes d'or. Il
dit mystrieusement:

--Votre pre est bien parti en cabriolet sur la route de Lisors? Vous
tes vraiment seul? Bien! j'ai l une dame qui dsirerait vous parler...

 ces mots, tout le sang de Pascal se porta  son coeur, ses jambes
flchirent, il vit la salle tourner autour de lui. Il demanda d'une voix
altre: Qui est-ce? avec la certitude d'entendre rpondre: Mlle de
Clairefont.

Malzeau ne perdit mme pas son temps  remplir cette formalit; il
ouvrit la porte et, s'effaant pour laisser le passage libre, il dit:

--Entrez, Mademoiselle.

Et, sur le seuil du triste cabinet de son pre, Pascal se trouva en face
d'Antoinette. Elle tait vtue de noir. Un voile couvrait son visage:
elle l'ta d'un brusque mouvement; et il la vit ple, l'air souffrant,
les yeux rougis par l'insomnie et le chagrin. Il tait bien plus mu
qu'elle. Sans savoir ce qu'il faisait, il lui avana un sige. Elle
s'assit, et adressa un geste suppliant  Malzeau. Le notaire s'inclina
et sortit. Ils restrent en prsence. Ce moment, que Pascal, la veille,
et pay de sa vie, lui causa un embarras insupportable. Une chaleur
dvorante lui monta au visage, il sentit des pointes de feu  la racine
de chaque cheveu. Il se dit: si je ne parle pas, je deviens grotesque;
si je parle, je risque de dire quelque sottise qui me rendra odieux. Il
leva sur la jeune fille des yeux si pleins d'angoisse qu'elle comprit
que c'tait  elle d'ordonner, et  lui de se soumettre. Elle sourit
tristement, et, d'une voix qui pntra Pascal jusqu'au fond de l'me:

--Je viens  vous, Monsieur, en suppliante... Et comment oserais-je
tenter une telle dmarche, si je n'avais pas pour m'encourager le
souvenir de notre premire rencontre?... Le hasard, vous le voyez,
savait ce qu'il faisait en vous plaant en travers de ma route...

Elle eut le courage de le regarder avec coquetterie. Elle voulait
vaincre. Et lui, sous le charme, quand elle eut fini de parler,
l'coutait encore. Ainsi c'tait elle qui avait voqu le souvenir de ce
chemin creux o, pour la premire fois, ils s'taient trouvs l'un prs
de l'autre. Tout ce qui avait suivi n'existait pas: elle l'avait
volontairement effac. Il ne restait, pour lui et pour elle, que cette
courte promenade par une belle matine d't, dans la lumire, la
verdure et les fleurs. S'il et prononc les mots qui lui montaient aux
lvres, il lui et dit: Je vous aime. Mais il ne le voulut pas. Elle
tait venue  lui loyalement, elle restait l, seule, sous la sauvegarde
de son honneur, et elle tait malheureuse. Il pensa: Je ne lui rvlerai
jamais combien je l'adore, mais je le lui prouverai en lui dvouant ma
vie. Il s'approcha, et, avec un respect religieux:

--Je sais, Mademoiselle, ce qui vous amne, dit-il de cette belle voix
profonde qui allait au coeur de Carvajan lui-mme, et il semble que j'aie
eu le pressentiment que je devais vous voir aujourd'hui, car je suis
all hier  Rouen pour m'informer de votre frre.

Elle poussa un cri de joyeuse surprise, et une teinte rose s'tendit
sur ses joues, en se voyant si promptement et si bien comprise.

--Il tait en bonne sant, et trs calme, m'a-t-on assur. Quant 
l'affaire en elle-mme, les magistrats sont jusqu'ici fort silencieux.

--Peut-tre rien n'est-il encore dcid, fit-elle en joignant les
mains... Peut-tre serait-il temps encore!... Ah! Monsieur, si vous
vouliez joindre vos efforts aux ntres! Je sens que je puis compter sur
vous, que votre esprit est juste, et votre coeur gnreux. Je vous en
prie, parlez pour nous  M. Carvajan!... Pascal plit  cette terrible
demande qui assimilait son pre  un bourreau dont on veut dsarmer la
cruaut. Antoinette craignit de l'avoir offens: elle prit un air
caressant.

--Pardonnez-moi, dit-elle, si je vous ai dplu... Mais ce que j'ai 
vous demander est si difficile  dire!... Je ne veux pas prononcer une
parole qui puisse vous paratre irrespectueuse pour votre pre, et,
cependant, il faut que je vous fasse comprendre que nous venons demander
grce... Nous sommes  sa discrtion,  la vtre... Tout ce qui sera
exig nous paratra facile, si nous pouvons obtenir un peu plus
d'indulgence pour le pauvre Robert... Tout, vous entendez, Monsieur? Et
c'est parce que nous avons jug que votre intercession serait plus
puissante que nulle autre que je me suis adresse  vous.

Ainsi, c'tait  son frre seul qu'elle avait pens! Dans le secret de
son esprit, aucun penchant ne l'avait entrane vers Pascal. Son coeur
tait ferm  ce qui n'tait pas Robert, et, pour l'amour de lui
seulement, elle avait pris sur elle de vaincre sa fiert, et de
supplier. Il chassa toute vaine esprance de tendresse, il glaa sa
pense, il apaisa les bouillonnements de son sang.

--Si vous saviez comme nous sommes durement prouvs! poursuivit la
jeune fille.  la suite d'une entrevue avec M. Carvajan... Oh! je ne
l'accuse pas!... mon pre est tomb malade et nous inspire les plus
vives inquitudes... Tout m'accable  la fois, vous le voyez, et je ne
sais de quel ct me tourner pour ne pas voir une menace de malheur. Je
suis seule  Clairefont. Et sans un ami dvou qui est venu  mon
aide...

Un soupon traversa le coeur de Pascal: il changea de visage, ses poings
se crisprent.

--M. de Croix-Mesnil, murmura-t-il sourdement.

--Oui, M. de Croix-Mesnil. De son affection pour nous il n'aura obtenu
que des soucis et de la tristesse, le pauvre garon!...

Ce fut si doux, si tendre, et cependant si indiffrent, que Pascal
revint  la vie.

--Croyez, Mademoiselle, dclara-t-il, que je suis prt  tout tenter
pour vous satisfaire... Mais je ne puis engager que moi, et c'est de mon
pre que vous voulez que je vous rponde.

Il sembla  Antoinette que celui qu'elle voulait conqurir lui
chappait.

--N'avez-vous pas tout pouvoir sur lui? reprit-elle avec ardeur. N'ai-je
pas vu quelle place vous occupiez dans ses proccupations? Oh! je vous
en prie, soyez pour nous un alli bienveillant, prenez notre cause en
mains!... Nous n'avons plus d'espoir qu'en vous... Robert! Rien ne nous
touche que Robert; et nous abandonnerons tout ce qui n'est pas lui.

--Votre terre, votre chteau, le reste de votre fortune... n'est-il pas
vrai? dit amrement le jeune homme.

Elle resta silencieuse. Pour la seconde fois elle avait fait l'offre. Et
ne fallait-il pas en arriver l? Malzeau ne lui avait pas cach que ce
serait le mot dcisif pour le banquier. La Grande Marnire, le but de
ses efforts, le rve de son ambition, la proie montre  ses allis.
Mlle de Clairefont sentit qu'elle avanait sur un terrain brlant,
mais ne devait-elle point, dans ce trait de capitulation suprme,
spcifier les conditions?... Elle n'osait plus parler et regardait
Pascal qui marchait dans le cabinet, le front lourd. Il s'arrta, passa
la main sur ses yeux, laissa chapper un soupir qui ressemblait  un
sanglot, et s'assit prs de la fentre, paraissant oublier compltement
qu'il n'tait pas seul. Il souffrait. Antoinette fut saisie de piti:
elle alla a lui et, avec un accent qui le fit frissonner:

--Vous ai-je bless? Je vous en prie, pardonnez-moi!...

Il la regarda d'un air sombre.

--Bless, moi? dit-il. Comment? Est-ce qu'on blesse un Carvajan en lui
offrant de l'argent?...

Il eut un rire douloureux. Elle resta interdite et glace.

--Pourquoi serais-je si sensible? poursuivit-il. Ne sait-on pas que
l'intrt est la rgle unique de cette maison o nous sommes?... Le
langage que vous tenez est raisonnable et logique. Aprs tout, il ne
s'agit que d'une affaire! Vous ne me connaissez pas, vous ne savez pas
si j'ai une conscience et un coeur... D'o vous viendrait ce soupon que
j'ai souffert de ce qui se passe autour de moi? Qui vous aurait rvl
mes rpugnances et mes douleurs? Auriez-vous eu, par hasard, le
pressentiment que je pourrais tre fier et dsintress? N'en croyez
rien: je suis un Carvajan, c'est--dire un tre avide et vnal. Le
march que vous proposez est avantageux; nul doute que je l'accepte.
Mettez en jeu mon pret au gain. Voil ce qui est vrai et ce qui ne
vous trompera pas!

Il lui montra un visage boulevers par la violence de ses sensations.
Elle agita lentement la tte:

--Et voil justement ce que je ne crois pas, dit-elle avec beaucoup de
calme. Je suis sre que vous tes bon, et qu'une prire et des larmes
feront cent fois plus pour notre cause que les plus brillantes
promesses... En change de ce que vous allez faire pour nous, je ne vous
offrirai que ma reconnaissance sincre, je ne vous demanderai d'autre
engagement que de mettre votre main dans la mienne... Le voulez-vous?

La petite main, qui avait si insolemment coup l'air avec une cravache,
dans le chemin de Couvrechamps, se tendait maintenant ouverte et
caressante. Toucher ces doigts fins et fusels, c'tait se faire
esclave. Se dvouer  Antoinette, c'tait se dclarer contre Carvajan.
Pascal s'y dcida rsolument. Depuis sa rentre  La Neuville, il y
tait prt!

Il ne conut aucune esprance d'arriver  tre aim un jour; il ne se
permit aucune illusion sur les sentiments auxquels obissait la jeune
fille. Il la vit contrainte par une implacable ncessit de faire
violence  son orgueil, presque  sa pudeur. Il la plaignit et voulut
abrger l'preuve. Il prit la main qu'elle avanait, la serra  peine,
avec un respect attendri, et, s'inclinant:

--Soyez rassure, Mademoiselle, dit-il, vous ne serez frappe ni dans
vos affections ni dans votre fortune... J'en prends l'engagement, sur
mon honneur.

Dans le saisissement de sa joie, Antoinette ne trouva pas un mot 
rpondre, et la promesse faite tomba si solennelle dans le silence du
sombre cabinet de Carvajan que Pascal lui-mme en fut pouvant.

--Songez cependant, Monsieur, dit-elle enfin, que je ne vous demande
point de faire dans notre intrt quoi que ce soit qui puisse vous
nuire...

--Rien ne pourrait me nuire davantage, rpondit-il, que de m'associer,
mme indirectement,  une oeuvre que rprouverait ma conscience.

Mlle de Clairefont approuva de la tte, et une lueur singulire
brilla dans ses yeux. Sa voix parut  Pascal plus moelleuse, plus
liante, presque affectueuse.

--N'importe, reprit-elle, j'entends que votre gnreuse promesse ne vous
engage vis--vis de nous que dans une mesure que, seul, vous aurez 
fixer.

Puis, comme si elle et craint que ce dernier cri de fiert et bless
le jeune homme:

--Mais quoi qu'il rsulte de cette entrevue, ajouta-t-elle, soyez sr
que j'en garderai pour vous une complte estime et une vive gratitude.

Elle lui tendait de nouveau la main, et, cette fois, il ne craignit pas
de la prendre et de la serrer, comme si le contact de cette chair douce
et tide et d l'attacher plus invinciblement  Antoinette.

La porte s'ouvrit, Me Malzeau s'avana, et Mlle de Clairefont
tait dj au bout de la rue du March, que Pascal, sur le seuil de la
maison, s'efforait de la voir encore.

Il rentra lentement, gravit l'escalier, et s'enferma dans sa chambre. 
sept heures du soir, Carvajan revint de Lisors. Il tait affam, ayant
fait sept lieues en cabriolet. Il demanda le dner  grands cris, et,
tout droit, alla s'asseoir dans la salle  manger. Son fils vint l'y
retrouver. Le banquier se montra d'une humeur joyeuse. Il parla avec une
grande animation, expliquant l'affaire qu'il avait examine dans la
journe, et qui lui promettait de beaux bnfices.

--Vois-tu, garon, c'est une distillerie tablie sur la Lieure, qui
donne une excellente force motrice... Les braves gens qui l'ont monte
n'avaient pas les reins assez solides, et ils sont trs prs de leurs
pices... Il faut beaucoup de capitaux pour conduire une entreprise
pareille... Ces innocents ont des marchs annuels passs avec les
cultivateurs du Nord pour la fourniture des betteraves, et ils vendent
les pulpes aux fermiers des environs, au lieu de les utiliser  nourrir
eux-mmes des bestiaux... Mais rien que le lait payerait l'achat des
matires premires! Il a fallu que le pre Carvajan vnt leur expliquer
a... Dumontier et moi, nous allons leur prter cent cinquante mille
francs... sur premire hypothque... Lisors n'est pas loin... J'irai
surveiller l'exploitation de temps en temps. Ah! j'ai bien dn... mais
je n'avais pas vol ma soupe! Et toi, mon brave, qu'est-ce que tu as
fait?

Pascal eut une violente palpitation. Allait-il raconter hardiment  son
pre ce qui s'tait pass, ou le prparer adroitement  entendre une
pareille confidence? Il n'osa pas parler encore. Il dit vasivement:

--Je suis rest ici toute la journe...

Carvajan dressa l'oreille. Dans l'accent de son fils il avait dcouvert
une sonorit singulire. Il l'observa et lui trouva la contenance
embarrasse.

--Eh bien! allons fumer dans mon cabinet, dit-il en se levant.

Ils passrent dans la grande pice sombre, claire seulement par une
lampe place sur le bureau du banquier. Et, avec une ivresse dlicieuse,
Pascal retrouva flottant, affaibli dans l'air, le parfum qu'Antoinette
avait laiss, trace subtile de son sjour dans la maison de l'ennemi.
Carvajan avait un odorat de sauvage; il respira avec force, mais ne
sonna mot. Il marchait  grands pas, suivant son habitude. Les soupons
qu'il avait forms sur le compte de son fils tendaient  se prciser, et
lui causaient une sourde inquitude: Serait-il de connivence avec les
gens de Clairefont? se demandait-il. Mais comment, par quelle entremise?
Absorb dans la recherche de ce problme, il allongeait ses enjambes,
allant de la fentre au bureau, lorsque, sur la console en vieil acajou
empire, qui garnissait le trumeau du ct de la rue, un morceau de tissu
noir attira son attention. Il s'approcha machinalement, le regarda,
reconnut une voilette de femme, et, avec une exclamation, s'en emparant:

--Qui est-ce qui a laiss a ici? cria-t-il. Qui donc est venu en mon
absence? Sacredi! J'avais bien renifl, en entrant, une odeur qui
n'tait pas catholique!...

Il mit la voilette sous le nez de Pascal.

--Tu dois tre inform, toi, monsieur le casanier, qui n'es pas sorti de
la journe? Cet objet de toilette n'appartient pas  une des dames de La
Neuville... Dieu merci, elles ne se cachent pas le visage!... Est-ce
que?...

La supposition qu'il fit tait si norme qu'il n'osa pas la formuler. Il
resta en suspens, les mains tendues, froissant la gaze noire imprgne
d'une dlicate senteur d'iris, la bouche tordue par la colre.

Pascal ferma les paupires pour ne pas voir son pre qui, ainsi, lui fit
horreur, et, affermissant sa rsolution:

--Ne cherchez pas, rpondit-il, la personne qui est venue est Mlle de
Clairefont.

--Ah! ah! fit railleusement Carvajan... Il faut qu'ils soient bien 
quia, l-haut, pour que la fire Antoinette se soit dcide  descendre
jusqu'ici... Et tu l'as reue?

--Oui, mon pre...

--Qu'est-ce qu'elle voulait?

--Intercder pour les siens auprs de vous...

--Intercder? Vraiment! La voil soudainement devenue bien humble!...

Il changea de ton, et, regardant son fils avec svrit:

--Et pourquoi, ds mon arrive, ne m'as-tu pas racont la chose?...

--Parce que j'esprais, en gagnant un peu de temps, arriver  vous
disposer favorablement.

Les deux hommes se dvisagrent. Il y eut un silence.

--Ah! tu esprais?... Vraiment! Me prends-tu pour un tonton qui va comme
on le pousse? Suis-je homme  changer au gr d'un caprice, et  renoncer
 mes projets pour des pleurnicheries?... La belle a sans doute tch de
t'mouvoir avec des regards mouills et de t'entortiller avec des
phrases clines!... Ah! elle connat son mtier de femme, et c'est une
sucre de la premire espce!... Elle nous en a donn un chantillon, le
soir de la fte, quand son nicodme de fianc a refus de danser en face
de toi!... Il faut se mfier de ces gens-l... En paroles, ils vous
promettent le bon Dieu; mais, en actions, ils vous donnent le diable!
Je les connais, moi, et bien, depuis le temps que je les pratique! Ce
qu'ils savent le mieux, c'est mentir! La demoiselle t'a enjl, et elle
n'tait pas au bout de la rue qu'elle riait de toi... Tu peux m'en
croire!

Pascal ne rpondit pas. Il s'tait promis de subir impassible les
sarcasmes et les violences. Pouvait-il acheter trop cher la ralisation
des promesses faites  la jeune fille? Carvajan avait repris sa marche
de long en large dans son cabinet. Il rflchissait, et sa physionomie
tait devenue trs grave. Brusquement il s'arrta, et, jetant un coup
d'oeil  son fils:

--Mais enfin elle n'a pas fait que soupirer, n'est-il pas vrai? Elle a
d parler aussi un peu... Qu'a-t-elle dit? Qu'a-t-elle propos? Quand on
demande la paix... c'est  de certaines conditions... Laissons le ct
sentimental de la question, et voyons le ct pratique... Que veut-elle,
d'abord?

--Que vous sauviez son frre, et que vous pargniez son pre...

--Autrement dit, que je prouve clair comme le jour que le jeune
Clairefont est aussi blanc que l'hermine, et que, tenant le vieux dans
le creux de la main que voici, je le laisse aller franc et quitte?...
Mazette! Et que m'offre-t-elle en change? Sans doute une reconnaissance
ternelle?...

--Mlle de Clairefont n'a point fix de conditions...

--Et qui donc les fixera, sacredi? s'cria Carvajan, dont le visage
basan devint d'un rouge sombre.

--Vous, mon pre, rpondit froidement Pascal... N'tes-vous pas le
matre?

Carvajan alla s'adosser  la chemine.

--Je suis le matre, c'est vrai! dit-il avec une cauteleuse bonhomie...
Mais la situation est embarrassante... Et deux avis valent mieux
qu'un... Toi,  ma place, qu'est-ce que tu ferais?

--Je ne vous l'ai jamais laiss ignorer, mon pre, et, ds le
commencement de mon sjour, je vous ai exhort  la conciliation. La
situation de la famille de Clairefont tait alors beaucoup moins grave
qu'elle ne l'est aujourd'hui, et c'tait uniquement dans votre intrt
que je parlais. Je souhaitais vous voir renoncer  une hostilit qui
pouvait vous rabaisser dans l'opinion de beaucoup de gens. Je voulais
vous voir des ides qui fussent  la hauteur de la position  laquelle
vous avez su atteindre. Vous tiez le plus fort: il convenait de vous
montrer gnreux. C'tait l le langage que je vous tenais... Et ceux
que vous considriez comme vos ennemis rsistaient encore! Que dois-je
vous dire, aujourd'hui qu'ils sont vaincus, dsesprs, et qu'ils
demandent grce? Ce n'est pas un avis que je vous donne, c'est une
prire que je vous adresse. Soyez humain: ne frappez pas des gens 
terre. Dtournez-vous de ces Clairefont qui n'existent plus maintenant.
N'accablez pas le fils, dont le seul et vrai crime est le nom qu'il
porte, et laissez le pre mourir en paix dans son domaine morcel et
appauvri.

--Le fils! s'cria Carvajan avec colre. Oublies-tu qu'il t'a insult
devant toute la ville?... Le pre! ne sais-tu pas qu'hier matin il a
voulu m'assommer? Des gens  terre?... Que feraient-ils alors s'ils
taient debout? Tu ne les connais pas: ce sont des bandits! Il redevint
trs calme et, fourrant ses mains dans ses poches:

--Enfin, mon bonhomme, c'est trs joli, mais ils me doivent prs de
quatre cent mille francs!

--Le domaine en vaut le double!...

--Pardienne! je serais propre, sans a!

--Mon pre, reprit Pascal avec une motion qui faisait trembler sa voix,
ne m'tez pas tout espoir de vous convaincre... Faites-moi ce sacrifice,
et je vous en serai reconnaissant toute ma vie! En change, exigez de
moi ce que vous voudrez, et j'y consens d'avance. Je serai votre
serviteur, je m'attacherai  votre fortune, je ferai triompher votre
ambition. Mes jours, mes nuits, tout vous appartiendra. Mais, au nom de
ce qu'il y a de plus sacr, ne me refusez pas ce que je vous demande!...

Carvajan marcha sur son fils, et, avec une atroce ironie:

--Qu'est-ce qu'on t'a donc promis, si tu russissais?

--Mon pre! cria le jeune homme.

--Es-tu mon fils ou l'homme d'affaires des Clairefont?

--N'est-ce pas un fils qui veut le nom de son pre respect et honor?

--Respect, honneur, mots bien placs dans ta bouche! Allons, monsieur
l'honnte homme, dis donc hardiment ce que tu penses, aie donc le
courage de ta trahison!... Crois-tu que j'en suis  m'apercevoir que
j'ai un ennemi dans ma propre maison? Tu rves de me tromper!... Tu es
encore un peu trop jeune!... Niais, qui se laisse entraner par une
femme, et qui veut duper son pre! Parle pour elle, plaide, soupire.
Triple sot! Tu verras comment elle t'en rcompensera! Ah! j'ai voulu
savoir  quoi m'en tenir, et je suis fix maintenant: tu as marivaud
avec la belle Antoinette, et tu es sa crature... Va, elle t'apprendra
le respect et l'honneur!

--Mon pre!

--Ose donc me dire qu'elle ne t'a pas ensorcel! Ose donc nier que tu
l'aimes!

Pascal, qui s'tait courb sous la colre paternelle, se redressa, et,
montrant un visage illumin par la passion:

--Eh bien! oui, je l'aime! Et ce sera le malheur de ma vie, puisque je
me vois plac entre vous, que je trouve implacable, et elle, que je
voudrais sacre. Prenez piti de moi! Tous les coups que vous allez
frapper tomberont sur mon coeur. C'est la fatalit qui a dcid... Je
n'ai pas t au-devant de Mlle de Clairefont. Je l'ai rencontre sans
savoir qui elle tait... Et quand j'ai pu rflchir, il tait trop
tard... Je vous engage ma parole de ne jamais la revoir, si vous voulez
l'pargner... Je ne connais ni son pre ni son frre... Devant les yeux
je n'ai qu'elle. Elle seule! Vous ne pouvez la har: elle ne vous a
jamais rien fait... Mon pre, vous avez aim, vous aussi, et vous avez
souffert... Au nom du pass, soyez bon aujourd'hui, et ne faites pas
votre fils aussi malheureux que vous l'avez t vous-mme!

--Ah! tu as eu tort d'voquer ce souvenir, dit Carvajan, car il me
dfend la piti! Renonce  ton amour: il est un peu moins vieux que ma
haine! Du plus loin que je me souvienne, je la retrouve, vivace au fond
de mon coeur. C'est en elle que j'ai puis l'nergie qu'il m'a fallu pour
arriver o je suis. Je n'ai rien fait dans la vie que pour assurer son
triomphe, et quand je touche au but, tu viens, pour un caprice, pour une
amourette, me demander de renoncer  cette joie si ardemment rve?
Allons donc! Tu n'es qu'un enfant plein de faiblesse et d'aveuglement.
Tu ne sais pas te conduire... Laisse-moi faire tes affaires, en mme
temps que les miennes, et je t'obtiendrai plus que tu n'as pu dsirer.
Tu m'accuses presque d'tre un mauvais pre... Je te prouverai mon
affection... Cette fille que tu aimes, la veux-tu? je te la donnerai. Tu
la verras souple et douce! Sa fiert! ah! ah! j'ai un procd, moi,
infaillible, pour mettre au pas les jeunes personnes qui s'en font
accroire... Aie confiance en moi... Suis mes conseils, ne te mle de
rien, sois simplement spectateur, et la princesse est  toi!...

--Jamais! cria Pascal avec furie. Je mourrais de honte devant elle!

--Ah! ah! fit Carvajan. Je crois m'tre montr patient, mais tu
commences  m'chauffer les oreilles! J'apprcie la fantaisie, mais  la
condition qu'elle ne se prolonge pas! Il n'y a point de puissance
humaine qui me ferait dire non, quand j'ai pens oui! Or, je me suis
fait, il y a trente annes, le serment que je mettrais le marquis hors
de son chteau et que je m'y installerais  sa place!

--Et moi, mon pre, j'ai fait tout  l'heure le serment que je vous en
empcherais!

--Ah! vraiment! tu as jur cela? dit Carvajan avec un calme effrayant.
Eh bien! tu apprendras  tes dpens qu'il ne faut jamais prendre
d'engagement tmraire... Dans quinze jours, tu m'entends, le domaine de
Clairefont passera en vente, et le marquis sera sur le grand chemin!

--Non, mon pre, car demain vous serez pay!

--Allons donc! ricana le banquier. Avec quel argent?

--Avec le mien!

La maison en s'croulant n'aurait pas produit un plus formidable effet.

--As-tu bien rflchi, bgaya Carvajan,  ce que tu viens de dire?

--Oui, mon pre, comme vous  ce que vous voulez faire!

--Tu contrecarreras mes projets?

--Je ne reculerai devant rien pour empcher une spoliation indigne!

--O prends-tu l'audace de me parler ainsi?

--Dans l'horreur que vos actes m'inspirent!

 ces mots, Carvajan s'avana menaant et terrible. Il parut grandir,
son visage fut boulevers par une colre sauvage. Debout, tout noir,
les doigts crochus comme des griffes, ses yeux jaunes tincelant comme
de l'or, on l'et pris pour le gnie du mal.

--Ah! c'est ainsi! cria-t-il. Ah! tu me menaces et tu m'outrages! Eh
bien! ceux que tu veux dfendre, je les poursuivrai sans piti. Ah! ils
ont cru oprer une diversion triomphante en t'attirant  eux? Ils ont
espr que je m'arrterais pour ne pas te combattre? Ils verront ce que
je peux quand on me brave! Le beau protecteur qu'ils ont l!... Tu es
bien hardi d'oser te frotter  ton pre! Ah! ah! mon garon, j'en ai
mat de plus forts que toi, et tu connatras la poigne de Carvajan!...
Imbcile, qui croit  tout ce que ces Clairefont lui ont promis!... Mais
ce sont des hypocrites!... Ils se servent de toi... Ils t'ont amorc
avec la fille... Tu n'y as vu que du feu... Ah! elle n'est pas avare de
gentillesses... Demande  l'officier!... Mais elle ne peut que te
mpriser: un homme de rien, le fils de ton pre, un monsieur qui n'est
pas de quelque chose!... Quand tu auras tir les marrons du feu, on te
chassera comme un laquais! Voyons, comprends donc les choses...
Pascal... mon ami!... Je ne te trompe pas, moi, je suis franc et
sincre... Tu cours  un camouflet certain... Tu auras manqu  tous tes
devoirs, reni ton pre, et tu resteras avec ta courte honte!... Hein!
tu m'coutes?... Rponds-moi... Tu es l, les yeux fixes...
M'entends-tu?... Voyons, veux-tu parler? Tu n'as pas la bouche
cousue... Promets-moi de rflchir... Ne donne pas des centaines de
mille francs comme a... Sacredi! C'est difficile  gagner, l'argent...
Ah! ils ne seraient pas longs  te fricoter le tien! Pascal...
Pascal!...

Il s'approcha du jeune homme, le prit dans ses bras, le serra, le
caressa, lui parlant avec tendresse, avec loquence, variant ses
intonations, ardent  le convaincre et  le sduire. Il le trouva
insensible, muet et sourd, cuirass par sa volont. Alors, bavant de
colre, Carvajan cria:

--Hors d'ici, misrable! Je te chasse! Infme qui vend son pre, qui
l'assassine! Oui, tu me tues! Si je ne vois pas ces Clairefont dans le
ruisseau, je meurs: je n'ai vcu que pour cette heure-l, o je les
tiendrai abattus, crass, sous mes talons!... Et tu me voles ce bonheur
tant attendu!... Va-t'en... Va-t'en donc! Je te ferais du mal!

--Mon pre!... supplia Pascal.

--Je te dfends de m'appeler ton pre... Le suis-je d'abord? J'en doute
en voyant comment tu agis.

Le jeune homme demeura muet d'horreur devant cette fureur qui ne
reculait devant aucune menace, devant aucun blasphme. Il fit un geste
de dsespoir et se dirigea vers la porte. Son pre y fut en mme temps
que lui, prt  un dernier effort:

--Pascal... Eh bien! au moins, transigeons, dit-il, les yeux gars,
mais le cerveau lucide... Ne paie pas... Et je les laisse en repos...

--Non, mon pre, je n'ai plus confiance en vous... Vous me tromperiez.

Les cheveux gris de Carvajan se hrissrent sur son crne; il voulut
frapper son fils: ses bras retombrent sans force. Il essaya de crier,
d'insulter, il ne put que balbutier:

--Si ta mre tait l, elle te maudirait!...

--Non, mon pre, dit le jeune homme, qui releva la tte avec orgueil.

Et, laissant le vieillard ivre de rage impuissante, il sortit.




X


Le lendemain, avec une surprise et une satisfaction  peu prs gales,
la population de La Neuville apprit que la querelle entre Clairefont et
Carvajan allait prendre une face nouvelle, grce  la rupture qui venait
de se produire entre le maire et son fils. On avait vu d'une part
Fleury, Tondeur et Dumontier accourir ds le matin  la rue du March
et, au bout d'un temps trs long, sortir affairs, discutant et
gesticulant. D'autre part, Pascal s'tait install provisoirement chez
Me Malzeau, qui, brlant bravement ses vaisseaux, se dclarait pour
la famille de Clairefont.

Quelle aubaine pour la petite ville dont la plate existence se tranait
dans la monotonie, et qui, subitement, se trouvait agite par des
motions violentes! Les langues marchaient bon train, et les commrages
prenaient des proportions  la fois effrayantes et risibles.

Les Dumontier avaient racont aux Leglorieux que Pascal, affol par
Antoinette de Clairefont, avait os tenir tte  son pre, et cette
confidence, embellie par les Leglorieux de quelques broderies de leur
faon, tournait maintenant  la calomnie. On disait couramment que
Pascal, surpris avec la demoiselle du chteau, avait t chass par le
banquier indign. Il avait presque fallu arracher Carvajan des mains de
son fils qui voulait l'trangler. Aurait-on jamais attendu de tels excs
de ce jeune homme qui paraissait si convenable? Ah! la dmoralisation
marchait bien! Autrefois on n'aurait pas vu a! Mais la punition serait
exemplaire, et ces intrigants de Clairefont ne gagneraient rien  avoir
foment la discorde, car le maire, qui les avait mnags jusque-l,
tait maintenant dcid  les accabler. Il savait des choses dcisives
sur l'affaire du jeune comte, et il les dirait: on pouvait compter au
moins sur une condamnation aux travaux forcs  perptuit, la faiblesse
des juges ne permettant pas d'esprer une condamnation  mort. Et, le
jour mme du procs, le domaine de Clairefont, vendu  l'audience des
cries, serait adjug  Carvajan.

Un autre rcit, favorable, celui-l,  Pascal, mais tout aussi gros
d'inexactitudes, tait mis en circulation par les partisans du chteau:

--Ah! le maire tait dans de beaux draps, et il allait sans doute tre
rvoqu, car il avait fait prter par des hommes de paille de l'argent 
cinquante pour cent  ce pauvre innocent de marquis. De plus, il
connaissait le vritable assassin de Rose Chassevent, et il l'avait fait
passer en pays tranger pour le soustraire  l'action de la justice, et
perdre plus srement le malheureux Robert, qui tait innocent, mes
amis, comme l'enfant qui vient de natre. Pascal avait tout dcouvert,
et, indign, il avait voulu forcer son pre  entrer en arrangement avec
le marquis et  dnoncer le vrai coupable. Mais Carvajan avait rsist:
alors le fils tait parti, en dclarant qu'il dfendrait lui-mme Robert
de Clairefont en cour d'assises, et saurait bien empcher la vente du
domaine.

La Neuville, en deux jours, avait perdu sa physionomie habituelle. Ce
n'tait plus la petite cit tranquille et somnolente, dont les habitants
tranaillaient leurs plaisirs ou leurs affaires, s'efforant de tuer le
temps qui leur paraissait long. Tout tait en mouvement et en rumeur.
Les rues, ordinairement dsertes, s'emplissaient du matin au soir de
curieux et de bavards, s'informant de porte en porte, discourant,
bataillant, qui pour le maire, qui pour le marquis. Et, ce qu'on ne se
rappelait pas avoir vu de mmoire d'homme, des paris s'engageaient sur
le rsultat de la lutte.

Les femmes se prononaient pour le marquis. Pascal avait emport avec
lui toutes les sympathies des mes sensibles. Il aimait! tait-il rien
de plus intressant?

Les hommes, plus terre  terre, et connaissant par exprience la
terrible puissance du maire, hochaient la tte, augurant mal du rsultat
pour M. de Clairefont et pour son fils: On ne rsiste pas  Carvajan,
chuchotaient-ils de la bouche  l'oreille: quand ses intrts sont en
jeu, il est capable de tout. Et, cette fois, il y a, en plus, son
orgueil qui est de la partie. Pascal est un honnte et brave garon,
mais il sera bris comme un brin d'herbe. Dans quelle diable d'affaire
s'embarque-t-il, pour des gens qui ne lui sont de rien? Feu d'amour, feu
de paille! Un petit tour de six semaines lui aurait fait oublier la
belle Antoinette. Et il ne se serait pas brouill  jamais avec son
pre!

Les oisifs allaient rder autour de la maison de la rue du March pour
tcher de surprendre quelques dtails nouveaux. Mais le triste logis
restait silencieux, pas un pli de rideau ne bougeait, la porte demeurait
close, et Carvajan, enferm chez lui, ne montrait pas au dehors son
visage sombre. Jamais coeur humain n'avait t rong par une colre plus
effroyable. Depuis le dpart de son fils, le tyran de La Neuville
n'avait ni dormi ni mang. Il avait pass la nuit et le jour  arpenter
son cabinet d'un pas furieux, dpensant dans un mouvement acharn toutes
les violences qui bouillonnaient en lui. Malzeau lui avait fait savoir
qu'il venait de toucher pour son compte, et de mettre  son crdit, le
montant des sommes, capital, intrts et frais, dont tait dbiteur le
marquis de Clairefont.

Ainsi c'tait fini, et l'oeuvre patiente de trente annes se trouvait
ruine en un instant. Le clerc qui apportait la lettre du notaire
s'tait enfui, pouvant par l'explosion d'une de ces rages
populacires, o les gros mots tombaient des lvres de l'ancien commis
de Gtelier, comme la fange dborde du ruisseau. La servante, entendant
un bruit terrible dans le cabinet de son matre, avait craint pour lui
une attaque d'apoplexie, et s'tait hasarde  entr'ouvrir la porte.
Elle avait aperu Carvajan blme, cumant, qui frappait ses meubles 
grands coups en les accablant d'injures. Il l'avait vue, et s'tait
lance sur elle en criant:

--Tu oses m'espionner! Va-t'en, idiote, ou je t'crase!

Tremblante comme la feuille, la petite s'tait rfugie dans sa cuisine
et, le soir mme, avait racont l'incident aux commres du march.

--Bonne sainte Vierge! quel homme! Il tait quasiment fou!... Il
grinait des dents... J'en ai t toute pouffe... Je ne voudrais pas
tre dans la chemise de ses ennemis... Marchez!

En dpit de ces pronostics,  Clairefont, on tait relativement calme.
L'tat du marquis s'amliorait, et, forte des assurances donnes par
Pascal, Antoinette s'tait reprise  esprer. Elle avait loyalement
avou sa dmarche  Croix-Mesnil, que cette intervention inattendue du
fils de Carvajan avait troubl jusqu'au fond de l'me. Par une intuition
particulire aux amoureux, il avait pressenti un mystre et devin un
danger. Quelle influence souveraine, autre que la beaut de la jeune
fille, avait pu faire un alli du lendemain de cet ennemi de la veille?
Une amertume secrte avait empoisonn la joie que le baron et d
prouver. Mais il avait eu le courage de dissimuler, et, dans son coeur
gnreux, le dsir de voir triompher ses amis avait presque touff la
jalousie qu'il ressentait dj pour Pascal.

Enfin, le lendemain de la rupture entre Carvajan et son fils, Mlle de
Saint-Maurice, rappele par l'inquitude o la mettait l'annonce de la
maladie de son beau-frre, tait revenue de Rouen, maigrie par les
soucis, mais plus carlate que jamais. Malzeau avait ramen la vieille
fille dans son cabriolet. Tout le long de la monte de Clairefont, ils
avaient eu le temps de causer, et lorsque la tante Isabelle, sur les
piliers de pierre qui soutenaient la grande grille de la cour d'honneur,
avait vu les ignobles affiches colles par Papillon, elle s'tait
lance  bas de la voiture, et, de sa propre main arrachant les
placards, les avait emports jusqu'au chteau.

Puis, en plein salon, les agitant avec un geste de triomphe, elle
s'tait crie:

--Voil pour me faire des papillotes!

Il avait fallu la calmer. L'excitation du voyage, le plaisir de se
retrouver  Clairefont, les explications que Malzeau lui avait
fournies, la mettaient hors d'elle. On lui dmontra que, pour tre
meilleure, la situation n'tait pas encore satisfaisante, et de l'excs
de la joie elle retomba dans l'excs de la dsolation. Elle parla de
Robert, qu'elle n'avait pas pu arriver  voir, dcrivit l'horrible
prison dans laquelle il tait enferm, et finit par pleurer. Le notaire
dut lui affirmer que prochainement elle aurait par Pascal des nouvelles
certaines. Aussitt le renvoi devant la cour d'assises dcid, le
dfenseur pourrait communiquer avec son client. Mlle de Saint-Maurice
elle-mme serait admise  le voir. C'tait un temps assez long  passer,
mais avec l'esprance d'obtenir un bon rsultat. Car le nom seul de
Carvajan valait dix fois mieux pour Robert que l'habilet banale d'un
avocat de Paris.

Le talent de parole de Pascal n'tait plus  prouver. On se souvenait
des succs qu'il avait remports, alors qu'il n'tait encore qu'un
dbutant. Mri par le travail, fortifi par l'ge, enflamm par la
passion qu'il mettait  soutenir la cause du comte, il devait tre pour
le ministre public un adversaire redoutable: on n'osait pas dire
victorieux.

--J'avais toujours pens que ce Pascal tait un honnte garon, s'cria
Mlle de Saint-Maurice d'une voix forte... Ah! s'il me rend mon pauvre
Robert... il pourra me demander ce qu'il voudra. Oui, quoi que ce soit,
je le lui donnerai.

M. de Croix-Mesnil eut un ple sourire.

--Ne le lui dites pas trop, Mademoiselle; qui sait jusqu'o pourrait
aller son ambition?

--Elle ne saurait tre trop grande aprs un tel service! rpliqua avec
exaltation la tante Isabelle. L'honneur et la libert d'un Clairefont
valent tout ce que nous possdons!... N'est-ce pas, Antoinette?

--Oui, tante, dit froidement la jeune fille.

Elle se leva pour rompre l'entretien, et, emmenant Malzeau sur la
terrasse, lui posa des questions sur l'heureuse combinaison au moyen de
laquelle il avait arrt les poursuites de Carvajan.

Le notaire dclara avoir trouv un prteur dans des conditions trs
avantageuses. Les affaires industrielles et commerciales tant nulles,
les capitalistes cherchaient des placements srs. Un remboursement
intgral avait procur une garantie hypothcaire au nouveau crancier,
et, moyennant un intrt annuel de cinq pour cent, on serait dsormais
tranquille. Aussitt le procs termin, la Grande Marnire serait remise
en exploitation, avec un ingnieur comme directeur des travaux. Et si le
marquis voulait tre sage, en quelques annes il arriverait  teindre
sa dette. Mais il fallait, par exemple, qu'il renont  se montrer
homme de gnie et se contentt d'tre bon pre de famille. Antoinette
avait cout Me Malzeau avec une motion profonde. Elle lui serra la
main, et des larmes roulrent dans ses yeux. Ils marchrent pendant un
instant sans parler; enfin elle dit:

--Je ne sais comment vous exprimer ma gratitude... Tout ce qui nous
arrive d'heureux, c'est  vous que nous le devons... Votre fidle
amiti, la premire, a os entrer en lutte avec notre perscuteur. Elle
nous a valu l'aide providentielle de M. Pascal. C'est elle encore qui
met fin  des embarras financiers qui ajoutaient cruellement  l'horreur
de notre position... Tous les jours de ma vie, je prierai pour vous...

Les yeux de Malzeau tourbillonnrent derrire ses lunettes, dont les
verres s'obscurcirent, comme des carreaux sous la pluie. Il balbutia:

--Mademoiselle... Je suis pntr... Mademoiselle... vous me remerciez
trop pour le peu que j'ai fait... Mademoiselle... Un autre que moi a
tout le mrite... Mademoiselle...

Il craignit d'en trop dire, jeta  la jeune fille un regard terrible et
se tut.

--Quant  mon pre, reprit Mlle de Clairefont, j'ai la triste
certitude qu'il ne sera plus ni en got ni en tat de reprendre ses
occupations. Le ressort de son esprit semble avoir t bris par ces
violentes secousses. Il retrouve des forces, il parle, il coute, il se
souvient, mais il n'y a plus en lui ni nergie ni volont. C'est un
enfant souriant et doux. Vous le verrez... Le docteur Margueron assure
qu'il peut vivre trs longtemps ainsi.

Ils continurent  marcher. Antoinette, du bout de son ombrelle, traait
distraitement des lignes sur le sable. Elle et voulu parler de Pascal 
Malzeau et connatre d'une faon plus complte ce qui s'tait pass rue
du March,  la suite de son entretien avec le jeune homme. Elle tait
inquite, trouble, et, pour la premire fois de sa vie, ne se sentait
pas sre de sa conscience. N'avait-elle pas allum la guerre entre ce
pre et ce fils? N'tait-ce pas en spculant sur les gnreux sentiments
de Pascal qu'elle l'avait contraint  rompre avec Carvajan? Au fond
d'elle-mme, une voix s'levait qui disait: Que t'importe? Pauvre
agneau, laisse ces deux loups se dvorer! Ils sont de mme race, de mme
sang. N'est-ce pas la juste revanche de tout ce dont vous avez eu 
souffrir, que ce combat qui met vos ennemis aux prises?

Mais Antoinette savait bien que Pascal n'tait pas un ennemi. Il tait
son esclave, il lui appartenait sans rserve, et c'tait pour lui obir,
pour lui plaire, uniquement pour elle, qu'il avait trahi la faction
paternelle et qu'il s'apprtait  la combattre. Elle tait donc
responsable de ce qui se passait. Tout le mal qui arriverait  Pascal,
tout le dommage qu'il pourrait souffrir, lui viendrait d'elle. Et, par
le fait, une sorte d'engagement tacite la liait au jeune homme. Et elle
souffrait, dans son orgueil,  cette pense.

--Mon pre a dj demand  voir M. Pascal, dit-elle. Quand viendra-t-il
ici?

--Je ne saurais vous dire, Mademoiselle. C'est une trange nature que
celle de ce garon, Mademoiselle. Il est sauvage... Mme Malzeau n'a
pas encore pu obtenir de lui qu'il prt ses repas avec nous, tant qu'il
habitera notre maison. Il craint d'tre importun, et il aime 
s'isoler... Vous ne le verrez pas, ou je me trompe fort, avant qu'il y
ait, pour lui, urgente ncessit de se prsenter au chteau.

Antoinette respira avec soulagement. Elle avait craint un envahissement.
Elle voyait qu'au contraire il faudrait sans doute aller chercher son
dfenseur. Elle fut heureuse de cette rserve, elle se sentit plus
libre.

Enferm au fond de l'appartement que Malzeau avait mis  sa
disposition, Pascal vivait depuis deux jours dans un accablement
farouche. Il avait horreur de la vie et de toutes les infamies qui
l'accompagnent. En proie  une noire misanthropie, il laissait mme ses
persiennes fermes et passait son temps  fumer, tendu sur un divan,
dans une demi-obscurit. Il fit l des rflexions douloureuses.
N'avait-il pas t,  sa naissance, marqu d'un signe fatal qui le
vouait au malheur? Son pass s'offrait  lui plein de tristesse, son
prsent lui rservait des preuves cruelles, et l'avenir tait vide
d'esprance. Que faisait-il sur terre? Excr et maudit par son pre,
subi par celle qu'il aimait, comme un mercenaire que l'on ddaigne quand
il a triomph, n'et-il pas mieux valu pour lui disparatre?

Qu'tait l'angoisse de la dernire heure compare aux tortures qu'il
endurait? Aprs ce court passage de la vie  la mort, le calme, le doux
repos, le sommeil, avec un rve unique et dlicieux, dans lequel
rayonnerait la virginale figure d'Antoinette. L, sur ses lvres, il ne
verrait que d'indulgents sourires, car toutes les haines seraient
teintes, et, de lui, elle ne connatrait plus que son me. Elle saurait
combien il l'avait tendrement adore. Et, dsarme enfin, elle
l'accepterait pour son fianc ternel.

Et dans le silence et l'ombre de la chambre, Pascal, nerv, souffrant,
gmissait et pleurait. Il faisait des retours sur lui-mme et s'accusait
de lchet. Quoi! songer  dserter la lutte quand celle qu'il aimait
comptait sur lui? L'abandonner seule, expose  de redoutables
vengeances? Livrer aux hasards de la conscience des jurs Robert qu'il
devinait innocent? Non! c'tait impossible. Il fallait d'abord accomplir
sa tche, faire son devoir, et, ayant laiss, par le service rendu, une
trace imprissable dans ce coeur qu'il et voulu emplir de lui,
disparatre: fuir ou mourir,  son gr.

Il retrouva un peu de courage, secoua son inaction, et commena
sourdement une enqute sur les faits qui allaient amener le comte de
Clairefont devant la justice. Ds les premiers pas, il se heurta  une
expdition semblable, conduite par les missaires de son pre, dans le
but de recueillir des preuves de culpabilit l o il cherchait, lui,
des indices d'innocence. Ainsi l'attaque et la dfense prenaient dj
leurs prcautions, traaient les lignes de leur sige, et entamaient les
travaux d'approche.

Cette bauche de combat ranima tout  fait Pascal. Il s'alanguissait
dans l'inactivit. Aux prises avec des difficults, il redevint
lui-mme. Ayant eu affaire  la ruse des Amricains du Sud, il tait en
mesure de jouter avec les Normands. Il acquit la conviction que
l'instruction ne s'tait pas borne  rassembler les charges qui
pouvaient si facilement tre releves contre Robert, mais avait t
consciencieusement pousse dans divers sens.

Plusieurs individus avaient t souponns et interrogs. Un
chaudronnier ambulant, dont la prsence  Couvrechamps avait t
signale, pendant la nuit du 25, s'tait tir d'affaire grce  un
indiscutable alibi. Le Roussot, qui avait pass une partie de la soire
avec Rose, avait t questionn. Mais on n'avait rien su obtenir du
berger. Il s'tait prsent, maigriot, chtif, le visage dform par des
tics horribles, qui lui donnaient un air  la fois riant et stupide. On
n'avait pu l'arracher  son mutisme qu'en le menaant, et alors il avait
jet des cris inarticuls, qui taient d'une bte sauvage plutt que
d'un tre humain. Le fermier de La Saucelle, qui se trouvait prsent 
l'interrogatoire, avait intercd en faveur de l'idiot. Il avait donn
les meilleurs renseignements.

--Except de ne point parler et de ne pas entendre trs bien, ce qui
n'est pas toujours un mal, dit-il avec une malice de paysan, il est bon
serviteur... Il se connat aux moutons, et il ne va jamais au cabaret.
Il aimait la Rose... Ah! oui! on peut le dire, car c'est elle qui l'a
quasiment lev... Elle tait bonne pour lui... Il la suivait comme un
chien... Plutt que de lui faire du mal, il l'aurait dfendue jusqu' la
mort! Oui!... D'ailleurs, il est rentr vers les deux heures... deux
heures un quart... Ma femme a entendu ouvrir la porte de la bergerie et
m'a dit: Tiens! v'l notre valet qui revient.

Le Roussot alors s'tait mis  trembler, son visage avait pris une
teinte livide, il avait pouss un hurlement plaintif, comme celui d'un
chien qui aboie  la lune, et, battant l'air de ses bras, il avait t
pris d'affreuses convulsions.

--Voyez-vous! dit le fermier, on le ferait mourir, si on le
tourmentait... Il est bizarre de cervelle!... Mais pour donner une
pichenette  une mouche, n'ayez crainte!

Comment obtenir une dposition d'un tre en tat de dmence, et, si on
l'obtenait, quel fonds faire sur elle? On avait laiss le berger en
repos.

En parcourant la Grande Marnire pour se rendre compte du terrain,
Pascal rencontra le Roussot et fut frapp du changement qui s'tait
opr dans sa physionomie. Il avait les yeux teints et la bouche
crispe. Lui, si vif et si hargneux, il restait assis ou couch dans la
bruyre, et ne poursuivait plus les passants de ses grognements et de
ses gambades. Le jeune homme put l'approcher sans qu'il ft aucun
mouvement. Le chien noir eut beau aboyer pour prvenir son matre,
celui-ci ne bougea pas. Il paraissait dormir veill, ses regards
taient fixes, comme si une vision les retenait, et des pleurs coulaient
sur ses joues. Pascal pronona le nom de Rose. L'idiot frissonna, mais
ne sortit pas de son trange extase. Quelle diffrence entre cette
torpeur accable et la vive ardeur qui l'animait la premire fois que
Pascal l'avait vu!

C'tait le lendemain de son retour  La Neuville, par cette merveilleuse
matine d't qui avait mis le fils de Carvajan en prsence de la fille
du marquis. Le Roussot et Rose riaient alors, en foltrant dans les
joncs, au bord de la mare, et la lavandire tait presque aussi forte
que le berger.

Comme Pascal tait libre et insouciant, suivant avec sa belle compagne
le grand chemin de Couvrechamps! Dans l'air un parfum enivrant flottait,
la verdure des arbres blouissait les yeux, la terre vibrait, lastique
sous le pied. C'tait un de ces moments o le corps marche dans une
atmosphre plus pure, o l'esprit se sent plus actif et plus pntrant,
o l'tre entier se dilate, heureux ainsi qu'une plante caresse par le
soleil. Un instant aprs, quel changement! Il avait suffi qu'Antoinette
pronont son nom, et qu'il ripostt, lui, par le sien. Le ciel avait
paru s'obscurcir, le paysage s'tait terni, la terre avait frissonn
comme sous un vent pre. Le jeune homme avait senti son coeur se
contracter dans sa poitrine. Il semblait que ce double tableau riant,
puis sombre, ft le rsum de son histoire, commence dans la joie et
finie dans la douleur.

Il quitta le Roussot et descendit  travers la colline du ct de
l'auberge de Pourtois, comme il avait fait le jour de sa rencontre avec
Antoinette, et poussa la porte du cabaret. La mme obscurit froide
rgnait dans la salle, et, avec peine, les yeux du jeune homme
distingurent les assistants. Fleury et Tondeur n'taient plus l,
jouant aux cartes; mais Chassevent, assis  une table, l'air abruti,
buvait de l'eau-de-vie, pendant que la petite et sche Mme Pourtois
tricotait silencieusement dans son comptoir. Le vagabond ne sourcilla
pas, mais la femme du cabaretier devint ple et s'lana au-devant de
Pascal.

--Ah! monsieur Carvajan!... Comment! c'est vous!... Qu'est-ce qu'on
pourrait bien vous servir?

--Rien!... Mais est-ce que votre mari n'est pas l?

--Vous auriez voulu lui parler? demanda la femme d'un air souponneux...
Ah! le pauvre homme! il est bien malade depuis quelques jours... M.
Margueron dit comme a qu'il a eu les sangs tourns. Il est au lit. Il
ne faut pas qu'il parle... il ne voit personne... C'est depuis le
malheur, voyez-vous... Un homme qui n'avait jamais eu d'motions, et qui
se trouve oblig de rapporter un cadavre... a lui a donn un coup!

Chassevent, qui s'tait tenu pench sur son verre, parut se ranimer:

--Est-ce vrai, monsieur Carvajan, demanda-t-il d'un air sombre, que
c'est vous qui dfendrez l'assassin en justice?

--C'est vrai, dit Pascal.

--Qu'est-ce que vous avez donc contre le pauvre monde, pour que vous
essayiez de lui faire des misres? Maintenant que ma chre petite
mignonne de fille est dfunte, comment est-ce que je vas trouver 
vivre,  m'n'ge?  m'nourrissait,  m'rparait mes vtements, 
m'soignait en cas de maladie... Ah! on peut dire que c'tait une belle,
douce et brave enfant du bon Dieu! J'ai tout perdu avec elle! Et vous
voulez empcher qu'on me donne une somme, et, de plus, qu'on coupe la
tte au guerdin en place publique? C'est-y digne d'un homme comme
vous, qu'tes capable?

Pascal voulut pousser un peu le vagabond, esprant lui faire commettre
quelque imprudence:

--Si M. de Clairefont a commis le crime, on le condamnera, dit-il avec
fermet. Mais il est innocent, j'en suis sr, et nul ne le sait mieux
que vous, si ce n'est Pourtois, votre compagnon...

--Innocent! cria Chassevent, eh bien! que le gros le dise!... Ah!
malheur! oui, qu'il dise qu'il n'a pas vu comme moi!... Et que le diable
me brle si...

Mme Pourtois lui coupa adroitement la parole:

--tes-vous venu ici, Monsieur, dit-elle aigrement  Pascal, pour
tourmenter de braves gens qui ne demandent rien  personne? Notre maison
est un lieu public, c'est vrai; mais on y donne  boire et  manger, on
n'y dbite pas de mauvaises paroles... La faon dont vous tes parti de
chez votre pre n'est dj pas si jolie, pour que vous ayez le got de
venir ici nous dire des sottises!...

La cabaretire s'tait excite, et sa physionomie devenait d'une atroce
mchancet, ses petits yeux de vipre tincelaient et sa bouche mince
grimaait comme pour des morsures. Elle allait continuer, lorsqu'une
porte s'ouvrit au fond, et Fleury parut:

--Ah! monsieur Carvajan, s'cria-t-il... Je voulais justement aller vous
voir.

--Il parat que la porte de votre mari n'est pas ferme pour tout le
monde, dit railleusement Pascal  Mme Pourtois, qui s'tait
rinstalle silencieusement derrire son comptoir.

--Venez! dit le greffier... Et, sans plus se soucier de la cabaretire
et du vagabond, il entrana le jeune homme au dehors.

Ils se retrouvrent  la place mme o Fleury, montrant la terrasse de
Clairefont, avait dit avec un accent de triomphe: C'est bien fini!... Ce
souvenir lui revint, et, baissant son front soucieux:

--Est-ce donc irrmissible? dit-il. Sommes-nous ennemis? Ah! si vous
saviez le mal que vous faites  votre pre!... Il a vieilli de dix ans.
Vous seriez effray des ravages que le chagrin a faits en lui... Et
penser que c'est vous qui tes cause...

--Moi! s'cria Pascal exaspr par tant d'hypocrisie. Moi? vous osez
m'accuser?

Il respira avec force, comme pour calmer les violentes palpitations de
son coeur, puis, avec un clat soudain:

--Supposez-vous que j'aie oubli vos affreuses confidences? Quelle me
de boue me croyiez-vous donc pour avoir os me les faire? Oui, vous
m'avez, avec un cynisme incroyable, dvoil vos projets, expliqu vos
combinaisons, fait toucher du doigt tous les ressorts de votre pige! Et
parce que je restais muet, vous avez cru que j'approuvais vos plans, et
peut-tre mme que j'aiderais  les excuter? N'tait-ce pas sduisant,
en effet? Cette admirable entreprise tait dirige contre la fortune
d'un pauvre homme incapable de se dfendre... Il s'agissait de le
dpouiller, de le dtrousser! Et tout le trafic des prts au moyen
d'hommes de paille, des billets renouvels avec escompte, augmentation
d'intrts, tait mis en oeuvre, tout le brigandage de la banque vreuse
se donnait carrire... Et moi j'assistais  ces indignits, me demandant
dj comment je pourrais vous empcher de poursuivre votre besogne. Je
me taisais, touff par le dgot, pris entre l'horreur que
m'inspiraient vos actes, et la honte d'avoir  les rpudier. Ce que j'ai
souffert l, vous ne pouvez le comprendre! J'ai pleur les larmes les
plus amres qui aient jamais coul des yeux d'un homme! J'ai voulu fuir,
disparatre, mettre des espaces immenses entre moi et cette iniquit!
J'allais partir...  force d'infamies, vous m'avez contraint  rester!
La fortune ne vous a plus suffi: il vous a fallu aussi l'honneur de ces
malheureux! Vous avez pris le fils dans un de vos traquenards, vous
l'avez accus, livr, accabl! Et moi, tmoin de vos manoeuvres, j'ai
t conduit  me dire que si, m'loignant, je l'abandonnais, je
devenais votre complice. Ma conscience s'est rvolte. Et, las de
tant d'ignominies, j'ai t entran, pour les faire cesser, 
entrer en lutte avec celui dont je porte le nom... Oui! Carvajan
contre Carvajan, comme on dit au Palais!

Fleury laissa passer ce flot de paroles brlantes, et ricanant:

--J'ai t un niais, dit-il. J'aurais d tenir ma langue... Mais gageons
que, si Mlle Antoinette tait moins jolie, vous seriez moins irrit?

Pascal devint ple. Il prit le greffier par le bras, et le secouant
rudement:

--Je vous dfends de prononcer devant moi le nom de Mlle de
Clairefont!... Le premier usage que je ferai de l'indpendance que j'ai
reconquise sera pour corriger les drles tels que vous, s'ils se
permettent des familiarits que je juge abjectes! Tenez-vous-le pour
dit, et prvenez vos camarades...

--H! l! ne nous fchons pas! reprit mielleusement Fleury, je suis un
homme pacifique... Je n'avais point l'intention de vous contrarier... Je
n'ai que des ides conciliantes... Voyons! est-ce que vous laisserez
votre pre dans le chagrin, sans faire un pas vers lui? Allons! il a t
vif, sans doute, mais vous, vous l'avez exaspr... Ne peut-on concilier
les choses?

Pascal s'effora d'tre calme; il voulut savoir quelle lchet on osait
esprer de lui.

--Qu'entendez-vous par l?

Fleury gratta furieusement ses cheveux indisciplins:

--C'est vous qui tes le matre de la situation. Il faut donc tre
modr... Cdez-nous la Grande Marnire!

--Rendez la libert  Robert de Clairefont!

--Vous savez bien que, maintenant, c'est impossible.

--Oui! il est plus facile de faire le mal que de le rparer!

--Ne consentiriez-vous pas  revoir M. Carvajan?

-- quoi bon?

--Un accord peut se conclure.

--Jamais sur les bases que vous proposez.

--Donnerez-vous donc ce spectacle dsolant d'un fils combattant contre
son pre?

--En l'empchant de commettre des actes que je rprouve, ce sont les
intrts de son honneur que je prends contre lui-mme.

--C'est votre dernier mot?

--Mon pre a entendu tout ce que j'avais  lui dire... Maintenant je
n'ai plus qu' agir.

--Prenez garde!

--Oh! je sais ce que je peux attendre de votre cupidit due. Vous ne
reculerez pas devant le choix des moyens... Vous n'hsiterez pas 
calomnier,  corrompre. La vrit ne s'en fera pas moins jour. Je ne
ngligerai rien pour qu'il en soit ainsi.

Fleury fit un geste de colre, puis, se tournant vers Pascal:

--La paix ou la guerre? Une dernire fois, je vous tends la main...

Pascal regarda le greffier avec un crasant mpris, et haussant les
paules:

-- quoi bon? je n'ai rien  mettre dedans!

Et sans ajouter une parole, sans se retourner, il poursuivit son chemin.

Cependant les menaces de Fleury n'avaient pas t platoniques. Les
tmoins taient travaills avec une audace honte. Les Tuboeuf, de
Couvrechamps, avaient reu,  plusieurs reprises, la visite de Tondeur.
Celui-ci s'tait enquis de leurs besoins et les avait longuement
interrogs sur la rencontre qu'ils avaient faite de Robert et de Rose,
en rentrant de l'assemble. Tuboeuf, ouvrier maon, avait  compter avec
Tondeur, et il se montrait, depuis la visite du marchand de bois, trs
anim et trs loquace. Le docteur Margueron avait t pratiqu par
Dumontier et Leglorieux. Il avait une grande fille et point de fortune.
On s'tait laiss entraner jusqu' lui faire entrevoir un brillant
mariage. On ne lui demandait rien, on s'en rapportait  sa sagacit;
mais il tait vident que la condamnation de M. de Clairefont devait lui
tre trs profitable. Le mdecin avait cout beaucoup, parl peu. Et la
conviction qu'il avait de l'innocence de Robert s'tait accrue de tous
les efforts faits pour tablir la culpabilit. Le valet d'curie, que le
comte avait autrefois presque assomm, s'tait loign du pays. Sa trace
avait t suivie, et sa prsence tait signale  Mortagne, d'o on
allait le faire venir pour dposer.

Ainsi les manoeuvres de la partie adverse taient pousses avec une
activit extrme. Le bruit courait dj dans la ville qu'un minent
avocat, connu comme la plus terrible langue du barreau de Paris, devait
soutenir les intrts de Chassevent, qui se portait partie civile. Tous
ces rcits, rapports  Clairefont par les Saint-Andr et les Tourette
qui, dcidment, avaient pris fait et cause pour leurs amis, jetaient la
tante de Saint-Maurice dans des transes horribles. Elle aurait voulu
voir Pascal:

--Si encore nous pouvions causer avec lui, savoir ce qu'il pense, ce
qu'il espre! Le mtier d'un avocat consiste  rassurer ses clients
d'abord, et  gagner leur procs ensuite. Qu'est-ce que c'est que cet
avocat invisible? L'influence morale de son nom, c'est trs bien! Mais,
moi, je n'aurai confiance en lui que quand il aura parl, en ma
prsence, pendant une heure, sans dbrider.

Antoinette, cdant aux instances de sa tante, dut crire  Me
Malzeau pour le prier d'amener Pascal.

Ce fut une des motions les plus violentes que le jeune homme et jamais
ressenties, lorsqu'il descendit avec le notaire  la grille de la cour
d'honneur. La trace des affiches jaunes se voyait encore sur les
piliers. C'tait prs du massif de l'entre qu'un soir, rdant le long
du mur du parc, il avait entendu,  son approche, le lvrier gronder et
Antoinette parler doucement pour le calmer. Il arriva dans le vestibule,
sans savoir comment il avait travers la cour; une porte s'ouvrit, et il
aperut dans le salon la tante Isabelle, le marquis et la jeune fille.
Un nuage obscurcit ses yeux, le sang siffla dans ses oreilles, il lui
sembla qu'il marchait au milieu des flammes. Il distingua la voix de
Malzeau qui disait:

--Monsieur Pascal Carvajan, que je vous prsente, Monsieur le marquis...
Mademoiselle, Monsieur Pascal Carvajan...

Le marquis, ple sous ses cheveux blancs, sans se lever, agita la main
avec un air riant et dit:

--Qu'il soit le bienvenu.

Le jeune homme s'inclina, et s'assit auprs de la chemine, sur une
chaise qu'Antoinette lui avana. Le chteau ne s'effondra pas sur la
tte de ce Carvajan qui devenait l'hte de Clairefont. La vieille
demeure reconnut en lui un ami: elle se fit souriante et hospitalire.
Le premier quart d'heure de cette visite se passa, pour Pascal, 
essayer de reprendre possession de lui-mme,  raffermir sa vue
trouble,  apaiser son coeur palpitant,  rassembler ses ides en
droute. Il se contraignit  regarder autour de lui.

Dans le salon  boiseries grises finement sculptes le jour entrait
clair, jouant avec les toffes anciennes des meubles, miroitant dans le
lustre de Venise qui pendait du plafond. Des jardinires garnies de
fleurs occupaient les ouvertures des fentres; en face de la chemine un
piano tait recouvert d'une large draperie d'toffe brode. Sur un grand
fauteuil le marquis souriait toujours, et parlait d'une voix vide, qui
donnait la sensation d'un grelot. Autour du vieillard, sa fille, ayant 
ses pieds, pareil  un sphinx, son fidle et nonchalant lvrier, la
tante Isabelle, rouge comme un cratre en ruption, et Malzeau.

Pascal, avec souci, chercha M. de Croix-Mesnil. Il ne le vit pas.
Peut-tre tait-il dans le chteau; peut-tre avait-il t oblig de
retourner  vreux pour reprendre son service. Malzeau parlait, et
Mlle de Saint-Maurice lui rpondait. Antoinette, grave et triste,
coutait distraitement. Pascal, par deux fois, sentit les regards de la
jeune fille se poser sur lui. Il n'osa lever les yeux. Il songeait:
Est-ce possible? Est-ce bien moi qui suis dans ce salon auprs d'elle?
Aprs tant de haine et de ddain, ai-je dompt ses rpugnances? Une fois
dj elle m'a tendu la main, et maintenant voil qu'elle m'ouvre la
porte de sa maison. Je suis  ses cts, je la vois, je respire le
parfum qui mane d'elle. Comment tant de bonheur, aprs tant de
tristesse?

Mais une ombre passa sur son esprit. tait-ce Pascal Carvajan qu'on
recevait, tait-ce  Pascal Carvajan que s'adressaient les regards amis
et que s'offraient les mains affectueusement tendues? N'tait-ce pas
uniquement au dfenseur de Robert,  l'auxiliaire utile et puissant qui
devait contribuer  sauver l'hritier du nom? On ne l'admettait pas: on
le subissait, voil tout. Et comment le jugeait-on? Qu'y avait-il
derrire cette politesse de gens bien levs, avec laquelle on lui
faisait bon accueil? Peut-tre un ironique ddain pour le rengat, pour
le tratre. Qui sait si, en ce moment mme, Antoinette ne pensait pas:
Je me sers de toi, mais je te mprise?

Il sentit son coeur s'largir et s'exalter; il se dit: Qu'importe? Est-ce
pour eux que je me suis rsolu  briser tous les liens qui me
retenaient, afin de remplir un devoir terrible? N'est-ce pas pour moi
d'abord, pour ma raison, pour ma conscience, pour mon honneur? Qu'ils
pensent donc ce qu'ils voudront!

Il tait tout  fait remis, plein de sang-froid et capable d'observer.
Il couta Malzeau qui disait  la tante Saint-Maurice:

--Il y a une session en novembre, Mademoiselle, et je crois bien que
l'affaire viendra, Mademoiselle, si elle doit venir, vers la fin du
mois... Elle est d'une terrible simplicit, Mademoiselle...

--Et vous nous rpondez de ce jeune homme? demanda plus bas la vieille
fille.

--Comme de moi-mme.

--L'avez-vous regard? dit le marquis. Il ne ressemble pas du tout  son
pre. Non! non! pas du tout. Il dfendra Robert. C'est moi qui en ai eu
l'ide... Et vous savez, ma chre, que j'ai de bonnes ides.

La tante Isabelle jeta un regard inquiet au notaire et, entre ses dents,
murmura:

--Il me fait frmir!

Elle n'eut pas le temps d'achever. Antoinette s'tait leve et marchait
vers le perron. Pascal la suivit, entran par une force irrsistible.
Le lvrier, s'tirant paresseusement, vint flairer le jeune homme, le
regarda avec ses yeux mlancoliques semblant dire: Je te devine, je sens
que, comme moi, tu es bon, dvou et fidle. Et, doucement, il lui lcha
la main.

--trange animal! dit Mlle de Saint-Maurice, c'est la premire fois
que je ne le vois pas montrer les dents  un tranger. Il n'a jamais pu
souffrir M. de Croix-Mesnil...

Sur le perron, Antoinette s'tait arrte. Pascal put la regarder 
loisir, et s'enivrer de la dangereuse joie de la possder l, pendant
quelques instants,  lui seul. Il admira la blancheur dlicate de son
teint, la gracieuse courbe de ses paules, la fire lgance de sa
tournure. Elle tait trs simplement vtue d'une robe de cachemire gris
sans aucun ornement. Elle abritait sa tte sous une ombrelle rouge, et
un rayon de soleil indiscret, caressant son cou, donnait aux petites
mches folles, qui frisaient sur sa nuque, un reflet d'or bruni. Elle
tait si charmante ainsi, que Pascal fut tent de s'agenouiller comme
aux pieds d'une divinit. Il avait tout oubli, ses inquitudes, ses
dfiances, ses amertumes; il ne pensait plus qu' elle, il ne voyait
plus qu'elle. Tout disparaissait dans le rayonnement cleste de sa grce
et de sa beaut. Il planait en plein ciel.

En lui parlant, elle le fit tressaillir; il revint sur la terre:

--Vous voyez, Monsieur, dit-elle avec une dignit mlancolique, ce
qu'est notre maison. Triste reste d'une grandeur bien peu digne d'tre
jalouse. Mais, telle qu'elle est, nous y sommes chez nous. Et c'est
grce  vous, je le souponne: vous avez trouv un arrangement qui nous
a permis de continuer  vivre sous ce toit. Je ne suis pas verse dans
les questions d'affaires, mais il me semble qu'un changement si
favorable et si rapide dans notre situation n'a pu tre opr que par
vous. Puissions-nous tre aussi heureux quand il s'agira de Robert!

Pascal osa regarder Antoinette, et l'enveloppant des caresses de sa voix
profonde:

--Si, pour avoir du gnie, il suffisait de vouloir, je vous rpondrais
de sauver votre frre. Mais je ne dois promettre que ce qu'un homme peut
tenir. Soyez sre, cependant, que je trouverai des forces inattendues
dans la conscience de mon bon droit, et que, plus la cause sera
difficile, plus je ferai d'efforts pour la faire triompher.

Mlle de Clairefont baissa le front en signe d'assentiment, et se
perdit dans une rverie profonde. Au bout d'un instant, elle soupira, et
ses yeux s'emplirent de larmes. Pascal plit et fit un mouvement vers
elle; elle sourit et dit:

--Pardonnez-moi... J'ai tant de chagrin. Je m'oublie...

Elle reprit sa srnit un peu hautaine:

--Il faudra, Monsieur, que vous ayez la bont de venir souvent ici. Nous
serons certainement calomnis: il faut que vous appreniez  nous
connatre, que vous viviez de notre existence, afin de pouvoir nous
dfendre. C'est un sacrifice que je vous impose, en vous demandant de
frquenter assidment une maison o vous ne trouverez qu'un vieillard
malade et des femmes attristes. J'espre que vous voudrez bien vous y
rsigner?

Il s'inclina sans rpondre. Il tremblait  la fois de crainte et de
joie, ravi de voir les portes du chteau s'ouvrir devant lui, effray en
pensant au trouble que cette intimit allait jeter dans son coeur. Ils se
dirigrent vers le salon. En entrant, Pascal entendit Mlle de
Saint-Maurice qui disait  Malzeau d'une voix furieuse:

--Mais il n'a pas ouvert la bouche! Jamais un avocat aussi peu bavard ne
pourra sauver l'enfant! Non, vous ne me ferez pas entrer dans la tte
qu'un avocat puisse faire acquitter son client, s'il ne parle pas deux
heures de suite!

Et le marquis de rpondre, avec sa petite voix grelottante et vide:

--C'est moi qui ai eu l'ide!... Ne craignez rien, tante... Elle est de
moi... Elle est bonne!

Pascal rejoignit Malzeau, salua le vieillard, la tante Isabelle, et,
reconduit par Antoinette jusqu' la grille, s'loigna. Il se prsenta
chaque jour  Clairefont,  partir de cette visite et, ds le lendemain,
rencontra M. de Croix-Mesnil.

Il apprhendait vivement de se trouver en rapport avec le jeune
officier. Il revint bien vite de ses prventions. Il vit dans le baron
un homme courtois, rserv, un peu froid, dont il apprcia promptement
le rel mrite. Il se sentit d'autant plus vivement entran vers lui
qu'il reconnut, dans celui en qui il redoutait un rival heureux, un
compagnon de tristesse. L'indiffrence charmante avec laquelle
Antoinette traitait M. de Croix-Mesnil parut  Pascal le dernier degr
du malheur. Son me ardente et prfr de la haine  cette exquise
insensibilit. Il comprit que le baron aimait Mlle de Clairefont et
ne conservait aucun espoir. Le danger de Robert tait le dernier lien
qui l'attacht  cette maison o il avait rv de vivre heureux. Il y
souffrait maintenant, et n'y venait que par devoir. Il sut trouver des
paroles louangeuses et dlicates  l'adresse du dfenseur de son ami, et
se conduisit avec un tact raffin qui lui conquit dfinitivement Pascal.

C'tait un curieux spectacle que celui de ces jeunes gens auprs
d'Antoinette. Tous deux passionnment pris et rsolus  n'en rien
laisser voir: l'un, aimable, fin, lger, dissimulant ses sentiments avec
une grce aise et correcte; l'autre, svre, pre, glac, avec des
clats soudains qui illuminaient ses yeux d'une rayonnante inspiration.

Lorsque Pascal lchait ainsi, involontairement, la bride  sa fougue, un
battement singulier de la paupire, un plissement subit de la lvre
donnaient au visage de Mlle de Clairefont une gravit recueillie.
Elle ne semblait plus entendre ce qui se disait autour d'elle; on et
dit qu'elle coutait une voix intrieure qui lui parlait, imprieuse.
Puis, le jeune homme reprenant son ton mesur, la physionomie
d'Antoinette redevenait calme. Ces sensations fugitives n'avaient
peut-tre t remarques que par Malzeau qui, avec ses yeux
tourbillonnant derrire ses lunettes d'or, voyait fort clair.

Pendant qu' Clairefont la vie se tranait ainsi dans l'attente, rue du
March l'agitation ne faisait qu'augmenter. La haine due, la
convoitise trompe, avaient jet Carvajan dans un tat de fureur qui
faisait craindre pour sa raison. Dans la ville, une raction se
produisait en faveur des victimes contre le bourreau. L'oppression
matrielle qu'exerait le banquier sur ses tributaires les laissait
libres de leurs impressions morales. S'il pouvait les contraindre  agir
dans tel sens, il ne pouvait les forcer  penser telle chose. Et la
majorit se dclarait dcidment en faveur du fils contre le pre.
Carvajan, sans sortir de chez lui, avec l'admirable instinct qui le
guidait toujours, se rendait un compte parfaitement exact de l'tat des
esprits. Il se faisait en lui une sorte de rpercussion de l'opinion
publique. Il pesait, il comparait, et, avec fureur, il tait oblig de
s'avouer qu'entre ce jeune homme, qui n'avait jamais fait de mal 
personne, et lui, le tyran de La Neuville, on n'hsitait pas. Lorsque
Fleury, pour essayer de le calmer, lui disait le contraire, il
l'interrompait avec violence:

--Taisez-vous, imbcile, vous ne savez point de quoi vous parlez! C'est
Pascal qui nous perd! Vous ne le connaissez pas... Je n'aurais pas d le
laisser revenir. Il retournera comme un gant tous ceux qui
l'entendront... Triple brute que j'ai t, de me brouiller avec lui!
C'est la passion qui m'a emport!... La passion ne fait faire que des
sottises! Si j'avais raisonn, au lieu de m'emporter, nous aurions eu
Clairefont pour prix de la libert de ce butor, dont la condamnation ne
sera pour moi qu'une bien mince satisfaction... Je me suis conduit comme
une bte!

Vous mme, Fleury, vous n'auriez pas t plus bte que moi!

Et, soulag par ces injures, il marchait  grands pas dans son cabinet:

--Si je pouvais seulement voir Pascal, peut-tre serait-il encore temps
d'arranger les choses... Mais il ne veut pas venir ici... Et moi je ne
peux pas aller chez Malzeau... J'aurais l'air de capituler!... Ah! au
dernier moment, rattraper la victoire, les rouler, quand ils croient
nous tenir! Quel triomphe! Mais comment?

Un jour, vers cinq heures, en descendant de Clairefont, Pascal
s'entendit appeler. Il s'arrta et, au coin de la Grande Marnire, il se
trouva en prsence de son pre.

--Puisque tu ne veux pas faire les premiers pas, dit le vieillard, il
faut donc que je les fasse. Veux-tu causer cinq minutes avec moi?

Il entrana son fils dans le fourr, et, s'asseyant  l'abri d'un pli de
terrain:

--Tu me rends trs malheureux, dit-il sourdement. Je ne peux pas
m'habituer  la pense que tu fais cause commune avec mes ennemis.  mon
ge, quand il me reste si peu de temps  vivre, tre spar de mon fils,
et dans des conditions si cruelles, c'est au-dessus de mes forces!...
Voyons, qu'est-ce qu'il faudrait donc pour mettre fin  cette affreuse
dissension?

--Oh! si vous le voulez sincrement, cela doit tre ais, dit Pascal
avec joie.

--Eh bien! reviens chez moi, et renonce  dfendre Robert de Clairefont.

--Je reviendrai chez vous si vous le dsirez, mon pre; mais je ne puis
me drober au devoir que j'ai accept.

--Mais si tu prends la parole pour ces gens-l, c'est un soufflet que tu
me donnes.

--Non, car je puis faire savoir que c'est avec votre consentement que je
le fais.

--Es-tu donc si engag vis--vis de ces Clairefont? demanda Carvajan
avec une irritation croissante.

--Je suis engag vis--vis de moi-mme!

--Pascal! cria le maire.

Il ne continua pas. Et, se parlant  lui-mme:

--Ce garon a une tte de fer!... Jamais il n'entendra raison...
Jamais!... On le berne, pourtant... Mais il est aveugl par l'amour!...

Il prit son fils par le bras et le secoua:

--Que fais-tu de tes yeux? Tu ne vois donc pas que la demoiselle de
l-haut a pour amant le capitaine de dragons?

--Mon pre! cria Pascal qui blmit. Oh! tenez, je ne vous couterai pas
davantage.

Il regagna prcipitamment la route. Le banquier le suivit, parlant
toujours:

--Ils ne se marient pas... parce qu'ils peuvent se passer du mariage! Ce
n'est pas moi qui ai invent ceci... Toute la ville l'a rpt... Ils
doivent bien rire de toi ensemble!...

Pascal poussa un rugissement, et, se retournant, terrible:

--Taisez-vous! je pourrais, une bonne fois, oublier que vous tes mon
pre!

Carvajan s'arrta:

--Eh bien! je ne dirai plus rien! Mais ne me quitte pas ainsi. Pascal,
je souffre... Pascal, seras-tu donc intraitable?

Il montra  son fils un visage boulevers par l'angoisse.

--Adieu, mon pre, dit le jeune homme d'un air sombre. J'oublie ce que
vous venez de me forcer  entendre... C'est une dernire preuve de
respect que je vous donne.

Le vieillard lui cria:

--Reste encore un instant...

Il devint trs rouge, ouvrit la bouche pour parler et se tut; il parut
en proie  une horrible agitation. Enfin, d'un ton saccad:

--Tu ne sais ce que tu fais. Tu attires sur toi des colres, dont je ne
pourrai peut-tre pas toujours te prserver... Ne passe plus jamais par
ici!... Quand tu iras l-haut, prends la grande route... Adieu!

Il partit, presque en courant, dans la direction de l'auberge de
Pourtois. Pascal rentra chez Malzeau. Il pensa: Mon pre a voulu
m'effrayer... Qu'ai-je  craindre?

Il continua  suivre, pour aller  Clairefont, le sentier de la Grande
Marnire. Deux jours plus tard, comme il regagnait La Neuville, vers six
heures, arriv au dtour du sentier, il entendit une dtonation, et une
branche de bouleau, brise  un pied de sa tte, tomba sur le chemin.
D'un bond, le jeune homme se jeta derrire le talus de la route, et, 
l'abri, il attendit, regardant au loin. Dans les rougeurs du soleil
couchant, une petite fume blanche monta, mais la lande resta dserte.
Celui qui avait tir ne parut pas. Il s'tait enfui au travers des
gents, ou se cachait dans un trou de marne. Pascal demeura l, quelques
instants, puis, se courbant pour ne pas tre vu, il s'loigna.

--Il n'y a pas  s'y tromper: c'tait Chassevent, se dit-il. Mais
comment n'a-t-il pas tir son second coup?... Il avait le temps...
Peut-tre se proposait-il seulement de me faire peur?... Cependant la
balle a pass bien prs.

Les recommandations de son pre lui revinrent  la mmoire. videmment
il se doutait des projets du braconnier. Ne pouvant se faire obir de
cette brute, il avait au moins essay de protger son fils. Allons!
toute tendresse n'tait pas morte en lui.

 Clairefont Pascal garda le silence sur l'incident; seulement il prit
un autre chemin.

La semaine suivante l'arrt de la chambre des mises en accusation fut
rendu, et, avec un gros serrement de coeur, il fallut renoncer  l'espoir
bien faible, conserv jusque-l, de voir Robert exonr de la prvention
qui pesait sur lui. Le bruit se rpandit dans la ville que le comte de
Clairefont venait d'tre condamn. Il fallut deux jours pour dissiper
cette erreur. Encore n'y russit-on pas compltement. La tche de Pascal
commenait. Il dut s'installer  Rouen, non pas tant pour tudier le
dossier, qu'il connaissait, par avance, aussi bien que le juge
d'instruction, que pour se mettre en rapport avec son client. La
dernire visite qu'il fit  Clairefont fut triste. Le temps avait
chang: une pluie normande tombait lourde et mchante. On et dit que le
ciel se fondait en eau. Un brouillard impntrable enveloppait La
Neuville, et les alles du parc roulaient des flots jauntres.  l'ide
que Pascal pourrait enfin voir Robert, la tante Isabelle se dressa comme
une furie:

--Je vous accompagne! s'cria-t-elle, le visage flamboyant... Oh! mon
cher enfant, vous n'aurez pas la cruaut de refuser de m'emmener... Je
veux tre l, pour recueillir toutes fraches les paroles que mon pauvre
petit vous aura dites.

--Mais, Mademoiselle, vous lui parlerez vous-mme. Je vous obtiendrai un
permis de communiquer.

--Partons, alors!... Pas de retard!... Le temps de faire une valise, et
je suis  vous... Ah! mon cher ami!...

La vieille fille sauta au cou de Pascal et, hors d'elle, courut  sa
chambre.

Antoinette sentit une grande tristesse descendre en elle. Quelle
solitude morne aprs cette fivreuse agitation! Elle allait rester dans
ce grand chteau en tte  tte avec son pre. M. de Croix-Mesnil
romprait seul, par ses courtes apparitions, la monotonie de leur
existence. La tante Isabelle partait avec Pascal: l'avenir parut vide 
la jeune fille. Qui donc tenait tant de place dans sa pense? tait-ce
Mlle de Saint-Maurice, ou l'hte nouveau de Clairefont? Elle eut un
mouvement de colre contre elle-mme, elle se jugea faible et, demandant
 son orgueil la fermet qui lui manquait, elle accueillit avec une
dignit glace les adieux du jeune homme.

--Nous ne nous verrons plus avant le jour dcisif, dit-il; promettez-moi
que vous serez l. Votre prsence apportera une grande force morale 
votre frre. Quant  moi...

Il s'arrta, puis, avec un accent passionn qu'elle ne lui connaissait
pas:

--Quant  moi, soyez sre que devant vous, et pour vous, je ferai
l'impossible.

Elle s'inclina sans rpondre. Il prit cong du marquis, immuable dans sa
souriante scurit, et, accompagn de la tante Isabelle, il s'loigna.
Reste seule avec le vieillard, il sembla  Antoinette que le jour tait
plus sombre, la pluie plus maussade, et la bise plus aigre. Elle ne
desserra pas les dents jusqu'au soir, coutant distraitement son pre
qui parlait pour ne rien dire, comme un vieux moulin qui tourne  vide.

Le surlendemain elle eut une joie trs vive. Une lettre de la tante
Isabelle lui apporta des nouvelles. La vieille fille avait crit sous
l'influence d'une motion extraordinaire: elle avait vu Robert. Et,
effet vident de sa reconnaissance pour Pascal, qui lui avait ouvert les
portes de la cellule, elle s'occupait presque autant du jeune homme que
de son neveu. Elle les confondait dans une sorte de communaut
attendrie:

Si tu voyais ce pauvre petit, disait-elle, comme il est chang! Il a
maigri et pli. Quand nous sommes alls le visiter, il m'a paru que les
corridors qu'on nous faisait suivre n'en finissaient pas. Enfin le
gelier s'est arrt devant une porte perce d'un judas, il a ouvert, et
nous avons aperu l'enfant. Il a pouss, en me voyant, un cri de joie,
puis il a reconnu Pascal. Il s'est dress de toute sa hauteur, et ils
sont rests un instant, tous les deux, face  face. Robert ne savait pas
encore que notre ami devait le dfendre. Saisi, il avait oubli ma
prsence; il a cri avec une violence terrible: Que vient faire ici le
fils de M. Carvajan? Alors l'autre a rpondu, de cette voix que tu
connais, et avec une douceur qui m'a t  l'me: Dfendre l'honneur et
la libert du fils de M. de Clairefont!... Ils se sont regards, comme
s'ils se fouillaient au fond du coeur, puis, avec un grand soupir, ils
sont tombs dans les bras l'un de l'autre. Ils se sont compris en une
seconde. Alors l'enfant, sans y mettre de fiert, ne s'est plus retenu,
et, entre nous deux, il a pleur longtemps. Nous lui avons tout racont,
la maladie du marquis et les vnements qui ont suivi. Il ne pouvait se
lasser de m'embrasser, de serrer les mains  Pascal. Il t'envoie toutes
ses tendresses et te charge de donner un bon baiser  son pre pour
lui... Demain et tous les jours maintenant nous le verrons...

Antoinette mouilla de larmes cette lettre. Et, dans une rapide vision,
Pascal et Robert enlacs lui apparurent. Ils taient tous deux confiants
et joyeux. Quelle galit dans leur affection, et cependant quelle
dissemblance dans leur nature! Pascal, fils de roturier, Robert,
descendant des matres du pays; l'un, basan, avec ses cheveux courts et
son large front, son nez fin, ses yeux gris et sa lvre rase, respirait
l'nergie et l'intelligence; l'autre, rose, avec les cheveux blonds, le
nez large, les yeux bleus, la longue moustache pendante d'un chef franc,
incarnait l'audace et la force. Contraste frappant et qui dgageait leur
originalit propre. Elle-mme, les voyant cte  cte, elle se
demandait, du gentilhomme ou du bourgeois, quel tait celui qui avait la
plus fire tournure. Et, pensive, elle ne rpondait pas.

La tante Isabelle crivait maintenant chaque jour, et elle ne tarissait
pas sur le compte de Pascal. Ils s'taient logs tous les deux chez le
carrossier de Saint-Sever, et faisaient mnage ensemble.

Je ne peux pas me passer de lui, disait Mlle de Saint-Maurice, et je
crois bien que je lui manquerais. Nous employons nos soires  causer.
Il me raconte ses voyages... Ah! comme je l'avais mal jug au dbut, 
cause de sa timidit!... Car ce garon est rserv et doux comme une
vraie fille... Il parle, ma chre, pendant des heures entires et il me
tient sous le charme... Jamais je n'aurais pens qu'un homme pt avoir
la langue si bien pendue! Et maintenant qu'il est en confiance, il me
dit tout... Si tu savais,  cause de nous, ce qu'il a eu  subir!...
Mais il m'a expressment recommand de ne jamais te parler de cela. Et
tu vois que je suis discrte. Seulement, il y a un petit dtail qu'il
faut que tu connaisses, parce qu'il prouve l'inquitude que cause  nos
ennemis l'appui que nous prte Pascal. Quelques jours avant notre dpart
pour Rouen, Chassevent a tir sur ce cher garon,  la tombe de la
nuit, dans le vallon de la Grande Marnire. Oui! ces gredins ont essay
de supprimer notre avocat!... Il a chapp: donc il doit triompher. La
destine le veut et je l'ai vu dans mes rves.

Puis, quelques jours plus tard:

Le grand moment approche la session est commence... Pascal m'a fait,
hier matin, visiter le Palais de Justice: une merveille d'architecture.
Et il m'a conduite  la salle des assises, pour m'habituer. J'ai t
saisie. Que c'est majestueux et terrible, cette cour en robes rouges! Il
m'a sembl voir un tribunal de l'Inquisition... Au fond de la salle, un
grand Christ regarde le ciel de ses yeux mourants. C'est vers lui qu'on
tendait la main, autrefois, pour jurer. Car maintenant on ne jure plus
devant Dieu, ce qui facilitera bien le mensonge  nos adversaires...
Mais c'est gal, j'ai confiance. Hier nous avons rencontr Fleury,
Tondeur et Pourtois. Les deux premiers se sont dtourns avec des airs
de jsuites, le dernier nous a jet un regard suppliant. Imagine-toi que
ce gros homme, en quelques semaines, a tellement maigri qu'il est
mconnaissable. La peau de son visage pend ride et molle. Le poussah
est maintenant mince comme une anguille. Pascal est convaincu que ce
misrable a fait un faux tmoignage et qu'il est dvor par le remords.

Enfin une dernire lettre arriva:

C'est dans trois jours... Comme le temps me parat long!... Tu
partiras, le matin mme, de La Neuville, tu arriveras  dix heures
vingt: ce sera suffisant. Je t'attendrai  la gare de la rue Verte.
L'avocat de Paris est ici: Pascal l'a vu ce matin. Le grand homme est
all chasser  Malaunay, chez des amis. Il parlera entre deux battues.
Il parat, dit notre cher enfant, que c'est un gaillard qui plaide sur
le dos de son client et qui reinte la partie adverse. Il est rouge
jusqu' la moelle des os, et, ce qui le rend si mchant, c'est qu'il n'a
pas encore pu arriver  se faire nommer snateur. Qu'on le nomme donc,
et qu'il nous laisse tranquilles!...  mesure que le moment terrible
approche, Robert devient plus calme. Il a confiance dans la justice et
dans son dfenseur. Il a repris un peu sa mine, mais il n'est pas encore
brillant. Tu verras... Mon Dieu! que je voudrais donc que ce soit
fini!...

Le matin de son dpart, Antoinette, qui avait cach, jusqu'au dernier
moment,  son pre la date du procs, dut lui avouer la vrit. Le
vieillard n'tait pas encore lev. Il se redressa sur ses oreillers. Le
sourire qui ne quittait plus ses lvres disparut, et la pense revint
clairer son regard. Il dit de sa voix des anciens jours:

--Ma fille, nous subissons une rude preuve. Va assister ton frre, va
tenir ma place et affirmer, par ta prsence, la certitude que nous avons
qu'un Clairefont n'a pas pu manquer  l'honneur. Porte ma bndiction 
mon fils, et, quoi qu'il arrive, dis-lui que je ne douterai jamais de
son innocence.

Le vieillard posa la main sur la tte de sa fille, et doucement:

--Va, mon enfant, et du courage.




XI


Il tait trois heures, et dans la salle des assises le jour commenait 
baisser. Une foule norme se pressait sur les bancs, s'amassait dans les
couloirs, refluait jusque dans les tribunes rserves aux avocats et aux
journalistes. Dans un recoin, au premier rang, isoles cependant et 
l'abri des regards curieux, Antoinette et la tante Isabelle assistaient,
depuis le matin,  l'affreux dbat dans lequel tait engag tout ce
qu'elles avaient de plus cher au monde: l'honneur et la vie de Robert.

Devant elles s'tendait l'espace vide au milieu duquel se dressait la
barre, et, plus loin, la table supportant les pices  conviction: une
charpe de laine et un mouchoir de soie. Tout au fond, la Cour
impassible et effrayante sigeait dans sa svre gravit.  gauche tait
le jury, et  droite le banc des accuss o, entre deux gendarmes, se
trouvait un Clairefont. Aux pieds de son client, assis au banc de la
dfense, Pascal, vtu de la robe noire, avec l'hermine blanche sur
l'paule. Tout l'auditoire tait tendu dans une attention passionne.
La lutte se dveloppait vive entre l'accusation et la dfense.

L'interrogatoire avait t favorable  Robert qui, conseill par Pascal,
s'tait montr plein de tact et de modration. La dclaration du docteur
Margueron avait fait bonne impression. Mais l'audition des tmoins avait
gravement troubl les jurs. Tondeur et Fleury avaient rvl des faits
de violence terrible  la charge du jeune comte; et Pourtois, avec des
hsitations et des tremblements, avait racont la scne du meurtre. Les
Tuboeuf et le palefrenier de Mortagne taient venus  leur tour, et
l'atroce Chassevent avait t entendu par le prsident, en vertu de son
pouvoir discrtionnaire.

Le faisceau des accusations, habilement nou, prsentait aux yeux un
ensemble de preuves difficile  entamer. Cependant Pascal, avec un
sang-froid et une prcision inbranlables, avait pos des questions aux
tmoins, discut leurs dires, et essay de les mettre en contradiction
avec eux-mmes. Un point qu'il s'attachait  faire ressortir, c'tait le
bon accord existant entre Rose et Robert. Elle l'avait suivi de son
plein gr: il n'y avait pas eu d'effort tent par lui pour la dcider.
Et tous de rpondre affirmativement, voyant l un commencement de preuve
du crime. Ah! oui, elle s'en allait  son bras, et gaiement, la
pauvrette. On l'entendait rire dans le chemin. Elle ne se faisait pas
prier pour coqueter avec le fils du marquis... Et lui!...

Dans le banc de chne poli par le passage des criminels, Robert
impassible coutait. Et, au fond de son coeur, une voix s'levait contre
l'iniquit de ce procs. Il pensa: J'ai souvent ni les erreurs
judiciaires, disant qu'elles taient impossibles. Et cependant je me
sens accabl, moi innocent, sous un amas de tmoignages irrfutables. Et
ces gens qui sont en face de moi, si la lumire,  la voix de mon
dfenseur, ne se fait pas dans leur esprit, vont me condamner en toute
conscience.

Cependant il demeura calme, n'opposant aux accusations que la fire
fermet de son attitude. Une seule fois, quand il entendit Chassevent le
charger avec rage, il perdit patience, et, brusquement, s'adressant au
braconnier:

--Le crime dont vous m'accusez, et que je n'ai pas commis, n'est pas le
seul dont la Grande Marnire ait t le thtre... Il y a eu une
tentative de meurtre rcente... Et celle-l, vous n'en parlez pas.

Chassevent plit. Le prsident engagea Robert  s'expliquer. Mais lui,
redevenu froid:

--Je ne suis pas ici pour accuser, mais pour me dfendre. Cet homme sait
bien ce que j'ai voulu dire...

Il fut impossible de lui arracher d'autres paroles. Mais l'accusation
avait cd du terrain. Une ombre troublante s'tait tendue sur elle. Un
mystre s'imposait  l'esprit des auditeurs. La plaidoirie de l'avocat
de la partie civile rtablit le combat. lgante, serre, perfide, elle
enlaa Robert dans un rseau de preuves morales, laissant au ministre
public l'avantage de s'appuyer sur les preuves matrielles.

Pendant cette attaque terrible, Antoinette et la tante de Saint-Maurice
furent sur des charbons ardents. Ce qu'elles souffrirent est
inexprimable. Elles jugrent la partie perdue. Jamais Pascal ne pourrait
effacer les traces de cette diatribe affreuse, o le caractre de Robert
tait analys avec une redoutable habilet. Tout le ct bon et gnreux
restait dans l'obscurit, et le ct rude, autoritaire, emport,
s'talait en pleine lumire. Ainsi dpeint, le comte tait bien l'homme
qui avait d commettre le crime, touffer Rose dans un mouvement de
brutalit, inconscient peut-tre, mais certain.

Le rquisitoire de l'avocat gnral mit le comble  la terreur des
malheureuses femmes. Ce magistrat  la voix creuse, debout dans sa robe
rouge, leur fit l'effet d'un avant-coureur du bourreau. De son bras
menaant, il semblait vouloir prendre la tte de Robert. Son loquence
emphatique leur parut sinistre. Le ct thtral de l'appareil
judiciaire agit sur elles et les plongea dans une prostration
invincible. Elles comprirent cependant, qu'au milieu de son enfilade de
mots sonores, l'avocat gnral concdait les circonstances attnuantes.
C'tait le bagne au lieu de l'chafaud, et cette pense jeta la tante
Isabelle dans une exaspration telle, que sa nice eut de la peine 
l'empcher d'intervenir, d'interrompre l'audience, et de faire un
scandale irrmdiable.

--La prison, le pnitencier, jamais! grina la vieille fille. Un
Clairefont! Je lui porterais plutt du poison!

--coutez, tante, murmura Antoinette, coutez, je vous en prie, et voyez
comme M. Pascal conserve son calme.

--C'est de l'accablement!

La proraison de l'organe du ministre public fut un appel  la svrit
du jury, gardien clair de l'galit judiciaire, et une flagellation
nergique de l'oisivet qui conduit au crime. Ses dernires paroles
furent suivies d'un silence pouvant.

Puis le prsident, d'une voix lente, pronona la phrase d'usage: Le
dfenseur a la parole, et, au milieu d'un murmure de curiosit, Pascal
se leva.

Il tait trs ple, mais jamais rsolution plus ardente ne resplendit
sur le front d'un homme. Il se tourna vers l'auditoire qu'il parcourut
d'un regard profond. Il laissa un instant reposer sur Antoinette ses
yeux, comme pour lui demander l'inspiration, et commena  parler. Ce
fut d'abord trs bas, avec une sorte d'indolence, comme s'il ddaignait
de rfuter les arguments de ses adversaires, et, dans cette tonalit
sourde, son organe avait une douceur pntrante qui fit passer dans
l'auditoire un frisson de plaisir.

Avant qu'il et commenc  discuter, la caresse de sa voix agissait.
Ainsi qu'un grand instrumentiste, il semblait prluder  son morceau
d'clat par des accords dlicats et moelleux. Il tait si visiblement
matre de lui que l'illustre avocat de Paris frona le sourcil, et cessa
de classer les pices de son dossier avec une affectation
d'indiffrence. La Cour s'tait redresse sur ses fauteuils profonds. Le
jury, en proie  ce trouble intrieur que produisent irrsistiblement
les virtuoses, ds la premire note ou les premiers coups d'archet,
tait immobile et saisi.

Dans la vaste salle, assombrie par la premire obscurit du soir, pas un
tressaillement, pas un souffle.

La plaidoirie de Pascal se droulait mlodieuse, empruntant  ces
demi-tnbres un charme plus potique. Et Antoinette, le coeur serr, les
nerfs vibrants, coutait  la fois avec angoisse et ravissement le
dfenseur de Robert. La jeune fille le savait bien, c'tait pour l'amour
d'elle qu'il parlait. Oui, toute cette sduction s'adressait  elle.
Dans son trouble, elle n'entendait pas ce que disait Pascal. Mais son
regard, qui ne la quittait pas, tait plus loquent encore que sa
parole. Il disait: Je t'adore, tout ce que j'ai fait, tout ce que je
ferai, c'est pour te plaire. Je combats pour toi, pour toi seule, sois
sans inquitude, puisque c'est ta cause que je dfends; je trouverai des
forces surhumaines et je triompherai.

Antoinette sentit une confiance soudaine passer en elle. Elle n'avait
plus peur, elle tait dans une espce d'engourdissement qui ne lui
permettait plus de distinguer le faux du rel. Il lui sembla qu'un nuage
l'enveloppait, et qu'elle perdait la notion des choses qui
l'entouraient. Elle se vit enleve dans des espaces vagues o chantait
une voix divine, et cette voix voquait son enfance, celle de son frre;
et le parc de Clairefont apparaissait baign de soleil. Une pauvre femme
souffrante marchait sur la terrasse: c'tait la marquise portant sur son
front la pleur de la mort. Pauvres orphelins qui n'avaient pas connu
les douceurs de la tendresse maternelle, et qui, entre leur pre, vou
tout entier aux travaux scientifiques, et leur tante, coeur ardent mais
faible, avaient grandi dans une libert un peu sauvage! Et toute la vie
de la famille, au fond du grand chteau silencieux et dsert, se
droulait dans sa monotonie patriarcale: l'affection respectueuse des
enfants pour leur pre, la soumission  ses caprices, et, peu  peu, la
ruine envahissant la maison, et l'hostilit, faite de la convoitise de
tout un pays, grandissant autour de ce vieillard.

Ce fut un tableau complet, saisissant, que celui de cette lutte sourde
engage entre les confdrs, qui voulaient s'emparer du domaine, et le
pauvre marquis affol par sa manie. Tous les dessous de l'affaire
commencrent  se dcouvrir, sonds dans leurs plus intimes profondeurs.

La voix divine chantait toujours. Maintenant elle n'tait plus
caressante et attendrie: elle avait une sonorit svre et attriste. Et
plus touchante, elle allait droit au coeur. Elle montait harmonieuse et
colore, remplissant les esprits d'une conviction triomphante. Les
priodes se faisaient plus presses, les arguments se serraient, lancs
 l'assaut comme des colonnes d'attaque. Et Antoinette coutait, domine
par une curiosit ardente, enfivre, possde, s'incarnant en celui qui
charmait son oreille, vivant de sa vie, s'chauffant de son
enthousiasme. Elle tait tout entire en lui, elle l'aidait, le
soufflait, l'encourageait; elle tait prise de cette illusion qu'elle
dfendait son frre elle-mme. Cette parole claire et puissante tait
l'expression de sa pense, et, par les lvres de Pascal, c'tait elle
qui parlait.

La sensation fut si vive que la jeune fille sortit de son rve. Ses yeux
se rouvrirent. Elle revit la foule, sa tante, la Cour, son frre et
Pascal.

Il n'tait plus ple, une animation puissante colorait son visage, et
son geste s'tendait large et vigoureux. Il discutait avec une pre
ironie, et toutes les questions, qu'il avait poses pendant l'audition
des tmoins, lui servaient pour la dfense. Il prenait corps  corps ses
adversaires et les crasait avec une force irrsistible. Les faits,
chafaudage dangereux lev contre Robert, s'croulaient et il n'en
restait que des dbris. Par une gradation savante, il tait arriv 
chercher quel mobile aurait pu dterminer Robert  commettre le crime,
et il prouvait qu'il tait impossible d'en admettre un qui ft
plausible.

Pourquoi aurait-il tu? Dans quel but? Pour quelle raison? Dans quel
intrt? Toutes les prsomptions morales taient nulles, et ne pouvaient
s'imposer un instant  des esprits clairs. Les preuves matrielles
taient plus que douteuses. Qui avait vu le meurtrier? Chassevent et
Pourtois. Comment l'avaient-ils vu? De loin, dans l'obscurit, fuyant.
Et quelle valeur avait ce tmoignage du pre, entran par une cupidit
que trahissait la demande en dommages-intrts? Il fallait que le
coupable ft M. de Clairefont, qui pouvait payer, et non quelque bandit,
cumeur de broussailles, assassin mystrieux qu'on avait mal cherch
parce qu'on ne dsirait pas le retrouver. Et Pourtois! Ce tmoin
tremblant, effar, mconnaissable, travaill par des terreurs qui
ressemblaient  des remords, qui balbutiait, s'en rapportait 
Chassevent, et, en somme, n'avait vu que ce que le vagabond lui avait
ordonn de voir. Et c'tait sur les tmoignages de telles gens qu'on
osait baser une accusation capitale!

Ironique, indign, sanglant, il reprit la dmonstration de cette
conspiration contre la famille de Clairefont; il montra le traquenard
dans lequel on avait habilement pris Robert, ne mnageant plus rien,
frappant  coups redoubls, faisant siffler les sarcasmes, rapides et
meurtriers comme des balles. Et les confdrs, avec pouvante, voyaient
tomber toutes leurs positions les unes aprs les autres, devant la furie
de leur adversaire. Il tait maintenant matre du terrain: tout tait
renvers, dblay, et il ne restait rien de l'accusation. Fleury,
Tondeur et Chassevent changrent entre eux des regards terrifis,
Pourtois gmit sur son banc, aplati comme un ballon crev. La victoire
de Pascal tait certaine. L'auditoire conquis commenait  onduler dans
un besoin de manifester et d'applaudir.

Alors, brusquement, revenant aux suaves et molles douceurs de son dbut,
il dveloppa sa conclusion plus harmonieuse et plus tendre qu'une
prire. Les phrases se balanaient flottantes ainsi que des fumes
d'encens. Plus de revendications, plus de fureurs: une tendresse et une
piti profonde pour le malheureux enfant qui avait si injustement
souffert. L'ombre de la victime planait favorable et suppliante,
intercdant elle-mme en faveur de l'innocent. Un apaisement dlicieux
s'tait fait dans les esprits. Les noirceurs s'taient effaces; tout, 
prsent, tait candide et pur. La voix de Pascal s'teignit dans le
silence, et de la foule un murmure s'leva, prolong et haletant comme
un sanglot.

Antoinette et la tante Isabelle, pour la premire fois depuis le matin,
se regardrent sans contrainte. Elles avaient le visage inond de
larmes, mais, dans leurs yeux, l'esprance avait reparu. Leurs mains se
serrrent tremblantes. Elles n'osaient pas encore parler.

Un brouhaha, s'levant tout  coup, les arracha  leur joie. L'avocat de
la partie civile, irrit, se levait pour rpliquer. Sentant la ncessit
de frapper des coups dcisifs, il en venait hardiment cette fois aux
personnalits. Avec un esprit diabolique il s'emparait de ce que Pascal
avait dit de la conspiration contre la famille de Clairefont, et se
livrait  des allusions froces. Comment! c'tait Pascal qui dnonait
ces faits? Mais avaient-ils rien de rprhensible, puisque, disait-on,
son pre lui-mme en tait l'instigateur? Allait-on prsenter des
oprations financires comme des machinations tnbreuses? Le dsir de
convaincre entranait trop loin le dfenseur: il oubliait ce qu'il
devait  la justice, ce qu'il se devait  lui-mme. Car les raisons qui
l'avaient amen  dfendre Robert de Clairefont taient inexplicables,
et il y avait l, incontestablement, une manoeuvre pour garer l'opinion
des jurs.

Ces quelques phrases froides et aigus causrent un malaise dans
l'auditoire. Les jurs se regardrent. Le coeur d'Antoinette se serra:
elle comprit combien ces paroles venimeuses devaient toucher cruellement
Pascal. Elle eut, en cet instant, la sensation d'un combat mortel. Elle
serra le bras de la tante Isabelle  lui faire mal, cherchant  prier et
ne pouvant dire que: Mon Dieu! mon Dieu!

Pascal s'tait dress d'un bond. Il agita sa tte comme un lion bless,
ses yeux lancrent des clairs, et, martelant la barre de ses poings
ferms:

--Voil donc o vous en arrivez! s'cria-t-il. Dsesprant d'atteindre
celui que je dfends, c'est en moi que vous essayez maintenant de le
frapper. Vous m'accusez d'avoir oubli le nom que je porte, en
m'asseyant  cette place! Et vous osez interroger ma conscience! Eh
bien! elle va vous rpondre. Oui, j'ai tout abandonn, tout rpudi,
tout oubli pour apporter ici  Robert de Clairefont le secours de ma
parole, et c'est la preuve la plus clatante que je puisse vous fournir
de son innocence. Moi qui le soutiens, moi qui l'encourage, moi, le fils
de l'ennemi de son pre, s'il avait commis le crime, quel homme
serais-je? Son indignit entrane la mienne, mon honneur est le garant
du sien. Aussi, en cet instant, ce sont toutes les forces de mon tre
qui se soulvent pour vous attester qu'il n'est pas coupable!

Ce fut un cri tellement exaspr, une explosion si violente, que les
deux femmes oublirent tout pour ne plus voir que Pascal debout, superbe
d'indignation, resplendissant de fiert. Pendant ces quelques secondes
il fut transfigur. Il jeta sur son adversaire des regards de dfi. Il
tait prt  continuer la lutte,  mettre  nu son coeur,  laisser
saigner sa chair vive, s'il le fallait, pour faire triompher sa cause.
Il ne vit plus devant lui que des visages bouleverss par l'motion. Il
devina la partie gagne, et, avec un geste si ample qu'il enveloppa
toute la salle:

--Aussi bien, je crois en avoir assez dit. Et ce serait vous faire
injure que d'insister davantage!

Ce fut le dernier coup de canon de la bataille.

Le prsident, d'une voix maussade, rcita aux jurs la formule
rglementaire, et, voyant l'accusation trs compromise, posa, comme un
dernier espoir, la question subsidiaire de coups et blessures ayant
entran la mort sans intention de la donner. C'tait presque un abandon
de l'affaire. La Cour se retira, les jurs gagnrent la chambre des
dlibrations, l'accus fut emmen, et, avec une vivacit bruyante, les
assistants se levrent, heureux de se dgourdir les jambes.

Le prtoire fut envahi par les avocats, qui entourrent Pascal, le
flicitant avec des exclamations enthousiastes. Le grand confrre de
Paris, lui-mme, pera la foule des stagiaires, et vint complimenter son
adversaire. La tante Isabelle, pleine de stupeur, vit les deux hommes se
serrer la main en souriant.

--Comment! il lui parle! J'aurais cru qu'il allait l'trangler, aprs ce
qu'il lui a dit!

--Des paroles, tante. Autant en emporte le vent!...

--Oh! ma chre, l'as-tu entendu, notre Pascal?... Quel garon, hein?...
Moi je ne pouvais plus respirer... J'avais ma suffocante... Je passais
du chaud au froid... Ah! Dieu! faut-il avoir du talent pour remuer les
gens de cette faon-l! Les as-tu vus, les jurs?... Ah! ma fille, que
je suis donc contente!

--Attendez, tante, ce n'est pas fini.

--Allons donc!... Est-ce qu'il y a un doute possible? Alors tous ces
gens-l seraient donc vendus  Carvajan? Car l'affaire est plus claire
que la lumire du ciel.

La vieille demoiselle se leva comme pousse par un ressort. Pascal tait
devant elle. Il s'tait drob  l'admiration de ses confrres, et
venait chercher sa rcompense: un regard, un mot d'Antoinette.

--Eh bien! mon cher enfant! s'cria la tante de Saint-Maurice avec
exaltation, il est sauv, n'est-ce pas?

--Je l'espre, dit le jeune homme. C'est l'avis gnral... Mais, avec le
jury, on ne sait jamais... Attendons patiemment.

--Que le temps me semble long! murmura Antoinette.

--Il vous semblera court quand vous emmnerez votre frre!

--Oh! mon Dieu! sera-ce donc possible? J'en ai tant dsespr.

--C'est ce que vous allez savoir  l'instant mme. La sonnette du jury
tintait. Un grand silence, qui oppressa douloureusement les deux femmes,
s'tendit sur la salle. Avec une curiosit impatiente le public se
replaa. Pascal avait regagn la barre; puis, svre et sombre, reparut
la Cour. On avait clair, pendant la suspension d'audience, et les
visages mornes des magistrats se dtachaient sur le ton fonc des
boiseries. Les jurs entrrent, et, debout, tout le monde, avec une
grande palpitation, couta le verdict. La voix grle et tremblante du
chef du, jury laissa tomber ces paroles: Sur mon honneur et ma
conscience, devant Dieu et devant les hommes, sur toutes les questions,
la rponse du jury est: Non.

De tous les points de la salle une acclamation s'leva, mue, joyeuse,
saluant l'acquittement. Puis, au milieu du calme rtabli, l'accus fut
ramen  son banc. Comme il se tenait debout, anxieux et tremblant, un
mugissement s'leva, terrible, semblable  celui d'une bte qu'on
gorge. C'tait Mlle de Saint-Maurice qui, pour la premire fois de
sa vie, se trouvait mal. Les paroles du prsident, dboutant Chassevent
de sa demande, et ordonnant la mise en libert de Robert, se perdirent
dans un tumulte impossible  apaiser. Vingt personnes s'empressaient
autour de la vieille fille. La Cour se retira, le prtoire se vida.
L'huissier audiencier dit: Il faut sortir...

--Tante, allons retrouver Robert! cria Antoinette.

Ces mots rendirent le sentiment  Mlle de Saint-Maurice qui, se
dressant sur ses jambes, rajusta son chapeau avec un geste effar, et
balbutia:

--O est l'enfant?

Guide par Pascal, entrane par sa nice, elle gagna la porte des
tmoins; et l, dans une salle d'attente, elle aperut Robert qui
l'attendait. Elle courut  lui, mais il la prvint, et treignant son
avocat:

--Lui d'abord! cria-t-il. Et ne m'en veuillez pas, vous que j'aime tant!

--Oh! Dieu! dit la tante Isabelle avec transport, il l'a bien mrit!

Le jeune comte saisit sa soeur et sa tante, les runit sur sa large
poitrine, riant et pleurant  la fois, puis, les poussant vers son
dfenseur:

--Embrassez-le. Je lui dois la vie, car si j'avais t condamn, j'tais
rsolu  me tuer.

Antoinette frmissante se vit tout prs de Pascal. Elle eut un
blouissement, elle crut qu'elle allait tomber, elle lui prit la main,
la serra avec une force convulsive et, avec un trouble dlicieux, sentit
les lvres du sauveur de son frre effleurer ses cheveux.

La tante de Saint-Maurice ne se lassait pas de regarder Robert, il lui
semblait que depuis un temps infini elle ne l'avait pas vu.

--Tu n'as pas la mme figure qu'hier, mon pauvre petit.

--Aujourd'hui, tante, j'ai la figure d'un homme content.

--Mon cher comte, dit Pascal, si vous m'en croyez, vous ne vous
terniserez pas ici. Nous allons faire lever votre crou; vous partirez
par le train de huit heures pour La Neuville. Ces dames, pendant ce
temps, enverront une dpche  M. Malzeau qui prviendra votre pre. Il
ne faut pas retarder sa joie d'une minute...

--Vous avez raison, comme toujours!... Mais, est-ce que ces braves gens
vont nous accompagner? dit-il en montrant les gendarmes qui attendaient
 l'cart.

--Il faut qu'ils vous ramnent, comme ils vous ont amen.

--Ils ont t trs bien pour moi... Tante, donnez-moi tout ce que vous
avez d'argent.

Il vida la bourse de Mlle de Saint-Maurice dans la main des soldats
stupfaits, puis, se tournant vers Pascal:

--Marchons! j'avoue qu'il me tarde d'avoir l'espace libre devant moi.

 neuf heures, ils arrivrent en vue de La Neuville. Le train ralentit
sa marche sur le pont de la Thelle, et siffla pour entrer en gare.
Robert, pench  la portire, regardait dans l'loignement les
rverbres qui piquaient la nuit de points brillants. Il se leva avec
agitation, et dit: Dans une demi-heure nous embrasserons mon pre!...

Mais,  la gare, une surprise lui tait rserve. Sur le quai il trouva
Croix-Mesnil qui se promenait. Les deux amis poussrent un cri, et,
avant l'arrt du train, le comte sauta  terre. Ils n'changrent que de
rapides paroles. Le baron, les yeux humides, le front rayonnant, salua
Antoinette et la tante Isabelle, serra la main de Pascal, et, disant:
Venez, venez vite, il les entrana tous vers la sortie. Ils
traversrent la salle d'attente et, devant la porte, assis dans la
vieille calche du chteau, ils aperurent le marquis.

Il attendait, eu compagnie de Malzeau, l'arrive de son fils. Il avait
voulu, lui, le chef de famille, tre l pour le recevoir, lui apportant
ainsi une sorte de rhabilitation solennelle. Le rude Robert, qui avait
subi, avec tant de fermet, de si terribles preuves, se trouva sans
force devant cette manifestation de la tendresse paternelle, et,
pleurant comme un enfant, il tomba dans les bras du vieillard.

--Voil des gens heureux, Pascal, dit Malzeau; et c'est  vous qu'ils
doivent ce bonheur. J'espre qu'ils sauront ne pas l'oublier.

Le jeune homme hocha la tte avec tristesse:

--Soyez tranquille: je ferai en sorte que la reconnaissance leur soit
lgre.

Et s'approchant de la voiture, en quelques mots trs brefs, il prit
cong, se refusa aux exigeantes effusions de Robert, qui voulait
l'emmener  Clairefont, et s'loigna avec le notaire. Il regarda se
perdre, dans l'obscurit de la promenade, la calche qui emportait
Antoinette, et, poussant un soupir, il murmura:

--C'est fini!

N'tait-ce pas en effet fini de son bonheur?

Il marchait cte  cte avec Malzeau, parcourant la ville silencieuse
et endormie. Ils passrent dans la rue du March, et virent les fentres
du cabinet de Carvajan claires.

--Votre pre veille, dit le notaire.

Des ombres noires se plaqurent sur les rideaux.

--Il n'est pas seul chez lui, ajouta Pascal. Fleury et Tondeur ont pris
le train qui prcdait le ntre. En ce moment, sans doute ils tiennent
conseil. Que veulent-ils encore faire?

--Rien. J'en jurerais. J'ai rencontr M. Carvajan  sept heures...
J'tais all seul au tlgraphe, pour demander si la dpche, que
j'attendais avec une vive impatience, n'tait pas arrive. Votre pre,
pour le mme motif, y tait dj. Nous nous sommes salus en silence.
Car nous ne nous parlions plus depuis trois semaines, et nous avons
stationn l, anxieusement. L'employ du tlgraphe, qui tait travaill
par la mme curiosit que nous, est all au bout d'un quart d'heure 
son appareil qui sonnait, et nous a cri: Acquitt!... Nous n'en avons
pas demand davantage et nous sommes sortis. Sur la place, votre pre
s'est arrt; il tait trs ple: j'ai cru qu'il allait avoir une
syncope, je me suis approch; il m'a pris le bras, s'est appuy, et,
d'une voix sourde:

--J'tais sr qu'il l'emporterait!... Du jour o il a t contre nous,
j'ai jug tout perdu... C'est que c'est un Carvajan, voyez-vous! Il a
tout de moi, avec l'ducation en plus, et un je ne sais quoi qu'il tient
de sa mre...

--Un grand coeur, ai-je dit.

Il a baiss la tte et a murmur:

--Peut-tre est-ce l, en effet, le secret de sa force. Il a des ides
que les autres n'ont pas, et il les exprime comme personne. Oh! je le
connais bien... Je leur disais: Pascal nous battra tous. Les imbciles!
ils ne voulaient pas me croire. Il a d bien parler! Le bavard de Paris,
qui me cote de si gros honoraires, n'a pas pes une once, ni l'avocat
gnral!... Il a tout enfonc! Ah! ah! c'est un Carvajan!

Votre pre a fait un geste d'orgueil, puis il est rest muet jusqu' sa
porte. Arriv l, il a fait une pause, m'a pris par le bouton de ma
redingote:

--Malzeau, voulez-vous que nous nous raccommodions? Amenez-moi mon fils
demain matin... Et voyant que j'allais parler: Pas un mot...
rflchissez d'abord... Et conseillez bien le garon... Adieu.

Et il est rentr chez lui. Vous comprenez bien, aprs cela, qu'il n'a
pas l'intention de continuer la guerre. D'ailleurs, il ne le pourrait
pas. Mais vous, tes-vous dcid  vous prter  son dsir?

--Je veux bien voir mon pre, dit Pascal, mais je n'irai pas chez lui.
Il m'a chass...

--Je le lui ferai donc savoir.

Ils taient devant la porte surmonte des panonceaux. Ils entrrent.

--Vous allez souper, n'est-ce pas? demanda Malzeau.

--Je vous avouerai que je meurs de faim et que je tombe de fatigue.

--Allons, ma chre, dit le notaire  sa femme qui descendait l'escalier
quatre  quatre, prodiguant les flicitations d'une voix mue, voil un
jeune triomphateur qui a moins besoin de compliments que d'un poulet
froid... Ouvrez-nous la salle  manger.

Pascal dormit cette nuit-l d'un sommeil de victoire. Il faisait grand
jour quand il se rveilla. Dans le jardin, dnud par le vent
d'automne, les oiseaux se poursuivaient en criant. Le jeune homme se
leva, et, voyant le ciel tout bleu: Ils sont heureux ce matin 
Clairefont, murmura-t-il, la promenade doit tre bonne, au soleil, sur
la terrasse.

Son imagination lui montra sur le sable dor, le long de la balustrade
de pierre, une lgante jeune fille qui passait. Elle n'tait plus vtue
de noir, sa robe tait claire et gaie ainsi que sa pense. Un grand
jeune homme marchait  ses cts, comme il l'avait fait, lui, presque
chaque jour, aux temps de tristesse. Mais le bonheur, rentrant dans la
maison, en avait chass le dfenseur, et celui qui accompagnait la
promeneuse tait maintenant Robert ou Croix-Mesnil. Pascal se dit: Ne
savais-je pas d'avance qu'il en serait ainsi? Vais-je me plaindre? Non!
non! qu'ils soient joyeux au prix mme de ma joie. En leur rendant la
paix de l'esprit et la srnit du coeur, j'ai acquitt la terrible dette
de mon pre, voil tout!

Il descendit au jardin et longea les bordures de buis, en coutant le
murmure du petit jet d'eau, qui chantait dans un bassin au milieu de la
pelouse. Comme onze heures venaient de sonner  l'horloge de la mairie,
une fentre du rez-de-chausse s'ouvrit, et Malzeau parut, disant:
Pascal, venez donc dans mon cabinet.

Le jeune homme entra dans la maison, traversa l'tude, ouvrit une porte
et, au coin de la chemine du notaire, aperut son pre. Il resta
immobile, regardant le vieillard, qui lui parut trs chang. Malzeau
prit des papiers et passa dans l'tude, laissant les deux hommes en
prsence.

--Pascal?... dit Carvajan, et il lui tendit la main. Froidement, le fils
y plaa la sienne. Il fit asseoir son pre, et se tint debout devant
lui.

--Veux-tu que tout soit oubli? demanda le maire aprs une hsitation.
Tu vois, c'est moi qui viens  toi... J'ai eu des torts... Mais tu me
les as fait durement expier.

--Mon pre, il ne dpend pas de moi que l'oubli se fasse. Je ne suis pas
seul en cause. Il y a...

--Les gens de l-haut, gronda Carvajan en tendant le poing vers la
colline. Que rvent-ils encore? Tu as assur leur triomphe. Ils
l'emportent!... Veulent-ils que j'aille aussi leur faire ma soumission?

Le vieillard eut un rire terrible.

--Ah! s'ils ne t'avaient pas eu!...

Il changea de ton: Je suppose qu'ils sauront tre reconnaissants!...

Pascal ne put se dfendre de rougir.

--Mon pre, je n'attends rien de personne.

--Mme de la belle Antoinette? Elle serait firement ingrate si, aprs
ce que tu as fait pour elle, elle ne t'aimait pas!

--Je compte m'loigner la semaine prochaine, dit Pascal rudement, et je
serai longtemps sans revenir  La Neuville.

--Ah! ah! Et ils te laisseront partir?... Au fait, pourquoi te
retiendraient-ils? Ils n'ont plus besoin de toi: tu as sauv l'hritier
du nom et tu as donn ton argent! Que pouvaient-ils attendre de
plus?... Tu serais gnant, mon pauvre garon, tu rappellerais sans cesse
les services rendus. On t'aimera toujours bien, mais de loin... Ce sera
plus commode!...

--Mon pre!

--coute, veux-tu rester? Je renoncerai pour toi  toutes mes ambitions.
On sait ce que tu vaux, maintenant, et aux lections prochaines personne
n'osera te tenir tte. Tu seras le matre du pays. Nous dominerons,
Pascal!... Comprends-tu ce que je suis dispos  faire pour ton avenir?
Si tu veux... Eh bien! nous ferons comprendre  ces ingrats ce que pse
un homme tel que toi. Allons, donne-moi la main, de bon gr, cette fois?

Le jeune homme agita tristement la tte.

--Je vous remercie, mon pre, mais ma rsolution est prise, et je ne la
changerai pas. Il sera bon, pour moi, de me dpayser pendant quelque
temps.

--Ainsi, tu ne veux rien accepter de moi?

Pascal regarda fixement son pre.

--M'accorderez-vous ce que je vous demanderai?

Le front de Carvajan se creusa; cependant il rpondit:

--Demande.

--Eh bien!  mon oeuvre il manque un couronnement... J'ai fait acquitter
Robert de Clairefont, je l'ai arrach des mains de la justice. Mais je
n'ai pas lav compltement la tache qui salit son honneur. Je n'ai pas
dsign le vrai coupable. Mon pre, aidez-moi  obtenir ce dernier
avantage, et j'efface de ma pense bien des mauvais souvenirs.

Le vieillard demeura absorb; il parut oublier qu'il n'tait pas seul.

--Mme nature, dit-il, mme ardeur, mme passion: seulement lui n'a pas,
ainsi que moi, t inspir par la rancune. Il se dvoue  son amour,
comme je me suis dvou  ma haine.  quoi bon lever des obstacles? Il
les renversera!...

Puis, sortant de sa mditation:

--Je ne puis pas t'apprendre ce que tu veux savoir: je l'ignore... Mais
Chassevent n'ose plus poser la nuit des collets dans le vallon de
Clairefont, et Pourtois, qui y habite, n'est plus que l'ombre de
lui-mme. La Grande Marnire a un secret... C'est l qu'il faut
chercher.

--Je vous remercie, je chercherai.

Carvajan s'tait lev:

--Tu ne partiras pas sans me voir?

--Non, mon pre.

--C'est bien.

Ils se donnrent la main une seconde fois, et le maire s'loigna.

Vers trois heures, Robert vint relancer Pascal. On s'tonnait au chteau
qu'il ne se ft pas encore prsent. La tante Isabelle tait furieuse.

--Je me suis occup de vous, dit le jeune homme. Mlle de
Saint-Maurice me pardonnera.

Ils partirent pour Clairefont, par un bel aprs-midi d'automne. Les
htres du parc avaient pris des tons de rouille qui faisaient paratre
plus sombre la verdure des sapins. L'air tait doux, et les alouettes en
chantant planaient au soleil. Ils suivirent le sentier dans lequel
Pascal avait entendu siffler la balle de Chassevent. Le jeune homme
montra  son ami la branche du bouleau brise.

--Il est bien heureux que le coquin n'ait pas tir avec des chevrotines,
dit le comte. Il vous aurait probablement tu... Et moi, o serais-je?

 cent mtres de l, Robert s'arrta, et indiquant dans le fourr une
large coule, pitine comme par un passage frquent:

--Tiens! les grands animaux viennent par ici la nuit, en ce moment?
dit-il.

Pascal se courba et tcha, dans la terre marneuse du sentier, de
dcouvrir le pied d'un animal. Il ne vit que des traces larges et
confuses.

--Oh! ne cherchez pas. Voyez comme les branches sont brises haut: ce
sont certainement des cerfs... Si vous voulez, nous leur dirons deux
mots, un de ces jours.

Pascal ne rpondit pas. Il rflchissait. Ils arrivrent en silence
jusqu'au chteau, entrrent au salon qu'ils trouvrent vide, et
descendirent sur la terrasse. Sous un des berceaux toute la famille
tait runie.

Dans un grand fauteuil de jonc, le marquis se prlassait paresseusement,
pendant qu'Antoinette lui lisait le journal. La tante Isabelle, plus
rouge que jamais, travaillait  son ternel tricot. Pour la premire
fois, depuis bien longtemps, les habitants de Clairefont avaient repris
leur douce vie intime. Ils ne se fuyaient plus, essayant de se cacher
leurs angoisses et leurs larmes. Ils n'avaient plus  se montrer que
des visages souriants. Ce fut Fox qui, par ses aboiements joyeux,
signala l'arrive des deux jeunes gens.

--Ah! enfin! Voil mon compagnon d'exil, s'cria Mlle de
Saint-Maurice. Et prenant l'avocat par les paules, elle l'embrassa sur
les deux joues. Ah! mon cher enfant, aujourd'hui, hein! nous avons un
poids de moins sur le coeur?...

Pascal s'tait crmonieusement inclin devant Mlle de Clairefont. Il
chercha Croix-Mesnil auprs d'elle. Il ne le vit pas. Le baron tait
reparti le matin mme pour vreux. Le marquis trouva des paroles
affectueuses pour remercier le dfenseur de son fils. Depuis trois
semaines sa sant avait fait de trs grands progrs. Il avait recouvr
la plnitude de ses facults, mais, de la violente secousse qu'il avait
prouve, il lui tait rest une indolence invincible. Il ne s'occupait
plus de ses inventions et le laboratoire restait vide. Il expliqua
lui-mme  Pascal ce singulier changement et le rsuma gaiement:

--Je ne veux plus travailler du tout, dit-il; c'est, je crois, le
meilleur moyen de refaire ma fortune.

Il prit le bras du jeune homme et se promena lentement avec lui le long
de la terrasse.

--Nous avons, je le sais, des questions d'intrt  rgler ensemble,
dit-il, au bout d'un instant, mais je ne vous ferai pas l'injure de vous
parler d'argent... Malzeau est l pour tout arranger.

--Je m'en occuperai trs srieusement avec lui, monsieur le marquis, si
vous voulez bien m'y autoriser. J'ai lieu de croire que l'exploitation
de la Grande Marnire doit tre pour vous d'un trs grand profit. Un
directeur actif remettra l'affaire en valeur. Je me charge de trouver un
ingnieur qui se dvouera  l'entreprise.

Le marquis l'coutait en l'observant du coin de l'oeil. Le jeune homme
dveloppa ses vues avec une lucidit pratique qui frappa beaucoup M. de
Clairefont. Lorsque, las de marcher, le vieillard fut revenu auprs de
la tante Isabelle et d'Antoinette, il profita d'un moment o Pascal et
Robert s'taient loigns, et dit:

--Je viens de causer industrie avec M. Carvajan... Il m'a tonn: c'est
vraiment un homme trs remarquable.

--Croyez-vous m'en apporter la premire nouvelle? s'cria imptueusement
la tante de Saint-Maurice. Je le connais, moi, qui ai vcu avec lui,
comme une mre avec son fils. C'est tout bonnement un aigle!... Et vous
vous donnez des airs de le dcouvrir.

Antoinette, penche sur sa broderie, ne pronona pas une parole, mais
ses doigts, en tirant l'aiguille, eurent une trange agitation. Pascal
resta  dner au chteau, se montra plein de rserve, et, vers dix
heures, prit cong. Robert lui offrit de le reconduire jusqu' la petite
porte du parc, et comme il embrassait sa tante:

--Qu'est-ce que Pascal a donc ce soir? demanda-t-elle. Il est glac!...
On ne peut pas lui tirer les paroles, n'est-ce pas, Antoinette?

--Je n'ai pas remarqu, tante...

--Oh! toi, tu ne vois rien!

La nuit tait trs noire. Robert rclama  Bernard une lanterne. Le
vieux serviteur fit un geste d'inquitude, et dit:

--Si monsieur le comte voulait, je l'accompagnerais. Une fois la nuit
close, il ne fait pas bon se promener dehors.

--Pourquoi donc? interrogea Pascal.

--Sauf votre respect, Monsieur, depuis le malheur, les abords de la
Grande Marnire sont, comme qui dirait, hants... Et la nuit il s'y
passe des choses qu'il vaut mieux ne pas voir.

--Allons! vieux fou, dit Robert, des histoires de poltron ou
d'ivrogne... Mais, sois tranquille, je ne crains pas les rencontres.

Il prit la lanterne et partit avec Pascal. Ils descendirent, par les
pentes du parc, jusqu'au raccourci. Le comte tira les verrous, ouvrit la
porte, et se disposait  pousser jusqu' l'entre de La Neuville, mais
son compagnon l'arrta.

--Voici la grande route, et je la suivrais les yeux ferms.

Aprs des protestations amicales, Robert s'loigna, et Pascal se trouva
seul. Au lieu de continuer sa marche dans la direction de La Neuville,
il remonta vers le cabaret de Pourtois. La maison tait ferme et
silencieuse. Par l'imposte de la porte une faible lueur filtrait. Pascal
gagna le raidillon de la Grande Marnire, et, touffant le bruit de ses
pas, le gravit du ct de Couvrechamps. Il regardait autour de lui
attentivement. Il avait pour toute arme sa canne en bois de fer. Mais
il tait fait aux marches nocturnes dans les plaines et les bois, et son
coeur ne battait pas plus vite. Il s'arrta: il venait de reconnatre la
coule remarque par Robert. Il fit une quinzaine de pas, et, apercevant
au bord du sentier, dans la bruyre, un norme genvrier, il alla s'y
adosser, et, invisible dans l'ombre paisse, il attendit.

Au ciel, les toiles brillaient. La lune, comme un disque de cuivre, se
levait au-dessus des taillis de La Saucelle. Bientt elle allait
rpandre sur les champs sa froide clart. Tout autour, dans ce vallon
dsert, une agitation trange troublait le silence, plantes s'ouvrant
aux fracheurs de la nuit, animaux se glissant lgers dans les branches:
la vie nocturne animait les tnbres. Pascal pensa  la soire qu'il
venait de passer  Clairefont.

Pas une fois Antoinette ne lui avait adress la parole. Elle s'tait
montre telle qu'il l'avait connue avant le service rendu: froide et
hautaine. Au moment o il croyait avoir forc sa confiance et son
amiti, il la voyait indiffrente s'loigner de lui. N'avait-elle donc
rien dans le coeur? Et cependant,  la cour d'assises, il l'avait, la
veille, surprise pleurant pendant qu'il parlait. Dans ce court instant,
il l'avait domine, possde. Il tait entr jusqu'au fond de cette me
rebelle en souverain matre. Mais l'impression avait t fugitive et il
avait t chass de sa conqute.

Ah! qu'un mot dit par elle, un mot de tendre reconnaissance, lui et
pourtant apport de soulagement et de joie! Dans le nant de ses
affections brises, il et accueilli ce tmoignage affectueux comme une
consolation suprme. Et ce souvenir se ft panoui dans son coeur dsol,
ainsi qu'une fleur pousse sur des ruines.

L'horloge de Clairefont, en sonnant minuit, changea le cours des ides
de Pascal. La lune tait haute maintenant dans le ciel, et une lumire
argente baignait le vallon. Le jeune homme pensa: Jusqu' quelle heure
dois-je prolonger ma faction? Je suis l, comme Horatio guettant le
spectre du feu roi, sur l'esplanade d'Elseneur. Si mon pre ne m'a pas
tromp, qui vais-je voir venir? Et si quelqu'un vient, passera-t-il o
je suis?

Un instinct secret lui disait que son poste tait bien choisi. Il
s'entta. Il fut distrait par les gambades de deux livres qui jouaient
dans le sentier, pendant que, sur les hauteurs de Clairefont, un renard
en pleine chasse jappait pour prvenir sa femelle embusque. Cependant,
vers une heure, il commena  perdre patience, et il se disposait 
s'loigner, quitte  revenir la nuit suivante, quand, aprs avoir dress
les oreilles, les deux livres sautrent brusquement au bois. Dans le
haut du sentier un bruit de pas rsonnait.

Pascal frissonna, ses dents se serrrent, et il assura son dur bton
dans sa main. Le bruit se rapprochait, net, comme celui d'une personne
qui va sans prcautions. Une ombre se projeta sur la blancheur du
chemin, et, nu-tte, les habits en dsordre, Pascal reconnut le Roussot.

Il s'avanait, les yeux ouverts, fixes, et pourtant sans regards, la
dmarche raide et automatique, comme entran par une force dont il
tait inconscient. Il passa et entra dans la coule. Le jeune homme s'y
engagea  sa suite, et le berger ne parut pas l'entendre. Il filait
droit devant lui, sans hsitation, sans arrt, rgulier comme une
machine. Il gagna le bord de l'excavation o Rose avait t trouve
morte par son pre et par Pourtois, et l s'arrta. Son visage prit une
expression dsespre, il se tordit les mains et, poussant une horrible
plainte, il continua sa route, montant vers Couvrechamps. Pascal le
suivait toujours. Ils arrivrent au cimetire. D'un bond, l'idiot sauta
par-dessus le petit mur et, allant  une tombe surmonte d'une simple
croix de bois, il s'agenouilla, et se mit  gmir. Il se laissa tomber
sur la pierre qu'il baisa avec passion, murmurant d'une voix suppliante:
Pardon, Rose! Oh! Rose!... Et, dans la solitude de ce lieu funbre,
c'tait un spectacle effrayant que celui de cet insens appelant la
morte avec des sanglots de repentir et d'amour.

Le Roussot resta l longtemps  se rouler dans des spasmes, puis il se
releva et partit comme il tait venu.

Pascal demeura pensif, appuy  la muraille. Le voile s'tait dchir
brusquement. Il connaissait la vrit. Il reconstitua, en un instant, la
scne du meurtre. Comment n'avait-il pas devin? Il revit, dans son
souvenir, le Roussot lutinant Rose avec une gaiet menaante. Au fond de
cet tre priv de raison une passion sensuelle s'tait allume, et, avec
la bestialit froce d'un fauve, le berger avait voulu l'assouvir. Dans
le paroxysme de sa rage amoureuse, il avait emport Rose comme une
proie, mais l'intervention inattendue de Chassevent et de Pourtois
l'avait forc  fuir. Et la puissance de son treinte avait t
mortelle. Il avait tu celle dont il voulait seulement touffer les
cris. Et maintenant il passait ses jours  penser  elle, et ses nuits 
la chercher,  l'appeler, dans l'horreur de son sommeil hallucin.

De la sorte, il allait se trahir lui-mme et fournir les preuves de son
crime. Il suffirait de le voir marcher dans la bruyre en gmissant, et
se rouler, dans des extases affreuses, sur la dalle de pierre, pour ne
plus conserver un doute. Mais ce qu'il venait de faire, le ferait-il le
lendemain? Se livrait-il, chaque nuit,  ce terrible plerinage du
crime?

Deux fois encore Pascal revint, et deux fois il assista  la mme scne.
Le somnambule arrivait, traversait la lande, s'arrtait  la ravine, et
gagnait le cimetire. Il suivait les mmes tapes dans son effroyable
cauchemar. Alors, sans avoir parl  qui que ce ft de sa dcouverte,
Pascal se rendit chez le commissaire Jousselin, le pria de le suivre
chez le procureur de la Rpublique, et l il raconta ce qu'il avait vu,
demandant qu'on voulut bien l'accompagner pour constater ce fait
dcisif.

--Je suis tout  votre disposition, dit le magistrat trs impressionn.
Et je vais prendre les mesures ncessaires pour assurer les rsultats de
notre expdition. M. de Clairefont, aurait donc t la victime d'une
dplorable erreur judiciaire? Nous croyions que vous nous aviez arrach
un coupable, ajouta-t-il en souriant, et nous avions admir votre
victoire. Mais, si votre client est innocent, nous allons vous devoir
des actions de grces, car, en France, la magistrature est toujours de
bonne foi et ne cherche que la vrit.

--Eh bien! si vous voulez, nous nous retrouverons ce soir,  la petite
porte du parc,  onze heures. M. Jousselin postera ses gens dans
l'glise, et s'embusquera prs du cimetire... Je suis certain que, dans
cet tat, le berger n'entend ni ne voit, mais il est prfrable de se
cacher.

-- ce soir.

Pascal,  cinq heures, arriva  Clairefont sans tre attendu. Il fut
accueilli par les cris de joie de Mlle de Saint-Maurice et de Robert.
Le marquis lui fit gracieuse mine, comme  l'ordinaire. Antoinette
s'enferma dans une gravit un peu sombre. Son caractre, depuis quelque
temps, avait chang. Elle, qui, autrefois, tait la gaiet de la maison,
on la voyait rester des heures entires sans parler. Sa tante lui
touchait l'paule, elle tressaillait et semblait redescendre du pays des
songes. Elle tait douce et bonne, comme toujours, mais une
proccupation intime la troublait. Croix-Mesnil, qui avait obtenu une
permission de huit jours, s'tait install au chteau et faisait de
grands frais avec la jeune fille. Il l'accompagnait dans ses promenades,
et s'attachait  la faire causer. De prfrence, c'tait du procs qu'il
parlait. Et, insensiblement, il en venait  s'occuper de Pascal. Il se
livrait  des loges excessifs, comme quelqu'un qui veut provoquer une
rplique, et serait heureux d'tre contredit. Antoinette le regardait
alors avec une singulire expression et laissait tomber la conversation.

Ce jour-l, en apercevant Pascal, Mlle de Clairefont se tourna vers
le baron et, avec une soudaine pret, lui dit:

--Tenez! Voici votre ami...

Il plit un peu, mais, trs calme, il rpondit:

--Je ne m'en dfends pas. J'aime tous ceux qui vous sont dvous.

Antoinette releva la tte, jeta un pntrant coup d'oeil au jeune homme
et, vivement:

--Si vous tiez sincre, vous seriez le moins aimant ou le plus gnreux
des hommes!

Elle passa, allant au-devant du dfenseur de son frre, et ne vit pas le
nuage de tristesse qui assombrit le front de Croix-Mesnil.

Pendant le dner et la soire Pascal fut d'une gaiet inaccoutume. Lui
qui se montrait d'ordinaire grave et rserv, il s'abandonna  toute sa
verve et tint les convives sous le charme de son esprit. Il rvla un
autre Pascal qu'on ne connaissait pas et qui plut beaucoup. La tante
Isabelle buvait les paroles de son favori, et, entre lui et Robert, elle
s'panouissait radieuse. Elle ne put se retenir de dire au marquis, dans
un accs d'enthousiasme:

--Est-il assez charmant? Ah! ce garon-l m'a compltement exorcise.

 dix heures et demie, malgr les instances de Mlle de Saint-Maurice,
Pascal se prpara  partir et demanda  Robert de l'accompagner.

--Seulement, sans lanterne, je vous prie. Si nous faisons quelque faux
pas, tant pis: nous nous ramasserons.

Et, par le parc, les deux amis s'loignrent. Ils arrivrent  la petite
porte, l'ouvrirent et se trouvrent sur la route. De l'ombre du mur une
forme noire se dtacha, et une voix demanda:

--Est-ce vous, monsieur Carvajan?

--C'est moi, monsieur le procureur de la Rpublique, et M. de Clairefont
m'accompagne.

--De quoi s'agit-il donc? dit Robert, avec un trouble soudain.

--De votre rhabilitation complte, Monsieur, rpondit le magistrat. Et
croyez que je serai heureux d'avoir  la proclamer.

--Maintenant, ne parlons plus, dit Pascal.

Et conduisant les deux hommes, il gagna silencieusement le sentier de la
Grande Marnire.

Depuis deux heures, Jousselin,  l'afft derrire un petit saule,
guettait dans le cimetire de Clairefont. Il avait post un agent 
l'angle du mur, surveillant la route de Couvrechamps. Dans l'glise,
deux autres se dissimulaient. Tout tait silencieux: la plaine et les
bois. La lune, dans son plein, tirait des reflets bleus du clocher
d'ardoises de la petite glise, et la nuit tait si claire qu'on et pu
lire les inscriptions des tombes. Le commissaire, glac par le froid,
car il gelait blanc, n'osait remuer et attendait patiemment. Il
commenait cependant  prouver un peu d'inquitude. Si le berger allait
ne pas venir? La cause de Robert avait toujours t sympathique au
brave homme, depuis le jour de la confrontation, et il et t ravi de
voir dissiper les derniers doutes, que des entts levaient sur
l'innocence du comte. Il tait deux heures du matin, lorsque se fit
entendre un sifflement lger, signal convenu avec son agent, pour
annoncer que quelqu'un approchait.

Bientt un bruit de pas retentit sur la route sonore, le lierre, qui
couvrait le mur, froiss par un corps pesant, s'agita, et le Roussot
parut en pleine lumire. Il avait les yeux ouverts et semblait regarder
en dedans.

Il se laissa glisser dans le cimetire, passa raide et tragique dans
l'alle borde de tombes et, s'approchant, comme toutes les nuits, de la
pierre qui recouvrait la pauvre Rose, il se mit  appeler sourdement.
Par la grille, laisse ouverte  dessein, Pascal, le magistrat et Robert
taient entrs. Derrire l'idiot ils avaient travers le vallon et
maintenant, silencieux, glacs d'horreur, ils assistaient  la lugubre
terminaison de cette course nocturne. Couch sur la dalle, la baisant 
pleine bouche, le Roussot suppliait, et, de ses yeux trangement
dilats, des larmes coulaient. Il murmura: Rose! Oh! pardon! Rose!
Pardon!... Et, dans un effort convulsif, il branla la croix de bois
qui s'abattit sur l'herbe.

Les assistants s'taient approchs, et entouraient le berger; mais il ne
s'en apercevait pas et, tout  sa rage passionne, il criait, dlirant.
Sur un signe du procureur de la Rpublique, Jousselin toucha l'paule du
malheureux.

 ce contact, le Roussot releva la tte, puis se dressa  genoux. Il
passa la main sur son visage, comme quelqu'un qui se rveille. Il jeta
autour de lui un regard terrifi, ses yeux s'agrandirent, ses traits se
convulsrent, un hurlement s'chappa de ses lvres, et, d'un bond,
passant devant le commissaire de police, il s'lana vers le mur. Mais
il vit l'agent qui regardait,  cheval sur le chaperon. Il courut alors
autour du cimetire, trouva la grille garde, eut un trpignement de
bte traque, et, apercevant la porte de l'glise reste entr'ouverte,
il se prcipita.

-- vous!  vous! cria Jousselin  ses hommes, il va nous chapper!...

Un bruit de lutte, des grognements sourds retentirent, puis un des
agents sortit, disant:

--Il grimpe dans le clocher!

Et,  la clart de la lune, l'idiot se montra  une des ogives de la
plate-forme. Les pas de l'agent, qui le poursuivait, rsonnaient 
l'intrieur. Le Roussot gravit les chelons qui conduisaient  la
charpente supportant la cloche. Il se dressa, apparition fantastique, la
figure grimaante, les cheveux hrisss, livide d'pouvante.

L'agent parut au-dessous de lui, montant toujours. Le berger regarda le
fate du clocher, et, avec une agilit et une force de gorille, grimpa
le long des poutres. Il se tint un instant debout sur un troit rebord,
puis il parut pris de vertige, se balana, comme attir par le vide,
poussa un horrible clat de rire, et, perdant son point d'appui, il fila
dans l'espace.

Robert, Pascal et le magistrat n'eurent que le temps de se jeter en
arrire. Le corps du Roussot, tournant sur lui-mme dans sa chute,
dcrivit une courbe effrayante, et vint s'abattre, avec un bruit mat,
sur la tombe mme de Rose, claboussant de son sang la pierre encore
trempe de ses larmes.




XII


Trois jours plus tard, dans le salon du chteau, devant la famille
rassemble, Me Malzeau rendait compte de diverses oprations dont il
avait t charg. Le passif du marquis tait compltement liquid, et un
acte d'association, entre Pascal et M. de Clairefont, assurait
l'exploitation de la Grande Marnire. Le fils de Carvajan, devenu
commanditaire, mettait  la tte de l'tablissement un directeur de son
choix et constituait le fonds de roulement. Un partage gal des
bnfices ventuels devait avoir lieu entre lui et le marquis, l'un
ayant apport son argent, l'autre ayant donn son tablissement.

Robert, pris d'un beau zle, avait demand  s'employer dans l'affaire,
et Pascal lui avait dsign un poste o il pourrait, au grand air,
dpenser utilement sa puissante activit de corps. Chassevent, mand 
l'tude, aprs avoir gmi sur le malheur qui l'avait priv de sa chre
bonne petite fille, avait consenti, moyennant le payement d'une somme de
deux mille francs,  quitter le pays. Comme le vagabond se lamentait
sur la modicit du prix, le notaire lui avait dit rudement, en le
regardant dans le blanc des yeux:

--Deux mille francs donns par le marquis, et une balle tire sur M.
Pascal, a fait le compte! Si vous n'tes pas content je vous ferai
payer par le procureur de la Rpublique.

Le coquin, sans rpliquer, tait parti pour Louviers, o il avait de la
famille. Aprs avoir donn toutes ces explications, Malzeau avait
demand quelques signatures.

--Vous m'excuserez, monsieur le marquis, si je mets tant de
prcipitation  rgler toutes ces affaires, mais M. Pascal part demain,
et alors...

--Il part? dit la tante de Saint-Maurice avec clat. Et o va-t-il?

--Je l'ignore, Mademoiselle, dit le notaire dont les yeux papillotrent.
Je ne crois pas cependant que M. Pascal ait l'intention de quitter le
continent.

--En vrit? C'est bien heureux! s'cria violemment la tante Isabelle.
Il ne manquerait plus qu'il allt encore en Amrique, dans des contres
o la fivre jaune s'attrape, comme ici la grippe! Mais pourquoi s'en
va-t-il? Quelle rage a-t-il de voyager?

--Mon Dieu, Mademoiselle, reprit Malzeau, que voudriez-vous qu'il
devnt dans ce pays-ci? Il a rompu toutes relations affectueuses avec
son pre, il s'est fait des ennemis implacables de tous ceux qui
convoitaient un morceau du domaine. La vie lui serait insupportable. Et,
quel que soit mon chagrin de le voir s'loigner, car nous avons pris
l'habitude de le traiter comme l'enfant de la maison, Mme Malzeau
et moi, et il nous manquera singulirement, je ne puis cependant pas lui
dconseiller une rsolution que je trouve courageuse et sage.

--Pourquoi courageuse? Pourquoi sage? dit la vieille fille d'un air
menaant.

Le notaire devint froid, et dit:

--M. Pascal a d'autres motifs que je ne puis rvler.

Un silence profond suivit ces paroles. Personne n'tait plus  la
conversation. Robert et Croix-Mesnil pensaient aux motifs cachs que
Pascal pouvait avoir de s'loigner: le premier, avec la surprise
brouillonne d'un homme qui ne s'est jamais arrt  observer ce qui se
passe autour de lui, le second, avec la piti mlancolique d'un amoureux
qui, sans esprance, constate que son rival souffre autant que lui-mme.

Antoinette, assise auprs de la fentre, dans la ple tideur d'un
soleil de novembre, avait laiss tomber sa broderie sur ses genoux, et,
les mains inactives, les yeux demi-clos, semblait sommeiller. Elle ne
dormait pas, cependant. Son souvenir venait d'voquer ce Jacob luttant
avec l'ange, qui formait le sujet d'un des vitraux de l'glise de
Clairefont. Elle voyait le pasteur biblique, avec ce teint brun, ce
front lev, cette barbe brune et ces yeux gris, qui le faisaient si
trangement ressembler  Pascal. C'tait bien lui, opinitre et
passionn, qui tait rest en servage, pendant quatorze annes, pour
obtenir de Laban sa fille Rachel. La tche ne l'avait pas rebut et il
avait fini, triomphant de toutes les rsistances, par conqurir celle
qu'il dsirait. Le fils de Carvajan n'avait-il pas eu le mme courage,
inspir par le mme amour?

Antoinette le revit dans le chemin creux, l'abordant pour la premire
fois. Comme il tait insouciant et tranquille! Il revenait des lointains
pays vers le toit paternel. Il jouissait dlicieusement du plaisir de
revoir les plaines et les bois familiers  son enfance. Et, brusquement,
il s'tait trouv jet en pleine lutte, et le premier nom prononc
devant lui avait t celui de l'ennemi de son pre. La jeune fille
entendait vibrer encore sa propre voix disant: Je suis Mlle de
Clairefont! Avec quelle fiert ombrageuse il avait ripost: Moi, je
suis Pascal Carvajan! Ne semblaient-ils pas deux ennemis arborant leur
drapeau et mesurant leurs armes? Non! ils ne devaient pas se combattre.
Ds le premier regard, tout avait t fini, et, en lui, elle n'avait
plus compt qu'un ardent dfenseur.  partir de ce jour-l, elle l'avait
devin rdant autour d'elle dans l'ombre, piant ses joies et ses
chagrins, n'ayant aucun espoir, et cependant s'attachant  elle par les
liens mystrieux d'une constante communion d'me. Puis c'tait la scne
du bal, avec les provocations de son frre, la frmissante colre de
Pascal, son intervention  elle, s'excusant, quand, d'un mot, elle
pouvait faire tomber  genoux celui devant qui elle s'humiliait. Et
enfin, aprs de nouvelles angoisses, son arrive dans la sombre maison
de Carvajan. Avec quel accent il lui avait dit: Vous ne serez frappe
ni dans votre fortune ni dans vos affections, je m'y engage, sur
l'honneur... Elle avait rpondu dans un lan de coeur: Je vous en
garderai une ternelle reconnaissance... Il avait tenu sa promesse,
lui; il avait, au prix des plus hroques sacrifices, rhabilit Robert,
et sauv le domaine. Et elle, qu'avait-elle fait pour lui prouver sa
gratitude? Quelques larmes verses, un serrement de mains chang, telle
avait t la rcompense qu'elle lui avait accorde. Et sans doute ils
taient quittes. Elle pouvait le laisser partir sans regrets et sans
remords. Aprs avoir tant souffert pour elle, il allait souffrir par
elle.

Un clat de voix de la tante Isabelle arracha Mlle de Clairefont  sa
rverie. Robert et Croix-Mesnil avaient conduit Malzeau sur la
terrasse, et la vieille fille causait avec son beau-frre.

--Eh bien, mon cher ami, moi, si j'avais trente ans de moins,
s'cria-t-elle violemment, je vous garantis que je me serais arrange de
faon  le faire rester!

--Allons, tante, dit le marquis, vous tes trop imptueuse!

--C'est pour faire compensation avec ceux qui sont trop flegmatiques!

--Je vous ai connu des ides plus exclusives. Vous n'admettiez pas qu'un
homme existt en dehors de l'aristocratie...

--Eh! regardez comme elle s'est conduite avec nous, votre aristocratie!
Il a fallu que ce brave Pascal se dclart en notre faveur, pour que nos
voisins de Sainte-Croix et d'dennemare nous fissent bonne mine. Avant
que ce roturier prt notre dfense, tous nos nobles amis nous
tournaient le dos... Lui, il a t chevaleresque!... Il n'est pas n...
C'est vrai... Mais il est du bois dont nos anciens rois faisaient de
grands gnraux, de grands ministres, et, finalement des ducs et pairs.

--Ma chre soeur, ce n'est pas moi qui vous contredirai. Je croyais tre
le seul libral qu'il y et dans la famille... Nous sommes deux
maintenant,  ce que je vois. Seulement ne parlez pas si fort... Vous me
fatiguez la tte, que je n'ai pas encore bien solide, et vous allez
rveiller Antoinette.

--Elle dort!... Est-ce possible? Quand elle devrait tre dans une
agitation au moins aussi violente que la mienne! Et c'est moi qui ai
lev cette fille-l! Elle tait plus mue le jour du procs! Mais,
pass le pril, au diable le sauveur!

--Ma soeur!

--Je dis ce que je pense. Je suis bon cheval de trompette... Je n'ai
jamais recul devant l'obstacle!...

--Tante, vraiment je crois que vous aimez ce garon plus que nous!

--Et quand bien mme! Ne serait-ce pas juste? Il ne nous devait rien, et
il nous a donn tout!... Au fait, je suis bien sotte de m'chauffer...
On ne me demande pas de conseils...  l'avenir je garderai mes ides
pour moi.

Antoinette fit un mouvement et la tante se tut.

--Ces messieurs sont sur la terrasse? dit la jeune fille. Je suis tout
engourdie: je vais marcher un peu.

Elle se leva et descendit lentement les degrs de pierre du perron.
Elle entendit derrire elle la tante Isabelle qui disait au marquis:

--Vous en penserez ce que vous voudrez, mais moi cela me passe!...
Regardez-la, aller, venir, froide et pose!... Ou bien elle est aveugle,
de ne pas voir que ce garon se meurt d'amour pour elle, ou bien elle
est de marbre.

Un discret sourire passa sur les lvres de Mlle de Clairefont, sa
figure s'claira comme un beau paysage dor par un rayon de soleil. Elle
rejoignit le groupe des promeneurs et, prenant le bras de Malzeau,
insensiblement elle en vint  prononcer le nom de Pascal. Le notaire,
comme s'il n'et attendu qu'un signal pour dvoiler compltement les
projets de son ami, se rpandit en dtails. Le jeune homme comptait se
fixer  Paris, o il tait sr d'avance de se crer promptement une
importante situation au Palais. Protg par des Socits puissantes, il
avait une clientle toute prte. Il refusait actuellement de se
prsenter  la dputation, mais il tait certain de passer dans
l'arrondissement de La Neuville, quand il lui plairait. Le bon Malzeau
prit mme un malin plaisir  insinuer que, trs certainement, dans le
monde des grandes affaires o il se trouverait lanc, Pascal serait 
mme de faire un trs brillant mariage. Mais Antoinette ne manifesta ni
chagrin ni satisfaction; elle se montra indiffrente, et son visage
resta calme. Elle parla mme avec une tranquillit qui sembla  Malzeau
de la scheresse, et, ayant voulu trop apprendre, le notaire ne sut
rien.

Une heure avant le dner, Pascal arriva: il tait ple et abattu. Il fit
effort pour causer et se montrer aimable, mais il ne put y parvenir. La
tristesse, qui tait en lui, reparaissait malgr tout. Les yeux de la
tante Isabelle se fixrent sur le jeune homme avec piti et se
reportrent sur sa nice avec indignation.

Antoinette, impassible, montra une charmante libert d'esprit. 
plusieurs reprises elle dit  Pascal:

--La Neuville est bien prs de Paris. Vous reviendrez nous voir?

Elle parlait avec une gaiet singulire qui mit des larmes dans les yeux
du jeune homme. Sentant qu'il allait ne plus pouvoir dominer son
motion, il gagna le perron, et y fut rejoint par M. de Croix-Mesnil.
Mlle de Clairefont les suivit du regard avec surprise, et, se levant
vivement, elle s'approcha d'une fentre.

Le baron et Pascal longrent lentement la plate-bande de fleurs. M. de
Croix-Mesnil, du geste, dsigna un banc de pierre adoss  la muraille,
et Pascal s'y laissa tomber. Bientt ils parlrent avec animation.

Antoinette, prise d'une inquitude irraisonne, devint un peu ple. Elle
pensa:

--Que peuvent-ils avoir  se dire?

Au-dessus des deux jeunes gens, la fentre de la chambre de Robert
s'ouvrait, protge contre le regard par les persiennes. De l on
pouvait tout entendre. Une rougeur ardente monta aux joues de la jeune
fille, et ses yeux brillrent de curiosit. Mais couter, ne serait-ce
pas trs mal? Antoinette, entrane par un violent dsir de savoir,
dj s'tait lance hors du salon, et, sans rpondre  son frre qui
lui criait: O vas-tu? elle se dirigeait vers la tourelle. Lgre
comme une biche, elle escalada l'escalier et poussa la porte de la
chambre. La fentre tait entre-bille. Silencieuse, retenant son
souffle, elle pencha son visage vers les minces lames de bois, et,
passionne, couta les voix qui montaient, distinctes et nettes, de la
terrasse.

--Tout ce que vous avez fait pour elle, disait Croix-Mesnil, j'avais
rv de l'accomplir... Je vous ai ardemment envi, mais pas un instant
je ne vous ai ha... Je vous sentais trop ncessaire.

--Hlas! maintenant c'est fini! rpondit douloureusement Pascal... Et,
de nous deux, celui qui est enviable, c'est vous, puisque vous restez.

--Pourquoi partez-vous? demanda doucement Croix-Mesnil.

--Je pars, reprit Pascal avec une violence soudaine, parce que rester
est au-dessus de mes forces, parce que chaque jour augmente ma tendresse
et redouble mon dsespoir, parce que je ne sais rien de plus horrible
que d'avoir rv le bonheur et de ne pas l'obtenir, parce que... Eh! 
quoi bon vous dire tout cela? Vous devez me comprendre, puisque vous
l'aimez comme moi, et que, comme moi, elle ne vous aime pas!

--Elle ne m'aime pas, c'est vrai, rpta le baron. Mais vous...

Il poussa un profond soupir, puis, d'une voix altre:

--Mais, vous, Pascal, elle vous aime.

--Que dites-vous?

--Je dis ce qui est vrai, ce qui est juste, ce qui est digne! Oh!
combien vous tes heureux d'avoir pu vous dvouer et vous sacrifier pour
elle! Son coeur est un trsor, et il vous appartient. Croyez-en un homme
aimant, dont la clairvoyance n'a pu tre trompe, qui s'est plu 
acqurir la certitude de son malheur et qui en a horriblement souffert.
Elle vous aime, et elle le doit, et elle est trop noble, trop grande,
trop gnreuse, pour ne pas vous aimer. Si elle ne vous aimait pas, elle
ne serait pas la femme qu'elle est. Allez, rjouissez-vous, et ne partez
pas: elle vous aime!

Pascal prit la main de Croix-Mesnil et la serra.

--Votre peine me fait mal, dit-il avec un accent profond.

--Non! ne regrettez rien! Ce qui est devait tre. Il et t bien
dsolant qu'il en ft autrement.  une me comme la sienne il fallait un
coeur comme le vtre. Vous seul pouviez la rendre heureuse, et c'est ma
seule esprance, c'est l'unique consolation que je veuille emporter. Je
l'ai chrie pour elle, et non pour moi-mme, et je crois en donner la
preuve en vous parlant comme je le fais...

Pascal hocha tristement la tte.

--Entre elle et moi, il y a un abme. Je m'appelle Carvajan...

--Vous vous appelez: l'homme qu'elle aime, dit Croix-Mesnil.

Ils restrent absorbs pendant un temps assez long, suivant chacun
leurs penses, puis ils se levrent.

--Je n'ai pas annonc mon dpart, dit le baron, et cependant je partirai
demain, moi, et pour ne plus revenir. Disons-nous adieu. Je ne vous
souhaite rien: vous avez tout. Mais vous, souhaitez-moi d'oublier.

Pascal ne rpondit pas. Il ouvrit ses bras. Croix-Mesnil s'y jeta. Et
ces deux rivaux s'treignirent comme deux frres.

Derrire la persienne, Antoinette se tenait debout, immobile. Les jeunes
gens s'taient loigns qu'elle restait encore l, comme si le son de
leurs paroles vibrait encore  son oreille. Elle se retourna, vit la
chambre qui s'tendait obscure devant elle, et, avec un tressaillement,
se rappela ce jour si triste o elle s'tait enferme l pour lire la
premire lettre de la tante Isabelle. Elle retrouva toutes ses
impressions, toutes ses craintes, toutes ses esprances.  cette table,
elle s'tait accoude, dans un complet anantissement moral et physique.
Le papier de ce buvard gardait la trace de ses larmes. L'horizon tait
bien noir alors, et maintenant il tait bleu et riant! En quelques
semaines, par la toute-puissante volont d'un homme amoureux, tout avait
t sauv. Comme un cho des soupirs passs, un vague murmure se fit
entendre dans l'ombre, et, avec une ardente reconnaissance, Mlle de
Clairefont, joignant les mains, s'cria d'une voix touffe:

--Mon Dieu! combien je vous remercie!...

Elle passa son mouchoir sur son visage, et sortit. Quand elle revint
dans le salon, la tante Isabelle, qui avait le regard perant, remarqua
que la jeune fille avait les yeux rouges comme si elle venait de
pleurer. Elle en fut presque heureuse. L'impassibilit de sa nice la
confondait.

Le dner se trana morne, malgr les tentatives de Robert pour animer la
conversation. Chacun des convives tait absorb par de graves
proccupations, et ne prtait aux propos changs qu'une oreille
distraite. Pendant la soire, Antoinette se mit au piano, et, pour la
premire fois, chanta devant Pascal. Elle avait une voix de
mezzo-soprano, aux notes puissantes et pures. Elle choisit, comme au
hasard, l'admirable air de la _Reine de Saba_, et fit frissonner le
jeune homme par l'expression triomphante et passionne qu'elle mit dans
la reprise:

    Plus grand dans son obscurit
    Qu'un roi par du diadme,
    Il semblait porter en lui-mme
    Sa noblesse et sa majest!

Elle lui adressa visiblement ces paroles. Elle l'en enveloppa comme d'un
manteau de pourpre, et l'en orna comme d'une couronne. Pendant une
minute, leurs deux mes furent en contact, et il parut que quelque chose
d'elle allait vers lui. Un nuage passa sur les yeux de Pascal. Quand il
put regarder et voir, la jeune fille avait attaqu, avec un brio plein
d'indiffrence, l'air clbre du _Barbier_: Una voce poco fa... et
elle vocalisait avec une sret qui dmentait toute motion.

Pascal eut un accs de dsespoir. Il se dit: Je suis lche de rester l
 me faire dchirer le coeur, comme  plaisir. M. de Croix-Mesnil se
trompe, et moi-mme je perds la raison. Allons! une minute de
rsolution. Partons, et que ce soit  jamais fini! Il se leva vivement,
et, allant  la tante de Saint-Maurice:

--Je vous prie de m'excuser, Mademoiselle: j'ai encore beaucoup de
prparatifs  faire... Il faut que je me retire...

--Comment! dj? demanda la vieille fille. Mais, au moins, nous vous
verrons encore demain?

--Je ne crois pas, rpondit-il d'une voix tremblante...  mon grand
regret...

-- quelle heure partez-vous?

-- deux heures.

--J'irai donc vous dire adieu, demain matin, s'cria Robert. Je
djeunerai avec vous, chez notre cher ami M. Malzeau...

--Adieu, monsieur le marquis, adieu, Mademoiselle, balbutia Pascal.

--Souvenez-vous, dit le marquis, qu' Clairefont, vous serez toujours
chez vous.

Le jeune homme s'inclina sans rpondre; un flot amer lui montait du coeur
aux lvres.

--Adieu, rpta-t-il.

La main d'Antoinette se tendit. Il la serra, et la trouva tide et
douce, quand la sienne tait glace. Il jeta  celle qu'il adorait un
regard dsol; il lui dcouvrit dans les yeux un rayon de tendresse et
de piti. Elle semblait lui dire:

--Mais ose donc, pauvre sot, tombe  mes pieds, crie, pleure, mais agis!
Ne sais-tu donc rien deviner?

Pascal serra les poings avec colre: Si elle ne fait pas les premiers
pas, c'est qu'elle a plus de fiert que de tendresse, et alors je dois
la fuir.

Un adieu, qui ressemblait  un sanglot, tomba de nouveau de ses lvres.
Il saisit le bras de Malzeau, et l'entrana. Il ne reprit possession de
lui-mme qu'au milieu de la cte de Clairefont, berc par le mouvement
du cabriolet du notaire. Il aperut les lumires du chteau qui se
perdaient dans les arbres, et, avec un horrible dchirement, il comprit
que tout tait fini.

Arriv chez Malzeau, il serra silencieusement la main de son ami, et
monta s'enfermer dans sa chambre. L, il eut un accs d'horrible
dsespoir. Il ne voyait plus s'ouvrir devant lui qu'une existence
inutile et vide. Pour qui ferait-il des efforts dsormais, pour qui
rverait-il la fortune et la renomme? Un amour immense et dsespr
avait tout envahi, me et corps, en lui. Antoinette devait tre sa
pense unique et dvorante. Il poussa des cris de rage, et se rpandit
en blasphmes. Il maudit le jour o il tait revenu dans ce pays o le
malheur l'attendait. Il appela, avec un accent dchirant, la jeune
fille. Il lui adressa les reproches les plus cruels. Elle avait t
fausse et ingrate. Elle l'avait ensorcel pour le mieux perdre. Et,
maintenant qu'il ne pouvait plus la servir, elle le rejetait avec
ddain. Puis il fit un retour sur lui-mme, et eut honte de ses
violences. Il demanda pardon  celle qu'il adorait. Il s'accusa de
l'avoir mal juge. Elle ne lui avait jamais fait aucune promesse. Ses
esprances, ses illusions, elle ne les avait pas encourages. N'tait-il
pas encore trop heureux d'avoir pu se dvouer pour elle? Croix-Mesnil
tait jaloux mme de ce bonheur! Il s'cria dans le silence: Non! tu ne
me devais rien, j'tais ton serviteur, ta crature. Tout de moi
t'appartenait... Tu as dispos de ton bien!... Et la joie que j'ai eue 
te le donner a t ma rcompense... Je t'aime et je te bnis, jusque
dans les souffrances que tu me causes!

La nuit s'coula pour Pascal dans ce dsordre et dans ces angoisses. 
l'aube il retrouva un peu de calme. Le jour renouvela ses tortures. Il
n'avait plus que quelques heures  respirer le mme air qu'Antoinette.
Le coeur serr, il descendit dans le cabinet de Malzeau. Le notaire
tait absent. Pascal crivit quelques lettres, et, vers dix heures, se
disposa  aller rue du March, faire, ainsi qu'il l'avait promis, ses
adieux  son pre. En marchant, il passa devant une glace. L'image qu'il
y vit lui fit piti. Il adressa un sourire d'encouragement  ce
malheureux qui le fixait de ses yeux creuss par la douleur. En proie 
une torpeur qu'il ne pouvait vaincre, il s'arrta, devant la fentre qui
donnait sur le jardin,  regarder, par-dessus les toits des maisons
voisines, la colline de Clairefont qui s'tageait, blanche, couronne de
noires futaies. Dans ce domaine, Antoinette tait maintenant en sret.
Il avait bris les haines, annihil les convoitises. Elle serait
heureuse et libre. Et c'tait  lui qu'elle le devrait. Une sensation
d'une douceur exquise rafrachit son coeur.

--Qui sait? se dit-il, peut-tre arriverai-je  transformer mon amour en
de la simple amiti, et je la reverrai alors sans danger. Oh! la
revoir!... La revoir! Lche que je suis, c'est mon seul rve, et je
tente vainement de me tromper moi-mme!...

Il prit sa tte dans ses mains, et essaya d'loigner ces penses qui le
torturaient. Il resta quelques minutes ainsi, prtant l'oreille aux
bruits extrieurs, et s'efforant de ne plus voir ce fantme charmant
qui hantait perptuellement son souvenir. Il lui sembla que la porte de
la maison venait de s'ouvrir, il distingua des pas, et, dans le
vestibule, la voix de Malzeau dit: Il est dans mon cabinet.

Pascal ressentit une violente commotion, son coeur battit avec force. Qui
donc venait pour lui?

La porte s'ouvrit, le notaire parut, et, ainsi que le jour mmorable o
il tait entr dans le cabinet de Carvajan, il dit:

--J'ai l une dame qui dsirerait vous parler!

Pascal poussa un cri et s'lana. Antoinette tait devant lui, vtue de
la mme robe, coiffe du mme chapeau qu'elle portait lorsqu'elle
s'tait prsente pour intercder en faveur de son frre. Elle tait
aussi ple, mais ce n'tait pas de douleur et de crainte. Ils restrent
un instant  se regarder, elle souriante, lui tremblant. Enfin elle dit
avec une grce adorable:

--Une fois encore, il faut que je vienne  vous. Seulement, aujourd'hui,
ce n'est pas pour mon frre seul que je veux vous parler... C'est pour
tous les miens. Vous avez entrepris d'assurer notre bonheur. Eh bien, il
faut que vous le sachiez, votre oeuvre est incomplte. Robert est triste,
ma tante se dsespre, en pensant qu'ils ne vous verront plus...

Elle fit un geste de charmante coquetterie.

--Que faudrait-il donc pour vous dcider  rester?... Si vous n'tes pas
trop exigeant, peut-tre pourrons-nous vous satisfaire...

Comme il restait perdu, n'osant pas comprendre, ayant peur de parler,
Mlle de Clairefont fit un pas vers lui, et, avec une tendresse
profonde:

--Vous avez un jour, pour moi, sacrifi votre prsent, votre avenir,
donn votre vie tout entire. Voulez-vous, en change, accepter la
mienne?...

Pascal poussa un cri, ses yeux s'obscurcirent, il tendit vaguement les
bras, il sentit sur ses lvres les cheveux doux et parfums
d'Antoinette, une ivresse triomphante le saisit, et il lui sembla qu'il
tait emport en plein ciel.

* * *
* * *
* * *

Pascal et sa femme se sont installs  Paris: ils passent tous les ans
l't  Clairefont. Les prvisions de Malzeau se sont ralises. Le
jeune avocat a remport de brillants succs et, cdant aux
sollicitations de ses amis, il s'est prsent  la dputation.
Sourdement appuy par son pre, il a t nomm avec une crasante
majorit. Robert, tout  fait rang, travaille srieusement, et il est
question pour lui d'un mariage avec Mlle Saint-Andr l'ane. La
Grande Marnire, habilement dirige, est devenue une mine d'or. Le
brleur du marquis y a t install et donne d'excellents rsultats.
Antoinette, heureuse, a eu la gnrosit d'oublier le mal que son
beau-pre a fait  tous les siens. Mais elle ne le voit pas et ne parle
jamais de lui. Le jour o le tyran mourra, avec sa succession une belle
maison de retraite pour les vieillards sera construite  La Neuville. En
attendant, le bonhomme se porte trs bien et continue les affaires.
Lorsqu'on lui parle de la prosprit prodigieuse de l'exploitation
conduite par Pascal, le banquier hoche la tte et dit:

--Oui, c'est trs beau, mais, pour remettre tout sur pied, il fallait un
Carvajan.

FIN

Paris--Typ. G. Chamerot, 19, rue des Saints-Pres.--17142.





End of the Project Gutenberg EBook of La Grande Marnire, by George Ohnet

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GRANDE MARNIRE ***

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