The Project Gutenberg EBook of Souvenirs et correspondance tirs des
papiers de Mme Rcamier (2/2), by Jeanne Franoise Julie Adlade Bernard Rcamier

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Title: Souvenirs et correspondance tirs des papiers de Mme Rcamier (2/2)

Author: Jeanne Franoise Julie Adlade Bernard Rcamier

Editor: Amlie Lenormant

Release Date: August 18, 2008 [EBook #26352]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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SOUVENIRS ET CORRESPONDANCE TIRS DES PAPIERS DE MADAME RCAMIER

     Je regarde comme une chose bonne en soi que vous soyez aime et
     apprcie lorsque vous ne serez plus.

     (Lettre de BALLANCHE, t. I, p. 312.)

DEUXIME DITION

TOME SECOND

PARIS

MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES-DITEURS

1860




LIVRE V


La mise  excution des principes poss  Vrone par les souverains
allis, relativement  l'Italie et surtout  l'Espagne, amena dans le
conseil des ministres  Paris un dissentiment profond. Le duc Mathieu de
Montmorency voulait que la dclaration de la France ft conforme  celle
des autres puissances, et insistait sur le rappel immdiat de notre
ambassadeur  Madrid. M. de Villle tait d'avis d'appuyer, sans doute,
par des remontrances nergiques les dclarations trangres, mais il
entendait que M. de Lagarde, notre ministre, restt encore en Espagne.

Nous ne prtendons pas, au point de vue de la mmoire d'une femme,
crire l'histoire de la Restauration; mais on a beaucoup discut les
motifs de la sortie du ministre de M. de Montmorency, et de l'entre de
M. de Chateaubriand aux affaires, et l'on a trs-diversement apprci la
conduite des trois personnes les plus directement intresses dans le
dbat. M. de Villle a rencontr des apologistes ardents et exclusifs:
nous ne saurions accepter des loges qu'il a reus, que ce qui ne peut
lgitimement nuire aux deux amis de Mme Rcamier, Mathieu de Montmorency
et M. de Chateaubriand.

L'antagonisme mme de ces deux hommes d'tat s'explique sans qu'on soit
oblig d'avoir recours  des interprtations malicieuses ou subalternes.
Il est trs-certain que M. de Villle ne voulait auprs de lui aucun
homme qu'une supriorit, de quelque espce qu'elle fut, put rendre
prpondrant. L'importance que donnaient  M. de Montmorency son rang,
son nom, la considration qu'inspirait son caractre, lui fit d'abord
ombrage; toutefois, lorsque M. de Montmorency partit pour Vienne afin
d'y concerter l'action de la France avec celle des souverains allis, il
n'tait nullement question de donner au ministre des finances la
prsidence du conseil. C'est en Autriche seulement que M. de Montmorency
apprit cette marque clatante de faveur accorde par le roi  M. de
Villle.

J'en trouve la preuve dans une lettre de M. de Montmorency  la
vicomtesse sa femme, en date de Vienne du 15 septembre 1822.

Il s'exprime ainsi:

     Chre amie, hier et aujourd'hui se sont passs trs-bien au milieu
     d'une horrible presse d'affaires et d'une audience de l'empereur
     Alexandre dont j'ai t fort content.

     Voil donc la nouvelle positive de la _prsidence_ qui m'est
     apporte par le duc de Rauzan. J'ai fait bonne mine, surtout
     vis--vis des trangers. Mais j'en suis peu content, sans tomber
     dans les exagrations auxquelles ma mre et d'autres se livreront.

     J'en cris en toute franchise  Villle,  Sosthnes dont j'ai
     huit pages d'explications, et j'ai mme plac quelques mots
     respectueux au roi. On se doit  soi-mme quelque chose.

On le voit donc, lorsque le ministre des affaires trangres revint du
congrs  Paris, et qu'il s'leva entre lui et le nouveau prsident du
conseil un dissentiment politique, il existait dj entre eux un
refroidissement, rsultat invitable de l'impression que M. de
Montmorency avait d recevoir de la manire dont M. de Villle avait
profit de l'absence de son collgue pour se faire donner le premier
rang dans le conseil.

J'ajoute, une fois pour toutes, que lorsque dans les lettres, soit de M.
de Chateaubriand, soit de M. de Montmorency, il est question de
_Sosthnes_ ou de _Sosthnes et de ses amis_, cela doit presque
constamment dsigner l'influence de Mme du Cayla avec laquelle M. le
vicomte Sosthnes de La Rochefoucauld tait intimement li, et dont M.
de Villle s'est beaucoup servi.

Mathieu de Montmorency, fidle aux convictions de sa vie, n'hsitait pas
 lier la politique de la France envers l'Espagne avec les intrts des
puissances qui avaient fait le congrs de Vrone. L'ascendant, facile 
comprendre, qu'avait pris sur lui l'empereur Alexandre, donnait une
couleur presque russe  ses projets.

M. de Villle, entour des gens d'affaires, tranger d'ailleurs aux
grandes considrations de la politique gnrale, cdait  la mauvaise
humeur du cabinet de Saint-James, et se maintenait sans scrupule dans
une position favorable  l'Angleterre.

Le conseil fut plusieurs jours indcis entre ces deux opinions galement
animes. Enfin le 25 dcembre, aprs une longue sance tenue malgr la
solennit de la fte de Nol, le duc Mathieu de Montmorency, n'ayant pu
amener  son sentiment la majorit du conseil, crut devoir se dmettre
du portefeuille des affaires trangres.

M. de Chateaubriand, avec une supriorit de coup d'oeil incontestable,
avait entrevu entre les deux tendances opposes une direction franaise.
De Vrone mme, il crivait  Mme Rcamier: J'ai bien souffert ici,
mais j'ai triomph. L'Italie sera libre, et j'ai pour l'Espagne une ide
qui peut tout arranger, si elle est suivie. Il trouvait bon que l'on
intervnt en Espagne, mais pour le compte de la France, avec
indiffrence pour les menaces de l'Angleterre, et avec fiert  l'gard
des puissances qui auraient voulu faire de notre pays l'instrument de
leurs rsolutions.

Quand M. de Montmorency se fut retir, il est probable que M. de Villle
n'aperut pas la vraie nature des plans de M. de Chateaubriand; il se
peut que celui-ci n'ait pas jug  propos de les lui faire entirement
connatre. Mais aprs l'entre de M. de Chateaubriand dans le cabinet,
la position rciproque des deux ministres s'claircit. M. de Villle,
entran d'abord par l'ascendant de son collgue, ne dut pas voir, sans
un sentiment d'amertume, sa propre perspicacit mise en dfaut, et c'est
cette blessure secrte, trop aisment envenime par la rpugnance
constante du roi Louis XVIII pour M. de Chateaubriand, qui explique
surtout l'explosion fatale dont les consquences prparrent la chute de
la monarchie.

Il est facile de deviner combien les agitations du conseil des ministres
et la question de politique gnrale, qui tenait alors l'opinion
publique dans l'attente, devaient donner d'anxit  Mme Rcamier et
avait de gravit pour elle.

Les deux hommes dans la personne desquels les deux nuances du parti
royaliste, unanimes dans leur but, rendre au roi d'Espagne sa libert,
s'taient en quelque sorte incarnes, se trouvaient tre l'un le plus
ancien, le plus dvou, le plus fidle de ses amis, l'autre celui que
l'admiration de Mme Rcamier plaait au premier rang. La rivalit de
deux personnes aussi chres crait pour elle une situation hrisse de
difficults et de chagrins.

M. de Chateaubriand fut nomm ministre des affaires trangres, le 28
dcembre 1822.

M. Ballanche, tmoin des angoisses de celle dont il connut et partagea
toujours les inquitudes ou les impressions, lui crivait, le 20
dcembre,  l'occasion de la sortie du ministre de M. de Montmorency:

Si j'tais compltement goste, je voudrais avoir quelque grand revers
pour tre consol par vous; mais autant vos consolations sont douces 
celui qui en est l'objet, autant elles sont amres pour vous-mme. Je
sais au reste que l'_abdication_ pour laquelle vous avez un intrt si
vrai, si naf et si touchant, vous la supporteriez bien mieux, s'il n'y
avait en mme temps une _lvation_ qui trouble toutes vos sympathies
gnreuses. Au sein d'une telle perplexit et parmi de si vives
motions, savez-vous ce qu'il faut faire? Il faut tourner quelques-unes
de vos penses vers cette pauvre France qui mrite bien aussi d'avoir un
autel pieux dans votre noble coeur. Songez un peu qu'il s'agit de bien
grandes destines auprs desquelles toutes les destines individuelles,
mme celles des rois, doivent invitablement se briser.

Aimez-moi, quoique je ne sois ni _dtrn_ ni _exalt_ contre votre
gr.

La correspondance date de Londres, que nous avons dj cite, tmoigne
de la passion avec laquelle M. de Chateaubriand avait dsir prendre
part au congrs de Vrone; je ne prtends pas dissimuler davantage
l'empressement qu'il mit  accepter  la fin de 1822 le portefeuille des
affaires trangres, pas plus que je ne veux nier le regret avec lequel
Mathieu de Montmorency abandonna les affaires. Mais serait-il donc
ncessaire de faire l'apologie de l'ambition de ces deux hommes? Le
gnie de l'un, le grand nom, la vertu de l'autre, ne les plaaient-ils
pas tous deux trop haut dans l'estime et l'admiration des hommes pour
qu'un ministre pt rien ajouter  leur importance? Avec des caractres
fort dissemblables, ils avaient le mme ddain des richesses, la mme
indiffrence des honneurs. Mais pour tous deux, il s'agissait de faire
triompher une conviction, et d'attacher son nom  un grand acte public:
n'est-ce point l un sentiment qui se puisse avouer?

Cette lutte laissa entre M. de Montmorency et M. de Chateaubriand de la
froideur, mais nulle amertume. La suite de la correspondance qui sert de
base aux souvenirs que nous retraons, les bons offices que plus tard
ils se rendirent, en donneront la preuve. On peut affirmer que
l'intervention toujours adoucissante et toujours scrupuleusement sincre
de Mme Rcamier ne contribua pas mdiocrement  ce rsultat; comme le
lui crivait le bon Ballanche, c'tait surtout pour elle que ces
agitations taient amres.

Le duc de Laval Montmorency, si troitement uni d'affection, d'intrts,
de solidarit de race avec son cousin Mathieu, rend dans sa
correspondance un tmoignage trs-affectueux  la conduite pleine de
dlicatesse de Mme Rcamier dans ces circonstances pnibles. Aprs la
retraite de M. de Montmorency et l'arrive aux affaires de M. de
Chateaubriand, il lui crit, de Rome, o il remplissait les fonctions
d'ambassadeur de France:

     12 fvrier 1823.

     Votre situation est sans doute une des plus complexes, des plus
     bizarres et des plus difficiles que je connaisse; mais je suis sr
     que vous vous tirez d'affaire avec un naturel admirable, enfin que
     votre amiti ne blesse personne, et que tout le monde est content
     de vous.

Et dans une autre lettre du 26 mai:

     Quoique je ne sois pas encourag par le retour, je vous cris
     encore quelques mots. On me dit que vous vous tirez admirablement
     de toutes vos difficults, que vous portez toutes les confidences,
     que tout le monde est content, et que personne n'est trahi.

Mais il faut laisser la parole aux personnes intresses dans ce dbat.
M. de Chateaubriand n'tait point revenu du congrs, et dj les
difficults entre M. de Villle et le duc de Montmorency taient
flagrantes. Ce dernier crivait  Mme Rcamier:

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY  Mme RCAMIER.

     Paris, ce 18 dcembre.

     Vous croirez rellement, aimable amie, que je veux vous tenir en
     charte prive, et hier soir je n'ai pas mme eu le bonheur d'en
     profiter. J'en ai t dsol. Jusqu' onze heures j'ai voulu
     conserver l'esprance d'aller  cette chre Abbaye. Je veux m'en
     ddommager aujourd'hui entre quatre et cinq heures.

     Votre second et trs-second ami arrivera incessamment, demain ou
     aprs-demain au plus tard. J'ai beaucoup  vous parler de ses
     dispositions qui pourraient me faire sourire, si la chose n'tait
     beaucoup plus grave.

     Je vous renouvelle mes tendres hommages.

LE VICOMTE DE CHATEAUBRIAND  Mme RCAMIER.

     Paris, 1822.

     J'ai vu Polignac. Je lui ai dclar que la _chute_ de Villle
     tait la _mienne_, et que j'avais li mon sort au sien, par la
     raison que lui seul avait t franc et loyal pour moi. Vous voyez
     qu'il n'y a pas de quoi s'inquiter. J'ai dclar en mme temps 
     Polignac que je n'tais point l'ennemi de M. de Montmorency, et que
     loin de dsirer sa place et de rester  favoriser les ambitions et
     les partis, j'allais retourner  Londres.

     Quant  vous, je vous aime plus que ma vie. De quoi vous
     plaignez-vous? Je souffre horriblement, mais je suis  vous, peines
     et plaisirs, joies et douleurs.  demain.

LE MME.

     26 dcembre.

     Vous verrez par la lettre  Villle, dont je vous envoie la copie,
     que Mathieu a donn sa dmission hier au soir et que Villle m'a
     propos le portefeuille par ordre du roi. Je l'ai _refus_. Mathieu
     ne valait pas ce sacrifice par la manire dont il a t avec moi,
     mais je devais cela  _vous_ et  ma loyaut. Ne parlez pas de ma
     lettre  Mathieu. Il est singulier qu'il ne vous ait rien dit de ce
     qui s'est pass hier au soir. Se serait-il ravis et aurait-il
     repris la dmission? J'ai au moins fait preuve de sincrit. On ne
     dira plus que je suis ambitieux. J'aurais bien dsir vous voir un
     moment  une heure et demie.

LE MME.

     Samedi matin.

     On est toujours bien agit. Il y a un tel cri de l'opinion pour me
     pousser dans le ministre qu'il est difficile que mes pauvres
     diables d'amis ne soient pas obligs de me recevoir parmi eux. Nous
     parlerons de tout cela  quatre heures. Je souffre horriblement.

LE MME

     Mardi matin.

     Je n'ai pas dormi. Ma pauvre tte, sans compter le coeur, est bien
     malade. Je suis bien dgot ce matin, et je voudrais qu'on n'et
     jamais pens  cela. J'espre encore que le _matre_ refusera sa
     signature. Nous ne saurons rien aujourd'hui, et cette attente est
     bien pnible. Je vous verrai  notre heure. Vous me donnerez la
     force que je n'ai plus.

LE MME.

     Samedi, 10 heures.

     J'ai refus Villle  midi. Le roi m'a envoy chercher  quatre et
     m'a tenu une heure et demie  me prcher, et moi rsistant. Il m'a
     donn enfin l'_ordre_ d'obir. J'ai obi. Me voil rest auprs de
     vous. Mais je prirai dans le ministre.  vous!

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY  Mme RCAMIER.

     Val-du-Loup, ce 31 dcembre 1822.

     J'avais la confiance de recevoir une lettre de vous, aimable amie,
     quoique vous aimiez peu  crire; je ne vous en fais nullement le
     reproche: car c'tait aussi  moi  vous prvenir, d'aprs la
     manire si bonne, si dlicate dont vous avez t pour moi dans
     cette occasion. Mon coeur en garde un profond souvenir. Je vous
     plains rellement de vous trouver ainsi place entre un ministre
     sortant et un ministre entrant  la mme place: outre l'ennui des
     ptitions qui ne feront que changer d'adresse, nos rapports gts
     et nos deux dernires lettres en particulier vous causeront un
     sentiment pnible, que je voudrais adoucir. Vous me reprocherez
     peut-tre d'avoir t un peu sec; il fallait l'tre ou prendre la
     chose au sensible, ce qui tait une vritable duperie.

     Je causerai de tout cela avec vous demain  huit heures; c'est mon
     rendez-vous de bonne anne auquel je tiens beaucoup.

     Le temps est triste, surtout depuis la neige, la solitude
     profonde; mais tout cela est trs-supportable. Ce qui le serait
     moins, ce serait l'absence de mes amis.

     Adieu, adieu. Vous savez quelle place vous occupez. Hommages bien
     tendres.

M. DE CHATEAUBRIAND  Mme RCAMIER.

     1er janvier 1823.

     Combien de fois vous ai-je dj souhait la bonne anne depuis que
     je vous aime? Cela fait frmir. Mais ma dernire anne sera pour
     vous, comme aurait t la premire, si je vous avais connue. J'ai
     encore couch rue de l'Universit. C'est ce soir que je passe les
     ponts. J'irai ce soir vous prsenter mes respects accoutums.

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY  Mme RCAMIER.

     Paris, ce 2 janvier 1823.

     Je veux, aimable amie, vous donner tout de suite des nouvelles de
     la conversation qui vous inquitait[1]. J'en sors. Je n'ai eu qu'
     me dfendre des empressements, des excuses, des protestations. Je
     crois y avoir rpondu assez simplement, sans humeur, colre ni
     faiblesse, et j'ai pass promptement aux dtails d'affaires que
     j'avais  _lui_ donner et qu'_il_ a trs-bien reus. Nous nous
     sommes quitts sur le terrain o nous devons rester et qui n'a rien
     d'embarrassant pour vous en particulier.

     Je vous renouvelle mes tendres hommages et mes regrets de ne pas
     aller vous les porter moi-mme. Je vous demande des nouvelles de
     votre sant et le _Phdon_ qui me nourrira de hautes penses dans
     la retraite.

LE VICOMTE DE CHATEAUBRIAND  Mme RCAMIER.

     Mardi matin.

     Je vais ce soir coucher dans ce lit de ministre, qui n'tait pas
     fait pour moi, o l'on ne dort gure, et o l'on reste peu. Il me
     semble qu'en passant les ponts je m'loigne de vous, et que je vais
     faire un long voyage. Cela me crve le coeur. Mais je ferai mentir
     le pressentiment. Je vous verrai tous les jours, et  notre heure,
     dans votre petite cellule. Je vous crirai tous les jours. Vous
     m'crirez pour me consoler et me soutenir. J'en ai, je vous assure,
     grand besoin. Vous verrai-je aujourd'hui? Faites-le moi dire par un
     mot,  deux heures.

      vous pour la vie.

Benjamin Constant eut cette anne-l deux procs de presse, l'un 
l'occasion d'une _Lettre  M. Mangin, procureur gnral prs la cour de
Poitiers_, et l'autre pour une autre _Lettre adresse  M. de Carrre,
sous-prfet de Saumur_. Ces deux procs furent jugs en appel le 6 et le
13 fvrier 1823. Pour le premier, il avait t condamn  un mois de
prison et cinq cents francs d'amende; pour le second, la peine tait de
six semaines et de cent francs.

Benjamin Constant ne venait plus qu' de rares intervalles chez Mme
Rcamier, mais il tait assur de trouver en elle, sinon une sympathie
absolue, du moins un intrt fidle, et il y eut recours. L'appui de M.
de Chateaubriand lui fut trs-utile dans la circonstance de cette double
poursuite.

BENJAMIN CONSTANT  Mme RCAMIER.

     Le 5 fvrier 1823.

     Pardon, Madame, de vous importuner encore. Heureusement que tout
     se dcidera demain, et que vous n'en entendrez plus parler.

     J'apprends que ce sont les congrgations prsides par M. de
     Lavau, et surtout M. de Lavau lui-mme, qui tiennent  ce que je
     sois condamn. Il y a eu chez lui une runion o il a fortement
     recommand  de jeunes conseillers, qui n'avaient pas coopr au
     premier jugement, d'tre  l'audience de demain pour prendre leur
     revanche. Je sais de vous, Madame, que M. de Chateaubriand
     n'approuve pas la marche et l'influence de ces congrgations. Si
     vous aviez donc le temps de lui faire savoir qu'il est probable
     qu'elles rendront ses bonnes intentions infructueuses, cela me
     servirait beaucoup. Mais il n'y a plus qu'aujourd'hui, puisque la
     chose se juge demain  dix heures.

     J'ajouterai qu'il sera bien plus scandaleux de me condamner pour
     une cause o j'ai t indignement insult dans la personne de ma
     femme. J'en montrerai bien l'indignit dans ma plaidoirie, et il me
     semble qu'une telle condamnation serait une tache pour un ministre
     qui doit avoir quelque chose de chevaleresque.

     Adieu, Madame, faites pour moi ce que vous pourrez, et agrez mes
     tendres et respectueux hommages.

LE MME.

     Le 6 fvrier.

     Vous savez dj, Madame, le rsultat de la sance. J'ai le bonheur
     de rapporter  vous tout ce qu'il y a de bon, j'aime  mettre  vos
     pieds l'hommage de ma reconnaissance. Vous m'avez forc  me
     rduire  ce sentiment; aussi y plac-je tout ce que vous n'avez
     pas voulu tolrer dans un autre; c'est bien la reconnaissance la
     plus vive qui ait jamais t, et pour peu qu'elle ost, elle
     s'appellerait autrement. Je ne bats pourtant encore que d'une aile:
     j'ai encore une affaire et une prison dont il faut que vous me
     tiriez. Mais j'y compte tellement que je n'ai plus aucune
     inquitude.

     J'irai vous voir demain, si vous le permettez.

     Mille tendres et fidles hommages.

     B. C.

     J'ai su que M. de Chateaubriand avait t parfait. Le talent est
     toujours une vertu.

M. DE CHATEAUBRIAND  Mme RCAMIER.

     Paris, 5 fvrier.

     J'ai vu le garde des sceaux. Il est trs-bien pour M. de Constant,
     et j'espre que nous aurons commutation de peine, c'est--dire la
     simple amende[2].

     Je vais crire pour M. Arnault. Le talent doit avoir des
     privilges. C'est la plus vieille aristocratie et la plus sre que
     je connaisse.

LE MME.

     8 fvrier.

     Je suis sorti de la sance  sept heures. Je n'ai pas eu occasion
     de parler. Je suis seulement mont  la tribune pour rpondre au
     gnral Foy qui m'avait interpell. J'ai dit une douzaine de
     phrases trs-bien, car j'tais en colre. J'ai eu beaucoup de
     _bravo!_

     Je saurai ce que c'est que vos deux hommes.  demain. Je m'habille
     pour ce maudit bal. Ne soyez pas dcourage.

LE MME.

     Dimanche, 23.

     Je n'ai pu vous voir hier, la Chambre des pairs a fini trop tard.
     Aujourd'hui je passerai la journe au conseil chez le roi et dans
     mon salon, et je travaillerai toute la nuit pour parler peut-tre
     demain: mon discours n'est pas prt[3]. Le _Constitutionnel_ rpte
     ce matin que j'ai lu le discours  l'Abbaye-au-Bois. Vous voyez
     comment vos amis vous servent et comment ils sont bien informs.
     Allons, faites des voeux pour moi comme j'en fais pour vous! Demain
     ou mardi sera un jour dcisif dans ma carrire politique.

     Je vous aime et cela me soutient. Aprs le discours je serai plus
     libre et tout  vous!

LE MME.

     Vendredi, 18.

     Plusieurs ambassadeurs trangers sont venus me prier de rpondre
     au discours de M. Canning[4]. Ils m'ont trouv travaillant au
     discours qu'ils me demandaient. Vous sentez que pourtant cela a un
     peu rchauff ma verve, en me promettant un succs en Europe. Je
     vais m'ensevelir dans mon travail et je vous le montrerai. Mais je
     ne pourrai vous voir aujourd'hui: voil le contre-poids  ma joie
     politique. Pardonnez-moi et aimez-moi un peu pour ma gloire. 
     demain! Salvandy a aujourd'hui veng les _Dbats_[5].

On se rappelle que Mme Joseph Bonaparte, aprs le mariage de sa fille,
avait l'anne prcdente annonc l'intention d'aller avec ses enfants
rejoindre le comte de Survilliers en Amrique, et quel obligeant
empressement elle avait trouv dans M. de Montmorency, alors ministre
des affaires trangres, pour accorder une autorisation de prolongation
de sjour  Bruxelles en faveur de son gendre; elle ne rencontra pas une
moindre bienveillance dans l'administration de M. de Chateaubriand: on
le verra par les deux billets suivants.

LA REINE DE SUDE  Mme RCAMIER.

     Paris, le 20 mai 1823.

     Mme Joseph profitera de la permission qu'on veut bien lui accorder
     de venir momentanment  Paris, si la circonstance l'exige, sous le
     nom de Mme la comtesse de Villeneuve sa soeur, afin de garder le
     plus grand incognito pendant le temps qu'elle y restera.

     Sa demeure actuelle est  Bruxelles, sous le nom de Mme la
     comtesse de Survilliers.

     Un mot que Son Excellence daignerait en dire  M. le baron de
     Fagel, pour en prvenir son gouvernement, viterait toute
     difficult pour le dpart de Bruxelles. Je remercie la belle dame
     et la prie d'exprimer au plus obligeant et au plus aimable des
     ministres toute la reconnaissance dont je suis pntre.

     DSIRE.

M. DE CHATEAUBRIAND  Mme RCAMIER.

     Dimanche matin.

     J'ai crit ce matin pour votre reine. Le conseil qui a lieu le
     mardi est avanc d'un jour et aura lieu demain lundi. C'est deux
     jours sans vous voir, en comptant celui-ci; c'est bien long! Demain
     je vous crirai et surtout parce qu'hier vous tiez un peu en train
     d'tre triste. Je ne souhaite que votre joie et tous les biens:
     ceux que j'ai et ceux que je n'ai pas!

M. DE CHATEAUBRIAND.

     6 juin.

     Encore conseil! les affaires me tueront, surtout si je suis
     longtemps sans vous voir, mais lundi sera le jour de ma dlivrance.
     Demain pourtant, dt l'Europe aller au fond de l'eau, je vous
     verrai.  vous!  vous!

LE MME.

     5 heures.

     J'ai pass trois quarts d'heure seul dans la petite cellule, vous
     esprant, vous appelant, et pourtant heureux de me trouver au
     milieu de vos livres, de vos fleurs et de tout ce qui vit avec
     vous! Il faut pourtant arranger notre vie autrement, car je ne sais
     que devenir sans vous. Si on avait laiss ce malheureux ministre
     rue du Bac, je serais  votre porte. Tchez de m'crire un petit
     mot. Comment avez-vous pu sortir  notre heure? Ne pouviez-vous
     m'attendre un peu? Il vous est bien facile de vous passer de moi.
     Moi, j'avais tout quitt pour venir  vous.

LE MME.

     Dimanche, 5 heures.

     De grandes nouvelles et des courriers ont pris tout mon temps. Les
     corts  Sville, avant d'emmener le roi, ont dclar qu'il tait
     fou, ont prononc sa dchance, et nomm une rgence
     rvolutionnaire. Ceci finit misrablement l'affaire. Les corts ne
     sont plus qu'une faction sans autorit et qui va expirer[6].

LE MME.

     Chambre des dputs, vendredi soir.

     Ne m'en voulez pas, je vous en supplie. Je suis dans un moment
     dplorable. Entre les deux Chambres o je cours, croyant toujours
     parler et ne parlant jamais, et les courriers, et les perscutions
     de l'Europe et de l'intrieur. J'espre que tout cela finira
     demain. Grce, mille fois grce. Plaignez-moi, ne m'en voulez pas,
     gardez-moi votre anglique bont.  demain mon pardon, ou plutt
     des consolations pour ce que je souffre.

Aussitt que M. de Chateaubriand eut connu Mme Rcamier, il dsira
mettre sa femme en rapports avec elle, et il l'amena  l'Abbaye-au-Bois.
Il se forma entre ces deux dames une relation qui, sans tre intime, fut
toujours gracieuse et obligeante.

Mme de Chateaubriand, qui avait une me leve, des affections vives et
profondes, un dvouement rel et l'admiration la plus entire pour son
mari, avait infiniment plus d'esprit et d'originalit que de prudence et
de raison; sa tendresse, fort exigeante sur ce qui lui semblait d 
l'objet de son culte, avait trop souvent pour rsultat d'agiter,
d'inquiter ou d'irriter M. de Chateaubriand.--Elle affichait la
prtention de ne pas connatre les oeuvres littraires de l'homme dont
elle tait fire de porter le nom; mais cette prtention tait trs-mal
fonde, et plus d'une fois on l'a surprise lisant quelque livre de son
mari.

Mme de Chateaubriand contait agrablement; elle avait une politesse
parfaite, des manires extrmement distingues, mais l'humeur ingale.
Ce qui ne variait point chez elle, c'tait la charit: une charit
active, entendue, qui savait organiser, et dans laquelle elle mettait de
la constance et de la suite.--Elle tait de taille moyenne, ses yeux
taient beaux; son visage portait la trace visible de la petite vrole,
et sa sant toujours chancelante la rduisait  une maigreur quasi
diaphane. C'tait, en un mot, une personne bonne et gnreuse, mais
impossible  prvoir, et peu commode  vivre.

On verra par la suite de cette correspondance combien elle comptait sur
l'influence salutaire de Mme Rcamier, et avec quelle confiance elle y
recourait.

LA VICOMTESSE DE CHATEAUBRIAND  Mme RCAMIER.

     Septembre 1823.

     Vous tes toujours, Madame, notre port dans la tempte. C'est donc
     encore  votre bont que j'ai recours pour tcher de pntrer dans
     les secrets de notre _capricieux immortel_[7]. Notre chapelle est
     prte, elle est charmante, il n'y manque plus que le tableau; mais
     quand arrivera-t-il? M. Grard me l'avait positivement promis pour
     le 1er octobre. Je n'ose lui rappeler sa promesse, dans la crainte
     d'en reculer encore l'excution. Il n'y a donc que vous, Madame,
     qui, avec toutes vos sductions, puissiez l'amener  achever sa
     charit promptement et de bonne grce. Dites-lui, si vous en
     trouvez l'occasion, que si _la niche_ destine  la sainte ne peut
     rien ajouter  un chef-d'oeuvre, au moins elle ne le gtera pas. Le
     _jour_ est admirable, et la couleur du stuc telle qu'un peintre la
     pourrait choisir. M. Huyot m'avait conseill de lui envoyer le
     cadre qui est trs-beau; mais peut-tre prfre-t-il, comme il en
     avait l'intention, faire apporter son tableau  l'Infirmerie, avant
     qu'il soit achev, et le faire placer dans l'endroit qui lui est
     destin, afin de voir s'il n'y aurait point  donner quelques coups
     de pinceau, dpendant de la disposition du jour. Aurez-vous encore
     l'extrme bont, Madame, de lui demander si cet arrangement lui
     convient, et quel jour il voudrait fixer? Tout serait prpar pour
     qu'il n'y et point d'importun; ce qui serait trop aimable, ce
     serait de venir ce jour-l avec lui djeuner  l'Infirmerie mme,
     avec les oeufs et le bon lait de la soeur _Sophie_.

     Je ne sais comment vous demander assez de pardons de toutes mes
     importunits; mais votre indulgence est infatigable, lorsqu'il
     s'agit de cooprer  une bonne oeuvre.

     Recevez, je vous prie, tous mes regrets de ne pouvoir aller vous
     prsenter moi-mme ma requte, et veuillez ne pas douter, Madame,
     de tous les sentiments qui m'attachent si tendrement et si
     inaltrablement  vous.

     LA VICOMTESSE DE CHATEAUBRIAND.

M. CHATEAUBRIAND  Mme RCAMIER.

     Samedi matin.

     Je n'ai pu crire hier matin. J'ai t oblig d'aller chez le roi.
     Nous sommes dans un moment d'o dpend notre avenir. Chaque dpche
     tlgraphique peut nous apprendre la plus grande nouvelle. Rien
     n'est arriv, rien n'arrivera peut-tre encore de quelques jours.
     Mais ces jours seront des jours de perplexit. Aurons-nous pris, ou
     aurons-nous manqu de prendre l'le de Lon? Tout est l.

     Je suis accabl de confrences et de courriers. Pour comble de
     maux, je ne pourrai vous voir encore aujourd'hui, mais  quelque
     chose le malheur est bon, et cela me fera rompre la fatalit du
     dimanche. Demain  notre heure. J'irai vous conter tout. Vous tes
     pourtant un ange cruel et vous ne mritez gure d'avoir un esclave
     aussi soumis.

     Ballanche a dn chez moi hier. J'ai eu soin d'carter toute
     conversation politique. Cela m'a fait grand plaisir de voir chez
     moi le vieil ami.

LE MME.

     Jeudi matin.

     Nous sommes bien tourments par une nouvelle tlgraphique qui
     nous annonce, de Bayonne, que le roi d'Espagne est dlivr, et
     pourtant nous ne croyons pas  cette nouvelle. Vous savez ce que
     c'est que des esprances dont on sent la fausset et que pourtant
     on veut croire par faiblesse. Mais moi, ai-je l'espoir de vous voir
     samedi soir  sept heures?

LE MME.

     5 heures.

     Une dpche tlgraphique annonce que le roi d'Espagne est libre
     et qu'il sera le 29 (jour de la naissance du duc de Bordeaux) au
     milieu de nos soldats. Je vous verrai  neuf heures un moment.

Ce ne fut que le 1er octobre 1823, que le roi et la reine d'Espagne,
rendus enfin  la libert, s'embarqurent  Cadix pour rejoindre 
Port-Sainte-Marie le duc d'Angoulme et l'arme franaise libratrice.

M. DE CHATEAUBRIAND  Mme RCAMIER.

     Mercredi, 2 heures du matin.

     Je suis sorti hier trop tard du conseil pour aller chez vous
     aujourd'hui. Je crains que ma correspondance d'Espagne ne me
     retienne au del de notre heure. Je suis dsol des dcrets de ce
     roi et je tche de prvenir le mal. Je croyais tre libre aprs la
     guerre d'Espagne, mais je vois que les affaires psent sur moi plus
     que jamais. Si je ne suis pas  l'Abbaye  six heures et demie,
     c'est que je n'aurai pu finir. Je dne chez M. de Coss, et aprs
     le dner, je vais avec Mme de Chateaubriand chez le duc d'Orlans.
     Demain  huit heures du soir, si vous y consentez, j'irai  la
     petite cellule, quoique vous ayez t bien rude la dernire fois. 
     demain! Je suis bien las et il me prend vingt fois par jour envie
     de planter tout l.

LE MME.

     Dimanche matin.

     Je n'ai pu vous crire hier. J'ai t presque malade, c'est--dire
     trs-souffrant, et je le suis encore. Je me suis acquitt de la
     commission de M. Grard et, je vous assure, uniquement pour lui;
     car si je m'oppose de toutes mes forces aux actes arbitraires, j'ai
     une grande rpugnance  dranger le cours de la justice.
     J'insisterai pourtant. Le gnie exerce sur moi la sduction que
     cette jeune femme, dites-vous, a exerce sur cet homme qui la
     enleve, et quand vous venez mler votre puissance  celle du
     talent, il faut bien que j'obisse.

      ce soir.

LE MME.

     Paris, 7 octobre.

     Si le conseil finit de bonne heure, je vous verrai un moment. Je
     veux vous dire ce matin une chose qui me blesse. M. de Broglie, ou
     Mme de Broglie, a crit  Paris que j'avais demand l'expulsion de
     M. _Comte_ de la Suisse et que c'tait une vengeance du
     _Conservateur_ sur le _Censeur_. C'est bien mal me connatre: je ne
     suis pas perscuteur de mon mtier, et j'aime plus la libert que
     ceux qui s'en font les champions exclusifs. J'ignorais mme que M.
     _Comte_ ft en Suisse, lorsqu'un _Monsieur_ vint me dire qu'on
     allait le renvoyer de Lausanne et qu'il me demandait de
     m'intresser  lui. Je lui rpondis qu'apparemment M. _Comte_ tait
     renvoy par mesure de police; que je m'en informerais et que je
     verrais ce qu'il me serait possible de faire pour lui. J'en parlai
     effectivement  M. Franchet qui m'assura que M. Comte tait  la
     tte de tous nos rvolutionnaires en Suisse et qu'il y prchait les
     principes les plus opposs au gouvernement des Bourbons. Voil
     l'exacte vrit; c'est tout ce que je sais de M. _Comte_. Je n'ai
     pas crit un mot de lui  l'ambassadeur. Son nom ne s'est jamais
     prsent  mon esprit ni sous ma plume. Il est vrai que le
     _Monsieur_, son ami, m'a dit que ce M. _Comte_ irait en Angleterre
     crire des choses terribles contre moi: cette menace me tenta un
     moment, et j'eus la mauvaise pense de faire donner  M. _Comte_ la
     libert d'aller crire de si grandes choses, car je suis partisan
     dcid de la libert de la presse; mais je repoussai cette
     inspiration du diable, et j'oubliai M. _Comte_ de nouveau, ou
     plutt je ne songeai qu' lui rendre service. Vous me connaissez
     assez pour savoir si je vous dis ici la pure vrit.

     Dans ce moment, on sollicite mon intrt pour un bon rgicide qui
     ne demande qu' respirer l'innocence et la paix dans les valles de
     la Suisse, et je vais m'occuper de cet honnte homme, et voir si je
     puis lui procurer le bonheur champtre si bien fait pour son me
     simple et nave. Si j'en suis l, comment imaginer que je perscute
     M. _Comte_ qui n'a d'autre tort  mes yeux que d'crire lourdement
     et ennuyeusement, autant qu'il m'en souvient pour avoir lu un
     article de lui contre le roi, il y a sept ou huit ans? Dfendez-moi
     auprs de vos injustes amis.

L'importance des vnements dont la correspondance de M. de
Chateaubriand tait remplie pendant les premiers mois de son ministre
nous a dcid  donner ses lettres presque sans interruption.

Grce  la rsolution et  l'nergie qu'il sut imprimer  l'intervention
de la France dans les affaires d'Espagne, Ferdinand tait libre, la
maison de Bourbon comptait une belle et vaillante arme, le prestige des
succs militaires environnait la monarchie, et M. le Dauphin avait
noblement pris sa part dans les fatigues et la gloire de la campagne. M.
de Chateaubriand pouvait donc tre fier d'un rsultat auquel il avait
puissamment contribu.

Mais tout en s'associant  la joie et au triomphe de son illustre ami,
Mme Rcamier n'en sentait pas moins avec tristesse les pines que
l'arrive de M. de Chateaubriand au pouvoir avait semes dans le cercle
de ses affections les plus intimes. Les visites quotidiennes de M. de
Chateaubriand  l'Abbaye-au-Bois taient bien souvent dranges, soit
par les runions du conseil, soit par les sances des Chambres; et le
trouble n'tait pas seulement dans les habitudes: l'humeur de l'minent
crivain n'avait pas rsist  la sorte d'enivrement que le succs, le
bruit, le monde amnent facilement pour des imaginations ardentes et
mobiles. Son empressement n'tait pas moindre, son amiti n'tait point
attidie, mais Mme Rcamier n'y sentait plus cette nuance de
respectueuse rserve qui appartient aux durables sentiments que seuls
elle voulait inspirer: le souffle d'un monde frivole et adulateur avait
passagrement altr cette pure affection. D'un autre ct, la blessure
d'amour-propre de M. de Montmorency, que ses sentiments religieux ne
tardrent pas  faire disparatre, tait encore toute vive dans ces
premiers moments. Il mettait le soin le plus aimable et le plus tendre 
ne pas exprimer son mcontentement, et s'appliquait  rendre, autant
qu'il tait en lui, la position de Mme Rcamier moins pnible, entre son
rival triomphant et lui-mme; mais l'agitation tait grande dans les
mes.

Au milieu de ces tristesses et de ces difficults, la nice de Mme
Rcamier, celle qu'elle traitait et aimait comme une fille, tomba
gravement malade de la poitrine. Lorsque l'tat aigu eut fait place  la
convalescence, M. de Montmorency insista pour qu'on lui ft respirer
l'air de la campagne, dans la solitude de la Valle-aux-Loups, o
presque chaque anne Mme Rcamier avait t chercher un doux et trop
court repos.  l'automne, les mdecins ne dissimulrent point que la
rigueur d'un hiver pass  Paris pouvait tre fort nuisible  une sant
dlicate aprs l'chec d'une maladie vive; ils insistaient pour le
sjour du midi. La tendresse inquite de Mme Rcamier la dcida  partir
pour l'Italie. Elle quitta Paris le 2 novembre 1823.

Le fidle Ballanche, avec la simplicit de son absolu dvouement, partit
en mme temps que Mme Rcamier, sans avoir mme eu la pense qu'il pt
faire autrement; M. Ampre demanda la permission de se joindre  la
petite caravane qui devait voyager lentement, et Mathieu de Montmorency,
en prenant cong de son amie, se promettait de lui faire, au milieu du
carme, une visite dans la ville sainte, que sa pit lui donnait depuis
longtemps un dsir trs-vif de connatre, et o la prsence de son
cousin le duc de Laval lui offrait un attrait de plus. Ce dernier
projet, comme on le verra, ne se ralisa point.

Nous allons maintenant donner, sans les interrompre, les lettres
adresses  Mme Rcamier par M. de Chateaubriand et M. de Montmorency,
dans les jours qui prcdrent et qui suivirent son dpart, jusqu'au
moment de son arrive  Rome.

M. DE CHATEAUBRIAND  Mme RCAMIER.

     25 octobre.

     Non, vous n'aurez pas dit adieu  toutes les joies de la terre; si
     vous parlez, vous reviendrez bientt, et vous me retrouverez tel
     que j'ai t et tel que je serai toujours pour vous. Ne m'accusez
     pas de ce que vous faites vous-mme. J'irai vous voir en sortant du
     conseil. J'ai mis les noms de Mme Thibaudeau et de M. Voutier  ma
     porte. Je vous aime de toute mon me, et rien ne pourra m'empcher
     de vous aimer, ni votre parti, ni votre injustice.

LE MME.

     Mardi matin, 28 octobre.

     Vous voyez bien que vous vous tes trompe. Ce voyage tait
     trs-inutile. Si vous partez, vous reviendrez au moins promptement,
     et vous me retrouverez  votre retour tel que vous m'aurez laiss,
     c'est--dire le plus tendrement, le plus sincrement attach 
     vous. Je suis bon  _l'user_; je ne me lasse jamais, et si j'avais
     plus d'annes  vivre, mon dernier jour serait encore embelli et
     rempli de votre image.

      quatre heures et demie, je serai dans la petite cellule qui sera
     la mienne pendant votre absence.

LE MME.

     2 novembre 1823

     Craignant toujours de vous faire quelque peine, lorsque vous
     comptez pour rien les miennes, je vous cris ce mot sur les
     chemins, de peur de manquer votre passage  Lyon. Je serai jeudi 
     Paris et vous n'y serez plus: vous l'avez voulu. Me
     retrouverez-vous  votre retour? Apparemment, peu vous importe.
     Quand on a le courage, comme vous, de tout briser, qu'importe en
     effet l'avenir? Pourtant je vous attendrai; si j'y suis, vous me
     retrouverez tel que vous m'avez laiss, plein de vous, et n'ayant
     pas cess de vous aimer. Je vous crirai  Turin et puis 
     Florence.

LE MME.

     Paris, le 7 novembre 1823.

     Je vous cris ce petit mot  Lyon,  mon retour  Paris, en mme
     temps que je vous cris  Turin. Je vous ai encore crit  Lyon, en
     courant les chemins. Mettez sur le compte de mon exactitude ce qui
     est l'effet de mes sentiments, c'est votre coutume d'tre injuste.
     Malgr tout cela, vous reviendrez; vous ne serez pas mme
     longtemps. Vous reconnatrez que vous vous tes trompe. Le billet
     de vous que j'ai trouv ici en arrivant m'a fait voir que la joie
     d'Amlie vous faisait une sorte de plaisir, et que vous repreniez
     un peu  la _justice_ et  l'esprance. Croyez-moi, rien n'est
     chang, et vous en conviendrez un jour.

     Souvenez-vous de tout ce que je vous ai dit sur le manuscrit.

LE MME.

     Paris, le 7 novembre 1823.

     Vous avez pass les Alpes que je ne repasserai plus; vous tes
     dans le beau pays o j'tais l'anne dernire  la mme poque.
     Vous vous loignez de vos amis. Ces amis ne sont plus jeunes; le
     temps qu'ils perdent est irrparable. Vous avancez cette absence
     qui commence tt et ne finit plus. Mais enfin vous l'avez voulu.
     Vous me direz, quand vous serez de retour, si vous avez vu l'Italie
     avec les mmes yeux qu'autrefois; si les ruines vous ont dit la
     mme chose, et si le changement, qui est survenu en vous, ne s'est
     point tendu  ce qui vous aura environne. Mais je ne veux point
     attrister votre voyage: avant tout, que vos peines ne vous viennent
     jamais de moi.

     Je ne vous parle point de politique. Vous tes trop heureuse de
     n'entendre parler ni de chambres, ni de ministres, ni de journaux;
     tout cela vous reviendra assez dans votre cellule. Jouissez bien de
     votre libert. Revenez le plus tt possible. Je tcherai de vivre
     jusqu' votre retour. Je souffre cependant.

LE MME.

     Paris, le 15 novembre 1823.

     Je vous ai crit deux fois  Lyon, une fois  Turin, et vous ne
     m'avez pas rpondu. J'ai su par le duc de Doudeauville que vous
     tiez arrive  Lyon, et j'ai t rduit  apprendre de vos
     nouvelles par les autres. Je ne vous rpterai pas le lieu commun
     que ce sont ceux qui restent qui sont le plus  plaindre. Vous avez
     pris votre parti si vite, que vous avez sans doute t persuade
     que vous seriez heureuse: peu importe le reste. Je vous le souhaite
     du fond de l'me, ce bonheur que vous mritez, mme lorsque vous
     affligez vos amis. Ma vie maintenant se droule vite. Je ne
     descends plus, je tombe, et je ne puis, dans la rapidit de ma
     chute, que faire des voeux pour vous, que je laisse aprs moi sur la
     pente. Je me reproche de vous attrister peut-tre au milieu du beau
     pays que vous parcourez. Saluez pour moi les montagnes, les riantes
     valles que sans doute je ne reverrai plus. Je ne vous parle point
     de politique. Elle va bien, mais ce sont des conversations
     rserves pour la petite cellule; revenez-y, Horace, dont vous
     allez voir la retraite, disait qu'il faut renfermer dans un petit
     espace nos longues esprances. J'espre pourtant bientt une lettre
     de vous. Je vous crirai  Rome. Si mes lettres adresses  Turin
     et  Florence ne vous taient pas parvenues, faites-vous les
     renvoyer  Rome.

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY  Mme RCAMIER.

     Paris, ce 29 novembre 1823.

     C'est  Dampierre, o j'ai t passer sept  huit jours d'adieux
     pour cette anne, que j'ai reu votre petite lettre date du 18
     novembre. Elle m'a fait grand plaisir, puisque voil ce Mont Cenis
     pass; vous avez atteint un plus beau soleil, un climat doux,
     pendant que nous sommes depuis une semaine dans les plus pais
     brouillards.--Amlie se trouve dj mieux: c'est une vraie
     consolation et la seule que je puisse recevoir de votre absence.
     Vous savez quels tendres voeux vous accompagnent, et pour elle et
     pour vous-mme. Je doute qu'une lettre puisse encore vous rejoindre
      Florence que vous m'indiquez et o je projetais bien de vous
     faire trouver un petit mot chez M. de la Maisonfort[8],  qui vous
     ne pouvez pas chapper. Mais j'envoie toujours ceci  M. Rcamier
     qui m'a fait prvenir d'une bonne et rapide occasion.--Nous sommes
     ici  peu prs dans la mme position, disputant sur la septennalit
     et la dissolution.--Un homme de vos amis[9] a pris la plume: c'est
     peut-tre trop souvent. Je suis du reste, comme vous croyez,
     beaucoup moins au courant de ses nouvelles. Nous nous sommes
     rencontrs en bon lieu, et j'ai trouv que ce qu'il y avait de plus
     simple, c'tait de nous parler de vous. Il m'a dit n'avoir pas eu
     une seule fois de vos nouvelles: je trouvais moi-mme que c'tait
     trop peu, quoique je dsire que vous ne vous fatiguiez pas trop
     surtout  _certaines_ lettres; j'ai cependant dit que je croyais
     tre sr que vous en aviez crit une.

     Je pense, surtout pour les envier, aux amis qui vont avoir le
     bonheur de vous voir, de vous recevoir. J'ai reu une trs-aimable
     lettre de la duchesse[10], de Naples o elle a t voir les
     Clifford et son beau-fils. Adrien vous parlera peut-tre d'un petit
     intrt d'amour-propre sur lequel mon amiti ne veut pas garder un
     silence affect. Les journaux vous auront dit que j'avais eu la
     grand'croix de Saint-Charles[11]. Je voulais le trouver simple,
     puisque deux autres n'avaient pas t traits autrement. Mais on
     dit aujourd'hui qu'ils sont parvenus  se faire accorder mieux, et
     alors je pourrais tre bless du rapprochement. C'est assez
     misrable, et cela m'ennuie sans y ajouter trop d'importance.

     Adieu, aimable amie, parlez de moi  votre nice, aux voyageurs
     qui vous auront srement rejointe. Vous savez ce qui manque chaque
     soir  ma journe.

     Adieu, adieu.

     Nous sommes dans l'attente de la rception de M. le duc
     d'Angoulme pour mardi prochain.

M. DE CHATEAUBRIAND  Mme RCAMIER.

     Paris, le 29 novembre 1823.

     Je crains que ma lettre adresse  Turin ne vous soit pas arrive,
     parce qu'elle n'tait pas affranchie. J'ai peur aussi que vous
     n'ayez pass trop vite  Turin et  Florence, o je vous ai
     galement crit, pour avoir le temps de voir que vous n'tiez pas
     oublie. J'espre que mes premires lettres vous rejoindront  Rome
     avec celle-ci.

     Depuis votre dpart, mon travail s'est accru, et je n'ai trouv
     que dans cette ennuyeuse occupation une triste distraction  votre
     absence. Je n'ai pas pass une seule fois auprs de l'Abbaye:
     j'attends votre retour. Je suis devenu poltron contre la peine: je
     suis trop vieux et j'ai trop souffert. Je dispute misrablement au
     chagrin quelques annes qui me restent; ce vieux lambeau de ma vie
     ne vaut gure le soin que je prends de lui. Vous tes  Rome, 
     Rome que j'aimais tant et o j'aurais voulu vivre. M'y plairais-je
     encore? Dites-moi bien ce que vous y aurez prouv. Ce que vous
     sentirez, je l'aurais senti. Comme pour vous, Rome aurait perdu ou
     gard pour moi son intrt et son charme. Il est malheureux de si
     bien s'entendre et d'tre spars par cinq cents lieues.

     Le temps marche, mais pas assez vite. Je compte, comme si j'avais
     vingt ans, les jours pour les franchir. Quand je trouve le bon duc
     de Doudeauville, je lui parle  l'instant de vous. C'est la seule
     personne que je voie qui vous connaisse, car je ne rencontre jamais
     Mathieu. Je n'avais pas un grand penchant pour le duc de
     Doudeauville; mais il parle de vous si bien et avec une telle
     effusion de coeur que vous me l'avez fait aimer.

     J'ai reu votre billet de Chambry. Il m'a fait une cruelle peine.
     Le _Monsieur_ m'a glac. Vous reconnatrez que je ne l'ai pas
     mrit.

     Pour jamais  vous.

     J'crirai rgulirement, souvent deux fois, mais toujours une fois
     par semaine  Rome.

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY  Mme RCAMIER.

     Paris, le 13 dcembre 1823.

     J'allais vous crire par la poste, aimable amie, lorsqu'est arriv
     chez moi M. Lefebvre, m'annonant son prompt et rapide voyage, et
     me disant qu'il avait voulu me voir pour vous donner plus
     directement de mes nouvelles. Ce serait bien le cas de profiter
     d'une occasion aussi sre pour rpondre  votre difficile question
     sur ce qui se passe d'intressant pour vos amis. Vous en avez de
     tellement lancs dans les grandes aventures qu'il ne m'est pas
     facile  moi-mme de les y suivre, et encore moins de vous en
     rendre compte par crit. Le premier[12], auquel vous savez
     cependant que je ne cde point le pas, me parat tre toujours dans
     les mmes rapports avec son confrre prdominant[13]. Il dsirerait
     souvent que cela ne ft pas ainsi, mais plus souvent il en prend
     son parti comme le plus sr; et les phrases habituelles de part et
     d'autre sont: qu'ils sont contents rciproquement; cela ne fait
     pas que cela soit toujours.

     Vous tes peut-tre plus intrigue de ce dernier changement du
     ministre espagnol. Il serait curieux de savoir ce que vous en
     mandera M. de Chateaubriand, votre ami ministre, s'il en mande
     quelque chose. Lui et ses collgues peuvent prendre le parti de
     s'en arranger comme d'une chose faite; mais je suis sr que la
     premire impression a t le regret de n'y avoir pas eu une
     influence plus directe, et un peu de mcontentement et de ddain
     pour une chose trs-imparfaite.

M. DE CHATEAUBRIAND  Mme RCAMIER.

     4 janvier 1824.

     J'ai reu non pas vos lettres, mais vos petits billets jusqu'au
     24. Je voudrais vous crire plus souvent, plus exactement, plus
     longuement, mais les derniers jours de l'anne ont t si remplis
     d'affaires que je n'ai pas eu un seul moment  moi, et ce qui a
     achev de m'accabler, Mme de Chateaubriand a t et est encore
     assez malade. Ainsi vous voyez que nous avons l'un et l'autre fini
     l'anne tristement. En voil une autre qui commence; ah!
     puisse-t-elle tre plus heureuse! elle le sera, si vous revenez.
     Croyez-moi, moi vieux voyageur, il n'y a de bon que le repos, le
     coin du feu et quelques amis prouvs par le temps.

     Je ne vous parlerai point de politique. Dans trois mois les
     chambres vont s'ouvrir. Si j'ai le bonheur de russir  la tribune
     comme l'autre anne et que nous obtenions (et j'en suis  peu prs
     sr) la septennalit, alors j'aurai rempli une carrire utile  mon
     pays tant  l'extrieur qu' l'intrieur; le reste me sera
     indiffrent. Mais revenez me conter tout ce que vous aurez vu dans
     cette Rome que je ne reverrai sans doute jamais.

     Je vois par mes affaires qu'il me sera impossible d'crire
     rgulirement; mais je le ferai aussi souvent que je le pourrai. Le
     temps o je vous crivais tous les jours n'est pas pass. Vous
     n'avez qu' revenir dans votre cellule.

Mme Rcamier arriva pour la seconde fois  Rome dans les derniers jours
de novembre; elle y fut accueillie par l'un des plus aimables et des
plus fidles amis de sa jeunesse, le duc de Laval, avec une joie si vive
et si vraie qu'elle en fut profondment touche. La duchesse de
Devonshire lui avait choisi un appartement dans le voisinage de la place
d'Espagne et du Pincio, o, grce aux soins dlicats de l'amiti, Mme
Rcamier et sa jeune compagne trouvrent une exposition chaude, une
distribution commode et, dans des conditions d'conomie ncessaires,
toute l'lgance que comporte un appartement lou meubl.

L'aspect que Rome prsentait alors aux voyageurs tait tout autre que
celui dont Mme Rcamier avait t frappe dix ans auparavant.

Pie VII n'existait plus; ce saint pontife avait rendu son me  Dieu le
20 aot 1823, et le couronnement de son successeur, Lon XII, avait eu
lieu le 5 octobre, avant mme que Mme Rcamier n'et quitt Paris. De
toutes les ftes religieuses, de toutes les splendeurs qui se dploient
 l'intronisation d'un pape, une seule crmonie restait  accomplir et
Mme Rcamier y assista: c'tait la prise de possession par le nouveau
pontife de la basilique de Saint-Jean-de-Latran. Aucun spectacle au
monde ne produit une impression plus vive, plus saisissante, n'meut
plus le coeur en charmant les regards, que celui d'une bndiction
pontificale donne du haut de la loge de Saint-Pierre; et cependant,
j'oserai dire, que malgr la grandeur et la magnificence de l'difice,
les belles lignes de sa double colonnade, son oblisque, ses fontaines,
tout ce luxe d'une splendide architecture est effac par le coup d'oeil
que prsente la mme crmonie de la bndiction papale dployant sa
pompe religieuse dans le cadre de la campagne de Rome vue de la
basilique de Saint-Jean; il semble que la bndiction donne  la ville
et au monde prenne devant ces beaux horizons sa signification vritable.

Grce  la circonstance d'un conclave et  la proclamation d'un nouveau
pape, Rome tait donc en 1823 anime par un concours trs-nombreux
d'trangers. Cette ville, qui en 1813, prive de son souverain, se
voyait rduite  la condition de chef-lieu d'un dpartement franais,
avait retrouv, avec son indpendance, le mouvement politique et la vie
que cre la prsence d'une cour, mme ecclsiastique. Les trangers,
plerins des arts ou plerins de la religion, abondaient dans ses murs;
le corps diplomatique y donnait de brillantes ftes.

Le duc de Laval y reprsentait noblement la France: bienveillant et
gracieux pour les individus, il exerait envers ses compatriotes la plus
large hospitalit. L'urbanit de ses manires, la modration de son
caractre taient en parfaite harmonie avec l'esprit conciliant du
gouvernement auprs duquel il tait accrdit, et avec la mansutude des
princes qu'il reprsentait; aussi la famille Bonaparte jouissait-elle 
Rome d'une scurit et d'un calme absolus. Elle y tait nombreuse. Le
cardinal Fesch, Mme Ltitia, mre de Napolon, la princesse Borghse,
Lucien Bonaparte, prince de Canino, et ses enfants, Jrme, l'ancien roi
de Westphalie, taient fixs dans les tats pontificaux et rsidaient le
plus habituellement  Rome.

Le duc de Laval mit, avec une charmante et parfaite amiti sa personne,
sa maison, ses gens, ses chevaux  la disposition de Mme Rcamier, et
chaque soir, finissait ou commenait la soire chez elle.

La France n'tait pas seulement alors reprsente  Rome de la faon la
plus honorable par son ambassadeur; la colonie de nos artistes comptait
des noms illustres, et, ce qui vaut encore mieux, des hommes d'esprit et
de nobles coeurs. Gurin tait directeur de l'Acadmie de France;
Schnetz, Lopold Robert, dans toute la force de la jeunesse et du
talent, vivaient, travaillaient, s'inspiraient au sein de la ville qui
sera toujours la vraie patrie des arts. C'tait un emploi charmant de la
matine que de parcourir successivement les ateliers des artistes que je
viens de nommer; Mme Rcamier y trouvait un trs-vif intrt et
l'ambassadeur de France l'accompagnait souvent dans ces courses. Gurin,
Schnetz et Robert venaient d'ailleurs assidment chez elle.

Le premier, dont la sant avait toujours t dlicate, semblait dj
assez srieusement atteint dans sa constitution: il tait de petite
taille, ses traits avaient de la rgularit et de l'agrment, ses
manires taient rserves, son esprit fin et aimable. Absorb par les
devoirs et par les minutieux dtails de l'administration de l'Acadmie
de France, Gurin ne peignait plus gure: il se plaignait souvent de
l'impossibilit o il se trouvait de reprendre ses pinceaux, et
annonait toujours la prochaine rsolution de peindre; mais il est
permis de douter qu'avec plus de loisir il se ft remis au travail. Le
charme de la socit de Gurin tait extrmement apprci dans le salon
de Mme Rcamier; on n'y tmoignait pas moins d'empressement  Lopold
Robert, quoique rien dans sa conversation ni dans sa personne ne pt
faire deviner sa supriorit et la posie de son talent.

Robert tait trs-timide; taciturne et gauche dans le monde, il fallait
l'avoir vu souvent, l'avoir connu longtemps, avoir rassur cette nature
mlancolique et dfiante d'elle-mme, pour dcouvrir tout ce qu'il y
avait de noble simplicit dans son coeur et d'lvation dans ses
sentiments.

Une intimit troite, et qui fut inaltrable, liait Robert  Victor
Schnetz. Ces deux artistes prsentaient entre eux un assez grand
contraste de gots, d'humeur, et n'en avaient que plus d'amiti l'un
pour l'autre. Schnetz a l'esprit prompt, la repartie vive, il a toujours
aim le monde, et y porte des manires aises, de la dignit et beaucoup
d'entrain. Son pinceau, plein de vigueur et de vrit, excelle surtout 
rendre les scnes populaires de la vie romaine; ses conseils et son
influence furent certainement utiles au talent de Robert.

C'est aussi  Rome, et dans ce mme hiver de 1823  1824, que Mme
Rcamier connut M. Delcluze. Un naturel plein de verve, un bon sens
mordant, une bienveillance originale, de la bonhomie sans fadeur et un
tour imprvu et vif qui s'efface un peu dans ses crits, donnent  la
conversation de M. Delcluze un agrment tout particulier.

Mme Rcamier trouvait d'ailleurs dans la duchesse de Devonshire la
douceur d'une socit intime et les plus agrables sympathies de got et
d'humeur. La duchesse avait t remarquablement belle; en dpit d'une
maigreur qui donnait  sa personne un faux air d'apparition, elle
conservait des traits d'une rgularit fine et noble, des yeux
magnifiques et pleins de feu. Sa taille tait droite, leve; elle avait
une dmarche d'impratrice, et son teint blanc et mat achevait cet
ensemble harmonieux et frappant. Ses beaux bras et ses belles mains,
rduits pour ainsi dire  l'tat de squelette, avaient la blancheur de
l'ivoire; elle les couvrait de bracelets et de bagues. La grce et la
distinction de ses manires ne pouvaient tre surpasses. Sa jeunesse
n'avait pas t sans troubles, et les agitations de son me, les
circonstances romanesques de sa vie avaient laiss sur toute sa personne
une empreinte de mlancolie et quelque chose de caressant.

Depuis longtemps fixe  Rome, la duchesse de Devonshire s'tait lie
d'une amiti sincre avec le cardinal Consalvi qui fut le premier
ministre de Pie VII pendant tout son pontificat. Cette intimit d'une
grande dame anglaise et protestante avec un cardinal secrtaire d'tat
du souverain pontife n'tait pas le trait le moins singulier de la vie
de la duchesse. Elle voyait sans cesse le duc de Laval, qu'elle avait
connu en Angleterre pendant l'migration; Adrien et Mathieu de
Montmorency la nommaient toujours la _duchesse-cousine_, quoiqu'elle ne
leur ft unie par aucun lien de parent. Le duc de Laval en parlant
d'elle crivait  Mme Rcamier au mois de mai 1823:

     Je m'entends avec la duchesse pour vous admirer. Elle a
     quelques-unes de vos qualits, qui ont fait le succs de toute sa
     vie. C'est la plus liante de toutes les femmes, qui commande par la
     douceur, et elle s'est fait constamment obir; ce qu'elle a fait 
     Londres dans sa jeunesse, elle le recommence ici. Elle a tout Rome
      sa disposition; ministres, cardinaux, peintres, sculpteurs,
     socit, tout est  ses pieds.

Cette aimable et gnreuse personne menait en effet  Rome une existence
princire, recevait les trangers, et en particulier ses compatriotes,
avec une affabilit parfaite, encourageait les arts, les cultivait
elle-mme avec got, et s'intressait aux lettres.

Deux monuments feront vivre le souvenir de la protection que la duchesse
de Devonshire accordait aux artistes. Elle fit imprimer  ses frais, en
1816 et 1819, par les presses de De'Romanis, le texte et une traduction
en vers italiens de la Ve satire d'Horace (Voyage  Brindes), et la
traduction de l'nide, d'Annibal Caro. Ces deux ditions in-folio,
excutes avec un grand luxe, sont ornes l'une et l'autre de nombreuses
planches graves au burin. La duchesse avait eu l'ide de joindre au
texte antique la vue des lieux dcrits par les deux potes latins, dans
leur tat actuel; elle demanda ces vues aux peintres et aux graveurs les
plus habiles parmi les artistes fixs en Italie,  quelque nation qu'ils
appartinssent: Camuccini, Catel, Chauvin, Boguet, Pomardi, Williams,
Eastlake, Gmelin, Keisermann, ont fourni chacun une ou plusieurs
compositions; la duchesse elle-mme figure dans ce travail pour deux
dessins qui n'en dparent pas l'ensemble.

Mais la mort de Pie VII, en ruinant la fortune politique du cardinal
Consalvi, venait de porter atteinte  cette noble existence.

Le pape mourut le 20 aot: la veille de ce jour, c'est--dire le 19, le
duc de Laval crivait  Mme Rcamier qui n'avait point encore quitt
Paris:

     Nous sommes ici dans les plus tristes agitations. Le pape est
     expirant, et j'attends  chaque instant la nouvelle de son dernier
     soupir pour expdier mon courrier.

     La duchesse est revenue d'Albano abme, dsole de la douleur de
     son cher cardinal. Vous pensez s'il est malheureux; il perd son
     matre, un ami de vingt-quatre ans, et un pouvoir du mme ge.

Le cardinal Consalvi ne survcut gure au matre  la destine duquel la
sienne avait t si fidlement attache. Sa sant, dj chancelante,
reut le dernier coup  la mort de Pie VII. On lui reprochait depuis
longtemps ses tendances librales, la faveur dont les trangers avaient
joui sous son gouvernement, et jusqu' l'amiti hautement tmoigne qui
le liait  une Anglaise.

Le nouveau pape, lorsqu'il n'tait encore que le cardinal della Genga,
s'tait trouv ouvertement en dsaccord avec le premier ministre de Pie
VII. Un de ses premiers soins, en montant au trne pontifical, avait
bien t de faire porter  ce reprsentant d'une politique qui n'tait
pas la sienne les assurances de la plus affectueuse bienveillance; mais
il n'en tait pas moins vrai que Consalvi, en perdant son vieux matre,
voyait renverser le systme qu'il avait fait prvaloir pendant prs d'un
quart de sicle, et cette raction contre le long exercice de son
pouvoir fut extrmement dure pour lui.

Lorsque Mme Rcamier arriva  Rome,  la fin de novembre, l'tat du
cardinal Consalvi commenait  donner de srieuses inquitudes; il
mourut le 24 janvier suivant, sept mois presque jour pour jour aprs la
mort de Pie VII.

Mme Rcamier ne vit donc pas le cardinal Consalvi; mais elle fut pendant
six semaines la confidente des inquitudes, des esprances, des
angoisses alternatives de la duchesse de Devonshire, et personne ne
pouvait s'associer plus qu'elle  ces douleurs de l'amiti. Quand enfin
le cardinal eut cess de vivre, et que, selon le crmonial en usage 
Rome pour les personnages considrables, il fut expos sur son lit de
parade, la ville entire se ruait pour contempler mort cet homme d'tat
si longtemps tout-puissant. Mme Rcamier, uniquement proccupe du vide
qui venait de se faire dans le coeur et dans les habitudes de son amie,
instruite de l'empressement avec lequel la foule se portait au palais du
cardinal, non-seulement n'eut pas l'ide d'aller curieusement se mler 
ce flot des indiffrents, mais elle imagina que la duchesse de
Devonshire devait tre trs-froisse de cette curiosit sans respect
pour les restes d'une personne qu'elle avait tant aime.

Mme Rcamier dirigea ce jour-l sa promenade vers la villa Borghse,
bien sre de la trouver dserte, les trangers comme les Romains se
portant tous  la chapelle ardente. La solitude tait en effet complte,
et Mme Rcamier tait descendue de voiture pour en jouir  son aise,
quand elle aperut de loin dans une alle la grande et lgante figure
de la duchesse que le contraste de ses vtements noirs avec la blancheur
ple de son teint faisait ressembler  une ombre. Son image m'est reste
comme un type frappant de dsespoir contenu. Les premires paroles
qu'elle adressa  Mme Rcamier furent pour lui demander d'aller, elle
aussi, contempler le cardinal mort. Celle-ci, extrmement surprise du
dsir qui lui tait exprim, voulut pourtant y condescendre, et,
remontant en voiture, elle se fit conduire  l'instant mme au palais de
l'ancien ministre d'tat. Ce palais tait littralement assig, et sans
le valet de chambre de la duchesse, qui se trouva l par bonheur, on
n'et pu fendre la foule; mais cet homme conduisit Mme Rcamier par un
escalier intrieur, et l'introduisit dans la chambre o reposait la
dpouille mortelle.

C'tait l'heure o les chapelains qui, pendant l'exposition, taient
rangs aux deux cts du lit de parade et devaient y prier, prenaient
leur repas dans une salle voisine dont la porte tait ouverte. L'entre
principale de l'appartement, par o les curieux taient admis, avait t
momentanment ferme, et on entendait derrire la porte les voix, les
colloques et presque les cris d'une foule que l'attente impatientait;
dans la salle des chapelains, le bruit des assiettes et des verres, et
dans la chambre mortuaire, sur un lit trs-lev, le cardinal revtu de
la pourpre et dormant son dernier sommeil; ses traits taient beaux et
calmes, mais svres.

Mme Rcamier et sa nice s'agenouillrent et prirent un moment du fond
du coeur pour le mort, et surtout pour la pauvre amie que les annes
avaient condamne  l'isolement, en la faisant survivre  toutes les
affections de sa jeunesse, et qui perdait, en perdant le cardinal,
l'appui et le charme de ses dernires annes.

L'arrive de Mme Rcamier  Rome fut trouble dans les premiers temps
par une grave maladie de la femme de chambre qui l'accompagnait. Dans un
moment o le danger semblait s'loigner, elle crivait la lettre
suivante:

Mme RCAMIER  M. PAUL DAVID.

     Rome, 10 dcembre 1823.

     Je suis bien sre, mon bon Paul, que vous avez partag tous nos
     ennuis; ce n'est que depuis peu de jours que nous commenons 
     respirer. Amlie a t bonne et charmante au milieu de toutes nos
     contrarits; sa sant est bien, elle ne tousse pas, mais le
     mouvement du monde et de la conversation la fatigue facilement.
     Nous avions hier quelques personnes, elle s'amusait; mais  la fin
     de la soire elle tait oppresse: il faut encore des soins pour
     remettre parfaitement sa sant. La mienne a t fort altre, je
     tousse toujours et je dors mal; mais je commence depuis quelques
     jours  reprendre du calme et  jouir de ce pays, dont je sens
     vivement le charme. Je m'inquite seulement des choses que, dans la
     prcipitation de mon dpart, j'ai pu ngliger. Je voudrais que vous
     me fissiez le plaisir d'aller chez mon notaire de ma part, et de
     vous claircir avec lui sur ce que, dans le trouble o j'tais,
     j'ai pu oublier; car vous savez que j'aime l'ordre dans les
     affaires, et je connais trop votre amiti pour craindre d'en abuser
     en vous occupant de mes intrts. Vos lettres sont au rang de nos
     plus agrables distractions; nous attendons l'_cole des
     Vieillards_, dont nous nous faisons une fte.--Amlie crit  son
     oncle. Chargez-vous de mes plus tendres souvenirs pour mon pre,
     pour M. Simonard. Parlez de moi  Mme Pasquier, dont la bont, j'en
     suis sre, s'est associe  tous nos ennuis; parlez aussi de nous 
     Mme de Malartie, pour laquelle nous avons un attrait si vrai.
     Enfin, soignez-nous dans le souvenir de nos amis, et continuez de
     nous crire.

     Vous pouvez adresser vos lettres chez le duc de Laval. Adieu,
     adieu!

La femme de chambre de Mme Rcamier, qu'une rechute vint peu de jours
aprs mettre dans le plus pressant danger, tait une Suissesse
protestante, marie  un Franais catholique, dont tous les enfants
taient galement catholiques. L'tat dsespr dans lequel se trouvait
cette jeune femme,  laquelle Mme Rcamier tait fort attache, excita
un vif intrt dans la socit trangre et particulirement dans la
socit franaise de passage  Rome.

Le duc de Rohan-Chabot, que dix ans auparavant Mme Rcamier avait connu
 Rome chambellan de l'empereur, jeune, charmant et peut-tre un peu
frivole, devenu veuf par suite d'un horrible accident (sa femme, la
princesse de Lon, avait pri brle), se trouvait de nouveau dans la
capitale du monde chrtien, et il tait prtre. Il vint voir Mme
Rcamier; il lui exprima une compassion sincre pour la pauvre malade,
et demanda  la voir. Elle avait toute sa connaissance, on lui transmit
le dsir de l'abb de Rohan de causer avec elle; elle consentit  cet
entretien avec empressement. Il lui parla longtemps, avec une charit
vive; la grce la toucha sans doute: car elle voulut, aprs avoir
entendu l'abb-duc, abjurer entre ses mains et mourir, disait-elle, dans
la religion de son mari et de ses enfants. Aprs son abjuration, elle se
trouva mieux, et Dieu lui fit la grce de gurir et de vivre catholique.

Cependant M. de Montmorency, dont l'amiti s'associait si parfaitement
et dans les moindres dtails  tout ce qui touchait de prs ou de loin
au repos de son amie, lui crivait en apprenant les inquitudes qui
l'avaient trouble:

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY  Mme RCAMIER.

     Paris, ce 6 janvier 1824.

     Depuis cette lettre du 24 dcembre qui me donnait de tristes
     nouvelles de Rome, nous attendons avec une vive impatience toutes
     celles qui doivent suivre.--Rotschild nous a dit avant-hier que le
     courrier qui lui arrivait de Naples avait laiss le pape mieux[14].

     Mais je ne sais rien de votre pauvre femme de chambre. Je
     m'associe  tout ce que vous avez d prouver de premier
     saisissement, et depuis de peines, d'inquitudes. Il serait bien
     triste ensuite de n'avoir pour vous et pour Amlie aucune personne
     de confiance et accoutume  votre service.

     Vous aurez pass une nuit de Nol bien agite, au lieu de pouvoir
     assister, dans une belle et imposante glise,  ces touchants
     mystres! Dans ma modeste mais difiante paroisse, j'ai pens aussi
      vous. Je ne me doutais pas que vous fussiez si tourmente. Cruel
     effet d'une si longue distance! Cependant je ne veux plus vous
     plaindre, quand vous me mandez les heureux effets qu'a produits le
     beau soleil d'Italie sur la sant d'Amlie. Faites-lui-en mes
     tendres compliments. C'est une compensation que la bonne Providence
     a accorde aux sacrifices et aux regrets de l'amiti.

     Je suis touch des reproches que vous me faites sur la raret de
     mes lettres; je vous en ai cependant crit plusieurs. J'aurais tant
     de choses, petites ou grandes, qu'il me serait plus commode de vous
     raconter chaque jour dans la petite chambre de l'Abbaye-au-Bois!

     Vous manquez certainement beaucoup  mes relations avec votre ami;
     mais vous manquez pour des choses plus essentielles encore. J'ai
     t chez lui le dimanche avant le jour de l'an; il a commenc le
     compliment, que je lui ai rendu immdiatement, sur une faveur
     commune, que d'autres personnes n'auraient pas voulu voir
     restreindre  nous deux[15]. Vous avez pu avoir sur cette petite et
     triste affaire des dtails par un plus ancien ami[16]. On a parl
     d'un peu de division, mais elle s'teindra peut-tre par la faveur
     semblable  celle d'il y a huit jours que nous apprend le
     _Moniteur_ mme de ce matin. Vous serez bien aise de ce qui regarde
     le duc de Doudeauville; je partage ce sentiment, et je l'tends
     aussi au duc de Damas.

     Imaginez-vous que Sosthnes, dans l'excs de ce que j'appelle son
     rle de _Brutus royaliste_, n'a pas cru pouvoir me faire compliment
     sur ce qui a accompagn une lettre[17] dont vous aurez eu
     connaissance. Heureusement j'ai pris le parti de mettre  part de
     tout cela nos relations de famille, pour ne pas altrer un bonheur
     qui m'est plus cher que le succs. Ma fille a t un peu
     souffrante.

     L'autre jour, votre ami, en me renvoyant une lettre de Rome que
     j'avais cru devoir lui communiquer, ajoutait des paroles
     affectueuses, et disait qu'il avait _deux billets_ de vous (c'tait
     pour me rassurer), et qu'il voudrait bien vous voir revenir.

     Adieu. Vous me permettrez de rire un peu du bon Ballanche lanc
     dans la plus grande socit. Je crois qu'on la quitte souvent avec
     plaisir pour le modeste asile, o vous trouvez le moyen dans tous
     les lieux de porter et de conserver tant de charme! Je ne puis pas
     blmer votre vie si retire, si rgle. N'oubliez ni la plus grande
     des affaires, l o tant de choses la rappellent, ni vos vrais
     amis, au souvenir desquels vous tes rappele par chaque instant de
     privation.

M. de Chateaubriand crivait de son ct:

M. DE CHATEAUBRIAND  Mme RCAMIER.

     Paris, ce 28 janvier 1824.

     Vous parlez de mes triomphes et de mon oubli. Ne croyez ni aux
     premiers ni au second. Si des succs politiques mls de travaux
     qui me tuent sont des triomphes; si de perdre le reste de sa vie
     dans des occupations contraires  ses gots sont des choses qui
     peuvent faire oublier les attachements et les charmes d'une autre
     espce d'existence, du moins est-il vrai que ces succs et ces
     occupations n'ont pas ce caractre pour moi. Je ne vous cris pas
     autant que je le voudrais: tantt les courriers me manquent, car je
     n'ose confier mes lettres  la poste; tantt les affaires
     surviennent avec une telle abondance que je suis oblig de passer
     les nuits. Je croyais tre dlivr aprs la guerre d'Espagne, et il
     s'est trouv que les difficults et les ngociations ont commenc
     pour moi de ce moment. Que vous tes heureuse d'tre au milieu des
     ruines de Rome! que je voudrais y tre avec vous! Quand
     retrouverai-je mon indpendance, et quand reviendrez-vous habiter
     la cellule? Dites-moi tout cela; crivez-moi. Ne m'crivez pas des
     billets si secs et si courts, et pensez que vous me faites du mal
     sans justice. C'est une double peine que de souffrir sans avoir
     mrit le mal qu'on vous fait.  vous,  vous pour la vie.

Parmi les voyageurs franais qui arrivrent  Rome dans l'hiver de 1824
se trouva Dugas-Montbel, le traducteur d'Homre, l'intime ami de M.
Ballanche et de M. Ampre, savant aimable et homme excellent, qui vint
grossir le cercle dont Mme Rcamier tait l'me et le centre. Mais
Dugas-Montbel ne faisait en Italie qu'un rapide voyage; il voulait,
selon le programme que s'imposent tous les touristes, voir  Rome un
carnaval et la semaine sainte, et passer quinze jours  Naples. Il
parvint,  force d'instances,  entraner avec lui le bon Ballanche; ils
partirent de Rome le 22 janvier, deux jours avant la mort du cardinal
Consalvi. M. Ballanche, tout tonn de se trouver spar de celle qui
remplissait sa vie, lui crivait de Naples:

     Vous avez le don de me faire changer de patrie, et maintenant
     c'est Rome qui est devenue ma patrie; je ne vois les heures d'y
     retourner.

Quelques jours aprs, il rendait ainsi compte de l'impression qu'il
recevait des horizons de Naples:

M. BALLANCHE  Mme RCAMIER.

     Naples, ce 20 janvier 1824.

     Je savais dj la mort du cardinal Consalvi; j'avais compris tout
     ce que cet vnement devait avoir de triste pour vous
     personnellement,  cause du chagrin profond que devait en prouver
     la duchesse de Devonshire. Elle a t bien heureuse de vous avoir
     auprs d'elle, et j'ai regrett de ne pas m'tre trouv  Rome pour
     m'associer  cette douleur; j'en aurais pris ma part, et le fardeau
     aurait peut-tre t allg d'autant. Dans ce temps-ci, les hommes
     se survivent  eux-mmes, tant ils sont vite devancs par les
     vnements; aussi la postrit peut exister pour eux immdiatement
     aprs leur mort. Je crois que le jugement sera trs-favorable au
     cardinal Consalvi; ceci du moins sera une consolation pour ses
     amis. Il sait maintenant la vrit, et nous la verrons  notre
     tour.

     On nous dit qu'il est un peu trop tt pour le voyage de Sicile; on
     s'accorde en gnral  dire, de plus, qu'il faut pour ce voyage
     plus de temps que nous ne voudrions lui en consacrer. J'avoue que
     je suis terriblement combattu  ce sujet. La Grande-Grce, et dans
     la Grande-Grce on comprend la Sicile, me touche personnellement
     plus que toute autre contre: tous ces souvenirs philosophiques et
     potiques  la fois sont tout  fait dans la sphre de mes ides
     actuelles. Ce ne serait pas pour y chercher des inspirations, mais
     pour me confirmer dans celles que j'ai dj reues. Je voudrais
     savoir si j'ai devin juste.

     La Grande-Grce est la patrie primitive de cette philosophie
     potique dont je crois tre appel  renouveler dans le monde le
     sentiment teint. Il me semble  prsent que j'ai une destine 
     accomplir. Cette destine, je l'avais dj entrevue plusieurs fois
     en France. Depuis que je suis en Italie, elle m'apparat d'une
     manire un peu moins confuse. La vieille Europe a besoin de
     quelques aptres comme moi. Peut-tre serai-je seul, comme ce juif
     dont parle Cazotte; mais duss-je tre seul, il faut que j'exprime
     ce que Dieu a mis en moi.

     Je ne sais si vous vous attendiez  des rcits de notre voyage, si
     vous comptiez sur nos _impressions_, pour me servir de l'expression
     consacre. Je suis un pauvre faiseur de rcits. Je regarde sans
     appuyer le regard, sans chercher  me rendre compte  moi-mme. Les
     impressions que je reois s'associent toujours aux sentiments que
     j'ai dj, aux penses qui sont en moi. Ces ruines et ces paysages,
     cette mer et ce ciel, deviennent de la philosophie, une sorte de
     posie: c'est la voix du pass, c'est la voix de l'avenir. Avec
     l'aspect de Venise, j'ai fait l'gypte; avec l'aspect de Cumes, je
     ferai les antres de la Samothrace. Ce que je vois ici, ce que j'ai
     vu ailleurs, ce que sais, ce que je devine, c'est toujours
     l'ensemble et la suite des destines humaines. Herculanum et Pompe
     ont t dtruites par le volcan, Cumes par un tremblement de terre,
     Pstum par les Sarrazins, et l'_aria cattiva_ poursuit les restes
     de ces populations chappes  trois flaux si diffrents. Comment
     dcrire des colonnes et des paysages?

Dans une autre lettre, un peu postrieure, le bon Ballanche exprime de
nouveau le _dpaysement_ qu'il ressentait loin de Mme Rcamier:

     Me voici donc, lui crit-il, tout seul au coin de mon feu, voulant
     mditer sur l'ancienne histoire romaine, et ne pouvant toujours
     penser qu' la Rome d'aujourd'hui. Ici, je me fais l'effet d'tre
     un citoyen romain exil, et ce n'est point vers Paris que je tends.
     Toutefois, je parcours, sans trop pouvoir m'en occuper, quelques
     livres que j'ai achets ici. J'entrevois des choses qui tendront
     encore le champ de mes recherches. Je suis confondu d'tonnement
     lorsque je viens  penser qu'une histoire si souvent examine, si
     souvent discute, reste encore compltement  faire. Le vritable
     historien est donc, dans toute la force du terme, un prophte du
     pass. Le don de prophtie et de divination s'applique donc, en
     effet, au pass comme  l'avenir. Si vous tiez mtaphysicienne, je
     vous dirais que, dans ce cas, la prophtie est une synthse.

     [...]

     Vous savez bien que vous tes mon toile, et que ma destine
     dpend de la vtre. Si vous veniez  entrer dans votre tombeau de
     marbre blanc, il faudrait bien vite me faire creuser une fosse o
     je ne tarderais pas d'entrer  mon tour. Que ferais-je sur la
     terre? Mais je ne crois pas que vous passiez la premire; dans tous
     les cas, il me parat impossible que je vous survive.

M. Ballanche et M. Dugas-Montbel ne visitrent ni la Sicile, ni la
Grande-Grce, et au bout de trois semaines, le fidle Ballanche revint
prendre sa place au foyer de Mme Rcamier.

Nous avons dj dit que le carnaval fut trs-brillant et trs-anim 
Rome. Le duc de Laval donna plusieurs bals et quelques concerts
magnifiques. Cependant Mme Rcamier ne fit qu'une seule fois exception 
la rgle qu'elle s'tait impose de n'assister  aucune fte; ce fut 
l'occasion d'un spectacle organis au palais de Venise, chez
l'ambassadrice d'Autriche, la comtesse Appony, que Mme Rcamier voyait
souvent, et dont elle apprciait les rares et aimables qualits. Il
s'agissait de clbrer la fte de la comtesse Appony, et Mme Rcamier
avait consenti  ce que sa nice se charget d'un rle dans une des deux
pices que l'on reprsentait.

Le petit succs que ne pouvait manquer de valoir  la jeune Amlie
l'accent franais qu'elle possdait seule au milieu d'acteurs tous
Allemands, Polonais ou Russes, avait doucement flatt le coeur si
maternel de Mme Rcamier, et le lendemain de cette soire elle en
racontait les circonstances dans une lettre que nous nous excuserions de
donner, si on ne devait pas y trouver une preuve touchante de la bont
parfaite et de la grce indulgente qu'elle portait dans tous ses
rapports.

Mme RCAMIER  M. PAUL DAVID.

     6 fvrier 1824.

     Je m'empresse, mon cher Paul, de vous rendre compte de la
     reprsentation. Je suis encore trouble, et d'avoir vu notre pauvre
     Amlie paratre sur ce thtre au milieu de tout ce monde, et de la
     fatigue qu'elle en a prouve. Elle a jou son petit rle avec une
     perfection, une grce ravissante, une nuance de timidit qui ne
     nuisait point  son jeu et lui donnait un charme de plus; et dans
     cet auditoire, compos d'trangers de toutes les nations, elle a
     t loue dans toutes les langues; mais quand elle est venue me
     rejoindre aprs la pice, et que j'ai vu sa pauvre figure si
     altre, tout le plaisir de ce petit succs s'est vanoui. Je l'ai
     ramene chez moi; elle s'est bien vite couche. Elle est mieux ce
     matin; mais elle a besoin de beaucoup de soins, et se rjouit
     aujourd'hui de rentrer dans nos habitudes paisibles et retires.
     J'tais hier  cette comdie avec la duchesse de Devonshire.
     C'tait la premire fois qu'elle se trouvait dans le monde depuis
     la mort du cardinal Consalvi; elle tait fort triste, et quand la
     salle retentissait d'clats de rire, elle me regardait tristement,
     et me trouvait en sympathie avec elle. Adieu, mon cher Paul.
     Continuez de nous crire; mais ne mettez pas d'abrviations dans
     vos lettres, nous ne savons pas deviner. Croyez  notre bien tendre
     amiti.

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY  Mme RCAMIER.

     Paris, ce 28 fvrier 1824.

     Je veux rpondre depuis quelques jours, aimable amie,  votre
     lettre du 6. Elle m'apportait le rcit de cette petite fte
     d'ambassadeur pour laquelle vous avez fait une exception rare, et
     de tous les succs d'Amlie. Je jouis de ceux-ci, sans en tre
     tonn; mais je suis fch de la grande fatigue qu'elle en a
     prouve. Cela vous aura rendues toutes les deux  vos paisibles
     habitudes, au milieu desquelles je voudrais trouver ma petite place
     du soir. Bien des regrets me reportent souvent vers cet hiver, que
     j'aurais pu passer  Rome, et que j'ai sacrifi rellement au dsir
     prononc de ma mre. Je ne sais vraiment si mme, sous le rapport
     de la politique, mon sjour ici a t utile. Je suis sans doute
     plus au courant de beaucoup de choses qui ne s'crivent pas, mais,
     sous un certain rapport qui excitait souvent votre intrt ami,
     dans une situation  peu prs pareille. Ces faveurs lointaines[18],
     que j'ai su apprcier sans exagration, et dont on s'est beaucoup
     trop troubl ici, seraient aussi bien venues me chercher l-bas;
     mais ce sont l de vaines penses. C'en est une plus relle que de
     vous demander si vous songez  fixer l'poque o vous viendrez
     recevoir,  votre paisible Abbaye, des visites dont vous voulez
     bien remarquer la privation. N'allez pas attendre cette poque de
     la belle saison o ncessairement aprs la chambre je fais des
     absences campagnardes.

     Je vous ai parl de _chambre_, elle s'annonce excellente. Les
     premires lections d'arrondissement dpassent tout ce qu'on
     attendait: sur cinquante et quelques, il y avait seulement cinq
     libraux, mais trs-marquants, et un entre autres que vous
     connaissez[19], et dont on aurait bien pu se passer. J'imagine que
     cela satisfera beaucoup celui de vos amis qui m'a envoy votre
     dernire lettre. Il m'a dit en avoir reu une; nous sommes dans les
     mmes rapports gracieux et polis, mais sans intimit. J'ai t un
     quart d'heure au commencement de son bal, qui tait trs-beau, et
     dont on dit qu'il est lui-mme ravi; ce n'est pas l ce que je lui
     envie.

     Je pars aprs-demain pour aller passer quelques jours chez mon
     beau-frre, qui est rest triste et solitaire  la campagne.

     Je vous crirai  mon retour, et vous renouvelle, en attendant,
     tous mes tendres hommages et sentiments.

La reine Hortense, que Mme Rcamier n'avait point revue depuis l'poque
des Cent-Jours, arriva  Rome vers la fin de fvrier 1824. Ses deux
fils, Napolon et Louis-Napolon, dont il sera plusieurs fois question
dans ces _Souvenirs_, l'accompagnaient.

Mais ici nous retrouvons un fragment du manuscrit de Mme Rcamier, et
nous allons la laisser parler.

FRAGMENTS DES SOUVENIRS DE Mme RCAMIER.

LA DUCHESSE DE SAINT-LEU  ROME.

     Je m'tais rendue un jour de fte  l'glise de Saint-Pierre, pour
     y entendre la musique religieuse si belle sous les votes de cet
     immense difice. L, appuye contre un pilier, recueillie sous mon
     voile, je suivais de l'me et de la pense les notes solennelles
     qui se perdaient dans les profondeurs du dme. Une femme d'une
     taille lgante, voile comme moi, vint se placer prs du mme
     pilier; chaque fois qu'une motion plus vive m'arrachait un
     mouvement involontaire, mes yeux rencontraient le visage de
     l'trangre tourn vers moi. Elle semblait chercher  reconnatre
     mes traits; de mon ct,  travers l'obstacle de nos voiles, je
     croyais distinguer des yeux bleus et des cheveux blonds qui ne
     m'taient pas inconnus.--Mme Rcamier!--C'est vous, Madame!
     dmes-nous presque  la fois.--Que je suis heureuse de vous
     retrouver! continua la reine Hortense, car c'tait elle; vous
     savez que je n'ai pas attendu ce moment pour chercher  me
     rapprocher de vous, mais vous m'avez toujours tenu rigueur,
     ajouta-t-elle en souriant.--Alors, Madame, rpondis-je, mes amis
     taient exils et malheureux; vous tiez heureuse et brillante, ma
     place n'tait point auprs de vous.--Si le malheur a le privilge
     de vous attirer, reprit la reine, vous conviendrez que mon tour est
     venu, et vous me permettrez de faire valoir mes droits.

     J'prouvai un peu d'embarras  lui rpondre. Ma liaison avec le
     duc de Laval-Montmorency, notre ambassadeur  Rome, et avec tout ce
     qui tenait au gouvernement du roi  cette poque, tait autant
     d'obstacles  ce que la reine me vnt voir chez moi; il n'y en
     avait pas moins  ce que je me prsentasse chez elle; elle comprit
     mon silence.--Je sais, dit-elle avec tristesse, que les
     inconvnients de la grandeur nous suivent encore alors mme que ses
     prrogatives nous ont quitts. Ainsi la perte du rang que
     j'occupais ne m'a point acquis la libert de suivre le penchant de
     mon coeur; je ne puis mme aujourd'hui goter les douceurs d'une
     amiti de femme, et jouir paisiblement d'une socit agrable et
     chre.

     Je m'inclinai avec motion, mon regard attendri lui dit seul ce
     que j'prouvais.--Il faut cependant que je vous parle, reprit la
     reine avec plus de vivacit; j'ai tant de choses  vous dire!... Si
     nous ne pouvons nous voir l'une chez l'autre, rien ne nous empche
     de nous rencontrer ailleurs; nous nous donnerons des rendez-vous,
     cela sera charmant!--Charmant en effet, Madame, rpondis-je en
     souriant, surtout pour moi; mais comment fixer l'heure et le lieu
     de ces rendez-vous?--Ce serait  moi de vous le demander, car,
     grce  la solitude qui est pour moi d'obligation, mon temps
     m'appartient tout entier; mais il n'en peut tre de mme du vtre:
     recherche comme vous l'tes, sans doute vous allez beaucoup dans
     le monde.--Dieu m'en garde! Je mne au contraire une vie assez
     sauvage. Il serait absurde d'tre venue  Rome pour y voir des
     salons et un monde qui se ressemblent partout; j'aime mieux visiter
     ce qui n'appartient qu' elle, ses monuments et ses ruines.--Eh
     bien! voil qui s'arrange  merveille. Si vous n'y voyez pas
     d'inconvnients, je serai de moiti dans vos excursions; vous me
     ferez part chaque jour de vos projets pour le lendemain, et nous
     nous rencontrerons _par hasard_ au lieu que vous aurez choisi.

     J'acceptai cette offre avec empressement. Je me faisais une fte
     de ces courses dans Rome antique, en compagnie d'une femme aimable
     et gracieuse, qui aimait et comprenait les arts; de son ct, la
     reine tait heureuse de penser que je lui parlerais de la France,
     et, pour l'une comme pour l'autre, le petit air de mystre jet sur
     ces entrevues n'tait qu'un attrait de plus.

     --O comptez-vous aller demain? me dit la reine.--Au
     Colise.--Vous m'y trouverez certainement. J'ai  causer longuement
     avec vous: je tiens  me justifier  vos yeux d'une imputation qui
     m'afflige. La reine allait entrer dans des explications, et
     l'entretien menaait de se prolonger; je lui rappelai sans
     affectation que l'ambassadeur de France, qui m'avait conduite 
     Saint-Pierre, allait venir m'y reprendre: car je craignais que la
     rencontre ne ft embarrassante pour elle et pour lui.--Vous avez
     raison, dit la reine, il ne faut pas qu'on nous surprenne: adieu
     donc,  demain, au Colise. Et nous nous sparmes.

     Le lendemain,  l'heure de l'_Ave Maria_, j'tais au Colise;
     j'aperus la voiture de la reine Hortense, qui n'avait prcd la
     mienne que de quelques minutes. Nous entrmes ensemble dans le
     cirque, en nous flicitant mutuellement de notre exactitude; nous
     parcourmes ce monument immense au rayon du soleil couchant, au son
     lointain de toutes les cloches:

     Che paja il giorno pianger che si muore.

     Nous nous assmes ensuite sur les degrs de la croix au milieu de
     l'amphithtre. Le prince Charles Napolon Bonaparte et M. Ampre,
     qui nous avaient suivies, se promenaient  quelque distance.--La
     nuit tait venue, une nuit d'Italie; la lune montait doucement,
     dans les airs, derrire les arcades ouvertes du Colise, le vent du
     soir rsonnait dans les galeries dsertes.--Prs de moi tait cette
     femme, ruine vivante elle-mme d'une si tonnante fortune. Une
     motion confuse et indfinissable me forait au silence. La reine
     aussi semblait absorbe dans ses rflexions.--Que d'vnements
     n'a-t-il pas fallu, dit-elle enfin en se tournant vers moi, pour
     nous runir ici! vnements dont j'ai souvent t le jouet ou la
     victime, sans les avoir prvus ou provoqus!

     Je ne pus m'empcher de penser intrieurement que cette prtention
     au rle de victime tait un peu hasarde. J'tais alors persuade
     qu'elle n'avait pas t trangre au retour de l'le d'Elbe. La
     reine devina sans doute ce qui se passait dans mon esprit;
     d'ailleurs il ne m'est gure possible de cacher mes sentiments; mon
     maintien, ma physionomie, les trahissent malgr moi.--Je vois
     bien, dit-elle avec vivacit, que vous partagez une opinion qui m'a
     profondment blesse; c'est pour la dtruire que j'ai voulu vous
     parler librement. Dornavant vous me justifierez, je l'espre, car
     je tiens  me laver d'une ingratitude et d'une trahison qui
     m'aviliraient  mes propres yeux, si j'en tais coupable.

     Elle se tut un instant, et reprit:--En 1814, lors de l'abdication
     de Fontainebleau, je crus que l'empereur avait renonc  tous ses
     droits au trne, et que sa famille devait l'imiter. Je dsirais
     rester en France, sous un litre qui ne donnt point d'ombrage au
     nouveau gouvernement. Louis XVIII m'autorisa, sur la demande de
     l'empereur de Russie,  prendre celui de duchesse de Saint-Leu, et
     me confirma la possession de mes biens particuliers. Dans une
     audience que j'obtins pour l'en remercier, il avait montr pour moi
     de la grce et de la bont; j'en fus sincrement reconnaissante, et
     aprs avoir accept librement ses bienfaits, je ne pouvais avoir la
     pense de conspirer contre lui. Je n'ai appris le dbarquement de
     l'empereur que par la voix publique, et j'en prouvai bien plus de
     chagrin que de joie. Je connaissais trop l'empereur pour croire
     qu'il et tent une pareille entreprise sans avoir des raisons
     certaines d'en esprer le succs, mais la perspective d'une guerre
     civile m'affligeait profondment et j'tais persuade qu'on ne
     pouvait y chapper. L'arrive rapide de l'empereur dconcerta
     toutes les prvisions; en apprenant le dpart du roi, en me le
     reprsentant vieux, infirme, forc de quitter encore une fois sa
     patrie, je me sentis vivement touche. L'ide qu'il pouvait en ce
     moment m'accuser d'ingratitude et de trahison m'tait
     insupportable, et, malgr tous les inconvnients qu'une pareille
     dmarche pouvait avoir pour moi, je lui crivis pour me disculper
     de toute participation aux vnements qui venaient de se passer. Le
     20 mars au soir, prvenue par les anciens ministres, je me rendis
     aux Tuileries pour y attendre l'empereur. Je le vis arriver
     entour, press, port par une foule d'officiers de tous grades. Au
     milieu de ce tumulte, je pus  peine aborder l'empereur; il
     m'accueillit froidement, ne me dit que quelques mots, et m'assigna
     une heure pour le lendemain.

     L'empereur m'a toujours inspir beaucoup de crainte, et le ton
     dont il me donna ce rendez-vous n'tait pas fait pour me rassurer.
     Je m'y rendis cependant avec la contenance la plus calme qu'il me
     fut possible de prendre. Je fus introduite dans son cabinet. 
     peine nous eut-on laisss seuls qu'il s'avana vers moi avec
     vivacit:--Avez-vous donc si peu compris votre situation, me
     dit-il brusquement, que vous ayez pu renoncer  votre nom, au rang
     que vous teniez de moi, et accepter un titre donn par les
     Bourbons? tait-ce l votre devoir?--Mon devoir, Sire, repris-je en
     rassemblant tout mon courage pour lui rpondre, tait de penser 
     l'avenir de mes enfants, puisque l'abdication de Votre Majest ne
     m'en laissait plus d'autre  remplir.--Vos enfants! s'cria
     l'empereur, vos enfants n'taient-ils pas mes neveux avant d'tre
     vos fils? L'avez-vous oubli? Vous croyez-vous le droit de les
     faire dchoir du rang qui leur appartenait? Et comme je le
     regardais tout perdue:--Vous n'avez donc pas lu le Code?
     ajouta-t-il avec une colre croissante. J'avouai mon ignorance, en
     me rappelant tout bas combien il et autrefois trouv mauvais
     qu'aucune femme, et surtout celles de sa famille, osassent afficher
     des connaissances en lgislation.

     Alors il m'expliqua avec volubilit l'article de la loi qui dfend
     de changer l'tat des mineurs et de faire en leur nom aucune
     renonciation. Tout en parlant, il arpentait  grands pas son
     cabinet, dont la fentre tait ouverte aux premiers rayons d'un
     beau soleil de printemps. Je le suivais en m'efforant de lui faire
     entendre que, ne connaissant pas les lois, je n'avais pens qu'
     l'intrt de mes enfants, et pris conseil que de mon coeur.
     L'empereur s'arrta tout  coup, et se tournant brusquement vers
     moi:--Alors il aurait d vous dire, Madame, que quand on a partag
     les prosprits d'une famille, il faut savoir en subir les
     adversits.  ces dernires paroles je fondis en larmes; mais en
     ce moment une bruyante clameur, qui me fit tressaillir, interrompit
     cet entretien.

     L'empereur, sans s'en apercevoir, s'tait, tout en parlant,
     rapproch de la croise qui donnait sur la terrasse des Tuileries,
     alors couverte de monde; toute cette foule, en le reconnaissant,
     fit retentir l'air d'acclamations frntiques. L'empereur,
     accoutum  se dominer, salua tranquillement le peuple lectris
     par sa prsence, et je me htai d'essuyer mes yeux. Mais on avait
     vu mes pleurs, sans toutefois en souponner la cause; car le
     lendemain tous les journaux rptrent  l'envi que l'empereur
     s'tait montr aux fentres des Tuileries, accompagn de la reine
     Hortense qu'il avait prsente au peuple, et que la reine avait t
     si mue de l'enthousiasme qui s'tait manifest  sa vue qu'elle
     n'avait pu retenir ses larmes.

     Ce rcit avait un caractre de bonne foi qui branla ma
     conviction, et les dispositions o je me sentais pour la reine y
     gagnrent encore. De ce moment nos relations furent dcidment
     tablies. Chaque jour nous nous donnions rendez-vous, tantt au
     temple de Vesta, tantt aux thermes de Titus ou au tombeau de
     Ccilia Mtella, d'autres fois  quelqu'une des nombreuses glises
     de la cit chrtienne, ou des riches galeries de ses palais, ou des
     belles _ville_ de ses campagnes, et notre exactitude tait telle
     que presque toujours nos deux voitures arrivaient ensemble au lieu
     dsign.

     Ces mystrieuses promenades duraient depuis assez longtemps, quand
     on vint  parler d'un bal brillant qui devait avoir lieu chez
     Tortonia. Ce bal tait masqu, ce qui fit venir  la reine la
     fantaisie d'y aller et de m'y donner rendez-vous. Nous convnmes de
     nous faire faire un costume semblable; c'tait un domino de satin
     blanc tout garni de dentelles. Ainsi vtues, on pouvait facilement
     nous prendre l'une pour l'autre; seulement, comme signe de
     reconnaissance, je portais une guirlande de roses, et la reine un
     bouquet des mmes fleurs.

     J'arrivai au bal conduite par le duc de Laval-Montmorency; au
     milieu de l'immense et brillante cohue qui remplissait les salons,
     je cherchais la reine des yeux et je l'aperus enfin accompagne du
     prince Jrme Bonaparte. Tout en passant et repassant l'une prs de
     l'autre, nous trouvmes moyen de nous dire quelques mots et nous
     emes bientt organis un petit complot. Dans un moment o la foule
     tait excessive, je quitte tout  coup le duc de Laval, et,
     m'loignant de quelque pas, je dtache  la hte ma guirlande; la
     reine, attentive  ce mouvement, me donne son bouquet en change et
     va prendre ma place au bras de l'ambassadeur de Louis XVIII, tandis
     que j'occupe la sienne sous la garde de l'ex-roi de Westphalie.
     Elle se vit bientt entoure de tous les reprsentants des
     puissances trangres, et moi, de tous les Bonaparte qui se
     trouvaient  Rome. Tandis qu'elle s'amusait des saluts
     diplomatiques que lui attirait la compagnie de l'ambassadeur, et
     dont quelques-uns sans doute n'taient pas nouveaux pour elle, je
     m'tonnais,  mon tour peut-tre,  la rvlation de regrets et
     d'esprances que d'ordinaire on ne dvoile que devant les siens.

     Avant qu'on ne pt souponner l'change qui avait eu lieu, nous
     reprmes nos premires places; puis  une nouvelle rencontre nous
     les quittmes encore; enfin, nous rptmes ce jeu jusqu' ce qu'il
     et cess de nous amuser, ce qui ne tarda gure, car tout ce qui
     amuse est de sa nature peu durable.

     Cependant cette ruse, dont on avait fini par se douter, avait mis
     le trouble dans nos socits respectives. Le bruit s'tait rpandu
     dans le bal que la reine Hortense et Mme Rcamier portaient le mme
     dguisement, et l'embarras de ceux qui nous abordaient l'une ou
     l'autre, tant qu'ils n'avaient pas constat notre identit,
     prolongea quelque temps le plaisir que nous prmes  cette
     plaisanterie. Tout le monde du reste s'y prta de bonne grce, 
     l'exception de la princesse de Lieven que la politique n'abandonne
     jamais, mme au bal, et qui trouva fort mauvais qu'on l'et
     compromise avec _une Bonaparte_!

     Aprs cette soire, nous reprmes, la reine et moi, nos excursions
     journalires qui nous plaisaient de plus en plus. La reine
     apportait dans nos relations une grce si coquette, elle avait pour
     les opinions qu'elle me connaissait des mnagements si dlicats,
     que je ne pus m'empcher de dire alors, en parlant d'elle, un mot
     qui fut rpt, c'est que je ne lui connaissais que le dfaut de
     n'tre pas assez _bonapartiste_.

     Cependant malgr l'espce d'intimit qui s'tait tablie entre
     nous, je m'tais toujours abstenue de lui rendre visite, lorsque
     arriva la nouvelle de la mort d'Eugne Beauharnais. La reine aimait
     tendrement son frre. Je compris la douleur qu'elle devait
     prouver, en perdant le plus proche parent et le meilleur ami
     qu'elle et au monde. Mon parti fut bientt pris: je me rendis
     sur-le-champ chez la reine que je trouvai dans la plus profonde
     affliction. Autour d'elle tait runie toute la famille Bonaparte;
     mais je m'en inquitai peu. En pareil cas, il m'est impossible de
     tenir compte des intrts de parti ou d'opinion: on m'en a souvent
     blme, on m'en blmera peut-tre encore; ce blme, il faut bien me
     rsigner  le subir, car je sens que je ne cesserai jamais de le
     mriter.

     Peu de temps aprs, je quittai Rome, mais, revenue en France, je
     conservai des relations avec la reine alors tablie en Suisse.
     J'allai mme la voir plus lard  son chteau d'Arenenberg,
     accompagne de M. de Chateaubriand qui a racont cette visite dans
     ses _Mmoires_ avec son loquence accoutume. La reine tait dj
     souffrante et affaiblie. Aprs la malheureuse tentative du prince
     Louis, le chagrin, l'inquitude, et peut-tre la perte d'une
     dernire et secrte esprance, brisrent le fil de cette vie si
     agite et si peu faite pour l'tre. La France, qui lui tait ferme
     de son vivant, livra passage  son cercueil qui vint retrouver 
     Rueil celui de sa mre. Un service funbre, auquel assistaient tous
     les dbris de l'empire, fut clbr en son honneur dans l'glise du
     village; la veuve de Murat, alors  Paris, se trouvait  cette
     crmonie qui devait bientt se renouveler pour elle.

     C'tait l'hiver, une neige paisse couvrait la terre; dans la
     campagne, tout tait froid et muet comme la mort elle-mme. Je
     donnai des larmes sincres  cette femme si gracieuse et si
     bienveillante; j'appris bientt que j'tais nomme dans son
     testament. Ce n'est pas sans une profonde et religieuse motion
     qu'on peut accueillir ces souvenirs d'amis qui ne sont plus, ces
     gages d'affection qui vous arrivent pour ainsi dire  travers la
     tombe, comme pour vous assurer que votre pense les a suivis
     jusque-l! Jugez donc si je fus touche en recevant le legs qui
     m'tait destin, ce don lgant, lger, mystrieux, choisi pour me
     rappeler sans cesse le lien qui avait exist entre nous: c'tait un
     voile de dentelles; celui-l mme qu'elle portait le jour de notre
     rencontre dans l'glise de Saint-Pierre.

 ce rcit j'ajoute une lettre du duc Mathieu de Montmorency qui gronde
doucement sa gnreuse amie de son got pour les aventures et de son
attrait pour les exils.

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY  Mme RCAMIER

     Paris, ce lundi soir 15 mars.

     Je reois trs  propos, aimable amie, une lettre de vous du 1er
     mars; car M. de Chateaubriand me disait prcisment hier aux
     Tuileries qu'il avait reu la veille des nouvelles de Rome, et que
     le duc de Laval lui mandait que vous tiez trs-souffrante. Enfin
     vous tiez bien lasse, et surtout pour Amlie, des folies du
     carnaval, et vous entriez de bon coeur dans le calme du carme. Ce
     n'est pas l ce que je blmerai; mais vous me faites une sorte de
     confession fort aimable de vos nouvelles et inconsquentes
     liaisons, qu'il m'est bien difficile d'approuver. Je vois 
     merveille comment les choses se sont arranges avec vous. Un peu de
     romanesque qui vous plat, mme en amiti; quelque mystre,
     quelques difficults, soit dans la premire rencontre, soit dans
     celles qui l'ont suivie; et puis, survient un malheur  plaindre, 
     soigner, qui intresse la gnrosit, et vous voil engage. Cela
     ne m'tonne pas beaucoup et je n'en rends pas moins justice au fond
     de vos sentiments; mais des personnes qui vous connaissent moins en
     bavarderont, en criront. Il est possible que, revenue ici, vous
     soyez importune de quelques lettres, de quelque sollicitation 
     votre obligeance. C'est en tout une sorte de liaison qu'il est plus
     ais de ne pas commencer du tout que de rompre  temps, pour en
     viter tous les inconvnients.

     Voil mon sermon fait; vous ne me parlez pas de celui du duc de
     Laval pour qui vous avez bien senti que ce pourrait tre plus
     embarrassant. Vous ne me dites pas si vous lui avez fait confidence
     entire.

Je trouve dans les papiers de Mme Rcamier ce billet crit le jour mme
o la premire nouvelle de la maladie du prince Eugne, duc de
Leuchtemberg, parvenait  sa soeur.

LA REINE HORTENSE  Mme RCAMIER.

     Avril 1824. Ce vendredi matin.

     Ma chre Madame, il semble qu'il soit attach  ma destine de ne
     pouvoir jouir de quelque plaisir, distraction, ou intrt, que la
     douleur ne soit toujours l. J'ai reu des nouvelles de mon frre;
     il a t souffrant, on m'assure bien qu'il tait mieux au dpart de
     la lettre, mais mon inquitude est extrme: malgr moi, je le vois
     toujours comme dans sa dernire maladie, et je suis loin de lui!
     J'espre en Dieu qu'il ne me privera pas du seul ami qui me reste,
     de l'homme le meilleur et le plus loyal qui existe. Je vais 
     Saint-Pierre prier; cela me calmera peut-tre, car je suis inquite
     mme de mon inquitude. L'on devient faible et superstitieux dans
     le malheur. Je ne puis donc aller me promener avec vous
     aujourd'hui; cependant je serais heureuse de vous voir, si vous
     vouliez venir me rejoindre  Saint-Pierre. Je sais que vous ne
     craignez pas ceux qui souffrent et vous devez leur porter bonheur.

     Vous dsirer  prsent, c'est assez vous prouver mes sentiments
     pour vous.

     HORTENSE.

Enfin j'insre ici la lettre que Mme Rcamier reut de la reine
Hortense, aprs qu'elle fut retourne  Arenenberg.

LA REINE HORTENSE  Mme RCAMIER.

     10 juin 1824.

     Vous avez t assez aimable, Madame, pour dsirer de mes
     nouvelles. Je ne puis pas dire que je suis bien, quand j'ai tout
     perdu sur cette terre; cependant ma sant n'est pas mauvaise. Je
     viens encore d'prouver les impressions les plus dchirantes: j'ai
     revu tout ce qui tenait  mon frre. Je ne recule pas devant la
     douleur, et peut-tre au milieu d'elle trouve-t-on quelque
     consolation.

     Cette vie si remplie de troubles n'agite plus ceux qu'on regrette.
     Je n'ai que des larmes, et sans doute il est heureux! Vous qui
     sentez si bien, vous devinerez tout ce que j'ai d prouver.

     Je suis  prsent dans ma retraite. La nature est superbe. Malgr
     le beau ciel de l'Italie, j'ai encore trouv Arenenberg bien beau;
     mais il faut toujours que des regrets me suivent: c'est sans doute
     l ma destine. L'anne dernire, je m'y tais trouve si
     satisfaite! j'tais toute fire de ne rien regretter, de ne rien
     dsirer dans ce monde: j'avais un bon frre, de bons enfants.
     Aujourd'hui! que j'ai besoin de me rpter qu'il me reste encore
     des liens auxquels je suis ncessaire!

     Mais je vous parle beaucoup de moi, et je n'ai rien  vous
     apprendre, si ce n'est que vous avez t pour moi d'une bien douce
     consolation, que je serai toujours heureuse de vous retrouver. Vous
     tes de ces personnes auxquelles on n'a pas besoin de raconter sa
     vie, ses impressions; le coeur devine tout, et l'on se devient
     ncessaire quand on s'est devin.

     Je ne vous demande pas vos projets, et cependant je suis
     intresse  les savoir. Ne faites pas comme moi qui vis sans
     avenir, et qui compte rester o le sort me pose; car peut-tre
     resterai-je  ma campagne cet hiver, si je puis faire chauffer
     toutes les chambres. Le vent semble quelquefois prt  enlever la
     maison; la neige y est, dit-on, d'une paisseur effroyable. Mais il
     faut bien peu de courage pour surmonter ces obstacles; au
     contraire, ces grands effets de la nature ne sont pas quelquefois
     sans charme.

     Adieu; ne m'oubliez pas tout  fait; croyez que votre amiti m'a
     fait du bien. Vous savez ce que c'est qu'une voix amie qui vous
     vient de la patrie dans le malheur et l'isolement. Veuillez me
     rpter que je suis injuste, si je me plains trop de la destine,
     et qu'il me reste encore des amis.

     HORTENSE.

Cependant Mme Rcamier continuait  recevoir de Paris ses informations
ordinaires.

M. DE CHATEAUBRIAND  Mme RCAMIER.

     Paris, ce 16 mars 1824.

     Le temps s'coule, et bientt j'espre vous revoir. M. de
     Montmorency m'a dit hier que vous deviez vous mettre en route  la
     fin du mois de mai. Vous me retrouverez tel que vous m'avez laiss,
     et vous vous repentirez d'avoir quitt votre cellule.

     Vous me dites qu'on peut toujours trouver un moment pour crire.
     Cela est vrai, mais il n'y a pas toujours un courrier qui parte.
     J'ai une rpugnance invincible pour la poste. Vous savez bien
     pourquoi, et l'incertitude des occasions, jointe  mon travail,
     vous explique l'irrgularit de ma correspondance.

     Je ne vous parle pas de nos prosprits; la politique ne vous
     importe gure. Les chambres vont s'ouvrir, et nous aurons,  une
     immense majorit, cette septennalit dont vous avez vu M. de
     Montmorency si inquiet. La session durera quatre mois, de sorte que
     je serai libre  votre arrive en France. Vous ne sauriez, sans la
     plus cruelle injustice, douter de la joie que me causera votre
     retour.

     Comment est votre sant? et celle de votre nice?

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY  Mme RCAMIER.

     Paris, ce 1er avril 1824.

     Je suis aux regrets et aux remords de ne vous avoir pas crit par
     le dernier courrier, aimable amie. J'avais  me rjouir de votre
     vritable convalescence printanire, aprs une indisposition
     beaucoup plus grave que je ne le croyais. Adrien a t bien aimable
     par son exactitude  me donner de vos nouvelles: et vous avez eu
     ensuite la mme perfection par votre bonne lettre qui me donnait
     des siennes, aprs cette effroyable aventure de cette charmante
     jeune anglaise[20]. Votre rcit m'a bien touch. Je conois tout ce
     qui a boulevers le coeur de mon pauvre cousin, et mme ce reproche
     qu'il se faisait, d'avoir indiqu le chemin, quoique ce ft bien
     innocent. Vous avez mis tout le charme que je connais si bien dans
     vos soins d'amiti, et il me mande qu'il les a bien apprcis.

     J'ai racont cette triste histoire  Mme de Broglie, qui me
     demandait beaucoup de vos nouvelles et s'tonnait de n'avoir pas eu
     de rponse  sa lettre. Je n'avais plus le courage ou la fatuit de
     rpondre que vous n'criviez gures; car vous m'avez trait cette
     fois avec une bont dont mon coeur est vivement reconnaissant.

     J'ai dn l'autre jour chez ce rival[21],  ct de lui. La
     conversation a t facile, mme sur un sujet dlicat, une brochure
     trs-hostile faite par un homme qui m'a tenu de prs, et dont
     Adrien pourrait peut-tre vous donner des nouvelles, et vous dire
     en toute sincrit que j'avais voulu l'empcher. Mais il n'y a plus
     jamais rien de bien expansif, et le sujet sur lequel nous le sommes
     le moins, c'est peut-tre vous. Il a parl de votre retour, et moi
     j'en parle aussi, et je dis que c'est aujourd'hui le 1er avril, et
     que, si aux premiers jours de mai, au plus tard, vous ne vous
     mettiez pas en route, l'amiti aura le droit de jeter les hauts
     cris.

     Adieu, adieu.

M. DE CHATEAUBRIAND  Mme RCAMIER.

     Paris, ce 3 avril 1824.

     J'ai reu vos deux lettres du 13 et 20 mars. Je m'avoue bien
     coupable, j'avais promis de vous crire, et je n'ai point crit.
     Vous devez sentir tout ce que j'ai d'affaires au moment de
     l'ouverture des chambres. Pardonnez-moi, et si vous souffrez,
     songez aussi que je souffre beaucoup.

     C'est dj bien assez que l'on ne me reproche que ma _perfidie_
     envers Mathieu. Vous savez ce qu'il en est, et ce qu'il en pense
     lui-mme; il a dn hier chez moi  mes cots. Mais un homme dans
     ma position devait tre expos  bien d'autres calomnies. On vous a
     dit que l'encens m'tait mont  la tte: venez, et vous verrez; il
     m'aurait fait tout un autre effet. Mon grand dfaut, c'est de
     n'tre enivr de rien; je serais meilleur, si je pouvais prendre 
     quelque chose. Je ne suis pas insensible  voir la France dans un
     tel tat de considration au dehors et de prosprit au dedans, et
     de penser que la gloire et le bonheur de ma patrie datent de mon
     entre au ministre; mais, si vous m'tez cette satisfaction d'un
     honnte homme, il ne me reste qu'un profond ennui de ma place, de
     la lassitude de tout, du mpris pour les hommes beaucoup augment,
     et l'envie d'aller mourir loin du bruit, en paix et oubli dans
     quelque coin du monde: voil l'_effet de l'encens_ sur moi.

     La session sera paisible, nous emporterons toutes les lois que
     nous dsirons,  une trs-grande majorit. Il y a beaucoup de
     talents dans la gauche: tant mieux, cela nous empchera de dormir.
     Je ne crois pas que Benjamin Constant soit exclu de la chambre.
     J'en serais fch, dt-il m'appeler  la tribune. Vous
     rappelez-vous tout ce que je vous disais de l'avenir, et de la
     certitude de nos triomphes? Me suis-je tromp? Quand vous
     reviendrez, vous trouverez les derniers combats finis, la chambre
     des dputs installe pour sept ans, et un long repos devant nous.

     J'ai heureusement appris votre gurison, en apprenant votre
     maladie; j'aurais t bien tourment.

     Mon neveu Christian est parti pour Rome. Je ne lui ai point donn
     de lettre pour vous, parce qu'il sera longtemps en chemin. Vous
     l'avez dj vu au milieu des ruines, dans un temps o vous pensiez
     bien peu  moi. Cela me fait plaisir qu'un peu de mon sang et de
     mon nom soit auprs de vous.

     Revenez; c'est mon refrain.

LE MME.

     Paris, ce 9 avril 1824.

     Je reois votre petit billet. J'apprends vos nouveaux chagrins.
     Quittez cette Rome si triste, et revenez trouver vos amis. Voil
     une lettre de Mathieu.

Le sjour de Mme Rcamier  Rome fut en effet marqu,  la fin du carme
de 1824, par un vritable deuil d'amiti. La duchesse de Devonshire, que
la mort du cardinal Consalvi avait atteinte au coeur, s'tait, on l'a vu
par une lettre de Mme Rcamier, efforce, malgr la douleur qu'elle
prouvait, de reprendre la vie et les habitudes que lui imposait son
rang.

C'est une des tristesses qui accompagnent la perte d'un ami auquel on
n'est pas li par le sang, j'en ai t plusieurs fois tmoin, que cette
ncessit de rentrer presqu'immdiatement dans le train ordinaire de la
vie, aprs une mort qui brise une affection vive et profonde. Ce qu'on
appelle la _convenance_ impose un temps de retraite et de deuil pour le
plus indiffrent des parents, mais elle n'autorise rien de semblable,
s'il s'agit du plus cher, du plus prcieux de nos amis. La duchesse de
Devonshire, dj use par les motions d'une vie brillante et
romanesque, ne devait pas rsister  cette dernire preuve.

Le 30 mars 1824, aprs une maladie de quelques jours, cette personne si
clbre par ses agrments, si distingue par tant de dons heureux, et
par le don le plus heureux de tous, celui de plaire et de se faire
aimer, s'teignit doucement dans la patrie qu'elle s'tait choisie.

De ses parents, le seul qui se trouvt en ce moment  Rome tait son
beau-fils, le duc de Devonshire. On a beaucoup dit, on a mme publi que
cet hritier d'une des plus normes fortunes et d'un des plus grands
noms de l'Angleterre tait le fils, non point de l'pouse lgitime, la
premire duchesse de Devonshire, Georgina Cavendish, mais de son amie la
belle lady Elisabeth Hervey, marie alors  M. Foster et dont le duc
tait en effet ds cette poque passionnment amoureux. D'aprs ce rcit
romanesque, la duchesse, accouche d'une fille en mme temps que son
amie donnait le jour  un fils, aurait consenti  la substitution de ce
fils  sa propre fille. On expliquait la persistance du jeune duc de
Devonshire  garder le clibat dans lequel il est mort, en l'attribuant
 un engagement pris envers les hritiers lgitimes, ou  un scrupule de
dlicatesse qui ne lui permettait pas de perptuer en se mariant cette
usurpation d'tat.

Quoi qu'il en ft de ces rumeurs de salon, les rapports de lady
lisabeth Foster, devenue duchesse de Devonshire, avec celui qui passait
lgalement pour son beau-fils, taient affectueux, attentifs, mais sans
expansion et empreints d'un peu de roideur.

Lorsqu'elle approcha de sa fin, elle fut, pendant les quelques jours que
dura sa courte maladie, squestre de toute communication avec ses amis.
C'tait en vain que Mme Rcamier, profondment mue de son dangereux
tat, insistait pour tre admise auprs d'elle; les ordres du duc de
Devonshire, de ne laisser pntrer personne, taient inflexiblement
suivis. Cette exclusion, si cruelle pour des amis, choquait le duc de
Laval autant pour Mme Rcamier que pour lui-mme. Dans la socit de
Rome on renouvelait, on se racontait l'histoire ou la fable de la
substitution d'enfant, et l'on accusait le duc de Devonshire de
squestrer la mourante, dans la crainte qu'elle ne rvlt quelque chose
de ce secret.

Le duc de Devonshire crut devoir s'excuser auprs des amis de sa
belle-mre; il adressa  Mme Rcamier, le 29 mars au matin, le billet
suivant:

     Ce 29 mars.

     Trs-chre Madame Rcamier,

     Je vous supplie de ne pas me croire dur, en vous priant de vous
     tranquilliser. Lorsque le moment o je voudrais la voir entoure de
     ses amis sera arriv, vous serez la premire  qui je penserai, et
     je vous enverrai chercher.

     Aujourd'hui on ne permet  personne, pas mme  moi, d'entrer dans
     sa chambre. Croyez, je vous en prie, que je sais apprcier votre
     tendre amiti pour elle.

     Votre dvou serviteur,

     DEVONSHIRE.

Dans la nuit qui suivit, on apporta tout  coup  Mme Rcamier ces
quelques lignes:

     Venez, chre Madame, si vous avez la force de me promettre de ne
     pas entrer trop tt dans sa chambre.

     DEVONSHIRE.

Elle se rendit en toute hte chez sa pauvre amie, et y rencontra le duc
de Laval, qui, mand comme elle, tait venu comme elle avec le plus
douloureux empressement. On les introduisit dans un salon qui prcdait
la chambre  coucher de la duchesse. Ce magnifique appartement,  peine
clair par quelques bougies, avait un aspect lugubre. Des domestiques
en pleurs allaient et venaient. Le duc de Devonshire et le mdecin
anglais de la duchesse, avertis de l'arrive de Mme Rcamier et du duc
de Laval, vinrent les recevoir. Quelques tristes et froides paroles
s'changrent. Le mdecin annona que le moment suprme approchait, puis
il retourna auprs de la malade; le duc le suivit.

Aprs une assez longue attente, le duc revint; il semblait fort mu, et
engagea les deux amis  entrer chez la mourante.

La duchesse,  demi assise dans son lit et maintenue dans cette position
par une pile d'oreillers, avait le visage un peu color et les yeux
trs-anims par la fivre; sa respiration tait courte et oppresse, une
de ses mains tait tendue hors de son lit; ses femmes tout en larmes
l'entouraient et la soutenaient.

Mme Rcamier se mit  genoux, prit la main de son amie, la baisa et
resta ainsi sanglotant, la tte appuye sur le bord de la couche. Le duc
de Laval se mit  genoux de l'autre cot. La malade ne parlait plus;
elle parut reconnatre ses deux amis, et l'anxit peinte sur son visage
fit place un moment  un clair de joie: elle serra faiblement la main
de Mme Rcamier. Le silence de cette agonie, interrompu par la
respiration toujours plus difficile de la malade, devint absolu au bout
d'un moment. La duchesse tait morte[22].

L'impression de cette fin pompeuse, froide et sans consolations
religieuses, fut navrante pour Mme Rcamier. Elle crut, et le duc de
Laval partagea sa conviction, que le duc de Devonshire, qui connaissait
les tendances catholiques de sa belle-mre, avait redout qu'au lit de
mort elle n'exprimt la volont d'une abjuration, et qu'afin d'viter
l'clat, et,  ses yeux, le scandale d'une semblable dmarche, il
n'avait consenti  laisser approcher d'elle l'ambassadeur de France et
Mme Rcamier que lorsqu'elle avait dj perdu la parole.

Le lendemain, le duc de Devonshire envoya  Mme Rcamier une des bagues
que sa belle-mre portait encore au moment suprme, et qu'elle lui avait
lgue.

M. Mathieu de Montmorency, en apprenant cette mort, crivait  Mme
Rcamier:

     Ce 8 avril 1824.

     J'ai reu hier, aimable amie, quelques mots seulement, comme si
     vous tiez tout prs de moi,  l'Abbaye-au-Bois; mais je pardonne
     cette brivet  la peine que vous prouvez et que je partage si
     profondment. Ce peu de mots m'ont t au coeur. Cette pauvre
     duchesse! elle a donc t prise bien subitement? Les lettres du 12
     ne disaient rien de son mal, et celles du 24 en parlent comme d'une
     grande maladie. Quel supplice que cette distance de treize et
     quatorze jours! on en frmit dans la seule pense d'inquitudes
     encore plus vives; et puis je me dsole qu'on l'ait squestre des
     soins de l'amiti, qui lui auraient t prcieux sous plus d'un
     rapport. Je me figure d'abord les vtres, comme une des plus douces
     consolations que la bonne Providence puisse mnager dans un tel
     moment, et vous vous doutez bien aussi que ma pense va au del de
     ce monde qui finit si vite. Enfin, je veux esprer de plus d'une
     manire pour notre pauvre amie. Je conois tous vos regrets; ils
     prouvent la bont de votre coeur. Nous nous entretiendrons souvent
     de ce qui vous a laiss une impression plus profonde encore, par le
     souvenir du cruel spectacle dont vous avez t tmoin. Mais je dis
     toujours: quand causerons-nous? Je compte les heures et les
     moments.

     Adieu, adieu. Je ne vous parlerai pas de politique aujourd'hui. On
     ne parle pour le moment que de rentes; leur rduction ne vous
     atteint-elle pas aussi? Je suis curieux de savoir ce que M.
     Rcamier et d'autres personnes qui vous tiennent de prs pensent de
     ce hasardeux projet.--Je suis toujours avec un homme de votre
     connaissance sur le mme pied: obligeance sans intimit ni
     confiance rciproque.

On le voit, dans toutes ses lettres, M. de Montmorency insistait, ainsi
que les autres amis de Mme Rcamier, pour qu'elle fixt l'poque de son
prochain retour en France. Les trangers abandonnaient Rome; il devenait
ncessaire de prendre un parti et de se rsoudre, soit  partir
promptement pour ne pas voyager pendant les chaleurs, soit  rester en
Italie. Mme Rcamier tait trs-combattue. Bien que la sant de sa nice
se ft raffermie, on lui disait, et elle-mme tait la premire  se
persuader qu'un second hiver pass dans les pays chauds consoliderait,
d'une manire plus certaine, cette sant qui lui avait donn beaucoup
d'inquitude.

Mme Rcamier redoutait d'ailleurs de retomber avec M. de Chateaubriand
dans le rapport orageux qu'elle avait voulu fuir; c'est le sentiment
qu'elle exprime dans une lettre crite le 1er mai.

     [...] Je n'ajouterai qu'un mot  ce que vous dit Amlie: si je
     retournais  prsent  Paris, je retrouverais les agitations qui
     m'ont fait partir. Si M. de Chateaubriand tait mal pour moi, j'en
     aurais un vif chagrin, s'il tait bien, un trouble que je suis
     rsolue  viter dsormais. Je trouve ici dans les arts une
     distraction, et dans la religion un appui qui me sauveront de tous
     ces orages. Il m'est triste de rester encore six mois loigne de
     mes amis; mais il vaut mieux faire ce sacrifice, et je vous avoue
     que je le sens ncessaire. Amlie, qui a pass cet hiver
     trs-agrablement et qui en a vivement joui, ne se fait pas moins
     une fte de se retrouver  l'Abbaye-au-Bois. Vous savez que cette
     pauvre duchesse de Devonshire m'a laiss une bague qu'elle a porte
     jusqu'au dernier moment: cette mort m'a cruellement attriste.

Aucun devoir imprieux ne rclamait la prsence  Paris de Mme Rcamier.
Son pre et son mari jouissaient, dans un ge avanc, d'une admirable
constitution, et l'absence de la recluse de l'Abbaye-au-Bois ne
drangeait les habitudes ni de l'un ni de l'autre: on rsolut donc de ne
retourner en France qu'aprs l'ouverture de l'Anne sainte. L'amiti de
M. de Montmorency n'apprendrait sans doute qu'avec peine cette
prolongation d'absence, mais les motifs en taient trop purs pour qu'on
ne ft pas d'avance assur qu'il les approuverait. Quant  M. Ballanche,
il avait dit  Mme Rcamier comme Ruth  Nomi: Votre pays sera mon
pays, et n'admettait jamais qu'il pt se sparer d'elle. Son sacrifice,
d'ailleurs, et plutt consist, cette anne-l,  quitter Rome qu' y
prolonger son sjour. Sa pense tait tout entire absorbe par l'tude
des origines romaines.

En parlant des personnes que Mme Rcamier voyait le plus habituellement
 Rome, je n'ai rien dit encore d'une Franaise qu'elle avait retrouve
dans cette ville, et avec laquelle elle se lia plus troitement qu'elle
ne l'avait t jusqu'alors.

M. Dumorey, consul de France  Civita-Vecchia, tait depuis longues
annes en relation avec M. Rcamier; il habitait Rome  peu prs toute
l'anne. Sa fille, Mme Salvage de Faverolles, vivait chez lui; spare
de son mari, elle n'avait jamais eu d'enfants, et, s'tant fixe en
Italie, elle avait achet  la porte de Rome une vigne sur les bords du
Tibre avec un casin o elle donnait quelquefois des ftes. M. Dumorey
passait pour un royaliste exalt, et sa fille semblait avoir les mmes
opinions. C'tait une grande femme dont la taille tait belle, mais sans
grce, les manires roides, le visage dur, les traits disproportionns.
Le duc de Laval, qui redoutait les susceptibilits de Mme Salvage,
disait: Il faut beaucoup la mnager: car si on la fchait, elle vous
passerait son nez au travers du corps. Mme Salvage avait de l'esprit,
mais cet esprit ressemblait  sa personne: il tait sans charme et sans
agrment. Elle avait de l'instruction, de la gnrosit, une grande
facult de dvouement et la passion des clbrits. Elle se prit pour
Mme Rcamier d'un engouement trs-vif qui devint de l'amiti. Pour peu
que celle-ci se ft laiss faire, elle aurait dispos souverainement de
Mme Salvage, qui, dpourvue de tout autre lien que celui de sa pit
filiale, voulait se donner et cherchait un joug. Mais dans le cercle
intime, parmi les amis de la femme devenue l'objet de son culte, Mme
Salvage rencontrait peu de sympathie, et Mme Rcamier elle-mme, tout en
rendant justice  ses qualits, n'prouvait point d'attrait pour elle.

Un peu plus tard, Mme Salvage s'attacha avec le mme entranement, avec
la mme passion,  la duchesse de Saint-Leu que Mme Rcamier lui avait
fait connatre. La reine Hortense accepta son dvouement qui ne se
dmentit point jusqu' sa mort. Mme Salvage l'accompagna dans les
voyages que la reine fit  Paris aprs les affaires de Strasbourg et de
Boulogne, l'entoura de soins admirables dans sa dernire maladie, et fut
son excuteur testamentaire.

 l'poque dont je parle, sous la restauration, on n'aurait pas devin
que cette femme, dont les opinions royalistes semblaient
trs-prononces, deviendrait le partisan le plus ardent du prince Louis
Napolon. Il sera plusieurs fois question de Mme Salvage dans la suite
de ces souvenirs, et dans les lettres de M. de Chateaubriand.

Cependant la situation des partis en France, dans les chambres et au
sein mme du conseil des ministres, tait loin de se pacifier.

La division sourde qui existait depuis longtemps entre M. de Villle,
prsident du conseil, et le ministre des affaires trangres, se
marquait plus ouvertement. Le projet de loi pour la rduction des
rentes, projet favori de M. de Villle, qui proccupait et passionnait
les esprits, devait tre l'occasion de la rupture dfinitive et
clatante. Le public considrait M. de Chateaubriand et ses amis comme
les adversaires du projet, et M. de Montmorency crivait  Mme Rcamier,
 la date du 24 avril, au moment o la loi allait tre discute  la
chambre des pairs:

     Nous sommes en ce moment tout occups des rentes, et presque
     uniquement des rentes. Un de vos amis est beaucoup moins favorable
     au projet qu'un de ses collgues; au moins si l'on en juge par ses
     amis  lui.--Moi, je crois juger assez impartialement: je suis
     frapp de quelques objections, mais je ne compte pas me mettre en
     avant et je crois en tout que je parlerai trs-peu.

La loi fut rejete, sans que M. de Chateaubriand se ft lev pour la
dfendre; ds lors, on rsolut de se dlivrer d'un collgue incommode.
On sait quelle fut la brutalit de ce renvoi. M. de Chateaubriand
arrivait aux Tuileries le jour de la Pentecte, 6 juin 1824, lorsqu'on
lui remit un billet de M. de Villle conu en ces termes:

     Monsieur le vicomte,

     J'obis aux ordres du roi, en transmettant de suite  Votre
     Excellence une ordonnance que Sa Majest vient de rendre.

Suivait l'ordonnance.

     Le sieur comte de Villle, prsident de notre conseil, est charg
     par intrim du portefeuille des affaires trangres, en
     remplacement du sieur vicomte de Chateaubriand.

Le ressentiment de l'homme ainsi outrag fut implacable. L'loquence, la
verve incomparable de polmique dont M. de Chateaubriand tait dou, fut
mise quatre ans au service de sa vengeance, et renversa enfin M. de
Villle; mais elle n'avait pas atteint que lui. On peut dire que cette
rupture avec M. de Chateaubriand fut une des grandes fautes et la perte
de la restauration.

Le lendemain du renvoi de M. de Chateaubriand, on lisait dans le
_Journal des Dbats_:

     C'est pour la seconde fois que M. de Chateaubriand subit l'preuve
     d'une destitution solennelle. Il fut destitu, en 1816, comme
     ministre d'tat, pour avoir attaqu, dans son immortel ouvrage de
     _la Monarchie selon la charte_, la fameuse ordonnance du 5
     septembre qui prononait la dissolution de la chambre _introuvable_
     de 1815. MM. de Villle et Corbire taient alors de simples
     dputs, chefs de l'opposition royaliste, et c'est pour avoir
     embrass leur dfense que M. de Chateaubriand devint la victime de
     la colre ministrielle.

     En 1824, M. de Chateaubriand est encore destitu, et c'est par MM.
     de Villle et Corbire devenus ministres qu'il est sacrifi. En
     1816, il fut puni d'avoir parl; en 1824 on le punit de s'tre tu:
     son crime est d'avoir gard le silence dans la discussion de la loi
     des rentes.

     Toutes les disgrces ne sont pas des malheurs: l'opinion publique,
     juge suprme, nous apprendra dans quelle classe il faut placer M.
     de Chateaubriand; elle nous apprendra aussi  qui l'ordonnance de
     ce jour aura t la plus fatale, ou du vainqueur ou du vaincu.

La nouvelle de ce bouleversement de la fortune politique de son illustre
ami arriva d'abord  Mme Rcamier par une lettre de M. de Montmorency.

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY  Mme RCAMIER.

     Paris, 8 juin 1824.

     Je voulais vous crire depuis quelques jours, aimable amie. Je
     voulais rpondre  cette lettre que j'ai enfin reue, et qui me
     rvle ces projets de voyage contre lesquels j'ai protest
     d'avance, mais qui paraissent dj avoir subi quelques
     modifications ou incertitudes sans aucun profit pour l'amiti. Soit
     que vous veniez  Lucques, ou que vous alliez faire une course 
     Naples, nous serons toujours privs du bonheur de vous voir; et
     nous passerons devant cette pauvre Abbaye pour pousser un gros
     soupir en voyant certaines fentres fermes.

     Mais, pendant ce temps-l, que de nouvelles agitations dans nos
     salons, dans les causeries du peuple, comme dans les ntres, et
     mme dans les chambres! La loi des rentes est rejete par les
     pairs. Je ne sais pas ce qu'en pensaient les ttes financires de
     votre connaissance. Bien plus, une disgrce politique en devient la
     suite, et elle tombe sur un de vos amis, qui depuis quelque temps
     se trouvait, dit-on, dans une situation fausse et vraiment
     intolrable. Je vous renvoie pour bien des dtails  la
     _Quotidienne_ d'aujourd'hui 8 juin, qu'il faut que vous vous
     procuriez, et aussi au _Journal des Dbats_ qui parat se dcider
     pour le parti gnreux entre le vainqueur et le vaincu. J'imagine
     qu'_il_ vous crit lui-mme. _Il_ a un maintien simple, noble et
     courageux. _Il_ vient de venir  la chambre mme o je vous cris
     reprendre sa place et son ancien costume.

     Ce qu'il m'importe le plus de savoir, et ce que je ne devine pas
     parfaitement, c'est votre impression  vous. Serez-vous fche pour
     son bonheur, et le vtre en recevra-t-il la moindre atteinte? Cela
     peut-il influer sur votre retour plus ou moins prompt? Enfin tout
     ce qui tient au coeur,  l'amiti, est de mon ressort; et c'est pour
     cela que je suis si pein de ce retard de votre retour. Je vois
     apparatre au mois d'octobre de nouveaux motifs tirs de la sant
     d'Amlie, et cette absence prolonge est un des plus pnibles
     sacrifices qui puissent m'tre imposs.

     Adieu, aimable amie; j'aurais tant aim  vous runir ici pendant
     l't avec ce bon Adrien qui me mande des choses admirables de vos
     dispositions actuelles sous le rapport le plus essentiel. Pourquoi
     ne voulez-vous donc pas que j'en profite pour ma propre dification
     et pour mon bonheur? Je vous quitte et vous renouvelle mes tendres
     hommages.

Le duc de Laval avait quitt Rome depuis quelques jours, avec un cong,
pour aller passer trois mois en France, lorsque Mme Rcamier reut la
lettre qu'on vient de lire, et ce fut pendant son voyage que
l'ambassadeur de France  Rome apprit  son tour l'trange et brusque
rvolution qui renversait M. de Chateaubriand. Il crivit aussitt  Mme
Rcamier pour lui exprimer son extrme tonnement:

LE DUC DE LAVAL MONTMORENCY  Mme RCAMIER

     Gnes, 19 juin 1824.

     Jugez de ma surprise, lorsque hier soir en arrivant ici j'apprends
     du consul la destitution si brusque, si singulire dans sa forme,
     du ministre de mon dpartement. Et le ton si irrit, si menaant du
     _Journal des Dbats_, sans le moindre mnagement! Tout cela m'a
     confondu, et cette surprise vous la partagerez.

     Vous aurez reu peut-tre quelques indices par la correspondance
     du pre[23] et du fils[24], qui sans doute ne sont pas rests
     inactifs dans ce drame. J'avais reu une lettre de Mathieu qui me
     mandait franchement avoir vot contre la loi qui a caus la
     division, la rupture et l'clat dont nous voyons les effets. Voil
     vos pressentiments d'orage claircis. On demandait avec raison[25]
      certaine personne de ne point se presser, parce qu'on prvoyait,
     on combinait dj qu' la premire occasion il y aurait rupture; et
     on ne voulait pas que cette personne pt temprer des passions dont
     on espre profiter pour son lvation.

     Des lettres particulires ont mand ici que le duc de Doudeauville
     pourrait avoir le portefeuille vacant! Ce serait le conserver dans
     les mmes mains o il est jusqu' prsent depuis la chute. Que je
     suis impatient d'en apprendre davantage! Le cousin se sera fort
     agit.

     De tout mon coeur, je suis tout  vous avec le plus entier et le
     plus tendre dvouement.

Il est facile d'imaginer quels durent tre les sentiments de Mme
Rcamier, lorsque l'indignit des procds qui accompagnrent la chute
de M. de Chateaubriand lui fut connue; mais si elle s'associa au vif
ressentiment de cette injure, elle eut pourtant dsir que son noble ami
ust de plus de modration dans sa retraite. Il est indubitable, et les
amis de M. de Villle le savaient, que, si elle se ft trouve auprs de
lui dans ce moment critique, Mme Rcamier fut parvenue  modrer
l'pret qu'il porta dans sa vengeance. Malheureusement les personnes
qui entouraient alors M. de Chateaubriand, peu capables elles-mmes de
prudence et de mesure, ne pouvaient que l'exciter dans le sens de sa
passion.

M. de Chateaubriand avait conscience qu'il n'tait pas compltement
approuv par la femme dont le jugement tait si considrable  ses yeux,
mais il ne voulait pas tre apais, et sa correspondance avec Mme
Rcamier devint beaucoup moins frquente  cette poque.

En outre, par un accident que je dplore, et que je ne puis m'expliquer
que par la ccit dont Mme Rcamier fut atteinte pendant les dernires
annes de sa vie, les lettres en petit nombre que M. de Chateaubriand
lui adressa  cette poque si grave de sa vie publique manquent toutes 
la collection.

Cette regrettable lacune nous oblige  nous contenter, sur l'vnement
le plus important de cette anne, des dtails et des informations que le
duc Mathieu de Montmorency, son cousin le duc de Laval et le duc de
Doudeauville transmettaient  Mme Rcamier.

LE DUC DE DOUVEAUVILLE  Mme RCAMIER.

     Paris, ce 9 juin 1824.

     Vous aurez appris avec chagrin, Madame, l'clat qui vient d'avoir
     lieu; depuis quelque temps je le craignais, car on assurait que M.
     de Chateaubriand et tout ce qui l'entourait travaillaient contre M.
     de Villle. Je vous ai plus que jamais regrette depuis ce temps:
     une amie comme vous n'est pas seulement agrable, elle est bien
     utile. Je suis persuad que dans cette circonstance vous auriez
     rendu bien des services  celui qu'on accusait de viser  la place
     de prsident du conseil des ministres, et que votre douce sagesse
     aurait djou bien des intrigues.

     Il semble que votre amiti porte naturellement au ministre des
     affaires trangres: M. de Montmorency l'a rempli, M. de
     Chateaubriand lui a succd, et on a parl de moi pour remplacer ce
     dernier. Mais depuis qu'il en a t question, j'ai intrigu  ma
     manire, c'est--dire contre moi. Je n'ai d'autre ambition que
     celle de faire quelque bien; j'en fais un peu o je suis[26], je
     n'en ferais peut-tre pas ailleurs; je ne veux donc pas changer:
     tel brille au second rang, qui s'clipse au premier.

     Je ne ressemble pas beaucoup  Csar, comme vous voyez, mais je
     ressemble plus que lui  un honnte homme: je l'aime mieux.

     Vous devinez qu'il y a un peu d'agitation, du moins dans les
     salons; mais M. de Villle est plus fort que jamais. La manire
     dont la septennalit a pass hier  la Chambre des dputs en est
     une grande preuve. Le dsir de le ddommager du rejet de la loi des
     rentes par la Chambre des pairs a dcid bon nombre de dputs 
     voter cette loi et  retirer eux-mmes tous leurs amendements. Le
     roi et Monsieur sont mieux que jamais pour lui.

     On ne sait encore qui aura le portefeuille des affaires
     trangres; il y a des gens qui croient que M. de Villle le
     gardera et se dbarrassera d'une grande partie de celui des
     finances sur M. de Chabrol. Ce directeur gnral de
     l'enregistrement est un homme trs-capable et trs-estimable.

     On me dit que vous avez le projet d'aller aux bains de Lucques; je
     m'en rjouirais, parce que ce serait un acheminement  votre retour
     en France. Je ne serais pas un de ceux qui en jouiraient le moins;
     vous devez en tre bien sre, Madame, si vous rendez justice  mon
     intrt bien vif,  mon dvouement bien sincre et  mon dsir de
     pouvoir vous en renouveler moi-mme l'assurance.

LE MME.

     Paris, 4 juillet 1824.

     Je viens, Madame, de recevoir votre bien bonne, bien aimable
     lettre du 12 juin, et je m'empresse d'y rpondre. Je vois que la
     mienne ne vous tait pas encore parvenue. Je vous avais crit
     aussitt aprs la chute de M. de Chateaubriand; je devinais vos
     chagrins de tout genre sur ce sujet et je voulais tre des premiers
      y prendre part.

     Vous me demandez quelques dtails; je vais vous les donner, en
     pensant nanmoins que vous les savez vraisemblablement dj.

     Bien des gens travaillaient  loigner MM. de Villle et de
     Chateaubriand, comme nous travaillions  les rapprocher; car nous
     n'avions en vue que le bien gnral, et ils ne pensaient qu' leur
     intrt particulier. Il en rsultait une disposition peu confiante
     et peu amicale entre les deux ministres. L'affaire des rentes est
     arrive: M. de Chateaubriand s'est tu dans les chambres pendant la
     discussion de la loi, mais on assurait,  tort ou  raison, qu'il
     ne se taisait pas de mme dans les salons, et qu'il y laissait voir
     son opposition. On ajoutait qu'il esprait, comme bien des
     ambitieux qui l'entouraient, renverser M. de Villle par le rejet
     de sa loi favorite. Elle a t fort sottement refuse par nous: le
     prsident des ministres s'en est trouv branl, et on a jug qu'il
     fallait que le roi lui donnt une nouvelle preuve de sa confiance
     et de sa bienveillance en loignant son antagoniste. Je ne sais si
     ces inculpations taient fondes et si le sacrifice tait
     ncessaire, mais ce que je sais, c'est que je suis grand ennemi des
     changements, et que je les crois, en gnral, trs-nuisibles; ce
     que je sais encore, malheureusement, c'est que les articles du
     _Journal des Dbats_, auxquels on croit que M. de Chateaubriand
     n'est pas tranger, lui font du tort, et qu'on remarque qu'il est
     le seul ministre depuis dix ans qui ait tenu cette conduite  sa
     sortie de place. On dit que M. de Montmorency, qui a t contre la
     loi, n'aurait pas t fch non plus qu'elle entrant son auteur;
     mais il y met plus de noblesse, de mesure et de vertu.

     On parle encore dans le public de changements qui auraient lieu
     aprs la fin de la session. J'ignore si cela est fond, mais  tout
     hasard je parle contre tant que je peux, et surtout contre
     l'lvation de celui dont vous connaissez le peu d'ambition, et
     qui, n'ayant vraiment que celle de faire quelque bien, dsire
     uniquement rester  la place o l'on croit qu'il en fait un peu.

     Je suis charm d'apprendre l'amlioration de la sant de votre
     intressante compagne; veuillez bien l'en assurer, en la remerciant
     de son souvenir.

     J'ai bien parl avec le duc de Laval de celle  qui j'aime
     toujours  ritrer l'assurance de mes sentiments bien sincres de
     dvouement, d'attachement et d'intrt.

LE DUC DE LAVAL MONTMORENCY  Mme RCAMIER.

     Paris, 5 juillet 1824.

     Mes premiers moments  Paris ont t tellement confus, troubls,
     agits par tant de sentiments, d'affaires et de proccupations,
     qu'il m'a t impossible d'crire une ligne.

      prsent, tout vous est connu, comme  toute l'Europe, sur la
     nature, la cause et la forme de la dernire destitution. Votre
     excellent esprit vous a dj fait regretter le ton si violent, si
     dmesur du journal dfenseur du disgraci. Je crois qu'il et t
     plus noble, plus digne, plus convenable  la rputation comme aux
     intrts de garder le silence, et, sous ce rapport, la retraite du
     cousin a eu l'avantage sur celle-ci. Au lieu de cela, les
     dclamations continuent; et comme il y a beaucoup de talent dans
     ces attaques, et que le dsespoir double les forces, cela me semble
     une guerre  mort, sans la perspective d'un trait de paix. Je ne
     vois pas de chance d'en sortir par la porte d'une ambassade.

     J'ai vu l'homme malheureux; c'tait un procd que je lui devais.
     Il s'est lou de ma visite, et s'en est expliqu vis--vis de son
     amie de la rue de Varennes[27]. Mais que peut-il faire, ruin,
     abm de dettes comme il l'est?

     Je crois toujours que le parti de la modration et du silence et
     t prfrable.

     Mathieu est dans la mme situation et n'a aucune chance
     d'activit. Sans avoir fait de bruit, encore moins d'intrigues (il
     en est incapable), il s'est dclar adversaire dans la grande
     affaire des rentes, et cela suffit pour l'loigner. Les plus
     augustes personnages le boudent.

     Hier, nous avons pass la journe  cette petite campagne[28]
     toute pleine de vos souvenirs. Nous avons beaucoup parl de vos
     projets. Je lui ai lu l'article de votre lettre o vous le laissiez
     arbitre en quelque sorte du parti que vous aviez  prendre. Il est
     fort raisonnable. Il comprend les motifs de sant pour Amlie; il
     est encore plus frapp des raisons solides, des considrations
     religieuses qui vous font incliner  dbuter dans l'Anne sainte 
     Rome; en sorte que je puis vous assurer que son parti est pris, et
     sans humour ni refroidissement aucun. J'oubliais de vous dire aussi
     que le duc de Doudeauville est entr dans vos raisonnements sur
     votre nice et sur vous-mme.

     Je me hte de terminer ceci, afin de le faire partir par la poste.
     Mille et mille fois l'assurance du plus invariable, du plus
     inaltrable de tous les attachements.

LE MME

     Paris, 19 juillet 1824.

     Je suis indigne de vos loges sur ma correspondance; elle est
     sche, elle est rserve, elle ne saurait vous instruire.

     _Ren_[29] s'est fait un mal affreux, peut-tre irrparable, par
     l'clat inou qu'il a mis dans l'expression de sa vengeance. Sans
     doute, il ne s'est pas fait de mal  lui seul, et plus d'une
     personne est blesse; je ne suis pourtant pas de ceux qui croient
     que ces blessures soient mortelles. Il faut s'attendre  des
     mesures nouvelles aussitt aprs la clture des chambres. Elle aura
     lieu dans les premiers jours d'aot; les dputs finiront cette
     semaine.

     Dans le public, on parle beaucoup du retour de celui[30] qui s'est
     trop prcipit il y a dix-huit mois. Sa position est belle, sa
     considration immense et plane sur toutes les autres. Sous ce
     rapport, il a beaucoup grandi. On a rapproch sa conduite de la
     violence et des procds de l'autre. Il est calme, il attend, il ne
     sera pas press; il n'a pas d'ennemis, il a beaucoup d'admirateurs.
     Personne au monde n'a plus de loyaut dans la conduite et plus de
     dvouement  la chose publique, sans intrt personnel. Ce que je
     dis l n'est que le rabchage de ce qu'on entend dans toutes les
     conversations.

     Comme M. de Talaru revient de Madrid par cong, on parle de lui
     pour la place vacante; je n'en suis pas persuad. Ce qui me parat
     le plus probable, c'est que d'ici  un mois, avant la Saint-Louis,
     le prsident fera quelques changements assez considrables dans la
     haute administration, pour reconqurir ce qu'il a perdu dans
     l'opinion publique. La majorit de la chambre des dputs lui est
     encore dvoue, il a le coeur du roi et de Monsieur; avec d'aussi
     grands avantages, on n'est pas mal dans ses affaires.

     Mme de Luynes est arrive hier au soir de Dampierre, pour voir sa
     petite-belle-fille au lit de mort. Elle meurt de la poitrine,
     grosse de six mois; quelle horreur! Je ne vois que tristesses
     autour de moi. Je reste ferme dans mon dessein de partir  la fin
     de septembre; je crois que je m'embarquerai  Marseille, sur un
     petit btiment du roi que me donnera le ministre de la marine.

     Depuis vingt-quatre heures, les journaux semblent tendre  une
     espce de conciliation entre M. de Chateaubriand et son ennemi.
     Cette querelle se terminera-t-elle encore par une ambassade?

     Vous recevrez des lettres plus instructives que les miennes.

     Mille et mille assurances d'un ternel attachement.

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY  Mme RCAMIER.

     Valle-aux-Loups, ce 21 juillet 1824.

     Mon coeur me dit, aimable amie, qu'il y a bien longtemps que je ne
     vous ai crit. Je n'ai pas besoin pour penser  vous de ce lieu que
     nous avons habit ensemble, et o j'aurais d naturellement avoir
     le bonheur de vous revoir dans le cours de cette anne. Mais, au
     lieu de cela, vous ne savez plus que voyager; vous ne pouvez plus
     vous dtacher de Rome et de ses monuments pleins de souvenirs, et
     de ses belles crmonies. Ce dernier motif et le sentiment qu'il
     suppose, et qu'Adrien m'a confirm tre le vtre, ne peuvent que me
     toucher beaucoup; mais mon amiti, peut-tre trop goste, voudrait
     que nous pussions nous difier ensemble, et n'tre pas spars par
     ces terribles distances que la course  Naples augmente encore.

     Une pense cruelle se rattache  ce sjour pour nous[31], surtout
     pour ce pauvre Adrien, que je retrouve d'un commerce bien doux et
     bien agrable, avec qui je n'ai jamais t plus parfaitement
     d'accord, sur vous en particulier, mais qui conserve toujours la
     profonde et naturelle impression d'une ineffaable douleur.

     Il faut vous parler d'une autre  laquelle vous ne serez pas
     insensible, et qui vient d'accabler  quelques lieues d'ici ce
     pauvre de Grando. Sa femme a succomb enfin  ses longues
     souffrances,  une maladie extraordinaire qui l'avait maigrie,
     rduite  rien, et squestre plus que jamais. Son me, son coeur,
     pendant quelques instants de la journe, retrouvaient encore toute
     leur nergie; ou plutt, celle qu'ils n'avaient jamais perdue
     s'panchait par des lettres vraiment loquentes, ou par des clairs
     de conversation. Elle voulut en avoir une avec moi, il y a quelques
     semaines, avant de quitter Paris; elle fut vraiment touchante,
     religieuse, quelquefois sublime, quoique je m'efforasse, suivant
     ce qu'on m'avait recommand, d'carter ce qu'elle voulait donner de
     solennel et de dfinitif  notre entretien. Elle me parla beaucoup
     de son mari, de ses enfants, de vous aussi et de votre nice. On la
     porta peu de jours aprs  une petite campagne qu'elle dsirait et
     que ce bon de Grando chercha lui-mme avec une occupation
     touchante, et acheta, peut-tre mme au del de ses moyens, 
     Thiais prs Choisy. Elle n'y est jamais sortie de sa chambre, 
     peine de son lit; elle leur a t enleve vendredi dernier, 16 de
     ce mois.

     Les agitations d'affaires, de politique et de socit n'ont jamais
     t plus vives. On dit que le ministre a perdu, et a besoin de se
     remonter. Il y a l quelque chose d'incontestable. On ajoute qu'il
     est question de conciliation, de rapprochement avec les ministres
     passs de diverses dates.

     Il y en a un qui peut vous dire, qu'il n'a reu aucune
     communication, qu'il en doute, qu'il ne le dsire pas, et mme le
     craindrait, si la chose devait lui tre uniquement personnelle et
     ne devait pas tre accompagne d'arrangements propres  parler 
     l'opinion.

     Il en est un autre au nom duquel je ne m'aviserai pas de vous
     parler. Vous m'aviez assez embarrass, en me chargeant du premier
     compliment  lui faire: c'tait vraiment peu convenable, et je ne
     savais quel ton prendre, quand vous m'avez mand, heureusement, que
     vous lui criviez. Nous sommes rests rciproquement obligeants et
     avec une nuance de plus d'attention et d'intrt de ma part, tenant
      sa position actuelle, mais sans aucune alliance ni intimit. J'ai
     dsapprouv en particulier, pour lui et pour l'avenir, le systme
     trop violent qu'il a embrass. Il est impossible que votre bon
     esprit ne se range pas  cet gard de notre ct.

     On prtend aujourd'hui qu'il veut se radoucir, et l'on parle de
     _place lointaine_. Peut-tre en saurons-nous davantage, aprs le
     discours qu'il doit faire demain dans une discussion dlicate, et
     dont la curiosit est fort proccupe.

     Mon Dieu! comme on aimerait mieux causer de tout cela avec une
     amie spirituelle qui entend  demi-mot, et qui occupait autrefois
     deux charmantes chambres embellies par elle, au troisime tage de
     l'Abbaye-au-Bois. Quand l'y reverrons-nous? Je sais qu'il y a une
     Anne sainte  attendre, une nice souffrante  mnager; je finis
     comme j'ai commenc, en disant qu'il faut se rsigner, vous aimer
     toujours et rpter que cela est bien triste.

     Je ne vous ai pas parl de certaines affaires de journaux qui
     m'ont bien pein, surtout pour un homme qui me tient de prs, et
     qui aurait peut-tre entendu de votre part quelques paroles
     raisonnables, si vous aviez t prsente. Je vous renouvelle mes
     bien tendres hommages.

LE MME.

     Paris, ce 22 juillet 1824.

     C'est  M. de Chateaubriand, dans son loisir actuel,  vous
     entretenir dsormais de ce qui le regarde, aimable amie. Nous avons
     augment d'un cran d'obligeance rciproque, mais voil tout; cela
     devait tre. Je lui ai dit que je vous avais crit, et que vous lui
     cririez. Le _Journal des Dbats_ s'en donne de dvouement
     personnel pour lui, et de colre contre les ministres restants. Je
     vous renvoie  lui. Je suis en ce moment un peu fatigu de la
     politique; je vais passer dix jours  la campagne, puis je
     reviendrai attendre Adrien, que j'ai eu tant de bonheur  revoir.

Pendant que toutes ces ambitions, que Mme Rcamier suivait de loin avec
la sollicitude et l'anxit de l'amiti, s'agitaient  Paris, elle
quittait Rome, et en compagnie de sa nice, du bon et fidle Ballanche
et de M. Ampre, s'tablissait  Naples, le 1er juillet. C'est sur les
bords enchants de ce beau golfe, clairs par la resplendissante
lumire d'un soleil d't, que la suite de cette correspondance lui
parvint. Nous allons continuer de donner les lettres qui lui furent
adresses de Paris, afin d'puiser les claircissements qu'elles
fournissent sur l'incident si considrable de la rupture entre M. de
Villle et M. de Chateaubriand: ce procs-l eut des suites assez graves
pour mriter d'tre instruit. Nous reviendrons ensuite aux circonstances
particulires du sjour que Mme Rcamier fit  Naples.

LE DUC DE DOUDEAUVILLE  Mme RCAMIER.

     Paris, 27 juillet 1824.

     Je viens de recevoir votre lettre du 13, Madame, et je m'empresse
     de vous en remercier, en vous assurant du plaisir bien vrai que me
     font vos nouvelles, et entre autres celle de votre heureuse arrive
      Naples.

     Mais vous dsirez que je vous parle de Paris, et c'est ce que je
     vais faire. Dans ce moment o il y a un ministre des affaires
     trangres  nommer, d'autres peut-tre  changer, du moins selon
     le dire et le dsir de bien des gens, on ne parle d'autre chose. On
     porte le modeste directeur des postes tantt  un ministre, tantt
      un autre, mais il tmoigne constamment de sa rpugnance pour
     tous. Il aimerait bien mieux cent fois que Mathieu ou Sosthnes, 
     qui cela plairait bien davantage, y arrivassent, mais il n'y a
     nulle apparence.

     En attendant, les passions, les ambitions s'agitent de toutes
     parts, et cela surtout contre M. de Villle. Mais il a pour lui son
     talent, son _indispensabilit_, la difficult de le remplacer; il a
     pour lui le roi, Monsieur, la Chambre des dputs, les trois-quarts
     de la France, les royalistes raisonnables, les honntes libraux,
     et mme les ambassadeurs trangers, qui ne le gotaient pas
     beaucoup et qui sont trs-contents depuis qu'ils traitent
     directement avec lui: on est bien fort avec tout cela, et on a bien
     des moyens de djouer les intrigues de tout genre. M. Royer-Collard
     disait dernirement  M. de Jessaint, qui est  Paris: Je ne suis
     pas l'ami de M. de Villle, il s'en faut, et pourtant je fais des
     voeux pour qu'il reste; car s'il partait, je ne sais ce que nous
     deviendrions. Si un demi-libral, si un antagoniste de M. de
     Villle en parle ainsi, que devons-nous en penser?

     Vous avez su la mort de la jeune duchesse de Luynes, grosse de
     cinq mois. Je suis toujours afflig et presque choqu de voir la
     jeunesse passer ainsi avant des cheveux gris comme les miens: c'est
     le seul passe-droit dont je serais tent de me formaliser.

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY  Mme RCAMIER.

     Paris, 2 aot 1824.

     Voici un courrier qui part pour Naples, aimable amie, et dont il
     faut profiter pour vous exprimer tous ses sentiments de fidle
     souvenir. Ma dernire lettre tait tout empreinte d'une tristesse
     trop justifie par la mort de ma jeune nice, grosse de six
     mois[32]. Ma belle-mre en a t affecte, surtout pour son
     petit-fils; ils sont tous  Dampierre o j'ai t passer quelques
     jours.

     Votre arrive  Naples aura t suivie de trs-prs de la mort de
     notre ambassadeur[33], que nous avons apprise hier. Il me semble
     que vous n'aviez aucune relation avec lui. Vous croyez bien qu'on
     parle dj de sa place  donner. Ceux qui ont la douce manie des
     conciliations prtendent qu'il faudrait la donner  M. de
     Chateaubriand. D'autres douteraient beaucoup qu'il en voult. Si
     vous aviez t ici, vous le lui auriez peut-tre persuad. Je ne
     veux pas faire la mauvaise plaisanterie de dire que l'espoir de
     vous voir plus tt, ou d'habiter cette Italie pour laquelle vous
     montrez tant de prdilection, le dterminerait. En dfinitive, je
     ne crois pas qu'il y aille. Mme de Chateaubriand est partie pour
     Neuchtel, en Suisse. On dit que son mari ira l'y chercher dans
     quelques semaines. Le courrier qui va porter  Naples la nouvelle
     d'un sixime[34] gros enfant dont Mme la duchesse d'Orlans est
     accouche en quarante minutes ne pourra pas encore vous apprendre
     la nomination du ministre des affaires trangres. On l'avait
     annonce pour hier matin  Saint-Cloud; mais ce sera pour la fin de
     la semaine aprs la clture des chambres. Je crois encore  M. de
     Clermont-Tonnerre plus qu' un autre.

     Adieu, aimable amie; depuis quelques jours j'ai plus de certitude
     de ce que j'ai toujours cru, que je n'aurais pas mme  dlibrer
     sur aucune proposition, et que quelques autres circonstances
     donneraient mme plus de convenance  une absence de quelques mois
     dans l'hiver. Vous savez o mon sentiment m'entranerait, et je ne
     balancerais pas un moment, si ma mre voulait n'y mettre pas
     l'opposition de sa trop grande peine. Rapportez-vous-en  mon
     sentiment pour n'y pas renoncer sans ncessit absolue. Il serait
     doux, et peut-tre trop doux, de commencer l'Anne sainte avec
     vous. Adieu, adieu.

Les changements qu'on attendait dans les rgions leves de
l'administration eurent lieu en effet  la clture de la session des
chambres. Une ordonnance du 4 aot reconstitua ainsi le cabinet: M. le
baron de Damas devint ministre des affaires trangres, M. de
Clermont-Tonnerre eut la guerre, M. de Chabrol de Crouzol la marine, le
duc de Doudeauville la maison du roi, l'vque d'Hermopolis les affaires
ecclsiastiques et l'instruction publique; M. de Villle conserva les
finances avec la prsidence du conseil.

Le tmoignage de ces trois hommes, Mathieu de Montmorency, le duc de
Laval et le duc de Doudeauville, si divers, si bien informs les uns et
les autres, si haut placs, et dont aucun n'avait li sa destine
politique  celle de M. de Chateaubriand, tait important  recueillir.
Le duc de Doudeauville, uni d'opinions et d'amiti avec M. de Villle,
et qui devait quelques semaines plus tard entrer dans le nouveau cabinet
form aprs l'expulsion de M. de Chateaubriand, reprsente fidlement la
pense du prsident du conseil; les propos qu'il rpte sont ceux de
l'entourage intime, adoucis par la modration quitable de son caractre
bienveillant; la plupart des amis de M. de Villle y mettaient plus
d'amertume.

Il annonait ainsi  Mme Rcamier son entre dans le cabinet
reconstitu:

LE DUC DE DOUDEAUVILLE  Mme RCAMIER.

     Ce 1er septembre.

     Je reois avec une extrme satisfaction, Madame, votre bonne
     lettre de Naples. Je suis vivement touch d'un intrt que je sais
     apprcier, comme je sais apprcier celle qui me le tmoigne, et
     c'est l ce qui peut donner  mes yeux de la valeur  ma place.
     J'avais tellement de rpugnance pour l'accepter, et cette
     rpugnance tait si bien connue, que le roi, en me l'apprenant, m'a
     dit: Mon cher duc, j'en suis fch, je vais vous contrarier. Ce
     n'est pas ainsi qu'on annonce ordinairement des grces, mais aussi
     ce n'est pas ordinairement ainsi qu'on intrigue. J'ai bien de la
     peine  me rjouir et presque  me consoler de mon succs,
     quoiqu'on ait bien voulu ne pas trop le dsapprouver dans tous les
     rangs; car on me regrette dans mes Postes, de manire  me donner 
     moi-mme bien des regrets de les avoir quittes. Mais c'est une
     chose convenue, qu'on ne peut pas tre votre ami sans avoir un
     ministre; et, certes,  ce titre, j'en mrite un plus que
     personne.

     Je suis accabl d'affaires: car j'ai  organiser un ministre o
     il y a bien des abus  dtruire et bien des rformes  faire.
     D'ailleurs, j'ai trouv plus de vingt mille demandes,  la lettre,
     et presque rien  accorder. Jugez si le pauvre dbutant est 
     plaindre.

     La sant du roi donne de l'inquitude depuis quelque temps;
     cependant il travaille comme  son ordinaire, reoit comme de
     coutume, dit  chacun ce qui convient, enfin montre un courage et
     une prsence d'esprit admirables. Son principe a toujours t qu'un
     roi pouvait mourir, mais qu'il ne devait jamais tre malade; il y
     est parfaitement fidle.

     La censure a dplu  bien du monde; mais, au point o l'on tait,
     il tait indispensable d'en venir  cette mesure.--On n'entend plus
     parler de M. de Chateaubriand; on le dit voyageant. Pourquoi
     n'a-t-il pas eu l'attitude noble et digne de M. de Montmorency?
     Vous devinez que je n'aurai pas de peine  prendre celle-l le jour
     de ma sortie du ministre. Une place dans le coeur de mes amis et
     dans l'estime des honntes gens est la seule dont je fasse cas, en
     attendant une l-haut.

     J'ai cd une partie de mon ministre  mon fils. C'est celle que
     j'aimais le mieux assurment, celle des beaux-arts, qui seule
     faisait mon envie depuis quarante ans; mais que ne ferait-on pas
     pour les personnes qui nous sont chres? Il dsire tre rappel 
     votre souvenir.

     Je m'empresse de vous renouveler l'assurance d'un attachement qui
     ne finira, soyez-en bien sre, qu'avec ma vie.

La supriorit de M. de Chateaubriand importunait M. de Villle; il
subit d'abord M. de Chateaubriand pour se dlivrer de M. de Montmorency,
et ne tarda pas  se repentir de l'avoir laiss entrer au conseil. J'ai
dj dit que, lorsque l'empereur Alexandre, voulant donner un tmoignage
de sa haute estime aux deux ministres qui avaient conu et accompli
l'oeuvre de la dlivrance du roi d'Espagne, envoya le cordon de
Saint-Andr au duc Mathieu de Montmorency et au vicomte de
Chateaubriand, M. de Villle en prouva un vif dpit, et ne sut pas
dissimuler le sentiment qu'il prouvait.

C'est encore une lettre du bon duc de Doudeauville qui nous en fournira
la preuve: sa candeur reflte navement les impressions de son ami le
ministre des finances, lorsqu'il crit  Mme Rcamier:

     Le 29 dcembre 1823.

     Mathieu vient d'obtenir, ainsi que M. de Chateaubriand le grand
     ordre de Saint-Andr de Russie qui quivaut au cordon bleu. Cela
     fait grande rumeur: car c'est, dit-on, indiquer le ministre que
     voudrait Alexandre,  l'exclusion de M. de Villle qu'il exclut
     ainsi de ses faveurs. Vous concevez que les rflexions vont encore
     plus loin: qu'elles vont  persuader que l'ambassadeur de Russie et
     ces messieurs sont loin d'tre trangers  tout cet arrangement qui
     consisterait  mettre M. de Chateaubriand  la maison du roi, M. de
     Montmorency aux affaires trangres et M. de Villle...  la porte,
     vraisemblablement. C'est vous dire combien les esprits s'agitent.
     Vous devinez si l'ami qui vous crit est dans tous ces tripotages.

     M. de Villle aura  vaincre plus d'un obstacle d'ici aux
     chambres, mais il les vaincra. Les chambres runies, ce sera un
     grand moment, dcisif pour lui. Ou il triomphera, ce que je crois
     fermement, et il acquerra une puissance durable; ou il sera
     culbut, et alors arrivera un ministre qui sera entran par
     l'exagration de la droite, et qui nous entranera nous-mmes dans
     le prcipice.

Il est vraiment curieux de voir les amis de M. de Villle, tout en
mlant le nom de MM. de Montmorency et de Chateaubriand  des commrages
sans porte, signaler la chance qui aurait pu rappeler ces deux hommes
d'tat au ministre comme un danger d'exagration pour l'opinion
royaliste. On ne peut s'empcher alors de se rappeler la faiblesse avec
laquelle M. de Villle laissa se produire successivement les projets de
loi dont l'opposition exploitait avec le plus de succs la tendance. On
a peine  croire que, dans une situation semblable, M. de Chateaubriand
n'et pas mieux rsist que lui.

Au reste, la rpugnance que M. de Villle prouvait  avoir pour
collgue l'auteur du _Gnie du christianisme_ datait de loin. Lors de la
formation du cabinet o entrrent en 1822 MM. de Montmorency, de Villle
et Corbire, l'ambassade de Londres fut offerte  M. de Chateaubriand et
accepte par lui. Personne ne sut alors qu' cette poque M. de
Montmorency avait insist pour que l'entre au conseil, et non point une
ambassade, ft donne  l'homme dont le talent et les efforts avaient
amen les royalistes aux affaires. M. de Villle ne voulut jamais en
entendre parler. Ce fait fut rvl bien des annes aprs l'vnement
par une lettre de la duchesse Mathieu de Montmorency  Mme Rcamier,
lettre communique selon son dsir  M. de Chateaubriand. Cette pice
est assez curieuse pour que nous l'insrions ici:

LA DUCHESSE MATHIEU DE MONTMORENCY  Mme RCAMIER.

     Dampierre, ce lundi 5 mars 1838.

     En vous renvoyant, Madame, la moiti de ce que vous avez bien
     voulu me prter, je demande avec instance de vos chres nouvelles.

     Je sais, depuis quelques jours que votre ami doit bientt faire
     paratre un ouvrage sur le congrs de Vrone. J'ai aussi entre mes
     mains un grand travail sur le mme sujet, fait en entier par le
     plus vridique des hommes qui le termina longtemps avant sa mort.
     J'aimerais mieux que ce dpt sacr et tant de douloureux souvenirs
     restassent  jamais o je les ai placs; mais si l'ouvrage annonc
     ne se trouvait pas entirement en harmonie avec ma pice
     officielle, je me croirais oblige de la livrer  l'impression,
     tant sre de l'exactitude des faits noncs par le plus
     consciencieux des hommes.

     Votre ami a-t-il jamais bien su  quel point M. de Villle avait
     t oppos  son entre au conseil (mme sans portefeuille): jamais
     M. de Montmorency ne l'a pu obtenir du ministre prpondrant. Ses
     sollicitations  ce sujet taient cependant d'autant plus
     pressantes qu'il a toujours regard l'esprit et le talent de M. de
     Chateaubriand comme excessivement utiles dans les conseils du roi,
     et qu'il voyait clairement qu'aucune des plus belles ambassades ne
     le satisferait entirement.

     Jugez de ma surprise lorsque ce mme M. de Villle, qui redoutait
     tant d'avoir votre ami pour collgue, le nomma ministre des
     affaires trangres aprs le congrs. Certes, il fallait qu'il n'y
     et pas une autre personne en France capable de remplir cette
     place, ou que le prsident du conseil ne st  cette poque o
     donner de la tte. Je vous demande de communiquer ces dtails  M.
     de Chateaubriand. M. de Montmorency ne parlait gure de ce qui
     pouvait le faire valoir, aussi je les crois peu connus.

     Pensez  moi, chre Madame, beaucoup  Dieu et aux mcomptes de
     cette triste vie, qui ne durera pas toujours.

Enfin, et sans prtendre puiser les lettres qui furent adresses  Mme
Rcamier  l'occasion de la sortie du ministre de son illustre ami, je
citerai encore celle qu'elle reut alors de la reine Hortense:

LA REINE HORTENSE  Mme RCAMIER.

     Arenenberg, ce 11 septembre 1824.

     J'attendais de vos nouvelles  votre retour de Naples; je n'en ai
     pas, et je ne sais o vous trouver. Je vous supposais sur la route
     de Paris, parce que je suppose toujours qu'on va o le coeur mne et
     o l'on peut tre utile  ses amis. Il est curieux de penser comme
     les liens de l'affection forment une chane. Comment! moi-mme,
     retire du monde, trangre  tout, est-ce que je n'ai pas t
     fche de voir un homme distingu loign des affaires! Est-ce
     l'intrt que vous m'y avez fait prendre? ou bien est-ce, comme
     Franaise, que j'aime  trouver en honneur dans mon pays le mrite
     et la supriorit?

     Je ne suis plus si isole en ce moment. J'ai avec moi ma cousine
     la grande-duchesse de Bade; c'est bien la personne la plus
     distingue qu'on puisse rencontrer. Le brillant de son imagination,
     la vivacit de son esprit, sa raison, et ce charme qui nat de
     l'accord de toutes les facults, en font une femme charmante et
     remarquable; elle anime ma retraite, adoucit ma profonde douleur.
     Nous parlons la langue de la patrie; c'est celle du coeur, et vous
     la connaissez, puisqu' Rome nous nous entendions si bien. Aussi je
     rclame votre promesse de passer par Arenenberg. Il me sera
     toujours bien doux de vous revoir: je ne puis vous sparer d'une de
     mes plus vives douleurs; c'est vous dire que vous m'tes chre et
     que je serai heureuse de retrouver l'occasion de vous assurer de
     tous mes sentiments.

     Hortense.




LIVRE VI


Mme Rcamier, en arrivant cette fois  Naples, n'y fut point accueillie,
comme en 1813, par le gracieux empressement d'une reine franaise qui
mettait  ses pieds sa cour et son royaume. Mais,  dfaut de ces
trs-douces et royales attentions, elle rencontra dans une famille de
compatriotes les soins de la plus cordiale amiti. M. Charles Lefebvre
s'tait tabli  Naples avec les Franais qui suivirent dans ces belles
contres la fortune du roi Joseph, lorsque Napolon le fit momentanment
asseoir sur ce trne, qu'il dut ensuite changer contre celui de
l'Espagne, pour obir  la volont du donneur de couronnes.

M. Lefebvre resta  Naples sous le roi Joachim et fut nomm receveur des
finances pour la province de Lecce. Dou d'une vive intelligence des
affaires et de beaucoup d'activit, il avait en outre une force et une
constance dans la volont, peu communes au degr o il les possdait. Il
acquit en peu d'annes une fortune considrable et fonda  l'Isola di
Sora une grande papeterie, la premire de ce genre, et, je crois, la
seule qu'ait jamais possde le royaume de Naples. Cette papeterie est 
prsent aux mains de MM. Didot.

Le retour de Ferdinand Ier fit disparatre  peu prs toute la colonie
franaise que la conqute avait amene, parce qu'elle ne se composait
gure que de fonctionnaires. Quant  M. Lefebvre, il trouva protection
et faveur sous le rgime des Bourbons comme il l'avait obtenue du
gouvernement de Murat, et lorsque Mme Rcamier le revit  Naples, il y
jouissait d'une considration mrite. Sa maison tait sous l'empire
doux et trop limit d'une femme belle, bonne, qui lui avait donn de
nombreux enfants, beaux comme leur mre; et cet intrieur et t
l'idal d'une famille bien ordonne, si un caractre plus facile et
moins d'pret dans la volont de son chef n'eussent fait sentir sans
cesse une autorit devant laquelle tout devait plier.

Mme Lefebvre est morte la premire, aprs avoir eu la douleur de
survivre  un de ses fils et  ses deux filles, la marquise de
Raigecourt et la princesse de Lequile. M. Lefebvre reut de Ferdinand II
le titre de comte de Balsorano.  l'poque de la constitution, il fut
lev au rang de pair du royaume, et il est mort l'anne dernire, dans
un ge trs-avanc.

Ces deux poux, avec les nuances trs-diverses de leurs caractres,
rivalisrent d'gards et de soins empresss pour Mme Rcamier.  force
d'instances, ils avaient obtenu qu'elle acceptt chez eux une lgante
et affectueuse hospitalit.

Les voyageurs du nord visitent le plus habituellement les heureuses
contres du midi pendant la saison d'hiver; ils y vont chercher un
climat plus doux et un ciel plus clment; ce n'est pourtant qu'en
passant un t  Naples, en Sicile ou en Grce, qu'on se rend compte de
ce qu'est, sous ces latitudes favorises, la splendeur du jour et la
magie du soleil.

Mme Rcamier en fit l'exprience: loge  Chiaja, ayant sous les
fentres de son appartement la verdure, un peu maigre j'en conviens, de
la Villa Reale, elle ne pouvait se lasser, non plus que les amis qui
l'accompagnaient, du spectacle que leur offraient  toute heure ces
rivages enchants et cette le de Capri, qui pour eux fermaient
l'horizon, baigns dans l'or d'une clatante lumire. M. Ballanche, qui
convenait lui-mme n'tre que faiblement touch par la vue du plus beau
monument des arts, ne restait point insensible  ces magnificences de la
nature. Pour M. Ampre, il prludait, par ce voyage accompli dans une
socit qui lui tait chre, aux longs plerinages que son insatiable
curiosit lui a fait depuis entreprendre; il jouissait de tout,
embrassait tout, s'intressait  tout avec l'ardeur de son ge et de son
caractre, et apportait dans la petite colonie un mouvement plein
d'intrt, en contraste piquant avec la contemplation mditative du
philosophe Ballanche.

Cependant Mme Rcamier, sous l'influence des chaleurs et de l'inquitude
que lui donnait la destine de M. de Chateaubriand, avait presque perdu
le sommeil; pour le lui faire recouvrer, il fallut pendant plusieurs
semaines qu'elle allt chaque soir coucher sur les hauteurs de Naples, 
Capo di Monte. Dans la disposition d'me o elle se trouvait, sa plus
agrable distraction, le plus sr moyen de l'intresser aux lieux
qu'elle habitait ou aux sites qu'elle parcourait, c'tait de les visiter
en prenant pour guides les pages immortelles que ces lieux avaient
inspires  M. de Chateaubriand ou  Mme de Stal. On rsolut de faire
le tour du golfe, de visiter les coles de Virgile, Pouzzoles, Baja, et
le cap Misne par mer.

Mme Lefebvre, qui tait la plus entendue et la plus attentive des
matresses de maison, prit la peine de combiner et d'ordonner tous les
dtails matriels de cette journe dont l'intrt et le plaisir taient
loin de la sduire. On partit de grand matin dans une barque commode,
avec de trs-bons rameurs et une voilure solide. La prvoyance de Mme
Lefebvre avait abondamment pourvu aux vivres; on tablit Mme Rcamier
sur des coussins et des chles, et on vogua par un temps superbe, une
mer bleue, un ciel sans nuages, en relisant les _Martyrs_ et mme en
consultant Strabon dont M. Ballanche s'tait muni. Au milieu des
enchantements de ce voyage, on fut trs-surpris, et je dois le dire,
trs-dsappoint en dbarquant au cap Misne. Ce cap est une langue de
terre, plate et sans caractre; quelques tristes peupliers y lvent
leurs cimes, et si on dpouillait ce coin du rivage de Naples de la
lumire qui prte  tout de la beaut, il n'y resterait rien. Assise au
pied d'un arbre, Mme Rcamier se fit relire l'improvisation au cap
Misne, et on dut convenir unanimement que Mme de Stal n'avait sans
doute pas visit ces lieux, avant de les donner pour cadre  la grande
scne de son roman. De Misne, on n'aperoit qu' peine dans un lointain
effac la cime du Vsuve, et on loua Grard de ne s'tre pas cru oblig
 une plus stricte exactitude. Le paysage dans lequel il a plac sa
_Corinne_ vaut mieux que la ralit.

Mme Rcamier n'avait pu revoir ces beaux rivages de Naples, sans que le
souvenir de Mme Murat ne revnt  sa pense; aussi un de ses premiers
soins avait-il t de lui crire.

Aprs la catastrophe qui termina la vie de Murat et la perte de son
trne, la reine de Naples, sous le titre de comtesse de Lipona
(anagramme du nom de la belle cit sur laquelle elle avait rgn,
_Napoli_), dpouille de ses biens personnels que l'Angleterre pourtant
lui avait garantis, habita plusieurs annes le chteau de Raimbourg en
Autriche. Dans cette rsidence, trs-rapproche de Vienne, elle avait
consacr tous ses soins  l'achvement de l'ducation de ses quatre
enfants. Malgr la protection constante qu'elle trouva dans le
tout-puissant prince de Metternich, Mme Murat sollicita vainement la
faveur accorde  presque tous ses proches de s'tablir  Rome, qu'on
trouvait sans doute trop rapproche de Naples; mais on lui avait permis
d'habiter Trieste, o Mme Rcamier lui adressa sa lettre. En crivant 
la reine, elle lui annona l'intention formelle o elle tait de l'aller
visiter  Trieste avant de rentrer en France; elle en reut bientt la
rponse suivante:

LA COMTESSE DE LIPONA  Mme RCAMIER.

     Trieste, le 11 novembre 1824.

     En voyant la date de votre lettre, j'ai frmi; depuis dix ans un
     pareil _nom_ ne m'tait pas parvenu, et j'vitais de me le
     rappeler, non par indiffrence, mais par la crainte de compromettre
     des personnes qui m'ont montr du dvouement et qui me sont chres.
     Jugez donc de ma joie, lorsque j'ai reconnu l'criture de mon
     aimable Juliette. C'tait le jour de ma fte,  mon rveil, que
     votre lettre m'est parvenue, et certes aucun bouquet ne pouvait
     tre reu avec plus de plaisir que les expressions de votre si
     bonne amiti. Vous avez donc pens  moi. Vos tendres souvenirs ont
     rveill les miens, et je me suis transporte au temps o je
     jouissais de votre socit.

     Je voudrais encore retrouver le mme plaisir; ce n'est qu'en vous
     voyant que je pourrai vous dire les perscutions qu'on me fait
     essuyer au nom du gouvernement franais, et qui sont trop longues 
     expliquer par lettre. Par un arrt du 6 juin, pris  Paris par les
     ministres trangers, on dcide que je ne puis habiter ni l'Italie,
     ni les Pays-Bas, ni la Suisse; on me permet l'Allemagne et
     l'Amrique. Par une injustice sans exemple, on me force  voyager,
      changer  chaque instant de pays, et on retient en mme temps mes
     biens particuliers de France et de Naples. Jugez dans quelle gne
     je me trouve  Trieste! Vous voyez donc que je ne puis vous rien
     dire sur mon avenir. Je suis sre que si je pouvais vous voir, vous
     parler, vous pourriez,  votre retour en France, vous occuper avec
     succs de mes justes rclamations.

     Ma position dans ce moment est bien triste; j'ai aussi le chagrin
     d'tre spare de mes deux fils. Les perscutions dont nous sommes
     l'objet les ont forcs  se rendre en Amrique. Achille y est
     depuis deux ans; mon second fils m'a quitte il y a quinze jours.
     Cette sparation a dchir mon coeur; me voil seule avec ma seconde
     fille qui ne tardera pas  s'tablir. L'isolement dans lequel je me
     trouve devrait calmer joutes les inquitudes et me donner le repos
     auquel j'aspire depuis si longtemps, et que je ne puis obtenir. Si
     on pouvait lire dans mes penses les plus secrtes, on verrait que
     je ne demande que le calme; mais pourquoi me refuse-t-on ce que ma
     famille a obtenu si aisment? elle est tranquille  Rome, elle
     voyage et n'prouve aucun dsagrment... Je suis la seule
     perscute.

     J'ai vu ma fille Ltitia[35] qui vous trouve toujours aimable,
     belle, ce qui ne me cause aucun tonnement; ce qui me surprend,
     c'est d'apprendre que votre petite nice qui tait si dlicate (et
     dont je regarde le portrait en vous crivant) est devenue belle et
     frache. J'ai t touche des compliments qu'elle m'envoie par ma
     fille; c'est d'autant plus aimable qu'elle tait dans l'ge o l'on
     oublie les absents.

     J'ai t sensible au souvenir de l'abb de Rohan; s'il ne se fait
     pas un _scrupule_ de ma pense, dites-lui que je me recommande 
     ses prires; faites par un homme aussi bon que lui, elles doivent
     tre exauces. Sa vocation ne me surprend pas; toute me tendre est
     porte aux extrmes.

     Croyez, ma chre Juliette, que si vous me donnez le plaisir de
     vous embrasser, ce sera le plus grand bonheur que j'aurai prouv
     depuis onze ans.

     Je passerai l'hiver  Trieste. Un mot de rponse qui me prouve que
     vous avez reu ma lettre.

     Je vous embrasse, ma chre Juliette.

     Caroline.

Nous ne suivrons pas Mme Rcamier dans les courses qu'elle fit aux
environs de Naples avec sa nice et ses deux fidles compagnons de
voyage, cherchant  Linterne le tombeau de Scipion l'Africain, que
personne n'y a jamais trouv, visitant Pstum et la Cava, ou assistant 
la fte de la Madonna di Pi di Grotta; mais nous rappellerons la joie
avec laquelle l'amie dvoue de M. de Chateaubriand salua de loin sur la
terre trangre l'avnement du roi Charles X, qui lui semblait d'un
heureux augure pour la pacification des rapports de l'illustre crivain.

Toutefois il devait s'couler bien du temps, et M. de Chateaubriand
devait rendre bien des combats avant que l'adversaire auquel il avait
dclar une guerre  mort cdt la place  une plus librale influence,
et que M. de Chateaubriand consentt  dsarmer. Cependant le ministre
disgraci qui, aprs la clture de la session des chambres, avait t
rejoindre sa femme en Suisse, revint immdiatement  Paris sur le bruit
de la maladie de Louis XVIII, et ce prince tant mort le 16 septembre,
l'auteur de _Bonaparte et les Bourbons_ fit paratre sa brochure ayant
pour titre: _le Roi est mort, vive le Roi!_

La saison que Mme Rcamier passa  Naples n'tant point, comme nous
l'avons dit, celle o d'ordinaire ce beau pays est visit par les
trangers, elle y vcut presque uniquement dans le cercle des amis
dvous qui avaient suivi ses pas. Je dois pourtant nommer ici un
patriote illustre et respect, le gnral Filangieri, dont elle
apprciait le caractre lev et les opinions librales. Le gnral
tait alors en disgrce, presque en suspicion; il dsapprouvait
hautement la marche imprime au gouvernement de son pays, et sa
conversation, empreinte d'une gnreuse tristesse, intressait beaucoup
Mme Rcamier.

Je consignerai aussi la premire apparition dans sa socit d'un jeune
Franais destin  s'associer bientt aux affections les plus intimes et
les plus chres de Mme Rcamier. M. Charles Lenormant, aprs avoir
parcouru toute la pninsule, avait fait le voyage de Sicile, et, revenu
 Naples, s'y sentait retenu par son got pour les arts et sa passion
pour l'tude de l'antiquit. Amen un soir chez Mme Lefebvre par un ami
intime de son mari, le marquis della Greca, M. Lenormant dj connu de
M. Ballanche et de M. Ampre, les retrouva avec grand plaisir dans cette
maison. On le prsenta  Mme Rcamier; celle-ci adressa  ce jeune
compatriote quelques questions bienveillantes sur ses projets, ses gots
d'tude, et apprenant de lui qu'il devait passer l'hiver  Rome, elle
l'engagea  venir quelquefois chercher chez elle une socit franaise
dont il serait toujours bien accueilli.

Quelques jours aprs, M. J.-J. Ampre, rappel en France auprs de son
excellent et illustre pre, s'arrachait avec un grand effort  un pays
o tout parlait  sa vive et brillante imagination, o, grce 
l'affection aimable et vraie d'une personne suprieure, il avait trouv,
sous le plus beau ciel, tout le charme et la scurit d'une vie de
famille au milieu des jouissances de srieux travaux. Son dpart laissa
un vide bien senti dans le cercle de Mme Rcamier.

Le duc Mathieu de Montmorency, au moment o son cousin se disposait 
retourner  son poste diplomatique, avait repris avec plus de vivacit
au projet, toujours profondment enracin dans son coeur, de visiter la
capitale du monde chrtien. L'ouverture prochaine du jubil tait un
motif de plus pour lui d'aspirer  ce voyage, auquel les circonstances
politiques elles-mmes semblaient donner une convenance.

Le duc de Doudeauville crivait  propos de ce voyage:

     M. de Montmorency a envie d'aller vous faire une visite; je l'y
     pousse tant que je peux, et je lui conseille ce que je me
     conseillerais  moi-mme en pareil cas. Sa position est
     embarrassante, elle le deviendra bien plus encore pendant les
     chambres. Beaucoup de gens le dsirent au ministre; on dira qu'il
     les fait agir, et qu'il agit lui-mme pour y parvenir; s'il vote
     contre quelque loi, le roi lui en saura trs-mauvais gr. Il est
     plus noble, et j'ajouterai, plus adroit de s'loigner, laissant les
     circonstances et ses amis le faire arriver.

     Le roi est trs-dcid  ne pas changer ses ministres; nous
     verrons si les chambres lui feront prendre un autre parti. Il me
     traite avec une extrme bont, et cela me ddommage de bien des
     ennuis de ma trs-belle place. J'ai un petit mrite pour la
     remplir: c'est une grande indpendance de caractre et de position,
     qui me met  mme de rsister aux prtentions d'hommes
     trs-puissants; peu de gens peuvent et veulent soutenir cette
     lutte.

     Tout le monde est enchant de notre nouveau monarque, et l'on est
     merveill de voir les libraux chanter les louanges de ce prince
     du pavillon Marsan qu'ils redoutaient et qu'ils attaquaient depuis
     dix ans si cruellement.

     Le sacre doit avoir lieu au printemps  Reims: ce sera un beau
     moment pour M. de Jessaint qui avait l'inquitude qu'on ne mt
     quelque personne en faveur dans cette prfecture, fort envie
     aujourd'hui; mais je l'ai bien rassur.

Mme Rcamier, en retournant  Rome, se croyait donc certaine de
l'arrive prochaine du meilleur de ses amis.

Le duc de Laval lui crivait  son tour au moment de quitter Paris:

LE DUC DE LAVAL MONTMORENCY  Mme RCAMIER.

     Paris, 23 octobre 1824.

     Vous savez ce que c'est que les derniers moments avant le dpart.
     Tout est confusion, presse, et l'on ne trouve pas une minute de
     repos; c'est ma situation. Ceci ne sera donc qu'un mot pour vous
     reprocher de ne plus m'crire. Mais nous savons que vous devez
     arriver  Rome vers cette poque, que M. Ampre vous a quitte pour
     s'embarquer et rentrer en France. Quant  moi, je n'ai plus que
     quarante-huit heures  passer ici, et je compte sur quinze jours de
     route. Je vous crirai de Turin un mot qui me prcdera.

     Quant au cousin, son voyage est dans les incertitudes, les
     probabilits. L'envie est vraie, trs-relle de sa part, mais la
     dcision n'appartient pas  lui seul.

     Quel charme n'y aurait-il pas de nous trouver tous trois,
     lorsqu'on ouvrira la porte sainte, tous trois amens par des voies
     si diverses!

     _Ren_ vient d'arriver, se tait en ce moment, mais se prpare au
     combat. Toutes les ngociations ont chou. Mille tendres
     assurances du plus inaltrable sentiment.

Ce fut donc avec un vrai plaisir, et une esprance qui lui tait fort
douce, que Mme Rcamier revint, avec sa nice et le fidle Ballanche,
dans cette Rome dont le charme exerce sur tous ceux qui l'ont habite un
tel empire, qu'on ressent pour elle quelque chose de l'amour qu'on a
pour sa patrie. Elle y prcda de peu de jours son ami l'ambassadeur de
France, et s'tablit cette fois au palais Sciarra dans le Corso, dans un
appartement que lui louait meubl un Anglais, homme d'esprit et de bonne
compagnie, lord Kinnaird.

Le duc de Laval, au milieu de toutes les nouvelles qu'il apportait de
France, ne laissait pas beaucoup esprer la ralisation du projet de
voyage du duc Mathieu; il tait porteur d'une lettre du duc de
Doudeauville conue en ces termes:

LE DUC DE DOUDEAUVILLE  Mme RCAMIER.

     Ce 26 octobre.

     Je profite du duc de Laval pour vous porter ma rponse, Madame;
     c'est une occasion plus sre d'arriver, mais moins favorable pour
     tre reu, car le porteur sera bien plus intressant  entendre que
     la missive  lire; mais il ne vous dira que faiblement combien je
     suis toujours occup de vous, combien je vous ai regrette pour les
     affaires, combien je vous regrette pour moi-mme et combien je
     serais tent d'aller vous retrouver.

     Nous sommes toujours dans la mme position: le roi vu avec
     enthousiasme par toute la France, et avec indulgence mme par les
     libraux; les ministres toujours attaqus avec violence (except
     votre serviteur que tous les partis ont bien voulu pargner jusqu'
     prsent), et trop soutenus par le roi pour avoir rien  craindre,
     mme des chambres, du moins dans la session prochaine qui,  raison
     de l'indemnit des migrs, doit plutt leur tre favorable; M. de
     Chateaubriand tant entr ouvertement contre eux dans la lice,
     ainsi que vous l'avez vu, et ayant peu d'espoir, malgr son talent,
     dont il fait un mauvais usage dans son intrt, de recouvrer la
     place dont il montre des regrets peu calculs.

     Mathieu aurait plus d'esprance par la manire noble dont il est
     sorti, et par la manire sage dont il s'est conduit depuis lors. Il
     est forc de renoncer  son voyage d'Italie, par la tendresse
     draisonnable et personnelle de sa mre. J'en suis fch, c'tait
     le moment le plus favorable d'excuter ce projet; il vous trouvait
      Rome ainsi que son cousin, il chappait ici  une position fausse
     et embarrassante: car il va tre le but des esprances des uns, des
     inquitudes des autres, enfin le point de mire de tous les partis;
     cette position sera surtout trs-dlicate vis--vis du roi. Je
     regrette donc beaucoup qu'il n'ait pu faire ce beau voyage, projet
     et remis tant de fois.

     Mon fils est jusqu'au cou dans les affaires des arts et des
     spectacles que je lui ai abandonns. Je regrette peu les derniers,
     vous vous en doutez; mais je regretterais beaucoup les autres, si
     ce n'tait un autre moi-mme qui en et hrit.

     Quant  moi, je suis accabl d'affaires, car je travaille depuis
     six heures et demie du matin jusqu'au dner, et je recommence 
     huit jusqu' prs de onze pour recevoir des rendez-vous.

     J'ai trouv vingt mille ptitions, j'en ai reu dix mille, et avec
     quelques centaines de mille francs  distribuer, j'ai depuis un an
     reu pour cinquante-trois millions de demandes. Plaignez-moi
     d'avoir tant  refuser, quand j'aimerais tant  accorder.

Si Mme Rcamier avait pu garder encore quelque illusion sur la
possibilit du voyage de son saint ami  Rome, elle l'et vu s'vanouir
 la lecture de la lettre suivante.

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY  Mme RCAMIER

     La Valle-aux-Loups, le 15 septembre 1824.

     Je vous cris quelques mots, aimable amie, de mon vallon
     solitaire, o votre souvenir est prsent de bien des manires, et
     qu'il y a cinq jours encore je croyais quitter pour plusieurs mois.
     Adrien vous aura dj appris ce drangement de mes projets, qui m'a
     t vraiment fort pnible. Il vous aura dit que mon plan de route
     dj arrt, les paquets  demi faits, et lorsque mon coeur se
     fixait dj sur la pense de ce jour o, arriv dans la ville
     immortelle, je n'aurais rien de plus press que de me faire
     conduire dans votre modeste et agrable retraite, tout d'un coup
     ces douces esprances se sont vanouies.

     Le courage m'a manqu pour braver la peine extrme et vraiment
     draisonnable de ma mre, pour la laisser un peu souffrante,
     attribuant son indisposition  l'effet de mon dpart, et disant que
     je ne la retrouverais pas, de ce ton svre et maternel qui
     m'aurait rendu le plus malheureux des hommes si elle avait t
     vraiment malade en mon absence. Je crois que vous en auriez fait
     autant  ma place.

     J'avais t fort contre les amis politiques qui insistaient en
     trs-grande majorit contre ce voyage; j'ai t faible contre un
     sentiment qui, de l'aveu mme de celle qui l'prouvait, ne pouvait
     pas se combattre par des raisons. Mais l'image de Rome, et la vtre
     surtout, et cette Anne sainte, qui n'tait pas assez mon motif
     pour que j'aie mrit que la bonne Providence cartt les obstacles
     que j'avais toujours prvus, tout cela m'apparat sans cesse.
     Plaignez-moi.

     J'avais dj prvenu Mme de Broglie de mon projet de passer par
     Coppet, pour me donner quelques heures d'une station chre et
     pnible tout  la fois, mais depuis longtemps dsire[36]. Elle
     consentait  m'attendre, et c'est par le dernier courrier que je
     l'ai remercie de sa bonne volont, en lui disant que je n'en
     profiterais pas.

     Je ne suis pas trop en train, aimable amie, de vous parler de la
     politique. Aurez-vous t trompe, comme tout Paris, par un article
     du _Journal des Dbats_, o M. de Salvandy a os imiter M. de
     Chateaubriand, et lui a attir des compliments?

     Non, vous ne saurez jamais comme je regrette cet hiver pass avec
     vous, et cette initiation, faite sous vos aimables auspices, aux
     plus belles merveilles des arts! Plaignez-moi, rendez-moi justice,
     et croyez  un sentiment qui durera autant que moi.

     Avez-vous lu la dernire brochure d'un homme de vos amis[37]? Je
     ne crois pas qu'il ait pris la meilleure route.

Lorsque Mme Rcamier tait arrive  Rome l'anne prcdente, elle avait
cherch avec empressement le frre de l'artiste illustre qui, dix ans
auparavant, l'avait accueillie, exile, avec une distinction si
bienveillante, et qui lui avait ensuite et jusqu' sa mort tmoign une
vritable amiti. Elle trouva l'abb Canova dans l'appartement qu'il
habitait en 1813 avec son frre, entour des mmes serviteurs, menant la
mme vie, conservant encore les ateliers, _studj_, du grand sculpteur,
que les trangers visitaient toujours. Ils y admiraient une oeuvre  peu
prs complte de Canova, dans une reproduction en pltre de presque tous
ses ouvrages, et quelques marbres en petit nombre dus  ce gracieux
ciseau; enfin, les praticiens y travaillaient  l'excution de plusieurs
figures en marbre, modeles par Canova et commandes par la Russie et
l'Angleterre.

La promenade  l'atelier dsert du grand artiste fut trs-mlancolique;
Mme Rcamier y revit le buste que Canova avait model d'aprs son
souvenir, et auquel, aprs y avoir ajout un voile et une couronne, il
avait, on doit se le rappeler, donn le nom de la _Batrice du Dante_.
Ce buste, excut en marbre, tait une des dernires choses auxquelles
l'artiste avait travaill. En voyant avec quel attendrissement Mme
Rcamier le contemplait, le bon abb eut l'ide de le lui offrir, et il
le lui envoya en effet  l'Abbaye-au-Bois, aussitt aprs qu'elle fut
retourne en France. Cette communaut de regrets donns  la mmoire de
Canova devint un lien de plus entre son frre et Mme Rcamier; il
trouvait en elle un auditeur toujours attentif lorsqu'il lui parlait du
grand artiste.

On sait que Canova, n en terre ferme dans les tats vnitiens, avait
conserv un religieux attachement pour son village natal de Possagno: il
y possdait une modeste maison, dans laquelle il allait souvent se
reposer. C'est dans un de ces voyages  Possagno, o il projetait de
faire lever une glise monumentale, qu'il fut frapp par le mal dont il
mourut en quelques jours  Venise au mois d'octobre 1822.

Son testament affectait  la construction de l'glise de Possagno une
notable partie de sa fortune, et il y exprimait le voeu d'tre enterr
dans le lieu obscur qui avait t son berceau. L'abb poursuivait avec
un zle touchant l'oeuvre de l'achvement de l'glise, et l'on verra Mme
Rcamier, dans sa route pour Trieste, se dtourner pour accomplir un
plerinage au lieu de naissance de l'ami qu'elle avait perdu.

Depuis la mort de Canova, le sceptre de la sculpture avait pass aux
mains de Thorwaldsen; cet artiste qui ne dploya pas moins d'esprit de
conduite que de talent, avait su se faire accepter par les Italiens,
tout en devenant l'objet de l'orgueil des peuples du nord. Ses
compositions avaient de l'originalit, et son style n'tait pas dpourvu
de grandeur. Parmi les jeunes gens qui frquentaient son atelier, il
avait distingu de bonne heure le jeune Pietro Tenerani qui, aujourd'hui
dans sa vieillesse, est sans contredit le premier sculpteur de l'Italie.

On n'a jamais su toutes les obligations que Thorwaldsen a pu avoir  la
collaboration de Tenerani; celui-ci, plein de reconnaissance envers son
matre, et aussi distingu d'ailleurs par la dlicatesse de ses
sentiments que par son gnie, s'est toujours attach  repousser les
insinuations qui lui attribuaient l'achvement des plus beaux marbres de
Thorwaldsen. Ce qui est certain c'est que, depuis la mort du statuaire
danois, Tenerani a produit, presque dans tous les genres, des oeuvres
excellentes, remarquables sous le rapport de la pense, et auxquelles
une excution,  la fois fine, noble et vraie, donne un prix tout
particulier.

Mme Rcamier, en visitant l'atelier de Thorwaldsen  la place Barberini,
et celui que son lve favori, le doux et aimable Tenerani, occupait 
la suite de ceux de son matre, avait l'imagination tout occupe du
dsir de faire consacrer par la sculpture une des crations potiques de
M. de Chateaubriand.

Il lui sembla que le talent chaste et dlicat de Tenerani se prterait
mieux qu'aucun autre  la ralisation de cette pense, et elle lui
demanda de vouloir bien excuter pour elle un bas-relief dont le sujet
serait emprunt au pome des _Martyrs_.

L'artiste accepta avec joie cette proposition et se mit promptement 
l'oeuvre. La composition une fois arrte, l'atelier de Tenerani devint
le but frquent des visites de Mme Rcamier et de ses amis. Pour
celle-ci, dans la sorte d'anxit douloureuse que lui causait  distance
la destine brusquement trouble de son illustre ami, et dans
l'impossibilit de travailler efficacement, soit  ramener le calme dans
son esprit ulcr, soit  raffermir son existence, elle trouvait
beaucoup d'intrt et de charme  suivre les progrs d'un monument fait
pour honorer d'une faon durable un nom glorieux qui lui tait cher, et
qui devait survivre aux orages, aux ambitions, aux controverses au
milieu desquelles ce nom se discutait dans le prsent.

Le bas-relief reprsente le martyre d'Eudore et de Cymodoce, condamns
 tre livrs aux btes dans le Colise. Commenc dans l'hiver de
1824[38], il fut termin en 1828 pendant l'ambassade de M. de
Chateaubriand  Rome, et on trouvera dans les lettres que l'auteur des
_Martyrs_ adressait  cette poque  Mme Rcamier, la mention des
visites qu'il allait faire  l'atelier de Tenerani pour y voir _son_
bas-relief.

Cet admirable et, je crois, unique chantillon du talent de Tenerani en
France, a t lgu par Mme Rcamier au muse de Saint-Malo.

Ce second hiver  Rome ne fut pas moins anim, mais le fut d'une manire
tout autre que celui qui l'avait prcd. La prochaine ouverture du
jubil amenait un grand concours de voyageurs, et parmi eux, on vit
arriver une colonie de Franais du rang le plus lev: le baron et la
baronne de Montmorency, le duc de Noailles, rcemment mari  Mlle de
Mortemart, et sa jeune femme, que Mme Rcamier rencontra chez
l'ambassadeur de France, mais avec lesquels elle ne noua point encore la
relation intime qui devait quelques annes plus tard se former entre
elle et ce couple si distingu, et qui faisait dire  Mme Rcamier que
le duc de Noailles tait le _dernier_ et le plus jeune de ceux  qui
elle avait accord le titre de vritable ami; la comtesse d'Hautefort,
M. et Mme de Boissy, M. et Mme Anjorrand, le chevalier de Pinieu, etc.;
et en outre, une colonie non moins nombreuse, non moins brillante, de
Russes, parmi lesquels la comtesse de Nesselrode que Mme Rcamier
retrouva avec un plaisir rel, car c'tait une personne  la fois
spirituelle, naturelle et parfaitement originale; Mme Swetchine, dont
elle apprcia vite l'me leve, l'intelligence suprieure et la bont.

Mme Swetchine avait une conversation trs-attachante, parfois loquente,
et la nature de son esprit, proccup surtout alors de spculations
philosophiques, avait un attrait tout particulier pour M. Ballanche. Il
arrivait pourtant au bon Ballanche, si accoutum  vivre par la pense
dans les rgions les plus dlies de la mtaphysique, de trouver des
nuages ou trop de subtilits  son interlocutrice.

Mme Swetchine tait arrive  Rome l'esprit imbu de quelques prventions
contre Mme Rcamier, prventions qui tombrent d'elles-mmes, aussitt
qu'elle l'eut personnellement connue. Cette disposition dfavorable fit
place  un got trs-vif; on en voit l'expression dans une lettre
qu'elle adressait  Mme Rcamier, pendant la course assez rapide qu'elle
fit  Naples en compagnie de Mme de Nesselrode. Voici cette lettre: elle
peut servir  faire connatre aux personnes qui n'ont point eu l'honneur
de l'approcher la tournure d'esprit de cette grande dame russe.

Mme SWETCHINE  Mme RCAMIER.

     Samedi, 1825.

     Nous voici  Naples, heureusement chappes  des dangers qui,
     dans ce moment surtout, sont loin d'tre chimriques. Le plus beau
     temps du moins a favoris notre voyage; point d'inquitudes, point
     de retards, enfin tout m'a paru bien, hors d'tre partie en
     m'loignant de Rome.  mesure que le ciel s'claircissait, que
     l'air devenait plus doux, je regrettais davantage de vous avoir
     empche de venir. C'tait m'oublier compltement moi-mme, et
     j'approuvais moins mon dsintressement, que ma tristesse n'en
     demandait compte. C'est comme cela cependant que je veux toujours
     faire avec vous; il me semble qu'un sacrifice volontaire nous
     rachte toujours quelque peu des peines que nous craignons
     davantage, et quand vous me trouverez gnreuse, dites-vous que
     c'est un calcul presque superstitieux qui fait tout le secret de
     mon courage. Notre rapprochement, nos impressions si rapides, ma
     joie, ma peine, tout cela me parat comme un rve; je sais
     seulement que je voudrais avoir toujours rv. Je me suis sentie
     lie avant de songer  m'en dfendre; j'ai cd  ce charme
     pntrant, indfinissable, qui vous assujettit mme ceux dont vous
     ne vous souciez pas. Si nous nous tions trompes toutes deux, je
     serais sans consolation, et ma raison ne serait pas sans reproche;
     mais qu'importe d'avoir t prudent, quand on est bien malheureux!
     Vous me manquez comme si nous avions pass beaucoup de temps
     ensemble, comme si nous avions beaucoup de souvenirs communs.
     Comment s'appauvrit-on  ce point de ce qu'on ne possdait pas
     hier? Ce serait inexplicable, s'il n'y avait pas un peu d'ternit
     dans certains sentiments. On dirait que les mes, en se touchant,
     se drobent  toutes les conditions de notre pauvre existence, et
     que plus libres et plus heureuses, elles obissent dj aux lois
     d'un monde meilleur.

     Nous sommes arrives hier  la nuit tombante; bientt aprs la
     lune s'est leve sur cet admirable golfe; aujourd'hui, j'ai vu
     lever le soleil, et c'est seulement pour vous crire que je quitte
     ce ravissant spectacle. Mon Dieu, que vous avez d souffrir ici!
     Voil ce que je me suis dj dit cent fois; ce qui satisfait
     pleinement en nous le sentiment du beau rveille aussi avec plus de
     force le besoin du bonheur qui ne s'teint jamais qu'avec la fin du
     bonheur mme. On a beau se demander par quel mystre d'ingratitude
     l'admiration ne nous suffit pas; s'il faut possder tout pour jouir
     de quelque chose, la souffrance seule rpond peut-tre. N'avez-vous
     pas senti cela comme moi? Quelquefois les coeurs les plus semblables
     rsonnent diffremment aux mmes influences. Vous avez t bien
     bonne pour moi, bien bonne d'accent et de paroles; mais ce qui a
     pntr le plus avant, ce sont ces clairs d'une confiance que vous
     ne vouliez pas encore me donner.

     Quand vous me connatrez davantage, vous ne songerez mme pas  me
     contester le droit de tout savoir. Ce ne sera alors qu'un acte de
     justice; aujourd'hui c'est une grce, et je suis comme bien des
     gens, j'aime mieux la recevoir que la mriter. Je donnerais dj,
     et tout ce que j'ai, et tout ce qui me manque, pour vous savoir
     heureuse; soyez-le sans moi,  la bonne heure; mais pour vos
     peines, j'en rclame hautement le partage. Croyez-le, il n'est pas
     de titre mieux tabli et que je sois plus dcide  faire valoir.

     Cette lettre, comme vous voyez, est simplement destine 
     continuer notre dernire conversation qui m'a laiss une impression
     si douce et si triste  la fois. Je ne vous dirai pas autre chose,
     parce que je n'ai pu penser  autre chose, et vous n'exigerez pas
     que ce soit prcisment pour vous crire que je m'arrache 
     vous-mme. Ce serait bien la peine, en vrit! on a trop de choses
     indiffrentes pour les indiffrents eux-mmes.

     Rappelez-moi au duc de Laval que j'associe avec tant de
     reconnaissance aux sentiments que je lui dois; je compte tout 
     fait sur son intrt, depuis qu'il a pour lui l'attrait et le
     souvenir d'une bonne action.

Mme Rcamier se plaignait d'tre depuis quelques semaines sans nouvelles
de M. de Montmorency. Aux reproches qu'elle lui avait adresss sur ce
silence, il rpondait:

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY  Mme RCAMIER.

     Paris, ce 26 janvier 1825.

     J'ai reu l'autre jour, aimable amie, votre lettre du 11, qui me
     dsole, parce que vous tes vous-mme dsole. Mais vraiment vous
     n'tes pas juste dans vos reproches sur mon indiffrence prtendue,
     sur un oubli qui est si loin de mon coeur, sur tous les sacrifices
     que l'amiti fait  la politique et aux affaires et qui n'ont
     jamais t plus loin de moi que cette anne. Je suis paisible sous
     ce rapport, je ne m'occupe des affaires de la chambre, ou d'autres,
     livres  la discussion de la socit, que dans la mesure que rend
     invitable mon sjour  Paris. Cette dernire circonstance n'a pas
     dpendu de moi, du moins de ma volont libre; en pouvez-vous
     douter, aimable amie, d'aprs mes lettres, qui n'ont pas t toutes
     des rponses, d'aprs ce que vous a dit Adrien de ma disposition
     d'me? Je voudrais pouvoir vous faire lire au fond de cette me,
     qui est souvent pntre de regrets, lorsque je pense  vous,
     lorsque vos lettres arrivent, mme celles de reproches.

     J'ai fait votre commission auprs de votre ami _Ren_, qui avait
     reu la lettre grecque. Vous me demandez pourquoi je n'ai pas
     influ sur lui? Je croyais que vous aviez une ide plus exacte de
     nos relations rciproques et de la manire dont il faut entendre ce
     qu'Adrien appelle notre _liaison_. Il n'y a rien d'intime ni de
     vraiment confiant; et cela ne peut tre depuis notre ancienne
     rivalit et d'aprs ce que j'ai t  mme d'apprcier de son
     amiti, mme politique, pour moi. Il reste la volont de ne pas se
     brouiller, la justice qu'on se rend mutuellement sur certaines
     qualits, le tout avec des phrases plus ou moins obligeantes ou
     gracieuses, suivant les diverses circonstances,--mais cela s'est
     plutt refroidi depuis les dernires,--et une certaine analogie
     dans les positions, avec beaucoup de diffrences, que les gens qui
     ne l'aiment pas se plaisent trop  relever. Il ne m'a pas demand
     l'ombre d'un conseil ni fait de confidence sur ses dmarches mmes.
     Dans ce dernier cas, il s'adressait  Adrien, dont ensuite il s'est
     donn pour peu content.

     J'ai fait vos commissions auprs des amis communs, et au duc
     pre[39], dont vous ne dites pas plus de bien que je n'en pense, et
     au fils, avec qui je suis toujours bien en famille et plus que
     froid sur la politique.

     Ah! nos douces soires, quand les reverrai-je? Quand pourrai-je me
     venger de votre injuste manire de me juger? Vous voyez que cela me
     tient au coeur. Il faut finir en vous offrant un modeste prsent de
     collier et bracelets[40] un peu sombres, mais qui convient  votre
     deuil de Franaise et  votre srieux de femme qui va faire son
     jubil. Mille hommages tendres  Amlie, dont vous ne me parlez
     pas.

Enfin la porte sainte s'ouvrit  Saint-Pierre sous le marteau du
souverain pontife. Cette crmonie, trs-imposante par l'affluence et le
recueillement des fidles accourus de tous les points du globe; les
visites aux basiliques, aux hospices encombrs de plerins pauvres, dont
les plus grandes dames, et j'ajoute les plus belles personnes de Rome,
agenouilles, lavaient et essuyaient les pieds; cet ensemble inou de
pompeuses crmonies, de monuments admirables, de tmoignages de foi et
de pit, remplit les dernires semaines du sjour de Mme Rcamier.
Avant de quitter Rome, elle reut encore une lettre de son fidle et
parfait ami.

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY  Mme RCAMIER.

     Paris, ce 24 mars 1825.

     Je voulais vous crire, aimable amie, avant-hier en mme temps
     qu' Adrien; je fus trop press par l'heure fixe pour un courrier
     de Rothschild: il s'est trouv que ce courrier n'est pas parti, que
     mes lettres portes aux Affaires trangres y sont arrives trop
     tard, et, selon toute apparence, celle-ci vous arrivera aussi tt.

     J'prouve une vritable motion de penser que cette lettre est
     vraisemblablement la dernire qui vous rejoindra  Rome, et que,
     peu de temps aprs l'avoir reue, vous vous mettrez en route pour
     vous rapprocher de nous. Il reste toujours le regret presque
     irrparable de n'avoir pas consacr  la religion,  l'amiti et 
     l'instruction d'un beau voyage, cet hiver qui vient de s'couler:
     mais enfin, nous marchons rapidement vers le moment o il n'y aura
     pas moyen de songer  des regrets.

     Tchez de vous arranger pour arriver au moins dans les premiers
     jours de mai, que nous ayons le bonheur d'en passer quelques-uns
     avec vous avant le dpart, pour Compigne et Reims, qui jusqu'
     prsent n'est pas retard au del du 8 ou 10, quoiqu'on ait parl
     d'un ajournement de quelques semaines.

     J'ai rencontr l'autre jour sur le boulevard M. Rcamier, que
     j'abordai, et qui me confirma ces aimables projets de retour. J'ai
     aussi parl de vous avec Mme de Boigne, qui est mieux, et hier mme
     avec Mme de Broglie, que vous trouverez, je le crains, un peu
     maigrie et change, mais qui est toujours la mme pour son charme
     de douceur et de bont, au milieu d'opinions bien vives et plus
     prononces que jamais.

     Je me plains, aimable amie, de ce qu'avec votre laconisme
     accoutum vous ne m'avez rien dit de l'poque prcise de votre
     jubil, auquel j'aimerais beaucoup  m'unir. Je fais traduire le
     petit livre que m'a envoy Adrien pour les prires de la sainte
     anne. Vous tes bien sre de toutes les manires d'avoir une bonne
     place dans les miennes pendant cette semaine qui va commencer, qui
     nous rappelle de si imposants mystres, et dans laquelle on repasse
     naturellement sur les sentiments les plus intimes et sur toutes ses
     affections. La mienne est inaltrable; l'absence n'a fait que me la
     faire mieux sentir, et il semble que les bonnes habitudes
     rapportes de Rome ne feront que lui imprimer un nouveau sceau.

     Est-il vrai que vous destiniez votre bel appartement  Mme
     Swetchine, dont on dit que vous tes devenue insparable?

     Vous aurez su l'indisposition du duc de Doudeauville, qui a t un
     moment grave, mais qui est devenue un simple catarrhe, de jour en
     jour plus civilis. Je suis charm que vous rendiez justice  ce
     bon duc,  qui chaque jour m'a fait m'attacher davantage, malgr ce
     qu'il y a eu de diffrences dans notre marche  tous deux. Vous
     plaignez sans doute beaucoup Mme de Bourgoing[41], dont la fille
     parat se mourir. Adieu, aimable amie. Hommages tendres  Amlie et
     bien des tendres choses  l'ambassadeur; pour vous, tout ce que
     vous savez.

Mme Rcamier partit de Rome, avec sa nice et M. Ballanche, dans la
semaine de Quasimodo. En se rendant  Trieste, elle avait rsolu de
visiter Venise, et elle s'y arrta huit jours.

Aucune description, si fidle qu'elle soit, ne prpare  l'impression
que produit l'apparition de Venise, surgissant tout  coup du milieu des
eaux aux yeux du voyageur merveill; c'est un coup de thtre qui tient
de la magie.

On nous dit que Venise a repris depuis quelques annes une sorte de vie;
mais au printemps de 1825, quand Mme Rcamier parcourait ses lagunes,
l'aspect morne et dsert de cette orgueilleuse reine de l'Adriatique
avait quelque chose de navrant.

Mme Rcamier avait permis  M. Charles Lenormant, fianc de sa nice,
qui devait reprendre peu de jours aprs elles la route de Paris, de les
rejoindre  Venise. Il fut donc le guide de la petite caravane au milieu
des magnificences de tous genres, palais, glises, tableaux, sculptures,
dont Venise a le droit d'tre fire; et on se spara de nouveau, avec la
certitude de se retrouver prochainement en France.

De Padoue, Mme Rcamier et les fidles compagnons de sa vie, sa nice
Amlie et M. Ballanche, se rendirent  Bassano, o le bon abb Canova
les attendait avec ses chevaux et une calche trs-lgre; car la route
de Bassano  Possagno tait alors fort mauvaise, en voie de redressement
sur un espace considrable, et une voiture de poste charge ne se ft
jamais tire de certains horribles passages. Il pleuvait  verse, et il
fallait un vrai dsir de complaire  un ami, et tout l'intrt qu'une
illustre mmoire donnait  cette course, pour l'accomplir  travers les
difficults du temps et des chemins.

Le bourg de Possagno n'a rien qui le distingue des autres villages de la
Vntie. La maison du grand homme, religieusement maintenue dans sa
modestie primitive, ressemblait tout  fait  un presbytre; on n'y
avait ajout que ce qui, dans nos arrangements modernes, accrot le
bien-tre et les douceurs des habitudes quotidiennes. On fit visiter 
Mme Rcamier la petite glise de village que le monument lev par les
ordres de Canova devait bientt remplacer; elle ne comptait gure
d'autre ornement  sa nudit qu'un tableau de l'minent sculpteur, plac
au-dessus du matre-autel.

Aprs le dner, l'abb reconduisit  Bassano, avec les mmes difficults
de chemin et sous les mmes dluges de pluie, les voyageurs franais,
qu'il ne devait revoir que bien des annes plus tard,  Paris. L'abb
Canova fit, en effet, un dernier voyage en France, dans l'anne 1840; il
avait alors termin l'glise o le corps de son glorieux frre est
dpos, et il avait reu du souverain pontife le titre d'vque de
Myndus.

Le voyage de Padoue  Trieste, en passant par Trvise, Conegliano et
Udine, s'accomplit  travers une contre admirable. La nature semble
avoir particulirement favoris ces belles provinces: fertilit du sol,
riche culture, paysages pittoresques, tout conspire  faire de ce trajet
un enchantement.

Le 8 mai, assez tard dans la soire, on atteignit Trieste, et Mme
Rcamier voulut se faire conduire immdiatement, et nonobstant l'heure
avance, chez la majest dchue  laquelle son amiti apportait un
hommage affectueux. Guide par un domestique de l'auberge o elle tait
descendue et avec le bras du fidle Ballanche, elle arriva chez Mme
Murat. Il tait bien onze heures du soir; la reine venait de se mettre
au lit. On ne peut se figurer la joie qu'elle exprima, lorsqu'on
introduisit auprs d'elle l'amie qu'elle avait tant dsir et si peu
espr de revoir.

La conversation se prolongea longtemps; il fallut  Mme Murat un effort
de raison pour qu'elle consentt  se sparer de Mme Rcamier, qui avait
grand besoin de repos. Pendant ce temps, M. Ballanche, oubli dans un
corridor et plong dans quelque noble et philanthropique mditation, se
promenait en long et en large, sans mme voir les valets qui ronflaient
 ses cts. Le lendemain, de grand matin, un message de la reine
accompagnait un bouquet des fleurs les plus belles et les plus
odorifrantes.

Voici son billet:

LA COMTESSE DE LIPONA  Mme RCAMIER.

     Trieste, ce lundi matin, 9 mai 1825.

     Je vous envoie, ma chre et bonne Juliette, des fleurs  votre
     rveil. Je dsirerais pouvoir jouir du mme plaisir tous les
     matins; vous allez partir, et le bonheur que j'prouve sera
     passager, mais il me laissera de doux souvenirs.

     Dites, je vous prie,  votre aimable compagnon de voyage, ma peine
     de savoir qu'il a t durant une heure dans les corridors avec mes
     gens; mais il sait vous apprcier, et il doit facilement concevoir
     le plaisir que j'ai eu de vous revoir, et tout occupe de vous, il
     m'excusera d'avoir nglig une personne que je n'ai pas le plaisir
     de connatre.

     Quelle journe je vais passer, chre Juliette! Dites, je vous
     prie,  votre nice l'impatience que j'ai de la revoir.

     Ma fille ne me pardonne pas de ne l'avoir pas fait veiller; vous
     serez la cause de la premire bouderie que nous aurons eue
     ensemble.

     Je vous embrasse, ma chre Juliette.

     CAROLINE.

     Dites  mon valet de chambre  quelle heure vous dsirez la
     voiture et ce que vous voulez faire aujourd'hui.

Aprs un djeuner fait  l'auberge, et selon le rendez-vous indiqu le
matin, on monta dans une voiture envoye par Mme Murat, et on se rendit
chez elle. Mme Rcamier prsenta alors  la reine son noble et modeste
ami, M. Ballanche, et sa nice que, dans d'autres temps, la reine avait
accueillie enfant avec une si indulgente bont.  son tour Mme Murat
prsenta  Mme Rcamier sa seconde fille, la princesse Louise, qui
devait quelques mois aprs pouser le comte Rasponi, et le gnral
Macdonald. Aprs avoir t aide de camp du roi Joachim, ministre sous la
rgence de Caroline, le gnral Macdonald, seul ami et seul courtisan de
l'adversit, ne s'tait point spar de la veuve et des enfants de son
ancien matre.

Ces prsentations acheves, on monta dans deux calches dcouvertes, et
on se rendit en traversant Trieste  une villa appartenant  la
princesse Napolon (depuis la comtesse Camerata), fille unique de Mme
lisa Bacciocchi, et par consquent nice de Mme Murat.

La villa, dont les propritaires taient absents, devenait pendant l't
l'habitation de la reine. Ce qu'on traversa de Trieste parut gai, propre
et bien bti; la route du casin, vers lequel on se dirigeait, ctoyait
en s'levant les bords de l'Adriatique, et c'tait un panorama ravissant
que celui dont on jouissait du casin lui-mme: la mer, dans les flots de
laquelle se mirait Trieste assise sur son rivage, et la ville elle-mme
couronne par des collines bien boises, bien cultives, o l'oeil
dcouvrait de tous cts d'lgantes habitations.

Mais la curiosit des voyageurs tait beaucoup plus captive par
l'examen des personnes que par l'aspect des lieux.

La reine tait encore singulirement jolie: elle conservait presque
l'clat de sa jeunesse, sa blancheur tait celle du lis; elle avait pris
beaucoup d'embonpoint, et comme elle n'tait pas grande, sa tournure
n'avait pas gagn en lgance. Elle avait une conversation vive, des
manires caressantes, et on comprenait qu'elle devait, quand elle
voulait plaire, exercer un grand empire de sduction.

Il rgnait, entre sa fille et elle, le ton de la plus confiante
tendresse; avec le gnral Macdonald, un sentiment affectueux ml  une
nuance de domination; envers ses htes, et en particulier pour Mme
Rcamier, c'tait une effusion, une reconnaissance trs-aimables, mais
qui prouvaient, hlas! combien peu de tmoignages dsintresss la
sympathie et la reconnaissance avaient offerts  cette royale infortune.

Au surplus, il faut dire qu'except pendant le dner et durant les
moments qui se passrent en voiture, Mme Murat, qui calculait avec
tristesse la brivet du temps que Mme Rcamier pouvait lui donner,
s'arrangea pour se mnager avec elle un tte--tte de douze heures.

Le 10 mai, Mme Rcamier reprenait en effet la route de Paris o de
graves intrts d'amiti et de famille lui donnaient le vif dsir de
rentrer. En y arrivant, elle trouva qu'elle y avait t prcde par une
lettre de Mme Murat, qui lui exprimait encore son amiti et sa tendre
reconnaissance.

Mme MURAT  Mme RCAMIER

     Trieste, 11 mai 1825.

     Vous voil bien loin de moi, ma chre Juliette, et je me demande si
     le bonheur que j'ai eu de vous embrasser n'est point un songe. Il
     s'est envol bien vite, et il ne me reste que l'inquitude de vous
     savoir en voyage et souffrante. Je crains que mon amiti n'ait pas
     assez calcul vos forces et que, ne voulant rien perdre des minutes
     que vous pouviez me donner, je n'aie aggrav votre indisposition.
     Vous avez eu  souffrir aussi l'extrme chaleur et la pluie; depuis
     votre dpart, le temps est chang. L'hiver est revenu et vous
     sentirez la rigueur des frimas, en approchant du Simplon.
     Donnez-moi de vos nouvelles, chre et aimable Juliette. Qu'elles
     soient rassurantes sur votre sant. Louise m'a dit combien votre
     jolie nice avait souffert, cette dernire journe, de cette soire
     qui lui a paru si longue, et  moi si courte. J'espre que cette
     souffrance n'a pas eu de suite; dites-lui mes regrets et mon
     amiti. Ne m'oubliez pas non plus auprs de M. Ballanche. Adieu, ma
     chre Juliette, croyez  la constance de mon amiti. Je ne pourrai
     jamais oublier la preuve touchante que vous venez de me donner de
     la vtre.

     CAROLINE.

Mme Rcamier revint d'Italie dans les derniers jours de mai 1825, aprs
une absence de dix-huit mois. C'tait le moment du sacre du roi Charles
X; elle ne trouva donc  Paris ni M. de Chateaubriand, ni le duc Mathieu
de Montmorency, qui, tous deux, taient  Reims pour les crmonies.

M. de Montmorency lui crivait:

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY  Mme RCAMIER.

     Compigne, ce mercredi 1er juin 1825.

     J'ai appris hier  Reims, par la poste, que vous tiez enfin
     arrive, aimable amie, dans ce Paris que vous avez quitt si
     longtemps et o je serai heureux de vous retrouver lundi. Convenez
     que nous ne nous arrangeons pas bien, ou du moins que les devoirs
     et les grandes occasions ne s'arrangent pas bien pour nous. Huit
     grands jours encore perdus pour prolonger notre sparation, outre
     les courses de campagne et d't qu'il faut encore prvoir! Mon
     _successeur_ aura t plus heureux: car je crois qu'il tait parti
     ds avant-hier soir de Reims, et il pourra vous raconter que, dans
     la seconde grande crmonie, qui l'intressait personnellement, il
     a reprsent cte  cte avec M. de Villle; je vous raconterai
     cela et bien d'autres choses. Mais qu'il y a encore  attendre 
     mon gr!

     Je renvoie tout  nos conversations, au-devant desquelles mon coeur
     vole. J'espre bien lundi aller vous voir ds avant le dner; mais
     je ne puis partir d'ici qu'aprs le roi, et j'espre que vous aurez
     t voir le magnifique cortge.

     Si vous aviez t bien aimable et moins paresseuse, vous m'auriez
     crit quelques mots ici; vous m'auriez donn des nouvelles de la
     sant d'Amlie et de l'impression qu'elle reoit de la France et de
     notre climat.

     Adieu, adieu. Soyez encore la bien arrive et plaignez moi de ce
     retard.

     MATHIEU.

Voici comment M. de Chateaubriand raconte dans ses _Mmoires_ la
circonstance  laquelle M. de Montmorency fait allusion:

      la crmonie des chevaliers des ordres, je me trouvai  genoux
     aux pieds du roi dans le moment que M. de Villle prtait son
     serment. J'changeai deux ou trois mots de politesse avec mon
     compagnon de chevalerie,  propos de quelques plumes dtaches de
     mon chapeau. Nous quittmes les genoux du prince, et tout fut fini.

     Le roi, ayant eu de la peine  ter ses gants pour prendre mes
     mains dans les siennes, m'avait dit en riant: Chat gant ne prend
     point de souris. On crut qu'il m'avait parl longtemps, et le
     bruit de ma faveur renaissante s'tait rpandu.

M. de Chateaubriand revint en effet de Reims plusieurs jours avant le
roi, et par consquent avant le duc Mathieu de Montmorency. Celui-ci
avait suivi la cour  Compigne, o le roi s'tait arrt pour chasser.
 la vive impatience de retrouver, aprs plus d'une anne d'absence, une
amie qui tenait le premier rang dans son coeur, se joignait un grand
dsir de savoir comment se serait passe la premire entrevue avec M. de
Chateaubriand. Aussi adressait-il de Compigne ce billet  Mme Rcamier:

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY  Mme RCAMIER.

     Ce 2 juin 1825.

     Je reois ce matin, aimable amie, une lettre d'Adrien pour vous,
     que je ne veux pas retarder, mme de quelques jours, mais vous
     envoyer immdiatement, en profitant de l'occasion pour vous
     renouveler mes tendres et fidles souvenirs. Cela vous rendra
     honteuse, si vous ne m'crivez pas un mot d'ici  lundi. Moi, je
     compte un jour de moins avant le bonheur de vous revoir. Je vous
     cris ceci de la petite maison de ce pauvre Berthault[42], o vous
     avez habit quelquefois, et qui est devenue notre maison de
     plaisance. J'y suis venu lire et crire pendant que le roi est  la
     chasse. Adieu, adieu; des nouvelles d'Amlie. Je dsire bien
     vivement que notre t lui fasse du bien.

     Vous me manderez, quand vous aurez vu pour la premire fois le
     mlancolique Ren, comment cela se sera pass.

Un mot de Mme Rcamier apprit  M. de Chateaubriand qu'elle tait
rentre dans la cellule de l'Abbaye-au-Bois. Il y accourut le jour mme,
 son heure accoutume, comme s'il y ft venu la veille. Pas un mot
d'explication ou de reproches ne fut chang; mais en voyant avec quelle
joie profonde il reprenait les habitudes interrompues, quelle
respectueuse tendresse, quelle parfaite confiance il lui tmoignait, Mme
Rcamier comprit que le ciel avait bni le sacrifice qu'elle s'tait
impos, et elle eut la douce certitude que dsormais l'amiti de M. de
Chateaubriand, exempte d'orages, serait ce qu'elle avait voulu qu'elle
ft, inaltrable, parce qu'elle tait calme comme la bonne conscience et
pure comme la vertu.

M. Ballanche, dans le dvouement qui l'associait  toutes les
impressions de Mme Rcamier, ne devinait-il pas et n'annonait-il pas ce
rsultat, lorsqu'il lui crivait de Pise, le 12 mars prcdent, pendant
une absence de huit jours?

     12 mars 1825.

     Je me doutais bien que vos ressentiments ne tiendraient pas; il y
     a des choses trop antipathiques  nos natures, et la vtre est
     certainement la mansutude. La tristesse dont il[43] est obsd ne
     m'tonne point: la chose  laquelle il avait consacr sa vie
     publique est accomplie. Il se survit, et rien n'est plus triste que
     de se survivre; pour ne pas se survivre, il faut s'appuyer sur le
     sentiment moral.

     Ainsi donc votre douce compassion sera encore son meilleur asile.
     J'espre que vous le convertirez au sentiment moral; vous lui ferez
     comprendre que les plus belles facults, la plus clatante renomme
     ne sont que de la poussire, si elles ne reoivent la fcondit du
     sentiment moral.

La joie de se retrouver au milieu de sa famille et de ses amis fut
profondment sentie par Mme Rcamier. La Providence lui accordait un de
ces moments de flicit presque sans mlange, qui ne sont jamais que de
bien passagre dure. Le temps semblait avoir respect, pendant son
absence, les trois vieillards dont elle protgeait l'existence et le
repos. Satisfaite de ses rapports avec tous ses amis, Mme Rcamier tait
 la veille d'assurer par un mariage selon son coeur, et sans se sparer
d'elle, le bonheur et l'avenir de sa fille d'adoption. Une seule chose
retardait la conclusion du mariage arrt entre sa nice et M.
Lenormant: c'tait que celui-ci et une carrire certaine, et l'attente
ne devait pas beaucoup se prolonger.

M. de Montmorency, au bout de quelques semaines, fut oblig de quitter
Paris. Il allait faire sa tourne annuelle dans les diverses terres o
l'appelaient des runions de famille auxquelles il ne manquait jamais et
o il portait, dans ses rapports de pre, d'poux et de fils, le charme
un peu austre qui ne l'abandonnait point.

Pendant cette absence, il crivait  la recluse de l'Abbaye-au-Bois.

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY  Mme RCAMIER.

     Esclymont, ce 3 juillet 1825.

     Voici dj huit jours, aimable amie, que j'ai quitt Paris et la
     douce habitude de ne pas finir ma journe sans visiter le modeste
     asile de l'Abbaye-au-Bois. Il me semble que nous avions aussi fix
     ce terme de huit jours comme le minimum de notre correspondance.
     Songez-vous  remplir cet engagement auquel j'attache tant de prix?
     ou attendez-vous que je remplisse un devoir doux et facile en vous
     crivant le premier? Cependant que vous dirai-je, que vous ne
     sachiez d'avance, de mes regrets, d'un invariable sentiment auquel
     ne peuvent porter atteinte, ni les campagnes de quelques semaines,
     ni les terribles voyages de deux annes? Vous intresserai-je
     davantage en vous parlant de la vie paisible d'un vieux chteau o
     je runis plusieurs objets de mes affections, o je lis et me
     promne plus qu' Paris? mais je n'en pense pas moins  vous, et je
     regrette mes fins de soires.

     Mais vous, aimable amie, que de choses n'avez-vous pas  me mander
     de cette capitale, sige de tant d'intrts politiques, financiers,
     littraires? En attendant que vous m'envoyiez le courrier que vous
     m'annoncez, prludez par quelques nouvelles de votre mlancolique
     ami, dont il me semble que les affaires n'avancent pas beaucoup,
     peut-tre d'aprs ses dernires escapades qui auront djou les
     dmarches d'une autre amie[44].

     Vous tes plus paisible et plus incertaine, malgr les
     rapprochements piquants et les conversations curieuses que vous
     favorisez dans votre jolie chambre. Il est un autre ngociation 
     laquelle je tiens plus vivement et que je serais heureux d'avoir pu
     seulement ouvrir. Ma belle-mre m'en demandait ce matin mme des
     nouvelles avec beaucoup d'intrt; elle serait d'avis que vous
     tentiez la grande audience dont vous me parliez une fois. Vous
     rflchirez s'il faut se presser ou bien attendre notre retour;
     parlez toujours de moi  M. Lenormant et, si vous me permettez le
     rapprochement,  Amlie, dont j'espre que la sant vous donne
     quelque satisfaction.

LE MME.

     Bonntable, ce 30 juillet 1825.

     Je voulais ds le dernier courrier, aimable amie, vous remercier
     de votre lettre du 11, qui m'a fait grand plaisir: vos regrets me
     vont au coeur, et je suis bien fch de ne pouvoir y rpondre par
     l'indication d'un retour prochain et fixe; mais vous sentez qu'il
     m'est impossible de ne pas accorder quelques instants  deux terres
     qui sont  une quarantaine de lieues, et que par l mme je visite
     peu et rarement. Cette chaleur mme, dont j'ai peur que vous ne
     soyez bien fatigue et incommode dans une ville comme Paris, ne
     serait pas un motif pour abrger mon voyage; car on voudrait
     attendre qu'elle ft un peu diminue avant de quitter ce vieux
     chteau, qui nous offre au moins quelque dfense par ses murs
     pais, et en fermant bien ses fentres assez rares.

     Je projetais une petite excursion et la visite d'une prison
     considrable en me rendant  l'autre sjour, qui est au moins connu
     de vous, qui a t habit par vous. C'est un grand avantage qu'il a
     sur celui-ci. J'ai relu, il y a quelques jours, ce que notre amie a
     dit, dans ses _Dix annes d'exil_, de notre maison de La Forest.

     Notre amiti a eu  clbrer un triste anniversaire[45] depuis que
     je vous ai quitte. Comme elle parle bien aussi de vous! Votre
     pense vient sans cesse s'unir  mes ternels regrets; et c'est
     tellement vrai, que je m'aperois dans l'instant mme de
     l'erreur[46] que je viens de commettre en plaant votre prsence,
     comme celle de notre amie, dans ma maison des bois. Vous tiez
     reste  Foss, et je regrette beaucoup que vous ne connaissiez de
     nos habitations que la Valle-aux-Loups,  laquelle vous seriez
     peut-tre capable de joindre quelquefois une autre pense que la
     mienne.

     Savez-vous qu'une des choses qui me dplat de l'absence, c'est
     cette perptuelle assiduit de l'ancien propritaire; et s'il va
     avoir une veine d'indpendance gnreuse, s'il va crire quelques
     belles pages, comme il en est capable et comme on l'annonce, pour
     une cause intressante, vous en serez peut-tre prodigieusement,
     touche! J'ai la chance de quelque variation; enfin j'ai souri de
     quelques lignes qui ont suivi une certaine ngociation. Ce que je
     trouve fort beau sous un rapport grave, mais que je n'aurais jamais
     devin, c'est que sa femme vous plaise. Je lui accorde de l'estime,
     mais je n'en ai jamais reu une autre impression.

     Quant  votre intressant jeune homme, je traite ce sujet
     trs-gravement. Je ne veux pas que vous dsespriez, que vous
     voyiez en noir son avenir et celui de votre charmante nice. Mon
     Dieu! comme je voudrais savoir et un peu adoucir les choses qui
     vous font de la peine et que vous renvoyez  nos premires
     conversations!

     Adieu, aimable amie, ne me ngligez pas trop, et envoyez toujours
     vos lettres  l'htel de Luynes.

     Mille tendres hommages.

Dans une lettre postrieure de quelques jours, et date de Vendme, M.
de Montmorency ajoute:

     J'ai reu et lu la brochure[47] qui avait beaucoup de droits  mon
     intrt; le sujet en inspire beaucoup. Le talent est toujours le
     mme, quoiqu'il me semble un peu gn par ce genre mitoyen entre
     une note politique et un morceau de sentiment; ce n'est ni l'un ni
     l'autre. Je n'en ai pas moins trouv pitoyables les critiques du
     _Journal de Paris_ en particulier. Je n'avais pas besoin de cette
     lecture pour que vous fussiez contente de moi sur l'impression que
     m'ont faite les dernires nouvelles de la prise de Tripolitza; ne
     sont-elles pas bien mauvaises pour les Grecs?

L'opposition violente, mais si remarquable dans son nergique
expression, que M. de Chateaubriand faisait depuis une anne au
ministre Villle, ne s'tait pas ralentie. Le talent prodigieux dploy
dans cette lutte, en lui donnant un clat inou, rendait tout
accommodement impossible. Aussi, tandis que d'autres amis de M. de
Chateaubriand essayaient, dans des intentions bienveillantes, de
ngocier un rapprochement sans y parvenir jamais, Mme Rcamier, tout en
regrettant que le ton pris au dbut de la polmique et t si peu
mesur, ne croyait-elle aucun rapprochement personnel praticable ni mme
honorable.

L'crit auquel M. de Montmorency vient de faire allusion tait du nombre
de ceux que le noble auteur du _Gnie du christianisme_ consacrait  la
cause de l'mancipation des chrtiens en Orient. Qu'on les relise, et on
verra si la civilisation, la libert et la religion, ont jamais parl un
plus beau langage!

Au surplus, nous aimons  constater, dans les lettres de M. de
Montmorency, que toutes les nuances du parti royaliste prirent un
intrt vif et vritable  la cause de l'mancipation de la Grce.

Charles X, par l'expdition de More, a li, dans la reconnaissance des
Grecs, le souvenir de la maison de Bourbon au glorieux souvenir de l're
de leur indpendance.

Mme Rcamier avait t des premires  se passionner pour la cause
grecque. Le jeune Canaris, que le comit hellnique faisait lever 
Paris, passait presque tous ses jours de sortie  l'Abbaye-au-Bois. On
trouvera plus loin une lettre de M. de Chateaubriand adresse de Rome 
cet enfant.

Le mois de septembre s'coula pour Mme Rcamier dans cette charmante
retraite de la Valle-aux-Loups, o, depuis plusieurs annes dj, elle
allait chercher du repos et de la verdure, et  cette occasion M. de
Montmorency lui disait: Je suis charm que la prsence de l'amiti
consacre de temps en temps ce vallon.

M. Bigot de Prameneu tant venu  mourir  la mme poque, on engagea
M. de Montmorency  se mettre sur les rangs pour le remplacer 
l'Acadmie franaise.

L'Acadmie s'est de tout temps associ un certain nombre de grands
seigneurs; ils apportaient dans son sein une lgance de langage, une
tradition de got, un sentiment dlicat des nuances et, pour employer
une expression de M. Ballanche, _un parfum de la chambre des dames_, qui
jusqu' prsent avait t un des traits caractristiques des belles
poques de notre littrature. M. de Montmorency, un des derniers,
possdait ces traditions de la bonne compagnie, sa correspondance en a
donn la preuve: on eut donc raison de vaincre les scrupules de sa
modestie, et l'Acadmie fit un bon choix en le nommant le 3 novembre
1825.

Mais si ce succs fut pris trs-haut par M. de Montmorency, il le
confirmait dans la rsolution d'abandonner la pension littraire
attache au fauteuil auquel on voulait bien l'appeler, pour en faire
profiter un vritable homme de lettres. Il communiqua cette pense  Mme
Rcamier, qui l'approuva vivement et qui promit de l'aider dans le choix
de la personne  laquelle on offrirait cette pension.

Mme Rcamier, si prompte et si ferme  la dcision dans les
circonstances importantes, aimait  consulter dans les petites. On
_dlibra_ donc  l'Abbaye-au-Bois sur l'abandon de la pension de M. de
Montmorency, et chacun proposait et vantait son candidat.

Pendant les frquents sjours que Mme Rcamier avait faits  Aulnay,
dans la jolie valle de M. de Chateaubriand et de M. de Montmorency, le
hasard et le voisinage l'avaient mise en relation avec un littrateur
d'un esprit rare et mordant, M. Henri de Latouche. Il possdait  Aulnay
une maisonnette dont un rosier couvrait la faade, qu'entouraient
quelques pouces de terrain garnis de fleurs, mais qui participait  la
grce riante de ce vallon, bien dpotis aujourd'hui, me dit-on, et
charmant alors par le silence et la solitude.

M. de Latouche, diteur d'Andr Chnier, pote lui-mme, auteur de
romans et de comdies, libral ardent et, tout homme d'esprit qu'il
tait, imbu de vulgaires et regrettables prjugs contre des choses et
des personnes respectables, avait pourtant de srieuses et nobles
qualits. Capable d'une mchancet, il tait capable aussi d'une bonne
et gnreuse action; il professait une trs-vive admiration pour M. de
Chateaubriand, et pour Mme Rcamier un attachement plein de respect. M.
Ballanche, malgr le contraste de sa douce et rveuse nature avec cet
esprit toujours arm en guerre, avait de l'amiti pour M. de Latouche et
le voyait souvent.

En venant chez Mme Rcamier pendant son dernier sjour  la Valle, M.
de Latouche avait un jour apport le volume de posies de Mme
Desbordes-Valmore. Ce recueil avait charm: le sentiment potique si vif
et si naturel, la passion vraie, l'originalit qui caractrisait ce
talent nouveau, firent dsirer des dtails et quelques renseignements
sur la personne de l'auteur. M. de Latouche, en satisfaisant  ce dsir,
avait parl avec effusion de Mme Desbordes, et fait un tableau frappant
de la destine prcaire de cette muse, errant de ville en ville  la
suite d'une troupe d'artistes dramatiques au nombre desquels tait son
mari. Il avait vant la noblesse et la fire indpendance de son
caractre, en un mot, il avait fortement intress Mme Rcamier et ses
amis au sort de cette femme dont le talent les avait mus. Le nom de Mme
Desbordes devait se trouver un des premiers prononcs dans le petit
conseil de l'Abbaye-au-Bois; il fut rsolu qu'il serait dsign au choix
de M. de Montmorency, et M. de Latouche parut le ngociateur indiqu
pour la proposition  laquelle on voulait mettre toute la dlicatesse
possible. Il fut donc mand chez Mme Rcamier. La gnreuse pense de M.
de Montmorency excita une vive reconnaissance, mais ne fut point
accepte.

En publiant ces souvenirs, nous nous sommes impos la loi de ne faire
usage d'aucune lettre de personnages vivants. Nous n'avons fait
exception  cette rgle que pour les souverains ou les personnes ayant
port la couronne.

Nous avons t bien tent de l'enfreindre en mettant la couronne de
pote au mme rang que les royauts politiques, et le public aurait
beaucoup gagn  la communication des lettres de Mme Desbordes-Valmore 
Mme Rcamier. Mais il faut respecter la loi qu'on s'est donne et se
contenter, en faisant, selon la noble coutume des gouvernements libres,
le dpt de nos pices diplomatiques, des lettres que M. de Latouche
crivit  cette poque, et qui eurent cette ngociation pour objet.

M. H. DE LATOUCHE  Mme RCAMIER.

     Vendredi... 1825.

     Madame,

     Non, srement, on ne doit pas regretter une course d'Aulnay 
     Paris pour prendre part  une bonne action; mais n'irait-on pas au
     bout du monde pour vous la voir accomplir avec tant de grce et de
     simplicit? Je suis bien profondment touch de votre bont pour
     Mme Desbordes: je vais lui crire pour lui conseiller trs-fort de
     ne point refuser une faveur o votre intervention met tant de bon
     got; et, si elle vient du roi, notre pote, qui est maintenant
     exile  Bordeaux, s'empressera, j'ose en rpondre, de tmoigner
     toute sa reconnaissance.

     Mais, Madame, n'insistez pas pour que j'aille vous voir, j'ai peur
     de vous. Au lieu de moi, recevez, demain vers deux heures, M.
     Desbordes l'oncle, un vieillard qui a pour sa nice une affection
     paternelle, un peintre assez habile, un ami du docteur Alibert, un
     royaliste en cheveux blancs; il expliquera mieux que personne tout
     ce que vous voudrez savoir touchant votre protge, et sa
     gratitude,  lui, s'adressera plutt au bienfait qu' la
     bienfaitrice.

     Moi, je ne puis chapper, du reste,  l'occasion de vous voir: M.
     Delcluze doit me montrer, ce soir ou demain, un dessin de votre
     retraite; si votre portrait s'y trouve, vous ne m'empcherez pas de
     lui dire tout ce que votre modestie refuserait d'entendre.

     Agrez, Madame, l'hommage de mon ternel dvouement.

     H. DE LATOUCHE.

LE MME.

     Lundi 11... 1825.

     Madame,

     Serait-il juste que vous eussiez un moment de dplaisir  cause
     d'une bonne action de plus que vous avez voulu faire?
     Pardonneriez-vous au plus discret, mais au plus dvou de vos
     admirateurs de vous dguiser une vrit fcheuse? Cette pension que
     vous appelez ingnieusement _acadmique_, cette faveur que vous
     avez obligeamment rve pour Mme Valmore, elle sera refuse. Je
     n'ai encore reu, ainsi que vous, et je n'ai pu mme recevoir
     aucune nouvelle de Bordeaux; mais cependant je vous prdis et je
     vous certifie le refus: refus noble, simple, empreint de
     reconnaissance pour vous, mais enfin un refus. Prenez d'avance
     votre parti: on ne fait pas tout le bien qu'on veut faire! et
     prenez vos mesures pour faire tomber vos bonts en d'autres mains.

     Ne croyez pas tout le mal qu'on vous dira de moi, et permettez aux
     gens qui partagent l'opposition o je suis d'tre aussi fiers de
     leurs ennemis que de leurs amis.

     H. DE LATOUCHE.

Mme Rcamier et M. de Montmorency ne se tinrent pas pour battus; le
refus digne et simple de Mme Desbordes-Valmore, et les lettres dans
lesquelles elle l'exprimait avec tant de dlicatesse et de
reconnaissance, furent un aiguillon de plus  l'intrt qu'elle leur
inspirait. Une pension de mille francs, sollicite et obtenue par eux de
la munificence royale, fut accorde  Mme Desbordes, dont les scrupules
durent tre vaincus. M. de Latouche en parlait en ces termes en crivant
 Mme Rcamier:

M. DE LATOUCHE  Mme RCAMIER.

     Dimanche... 1825.

     Madame,

     Si je n'ai point rpondu hier  la lettre que vous m'avez fait
     l'honneur de m'crire, c'est que mon premier mouvement avait t
     d'aller vous porter moi-mme l'hommage de ma profonde
     reconnaissance. J'ai rflchi depuis qu'il ne fallait pas vous
     punir d'un bon sentiment par une importunit; mais croyez que je
     sens bien vivement tout le prix de votre bont, toute la grce
     adorable de votre obligeance. Le souvenir en vivra autant que moi,
     et notre pauvre et humble exile le perptuera dans sa famille.

     Jouissez du bien que vous faites noblement. Il faudrait tre
     ingrat pour ne pas aimer un peu vos amis, malgr leur fortune et
     leur puissance, quand vous servez si bien les ntres.  dfaut de
     pouvoir les obliger, nous carterons du moins les dsobligeances.

     Croyez, Madame,  mon ternel dvouement pour vous.

LE MME.

     Madame,

     J'ai vu, il y a peu de jours, un bon et honnte vieillard qui
     s'afflige profondment de votre oubli. Il n'y a point de caractres
     et d'ges diffrents qui puissent chapper  cette peine-l. Il est
     si honorable et si doux d'avoir avec vous quelques rapports, que le
     sentiment de son chagrin est bien naturel. Vous comprenez, Madame,
     que je parle de M. Desbordes. Du reste, _Marcelline_, comme dit le
     respectable oncle, a enfin touch sa pension. Ses amis ont triomph
     de ses scrupules. Elle viendra elle-mme vous remercier au
     printemps prochain.

     Il n'y a pas jusqu' ce petit village d'Aulnay, que vous avez si
     brusquement et si compltement abandonn, qui n'ait gard de vous
     plus d'un souvenir.

     Je connais l un vieux laboureur qui est vtu et nourri par vos
     soins. Il parle de vous avec reconnaissance. Avant que vous
     n'eussiez intress  son sort M. le vicaire de Sceaux, une
     oisivet complte et peut-tre aussi quelques mauvais traitements
     de ses enfants avaient fait croire  ce pauvre vieux homme qu'il ne
     vivait plus: c'est  la lettre, il se croyait mort. S'il avait pu
     se rendre compte de ses ides, il se serait cru dans une existence
     intermdiaire, dans une sorte de purgatoire. S'il racontait un
     fait, il disait toujours: De mon vivant. Oh oui! de mon vivant, le
     soleil tait plus chaud, il y avait plus de fruits. Cette bizarre
     persuasion n'est-elle pas touchante?

     Maintenant il s'exprime comme un autre; mais je suis sr que si on
     lui parlait des anges, il croirait en connatre un.

     Agrez, Madame, l'hommage de mes sentiments inviolables.

     H. DE LATOUCHE.

Cependant M. Lenormant avait t nomm inspecteur des beaux-arts dans
l'administration place sous les ordres de M. le vicomte de La
Rochefoucauld, et Mme Rcamier vit s'accomplir, le 1er fvrier 1826,
dans l'glise de l'Abbaye-au-Bois, le mariage qui devait mettre le
comble  ses voeux, en assurant le bonheur de sa fille adoptive.

Quelques jours auparavant, le 11 janvier, M. Mathieu de Montmorency en
recevant le titre de gouverneur de Mgr le duc de Bordeaux, s'tait senti
rcompens du dvouement et des vertus de toute sa vie. L'opinion
publique applaudit  ce choix; M. de Montmorency tait profondment
reconnaissant et flatt de cette marque insigne de confiance, et, sans
s'effrayer de la responsabilit qui semblait devoir peser sur lui, il se
proccupait beaucoup de ses nouveaux devoirs. Il exprima noblement cette
pense dans son discours de rception  l'Acadmie franaise. Ce fut le
comte Daru qui lui rpondit au nom de la compagnie, et M. de
Chateaubriand lut dans cette sance la premire partie du Discours
servant d'introduction  l'Histoire de France. La curiosit publique,
toujours vivement excite par ces sances, se montra pour celle-ci plus
empresse encore que de coutume; il est vrai que c'tait la premire
fois, depuis sa sortie du ministre, que M. de Chateaubriand paraissait
en public, et il avait voulu le faire pour donner plus d'intrt  la
sance et, en quelque sorte, pour orner le triomphe de celui dont il
avait t le rival.

On le voit, s'il y eut un moment o les amis de M. de Montmorency eurent
le droit de se dire satisfaits de la position qui lui tait faite et des
hommages rendus  son caractre, c'tait bien celui-l. Sa sant
semblait parfaite; cependant il prouva quelques lgers malaises au
commencement de la semaine sainte, mais il ne voulut pas qu'on y
attacht d'importance, et ne se rendit pas moins, le vendredi saint, 24
mars, aux offices de Saint-Thomas-d'Aquin, sa paroisse.

Tandis qu'il tait prostern au pied du tombeau de son divin Sauveur, on
vit tout  coup son noble front se baisser un peu plus profondment,
comme dans un redoublement de ferveur; on craignit d'abord de troubler
son pieux recueillement, mais bientt on s'aperut qu'il avait cess de
vivre. Avertie presqu'aussitt de ce douloureux vnement, Mme Rcamier
accourut auprs du corps inanim de ce saint ami, et ses larmes
s'unirent  celles de sa mre et de sa veuve.

Le lendemain, elle recevait de la duchesse de Broglie ces lignes si bien
en harmonie avec sa douleur:

LA DUCHESSE DE BROGLIE  Mme RCAMIER.

     Samedi saint, 1826.

     Ah! mon Dieu, mon Dieu! chre amie, quel vnement! Combien je
     vous plains! je pense  vous avec dchirement. Tout le pass s'est
     reprsent  moi, j'ai cru voir la douleur de ma pauvre mre[48],
     et je pense  la vtre, chre amie, qui doit tre affreuse.

     Mais quelle belle mort! Ainsi lui-mme l'aurait choisie, le lieu,
     le jour, l'heure. La main de Dieu, de ce Dieu sauveur dont il
     clbrait le sacrifice, est l! Il est  prsent avec lui! Chre
     amie, faites-moi donner de vos nouvelles, dites-moi quand je
     pourrai vous voir: j'ai besoin de pleurer avec vous, pour vous. Je
     vous serre contre mon coeur, en vous recommandant  ce Dieu qui a
     rappel  lui notre pauvre ami.

Quelques jours plus tard lui parvenait cette lettre du parent qui, comme
Mme Rcamier elle-mme, se voyait ravir, par cette mort, son meilleur
ami et son guide.

LE DUC DE LAVAL MONTMORENCY  Mme RCAMIER.

     Palo,  24 milles de Rome, ce 9 avril 1826.

     Je reois dans la solitude, o ma douleur s'est rfugie, votre
     lettre si pntrante de la mme douleur. Je vous remercie, chre
     amie, de m'avoir adress vos peines, de m'avoir envoy vos larmes,
     et si votre coeur est navr, est dchir, a besoin de rencontrer des
     malheureux comme vous, pour la mme cause que vous, vous avez
     raison de penser  moi.

     Vous connaissiez toutes les vertus de sa vie, comme vous
     connaissez toutes les faiblesses de la mienne, et vous aviez la
     confiance, le secret de cette amiti que j'ai porte dans mon coeur,
     depuis ses premiers battements jusqu'au dernier jour de la vie de
     notre ami.

     Y eut-il jamais un sentiment plus fraternel, plus sympathique,
     plus inaltrable? Je le dis  vous, chre amie, je l'avoue sans
     fausse modestie: je n'ai eu quelque mrite, quelque honneur dans ma
     vie que dans les actions qui m'ont t communes avec mon anglique
     ami.

     Je relis encore votre lettre pleine de charme et de douleur, vous
     sentez toute l'tendue de votre perte. Vous et moi, nous en
     sentirons tous les jours une nouvelle, une plus vive, une plus
     dsolante amertume.

     Je le pense bien sincrement: depuis cinq  six jours que j'ai
     reu cette fatale nouvelle, mon coeur se dchire, ouvre ses
     anciennes plaies; c'est un tat bien digne de piti. Eh bien! je
     suis convaincu que la rflexion, l'habitude de la douleur, mais la
     ncessit de la couvrir de l'indiffrence du temps et de la
     distraction, nous rendent encore plus malheureux.

     Lui seul est heureux: il l'est, sans doute; il voit du ciel nos
     pleurs, nos dsolations, nos hommages; il sera notre protecteur
     l-haut, comme il tait notre ami, notre appui sur la terre.

     Nous nous reverrons probablement cet t pour quelques mois. C'est
     le plus grand effort, le plus grand sacrifice que je puisse faire 
     ce qui _me reste_ de famille, que de retourner  Paris. Je me sens
      cet gard la plus invincible rpugnance. Paris ne se prsente 
     mes yeux que comme le tombeau de toutes mes esprances, de mes
     consolations, et de toutes nos gnrations.

     Je vous offre mes plus tendres, mes plus sympathiques amitis, et
     je vous prie de continuer  m'crire.

Une anne aprs ce deuil qui ne devait point cesser, le duc Laval
crivait encore  Mme Rcamier.

LE DUC DE LAVAL MONTMORENCY  Mme RCAMIER.

     Rome, 8 avril 1827.

     Je vous remercie bien amicalement de votre lettre du 16 mars: je
     ne vous adresserai point de reproches sur un silence que vous avez
     longtemps gard. Nous sommes convenus que ce silence qui toujours
     blesse l'amiti, et souvent la tue, ne faisait aucun mal  la
     vtre, par une exception qui n'appartient qu' vous.

     Ainsi, je veux croire, et je le sens encore bien mieux que je ne
     le crois, que tant d'annes de confiance, d'intimit et d'amiti
     entre nous ne seront jamais perdues. Les malheurs, les pertes qui
     nous ont accabls et, surtout la dernire que nous avons si
     tendrement, si cruellement partage, nous garantissait une
     inaltrable amiti; elle s'est fortifie, elle s'entretient par des
     regrets, par des souvenirs communs.

     Nous entrons dans une poque grave, dans une semaine sainte, qui
     nous ramne plus particulirement aux souvenirs de cet anglique
     ami dont il aurait fallu, dont il faudrait encore imiter les
     exemples, pour mriter le prix cleste qu'il a obtenu. Ce que vous
     me mandez de cette pauvre veuve[49] qui s'est rfugie  la
     campagne, qui fait du bien, dit-elle, sans attrait pour la charit,
     est quelque chose qui attriste, qui serre le coeur. Cette
     magnificence dans ses aumnes, qui s'allie avec tant de scheresse,
     me confond et offre la composition du caractre le plus bizarre et
     le plus  plaindre. Cette douleur impitoyable, qui se rapporte  un
     unique objet, sans compassion pour les autres, sans besoin de
     communication, enfin tout ce que vous me faites entendre,  cet
     gard, me pntre de mlancolie.  ct de cette douleur, est une
     autre douleur d'une tout autre nature, celle de la mre[50], de ma
     pauvre tante, toujours attrayante, toujours aimable et qui plat
     avec toute l'insouciance du dsespoir. Pauvre, malheureuse, presque
     anantie famille que la mienne! Voil pourquoi les pays loigns,
     la terre trangre me conviennent.

Le vide que la mort de M. de Montmorency avait laiss dans le coeur et
dans l'existence de Mme Rcamier ne fut jamais rempli. Qui pouvait en
effet remplacer cette affection  la fois si pure et si tendre, et ce
sentiment ardent, cette passion du perfectionnement moral et du salut
ternel de celle qu'il aimait?

Dans le besoin de s'entourer des souvenirs de l'ami qu'elle pleurait,
Mme Rcamier se trouva naturellement amene  rechercher plus qu'elle ne
l'avait fait jusqu'alors la socit de la duchesse Mathieu de
Montmorency: celle-ci trouvait une telle douceur dans les consolations
qui lui taient ainsi prodigues qu'elle se prit pour elle d'une
vritable tendresse. Elle voulut avoir une chambre  l'Abbaye-au-Bois,
o pendant un an ou deux elle venait frquemment s'enfermer, pour prier
et pour voir plus librement celle qui seule savait adoucir ce que sa
douleur avait d'pre et de concentr.

La jeunesse de Mathieu de Montmorency, nous l'avons dj dit, avait t
livre  une passion vive, et aprs la naissance de sa fille lisa,
depuis la vicomtesse de La Rochefoucauld, il s'tait loign de sa
femme. La catastrophe qui fit monter son frre sur l'chafaud fut pour
lui l'occasion d'un terrible rveil et d'une clatante conversion; mais
il vcut encore bien des annes sans liens intimes avec la personne qui
portait son nom et que sa pit et ses vertus rendaient digne de tout
son respect. La mort d'Henri de Montmorency, fils unique du duc de
Laval, seul hritier du grand nom dont ils taient tous si fiers, et
l'esprance qu'un nouveau rejeton pourrait faire revivre cotte noble
maison prte  s'teindre, rapprochrent, en 1819, Mathieu de
Montmorency de sa femme. L'hritier vivement dsir ne lui fut pas
accord, mais Mme de Montmorency, qui si longtemps avait vcu dans
l'isolement, sentit redoubler l'affection qu'elle portait  son mari;
elle eut de sa mort une douleur presque farouche, elle n'y chercha de
consolations qu'en redoublant de pratiques de pit, et fixe enfin
irrvocablement dans sa terre de Bonntable, elle se livra avec ardeur 
la charit et aux bonnes oeuvres. C'est l qu'elle a termin, l'anne
dernire, dans un ge trs-avanc, sa longue et difiante carrire; Mme
Rcamier alla la visiter deux fois  Bonntable, et Mme de Montmorency
lui crivait frquemment.

Aprs la mort de son mari, trouvant que la lecture et la vue mme des
lettres qu'elle en avait reues, ne faisaient qu'irriter son chagrin,
elle les avait donnes  Mme Rcamier.

Nous citerons ici deux lettres prises au hasard dans la correspondance
de Mme de Montmorency; elles serviront  faire apprcier la sorte de
rapport qui s'tait tabli entre elle et la recluse de l'Abbaye-au-Bois.

LA DUCHESSE MATHIEU DE MONTMORENCY  Mme RCAMIER.

     Bonntable, ce 5 septembre 1827.

     C'est moi, Madame, qui serais bien _ingrate_ si j'avais pu me
     servir d'une pareille expression en parlant de votre long silence.
     Vous ne me devez rien assurment; mais,  cette poque cruelle,
     vous m'aviez si bien comprise que j'prouverais un chagrin de plus,
     en voyant s'loigner ce complaisant intrt qui s'allie si
     parfaitement  ma douleur extrme, et qui me permet, de lui parler
      coeur ouvert et de l'entretenir de ma peine.

     J'allais dire ma _peine ternelle_: mais non, car Dieu me permet
     d'esprer qu'elle ne durera pas au del de ma triste existence.
     Comment celui qui, je l'espre, est heureux, ne prierait-il pas
     efficacement pour celle qu'il laisse si  plaindre, et dont
     l'unique tude est de travailler  mriter de le rejoindre le plus
     promptement possible? Tous mes tablissements, mes travaux, mes
     occupations mme, qui peuvent avoir l'air de distractions aux yeux
     de ce monde ingrat et si peu accoutum aux sentiments lgitimes et
     vrais, tendent  ce seul but.

     La fondation de mon hospice se fait. Avant la fin de l'anne le
     btiment sera termin et, le carme prochain, j'y tablirai les
     malades; je veux qu'ils y entrent le _vendredi saint_ et que
     l'hospice soit consacr  la _Croix_. Je travaille pour l'ternit;
     c'est un bon stimulant, n'est-ce pas?

     Je ne compte venir  Paris que pour pleurer avec Adrien[51].
     Aussitt que je le saurai arriv, j'irai y passer trois ou quatre
     jours seulement. Je chercherai toujours  vous voir, n'en doutez
     pas, except dans le logement o vous tes: je ne crois pas avoir
     jamais le courage de monter cet escalier dont il me parlait si
     souvent; il allait si vite chez vous!

     Vous avez donc enfin examin ces vers si touchants et ces
     prcieuses lettres? il faut que vous m'ayez inspir une grande
     confiance pour vous les avoir _donns_. Vous avez pu entrevoir le
     bonheur dont j'ai d jouir, et par consquent ce que doit tre
     maintenant ma douleur, ma privation, mon isolement.

     Mais adieu, chre Madame, je finis toujours par ressasser le mme
     sujet: pardonnez-le-moi. Vous avez compris mes regrets et mes
     larmes: il vous aimait tant! si je n'ose m'tablir sur la mme
     ligne, au moins ne doutez jamais de mon tendre et constant intrt.

     Quand je vois votre nom dans les journaux et dans d'autres
     ouvrages, je jouis des sentiments bienveillants qui sont toujours
     exprims en votre faveur, ils vont droit  mon coeur. Ah! Madame,
     travaillez encore davantage pour tcher de joindre au ciel celui
     qui a si bien mrit d'y entrer tout droit!

LA MME.

     Ce dimanche... 1827.

     Vous tes triste et afflige, j'en suis sure, Madame, de la mort
     de M. de Stal. Je le conois, et, moi aussi, je suis loin d'y tre
     indiffrente. Je l'ai tant vu! il tait du mme mois et de la mme
     anne que ma fille, il tait aim de celui qui n'est plus. Et puis,
     tant de choses  redouter dans cette mort! Ah! c'est l un malheur
     inou, que de craindre pour le salut de ceux qui nous sont chers!
     Je vous le dirai franchement, Madame, vous ne sauriez croire  quel
     point je m'intresse  vous pour cette vie, mais bien plus encore
     pour cette ternit. Ce mot dit tout. Vous tes si bonne pour moi,
     il vous aimait tant, et vous l'aimiez aussi. Que de titres qui vont
     droit  la place o tait mon coeur, ce coeur si dchir, qui ne
     respirait que pour lui! Je ne sais si j'en ai encore! Je le crois
     cependant, quand je pense  vous.

Aprs la mort de M. Mathieu de Montmorency, M. de Chateaubriand, voulant
s'associer  la douleur de Mme Rcamier, composa pour elle une prire
qu'on nous saura quelque gr d'insrer ici. Le titre est au pluriel dans
l'original, ce qui laisse supposer le projet d'autres compositions
analogues; mais nous croyons tre sr que cette pice a t la seule de
ce genre que M. de Chateaubriand ait crite.

PRIRES CHRTIENNES POUR QUELQUES AFFLICTIONS DE LA VIE POUR LA PERTE
D'UNE PERSONNE QUI NOUS TAIT CHRE.

     J'ai senti que mon me s'ennuyait de ma vie, parce qu'il s'y est
     form un grand vide, et que la crature qui remplissait mes jours a
     pass.

     Mon Dieu! pourquoi m'avez-vous enlev _celui_ ou _celle_ qui
     m'tait si chre?

     Heureux celui qui n'est jamais n, car il n'a point connu les
     brisements du coeur et les dfaillances de l'me. Que vous ai-je
     fait,  Seigneur! pour me traiter ainsi? Notre amiti, nos
     entretiens, l'change mutuel de nos coeurs, n'taient-ils pas pleins
     d'innocence? Et pourquoi appesantir ainsi votre main puissante sur
     un vermisseau?  mon Dieu! pardonnez  ma douleur insense! Je sens
     que je me plains injustement de votre rigueur. Ne vous avais-je pas
     oubli pendant le cours de cette amiti trompeuse; ne portais-je
     pas  la crature un amour qui n'est d qu'au crateur? Votre
     colre s'est anime en me voyant pris d'une poussire prissable;
     vous avez vu que j'avais embarqu mon coeur sur les flots, que les
     flots, en s'coulant, le dposeraient au fond de l'abme.

     tre ternel, objet qui ne finit point et devant qui tout
     s'croule, seule ralit permanente et stable, vous seul mritez
     qu'on s'attache  vous; vous seul comblez les insatiables dsirs de
     l'homme que vous portez dans vos mains. En vous aimant, plus
     d'inquitudes, plus de crainte de perdre ce qu'on a choisi. Cet
     amour runit l'ardeur, la force, la douceur et une esprance
     infinie. En vous contemplant,  beaut divine! on sent avec
     transport que la mort n'tendra jamais ses horribles ombres sur vos
     traits divins.

     Mais,  miracle de bont! je retrouverai dans votre sein l'ami
     vertueux que j'ai perdu! Je l'aimerai de nouveau par vous et en
     vous, et mon me entire; en se donnant, se retrouvera unie  celle
     de mon ami. Notre attachement divin partagera alors votre
     ternit.

Mme de Chateaubriand, dont la sant toujours dlicate avait t fort
branle par le trouble apport dans l'existence de son mari, tait
partie pour le midi de la France; elle crivait de l  Mme Rcamier
pour lui recommander sa _chre infirmerie_, la fondation de son habile
et active charit.

Mme DE CHATEAUBRIAND  Mme RCAMIER.

     La Seyne prs Toulon (Var), ce 2 mars 1826.

     Je ne veux pas laisser partir le courrier, Madame, sans vous
     parler de mes regrets et de ma reconnaissance. M. de Chateaubriand
     me mande que vous tes toujours dans les mmes sentiments
     charitables pour l'Infirmerie; je vous la recommande. Madame, c'est
     une enfant pour laquelle j'ai un grand faible, et que je me trouve
     heureuse de savoir entre vos mains. La pauvre soeur Reine se trouve
     aussi moins malheureuse de l'assurance qu'elle n'aurait affaire
     qu' vous et  Mlle D'Acosta; je doute qu'elle et support la
     prsence d'une autre personne.

     Recevez, Madame, de nouveau tous mes sincres remercments et
     l'expression de tous les sentiments dont je vous prie de vouloir
     bien agrer l'assurance,

     LA VICOMTESSE DE CHATEAUBRIAND.

LA MME.

     La Seyne prs Toulon (Var), ce 7 mars 1826.

     Voici encore, Madame, une importunit; mais c'est une justice 
     rendre et un grand plaisir  me faire. J'espre bien que vous ne me
     refuserez pas vos bons offices auprs de M. le duc de Doudeauville
     en faveur d'une pauvre dame de ce pays, qui se trouve dans un ge
     trs-avanc, rduite, par suite de la rvolution,  la plus
     affreuse indigence, et qui a plus de droits que personne  rclamer
     les bonts du roi. Elle est fort infirme et jouit ici de toute la
     considration due  sa pit et  la parfaite rsignation avec
     laquelle elle supporte ses malheurs. Elle a eu l'honneur d'crire,
     au mois de janvier 1825,  M. de Doudeauville, qui a eu la bont de
     lui rpondre, sans lui ter l'esprance; mais, pour qu'elle soit
     ralise, il nous faut votre protection. Je joins ici, Madame,
     l'envoi de la petite note que cette bonne dame m'a remise.

     Si M. le duc de Doudeauville veut avoir la bont de se faire
     reprsenter les pices justificatives restes dans les bureaux
     depuis 1819, il pourra s'assurer de la justice de la cause de ma
     pauvre protge.

     J'apprends chaque jour vos nouvelles bonts pour l'Infirmerie. Il
     parat, Madame, que le bon Dieu ne veut pas que cette oeuvre tombe,
     puisqu'elle est remise en vos charitables mains. Notre pauvre soeur
     Reine est bien heureuse de vous avoir trouve; dj si accoutume 
     vous, elle qui redoutait tant les nouvelles figures et les
     _faiseuses_! J'espre cependant que l'on songera bientt  vous
     relever de soins qui doivent tre trs-fatigants pour vous, et que
     Mgr l'archevque ne tardera pas  faire administrer cet
     tablissement sous un autre nom que le mien.

     Je serais bien fche que votre complaisance vous empcht de
     raliser l'esprance que vous nous avez donne, de venir passer
     quelques moments avec nous  Lausanne.

     Recevez de nouveau, Madame, l'expression de ma reconnaissance et,
     je vous prie, celle de mes bien tendres sentiments.

     LA VICOMTESSE DE CHATEAUBRIAND.

     Je n'cris pas aujourd'hui  M. de Chateaubriand; si vous le
     voyez, soyez assez bonne pour lui donner de mes nouvelles.

LA MME.

     Lausanne, 20 mai 1826.

     En sortant d'une maladie violente, je m'empresse, Madame, de vous
     remercier mille fois de toutes vos bonts. Vous avez fait le
     bonheur d'une famille entire et des plus honntes gens du monde,
     en obtenant une pension pour ma pauvre protge, Mme Jonqure.
     C'est une sainte et qui priera Dieu pour vous. Voulez-vous bien,
     Madame, tre mon interprte auprs de M. le duc de Doudeauville, et
     lui faire agrer l'expression de ma reconnaissance?

     C'est encore vous qui avez eu la complaisance de me choisir un
     chapeau; il faut que M. de Chateaubriand compte bien sur votre
     bont pour vous avoir laiss cet ennui. Pour mettre le comble 
     toutes vos bonnes oeuvres, Mlle D'Acosta m'crit que vous avez port
     des trsors  l'Infirmerie; pour cette dernire, c'est Dieu qui
     vous rcompensera, mais je n'en bnis pas moins une charit dans
     laquelle je trouve si bien mon compte.

     Agrez de nouveau, Madame, l'expression de tous les sentiments que
     je vous ai vous et dont j'ai l'honneur de vous offrir l'assurance.

     LA VTESSE DE CHATEAUBRIAND.

     _P. S._ Avez-vous donc renonc tout  fait au voyage de Lausanne?
     C'est nous priver d'un grand plaisir, ainsi que beaucoup d'amis que
     vous avez laisss dans ce pays.

Mme de Chateaubriand revint  Paris dans le courant de ce mme t; la
situation du ministre tait toujours la mme: entran par
l'exagration de son propre parti, il inquitait et irritait l'opinion
par la prsentation des projets de lois les plus en opposition avec
l'esprit public. Le nouveau projet _sur la police de la presse_ fut le
signal d'un redoublement d'attaques contre le gouvernement; c'est cette
loi que l'ironie publique avait qualifie de _loi d'amour_ et que M. de
Chateaubriand appelait une _loi vandale_.

Mme de Chateaubriand, voulant donner  une fte de son Infirmerie un
clat qui servt de stimulant aux souscriptions, eut encore recours 
l'obligeance de celle dont on ne pouvait lasser la bont.

Mme DE CHATEAUBRIAND  Mme RCAMIER.

     Ce jeudi 15 mars 1827.

     Comme M. de Chateaubriand aimerait mieux voler que demander, je
     crains, Madame, qu'il ne s'acquitte mal de la commission dont je
     l'ai charg auprs de vous. Il est question de faire une bonne
     oeuvre, vous y tes toujours dispose; ensuite de me rendre un
     service, et je suis accoutume  vos bonts. Voici donc de quoi il
     s'agit: nous voudrions avoir,  dfaut d'un bon prdicateur, un peu
     de bonne musique pour notre fte du 27. On dit des merveilles de
     celle de Choron, et il parat que votre recommandation est
     toute-puissante auprs de lui. Veuillez donc tre assez bonne pour
     lui demander ce jour-l ses _bambins_--mais en petit nombre, car je
     me rappelle un jour qu'ils sont venus  l'Infirmerie une vritable
     arme.--S'il accepte, comme je n'en doute pas, il faudrait que je
     pusse causer de suite avec lui, et qu'il vnt chez moi, parce que
     je ne puis sortir.

     Il est ncessaire que nous convenions des morceaux qu'il devra
     chanter, qu'il a dj fait chanter mille fois et dont j'ai du reste
     la musique, que je pourrai lui donner.

     Mille pardons de tant d'importunits; mais voil comme sont les
     _dames  bonnes oeuvres_: je ne connais rien de plus tracassier, de
     plus ennuyeux, de plus entt et de plus inutile.

     D'avance recevez, Madame, tous mes remercments sincres et
     l'expression de mes bien tendres sentiments.

     LA VICOMTESSE DE CHATEAUBRIAND.

L'anne 1827, signale par une irritation toujours croissante contre le
ministre, y vit mettre le comble, par la mesure aussi maladroite
qu'impopulaire de la dissolution de la garde nationale.

Le dvouement du duc de Doudeauville  la politique de M. de Villle
tait absolu, et ce sentiment entranait loin de sa modration
accoutume cet homme de bien, si doux et si mesur  l'ordinaire dans
son langage, lorsqu'il crivait  Mme Rcamier, le 17 mars 1826: Quant
 votre ami, il s'est fait gazetier, et gazetier bien violent; aussi
s'est-il nui dans tous les partis. Mais cet enivrement ne devait pas
durer. Ds le mois de mars 1827, lors du scandale qui se produisit aux
obsques de son cousin, le duc de Larochefoucauld-Liancourt, M. de
Doudeauville avait commenc  se sparer de M. de Villle.

Trop honnte homme pour rester dans le cabinet aprs l'adoption d'une
mesure qu'il avait vainement combattue devant le roi, le duc de
Doudeauville donna sa dmission le 30 mai, le lendemain de ce
licenciement, dont l'effet fut si fcheux.

Les fautes du ministre et l'opposition de M. de Chateaubriand devaient
enfin porter leur fruit, et le 5 janvier 1826, le ministre de M. de
Martignac remplaait l'administration de M. de Villle.

Il fallait faire une place  l'homme dont le redoutable talent avait
amen ce rsultat. L'entre de M. de Chateaubriand au ministre n'tant
pas possible, on lui proposa le poste le plus capable de le tenter et
celui o ses gots, sa renomme, les services minents rendus par lui 
la religion, l'appelaient naturellement  dfaut d'un ministre: c'tait
l'ambassade de France  Rome. Mais cet arrangement enlevait au duc de
Laval une rsidence qui lui tait trs-agrable, o il avait
parfaitement russi, et cette fois encore Mme Rcamier se trouva place
entre les intrts opposs et les prtentions rivales de deux de ses
amis.

Il ne manqua pas de gens empresss  aigrir ce conflit; mais, comme 
l'ordinaire, Mme Rcamier parvint, par son influence,  apaiser les
amours-propres. Le duc de Laval instruit des nouvelles combinaisons qui
menaaient de l'envoyer de Rome  Vienne, tout en regrettant vivement un
sjour qui lui plaisait et o son succs n'tait pas douteux, finit par
acquiescer aux ncessits de la politique. Il crivait  Mme Rcamier le
27 janvier 1828:

     Un mot, un seul mot, chre toujours chre, en rplique  votre
     petite lettre du 3, retarde dans son voyage; mais elle est si
     compltement aimable envers notre amiti, si remplie de citations
     intressantes que je ne puis laisser languir ma rponse. Certes, le
     langage que vous faites tenir  votre ami, les propres termes que
     vous citez, sont bien diffrents de ce que le public lui attribue,
     et des sentiments et des desseins qu'on lui suppose avec tant
     d'assurance et d'opinitret.

     Malgr les apparences, c'est vous qui devez avoir raison; c'est
     vous qui connaissez plus profondment qu'aucune autre le fond de
     cette pense, et pntrez jusque dans les replis les plus secrets
     de cet esprit.

Au milieu de ces difficults, Mme Rcamier fut frappe par un grand
chagrin: elle perdit son pre. Le duc de Laval, tmoin depuis tant
d'annes de sa pit filiale, lui crivait  cette occasion:

     Rome, 5 avril 1828.

     M. de Givr m'apprend  l'instant cette bien triste nouvelle qui a
     d porter dans votre coeur filial une douleur profonde. Je romps le
     silence qui convenait, j'espre, plus  votre habitude qu' votre
     amiti, pour vous offrir le bien sincre tmoignage de mon intrt.
     Soyez sre, et le doute ne vous est pas permis, soyez certaine
     qu'il ne peut pas vous arriver un malheur qui ne soit aussi un
     malheur pour moi. Que vous ne rpondiez pas  cette expression
     amicale, comme vous n'avez pas rpondu l'anne dernire  ma lettre
     d'Albano, n'importe: c'est toujours vous; c'est toujours une amie
     de vingt-cinq ans, une personne pleine d'un charme dont j'ai senti
     la puissance et got les intimes sentiments pendant la meilleure
     partie de ma vie.

     Ma pauvre tante de Suresnes[52] me donne quelquefois de vos
     nouvelles. Elle vous aime par un lien qui ne peut se rompre.
     Hortense[53] aussi, avec laquelle vous aviez si peu d'affinits,
     vous adore. C'est votre talisman que cette manire d'attirer si
     puissamment et involontairement  vous.

     Mes amitis  M. Ballanche,  Mme Amlie,  son mari et quelques
     autres que, dans votre cabinet bleu, j'ai entendus si souvent
     prononcer mon nom sans peine. Adieu, et tout  vous de coeur.

     ADRIEN.

     Je donnerais bien quelque chose pour connatre votre opinion sur
     les personnes et les choses du temps. Les confidences vous
     arrivent.

M. de Chateaubriand, nomm  l'ambassade de Rome, adressa au comte de La
Ferronnays, ministre des affaires trangres, la lettre suivante:

M. DE CHATEAUBRIAND  M. LE COMTE DE LA FERRONNAYS.

     Lundi 26 mai 1828.

     Noble comte, en relisant votre lettre, j'ai vu que le duc de Laval
     prouvait de vifs regrets de quitter Rome. J'ai su d'une autre part
     qu'il avait manifest les mmes regrets  ses parents et  ses
     amis.

     Pour rien au monde, je ne voudrais troubler la destine d'un
     homme, et  plus forte raison d'un homme qui, comme le duc de
     Laval, n'a jamais eu que de bons procds envers moi. Le roi n'a
     pas de meilleur, de plus fidle et de plus noble serviteur que son
     ambassadeur actuel auprs du saint-sige.

     Dans cette position, qu'il me soit permis de m'adresser plus 
     l'ami qu'au ministre. Je ne pourrais accepter la haute mission dont
     il plairait  S. M. de m'honorer, que dans le cas o le duc de
     Laval croirait devoir lever lui-mme mes scrupules. Jamais je
     n'occuperai sa place que de son aveu. C'est lui qui doit trancher
     la question.

     Pardonnez, noble comte, ces importunits et ces petits intrts
     personnels, bien ennuyeux dans l'ensemble des grandes affaires
     gnrales. Vous savez que je ne demande rien que d'tre passif dans
     tous ces arrangements. Je n'ai d'autre dsir que d'entretenir entre
     nous tous la bonne harmonie, et d'apporter au gouvernement du roi
     le peu de force que l'opinion publique veut bien attacher  mon
     nom. Mais ce n'est pas vous, mon noble ami, qui trouverez mauvais
     que je sois arrt par un sentiment de dlicatesse. J'aime beaucoup
     les liberts nouvelles de la France, mais je ne veux point les
     sparer du vieil honneur franais.

     Voyez, je vous prie, le duc de Laval avant le conseil, afin que
     vous n'ayez  porter au roi que l'accord, la soumission et la
     respectueuse reconnaissance de toutes les parties intresses.

     Mille compliments et dvouements, etc.

Les susceptibilits enfin aplanies entre les deux concurrents par des
procds honorables, le duc de Laval partit pour Vienne et M. de
Chateaubriand pour Rome.

Pendant la dure de son absence, c'est--dire pendant dix-huit mois, du
14 septembre 1828 au 27 mai 1829, on comprend que tout l'intrt se
concentra pour Mme Rcamier dans la correspondance de son illustre ami.
Nous croyons donc devoir donner presque sans interruption la suite de
ces lettres, et nous nous bornerons  claircir par des notes tout ce
qui, dans cet change quotidien de penses qui continuait  lier l'ami
absent  l'Abbaye-au-Bois, aurait besoin de quelques explications.

Quelque temps avant le dpart de l'illustre ambassadeur auprs du
saint-sige, un gnie d'un autre ordre, mais, lui aussi, une des gloires
de la France, un conqurant dans le domaine des sciences historiques,
Champollion, s'embarquait  Toulon, le 31 juillet,  la tte d'une
nouvelle expdition scientifique, et allait demander leur secret aux
monuments de l'gypte; cette fois, il interrogeait le Sphinx  coup sur.

M. Lenormant, l'lve et l'admirateur de Champollion, aujourd'hui son
successeur dans la chaire du Collge de France, obtint de
l'administration des beaux-arts un cong et l'autorisation de se joindre
 l'expdition. Il sera plusieurs fois question de ce voyage dans les
lettres de M. de Chateaubriand.




LIVRE VII


M. DE CHATEAUBRIAND  Mme RCAMIER.

     Paris, dimanche matin, le 14 septembre.

     Voici ma premire lettre: elle vous appelle  Rome, ou me ramne 
     Paris. Croyez que rien dans la vie ne pourra plus me distraire et
     me sparer de vous. Je ne veux point vous dire ce que je souffre,
     parce que vous souffrez. Songez qu'avant que j'arrive  Rome, un
     mois sera dj coul, et je serai d'un mois plus prs de vous. Il
     dpendra de vous d'avancer de quelques jours votre voyage. Tous les
     torts, si vous ne venez pas, seront de votre ct; car je vous
     aimerai tant, mes lettres vous le diront tant, je vous appellerai 
     moi avec tant de constance, que vous n'aurez aucun prtexte de
     m'abandonner.

     Songez qu'il faut que nous achevions nos jours ensemble. Je vous
     fais un triste prsent que de vous donner le reste de ma vie; mais
     prenez-le, et si j'ai perdu des jours, j'ai de quoi rendre
     meilleurs ceux qui seront tous pour vous.

     Je vous crirai ce soir un petit mot de Fontainebleau, ensuite de
     Villeneuve, et puis de Dijon, et puis en passant la frontire, et
     puis de Lausanne, et puis du Simplon. Faites que je trouve quelques
     lignes de vous, poste restante,  Milan.  bientt! Je vais
     prparer votre logement et prendre en votre nom possession des
     ruines de Rome. Mon bon ange, protgez-moi.

     Ballanche m'a fait grand plaisir: il vous avait vue; il
     m'apportait quelque chose de vous. Bonjour jusqu' ce soir. Je me
     ravise, crivez-moi un mot  Lausanne, l o je trouverai votre
     souvenir, et puis  Milan. Il faut affranchir les lettres.

     Hyacinthe vous verra. Il m'apportera de vos nouvelles demain 
     Villeneuve.

LE MME.

     Fontainebleau, dimanche soir 14 septembre.

     J'ai travers une partie de cette belle et triste fort. Le ciel
     tait aussi bien triste. Je vous cris maintenant d'une petite
     chambre d'auberge, seul et occup de vous. Vous voil bien venge,
     si vous aviez besoin de l'tre. Je vais  cette Italie le coeur
     aussi plein et aussi malade que vous l'aviez quelques annes plus
     tt. Je n'ai qu'un dsir, je ne forme qu'un voeu, c'est que vous
     veniez vite me faire supporter l'absence au del des monts. Les
     grands chemins ne me font plus de joie. Je me vois toujours vieux
     voyageur, lass, et dlaiss, arrivant  mon dernier gte. Si vous
     ne venez pas, j'aurai perdu mon appui. Venez donc et apprenez enfin
     que votre pouvoir est tout entier et sans bornes.

     Il y a bien des choses dans ce Fontainebleau, mais je ne puis
     penser qu' ce que j'ai perdu. Demain un autre petit mot de
     Villeneuve. Ici je suis sans souvenir autre que le vtre; 
     Villeneuve, j'aurai celui de ce pauvre Joubert. Je m'efforce de me
     dire qu'en m'loignant, je me rapproche. Je voudrais le croire, et
     pourtant vous n'tes pas l!

LE MME.

     Villeneuve-sur-Yonne, mardi matin 16 septembre.

     Je ne sais si je pourrai vous crire jamais sur ce papier qu'on me
     donne  l'auberge. Je suis bien triste ici. J'ai vu en arrivant le
     chteau qu'avait habit Mme de Beaumont pendant les annes de la
     rvolution. Le pauvre ami Joubert me montrait souvent un chemin de
     sable qu'on aperoit sur une colline au milieu des bois, et par o
     il allait voir la voisine fugitive. Quand il me racontait cela, Mme
     de Beaumont n'tait dj plus; nous la regrettions ensemble.
     Joubert a disparu  son tour; le chteau a chang de matre; toute
     la famille de Serilly est disperse. Si vous ne me restiez pas, que
     deviendrais-je?

     Je ne veux pas vous attrister aujourd'hui, j'aime mieux finir ici
     ma lettre. Qu'avez-vous besoin de mes souvenirs d'un pass que vous
     n'avez pas connu? N'avez-vous pas aussi le vtre? Arrangeons notre
     avenir, le mien est tout  vous. Mais ne vais-je pas ds  prsent
     vous accabler de mes lettres? J'ai peur de rparer trop bien mes
     anciens torts. Quand aurai-je un mot de vous? Je voudrais bien
     savoir comment vous supportez l'absence. Aurai-je un mot de vous,
     poste restante,  Lausanne et un autre  Milan? Dites-moi si vous
     tes contente de moi? J'crirai aprs-demain de Dijon.

     Ma sant va mieux, et la route fait aussi du bien  Mme de
     Chateaubriand. N'oubliez pas de partir aussitt que vous le
     pourrez. Avez-vous quitt la petite chambre?  bientt!

LE MME.

     Vendredi 19 septembre.

     Au moment de passer la frontire, je vous cris, dans une mchante
     chaumire, pour vous dire qu'en France et hors de France, de
     l'autre ct comme de ce ct-ci des Alpes, je vis pour vous et je
     vous attends.

LE MME.

     Lausanne, ce lundi 22 septembre 1828.

     Avant-hier, en arrivant ici, j'ai t bien triste de ne pas
     trouver un petit mot de vous; mais le mot est arriv hier, et m'a
     fait une joie que je ne puis vous dire. Vous reconnaissez enfin
     tout ce que vous tes pour moi. Vous voyez que le temps et les
     distances n'y font rien. Mes lettres successives de Villeneuve, de
     Dijon[54], de Pontarlier et de Lausanne vous auront prouv que mes
     regrets ont augment en m'loignant: il en sera ainsi jusqu'au jour
     o je serai revenu  Paris, ou jusqu'au moment o vous arriverez 
     Rome.

     Voici des dtails du voyage: Mme de Chateaubriand a support assez
     bien la route, mais elle s'est trouve trs-souffrante en arrivant
     ici. Cela nous force  y rester un jour de plus. Nous n'en
     partirons donc qu'aprs-demain, mercredi 24. Nous mettrons trois
     jours  nous rendre au pied du Simplon, que nous passerons samedi
     27. Dimanche prochain, nous entrerons donc en Italie. L commencera
     une nouvelle destine pour moi. Si vous venez  Rome, si vous
     voulez y rester, nous y finirons nos jours; sinon, je reviens en
     France pour mourir auprs de vous.

     Selon moi, le grand vnement politique du moment est dans la
     campagne que font les Russes[55]: s'ils ne sont pas heureux, la
     France se trouvera singulirement engage, et toutes les destines
     particulires des hommes attachs au gouvernement seront livres 
     la force des vnements et aux chances de la fortune. Si l'on veut
     faire tte  l'orage, il faudra serrer les rangs et appeler tout ce
     qui peut tre utile. Le fera-t-on? J'en doute, et c'est ce qui rend
     l'avenir si incertain pour tous.

     Vous ne sauriez croire comment, en un moment, on devient tranger
      tout ce qui se passe dans le monde en voyageant. Je ne sais pas
     un mot de ce qui existe; depuis huit jours, je n'ai entendu parler
     de personne. Ici, j'ai retrouv quelques bonnes gens qui ne nous
     ont parl que de nous et du plaisir de nous revoir. Et toute
     l'Angleterre qui va cette anne  Rome! cela m'a fait trembler.
     Vous savez que je suis fort peu du got du duc de Laval.

     Mardi, 23 septembre.

     Le _Journal des Dbats_ annonce ce matin ici l'acceptation du
     trait du 6 juillet. Si la nouvelle est vraie, c'est une grande
     nouvelle: la Grce serait dlivre; les affaires se
     dcompliqueraient, et un trait de paix pourrait suivre. Je ne vous
     parle de cela qu' cause de l'influence de ces vnements sur mon
     sort. Notre avenir deviendrait plus facile  apercevoir et 
     atteindre. Je vais fermer cette longue lettre. Nous partons demain;
     je vous crirai de Brigg, au pied du Simplon. Votre nice est-elle
     revenue[56]? Enfin les jours s'coulent, mme ceux de l'absence, et
     vous allez bientt songer  vos prparatifs de voyage. C'est le
     bonhomme Henri qui vous portera cette lettre.  vous tant que je
     vivrai! Je vais chercher votre lettre  Milan.

LE MME.

     Brigg, au pied du Simplon, jeudi 23 septembre 1828.

     Je viens d'avoir deux jours bien tristes: depuis Lausanne
     jusqu'ici, j'ai continuellement march sur les traces de deux
     pauvres femmes: l'une, Mme de Custine, est venue expirer  Bex;
     l'autre, Mme de Duras, est alle mourir  Nice. Comme tout fuit!
     Sion, o j'ai pass, tait le royaume que m'avait destin
     Bonaparte: c'est ce royaume que la mort du duc d'Enghien m'a fait
     abdiquer. J'ai rencontr des religieux du mont Saint-Bernard. Il
     n'en reste plus que deux qui aient t tmoins du fameux passage de
     l'arme franaise.

     Savez-vous pourquoi tout cela pse tant sur moi? C'est que je vais
     franchir les Alpes, qu'elles vont s'lever entre vous et moi.
     Demain, je serai en Italie; il me semble que je me spare une autre
     fois de vous. Venez vite faire cesser cette fatalit. Passez ces
     mmes montagnes que je vois sur ma tte. Je sens qu'il faut
     maintenant que ma vie soit environne: je n'ai plus retrouv en moi
     l'ancien voyageur; je ne songe qu' ce que j'ai quitt, et les
     changements de scne m'importunent. Venez donc vite.

LE MME.

     Milan, ce 29 septembre 1828.

     Me voici  Milan pour la sixime fois dans ma vie: j'y suis arriv
     hier au soir. Je vous ai crit de Brigg le 25. Je ne suis pas plus
     heureux, ni plus gai, de ce ct-ci des Alpes, que je l'tais de
     l'autre. J'ai pourtant revu un ciel enchant  Arona, au bord du
     Lac Majeur, o j'ai couch samedi; mais j'ai bien peur,  en juger
     par le premier effet, que la belle Italie ait perdu pour moi tous
     ses charmes: je n'ai plus besoin que de ce qui tient maintenant
     toute la place, dans une vie dont le temps a dj emport la plus
     grande partie; vous savez qui tient cette place.

     Nous continuons demain notre voyage. Mme de Chateaubriand est
     trs-bien; j'ai eu quelque retour de mon mal de Paris. C'est 
     Bologne que j'entrerai dans les tats de Sa Saintet. Je ne puis
     dire encore quel jour je serai  Rome; je vous crirai d'Ancne. Je
     vous en conjure, ne tardez pas  venir; vous ne sauriez croire 
     quel point je suis isol et malheureux.

     On est all voir  la poste; s'il y a un mot de vous, je vous le
     dirai avant de fermer cette lettre. J'ignore absolument ce qui se
     passe dans le monde: arriv  l'auberge, je me couche, et je ne me
     lve que pour partir. Je ne veux rien voir; je n'ai qu'une pense,
     celle de vous revoir bientt. Vous voyez que j'espre votre voyage.

     Point de lettre. Vous avez peut-tre oubli de faire affranchir?
     Si vous avez crit, le consul de France ici se chargera de me
     renvoyer vos lettres  Rome.

LE MME.

     Rome, ce 11 octobre 1828.

     Vous devez tre contente, je vous ai crit de tous les points de
     l'Italie o je me suis arrt. J'ai travers cette belle contre,
     remplie de votre souvenir; il me consolait, sans pourtant m'ter ma
     tristesse de tous les autres souvenirs, que je rencontrais  chaque
     pas. J'ai revu cette mer Adriatique que j'avais traverse il y a
     plus de vingt ans, dans quelle disposition d'me!  Terni, je
     m'tais arrt avec une pauvre expirante. Enfin, Rome m'a laiss
     froid: ses monuments, aprs ceux d'Athnes, comme je le craignais,
     m'ont paru grossiers. Ma mmoire des lieux, qui est tonnante et
     cruelle  la fois, ne m'avait pas laiss oublier une seule pierre.
     J'ai parcouru seul et  pied cette grande ville dlabre,
     n'aspirant qu' en sortir, ne pensant qu' me retrouver  l'Abbaye
     et dans la rue d'Enfer.

     Je n'ai vu personne, except le secrtaire d'tat. Je vais avoir
     mon audience du pape. Pour trouver  qui parler, j'ai t chercher
     Gurin[57] hier au coucher du soleil. Je l'ai trouv seul, charm
     de ma visite. Nous avons ouvert une fentre sur Rome, et nous avons
     admir ensemble l'horizon romain, clair des derniers rayons du
     jour: c'est la seule chose qui soit reste pour moi telle que je
     l'avais vue. Mes yeux ou les objets ont chang, peut-tre les uns
     et les autres. Le pauvre Gurin, qui dteste Rome, tait si ravi de
     me trouver dans les mmes dispositions que lui, qu'il en pleurait
     presque. Voil exactement mon histoire.

     Mme de Chateaubriand n'est pas plus contente. Jete seule dans une
     grande maison, n'ayant pas rencontr un chat qui lui dt: Dieu
     vous bnisse, trouvant tout assez ridiculement ordonn dans ce
     logement de garon, de grands pltres nus, des _boudoirs 
     l'anglaise_ dans un palais _romain_, elle maudit le jour qui lui a
     mis dans la tte de venir ici. Peut-tre s'arrangera-t-elle mieux
     de sa nouvelle situation, quand on commencera  l'entourer. Je ne
     doute pas qu'elle n'y ait un succs rel; mais sa sant sera
     toujours un obstacle  une vie de reprsentation. Voil la pure
     vrit.

     J'ai t, au reste, trs-noblement accueilli par toutes les
     _autorits_ sur la route,  Bologne,  Ancne,  Lorette. On savait
     bien que je n'tais pas tout  fait un homme comme un autre, mais
     on ne savait pas trop pourquoi. tait-ce un ami? tait-ce un
     ennemi? En gypte, les gens politiques et bien instruits me
     prenaient pour un grand gnral de Bonaparte, dguis en savant.

     La conclusion de tout cela est qu'il faut que vous veniez
     sur-le-champ  mon secours, ou que j'aille dans peu vous rejoindre.
     Je n'ai pas reu un seul mot de vous, except le mot adress 
     Lausanne. Rien  Milan, rien  Rome. La poste arrive ce matin:
     aurai-je quelque chose?

     Midi.

     Oui, j'ai quelque chose: c'est deux lignes en rponse  mon billet
     en passant la frontire. C'est bien retard, mais cela m'a fait un
     bien extrme. Je vous l'ai dit, vous tes bien venge: mes
     tristesses en Italie expient les vtres. crivez-moi longuement, et
     surtout venez.

     J'ai reu une lettre de Taylor, qui me demande _Mose_. Je vais
     lui rpondre de s'entendre avec vous. Si vous croyez tous les deux
     qu'il faut risquer l'aventure, je fournirai l'argent.

     crivez-moi vite, crivez et venez, mais surtout que je revienne
     vite auprs de vous. Qu'ai-je besoin de tout ceci?

LE MME.

     Rome, le 14 octobre 1828.

     Point de lettre encore de vous par le courrier d'hier. Ne
     m'auriez-vous point crit? Alors vous vous vengez trop. Serait-il
     arriv quelque accident  vos lettres? Je ne vous rpterai pas ce
     que je vous ai dj dit dans toutes les miennes. Vous y verrez ma
     disposition d'esprit et de coeur. Venez vite, ou trouvez le moyen de
     me rappeler vite.

     J'ai vu le pape: c'est le plus beau prince et le plus vnrable
     prtre du monde. Il a caus avec moi longtemps; il est plein de
     noblesse, de douceur, de connaissance du monde et des affaires;
     j'en suis enchant. Le secrtaire d'tat est un homme de beaucoup
     d'esprit. On m'a combl d'honneurs sur toute la route, et ici j'ai
     t reu  merveille. Vous aurez vu dans les journaux que M.
     Lasagni a termin l'affaire des vques: je n'ai absolument plus
     rien  faire ici. La _Quotidienne_ et la _Gazette_ sont dans de
     grandes erreurs sur la cour de Rome: ici on n'exagre rien, et on
     dteste le bruit.

     Quant  la socit, je n'en sais rien du tout. J'en suis aux
     visites par cartes. Je n'ai vu que M. de Celles[58], homme
     trs-habile en affaires et trs-distingu par l'esprit et les
     manires. J'y trouverai Mme de Valence.

     Venez donc, je vous en supplie; venez vite et crivez. Mme de
     Chateaubriand est trs-souffrante. Je prvois qu'elle est au moment
     du succs que _vous lui avez prdit_. Sa Saintet m'a parl d'elle.
     Venez. Je suppose qu'il n'y a plus que vous  Paris qui vous
     souveniez de moi.

LE MME.

     Rome, ce 18 octobre 1828.

     Je commence cette lettre ce matin samedi, jour de poste.
     M'apportera-t-elle, cette poste, une lettre de vous? Je n'ose
     l'esprer aprs tous les retards qu'ont sans doute prouvs
     jusqu'ici vos lettres, car certainement vous m'avez crit. Mes
     dispositions d'me ne changent point. Hier, j'ai t me promener 
     la villa Borghse pour la premire fois. Je dois aller chez
     Tenerani vous _voir_ dans _Cymodoce_; mais Givr[60], qui devait
     m'y conduire, n'a pu venir.

     La _villa_ m'a fait plus de plaisir que tout le reste de Rome; ces
     vieux arbres, ces monuments dlabrs, le souvenir de mes promenades
     solitaires dans ce lieu, m'ont mu; et quand j'ai pens que je
     pourrais dans quelques mois me promener l avec vous, j'ai t
     presque rconcili avec mon sort. Mais il est clair pourtant que je
     ne prends plus  rien, que tout m'ennuie loin de vous et de ma
     retraite de la rue d'Enfer; c'est la qu'il faut que je rentre le
     plus tt possible. Mme de Chateaubriand est comme moi; elle
     n'aspire qu' se retrouver au milieu de ses malades et de ses vieux
     amis.

     Au reste, je n'ai  me plaindre de personne. On ne peut avoir t
     mieux accueilli, et j'ai trouv partout une modration de
     sentiments politiques que nos dvots devraient bien prendre pour
     exemple. Quant  la socit proprement dite, je n'en sais rien
     encore. Tout le monde est absent; mais on va rentrer  Rome pour la
     Toussaint. Les Anglais commencent  arriver. Je reois demain en
     crmonie tous les Franais. Nous dnons lundi chez Mme de Celles
     avec Mme de Valence.

     Midi.

     Enfin je reois une lettre de vous du 3. Jugez du bonheur qu'elle
     me donne! Je ne puis ajouter qu'un mot  la lettre. Des deux
     Franais prtendus arrts, l'un l'a t en effet et a t remis
     presque aussitt en libert, l'autre n'a jamais subi la moindre
     dtention. Tout cela s'est pass avant mon arrive. Vous me parlez
     de l'Irlande? Je ne puis vous en parler, mais je puis vous assurer
     qu'on n'approuve ici rien de violent. J'attends les voyageurs que
     vous m'annoncez; le mariage serait une chose singulire! Mais c'est
     vous qui tes pour moi le seul voyageur auquel je m'intresse.
     D'ici au 1er janvier, nous saurons positivement si c'est moi ou
     vous qui devons nous mettre en chemin. Vous demandez mes
     impressions; maintenant vous avez reu de moi une foule de lettres
     qui vous disent toutes la mme chose: _Je suis bien triste. Venez._

     Je viens de lire _le Globe_ du 4, qui est tout  fait tromp sur
     l'affaire des deux jeunes gens. Celui qui a t arrt
     n'appartenait point du tout  l'Acadmie de France. _Le Globe_
     devrait viter des dnonciations qui ne sont pas dignes de son
     impartialit; les dtails qu'il donne sont de toute fausset.

     Je vous ai crit au sujet de _Mose_ que M. Taylor me demande. Je
     l'ai renvoy  vous, et vous ordonnerez comme il vous plaira. Je
     paierai, s'il le faut et je prviendrai Ladvocat.

LE MME.

     Rome, ce 21 octobre 1828.

     Quoique je ne m'attendisse pas  recevoir une lettre de vous hier,
     puisque j'en avais eu une par le prcdent courrier, et que vous ne
     prodiguez pas vos lettres, cela m'a fait une grande peine quand je
     n'ai rien vu de vous.

     Toujours mme disposition de ma part: de l'ennui de la solitude,
     je suis tomb dans celui des dners et des visites. Dfinitivement,
     il est clair que je ne puis plus supporter la vie du monde: elle
     m'tait en tout temps odieuse, mais mes cinq annes de retraite ont
     achev de me rendre incapable des devoirs de la socit. Je me
     demande sans cesse  quoi bon cette perte de temps, cette ncessit
     de voir des gens avec lesquels on n'a aucun rapport, cette
     ncessit de livrer les dernires annes de ma vie aux btes et aux
     caquetages de la mdiocrit; et tout cela pourquoi? Pour un but que
     je ne veux point atteindre, puisque je n'ai aucune ambition et que
     je n'aspire qu' me retirer.

     Vous voyez donc que, ne trouvant plus dans les arts et les
     sciences que des sujets de tristesse, et dans le monde que des
     objets d'ennui, il faut que je rentre le plus tt possible dans mon
     gte. C'est auprs de vous que je retrouverai tout ce qui me manque
     ici.

LE MME.

     Rome, ce jeudi 23 octobre 1828.

     J'en suis toujours  mes petits billets de chaque courrier, et
     c'est toute ma vie. Je suis all chez _Tenerani_; j'ai vu le
     bas-relief: il est admirable. Vous tes une personne encore plus
     admirable mille fois. Vous tiez si malheureuse et vous pensiez
     pourtant  me faire vivre. Tenerani tait vivement mu de ce que je
     lui disais; il viendra dner chez moi lundi prochain. Il m'a dit
     que son petit chef-d'oeuvre tait  ma disposition. J'ai une envie
     extrme de l'avoir chez moi; mais je ne sais que faire, parce que
     j'ignore o vous en tes avec lui. Je voudrais bien que cela ne
     vous ruint pas, et que vous me missiez de moiti avec vous.

     Je vais essayer de reprendre mes travaux historiques, pour tuer le
     temps qui me tue. Avez-vous entendu parler de Thierry? _L'intendant
     gnral_ n'a pas rpondu  ma lettre; je projette de lui en crire
     une seconde, mais il est probable que je ne russirai pas mieux.
     Mme de Chateaubriand a t malade; elle ne se lve pas encore.
     C'est le jour de la Toussaint, si elle se porte bien, qu'elle aura
     son audience du pape.

     Point d'trangers encore ici, si ce n'est Mme Merlin que je n'ai
     point vue. Elle est malade et repart pour la France dans quelques
     jours. Je tiens ces dtails des attachs.

     Tout ceci est crit avant l'arrive de la poste. Hlas! je
     n'espre rien de vous. Tchez donc de me faire revenir. Avez-vous
     des nouvelles du voyageur en gypte[61]? Pensez-vous qu'il ne
     serait pas bon de faire l'affaire de Taylor pendant mon absence?
     Vous connaissez mon ide sur les choeurs. Je les voudrais surtout
     _dclams_ avec quelques morceaux d'ensemble chants. On
     supprimerait ce qui serait trop long  la reprsentation, mais on
     aurait soin de faire imprimer et connatre les choeurs entiers au
     public, en publiant la pice le lendemain mme de la
     reprsentation.

     Midi.

     Mon esprance n'a pas t trompe. Rien de vous. Rappelez-vous le
     temps o vous faisiez cette rflexion les jours de courrier.
     Samedi, aprs demain, vous aurez une autre lettre de moi.

     Nous sommes dans la plus grande ignorance de toute nouvelle
     politique, tant intrieure qu'extrieure.

     Voici qu'il m'arrive des dpches d'Ancne et que je suis oblig
     d'expdier un secrtaire en courrier. Il part  l'instant, vous
     recevrez cette lettre  huit ou neuf jours de date, et vous pourrez
     faire rechercher, par M. Henri, toutes celles qui pourraient tre
     encombres aux affaires trangres. Depuis que je suis  Rome, je
     vous ai crit tous les courriers, c'est--dire, _trois fois_ par
     semaine, et toujours pour vous dire que je me meurs ici sans vous,
     et qu'il faut ou que vous veniez, ou que j'aille vous retrouver;
     mais rappelez-moi plutt. J'ai le mal du pays.

De son cot, le duc de Laval crivait  Mme Rcamier, en arrivant 
Vienne.

LE DUC DE LAVAL MONTMORENCY  Mme RCAMIER.

     Vienne, 11 octobre 1828.

     Je voudrais par quelques mots de ma vieille et inaltrable amiti
     me rappeler sensiblement  votre pense.

     Je suis ici depuis deux jours; la mlancolie m'accable et me
     parat un poids insurmontable dans une situation si nouvelle. La
     France et l'Italie sont incessamment prsentes  mon esprit. On se
     sent isol comme dans un dsert au milieu de tant de nouveauts.
     Maison, personnes, langue trangre, tout m'est inconnu, et toutes
     ces nouveauts me jettent dans la plus trange confusion d'ides.

     Il me sera doux de recevoir un mot de vous, de voir une criture
     amie, de savoir que notre dernier entretien ne vous a pas laiss
     d'impressions pnibles. Enfin soyez bonne, gnreuse, bienveillante
     envers le plus ancien de vos amis.

     Mandez-moi si votre solitude et vos regrets ne vous ont pas fait
     changer de rsolution; si vous avez vu ma tante[62], mon aimable
     tante dont le charme domine encore tous les chagrins, enfin si vous
     restez  l'Abbaye.

     Soyez indulgente pour ce billet si insignifiant qui n'a de valeur
     que par son intention de vous prouver que dans mes ennuis, mes
     embarras de toute sorte, je songe  la plus ancienne de mes amies.

     Je dsire tre rappel au souvenir de votre fidle Ballanche, avec
     lequel j'ai toujours sympathis.

LE MME.

     Vienne, 12 novembre 1828.

     Je veux profiter de mon premier courrier  Paris, pour vous faire
     porter un tmoignage de mon souvenir.

     J'envoie la mme bagatelle  ma tante que vous aimez et qui aime
     votre coeur, votre esprit et surtout vos regrets pour l'ange qui
     n'est plus avec nous. Ce serait bien  cet excellent ami,  cet
     autre moi-mme que j'aimerais  crire,  confier tous mes intrts
     qu'il protgeait, qu'il dfendait si bien. Enfin, je vous fais mes
     coquetteries du Danube  la Seine. Je prfrerais bien le Tibre, et
     je songe tous les jours  ce que j'appelle mon _abdication_.

     Je vous ai crit il y a quelques jours un misrable petit billet.
     J'tais profondment mlancolique. Je commence  me faire  ma
     nouvelle vie. Votre ami Ren m'a certainement enlev la meilleure
     situation. Puisse-t-il en jouir, et me la rendre lorsque
     l'ambition, le dgot, ou sa fortune, ou peut-tre plus encore son
     inconstance l'appelleront ailleurs!

     Ici je suis plein d'ardeur et d'application, je vous l'atteste. Je
     voudrais trs-bien faire, contenter absolument, afin de justifier
     ma prtention de choisir entre deux autres missions, lorsqu'elles
     viendront  vaquer. Vous savez mes voeux, nous en avons assez caus.

     Je ne sais pourquoi vous persistez dans cette rpugnance d'crire;
     car, en vrit, votre style est charmant et d'un got exquis.

     Rien n'est plus gracieux que votre manire de citer les
     impressions mlancoliques de votre pauvre ami absent. Ses paroles
     sont pleines de sentiment pour vous. N'est-ce pas une manire pour
     vous entraner l o il est? Mon opinion est que vous ne rsisterez
     pas, s'il continue sur ce langage; et puis, si vous alliez demander
     les avis de ma tante[63], rue Royale, elle ne vous dtournerait pas
     de cette faiblesse. Elle dit, non sans raison, et surtout non sans
     sduction, qu'il vaut mieux contenter son coeur dans de certaines
     circonstances de la vie, que de contenter des indiffrents.

     Adieu avec tout mon coeur.

M. DE CHATEAUBRIAND  Mme RCAMIER.

     Rome, samedi 25 octobre 1828.

     Je suis bien fch que le courrier extraordinaire, que j'ai
     expdi  Paris avant hier, m'ait surpris, car la lettre qu'il vous
     porte aurait t plus dtaille, et j'avais sur ma position et sur
     mes affaires en France plusieurs choses  vous dire.

     J'ai presque fini mes visites aux artistes. Ils veulent bien en
     paratre contents. Vous savez qu'on lve par souscription un
     monument  votre grand ami Le Tasse. Je vais souscrire, mais je
     voudrais bien que le roi de France souscrivt. L'empereur
     d'Autriche vient de donner deux cents sequins, et on en fait grand
     bruit. J'ai dj mis _votre ide_ en train pour le tombeau du
     Poussin; nous verrons plus tard pour celui de Claude Lorrain. Vous
     voyez que je cherche  tromper mes ennuis, en m'occupant de tout ce
     qui vous occupait. Je vous retrouve partout et pour tout.

     M. de Forbin est arriv hier. Il est venu  l'ambassade. Je ne
     l'ai pas vu; on le dit fort chang. Je vais aller lui rendre sa
     visite aujourd'hui. En allant chez tous les peintres, je suis all
     chez celui qui a subi un emprisonnement. Il est, du reste, trs-peu
     intressant. Je vais lui acheter deux petits tableaux; il a grand
     besoin d'argent.

     Midi.

     Voil le courrier et une trs-longue et trs-bonne lettre de vous,
     du 12. Jugez de ma joie; et ce qu'il y a de plus heureux, c'est que
     j'ai fait tout ce que vous me recommandez de faire.

     1 J'ai crit mes impressions;

     2 J'ai crit toutes les postes;

     3 J'ai dit de s'entendre avec Taylor.

     Eh bien! ne vous devinai-je pas? Adieu aujourd'hui, mais seulement
     jusqu' lundi prochain.

LE MME.

     Rome, ce mardi 28 octobre 1828.

     Au moment o je vous cris, M. de La Ferronnays doit tre arriv,
     et la question de la reprise de son portefeuille doit tre dcide;
     d'un autre ct, vous avez d recevoir  peu prs toutes mes
     lettres. Vous connaissez tous mes sentiments, ce que m'a fait cette
     Italie, ce que j'y pense, ce que je dsire. Vous aurez aussi vu
     Taylor, de sorte que toute ma destine du moment est accomplie, et
     que c'est de ce moment qu'il nous faut partir pour arranger
     l'avenir. Je fais ce que je puis, et bien au del de ma paresse et
     de mes gots, pour plaire un peu aux personnes qui m'environnent.
     Mais ce soin que je prends de la bienveillance d'un monde si
     divers, serait bien mieux entre vos mains que dans les miennes, et
     ces visites ternelles et ces compliments sans fin augmentent en
     moi le mal du pays dont je suis tourment.

     J'ai vu M. de Forbin; je le trouve bien chang et il me fait de la
     peine. Mme de Valence ne parle que de sa pauvre fille, et je l'aime
     d'tre aussi triste que moi. Nous avons le prince royal de Prusse
     qui viendra peut-tre  la Saint-Charles, 4 novembre, passer la
     soire chez moi. Ce jour-l nous entr'ouvrirons notre porte pour la
     refermer aprs. J'attends avec impatience Mme Salvage qui est 
     Milan, et avec laquelle je pourrai parler de vous. Mme de Valence
     m'a demand si vous veniez, et j'ai dit hardiment qu'oui, si je ne
     retournais pas moi-mme en France. Me gronderez-vous? Je ne serai
     un peu tranquille que quand vous m'aurez dit que vous avez reu
     toutes mes lettres, et que vous tes contente de moi.  jeudi.

LE MME.

     Rome, ce jeudi 30 octobre 1828.

     Je reois ce matin une lettre de Paris du 21 de ce mois,  neuf
     jours de date, et je pourrais avoir de vos nouvelles  cette date,
     et il n'y a rien de vous! Prenons patience. On me mande que M. de
     La Ferronnays devait revenir le 24 ou le 25, et qu'il reprenait le
     portefeuille. Ainsi, nous voil en paix de ce ct; restent les
     ennuis de l'absence et tous les sentiments dont je vous entretiens
     trois fois par semaine. Je ne serai un peu plus heureux, ou un peu
     moins triste, que quand vous aurez crit souvent et longuement, et
     que vous m'annoncerez ou mon rappel ou votre arrive.

     Je vois dans tous les journaux des nouvelles de l'expdition
     d'gypte: vous tes en paix sur M. Lenormant; mais si vous ne venez
     au-devant de lui qu'au mois de mars, quel long espace  parcourir
     et  attendre!

     Vous occupez-vous de _Mose_ dans l'intervalle? L'occasion est
     peut-tre bonne, et je vous ai fait matresse de son sort.

     S'il ne s'agit pourtant pour venir que de le jeter au feu,
     brlez-le vite.

     Mme de Chateaubriand est dans son lit. J'ai donn hier  dner 
     M. de Forbin: il n'a t question que des regrets de la France et
     de vous.

LE MME.

     Samedi, Rome, 1er novembre 1828.

     Le courrier qui m'a apport jeudi dernier une lettre de Paris 
     neuf jours de date m'apprenait le retour de M. de La Ferronnays qui
     a d reprendre son portefeuille: depuis nous avons reu par
     estafette la nouvelle de la prise de Varna. Ainsi, tout ce qui
     pouvait amener un mouvement politique en France, et rendre
     incertaines les destines particulires, parat dans ce moment
     cart, et c'est  nous  faire nous-mmes nos destines. Quant aux
     miennes, elles dpendent de vous et elles sont dcides: ou vous
     viendrez passer quelque temps avec nous, et nous nous en retournons
     tous ensemble; ou je vais vous retrouver au printemps.

     C'est ce matin mme, et dans deux heures, que Mme de Chateaubriand
     est prsente au pape dans la chapelle Sixtine. Je ne sais comment
     elle supportera la crmonie; elle est extrmement souffrante. Le
     4, nous avons la Saint-Charles; le pape viendra  Saint-Louis le
     matin, et le soir le prince royal de Prusse viendra chez moi. Nous
     n'aurons qu'une petite fte, n'ayant rien encore. Je vous quitte
     pour m'habiller. Je prsente Mme de Chateaubriand en revenant du
     Vatican.

     Mme Salvage sera peut-tre ici pour la Saint-Charles. Quel bonheur
     de parler de vous!

     Une heure.

     Mme de Chateaubriand a soutenu la crmonie sans trop de fatigue.
     Le pape a t fort gracieux. Mais le courrier de Florence a manqu,
     et par consquent, point de lettre de vous.

     Celui d'Ancne apporte le _Constitutionnel_ du 21, o est un long
     article sur la probabilit de la nomination de M. de La Ferronnays
      la prsidence du conseil. Je n'y crois pas, mais je le
     dsirerais: cela ferait le dnoment naturel de mon affaire.

LE MME.

     Rome, 5 novembre 1828.

     Nous avons eu hier, au dire des secrtaires, une _trs_-belle
     journe. Pas un membre du corps diplomatique n'a manqu  la
     Saint-Charles, ce qui ne s'tait jamais vu; le pape y est venu et
     j'avais fait venir _Davidde_ pour le chant, de sorte que l'glise
     tait pleine.

     Le soir nous avons eu un petit _ricevimento_, cens tout franais,
     parce que je n'ai encore rien, mais o sont venues toutes les
     grandes dames romaines, russes et anglaises, les cardinaux et le
     prince royal de Prusse. J'ai tch de n'oublier aucun artiste tant
     franais qu'tranger. J'ai voulu qu'on prit le _commerce_, ce que
     mes prdcesseurs n'avaient jamais fait: aussi paraissaient-ils
     tous contents. On a fait de la musique. J'avais Davidde et Mme
     Boccabadati, c'est--dire ce qu'il y avait de mieux: car je m'tais
     souvenu de ce que vous m'aviez dit des mauvais concerts. Mme Merlin
     a chant--elle est partie ce matin pour la France.--Enfin je crois
     que le dbut a t bien. J'espre que ce dbut sera la fin: vous
     n'tiez pas l.

     Que fais-je ici? Je puis sans doute arriver  cette vie de
     reprsentation comme un autre, mais est-ce l ma vraie vie? N'ai-je
     rien de mieux  faire dans ce monde? N'est-ce pas piti, si j'ai
     quelque chose, qu'il ne soit pas mis plus  profit pour mon pays,
     ou plutt, le temps ne me donne-t-il pas ma retraite? Je ne suis
     plus qu'un de ses vieux pensionnaires qui cessera bientt d'tre 
     charge  son trsor.

     Voil le rcit de ma premire fte. J'ai tch d'tre poli, mais
     j'avais une tristesse profonde dans l'me, et je crains bien qu'on
     ne l'ait vue.

     Mme Merlin est une belle femme qui mne avec elle une fille de
     seize  dix-sept ans, trs-timide et trs-jolie. Je n'ai vu ces
     dames que deux fois: une fois  l'ambassade d'Autriche o Mme
     Merlin a refus de chanter, et hier chez moi o elle a eu la bonne
     grce de chanter pour le roi. L'ambassadrice d'Autriche est
     agrable et chante aussi: elle ressemble  la pauvre Mme de Mouchy,
     aussi ne puis-je la regarder sans une vraie peine.

     Tenerani tait chez moi. Je me suis mis dans un coin avec lui pour
     parler de vous. La princesse Doria tait malade et Mme
     _Dodwell_[64] absente. Ces dtails m'ennuient plus  vous donner
     qu'ils ne vous ennuieront  les lire. Mais si je les avais
     supprims, vous auriez appris tt ou tard qu'il y avait eu une
     Saint-Charles, et vous auriez cru  des mystres. Mon secret sera
     toujours le vtre dsormais.

LE MME[65].

     Rome, samedi 8 novembre 1828.

     Toutes les fois qu'il m'arrive un courrier extraordinaire, je me
     dsole. Un courrier donc m'a apport cette nuit une dpche de M.
     de La Ferronnays qui m'annonce la reprise de son portefeuille.
     Cette dpche est du 30 du mois dernier. Ainsi, si vous m'aviez
     crit, je saurais aujourd'hui ce que vous pensiez il y a huit
     jours. M. de La Ferronnays m'apprend la reddition de Varna que je
     savais. Je crois vous avoir dit autrefois que toute la question me
     semblait dans la chute de cette place, et que le Grand Turc ne
     songerait  la paix, que quand les Russes auraient fait ce qu'ils
     n'avaient pas fait dans leurs guerres prcdentes.

     Nos journaux ont t bien misrablement turcs dans ces derniers
     temps. Comment ont-ils pu jamais oublier la noble cause de la
     Grce, et tomber en admiration devant des barbares qui rpandent,
     sur la patrie des grands hommes et la plus belle partie de
     l'Europe, l'esclavage et la peste? Voil comme nous sommes nous
     autres Franais: un peu de mcontentement personnel nous fait
     oublier nos principes et les sentiments les plus gnreux. Les
     Turcs battus me feront peut-tre quelque piti; les Turcs
     vainqueurs me feraient horreur.

     Voil mon ami rest au pouvoir. Je me flatte que ma dtermination
     de le suivre a loign les concurrents  son portefeuille. Mais
     enfin il faudra que je sorte d'ici; je n'aspire plus qu' rentrer
     pour jamais dans ma solitude, et  quitter la carrire politique.
     J'ai soif d'indpendance pour mes dernires annes. Les gnrations
     nouvelles sont leves; elles trouveront tablies les liberts
     publiques pour lesquelles j'ai tant combattu: qu'elles s'emparent
     donc et qu'elles ne msusent pas de mon hritage, et que j'aille
     mourir en paix auprs de vous! Je suis all avant hier me promener
      la villa Panfili: quelle admirable solitude!

     Une heure.

     Voil enfin une lettre de vous par le courrier ordinaire, elle est
     du 25 octobre. Elle m'annonce que vous avez reu mon petit mot
     d'Ancne, et ma premire lettre de Rome. Vous aurez t depuis ce
     temps accable de mes _trois lettres par semaine_, et j'espre que
     vous en tes au vif repentir.

     Je suis pour laisser faire Taylor. L'occasion est admirable et ne
     se reprsentera plus. Si nous _tombons_, je n'y suis pour rien:
     comme lord Byron absent, je me lave les mains de ma pice; si nous
     russissons, un succs de plus ne gte rien. Attendre le silence
     politique? Quand l'aurons-nous? Les vnements s'enchanent et nous
     entranent avec eux. Arrangez donc cela. Envoyez chercher Taylor,
     s'il n'a pas paru. L'argent se prendra chez M. Hrard, mon
     banquier.

     Nous savons les nouvelles de la pauvre Soeur. Mme de Chateaubriand
     est bien inquite et bien malheureuse. Outre l'attachement qu'elle
     a pour la Soeur, elle craint que sa mort ne dsorganise et ne fasse
     tomber l'Infirmerie.

     Envoyez maintenant vos lettres aux affaires trangres. J'ai mont
     la correspondance. M. Denoys se charge de tout, et j'aurai 
     prsent un courrier extraordinaire toutes les semaines. Au lieu
     d'attendre vos lettres douze  treize jours, elles me parviendront
     le huitime.

     Vous me dites de parler de vous  telle et telle personne: j'en
     parle  tout le monde, encore hier au soir  _Visconti_. Je vous
     annonce pour Pques et _on est ravi_. Viendrez-vous, ou irai-je?
     J'aime mieux aller.

     J'ai donn l'ordre  M. Hrard, banquier, rue Saint-Honor, 372,
     de compter la somme de 15.000 fr.  M. Taylor, s'il venait la lui
     demander de ma part ou de la vtre. J'ai donn votre nom et votre
     adresse.

LE MME.

     Rome, 11 novembre 1828.

     Mme Salvage est arrive hier, et j'ai reu hier aussi une bonne
     petite lettre de vous qui m'annonce que vous en avez reu deux de
     moi. L'homme avec lequel vous avez t dner nous crivait des
     lettres tranges au comit grec; je le crois un brave soldat, mais
     une pauvre tte. Nous sommes ici dans l'attente de la mort de cette
     pauvre Soeur. Cela dsole Mme de Chateaubriand, et moi aussi. Il
     rsulterait de cette mort un double mal; si on ne pouvait bien la
     remplacer  l'Infirmerie, Mme de Chateaubriand apprhenderait d'y
     revenir, et c'est pourtant l que je veux dans quelques mois aller
     finir mes jours.

     Je vous ai tout dit sur Rome; le temps n'y fait rien. Je n'ai  me
     plaindre de rien; je suis aussi bien accueilli qu'on peut l'tre;
     mais je ne puis prendre  cette vie, l'ennui me tue. Il ne me faut
     plus que vous et ma petite solitude, et j'espre ces biens au
     printemps.

     _Mose_ est une chose dcide, je vous l'ai crit; mettez la chose
     en train, quinze mille francs sont chez Hrard, faites jouer le
     plus tt possible. Cette occasion de mon absence, et cette
     proprit de mon libraire-diteur, arrangent toutes les
     convenances, et m'empchent d'tre meurtri de la chute. Je vous ai
     expliqu ce que je voulais pour les choeurs: peu de chants, beaucoup
     de dclamation. Des harpes, des tambourins et des trompettes pour
     soutenir les voix. Les deux musiques dans le troisime acte, l'une
     lointaine et gaie dans le camp perverti, l'autre prochaine et
     solennelle chez les lvites, et se rpondant l'une  l'autre, etc.

     Enfin, faites comme il vous plaira avec Taylor, et surtout faites
     vite.

     Ma sant n'est pas trop bonne, je suis  peu prs comme vous
     m'avez vu avec mes souffrances accoutumes. Quel bonheur quand je
     rentrerai pour toujours dans ma solitude, quand je ferai btir au
     bas du jardin cette maison o vous aurez deux ou trois chambres
     pour vous, quand enfin je vous verrai tous les jours! C'est un
     parti pris, je veux renoncer  toute carrire politique et me
     retirer enfin pour mourir. Dites-moi que vous tes contente de
     moi.

LE MME.

     Rome, jeudi 13 novembre 1828.

     La poste qui arrive, et qui ne me laisse qu'un moment pour crire,
     ne m'a rien apport de vous. Je me console un peu avec votre lettre
     venue par le dernier courrier; mais j'apprends la nouvelle de la
     mort de la pauvre Soeur[65]. Vous jugez de la peine de Mme de
     Chateaubriand. Vous vouliez aussi faire faire son portrait. Mille
     remerciements de votre touchante attention; vous tes la meilleure
     des amies. Aussi vous voyez comme je vous aime.

LE MME.

     Rome, ce samedi 15 novembre 1828.

     Aussitt Mme Salvage arrive, j'ai couru chez elle avec Mme de
     Chateaubriand, pour savoir de vos nouvelles et voir une personne
     qui vous avait _vue_. Soit qu'elle ait t malade ou qu'elle n'ait
     pu sortir par quelque raison inconnue, elle n'est pas encore venue
     nous trouver. Il y a eu un premier bal chez Tortonia. J'y ai
     rencontr tous les Anglais de la terre; je me croyais encore
     ambassadeur  Londres. Les Anglaises ont l'air de figurantes de
     ballets engages pour danser l'hiver  Paris,  Milan,  Rome, 
     Naples, et qui retournent  Londres aprs leur engagement expir au
     printemps. Les sautillements sur les ruines du Capitole, les moeurs
     uniformes que la _grande_ socit porte partout, sont des choses
     bien tranges. Si j'avais encore la ressource de me sauver dans les
     dserts de Rome! mais ces dserts ne me parlent plus, et je ne fais
     que passer d'ennui en ennui.

     Aurai-je aujourd'hui une lettre de vous? Je l'espre presque. Vous
     voyez ma fidlit  vous crire. Quand serai-je rentr dans mon
     infirmerie, et quand vous verrai-je tous les jours? Voil toutes
     mes prdictions sur la guerre d'Orient qui s'accomplissent; j'ai
     annonc que si _Varna_ tombait nous aurions la paix, et j'espre
     que cela arrivera. On dit _Silistrie_ prise. C'est moi qui vous ai
     envoy le courrier, porteur des bonnes nouvelles de la More. Cette
     pauvre Grce sera enfin libre. Les ministres doivent tre contents;
     cela change leur position, et j'espre qu'en me retirant  prsent,
     je n'aurai pas l'air de les abandonner dans le pril. Faites jouer
     _Mose_, ce sera ma dernire ambition et ma dernire vue de ce
     monde qui se retire devant moi.

     Midi.

     Le courrier de France manque encore aujourd'hui! Cela est odieux.
     Rien n'est plus mal mont que ces postes italiennes.  lundi donc!

LE MME.

     Rome, ce mardi 18 novembre 1828.

     Jugez de mon impatience: je vous ai crit samedi que le courrier
     n'tait pas arriv; hier lundi, il devait au moins apporter les
     lettres en retard, et nous voil au mardi, jour du dpart de la
     poste, et il n'y a rien d'arriv. On dit que nous aurons nos
     paquets  midi; il est onze heures, et il faut que nos rponses
     soient parties  deux. J'cris toujours en attendant.

     Aussitt que le courrier sera expdi, nous partons pour Tivoli;
     Mme de Chateaubriand dsire voir la cascade avant que la mauvaise
     saison se dclare; il fait encore un temps superbe. Nous allons,
     Mme de Chateaubriand et moi ensemble, dans une calche; les
     secrtaires et les attachs veulent venir, les uns  cheval, les
     autres en voiture; nous coucherons  Tivoli et nous serons de
     retour demain pour dner. Vous savez quelle triste visite je fis 
     cette cascade, il y a vingt-cinq ans. Celle-ci ne sera pas plus
     gaie.

     Je commence mes promenades solitaires autour de Rome. Hier, j'ai
     march deux heures dans la campagne; j'ai dirig ma course du ct
     de la France o sont toutes mes penses. J'ai dict quelques mots 
     Hyacinthe qui les a crits au crayon en marchant; mais je ne suis
     gure en train d'crire. J'ai des maux de tte continuels, et j'ai
     l'me trop proccupe de regrets; je ne me retrouverai qu'auprs de
     vous.

     Mme Salvage est venue hier au soir nous voir; elle est toute
     singulire.

LE MME.

     Jeudi, Rome le 20 novembre 1828.

     Je perds la moiti de mes lettres  vous parler de postes et de
     courriers. J'ai reu enfin une lettre de vous du 3 de ce mois par
     le courrier retard, jugez quel bonheur! mais en mme temps quel
     chagrin! Un courrier extraordinaire m'arrive le mme jour des
     affaires trangres, porteur de dpches du 10, et rien de vous!
     Souvenez-vous qu'il part maintenant un courrier chaque semaine de
     la rue des Capucines, et que ce courrier fait la route dans sept
     jours. L'humble Henri Hildebrand ira vous avertir et prendre vos
     ordres. Quand vous n'auriez que le temps d'crire devant lui ces
     deux mots: _je me porte bien et je vous aime_, cela me suffirait.
     Bien entendu que vous ne ngligerez pas la poste ordinaire. Parlons
     maintenant de votre lettre.

     Elle est bien aimable: j'ai ri de vos recommandations. Ne craignez
     rien: je suis cuirass. Je vous reviendrai et promptement,
     j'espre, comme je suis parti. Nous achverons nos jours dans cette
     petite retraite,  l'abri des grands arbres du boulevard solitaire
     o je ne cesse de me souhaiter auprs de vous. Vous convenez que
     vous avez eu dernirement des torts; moi je rparerai tous les
     miens.

     Votre dner chez Mme de Boigne ne m'a point tonn: les lettres de
     Fabvier au comit grec m'avaient appris  juger ce que c'tait.

     Reste _Mose_; me voil comme vous, mourant d'envie qu'il subisse
     son destin. Je vous ai tout dit  cet gard: le banquier est
     prvenu; c'est, comme je vous l'ai dit, Hrard, rue Saint-Honor n
     372. M. Taylor peut s'y prsenter en mon nom, et moyennant son
     reu, on lui comptera 15,000 francs. Le reste, c'est  vous de le
     faire et de le conduire. Comme le carnaval est long cette anne, il
     est possible que le tout soit appris, mont et jou dans la saison
     de la foule et des plaisirs de l'hiver.

     Je vais aller, d'aprs vos ordres, prendre le bas-relief chez
     Tenerani. Je suis dans la joie de l'avoir chez moi: c'est quelque
     chose de vous. Il faudra bien mettre Ladvocat dans votre secret: il
     est propritaire de _Mose_: mais, comme vous, il pense que
     l'absence est une occasion unique pour risquer l'aventure.

     J'ai dj annonc  M. de La Ferronnays que je demanderais un
     cong pour Pques, mais l'usage de ce cong sera toujours
     subordonn  votre volont et  vos projets. Vous me donnerez vos
     ordres, et j'obirai.

     Ma sant continue  n'tre gure bonne. Je me suis mis au lait
     d'nesse: cela me dsennuie un peu. crivez-moi tout simplement par
     la poste. C'est le plus sr et le plus prompt, sans ngliger
     toute-fois les courriers extraordinaires...

     J'en tais l de ma lettre, quand en fouillant dans tous les
     paquets du courrier, pour voir s'il n'y aurait d'oubli, je trouve
     une longue lettre de vous du 10. Jugez de ma joie et de mes
     remords! Vous me donnez sur _Mose_ tous les dtails que je vous
     demande, et vous m'annoncez cette visite de M. Villemain dont vous
     me rendez compte dans votre lettre du 16. Vous tes la plus aimable
     des amies. Choisissez vous-mme Arzane[66]: entre la beaut et le
     talent, le choix est difficile; je m'en rapporte entirement 
     vous.

     Je n'ai point de nombreuses correspondances; vous savez, ou plutt
     vous _saviez_ que j'cris trs-peu. Je rponds seulement aux
     lettres qu'on m'crit. J'ai crit _une fois_  MM. Bertin,
     Pasquier, Villemain, de Barante, de Laborde,  Mme d'Aguesseau, 
     Mme de Montcalm et  Clara, parce qu'ils _m'avaient crit_. Toutes
     mes lettres contiennent ceci: qu'on me traite trs-bien  Rome, que
     le gouvernement est trs-clair, mais que je ne suis  Rome que
     parce que M. de La Ferronnays est ministre, et que mon seul voeu est
     de quitter les affaires et de rentrer pour jamais dans mon
     _infirmerie_; que, quand on est vieux, il ne faut plus voir de
     ruines et ne plus voyager.

     Voil le texte de ma trs-peu nombreuse correspondance. Je dfie
     qu'on cite un mot de plus ou de moins: vous me connaissez assez
     pour croire que je vous dis toute la vrit. Je ne sais si Mme
     Salvage est contente de nous, mais je ne crains pas son _journal_.

LE MME.

     Rome, samedi 22 novembre 1828.

     Le courrier encore non arriv! Et ce qui me fait le plus enrager,
     c'est qu'apparemment vous prouvez les mmes retards, et vous vous
     perdez dans mille _injustices_. Je vous l'ai dit et rpt: je vous
     cris trois fois par semaine, et mes lettres doivent vous arriver
     par paquets. Jeudi dernier, 20, je vous ai parl de _Mose_ et de
     Taylor, approuvant tout ce que vous avez fait et ferez. J'attends 
     prsent la nouvelle de la lecture au comit.

     Je continue dans la disposition o vous me trouvez dans toutes mes
     lettres. Plus je vais, plus je suis dtermin  finir ma carrire
     politique. Il est temps que je disparaisse de la scne du monde;
     c'est auprs de vous que je trouverai, pour le peu de jours qui me
     restent, le repos et le bonheur que, jusqu' prsent, j'ai en vain
     demands au ciel. Je ne fais presque rien ici. J'ai jet sur le
     papier quelques ides pour mes Mmoires. J'ai fait quelques
     dpouillements historiques. Je viens d'achever, sur l'tat actuel
     des affaires en Europe, une note assez longue que La Ferronnays me
     demandait.

     Je suis toujours extrmement content du gouvernement romain; il
     vient encore de m'accorder la libert d'un Franais, du reste assez
     coupable, condamn  cinq ans de dtention. Le cardinal Bernetti
     est tout  fait un homme d'tat, et la modration du souverain
     pontife est admirable. Mais enfin, je ne suis ici que par accident;
     ma prsence y est tout  fait inutile au service du roi; tout autre
     que moi et surtout l'excellent duc de Laval, fera, et beaucoup
     mieux que moi, ce que j'ai  faire  Rome. Par mon absence, j'ai
     donn la paix au ministre; par mon retour dans mon _infirmerie_,
     je ne troublerai point cette paix. Je ne demande rien que la
     retraite et l'oubli. Il est facile de s'entendre avec un homme
     aussi accommodant.  vous pour la vie.

LE MME.

     Rome, le mardi 25 novembre 1828.

     Ce malheureux courrier arrir du samedi (22) doit arriver ce
     matin: mais arrivera-t-il avant le dpart de la poste, qui a lieu 
     deux heures, et m'apportera-t-il quelque chose de vous? J'espre
     cette semaine un courrier extraordinaire qui me ddommagera de
     toutes mes esprances trompes.

     Je connais toutes les nominations au conseil d'tat: j'en suis
     charm parce qu'elles m'acquittent envers mes amis politiques; on
     m'a tenu parole: Bertin de Vaux, Villemain, Agier, Pressac, sont
     placs. Maintenant je puis me retirer en paix, et c'est  quoi vont
     tendre tous mes efforts. Je veux rentrer pour toujours dans la
     retraite et vivre pour vous et pour moi. Je ne veux faire la guerre
      personne: soit ministre qui voudra, qui pourra, il ne me
     rencontrera plus sur sa route, hors le seul cas d'une attaque au
     trne ou aux liberts publiques.

     Dans le peu de temps que je demeurerai  Rome, je tcherai de ne
     blesser personne. Le clerg de ce pays n'a pas fait la faute du
     clerg de France: il ne s'est pas avis de me regarder comme un
     ennemi. Aussi, dans les rangs levs, a-t-il beaucoup plus de
     lumires et de tolrance. _Les chefs d'ordre_ surtout sont des
     hommes trs-distingus, et qui se sont souvenus de ce que j'avais
     dit des religieux dans le _Gnie du christianisme_. Quant aux
     artistes, je les soigne de mon mieux. J'ai dj eu le bonheur de
     rendre quelques services  des malheureux. La socit trouve Mme de
     Chateaubriand polie et mes dners bons. Je tcherai de conduire
     ainsi les choses jusqu'au printemps.

     Notre affaire de _Mose_ (et c'est la grande affaire) doit tre
     maintenant en pleine activit entre vos mains. Je brle d'en savoir
     des dtails. Mais ce que j'ai bien plus  coeur que tout cela, c'est
     de rentrer dans mon _infirmerie_ d'aller vous chercher tous les
     jours  l'Abbaye, de me promener avec vous, et de vous btir une
     maison dans mon jardin, digne de vous recevoir et de devenir votre
     maison de campagne pendant l't.

LE MME.

     Rome, le jeudi 27 novembre 1828.

     Tout mon bonheur est de causer avec vous, et de penser que
     quelques-unes de mes penses vous arrivent  travers l'espace qui
     nous spare. Je me suis promen hier avec le pauvre Gurin dans la
     campagne. Dois-je le plaindre, tout malade qu'il est, puisqu'il va
     bientt retourner aux lieux que vous habitez? H. Vernet m'a crit
     pour m'annoncer son dpart vers le milieu du mois prochain. Il
     arrivera dans le courant du mois de janvier. Mais alors notre sort
     sera dcid; _Mose_ sera mort ou vivra d'une longue vie; vous
     serez prte  vous mettre en route, ou moi prt  aller vous
     rejoindre.

     Je vous remercie d'avoir crit  Mme Salvage que vous _viendriez
     au printemps_. Mais, sans compter tous les autres vnements de la
     vie, il est probable que, vu la dsorganisation complte de
     _l'Infirmerie_, Mme de Chateaubriand voudra faire un voyage en
     France au mois d'avril, et j'obtiendrai facilement un cong pour
     l'accompagner. Alors, si la chose arrive ainsi, nous arrangerons
     ensemble l'avenir  Paris; mais que de chances dans quelques mois!
     C'est aujourd'hui jour de poste ordinaire, et j'attends de plus 
     chaque moment un courrier des affaires trangres. J'ai donc
     l'espoir d'avoir quelques lignes de vous avant de fermer cette
     lettre.

     Midi.

     Je reois par le courrier ordinaire une lettre de vous du 18. Vous
     tes contente de moi. Dieu soit lou! vous venez au mois de mars;
     c'est encore mieux,  moins que je n'aille vous chercher! Vous avez
     vu M. de La Rochefoucauld: il consent  donner les choeurs; ainsi
     tout cde  votre douce et irrsistible influence. Votre lettre
     prcdente tait du 6; vous annonciez que Taylor lirait au comit
     le mercredi suivant, et qu'il vous rendrait compte le jeudi; ce
     jeudi tombait le 13; c'est donc par vos lettres aprs le 13, qui me
     viendront peut-tre par M. de Ganay, que je saurai ce qu'a dit le
     comit. Vous savez que vous serez dans la ncessit de dire un mot
      Ladvocat, mais lui-mme poussait fort  la chose. Je m'entendrai
     avec lui pour l'impression et la prface. Mon papier finit, il faut
     finir avec lui; jusqu' aprs demain samedi 29.

LE MME.

     Rome, ce samedi 29 novembre 1828.

     Ce M. de Ganay me joue un bien mauvais tour; toujours partant de
     Paris et ne partant point, les courriers arrivent et se succdent
     sans lettres de vous; car je suppose que toutes _vos lettres_ sont
     entre les mains de M. de Ganay. Dieu veuille qu'il arrive ces
     jours-ci! Depuis jeudi que j'ai mis pour vous ma dernire lettre 
     la poste, j'ai bien souffert de mon rhumatisme. Rien de nouveau
     entre jeudi et samedi; car vous dire combien je suis triste loin de
     vous, n'est pas chose nouvelle. J'attends tous vos dtails sur
     _Mose_. J'ai vu hier au soir Mme Salvage; c'est une trs-bonne
     femme. Demain tout le corps diplomatique dne chez moi; le 9 du
     mois prochain, j'ai mon _ricevimento_. Voil o j'en suis. Le
     printemps viendra me consoler. Je vous verrai, et toutes les peines
     seront oublies!  lundi; je ne puis plus crire, ayant un grand
     mal de tte que je vais aller promener, pour le dissiper, si je
     puis, le long du Tibre.  lundi et  toujours!

LE MME.

     Rome, le mardi 2 dcembre 1828.

     Voil enfin M. de Ganay, il m'apporte trois lettres de vous; l'une
     du 11, l'autre du 18, la troisime du 21 novembre. Je vous remercie
     mille fois. Soyez bien tranquille sur mes sentiments pour vous,
     rien ne peut les arracher de mon coeur, ils dureront autant que ma
     vie. Je ne vous parlerai plus de ma vieillesse; je vous trouverai
     jeune  cent ans.

     Laissez dire les amis au sujet de _Mose_. Bertin m'crit aussi 
     ce sujet; ce qui l'inquite, lui, c'est la mdiocrit des acteurs.
     Ce qui anime Mme d'Ag., c'est une certaine antipathie des succs
     arrivs ou  craindre qui lui est naturelle. Laissons faire le
     temps. Il faut accomplir son sort; il faut que _Mose_ soit jou.
     S'il tombe, peu m'importe; s'il russit en dpit de tous les
     obstacles, une couronne va bien, et l'on se range du ct du
     _pouvoir_. Fermez donc l'oreille  tous ces bruits, ou plutt ne
     les coutez pas. Ayez le mme courage que moi.

     On m'crit de Paris mille rabchages de ministre; je ne veux plus
     entendre parler de tout cela; je ne veux plus rien que mourir
     auprs de vous  Rome ou  l'Infirmerie. Je ne prends donc  rien
     de ce qu'on me dit. Je n'ai qu'un moment pour mettre cette lettre 
     la poste avant le dpart du courrier. Jeudi je reviendrai sur vos
     lettres. C'est aujourd'hui un simple _accus de rception_. Je suis
     inbranlable sur _Mose_: allez en avant, et n'coutez rien.

     Quel dsastre dans cette pauvre infirmerie!  vous,  vous.

     Dites, je vous prie,  M. de Barante, que je lui rpondrai (il
     m'crit), et remerciez-le de son obligeante mention  l'Acadmie.

     Je reois des dpches de More. Peut-tre expdierai-je cette
     nuit un courrier extraordinaire  Paris. Autre occasion de vous
     crire et de recevoir par le retour de ce courrier des lettres de
     vous.

LE MME.

     Rome, ce 2 dcembre 1828.

     Je vous ai crit il y a trois ou quatre heures par le courrier
     ordinaire, je vous cris maintenant par le courrier extraordinaire
     que j'expdie ce soir  Paris, et je reprends une  une vos trois
     lettres que m'a apportes ce matin mme M. de Ganay.

     Votre lettre du 11 contient un passage admirable de Mme Cottin.
     Mais quel est cet homme qui _vient_, qui _remplit tout le
     monde_[67]? N'est-ce pas M. de Vaine? C'est bien dommage! Je ne
     serais pas digne de pareils hommages, mais j'aimerais qu'ils me
     fussent adresss par vous.

     Je ne comprends rien  la lettre de M. de La Rochefoucauld. Je ne
     sais de quel article il parle. Je ne lis plus dans les journaux que
     _les nouvelles de l'arme_. Loin de me mler des articles
     politiques et de les _influencer_, j'ignore jusqu' leur existence
     et je n'y prends pas le plus petit intrt. Je dois dire pourtant
     que, quel que soit un article, c'est y attacher beaucoup trop
     d'importance que de croire qu'il va renverser un tat. C'est notre
     dfaut d'habitude du gouvernement reprsentatif qui nous fait
     tomber dans ces exagrations. M. de La Rochefoucauld sait-il
     aujourd'hui lui-mme de quel article il parlait? Eh bien! le public
     vraisemblablement ne s'en souvient pas plus que lui. Dites bien 
     M. de La Rochefoucauld que je suis trs-content de mon sort, que je
     ne veux rien; que je suis fort attach au ministre actuel, et que
     je regarde mon rle politique dans la vie comme entirement fini.

     Je n'ai plus qu'une _ambition_, c'est celle de faire applaudir ou
     siffler _Mose_. Je ne vous mettrai point en rapport avec Bertin;
     je sais combien il est _noir_: il vous remplirait la tte de mille
     complots trams contre moi. Tout lui parat ennemi. Je crois qu'il
     ne faut aussi entrer avec les journaux dans aucune explication: on
     joue _Mose_, parce qu'on le joue, voil tout. L'explication est
     dans sa chute ou dans son succs. Un mois avant la reprsentation,
     j'enverrai Hyacinthe  Paris avec des notes pour Bertin, une
     prface pour Ladvocat, des instructions pour l'impression des
     choeurs dans les journaux,--car je suppose qu'on les raccourcira
     pour la scne,--etc.

     Votre lettre du 18 me parle de mon petit _ricevimento_. Soyez
     tranquille sur tous les points. La ressemblance n'est pas du tout
     parfaite, et quand elle le serait, elle ne me l'appellerait que des
     peines et le bonheur dont vous les avez effaces.

     Enfin votre lettre du 21 m'apprend la lecture et son effet.
     Laissons dire les _amis_ et les _ennemis_. _Mose_ sera jou;
     n'coutez personne; j'ai pris mon parti ferme; la couronne de
     Sophocle sur mes cheveux blancs ne m'ira pas trop mal. Si je ne
     l'obtiens pas, j'en suis tout consol; si par hasard je l'obtiens,
     peut-tre vous plairai-je davantage; cela me suffit pour affronter
     le pril.

     On me mande toutes sortes de ragots de ministre; on suppose
     toujours que je veux tre ministre et que je le serai, bon gr, mal
     gr. Rien n'est plus loin de ma pense. Je ne veux rien. Je suis
     rellement effray du peu d'annes qui me restent, et, comme un
     avare surpris de sa dpense, je ne veux faire part dsormais qu'
     vous seule de mon trsor prt  s'puiser.

     Croyez, croyez bien que toute ma vie est  vous.

     C'est M. de Mesnard, un de mes attachs, que j'envoie en courrier
     extraordinaire  Paris. C'est un excellent jeune homme dont je suis
     fort content, et qui me reviendra le plus vite possible. Il
     m'apportera vos lettres.

     C'est mardi prochain 9, mon grand _ricevimento_. Je vais faire
     faire le tombeau de Poussin; le bas-relief du tombeau reprsentera
     une des compositions de ce grand peintre. C'est mon ide;
     l'approuvez-vous? J'ai fait mettre en libert quelques Franais;
     j'aide les autres de ma bourse. Enfin je fais du mieux que je puis.
     Je souffre toujours de la tte et de mon rhumatisme.

     Mille tendres hommages. Que je suis heureux de vous aimer!

LE MME.

     Rome, ce jeudi 4 dcembre 1828.

     Le courrier ordinaire d'avant-hier et mon courrier extraordinaire,
     M. de Mesnard, qui ira vous voir, vous portent des lettres de moi
     en rponse aux vtres apportes par M. de Ganay.

     J'ai puis le sujet de _Mose_; je n'ai plus rien  vous en dire,
     que de presser la reprsentation. Pour les choeurs, vous connaissez
     mes ides; je voudrais une innovation heureuse: je dsirerais que
     beaucoup de strophes fussent simplement dclames; il n'y aurait
     presque de chants que dans les _refrains_, et seulement, dans les
     intervalles des strophes, quelques traits pour annoncer les motifs
     lgers ou pathtiques ou graves. Des harpes, des tambourins et des
     trompettes doivent tre presque les seuls instruments. La double
     musique du troisime acte, l'une lointaine et gaie, l'autre
     rapproche et triste, se rpondant par chos, doit produire, ce me
     semble, un grand effet. Le choeur group sur la montagne au
     quatrime acte prsentera, je crois, un beau spectacle.

     Je vous ai dit que je vous enverrais Hyacinthe dans les premiers
     jours de fvrier; il restera auprs de vous jusqu' l'poque
     fatale; vous l'emploierez dans des courses, et vous me renverrez en
     courrier, pour m'apprendre la mort ou la rsurrection du prophte.

     Voici un plan que je vous soumets encore. J'ignore ma destine et
     mon avenir. Si rien ne m'arrive cet hiver, l'_Infirmerie_ exigera
     absolument que je fasse un voyage en France au printemps. Je
     demanderais donc un cong; j'arriverais vers la fin d'avril 
     Paris; j'y passerais trois mois avec vous; j'irais prendre les eaux
     ensuite, dont j'ai un extrme besoin. Nous nous donnerions
     rendez-vous au commencement de septembre sur la frontire d'Italie,
     et nous reviendrions ensemble  Rome. Que dites-vous de ce projet?
     vous voyez que je n'ai d'autre ide que vous.

     C'est aujourd'hui jour de poste, mais elle ne m'apportera rien de
     vous, parce qu'elle sera d'une date plus ancienne que le dpart de
     M. de Ganay.  samedi donc.

     La poste arrive et justifie ma prvision. Vous n'tes pas femme 
     crire si souvent.

LE MME.

     Rome, samedi 6 dcembre 1828.

     Je suis rduit  vous rpter ce que je vous dis  chaque poste,
     que je suis bien malheureux ici sans vous. Me voil dans toutes les
     horreurs du _grand ricevimento_ qui a lieu mardi prochain. Les
     _gentilshommes_ ont fait des sottises: ils ont _mal pri_ les
     cardinaux. Grande rumeur; il a fallu rparer ce crime d'tiquette.
     Vous sentez comme tout cela me va, et quelle occupation pour moi!
     Enfin il faut subir son sort. Samedi 13, je serai transform en
     chanoine. Cela enchantait le duc de Laval, et moi je suis au
     supplice. De fte en fte, j'arriverai, j'espre,  la bonne,  la
     vritable: je vous retrouverai. Cette esprance m'empche de mourir
     sous le poids de mes honneurs.

     Je viens de terminer un assez long mmoire sur les affaires de
     l'Orient, et j'attends un courrier sr pour le faire passer  M. de
     La Ferronnays. Je crois y avoir trac convenablement la route 
     suivre, pour les intrts gnraux de la civilisation et les
     intrts particuliers de la France. La Ferronnays m'avait demand
     mes ides, je les lui communique. Le conseil et le roi sauront du
     moins que je suis bon  quelque chose, et que j'entends le mtier
     que je fais.

     _Mose_ est une autre affaire, elle est entre vos mains. Elle
     prosprera, parce que tout va bien, quand vous vous en mlez. Il me
     tarde de savoir comment la chose marche, si l'on apprend les rles,
     si la musique est en train, si les dcorations se peignent. Hrard,
     comme je vous l'ai dit, comptera les quinze mille francs. Encore
     fermer une lettre, sans en avoir reu de vous!

     LE MME.

     Rome, ce mardi 9 dcembre 1828.

     Jugez du plaisir que m'a fait le courrier extraordinaire qui m'a
     apport votre lettre du 28 du mois dernier! J'y ai cependant vu vos
     injustices, vos soupons, dmentis bientt par mes deux lettres
     arrives  la fois. Vous dferez-vous jamais de cette mauvaise
     habitude?

     Voil donc le pauvre _Mose_ arrt par une querelle! Mais je
     n'entends pas railler sur ce point: que Taylor reste ou parte, il
     faut que le prophte reparaisse dans ce bas monde, pour y vivre ou
     pour y mourir. J'aimerais mieux que Taylor assistt  son
     apparition, parce qu'il l'a pris  gr, qu'il est intelligent, et
     que nos arrangements d'argent sont faits; mais enfin, si cela tait
     impossible, arrangez, je vous prie, l'affaire avec le nouveau venu
     et M. de La Rochefoucauld.

     Vous me dites que je ne dois rien craindre. Je vous assure que je
     ne crains rien. Je me sens de force  braver la chute. Mais quelle
     que soit la bonne volont du public, il y a dans ses mouvements
     quelque chose d'inexplicable; et, quoi qu'on fasse, l'envie et
     l'inimiti ont leurs droits imprescriptibles. Quant aux
     _convenances_, je ne m'en soucie pas du tout, et je m'lve
     trs-au-dessus des susceptibilits des vieux salons.

     Voyez comme nous nous entendons: vous me dites qu'il faut demander
     un cong au printemps, et moi, je vous mandais que, si rien
     n'arrivait, j'irais au mois d'avril en France, que je passerais
     trois mois  Paris avec vous, que j'irais ensuite aux eaux, et que
     de l nous nous donnerions rendez-vous sur la frontire de l'Italie
     pour revenir  Rome ensemble. Cela vous plat-il?

     Je vous ai dit aussi que j'enverrais Hyacinthe un mois avant
     l'apparition de _Mose_, pour faire vos courses, porter une prface
      Ladvocat et s'occuper des journaux.

     Hier, je suis all  l'_Acadmie Tibrine_, dont j'ai l'honneur
     d'tre membre. J'ai entendu des discours fort spirituels et de
     trs-beaux vers. Que d'intelligence perdue! Ce soir j'ai mon grand
     _ricevimento_. J'en suis constern en vous crivant.

     J'ai ri de la grande occupation dont vous tes de moi avec M. de
     Barante. Votre attachement et vos illusions appellent cela _le
     monde_. Vous me ressuscitez. Je n'en suis pas moins mort; il faut
     s'en aller. Vous quitter, voil mon seul et douloureux regret. J'ai
     bien de la peine  cesser de vous crire, comment cesserais-je de
     vous aimer et de vous voir?  jeudi.

LE MME

     Jeudi, Rome, ce 11 dcembre 1828.

     Eh! bien le _ricevimento_ s'est pass  merveilles. Mme de
     Chateaubriand est ravie, parce qu'elle a eu tous les cardinaux de
     la terre, et que de mmoire d'homme on n'avait jamais vu de
     _ricevimento_ plus nombreux et plus brillant. En effet, toute
     l'Europe  Rome tait l avec Rome. Je vous dirai que, puisque je
     suis condamn pour quelques jours  ce mtier, j'aime mieux le
     faire aussi bien qu'un autre ambassadeur. Les ennemis n'aiment
     aucune espce de succs, mme les plus misrables, et c'est les
     punir que de russir dans un genre o ils se croient eux-mmes sans
     gaux. Samedi prochain, je me transforme en chanoine de
     Saint-Jean-de-Latran, et dimanche je donne  dner  mes confrres.
     Une runion plus de mon got est celle qui a lieu aujourd'hui: je
     dne chez Gurin avec tous les artistes, et nous allons arrter
     _votre_ monument du Poussin. Un jeune lve plein de talent,
     _Desprez_, fera le bas-relief, pris d'un tableau du grand peintre,
     et _Lemoine_ fera le buste; il ne faut ici que des artistes
     franais.

     Pour complter mon histoire de Rome, Mme de Castries est arrive.
     Hlas! c'est encore une de ces petites filles que j'ai fait sauter
     sur mes genoux, comme Csarine. Cette pauvre femme est change 
     faire de la peine. Ses yeux sont remplis de larmes, quand je lui
     rappelle son enfance  Lormois. Quelle vie dsormais que la sienne,
     car il me semble que l'enchantement n'y est plus; quel isolement!
     et pour qui, grand Dieu! Voyez-vous, ce qu'il y a de mieux, c'est
     de vous aimer toujours davantage, c'est d'aller vous retrouver le
     plus tt possible. Si mon _Mose_ descend bien de la montagne, je
     lui emprunterai un de ses rayons, pour reparatre  vos yeux tout
     brillant et tout rajeuni.

LE MME.

     Rome, le samedi 13 dcembre 1828.

     Jugez de mon chagrin, je reviens de ma crmonie de
     Saint-Jean-de-Latran, mourant de froid, bien fatigu, mais esprant
     trouver le courrier arriv avec une lettre de vous. Point de
     courrier; il manque aujourd'hui: les Apennins sont couverts de
     neige. Je n'ai que le temps d'crire ces deux ou trois mots, pour
     ne pas manquer moi-mme le courrier. Je vous ai crit heureusement
     tous ces jours-ci de longues lettres. Mon dner chez Gurin s'est
     pass  merveille. Tous les jeunes gens taient dans la joie.
     C'tait la premire fois qu'un ambassadeur dnait _chez eux_. Je
     leur ai annonc le monument de Poussin: c'tait comme si j'honorais
     dj leurs cendres. Je vais aussi souscrire au monument qu'on lev
     au Tasse, votre ami. Je suis oblig de vous quitter jusqu' lundi.

     Soignez _Mose_.  vous  jamais!

LE MME.

     Ce mardi 16 dcembre 1828.

     Je reois votre petite lettre du 29 novembre, et votre plus longue
     lettre du 1er dcembre. Que je vous remercie! Vous tes pourtant un
     peu trop fire: vous me vantez votre sacrifice; vous me dites que
     vous avez _en horreur d'crire_. Et moi donc? et pourtant
     m'crivez-vous, comme je vous cris, _trois fois par semaine_? La
     vrit est que vous avez mtamorphos ma nature, et que je ne me
     reconnais plus.

     J'cris par ce mme courrier  Hrard de vous compter les 15,000
     francs; prenez-les chez vous, et faites entrer le successeur de ce
     pauvre Taylor dans nos intrts. Je suppose que nous serons
     retards d'un mois, et qu'au lieu de courir l'aventure  la fin de
     fvrier, cela nous mnera  la fin de mars. Vous savez que c'est
     toujours dans la semaine sainte que mes grandes catastrophes
     m'arrivent.

     Vous dites que mes projets de retraite forment un grand contraste
     avec les voeux du public. D'abord votre amiti vous aveugle sur ces
     voeux, et enfin il est trs-vrai, trs-arrt dans mon esprit que je
     veux avoir compltement  moi, et pour vous, mes dernires annes.
     Tout m'avertit ici qu'il faut me retirer: ma sant, le caractre de
     mes ides, la fatigue et l'ennui de tout. Je tiendrai dans ma place
     un temps raisonnable, pour n'avoir pas l'air d'agir avec lgret,
     mais certainement, quand je vous verrai au printemps, nous fixerons
     l'poque de ma retraite. Je vous cris au sortir d'un accs de
     fivre qui m'a dur toute la nuit; ce n'est rien, mais je suis bien
     las, et ma tte est bien douloureuse. Je ne me sens plus absolument
     qu'une fantaisie, qui est peut-tre un radotage de mon ge, c'est
     de voir _Mose_ siffl ou triomphant.

     Je lis dans _le Globe_ les lettres de M. Lenormant; elles me font
     un grand plaisir. Je vous en veux pourtant d'avoir remplac, par
     une page de sa prose, une page de la vtre. Cousin me plat
     toujours par un certain abandon de style. Quant  sa philosophie,
     elle ne me fait rien du tout. Il y a ici un pre Ventura, qui vient
     de me ddier un ouvrage latin, homme violent et de principes
     absolus, mais c'est bien une autre tte mtaphysique que celle de
     Cousin. J'ai crit deux fois  M. de Barante.

     Je suis dcourag, quand je songe qu'il faut attendre un mois pour
     avoir rponse  une lettre. Mille choses seront arrives quand
     cette lettre vous parviendra. Vous-mme, vous ne serez plus dans le
     mouvement de celle que vous m'avez crite, et  laquelle je rponds
     aujourd'hui. Je vous ai mand ce que je voulais faire au printemps,
     aller vous chercher. Si M. Lenormant va en Grce, ce ne peut tre 
     prsent qu'au mois de mars ou d'avril. Nous nous entendrons pour
     faire ce que vous prfrerez. J'attends mille choses de vous par M.
     de Mesnard; je ne suppose pas qu'il revienne avant le 10 janvier.

LE MME.

     Rome, ce jeudi 18 dcembre 1828.

     Au lieu de perdre mon temps et le vtre  vous raconter les faits
     et gestes de ma vie, j'aime mieux vous les envoyer tous consigns
     dans le journal de Rome. Il n'y a de bon dans tout cela que notre
     monument du Poussin. Hlas! voil encore une anne tombe sur ma
     tte. Quand me reposerai-je auprs de vous? Quand cesserai-je de
     perdre sur les grands chemins les jours qui m'taient prts pour
     en faire un meilleur usage? J'ai dpens sans regarder tant que
     j'ai t riche; je croyais le trsor inpuisable. Maintenant, quand
     je vois combien il est diminu, et combien peu de temps il me reste
     pour vous aimer, il me prend un grand serrement de coeur.

     Mais n'y a-t-il pas de longues annes aprs celles de la terre? Si
     j'avais la philosophie de Cousin, je vous ferais la description de
     ce ciel o je vous attendrai, o vous me retrouverez plein de
     grce, de beaut et de jeunesse. Pauvre et humble chrtien, je
     tremble devant le jugement dernier de Michel-Ange. Je ne sais o
     j'irai, mais partout o vous ne serez pas, je serai bien
     malheureux. Je vous ai cent fois mand tous mes projets et tout mon
     avenir; la rue d'Enfer auprs de vous, voil tous les souhaits de
     bonne anne que je me fais. Ruines, annes, sant, perte de toute
     illusion, tout me dit: Va-t'en, retire-toi, finis. Je ne retrouve
     au bout de ma journe que vous, et, dans un coin de mon
     imagination, _Mose_. Encore, pour peu qu'on le voult, je le
     jetterais trs-bien au feu.

     Vous avez dsir que je marquasse mon passage  Rome, c'est fait:
     le tombeau du Poussin restera; il portera cette inscription: _F. A.
     de Ch.  Nicolas Poussin, pour la gloire des arts et l'honneur de
     la France_. Qu'ai-je maintenant  faire ici? Rien, surtout aprs
     avoir souscrit pour la somme de cent ducats au monument de l'homme
     que vous aimez le plus, dites-vous, _aprs moi_, le Tasse.

     Grand merci de votre petit mot du 3 qui m'arrive  l'instant. Je
     n'ai pas besoin de cette porcelaine[68] pour penser  vous, et
     franchement, je ne sais si jamais j'en ferai usage  Rome. Soyez
     aussi victorieuse pour _Mose_, auprs de ce M. de La Rochefoucauld
     qui me semble un fier lion. Cet Assurus briserait mon fragile
     ouvrage comme une saucire.  samedi.

LE MME.

     Rome, samedi 20 dcembre 1828.

     Je reprends l'histoire de la porcelaine. Le service n'est pas,
     grce  M. de La Bouillerie, un prsent complet du roi; j'en paie
     une partie. Ce service, vu le retard, ne peut gure m'arriver qu'
     la fin de janvier; s'il n'est pas noy au passage, il ne paratra
     pas trois fois sur ma table avant mon dpart pour Paris. Il y a des
     gens qui seraient retenus dans leurs projets par la considration
     d'une belle assiette; mon principe,  moi, est de s'arranger
     toujours dans une place comme si on devait y rester, et de s'en
     aller une heure aprs, s'il le faut.

      propos de M. de La Bouillerie, je n'ai point rpondu  ce que
     vous me disiez du pauvre Thierry. O est-il? Je n'ai reu ni lettre
     ni ouvrage de lui; mais M. de Mesnard a l'ordre de m'apporter les
     nouvelles ditions. Je voudrais lui crire, et reprendre son
     affaire auprs de la Maison du roi.

     Je vous parle de toutes choses qui seront hors de votre souvenir,
     quand vous recevrez cette lettre. Tout mesure ainsi pour moi la
     distance qui me spare de vous. La sant de Mme de Chateaubriand
     n'est pas bonne; la mienne n'est gure meilleure. Ma retraite des
     affaires pour toujours est devenue dans ma tte une ide fixe; je
     la porte dans le monde et  la promenade. Je m'amuse  parer en
     pense ma petite solitude auprs de vous. Je me reprsente ne
     faisant plus rien, n'crivant plus rien, hors quelques pages de mes
     _Mmoires_, et appelant de toutes mes forces l'oubli, comme jadis
     j'ai appel le bruit et l'clat.

     La France restera libre et me devra sa libert constitutionnelle
     presque tout entire. Les affaires extrieures suivront leur cours.
     Elles sont menes en Europe par de bien pauvres gens, par des gens
     qui ont disciplin la barbarie, et qui se rjouissent du danger o
     ils ont mis, par leur manque de vue, la civilisation chrtienne. La
     France, bien conduite, peut sauver le monde, un jour, par ses armes
     et par ses lois; tout cela n'est plus de moi. Je me rjouirai dans
     mon tombeau, et, en attendant, c'est auprs de vous que je dois
     aller passer le reste de ma courte vie.

     Vous avez mieux aim, dans votre dernire lettre du 3, me parler
     de porcelaine que de _Mose_, mais vous m'annoncez que vous me
     parlerez de celui-ci dans votre prochaine lettre. La chute de
     Taylor retardera bien notre affaire. Son successeur y mettra-t-il
     la mme chaleur, entrera-t-il dans les mmes arrangements, la
     musique sera-t-elle faite et apprise  temps, etc.? Et puis le
     terrible Sosthnes! que suis-je, moi, pauvre crature, auprs de
     tout cela? Mais vous me sauverez.

LE MME.

     Rome, ce samedi 27 dcembre 1828.

     Six heures aprs le dpart du courrier de jeudi dernier 25, un
     courrier extraordinaire m'apporte enfin une petite lettre de vous
     en date du 16.

     Cette trs-petite lettre est tout ce que vous daignez m'accorder
     en rponse  une douzaine de longues lettres de moi: c'est sans
     doute plus que je mrite; mais, quand on est si loin, de bonnes
     longues lettres feraient tant de bien!

     Cette lettre du 16 dit deux choses: que Villemain est all vous
     parler de _Mose_, et que M. Pasquier veut tre ministre. Je
     suppose que le premier tait all, au nom de tous ses amis, vous
     montrer les craintes les plus vives sur _Mose_: point d'acteurs,
     chute probable, inconvenance, etc., etc. Laissez dire. Si nous
     russissons, si nous tombons, peu importe, je n'en serai nullement
     afflig. Lord Byron, en Italie, s'est bien consol d'avoir t
     siffl  Londres, et pourtant il tait pote! et moi, vil
     prosateur, qu'ai-je  perdre? Allons donc intrpidement en avant.
     Ne vous laissez pas branler.

     Vous avez l'air de vouloir me rassurer sur la nomination de M.
     Pasquier? Vous me jugez mal; vous ne me croyez peut-tre pas
     sincre dans mon dsir de tout quitter et de mourir dans un gte
     oubli: vous auriez tort. Or, dans cette disposition d'me, je
     bnirais l'entre de M. Pasquier au ministre des Affaires
     trangres, parce qu'elle m'ouvrirait une porte pour sortir d'ici.
     J'ai dclar mille fois que je ne pourrais rester ambassadeur
     qu'autant que mon ami La Ferronnays serait ministre. Je donnerais
     donc  l'instant ma dmission avec une joie extrme. Faites des
     voeux pour M. Pasquier.

     Midi.

     Voil M. de Mesnard avec votre lettre du 19. On ne peut avoir fait
     plus de diligence. Croiriez-vous que votre lettre m'afflige?
     Premirement, quant aux ministres faits ou  faire, je regarde
     tout cela comme des rves et des agitations d'ambition sans
     fondement et sans ralit, et enfin, je ne veux pour rien tre
     _ministre_; qu'on me raie de toutes les listes. Je ne veux plus que
     mon _Infirmerie_ pour m'y cacher et pour y mourir.

     MM. Pasquier, de Barante, Villemain, m'crivent aussi par M. de
     Mesnard; remerciez les deux derniers. Les deux Bertin, Agier et
     Villemain m'crivent  leur tour pour me conjurer de ne pas laisser
     jouer _Mose_. Leur raison est que les acteurs sont dplorables,
     qu'on n'aime plus la tragdie, et surtout une tragdie religieuse,
     et qu'enfin cela m'empcherait d'tre _ministre_.

     Cette dernire raison est nulle pour moi, parce que, fuss-je
     aussi prs du ministre que j'en suis loin, je ne veux plus rien
     tre absolument en politique. Quant aux autres raisons, bonnes ou
     mauvaises, je dois y cder dans ce moment. Je ne veux pas qu'on
     dise que j'aie t un obstacle  la formation d'un ministre dont
     mme je ne ferais pas partie, si ce ministre peut tre utile  la
     France. Je ne veux pas qu'on me dise: Si vous n'aviez pas fait une
     _scne_ littraire, nous tions ministres demain. Retirez donc ce
     pauvre _Mose_. Dites que _j'aviserai_, et qu'il faut remettre la
     partie  l'hiver prochain. S'il y a des frais faits, payez-les avec
     l'argent que vous pourrez prendre chez Hrard. Empchez les
     distributions de rles et la rptition, et retirez le manuscrit.
     Je reste convaincu d'une chose, c'est que mes amis auraient t
     affligs d'un _succs_ autant que mes ennemis, et que, d'une autre
     part, une chute leur aurait fait du mal, politiquement parlant.
     Voil le double secret de leur intrt si vif. Satisfaisons-les.
     Ils ne m'auront, ni pour collgue au ministre, ni pour auteur
     siffl ou triomphant. C'est le ciel ouvert pour eux.

     C'est un courrier extraordinaire arrivant de Naples et se rendant
      Paris qui va vous porter cette lettre. Notre correspondance va
     vite.

     J'envoie par ce courrier mon Mmoire sur les affaires d'Orient 
     M. de La Ferronnays. Les succs des Turcs me font horreur.
     Sbastiani ne vous a dit que ce que les autres m'ont crit.

LE MME.

     Rome, mardi ce 30 dcembre 1828.

     Eh bien, ce pauvre _Mose_! Le courrier extraordinaire, parti
     samedi 27, vous porte l'_ordre_ de le retirer. C'tait la dernire
     fantaisie de ma vie, le radotage d'un homme qui s'en va, mais enfin
     je dsirais vivement le voir russir ou tomber. Mon sacrifice est
     d'autant plus grand, que je n'ai plus gure de joies, et que mes
     _amis_, qui ont exig ce sacrifice, l'ont voulu, disent-ils, pour
     que j'arrive au ministre, et _je ne veux point tre ministre_. De
     sorte que je renonce  la _couronne de Sophocle_ pour une couronne
     de Pricls que personne ne m'offre, et que je refuserais, si on me
     l'offrait; j'abandonne tout pour rien. Mais tre aim de vous,
     n'est-ce pas une assez belle couronne? J'ai d cder  mes _amis_;
     ils ont associ leur vie  la mienne. S'ils n'obtenaient pas les
     places qu'ils dsirent, et que _Mose_ ft jou, succs ou non, ils
     me diraient que je les ai perdus, parce qu'ils s'taient attachs 
     ma destine; ils me rendraient responsables de leurs propres
     mcomptes. Je me rsigne donc. Ce n'est pas la premire fois qu'en
     voyant ce qu'il fallait faire j'ai suivi ceux qui m'obligeaient de
     prendre la mauvaise voie. Toutes les fois qu'on ne m'a demand que
     de m'immoler aux intrts des autres, on m'a trouv toujours prt.

     Mais ne peut-on pas reprendre un jour notre projet? Quand ces
     messieurs seront monts o ils veulent monter, quand ma retraite 
     l'Infirmerie annoncera que rellement je ne veux rien tre, alors
     ne serai-je pas libre d'agir comme il me plaira? Oui, sans doute.
     Mais d'abord il faut vivre, et c'est l une grande difficult pour
     moi. Ensuite les vnements, les accidents, que sais-je,
     permettront-ils de nous occuper de _Mose_? Nous-mmes nous en
     soucierons-nous? Nos ides n'auront-elles point chang? Je pourrais
     encore dire de moi aujourd'hui:

          Quelquefois un peu de verdure
          Rit sur la glace de nos champs;
          Elle console la nature,
          Mais elle sche en peu de temps.

     Mais il n'y aura pas mme bientt un peu de verdure sur ma glace,
     et rien ne me consolera que vous. Laissons ce triste sujet.

     Je crois vous avoir dit que j'avais envoy par le dernier
     courrier,  M. de La Ferronnays, mon gros Mmoire sur les affaires
     de l'Orient. Il ne me manquait plus, pour achever de me dgoter de
     la politique, que de voir le triomphe de la peste, de l'esclavage
     et de la barbarie _disciplins_, et des esprits assez borns pour
     applaudir  ce triomphe, pour n'en pas dcouvrir les consquences,
     mme prochaines, sur les liberts des peuples et sur la
     civilisation!

     Sept heures du soir.

     Je reois vos lettres du 9 et du 11; elles sont pleines de
     cajoleries. Ne vous donnez pas tant de peine pour me sduire: vous
     tes sre de votre succs. Suspendez donc simplement _Mose_; j'y
     consens. Quant au _ministre_, vous voyez que ma lettre entre
     parfaitement dans vos ides. Tant que M. de La Ferronnays est en
     _nom_, rien n'est chang dans ma position par un _intrim_. Je ne
     ferai donc absolument rien, j'attendrai. Je serai tout comme
     j'tais, lorsque M. de Rayneval avait l'_intrim_.

     J'ai dans l'espace de quelques mois consolid les affaires de
     Rome. Je crois que Sa Saintet est contente de moi; je pense que
     les arts n'en sont pas mcontents. Ce court voyage a quelque
     gravit, je ne veux pas la lui faire perdre par de la prcipitation
     et de l'impatience. J'ai mis quelque coquetterie  faire de mon
     mieux sur un petit thtre. Je n'ai paru rien ddaigner, pas mme
     les bals. Maintenant j'irai, quand il en sera temps, vous retrouver
     avec des transports de joie. Avant tout, mon repos  prsent.

     Quant  ce ministre des arts dont votre imagination s'amuse, nous
     n'en sommes pas encore  un ministre. Attendons. Et ne croyez pas
     surtout que je me croie _Sophocle et Pricls_. Je suis trop vieux
     pour tre si fat.  vous,  vous.

LE MME.

     Rome, 1er janvier 1829.

     1829! J'tais veill; je pensais tristement et tendrement  vous,
     lorsque ma montre a marqu minuit. On devrait se sentir plus lger
      mesure que le temps nous enlve des annes; c'est tout le
     contraire: ce qu'il nous te est un poids dont il nous accable.
     Soyez heureuse, vivez longtemps; ne m'oubliez jamais, mme lorsque
     je ne serai plus. Un jour il faudra que je vous quitte: j'irai vous
     attendre. Peut-tre aurai-je plus de patience dans l'autre vie que
     dans celle-ci, o je trouve trois mois sans vous d'une longueur
     dmesure.

     Je reois ce matin tous les Franais. Mme Salvage dne pour la
     premire fois  l'ambassade. J'aime cette femme, parce qu'elle me
     parle de vous. J'ai pris aussi en amiti Visconti, parce qu'il me
     demande toujours quand vous arrivez. Il a dcouvert un endroit
     excellent pour faire une fouille; nous allons la commencer. Si je
     trouve quelque chose, je le partagerai avec vous. Voil le premier
     plaisir que j'aurai  Rome. Je me fais une espce de fte
     d'assister au premier coup de bche. Si j'allais voir sortir
     quelque chef-d'oeuvre de la terre; c'est l, par exemple, un genre
     d'intrt que peuvent seules offrir l'Italie et la Grce.

     Je vous ai crit deux fois de retirer _Mose_. Conservez le
     manuscrit; c'est le seul que j'aie avec les dernires corrections.
     J'ai encore le coeur bien gros de cette affaire. On sacrifie
     difficilement les dernires illusions de la vie; cela m'apprend de
     plus en plus  me dtacher de tout, except de vous. Je vous quitte
     pour m'habiller. Vous devez penser au supplice de cette existence
     pour moi. Bonne anne! Elle sera bonne, puisque dans quelques mois
     je serai avec vous.

LE MME.

     Rome, le samedi 3 janvier 1829.

     Je recommence mes souhaits de bonne anne: que le ciel vous
     accorde sant et longue vie. Aimez-moi surtout, et ne m'oubliez
     pas, quand je ne serai plus. J'ai bonne esprance, car vous vous
     souvenez bien de M. de Montmorency et de Mme de Stal. Vous avez la
     mmoire aussi bonne que le coeur. Je disais avant-hier  Mme Salvage
     que je ne connaissais rien dans le monde d'aussi beau et de
     meilleur que vous.

     J'ai pass hier une heure avec le pape. Nous avons parl de tout
     et des sujets les plus hauts et les plus graves. C'est un homme
     trs-distingu et trs-clair, et un prince plein de dignit et de
     grce. Il ne manquait aux aventures de ma vie politique que d'tre
     en relation avec un souverain pontife; cela complte ma carrire.

     Voulez-vous savoir comment je passe la journe et exactement ce
     que je fais? Je me lve  six heures et demie; je djeune  sept
     heures et demie avec une tasse de chocolat, dans la chambre de Mme
     de Chateaubriand;  huit heures, je reviens dans mon cabinet; je
     vous cris ou je fais quelques affaires, quand il y en a; les
     dtails pour les tablissements franais, et les pauvres franais
     sont assez grands.  midi, je m'habille;  une heure, je prends une
     grande tasse de lait d'nesse qui me fait un bien infini; ensuite
     je vais me promener deux heures avec Hyacinthe dans la campagne
     romaine. Quelquefois je fais une visite oblige, avant ou aprs la
     promenade.  quatre heures, je rentre; je me rhabille pour la
     soire. Je dne  cinq heures;  sept heures et demie je vais  une
     soire avec Mme de Chateaubriand, ou je reois quelques personnes
     chez moi. Entre dix et onze heures, je me couche, et toujours je
     pense  vous. Les Romains sont dj si accoutums  ma vie
     _mthodique_, que je leur sers d'_heures_ pour marquer le temps,
     comme j'en servais  vos voisins de l'Abbaye. Voil, n'est-il pas
     vrai? un bien ennuyeux ambassadeur, et bien diffrent de M. le duc
     de Laval! Jamais on n'a tant vu d'trangers  Rome que cette anne.
     Mardi dernier, le monde entier tait dans mon salon.

     Comment! le courrier arrive et m'apporte une lettre de vous du 20
     dcembre, du lendemain du dpart de M. de Mesnard! j'en crois 
     peine mes yeux; vous voulez donc me tourner la tte? Vous avez vu
     Bertin, tant pis pour vous; il vous noircira bientt l'imagination.
     Cousin ne veut pas que j'abdique, mais je ne rgne pas; ainsi je
     n'ai rien  dposer. Aujourd'hui mme, 3 janvier, le courrier
     extraordinaire a d vous porter les _pouvoirs_ pour retirer
     _Mose_. Le sacrifice est fait, mais je ne le pardonnerai jamais
     aux bons _amis_.

     J'espre que vous avez maintenant le manuscrit bien serr avec les
     autres. Je vous ai fait le rcit du grand _ricevimento_. Soyez sans
     _peur_ comme vous tes sans reproche.

LE MME.

     Rome, mardi 6 janvier 1829.

     En ouvrant les journaux arrivs hier, j'ai trouv mon nom  toutes
     les pages, tantt pour une chose, tantt pour une autre. Vous
     devriez imprimer les lettres que je vous cris; ce serait un
     contraste piquant avec les desseins que l'on me suppose. On verrait
     un pauvre songe-creux qui ne pense d'abord qu' vous, qui n'a
     ensuite dans la tte que de se retirer dans quelque trou pour finir
     ses jours, et qui s'occupe si peu de politique qu'il pleure _Mose_
     qu'on ne jouera pas. Voil pourtant  la lettre la vrit. Le
     public me traite comme on traite ici le Tasse, ce qui me fait trop
     d'honneur. On veut remuer ma poussire; je commenais  dormir si
     bien.

     J'en suis toujours  notre tombeau du Poussin, et  la fouille
     projete. Visconti promet merveilles. Au fond, je ne cherche qu'
     me tromper; je ne vis point o je suis; j'habite au del des Alpes
     auprs de vous. Cependant les jours s'coulent; je puis  prsent
     tre  peu prs certain du moment o je vous reverrai, et cela me
     fait un bien que je ne puis dire.

     Mes travaux littraires sont suspendus. Je fais seulement quelques
     lectures pour mon Histoire de France. Je suis un peu inquiet de
     Ladvocat dont je n'entends plus parler; ferait-il banqueroute?
     J'espre que non, mais pourtant je suis tout consol d'avance:
     j'aurais une raison lgitime pour faire attendre au public les deux
     volumes que je lui dois encore; vous voyez que je tire parti de
     tout.

     Mes travaux diplomatiques se bornent  peu de chose. Cependant, je
     n'ai pas trop mal arrang ici les affaires du roi, et j'ai envoy
     sur la guerre d'Orient un Mmoire de quelque importance; j'ai de
     plus entre les mains une dpche faite et assez curieuse, pour
     laquelle j'attends un courrier. J'ai vu le pape ces jours derniers.
     Je suis toujours enchant de la grce, de la dignit, de la
     modration du prince des chrtiens.

      jeudi.

LE MME.

     Rome, jeudi 8 janvier 1829.

     Je suis bien malheureux; du plus beau temps du monde nous sommes
     passs  la pluie, de sorte que je ne puis plus faire mes
     promenades solitaires. C'tait pourtant l le seul bon moment de ma
     journe. J'allais pensant  vous dans ces campagnes dsertes; elles
     lisaient dans mes sentiments l'avenir et le pass, car autrefois je
     faisais aussi les mmes promenades, et c'est le souvenir le plus
     agrable qui me soit rest de Rome. Je vais une ou deux fois la
     semaine  l'endroit o l'Anglaise[69] s'est noye. Qui se souvient
     aujourd'hui de cette pauvre jeune femme? ses compatriotes galopent
     le long du fleuve sans penser  elle. Le Tibre, qui a vu bien
     d'autres choses, ne s'en embarrasse pas du tout; d'ailleurs, ses
     flots se sont renouvels: ils sont tout aussi ples et aussi
     tranquilles que quand ils ont pass sur cette crature pleine
     d'esprance, de beaut et de vie, mais ce ne sont plus les mmes
     flots. Quel abme de nant que tout ce monde, et qui jamais
     arrtera cette fuite?

     Me voil guind bien haut sans m'en tre aperu: pardonnez  un
     pauvre livre retenu et mouill dans son gte par la pluie. Il faut
     que je vous raconte une petite historiette de mon dernier _mardi_.
     Il y avait  l'ambassade une foule immense. J'tais le dos appuy
     contre une table de marbre, saluant les personnes qui entraient et
     qui sortaient. Une Anglaise, que je ne connaissais ni de nom ni de
     visage, s'est approche de moi, m'a regard entre les deux yeux, et
     m'a dit avec cet accent que vous savez: Monsieur de Chateaubriand,
     vous tes bien malheureux! tonn de l'apostrophe et de cette
     manire d'entrer en conversation, je lui ai demand ce qu'elle
     voulait dire. Elle m'a rpondu: Je veux dire que je vous plains.
     En disant cela, elle a accroch le bras d'une autre Anglaise, s'est
     perdue dans la foule, et je ne l'ai pas revue du reste de la
     soire. Ne vous inquitez pas: cette bizarre trangre n'tait ni
     jeune ni jolie. Je lui sais gr, pourtant, de ces paroles
     mystrieuses qui sont en intelligence avec ce que je vous cris et
     ma position.

     Vos journaux continuent de rabcher de moi. Je ne sais quelle
     mouche les pique; je devais me croire oubli autant que je le
     dsire.

     J'cris par ce courrier  Thierry. Il est  Hyres, bien malade.
     Pas un mot de rponse de M. de La Bouillerie.

     Le courrier d'aujourd'hui manque; cela va maintenant arriver
     souvent, parce que les rivires et les torrents vont dborder.
     Souvenez-vous de cela, pour ne pas vous creuser l'imagination, si
     mes lettres retardent. Seulement, vous serez quinze jours sans en
     recevoir, puis il vous en arrivera cinq et six  la fois. 
     samedi.

LE MME.

     Rome, samedi 10 janvier 1829.

     Le pauvre Gurin fait ses paquets; cela me fait beaucoup de peine.
     Je m'y tais fort attach. Il m'avait reu  mon arrive, et nous
     avions regard tristement Rome ensemble du haut de la villa
     _Mdicis_. Il restera encore quelque temps aprs l'arrive
     d'Horace. Je voulais lui donner une retraite  l'ambassade, il ne
     l'a pas voulu. Au lieu de cela, je lui donnerai un grand dner avec
     Horace et tous les lves; aprs quoi, plus heureux que moi, il ira
     vous voir et vous conter ma vie.

     Le plan du tombeau du Poussin est tout  fait arrt; il est
     trs-bien. Il ne s'agit plus que de faire dloger un confessionnal,
     dont il nous faut la place,  _San Lorenzo in Lucina_, et c'est une
     grande affaire.

     J'ai t avant-hier passer une heure tte  tte avec Mme Salvage,
     pour parler de vous. Je lui ai dit que vous viendriez nous
     rejoindre au printemps, ou que j'irais vous chercher, ce que je dis
     au reste  tout le monde.  mesure que l'on approche du carnaval,
     la foule augmente dans les salons; ce ne sont plus que de grandes
     runions publiques, o l'on ne trouve pas mme  placer un mot.
     Dans les premires semaines de carme, j'irai montrer Naples  Mme
     de Chateaubriand, je reviendrai pour la semaine sainte, et 
     Pques, je partirai avec le cong que j'espre obtenir.

     Je rpte tous ces calculs que je vous ai faits cent fois, parce
     qu'ils trompent un peu la peine o je suis de votre absence; il me
     semble qu'en comptant les jours, je les fais disparatre, comme
     lorsqu'on compte de l'or pour payer une dette: on n'a plus le
     moment d'aprs la somme que l'on a prise dans son _magot_. Hlas!
     mon pauvre magot est bien diminu et j'en aperois le dernier cu.
     Aurai-je une lettre de vous ce matin?

LE MME.

     Rome, lundi 12 janvier 1829.

     Encore un courrier extraordinaire; je passerai pour l'homme le
     plus occup de l'Europe. J'envoie  Paris un autre attach, M. du
     Viviers: il porte le rcit d'une longue conversation que j'ai eue
     avec le saint-pre. Il tait essentiel que le gouvernement connt
     cette conversation avant l'ouverture des chambres, pour le discours
     de la couronne, et cette dpche, mme chiffre, n'aurait pu tre
     mise  la poste.

     Mais la grande affaire est de vous crire, de vous dire  mon aise
     combien je vous aime et combien je suis malheureux sans vous. Le
     reste n'est rien pour moi.

     Voyez et admirez l'enchanement des destines. Si on nous avait
     laiss faire, vous et moi, nous aurions donn _Mose_; _Mose_
     aurait t alors imprim avec une grande prface; cela aurait fait
     prendre patience aux libraires et aux souscripteurs, qui auraient
     attendu en paix la publication de l'histoire. Au lieu de cela, pour
     me faire courir aprs une place imaginaire, et que je refuserais si
     elle m'tait offerte, on m'empche d'ajouter peut-tre quelque
     chose  une innocente couronne littraire, et l'on m'expose  des
     procs avec des entrepreneurs de livres. Que ne nous laissait-on
     suivre notre instinct! il nous aurait mieux servi. Vous avez t
     faible par une _fausse ambition_ pour moi. Si vous m'aviez dit: _ne
     cdez pas_, je n'aurais pas cd; mais vous avez vu ma fortune o
     elle n'tait pas. Vous vous tes laiss prendre  des conversations
     animes; vous avez cru  quelques articles de journaux. Il tait
     clair, et je vous l'ai toujours dit, que le ministre ne changerait
     pas. Mais enfin, vous l'avez voulu; votre volont est ma rgle, et,
     aprs tout, j'ai cd  un sentiment gnreux, puisque mes _amis_
     voyaient _leur_ fortune bien plus compromise que la _mienne_ par la
     reprsentation de _Mose_.

     Mes lettres, dont je vous accable, sont la peinture fidle de
     l'tat de mon me ici. J'ai tout ce qu'on peut dsirer en succs,
     en prvenances, en bon accueil; mais je sens de plus en plus que ma
     vie sociale et politique est finie. C'est vous et la retraite la
     plus profonde qu'il me faut aujourd'hui. Je ne m'occupe que d'une
     chose, c'est de ma sant; car j'ai une envie extrme de vivre
     encore quelque temps pour vous. Le lait d'nesse et la promenade me
     font merveilles, et au printemps qui approche j'espre que vous me
     trouverez tout ressuscit. Les soires seules drangent mon rgime
     et me donnent un tel ennui, que je suis prt  me jeter par la
     fentre. Je fais pourtant bonne contenance, car je mets de la
     taquinerie, pour mes ennemis,  les forcer de convenir que je suis
     bien reu partout o je vais.

     Je viens d'avoir un petit succs sur l'ambassade de Naples: j'ai
     obtenu que les courriers pour la More ne fussent plus envoys dans
     les Calabres, mais  Ancne o j'tablirais un de mes secrtaires
     de lgation, pour diriger la correspondance. Par ce moyen,
     l'ambassade de Rome domine toutes les affaires de l'Italie, et les
     attachs et secrtaires sont dans la joie. M. de Blacas, qui
     attirait tout  lui, perd sa puissance, et M. de Vitrolles, 
     Florence, aura moins de matire pour les _notes secrtes_. Quelles
     misres que ces triomphes! Ne parlez pas de tout cela.

     Le Poussin voit lever son monument; j'ai souscrit pour celui du
     Tasse; la fouille commencera peut-tre  la fin de la semaine;
     avez-vous encore quelque chose  rordonner? moi, je vous supplie
     de m'crire plus souvent, et _tout simplement par la poste_. Vos
     lettres me donnent seules le courage d'attendre le mois d'avril, ne
     me les refusez pas. Je suppose qu'on me renverra du Viviers  la
     fin du mois; vous profiterez de son dpart, ainsi que des courriers
     qui pourront m'tre envoys  Ancne.

     Cette fois, je n'cris  personne qu' vous, hors un mot  Bertin,
     que je redoute toujours pour vous. J'ai acquitt ces jours derniers
     toutes mes dettes, et rpondu  toutes les personnes  qui je
     devais des lettres, Pasquier, Villemain, Thierry, etc. C'est de
     vous que j'attends des nouvelles. Je ne crois point  des
     changements de ministre; je suis persuad que les ministres auront
     une grande majorit. J'aurai mieux jug de loin que vous tous, qui
     tiez trop prs pour bien voir.

     J'oubliais de vous dire que, si l'on tait oblig d'en venir  une
     rupture avec Ladvocat, le contrat de vente est entre les mains de
     M. Lemoine ou du bonhomme Henri.  propos de ce dernier, j'ai
     appris que vous aviez l'indulgence de le recevoir; vous tes
     admirable!

LE MME.

     Rome, mardi 13 janvier 1829.

     Hier au soir, je vous crivais  huit heures la lettre que M. du
     Viviers vous porte; ce matin,  mon rveil, je vous cris encore
     par le courrier ordinaire, qui part  midi. Voici une petite
     histoire. Vous connaissez les pauvres Dames de Saint-Denis: elles
     sont bien abandonnes, depuis l'arrive des grandes Dames de la
     Trinit-du-Mont. Sans tre l'ennemi de celles-ci, je me suis rang
     avec Mme de Chateaubriand du ct du faible. Depuis un mois, les
     Dames de Saint-Denis voulaient donner une fte _ M. l'ambassadeur
     et  Mme l'ambassadrice_: elle a eu lieu hier  une heure aprs
     midi.

     Figurez-vous un thtre arrang dans une espce de sacristie qui
     avait une tribune sur l'glise: pour acteurs, une douzaine de
     petites filles, depuis l'ge de huit ans jusqu' quatorze ans,
     jouant les _Machabes_. Elles s'taient fait elles-mmes leurs
     casques et leurs manteaux; elles dclamaient leurs vers franais
     avec une verve et un accent italien le plus drle du monde; elles
     tapaient du pied dans les moments nergiques. Il y avait une nice
     de Pie VII, une fille de Thorwaldsen et une autre fille de Chauvin
     le peintre. Elles taient jolies incroyablement dans leur parure de
     papier. Celle qui jouait le grand prtre avait une grande barbe
     noire qui la charmait, mais qui la piquait, et qu'elle tait
     oblige d'arranger continuellement avec une petite main blanche de
     treize ans.

     Pour spectateurs, nous, quelques mres, les religieuses, Mme
     Salvage, deux ou trois abbs, et une autre vingtaine de petites
     pensionnaires, toutes en blanc avec des voiles. Nous avions fait
     apporter de l'ambassade des gteaux et des glaces. On jouait du
     piano dans les entr'actes. Jugez des esprances et des joies qui
     ont d prcder cette fte dans le couvent, et des souvenirs qui la
     suivront! Le tout a fini par un _Vivat in ternum_ chant par trois
     religieuses dans l'glise. C'est pour vous que je voudrais
     ternellement vivre. Je finis. Vous devez tre lasse de mes lettres
     et de mes fadeurs.

     J'ai vu dans les journaux mon dner chez Gurin et l'histoire de
     notre tombeau du Poussin.

     Adieu jusqu' jeudi.

LE MME.

     Rome, jeudi 15 janvier 1829.

      vous encore. Cette nuit nous avons eu du vent et de la pluie
     comme en France; je me figurais qu'ils battaient votre petite
     fentre, je me trouvais transport dans votre petite chambre, je
     voyais votre harpe, votre piano, vos oiseaux, vous me jouiez mon
     air favori ou celui de Shakespeare; et j'tais  Rome, loin de
     vous, dans un grand palais; quatre cents lieues et les Alpes nous
     sparaient! Quand cela finira-t-il? J'ai reu une lettre de cette
     dame spirituelle qui venait quelquefois me voir au ministre. Jugez
     comme elle me fait bien la cour: elle est Turque enrage. Mahmoud
     est un grand homme qui a devanc sa nation, etc. Le fait est que
     tous les bonapartistes dtestent les Russes contre lesquels la
     puissance de leur matre est venue se briser. Par un instinct de
     despotisme, ils aiment encore les Turcs, et n'aiment point la
     mmoire d'Alexandre qui a tant contribu  faire donner  la France
     ses institutions actuelles. Ils voient, dans cette canaille esclave
     de Constantinople, les vengeurs de la retraite de Moscou et les
     ennemis de la Charte; sur ce dernier point, ils sont d'accord
     secrtement avec _la Quotidienne_. Ils ne prchent la Charte
     aujourd'hui que comme un instrument de dommage contre la
     lgitimit; mais ils y seront pris: la Charte sauvera tout, et ils
     auront, en dpit d'eux, la libert et les Bourbons.

     Cette Rome, au milieu de laquelle je suis, devrait rapprendre 
     mpriser la politique. Ici la libert et la tyrannie ont galement
     pri; je vois les ruines confondues de la rpublique romaine et de
     l'empire de Tibre: qu'est-ce aujourd'hui que tout cela dans la
     mme poussire? et le capucin qui balaie, en passant, cette
     poussire, ne semble-t-il pas rendre plus sensible encore la vanit
     de tant de vanits? Cependant, je reviens, malgr moi, aux
     destines de ma pauvre patrie; je lui voudrais religion, gloire et
     libert, sans songer  mon impuissance pour la couronner de cette
     triple aurole.

     Je tiens une petite lettre de vous du 2 janvier. Vous avez t
     malade et vous l'tes peut-tre encore. Voil tout ce que je vois;
     je vais compter les minutes jusqu' ce que j'aie une autre lettre
     de vous. Je serais dsol que M. de La Ferronnays quittt le
     ministre, et surtout qu'il ft gravement malade; c'est un homme
     excellent et tout loyal. Sa retraite, au surplus, changerait ma
     position. Car j'ai dit et rpt  qui a voulu l'entendre, que je
     ne serais ambassadeur sous aucun ministre remplaant mon noble ami.
     Il faut mettre cette lettre  la poste qui part.

     C'est du 20 au 22 que vous recevrez mon autre attach, du
     Viviers.

LE MME.

     Rome, samedi 17 janvier 1829.

     Les journaux m'ont un peu rassur sur La Ferronnays. Je viens de
     lui crire pour le conjurer de rester; sa retraite ferait beaucoup
     de mal  la France. M. Pasquier, en entrant seul, diviserait tout;
     et quant  moi, je suis hors de la question. Si pourtant La
     Ferronnays tait forc de se retirer, cela amnerait, comme je vous
     l'ai dj dit, le dnoment naturel de ma position.

     On sait que je ne reste ambassadeur que parce qu'il est ministre;
     je l'ai dclar cent fois, et c'est mme cette dclaration connue
     qui a tant gn les prtendants; car que faire de moi? Quel maudit
     homme je suis! Vous savez, en cas de retraite, quelles sont les
     prtentions de Mme de Chateaubriand. Quoi qu'il en soit, le
     rsultat de tout cela serait de me ramener auprs de vous; c'est
     tout ce que je dsire dans le monde.

     Un M. Prin, recommand par Charles Nodier, m'a crit pour me prier
     de le charger de la poursuite de mes _droits d'auteur_; je lui ai
     rpondu qu'on ne jouerait pas _Mose_. Vous avez maintenant toutes
     mes rponses par le courrier extraordinaire de Naples et par M. du
     Viviers; l'un a d arriver le 4, et l'autre le 21 janvier. Je vais
     ce matin prsenter une troupe de Franais au pape;  mon retour, je
     trouverai peut-tre une lettre de vous arrive, et je fermerai la
     mienne.

     La poste est arrive, et elle n'a rien de vous. Je vois que La
     Ferronnays va mieux et qu'il a travaill avec le roi, Dieu soit
     lou!

     Il faut vous quitter jusqu' lundi.

     Sa Saintet a t pour moi la plus gracieuse du monde, et cela
     devant dix-sept tmoins.

LE MME.

     Rome, mardi 20 janvier 1829.

     J'ai reu hier votre lettre du 5. Le conseil que nous donne notre
     ami est le plus mauvais de tous: demander un cong en ce moment, ce
     serait me donner l'air de l'ambition et de l'intrigue, et je suis
     bien loin de l'une et de l'autre. Il faut que le parti soit pris 
     Paris avant que je prenne le mien, il faut que tout soit termin;
     alors, selon ce qui aura t fait, j'agirai. Je crois que c'est l
     ce qu'il y a de plus digne et de plus grave.

     Ma position est, au surplus, la plus simple du monde, parce
     qu'elle n'est pas le rsultat du moment. Tout le monde sait que je
     n'ai accept une ambassade que par amour de la paix, pour donner la
     majorit au ministre dans un temps difficile, en attachant mon nom
     au pouvoir, et en brisant ainsi la redoutable opposition que
     j'avais forme. Mais tout le monde sait aussi que je n'ai consenti
      m'loigner de la France qu' cause de l'amiti qui me lie  M. de
     La Ferronnays, qui avait t ambassadeur sous moi et qui tait
     entr dans toutes mes vues politiques pour l'extrieur. J'ai dit et
     crit ds le premier moment qu' l'instant o M. de La Ferronnays
     cesserait d'tre ministre, toutes les conditions de mon trait
     seraient accomplies, et que je cesserais d'tre ambassadeur. Ainsi
     donc mon affaire se rduit  un seul point: M. de La Ferronnays
     est-il ou n'est-il pas ministre des Affaires trangres? S'il ne
     l'est plus, la question de son successeur n'est rien pour moi: que
     ce soit M. Pasquier, M. de Rayneval, M. de Mortemart, peu importe;
     je me retire.

     Je veux me retirer sans bruit et sans clat. Je n'enverrai point
     ma dmission, quand j'apprendrai la nomination du successeur de La
     Ferronnays; c'est trop dur. Je demanderai simplement un cong,
     j'irai  Paris arranger mes affaires et mettre mes raisons aux
     pieds du roi. Mme de Chateaubriand restera ici, et ne quittera Rome
     qu'aprs Pques, lorsqu'elle saura  quoi s'en tenir sur mon
     avenir.

     Le rle d'un ministre des Affaires trangres sera difficile cette
     anne dans les chambres. L'tat actuel de l'Europe l'appellera
     souvent  la tribune, et les points d'attaque sont visibles et
     nombreux. Que penser de gens qui vous parlent de la balance de
     l'Europe, drange, disent-ils, par les succs des Russes en Orient
     (s'ils avaient eu des succs!) et qui ne s'aperoivent pas que,
     depuis les derniers traits, cette balance n'existe plus pour la
     France, que toutes les puissances se trouvent agrandies, tandis
     que, nous, nous avons perdu nos colonies et jusqu' une partie du
     vieux territoire franais?

     Tous les _amis_ m'ont crit sur la position du ministre. J'ai une
     grande lettre assez curieuse de M. Pasquier. Mon opinion est que le
     ministre tiendra. On n'a rien  lui reprocher contre les liberts
     publiques, et quand on ne peut appuyer _l'opposition_  la tribune
     sur de bonnes raisons, on n'obtient pas la majorit. Mais je crois
     seulement que le ministre pourrait tre mis en danger par les
     affaires extrieures. Quelques pas rtrogrades, dans la noble
     carrire qu'il a suivie jusqu'ici pour l'indpendance de la Grce,
     le perdraient. Pour rester ministre en France dsormais, il ne faut
     blesser ni la _libert_, ni l'_honneur_ de la France. Ce sont l
     toutes les affaires _intrieures_ et extrieures de notre pays.

     On m'a parl de deux articles de journaux, l'un de _la
     Quotidienne_, l'autre de la _Gazette_. La premire dit que je suis
     devenu jsuite; la seconde assure que j'arrive, et que je l'ai
     crit, pour faire un dix-huit Brumaire. Cela me fait rire, et
     prouve du moins que l'on s'occupe de moi. Vous savez que j'ai pour
     principe de ne jamais rpondre aux journaux.

     Nous sommes maintenant  Rome dans les concerts; bientt nous
     serons dans les bals. Quand toutes ces calamits seront passes,
     viendra le carme, et puis Pques, qui me ramnera auprs de vous.
     Je vis par cette seule esprance; elle m'aide  supporter le poids
     des jours, qui sont pour moi bien pesants. Villemain m'a donn des
     nouvelles du pauvre Thierry: je vais lui crire. Voil, je pense,
     une assez longue lettre. Convenez que je suis bien chang.  vous,
      vous.

     M. de La Rochefoucauld m'a crit au sujet de la porcelaine; je le
     remercie par le courrier. J'oubliais de vous dire qu'il n'y aura
     vraisemblablement point de commission des arts envoye en More,
     puisque notre expdition revient. Ainsi M. Lenormant dbarquera
     tout simplement  Toulon ou  Marseille: cela s'accordera mieux
     avec les affaires de votre nice, et mon cong  Pques.

     Soignez bien surtout votre sant. Vivez longues et longues annes,
     pour qu'il y ait quelqu'un dans le monde qui se souvienne de moi.

LE MME

     Rome, jeudi 22 janvier 1829.

     Tandis qu'on a la bont de s'occuper de moi  Paris, s'il faut en
     juger par les journaux, et qu'on me croit sans doute fort agit,
     savez-vous ce que je fais ici? Je me promne paisiblement, avec une
     canne ou un fusil, dans la campagne romaine, et si je forme quelque
     projet politique, c'est celui de me retirer pour toujours des
     affaires. Il y a loin de l  ce que l'on imagine
     vraisemblablement. Ayant tout  fait pris mon parti sur l'vnement
     qui se prpare, je suis de la tranquillit la plus profonde, comme
     il arrive toujours lorsqu'on a un parti pris. Je dsire vivement
     que M. de La Ferronnays reste, ou que du moins il y ait un
     _intrim_ pendant lequel son nom restera en titre. S'il ne reste
     pas, le choix ne tombera ni sur M. Pasquier, ni sur moi: on prendra
     M. de Mortemart au milieu, croyant tout arranger. Peu m'importe, je
     demanderai un cong, et j'irai porter moi-mme aux pieds du roi ma
     dmission et les dsirs de Mme de Chateaubriand, bien plus que les
     miens.

     Je suis donc sans curiosit aucune sur la poste d'aujourd'hui, car
     elle ne m'apportera pas une lettre de vous. Vous n'crivez pas deux
     fois de suite, mme dans des circonstances intressantes; les
     journaux et les lettres des autres ne me font rien du tout. Au
     surplus, pourquoi vous parl-je de tout cela? quand vous recevrez
     cette lettre, il y aura longtemps que l'vnement sera accompli; il
     faut bien qu'il ait lieu avant la session; or les chambres ouvrent
     le 27, et nous sommes au 22. Voil avec quel ddain ce temps qui a
     entran Rome, traite Pasquier, moi, et tout ce petit troupeau
     d'ambitieux vulgaires qui se disputent l'htel de la rue des
     Capucines. Cela fait grand'piti!

     Je vous dirai que je suis au dsespoir de notre retour de More.
     Pauvre Grce! Que de millions dpenss pour rien! Ah! si j'tais
     encore dans l'opposition!

     Je fermerai ma lettre aprs l'arrive du courrier.

     Le courrier est arriv, et n'a, comme je le prvoyais, apport
     rien de vous. Il faut vous prendre comme vous tes; mais convenez
     que vous me laissez tous les avantages de l'attachement?

     Je vois dans les journaux de grands articles o l'on pse
     consciencieusement mes mrites et mes dmrites; on se donne trop
     de peine. Je cherchais ce que je devais penser rellement de la
     sant de M. de La Ferronnays, je ne le vois pas; c'est sur ce point
     qu'un petit mot de vous m'et fait plaisir. Adieu donc, jusqu'
     samedi 24.

     _Le Constitutionnel_ du 11 arrive; il m'apprend que c'est M. de
     Rayneval et M. le garde des sceaux qui ont le portefeuille par
     _intrim_; cela annonce un dnoment prochain. Ma rsolution est
     inbranlable: _Je sors avec M. de La Ferronnays_; j'y mettrai
     seulement de la mesure et de la gravit.

LE MME.

     Rome, samedi 24 janvier 1829.

     Vous n'avez pas su, ou vous n'avez pas pu profiter du dpart d'un
     courrier extraordinaire parti de Paris le 14 au soir, et qui m'a
     apport hier la nouvelle officielle du cong de trois mois accord
      M. de La Ferronnays, et du portefeuille donn par _intrim_  M.
     Portalis. Cela m'arrange fort; car cela me donne le temps de
     regarder autour de moi, de ne rien prcipiter et de mieux prparer
     l'avenir.

     Cet arrangement des ministres est celui d'hommes qui craignent de
     prendre un parti: c'est seulement reculer la difficult. Je vous
     prie de bien rtablir les faits autour de vous; les voici encore:
     je n'ai jamais song ni pu songer  revenir _sans cong_, pas plus
     qu'un soldat ne peut quitter son poste sans avoir t relev par
     son officier. J'ai crit  M. de La Ferronnays que je demanderais
     un cong pour mes affaires, aprs Pques, poque o on en donne 
     tout le monde, et qui ne m'amnerait gure  Paris qu' la fin de
     la session. Quant  l'ambassade elle-mme, j'ai dclar en tout
     temps que je ne resterais ambassadeur qu'autant que mon ami M. de
     La Ferronnays resterait ministre: c'est la seule et unique
     condition de mon trait; je me retirerai donc s'il se retire, quel
     que soit son successeur. Mais je ne demande qu' m'ensevelir dans
     ma retraite, et j'espre que le roi voudra bien m'accorder cette
     faveur.

          Ami, rends moi mon nom! la faveur n'est pas grande;
          Ce n'est que pour mourir que je te le demande.

     Ce matin la poste ordinaire m'apportera peut-tre une lettre de
     vous, mais comme elle sera antrieure de date  mes nouvelles, elle
     ne m'apprendra rien quant  la politique.

     Je voudrais bien, je vous assure, vous parler de toute autre chose
     que de cette triste politique, remplir mes lettres du rcit de mes
     promenades solitaires  Rome et de mon attachement pour vous. C'est
     malgr moi que je reviens  un sujet qui occupe malheureusement ma
     vie, mais enfin cela finira.

     Mon _Mmoire sur les affaires d'Orient_ tait arriv au ministre
     au moment mme de l'accident de M. de La Ferronnays, et je ne sais
     s'il aura t mis sous les yeux du conseil, ainsi que ma grande
     dpche porte depuis par M. du Viviers. C'est un grand malheur que
     cet accident de M. de La Ferronnays, je le dplore sincrement.
     J'espre encore que, dans trois mois, il pourra reprendre son
     portefeuille; mais je conois difficilement comment M. Portalis
     pourra garder ce portefeuille  la tribune des Chambres pendant
     trois mois. Je vois que Bertin a donn un dmenti  la _Gazette_
     dans son journal; il est trop bon: je n'ai pas besoin d'tre
     dfendu contre la _Gazette_.

LE MME.

     Rome, jeudi 29 janvier 1829.

     Mardi 27, jour o je vous ai crit, vous entendiez le discours du
     roi, et moi je donnais mon premier bal de l'hiver. Encore deux
     autres, et ma porte sera ferme, et j'approcherai de l'poque o je
     vous reverrai. Je vous ai tant parl politique dans mes dernires
     lettres, que je ne vous en dirai rien dans celle-ci. Ma tte est
     d'ailleurs si malade ce matin, que j'aurais de la peine  en tirer
     une ide. Mais mon coeur se porte bien; il est plein de vous et peut
     toujours vous dire combien il souffre de votre absence. J'ai repris
     mon _Histoire de France_ pour en finir: en revoyant les manuscrits,
     je me suis convaincu que je pourrai livrer les deux volumes que
     j'ai promis  Pourrat, dans la lettre dont je vous ai envoy copie.

     Avez-vous des nouvelles de M. Lenormant? Revient-il? Va-t-il en
     More? si toutefois les savants vont remplacer les soldats, ce qui
     me parat un peu fou. Cela m'intresse.  cause de lui et de votre
     nice, mais surtout  cause de vous dont les dterminations seront
     un peu lies  ce retour et  ces projets.

     Si je souffre dj tant du climat pendant l'hiver, que sera-ce
     quand le soleil aura reparu?  prsent, il est noy dans la pluie.
     Le jour de mon bal, c'tait le dluge; pourtant il y avait foule,
     et on a dans et soup, comme si j'eusse t M. de Laval. Il y a
     ici une foule de Franais qui se succdent. J'ai remarqu, entre
     les femmes, Mme Beugnot et Mme de Montesquiou: c'est un vrai
     bonheur de retrouver les ides et le langage de la patrie.

     Au surplus, cette reprsentation me ruine; et je n'ai pas reu,
     comme Blacas en revenant de Gand, le prix du vin que j'ai le
     bonheur de faire boire  la sant du roi. C'est lundi que je
     commence une humble et petite fouille dans un coin. Je voudrais
     bien trouver quelque petite chose pour vous; je ne suis pas
     heureux.

     Le 31.

     Votre dernire petite lettre tait bien injuste, comme je vous
     l'ai dj dit; mais vous me priez de ne pas vous _rudoyer_, et je
     ne l'ai pas fait. Pouvez-vous maintenant douter de moi, et n'ai-je
     pas rpar depuis trois mois toute la peine que j'avais eu le
     malheur de vous faire dans ma vie? Quand je vous entretiens de mes
     tristesses, c'est malgr moi; ma sant est fort altre, et il est
     possible que cela me porte  des prvoyances d'avenir prochain qui
     sont trop sombres: j'aurais tant de peine  vous quitter!

     La dernire crise politique a agi aussi sur mon esprit; j'ai vu,
     d'un ct, des amis qui, ne connaissant et ne voulant pas connatre
     mes dispositions d'me, se sont effarouchs d'une fantaisie
     littraire, comme s'il y allait de leur destine et de la mienne;
     de l'autre, des hommes qui, ne me jugeant pas mieux, ont cru que je
     voulais tre ministre  tout prix, et ont laiss clater, malgr
     eux, leur rpugnance invincible  m'admettre.

     J'ai vu exalter le commun et rabaisser tout ce qui s'levait un
     peu; ce n'tait pas la peine de se dmasquer ainsi. Vous savez si
     je demandais, si je dsirais quelque chose. Il est rsult pour moi
     de cette double preuve un peu d'amertume de coeur et de
     l'indcision.

     J'ai reu une lettre de Ladvocat qui me dit que ses affaires sont
     plus florissantes que jamais. Je travaille un peu  mon histoire,
     quand ma sant et les bals du carnaval me laissent un moment. Je
     suis toujours incrdule pour l'expdition scientifique de More; je
     ne puis comprendre qu'on envoie des savants quand on retire des
     soldats.

     Nous attendons ici le discours du roi; j'en suis trs-peu curieux,
     car je pourrais, sans l'avoir vu, dire d'avance ce qu'il contient:
     paix avec l'Europe, brillante expdition dans cette More o le
     Grand Turc se gardera bien d'entrer quand nous n'y serons plus;
     finances prospres; regrets sur l'absence d'un ministre habile et
     fidle, ador de tous les partis, et qui reviendra bientt, etc.,
     etc. N'est-ce pas cela? Et les Chambres rpondront  l'avenant.

     Je vois par les journaux du 21 que la guerre recommence au
     ministre, et qu'on a eu peur de M. de Polignac. Je me lave les
     mains de tout cela. Embrassez Canaris pour moi. Je lui rpondrai. 
     vous, pour le reste de ma misrable vie.

LE MME.

     Rome, jeudi 5 fvrier 1829.

     _Torre Vergata_ est un bien de moines, situ  une lieue  peu
     prs du _Tombeau de Nron_, sur la gauche en venant  Rome, dans
     l'endroit le plus beau et le plus dsert; l, est une immense
     quantit de ruines  fleur de terre, recouvertes d'herbes et de
     chardons. J'ai commenc une fouille avant-hier, mardi, en cessant
     de vous crire. J'tais accompagn seulement de Visconti, qui
     dirige la fouille, et d'Hyacinthe. Il faisait le plus beau temps du
     monde; cette douzaine d'hommes arms de bches et de pioches, qui
     dterraient des tombeaux et des dcombres de maisons et de palais
     dans une profonde solitude, offrait un spectacle digne de vous. Je
     faisais un seul voeu, c'est que vous fussiez l. Je consentirais
     volontiers  vivre avec vous sous une tente, au milieu de ces
     dbris. J'ai mis moi-mme la main  l'oeuvre, j'ai dcouvert des
     fragments de marbre. Les indices sont excellents, et j'espre
     trouver quelque chose qui me ddommagera de l'argent perdu  cette
     loterie des morts. J'ai dj un bloc de marbre grec assez
     considrable pour faire le buste du Poussin.

     Cette fouille va devenir le but de mes promenades; je vais aller
     m'asseoir tous les jours au milieu de ces dbris.  quel sicle, 
     quels hommes appartiennent-ils? Nous remuons peut-tre la poussire
     la plus illustre sans le savoir. Une inscription viendra peut-tre
     clairer quelque fait historique, dtruire quelque erreur, tablir
     quelque vrit; et puis, quand je serai parti avec mes douze
     paysans demi-nus, tout retombera dans l'oubli et le silence.

     Vous reprsentez-vous toutes les passions, tous les intrts qui
     s'agitaient autrefois dans ces lieux abandonns? Il y avait des
     esclaves et des matres, des heureux et des malheureux, de belles
     personnes qu'on aimait, des ambitieux qui voulaient tre ministres;
     il y reste quelques oiseaux et moi, encore pour un temps fort
     court; nous nous envolerons bientt. Dites-moi, croyez-vous que
     cela vaille la peine d'tre membre du conseil d'un petit roi des
     Gaules, moi barbare de l'Armorique, voyageur chez des sauvages d'un
     monde inconnu des Romains, et ambassadeur auprs d'un de ces
     prtres qu'on jetait aux lions?

     Quand j'appelai Lonidas  Lacdmone, il ne rpondit pas. Le
     bruit de mes pas  _Torre Vergata_ n'aura rveill personne, et
     quand je serai  mon tour dans mon tombeau, je n'entendrai pas mme
     le son de votre voix. Il faut donc que je me hte de me rapprocher
     de vous, et de mettre fin  toutes ces chimres de la vie des
     hommes. Il n'y a de bon que la retraite, et de vrai qu'un
     attachement comme le vtre.

     Voil les _Dbats_ du 23 qui disent qu'il y aura un ministre des
     affaires trangres nomm le dimanche suivant; et le dimanche tait
     le 25: c'est donc fini, Dieu soit lou! et rien de vous!...

LE MME.

     Rome, le 7 fvrier 1829.

     La poste va m'apporter ce matin la solution du problme. Est-ce la
     continuation de l'_intrim_ (ce que je crois)? Est-ce la nomination
     de Rayneval ou d'un autre ministre de cette sorte? Ce qu'il y a de
     certain, c'est qu'il n'y a rien d'important, parce que, dans ce
     dernier cas, j'aurais dj reu la nouvelle par courrier
     extraordinaire.

     Je suis all encore hier causer de vous avec Mme Salvage. Nous
     avons dit que vos dernires lettres taient tristes. J'en ai trouv
     la raison dans le dsappointement de _Mose_, le calme plat qui a
     suivi les projets de ministre et le voyage projet de votre
     nice[70]. J'espre toujours que ce voyage n'aura pas lieu, encore
     moins le vtre; il serait insens. Faire des fouilles, o? puisque
     Athnes est entre les mains des Turcs, et que, dans tout le
     Ploponse, il n'y a qu'Olympie qui offre quelques chances; encore
     les monuments d'Olympie taient presque tous de bronze, et l'on
     sait que les Goths les firent fondre, dans leur seconde invasion de
     la Grce. J'ai reu une longue lettre du gnral Guilleminot; il me
     fait un rcit lamentable de ce qu'il a souffert dans ses courses
     sur les ctes de la Grce: or, pourtant, Guilleminot tait
     ambassadeur, il avait de grands vaisseaux et une arme  ses
     ordres. Aller, aprs le dpart de nos soldats, dans un pays o il
     ne reste pas une maison et un champ de bl, parmi quelques hommes
     pars, forcs  devenir brigands par la misre, ce n'est pas, pour
     une femme, un projet possible, aprs trois ans de mariage.

     Je vais aller ce matin  ma fouille: hier nous avons trouv le
     squelette d'un soldat goth et le bras d'une statue de femme.
     C'tait rencontrer le destructeur avec la ruine qu'il avait faite;
     nous avons une grande esprance de retrouver ce matin la statue.
     Rome est toute rveille par ma fouille, et en gnral on me
     souhaite bonheur. Si les ruines d'architecture que je dcouvre en
     valent la peine, je ne les renverserai pas, pour en vendre les
     briques, comme on fait ordinairement; je les laisserai debout, et
     elles porteront mon nom. Elles sont du temps de Domitien, nous
     avons une inscription qui nous l'indique: c'est le beau temps des
     arts romains.

     Je reviens de la fouille. Je trouve,  mon retour, votre petite
     lettre du 23. Vous voyez o j'tais, tandis qu'on me supposait aux
     portes de Paris. Je n'ai reu de courrier de personne. Je suis le
     plus tranquille homme du monde. Voil l'_intrim_ continu entre
     les mains de M. Portalis, comme vous voyez que je l'avais prvu.
     Tant mieux; cela me laisse le temps de me prparer aux vnements,
     et de bien juger de ce que j'aurai  faire au moment de la
     catastrophe. Mais gurissez-vous surtout: voil ce qu'il faut pour
     que je sois un peu heureux.  vous.

LE MME.

     Rome, lundi soir 9 fvrier 1829.

     Le pape est trs-malade. J'expdie un courrier extraordinaire
     jusqu' Lyon, pour transmettre une dpche tlgraphique au
     gouvernement. Ces deux lignes seront jetes  la poste  Lyon.

     J'ai reu ce matin votre lettre du 27, o vous me dites que vous
     avez _Mose_.

     10 fvrier, 9 heures du matin.

     Le pape vient d'expirer. N'est-il pas singulier que Pie VII soit
     mort tandis que j'tais ministre des affaires trangres, et que
     Lon XII meure lorsque je suis ambassadeur  Rome? Voil ma
     position politique encore change pour le moment, et mon rle ici
     va prendre de l'importance. C'est une perte immense que celle de ce
     souverain pontife pour les hommes modrs.

     Ce soir partira un attach avec une longue lettre pour vous.

LE MME.

     Rome, mardi 10 fvrier 1829, 11 heures du soir.

     Je voulais vous crire une longue lettre, mais la longue dpche
     que j'ai t oblig d'crire de ma propre main, et la fatigue de
     ces derniers jours, m'ont puis.

     Je regrette le pape. J'avais obtenu toute sa confiance. Me voil
     maintenant charg d'une grande mission. Il m'est impossible de
     savoir quel en sera le rsultat, et quelle influence elle aura sur
     ma destine.

     Les conclaves durent ordinairement deux mois, ce qui me laissera
     toujours libre pour Pques. Je vous parlerai bientt  fond de tout
     cela.

     Imaginez-vous qu'on a trouv ce pauvre pape, jeudi dernier, avant
     qu'il ft malade, crivant son pitaphe. On a voulu le dtourner de
     ces tristes ides: Non, non, a-t-il dit, cela sera fini dans peu
     de jours.

     Pour m'achever, Mme de Chateaubriand est assez malade et dans son
     lit depuis trois jours. Toutes les joies du carnaval, grces 
     Dieu, sont finies. Plus de dners, de bals, etc. Les Anglais
     partent et vont danser  Naples et  Florence.

     Je vais avoir maintenant une multitude de courriers. J'en
     profiterai; profitez-en  votre tour.

     Je vous prie de faire venir Bertin et de lui lire quelque chose de
     cette lettre, en lui disant qu'il m'a t impossible, dans les
     embarras o je suis, d'crire  personne. Recommandez-lui de ma
     part l'loge du pape et de Bernetti. Il n'y avait rien de plus
     tolrant et de plus modr, tmoin leur conduite pour les
     ordonnances, et la confiance et l'estime que le pape me tmoignait
     en toute occasion. Bernetti est tout  fait un homme d'tat.

      bientt.

LE MME

     Rome, jeudi 12 fvrier 1829.

     Aujourd'hui je veux seulement vous rpter que, le conclave
     devant, selon toutes les vraisemblances, finir son lection avant
     Pques, rien n'est chang dans mes mouvements, ni rien dans vos
     projets. Je ne saurais prvoir les chances politiques nouvelles que
     cet vnement inattendu peut faire natre dans ma vie. Je les
     examinerai avec vous dans une prochaine lettre.

     Je lis vos journaux, ils me font souvent de la peine. Je vois dans
     le _Globe_ que M. le comte Portalis est, selon ce journal, mon
     ennemi dclar. Pourquoi? Est-ce que je demande sa place? Il se
     donne trop de peine; je ne pense point  lui. Je lui souhaite
     toutes les prosprits possibles; mais pourtant, s'il tait vrai
     qu'il voult la guerre, il me trouverait tout prt. On me semble
     draisonner sur tout, et sur l'_immortel_ Mahmoud, et sur
     l'vacuation de la More.

     Dans les chances les plus probables, cette vacuation remettra la
     Grce sous le joug des Turcs, avec la perte pour nous de notre
     honneur et de quarante millions. Il y a prodigieusement d'esprit en
     France, mais on manque de tte et de bon sens: deux phrases nous
     enivrent, on nous mne avec des mots; et ce qu'il y a de pis, c'est
     que nous sommes toujours prts  dnigrer nos amis et lever nos
     ennemis. Au reste, n'est-il pas curieux que l'on fasse tenir au
     roi, dans un discours[71], mon propre langage,--_sur l'accord des
     liberts publiques et de la royaut_,--et qu'on m'en ait tant voulu
     pour avoir tenu ce langage? Et les hommes qui font parler ainsi la
     couronne taient les plus grands partisans de la censure!

     Au surplus, je vais voir l'lection du chef de la chrtient; ce
     spectacle est le dernier grand spectacle auquel j'assisterai dans
     ma vie; il clora ma carrire, et je rentrerai, avec une joie que je
     ne puis dire, dans ma petite maison de la rue d'Enfer.

     Maintenant que les plaisirs de Rome sont finis, les affaires
     commencent. Je vais tre oblig d'crire d'un ct au gouvernement
     tout ce qui se passe, et de l'autre de remplir les devoirs de ma
     position nouvelle. Il faut complimenter le sacr collge, assister
     aux funrailles de ce pauvre pape que je regrette et auquel je
     m'tais attach, prcisment parce qu'on l'aimait peu, et d'autant
     plus qu'ayant craint de trouver en lui un ennemi, j'ai trouv un
     ami qui, du haut de la chaire de Saint-Pierre, a donn un dmenti
     formel  mes calomniateurs _chrtiens_. Puis vont me tomber sur la
     tte les cardinaux de France. J'ai crit pour faire des
     reprsentations au moins sur l'archevque de Toulouse.

     Au milieu de tous ces tracas, le monument du Poussin s'excute. La
     fouille russit: j'ai trouv trois belles ttes, un torse de femme,
     drap, une inscription funbre d'un frre pour une jeune soeur, ce
     qui m'a attendri.  propos d'inscription, je vous ai dit que le
     pauvre pape avait fait la sienne, la veille du jour o il est tomb
     malade, prdisant qu'il allait bientt mourir. Il a laiss un crit
     o il recommande sa famille indigente au gouvernement romain: il
     n'y a que ceux _qui ont beaucoup aim_ qui aient de pareilles
     vertus.

     La poste arrive, et n'apporte rien de vous. Ma cousine _Bonne_[72]
     seulement me mande qu'elle vous a vu et que vous avez t
     souffrante. Reprenez pour moi de la sant et de la vie.

LE MME.

     Rome, 17 fvrier 1829.

     Maintenant que tous mes premiers courriers sont partis, examinons
     pour vous et pour moi ma nouvelle position.

     Le conclave, en supposant toutes les chances contraires, ne peut
     pas durer plus de trois mois, et vraisemblablement il sera beaucoup
     plus court. Trois mois  partir d'aujourd'hui nous porteraient au
     12 mai. Je comptais partir aprs Pques qui tombe cette anne le 19
     avril: ainsi tout calcul, l'vnement ne changera rien  mes
     mouvements, qui se trouvent renferms dans la limite du conclave.
     C'est l l'essentiel pour nous. Changera-t-il quelque chose  ma
     destine politique?

     Ma mission sans doute augmente aujourd'hui mon importance, mais ne
     fournira-t-elle pas le prtexte de complter le ministre, sans
     savoir si cela me convient, et en me donnant un ministre
     quelconque, sr alors qu'on serait que je ne donnerais pas ma
     dmission pendant un conclave, et que mon devoir m'obligerait de
     rester, en enrageant,  mon poste? Qu'y gagnerait-on pourtant? Ne
     donnerais-je pas ma dmission le lendemain de l'lection du pape;
     et ayant peut-tre rendu quelque service essentiel, en loignant un
     pape autrichien ou fanatique, n'aurais-je pas augment ma
     considration publique? Mme de Chateaubriand est orageuse plus que
     jamais. Je suis aujourd'hui dans des scnes pour des domestiques,
     et cela au milieu de mes dpches, de la mort du pape et des
     agitations politiques de Paris!

     J'ai assist  la premire crmonie funbre pour le pape dans
     l'glise de Saint-Pierre. C'tait un trange mlange d'indcence et
     de grandeur. Des coups de marteau qui clouaient le cercueil d'un
     pape, quelques chants interrompus, le mlange de la lumire des
     flambeaux et de celle de la lune, le cercueil enfin enlev par une
     poulie et suspendu dans les ombres, pour le dposer au-dessus d'une
     porte dans le sarcophage de Pie VII, dont les cendres faisaient
     place  celle de Lon XII. Vous figurez-vous tout cela, et les
     ides que cette scne faisait natre?

     Je vous prie d'envoyer chercher Bertin, et de lui lire toute la
     premire partie de cette lettre: il faut qu'il sache ce que je
     pense, et je n'ai pas le temps de lui crire en dtail.

     Du Viviers arrive avec vos deux petites lettres du 7; grand merci.
     Bertin m'crit que _je suis ministre_, et Hyde de Neuville presque
     la mme chose. Le roi a lu le grand _Mmoire_, il a lu aussi ma
     grande dpche sur ma conversation avec le pape; il est _enchant_.
     Le courrier qui vous porte cette lettre porte au gouvernement une
     longue dpche qui m'a d'autant plus amus  faire que je l'ai
     faite avec la correspondance que M. de Laval eut avec moi, lors du
     dernier conclave, et avec les fragments de mes _propres
     instructions_. Elles sont d'une modration trs-remarquable, et
     comme je les ferais aujourd'hui. Je demande  Portalis si _je dois
     suivre aujourd'hui l'esprit de ces instructions_? Jugez comme cela
     sera _agrable_ au conseil, mais jugez aussi combien cela m'a
     diverti.

     On vient de m'apporter le chat du pauvre pape; il est tout gris,
     et fort doux comme son ancien matre.

LE MME.

     Rome, samedi 21 fvrier 1829.

     Je vous parlerais longuement de la profession de foi de Polignac,
     si je n'avais l'imagination proccupe de ce qui va m'arriver de
     Paris, et du changement brusque que la mort de cet excellent pape
     va encore apporter dans ma vie. Le bruit est ici que le conclave
     sera extrmement court; il commence aprs-demain. J'espre, moi,
     sans trop me flatter, qu'il sera fini pour la semaine sainte. On
     parle beaucoup des cardinaux Pacca, Capellari, Gregorio: ce
     seraient d'excellents choix, et des papes qui suivraient le systme
     modr et conciliant de Lon XII; mais vous savez qu'on ne peut
     rien prvoir; et que nos amis de toutes les sortes n'aillent pas
     surtout se figurer que _je puis faire un pape_! Ni moi, ni
     personne, ne pouvons rien  cette affaire que par des voeux et des
     prires.

     La fouille va bien; je trouve de trs-belles choses. Vous ne
     sauriez croire l'intrt que le public de Rome porte  cette
     fouille, et le bien qu'il me souhaite. Quand je suis un grand jour
     sans rien trouver, les artistes sont dsols. J'ai le torse le plus
     lgant d'une jeune femme drape d'une manire toute nouvelle,
     trois ttes d'homme du meilleur temps de la sculpture, et des
     fragments d'architecture de marbre admirables. Comme le torse de la
     jeune femme a t trouv prs du tombeau o nous avons trouv
     l'inscription funbre du frre pour sa soeur, ge de vingt-cinq
     ans, ce torse est peut-tre le reste de la statue de cette
     soeur.--Ne me trouvez-vous pas bien _stupide_ de vous parler de
     cela, au milieu de mes affaires de Rome et de Paris?

     On dit que M. de Blacas est _trs-jaloux_ de mes fouilles. Je
     crains d'avoir perscut mes prdcesseurs, l'un par mes bals,
     l'autre par mes fouilles et mes monuments; en vrit je ne l'ai pas
     fait exprs.

     Je songe dj  disposer les courriers qui vous apprendront la
     nomination d'un Pape et mon retour en France. Si j'ai eu l'immense
     gloire d'avoir averti le premier le gouvernement de la mort de Lon
     XII, il ne me manquera plus rien comme ambassadeur.

LE MME.

     Rome, lundi 23 fvrier 1829.

     Je vous dirai qu'hier ont fini les obsques du pape. La pyramide
     _de papier_ et les quatre candlabres taient assez beaux, parce
     qu'ils taient d'une proportion immense et atteignaient  la
     corniche de l'glise. Le dernier _Dies ir_ tait admirable; il est
     compos par un homme inconnu qui appartient  la chapelle du pape.
     Aujourd'hui nous passons de la tristesse  la joie. Nous chantons
     le _veni Creator_ pour l'ouverture du conclave qui a lieu ce soir,
     puis nous irons voir tous les soirs si les scrutins sont brls, si
     la fume sort d'un certain pole, et le jour o il n'y aura point
     de fume, le pape sera nomm, et j'irai vous retrouver. Voil tout
     le fond de mon affaire.

     Le discours du roi d'Angleterre est bien insolent pour la France!
     Quelle dplorable expdition que cette expdition de More!
     Commence-t-on enfin  le sentir? Guilleminot m'a crit une lettre 
     ce sujet, qui me fait rire, parce qu'il n'a pu m'crire ainsi que
     parce qu'il me prsumait ministre.

     coutez bien ceci: si par hasard on offrait de me rendre le
     portefeuille des Affaires trangres,--ce que je ne crois
     nullement,--_je ne le refuserais pas_. J'irais  Paris, je
     parlerais au roi; _j'arrangerais_ un ministre dont _je ne serais
     pas_, et je proposerais, pour moi et pour m'attacher _ mon
     ouvrage_, une position qui vous conviendrait. Je pense, vous le
     savez, qu'il convient  mon honneur _ministriel_, et pour laver
     l'insulte que m'a faite Villle, que le portefeuille des Affaires
     trangres me soit un moment rendu: c'est la seule manire
     honorable que j'aie de rentrer dans l'administration; mais cela
     fait, je me retire aussitt,  la grande satisfaction de tous les
     prtendants, et je passe en paix auprs de vous le reste de ma
     vie.

LE MME.

     Rome, le 25 fvrier 1829.

     Je suis sans nouvelles de Paris, depuis le dpart de mon premier
     courrier, porteur de l'annonce de la mort du pape: jugez de mon
     impatience. J'ignore ce que l'on veut, et si les cardinaux franais
     viendront; en attendant, je fais ce que je puis, et les choses vont
     leur train. Tout fait esprer une lection prompte et un pape
     modr: c'est tout ce que je puis dsirer; mes courriers sont dj
     prts.

     La mort est ici. Torlonia est mort hier au soir, aprs deux jours
     de maladie. C'est une grande perte pour Rome. C'tait, comme vous
     le savez, la seule maison de _prince_ ouverte aux trangers. Au
     surplus, tout annonce la sparation du printemps: on commence  se
     disperser; on part pour _Naples_. On reviendra un moment  la
     semaine sainte, et puis on se quittera pour toujours. L'anne
     prochaine, ce seront d'autres voyageurs, d'autres visages, une
     autre socit: j'espre que je ne la verrai pas. Il y a quelque
     chose de trop triste dans cette course sur des ruines.

     Les Romains sont comme les dbris de leur ville: ils voient le
     monde passer  leurs pieds; mais moi, qui ne veux ni ne puis
     arrter le monde, c'est auprs de vous que j'irai trouver quelque
     chose qui ne passe point et qui me restera. Je me figure toutes ces
     personnes que je viens de voir, rentrant dans les diverses contres
     de l'Europe, toutes ces jeunes _misses_, si fraches, si blanches,
     si roses, retournant au milieu de leurs brouillards. Si par hasard,
     dans trente ans d'ici, quelqu'une d'entre elles est ramene en
     Italie, qui la reconnatra? Qui se souviendra de l'avoir vue danser
     dans tels palais dont les matres ne seront plus? Saint-Pierre et
     le Colise, voil tout ce qu'elle mme reconnatra. Je griffonne
     plus mal que jamais, car je suis extrmement souffrant.

     J'attends d'heure en heure un courrier de Paris. Il devrait dj
     tre arriv, et on m'a dj laiss trop longtemps sans
     instructions. Vous savez que le duc de Laval ne m'apprit la mort de
     Pie VII, que lorsque j'en avais dj la nouvelle par M. de La
     Tour-du-Pin. Je fus oblig de le gronder. Portalis n'aura pas 
     venger sur moi mon prdcesseur, et il aura vu que mes courriers
     vont vite.

     Il est certain que le pape sera au moins lu pour la semaine
     sainte, s'il ne l'est beaucoup plus tt. Cette poque concide avec
     l'expiration du cong de La Ferronnays, et avec la demande de mon
     cong pour Pques. Mme de Chateaubriand est bien souffrante, et
     parle dj de me devancer. Le climat de Rome lui fait peur. Il est
     vrai qu'on ne voit que des morts que l'on promne tout habills
     dans les rues: rgulirement, il en passe un sous nos fentres
     quand nous nous mettons  table pour dner.

LE MME.

     Rome, ce 5 mars 1829.

     Je n'ai point voulu vous parler de ma sant, parce que cela est
     extrmement ennuyeux; mais elle n'est pas bonne depuis que je suis
      Rome. J'y suis arriv souffrant, et mes souffrances ont augment.
     Ce matin je vous dis tout cela, parce que j'ai peur d'tre oblig
     d'abrger ma lettre.

     Tandis que je souffre, on me dit que La Ferronnays se gurit: il
     fait de longues courses  cheval, et sa gurison passe dans ce pays
     pour un miracle. Dieu veuille qu'il en soit ainsi, et qu'il
     reprenne le portefeuille au bout de _l'intrim_: que de questions
     cela trancherait! et comme notre affaire serait simplifie! Tout se
     rduirait  un cong pour aller vous voir et vous chercher.

     Maintenant, nos cardinaux vont arriver. Descendront-ils 
     l'ambassade, comme je le leur propose? vous voyez quel drangement
     encore dans mes habitudes et la paix intrieure de ma vie. J'espre
     une lettre de vous ce matin par la poste. Croiriez-vous que, depuis
     dix-huit jours que l'on sait la nouvelle de la mort de Lon XII aux
     Affaires trangres, je n'ai pas encore reu un mot du
     gouvernement? Ce n'est que par les journaux que j'ai appris
     l'arrive exacte de mes courriers.

     Midi.

     Voici votre lettre du 20. Je ne suis pas tonn de toutes les
     merveilles que promet Bertin: je connais sa tte; mais vous verrez
     que je me trouverai _Gros Jean comme devant_. Une illusion dont il
     faut bien se dfendre, c'est celle qui mnerait  croire que je
     puis faire un pape  ma guise: _on ne fait plus_ les papes. On peut
     en _carter_ un, mais on ne peut en faire un. J'ai pourtant bon
     espoir, parce qu'il y a cinq ou six hommes excellents sur l'un
     desquels le choix peut tomber.

     En vrit, je ne sais pourquoi vous tes si triste; si c'est mon
     absence, elle va cesser. C'est moi, je vous assure, qui voudrais
     souvent mourir. Que fais-je sur la terre? Hier, mercredi des
     cendres, j'tais  genoux seul dans cette glise de _Santa-Croce_,
     appuy sur les murailles en ruine de Rome, prs de la porte de
     Naples: j'entendais le chant monotone et lugubre des religieux dans
     l'intrieur de cette solitude; en vrit, je crois que j'aurais
     voulu tre aussi sous un froc, chantant parmi ces dbris. Quel lieu
     pour mettre en paix l'ambition et contempler les vanits de la vie
     et de la terre!

LE MME.

     Rome, jeudi 12 mars 1829.

     Tous mes cardinaux arrivent successivement; je les loge tous.
     Samedi, ils seront enferms dans le conclave et, Dieu aidant, la
     semaine prochaine nous pourrons avoir un bon pape. Cette union va
     bien dsappointer les furibonds de la _Gazette de France_. Il est
     certain qu'ils comptaient sur des divisions hautement annonces, et
     ils m'ont fait passer de bien mauvaises nuits. Quel bonheur, si ce
     petit billet ne vous arrivait qu'aprs l'lection!

     Si nous avions un pape dans huit jours, vous voyez que rien ne
     serait chang dans mes projets, et que je serais parfaitement libre
      Pques; on ne refuserait pas un cong  un homme arrivant un
     rameau d'olivier  la main.

LE MME.

     Rome, ce 14 mars 1829.

     Je suis plong ici dans des affaires qui augmentent tous les jours
     d'importance. J'ai dcouvert bien des choses graves dont j'ai fait
     part au gouvernement. Je ne sais si le roi sera content de mes
     services, mais je n'ai jamais eu tant d'embarras politiques dans ma
     vie, tant d'inquitudes et de succs. Nous touchons  un dnoment
     quelconque. Les cardinaux franais sont entrs au conclave
     trs-bien disposs. J'ai fait du moins ce qu'il tait possible de
     faire pour les instruire et les runir  l'ambassadeur du roi.

     Le roi de Bavire est venu me voir _en frac_. Nous avons caus une
     heure ensemble, _nous avons parl de vous_. Je suis ravi de ce
     souverain _grec_, _libral_, qui, en portant une couronne, sait ce
     qu'il a sur la tte, et qui comprend qu'on ne cloue pas le temps au
     pass. Il dne chez moi jeudi et ne veut personne.

     Je reois votre lettre du 2 mars. Mille grces  M. Royer-Collard.
     Nous verrons tout cela dans un mois, et avant.

     17 mars.

     Tous les matins nous esprons un pape, et tous les soirs nos
     esprances s'vanouissent; cependant il est impossible que nous
     n'en ayons pas un au moins pour la semaine sainte. Or nous
     toucherons  cette semaine, quand cette lettre vous arrivera. Au
     reste, nous voil au milieu des plus grands vnements de ce bas
     monde. Un pape  faire: qui sera-t-il? L'mancipation des
     catholiques passera-t-elle? Une nouvelle campagne en Orient: o
     sera la victoire? Profiterons-nous de cette position? Qui conduira
     nos affaires? Y a-t-il une tte capable d'apercevoir tout ce qu'il
     y a l dedans pour la France, et pour en profiter selon les
     vnements? Je suis persuad qu'on n'y pense seulement pas  Paris,
     et qu'entre les salons et les chambres, les plaisirs et les lois,
     les joies du monde et les inquitudes ministrielles, on se soucie
     de l'Europe comme de Colin-Tampon. Il n'y a que moi qui, dans mon
     exil, ai le temps de songer creux du haut de mes ruines, et de
     regarder autour de moi.

     Hier, je suis all me promener, par une espce de tempte, sur le
     chemin de Tivoli. Je suis arriv  l'ancien pav romain, si bien
     conserv qu'on croirait qu'il a t pos nouvellement. Horace avait
     pourtant pass par l et foul les pierres que je foulais; et o
     est Horace? Allons vite vous retrouver pour ne plus vous quitter:
     c'est le rsultat de toutes mes rflexions.  jeudi.

LE MME.

     Rome, ce 21 mars 1829.

     Eh bien! belle dame, j'ai raison contre vous! Je suis all hier
     entre deux scrutins, et en attendant un pape,  Saint-Onufre; ce
     sont bien deux _orangers_ qui sont dans le _clotre_, et point un
     _chne vert_: je suis tout fier de cette fidlit de ma mmoire.
     J'ai couru, presque les yeux ferms,  la petite pierre qui couvre
     votre ami; je l'aime bien mieux que le grand tombeau qu'on va lui
     lever. Quelle charmante solitude! quelle admirable vue! quel
     bonheur de reposer l entre les fresques du Dominiquin et celles de
     Lonard de Vinci! Je voudrais y tre; je n'ai jamais t plus
     tent. Vous a-t-on laiss entrer dans l'intrieur du couvent?
     avez-vous vu, dans un long corridor, cette tte ravissante,
     quoiqu' moiti efface, d'une Madonne de Lonard de Vinci?
     Avez-vous vu dans la bibliothque, le masque du Tasse, la couronne
     de laurier fltrie, un miroir dont il se servait, et la lettre
     crite de sa main, colle sur une planche qui pend au bas de son
     buste? Dans cette lettre, d'une petite criture rature mais facile
      lire, il parle d'amiti et du _vent de la fortune_; celui-l
     n'avait gure souffl pour lui, et l'autre lui avait souvent
     manqu.

     J'oubliais la politique. Point de pape encore; nous l'attendons
     d'heure en heure; cependant j'en viendrai  bout. Il semble que
     tout le monde veut tre en paix avec moi. Le cardinal de
     Clermont-Tonnerre lui-mme vient de m'crire qu'il m'arrive, qu'il
     rclame mes _anciennes bonts_ pour lui, et aprs tout cela, il
     descend chez moi, rsolu  voter pour le pape le plus modr.
     Allons! comme il plaira  Dieu qui fait tous les miracles!

     Vous aurez lu mon second discours. Remerciez pour moi Kratry qui
     a parl si obligeamment du premier; j'espre qu'il sera encore plus
     content de l'autre. Nous tcherons tous les deux de rendre la
     libert _chrtienne_, et nous y parviendrons. Que dites-vous de la
     rponse que le cardinal Castiglioni m'a faite? suis-je assez lou
     en plein conclave? Vous n'auriez pas mieux dit dans vos jours de
     gterie et d'adulation. Que vont dire les congrganistes et leur
     gazette?

     Vous voyez que je vous priais de remercier Kratry. La querelle de
     Bertin m'avait fait peine; De Vaux est bien chatouilleux. J'ai
     support deux ans la responsabilit des articles de Salvandy, de
     peur, en les dmentant, de nuire  la prosprit des _Dbats_.

     Il est certain que je ne songe point au ministre; c'est ce qui me
     rend si tranquille et si indiffrent sur tout ce qui se passe. Je
     prendrai les chances comme elles viendront. Je n'ai qu'une ide:
     celle de vous retrouver; peu importe le reste.

LE MME.

     Rome, 24 mars 1829.

     Si j'en croyais les bruits de Rome, nous aurions un pape demain;
     mais je suis dans un moment de dcouragement, et je ne veux pas
     croire  un tel bonheur. Vous comprenez bien que ce bonheur n'est
     pas le bonheur politique, la joie d'un triomphe, mais le bonheur
     d'tre libre et de vous retrouver enfin. Au surplus, quand je vous
     parle tant de conclave, je suis comme les gens qui ont une ide
     fixe, et qui croient que le monde n'est occup que de cette ide.
     Et pourtant,  Paris, qui pense au conclave, qui s'occupe d'un pape
     et de mes tribulations? La lgret franaise, les intrts du
     moment, les discussions des chambres, les ambitions mues, ont bien
     autre chose  faire. Quand le duc de Laval m'crivait aussi ses
     soucis, tout proccup de la guerre d'Espagne, je disais, en
     ouvrant ses dpches: _Eh bon Dieu! il s'agit bien de cela!_
     Portalis doit aujourd'hui me faire subir la peine du talion.

     Il est vrai de dire cependant que les choses  cette poque
     n'taient pas ce qu'elles sont aujourd'hui: les ides religieuses
     n'taient pas mles aux ides politiques, comme elles le sont
     aujourd'hui dans toute l'Europe. La querelle n'tait pas l; la
     nomination d'un pape ne pouvait pas, comme aujourd'hui, troubler ou
     calmer les tats.

     Thierry m'a crit d'Hyres une lettre touchante. Il dit qu'il se
     meurt, et pourtant il veut une place  l'Acadmie des Inscriptions,
     et me demande d'crire pour lui; je vais le faire. Ma fouille
     continue  me donner des sarcophages; la mort ne peut fournir que
     ce qu'elle a. Le monument du Poussin avance; il sera noble et
     lgant. Vous ne sauriez croire combien le tableau des _Bergers
     d'Arcadie_ tait fait pour un bas-relief, et convient  la
     sculpture. Mais ce n'est pas tout cela: il faut vous voir, il faut
     que nous nous retrouvions, et que vous perdiez  jamais toutes vos
     tristesses!  bientt!

LE DUC DE LAVAL MONTMORENCY  Mme RCAMIER.

     Vienne, 24 mars 1829.

     Vous venez de rompre le silence d'une faon charmante, en vous
     laissant entraner un peu plus que gnralement vous ne le faites
     la plume  la main. Ce ne sont pas l les armes que vous aimez; et
     cependant je vous l'atteste, quand vous le voulez, quand vous osez
     vous livrer  votre inspiration, vous avez un charme sur le papier,
     comme vous en avez un, plus vant, plus reconnu, plus puissant
     encore lorsque vous causez. Je ne saurais vous dire  quel degr je
     suis touch de votre dernire lettre, et de cette grce de m'avoir
     copi ce fragment de votre lettre de Rome. Lorsqu'on connat votre
     aversion d'crire, on peut apprcier cet acte de bont. Il est vrai
     que ce n'tait pas sans douceur, de relire et de copier ce que vous
     savez si bien inspirer.

     Il me prend parfois quelque dpit de vous savoir si contente, et
     je vous proteste que ce n'est pas par mauvais coeur. coutez: si,
     comme c'est trs-probable, et comme ma tante me le mande de votre
     part, si M. de Chateaubriand est arriv ou au moment d'arriver,
     c'est alors qu'il n'y a pas  hsiter de faire en sorte que je
     retourne d'o j'tais parti. Cet hiver a t affreux, cinq pieds de
     neige sur la terre pendant trois mois. Je ne veux plus d'hiver du
     nord, j'en prirais; et certainement je n'en recommencerais pas un
     second. Tant mieux que l'on ait t jusqu'ici content et satisfait
     de mon travail, au point de m'envoyer des loges  chaque occasion
     d'un courrier; c'est un motif de plus d'tre cout dans ma
     rclamation.

     Causez de cet intrt avec ma tante, vous avez, mieux que presque
     tout le monde, le talent de faire valoir vos amis et de les servir
      l'occasion. Mes deux tantes raffolent de vous; c'est un charme
     que personne de mon sang n'a jamais pu viter: trois gnrations
     ont t sous le joug.

M. DE CHATEAUBRIAND  Mme RCAMIER.

     Rome, le 31 mars 1829.

     M. de Montebello est arriv et m'a apport votre lettre avec une
     lettre de Bertin et de Villemain. Je ne suis pas frapp autant que
     vous paraissez l'tre de ce qui est arriv  la Chambre sur cette
     question de priorit[73]. C'est une dfaite sans doute dans un
     combat intempestivement engag, mais le fond de la question est si
     douteux, on se partagera tellement sur cette question, qu'il reste
     une chance de succs au ministre; et puis, si l'amendement
     principal de Sbastiani passe, le ministre l'acceptera tout
     bonnement, quoiqu'il ait dit qu'il ne l'accepterait pas, et tout
     sera fini. Que ne ferait-on pas pour rester ministre?

     Au surplus, de quoi vous parl-je? d'une vieillerie qui sera
     passe depuis un mois, quand vous recevrez ma lettre, et que vous
     ne comprendrez mme plus. Disons donc des choses qui sont de tous
     les moments; ces choses-l, c'est que je vous aime plus que jamais,
     que je vais vous revoir: car enfin, cette lutte des rivaux au
     conclave ne peut gure se prolonger; elle peut m'enlever une
     quinzaine de jours plus ou moins, mais quand on touche au terme, on
     est plus rsign  un sacrifice.

     Ce qui m'afflige surtout, c'est le dpart de votre nice;
     j'arriverai du moins pour la remplacer auprs de vous, et si rien
     ne s'arrange en France, nous reviendrons ensemble  Rome.

     Mes fouilles vont bien: je trouve force sarcophages vides; j'en
     pourrai choisir un pour moi, sans que ma poussire soit oblige de
     chasser celle de ces vieux morts que le vent a dj emporte. Les
     spulcres dpeupls offrent le spectacle d'une rsurrection, et
     pourtant ils n'attestent qu'une mort plus profonde; ce n'est pas la
     vie, c'est le nant qui a rendu ces tombes dsertes.

     Pour achever mon petit journal du moment, je vous dirai que je
     suis mont avant-hier  la boule de Saint-Pierre, pendant une
     tempte. Vous ne sauriez vous figurer ce que c'tait que le bruit
     du vent au milieu du ciel, autour de cette coupole de Michel-Ange,
     et au-dessus de ce temple des chrtiens qui crase la vieille Rome.
      bientt!  bientt!

LE MME.

     Rome, ce 31 mars 1829.

     Victoire enfin! J'ai, aprs bien des combats, un des papes que
     j'avais mis sur ma liste. C'est le cardinal Castiglioni, sous le
     nom de Pie VIII: le cardinal mme que je portais  la papaut en
     1823, lorsque j'tais ministre; celui qui m'a rpondu dernirement
     au conclave de 1829, en me donnant de si grandes louanges.
     Castiglioni est modr, anti-jsuite, favorable aux ordonnances et
     tout dvou  la France. Enfin, c'est un triomphe complet.

     Quelques mots que je fais jeter  la poste  Lyon disent tout cela
      Bertin; mais envoyez-le toujours chercher, en cas que ces mots,
     par un hasard quelconque, ne lui fussent pas parvenus: car il faut
     tout prvoir. Envoyez aussi, je vous prie, chercher le bon Kratry
     pour le _Courrier_. Donnez-lui les renseignements: cela peut lui
     tre agrable, et cela me sera utile. Je suis certain que le
     conclave, avant de se sparer, a ordonn d'crire au nonce  Paris
     pour lui dire d'exprimer au roi la satisfaction que le sacr
     collge a prouve de ma conduite. Que dira la _Gazette_? Que
     vais-je maintenant devenir? Qu'importe! Je vais vous revoir: voil
     ma rcompense et ma joie.

     Au surplus, je n'ai jamais t si malheureux et si tourment que
     pendant la dure de ce conclave. Tout tait d'abord contre moi. Les
     cardinaux franais arrivaient hostiles, rsolus  ne pas mettre les
     pieds  l'ambassade; j'avais dcouvert des intrigues et des
     correspondances odieuses; je me croyais vritablement battu. Eh
     bien! les cardinaux sont venus descendre chez moi; ils ont vot
     comme je l'ai voulu; ils chantent mes louanges: voil ce que c'est
     que d'tre sous l'influence de votre toile.

     J'expdierai Givr  Paris, dans un ou trois jours, avec des
     dpches; je vous crirai par lui. Ne perdez pas un moment pour
     envoyer chercher Bertin et Kratry. Vous serez assez _intelligente_
     pour ne pas les mettre ensemble. Si Bertin tait  la campagne, il
     faudrait envoyer chercher son fils _Armand_, et au dfaut de
     celui-ci, _Bertin de Vaux_. De mme pour Kratry, en cas d'absence,
     vous pourriez vous adresser  Chatelain ou La Pelouse, _Messieurs
     du Courrier_.

LE MME.

     Rome, 4 avril 1829.

     Je reois votre lettre du 23 mars. Je vois en mme temps, dans le
     _Constitutionnel_ toute sa bataille avec le _Messager_ sur mon
     discours; puis sera survenue la rponse toute en louanges du
     cardinal Castiglioni, puis la nomination de ce mme cardinal pour
     pape. Il ne s'agit pas de tout cela  prsent, mais de vous voir.
     Vous allez perdre votre nice; vous me retrouverez: sera-ce une
     compensation?

     Le cong est demand. Quant aux projets de ministre, je n'y ai
     pas du tout le coeur. Mon got dcid est le repos, et s'il me passe
     encore quelquefois des rves de puissance par la tte, je ne les
     dois qu'aux inspirations trangres  mon tat naturel. Laissons
     tout cela. Je vous verrai bientt; bientt vous serez ici, ou je
     serai  l'Abbaye-au-Bois.

     Ma sant n'est pas bonne: je ne me promne pas du tout le soir; je
     me soigne comme si j'tais un autre; je prends deux fois le jour le
     lait d'nesse; je marche deux heures avant mon dner par rgime, je
     ne veille qu' mon corps dfendant, et, malgr tout, je souffre.
     Avant-hier, dans la nuit, j'ai cru que j'toufferais; ma goutte ou
     mon rhumatisme tait remont dans mon estomac et de l dans ma
     tte. Je ne suis plus qu'un invalide dont le coeur reste tout entier
     pour vous.

     Demain on couronne mon pape, mais le temps est affreux; il pleut 
     verse depuis cinq ou six jours. Mercredi, je donne  dner  tout
     le conclave, et jeudi  la grande-duchesse Hlne de Russie.

     J'oubliais de vous dire que le cardinal Fesch s'tant trs-bien
     conduit dans le conclave et ayant vot avec nos cardinaux, j'ai
     franchi le pas et je l'ai invit  dner. Il a refus par un billet
     plein de mesure, auquel j'ai rpondu par le billet ci joint.

M. DE CHATEAUBRIAND AU CARDINAL FESCH.

     J'aurais voulu, Monsieur le cardinal, rpondre plutt au billet
     que vous m'avez fait l'honneur de m'crire. Il augmente infiniment
     mes regrets et ceux de Mme de Chateaubriand. Esprons que le temps
     viendra o tous les obstacles seront levs. Grce  la magnanimit
     de son roi, la France est assez forte dsormais pour braver des
     souvenirs: la libert doit vivre en paix avec la gloire.

     Je prie Votre minence de croire  mon dvouement, et d'agrer
     l'assurance de ma haute considration.

En mme temps. M. de Chateaubriand envoyait  Mme Rcamier le billet
suivant destin au jeune Canaris.

M. DE CHATEAUBRIAND  NICOLAS CANARIS

     Rome, 9 avril 1829.

     Mon cher Canaris, je vous dois depuis longtemps une rponse. Vous
     m'excuserez, parce que j'ai eu beaucoup d'affaires. Voici mes
     recommandations:

     Aimez bien Mme Rcamier. N'oubliez jamais que vous tes n en
     Grce; que ma patrie devenue libre a vers son sang pour la libert
     de la vtre; soyez surtout bon chrtien, c'est--dire honnte
     homme, et soumis  la volont de Dieu. Avec cela, mon cher petit
     ami, vous maintiendrez votre nom sur la liste de ces anciens fameux
     Grecs, o l'a dj plac votre illustre pre.

     Je vous embrasse.

     CHATEAUBRIAND.

M. DE CHATEAUBRIAND  Mme RCAMIER.

     Samedi. Rome, 11 avril 1829.

     Nous voil au 11 avril: dans huit jours, nous aurons Pques, dans
     quinze jours mon cong, et puis vous voir! Tout disparat dans
     cette esprance: je ne suis plus triste, je ne songe plus aux
     ministres et  la politique. Nous retrouver, voil tout: je
     donnerais le reste pour une obole.

     Demain nous commenons la semaine sainte. Je penserai  tout ce
     que vous m'en avez dit. Que n'tes-vous ici pour entendre avec moi
     les beaux chants de douleur! Et puis nous irions nous promener dans
     les dserts de la campagne de Rome, maintenant couverts de verdure
     et de fleurs. Toutes les ruines semblent rajeunies avec l'anne. Je
     suis du nombre.

     Mon gros ami Bertin a profit de l'-propos. Il a trs-bien fait
     ressortir les loges donns par le cardinal _Castiglioni_, et
     quatre jours aprs vous aurez appris que ce cardinal tait _pape_,
     comme rcompense de ses loges. J'attends pour fermer cette lettre
     l'arrive de la poste.

     Je tiens une bonne lettre de vous du 30. Je regrette comme vous
     Rayneval, mais nous ne serons pas assez heureux pour l'obtenir. Je
     ferai ce que je pourrai pour Andryane. Je vois par la discussion
     que tout le monde est contre la loi. Que me fait tout cela? Je
     serai  l'Abbaye-au-Bois dans un mois, ou mme avant.

     Voil un portrait de _mon pape_ par Cottreau. Il est frappant.

LE MME.

     Rome, mercredi 15 avril 1829.

     Je commence cette lettre le mercredi saint au soir, au sortir de
     la chapelle Sixtine, aprs avoir assist  tnbres et entendu
     chanter le _Miserere_. Je me souvenais que vous m'aviez parl de
     cette belle crmonie, et j'en tais  cause de cela cent fois plus
     touch. C'est vraiment incomparable: cette clart qui meurt par
     degr, ces ombres qui enveloppent peu  peu les merveilles de
     Michel-Ange; tous ces cardinaux  genoux, ce nouveau pape prostern
     lui-mme au pied de l'autel o quelques jours avant j'avais vu son
     prdcesseur; cet admirable chant de souffrance et de misricorde,
     s'levant par intervalles dans le silence et la nuit; l'ide d'un
     Dieu mourant sur la croix pour expier les crimes et les faiblesses
     des hommes; Rome et tous ses souvenirs sous les votes du Vatican:
     que n'tiez-vous l avec moi! J'aime jusqu' ces cierges dont la
     lumire touffe laissait chapper une fume blanche, image d'une
     vie subitement teinte. C'est une belle chose que Rome pour tout
     oublier, pour mpriser tout et pour mourir.

     Au lieu de cela, le courrier demain m'apportera des lettres, des
     journaux, des inquitudes, il faudra vous parler de politique.
     Quand aurai-je fini de mon avenir, et quand n'aurai-je plus  faire
     dans le monde qu' vous aimer et  vous consacrer mes derniers
     jours?

     Jeudi saint 16.

     Voici votre lettre du 3: Elle est bien triste. Votre nice va vous
     quitter[74]: mais songez que dans quelques mois elle vous
     reviendra, et que je vais la remplacer tant bien que mal. Vous ne
     m'crivez que par ncessit, dites-vous? C'est aussi par
     _ncessit_ que je vous cris, mais elle est plus pressante pour
     moi: car elle m'oblige  vous envoyer trois grandes lettres par
     semaine. Voil comment nos attachements sont faits: j'aime mieux le
     mien.

     Je ferai ce que Mme de Montmorency[75] dsire. Quant  M. de
     Laval, son lit est tout prt; il n'a qu' revenir s'y coucher.

     Je connaissais la suppression de la _Gazette_. Cela lui sera plus
     commode pour parler du pape Castiglioni. Je vous ai tant rabch de
     ma position que je ne vous en parlerai plus. Tenons-nous-en l: 
     la fin du mois, j'aurai mon cong, et nous sommes au 16. Je
     partirai, ou vous viendrez; voil tout: vous n'aurez pas reu cette
     lettre que la chose sera dcide.

     La _Quotidienne_ du 6, que j'ai reue, dit que l'ordonnance pour
     la nomination de M. de Rayneval sera le 7 dans le _Moniteur_. Nous
     verrons bien; mais je n'y crois pas.

LE MME.

     Rome, 18 avril 1829.

     Le courrier extraordinaire, parti avant-hier 10, vous a port une
     lettre bien triste. J'tais dcourag par la vtre. Hier, vendredi
     saint, j'ai cru que j'allais mourir, comme votre meilleur ami. Vous
     m'auriez trouv du moins ce trait de ressemblance avec lui, et
     peut-tre vous nous auriez aims ensemble. Aujourd'hui je suis
     trs-bien; je ne puis rien concevoir  cet tat de sant. Est-ce
     une humeur de goutte vague? Est-ce un avertissement de me prparer,
     et la mort me touche-t-elle de temps en temps avec la pointe de sa
     faux? Vous me trouverez bien chang. J'ai pris cent ans, et c'est
     un sicle d'attachement que je mets  vos pieds.

     Il y aura dj longtemps quand vous recevrez cette lettre, que
     tous mes courriers seront arrivs  Paris. Vous aurez vu Givr et
     Boissy. Vous savez tout. Tout aussi sera dcid _provisoirement_
     sur mon sort, car je ne crois pas que le ministre soit de nature 
     prendre un parti dfinitif, tant qu'il pourra reculer. Vos lettres
     me dcideront  partir ou  vous attendre ici. Les choses vont si
     vite en France, que je suis persuad qu'au moment o je vous cris,
     personne ne pense plus  _mon_ pape, que tout est dit  ce sujet,
     que toute la controverse des journaux est finie.

     _Messieurs du Courrier_ ont t bien peu raisonnables sur le
     discours du cardinal Castiglioni: un vieux prtre, un cardinal
     romain pouvait-il dire autre chose, sinon que tout pouvoir vient de
     Dieu--ce qui d'ailleurs est vrai,--et devait-il parler comme moi?
     On gte bien des choses par ces exagrations. C'est vouloir que
     tous les hommes, quelles que soient leurs habitudes, leurs moeurs,
     leurs patries, leurs annes, aient le mme langage. Tout pouvoir
     vient de Dieu, sans doute; celui des _rpubliques_ comme des
     _monarchies_, celui de la _libert_ comme de la _royaut_.
     Messieurs du _Courrier_ n'ont pas t cette fois bons logiciens. Ce
     n'en sont pas moins de trs-honntes gens que j'aime et estime.

     Pie VIII, vous pouvez le leur dire, est plus _constitutionnel_ que
     Lon XII. Il m'a dit en toutes lettres qu'il fallait obir  la
     _monarchie selon la Charte_: vrit qui renfermait un compliment;
     et quant  nos divisions religieuses, il ne s'en mlera d'aucune
     sorte et les renverra, pour tre juges,  la pit du roi.

     J'attends un courrier extraordinaire la semaine prochaine. Grce,
     indiffrence ou disgrce, il faut bien qu'on me dise quelque chose
     et qu'on m'envoie un cong. Avant quinze jours, Rome ne sera plus
     qu'une vaste solitude. J'aimerais  me trouver alors dans ce dsert
     avec vous.

     Je reois votre petit mot du 3. Vous tes mille fois trop bonne de
     tant vous occuper de mon _ministre_. Le 3, vous ne saviez pas la
     nomination de _mon_ pape, qui devrait hter le projet de Hyde de
     Neuville, si quelque chose marchait naturellement dans ce monde.
     Mais qui sait si la chose qui devrait me couronner ne sera pas ce
     qui me rendra  ma pauvre petite infirmerie! Je ne rve plus que
     mon jardin, bien que je ne sois pas Diocltien. Je vois dans les
     journaux du 8, que l'amendement de la commission a t rejet:
     j'avais toujours cru  cette victoire du ministre qui, loin de le
     fortifier, l'affaiblira, parce qu'il l'a remporte par le secours
     de ses ennemis.

LE MME.

     Rome, ce 20 avril 1829.

     Vous jugez bien quelle a t ma surprise  la nouvelle du
     _retrait_ des deux lois[76]: l'amour-propre bless rend les hommes
     enfants, et les conseille bien mal. Maintenant que va devenir tout
     cela? Les ministres essaieront-ils de rester? S'en iront-ils
     partiellement ou tous ensemble? Qui leur succdera? Comment
     composer un ministre? etc. Je vous assure qu' part la peine
     cruelle de ne pas vous voir, je me rjouirais d'tre ici  l'cart,
     de n'tre pas ml dans toutes ces inimitis, dans toutes ces
     draisons: car je trouve que tout le monde a tort.

     Au milieu de cette bagarre, Boissy et Givr seront arrivs avec
     des dpches qui auraient t dans un temps ordinaire de la plus
     haute importance, et qui auront paru bien peu de chose  des hommes
     qui s'en vont. Qu'importe un conclave pass, un pape nomm,  M.
     Portalis et  M. de Martignac aujourd'hui? Et  propos de cela,
     j'ai vu de bien grandes niaiseries dans le _Constitutionnel_[77],
     au sujet de moi et d'Albani. Il annonce que je suis _parti_, que
     Rome est consterne, etc.

     Le nouveau secrtaire d'tat est un vieillard de quatre-vingts
     ans, trs-peu _fanatique en quoi que ce soit_, avec lequel je suis
     en trs-bonne intelligence, et qui abonde dans le sens franais,
     prcisment parce qu'il est accus d'tre Autrichien.

     Mais laissons cela; que vais-je devenir? J'attends d'heure en
     heure un courrier. Aurai-je un cong? dois-je en profiter ou rester
     ici en attendant les vnements? m'appellera-t-on? si on m'appelle,
     puis-je entrer sans conditions d'hommes et de choses? Et tandis que
     je m'puise en conjectures, il y a dj douze jours que la loi a
     t retire, et il y en aura vingt-quatre, quand cette lettre vous
     arrivera! Tout sera dcid depuis longtemps. Je perds mon temps et
     le vtre  vous conter toutes ces inutilits.

     Il serait bien mieux de vous dire ce que le temps ne peut changer,
     ce qui est vrai  toutes les minutes, ce qui est  l'abri de tous
     les vnements, de tous les caprices et de toutes les volonts des
     hommes: c'est que je vous aime, et que je n'ai besoin que de votre
     attachement, pour tre heureux. Je vais sans doute recevoir bientt
     des lettres de vous, soit par la poste, soit par quelque courrier
     extraordinaire. Hier, nous avons eu l'illumination de la coupole de
     Saint-Pierre, aujourd'hui la girandole au chteau Saint-Ange. Vous
     voyez que le monde va son train, et que le Tibre continue de
     couler, malgr le ministre, le ct gauche et le ct droit.

LE MME.

     Samedi. Rome, le 25 avril 1829.

     Tandis que j'attends le courrier extraordinaire qui doit dcider
     de mes rsolutions, je m'occupe de donner  la grande-duchesse
     Hlne, mardi prochain, une petite fte dans les jardins de
     l'_Acadmie_. Ces jardins sont dj  eux seuls une fte, et
     surtout dans cette saison. Nous aurons un djeuner, de la musique
     dans les bosquets, les dames du pays, une improvisatrice, des
     proverbes, et un ballon. Vous voyez que le temps sera rempli. Aprs
     quoi, le rideau s'abaisse; je ferme ma porte et je vous attends
     dans ma solitude, ou je vais vous retrouver.

     J'attends aujourd'hui M. de Blacas qui va en France; nous aurons
     une querelle: je ne permets pas qu'on se mle de mes affaires, et
     je suis le matre  Rome; M. de Laval tait trop bon. M. de Blacas
     m'crivait des lettres pour faire lire le cardinal _de Gregorio_,
     et il veut se donner l'air d'avoir dirig l'lection du cardinal
     _Castiglioni_. Il voulait voir Pie VIII en secret, pour aller
     ensuite conter de belles choses: j'y ai mis bon ordre.

     La poste aujourd'hui n'a rien de vous. Une lettre embrouille de
     Givr, date du 13, me dit que le 16 il devait y avoir dcision sur
     _l'intrim_: je n'en crois rien, car j'aurais dj reu le courrier
     qui m'annoncerait l'vnement. Givr, excellent garon et garon de
     mrite, m'instruira mal, et vous instruira plus mal encore. Il n'y
     a pas de tte plus embarrasse; il a toujours l'air de garder un
     secret, de ne s'expliquer qu' moiti et de faire des rticences.
     Il parat croire  Rayneval: Dieu l'entende! Quel bon dbarras pour
     moi, et quelle admirable occasion de rentrer pour jamais dans ma
     solitude! Allons, attendons un mot de vous pour vivre, lundi.

LE MME.

     Mardi, le 5 mai 1829.

     Il faut que chacun subisse sa destine. La vtre est d'avoir
     toujours un de vos amis pour ministre. Voil M. de Laval nomm[78],
     malgr le faible dmenti du _Messager_ du 24 avril. Si la
     nomination n'est pas dans le _Moniteur_, c'est qu'il faut sans
     doute attendre le retour du courrier envoy  Vienne. M. de Laval
     acceptera-t-il? Ce n'est pas l la question pour moi. Le choix est
     trs-honorable. Je dsire que M. de Laval en soit content, et s'en
     tire bien.

      prsent, j'espre que vous verrez que j'ai eu raison de ne pas
     faire trop tt usage de mon cong. Cette impatience, peu digne de
     ma position, ne m'aurait men dans tous les cas  Paris que quand
     la nomination tait faite: j'aurais eu l'air pour les uns d'un
     intrigant trop press, et pour les autres d'un ambitieux
     _mystifi_. Maintenant, mon parti  prendre est le plus simple, le
     plus calme et le plus noble du monde: je n'envoie pas ma dmission;
     je ne fais aucun bruit; j'ai un cong; j'en profite pour aller
     paisiblement  Paris, avec ma femme, quand tout est fini; et l, je
     vais mettre ma dmission aux pieds du roi, lui rendre ses
     bienfaits, dont je crois n'avoir point fait un mauvais usage pour
     la gloire de son service, et m'expliquer avec lui.

     Vous sentez bien que si j'ai t mcontent de la conduite de mes
     amis dans les chambres, de leur peu d'amour du bien public, de leur
     humeur, de leur esprit tracassier, je dois tre d'un autre ct
     averti que je ne puis tre utile au gouvernement. Il a pris soin de
     m'instruire qu'il me jugeait incapable de le servir, puisque, aprs
     m'avoir pes un mois dans la balance avec toutes sortes de
     personnages--au moment mme o je russissais  faire nommer le
     souverain pontife dsir par S. M.--il croit devoir aller chercher
     un ministre hors de toutes les probabilits politiques. Il a
     raison: je me faisais justice, en m'excluant moi-mme, vous le
     savez, de la candidature. Mais enfin, il me fallait peut-tre cette
     dernire leon, pour apaiser les dernires bouffes de mon orgueil;
     je la reois en toute humilit, et j'en profiterai.

     Je suis oblig d'attendre encore l'arrive d'un courrier
     extraordinaire que M. le comte Portalis m'a annonc par une de ses
     dernires lettres. J'ai prsent ce matin mes nouvelles lettres de
     crance  Sa Saintet. Aussitt le courrier annonc arriv, je
     remettrai les affaires  M. Bellocq, et je m'acheminerai pour
     Paris. Peut-tre avant de quitter l'Italie, irai-je montrer Naples
      Mme de Chateaubriand. Il y a un mal dans tout cela, c'est que la
     premire anne d'un tablissement d'ambassadeur est ruineuse, et
     que les ftes, que j'ai t oblig de donner  cause du conclave et
     de la prsence de la grande-duchesse, ont achev de m'craser. Je
     sortirai de Rome pour entrer  l'hpital. Malheureusement, mon
     dition complte est vendue, ma cervelle vide, et ma sant altre;
     mais aussi, j'ai moins de chemin  franchir dans la vie pour
     arriver au bout, et je n'ai pas besoin d'embarquer tant de
     provisions sur un vieux vaisseau prt  faire naufrage.

     Je ne compte plus sur vos lettres, car, bien mal  propos sans
     doute, vous me croyez parti. Je ne pourrai gure quitter Rome que
     dans une quinzaine de jours. Tout sera oubli, quand j'aurai le
     bonheur de vous revoir pour ne plus vous quitter.

LE MME.

     Rome, ce 7 mai 1829.

     Les journaux arrivs ce matin apportent l'ordonnance qui nomme M.
     de Montmorency: cela tranche encore mieux la question. Je renonce 
     la course de Naples, et je vais faire mes dispositions pour partir
     pour Paris. _Pour Paris!_ Cela vous fait-il autant de plaisir qu'
     moi?  bientt! mais Bertin me dit que vous tes souffrante?

     7 mai, au soir.

     Je pars pour la France: je vous ai crit ce matin par la poste, et
     j'ai reu ce soir votre petit mot par un courrier extraordinaire.
     Une dernire dpche de Portalis m'a bless, et il reoit ma
     rponse par M. Simon qui porte ce billet. Je serai  Paris du 20
     au 25, pas avant,  cause de Mme de Chateaubriand. Envoyez, je vous
     prie, chercher Bertin; je ne puis rpondre  ses deux dernires
     lettres; j'arrive, et nous causerons. Je vais vous voir; qu'importe
     le reste?  vous, et pour jamais!

LE MME.

     Rome, samedi 9 mai 1829.

     J'ai pris cong du pape avant-hier. Je comptais pouvoir me mettre
     en route mardi soir 12, mais quand il faut mener une femme et des
     gens avec soi, les choses ne vont pas si vite. Les voitures ne
     seront pas prtes mardi, et Mme de Chateaubriand a une violente
     attaque de ses maux. Nous serons retards de quelques jours. Je
     vous ai crit que je serais  Paris du 20 au 25: ne m'attendez que
     du 25 au 30, mais songez que, quand vous recevrez ce billet, je
     serai parti de Rome, et que j'aurai dj franchi la moiti de ce
     terrible espace qui m'a si longtemps spar de vous!

     Vous croyez que je m'entendrai avec M. de Laval; j'en doute. Je
     suis dispos  ne m'entendre avec personne, tant mcontent de tout
     le monde, et ne demandant que le repos et l'oubli. J'arrivais dans
     les dispositions les plus pacifiques, et les gens s'avisent de me
     chercher querelle. Tandis que j'ai eu des chances de ministre, il
     n'y avait pas assez d'loges et de flatteries pour moi dans les
     dpches; le jour o la place a t prise, on m'annonce schement
     la nomination de M. de Laval dans la dpche la plus rude et la
     plus bte  la fois. Mais pour devenir si plat et si insolent d'une
     poste  l'autre, il fallait un peu songer  qui l'on s'adressait,
     et M. Portalis en aura t averti par deux mots de rponse. Il est
     possible qu'il n'ait fait que signer sans lire, et cela peut tre
     l'oeuvre de Bourgeot ou de Rayneval! N'importe, je les retrouverai.

LA REINE HORTENSE  Mme RCAMIER.

     Rome, ce 10 mai 1829.

     Chre Madame, je ne veux pas qu'un de vos amis[79] quitte le lieu
     que j'habite, et o j'ai t heureuse de vous retrouver, sans vous
     porter une marque de mon souvenir; je dsire aussi que vous soyez
     auprs de lui l'interprte de mes sentiments. Les aimables procds
     se montrent dans les plus petites choses et se sentent aussi par
     ceux qui en sont l'objet, sans pouvoir bien les exprimer; mais la
     bienveillance qui a pu percer jusqu' moi m'a laiss le regret de
     n'avoir pu connatre celui que j'ai su apprcier, et qui, sur une
     terre trangre, me reprsentait si bien la patrie, du moins comme
     j'aimerais toujours  la voir, amie et protectrice. Je vais bientt
     retourner dans mes montagnes, j'espre avoir l de vos nouvelles.
     Ne m'oubliez pas tout  fait; songez que je vous aime et que votre
     amiti a contribu  calmer une des plus vives douleurs de ma vie.
     Ce sont deux souvenirs insparables: aussi ne doutez jamais des
     tendres sentiments dont il m'est doux de vous renouveler
     l'assurance.

     HORTENSE.

M. DE CHATEAUBRIAND  Mme RCAMIER.

     Rome, le jeudi 14 mai 1829.

     Des lettres de Vienne, arrives ce matin ici, annoncent que M. de
     Laval a refus. S'il tient  ce premier refus, qu'arrivera-t-il?
     Dieu le sait. J'espre que le tout sera dcid avant mon arrive 
     Paris. Il me semble que nous sommes tombs en paralysie, et que
     nous n'avons plus que la langue de libre. Attendez-moi toujours
     vers le 30. C'est toujours samedi prochain, aprs-demain 16, que je
     pars. Ce mot-l dit tout pour moi, puisque c'est vous voir! Je vous
     crirai samedi un _dernier mot_ par la poste, en partant.

LE MME.

     Rome, ce 16 mai 1829.

     Cette lettre partira de Rome quelques heures aprs moi, et
     arrivera quelques heures avant moi  Paris. Elle va clore cette
     correspondance qui n'a pas manqu un seul courrier, et qui doit
     former un volume entre vos mains. La vtre est bien petite; en la
     serrant hier au soir, et voyant combien elle tenait peu de place,
     j'avais le coeur mal assur.

     J'prouve un mlange de joie et de tristesse que je ne puis vous
     dire. Pendant trois ou quatre mois, je me suis dplu  Rome;
     maintenant, j'ai repris  ces nobles ruines,  cette solitude si
     profonde, si paisible et pourtant si pleine d'intrt et de
     souvenir. Peut-tre aussi le succs inespr que j'ai obtenu ici
     m'a attach; je suis arriv au milieu de toutes les prventions
     suscites contre moi, et j'ai tout vaincu: on parat me regretter
     vivement.

     Que vais-je retrouver en France? Du bruit au lieu de silence, de
     l'agitation au lieu de repos, de la draison, des ambitions, des
     combats de place et de vanit. Le systme politique que j'ai adopt
     est tel que personne n'en voudrait peut-tre, et que d'ailleurs on
     ne me mettrait pas  mme de l'excuter. Je me chargerais encore de
     donner une grande gloire  la France, comme j'ai contribu  lui
     faire obtenir une grande libert; mais me ferait-on table rase? me
     dirait-on: Soyez le matre, disposez de tout au pril de votre
     tte? Non; on est si loin de vouloir me dire une pareille chose,
     que l'on prendrait tout le monde avant moi, que l'on ne
     m'admettrait qu'aprs avoir essuy les refus de toutes les
     mdiocrits de la France, et qu'on croirait me faire une grande
     grce, en me relguant dans un coin obscur d'un ministre obscur.

     Chre amie, je vais vous chercher, je vais vous ramener avec moi 
     Rome; ambassadeur ou non, c'est l que je veux mourir auprs de
     vous. J'aurai du moins un grand tombeau en change d'une petite
     vie. Je vais pourtant vous voir. Quel bonheur!

LE MME.

     Lyon, dimanche 3 heures 1/2, 24 mai 1829.

     Lisez bien cette date. Elle est de la ville o vous tes ne! Vous
     voyez bien qu'on se retrouve, et que j'ai toujours raison. C'est
     Hyacinthe que j'envoie en avant, qui vous remettra ce billet.
     Maintenant, est-ce moi qui vous emmnerai  Rome, ou vous qui me
     garderez  Paris? Nous verrons cela. Aujourd'hui, je ne puis vous
     parler que du bonheur de vous revoir jeudi.

     Au surplus, si l'on m'attend avec impatience, j'ai bien peur de
     tromper tout le monde, car je ne suis content de personne. J'ai de
     dures vrits  dire; je les dirai d'autant plus aisment, que je
     ne demande et ne veux rien. Ma position est bonne. J'ai rendu un
     grand service; j'ai fait, dans un lieu o l'on croyait au repos
     absolu, une campagne difficile et glorieuse. On voulait m'oublier,
     et cela n'a pas t possible. Mon cong,--qui me laisse dans une
     indpendance absolue, et qui m'a t accord avant que M. Portalis
     ft ministre,--me donne tout le temps de me prononcer  loisir et
     de prendre tel parti que je voudrai.

     Enfin,  jeudi. Le coeur me bat  la pense de vous retrouver dans
     votre petite chambre. J'ai une lettre de la reine de Hollande pour
     vous.  jeudi: je n'ose croire  ce mot. Il n'y a que huit jours
     que je voyais encore les montagnes de la Sabine, et je vois celles
     du Bourbonnais! Du Tibre au Rhne, au Rhne dont vos premiers
     regards ont embelli les ondes!  jeudi!




LIVRE VIII


M. de Chateaubriand arriva  Paris le 27 mai 1829; sa joie fut vive en
se retrouvant  l'Abbaye-au-Bois. Il dveloppait  Mme Rcamier avec
tout l'clat, toute la sduction de sa belle imagination, un plan de vie
que rempliraient la religion, l'amiti, les arts; il transportait 
Rome, il tablissait au Capitole, dans une habitation qui l'avait charm
(le palais Caffarelli), Mme Rcamier, M. Ballanche, M. Ampre, toute
l'Abbaye-au-Bois.

M. Lenormant voyageait en Grce, et sa jeune femme attendait  Toulon un
btiment qui la transportt auprs de lui: raison de plus pour aller
passer le temps de leur absence dans la ville des grands souvenirs et
des beaux horizons; on serait sur leur route au retour. Quel admirable
cadre  donner aux dernires scnes de sa vie que le sjour de la ville
ternelle!

Mme Rcamier coutait ces projets sans y croire, mais ce rve plaisait 
sa pense, et le bon Ballanche s'y laissait bercer comme elle.

C'est sous l'empire de ces impressions que Mme Rcamier crivait  sa
nice:

Mme RCAMIER  Mme LENORMANT.

     1er juin 1829.

     Tu sais tous les dtails de l'Abbaye, chre petite; M. Ballanche,
     Paul, M. Rcamier, ont d t'crire de longues lettres. M. de
     Chateaubriand est arriv depuis jeudi; j'ai t heureuse de le
     retrouver, plus heureuse encore que je ne le croyais; il ne me
     manque pour jouir de ce bonheur que de te savoir satisfaite; ton
     isolement pse sur mon coeur. Je ne puis te donner de conseils dans
     l'incertitude o je suis moi-mme. Si M. de Chateaubriand retourne
      Rome, il est probable que j'y passerai l'hiver. Ma sant me
     forcera peut-tre aussi d'aller cet t  Dieppe, pour les bains de
     mer. Mais, d'ici l, je serai fixe sur ton sort.

     J'attends ce matin M. de Chateaubriand, qui a une audience du roi
     et qui doit venir me donner tous les dtails de cet entretien. Je
     vois assez de monde, M. Villemain que je trouve bien aimable, M. de
     Sainte-Aulaire, etc.; mais c'est l'arrive de M. de Chateaubriand
     qui ranime ma vie, qui me semblait prte  s'teindre. Mes
     impressions encore si jeunes me font mieux comprendre les tiennes;
     c'est une manire de plus d'tre en sympathie avec toi, et c'est 
     moi que tu dois toutes les confidences de ton pauvre coeur.

Le roi reut M. de Chateaubriand  merveille, mais il lui demanda s'il
comptait retourner bientt  Rome. L'_intrim_ du ministre des affaires
trangres durait toujours; il tait vident que le roi ne disposerait
de ce portefeuille qu'en remaniant le cabinet tout entier; mais il tait
tout aussi vident que M. de Chateaubriand ne serait pas appel 
concourir  la formation d'un nouveau ministre.

En attendant qu'il retournt dans sa chre Rome, il rsolut d'aller
prendre les eaux des Pyrnes.

Avant son dpart, Mme Rcamier, qui savait avec quel regret il avait
renonc  faire jouer sa tragdie de _Mose_, arrangea, pour l'en
ddommager, une lecture de cette pice,  laquelle on se plut  donner
quelque solennit. La socit la plus brillante fut convoque, et se
rendit avec empressement  une invitation qui faisait bien des envieux.
Lafond, de la Comdie-Franaise, devait lire, et reut, deux jours 
l'avance, le manuscrit qu'on le pria d'tudier. Ce public d'lite tant
runi, la lecture commena, et Lafond, malgr les dfauts de son accent
gascon, se tira convenablement du premier acte: on pouvait donc esprer
que tout irait bien jusqu'au bout, la pice renfermant de grandes
beauts, et la versification tant pleine de vrai talent et de posie.
Mais Lafond n'avait tudi, n'avait regard que ce premier acte; ds le
second, il nonne, hsite, se trouble, dit que le manuscrit est mauvais.
Impatience de l'auditoire, supplice parfaitement dissimul de M. de
Chateaubriand, dsespoir de Mme Rcamier. M. de Chateaubriand, avec
beaucoup de got, de savoir-vivre et de sang-froid, excuse Lafond, ne
laisse pas percer la moindre nuance d'humeur, et, accusant seulement
l'incorrection du manuscrit, le prend et lit lui-mme les deux derniers
actes.

M. Ballanche faisait le rcit de cette aventure  Mme Lenormant, retenue
 Toulon par l'annonce de la prochaine arrive en France de son mari,
qu'elle avait d rejoindre en Grce.

M. BALLANCHE  Mme LENORMANT.

     28 juin 1829.

     [...] Hier, il y a eu l'assemble la plus brillante 
     l'Abbaye-au-Bois. C'tait pour la lecture de _Mose_. Lafond lisait
     fort mal, parce que le manuscrit tait mauvais; mais M. de
     Chateaubriand s'est mis  lire lui-mme: ainsi l'intrt a bien
     compens ce qui pouvait manquer  la lecture. Toutefois, madame
     votre tante tait sur les pines; mais soyez certaine que tout a
     t trs-bien, que l'impression a t ce qu'elle devait tout
     naturellement tre, c'est--dire une impression de complte
     admiration. Parmi les auditeurs, je me bornerai  vous citer MMmes
     Appony, de Fontanes et Gay; MM. Cousin, Villemain, Lebrun,
     Lamartine, Latouche, Dubois, Saint-Marc-Girardin, Valery, Mrime,
     Grard, les ducs de Doudeauville, de Broglie, MM. de
     Sainte-Aulaire, de Barante, David; Mme de Boigne, Mme de Gramont,
     le baron Pasquier, Mme et Mlles de Barante et Mlle de
     Sainte-Aulaire, Dugas-Montbel, etc. J'aurais aussitt fait de vous
     donner la liste complte, car elle tait fort belle. M. de
     Chateaubriand a t d'une grande perfection. Il n'a point eu de
     mauvaise humeur de ce que ses beaux vers taient quelquefois
     estropis, et il a mis beaucoup de complaisance  en lire quelques
     morceaux et un acte tout entier. Il a reu, comme vous pensez,
     beaucoup de compliments mrits sous tous les rapports...

La saison des eaux tant arrive, Mme Rcamier partit avec M. Ballanche
pour Dieppe, et M. de Chateaubriand pour Cauterets.

Elle crivait de Dieppe  sa nice:

Mme RCAMIER  Mme LENORMANT.

     Dieppe, 10 aot 1829.

     Tu es encore seule, ma pauvre enfant, mais c'est pour bien peu de
     temps. J'ai crit  ton mari, en lui envoyant une lettre que
     j'avais reue de M. de La Rochefoucauld; il en sera srement
     content, et nous touchons  une dcision quelconque. On parle d'un
     nouveau ministre, il serait compltement _ultra_: dans cette
     supposition, M. de Chateaubriand donnerait, je pense, sa dmission,
     et il serait possible que cette circonstance ft chouer aussi la
     demande de M. Lenormant; voil ce que nous avons  craindre, et
     cette mauvaise chance nous runirait tous  Paris. Si je n'y voyais
     pas des dangers pour la France, ou du moins une direction
     inquitante, j'aurais bien de la peine  ne pas m'en rjouir;
     enfin, encore quelques jours, et nous saurons notre sort.

     Je suis ici au milieu des ftes, des princesses, des
     illuminations, des spectacles; deux des fentres de ma chambre sont
     en face de la salle de bal et les deux autres vis--vis du thtre.
     Au milieu de tant de fracas, je suis dans une parfaite solitude; je
     vais m'asseoir et rver au bord de la mer, je repasse toutes les
     circonstances tristes et heureuses de ma vie: j'espre que tu seras
     plus heureuse que moi!

     Je suis profondment touche de la tendresse que tu m'as garde,
     quand il serait si naturel que tu fusses absorbe par un autre
     sentiment. Ton image vient se mler  toutes mes rveries; c'est
     par toi que j'ai un avenir. Si tu fais ce voyage[80], nous nous
     rsignerons par l'ide de l'influence qu'il peut avoir sur toute la
     carrire de M. Lenormant. Si nous ne russissons pas, la
     rsignation me semble encore plus facile, et nous nous retrouverons
     tous dans quelques semaines.

     J'ai rencontr ici Lonie de B.: elle croyait que tu avais pous
     un vieux savant, un pdant; tu juges si j'ai eu plaisir  lui dire
     que ce vieux savant avait vingt-cinq ans et la conversation la plus
     spirituelle. Je crois cette pauvre Lonie fort ennuye de rester
     fille. Sa mre est trs-aimable pour moi. Je vois aussi Mme
     Anisson[81], qui me fait beaucoup de coquetteries et qui me plat
     pour elle-mme, et surtout  cause de son frre; mais je passe
     presque tout mon temps  lire et  causer avec M. Ballanche, qui
     s'arrange parfaitement de notre solitude. Il s'est log dans une
     espce de tour o il a la vue de la mer, il travaille  sa
     _Palingnsie_ et me parat le plus content du monde.

     Le pauvre Ampre est parti pour Lyon; son pre donne de vives
     inquitudes; on lui ordonne l'air natal. Le fils doit revenir  la
     fin du mois. Il est bien touchant dans ses soins pour son pre; il
     m'a accompagne, quand je suis partie pour Dieppe, jusqu' la
     premire couche. Comme je voyageais seule et  petites journes,
     nous sommes arrivs de trs-bonne heure, nous nous sommes promens,
     nous avons soup, nous avons lu, puis il m'a quitte pour rejoindre
     son pre. Il a voyag la nuit, dans une mauvaise voiture, mais il
     tait ravi de notre petit voyage, qui lui a fait une distraction au
     milieu de tous ses ennuis.

     Voil bien des dtails, mais je pense que tu es dsoeuvre; si M.
     Lenormant tait prs de toi, je ne t'crirais pas si longuement. Je
     compte sur ton talent pour dchiffrer mon griffonnage. Je
     t'embrasse et je t'aime.

Quand Mme Rcamier crivait cette lettre, on ignorait encore  Dieppe la
formation du ministre Polignac qu'une ordonnance royale avait institu
la veille, mais l'opinion s'alarmait vivement de la possibilit de cette
combinaison. M. de Chateaubriand apprit aux Pyrnes la formation du
nouveau cabinet, et en comprit  l'instant toutes les consquences.
Revenu  Paris, il eut le dsir de voir le roi et de lui parler des
dangers que pouvait faire courir  la France et  lui-mme
l'impopularit de ses nouveaux ministres. Il ne fut point admis, et
donna sa dmission, comme Mme Rcamier l'avait prvu.

En prsence de la nouvelle administration dont il ne devait attendre
aucune faveur, M. Lenormant, venu  Paris pour solliciter une
prolongation de sjour en Grce, renona mme  la demander, et Mme
Rcamier vit de nouveau tous les siens groups autour d'elle: c'est
ainsi que se passa l'hiver.

M. Rcamier, malgr la force de sa constitution, commenait  sentir
l'atteinte des annes; depuis la mort de son beau-pre, il tait venu
demeurer chez Mme Lenormant, sa nice, et chaque jour toute la famille,
y compris le jeune mnage et M. Ballanche, se runissait  dner 
l'Abbaye-au-Bois. Fidle jusqu'au bout  la bienveillance parfaite de
son caractre,  la bont de son coeur, aux habitudes mondaines de sa
vie,  l'insouciance de son humeur, malgr les quatre-vingts ans qu'il
allait accomplir, M. Rcamier continuait de passer toutes ses soires
dehors. Ses matines s'coulaient  la Chausse-d'Antin, dans l'ancien
quartier de ses affaires, o il avait conserv une espce de petit salon
qui lui servait  recevoir la visite d'anciens et de nouveaux amis,
d'anciens et de nouveaux clients que, malgr ses revers, il trouvait
encore moyen d'obliger et de servir.

Il fut saisi, dans le courant d'avril, d'une de ces fluxions de poitrine
auxquelles il tait sujet. Au milieu de la suffocation qu'il prouvait,
M. Rcamier tmoigna le dsir d'tre transport  l'Abbaye-au-Bois, se
flattant d'y respirer plus librement; on cda  ce voeu, et on l'tablit
dans le salon mme du grand appartement que sa femme habitait. C'est l
qu'entour de tous les siens, et gardant sa srnit jusqu'au dernier
moment, il succomba, malgr les secours les plus clairs que lui
prodigua son cousin et bien tendre ami, le docteur Rcamier, le 19 avril
1830.

Il tait difficile de rencontrer moins de rapports de got, d'humeur,
d'esprit et de caractre que n'en avaient entre eux M. et Mme Rcamier;
une seule qualit leur tait commune, c'tait la bont; et nanmoins,
dans le lien singulier qui les unit trente-sept ans, la bonne harmonie
ne cessa jamais de rgner. En le perdant, Mme Rcamier crut perdre une
seconde fois son pre. Dans cette douloureuse circonstance, elle reut
de Mme de Chateaubriand le billet suivant:

LA VICOMTESSE DE CHATEAUBRIAND  Mme RCAMIER.

     22 avril 1830.

     Que je suis triste de vous savoir malheureuse! Dites, je vous en
     supplie,  M. de Chateaubriand quand vous voudrez me recevoir, je
     serai toute  vous. C'est au moment de la peine que je voudrais ne
     pas quitter mes amis, et j'espre que vous ne doutez pas de mes
     tendres sentiments; c'est bien aujourd'hui que j'en prouve toute
     la sincrit.

 plus forte raison, un des plus anciens amis de sa jeunesse ne
pouvait-il rester tranger  ce chagrin; Adrien de Montmorency lui
crivait:

LE DUC DE LAVAL MONTMORENCY  Mme RCAMIER.

     Londres, 8 avril 1830.

     Quel que soit le silence qui rgne entre nous depuis quelques
     mois, ma vieille amiti ne saurait le supporter dans un moment o
     vous venez d'prouver un coup trs-sensible.

     La perte que vous avez faite, tous les souvenirs qu'elle soulve
     dans ma pense, m'engagent  vous entretenir de mes imprissables
     sentiments. Il y a en vous quelque chose d'lev, de dlicat, de
     gnreux, qui aura vivement agit votre coeur dans ces dernires
     circonstances.

     J'espre aller avant un mois  Paris, si les affaires me le
     permettent, ce qui est une incertitude jusqu'aux derniers instants.
     Nous nous reverrons, chre amie, nous rafrachirons, nous
     ranimerons cette amiti, cette intimit de tant d'annes. Il n'y a
     de doux, de consolant, et je dirais mme d'honorable, que la suite
     et la persvrance des sentiments. On m'arracherait plutt le coeur
     que le souvenir de vous avoir tant et si longtemps aime. J'ai pu,
     je pourrais encore me plaindre, par la raison que j'attache une
     importance extrme  toutes les impressions que je reois par vous.

     J'ai eu de vos nouvelles par ma tante et par notre commune amie,
     Mme de Boigne.

     Je n'ai sur tous vos amis, sur ce qui vous apprcie, vous admire
     et vous entoure, qu'un seul avantage, c'est celui de vous avoir
     aime avant qu'ils vous connussent.

     Un petit mot de rponse bien aimable, dlicat, mais aussi bien
     rserv, comme vous crivez; et ne doutez jamais de mon inaltrable
     intrt.

La colonie de l'Abbaye-au-Bois s'tait transporte de nouveau  Dieppe,
dont les bains taient ordonns  Mme Rcamier; celle-ci y retrouva un
homme bien jeune encore avec lequel on l'avait depuis peu mise en
relation, et dont les brillantes facults faisaient dj pressentir la
prochaine renomme. L'abb Lacordaire n'avait point encore rvl le don
de sublime loquence que le Ciel a mis dans son me; mais ardent, plein
de foi, joignant la plus noble figure aux plus rares qualits de
l'esprit, il tait impossible d'tre plus aimable que ne l'tait alors
celui auquel une clbrit clatante devait s'attacher sous la robe de
dominicain. Sa conversation parfaitement libre, souvent paradoxale,
toujours brillante, tait remarquable par la grce et la gaiet. Il
tait extrmement apprci par Mme Rcamier et par tout son entourage.

M. de Chateaubriand vint  son tour rejoindre son amie au bord de la
mer. Il y tait arriv depuis quelques heures seulement, lorsque la
nouvelle des funestes ordonnances, rendues le jour mme o il avait
quitt Paris, lui fut annonce par M. de Boissy. Il revint immdiatement
 Paris, et peu d'heures aprs, Mme Rcamier, inquite des amis dont
elle tait spare, de sa nice accouche depuis quelques semaines et
demeure dans la capitale, convaincue, comme M. de Chateaubriand, qu'un
mouvement terrible, une rvolution peut-tre, allait clater dans Paris,
en reprit sans hsiter le chemin.

Elle y rentra le 30, et fut oblige de laisser sa voiture  La
Chapelle-Saint-Denis et de traverser  pied, avec sa femme de chambre et
M. Ampre, toute la distance qui spare La Chapelle-Saint-Denis de
l'Abbaye-au-Bois. Les barricades debout  tous les coins de rue
rendaient ce trajet encore plus fatigant.

Avant de savoir qu'elle avait quitt Dieppe, M. de Chateaubriand lui
avait crit dans cette ville une lettre qui, par suite de l'interruption
des courriers, ne parvint que bien des jours aprs  sa destination. M.
de Chateaubriand l'ayant reproduite dans ses Mmoires, nous n'en
donnerons ici qu'un extrait.

M. DE CHATEAUBRIAND  Mme RCAMIER.

     Jeudi matin, 29 juillet 1830.

     Je vous cris sans savoir si ma lettre vous arrivera, car les
     courriers ne partent plus. Je suis entr dans Paris au milieu de la
     canonnade, de la fusillade et du tocsin. Ce matin le tocsin sonne
     encore, mais je n'entends plus les coups de fusil: il parat qu'on
     s'organise et que la rsistance continuera tant que les ordonnances
     ne seront pas rappeles. Voil le rsultat immdiat--sans parler du
     rsultat dfinitif--du parjure dont les ministres ont donn le
     tort, au moins apparent,  la couronne.

     La garde nationale, l'cole Polytechnique, tout s'en est ml.
     Vous jugez dans quel tat j'ai trouv Mme de Chateaubriand. Les
     personnes qui, comme elle, ont vu le 10 aot et le 2 septembre,
     sont restes sous l'impression de la terreur. Un rgiment, le 5e de
     ligne, a dj pass du cot de la Charte. Certainement M. de
     Polignac est bien coupable: son incapacit est une mauvaise excuse;
     l'ambition dont on n'a pas les talents est un crime. On dit la cour
      Saint-Cloud et prte  partir.

     Je ne vous parle pas de moi; ma position est pnible, mais claire.
     Je ne trahirai pas plus le roi que la Charte, pas plus le pouvoir
     lgitime que la libert. Je n'ai donc rien  dire ni  faire,
     attendre et pleurer sur mon pays.

     Midi.

     Le feu recommence: il parat qu'on attaque le Louvre, o les
     troupes du roi se sont retranches. Le faubourg que j'habite[82]
     commence  s'insurger. On parle d'un gouvernement provisoire dont
     les chefs seraient le gnral Grard, le duc de Choiseul et M. de
     Lafayette.

     Il est probable que cette lettre ne partira pas, Paris tant
     dclar en tat de sige. C'est le marchal Marmont qui commande
     pour le roi. On le dit tu, mais je ne le crois pas. Tchez de ne
     pas trop vous inquiter. Dieu vous protge! nous nous retrouverons!

     Vendredi.

     Cette lettre tait crite d'hier; elle n'a pu partir... Tout est
     fini: la victoire populaire est complte; le roi cde sur tous les
     points: mais j'ai peur qu'on n'aille maintenant bien au del des
     concessions de la couronne. J'ai crit ce matin  Sa Majest. Au
     surplus, j'ai pour mon avenir un plan complet de sacrifices qui me
     plat; nous en causerons quand vous serez arrive. Je vais moi-mme
     mettre cette lettre  la poste et parcourir Paris.

Averti de l'arrive de Mme Rcamier  l'Abbaye-au-Bois et des fatigues
inoues de son voyage, M. de Chateaubriand lui crivait:

LE MME.

     31 juillet 1830.

     Je venais d'crire  votre nice que vous arriveriez _au moment le
     plus inattendu_: vous voyez comme je vous connais. J'ai t _tran
     hier en triomphe par les rues_; je n'ose plus sortir aujourd'hui.
     Venez donc quand vous aurez dormi. Malheureusement on ne peut aller
     qu' pied. J'ai les choses les plus importantes  vous dire.
     J'espre que je vais jouer un rle digne de vous et de moi, mais
     qui me fera peut-tre massacrer. Vous sentez ce que j'ai  souffrir
     des terreurs de Mme de Chateaubriand. Dormez, et ne venez que quand
     vous serez bien repose.

Nous n'avons nullement la prtention de faire le rcit de la rvolution
de Juillet. En recueillant ces souvenirs, nous ne nous sommes jamais
occup des vnements politiques que dans la mesure de l'influence
qu'ils ont exerce sur la vie de Mme Rcamier et sur celle de ses amis.

Domine par ses affections et mprisant l'intrigue, dpourvue
d'ambition, mais anime du plus sincre amour de son pays, Mme Rcamier
avait un vif sentiment de la libert. Son caractre, dont la douceur et
la bont formaient la base, ne savait pactiser avec aucune injustice. On
l'a vue repousser les faveurs qui lui furent offertes par le premier
empire, et bannie par ce rgime dont la perscution s'tendait  tous
ses amis. Le gouvernement avec lequel elle se sentit le plus en
sympathie, parce qu'il garantissait  la fois la libert du peuple, la
dignit du pouvoir et l'ordre de la socit, fut celui de la
Restauration; cette poque fut celle o Mme Rcamier vit arriver
d'intimes amis au pouvoir. prouve par des revers de fortune auxquels
son opposition au rgime imprial n'avait pas t tout  fait trangre,
elle ne profita jamais, ni pour elle-mme, ni pour les siens, du crdit
de ces mmes amis, ni du souvenir de l'exil qu'elle avait subi.

On ne saurait porter plus haut qu'elle ne le fit l'indpendance et la
fiert; la libert dont elle fut toujours jalouse, celle dont elle fit
constamment usage, c'tait le droit de rester fidle  tous les vaincus,
de reconnatre et de respecter la sincrit et la bonne foi dans les
opinions les plus opposes  la sienne. Avec des principes arrts, elle
sut tre indulgente pour les personnes.

La chute de la branche ane des Bourbons condamnait  la vie prive M.
de Chateaubriand et la plupart des amis de Mme Rcamier; elle renversait
l'difice auquel ils avaient coopr avec patriotisme et dvouement: on
ne serait donc pas sincre, si l'on ne disait que la rvolution de
Juillet parut,  Mme Rcamier et  ceux qui formaient le cercle d'lite
qu'on dsignait par le nom l'_Abbaye-au-Bois_, un vnement douloureux
et fatal: mais on esprait encore qu'il en sortirait du bonheur et du
repos pour la France.

Le bon Ballanche, si ardent dans ses rves de perfectionnement moral, si
sincre dans sa passion de voir s'oprer l'alliance de l'ancien rgime
et du monde nouveau, ne pouvait sans chagrin en perdre l'esprance,
aprs y avoir travaill dans ses divers crits politiques.

Il s'exprimait ainsi dans une lettre de cette poque:

Quant  moi, ma thse est bien faite, j'ai renonc  une de mes ides,
celle qui a rempli ma vie. J'ai cru  la possibilit du progrs par la
voie d'_volution_, mais je vois bien  prsent qu'il n'en est point
ainsi dans les choses humaines, et qu'elles procdent par voie de
_rvolution_. Ainsi les cataclysmes ne peuvent s'viter dans le monde
social, pas plus que dans le monde physique.

La partie plus jeune de la socit de l'Abbaye-au-Bois ne jugeait point
la rvolution au mme point de vue. M. Ampre, ami de Carrel, li avec
MM. Thiers et Mignet, avait adopt sans restriction les tendances
rputes alors les plus librales; M. Lenormant, qui avait travaill au
_Globe_, mais dont les opinions taient plus exactement reprsentes par
la _Revue franaise_, recueil qui ne fit jamais d'opposition
systmatique aux Bourbons, tait d'ailleurs uni par une vive admiration
et une affection vraie  M. Guizot. Son respect tait grand pour le
vieux roi et sa famille; mais il accueillait, avec tout l'entrain de la
jeunesse, la perspective d'un ordre de choses o la part serait plus
largement faite  libert.

Mme Rcamier, avec son impartialit ordinaire, restait l'arbitre et le
lien entre ces opinions opposes.

On sait quel fut le noble langage de M. de Chateaubriand  la Chambre
des Pairs; et maintenant que nous sommes hors du mouvement, des
illusions, des violences et des ambitions des partis, il faut
reconnatre que lui seul avait raison. Il protesta en termes admirables
pour les droits mconnus d'un enfant, et aprs s'tre dpouill de tous
les titres, honneurs et pensions qu'il ne pouvait tenir que de la
monarchie lgitime, il publia sa brochure: _De la Restauration et de la
Monarchie lective_; puis il partit pour la Suisse avec Mme de
Chateaubriand.

Le duc de Laval se trouvait  Paris au moment des trois journes; plac
dans une position moins clatante aux yeux du public que l'illustre
crivain dont il partageait les convictions, il fit son renoncement avec
plus de modestie, et ne le fit pas moins complet: lui aussi il abandonna
promptement Paris pour s'en aller aux Eaux d'Aix. De cette ville, il
crivait  Mme Rcamier:

LE DUC DE LAVAL MONTMORENCY  Mme RCAMIER.

     Aix en Savoie, 5 septembre 1830.

     Me voici dans ce lieu que nous avons habit ensemble il y a
     vingt-un ans passs. Quels souvenirs et quel avenir! Quelle
     confusion d'ides et de sentiments! Il faut refouler dans son coeur
     tout ce que le pass, et le prsent, et cet avenir redoutable,
     m'inspirent.

     Avec de la gnrosit dans l'me, et peut-tre de la justice, vous
     m'cririez quelquefois, vous sauriez vaincre cette rpugnance 
     ouvrir votre pense par lettres. Cette pense, partout o elle se
     porte, est toujours si juste, si bien applique aux circonstances
     que vous traitez, aux personnes  qui vous vous adressez, que ce
     serait merveille que de recevoir de cette main une lettre tous les
     quinze jours. Le joug ne serait pas lourd, que de faire cet effort
     deux fois par mois. Pourquoi ne le feriez-vous pas?

     M. de Lamartine tait parti d'ici trois jours avant mon arrive;
     c'est dommage. Nous nous connaissions par lettres; il avait dsir
     servir avec moi, sous moi, celui[83] qui n'est plus  servir, mais
     qui sera toujours  respecter; il avait parl d'une certaine
     lettre[84] qu'il a lue ici avec une bienveillance, une exaltation
     de pote; il comptait en imiter la conduite et l'esprit. Il est
     all en Bourgogne o les sductions viendront le chercher. Je ne
     connais pas la force de son bouclier.

     M. Frayssinous, l'homme de sa robe le plus modr, le plus
     consciencieux, le plus apprciateur des temps et des ncessits,
     est ici. Nous sympathisons beaucoup. Ce n'est pas non plus de
     l'opposition, c'est le respect de soi-mme, c'est la
     reconnaissance, et avant tout l'effroi de l'ingratitude, qui ont
     port ses pas jusqu'ici.

     Adieu! Soyez heureuse, si vous le pouvez. Rpondez-moi  Genve,
     o je serai de retour dans une douzaine de jours. Mes bons
     souvenirs  M. Ballanche et  ce qui est bienveillant pour moi
     autour de vous.

Les lettres que M. de Chateaubriand, pendant son sjour en Suisse,
crivit  Mme Rcamier, ont t imprimes dans le 10e vol. des _Mmoires
d'Outre-Tombe_. Je n'avais pas copie de ces lettres, dit l'illustre
crivain: Mme Rcamier a eu la bont de me les prter. Nous les avons
collationnes sur les originaux, et, cette fois, nous les trouvons
reproduites avec une fidlit scrupuleuse. Il n'y a donc pas lieu, comme
pour les lettres de Rome,  une comparaison intressante entre le
premier jet et l'arrangement postrieur. C'est ce qui nous dcide  les
omettre ici, malgr l'intrt qu'elles prsentent. D'autres lettres de
la mme poque, et notamment celles de M. de Chateaubriand  M.
Ballanche, pourront, jusqu' un certain point, en tenir lieu.

M. BERTIN L'AN  Mme RCAMIER.

     Aux Roches, 19 juin 1831.

     Madame,

     J'ai reu hier votre lettre de samedi matin: mon fils viendra
     passer aujourd'hui quelques heures aux Roches, je lui remettrai
     l'article de Nodier, avec _injonction_ de le donner  l'impression
     demain lundi; il paratra mardi matin. Si j'avais t  Paris, vous
     l'auriez lu ce matin.

     Soyez bien convaincue, Madame, que je ne perdrai jamais un instant
     pour faire ce que vous dsirez.

     Je n'ai encore reu qu'une lettre de Genve[85]; elle est, comme
     celles que vous avez reues, fort triste, mais pas plus que les
     affaires publiques, qui me paraissent tout  fait dsespres.

     Dieu veuille que juillet et le retour des immortelles journes
     n'amnent point l'effroyable dnoment que je redoute!

     J'irai mardi passer quelques heures  Paris. Je descendrai des
     Roches  l'Abbaye-au-Bois. Je reois, Madame, avec bonheur, avec
     fiert, l'expression du sentiment que voulez bien me tmoigner.
     J'en suis digne, s'il ne faut, pour le mriter, qu'un dvouement
     absolu.

     Je suis avec respect, Madame, votre trs-humble et trs-obissant
     serviteur.

     BERTIN.

M. DE CHATEAUBRIAND  M. BALLANCHE.

     Genve, 12 juillet 1831.

     L'ennui, mon cher et ancien ami, produit une fivre intermittente;
     tantt il engourdit mes doigts et mes ides, et tantt il me fait
     crire, crire comme l'abb Trublet. C'est ainsi que j'accable Mme
     Rcamier de lettres et que je laisse la vtre sans rponse. Voil
     les lections, comme je l'avais toujours prvu et annonc,
     _ventrues_ et _reventrues_. La France est  prsent toute en
     bedaine, et la fire jeunesse est entre dans cette rotondit.
     Grand bien lui fasse! Notre pauvre nation, mon cher ami, est et
     sera toujours au pouvoir: quiconque rgnera l'aura; hier Charles X,
     aujourd'hui Philippe, demain Pierre, et toujours bien, _sempre
     bene_, et des serments tant qu'on voudra, et des commmorations 
     toujours pour toutes les glorieuses journes de tous les rgimes,
     depuis les _sans-culottides_ jusqu'aux 27, 28 et 29 juillet. Une
     chose seulement m'tonne, c'est le manque d'honneur du moment. Je
     n'aurais jamais imagin que la jeune France pt vouloir la paix 
     tout prix et qu'elle ne jett pas par la fentre les ministres qui
     lui mettent un commissaire anglais  Bruxelles et un caporal
     autrichien  Bologne. Mais il parat que tous ces braves
     contempteurs des perruques, ces futurs grands hommes, n'avaient que
     de l'encre au lieu de sang sous les ongles. Laissons tout cela.

     L'amiti a ses cajoleries comme un sentiment plus tendre, et plus
     elle est vieille, plus elle est flatteuse; prcisment tout
     l'oppos de l'autre sentiment. Vous me dites des choses charmantes
     sur ma _gloire_. Vous savez que je voudrais bien y croire, mais
     qu'au fond je n'y crois pas, et c'est l mon mal: car, si une fois
     il pouvait m'entrer dans l'esprit que je suis un chef-d'oeuvre de
     nature, je passerais mes vieux jours en contemplation de moi-mme.
     Comme les ours qui vivent de leur graisse pendant l'hiver en se
     lchant les pattes, je vivrais de mon admiration pour moi pendant
     l'hiver de ma vie: je me lcherais et j'aurais la plus belle toison
     du monde. Malheureusement je ne suis qu'un pauvre ours maigre, et
     je n'ai pas de quoi faire un petit repas dans toute ma peau.

     Je vous dirai,  mon tour de compliment, que votre livre m'est
     enfin parvenu, aprs avoir fait le voyage complet des petits
     cantons, dans la poche de votre courrier. J'aime prodigieusement
     vos sicles couls dans le temps qu'avait mis _la sonnerie de
     l'horloge  sonner l'air de l'Ave Maria_. Toute votre exposition
     est magnifique, jamais vous n'avez dvoil votre systme avec plus
     de clart et de grandeur.  mon sens votre _Vision d'Hbal_ est ce
     que vous avez produit de plus lev et de plus profond. Vous m'avez
     fait rellement comprendre que tout est contemporain pour celui qui
     comprend la notion de l'ternit; vous m'avez expliqu Dieu avant
     la cration de l'homme, la cration intellectuelle de celui-ci,
     puis son union  la matire par sa chute, quand il crut se faire un
     destin de sa volont.

     Mon vieil ami, je vous envie; vous pouvez trs-bien vous passer de
     ce monde dont je ne sais que faire. Contemporain du pass et de
     l'avenir, vous vous riez du prsent qui m'assomme, moi chtif, moi
     qui rampe sous mes ides et sous mes annes. Patience! je serai
     bientt dlivr des dernires; les premires me suivront-elles dans
     la tombe? Sans mentir, je serais fch de ne plus garder une ide
     de vous. Mille amitis.

     CHATEAUBRIAND.

LE MME AU MME.

     31 juillet 1831.

     Votre lettre, mon cher et vieil ami, est venue  la fois me tirer
     de mon inquitude et m'y replonger. Je ne cessais d'crire lettre
     sur lettre  l'Abbaye-au-Bois, pour demander compte du silence.
     Cette fois, je n'cris pas directement  notre excellente amie;
     mais dites-lui, de ma part, que je compte aller la rejoindre 
     Paris du 15 au 20 de ce mois, pour m'entendre avec elle et vendre
     ma maison. Sa maladie me fera hter mon voyage; je partirai d'ici
     aussitt que me le permettra la sant de Mme de Chateaubriand, qui
     souffre aussi beaucoup en ce moment. J'aurai soin de vous en mander
     le jour et l'heure. Voil bien des preuves! Mais, si nous pouvons
     jamais nous rejoindre, elles seront finies et nous ne nous
     quitterons plus.

     Je vous embrasse. Mme Lenormant a d tre bien tourmente. Au
     moins, si tous ces rhumatismes taient tombs sur moi!

     Ne manquez pas de m'crire.

LE MME AU MME.

     3 aot 1831.

     Dieu vous bnisse pour votre bonne nouvelle, mon cher ami. Notre
     amie voulait m'crire; je la supplie de n'en rien faire; je serai
     bientt  Paris. Mais vous, crivez-moi de temps  autre: je ne
     puis encore fixer le jour de mon dpart, Mme de Chateaubriand tant
     malade; je vous l'crirai. Me voil heureux, et bien plus heureux
     que si c'tait moi qui renaissais  la vie. Je vous embrasse
     tendrement et cordialement.

     CHATEAUBRIAND.

     Mme Salvage est arrive; je l'ai reue le mieux que j'ai pu.

M. de Chateaubriand revint  Paris le 11 octobre 1831, et publia  son
retour de Suisse sa brochure en rponse  la proposition Baude et
Briqueville, relative au bannissement de Charles X et de sa famille.

Le premier cabinet du roi Louis-Philippe n'avait pu que reflter
fidlement le ple-mle de la situation et le trouble des esprits. MM.
de Broglie, Guizot et Prier, y sigeaient  ct de MM. Dupont de
l'Eure et Laffitte; une semblable alliance ne devait pas durer
longtemps, et bientt une administration prise tout entire dans la
nuance du mouvement remplaa le ministre qui avait ds le premier jour
arbor le drapeau de la rsistance  l'esprit rvolutionnaire. M.
Guizot, pendant ce premier et rapide passage au ministre, avait appel
M. Lenormant  le seconder dans la direction des beaux-arts. Lorsque M.
Guizot et ses amis crurent devoir abandonner les affaires, M. Lenormant
rentra, pour n'en plus sortir, dans la carrire scientifique et
littraire que Mme Rcamier prfrait infiniment lui voir suivre. Il fut
nomm conservateur de la bibliothque de l'Arsenal.

Nous devons rendre ici tmoignage  la vrit: la tolrance dont M. de
Chateaubriand fit preuve envers ses jeunes amis fut sans rserve.
Jamais, malgr la divergence de leurs opinions et en prsence mme des
vnements qui excitrent le plus la dsapprobation et la violence de
son langage imprim, la bienveillance qu'il daignait montrer  M. et 
Mme Lenormant et  M. Ampre ne fut, je ne dirai pas moindre, mais
attidie.

En se reportant par la pense aux annes qui suivirent immdiatement la
rvolution de Juillet, on peut se rappeler quelle tait la vivacit des
opinions, combien la socit tait divise, quelles inimitis et quelle
aigreur y rgnaient. On comprendra sans peine tout ce que l'me
quitable et bienveillante de Mme Rcamier devait souffrir: malgr ses
efforts pour concilier, elle ne russissait qu'imparfaitement  modrer
dans son salon les vivacits de l'esprit de parti. Tandis que M. de
Chateaubriand et plusieurs autres de ses amis les plus intimes avaient
rompu avec le rgime issu de la rvolution, d'autres personnes, chres
aussi  Mme Rcamier, avaient embrass la cause du nouveau gouvernement.
De ce nombre tait la comtesse de Boigne, pour laquelle Mme Rcamier
avait une affection profonde, et dont l'amiti, mle aux souvenirs de
tant d'annes coules, de tant d'amis disparus, prenait chaque jour
plus de force dans le coeur de l'une et de l'autre.

Mme de Boigne tait intimement lie depuis l'enfance avec Mme la
duchesse d'Orlans, devenue la reine Marie-Amlie. Au moment de
l'migration, le marquis et la marquise d'Osmond avaient trouv  la
cour de Naples l'accueil le plus bienveillant, et la reine Caroline,
sduite par la grce et la beaut enfantine de Mlle d'Osmond, avait
assur  sa famille, prive de ses biens et force de vivre hors de
France, une pension destine  l'ducation de la jeune personne, pension
qui cessa lorsqu'elle atteignit ses dix-huit ans. Ce lien de
reconnaissance explique du reste une intimit qu'auraient suffi  faire
natre des rapports de gots, et que justifiaient les rares et hautes
vertus de la princesse, fille de la reine Caroline.

M. de Chateaubriand voyait aussi ses amis les Bertin et le _Journal des
Dbats_ soutenir le nouveau trne. On comprend, en effet, que de bons
esprits songeassent  dfendre la cause de la France, et, dans le
naufrage commun, se ralliassent pour sauver le pays de plus grands maux.
Casimir Prier s'tait noblement dvou  cette tche, et l'amiti
trs-vraie, l'estime profonde que Mme Rcamier et M. Ballanche avaient
voues  Augustin Prier, frre an de cet homme d'tat illustre, leur
faisaient suivre avec un intrt plus particulier les efforts courageux
de sa politique. Mais, comme l'a trs-bien dit un homme[86] d'un esprit
suprieur, ami comme nous de la Restauration, M. Prier mort, on put
apprcier ce que vaut un homme, mme dans une socit aussi profondment
dmocratique que la ntre. Ds que cette forte main cessa de peser sur
les ressorts de cette grande machine qu'on nomme l'administration, ils
se dtendirent d'eux-mmes. Tout s'en fut  la drive. Une insurrection
lgitimiste clata dans la Vende, une insurrection rpublicaine dans
les rues de Paris. La rvolte vaincue, le gouvernement crut se donner de
la force en mettant Paris en tat de sige, et MM. de Chateaubriand et
Berryer en prison. Le gouvernement ne pouvait mieux afficher sa
faiblesse.

L'arrestation de M. de Chateaubriand causa un grand trouble  Mme
Rcamier; en recevant cette nouvelle, elle courut chez sa femme et la
trouva dans un tat d'exaspration et d'inquitude inou. Elle portait 
M. de Chateaubriand une affection passionne et n'avait jamais su
dominer sa trs-vive imagination: elle ne doutait pas que _Philippe ne
voult faire empoisonner son mari_. Elle aurait dsir qu'il ne prt
d'aliments que ceux qu'elle lui aurait fait porter  la prfecture de
police, o il tait dtenu. Le calme de M. de Chateaubriand finit par
lui rendre sa raison, et la dtention, d'ailleurs fort adoucie par les
gards de la famille Gisquet, ne fut pas longue; mais un semblable
procd  l'gard d'hommes tels que MM. de Chateaubriand, de Fitz-James,
Hyde de Neuville et Berryer, tait une faute et une maladresse.

M. de Chateaubriand avait t arrt le 16 juin; le lendemain 17 le
_Journal des Dbats_ contenait l'article que voici:

     On annonce que MM. de Chateaubriand, Hyde de Neuville et de
     Fitz-James ont t arrts ce matin. Rien au monde ne saurait nous
     forcer  dissimuler notre surprise et notre douleur. L'amiti de M.
     de Chateaubriand a fait la gloire du _Journal des Dbats_. Cette
     amiti, nous la proclamerons aujourd'hui plus haut que jamais. La
     France tout entire, nous n'en doutons pas, se joindra  nous pour
     rclamer la libert de M. de Chateaubriand; la France, qui depuis
     longtemps a plac M. de Chateaubriand au nombre de ses crivains
     les plus illustres, la France, dont M. de Chateaubriand a dfendu
     les droits avec une ardeur de gnie et d'loquence qu'on ne
     surpassera jamais. Quelles que soient les opinions de M. de
     Chateaubriand sur la forme actuelle du gouvernement, son amour pour
     la gloire et la libert n'en est ni moins vif ni moins pur. M. de
     Chateaubriand est assez fort de son gnie et de son loquence; il
     crit, il ne s'abaisse pas  conspirer.

     Sans doute le gouvernement n'a pu se rsoudre  ordonner
     l'arrestation de M. de Chateaubriand que sur des dpositions
     judiciaires aussi graves qu'infidles: mais nous sommes convaincus
     que, ds les premiers claircissements, il sera rendu  la libert.
     Chaque jour de plus qu'il passerait en prison serait un nouveau
     jour de deuil pour nous, pour tous les bons citoyens, pour
     quiconque respecte la gloire, le gnie des lettres et la libert.

     Nous affirmons aussi sans crainte que M. Hyde de Neuville ne
     conspire pas. Dans sa prosprit, M. Hyde de Neuville, comme M. de
     Chateaubriand, a t notre ami. Nous ne l'abandonnerons pas dans
     son malheur. Est-il besoin de rappeler l'admirable loyaut de
     caractre de M. Hyde de Neuville? Y a-t-il un homme qui se soit
     montr plus passionn pour la gloire et le bonheur de la France,
     pour toutes les ides nobles et gnreuses? M. Hyde de Neuville a
     fait partie de ce ministre, le dernier sous lequel la Restauration
     ait vu luire de beaux jours, et qui avait entrepris la patriotique
     et glorieuse tche de rconcilier le trne avec la libert. Il fut
     disgraci ds que la royaut voulut srieusement renverser la
     Charte. Le despotisme n'aurait pas eu d'ennemi plus mortel. Quels
     que puissent tre les regrets, les voeux mme de M. Hyde de
     Neuville, certainement, il ne conspire pas.

     Nous n'avons pas l'honneur de connatre intimement M. le duc de
     Fitz-James, mais l'lvation de son caractre, que rvlent ses
     discours, nous persuade qu'il ne peut pas plus tre coupable que
     ses deux compagnons de captivit.

     Le gouvernement a ordonn que ces illustres prisonniers fussent
     traits avec tous les mnagements convenables, et nous savons que
     M. de Chateaubriand, en particulier, a obtenu, sans les demander,
     les gards, les respects mme, dus  un homme dont le nom est une
     des gloires nationales. Mais ce n'est pas assez: il faut que
     justice leur soit rendue, et que la France n'ait pas  gmir en
     pensant que le plus grand de ses crivains, le plus illustre
     dfenseur de ses liberts, l'homme qui a tant fait pour sa gloire
     et qui ne respire que pour elle, n'a plus dans sa patrie d'autre
     asile qu'une prison.

M. Bertin se trouvait, par le fait de cette arrestation, dans une
situation extrmement dlicate. Il tait loin, on vient de le voir,
d'abandonner l'homme minent, objet de cette trange perscution; mais
il ne voulait pas davantage dserter le nouveau drapeau qu'il avait
adopt, et le combat de ces deux sentiments, galement vifs dans son
me, le mettait  la torture.

Il craignait de ne satisfaire qu' demi son ancien ami, et adressait, le
18 au matin, le billet suivant  Mme Rcamier, sur la raison et l'quit
de laquelle il comptait pour adoucir M. de Chateaubriand:

M. BERTIN L'AN  Mme RCAMIER.

     18 juin 1832.

     Madame,

     J'ai eu tout le temps de rflchir pendant cette longue nuit au
     parti que j'ai pris; je suis convaincu que j'ai agi selon le devoir
     et l'amiti. Mais cela ne me console pas; et si M. de Chateaubriand
     ne partage pas ma conviction, je suis le plus malheureux des
     hommes.

     Je n'espre qu'en vous, en vous seule!

     Vive reconnaissance, respectueux dvoment.

     BERTIN.

     _P. S._ Je serai  dix heures  la prfecture. Mon fils n'a pas vu
     M. de Montalivet. La lettre n'est pas dans le _National_.

La lettre dont il est fait ici mention tait de M. de Chateaubriand. M.
Bertin la trouvait trop vive; il l'insra dans les _Dbats_, o on
pourrait la voir, mais en y faisant quelques retranchements dont
l'auteur ne se montra pas satisfait.

Cette terrible anne 1832 devait tre signale par tous les flaux.
L'insurrection ensanglanta les rues de Paris aprs l'explosion du
cholra et ses effrayants ravages. Le faubourg Saint-Germain, dans la
rue de Svres en particulier, fut un des quartiers les plus ravags par
l'pidmie. Par un pressentiment que la mort n'a que trop justifi, Mme
Rcamier, dont l'me tait inbranlable devant le danger, que l'on a vue
prodiguer sans effroi ses soins  des personnes atteintes de maladies
contagieuses, avait une terreur invincible et presque superstitieuse du
cholra. Elle quitta momentanment l'Abbaye-au-Bois  la reprise du
flau, et s'tablit vers la fin de juillet chez Mme Salvage, rue de la
Paix. Toute cette partie de la ville, par un caprice inexplicable de ce
mystrieux flau, avait t beaucoup plus pargne que la rive gauche de
la Seine.

Aprs des secousses et des calamits de tant d'espces, l'me et la
sant galement branles, Mme Rcamier se dcida, au mois d'aot et
avant de rentrer  l'Abbaye-au-Bois,  faire un voyage en Suisse. Elle
devait y retrouver M. de Chateaubriand, qui dj parcourait les
montagnes, et elle se rendit  Constance avec Mme Salvage.

Le chteau d'Arenenberg, que la duchesse de Saint-Leu avait achet et
arrang, qu'elle habitait pendant la belle saison, et dont il a t
plusieurs fois question dans les lettres que nous avons cites, domine
le lac de Constance. Il tait impossible  Mme Rcamier de voyager en
Suisse sans accorder quelques jours  une personne aimable et bonne, 
laquelle on tait d'autant plus tenu de tmoigner des gards que sa
position tait plus difficile, et dont on pouvait sans arrire-pense
courtiser l'infortune, car rien alors n'tait plus improbable qu'un
retour de l'hritier de Napolon  la suprme puissance.

La duchesse de Saint-Leu avait, l'anne prcdente, perdu son fils an
Napolon: celui-l mme qui, en 1824, avait pous  Florence sa
cousine, la princesse Charlotte, seconde fille du comte de Survilliers,
Joseph Bonaparte. On se rappelle que, lors du mariage de sa soeur ane
en 1822, l'intervention de Mme Rcamier avait t invoque afin
d'obtenir du gouvernement franais, en faveur du jeune mnage, une
prolongation de sjour  Bruxelles. M. de Montmorency avait mis une
grande courtoisie  se prter  ce dsir. M. de Chateaubriand,  son
tour, soit comme ministre, soit comme ambassadeur, eut plusieurs fois
l'occasion de montrer sa bienveillance  la reine Hortense et  d'autres
membres de la famille proscrite.

On sait que les deux fils de la duchesse de Saint-Leu prirent une part
active au soulvement qui troubla la Romagne en 1831, et c'est au moment
o cette tentative d'insurrection tait rprime par les Autrichiens,
que le prince Charles-Napolon mourut  Forli, le 17 mars, d'une
rougeole, dont son plus jeune frre Louis fut lui-mme atteint. Pour
soustraire ce fils aux dangers qui le menaaient, la reine Hortense
l'enleva malade de l'Italie, et, traversant la France, malgr
l'interdiction faite aux Bonaparte d'en fouler le sol, vint  Paris, vit
le roi Louis-Philippe et son ministre M. Prier. Elle trouva dans le roi
d'abord, et dans son gouvernement, tous les gards dus au malheur et au
dvouement d'une mre. Elle reut mme du roi toutes les offres
personnelles de service, mais le ministre ne consentit pas  ce que le
sjour de la duchesse et de son fils se prolonget au del d'une
semaine. Mme Rcamier ne vit pas la reine Hortense pendant son sjour 
Paris en 1831; elle n'en fut mme avertie que plus tard par Mme Salvage.

Quoi qu'il en soit, la situation de la duchesse de Saint-Leu s'tait
aggrave par l'immixtion de ses fils aux troubles des Lgations, et la
douloureuse circonstance de la mort du prince Napolon, que Mme Rcamier
avait connu  Rome en 1824, jeune, gnreux et enthousiaste, tait un
motif de plus pour la dterminer  donner quelques jours  l'exile
d'Arenenberg.

M. de Chateaubriand, qui rejoignit son amie  Constance, accepta avec
elle un dner chez la duchesse de Saint-Leu. Il a racont cet incident
de son voyage en Suisse dans ses _Mmoires d'Outre-Tombe_.

La reine Hortense mit une gracieuse coquetterie dans l'hospitalit d'un
moment que le hasard lui faisait offrir au fidle serviteur des
Bourbons,  l'ancien ministre de Louis XVIII,  l'auteur de l'immortel
pamphlet qui avait si puissamment aid  la chute du premier empire.
Elle lut  Mme Rcamier et  M. de Chateaubriand quelques fragments de
ses propres Mmoires. Son tablissement  Arenenberg tait lgant,
large sans faste, et ses manires  elle, simples et caressantes. Elle
affichait, trop peut-tre pour qu'on y ajoutt une foi entire, le got
de la vie retire, l'amour de la nature et l'aversion des grandeurs. Ce
ne fut pas sans quelque surprise, aprs toutes ces protestations de
renoncement aux illusions de la fortune, que les visiteurs s'aperurent
du soin que la duchesse de Saint-Leu et toutes les personne de sa maison
mettaient  traiter son fils, le prince Louis, en souverain; il passait
partout le premier.

Le prince, poli, distingu, taciturne, parut  Mme Rcamier tout
diffrent de son frre an. Il fit pour elle  la _spia_ une vue du
lac de Constance domin par le chteau d'Arenenberg. Le premier plan est
occup par un ptre adoss  un arbre, qui garde son troupeau et joue de
la flte.

Ce dessin, gracieux souvenir du passage de Mme Rcamier chez la reine
Hortense, emprunte un intrt historique aux circonstances de la
destine du prince Louis-Napolon. La signature de l'auteur a t
appose, depuis dix ans,  toute autre chose qu' des bergeries.

 la fin de 1833, la duchesse de Saint-Leu se dcida  publier sous ce
titre: _La reine Hortense en Italie, en France et en Angleterre pendant
l'anne_ 1831, un fragment de ses Mmoires. Tandis qu'elle s'occupait 
en revoir l'impression, elle crivait  Mme Rcamier:

LA REINE HORTENSE  Mme RCAMIER.

     Ce 27 octobre 1833.

     Je ne veux pas laisser partir notre amie commune[87] sans vous
     parler de mes sentiments pour vous et du plaisir que j'aurais 
     vous revoir ici. J'espre que ce sera chez moi que vous viendrez
     dornavant. Mme Salvage vous dira que j'ai pris mon grand parti de
     faire publier mon triste voyage en France. Je l'ai crit cet hiver
     pour moi seule. Depuis que je l'ai lu, on me force  le rendre
     public; j'ai cd, non sans peine, car je vous ai dit l'effet que
     je ressens lorsque je mets tout le monde dans la confidence de mes
     ides et de mes impressions. Il me semble que ce soit voler aux
     personnes que j'aime et que je distingue une confiance qui ne doit
     pas tre jete  chacun; c'est m'ter aussi le plaisir des
     _a-parte_.

     J'prouve d'avance un si grand embarras de cette publication, que
     je ressemble assez  une personne qui se dciderait  se montrer
     toute nue, sans se croire positivement bossue. Vous m'avouerez
     qu'il faut du courage, car la position est gnante. Enfin j'ai dit
     oui, et je dois supporter tous les inconvnients attachs au titre
     d'auteur. Je n'ai rien compos pourtant, et je me mets en danger
     d'tre siffle. Ce ne sera pas par vous, j'en suis bien sre, et il
     m'est doux au contraire de penser que votre coeur comprendra le
     mien, et que vous porterez de l'intrt  des douleurs que vous
     connaissez dj.

     Grce  vous, vos amis seront indulgents: voil dj bien de quoi
     me rassurer. Parlez-leur de moi, je vous prie, et recevez
     l'assurance de mes tendres sentiments.

     HORTENSE.

M. Ballanche, rest  Paris avec M. et Mme Lenormant, tait condamn 
tous les mnagements d'une convalescence: car, sans avoir subi
l'pidmie rgnante, sa sant, toujours extrmement frle, avait t
fort mauvaise toute cette anne l.

Il adressait  la personne dont il lui tait si pnible de ne point
accompagner les pas des lettres frquentes; nous citerons celle qui
suivit immdiatement le dpart.

M. BALLANCHE  Mme RCAMIER.

     18 aot 1832.

     Onze heures sonnent, je n'ai point encore de vos nouvelles: demain
     les inquitudes commenceraient. Mme Lenormant vous a crit hier et
     vous a donn des nouvelles de toute sa famille. Quant  moi, le
     mieux continue; je commence  marcher, mais je ne veux pas abuser
     de ces premiers essais de mes forces.

     J'ai vu hier au soir M. de Latouche, nous avons beaucoup parl de
     vous, nous avons aussi parl de M. de Chateaubriand. Il m'a dit
     combien il prfrerait que, sr de sa renomme, M. de Chateaubriand
     l'acceptt purement et simplement. Il pense que Paris est encore la
     meilleure des retraites; que l il est mieux  sa place, beaucoup
     mieux, qu'il ne le serait partout ailleurs; qu'on lui saurait gr
     d'y consacrer son temps  sculpter en silence le dernier monument
     qu'il prpare, etc., etc.

     Il dsire, et en cela je le crois l'expression du grand nombre, il
     dsire que lui et vous, on vous sache  Paris cet hiver: lui,
     faisant ses Mmoires, vous, conciliant tous les partis, potisant
     tous les sentiments.

     Le pome de Sigour[88] est dans la _Revue des Deux Mondes_: je
     suis bien curieux de savoir l'effet que produira cette lecture sur
     les personnes qui ne connaissent pas encore le pome.

     Un article sur l'_Homme sans nom_ vient de paratre dans la
     _Quotidienne_. Ce qu'on y dit de plus remarquable, c'est que je ne
     suis pas de nature  tre compris par beaucoup de gens. On renvoie
     l'auteur d'_Antigone_, d'_Orphe_, de l'_Homme sans nom_,
     par-devant M. Cousin.

     Hier, j'ai pass la soire chez M. et Mme Lenormant avec Ampre.
     Nous nous sommes entretenus de vous, de vos bonnes penses de
     retour. Mais ne nous laissez pas sans nouvelles.

     Nous nous dsolions d'tre sans lettre, au moment o je reois la
     vtre. Mille et mille actions de grces! Nous sommes d'autant plus
     reconnaissants que nous savons toute la peine que vous avez 
     crire; c'est du dvouement. J'en prends bien ma bonne part,
     puisque c'est  moi que vous avez crit le premier.

     Vous tes mille fois trop bonne de vous occuper de ma rclusion.
     Ce n'est pas l le fcheux de mon affaire: ce qui est triste, c'est
     la pense de vous savoir si loin. Enfin toute cette complication
     d'exil finira, et nous nous retrouverons dans cette Abbaye qui est
     le centre du monde, comme on le disait, vous savez, du temple de
     Delphes.

Aprs sa visite au lac de Constance, Mme Rcamier se rendit avec M. de
Chateaubriand  Genve. Elle fit un pieux et douloureux plerinage au
chteau de Coppet et au tombeau de Mme de Stal, et revint  Paris au
mois d'octobre. M. et Mme de Chateaubriand, encore incertains s'ils
abandonneraient la France, ou reviendraient  leurs pnates de la rue
d'Enfer, taient rests  Genve.

Le cabinet qu'on a nomm le ministre du 11 octobre venait de se former;
aprs les hsitations et les dangers d'une direction qui, depuis la mort
de Casimir Prier, inquitait tous les bons esprits, il donnait enfin au
gouvernement nouveau l'appui de talents clatants, et, dans la personne
de MM. de Broglie et Guizot, une garantie de dure au principe
monarchique.

M. Guizot, en prenant le portefeuille de l'instruction publique,
entreprit de rorganiser les tablissements scientifiques placs sous sa
direction, et notamment la bibliothque royale. Tout en respectant le
privilge que les traditions du pass et les dcrets de la Convention
avaient accord aux grands tablissements scientifiques, tels que le
Musum d'histoire naturelle, le Collge de France et la Bibliothque, de
se gouverner eux-mmes, il introduisit dans leurs rglements d'utiles et
ncessaires rformes. Ce fut  ce moment que M. Lenormant reut le titre
de conservateur adjoint au cabinet des mdailles. Il alla donc, avec sa
femme et sa jeune famille, prendre possession du logement auquel ce
poste lui donnait droit dans les btiments de la Bibliothque. C'tait
un avantage de position considrable, mais en mme temps un sacrifice,
profondment senti des deux cts, que l'abandon de ces douces habitudes
de tous les instants entre Mme Rcamier et sa nice, habitude que le
mariage de celle-ci n'avait point interrompues. Mme Rcamier fut
pourtant la premire  le conseiller; mais  partir de cette poque et
comme compensation, chaque t runit  la campagne, soit dans les
environs de Paris, dans quelque habitation loue par Mme Rcamier, soit
en Normandie dans une modeste proprit de M. Lenormant, le cercle
intime de l'Abbaye-au-Bois.

Si Mme Rcamier mettait, dans ses moindres rapports avec les trangers,
dans ses relations les plus passagres, une grce et une bont sans
gales, c'tait surtout dans les habitudes de la vie intrieure et de
famille que le charme de son caractre, l'enjouement de son esprit,
l'galit de son humeur et son dsir constant de plaire lui assuraient
un empire absolu. Avec un extrme abandon, elle avait horreur de la
familiarit, et sa politesse ne l'abandonnait jamais, mme avec ses
domestiques; elle tait  la fois trs-discrte et parfaitement sincre,
trs-indulgente mais trs-ferme; et lorsqu'un intrt important, un
sentiment de justice ou de devoir, la forait  sortir de sa douceur
accoutume, personne ne savait donner une leon d'une faon plus nette,
plus directe et plus vive.

L'incertitude qui pesait sur la destine de M. de Chateaubriand, ce
qu'il y avait de prcaire dans son avenir, la douleur si naturelle qu'il
prouvait  survivre  l'ordre de choses auxquelles il avait dvou sa
vie entire et son gnie, oppressaient tristement Mme Rcamier. En
reportant sa pense vers le saint ami de sa jeunesse, vers celui dont
l'amiti et les conseils faisaient un si grand vide dans son me, elle
ne pouvait s'empcher de trouver que la Providence, en rappelant M. de
Montmorency avant la catastrophe de juillet, lui avait pargn une bien
poignante dception. M. Ballanche, confident de ses inquitudes, lui
crivait:

     Si M. de Chateaubriand pouvait prendre les choses gnrales en les
     dominant, je crois qu'il ferait beaucoup pour le bien de tous et
     pour son propre bien. Je persiste  croire qu'il faut se mettre au
     service des ides, et non au service des choses. Je trouve
     trs-bien que M. de Chateaubriand abdique sa part dans l'action,
     mais je trouve qu'il a tort d'abdiquer sa part dans la
     spculation.

Mais M. de Chateaubriand tait essentiellement un homme d'action, et un
vnement imprvu devait presque aussitt l'y faire rentrer. Il tait
encore  Genve, lorsqu'il apprit l'arrestation de Mme la duchesse de
Berry: cette nouvelle fit cesser ses irrsolutions; il accourut  Paris,
sollicita des ministres l'honneur d'tre un des dfenseurs de la
princesse captive, et ne pouvant dfendre une femme qu'on ne voulait pas
juger, mais qu'on esprait dshonorer, il publia son _Mmoire sur la
captivit de madame la duchesse de Berry_. Tout le monde se souvient de
l'loquente proraison qui termine cet crit: Madame, votre fils est
mon roi.

Cette brochure valut  M. de Chateaubriand un procs de presse, mais le
jury rendit un verdict d'acquittement. Aprs sa sortie de Blaye, Mme la
duchesse de Berry crivit  M. de Chateaubriand, et lui demanda d'aller
 Prague en son nom, de voir ses enfants, et d'annoncer au roi Charles X
son mariage avec le comte Lucchesi Palli. Il n'avait garde de refuser la
mission que lui confiait une femme malheureuse, et il partit pour la
Bohme le 14 mai. Il crivait de la route:

M. DE CHATEAUBRIAND  Mme RCAMIER.

     14 mai 1833.

     crivez toujours poste restante, et puis, si vous vous informez
     bien, vous trouverez quelques banquiers qui feront passer vos
     lettres par leurs correspondants.

     Dites  Mme de Boigne que je suis parti dans les ides _les plus
     pacifiques_, voulant empcher toutes les petites intrigues, et
     arriver, s'il est possible,  des arrangements ventuels pour
     l'avenir, pourvu que le juste milieu n'aille pas m'attaquer et se
     montrer ennemi personnel.

     Quand la nouvelle de mon dpart clatera, que les journaux disent
     tout net et sans commentaire que je suis en effet all  Prague,
     charg d'une mission de la part de Mme la duchesse de Berry:
     veillez bien  cela.

     Que je suis malheureux de vous quitter! mais je serai revenu vite,
     et je vous crirai de la chute du Rhin.  vous pour la vie!  vous,
      vous!

LE MME.

     Ble, 17 mai 1833.

     Me voil  Ble sans accident. Vous y tiez l'anne dernire. Vous
     avez vu passer ce beau fleuve qui va vous porter en France, un
     moment, de mes nouvelles.

     Les voyages me rendent toujours force, sentiment et pense; je
     suis fort en train d'crire le nouveau prologue d'un _livre_. J'ai
     lu Pellico[89] tout entier en courant. J'en suis ravi; je voudrais
     rendre compte de cet ouvrage, dont la saintet empchera le succs
     auprs de nos rvolutionnaires, libres  la faon de Fouch.
     N'tes-vous pas enchante de la _Zanze sotto i Piombi_? et le petit
     sourd-muet? et le vieux gelier Schiller, et les conversations
     religieuses par la fentre, et notre pauvre Maroncelli? et cette
     pauvre jeune femme du _sopr'intendente_, qui meurt si doucement? et
     le retour dans la belle Italie?

     Pellico avait des visions; je crois que le diable lui a montr
     quelques pages de mes Mmoires. Au surplus, son gnie est peu
     italien, et il parle une langue diffrente de celle des anciens
     classiques de l'Italie. J'ai de la peine  lui passer ses
     gallicismes, ses _chi che si fasse_, ses dsagrables _parecchi_,
     etc. Mais, bon Dieu! que vous dis-je l et quel rapport cela a-t-il
     au but de mon voyage? C'est ce maudit Rhin, qui a vu Csar, et qui
     rit de me voir courir aprs des empires.

     Ne m'oubliez pas; n'oubliez pas de me rappeler  la mmoire de mes
     amis, et surtout de M. Ampre.

     J'crirai de je ne sais o, car je ne sais plus par o je dois
     aller.  bientt.

LE MME.

     Schaffhouse, samedi 18.

     Je viens de voir la chute du Rhin  cause de vous. Je n'ai pu que
     la regarder un moment, penser  vous et partir. Je n'ai pas couch
     une seule nuit. J'arriverai  ma destination lundi 20. Je
     n'esprais pas arriver avant le 24; c'est quatre jours gagns sur
     mon retour. Mme de Sainte-Aulaire[90] passe aujourd'hui ici; nous
     n'allons pas au mme roi.  bientt. N'oubliez pas le souvenir aux
     amis de la petite chambre.

     Waldmnchen, 22 mai 1833.

     J'ai t arrt ici faute de chevaux  cinquante lieues du but de
     mon voyage. J'ai perdu vingt-quatre heures; elles m'ont t bien
     utiles pour prendre un peu de repos, j'tais accabl de fatigues et
     de veilles. Je ne puis vous crire que quelques mots en courant. Ce
     qu'il y a de sr, c'est que je ne veux plus quitter mes amis, et
     qu'en voil assez et trop de voyages. Je ne songe qu' vous revoir:
     je compte les heures.  bientt, j'espre. Mais quand saurai-je de
     vos nouvelles! que le temps est long!

     Parlez de moi  la petite socit de l'Abbaye.

M. de Chateaubriand arriva  Prague le 24 mai, il y passa trois jours.
Il faut relire dans ses _Mmoires_ le rcit de sa visite au vieux roi
exil, _aux enfants_ dont il parle avec un respect attendri et une grce
toute particulire. Ce rcit restera comme un des morceaux les plus
achevs de ces _Mmoires_, si diversement et si injustement apprcis,
et qui renferment pourtant des beauts du premier ordre. La postrit,
plus quitable que les contemporains, rendra  cet ouvrage son vritable
rang.

Au moment de partir pour Carlsbad o se trouvait Mme la Dauphine, M. de
Chateaubriand crit  Mme Rcamier.

     27 mai.

     C'est mercredi 29 que je pars pour Carlsbad. On me dsire 
     Vienne; mais j'ai une telle envie de vous revoir avec la France,
     que je ne sais si je ferai cette course qui me retarderait de dix 
     onze jours. Dans tous les cas, j'espre ne pas passer mon _mois_.
     Il ne faut plus vous quitter.

Mme Rcamier passa l't de 1833  Passy o M. de Chateaubriand trouva
la socit de l'Abbaye-au-Bois runie; mais lui-mme ne tarda pas 
repartir, appel cette fois en Italie par la royale cliente qui avait
plac sa cause entre ses fidles mains.

Nous allons le suivre dans cette nouvelle excursion, grce aux lettres
qu'il adressait de la route  Mme Rcamier.

M. DE CHATEAUBRIAND  Mme RCAMIER.

     Paris, lundi soir 2 septembre 1833.

     Ne pouvant vous voir demain matin, je vous cris ce soir pour vous
     dire adieu. Je suis bien moins ferme que dans le dernier voyage,
     bien qu'allant sous un plus beau ciel. Je vous laisse souffrante,
     et je n'ai pas de courage contre cela. Mme de Chateaubriand aussi
     n'est pas bien; enfin je suis tout troubl. Je me rassure en
     pensant qu'avant un mois, je serai revenu auprs de vous.

     Je vous crirai, je vous rapporterai des notes. Mais c'est un
     grand malheur de vivre ainsi toujours dans l'avenir, quand il reste
     si peu de prsent.

     Ce qui me dsole encore plus, c'est que je serai bien longtemps
     sans recevoir de vos nouvelles. Risquez toujours quelques mots,
     poste restante,  Venise et  Milan. Si je n'y suis plus, je les
     ferai retirer.

     Aimez-moi un peu, pensez  moi. Vous savez que c'est toute ma vie
     et toute ma protection.

LE MME.

     Saint-Marc prs Dijon, 4 septembre 1833.

     Le hameau o je suis arrt pour dner est solitaire et a une
     belle vue au soleil couchant, sur une campagne assez triste. C'est
     aujourd'hui, 4 septembre et non 4 octobre, que je suis n, il y a
     bien des annes! Je vous adresse le premier battement de mon coeur;
     il n'y a aucun doute qu'il ne ft pour vous, quoique vous ne
     fussiez pas encore ne.

     Je voudrais vous crire longtemps; mais le pav, sur cette route,
     m'a branl la tte, et je souffre. Soyez en paix, vous me reverrez
     bientt et tout sera fini.

     Je jetterai ce billet  la poste en passant cette nuit  Dijon. Je
     serai aprs-demain matin, vendredi,  Lausanne, et dimanche 
     Milan.

LE MME.

     Domo d'Ossola, samedi soir 7 septembre.

     Je veux vous saluer en mettant le pied dans la belle Italie.
     Aprs-demain matin, je serai  Venise. J'ai eu un temps affreux et
     il pleut encore  verse. Je ne songe qu' vous revoir. Pour des
     dtails, n'en esprez pas; je tombe de sommeil et de lassitude. 
     la rapidit de ma marche, vous voyez que je n'ai pas couch. J'ai
     pourtant pris quelques notes, et j'ai eu dans le Jura, et ensuite
     sur le Simplon, un coup de vent que je ne donnerais pas pour cent
     cus. Je vous crirai de Venise, de cette Venise o je me suis
     embarqu, il y a un sicle, pour Jrusalem. Pensez  moi, et
     gurissez-vous[91], pour vous promener avec moi dans le bois de
     Boulogne.

LE MME.

     Venise, 10 septembre 1833.

     Je voudrais bien que vous fussiez ici. Le soleil, que je n'avais
     pas vu depuis Paris, vient de paratre. Je suis log  l'entre du
     grand canal, ayant la mer  l'horizon et sous ma fentre. Ma
     fatigue est extrme, et pourtant, je ne puis m'empcher d'tre
     sensible  ce beau et triste spectacle d'une ville si charmante et
     si dsole, et d'une mer presque sans vaisseaux. Et puis, les
     vingt-six ans couls  compter du jour o je quittai Venise, pour
     aller m'embarquer  Trieste pour la Grce et Jrusalem! Si je ne
     vous rencontrais pas dans ce quart de sicle, que je dirais des
     choses rudes au sicle! Je n'ai rien trouv pour me diriger ici:
     _on_ est bien bon, mais bien tourdi. Je vais tre oblig
     d'attendre des rponses de Florence. C'est donc huit jours  courir
     Venise: je les mettrai  profit, et  la Saint-Franois je vous
     montrerai tout cela.  vous, avec toute la douceur de ce climat si
     diffrent de celui des Gaules!

     Je ne suis point encore sorti de mon auberge. On faisait des
     prires pour la cessation de la pluie; elle a cess  mon arrive:
     c'est de bon augure.  bientt.

LE MME.

     Venise, 12 septembre 1833.

     J'ai fait hier une bien bonne journe, s'il y a de bonnes journes
     sans vous. J'ai visit le Palais Ducal, revu les palais du Grand
     Canal. Quels pauvres diables nous sommes, en fait d'art, auprs de
     tout cela! J'ai toutes sortes de projets dans la tte; je prends
     des notes, et c'est  cause de ces notes que je ne vous mande aucun
     dtail, ne voulant point me rpter.

     Le _Valery_[92] est un trs-bon guide, mais quand on est sur les
     lieux, on voit qu'il ne vous a rien fait voir. Ma mmoire, au
     reste, avait t si fidle, qu'aprs vingt-six ans, je ne me trompe
     pas d'un pas ou d'un jugement sur un monument. Je conois que lord
     Byron ait voulu passer de longues annes ici. Moi, j'y finirais
     volontiers ma vie, si vous vouliez y venir. Mme de Chateaubriand
     aime Venise.

     Je suis toujours attendant des nouvelles[93]. J'en ai d'indirectes
     qui me font esprer tre arriv  temps. Dans quelques jours mon
     sort sera clairci, et je retournerai vers vous.

     Aujourd'hui, je vais continuer mes courses: il me tarde devoir
     l'_Assomption_ du Titien. On marche ici sur ses chefs-d'oeuvre; sa
     lumire est si juste, que, quand on regarde un de ses tableaux et
     ensuite le ciel, on ne s'aperoit pas d'avoir pass de l'image 
     l'objet mme. J'ai vu les bibliothcaires Betti et Gamba. Je ne
     sais si le comte Cicognara est ici. La _Gazette de Venise_ ayant
     annonc mon arrive, je m'attends  faire quelque connaissance
     nouvelle. tes-vous retourne  vos bois et tes-vous sur vos _deux
     pieds_? Je suis mang ici des mmes btes qui n'ont fait que vous
     piquer; Hyacinthe est presque aveugle.  bientt. Je mets  vos
     pieds la plus belle aurore du monde qui claire le papier sur
     lequel je vous cris.

     N'oubliez pas tous nos amis.

LE MME.

     Venise, 15 septembre 1833.

     J'ai reu hier votre lettre du 5. Je vous en rends un million de
     grces; elle m'aurait encore fait plus de plaisir, si elle ne
     m'apprenait que vous souffrez. Je ne puis m'habituer  cette
     continuation de douleur pour un si petit accident. J'espre
     pourtant qu' la date de ma lettre, vous tes gurie, et peut-tre
     retourne dans votre bois[94].

     Je vous ai crit souvent, et mme assez longuement; je vous ai dit
     que les notes que je prenais m'empchaient d'entrer dans les
     dtails. Je cours partout; je vais dans le monde: qu'en dites-vous?
     Je passe des nuits dans des cercles de dames: qu'en dites-vous? Je
     veux tout voir, tout savoir. On me traite  merveille; on me dit
     que je suis _tout jeune_, et l'on s'bahit de mes mensonges sur mes
     cheveux gris. Jugez si je suis tout fier et si je crois  ces
     compliments! l'amour-propre est si bte! Mon secret est que je n'ai
     pas voulu garder ici ma sauvagerie, quand j'ai appris celle de lord
     Byron. Je n'ai pas voulu passer pour tre la copie de l'homme dont
     je suis l'original. Je me suis refait _ambassadeur_.

     J'ai pris Venise autrement que mes devanciers; j'ai cherch des
     choses que les voyageurs, qui se copient tous les uns les autres,
     ne cherchent point. Personne, par exemple, ne parle du cimetire de
     Venise; personne n'a remarqu les tombes des juifs au Lido;
     personne n'est entr dans les habitudes des gondoliers, etc. Vous
     verrez tout cela.

     Je suis toujours sans nouvelles[95]; j'en attends le 18 ou le 19.
     Arrive ce que pourra, j'ai fait mon devoir. La Saint-Franois me
     verra auprs de vous.

     Toujours des souvenirs autour de vous. Toujours  vous et 
     jamais.

LE MME.

     Ferrare, mercredi 18 septembre 1833.

     J'ai fait une course pour rencontrer la pauvre voyageuse. Arriv
     cette nuit, je retourne ce soir  Venise, d'o je partirai enfin
     pour vous revoir. Vous sentez que j'ai  peine le temps de vous
     crire un mot, pour vous avertir de mes mouvements, et pour vous
     dire que partout je pense  vous. Je suis ici auprs des amours, de
     la folie et de la prison de votre pote. Priez pour moi. Peut-tre
     trouverai-je quelques lignes de vous  Venise avant de quitter
     cette ville, o je voudrais que l'on m'exilt avec vous.

     Jeudi 19.

     Tout est chang. _On_ veut absolument que j'aille jusqu'au terme
     du voyage o l'_on_ n'ose arriver sans moi. Toutes mes rsistances
     ont t inutiles; il a fallu me rsigner. Je pars donc. Cela
     prolongera mon absence d'un mois. Je vais envoyer Hyacinthe 
     Paris, qui vous portera une longue lettre et des dtails. Rien ne
     m'a plus cot dans ma vie que ce dernier sacrifice, si ce n'est
     celui de ma dmission de Rome.

LE MME.

     Padoue, ce 20 septembre 1833.

     Je vous ai crit hier de Ferrare le changement survenu dans ma
     marche. Je voulais envoyer Hyacinthe  Paris vous porter des
     dtails, mais je serais rest tout seul, et j'ai besoin de lui pour
     mille choses. Vous n'aurez donc que cette lettre. _On_ ne voulait
     pas faire le grand voyage sans moi, _on_ n'osait pas se prsenter
     seule; _on_ m'a suppli d'achever mon oeuvre de rconciliation. Tant
     de malheur, de courage et de grandeur dchue, se rfugiant dans ma
     chtive vie, ont vaincu ma rsistance; aprs avoir montr tous les
     inconvnients pour moi et pour les autres de cette rsolution, _on_
     s'est obstin, et je n'ai plus eu qu' obir. J'ai mis dans mes
     conditions que je serais libre aussitt que j'aurais touch le but,
     et que je pourrais  l'instant retourner  Paris, c'est--dire
     auprs de vous. Vous me reverrez le 15 d'octobre. C'est bien
     dommage! J'esprais faire la Saint-Franois dans mon infirmerie
     avec mes vieux prtres et recevoir de vous ma bonne fte. J'tais
     assez content de ma course italienne.  Venise, imaginez-vous que
     j'avais retrouv _la Zanze_! et que j'tais  la dcouverte du plus
     beau roman du monde! L'histoire est venue l'trangler; enfin, vous
     en verrez le premier chapitre.

     crivez-moi, je vous en supplie, un mot poste restante _o_[96]
     vous m'criviez au mois de mai. Je voudrais vous savoir gurie. Je
     n'ai pas besoin de vous recommander mes intrts ou plutt les
     _ntres_, et de veiller aux interprtations, sans les prvenir.

     Toujours souvenirs  nos jeunes amis;  vous des hommages qui sont
     un culte.

     Je pars ce soir de Padoue. Je devance mon illustre suppliante,
     avec une lettre pour le terrible tuteur. Je vous crirai quelques
     lignes de la route.

LE MME.

     Willach en Carinthie, 22 septembre.

     Me voil au tiers de ma route. Je vous ai crit de Ferrare et de
     Padoue. On a ignoblement empch ma malheureuse cliente de passer.
     Je vais embrasser son fils pour elle et porter une lettre de
     plainte. Le beau rle me reste toujours; j'en suis bien aise pour
     vous.

     J'aurais bien des choses curieuses  vous dire.  bientt.

     Prague, 26 septembre.

     J'arrive. Mme de Berry est reste en Italie _faute de passe-port_.
     Les affaires vont mal ici; je vais voir si je ne les rtablirai
     pas.  bientt.  vous,  vous.

LE MME.

     Prague, 29 septembre 1833.

     Me voil chapp aux honneurs, aux dvouements et  l'absence. Ds
     le 12 du mois prochain, je serai rendu  notre petite socit, 
     nos habitudes,  nos travaux, et  vous que l'absence me rend
     toujours plus chre, et plus impatient de retrouver. J'ai t un
     moment au dsespoir. Je ne voyais plus de terme au voyage; il a
     fallu tout un roman pour amener un dnoment si brusque.
     Attendez-vous  des merveilles. Ce soir mme, je pars pour
     l'Abbaye-au-Bois. Comme je suis trs-fatigu de la rapidit et de
     la longueur de mes courses, je serai oblig de m'arrter  prsent
     la nuit, ce qui me retiendra quelques jours de plus sur les
     chemins.

     J'espre vous trouver dlivre de vos maux. Si vous n'tes pas
     tout  fait gurie, nous vous soignerons comme ce que nous avons de
     plus prcieux au monde.  bientt. N'oubliez pas nos jeunes amis. 
     vous. Vous le savez bien, tout  vous.

LE MME.

     Paris, dimanche 6 octobre 1833.

     Si je pouvais faire un pas au del de mes quinze cents lieues, je
     le ferais pour vous et j'irais  Passy, mais je suis au bout de mes
     forces. Le voyage a fix mes incertitudes. Je ne puis rien pour ces
     gens-l. Prague proscrit Blaye, et moi, pauvre serviteur, je suis
     oblig d'employer ma petite autorit pour faire lever des ordres
     odieux. Les pauvres jeunes gens lgitimistes, qui ont t pour
     complimenter Henri, ont t reus comme des chiens. Enfin j'ai des
     milliers de choses tranges  vous dire. Demain, j'irai vous voir.

     Mme de Chateaubriand m'a dit que les journaux avaient parl de
     _mes voitures_ et de _ma suite_ en traversant la Suisse, d'o ils
     concluaient _mes richesses_. Vous les connaissez: mon trsor, c'est
     vous, et ma suite votre souvenir.

     Quel misrable pays pourtant, que celui o un honnte homme ne
     peut tre  l'abri, mme de sa pauvret! Ces messieurs supposent
     que je me vends comme eux.

      demain; vous revenez mardi, nous voil encore runis!

Ce second voyage de M. de Chateaubriand  Prague marque le terme de sa
vie politique. Dsormais rentr dans la carrire littraire, spectateur
quelquefois svre, jamais indiffrent, des destines de son pays, il
achvera sa noble existence dans une retraite o le travail, l'amiti,
les esprances religieuses de plus en plus puissantes sur son coeur,
l'aideront  supporter la servitude de l'ge et des infirmits.

Neuf ans plus tard, en 1843, obissant  la voix de son jeune _roi_, il
quittera la France et ira saluer  Londres l'hritier de tant de sicles
glorieux; mais alors le poids de l'ge se fera pniblement sentir, et
dans la personne du plus illustre dfenseur de sa maison. M. le comte de
Chambord ne devra trouver d'intacts que le gnie et le dvouement.

De 1834 jusqu' sa mort, M. de Chateaubriand ne s'loigna donc, pour
ainsi dire, plus de Mme Rcamier, ou du moins ses absences furent de
trs-courte dure. Le nombre des lettres qu'il lui adressa pendant ces
quatorze annes fut pourtant considrable; on y remarque une affection
toujours croissante, un mouvement d'esprit plus libre, plus d'abandon
que jamais, et dans les jugements qu'il porte sur les vnements et sur
les personnes, beaucoup moins d'amertume et de svrit qu'il n'en a mis
dans ses _Mmoires_. C'est qu'il se laissait aller  la pente naturelle
de son caractre, dans lequel,  travers une disposition  l'ennui et
une mlancolie qui lui revenait sans cesse, il y avait nanmoins un
fonds de srnit et de bonhomie.

L'admiration, l'adulation de ses contemporains, en faisant passer M. de
Chateaubriand  l'tat d'idole, et en le plaant sur un pidestal,
eurent pour lui le grand inconvnient de le faire souvent _poser_.
Lorsque libre de tout regard tranger, entour seulement des personnes
pour lesquelles il avait de la bienveillance et dont l'affection lui
tait connue, il se livrait  sa vraie nature et devenait tout  fait
lui-mme, l'entrain de sa conversation, qui souvent touchait 
l'loquence, la gaiet de ses saillies, ses bons rires, donnaient  son
commerce habituel un incomparable agrment.

Personne, si j'osais employer ce mot en parlant d'un homme dont le gnie
et le caractre inspiraient, et mritaient tant de respect, personne
n'tait plus que M. de Chateaubriand, dans l'intimit, simple et bon
enfant. Mais il suffisait de la prsence d'un tranger, et quelquefois
d'un mot seulement, pour lui faire reprendre son masque de grand homme
et sa roideur.

Qu'on nous permette de retourner un peu en arrire, pour introduire dans
la socit de l'Abbaye-au-Bois un personnage nouveau qui dornavant y
tiendra une grande place.

C'est au printemps de 1832, au plus fort de l'invasion du cholra, que
le duc de Noailles fut prsent  Mme Rcamier. Elle l'avait rencontr 
Rome chez le duc de Laval en 1825, mais ce rapport passager n'avait
laiss qu'une trace fugitive; cependant le pass et le prsent de
l'Abbaye-au-Bois comptaient tant de personnes unies au duc de Noailles,
soit par le sang, soit par les liens de l'amiti, qu'on serait dispos 
s'tonner que lui-mme n'et pas toujours appartenu  cette socit.

Quoi qu'il en soit, du moment o le duc de Noailles parut chez Mme
Rcamier, il fut aussitt adopt par elle et par M. de Chateaubriand, et
reut, sans subir l'preuve du temps, le droit de bourgeoisie dans ce
cercle d'lite o la bienveillance tait gnrale, mais dans l'intimit
duquel un bien petit nombre a pntr. M. de Chateaubriand prisait
trs-haut le jugement et le sens politique, la raison et la droiture de
M. de Noailles, et Mme Rcamier eut bien vite dml, sous l'enveloppe
un peu froide dont il les recouvre, une constance, une dlicatesse et
une tendresse de coeur, fort en sympathie avec sa propre nature.

Je l'ai dj dit, malgr la diffrence des ges, elle accorda au duc de
Noailles le rang et le titre d'_ami_, chose srieuse pour elle qui, plus
qu'aucune personne au monde, pratiqua et inspira l'_amiti_ dans la plus
parfaite acception du mot.

Le duc de Noailles amena  l'Abbaye-au-Bois la duchesse sa femme,
personne accomplie, dont l'esprit dlicat, cultiv, doucement moqueur,
dpourvu de toute prtention, s'intresse  tout et garde, sous la
teinte de gravit et comme de recueillement qu'une ineffaable douleur
maternelle a imprime  sa vie, un charme singulier. Sa cousine, la
vicomtesse de Noailles, dont la brillante conversation faisait voir tant
d'esprit argent comptant; le beau-frre de celle-ci, l'aimable et
excellent marquis de Vrac; le duc et la duchesse de Mouchy, venaient
aussi avec assiduit  l'Abbaye-au-Bois. Que puis-je dire? grce au soin
que le duc de Noailles mit  entourer Mme Rcamier de tous les siens, sa
famille et lui prirent, dans sa socit et dans son intimit, une
position assez analogue  celle que les Montmorency y avaient si
longtemps occupe.

M. de Chateaubriand, revenu  ses travaux littraires, prparait son
_Essai sur la littrature anglaise_, sa traduction de Milton, et son
_Histoire du congrs de Vrone_. Pour se dlasser un moment, il fit en
1834 une course de quelques jours  Fontainebleau; le sentiment des
beauts de la nature restait chez lui vif et puissant, et, au bout de
quelque temps de sjour  Paris, il prouvait le besoin imprieux de se
retremper par la vue de la mer ou en allant respirer le parfum des bois.
Il crit de Fontainebleau:

     Le chteau, ou les chteaux, c'est l'Italie dans un dsert des
     Gaules. J'tais si en train et si triste que j'aurais pu faire une
     seconde partie  _Ren_; un vieux _Ren_! Il m'a fallu me battre
     avec la Muse pour carter cette mauvaise pense; encore, ne m'en
     suis-je tir qu'avec cinq ou six pages de folies, comme on se fait
     saigner quand le sang porte au coeur ou  la tte. Les _Mmoires_,
     je n'ai pu les aborder; _Jacques_[97], je n'ai pu le lire: j'avais
     bien assez de mes rves.

      vous seule appartient de chasser toutes ces fes de la fort,
     qui se sont jetes sur moi pour m'trangler.

L'anne suivante 1835, ce fut Mme Rcamier qui s'loigna: elle alla pour
quelques semaines  Dieppe, et s'y trouvait encore au moment de
l'attentat de Fieschi. M. de Chateaubriand, aprs huit jours passs au
bord de la mer avec son amie, revint prcisment  Paris le jour de
cette odieuse catastrophe; il en parlait en ces termes  Mme Rcamier:

M. DE CHATEAUBRIAND  Mme RCAMIER.

     Paris, 29 juillet 1835.

     Je ne devais vous crire que demain, mais je veux vous dire
     aujourd'hui que, dans mon faubourg, je n'ai appris l'vnement dont
     les journaux vous ont donn la nouvelle, que par un cocher de
     fiacre. Vous voyez que je suis chanceux: j'arrive en 1830 aux
     journes qui voient tomber la branche ane; j'arrive en 1835 aux
     journes qui ont pens voir disparatre la branche cadette. Le mal
     de cela, outre le crime, est de rendre incertaine  tous les yeux
     l'existence de la monarchie nouvelle, et de porter peut-tre le
     gouvernement  des mesures contre la libert; et par ces mesures
     mmes, il augmentera son pril. Aprs ce petit mot de nouvelles, je
     n'ai plus qu' vous dire que je vous regrette, vous, la mer et
     votre solitude.

Le surlendemain, il crit de nouveau:

LE MME.

     31 juillet.

     J'attends ce matin un petit mot de vous. Je n'ai pas beaucoup
     travaill. Cette aventure sanglante m'a distrait. Le duc de
     Noailles ne viendra-t-il pas  ce nouveau procs?

     Si l'on propose quelque loi contre la libert de la presse, je
     serai oblig d'crire. Voil ma grande peine.

     La chaleur est affreuse ici, et bien qu'il m'en cote, je suis
     bien aise que vous receviez ces bonnes brises de mer qui vous font
     respirer; et comme je vis de votre vie, il me semble qu'elles me
     font du bien  cinquante lieues de distance.

LE MME.

     Paris, 2 aot 1835.

     Vous me demandez des dtails; je n'en sais pas plus que les
     journaux. Je ne suis gure en train d'aller  Maintenon, mais
     j'irai, puisque vous y serez. Je suis bien triste ici; j'erre sur
     mes boulevards solitaires, pour passer mes heures de l'Abbaye; je
     rentre; je soigne Mme de Chateaubriand qui est malade, et je me
     couche, et je ne dors point, et puis je fais du Milton.

     _L'hirophante_[98] est venu hier au soir; ne vous effrayez pas de
     sa tristesse. Il est fort anim de sa gloire, et se passe de vous 
     merveille, toute rserve faite  son attachement pour vous.

     Je suppose que vous partirez jeudi ou vendredi prochain de Dieppe,
     si vous voulez tre  Maintenon le 10. Mandez-moi bien votre
     marche.

     Enfin, il n'y aura de bonheur pour moi, que quand vous serez
     revenue, quoi que vous en pensiez dans vos jours d'ingratitude et
     de calomnie. O pourrions-nous donc aller mourir en paix? Je ne
     m'intresse plus  une socit apathique et lgre, qui s'en va au
     milieu des crimes, qu'elle prend pour de purs accidents. Elle se
     joue dans les abmes qu'elle ouvre et o elle tombe; elle ne sera
     pas demain, ou sera tout autrement qu'elle est.

Le _Milton_ parut au printemps de 1836. Quoi qu'on puisse penser du
systme de traduction littrale adopt par M. de Chateaubriand dans ce
travail, c'est une oeuvre d'un grand caractre, la seule peut-tre qui
puisse donner dans notre langue une ide juste du grand pote de la
rvolution anglaise.

L'_Essai sur la littrature anglaise_ sert, comme on sait,
d'introduction au _Milton_. Branger reut de l'auteur le prsent de ces
deux ouvrages; le clbre chansonnier, en remerciant M. de
Chateaubriand, lui crivit une lettre que celui-ci apporta et donna 
Mme Rcamier.

Nous l'insrons ici; elle a le double mrite d'tre indite, et de faire
apprcier dans sa vrit le rapport qui a exist entre deux hommes
minents par le talent; reprsentants de deux ordres d'ides ennemies,
ils recevaient leurs inspirations de muses parfaitement dissemblables,
et furent nanmoins rapprochs par la sduction mutuelle de l'esprit et
par un sentiment commun d'indpendance. Je tiens  constater que le
pote populaire n'tait pas en reste de flatteries.

BRANGER  M. DE CHATEAUBRIAND.

     Fontainebleau, 27 juin 1836.

     Quoi! Monsieur, vous ne m'avez pas tout  fait oubli! Quoi! vous
     avez encore des loges  donner au chantre des rues? Je ne puis
     vous dire combien je suis heureux de l'envoi que vous voulez bien
     me faire, et de la lettre qui l'accompagne. On a beau avoir rompu
     avec le monde, il a des voix puissantes qu'on entend toujours avec
     un nouveau charme.

     Comme vous le deviez, bien croire, Monsieur, je ne m'en suis pas
     tenu  la lecture des seules pages que vous m'indiquiez. Quel
     admirable rsum de vastes et consciencieuses tudes que cet
     _Essai_! Ce n'est qu'avec vous que j'ai appris quelque chose. Dans
     ma jeunesse, le _Gnie du Christianisme_ me donna le sentiment des
     chefs-d'oeuvre antiques; aujourd'hui, grce  vous encore, je
     pntre dans la littrature anglaise et je me rconcilie avec
     Milton. Quand j'appris que vous vous occupiez de cette traduction,
     je prdis l'immortel honneur qui en rejaillirait sur le _Paradis
     perdu_, dont la France, peut-tre jusqu' ce jour, n'avait pu bien
     apprcier les beauts.

     Vous dites dans l'_Essai_, Monsieur, que nous nous enthousiasmons
     trop facilement pour les littrateurs trangers, qui presque
     toujours paient nos loges en injures. Les Anglais vous doivent une
     belle couronne, et ils devraient saisir l'occasion qui leur est
     offerte de rparer l'oubli affect de cet ensorcel de lord Byron.
     Que de grces nouvelles ils ont  vous rendre! mais je crains que
     leur gosme ne trouve plus fructueux d'imiter l'auteur de _Childe
     Harold_.

     La cause futile que vous croyez avoir dcouverte, de l'affectation
     de celui-ci  n'crire votre grand nom dans aucun de ses ouvrages,
     m'a rappel une circonstance particulire dont je ne vous ai jamais
     fait part.

      l'apparition du _Gnie du Christianisme_, la tte pleine de
     magnifiques projets, je pris la libert de vous crire une norme,
     normissime lettre, o je ne vous parlais de rien moins que d'un
     long plan de pome pique, et d'un nombre infini de posies
     pastorales faites ou  faire. Il y avait dans mes confidences des
     choses merveilleuses qui, selon moi, devaient vous ravir, 
     l'orthographe prs peut-tre, sur laquelle je n'tais pas encore
     trs-fort. Rien qu' lire ma lettre, vous auriez perdu le temps de
     faire un volume: vous prfrtes, je pense, l'intrt du public, et
     ma lettre resta sans rponse, comme elle le mritait.

     Heureusement que, mme dans ma jeunesse, je n'ai eu que de courtes
     illusions: moi qui ne suis n, ni irascible, ni pair d'Angleterre,
     je m'expliquai bientt votre silence, et mon admiration pour vous
     alla son train comme devant. Seulement je me disais tout bas: il ne
     me ddaignera peut-tre pas toujours ainsi. Et voil que, quelques
     trente ans plus tard, vous faites tout ce que l'obligeance inspire
     pour assurer le renom du chansonnier. N'est-ce pas bien heureux,
     Monsieur, de n'avoir eu qu'une ambition, et qu'elle ne soit pas
     due?

     Vous parlez dans votre lettre d'aller chercher un autre soleil: je
     voudrais que ce ft celui de Fontainebleau, que je ne quitte plus.
     Il n'est pas bien chaud, mais il est assez pur; et puis ici vous
     auriez les souvenirs qui plaisent le plus  votre gnie. Point de
     nouvelles de la cour, quand on vit comme moi,  moins de lire les
     journaux. En fait d'ombrages, vous devez tre bien difficile;
     pourtant elle est bien belle et bien silencieuse, ma fort! car
     elle est  moi; mais je vous en ferai bonne part, quand vous
     voudrez y fonder un ermitage.

     Si vous saviez comme ici l'on oublie Paris, sans cesser de penser
      la France! Pour vous et pour moi, Monsieur, cette pense est une
     des conditions de notre existence. Cette passion de la patrie ne
     vieillit pas plus en vous que le talent, et, dans votre nouvel
     ouvrage, combien de fois n'a-t-elle pas dirig votre plume!
     Soyez-en sr, avec un pareil sentiment, vous finirez votre vie o
     vous avez appris  bgayer la langue que vous deviez tant illustrer
     un jour, et qui attend de vous encore un chef-d'oeuvre.

     Adieu, Monsieur; gardez quelque souvenir  un homme qui pense 
     vous chaque jour, et qui ne cessera jamais de vous souhaiter autant
     de bonheur que vous avez de gloire.

     Votre reconnaissant et dvou serviteur,

     BRANGER.

Aprs la publication de son _Milton_, M. de Chateaubriand tait parti
avec sa femme pour aller faire une visite  son fidle ami M. Hyde de
Neuville, au chteau de l'tang, dans le dpartement du Cher; et Mme
Rcamier, de son ct. s'tait tablie  La Chapelle-Saint-loi, chez sa
nice, o M. de Chateaubriand formait le projet de la retrouver. Il lui
crivait de Sancerre le 2 aot 1836:

     Nous partons dcidment samedi prochain; nous serons  Paris le
     dimanche 7. Attendez  Saint-loi; si j'ai l'esprance d'aller vous
     chercher, je vous le manderai; car, pour votre sant, je crois que
     le sjour dans ces riantes valles vous fera du bien. Si je ne puis
     obtenir ma libert, vous reviendrez me rendre la vie. Je ne fais
     rien ici, je ne lis pas un journal, je ne me soucie de rien que de
     vous. Vous tes dsormais tout ce qui me reste d'avenir et de
     jours.

     Priez pour le plerin de Terre Sainte  votre petite chapelle.

Quelques jours aprs il lui crivait encore:

M. DE CHATEAUBRIAND  Mme RCAMIER.

     Paris, 8 aot 1836.

     Tandis que vous vous fchiez si mal  propos, que vous vous
     plaigniez de n'avoir pas de longues lettres pour avoir un prtexte
     de n'crire que deux mots, ou ne pas crire du tout, moi je mourais
     d'ennui, de contrarits de toutes les sortes, afin d'obtenir la
     permission d'aller vous retrouver, pour que vous ne reveniez pas
     trop vite  Paris, de peur que votre sant ne souffrt de ce retour
     que vous ne dsirez pas. Je l'ai obtenu ce cong,  force de
     patience. Il faut maintenant que je fasse raccommoder ma voiture
     qui est toute brise; elle sera prte  la fin de la semaine. Je
     pourrai partir dimanche ou lundi 15.

     Voulez-vous que j'aille directement  la Rivire-Thibouville[99],
     en finissant par Dieppe; ou voulez-vous que je commence par Dieppe
     en finissant par Saint-loi? Vous avez le temps de me tracer mon
     voyage, en me rpondant tout de suite.

     Voil comme je rponds  vos fcheries; et je vous jure que, pour
     personne au monde que vous, je ne courrais les grands chemins 
     prsent. Je suis las de tout mouvement; je veux dfinitivement
     fixer et terminer ma vie, ne plus reparatre d'aucune faon sur la
     scne du monde, pas mme en explorateur des grandes chutes.

     Hyacinthe est revenu de Genve; il m'a rapport mes papiers, et
     quoique je n'aie pas le coeur aux _Mmoires_, quand j'aurai fini ce
     qui vous regarde, je ferai une ou deux pages par jour tant que je
     vivrai, pour remplir ces tristes conditions de mon march, et pour
     atteindre les deux heures o je vous vois, qui sont toute ma vie.

     Voyez comme tout passe. Qui pense aujourd'hui  ce pauvre Carrel?
     Et il y a  peine quinze  seize jours qu'il tait tout vivant au
     milieu de nous! Cet homme-l valait pourtant mille fois mieux que
     les trois quarts des hommes qui lui survivent.

     Je ne sais si je verrai vos amis, et s'ils sont  Paris; hors M.
     Ampre, je ne me soucie de voir personne. Si vous avez des
     commissions, donnez-les-moi. Adieu, la plus ingrate et la plus
     gte des femmes.

     J'aurai pourtant du bonheur  voir cette chapelle et  y prier
     pour vous.

     Hommages toujours  votre nice, et souvenir  M. Lenormant.

M. de Chateaubriand vint passer quelques jours auprs de Mme Rcamier,
chez sa nice, puis toute la colonie de l'Abbaye se transporta au
chteau de Maintenon.

Charm de l'aspect de ces beaux lieux tout pleins encore des souvenirs
de Louis XIV, et non moins touch de la noble et gracieuse rception de
ses htes, M. de Chateaubriand avait dit qu'il consacrerait quelques
pages  ce sjour. Mais il lui tait impossible de se plaire longtemps
hors de ses habitudes casanires; il partit le premier, et, revenu 
Paris sans y retrouver le bon gnie qui charmait et remplissait ses
journes, il crit:

LE MME.

     Paris, 15 octobre 1836.

     Me voil loin de vous, et vous serez longtemps sans me revenir.
     Oh! ne tardez pas trop, je vous prie: c'est votre faute de m'avoir
     habitu  ne pouvoir me passer de vous. Le beau temps est revenu;
     je regrette de n'avoir pas fait la course de Malesherbes[100].
     Savez-vous pourquoi? c'est qu'en courant les chemins, je me serais
     moins aperu du vide que me fait votre absence: vous avez l'esprit
     si mal fait, que vous prendrez peut-tre ceci de travers.

     J'ai t charm de vos htes, je vous prie de leur dire tous mes
     regrets; Mme de Noailles m'a permis de revenir, et m'a promis de ne
     rien changer du tout  ma chambre. J'ai pris mes _vues_ du chteau;
     M. de Noailles en sera content, du moins je ferai de mon mieux.

     Mille choses  mon vieil et  nos jeunes amis.  jeudi donc!
     Revenez; j'crirai demain  Montigny, mais il faudra que j'envoie
     chercher l'adresse: je ne la sais pas.

     17 octobre 1836.

     Je suis bien malheureux ici sans vous; je ne sais que faire. Hier,
     j'ai pass la journe assis sur des pierres, sur la place Louis XV,
      regarder l'oblisque, ou plutt  ne rien regarder.

     Mais enfin vous revenez ici jeudi; je regrette toujours de n'tre
     pas all  Malesherbes. Je ne sais plus ce que je fais, car je n'ai
     rien  faire; il est bien temps que nous partions pour l'Italie.

     _La Revue de Paris_ contient ce matin un article de Nisard fort
     rude; voil Sainte-Beuve  l'aise: il ne sera pas arrt, s'il le
     veut, par les louanges de Nisard.

     Revenez, revenez.

M. de Chateaubriand tint la promesse qu'il avait faite  la duchesse de
Noailles, et qu'il rappelle dans sa lettre  Mme Rcamier, quand il dit
qu'il a pris _ses vues_ du chteau. Il data de Maintenon un chapitre
qu'il destinait  ses Mmoires. Ce chapitre cependant n'y fut pas
insr; le manuscrit en fut donn par l'auteur  Mme Rcamier. Nous
l'insrons ici  la date de l'anne o il fut crit.

FRAGMENT DAT DU MOIS DE SEPTEMBRE 1836.

INCIDENCES.--JARDINS.

     Je reprends la plume au chteau de Maintenon dont je parcours les
     jardins  la lumire de l'automne: _peregrinoe gentis amoenum
     hospitium_.

     En passant devant les ctes de la Grce, je me demandais autrefois
     ce qu'taient devenus les quatre arpents du jardin d'Alcinos,
     ombrags de grenadiers, de pommiers, de figuiers et orns de deux
     fontaines? Le potager du bonhomme Larte  Ithaque n'avait plus ses
     vingt-deux poiriers, lorsque je naviguai devant cette le, et l'on
     ne me sut dire si Zante tait toujours la patrie de la fleur
     d'hyacinthe. L'enclos d'Acadmus,  Athnes, m'offrit quelques
     souches d'oliviers, comme le jardin des douleurs  Jrusalem. Je
     n'ai point err dans les jardins de Babylone, mais Plutarque nous
     apprend qu'ils existaient encore du temps d'Alexandre. Carthage m'a
     prsent l'aspect d'un parc sem des vestiges des palais de Didon.
      Grenade, au travers des portiques de l'Alhambra, mes regards ne
     se pouvaient dtacher des bocages o la romance espagnole a plac
     les amours des Zgris. Du haut de la tour de David  Jrusalem, le
     roi prophte aperut Bethsabe se baignant dans les jardins d'Urie;
     moi, je n'y ai vu passer qu'une fille d've: pauvre Abigal, qui ne
     m'inspirera jamais les magnifiques psaumes de la pnitence.

     Pendant le conclave de 1828, je me promenais dans les jardins du
     Vatican. Un aigle, dplum et prisonnier dans une loge, offrait
     l'emblme de Rome paenne abattue; un lapin tique tait livr en
     proie  l'oiseau du Capitole, qui avait dvor le monde. Des moines
     m'ont montr  Tusculum et  Tibur les vergers en friche de Cicron
     et d'Horace. Je suis all  la chasse aux canards sauvages dans le
     Laurentinum de Pline; les vagues y venaient mourir au pied du mur
     de la salle  manger, o, par trois fentres on dcouvrait comme
     trois mers, _quasi tria maria_.

      Rome mme, couch parmi les anmones sauvages de _Bel Respiro_,
     entre les pins qui formaient une vote sur ma tte, se droulait au
     loin la chane de la Sabine; Albe enchantait mes yeux de sa
     montagne d'azur, dont les hautes dentelures taient franges de
     l'or des derniers rayons du soleil: spectacle plus admirable
     encore, lorsque je venais  songer que Virgile l'avait contempl
     comme moi, et que je le revoyais, du milieu des dbris de la cit
     des Csars, par-dessus le pampre du tombeau des Scipions.

          Beau parc et beaux jardins, qui dans votre clture
          Avez toujours des fleurs et des ombrages verts,
          Non sans quelque dmon qui dfend aux hivers
          D'en effacer jamais l'agrable peinture.

CHTEAU ET PARC DE MAINTENON.--LES AQUEDUCS.--RACINE.--Mme DE
MAINTENON.--LOUIS XIV.--CHARLES X.

     Si de ces Hesprides de la posie et de l'histoire je descends aux
     jardins de nos jours, quelle multitude en ai-je vue natre et
     mourir? Sans parler des bois de Sceaux, de Marly, de Choisy, rass
     au niveau des bls, sans parler des bosquets de Versailles que l'on
     prtend rendre  leurs ftes! J'ai aussi plant des jardins; ma
     petite rigole, passage des pluies d'hiver, tait  mes yeux les
     tangs du _Prdium rusticum_.

     Vu du ct du parc, le chteau de Maintenon, entoure de fosss
     remplis des eaux de l'Eure, prsente  gauche une tour carre de
     pierres bleutres,  droite une tour ronde de briques rouges. La
     tour carre se runit, par un corps de logis,  la vote surbaisse
     qui donne entre de la cour extrieure dans la cour intrieure du
     chteau. Sur cette vote, s'lve un amas de tourillons; de ceux-ci
     part un btiment qui va se rattacher transversalement  un autre
     corps de logis venant de la tour ronde. Ces trois lignes
     d'architecture renferment un espace clos de trois cts et ouvert
     seulement sur le parc.

     Les sept ou huit tours, de diffrentes grosseur, hauteur et forme,
     sont coiffes de bonnets de prtre, qui se mlent  la flche d'une
     glise place en dehors, du ct du village.

     La faade du chteau du ct du village est du temps de la
     Renaissance. Les fantaisies de cette architecture donnent au
     chteau de Maintenon un caractre particulier. On dirait d'une
     petite ville d'autrefois, ou d'une abbaye fortifie, avec ses
     flches, ses clochers, groups  l'aventure.

     Pour achever le ple-mle des poques, on aperoit un grand
     aqueduc, ouvrage de Louis XIV; on le croirait un travail des
     Csars. On descend du salon du chteau dans le jardin par un pont
     nouvellement tabli qui tient de l'architecture du _Rialto_. Ainsi
     l'ancienne Rome, le _cinque cento_ de l'Italie se trouvent associs
     au XVIe sicle de la France. Les souvenirs de Bianca Capello et de
     Mdicis, de la duchesse d'tampes et de Franois Ier s'lvent 
     travers les souvenirs de Louis XIV et de Mme de Maintenon; tout
     cela domin et complt par la catastrophe rcente de Charles X.

     Ce chteau a t rebti par Jean Cottereau, argentier de Louis
     XII. Marot, dans son _Cimetire_, prtend que Cottereau avait t
     trop honnte homme pour un financier. Une des filles de Cottereau
     porta la terre de Maintenon dans la maison d'Angennes. En 1675,
     cette terre fut achete par Franoise d'Aubign, qui devint Mme de
     Maintenon. Maintenon est tomb, en 1698, dans la famille de
     Noailles, par le mariage d'une nice de la femme de Louis XIV avec
     Adrien Maurice, duc de Noailles.

     Le parc a quelque chose du srieux et du calme du grand roi. Vers
     le milieu, le premier rang des arcades de l'aqueduc traverse le lit
     de l'Eure et runit les deux collines opposes de la valle, de
     sorte qu' Maintenon une branche de l'Eure et coul dans les airs
     au-dessus de l'Eure. _Dans les airs_ est le mot: car les premires
     arcades, telles qu'elles existent, ont quatre-vingt-quatre pieds de
     hauteur, et elles devaient tre surmontes de deux autres rangs
     d'arcades.

     Les aqueducs romains ne sont rien auprs des aqueducs de
     Maintenon; ils dfileraient tous sous un de ces portiques. Je ne
     connais que l'aqueduc de Sgovie, en Espagne, qui rappelle la masse
     et la solidit de celui-ci; mais il est plus court et plus bas. Si
     l'on se figure une trentaine d'arcs de triomphe enchans
     latralement les uns aux autres, et  peu prs semblables par la
     hauteur et par l'ouverture  l'arc de triomphe de l'toile, on aura
     une ide de l'aqueduc de Maintenon; mais encore faudra-t-il se
     souvenir qu'on ne voit l qu'un tiers de la perpendiculaire et de
     la dcoupure que devait former la triple galerie, destine au
     chemin des eaux.

     Les fragments tombs de cet aqueduc sont des blocs compacts de
     rochers; ils sont couverts d'arbres autour desquels des corneilles
     de la grosseur d'une colombe voltigent: elles passent et repassent
     sous les cintres de l'aqueduc, comme de petites fes noires,
     excutant des danses fatidiques sous des guirlandes.

      l'aspect de ce monument, on est frapp du caractre imposant
     qu'imprimait Louis XIV  ses ouvrages. Il est  jamais regrettable
     que ce conduit gigantesque n'ait pas t achev: l'eau transporte
      Versailles en et aliment les fontaines et et cr une autre
     merveille, en rendant leurs eaux jaillissantes perptuelles; de l
     on aurait pu l'amener dans les faubourgs de Paris. Il est fcheux,
     sans doute, que le camp form pour les travaux  Maintenon en 1686
     ait vu prir un grand nombre de soldats; il est fcheux que
     beaucoup de millions aient t dpenss pour une entreprise
     inacheve. Mais certes, il est encore plus fcheux que Louis XIV,
     press par la ncessit, tonn par ces cris d'conomie avec
     lesquels on renverse les plus hauts desseins, ait manqu de
     patience: le plus grand monument de la terre appartiendrait
     aujourd'hui  la France.

     Quoi qu'on en dise, la renomme d'un peuple accrot la puissance
     de ce peuple, et n'est pas une chose vaine. Quant aux millions,
     leur valeur ft reste reprsente  gros intrts dans un difice
     aussi utile qu'admirable; quant aux soldats, ils seraient tombs
     comme tombaient les lgions romaines en btissant leurs fameuses
     _voies_, autre espce de champ de bataille, non moins glorieux pour
     la patrie.

     C'est dans cette alle de vieux tilleuls, o je me promenais tout 
     l'heure, que Racine, aprs le triomphe de la _Phdre_ de Pradon,
     soupira ses derniers cantiques.

          Pour trouver un bien facile
          Qui nous vient d'tre arrach,
          Par quel chemin difficile
          Hlas! nous avons march!
          Dans une route insense,
          Notre me en vain s'est lasse,
          Sans se reposer jamais,
          Fermant l'oeil  la lumire
          Qui nous montrait la carrire
          De la bienheureuse paix!

     Mme de Maintenon, parvenue au fate des grandeurs, crivait  son
     frre: Je n'en puis plus, je voudrais tre morte. Elle crivait 
     Mme de La Maisonfort: Ne voyez-vous pas que je meurs de
     tristesse... j'ai t jeune et jolie; j'ai got des plaisirs... et
     je vous proteste que tous les tats laissent un vide affreux. Mme
     de Maintenon s'criait: Quel supplice d'avoir  amuser un homme
     qui n'est plus amusable! On a fait un crime  la fille d'un simple
     gentilhomme,  la veuve de Scarron, de parler ainsi de Louis XIV,
     qui l'avait leve jusqu' son lit; moi, j'y trouve l'accent d'une
     nature suprieure, au-dessus de la haute fortune  laquelle elle
     tait parvenue. J'aurais seulement prfr que Mme de Maintenon
     n'et pas quitt Louis XIV mourant, surtout aprs avoir entendu ces
     tendres et graves paroles: Je ne regrette que vous; je ne vous ai
     pas rendue heureuse, mais tous les sentiments d'estime et d'amiti
     que vous mritez, je les ai toujours eus pour vous; l'unique chose
     qui me fche, c'est de vous quitter[101].

     Les dernires annes de ce monarque furent une expiation offerte
     aux premires. Dpouill de sa prosprit et de sa famille, c'est
     de cette fentre qu'il promenait ses yeux sur ce jardin. Il les
     fixait sans doute sur ce conducteur des eaux dj abandonn depuis
     vingt ans; grandes ruines, images des ruines du grand roi, elles
     semblaient lui prdire le tarissement de sa race et attendre son
     arrire-petit-fils. Le temps o Le Ntre dessinait pour Mme de La
     Vallire les jardins de Versailles n'tait plus; ils taient aussi
     passs, plus d'un sicle auparavant, les jours d'Olivier de Serres,
     lequel disait  Henri IV, projetant des jardins pour Gabrielle: On
     peut cultiver les cannes du sucre, afin qu'accouples avec
     l'oranger et ses compagnons, le jardin soit parfaitement anobli et
     rendu du tout magnifique.

     Dans l'absorption de ces rves qui donnent quelquefois la seconde
     vue, Louis XIV aurait pu dcouvrir son successeur immdiat htant
     la chute des portiques de la valle de l'Eure, pour y prendre les
     matriaux des mesquins pavillons de ses ignobles matresses. Aprs
     Louis XV, il aurait pu voir encore une autre ombre s'agenouiller,
     incliner sa tte et la poser en silence sur le fronton de
     l'aqueduc, comme sur un chafaud lev dans le ciel. Enfin, qui
     sait si, par ces pressentiments attachs aux races royales, Louis
     XIV n'aurait pas une nuit, dans ce chteau de Maintenon, entendu
     frapper  sa porte: Qui va l?--Charles X, votre petit-fils.

Louis XIV ne se rveilla pas pour voir le cadavre de Mme de Maintenon
tran la corde au cou autour de Saint-Cyr.

MANUSCRIT.--PASSAGE DE CHARLES X  MAINTENON.

     Maintenon, septembre 1836.

     Mon hte m'a racont la demi-nuit que Charles X, banni, passa au
     chteau de Maintenon. La monarchie des Capets finissait par une
     scne de chteau du moyen ge; les rois du pass avaient remont
     dans leurs sicles pour mourir. _Les dieux_, comme au temps de
     Csar, _nous promettent une grande mutation et grand changement de
     l'tat des choses qui sont  prsent, en un autre tout contraire_.
     (PLUTARQUE.)

     Le manuscrit d'une des nices de M. le duc de Noailles, et qu'il a
     bien voulu me communiquer, retrace les faits dont cette jeune femme
     avait t le tmoin. Il m'a permis d'en extraire ces passages:

     Mon oncle, prvoyant que le roi allait venir ( Maintenon) lui
     demander asile, donna des ordres pour qu'on prpart le chteau...
     Nous nous levmes pour recevoir le roi, et, en attendant son
     arrive, j'allai me placer  une fentre de la tourelle qui prcde
     le billard, pour observer ce qui se passait dans la cour. La nuit
     tait calme et pure, la lune  demi voile clairait d'une lueur
     ple et triste tous les objets, et le silence n'tait encore
     troubl que par le pas des chevaux de deux rgiments de cavalerie
     qui dfilaient sur le pont; aprs eux dfila sur le mme pont
     l'artillerie de la garde, mche allume. Le bruit sourd des pices
     de canon, l'aspect des noirs caissons, la vue des torches au milieu
     des ombres de la nuit, serraient horriblement le coeur et
     prsentaient l'image, hlas! trop vraie, du convoi de la monarchie.

     Bientt les chevaux et les premires voitures arrivrent, ensuite
     M. le Dauphin et Mme la Dauphine, Mme la duchesse de Berry, M. le
     duc de Bordeaux et Mademoiselle, enfin le roi et toute sa suite. En
     descendant de voiture, le roi paraissait extrmement accabl; sa
     tte tait tombe sur sa poitrine, ses traits taient tirs, et son
     visage tait dcompos par la douleur. Cette marche presque
     spulcrale de quatre heures, au petit pas et au milieu des
     tnbres, avait contribu aussi  appesantir ses esprits, et dans
     ce moment d'ailleurs la couronne ne pesait-elle pas assez sur son
     front? Il eut quelque peine  monter l'escalier. Mon oncle le
     conduisit dans, son appartement qui tait celui de Mme de
     Maintenon; il y resta quelques moments seul avec sa famille, puis
     chacun des princes se retira dans le sien. Mon oncle et ma tante
     entrrent alors chez le roi. Il leur parla avec sa bont ordinaire,
     leur dit combien il tait malheureux de n'avoir pu faire le bonheur
     de la France, que 'avait toujours t son voeu le plus cher: Tout
     mon dsespoir, ajouta-t-il, est de voir dans quel tat je la
     laisse; que va-t-il arriver? le duc d'Orlans lui-mme n'est pas
     sr d'avoir dans quinze jours sa tte sur ses paules. Tout Paris
     est l sur la route marchant contre moi: les commissaires me l'ont
     assur. Je ne m'en suis pas entirement fi  leur rapport; j'ai
     appel Maison quand ils ont t sortis, et je lui ai dit:--Je vous
     demande sur l'honneur de me dire, foi de soldat, si ce qu'ils m'ont
     dit est vrai?--Il m'a rpondu: ils ne vous ont dit que la moiti de
     la vrit.

     Aprs la retraite du roi, chacun rentra successivement dans sa
     chambre. Je ne voulus pas me coucher, et je me mis de nouveau  la
     fentre  contempler le spectacle que j'avais sous les yeux. Un
     garde  pied tait en faction  la petite porte du grand escalier,
     un garde du corps tait plac sur le balcon extrieur qui
     communique de la tour carre  l'appartement o couchait le roi.
     Aux premiers rayons de l'aurore, cette figure guerrire se
     dessinait d'une manire pittoresque sur ces murs brunis par le
     temps, et ses pas retentissaient sur ces pierres antiques, comme
     autrefois peut-tre ceux des preux bards de fer qui les avaient
     foules. [...]

      sept heures et demie, j'allai faire ma toilette chez ma tante,
     et  neuf heures je descendis avec Mme de Rivera chez M. le duc de
     Bordeaux o Mademoiselle vint peu aprs. M. le duc de Bordeaux
     s'amusait, avec les enfants de ma tante,  jeter du pain aux
     poissons, et se roulait avec eux sur des matelas tendus dans la
     chambre. Rien ne dchirait le coeur comme la vue de ces enfants,
     riant ainsi aux malheurs qui les frappaient.  dix heures, le roi
     se rendit  la messe dans la chapelle du chteau. Ce fut dans cette
     petite chapelle que l'infortun monarque fit son sacrifice  Dieu,
     et dposa  ses pieds cette couronne brillante qui lui tait si
     douloureusement arrache, avec cette admirable, mais inutile vertu
     de rsignation, hrosme hrditaire dans sa malheureuse famille.

     En effet, ce fut  Maintenon que Charles X cessa vritablement de
     rgner; ce fut l qu'il licencia la garde royale et les cent
     Suisses, ne gardant pour son escorte que les gardes du corps. De ce
     moment il ne donna plus d'ordre et se constitua en quelque sorte
     prisonnier; les commissaires rglrent sa route jusqu' Cherbourg.

     Aprs la messe, le roi remonta un instant dans sa chambre, puis le
     sinistre cortge se remit en route  dix heures et demie. Le dpart
     fut dchirant: tous les malheurs et la plus noble rsignation se
     peignaient sur le visage de Mme la Dauphine si habitue  la
     douleur. Elle m'adressa quelques mots, puis s'avanant vers les
     gardes qui taient rangs dans la cour, elle leur prsenta sa main
     sur laquelle ils se prcipitrent en versant des larmes; ses
     propres yeux en taient remplis, et elle rptait ces paroles d'une
     voix mue: Ce n'est pas ma faute, mes amis, ce n'est pas ma
     faute.

     M. le Dauphin embrassa M. de Diesbach qui commandait la compagnie
     des gardes, et monta  cheval. M. le duc de Bordeaux et
     Mademoiselle montrent chacun dans une voiture spare. Le roi
     partit le dernier; il parla quelque temps  mon oncle d'une manire
     pleine de bont, et le remercia de l'hospitalit qu'il avait
     trouve chez lui; puis il s'avana vers les troupes et leur fit ses
     adieux avec cet accent du coeur qui lui appartient: J'espre, leur
     dit-il, que nous nous reverrons bientt. Un gendarme des chasses
     se jeta  ses pieds et lui baisa la main en sanglotant; il la donna
      plusieurs autres, et se tournant vers le garde  pied qui tait
     de faction, et qui lui prsentait les armes: Allons, dit-il, je
     vous remercie, vous avez fait votre devoir. Je suis content; mais
     vous devez tre bien fatigu!--Ah! sire, rpondit le vieux soldat
     en laissant couler de grosses larmes sur sa moustache blanchie, la
     fatigue n'est rien: encore si nous avions pu sauver Votre Majest.
     Un grenadier pera la foule et vint dans ce moment se placer devant
     le roi: Que voulez-vous? lui dit Sa Majest. Sire, rpondit le
     soldat en portant la main  son bonnet, je voulais vous voir encore
     une fois.

     Le roi, profondment attendri, se jeta dans sa voiture, et toute
     cette scne disparut.

L'AUTEUR DU MANUSCRIT.--MES HTES.

     Maintenon, septembre 1836.

     Les calamits accroissent leur effet du sort de celui qui les
     raconte: ce rcit est l'ouvrage de Mme de Chalais-Prigord, ne
     Beauvillier-Saint-Aignan. Le duc de Beauvillier fut, sous Louis
     XIV, gouverneur du prince, tige de la race aujourd'hui proscrite.
     La dernire fille de l'ami de Fnelon s'est rencontre sur le
     chemin du duc de Bordeaux, et elle s'est hte d'aller dire  son
     pre qu'elle avait vu passer le dernier hritier du duc de
     Bourgogne. La jeune princesse runissait beaut, nom et fortune;
     elle avait d'abord envoy ses penses dans le monde  la recherche
     des plaisirs; son esprance, comme la colombe aprs le dluge,
     trouvant la terre souille, est rentre dans l'arche de Dieu.

     Lorsqu'en 1816 je passai par ici pour aller crire  Montboissier
     le onzime livre de la premire partie de ces _Mmoires_, le
     chteau de Maintenon tait dlaiss; Mme de Chalais n'tait pas
     encore ne: depuis elle a tendu et compt sa vie entire sur
     vingt-six annes de la mienne. Les lambeaux de mon existence ont
     ainsi compos les printemps d'une multitude de femmes tombes aprs
     leurs mois de mai. Montboissier est  prsent dsert, et Maintenon
     est habit: ses nouveaux matres sont mes htes.

     M. le duc de Noailles, qui, si rien ne l'arrte, remplira une
     brillante carrire, n'avait pas voix dlibrative lorsque j'tais 
     la chambre des pairs: je ne l'ai point entendu prononcer ces
     discours o il a plaid, avec l'autorit de la raison et la
     puissance de la parole, la cause de la gloire de la France et celle
     des royales infortunes. Son rle a commenc quand le mien a fini:
     il a prt serment au malheur d'une manire plus utile que moi.

     Mme la duchesse de Noailles est nice de M. le marquis de
     Mortemart, mon ancien colonel au rgiment de Navarre; elle a une
     triste et douce ressemblance avec ma soeur Julie.

     La Fontaine disait  Mme de Montespan:

          Paroles et regards, tout est charme dans vous,
          Olympe; c'est assez qu' mon dernier ouvrage
          Votre nom serve un jour de rempart et d'abri.
          Protgez dsormais le livre favori
          Par qui j'ose esprer une seconde vie.

     Dans le mariage de M. le duc de Noailles et de Mlle de Mortemart,
     sont venues se perdre les rivalits de Mme de Maintenon et de Mme
     de Montespan.  la prsente heure, qui se trouble la cervelle 
     propos du coeur d'un souverain? Ce coeur est glac depuis cent vingt
     ans, et, dans le dcri et l'abaissement des monarchies, les
     attachements d'un roi, ft-il Louis XIV, sont-ils des vnements?
     Sur l'chelle norme des rvolutions modernes, que peut-on mesurer
     qui ne se contracte en un point imperceptible? Les gnrations
     nouvelles s'embarrassent-elles des intrigues de Versailles, qui
     n'est plus qu'une crypte? Que fait  la socit transforme la fin
     des inimitis du sang de quelques femmes, jadis destines, sous des
     berceaux ou dans des palais,  la couche de duvet ou de fleurs?

     Cependant, autour des intrts gnraux de l'histoire, ne
     serait-il pas des curiosits historiques? Si quelque Aulu-Gelle,
     quelque Macrobe, quelque Slobe, quelque Suidas, quelque Athne du
     Ve ou VIe sicle, aprs m'avoir peint le sac de Rome par Alaric,
     m'apprenait, par hasard, ce que devint Brnice quand Titus l'eut
     renvoye; s'il me montrait Antiochus rentr dans cette Csare,
     _lieux charmants o son coeur_... avait ador celle qui en aimait un
     autre; s'il me menait dans un chteau du Liban, habit par une
     descendante de la reine de Palestine, en dpit de la destruction de
     la ville ternelle et de l'invasion des Barbares, il me plairait
     encore de rencontrer dans l'_Orient dsert_ le souvenir de
     Brnice.

L'absence de Mme Rcamier se prolongea quelques jours de plus que M. de
Chateaubriand ne l'avait craint. Au lieu de revenir  Paris en quittant
Maintenon, elle alla visiter, avec M. Ballanche et M. Ampre, un ancien
et fidle ami, le duc de Laval, dans sa terre de Montigny, que depuis la
rvolution de Juillet il se livrait avec passion  embellir.

Il lui crivait pour lui rappeler l'engagement pris d'aller  Montigny:

LE DUC DE LAVAL-MONTMORENCY  Mme RCAMIER.

     Montigny, 26 juin 1836.

     Je vous prie de me confirmer par un mot direct, si vous en avez la
     bonne grce, ou indirectement par un de vos compagnons de voyage,
     vos dispositions de campagne. Ne me laissez pas dans le vague sur
     des projets qui me tiennent si vivement au coeur.

     Le duc de Noailles doit tre  Paris, ou bien prs de s'y rendre,
     et c'est avec lui que vous dessinerez votre plan de campagne.

     Ce n'est pas peu de chose que d'avoir perdu l'habitude presque
     journalire de l'Abbaye-au-Bois, et d'une conversation si
     charmante, si varie, si piquante par la diversit des esprits, et
     les nuances, et mme les oppositions d'opinion.

     Depuis mon dpart, deux lectures[102] ont d avoir lieu; je les
     avais vu concerter la veille, et j'enrageais intrieurement de mes
     engagements. Eh bien! malgr ces regrets, et encore d'autres
     regrets au fond du coeur qui vous sont personnels, je suis forc
     d'avouer que mon temps s'coule ici avec la plus incroyable
     rapidit. C'est attachant de voir tous ces ouvriers  l'ouvrage,
     surtout quand cela russit bien. On vient de poser dix colonnes
     pour former une tonnelle  l'italienne sur cette terrasse si
     magnifique, mais qui ne sera dans tout son charme pour moi que
     lorsque vous y aurez march, que lorsque vous aurez promen vos
     regards sur cette admirable vue de la rivire, et des prairies, et
     de la grande route au second plan.

     Croiriez-vous que je n'ai pas encore achev le _Milton_? Mais
     c'est d'ajuster Montigny, de faire sa dernire toilette qui
     m'occupe, pour vous y voir, vous et mes amis. Je n'aurais jamais
     cru que ce ft aussi attachant; et alors, pour m'excuser de mes
     dpenses, de cette espce d'absorbement, de dvouement, non  une
     personne, mais  une chose, je me mets  chercher dans ma mmoire
     les hommes des temps anciens et modernes qui,  la fin de leur
     carrire et retirs des affaires, et sans doute dvors de
     chagrins, d'ennuis, d'ingratitudes, se sont cr une occupation de
     ce genre. J'en trouve beaucoup, aprs les grandes disgrces, les
     bouleversements, les guerres civiles, depuis Rome jusqu' nos
     jours.

     Offrez  votre _premier_ ami mes meilleures et vieilles amitis,
     et mon sincre regret de n'entendre plus cette voix qui me charmait
     tous les jours.

     Dites ensuite  votre _nouvel_ ami, le duc de Noailles, que le
     plus ancien des vtres compte sur sa parole de venir  Montigny o
     sa chambre est toute prte.

     Tendres hommages de la plus ancienne de vos amitis. Vous savez
     qu'en amiti comme en gnalogie, j'aime les dates: cela fixe les
     prsances.

Lorsqu'enfin le duc de Laval apprit qu'il allait recevoir Mme Rcamier,
et qu'elle se dirigerait de Maintenon sur Montigny, sa joie fut
trs-vive, et il l'exprima avec une grce affectueuse.

     La malle-poste avec ses quatre chevaux au galop, crit-il  son
     amie, ne court pas assez vite pour vous porter  mon gr
     l'expression de mon plaisir. Il est  son comble, je vous assure,
     par l'esprance de vous voir, de vous recevoir ici, de vous serrer
     la main sous mes vieilles tours et sur mon jeune gazon, et au
     milieu de mes jolies fleurs d'automne. Enfin je suis charm, vous
     dis-je; et de toutes les dclarations qui ont jamais t mises 
     vos pieds, c'est la plus sincre.

     Votre sjour ici sera une des meilleures rcompenses de tous les
     soins infatigables que je me suis donns, depuis vingt-huit mois,
     pour embellir, pour orner cette retraite.

Cette visite  Montigny laissa  Mme Rcamier un trs-doux souvenir;
l'anne prcdente, elle en avait form le projet, et n'tait point
parvenue  le raliser. Pour elle en effet, tout dplacement qui n'tait
pas un tablissement de quelque dure, tout arrangement dans lequel ne
pouvaient pas tre comprises toutes les personnes qui, groupes autour
d'elle, faisaient dpendre leurs existences de la sienne, tait
trs-difficile, pour ne pas dire impossible. Aussi le duc de Laval lui
crivait-il  ce propos qu'il tait plus difficile de la dplacer que
de mettre une arme en mouvement.

Heureux de la prsence d'une femme  laquelle il avait vou une des
affections les plus profondes qui aient rempli sa vie, le duc de Laval
tout enorgueilli du succs de ses embellissements de Montigny, o 
force de got, de dpenses et de peines, il tait parvenu  crer, sous
le ciel gris de notre France septentrionale, une sorte de _villa_
italienne, ne se montra jamais plus gai, plus jeune, plus excellent ni
plus aimable.

Huit mois aprs, cet ami si parfait, cet esprit si facile, cette me si
haute avait disparu de la terre; sa mort rouvrit pour Mme Rcamier la
plaie toujours vive que lui avait laisse la perte de Mathieu de
Montmorency.

Mais nous devanons le temps. En rentrant  la fin d'octobre 
l'Abbaye-au-Bois, Mme Rcamier apprit, comme toute la France, le
mouvement tent  Strasbourg par le prince Louis Bonaparte. Cette
chauffoure fut aussitt rprime que tente; et le prince Louis, aprs
son arrestation, fut conduit  Paris pour y subir son jugement. La
duchesse de Saint-Leu ne tarda point  y arriver elle-mme, mais
secrtement. Craignant que sa prsence  Paris n'indispost le
gouvernement, elle s'tait arrte  Viry, chez la duchesse de Raguse,
d'o il lui tait facile d'agir pour obtenir un adoucissement au sort de
son fils.

Quant  Mme Salvage, son fidle garde du corps, elle arriva droit 
l'Abbaye-au-Bois, et demanda asile  Mme Rcamier. Sa prsence
inattendue, et dans des circonstances de cette nature, causa le soir une
vive surprise parmi les habitus de tous les jours. Mme Rcamier lui
avait cd sa propre chambre, et s'tait fait dresser pour elle-mme un
lit dans le salon. Je n'ai pas besoin de dire que tous les amis de Mme
Rcamier, quel que ft leur peu de got pour Mme Salvage, et le jugement
qu'ils portaient sur l'aventure qui l'amenait  Paris  la suite de la
reine Hortense, taient pntrs de respect pour son dvouement, et
d'intrt pour la duchesse de Saint-Leu. Mme Salvage, trs-srieusement
et justement proccupe, se retira de bonne heure, en laissant sur un
canap, entre M. Ampre et M. Lenormant qui s'y taient assis selon leur
habitude, un gros portefeuille. Au bout d'un instant, la grande figure
de Mme Salvage reparut: J'oubliais mes valeurs, dit-elle, et elle
emporta le portefeuille auquel jusque-l personne n'avait pris garde. On
rit de la bonne prise qu'on aurait pu faire.

Mme Rcamier alla le lendemain voir  Viry la reine Hortense; elle la
trouva dans une grande angoisse. Dlivre de ses premires craintes sur
le sort de son fils, elle s'pouvantait d'autant plus de l'ide de le
voir partir pour l'Amrique, qu'elle tait et qu'elle se sentait
gravement, mortellement atteinte. Mme Rcamier fut trs-mue de
l'excessif changement qu'elle remarqua dans ses traits, et la quitta en
formant pour elle des voeux dont elle sentait bien l'impuissance: elle ne
la revit plus.

La reine Hortense retourna avec Mme Salvage au chteau d'Arenenberg.
Mais dans l'tat de maladie trs-avance o elle tait, ce voyage
prcipit, et les inquitudes terribles que lui avaient causes
l'arrestation et le procs de son fils, lui firent un mal affreux. Mme
Salvage donnait frquemment de ses nouvelles  Mme Rcamier. En
reproduisant ici une de ses nombreuses lettres, nous croyons qu'elle ne
semblera pas dpourvue d'intrt.

Mme SALVAGE  Mme RCAMIER.

     Arenenberg, ce 13 avril 1837.

     Je vous ai crit il y a quatre jours, chre amie, une longue
     lettre qui vous disait combien je suis malheureuse. J'ai reu hier
     la vtre du 7, et je vous en remercie; elle m'tait bien
     ncessaire, elle est pour moi une consolation.

     J'ai fait part  Mme la duchesse de Saint-Leu du vif intrt que
     vous prenez  ses maux; je lui ai transmis tout ce que vous m'avez
     dit pour elle. Elle en a t vivement touche, elle en a t mue
     jusqu'aux larmes, et elle m'a prie  plusieurs reprises de vous
     bien exprimer combien elle y a t sensible.

     Je ne vous ai pas rpondu plus tt, parce que j'esprais pouvoir
     vous donner de meilleures nouvelles. Hlas! c'est tout le
     contraire!  la suite d'une consultation des mdecins de Constance
     et de Zurich avec le docteur Conneau, mdecin ordinaire, le
     professeur Lisfranc de Paris a t appel ici, comme le plus habile
     et d'une spcialit reconnue pour l'opration que deux de ces
     messieurs croyaient ncessaire.

     Eh bien, aprs un examen scrupuleux et trois fois renouvel,
     l'opinion de M. Lisfranc, et celle des trois autres mdecins
     appels  consulter avec lui, a t qu'il n'tait pas possible de
     faire l'opration, et ils ont t unanimes pour prononcer une
     sentence irrvocable; enfin ils ne nous ont laiss aucune esprance
     dans les ressources humaines. J'aime encore  en placer dans la
     bont infinie de Dieu que j'implore par de bien ardentes prires.

     L'tat moral de Mme la duchesse est aussi calme qu'on peut le
     dsirer dans une position comme la sienne. On lui a dit qu'on ne
     faisait pas l'opration, parce qu'elle n'tait pas ncessaire, et
     parce qu'un traitement suffirait, avec du temps et de la patience,
     pour la conduire  une parfaite gurison. Elle tait toute
     rsigne, avec un courage admirable,  se laisser oprer;
     maintenant elle se trouve heureuse de n'avoir pas  la subir, et
     elle est remplie de bonnes esprances.

     Dans l'attente de l'opration,--que contre mon avis on lui avait
     annonce quinze jours avant que M. Lisfranc pt tre ici,--elle
     avait fait ses dvotions et son testament.

     Le 30 mars au matin, une heure environ aprs qu'elle a eu
     communi, elle a eu la joie, qu'elle a rapporte  Dieu, de
     recevoir un gros paquet contenant des nouvelles--les premires
     depuis le dpart de Lorient--crites de la main de son fils. Sa
     lettre, qui est trs-longue, contient la relation de tout ce qu'il
     a fait, de tout ce qui lui est arriv, et de la plupart de ses
     motions, depuis qu'il a quitt Arenenberg jusqu'au moment o il
     crit, le 14 janvier,  bord de la frgate _l'Andromde_, en rade
     devant Rio-Janeiro o on ne lui permet pas de descendre. Il y avait
      bord les ouvrages de M. de Chateaubriand; il les a relus, pendant
     une affreuse tempte qui a dur quinze jours et qui ne permettait
     aucune autre occupation que la lecture, et encore  grand'peine.
     Dites-le  M. de Chateaubriand, je vous prie, en me rappelant
     personnellement  son bienveillant souvenir.

     Pensez quelquefois  moi, pensez  ma cruelle position. Donner 
     une personne qu'on aime, qu'on sait que l'on va perdre, des soins
     impuissants, chercher  allger, sans y russir que bien
     imparfaitement, des souffrances aigus et presque continuelles,
     montrer un visage calme quand on a le coeur dchir, tromper,
     chercher  inspirer sans cesse des esprances qu'on n'a pas: ah!
     croyez-moi, cela est affreux, et l'on donnerait volontiers sa
     propre vie. Adieu, adieu, chre amie; vous savez combien je vous
     aime.

Cet horrible tat de souffrances se prolongea prs d'une anne: la reine
Hortense ne succomba que le 5 octobre 1837.

Depuis quelque temps dj, la sant de Mme Rcamier s'altrait
visiblement: par suite d'une espce de fivre nerveuse qui lui donnait
une agitation fort pnible, elle avait presque perdu le sommeil; mais
elle redoutait  tel point de dranger les habitudes de ses amis, et
surtout celles de M. de Chateaubriand, elle aimait si peu  s'occuper
d'elle-mme et  en occuper les autres, que rien dans sa vie n'tait
chang par cet tat de souffrance. Cependant, en 1837, il vint se
joindre  ces accidents fcheux des symptmes beaucoup plus alarmants:
une toux opinitre, une extinction de voix subite qui durait souvent
plusieurs heures, enfin une sorte de spasme nerveux du larynx qui
amenait des touffements, firent srieusement craindre une affection des
organes de la voix. Les plus habiles mdecins, appels en consultation,
croyaient  cette affection, ils avaient recommand le plus absolu
silence, et parlaient de la ncessit de ne point affronter  Paris les
rigueurs de l'hiver. Le docteur Rcamier seul persistait  affirmer que
tous ces symptmes, si alarmants en apparence, taient nerveux. Ce fut
lui, heureusement, qui eut raison; mais ce cruel tat de maladie se
prolongea presque toute une anne; et malgr les assurances de l'habile
et illustre praticien, dont l'avis avait d'autant plus d'autorit qu'il
connaissait depuis plus longtemps la sant de sa cousine et qu'il avait
pour sa personne un profond attachement, les amis et la famille de Mme
Rcamier ne parvenaient point  se tranquilliser.

M. de Chateaubriand crivait le 4 novembre 1837:

     J'apporte ce billet  votre porte. J'ai besoin pour me rassurer de
     me dire que tout est malade autour de moi. Vous m'avez glac d'une
     telle terreur en ne me recevant pas, que j'ai cru dj que vous me
     quittiez. C'est moi, souvenez-vous-en bien, qui dois partir avant
     vous.

Et quelques jours plus tard:

     Ne parlez jamais de ce que je deviendrais sans vous; je n'ai pas
     fait assez de mal au ciel pour qu'il ne m'appelle pas avant vous.
     Je vois avec plaisir que je suis malade, que je me suis trouv mal
     encore hier, que je ne reprends pas de force. Je bnirai Dieu de
     tout cela, tant que vous vous obstinerez  ne pas vous gurir.
     Ainsi, ma sant est entre vos mains, songez-y.

Mme Rcamier ne passa point l'hiver de 1837  38  l'Abbaye-au-Bois:
dans le dcouragement extrme que lui causait sa sant, elle avait pris
son appartement, et mme l'Abbaye-au-Bois, en dplaisance; elle accepta
avec empressement la proposition que lui fit le baron Pasquier de lui
prter, pour quelques mois, le petit htel qu'il avait habit dans la
rue d'Anjou, avant d'aller s'tablir comme chancelier de France au
palais du Luxembourg.

Depuis la rvolution de 1830, la comtesse de Boigne, gne, comme je
l'ai dj dit, dans ses rapports avec une partie de son ancienne socit
par le dvouement qu'elle professait pour la famille d'Orlans et par la
vivacit de l'opposition du faubourg Saint-Germain, s'tait lie de plus
en plus intimement avec M. Pasquier. Cette relation dut naturellement
oprer un rapprochement entre Mme Rcamier et lui.

M. de Chateaubriand et M. Pasquier s'taient connus, dans leur commune
jeunesse, chez Mme de Beaumont. Plus tard, sous la Restauration, le
premier, comme ambassadeur, eut le second pour ministre. Le mouvement de
la vie parlementaire, en les plaant soit en concurrence d'ambition,
soit en opposition de vues politiques, ne put effacer le souvenir de
leurs anciennes relations. Aussi M. de Chateaubriand, malgr le peu de
got qu'il avait pour les personnes qui s'taient dvoues au roi
Louis-Philippe, et en dpit des situations si diverses que la rvolution
de Juillet avait faites  l'un et  l'autre, prouva-t-il un certain
plaisir  retrouver son contemporain  l'Abbaye-au-Bois. Quoique les
hasards politiques qui ont troubl la France depuis soixante ans aient
fait passer M. Pasquier par bien des rgimes diffrents, son caractre
et sa vie ne manquent point d'unit. Une modration singulire que
l'emportement des partis n'a jamais trouble, un dvouement absolu  la
cause de l'ordre et  la chose publique, une bienveillance vraie pour
les personnes, l'ont constamment distingu dans sa longue carrire
administrative. En un mot, l'_quit_ me parat tre la qualit qui
domine sa vie, et le trait qui caractrise cette noble figure. C'est ce
sentiment, de l'_quit_ port  sa suprme puissance qui donnait  M.
Pasquier une si haute autorit dans les nombreux procs politiques qu'il
eut  diriger comme prsident de la cour des pairs. Il s'tait ainsi
plac lui-mme au-dessus de tous les partis.

Ce fut par l'intermdiaire de Mme de Boigne que la maison de la rue
d'Anjou fut mise  la disposition de Mme Rcamier. Elle y passa quatre
mois; au printemps, souffrante encore, mais dans un tat relativement
trs-amlior, elle rentra  l'Abbaye-au-Bois.

La comtesse de Lipona, Mme Murat, vint  Paris dans l't de 1838, pour
y suivre elle-mme les rclamations qu'elle adressait depuis bien des
annes au gouvernement franais relativement au domaine de Neuilly. On
l'avait enfin autorise  vivre en Italie; elle s'tait fixe 
Florence. Mme Rcamier, cela se comprend, la vit beaucoup pendant le
sjour qu'elle fit en France.

 la fin de juin, M. de Chateaubriand partit pour faire une course dans
nos provinces mridionales,  Toulouse,  Marseille,  Cannes; et Mme
Rcamier s'tablit pendant son absence  Chtenay, chez Mme de Boigne,
o elle trouvait,  la porte de Paris et, pour ainsi dire, sans se
sparer de ses autres amis, un air excellent, les soins de la plus
parfaite amiti et la conversation la plus attachante.

La vicomtesse de Laval, qui depuis la mort de M. de Montmorency avait
pris une vive affection pour Mme Rcamier, et que celle-ci entourait de
tmoignages de respect et d'attachement, survivait depuis douze ans 
son fils. Elle avait vu disparatre dans ce fils, dont l'austrit
offrait un contraste frappant et complet avec son propre caractre,
l'objet d'une tendresse passionne. Aprs lui, la mort l'avait
successivement prive de tous les amis de sa jeunesse, la duchesse de
Luynes, M. de Talleyrand, etc. Celui qu'elle regardait comme un second
fils, son neveu le duc de Laval, l'avait aussi quitte; en un mot,
famille, amis, socit, dynastie, elle survivait  tout, et conservait,
par un rare privilge, la jeunesse de son esprit, la sduction
irrsistible de ses manires, et une certaine lgret d'humeur qui ne
refroidissait pas ses sentiments.

La vicomtesse de Laval tait dj malade, quand Mme Rcamier s'tablit 
Chtenay: son grand ge donnait de la gravit  la moindre
indisposition. M. Ballanche s'tait charg d'apporter ou de transmettre
chaque jour le bulletin de sa sant. Il crivait le 27 juin:

M. BALLANCHE  Mme RCAMIER.

     Mme de Montmorency n'a point donn de bulletin aujourd'hui, elle
     s'est borne  faire dire que la situation est loin d'tre
     satisfaisante. Elle donnera demain un bulletin explicatif.

     Mme de Lipona se prpare  partir, mais elle ne veut pas partir
     sans vous voir. Elle dsire vous trouver seule. Cependant elle ne
     craindrait pas une occasion de faire ses adieux  M. de
     Chateaubriand. Elle tchera d'aller  Chtenay sur les deux heures,
      moins que M. Mol ne vienne la voir  cette heure-l; alors ce
     serait un peu plus tard. La lettre qu'elle vous a crite a t
     adresse, par inadvertance,  Fontenay-aux-Roses; vous pourriez la
     faire rclamer l.

     Les journaux de ce matin vous ont appris que la brochure de M.
     Laity tait dfre  la chambre des pairs. Tous les journaux de
     l'opposition blment le gouvernement: ils prtendent qu'il et t
     suffisant de la faire juger par la cour d'assises et le jury. Je
     suis de mme avis, s'il ne s'agit que de la brochure elle-mme; il
     y a sans doute quelque chose de plus. Trop de solennit a bien
     quelques inconvnients.

     J'ai fait mes adieux  la comtesse de Lipona qui est
     trs-contrarie de la brochure[103].

Le 6 juillet un billet de M. Ballanche apprit  Mme Rcamier que tout
tait fini, et que la mort venait de lui enlever son dernier lien
terrestre avec son saint ami, dans la personne de la vicomtesse de
Laval.

     Aujourd'hui, je n'ai malheureusement point de bulletin  attendre.
     Elle est morte pleine de jours, hlas! et de chagrins, survivant 
     tout ce qu'elle eut de plus cher, et pourtant laissant aprs elle
     d'aimables traces et de doux souvenirs. Depuis bien des jours, elle
     ne vivait que pour achever de souffrir. Vous le savez: l'hiver
     dernier, dj, on ne croyait pas qu'elle pt vivre encore. C'est
     inutilement que les jours s'ajoutent aux jours: il faut qu'enfin le
     dernier arrive. Je me suis inform des funrailles, elles auront
     lieu demain matin.

Le voyage de M. de Chateaubriand dans le Midi tait un vritable
triomphe; il tait partout accueilli avec enthousiasme.

Il jouissait des tmoignages de sympathie qui lui taient offerts, et
les raconte avec entrain; nous nous contenterons de citer un des billets
qu'il crivit alors:

M. DE CHATEAUBRIAND  Mme RCAMIER.

     Cannes, 28 juillet 1838.

     J'ai quitt  Marseille mon _bruit_ pour venir voir le lieu o
     Bonaparte, en dbarquant, a chang la face du monde et nos
     destines. Je vous cris dans une petite chambre, sous la fentre
     de laquelle se brise la mer. Le soleil se couche; c'est l'Italie
     tout entire que je retrouve ici. Dans une heure, je vais partir
     pour aller  deux lieues d'ici, au _Golfe Juan_; j'y arriverai de
     nuit, je verrai cette grve dserte o cet homme aborda avec sa
     petite flotte. Je m'arrangerai de la solitude, des vagues et du
     ciel: l'homme a pass pour toujours.

     Il faut vous revenir. Femmes, hommes, ciel, palmiers, tout ce que
     j'ai vu, ne vaut pas un moment pass dans votre douce prsence. Il
     n'y a de repos pour moi que l.

     Mais, bon Dieu! que de choses j'ai aperues partout! j'en touffe;
     je ne sais si je m'en souviendrai. Je vous conterai ce que j'ai
     fait  Marseille au tombeau du pre de notre jeune ami[104].

     Adieu, je tombe de lassitude, et je vais recommencer ma course. Je
     serai le 31  Lyon.

Pendant les premires annes qui suivirent la rvolution de Juillet,
l'incertitude des choses gnrales, l'irrsolution des projets de M. de
Chateaubriand, qui annonait sans cesse la pense de se fixer hors de
France; la pnible ncessit o se voyait rduit cet homme, le premier
crivain de son temps, de ne vivre que de son travail, et de n'avoir par
consquent qu'une existence toujours prcaire et nulle scurit pour
l'avenir; enfin, l'animosit des partis, furent autant d'obstacles  ce
que Mme Rcamier tendt ses relations hors du cercle de ses anciennes
amitis.

Mais lorsque les vnements qui avaient amen la chute de la branche
ane des Bourbons, en s'loignant, permirent qu'une trve se fit entre
les partis; lorsque M. de Chateaubriand, renonant  toute vie
politique, uniquement livr  des travaux littraires, eut conclu le
march qui rpugnait tant  sa fiert, et auquel il ne se ft peut-tre
pas rsolu s'il n'et t question que de lui seul, mais qu'il accepta
parce qu'il fallait assurer la vie prsente et l'avenir de Mme de
Chateaubriand; en un mot, lorsqu'il eut vendu ses Mmoires, Mme
Rcamier, qui suivait avec une extrme anxit toutes les impressions
que son ami pouvait recevoir du dehors, voulut remplir auprs de lui une
double tche. Rendre  cette noble vie tout le calme, toute la srnit
que peuvent donner des affections vraies et profondes; l'entourer en
mme temps des hommages, de l'admiration, du respect de ses
contemporains; maintenir la royaut du gnie que son sicle lui avait
dcerne: telle fut la mission que Mme Rcamier assuma avec ardeur, et
le but qu'elle sut atteindre au prix de son propre repos, par le
sacrifice de ses gots, de sa libert et de sa sant. Aussi lui
tait-elle  ce point devenue ncessaire, que la plus courte de ses
absences le mettait au dsespoir. Quand Mme de Chateaubriand apprenait
que Mme Rcamier devait quitter Paris, on la voyait accourir; elle
s'informait de l'poque probable de son retour: Mais que voulez-vous
donc, disait-elle, que devienne M. de Chateaubriand? Que pourra-t-il
faire, si vous vous en allez pour longtemps?

Ds ce moment, Mme Rcamier, en donnant plus d'extension, plus de
mouvement  sa vie extrieure, dut la sparer davantage de ce que
j'appellerai sa vie intime. Pour le public, ce salon o se pressaient
les illustrations de tous les genres, dont les ftes littraires
excitaient l'envie, cette considration, cet empressement de la foule,
taient le but atteint, le triomphe d'un calcul habile et d'un rare
esprit de conduite; dans la ralit, c'tait le dvouement de l'amiti.

Ce que j'ai dit du regret amer avec lequel M. de Chateaubriand avait
alin ses _Mmoires d'Outre-Tombe_ et du sentiment pnible qu'il
conservait d'avoir ainsi escompt sa mort, n'est ignor d'aucune des
personnes qui l'ont approch. La lettre du 8 aot 1836, que nous avons
cite plus haut, en donne la preuve.

Enfin, lorsque la socit  laquelle il avait cd la proprit de son
oeuvre posthume, lasse de payer les arrrages de la rente viagre
stipule, vendit au journal la _Presse_ le droit de faire paratre les
_Mmoires d'Outre-Tombe_ dans son feuilleton, M. de Chateaubriand,
instruit de cet arrangement par une visite de M. Dujarrier, l'associ de
M. mile de Girardin, lui en exprima son mcontentement, et lui dit que
jamais il ne donnerait son consentement  un pareil mode de publication.
En effet, dans la crainte que sa signature appose au reu de la rente
viagre ne part la sanction d'un march qui lui rpugnait, il refusa
six mois d'en toucher les arrrages. Mme de Chateaubriand, effraye
d'une rsolution qui menaait de la rduire au dnment, elle et son
mari, en parla  M. Mandaroux-Vertamy, son conseil, lequel intervint et
rdigea pour M. de Chateaubriand une quittance dont les termes
rservaient son opposition.

Au premier rang, parmi les nouveaux venus de cette poque dans le salon
de l'Abbaye-au-Bois, je dois placer M. Alexis de Tocqueville. L'clatant
succs de son beau livre de _la Dmocratie en Amrique_ l'avait mis fort
 la mode. Alli  M. de Chateaubriand, il runissait tout ce qui devait
lui plaire: un talent rel et lev, les manires et les gots
aristocratiques, avec des opinions infiniment librales et gnreuses.
Il venait en outre de faire un mariage d'inclination; c'tait plus qu'il
n'en fallait, avec l'agrment de sa personne et la finesse de son
esprit, pour le faire russir auprs de Mme Rcamier.

Vers le mme temps, un trs-jeune homme, qui cachait sous le pseudonyme
trop humble ou trop orgueilleux d'un _homme de rien_ une naissance
distingue et le dbut d'un vrai talent, envoyait  M. de Chateaubriand
le rcit de sa vie qu'il venait de publier dans la _Galerie des
Contemporains illustres_. Cette biographie, o une admiration sincre
n'avait rien t  la libert du jugement, plut  M. de Chateaubriand
par sa libert mme; il voulut en connatre l'auteur, et ce fut ainsi
que M. Louis de Lomnie se trouva introduit  l'Abbaye-au-Bois.

En le lisant, on avait t trs-frapp de la mesure et de l'impartialit
de ses arrts. Cette qualit, rare chez un homme de son ge, est une de
celles qui dominent dans cette nombreuse collection de portraits
historiques. L'indpendance du caractre de M. de Lomnie, la verve et
le mouvement de sa conversation ne furent pas moins apprcis, et il
devint bientt un visiteur assidu de Mme Rcamier, galement agrable 
M. de Chateaubriand et  elle-mme.

Frdric Ozanam, prsent par M. Ampre plusieurs annes auparavant,
vers 1833, alors qu'il n'tait encore qu'un obscur tudiant, avait tout
de suite touch M. de Chateaubriand par la candeur et la fermet de sa
foi.

Accueilli avec la plus entire bienveillance, admis  plusieurs des
lectures que M. de Chateaubriand fit  l'Abbaye-au-Bois, encourag  y
venir souvent, il n'usa que rarement de l'autorisation qui lui avait t
donne, et quand M. Ampre lui en demandait la raison, il rpondait:
C'est une runion de personnes trop illustres pour mon obscurit. Dans
sept ans, quand je serai professeur, je profiterai de la bienveillance
qu'on me tmoigne.

Le terme de sept ans que la modestie de ce jeune homme se fixait 
lui-mme, ajournant la renomme  ce dlai, amusa et charma la socit
de l'Abbaye.

La rputation, on pourrait dire la gloire, fut exacte  l'chance
qu'Ozanam lui avait marque. Il revint chez Mme Rcamier sept ans plus
tard, professeur, entour de l'aurole d'une clbrit naissante que
justifiaient de trs-hautes facults, poux heureux et passionn d'une
femme charmante.

Aussi minent par les vertus que par l'intelligence, Frdric Ozanam
offrait un type parfaitement original. Extrmement timide et presque
gauche, enthousiaste quoique rudit, il sortait de la rserve qui lui
tait habituelle par des clairs d'loquence, et alors il tait facile
de comprendre,  la chaleur et  la sorte d'entranement de sa parole,
quelle puissance il devait exercer, dans sa chaire, sur un auditoire
jeune et ardent.

M. Sainte-Beuve tait dj depuis longtemps en relation avec Mme
Rcamier et avec M. de Chateaubriand; il inspirait  l'un et  l'autre
un got trs-vif, qu'on lui tmoignait ouvertement; mais les rapports de
socit avec ce spirituel crivain ont toujours un caractre
intermittent. Vous vous laissez prendre  la grce presque caressante de
ses manires, au naturel charmant,  la finesse dgage de toute
affterie de sa conversation, vous le voyez souvent, et vous vous
flattez qu'il y trouve lui-mme quelque plaisir; mais tout  coup, vous
le perdez, il vous chappe. Quoi qu'il en soit, l'poque dont je
m'occupe est une de celles o M. Sainte-Beuve vint le plus assidment 
l'Abbaye-au-Bois.

M. Charles Brifaut, prsent  Mme Rcamier  cette poque, fut bientt
admis au nombre des habitus les plus fidles et les plus aimables de
son intrieur. C'tait un des hommes dont la socit offrait le plus de
scurit et de douceur. Il avait concentr sa vie dans des relations de
salon qu'il mettait beaucoup de soin et d'tude  entretenir. Malade
depuis vingt ans, le savoir-vivre lui avait appris l'hrosme, et sa
politesse dominait de continuelles souffrances avec une srnit
stoque.

Parmi toutes les femmes-auteurs qui furent alors reues dans le salon de
Mme Rcamier et qu'elle accueillait avec tant d'intrt, de grce et
mme d'indulgence, une seule est entre dans son intimit. Mme Amable
Tastu mritait cette exception par l'admirable lvation de son
caractre, par la sret, la discrtion, l'exquise dlicatesse de son
commerce. M. de Chateaubriand, qui avait horreur des _bas-bleus_ et qui
ne pardonnait gure aux femmes de se mler de littrature, faisait,
comme son amie, un cas tout particulier de Mme Tastu; le bon sens
aimable et ferme qui caractrise son talent lui plaisait fort.

M. Lonce de Lavergne n'tait point  l'Abbaye-au-Bois un nouveau venu.
Depuis plusieurs annes dj, il tait li avec M. Ballanche, M. de
Chateaubriand l'avait distingu, et Mme Rcamier le comptait au nombre
des jeunes gens dont la conversation et la socit lui plaisaient le
plus. Dans les lettres que M. de Chateaubriand adressait  son amie,
pendant son voyage  Toulouse et dans le midi de la France, il est
plusieurs fois question de lui d'une faon gracieuse. Il avait beaucoup
d'esprit, un vrai talent de style, la passion de la politique; on ne se
doutait gure alors, et il ne se doutait pas lui-mme, qu'il deviendrait
le grand orateur de l'agriculture.

Malgr l'amlioration qui s'tait produite dans sa sant, il restait 
Mme Rcamier une telle susceptibilit des organes de la voix, que les
mdecins l'envoyrent aux eaux d'Ems. Ce voyage, qu'elle devait faire
sans y tre accompagne d'aucun de ses amis, lui cotait fort 
entreprendre: mais sa sant tait trop ncessaire  ces mmes amis, et
surtout  M. Ballanche et  M. de Chateaubriand que les infirmits
commenaient  gagner, pour que Mme Rcamier ne mt pas  la recouvrer
une volont inbranlable. Elle partit donc le 18 juillet 1840, laissant
Mme Lenormant  la campagne avec ses enfants. M. de Chateaubriand 
Paris, et M. Ballanche tabli  Saint-Vrain chez la comtesse
d'Hautefeuille.

Quelques lettres prises dans la correspondance de ses deux amis
initieront suffisamment le lecteur aux ides, aux intrts et aux petits
vnements qui occupaient alors leurs esprits.

M. DE CHATEAUBRIAND  Mme RCAMIER.

     Paris, dimanche 19 juillet 1840.

     Vous tes partie: je ne sais plus que faire. Paris est le dsert,
     moins sa beaut. Nous n'avons pris aucun parti, et il est probable
     que nous n'en prendrons pas. O vous manquez, tout manque,
     rsolution et projets. Si du moins j'avais encore quelque chose sur
     le mtier! Mais les _Mmoires_ sont finis: vie passe comme vie
     prsente.

     Savez-vous que la duchesse de Cumberland m'crivait d'Ems? Vous ne
     m'crirez pas; moi je vous crirai, quoique pouvant  peine former
     une lettre. Le vieux chat ne peut plus jeter sa griffe qui se
     retire. Je rentre en moi, mon criture diminue, mes ides
     s'effacent; il ne m'en reste plus qu'une, c'est vous. Tenons bon
     pour l'Italie. Les intelligences,  quelque opinion qu'elles
     appartiennent, sont presque toutes au service du mensonge. Du
     moins, le soleil ne trompe pas; il rchauffera mes vieilles annes
     qui se glent autour de moi.

LE MME  M. BALLANCHE.

     Paris, 7 aot 1840.

     (_Dicte._)--Je me suis trop bien aperu, mon cher et vieil ami,
     que vous n'tes plus ici depuis huit jours. Mme de Chateaubriand et
     moi, nous vous regrettons sans cesse, et pourtant nous nous
     soumettons un peu  votre absence, puisque la campagne, le grand
     air et surtout les soins de vos aimables htes, vous font du bien.
     Remerciez mille fois, je vous prie, M. et Mme d'Hautefeuille: je
     profiterais avec le plus vif plaisir de leur offre obligeante, si
     je n'tais forc de garder ma pauvre malade, et si je n'tais
     moi-mme trs-souffrant. Vous voyez que je ne puis crire de ma
     propre main. Il me faut vivre maintenant, en enrageant, avec la
     goutte et les annes; ce sont deux sottes choses.

     Les nouvelles d'Ems n'taient pas aussi bonnes hier au soir. Mon
     incrdulit des remdes et des mdecins m'a empch de dtourner
     notre amie de son voyage; mais je n'ai jamais compt que sur le
     fond de sa sant qui n'est point altr. Dsormais nous ne serons
     pas longtemps sans revoir la voyageuse qui manque tant  la socit
     et au coeur de ses amis.

     C'est aujourd'hui que se dcide l'affaire de M. Ampre[105]. J'ai
     crit  trois acadmiciens; je tremble et j'espre.

     Je vous embrasse, mon vieil ami. Tous mes hommages  Mme et  M.
     d'Hautefeuille.

     CHATEAUBRIAND.

LE MME  Mme RCAMIER.

     Paris, 8 aot 1840.

     Je vous ai crit avant-hier. Votre lettre aujourd'hui me fait un
     extrme plaisir. Vous allez continuer les eaux, vous faites bien;
     prenez courage, n'ayez rien  vous reprocher, de sorte que nous
     n'ayons plus aucun scrupule de vous retenir parmi nous. Mais
     revenez et ne voyagez plus. Je vous espre dans la premire
     quinzaine de septembre.

     Vous crivez comme un charme; je vous lis tout couramment. Moi je
     vous prouve en griffonnant que ma pauvre personne s'en va, mais que
     mes sentiments demeurent; ils ne sont pas diminus comme mon
     criture, et ils sont plus fermes que ma main. Rien de nouveau pour
     moi, sinon que je suis all dner  Saint-Cloud avec Mme de
     Chateaubriand et Hyacinthe. Je me suis un peu promen dans ces
     grands bois o j'ai perdu, il y a longtemps, bien des annes; je ne
     les y ai pas retrouves.

     Hier M. Ampre a eu un bon commencement de succs. Nous esprons
     russite complte pour vendredi prochain. Je suis toujours  la
     paix. Le prince Louis Bonaparte vient de tenter un coup de main sur
     Boulogne. Il a t pris avec tous ses amis.

     Mais o avez-vous pris que je me plaignais de votre silence? Je
     n'ai pas dit un mot de cela. Je suis le plus soumis, le plus dompt
     de tous ceux qui vous aiment.

M. BALLANCHE  Mme RCAMIER.

     Me voil tabli chez Mme d'Hautefeuille. Ce petit voyage m'avait
     un peu fatigu; une nuit de repos m'a tout  fait remis. Maintenant
     je n'ai plus d'autre souci que d'avoir des nouvelles de votre
     arrive  Ems.

     Depuis vous, il m'a pris une fivre d'histoire; sitt que ma
     _Thodice_ sera finie, je veux crire un morceau d'histoire, mais
     tout  fait d'histoire. Soit dit entre nous, quant  prsent, je ne
     reconnais qu' trois hommes de ce temps ce que j'appelle le sens
     historique, ce sont MM. de Chateaubriand, Guizot et Augustin
     Thierry; Sismondi n'a que ce que l'tude et le travail peuvent
     donner, le _don_ lui manque. Le sens historique vient de natre en
     moi: c'est un peu tard. Peut-tre sera-ce assez tt pour qu'il
     produise un pauvre petit fruit d'arrire-saison.

     J'ai vu M. et Mme de Chateaubriand. Il avait eu, lui, la bont de
     venir me voir. Comme il vous a crit, je ne vous parlerai ni de
     leurs sants, ni de leurs projets, au reste, toujours peu assurs.

     Vous ne sauriez croire le chagrin que j'aurais eu si vous n'tiez
     pas alle  Ems. J'aurais toujours craint que vous n'eussiez manqu
     votre sant. Revenez bien portante, trouvez-moi rtabli; que M. et
     Mme de Chateaubriand mnent avec nous une douce vie: laissez-moi
     faire quelques morceaux d'histoire pour clore ma carrire, que le
     prix Gobert soit donn  qui le mrite, et tout sera pour le mieux.

     M. et Mme d'Hautefeuille sont d'une perfection d'hospitalit,
     d'attentions et de prvenances dont on ne peut se faire une ide.

     Je me couche de trs-bonne heure, on se tient dans ma chambre, M.
     et Mme d'Hautefeuille reoivent leurs visites chez moi, autour de
     mon lit. Je ne me suis point encore remis au travail, mais je ne
     tarderai pas.

M. DE CHATEAUBRIAND  Mme RCAMIER.

     10 aot 1840.

     M. Ampre vous a crit sur Mme Salvage. J'avais demand un
     _permis_ pour la voir, lorsque je la croyais arrte; je l'ai vue,
     elle est triste, mais elle est sans inquitude. Nous voil revenus
      la paix: vous voyez que j'ai toujours raison. Ce temps est
     magnifique, vous jugez si j'en suis heureux pour vous; si les eaux
     vous gurissent, j'aurai foi aux remdes. J'aurais grand besoin
     d'une fontaine de Jouvence, mais le temps en est pass. Non que mes
     sentiments pour vous vieillissent jamais; mais le temps me ravit
     chaque jour un oeil, une oreille, une main; si ce n'tait votre
     belle et chre personne, je m'en voudrais d'avoir tranass si
     longtemps sous le soleil. Ne prcipitez pas votre retour, le plus
     fort est fait; encore quelques jours de patience. J'esprais crire
     un peu mieux ce matin, m'y tant pris de bonne heure; mais le matin
     se moque de moi comme le soir.

     On va juger le prince Louis; il a t bien insens, mais a montr
     bien du courage. Son entreprise a t  l'arrive des cendres une
     partie de son danger. Venez, vous serez reue. Dieu sait!

On voit combien Mme Rcamier avait raison de se sentir ncessaire aux
deux amis dont la sant allait s'altrant de plus en plus.

M. de Chateaubriand, atteint par une goutte molle, perdait avec rapidit
l'usage de ses mains et de ses jambes. M. Ballanche ne vivait plus que
de lait et de lgumes; ce rgime pythagoricien, le seul que pt
supporter son estomac, suffisait  le soutenir, mais le laissait dans un
grand tat de faiblesse.

Il fallait des efforts de tous les instants, un dvouement persvrant
et renouvel chaque jour, pour relever le courage de M. de Chateaubriand
de plus en plus envahi par la tristesse, et c'est pour cela que Mme
Rcamier faisait appel  tous les jeunes esprits; elle en faisait  leur
insu ses complices dans la tache de distraire un noble gnie.

 son retour, elle trouva que le prix Gobert avait t donn par
l'Acadmie des inscriptions  M. Ampre, et que le procs du prince
Louis Napolon allait tre jug par la chambre des pairs. Mme Rcamier,
quoiqu'elle n'et gard aucune relation personnelle avec le prince Louis
depuis son voyage  Arenenberg, fut mande  comparatre et interroge
par le juge d'instruction. Ce petit ennui ne l'empcha pas de s'occuper
du prisonnier. Elle sollicita l'autorisation de communiquer avec le
prince Louis Bonaparte, et l'alla voir  la Conciergerie. Le _permis de
communiquer avec l'inculp Charles-Louis Napolon Bonaparte_ que j'ai
sous les yeux porte la date du 12 septembre; il autorise _deux visites_:
Mme Rcamier n'en fit qu'une. Le prince parut touch de la sympathie
qu'elle tmoignait  son malheur, et la reconduisit aussi loin que le
permirent les sentinelles. Condamn  une dtention perptuelle, et
enferm au chteau de Ham pour y subir sa peine, il n'oublia pas la
visite qu'il avait reue.

Deux ans aprs, il envoya  Mme Rcamier une brochure qu'il venait de
faire imprimer, comme un gage du souvenir reconnaissant qu'il lui
gardait. Elle l'en remercia et reut en retour le billet suivant:

LE PRINCE LOUIS NAPOLON, DEPUIS NAPOLEON III,  Mme RCAMIER.

     Ham, le 9 juin 1842.

     Madame,

     Vous tes bien bonne de vous tre donn la peine de m'accuser
     rception de la brochure[106] que j'ai pris la libert de vous
     envoyer. Il y a longtemps, Madame, que j'prouvais le besoin de
     vous remercier de l'aimable visite que vous avez bien voulu me
     faire  la Conciergerie: j'en ai conserv un souvenir plein de
     reconnaissance, et je suis heureux de trouver ici l'occasion de
     vous exprimer mes sentiments de gratitude.

     Ayez l'extrme bont, Madame, de remettre la lettre ci-jointe  M.
     de Chateaubriand, dont le bienveillant intrt m'a profondment
     touch.

     Vous tes si habitue  rendre heureux tous ceux qui vous
     approchent, que vous ne serez pas tonne de tout le plaisir que
     j'ai ressenti, en recevant une preuve de votre sympathie, et en
     apprenant que vous vouliez bien compatir  mes chagrins.

     Recevez, Madame, l'assurance de mes sentiments respectueux.

     NAPOLON LOUIS B.

LE PRINCE LOUIS NAPOLON  M. DE CHATEAUBRIAND.

     Citadelle de Ham, le 28 juin 1841.

     Monsieur le vicomte,

     Il y a environ douze ans que, me promenant un jour hors de la
     _Porta Pia_  Rome, je suivais silencieusement l'ambassadeur de
     Charles X, regrettant que la froide politique m'empcht de
     tmoigner  l'illustre auteur du _Gnie du christianisme_ toute mon
     admiration pour lui. J'tais loin de penser alors que la puissance
     qu'il reprsentait serait bientt abattue, que le drapeau tricolore
     serait aussi hostile  ma famille que le drapeau blanc, et que ce
     noble reprsentant d'une cour ennemie serait dans quelques annes
     le seul homme important qui viendrait, dans ma captivit, me donner
     des marques de sympathie.

     Si ce souvenir rappelle la vicissitude des choses humaines, il
     prouve aussi que les sentiments levs restent toujours les mmes.
     Dans toutes les positions de votre vie, vous avez sans cesse,
     Monsieur le vicomte, cherch  consoler le malheur, et certainement
     vous avez su inspirer aux hommes mme qui taient opposs  vos
     opinions une admiration sincre pour le grand crivain et une
     profonde estime pour l'homme politique.

     Je n'ai pas besoin de vous dire, Monsieur le vicomte, combien
     votre lettre m'a touch; et je vous aurais exprim ma
     reconnaissance plus tt, si je n'avais reu plusieurs visites qui
     ont absorb tout mon temps.

     Afin d'occuper mes loisirs, je compte entreprendre un grand
     travail pour lequel j'oserai, plus tard, vous demander quelques
     conseils. Je veux crire l'histoire de Charlemagne, et montrer
     toute l'influence qu'a exerce ce grand homme, pendant sa vie et
     aprs sa mort, sur la destine du monde. Quand j'aurai rassembl
     tous les matriaux ncessaires, j'espre que ce ne sera pas abuser
     de votre extrme bont que de vous soumettre quelques questions.

     Recevez, Monsieur le vicomte, l'assurance de ma haute estime et de
     mes sentiments distingus.

     NAPOLON LOUIS BONAPARTE.

Lorsqu'en 1848 le prince Louis Napolon, nomm reprsentant du peuple,
rentra en France et arriva  Paris, je dois dire qu'un de ses premiers
soins fut de se prsenter  l'Abbaye-au-Bois. Le hasard fit qu'il ne
rencontra pas Mme Rcamier chez elle. C'tait aprs les journes de
juin, M. de Chateaubriand venait de mourir, Mme Rcamier tait plonge
dans la douleur; elle ne vit pas, et ne chercha pas  revoir le prince,
tout absorb dans les combinaisons politiques qui devaient l'amener au
pouvoir souverain.

J'ajoute ici deux billets changs  la fin de 1840, l'anne mme qui
vit juger le prince Louis Bonaparte, entre un pote minent, aujourd'hui
proscrit, et M. de Chateaubriand.

VICTOR HUGO  M. DE CHATEAUBRIAND.

     16 dcembre 1840.

     Monsieur le vicomte,

     Aprs vingt-cinq ans, il ne reste que les grandes choses et les
     grands hommes, Napolon et Chateaubriand.

     Trouvez bon que je dpose ces quelques vers  votre porte. Depuis
     longtemps vous avez fait une paix gnreuse avec l'ombre illustre
     qui les a inspirs.

     Permettez-moi, Monsieur le vicomte, de vous les offrir comme une
     nouvelle marque de mon ancienne et profonde admiration.

     VICTOR HUGO.

M. DE CHATEAUBRIAND  VICTOR HUGO.

     Paris, 18 fvrier 1840.

     Je ne crois point  moi, Monsieur, je ne crois qu'en Bonaparte.
     C'est lui qui a fait et crit la paix qu'il a bien voulu me donner
      Sainte-Hlne. Votre dernier pome est digne de votre talent. Je
     sens, plus que personne, l'immensit du gnie de Napolon, mais
     avec ces rserves que vous avez faites vous-mme dans deux ou trois
     de vos plus belles odes. Quelle que soit la grandeur d'une
     renomme, je prfrerai toujours la libert  la gloire.

     Vous savez, Monsieur, que je vous attends  l'Acadmie.

     Dvouement et admiration.

     CHATEAUBRIAND.

L'hiver de 1840  1841 fut signal par un grand dsastre; on n'a point
encore oubli la destruction et les ravages que les eaux dbordes du
Rhne et de la Sane portrent au milieu de la population dsole de
notre industrieuse ville de Lyon. Le gouvernement, la France entire, la
charit publique et la charit prive, mus au rcit de tant de misres
et de deuil, rivalisrent d'efforts et de sacrifices pour leur venir en
aide. Mme Rcamier s'attendrit sur sa ville natale, et voulut contribuer
pour sa part au soulagement de tant d'infortunes. Dans cette intention,
elle organisa une soire par souscription au profit des inonds. Elle
avait le don d'exciter le zle de ses amis; d'ailleurs, les gnreuses
penses sont contagieuses. Sitt que le projet de Mme Rcamier fut
connu, il fut adopt avec empressement par toutes les personnes qui
l'entouraient: on se disputait l'honneur de placer les billets. Le prix,
d'abord fix  vingt francs par personne, fut presque toujours dpass;
c'tait une mulation de charit et de curiosit, trs-amusante et
trs-profitable aux inonds. En moins de dix jours 4,390 francs taient
recueillis.

La socit russe, nombreuse  Paris cet hiver-l, contribua pour une
large part  la bonne oeuvre de Mme Rcamier. Un homme excellent, d'un
esprit suprieur et de l'me la plus haute, dont j'ai plaisir  inscrire
ici le nom, M. de Tourgunieff tait le _placeur_ des billets pour les
Russes.

Il rendait ainsi compte de sa mission:

     Ce 4 fvrier 1841.

     J'ai reu trente-huit billets: voici 1,140 francs. Les trois
     billets de Mme la comtesse de Kisseleff et les trois de la comtesse
     de Nesselrode, pour lesquels je n'ai pas encore reu l'argent, y
     sont compris. On m'en demande encore, je n'en ai plus. Si vous
     pouviez m'en envoyer un, vous obligeriez toute une famille.

     TOURGUNIEFF.

Lady Byron, de passade  Paris, paya cent francs le billet qu'elle
sollicita avec instance; elle n'en profita point, au moins pour assister
 la soire, mais elle s'en fit un titre pour tre reue  l'Abbaye. Mme
Rcamier, qu'elle vint voir deux fois, trouva un trs-vif intrt dans
la conversation de cette personne,  laquelle un lien malheureux avec un
pote de gnie avait valu une clbrit importune.

La socit franaise ne mettait pas moins de vivacit dans son
empressement, et les amis intimes de Mme Rcamier, heureux de s'associer
 sa charitable pense, se distriburent les rles, pour assurer le
succs d'une soire dont ils voulaient tous tre solidaires. Le duc de
Noailles se chargea de la partie des rafrachissements, et envoya son
matre d'htel et ses gens pour en ordonner le service. Le marquis de
Vrac fournit les voitures et les domestiques qui devaient tre mis  la
disposition des artistes. Il crivait  Mme Lenormant:

     Jeudi soir, 4 fvrier.

     Vous pouvez assurer  madame votre tante que les voitures et les
     domestiques seront  sept heures prcises chez M. Lablache, pour
     aller _ensuite_ (ce qui d'aprs M. le marchal Soult veut dire
     _simultanment_) chez M. Rubini et Mlle Leroy.

     Je vous prie d'agrer mes respectueux hommages.

     Le marquis de VRAC.

M. de Chateaubriand lui-mme, sortant de toutes ses habitudes,
non-seulement veilla jusqu' la fin de la soire, mais ds huit heures
il avait pris son poste  la porte du premier salon et en faisait les
honneurs avec un entrain trs-aimable.

La runion qui s'tait ainsi forme  la voix d'une femme offrait
assurment tout ce qui pouvait exciter la curiosit, charmer les regards
et mriter l'admiration. Dans ces salons dont le seul luxe consistait en
objets d'art qui rvlaient le got exquis, mais un peu grave, de la
matresse de la maison, se pressaient une foule de femmes jeunes,
belles, lgantes, et des hommes qui presque tous portaient des noms
illustres  des titres divers. Une estrade avait t place pour les
artistes, en face du tableau de _Corinne_. L'assemble tait compacte,
et ce n'tait qu'avec une extrme difficult qu'on parvenait dans le
grand salon. L'ambassadeur turc, Reschid-Pacha arrive; dans
l'impossibilit de lui fournir une autre place, on lui indique la
premire marche de l'estrade o il s'asseoit, entour, press et comme
enseveli au milieu d'un flot de dentelles, de fleurs et de blanches
paules. Un tranger, qui se faisait nommer tous les personnages
clbres runis  la fois chez Mme Rcamier, avise cette longue barbe et
cette belle tte de Reschid-Pacha; il demande quel est cet homme dont la
figure le frappe. C'tait le moment o Mlle Rachel se faisait entendre
dans le rle d'Esther qu'elle n'avait point encore abord au thtre.
Impatiente de la question, la personne interpelle rpond: H, vous
voyez bien que c'est Mardoche. Cela fit rire.

Mme Pauline Viardot-Garcia, Rubini et Lablache s'taient prts avec une
grce charmante  concourir  cette bonne oeuvre. lectriss par
l'attention et les applaudissements d'un public d'lite, ils se
surpassrent. Pour Mlle Rachel, ce n'tait point la premire, et ce ne
fut pas la dernire fois qu'elle fit entendre ses tragiques accents dans
le salon de la vieille Abbaye. Elle y avait t prsente dans l'anne
qui suivit ses dbuts  la Comdie franaise, et son jeune talent y fut
accueilli par la plus vive admiration. Qui n'a point vu et entendu Mlle
Rachel dans un salon, n'a qu'une ide incomplte de ses agrments de
femme et de son talent d'actrice. Ses traits, un peu trop fins pour la
scne, gagnaient beaucoup  tre vus de plus prs; sa voix avait bien
quelque chose d'un peu dur, mais son accent tait enchanteur. Elle
proportionnait ses effets  la perspective d'un salon avec un
merveilleux instinct; il y avait dans sa mise un got irrprochable, et
certainement le comble de l'art fut la souplesse et la promptitude avec
laquelle cette jeune fille sans ducation, trangre au monde, dont elle
ignorait les formes et les dlicatesses, avait saisi les manires et le
ton de la meilleure socit.

Dfrente avec dignit, naturelle et facile avec la plus gracieuse
modestie, elle parlait de son art et de ses tudes d'une faon
intressante. Au reste, son succs dans le monde tait immense; jamais
actrice ne fut traite par les femmes de la socit avec plus de
bienveillance et de prdilection. Mais elle se lassa de ces succs dans
la bonne compagnie, et disparut des salons o elle avait t le plus
gte. Elle ne cessa pourtant pas de venir  l'Abbaye-au-Bois, et
tmoigna toujours  Mme Rcamier une profonde reconnaissance.

Nous nous sommes un peu tendu sur le rcit de cette soire donne au
profit des inonds de Lyon, parce que ce fut un des derniers rapports de
Mme Rcamier avec le monde et le public. L'anne suivante, elle
renouvela, mais pour ainsi dire sans sortir du cercle de ses relations
personnelles, cet appel  la charit, et ne le fit pas avec une moindre
russite. Il s'agissait de rebtir une portion du village de
Cressin,--le berceau des Rcamier,--dtruite par un incendie.

M. Ballanche se chargea de faire passer au maire de Lyon le produit de
la premire soire. En accusant rception du mandat de 4.390 francs qui
lui tait transmis, le maire voulut se rendre l'organe de la
reconnaissance de la ville; il annonait  M. Ballanche qu'il s'tait
fait dsigner par les curs les soixante familles les plus pauvres parmi
celles qui avaient dj t secourues comme victimes de l'inondation, et
qu'il leur remettrait lui-mme, au nom de Mme Rcamier, les sommes de
cent ou de cinquante francs qui leur taient destines. Le voeu de Mme
Rcamier avait t en effet que la distribution de l'offrande de
l'Abbaye-Au-Bois ft concentre dans un petit nombre de mains, et non
point distribue en fractions tout  fait insignifiantes; on s'y tait
religieusement conform.

Aprs tout ce que j'ai dit de cette soire, me sera-t-il permis de
constater un petit fait d'un intrt bien frivole peut-tre et tout
fminin? C'est le singulier succs de beaut que Mme Rcamier eut dans
cette brillante runion de jeunes femmes: on trouva qu'elle les
clipsait toutes encore.

M. de Chateaubriand, que les mdecins avaient dj envoy aux eaux de
Nris en 1841, y retourna en 1842, et comme l'anne prcdente, Mme
Rcamier passa le temps de son absence  la campagne, d'abord 
Saint-James, dans le bois de Boulogne, puis  Maintenon o M. de
Chateaubriand vint passer quelques heures au retour de Nris. Mais
l'absence devenait d'autant plus pnible que M. de Chateaubriand ne
pouvait presque plus crire lui-mme; condamn  dicter, il tait fort
importun de ce tiers que la ncessit plaait entre sa pense et son
amie. Le ton de sa correspondance en est attrist, et malgr l'intrt
que prsentent ses lettres, nous n'en citerons qu'un petit nombre.

M. DE CHATEAUBRIAND  Mme RCAMIER.

     Nris, 20 juillet 1842.

     Je fais ma dernire preuve de voyage; je m'attendais aux
     mcomptes. Il m'est inutile dsormais de changer de gte. Je
     rabche  mes annes ce que je leur rabchais hier, et ces parentes
     sur l'ge me redisent ce qu'elles m'ont radot cent fois; puis nous
     nous tairons. La seule chose qui m'a fait plaisir a t de
     retrouver les hirondelles de la Loire; mais elles ne sont pas
     restes, elles sont revenues; dans l'intervalle de deux printemps,
     elles ont fait usage du ciel. Je ne sais pas ce qui se passe; je
     m'arrangerais de cette ignorance, si je savais des nouvelles de
     votre sant.

     Je n'ai rencontr personne sur les chemins, hormis quelques
     cantonniers solitaires occups  effacer sur les ornires la trace
     des roues des voitures; ils me suivaient comme le temps qui marche
     derrire nous en effaant nos traces.

     Je voulais vous crire de Briare, de Moulins, _car je ne sais o
     me sauver de vous_. Du moins, Mme de Svign tait heureuse de
     rencontrer M. Bascle dans la rue pour lui recommander sa fille. Mes
     recommandations, qui s'en soucierait? Mais priez vous-mme pour
     votre serviteur, Dieu vous coutera: j'ai foi dans ce repos
     intelligent et chrtien qui nous attend au bout de la journe. Que
     le jeune professeur auquel je suis tant attach ne m'oublie pas;
     souvenir  M. Brifaut. Je ne parle point de mon ami M. Ballanche:
     il vit content, retir dans sa gloire; il a au fond de l'_hermitage
     le vivre et le couvert_.

     Sachez-moi gr de vous avoir crit de ma propre main. J'ai voulu
     voir si le voisinage de la fontaine me ferait dj quelque chose.
     M. de Mortemart et M. de Castellane, le fils, sont ici. J'espre un
     tout petit mot de vous.

     Nous entendons parler de vos douleurs de Paris: pauvre duc
     d'Orlans!  quoi bon la jeunesse?

     Je parle comme le renard mutil.

Au milieu des tristesses qui environnaient Mme Rcamier, une joie lui
tait rserve dans cette mme anne: M. Ballanche avait inutilement
sollicit une premire fois les suffrages de l'Acadmie franaise;  la
mort d'Alexandre Duval, en 1842, il se prsenta de nouveau, mais avec
moins d'ardeur et un dsir un peu attidi de russir; cette fois il fut
lu. Sa rception fut la dernire sance publique o M. de Chateaubriand
consentit  paratre. M. Ballanche ne lut pas lui-mme son discours de
rception, c'est M. Mignet qui le pronona  sa place; le bon Ballanche
assistait  la sance avec le plus admirable sang-froid, et ce jour qui,
pour le cercle de l'Abbaye-au-Bois, tait un vritable vnement, le
laissa dans une parfaite indiffrence. Debout  son banc avant la
sance, il promenait ses regards sur la salle et sur le public, 
travers son lorgnon, de l'air d'un homme absolument dsintress de ce
qui allait se passer.

Mme Rcamier ne partageait pas son insouciance et jouit vivement de son
succs.

Ce n'tait pas que M. Ballanche, malgr sa candeur et sa simplicit, ft
dpourvu d'intrt pour sa gloire et sans dsir de renomme. Il
connaissait trs-bien sa propre valeur, et la confiance qu'il avait dans
le rang que lui assignerait la postrit le laissait fort calme sur les
jugements des contemporains. D'ailleurs, ce qu'il mettait bien au-dessus
d'un succs littraire, c'tait l'influence morale et philosophique
qu'il voulait exercer. Entour d'une sorte de petite glise, il avait
des adeptes, et M. de Chateaubriand l'avait surnomm l'_hirophante_, en
le badinant sur la petite secte politique et religieuse qui le
reconnaissait pour chef.

Le fait, est que, domin par son amour de l'humanit, l'esprit rempli
des plus nobles abstractions, obissant, sans jamais calculer ses
ressources,  une gnrosit qui ne connaissait pas de bornes, il avait
petit  petit dissip toute sa mdiocre mais honorable fortune.

En 1833, M. Guizot, ministre de l'instruction publique, de son propre
mouvement et sans aucune sollicitation, avait donn  M. Ballanche une
pension littraire de 1.800 francs; il tait impossible de mieux placer
une rcompense de ce genre. Cependant M. Ballanche se rsignait avec
beaucoup de peine  la recevoir, et sans l'autorit de Mme Rcamier, il
et abandonn cette pension qui pesait, disait-il,  sa conscience,
parce que d'autres gens de lettres en avaient encore plus besoin que
lui.

On le voit, cet admirable esprit, fait pour concevoir les plus belles
thories de la mtaphysique, qui devinait les rgles de l'histoire et
savait revtir sa pense d'une posie si leve, tait hors d'tat de
diriger sa propre existence.

Outre le laisser aller de sa gnrosit, M. Ballanche avait encore un
moyen infaillible de se ruiner: il tait possd de la passion des
inventions en mcanique, et les essais en ce genre lui cotaient fort
cher. Pour donner une ide des illusions dont il pouvait se bercer en se
livrant  son got pour les machines, je vais copier une lettre qu'il
crivait  Mme Rcamier, dont l'amiti et la raison s'inquitaient
galement sur l'avenir de cet aimable, excellent et imprudent
philosophe:

M. BALLANCHE  Mme RCAMIER.

     D'ici  la fin de l'anne je serai dans une situation excellente,
     vous pouvez en tre certaine. Je me trouve associ pour une assez
     bonne part dans une affaire trs-considrable qui va enfin aboutir.

     Voici le fait:

     Nous sommes trois qui avons fourni  un ingnieur, dont le nom ne
     vous est point connu, M. de Prcorbin, les moyens de parvenir  la
     solution du problme dont tant de gens s'occupent sans avoir pu
     encore le rsoudre. Aujourd'hui il est parfaitement rsolu. Il
     s'agit du plus grand pas qu'on ait fait faire jusqu'ici  la
     vapeur. Vous pouvez tre certaine qu'il va rsulter de cette
     nouvelle invention une amlioration immense dans tous les services
     o la vapeur est employe. Le systme des chemins de fer va
     compltement changer et la navigation en recevra une notable
     amlioration. Nous sommes arrivs au point o les capitalistes
     n'ont plus qu' s'occuper de l'exploitation. Ces capitalistes sont
     tout trouvs.

     Je ne me mlerai en aucune faon de l'exploitation; je ne serai l
     que pour participer aux bnfices dans la proportion des avances
     que j'ai faites; je suis mme rest tranger au trait fait avec
     les capitalistes.

     Ce que je voulais, c'tait de faire clore une invention 
     laquelle j'ai cru, ds qu'elle m'a t explique.

     Quant  l'invention qui m'est personnelle, j'en crois le succs
     assur. Comme invention, ce sera une fort belle chose, et elle aura
     je crois de trs-grands rsultats.

     En fin de compte, j'aurai accompli trois choses:

     Un monument littraire qui sera ce que Dieu voudra;

     Un appui utile donn  une sorte de rgnration dans l'emploi de
     la vapeur;

     Enfin, l'invention d'une machine qui sera un jour le point de
     dpart de beaucoup d'autres inventions utiles: car c'est un moteur
     nouveau que j'introduis dans le monde industriel.

     Ma vie n'aura pas t sans importance. Prenez, je vous en conjure,
     patience jusqu' la fin de l'anne, et surtout ne vous inquitez
     point de ma situation gne en ce moment, pour tre plus tard
     aise.

On comprend que les lettres ou les conversations dans lesquelles M.
Ballanche croyait, par de semblables explications, tranquilliser Mme
Rcamier, taient loin de rassurer son amiti.

En 1843, on fit faire  M. de Chateaubriand un nouvel essai des eaux: on
l'envoya  Bourbonne-les-Bains; il se soumit, sans croire  l'efficacit
du remde. Il crivait de cette ville:

M. DE CHATEAUBRIAND  Mme RCAMIER.

     30 juin 1843.

     J'ai fait mon voyage comme tout ce qu'on fait  regret en vous
     quittant. J'ai revu ce qui se voit partout, des champs d'une terre
     qui ne m'intresse plus et des moissons qui ne seront plus pour
     moi: il y a bien longtemps que j'ai vu tout cela, et je n'aime 
     voir que vous. Sous un monceau de jours, on n'aperoit l'horizon
     que sur des temps o l'on a pass. Me gurirai-je ici? Je l'cris
     rue du Bac[107]; mais on ne gurit point des annes. J'en suis
     toujours  la mme chanson. Nous sommes toute une bande de blesss
     ici, mais enfin je ne tarderai pas  vous revoir.

     Je vais aller me promener avec l'alouette, elle vous chantera de
     mes nouvelles, puis elle se taira pour toujours sur le sillon o
     elle sera descendue. Voil tout ce que ma pauvre main me permet
     d'crire aujourd'hui. Mille choses  nos amis.

     Ne m'crirez-vous pas un petit mot? Il me fera grand plaisir. Mon
     criture s'est rapetisse, comme ma personne, je tiendrai bien peu
     de place. Gardez bien mon souvenir; il ne vous gnera pas. Si par
     hasard vous vous avisiez de m'crire, c'est 
     _Bourbonne-les-Bains_. Que faites-vous, o avez-vous pass vos
     jours? Je me baigne demain pour la premire fois. Est-ce un garon
     ou une fille qu'aura eu Mme Lenormant? Je sais bien mes souhaits.

LE MME.

     Bourbonne, 1er juillet 1843.

     (_Dicte_). Vous avez donc la pense de m'crire de votre propre
     main, lorsque de mon ct je griffonnais la petite lettre que vous
     avez reue. N'est-il pas merveilleux de s'entendre ainsi? Je pense
     tout ce que vous pensez. Je ne pense plus qu' Venise: c'est l
     qu'il nous faut finir, dans une ville qui nous appartient. Nous ne
     trouverons aucune rsistance pour ce projet dans la rue du Bac;
     alors, faites provision de sant et de courage.

     Je n'essaierai les eaux ici que lundi prochain;  la vrit, je
     n'en espre rien du tout. Je n'ai qu'un seul espoir grav dans le
     coeur: celui de vous revoir. Aujourd'hui je n'ai rien fait; j'ai
     voulu aller voir le cimetire pour me divertir; je n'ai pas pu y
     parvenir, et pour avoir march une trentaine de pas, je suis rentr
     chez moi mourant de fatigue. Voil o j'en suis; mais peu importe,
     le coeur me reste, et c'est la seule bonne chose que je possde;
     vous savez s'il est  vous.

     Le marchal Oudinot sort de chez moi avec sa femme; il a t
     remplac par le marchal Bourmont avec son fils. Ces deux mondes
     n'ont point de rpugnance pour moi, parce que je n'ai rien  leur
     demander. Il y a ici une Mme de Menou: je croyais que Mme de Menou
     venait de mourir dernirement en Italie; c'est l aussi que
     j'espre que nous irons mourir.

     2 juillet.

     Je reois ce matin une lettre de Mme de Chateaubriand; vous lui
     avez parl trop tt de Venise et comme si vous vouliez y consentir.
     Je veux quitter la France pour toujours, cela ne s'excute pas dans
     les vingt-quatre heures. Le temps a mis des rflexions dans ma vie:
     je ne puis ni tre prt, ni dcider ma femme, pourtant
     trs-consentante, avant l'anne prochaine. Il faut que l'hiver
     passe encore sur nous. Nous nous envolerons  travers les Alpes au
     retour du rossignol.

     C'est demain dcidment que je commence  me baigner, chose la
     plus inutile du monde.

LE MME.

     Bourbonne, 6 juillet.

     (_Dicte_). C'est encore moi pour vous dire d'aller voir Mme de
     Chateaubriand qui se plaint de ne pas vous voir. Que voulez-vous?
     puisque vous vous tes associe  ma vie, il faut la partager tout
     entire. Que faites-vous? O tes-vous alle?

     Ma mauvaise sant a bien drang notre anne, mais c'est aussi la
     dernire fois. Il me restait quelque chose  essayer: maintenant
     j'aurai la conscience aussi nette, que je savais d'avance
     l'inutilit de ma course. Ne dites pas cela rue du Bac; on
     rabcherait des Pyrnes o tout se serait pass exactement comme
     ici. C'est beaucoup que de m'en tirer tout juste comme je m'en
     tire, sans avoir  supporter les maux que la pauvre vicomtesse de
     Noailles avait attraps  Carlsbad.

     Je ne fais rien du tout ici. Il ne m'est pas venu la moindre
     inspiration; je suis seulement perscut et enchant des fables de
     La Fontaine qui me reviennent incessamment  l'esprit:

          Passe encore de btir, mais planter  cet ge!

     Je vais profiter ce matin de la clef du cimetire que l'on m'a
     prte. Je suis du reste trait ici comme partout, beaucoup trop
     bien. Ce qui m'a le plus touch, ce sont neuf collgiens qui sont
     venus me visiter du collge de La Marche,  quatre lieues d'ici, et
     auxquels j'ai t oblig de donner un billet, pour affirmer qu'ils
     taient bien venus me voir, afin de leur viter une pnitence.

     Quand vous viendrez me chercher, je vous donnerai aussi un petit
     mot pour vous excuser auprs de vos amis.

     Mon bain ce matin m'a fait assez de bien; c'est le quatrime, mais
     ils me semblent encore affaiblir mes pauvres jambes. Nous irons
     chercher une gondole  Venise.

     Je suis charm de ce que vous me dites de M. de Noailles, car je
     lui suis trs-rellement attach. Ne m'oubliez pas auprs de tous
     nos amis; Ballanche le philosophe n'a besoin que de lui, mais je
     tiens  M. Lenormant et  M. Ampre par ma faiblesse.

     (_Et de sa main._)--Je veux finir par deux mots de mon criture
     pour vous prouver que je vis encore pour vous. Il est bien fcheux
     d'en tre rduit l.

LE MME.

     Bourbonne, 12 juillet 1843.

     (_Dicte._)--Je comptais vous crire de ma main, mais j'avais
     compt sans mon hte. Les douches, qui me fatiguent horriblement,
     ont enlev le reste de ma force. Vos jugements sont bien svres
     sur la rue du Bac, mais songez aux diffrences d'habitudes. Si vous
     jugez comme des niaiseries ce qui occupe de ce ct-l, on juge
     aussi comme des niaiseries ce qui vous occupe de votre ct: il ne
     faut que changer de point de vue.

     Rien, je vous assure, ne m'intresse ici. Il m'est venu hier des
     collgiens qui m'ont fait de la musique dans la rue. Je ne sais, du
     reste, s'il existe quelques personnes ici: ce qu'il y a de sr,
     c'est que j'ai ferm ma porte, et que je ne vois pas un chat.
     _Votre heure_ ne sera jamais employe que pour vous. Hlas! que
     votre vie ne soit pas drange par mon absence: j'approche du terme
     o vous n'aurez plus qu' penser  moi pour toujours.

     Je suis  ma troisime douche. Elles m'accablent; mais je ne veux
     pas qu'on ait rien  me reprocher: on ne dira plus que je ne fais
     rien, parce que je ne crois  rien.

     Que vous tes bonne de m'crire! et je suis si touch de votre
     criture lasse, que je veux vous en remercier par un mot de la
     mienne.

     Quand donc Amlie aura-t-elle un successeur de plus? Il faut tre
     bien jeune pour se tromper d'un si grand nombre de jours. Vous
     allez revoir les Noailles, je vous en flicite.

     (_Et de sa main._)--Conservez-moi bien votre attachement, c'est
     toute ma vie. Vous voyez comme ma pauvre main tremble, mais j'ai le
     coeur ferme.

LE MME.

     Bourbonne, 14 juillet.

     (_Dicte._)--Grand merci mille fois de votre petit mot du 12,
     toujours de votre propre main: cette religion des souvenirs me
     ravit. Ah! la pauvre Valle[108]! il n'y a plus assez de hauts
     sentiments dans le monde pour me la rendre jamais. Au reste, qu'y
     ferais-je sans vous? Ce ne serait ni Chtenay ni Aunay o je
     retrouverais ce que j'ai perdu. L commence aujourd'hui un monde
     que je mprise et avec lequel je n'ai rien de commun.

     J'en suis toujours  ma petite fume du soir sur la chemine d'une
     chaumire et  deux ou trois hirondelles qui sont, comme moi, ici
     en passant.

     Les collgiens sont revenus en masse avec leurs professeurs  leur
     tte. Ils ont excut eux-mmes, sous mes fentres, des airs sur
     des instruments  vent. Ils jouaient rellement  ravir. De mon
     temps, nous autres grimauds, nous chantions  l'unisson:

          Quand le roi partit de France,
          En malheur il partit.
          Il en partit le dimanche,
          Et le lundi il fut pris.

     La rime n'tait pas riche, mais la France tait l tout entire.
     Des grimauds s'attendrissant sur la bataille de Pavie, qui s'tait
     donne deux cent vingt ans avant eux, cela vaut mieux que la
     chapelle leve  la mmoire de M. le duc d'Orlans, surtout quand
     on a abattu avec tant de courage la chapelle commence en souvenir
     de la mort du duc de Berry. Que nous sommes pleins de consquence,
     nous autres Franais! que nous sommes dignes de la libert, et
     quels nobles transports nous animent contre l'esclavage o nous
     vivions il y a cinquante ans!

     Eh! bon Dieu, que vous dis-je l? pourquoi viens-je mler des
     choses si trangres  votre mmoire? C'est qu'elle me reporte
     naturellement  tout ce qu'il y a de bon et de beau.

     Bonsoir pour aujourd'hui. Je vais aller voir un pinson de ma
     connaissance qui chante quelquefois dans les vignes qui dominent
     mon toit.

     Vers la fin du mois j'espre tre auprs de vous.

     Vous me contez gaiement que vous ne voyez plus que des femmes qui
     ne vous plaisent gure: moi, j'en suis aux curs qui m'envoient des
     framboises; si du moins je vous les pouvais porter!

     Je vis ici sur mon pass: il n'est question que du _Gnie du
     christianisme_, que je barbouillais il y a plus de quarante ans.

     (_Et de sa main._)--Mon petit mot maintenant, c'est ma signature.
     Ma main tremble fort du choc de la douche.  bientt.

LE MME.

     19 juillet 1843.

     Ma main allait mieux hier, parce que j'avais eu une nuit plus
     tranquille: n'importe, je tiens  vous crire ce matin. Je vous
     remercie de votre lettre du 16, mais je crains que vous ne vous
     fassiez mal en vous fatiguant pour m'crire. J'tais bien sur que
     c'tait vous qui aviez pouss M. Ampre, et je vous en remercie. Je
     me remettrai en route pour vous revoir la semaine prochaine, vers
     la fin. Il nous restera bien des jours  l'automne, nous verrons ce
     que nous en ferons. Pouvez-vous me lire? J'en doute. Mais aimez-moi
     un peu du plaisir que j'ai  causer, mme de loin, avec vous. Votre
     lettre tait un peu rude, mais elle m'allait au coeur par l'intrt
     que vous prenez  ma triste vie.  vous et  bientt.

     Mme de Chateaubriand de son ct me dit mille biens de vous: voil
     comme vous me tenez enchan de toutes parts.

     (_P.-S. dict._)--Mais vous ne m'avez rien dit de Mme Lenormant:
     est-elle enfin accouche? se porte-t-elle bien? le nouveau-n
     est-il Mlle ou M. Lenormant? Vous savez combien je tiens  ce
     dernier par ses chrtiennes opinions.

 son retour des eaux de Bourbonne, au mois d'octobre 1843, M. de
Chateaubriand reut de M. le comte de Chambord la lettre qu'on va lire.
Accabl par les infirmits dont le poids se faisait cruellement sentir 
cette imagination reste si potique et si vive, il se rendit nanmoins
avec empressement  l'appel de son jeune prince.

M. LE COMTE DE CHAMBORD  M. LE VICOMTE DE CHATEAUBRIAND.

     Magdebourg, le 30 septembre 1843.

     Vous savez, Monsieur le vicomte, que je dsire depuis longtemps
     vous voir pendant quelque temps auprs de moi. Des obstacles qui
     m'ont vivement contrari s'y sont opposs jusqu'ici, mais une
     circonstance, qui me parat favorable, s'offrant  moi, je
     m'empresse d'en profiter pour faire appel  votre dvouement. Aprs
     y avoir mrement rflchi, je me suis dcid  aller en Angleterre.
     Sans doute on peut faire des objections contre ce voyage, surtout
     dans le moment prsent; mais il m'a paru que je devais avant tout
     chercher  me rapprocher de la France, et  entrer en relation avec
     les hommes qui peuvent le plus m'aider de leurs bons conseils et de
     leur influence.

     Je serai  Londres dans la premire quinzaine de novembre, et je
     dsire bien vivement qu'il vous soit possible de venir m'y
     rejoindre: votre prsence auprs de moi me sera trs-utile et
     expliquera mieux que toute autre chose le but de mon voyage. Je
     serai heureux et fier de montrer auprs de moi un homme dont le nom
     est une des gloires de la France, et qui l'a si noblement
     reprsent dans le pays que je vais visiter.

     Venez donc, Monsieur le vicomte, et croyez bien  toute ma
     reconnaissance et au plaisir que j'aurai  vous parler de vive voix
     des sentiments de haute estime et d'attachement dont j'aime  vous
     renouveler ici la bien sincre assurance.

     HENRY.

     Mes compliments affectueux, je vous prie,  Mme la vicomtesse de
     Chateaubriand.

M. DE CHATEAUBRIAND  Mme RCAMIER.

     Boulogne, ce 21 novembre 1843.

     (_Dicte._)--Je voulais vous crire de ma propre main, mais je
     suis si las que je suis forc de dicter  M. Danilo. Je pars
     demain matin  sept heures pour l'Angleterre. J'ai reu il y a
     trois jours votre excellente lettre; tout va bien jusqu'ici. Une
     dputation de la ville est venue me voir.

     Adieu, conservez-moi bien votre amiti, pour que je la retrouve
     tout entire  mon retour. Que j'aurai de choses  vous dire! J'ai
     vu la _Gazette_. Remerciez pour moi M. Genoude, si vous le voyez.

     Mille choses  mes jeunes et  mes vieux amis.

     Chateaubriand.

LE MME.

     Boulogne, 22 novembre 1843.

     (_De sa main_)--Je suis encore ici retenu par le vent, mais je ne
     voudrais pas vous sacrifier pour obtenir ce que le ciel me dnie.
     Les autorits m'ont combl ici, et je pourrais les emmener avec
     moi. Vous voyez par mon criture combien je souffre en vous
     crivant. Aimez-moi un peu malgr les vents et les orages. Je vous
     crirai de Londres. Le temps est affreux: ne le dites pas  Mme de
     Chateaubriand.

     Mes souvenirs aux amis.

Mme DE CHATEAUBRIAND  Mme RCAMIER.

     Lundi, 1843.

     Voici, Madame, l'adresse de M. de Chateaubriand: 35, Belgrave
     square. Je viens de recevoir une lettre du voyageur, la plus triste
     du monde; je ne sais  quoi attribuer ce changement dans ses ides
     depuis hier: s'il vous crit, veuillez tre assez bonne pour me
     faire dire s'il vous parle de sa sant.

     Je n'ai pas besoin de vous renouveler, Madame, la tendre
     expression de tous mes sentiments.

     La vicomtesse de CHATEAUBRIAND.

M. DE CHATEAUBRIAND  Mme RCAMIER.

     Londres, vendredi 24 novembre 1843.

     Albemarle street, York's hotel.

     (_Dicte._)--Me voil rassur! j'ai une lettre du jeune prince qui
     malheureusement ne revient que lundi. Il se dit dispos  prendre
     mes conseils. Hlas! le pauvre exil ne peut attendre de moi que
     mon dvouement inutile. Londres, du reste, me semble triste  la
     mort: c'est toujours ce brouillard permanent, mais auquel je
     m'tais fait, lorsque je me nourrissais de chimres. Tout en
     dtestant ce pays, je n'ai pu m'empcher d'admirer cette puissance
     cre par des vaisseaux qui transportent sur toutes les mers
     l'industrie et le pavillon britanniques. Il ne restera de tout ceci
     qu'une lettre de change non acquitte.

     Je n'cris pas moi-mme ce matin, parce que hier j'ai crit trop
     mal pour me risquer  ce que vous ne puissiez pas encore me lire
     aujourd'hui. Je ne possde plus qu'une pense toujours fidle 
     vous, le reste me manque. Si je pouvais dcider le jeune prince 
     retourner promptement dans une autre terre trangre, ce changement
     d'exil me conviendrait autant que malheur peut convenir.

     Je ne puis vous dire les soins que l'on a pour moi. J'en suis
     ravi, mais j'en pleure. Demain j'irai revoir les jardins tristes o
     j'ai tant rv! et pourtant je ne vous connaissais pas. Je ne sais
     encore ce que l'on dit dans les journaux, si par hasard on parle de
     moi. Sur ce grand chemin du monde, le voyageur passe et n'est pas
     aperu: tant mieux, le bruit m'est  prsent antipathique. Vous
     voyez, j'espre, Mme de Chateaubriand, elle vous dira ce que je lui
     ai crit. Vous ne lui direz pas que je suis trs-souffrant; ce ne
     sera rien: c'est la fatigue de la mer et l'effet de la saison. Ne
     m'oubliez pas: crivez-moi  l'adresse que vous trouverez
     au-dessous de la date de cette lettre.

     CHATEAUBRIAND.

LE MME.

     Londres, dimanche 26 novembre 1843.

     (_Dicte._)--C'est aujourd'hui dimanche, et le courrier ne part
     que demain lundi. J'habite maintenant l'appartement que Mme de
     Lvis m'avait prpar, par ordre, chez le prince, qui arrive
     demain. Je suis all promener ma tristesse dans Kensington, o vous
     vous tes promene comme la plus belle des Franaises. J'ai revu
     ces arbres sous lesquels Ren m'tait apparu: c'tait une chose
     trange que cette rsurrection de mes songes au milieu des tristes
     ralits de ma vie. Quand je rvais alors, ma jeunesse tait devant
     moi, je pouvais marcher vers cette chose inconnue que je cherchais.
     Maintenant je ne puis plus faire une enjambe sans toucher  la
     borne. Oh! que je me trouverai bien couch, mon dernier rve tant
     pour vous! Je suis inquiet de mon entrevue de demain, je vous en
     parlerai mardi. Soignez bien, je vous prie, Mme de Chateaubriand.
     J'espre toujours me mettre en route pour vous rejoindre  la fin
     de cette semaine.

     Lundi 27.

     Je reois  l'instant votre petite lettre du 25. Le prince arrive
     ce soir, je vous en dirai un mot demain.

     CHATEAUBRIAND.

LE MME.

     Londres, ce 28 novembre 1843.

     (_Dicte._)--Je voudrais vous donner beaucoup de dtails ce matin;
     mais je suis trop mu par la confusion de mes sentiments et de mes
     penses. Qu'est-ce que c'est qu'un jeune prince de vingt-trois ans,
     le dernier d'une race la plus longue qui ait jamais pass sur la
     terre?  notre premire entrevue, qui, je l'espre, aura lieu  la
     fin de cette semaine ou au commencement de l'autre, je vous dirai
     tout ce que j'ai observ. Dites, je vous prie,  tous nos amis que
     rien n'est chang dans mes dispositions pour eux, et qu'au moment
     o la toile se baisse sur le dernier acte de ma vie, o je me
     retire de ce spectacle qui a commenc pour moi il y a cinquante ans
     dans ce pays, c'est toujours la mme chose: les dcorations sont
     toujours  peu prs les mmes, les machinistes seuls ont chang.

     Le prince me presse beaucoup de rester, je lui obirai tant qu'il
     croira que je suis pour lui un abri.

     Bonjour  vous et  tous les amis. Je suis bien mauvais
     nouvelliste: je suis si vieux qu'il n'y a plus rien  attendre de
     moi. J'aurais bien  vous rendre compte d'une sance d'aujourd'hui,
     o le jeune homme s'est montr admirablement, o il n'a pas commis
     une seule faute; mais peu vous importe  vous, habitants de la
     France; je ne vous demande qu'un souvenir.

     CHATEAUBRIAND.

LE MME.

     Londres, 29 novembre 1843.

     (_Dicte._)--Je n'ai pu vous crire hier: la journe a t si
     varie que je n'ai pu qu'en dire un mot en courant  Mme de
     Chateaubriand. Le fait est que l'on veut bien me garder comme un
     bouclier, et que toutes les fois que je parle de partir, on en
     appelle  mon dvouement. Il parat en dfinitive que je pourrai me
     mettre en route du 10 au 20, et que je pourrai avoir le bonheur de
     clbrer les ftes de Nol avec vous. Le jeune prince me comble,
     et, pour dire la vrit, je ne connais pas de jeune homme plus
     gracieux. Malheureusement je rponds mal  tant de bonts: je suis
     si souffrant que je n'ai pu dner encore avec mon hte du VIIIe
     sicle. Je contemple avec une vnration attendrie ce vieux temps
     dguis sous la figure du printemps.

     Au reste, les parades ici seraient  crever de rire, si ce n'tait
      mourir de honte[109]: tout se cache, tout a fui. Malgr les
     gardes et une norme puissance, on n'a pas cru devoir attendre la
     peste sous la figure d'un pauvre orphelin de vingt-trois ans. Aussi
     pourquoi ce voyageur n'avait-il pu essuyer ses pieds empreints de
     la poussire de Versailles?

     L'Angleterre n'entre pas dans toutes ces misres: elle salue
     l'hritier de Louis XVI, comme je l'ai vu ter son chapeau  de
     vieux prtres catholiques, mes compagnons d'exil: tant la libert
     donne de noblesse!

     On m'a dit que, quand je serais parti, le _Journal des Dbats_ se
     prparait  une attaque; j'en suis fch, mais je ne pourrais
     qu'craser Armand Bertin avec le cercueil de son pre[110].

     Voil tout ce que j'ai  vous dire ce matin en me levant; avec ce
     qu'aura pu vous dire Mme de Chateaubriand, vous savez toute notre
     histoire. Hier, le prince a reu une multitude de Franais de tous
     les rangs accourus pour le voir. Je conois que l'on doit trouver
     cela bien insolent de votre ct de la Manche. Empcher les gens de
     dormir n'est pas bon: on devrait respecter le sommeil de
     l'innocence.

     Hlas! tout cela sont des paroles; c'est du roman qui n'empche
     pas le monde de marcher: c'est juste, mais je voudrais qu'on ne ft
     pas tant en colre contre de vieux souvenirs.

     On aurait pu saluer le jeune fantme des temps couls, et les
     rois n'auraient pas d insulter sur son passage un voyageur qui n'a
     pour appui qu'un sceptre cass dans sa main. Ils rient, et ils ne
     voient pas qu'on ne veut plus d'eux, et que le temps les obligera
     bientt  prendre la route de cette grande race royale qui les
     protgeait et qui leur donnait une vie qu'ils n'ont plus.

     Adieu pour ce matin. Vous voyez que je vous suis fidle. Je ne
     sais ce qu'on dit de _nous_: ce qu'il y a de sr, c'est, qu'il ne
     nous est pas chapp une faute; ce qu'il y a de trs-bon, c'est que
     les voyageurs ne sont pas gentilshommes: c'est de la bonne
     bourgeoisie, qui tient les marquis en respect, s'il y a des
     marquis.

     Une heure et demie.

     Je viens de recevoir la rcompense de toute ma vie: le prince a
     daign parler de moi, au milieu d'une foule de Franais, avec une
     effusion digne de sa jeunesse. Si je savais raconter, je vous
     raconterais cela; mais je suis l  pleurer comme une bte.

     Protgez-moi de toutes vos prires.

     CHATEAUBRIAND.

LE MME.

     (_Dicte._)--Je reois votre lettre du 30, et je pars mercredi ou
     jeudi pour vous rejoindre. N'est-ce pas l la meilleure rponse que
     je vous pouvais faire? Vous aurez la dclaration de mon prince dans
     les journaux; je m'en vais ravi et plein d'espoir, si,  mon ge,
     on pouvait encore tre  l'esprance. Je vais me retrouver dans
     votre salon avec nos bons amis.

     CHATEAUBRIAND.

En avanant dans ce rcit, en voquant par le souvenir les annes qui
ont mesur la fin de ces nobles existences, nous sommes saisi d'une
telle tristesse, que si nous n'tions pas soutenu par le sentiment de
grandeur morale que prsente un tel spectacle, le courage nous
manquerait  le retracer.

Tmoins de l'empire qu'elle a exerc pendant un demi-sicle sur la
socit franaise, les contemporains de Mme Rcamier se sont plus d'une
fois demand quelle tait la magie qui avait pu maintenir dans ses mains
un sceptre incontest, alors que la beaut, la jeunesse, la fortune,
tous les dons clatants qui donnent l'influence, lui avaient
successivement t enlevs. La puissance de Mme Rcamier lui venait de
son me: elle a rgn par la bont, par l'oubli d'elle-mme, par le
dvouement absolu  ses affections; elle a command par la douceur
autant que par cette rectitude, ce sentiment intime du devoir, dont elle
n'appliquait la rigueur qu' elle-mme.

La sant de Mme Rcamier tait reste trs-affaiblie depuis l'anne
1839, et vers la mme poque, on s'aperut qu'une cataracte se formait
sur ses yeux. Cette ccit commenante, dont le voile allait s'paissir
assez rapidement, l'inquitait d'autant plus qu'elle craignait de se
trouver par l moins en tat d'tre utile  M. de Chateaubriand, et de
perdre ainsi les moyens de le distraire. Dj elle ne lisait plus
qu'avec beaucoup de difficult et de fatigue, quoiqu'elle crivt
encore, et pt parfaitement se conduire seule.

Au reste, ayant l'oue d'une remarquable finesse, et craignant
par-dessus tout d'occuper les autres de ses infirmits, Mme Rcamier,
mme lorsque sa ccit fut complte, la dissimula bien longtemps aux
indiffrents. Ses yeux n'avaient pas sensiblement perdu leur clat, et
avec un tact sans gal, elle reconnaissait,  l'instant mme et  la
premire inflexion de voix, les personnes qui s'approchaient d'elle. Son
valet de chambre avait le soin de ranger dans un ordre toujours le mme
les meubles de son salon, ce qui permettait, qu'elle y circult, parce
qu'elle savait les obstacles qui se rencontraient sur sa route, et bien
des gens, en l'entendant parler de ses pauvres yeux, imaginaient
seulement que sa vue tait moins bonne que par le pass.

Mais elle n'en tait pas l encore au printemps de 1844, lorsque le
dsir de faire changer d'air aux enfants de Mme Lenormant qui venaient
d'avoir la rougeole, dcida Mme Rcamier  s'tablir de trs-bonne heure
 la campagne. Pour ne pas dranger les habitudes de M. de
Chateaubriand, et ne pas s'loigner de ses autres amis, elle loua 
Auteuil une maison o la colonie de l'Abbaye-au-Bois se transporta ds
le 1er mai. La maison voisine, qui tait celle mme du clbre peintre
Grard, tait habite par M. Guizot, avec sa mre et ses trois enfants.
Le lien de la plus troite et respectueuse amiti unissait Mme Lenormant
 Mme Guizot, et depuis longtemps il s'tait form un rapport indirect
de bienveillance et d'intrt entre cette vnrable amie de sa nice et
Mme Rcamier. Mais on en restait  cet change de bons procds, retenu
qu'on tait de part et d'autre par la position dlicate d'un ministre du
roi Louis-Philippe, vis--vis d'une opposition aussi prononce que celle
de M. de Chateaubriand.

M. Guizot mettait une grce fort aimable  entretenir cette sorte de
relation, en permettant  ses enfants, qu'il n'accordait  personne, de
prendre leur part de toutes les ftes o Mme Rcamier se plaisait chaque
anne  runir les jeunes amies de ses petites nices.

Le voisinage amena naturellement  Auteuil des rapports directs et
personnels. Mme Rcamier reut, et devait recevoir, une impression
trs-vive de la prsence de Mme Guizot. Il est bien rarement donn, en
effet, de rencontrer une nature plus distingue. Austre et passionne,
cette me hroque avait toutes les dlicatesses de la sensibilit, et
gardait  quatre-vingts ans une vivacit d'esprit, une chaleur
d'enthousiasme, une grce de bont merveilleuses. La rigidit de son
costume qu'elle avait adopt dans la fleur de sa jeunesse, au moment o
son mari avait pri sur l'chafaud, ajoutait  l'clat de ses beaux
yeux, limpides et brillants comme  vingt ans. Mme Guizot exprima  Mme
Rcamier une admiration trs-sentie pour le talent de M. de
Chateaubriand, et  quelques jours de l, on s'arrangea pour que la
visite quotidienne de l'auteur de tant de chefs-d'oeuvre si bien lous et
si bien apprcis se passt dans le jardin o Mme Guizot vint aussi.
Cette entrevue de la mre de M. Guizot et de M. de Chateaubriand fut
extrmement courtoise, intressante, et leur avait laiss  l'un et 
l'autre un sentiment d'attrait et de sympathie.

M. de Chateaubriand apporta mme peu de temps aprs le manuscrit de la
premire partie de ses _Mmoires_, pour que Mme Lenormant en ft la
lecture  Mme Guizot.

Aprs trois mois de sjour  Auteuil, Mme Rcamier retourna  Paris, Mme
Lenormant partit pour le dpartement de l'Eure o sa tante la rejoignit
le 1er septembre.

Mme Rcamier lui crivait le 27 aot 1844:

     Je te remercie de ta lettre, ma chre enfant, elle m'a rassure.
     J'ai fait une visite  Auteuil; j'ai demand un secours pour la
     vieille dame de mon couvent de Versailles. Deux jours aprs,
     Henriette[111] m'a crit que le secours tait obtenu. Tout cela
     s'est fait avec une obligeance, une grce charmantes. J'irai
     incessamment la remercier, mais il me semble que c'est toi aussi
     que je dois remercier. Il faut regarder comme un bonheur d'avoir
     rencontr dans sa vie une personne aussi parfaite que ta vieille et
     sainte amie. Je la trouve si bonne et si aimable que j'ai pour elle
     autant de got que de vnration. Les jeunes personnes taient dans
     l'atelier de Mlle Godefroid[112] occupes  peindre des fleurs pour
     la fte de leur pre.

      prsent, chre enfant, je rve de te faire au moins une visite
     de quelques jours. Bientt, j'annoncerai  mes amis que je pars
     pour la Normandie.

Le got que Mme Rcamier avait toujours eu pour la campagne devenait
plus vif avec les annes; retenue  Paris par la prsence de M. de
Chateaubriand qu'elle ne voulait point abandonner au dcouragement, ces
courts intervalles de repos, loin de toute espce de monde, de bruit, de
contrainte, taient pour elle une vraie jouissance; elle y puisait des
forces pour la vie si fatigante qu'elle s'tait impose. Elle exprimait
ce sentiment  sa nice dans le billet que nous transcrivons:

     Versailles, 5 octobre 1844.

     Paul a d t'crire, ma chre enfant; mais je veux te dire moi-mme
     le souvenir si doux que je garde de mon sjour auprs de toi. Tout
     mon dsir serait de recommencer; j'ai mieux joui de toi dans cette
     solitude que je ne l'avais fait depuis longtemps; tes enfants aussi
     ont t charmants. Jamais je n'ai tant dsir ce qui peut nous
     runir.

 l'exception de M. Ampre, qui voyageait en gypte, l'hiver rassembla
de nouveau autour de Mme Rcamier tous les amis dont les existences
identifies avec la sienne formaient cet ensemble qui empruntait d'elle
l'me et la vie.

L'emploi des journes de Mme Rcamier tait invariablement rgl;
et-elle t par caractre moins dispose qu'elle ne l'tait  des
habitudes mthodiques, la ponctuelle rgularit de M. de Chateaubriand
et entrane la sienne. Il arrivait tous les jours chez elle  deux
heures et demie; ils prenaient le th ensemble, et passaient une heure 
causer en tte  tte.  ce moment, la porte s'ouvrait aux visites: le
bon Ballanche venait le premier, et d'ordinaire avait dj vu Mme
Rcamier; puis un flot plus ou moins nombreux, plus ou moins vari, plus
ou moins anim d'allants, de venants, au milieu desquels se retrouvait
le groupe des personnes accoutumes  se voir chaque jour, quelques-unes
plusieurs fois par jour, et, comme le disait M. Ballanche, _ graviter
vers le centre_ de l'Abbaye-au-Bois.

Avant l'_heure_ de M. de Chateaubriand, Mme Rcamier faisait une
promenade en voiture, quelques courses de charit, ou l'une de ces rares
visites qui ne la conduisaient plus gure, dans les dernires annes,
que chez Mme de Boigne ou chez sa nice. Rveille de fort bonne heure,
et ayant toujours donn beaucoup de temps  la lecture, sa premire
matine tait consacre  se faire lire rapidement les gazettes, puis
les meilleurs parmi les livres nouveaux, enfin  relire: car peu de
femmes ont eu, au mme degr, le sentiment vif des beauts de notre
littrature, et une connaissance plus varie des littratures modernes.

On peut se rappeler quelle importance M. de Montmorency avait attache 
faire adopter  son amie l'usage d'une lecture quotidienne de pit.
C'tait au moment o la jeunesse, la mode, l'encens des hommages les
plus enivrants formaient autour d'elle une atmosphre de dissipation
que, pour se conformer au dsir d'un homme qu'elle vnrait, Mme
Rcamier avait contract cette habitude; elle ne la ngligea  aucune
poque, et y puisa tour  tour la force et la rsignation dont elle eut
besoin.

Au printemps de 1845. M. de Chateaubriand voulut revoir une dernire
fois son jeune roi. Il se rendit donc  Venise  la fin de mai, et passa
quelques jours auprs de M. le comte de Chambord; mais c'tait l'effort
suprme de sa fidlit.

En le voyant partir dans l'tat de faiblesse o le rduisaient les
infirmits. Mme Rcamier s'tait fort inquite du voyage.

M. de Chateaubriand le supporta beaucoup mieux qu'on ne l'avait espr.

Il dicta de Venise la lettre suivante:

     Venise, juin 1845.

     (_Dicte._)--J'allais partir: les embrassements et les prires du
     jeune prince me retiennent. Mes jours sont  lui, et quand il ne
     demande qu'un sacrifice de vingt-quatre heures, o sont mes droits
     pour le refuser? C'est vous, si vous m'aimez rellement, qui avez
     le droit de vous plaindre.

     Je vais passer cette journe  revoir ces les que j'ai dj vues.
     Quand je passai par ici, il y a quelques annes, on montrait
     encore, au milieu du grand canal, un criteau qui portait que lord
     Byron avait pass l. L'criteau a dj disparu, et il n'est pas
     plus question du grand voyageur insulaire que d'un pauvre pcheur
     des lagunes.

     Adieu; je vous aime, vous le savez bien. Permettez-moi de vous le
     redire une dernire fois.

     CHATEAUBRIAND.

Revenu  Paris, il crivait:

LE MME.

     Dimanche matin.

     (_Dicte._)--J'tais si horriblement fatigu de mes quarante
     lieues de pav, en arrivant hier, que je n'avais point lu les
     journaux du matin: c'est tout  l'heure, en m'veillant, que je
     vois que vous avez perdu votre ami le prince Auguste de Prusse.
     J'irai  notre heure, si vous comptez encore notre heure pour
     quelque chose, causer de votre ami avec vous.

     J'ai trouv ma pauvre femme bien change: c'est elle qui ne marche
     plus.  quoi bon mes jambes si elles revenaient, si mes amis n'en
     ont plus?

     C'est pourtant une grande joie d'tre si prs de vous et de vous
     revoir.

     CHATEAUBRIAND.

Une lettre de M. Alexandre de Humboldt avait annonc, en effet,  Mme
Rcamier la mort du prince Auguste de Prusse, et l'instruisait des
dernires volonts de cet ami aussi fidle que loyal et profondment
dvou; d'aprs l'ordre du prince, on renvoya  Mme Rcamier son beau
portrait de Grard et ses lettres.

Il vient ainsi un ge douloureux o chaque anne marque sa trace par la
perte d'un des compagnons de notre jeunesse, o chacune de ces pertes,
en nous apportant sa douleur propre, s'envenime de toutes les douleurs
dont elle rveille l'cho dans nos mes. Mme Rcamier tait arrive 
cet ge cruel, et ne s'en attachait qu'avec plus de tendresse aux
affections que la providence lui laissait encore. Comme l'anne
prcdente, elle alla prendre quelque repos  la campagne. Mais ce
repos, de plus en plus ncessaire  sa sant, n'tait qu'imparfaitement
accord  son esprit. La pense de l'isolement de M. de Chateaubriand,
lorsqu'elle s'loignait, la poursuivait sans cesse et troublait ses plus
douces jouissances. Elle commena par un court sjour  Maintenon, et
vint ensuite en Normandie chez sa nice; elle tait accompagne de M.
Ampre, tout rcemment arriv d'gypte et assez gravement malade par
suite des fatigues de ce voyage. M. Ballanche tait avec sa gouvernante
_Dragonneau_  Saint-Vrain, chez Mme d'Hautefeuille: il datait ses
lettres de l'_re_ de la _dispersion_, et, quoique combl par ses htes,
ne s'accommodait pas du tout de l'absence.

Il crivait  Mme Rcamier, le 29 aot 1845.

     6e jour de la dispersion.

     Madame la duchesse de Noailles m'a crit une lettre charmante que
     j'ai reue hier; je vous prie de lui en exprimer toute ma
     reconnaissance. Je la lui exprimerai moi-mme aujourd'hui, si le
     facteur me laisse le temps d'crire une seconde lettre. En
     attendant, je vous prie de vouloir bien lui dire tous mes regrets
     de ne pas partager cette royale hospitalit de Maintenon. Hlas! je
     sens trop, et de plus en plus, mon incapacit de prendre ma place
     dans les charmes d'une telle runion. Ici, j'ai deux hommes qui se
     regardent comme mes fils, M. Guillemon et Justin Maurice; Mme
     d'Hautefeuille elle-mme se considre comme la fille d'Hbal; ceci
     ne me console point de n'tre pas auprs de vous et me laisse tous
     mes regrets. Hier soir, nous tions seuls, Mme d'Hautefeuille et
     moi; nous n'avons parl que de vous, elle vous aime tendrement. Une
     partie de notre journe d'hier a t consacre  saint Louis[113].
     Je me suis fait une ide assez exacte de l'ouvrage qu'elle mdite.
     Je le crois dans la juste mesure de son talent. Elle se circonscrit
     bien  Blanche et  Marguerite, en laissant la grande figure de
     Louis IX dans la perspective de l'histoire. Son plan est trs-bien
     conu  cet gard, et je m'en rapporte  elle pour l'excution.

     Mme la duchesse de Noailles me donne de bonnes nouvelles de votre
     sant, de vos promenades auxquelles ne peut participer le pauvre
     Ampre.

     Toutes mes tendresses les plus tendres, quoique un peu tristes.

Il crit encore:

     Second jeudi de la dispersion.

     Mme Lenormant vous possde, je prends bien part  son bonheur.

     Je me suis promen en calche dans le parc de M. de Mortemart; j'y
     traais par la pense la circonscription de la _Ville des
     expiations_. Je sais bien que je ne serai fondateur que de cette
     manire.

     J'ai t quelques jours un peu languissant; mes bains m'ont
     redonn du ton. Je suis  prsent comme j'tais en quittant Paris,
     de plus avec l'esprance que le moment approche de la fin de la
     dispersion.

     Vous avez su par les journaux la mort de M. Royer-Collard; le
     sicle s'en va.

M. de Chateaubriand ne supportait pas la _dispersion_ avec plus de
patience que le doux Ballanche, et chaque jour une lettre dsole venait
hter le retour de Mme Rcamier, en protestant qu'on ne voulait tre
compt pour rien dans ses projets.

Il dictait au 7 septembre quelques lignes qu'il terminait ainsi:

     Je suis fch au reste, et  cause de vous, que ce beau temps-l,
     loin de me faire du bien, me fasse du mal. Jouissez bien de ces
     derniers soleils, et souhaitez toutes sortes de bonheur  cette
     jeune famille. Elle vient, c'est pour cela qu'elle est si gaie.
     Quand vous reviendrez, je reprendrai de la vie. Ne vous htez pas:
     je passe ici mon temps  Notre-Dame; il est bien rempli, il est 
     vous et  Dieu.

Enfin un dernier billet plus triste que les autres dcida le retour de
Mme Rcamier.

Il tait ainsi conu:

M. DE CHATEAUBRIAND  Mme RCAMIER.

     Paris, 14 septembre 1845.

     (_Dicte._)--Votre lettre ou plutt votre billet de ce matin me
     consterne; j'ai plus besoin de vous voir que vous n'en avez: je
     vais bientt quitter la terre, il est temps que je mette  profit
     mes derniers moments; ces moments sont  vous et je voudrais vous
     les donner. Je ne vous dis pas: revenez;  quoi bon revoir un homme
     qui n'a plus que quelques instants de vie? mais enfin, ces instants
     sont  vous, et tant que j'aurai quelque battement de coeur, vous
     pouvez les compter comme des restes de vie qui vous appartiennent.
     J'espre que vous vous tes trop effraye, et que demain vous
     m'apprendrez que vous tes en route et que vous me revenez. Adieu
     et  bientt, du moins je l'espre. Mille choses  votre nice et 
     M. Lenormant.

     CHATEAUBRIAND.

Mme RCAMIER  Mme LENORMANT.

     23 Septembre 1845.

     Quel doux souvenir j'ai emport de Saint-loi! Que je me trouvais
     bien au milieu de vous! Avec quelle impatience j'attends le 10
     octobre! J'ai lu  M. de Chateaubriand l'article trs-aimable du
     plerinage  Combourg[114]; la lettre de Juliette tait charmante.
     J'ai vu Mme Guizot et les jeunes personnes qui vous attendent avec
     une grande impatience.

     M. Guizot qui s'est trouv chez sa mre a t trs-aimable. J'ai
     profit de l'occasion pour lui faire une toute petite demande pour
     Mlle Robert; il a mis l'empressement le plus gracieux  me remettre
     pour elle un bon de 200 fr. M. de Salvandy est venu me voir le mme
     jour; il tait encore rayonnant des quinze jours qu'il a passs 
     Eu. J'ai t fort contente de Mlle Godefroid. M. Ballanche est
     assez bien; le pauvre M. Brifaut souffre beaucoup, mais son courage
     ne se dment pas; ce qui pourrait paratre frivole dans son esprit
     devient admirable dans sa triste situation. Mme et Mlle Deffaudis
     viennent tous les soirs, elles me font de la musique: la voix de
     Camille est charmante. Voil une bien longue lettre pour mes
     pauvres yeux; j'cris comme avec de l'encre blanche, sans voir ce
     que j'cris. Pourras-tu me lire? Adieu, mon Amlie, adieu.

Le voile qui obscurcissait la vue de Mme Rcamier allait s'paississant:
l'ide d'une opration, sans l'effrayer, lui apparaissait cependant dans
un avenir assez rapproch pour lui causer quelque trouble. On lui parla
d'un mdecin, le docteur Drouot, qui gurissait les cataractes sans
opration, au moyen de certaines frictions: elle se soumit tout l'hiver
 ce traitement dont le rsultat dfinitif fut absolument nul. Mais
l'emploi de la belladone, qui certainement entrait pour une notable
portion dans ce remde, en dilatant la pupille, rendit souvent, pour
quelques heures, la vue  Mme Rcamier, et lui donna encore quelques
vives jouissances.

Ce fut ainsi qu'elle put voir et admirer, au mois de mai 1846, le beau
tableau de _Saint Augustin_, qu'Ary Scheffer eut la bonne grce de faire
porter  l'Abbaye-au-Bois, lorsqu'il le retirait de l'exposition, afin
que Mme Rcamier et M. de Chateaubriand le pussent contempler. C'est la
dernire et une des plus profondes motions que je leur ai vu prouver 
l'un et  l'autre devant un chef-d'oeuvre des arts.

Il ne pouvait plus tre question, avec la ccit presque absolue de Mme
Rcamier et l'affaiblissement de ses deux amis, de s'loigner de Paris.
On loua  Beau-Sjour deux appartements, l'un pour Mme Rcamier, l'autre
pour Mme Lenormant et sa jeune famille. M. de Chateaubriand venait  son
_heure_; la distance tait si peu considrable de la rue du Bac qu'il
habitait, jusqu' Passy, que lui-mme y voyait l'avantage d'une
promenade en voiture.

M. Ballanche arrivait aussi tous les jours  trois heures, et
_assistait_ au dner de famille; je n'ose dire qu'il y prenait part, son
repas  lui se composant d'une tasse de lait et d'un chaud; il
retournait  Paris le soir avec M. Paul David. M. Ampre s'tait log 
Passy.

La ncessit reconnue de l'opration causait aux amis de Mme Rcamier
une proccupation que chacun s'efforait de dissimuler, dans le dsir
tacite et unanime de distraire d'une telle pense l'objet de la commune
anxit. L't s'coula ainsi, non sans douceur, dans cette dernire
runion complte des amis de Mme Rcamier. L'automne tait la saison
fixe pour l'opration qui devait se faire  Passy, lorsqu'un matin M.
de Chateaubriand ne parut point  son _heure_. Le lendemain un petit
mot, dict par lui et non sign, vint annoncer l'accident qu'il avait
prouv.

     Jeudi matin, 17 aot 1846.

     Me voil arrt; j'tais descendu hier au Champ de Mars, quand mes
     deux rosses faisant les fringantes se sont emportes et m'ont un
     peu tran. Je ne puis donc aller vous voir aujourd'hui. Adieu
     donc, jusqu' demain, si je me trouve un peu bien, et si je puis
     remuer.

En voulant descendre de voiture, le pied avait manqu  M. de
Chateaubriand, et il s'tait cass la clavicule. La fracture ne
prsentait aucune gravit, mais elle devait le retenir pour quelque
temps chez lui; Mme Rcamier rsolut  l'instant d'ajourner l'opration
qui l'aurait prive du bonheur de lui donner des soins, et toute la
colonie retourna prcipitamment  Paris.

Cet accident marqua un nouveau degr de dcadence physique pour M. de
Chateaubriand:  partir de cette poque il ne marcha plus. Lorsqu'il
venait  l'Abbaye-au-Bois, son valet de chambre et celui de Mme Rcamier
le portaient de sa voiture jusqu'au seuil du salon; on le plaait alors
sur un fauteuil que l'on roulait jusqu' l'angle de la chemine. Ceci se
passait en prsence de la seule Mme Rcamier, et les visites qu'on
admettait aprs le th trouvaient M. de Chateaubriand tout tabli; mais,
pour le dpart, il fallait qu'il s'oprt devant les trangers prsents,
et c'tait toujours un moment cruel: l'imagination de M. de
Chateaubriand souffrait  laisser voir ses infirmits. Par respect, on
semblait ne pas s'apercevoir du moment o on l'emportait du salon.

Il arriva aussi frquemment depuis lors, qu'au lieu de runir chez elle
les personnes dont la prsence l'aidait  distraire M. de Chateaubriand,
Mme Rcamier leur donnait rendez-vous rue du Bac; mais l mme, c'tait
sous sa douce et protectrice influence que s'coulaient ces heures dans
lesquelles se rsumait maintenant l'existence du grand gnie qu'il
fallait aider  vivre. Lorsque Mme de Chateaubriand venait, avec sa
politesse enjoue, faire une apparition dans ce cercle, elle y semblait
en visite.

L'hiver de 1846  1847 fut donc extrmement triste, et pour inaugurer
cette nouvelle et fatale anne, au mois de fvrier, Mme de Chateaubriand
fut enleve en quelques jours  son mari,  sa famille,  ses amis, 
ses pauvres.

Sa mort ouvrit la procession funbre dont la marche rapide, en moins de
deux annes, a fait disparatre ces nobles existences et ces saintes
amitis.

Peu de semaines aprs cette mort, Mme Rcamier subit pour la premire
fois l'opration de la cataracte. Cette opration qui fut pratique par
un trs-habile chirurgien, M. Blandin, ne rendit pas la vue  Mme
Rcamier. Il est bien vrai que les circonstances semblaient se conjurer
pour en entraver le succs. Presse de reprendre les habitudes qu'elle
savait si chres  ses amis, Mme Rcamier se hta trop de renoncer  la
vie exceptionnelle et aux prcautions ncessaires aprs une secousse de
ce genre. On recommande en pareil cas un grand calme d'esprit, et le
sort ne lui envoyait que des inquitudes.

Le bon Ballanche trs-faible dj, trs-puis, ne put supporter
l'angoisse que lui avaient cause l'attente de l'opration et la crainte
qu'elle ne russt pas. Un mois aprs, une pleursie, qui d'abord
n'avait paru qu'une indisposition lgre, mit sa vie en danger. Il
logeait en face de l'Abbaye-au-Bois, les fentres de sa chambre
dominaient l'appartement de Mme Rcamier, et de son lit, il pouvait voir
les prparatifs d'un reposoir dispos dans la cour du couvent, car
c'tait le jour de la Fte-Dieu. Sans prsenter encore de danger, son
tat devenait beaucoup plus grave; mais il n'eut certes pas consenti 
ce que Mme Rcamier traverst la rue, bravt l'clat de la lumire si
redoutable  ses pauvres yeux, pour venir s'asseoir auprs de lui.
Seulement il s'agitait beaucoup  la pense du mal que l'inquitude de
son tat pouvait faire  son amie en un pareil moment. Tout  coup, le
cortge du saint sacrement vint  sortir, et l'on entendit les chants
sacrs qui accompagnaient la procession. M. Ballanche, frapp de ces
chants, se recueillit et pria. Cette motion religieuse fut trs-vive et
prcda de bien peu de jours la fin de cet homme admirable.

Mme Rcamier, instruite de son tat, et oubliant toutes les prcautions
qui lui taient recommandes, vint s'installer  son chevet; elle ne le
quitta plus, mais elle perdit dans les larmes toute chance de recouvrer
la vue.

Le cur de l'Abbaye-au-Bois, M. Hamelin, apporta au malade les
consolations et les secours de la religion; il fut trs frapp et
trs-mu du degr de foi avec lequel M. Ballanche acquiesait aux
mystres du christianisme. Pour lui, en effet, une vrit dans l'ordre
intellectuel tait mille fois plus certaine que le fait attest par ses
sens.

Il m'a t donn, hlas! de voir souvent mourir, et jamais ce redoutable
spectacle n'a offert  mes yeux plus de grandeur. L'me tait si
prsente et si ferme, la srnit et la confiance dans la misricorde
cleste si absolues, qu'en se sparant de celle qu'il avait aime sans
rserve et d'une tendresse anglique, M. Ballanche est mort avec joie.

La dpouille mortelle de cet incomparable ami reut, dans le tombeau de
famille de Mme Rcamier, la suprme hospitalit; il y repose auprs de
celle qu'il a tant aime.

La douleur que Mme Rcamier ressentit de cette perte, toute cruelle
qu'elle ft au premier moment, eut cela de particulier, qu'elle sembla,
loin de s'adoucir, pntrer de jour en jour plus profondment dans son
coeur. Et pouvait-il en tre autrement? Comment cette me, cho de son
me, ce coeur qu'elle remplissait tout entier, cette admirable
intelligence qui se subordonnait avec tant de joie, jusqu' n'avoir de
volont que la sienne, n'auraient-ils pas laiss, en disparaissant, un
vide immense?

Je doute que Mme Rcamier eut support l'isolement de coeur o la laissa
la mort du bon Ballanche, si elle n'avait eu  exercer auprs de M. de
Chateaubriand la mission de dvouement, de plus en plus difficile, qui
absorbait son temps et ses facults.

Peu de mois aprs la mort de sa femme, M. de Chateaubriand, en exprimant
 celle qui s'tait faite le bon ange de ses derniers jours son ardente
reconnaissance, la supplia d'honorer son nom en consentant  le porter.
Il mit dans l'expression de ses dsirs de mariage une insistance qui
toucha profondment Mme Rcamier; mais elle fut inbranlable dans son
refus.

     Un mariage, pourquoi?  quoi bon? disait-elle.  nos ges, quelle
     convenance peut s'opposer aux soins que je vous rends? Si la
     solitude vous est une tristesse, je suis toute prte  m'tablir
     dans la mme maison que vous. Le monde, j'en suis certaine, rend
     justice  la puret de notre liaison, et on m'approuverait de tout
     ce qui me rendrait plus facile la tche d'entourer votre vieillesse
     de bonheur, de repos, de tendresse. Si nous tions plus jeunes, je
     n'hsiterais pas, j'accepterais avec joie le droit de vous
     consacrer ma vie. Ce droit, les annes, la ccit me l'ont donn;
     ne changeons rien  une affection parfaite.

Mme Rcamier avait raison, mais tout en le reconnaissant, son ami ne se
consolait point, disait-il, qu'elle n'acceptt pas son nom.

Vers le 15 juillet, Mme Rcamier, les nerfs branls par l'opration,
puise de tristesse et d'efforts, consentit  partir avec sa nice pour
la campagne. M. de Chateaubriand quitta Paris en mme temps, en
compagnie de M. Mandaroux-Vertamy; il voulait aller respirer l'air de la
mer et revoir une dernire fois les flots qui l'avaient berc. Mais il
ne resta qu'une semaine  Dieppe, et revenu  Paris, il n'y trouva que
la solitude.

Mme Lenormant lui ayant crit la surprise pnible que ce retour imprvu
avait cause  Mme Rcamier, il lui rpondit:

M. DE CHATEAUBRIAND  Mme LENORMANT.

     Paris, ce 22 juillet 1847.

     (_Dicte._)--La promptitude de mon retour, Madame, s'explique par
     mon ennui, il ne faut pas y attacher d'autre cause. Je suis revenu
     comme j'tais parti; aprs avoir vu passer quelques vaisseaux sur
     la mer, je me suis ennuy et je suis revenu, sans autre raison que
     mon impossibilit de tenir  quelque chose. Dites bien, je vous en
     prie,  votre tante de compter pour rien tout ce que je fais.

     Je n'aime point du tout votre _admiration respectueuse_; un petit
     mot de tendresse comme celle que je vous envoie est bien mieux mon
     affaire, et cette tendresse est toujours  vos pieds, ainsi qu'
     ceux de M. Lenormant. Mais je suis revenu, vous reviendrez aussi,
     et je n'aurai plus qu' me fliciter de mon bonheur. Signer est une
     grande difficult.

     CHATEAUBRIAND.

Mme Rcamier voulait repartir, et les prires de sa nice la retinrent 
grand'peine. Elle prouvait cependant une sorte de soulagement 
s'occuper sans contrainte, avec des personnes en complte sympathie de
regrets et d'affection, du souvenir de M. Ballanche.

M. Ampre prparait le volume qu'il a consacr  la mmoire de ce
philosophe au talent si potique et trop peu connu; on choisissait
ensemble les morceaux possibles  extraire pour donner une ide du gnie
particulier de Ballanche. Assise dans une alle de htres qu'on avait
appele l'_Alle d'Orphe_, Mme Rcamier se faisait relire aussi par les
filles de sa nice, dj sorties de l'enfance, et dont l'ane tait sa
filleule, les lettres de l'ami si tendrement pleur. Le calme de la
nature, le bon air apportaient un peu de relche  cette me si souvent
prouve, mais ce ne fut que pour un moment; la correspondance de M. de
Chateaubriand tmoignait d'une disposition si dcourage que Mme
Rcamier ne pouvait le laisser plus longtemps seul. Il crivait:

     28 juillet.

     C'est grand dommage d'tre toujours spars. Hlas! quand nous
     reverrons-nous? Je pense toujours qu'il ne faut jamais se quitter,
     car on n'est pas sr de se revoir. Ma sant est bonne, mais elle
     sera meilleure quand vous reviendrez. Revenez donc vite, j'ai grand
     besoin de ne plus vous quitter. Adieu, adieu, et toujours adieu:
     c'est l ce dont se compose la vie.

Vers cette douloureuse poque, la providence accorda  Mme Rcamier un
prcieux soutien dans la personne d'une femme dont l'me nergique et
gnreuse, si bien en harmonie avec la sienne, devait s'y attacher
fortement.

La comtesse Auguste Caffarelli, veuve de l'illustre gnral de ce nom,
tait lie avec Mme de Chateaubriand; absente au moment de la mort de
celle-ci, elle vint  son retour voir M. de Chateaubriand et trouva Mme
Rcamier auprs de lui. Du premier moment qu'elle la connut,
invinciblement attire par la sduction de sa bont, elle voulut
partager les soins qu'elle lui voyait prodiguer: elle devint ainsi
l'amie de la dernire heure. Cette admirable personne tait digne de
clore la liste des attachements de Mme Rcamier.

Je craindrais de lasser, en m'tendant sur les tristesses de cette
dernire anne. Mme Rcamier, aveugle et malade, renoua pour M. de
Chateaubriand, non point des relations mondaines, mais le cercle de ses
rceptions du matin. Elle eut le courage de subir une seconde fois
l'opration de la cataracte sur celui de ses yeux qui n'avait pas t
opr, tant tait grande la passion d'amiti qui lui faisait dsirer de
recouvrer la lumire, afin d'tre plus utile  son ami. Ce fut M.
Tonnell, de Tours, qui l'opra, et cette fois encore  peu prs sans
succs.

Puis les troubles et les malheurs publics vinrent se mler aux douleurs
prives. La rvolution de fvrier balaya le trne que la rvolution de
juillet avait fond; la guerre civile ensanglanta les rues de la
capitale, et l'agonie de l'auteur du _Gnie du christianisme_ eut pour
sinistre accompagnement le canon de l'insurrection de juin.

M. de Chateaubriand, on le devine, ne donna pas de regrets  la chute de
Louis-Philippe; mais si prs du terme, on ne juge plus les vnements
avec les passions de parti: ce grand et noble coeur ne gardait qu'un
sentiment, l'amour de son pays; il faisait toujours des voeux pour sa
libert. Pendant les journes de juin, il questionnait avidement tous
ceux qui pouvaient lui donner des nouvelles. Le rcit de la mort
hroque de l'archevque de Paris lui causa la plus vive motion;
quelques traits de courage de ces intrpides enfants de la garde mobile
lui arrachrent des larmes; mais dj depuis quelque temps il tait
sujet  de longs silences, et, sauf dans le tte--tte avec Mme
Rcamier, il n'en sortait que par de bien courtes paroles. Il fut alit
trs-peu de jours, demanda et reut les secours religieux, non-seulement
avec sa pleine et parfaite connaissance, mais avec un profond sentiment
de foi et d'humilit.

M. de Chateaubriand dans ces derniers temps s'attendrissait facilement,
et se le reprochait comme une faiblesse. Je crois qu'il eut peur de se
laisser aller  une motion trop vive en adressant, la veille de sa
mort, quelques paroles  son inconsolable amie; mais depuis le moment o
il eut reu le saint viatique, il ne parla plus.

Sa fivre tait ardente et colorait ses joues, en mme temps qu'elle
donnait  ses yeux un clat extraordinaire.

Je me trouvai  plusieurs reprises seule avec Mme Rcamier, auprs du
lit de ce grand homme en lutte avec la mort; chaque fois que Mme
Rcamier, suffoque par la douleur, quittait la chambre, il la suivait
des yeux, sans la rappeler, mais avec une angoisse o se peignait
l'effroi de ne plus la revoir.

Hlas! elle qui ne le voyait pas se dsesprait de ce silence. La ccit
faisait commencer la sparation entre eux avant la mort.

Mme Rcamier ne voulait  aucun prix quitter la maison o M. de
Chateaubriand tait en proie  une lutte dont l'issue menaait,  chaque
instant d'arriver: elle craignait aussi de l'inquiter en passant, la
nuit dans sa chambre, chose qu'assurment il n'et pas souffert,  cause
de l'tat de sant o elle tait elle-mme. Elle s'agitait dans cette
pnible perplexit, lorsqu'une Anglaise aimable, spirituelle, bonne, qui
avait habit l'Abbaye-au-Bois, que M. de Chateaubriand y avait connue et
qu'il voyait avec plaisir, Mme Mohl lui offrit, avec un lan plein de
sensibilit, l'hospitalit chez elle pour cette nuit. Elle logeait 
l'tage suprieur, dans la mme maison et dans le mme escalier que M.
de Chateaubriand. Mme Rcamier accepta sa proposition avec
reconnaissance et se jeta toute habille sur un lit; au jour, elle
revint auprs de son ami dont l'tat s'tait encore aggrav.

M. de Chateaubriand rendit son me  Dieu le 4 juillet 1848. On a dit
que Branger tait prsent  ce dernier moment, c'est une erreur; quatre
personnes seulement assistaient  cette mort: le comte Louis de
Chateaubriand, l'abb Deguerry, une soeur de charit et Mme Rcamier.

En perdant M. de Chateaubriand, Mme Rcamier se sentit atteinte aux
sources mmes de la vie. Sa douleur n'eut point d'clat, point de
rvolte, point de larmes; le calme du dsespoir rpandu sur toute sa
personne tmoignait de la certitude qu'elle avait de ne pas lui
survivre. Son visage se couvrit d'une pleur trange dont je fus
effraye, et qui ne l'abandonna plus. Elle ne repoussa aucune des
consolations, aucune des distractions que lui prodiguaient sa famille et
ses amis; conversations ou lectures, elle s'efforait de s'y associer et
de les suivre; elle en remerciait avec la grce qui jusqu'au bout
s'attacha  ses moindres paroles,  ses plus futiles actions; mais le
triste sourire qui venait alors errer sur ses lvres tait navrant.

Elle avait afflig le coeur de M. de Chateaubriand en refusant de porter
son nom; elle voulut porter son deuil. Tmoin de la dcadence de ce
noble gnie, elle avait lutt avec une tendresse passionne contre le
terrible effet des annes; elle et voulu le drober aux yeux des
indiffrents, le lui cacher  lui-mme, et ne consentait pas  se
l'avouer; ce long combat avait us ses forces.

Lorsque la mort eut mis le sceau de l'immortalit sur la grande me 
laquelle la sienne s'tait identifie, il sembla que le mobile de sa vie
et disparu.

Mme Rcamier parlait souvent de M. Ballanche et ne sparait jamais son
souvenir de celui de M. de Chateaubriand. Elle s'exprimait sur eux comme
s'ils eussent t momentanment absents;  l'heure o ses deux amis
avaient coutume d'entrer dans son salon, si la porte s'ouvrait, je l'ai
vue tressaillir; je lui en demandai la raison; elle me dit qu'elle avait
d'eux, en de certains moments, une pense si vive, que c'tait comme une
sorte d'apparition. Le nuage qui enveloppait pour elle tous les objets
devait favoriser ces effets d'imagination.

Peu de temps aprs la mort de M. de Chateaubriand, Branger, qui n'tait
jamais venu  l'Abbaye-au-Bois, mais que Mme Rcamier avait plusieurs
fois rencontr chez son ami, demanda  la voir. Elle le reut, et fut
touche de la sympathie qu'il lui exprima, et surtout de son admiration
pour le gnie et la personne de M. de Chateaubriand. C'est la seule fois
que j'aie rencontr le clbre chansonnier, je ne crois pas qu'il ait
fait une seconde visite  Mme Rcamier. Ce petit homme chauve, aux
traits ronds,  la physionomie fine et sans noblesse, cet picurien qui
tenait du confesseur et chez lequel la bonhomie se mlait  la malice,
me frappa et me dplut.

La publication des _Mmoires d'outre-tombe_ dans les feuilletons de la
_Presse_ fut pour Mme Rcamier un vritable chagrin; elle savait  quel
degr M. de Chateaubriand l'avait dsapprouve, et et voulu l'empcher.
Elle vcut assez pour voir combien ce mode de publication fut nuisible
au succs des _Mmoires_. La publicit d'une feuille quotidienne
ajoutait  l'impression de svrit de quelques jugements, et par
consquent accroissait les rancunes et les inimitis.

Huit mois se passrent ainsi. Le samedi saint 1849, Mme Lenormant, en
arrivant le soir chez sa tante, la trouva lgrement mue de ce qu'elle
avait appris d'une nouvelle invasion du cholra; assurment, dans la
disposition de son me, elle tait loin de redouter la mort, mais, sous
la forme du cholra, la mort l'effrayait. On avait racont que plusieurs
accidents trs-rapides avaient eu lieu  l'hospice des Mnages, dont
l'Abbaye-au-Bois n'tait spare que par son jardin. Il fut convenu que,
si ces dtails se confirmaient, Mme Rcamier viendrait ds le lendemain
s'tablir  la Bibliothque.

Il n'tait que trop vrai que le flau avait reparu, et, comme  sa
premire invasion, la rue de Svres en fut fort maltraite. Mme Rcamier
s'installa chez sa nice le jour de Pques.

On l'a dj dit, on ne saurait assez le rpter: personne n'a jamais
port dans la vie de famille, dans l'intimit des habitudes, un charme
plus pntrant, une douceur plus parfaite, avec autant de libert; la
rgularit qu'elle se plaisait  tablir dans l'emploi de son temps
facilitait singulirement la vie commune. Oblige de se servir d'autres
yeux que les siens pour satisfaire son got de lecture, elle
s'arrangeait de manire  assortir sa lecture  son lecteur; car l'ennui
d'un autre lui et t beaucoup plus difficile  supporter que le sien.
Le chagrin dans lequel elle tait plonge n'avait rien fait perdre  la
vivacit qu'elle savait mettre  ce qui intressait ses amis; elle
n'tait indiffrente qu' elle-mme, et je ne puis exprimer ce que la
dsolation de ce coeur, dont la douleur ne tarissait pas la tendresse,
avait d'admirable et de poignant.

Les suffrages de l'Acadmie franaise avaient d'abord donn pour
successeur au bon Ballanche M. Vatout. L'lection de celui-ci tait 
peine faite, que le souffle des rvolutions emporta la monarchie
lective. M. Vatout suivit son vieux roi dans l'exil, et la mort l'avait
frapp au moment o il le rejoignait en Angleterre, sans avoir pris
possession du fauteuil.

L'loge de M. Ballanche n'avait donc pas t fait; le successeur de M.
Vatout devait louer  la fois ses deux prdcesseurs si divers, et
l'Acadmie avait choisi pour cette tche le comte Alexis de
Saint-Priest, homme d'un esprit trs-brillant, mais assurment en
contraste complet avec le gnie potique et rveur du philosophe
Ballanche.

Mme Rcamier avait connu M. de Saint-Priest en Italie en 1824; il tait
admis habituellement chez elle, il vint la voir plusieurs fois  la
Bibliothque; cet loge de M. Ballanche qu'il devait prononcer tait
pour elle l'objet d'une grande proccupation. M. de Saint-Priest, ayant
pris son jour, vint lui lire son discours de rception.

Cette lecture, qui eut lieu le 7 mai, ne prcda que de trois jours la
mort de Mme Rcamier.

Rien pourtant dans sa sant ne pouvait faire prvoir une semblable
catastrophe. Elle tait sans doute extrmement faible, elle dormait 
peine et mangeait fort peu; mais ce triste tat lui tait ordinaire, et,
quoique fcheux, ne pouvait inspirer de craintes prochaines. Elle
sortait tous les jours en voiture; elle le fit encore le 9, et, ce
jour-l, donna pour but  sa promenade une course  l'Abbaye-au-Bois:
l'abb Gerbet arrivait  Paris; Frdric Ozanam, venu la veille chez Mme
Rcamier avec sa femme, lui avait parl du dsir de trouver pour ce
clbre crivain un logement  l'Abbaye; elle voulut aller s'informer
elle-mme si la chose serait possible. En rentrant, elle reut avant le
dner plusieurs visites, et le soir outre le cercle de la famille, et M.
Ampre, qui avait dn  la Bibliothque, elle admit encore Mme Salvage.
Le lendemain, elle se sentait si peu souffrante, qu'elle chargea sa
femme de chambre, personne dvoue et lectrice intelligente, de quelques
courses qui devaient la retenir plusieurs heures au dehors. Pendant son
absence, Mme Rcamier se fit achever, par sa petite-nice Juliette
(l'ane des enfants de Mme Lenormant), les Mmoires de Mme de
Motteville, dont la lecture avait repris pour elle un intrt de
nouveaut, grce  l'impression que ce jeune esprit en recevait.

 quatre heures, la lecture et le livre termins, et comme Mme Rcamier
se faisait habiller pour dner, elle fut prise d'un malaise si trange
et si soudain qu'elle fit  l'instant avertir Mme Lenormant. Celle-ci
accourut: la voix de Mme Rcamier se faisait  peine entendre, quand
elle dit  sa nice l'effet extraordinaire qu'elle ressentait. Le
docteur Maisonneuve lui avait donn des soins, elle continuait  en
recevoir de lui, il survint; on lui dit ce qui se passait, il recommanda
de coucher la malade dans un lit bien chaud, fit quelques prescriptions
insignifiantes, et en s'en allant, il rptait que cet tat n'avait rien
de grave, qu'on n'y prendrait pas mme garde, si on ne se trouvait pas
sous l'influence d'une pidmie. Il tait moins rassur cependant qu'il
ne voulait le paratre: car,  sept heures, il revint de lui-mme, et
passa la nuit entire au chevet de la malade avec un grand dvouement.

Au moment o on la mettait au lit, Mme Rcamier s'vanouit; en revenant
 elle, elle exprima le dsir d'tre laisse seule avec sa nice, et
d'une voix teinte, mais d'une me ferme, lui expliqua ses dernires
volonts. L'altration de ses traits tait si grande que la terreur
s'empara de Mme Lenormant; le docteur Rcamier tait malheureusement
retenu  Bivre par la maladie; on courut chez M. Cruveilhier, qui, log
tout prs de la Bibliothque, vint aussitt.  la premire inspection,
il reconnut le cholra; il ne dissimula point  M. Lenormant qu'il
n'avait aucune esprance, et ajouta que l'horrible lutte serait courte.

Mon imagination recule devant le souvenir de cette nuit de tortures o,
pendant douze heures, cette anglique personne, en proie  d'atroces
souffrances, ne laissa pas un instant se dmentir son courage, sa
douceur, et la cleste tendresse de son me.

Elle demanda son confesseur et reut l'extrme-onction; elle avait form
le voeu de recevoir aussi le saint viatique, mais les vomissements ne
permirent pas qu'on satisft  son pieux dsir. Nous nous reverrons,
nous nous reverrons, ne cessait-elle de rpter  sa nice, et lorsque
la parole lui fut ravie, ses pauvres lvres essayaient un dernier
baiser.

M. Ampre et Paul David avaient, avec M. Lenormant, pass cette nuit
d'angoisse dans un salon peu loign de la chambre de Mme Rcamier. 
minuit, dans un des moments o les convulsions lui laissaient quelque
relche, celle-ci s'informa o se trouvaient ces trois messieurs; elle
dsira qu'ils entrassent, et entendant leurs pas (car elle ne pouvait
les voir) elle leur dit adieu, mais comme pour la nuit, tendrement, sans
solennit.

La foudroyante rapidit du mal n'avait pas permis que la terrible
nouvelle s'en ft encore rpandue. M. l'abb de Cazals, ignorant quel
flau avait visit la demeure de ses amis, arrivait  la Bibliothque;
le moment suprme allait sonner: il pntra dans la chambre, que
remplissait une scne de deuil, et, au milieu des sanglots de la famille
et des serviteurs agenouills, il se mit  rciter les prires des
agonisants. Mme Rcamier expira le 11 mai 1849,  dix heures du matin.

Par une exception qu'on ne peut s'empcher d'interprter comme une
dernire faveur du ciel, aprs avoir succomb  ce flau qui laisse
ordinairement sur ses victimes des traces effrayantes, Mme Rcamier prit
dans la mort une surprenante beaut. Ses traits, d'une gravit
anglique, avaient l'aspect d'un beau marbre; on n'y apercevait aucune
contraction, aucune ride, et jamais la majest du dernier sommeil ne fut
accompagne d'autant de douceur et de grce. Un dessin, transport sur
la pierre par Achille Devria, a conserv le souvenir de cette
remarquable circonstance: ce dessin, dont nous pouvons attester la
scrupuleuse exactitude, prouve  son tour la fidlit de notre rcit.

Au reste, Mme Rcamier n'avait pour ainsi dire pas connu la vieillesse:
dans les derniers temps de sa vie, ses traits avaient commenc  se
fltrir, et sa taille s'tait lgrement courbe; cependant elle
conservait un grand charme dans le sourire, et sa dmarche se
distinguait encore par une extrme lgance. Elle cachait ses cheveux
qui avaient blanchi  Rome en 1824; mais elle n'avait jamais rien fait,
absolument rien, pour combattre les effets de l'ge, et cette sincrit
contribua sans doute  prolonger chez elle les avantages extrieurs bien
au del des limites ordinaires.

Dix ans se sont coules depuis la mort de Mme Rcamier. D'un moment 
l'autre, le petit nombre de ceux qui gardent encore des souvenirs
personnels de sa vie peuvent disparatre. Il tait donc temps
d'accomplir une tche dlicate, mais sacre. Puissions-nous n'tre pas
rest au-dessous de nos propres sentiments!

FIN DU TOME SECOND ET DERNIER.




NOTES

[1: Entre lui et M. de Chateaubriand.]

[2: Benjamin Constant fut en effet dispens de la prison; mais la cour
leva le chiffre de l'amende dans les deux affaires.]

[3: Ce fut dans la sance du 23 fvrier que M. le vicomte de
Chateaubriand pronona son premier discours  la tribune de la Chambre
lective; il y produisit une vive sensation.]

[4: Le discours que M. Canning pronona le 14 avril au soir en dposant
sur le bureau de la Chambre des communes les documents relatifs aux
ngociations changes avant, pendant et aprs le congrs de Vrone
entre les cours d'Espagne, de France et d'Angleterre.]

[5: Dans un article qui contenait une noble rfutation du discours que
lord Brougham avait prononc contre l'intervention de la France dans les
affaires espagnoles.]

[6: Le 11 juin, sur la proposition de MM. Galiano et Arguells, les
corts, runies  Sville, dcidrent qu'il serait envoy sur-le-champ
une dputation au roi, charge de lui reprsenter la ncessit de
quitter Sville avec le gouvernement et les corts. L'le de Lon serait
le lieu de refuge, et le dpart aurait lieu le lendemain 12  midi.

Sur le refus du roi d'obtemprer volontairement  cette injonction,
l'assemble dclara, en effet, que S. M. serait regarde comme en tat
d'empchement _moral_, cas prvu par l'article 187 de la constitution,
et elle investit une rgence provisoire de la plnitude du pouvoir
excutif. Le dpart de la famille royale eut lieu, non sans violences,
le 12 au soir.]

[7: Grard venait de terminer son tableau de _Sainte Thrse_ qu'il
donna  l'infirmerie de Marie-Thrse.]

[8: Ministre de France en Toscane.]

[9: M. de Chateaubriand.]

[10: Elisabeth Hervey, duchesse de Devonshire.]

[11: C'est un ordre d'Espagne.]

[12: M. de Chateaubriand.]

[13: M. de Villle.]

[14: Lon XII fut en effet malade  cette poque, mais se rtablit
promptement.]

[15: L'empereur Alexandre avait envoy le cordon de Saint-Andr  M. le
duc Mathieu de Montmorency et  M. le vicomte de Chateaubriand. M. de
Villle fut excessivement bless de n'tre point compris par l'empereur
de Russie dans la distribution de la mme faveur, et il en garda de la
rancune, ce qui prouve que les hommes d'imagination ne sont pas les
seuls  attacher du prix  ces _hochets_ dont la munificence des
souverains dispose. Pour le consoler, le roi le nomma, le 8 janvier,
chevalier de ses ordres].

[16: Le duc de Doudeauville; on trouvera plus loin sa lettre].

[17: La lettre de l'empereur Alexandre qui accompagnait l'envoi du
cordon de Saint-Andr.]

[18: Le cordon de Saint-Andr, dont il a t dj question].

[19: Benjamin Constant.]

[20: Miss Bathurst qui, dans une promenade  cheval au bord du Tibre,
avec une socit brillante et nombreuse, fut prcipite dans le fleuve
par un faux pas de son cheval et y prit. Elle avait dix-sept ans, et
tait remarquablement jolie.]

[21: M. de Chateaubriand.]

[22: lisabeth Hervey tait fille de lord Hervey, comte de Bristol,
vque de Derry. Elle tait ne en 1759.]

[23: Le duc de Doudeauville.]

[24: Le vicomte de Larochefoucauld.]

[25: Il s'agit videmment du _pre_ et du _fils_.]

[26: Le duc de Doudeauville tait alors directeur gnral des postes, et
il y marqua son passage par les plus utiles amliorations.]

[27: La duchesse de Duras.]

[28: La Valle-aux-Loups.]

[29: M. de Chateaubriand.]

[30: Le duc Mathieu de Montmorency.]

[31: Henri de Montmorency, fils an du duc de Laval, tait mort 
Naples, en 1819.]

[32: La duchesse de Luynes.]

[33: M. de Serre.]

[34: Antoine-Marie-Philippe-Louis d'Orlans, duc de Montpensier, n le
31 juillet 1824.]

[35: Marie au marquis Pepoli  Bologne.]

[36: La dpouille mortelle de Mme de Stal est dpose  Coppet auprs
de M. et de Mme Necker.]

[37: Une courte brochure intitule: _De l'abolition de la censure_.]

[38: Voici le texte mme du trait par lequel Tenerani acceptait la
commande de Mme Rcamier:

     Dichiarasi da me infrascritto aver ricevuto scudi trecento trenta
     della illustrissima signora Recamier; e questi sono in conto di
     luigi cento cinquanta (3,600 fr.) prezzo convenuto per un
     bassorilievo che per suo ordine esegnisco in marnio statuario di
     Carrara, conforme al modello gi fatlo; il di cui soggetto, tratto
     dai _Martiri_ di Chateaubriand, esprime Eudoro e Cimodocea
     condamnati a perire nell'anfiteatro Flavio, pasto di una tigre.

     In fede.

     Pietro TENERANI.

     Roma, questo di, 29 dicembre 1824.]

[39: Le duc de Doudeauville.]

[40: Une parure de jais: on tait en deuil du roi Louis XVIII.]

[41: La baronne de Bourgoing, cette mme amie dont il a t question
lorsque Mme Rcamier s'tablit  l'Abbaye-au-Bois; elle tait,  la date
de la lettre de M. de Montmorency, surintendante de la maison royale de
la Lgion d'honneur  Saint-Denis, et sa fille, duchesse de Tarente, se
mourait en effet.]

[42: Architecte qui avait arrang pour Mme Rcamier l'htel de la rue du
Mont-blanc; il avait t charg du chteau de Compigne, et en cette
qualit y avait un logement. Berthault mourut au mois d'aot 1825.]

[43: M. de Chateaubriand.]

[44: Mme la duchesse de Duras qui se flattait toujours d'oprer un
rapprochement entre M. de Villle et M. de Chateaubriand.]

[45: L'anniversaire de la mort de Mme de Stal, le 14 juillet, que
jamais M. de Montmorency ne laissa passer inaperu.]

[46: M. de Montmorency fait ici allusion  la course que Mme de Stal
accomplit avec lui en 1810  son chteau de La Forest. On n'a peut-tre
pas oubli les dtails que nous avons donns sur cet t qui runit une
dernire fois les amis de cette femme clbre autour d'elle. Mme
Rcamier n'tait point alle  La Forest; elle n'tait pas non plus
reste  Foss: elle avait repris la route de Paris et devait essayer de
conjurer l'action de la censure qui fit supprimer l'ouvrage sur
l'Allemagne.]

[47: _Note sur la Grce_, brochure de trois feuilles, publie  la fin
de juillet. Cette brochure eut une seconde dition au mois de dcembre
de la mme anne; M. de Chateaubriand y avait ajout un _Avant-Propos_.]

[48: Mme de Stal.]

[49: La duchesse Mathieu de Montmorency qui s'tait fixe dans sa terre
de Bonntable.]

[50: La vicomtesse de Laval, mre du duc Mathieu.]

[51: Le duc de Laval Montmorency.]

[52: La vicomtesse de Laval, mre de Mathieu de Montmorency.]

[53: La duchesse Mathieu.]

[54: La lettre date de Dijon ne s'est point retrouve.]

[55: La guerre entre les Russes et la Porte Ottomane avait clat au
printemps de 1828. Diebitsch y fut d'abord employ comme major gnral
sous les ordres du comte de Wittgenstein; mais cette campagne fut moins
heureuse que son dbut ne donnait le droit de s'y attendre. En 1829
seulement, et lorsque Diebitsch eut t charg du commandement en chef,
les Russes s'emparrent de Silistrie, dont le sige avait dur prs
d'une anne, et leur arme franchit les Balkans.]

[56: Mme Lenormant avait accompagn  Toulon son mari qui partait pour
l'gypte.]

[57: Pierre Gurin, peintre d'histoire, lve de Regnault, n  Paris en
1774. Il obtint au dbut de sa carrire, en 1797, un des trois grands
prix que, pour cette fois, par extraordinaire et attendu la force du
concours, l'Acadmie crut devoir distribuer. Avant de partir pour Rome,
Gurin exposa son tableau _Marcus Sextus ou le retour du proscrit_, qui
excita un vritable enthousiasme. Ce tableau, noblement conu, excut
avec beaucoup de sentiment, reste une belle composition que la gravure a
reproduite, et qui et t admire en tout temps. Mais le sujet choisi
par le peintre, au sortir de nos troubles civils, alors que les migrs
revoyaient avec transport le pays natal, devait toucher fortement les
mes. On a de Pierre Gurin _Phdre et Hippolyte_, _une Offrande 
Esculape_, _Orphe au tombeau d'Eurydice_, _Cphale et l'Aurore_,
_Napolon pardonnant aux rvolts du Caire_, _Didon coutant les rcits
d'ne_, _gisthe et Clytemnestre_: quelques admirables portraits, parmi
lesquels il faut citer surtout ceux d'Henri de Larochejacquelein et de
Lescure: toute la posie et toute la foi de la Vende animent ces deux
belles toiles.

Nomm directeur de l'Acadmie de France en 1816, Gurin n'avait pas
accept ces fonctions. Appel de nouveau  ce poste en 1822, il se
rendit  sa destination. Mme Rcamier l'avait trouv  Rome en 1824  la
tte de l'Acadmie de France, et M. de Chateaubriand le retrouva en 1828
 la Villa Medicis, gouvernant avec un zle fort dvou et une grande
intelligence ce noble tablissement. Gurin, dont la sant toujours
dlicate s'altrait de plus en plus, revint en France, o il ne fit
qu'un sjour de courte dure; il retourna en Italie en 1833, et mourut 
Rome le 6 juillet de la mme anne. Homme de moeurs extrmement douces,
d'esprit fin et cultiv, sa socit avait beaucoup d'attrait; artiste
plein de sensibilit, de got et de grce, sa peinture a plus de charme
encore que de science.

Ary Scheffer et Eugne Delacroix furent ses lves.]

[59: Ambassadeur du roi des Pays-Bas, et gendre de la comtesse de
Valence, fille elle-mme de Mme de Genlis.]

[60: M. Desmousseaux de Givr, secrtaire d'ambassade  Rome, dput
sous le gouvernement du roi Louis-Philippe: homme d'un esprit peu
commun, d'une me droite et leve, d'un caractre un peu bizarre.]

[61: M. Lenormant, qui accompagnait Champollion dans son exploration en
gypte.]

[62: La vicomtesse de Laval.]

[63: La vicomtesse de Laval.]

[64: Mme Dodwell ne Giraud (d'une famille noble de Rome), marie alors
en premires noces  l'antiquaire anglais Dodwell, auteur d'un ouvrage
intitul: _Classical tour in Greece_. Elle est  prsent la femme du
comte de Spaur, ancien ministre de Bavire  Rome. Le ciel, qui l'a
doue d'une beaut rare et charmante, lui a encore accord l'insigne
bonheur de contribuer  faire sortir de Rome, en 1848, le pontife Pie
IX, prisonnier aux mains de sujets rebelles.

Mme de Spaur a donn de cette vasion du pape un rcit simple et
attachant.]

[65: M. de Chateaubriand, dans le huitime volume de ses Mmoires,
arriv  l'poque de son ambassade  Rome, a publi quelques-unes des
lettres qu'il adressa de cette ville  Mme Rcamier; il les a arranges
pour les faire figurer dans son rcit: nous avons cru devoir les
reproduire ici dans leur intgrit, d'aprs les originaux que nous
possdons. On pourra les comparer aux lettres insres dans les
Mmoires: c'est une tude intressante  faire et o le premier jet
d'une pense, trace sans aucune proccupation de publicit, ne paratra
pas quelquefois infrieur  ce qui a t substitu dans cette vue.

Nous marquerons d'un astrisque chacune des lettres, en petit nombre,
publies ainsi et toujours modifies.]

[65: La soeur Reine qui dirigeait l'infirmerie de Marie-Thrse qu'elle
avait tablie avec Mme de Chateaubriand. C'tait une sainte fille,
pleine d'esprit et d'activit, et doue, comme il arrive souvent aux
filles de Saint-Vincent de Paul d'un trs-rare talent d'administration.]

[66: Personnage de _Mose_.]

[67: Mme Rcamier avait copi ce passage dans un manuscrit indit de Mme
Cottin; il s'agissait de M. Azas.]

[68: L'envoi d'un service de porcelaine de Svres donn par le roi.]

[69: Miss Bathurst, une jeune et belle personne qui fut engloutie dans
le Tibre, en 1824; il a t question de cette triste aventure dans une
lettre du duc Mathieu de Montmorency.]

[70: M. Lenormant tait alors en More au nombre des membres de
l'expdition scientifique. Mme Rcamier et sa nice formaient le projet
de le rejoindre. Ce voyage n'eut pas lieu.]

[71: L'ouverture des Chambres avait eu lieu le 27 janvier. Le discours
du trne, remarquable par une sage modration, contenait en effet cette
phrase: L'exprience a dissip le prestige des thories insenses; la
France sait bien, comme vous, sur quelles bases son bonheur repose, et
ceux mme qui le chercheraient ailleurs que dans l'union sincre de
l'autorit royale et des liberts que la Charte a consacres seraient
hautement dsavous par elle.]

[72: Mlle d'Acosta.]

[73:  propos de la loi sur l'administration communale et
dpartementale. La priorit fut accorde  la loi communale dont M.
Dupin tait le rapporteur.

Le gnral Sbastiani tait rapporteur de la loi sur l'administration
dpartementale et proposait de rendre  tous les lecteurs de la Chambre
le droit de concourir  l'lection des conseils; la commission proposait
en outre de substituer au double degr l'lection directe.]

[74: On se rappelle peut-tre que M. Lenormant tait parti le 31 juillet
de l'anne prcdente pour l'gypte, avec l'expdition scientifique que
dirigeait Champollion: une exploration de la More faite au point de vue
de la science et des arts ayant t organise en 1829, M. Lenormant
avait t dsign pour en faire partie, et sa femme se disposait  le
rejoindre.]

[75: La duchesse Mathieu de Montmorency, par l'intermdiaire de Mme
Rcamier, demandait  l'ambassadeur de France de solliciter du souverain
pontife des indulgences pour la chapelle de l'hospice de _la Croix_
qu'elle venait de fonder  Bonntable, en mmoire de la mort de son
mari.]

[76: Aprs une longue et orageuse discussion des projets de loi sur
l'administration des communes et des dpartements, le ministre crut
devoir le 8 avril les retirer tous les deux.]

[77: Dans un article du 24 mars.]

[78: Le duc de Laval n'accepta point le portefeuille qui lui tait
offert, mais il passa le 4 septembre suivant de l'ambassade de Vienne 
celle de Londres.]

[79: M. de Chateaubriand, qui retournait en France.]

[80: M. Lenormant demandait  tre autoris  retourner en Grce, et sa
femme devait l'y accompagner.]

[81: Soeur de M. de Barante.]

[82: Rue d'Enfer.]

[83: Le roi Charles X.]

[84: Une lettre du duc de Laval qui abandonnait la carrire diplomatique
pour refus de serment.]

[85: De M. de Chateaubriand.]

[86: M. Foisset.]

[87: Mme Salvage.]

[88: Imitation en vers des _Posies scandinaves_, par M. Ampre.]

[89: _Le Mie Prigioni_.]

[90: M. le comte de Sainte-Aulaire tait ambassadeur du roi
Louis-Philippe  Vienne.]

[91: Mme Rcamier s'tait fait une lgre corchure  la jambe; cette
blessure s'envenima et la fit souffrir plusieurs semaines.]

[92: _Voyage en Italie_, 5 vol. in-8.]

[93: De la princesse.]

[94: Le bois de Boulogne.]

[95: De Mme la duchesse de Berry.]

[96:  Prague.]

[97: De George Sand.]

[98: M. Ballanche.]

[99: Relais de poste le plus voisin de la proprit de M. Lenormant.]

[100: Terre de son neveu, le comte Louis de Chateaubriand, dans le
dpartement du Loiret.]

[101: Le reproche que M. de Chateaubriand, aprs tant d'autres, adresse
ici  Mme de Maintenon, a cess de peser sur la mmoire de cette femme
illustre, depuis qu'on a publi la _Relation de la dernire maladie de
Louis XIV_ par le marquis de Dangeau.]

[102: Des Mmoires de M. de Chateaubriand.]

[103: Elle mourut l'anne d'aprs,  Florence, le 18 mai.]

[104: M. Ampre de l'Acadmie des sciences, mort  Marseille en 1836. On
remarquera ce pieux respect de M. de Chateaubriand pour les tombeaux.]

[105: M. Ampre avait envoy son _Histoire de la Littrature franaise
avant le_ XIIIe _sicle_, pour le concours du prix Gobert,  l'Acadmie
des inscriptions.]

[106: Fragments historiques, 1688 et 1830.]

[107:  Mme de Chateaubriand.]

[108: La Valle-aux-Loups, prs de Sceaux, charmante solitude que M. de
Chateaubriand, au retour de la Terre Sainte, s'tait plu  arranger, et
o il crivit _les Martyrs_.]

[109: La cour avait quitt Londres.]

[110: Les craintes de M. de Chateaubriand n'taient pas fondes.]

[111: Fille ane de M. Guizot.]

[112: L'amie et l'lve favorite de Grard, enleve par le cholra en
1849.]

[113: Un roman historique de saint Louis, dont Mme la comtesse
d'Hautefeuille n'a publi que les premiers chapitres; ils ont paru dans
le _Correspondant_.]

[114: Que M. Lenormant avait visit en parcourant la Bretagne.]





End of the Project Gutenberg EBook of Souvenirs et correspondance tirs des
papiers de Mme Rcamier (2/2), by Jeanne Franoise Julie Adlade Bernard Rcamier

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS DE MME RECAMIER ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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