Project Gutenberg's Histoire de France 1724-1759, by Jules Michelet

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Title: Histoire de France 1724-1759
       Volume 18 (of 19)

Author: Jules Michelet

Release Date: October 9, 2008 [EBook #26859]

Language: French

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                         HISTOIRE

                            DE

                          FRANCE




                           PAR

                       J. MICHELET




           NOUVELLE DITION, REVUE ET AUGMENTE




                     TOME DIX-HUITIME




                           PARIS

                 LIBRAIRIE INTERNATIONALE
                A. LACROIX & Cie, DITEURS
            13, rue du Faubourg-Montmartre, 13

                           1877

  Tout droits de traduction et de reproduction rservs.




                     HISTOIRE DE FRANCE




PRFACE


Passer de la Rgence  Fleury et  Louis XV, c'est, ce semble, passer de
la pleine lumire aux arrire-cabinets de Versailles, cachs dans
l'paisseur des murs, sans air ni jour que ceux des petites cours qui
sont des puits.--Grand changement. Tout tait en saillie. Tout gravitait
autour d'un fait trs-public, le Systme. Tout entrait dans le drame, et
paraissait au premier plan, le mal surtout. Ce temps ne voilait rien.

Il en est autrement de Fleury et de Louis XV. Les gouvernements
successifs ont cru devoir cacher cette histoire de prtre et de roi.
C'est un mystre d'tat. Deux personnes en ce sicle ont seules eu la
faveur d'en ouvrir les archives diplomatiques, l'historien de la Rgence
Lemontey, et celui de la Chute des Jsuites. Les quarante annes qui
s'tendent de l'une  l'autre poque n'taient gure connues jusqu'
nous que dans les vnements qu'on peut dire extrieurs, militaires,
littraires, les anecdotes de Paris. Pour le centre rel de l'action, du
gouvernement, l'intrieur de Versailles, qui le savait? personne. Porte
close. On n'y entrait pas. C'tait trop haut pour les simples mortels.
_Affaire de Cabinet!_ Grand mot qui fermait tout. Ce n'tait pas figure.
Le Cabinet n'est pas le salon des ministres et de la table verte, mais
le petit trou noir o le Roi crivait, souvent contre son ministre, 
sa famille,  ses parents, amis, Espagnols, Autrichiens.

       *       *       *       *       *

L'extrait de d'Argenson donn en 1825 ne nous rvlait gure que la
politique extrieure de cet homme excellent dans son court ministre. En
1857, heureusement, son trs-digne neveu, honnte et courageux, averti
que l'on prparait une dition de son grand oncle, et craignant la
prudence timide que l'on pourrait y mettre, cassa les vitres, et publia
lui-mme, nous donna le vrai Louis XV (dition Janet, in-12). Puis vint
l'dition in-8, trs-ample et fort utile  consulter.

L en pleine lumire clate le secret de ce rgne: _la conspiration de
famille_. On voit parfaitement que le Roi ne fut point aussi flottant
qu'on l'avait cru, mais sous l'empire d'une ide fixe. Si les ministres
ou les matresses influrent, ce fut en suivant cette ide, servant
uniquement l'intrt de famille.

Le tmoignage de d'Argenson est d'autant plus grave qu'il a un culte
ardent et sincre de la royaut. Il s'obstine  aimer le Roi,  esprer
en lui,  croire qu'un jour ou l'autre il vaudra quelque chose. La
vrit, malgr lui, lui chappe, s'arrache de sa bouche. Il la dit 
regret,  son corps dfendant. Mme aprs sa disgrce, il est le mme.
Sa foi robuste n'en est pas branle. Il garde encore longtemps son
_credo_ monarchique: _l'espoir du salut par le Roi_. D'autant plus il
est accabl quand manifestement tout est perdu (1756) et la France
livre  l'Autriche. Alors il succombe et il meurt.

       *       *       *       *       *

Des lueurs singulires clataient par ce livre, mais courtes, brves,
des lumires incompltes. Enfin un secours est venu qui nous aide  lire
d'Argenson, qui donne Versailles jour par jour. C'est l'immense et
consciencieux Journal de M. de Luynes, qui, de chez la Reine, voit
tout, note tout  sa date, en termes mnags, mais clairs le plus
souvent. La Reine, quoique si dvote, les amis de la Reine, entrrent
trs-peu dans le mouvement de Versailles, restrent  part du Dauphin,
de Mesdames. M. de Luynes est un tmoin honnte, triste, respectueux,
dont certes le respect n'est nullement de l'approbation.

Sa chronologie simple, mais infiniment dtaille, sans le savoir, sans
le vouloir, confirme les faits graves donns par d'Argenson et autres.
Il explique Barbier, la Hausset, etc. Il prouve que Soulavie fut souvent
trs-bien inform.

Le secours admirable que je trouve dans M. de Luynes, c'est qu'autour
d'un grand fait qui me vient de quelque autre, il me donne une infinit
de faits accessoires qui l'amnent, l'expliquent, qui se lient avec lui
par la force des choses. Le grand fait passe; mais la trace en continue
longtemps: mille dtails le rappellent encore.

Encadr dans la multitude de ses prcdents, de ses consquents, prvu
_avant_, suivi _aprs_,--ce fait offre un ensemble de faits qui se
supposent, se tiennent, se prouvent les uns les autres. Voil un fait
solide, alors, et il n'est pas facile d'y toucher et de l'branler. Il
repose dans la certitude,--une certitude telle que nulle science
d'observation ou de calcul ne donne de preuve plus forte.

Pour les temps antrieurs  ce journal, trs-laborieusement j'ai
moi-mme construit mon fil chronologique, l'ai suivi en toute rigueur.
Aux temps tragiques surtout de madame de Prie, un seul fait hors de date
et rendu tout obscur. L et partout (ainsi que je l'ai dit ailleurs),
je suis le serf du temps. Je m'interdis ces tableaux gnraux o l'on
rapproche pour l'effet littraire des faits d'poques diffrentes.
Qu'ils soient brillants, ces tableaux, il n'importe. Leur clat
obscurcit, faisant perdre de vue la vraie lumire profonde de
l'histoire, _la causalit_.

Par ce respect du temps, il s'est trouv que, mme o ce volume ne
s'appuie pas de documents nouveaux, il n'en donne pas moins une histoire
absolument neuve. Ceux qui croyaient savoir l'histoire de Louis XV,
seront un peu surpris. Ils n'y reverront rien qui rponde  leurs
souvenirs. Pour les rassurer, j'ai cit beaucoup, et dans le texte mme
(non pas au bas des pages). Par l, dans les moments critiques qui les
inquiteraient, ils sentiront la base ferme que l'histoire leur met sous
les pieds.

J'ai pouss ce scrupule (pour le procs de Damiens) jusqu' citer de
ligne en ligne. Les nuances infinies du rgne de Mesdames, les
variations que subit dix ans la Pompadour du plus haut au plus bas,
avant son rgne de la guerre de Sept Ans, tout cela est dat, prcis
par les textes.

       *       *       *       *       *

Saint-Simon m'a servi encore dans ce volume. Quoique la fin de ses
Mmoires reste cache toujours aux secrtes archives des affaires
trangres, il donne, dans ce que nous avons, des faits capitaux sur
Fleury:--sa profonde ignorance (avoue de son ami Walpole),--sa niaise
confiance aux Anglais,--sa connivence honteuse  la vie pitoyable du
petit Roi, et le soin qu'il eut d'loigner de lui les honntes gens
qu'avaient choisis Louis XIV et le Rgent. Sur tous ces points, il
autorise, confirme Soulavie, et aussi sur le point trs-grave qui
contient tout: _Fleury fut le mannequin d'Issy_, de Saint-Sulpice, des
Rohan, des Tencin. Ils ne le lchrent pas, le firent rester, mme
idiot, nous tinrent lis sous ce cadavre.

D'Argenson et autres nous prouvent qu'il ne rtablit pas la France. Il
la livra aux Fermiers gnraux.

Tout le monde se jouait de lui, mme l'Espagne, ce qu'tablit Montgon
(qu'on ne lit pas assez).

M. d'Haussonville a fourni la preuve de ses deux trahisons, de ses
faiblesses pour l'Autriche,  qui il dnonait nos ministres et nos
gnraux,  qui il immola l'arme infortune, gele dans le retour de
Prague.

Noailles, que j'ai ailleurs admir, dfendu, ici me tromperait par son
adresse  embrouiller les choses, sans d'Argenson qui donne navement le
dessous des cartes, l'asservissement de Noailles aux dvots,  Mesdames
et  l'intrt de famille (1746).

Voltaire me sert fort par ses lettres, peu par son _Louis XV_, sa triste
_Histoire du Parlement_. Il est dans ces ouvrages injuste et lger,
trs-flatteur, spcialement pour Richelieu.

L'homme de Richelieu, Soulavie, est trop dcri. Bavard et mauvais
crivain, ne sachant pas trop bien les affaires gnrales, il sait
trs-bien Versailles. Il avait sous la main et Richelieu vivant, et les
papiers de Richelieu, les papiers Maurepas, le journal de M. de Luynes.
Avec tant de secours, il pouvait marcher droit. Pour la cour, il est bon
le plus souvent, et on le trouve exact en ce qu'on peut vrifier.

Duclos, fort inutile pour les temps antrieurs, est tout  coup, en
1756, trs-important, trs-grave. Dans sa position singulire,  part
des philosophes, familier chez la Pompadour, et surtout ami de Bernis,
il a vu de trs-prs  ce moment. Il y donne deux faits capitaux: 1 La
Pompadour a seulement _influ_ jusqu'en 1756; mais alors elle _rgne_
(par la grce de Marie-Thrse); 2 l'ordre de Rosbach partit de Vienne,
de notre ambassadeur Choiseul, le valet de l'Autriche.

La Hausset est fort curieuse, mais elle fait un roi bonasse, et une
doucetre Pompadour. Elle ignore que sa matresse a rempli les prisons
d'tat. Elle ignore (chose plus tonnante) que par trois fois (1747,
1752, 1755) la Pompadour fut trs-prs de tomber.--Elle sait des choses
importantes: le petit Parc-aux-Cerfs intrieur prs de la chapelle,
l'inceste simul par les seigneurs pour plaire au roi, sa vive jalousie
 l'gard de ses filles, sa haine pour Bernis quand il le sut amant de
sa fille l'Infante, etc., etc.

Elle rduit ce qu'on avait dit sur la haute faveur de Quesnay et de son
cole auprs du roi. Il avait plu sans doute par la doctrine conomiste
qui fait le roi co-propritaire en tout bien du royaume. Mais il resta
toujours isol,  distance. Mme en voiture, et l'emmenant comme
mdecin, la Pompadour ne daignait lui parler.

L'excellent journal de Marais, qui nous a rvl la honteuse enfance du
roi, le fangeux Versailles de ce temps, malheureusement nous quitte de
bonne heure.--Et il s'en faut que Barbier le remplace. Trs-prolixe pour
le Parlement et riche pour l'histoire de Paris, Barbier ignore
profondment la Cour, le lieu troit o tout se dcidait. En 1738, 
peine, il commence  savoir les faits de 1732 (l'avnement de la
Mailly). Il ne sait pas un mot du rgne de madame de Vintimille, un des
grands moments de l'histoire.

Mme son Parlement, il le sait assez mal. Il n'en marque pas bien la
dualit intrieure (jansnistes et politiques), les tendances opposes
qui taient toute force  ce corps, guerroyant  la fois contre la Bulle
et l'Encyclopdie. Utile, cependant, trs-utile, ce journal ne me quitte
pas; il me donne (en regard de de Luynes et de d'Argenson) la
chronologie de Paris.

Le tmoin capital du sicle est certainement d'Argenson. Il n'est pas
sans talent (voir le sinistre bal de dcembre 51), et il a un grand
coeur, un violent amour du peuple et de la France. Je comprends
qu'aujourd'hui tous les petits esprits tombent sur lui, relvent
soigneusement ses contradictions.

Oui, oui, c'tait un simple. Cela n'empche pas qu'il ne ft un voyant,
ne devint cent choses qui depuis se sont faites. On dirait qu'il est
membre de l'Assemble constituante. Il voit toute la France nouvelle,
l'Italie libre, la naissance des tats-Unis.

Sans accuser, il est terrible. Il ressort partout de son livre que
Versailles ne cesse pas un seul jour de trahir la France.

Du reste _innocemment_, en grande scurit de conscience. Quand Louis XV
reut l'gratignure de Damiens, il dit: Eh! pourquoi me tuer? Je ne
fais de mal  personne.

Il aurait pu tre encore pire, avec l'ducation qu'il eut, avec les
petits corrupteurs auxquels l'abandonna Fleury. Il aurait pu tre un
Nron. Au fond, ce fut un gentilhomme, timide, hautain et sec, dissolu,
aimant la famille, mais du plus bas amour, amour de chat; trs-hostile 
son fils, beaucoup trop tendre pour ses filles. Si on qualifie cet amour
moins svrement que les contemporains, il restera toujours
incontestable que Mesdames eurent sur lui une norme influence. L'une
sauva les biens du Clerg; il n'y eut de ruin que la France. L'autre
fut la cause directe des guerres principales de ce rgne.

Croyant solidement que le royaume tait un simple patrimoine, ni le roi,
ni ses filles n'eurent le moindre scrupule. Pour l'une, on tue 200,000
hommes, pour lui donner le Milanais (1741-1748). On ne russit pas.
Alors, pour elle encore, pour lui donner les Pays-Bas, commence la
grande guerre de Sept Ans, qui cote un million d'hommes (si l'on compte
tous ceux qui moururent de misre).

M. de Luynes, dans son dtail immense des choses publiques, officielles,
 son insu, appuie merveilleusement d'Argenson. Il nous donne _le temps_
et _le lieu_, les petits voyages, le changement des appartements. Avec
lui et Blondel, et le savant M. Souli, le conservateur de Versailles,
je vois tout, je suis tout, de jour, de nuit. Un plan ingnieux, par de
petites cartes qu'on lve  volont, donne la superposition des tages,
des entre-sols mme coups dans la hauteur des pices, l'infinie
subdivision du vaste labyrinthe (_Bibl. du Louvre_, vol. in-4). Rien de
plus instructif. Tel cabinet, tel escalier, expliquent les grands
vnements.

En ce palais impur, le seul lieu un peu propre o puisse s'arrter le
regard, c'est l'appartement de la reine. Elle tait ne charmante de
coeur et de douceur modeste. Faible, bigote, parfois intolrante, quand
elle y est pousse par ses Jsuites polonais, d'elle-mme elle n'est pas
intrigante. Sa petite socit resta  part de la cabale du Dauphin, de
Mesdames. Je n'aime gure son prsident Hnault, mais beaucoup ses de
Luynes, rares courtisans, qui, loin de demander, dpensaient leur
fortune  nourrir leur matresse, infirme, abandonne. Cet honnte
intrieur m'a repos les yeux. M. de Luynes, par le portrait svre
qu'il a fait du Dauphin, par des traits innombrables relatifs aux filles
du roi, fait sentir fortement combien la reine est loin de ses enfants,
de madame Henriette et de madame Adlade, les deux _Chefs du Conseil_,
pour dire comme d'Argenson. Au volume suivant, en mars 1767, on verra la
fille et la mre se disputer directement l'ducation de Louis XVI.

J'ai profit souvent des _Nouvelles ecclsiastiques_,--fort peu des
livres de Hollande, Histoire de la cour de Perse, Vie prive, et autres
sottises, d'crivains famliques, ignorants et mal informs, qui
crivaient pour les libraires les mystres de la Cour, dont ils ne
savaient pas un mot.

       *       *       *       *       *

Dans le labeur ingrat, mais ncessaire, de bien tenir, sans le lcher,
le fil central qui mne tout, je ne m'carte gure ni vers les affaires
protestantes, ni vers nos colonies. Je dois les ajourner. Mais je ne
puis pas ajourner un spectacle admirable et de lumire immense, qui m'a
consol, soutenu, dans mon sombre Versailles o j'tais
enferm:--l'essor de la pense au XVIIIe sicle.

Plus l'autorit tombe et descend dans la honte, plus le libre esprit
monte, allume le fanal immortel qui nous guide encore.

C'est de la Rgence  Rosbach, dans ces trente-trois annes, que ce
sicle a t fort, original et lui-mme. La dcadence en tout commence
en 1760[1].

         [Note 1: Ce volume s'arrte  l'entre de la guerre de Sept
         Ans.--Helvtius, Holbach, viennent plus tard, ainsi que
         _Candide_, cette fcheuse clipse de Voltaire.--La raction
         pleureuse de Diderot (le Pre de famille) et de la Nouvelle
         Hlose (1759) ne me regardent pas encore.--L'art est encore
         entier. Cet _art de la Rgence_ subsiste. Il va faiblir, et
         peu  peu faire place au pauvre _art Louis XVI_.--Le style
         aussi s'altre vers 1760. Un grand matre l'a dit: Dans
         Voltaire, la forme est l'habit de la
         pense,--transparent,--rien de plus. Avec Rousseau, l'art
         parat trop, et l'on voit commencer le rgne de la forme, par
         consquent sa dcadence.]

Aux neuf annes de paix entre les guerres (1748-1757), la France tonna
le monde d'une fcondit inoue. Jamais tant de grands livres ne
parurent en mme temps. On vit surgir coup sur coup, comme aux poques
antiques, des soulvements de la terre, des masses normes et
colossales, des Alpes et des Pyrnes.

L'Esprit des lois, splendide exposition de tant de faits curieux, de
tant de vues ingnieuses, fut un coup de thtre immense (1748).

Et  l'instant (1749), surgit, comme une autre montagne, la grande
Histoire naturelle de Buffon, sa Thorie de la terre, qui le mnera en
trente ans aux poques de la nature.

Bientt (1753) apparat, incomplte encore, cette histoire qui fit toute
histoire, qui nous engendra tous (et critiques et narrateurs), le vaste
Essai sur les moeurs des nations (complet, 1757).

Cependant, anne par anne, par l'effort titanique de Diderot,
d'Alembert, Voltaire, tant d'autres qui si gnreusement y jetrent
leurs travaux, s'entassait l'Encyclopdie, livre puissant, quoi qu'on
ait dit, qui fut bien plus qu'un livre,--la conspiration victorieuse de
l'esprit humain.

Victorieuse.--Je le dis en deux sens.

On pourra voir dans ce volume l'hommage trange que l'Autriche
elle-mme, pour entraner la France, fut oblige de rendre  l'opinion
dominante.

On verra la cabale autrichienne se dire philosophe,--Kaunitz, Choiseul,
courtisans de Ferney,--et la grosse Marie-Thrse, quatre heures par
jour  son prie-Dieu, autant le soir aux pices de Voltaire, qu'elle
fait jouer lchement par ses filles les archiduchesses.

On y verra aussi comment un encyclopdiste, l'ami et l'alli de Diderot
et de d'Alembert, poursuivi  la fois par les rois et par les dvots,
leur livra en un an cent combats, sept batailles, fit face  leurs sept
cent mille hommes.--C'est la plus grande lutte pour la disproportion des
forces qu'on ait vue depuis Salamine.--La mme anne, 1757, on
proscrivit ensemble Frdric, l'Encyclopdie; on mit au ban du monde et
la philosophie et le roi des penseurs.--La Pense vainquit  Rosbach.

Trois empires et cent millions d'hommes ne purent rien sur quatre
millions.--Le fer, le feu, la mort, mollirent contre l'Ide.

L'Ide forte et paisible.--Le soir de ces grands jours, ayant couch par
terre vingt, trente mille Croates ou Cosaques, Frdric, immuable,
crivait  Voltaire, ou faisait un chapitre de ses admirables Mmoires.

Napolon semble avoir peu got que les _idologues_ aient eu un si
grand capitaine. Il est fort dur pour lui. Il tient trop peu de compte
des circonstances spciales, vraiment uniques, d'une telle crise.

La France, en gnral, n'a pas rendu encore tout ce qu'elle doit 
l'homme qui l'a le plus aime, qui vcut d'elle, ne parla que sa langue,
 ce Franais, si grand par l'_action_ et par la pense.

Le XVIIIe sicle avait pos sa foi, son _credo_, son symbole (par
Voltaire, Vauvenargues, etc.): _Le but de l'homme est l'action._ Il
restait de montrer et de prouver cela, comme fit Frdric, par toute
activit, dans la paix, dans la guerre, administration, lois, combats,
avec ce calme souverain, qui, par-dessus le trouble des affaires, des
dangers, planait dans la culture des arts.

L'_action_! On verra combien ce simple mot fut fort pour rallier le
sicle avant la dcadence de 1760.--Il est trs-faux qu'on ait err,
flott. Non, l'Europe a march trs-droit.

Leibnitz posa la _force vive_, premier lment d'action.--Vico dit que
l'homme est crateur, pre et fils de son action (1726).--Montesquieu,
aux _Lettres persanes_, que le principe _inactif_ et strile du Moyen
ge allait mourir (1720).--Voltaire proclame en ses Lettres anglaises:
L'action est le but de l'homme (1734).--L'action libre (1738)--et
sous la mme rgle morale (1751).

Diderot enfin entreprend d'voquer l'action, la force vive, en tous les
tres, fait jaillir de chacun le Dieu qui est en lui. Il s'crie:
largissez Dieu! Mot fcond qui lana, avec nous, l'Allemagne et les
sciences de la nature.

Celles de l'homme l'taient par l'_Essai sur les moeurs_, et la grande
enqute historique sur l'action universelle de l'homme, sur sa
concordance morale.

Montesquieu et Voltaire avaient pressenti l'Orient, regard vers la
Perse. Au moment o l'_Essai_ parut, un hros de vingt ans, Anquetil,
sans moyens ni ressources, va au fond de l'Asie (1754) chercher les
livres de la Perse, la tradition sainte de la morale antique, l'accord
du genre humain (du prsent au pass),--_la foi de l'action_, du travail
crateur  l'image de Dieu, qui nous fait dieux aussi.

  Hyres, 1er mai 1866.




HISTOIRE

DE FRANCE




CHAPITRE PREMIER

FLEURY ET M. LE DUC

1724


Un simple prcepteur avait transfr le royaume, Fleury avait d'un mot
(que le Roi ne dit mme pas, approuva seulement) cr M. le Duc. Et cela
sans conseil. Nulle dlibration. Les ministres ignorrent qu'on faisait
le premier ministre.

Un seul tmoin, le gnome, le nain familier, la Vrillire, celui que le
Rgent nommait le bilboquet. Le petit homme avait le serment dans sa
poche, de sorte que M. le Duc put le prter  l'instant mme.

Ce nain tait un personnage, de terrible importance. En lui et sa ligne
fut pour soixante annes l'arbitraire monarchique, la Terreur papale et
royale. Ministre des lettres de cachet et des prisons d'tat, il les
remplit de jansnistes. Par son petit parent, l'espigle Maurepas (le
chansonnier farceur), il avait la marine, les galres et les bagnes des
forats protestants.

La Bulle, tendant son royaume, avait normment gonfl cet avorton. Il
voulait pour son fils une fille naturelle du roi d'Angleterre! Et pour
cela d'abord il fallait le faire duc. Le Rgent n'osait refuser. Il
tait dangereux par un ct obscur, le pied qu'il avait pris dans les
profondeurs de Versailles, aux secrets cabinets o la royale idole
vivait avec trois camarades. L de bonne heure il eut son Maurepas,
bouffonnant, foltrant, malgr les rebuffades, cout cependant et
souffert comme un Triboulet.

Auguste lieu. Deux fois s'y dcide le sort de la France (aot 1722, juin
1726), au profit de Fleury. L'autorit est l, le pouvoir part de l.
Celui qui y est matre, sans souci du Rgent, de son vivant, pactise
avec M. le Duc. Fleury n'en fait mystre (_Saint-Simon_). Son parti a
dj par Dubois la royaut religieuse.  la mort du Rgent, il prend la
royaut.

M. le Duc n'eut qu'un pouvoir born. Il croyait former le Conseil. Mais
le Conseil, en trois personnes, n'en eut qu'une rellement, Fleury. Avec
le petit Roi, Fleury fort aisment subordonnait M. le Duc, qui, seul de
son ct, n'avait qu' obir.

Dsappoint, il demanda du moins qu'il y et un quatrime membre, qu'on
appelt un homme bien connu de Fleury, et point dsagrable, le vieux
Villars. Ce qui ne servit gure. Ce fastueux bonhomme, trs-faible au
fond, ne fut qu'un comparse bavard.

Fleury fit deux parts du travail. D'abord tout seul avec le Roi, une
bonne demi-heure, il donnait les grces et les places, tout ce qui fait
aimer (_Villars_). Pour le Duc restaient les affaires, tout ce qui fait
har. S'il s'agissait d'impts, le sensible Fleury s'en allait tout
doucement.

Le Rgent laissait tout dans un tat terrible, dsespr. Celui qui
succdait tait perdu d'avance. M. le Duc, avec ses acolytes, sa madame
de Prie et Duverney, ne pouvait (quoi qu'il ft) que se prcipiter, et
passer comme un feu de paille (_Argenson_), en laissant  Fleury le
terrain nettoy.

Mais quel tait Fleury? et par quel ensorcellement un homme de
soixante-dix ans tenait-il  ce point un enfant de quatorze? quels
taient donc les charmes du vieux prtre? son talisman mystrieux?

Heureux les doux! car ils possderont la Terre. Saint Matthieu
prdisait Fleury. Il tait doux. Et tout lui fut donn. Il tait
patient, souriant. Au fond trs-peu de chose, un agrable _rien_.

C'tait un fort bel homme, fort grand, d'un peu moins de six pieds,
d'une mine doucetre. Il tait du Midi, mais sans vivacit, au contraire
lent et paresseux, et surtout (comme sont volontiers ces hommes longs)
souple, pliant. N  Lodve (1653), fils d'un receveur des tailles, il
tait pourtant gentilhomme. Ayant des frres, il dut allger sa famille,
fut fait d'glise.  quoi il n'avait pas grande vocation. Il fit chez
les Jsuites d'assez bonnes tudes, en surface et lgres, resta un
aimable ignorant.

Les rois ont un faible secret pour les hommes de dcoration. Le favori
de Louis XIII, on l'a vu, tait un gant. Louis XIV,  qui Bossuet donna
Fleury, pour sa belle figure le fit aumnier de la reine, plus tard un
de ses aumniers. Quand il maria sa fille au duc d'Orlans, pour
soutenir dignement le pole, on prit Fleury. Il n'tait cependant que
diacre. Fort peu press de se faire prtre, il ne s'y dcida qu'
trente-neuf ans. C'tait le temps o l'archevque Harlay, la nuit,
courait les filles dans les rues de Paris. Fleury, sans faire autant de
bruit, entre Paris, Versailles, menait la vie douce et lgre. Pucelles,
le fameux jansniste, homme violent, mais trs-vridique, a toujours
affirm qu'alors jeunes tous deux ils avaient mme matresse par
conomie.

Le Roi aimait les dtails de police. Il fut instruit sans doute, et un
matin Fleury eut la faveur inattendue du plus sec vch de France,
Frjus,  deux cents lieues, un dsert, un marais, d'o il ne put se
dbourber. Quinze ans durant, il resta l inconsolable et l'avouant. Il
signait: vque de Frjus, _par l'indignation divine_.

Lorsque le prince Eugne, apportant dans sa poche le dmembrement de la
France, fit avec le duc de Savoie son invasion provenale, Fleury alla 
eux, leur plut et figura parmi leurs courtisans. Cela le coulait 
Versailles. Dsespr, en 1714, il tourna, brusquement, se donna aux
Jsuites. Mais ils ne l'acceptrent qu'en exigeant un gage, une
trs-pesante garantie. C'est que de leur main il prendrait un
confesseur, un guide, un tmoin de sa vie, qui aurait l'oeil  tous ses
actes. On le savait trs-mou. On lui donna un magister terrible, certain
Pollet, de Saint-Sulpice, qui sous sa verge avait (dans la plus sale rue
de Paris) le sminaire Saint-Nicolas. C'tait un cuistre, un mouchard
et un saint, fort sincre, zl jusqu'au crime. Quand on viola
Port-Royal, qu'on brisa les cercueils, la police frmit elle-mme, mais
n'osa reculer, se voyant regarde par une autre police, ce sauvage et
cruel Pollet.

Sous cette influence violente, Fleury, en une anne, du plus bas au plus
haut est relanc, mis au pinacle, prcepteur de l'enfant qui est tout
l'espoir de la France. Et cela malgr le vieux Roi, qui rsista. Ce ne
fut qu'au dernier moment, dans le funbre _Codicille_, que, gagn de
gangrne et la mort dans les dents, il se laissa arracher par Tellier
cette dernire obissance.

Le Rgent n'osa rien changer. Il conserva Fleury. Mais  ct de ce
belltre qui ne servait  rien, il mit un tout autre homme et des plus
estims de France, nomm aussi Fleury, l'illustre auteur de l'_Histoire
ecclsiastique_. Solitaire dans Versailles, ce pieux savant avait t
_sous-prcepteur_ du Duc de Bourgogne. Et le _lecteur_ du mme prince,
l'abb Vittement (l'honneur et la probit mme) se trouvait tre
_instituteur_ du petit Roi, lui apprenait  lire.

L'ducation tait fort difficile. Le Roi, qui s'tait vu si cher, si
prcieux, objet d'amour pour tous, n'coutait plus que sa petite bande,
fort gte, d'enfants dangereux. Styl par eux, il savait dire: Je
veux. On lui avait appris que ses gouverneurs, prcepteurs, n'taient
que ses valets. Dans une telle situation, Fleury aurait d conserver
ceux qui avaient un peu de prise, le vnrable confesseur et le sage
instituteur Vittement, que l'enfant coutait assez. Loin de l, quand
l'affaire d'aot 1722 l'tablit tout-puissant, il carta justement ces
deux hommes. Il rendit aux Jsuites leur privilge de confesser le Roi.
Le P. Linires fut confesseur, moins d'effet que de nom pourtant. Fleury
vraiment demeura seul.

Et seul il dut rester par l'excs de la complaisance. N'enseignant rien,
il ne venait  la leon qu'avec un jeu de cartes. L'_Alexandre_ de
Quinte-Curce tait sur la table, mais si peu regard que le signet resta
six mois  la mme page (_Arg._).

Le Roi, sans autre forme, quand il voulait, mettait son Fleury  la
porte (_Marais_). Fleury avalait tout.  ce prix, il restait, mme tait
dsir  tels moments officiels o l'occasion commandait, o l'enfant
Roi avait  dire un mot.

Il fallut le trouver, ce mot,  la mort du Rgent. Mais toute chose
tait prte. Fleury, Pollet et les Jsuites, voyant chez le jeune
Orlans que le futur ministre serait Noailles, un demi-jansniste,
traitrent avec M. le Duc.

Des deux cts, on se tint mal parole. Fleury gardait les grces, le
meilleur du pouvoir, travaillait seul d'abord avec le Roi, tenant ainsi
M. le Duc en crainte, et sous une pe suspendue. M. le Duc, de son
ct, loin de presser  Rome le chapeau de Fleury, l'entravait
secrtement. Il s'tait engag contre les Jansnistes. Il y tait
trs-froid, et mme  Rome ngociait la paix de l'glise.

Contre les protestants, le clerg avait compil un Code gnral de
toutes les ordonnances du dernier rgne. M. le Duc devait le
promulguer. Il l'imprima, le publia (mai 1724), mais non dans la forme
ordinaire des actes du pouvoir, et sans rapport prliminaire. De plus,
secrtement, il en neutralisa l'article essentiel, article meurtrier
qu'on avait ajout, et qui appliqu  la lettre et pu frapper de mort,
comme relaps, tous les protestants.

Chantilly n'tait gure dvot. Les soeurs de M. le Duc, galantes et fort
lgres, dans leurs ftes  la Rabelais, riaient volontiers du clerg.
Voltaire rimait pour elles. Il leur fit Blbat (_cur de
Courdimanche_). Il eut de madame de Prie une pension, et plus tard
Duverney fit sa fortune en lui donnant une part dans les Vivres. Fort
unis avec l'Angleterre, madame de Prie et Duverney voulaient (en
renvoyant l'infante, brisant le mariage espagnol) faire pouser au Roi
une fille de George, chef des protestants de l'Europe.

Duverney, le vainqueur de Law, le chiffreur obstin, le matre de
Barme, le rude chirurgien de l'opration du Visa, n'tait pas un homme
ordinaire. Avec ses trois frres, les Pris, il remplit tout un sicle
de son activit. Montagnard, soldat, fournisseur, il eut toute sa vie
l'air d'un grand paysan, sauvage et militaire. La Pompadour l'appelait:
Mon grand nigaud. Au fond il aimait les affaires pour les affaires
bien plus que pour l'argent. Il mania des milliards et laissa une
fortune mdiocre. Nul souci des honneurs. Il ne prit d'autres titres que
celui de secrtaire des commandements de M. le Duc.

Enfant il avait vu la rouge figure de Louvois, idal de la Terreur, et
il en avait gard la tradition violente. Les quatre frres (aubergistes
des passages des Alpes) parlent du grand service qu'ils rendent 
Louvois lorsqu'en un tour de main ils passent notre arme par dessus les
Alpes. Leur probit vaillante les fait commanditer par l'habile Samuel
Bernard[2], qui les met en avant dans les scabreuses affaires des
Vivres. Chaque printemps l'arme  l'tourdie, mal pourvue, entrait en
campagne. Chaque anne elle tait sauve, nourrie, grce aux Pris, par
un coup rvolutionnaire, miracle d'argent, d'nergie. L'homme
d'excution tait ce Pris Duverney, toujours sur la frontire, et
souvent entre les armes, dguis pour mieux voir. Il payait comptant,
sec et fort, donc tait ador des marchands, et suivi. Il trouvait tout
ce qu'il voulait. Une fois, pour l'arme de Villars, il fit sortir de
terre 40,000 chevaux  la fois. Le dernier coup du Rhin, qui fit la paix
du monde, appartient  Villars, mais aussi au grand fournisseur qui le
transporta, le nourrit.

         [Note 2: L'histoire de ces grands financiers, plus curieuse
         que celle des rois, est malheureusement bien difficile.--Leur
         patriarche, Samuel Bernard, a parfaitement russi  drober
         sa vie et les sources de sa fortune norme. Homme agrable,
         trs-discret, fils d'un peintre de cour, et _nouveau
         converti_ en 1685 (V. Haag, _France protest._), il vit
         trs-froidement que la Rvocation tait une _affaire_. Ceux
         qui fuyaient ne savaient comment vendre, mais ils trouvrent
         Bernard, intermdiaire des puissants acqureurs; du peu qu'il
         leur donna, ils furent ravis, l'acclamrent le _Sauveur_.
         Bernard se mit alors  _sauver_ les armes avec ses
         prte-noms, les Pris. Le plus miraculeux, c'est qu'il
         _sauva_ sa caisse. Du naufrage de 1710, il mergea plus
         riche. Ds lors, dans un repos princier, n'agissant que sous
         main et par son bouillant Duverney, avec Crozat et autres, il
         mina le _Systme_, fit le _Visa_ pour n'tre pas vis.--Il
         savait parfaitement la puissance de l'opinion. Chez son amie,
         madame de Fontaine-Martel, il accueillait et protgeait les
         brillants et hardis penseurs. Ce fut le salon de Voltaire, de
         mme que ses filles ou parents (les Dupin, d'pinay,
         Francoeur, etc.) furent la socit de Diderot, Rousseau,
         etc.--On connat les Pris un peu plus que Bernard. Leur
         histoire, celle de Pris Duverney, a t esquisse par
         Luchet, Rochas et autres. Elle va nous tre donne, d'aprs
         des actes de famille, par le savant et consciencieux
         professeur de Grenoble, M. Mac. Quant  leur origine
         d'aubergistes des Alpes et aux services qu'ils rendirent en
         faisant passer l'arme, Saint-Simon date mal, mais, je crois,
         ne se trompe nullement sur le fond des faits.]

De cette vie d'aventures, de miracles et de coups de foudre, Duverney
garda une tte fort chaude, et n'en gurit jamais. Sa joie aurait t de
pousser toujours des armes. Et presque octognaire il s'y remit encore
dans la guerre de Sept Ans. En attendant, il menait les affaires
militairement, fit la guerre contre Law, contre ses thories, ses rves.
Mais  peine vainqueur de l'utopie, il devient utopiste, disons mme
rvolutionnaire.

Ce qui est curieux et vraiment de la France, c'est que ce grand souffle
orageux qui fut en Duverney, de projets, de rformes, de brusques
changements, change aussi madame de Prie. Elle est gagne, grise. Elle
le soutient et le suit avec cette fureur qu'elle a jusque-l mise aux
intrts de Bourse. Elle se prcipite aux prilleux essais de politique
hardie o va sombrer demain cette fortune  peine leve.

J'ai dit ses origines et sa terrible avidit. Elle procdait de la
famine. Le contraste d'une grande misre et d'un orgueil royal, d'une
haute ducation (sur laquelle spculait sa mre) l'avaient aigrie,
envenime. Au retour de Turin, o elle avait langui avec M. de Prie, un
famlique ambassadeur, elle fut produite ici par une habile agioteuse,
madame de Verrue[3], qui y trouva son compte. Elle avait l'attrait
diabolique que Satan donne  ses lus. Elle tait enjoue, et tout 
coup tragique; d'allure timide et serpentine, puis brusquement hardie.
Volontiers les cheveux au vent, et quelque chose d'gar. Madame de
Verrue (comme elle,  moiti italienne), connaisseuse en beaut, y vit
une sibylle de Salvator.

         [Note 3: La femme agioteuse ne date pas de la Rgence. Avant
         la Tencin, la Chaumont, dj madame de Verrue agiote sous
         Louis XIV. Au fond, c'tait un homme, et fort mancip, ayant
         su, vu, endur tout. Ne de Luynes, au dvot Versailles,
         marie dans le dvot Picinont, elle vit bien le dessous des
         cartes. Son mari trouvait fort mauvais qu'elle ne voult pas
         tre matresse du duc de Savoie. Elle obit, fut reine (et
         captive du tyran jaloux). Enfin, ennuye, excde, elle
         rentra au bien-aim Paris, non pas dans l'ennui des de
         Luynes, mais dans une vie large d'affaires, de spculations,
         de plaisirs. Elle devint un centre. Son htel tait un muse.
         La premire, elle osa admirer, acheter les Rubens, les
         Rembrandt (que mprisait tant le grand Roi). Elle sentit
         vivement la de Prie, un charmant Csar Borgia, effrn,
         intrpide, mais sans le froid, le faux des vrais sclrats
         italiens. Il ne fallait pas moins pour mordre sur M. le Duc,
         qui tait bien us, qui aimait peu les femmes, qui s'ennuyait
         dj avec madame de Nesle. Alors, c'tait la baisse. Mais la
         de Prie parat, et la hausse est lance (juillet 1720), le
         vertige, la furie, la trombe. Ds que M. le Duc possde ce
         magique diamant, la Fortune elle-mme vient s'engouffrer dans
         Chantilly.--Lieu dangereux, charm, et propre  faire des
         fous. Les Conds taient tous bizarres. Et madame de Prie fut
         Cond. D'abord comme eux, avide. Puis froce (pour eux contre
         Orlans). Enfin, mortellement libertine. Le tout  la
         romaine. Point bourgeoise ( la Pompadour). Point vulgaire (
         la Du Barry).]

D'un coup de sa baguette, cette fe de la Bourse la mit juste au centre
de l'or, pour en prendre tant qu'elle voudrait. Elle n'en fut pas plus
heureuse. On le sent bien au portrait de Vanloo, o elle nous regarde de
face, d'un si terrible srieux. Elle a alors sa plnitude. Ce n'est plus
la fine Italienne, mais la forte beaut romaine. Est-ce Agrippine ou
Messaline? L'une et l'autre, peut-tre, avec un vide immense que l'or
n'a pas rempli. Qui comblera l'abme? les vices mles, fureur et
vengeance? les grands bouleversements? ou Vnus furieuse,
l'extermination du plaisir?

Elle passa, sinistre mtore, ne fondant rien, ne laissant gure, jetant
par la fentre au besoin du combat tout cet or amass (_d'Arg._),
n'ayant pas moins manqu, rat sa royaut. Pour elle la fortune est
moqueuse. Elle la fait attendre longtemps, puis gorge tout  coup, mise
au pouvoir. Allez! marchez! dit-elle. Et tout est impossible. Tout est
obstacle et prcipice. Plus l'obstacle se dresse, plus Duverney et la de
Prie se lancent contre, comme ces chevaux furieux qui se jettent sur les
pes. Du premier coup, rforme universelle. Ils dclarent hardiment la
guerre  tout le monde.

L'ide fixe de Duverney avait t la Comptabilit, la lumire dans les
chiffres. L'ordre et l'exactitude qui avaient fait la fortune des Pris,
il s'obstinait  l'introduire dans la fortune de l'tat. Colbert le
voulut, dit Barme, ne put, ne trouvant pas alors de gens capables.
Duverney le tenta (1721). En 1724, il osa davantage. Au grand effroi de
la Maltte, il livra son grimoire au jour, commena l'oeuvre colossale
de runir et publier les ordonnances de finances (Fermes, Gabelles,
Monnaies, Domaines, Charges, Rentes, Colonies) en 20 vol. in-folio.
L'antre de Cacus en frmit, et les curies d'Augias se troublent
horriblement. Les hauts banquiers, protecteurs des Pris, le grand vieux
Samuel Bernard, leur pre et crateur, durent s'indigner. Et toi aussi,
mon fils!

D'autre part, que pensa la cour, lorsque ce Duverney fit un tat des
_Grces et pensions_--et ce dans l'ordre alphabtique, de sorte qu'
chaque nom on trouva et on sut. Lumire dsagrable. Jusque-l un chaos
protecteur couvrait tout cela, si bien que tel touchait plusieurs fois
avec un seul titre.

Duverney durement ferme aux seigneurs la source aise des dons du roi,
les forts de l'tat. Bien plus aisment que l'argent, le roi donnait
des bois (sans trop savoir ce qu'il donnait). Plus de _permission de
couper les futaies_ (25 mars 1725).

La noblesse de cour cria. Mais quelle stupeur quand Duverney supprima la
noblesse de ville, l'oligarchie municipale qu'avait cre Louis XIV. Il
soumit  l'impt quatre mille petits rois de clochers. Ils avaient
achet presque pour rien une mine d'or. Rgle par eux en famille, 
huis clos, dans une obscurit profonde, la fortune des villes tait la
leur. tat doux et commode, et vraiment respectable par une dure de
quarante ans. La foudre tombe. Duverney les rembourse en rentes, et rend
au peuple son droit d'lection.

Rvolution immense, et qui et chang les moeurs mmes, recr une
nation. Hlas! c'tait bien tard. Celle-ci n'tait gure en tat d'en
user. On ne savait plus mme ce que c'tait qu'lection. La ville, si
paisible, se trouvait drange. Ennuyeux mouvement. Heureusement, le
sage Fleury dix ans aprs rtablit le repos, les municipalits
hrditaires, le gchis et l'obscurit. Ils purent tout  leur aise
tripoter le prsent, engager l'avenir, tellement qu'en 89 la seule ville
de Lyon devait trois cents millions.

Nous dirons tout  l'heure les autres imprudences de Duverney, l'essai
d'galit d'impt, le bureau des bls et farines (imit par Turgot),
l'organisation des milices (copie aussi plus tard). Il se trouva avoir
irrit toute classe. Il prissait et il devait prir galement par le
mal, par le bien. Les brutalits tyranniques qu'on avait supportes des
autres (de mauvaises mesures sur les monnaies, sur l'intrt), de lui
parurent insupportables.

Une trange dfense d'tendre la ville de Paris, une ordonnance
draconienne sur le petit vol domestique parurent (avec raison) ridicules
et barbares, et blessrent le bon sens public.

Un procs maladroit fut plus funeste encore  lui,  madame de Prie. Le
ministre Leblanc, favori du Rgent, avait beaucoup gch et pris dans
l'_Extraordinaire_ de la guerre; plus, laiss l'tat engag pour
quarante millions. Cette caisse de l'_Extraordinaire_, un capharnam, un
chaos, fut claircie par Duverney. Il y eut plaisir, il est vrai.
Leblanc tait son ennemi, surtout dtest par Madame de Prie, qui
poursuivait en lui un amant de sa mre, coupable (selon elle) d'avoir
tu un de ses amants (Richelieu, _Mm._ IV).

Ainsi, embrouillant toute chose, la folle, dans le procs de vol, en
mlait maladroitement un criminel. Leblanc, par ordre du Rgent, et
fait faire certains meurtres. Fable absurde, incroyable! Que ce prince,
si dbonnaire pour ses ennemis mmes, et command des crimes! comment
le croire? On haussait les paules.

Elle esprait brusquer, emporter tout par une commission. Mais Leblanc
en appela au Parlement qui voqua l'affaire. Les Orlans, bien loin
d'tre abattus, au contraire en furent relevs. On applaudit le bon
jeune Orlans qui allait au Parlement soutenir les accuss. On siffla
outrageusement les gens de madame de Prie, qu'elle envoyait siger,
trois ducs et pairs. Le Parlement, quelquefois si svre, ici tout 
coup indulgent, emport par l'opinion, par l'lan de Paris, ne voulut
voir en cette affaire qu'erreur, lgret, irrgularit. Il ordonna
restitution, consacra la rforme de Duverney, ce qui sauva  l'tat une
somme de quarante millions. Mais Leblanc et consorts furent sauvs et
blanchis plus qu'ils ne mritaient. Duverney fut honni, maudit pour sa
svrit. On fit un triomphe aux voleurs.




CHAPITRE II

CHUTE DE M. LE DUC

1725-1726


La France est d'autant plus brise, dcourage alors, qu'elle n'est
nullement innocente de sa ruine. Ce n'est pas seulement Law ou le Rgent
qu'elle accuse, c'est sa propre crdulit, la foi lgre qu'elle eut aux
utopies. Elle en garde longtemps le dgot des ides, la terreur des
innovations et celle mme des rformes utiles. Elle gt si malade
qu'elle repousse et craint les remdes. Mais plus elle se dfie des
ides, plus elle a tendance  tomber au ftichisme personnel, plus elle
semble devenir (en plein XVIIIe sicle) idoltrique et grossirement
messianique. Elle espre au miracle, n'esprant plus dans la raison. Le
mal pidmique des convulsionnaires qu'on verra tout  l'heure demandant
gurison  leur diacre Pris, c'est un cas spcial du mal universel. Le
Sauveur, Gurisseur, le miracle vivant, pour la masse c'est l'enfant
royal, l'orphelin rest seul de sa famille teinte. Cela attendrit tous
les coeurs. Ce peuple famlique, lorsque le pain est  8 sols la livre,
lorsqu'il passe des nuits  la porte des boulangers, il est sensible
encore ce singulier peuple de France, et au nom du Roi il sourit. La
France pour l'enfant avait tous les amours, mre, amante, et nourrice.
Ce rve lui restait, cette posie, dans sa misre profonde,--l'enfant
aux cheveux d'or, le Roi.

Dieu! si on le perdait!... Quelles frayeurs dans ses maladies! Les
glises s'emplissent de femmes en pleurs, brlant de petits cierges. Les
plus pauvres font dire des messes. Dans ce froid et terne intrieur (de
rentiers ruins?) que Chardin peint souvent, chez la femme si sobre qui
nourrit l'enfant de ses jenes, c'est l'espoir, le rayon... Pas un de
ces enfants  qui la mre ne dise en le couchant le soir: Prie pour que
le Roi vive!

En 1722, lorsque convalescent il fut montr au balcon des Tuileries, en
1723 quand il parut au Sacre, oint de la Sainte-Ampoule et sous la
couronne de Charlemagne, l'effet fut grand et vraiment populaire. Exalt
au jub au milieu des fanfares, il parut le petit Joas, comme chapp
des morts, et l'on pleura abondamment. Plus encore, quand il fit son
miracle royal, touchant les crouelles, passant et repassant dans la
longue file agenouille.

Il tait devenu trs-beau, plus fin, plus lgant que Louis XIV au mme
ge, moins alourdi d'Autriche. Pas une femme qui n'en ft amoureuse, et
ne le dt franchement. En Angleterre, pays des beaux enfants, cela fut
senti comme en France. Son portrait envoy troubla fort les tendres
Anglaises.

On est saisi en voyant  la fois cet attendrissement universel, auquel
l'Europe participait elle-mme,--et d'autre part le terrible abandon o
restait cet enfant, objet d'un espoir infini.

Fleury, comme on a vu, avait loign tout le monde. Le dpart de l'autre
Fleury et de l'honnte Vittement avait fortement averti. On comprit
qu'il fallait ne pas trop se mler du Roi. Ses gardiens naturels
s'annulrent,--le gouverneur Charost qui ne gouvernait rien (homme d'esprit
et ami des Jsuites),--le discret Saumery, sous-gouverneur,--Mortemart,
premier gentilhomme, un brave homme, mais trs-obr, qui attendait tout
de Fleury.

Cela fit une maison close. M. le Duc tait inquiet, sachant peu (dans
son aile Nord, carte, de Versailles) ce qui dans l'aile Sud pouvait se
tramer contre lui. Il tta Mortemart, lui donna cent mille livres
(_Villars_), et ne le gagna pas. Duverney, plus adroitement, alla _aux
valets intrieurs_ (_Rich._, IV, 138). Ce mot signifie Bachelier, fils
du valet de garde-robe, le vrai gnie du lieu, qui pour trente ans
devient valet de chambre. N de bas, d'autant moins suspect, et restant
toujours l, comme un chat qui cligne et voit tout, cet homme fin,
discret, se trouva par moments en mesure de toucher aux grandes choses.
Fleury eut le royaume et lui le Roi. Du mtier assez sale qu'il tait
oblig de faire, il n'abusa pas trop. Ici, selon toute apparence, ce fut
lui qui sauva le Roi. Il avait intrt  ce qu'il vct, cet enfant, sur
la tte duquel il avait fond sa fortune; mais, de plus, il l'avait vu
natre, l'aimait d'instinct et d'habitude, s'inquitait de la situation.

Fleury laissant aller les choses, et voulant attendre l'infante
(attendre au moins six ans!) ne voyait pas que d'ici l il irait se
perdant, mourrait ou serait idiot. Souvent il plissait. Il tait
maussade et muet. Il avait un sort sur la langue. Et, signe pire d'un
cerveau affaibli, souvent il parlait par saccades, comme une mcanique,
une montre. Cela tonnait, faisait peur. (_Argenson_, III, 203, d. J.)

Il avait une vie touffe et malsaine entre trois camarades qui
reprsentaient trois intrigues.

Sous lui prcisment, dans l'appartement Montespan, demeurait madame de
Toulouse avec son honnte mari; mre, dvote et sucre, frache encore,
belle et grasse, cette dame eut le privilge de rassurer le Roi, fort
timide, de l'attirer mme. Dvote, mais bien plus mre encore, par son
fils pernon (fils du premier amour), elle voulait conqurir le Roi. Ce
fils, aimable et tendre (c'tait elle-mme  quinze ans), montait chez
le Roi  toute heure par le petit degr secret que possdait
l'appartement.

Sans monter, toujours prs du Roi, tissait, filait un autre enfant, le
petit Gesvres, neveu du beau cardinal de Rohan, si connu pour sa peau
admirable et ses bains de lait, Rohan alors le chef du parti de la
Bulle. Gesvres, toute sa vie, fit des ouvrages de femme, de la
tapisserie et des noeuds de rubans (_Arg._). Parent du clbre
impuissant dont le procs a fait tant rire, c'tait une vraie petite
fille. Mais justement par l, par sa passive obissance, il avait une
prise trs-douce, dont pouvait user le parti. Il avait t mis d'abord
chez M. le Duc (avant madame de Prie). Il passa chez le Roi et put
parfaitement lui remplacer sa biche blanche.

C'tait l'usage dans ces ducations, pour rendre hardi l'enfant royal,
mle et ferme au commandement, de lui donner de tels jouets, petits
souffre-douleurs. Mais le Roi cessait d'tre enfant.  ce moment
d'essor, tablir prs de lui cette crature si fminine, c'tait le
retenir dans la vie molle, assise, disons mieux, lui couper les ailes.
Pour ne rien mettre au pis, cet enfant de la Bulle, avec ses habitudes
monastiques, innocemment pouvait fminiser le Roi (qui se mit en effet 
filer,  tisser), en faire une petite fille ou un timide enfant de
choeur.

L'homme, en cet intrieur, le matre du logis chez le Roi et son matre,
tait son jeune gentilhomme de la chambre, la Trmouille, plus g que
lui de deux ans, qui depuis onze ne l'avait pas quitt. Charmant (dit
d'Argenson), hardi, mais effrn, il ne cacha rien, fit parade de tout
ce que les autres cachent (_Marais_, nov. 1727). Il fit des opras,
s'puisa, mourut jeune. Alors, en 1724,  seize ans, il menait le Roi,
en avait fait son petit favori. (_Marais_, juin 1724.)

Maurepas, plus g, tout robin qu'il tait, et mpris[4] de ces jeunes
seigneurs, paradait et foltrait l, avec ses chansonnettes, en ralit
professait. C'est lui certainement, le robin, qui avait enseign ce que
le Roi disait sans cesse: Si veut le Roi, si veut la Loi. L'autre
doctrine de Maurepas, qu'il enseigna toute sa vie, fut l'horreur, le
mpris des femmes. Cela n'allait que trop  la petite bande. Le Roi dit
plusieurs fois qu'il ne voulait pas se marier. La Trmouille affichait
mme rpugnance. Il se porta hardiment adversaire et rival d'une femme,
mademoiselle de Charolais, soeur de M. le Duc, et il lui fit manquer le
Roi. Elle ne lui pardonna jamais (_Rich._, V, 59-54).

         [Note 4: _Voltaire_ le dit d'un trait fort plaisant, fort
         cynique, dans une lettre de 1725 (septembre). Mais je ne
         doute pas qu'en 1724, Maurepas (ministre  quinze ans et qui
         alors en a vingt) ne se soit dj introduit dans cette petite
         socit comme amuseur et corrupteur.--Pour tout le reste,
         nous avons l'autorit trs-grave de _Marais_, celle de
         _Barbier_; _Villars_ en parlait tout au long avec sa vigueur
         militaire. Mais il a t mutil (_Rich._, V, 50). Pour le
         petit page _Calvire_, mme mutilation (V. MM. de Goncourt,
         Portraits, II, 117); il s'arrte avant aot 1722, ne donne ni
         l'une ni l'autre des deux poques scandaleuses.]

Purger Versailles, c'tait chose honorable, un vrai devoir. Et cela
avait l'avantage de dmasquer la lchet de Fleury, ainsi que le Rgent,
dans une semblable circonstance, en 1722, dmasqua la sottise de
Villeroi. Mais l'affaire tait prilleuse pour un demi-rgent, qui
allait et blesser le roi, et commencer la guerre  mort avec Fleury.

Duverney, madame de Prie, taient gens durs, hardis, qui ne reculrent
pas. On veilla Paris en quelque sorte, on prpara l'opinion par des
exemples rudes _in anima vili_. L'diteur de Voltaire l'a remarqu
(_Beuchot_, I, 172). Si l'on et voulu frapper haut, prendre des
seigneurs, des vques, on le pouvait. La maison Des Chauffours, une
acadmie de dbauches, tait trop frquente pour n'tre pas connue.
Mais on prit au plus bas. Un nier fut brl en Grve (_Marais_, mars
1724), et si vite brl que la commutation de peine ne vint que quand il
fut en cendres.

En mai, la police (alors dans la main d'un parent de madame de Prie) fit
contre la justice ce tour hardi, piquant, de prendre un homme qui tait
sous la protection du chancelier. Homme grave, ex-Jsuite, professeur,
l'abb Desfontaines, un rdacteur du _Journal des Savants_ qui dpendait
de la chancellerie. On le pince, on l'enlve, on le met  Bictre. Paris
en rit beaucoup. Les plaignants taient ramoneurs.

Entre l'nier brl et Des Chauffours qui l'est plus tard, Desfontaines
tait en pril. Dans sa peur, il n'hsita pas d'implorer un homme aim
de madame de Prie, Voltaire, qui,  vingt ans, s'tait si hardiment
port contre de tels dlits, l'avocat de la femme, de l'amour et de la
nature (1715). Voltaire avait bon coeur. Desfontaines venait justement
de lui voler la _Henriade_, de l'imprimer  son profit. Il ne s'en
souvint pas. Il courut  Versailles[5], et s'adressa  Maurepas. Ce
ministre frivole, crature quivoque qui, fort impudemment professait la
haine des femmes, lui-mme assez suspect, ne demandait pas mieux que
d'touffer l'affaire. Il et donn sans peine une lettre de cachet, qui,
en exilant l'homme, l'aurait loign de la Grve. Pendant les
pourparlers, juin vient, et le grand coup est frapp  Versailles.

         [Note 5: Tout cela est constat par le remercment de
         Desfontaines, et avou des ennemis de Voltaire, du savant et
         trs-hostile Nicolardot.]

Gesvres, jaloux de la Trmouille, avait prcipit les choses, dnonc
les petits mystres. On frappa, mais bien doucement, en rendant
seulement les polissons  leurs familles, exigeant qu'on les marit
(comme le Rgent avait fait aux petits Villeroi). Le roi n'objecta rien
pour le tant aim la Trmouille. Il rit de le voir humili, mari. La
Trmouille, au contraire, trouva le chtiment si dur que, huit annes
durant (et quoi que pt dire son beau-pre) il tourna le dos  sa femme.

Cet vnement fut le salut du roi. M. le Duc l'emmne, change ses
habitudes, le tient au grand air, au soleil. Bref, il le fait chasseur.
Il lui donne quarante ans de vie. L'affaire devait, ce semble, perdre
Fleury en dvoilant sa connivence. Il n'en fut pas ainsi. On le comprend
fort bien par les mots durs que dit Marais sur le rle infrieur et fort
triste du roi. Ce fut prcisment par l que le matre de ces secrets,
Fleury, resta fort, immuable, ainsi que Bachelier, qui, non moins
immuablement, resta aussi jusqu' sa mort.

Un vieux valet de chambre du duc de Bourgogne, Bidaut, allant voir un
jour l'abb Vittement dans sa retraite, lui parlait de Fleury. Mais il
se tut d'abord. Press enfin, il dit tranquillement: Sa toute-puissance
durera autant que sa vie. Il a li le roi par des liens si forts que le
roi ne les peut jamais rompre. Je vous expliquerai cela, si le cardinal
meurt avant moi[6].

         [Note 6: _Saint-Simon_, chap. DXXX.--D'Argenson qui a pu
         savoir la prophtie de Vittement par d'autres voies,
         s'exprime ainsi: Il existe certain lien, certain noeud
         indissoluble entre le Roi et le cardinal, dont il rsulte que
         S. M. ne pourrait jamais le renvoyer, quelque envie qu'elle
         en et. (_D'Arg._, d. Janet, II, 192.)]

Le roi reviendrait-il de cette belle ducation? Ferait-il grce aux
femmes? aurait-il quelque amour naturel et humain? Dans les ftes de
Chantilly, des dames trs-charmantes se vouaient  cette oeuvre. Mais
leurs grces, leur scintillation l'blouissaient, lui dplaisaient. Il
avait l'air lui-mme d'une fille bgueule, qui n'y et vu que des
rivales.

Que faire donc? sans doute, ce qu'on a fait pour la Trmouille, bon gr
mal gr le marier. L'infante tait l'obstacle. Cependant une maladie
courte et grave qu'il eut (fvrier 1725) trancha tout. M. le Duc,
effray et dsespr, jura de renvoyer l'infante et de le marier
sur-le-champ. Fleury bouda, mais seul. Villars et tout le monde taient
de cet avis.

En brisant l'oeuvre des Jsuites, le mariage espagnol, on les mnageait
cependant. On prit une reine de leur choix. Rohan, vque de Strasbourg,
avait sous la main en Alsace la famille du roi sans royaume, Stanislas,
retir chez nous. On fit valoir sa fille, fille dvote d'un pre si
dvot que, par plaisir, dit-on, il faisait ses dvotions en robe, en
bonnet de Jsuite. Cela n'attira pas, ce semble, les clestes
bndictions. Sur la route, la pauvre princesse reut un dluge de pluie
comme on n'en vit jamais. Misre, maldiction, famine. Rien de plus
triste. Une funbre convoi.

Tout retombait sur Duverney. C'tait lui qui faisait pleuvoir en
touchant aux biens du clerg. D'aprs les ides de Vauban, il voulait
lever une _dme sur tous_, clerg, peuple, noblesse (faible dme du
cinquantime). Refus universel. Les Parlements, les tats de province,
rpondirent un _non_ furieux. Le paysan reoit les collecteurs  coups
de fourche. On et voulu que Duverney, au dbut de l'impt nouveau,
avant d'en rien tirer, abandonnt tout autre impt.

Les grains sont chers. Quoique l'on donne le pain ici  moindre prix, on
fait queue, on crie, on se bat et il y a des hommes tus. Le bureau
trs-utile cr par Duverney pour juger des rcoltes, du mouvement des
grains fait crier: _ l'accapareur!_

Son beau projet sur la Milice, ses lois (dures, il est vrai) pour faire
travailler les Mendiants, tout exaspre. Mais ce qui le noie et le tue,
lui et madame de Prie, c'est l'ordonnance des pensions, toutes celles du
roi supprimes, celles du Rgent rduites, etc. Ds lors ils sont
perdus, osant  peine encore se montrer  Versailles, y rencontrant
partout des regards furieux.

Pour eux, nul appui que la reine, qui elle-mme a fait  Versailles un
parfait _fiasco_. Quelque conte ridicule qu'on nous fasse de la nuit des
noces, les valets intrieurs voyaient et rvlaient ce mariage sans
mariage. La jeune femme de vingt-deux ans, douce et laide et le sachant
bien, tremblante, quoique fort amoureuse, a peur de cet enfant si sec,
si froid, qui dort prs d'elle sans daigner savoir qu'elle est l.

Bien loin de le ranger, le mariage n'avait servi qu' l'manciper
cyniquement. Aux levers, aux couchers, les amis taient revenus.
Gesvres, la petite femme, Retz, qui gagnait faveur (_Richelieu_, V,
120). Dlaisse, veuve tait la reine, sans crdit,  ce point qu'elle
ne put seulement faire avoir le cordon bleu au vieux Nangis, son
chevalier d'honneur. Le roi mme sur elle eut des mots ironiques. On
parlait d'une belle. Il dit: Est-elle plus belle que la reine?

Madame de Prie tait furieuse. Pour elle, le mauvais magicien qui
faisait avorter le mariage, c'tait Fleury. Un grand coup fut tent
(dcembre). M. le Duc, un jour avec la reine, retint le roi. Fleury
attendit plusieurs heures, crivit, partit pour Issy. Mais cette fois
encore (comme  douze ans), le roi se dsespre, va pleurer dans sa
garde-robe.

Si lches taient les amis de Fleury, la petite bande des Maurepas, que
pas un ne se hasarda d'aller parler pour lui. Mortemart, qui pour ses
affaires avait grand besoin de Fleury, seul osa dire au roi: Sire, vous
tes le matre. J'irai, si vous voulez, dire  M. le Duc qu'il vous
rende votre prcepteur.

M. le Duc atterr obit. Aman ramena Mardoche. Celui-ci doucement put
achever sa perte, le dsarmant d'abord, lui tant les deux dogues qui le
gardaient, Duverney, la de Prie.

Elle se tenait  Paris, immobile, rsigne, philosophe (elle l'crivait
 Richelieu). Sa rage cependant, ce semble, clata par un coup.

Les polissons titrs de la cour n'avaient  Versailles qu'une chapelle,
pour ainsi dire. La vnrable mtropole de leurs mystres tait  Paris,
dans l'htel Des Chauffours (Barbier). C'tait un homme aimable, de
trs-bonne famille, qui, ruin, refaisait sa fortune, en prtant sa
maison  l'glise non-conformiste. Maison dj ancienne. Outre le
conseiller Delpech, matre de Sodome  Bordeaux, deux vques
(Saint-Aignan, la Fare) y figuraient, et le peintre Nattier, avec des
grands seigneurs, deux cents adeptes au moins. Le lieutenant de police
tait alors Hrault, cr par madame de Prie. Elle tait  Paris, il
devait marcher droit. Et, sur le pav de Paris, il y avait un homme qui
disait et prcisait tout, qui perait le ciel de ses cris. Un certain
laquais Arbaleste. Pour rendre l'affaire clatante, lui donner tout son
lustre, il et fallu la confier au Parlement. Malheureusement madame de
Prie tait trop brouille avec lui. Elle ne put que s'en remettre  la
fidlit d'Hrault, qui, avec ses juges  lui, instrumenta dans le
secret de la Bastille. S'il tait fidle et hardi, avec ce procs
lastique, pouvant nommer ou plus ou moins, il avait dans ses mains
Versailles, pouvait porter bien haut la terreur et le ridicule (janvier
1726). De quel ct seraient les rieurs?  Versailles Maurepas avait une
fabrique de farces, de chansons, de satires ou _calottes_. La chance ici
allait terriblement tourner. Le rire allait monter jusqu'aux grands
_calotins_. On avait ri de Desfontaines, du pauvre Jsuite  Bictre.
Mais la pice nouvelle et t plus sale. Les fausses Colombines et le
grand vieux Cassandre n'en seraient jamais revenus.

Madame de Prie avait sous la main l'homme de la chose, Voltaire, qui
faisait des comdies, et pouvait lui faire des satires, homme entre tous
hardi. Il tait fort brouill avec les mignons et les prtres. Contre
les premiers, ds vingt ans, il lana des vers immortels
(_Courcillonade_). Contre les prtres rcemment (en 1725), il avait
fait  Chantilly _le Cur de Courdimanche_, o lui-mme joua le vicaire.
Sous l'abri des Conds, que n'et-il pas os, sur le texte si riche du
procs Des Chauffours?

Il n'y avait pas  perdre une minute pour craser Voltaire. Un
chevalier, Rohan-Chabot, homme de peu, qui jusque-l tait  madame de
Prie, et voulait regagner le parti oppos, se chargea de l'excution. Le
1er fvrier 1726, il accoste le pote au thtre, et lui cherche
querelle. Voltaire le cloue d'un mot. Deux jours encore avec
persvrance, autre querelle au foyer, et il lve la canne; mademoiselle
Lecouvreur, qui tait l, s'vanouit. Enfin le 4, Voltaire dnant chez
M. de Sully, il est demand  la porte, o il trouve Rohan avec quatre
coquins qui lui donnent des coups de bton. Il court  l'Opra o tait
madame de Prie, court  Versailles se plaindre,  qui?  Maurepas, grand
matre des chansons, qui ne peut rien pour lui que faire chansonner son
affaire. Voltaire rage et cherche Rohan. En vain pendant deux mois
entiers (fvrier-mars). Il ne trouve partout que des mauvais plaisants,
d'aveugles sots qui disent: Tant mieux! le moqueur est moqu!

Le 6 avril un fait atroce, horriblement comique, fit oublier Voltaire,
retourna la rise violemment contre Versailles. Au salon de la Bulle, o
rcemment Tencin et sa Tencine avaient manipul le chapeau de Fleury, un
coup de pistolet s'entend. Reste un cadavre, et tout est inond de sang.
La dame avait l'usage de garder les dpts que des amants crdules lui
confiaient. Elle le fit avec succs pour Bolingbroke, mais non pour la
Fresnaye, dsespr, ruin, qui se tua chez elle. En se tuant, il laissa
de terribles explications sur cette tripoteuse, sur sa maison, un
mauvais lieu. Ce qu'elle allguait, en effet, c'est que l'argent gard
tait trs-bien gagn, le prix de la prostitution.

Que faire de ce cadavre? Au lieu d'avertir la police, de faire lever le
corps par l'autorit naturelle, la dame avertit ses amis, le premier
prsident, le procureur du Grand Conseil, et ces magistrats complaisants
fourrent le corps  Saint-Roch avec force chaux vive, pour dtruire,
pouvoir dire que c'tait une apoplexie. Le Grand Conseil le dit, croit
trancher tout. Mais le vrai tribunal  qui appartenait l'affaire, le
Chtelet, ne se paye pas de cela. Le 10 avril, il empoigne la dame.
Dlivre  l'instant par Versailles (Fleury-Maurepas) qui la tirent de
ces mains svres, la sauvent, la mettent  la Bastille.

Cependant ce coup-l fut terrible pour eux. Ils rentrrent sous la
terre, s'aplatirent, se firent tout petits.

Fleury parle de se retirer (_Rich._, V, 122). Le 20 avril, madame de
Prie crit (_Rich._, V, 128): Tout est rentr dans l'ordre. Je suis
plus en repos.

Si Hrault, la Police, lui restaient, elle avait des chances. Par le
procs de Des Chauffours, elle et terroris Versailles, mignons,
vques, etc. Mais Hrault la trahit. Il reut le mot d'ordre d'en haut,
agit contre elle, il lui prit son Voltaire. Admirable prison de grce et
de vengeance, la Bastille  la fois reut et la Tencin que l'on voulait
sauver, et Voltaire qu'on voulait frapper. Au bout de quelques jours,
on le mit hors de France (mai 1726).

La de Prie enfonait. Malade, horriblement maigrie, elle-mme avait
donn une matresse  M. le Duc. Fleury en profitait. Il disait
doucement  celui-ci: qu'on pouvait s'arranger si madame de Prie et
Duverney allaient  la campagne. Mot grave. M. le Duc y sentait un mot
du Roi mme, haineux, craintif aussi, n'osant la regarder (_Rich._, V,
119).

On carta cette tte de Mduse, le rude Duverney et leur dangereux
satirique. Ds lors, tout est ais; on peut touffer Des Chauffours.

Hrault, avec deux ou trois juges, croque l'affaire  la Bastille. Nul
mot des hauts coupables, sauf un Tavannes, simplement exil. Des deux
jolis vques de Laon et de Beauvais, l'un fait retraite au sminaire,
l'autre en famille avec les novices des Jsuites. Pour les deux cents
coupables, un seul, Des Chauffours, doit payer. Le Chtelet, sur ce
procs qu'il n'a pas fait, va le juger. Il y est conduit (25 mai) le 26
au matin sur la sellette pour our son arrt.--tonnante prcipitation,
excut le soir! On paya son silence. Avant de le brler, on eut
l'humanit de l'trangler d'abord.

On dira que l'nier en mars, que Desfontaines en mai, les favoris en
juin, et Des Chauffours enfin (mai 1726) sont des faits sans rapport?...
Mais alors pourquoi cette prcipitation pour escamoter Des Chauffours,
l'trangler sans qu'il ait le temps, le moyen de parler?

Tout est fini. Versailles est rassur. Plus de mnagement pour la de
Prie, pour Duverney. Les cratures de celui-ci, ses ministres, font
sans lui les plus graves oprations de finances. Il l'apprend, il crit
 madame de Prie qu'il faut revenir ou prir. Chose assez curieuse,
Fleury lui-mme par des amis engage la dame  revenir. Vrai moyen de la
perdre, de vaincre l'hsitation du Roi. Son horreur (ou sa peur) de
madame de Prie, s'il se retrouvait devant elle, devait abrger tout et
le dcider  agir.

Elle arrive comme un ouragan, d'autre part Duverney revient et parle en
matre. Le Roi est interdit. Fleury n'en tirant rien, tombe aux pieds de
M. le Duc, le conjure de rester en chassant madame de Prie (_Rich._, V,
141). Impossible. Elle pse, et malgr tous reste  Versailles. Le Roi
alors, timidement, en caressant M. le Duc, se sauve  Rambouillet (chez
d'pernon et la maman Toulouse), mais dcochant derrire le trait
mortel, un mot qui met le duc  Chantilly (11 juin 1726).

Le 12 juin, au matin, les vainqueurs travaillaient ensemble, Fleury et
Maurepas (_Rich._, IV, 135), le cardinal d'accord avec les camarades, la
garde-robe et la sacristie, les nouveaux rois, la cour, l'glise.

Ajoutons-y la Banque; Fleury en tait assur. Le redoutable corps des
vieux malttiers du grand Roi, et la recrue nouvelle des agioteurs du
Rgent, voyaient avec indignation un des leurs, un financier mme,
Duverney, clairer les comptes, trahir les mystres des finances. Ils
traitent avec Fleury. Plus de Rgie; partout les Fermiers gnraux.
Fleury leur laisse l'_arrir_. Petit mot! grande chose? Ils empochent
cinquante-six millions.

Pour brusquer ce trait, il tait ncessaire que personne n'clairt
Fleury, que Duverney ne pt lui crire une ligne, que le vieil ignorant
sans s'en douter fondt les hautes dynasties financires qui ont mang
la France un demi-sicle. Duverney est mis au cachot. On le tient
dix-huit mois scell dans la Bastille. Cent commis sont chargs
d'plucher son Visa. Et l'on ne trouve rien. Un absurde procs contre
lui et Barme ne produit encore rien. On voit, non sans surprise, que sa
fortune est peu de chose.

Cependant madame de Prie, M. le Duc, taient perscuts avec ces petits
soins de haine dont les prtres ont seuls le secret.  ce Cond,  ce
chasseur, l'homme de la fort, on interdit la chasse. Il tombe dans un
tel dsespoir qu'il a la platitude de demander grce  Fleury par
Gesvres, un des amis du Roi qui l'ont chass. Son nant apparut. Son me
tait partie avec madame de Prie.

Celle-ci dut vivre  Courbpine, dans l'ennui d'un dsert normand. Elle
avait tal d'abord un admirable stocisme. Au fond, elle se mangeait le
coeur, et ne pouvait pas le cacher.

Jamais lion ni tigre en sa cage ne s'agita tellement. Elle enrageait et
faisait des chansons. Elle esprait mourir, et, dans les derniers temps,
elle avait essay de se tuer par un furieux libertinage. En vain. Elle
n'y avait perdu que sa sant, sa fracheur, sa beaut. _In extremis_
elle gardait encore dans son dsert un amant, une amie. Celle-ci,
trs-maligne, trs-corrompue, vraie chatte, tait madame du Deffand, et,
parmi les caresses, les deux amies se griffaient tout le jour. L'amant,
jeune homme de mrite, s'obstinait  l'aimer, toute mchante qu'elle
ft. Elle avait sch sans retour, et sa dernire punition tait que par
l'amour elle ne pt reprendre  la vie. L'orgueil la dvorait. Elle ne
voulait plus rien que mourir  la Romaine,  la Ptrone. Trois jours
avant, elle jouait encore la comdie, apprit et dbita trois cents vers.
Elle donna au jeune homme un diamant (pas trop cher, pour ne montrer nul
attendrissement, nulle faiblesse de coeur). Elle lui dit: Va-t-en 
Rouen pour affaire. Ne me vois pas mourir. Lui parti, pour farce
dernire, elle fit venir son cur, bouffonna la confession, puis but un
poison violent.

Elle eut pourtant, dit-on, beaucoup de peine  mourir, souffrit
cruellement, se tordit.

Un faux ami, le duc de Bouillon (beau-pre de la Trmouille qu'elle
avait chass de Versailles), vint juste  point. Heureuse occasion de
faire sa cour  Fleury, au clerg. Il dcrivit comment tait morte la
rprouve, dans quelle torture d'enfer, avec des cris qu'on entendait au
loin. Histoire invariable qu'on avait dj faite pour la duchesse de
Berry.

Quelque svrit que doive l'histoire  ce tyran femelle, c'est un
devoir pourtant d'avouer la vigueur qu'elle mit  soutenir Duverney, ses
tentatives hardies.

Ce rude gouvernement, tout violent et cynique qu'il ft, eut des
instincts de vie que l'on put regretter dans la torpeur mortelle de
l'asphyxie qui fuit, sous la pesante robe qui couvrait nos vampires,
Jsuites et Fermiers gnraux.

La de Prie valait mieux. Dans ses vices odieux, elle imposait pourtant.
Impure et furieuse, chose bizarre, on l'aima jusqu'au bout.

Un des meilleurs hommes de France, Argenson, jeune alors, avoue qu'il en
fut fascin. C'tait un serviteur zl des Orlans, donc oppos  la de
Prie. Esprit libre, utopiste, membre de l'_Entre-sol_, le club de l'abb
de Saint-Pierre, rveur non moins que lui, amoureux de la France, des
liberts de l'avenir, il tait en tout sens loin de cette femme. Il se
tenait fort en arrire, craignait son propre coeur, se dfiait de la
tragique fe. Un matin, celle-ci, lui donnant audience, l'admet 
l'italienne au lieu mystrieux de sa toilette intime, comme un amant ou
un ami. Elle penchait alors vers sa chute, elle tait au plus fort de sa
lutte dsespre. Maigrie dj, plie d'un feu morbide, elle tait belle
encore, belle de son audace, de sa crise, de la mort prochaine.
D'Argenson fut touch. Un autre et profit. Il tomba  genoux... Et la
philosophie fit hommage  Satan. Le sicle, trouble encore, en cet ange
du mal saluait cependant comme un gnie d'orage, la volcanique cume o
souvent la Nature prlude  ses enfantements.

Argenson veut en rire, ne peut. Il veut tre lger, ne peut[7]. On voit
par ses aveux  quel point un baiser (et sans autre faveur) le lia, le
retint. Il ne la quitta pas dans sa mtamorphose (o elle devenait un
cadavre). Il en garde piti; il la conseille. En vain. Et maudite de
tous, pour lui elle est encore: La pauvre madame de Prie.

         [Note 7: Ce combat de deux sentiments est curieux  observer
         dans les deux ditions de 1858 et 1860. La scne est
         sabbatique, obscne. Et cependant comment la supprimer? Le
         vnrable M. d'Argenson, si ferme, si honnte dans l'dition
         qu'il a faite des Mmoires de son grand-oncle, n'a pas eu
         cette vaine pudeur qui fausse toute ide de l'poque.
         _dition Janet_, I, 205.]




CHAPITRE III

ESPRIT GUERRIER ET PROVOCATION DU CLERG--FRANCE, POLOGNE, ESPAGNE

1726-1727


Le clerg avait reconquis au XVIIIe sicle ce qu'il eut par deux fois au
XVIIe, _la royaut du prtre_.

Un cardinal rgnait, et avec moins d'obstacles que Richelieu ou Mazarin.
Le plus facile des matres, un enfant. Point de fronde. Un peuple las,
courb, aspirant au repos.

Le paresseux Fleury et les fins du clerg ne voulaient qu'engourdir,
mettre tout  la sourdine, teindre le jour et le bruit. Mais la grande
masse clricale en France et en Europe, un grand monde imbcile, en se
voyant si fort, mprisait l'art trop lent des doux touffements, voulait
le fer, le feu, contre leurs ennemis.

Derrire ce vain drapeau, la Bulle, qu'on mettait en avant, ils avaient
des ides fort srieuses qui les travaillaient: 1 ils avaient vu par
Law et Duverney que, sous forme de vente ou d'impt (n'importe comment),
on en viendrait aux biens d'glise; 2 ils voyaient le respect perdu, la
socit attentive aux scandales ecclsiastiques. En Italie, o l'on en
rit, la facilit gnrale permet et couvre tout. En Espagne, respect
profond. L'Espagne restait l'idal. En ce grand royaume dpeupl, dans
ses villes isoles (chacune entoure d'un dsert), on pouvait fort
commodment imposer, contenir les langues et les esprits, brler ici
trois juifs, quatre maures, deux sorcires. Le peuple, difi de ces
lugubres scnes, gardait la crainte du Seigneur.

Toute autre tait la France, et ce n'tait pas sans danger que les
ambitieux (un Tencin, un Tressan, qui visaient le chapeau) poussaient
aux moyens de Terreur. On a vu que Tressan, l'aumnier du Rgent, avait
crit, dress le grand Code de la Dragonnade, le recueil des deux cents
ou trois cents ordonnances contre les protestants. M. le Duc subit ce
Code (14 mai 1724),  l'tourdie, sans voir deux terribles articles
qu'on y avait glisss. (V. Lemontey, Rulhire, Malesherbes).

Tout nouveau converti, sur un mot du cur, est dclar _relaps_; _donc
il peut tre mis  mort_, ses biens vendus, ses enfants ruins. Qui peut
dire la peur des familles, de la mre, de l'pouse, et leur craintive
dpendance, le pre tant sous le couteau! Article atroce. Mais la suite
est immonde. _Le cur entre seul_ dans les maisons (non plus accompagn,
comme l'ordonnait Louis XIV); il les visite sans tmoins, et prend les
personnes une  une, ngociant en matre, et faisant son march avec une
femme tremblante qui croit voir son mari perdu!

Des deux articles, l'un (si meurtrier) pouvanta. M. le Duc dfendit d'y
avoir gard. L'autre, honteux, subsista six annes (1730). Nombre de
familles s'enfuirent, contrent partout ces muettes horreurs,
parfaitement touffes ici. Tout le Nord s'indigna, et d'autant plus
qu'alors, au bout oppos de l'Europe, la voix du sang criait en Pologne
contre le clerg.

La mort de dix personnes excutes  Thorn fit un clat immense et de
consquence infinie.

Dix ttes! qu'est-ce cela prs des Saint-Barthlemy, ou des tueries du
duc d'Albe, ou des gorgements de la guerre de Trente Ans? Eh bien, un
fait terrible et inou eut lieu. Ces dix ttes jamais ne purent tre
enterres. Elles restrent cent ans sur la terre, et elles ont chang le
monde. D'elles vint l'affreux malentendu qui tua la Pologne et (malheur
excrable) exhaussa la Russie[8]!

         [Note 8: Jamais erreur ou crime judiciaire n'a eu une telle
         punition. La France, hlas! roua Calas et le chevalier de la
         Barre, en plein XVIIIe sicle. Qui n'a pch? Quelle nation
         n'a eu  dplorer quelque odieux arrt de ses juges? Par un
         sort singulier, seule la Pologne fut punie.--L'excellente
         _Histoire de Pologne_, par Ladislas Mickiewicz (1865), expose
         trs-bien cette affaire. J'avais de plus sous les yeux une
         relation polonaise que M. Jean Mickiewicz a bien voulu me
         traduire (_Rcits historiques_, Posen, 1843; Sprawa
         Torunska). Enfin la relation prussienne, trs-claire et
         trs-impartiale de Jablonski, _Thorn afflige_, 1726. Ces
         documents catholiques et protestants concordent pour tout
         l'essentiel. Le prcieux petit livre, _Thorn afflige_,
         existe ici dans la Bibliothque polonaise de Paris (le
         Saint-Louis). Vnrable bibliothque, o tant de choses
         perdues en Pologne se retrouvent encore.]

Les Polonais avaient sous leur protection une ville marchande, celle de
Thorn. Ville, certes, non mprisable; c'est la ville du fameux trait
qui fit les liberts du Nord, c'est la ville de Copernik. Les gens de
Thorn, quand ils s'affranchirent des moines militaires, et se
rfugirent sous les lances de la Pologne, obtinrent du noble peuple un
privilge trs-grand: de vendre sans payer de droit dans toute l'tendue
du royaume. Ce peuple, gnreux, d'admirable hospitalit, recevant tous
les exils, tait le seul qui et crit la tolrance dans ses lois
(_Pacta conventa_). Tout son Snat alors (moins un membre) tait
protestant. Les choses terriblement changrent, lorsqu'au XVIIe sicle
les Sudois protestants envahirent trois fois la Pologne. Blesse en son
orgueil, elle fut presque entire catholique. Trs-difficilement les
Jsuites s'y taient introduits, mais ils y russirent. Ils tentrent
les familles par les humanits, l'ducation franaise, et peu  peu ils
eurent les enfants des seigneurs. Les belles Polonaises se prirent fort
au roman dvot. Hardies, chimriques et charmantes, comme elles sont,
elles emportrent tout. La galante Pologne mit la femme sur son drapeau.
La Vierge volait aux batailles en tte de sa cavalerie. Cependant les
villes marchandes, allemandes de fond, Thorn, Dantzig, etc., n'eurent
rien de ces folies, restrent fort protestantes, et fort suspectes
d'aimer l'tranger protestant. Les Jsuites parurent faire une oeuvre
polonaise en s'y introduisant,--rien d'abord qu'un petit Jsuite pour
aider tel cur, puis deux, puis une cole, un collge, pour lever de
jeunes nobles. Ceux-ci, fiers, jeunes gens, escrimeurs, querelleurs, se
moquant des marchands de Thorn, paradaient l'pe au ct. Minorit
minime, ils trouvaient beau de faire procession avec leur Vierge, contre
un grand peuple luthrien. Tout ce que firent les jeunes protestants, ce
fut d'enfoncer leur chapeau. On les leur jette  terre (juillet 1724).
Les Jsuites ont ce qu'ils voulaient. Le magistrat ayant arrt un
provocateur, ils osent en faire autant, comme s'ils eussent t
magistrats. Plus, la bande guerrire des coliers arms tombe sur les
gens qui regardaient. Des hommes forts se trouvaient dans le peuple, un
charpentier, un maon, un boucher. Ils forcent le collge, enfoncent et
cassent tout, tables et bancs, deux autels. La Vierge querelleuse qui a
fait la bataille, est trane, punie, mise au feu.

Mais cette Vierge, c'est le drapeau de Pologne! Outrage national!... Les
Jsuites  cela ajoutent un argument terrible: que si Louis XIV a
bombard, cras Gnes pour avoir outrag Sa Majest humaine,  plus
forte raison la Majest divine outrage doit craser Thorn. Elle exige
la mort des coupables, des magistrats mme.

Cela fit impression. Cependant le haut tribunal trouvait que la mort,
c'tait trop. On dit  plusieurs membres qu'ils n'avaient rien 
craindre, qu'on ne pouvait faire la chose _qu'autant que les Jsuites
jureraient_, ce que des religieux ne peuvent faire en matire
criminelle. Invit  jurer, le Jsuite recteur s'excusa, par ce mot du
droit canonique: L'glise n'a soif de sang. Mais il fit signe  un
frre de son ordre, qui n'tait pas profs encore, de se mettre  genoux
et de jurer pour lui. Autre illgalit: on paya six coquins, _non
bourgeois de la ville_, qui jurrent tout ce qu'on voulut.

Le Roi pouvait faire grce. Mais ce Roi toujours gris (c'tait Auguste
l'Allemand) n'osa faire grce aux Allemands, grce d'une insulte faite
au drapeau polonais. Il en sauva un seul, et but un coup de plus. Donc
les Jsuites purent agir  leur aise. La mort leur parut peu. Ils
tinrent longtemps la proie entre leurs griffes, les lancinant jusque sur
l'chafaud d'instances et de chicanes pour les faire mourir catholiques
(dcembre 1724).

Avant l'excution, la Prusse tait intervenue, avait menac mme, fait
approcher des troupes. Imprudence qui hta les choses. On rit de cette
petite Prusse, de son roi, _le grand grenadier_. On rit de cette petite
Sude, puise, alors un nant. Cependant la grosse Angleterre prit
aussi la parole, et le Hanovre, et le Danemark, et la Hollande, et la
France mme (du duc de Bourbon). Tout cela grave, immense, mais lent,
sans action. Que ft-il advenu si les protestants de Dantzig et de
toutes les villes avaient aussi vers le sang? Rien de tel n'arriva, et
la chose resta tout entire. Pour le malheur de la Pologne, les Jsuites
eurent le dernier mot.

La parfaite ignorance de ce parti tmraire le lanait dans les
aventures. Trois mois aprs l'affaire de Thorn, il menace, il provoque
l'Angleterre et la France, renouvelle  Madrid le plan d'Alberoni,--mais
plus fou, croyant cette fois se servir de son ennemi, s'armer de l'pe
de l'Autriche (avril 1725)! Cela dcida l'union de tout le monde
protestant (_alliance de Hanovre_, septembre).

J'ai dit le bizarre intrieur de la cour de Madrid, le Roi, un demi-fou,
et les furies de la Farnse. Nul plus honteux spectacle. C'est  la
mdecine beaucoup plus qu' l'histoire qu'il appartient de l'expliquer.
Le Roi, de faible esprit, qui et d tre mnag, tait sous la main de
deux femmes criardes, insolentes, grossires (comme les basses classes
d'Italie), l'_assafeta_ (femme de chambre) qui rgnait, menait tout,--et
la reine, non moins ignorante, violente, emporte, sans scrupules. Pour
aller  leurs fins, faire obir le Roi, elles tendaient horriblement la
corde par les excs de vin, les pices et le reste. Elles usrent sans
mesure de cela. Et la reine eut trois rgnes. Aprs celui de femme, de
grossesses, de fcondit, elle le tint par les hontes secrtes (dont
plaisantait Alberoni); et, en dernier lieu, quand il fut tomb  l'tat
animal, ne changeant plus de linge, velu, avec des griffes, d'autant
plus aisment elle eut un rgne de gelier.

Et tout cela devant les confesseurs. La reine en avait un qui faisait
ses affaires et crivait pour elle, digne d'elle (on en a des lettres.
V. _Montgon_), un sot, un frre coupe-choux, qui crivait comme un
portier. Celui du Roi, tout autre, Espagnol, le P. Bermudez, dur et
profond Jsuite qui ne dsirait rien que l'extermination des
jansnistes, brlait de le voir  Versailles. Autant la reine poussait
vers l'Italie, autant le Roi aimait, regrettait, dsirait la France,
pour la France elle-mme, non pour la royaut.

Le Retiro, l'Escurial, S. Ildefonse, taient les vrais chteaux des
songes. Du plus haut au plus bas, tous rvaient et politiquaient. Les
confesseurs aux entre-sols, les grands, les majordomes, les valets dans
les antichambres, sans cesse refaisaient la croisade et renouvelaient
l'Armada. Les cuisiniers marmitonnaient l'Europe. Lieu admirable aux
intrigants, aux charlatans dvots. Un aventurier, Riperda,
Hispano-Hollandais, qui pour les affaires avait styl Alberoni, vient un
matin, est touch de la Grce et se fait catholique. Mme farce de
l'abb Montgon qui vient exprs de France pour admirer de prs la
saintet du Roi, et, s'il le faut, se faire moine avec lui.

On savait que Philippe voulait alors passer en France (janvier 1724).
Voyant le Rgent mort, l'enfant trs-chancelant, il faisait ses paquets.
La reine avait baiss. Bermudez l'emportait. Ou faisait faire au Roi une
chose extraordinaire, quitter le trne sur l'espoir d'en avoir un autre.
Il croyait rassurer l'Europe par un semblant d'abdication, gouverner par
son fils. Il avait ramass une bonne somme pour le voyage et se tenait
le pied dans l'trier. Tout manqua. Le jeune roi d'Espagne mourut. Son
pre fut condamn  reprendre le trne.

Dans leur courte retraite, le roi, la reine avaient fort cout le
hbleur Riperda, nouvel Alberoni, qui mena la reine d'Espagne comme
l'ancien Alberoni menait alors  Rome la reine d'Angleterre, femme du
Prtendant. Leur plan tait le mme, toujours le vieux roman jsuite,
ramener le Stuart, catholiciser l'Angleterre, et par elle le reste du
monde. Coup manqu tant de fois. Mais tout parut possible, dans
l'aveugle fureur o les jeta le renvoi de l'infante (avril 1725). Se
venger de la France, frapper l'Anglais, changer la face de l'Europe!
tout fut ais. Comment? Riperda s'en chargeait. Il soldait l'Empereur,
vieil ennemi, mais ncessiteux; il lanait sur la France son invincible
prince Eugne, pendant que la flotte espagnole, aide des vaisseaux
russes, menaait l'Angleterre. George, serr de prs, effray, ne
pouvait gure manquer de rendre Gibraltar. Faiblesse impopulaire, qui
irritait son peuple, et lui cotait le trne. Le Prtendant rentrait
sans coup frir[9].

         [Note 9: Comme pour augmenter  plaisir les difficults, ils
         arborent le drapeau jsuite. Le Prtendant avait eu le bon
         sens, pour tranquilliser les Anglais, d'avoir un conseil
         protestant. De Madrid et de Vienne, on le gronda. Sa femme,
         ardente Polonaise, que dirigeait Alberoni, fit comme la
         Farnse; elle le prit par l'alcve et le lit, se mit dans un
         couvent, jusqu' ce qu'il quittt ses protestants, montrant
         bien que l'affaire serait toute religieuse, la conversion
         force de l'Angleterre. Par l il se brisait lui-mme. Il
         blessait sans retour tous les protestants jacobites (_lord
         Mahon_).]

Un mariage unissait  jamais les deux grands princes catholiques,
l'Espagnol, l'Autrichien. Celui-ci n'ayant qu'une fille pour hritire,
il la donnait  Don Carlos, pour dot l'Empire d'Autriche et mme (on
peut gager) l'_Empire_.

L'Empereur fut bien tonn de la proposition. Mais comme Riperda
arrivait les mains pleines, et prt  jeter les ducats, on fit bonne
contenance. On lui donna espoir. Cach trois mois dans Vienne, il
achetait les ministres un  un. Et l'Empereur aussi recevait. Seulement
il trouvait le trait un peu dur. Tout tait pour l'Espagne. Riperda
insistait en faisant esprer qu'on suivait le grand plan d'Eugne: le
dmembrement de la France (Coxe, ch. XXXVII), qui donnait  l'Autriche
la Bourgogne et tout l'Est, ce qu'avait eu Charles le Tmraire.

 Vienne, comme  Rome,  Madrid, la femme dominait. L'Empereur Charles
VI dpendait de sa belle pouse. Elle avait horreur de l'Espagne, et
encore plus sa jeune fille qui voulait un fils de Lorraine. Il venait de
faire celle-ci son hritire par un acte fort irrgulier (Pragmatique)
pour lequel il mendiait l'appui de chaque puissance. Il avait besoin de
l'Europe pour cette succession illgale, donc tait fort loin de la
guerre (Villars, 329), et n'coutait l'Espagne que pour lui tirer ses
ducats.

Mais il faut des ducats. Riperda n'en a plus. La comdie finit. Il tombe
honteusement. La reine ouvre les yeux sans doute? Point. Elle
extravague encore plus. L'Espagne  elle seule suffit contre l'Europe.
Si seulement la France n'agit pas, nous l'emporterons. Heureusement M.
le Duc n'est plus, Fleury est matre. De Madrid on envoie l'quivoque
abb Montgon. La reine (sans gard aux volonts du Roi) veut qu' tout
prix Montgon gagne Fleury, se confie  Fleury, lui livre tout, s'il
faut, pour obtenir de lui trois mois d'inaction, le temps d'emporter
Gibraltar. Car, Gibraltar pris, George tombe et le Stuart succde (dans
sa folle imagination!)

Ce qui est merveilleux, c'est que ce roman ridicule, prsent  un homme
aussi froid que Fleury, ne fut point du tout rejet[10]. Il n'et os.
Ses matres, les chefs ultramontains, tenaient trop fortement  la
chimre du Prtendant. Il accorda ce que voulait la reine. Le ministre
et dit Non, mais le prtre dit Oui. Tout en doutant que l'affaire ft
aise, il accorda du temps.  regret. Il dit  Montgon: Seulement, je
vous prie, dites au confesseur de la reine l'embarras o je suis. Nos
prparatifs peuvent bien sauver un peu les apparences. Mais tout ce jeu
ne peut durer longtemps.

         [Note 10: Personne n'a eu la patience de lire les cinq
         volumes de Montgon. Il est trs-instructif pour qui sait le
         comprendre. Il montre: 1 l'opposition du roi et de la reine.
         Le roi l'envoie pour qu'il rveille ses partisans, rallie M.
         le Duc, etc. La reine l'envoie pour obtenir  tout prix de
         Fleury le temps de prendre Gibraltar; pour cela il faut que
         l'abb achte la confiance de Fleury, mme en lui rapportant
         tout ce que dit M. le Duc. Le pauvre Montgon n'et jamais os
         une telle trahison qui ne lui profitait en rien sans l'ordre
         de la reine d'Espagne  qui elle profitait visiblement.--2
         Montgon rvle ce fait curieux que Fleury n'osait refuser 
         la reine d'Espagne, au grand parti jsuite, le temps de
         prendre Gibraltar, et mme de soulever l'cosse, de lancer le
         Prtendant. Il louvoyait, trompait alors Walpole. Il tait
         _prtre_, et pas encore _Anglais_.]

Les vieux militaires espagnols dclaraient le sige impossible si l'on
n'avait la mer, que l'Angleterre tenait par trois normes flottes.
L'Autriche le blmait, et loin d'aider l'Espagne, elle travaillait
contre elle en Italie. Les agents jacobites qui de Rome allrent en
cosse pour tter le terrain, trouvrent tout impossible. L'vidence
tait telle que le pauvre roi mme demandait  la reine pourquoi elle
exigeait cette vaine effusion de sang. Il en avait horreur, horreur des
intrigants qui, pour remplacer Riperda, la servaient dans sa furie
folle. Il refusait tout travail avec eux. Alors elle le perscuta. Elle
lui supprima la consolation religieuse, en lui chassant son confesseur.
Elle lui supprima ce qui tait sa vie, le rapport conjugal. Torture
bizarre. Par les poisons d'amour, elle le mettait hors de lui, refusait.
L'effet en fut terrible et imprvu. Il devint trs-lucide, accablant de
raison. Il dit ce que dira l'histoire, qu'elle tait l'assassin du roi,
du peuple. Et il la chtia rudement. pouvante de lui voir le bon sens
revenu, elle pleura, pria. La nature, l'habitude lui rendirent
l'ascendant. Mais il la connaissait et il la mprisait. Lorsque
trs-lchement elle faisait semblant d'aimer le fils du premier lit:
Oh! la fausse, la fausse Italienne! dit-il avec un rire amer.

L'chec de Gibraltar, l'abandon de l'Empereur (31 mai) ne la
corrigeaient pas. Par la mort du roi George, elle esprait encore que
tout pourrait changer, s'obstinait  rester arme, usant l'Espagne
jusqu'aux os. Le roi s'en mourait de remords et voulait abdiquer, ce qui
et renvers la reine avec ses Italiens, rendu l'Espagne aux Espagnols.
Rien de plus sage. Mais la reine y pourvut. Elle changea les clefs et
les serrures, le tint sous les verrous. Dans quel tat rel tait-il?
qui l'a su jamais? Enferm et gard, il protestait pourtant de la seule
faon qu'il pouvait, ne faisant plus sa barbe, n'entendant plus la
messe. La reine en tait inquite. Elle fit la dvote et la bonne
Espagnole, jusqu' prendre la robe franciscaine, la robe des Mendiants.
Cela dura huit mois au moins, en 1728.

Un jour enfin, sachant que Louis XV tait relev de maladie et notre
reine enceinte, il se fit scrupule de son deuil, lorsque la France tait
en joie, et comme bon Franais, comme parent dsintress, il se leva,
se fit la barbe, se montra gai et doux. La reine dsirait ardemment
qu'un nouvel enfant prouvt leur union et le ft croire libre. Elle y
russit en effet (17 mars 1729), elle conut, et comme elle avait fait
un voeu  saint Antoine si cela arrivait, elle nomma sa progniture
Antoinette.

Tout s'tait arrang par les intrts domestiques qui seuls touchaient
les rois.

L'Empereur, bon pre de famille et docile  sa femme, ajourna ses plans
de commerce qui irritaient l'Anglais, et eut ce qu'il voulait pour sa
fille, la garantie qu'elle serait son hritire au mpris des droits
lectifs de tant de peuples et des lois de l'Empire (31 mai 1727).

Georges II n'est pas moins men, fort doucement, par sa Caroline, fine,
patiente, qui pour favorite a pris la matresse de George.

Pour bien consolider la maison de Hanovre, elle lui fait garder le
ministre Walpole, qui rpond de la France, et de la mcanique qui fait
voter le Parlement (juin 1727).

Pour la reine d'Espagne d'avance elle est dompte par la famille.
Walpole la corrompt par Carlos, l'enfant, futur roi d'Italie. Ne pouvant
conqurir, convertir l'Angleterre, elle subit l'amiti hrtique qui la
conduit  ce but dsir (9 novembre 1729).

Toute cette basse politique de famille et de femme, de nourrices et de
nourrissons, d'arrangements domestiques, intrieurs, tait au fond, fort
claire, ncessaire et fatale. OEuvre de pure nature, non de diplomatie.
Par une drision singulire de la fortune, le plus oisif de tous,
Fleury, parut le centre de l'action europenne, l'arbitre et l'auteur de
la paix.

Walpole y fit beaucoup. Il avait intrt  rendre Fleury important. Son
frre, le jeune Horace Walpole, lorsque Fleury se retire  Issy, va le
voir, reste son ami. George II arrivant, les Walpole usent de Fleury, le
font parler pour eux, disent au nouveau roi: Par Fleury nous tenons la
France.

L'Empereur, ne cdant qu' son intrt domestique, parut condescendre 
Fleury,  son envoy Richelieu, au pape,  la mdiation de Rome et de
Fleury.

Nous avons vu que ce faux politique, un prtre au fond, louvoya au
moment o la prtraille jacobite croyait entamer l'Angleterre. Il donna
le dlai que l'Espagne voulait pour la vaine entreprise qui hasardait la
paix du monde. Elle se fit pourtant, se refit, cette paix. Fleury en eut
la gloire, triompha d'une affaire que tous avaient voulue et qui
s'arrangeait d'elle-mme.

L'histoire trop aisment accepte ce triomphe. Il faut en croire plutt
son bon ami Horace Walpole, selon lequel il fut ignorant, incapable aux
affaires de l'Europe. Pour celles de la France, non-seulement il les
ignorait, mais ne voulait pas les apprendre, loignant avec soin tous
ceux qui avaient eu part aux affaires. Torcy, Noailles lui auraient dit
les choses, Saint-Simon les personnes. Les gens des deux Visa, Fagon,
Rouill, Barme, lui eussent clair le monde de finance auquel il se
fia si sottement. Du personnel diplomatique il carta les gens habiles
et fins de la Rgence, mit des sots  la place, des prlats imbciles
qui ne savaient rien que la Bulle. Villars dit et rpte qu'on se
moquait de nous.

D'o vient, dit Louis XV  la mort de Fleury, qu'il n'y a plus d'hommes
en France? En tous les rangs marquants Fleury avait fait le dsert.




CHAPITRE IV

CHUTE DU SICLE.--IMPUISSANCE DES JANSNISTES ET DES PROTESTANTS

1727-1729


Les villages fondent partout et viennent  rien... On abandonne les
campagnes pour se retirer dans les villes. (_Argenson_, sept. 1732; I,
145, dit. 1859.)

Mot d'un mcontent, d'un frondeur, dira-t-on. Villars, un de nos
gouvernants, et membre du Conseil, dit justement la mme chose (p. 359,
dit. 1839).

Que veut dire ici Sismondi en affirmant sans preuves: que le travail
reprit, que, par la mortalit mme, le travailleur plus rare fut mieux
pay, etc.? Pure hypothse. Pas un fait  l'appui dans les crits
contemporains.

Pour les campagnes, c'est absolument faux. Pour les villes, peu exact
encore. Les ouvriers de luxe, qui sont toujours un petit nombre,
travaillrent pour les enrichis, dcorrent dans un got charmant les
splendides htels des Fermiers gnraux. Hors de l, nul appel  la
production. Les cinq cent mille familles qui  Paris ont subi le Visa,
l'autre demi-million qui en province eut mme ruine, tous ces gens
ruins ont-ils pu rparer si vite pour encourager l'industrie? Et le
gouvernement agit bien moins encore. La France, sous Fleury offre ce
spectacle curieux d'un grand tat inerte, qui loin, d'difier, n'achve
rien, ne rpare plus, ne met plus une pierre  la muraille ruine, pas
une planche aux vaisseaux de guerre; nul souvenir des ports, arsenaux,
citadelles. Nul travail. Un vaste silence.

Une chose peut tromper, c'est que les villes, normment grossies sous
le Systme, loin de diminuer, continuent d'engouffrer la foule. Et
pourquoi s'y rfugie-t-on? Le village est inhabitable. La ville, un
abme inconnu, est (vue de loin) une loterie; l peut-tre on aura des
chances, tout au moins la misre plus libre; l'atome inaperu se perdra
dans la mer humaine.

Fleury, fort judicieusement, avait mis les finances aux mains d'un
ignorant dvot. Son contrleur Desforts (qui mme ne savait pas compter,
comme le montra sa loterie de 1729), fit un trait de dupe avec les
Receveurs et Fermiers gnraux. Il ne savait pas que (par l'ordre
qu'tablit Duverney) la Ferme valait deux fois plus; il fut ravi d'une
lgre augmentation. Il contentait Fleury par des conomies de deux, de
trois cents livres, et il lcha la France aux Fermiers gnraux pour y
fourrager par millions. Ce que Louis XIV, en guerre contre l'Europe,
tait oblig de souffrir, on le vit en pleine paix pendant le XVIIIe
sicle. La Ferme continua d'avoir sur le pays une arme de commis,
d'huissiers, de recors et d'archers.

Avec leur bail fort court de cinq annes, un ministre un peu ferme et
pu fort aisment les tenir dpendants. Avec la Cour des Aides qui
jugeait en dernier ressort, il pouvait faire poursuivre et punir les
abus, faire constamment sentir aux Fermiers la main de l'tat. Mais rien
de tout cela. Ce _doux_ gouvernement laissa aller les choses. Chaque
perception fut une guerre, la guerre au Sel, la guerre au Vin, etc. Les
acheteurs du Sel sont compts et forcs, marqus  sept livres chacun
(sans les salaisons, douze en tout). Qui n'achte,  l'amende! Qui ne
paye, aux galres!

Des provinces soumises  la Ferme la contagion fiscale gagnait les
provinces voisines (Boisg. Dtail). Des pauvres insolvables la pauvret
gagnait les gens aiss qui payaient  leur place et devenaient pauvres 
leur tour. Cette cruelle solidarit fit fuir les champs, courir aux
villes. Paris devint un monstre. On disait (au hasard) qu'il contenait
800, 1,200, 1,500 mille mes! Tristes mes vivant pauvrement, plutt
mourant de faim. Paris, serr par la dfense insense qu'on fit de btir
au dehors, vomissait le trop-plein dans un camp misrable, un Paris de
toile et de planches, de pis et de boue qui couvrait la banlieue. La
ville, cependant, trangle, croissait en hauteur.  cinq, six, sept et
huit tages, montaient les combles et les mansardes, mal ferms au vent,
 la pluie. Celle-ci, distillant le long des murs verdtres, de plomb en
plomb, par les carrs ftides, faisait des noirs tages infrieurs de
vritables puits. Qui dira l'horreur des soupentes o l'on couchait les
apprentis? La boutique, antre humide o tout suintait, prsentait au
comptoir, fixe et sdentaire, la femme ple des tableaux de Chardin,
dans sa robe de toile, le dos contre ce mur mouill. Faible, trs-faible
nourriture. Deux choses ont serr sa ceinture, l'octroi croissant et la
rente rduite. Petits marchands, petits bourgeois,  force de sobrit,
ils avaient un peu pargn. Et c'est sur cette pargne que les
Ordonnances ont frapp. C'est de Fleury qu'ils ont le coup de grce. En
rduisant certains impts qui ne rapportaient gure, il achve, il
assomme le rentier (c'est--dire Paris).

La misre morale n'est pas moindre. Le grand Roi blouit. Le Rgent
amusa, leurra de vain espoir. Ici ni espoir ni pense. Un gouvernement
plat, triste, ennuyeux, o le jour vide et long dit Rien, et le jour
suivant Rien,--aussi monotone que la pluie dans la maussade petite cour.
Qu'en cet ennui, ce vide et cette mort, une tincelle ait lui,--qu'en
cet entr'acte misrable o tout est suspendu, o la pense du sicle
n'apparat pas encore,--il y ait eu un mouvement, ce fut  coup sr un
bienfait. Il serait dur, injuste, de le mconnatre et de le mpriser.

Il faut noter d'abord d'aprs les dates une chose trop peu remarque. La
fivre de superstition qui gta bientt tout cela n'en est pas le point
de dpart. Ce fut un mouvement de justice, de raison indigne, de
conscience, une raction de libert, qui donna le premier lan.

La perscution commena (1727), l'indignation suivit. Au fanatisme faux
elle en opposa un sincre (1728), qui s'exaltant devint dlire, folie
(1729), et plus tard folie dprave.

Ce pauvre peuple ne bougeait pas du tout. Personne n'avait envie de
guerre. Mais les ultramontains avaient intrt  la faire,  exploiter
leur rare avantage (un cardinal roi). Du plus haut au plus bas, ils
avaient le gouvernement, les moyens de la tyrannie. Elle s'organisa par
trois hommes sans foi et sans opinion.--Hrault, le lieutenant de
police, leur fit un livre universel, qui comprit la population, nota
chacun, et le mit  sa classe, ou _bon_, ou _neutre_, ou _appelant_. Les
neutres mmes taient suspects.--Les _appelants_, livrs  la Justice,
la trouvrent pre, active, dans Chauvelin, nouveau Garde des sceaux,
homme de grande porte, mais trs-faux, au fond parlementaire, qui
conquit sa grandeur en crasant le Parlement.--Dsignes par Hrault,
atteintes par Chauvelin, les victimes tombaient au gelier, au fils de
la Vrillire, S. Florentin, ministre des prisons. Elles y tombaient
souvent pour l'oubli ternel. Deux fois on y entre en ce sicle, et deux
fois on y trouve des prisonniers tellement oublis, qu'on ne peut savoir
mme pourquoi ils furent mis l-dedans.

Voil la mcanique. Quels sont ceux qui vont en jouer? Sauf Bissy (un
bigot troit, dur et sincre), tous avaient droit de figurer en
Grve.--Le centre tait Tencin, et le fameux salon o maritalement il
figurait prs de sa soeur; lupanar de l'agiotage, que tous avaient sali,
que la Fresnaye inonda de son sang.--Lafiteau, le fripon, que Dubois,
pour punir ses vols, dporta, fit vque dans un mchant coin de
Provence.--Les moeurs ultramontaines clataient dans Rohan, cardinal
femme, fier de la peau des rousses qu'il tenait de sa mre Soubise,
impudemment coquet, talant sa beaut dans ses bains italiens. Encore
plus cette cole marquait en deux mles effrns, les vques de Laon et
de Soissons, deux chapps de Des Chauffours.

Avec de tels Pres de l'glise, la Terreur s'essaya, d'abord dans un
coin de la France. Tencin, archevque d'Embrun, fait chez lui un
Concile, ordonn par le Roi, et par prcaution le Roi dfend aux
Pres de sortir de la ville sans sa permission. Les vques une fois
enferms l, on leur livre un des leurs, un vque de quatre-vingts ans,
le vnrable Soanen. Sans l'couter, on le condamne, on l'exile en
Auvergne, aux froides montagnes, o il meurt. Cela s'appela le
_Brigandage d'Embrun_ (1727).

Le second meurtre est celui de Noailles, vieil archevque de Paris. Il
avait rclam contre Embrun avec douze vques. On l'obsde, et il se
rtracte. Puis, il revient  lui, il rtracte sa rtractation. Enfin
dans ce vertige du flux et du reflux, ballot, battu, imbcile, il
adopte la Bulle et meurt. Le sige de Paris passe aux mains d'un des
plus forts mangeurs de France.

Toute autre est la voie jansniste, trs-digne de respect. Moderne  son
insu, en invoquant la Grce, le vieux dogme de saint Augustin, elle est
pourtant l'essai des liberts nouvelles, l'_appel  la conscience_.

La duret et le petit esprit qu'ils montrrent trop souvent ne peuvent
faire oublier cela. Plusieurs furent de vrais saints. L'un d'eux,
l'vque Vialart, fut oppos aux Dragonnades. Leur diacre, le
bienheureux Pris, un pauvre homme, tait doux, humain, de charit sans
bornes, laborieux, vivant de son travail. Notez qu'avant sa vie
mystique, il avait accompli tous les devoirs de l'honnte homme, fils
soumis et obissant, frre admirable qui ne se retira qu'aprs avoir
mari, tabli son cadet, etc. Jenant trop (pour donner aux pauvres), il
devint plus qu' demi fou. Il avait pour sa thbade une loge de
planches dans une cour humide du quartier Saint-Marceau, o jeune encore
il mourut de misre (1er mai 1727).

Ds l't, des malades vinrent se traner sur son tombeau. Tels
gurirent par leur foi, l'excs de leur motion, mais gurirent de la
vie, moururent. Un simple monument, table de marbre noir,  un pied de
terre, fut dress avec autorisation de Noailles par le frre, M. Pris,
conseiller au Parlement. On se glissait sous cette table, pour prendre
de plus prs la vertu de la terre, ou on en avalait un peu. Les malades
(femmes ou demoiselles pour la plupart), de plus en plus mues,
exaltes, et trop faibles pour y garder leur tte, y eurent des crises
de nerfs, des accs hystriques, se crurent guries au moment mme. Mais
tout cela n'arriva au dlire que plus tard, lorsqu'on leur prit leurs
prtres, lorsque ces pauvres cratures furent effares et folles de la
cruelle perscution.

On ne peut lire sans intrt le livre trange de Carr de Montgeron:
_Vrit des miracles du bienheureux Pris._ Il est fort instructif.
L'historien et le mdecin y trouvent le prcieux tableau, exact et
vridique, des misres et des maux d'alors. Pour les gurisons, les
miracles, ce sont les mieux prouvs qui furent jamais. Sincrit
parfaite, nombreux tmoins, oculaires et honntes, srieux examen des
savants, rien n'y manque. Matre dans tant de choses, le XVIIIe sicle
est le matre en miracles. Il observe, analyse, de manire  nous faire
conclure que ces faits _trs-certains_ sont, non au-dessus de la nature,
mais de nature jusque-l peu connue (qu'on dirait aujourd'hui magntique
o somnambulique).

Ces gurisons, la plupart sont fort simples. La crature qui vit dans
l'ombre des petites rues, demi-percluse, enfle, fivreuse, ses amies
l'entranent au voyage lointain de Saint-Mdard, prs le Jardin du Roi.
Suprme effort. Y arrivera-t-elle? Et cela se fait. Que dis-je? Elle en
fait la neuvaine. L'effort mme, l'air et le soleil, lui ravivent la
circulation. Ajoutez-y la vive motion de voir ce lieu, la sainte tombe,
les gens dj guris, et la joie de ce peuple, cette compassion
mutuelle, et ces larmes de fraternit[11]!... Elle est gurie, ne sent
plus rien. Pour longtemps? Non, peut-tre. Mais ce touchant spectacle
sera le bonheur de ses jours. Le soleil qu'elle vit sur cette foule, et
sur ce marbre noir, il la suivra partout. Son soleil, elle l'a
maintenant, son glise. Qu'on lui ferme l'glise, que ses prtres
enlevs lui manquent en ce besoin, elle serait son prtre elle-mme.
Contre l'autorit, elle aurait la voix intrieure. La voix, dirons-nous
de la Grce? ou la voix de la Libert?

         [Note 11: Scne attendrissante, et nullement ridicule, dans
         les belles gravures du livre de Montgeron. Le portrait de
         Pris, qu'on voit en tte, est admirable de vrit. Ignoble
         vrit, mais douloureuse, qui inspire le dgot, et bien plus
         la piti. Les lgendes de gurison sont trs-intressantes.
         Toutes ces cratures innocentes et crdules, malades la
         plupart  force de vertus, touchent infiniment. Pauvre,
         pauvre peuple de France!]

Peu aprs ces miracles commence un vrai miracle (23 fvrier 1728), la
mystrieuse publication des _Nouvelles ecclsiastiques_, journal
insaisissable qu'on poursuit en vain soixante ans. Miracle de courage,
de discrtion, de probit. Sous l'oeil de la Police, ce journal s'crit
et s'imprime, se distribue dans tout Paris, et jusqu' la Rvolution
(1790). Pas un tratre en soixante ans. Rien de plus honorable, rien ne
prouve mieux que c'tait le parti des honntes gens. On dit qu'un vieux
prtre intrpide, Jacques Fontaine de Roche, osa le commencer. O
l'imprimait-il? On ne sait. Dans un bateau? On le suppose. Un systme
trs-ingnieux de distribution fut trouv, et il a t le modle de
maintes socits secrtes. Celle-ci tait si hardie, si sre d'elle, que
dans la voiture mme du lieutenant de Police elle faisait jeter le
journal poursuivi.

La connivence gnrale de Paris (_Barbier_, 54) aidait beaucoup sans
doute. C'est l'instinct naturel; sans bien savoir la question, on se
sentait pour les perscuts. Cela gagna. L'esprit d'opposition s'tendit
par le Jansnisme, et par la Franc-Maonnerie, qui d'Angleterre se
rpandit bientt[12]. Ces ruisseaux devinrent fleuves, et, le torrent
philosophique s'y joignant, ce fut une mer. Rien moins que la
Rvolution. Les _Nouvelles ecclsiastiques_ cessent en 90. En 91 ouvre
le Club des Jacobins. Ceux-ci dans leur bibliothque n'avaient nul
ornement que la pancarte o l'ingnieux mcanisme de la distribution du
journal jansniste tait reprsent.

         [Note 12: J'en trouve la premire mention en 1725 (Lemontey,
         II, 290). Voir aussi: _Les soupers de Daphn et les dortoirs
         de Lacdmone._ (Brochure crite en 1733). Les dames y
         obsdent leurs maris et leurs amants pour qu'ils leur
         rvlent les mystres de la Franc-Maonnerie.--Le journal de
         M. de Luynes parle un peu plus tard des Freemassons, 1737.]

Le jansnisme seul tait un grand parti, une arme qui comptait des
nuances trs-diffrentes. Bien loin des exalts de Saint-Mdard taient
nos honntes universitaires, les recteurs: Vittement le dsintress;
Coffin qui cra l'instruction gratuite; Rollin dont le nom seul est un
complet loge. Ajoutons-y les matres et professeurs de l'austre maison
de Sainte-Barbe[13], une solide fabrique d'hommes, qui, contre la maison
quivoque de Louis le Grand et ses ragots douteux, donnait le pain des
forts. De l sortaient des caractres, de srieux esprits, pour le
barreau et la jurisprudence, jansnistes, mais fort largement, comme
Marais, notre bon chroniqueur. De l aussi ces docteurs de Sorbonne qui,
et contre la perscution et contre le courant du sicle, fermement
s'efforaient de garder le gallicanisme. Cinquante eurent le courage de
protester pour Soanen, l'honneur d'tre enlevs, de peupler les plus
dures prisons, l'touffement brlant du chteau d'If, la froide horreur
de Saint-Michel en Grve, glac de ses vents ternels.

         [Note 13: Un esprit des plus fermes du temps et des plus
         lumineux, M. Jules Quicherat, dont les cours ont fond la
         vraie critique des arts du Moyen ge, n'a pas craint de
         descendre  l'histoire d'un collge. Rare exemple
         aujourd'hui. Il a fait un chef-d'oeuvre. Ce livre, spcial en
         apparence, est d'intrt trs-gnral; c'est l'histoire des
         mthodes souvent l'histoire des moeurs, celle de l'honnte
         rsistance qui, par l'enseignement, maintint chez nous la
         dignit modeste, la puret des caractres.]

Ces durets exaltrent, lancrent le fanatisme. En fermant son thtre,
le petit cimetire (1732), lui tant le grand jour, on le jeta dans
l'ombre infiniment plus dangereuse.

Ces cratures malades, qui en public avaient des attaques hystriques et
des convulsions, dans les secrets abris qu'on les obligea de chercher,
suivirent la pente naturelle d'une religion de la douleur o l'innocent
expie pour le coupable. Plus Versailles se souilla, plus ces martyrs
aveugles cherchrent des pnitences.

Aux incestes persvrants et solennels de Louis XV rpondirent les
crucifiements des pauvres filles jansnistes. Par de cruels supplices,
accepts, implors, elles appelaient la Grce, dtournaient le courroux
de Dieu.

Les chrtiens ignorants, qui ne connaissent pas l'histoire des temps
chrtiens, et pas davantage leur dogme, ont dit que ces fureurs et la
soif des souffrances, taient perversion, dviation du vrai
christianisme.  tort. Qu'ils lisent donc les lgendes. Tous les saints
leur diront que la douleur, que l'amour de la mort en est l'esprit et la
vraie voie.

Si des fourbes, des intrigants, plus tard, se mlent aux jansnistes, on
n'en doit pas moins dire qu'en masse ils furent de vrais chrtiens. Et
malheureusement ils en avaient l'intolrance. Sous le Rgent (1721),
d'Aguesseau, faible jansniste, gronde les intendants qui ne rpriment
pas les protestants.

Un trs-honnte vque, un jansniste austre, Colbert, qui, quarante
ans durant rsista aux ultramontains, n'en est pas moins hostile aux
rforms, ennemi acharn et violent du tolrantisme (_Corbire_, 348).

Comment ces jansnistes ne sont-ils pas touchs du surprenant spectacle
que donnent alors nos protestants?

Le formalisme de Genve ayant tu l'esprit de prophtie et l'lan des
Cvennes, dans un parfait esprit de pacifique obissance, Antoine Court
restaura nos glises.

La loi froce qui pendait les pasteurs n'arrta rien. Un sminaire fut
form  Lausanne pour fournir des victimes aux dragons et aux juges.
trange cole de la mort, qui, dfendant l'exaltation, dans un modeste
prosasme, sans se lasser, envoyait des martyrs et alimentait
l'chafaud.

En lisant ces lgendes trop vraies[14], on est saisi d'tonnement et de
douleur. Il y a l cent romans admirables dans la vie du pasteur errant
(Court, Roussel, Desabas, Rabaud, etc.). Le jeune homme s'en va de
Lausanne, laissant sa jeune pouse (oh! les filles hroques qui
pousent ainsi le veuvage), pour vivre dsormais sous le ciel, de roc en
roc, toujours fuyant, cach. Ni feu, ni toit, la vie de la bte sauvage!

         [Note 14: Il faut les lire chez MM. Coquerel, Peyrat, Haag
         (_France protest._), Read (_Bulletin_, etc.). Pour la
         circonstance si grave, si propre  user l'me, de l'amende
         leve jour par jour, je l'ai trouve dans l'excellente
         histoire de M. Corbire, _glise de Montpellier_.]

Le plus fort, c'est qu'ils gardent un grand esprit de paix, empchant
les rvoltes et sauvant qui les assassine!

Avec cela, quelque touch qu'on soit, on est tent pourtant de faire
avec respect une demande.

Des longues servitudes des Juifs, leurs livres ont surgi, des chants
parfois sublimes. Comment n'est-il sorti rien de tel de nos martyrs du
Languedoc?

Dure question! Et en la faisant, je me la reprochais. Elle me restait
presque  la gorge. L'histoire inexorable est ma matresse, pourtant, et
elle veut ici que je parle.

Ce qui a ou sch ou fauss les esprits, l et ailleurs, c'est
l'imitation de la Bible, la lourde servitude d'un livre appris par
coeur, et si loin de nos moeurs. Deuximement, l'effort contradictoire
de l'cole anti-prophtique, touffant aux Cvennes l'esprit de la
contre, dut striliser nos martyrs. Un problme insoluble leur fut pos
par les coles officielles, d'obir n'obissant pas, de reculer en
avanant, d'employer la moiti de leur force  contenir l'autre. Bizarre
effort o la conception, l'engendrement ne se fera jamais.

Ils ont droit de rpondre qu'en cela ils furent vrais chrtiens. Au
chrtien rsolu qui va jusqu'au bout de son dogme (mthodiste, pitiste,
jansniste, n'importe), quel est le fond du fonds? c'est l'incessant
suicide, la mort du moi, de sa nature, et, non-seulement de ses vices,
mais de ses puissances mme, l'extinction du propre _genius_.

Suicide aid parfaitement par le genre de perscution employ sous
Fleury. Les excutions exaltaient; chaque ministre mis  mort faisait
faire une complainte. Mais les honteuses vexations de la famille, les
secrtes misres de la femme obsde (1724-1730), abattaient, nervaient
l'esprit. Le systme d'amendes incessantes qui fut tabli en 1728, fut
dans les contres pauvres, chez le paysan si serr, une tentation
continuelle de faiblesse. La paroisse o une assemble avait eu lieu,
dut payer cinq cent livres. Somme trop faible, dit Fleury, qui
l'aggrava. La famille, de plus, qui n'envoie pas son enfant au cur,
doit payer tant d'amende. Amende qui n'est plus, comme autrefois, leve
par an, mais leve _chaque mois_. Rien de plus propre  user l'me, 
tenir inquiet et chagrin le travailleur ncessiteux. Toujours, toujours
payer, ne penser qu' cela! Misrable existence, dure, sche et
contracte, calcule  merveille pour l'amaigrissement de l'esprit.

Si nos protestants demeurrent une lite en beaucoup de sens, ils le
durent  leurs chappes hardies dans le dsert,  l'austre posie des
baptmes et des mariages accomplis sous le ciel, et contre lesquels les
vques en vinrent, comme on verra,  appeler l'pe, le gouvernement
militaire (1738).

Cruel combat. Mais la jeune tincelle qui devait recrer le monde ne
pouvait sortir de cela. Des protestants, des jansnistes, malgr tant
de vertus, d'efforts, de ces derniers chrtiens, ne pouvait nous venir
notre mancipation  l'gard du christianisme. Il y fallait l'esprit
dcidment contraire, que le temps souverain amenait invinciblement.




CHAPITRE V

VOLTAIRE ET MADEMOISELLE LECOUVREUR

1728-1730


Voltaire dit qu'il resta prs de deux ans en Angleterre (de mai en mai,
ou  peu prs, 1726-1728). Dj clbre ici, il se trouva l-bas
absolument perdu. Il n'y eut que dceptions. Il y apportait 20,000
livres en un billet qui ne fut pas pay. La protection de Bolingbroke,
sur laquelle il comptait, ne pouvait que lui nuire, dans la lutte
impuissante que l'illustre tourdi soutenait contre la presse par
l'adroit Walpole, heureux et triomphant ministre qui rpondit  tout par
des succs. Voltaire fut trop heureux d'accepter un abri que lui offrit
gnreusement un marchand, M. Falkener, dans la fort triste solitude de
la campagne de Londres. Il esprait sortir de cette position ennuyeuse
par l'clat de son _Henriade_, qu'il dita avec luxe et dpense. Mais
pourquoi les Anglais auraient-ils accueilli un pome o le hros finit
par se faire catholique? On sait d'ailleurs combien ce pays, en
ralit, est ferm aux littratures trangres. La _Henriade_ inaperue
ne valut  l'auteur que quelques guines de la reine[15].

         [Note 15: M. Nicolardot tablit cela parfaitement contre
         l'opinion commune. _Mnage et finances de Voltaire_, p. 35.
         Cet ennemi acharn de Voltaire, qui accueille contre lui tous
         les libelles du temps, a pourtant clairci fort bien certains
         points de dtail. Chose curieuse:  la fin de ce gros livre
         si hostile, il donna sans s'en apercevoir ce qui justifie le
         mieux Voltaire, ce qui explique et fait excuser ses
         bizarreries: la situation mobile, prcaire, o il vcut, la
         misrable incertitude o il tait du lendemain, entre la
         Bastille et l'exil, les innombrables pseudonymes qu'il tait
         oblig de prendre, les terreurs de ses libraires, la lchet
         des critiques qui tous se mettaient contre lui. _Nicolardot_,
         p. 335-347.]

Grand contraste avec l'accueil que trouva Montesquieu en 1729. Amen par
lord Chesterfield dans son propre yacht, caress des Walpole, combl par
la savante reine, conduit par les lords aux deux Chambres, il vit tout
par leurs yeux, jugea, admira tout sur leur parole, revint demi-Anglais,
n'ayant rien aperu du fond rel des moeurs, et formulant de confiance
le trs-faux idal de ce gouvernement qu'il donna dans l'_Esprit des
lois_.

Grand bonheur pour Voltaire de n'tre ainsi gt, mais nglig plutt.
Il garda son bon sens. Il vit peu, mais vit bien. Il vit bien d'abord
les hauts cts de l'Angleterre, qui sont bien moins Anglais
qu'_humains_; il vit Newton, Shakespeare. Il tait depuis quelques mois
en Angleterre lorsque Newton mourut et qu'on fit, avec de prodigieux
honneurs, son triomphant convoi  Westminster. Rien de plus grand, rien
qui glorifit davantage la sagesse anglaise. Il la sentait partout dans
la dignit libre des moeurs, des habitudes, la tolrance limite (mais
plus grande que partout ailleurs), la raisonnable estime du travail, de
l'activit. L'hte de Voltaire, Falkener, simple marchand de Londres,
fut ambassadeur en Turquie.

Il sentait tout cela, et n'en tait pas aveugl. Quelques pages dates
de 1727 montrent combien ses impressions taient nettes et pour le bien
et le mal. Il entrevit fort bien les contradictions discordantes qui
frappent ce grand peuple. Que doit-il aux distes anglais? Au fond moins
qu'on ne dit. Il relve bien plus de nos _libres penseurs_ du XVIIe
sicle, de la tradition des Gassendistes, Bernier, Molire, Hesnault,
Boulainvilliers, etc.

Il resta tout Franais, et ne pouvait vivre qu'en France. Il devait
rentrer  tout prix. On ne sait qui il employa. Il fallait russir
auprs du petit Maurepas, alors ministre de Paris, un athe valet des
Jsuites, qui souvent fit semblant de protger Voltaire, l'aimant peu,
l'enviant, le sentant suprieur dans son propre _genre Maurepas_ (la
satire, l'pigramme). Il le laissa rentrer en France, non  Paris. Du
moins la premire fois que nous apercevons Voltaire, c'est chez un
perruquier de Saint-Germain-en-Laye, o trs-probablement il reste un
an, cach ou  peu prs. Pendant tout ce temps, rien de lui. Pas une
oeuvre.  peine une lettre. Ce grand silence indique  quelles dures
conditions il tait rentr. La _Henriade_ mme, revenant d'Angleterre,
ne fut que tolre. Et quarante ans durant elle ne fut vendue qu'en
gardant son titre de Londres.

Dans quelle situation est alors la littrature? dans un funeste
entr'acte qui ne dure gure moins de douze ans[16]. Elle est alors plus
que strile; elle semble dtourne de son but. Elle vite et semble
oublier la grande, la profonde question o est la destine du sicle, la
question religieuse, pose dans les _Lettres persanes_ avec tant de
force et d'clat. Lui-mme, le hros, le prophte Montesquieu a peur de
lui-mme. Il redevient M. le prsident de Montesquieu, il rentre dans la
socit, au monde des honntes gens. Il rtracte ses Lettres pour tre
de l'Acadmie, les offre  Fleury corriges (1728).

         [Note 16: Ce temps de raction, de _dcence_, est caractris
         par le sacrifice et la mort de la pauvre Ass. Fidle
         esclave de son indigne matre, jusqu' sa mort en 1722,
         fidle encore  la non moins indigne Friol (soeur de la
         Tencin), elle a faibli en 1724 de pure reconnaissance et pour
         rcompenser celui qui l'aima toute sa vie. Mais sa noble
         nature lui fait craindre de l'pouser; elle ne se croit pas
         assez pure, elle craindrait de le faire baisser, dans ce
         retour _aux bonnes moeurs_. Les grandes dames la troublent,
         aggravent ses scrupules. Elle languit, elle meurt de ce
         combat. Elle refuse jusqu'au bout le bonheur. Et elle fait
         deux infortuns. Ah! quelle fin pathtique, et qu'on en veut
          ces prudes qui l'ont tue! Rien, rien de plus touchant que
         la terreur du chevalier, en la voyant vers sa fin, la cour
         humble, tremblante qu'il fait  tout ce qui l'entoure, mme
         aux animaux domestiques,  la vache qui donne du lait  la
         malade. Cela arrache les larmes.]

Celui-ci n'en voulait pas plus. Une littrature amortie et fausse vaut
mieux que le silence pour un pareil gouvernement. Fleury trouvait fort
bon que le caf Procope, sous l'aveugle La Motte, trant le dbat
ternel entre les Anciens et les Modernes. Il trouvait mme bon que la
petite runion de l'Entre-sol, tenue par l'abb Alary, jast un peu des
affaires de l'Europe, des rves de l'abb de Saint-Pierre. Utopies
sociales qui s'cartent toujours du grand noeud social, de l'intime
question o se relient les autres. Fleury s'en amusait, recevait
volontiers le rapport qu'Alary lui en faisait chaque semaine
(d'Argenson). Tolrance admirable. Mais toute pense vraiment libre
avait t frappe, dcourage. Le grand critique Frret, ayant touch
l'histoire de France, avait tt de la Bastille. Il se le tint pour dt,
s'carta, au plus loin, dans la chronologie chinoise, etc. En 1728,
l'essor du jansnisme aigrit cruellement la Police. Contre la librairie,
l'imprimerie, elle s'arma d'une atroce ordonnance. Pour une page non
autorise, _confiscation_, _carcan_, _galres_!

Voltaire,  Saint-Germain, se trouva solitaire plus que dans la campagne
anglaise, ne pouvant publier, muet. Cette anne 1728 de grand silence
(unique dans sa vie) lui profita beaucoup. Ce qui jusque-l le tenait
infrieur, lger, faible, c'tait la vie du monde, le besoin des petits
succs. L il rentra en lui, et il fit pour lui-mme (sans espoir
d'imprimer) une chose tout  fait libre et forte, sa critique des
_Penses de Pascal_. Une note de lui nous dit qu'elle est de cette
anne. Il n'a fait rien de plus vif, rien qui aille plus droit au but.
Il ne s'amuse pas, comme il fit trop ailleurs,  jouer tout autour de la
grande question,  critiquer les accessoires. Sans jaser,
ricaner,--srieusement, d'une pince d'acier et d'une invincible
tenaille,--il serre  la racine l'arbre qui nous tient dans son ombre.

Quand on voit avec quelle faiblesse la plupart des critiques se sont
approchs de Pascal[17], quel timide respect, on sait gr  Voltaire de
son ferme bon sens, si simple et si lucide. Sa familiarit hardie (noble
ici, point cynique) est _d'un homme_, d'un esprit vraiment libre, qui ne
s'tonne point devant l'insolente loquence, ne respecte que la raison.
Il est ferme et point dur.

         [Note 17: J'en excepte un, M. Havet, spcialement dans sa
         dernire dition, admirable travail, fort et dfinitif
         (_Commentaire_, etc., 1865). MM. Cousin et de Faugre avaient
         restitu le texte (1843-1844). M. Sainte-Beuve avait marqu
         d'une main fine et sre la place de Pascal dans Port-Royal et
         dans le sicle. Ces illustres critiques regardent pourtant du
         dehors. Et Havet a vu du dedans. Comment cela? Il tient de
         son auteur; il a  coeur ces questions, il s'inquite
         srieusement de ces hauts problmes de la vie humaine. Qu'il
         commente ou discute, on sent bien qu'il le fait pour lui-mme
         plus que pour le public. Rien qu'en lisant ce commentaire,
         sans l'avoir vu, on le peindrait, avec sa jeune austrit,
         cette pre et virginale candeur, cette exigence ardente de
         lumire et de justice. Il est intressant de voir un esprit
         qui procde surtout de l'antiquit et du sicle de Louis XIV,
         hors de la mle d'aujourd'hui, par l'effet seul du progrs
         intrieur, et de sa force solitaire, marcher dans
         l'mancipation.]

Son petit livre (grand de sens et d'effet) se rsume en trois mots:
simples rponses  Pascal:

_L'homme est une nigme._ Non. On le comprend trs-bien dans
l'ensemble dont il fait partie. Mais quand il serait une nigme, ce
n'est pas en tout cas par l'inexplicable qu'on l'expliquera.--_Il est
dplac, dgrad._ Non. Il est  sa place dans la nature.--_Il nat
injuste._ Non. Et il n'est pas _justifi_ par l'arbitraire injuste, par
la faveur, la Grce.

_Est-il heureux?_ Question plus difficile. L sans doute Pascal avait
chance d'embarrasser Voltaire, de faire trembler sa plume. Cette anne
tait sombre. Sa pauvret et son mutisme l'attristaient fort. De la
chambrette du perruquier de Saint-Germain, il dit  Thieriot: Ma misre
m'aigrit et me rend farouche. Une lettre trs-mle, de son anglais
Falkener[18], contribua  le raffermir,  lui faire croire que l'on peut
tre heureux, et que mme la plupart le sont. S'levant au-dessus de sa
situation, il dit  Pascal qui _entre en dsespoir_ de la misre de
l'homme: _Vous vous trompez, l'homme est heureux._

         [Note 18: En lisant cette rflexion, je reois une lettre
         d'un de mes amis qui demeure dans un pays fort loign. Je
         suis ici comme vous m'avez laiss, ni plus gai, ni plus
         triste, ni plus riche, ni plus pauvre, jouissant d'une sant
         parfaite, ayant tout ce qui rend la vie agrable; sans amour,
         sans avarice, sans ambition et sans envie. Et tant que cela
         durera, je m'appellerai hardiment un homme trs-heureux.
         Plus tard, Voltaire ajoute en note: Sa lettre est de 1728.
         d. Beuchot, t. XXXVII, p. 46.]

Mais si le bonheur pour chaque tre est de suivre sa destination, quelle
est vraiment celle de l'homme? Que rpondra Voltaire? On croirait
volontiers, d'aprs ses vanteries d'picurisme, qu'il va rpondre: _le
plaisir_. Non. Notre but, c'est _l'action_.

L'homme est n pour l'action, comme le feu tend en haut, la pierre en
bas. N'tre point occup, ou ne pas exister, c'est mme chose. (T.
XXXVII, p. 57, n 23.)

Mot grave et d'autant plus que la vie entire de l'auteur en est la
traduction. Jamais pareille activit. Et ce travail immense, il sut le
soutenir par une sobrit plus qu'asctique donnant en tout trs-peu aux
plaisirs qu'il vanta le plus.

Agissons. Mais comment? lorsque l'activit de tous cts rencontre un
mur?

Cet esprit clairvoyant distinguait aisment que dans une telle socit
le despotisme avait lui-mme un despote et un matre, _la richesse_, que
le pouvoir faisait sa cour  un pouvoir plus haut, l'argent.--En
revanche, dans la servitude universelle, le pauvre est deux fois serf.
Sur sa tte s'appuie la socit de tout son poids, l'crase et l'avilit,
et fait qu'il s'avilit lui-mme. La littrature indigente offrait un
aspect dplorable. Si Colletet au sicle prcdent cherchait son pain
de cuisine en cuisine (Boileau), il n'avait pas la mise et la tenue
coteuses que dut plus tard avoir l'homme de lettres, vivant dans les
salons. Au XVIIIe, Allainval, un auteur estim dont on joue et rejoue
les pices, reu partout, est cependant si pauvre, que, n'ayant aucun
gte, il couche dans les chaises  porteurs. Cet excs de misre et le
parasitisme qui en tait la suite naturelle, faisait que l'on traitait
les auteurs fort lgrement. La Tencin, sans faon,  ses habitus pour
trennes donnait des culottes.

Voltaire avait perdu ses pensions. Des 4,250 livres de rente qu'il eut 
la mort de son pre, les rductions successives (et celle rcemment de
Fleury) durent emporter beaucoup, outre les banqueroutes qu'il essuya.
Sa _Henriade_ l'acheva. Et quand pourrait-il vendre un livre? il
l'ignorait. Les libraires effrays auraient-ils achet? En attendant, il
prparait, crivait ses _Lettres anglaises_. Il expliquait Newton. C'est
par l justement (chose imprvue, bizarre) que sa situation changea.

Il venait le soir  Paris, consultait les Newtoniens. Ils n'taient
gure que trois qui osassent lutter contre Descartes et sa physique (une
religion nationale), contre la lourde autorit de l'Acadmie des
sciences. Il y avait un enfant de gnie, le tout petit Clairaut. Un
officier de Saint-Malo, tranchant, dur, excentrique, Maupertuis, reu
rcemment  la Socit royale de Londres (1728), et qui bientt ici
(1731) fut le chef du caf Procope. Un homme encore fort agrable,
esprit universel, brillant, un peu lger, La Condamine. Un jour que
celui-ci soupait avec Voltaire, il riait de l'ignorance du sot
contrleur gnral Desforts qui, pour teindre les billets de
l'Htel-de-Ville, venait d'ouvrir une loterie o, par un calcul simple,
on pouvait gagner  coup sr. Voltaire avait de ces billets; il fut
frapp du calcul, et y gagna 500,000 francs. Le Contrleur fut furieux,
plaida, mais il tait en baisse, bientt remplac. Il perdit, et
Voltaire ds ce jour fut riche, mancip, libre du moins, s'il ne
pouvait crire en France, de vivre en Hollande et partout. Heureux coup
de fortune qu'il dut rellement  sa foi,  l'amour des sciences.
Newton, on peut le dire, fit la libert de Voltaire.

On ne voit pas qu'il ait joui beaucoup de cette fortune. Sa vie si
occupe et absolument crbrale le rendait fort peu sensuel. Il n'tait
point avide. Quand le Rgent lui donne pension, il partage avec
Thieriot. Et mme en Angleterre, o il est si gn, il songe  cet ami,
lui fait toucher ceci, cela. Souvent trs-gnreux, et parfois
trs-serr, il fut pour ses affaires quelque peu maniaque, comme ceux
qui ont commenc par tre pauvres et s'en souviennent.

Il put revenir  Paris, mais s'tablit encore dans un quartier quelque
peu cart, rue de Vaugirard, assez prs cependant de la Comdie
franaise. Il voulait y rentrer, mais par une vieille pice, par la
reprise d'_OEdipe_. Il avait pour jouer Jocaste une actrice admirable,
son amie, mademoiselle Lecouvreur. Rare personne, admire, adore, et
bien plus, estime. Dans Monime et Junie, Pauline ou Cornlie, c'tait
plus qu'une actrice: c'tait l'hrone elle-mme. Un spectateur disait
en sortant: J'ai vu une reine entre des comdiens. Elle eut un vrai
gnie, libre du chant monotone qu'enseignait Racine  la Champmesl,
libre de l'emphase ampoule qui plaisait  Voltaire. La premire sur la
scne elle parla de coeur, d'lan vrai et d'accent tragique. Quand elle
dbuta ( vingt-sept ans), tous furent ravis, troubls. Des jeunes gens
devinrent fous d'amour.

Il lui advint (en 1724, ayant trente ans dj) une extraordinaire
aventure que n'ont gure les actrices, celle d'tre la Minerve ou le
Mentor d'un Tlmaque, d'avoir  former un hros. Du Nord lui tombe ici
certain btard de Saxe, Maurice, fils du roi de Pologne, Auguste. Il
avait dj fait la guerre. Il avait eu la chance d'avoir vu face  face
le vaillant, le terrible, qu'on n'osait regarder, le Sudois Charles
XII, d'avoir dans son oeil bleu pris cet clair de guerre qui lui resta
toujours, lui fut une aurole, trompa sur son gnie rel. Ce rude enfant
ressemblait peu  nos marquis d'ici. Sudois de mre, Polonais
d'habitude, il tait spontan bien moins qu'il ne semblait; il fut
surtout retre Allemand[19]. Il tait n au pays des romans, dans ces
bouleversements o Charles et Pierre, deux ours, roulaient sceptres et
couronnes, o tout tait possible. Pourquoi pas lui? pourquoi pas moi?
Dans les trois cents btards du roi Auguste, celui-ci, effrn, visait
tout, les trnes et les femmes, vaillant, brutal, avide. La vieille
duchesse de Courlande, les Anne, les lisabeth, les sanglantes catins de
Russie, tout lui et t bon. Mais pour ces grands mariages impriaux,
le rustre et le soldat avait un peu besoin de poli extrieur, de prendre
les grces de la France. La pauvre Lecouvreur servit  cela. Elle fut 
la fois prcepteur et mre et matresse. Si elle gagna peu pour le fond,
au moins pour le dehors elle polit la nature grossire, tchant de lui
donner un peu de sa noblesse et des formes royales qui en elle taient
naturelles.

         [Note 19: Nombre de documents rcemment publis nous font
         connatre Maurice dans le dernier dtail. M. Saint-Ren
         Taillandier en a tir une fort belle biographie, savante,
         curieuse, intressante (_Revue des Deux-Mondes_, 1864).
         Seulement il me semble un peu trop favorable  ce hros de
         second ordre que la fortune a tant favoris, exagr,
         surfait. Ses _Rveries_, tout  la fois pdantesques,
         excentriques, sont un livre moins que mdiocre.]

Il crut un moment russir, pouser celle de Courlande. Point d'argent
pour partir. Mademoiselle Lecouvreur vendit ce qu'elle avait,
argenterie, diamants, lui en donna le prix. Un moment il se crut matre
de la Courlande. Son pre s'y opposa, autant que la Russie. De l mille
aventures, mille dangers. Il chappe. Mais le voil fameux, le Roland,
le Renaud, le hros des chimres, un nouveau Charles XII, avant d'avoir
rien fait. Madrid pensait  lui, pour sa folle Armada, pour mettre le
Stuart dans Londres. La cour de Stanislas (et la reine de France?)
pensait  lui pour la Pologne, pour y renouveler Charles XII et Gustave,
en chasser l'Allemand. Maurice en voulait  son pre qui lui fit manquer
sa fortune, qui le blmait d'aller en _galopin_ s'offrir aux reines pour
tre refus.

Les gens d'ici qui le lanaient et voulaient s'en servir, avaient pris
trois moyens. On le vantait aux dames comme gal de son pre en force
infatigable. On occupait de lui le peuple de Paris par un certain
bateau, qu'il avait invent, disait-on, qui allait, venait sur la
rivire, et que les badauds regardaient. Quoique fort peu lettr, on en
fit un auteur. On prparait ses _Rveries_ (pour l'autre anne 1731). Il
semble s'y offrir pour dtrner son pre, disant qu'il prendrait la
Pologne en deux campagnes au plus, sans qu'il en cote un sou.

Il sera roi ou czar! Quelle joie, mais quelle inquitude pour
mademoiselle Lecouvreur. Il est  elle, son oeuvre, c'est elle qui en
fit un Franais. Mais, hlas! elle n'est qu'une comdienne. Et (chose
pire) elle a trente-neuf ans, la beaut, il est vrai, douloureuse et
tragique du portrait si connu, et les clestes yeux pleins de sublimes
larmes qui toujours en feront verser[20].  force de tendresse, ayant
trop fait la mre, elle est bien moins l'amante. Maurice est discut
entre les grandes dames, trs-haineuses pour la Lecouvreur. Elles
n'auraient os la siffler, mais du haut de leur rang, dans leur loge, 
leur aise, elles pouvaient l'insulter du visage, lui lancer _le mauvais
regard_.

         [Note 20: Elle devait saisir terriblement les coeurs, les
         transformer, changer les btes en hommes, pour avoir fait
         faire un tel portrait au faible et mdiocre Coypel. C'est la
         belle gravure o il la reprsente dans le rle de Cornlie,
         en pleurs et l'urne dans les mains. Un artiste inspir, s'il
         en fut, notre premier sculpteur, Prault, m'a affirm qu'il
         ne savait pas un mot de l'histoire de mademoiselle Lecouvreur
         quand il vit cette gravure. Il en fut trs-troubl, pris,
         s'en empara avidement. C'est plus qu'une oeuvre d'art. C'est
         comme un rve de douleur, une de ces rencontres qu'on
         regrette avec une personne unique qui ne reviendra plus, dont
         on est spar par la malignit du temps.--On sent dans
         celle-ci une chose fort rare, qu'en elle beaut vient de
         bont.--Cette bont est adorable dans la lettre qu'elle crit
          madame Friol, mre de d'Argental, qui craignait
         extrmement que son fils, perdument pris, n'poust, et qui
         voulant plutt le perdre, l'envoya mourir aux colonies.
         Mademoiselle Lecouvreur lui parle avec un tendre respect, une
         effusion charmante (qu'elle ne mritait nullement). La pauvre
         comdienne, trop humblement, fait bien bon march d'elle.
         Elle fera _absolument tout_ pour calmer cet amour d'un
         enfant, l'empcher d'aller jusqu'au mariage. Elle aimait trop
         Maurice, et d'Argental ne fut gure qu'un ami, mais assidu,
         trs-tendre. De l'avoir approche, il resta l'homme bon,
         aimable, charmant, celui que Voltaire appelle son ange.
         Elle le fit son lgataire universel, afin que le peu qu'elle
         avait passt  ses deux filles plutt qu' des parents.
         D'Argental, en trs-galant homme, excuta exactement sa
         volont, et calma les parents en leur donnant du sien une
         somme de vingt mille francs. Voy. la bonne notice que
         Lemontey (OEuvres, III, 331) a faite d'aprs les
         contemporains, Ass, Annillon, Allainval et les prcieux
         papiers de d'Argental.]

Le droit du comdien, c'est d'endurer l'outrage. Notre actrice ne s'en
souvint plus. Un jour qu'elle jouait Phdre, elle voit sa rivale, madame
de Bouillon. Au lieu de se troubler, son coeur gonfl grandit. Elle
s'avance, et d'un geste intrpide, elle lui lance les terribles vers:

  ... Je ne suis point de ces femmes hardies
  Qui portant dans le crime une tranquille paix
  Ont su se faire un front qui ne rougit jamais.

Le public se retourne, regarde dans la loge, voit la dame, approuve,
applaudit.

Le nom de Bouillon est sinistre. Il rappelle cette Mazarine, si suspecte
de poison, qui, par l'assurance, l'audace, se tira firement de
l'affaire de la Chambre ardente, en 1682. La Bouillon de 1730 (ne
Lorraine) n'est pas moins suspecte. Le judicieux Lemontey trouve
l'accusation vraisemblable. En effet, qu'aprs cet outrage public, une
princesse, apparente  tous les rois, n'ait pas cherch  se venger,
c'est ce qui n'a nulle apparence.

Peu aprs, un galant abb offre  mademoiselle Lecouvreur des pastilles,
dit-on, empoisonnes. Puis (juillet 1729) un peintre en miniature, qui
par son art entrait chez les femmes de cour, l'avertit que les gens de
la duchesse de Bouillon ont voulu le gagner pour qu'il lui donnt du
poison. Geoffroi, l'apothicaire clbre, l'analyse, n'ose dire qu'il
n'est pas du poison, dit que la dose n'est pas forte. Le peintre
inspirait confiance. Que gagnait-il  donner cet avis? rien que de se
crer une ennemie mortelle, trs-puissante, ayant derrire elle tous
les puissants, toute la cour. La police fera-t-elle enqute?
essayera-t-elle d'arrter les coupables? Non, c'est le peintre qu'elle
arrte, qu'elle met durement  Saint-Lazare. Mais il rsiste, ne se
rtracte pas.

Mademoiselle Lecouvreur se plaint et rclame pour lui. En vain. Elle se
sent perdue. Elle sent qu'on ira jusqu'au bout. Chacun croyait aussi
qu'elle avait peu  vivre. Piron, qui lui avait donn un rle dans une
pice nouvelle qu'il allait faire jouer, le retire prudemment la voyant
en danger.

On ne voit pas Maurice  ce dernier moment chez mademoiselle Lecouvreur.
O tait-il? Cette maison, dj solitaire (l'ancienne maison de Racine,
rue des Marais), elle n'est plus hante que de deux hommes, deux amis,
Voltaire, d'Argental. Avec eux elle fait ses derniers arrangements. Elle
marie sa fille  la hte. Elle sait parfaitement qu'elle est dans un
monde sans loi, n'a nulle protection  attendre.

Contre une femme de thtre, on ose tout alors et la protection de la
cour, on ne la sent que par l'outrage. Les gentilshommes de la Chambre,
 leur plaisir, cassent ou chtient l'actrice. Pour rien, jete au
For-l'vque; parfois mme en correction. Sous Fleury, le doux, le
dcent, un fait abominable avait eu lieu tout rcemment. Deux jeunes
soeurs (nobles, Espagnoles), les Camargo, toutes petites, dbutent dans
la danse. L'ane, un enfant de gnie, du premier pas transfigura son
art. En plein triomphe, ces petites merveilles disparaissent, sont
caches deux ans! La police ne veut s'informer. Elle n'osera aller sous
l'ombre noire de Saint-Gervais, aux sales petites rues,  l'htel de
Sodome, o les tient un mignon du Roi. Las d'elles, il les lche et l'on
rit.

Ce fait en dit assez. Si mademoiselle Lecouvreur n'et pri, elle et eu
quelque outrage pire. Elle hasarda encore de jouer, pour Voltaire, sa
Jocaste, la mre amoureuse. Elle joua le 15 mars, et le 17 fut prise
d'effroyables douleurs, de diarrhe mortelle o passa tout son sang. Le
20, elle expira.

Mais auparavant, elle refusa fort nettement les secours ecclsiastiques.
coutons d'Argental, le tmoin oculaire: Le jour de sa mort, un vicaire
de Saint-Sulpice pntra dans sa chambre: Je sais ce qui vous amne,
monsieur l'abb. Vous pouvez tre tranquille; je n'ai pas oubli vos
pauvres dans mon testament. Puis, dirigeant le bras vers le buste du
marchal de Saxe: Voil mon univers, mon espoir et mes dieux[21].

         [Note 21: Il ne faut pas s'indigner si cette infortune, tout
          la fois amante et mre, put dlirer ainsi, dire cette
         parole excessive. Bien des femmes, toute mre, en diraient
         autant si elles osaient. Durement ravale en tant de choses
         (V. le mot insultant de Ptersborough, _Sainte-Beuve_,
         _Caus._ I), elle s'tait toute sa vie releve par l'amour
         d'un hros. Comment s'tonner qu'elle s'en ft fait une
         religion? Religion sans doute non catholique. Le clerg ne
         lui devait rien. Mais l'tat _lui devait_, Paris et le
         public.]

Elle ne demandait nullement la spulture chrtienne ni les prires des
prtres, mais simplement la terre que Dieu accorde  tous. L'admiration
publique, l'amiti et l'estime lui auraient fait un monument.
_Comdienne du Roi_ et membre du thtre qu'il couvrait de son nom,
pouvait-elle tre abandonne  la proscription du clerg? Fleury fit
dire par Maurepas, ministre de Paris, que cela regardait le cur,
l'archevque. Et s'ils refusent?--Point de bruit.

Le cur est Languet, fameux par Saint-Sulpice, frre du Languet de Marie
Alacoque. Et l'archevque est Vintimille, qui tout  l'heure officiera
pour le faux mariage qui donne sa nice  Louis XV.

Les amis, en prsence de la pauvre dpouille sont fort embarrasss. Mais
il faut bien prendre un parti. Un parent loue deux portefaix,--et cette
reine de l'art, la noble Cornlie,--disons mieux, la femme adore,
dsintresse, gnreuse, tendre, de si grand coeur!--On la roule, on en
fait un paquet, qu'emportera un fiacre, la malpropre voiture qui, dans
ce mois de mars, cahote les amours passagers, l'ivresse et les retours
de bal.

Les chiens, les protestants, taient enterrs aux chantiers. Dans un
quartier dsert alors, au coin des rues de Bourgogne et Grenelle, un
chantier se trouvait l. Il tait ferm  cette heure. Mais comment
revenir et o aller? L'unique expdient fut d'carter la borne du coin,
et de mettre dessous le corps. Sale et infme spulture, que rien ne
signalait, qui, jusqu' la Rvolution, resta l, recevant l'ignorant
affront du passant[22].

         [Note 22: Jete  la borne, l l'insulte, elle n'eut de
         rparation que peu avant la Rvolution. On mit au coin de rue
         une plaque de marbre noir, que les propritaires ont eu plus
         tard la hardiesse de retirer et de s'approprier. Elle sera
         remise au jour de la Justice, le jour o l'on posera la
         grande question trop ajourne: Comment le clerg est-il
         matre, malgr la loi, de tout ce qu'avait la Commune, de la
         police des enterrements (aujourd'hui encore partout, sauf les
         grandes villes), des spultures et cimetires de campagne, du
         droit de cloche essentiellement communal au Moyen ge,
         etc.?--Nous retombons  la mort sous la main de ceux qui nous
         maudirent toute la vie.]

Par la petite histoire que j'ai conte plus haut, on a vu avec quelle
insouciante gaiet Paris prenait toute aventure des femmes de thtre.
Mais mademoiselle Lecouvreur tait quelque chose de plus. Elle tait du
monde mme et de la socit, une amie des plus estimes, spcialement
reue, adopte, de la marquise de Lambert (esprit, raison, vertu). Le
coup fut trs-sensible et la douleur universelle.

Beaucoup, rentrant en eux, virent ce que jusque-l ils ne remarquaient
pas, que, comme elle, ils taient de cette paroisse, de cette libre
glise, qui n'tait pas btie.

Quelques vers de Voltaire qui coururent manuscrits, faible cri de
douleur, appel  la piti, n'osaient dire la piqre amre, l'indignation
secrte et d'autant plus profonde. Chacun sentit que dans la mort, cet
affranchissement naturel,--l mme on tait serf encore.




CHAPITRE VI

LES MARMOUSETS--LA CADIRE

1730-1731


Louis XIV aurait frmi lui-mme, s'il et vu ce que fut sous Louis XV le
pouvoir du clerg.

Il est l'tat et le gouvernement. Il impose comme loi du royaume la
Bulle qui lui soumet le roi (avril 1730).

Ce roi, qui a vingt ans, qui est poux et pre, et qui vient d'avoir un
dauphin, non-seulement il le tient en tutelle, mais le met sous sa clef
(septembre 1730). Rien de tel ne se vit depuis les rois tondus, Louis le
Dbonnaire.

Notez que je dis le clerg plus que Fleury. Le vieil homme de
soixante-quinze ans, hsitant et timide, et qui n'avait mont que par la
lchet, n'entra dans les mesures violentes, que contraint et forc. Son
vieux valet de chambre, Barjac, disait navement (parlant des papistes
enrags): Si nous ne les lchions, ils nous dvoreraient nous-mmes.
Grond et menac par les chefs, par Rohan, dont il tait le plat
flatteur, Fleury craint encore plus la basse influence d'Issy, de
Couturier, son directeur d'alors, chez qui nous le voyons aller  chaque
instant consulter, prendre le mot d'ordre.

Le 3 avril, au milieu des fanfares, d'un grand appareil militaire, on
amne le roi au Parlement pour faire de force enregistrer la Bulle. Et
cela au moment o les Romains avaient eu l'insolence de canoniser
Grgoire VII, celui qui marcha sur les rois et mit l'Empereur en
chemise.

Mesure outrageuse  la France, provocation directe au Parlement, gardien
du droit royal. On comptait bien l'exasprer, lui faire reprendre
tourdiment son vieux rle rvolutionnaire, le jeter dans la rue, pour
faire devant le peuple les grandes processions de la Fronde qui
effrayeraient le Roi, Fleury, et, de la peur, leur feraient du courage
pour supprimer le Parlement.

Le Roi, sec et altier, muet, fit par son chancelier l'aveu du bon roi
Dagobert: qu'il n'entendait rien faire qu'acte de pit, que la Bulle
ayant force et autorit d'elle-mme, _le Roi ne la lui donnait pas_. Le
Parlement frmit de cette abdication du Roi au nom duquel il rendait la
justice. Un magistrat de quatre-vingt-six ans, devant la jeune idole,
s'agenouilla, voulut parler. On le fit taire. De deux cents voix, on
n'en eut que quarante, et le chancelier proclama ces quarante pour
majorit.

Peu aprs, en septembre, le Roi plus bas encore, tombe. C'est la
personne royale qui maintenant est avilie.

Ce Roi, jolie figure de fille (insensible, glace), tait moins
scandaleux alors. Cinq ans durant il fut un mari rgulier, froidement
rgulier, sans piti de la reine. Toujours, toujours enceinte. Au 30
aot 1730, aprs deux grossesses en vingt mois, elle gisait. Et le Roi
tait seul. De l plusieurs intrigues. La vieille madame la Duchesse et
voulu faire sauter Fleury et remonter son fils, M. le Duc, en
fournissant sa bru au Roi.

Mais Fleury s'en doutait. Il souponnait moins l'autre intrigue. Son
ministre de confiance, Chauvelin, homme  projets hardis, et voulu nous
tirer du nant, faire du Richelieu contre l'Autriche et l'Angleterre. En
dessous il crait un parti de la guerre que Villars en dessus prchait
ouvertement. Ce sournois Chauvelin (_Grisenoire_, comme on l'appelait)
imagina d'escamoter le Roi par l'influence des petits camarades, que
l'on nommait _les Marmousets_. Comme neveu de l'ami de Fleury, du
cardinal Rohan, le petit Gesvres, peu suspect, restait l  tisser ses
jolis ouvrages de femme o le Roi s'amusait (_Villars_), et
trs-volontiers il tissa le filet pour prendre Fleury. Un mmoire fin,
adroit, respectueux (terrible contre lui) est dans les mains de Gesvres,
qui le cache pour donner envie. Le Roi l'entrevoit, le lui prend. Il
voit, non sans terreur, que Fleury, par son imprudence, mne les choses
 la guerre civile. Il en est si frapp qu'il copie le mmoire.
Seulement au coucher il l'oublie dans ses poches, o Bachelier le
trouve. Il le porte  Fleury.

Deux choses taient dans cette affaire, l'une fort lgitime, que le Roi
voult s'clairer,--l'autre obscure, assez triste, que le Roi,  vingt
ans, subt de nouveau l'influence d'amis dj nots et punis pour leurs
moeurs. Fleury le prit par l. Le Roi fut atterr. Aprs avoir menti,
ni, Fleury le menaant, lchement il livra Gesvres, il trahit pernon,
signa leur exil pour deux ans. Sa peine,  lui, fut qu'il perdit les
clefs de son appartement. Fleury lui change ses serrures et fait faire
d'autres clefs qu'il donne  ses petits espions. L'espion ordinaire
Bachelier est solennellement rcompens. Tout en restant valet de
chambre, gardien du Roi, il devint un seigneur, intendant de Marly, de
Trianon, etc. Le Roi ne souffla mot, vcut aussi bien avec lui.

Villars fut tonn (1731) de voir tomb si bas, si ennuy, _si faible_,
ce jeune homme de vingt et un ans. Fleury,  soixante-quinze, par
contraste, sort des habitudes qu'il eut toujours. On se presse chez lui,
chez son valet Barjac qui distribue les places, qui fait des fermiers
gnraux. La cour entire, le soir, s'touffe au coucher de Fleury. Le
voil roi, ce semble. Notre drapeau, du blanc, passe au noir. La soutane
devient le drapeau de la France.

Et qu'en dit l'Europe? Elle en rit. Notre amie l'Angleterre ne nous
consulte plus. Elle nous laisse l seuls, s'arrange avec l'Autriche.

Faible gouvernement, mais _modr et doux_. Erreur. Sous lui s'aggrave
la terreur protestante; le clerg veut que sous le mot _relaps_ on
atteigne, on englobe un peuple tout entier, dsormais passible de mort;
et toujours dans l'angoisse, voyant sa mort, sa vie, dans les mains des
curs (1730, Lemontey, II, 152). Ce doux gouvernement a dtruit la
Sorbonne (en enlevant quarante-huit docteurs), a dtruit Sainte-Barbe, a
touff la presse qui, depuis les rigueurs de 1728, ne souffle plus. Du
plus haut au plus bas, on tient tout, rien ne peut percer. On a
parfaitement toup jusqu'aux fentes par o pourrait venir un son, une
lueur. Scurit parfaite.

Mais juste en ce moment, du plus loin, du plus bas, part un cruel coup
de sifflet!

La France a des moments bien dangereux o le rire lui chappe. On l'a vu
en Rvolution. La _mre de Dieu_ fit crouler Robespierre. Et soixante
ans avant, la Cadire blesse  mort la puissance ecclsiastique.

Aux miracles des jansnistes, les jsuites avaient rpondu: Ce ne sont
pas de vrais miracles. On n'en fait qu'avec la doctrine. On en fera...
Esprez, attendez.

Il s'en fit. De Toulon, d'Aix, de la bruyante Provence, aux rieurs de
Paris une nouvelle arrive. C'est un miracle... des Jsuites (aot 1731,
_Barbier_, II, 179, 192).

Miracle! un vieux jsuite, disciplinant son colire, mademoiselle
Cadire de Toulon, la transfigure. Elle est stigmatise  l'instar de
Notre-Seigneur. Le sang dgoutte, et surtout de son front. On croit, ou
fait semblant. Nul n'ose examiner.

Miracle! la grce est fconde. L'ange de Dieu, Girard, a beau tre
vieux, laid. Un matin la sainte a conu, et non-seulement elle, mais
d'autres sont enceintes, de toute classe, marchandes, ouvrires, dames.
La grce ne tient compte de la qualit.

Girard est-il un ange? Les jansnistes jurent que c'est un diable, que
ses galants succs, surnaturels, sont ceux d'un noir sorcier. C'est
encore Gauffridi, que l'on vit en 1610, et que brla le Parlement.
Serrs de prs, les Jsuites rpondent que, si le Diable est l, il est
dans la Cadire qui a ensorcel Girard.

Les deux partis jurent pour et contre. La Provence se divise avec
fureur, tout l'emportement du Midi. Le concert le plus dissonant, un
enrag charivari de farces, de chansons, clate. Et Paris fait cho avec
un rire immense. Dans cette affaire burlesque, un terrible srieux tait
au fond, une question vraiment politique. Le roi d'alors tant le
prtre, son avilissement est l'aurore de la libert. Ne vous tonnez pas
de voir en ce procs  Aix,  Marseille et partout, ces assembles de
tout le peuple par cent mille et cent mille que vous ne reverrez qu'au
triomphe de Mirabeau.

On avait ri d'abord, mais bientt on frmit (septembre 1731), en
apprenant que les Jsuites couvraient le crime par le crime, qu' Aix
mme et au Parlement, les gens du Roi proposaient d'_trangler_...
Girard sans doute?... Point du tout... sa victime!

Voil ce qui souleva le peuple, et fit ces grands rassemblements. La
piti, le bon coeur, l'humanit s'armrent. Les pierres, au dfaut
d'hommes, se seraient souleves!

On se demande comment, sous ce sage Fleury qui craignait tant le bruit,
les choses purent aller jusque-l, comment ds les commencements on ne
sut touffer l'affaire. C'est l, le miracle rel, que sous ce
gouvernement de tnbres la lumire ait jailli, mont d'en bas, en
perant tout obstacle. Cela tient justement  ce que les Jsuites, tant
si forts, crurent,  chaque degr du procs, pouvoir en rester matres.
Mais l'affaire chappait, montait plus haut. Elle se dveloppa lumineuse
et terrible, comme  la lumire lectrique, montrant dans ses laideurs,
dans ses parties honteuses, l'autorit rgnante, si fire, et qu'on vit
par le dos.

Rvlation trs-forte, largement instructive, ne portant pas sur un fait
singulier, mais vulgaire et banale. Que Girard abust d'une pauvre
innocente, d'une petite fille malade, dans ses crises lthargiques[23],
cela n'apprenait rien. Ce qui en dit beaucoup sur les facilits
libertines du jargon mystique, c'est qu'un jsuite vieux, laid, en six
mois et gagn si aisment ses pnitentes. Toutes enceintes. On connut
la direction.

         [Note 23: Elle tait fort intressante, un enfant maladif,
         que le vice et d pargner. Dans mon livre de _la Sorcire_
         j'ai suivi pas  pas la _Procdure du P. Girard et de la
         Cadire_ (Aix, in-folio, 1733). Les jsuites ne peuvent la
         rcuser, puisqu'elle fut imprime sous un gouvernement  eux
         et sous leurs yeux. L'in-12 (en 5 volumes), imprim  la mme
         poque, ajoute des pices curieuses. Les deux recueils sont
         ncessaires et se compltent.]

On connut les couvents. Girard les savait bien discrets, puisqu'il
voulait y cacher ses enceintes (comme on a vu plus haut Picard,
directeur de Louviers). Le couvent d'Ollioules, o il mit la Cadire,
montre  nu ce qu'ailleurs on et vu tout de mme: une abbesse fort
libre; des dames riches, utiles  la maison, fort gtes, servies par
des moines; ces moines effrns jusqu' souiller les enfants qu'on
lve; la masse enfin, pauvre troupeau de femmes dans un mortel ennui et
des amitis folles, douloureuse ombre de l'amour.

La justice ecclsiastique apparut dans son jour. L'vque de Toulon,
grand seigneur bienveillant qui un moment dfendit la Cadire, eut peur,
quand les Jsuites lui reprochrent certaine chose infme. Et, dans sa
lchet, il se mit avec eux.

Le juge de l'vque, faussant tout droit, entrana, subjugua l'homme
mme du Roi, le lieutenant civil, qu'implorait la victime. Ils
coutrent comme tmoins jusqu' des femmes enceintes de Girard. Leur
greffier alla effrayer les religieuses d'Ollioules, disant que si elles
ne parlaient comme on voulait, la torture les ferait parler.

Effronterie trop forte. Une plainte est porte pour subornation de
tmoins. Les Jsuites pouvaient avoir un arrt du Conseil qui
voquerait tout  Versailles. Ils craignirent Paris, le grand jour,
esprrent abrger avec deux commissaires de leur Parlement d'Aix. Le
faible d'Aguesseau, chancelier, fit ce qu'ils voulaient. Ces
commissaires, qui d'Aix vinrent  Toulon, allrent tout droit loger chez
les Jsuites avec Girard. De soixante tmoins qu'appelait la victime,
ils n'en daignrent entendre que trente. Et cependant les simples
rponses de la fille taient si accablantes, si terribles de vrit, que
ses gelires, les barbares _Girardines_, la forcrent de boire un
breuvage qui, pendant trois jours, la rendant idiote, la fit parler
contre elle-mme. Deux hommes intrpides manifestrent le crime.
L'affaire alla au Parlement.

Toute la belle socit  Aix tait pour les Jsuites. Les grandes dames
se confessaient  eux. Girard, fort  son aise, tablit qu'il n'avait
fait que suivre les pratiques de la haute mysticit. Que le confesseur
s'enfermt avec sa pnitente et la disciplint, c'tait son droit et son
devoir. L'ignorance seule des laques pouvait disputer l-dessus. Ce
qu'on pouvait trouver d'indcent ou d'impur, tait recommand, comme
effort d'humilit obissante, brisement de l'orgueil et de la volont.
Sans recourir aux anciens livres, il pouvait attester le grand livre 
la mode, livre de cour, ddi  la reine de France, crit par un vque
et approuv, la _Vie de Marie Alacoque_ (in-4, 1729). L'obissance est
 chaque ligne prfre  toute vertu. Jsus y dit lui-mme: _Prfre
la volont de tes suprieurs  la mienne._ (Languet, p. 46, dit. de
1729). Et ailleurs: _Obis-leur plutt qu' moi._ (Languet,
120.)--C'est--dire: Obis au prtre contre Dieu.

Mais quand il serait vrai, disaient les grandes dames de Provence, que
ce bon P. Girard lui et fait tant d'honneur que d'avoir avec elle
certaines privauts, elle tait bien ose de manquer  son Pre, 
l'ordre des Jsuites. C'tait un monstre  touffer.

Le parquet y conclut:  ce qu'elle ft _pendue et trangle_  Toulon
sur la place du couvent des Dominicains. Plus, une poursuite criminelle
contre ses frres qui l'ont soutenue. Plus, l'avocat, nomm d'office,
qui l'a dfendue par devoir, pour obir au Parlement, il sera poursuivi
aussi!

Seulement, pour l'trangler, il et fallu une bataille. Tout le peuple
courut  sa prison, criant: N'ayez pas peur, mademoiselle! Nous sommes
l, ne craignez rien!

Sur cela un recul violent dans le Parlement. Les Jansnistes y sont
encourags, et plusieurs magistrats dclarent Girard _digne de
mort_,--bien plus, _digne du feu_. Exagration maladroite qui le servit
plutt. Les Jansnistes, en le faisant sorcier, en voulant voir partout
le Diable dans l'affaire, se rendirent ridicules. Les _tolrants_
faiblirent, immolrent la justice, plutt que de brler un homme. Au
jugement (octobre 1731), douze prononcent la mort de Girard, douze
l'absolution. Le prsident fait treize. Il est absous.

On faillit mettre en pices et Girard et le prsident.

L'hypocrite jugement disait que la Cadire serait _rendue  sa mre_.
Et en mme temps on la traitait en calomniatrice. Elle payait les dpens
du procs, et ses mmoires taient brls par la main du bourreau.

_Rendue!_ Il tait impossible de la ramener  Toulon, o elle aurait eu
un triomphe, o on brlait Girard en effigie. Nulle trace de la pauvre
fille ne put tre trouve depuis. Quand on songe que les Jsuites firent
perscuter, exiler, ceux qui se dclaraient pour elle, on ne peut pas
douter que leur infortune victime, qui malgr elle les avait fait
connatre, n'ait t enferme dans quelque dur couvent  eux, et scelle
sous la pierre, dans un mortuaire _in pace_.

Elle n'en rendit pas moins, par son procs, un immense service. On
comprit ds lors  merveille pourquoi le clerg s'agitait, avait
tellement impatience de se dbarrasser des justices laques. Dans ce
Parlement d'Aix, si favorable aux prtres, qui ds Franois Ier fit le
massacre des Vaudois, qui, dans l'affaire rcente, blanchit Girard et
fltrit la Cadire, dans ce Parlement mme la lumire avait clat. La
justice, en ses formes, ses enqutes, ses interrogatoires, est
essentiellement indiscrte. Le monde de la Grce, de la nuit, du
silence, a horreur de cela. Tout contact avec la Justice lui semble une
_perscution_.

Grande tait sous Louis XIV l'indulgence dont jouissait le prtre. On
voulait seulement qu'il ft un peu dcent. Le monde trouvait bon qu'il
et une amiti intime, comme un demi-mariage. Quand l'archevque Harlay,
dcri pour ses couturires, prit une amie sortable, une veuve, une
duchesse, il ramena l'opinion. Le cardinal Bonzi  Toulouse adorait (et
payait) madame de Ganges. La perdant, il mourut et on le plaignit fort.
Au plus haut du clerg, le grand Bossuet lui-mme eut, sans trop de
mystre, une amie de trente ans plus jeune, qu'il protgeait de (crdit
et d'argent) (_Floquet_).

Le XVIIIe sicle n'est pas plus svre. Nos philosophes, largement
indulgents, dispensaient le clerg de soutenir cette gageure d'un
miracle impossible. Aux faiblesses du prtre, ils appliquaient leur mot,
leur commode formule: _Retour  la nature._ L'affaire de la Cadire, 
ce tolrantisme opposa la ralit: l'_Anti-nature_ barbare,
d'excentricit libertine, le sauvage gosme, le rut impitoyable et
tout  coup froce pour touffer, enfouir, ensevelir.

_Retour  la nature?  l'amour?_ Point du tout. Sous l'orgueil
monstrueux d'un miracle de puret, on entrevit un monde et de fangeux
mystres et de crimes muets. On devint curieux de ces jardins murs, si
bien clos, des couvents. On devina fort bien qu'ils gardaient quelque
chose. Ils paraissaient funbres. De nos jours, ceux de Naples, ceux de
Vienne, Bologne, tout rcemment ont dit pourquoi.

Que ft-il arriv si de vrais magistrats, comprenant leurs devoirs,
avaient avec la Loi pntr ces cltures, sond la terre sacre, lui
eussent arrach ses secrets, voqu ce grand peuple des enfants morts
avant de vivre, ces petits os blanchis que nous retrouvons maintenant?
Jusque-l le clerg tait si haut, que le juge, devant ces murailles,
passait discrtement et sans lever les yeux. Mais enfin la Justice,
l'Humanit, grandissaient en ce monde. Fleury ne pouvait toujours vivre.
Et aprs lui peut-tre, un des hardis Jansnistes du Parlement et pu
montrer cette norme apostume, cette suppuration souterraine des
bas-fonds ecclsiastiques. Fivreux de cet abcs, le clerg s'agitait,
le clerg se htait, se prcipitait sans mesure. Seulement ce grand coup
d'octobre 1731, l'affaire de la Cadire le montrait trop, constatait qu'en
criant contre les Parlements, la justice laque, trs-manifestement il
voulait supprimer les censeurs de ses moeurs, et s'assurer les douces
liberts d'Italie, scurit, impunit[24].

         [Note 24: Ces liberts clatent dans les enqutes que fit
         l'austre et pieux vque Scipion Ricci (V. ses _Mmoires_,
         d. de M. Potter). Mais elles existaient mme en France dans
         les hautes et nobles abbayes. Le vnrable M. Lasteyrie avait
         vu avec tonnement celle de l'abbaye de Panthmont  Paris
         (Lasteyrie, _Confession_). C'tait bien pis au loin, surtout
         dans le Midi, tout se passait publiquement. Le noble chapitre
         des chanoines de Pignans, qui avait l'honneur d'tre
         reprsent aux tats de Provence, ne tenait pas moins
         firement  la possession publique des religieuses du pays.
         Ils taient seize chanoines. La prvt, en une seule anne,
         reut des nonnes seize dclarations de grossesse (_Histoire
         manuscrite de Besse_, par M. Renoux, communique par M.
         Thouron). Cette publicit avait cela de bon que le crime
         monastique, l'infanticide, dut tre moins commun. Les
         religieuses, soumises  ce qu'elles considraient comme une
         charge de leur tat, au prix d'une petite honte, taient
         humaines et bonnes mres. Elles sauvaient du moins leurs
         enfants. Celles de Pignans les mettaient en nourrice chez les
         paysans qui les adoptaient, s'en servaient, les levaient
         avec les leurs. Ainsi nombre d'agriculteurs sont connus
         aujourd'hui mme pour enfants de la noblesse ecclsiastique
         de Provence.]

Maintenant si le Roi dfend aux Parlements de s'occuper en rien des
affaires _ecclsiastiques_, on comprend l'intrt que le clerg y a. On
rit. Les chansons courent. Dans la rue, tout Jsuite qui passe est suivi
de ce cri: Girard! voil Girard! Si l'on ne crie, on chante les airs
anciens et populaires de la sainte bquille du bon Pre Barnabas, ce
capucin fameux, prcheur zl des filles, qui, surpris, leur laissa ce
gage. Tabatires, habits, meubles, tout est  la Cadire, tout est  la
Bquille. Et nul obstacle  ce torrent.

Les fureurs du clerg montent au comble. Ayant reu le coup dans les
reins, affaibli, il est plus violent, et s'affaiblit encore. En 1732,
lorsque le Parlement, appel chez le Roi, condamn au silence, n'obtient
qu'un mot dur: Taisez-vous!--lorsque le vieux Pucelles,  genoux,
pose aux pieds du Roi l'arrt de rsistance,--lorsque enfin ce papier
remis au singe Maurepas est par lui mis en pices,--la scne est
odieuse, mais bien plus ridicule encore.

En vain, au 18 aot, le clerg se dcerne par la bouche du Roi l'objet
de tous ses voeux, _l'annulation du droit d'appel_ qu'avait le Parlement
en abus ecclsiastiques. Rien ne sert, ni exils, ni prisons, ni
enlvements. Ceux qu'on enlve sentent qu'ils ont avec eux tout le
peuple. Et c'est Versailles qui cde. En dcembre, il recule. Il
abandonne (sous forme de sursis) ce que le 18 aot il a accord au
clerg. Celui-ci est vaincu. Il reste pour toujours soumis aux justices
laques.

Il manqua pour toujours ce qui fut son grand but secret, son tribunal 
lui, dont le plan existait dj tout prpar. Les papiers Maurepas en
ont eu la copie[25].

         [Note 25: Voir _Mmoires de Maurepas_, II, 200.--La cour
         d'glise, dit Grimaudet, c'est la porte de derrire, la
         fausse porte, la poterne de la justice, moyen d'impunit pour
         tous les sacripants.--Dom Roger, _Anjou_, 420.--Bonnemre,
         _Paysans_, II, 182.]

Ce point-l est acquis et pour l'ternit: le clerg perd l'espoir de
retourner au Moyen ge, de se refaire son propre juge. L'oeil de la
Justice est sur lui.

Pour la royaut, il la garde,  la honte du Roi, de la France.

Ridicules au dedans, ridicules au dehors, nous sommes l'amusement de
l'Europe (_Villars_).

Quelque faible, caduc, que puisse tre ce gouvernement, il va et il ira
de mme. La mcanique est monte de faon que, sans une secousse
violente, qui la dtraque brusquement, il n'y a nul espoir d'arrter. La
guerre seule aurait chance de rompre ce dplorable engrnement.

Chauvelin dit franchement  son jeune ami d'Argenson la secrte pense
du moment: Il a fallu tenter la guerre... Nous devenions trop
mprisables.




CHAPITRE VII

ZARE ET CHARLES XII--LA GUERRE

1732-1733


La devise lgre qu'un chevalier jadis portait sur son cu  travers les
batailles: Chant d'oiseau! c'est celle que la France, parmi tant de
misres, gardait le long de son histoire.  ce premier rveil de 1733,
quand l'Europe la croyait morose, puise et glace, elle se lve
guerrire et rieuse, avec la chansonnette du pacha franais Bonneval, et
autres petits airs, que nos pres ont chants jusqu' la _Marseillaise_.
C'tait bien peu de chose. Mais, de rhythme et d'lan, ces airs n'en
furent pas moins aux soupers, aux combats, de vraies Marseillaises
inspires.

La France d'aujourd'hui, qui pose et se croit grave, ne comprend mme
plus comment c'tait chant. Elle serait tente de n'y voir que
l'ivresse. Mais les voix avines n'ont pas ces mlodies. Les buveurs
d'eau, les sobres, les maigres s'en grisaient. Deux choses en font
l'accent qui ne sont pas vulgaires. C'est chant d'oiseau moqueur, rise
des vieilleries. De plus, chant de l'oubli, celui de l'alouette qui
plane insouciante, se rit de la vie, de la mort.

Aux colonies lointaines, nos Frances trangres, plus mues que
nous-mmes, dans ces chansons rieuses ressentaient la patrie. Nos
_coureurs de bois_ qui passaient presque nus sous le ciel l'hiver du
Canada, les dansaient avec l'Iroquois. Nos gens de Saint-Malo, fiers
officiers, corsaires, quand soufflait la tempte, lui sifflaient ces
refrains. Nos soldats, tout  coup si brillants dans la guerre qu'ils
n'avaient jamais vue, quand quinze cents Franais attaquaient vingt
mille Russes, pour eau-de-vie avaient ces petits chants moqueurs qui
font rentrer la mort dans les rangs ennemis.

Voltaire, sans perdre temps, nous fit le _Charles XII_, vrai livre de
combat. Mais le livre vivant, c'tait ce franais-turc, Bonneval, qui,
disait-on, transformait l'empire ottoman[26]. Il tait l'entretien, la
lgende du temps. Plusieurs allaient le joindre joyeusement, voulaient
se faire Turcs.

         [Note 26: Le prince de Ligne, dans sa charmante notice sur
         Bonneval (dition Barbier, 1817), va jusqu' dire que c'tait
         un homme de gnie. Je n'en dirais pas tant; mais, pour
         l'esprit, l'audace, la bravoure, le coup d'oeil rapide en
         mille choses, c'est le Franais peut-tre le plus Franais
         qui ft jamais. Presque toutes les biographies ont
         indignement dfigur sa vie. Dans la seule bonne, celle du
         prince de Ligne, on trouve avec ses jolies lettres, celles de
         sa femme (une Biron), qui sont adorables. Quand il revint 
         Paris sous le Rgent, on le maria. Mais le lendemain il
         apprit que Belgrade tait en pril, cerne, qu'il y aurait
         bataille. Il partit, et il n'est jamais revenu. On ne lui
         pardonne pas quand on lit les lettres de la petite femme,
         innocente visiblement, trs-vertueuse, qui pendant douze ans
         le rappelle, le supplie, avoue humblement, navement qu'elle
         se meurt de ce veuvage. Il ne pouvait gure revenir. Il et
         touff sous Fleury. Mais peu  peu sa passion pour la France
         alla augmentant, l'accabla. Quand il tait seul, il
         s'habillait  la franaise. Et un jour qu'un ami l'avait
         invit, une virtuose italienne ayant malheureusement chant
         un air franais, cet homme d'acier clata et fondit en
         larmes.--Je ne connais pas de livre plus joli que cette
         notice. On imprime tant de romans fades, et on ne rimprime
         pas des choses vraies, bien plus romanesques, comme la _Vie
         de Bonneval_, le _Procs de la Cadire_, etc.]

On connat son histoire bizarre, tragique, originale. Ds douze ans, sur
mer,  la Hogue,  tous les combats de Tourville. Puis soldat de
Vendme. Magnifique en bataille et la stupeur de l'ennemi. Il ravit
jusqu'au froid Eugne, saisit d'admiration les Turcs  Peterwardin. Pour
son malheur il ignorait que le vrai roi moderne est le commis. Une
lettre insultante des commis de Versailles l'exaspre. Il dclare la
guerre au Roi et passe  l'Empereur. Mais c'est bien pis  Vienne. Il y
trouve les commis d'Eugne, lourde canaille allemande, insolente,
hypocrite. Cette grosse Vienne, bigote et barbare, ne supporte pas un
rieur que jamais on ne vit au cabaret ni  la messe. Plus, Franais
obstin, qui dans cette maison d'Eugne si haineuse pour nous,  chaque
instant tire l'pe pour la France. Cela le perd. On le poursuit  mort,
jusqu'au milieu des Turcs o il cherche un asile. Croira-t-on bien ici
que notre ambassadeur de France, loin de protger un Franais, et voulu
que les Turcs livrassent leur hte aux Allemands? On sent bien l la
main du prtre, de Fleury, bon Autrichien, et bas valet de l'Empereur.
Cela se passe en 1729. On peut prvoir dj ce que fera bientt le vieux
tartufe.

Le mal de Bonneval, c'est d'tre trop Franais. Le voil 
Constantinople qui remue le monde pour nous. Rveiller les Turcs, la
Sude, rembarrer la Russie, anantir l'Autriche, c'est--dire faire
revivre les peuples qu'elle touffe (Hongrie etc.), c'tait l'ide de
Bonneval. C'tait celle des Bellisle ici. Beaucoup de bons esprits,
Chauvelin, d'Argenson, prenaient fort  cela. Bonneval n'tait point un
rveur, mais trs-positif. Il commenait par le commencement, crait 
la Turquie ce qu'elle avait trop nglig, une redoutable artillerie. Il
savait le fort et le faible des armes de l'Autriche, la caducit idiote
de cette maison qui s'teignait.

Le parti de la guerre, chez nous, n'tait pas ridicule. S'il le devint,
c'est qu'il eut dans Fleury l'obstacle insurmontable, par qui tout tait
impossible, tout avortait et tournait de travers.

L'organe principal du parti, c'taient les petits-fils de Fouquet, les
Bellisle, intrigants si l'on veut, mais qui savaient beaucoup, qui
avaient beaucoup vu, esprits vastes, qu'on et proclams des gnies si
la fortune n'avait t contre eux. Fortune? hasard? Non pas. La
trs-fixe influence de la vieille soutane qui, de Versailles, paralysait
la France.

Voyons si leurs affirmations taient aussi lgres, aussi chimriques
qu'on a dit.

1 Ils affirmaient, avec Villars, qu'ici on nat soldat, qu'aprs vingt
ans de paix, le Franais rentrerait aux combats aguerri. Cela se trouva
vrai, non-seulement dans les attaques, mais dans les rsistances, quand
en Italie, par exemple, ils soutinrent tout un jour l'orage de la
cavalerie de Hongrie et la masse crasante des cuirassiers de
l'Empereur.

2 Ils disaient l'Autriche au plus bas, trs-peu solide en Italie. Et
cela se vrifia. En Allemagne mme et pour sa dfense directe,
l'Autriche n'eut que soixante mille hommes. Nous en avions cent mille.
Eugne us, vieilli, regarda, n'agit point.

On objectait vainement les succs de l'Empereur sur la Turquie, ses
conqutes de Passaworitz. Choses antiques, et de quinze annes. Tout
tait chang, et la chance retourne. Il y parut bien, lorsque plus tard
la Turquie releve (en 1739), seule, sans la France, reprit l'ascendant
sur l'Autriche et lui arracha la Servie.

Fleury restant, tout tait impossible, Fleury partant, tout se pouvait.
Il tenait fort. Pour l'arracher de l, il fallait pralablement une
chose bien difficile: que, par quelque coup imprvu, le Roi, ce serf de
l'habitude, y chappt, sortt du cercle o tait enferme sa vie.

Beaucoup le disaient nettement: Rien  faire s'il ne prend matresse.
Contre la vieille femme Fleury, il en faut une jeune qui donne un peu de
coeur au Roi.

Le moment tait singulier. Excd des sottises, des disputes ennuyeuses,
le public leur tourna le dos. Une gnration toute nouvelle depuis Louis
XIV tait venue, des hommes de l'ge du Roi, de vingt ou vingt-cinq
ans, qui voulaient du nouveau. Ce qui fut neuf vraiment, c'est que, pour
un moment, le froid plaisir ne fut plus  la mode. L'esprit galant cda.
On crut aimer vraiment. On fut amoureux de l'amour.

Les arts lyriques nous menaient  cela. Leur rveil fut la danse vers
1728, la mimique passionne. Tout fut chang quand la noble lgance de
la Sal fut remplace par la figure trange de la fe du Midi, la
romaine-espagnole, la Cupi-Camargo. Sous elle, le thtre brlait. On ne
sait quelle force ardente et sombre tait en cette personne laide qui
troublait les coeurs, rendait fou. Elle tait malheureuse, et  chaque
instant enleve.

La musique suivit, et l'on en fit partout. Contre le vieux Lulli, qui
rappelle trop Louis XIV surgit l'austre Rameau, qu'on appela Newton de
la musique. Voltaire lui fait _Samson_. On chante l'opra dans les
brillants salons des Fermiers gnraux, chez la Popelinire et l'aimable
Deshaies, sa muse. Chez Samuel Bernard et son amie, madame de Fontaine
Martel, leurs filles de beaut renomme (madame Dupin et milady
Kingston) avec Voltaire jouaient la tragdie.

C'est dans cette atmosphre de femmes, dans cet air chaud d'art et
d'amour, qu'il trouva une perle, la premire chose _humaine_ qu'il et
pu faire encore. Il sent,  trente-sept ans, son coeur. Au printemps
(1732), un moment chapp  madame Fontaine Martel, seul  Arcueil chez
madame de Guise, en vingt-deux jours il fait _Zare_.

Pice chrtienne, dit-il. Mais le vif intrt est pour un musulman, le
noble et touchant Orosmane. Le pacha Bonneval avait mis les Turcs  la
mode. Orosmane n'est pas aussi ridicule qu'on a dit. C'est le Saladin de
l'histoire, chevaleresque et gnreux. S'il est Franais, d'autant plus
il nous touche. Il est _nous_, et on est pour lui (plus qu'on ne serait
pour un Maure, comme Othello). Les chrtiens discoureurs, Nrestan,
Chtillon, dplaisent furieusement au public; ils viennent 
contre-temps. On enverrait au diable bien volontiers ces fanatiques.
Bref, le drame, avec ses sermons, ce verbiage qui ne trompait personne,
pour l'effet est anti-chrtien.

La pice n'est pas forte, mais charmante, au point du public, juste au
point des acteurs, de l'actrice qui fit Zare. Mademoiselle Gaussin
n'eut pas les dons sublimes et puissants de la Lecouvreur. Elle tait
faible, douce, timide. Elle annonait quinze ans ( vingt). Elle
excellait au simple, et dans l'adorable ignorance (par exemple dans
l'Agns de l'_cole des femmes_). C'tait rellement une excellente
crature, fort dsintresse, d'un bon coeur, faible et tendre. C'est
pour elle que pour la premire fois entre ce mot dans notre langue:
Avoir des larmes dans la voix.

Tous en eurent au moment o Orosmane vaincu dit: Zare, vous pleurez?
Ce mot et quelques autres eurent un incroyable succs d'motion. L'me
franaise, un peu lgre, mobile et refroidie par le convenu,
l'artificiel, semble  ce moment gagner un degr de chaleur.

L'amie chez qui logeait Voltaire, l'amie de tous les gens de lettres,
madame de Fontaine Martel, trs-malade, mourante, s'obstinait  aimer
encore. En mourant, elle dit: Ma consolation est qu' cette heure, je
suis sre que quelque part on fait l'amour.

Paris agissait sur Versailles, l'quateur sur la Sibrie. Le Roi, qui
avait vingt-deux ans, resterait-il tout seul hors de ce courant gnral?
On aurait pu le croire. Ses tristes habitudes d'enfance semblaient
l'avoir sch, l'avoir rendu impropre  jamais  l'amour. Son plaisir,
ds qu'il fut un peu grand, n'tait pas d'un coeur gai, d'une bonne
nature; c'tait de faire le matre et de tenir cole, d'user avec ses
coliers de svrits libertines (_Maurepas_). Mari, presque malgr
lui, comme on a vu, il fut six mois sans voir qu'il avait une femme.
Elle avait vingt-deux ans, lui quinze. Elle n'tait pas belle, mais
trs-charmante. Il ne faut pas la voir au triste portrait de Versailles,
mise en vieille, dans ce grand fauteuil, mais  cheval, o elle tait
trs-bien[27]. Elle tait tout  fait son pre et si aime de lui que sa
mre en tait jalouse. Elle avait l'air un peu garon (_Hnault_), d'un
enfant bon et doux, et de petit esprit. Mais jamais coeur de fille ne
vint au mariage plus amoureux, plus tendre. Le roi de France avait t
son rve; on lui avait prdit qu'elle l'aurait. Il fut le ciel pour
elle. Stanislas avait vu en ce bonheur trange un miracle de Dieu.
Passage tonnant, en effet, de la mendicit au trne. Elle arriva, on
peut dire, nue, sans chemise (on lui en donna), attendrissante de
pauvret, d'humilit, mais de timidit extrme. Cette grande fille,
innocente et tremblante, prs de cet enfant vicieux, ne fut longtemps
pour lui qu'un autre camarade, moins rieur, plus soumis[28]. Le but du
mariage tait manqu. On s'en prit  la reine. Elle tait si faible pour
lui, que, quand il fut malade, on crut qu'elle mourrait elle-mme.

         [Note 27: Ce qui le prouve, c'est que les matresses ne
         voulaient pas qu'elle suivt le roi  la chasse en amazone.
         Argenson, II, 55, J.]

         [Note 28: Les Jsuites voudraient nous faire croire que
         leur svrit excessive dans la confession aurait donn des
         scrupules  la reine sur les caprices du Roi.  qui
         feront-ils croire cela? Tous les confesseurs de ce temps
         imposent  l'pouse l'obissance illimite. Proyart dit qu'on
         eut tort de dire que la reine tait prude, dcourageait le
         Roi. Avec toute sa dvotion, elle semblait avoir des
         instincts sensuels. Elle aimait les comdies libres (_Vie de
         Rich._, I, 332), coutait parfois volontiers certains propos
         inconvenants (Arg., I, 134).

         Loin d'loigner le Roi, ce fut plutt par l'excs de la
         complaisance qu'elle l'enleva aux amitis honteuses, amenda
         ou cacha ses vices.  son retour de chasse, ou aprs ses
         soupers des petits cabinets, il tait trs-aveugle (jusqu'
         prendre la premire venue). Plusieurs fois il tomba du lit
         (_De Luynes_). Parfois aussi la reine (souffrante
         d'infirmits prcoces) se levait, gagnait du temps,
         prtextant quelque chose, disant chercher son petit chien,
         etc. Mais tout cela fort tard, quand elle fut  bout et
         malade, quelquefois si incommode que, d'un appartement 
         l'autre, elle allait en chaise  porteurs (_De Luynes_).]

La crainte de la mort, la peur dvote agissant sur le Roi, le rforma.
Elle devint enceinte; mais elle avait t si durement mdicamente par
les sots mdecins qui croyaient dcider la chose, qu'elle commena par
avorter. De l une succession de couches pnibles, et coup sur coup. Le
roi, dans sa froideur, tait d'une rgularit impitoyable. D'Argenson
dit: Il lui fit sept enfants sans lui dire un mot.

Ce fut, je crois, vers 1732 (aprs deux grossesses en vingt mois),
qu'elle eut la triste infirmit dont parle Proyart, une fistule. Quel
martyre pour la pauvre dame qui avait peur de rebuter, qui avait peur de
refuser! Et son amour croissait. Ses enfants, presque tous des filles,
taient son image mme. Le roi y fut pour peu. Plus il tait froid, sec,
plus elle y donnait de son coeur. Elle eut (1731) une enfant qui n'tait
que flamme, o l'ardeur polonaise apparut tout entire, la vhmente
Adlade. Au moment de _Zare_ (aot 1732), quand on ne parlait d'autre
chose que de l'attendrissante actrice, la reine fut enceinte d'une
enfant qui avait ces dons, la trs-douce madame Victoire. Mais l'enfant,
faible et molle, marquait assez combien la mre s'affaiblissait. Si,
malade plus tard, au hasard de sa vie, elle redevint encore enceinte, ce
ne fut qu'un malheur. Deux tristes avortons, scrofuleux, cacochymes, que
leur pre appelait _Chiffe_ et _Graille_, augmentrent le dgot du Roi.

Revenons. Pendant la grossesse pnible dont naquit madame Victoire, la
Reine tant sans doute trop afflige par la nature, le Roi se trouva
seul, hors de ses habitudes invariables. Situation nouvelle et
impossible. Bachelier, vivant l, voyant tout, avertit Fleury. Il y
avait pril en la demeure, Fleury n'ignorait pas que les demoiselles de
Cond avaient toujours serr de prs le Roi. Pour leur fermer la porte,
il fallait une femme. Il demanda conseil  la Tencin.

Il n'agit pas non plus sans consulter son oracle d'Issy, le rude
Couturier, son nouveau directeur. Mais les rudes sont doux au besoin.
Un petit mal pour un grand bien, c'est la rgle en casuistique. Quel
bien plus grand que de garder le Roi sous la main de Fleury,
c'est--dire de l'glise? Une femme fut achete pour le service du Roi.

C'tait une demoiselle de Nesles, madame de Mailly, une dame de la
reine. Son mari ruin, parasite, n'allait qu'en fiacre et vivait de
hasards. La personne n'tait pas jolie, une grande brune, maigre
(Italienne du sang paternel), excellente du reste, honnte et
trs-respectueuse, discrte, qui rougirait plutt, ne triompherait pas
de sa honte.

La pauvre femme n'en avait nulle envie. Son mari le voulut et reut
vingt mille francs. Elle alla grelottante (dcembre 1732) dans un
entre-sol de Versailles. Rien de plus glacial en tout sens. Les
misrables vingt mille francs, mangs sur l'heure par le mari, elle
expliqua au Roi sa pauvret. Mais le Roi aussi tait pauvre, et il
n'aurait os demander  Fleury. Ce fut par Chauvelin, et sur les fonds
de la Justice, que trs-secrtement il tira quelque argent. Tout fut
rgl ainsi: mille francs par rendez-vous, c'est--dire deux mille par
semaine, au total cent mille francs par an.

Ce ladre de Fleury, qui, avec vingt mille francs, croyait pourvoir 
tout, fut attrap par Chauvelin, qui naturellement prit un peu
d'influence. Depuis longtemps il cheminait sous terre, isol de la cour,
livr tout au travail et trompant d'autant mieux. Ds lors certainement
il put agir un peu par la Mailly, reconnaissante, d'ailleurs trs-bonne
et qui aimait la reine, qui connaissait ses voeux pour que son pre
redevnt Roi. La reine courtisait fort Villars, le grand prcheur de
guerre. Elle ignorait absolument l'action sourde de Chauvelin, et encore
plus cet entre-sol. Mais les effets parurent. Sans que le Roi sortt de
son mutisme, on voyait aux Conseils qu'il tait fort chang, qu'il
arrivait tout prt  croire Villars plus que Fleury. Chaque jour le
vieux marchal parlait plus haut, Fleury plus bas.

Ds fvrier 1733, s'tait pose la grande affaire europenne. Auguste II
mourant, Villars, contre Fleury, soutient que Stanislas n'a pas abdiqu,
qu'il est roi. Fleury tran, forc, ne peut plus rsister au courant.
Il crut sage de complaire, de lcher la main. Le Roi, fort de Villars,
de la jeune noblesse, de tout Versailles enfin, le 17 mars (chose
inoue), parla, et devant les ambassadeurs! Il dit que la Pologne avait
droit de choisir, et que lui, roi de France, il soutiendrait
l'lection.

lection aide de prsents d'amiti. Fleury, en gmissant, se laisse
tirer un million. L'Assemble vote bien, trs-honorablement (mai),
_qu'elle ne choisira pour roi qu'un Polonais_, ce qui exclut Auguste,
fils du mort, l'Allemand, le candidat des Russes. Fleury, non sans
regret, s'arrache de nouveau trois millions. Cependant l'Empereur, ds
le 21 mars, avait impudemment parl avec mpris du droit d'lection. On
avait rpondu d'ici avec hauteur.

L'honneur tait en cause, la guerre presque certaine. La chute de Fleury
paraissait infaillible. Espoir de libert! Voltaire guettait cela,
regardait Chauvelin et l'mancipation prochaine. Celui-ci, dans son
double rle, entre Fleury et le public, n'osait tre indulgent, mais il
clignait de l'oeil, voyait, ne voyait pas, menaait et laissait passer.
La question tait de savoir si Voltaire aurait jour  lancer ses
_Lettres anglaises_. Lorsqu'en 1730, les Marmousets crurent faire sauter
Fleury, Voltaire crit  Thieriot, alors  Londres: qu'on peut donner
ses _Lettres_ en anglais. Puis: Attendons encore. Cependant l'immense
succs de _Zare_ et de _Charles XII_ l'encouragea  faire imprimer en
franais,  Rouen, chez Jore, libraire du _Charles XII_,--imprimer et
non publier, attendre le moment. La guerre qu'on prvoyait lui parut
favorable pour lcher son oiseau  Londres; j'entends l'dition
anglaise. Pour la franaise, il ne faisait pas doute qu'il n'y et un
orage, que Chauvelin ne ft au moins semblant de le poursuivre, et qu'il
ne fallt dguerpir. Il tait prt, il perchait sans poser. Dj il
tendait ses ailes, de faon que le livre s'envolant de Rouen, l'auteur
s'envolt de Paris. Il passa une anne dans ces fluctuations, souvent
malade et rimant dans son lit une mauvaise pice nationale (sa faible
_Adlade_). Il disait en juillet: Attendons. Dans deux mois
j'imprimerai ce que je voudrai.

Vers aot et septembre, en effet, selon cette prvision, Fleury fut au
plus bas, et au plus haut le parti de la guerre, dont la France
attendait son mancipation. Bellisle et Villars l'emportrent. Tout le
conseil fut entran, et jusqu'au duc d'Orlans, personnage dvot et
demi-jansniste, qui avait horreur de la guerre, et qui convint pourtant
qu'engag  ce point, on ne pouvait plus reculer.

Cela donna courage  Chauvelin, qui, sous forme modeste, affectant de
ne faire que suivre l'lan gnral, agit trs-fortement. Il prpara,
signa, le 26 septembre, le trait de Turin avec l'Espagne et le Pimont
pour chasser d'Italie l'Autriche.

_Le Pimont doit avoir le Milanais._ Et il nous cdera la Savoie? point
dbattu longtemps. La France magnanime n'insiste point pour avoir la
Savoie; elle se croit paye si elle chasse l'Autrichien d'Italie.

Des deux _infants d'Espagne_, l'an, Carlos, prendra les Deux-Siciles,
Philippe la Toscane, Parme et Plaisance.

L'Espagne nous payait des subsides, fournissait de l'argent, cela parut
calmer Fleury.

Une nombreuse arme, occupant la Lorraine, sous Berwick, marche  l'Est,
et doit franchir le Rhin.

Notre arme d'Italie, sous Villars, va passer les Alpes.

Et dans Brest, une escadre se prpare sous Duguay-Trouin.

Tout cela tolr par Fleury, malveillant. Et tout au nom du roi, qui,
mme avant la guerre, dj occultement est fort refroidi par Fleury.

Mais la France allait d'elle-mme, marchait seule un moment  l'envers
de la royaut.




CHAPITRE VIII

LA GUERRE--FLEURY ET WALPOLE

1733-1735


Fleury et les Walpole n'avaient pu empcher la guerre.

Il s'agissait pour eux de l'entraver, de la faire avorter, d'en limiter
les rsultats.

Trahir les Polonais encourags et compromis par nous, surtout sauver
l'Autriche au moment imminent de sa destruction, c'est l'oeuvre calcule
de la politique d'alors. Ceux qui menaient Fleury, ses directeurs
d'Issy, chrissaient dans l'Autriche le bigotisme militaire, la
dragonnade de Hongrie, la perscution de Saltzbourg (1731); l'Angleterre
protestante et chef des protestants, chrissait l'pe catholique, le
boucher autrichien et sa horde barbare qu'elle peut par moment solder et
lancer sur l'Europe.

Le vieux Fleury, le jeune Horace Walpole s'aimaient, ne pouvaient se
quitter. Horace, filialement, apportait  Fleury ses dpches de
Londres, et le priait de lire, corriger ses rponses (Saint-Simon, chap.
DVI). Fleury, malgr son ge, allait  chaque instant de Versailles 
Issy, et, malgr tant d'affaires, y faisait des retraites. Ainsi,
parfaite entente de l'Anglais, du Papisme, pour l'Autriche et contre la
France.

Le roi pouvait gner. La reine et la Mailly, l'pouse et la matresse
taient du parti de la guerre. En mars, et depuis mme, il avait parl
en ce sens. Il avait t impossible de rien faire du tout. On
rassemblait des troupes, mais sans vivres. Brest avait une escadre, mais
dsarme. Cela gagnait du temps. L't vient, bientt passe. Nous sommes
au milieu d'aot. Heureux dlai pour le Saxon, le Russe, l'Autrichien,
dment avertis.

Le 16 aot 1733 fut le moment de crise. Un cri dsespr tait venu de
la Pologne. Les chefs du parti national avaient crit  Stanislas que,
s'il n'arrivait, tout tait perdu. C'tait un de ces jours o, dans un
tat srieux, les conseils restent en permanence, sigeant le jour, la
nuit, mettant les minutes  profit. La reine tait sur les charbons.
Villars bouillonnait sans nul doute. On est bien tonn de lire, chez ce
gnral courtisan, cette ligne sche et contenue: Il n'y aura rien
d'important. Car le roi est absent. Il est all se promener. Promener?
o? miracle!  Chantilly!  ce chteau de la disgrce, chez l'exil M.
le Duc, autour duquel Fleury, depuis sept ans, gardait un cordon
sanitaire. Jadis chasseur, ce prince, squestr, n'osant remuer, s'tait
fait une vie innocente de graveur, de naturaliste, chimiste, etc. On
s'en moquait en cour. Est-ce qu'il veut se faire mdecin? Que va donc
faire le roi chez ce pauvre M. le Duc? Le consoler, sans doute. Un Cond
sans emploi au moment de la guerre, mritait d'tre plaint. Mais quoi!
laisser tout pour cela?

La vieille Madame la duchesse, dmon d'impuret, exquise en toute
ordure, dont les petits vers sales barbouillent les recueils Maurepas,
avait imagin de faire son fils cocu pour le refaire ministre. Ses
filles (Charolais et Clermont), effrnes, dbrides, mais pas jeunes,
aidaient  cela. Fleury le savait bien, et il en vit l'essai (juillet
1731), lorsque,  Fontainebleau, elles produisirent leur princesse, un
jolie petite Allemande, toute jeune (M. le Duc et pu tre son pre). La
petite, fort lasse de Chantilly, et brlant pour Versailles, s'avana
fort et plut. Elle eut pour son mari un premier signe de faveur, au
moins un joujou militaire (rgiment des dragons Cond). Fleury y coupa
court. Bientt vint la Mailly. Amour hebdomadaire, un quasi-mariage, qui
ne fit rien au rve,  l'idal de Chantilly. Y envoyer le roi (quel
qu'en ft le prtexte), dans ce lieu charmant, dangereux, ce fut un coup
habile, un moyen admirable de le mettre  cent lieues de l'affaire
discute, de lui faire oublier la guerre pour la guerre au mari jaloux.

M. le Duc l'tait extrmement, et amoureux. Il n'avait qu'elle, dans la
solitude et l'exil. Contre les galants ordinaires, il alla jusqu'
l'enfermer. Que faire contre le Roi? Il ne pouvait pas la cacher,
lorsque le Roi, revenant de Compigne, passait par Chantilly.
Pouvait-il l'empcher de voir sa vnrable mre? de voir sa chaste
soeur  leur joli Madrid, o le Roi se grisait la nuit? En dcembre
1736, M. le Duc est en pleine faveur. Et, pour le constater, sa mre
reoit pour la petite femme un don solennel de diamants (Fleury n'est
pas toujours avare), les lui plante en aigrette au front (de Luynes).
Elle en garda sa part. Combl et caress, dsespr, son fils l'a
marque d'un mot au fer chaud: N'tait-ce pas assez d'avoir vendu vos
filles, sans trafiquer de votre bru?

Revenons. Dans ces jours de la suprme dcision, 17 et 18 aot, le Roi
resta  Chantilly, revint le 19  Versailles. La reine tait  l'heure,
on peut dire, de sa Passion, entre la vie, la mort. Stanislas paraissait
le plus lche des hommes s'il ne partait, s'il n'coutait l'appel
trs-pressant de son peuple. Le 20 au soir, le pre s'arracha de sa
fille, pour le plus prilleux voyage qui jamais se ft entrepris, pour
traverser l'Europe, tant d'tats ennemis, pouvant  chaque instant tre
arrt, tu, par ceux qui souvent contre lui avaient tent l'assassinat.
Sa fille, qui se mourait d'angoisses, tremblait de rien montrer,
d'accuser par ses pleurs le dpart de son pre. Le Roi, justement 
cette heure, le soir du 20, au lieu de rester avec elle, alla coucher 
la Muette. Apparemment Fleury craignait qu' ce dpart tragique,  ce
dchirement, la reine, qui et touch les pierres, n'en tirt quelque
mot pour son pre et pour son pays.

Stanislas part le 20,  travers mille dangers arrive  Varsovie (5
septembre 33). Il est l'lu national d'un peuple qui veut vivre encore.
Soixante mille seigneurs, gentilshommes, votent pour lui. Brillante
cavalerie, mais disperse, qui craint pour ses foyers. Aucune arme
organise.

Le tratre Auguste a dsarm d'avance. Cependant l'Allemand n'est pas
entr encore, et l'on n'aura affaire qu'aux Russes. Dix mille Franais,
si on les avait eus, eussent fourni un noyau suffisant. Stanislas y
comptait. Retir  Dantzig, il attendait la flotte de Brest, qu'il avait
laisse sous la garde d'un homme sr, dtermin, de parole,
Duguay-Trouin. Il ignorait la comdie qui se jouait de Walpole  Fleury.
Le premier, devant Brest, avait quelques vaisseaux anglais qui allaient
et venaient[29]. Cela fournissait  Fleury cette ignoble et menteuse
excuse: Nous n'osons pas sortir. Horace dit: _Ce serait une atteinte
aux liberts commerciales que les traits assurent  la navigation de la
Baltique._ Horace s'y oppose... Demandez  Horace... Voil l'hiver,
les glaces. La Baltique est ferme.

         [Note 29: Ce fait, absolument ignor des historiens, m'est
         donn par un livre rare, dont je dois la communication  M.
         Ladislas Mickiewicz: _Histoire de Stanislas_ (par M.
         Chevrier), Londres, 1741.-- cela prs, Villars, Noailles,
         Duguay-Trouin, etc., donnent tout; Noailles surtout, nos
         misres d'Italie, l'imprvoyance du ministre, l'abandon de
         nos soldats, sans hpitaux, etc.]

La ville de Dantzig s'obstinait noblement  dfendre son roi, lgalement
lu. Elle bravait les Russes qui arrivaient. Qui croirait que si tard,
ne voulant rien au fond (qu'amuser et tromper la reine!), on eut
l'indignit, le 18 novembre encore, de faire crire le mannequin royal,
d'encourager les rsistances et les paroles de Louis XV, et d'enhardir
Dantzig  se faire craser?

Sur le Rhin, on avait trouv moyen de ne rien faire non plus. Nous
avions cent mille hommes; l'Autriche, par le dernier effort, n'en eut
que soixante mille. Villars et les Bellisle voulaient que l'on pert
dans l'Allemagne, qu'on lant la Bavire, qu'on mt en libert tant de
haines muettes. Fleury disait: Sans doute, si nous avions l'Empire pour
nous, nous entrerions.--L'Empire sera pour vous, rpondait Villars, le
jour que vous serez dedans.

Mais Fleury, en tranant, gagne le 12 octobre, la saison pluvieuse. On
passe alors le Rhin. Pourquoi? pour rien du tout. On revient. _Car il
pleut._

C'est--dire que l'Autriche peut se tourner vers l'Italie.

L mme, autre dception. Villars avait cru tout facile. Mais comment?
Par la chute de Fleury, que l'on esprait. Le Pimontais aussi. Il tait
plus sincre pour nous qu'on ne l'a dit. Mais, Fleury restant matre et
le ministre de la paix, il avait tout  craindre. Villars avait beau
lui prcher qu'il fallait accabler l'Autriche, pendant quelle tait
dsarme. Sourd et muet, le Savoyard s'en tenait  son Milanais. C'tait
dj beaucoup, et plus sans doute que ne permettait l'Angleterre. Cette
amie de l'Autriche, qui dj empchait la France de l'attaquer en ses
membres extrieurs, aux Pays-Bas, aurait-elle permis que le fougueux
Villars, entranant le Pimont, la frappt au Tyrol, et la menat au
coeur mme?

Villars eut un moment d'espoir, voyant, en fvrier, l'arme des
Espagnols qui enfin arrivait. Il y court. Mais dj ils lui tournaient
le dos, s'en allaient au Midi. Ils ont leurs ordres, ne veulent pas
comprendre que leurs conqutes du Midi ne seront rien, si on laisse
l'Autriche armer derrire, se relever. Villars leur montre au Nord le
gros nuage noir qui se forme au Tyrol. Rien de plus ferme que les fous.
La Farnse et Philippe dfendent expressment qu'on agisse d'ensemble.
Il faut qu'on coure  Naples. Plan stupide qui fut couronn du succs.
Comment? Par un miracle qu'on ne devait pas attendre, par la valeur
imprvue, tonnante, de nos soldats novices, qui tinrent les Autrichiens
au Nord, montrrent tous les courages, celui mme qu'on n'attendait
gure, un sang-froid merveilleux. Et cela (on peut dire) sans gnraux.
Villars tait mort de chagrin. Deux vieillards lui succdent, Coigny,
Broglie, et gns, de plus, glacs par les lenteurs voulues du
Pimontais. Broglie,  la Secchia, presque pris, chappe en chemise.
Mais partout nos petits soldats ont une solidit d'airain. Les
Autrichiens, qui ont des corps merveilleux pour l'attaque, la charge
Hongroise aveugle, la rage en manteau rouge des Croates altrs de sang,
avec cet enfer militaire qui trouble l'imagination, n'murent en rien
les ntres. Ils reurent  merveille tous les gnraux ennemis qui
venaient un  un se faire tuer en menant ces charges. Peu de prisonniers
des deux parts. Aux batailles furieuses de Parme, de Guastalla, il fut
constat que la France, sans avoir jamais vu la guerre, tait toujours
la France de Malplaquet et de Denain.

Chose fort ncessaire, de salut pour les Espagnols, pour l'infant Don
Carlos, qui, dans son agrable promenade de Naples, aurait t bien
drang. Les trente, quarante mille Allemands que nous tumes au nord de
l'Italie lui seraient tombs sur le dos. Il put triompher  son aise,
n'ayant qu' recevoir les clefs des villes qui venaient au-devant. Il
put mme, sur les petits restes des garnisons tudesques qui fuyaient du
Midi, gagner une fort jolie bataille qui lui cota peu (Bitonto, 25 mai
1734).

Au Nord, la vaillance inoue de cette jeune France de la paix,
prcisment la veille (24 mai 1734), avait clat, et non moins
l'clatante lchet de son gouvernement. Il ne s'agissait plus du trne
de Pologne, mais de la vie de Stanislas, enferm dans Dantzig par
l'arme russe, et que cette cit dfendait. Cent mille hommes, Russes et
Allemands, occupaient la Pologne. Trente mille serraient Dantzig. Elle
tait soutenue par sa foi  la France. Lui-mme, Stanislas, croyait
trs-fermement que le pre de la reine de France ne pouvait tre
abandonn. Les glaces empchaient seules, disait-on, le secours. Elles
fondent, on ne voit rien encore. Le 10 mai (joie immense!), on distingue
quelques vaisseaux. Ils sont lis par leurs ordres prcis. Ils
descendent des hommes, mais, voyant tant de Russes, ils les rembarquent,
laissant Dantzig dans le dsespoir.

Un Franais, un Breton, Pllo, tait notre ministre  Copenhague. Homme
d'esprit, connu par des vers agrables, membre de l'Entre-sol (le club
de l'abb de Saint-Pierre), il tait de ces rveurs qui anticipaient
l'avenir, qui avaient au coeur la patrie. Il rougit pour la France en
voyant cette reculade. Il eut un sentiment aussi de piti, de
chevalerie, pour la pauvre reine de France. Les chefs s'excusant et
disant qu'ils n'avaient pu mieux faire, que la chose tait impossible:
Eh bien! dit Pllo, suivez-moi. Vous verrez comment on s'y prend. Il
fait, comme il le dit. Quelques Franais le suivent. Avec ces amateurs
et quinze cents soldats seulement, il attaque les trente mille Russes 
couvert dans leurs lignes. Il les forait, s'il n'et t tu.

Ces choses-l faisaient rflchir les Anglais.

Elles augmentaient terriblement leur crainte de la France, leur amour de
l'Autriche. Elles contredisaient fortement l'opinion bizarre que ces
amis avaient de nous.

C'tait chez eux un article de foi que nous n'existions plus, qu'aprs
Louis XIV le peu qui restait de la France, le rsidu des guerres, le
_caput mortuum_ des ruines et banqueroutes, tait venu  rien, et comme
race mme tait fini. Les purs Anglais, qui sortaient peu de l'le,
taient bien convaincus qu'il n'y avait ici qu'un ramas d'avortons,
perruquiers, cuisiniers, matres de danse ou filles. C'est le sujet
chri d'Hogarth, le contraste ternel de l'Anglais fort, grand, bien
nourri, et du Franais, grenouille ou lzard qui frtille.

Cela allait plus loin. De l'autre ct du dtroit, le _credo_ tait tel:
le Franais, c'est le vice; l'Anglais, c'est la vertu. La petite chose
gazouillante, dansante, qu'on appelle un Franais, ne loge rien que vent
dans sa tte lgre; ni foi, ni loi; aucun principe. La solide crature
anglaise, avec sa double base de Bible et de Constitution, marche au
chemin de Dieu, et fait oeuvre de Dieu en pesant sur la terre, mangeant
le plus possible, et consommant de plus en plus.

Ds le commencement de la guerre, ils travaillaient srieusement pour
que la France n'y gagnt rien, pour que l'Autriche ft quitte  bon
march. Dans l'anne 1734, ils ne se pressrent pas, voyant morts
Villars et Berwick, et la France sans gnraux, esprant que l'Autriche,
avec tous ses barbares,  Parme,  Guastalla, allait nous reinter. Mais
quand ils la voient elle-mme use et puise, Eugne  qui l'on prend
Philipsbourg sous le nez, Mercy tu, Koenigseck qui trane comme un
serpent coup, alors notre amie Angleterre, srieusement inquite, se
met devant l'Autriche, et dcidment la protge. Elle se porte
mdiatrice (fvrier 1735), et propose impartialement un plan tout
autrichien.

_Article_ 1er.--L'unit, l'ternit de l'empire autrichien, au profit de
son hritire. Donc, point d'lection de Bohme, de Hongrie, et
l'Empereur sera toujours un anti-chrtien.

Soufflet assez fort pour Versailles. Car on a flatt Louis XV, qui lui
aussi descend de Charles-Quint, que la ligne mle autrichienne
s'teignant, il pourrait arriver par l'lection. Fleury, que l'histoire
dit si sage, s'tait avanc sottement sur cette ridicule esprance
jusqu' dire que, plutt que de garantir l'hritire, comme le demandait
l'Empereur, il aimerait mieux trois batailles. (Villars.)

_Article_ 2.--L'Espagne garde les Deux-Siciles. Mais l'Autriche, qui
n'avait nulle force dans ces possessions lointaines, en revanche
paissit au Nord. Au Milanais qu'elle garde, elle joint la possession de
la Toscane, plus voisine, aise  dfendre, tandis qu'une le n'tait
rien pour cet Autrichien sans vaisseaux.

_Article_ 3.--Le pre de la reine de France renonce au trne. Nul
ddommagement, aucune indemnit... qu'un bien  lui, un petit bien de
noble Polonais! Plus, l'honneur drisoire d'une ambassade qui le
remercie d'abdiquer.

L'esprit gravement factieux du mystificateur Walpole brillait dans
cette plaisanterie.

Chauvelin,  l'ide d'terniser l'Autriche, fut accabl, dsespr.
Mais, loin de l'couter, Fleury envoie  Vienne un homme  lui. Que
veut-il, l'innocent? Signer, sans les Anglais, seul  seul avec
l'Empereur, tout ce qu'ont dict les Anglais. Cela se fit ainsi.

Fleury tait un homme modeste et sans ambition. Que la France n'et
rien, qu'on loget Stanislas seulement dans le duch de Bar, cela lui
allait  merveille. Chauvelin s'indigna, travailla (par la reine, par
Mailly? par tous), et il exigea pour la France, pour tant d'argent, de
sang, qu'elle avait sacrifi. Il obligea Fleury d'exiger la Lorraine,
dont l'hritier passerait en Toscane[30]. Trs-importante acquisition,
indispensable aux communications de Champagne, d'Alsace. Excellente
barrire d'un si vaillant pays, si profondment militaire.

         [Note 30: Le rel est presque toujours bien au del de tout
         ce qu'on et suppos. Les pices rcemment publies frappent
         de stupeur. On y voit que ds le mois de mai 1735, Fleury
         demandait la paix  genoux aux Autrichiens (_Haussonville_,
         IV, p. 627). On y voit qu'il envoie successivement trois
         agents secrets  Vienne, et que dans son dsir excessif de la
         paix, il entrave la paix, compromettant, embarrassant ses
         propres agents mme (_Ibid._, 401-427). On le voit lchement
         dnoncer Chauvelin  l'ennemi. Sans la fermet de celui-ci,
         Fleury et pay la future possession de la Lorraine, il et
         consenti que l'Empire et l'Empereur eussent une arme en
         Lorraine, presque en Champagne, c'est--dire au coeur de la
         France, etc.]

Cette guerre avait fait un grand mal et un petit bien.

Le petit bien fut la Lorraine remise aux bonnes mains de Stanislas, la
Toscane mieux administre, qui eut bientt son Lopold.  Naples, le
gouvernement incapable des Espagnols fut oblig de prier l'Italie
d'administrer, de gouverner.

Le mal, et trs-grand mal, est la dissolution de la Pologne, le salut de
l'Autriche, qui reste autorise  perptuer  jamais l'touffement des
nations.

C'tait un grand moment, celui qu'on a perdu. Moment unique, de si belle
esprance. L'Empire n'tait pas mort. La Bavire et la Saxe, le
Palatinat protestaient. Dans les petits tats, moins hardis, chez les
populations honntes de la bonne Allemagne, subsistait l'tincelle du
droit, de la patrie. L'Allemagne, la biche au bois dormant, avait assez
dormi; elle se rveillait; sur la face de bte lui revenait la face
humaine.

Ils redevenaient hommes aussi, ces peuples du Danube qui ont sauv
l'Europe, et qui, pour rcompense, par la ruse autrichienne, sont tenus
 l'tat de loups, que de temps  autre elle lance, quand l'Anglais la
paye pour cela. Ces peuples allaient sortir de ce honteux enchantement.

Qui l'empche? C'est l'Angleterre.

 ce moment, Voltaire disait  la lgre dans ses _Lettres anglaises_
(l. VIII, p. 149): Qu'elle aime la libert au point de la vouloir, de
la dfendre chez les autres mme.

Remarquable ignorance. L'Angleterre justement alors affermit l'esclavage
des tats autrichiens, livre les Polonais aux Allemands, aux Russes.

Laide contradiction. C'est dans la mme anne (1731) que l'Angleterre
coute la prdication de Weslay, se rforme, assombrit son austrit
protestante,--et que, d'autre part, l'Autrichien finit sa dragonnade des
protestants hongrois et des protestants de Saltzbourg. Voil ce que
l'Anglais protge en 1735! Qui dira qu'il est protestant?

Si l'Angleterre et t protestante, elle et cherch son point d'appui
uniquement dans l'Allemagne du Rhin, du Nord, dans les deux tats
Scandinaves, unis, fortifis. Avec sa trs-troite jalousie maritime,
ses petites vues sur la Baltique, elle a toujours tenu en deux morceaux,
c'est--dire annul, bris l'pe du Nord, qui l'aurait tant servie.
Elle a plutt sold une pe catholique, gard l'empire barbare o le
papisme est un monstre de guerre.

Ici, de tout son poids l'Angleterre s'asseoit avec Fleury sur la lourde
pierre catholique dont toute libert est crase. L'effort de 1733,
notre lan de rveil, comment avortent-ils? C'est le secret des deux
Walpole. Ils rgnaient dans Versailles. Ils rgnaient dans nos ports,
veillaient notre marine, la solitude de Brest et de Toulon.

Duguay-Trouin, un jour, se consumant  attendre Fleury, voit dans cette
antichambre et la foule dore un misrable  culotte perce, d'un visage
dvast et sombre. C'est l'homme qui fit trembler les mers, c'est le
Nantais Cassart. Duguay alla  lui, le serra dans ses bras. Ses yeux
n'taient pas secs. Il pleurait sur la France, hlas! aussi sur lui. Il
ne revint jamais d'tre rest dans Brest enchan devant les Anglais. Il
s'teignit l'anne suivante.




CHAPITRE IX

VOLTAIRE--LE ROI NE FAIT POINT SES PQUES

1734-1739


Dans cette paix malsaine qu'avaient rtablie les Walpole, une chose
devait les contrister; c'est ce qui avait apparu si fortement en 1733:
_La France tait par elle-mme._

Fort oppose  son gouvernement. Celui-ci avait renonc  toute marine
militaire. Mais la France faisait des vaisseaux.  Lorient,  Saint-Malo
renaissait un commerce hardi qui demain se ferait corsaire.

Autre dcouverte fcheuse. Quelque soin que Fleury prt pour faire une
guerre ridicule, le Franais apparut un dangereux soldat.

La presse a pris l'lan, ne retournera plus  l'tat touff, muet, de
1728. Des livres forts clatent de moment en moment.

L'histoire a commenc,--narrative dans le _Charles XII_
(1731),--rflchie, politique, dans la _Grandeur et dcadence des
Romains_ (1734). bauche magistrale, qui, par ce temps de petitesses,
montrant dans sa hauteur la colossale antiquit, fait rougir le
prsent.--Autre effet, et plus vif, quand les _Lettres anglaises_
opposent  nos misres la grandeur britannique, l'empire que
l'Angleterre a pris dans les affaires humaines.

Dans ce livre, Voltaire, trop favorable  l'Angleterre, n'en tablit pas
moins une grande vrit qu'avaient dite les _Lettres persanes_: Le
protestantisme a vaincu; dans tous les sens, il a pris l'ascendant. Il
tolre et fait vivre en paix toute la varit des sectes. Il a donn
l'essor au gouvernement libre,  l'activit nergique qui fait trembler
les mers.--Grands efforts. Et le peuple n'en est pas cras. Ce peuple,
si diffrent du ntre, est vtu, est nourri. Il est fier, il raisonne.
Il a jug ses rois.

Newton  Westminster, le solennel hommage  la science, au gnie, la
royaut de la raison, c'est ce qui couronne le livre. Il essaye de nous
introduire, non pas dans la vie du savant (comme fit l'ingnieux
Fontenelle), mais dans la science elle-mme, dans l'exposition difficile
des lois astronomiques, physiques, au sein mme de la nature. Il ouvre
au grand public,  l'ignorant,  tout le monde, l'entre de la _via
sacra_, o la science et la religion se confondront de plus en plus.

Pour lancer un tel livre, en 1733, Voltaire attendait, esprait la chute
de Fleury. Il ne le lcha qu'en anglais et  Londres (aot-septembre).
Il retenait encore l'dition franaise  Rouen sous la clef. Mais ce
terrible livre, comme un esprit qui rit des portes et des serrures,
s'envola de lui-mme. En France, en Hollande et partout, il circula,
pour l'effroi de Voltaire qui, dans ces circonstances toutes nouvelles,
et voulu le garder encore.

Grand changement. Il redoutait l'exil. Il avait pris racine. Il tait
mari.

Mari d'amiti avec un esprit srieux, l'un des plus virils de la
France, madame Du Chtelet, si lettre, si savante, prise des plus
hautes tudes, traduisant Virgile et Newton. Elle tait parfaitement
libre, dans les ides d'alors, dlaisse, oublie de M. Du Chtelet.
Elle avait vingt-sept ans, avait dj vcu, travers l'tude et le
monde, n'avait rien trouv pour le coeur. Elle avait des mthodes, point
de fonds. C'est le fonds, la vie mme qu'elle sentit en ce petit livre.
Son coeur fut plein, et se donna.

Voltaire tait malade et dans sa crise obscure de 1733, lorsque cet ange
de Newton vint, amen par une amie, le voir dans son triste logis prs
Saint-Gervais. Newton, comme on l'a vu, avait fait sa fortune, et il lui
donna une femme, prise et dvoue, trs-noble compagnon de travail qui
adoucit sa vie, qui n'altra en rien, mais augmenta sa libert.

Quinze ans durant il eut chez elle un agrable asile, trs-prs de la
frontire, qui lui permit d'oser, mais parfois d'luder l'orage. Il
tait, n'tait pas en France, avait un pied dehors sur la terre de la
libert.

En avril 1734, le danger fut rel, Voltaire quitta Paris. Une lettre de
cachet fut lance contre lui de Versailles, et en mme temps le
Parlement, sur une plainte des curs, fit lacrer, brler le petit livre
par la main du bourreau (juin 1734).

Il tait prs d'Autun chez les Guises et les Richelieu qui ne le
cachrent pas. Il tait sans asile. Madame Du Chtelet franchit le pas,
et le cacha chez elle.

C'tait chose hasardeuse. Et tout le monde fut contre elle, sauf M. Du
Chtelet. Homme d'esprit et ds longtemps dsintress de sa femme, il
trouva bon qu'elle abritt ce beau gnie perscut, sans famille, ami,
ni foyer. Il dfendit Voltaire, lui rendit des services.

Hte peu redoutable,  vrai dire, peu compromettant. Cette maigre
figure, dj de quarante ans, nerveuse et maladive, malade imaginaire de
plus, toujours mourant, entre la casse et le caf _une ombre d'homme_,
il le disait lui-mme, donnait peu l'ide d'un galant. Enferm tout le
jour, n'apparaissant qu'une heure, comme un farfadet de passage, mme 
Cirey on le voyait  peine. Madame de Graffigny qui l'y vit, et madame
de Stal  Sceaux, lui trouvaient l'air d'un revenant, d'un petit moine
d'autrefois aux yeux malins et doux, dont l'me curieuse viendrait de
l'autre monde visiter celui-ci.

Union bien srieuse pour milie, jeune encore, belle et forte, dans son
ge de vingt-sept ans, riche de vie, de sang, bien plus que ne le sont
ordinairement les grandes dames. Le travail la sauvait. Ses lettres,
trs-intimes, secrtes,  d'Argental, lui font beaucoup d'honneur.
Elles dmentent ce qu'on a dit si lgrement: qu'elle n'aimait Voltaire
que pour le bruit et le succs. Elles sont graves et d'un honnte homme,
mais fort passionnes, d'un vritable culte pour Voltaire. Dans ses
constantes inquitudes, elle reste trs-noble; elle dsire sans doute
qu'il soit sage, ne se compromette pas trop; mais elle ne l'exige
point. Elle n'impose aucun sacrifice, respecte tout  fait la mission de
ce grand esprit. Loin de le dtourner vers la littrature secondaire,
les petits succs, elle l'admire, le suit de son mieux dans son essor
philosophique. Elle l'loigne au contraire de son faible _Louis XIV_,
oeuvre mdiocre et lgre. Tant qu'elle put, elle retarda, tint le
manuscrit sous la clef.

Cirey, dans un paysage mesquin, chteau peu gai et dlabr, ne pouvait
plaire qu' de tels travailleurs. Deux appartements seuls y taient
habitables. Au premier la srieuse dame calculait, traduisait
Newton[31]. Sous elle,  l'entre-sol. Voltaire crivait tout le jour. L
il parat trs-grand. Cirey lui fit son quilibre, il fut universel et
rayonna de tous cts.  travers les pomes et les drames, les traits
de philosophie, il expose Newton, tudie la chimie, fait ses
expriences, son _Mmoire sur le Feu_. Il dfend Raumur dont on
mprisait les insectes. Il pose le principe admirable: Nous devons 
notre me de lui donner toutes les formes possibles. Ce principe, il
l'applique, avanant en tout sens avec une vigueur merveilleuse et cette
ambition conqurante que Vico appelait un hrosme de l'esprit (_mens
heroca_).

         [Note 31: Et, de Newton, elle passait, non sans grce, aux
         arrangements intrieurs. Elle apparat charmante dans cette
         jolie lettre de Voltaire:

         La voici qui arrive de Paris. Elle est entoure de deux
         cents ballots qui ont dbarqu ici. On a des lits sans
         rideaux, des chambres sans fentres, des cabinets de la Chine
         et point de fauteuils. Nous faisons rapiceter de vieilles
         tapisseries. Elle est devenue architecte et jardinire; elle
         fait des fentres o j'avais mis des portes, change les
         escaliers en chemines. Elle fait l'ouvrage des fes, meuble
         Cirey avec rien...--_Lettres_, nov. 1734, p. 536, 537.]

Ce qui surprend le plus, c'est que les grands orages lui viennent 
chaque instant pour des productions trs-lgres autant que pour ses
livres hardis. Pour le _Temple du got_ il est perscut. Perscut pour
une ptre  _Uranie_. Madame Du Chtelet est toujours dans les transes.
En 1734 et 1735, ils respirrent  peine. En plein hiver, alerte (26
dcembre); il s'en va de Cirey, se met en sret. Autre plus grave, en
dcembre 1736, pour la plaisanterie du _Mondain_, et cette fois il part
pour la Hollande. Elle le suit. Les voil sur la neige  Vassy (quatre
heures du matin). Elle pleure. Va-t-elle revenir seule dans ce Cirey
dsert? O va-t-elle avec lui, en laissant l ses enfants, sa famille?
Voltaire l'en empcha. Tout souffreteux qu'il ft, seul il passa l'hiver
dans cette froide et humide Hollande, cach le plus souvent, redoutant 
la fois la haine de nos rfugis et les calomnies catholiques du vieux
J.-B. Rousseau, qui allaient jusqu' Fleury mme, pour terniser son
exil, lui fermer le retour, lui faire perdre l'asile que lui avait fait
l'amiti.

 ces misres joignez les procs, les libelles. On lui avait lanc le
libraire de Rouen, destitu pour les _Lettres anglaises_. Sous le nom
du libraire, on publiait cent calomnies. Le faux protecteur de Voltaire,
Maurepas, prtendit tout arranger en crasant Voltaire, lui infligeant
la honte d'une amende  payer aux pauvres.

La situation gnrale empire en 1737. Toute libert perd esprance avec
l'homme de ruse et d'audace qui avait cru succder  Fleury. Chauvelin
est chass (fvrier), chass pour toujours.

Son crime fut d'avoir forc Fleury, forc l'Autriche  en finir, par une
ligne ajoute de sa main  une lettre de Fleury: _Qu'en attendant, le
Roi garderait Philipsbourg, Trves et Kehl_,--que, si l'on ne finissait
rien, nous resterions toujours en Allemagne.

Acte hardi, qui fit peur, dcida tout, mais perdit Chauvelin.

Depuis deux ans l'Autriche et les Walpole le travaillaient. D'abord on
lui offrit de l'argent. Puis, comme il refusait, on le calomnia, on
soutint qu'il volait. Il aurait vol... une montre (Barbier, etc.).
Enfin, par un coup plus habile, Walpole se procura des lettres o
Chauvelin communiquait avec l'Espagne (dans l'intrt de la France). On
cria  la trahison.

Les dates rpondent  ces sottises, disent la vraie cause de sa chute.
Vaincu et effray par sa fermet, l'Autrichien lche enfin la Lorraine,
15 fvrier 1537[32]. Le 23 fvrier, Chauvelin est exil pour la vie.
Jamais l'Autrichien, ni l'Anglais, jamais le parti prtre, ne
consentirent  son retour.

         [Note 32: D'Haussonville, _Runion de la Lorraine_, IV,
         429.]

Il laissait des regrets  la cour, dans l'arme, au Parlement, partout.
Il avait un parti ou deux partis plutt: celui du bien public, et celui
de la guerre. Et ce dernier si fort, qu'il fallut l'occuper, en donnant
aux Gnois un secours pour rduire la Corse, arme contre eux sous un
aventurier qui se proclamait roi de l'le.

 la cour, les meilleurs taient pour Chauvelin: j'entends M. de la
Trmouille, alors bien rform, et la bonne Mailly, d'un coeur honnte,
ardent, fort dsintresse, qui resta toujours pauvre, ne voulant que
l'amour, l'honneur, la gloire du Roi. Elle l'avait aim de plus en plus,
mais avait peu d'esprit, de la jalousie, l'ennuyait.

Il aimait beaucoup mieux la jeune femme de M. le Duc, comme on a vu.
Seulement, pour la tirer de Chantilly, le premier point tait de
renvoyer Fleury, de donner au mari pour sa femme la royaut mme. Il
aurait fallu que le roi changet sa vie, ses habitudes, immolt aux
Conds non-seulement Fleury, mais les lgitims, le comte de Toulouse et
l'aimable comtesse qui, si souvent, si bien, le recevait  Rambouillet.

Ainsi troubl, indcis, en 1737 et 1738, entre la reine et la Mailly,
seul en ralit, il eut des chappes sauvages et de hasard, non sans
danger pour sa sant. D'ennui, d'puisement ou d'autre cause, il fut
malade (fvrier 1738), et juste au mme mois o Fleury, trs-malade
aussi, semblait prs de s'teindre. La nuit du 20, celui-ci appela son
vieux valet Barjac, et lui dit: Je me meurs! (Luynes, II, 41). Grande
agitation dans Versailles. Que serait-ce si tout  la fois le ministre
et le roi manquaient?

La reine serait-elle rgente? Ses amies en parlaient. Sous elle et
gouvern un second Fleury, et tout prt, Tencin, le fourbe, l'intrigant,
dont l'oeil dur et faux faisait peur. Le Roi y rpugnait. Mais il avait
pour lui toutes les saintes, et celles du cercle de la reine, et les
dames de Noailles, la perle des Noailles surtout, madame de Toulouse.

Celle-ci, douce et fine, avise, travaillait  la fois et pour l'glise,
et pour son fils. Les Conds demandaient que ce fils, le jeune
Penthivre,  la mort de son pre Toulouse, ne gardt pas le rang si
lev que l'amour du grand roi avait fait aux lgitims. Madame de
Toulouse, mme du vivant de son mari, serra le roi de prs, lui donna de
petits soupers (Luynes, II, 169), au grand tonnement de la cour. On
savait  quel point le Roi, aprs boire, s'oubliait. M. de Toulouse
mort, Madame, plore, inonde de larmes (trs-sincres), en revoyant le
Roi, se jeta dans ses bras, lui donnant le fils et la mre. Le Roi fut
fort touch. Elle semblait un peu sa mre aussi, et il l'aimait
d'enfance. Dans cet aimable Rambouillet, dans cette idylle austre d'un
mnage accompli, elle le recevait, le caressait avec une grce
maternelle, le formait, l'amusait d'agrables propos, mondains, dvots,
des histoires du grand rgne et de la belle cour. Avec sa gravit
souriante, une vertu si sre, vingt-deux annes de plus, elle pouvait
s'avancer plus que d'autres, avertir l'enfant mal guid de bien des
choses dlicates, l'ennoblir, l'purer, lui dire ce que c'est que
l'amour.

Une seule chose fait ombre; c'est que la faible mre, cherchant avant
tout la faveur, laissait jouer son fils (du premier mariage) pernon aux
petits cabinets, si mal nots. Et, pour son fils Penthivre, elle se
hasarda elle-mme. Elle avait un grand avantage, gardant dans son
veuvage un appartement trs-commode, o le Roi  toute heure descendait
sans chapeau, par un escalier drob. M. de Toulouse avait eu (de sa
mre Montespan) une clef pour entrer chez le Roi. Cette faveur
subsisterait-elle? Madame de Toulouse y russit adroitement. Comme le
Roi s'amusait  tourner, elle lui fit tourner dans un bois qui lui
venait de son mari, un tui pour mettre la clef. En lui rendant l'tui,
le Roi donna l'inestimable passe-partout (17 mars 1738).

Ayant la clef et l'escalier, on arrivait au dernier cabinet o le roi
crivait,  la fameuse garde-robe o se trancha deux fois le destin de
la monarchie. Intimit si grande que le Roi la refusa  sa fille
Henriette, ne l'accorda jamais qu' son Adlade. On pouvait, en effet,
lui absent, voir tous ses papiers. On pouvait le surprendre  telle
heure bien choisie, o la surprise est dsire.

Quoi qu'il en soit, madame de Toulouse, vritablement afflige, restait
dans sa ligne de deuil, passant souvent deux heures  la chapelle au
fond d'un confessionnal o elle lisait  la bougie. Son appartement
mme, avec la petite cour pave de marbre blanc et noir, avait un air de
clotre  l'espagnole. Tout cela imposait. Et si quelqu'un pensait, du
moins on n'aurait pas jas.

L'excuse au reste tait le fils et l'extrme besoin qu'elle avait du Roi
pour ce fils. On lui reprochait peu des amitis utiles qu'il lui fallait
subir. Les complaisantes invariables des plaisirs du Roi (la Charolais,
d'Estres), chez qui souvent il se grisait, se trouvrent trs-lies
avec madame de Toulouse. D'Argenson, par deux fois, observe un peu
cyniquement que celle-ci qui a l'escalier drob, peut se faire
dsirer par sa dvotion mme. Elle tait blanche et grasse (la Mailly
maigre et noire), et, malgr les annes, fort conserve par sa vertu. 
cinquante ans, elle tait belle, une trs-agrable maman.

Entre mai et octobre, elle avait, mois par mois, et degr par degr,
refait tous les honneurs, biens et dignits de son fils.

Au souper de Fontainebleau, ce jeune fils (nomm prince) servit le Roi 
table. Elle-mme servit au dessert, donna au Roi un verre et une
assiette, et par l constata son rang.

Plusieurs crurent voir une Maintenon, mais celle-ci non sche, au
contraire, douce, aimable. L'ge n'aurait rien empch. L'amour dvot,
jsuite, avec ses vastes complaisances, et fait plus que beaut,
jeunesse.

Madame de Toulouse, unie avec la reine et Tencin, le parti des honntes
gens, et pu garder le Roi par l'attrait maternel, la saveur du
demi-inceste, ce lien quivoque, que tous favorisaient, honoraient et
voilaient. Cependant, elle-mme se cacha peu en aot, ayant laiss le
Roi se faire chez elle  Rambouillet une chambre  coucher, puis certain
cabinet, dont elle l'entretint longuement, tout bas, devant tous, 
Versailles[33].

         [Note 33: _Luynes_, II, 226, 21 aot 1738. Il ajoute: Le
         fait est certain. Mot grave, accentu, fort rare, chez un
         chroniqueur si discret, qui presque toujours ne veut pas
         voir, baisse les yeux.]

Cela dut attrister madame de Mailly, qui vit qu'elle ennuyait, et que le
roi peu  peu chappait. Elle chercha un amusement. Elle appela sa laide
et spirituelle soeur, mademoiselle de Nesle, dont la figure la
rassurait. Cette grande fille, lche du couvent, avec une vive gaiet,
remplit le maussade Versailles de sa jeunesse et de ses badinages,
hardis, mordants, qui n'pargnaient personne. Elle tonna le roi en se
moquant de lui. Et il y prit plaisir. Il ne pouvait plus s'en passer.
Ds le 22 dcembre, il voulait qu'elle soupt avec sa soeur aux petits
cabinets (Luynes, II, 295). On eut peine  parer ce coup.

Cette rieuse tait fort redoutable. Elle lanait d'ineffaables traits.
Dans le pays de cour, si sot, o on craint tant les ridicules, on avait
peur. On remarqua le plat de la situation. Un ministre en enfance, une
matresse use, Toulouse la maman complaisante de l'escalier furtif,
tout tait misrable, ennuyeux, excdant. Il tait trop facile de faire
honte au jeune roi de sa patience. La Nesle tait impitoyable, et le
plus dangereux c'est que, sous ses plaisanteries, sous ce rire moqueur,
il y avait une force relle.

Le roi tait timide, il baissait la tte et riait. Ceux qui voyaient de
prs les choses, Bachelier, le valet intime, suivirent le vent,
tournrent. La premire girouette de France, Maurepas, tourna non moins
vite. Il crut Fleury fini et Chauvelin possible. Il avait vaillamment
aid  la noyade de celui-ci, profit de sa chute. Ministre de Paris, et
en mme temps de la Marine, il se trouva de plus comme un secrtaire de
Fleury pour toutes les Affaires trangres. Plus encore, son _alter ego_
contre le parti Chauvelin, jansnistes et libres penseurs. En 1736, il
accabla Voltaire pour les _Lettres anglaises_. En janvier 1739, il est
chang; il crit  Cirey, il courtise Voltaire et l'assure de son amiti
(Lettres de madame du Cht., 135).

De graves circonstances arrivaient, la guerre presque certaine, donc
Chauvelin, le seul capable de la soutenir. Elle clatait dj entre
l'Espagne et l'Angleterre. La mort prochaine de l'Empereur allait la
rendre europenne. Si Fleury restait l (c'est--dire l'impuissance et
l'absence de gouvernement), un grand dsastre tait certain.

La Nesle ne perdit pas de temps. Aux premiers mois de 1739, sans faire
de bruit, et sous le couvert de sa soeur la Mailly, elle prit Louis XV
comme on pouvait le prendre. Elle n'tait pas belle, mais plus blanche
que la Mailly, plus jeune que madame de Toulouse. Elle ne cotait rien,
ne demandait rien, et n'exigeait nullement que le roi renont  rien.
Il n'tait pas moins assidu le jour chez la maman; le matin, comme 
l'ordinaire, il allait quelques heures biller au lit de la Mailly.

Situation bizarre. Par moments, le roi la sentait. Ce lien triple, impur
(deux soeurs et une mre) lui donnait des scrupules, pas assez pour le
rompre, assez pour n'oser communier. Il y avait des exemples de la
colre de Dieu, des gens qui, mettant l'hostie  la bouche, ayant aval
leur jugement, taient tombs roides morts. Cela lui donnait  penser.
Six annes avec la Mailly il avait fort tranquillement communi. Mais
ici, avec ce mlange, il eut peur. Rien ne put le dcider  hasarder la
chose.

Le roi a dclar _qu'il ne fera point ses pques_. Le grand prvt lui
demandant s'il toucherait les crouelles (ce qui se fait aprs la
communion), il a schement rpondu: Non. (Argenson, 5 avril 1739).

Fait grave, de retentissement immense  Paris et partout. Barbier (III,
167) se demande comment le fils an de l'glise n'a pas dispense du
pape pour faire ses pques en quelque tat qu'il soit.

Les ultramontains, atterrs, espraient luder et tromper le public en
faisant dire une messe basse au cabinet du roi, de sorte qu'on ne st
pas s'il communiait. Le roi ddaigne cette ridicule comdie. Il ne veut
pas jouer la farce. Il chappe  son prcepteur. (Argenson.)




CHAPITRE X

GUERRE D'AUTRICHE--GRANDEUR ET CATASTROPHE DE LA NESLE

1740-1744.


Le chimrique espoir du salut par la royaut, d'un roi affranchi par
l'amour, l'idal d'une douce royaut de la femme donnant aux nations le
progrs et la libert, c'est longtemps le roman du XVIIIe sicle. Les
meilleurs l'adoptaient. L'excellent d'Argenson, obstin  chercher son
homme en Louis XV,  souponner en lui un mystre d'avenir, croit qu'un
matin l'amour va tout faire clater. Voltaire, moins aveugl, dans son
ironie mme ses moqueries lgres (imites d'Arioste), ne dsespre
jamais.  chaque avnement de matresse, il croit voir l'inerte Charles
VII rveill tout  coup  la gloire par Agns Sorel.

Sous la Mailly, la Nesle, Chteauroux, Pompadour, toujours revenait cet
espoir. S'il fut un jour moins vain, incontestablement ce fut en 1739.
Pour cette fois, le Roi parut aimer. Avant, aprs la Nesle, ses
matresses ont fort peu de prise; il n'en regrette aucune. Mais celle-ci
vraiment semblait avoir mordu. La voyant sans cesse, en deux ans, il lui
crivit deux mille billets. Et,  sa mort, on le crut fou.

On sait malheureusement trs-peu de cette femme. On en a quelques jolies
lettres. Elle apparat pour disparatre. Elle n'agit que sous le couvert
de sa soeur et presque tnbreusement. Elle est prudente, hardie. Tous,
amis, ennemis, s'accordent  reconnatre qu'avec une parole acre et
brillante, elle eut un esprit vaste et fort, qui n'et recul devant
rien. On n'en parla gure qu' sa mort. Paris savait  peine son nom, au
moment mme o, entranant le roi, elle semblait lancer sur l'Autriche
et l'Europe la plus vaste rvolution.

Frdric, dans ses beaux Mmoires, ne nous dit pas assez cela. Seul
alors en Europe, mal avec l'Angleterre, mal avec la Russie, s'il n'et
senti la France pour lui, il n'et boug. Il sut parfaitement ce qui se
passait  Versailles. Les anti-Autrichiens, la Nesle, y taient matres,
quand il agit contre l'Autriche.

Tout cela tenait  un fil, au plus fragile, au plus incertain des
miracles,  la question de savoir jusqu'o l'amour pouvait refaire un
roi. De sa honteuse enfance, de sa jeunesse aride, sortirait-il un
homme? tait-il bien capable de la mtamorphose qu'aurait pu seul le
haut amour? grand problme et douteuse nigme.

L'aimable monument, un peu effmin de 1738, la belle fontaine Grenelle,
a la mlancolie des destines obscures. Une jeune reine (Paris? ou la
France? ou la Mailly? la Nesle? tout cela est ml) trne sous la
couronne de tours.  ses pieds le beau fleuve et la molle rivire
couchs, lvent sur elle un oeil aimant, croyant. D'elle viendra
l'mancipation? un cours heureux, prospre, le flot des temps
meilleurs?... Il se peut. Pourquoi pas? Rien ne doit l'effrayer. Une
rverie guerrire est dans son doux visage. Et son poing sur la hanche
dit assez qu'elle est prte aux plus hardies rsolutions. Je ne sais
quel nuage est pourtant sur le tout d'incertain avenir. Haute est
l'aspiration... Impuissante peut-tre, elle ira se perdant o vont ces
eaux, o coule cet lment fluide, qui fuit aux grandes mers.

Voltaire, vif et crdule, ne douta pas. Il se croyait sauv. En janvier
(1739), il veut quitter Cirey, s'tablir  Paris. Depuis quatre ans, il
avait fait _Mrope_. Il faisait _Mahomet_, brlait de les jouer. Il
voulait retourner au terrain du combat, tre l pour rpondre aux
articles, aux pamphlets que semaient Desfontaines et autres avec l'appui
de la police. Il allait clater dans les sciences par l'ingnieux et
trs-neuf _Mmoire sur le feu_, par son _Newton_ qui, depuis l'exil de
Chauvelin, n'avait pu s'imprimer. Paris tait son vrai thtre. Aprs
cinq ans d'absence, il rentrait agrandi, immense, rayonnant en tous
sens.  Cirey, il tait malade de sa terrible activit, meurtrire dans
la solitude. La fivre  chaque instant. Il dfaillait deux fois par
jour (dcembre). De l mille choses vaines. Il va chasser, il achte un
fusil. La nuit, il rve, il rime cent folies satiriques, libertine image
des cours. Le plus fou et t d'aller en Allemagne chez le prince de
Prusse, qui l'appelle et l'attire, essaye de l'enlever. Voltaire
ajourne, crit des lettres adorables, o il voudrait donner  ce roi de
demain ce que n'ont gure les rois, un coeur et des entrailles, un peu
de douceur, de bont.

Trs-sagement, madame Du Chtelet, pour l'loigner  jamais de la
Prusse, en commun avec lui achte un htel  Paris (2 avril 1739). Elle
y va mener son malade. Pour 200,000 francs on acquiert l'htel Lambert,
qui tait aux Dupin, au gendre de Samuel Bernard, htel bien connu de
Voltaire qui lui rappelle un meilleur ge, quand il jouait _Zare_ avec
la belle madame Dupin.  la pointe de l'le, au paisible quartier des
grands htels de la magistrature, loin du centre,  porte du monde, en
vue de Saint-Gervais o l'ange de Newton apparut  Voltaire, c'est une
fort noble rsidence (aujourd'hui des Czartoriski). Trs-srieuse
toutefois et regardant le nord. Mais la dcoration et les fresques
suaves des grands matres supplent le soleil. Madame Du Chtelet
esprait tenir l cet esprit si mobile par un salon o lettres et
sciences eussent brill dans leur harmonie, clipsant le salon artiste
de madame de la Popelinire. Elle comptait sur l'htel Lambert, sur cet
attrait du monde, ce rajeunissement. Elle en avait besoin. Elle avait
sch en six ans de travail et d'inquitude, du vain effort de captiver
Voltaire. Les torts taient  celui-ci, aux indomptables ailes qui le
portaient de tous cts. Il ne s'en cachait pas.  ce moment aimable qui
semblait pour toujours les unir  Paris, il fait les vers bien tristes:
Si vous voulez que j'aime encore, etc. Vieux  quarante-quatre ans, il
esprait mourir paisiblement en cet htel, en son Paris natal, entre
l'tude et ses amis. Vain espoir! une autre carrire, et sans repos,
s'ouvrit pour lui, clatante, d'ternel exil.

Une rflexion naturelle aurait d modrer l'ide qu'on se faisait du
changement du Roi. S'il s'tait abstenu de faire ses pques au 5 avril,
c'est justement parce qu'il tait dvot. En mai, il y parut. Le rude
vque de Chartres le fit trembler d'un mot. Sans rappeler sa faute, il
fit penser au chtiment: Sire, aprs la famine, voici bientt la peste
qui n'pargnera pas les grands. Ce coup porta. Le Roi,  la messe, eut
une dfaillance.

Des gens pourtant qui voyaient de bien prs, son Bachelier qui vivait
avec lui huit heures par jour, s'enhardissaient. Bachelier fait crire
des mmoires sur la tolrance, et les fait transcrire par le Roi. La
perscution jansniste se ralentit. La police hsitait, elle ne troubla
plus les malades. Si l'on n'eut pas encore la libert de vivre, on eut
celle de mourir en paix.

La Charolais, cette Cond, joyeuse, hardie, ayant pris  Compigne la
Nesle avec elle et chez elle, poussa le Roi  une chose qu'on n'et pas
cru,  faire un tour au vieux. Fleury, le matin, arrivait pour
travailler avec le Roi, avait la clef, ouvrait lui-mme. Un jour 
l'ordinaire, avec Barjac, qui lui portait son portefeuille, il veut
ouvrir, ne peut. Barjac essaye aussi. En vain. Malignement, le Roi qui
entendait, laisse gratter, frapper, enfin ouvre, en disant froidement:
C'est que j'ai chang les serrures. (Luynes, II, 454.)

Grande rvolution? Non, au fond peu de chose. Il s'est donn la joie de
casser le nez  Fleury. Mais il n'en a gure moins  blesser la Mailly,
mme la Nesle. Dans sa nature mauvaise de magister qui aime  chtier,
il s'amuse  voir le vieux prtre la flageller des plus sensibles coups,
sur les amis de Chauvelin, sur Mailly, mari de sa soeur, mme sur leur
pre M. de Nesle. Spectacle curieux. Il force les deux soeurs d'avaler
l'amertume d'aller prier Fleury pour leur pre et demander grce.

Au point le plus sensible, la prfre le trouva sec. Pour couvrir les
grossesses, cacher l'inceste, il veut la marier. Il lui fait esprer un
prince, le comte d'Eu. Et il lui donne un gentilhomme, neveu de
l'archevque Vintimille, petit protg de Fleury. La voil marie de la
main de Fleury, moque, la fire et la moqueuse.

Les quelques lettres qu'on a d'elle disent sa triste situation. Fleury,
impunment, l'ayant humilie, on la sentait branlante, et l'on se tenait
 distance. Toute marie et pose qu'elle tait, elle menait sa vie de
demoiselle, seule en sa chambre, sauf les chasses o il fallait aller
avec le Roi et la Mailly. Que faisait-elle dans cette chambre close?
c'est ce qu'auraient voulu savoir ses ennemis. Ne pouvait-on
s'introduire dans la place? La socit de la reine y songeait. Une de
ses dames imagina de lui adresser une femme adroite, de deux visages et
deux paroisses, madame du Deffand. Correspondante de Voltaire, elle est
d'autre part plus qu'amie du prsident Hnault, l'homme de la reine. De
plus, elle est parente des De Luynes, chez qui invariablement soupait la
reine. Cette Deffand avait toujours des affaires. D'abord, elle se fit
quelques rentes chez les matresses du Rgent, puis servit madame de
Prie. Vivant alors chez madame Du Maine, elle avait bien envie de s'en
manciper, d'acheter une maison. La Nesle aurait pu y aider, ou bien les
ennemis de la Nesle si par la bonne dame on avait jour chez elle. La Du
Deffand lui crivit, se prsenta comme amie de Voltaire, flatta et
caressa. La Nesle fit semblant de la croire, rpondit dans un abandon
tout charmant de crdulit, jusqu' dire qu'elle serait charme d'tre
en tout dirige par elle (sept. 1739, dition 1865, tome I, p. 1-9).

La solitaire n'en agissait pas moins. En 1740, elle eut deux victoires
coup sur coup. Seule, elle eut les trennes du Roi au 1er janvier. En
fvrier, malgr Fleury, elle fit un ministre de la guerre, Breteuil.
Maurepas n'osa parler contre, suivit l'influence nouvelle et laissa le
vieux cardinal.

Cette anne-l est grande. En mai, Frdric devient roi. En octobre,
meurt l'Empereur. La guerre arrive, et le hros.

Le voici donc, le grand acteur du temps. Il reviendra de moment en
moment, et nous le peindrons par ses actes. Il suffira de dire ici que
personne ne l'avait prvu, qu'on ne supposait pas qu'un artiste,
musicien, pote, qui, longtemps prisonnier et longtemps solitaire,
n'aimait que les arts de la paix, qui dj  trente ans avait
l'embonpoint d'un autre ge, dployt tout  coup l'activit du
militaire, qu'instruit par ses succs, instruit par ses revers, il
serait peu  peu le plus grand gnral du sicle. tonnant caractre
qui, parmi ses dfauts, ses fautes, n'en donna pas moins  son temps la
plus haute leon: _le triomphe de la volont_.

Le piquant, dans sa destine, c'est qu'en ralit l'Autriche, par ses
perscutions cruelles et ses intrigues, fit ce grand ennemi qui faillit
la dtruire. Son mauvais gnie  Berlin avait t, vingt ans durant, le
rus Seckendorff, ambassadeur d'Autriche, charg spcialement d'touffer
son enfance et de l'empcher de rgner. Vienne en lui redoutait un
prince absolument franais, lve de nos rfugis. On irritait son pre,
un brutal Allemand, contre _ce Franais, ce marquis_. Il faillit lui
couper la tte, fit mourir ses amis, l'accabla, l'crasa, le fora
d'pouser une parente de l'Autriche. Il ne fut pargn que quand il
parut mprisable, enferm dans l'tude des arts, qu'on croit futiles;
s'il faut le dire enfin, avili par les dons de l'Autriche mme.

Dj gras et fivreux, seul aux marais du Rhin, dans cette pitoyable
situation (qui l'et cru?), il amassait une force, il entassait en lui
un trsor d'nergie, de volont puissante. L'heure sonne. Il apparat
d'airain. Ce scribe, cet ami de Voltaire, faiseur de petits vers, et bon
joueur de flte (c'tait sa grande prtention), mne tout droit l'arme
 la bataille... Il a peur, mais la gagne. Ds lors il est trs-brave,
froid et lucide au feu. C'est le grand Frdric.

On fut bien tonn. Mais il n'avait rien fait de tmraire, au
contraire, une chose trs-sage autant que hardie, prudente et fonde en
raison.

D'abord la Silsie qu'il prit aux Autrichiens est anti-autrichienne de
race et de croyance, protestante, anti-catholique. L'invasion fut
trs-populaire. La place principale fut livre par un cordonnier
(_Dover_).

Frdric semblait seul, sans alli, pour faire ce grand coup de tte.
Mais en ralit, il avait la France avec lui. Au moment de l'invasion,
en dcembre 1740, notre Bellisle, dans la plus splendide ambassade, avec
un appareil de prince, blouissait l'Allemagne, lui prchait la croisade
contre Marie-Thrse, le dmembrement de l'Autriche.

Comment n'et-il pas cru que Fleury tomberait, que le Roi allait tre
entran  la guerre? Frdric, si franais, savait parfaitement notre
cour. Tous regardaient Versailles. Berlin, Madrid et Vienne avaient ce
palais sous les yeux avec tous les dtails topographiques, anecdotiques,
la chronique de chaque jour. Chauvelin, l'ennemi de l'Autriche,
Chauvelin, l'absent, l'exil, y semblait trs-prsent, prsent au
Conseil par Breteuil, ministre de la guerre, prsent aux salons et
partout par MM. de Bellisle, dans la chambre du Roi par Bachelier,
prsent et puissant par la Nesle qui un moment emporta tout (dcembre
1740).

Frdric savait  merveille la vraie situation. C'est l'Autriche
elle-mme qui avait tu Fleury, usant et abusant de sa crdulit, le
rendant ridicule. Elle l'emploie pour mdiateur et sauveur dans sa
guerre des Turcs. Elle lui emprunte douze millions sur un gage; elle
l'attrape et donne le gage aux Hollandais. Ce sauveur, ce mdiateur,
elle s'en moque, et nous voyant brouills avec l'Anglais pour la dfense
de l'Espagne, vite, elle se ligue avec l'Anglais.

Frdric savait sans nul doute que Louis XV, peu ami de la guerre, en ce
moment y tait entran, non-seulement par ses matresses, mais par sa
famille mme. La famille royale, trs-espagnole de coeur et unie 
l'Espagne par un double mariage, priait et suppliait le Roi d'armer pour
la cour de Madrid et contre l'Angleterre. Mais l'Angleterre, l'Autriche,
ligues sous Charles VI, plus encore sous Marie-Thrse, c'tait alors
mme personne. Le coup le plus terrible qui et averti l'Angleterre,
c'et t de marcher sur Vienne.

Les difficults taient moins en Allemagne qu' Versailles. Dans ces
plans si hardis o le Roi se laissait traner, une chose lui plaisait,
il est vrai, celle de donner l'Empire au Bavarois, vieux client de Louis
XIV, de suivre cette ide de son aeul, de faire un Empereur (catholique
autant que l'Autrichien). Mais une chose ne lui plaisait pas: c'tait
d'agrandir le roi de Prusse, chef naturel des protestants. Fleury en
gmissait. Et le Roi aussi au dedans. Pouss par la Nesle et Fleury en
deux sens opposs, il tombe  un tat de nant pitoyable. Un matin il
lui passe de faire de la tapisserie, de reprendre ( trente ans) les
sots petits gots de l'enfance. On court vite  Paris demander  M. de
Gesvres (le clbre impuissant) tout ce qu'il faut pour ces travaux de
femme. Mme  la cour, on rit. Le courtisan franais, qui ne tient pas
sa langue, fait compliment au Roi: Sire, votre grand aeul n'a jamais,
comme vous, commenc  la fois quatre _siges_ (de chaises ou
fauteuils).

Comment le soulever de l? lui donner un moment de coeur, de volont?
L'amour et la paternit, si puissants sur Louis XIV, pouvaient bien
moins sur Louis XV. Nul dsir des enfants. En trente annes et plus, il
n'en eut ni de la Mailly, ni de Pompadour, ni de Du Barry. La Nesle
essaya cette prise, elle voulut ce gage du Roi (au grand moment dcisif
des affaires).  la fte des Rois (le 6 janvier), elle est enceinte.

On le sut  l'instant. Fleury se crut fini. Il fut plat,  l'instant,
comme un ballon piqu, si plat que le 25 il fait sa cour  Frdric, lui
crit que l'Autriche n'ayant pas rempli les traits, la France est
absolument libre, ne la garantit point. En mme temps, cet homme de
quatre-vingt-dix ans donnait ici la comdie honteuse de dire qu'il
n'avait nulle ide, nul parti, ne savait o aller, avait l'esprit perdu.
Il fait l'vapor, l'innocent et le simple. Il a rduit sa taille
(_Arg._), il parat plus petit, veut faire piti. On dit: On ne peut
pas tuer ce vieux prtre.

Avec cela, il reste. Il trane, il niaise, ajourne. Le succs exigeait
deux choses: agir ds mars,--et marcher droit  Vienne.--Une troisime
tait demande par Frdric: que Bellisle agt seul avec lui, et
diriget tout.

Bellisle n'avait point command (pas plus que Frdric), mais chacun 
le voir,  l'entendre, sentait le gnie.

Frdric le croyait le seul homme de France (avec Chauvelin et
Voltaire). Le 13 fvrier, on le fait marchal, commandant de l'arme
future.

Mars pass, rien encore. Avril, rien. Et dj en avril, Frdric a gagn
sa premire victoire (de Molwitz), un brillant appel  la France, ce
semble. Que fait-elle? Il attend.

Fleury renouvelait sa manoeuvre de 1733. La Nesle, en mai, joue le tout
pour le tout. Elle entrait au cinquime mois de sa grossesse. Le Roi,
plus qu'on n'et cru, semblait attendri d'elle et de cette esprance, de
ce moment dlicat et souffrant. La Nesle en profita. Fleury boudait, se
tenait  Issy. Elle dicta au Roi une lettre o il disait qu'il pouvait
rester  Issy.

L'occasion est une place de gentilhomme de la chambre que Fleury veut
pour son neveu. Elle a forc le Roi d'crire. La lettre est l, mais non
pas envoye. Le Roi en est chagrin, agit, ne dort plus. Bref, la Nesle
elle-mme a peur, emploie sa soeur pour faire la reculade, dtruire la
lettre, et Fleury reste.

Il en cota la vie  cent mille hommes (pour commencer, le dsastre de
Prague). Il en cota la guerre indfiniment prolonge, o la France
s'puisa, s'usa.

Contraste trange!  ce moment de mai o le Roi nous inflige 
perptuit l'homme de la paix et de l'Autriche, lui Louis XV est dans
l'Empire proclam le roi de la guerre, le roi des rois. C'est
l'Agamemnon de l'Europe. La Bavire, la Saxe et le Rhin, la Pologne,
l'Espagne et le Pimont, et le victorieux roi de Prusse, tous traitent
avec la France, veulent suivre la France au combat (18 mai, 5 juillet
1741).

Bellisle apporta  Versailles cette couronne (on peut dire) du monde.
Il arrivait lui-mme avec le succs singulier d'tre le favori, l'ami
personnel des trois rois: l'Empereur bavarois, le roi de Pologne, le roi
de Prusse. Et, avec tout cela,  peine il arrache d'ici une promesse de
25,000 hommes! Si tard, et en juillet! on agira trop tard. Excellent
rpit pour l'Autriche.

Le pis, c'est que Bellisle, en revoyant Versailles, le retrouvait
chang.  ses ides premires, favorables  la Prusse (au grand roi
protestant), un autre plan peu  peu succdait, plus agrable au Roi, un
plan soutenu des Noailles, et essentiellement catholique. Le Roi, la
famille royale, nullement ennemis de l'Autriche, sympathiques 
Marie-Thrse, ne voulaient rien au fond que lui prendre le Milanais,
pour crer  l'infant Philippe, gendre de Louis XV, un grand
tablissement au nord de l'Italie, comme celui de don Carlos  Naples.
Chaque semaine arrivait de Madrid une lettre de la gentille infante.
Louis XV si paresseux lui rpondait toujours, lui crivait  chaque
instant. En secret. Et tous le savaient. Noailles, le rou du Rgent,
aujourd'hui sacristain, porte-chape  l'glise (_Arg._), s'tait fait
bassement l'avocat de ce plan, qui allait armer contre nous le Pimont,
l'allier  Marie-Thrse.

On refroidit la Prusse galement. Pour rcompenser l'Allemagne de sa
confiance en nous, on en faisait quatre morceaux, tous faibles et
dpendants. Plan perfide qui dut irriter Frdric. S'il abaissait
l'Autriche, ce n'tait pas pour faire un autre tyran de l'Allemagne.
Pour comble d'ineptie, on blessa celle-ci, en faisant de son Empereur
un gnral de Louis XV (aot).

Noailles, l'avocat de l'Espagne, n'en fut pas moins l'ami de l'espion
que l'Autriche avait ici, Stainville (Choiseul). Ces Stainville, des
Lorrains,  deux matres,  deux faces, se fourrant partout, sachant
tout, voyaient avec bonheur le beau plan des Noailles qui, nous tant
bientt nos meilleurs allis, la Prusse et le Pimont, rendrait force 
Marie-Thrse.

Contre la famille royale et les Noailles, la Nesle fut de plus en plus
faible. Elle avait prs du Roi deux rivales: l'Infante et Choisy.

L'Infante, petite fille de quinze ans qui, tombe  Madrid aux mains
d'un dmon, la Farnse, dresse assidment par elle et crivant sous sa
dicte, par elle agite, dprave, flottait et caressait son pre,
priait, pleurait, se dsolait, se mourait de n'tre pas reine.

Et Choisy? c'tait pis qu'une matresse, c'tait une maison qui rendait
toute matresse inutile, c'tait le tombeau de l'amour.

Un confident ministre de Fleury acheta pour Louis XV (vers novembre
1738) cette _petite maison_ pour s'amuser, chasser, btir un peu. Le
ministre des plaisirs du roi, l'effronte Charolais lui donna caractre,
y crant une sorte de _parc aux cerfs_ des dames. Le rglement cynique
de Choisy tait celui-ci: Six lits de femmes en tout: _point de maris_.
Les dames taient invites seules.

Ds lors pourquoi une matresse? Le Roi n'tait pas fort, quoi qu'on ait
dit. On voit dans De Luynes, Argenson, etc., qu'il a souvent des
dfaillances. Parfois il se remet en buvant coup sur coup quatre verres
de vin pur (_Barbier_). Il chasse. Mais le curieux tableau qu'on voit 
Fontainebleau, montre qu'on le menait fort prs de la chasse en voiture,
en petit carrosse de femme.

Le plus souvent la Nesle se tenait  Choisy, afin que la place ft
prise. Mais le Roi allait et venait, souvent  Rambouillet prs de
madame de Toulouse, peu, trs-peu  Versailles. Fleury s'en allait 
Issy. Les ministres en vacances quittaient Versailles alors, s'amusaient
 Paris (_Barbier_, 3, 288). Ainsi point de gouvernement.

La Nesle, enfonant peu  peu, se dcida enfin  traiter avec les
Noailles. Elle avait prouv combien ils taient dangereux. Pour la
perdre, ils avaient tent un pige assez grossier, d'employer un jeune
homme, le fils de Noailles mme, qui prs d'elle ferait l'amoureux. Elle
en rit, mais traita avec le pre qui avait grande envie d'tre chef du
Conseil, traita avec sa soeur, madame de Toulouse, la pieuse maman du
Roi. Celle-ci, qui pour l'affaire de son fils avait pti dans sa vertu,
s'immola encore plus peut-tre pour la fortune de son frre et (ce qui
surprit d'elle) sans dcence ni prcaution.

L'excellent tableau de famille qui nous donne  Versailles le portrait
de la dame, intelligente certes, avec de jolis yeux, sucre,
grassouillette et vulgaire, dit assez jusqu'o la commre pouvait aller
dans l'intrt des siens. Sa facilit maternelle, du Roi s'tendant aux
deux soeurs, elle parut les adopter aussi, les embrassa et les
enveloppa, leur fit de son appartement (ce lieu dvot, de deuil rcent)
un libre lieu commun, prtant, dit d'Argenson, son lit, son canap, son
fauteuil et le reste. Honteux arrangement et fatal  la Nesle, qui, dans
cette grossesse avance, endurait les retours o s'amusait la malice du
Roi, ou vers la maman complaisante, ou vers la jalouse Mailly qu'il
consolait et qu'on crut mme enceinte.

La Nesle leur quitta la place, s'tablit  Choisy, croyant y faire venir
le Roi, le tenir seul. Absente elle laissait le champ aux ennemis. Un
coup fut port. Ce fut son mari mme, un jeune homme lger, qui lui
porta ce coup mortel. Dans une chambre au-dessus du Roi, il dit fort
haut pour tre entendu par la chemine: Il n'a aprs tout que deux
laides. Ce n'tait que trop vrai. Elle n'avait jamais t belle. Elle
tait blanche, c'tait tout. Elle n'tait pas bien faite. Elle avait le
cou mal attach. La grossesse, cette terrible rvlation de tout dfaut,
trahit ceux de sa taille. Le rire, sa grande puissance, n'embellit pas 
ces moments. Le Roi ne la voyait pas laide. Il fallut que quelqu'un le
dt. Il le sut ds ce jour, alla moins  Choisy. Gisante  son neuvime
mois, elle se trouva l comme un meuble inutile.  l'immobilit du Roi,
si nouvelle et si surprenante, on donna la raison plus surprenante
encore et saugrenue: L'argent manquait pour ces petits voyages
(_Arg._).

Dans l'absence du roi, elle tait en pril. Elle avait provoqu
non-seulement les plus hautes inimitis, mais, ce qui est plus terrible,
les basses. Les domestiques taient ses ennemis. Son audace qui
affrontait tout, non contente de changer l'Europe, allait jusqu'
changer, rformer la maison du roi. Elle avait touch mme l'homme qui
vivait avec lui, le tout-puissant valet de chambre,  qui le roi disait
tout, _rapportait_. Elle osa dire un jour: Vous allez _rapporter_ cela
encore  Bachelier? Non moins imprudemment elle avait signal le
commerce de places qui se faisait autour du vieux Fleury par ses vieux,
Barjac et Brissert (un prcepteur de son neveu). Ce Brissert,  lui
seul, avait gagn plus d'un million. Enfin, ce qui donna l'alarme au
monde de valets qui grouillait  Choisy, mangeant, pillant, volant sur
les petits soupers, c'est qu'elle supprima ces soupers et l'orgie de
champagne, montrant au roi qu'on se moquait de lui. Elle lui fit faire
ses comptes et lui prouva qu'un Lazare volait ses bouteilles, etc. Elle
exigea qu'on chasst ce Lazare. Ds lors ils sentirent tous qu'avec elle
on ne pouvait vivre. Elle tait clairvoyante. Elle prvit et dit: Je
mourrai (_Argens._, II, 234).

Supprimer les soupers! exiger que le roi restt sobre et lucide, qu'il
ne s'enivrt que d'amour! Seule occuper Choisy, en carter les dames
complaisantes qui y venaient toutes  leur tour! c'tait une rforme
normment hardie, qui touchait au roi mme. Et l'on a beau me dire
qu'il restait amoureux. Je sais mon Louis XV assez pour affirmer qu'en
lui obissant, il dut se faire trs-froid, triste, et laisser percer sa
rvolte intrieure, qui, entrevue fort bien, enhardit  agir. La
matresse devenait un matre.

Le 11 aot, elle fut trs-malade  Choisy. On la saigne deux fois et le
roi ne vient pas. Mais plusieurs fois par jour il a de ses nouvelles.
Le 13, elle lui mande qu'elle se meurt. Il arrive. Elle ne le lche
plus. Elle veut mourir  Versailles, se met dans une litire. Mais elle
se croit tellement menace de ses ennemis qu'elle ne se met en route
qu'avec une forte escorte. Elle arrive ainsi, la mourante, arme en
guerre et redoutable. Elle se fait donner l'appartement royal (et
trs-voisin du roi) du cardinal grand aumnier de France. L elle
accouche (4 septembre). Elle accouche d'un fils, dont le roi est parrain
et qu'il nomme Louis. Il semble ivre de joie.

Mais quelle ombre au tableau!  ce moment o elle est plus que reine, o
tout s'aplatit devant elle, le roi (dans sa nature maligne, jalouse et
toujours de bascule) relve madame de Toulouse. Il fait  la maman le
prsent singulier de Luciennes, pavillon d'amour, bti par la galante
Conti, fille de la Vallire, et qu'aura plus tard Du Barry. Rambouillet
est trop loin. Luciennes, justement sur la route de Versailles  Marly,
sera la halte naturelle. Nul don de plus haute faveur.

Autre fait et plus grave. Le roi, revenant du salut, au milieu de
vingt-cinq personnes, se mit  jaser politique,  rire du roi de Prusse
et de _son_ hardiesse  Molwitz o on disait qu'il avait fui (_Arg._,
236). Mot stupide, et bien dangereux, qu'on prit avidement, en concluant
sans peine que le roi tournerait contre la Prusse, contre les ides de
la Nesle, penchant plutt vers le plan catholique, vers les Noailles,
leur soeur, madame de Toulouse: bref, que la Nesle, en son triomphe
mme, n'tait pas forte au coeur du roi.

La Nesle tait le grand scandale, le parti des impies, de l'alliance
protestante, l'ennemie de l'Autriche, du parti des honntes gens. Si _la
main de Dieu_ la frappait, c'tait un grand coup pour sauver la
catholique Autriche, la touchante Marie-Thrse, que les anges devaient
dfendre, selon la prophtie de Fleury. Dieu, en de tels moments, ne
refuse pas un miracle. La Nesle n'tait pas ne pour vivre. Mal
conforme, elle eut de plus une fivre miliaire qui pouvait l'emporter.
Il en fut avec elle, selon les vraisemblances, comme pour le petit Don
Carlos, le fils de Philippe II, malade et qui peut-tre serait mort de
lui-mme, mais on ne laissa rien au hasard: on aida.

Les horribles douleurs qu'elle avait se voient-elles dans ces fivres?
le dnouement rapide (si prompt qu'on ne put mme l'administrer) est-il
naturel en ces cas? Une circonstance effrayante, et de clart tragique,
s'y serait ajoute (_Mm. de Rich._, V, 115), c'est que son confesseur 
qui, en expirant, elle dit pour sa soeur certain secret, n'eut pas mme
le temps de passer d'une chambre  l'autre, et tomba roide mort avant
d'entrer chez la Mailly.

Cette mort est du 9 septembre. Le 13, l'Autriche fut sauve.

Marie-Thrse s'tait enfuie de Vienne. Nous tions bien prs,  huit
lieues. L'ordre vient de Versailles de n'aller pas plus loin, et de
tourner vers Prague, c'est--dire de ne pas toucher au coeur de l'empire
autrichien. Quel est donc l'ennemi vritable? La Prusse, dans l'intime
pense de Versailles, et Frdric. Il se le tint pour dit.

Marie-Thrse put le 13 septembre jouer  Pesth sa belle et pathtique
comdie. Enceinte, un enfant dans les bras, elle pria les Hongrois pour
elle, pour sa sret. Ces barbares hroques oublient tous les massacres
et les perfidies de l'Autriche. Ils tirent le sabre, ils crient:
Mourons pour notre roi Marie-Thrse! Et en effet, ressuscitant
l'Autriche, ils ont fait mourir la Hongrie.

Mais revenons en France. Les gens qui connaissaient le roi sentirent
parfaitement que, mme en ce grand deuil, le seul qu'il ait eu de sa
vie, ce qui le touchait, c'tait bien moins la morte que la mort. Cette
femme adore ne fut pas excepte de la rgle commune: on ne mourait pas
dans Versailles. Du moins on emportait le corps (pas encore expir?), on
le fourrait dans un htel voisin. Cela se fait pour elle, et, sans
crmonie, on la jette dans une remise. Devant mouler sa face en pltre,
on remarqua que sa bouche restait ouverte par une convulsion. Deux
hommes forts ne furent pas de trop pour empoigner la tte, la serrer,
et, de force, fermer cette gueule bante. Cela parut bien drle et
amusant pour la canaille qui entra. Ces imbciles croyaient que c'tait
elle qui loignait le roi de leur Versailles. Ils firent  ce cadavre
toute sorte d'indignits, tirant dessus des fuses, des ptards,
outrageant de leur mieux la reine de Choisy.

On avait prvu  merveille que le roi n'exigerait aucune enqute. Les
mdecins furent prudents, ne virent rien. Le roi voulait-il voir?
Voulait-il bien srieusement pousser  bout, connatre les gens hardis
qui avaient fait le coup, et qui auraient cent fois mieux aim avoir
tout de suite pour roi un dauphin de treize ans?

Sa tte parut trs-affaiblie. Au-dessus il avait un petit entre-sol o
il allait pleurer au lit de la Mailly, la faire pleurer, sur elle
marmotter des _De profundis_. Au-dessous il avait madame de Toulouse
chez qui il allait faire l'enfant. L'nervation pleureuse et la peur
libertine, et les enfances de Henri III, c'est tout ce qui semblait
rester de lui.

Un acte cependant marque dans cette poque qu'il voulait expier. On lui
dit que les maux du temps venaient uniquement du grand nombre des livres
impies. Il y remdia. Il cra tout d'un coup, en une fois, soixante
dix-neuf censeurs. Tous choisis avec soin. Exemple, le sage et pieux
Crbillon fils, le clbre auteur du _Sopha_.




CHAPITRE XI

LA CONSPIRATION DE FAMILLE--LA TOURNELLE--DSASTRE DE PRAGUE

1742


Quand Frdric pressa Marie-Thrse, Fleury, d'un air bat, dit au
Conseil: Elle est comme Jsus sur la montagne, prouv par Satan. Mais
les anges la soutiendront. Voici comme les anges s'y prirent au moyen
de Fleury.

Un jour, il va chez le petit Dauphin pour assister  ses tudes. Ce
prince, qui n'avait que douze ans, mais qui avait dj la grosse tte,
le caractre lourd et fort qu'on vit plus tard, parla au vieux ministre
de la guerre commence, l'interrogea sur la justice de cette grande
entreprise. Fleury trs-volontiers s'y prta, se laissa pousser,
embarrasser, battre, jusqu' tre forc de reconnatre que c'tait une
guerre _injuste_. Il sortit vite pour n'en dire davantage. Tous
restrent stupfaits. Le Dauphin fut ds lors l'espoir _des honntes
gens_. (Rich., VI, 168.)

Cet espoir ds longtemps tait cultiv par l'glise. Il n'avait que six
ans quand le clerg de France, dans l'Assemble de 1734, vint lui faire
sa harangue, demander sa protection. L'enfant, assis, couvert,
l'accueillit gravement, prit la chose au srieux. Dans la ralit, en
toute occasion, il se dclara pour l'glise avec la chaleur de sa mre,
mais avec suite, autorit. Sa pesanteur physique y ajoutait. Il tait 
douze ans un gros homme et un personnage, dj un Stanislas pour
l'embonpoint, un Boyer pour l'esprit. Boyer, dont Voltaire a tant ri,
born et entt, s'tait merveilleusement exprim dans son lve le
Dauphin. Mais celui-ci, de plus, tait mal n physiquement, mal
conform, comme sont les enfants conus en dpit de l'amour, produits
htroclites d'unions rpulsives. Il grandit, il grossit, lourd,
bizarre, discordant, entrevoyant parfois sa fatalit trs-mauvaise. 
dix-sept ans, dans une lettre au vieux Noailles, il dit: Je trane la
masse pesante de mon corps. Il et fallu du mouvement. Mais il y fut
absolument impropre. Il dteste la chasse, y va, et, pour son coup
d'essai, tue un homme. Une autre fois, il joue, et si gracieusement
qu'une dame est fortement blesse (_Arg._, VI, 229. _Luynes_, IX, 325).

Une chose trs-grave, qui rfute ses pangyristes, c'est le jugement
svre que M. de Luynes lui-mme (intime de Marie Leczinska) porte sur
le Dauphin. Il le trouve _enfant_  vingt ans, variable et lourdement
lger, passant d'une chose  une autre, de plus, trange, absurde;
chantant _Tnbres_ avec sa femme, la seconde dauphine, dans la chambre
lugubre o fut _expose_ la premire (_Luynes_, VIII, 367). Cela n'est
pas d'un esprit sain, mais d'un cerveau, ce semble, marqu des manies
sombres du roi demi-fou de Madrid.

Ce triste Caliban, qui aprs tout tait honnte, se ft jug peut-tre,
et dclin la responsabilit des grandes choses, si les gens qui en
taient matres, ne l'eussent incessamment pouss, mis en avant. Il se
crut ncessaire, appel et voulu de Dieu, fit effort et s'ingnia. L
parut un esprit trs-faux, un sot subtil qui, dans la main des fourbes,
et pu aller trs-loin et faire regretter son pre mme. Celui-ci
l'aimait peu, le voyait comme un tre  part, dplaisant dans le bien
autant que dans le mal, en parfait contraste avec lui.

Le Dauphin fut le centre, le noyau fort et dur autour duquel la famille
royale et le clerg, l'intrigue espagnole-autrichienne, tous les
lments rtrogrades se grouprent peu  peu. Nous devons les numrer.

La reine, entre sa chaise et sa chaise perce, a l'air de n'agir pas, de
souffrir seulement. Son infirmit la stimule. Quand sa chre Espagne est
en jeu, elle fait crire  Madrid les avis que ne donnaient pas nos
ministres. Les intrigants Lorrains, les Polonais jsuites, la lancent
par moments aux pieds de Louis XV. Sire, sauvez la Religion
(c'est--dire proscrivez Voltaire et l'Encyclopdie). Chose triste,
odieuse, pour chancelier intime elle prend Saint-Florentin, ministre des
prisons, gelier des protestants, jansnistes et philosophes.

Les deux filles anes, l'Infante et Henriette, qui ont seize ans
(1743), sont une avec leur mre. La premire, grande et belle, fort
aime de son pre (style par la Farnse), voulait non-seulement une
royaut du Milanais, mais, ce qui est plus fort,  la mort de Fleury,
faire ici un premier ministre.

Henriette, au contraire, trs-douce et maladive, avait beaucoup
souffert. Promise au Bavarois, promise au duc de Chartres, qu'elle
aimait, qui l'aimait, puis refuse, brise. Son pre veut la garder. Il
craint les Orlans, est jaloux de ses filles. Nulle plainte. Mais la
pauvre Henriette (instrument de sa mre, du Dauphin), si elle ose
parler, doit, timide et tremblante, aller d'autant plus droit au coeur.

Une enfant de dix ans, la vhmente Adlade, aura un bien autre
pouvoir. Dans sa vivacit, son lan polonais, ses saillies prcoces et
baroques, elle tonne. Seule des filles du roi, elle obtient de rester
prs de lui, de ne pas subir le couvent. Elle prendra le Roi, sans nul
doute, lui fera faire ce que veut le Dauphin.

Tous Espagnols de coeur, voulant le Milanais pour l'infant et
l'infante.--Mais secondairement tous pour Marie-Thrse.--Tous rvant
l'avenir de l'hymen autrichien, visant pour une infante d'Espagne le
petit Joseph II[34].

         [Note 34: Mais il n'a pas six mois. Il n'importe. Longtemps
         avant qu'il ne ft n, il est rv de la Farnse, des
         Bourbons d'Espagne et d'ici. Cette Farnse, en sa vilaine
         me, eut toujours deux ides: 1 prendre  l'Autriche ce
         qu'elle peut; 2 l'pouser (par ses enfants, petits-enfants).
         Ds son grenier de Parme, et avec la bassesse des petits
         princes d'Italie, elle avait pour _Csar_, pour l'Empereur,
         pour l'Autriche, cette admiration de valet, qu'ont eue les
         Allemands, les Georges de Hanovre, rests valets sur le trne
         du monde. Ds 1726, elle flatte l'Autriche, nomme sa fille
         _Marie-Thrse_. En 1741, Joseph est  peine sorti du sein
         maternel, que notre infante de seize ans lui fait vite une
         pouse. Cette maladie de mariages autrichiens gagna de Madrid
          Versailles, par cette infante aime de Louis XV,
         caressante, intrigante, et qui corrompit la famille.]

Funestes mariages, d'abord de Joseph II, plus tard de Marie-Antoinette!
Un million d'hommes ont pri pour cela.

_Bourbon_, _Autriche_, _Espagne_, trinit sainte. Union ardemment
dsire du clerg. Le sang du _Trs-chrtien_, du roi _Catholique_ ne
peut mieux s'allier qu' l'_Apostolique_ Autrichien.

La guerre n'est qu'extrieure. On reste ami, parent. Le coeur est pour
Marie-Thrse. La bonne Autriche, l'_honnte_ Autriche, ce sont des mots
adopts dans l'Europe. Sur la justice de cette guerre, l'opinion de
Versailles et de Madrid est tout  fait celle de Vienne. C'est celle des
_honntes gens_. Le vieux Fleury, en entravant la guerre, sert
directement la pense de toute la famille royale. Elle pleure aux
victoires de la Prusse. Elle pleure aux succs de la France. Ds ce jour
est organise, contre nous, contre la patrie, _la conspiration de
famille_.

Cette conspiration n'est devenue bien claire que plus tard,  mesure que
grandit le Dauphin. Mais dj elle existe, elle agit sourdement, saisit
le roi d'autant plus srement qu'elle ne veut et n'insinue gure que ce
qu'il et voulu lui-mme. De fond et de nature, d'ducation, de
prcdents, il tait (sauf des chappes) homme du clerg et du pass,
bon Espagnol, bon Autrichien.

L'opposition naturelle  cela furent les matresses. Dans quelle mesure?
mdiocre pourtant, la Nesle avait l'instinct du grand. La Mailly eut du
coeur. Leurs efforts avortrent. La Tournelle voulut, exigea _qu'il ft
Roi_, le rendant seulement plus absolu, plus dur. La Pompadour lui fit
un peu tolrer les ides. Mais ce ne fut jamais qu'en haine et envie du
Dauphin. Donc, rien ne fut gagn. Le parti du Dauphin le reprit par ses
filles. Ceci soit dit pour tout le rgne. Revenons  la fin de 1741.

L'affaissement d'esprit pitoyable o fut Louis XV, sa peur profonde de
la mort aprs la catastrophe horrible de la Nesle, donnait bon espoir au
clerg. La Mailly, plus qu'use, ne pouvait pas faire contre-poids. Le
roi reprendrait-il matresse? cela semblait douteux. Le parti bien
pensant croyait que, si parfois revenait l'ardeur libertine, la petite
maison de Choisy y supplerait de reste, les dames complaisantes, les
nocturnes hasards sans amour et sans souvenir, donc, sans effet ni
influence.

Il fallait un courage rel pour entreprendre de refaire une matresse,
de rendre le roi amoureux.

Deux sortes de personnes y taient cependant infiniment intresses, les
courtisans, les gens d'affaires. Parmi les premiers, Richelieu,
jusque-l cart, mais uni aux Tencin, ne dsespra pas de s'emparer du
roi en lui donnant une matresse quasi-royale, btarde des Conds. Dans
le monde d'affaires, on prsentait d'en bas un bijou plbien, une
enfant accomplie, une Pandore doue de tous les arts. Crature et
filleule des Pris, la petite Poisson tait ne _in telonio_, dans leur
propre comptoir. Celle de Richelieu, la Tournelle, avait vingt-cinq ans.
Celle des Pris, la Poisson, n'en avait que dix-huit. Laquelle des deux
aurait le coeur et le courage de reprendre le rle dangereux de la
Nesle? Laquelle agirait pour la France? c'tait au fond la question. La
Tournelle, qu'on croyait btarde des Conds, donnait espoir; on
supposait qu'elle serait, comme eux, du parti Chauvelin, anti-dvot et
anti-autrichien. La petite Poisson promettait encore plus; le salon de
sa mre, fort ml, recevait avec les fermiers gnraux, beaucoup de
gens de lettres, les plus libres esprits. Filleule des Pris, elle tait
caresse de tous et put jouer enfant plus d'une fois entre Voltaire et
Montesquieu.

La mise en scne de l'enfant fut jolie et fort bien entendue. Les Pris,
relevs, redevenus puissants (Montmartel, banquier de la cour, Duverney,
fournisseur gnral des armes), gardaient une note fcheuse, celle
d'avoir eu leur commis Poisson pendu en effigie. La petite Poisson avait
un beau prtexte, touchant, d'aller au roi, sa pit filiale. On la
faisait voltiger dans les chasses, en robe rose et phaton bleu. Elle
allait, revenait, tournait autour. Le parti contraire s'en moquait,
disait: C'est l'amoureuse du roi. Mais d'autres plus srieusement:
C'est pour la grce de son pre. Quelque part qu'il allt, il revoyait
ce doux petit visage, muet, qui pourtant implorait. Il souriait,
regardait volontiers. On s'alarma. On coupa court en dcidant le roi,
non  prendre la fille, mais  faire grce au pre (en 1741). Cela
finissait tout.

Les Pris comprirent mieux qu'il fallait d'abord la marier, la faire
dame d'un salon, une reine de la mode et des arts, mais surtout lui ter
ce fcheux nom de Poisson, dont on plaisantait trop. La caque sent
toujours le hareng, etc.

Le roi, qui avait eu la Nesle, un des grands noms de France, et bien
fort descendu avec celle-ci. La famille royale, la cour, supportaient
mieux la Nesle, disant: Elle est de qualit. Cela retarda la Poisson,
et plus de trois annes.

Pour le moment, Duverney, ajournant sa petite merveille, se rangea 
l'avis des Tencin et de Richelieu, qui tait de donner au roi une
_princesse_, mais encore une Nesle. M. le Duc, qui avait eu longtemps
madame de Nesle, se croyait pre de plusieurs de ses filles, et il en
avait dot, mari une  un gentilhomme. Bientt veuve, fort belle et
brillante, cette dame, qui se sentait Cond, en avait la hauteur, malgr
sa pauvret. Haute comme les monts, disait madame de Tencin, sa
patronne. Elle n'en fut pas moins basse, avare, dbattant longuement
dans sa froideur sordide combien elle aurait de son corps. Bien
diffrente de la Nesle, elle facilita son trait, en demandant beaucoup
pour elle-mme et rien pour la France, en se sparant des Conds qui
soutenaient Chauvelin. Elle endura Fleury, et Tencin, et Noailles, les
influences de famille. Elle employa Voltaire, l'homme de Richelieu,
auprs du roi de Prusse, mais ce qui fut bizarre, le fit crire aussi
pour les plans de Tencin, et la folle croisade qui nous brouillait avec
la Prusse.

Revenons en septembre, en 1741. Fleury, disons plutt Versailles (et la
famille, les Noailles, Maurepas, etc.), parut se proposer deux choses:
Sauver l'Autriche, et blesser Frdric.

1 _On n'alla pas  Vienne_, comme il voulait. Et on amusa le public en
portant jusqu'au ciel un brillant coup de main, Prague emporte par
escalade. Maurice de Saxe, le btard, la commanda. Chevert l'excuta. Et
la gloire en fut  Maurice (18 novembre 1741).

2 Fleury accorda au roi George, oncle et ennemi de Frdric, _la
neutralit du Hanovre_ (octobre 1741). George est mis  son aise. On ne
peut l'attaquer. Et lui il peut donner des subsides  Marie-Thrse, lui
payer des Danois, des Anglais et, chose impudente, douze mille de ces
Hanovriens que l'on vient de dclarer neutres.

3 Bien loin d'couter Frdric, on prend pour gnral, celui qui lui
dplat le plus, un sot brutal, un Broglie, qui l'a bless, le blesse
encore. On rit de Frdric. On lve ridiculement en face de ce grand
homme un nain, ce Maurice de Saxe, officier subalterne et caractre
suspect, qui a l'incroyable insolence d'tre jaloux du roi de Prusse.

Frdric sentait tout cela. Il se trouvait seul, sans terreur. Ce grand
et ferme esprit avisait froidement  vaincre et  traiter sans nous.

L'infortun Bellisle voit tout fondre en ses mains. Le Prussien et le
Saxon flottent. L'Empereur a perdu tous ses tats hrditaires.
Bellisle, en mars, court  Versailles. Il trouve autour du fauteuil de
Fleury ceux qui perfidement ont agi contre lui, contre la Prusse et pour
l'Autriche. La Mailly eut alors un beau mouvement de coeur. Elle fora
d'couter Bellisle qui crasa ses ennemis.

Le roi ne disait rien, et l'on croyait que, pour des paroles si libres,
il serait mis  la Bastille. Quelques honntes gens rclamrent. La
Mailly pleura pour l'arme qui prissait si l'on brisait Bellisle. Le
relever, c'tait sauver l'arme, nous ramener la Prusse, raffermir
l'Allemagne.--Revirement subit. Le roi signe un brevet qui le fait duc,
et duc hrditaire. L'Empereur le fait prince d'Empire.

Tout cela vient bien tard. Frdric serr de trs-prs, non soutenu par
les Saxons, abandonn de nous, et seul, gagna la bataille de Chotusitz.
Vainqueur, il crivit  Broglie qu'il tait quitte envers la France
(mai). Broglie, sourd aux conseils de Bellisle, se fit battre et
s'enfuit dans Prague.

Marie-Thrse qui, avant la bataille, ne savait pas si elle ferait grce
au roi de Prusse, dgonfla, devint souple. Le trait tait imminent.
Bellisle accourt chez Frdric, et s'emporte dans son dsespoir.
Frdric froidement tire de sa poche les lettres que Fleury a crites en
Autriche, offrant de laisser l la Prusse, de faire rendre la Silsie si
l'Empereur a la Bohme. Lettres honteuses o le radoteur confiait 
l'ennemi tous ses chagrins secrets. Dans ces missives tranges, l'esprit
_prtre_, l'esprit de police, de lchet, d'enfant _rapporteur_,
brillait, comme dans celles de 1737. Il a accus Chauvelin alors,
aujourd'hui dnonce Bellisle (2 juillet 1742). Marie-Thrse imprime
tout cela pour l'amusement de l'Europe. Versailles est dmasqu-honni.
Le roi de Prusse s'arrange avec l'Autriche et l'Angleterre (28 juillet).
Hollande et Danemark, Pologne et Saxe, y accdent bientt, et six mois
plus tard la Sardaigne nous laisse aussi et traite. Seule restera la
France. L'autre anne, Louis XV parut le gnral du monde (aot 1741).
En aot 1742, il n'a plus d'alli que l'inutile Espagne et le Bavarois
ruin.

La situation tait grande, terrible. Les ntres, abandonns, n'ayant ni
Prussiens, ni Saxons, sont enferms dans Prague. Rien n'y vient plus.
Ds aot la disette commence. Les bandes innombrables de Marie-Thrse,
ses cavaliers barbares, gupes froces, voltigent tout autour et coupent
toute communication. L'impratrice dit: Je les tiens. Fleury prie, et
elle s'en moque. Elle veut qu'ils sortent dsarms, prisonniers.
Bellisle, trs-gnreusement, pour rparer les fautes de Broglie,
s'enferme dans Prague avec lui. Il rpond  Marie-Thrse par des
sorties terribles. Dans l'une, nos Franais vont droit aux batteries
autrichiennes, les enclouent, avec grand carnage, enlvent le gnral
Monti. Insigne gloire, mais qui ne nourrit pas. On tue, on mange les
chevaux.

Cela le 22 aot, que fait-on  Versailles!

Une voix sourde, profonde, s'y levait pour Chauvelin. Dans un si grand
pril, dans un tel abandon, tous sentaient qu'il fallait  l'heure mme
un pilote, une main srieuse au gouvernail. Les Conds, les Conti, la
Mailly, mme le contrleur des finances Orry, crature de Fleury,
taient pour Chauvelin. Mais personne hardiment n'osait s'avancer et
dplaire, risquer d'attacher le grelot. La question tait de savoir si
les influences nouvelles, Richelieu et les autres, agiraient dans ce
sens. Ils s'abstinrent lchement.

Les Maurepas, les Noailles, tremblaient. Ils firent parler Fleury. Il
dit que la religion tait perdue si l'on rappelait Chauvelin. Il avoua
que le Conseil n'tait pas fort, qu'il fallait le fortifier, pour cela
appeler... Tencin, avec le jeune d'Argenson (souple et fin valet des
Jsuites). Le 27 aot cela se fit. Tencin, que jusque-l on avait cru
homme d'esprit, au pouvoir parut un nant.

Il y avait pourtant de vrais Franais. Un M. de Merl, que connaissait
un peu Fleury, vint le trouver, prier pour notre arme, demander qu'on
envoyt  son secours l'arme inactive de Maillebois, Fleury y
consentit. Maillebois alla jusqu' gra. Mais cette fois encore, on
attrapa Fleury. Le secret agent de l'Autriche, Stainville (Choiseul),
lui dit que, si prs de la paix, il allait gter tout par une collision
inutile. Et il rappela Maillebois. Prague et nos enferms furent
abandonns  leur sort.

Avec la faim, le froid bientt svit. On put voir (l comme en Crime) 
quel point ces extrmits, loin d'abattre l'me franaise, la tentent au
contraire et l'exaltent. La poudre leur manquait. Ils faisaient des
sorties, des charges  l'arme blanche, et parfois en triomphe
rapportaient un morceau de bois. Dans leur gaiet, leur bont gnreuse,
ils partageaient leurs rations rduites avec de pauvres spectres de
femmes indigentes qui trouvaient auprs d'eux plus de piti qu'auprs
des leurs.

Le Roi tait-il averti? M. de Beauveau, chapp  grand'peine, vint, lui
dit tout. Et il resta muet. La Mailly se dsesprait. Il parla, mais
pour ne rien dire. Il ne fallait qu'un mot, rappeler Chauvelin. Son nom
seul aurait fait songer Marie-Thrse, et aid Frdric dans l'ide
admirable qu'il eut pour nous sauver, pour relever le Bavarois: c'tait
de dcider les princes allemands  faire une arme de l'Empire. Mais
sans la France, ils n'osaient faire ce pas.

Pour dire le vrai, le Roi tait tout absorb dans le trait de la
Tournelle. Elle exigeait des choses normes et insenses: un duch
(Chteauroux); plus l'tat fastueux qu'avait eu Montespan; plus des
avantages futurs pour les enfants qu'on lui ferait. Et ce trait immonde
publi  grand bruit,  son de trompe, le duch vrifi, enregistr en
Parlement, comme on et garanti un trait avec telle puissance
trangre.

Elle exigeait encore une chose bien dure, qui cotait fort. C'tait
qu'on chasst la Mailly.

Donc le trait tranait. Une chose juge cette femme, c'est que,
craignant que le Roi  la longue ne perdt patience, elle usa d'un moyen
trange, de lui donner un passe-temps comique autant qu'infme. Elle lui
envoya  sa place sa soeur, amusante et cynique, laide et drle, qu'il
eut  Choisy.

Mais le Roi enfin fait effort. La grande excution s'accomplit. Le
secours de Prague? Point du tout. Une chose bien plus importante 
Versailles, l'expulsion de la Mailly (10 novembre 1742). Tencin, dit-on,
en eut l'honneur. Le clerg volontiers en et chant des _Te Deum_. Car,
tant que la Mailly restait, la Nesle n'tait pas enterre. Il y avait un
coeur pour la France.

Le dsastre de Prague ne fut plus qu'un fait secondaire. Marie-Thrse y
usait son arme. Elle voulait  tout prix sa vengeance. Les
supplications sottes de Versailles avaient ajout  son orgueil bouffi.
Ne sachant plus que faire, nos ministres crivent qu'il faut revenir...

Mais comment revenir?... Plus de routes. Tous les ponts dtruits. Des
montagnes  passer. Trs-hautes, car elles versent des rivires
opposes, au Nord et au Midi,  la Baltique,  la mer Noire.  ces
hauteurs, le froid est redoutable. C'est peut-tre ce qu'on calcula.
Couler Bellisle  fond, c'tait la pense de Versailles. S'il meurt l,
c'est fini; c'est l'audace insense. S'il passe en laissant derrire lui
une arme gele et dtruite, ce sera mieux. Car il vivra condamn,
fltri et maudit.

Mais enfin voici l'ordre. Il faut partir. C'est la nuit du 16 dcembre
(1742). Bellisle dit  Chevert: Garde tous les malades. Tu ne te
rendras pas.--Certes, non, gnral. Il en tait bien sr. Il se ft
fait sauter.

Maintenant le voil, l'homme de l'entreprise, ce Bellisle, qui emmne la
nuit ses quatorze mille hommes, les seuls qui marchent encore,
affaiblis, amaigris. C'tait la miniature du retour de Moscou. Bellisle
n'en ft jamais sorti s'il n'y et eu avec lui un homme de gnie,
Vallire, vrai crateur de notre artillerie. On emmenait trente canons.
On ne sait pas comment, mais il leur mit des ailes. Partout o les
affreuses bandes de la cavalerie de l'Autriche se prsentaient sur nos
gels pour faire leur petite rcolte de ttes, et de nez, et d'oreilles,
nos canons volants y taient pour faire voler leurs escadrons. C'est la
premire fois qu'on vit ces canons anims, pleins de verve franaise.
Le trs-attentif roi de Prusse, studieux, et qui aimait son art, en
profita, en fit autant, et d'un bout de l'Europe  l'autre dans la
guerre de Sept Ans. Il imita Vallire, fut imit de Bonaparte.

On perdit normment d'hommes. Mais on arriva  gra, firement. On
sauva le drapeau. Chevert se dfendit  Prague, et si bien que
Marie-Thrse, le coeur crev, y manqua sa vengeance, dut le laisser
aller.

Le Roi, pendant ce temps, avait eu sa victoire. La victoire achete et
que d'autres avaient eue. Les chiffres parlent. Il l'eut le 10. Du 17 au
27 notre arme fut gele. Le 19, cette fille se montra triomphante 
l'Opra qui l'applaudit. Vingt jours aprs, le dvoiement de Fleury
vacua le peu qu'il avait d'me. Tous en rirent, et dans l'antichambre,
chez le mort mme, on en fit des chansons. Chacun se sentit soulag. Le
Roi aussi. Il fut fort gai, et dansa une ronde  la Muette, d'aprs un
air nouveau qu'on avait fait sur Maurepas, sur son sexe quivoque, son
incapacit d'amour (_Revue rtr._, t. V, 213).

Cela ressemble  Charles VI.

C'est lui faire tort. Au moins Charles VI tait fou.




CHAPITRE XII

FRDRIC LE GRAND--FURIE DE L'ANGLETERRE--LA TOURNELLE--LE ROI MALADE

1743-1744


Frdric ne pouvait tre accus de nos dsastres, c'est lui qui pouvait
accuser. On avait constamment agi sans lui et contre lui. On l'avait
laiss seul au moment dcisif d'avril 1742. Certes il avait le droit de
nous tourner le dos.

Cependant il n'abandonna nullement notre Empereur, rendit mme  la
France de signals services dans les derniers mois de Fleury et dans le
long gchis qui suit (1743). Services, en conscience, beaucoup trop
oublis.

Il suivit en cela son intrt sans doute; mais, reconnaissons-le aussi,
sa partialit pour la France, trs-forte au dbut de son rgne. Ce
sentiment intime, de son mieux il le cache. Il plaisante Voltaire et
Bellisle. Mais tous ses actes sont franais.

Il tait un des ntres, constamment inspir et imbu de la France.
Jusqu' quinze ans, il est fils du Refuge, lev par nos protestants.
Excellente influence, austre, qui, plus que tout le reste, cra en lui
le nerf de l'indomptable volont. De quinze  vingt, il copia
Versailles. Sa grand'mre, la spirituelle Sophie-Charlotte, qui y avait
t, qui fut prs d'y rgner en pousant le Grand Dauphin, lui laissa
trop sans doute l'admiration de cette cour. Sa charmante soeur
Wilhelmine, plus ge, qui put tout sur lui, fut leve par une
Italienne, et l'aurait fait plus que Franais. La prison, la perscution
du barbare Allemand son pre, le changrent, mais toujours dans le sens
de la France. Il fut, dans sa longue retraite (de dix annes), le
disciple de nos philosophes. Les lourds convertisseurs que son pre
avait mis dans sa prison pour l'aplatir chrtiennement, le firent
solidement anti-chrtien. _Franais_ signifiait pour lui _libre
penseur_. tre un roi tout franais, cela lui paraissait tre _roi des
esprits_ et de l'opinion, grande puissance qu'il cultiva toujours et qui
n'aida pas peu au beau succs de ses affaires.

Ce qui est grand en lui bien plus qu'aucun succs, c'est cette suprme
victoire d'avoir, plus qu'aucun homme, prouv, ralis, la profonde
pense de ce sicle _L'homme est son crateur._ Toute-puissante est la
volont pour se faire, en dpit du monde.

Deux choses auraient pu l'annuler, les deux nervations de vices et de
misre. Ce prisonnier, ce vicieux, ce misrable, ce mendiant, par-dessus
tout cela, fut de bonne heure marqu d'un signe qui promet peu
l'activit. Ds vingt ans, il fut gras. Il parut prendre un sens, celui
des femmes et de l'amour. Ses ennemis pouvaient le croire bris. Mais
c'tait le contraire; le cerveau fut doubl. La volont terrible qui
fut en lui, dompta l'inertie naturelle, en fit un type unique,
extraordinaire d'activit, jusqu' vouloir supprimer le sommeil.
Solitaire dix ans  Rheinsberg, et n'ayant nulle affaire encore, il se
levait dj en pleine nuit.  quatre heures, on le rveillait, et
durement, en lui appliquant une serviette mouille. Il travaillait huit
heures, portes closes, jusqu' midi. Il lisait, pensait, crivait. Il se
trempait d'un fatalisme dur (que Voltaire en vain combattait). Il
crivait des lettres, des histoires, des mmoires, un entre autres:
_Comment faire la guerre  l'Autriche._

Devenu roi (mai 1740), il se trouva recevoir de son pre une bonne arme
discipline, qui ne s'tait jamais battue, de trs-bons gnraux, mais
qui avaient peu guerroy. Fort ridiculement on le compare  Bonaparte.
L'heureux Corse eut la chance unique d'hriter de Massna, d'Hoche,
d'avoir  commander les vainqueurs des vainqueurs. Favori du destin, il
reut tout d'abord de la Rvolution l'pe enchante, infaillible, qui
permet toute audace, toute faute mme. L'arme de Frdric, qui n'avait
fait la guerre que sur les places de Berlin, tait dresse sans doute
(et sur les ides excellentes du vieil Anhalt). Mais tout cela n'est
rien. Une arme ne se forme qu'en guerre et sous le feu. Son roi, non
moins qu'elle novice, l'y conduisit, l'y dirigea, lui apprit plus que la
victoire, _la patience_, la rsolution invincible, et en ralit c'est
lui qui la forma. Ce que ne fut pas Bonaparte, Frdric le fut:
_crateur_.

Bonaparte eut en main l'instrument admirable, homogne, harmonique, de
la France si anciennement centralise. Frdric eut en main un damier
ridicule, fait d'hier et de vingt morceaux, une arme compose et de
recrues forces, et d'hommes de toute nation. Il eut un pays sans
frontire, bigarr, bref un monstre. C'est la cration d'un besoin.
Contre le monstre Autriche, il a fallu le monstre Prusse. Comment et-il
agi, ce corps dgingand, s'il n'et en Frdric trouv l'unit, le
moteur?

Ses contemporains sont svres dans leur jugement sur lui. Ils en
parlent comme d'un roi. Mais il fut encore plus le grand chef des
rsistances europennes. Dans l'odieux moment o l'aveugle Angleterre se
dclara pour Vienne et pour la catholique Autriche contre les liberts
de l'Allemagne (1742), au moment o l'intrigue fit cet indigne coup
d'accoupler l'Autriche et la France (1755), que devenait l'Europe sans
l'homme extraordinaire qui seul la vainquit, la sauva?

Cet homme tellement matre de lui, fait un frappant contraste avec son
temps. La violente Angleterre de George, l'Autriche colrique,
rancuneuse, de Marie-Thrse, la furie de Madrid, l'ineptie de
Versailles, bref l'alination de tous, ne laisse voir qu'un homme en
Europe. Un seul a son bon sens. Il a l'air du gardien des fous pour
empcher  chaque instant qu'eux-mmes ne se blessent et se brisent.

On ne dit pas assez tout ce qu'il fit pour nous en ce moment. Il se
compromit mme (_Dover_). De sa personne, il alla visitant les princes
de l'Empire, les engageant  se confdrer,  faire une arme neutre qui
aurait couvert la Bavire, dcourag la pointe que l'Autriche voulait
faire en France. Son influence ta deux armes  nos ennemis: 1 celle
du Hollandais que l'Anglais voulait leur donner et que le roi de Prusse
paralysa plus d'une anne; 2 les troupes anglaises de Flandre que
George, ce furieux Allemand et plus Autrichien que l'Autriche, envoyait
 Marie-Thrse. Pour nous sauver ce coup, Frdric eut besoin de
menacer et de dgainer presque. Il signifie  George que s'il fait un
pas dans l'Empire sans l'aveu de l'Empire, la Prusse  l'instant mme
saisira son Hanovre. George avala sa rage. Mais sa jalouse haine pour
Frdric, s'envenimant, le fit de plus en plus, contre tout intrt
anglais, serviteur de l'Autriche, et bourreau (s'il et pu) pour
dtruire la Prusse et la France.

L'Angleterre (d'elle-mme calcule, raisonnable, et srieuse dans les
intrts) avait en ce moment un accs singulier, allait comme un homme
ivre qui suit non pas sa route, mais de droite et de gauche, pousse ici
et l. Aprs la torpeur de Walpole, sous Carteret et Pitt, elle s'tait
veille de fort mauvaise humeur. Comme un boxeur mchant, fort,
sanguin, qui veut des querelles, elle cherchait  qui donner des coups.
Fureur instinctive et aveugle, que de faon diverse on travaillait
habilement. D'une part, la banque maritime, les noirs comptoirs de
Londres qui dans l'Amrique envoyaient leurs contrebandiers,
commanditaient le vol, voulaient que leurs brigands fussent inviolables
aux Espagnols. Il fallait craser l'Espagne qui criait: Au
voleur!--D'autre part, une masse plus dsintresse, mais sotte et
violente, au nom de la _famille_, s'mouvait pour Marie-Thrse contre
l'intrt protestant, contre le roi de Prusse. Son oncle George II tait
 corps perdu dans ce courant.--Un troisime mobile, commun  tout
parti, c'tait la haine de la France, l'ide que cette France qui
flottait sans pilote allait recommencer Louis XIV, la monarchie
universelle. On n'avait jamais su ici-bas ce que peut la haine tant que
cette Angleterre ne donna son hros, l'enrag M. Pitt, ce furieux
malade, de colre calcule. Tous les plans de ruine et de dmembrement,
rves de Marlborough et d'Eugne, taient au coeur de Pitt. Deux
vieilles gens de soixante-dix ans, Stairs, Sarah Marlborough,
ressuscitrent pour hurler avec lui. Stairs, l'cossais camus, un dogue
 figure d'assassin (qui tua son frre  douze ans), avait eu  quarante
la jouissance unique de marcher sur le pied, au grand roi qui ne pouvait
plus remuer. Et la furie Sarah, l'impudique exploiteuse de la pauvre
reine Anne, ce vampire enrichi de carnage, du sang de la France, en
avait soif encore. Elle fut d'autant plus une plaideuse pour
Marie-Thrse, prte  lui donner tout. Pour son impratrice, elle
courait les rues, lui ramassait l'argent, pleurait, priait pour elle. La
_famille_ est en cause et la _proprit_. Vingt peuples dlivrs de
l'Autriche, rentrs dans le droit naturel de la libert lective, sont
proclams par l'Angleterre la proprit de la femme, de son fruit n, 
natre, de ce ventre plein de tyrans.

Dans cet accs bizarre, la terre de la Loi, l'Angleterre, se dclara
contre la Loi, contre l'lection rgulire que l'Allemagne unanime fit
de son Empereur  Francfort. Elle biffa le choix des Allemands, nia la
libert germanique. Couronn  Francfort, et couronn  Prague,
l'Empereur bavarois avait pour lui le Droit incontestablement. Force
norme, si son dfenseur, si la France n'et t trahie.

Fleury mort, l'Espagne voulait nous donner un ministre. D'autres
timidement auraient insinu Chauvelin. Mais qu'en a-t-on besoin?
N'avons-nous pas le Roi? C'est le texte qu'en choeur chantrent les
deux partis, Noailles d'un ct, de l'autre Richelieu. Merveille! le Roi
parle. On le pousse, on le presse, et on obtient cela. Il parle. Il
parle haut et sec.  propos de Tencin, il dit d'un ton bref: Plus de
prtre. Il est donc bien chang? Point du tout. Pure imitation. Il
copie assez bien la sche impertinence de Richelieu, de la Tournelle.

Il n'en reste pas moins ce qu'il fut, un jouet, l'automate de Vaucanson.

Lorsque la vieille madame la duchesse osa (fvrier et avril) lui
prsenter les lettres, les mmoires francs, hardis, que lui adressait
Chauvelin, on lui fit croire sans peine que cela blessait son honneur.
Maurepas et Noailles, les plus intresss  exclure Chauvelin, y
russirent sans doute par d'adroites insinuations. Le Roi, si peu
sensible, indiffrent mme  l'outrage (on l'a vu en 1730), crut avoir
de lui-mme une royale colre, et fit ce qu'on voulait. Il aggrava
l'exil de Chauvelin (avril), fit entrer Noailles au Conseil.

La Tournelle avait _une toile_, et y croyait, bien sre de faire du Roi
le plus grand roi du monde (V. sa lettre dans Goncourt). Admirons les
premiers effets de cette toile: Chauvelin en disgrce, et Noailles au
Conseil.

Noailles, qui, sous la Rgence, avait eu des vues saines, d'heureuses
lueurs, n'avait dans sa vieillesse gard que ses dfauts, une
imagination mobile, une versatilit bizarre, qui le faisait sans cesse
voltiger d'une ide  l'autre. Brillante, tourdissante, sa parole tait
la tempte. Pour ajouter l'loquence du geste, il jetait son chapeau en
l'air (_Arg._). Bref, homme de talent et d'esprit, de vaste
connaissance, sans coeur, ni fond, ni caractre, faux dvot (et flatteur
de la trahison de famille), il offrait la grotesque image d'Arlequin 
soixante-cinq ans.

Richelieu, la Tournelle, se montrrent l trs-lches. Dans la terrible
crise o nous entrons (avril 1743), lorsque l'invasion de toutes parts
nous menace et gronde, ils laissent la famille et le parti dvot
remettre  ce vieil tourdi la dfense de nos frontires.

George, Marie-Thrse, ne doutent plus de rien. Ils sont srs de finir
en une campagne. C'est moins que la guerre, c'est la chasse, c'est la
cure. Qui veut des morceaux de la France? Mais sa ruine n'est pas ce
qui plat  Marie-Thrse. C'est bien plus la vengeance.  Prague, 
gra, on le vit. Il lui faut des Franais vivants  outrager. Cette
femme de vingt-huit ans, toujours grosse ou nourrice, avec sa beaut
plthorique, ivre de sang et bouffie de fureur, a beau tre dvote; on
voit dj ses filles en elle et le fantasque orgueil de
Marie-Antoinette, et les emportements de la sanguinaire Caroline. Elle
sme; les siens rcolteront. Elle fonde sur le Rhin et chez nous
l'excration du nom d'Autriche. Ses manifestes terroristes, des pres
aux fils, jusqu'en 93, s'imprimeront dans la mmoire, ses menaces de
mutilations, le nom de son Mentzel, choisit par elle pour aplanir la
route, dcourager les rsistances par d'horribles excs de frocit
calcule. On rclame. Elle en rit, et dsavoue Mentzel en l'avanant et
le rcompensant. Dans ses proclamations, il dit au paysan que, _qui ne
vient  lui, sera forc lui-mme de se tailler en pices, de se couper
le nez et les oreilles_. Nombre de ces barbares, sous l'habit musulman,
avec charivari de tambour et de tamtam, donnaient une agonie de peur au
paysan, qui dans ses cris au ciel mlait confusment le Turc avec
Marie-Thrse.

Invasion hideuse,  laquelle le sot George, la brutale Angleterre
n'eurent pas honte de s'associer. Ce grand peuple a des temps o il ne
voit plus goutte, va comme un taureau, cornes basses. Le portrait
ridicule que nous donne Comines des Anglais arrivant en France avec
douard IV pour faire la guerre  Louis XI, convient (quatre cents ans
aprs). Bravoure et gaucherie, maladresse incroyable, foi sotte  la
force physique. Tel vous allez les voir  Dettingen. George, par une
savante manoeuvre, veut couper Noailles d'avec Broglie, empcher leur
jonction. Et il se fourre dans une impasse. Le loup a voulu prendre, est
pris. Voil qu'il ne peut plus ni nourrir son arme, ni avancer, ni
reculer.

Ce joli coup tait moins de Noailles que du trs-habile de Vallire qui
sut placer ses batteries de faon que la masse anglaise, bien expose en
espalier sur la rive oppose du Mein, devait, dfilant en arrire,
subir en plein le feu, avaler tout jusqu'au dernier boulet. Qui sauva
George? L'tourderie de nos brillants courtisans de Versailles. Le neveu
de Noailles, Grammont, et la Maison du Roi, ne voulurent pas que
l'artillerie et l'honneur de l'affaire. Cette cavalerie dore s'lana,
elle alla charger justement devant nos canons et les empcha de tirer.
L'avant-garde, sans ordre de mme, suivit ce mouvement. Nos pauvres
jeunes milices, amenes d'hier  l'arme, tinrent peu, et, ce qui
tonna, nos fiers gardes franaises, superbes au pav de Paris.

Mme perte de chaque ct, mais George tait sauv. Des Autrichiens
allaient le joindre. Noailles, pour n'tre pas saisi entre les deux, dut
repasser le Rhin. Triste ncessit, et on la rendit ridicule. Le Roi dit
que notre Empereur, le Bavarois, traitant avec Marie-Thrse, il ne
voulait pas les gner et rappelait les armes de l'Empire. Cette
dclaration chrtienne et pacifique de conciliation enhardit nos
ennemis. Elle n'aida pas peu  dcider le trait du Pimont et de
Marie-Thrse. Le Pimont sentait bien que nous tions trop Espagnols,
que nous ne travaillions en Italie que pour notre fille, l'Infante. (13
septembre 1743.)

Grand coup contre Madrid, grand coup contre Versailles, c'tait juste
l'endroit sensible des deux cours, l'affaire de la famille. L'Infante
(pousse par la Farnse), dans sa tendre correspondance qui tait
constamment en route de Madrid  Versailles, dut tremper son papier de
larmes. Le Roi embarrass, voyant que le Conseil craignait de prendre
avec l'Espagne des engagements compromettants, ne consulta qu'un homme,
celui que la Tournelle appelait _Faquinet_, Maurepas. Il mritait ce
nom. L'heureuse occasion de faire contre la France l'affaire de la
famille, Maurepas la saisit aux cheveux, dressa docilement, ou plutt
copia le trait insens. C'tait dj le _Pacte de famille_ qui mariait
la France  l'Espagne, l'associait aux aventures de la patrie de Don
Quichotte. Rien de stipul pour la France, mais gnreusement elle
donnait _tout le Milanais_  l'Espagne (donc guerre ternelle au
Pimont).

Guerre dclare  l'Angleterre, et ds lors maritime (la guerre
jusque-l n'tait qu'hanovrienne). Article grave, qui et du faire
trembler Maurepas, comme ministre de la marine; il avait construit des
vaisseaux, mais en bois si mauvais que nos amiraux dclaraient qu'ils ne
pouvaient tenir la mer.

Le comble de l'imprudence c'tait qu'on s'engageait  ne jamais traiter
avec l'Anglais _qu'il n'et restitu Gibraltar_. Donc on fermait la
porte  tout arrangement possible.

Ce fut le premier acte du _Roi gouvernant par lui-mme_, acte accord 
la famille, acte de pre plus que de roi. Et en mme temps, chose
bizarre, il en faisait un autre absolument contraire. Richelieu, la
Tournelle eurent l'autorisation d'une dmarche (indirecte et secrte)
auprs du roi de Prusse. Le Roi sut, approuva que leur homme, Voltaire,
allt  Berlin, comme perscut de Boyer. Il lut et gota mme la
rise que Voltaire faisait de ce Boyer, le vrai chef du clerg qui,
depuis Fleury, avait la _Feuille_, c'est--dire en ralit donnait comme
il voulait vchs, abbayes, et tous les biens d'glise, disposait de ce
fonds norme. Ce sot gouvernait le Dauphin. Peu  peu, autour d'eux, une
cour se formait dans la cour, de gens pieux qui ne censuraient pas le
Roi tout haut, mais qui pour lui priaient, levaient les yeux au ciel.
Tout le travail de Richelieu tait de bien montrer au Roi cette cour
oppose  la sienne, ayant dj tout prt son successeur, le petit
saint, le nouveau duc de Bourgogne. D'autre part, la Tournelle avec sa
hauteur, son audace, le sommait d'imiter Frdric, d'tre vraiment roi.

Il se trouvait prcisment que le roi de Prusse  Berlin renouvelait
l'Acadmie que sa grand'mre cra sous les auspices de Leibnitz. Il fut
ravi de recevoir Voltaire. Il savait parfaitement la puissance de
l'opinion dont Voltaire devenait de plus en plus le matre. Les
tragdies de l'un et les victoires de l'autre avaient concid. On
jouait _Mahomet_  Lille le jour o l'on apprit la victoire de Molwitz;
Voltaire dit la nouvelle; la salle enthousiaste applaudit  la fois
Frdric et Voltaire. Acqurir celui-ci, c'tait conqurir un royaume,
le grand peuple penseur, dispers, il est vrai, mais fort, et qui ne
donne pas seulement la fume de la gloire, mais toujours  la longue la
ralit du succs.

Frdric, malgr tels cts petits ou ridicules, vu de prs, saisissait
au moins d'tonnement. En arrivant de France et de la molle vie de
Versailles, on ne pouvait voir la vie rude et forte du roi de Prusse,
son norme labeur, sans tre frapp de respect. Cet homme qui, dans les
froides nuits du Nord, dj  quatre heures du matin sigeait en
uniforme (et tout bott),  son bureau, devant une montagne de lettres,
de dpches, d'affaires prives, publiques, avant qu'il ft onze heures,
avait fait chaque jour ce qu'un autre et fait en un mois. Le tout
annot de sa main pour les bureaux qui le soir mme devaient avoir fait
les rponses. N'ayant nulle confiance en personne, il lui fallait entrer
dans un dtail extrme. Seul gnral, seul roi, seul administrateur, il
tait encore juge dans les affaires douteuses. Gouvernement trange,
absurde ailleurs. Ici, comment faire autrement? Roi du chaos, d'un tat
discordant de pices qui hurlaient d'tre ensemble, d'un tat tout
nouveau o rien n'tait encore, ni les institutions, ni les personnes,
il lui fallait prir ou bien jouer le rle du _Grand esprit_, de l'me
universelle du monde (_Mirabeau_). Du reste simplicit extrme. Nul
faste et point de cour. Nulle crainte mme que ses gots d'artiste ne le
diminuassent aux yeux des plus intimes. Il tait bien sr d'tre grand.

Ce qui est amusant, bizarre, c'est qu'avec cette vie terrible, tendue de
stocisme, il se croyait picurien. Il tait en paroles plus que
mondain, cynique, imitant un peu lourdement ce qu'il croyait le ton des
salons de Paris. Quant aux ralits, il est bien difficile de croire ses
ennemis en ce qu'ils ont dit de ses vices. Il n'aurait pas gard cette
me forte et ce nerf d'acier. Il n'et pas eu dans son palais (avec la
vie d'Hliogabal) pour amis personnels les plus honntes gens et les
plus graves de l'poque, lord Keith et lord Marchal.

Frdric tait favorable. Il se savait l'objet personnel des colres,
des haines de Marie-Thrse et de George surtout, qui, dans sa bassesse
envieuse, et voulu ruiner de fond en comble la naissante grandeur de la
Prusse. Avec le misrable Auguste de Saxe, ils complotaient
non-seulement de lui ter la Silsie, mais de dmembrer son royaume.
L'arrangement ne fut pas difficile entre deux parties dont chacune se
voyait absolument seule. C'tait un mariage de ncessit, de raison.

Union discordante, au fond, et sans solidit. Le roi de France, qui
venait de mettre tout son coeur et sa sincrit dans le sot trait de
famille pour l'Espagne contre le Pimont, allait maintenant s'allier 
la Prusse, ce Pimont du Nord. Ce roi, tout catholique, qui tenait son
Conseil chez un cardinal, chez Tencin, allait contre sa conscience jouer
le rle faux de relever le parti protestant, en s'unissant  la Prusse,
 la Sude,  la Hesse et au Palatin. On pouvait croire qu'il y avait
l-dessous quelque chose. Au fond que voulait-on? Une seule chose,
conqurir la paix, s'aider de la pointe hardie que Frdric voulait
faire en Autriche, ne point irriter George en touchant son Hanovre, ne
point fcher Marie-Thrse, la toucher seulement au point le moins
sensible,  ses extrmits loignes, excentriques (aux Pays-Bas), bref
l'alarmer assez pour en tirer la paix et le Milanais pour l'Infante.

En tout Noailles tait mis en avant et semblait diriger. Derrire tait
Tencin. Le Roi ne se fiait qu'au cardinal, ne parlait que de lui,
disant  toute chose: Mais Tencin le sait-il? Tencin, qu'en
pense-t-il? etc. Tout Paris le savait (_Nouvelles  la main, Rev. r.
V_).

Jamais on ne vit mieux combien cette tte de roi tait creuse.

Du Tencin d'autrefois, l'intrigant, le rus, la ruse mme avait disparu.
Il restait un grotesque, vieux galantin fard, la ganache amoureuse. Sa
cervelle affaiblie,  travers le grand plan de l'alliance de Prusse
(plan protestant), en jeta un autre contraire, tout catholique, d'une
descente en Angleterre, d'une restauration des Stuarts. Le Roi y mordit
fort. Il tait trop visible que cette tentative si incertaine allait
avoir l'effet certain de nous faire perdre les amis protestants que nous
tchions de nous faire dans l'Empire. N'importe. On passa outre.
Noailles insista pour qu'on ft chef de l'expdition l'aventurier
Maurice, l'homme  la mode, protestant, mais qui par l mme offrait 
Tencin l'appt d'une clatante conversion. Maurice marchandait peu, et
daign imiter Turenne. Il promit de se faire instruire (_Taillandier_).
Folle de soi, l'affaire fut faite encore plus follement, comme croisade
et restauration des Stuarts, ce qui devait doubler et dcupler les
rsistances. On ne songeait pas mme  s'aider de l'cosse. Directement
Maurice devait aller dans la rivire de Londres. Le secret tait
impossible. Rassembler une arme, enlever de Nantes  Dunkerque toutes
les embarcations, c'tait suffisamment avertir les Anglais. Ils eurent
deux mois pour eux. Une grosse flotte anglaise fut mise dans la rivire
de Londres. Les ntres, pour passer, prennent judicieusement le moment
des temptes, l'quinoxe de mars, et le passage est impossible.

Le ridicule qu'ils auraient eu dans la Tamise, ils l'eurent au
continent. Quoi de plus sot que de mnager George en ne l'attaquant pas
o il est vulnrable, en son Hanovre, mais de menacer l'Angleterre,
d'alarmer ce grand peuple, d'exasprer sa haine? Nos allis d'Empire,
les protestants du Rhin furent furieux de cette sottise catholique. Le
Hessois, loin d'tre avec nous, voulait, de sa personne, aller dfendre
l'Angleterre.

Il y avait de quoi dgoter Frdric. Il pouvait deviner qu'on n'agirait
qu'aux Pays-Bas. Le simulacre de descente avait eu cet effet de faire
rappeler en Angleterre ce qu'il y avait d'Anglais en Flandre, et l'on
pouvait dans ce pays dgarni  bien bon march raliser le plan des
courtisans, arranger pour le Roi une belle campagne, lui dire qu'il
avait gal Louis XIV son aeul et surpass le roi de Prusse. Qui et
triomph? La Tournelle, sa chance, son bonheur, _son toile_.

Frdric s'obstinait  nous croire de bonne foi. On croit ce qu'on
dsire. Les belles lettres qu'il crivait alors sont un peu juvniles.
Il y a du calcul, et le calcul de la sagesse, mais aussi
trs-visiblement une chaude esprance, une passion. Avec son air prudent
et doucement moqueur qu'il eut toujours, il tait ivre de la France.
C'tait entre lui et Voltaire la fracheur du premier amour. Il ne
marchande pas les protestations  Louis XV, se posant comme infrieur
mme, comme alli fidle et dvou. Il crit  Noailles: S'il ne tenait
qu' moi, vous auriez pris vingt mille hommes et gagn trois
batailles. Il dit qu'il ne demande que le rle des anciens Sudois,
dont l'pe fut toute franaise. Tout cela est sincre. La Prusse et la
vraie France auraient eu le mme intrt.

La comdie des conqutes de Flandre par le Roi s'tait faite en mai.
Entour du corps du gnie (alors le premier de l'Europe), arm des
foudres de Vallire et d'une artillerie suprieure, le Roi fit sa rapide
et brillante promenade par des villes fort peu dfendues. Courtrai,
Menin, Ypres, Furnes, sont pris en trois semaines. Tout ce qui arrta
Louis XIV est trop facile  Louis XV. Tout cde  son _toile_. Cette
_toile_ pourtant reste encore  Paris. Elle tale son deuil et pleure 
l'Opra. Elle s'tablit chez Duverney, pour avoir les premires
nouvelles. Elle pousse contre Maurepas qui l'a fait retenir ici les plus
sinistres plaintes et des cris de vengeance. Il faut nous en dfaire,
dit-elle (lettre du 3 juin, ap. Goncourt). La reine condamne  rester,
obit; mais la Tournelle perd patience. Elle part, sre d'tre
pardonne.

Une guerre plus srieuse nous venait sur le Rhin. Coigny, son vieux
gardien, l'avait fort mal gard. L'Autrichien tait dans l'Alsace et la
Lorraine ouverte. Stanislas en danger s'enfuit de Lunville. Pour le
coup Frdric croit que l'on va agir. Il crit (12 juillet) au roi
directement une lettre qu'on croirait d'un ami. Il va prouver cette
amiti, va partir le 13 aot, et il sera le 30  Prague. Il espre que
le roi ne le laissera pas seul dans un pas aussi grave, qu'il fait en
partie pour la France. Il faut frapper trois coups, en Bavire, Bohme
et Hanovre, mettre Bellisle  la tte de nos armes, comme l'homme qui
a la confiance de l'Allemagne. Il faudrait employer Maurice ou
quelqu'un de dtermin pour l'expdition de Hanovre.--Et surtout cette
fois agir  temps.--Mais plus de dfensive; on a pri par l.
L'offensive donnera le succs. Elle fut le secret de Cond, de Turenne,
de Luxembourg, de Catinat, qui donnrent tant de gloire aux armes de la
France.

Ces excellents conseils ne furent point couts. On donna  l'ardent
Maurice le poste de l'immobilit, la garde de nos ctes. Bellisle fut
retenu  Metz pour prparer les vivres. Deux vieillards, Noailles et
Coigny, eurent le poste de l'action, la forte arme du Rhin, avec un
grand renfort du Nord. norme supriorit sur l'Autrichien qu'on et pu
par des coups rapides accabler, enterrer en France, empcher  jamais de
rejoindre Marie-Thrse. Les deux podagres furent chargs de cela;
Noailles, lourd, gros comme un tonneau; Coigny, us et indcis. Si
l'ennemi fuyait, le suivrait-on, prendrait-on l'offensive? Notre arme
d'Italie, en ce moment, en donnait bel exemple. Chevert (command par
Conti), avec autant d'lan qu'il fut ferme dans Prague, avait vaincu les
Alpes  leurs pas les plus rudes, forc (contre le roi de Sardaigne en
personne) les gorges pres de la Stura, les batteries, barrires et
barricades d'un nid d'aigle, Chteau-Dauphin (18-19 juillet 1744).
L'arme du Rhin a moins d'ambition. Son offensive en Allemagne sera sur
notre frontire mme, le sige de Fribourg,  deux pas. Opration
certaine que le Gnie fera en tant de jours devant le roi, qui seul aura
l'honneur de la campagne.

Le roi de France apprit l'invasion  Dunkerque o il se dlassait prs
des deux soeurs. Celles-ci, amenes  l'arme dans un royal cortge de
dames, de princesses du sang, y trouvrent un accueil de rises si cruel
qu'elles rentrrent en France, ne se rassurrent qu' Dunkerque. Les
Suisses, dans leur jargon, d'abord firent de gros rires sur les putains
du roi. Nos soldats rechantrent les vieux refrains moqueurs sur
Montespan et Maintenon. Les honntes Flamands voient avec horreur ces
deux soeurs dont l'ane donne au roi la cadette, cet accord dans
l'inceste. La Tournelle, toujours guinde haut, toujours reine, et
ennuy le Roi si ses gots de bassesse, sa trivialit n'avaient eu leur
dtente avec la Lauraguais, sa soeur, petite, grosse, mal tourne,
cynique, un avorton rieur, qu'il appelait _la rue des mauvaises
paroles_, une laide avec qui on ne se gnait pas. Il alternait ainsi de
la tragdie  la farce. Plus de rserve. Il a cass les vitres.  chaque
ville, on loge les deux soeurs  porte. Tout prs aussi son confesseur,
le bon Jsuite Prusseau. Non que le roi s'en serve (il ne fait mme
plus ses prires). Mais il le veut tout prs, en cas de maladie, de
mort, pour tre sur-le-champ absous.

Au dpart de Versailles, il tenait tellement  ne pas faire un pas sans
mettre en ses bagages cet homme indispensable, qu'il ne lui donna pas le
rpit d'un seul jour pour se prparer.

Prs de ce douteux personnage, un autre qui l'tait beaucoup moins
suivait le roi, son aumnier, Fitz-James, vque de Soissons, pour
l'administrer au besoin.

Caractre violent, et figure menaante. Fitz-James,  la Tournelle,
donnait l'effroi constant du parti des dvots. Ce parti la suivait. Il
eut un grand rgal  voir les rises de l'arme et la Tournelle en
fuite,  voir cette orgueilleuse, haute comme les monts, poursuivie
des sifflets. Pour comble, arriva  Dunkerque un tmoin plus haineux,
plus malin, de sa honte, celui qu'elle appelait _Faquinet_, qu'au fond
elle craignait, Maurepas. Ennemi capital et de famille, qui nagure,
avant sa faveur, hritant de l'htel o elle logeait, l'avait chasse,
jete sur le pav. La brouille tait  mort. Elle n'avait pas pu obtenir
du roi son renvoi. On l'avait loign en exigeant qu'il ft sa tourne
de ministre dans nos ports. Il eut des ailes, la fit en un moment, et
quand elle le croyait bien loin, il lui apparut  Dunkerque, pour
l'observer humilie, la tenir sous son froid regard.

Voil le roi forc d'aller du Nord au Rhin, et prcipitamment, et pour
la guerre la plus terrible. Ce n'est pas la place des femmes. Mais la
Tournelle avait trop peur, le voyant ainsi entour, le connaissant si
faible. Elle jura qu'elle suivrait le roi, qu'on ne l'en arracherait
pas. Dans ce brlant mois d'aot, le sang dj aigri de mortifications,
de fureurs, d'orgies obliges, elle tomba malade en route, et retarda le
roi. Il lui fallut,  Reims, s'aliter, se purger. La mdecine lui parut
si mauvaise qu'elle se croyait empoisonne. Le roi, trs-froid, port
aux ides funraires, entretint la malade de son futur tombeau, en
discuta la place. Bref, il partit devant, pour Metz.

Les deux soeurs, tablies  Metz fort scandaleusement dans l'abbaye de
Saint-Arnould, communiquaient avec le roi par une longue galerie de
bois, que le prieur btit pour que Sa Majest pt aller  la messe. La
galerie extrieure et en vue fut plus choquante encore en barrant quatre
rues. Forces murmures du peuple, justement indign de ces plaisirs
impies qui, en tel moment, narguaient Dieu.

Le 3 aot,  un long souper qui dura dans la nuit, on fit boire le roi
sans mesure. Excs fatal. Il s'y joignit, dit-on, un coup de soleil
d'aot, et trs-probablement le triste abus, l'effort d'un amour
refroidi auprs d'une malade au sang tourn, qui portait un germe de
mort.

Le 4 aot, le roi tombe. C'est la fivre putride. Alarme immense.--Que
va-t-on devenir?

On a fait cent rcits de la douleur du peuple, des glises assiges,
des prires, des pleurs, des sanglots. Il est sr qu'on gardait alors
beaucoup encore de cet amour de mre que la France avait eu pour
l'enfant Louis XV. Mais on a dit trop peu que, dans cette douleur
entrait (et pour beaucoup aussi) la terreur de l'invasion, l'irruption
horrible de ces bandes de mutilateurs, l'effroyable rcit de ce qu'ils
faisaient en Alsace. On les crut  Paris. Lamentable faiblesse d'une
grande nation qui se croit ou perdue ou sauve dans un homme! grand
contraste  ce qu'on a vu cette anne aux tats-Unis. Le premier
magistrat assassin, nul trouble. Nulle crainte, et point d'motion. Une
chose clata, c'est qu'en les Rpubliques la vie, la mort d'un homme
pse peu. Le salut subsiste en chose moins fragile: _l'immortalit de la
Loi_. Avec la monarchie, le gouvernement personnel, on doit toujours
attendre les revirements dangereux et soudains qui tiennent au hasard
de la vie d'un individu.

Du 4 au 12, le mal va son chemin, et nul mdicament n'agit. Les deux
dames tiennent le roi, portes closes. Les princes du sang, les grands
seigneurs, restent dans l'antichambre, exclus et indigns. Cependant le
grand chirurgien, la Peyronie, dclare que peut-tre le roi n'a pas deux
jours  vivre. Il dit: Il faut l'administrer.

Le long et beau rcit original (de Richelieu lui-mme certainement
_Mm._, VII) ne peut tre abrg. Seulement il ne dit pas assez combien
dans ces alternatives dj pesait le futur roi, le dauphin, que l'on
attendait. Cela fait comprendre l'extrme embarras du Jsuite quand la
Tournelle le pria de ne pas exiger dans la confession qu'elle ft
renvoye avec honte. Pendant qu'elle parlait il voyait le dauphin
absent. Tous le voyaient, ce lourd enfant svre, le vrai juge de Louis
XV, vrai croyant, intraitable, que rien ne ferait reculer. Il arrivait.
Cela enhardissait et les princes, et les prtres. Fitz-James, pour en
finir, alla jusqu' user des moyens populaires, faisant  la paroisse
fermer le tabernacle, mme ameutant le peuple, enfin de sa personne 
grand bruit dclarant aux soeurs que le roi les chassait.

Le roi eut une peur extrme. Il fit, dit tout ce qu'on voulait, mme un
peu plus encore. Les mdecins l'avaient abandonn. On le jugeait perdu.
On dmolissait sans faon la fameuse galerie. Dj la solitude se
faisait autour du mourant. Les ministres emballaient, et les princes
partaient pour l'arme. L'absence des mdecins fut le salut du roi. Un
empirique lui donna l'mtique. Et ds lors il fut beaucoup mieux.

La reine tait venue, et il lui demanda pardon. Pour le dauphin, on
craignait que la vue du successeur ne ft mal au malade. Au nom du roi,
il lui fut dfendu d'avancer plus loin que Verdun. Il y est le 15 aot,
et ses soeurs. La petite, Adlade, fort passionne pour son pre, se
mourait d'tre arrte l. Chtillon, le dvot gouverneur du dauphin,
prit sur lui de continuer. Mais la vue du dauphin fut peu agrable  son
pre.

Promptement rtabli, le roi put passer en Alsace. Noailles et Coigny,
inquiets, trop occups de Metz, bien moins de l'ennemi, l'avaient
(malgr leur force suprieure) laiss partir, laiss apporter 
Marie-Thrse un renfort redoutable qui accabla le roi de Prusse. Sans
souci de son alli, Louis XV s'en tint  la petite affaire marque pour
but de la campagne. Il vit prendre Fribourg (octobre), ennuy de la
guerre et fort impatient de revenir  ses plaisirs.

Son retour fut une vraie fte. On lui savait un gr infini, non d'avoir
rien fait, mais de vivre. L'invasion n'avait pas eu lieu. On fut ivre de
joie. La cour l'appela le Bien-Aim. Paris lui arrangea un triomphe
d'empereur romain. Il entra lentement, et dans les carrosses du Sacre,
pour qu'on pt jouir de le voir, qu'on se rassasit de sa prsence. Une
part dans ces transports videmment revenait  la reine,  ses douces
vertus domestiques qui touchaient fort le peuple,  l'union rtablie de
la famille royale. La matresse au contraire lui tait un objet
d'horreur. Au retour sa voiture fut arrte  la Fert, elle faillit
tre mise en pices.  Paris, elle osa aller voir la rentre du roi, se
mler  la foule; elle fut accable d'affronts, on lui cracha au nez.
Elle rentra dsespre. Tout son orgueil l'abandonna. Elle crivait 
Richelieu (pour le montrer au roi) que, si elle pouvait rentrer, elle ne
demanderait nulle vengeance, ne ferait nulle condition, se rendrait 
l'ordre du matre. (_Rich._, VII, 51.)

Elle tait  ses pieds. Mais d'autre part le Roi, qui avait vu  Metz la
bont de la reine, sa passion pour lui, qui voyait la foule si heureuse
de leur rconciliation, ne pouvait qu'hsiter  rompre encore, 
mcontenter tout le monde. Loin de disgracier les amis du Dauphin, il
avait dsign (octobre) M. de Chtillon pour l'honorable mission d'aller
recevoir la Dauphine.

Tout cela agissait si bien qu'aprs ce long sevrage d'amour physique, il
pensa  la reine. C'tait la nuit du 9 novembre. La reine tait couche.
Ses femmes entendirent gratter  la porte de la chambre. Elles dirent:
C'est srement le Roi. La chose tait peu vraisemblable aprs une
interruption de quatre annes. La reine, fort timide (de son infirmit),
en avait presque peur. Elle dit: Vous vous trompez. Dormez. Avertie
une seconde fois, elle fit mme rponse.  la troisime fois o l'on
gratta plus fort, elle se dcida  faire ouvrir. C'tait trop tard. Le
Roi tait piqu. Il traversa le Pont-Royal et alla tout droit rue du
Bac, o sa matresse demeurait (_Rich._, VII, 53).

Elle s'y attendait si peu qu'elle fut comme foudroye, s'vanouit. Puis,
sentant mieux son avantage, elle reprit toute sa hauteur. Il s'excusait.
Elle dit: Je me tiens contente de ne pas tre envoye par vous pourrir
en prison. Quant  retourner  Versailles, il faudrait pour cela faire
tomber trop de ttes.  grand'peine il obtint qu'il n'y aurait que des
exils. Un coup sur le duc de Chartres, en son gouverneur qui venait de
se distinguer  Fribourg. Un coup sur le Dauphin, en son gouverneur
Chtillon, durement exil pour toujours. Exil des ducs de Bouillon, de
la Rochefoucault, etc. Il ne disputa pas, se hta de dire oui.

Cette nuit d'motions de tout genre lui rendit ou doubla sa fivre. Elle
et voulu qu'il exilt les princes, l'vque de Soissons, qu'il chasst
Maurepas. L, le Roi rsista. Il ne fut pas moins ferme  refuser ce que
la Nesle avait eu seule (_Rich._, VII, 79). Ses transports, ses fureurs
ne lui valurent pas d'tre enceinte. De telles alternatives lui
portrent le sang au cerveau. Au matin sa tte clatait.

Le roi, pour lui complaire, sans chasser Maurepas, imagina pour lui une
cruelle mortification, une exquise torture, celle de porter  la
matresse sa lettre d'excuse et de rappel. Le _Faquinet_ plia, s'effora
dans la honte de garder sa grce lgre, voulut baiser la main. Il n'eut
de la malade qu'un mot: Donnez... Allez-vous-en!

Elle le croyait son assassin. Dans ses dlires de fureurs, de regrets,
elle criait qu' Reims, il avait empoisonn sa mdecine, soutenait que
la lettre du Roi tait aussi empoisonne. Richelieu le croyait comme
elle, et il l'a dit  Soulavie (VII, 72). Accusation peu vraisemblable.
Maurepas, incapable de crimes autant que de vertus (comme le disait
trs-bien Caylus), n'usa, pour tuer l'orgueilleuse, que de ponts-neufs
et de chansons. Sa vie n'avait pas l'importance de celle de sa soeur la
Nesle. Sa mort importait moins au salut de l'Autriche et aux intrts du
clerg. On savait la Tournelle, ainsi que Richelieu, voue uniquement 
sa propre fortune, plus qu'aux ides d'aucun parti.

Le Roi la regretta dans la mesure de son mrite. Le 6 dcembre, jour de
sa mort, il alla  la chasse, il alla au Conseil et puis  la Muette
souper avec quelques amis.

Il tint  peu de chose qu'une mort autrement importante ne changet la
face du monde, celle de Frdric, que notre abandon accabla. En un mois,
il prend un royaume, occupe la Bohme, mais sur-le-champ la perd. Son
agent envoy prs de Noailles et de Coigny les prie d'excuter le
trait, d'occuper celle des deux armes autrichiennes qui est de ce ct
du Rhin. Ils la laissent chapper. Au moins il et fallu la harceler, la
ralentir. Ils la laissent marcher, leste et libre, et rejoindre
Marie-Thrse. Le roi de Prusse tait dj embarrass par les troupes
lgres de l'Autriche qui voltigeaient autour, prenaient ses magasins,
ses vivres. Quand la seconde arme arriva, il se vit  la lettre noy
d'un ocan de guerre. Grande et terrible preuve pour l'arme prussienne
qui eut vraiment besoin d'une solidit merveilleuse. Le Roi, dans sa
retraite, fut lent et redoutable, faisant ferme ici, l prenant des
postes importants, l menaant et offrant la bataille (24 octobre). On
ne combattait pas. On aimait mieux l'user, l'affamer, guettant un moment
de dsordre o le lion, effar de cette pre chasse, irait tombant dans
quelque fosse. Sa garnison de Prague, qui en sort (26 novembre), meurt
de froid. La moiti est gele. Notre cruelle retraite de 1742 se
renouvelle pour la Prusse (dc. 1743). Frdric, un moment, manqua de
peu la mort. Il tait entr dans Kolin avec ses gardes, le quartier
gnral et beaucoup d'embarras. Toute la plaine autour tait couverte de
la cavalerie des barbares. Ils chargent les gardes avances, les
refoulent, fondent dans la ville (_Trenck_). Si cette attaque aveugle
et t plus habile, le roi pouvait prir ou (pis encore) aller 
Vienne.

Combien il dut maudire l'abandon de la France! Par elle il eut pourtant
une grande gloire, de se sauver seul par des coups de gnie. Runir,
maintenir unie une arme poursuivie de cette effroyable nue, en
combiner sans cesse le vaste mouvement rtrograde, de manire  serrer
et rapprocher les corps pour arriver ensemble en Silsie, en prsentant
toujours un redoutable front,--l, recevoir la grande invasion  la
pointe des baonnettes, la relancer si bien qu'elle ft trop heureuse
d'chapper  son tour en couchant cinq nuits sur la neige,--ce fut chose
admirable, et plus que dix victoires.




CHAPITRE XIII

LA POMPADOUR ET FONTENOY--VOLTAIRE ET L'ORIGINE DE L'ENCYCLOPDIE

1745-1746.


L'opposition du roi et du dauphin s'est fortement marque  Metz. Elle
nous donne le fil intime de l'histoire de Versailles et de nombre de
faits qui autrement seraient inexplicables.

Le roi, imprudemment, ne chasse le gouverneur du dauphin que pour lui
donner un homme beaucoup plus dangereux. Jusque-l le dauphin n'avait
pas son guide-ne. Il l'eut dans ce nouveau venu, la Vauguyon, homme de
trente-neuf ans, et de certain mrite. Voil l'insparable ami du
prince, ou, disons mieux, son me, et il sera plus tard le gouverneur de
Louis XVI. Dvot peu scrupuleux, il se dmasquera en se faisant compre
et patron de la Du Barry.

En fvrier la Vauguyon arrive et la cour du dauphin plus que jamais est
le foyer des critiques contre Louis XV. En fvrier, le parti oppos
offre au roi, au bal de la Ville, la brillante matresse qui, malgr le
Dauphin, va rgner vingt annes. Le roi, fort peu sduit, ne l'accepte
pas moins (de la main des banquiers, des Pris, ses patrons), en haine
de ses censeurs dvots.

Il tait naturel que le roi,  la longue, las de ses hautaines
matresses, la Nesle et la Tournelle, peut-tre aussi trouvant un peu
nausabondes les facilits de Choisy, acceptt ce que jeune il avait
refus, une femme d'esprit, une intelligente amuseuse.

Mademoiselle Poisson, filleule des Pris, et la fille du Poisson pendu
(en effigie), tait de race de bouchers. De l de sots lazzis sur la
viande et sur le poisson. Elle n'avait nullement la fracheur des belles
de la boucherie. Dans ses portraits, elle est gentille et fade,
d'agrable mdiocrit. Elle crachait le sang de bonne heure; c'tait
peut-tre la faute de sa mre (une grosse beaut hardie et forte) qui,
spculant sur elle, la fit trop travailler. On lui fit prdire  neuf
ans qu'elle serait matresse du roi. Sa mre, dont la maison attirait
fort les gens de lettres, sans cesse faisait l'exhibition du prodige,
vantant ses talents et ses charmes, disant: C'est un morceau de roi.

La mre Poisson, qui ne rougissait gure, autour de Louis XV, fit comme
un sige, une attaque en tout sens. Elle l'essaya en Diane, on l'a vu.
Elle l'essaya en musicienne. Elle brillait sur le clavecin, enchanta la
bonne Mailly. L'effet fut tout contraire sur la Tournelle. Une dame
ayant eu l'imprudence d'admirer, la Tournelle lui marche sur le pied et
lui crase un doigt.

Donc, il fallut attendre. Le Normand, fermier gnral, plus qu'ami des
Poisson et peut-tre pre de la petite, la maria  son neveu d'tioles.
Pose, encadre dans le luxe, elle put dgorger ce qu'elle avait de bas,
se former et prendre attitude. Elle eut un salon, runit artistes et
gens de lettres, les trompettes de la renomme. Mais, son grand moyen de
succs, c'est qu'elle se fit un thtre, avec dcors, costumes,
machines, etc. Elle jouait, dployait le talent d'une agrable actrice
de second ou de troisime ordre. Elle chantait d'une voix de serin,
qu'on disait voix de rossignol. Cela retentissait plus haut. Le
prsident Hnault en fut ravi et put en parler chez la reine. Plus
directement les Tencin s'en occuprent. Encore plus un Binet, un parent
des Poisson et valet de chambre du dauphin. Il la vantait au roi. Mais,
chez le dauphin, il disait qu'elle ne voulait rien qu'une place de
fermier gnral.

Par un autre canal encore elle arrivait au roi, par son cuyer Briges,
qui l'eut d'abord. Enfin tous firent si bien qu'un soir il la reut. Il
n'en fut pas charm. Elle avait vingt-trois ans, quatre ans de mariage,
deux enfants. Elle tait dj fatigue, molle et loin d'tre neuve. Elle
fit si peu d'impression que mme, un mois aprs, il ne s'en souvint
plus. Il fallut aider sa mmoire, lui rappeler certain soir, certaine
dame. On lui disait que, depuis ce soir-l, la pauvre dame tait reste
prise, que son mari tait horriblement jaloux, qu'elle est tourmente,
dsespre, pensant  se tuer. C'tait avril. Le roi allait en Flandre.
On brusqua tout, on la lui ramena (la nuit du 22)  souper. Richelieu y
tait et n'en fit pas grand cas. Mais, lui parti, en excellente actrice,
elle dit qu'elle tait perdue, qu'elle ne pouvait pas retourner, qu'il
fallait qu'il la prt, la cacht n'importe o. Situation piquante. Le
roi la mit au petit entre-sol qu'il avait sur sa tte. L, quelques
jours, en secret, il l'eut, la nourrit, tremblante et dsole des
lettres folles qu'crivait le mari. Il vit comme on tenait  elle,
sentit le prix de ce trsor. Le voil attach dcidment. Il ne la cache
plus. La famille sombrement muette, les murmures, les mines maussades le
piquent. N'est-il donc pas le matre? Pour faire dpit  tous, il la
dclare matresse, et, pour comble,  Pques.

Quelle chute aprs cette btarde des Conds, que le roi appelait
_princesse_! Celle-ci, la grisette, _la robine_ (comme on dit tout bas),
n'est pas _ne_. Eh bien! c'est tant mieux. Le roi la cre et la fait
_natre_; il y met son plaisir.

En quinze jours il la dcore, l'honore, lui donne un train et des
palais. Il la titre du nom sonore d'une maison teinte. Elle est et
restera la _marquise de Pompadour_ (26 avril-6 mai 1745).

Le roi tait si mal avec sa famille au dpart pour la Flandre, qu'il ne
dit pas mme adieu  la reine. Il aurait bien voulu laisser ici le
paquet le plus lourd, son gros jeune dvot. Mais cela tait difficile.
Arriv le 9 mai au camp, devant Tournai, il apprit dans la nuit que
l'ennemi marchait, qu'il y aurait bataille. Il dfendit qu'on veillt
son fils, partit, voulant peut-tre qu'il ne le joignt pas  temps.
Mais le Dauphin fit hte, ne lui donna pas ce plaisir.

L'arme tait trs-forte (aux dpens de celle du Rhin); elle n'avait
gure moins de quatre-vingt mille hommes. Et tout cela tait men par un
malade, par Maurice, hydropique,  qui, au dpart, on venait de faire la
ponction. Ce que ce hros de la mode avait tant poursuivi, et par tant
de moyens, intrigues et coups d'audace (plus que coups de gnie), le
commandement en chef, il l'avait, et, mourant, il ne voulait pas le
lcher. Autant qu'il le pouvait, il cacha son tat. Il assigeait
Tournai, mais souffrait tellement qu'il vit par l'oeil d'autrui, chargea
ses lieutenants de chercher, de choisir un lieu propice  la bataille
(_Rich._).

En passant l'Escaut on trouvait trois villages, Autoing, Fontenoy et
Barry, o l'on fit trois redoutes, et de plus les villages avaient
devant eux deux ravins. Cela paraissait fort. Ce qui gtait la chose,
c'est que l'arme franaise avait dans le dos la rivire. Sa retraite
c'tait l'Escaut.--Des ponts taient jets tout prts, un spcialement
pour le roi en cas d'chec. La retraite de tant de mille hommes  la
file sur des ponts troits est une opration scabreuse. Notez que pour
garder ces ponts, on mit sur les deux rives un corps de vingt mille
hommes qui restait l'arme au bras.--Notez que pour garder le roi on
immobilisa encore sa Maison, une arme de six mille hommes d'lite avec
une batterie de canons. Plan tonnant, d'aprs lequel les combattants
rels n'taient plus gure que cinquante mille. Notre supriorit de
nombre tait parfaitement annule.

Maurice vint de Tournai dans une carriole d'osier, vit fort bien le
danger (dit Richelieu[35]). Mais le temps lui manquait pour changer de
position. L'ennemi avanait, conduit par un fils du roi George, le duc
de Cumberland, et le roi allait arriver.

         [Note 35: J'ai tous les rcits sous les yeux. Le meilleur est
         celui que Richelieu fit pour Louis XVI, en 1782 (_Rich._,
         VII), sauf le point o il veut faire croire que seul il eut
         l'ide, si simple, que tout le monde avait.]

Le 11 mai, de bonne heure, le brouillard s'tant lev, notre artillerie
tirait dj. Le roi tait plac un peu haut et prs d'un moulin, de
manire  voir sans danger. Couvert de sa Maison, de ses canons  lui,
il tait gai. Et, dans ce groupe de seigneurs, de ministres, qui
l'entouraient, pendant que le Dauphin priait tout bas sans doute, il se
mit  chanter et  faire chanter une chanson, trop gaie, de corps de
garde. Cela ne parut pas humain, au moment d'une si grande destruction
d'hommes. C'tait bravoure?--J'en doute. Les trs-braves sont calmes
et froids dans les grandes attentes.

Les Anglais, Hollandais, Hanovriens regardaient cependant comment percer
 nous. Il fallait franchir les ravins; puis on tait en face de trois
redoutes, de Barry sur la droite (regardant les Anglais), d'Autoing 
gauche et Fontenoy au centre. Dans ces redoutes tonnaient cent vingt
canons. L'embarras cependant pour Cumberland n'tait pas mdiocre de
s'tre avanc l, si prs du roi de France, nez  nez et de reculer. Le
vieil Autrichien Koenigseck conseillait de tter, de ne pas trop
s'engager  fond. Cependant le prix tait grand. Non pas Tournai, mais
le roi mme. Pour qui se souvenait de Poitiers, de Pavie, de nos rois
prisonniers, cette prsence de Louis XV tait une grande tentation.

Il y avait des gens acharns. De mme que chez nous la brigade
irlandaise flairait le sang anglais, dans les rangs anglais le Refuge,
les fils des protestants altrs de combat, auraient donn leur vie pour
prendre le petit-fils de Louis XIV. Ces gens-l les premiers durent voir
o il fallait frapper. Le dfaut de notre ordonnance dont Maurice fait
l'aveu, c'est qu'entre Fontenoy, Barry, il y avait du vide, et nos
lignes billaient. Franchir le ravin sous le feu, puis en courant passer
 travers les boulets croiss de Barry et de Fontenoy, ce n'tait pas
chose impossible. Mais il n'y avait gure de retour, ayant le ravin
derrire soi, peu de chance de le repasser. Il fallait avancer, dpasser
les canons, les laisser derrire (inutiles). Alors on perait notre
arme, on la coupait en deux et l'on prenait le roi de France ainsi que
le Prince Noir prit Jean.

Et cela se fit presque. Le ravin fut pass. Et l'on passa encore les
deux colonnes sous la grle. Cette grle elle-mme fit serrer les
Anglais, les massa en une colonne. Nos canons dpasss derrire ne
tiraient plus, et les petites pices que tranait l'ennemi, de moment en
moment, de la colonne ouverte, vomissaient le fer et le feu. Elle
avanait et faisait quelques pas. Six heures durant, elle avana.
Comment pendant six heures Maurice fit-il si peu pour runir nos forces,
comment nous laissa-t-il faire si longtemps des charges inutiles,
partielles, sur la masse qui nous foudroyait?... Beaucoup s'y
obstinrent. On dit que M. de Biron eut, sous lui, six chevaux tus.

L'homme de Maurice, d'Espagnac, est ridicule ici quand il veut nous
faire croire que ce dsastre tait le comble de l'habilet, que, plus
l'ennemi avanait, et mieux il tait pris, que ce massacre inutile des
ntres avait mis justement les Anglais dans la souricire. Ce qui est
sr, c'est que Maurice, tremblant pour le roi, commenait  effectuer la
retraite. Mais plusieurs ne voulaient pas se retirer. Nos Irlandais
frmissaient de fureur.

Ce spectacle terrible, et rapproch du roi, le fit suer  grosses
gouttes (dit le tmoin valet de chambre, _Rich._, VII, 143). Au moulin,
il tait en vue, des boulets arrivaient et le passaient parfois. Il
descendit plus bas. Tous, autour de lui, fort mus. Les uns disaient
que, si le roi mettait en sret sa tte sacre, on pourrait disposer de
ce gros corps qui le gardait. Que le roi prt part au combat, nul n'en
avait mme l'ide.

Le Dauphin seulement, avec son tact sr pour dplaire, demandait 
charger,  joindre la cavalerie. Cela le perdit pour toujours; Louis XV
jamais ne l'emmena, ne l'envoya, ne l'employa  rien. Il crut,  tort
sans doute, que les conseillers du Dauphin l'avaient pouss perfidement
pour faire mieux ressortir l'inaction du Roi. Elle tait remarque et
surprenait. Nos Franais, avec leurs ides de roi vaillant  la Franois
Ier, comprenaient peu cette sagesse. Ils l'appelaient Louis du moulin
(_Frdric_).

Beaucoup regardaient de travers ce moulin qui paralysait les six mille
hommes de la Maison du Roi, qui gardait ses canons, si ncessaires
alors. En les faisant tirer, on avait chance encore. Cela crevait les
yeux, et chacun le disait. On ne l'entendait que de reste. Mais le Roi
ne l'entendait pas. Richelieu hasarda de dire qu'il faudrait des
canons.--O les prendre? dit un courtisan.--Tout prs. Je viens d'en
voir.--Oui, mais le Marchal dfend que l'on y touche.--Le Roi peut
l'ordonner.

L-dessus grand silence. Alors timidement (non sans effort, et d'un
vritable courage), Richelieu, risquant sa fortune, demanda si Sa
Majest voudrait envoyer ces canons.

Le Roi parut troubl (_Rich._, 141). Il hsita, puis consentit, ne
pouvant gure faire autrement. Ces canons,  l'instant trans devant la
masse anglaise, tirs  quelques pas, y firent une horrible troue. Le
Roi y lcha sa Maison. Tous se lancrent, mme les pages. D'autre part,
Maurice avait pu enfin faire parvenir aux corps isols un ordre de
charger d'ensemble. La colonne qui en six heures devait avoir perdu
beaucoup, sous le canon tir de prs, n'tait plus que de dix mille
hommes, et sous la charge, elle fondit.

Fontenoy et la prise de tous les Pays-Bas, opre heureusement par les
manoeuvres habiles de Maurice et de Lowendall, avanaient-ils la paix?
Point du tout; au contraire. Les Anglais ulcrs poussrent en furieux
dans la guerre de subsides, gorgeant Marie-Thrse, et les principicules
ncessiteux de l'Allemagne, nous foudroyant de leurs guines.--La grosse
reine des brigands du Danube riait, engraisse de ses pertes. Des
subsides normes de Londres, elle avait, de quoi faire son mari
Empereur, noyer la Prusse de barbares. Nos victoires inutiles de Flandre
servaient si peu  Frdric qu'il dit: Autant vaudraient des batailles
au bord du Scamandre ou bien la prise de Pkin. Au moment o il
esprait quelque diversion de la France, il apprit qu'au contraire notre
arme d'Allemagne affaiblie pour celle de Flandre, venait de repasser le
Rhin. Marie-Thrse, impratrice, tait encore plus implacable, enfle
d'orgueil et de fureur. Elle ne voyait, n'entendait plus. Frdric, par
exprience, savait qu'elle ne devenait bonne qu'en recevant les
trivires. Il les lui prodigua.  chaque refus, une victoire.

D'aot en octobre 1745, la ligue (d'Autriche, Saxe, Angleterre, Pimont)
tait vaincue partout. En Flandre on avait pris Bruges et Gand, et l'on
investissait Bruxelles. En Italie, une arme espagnole, partie de
Naples, et ayant joint notre arme de Provence, seconde des Gnois,
avait spar brusquement le Pimontais de l'Autrichien. Ce qui est bien
plus grave, les Montagnards d'cosse avec le Prtendant descendent 
dimbourg (2 octobre). La claymore  Preston brise l'pe anglaise. Les
enfants de Fingal et l'aigre cornemuse traversent l'Angleterre et
directement vont  Londres.

Tout est merveilleux dans l'affaire, sublime et fou. C'est un chant
d'Ossian. Charles-douard, second fils du roi Jacques, qui n'avait rien
de lui, rien des Stuarts, mais tout de la Pologne et de sa mre
Sobieska, unit trois avantages, beau et intrpide, ignorant, ne sachant
rien du rel, du possible. Quand notre embarquement manqua (en mars
1744), il et trouv tout simple de passer en bateau sur des coques de
noix. Il resta ici, remuant Versailles en dessous par son frre, plus
adroit. Par Tencin il agit, par Richelieu qui esprait commander une
descente.

Versailles hsitait fort, voulait, ne voulait pas. On prta seulement
deux vaisseaux  un armateur irlandais, de Nantes, qui disait faire la
course. On ne donna nulles troupes, quelques armes  peine, et peu,
trs-peu d'argent. Le brave prince ne s'arrta pas  tout cela. Il avait
son roman en tte, de laisser l les Jacobites trop prudents, mais de se
jeter tout d'abord dans les Hautes Terres, chez ces vaillants sauvages
aux courts jupons d'cosse, sans calcul et prts au combat. La folie
polonaise avec la folie galique, cela pouvait faire quelque chose
d'extraordinaire, de grand. L'absurde de la chose, l'improbable aidaient
au succs. Arrivant seul et sans force trangre, il avait plus de
chance. Nul souci des moyens. Il calculait si peu qu'il avait pris
l'habit le plus impopulaire, le plus mal vu en Angleterre, celui du
sminaire cossais de Paris.

Tout se fit par gestes et regards, car il ne savait pas leur langue, ni
eux la sienne. Ils le virent, furent mus. Ds qu'ils furent douze
cents, la cornemuse en tte, ils descendirent dans dimbourg; alors, ils
furent trois mille. Sans se compter, ils chargent les Anglais  Preston,
Pans, et les dfont. Toute l'cosse se dclare. Mais la difficult tait
de mener jusqu' Londres ces fils de la montagne, si attachs au sol
natal. Beaucoup laissent le prince, qui n'avance pas moins. Plus il
enfonce en Angleterre, plus il espre deux choses: que le vieux
_loyalisme_ va remonter au coeur des Jacobites anglais; que la France,
l'Espagne, rougiront  la fin, ne voudront pas le voir prir.

Le secours fut trange: trois compagnies franaises, juste assez pour
nous compromettre sans le fortifier. Les Jacobites, d'autre part, loin
d'avoir quelque lan, furent plutt effrays. Ils ne voulaient rien
faire sans une grosse arme de la France. Les wighs, les anti-jacobites
ne bougeaient pas non plus. Il en fut justement comme  l'invasion de
Guillaume en 1688. Nul mouvement ni de l'un ni de l'autre parti. Mais
cette fois, la chose fut d'autant plus plaisante qu'elle eut lieu au
moment o les Anglais croyant la guerre trs-loin, en Allemagne,
bouillonnaient de vaillance, guerroyaient de paroles, impitoyablement
soufflaient le feu, le fer. La guerre? Mais la voici,  deux journes de
Londres. L'un dit: Je suis marchand;--moi banquier;--moi fermier.
C'est l'affaire du Roi, des soldats.

Situation comique. Celle d'Auguste III devant le roi de Prusse ne l'est
pas moins; il s'enfuit en Pologne, et Frdric, pour la seconde fois,
gardant la Silsie, a fait plier Marie-Thrse. Le Savoyard, chass par
nous de la Savoie, de tous ses tats presque, voit tomber ses places une
 une; on conduit en triomphe notre Infant Philippe  Milan. En Flandre,
nous serrons Bruxelles. Tant de succs, par dessus Fontenoy, mettent le
Roi plus haut qu'il ne le fut dans tout son rgne. Ses censeurs de
Versailles sont dsorients. La matresse, dclare  Pques, au mpris
des saints jours, n'a pas port malheur. En septembre,  Versailles,
elle a son Fontenoy.

La ligue universelle de la cour, les lazzis, les chansons qui
l'attaquent, les innombrables _poissonnades_, obligent la Poisson
d'avoir un grand mrite. Elle a celui des convenances. Tout au rebours
de la Tournelle, si insolente pour la reine, celle-ci devant elle humble
et tendre, semble demander grce, mme avoir besoin d'tre aime.  sa
prsentation, sous les yeux de tant d'ennemis, elle fut et charmante et
touchante. La reine lui sut gr de son trouble, la rassura, lui fit un
accueil quasi-maternel. Elle jugea qu'aprs tout, si le Roi devait avoir
une matresse, celle-ci tait la meilleure. Cette faveur alla bien loin.
Elle la fit dner avec elle  Choisy.

Grand coup pour le Dauphin. Vraie lumire sur Versailles. La reine
n'tait pas en tout de la cabale. Ses lettres ( l'occasion de Fontenoy,
_Arg., d. J., t. V, sub: fin_.) montrent qu'en bien des choses elle
tait spare du Dauphin. Elle le fut bientt de ses filles, voues
passivement  leur frres, contre la Pompadour, lui enlevant le roi et
blessant la reine elle-mme.

Tant que nous n'avions pas le _Journal de M. de Luynes_, nous ne savions
pas la part immense que les filles du Roi eurent dans sa vie. Et partant
nous ne sentions pas combien la Pompadour fut utile pour faire quilibre
 cette funeste influence. Nous aurions pu le deviner pourtant en voyant
qu'aux premires annes, les hommes de valeur, Argenson, Machault,
Duverney, Quesnay, les Encyclopdistes, sont tous avec la Pompadour.
C'est videmment le parti de Voltaire et de Montesquieu. Dans le
trs-beau pastel que Latour a fait d'elle, dj ple et use, elle se
pare de ces beaux gnies. Elle a sur son bureau, trs-ostensiblement,
l'_Esprit des Lois_, la _Henriade_, je crois mme un volume de
l'_Encyclopdie_.

Elle tait mdiocre et froide, mais dirige par des ttes plus fortes
(une Lorraine surtout, madame de Mirepoix). Elle sentit trs-bien, ds
la seconde anne, qu'elle n'avait nulle chance de garder un amant
satisfait, un homme secrtement domin par ses filles, que par
l'amusement, une vie d'art et de plaisir, tout oppose  la torpeur
malsaine de ces influences secrtes. Son _thtre des cabinets_ groupa
prs d'elle un monde de courtisans, d'artistes, tous ravis d'approcher
le matre.  la ralit, aux soupers, aux caresses qui servaient le
parti dvot, elle opposa l'illusion et la fantaisie du thtre, les
sductions de l'esprit. Elle s'y mit, s'y usa sans rserve. Sa jolie
voix et son talent d'actrice, cent sortes de costumes la renouvelaient
tous les soirs. Sa douceur fade allait  l'_Herminie_ du Tasse; sa
simplicit (fausse) lui permettait pourtant de jouer les bergres,
_gl_ et _Galathe_. De bonne heure, elle fait des rles humbles de
vieilles, et pour bien faire entendre qu'elle ne prtend qu'amiti pure,
elle joue _Uranie_, dans une robe paillete d'toiles.

Quelque peu digne qu'elle en ft, il est sr qu'elle fut (pendant prs
de dix ans, 1745-1755), avant la grande guerre, un centre pour les arts
et les lettres. Elle fut bien moins une matresse qu'un ministre. Ceci
explique un peu pourquoi elle eut besoin de tant d'argent. Elle ne put
avoir, avec cette norme dpense, le dsintressement de la Mailly, la
Nesle. Des arts charmants naissaient, dans la dcoration intrieure,
dans l'ameublement. C'est un trait spcial, original du sicle. Ces dix
ans en furent l'apoge. Le dclin commena aprs, vers 1760.

Par l elle avait prise sur le Roi pour qui l'intrieur tait beaucoup,
si ce n'est tout. La question tait de savoir si, de l'art, il pouvait
passer aux ides de progrs politique, social, aux nouveauts qui
venaient rajeunir, sauver ce monde vieilli. C'tait l le dbat et le
combat rel entre la Pompadour et la famille royale. Dj assez
adroitement on avait introduit Voltaire, comme victime de la cabale du
Dauphin. La forte antipathie de Louis XV pour son fils lui fit mme
accepter les rises que Voltaire faisait tous les jours de Boyer.
Celui-ci se plaignant de passer pour un sot, le Roi dit: C'est chose
convenue. Richelieu, la Tournelle, firent envoyer Voltaire auprs de
Frdric. On lui fit rdiger le manifeste de la descente en Angleterre.
La Pompadour inaugura le thtre des cabinets par son _Enfant Prodigue_.
Voltaire fut entran. Elle le fit acadmicien, gentilhomme de la
chambre, historiographe du Roi. Dans sa vivacit crdule, il partageait
le rve de d'Argenson et de tous. Ils croyaient que le _Bien-Aim_, 
force d'amour et d'loges, de flatteries qui taient des leons, aurait
pu tre transform, mis sur la voie des grandes choses.

Il est certain que la ncessit semblait fatalement y pousser elle-mme.
Sans un changement radical qui tendrait l'impt  tous, au clerg et 
la noblesse, on succombait, on prissait. La Pompadour avait pour
patrons les Pris, ce Pris Duverney, qui, sous M. le Duc, voulait
imposer le clerg. Machault, contrleur gnral, partageait cette ide.
Elle le soutint, le prit  coeur, le dfendit longtemps. C'tait l'ide
du sicle, et pour la France et pour l'Europe. Voltaire, aprs la
guerre, ne voit pour l'Allemagne ruine nul remde que ceux de Frdric
(plus tard de Joseph II), la scularisation des biens ecclsiastiques
(d. B., t. XLVI, 534.)

Question financire qui touchait le terrain moral. Le clerg, c'tait le
pass. On ne pouvait toucher au clerg, qu'en suscitant l'ide nouvelle.
Non formule encore, elle se faisait jour par les belles lueurs isoles
qui peraient  et l dans les sciences et les arts. Faire un corps
gnral des lettres, arts et sciences, au point du XVIIIe sicle,
c'tait videmment le travail pralable.

Voici ce qui advint. Le vieux et savant d'Aguesseau, malgr les cts
tristes, misrables de son caractre, avait deux cts levs, sa
rforme des lois, et une passion personnelle, le got et le besoin de
l'universalit, certain sens encyclopdique. Un jeune homme, un jour,
vint  lui, homme de lettres vivant de sa plume, et assez mal not pour
des livres hasards que la faim lui avait fait faire. Cet inconnu
suspect fit pourtant un miracle. Le vieux avec stupeur l'couta,
droulant le gigantesque plan du livre o seraient tous les livres. Dans
sa bouche, les sciences taient lumire et vie. C'tait plus que parole,
c'tait cration. On et dit qu'il les avait faites, et les faisait
encore, ajoutait, tendait, fcondait, engendrait toujours.--L'effet
fut incroyable. D'Aguesseau, un moment au-dessus de lui-mme, oublia le
vieil homme, fut atteint du gnie, grand de cette grandeur. Il eut foi
au jeune homme, protgea l'_Encyclopdie_.

Prodigieuse sibylle du XVIIIe sicle, combien d'autres il fit ou
changea, ce grand magicien Diderot! Il souffla, certain jour; il en
jaillit un homme, et son homme oppos: Rousseau.

L'norme et indigeste monument, l'_Encyclopdie_, tout informe qu'il
est, tonnamment fcond, o la Rvolution dj coule  pleins bords,
avait pourtant besoin, contre son ennemi le Clerg, d'avoir son ennemi
le Roi. C'est pour la Pompadour un titre de l'avoir si longtemps, si
obstinment soutenu, jusqu' l'achvement, pendant plus de dix ans. Plus
d'un article hardi en fut fait  Versailles, au petit entre-sol qu'y
occupait Quesnay, l'illustre crateur de l'conomie politique, le
mdecin de la Pompadour.




CHAPITRE XIV

LE ROI CONQUIS PAR LA FAMILLE--RGNE DE Mme HENRIETTE PAIX DE 1748

1748


Le fait le plus obscur et le plus surprenant dans toute l'histoire de
Louis XV, c'est l'assentiment passager qu'il donna aux grandes vues de
d'Argenson l'an, l'utopiste, disciple de l'abb de Saint-Pierre.

Le fameux d'Argenson le pre, le rude homme de police sous Louis XIV,
qui eut la large toffe d'un grand homme et d'un bas coquin, eut deux
fils d'un esprit contraire. Le cadet fut trs-fin, un renard, valet des
Jsuites. Par eux, il monta vite, les ayant bien servis dans leur
trs-grande affaire de faire reine Marie Leczinska. La reine s'en
souvenait, l'aimait. Au grand drame de Metz, il joua double jeu entre la
reine et la matresse. Cela le fit trs-fort quand celle-ci revint (nov.
1744), et il put faire donner les affaires trangres au frre qu'il
croyait diriger. Il n'y voyait qu'un simple. Mais justement cette
simplicit loyale, hardie, fut une force,-- ce point qu'un moment il
fit marcher le roi contre la cour et la famille, dans la vraie voie de
la raison.

Il voulait l'alliance _protestante_ de Prusse, Saxe et Hollande (plus
celle du Pimont, qui aurait t chef de la libre Italie). La famille
voulait l'alliance _catholique_, d'Espagne-Autriche (avec une Italie
soumise aux Espagnols).

D'Argenson sduisait le roi par l'espoir de la paix. Le roi semblant si
haut (octobre 1745), heureux partout, en Flandre, en Pimont, en cosse,
il y avait des chances relles pour regagner, dtacher de la ligue les
tats secondaires, Saxe, Pimont, Hollande. Cela tait sens.

Il existait vraiment un parti en Hollande, anti-anglais et
anti-orangiste, qui se lassait de suivre l'Angleterre.

Il y avait pour le Pimontais un intrt rel  se mettre avec nous.

Quant  la Saxe,  la Pologne, runies sous Auguste III, d'Argenson
faisait un roman. Il et voulu une Pologne hrditaire, l'assurer au
Saxon, aux Allemands, dans la supposition trs-vaine que ces peuples
d'esprit contraire s'uniraient pour former une barrire contre la
Russie.

Pour l'Italie, le plan tait trs-beau. Une fdration d'tats gaux
entre eux. Un gardien arm, le Pimont, qui aurait eu Milan. Venise
aussi avait un peu de Lombardie. La Toscane redevenait rpublique.
L'Espagnol gardait Naples. Mais tout prince tranger devait opter, jurer
de se faire Italien. L'Autrichien  jamais chass. La France se
chassait elle-mme et gnreusement s'excluait de l'Italie, libre par
elle.

La vraie difficult tait notre petit Infante, son mari qui alors tenait
Milan. Le roi,  cause d'elle, tait fort Espagnol. Retirer Milan  sa
fille pour le donner au Savoyard, cela devait lui tre dur. Il tait, il
est vrai, pour le moment mcontent de l'Espagne, que le succs rendait
indocile, insolente. Il tait peu content de l'Infante elle-mme, qui ne
se fiait pas  lui seul, intriguait en dessous avec Versailles (le
Dauphin, Noailles, Maurepas). De plus l'Infante, belle et jeune, marie
sans mari (avec l'Infant toujours absent), avait en attendant pris un
vieux galant, un vque ambassadeur de France. Point fort sensible au
roi, qui tait jaloux de ses filles.

Il aimait la gographie. De sa main il traa le plan du partage nouveau
qui rognait la part de son gendre. Tout se fit entre lui et d'Argenson.
Pas un mot au Conseil. Maurepas cependant le sut, et avertit
l'ambassadeur d'Espagne. Il accourt, il crie, pleure. On l'entendait
hurler. (_Arg._) C'est bien pis  Madrid. On se couvre la tte de
cendres. Ici, la reine et Henriette, la cour, tout entourait le roi de
dsolation et de deuil. Le trait (qu'il signa  contre-coeur) alla fort
lentement  Turin. Trs-rapide, au contraire, marchait une arme
autrichienne. Le Pimont a peur, nous trahit. Nos Franais sont surpris,
et les sots Espagnols qui pleuraient tant pour le trait, pleurent
maintenant de l'avoir refus, d'tre battus, chasss partout.

L'affaire d'cosse alla de mme. On paya pour Charles-douard des
Sudois qui ne partirent pas. On envoya Richelieu  Brest pour embarquer
des troupes; beaucoup d'argent, nul rsultat. Cependant le roi George a
rassembl trente mille hommes qui refoulent douard au Nord. Vainqueur
en reculant  Falkirk, il n'en est pas moins vaincu dcidment 
Culloden (avril 1746). L des massacres horribles. Un sur vingt dcim.
Le fer, le feu partout, la froide application du plan suivi depuis, de
faire des Hautes-Terres un dsert.

Toutes les forces de la France (1746) sont concentres en Flandre pour
la guerre de parade que le Roi fait en mars. On runit pour lui cent
vingt bataillons prs d'Anvers, cent quatre-vingt-dix escadrons. Anvers
pris sur-le-champ, le roi a ce qu'il veut, et le 30 mars, au dbut mme
de la campagne, il a fini la sienne, revient droit  Versailles. Le
marchal de Saxe, Lowendall et Conti, continueront l'oeuvre facile de
prendre les villes de Flandre, et Maurice gagnera l'inutile victoire de
Raucoux.

Toute l'anne 1746, oisive pour le roi, passe comme un tourbillon de
ftes, sauf en juillet un deuil assez court. La dauphine espagnole meurt
le 6  Versailles, et son pre, Philippe V, le 20. Cela finit le long
rgne de la Farnse. Le nouveau roi, Ferdinand VI, se dfie de cette
belle-mre, l'loigne, s'intresse fort peu  son frre, D. Philippe,
mari de notre Infante. D'autant plus les deux intrigantes, l'Infante et
la Farnse, perdant terre en Espagne, se reprenaient ici sur Versailles
et voulaient y jeter le grappin. Le moyen et t d'y mettre une seconde
dauphine, une soeur de la morte (une naine toute noire, dangereux
diablotin). Elles s'y prirent maladroitement et rvoltrent le roi. Par
un procd double, en lui crivant des tendresses, elles animaient le
Dauphin contre lui. Dvotes, harpies, catins, tchaient de le rendre
amoureux. Elles parlaient au nom du roi d'Espagne, qui n'en savait un
mot. L'Infante en vint enfin, dans sa fureur d'enfant gte, au point
qu'elle gronda son pre, le menaa. Cela trancha. Le roi fit crire 
Madrid que nous nous avions ici trop d'horreur pour l'inceste, qu'on
n'pousait pas les deux soeurs. Il suivit d'Argenson, il accepta son
plan de demander plutt une Saxonne, de regagner ainsi la Saxe et la
Pologne  l'alliance franaise.

Aprs la Saxe la Hollande. D'Argenson insistait pour qu'on ft celle-ci
mdiatrice. Des confrences furent ouvertes  Brda. Il y reprit son
plan de nous regagner le Pimont en lui donnant Milan, en resserrant la
part de l'Infant, notre gendre. Propositions secrtes qui transpirent 
Madrid. L'Infante et la Farnse pleurent, crient. Un tonnerre de
sanglots s'entend des Pyrnes. Quel est l'indiscret? Le roi mme. Il
dnonce l-bas celui qu'il approuvait ici. Comment? Par extrme
faiblesse. Il avait une lettre suppliante de Philippe V mourant. Il
sentait que l'Infante serait dsespre, furieuse, si (sans lui dire un
mot) on lui tait Milan, la couronne de fer, pour la donner au Savoyard.
Il eut peur de sa fille, rejeta tout sur Argenson.

Celui-ci tait seul. Il pouvait se vanter d'avoir runi tout le monde,
mis les partis d'accord. Tous contre lui. Il et fallu bien du courage
dans la Pompadour pour l'aider contre la cour et la famille. Ce triste
visage ( la crme, qu'on voit dans le pastel) n'en tait gure capable.
Elle baissait. L'anne 1746 fut terrible pour elle. Le pouvoir lui
venait, mais la vie s'en allait, d'abord la sant, la beaut. Si le Roi
et t un peu absent, elle et pu remonter. Il ne le fut qu'un mois, et
elle ne put pas respirer. Ministre tout le jour, la nuit chanteuse,
actrice, mise au lait et crachant le sang, elle s'exterminait. Et le Roi
tait ennuy. Aux ballets o elle figure, il bille. J'aime la
comdie, dit-il, et il y bille aussi. Il ne se plat un peu qu'aux
Italiens, au spectacle o elle n'est pas. Elle semble finie dj (1747).
Elle a l'air puis, suc, dit d'Argenson. Elle souffrait du mpris de
Paris. Point d'affront qu' Versailles elle n'ait du Dauphin, de
Mesdames. La nuit, c'est pis encore. Le Roi allait toujours chez elle,
ce qui trompait les simples. Mais en ralit, c'tait pure habitude. On
sut lui mettre en tte qu'elle tait trs-malsaine. Sous tel ou tel
prtexte, il couchait sur un canap (_Hausset_).

La Pompadour va tre renvoye. Le Roi vivra dans sa famille. (_Arg._,
1747.)

La famille? qu'tait-ce? Non, certes, le Dauphin. C'est un peu la
Dauphine, une bonne Allemande. C'est beaucoup, c'est surtout la fille
ane du Roi, la trs-douce madame Henriette, sa petite soeur Adlade.

Madame Henriette tait une ple fille du Nord, trs-maladive et
trs-timide, qui avait prs du Roi comme un respect tremblant, presque
peur. Cela lui plaisait. C'tait un coeur charmant et bon, coeur bris
et la victime de son pre qui l'avait trait durement. leve presque
avec le petit d'Orlans et jouant avec lui, elle avait bien cru
l'pouser. Mais le Roi tait tout  fait pour les Bourbons d'Espagne, ne
voulait nullement approcher Orlans du trne. Il aimait mieux d'ailleurs
l'Infante. Il immola Henriette, ne la maria point. Qu'arriva-t-il? Cette
bonne soeur n'en fut pas moins toujours du parti de l'Infante  qui on
la sacrifiait. Comme les chiens battus qui d'autant plus s'attachent,
elle se donna toute  son pre. La cabale dvote lui faisant un devoir
de l'envelopper, le gagner, elle trouva ce devoir trs-doux. leve par
la vieille madame de Ventadour, une dvote bien peu scrupuleuse,
Henriette prit le rle qu'on voulait; elle fora sa timidit, fit chez
elle des _soupers_ au roi (_Luynes_, _Argenson_, _Campan_, etc.). Chose
certainement pnible  une si modeste personne, et si souvent malade.
Mais elle se vainquit tellement qu'il se trouva chez elle  l'aise plus
que partout ailleurs, s'habitua  elle, comme  un doux animal
domestique dont on ne peut plus se passer, qui ne se plaint jamais,
accepte tout caprice, qui voit sans voir et souffre tout.

Succs rel du parti du Dauphin qui par la soeur faisait arriver,
russir, tout ce qui et choqu du frre. Le roi croyait pour elle n'en
jamais faire assez. Il lui donne  Versailles (o elle n'avait besoin de
rien) _huit cent mille livres de rente_, justement quatre fois plus qu'
la Pompadour, qui en a alors 200,000. Tout  l'heure, il va lui crer
une Maison, dames et grands officiers, presque au point d'clipser la
reine.

La reine y gagna fort. Autant le roi avait t jusque-l sec pour elle,
mme dur, autant il fut aimable. Nul doute que la trs-bonne fille n'et
obtenu cela de lui. La reine eut des trennes et la Pompadour n'en eut
plus. Le roi fit le jeu de la reine, et pria les seigneurs de la
distraire un peu. Enfin il fit la chose qui ravit tout le monde. La
_Bte_ fut chasse, je veux dire Argenson. Quelle joie pour notre
Infante! Qui peut lui faire cela, sinon son humble soeur, empresse 
servir celle  qui on l'a immole.

Argenson renvoy (fvrier 1747), c'est toute une rvolution. Nous
tournons le dos  la Prusse,  la Hollande et au Pimont. Nous
reviendrons de plus en plus aux alliances catholiques, aux Espagnols,
aux Autrichiens.

Mme avant qu'il tombe, on a  regretter d'avoir nglig ses avis.
L'alliance du Pimont manque nous ruine en Italie, nous amne en
Provence les bandes autrichiennes, dont nous tions noys sans un hasard
heureux, l'insurrection de Gnes (V. le trs-beau rcit de Sismondi).
L'alliance de Hollande qu'Argenson travaillait, et qu'on fit avorter en
envahissant ce pays, y tua le parti de la France, donna force au parti
anglais et orangiste. La populace des ports fit ce qu'elle avait fait
pour Guillaume III en 1672. Elle voulut, exigea un stathouder, imposa 
la rpublique un trs-indigne chef, Orange, serviteur des Anglais. Notre
imprudente attaque eut ce beau rsultat de sceller l'union de
l'Angleterre et de la Hollande, d'oprer l'anantissement dfinitif de
celle-ci.

Nous demandions la paix en offrant humblement de rendre nos conqutes.
Et l'on n'en voulait pas. Cependant tout le monde tait bien las,
surtout les tats secondaires, pauvres comparses du grand drame o ils
ne gagnaient que des coups. Les obstins eux-mmes commencrent  se
faire plus doux aussi, quand Maurice menaa Mastricht, le boulevard de
la Hollande, quand il gagna tout prs la victoire de Lawfeldt, peu
dcisive, il est vrai, mais sanglante. Puis il emporta Berg-op-Zoom. Sac
cruel qui montra combien s'aigrissait cette guerre, et terrifia la
Hollande. Si l'on prenait aussi Mastricht, notre arme dbordait, et ce
riche pays, si peu fait  la guerre, se voyait appel aux cruels
sacrifices, aux affreux moyens de dfense qu'il prt contre Louis XIV,
s'inondant, se noyant, s'infligeant un dsastre plus grand que n'et
fait l'ennemi. L'Anglais aussi, ayant ananti jusqu'au dernier de nos
vaisseaux, ayant fait son oeuvre de guerre, devenait pacifique pour ne
pas nous laisser reprendre avantage sur terre. Donc on ngocia. Malgr
le marchal de Saxe qui raisonnablement voulait d'abord Mastricht, on
se dpcha de traiter.

Le but primitif de la guerre, o tait-il? Et qui s'en souvenait?
L'Autriche, que l'on devait dtruire, malgr sa cession  la Prusse,
tait plus forte que jamais. Le mari de l'Infante, son tablissement, sa
royaut lombarde, qu'taient-ils devenus? Notre Infante voyait tout lui
chapper, l'espoir mme. Le frre de son mari, Charles, le roi de
Naples, s'il et succd en Espagne  Ferdinand (faible et malade),
entendait laisser Naples au second de ses fils, non  son frre
Philippe, le mari de l'Infante. Donc, celle-ci, qui, avec la Farnse, a
rgn  Madrid, qui un jour eut Milan, qui (d'aprs le trait de 1736)
pouvait esprer Naples, se voit, entre trois trnes,  terre.

Elle savait trs-bien l'intrieur de Versailles. Elle voyait monter
Henriette. Celle-ci, sans esprit, sans adresse, quasi muette, nulle,
avait gagn le Roi. Comment? par cela mme, par l'excs de l'obissance.
On savait bien pourtant ce qui tait derrire et la poussait. Que lui
ferait-on faire? Comment userait-elle de ce pouvoir croissant? Trois
personnes taient inquites, fortement attristes: la Reine, la
Pompadour, l'Infante.

La reine, tout  coup flatte du Roi (dc. 1746, dc. 1747, _De
Luynes_), n'avait pas pris le change. Elle se refroidit pour ses filles,
se fatigua du baiser d'tiquette qu'elles lui donnaient toujours chaque
fois qu'elles entraient dans sa chambre (_Luynes_, VIII, 173, 12 janvier
1748).

La Pompadour imagina pour partager, neutraliser la grande faveur des
deux anes, de tirer du couvent et de faire venir  Versailles, madame
Victoire, jolie fille, grande fille, dj de quatorze ans.

L'Infante corrompue et hardie (comme lve de la Farnse), qui avait
hasard dj, comme on a vu, d'intimider son pre dont elle savait le
faible coeur, hasarda un moyen d'arrter le progrs de son got
singulier pour Henriette. Voltaire, sous le Rgent, avait fait une pice
hardie contre l'inceste, _OEdipe_. Elle le pria (c'est lui qui nous
l'apprend), de faire une _Smiramis_. L'inceste tait fort  la mode. Le
roi de Pologne, Auguste II, disputait sa fille  son fils. La
chanoinesse de Lorraine qui se tua pour son frre, avait fait clat et
lgende (1742). Les Choiseul imitrent. La femme de Hrault, le dvot
lieutenant de police, tait publiquement matresse de son pre,
trs-riche, que souffrait le mari. Les moeurs taient sur cette pente.
La pice aurait paru toucher bien moins Madame (aprs tout respecte)
que des gens bien connus. Elle aurait averti, mais non bless
directement.

Voltaire tait alors retir, mcontent. Son zle de courtisan avait fait
mauvaise campagne. Sa familiarit hardie, parmi les flatteries, avait
choqu le Roi, choqu la Pompadour qui visait  la majest. Il avait fui
Versailles, revenait volontiers  Sceaux chez la duchesse du Maine.
Cette vieille petite fe, brouille avec la cour, jusqu'au dernier jour
conspirait, mais littrairement, accueillait les satires. C'est chez
elle jadis que Voltaire fit _OEdipe_ (1721). Chez elle, il fit
_Smiramis_ (1747). Il l'achevait  Sceaux (dc). En janvier il est 
Versailles, voit mieux le terrain, et prend peur. Madame Henriette,  ce
moment, quitte le petit appartement qu'elle occupait au nord pour le
grand logement royal qui termine l'aile du midi, qu'elle quittera
bientt pour un appartement central entre le Dauphin et le Roi (_De
Luynes_). L est le mdiateur, _le chef du conseil_ de la famille (c'est
le mot qu'emploie d'Argenson); Voltaire, fort inquiet, crit de
Lunville, pour ajourner _Smiramis_ (fvr. 1748).

 Versailles, une scne violente clairait la situation (17 avril,
_Luynes_, IX). La Pompadour n'osant attaquer Henriette, lui opposait une
poupe. Elle faisait venir de Fontevrault la petite madame Victoire. Le
Roi pleura en revoyant cette enfant tout aimable, et bonne autant que
belle. Elle se suspendit  lui, ne s'adressa qu' lui. Il se montra
trs-faible. Dpenses normes, et ridicules honneurs (pour une enfant de
quatorze ans), rien ne fut pargn. Henriette souffrait et se taisait.
Mais Adlade clata. Elle crevait de jalousie. Elle cria. Tout en
retentit. Elle s'indignait, non pour elle, mais pour sa soeur, l'ane,
une princesse de vingt et un ans,  qui la nouvelle venue drobait les
honneurs et le coeur de son pre. On vit l pour la premire fois la
violence d'Adlade, le pouvoir qu'elle aurait. Elle n'avait pourtant
que quinze ans. Mais on lui obit. Victoire fut loigne, et loge au
second tage, confine dans le petit rle de soigner deux petites
soeurs.

Voltaire, chez Stanislas, loin du danger, avait repris courage.
L'Infante, pour qui il fit la pice, disait-on, allait arriver. Et ce
drame qui punit l'inceste ne pouvait dplaire  la reine. Il fut
probablement montr  son pre Stanislas. Bref, _alea jacta_... Le 29
aot, la pice est reprsente  Paris. On voulait retrancher deux vers
trop dangereux. Mais on et paru craindre. Tout au contraire la
Pompadour pensa que tout serait couvert, toute allusion carte, si
lui-mme le Roi se faisait protecteur de la tragdie. Elle lui fit
donner un dcor pour _Smiramis_.

Ce que l'auteur avait le plus  craindre, c'tait qu'une parodie, trop
claire, ne fort de voir et de comprendre. Cette peur le jeta dans une
trange agitation. Il crit  la fois de tous cts, prie le cardinal
Quirini, prie madame de Luynes, prie la reine elle-mme. Six lettres 
la reine! qui rpond froidement que la parodie est d'usage.
Heureusement pour lui, la Pompadour qui n'avait pas moins peur, ayant
(par le dcor) fait le Roi patron de la pice, fit dfendre la parodie
(septembre).

Voltaire la remercia, par une autre imprudence,--vaillante et
honorable.--C'tait le moment triste o le trait brusqu qui finit
cette guerre, d'un trait de plume nous tait nos conqutes, toutes ces
places fortes que l'on venait de prendre, ce royaume des Pays-Bas. Le
marchal de Saxe entourait et tenait Mastricht, la clef de la
Hollande,--bien plus l'occasion d'infliger aux Anglais un affront
solennel, de voir prendre la place,  leur nez, sans rien faire. Il
gmissait, crivait  Versailles. Et Versailles tait sourd. Excessives
taient les misres, il est vrai. Il ne restait d'argent que pour les
ftes. Les dvots d'autre part, la famille, toujours avaient maudit la
guerre, fait des voeux pour les Autrichiens. On prcipitait tout. On
jetait les fruits de la guerre et du sang de tant d'hommes, on brlait
de se dpouiller. Peu rclamaient. Voltaire l'osa. Dans certains vers,
au Roi et  la Pompadour, il finit par ce trait: ... Et gardez tous
deux _vos conqutes_.

Le trait tait fait, mais n'tait pas sign (il ne le fut que le 18
octobre). Plus il tait honteux, plus on trouva blessant le conseil de
Voltaire. On n'avait pas os s'irriter pour _Smiramis_. Pour les vers,
on cria. Mesdames et leur parti s'lancent et courent au Roi (V. Laujon
dans _Hausset_). L'tat, le Roi taient perdus, si un homme de sa
maison, son _domestique_, osait lui donner des avis, mlant impudemment
au nom du Roi la Pompadour. Celle-ci s'aplatit, ne dit pas un mot pour
Voltaire. Pour bien faire comprendre  Mesdames qu'elle n'tait plus
rien prs du Roi, qu'une amie, une _ancienne_ amie, elle joua la vieille
_Baucis_ (nov. 1748). Le Roi la releva de ces humilits en la nommant
surintendante de la maison de la reine (_Campan_). La reine, refroidie
pour ses filles (_Luynes_, VIII, 173), d'autant mieux recevait les
respects de la Pompadour.

Le vrai mot, juste et fort, sur la paix d'Aix-la-Chapelle, fut dit aux
Halles, resta proverbial. Pour injure, on disait: Bte comme la Paix.

Nous rendions _un royaume_, les Pays-Bas; et _un empire_, les Indes, o
notre grand Machiavel Dupleix faisait l'oeuvre de ruse, de cruaut, de
force, qu'ont fait les Anglais par lord Clive.

Nous avions dans les Indes un gnie, un hros. Nous ruinons Dupleix,
emprisonnons la Bourdonnais.

Et cette paix contenait la guerre. Le trait fut si vague et si mal fait
pour l'Amrique qu' volont l'Anglais pouvait mordre sur nous. D'o la
guerre de Sept Ans.

trange chose qu'aprs Fontenoy, nous subissons encore la vieille honte
de Dunkerque, le rtablissant, comme il fut, quand l'Anglais mit le pied
sur la tte de Louis XIV.

Un trait encore nous entra plus au coeur: _l'hospitalit de la France
viole cruellement, pour obir  l'tranger_. Louis XV avait donn
parole  Charles-douard de ne jamais le renvoyer. L'Angleterre
l'exigea. Ce hros, Polonais et fou, n'entendit  nulle offre, nulle
raison, nulle prire. Il n'obit pas plus  une lettre de son pre.
Dans son htel garni, avec tous ses vaillants, il tait arm jusqu'aux
dents. Peut-tre il avait quelque crit. Il voulait se faire tuer, et
pouvoir  jamais dshonorer le roi de France. On croit de plus qu'il
tait amoureux, aimait mieux mourir que partir. On le surprit en tratre
 l'Opra, on le lia. Pendant ce temps on prit tous ses papiers. On
l'emporta. Il faillit crever en route de fivre et de fureur, criant
Paris! ou Paradis! (_Arg._ III, 221-227.)

Tout cela fut cruel, nous retourna au coeur notre plaie de Dunkerque.
Chacun se sentit avili. Un jeune homme, Desforges, qui avait vu la chose
 l'Opra, ne put se contenir. Il fit les vers fameux qui le mirent pour
longtemps en cage  Saint-Michel. Tous les dirent et les surent:

  Peuple, jadis si fier, aujourd'hui si servile!
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .




CHAPITRE XV

Mme HENRIETTE--LES BIENS D'GLISE DFENDUS ET SAUVS

1748-1751


Cette ruine d'honneur, parmi tant de ruines, ce guet-apens royal fut
senti, je crois, du Roi mme. Pris en ce vilain cas, comme homme et
gentilhomme, il semble que ds lors il commence  se mpriser. Je le
vois tomb bas, et dans telles choses honteuses qui jusque-l lui
auraient rpugn. Il a got  l'argent, tripote et boursicote. Puisant 
volont au Trsor, il n'en est pas moins faufil dans la bande des
loups-cerviers, spculateur en bl. Trs-dangereux trafic. Dans quel
but? Augmenter un peu l'argent de poche, de jeu, de fantaisies furtives.
Il a quitt l'arme pour toujours. Le travail, qu'on lui fit aimer un
moment, la Pompadour a su fort aisment l'en dgoter. Que faire?
Enterr aux malsains cabinets de Versailles, aux malproprets de Choisy,
il fuit le jour. La nuit, il s'amuse  griser ses filles.

Il tait tout  fait indigne et incapable de soutenir la grande
rvolution, qui, de Law aux Pris, de ceux-ci  Machault, Turgot, alla
marchant toujours dans la pense du sicle et qui devait plus tard se
formuler ainsi: _unit d'administration_, _suppression graduelle du
privilge (et de classes et d'tats)_,--_galit d'impt_.

La ncessit imprieuse, l'embarras infini o se trouva l'tat aprs la
guerre, faisait mettre les fers au feu, par un premier appel, timide
encore, aux quatre milliards du clerg. Chacun croyait qu'en France il
possdait le tiers des biens. S'il daignait faire l'aumne  l'tat d'un
minime _don_, la charge portait toute sur les curs, le bas clerg. Le
haut, de luxe et de luxure, dpassait la cour mme. Clermont, vaillant
abb de Saint-Germain-des-Prs, qui avait deux mille bnfices  donner
(et  vendre), vivait avec les filles, enlevait des danseuses, tenait
bon gr mal gr par force ou peur la Camargo.

La France agonisante pria ces fiers seigneurs de payer quelque peu.
Machault voulut d'abord que l'impt du _Vingtime_, commun  tous,
s'tendt au Clerg (1749). Puis il lui demanda une _Dclaration de ses
biens_ (1750).

L'obstacle tait que, nulle rforme ne se faisant dans les dpenses,
plusieurs (d'Argenson, par exemple) croyaient qu'on ne ferait
qu'augmenter le gchis. L'obstacle tait la dfiance qu'opposaient les
pays d'tats, leur attache  leurs privilges. L'obstacle tait surtout
la dsespre rsistance du grand privilgi, du plus gras, le Clerg.

Si celui-ci et t prvoyant, par quelque sacrifice, il se ft honor,
soutenu sur la pente o il glissait. Il prfra l'abme. Il mit son
adresse  prir. Il sut, par deux moyens, entraner le Roi avec lui.
Moyens grossiers, qui russirent:

1 Ds qu'on parle d'argent, le Clerg, calme depuis dix ans, redevient
fanatique. Il alarme le Roi, se bat avec le Parlement, reprend la guerre
aux Jansnistes, aux Protestants, bref, fait craindre une Fronde.

2 Il obsde le Roi directement par la famille, employant sans scrupule
l'_ultima ratio_, la seule force efficace auprs d'un homme si vicieux,
l'nervante influence, l'aveugle dvouement de Mesdames qui s'y
immolrent.

Mesdames Henriette, Adlade, vrais jouets de l'intrigue, de la
fatalit, avaient le coeur trs-haut, n'avaient ni adresse ni ruse. Leur
soeur l'Infante fort justement disait que c'taient deux enfants.
Celle-ci tait tout autre forme par la Farnse, si dprave. C'est
depuis son voyage en France (1748-1749) que le Roi vcut cyniquement 
l'italienne, ne mnagea plus rien.

L'Infante, presque chasse d'Espagne, et pas encore en Italie, existait
comme en l'air. Elle venait mendiante, affame, sans chemise, demandant
de l'argent, beaucoup d'argent, une grosse pension, puis des grandeurs,
un trne, et le premier vacant, Naples? Espagne? Pologne? la Corse au
moins. Elle tait prte  tout. Ayant vu la faiblesse du Roi pour
Henriette, elle, la prfre, comptait avoir bien plus. Elle disait
venir pour quinze jours. Elle resta un an, serait reste toujours, si
elle et pu, et oubli sans peine son ennuyeux Infant qu'elle n'avait
presque jamais vu. Elle tait partie si petite que le Roi, qui lui
crivait sans cesse, ne la connaissait pas. Il alla au-devant et eut
l'agrable surprise de la trouver fort belle, grande, frache, pare
d'une gentille petite fille. Elle avait un grand air, et ses soeurs 
ct semblaient de maussades bourgeoises.

Elle avait fort bien devin que la Pompadour, en haine de Mesdames, lui
ferait bon accueil, ne lui nuirait pas prs du Roi. Elle eut en effet
tout d'abord (chose mortifiante pour Henriette) la chose que celle-ci
demandait, que le roi hsitait de lui donner, l'appartement de
l'escalier secret qui permettait de le voir  toute heure. Faveur
inestimable pour l'Infante qui avait tant  dire, tant  demander.

Ce qui fut bien plus dur pour Henriette et pour la famille, c'est que la
Pompadour fit chasser Maurepas (avril 1749), Maurepas, leur homme, leur
ministre. La reine et ses filles en pleurrent. Le prtexte de la
matresse fut certaine chanson sur ses infirmits de femme, sur les
fleurs (les fleurs blanches) qui naissaient sous ses pas. Plus, une
accusation ridicule de poison, renouvele de la Tournelle. Ce que
celle-ci n'avait pu, si belle, au moment le plus tendre, la Pompadour
fane le fit, mais par l'appui sans doute de l'escalier secret  qui on
ne refusait rien.

L'Infante paraissait s'tablir tout  fait. Le Roi, que cela plt ou
dplt  la reine, lui faisait rendre mmes honneurs. Elle sigeait
l'gale de sa mre, prs de ses soeurs humilies. Elle usait, abusait,
demandait toujours davantage. Elle eut la forte pension. Il et fallu
de plus que le lendemain de la guerre, on y rentrt pour la faire reine.
Reine? c'est peu. Son ide fixe tait de conqurir l'Empire, de faire sa
fille _impratrice_.

Funeste ide! Elle en viendra  bout, et pour cette sottise le sang
coulera par torrents. Mais il y faut le temps. Sa folle impatience
fatiguait, excdait le Roi. Son dpart fut pour lui et pour tous un
soulagement (octobre 1749).

Elle fut trs-funeste  ses soeurs. Le Roi, fait au laisser aller du
Midi, se lcha, et pour le ressaisir, Mesdames durent descendre
beaucoup. C'tait Fontainebleau, et le moment des chasses qui
finissaient le soir par de longs soupers de chasseurs o l'on buvait la
nuit. Il fallut que Mesdames subissent et la fatigue de ces courses, et
l'orgie, o, jeunes demoiselles, elles taient tellement dplaces. On
s'y contenait peu; car, depuis cette anne, on trouva que la Pompadour
mme gnait: on ne l'emmena plus.

M. de Luynes, si timide, n'ose omettre pourtant ce qui crevait les yeux.
 ces _retours de chasse_, le Roi n'eut plus personne que Mesdames,
toutes seules, aux petits cabinets (_Luynes_, 22 dc. 1749, 12 nov.
1750).

Quels taient ces repas? D'Argenson nous l'apprend (III, 550); il parle
d'une _cuisine nouvelle_, ailleurs du got des salaisons, cres,
irritantes, qu'elles prirent, des vins dangereux d'Espagne qu'elles
buvaient. Indigne amusement de voir ces pauvres dames enivres par
obissance. Adlade, si jeune, ayant six ans de moins, tait vaincue
sans doute par le vin, le sommeil. La malade Henriette, elle-mme
bientt frappe et aveugle, endurait cette veille et ces excs forcs
qui la menrent vite  la mort.

Une chose surprend, c'est que le Dauphin, si pieux, et qui avait tout
pouvoir sur ses soeurs, n'ait pas essay quelque chose pour les sauver,
n'ait pas obtenu d'elles que, par excuse de sant ou autrement, elles
ludassent cette honteuse tyrannie. Le Roi ignorait tout  fait ce qu'il
tait ou faisait dans l'ivresse (Voy. _Hausset_, l'aventure du priv et
de la d'Estrades  Choisy). Le matin, aucun souvenir.

Versailles tchait de ne pas voir. Mais le Roi, comme le Rgent, eut
besoin de montrer les choses. Parfois, ayant soup sans elles, il lui
passait l'ide de les voir, et il les voulait, mais telles qu'elles
taient, _sans paniers_ (_Luynes_, X, 173, 23 dc), dans le dshabill
de cette heure avance.

Les paniers taient tellement dans l'habitude, qu'une femme sans cela
semblait nue.  Choisy, il tait permis de s'en passer, d'aller en robe
flottante (de l plus d'un scandale). Mais  Versailles, lieu de
crmonie, c'tait bizarre, choquant. Elles obissaient, et traversaient
ainsi appartements et corridors, non sans ptir sans doute, et faire
ptir aussi d'excellents serviteurs qui voyaient et baissaient les yeux.

La Pompadour, un vrai premier ministre, et partant responsable, sentait
la royaut s'avilir, s'abmer. Elle n'entreprit pas, comme la Nesle, de
dfendre au Roi l'orgie du soir. Elle priait qu'au moins la chose ne ft
pas solitaire, dans le secret des cabinets. Elle voulait que le Roi
soupt en bas, et dans une belle salle, moins ferme, qu'on faisait
exprs (_Luynes_, _ibid._). Le Dauphin aurait d, ce semble, y aider
fort, obtenir par ses soeurs que l'on se ranget  cela. Sa cabale
montra une trange immoralit, et on peut dire aussi une grande duret
pour la malade, cet instrument qu'on immolait. On voulut l'employer 
mort et jusqu'au bout. Elle tait bien commode pour le parti dvot. Tant
muette ft-elle, on la faisait parler. On cachait le Dauphin. On
montrait Henriette, comme la personne dirigeante de la famille, et _le
chef du conseil_ (_Arg._, III, 311).

Tout cela tait peu connu hors de Versailles. Paris savait en gnral
que le Roi menait une vie dplorable. Le public arrir en restait au
temps loign,  ces vilains jeux d'coliers, qui jadis par deux fois
ont fait chasser les camarades. On disait: C'est un Henri III.
D'autres aussi, par un pressentiment trop prcoce mais non erron,
supposaient que dj il avait commenc ces vols ou ces achats d'enfants
qui n'eurent lieu que plus tard (1754-1764). On tait d'autant plus
dispos  le croire que des princes, seigneurs ou fermiers gnraux,
enlevaient, squestraient rellement des enfants, des filles, des dames
mme captives (ex. Charolais, Clermont, Melun, etc.). Une fille,  Nol
(_Barbier_, IV, 407), s'chappa, effare; elle avait dix-sept ans, et on
l'avait tenue ds l'enfance  l'tat sauvage. Que souffraient ces
victimes? On le sut par de _Sade_ (1754). Horrible histoire, certaine.
Dans les razzias qu'on faisait d'enfants pour le Mississipi,
l'imagination populaire s'exalta et reprit les vieilles histoires du
Moyen ge, de lpres et de bains de sang. Les enleveurs taient des
exempts dguiss. Ce mystre faisait dire: C'est lui, c'est cet
Hrode, puis de dbauche, qui est devenu ladre et qui veut se refaire
par le sang innocent.

Il n'y a jamais eu, dans les plus sombres jours de la Rvolution, un
jour o le coeur du peuple ait t si atteint. Ds novembre 1749, on
avait vu des filles enleves par la police, filles publiques d'abord,
puis pauvres servantes sans place ou jeunes ouvrires, et enfin de
petits enfants. On dit que les archers, pour chaque tte, avaient 15
cus. Ce mtier progressa. Un archer qui avait vol un petit colier
trouva plus lucratif, pour 30 cus, de le rendre aux parents (fvrier
1750, _Barbier_, IV, 437). D'autres furent vols par des femmes, vendus
 des gens riches (448.) De l, de furieuses batteries. Au quartier
Saint-Antoine, un enfant enlev crie, on sort des boutiques, on poursuit
les exempts. Les gens du port leur cassent bras et jambes. Ds lors,
tous les matins, la foule est dans les rues.

Au 22 mai, quatre batailles. Rue de Clry, un commissaire a sa maison
dvaste, saccage.  la Croix-Rouge, un cocher crie qu'on lui prend son
enfant. Les laquais, qui portaient l'pe, dgainent. Avec le peuple,
ils forcent la maison d'un rtisseur chez qui un archer s'est sauv.
Deux hommes y furent tus dans les caves, tout bris. Rien de pris. On
rapporta au rtisseur son argenterie le lendemain. Autre combat aux
Quatre-Nations et au Palais. Et l le peuple tend les chanes, veut
faire des barricades, brler le commissaire dans sa maison. Il tue
plusieurs archers.

Mais le combat terrible a lieu (23 mai)  Saint-Roch. L, on tire sur
le peuple, et on est forc pourtant de lui livrer un archer qu'il a pris
en flagrant dlit d'enlvement. La foule trane le corps  l'htel de
Berrier, lieutenant de police, puis s'arrte, se laisse amuser. La
cavalerie vient, charge, balaye la rue Saint-Honor.

Le peuple a le coeur gros. L'orage s'amoncelle. Quoique en mai, il
faisait un vent sec, froid, du Nord. Chose trs-grave en rvolution. Sur
le bruit que Berrier est all  Versailles, la foule va au Cours l'y
attendre. Plusieurs, moins patients, se mettent  dire: 
Versailles!--D'autres: Brlons Versailles! Cela chauffait trs-fort.

La peur tait grande  la cour. D'abord, on n'en avait rien dit. Puis,
on avait dit: Ce n'est rien. Et l-dessus la Pompadour tait venue
voir sa fille  Paris, dner chez un ami. Tout ple, il lui dit: Mais,
madame! ne dnez pas ici. Vous allez tre mise en pices. Elle fuit,
elle vole, rentre jaune  Versailles. Tous sont pntrs de terreur.

Le 23 mai, ce fut bien pis. Ayant toute la Maison du Roi, une arme, on
tremblait. On mit des gardes au pont de Svres et au dfil de Meudon.

On et dit que dj la Bastille tait prise, ou que les affams du _6
octobre_ taient en marche. Versailles est confondu. Les femmes se
suspendent au Roi, l'enlacent. Il ne faut pas qu'il fasse le voyage de
Compigne. Qu'il reste avec ses gardes, bien entour de sa Maison arme.
Elles obtiennent que l'on n'ira pas. Puis on change d'avis. On prend le
parti pitoyable d'y aller furtivement. Le soir, il couche  la Muette,
puis avant le jour, rasant Paris sans y entrer, il fait son chappe qui
a l'air d'une fuite. Il disait aigrement: Qu'ai-je besoin de voir un
peuple qui m'appelle Hrode?  Paris, on disait: Est-ce mpris? C'est
peur. Donc, tout s'envenima, et ce fut un divorce. Madame Adlade,
haute comme les monts, blesse dans son orgueil, dans son amour pour
son pre, fut ulcre  mort. Et elle ne pardonna jamais.

Ce nocturne passage du Roi le long des murs, on en assura la mmoire par
un large chemin. Beau monument du rgne. C'est le _chemin de la
Rvolte_.

On put juger de l'tat violent o se trouvait le peuple par le mpris
qu'il fit des affiches du Parlement, les injures qu'il lui adressa. Dans
son irritation la foule s'en prend  tout le monde, poursuit comme
mouchard, comme enleveur, le premier passant (_Barb._, 429). Rien
pourtant ne calma autant que la justice du Parlement sur quelques
misrables, un archer qui vendait, revendait des enfants. La foule
s'amusa de voir fouetter de rue en rue des enleveuses infmes. Elle eut
plaisir  voir trangler et brler deux petits Henri III, je veux dire
deux garons qui trop navement avaient sing Versailles et les jeunes
seigneurs si mollement punis (en 1724). Dure leon pour les moeurs de
cour (6 juillet). Mais en mme temps le Parlement, pour relever
l'autorit, consoler la police, fit pendre trois pauvres diables qui,
lgitimement, justement, avaient rsist.

On eut beau faire. L'autorit tait blesse,  n'en point relever.
Elle-mme s'avilit, se contredit, se dmentit. D'une part, Berrier vint
dclarer au Parlement qu'il n'y avait eu nul enlvement. D'autre part,
les archers, craignant l'enqute et la potence, vinrent montrer les
ordres de Berrier pour qu'on ft les enlvements, ordres royaux qui
venaient de Versailles, de d'Argenson cadet, ministre de Paris (20
juillet 1750, _Barb._, IV, 455).

Cette agitation violente donnait une grande force aux rsistances du
clerg, dcid  ne payer rien. Dans sa grande Assemble qui se tenait
ici, il trnait, prorait  l'aise, voyant Paris contre le Roi, et
d'autre part les tats provinciaux qui ne voulaient pas plus sacrifier
leurs privilges  l'uniformit d'impt. L'Assemble ecclsiastique se
posait firement le chef des rsistances, le parti de la libert. Audace
rvoltante en tout sens. Dans le Clerg, ainsi qu'en ces tats, le haut
rang crasait le bas. Fausses et drisoires rpubliques au profit des
privilgis!

Si terrible tait le Clerg d'opposition rpublicaine, si emport ce
corps o les sots devenaient des fous, que la cour en tremblait.
Plusieurs osaient parler des tats gnraux (imprudents
idiots!)--D'autres ne parlaient pas, mais pensaient au Dauphin, au vrai
roi du Clerg. Ils avaient hte, se disaient: Louis XV n'a que quarante
ans. Le Roi savait leurs voeux, se souvenait de Jacques Clment, disait
parfois tout haut: J'aurai mon Ravaillac. La crainte alla au point
qu'ordre fut donn  Versailles de ne laisser entrer aucun abb
(_Argenson_, III, 362).

Le Dauphin tait en disgrce. Suspect en ce moment, le lourdeau avait
fait de plus une trange balourdise, d'crire  Maurepas, l'exil, le
futile oracle de l'intrigue, o la famille et le Clerg voyaient l'homme
du futur rgne. On pina l'envoy, valet de chambre du Dauphin. Le roi
le fit fourrer aux cachots de Saumur, ne dit rien  son fils, mais le
suspecta d'autant plus.

Jamais le Roi n'avait t si triste. Entour de tant de dangers, il
recula, rduisit ses demandes. Il fit dire au Clerg _qu'il n'exigerait
pas le vingtime_, qu'il se contenterait de la Dclaration des biens.
Il dclara dissoute l'effrayante assemble, renvoya chez eux ces Brutus
au plus tt dans leurs diocses (15 sept.).

Ainsi il retombait pour jamais dans l'impasse dont Machault voulait le
tirer. Il se fermait les mines d'or, les milliards du Clerg. Les
affaires taient tristes, l'intrieur encore plus, Henriette toujours
plus languissante. Un mortel ennui le saisit. Il avait beau aller, voler
d'un lieu  l'autre, la tristesse l'y attendait (_Arg._). En vain la
Pompadour voulut l'amuser de Bellevue, petit palais de poche, improvis.
On y joua la farce des _Pots de chambre_ (ou petites voitures) de Paris.
Mais le Roi ne rit gure. Bellevue avait le dfaut d'tre trop bien
plac, au point de mire des Parisiens qui d'Auteuil le voyaient
illumin, le maudissaient. Ils en faisaient mille contes, exagrs et
faux, par exemple, qu'on y avait mis pour un million de fleurs de
porcelaine. Tout cela ennuyeux. Elle aurait bien voulu le tirer de ce
noir nuage par quelque jolie petite femme. Elle fit  Verrires de
galants pavillons pour une mnagerie en ce genre. C'tait trop tt
encore. Il tait sombrement engag dans la tragdie, un drame obscur qui
n'clata que vers la fin de fvrier.

En octobre 1750, Henriette succombait  la situation. Les meneurs le
sentaient. Il leur fallait un autre appui. Quoique le Roi et recul, le
Clerg renvoy n'en voyait pas moins s'couler le dlai de six mois
qu'on lui donnait pour dclarer ses biens. Le Dauphin tait en disgrce,
et cela au moment o, devenant majeur, il serait entr au Conseil. S'il
n'y entrait, s'il n'tait l pour contenir, intimider Machault, celui-ci
(arm du besoin) pouvait bien passer outre, faire lui-mme et par des
laques cette terrible enqute que redoutait tant le Clerg. On allait
dcouvrir le mystre, ouvrir l'Arche, pleine d'or, taler cette grande
pauvret du Clerg qui montait  quatre milliards.

Le temps pressait. On n'avait pas deux mois jusqu'au 28 octobre, jour
dcisif o l'on verrait si le Dauphin entrerait au Conseil, ou si le roi
le tiendrait  la porte (et l'excluant exclurait le clerg).

Comme en septembre 1742, un miracle se fit en octobre 1750. Le Dauphin,
le Clerg obtinrent ce qu'ils voulaient. Mais bien plus, le roi, le
Conseil, l'autorit publique, tout alla dans un sens nouveau. Tout fut
retourn comme un gant.

Explique qui pourra. Dans une rvolution si brusque, je ne sens plus la
main douce, faible, malade, la molle influence d'Henriette. Je sens dj
une jeune main, violente, et qui veut casser tout. Je sens celle qui
emportera d'un tourbillon l'anne suivante (1751), et qui en fvrier va
avoir son avnement. C'est le rgne d'Adlade.

Enfant, elle avait rv d'tre une Judith. Il en fallait une pour le
Dauphin, pour le Clerg, pour tous les honntes gens. Elle dut s'avancer
et sauver le peuple de Dieu.

Elle avait dix-sept ans, Henriette vingt-quatre. Elle ne l'avait jamais
quitte, et rvrait son droit d'ane. Mais Henriette gisait inutile,
servait trop peu la cause. On la ddommagea, on tcha de la consoler, en
lui donnant enfin sa Maison princire et royale. Elle fut enterre dans
l'honneur.

Mme procd pour Machault, avant de s'en dbarrasser. Par-dessus les
Finances, il eut la belle place, lucrative, de Garde des sceaux, porte
d'or, porte de sortie, par laquelle il quitterait bientt les Finances.

Cela se fit trs-vite, au moment de Fontainebleau, moment trouble des
grandes parties, des chasses et des _retours de chasse_ o le roi tait
moins lucide. On arriva le 7. Le roi mollit le 12, permit au Dauphin de
venir. Le recevant pourtant il lui inflige encore une petite misre, une
preuve, demande ce qu'il pense de Maurepas. Le gros baissant la tte:
Je ne m'en souviens plus. Le roi, content de ce mensonge, le croyant
aplati, le 28, l'admit au Conseil, et d'abord aux Dpches. Et, pour
l'initier, il lui donna Machault, sa bte noire.

Mais cela ne fait rien. Cette masse de chair, mme muette, pse
normment. Car il est l'avenir. Et il n'a que faire de parler. Les
ministres agiront de manire  lui plaire. Il est l le 28 octobre, et
dj en novembre, Saint-Florentin reprend la perscution du Midi. (Voy.
_Sismondi_, _Peyrat_, etc.) Les troupes revenues de la guerre vont faire
la guerre aux Protestants. Le svre intendant qui pendait les pasteurs,
ne suffit plus. Il faut des courtisans, des zls, qui troublent le
peuple. Celui que l'on envoie fait sa cour par une ordonnance qui veut
qu'on rebaptise, qui provoque follement une inquisition des curs.

Ceux de Paris, de mme brusquement rveills, faisaient la chasse aux
Jansnistes, piaient les mourants, ne se contentaient plus d'un billet
de confession. On leur faisait subir un interrogatoire. Pour rponse ils
agonisaient.

On fit mourir ainsi un vritable saint, Coffin, le bon recteur qui
obtint du Rgent que l'instruction ft gratuite, Coffin, l'auteur des
hymnes qu'a adopts l'glise. Chose odieuse qui criait au ciel. Des
rassemblements se formaient. Le peuple s'indignait, voulait intervenir.
Le Parlement, dans ce cas vident o la Paix publique est trouble,
appelle les curs refusants. L'un, ne daignant rpondre, il le met aux
arrts. Le roi blme le cur sans doute? non pas, le Parlement. Le roi
gote l'affront qu'on a fait  ses juges, enhardit la perscution.

Est-ce la peine de dire que la fameuse _Dclaration des biens d'glise_
qu'il exigeait va  vau-l'eau? Changement ridicule. Elle ne se fera pas
pour le roi, mais seulement _du Clerg au Clerg_, tout  fait en
famille, et par ses agents seuls, estimant les biens  leur guise (dc.
1750).

Que le Clerg doit rire! Il l'a chappe belle. Le voil qui n'a plus
besoin de se dfendre. Il va devenir conqurant.

Et conqurant sans peine. Le roi qui le chassait en septembre, se
trouve, en mai, si bien son homme, que lui-mme il lui livre le droit
des magistrats.

Un droit norme, immense. Quel? la charit de Paris.

Paris, c'est un royaume de maux, d'infirmits, de vices. Par le doux mot
chrtien de Charit, on entendait non-seulement _la bienfaisance_ et les
hospices, mais _la pnitence_, la correction, Saint-Lazare et le nerf de
boeuf (Voy. Blache), les filles, mme filles de thtre, disciplines 
la Salptrire, les enfants, apprentis ou pages, qu'on moralisait par le
fouet, c'tait un triste monde, obscur, l'_anima vilis_ infinie. Sept
mille  la Salptrire! Le gouffre d'arbitraire tait depuis cent ans
soumis du moins  l'oeil du magistrat,  une certaine surveillance de la
Justice. Cet oeil tait gnant. On le crve un matin, si j'ose ainsi
parler. Et le roi remet tout aux prtres.

Autre chose. Minime, mais sensible  Paris. Les dons des ftes (aux
naissances des princes) ne passent plus par les mains parisiennes des
magistrats municipaux. On marie six cents filles. Les dots sont donnes
aux curs, qui les distribueront  mesure par parcelles, selon qu'ils
sont contents du mari, de la femme. Belle rjouissance qui devient un
pouvoir de chicane et d'inquisition!

Le roi marchait si bien, vite et roide, aux voies du clerg, que c'et
t dommage de le distraire. Le Dauphin devient admirable. Il
s'assouplit. Il se fait tout petit. On dirait qu'il retient son
souffle. On en est trs-content. Il est tellement disciplin qu'au
besoin il se prte  couvrir de son caractre, de son austrit connue,
certaines choses. Le roi, allant aux parties solitaires de la Muette,
Choisy, Compigne, montant avec ses filles en voiture  Versailles, pour
imposer aux langues, fait monter le Dauphin. Mais l, au bout d'un jour,
le Dauphin sent discrtement qu'il peut gner, et revient seul
(_Luynes_, 1750, 4 janvier, 1er juin).

La comdie de la cabale tait d'effacer le Dauphin. Ce sont Mesdames qui
conseillent le roi. Elles posent en homme d'tat. Leur singe, la petite
Louise, une soeur de dix ans, prend la gravit d'un ministre (_Luynes_,
XI, 6). On fait pour les anes des extraits du P. Barre, de sa
nausabonde Histoire et autres. Henriette y succombe. Adlade en prend
ce qui plat  son pre, les gnalogies, le crmonial, l'tiquette.
Elle en est l'oracle. En cela, et en tout, elle prime. Elle est la
favorite. La _dclarer_, c'tait annoncer l'action dominante ou rgnante
dsormais du parti dvot. Ce pas hardi fut fait le 17 fvrier 1751.
Toute la cour tait sur la glace, ou glissait. Elle monta dans le
traneau royal, o l'ane jusque-l tait toujours avec le roi. Elle se
fit ane, sigea prs de son pre. Henriette eut le second traneau.

Dans cet tat bizarre le roi pourtant communiait. Plusieurs en taient
tonns. Mesdames communiaient, et firent avec la reine les dvotions du
Jubil (la cinquantime anne du sicle). Grande occasion de pnitence.
La reine y tait absorbe. Elle tait souvent seule, enferme,
disait-elle, avec sa favorite, la _Mignonne_, une tte de mort, qu'on
croyait celle de Ninon de l'Enclos. Ces impressions funbres devaient
troubler fort la malade Henriette, Adlade, si imaginative, peu
rassure dans son triomphe. Le clerg usait, abusait, d'un si violent
tat de conscience. Il fallait le payer, et d'une monstrueuse indulgence
il voulait un prix monstrueux, une chose excessive, imprudente, o
Mesdames risquaient de choquer fort le roi. Le clerg exigeait qu'on
dclart son _Droit divin_ d'exemption. Il levait son gosme avare 
la hauteur d'un dogme: _Divine immunit._ Symbole exactement oppos 
celui du roi,  la foi de Louis XIV et de Louis XV: Tout appartient au
Roi de France.

Une telle thse devait brouiller tout. On tait  Compigne, aux
chaleurs de juillet qui bientt le 2 aot clatrent en terrible orage.
Adlade en avait un bien autre. Elle dit  son pre: Je serai
Carmlite. Je veux entrer au couvent de Compigne. tait-ce dvotion?
ou menace? Posait-elle un _ultimatum_ pour obliger le Roi de cder au
Clerg? Il lui dit schement: Pas avant vingt-cinq ans, ou bien si vous
devenez veuve.

Lutte violente. Le Roi piqu alla  Crcy chez la Pompadour, et y eut un
peu de goutte. On vit qu'on avait fait fausse route par cet excs de
zle.  Fontainebleau, lieu de plaisir, on le reprit, on sut le
regagner. Si bien qu' Versailles en novembre, l'me d'Adlade
(colrique, intrpide) parut en lui, un dmon provoquant. Il veut
dcidment brusquer la grande affaire qui livre Paris au Clerg. Mais ce
n'est pas assez. En dpouillant le Parlement, il lui faut l'insulter.
Ordre au Prsident d'apporter les Registres, les dlibrations
intrieures de la Compagnie.

Cette collection vnrable est triple, comme on sait. _Arrts_, _dits_
enregistrs, enfin _Conseil secret_. En la dernire partie est l'me
mme du corps, mille choses dlicates et scabreuses qu'on agitait portes
fermes. Les minutes en petits cahiers restaient et ne sortaient jamais.
Mais cette fois le prsident (Maupeou), disant que la copie n'tait pas
faite encore, prit les originaux, remit au Roi ces dangereuses notes o
tout tait, les choses et les personnes, les noms, les mots
compromettants. Le Roi avec ddain regarda, prit, froissa, mit le tout
dans sa poche (pour en faire faire sans doute un svre examen). Puis la
dfense hautaine de s'occuper de cette affaire.

Grave outrage. Le Parlement ne rend plus la justice. La lutte, de
religieuse, deviendra rvolutionnaire. Barbier confond les mots
_jansniste_ et _rpublicain_. De plus en plus, on s'en prend au Roi
mme. On tait indign de voir en pleine paix durer les impts de
guerre, en plus de nouveaux emprunts. Une vaine dpense de btiments, de
petites maisons, Choisy et autres lieux, o tout cotait trois fois plus
qu' Versailles. Un million dpens pour amener Victoire, la moiti pour
l'Infante. Dix-huit cent mille francs  Bellevue pour l'appartement du
Dauphin! Et cela au moment o l'on rduit _le pain des prisonniers_! Une
rvolte de ces affams a lieu au For-l'vque. On tire tout au travers.
Force blesss, deux femmes tues!

Triste augure qui salue la naissance du fils du Dauphin. Barbier trouve
lugubre le tocsin de rjouissance. Versailles, aux ftes qu'on en fit,
se trouva lugubre lui-mme (21 dc). La bise avait teint les
illuminations (_Arg._). Dans la grande galerie, huit mille bougies
fumeuses clairaient, noircissaient les peintures de Lebrun. Mais
places extrmement haut, elles clairaient moins les vivants, cavaient
les yeux, creusaient les joues, donnaient  tous l'air vieux. Beaucoup
d'habits riches et uss. Plus us tait le dessous. Des trois femmes
rgnantes, nulle qui ne ft malade. La reine et son infirmit, la
Pompadour, fade et terne, blanchtre, n'gayaient pas. Mais combien
affligeait la pauvre victime Henriette, ple, clipse, dchue, muette,
et bien prs de sa fin... Le Roi, triste et jauni. Le Dauphin sous la
graisse couvant la maladie (bientt la petite vrole).

Dans cet affaissement, le nerf videmment, l'ardeur, la volont, c'tait
Adlade avec ses dix-huit ans, un attrait d'nergie. Elle tait plutt
rouge que dans la fracheur de son ge. Ses portraits sont tragiques,
d'une personne dont on peut tout attendre, ayant l'esprit court, faux,
imptueux et ne mesurant rien. Leurs flatteurs (Saint-Sverin, un
Italien bavard), parlaient fort de potences et d'excutions.

Comment Adlade traitait-elle Henriette, dans cet enivrement? Elle
l'aimait. Mais des mots imprudents, insolents, purent lui chapper.
Madame, qui vivait fort  part, et ne lui confiait rien de ses misres
de femme, voulut en grand secret essayer de se relever, se faire belle 
tout prix en supprimant cette petite gourme qui par moment lui dparat
le front. L'Infante pour cela lui avait laiss un remde fort dangereux,
qui la tua (_Luynes_, XI, 397, fvrier 1752).

Elle fut, aux derniers moments, douce, sans fiel comme toujours. On
n'entendit dans ses dlires que ces mots: Ma soeur! ma chre soeur!

Comme elle agonisait, on alla au Roi, fort troubl, et on lui fit
entendre que Dieu la sauverait peut-tre, s'il voulait faire une bonne
oeuvre: _supprimer l'Encyclopdie_. Il le fit de grand coeur. Le 13,
aprs la mort, un Arrt du Conseil lgalisa et proclama la chose.

Cette grce fut sans doute obtenue par l'homme qui avait en main la
pauvre me, les confessait tous trois, le bon P. Prusseau.

Le Roi tait comme gar. Il se laissait conduire o on voulait. Mais il
n'eut nullement l'explosion de douleur de septembre 1741. Adlade et
lui furent troubls bien plus qu'affligs. Elle ne pleura pas, et seule
de la famille elle fut exempte d'aller au service funbre. Si la reine
fut triste, ce ne fut pas longtemps. Elle reprit le jeu le 9 mars, un
mois aprs cette mort. Le 12, Adlade tant incommode, on joue dans
ses appartements (_De Luynes_, XI, 440, 455).




CHAPITRE XVI

MADAME ADLADE--LES BIENS ECCLSIASTIQUES SONT SAUVS

1752-1756.


Les tragiques et bizarres portraits d'Adlade la feraient croire
capable de grands crimes (que certes elle ne fit jamais). Si l'on ne
sait son nom, on dit en la voyant: A-t-elle fait la Saint-Barthlemy?

Le vrai, c'est que le signe d'une fatalit trs-mauvaise, d'une grande
discorde de nature, d'esprit, de race, est l. Elle resta sauvage,
extrme et violente et dans la haine et dans l'amour. Mais derrire tout
cela, certain mystre physique existait qu'il faut expliquer.

Sa mre naquit, grandit dans les alarmes, les plus terribles aventures.
Petite et au berceau, dans les fuites de Stanislas, on l'emportait, on
la cachait.  chaque instant, on se croyait atteint par la frocit des
Russes. Elle fut mme un jour oublie par ses femmes gares qui
perdaient l'esprit. branlements trop forts pour une enfant qui jamais
n'en revint. Son sang troubl parut impur dans ses enfants, la plupart
trs-malsains. Avant le mariage, elle avait des tendances  l'pilepsie.
Mme marie, la nuit, agite de peurs vaines, elle se levait, allait,
venait.

Madame Adlade semble avoir hrit beaucoup de cette agitation. Elle
eut (dans l'expression, le geste, la parole), le bizarre et le saccad
de ces tempraments. Ni l'me ni le corps n'obtinrent leur harmonie.
Elle tait courageuse, avait l'audace de sa race, avec certaines peurs
enfantines (du tonnerre, par exemple). Elle avait la manie, une vraie
furie de la musique, sur tous les instruments, mais tous dans sa main
discordaient.

La reine aimait son pre et en tait aime extrmement, rendait sa mre
jalouse. Adlade eut d'elle encore cela, aima perdument son pre, sans
mesure ni raison. Ce fut sa sombre destine.

 six ans, elle jura qu'elle ne le quitterait pas, se jeta  ses pieds,
pleura, le fit pleurer. Seule de toutes les soeurs, elle fut dispense
du couvent. Elle resta toujours avec lui. Elle logea, vcut chez lui
pendant quinze ans, dans ses belles annes de jeunesse. Et aprs, quand
il eut la duret de la renvoyer (1768), elle resta la mme.

 sa dernire maladie (horrible et rpugnante), elle vint s'enfermer
dans cette dangereuse chambre; elle voulait mourir avec lui.

On vit combien elle l'aimait,  l'ge de douze ans, dans sa grande
maladie de Metz (1744). La famille ayant eu ordre de s'arrter  Verdun,
elle eut la fivre, de douleur, d'impatience. Il fallut la ramener 
Metz.

Ce fut un grand malheur pour cette nature passionne de rester 
Versailles, dans le mauvais air de la cour, gte et coute, et
toujours applaudie. Tout ce qui chez sa mre tait si contenu, chez elle
eut un complet essor. Enfant, on la craignait. Elle s'emportait au
moindre mot, frappait du pied. (Voyez Campan, pour l'histoire du _menuet
bleu_.)

Elle n'avait que onze ans lorsque la guerre fut dclare  l'Angleterre.
Elle prit quelques louis et partit. On la rattrape, on lui demande: O
allez-vous, madame?--Je vais me mettre  la tte de l'arme.
J'amnerai l'Anglais aux pieds de papa Roi.--Mais comment? Elle savait
l'histoire de Judith. Elle dit: Je ferai venir les lords pour coucher
avec moi, dont ils seront fort honors, et je les tuerai tous l'un aprs
l'autre.--Ah! Madame, en duel plutt?...--Papa Roi dfend les duels, et
le duel est un pch. (_Rich._, VIII, 77, 78.)

Si fire, elle mprisait tout. Nul, hors le Roi, ne fut homme pour elle.
Elle avait quatorze ans, quand une de ses femmes eut l'indignit de lui
prter un livre obscne, de honteuses gravures. Mais on ne voit pas
qu'elle ait eu de petites faiblesses vulgaires. Sa passion inne et
l'orgueil la gardaient. On la prenait par l. Ces femmes corrompues ne
faisaient que parler du Roi. Sa beaut tait le grand texte, mme en son
ge mr o la chose tait ridicule. On le voit par les madrigaux que
fait pour lui la Pompadour. Dans les grandes scnes populaires o il fut
nomm Bien-Aim, dans l'ivresse de Fontenoy, la tte polonaise de
l'enfant dut se prendre encore.

Nul doute qu'on ne lui ait inculqu de bonne heure ce qu'Henriette
d'Angleterre (Voy. _Cosnac_) disait (et ce que tant de princes ont
pratiqu dans la famille): qu'ils avaient leur morale  eux, libre de
tout et de la nature mme. Pourtant, dans une foi si large, un point lui
semblait rserv, le droit suprieur de l'ane. Elle fut jalouse, on
l'a vu, mais pour son ane Henriette. La Reine tant infirme, incapable
des chasses et des soupers du Roi, elle croyait qu'Henriette devait y
figurer. Au dfaut d'Henriette, elle-mme. Une crise approchait o des
mesures hardies, violentes, deviendraient ncessaires. La cabale dvote
connaissait bien le Roi, ne pouvait s'y fier. Elle ne pouvait plus
prendre, comme Fleury, la clef de son appartement. Une autre ide leur
vint, celle de lui donner un gardien, de nuit, de jour, de loger prs de
lui, chez lui, cette nergique Adlade.

L'appartement royal est fort serr. Elle n'y et pu loger que seule,
sans ses dames et son monde, aux derniers cabinets du Roi. Chose contre
toute convenance, mais qui, si on l'osait, la faisait matresse absolue.
La Pompadour tait terrifie. Un mois avant la mort d'Henriette (janvier
1752), elle fit une dmarche bien singulire, de s'adresser  la cabale
mme, de rappeler le parti jsuite  la pudeur, et de lui faire sentir
qu'il se dmasquait trop. Elle osa demander comment le confesseur
pouvait laisser le Roi communier dans cet tat. J'assurai que si le P.
Prusseau n'enchanait le Roi par les sacrements (_en les lui
refusant_), il se livrerait  une faon de vivre dont tout le monde
serait fch[36].

         [Note 36: _Al. de Saint-Priest, Jsuites_, chap. II.--Notez
         que ce mot n'a qu'un sens. Il ne s'agit que de matresses: on
         proposa une Choiseul; mais cela avorta. Et il s'agit encore
         moins des petites filles, de la Murphy qui ne commence gure
         qu'en 1753, encore moins du Parc-aux-Cerfs dont Barbier parle
         en 1753, mais dont la maison n'est achete qu'en 1755. (Voy.
         l'acte de vente, _Le Roy, Rues de Versailles_, p. 452.)]

On fit la sourde oreille. Mais  la mort d'Henriette, en fvrier, la
Pompadour habilement sut couper court. Elle pria, demanda  genoux que
Madame, si ncessaire  la consolation du roi, prt au _rez-de-chausse_
une partie de l'appartement qui possdait l'escalier drob,--_en
attendant_ qu'on lui ft au premier (_Arg._, IV, 448) un appartement
digne d'elle. Cela gagnait du temps. Il et fallu trois mois. La
Pompadour eut soin que l'on y mt deux ans.

Machault, en cadence avec elle, contre Madame et contre la cabale,
montrait combien d'un jour  l'autre on allait forcment avoir recours
au Parlement. La guerre venait, les grands besoins d'argent. Depuis un
an, deux ans, on se battait dj en Amrique entre colons, Anglais,
Franais. Les premiers tendaient outrageusement leur Acadie dans notre
Canada. Cela alla au point que (le 11 mai 1752) l'on dut autoriser les
ntres  repousser la force par la force. On et pourtant voulu la paix.
Elle tait difficile dans la tentation que donnaient aux Anglais leurs
cent vaisseaux, leur cent frgates. En 1748, la France tait rduite...
 un vaisseau!

Ajoutez l'intrieur, des troubles pour les bls, un souci personnel du
Roi qui sans doute le rendait modr. Il exhortait les prtres  se
conformer aux Canons qui n'exigent nulle part cette inquisition
tracassire. Il blmait, sans plus de succs, le Parlement pour les
saisies, amendes, prises de corps, lances contre les prtres. Il
imposait silence. En vain. Le Parlement allait toujours, offrait sa
dmission. Aix et Rouen suivaient, et Toulouse mme allait devant, en
saisissant son archevque.

 Paris, o le Parlement est tran par les Jansnistes, on attaque  la
fois l'Archevque, l'Encyclopdie. De Prades, un encyclopdiste qui,
dans une thse de Sorbonne, _humanisait_ trop Jsus-Christ, est dcrt
et s'enfuit  Berlin. Les prtres _refusants_ sont frapps d'arrts
graves. Irait-on jusqu' l'archevque qui provoquait et dfiait? On n'en
tait pas loin. Le 6 mai, scne pathtique: la famille royale, tremblant
pour le martyr, vient se jeter aux pieds du Roi.

L'embarras est pour lui que les emprunts nouveaux, que les impts de
guerre exigeront l'enregistrement parlementaire. Donc, il mnage encore
le Parlement. Le 31 juillet, pour lui plaire, il fait rechercher chez
tous les imprimeurs une presse clandestine (qu'on sait tre 
l'Archevch). Un pas de plus, le seuil sacr tait franchi, et l'on
allait trouver dans ce lieu vnrable la machine aux pamphlets, aux
libelles ecclsiastiques. La cabale employa prs du Roi un moyen
puissant, l'indignation d'Adlade. Avec une dcision brusque,
surprenante  son ge (dix-neuf ans), elle quitta le logis de faveur,
l'escalier si commode, et s'loigna du Roi. Comme Achille irrit, elle
se retira sous sa tente, je veux dire dans l'appartement lointain,
toujours vacant, de la duchesse du Maine (_Luynes_).

Cette frocit dura un mois ou deux. Le Roi vint  composition.
Fontainebleau, lieu fatal, fait toujours ces miracles. Cette fois, sans
retour. Le Roi, ds ce moment, put feindre, varier d'apparence, traner,
flatter le Parlement. De coeur, d'intention, il fut pour le clerg. On
ne fit rien  temps. On ne prpara rien. La guerre nous trouva dsarms.

 ce brillant Fontainebleau (le plus brillant qui fut jamais), le roi ne
parlait gure. Elle parlait  sa place, et trs-haut. Elle ordonnait en
reine, disant du roi et d'elle: Nous--rglant le prsent, l'avenir:
Nous ferons ceci ou cela. (_Argenson._)

Elle avait un mordant, autant que la Pompadour en avait peu.

Elle aimait la musique, comme son frre le Dauphin. Mais, comme lui,
elle tait baroque. Elle apprit tous les instruments avec une ardeur
furibonde. Son pre souvent par jeu lui mettait dans les bras un violon
(_Luynes_, XI, 168). Son excs d'ardeur, drgle, tait trop
dissonante. Elle ne put arriver  rien.

La majest surtout lui manquait et la grce. Hautaine, s'il en fut,
c'tait pourtant toujours,  vingt ans, un page de quinze, un mutin
petit page. Elle avait beaucoup moins le charme d'une femme que d'un
ardent petit garon, pre, colre. La colre rend vulgaire; elle avait
des mots lestes, qui n'allaient gure  son sexe,  son rang. Ses
rises de la Pompadour taient souvent trs-basses. Elle l'appelait:
Maman putain. Les petites Mesdames le rptaient. Et le roi
l'entendait. Cela faisait penser  tous que c'tait fini d'elle, qu'elle
serait chasse de la cour (_Arg._, sept. 1752).

Que ferait-on pour elle, pour lui donner les Invalides? Elle et voulu
tre duchesse, ne l'obtint pas; mais seulement prit son tabouret chez la
reine, qui la souffrait chrtiennement.

Le signe le plus fort qu'on crut voir de sa chute, c'est que ses
parrains, ses patrons, les Pris, crurent prudent de lui tourner le dos
(ils lui revinrent plus tard). Pris Duverney, le guerrier de la
famille, voyant venir la guerre, apporta ses offres et ses plans 
l'ennemi de la Pompadour,  d'Argenson cadet. Pris Montmartel apporta
sa bourse, offrit sa caisse  l'archevque de Paris, en cas qu'il ft
saisi et frapp dans son temporel.

L'Autriche, parfaitement au courant de la situation, au moment dcisif
du triomphe d'Adlade (sept. 1752, Fontainebleau), crut que nous
revenions aux alliances catholiques. Pour nous brouiller  fond avec
l'Angleterre et la Prusse, elle envoya Kaunitz, le magnifique
ambassadeur, attentif  se faire Franais.

Un mois aprs Kaunitz, arriva notre infante de Parme, tout aussi
Autrichienne, possde du grand rve de faire sa fille impratrice. Elle
fut trs-habile, enveloppa Adlade. Elle pleura dans ses bras
(_Luynes_, XI, 161), ne voulut loger qu'avec elle et chez elle (o tait
la vraie royaut).

Tel est Fontainebleau dans ce mmorable moment. La reprsentation du
_Devin du village_, le succs de Rousseau, applaudi de la cour, en est
la forte date. Un philosophe avait contre les philosophes lev le
drapeau rtrograde (le _Discours contre les sciences_), frapp sur son
parti. En cette mme anne 1752, Frdric fait brler un livre de
Voltaire! Quelle joie pour les dvots! Montesquieu et Buffon plient
devant la Sorbonne.

Diderot, enferm  Vincennes (1749), ne commence l'Encyclopdie qu'en
prenant pour patron un ministre jsuite (1751), ne la sauve du coup de
mars 1752 qu'en acceptant des censeurs prtres. Il la continuera 
travers les saisies, les dfections (celle de d'Alembert, et les mortels
coups de Rousseau 1757).

L'opposition a bien peu d'unit. Le Parlement n'est pas moins divis que
le parti philosophique. Avec son vieux fond jansniste et sa jeune
minorit politique, rvolutionnaire, il marche de travers, il boite
ridiculement. Tout en attaquant l'archevque, il attaque l'Encyclopdie;
il s'affaiblit ainsi, et tue sa popularit.

Les Jsuites et leurs hommes, les meneurs du Dauphin (la Vauguyon), leur
machine Argenson cadet, croyaient pouvoir oser. Leur organe indiscret,
violent, madame Adlade, put dire: Nous voulons... Nous ferons.

Elle lana le roi, bride abattue, dans le plan du parti: Exasprer le
Parlement, amener une crise o ce corps se ferait broyer. Chasser
Machault, sauver les biens d'glise.

Un coup sec fut frapp (dc. 1752). Paris tait mu, indign contre
l'archevque qui refusait les sacrements  une pauvre vieille
religieuse. Que fait-on? On enlve du grabat la mourante; on la livre
aux bguines du parti oppos. Paris est furieux. Le Parlement saisit
l'archevque dans son temporel, veut l'arrter, ne peut; car il est
pair, et les pairs ne veulent siger. On remonte plus haut. On examine
le droit royal d'arrestation, les _Lettres de cachet_! Discussion
violente qui ne finira plus qu' la prise de la Bastille.

Attaque au Roi. Un conseiller obscur, plus hardi, attaque l'homme mme,
la question brlante des bls et des spculateurs en bl. La majorit
jansniste veut l'arrter. En vain. Il montre qu' ct des greniers
d'abondance lgaux, officiels, on cache des magasins secrets,
quatre-vingts repaires d'affameurs (_Barbier_, V, 314).

Le roi aigri refuse d'couter de telles remontrances. Le Parlement
refuse de siger, de juger (7 avril 1753).

Ce corps se sentait ncessaire. La guerre venait. Pas un moment  perdre
pour les nouveaux impts. Deux intrts immenses taient en jeu: En
Amrique, la longue voie des fleuves qui vont du Canada  la Louisiane.
Aux Indes, un vaste empire que Dupleix nous fondait, et dont le grand
Mogol et t tributaire. Mais il fallait armer; donc, avoir de
l'argent; donc, mnager le Parlement. Cela fut agit la nuit du 8-9 mai.

Qui trancha? On ne sait. Mais le roi immola deux mondes.

Quand le Dauphin l'apprit, il embrassa son pre (_Arg._, IV, 136).

Le 9 mai,  quatre heures, on enlve tout le Parlement.

En juin, on dit Madame enceinte (_Arg._, IV, 143)[37].

         [Note 37: Mme dans les journaux que l'on crit pour soi, on
         pense  la cage de fer o l'auteur d'un distique sur madame
         de Maintenon finit ses jours, cette cage o Desforges vient
         tout rcemment d'tre mis. D'Argenson prudemment ajoute: Les
         mdisants le disent. Mais dit aussi: Le matin, elle a mal
         au coeur. On accuse, dit-il, le cardinal Soubise. D'autres
         en nomment _un autre_ encore moins  nommer. (_Arg._, IV,
         143.)]

Ces choses ne se prouvent jamais. Ce qui est plus certain, c'est la
ruine du Parlement.

Ce n'est pas l'exil dbonnaire du Rgent qui leur envoyait de l'argent
pour faire bonne chre. C'est une cruelle dispersion. Quatre dans les
cachots. Tous jets dans je ne sais combien de villes. Un exil combin,
non contre le corps seul, mais pour appauvrir, ruiner, affamer les
individus.

Le Parlement fut vraiment admirable. La Grand'Chambre que seule on avait
pargne, eut honte et se fit exiler. De l rigueur nouvelle. Tous sont
cruellement exils de l'exil. Il faut en plein hiver (avec leurs
familles ruines, tel faisant deux cents lieues!) qu'ils aillent
s'interner  Soissons. Quel rsultat? Aucun. Le pouvoir est vaincu. Une
_Chambre royale_ qu'il substitue au Parlement reste oisive, honnie,
ridicule. Personne ne veut y plaider.

Et cependant la crise arrive. Le _mob_ de Londres hurle la guerre. La
_Compagnie anglaise de l'Ohio_, sur les fleuves intrieurs de
l'Amrique que nous croyons  nous, tablit son commerce et ses postes
arms. L'assassinat d'un Franais, Jumonville, envoy en parlementaire,
va commencer bientt la grande lutte des deux nations.




CHAPITRE XVII

SUITE D'ADLADE--FOURBERIE DU ROI--DCEPTION DU PARLEMENT

1753-1755


La fatale embrassade du Dauphin avait eu son fruit. Le Roi se voyait, en
dcembre 1753, comme perdu, ne sachant plus que faire, au fond d'un
cul-de-sac, sans moyen d'en sortir. Comment rappeler le Parlement?
comment le calmer, l'apaiser? Mais comment s'en passer, frapper l'impt
nouveau sans enregistrement?

Paris tait terrible cet hiver. La fermeture de tous les tribunaux, le
chmage du monde norme du Palais, avocats, procureurs, greffiers,
notaires et gens d'affaires, crivains de toute sorte, affamait une
classe nombreuse, et indirectement toutes les classes qui s'y
rattachaient. Grande tait la fermentation, et bien plus gnrale qu'en
1750, quand on avait cri: Allons brler Versailles. Ce monde de
parleurs tranait dans les cafs, ne se gnait pas, prorait. La police,
devant une telle tempte, avait peur.

C'est  ce moment que Rousseau, sur le sujet donn par l'Acadmie de
Dijon, crivait le _Discours sur l'ingalit_, o niant le progrs, pour
idal il pose la barbarie, l'tat sauvage. Sinistre paradoxe,
directement hostile aux amis de Rousseau, aux Encyclopdistes et aux
conomistes,  tous ceux qui voulaient clairer et amliorer.

Cette situation alarmante rendait force  Machault et  la Pompadour, au
prince de Conti, aux modrs. Elle condamnait les fanatiques, le Dauphin
et Madame, leur ministre Argenson cadet. Le Roi le sentait bien. Il
lana au Conseil un mot qui put faire croire qu'il changeait de parti,
un mot prudent, craintif, pour mnager les protestants (_Peyrat_, I,
419). Le coeur du Dauphin dut saigner.

Une chose inquitait non moins directement, une chose furtive, qui
pouvait changer tout. Aux combles de Versailles, le Roi cachait et
nourrissait, comme un animal favori, non chat ni chien, mais une fille.
Joli tour de la Pompadour, au moment o Madame l'outra et la poussa 
bout. La chose avait t mene adroitement, et d'abord chez la Reine. La
Reine s'amusait  faire peindre chez elle Boucher pour une Sainte
Famille. Boucher qui mprisait son art, allait droit au succs par les
plus bas moyens, les effets sensuels. Il menait avec lui deux petits
anges gras, qui lui fournissaient les chairs roses, lourdes, de ses
tableaux. C'taient les deux Murphy, poteles Irlandaises, dont l'une
publiquement posait  l'Acadmie de peinture. Leurs plus secrets appas
sont tals partout, avec des postures hasardes, dans ses fades et
faibles tableaux. Aucune gentillesse. Sots bbs, sans regard; moins
bergres que moutons, d'imperceptible bouche qui ne semble que bler. En
cela mme on calculait trs-bien. Le Roi, las de l'esprit, n'aurait
jamais pris une dame. Il lui fallait des sottes, des muettes, de petits
bestiaux. Celle qui posait chez la Reine lui alla fort; il la vit et
revit, lorgna, sans que la Reine y voult prendre garde, remettant tout
 Dieu, et peut-tre pensant (pour le salut du Roi) que c'tait un
moindre pch.

Autre mystre. Le Roi, plusieurs fois par semaine, en ses plus secrets
cabinets, recevait le prince de Conti. Que disait-il? On ne le savait
trop. Esprit libre et hardi, inquiet, ambitieux, visant au trne de
Pologne, il tait anti-Autrichien, anti-Saxon, voulant remplacer le
Saxon, le pre de la Dauphine, donc tant ennemi personnel du Dauphin.
On le croyait athe, parce qu'il aurait voulu donner aux Protestants
l'existence civile, le droit de natre et de mourir. Cela ne plaisait
gure au Roi. Pas davantage les deux choses que lui prchait aussi
Conti, l'alliance avec Frdric, l'accord avec le Parlement. Au fond, il
agit peu. Mais il amusait fort le Roi par certaine police secrte qui
lui livrait les anecdotes, les scandales des cours trangres.

Conti avait pour lui la ncessit vidente. On ne pouvait rester dsarm
devant l'Angleterre, si horriblement forte (cent vaisseaux, cent
frgates!). Il fallait de l'argent, donc ramener le Parlement, le
flatter, le leurrer. Comment? en chassant les ministres du coup d'tat,
revenant  Machault, et prenant au clerg plutt que d'craser le
peuple. Cela tait logique, humain et naturel. La cabale dvote ne put
barrer ce coup que par un autre coup, impie, contre nature.

Elle sauta le saut prilleux. Dans ce cabinet mme o le Roi avait ses
secrets, au fond de son appartement, elle mit un tmoin, un gardien, qui
en rpondit.

Aux ftes de Nol, avant le nouvel an, madame Adlade dcida qu'elle
occuperait le petit logis chez le Roi, qu'on prparait depuis deux ans.
Elle s'y tablit le 27 dcembre 1753 (_De Luynes_).

S'il s'tait peu press, ce semble, de l'y mettre, c'est qu'en ralit
il sentait qu'il aurait un matre et qu'il ne serait plus chez lui, au
seul lieu sr qu'il et. L taient les mystres d'tat et ceux de la
famille. L la fameuse garde-robe o jadis il s'enferma, pleura (1720 et
1726). Dernire, unique libert, dans la servitude des rois, refuge
d'enfance et de faiblesse. Aujourd'hui il perdait cela. Il se trouvait
en face d'une ardente personne, arme de ses vingt ans, de volont
terrible, qui le ferait vouloir, se ferait obir. Il savait bien en tre
(plus qu'aim) ador. Mais avec tout cela il sentait le Dauphin
derrire. Elle, nave et courageuse, n'en faisait pas mystre. Tous les
jours, vers le soir, elle allait chez son frre (_Luynes_, XI, 5),
recevait le mot d'ordre.

Le roi le voyait bien. Il voyait d'autre part combien elle se sacrifiait
en prenant, pour vivre avec lui, ce logis maussade[38], ennuyeux, qui
lui faisait perdre tous les agrments de son rang. Logis inconvenant et
indigne d'une ane de France, qui ne permettait nullement l'clat et
les honneurs qu'avait eus Henriette. Ni _lever_ ni _coucher_, aucune
exhibition royale. Madame, si hautaine, n'avait pourtant nul orgueil
d'talage. Elle avait une passion, et en vivait. Elle ne sortait point,
et n'et voulu voir que le roi. Elle ne mangeait point le jour, pour
ainsi dire, se rservant pour un fort souper de minuit, selon les gots
du roi, en viandes pices et vins forts. Il se sentait si bien dsir
et voulu qu'il n'et os passer un seul jour sans la voir. Toutes ses
froides fantaisies pour des enfants sans me, ne l'loignrent jamais
entirement, au contraire, le ramenaient l. L'humeur altire, colre,
n'y faisait rien. Mme aux temps o il loge  part, o il ne soupe plus
chez elle, il y djeune tout au moins, il y apporte son caf (_Campan_).

         [Note 38: Si on ne va pas  Versailles, on peut consulter les
         plans de Blondel et les excellents catalogues de M. Souli,
         l'homme  coup sr du monde qui connat le mieux ce palais,
         en tous ses ges, en sa vie historique, anecdotique, etc. Je
         n'aurais jamais pu bien comprendre les localits sans les
         lumineuses explications de M. Souli. Il serait bien 
         dsirer qu'il publit l'inestimable collection qu'il a
         prpare des plans de Versailles depuis le XVIe
         sicle.--Blondel, en 1755, tant en prsence des choses et
         des personnes, est extrmement prudent: 1 il fait semblant
         de croire que ce sont deux appartements. Visiblement, il n'y
         en a qu'un. Nulle sparation. 2 Blondel ne nous dit pas ce
         qu'tait la pice J. C'tait le cabinet de Madame (_Souli_),
         qui donne immdiatement dans le cabinet secret du roi.--Elle
         avait extrieurement  cette chambre trois pices o se
         tenaient ses gens et o elle recevait aux repas ses soeurs
         qui demeuraient ailleurs. Tout ce monde profane entrait par
         une petite porte et un escalier de derrire, sans passer chez
         le roi, sans voir le saint des saints, le rduit des deux
         cabinets.]

Quelques rapports qu'ils eussent avant ce 27 dcembre 1753, ce n'tait
rien auprs. Leur vie fut une, depuis lors, et tout  fait mle par la
force des choses et par le local mme. Dans ce Versailles immense,
l'appartement royal est fort peu tendu. Il fut ds lors, on peut dire,
_occup_ dans la partie intime et solitaire. Du ct de Madame et du
ct du roi, des pices intermdiaires tenaient les gens loigns, 
distance.

Rien entre eux qui les spart, nul valet, nul oeil curieux. Elle
pouvait lui venir  toute heure, selon les besoins du parti.

D'autre part, lui aussi, en trois pas il tait chez elle. Les lieux
subsistent, et on le voit. Tout droit, de la chambre  coucher (par le
salon de la pendule et deux pices), il arrivait  elle, au petit
cabinet et  la chambre,  la petite garde-robe, aux bains touffs,
bas,  l'oratoire obscur. Tout cela aussi seul que si l'on et t 
mille lieues de Versailles et dans l'le de Robinson. Les tte  tte de
huit heures que jadis avait eus Bachelier prs du roi, elle put les
avoir en ce petit dsert, tout fait pour son me sauvage. La solitude a
sa puissance, son dmon. Il eut beau avoir mille chappes; ce dmon
toujours le reprit.

Puissance tyrannique, surtout aux deux premires annes. Le roi forc
par le besoin de ramener le Parlement, de flatter, de mentir, n'en est
pas moins de coeur si fort pour le clerg qu'on obtiendra de lui la plus
haute imprudence: _Machault perd les Finances_ (4 aot 1754) et passe 
la Marine. Les Finances sont donnes  un ami de d'Argenson cadet,
c'est--dire au clerg, qui ds lors, ne craindra plus rien pour ses
biens.

Contradiction hardie. Mais le Parlement est crdule. Le roi l'amuse avec
des mots. Il le charme en lui _enjoignant_ de faire observer le silence
qu'il impose au clerg, d'empcher qu'on ne perscute les mourants,
qu'on ne leur refuse les sacrements, la spulture.

Les prlats, qui ont le secret, font mine de se plaindre, mais filent le
temps tout doucement. L'archevque est ttu, seul ne compose pas. Il
rompt le silence ordonn, fait refuser les sacrements. Le Parlement,
trs-fort, arm des paroles du roi, agit srieusement. Il veut arrter
l'archevque.

Grande frayeur  l'archevch (_Barb._, 84). Le deuil et la dsolation
sont encore plus grands  Versailles. La bonne reine en pleure tout le
jour. La peur qu'on avait pour le roi en 1750, on l'a pour l'archevque.
Le peuple de Paris n'y va pas de main morte. On croyait voir dj le
martyr mis en pices.

Mais, d'autre part, comment oser se dmasquer, prendre le parti du
prlat, tant que le Parlement n'enregistre pas les impts? La famille
royale fit l'effort de bien jouer son petit rle quand l'archevque vint
 Versailles. Tous, et le Dauphin mme, madame Adlade, appuyrent
d'une main svre la leon que le roi lui fit. Cela calma et trompa le
public.

Cependant une Esther avait flchi Assurus. Il couvre l'archevque, le
sauve par le plus doux exil, l'envoyant chez lui  Conflans, aux portes
de Paris. Le procs est escamot, le Parlement tromp. Le roi lui crit:
J'ai puni. (3 dc. 1754.)

Le peuple fut leurr par la scne publique et solennelle des sacrements
ports, contre l'ordre de l'archevque,  la place Maubert, chez une
jansniste mourante. C'tait une pauvre lingre, fille d'un
chaudronnier. Mais le bon coeur du peuple tait pour elle. Grande fut
l'affluence de ce peuple tromp qui vit dans cette humble personne
triompher la Loi mme, la libert de conscience.

Cela se fit le 5 dcembre 1754. Le 6, le Parlement enregistra une
cration de rentes, qui valait au Roi cent millions.

Le prlat cependant fort commodment, de Conflans, soufflait le feu,
animait ses curs. Le roi donna au Parlement la joie de le savoir plus
loin, trs-loin,  six lieues ( Lagny!)

La majorit jansniste du Parlement, ces antiques perruques qui ne
rvaient rien que la Bulle, furent ivres de cette victoire. Le moment
leur parut venu d'extirper le monstre, de couper la tte de l'hydre. Ils
tirrent du fourreau la grande pe: _arrt qui dclare la Bulle_
ABUSIVE.

La Bulle est morte. On trpigne de joie. Le roi s'en plaint tout
doucement, car la Bulle est loi du royaume. Il accorde et dsire qu'on
n'en parle jamais. Mais nul reproche au Parlement. Loin de l, il
l'accueille avec une bont singulire.

L'archevque en riait. Il disait aux curs: Rassurez-vous, j'ai parole
du roi. (_Barb._, VI, 147). L'Assemble du clerg, qui se tenait alors
et qui semblait gmir de la perscution, riait aussi sous cape. Le
roi, envers ses chefs, avait engagement de laisser l tous les plans de
Machault. Les vques, en cinq ans, taient arrivs  leur but. La farce
tait joue. Ils se relchrent aisment de leur petite guerre des
sacrements qui n'avait t qu'un moyen.

On commenait  deviner (_Barb._, 84) que le roi s'tait jou du
Parlement. Mais qu'et fait celui-ci? Pouvait-il s'arrter,
n'enregistrer aucun impt, quand la guerre tait engage, dans cette
anne terrible, o, sans dclaration, les Anglais nous enlvent trois
cents vaisseaux marchands! Les taxes de la guerre, continues jusqu'en
dcembre 1755, expiraient. La patrie restait sans dfense. Le Parlement
enregistra _purement, simplement_, la continuation des taxes pour six
ans. On fut bien tonn de sa facilit. Ses partisans, en masse, le
quittrent, lui tournrent le dos. Il avait agi pour la France, et
lui-mme il s'tait perdu (8 septembre 1755).

Cependant l'ennemi, pour le peuple ulcr, c'tait bien moins l'Anglais
que le roi et la cour. La haine tait monte  un point incroyable. Elle
apparut aveugle dans une affaire sinistre. Une dame Lescombat, fort
jolie, avait fait tuer son mari par son amant. Elle tait condamne et
et t excute, si elle n'avait t enceinte. Le bruit courut que
madame Adlade tait enceinte aussi (Voy. _plus bas_), s'intressait 
elle et voulait la sauver. Elle avait recueilli et levait une enfant de
la Lescombat. Celle-ci, par deux fois, se dit grosse pour gagner du
temps, et se faire oublier. Le public se souvint, s'indigna, supposa
qu'on voulait tromper la justice. Une fois la potence fut place, puis
dplace. La cour flottait sans doute. Mais la fureur du peuple
remontait vers Adlade. Le roi s'en alarma, voulut l'excution. Un
monde norme s'y porta,  la Grve et aux quais, aux tours mme de
Notre-Dame. Quand on la vit enfin monter  la potence, on applaudit
cruellement (3 juillet 1755).

De cette grossesse (fausse ou vraie) d'Adlade, est venue la lgende de
la naissance mystrieuse de M. de Narbonne (aot 1755), dont on a tant
parl[39]. Ce brillant fat en tirait grand parti auprs des femmes et
dans le monde. L'histoire paraissait vraisemblable  ceux qui
remarquaient la faiblesse, les mnagements qu'on montra pour une dame
d'Adlade, mdisante, mchante, impudente, la d'Estrades. Elle exerait
une sorte de terreur chez Madame, rglant tout, disposant de tout.
Madame n'avait plus rien  elle, manquait de tout, n'avait ni bas ni
souliers (_Arg._, IV, 231).

         [Note 39: Tradition trs-forte  Versailles. M. de Valry,
         bibliothcaire du chteau, m'a racont qu'il la trouva la
         mme chez les dames qui se retirrent dans cette ville au
         retour de l'migration. Ces dames, telles que madame de
         Balbi, taient du parti de Mesdames et du comte de Provence,
         non du parti de Marie-Antoinette. Elles aimaient et
         respectaient Mesdames, mais n'en contaient pas moins la
         chose, comme toute naturelle et ordinaire dans les familles
         royales.]

La Pompadour brlait de se concilier la famille. Elle et voulu donner
ses biens et sa fille, la petite d'tioles,  un parent des de Luynes,
les amis de la reine. L'enfant mourut. La Pompadour trouva une autre
voie de plaire en rendant  Madame un signal service. Elle lui demanda
si cette d'Estrades ne la gnait pas. La princesse n'osait rpondre,
hsitait; presse, elle hasarda de dire: Qu'elle l'ennuyait assez.
(_Arg._, IV, 228, 7 aot.) Avec ce mot, la Pompadour exige du Roi qu'il
la renvoie. Mais avec quelle timidit il le fait! Il donne  la gueuse
une grosse pension! Nul exil. Elle va demeurer  Chaillot. L, elle a
une cour. D'Argenson le ministre, qui tait son amant, le jour mme de
la disgrce, reste quatre heures chez elle, la voit de plus en plus. Ils
sont si redouts que pour leur clore la bouche, le Roi comble et accable
Argenson de places et d'honneurs.

Le vieux Noailles, trs-vieux, crit alors au Roi: J'ai vu 1709, l'anne
de mort et de famine, de guerre universelle o tout nous accabla. Nous
n'tions pas aussi bas qu'aujourd'hui. (_Mmoires de Noailles._)

Mais le Roi est trs-gai. Quitte de sa longue comdie, il peut donner
carrire  sa haine pour le Parlement. Le lendemain du jour o
l'enregistrement parlementaire lui assure les fonds pour six ans, tout
masque est jet bas. Il dclare que son Grand Conseil, sa justice de
cour, est le tribunal suprieur, o l'on peut appeler du Parlement, ds
lors subordonn. Ce Grand Conseil, ici  Paris, s'tablit au Louvre.
Encore un an, et les Parlementaires seront dcims, ruins.

Il les sentait par terre et abandonns du public. Il pouvait leur donner
du pied. Dans sa gaiet trange, il renouvela une scne de l'enfance de
Louis XIV. Le Parlement dressait de grandes remontrances, et demandait
le jour o il pourrait les prsenter (19 oct. 1755). Il s'agissait pour
lui de tout son avenir. Le Roi fit comme Anne d'Autriche quand ce grand
corps, en robes rouges, vint  elle, et qu'aux portes on l'arrta,
disant: Sa Majest prend mdecine.--Louis XV leur dit en riant: J'ai
pris certaines eaux, je suis assez embarrass. Vous aurez mes ordres
plus tard. (_Barb._, VI, 209.)




CHAPITRE XVIII

GUERRE DE SEPT ANS

1756


Le roi ne riait gure. Il rit le 10 octobre. Il rit le 17 dcembre.

Ses petites affaires allaient bien. Il esprait bientt briser le
Parlement. Il voyait aboutir son affaire de famille, son Infante enfin
reine (l'Autriche offrait les Pays-Bas). Son commerce de bls n'allait
pas mal. Enfin, le 25 novembre, on lui cra le Parc-aux-Cerfs.

Du grand dsastre qui eut lieu le 1er, qui crasa Lisbonne, abma tant
de villes en Espagne, en Afrique, fit trembler jusqu'au Gronland, on ne
sentit rien  Versailles. On s'en soucia peu. L'attention tait tout
entire au dbat intrieur,  l'intrigue autrichienne. La Pompadour qui
s'tait vue en aot au plus bas, en septembre (par la grce de
Marie-Thrse) fut merveilleusement releve; au plus haut en janvier.
Jusque-l elle n'tait qu'une favorite (_Duclos_), qui par moment
dominait les ministres. Depuis elle est reine de France.

Comment Vienne peut-elle russir  ce point? En corrompant le Roi et la
famille par le vain leurre des Pays-Bas, en gagnant pied  pied
Versailles par la persvrante intrigue de la cabale lorraine. Pour
entraner la France, Vienne se fit franaise, flatta et imita Paris.

Cette oeuvre difficile fut celle d'un grand homme de ruse, Kaunitz, un
Slave sous le masque allemand. Nous l'avons vu venir ici (septembre
1752), avec notre Infante de Parme. Il observa de prs pendant deux ans,
et revenu ensuite prs de Marie-Thrse, procda  ce que tout autre
aurait cru impossible; faire de son Autrichienne, paisse, orgueilleuse
et colre, l'aimable amie de Louis XV, la convertir  l'esprit de
Versailles, lui faire accepter les ides, les modes et les arts de la
France, capter les gens de lettres, faire jouer au dvot Schoenbrunn les
pices de Voltaire par ses filles les archiduchesses.

Kaunitz avait vu, trs-bien vu, la France, la royaut nouvelle:
l'opinion. Deux choses lui avaient apparu: la caducit de Versailles et
l'avnement de Paris. Paris alors clate pour le monde et rayonne. La
vie de cour obscure, furtive, est en parfait contraste avec les salons
lumineux sur lesquels l'Europe a les yeux. Dans la honteuse clipse de
l'autorit souveraine, on admire d'autant plus la souverainet de
l'esprit.

On imita nos vices, je le sais, autant que nos arts. Ptersbourg,
Vienne, prirent d'ici un vernis et le plus extrieur. On nous dpassa
dans la forme, en n'atteignant gure le dedans. Kaunitz, notre
ingnieux singe, pdantesque souvent dans son imitation, obtint pourtant
ce qu'il voulait. Il mit Marie-Thrse dans la voie des ides, des
rformes, des lois, qui la rapprochaient de la France, de plus la firent
matresse de l'Autriche elle-mme.

Sa haine de la Prusse et sa rage pour la Silsie, sa soif d'argent pour
la guerre imminente, rendirent la dvote docile  son ministre
voltairien. Elle devint rvolutionnaire dans la question des biens
d'glise. Ces biens quasi-hrditaires dans les grandes familles, elle
voulait au moins les grever, les sucer.

Elle observait et convoitait un beau repas, le bien des deux mille
couvents de l'Autriche. Elle fit un barrage et coupa le canal par o
l'argent allait  Rome. Fort ignorante, elle savait du moins s'aider de
gens capables. Trois trangers, un mdecin hollandais, un lgiste
souabe, un juif, firent la rvolution (_Alfred Michiels_). Elle brisa
les tyrannies d'glise, n'en voulant d'autre que la sienne.

Contraste singulier. La dvote autrichienne touchait aux biens d'glise,
et notre Louis XV, dans ses scandales impies de famille, tait timor au
seul point qui touchait le salut de la France. Son imbcillit faisait
l'amusement des Anglais. Chaque anne, hardiment, ils frappaient ce roi
Dagobert, puis s'excusaient, riaient. Il se plaignait, criait tout
doucement, se laissait pousser, reculait.

Pour toute explication, l'Anglais allgue la raison singulire que sa
main gauche (le roi) ne sait pas ce que fait sa droite (le ministre).
George, en bon Allemand, travaille dans l'Empire pour la maison
d'Autriche, pendant que ses ministres traitent avec la Prusse contre les
Autrichiens.

De tout temps Louis XV avait t bon Autrichien, pour les intrts de
l'Infante. Mais la guerre l'effrayait. Voyons ce que disait ce serpent
de Kaunitz pour l'y prcipiter. J'y joindrai les rponses trop aises
qu'on et d lui faire.

Vous manquez de marine, disait-il. Eh bien, votre arme runie aux
armes de l'Autriche, menaant le Hanovre, contiendra le roi
d'Angleterre. (_Oui, le roi, mais non l'Angleterre._)

Vous punissez l'orgueil, les rises de la Prusse. (_Oui, et ds lors
l'Autriche seule aura l'Allemagne._)

Enfin, voici la pomme que montrait le serpent: Vous vouliez pour
l'Infante nous enlever Milan. Eh bien, vous aurez davantage, un royaume!
_les Pays-Bas_.

La Pompadour, l'Infante, troitement unies, prchaient Louis XV en ce
sens. Bernis que la premire avait pour confident, qu'elle envoya en
Italie, donna pour amant  l'Infante, tait l'intermdiaire, le pivot de
toute l'intrigue. Le frivole personnage, abb galant, chansonnier
agrable, les deux femmes crdules, avalaient cet appt ridicule de
l'Autriche, ce leurre des Pays-Bas, qu'elle offrait pour le retirer.

Dans ses coquetteries avec l'impratrice, la Pompadour rencontrait un
obstacle, non  Versailles, mais  Vienne. Le mari de l'impratrice,
tenu hors des affaires, n'en trouvait pas moins dplorable que sa pieuse
Marie-Thrse, vnrable dj et mre de seize enfants, la glorieuse
Marie-Thrse passe  l'tat de lgende, ft amiti avec une telle
femme, la fille d'un pendu, la Poisson. La Pompadour tenta de remonter
par la dvotion. On fut bien tonn de la voir tout  coup en septembre
parler de la grce efficace, de son dsir de s'amender. Elle se
ressouvint de son mari, lui demanda s'il voulait la reprendre. Elle fit
des avances aux jsuites, au confesseur du roi, le P. Sacy. Grand
embarras pour celui-ci qui, en la recevant, se ft fait du dauphin un
mortel ennemi. En attendant, pour mieux afficher sa conversion, elle se
fit faire une tribune au grand couvent de pnitence des dvots  la
mode, aux Capucins de la place Vendme.

Cela faisait hausser les paules  Versailles, non  Vienne. Elle parut
assez lave pour que l'impratrice l'acceptt comme intermdiaire. C'est
elle qui reut les propositions de l'Autriche (22 septembre 1755). Pour
cette confrence, on prit un lieu fort digne. Sous Bellevue tait un de
ces pavillons d'apart, de sans gne qu'aimait le roi. Il l'appelait
_Taudis_ et la Pompadour _Babiole_. Trois personnes sigrent en cet
auguste lieu, pour l'Autriche Starenberg, pour la France la Pompadour,
pour l'infante son amant Bernis (_Hausset_, 62). L'Autrichien 
l'infante offrait les Pays-Bas, se faisait fort de faire le pre de la
dauphine roi hrditaire de Pologne. Enfin, on montrait davantage, tout
l'empire autrichien, le trne imprial, le petit Joseph II pousant
Isabelle, la fille de l'infante. La gentille Espagnole menant ces
Allemands soumettrait aux Bourbons la moiti de l'Europe. Quel rve
blouissant pour Louis XV! Par sa fille, par sa petite-fille, par le
pre de sa bru, de l'Escaut jusqu' la Vistule, il sera protecteur des
rois!

Quelque lger que ft Bernis, entran par ses deux patronnes, il garda
un peu de bon sens. Sous ces offres normes du menteur autrichien, il
vit un pige, un trou, un abme, comme un puits de sang. La peur le
prit. Trancher tout  huis clos,  l'insu du dauphin, par cette
Pompadour et lui chtif (Bernis), c'et t monstrueux. Il obtint que la
chose ft connue des ministres, examine. L, comme on pouvait croire,
grande discussion. Machault, fort sensment voulait que l'on s'en tnt 
la guerre maritime. C'tait assez, et trop, sans se prcipiter dans une
guerre europenne pour tre agrable  l'Autriche.

Bernis n'osait pas tre de l'avis de Machault. Lui qui avait tout fait
pour nous amener l, il n'osait avouer qu'il avait agi comme un sot.
Mais il aurait voulu que le pas en arrire, que le recul et lieu par la
Pompadour mme. Il lui montrait le saut qu'elle allait faire. Elle,
use, maladive, elle allait de sa faible main prendre ce gouvernail
norme de l'Europe, dure barre de fer sanglante!... En quel moment,
grand Dieu! avec une nation irrite, qui dj parlait haut. L'embarras
le danger, malgr elle, la feront tyran. Dj elle a t force de
s'assurer de la Bastille. Sinistre augure! Bientt, il lui faudra
peupler les cachots, les prisons d'tat. Elle, ne douce, sera entrane
 trembler,  svir,  devenir cruelle!

Elle n'tait pas brave, ne sentait que trop tout cela. Elle serait
reste  traner, hsiter. Mais  la peur on opposa la peur. On lui fit
croire que le roi allait avoir une matresse, une grande dame. Cela la
mit hors d'elle. Elle tait prise  la glu du pouvoir, en avait tant
besoin! Elle disait: Plutt je me tuerai! On a vu sa bassesse
incroyable devant la famille, ses tentatives honteuses prs du roi (pour
servir n'importe comment). Il n'y eut jamais me plus plate. Que
devint-elle donc, dans cette anxit, lorsque le ciel s'ouvrit, et que
d'en haut Marie-Thrse la souleva par une lettre (dcisive vraiment
pour le roi), l'appelant: Chre amie, cousine! C'tait trop, la voil
pme, qui ne se connat plus.

Marie-Thrse tait dshonore. Elle crut s'excuser en disant: J'cris
bien  Farinelli (le clbre tnor). Mais le chanteur, fort estim, qui
gouvernait la cour d'Espagne, n'tait nullement ce que cette Poisson est
prs de Louis XV, entremetteuse et racoleuse, pourvoyeuse de petites
filles. Koenitz avait obtenu la lettre de sa grosse matresse,  l'insu
du pauvre empereur. Ce mari dont l'norme dame, malgr l'ge, eut
toujours chaque anne un enfant, quelque rduit qu'il ft au mtier de
mari, loign des affaires, eut cependant horreur de la boue o elle
roulait. Quand il connut la lettre, il fut pris d'un accs de rire
convulsif et strident. Il brisa plusieurs chaises. Il la voyait siffle,
hue partout, pilorie dans Londres. Elle y fut promene (en effigie)
par la Cit, exhibant sous la verge un monstrueux derrire, tandis qu'
ct Louis XV, maigre singe ou grenouille, prsentait, chapeau bas, au
roi George un petit placet.

Tout ce que nos ministres obtinrent, c'est qu'on ne romprait pas avec la
Prusse, qu'on lui enverrait ambassade. Essai tardif et ridicule. Pour
gage d'alliance, on lui offrait une le... Tabago, aux Antilles.
Frdric en rit fort, dit qu'il ne voulait pas de la royaut de Sancho 
l'le de Barataria. Il avait pris parti et signa contre nous son trait
avec l'Angleterre (16 janvier 1750).

Louis XV en fut indign. Il voulait avec Vienne l'alliance _offensive_!
Bernis pria, obtint qu'elle ne serait que _dfensive_, qu'on enverrait
seulement 24,000 hommes. Vaine prudence! on ne s'arrte pas ainsi en
telle affaire. Celle-ci, immense et monstrueuse, tait un laminoir
terrible, o, le doigt seulement tant mis, tout passait... le corps
n'en sortait qu'aplati.

Quel fut l'effet dans le public? Mon pauvre d'Argenson an n'est plus
dans les coulisses. Il n'apprend le trait qu'avec tout le monde (mai
1756). On voit par lui (frre d'un ministre!) combien la France tait
dans l'ignorance de son sort. Vivement, navement, dans ces notes si
brves qu'il crit pour lui seul, on voit l'amre surprise, l'effroi
qu'on eut de tout cela. On voit aussi l'indigne imprvoyance des gens
d'en haut, leur affreuse glissade en plein abme, et leur air effar,
leur fausse audace de peureux qui tremblotent en fredonnant. La nause
en vient  la bouche, la bile et le vomissement.

Le bonhomme, le simple, la _Bte_, Argenson, a des mots crus et forts:
Cela pourrait aller  la _Rvolution_. Le redoutable nom apparat pour
la premire fois.

J'ai soup avec les ministres... vieux libertins malades, uss et
puiss d'esprit. C'est d'Argenson cadet, Puisieux, etc. Mais tous ces
gens-l sont trop forts. La Pompadour, au moment de la crise, va leur
substituer des sots, des subalternes, de plats petits commis.

Elle rgne.  l'instant, subit enfoncement. Tout baisse. C'est
l'avnement dsolant de la platitude. On voit avec effroi ce qu'elle
tait. Voltaire dit: _la grisette_. C'est trop. La vaillante _grisette_
de Paris, que nos voyageurs ont trouve si souvent dans les aventures
prilleuses, et jusqu'aux trnes d'Orient, est une bien autre crature.
Celle-ci, avec l'ducation force qui l'avait dresse comme un singe, ne
passa jamais le niveau d'une femme de chambre agrable, qui a quelques
petits talents, peut servir de doublure aux thtres de socit.
Servile, impertinente, des deux cts elle eut ce fond de domesticit.
Chanteuse poitrinaire, et fade _entretenue_, tout d'abord fane, molle,
elle ne put qu'nerver, dtendre, dtremper, gter tout, rendre tout
malpropre et malsain.

C'est quand on vient de faire la dclaration de guerre, alors seulement,
dis-je, on s'aperoit qu'on n'a _ni_ ministres _ni_ gnraux. Plus
d'hommes en France! Ce mot que Louis XV a dit  la mort de Fleury
(1743), est encore vrai quinze ans aprs. Versailles n'est plus peupl
que d'ombres. Plus de favoris mme; les anciens camarades, les seigneurs
qui faisaient au moins dcoration, ont recul dans le nant. Les
marchaux sont morts, moins deux, le vieux Bellisle, hors d'ge, et le
fat Richelieu, un jeune homme de cinquante-cinq ans (fort de deux
anecdotes, son faux exploit de Fontenoy, et la chemine fausse de madame
la Popelinire). Les ministres! o sont-ils? Le goutteux Argenson, et
Machault fort en baisse, dureront peu. Nos finances _in extremis_ sont
aux mains d'un pauvre incapable. Ne voyant rien qu'impasses, abmes et
prcipices, il consulte tout le monde. Il est docile, et prt  tout. On
lui donne des petits avis, des recettes misrables. Les Pris lui font
faire un petit changement dans la Ferme (en supprimant les
sous-fermiers). D'autres lui font pressurer les commis, dire 
l'employ: Donne ou meurs. Puis, il fait des loteries. Puis rve des
utopies qui donneraient l'argent dans cinquante ans. Il coute Gournay,
gote la libert du commerce (c'est bien de cela qu'il s'agit!). Il
pense aux protestants; c'est tard; les rfugis riches ne reviendront
pas de Hollande.--Il se souvient de Law... S'il faisait un
papier?...--Il ne fait rien du tout. Pleine guerre? et l'pe dans les
reins! Il veut emprunter, et la banque de tout pays ferme ses coffres.
Alors le misrable s'en prend au peuple de Paris et lui te le pain de
la bouche, frappe un octroi cruel...--Son coeur saigne, il se trouble,
son cerveau dans l'tau, n'en peut plus... son front craque... Il est
devenu _fou_ (2 mars 1756).

Sire, dit la Pompadour, si vous rappeliez Chauvelin? Insigne fausset.
L'ennemi de l'Autriche rappel pour servir l'Autriche! Elle savait fort
bien que c'tait l'impossible.

Elle n'et jamais mis Richelieu aux armes si Choiseul (par consquent
Vienne) ne lui avait conseill, on peut dire ordonn. Il lui fut impos
aussi par Duverney, que Richelieu flattait.

Il fut arrang que, pendant que l'Angleterre craignait une descente,
Richelieu irait _ Minorque_ et prendrait aux Anglais Mahon. Il fallait
frapper et fort. On ne pouvait que les flottes anglaises ne vinssent
bientt nous craser par le nombre. Mahon tait trs-fort, et la
Pompadour esprait que Richelieu brillerait peu. On l'envoya sans le
gnie, si ncessaire pour abrger le sige. Peut-tre lui-mme
pensa-t-il que, s'il avait l'infaillible Vallire, le grand ingnieur,
l'honneur serait  celui-ci. Bref, une fois arriv l, mme dbarrass
du souci de la flotte anglaise que la Galissonnire dispersa (le 20
mai), il fut arrt court, forc de demander Vallire. En attendant,
fort triste, il essaya pourtant si l'absurde serait possible, si nos
lestes Franais, vrais chats dans leur furie, ne pourraient grimper l.
On le tenta  l'tourdie, avec des chelles trop courtes. Perte norme!
n'importe. Nos furieux, exhausss sur leurs morts, et se hissant l'un
l'autre, arrivent aux remparts, et sont matres sur quelques points. Les
assigs s'effrayent, se livrent  Richelieu, lui-mme stupfait et plus
heureux que sage.

L'effet fut grand en France. On vit le roi vainqueur, mme sur mer, la
flotte anglaise en fuite. Cela tuait la rsistance. L'impt, lgal ou
illgal, fut trs-exactement pay. Le Roi put  son aise fouler aux
pieds le Parlement.

L'insolence monta au comble aprs Mahon. Dans un lit de justice, devant
le Parlement, on enregistre, avec les impts refuss, l'aggravation
dsesprante _qu'on les payera encore dix ans aprs la paix_. Autrement
dit _toujours_ (21 aot 1756). Dans une tribune faite exprs, on voyait
derrire une gaze madame Adlade (avec la reine et le Dauphin),  qui
le Roi avait voulu faire voir son triomphe sur le Parlement.

Il est trange  dire, mais vrai, que le seul dfenseur de la libert en
ce monde tait alors le roi de Prusse. Il dfendait au moins et les
droits de l'Empire, et le protestantisme, la libert de conscience. Il
avait jet loin de lui ses misrables petitesses d'homme de lettres,
fait rparation  Voltaire  sa faon, en musicien (il fit _Mrope_ en
opra), et il lui envoya sa soeur qui le caressa, le combla. Dans le
pril immense qu'il voyait tout autour, cet homme singulier montra la
joie des forts, une bonne humeur hroque. Le jour mme o Versailles
tait bouffi de sa victoire ridicule sur le Parlement, Frdric est en
Saxe, il y joue avec cent mille hommes une amusante pice, o sur le dos
d'Auguste, le pre de la Dauphine, il donne aux ntres mmes une vole
de coups de bton.

Une _ligue_ gnrale _des femmes_ existait contre lui. Avec
Marie-Thrse, lisabeth, la Pompadour, tait unie troitement la femme
du Saxon Auguste, la mre de la Dauphine. Cette furie, laide autant que
haineuse, tait une Autrichienne, hassait Frdric  mort, et lui
cherchait partout des ennemis. Il le savait. Il avait achet d'un commis
saxon le trait dans lequel la Saxe, l'Autriche, la Russie, se
partageraient la Prusse (_Hertzberg_, _Dover_). Il le prvint. En Saxe,
le peuple tait pour lui, et comme protestant, et par reconnaissance,
pour les bls qu'il avait donns dans la famine. Le 29 aot, il demanda
 Auguste seulement le passage. Refus, il passe et prend Dresde (en
dpt, disait-il). Il bat les Autrichiens qui arrivent au secours. Il
pourrait prendre Auguste, ne daigne. Il le nourrit. Chaque jour un
chariot va au camp de Pirna pour la table du roi. L'arme saxonne,
oblige de se rendre, entre dans l'arme prussienne. Au misrable
Auguste qui n'a plus que deux hommes, Frdric galamment renvoie les
tendards, lui crit en ami ses voeux pour son heureux voyage. Mais
rendez-moi mes gardes, dit Auguste.--Je ne veux pas avoir bientt  les
reprendre.--Du moins un passe-port. Frdric le lui donne, et lui offre
des chevaux de poste.

La reine tait reste dans Dresde, comble d'gards par Frdric et
enrageant. Elle craignait surtout qu'il n'y prt les pices honteuses
qui constataient leur perfidie. Elle lutta, s'assit sur le coffre o
elles taient. Il fallut bien la faire lever de force, prendre dessous
l'ordure diplomatique que Frdric fit connatre partout. Elle creva de
colre impuissante. Cependant Frdric de son mieux tondait les Saxons,
du reste affable  tous, exact au prche, bon protestant, tenant cour et
donnant des ftes. Le plus original, c'est que, dans cet hiver o tout
le monde s'armait contre lui, il rgalait Dresde de concerts, y figurait
lui-mme, nouvel Orphe, apprivoisant la Saxe, non pas avec la lyre,
mais la flte, sur laquelle il avait un joli talent.

Notre Dauphine, une Allemande grasse, fconde, vraie femme de la maison
de Saxe, toute en chair, en nature, en sensibilit, eut un dbordement
effroyable de larmes, quand elle sut l'aventure de sa mre, assise sur
ce coffre, le dfendant en vain, touche de l'ennemi. Outrage
incroyable, inou, aux Majests royales! Tous les rois de l'Europe
devaient prendre parti, combien plus la maison de France, insulte en
l'aeule de ce gros nourrisson (qui rgnera, c'est Louis XVI). Le Roi y
fut sensible et se sentit bless. Aprs le succs de Minorque, en plein
triomphe, recevoir un tel coup! Notre guerre avec l'Angleterre fut en
quelque sorte oublie. On ne songea plus qu' la Prusse. Ce n'est plus
24,000 hommes qu'on donnera contre elle, mais 45,000, cent mille! On
dcida deux choses dans cette ivresse de colre, la guerre continentale,
et le renversement de l'obstacle intrieur qui l'entravait, le
Parlement.

Victoire dfinitive et de l'Autriche et du clerg! L'intrigue que
l'Autriche pousse depuis 1748 aboutit et triomphe, elle entrane la
France et s'en sert. La trame par laquelle le clerg a sauv ses biens,
par un succs plus grand, le rend indpendant de la censure laque, de
la justice de l'tat.

Girard ne sera plus devant un Parlement interrog pour la Cadire.

Le 13 dcembre 1757, par un temps beau et froid, tendu, un grand
appareil militaire occupe Paris silencieux. Pour la premire fois, le
Parlement lui-mme ne dresse pas le Lit de justice. Il refuse de
cooprer au meurtre de la Loi. Ce sont les ouvriers _du tyran_ qui ont
envahi le palais et tout prpar.

Le _tyran_, c'est le mot nouveau qu'on change  voix basse.

Depuis six mois et plus, on avait suspendu sur les Parlementaires l'pe
de Damocls, l'annonce d'une grande suppression de charges, qui
rembourses presque pour rien mettraient la plupart  l'aumne.
Terrorisme trs-lche qui spculait sur les douleurs de la famille, la
faiblesse du pre, la mre dsespre en voyant ruiner ses enfants.

Deux chambres des enqutes sont effectivement supprimes et plus de
soixante conseillers. Le Parlement est mutil en la partie active,
ardente aux remontrances politiques, aux accusations du clerg.
Celui-ci, n'ayant plus d'enqute  craindre, peut se tranquilliser.

Maintenant, au Parlement eunuque et nerv que va-t-on ordonner?

1 SOUMISSION AU PAPE.--Un bref conciliant est arriv de Rome qui limite
les refus de sacrements, mais en maintient le droit. Toute affaire de ce
genre ira aux seuls juges d'glise. Le Roi, quoiqu'il dsire le silence,
dclare que les vques peuvent dire ce qu'ils veulent, s'ils le disent
avec charit. (_Is. Lois_, XXII, 269.)

2 SOUMISSION AU ROI.--Le Parlement, dsormais simple scribe, enregistre
aussitt que le Roi a cout ses remontrances. Remontrances illusoires.
Le faux Parlement de Versailles, le Grand Conseil, a sa part de ce
droit, joue aussi cette comdie.

Les jeunes conseillers ne votent plus, s'ils n'ont jug dix ans. Les
vieux conseillers de Grand'Chambre uss, timides, les ttes
tremblotantes, peuvent seuls dcider s'il y aura assemble gnrale.
C'est l le coup mortel. Un corps non assembl, dispers,
existera-t-il?

_Morta la bestia._--Le Parlement ne remue plus. Le clerg peut danser
autour. Plus d'_Enqutes_, plus de surveillance sur ses moeurs, plus
d'accusation. Mais si, par impossible, un cas se prsentait o l'on dut
faire semblant d'examiner et de juger, on doit se rassurer, on fera
juger ces vieillards de la Grand'Chambre, intresss  plaire, pour
monter dans des siges mieux rembourrs de prsidents.

Cette Grand'Chambre montra tout de suite combien elle tait digne de la
confiance de la cour, combien elle avait peu  coeur l'honneur du
Parlement. Elle alla pleurer  Versailles, s'aplatir, lcher la
poussire au nom de ce grand corps qui ne l'en chargeait pas, demander
pardon, crier: Grce!

Cela enfonce le poignard. Le peuple est en rage muette. (_Arg._, 315.)

Que la justice outrage, gorge, demandt grce encore, c'tait
l'horreur, c'tait le crime. La rise s'y joignait. L'agrable sourire
qu'avait montr le Roi, revenant de l'excution, suivant lentement,
comme au sacre, l'paisse haie de ses rgiments, ce fut comme un cruel
dfi.




CHAPITRE XIX

DAMIENS

Janvier-Mars 1757


Janvier 1757 s'ouvrit par un grand froid et qui alla croissant. Les
nouveaux droits d'entre firent les denres trs-chres. On vendait ses
meubles pour vivre (_Procs de Damiens_). Des veuves affames vendaient
leurs filles au Parc-aux-Cerfs (_Hausset_, 109).

Tout l'hiver on levait des troupes, et l'on allait fournir cent mille
hommes  Marie-Thrse. Aprs avoir menti deux ans pour le clerg, le
Roi ment un an pour l'Autriche. Il promet vingt mille hommes, il en
donne cent mille.

Et cela malgr les ministres. Les deux ministres opposs ici se
rapprochrent. Machault avait toujours t contre l'Autriche, et
d'Argenson fut contre aussi (_Barb._, VI, 472), quand il vit qu'on
donnait, non un petit secours, mais une arme norme et d'normes
subsides, le sang, l'argent, et tout, la France!

C'est aujourd'hui plus clair que le soleil. Alors, sans dmler la
conspiration de famille, sans savoir que le roi nous vend pour l'orgueil
de ses filles, on entrevoit fort bien que ni l'un ni l'autre ministre
n'est accusable. Le tratre, c'est le roi.

C'est  lui dsormais que remonte la haine, et sa tte ds lors est en
jeu.

Ds 1750, il le prvit, dit: Je serai tu. Autant qu'il put, il vita
Paris, fit le _chemin de la Rvolte_.

C'est alors qu'en ses lettres fort sombres, l'homme aux mille projets,
Duverney, fait entendre qu'on ne peut plus s'appuyer que sur la noblesse
leve exprs, qu'il faut crer l'_cole militaire_, la ppinire des
dfenseurs du roi. Il y faut de vrais nobles qui prouvent au moins
quatre quartiers. Adlade, tremblant toujours pour la vie de son pre,
prit cela fort  coeur. On en vint jusqu' l'ordonnance gothique de
1760: qu'on n'approchera plus du roi sans prouver qu'on est noble
depuis 1400.

Tant on a peur du peuple! Le roi aimait si peu  le voir,  le
rencontrer, qu'il vitait mme Fontainebleau; il fit faire un chemin
exprs pour ne plus traverser cette petite ville de cour.

En fermant le Palais, il avait lch tout un monde d'oisifs et de
parleurs, de gens ulcrs, ruins. Plus de procs privs. Mais aux
Pas-Perdus, aux cafs, au coins de rues, sur chaque borne, commence le
grand procs du roi.

Deux lgendes terribles, mles de faux, de vrai, entraient dans ce
procs, menaient droit  93:

1 Le _Pacte de famine_. Le roi certainement n'eut point l'ide, le
plan arrt d'affamer le peuple, de l'irriter, de l'armer contre lui.
Mais il tait marchand, il avait intrt (avec Bourret et autres) dans
le trafic des bls, et, comme tout marchand, aimait  vendre cher.

2 Le _Parc-aux-Cerfs_. Plus les vivres sont chers, mieux le roi vend
son bl, disait-on, plus il a de filles  bon march. On supposait que
cet homme (fort us, surtout par la table) avait besoin d'un immense
srail, de grands troupeaux de filles. Pas moins de dix-huit cents, dit
ridiculement Soulavie.

Voici la vrit: Le roi ayant Madame aux fameux cabinets (dc. 1753),
n'tant plus tout  fait chez lui, fut oblig de mettre sa mnagerie
fminine (les _modles_ et la perruquire, etc.) aux combles de
Versailles. Ces grisettes effrontes et foltres faisaient plus de bruit
que des rats. La Pompadour, avec une dcence, une pudeur vraiment dignes
d'elle, imagina une chose trs-noble, un couvent de jeunes veuves,
veuves d'officiers morts pour le roi! (_Argenson_) qui serviraient  ses
plaisirs.

Et elle et fait cette infamie, si son neveu Lugeac et le valet Lebel,
qui auraient trop perdu, n'eussent prpar une _petite maison_, bien
petite, secrte, honteuse, qu'on acheta dans le quartier nomm le
Parc-aux-Cerfs (25 novembre 1756).

Mais le roi aimait peu les rues dsertes, surtout aux nuits d'hiver. En
fvrier 1756, du Parc-aux-Cerfs on lui mena jusque dans sa propre
chambre  coucher une petite vierge de quinze ans. Amene brusquement
sans qu'on et pris la peine de la corrompre et de l'endoctriner, la
pauvre enfant eut peur, horreur, se dfendit.

Le roi avait quarante-sept ans. Ses excs de vin, de mangeaille, lui
avaient fait un teint de plomb. La bouche crapuleuse dnonait plus que
le vice, le got du vil, l'argot des petites canailles, qu'il aimait 
parler. Il le portait chez ses filles, si fires, leur donnant en cette
langue des sobriquets tranges (_Loque_, ou petit chiffon, _Coche_,
etc.). On peut juger par l des gards qu'il avait pour des enfants
vendues.

Il n'tait pas cruel, mais mortellement sec, hautain, impertinent. Et il
et cass ses jouets. C'tait un personnage funbre au fond, il parlait
volontiers d'enterrement, et si on lui disait: Un tel a une jambe
casse, il se mettait  rire. Sa face tait d'un croque-mort. Dans ses
portraits d'alors, l'oeil gris, terne, vitreux, fait peur. C'est d'un
animal  sang froid. Mchant? Non, mais impitoyable. C'est le nant, le
vide, un vide insatiable, et par l trs-sauvage. Devant ce monsieur
blme, l'enfant eut peur, se sentit une proie. Il n'eut nulle bont,
nulle douceur, s'acharna en chasseur  ce pauvre gibier humain. Cela
dura longtemps, et tant qu'il enrhuma (_Arg._, fvrier 1756, IV, 266).
Tout fut entendu et public. La cour tcha de rire; Paris fut indign. Et
les mres cachaient leurs enfants.

Beaucoup, en Europe et en France, disaient: On le tuera.

Dans la cour du Palais, quand il revint, les poissardes disaient (et
redirent): Il y aura une saigne.

Et d'autres: Il faut une saigne en France.

D'autres allaient plus loin, disaient: Il faut une rvolution, comme
celle qui se fit il y a cent cinquante ans.

Seulement plus radicale, avec la totale extinction de la maison de
Bourbon. (_Procs de Damiens_, p. 82, 83, 84, 98, 106, 110, 113, 176.)

Cela se dit jusque dans les couvents. Les jansnistes (depuis l'inceste
des quatre Nesle, celui des deux Murphy, surtout depuis le 27 dcembre)
croyaient voir sur Versailles tomber le feu du ciel. Dans la communaut
jansniste de Saint-Joseph, l'avant-veille des Rois 1757, une enfant de
douze ans, sans doute rptant ce qu'on disait entre religieuses, dit
aussi: Il sera tu.

Par qui? C'tait la question.

Quand le Roi s'entendit avec les hauts chefs du Clerg pour amuser le
Parlement, le bas clerg, qui n'tait pas dans le secret, s'irrita fort,
cria. On eut peur  Versailles de voir un Jacques Clment; on ne
laissait entrer aucun abb.

Mais qui finalement fut vainqueur? le Clerg. Qui garda ses biens? le
Clerg. Qui fut ruin? le Parlement. L taient les dsesprs, les
meurtriers probables, les parlementaires ou leurs gens. Ce fut un de
leurs gens qui frappa Louis XV.

L'histoire des domestiques est une grande affaire en ce sicle.

Entre les classes, la plus dangereuse,  coup sr, c'tait celle-l. On
n'avait oubli rien pour les ravaler et les intimider. En vain. On ne
put pas arrter leur essor. On disait plaisamment des laquais: C'est un
corps de noblesse prpar pour suppler l'autre. De Crozat,
laquais-roi de la Louisiane, le sicle, par Jean-Jacques, va droit 
Figaro.

Ils ont vu et appris. Ils ont vu au Systme monter, descendre les
fortunes. Ils se sont vus eux-mmes, du comptoir, du ruisseau de la rue
Quincampoix, sauter d'un bond aux Fermes gnrales. Des hasards de
bassesse souvent les levaient. L'un naquit d'un soufflet, l'autre d'un
coup de pied. Ce coup bien appliqu vous lance un petit domestique de
Colbert le prlat au grand Colbert, qui le fera commis, caissier,
traitant, fermier, millionnaire.

Nul milieu dans leur sort: ou combls, ou briss, favoris ou
souffre-douleurs (on en voit quelque chose dans Rousseau et la
Delaunay). Leur sort, au XVIIIe sicle, s'est aggrav sous un rapport.
On ne les veut plus maris (voir _Melon_). Ce sicle, si sociable,
devient pour eux l'tat sauvage. D'ennui, d'oisivet, plusieurs
deviendront fous. Dans le petit trou noir o couche la femme de chambre
(_Staal_), d'o elle entend et voit l'excs des liberts, on peut croire
que la servitude fut bien sentie, que fut rv, couv bien souvent le
_Discours sur l'ingalit_, les mots que Pascal et Rousseau lancent
contre la proprit. Cela se traduisait par le vol domestique, leur
maladie commune.

Guerre  l'autorit, c'est toute la pense des laquais. Portant l'pe
comme les gentilshommes, ils ont leurs rixes, se battent en attendant
aux portes des thtres. Rien de plus mobile que ce peuple. Sous la
Rgence, ils se plaignent de ce qu'on les exclut de la milice. Sous
Fleury, ils se plaignent de ce qu'on veut qu'ils en soient (1742), et
ils parviennent  se faire exempter. On se moque de leur pe; et
d'autant plus, ils aiment  dgainer. En 1750, aux razzias d'enfants,
ils tirrent l'pe pour le peuple. On put prvoir qu'un jour ils
tireraient aussi le poignard.

Celui qui le tira, Damiens, tait d'Arras. Cette frontire wallone et
picarde n'est point du tout flamande. Au contraire. Les Wallons sont
plus midi que le midi. Ils donnaient  l'Espagne ses plus imptueux
soldats. Ils donnrent  la France de chaleureux artistes (les Watteau,
les Valmore, les Foy, les Camille Desmoulins). Ils ont donn, par
contre, des ttes souvent troites et dures, fortes, prement
systmatiques, les Calvin et les Robespierre. L'Artois spcialement est
marqu dans ce sens. Outre un grand mlange espagnol, les sminaires
d'Irlande y ont laiss leur trace, la grande machine rgicide, terrible
au temps d'lisabeth. C'est la garde avance des jsuites contre
l'Angleterre. L fut aiguis le poignard des amis de Marie Stuart, l
plus d'un sicle travaillrent les coles de l'assassinat.

 ct des jsuites, chez ce peuple dvot, ne manquaient pas les
jansnistes. Le frre an de Damiens, pauvre ouvrier en laine, honnte,
homme de bien, tait un fervent jansniste, n'ayant pour meubles _que
des livres_, livres de pit. Damiens lui-mme fut longtemps trs-dvot,
entendant tous les jours la messe. (Je tire tout ce qui suit mot  mot
du _Procs_.)

Sa figure aisment l'et fait prendre pour un Espagnol. Il avait la peau
assez brune (p. 350), les cheveux noirs, friss (250), et volontiers
coups sur le devant en vergettes trs-rases (350). Son visage allong,
marqu de petite vrole, le dessous de la lvre infrieure trs-creus,
un nez d'aigle et des yeux profonds, faisaient une figure distingue,
belle (_Argenson_), tragique. Il tait grand (cinq pieds cinq pouces)
mais paraissait trs-grand, tant mince et fort lanc. Il portait la
tte un peu basse. Il n'tait pas camp bien solidement sur ses jambes.
Avec des yeux hardis, il tait pourtant vacillant.

Sa famille de bons fermiers d'auprs d'Arras tait fort en dbine. Son
pre, de chute en chute, devint, de fermier, mnager, puis misrable
moissonneur et enfin portier de prison. Il avait dix enfants qui
moururent presque tous. Le second, Damiens, petit _diable_ indomptable
(et qu'on nommait ainsi), jusqu' seize ans travaillait  la ferme,
cruellement battu de son pre, qui, dans ces rcidives, allait jusqu'
le pendre par les pieds, la tte en bas. Un oncle, cabaretier  Bthune,
eut piti de l'enfant, le prit, voulut le faire tudier.  seize ans,
c'tait tard. Il apprit  lire,  crire, mais peu et mal. S'il devint
cultiv, ce fut par l'exprience seule, la conversation, les voyages.
Qu'en faire? On et voulu le faire perruquier, serrurier. On essaya
aussi de lui faire apprendre la cuisine dans une grasse abbaye,
Saint-Vast. Un matin, il s'engage, et quoique rachet par son bon oncle,
il reste domestique d'un officier avec qui il voyage quatre ans dans la
guerre d'Allemagne (124). Il y put voir l'horreur du retour meurtrier de
Prague.

N en 1715,  la fin de la guerre, en 1737, il avait vingt-deux ans. Il
resta domestique, changeant souvent de matre et n'tant bien nulle
part. Honnte cependant et dsintress,  ce point qu'il partait
souvent sans demander ses gages (32).

Les tmoignages de ses matres (M. de Maridor, madame de la Bourdonnaie,
la marchale de Montmorency, etc.) sont excellents. Il n'avait aucun
vice ordinaire des laquais; seulement il buvait; quoiqu'il bt sans
excs, alors il tait disputeur. (Dposition de M. de Maridor.)

Il avait quelque temps servi chez les Jsuites, au collge
Louis-le-Grand, o un de ses oncles tait matre d'htel. Il y resta
quatre ans. Les Jsuites voulaient le mettre  l'eau (lui refusaient
le vin). Il sortit. Cependant, comme bon sujet, ils le reprirent, le
mirent chez un lve qui avait chambre  part. Il ne put y rester,
s'tant brouill avec le prcepteur.

Il resta estim, protg des Jsuites qui parfois le placrent.
Cependant il avait fait preuve d'une grande libert d'esprit,
s'exprimant sans mnagement sur leurs doctrines relches, qui
sentaient le libertinage (p. 145, n 305). Il affirma toujours qu'il ne
servit chez eux que malgr lui, par ncessit de gagner son pain (p.
242, n 266).

Son austrit naturelle et ses traditions jansnistes le portaient
beaucoup plus du ct des Parlementaires. Il en servit plusieurs,
surtout M. Bze de Lys, pendant trois ans. Celui-ci est un des hros de
la petite, intrpide minorit, politique plus que jansniste, et dj
rvolutionnaire, qui frappa au coeur la royaut par la dispute des
_Lettres de cachet_, la question (premire et capitale) de la libert
personnelle. Dans l'enlvement gnral du Parlement (en mai 1753), M.
Bze eut cette distinction d'tre des quatre que l'on n'exila pas, mais
qu'on mit aux plus rudes prisons d'tat. Nulle n'tait plus dure et plus
sombre que Pierre-en-Cise, prs Lyon, o on le conduisit (_Barb._, V,
383). Damiens tait le seul domestique de M. Bze. Il vit de prs cet
acte, cette dsolation des familles, les femmes en pleurs tchant de
suivre leurs maris dans ce coteux exil, et  Paris le monde du Palais
ruin. Il devint ardemment et violemment parlementaire. Il chappait
souvent de chez ses matres pour aller au Palais le soir, la nuit,
attendre aux jours de crise la fin des dlibrations (328). Il errait
dans les groupes o on lisait tout haut la _Gazette de France_ (147).

Les deux partis taient trs-irrits. Damiens entendit avec horreur,
comme il servait  table chez un sorboniste jsuite, les convives dire
qu'ils voudraient tre les bourreaux des Parlementaires, et tremper les
mains dans leur sang (136). Deux jansnistes d'autre part parlaient de
tuer l'archevque (_Barbier_). Damiens voulait qu'on le juget. Avec
l'ordre du Parlement, il se faisait fort, disait-il, d'aller arrter le
prlat. On aurait trouv deux cents hommes bien aisment pour le mener 
la Conciergerie (143, ns 287, 288).

Quelque effort que l'on ft pour croire le roi tromp, on savait bien la
haine qu'il avait pour la robe. La cour savait lui plaire quand, 
Versailles, les croises se peuplaient de visages moqueurs  l'arrive
du Parlement, au dbarqu des singes en robes rouges. Damiens tait
avec son matre, M. Bze, au jour o, le Parlement arrivant, le roi
sortit, dit qu'il allait dner  la Muette, se fit attendre tout le
jour. Il vit les magistrats seuls, affams, errer au chteau et au parc.
Un courtisan humain eut honte de cette indignit. Il fit excuse pour son
compte, fit chercher, apporter quelques vivres trouvs par bonheur.

On et dit qu'un hasard terrible menait Damiens partout o l'on pouvait
amasser la colre. Rest seul sur le pav, quand son matre fut arrt,
il trouva place justement dans la maison, et la plus digne, et la plus
maltraite, celle de l'ex-gouverneur de l'Inde, la Bourdonnaie.
Douloureuse Iliade! trop longue pour la conter ici. Qu'il suffise de
dire que ce grand homme, puni de ses victoires, disgraci, prisonnier de
guerre, ds qu'il apprit  Londres qu'on avait l'infamie de faire son
procs  Paris, obtint de revenir, de venir voir si on lui couperait la
tte. On fit pis. On le tint trois ans  la Bastille, et on le lcha
mort, mourant du moins, ruin et de sant et de fortune. Il mourut de
chagrin et du dshonneur de la France (10 nov. 1753).

La mort de cette grande et illustre victime criait contre le ciel, et
Damiens parut le sentir. Pendant la maladie, il se montra zl. Il
s'chappait  peine pour aller  deux pas s'informer des nouvelles  la
terrasse du Luxembourg. Sa proccupation des affaires politiques tait
visiblement extrme. Il ne resta pas chez la veuve, qui et voulu le
retenir (183-184). Que devint-il? Ce qu'on en sait alors, c'est qu'il
crivit  quelqu'un une lettre contre le despotisme (_Barb._, VI, 481).

Pendant deux ans, je perds sa trace. Quelques mots seulement font
croire qu'il s'affranchit, qu'il vcut des petits mtiers de Paris.
Quelqu'un dit l'avoir vu colporter des manchettes, vendre au Pont-Neuf
des pierres  dgraisser. Il tait l au grand passage,  porte de
savoir les nouvelles, prs du palais, au centre de l'agitation
parisienne.

L'ide de tous tait qu'on devait _avertir_ le roi. Mais comment? Le
pauvre jansniste Carr de Montgeron s'tait bien mal trouv de l'avoir
essay. Pour un livre offert  genoux, mis dans un cachot pour toujours!
On avait dit alors: Si le roi n'est _touch_ d'un livre, Dieu le
_touchera_ autrement.

Personne cependant n'et voulu le _toucher_  mort, pour avoir  la
place un autre pire, dangereux personnage, trs-propre  faire un fou.
On et voulu non que le roi mourt, mais ft ou malade ou bless, qu'il
se souvnt de Dieu, de ses devoirs, qu'il se dt, comme  Metz: J'ai
pch, j'ai mal gouvern! Mais qu'il le dt srieusement. Qui le ferait
rentrer en lui? Qui se constituerait le bras de Dieu pour le frapper?
lui donnerait le coup dont le corps saignerait et dont gurirait l'me?
Damiens se dit en lui: C'est moi.

Il se le dit trois fois;  l'enlvement du Parlement, en mai 1753,--en
mai 1756, au trait autrichien,--en dcembre de la mme anne, lorsque,
le Parlement dcidment bris, on crut la tyrannie tablie pour
toujours.

Mais, on l'a vu, il y eut un entr'acte. Pendant vingt ans et plus
(1734-1755), le roi amusa le public. Damiens se calma, ajourna. Cette
dtente eut l'effet ordinaire. Aprs la grande exaltation, la nature se
relche, souvent tombe assez bas. Jusque-l, il tait (au tmoignage de
ses matres), un rare laquais, exempt de tous les vices de sa classe.
Ds vingt ans, il s'tait rang et mari, pousant en secret une femme
beaucoup plus ge et il en avait une fille. Elle tait cuisinire, et
tous deux se faisaient passer pour non maris, il la voyait fort peu;
beaucoup plus une femme de chambre avec qui il avait servi. Il portait
cependant parfois de l'argent  sa femme pour l'aider  nourrir
l'enfant.

Dans la misre croissante (sept. 1755), son commerce en plein vent dut
manquer tout  fait. Il se refit laquais. On le plaa dans l'htel
quivoque d'une belle dame  la mode. Il avait t jusque-l, pour
parler en style parisien, homme de la _rive gauche_, des vieux quartiers
rangs. Cette fois, transplant  la _rive droite_, aux boulevards,  la
rue Grange-Batelire, il vit un nouveau monde. La dame, avec un nom
trs-aristocratique, tait une petite femme de commis. On ne voyait pas
le mari qui, prudemment, se tenait  Versailles, dans sa vie d'humble
plumitif. Mais on voyait son chef, le brillant, joufflu Marigny, frre
de la Pompadour, qui avait enlev la belle au quatrime jour de mariage,
et venait sans faon rire, souper, coucher l.

Maison joyeuse, quand tout tait si triste. ternel mardi gras. C'tait
juste ce qu'il fallait pour assombrir encore cet esprit sombre, lui
ramener l'ide fatale. Il fit tache dans cette maison. Il y devint la
bte noire. Il se tenait  part, ne parlant gure que seul, et
marmottant tout bas, s'en allant au plus loin coucher dans un grenier.

Laissa-t-il chapper quelque signe imprudent de mpris pour cette
maison, pour l'entreteneur Marigny? On ne sait. Mais il est certain
qu'on le perscuta, qu'on le poussa  bout, qu'on fit ce qu'il fallait
pour que, de maniaque, il ft fou tout  fait. La dame tait mene par
une femme de chambre coiffeuse, une Henriette qui se mlait de deviner
et de prdire. Elle lui dit: Tu seras pendu. On le voit bien aux lignes
de ta main. La dame cervele se mit de la partie, voulut aussi
regarder dans sa main, et elle y vit qu'il serait rompu vif. Un autre
jour, du haut d'un escalier, jetant un panier plein de bches, elle dit:
Ramasse! ramasse!... C'est signe que tu seras brl.

Sa faible tte fut frappe. Il dit dans le Procs: On me jeta un sort.
Il jugea qu'il aurait un horrible martyre. Mais ce qui lui fut plus
cruel, c'est que, quittant cette maison, il entendit la haineuse
Henriette lui dire: Va!... tu feras un vol!

Le coup porta comme en pleine poitrine. Il tait sali, c'tait fait; sa
destine perdue. Ce fatal mot disait: Tu ne seras point un martyr... Tu
mourras dans la honte, et, tout en t'immolant, tu resteras dshonor!
Le trait entra, et il n'eut pas la force de le lui rejeter, de rire. Il
la crut, il fut furieux. Il sentit bien qu'il volerait... Il aurait
voulu la tuer! Il dit: Je la tuerai! Il ne lui fit rien cependant.
Seulement, en partant, il jeta des pierres dans les vitres.

O en tait Paris? La trahison d'Autriche, le viol de fvrier, c'est ce
qui sans doute occupait. Damiens n'y tenait pas. Sa main avait soif du
couteau. Il eut l'ide de fuir loin de Paris et d'aller  Arras. Et
d'ailleurs, dt-il faire le coup, il fallait avant tout qu'il rglt ses
affaires de famille, ramasst pour sa fille ce qu'on lui redevait l-bas
sur certaine succession. Comment faire le voyage? Il servait un M.
Michel, ngociant de Saint-Ptersbourg, de passage  Paris. Cet
tranger, sans coffre-fort, avait son or dans un portefeuille,
simplement ferm de rubans. Nulle serrure  forcer. L'or tait
disponible. Quoi de plus ais que d'en prendre pour le voyage, sauf  le
remplacer avec l'argent d'Arras? Tel fut le conseil du dmon qui le
travaillait au dedans. Il dit, rpte et jure avec persvrance qu'il
prt seulement cent trente louis (p. 104, n 162; p. 556, n 2). Il y
avait encore douze mille francs en or auxquels Damiens ne toucha pas.

C'tait le vol d'un maniaque. Il n'et su  quoi dpenser. On ne voit
pas qu'il ait joui ni profit en rien, sauf un habit et cent cus de
laine qu'il acheta afin que son frre l'ouvrier travaillt  son compte.
Mais son frre, trs-honnte, fut pntr d'horreur quand une lettre
d'un jeune frre qu'ils avaient  Paris lui fit savoir que cet argent
tait vol. Damiens fut foudroy. Il essaya par trois fois du suicide:
il se saigna, laissa couler son sang; il prit de l'arsenic; il alla  la
mer, avec l'ide de s'y jeter. Mais son frre le gardait, ses parents le
foraient de vivre. Ils voulaient que plutt il fit restitution. Pour
qu'il en et le temps, ils proposaient que lui-mme se mt dans une
maison de force. Il pleurait, s'y laissait mener comme un mouton.
Malheureusement, cette maison qui tait un couvent ne voulut pas le
recevoir.

Alors, craignant toujours qu'il ne ft arrt, ils le menrent vers la
frontire. Au moment d'y passer, la marchausse lui barre le passage,
et il tait happ, s'il n'avait donn cent cus.

Son tat tait effroyable. Il se faisait saigner de mois en mois pour
calmer son agitation. Mais les nouvelles de Paris la ravivaient. Le
_Consummatum est_, la fin des fins, semblait arriv, et par le Parlement
bris, et par les cent mille hommes qu'on livrait  l'Autriche, et par
le mariage autrichien (_Barbier_). Damiens retourna  Paris.

Il y mit quatre jours. Il arriva le soir du 31 dcembre. Son jeune
frre, domestique d'un conseiller, le reut durement. Sa femme, qui
tait chez un ngociant du quartier Saint-Martin, lui fit meilleur
accueil, lui fit du feu, le coucha avec elle. Elle tait alle se jeter
aux pieds du sieur Michel avec sa fille, et demander grce pour lui.
Cette fille, grande et jolie, mais boiteuse, tait place rue
Saint-Jacques chez un enlumineur, client et agent des jsuites. Elle y
colorait des dcoupures d'estampes (sotte mode d'alors pour dtruire
souvent des chefs-d'oeuvre). Avertie, elle vint (1er janvier); elle lui
demanda s'il lui apportait des trennes, puis, n'en recevant pas, elle
l'accabla de reproches. Il pleura, et reut encore mme semonce d'une
ancienne amie, qui s'attendrit pourtant en le voyant abm de douleur.
Elle se tira du cou une mdaille de la Vierge, la lui passa, en
l'assurant qu'avec cela il n'avait rien  craindre. Sa femme et voulu
le garder, mais elle n'tait que cuisinire, et la femme de chambre lui
avait reproch de l'avoir fait coucher  l'insu de ses matres.

Il avait dit aux siens: J'irai parler au Roi. Puis pour les rassurer:
Je m'en retourne en Flandre. Il part le 3 janvier au soir. Ils le
conduisent  mi-chemin,  la Cit. L adieu ternel.

Il continue et soupe rue de la Comdie dans une auberge; mais  dix
heures, on ferme et on le fait sortir. Il errait dans les rues, le froid
tait trs-vif. Au coin de la rue de Cond une grosse et joyeuse fille
l'appelle, le fait monter chez elle. Il y attend l'heure de partir,
muet, immobile et lugubre. Enfin, honteux de faire veiller pour rien la
pauvre crature, il part avant une heure, va aux voitures publiques,
prend  lui seul un de ces mchants cabriolets qui menaient 
Versailles. Il y arrive  trois heures du matin.

Il paya trs-bien le cocher, et pour le rchauffer de ne voyage dans une
si froide nuit, il lui fit boire deux fois du ratafia, causa: Je vais
aux les... dans telle le... bien loin. Mais j'y serais pourtant dans
vingt-quatre heures.

 l'auberge, il apprit que le Roi tait  Trianon pour quelques jours.
Maudit Versailles! dit-il. On n'y trouve jamais ce qu'on veut. Il
avait l'air fort gar, et dit  son htesse: Je me sens bien
incommod, madame. Ne pourrait-on me procurer un chirurgien qui me
saignt? Elle rit: En effet, joli temps pour se faire saigner. Au
fait, il gelait  pierre fendre.

Il se promenait dans le parc, sinistrement dsert, sans rencontrer autre
personne qu'un pauvre diable d'inventeur qui avait trouv une machine,
voulait la montrer au comte de Noailles et pour cela guettait, comme
Damiens, le retour du Roi. Il sut (sans doute par cet homme) que, Madame
tant enrhume, le Roi la viendrait voir (5 janvier). Il l'attendit  la
tombe du jour sous la vote qui mne aujourd'hui au Muse. Damiens
paraissait de sang-froid, causait avec les gardes, les postillons de la
voiture qui tait attele, ce qui lui permettait de rester et de
s'approcher. Il dit, voyant un garde qui cherchait son manchon, croyant
l'avoir perdu: Il cherche ici ce qu'il n'a pas laiss. (263.) Il
n'avait pris aucune prcaution et ne comptait point fuir. Il tait fort
reconnaissable, surtout par une culotte rouge. Tout le monde avait le
chapeau bas, lui seul le chapeau sur la tte.

Le roi descend appuy sur le bras du grand cuyer Bringhen (64). Il
avance vers la voiture, se sent pouss, et dit d'un ton doux, ordinaire
(76): On m'a pouss le dos. C'est cet ivrogne-l qui m'a donn un coup
de poing.

Damiens ne bougeait pas. Personne n'avait vu qu'il donnait un coup de
canif; il le ferma, le remit dans sa poche. Son chapeau seul frappait.
Un garde: Qui est cet homme qui ne se dcouvre pas devant le Roi? Il
lui jette son chapeau par terre (51, 76).

Cependant, avant de monter, le Roi dit: Est-ce qu'une pingle m'aurait
piqu? (131.) Il mit la main sous ses habits, la retira moite et
sanglante. Puis, montrant Damiens qui ne bougeait, il dit: C'est ce
Monsieur (_Hausset._) Qu'on l'arrte, qu'on ne le tue pas. Puis il
remonta l'escalier au lieu de se mettre en voiture.

Un garde avait saisi Damiens, puis deux ou trois, et Richelieu, qui le
secourent, le jetrent contre un pilier, puis sur un banc, le lirent,
le tranrent  la salle des gardes. On lui arracha ses habits, et on le
mit tout nu.

Ayen (Noailles), capitaine des gardes, tait l. Damiens lui dit avec
grande assurance: Oui, c'est moi! Je l'ai fait pour Dieu et pour le
peuple. (65.)

C'est pour la religion.--Qu'entendez-vous par l.

J'entends que le peuple prit. N'est-il pas vrai, monsieur, que la
France prit? (45.)

On insiste. On demande: Quel principe de religion[40]? Mon principe, ce
fut la misre qui est aux trois quarts du royaume. (146.)

         [Note 40: La piti qui estoit au royaume de France. C'est
         la fameuse rponse de celle qu'on ne veut pas nommer ici.]

On lui trouva un petit livre (Prires et instructions chrtiennes) que
son frre le jansniste lui avait donn. Mais il avait refus  Arras un
confesseur jansniste (234), et il mprisait les jsuites (145, 242),
n'tait d'aucun des deux partis religieux. Barbier a trs-bien dit: Il
est parlementaire plutt que jansniste.

Il avait un couteau-canif, des petits ciseaux et vingt-cinq louis. Un
garde les voyant, dit: Misrable, tu as reu cela pour faire le
coup?--Je rpondrai devant mes juges. (52-53.)

Se voyant houspill, il carta les mains avec un mot adroit: Qu'on
songe  M. le Dauphin!--Eh bien! si tu conserves quelques bons
sentiments, dis tes complices, le Roi te fera grce.--Non, il ne le peut
pas, et il ne le doit pas. Je veux mourir dans les tourments, dans les
douleurs, comme Jsus. (72.)

Il soutenait qu'il aurait pu bien aisment tuer le Roi, mais qu'il ne
l'avait pas voulu. Cela tait trs-vident. Il avait sur un mme manche
deux lames, un couteau, un canif, et il ne s'tait servi que du canif.
Il et pu redoubler le coup, et il ne le fit pas. Il ne frappa nullement
pour aller jusqu' la poitrine. Il rafla le dos en remontant sur une
longueur de quelques pouces (75-76). Dchirure si lgre et si
superficielle que les mdecins dirent: Si ce n'tait un roi, il
pourrait ds demain aller  ses affaires. Mesdames taient en larmes,
mais la reine, trs-froidement: Allons, sire, dit-elle, calmez-vous.

La peur du Roi tait que le canif ne ft empoisonn. On envoya deux fois
le demander  Damiens, qui rpondit: Non, sur mon me!

Il disait avoir grand chagrin de ce qu'il avait fait, que, si le Roi et
pendu quatre vques, cela ne ft pas arriv. Du reste, il assurait
n'avoir aucun complice. Il accentua mme trangement son affirmation:
Je l'excutai seul, parce que seul je l'avais conu.

Cela irrita fort. Les deux partis voulaient qu'il accust leur
adversaire. Ayen (Noailles), c'est le parti jsuite, comptait qu'il
parlerait contre les jansnistes. Il dit, montrant le feu: Chauffons
cet homme-l!--Machault, le garde des sceaux, qui survint, supposait
que c'tait un coup des jsuites pour faire rgner leur prince, le
Dauphin. Tout Paris le croyait, voyait dans Damiens un second Ravaillac,
 ce point que le collge Louis-le-Grand fut insult et menac. Les
parents y coururent, en retirrent deux cents enfants (_Barb._, VI,
434). Machault, dur, entt, voulait  toute force que l'assassin se dt
jsuite. Il fit un acte trange. Il prit le patient, il fit rougir des
pinces par des gardes ( qui il promit de l'argent) et il lui fit brler
le gras des jambes. Cette atroce douleur n'en tira que des hurlements et
ce mot: C'est toi qui es un misrable!... Si tu avais soutenu ta
Compagnie (le Parlement), cela ne ft pas arriv! (189-190.)

Machault tait si furieux qu'il cria: Deux fagots! Et il allait le
brler vif. Cependant un homme pris dans Versailles devait tre jug par
la Prvt de l'Htel. C'est ce que dit le prvt qui survint et qui
sauva le patient (131-132). Le prvt tait le beau-pre d'un des
matres de Damiens.

Il n'en put cependant tirer grand'chose, le nom d'aucun complice,
seulement des prophties. Il avait l'air de voir le 21 janvier: M. le
Dauphin prira et bien d'autres... De grands vnements arriveront!
Seulement il croyait que tout viendrait bientt (61). Et qui fera
cela?--Je le dirai si j'ai ma grce. (61-62.)

Ainsi il mollissait. La nature agissait et la douleur aussi. Car on lui
avait mis des menottes de fer horriblement serres (180-181). La nuit,
qui rend tout plus terrible, l'accabla. Un certain Belot, un exempt
doucereux, lui tmoigna de l'intrt, lui fit tout esprer, s'il
parlait franchement. Il crivit pour lui une lettre de repentir (68-69),
feignit de la porter au Roi; puis, lui dit: Le Roi est content. Mais il
faut davantage. Quel conseiller _connaissez-vous_? (77, 78, 163.)
Damiens lui dicta quelques noms. Et alors on lui fit cette trange
question qui lui montra le pige: Et ces messieurs qui vous payaient,
o tenaient-ils leurs assembles? (78.) Il fut saisi d'horreur, jura
qu'ils n'taient pas complices (79, 157, 372), qu'ils taient incapables
d'un tel complot. Dans la confrontation, il accabla Belot, qui ne sut
plus que dire (288).

Cependant, le Roi, sur son lit, noy des pleurs de Madame et de la
Dauphine, amolli, dtremp, donnait rptition de la scne de Metz. Il
se crut mort, cria: Un prtre! un prtre! On trouva aux Communs un
chapelain de domestiques; il le prit tout de mme, se confessa
_prestissimo_. Mais son jsuite qu'on cherchait bride abattue arrivait
de Paris. Et il se confessa encore. Le bon Pre, lui aussi, fait sa
scne de Metz. Il n'absout pas gratis. Le Roi renverra la matresse.
Accord sans difficult.

En ce moment, il tait tellement sous la main du Clerg, sous
l'influence aussi de ses pleureuses, Madame et la Dauphine, qu'il oublia
ses dfiances, envoya chercher le Dauphin, le nomma _lieutenant gnral
du royaume_, lui dit: Gouvernez mieux que moi.

Grand changement qui ne pouvait venir qu'_in extremis_. Le Roi, plus que
jamais, tait loign du Dauphin. Dans les pines qu'il trouvait au
confessionnal, il sentait le Dauphin, la peur que les Jsuites avaient
du futur Roi.  cause du Dauphin, il avait dsert ses cabinets secrets
o Madame voyait tout ce qu'il crivait, et il allait crire tout seul 
Trianon. C'est la cause relle qui l'loignait d'Adlade, le sparait
de celle qui l'aimait tant, mais le surveillait trop. Ici, croyant
mourir, il se remit si bien au frre et  la soeur, que d'Argenson, leur
homme, reut de sa main mme la clef de Trianon pour en rapporter ses
papiers (_Arg._, IV, 330).

Il se croyait toujours en danger, et Madame, exagre en tout et
d'imagination terrible, augmentait la peur par la peur. Sur un mot vague
de Damiens on craignait ses complices. Au fond de son chapeau on avait
lu _numro_ 1. Les autres? o taient-ils? Autour du Roi peut-tre? Dans
la foule suspecte de tant de valets, d'employs? Et dans ce noir Paris,
gouffre ignor, profond, combien de gens perdus peuvent, avec Damiens,
avoir aiguis le couteau! Ce Paris qui criait en 1750: Allons brler
Versailles! n'est-il pas du complot? Et son me homicide ne s'est-elle
assez rvle (contre Madame mme) au gibet de la Lescombat?

Cette terreur dura du 5 au 9. Le Roi, tout ce temps, prs de lui, se
croyant en pril, gardait l'aumnier de quartier qui l'absolvait de
minute en minute (_Besenval_), le tenait prt  partir pour le ciel. Le
9, une scne touchante et bouffonne changea les penses. Les tats de
Bretagne, jusque-l en rvolte, apprenant l'accident, eurent un coup 
la tte, un mouvement de folie gnreuse (comme on n'en voit qu'entre
Rennes et Quimper), pleurrent le Roi, crirent qu'ils accepteraient
tout: Prenez nos biens! nos vies. Leur sensibilit grotesque imagine
d'envoyer au bless un don d'amour... une robe de chambre. La Reine en
fut aux larmes, et Madame, jalouse de n'en avoir pas eu l'ide. Elle dit
avec passion: Oh! je voudrais tre Bretonne! (_Richelieu_, VIII, 359.)

L'effet fut dplorable. Le roi se crut toujours le Bien-Aim. Rassur,
attendri par les larmes de ces imbciles, voyant l la bonne vieille
France, il ne crut devoir faire aucune concession au public,  la
justice,  la raison. Jusque-l il avait quelque vellit de se fier au
Parlement (_Arg._, IV, 325). Mais cela lui passa. Le Dauphin avait
prsid le 6 le Conseil des ministres. Modeste et rserv, discret pour
tout le reste, il avait opin nettement sur un point (le point grave en
effet): Faire le procs _par une commission_ dont le travail serait
couvert, sanctionn, par quelques magistrats valets qui seuls restaient
de la Grand'Chambre. C'tait touffer le procs, l'trangler doucement
entre deux murs, entre deux portes.

Les vrais Parlementaires s'taient offerts pourtant. Leur chef,
l'illustre Chauvelin, avait dit: Il faut que l'on sache qui est
coupable et qui est innocent. Il ne faut pas qu'on fasse comme pour
Ravaillac, la Grand'Chambre s'y dshonora, ne laissant du procs
qu'obscurit, nuages. Il y faut la lumire et tout le Parlement.

Le 9, le roi dcide (avec le Dauphin, les Jsuites) que le procs serait
fait dans un coin, croqu entre Meaupou, Mol et deux comparses, sign
de cette ombre de Chambre. Puis, pour donner le change, on en lira
extrait aux pairs et aux princes, qui seront appels pour honorer la
chose, un semblant de publicit.

Qui voulait-on couvrir avec tant de prcaution? Pour qui avait-on tant
de crainte? Le bon sens du public posa la question ordinaire du
jurisconsulte: _Cui prodest?_ Qui peut y avoir intrt?

On se rpondait: Les Jsuites, selon la vraisemblance. Damiens, de son
canif, et fait un roi jsuite. Il avait fait du moins un quasi-roi,
_lieutenant du royaume_ (le titre de Henri de Guise).

Les Jansnistes auraient t bien fous de tuer Louis XV pour faire
arriver le Dauphin, celui qu'ils redoutaient le plus et leur capital
ennemi.

L'attitude des Parlementaires, certes, disait qu'ils n'taient pas
coupables. Tout en s'offrant au roi pour juger Damiens, ils ne voulaient
rentrer que par la porte d'honneur, en maintenant tous les droits de
leur corps, les liberts publiques. L ils furent intrpides, il faut
l'avouer. C'tait un moment de trouble, de terreur, de raction. Le
Dauphin, un Jsuite, tait lieutenant du royaume. Argenson, un Jsuite,
outre la Guerre, avait Paris et la Police. Argenson avait fait un pas
grave, _de faire tenir le Conseil des ministres dans l'appartement du
Dauphin_, de transfrer l le pouvoir. Que ft-il advenu si Meaupou et
Mol, regardant le soleil levant, pour brusquer la fortune, eussent
fourr les Parlementaires dans le Procs Damiens? Notez que Damiens
avait t leur domestique. Au milieu des tortures, pour tre mnag, il
pouvait dposer contre eux. Superbe occasion de transfrer le crime du
domestique aux matres, de les faire assassins, de rgaler le Ges de
leur sang!

Une chose aida fort  sauver les Parlementaires, c'est que la cabale
autrichienne crut devoir travailler pour eux. Par la Dauphine et la
maison de Saxe, l'Autriche avait gagn un peu le Dauphin, Argenson, mais
les trouvait fort tides. Ils refusaient les cent mille hommes. Pour les
avoir, Marie-Thrse devait renverser Argenson, abaisser le Dauphin,
faire remonter la Pompadour et le parti du Parlement.

La Pompadour, ainsi ancre, ne risquait gure. Avertie par Machault
assez durement de son renvoi, au lieu de faire ses malles, elle donnait
de grands dners (_Arg._, IV, 330). Le roi ne sortait pas encore, n'y
allait pas. Mais par Bernis, son homme, elle lui avait fait trouver bon
qu'on ttt les gens des Enqutes, qu'on vt si justement entre ces
grands crieurs la corruption ne mordait pas. Il voulait vivre. L'affaire
de Damiens, o l'on ne voyait goutte, l'inquitait et de plusieurs
faons. Par Bernis ou par d'autres, il lui revint qu'on n'accusait que
les Jsuites, le parti du Dauphin. Un jour il oublia qu'il tait bless,
s'habilla, alla se promener... chez madame de Pompadour (15 janvier).

Cette infortune, toute en larmes, fut difficile  consoler. Elle
voulait, exigeait pour cela que le roi chasst Argenson. Grande tait la
difficult. Le roi se souvenait de la tragique scne qu'il avait eu de
sa famille pour le renvoi de Maurepas. Il est vrai qu'il tait frapp de
l'empressement de d'Argenson pour le Dauphin. Il s'en voulait un peu
lui-mme d'avoir, tant si peu bless, donn le pouvoir, et  qui!
Moins  ce gros enfant qu'aux Jsuites de robe courte. Muy le fanatique,
et l'intrigant la Vauguyon. Les Pres eux-mmes ne lui plaisaient pas
trop avec leur fausse austrit. Gens trop connus pour leur peu de
scrupule. Dans sa correspondance troite avec l'Espagne, qui ne cessa
jamais, il savait l'audace inoue des Jsuites (1753), lorsque leur
Paraguay fit la guerre  deux rois.

Cela trancha. Mais en immolant Argenson, il compensa la chose par une
autre fort agrable  la famille: l'exil de seize conseillers, la
destitution de Machault, du fameux ennemi du Clerg, contre qui depuis
huit annes on employait Adlade. Cela la calmait  coup sr; la
tempte tait dsarme.

Pendant que cette affaire se brasse (du 15 au 31 janvier), on transporte
Damiens  Paris. La nuit du 18,  deux heures du matin, par la barrire
de Svres, c'est comme un tourbillon, un tremblement de terre. Force
carrosses, force cavalerie qui va le pistolet au poing, comme en ville
prise. Paris apparemment est du parti de Damiens et voudrait le sauver?
Malheur aux curieuses en bonnet de coton! Gare aux fentres! Fermez, ou
l'on fait feu! (_Barbier_, VI, 345.)

C'est un mystre d'tat. Silence. La _Gazette de France_ n'ose en dire
que trois mots. Et le _Mercure_ n'en parle que pour dire qu'il n'en peut
parler. La magistrature le dfend.

Les magistrats bien dcids  plaire hsitent encore.  qui plaire? Qui
est la cour en ce moment? Le gouvernement existe-t-il? Argenson et
Machault sont  cent lieues de croire qu'ils vont tomber en mme temps,
Choiseul, l'agent zl de Vienne, qui venait d'arriver pour seconder la
Pompadour, se donna le plaisir d'aller voir Argenson et de lui dire sa
chute. Il n'en voulut rien croire. Bah! dit-il, le roi m'aime. Il se
croyait _le favori_. Choiseul sort. Une lettre du roi, sche et dure,
lui dit de partir. La lettre, au contraire, pour Machault tait
affectueuse, il partait honor, remerci, avec pension.

Ainsi la Pompadour, faisant la part du feu, sacrifiant Machault, fut
rtablie, et plus haut que jamais. Avec son Autrichien Choiseul et son
ami Bernis, pendant tout fvrier, elle fit un travail trs-agrable au
roi, un maquignonnage secret pour gagner les Enqutes, calmer le
Parlement et dsarmer les fanatiques. Le roi dsirait vivre, et Vienne
dsirait tourner tout vers la guerre. La Pompadour voulait se venger,
s'affermir en brisant le Dauphin, les Jsuites. Elle faisait entendre
secrtement aux Parlementaires qu'elle tait avec eux, intresse comme
eux  la suppression des Jsuites. Damiens rellement leur avait port
un grand coup; les deux cents enfants retirs le 6 janvier de leur
collge n'y rentrrent pas; l'herbe poussa dans les cours de
Louis-le-Grand (_J. Quicherat_). Leur guerre amricaine  l'Espagne et
au Portugal rappela leur pass rgicide et leur lve Jean Chtel.
Kaunitz tait contre eux, donc Choiseul et Bernis. Sur ce terrain
commun, on put ngocier avec les Jansnistes en fvrier, en aot
(_Rich._, VIII, 363-399).

Le 1er fvrier, l'exil de d'Argenson marquant bien la situation, et
montrant le Dauphin et les Jsuites en baisse, on sut comment on ferait
procs. On n'employa pas Damiens  craser les jansnistes avec qui on
ngociait. On ne compromit point les conseillers chez qui Damiens avait
servi. Leur prsence, en effet, leurs paroles fires et imprudentes
auraient pu gter tout. Maupeou et ses consorts craignaient l'clat, le
bruit. Le peuple leur tait si hostile que le 29, tenant une audience
publique, ils n'osaient plus sortir; ils s'esquivrent par certaine
porte de derrire.

Leur plan pour Damiens, dont ils ne sortirent pas, quoiqu'il ft dmenti
en tout, fut de supposer qu'il tait l'instrument gag d'un parti. Quel
parti? anglais? jansniste? jsuite? on ne l'claircit point.

On tenait fort  faire de Damiens un vaurien et un libertin. On fit
comparatre les siens, pre, frres, femme, fille, pour le charger et
parler contre lui. On les terrifia, les faisant _accuss_, et non
simples tmoins. pouvants, ils dirent le pis qu'ils purent, au fond
trs-peu de chose. Sa vieille femme surtout lui reprocha d'tre souvent
six mois sans revenir coucher.

Ses matres ne l'accusrent que de manies, mais plusieurs dclarrent
qu'ils tenaient fort  lui. Et lui aussi il fut souvent attach  ses
matres. Quand il revit M. de Maridor, il s'attendrit beaucoup et
s'essuya les yeux. On voit, par la dposition remarquable de ce tmoin,
le bien, le mal. Il servait bien. Il avait de l'esprit et de la pit,
mais n'avait pas pass impunment par les Jsuites: il dissimulait par
moment, et se mlait de trop de choses (194).

Ce qui surprend, c'est que la petite dame entretenue qui lui fut si
fatale et lui jeta un sort, ne lui reprocha rien dans sa dposition,
sauf d'avoir montr rpugnance  faire certaines commissions, autrement
dit de n'avoir pas aim le mtier de mercure galant. Il avait l'air
sinistre, parlait seul et se regardait dans les glaces. Du reste, point
mchant, ni adonn au vin, dit-elle (182).

Ainsi les matres, pas plus que les parents, ne le chargrent. De lui et
de lui seul, on pouvait tirer quelque chose. Prcieuse occasion pour les
juges de montrer tout leur zle, leur amour pour le Roi. Maupeou en
sentait le besoin, passant pour homme double qui jouait  la fois et la
cour et le Parlement.

Damiens est rest pour la physiologie un exemple clbre de ce qu'on
endure sans mourir, un singulier et curieux patient. Chacun y prouva son
amour par l'excs de la cruaut. On avait commenc (je l'ai dit) par
griller ses jambes. On lui mit des menottes de fer si dures, qu'ayant la
fivre et le dlire, il n'et rien dit du tout. On desserra un peu.
Alors, se frottant les poignets, mordant son drap, il lana un regard
enrag et dsespr (181).  Paris, enferm dans la tour rgicide (de
Montgommery et Ravaillac), il y fut sangl jour et nuit troitement sur
un lit de fer. Ses gardes, tout autour, taient l attentifs, crivaient
ses mots ou ses cris: On me fait parler, disait-il, quand j'ai le
transport au cerveau. Cependant,  ct, dans cette terrible tour, on
mangeait, buvait et riait. Il y avait un cuisinier du Roi, et table pour
quinze personnes.

Aux interrogatoires, il mentit d'abord quelque peu dans l'ide de faire
croire qu'il n'avait aucune famille, craignant pour sa fille et sa
femme.  cela prs, il parut franc et vrai, et non sans prsence
d'esprit. Le maladroit Maupeou lui disant: Vous tiez dans de bonnes
maisons o vous ne sentiez gure cette misre du peuple. Il rpliqua:
Qui n'est bon que pour soi, n'est bon pour rien.

Sauf la nuit o l'homme de police le surprit et le fit mollir, il
n'espra et ne demanda rien. Mais, avec ce courage, il n'injuria point,
ne rcrimina point sur la Sodome de Versailles, les enfants enlevs,
vendus, etc. Il gardait le respect. L'effront prsident, sr qu'il ne
dirait rien, osa le mettre l-dessus, pour bien isoler cette affaire du
mouvement de 1750. Damiens en effet ne dit rien (147), du moins s'il
faut en croire le Procs imprim.

Point de complices ni de complot. Sur cela il fut immuable. Grand
chagrin pour la cour. La famille restait inquite. La Pompadour et
donn tout pour qu'il compromt les Jsuites. Mais pas un mot. Les juges
humilis, pour le faire chanter, demandrent, firent venir d'Avignon
une savante machine papale, admirablement calcule pour donner
d'horribles douleurs. Seulement elle tait si parfaite qu'elle et trop
abrg. Les mdecins d'ici, pour cette vie prcieuse, aimrent mieux
qu'on s'en tnt aux coins, qui, serrant peu  peu, faisant craquer les
os, donnaient un spasme atroce, mais mesur  volont, et aggrav ou
rpt. On lui poussa jusqu' huit coins, et on ne s'arrta qu'au point
o les hommes de l'art dirent qu'il pouvait mourir. Cependant, dans
l'horrible preuve, pas plus que dans ses souffrances de deux mois, il
ne cda  la nature, n'acheta nul adoucissement en se supposant des
complices. Il n'articula rien qu'un propos lger d'un Gauthier, le jeu
de mots banal du temps: Le point, c'est de _toucher_ le Roi.

Tout fini, arrang  huis-clos par les quatre, on joua, au moyen des
quarante coquins qui simulaient le Parlement (_la carcasse_ de la
Grand'Chambre, dit Argenson), une scne de sance solennelle, o
sigeaient les pairs et les princes.

Devant cette auguste assemble, on apporta Damiens et on le fixa par des
sangles  des anneaux de fer scells dans le parquet. Il ne fut point
dconcert. Au contraire, sorti des tortures, et lger de sa mort
prochaine, il parut assez gai. Il nomma plusieurs pairs: Voici MM.
d'Uzez, de Boufflers, que j'ai servis  table.  M. de Noailles:
Monsieur, n'avez-vous pas froid avec des bas blancs? Approchez de la
chemine.  M. de Biron qui lui demandait ses complices: Vous,
peut-tre, dit-il en riant. Cette gaiet alla un peu loin pour les
quatre: M. Pasquier, il faut le dire, parle bien, parle comme un ange.
Il devrait tre chancelier. (_Rich._, IX, 29.)

On lui fit quelques questions; mais Maupeou craignait tant qu'il ne
rpondt mal, qu'il parlait  sa place, lui laissait  peine dire un
mot.

On assomma les princes d'un rapport qui dura vingt-six heures  lire et
ne leur apprit rien. Orlans et Conti furent indigns. Conti, alors
disgraci et qui le 13 dcembre avait opin hardiment, et t
volontiers le chef des rsistances. Il demanda o tait le journal tenu
par les gardes. Il demanda pourquoi on ne faisait pas comparatre ceux
avec qui Damiens avait eu des rapports. Cela voulait dire les Jsuites.

Le procureur du Roi, au nom du Roi, demanda et obtint arrt,--l'arrt de
Ravaillac, l'arrt le plus cruel du plus complet supplice qui fut jamais
(brl et tenaill, rompu, tir et dmembr, enfin brl encore et mis
en cendres). L'imagination dfaillante ne put rien au del. Les juges,
en leur amour ardent pour le meilleur des rois, cherchrent en vain, ne
trouvrent mieux.

Le Roi souffrirait-il cette abomination? On a dit qu'il eut quelque
ide d'enfermer Damiens chez les fous. (_Hausset_, 165). Il aurait fait
un acte sage. Emporter l'infamie d'autoriser cela, pourquoi? pour
assurer sa vie? c'tait prendre sur soi, sur son nom, sur son me, un
horrible fardeau, et pour tous les mondes  venir.

Damiens, et son petit canif (qui n'entra pas, glissa, Richelieu le dit
au _Procs_), Damiens avait rendu au Roi un vrai service. Il l'avait
relev. _Avant_, huit Parlements lui refusaient l'impt. Ses financiers
ne trouvaient plus d'argent. Chauvelin avait dit: C'est le dernier
soupir de la monarchie expirante. (_Argenson._)

Mais _aprs_ l'corchure, quel changement! Les femmes pleurent. Le
Parlement, bon gr mal gr, se calme, ayant peur qu'on ne dise: Ils
sont pour Damiens.

Le Roi d'ailleurs tait quelque peu engag. Il avait dit au moment: Je
pardonne. C'est qu'il croyait mourir, paratre devant Dieu. Guri, il
couta tous ceux qui le priaient de se garder par la terreur.

Donc, cette chose horrible eut lieu le 28 mars. J'aime mieux que le
greffier raconte. Il suivit l'homme, et il vit tout, tant qu'il en resta
un morceau:

Descendu dans la chapelle de la Conciergerie, l'accus n'a rien
dclar. L, les prires chantes, et la bndiction du Saint-Sacrement
donne, l'arrt lu dans la cour, et le cri fait par le bourreau, il a
t men en tombereau  la porte Notre-Dame. Je lui ai dit, qu'ayant
port ses mains sanguinaires sur l'Oint du Seigneur et le meilleur des
rois, ses supplices suffiraient  peine pour venger la Justice humaine;
que la Justice divine lui en rservait de plus grands, s'il ne rvlait
ses complices.--_Rponse._ Ni complot, ni complices. Mais j'ai insult
M. l'archevque. Je lui en demande pardon.

Les commissaires (Maupeou, Mol, Pasquier, Severt) taient  l'Htel de
Ville pour l'couter. Il ne dit rien de plus (quoique la tentation ft
grande de retarder de si excessives douleurs). Sur l'chafaud, on lui
brla d'abord la main qui tenait le couteau. Je lui demandai ses
complices. Il ne dit rien, fut alors tenaill aux bras, cuisses et
mamelles; et dessus on jetait huile, poix, cire, soufre et plomb fondus.
Il criait: Mon Dieu, de la force! Seigneur, ayez piti! Dieu!
donnez-moi la patience.

Il tait fort. Et quatre forts chevaux ne purent l'carteler. On en
ajouta deux, avec peu de succs. Le bourreau, excd, peut-tre ayant
piti (de quoi il fut puni), monta et demanda aux commissaires la
permission de donner un coup de tranchoir aux jointures, ce qui fut
refus d'abord pour le faire souffrir davantage. (_Barbier_, VI, 507.)
Cela aurait trop abrg. Nombre d'amateurs distingus, de grandes dames,
qui avaient lou cher les croises de la Grve, n'auraient pas eu pour
leur argent. Les commissaires auraient paru peu zls pour le Roi.
Cependant  la longue, pour en finir avant la nuit qui venait, on permit
de trancher. Les deux cuisses partirent les premires, puis une paule.

Il expira  six heures un quart, le jour finissant (28 mars 1757).

Il n'a pas blasphm, dit Barbier, ni nomm personne. Mais pour la
religion, les confesseurs n'en sont pas trop contents (_Barbier_, VI,
508).

Pour le confesser et l'absoudre, on exigeait qu'il en devint indigne,
qu'il nommt des complices (qu'il n'avait jamais eus). Il s'en passa. Et
il resta visible, par son procs, qu'il n'tait ni de l'un, ni de
l'autre parti thologique, qu'il avait cru agir pour Dieu et pour le
peuple (65)... Ayant t touch de voir  Paris,  Arras le peuple
vendre tout ce qu'il a pour vivre. (103, ns 156-157.)

Les quatre commissaires furent pays aprs le supplice, reurent des
pensions du Roi (_Barbier_). L'affaire fut excellente pour Meaupou, dont
le fils deviendra plus tard chancelier.

Rien de mieux mrit. Ils rendirent le service de laisser le procs dans
l'obscurit dsire. Ils permirent au greffier de le publier, court,
avec un prcis inexact, faux, de la vie de Damiens, que tous les
historiens ont religieusement copi.

Les nombreux tmoignages qu'on n'a pu supprimer, et qui se lisent en ce
volume du greffier, quoique mutil, m'ont permis de refaire cette vie
selon la vrit. J'aurais voulu pouvoir consulter les originaux, bien
plus complets sans doute. Quand je commenai ces tudes aux Archives, il
y a trente ans, mon collgue, M. Terrace, qui avait en main les
registres du Parlement au Palais de justice (o ils taient alors), me
mena au coin d'un grenier, me dit: Voici tout ce qui reste du procs,
et il souleva une horrible guenille, un lambeau rouge de la chemise du
patient qu'on avait conserve. Pour les registres, rien. Les feuilles, 
cette place, taient brutalement arraches.




CHAPITRE XX

FRDRIC--ROSBACH

1757


cartons le regard au plus loin, et voyons l'Europe.

 ce moment (1er avril 1757), elle offre un grand spectacle, rare,
imposant, terrible. Tous les rois sont d'accord. De tous les points
leurs armes sont en marche. La terre tremble, branle sous les pas de
sept cent mille hommes.

Tous contre un seul. Tous contre Frdric.

La chasse s'ouvre, et c'est la Saint-Hubert. Il sera bien habile, entre
tous ces chasseurs, s'il peut s'esquiver, chapper (_Voltaire_).

En mme temps, juste en ce mois d'avril, la guerre est dclare  la
libre pense. Des ordonnances atroces ouvrent la chasse aussi contre les
philosophes, la librairie, l'imprimerie.  l'crivain la Grve, au
libraire les galres  perptuit. Pour les moindres dlits, pnalits
sauvages.

Cela claire le temps, fait comprendre la crise. La croisade se fait et
contre Frdric, et contre l'Encyclopdie. Mort aux penseurs, et mort au
roi de la pense!

Gloire peu commune. Frdric, mis au ban du monde, voit proscrire avec
lui la grande arme des gens de lettres, cette association fraternelle,
dsintresse, que l'on ne reverra jamais. L'Encyclopdie est brise,
dmembre. D'Alembert laisse l Diderot. La meute de la raction hurle
de joie. Fron, les Jsuites et Trvoux mlent un concert sauvage au
tambour de Marie-Thrse.

Il est bien temps qu'on fasse rparation  Frdric, ni, ou dnigr,
amoindri cent annes.

Le complot Autrichien et la Presse gage de Choiseul ont puis sur lui
la calomnie.

Voltaire, pour un tort passager et fort exagr, l'a cruellement
perscut, dans ses crits posthumes, poursuivi par del la mort.

Napolon, en protestant de son admiration pour ce grand capitaine,
n'oublie rien pour le ravaler. En jugeant ses oprations par ses rgles
gnrales de gomtrie militaire, il se garde de rappeler les
circonstances trs-spciales o fut le roi de Prusse. Il affirme
hardiment, entre autres choses, que l'Autriche qui prparait la guerre
depuis douze ans, fut prise  l'imprvu. Il voudrait faire accroire
qu'elle tait infrieure en moyens militaires, oubliant ce grand fonds
si riche qu'elle a dans ses peuples soldats, ses Hongrois, ses Croates,
les rgiments frontires, la machine cre par Eugne. Surprenante
ignorance, ou volontaire aveuglement? Il fallait d'abord reconnatre la
chose norme et capitale, c'est que l'Autriche, la France et la Russie,
dans leurs cent millions d'hommes, avaient un grand fonds naturel, qu'au
contraire Frdric (si petit! quatre millions d'hommes), n'oprait
qu'avec une force absolument artificielle, une pe forge de vingt
pices, l'arme soi-disant prussienne, mais cre de toute nation.
OEuvre d'art qu'on ne vit jamais et que n'ont plus offert les armes de
la Prusse.

Cette arme, ce monstre admirable, eut l'unit passive dans une
discipline terrible, mais l'unit active, la puissance et l'lan dans la
grande me qui l'inventa, la fit, la commanda, et marchait devant elle,
lui donnait l'tincelle dans l'clair bleu de son regard.

Fut-il le conducteur heureux d'une arme nationale, homogne, inspire
et brlante (comme fut notre arme d'Italie), d'une arme lance des
hauteurs de la Rvolution, qui roule  la victoire par une irrsistible
pente? Point du tout.

Il fut moins encore un Wallenstein, chef puissant de l'universel
brigandage, le tyran redout prs duquel tous cherchaient la libert du
crime.

L'arme de Frdric n'eut ni l'un ni l'autre principe. Dans sa
discipline excessive, elle fut soutenue par l'ide, confuse, mais
trs-haute, de son grand Esprit:

L'_Esprit guerrier_, vainqueur, et si grand de lui-mme que vaincu il ne
baissait pas;

L'_Esprit dfenseur_ et sauveur (quelque franais qu'il ft), sauveur de
la patrie allemande, contre la barbarie russo-tartare, hongro-croate,
etc.

Plus, ce qui est plus haut, le vrai _Roi des Esprits_ celui vers qui les
penseurs libres, de tous les cts de l'Europe, se tournent et
regardent, d'une part d'Alembert, Diderot, et d'autre part Euler, plus
tard Kant et Lessing, Herder, Goethe, la jeune Allemagne. Revenant  sa
langue, elle eut pourtant sa source, son nerf en l'hrosme de la guerre
de Sept Ans. Si Kant, aux rocs de la Baltique, forgea l'homme de fer de
la force immuable, c'est que, dans l'action, sous le poids de l'Europe,
un homme avait montr le granit et le fer de l'invincible volont.

Chose bizarre, il tait n plutt pour les arts de la paix et ne
semblait pas avoir le temprament militaire. Le fonds de Frdric, comme
on l'a trs-bien dit, c'tait l'homme de lettres. Spectacle surprenant
de voir ce petit homme, replet et presque gras, si mou jusqu' trente
ans, marcher devant ses troupes aux profondes boues de Westphalie, dans
les neiges des monts de Bohme, dans ces batailles affreuses de dcembre
et janvier, ne connaissant hiver, ni t, ni repos.

En paix, tout aussi grand. On n'a jamais connu de roi qui se soit
souvenu  ce point des devoirs du roi, le premier serviteur de l'tat
(ce sont ses paroles). Il voulait l'impossible. Dans son zle inquiet,
il serait devenu volontiers le seul juge. On l'a vu, des annes
entires, suivre une enqute sur un minime procs de paysan, avec une
passion, un acharnement de justice,  vrai dire, sans exemple. Il
recevait les rclamants, il les faisait chercher et les encourageait.
Moqueur pour d'autres, avec les pauvres gens il tait srieux, les
consolait, leur expliquait la dure fatalit d'un gouvernement en pril
(entre Russie, France et Autriche), press dans un tau entre les trois
gants.

Par lui, le paysan, affranchi du servage, eut une libert relative,
trs-grande, si on la compare au sort abject de ceux de Mecklembourg,
Pologne et Russie. Nul impt qu'indirect. La libre lection des
pasteurs, du matre d'cole (s'ils repoussent celui que le consistoire a
choisi). Enfin, l'appel au roi. Moyen grossier, barbare, qui pourtant
effrayait, contenait les fonctionnaires.

Ce qui est sr, c'est que les trangers venaient en foule  Frdric:
tels pour l'arme, comme les lords Keith et Marchal; tels pour
l'industrie, la culture. Tant de colons qui affluaient, parlent assez
haut pour lui. Les rfugis de tous les cultes venaient au grand asile.
Prs de nos protestants, chasss par les Jsuites, arrivrent les
Jsuites, quand leur ordre fut supprim.

Je hais les fades et fausses lgendes du despotisme bienfaisant, des
bons tyrans, etc. Mais, ici, on doit avouer que, sans le nerf tendu d'un
gouvernement concentr, sans une discipline terrible, la Prusse n'et
jamais subsist. Bien plus, sans l'nergie de ce grand dfenseur, les
vnements les plus sinistres taient  craindre pour l'Europe. On vit
(1744), lorsque Marie-Thrse crut envahir la France, l'atrocit barbare
des bandes qui firent l'effroi de l'Alsace et de la Lorraine, les
mutilations turques, les brls et les ventres.

D'autre part, quand les Russes virent l'Europe puise (1748), ils
eurent l'ide d'avancer  l'Ouest, d'entrer en Allemagne. Frdric
ajourna ce danger tantt en payant leurs ministres, tantt en montrant
qu'il pourrait faire appel  la France et  l'Angleterre (_Dover_, II,
179). Moins prudents, les Anglais, dans la peur d'une descente (1755),
eurent l'ide dplorable d'acheter cinquante-cinq mille Russes, et de
les lancer sur la France. Frdric se mit entre, jura qu'ils ne
passeraient pas.

On ne voit pas assez son danger permanent, dans cette ombre mortelle,
sous ce froid gant famlique, dont la gueule dentue bille toujours
vers le riche Occident. Bte pouvantable de proie, entoure par
surcrot des vermines affames, la racaille Cosaquo-Tartare, dmnageurs
terribles (en Hongrie, ils prenaient jusqu'aux glaces casses, 1849; en
Pologne, ils prenaient jusqu'aux jouets d'enfants, jusqu'aux poupes
brises). Quand Frdric arrache  la Russie un morceau de Pologne,
c'est qu'elle l'a dj dans les dents.

Revenons  l'anne 1757.

Il est trs-faux de dire que d'abord Frdric n'eut affaire qu'
l'Autriche. En avril, cent cinq mille Franais entraient chez lui par le
Nord et le Centre. En avril, les Sudois, entrans par la France,
franchissaient la Baltique. En avril, la Dite allemande, menace par la
France, pousse, force, armait contre la Prusse. En avril, la grande
arme russe s'branlait, et ses masses hideuses de Cosaques et de
Tartares. Elle allait lentement. Mais la cruelle approche d'un tel flau
forait Frdric de tenir une arme au Nord et d'affaiblir d'autant
celle qui agissait au Midi.

L'Autriche n'tait point dsarme. Elle avait concentr de grandes
forces sous Charles de Lorraine et Brown. Une autre arme, sous Daun, se
formait  ct, augmente chaque jour d'inpuisables flots de la
barbarie du Danube. Un matin, du milieu de son calme apparent, Frdric
fond sur la Bohme. Et le voil vers Prague, align devant les barbares.
Depuis dix ans, la Prusse n'avait pas fait la guerre (6 mai 1757). Son
arme, en partie novice et mle de tout peuple, serait-elle au jour du
combat celle qui frappa de si grands coups? On pouvait en douter.
L'Autrichien se croyait couvert par des marais o l'on enfonait 
mi-jambe. Il fut bien tonn de voir la sombre ligne noire de soixante
mille hommes qui rsolment traversait ce sol mouvant, venait 
lui,--plus tonn que cette ligne immense, sur une demi-lieue de
longueur, et par un tel terrain, ne flottait pas, qu'elle avanait
d'ensemble, aussi droite qu'une barre d'acier. Nulle musique pour rgler
le pas. Au vain tintamarre turc des Autrichiens, nul bruit, nulle voix
ne rpondait. La masse noire allait, comme un spectre muet, ne rpondant
pas mme aux canons,  la fusillade. Le roi dfend qu'on tire, veut
toucher l'ennemi et frapper de la baonnette.

Le curieux tait de voir cette arme toute neuve devant l'artillerie, la
cruelle canonnade emportant des lignes entires,--de voir aussi en danse
la fille vierge de Frdric, son oeuvre, sa cavalerie, industrieusement
prpare, une Hongrie du Nord contre la Hongrie de l'Autriche. Cette
merveille ici paraissait pour la premire fois.

Grande preuve. Tous les gnraux marchaient devant. L'honneur du
premier coup fut  Fouquet, l'un des Franais de Frdric. D'autres
gnraux tombent. On allait lentement sous ces bouches de fer qui
crachaient un enfer de mort et de fume. Un des pres de l'arme, le
vieux Schwrin, jeune  soixante-douze ans, ne souffrit pas cela. Pour
enseigner les jeunes, il empoigne un drapeau, marche droit  ces chiens,
les fait cracher contre l'Autriche.

Il fut tu, mourut dans son drapeau. Mais l'effet en fut tel que
l'infanterie, ds lors matresse, ayant d'un coin de fer fendu en deux
parts l'ennemi, il ne put jamais runir ses deux moitis. L'une s'enfuit
 gauche, alla joindre l'arme de Daun, qui tait  huit lieues.
L'autre, norme (48,000 hommes), se mit derrire les murs de Prague.

Napolon, dans le repos de Sainte-Hlne, me semble ici bien dur pour un
homme en situation si terrible. Il le trouve imprudent, prcipit, un
tmraire qui de ses calculs limine le lieu, le temps, toutes les
rgles.--Mais quoi? _il n'y avait plus de temps_!

Il faut juger ces choses par la crise rvolutionnaire. Frdric tait
juste au point des premiers gnraux de la Rvolution. L'extraordinaire,
l'absurde, l'impossible, entra dans ses moyens, parfois lui russit.

Voici le fonds, le vrai: comme les Russes vont lentement, lui donnent
quelques mois, comme des trois colosses, Russie, France et Autriche, il
n'en a que deux sur les bras, il doit ou prir sans remde, ou pour un
an dsarmer deux empires. Eh bien, il le fait  la lettre:

Vainqueur, vaincu, en trois batailles horriblement sanglantes, il fit
une saigne  l'Autriche, telle qu'elle ne remua de longtemps.

Par l'affaire de Rosbach, d'immortel ridicule, il porta  la France un
si grand coup moral, qu'elle se mprisa, fit des voeux contre soi,
n'admira plus que son vainqueur.

Napolon, certes, est bien difficile. Quoi de plus grand se fit jamais?

Oui, mais contre les rgles. Assiger cette grosse Prague, une
garnison de cinquante mille hommes! Quoi de plus insens!

Plus insens encore d'aller attaquer l'autre arme, celle de Daun. Il
aurait d d'abord entourer Prague de double ligne de circonvallation et
contrevallation. Un travail de trois mois!... Mais pendant ce temps-l
les Russes entreront, les Franais iront jusqu' Berlin rencontrer les
Sudois!

Et ce Daun,  dix lieues de Prague, qui reoit d'heure en heure des
torrents de barbares, si on ne l'touffe aujourd'hui, demain ce sera une
mer, un dluge d'armes et de soldats. Frdric y court. Il le voit
perch haut, retranch. N'importe. Daun a 60,000 hommes, Frdric
30,000. N'importe. La force rvolutionnaire, c'est le mpris de
l'ennemi, Daun rsiste, crible Frdric. Celui-ci a tort? Point du
tout. Daun en reste si faible, qu'il ne peut bouger de sept mois. Sept
mois! Gagner cela, mais c'est plus que d'avoir vaincu.

Ces batailles taient des massacres immenses.  la premire, celle de
Prague, vingt-huit mille hommes restent sur le carreau;  celle de
Kollin, la seconde, vingt mille. Rien n'tait prpar pour de tels
vnements, nuls secours d'hpitaux. Dans un tel abandon, les blesss
sont des morts.

Horrible guerre de femmes! Avec quelle passion tourdie et sauvage les
trois dames l'avaient prpare! Avec quelle furie de colre,
d'acharnement elles l'excutrent, dans leur mortelle _envie_ de tuer le
grand homme du temps!

Les malheurs se suivent et s'enchanent. Tous  la file accablent
Frdric: malheurs publics, malheurs privs. Il perd sa mre, le soutien
ador de sa jeunesse en ses cruelles preuves. Il perd son frre, en
quelque sorte; ce frre, hritier du royaume, et mieux aim traiter; il
fallut l'loigner. Au revers de Kollin succda la nouvelle que, pendant
que la Sude a saisi la Pomranie, la masse russe (et sa nue tartare)
entre par l'Est et mange tout. Cependant les Franais occupaient tout
l'Ouest, vainqueurs  bon march, ne rencontrant personne.

Son unique allie, c'tait la petite arme de Hanovre, misrable et peu
aguerrie sous Cumberland, le fils de George, Cumberland, battu 
Hastembeck, et sr de l'tre encore, recule et recule toujours, pouss
par Richelieu. Il arrive  la mer. Va-t-il sauter dedans? Ou bien le
dsespoir lui fera-t-il livrer bataille? Richelieu, qui, je crois, a de
sa propre arme la triste opinion que Cumberland a de la sienne, accorde
 ses trente-huit mille hommes la convention de Kloster-Seven: ils
restent arms, mais seront neutres. Les Franais gardent le Hanovre,
point essentiel  Richelieu, qui ne voulait rien que piller, et qui put
 son aise manger tout le pays.

Ainsi, le 8 septembre, Frdric a perdu son seul alli. Quoiqu'il
dfende encore la Silsie, on fait de lui si peu de compte que les
cavaliers de l'Autriche s'en vont jusqu' Berlin insolemment la
ranonner.

Voil le point o Vienne voulait voir Frdric. L tendait tout l'effort
des douze annes. Ce n'tait pas en vain que la pieuse Marie-Thrse
employait aux prires quatre ou cinq heures par jour: elle tait
exauce. Le mcrant sentait le bras de Dieu. Dans ses fatigues
extrmes, ses marches, ses combats acharns, il y avait  parier qu'il
prirait. Mais cela n'allait pas  la haine de Marie-Thrse; elle et
voulu le voir prisonnier et tran dans Vienne, se dclarant vaincu,
criant contre le ciel, disant comme Julien l'Apostat: Tu as vaincu,
Galilen!

OEuvre pie! Et elle est travaille par des Voltairiens. De Vienne,
Kaunitz dirige tout. Son actif instrument, plein d'esprit, plein
d'audace, Choiseul, jusqu'en aot, suit ici le grand plan autrichien:
La paix en France, et la guerre en Europe. Le Parlement se calme, les
exils reviennent, la justice reprend son cours. D'autant plus vivement
le Roi pourra pousser la guerre, accabler Frdric.

Depuis aot, Choiseul est  Vienne. De l, bien mieux que de Paris, il
stimule nos gnraux, Richelieu et Soubise. Il a le zle ardent d'un
homme qui monte au ministre, qui brle d'tre ici le lieutenant de
Marie-Thrse. Dans ses lettres (_Richelieu_), il ne cache pas le motif
qui le presse. Il est pauvre; il vit par sa femme (dlicate et fragile);
s'il la perd, il sera dans la plus affreuse indigence. Le pauvre est
capable de tout.

 ses dbuts, il s'tait pos en _mchant_ par les perfidies galantes,
les femmes compromises, les mots mordants. Il tait craint des sots. Il
se disait alors le _chevalier de Maurepas_, autrement dit un Maurepas
plus jeune, qui reproduirait l'autre, son esprit, ses malices. Il passa
son modle. Par lui surtout l'Autriche sut pervertir l'opinion. On ne
croyait pouvoir reinter Frdric qu'en garant Paris, en corrompant la
Presse. Tous les crivains famliques savaient qu'on n'aurait rien que
par la cabale autrichienne. Ils prtrent leur plume  Choiseul. Il eut
un atelier de satires, de chansons sur un mme thme invariable,
l'avilissement de Frdric. Sur tous les tons, sur tous les airs, on
chanta, on dit et redit qu'il vivait  la turque. Il n'appuyait que trop
ces bruits par un cynisme trange, l'ostentation des vices dont il tait
bien peu capable. Il n'tait qu'un cerveau. S'il et vcu ainsi, certes,
il n'et pas gard cette nergie prodigieuse, cette capacit tonnante
de travail jusqu'au dernier ge. Il n'est pas si facile d'tre tout  la
fois un Henri III et un hros. On a vu ce que Louis XV devint par ses
vices d'enfance, son nervation fminine, sa honteuse timidit. Une
chanson terrible, vraie _Marseillaise_ du mpris, l'accuse prcisment
des hontes qu'on reprochait  Frdric. Elle claire, mieux que la
Hausset, l'histoire du priv de Choisy (1755).

Regardons les deux rois  ce moment (1757). Que fait Louis XV? et que
fait Frdric?

Louis XV, aprs Damiens, fut quelque temps captif, n'osait sortir, aller
au Parc-aux-Cerfs. Il avait toujours chez lui Madame, mais un peu
nglige, qui se dsennuyait avec le petit Louis XVI et le charmant
petit Narbonne. La Pompadour imagina, pour mettre le Roi plus  l'aise,
de lui faire, au plus prs et contre la chapelle, un Parc-aux-Cerfs
rduit, resserr, ignor. Dans deux chambres sur la triste cour, d'o
l'on entendait le plain-chant, on lui logea des filles (exemple la jeune
picire que vendit sa mre affame, _Hausset_). On leur disait que
c'tait un seigneur. Une dit: C'est le Roi! Et on l'enferma chez les
folles. Ces belles indiscrtes taient fort incommodes, surtout par
l'embarras des couches, que dtestait le Roi. De plus en plus, il se fit
donner des enfants, pauvres jouets striles, dont il se faisait
magister, dans ce petit logis touff et ftide. Vie sale autant que
sombre d'un misrable prisonnier.

Frdric a du moins, il faut en convenir, un intrieur plus ar. Quel
intrieur? quel cabinet? immense. Ce n'est pas moins que la plaine du
Nord, le grand champ de bataille de trois cents lieues de long. Il fait
face aux deux bouts par une rapidit terrible qui semble le vol des
esprits. Le soir, sous la tente lgre, qui frissonne  la bise, il tire
encrier, plume, tout comme  Potsdam il crit. Il fait des vers, souvent
mauvais, qui tmoignent du moins d'un bien rare quilibre d'me. Vrai
sicle de l'esprit: ce qui l'inquite, c'est Voltaire. C'est  lui qu'il
envoie sa pense (la dernire peut-tre). Et le danger l'inspire.
Plusieurs de ses vers sont trs-beaux:

  ... Pour moi, menac du naufrage,
  Je dois, faisant tte  l'orage,
  Penser, vivre, et mourir en roi.

Voltaire lui avait jusque-l gard rancune, entour qu'il tait des
caresses de la Pompadour, de Kaunitz, de Choiseul. Il fut touch
pourtant, lui conseilla de vivre, et il crivit  la soeur de Frdric
qu'on pouvait s'arranger, que si l'on voulait _tout remettre  la
bont_ du roi de France (21 aot 1757), Richelieu pourrait bien agir et
se porter arbitre. C'tait le pire conseil  coup sr qu'on pouvait
donner. Frdric, tout surpris qu'il ft de l'innocence de Voltaire, fit
semblant de le croire, et crivit  Richelieu, le flatta, l'endormit.
Richelieu couta, rpondit, mme se fit un chiffre secret pour bien
s'entendre avec le Roi. Devant un pareil homme, il avait plus d'envie de
ngocier que de se battre.

Frdric l'amusait, prparait un grand coup. Il jugeait froidement qu'il
lui restait des chances et de grandes ressources morales.

L'Allemagne lui faisait la plus absurde guerre,  lui son dfenseur, le
dfenseur des princes que l'Autriche poussait contre lui. Il les
rappelait au bon sens, leur demandait pourquoi ils se htaient tant
d'tre esclaves, de faire les Allemands serfs du roi de Hongrie. Contre
qui marchaient-ils? contre celui qu'ils imitaient, admiraient,
rvraient, leur matre. L'Autriche mme tchait d'organiser des troupes
 la prussienne. Le petit Joseph II, enfant, le futur czar Pierre III,
ne juraient que par Frdric. Nos meilleurs officiers (Saint-Germain et
Luckner) taient de parfaits Prussiens. Leurs voeux taient pour lui,
ceux de la plupart des Franais. D'Argenson n'ose dire qu'il lui
souhaite de battre les ntres, mais il parle des Russes. Ah! dit-il, si
le Roi pouvait accabler ces coquins!

Quel et t le deuil de tous les penseurs en ce monde, si l'on et
perdu Frdric! Berlin n'tait-il pas l'asile de la libre-pense, de la
plus prcieuse des liberts, la libert religieuse? Frdric le sentait.
Il se sentait gardien et des droits de l'Empire et des droits de la
conscience, ncessaire  la fois  la patrie, au monde. Je ne trouve pas
ridicule (quoi qu'on en ait dit) qu'en sa pense suprme, il invoque
l'ombre de Caton.

Jamais personne ne brava tant la mort. Il le fallait. Ses soldats, si
dociles en bataille, taient exigeants, regardaient s'il tait avec eux
au danger. Le soir d'une bataille, le voyant  leurs feux, ils disent
dans leur libert rude: Eh! Sire! o tiez-vous? On ne vous a pas
vu... Il ne rpondit rien. Mais ils virent son habit trou de balles et
il en tomba une. Les voil bien honteux. Sire, nous mourrons avec
vous.

Sa gaiet hroque tait inaltrable. Dans cette anne terrible, un peu
avant Rosbach, on lui amne un de ses Franais, un grenadier qui
dsertait. Pourquoi nous quittes-tu?--Sire, vos affaires vont
mal.--C'est vrai... Eh bien, coute: encore une bataille! si cela ne va
mieux, nous dserterons tous les deux. (_Thibault._)

L'tonnement de Marie-Thrse, c'tait notre lenteur. Par Choiseul, qui
tait  Vienne, elle demandait  chaque instant pourquoi on ne se htait
pas de donner le coup de grce.--Elle employa, le 3 septembre, la
ressource suprme qui lui avait dj servi, un voyage de l'Infante prs
de son pre. L'Infante se mourait de deux passions, celle du grand
mariage autrichien, et celle d'aller aux Pays-Bas, de quitter son dsert
de Parme pour ses grandes villes riches, peuples, de Bruxelles et
d'Anvers. Bernis, son ex-amant, qu'elle avait eu en Italie, tait devenu
si prudent qu'il respectait, approuvait les conseils de Richelieu et de
Soubise, tous deux fort peu presss de voir le lion au gte. Dans son
dsespoir mme, celui-ci tait redoutable. Par sa petite arme du Nord
(vingt mille contre soixante mille) il avait trill les Russes 
Jaegernoff; tout en se proclamant vainqueurs, ils en eurent assez, s'en
allrent. Plus rcemment, sur Soubise mme, il eut un avantage lger,
mais qui fit rire. Soubise a huit mille grenadiers, fuit devant quinze
cents Prussiens, perd son camp et tous ses bagages.

La guerre tait rellement mene par la Pompadour. Entre le vieux
Bellisle et le vieux Duverney, elle aurait pu avoir de bons conseils,
mais ne les suivait pas. N'tant que par l'Autriche, ne suivant que
Marie-Thrse, elle attendait le mot de Vienne. Ce mot tait d'agir
secondairement par Richelieu, mais de faire les grands coups par les
vingt-cinq mille hommes que commandait Soubise, uni  l'arme de
l'Empire, trente-cinq mille Allemands, qu'un Allemand menait, le prince
Hildburghausen, un valet de Marie-Thrse. Les Franais taient moins
nombreux, la gloire serait toute allemande, toute  Marie-Thrse; elle
aurait t quitte de la reconnaissance, quitte de ses promesses, et
refus les Pays-Bas.

Qu'tait ce favori Soubise? Rien en lui, mais tout par sa soeur, Marsan
(Soubise), gouvernante des enfants de France, qui avait eu ce poste de
confiance par la grce de Marie-Thrse. Ces Soubise, depuis la belle
rousse de Louis XIV, taient toujours des favoris. Trois cardinaux
Soubise sont les grands aumniers; le premier (fils du roi?) c'est ce
cardinal femme, clbre par sa belle peau et son zle moliniste; le
second, joli homme puis, qui meurt jeune, passait, dit Argenson, pour
amant de sa soeur. Son frre, le gnral, brave homme et mdiocre,
plaisait  Louis XV par l'analogie de leurs moeurs. Sa soeur (Marsan) le
fit tellement adopter de l'Autriche et de la Pompadour, qu'on voulait
lui donner ce que ne put avoir Turenne: on voulait le faire conntable!

Soubise, de Vienne et de Versailles, recevait des lettres pressantes qui
revenaient  dire: Allons, sois un hros. Le destin l'accabla. Un
autre, Richelieu, et t battu tout de mme. La dcadence pitoyable de
l'arme (comme de toute chose) arrivait au dernier degr. Nos Franais
sont terribles aux premires guerres de Louis XV,  Guastalla, au combat
de Pllo (1731).  Fontenoy, l'infanterie mollit, perce par la colonne
anglaise (1745). Ici tout est dissous (1757). Personne ne se soucie de
guerre. Nos paysans en ont horreur, dit Quesnay, article _Fermiers_,
dans l'_Encyclopdie_.

L'me est morte? Non pas. Avant Mahon, quand on dit qu'on n'embarquerait
que les gens de bonne volont, ils voulurent tous en tre. Mais dans
cette misrable guerre d'Allemagne, se tranant, embourbs dans la boue,
le vol, et le pillage, et les jambons de Westphalie, ils se moquaient
d'eux-mmes, mprisaient cette guerre qu'on faisait pour trois femmes et
(sans nul doute usant dj du mot rude de 92) pour ces cochons de
Kaiserlics.

L'arme franaise, chaque matin,  dix heures, offrait un grand
spectacle. Devant les tentes, en ligne, on coiffait tous les officiers.
Les coiffeurs, l'pe au ct, les tenaient sous le fer, frisaient,
poudraient  blanc. Crmonie essentielle. Comment se montrer dcoiff?
Dfris, on n'tait plus un homme. Nul besoin du service, nul danger
n'aurait ajourn.

Cela prenait du temps, bien plus que sous Louis XIV. Car la vaste
perruque du XVIIe sicle tait frise la nuit, toute prpare pour le
matin. L'artiste, au XVIIIe, vous tenait par la tte une heure et plus.
Aussi, les perruquiers avaient pris un grand vol. Ils devinrent
innombrables. En 89,  Paris, ils taient vingt ou trente mille.

Ces officiers coquets, quoique assez vifs au feu, de moeurs,
d'habitudes, taient femmes. Aux salons, ils brodaient, dcoupaient des
estampes, etc. Plusieurs taient trs-jeunes. Tel colonel avait quinze
ans.  l'assaut de Mahon, on en vit un de douze, qui ne savait marcher;
ses petits pieds se froissaient aux dcombres; un grenadier le prit, lui
servit de nourrice.

Ces faibles cratures ne manquaient gure, par vanit, d'entretenir des
femmes. Leurs actrices, chanteuses ou danseuses, les suivaient
vaillamment dans leurs carrosses, avec leur train, coiffeurs et
cuisiniers. L'officier, sa toilette faite, laissait le camp, allait au
camp des femmes rire et causer. Le marchal de Saxe n'en fit-il pas
autant? est-ce qu'il n'avait pas sa Favart pour chanter avant la
bataille? Mais ces dames n'auraient pas march, si elles n'eussent
trouv  la guerre tout ce qu'on avait  Paris, leurs marchandes de
modes, leurs soieries, essences et parfums, parasols et fard, mouches 
mettre au coin de l'oeil.

L'esprit d'galit gagnait. Les subalternes, d'aprs les officiers,
voulaient avoir des filles, les soldats mme aussi. On dit que douze
mille chariots tranaient  l'arrire-garde. Vaste camp pacifique qui
avait l'aspect d'un bazar.

Pour tre juste, il faut  cette corruption tourdie en opposer une
grossire, celle de l'Autriche. Qui croirait que parmi les fournisseurs
de Frdric, ses marchands de foin et de farine, on comptait l'Empereur
lui-mme? Oisif, avare, il jouait au trafic; il nourrissait l'arme qui
battait celles de sa femme. Vienne tait rempli d'espions de Prusse. Les
grandes dames, dans leur vie gourmande, molle et voluptueuse, avaient
toutes quelque favorite, quelque petite femme de chambre, lui disaient
tout. Le bijou ennuy se consolait par un amant et lui livrait ses
confidences. Il les transmettait  Berlin. On put savoir ainsi que le
gnral de l'Empire recevait de l'argent de Vienne, qu'il entranait
Soubise, et le presserait de se battre  la premire occasion.

Le 7 novembre 1757, Frdric, n'ayant que 20,000 hommes, des hauteurs de
Rosbach, contemplait l'arme de Soubise et du prince Hildburghausen,
augmente d'un renfort qu'avait envoy Richelieu. Soubise hsitait 
combattre, disait  son collgue l'attitude relle du Prussien, cach
par ses tentes, et qui derrire s'tait mis en bataille.

 ce moment critique, vient un billet de Vienne pour Soubise, billet de
Choiseul. Il lui conseille, le presse de se battre (_Duclos_, 646).
Conseil imprieux! Soubise y sent l'impratrice, l'ordre absolu. Que
faire? S'il ne combat, c'est fait de sa fortune.

Je le tiens, disait le sot prince allemand, je vais l'envelopper.
Opration trs-simple. Il fallait pousser notre arme  droite, cerner
leur aile gauche, leur couper la retraite; et pour cela d'abord faire un
long dfil, passer devant le Prussien, sous son artillerie.

On n'est pas  moiti que ses tentes ont tomb. Il apparat... Sa
cavalerie se dmasque et s'lance. La ntre lutte un peu. Mais
l'infanterie ne soutient rien, on travaillait  la mettre en bataille;
dans ces mouvements commencs, trois voles de boulets la troublent,
elle fuit  toutes jambes. Soubise amne ses rserves; trop tard; on les
culbute aussi.

L'affaire ne fut que ridicule. Peu de blesss, trs-peu de morts, mais
d'innombrables prisonniers. La suite aurait t terrible si la nuit,
venue de bonne heure, n'et charitablement couvert le camp des femmes,
ce grand troupeau de faibles cratures, de dames qui s'vanouissaient,
de filles perdues qui criaient. Les marchands lchrent tout, n'eurent
le temps d'emballer. Les cuisiniers laissrent leurs batteries. Loin
devant, vrais zphyrs, volaient les perruquiers, jetant l'pe qui leur
battait les jambes. Ce tourbillon et t loin, si l'Instrutt, un
mchant torrent, n'et tout arrt court. Un seul pont! Un long
dfil... Deux jours, trois jours on fuit de diffrents cts.  jeun.
On n'a rien emport. Si par bonheur on trouve,  peine on veut dner,
qu'un cri part: Voici l'ennemi.

Le camp abandonn fut pour la sombre arme du roi de Prusse un
surprenant spectacle. Ces moines du drapeau, dans leur vie dure,
n'avaient aucune connaissance d'un tel monde de bagatelles, de
frivolits parisiennes; que faire d'un tel butin? Par l'ordre exprs du
Roi, les blesss furent soigneusement recueillis et soigns. Lui-mme il
fit manger les officiers avec lui,  sa table, leur en fit les honneurs,
s'excusant de n'avoir pas mieux. Mais, messieurs, je ne vous attendais
pas sitt, en si grand nombre. Il dit encore: Je ne m'accoutume pas 
regarder des Franais comme ennemis. Et en effet, entre nos officiers,
tous enthousiastes de lui, il avait l'air du Roi de France.

Un cri d'admiration partit de l'Angleterre et de la France mme. Vingt
chansons clbrrent Soubise.

Cependant Vienne avait repris la Silsie, l'occupait avec cent mille
hommes. Frdric y court. Il en a trente mille, mais si srs qu'au
moment il dit: Si quelqu'un flotte, hsite, je lui donne cong; il peut
se retirer, sans blme et sans reproche. Pas un ne s'en alla.

Le sot dmon d'orgueil qui possdait Marie-Thrse avait gagn les
siens; ils dliraient d'avoir repris la Silsie. Ils raillaient
Frdric. La terrible boucherie de Lissa les fit srieux. Ils payrent
de leur sang. C'est la septime bataille de Frdric en cette anne (4
dc. 1757), et son chef-d'oeuvre militaire. Napolon lui-mme en parle
avec admiration.

Ds ce jour-l, son sort tait chang. Il pouvait dsormais largement
rparer ses pertes. Pitt, depuis juin, gouvernait l'Angleterre. Frdric
reut  la fois de l'argent, une arme. L'arme hanovrienne, aprs
Rosbach, dchire sa convention, et elle est mise aux mains des gnraux
de Frdric. Quinze millions par an lui sont donns de Londres. Il peut
nourrir, payer les nombreux dserteurs qui de tous cts lui arrivent,
veulent servir le grand Roi de Prusse.

Vritablement grand[41]. Les Autrichiens eux-mmes, regrettant de lui
faire la guerre, dans le Prussien ressentirent l'Allemand. L'admiration
d'un homme rouvrit la source vive de la fraternit. Le culte du hros
leur refit la _Germania_.

         [Note 41: Il n'a qu'une tache, sa participation au partage de
         la Pologne, prpar depuis cent annes. Voy. plus haut Thorn
         et les _Jsuites_, auteurs rels de cette ruine. Je
         l'expliquerai mieux au tome suivant.]

Dans les nobles et simples rcits que Frdric nous donne de cette
guerre unique, il n'a daign rien faire pour en relever la grandeur.
Loin d'en marquer l'effet, les rsultats moraux, immenses, qu'on
entrevoit ici, il s'en tient au technique, dit seulement pourquoi et
comment il fit cette manoeuvre, livra, gagna cette bataille,
trs-attentif surtout  bien marquer ses fautes, pour ne pas tromper
l'avenir. Nulle excuse pour ses dfaites. Une vracit hroque. Les
succs plutt amoindris. Sur le nombre des morts, des prisonniers, si
les narrations diffrent, c'est dans celle de Frdric que le nombre est
le plus petit.

On sent en lui une chose trs-belle, c'est que ses faits de guerre il
les a vus d'en haut.

Derrire le capitaine et au-dessus est le _Frdric roi_, dont l'autre
Frdric n'est que le gnral.

S'il n'et t ni roi, ni gnral, il resterait encore un des premiers
hommes du sicle. En parcourant la colossale dition de ses oeuvres
(trente volumes in-4), on reconnat avec tous les critiques, les
Villemain et les Sainte-Beuve, ce que le libre esprit des Diderot et des
d'Alembert disait sans flatterie: C'est un grand crivain, excellent
prosateur, net, simple, mle, d'tonnant srieux, qui, mme en face de
Voltaire, dans ses trs-belles lettres, se soutient avec dignit.

Quelques formes bizarres, imprudemment cyniques, dont on abusa contre
lui, n'empcheront pas de dclarer:

Qu'il fut le caractre le plus complet du XVIIIe sicle, ayant seul
_runi  la force l'ide_.




CHAPITRE DERNIER

CREDO DU XVIIIe SICLE

1720-1757


Le grand coup de Rosbach frappait, non-seulement la Pompadour, mais le
Dauphin et la Dauphine. Celle-ci avait cru venger sa mre, le Dauphin
venger Dieu. C'est par l que l'Autriche les avait pris, par l que
l'amie de l'Autriche, gouvernante des enfants de France, madame Marsan,
ne Soubise, avait pouss son frre. Le Dauphin, fort peu Autrichien, le
fut dans cette anne 1757. Il eut le charitable espoir qu'on avait, en
se mettant dix contre un, d'exterminer l'impie.

Voltaire, la mme anne, ainsi que Frdric, avait sa victoire, son
Rosbach. C'est l'_Essai sur les moeurs_. Livre immense, livre dcisif,
qu'on attendait depuis quatre ans. Frdric, quand Voltaire le quitta
(1753), laissa publier la copie incomplte qu'il avait dans les mains.
Elle fut  l'instant rimprime partout. L'ouvrage ne parut complet,
dans sa grandeur, qu'en mars 1757. Tir du premier coup  un nombre
inou (7,000), il inonda l'Europe, la remplit de lumire. Mais ce qui
est bien plus, ce livre, plein de vie et d'initiative, en donne  tout
le monde. Il commence une enqute immense sur l'histoire, qui ne
s'arrte plus. Le sicle marche ds lors dans un chemin nouveau, toute
la grande arme historique, les Mably, les Raynal, les Hume, Gibbon et
Robertson, Jean de Mller, etc. D'une part les critiques, et de l'autre
les narrateurs, la philosophie de l'histoire, les Turgot, et les
Condorcet.

La France est loin de se sentir vaincue. Tout au contraire, elle envahit
l'Europe. Le cycle vari de ses grands crivains, trs-harmoniques entre
eux, rpond aux besoins varis, aux sentiments des nations. Montesquieu
gagne l'Angleterre,  ce point qu'il y fait Blakstone. Buffon, dans sa
solennit, inaugure en Europe les tudes de la nature, Diderot la
critique inspire et des arts et de toute chose.

Ce qui prouve le mieux la souverainet de la France, c'est l'avidit, le
respect, j'allais dire la religion, avec laquelle l'Europe l'accueillait
dans son oeuvre mle, norme et indigeste, de l'Encyclopdie. Rien ne
donne aujourd'hui l'ide d'une telle chose. Tant de milliers de
souscripteurs pour un livre si lourd, si cher.

Chaque volume est reu comme un vnement, salu avec enthousiasme.
Bonne nouvelle? l'anne de Rosbach, le septime volume a paru. L'Europe
en est charme. Outre les articles clatants de Voltaire, Diderot,
beaucoup d'autres saisissent, commandent l'attention. De l'article
_Genve_ qu'a donn d'Alembert, une rvolution va sortir, le grand
schisme encyclopdique.

       *       *       *       *       *

C'est un sot prjug, malheureusement fort rpandu, qu'avant cette
raction le sicle avait flott, divagu de ct et d'autre. Erreur. Il
a march trs-droit.

Qu'on me laisse un moment remonter et marquer depuis 1720 quelle avait
t cette voie.


1.--L'ACTION.--MONTESQUIEU, VOLTAIRE.

Le point de dpart est l'arrt de Montesquieu (dans la 117e des _Lettres
persanes_) sur le catholicisme qui ne peut durer cinq cents ans.

Il n'eut jamais d'clipse plus forte que sous la Rgence. On ne le
combattit pas; on l'oublia.

Le jugement de Dieu, qu'il attestait toujours, avait deux fois prononc
contre lui. Vaincu deux fois, avec Philippe II, avec Louis XIV, il
paraissait fini. Il l'tait bien plus en lui-mme, ayant dans
l'_Unigenitus_ condamn l'vangile, et les propres mots de Jsus.

Montesquieu ne s'amuse pas  faire la petite guerre, noter tel scandale,
tel abus. Il va  la vraie question: Si le catholicisme meurt, est-ce un
effet de ses abus qui l'cartent de l'vangile? ou l'effet naturel,
ncessaire, du principe chrtien?--Quel est-il, ce principe, et quelle
est sa porte?

Regardant l'avenir, ddaignant le prsent et mprisant ce monde,
condamnant toute occupation mondaine, maudissant la nature, il est
essentiellement strile et dpopulateur (_Lettre_ 144).--Il est le pre
des moines, mais il en est le fils, issu du monachisme oriental, si fort
en gypte, en Syrie, avant Jsus, plus fort dans la mort de l'Empire, ce
grand tombeau des nations. Au monde dfaillant qui n'agissait plus
gure, qui n'esprait plus rien, il interdit l'espoir, _dfendit
l'action_.

       *       *       *       *       *

Le premier mot qui part, en 1734, le premier cri, c'est: _l'action_.

Voltaire, dans ses Lettres anglaises et la lettre contre Pascal, dit la
grande parole, le moderne Symbole: _Le but de l'homme est l'action._

Nous avons vu Voltaire  ce trs-beau moment, qu'on pourrait dire son
moment stocien, quand, pauvre, ruin, au retour d'Angleterre, il tait
cach prs Paris.

Aux jrmiades amres de Pascal sur les maux de l'homme, il rpond
noblement: L'homme est heureux... Je suis heureux.

Comment heureux? _Par l'action._

_L'action, but souverain de l'homme_; avec ce mot il n'tait plus besoin
d'pigrammes, ni de petits combats. Cela renvoyait au nant les dogmes
de l'inaction, de la contemplation strile.

Le but, entendez-vous? ce n'est pas le plaisir; ce n'est pas l'intrt
( vous! Helvtius, Holbach!  vous, les modernes coles de la matire
et du plaisir).

Voltaire se croit sensualiste et disciple de Locke. Il ne l'est point au
fond. Il se spare trs-bien de lui et de tous ceux qui croient la
morale variable, qui ne reconnaissent pas _une rgle identique
d'action_.

Il se moque de Locke qui, sur la foi de voyageurs suspects, a la
crdulit d'admettre que les Mingrliens s'amusent  enterrer vifs leurs
enfants. Mettons cela, dit-il, avec le perroquet qui tint au P. Maurice
ces beaux discours en langue brsilienne, que Locke a la simplicit de
redire.

Et il n'est pas moins ferme contre le fatalisme. Contre Wolf, contre
Frdric, il proclame _la libert de l'action_.

La libert dans l'homme est la sant de l'me. Plus on a la sant
morale, plus on croit  la libert. Le fataliste est un malade.

C'est un tat artificiel, contre lequel protestent _la conscience et la
libert intrieure_.

Tout cela, beau en soi, l'est encore plus dans la situation. Il soutient
cette thse contre un homme qui va rgner, le jeune prince de Prusse
(1737-1738). Il tremble de le voir persister dans ce fatalisme qui
endurcit le coeur. _Au nom de l'humanit_, daignez penser que l'homme
est libre.

       *       *       *       *       *

La morale hroque se prouve par les actes et les oeuvres, la libert
par l'nergie.

Frdric, qui en fit un si terrible usage dans la guerre de Sept Ans,
fut converti par la victoire. Dj vieux, il avoue (1771, 16 septembre)
que nos actes sont libres, et que Voltaire avait raison.

Mais il n'est pas moins beau de le sentir par les revers, par l'excs
des malheurs. Le jeune et profond Vauvenargues, martyr de la cruelle
retraite de Prague (1741), fut le tmoin du nouveau dogme par sa vie et
par ses crits.

Voltaire, les recevant (1744), lui crit: Beau gnie, j'ai lu, j'ai
admir cette hauteur d'une grande me... Si vous tiez n plus tt, mes
ouvrages en vaudraient mieux. Mais, au moins, sur ma fin, vous
m'affermissez...

 30 ans, le jeune homme avait dj pass par deux ges. Un de
concentration stoque, dans l'enivrement d'nergie o le jeta la lecture
de Plutarque. Il se dpeint lui-mme dans une lettre, comme il tait
alors: _stocien  lier_, dsirant un malheur pour s'assurer de sa force
intrieure. Plus rflchi, il eut le second ge, celui de la force
expansive qui dit: _ tout prix l'action._

L il est justement l'oppos de Pascal et du christianisme, de la morale
d'abstention. Il accepte hardiment toutes les conditions de la vie, les
passions comme aiguillons puissants de notre force active.

D'autres aussi, non moins anti-chrtiens, admettent la passion, mais
l'emploient au bonheur. Vauvenargues l'emploie, comme degr pour
s'lever, un escalier qui monte  la grandeur, aux nobles rsultats qui
serviront le genre humain.

Cette forte pense ayant rempli son me, et devenant lui-mme, il
donnait  sa personne modeste et rserve une autorit singulire. Le
plus fougueux des hommes, Mirabeau (pre de l'orateur), en crivant 
Vauvenargues (du mme ge, ils ont 22 ans), lui parle en fils plutt
qu'en frre. Il l'appelle: Mon matre. Ce qui surprend bien plus,
c'est que dans ce monde futile de jeunes officiers dissips et rieurs,
nul n'ait ri de la vie recueillie, des moeurs graves et pures de ce
singulier camarade. Devant son austrit douce, ils ne sentaient que du
respect.

coutons-le: Blmer l'activit, c'est blmer la nature. Le prsent nous
chappe, nos penses sont mortelles. Nous ne saurions les retenir. Si
notre me n'tait secourue par cette activit infatigable qui rpare les
coulements de notre esprit, nous ne durerions qu'un instant. Il faut
marcher, suivre le mouvement universel. Nous ne pouvons retenir le
prsent que par une action qui sort du prsent... L'activit qui dtruit
le prsent, le rappelle et le reproduit. (II, 94, d. 1757.)

Et ailleurs, ce mot si fcond: Agir n'est autre chose que produire. Qui
condamne l'activit, condamne la fcondit. Chaque action _est un nouvel
tre_ qui commence ce qui n'tait pas.

Son destin fut cruel. Il ne put pas agir. Il languit  l'arme. Il
languit en Provence. Sa famille pauvre et trs-serre lui refuse toute
expansion. Il a des ailes et ne peut voler. Forte preuve. Eh bien, il
se dit: C'est sur nous que nous devons travailler. Et la grandeur se
trouve en ce travail. L'me est grande par ses penses et par ses
sentiments. Le reste est tranger. Lorsqu'il lui est refus d'tendre au
dehors son action, elle s'exerce en elle-mme d'une manire inconnue aux
esprits faibles et lgers. Semblables  des somnambules qui parlent et
marchent en dormant, ces derniers ne connaissent pas cette suite
imptueuse et fconde de penses qui forment un si vif sentiment dans le
coeur des hommes profonds.

Ce mot qui, dans le calme, fait sentir le combat, montre aussi firement
qu'en cette grande morale, tout est compris, que l'me souveraine sait
et lancer et retenir le char, crer  l'action refoule le champ
illimit de l'activit intrieure,--qu'elle peut dire au monde: Je suis
un monde aussi.

Que de coups l'accablrent! La funeste retraite de Prague lui avait
cot son ami, un jeune lve aim, cr de sa pense. Il quitta le
service, rechercha un emploi. Par Voltaire, il l'obtint. Mais le voil
gisant. Une cruelle petite vrole le dvaste, le dfigure. Ses jambes,
geles  la retraite, s'ouvrent, ont des plaies. Et avec cela,
poitrinaire, presque aveugle! La pauvret cruelle pse encore par-dessus
ces maux!

Voltaire ici est admirable de bont, de chaleur de coeur. Il va, vient,
court,  Paris,  Versailles. Il intresse les puissants  la
publication nouvelle (1746). Il remue les ministres et la reine
elle-mme.  ce moment o il entrait en cour, s'agitait tellement, il a
du temps pour le malade.

Aucun plus grand spectacle que celui de ce lit et de cette mansarde
derrire l'cole de mdecine. Plusieurs en profitaient; le jeune,
l'aimable Marmontel, Chauvelin, l'pre chef des batailles
parlementaires, venaient voir volontiers ce stocien si doux. Je l'ai
vu, dit Voltaire, le plus accabl des hommes, et le plus tranquille.

Quel tait-il dans son for intrieur? Fils du pass, sorti d'une famille
catholique (avec une mre trs-dvote, une soeur carmlite, etc.),
d'autre part ami de Voltaire, ayant adopt son principe (anti-chrtien)
de _l'action_, du bon emploi des passions, tait-il combattu, avait-il
des agitations? Souffrait-il d'tre double ainsi? Rien ne l'indique.
Ayant peu  donner encore, il crut devoir garder dans son petit volume
des exercices de jeune homme, qu'il et mieux valu supprimer et qui le
feraient croire chrtien, donc oppos  sa propre doctrine. Un morceau
vigoureux crit de main de matre, et certes dans son ge de force
(l'_Imitation des penses de Pascal_), dment entirement cette ide. Il
est d'un parfait voltairien.

Rien de plus vraisemblable que ce qu'on a racont de sa mort. Voltaire
alors n'tait pas  Paris, mais il y fut prsent par son _alter ego_,
l'excellent d'Argental, le mme qui avait assist mademoiselle
Lecouvreur. Un Jsuite arriva, n'en tira rien. Vauvenargues dit aprs
son dpart les vers de Bajazet:

          ... Cet esclave est venu.
  Il a montr son ordre, et n'a rien obtenu.

Mort  trente-deux ans, moins deux mois, en 1747.

On a dit, non sans vraisemblance, que Vauvenargues qui souvent atteste
contre le raisonnement l'autorit du sentiment, de la nature, du coeur,
est dj un Rousseau anticip. Oui, mais, trs-grande diffrence, il est
bien moins sensible que Rousseau pour ses propres maux. Sur le grabat de
Job, dans ces infirmits dplorables, cette destruction, il gmit, il
est vrai, se plaint... des maux d'autrui.

Ce sombre Paris, ruin par une interminable guerre, ce quartier noir,
pauvre et humide, lui rvlait un misrable monde qu'il n'avait pas vu
au Midi.

Dans un passage mu, touchante vision de malade, il regarde passer le
grand torrent, le monde et la foule affaire. Mais de ct et d'autre,
aux chemins de traverse, il voit de pauvres solitaires souffrants,
muets, touffant leur douleur. C'est  eux qu'il voudrait aller, eux
qu'il voudrait calmer et consoler. Il hsite, craint de les blesser; il
les laisse passer  regret.

Ailleurs, un aveu adorable: c'est que, tant malheureux qu'il soit,
l'homme n'en sent que mieux toutes les misres des autres hommes...
Comme si c'tait sa faute qu'il y et des hommes plus malheureux
encore. Sa gnrosit s'accuse de tous les maux du genre humain.

Cette vive sensibilit clate  chaque instant chez son matre Voltaire,
le rieur plein de larmes. Elle alla trop loin mme dans son _Dsastre de
Lisbonne_, l'gara, lui fit croire au dsordre de la nature, lui en
cacha l'ordre profond.

Mais elle est admirable dans l'_Essai sur les moeurs_. Sous forme lgre
et critique, elle anime partout ce beau livre. Partout on est heureux
d'y retrouver _le sens humain_.

Bien mieux que Montesquieu[42], il pose: que, si la coutume diffre
selon les lieux et les climats, _tout ce qui tient au fond de la nature_
est le mme et ne varie pas. L'homme a toujours vcu en socit, et
cette socit dure sur deux bases: _justice et piti_.

         [Note 42: Si je ne parle pas ici de l'Esprit des lois, c'est
         qu'il n'a pris autorit que tard, dans la seconde moiti du
         sicle, avec nos Anglomanes, nos Constituants, etc.  son
         apparition, il eut un grand succs de curiosit (22 ditions
         en 18 mois, 1748-1749). Mais bientt on l'oublie un peu
         (1750). Les razzias, la fureur de Paris et le chemin de la
         Rvolte, mettent  cent lieues de ce livre si froid des temps
         endormis de Fleury.--Montesquieu meurt tout seul (1755),  ce
         point qu'il n'y eut qu'un homme pour suivre son convoi.
         C'tait le bon Diderot.--Le pauvre Montesquieu avait t dup
         sur l'Angleterre, mystifi par les Walpole. Ils lui firent
         admirer la machine, qui est peu de chose. C'est la vie qui
         est tout. La vie, c'est l'_Habeas corpus_ et le jury, la
         sret de l'homme et la maison bien ferme. La maison?
         qu'est-ce? Le mariage. Une femme sre, qui ne tient qu'au
         mari (beaucoup plus qu'aux enfants). C'est ce qui a fait tout
         le reste, la force du dedans, la grandeur du dehors. Il va au
         bout du monde; elle suit. Ds lors tout est possible et la
         colonie durera.--On n'imite pas la libert, on ne l'importe
         pas, il faut la prendre en soi.  chacun de la faire par
         l'nergie du sacrifice; non le sacrifice d'un jour, mais
         celui de tous les jours, le fort travail suivi, les moeurs
         laborieuses.]

Plus vieux, il a mieux dit encore, tendant ce principe de notre petit
globe  ceux qu'on voit au ciel, et  tous les mondes possibles. Partout
mme morale, tout comme mme gomtrie. Je cite ce qui suit de mmoire,
je crois, assez exactement:

Si, dans la Voie lacte, un tre pensant voit un autre tre qui
souffre, et ne le secourt pas, il a pch contre la Voie lacte. Si,
dans la plus lointaine toile, dans Sirius, un enfant, nourri par son
pre, ne le nourrit pas  son tour, il est coupable envers tous les
globes.


2.--L'ACTION UNIVERSELLE.--DIDEROT.

L'ouvrier nat au XVIIIe sicle, et la machine au XIXe. Notable
diffrence. Les oeuvres industrielles, l'ameublement surtout, les arts
de dcoration intrieure, portent alors l'empreinte vive de la main de
l'homme, souvent exquise et dlicate, parfois quelque peu indcise, avec
certains lgers dfauts qui ne sont pas sans grce, indiquant que la vie
a pass l, l'motion, et que l'oeuvre en palpite encore.

Les formes convenues du sicle de Louis XIV s'taient imposes 
l'Europe, mais pour les choses qu'on peut dire _extrieures_:
architecture, jardins, costumes officiels. Des arts nouveaux se crent
sous la Rgence, qui atteignent bien plus _le dedans_. Ils pntrent, se
glissent, semblent des confidents d'amour et d'amiti. Ils ne mprisent
rien, donnent aux menus dtails d'intrieur,  cent choses d'utilit
(fort grossires sous Louis le Grand) un charme singulier. Toute la vie
en est ennoblie. Au plus cach boudoir des princesses trangres,
l'ameublement intime, le nglig d'amour, la vie mystrieuse, tout est
cration de la France. Ce gnie d'industrie, qui sent et prvoit tout,
sert les raffinements solitaires et la coquetterie sociale, les gots de
l'intrieur et l'aimable vie de salon.

En ouvrant les recueils des hommes sortis de la Rgence, Oppenord,
Meissonier, de Cotte, etc., on voit qu'ils entrevirent, tentrent une
grande chose: _fconder l'art par la nature_, marier avec charme les
formes si diverses de la vgtation et de la vie marine, les feuilles,
oiseaux, coquilles; exploiter mille espces de fleurs, de coraux (autres
fleurs); sortir de la pauvret sche des trois ou quatre types maussades
o s'est tenu le Moyen ge. Ils en firent des essais, allrent (on peut
le dire) au bord de la Nature. Ils y seraient entrs avec bien plus
d'audace si l'Histoire naturelle, matrise par Buffon, n'et t
immobile dans ses descriptions solennelles, si dj elle et eu le gnie
des transformations qui doit un jour changer les arts. Lamark, Geoffroy,
Darwin, s'ils avaient t ns dj, auraient ouvert un champ immense au
gnie de nos Oppenord.

L'art tait jusque-l chose d'glise, se rptant toujours, ou
ridiculement bouffi, aux apothoses royales, aux plafonds de Versailles.
Mais tout  coup voil qu'il est partout. Il devient social. Il cre une
socit. Il n'est plus une cole ou une acadmie; il est un peuple. Un
grand peuple sans nom a pouss sous la terre, de fine main, par qui le
mtier devient art. Il est mme juste de dire que le sculpteur, le
peintre, ne sont pas alors en progrs. C'est bien plus en ces arts
appels des mtiers, que le sicle fleurit de grce et d'invention.

Notez qu'ici l'ouvrier seul est tout. Il conoit, excute. Ce n'est ni
Vanloo, ni Boucher qui lui enseignent ces merveilles. Dans son cinquime
tage, il est un crateur. Sans secours, sans machine et presque sans
outil, il est forc d'avoir du gnie dans les doigts. Que d'efforts, de
penses, de combinaisons solitaires, avant que le chef-d'oeuvre aille au
bout de l'Europe faire admirer les arts franais!

Mais cet ermite du travail, par moment, voit monter  lui un Esprit, qui
aime et sent tout, qui pntre ses habilets, ses procds, qui lui
trouve une langue pour cent choses innommes, lui explique son art 
lui-mme. C'est le pantophile Diderot.

Voltaire l'appelle _Panto-phile_, amant de toute la nature, ou plutt
amoureux de tout.

Il n'est pas moins _Pan-urge_, l'universel faiseur. C'est un fils
d'ouvrier (comme Rousseau, Beaumarchais et tant d'autres). Langres, sa
ville, fabrique de bons couteaux et de mauvais tableaux, l'inspire aux
mtiers et aux arts.

De son troisime nom qui lui va mieux encore, c'est le vrai _Promthe_.
Il fit plus que des oeuvres. Il fit surtout des hommes. Il souffla sur
la France, souffla sur l'Allemagne. Celle-ci l'adopta plus que la France
encore, par la voix solennelle de Goethe.

Grand spectacle de voir le sicle autour de lui[43]. Tous venaient  la
file puiser au puits de feu. Ils y venaient d'argile, ils en sortaient
de flamme. Et, chose merveilleuse, c'tait la libre flamme de la nature
propre  chacun. Il fit jusqu' ses ennemis, les grandit, les arma de ce
qu'ils tournrent contre lui.

         [Note 43: Cherchons le coeur du XVIIIe sicle. Il est double:
         Voltaire, Diderot.--Voltaire garda trs-nette l'_unit_ de la
         vie divine; Diderot sa _multiplicit_. Tous deux sentirent
         fortement Dieu.--Tous deux furent trs-unis par l'ide
         identique qu'ils eurent de la Justice. Contre Locke Voltaire,
         et Diderot contre Helvtius soutiennent la Justice
         absolue.--Les hauts gnies de cette poque, dont si
         complaisamment on a exagr les dissentiments extrieurs,
         furent d'accord bien plus qu'on ne dit. On n'a pas assez
         rappel tant d'expressions fraternelles, de mots
         d'admiration, de mutuelle tendresse, qui leur ont
         chapp.--Voyez d'abord avec quelle joie toute apparition
         nouvelle du gnie tait reue. Lorsque Voltaire, au comble de
         sa gloire, flatt de tant de rois, reoit les essais d'un
         jeune homme inconnu, Vauvenargues, quel attendrissement
         paternel! quels efforts pour le produire, le faire accepter
         de tous! Chose touchante! il descend de sa gloire, lui dit:
         J'aurais valu mieux, si je vous avais connu. Ce mot, c'est
         le destin, c'est le prix de la vie. Qu'il souffre et meure,
         qu'importe? Il est dans l'immortalit.--Quand l'Esprit des
         lois apparat dans son succs immense, Voltaire est ravi, il
         tressaille. Il en entreprend la dfense et lance aux
         dtracteurs un de ses beaux pamphlets. Plus tard il critiqua.
         Mais que sont ses critiques auprs de l'loge excessif: Le
         genre humain avait perdu ses titres. Montesquieu les a
         retrouvs.--Dans la lettre o Diderot dfend contre Falconet
         l'ide de l'immortalit, il y a un mot, tendre, inquiet sur
         Voltaire qu'il voyait vieillir: Quoi! faut-il qu'un tel
         homme meure?--Diderot,  son tour, trouva en ses pairs la
         sympathie profonde, l'aveu de son immensit: L'oiseau de si
         grande aide! Voltaire l'appelle ainsi. Et Rousseau: Gnie
         transcendant! je n'en vois pas deux en ce sicle!--Grands
         coeurs! Ils me rappellent le fanatisme de Rubens pour Vinci,
         et l'accent si fort de Milton dans ce sonnet touchant o il
         dit: Mon Shakspeare!--Cela ne nous ressemble gure...
         Hlas! pauvres sauvages du XIXe sicle qui marchons si
         sombres un  un.]

Il faut le voir  l'oeuvre, et travaillant pour tous. Aux timides
chercheurs, il donnait l'tincelle, et souvent la premire ide. Mais
l'ide grandiose les effrayait? Ils avaient peu d'haleine? Il leur
donnait le souffle, l'me chaude et la vie par torrents. Comment
raliser! S'il les voyait en peine, de sybille et prophte, il tait
tout  coup, pour les tirer de l, ouvrier, maon, forgeron; il ne
s'arrtait pas que l'oeuvre ne surgt, brusquement bauche, devant son
auteur stupfait[44].

         [Note 44: Un jeune homme lui apporte une satire contre lui.
         Il s'excuse: Je n'ai point de pain. J'ai pens que vous me
         donneriez quelques cus.--Hlas, monsieur, quel triste
         mtier! Mais vous pouvez tirer de ceci un meilleur parti. M.
         le duc d'Orlans, retir  Sainte-Genevive, me fait
         l'honneur de me har. Ddiez-lui ce livre, et qu'on le relie
          ses armes. Vous en aurez quelque secours.--Monsieur,
         l'ptre m'embarrasse.--Asseyez-vous l, je vais vous la
         faire. Le prince donna vingt-cinq louis.]

Les plus divers esprits sortirent de Diderot; d'un de ses essais,
Condillac; d'un mot, Rousseau dans ses premiers dbuts. Grimm le sua
vingt ans. De son labeur immense et de sa richesse incroyable coula le
fleuve trouble, plein de pierres, de graviers, qu'on appelle du nom de
Raynal.

Un torrent rvolutionnaire,--on peut dire davantage,--la Rvolution
mme, son me, son gnie, fut en lui. Si de Rousseau vint Robespierre,
de Diderot jaillit Danton. (_Aug. Comte._)

Ce qui me reste, c'est ce que j'ai donn. Ce mot que le Romain
gnreux dit en expirant, Diderot aussi pouvait le dire. Nul monument
achev n'en reste, mais cet esprit commun, la grande vie qu'il a mise
en ce monde, et qui flotte orageuse en ses livres incomplets. Source
immense et sans fond. On y puisa cent ans. L'infini reste encore.

       *       *       *       *       *

Dans l'anne mme (1746) o Vauvenargues publia ses _Essais_, ses vues
sur l'_action_, Diderot publia ses _Penses_, o il dit un mot
admirable. Il demande que Dieu ait sa libre _action_, qu'il sorte de la
captivit des temples et des dogmes, et qu'il se mle  tout, remette en
tout la vie divine:

largissez Dieu!

       *       *       *       *       *

Combien  ce moment on l'avait touff! combien indignement on l'avait
remplac, ce Dieu de vie, par la Mort mme! Comme on s'en servait
hardiment pour sacrer toute tyrannie, arrter la science, la recherche
des causes, au nom de la Cause premire! On voulait qu'on s'en tnt  ce
mot: Dieu le veut.

Qu'est-ce que la Nature? Adorez, ignorez! Comprendre, c'est
impie.--Qu'est-ce que l'industrie? la tmrit de crer et de faire
concurrence  Dieu.--Et la mdecine? dfiance et dfaut de rsignation,
l'acharnement de vivre. Gurir est un pch.

Ainsi,  chaque pas, obstacle et inertie, un monde obscur, pais,
coagul; rien ne se meut. Pour y ramener le mouvement, la circulation de
la vie, le fluide de la Nature, et ses transformations  travers l'espace
et le temps, il fallait _carter le Dieu faux d'inertie,--affranchir le
Dieu mouvement_.

Aprs la longue mort des trente annes dernires du rgne de Louis XIV,
il y eut un rveil violent de toutes les nergies caches. _Dieu
s'largit_, on peut le dire, il s'chappa. La vie parut partout. Des
lettres aux arts, des arts  la Nature tout s'anima, tout devint force
vive. Il n'y eut plus personne de mort. Tous les tres voulurent monter.

Du plus profond abme, les madrpores eux-mmes, les coraux rclamrent,
dirent qu'ils n'taient pas simples fleurs, mais de vrais animaux
(_Peyssonnel_). Les plantes  leur tour, autant que l'animal, dirent
aimer et avoir des sexes (_Vaillant_).

Les insectes (par _Raumur_) prouvrent qu'ils taient ouvriers, de
merveilleux industriels, qui se faisaient chacun des outils pour son
art.

Ainsi la nature tout entire, devant l'Industrie qui naissait, dit
qu'elle aussi elle tait industrie, un crateur laborieux. Notre
Maillet, qui vcut en gypte, vit, dans la matrice du Nil, surgir
l'animal (non oisif), mais persvrant ouvrier, qui va se fabriquant, va
montant dans l'chelle de la mtamorphose, se diversifiant, tendant vers
chaque espce, selon qu'il dveloppe tel organe ou telle fonction.

Pure machine au temps de Descartes, l'animal s'mancipe au XVIIIe
sicle, devient animal vrai, une force anime et active, qui se cre, et
qui a sa part du Crateur... Et Dieu n'en rougit pas. Animer tous ces
simples, ces innocents, pour lui, c'est _s'largir_, reprendre sa libre
action et rentrer dans la vie divine dont les prtres et les sophistes,
ces impies, l'avaient exil.

Le vertige me vient  regarder la scne prodigieuse de tant d'tres,
hier morts, aujourd'hui si vivants crateurs... Cela est beau, grand!
Dieu partout?

Dmocratie immense!... Plus la compression monarchique du Dieu de fer du
Moyen ge fut exagre jusqu'ici, plus aussi elles brlent, ces forces
dlivres, d'avoir tout leur ressort, de se dtendre enfin, de vivre de
la vie rpublicaine. Diderot, leur organe, a un respect si tendre des
moindres liberts, des petites activits, qu'il craint de les gner par
un cadre trop fort. Il les relie sans les serrer, les laisse
vigoureusement s'pandre en ses systmes. Il ne les contraint pas,
s'efface.--Au systme du monde, il agit tout  fait de mme. Le grand
Auteur  peine y parat. Il n'est pas ni, mais cart, ajourn ou
voil.

Ah! l'amour contredit l'amour, et il a en lui son obstacle!

Qui aime  ce point toute chose,--par l'amour de la vie locale,--perdra
le sentiment de l'Unit centrale.

En douant chaque tre d'une me et d'un esprit divin, y mettant Dieu, on
a peine  garder l'harmonie suprieure et la haute Unit d'amour qui
liait toute chose.

Cela est triste[45]... Le monde en devient sombre. Quel parpillement de
la vie!...

         [Note 45: Il est triste de voir deux ou trois hommes, et des
         plus minents,--pleins de la vie divine,--n'en pas bien
         sentir l'Unit. C'tait ma querelle dj avec notre
         regrettable Proudhon, qui m'a suivi de prs dans mon ide de
         la _Justice_, de la Rvolution, oppos du Christianisme. Son
         esprit dcentralisateur lui a voil l'_Unit_ du grand
         Tout.--J'ai dit ma pense l-dessus dans le livre de la
         _Femme_, dans la _Bible de l'humanit_.--N fort indpendant
         de la forme chrtienne, n'ayant jamais communi, quoi qu'en
         disent d'impudents biographes, j'avais l'esprit trs-libre,
         et plus de droit de m'expliquer.

         Le vrai soleil du monde, l'Amour qui en est l'me, n'apparat
         pas toujours. La ravissante ide de l'Unit centrale par
         moment se drobe pour enhardir la vie locale. C'est un phare
          clipses qui tourne, qui se cache et ne prit jamais.
         Rassurez-vous donc aux heures sombres. Cette flamme qui fait
         la joie du coeur, peut manquer par moments, nous attrister de
         son absence. Toujours elle revient plus vivante, agrandie.]

Si l'animal s'lve dans l'chelle des tres, selon qu'il est
centralis, en montrant des mollusques  l'homme,--hlas! l'_animal
monde_, s'il n'est centralis dans l'unit divine, de quelle chute
profonde va-t-il tomber, cher Diderot!

       *       *       *       *       *

Ses _Penses_ sont brles (1746).--Sa _Lettre sur les aveugles_ (1749)
le fait mettre  Vincennes. Regardons-le sur ce donjon.

De l la vue est grande sur la plaine, la Seine et Paris, sur Notre-Dame
et la Bastille. Que d'hommes ont regard du haut de cette tour, malgr
la hauteur! Retz, Cond, Barbs, Mirabeau, mille autres y ont pass.
Mais nul oiseau jamais de si haut vol n'y fut que celui que j'y vois,
nul plus grand, plus hardi, nul plus sage et plus fou.

Lui-mme s'est dpeint  merveille. N  Langres, lieu haut et de vents
ternels, qui d'heure en heure va du calme  l'orage, il dit: Ma tte
est le coq du clocher qui va, vient et tourne toujours. Un coq,
disons-le, d'un oeil d'aigle qui plane et voit au loin, pressent de
tous cts les vents de l'avenir.

C'est l'an 1749 (juillet), l'avnement de Mesdames, et le triomphe du
Clerg. Le roi accorde aux prtres une razzia des gens de lettres. Sous
le prtexte d'athisme, on loge au donjon Diderot.

Cent ans plus tt cela mne au bcher. Valle, Vanini, Thophile furent
sans piti brls. Que d'autres, pour des riens, furent enterrs
vivants! J'ai dit la cage de Saint-Michel-en-Grve. Je n'ai pas dit les
fosses pleines de rats, o Renneville eut le nez mang.

Diderot fut trs-beau en prison. Tenu au secret le plus dur, il ne livra
jamais le nom de son libraire qui et t de droit  Toulon. Il tait
dcid  rester l. Et, sans papier ni plume, il charbonnait un drame de
la mort de Socrate. L'autorit flchit et recula.

Dans ce sjour de trois mois  Vincennes, il mrit son grand plan d'une
association universelle des gens de lettres, contenant leurs travaux
dans un Dictionnaire qui contiendrait la science humaine. Pense folle?
On devait le croire.

L'autorit permettrait-elle une si dangereuse entreprise, toutes les
sciences exposes, traduites selon l'esprit philosophique (autrement
dit, contre l'autorit)? Aucun protecteur sr. La Pompadour et
d'Argenson cadet voulaient, ne voulaient pas. Si Diderot n'et fait
qu'un livre, il et pri. Il emporta l'obstacle  force de grandeur.
Dans sa vaste entreprise, au peuple des lettrs s'unit le peuple
financier. Des fortunes s'y engagrent. Telle y fut jet sans retour.
Une seule dame y mit cent mille cus.

Plusieurs y mirent leur vie (de Jaucourt et tant d'autres). La
gnrosit de Diderot qui s'y usa pour rien (y eut son pain  peine), sa
gnrosit gagna. On vit un surprenant spectacle, cesser l'gosme et
l'envie! Qui aurait jamais cru que _la nation des gens de lettres_
(comme l'appelle d'Alembert), nation de rivaux, d'envieux, en viendrait
 s'immoler dans un travail commun o chacun brillerait si peu? une
Babel par ordre alphabtique, un monstrueux dictionnaire de trente
volumes in-folio? L'_Encyclopdie_ fut bien plus qu'un livre. Ce fut une
faction.  travers les perscutions, elle alla grossissant. L'Europe
entire s'y mit.

Belle conspiration gnrale qui devint celle de tout le monde. Troie
entire s'embarqua elle-mme dans le cheval de Troie.

       *       *       *       *       *

Tout cela tait encore dans le cerveau de Diderot. Il tait encore 
Vincennes, mais plus libre dj, quand il eut, en aot 1749, la visite
vraiment mmorable du musicien Rousseau. Il n'avait pas encore fait le
_Devin du village_, et rien ne le recommandait. Diderot, qui l'aimait,
ne mditait pas moins d'inscrire Rousseau au titre du grand
_Dictionnaire des sciences_, de lui donner l'honneur d'tre un des
fondateurs de l'Encyclopdie (ce qu'il a fait rellement).

Mably, dans cette anne, avait donn son livre contre la vie moderne,
son loge de Sparte, etc. Rousseau, protg de Mably et ancien ami du
clbre auteur, pouvait-il ignorer ce livre? Il n'en dit rien, mais
parle seulement du sujet propos par l'Acadmie de Dijon. Les sciences
et les arts ont-ils servi le genre humain? Cette question, dit-il, lui
ouvrit tout un monde. Il allait  Vincennes quand il la lut, en fut mu,
gonfl, ne put plus respirer. Il s'assit sous un arbre, y crivit une
page au crayon pour la montrer  Diderot.

Les trois rcits qu'on a de ce moment (par Rousseau, Diderot, Marmontel)
s'accordent aisment. Rousseau entrevit bien la grande place qu'il
allait saisir, en attaquant les sciences et le parti de ses amis. Mais
il ne l'et pas fait sans l'avis gnreux du capital ami, qui pour lui
tait tout alors, sans l'autorisation de l'oracle du temps.

Grave question pour Diderot! Au jour o il dressait le monument des
sciences, allait-il envoyer Rousseau dans le camp oppos? Ne risquait-on
de voir bientt un encyclopdiste ennemi de l'Encyclopdie? qui sait?
ennemi de Diderot?

Celui-ci fut trs-grand. Il conseilla contre lui-mme, contre son oeuvre
et contre son parti. Il conseilla Rousseau pour Rousseau, selon ses
tendances, son talent et sa destine, et, quoi qu'il arrivt, il le
lana dans l'avenir.

       *       *       *       *       *

FIN DU TOME DIX-HUITIME




TABLE DES MATIRES




PRFACE
                                                                Pages.
    Sources de cette histoire.--La conspiration de famille.--Le
    Credo du XVIIIe sicle.......................................... 1


CHAPITRE PREMIER

    FLEURY ET M. LE DUC. 1724...................................... 19
      Fleury transmet  M. le Duc un pouvoir limit................ 20
      Fleury cr par les Jsuites................................. 22
      Il carte les honntes gens de l'enfant royal................ 23
      Duverney dirige M. le Duc et madame de Prie.................. 25
      Rforme de Duverney. Son impopularit........................ 30


CHAPITRE II

    CHUTE DE M. LE DUC. 1725-1726.................................. 33
      Amour de la France pour le petit roi......................... 34
      Ses camarades. Connivence de Fleury.......................... 36
      M. le Duc les chasse......................................... 40
      Il marie le roi, septembre 1725.............................. 41
      Chute de M. le Duc, juin 1726................................ 49
      Exil et mort de madame de Prie............................... 50


CHAPITRE III

    ESPRIT GUERRIER ET PROVOCATION DU CLERG.--FRANCE.
      POLOGNE. ESPAGNE. 1726-1727.................................. 53
      On aggrave la perscution protestante........................ 54
      Cruauts des Jsuites, funestes  la Pologne................. 55
      Leurs folies d'Espagne. Riperda, nouvelle Armada............. 60
      L'Anglais corrompt la Farnse et se joue de Fleury........... 65


CHAPITRE IV

    CHUTE DU SICLE.--IMPUISSANCE DES JANSNISTES ET
      DES PROTESTANTS. 1727-1729................................... 68
      On dit  tort que la France se remit sous Fleury............. 68
      Raction honnte et librale du jansnisme................... 70
      Perscutions. Miracles jansnistes........................... 72
      Association des jansnistes, des francs-maons............... 76
      Vertus et strilit des jansnistes, des protestants......... 80


CHAPITRE V

    VOLTAIRE ET MADEMOISELLE LECOUVREUR. 1728-1730................. 83
      Voltaire revenu d'Angleterre, 1728........................... 85
      Lettres anglaises et contre Pascal: _Le but de l'homme
        est l'action_.............................................. 87
      Tragique destine de mademoiselle Lecouvreur................. 92
      Elle est enterre furtivement................................ 99


CHAPITRE VI

    LES MARMOUSETS.--LA CADIRE. 1730-1731........................ 101
      Le Roi sous le Pape: La Bulle loi du royaume................ 102
      Le Roi trahit ses camarades; Fleury le tient sous clef...... 104
      Le procs du P. Girard et de la Cadire trouble la
        royaut du clerg, 1731................................... 105
      Le Clerg perd l'espoir de devenir son propre juge.......... 114


CHAPITRE VII

    ZARE ET CHARLES XII.--LA GUERRE. 1732-1733................... 116
      La chanson de Bonneval, le pacha franais................... 116
      Chauvelin et Bellisle pour la guerre (contre Fleury)........ 118
      Essor des arts lyriques, _Zare_. On est amoureux de
        l'amour................................................... 121
      Infirmit de la reine. On achte pour le roi madame
        de Mailly, 1732........................................... 125
      Chauvelin veut rtablir Stanislas, chasser l'Autrichien
        d'Italie.................................................. 127


CHAPITRE VIII

    LA GUERRE.--FLEURY ET WALPOLE. 1733-1735...................... 130
      Fleury, men, par Walpole, retarde et entrave............... 131
      On compromet la Pologne, Stanislas, et on les trahit........ 135
      Mort hroque de Pllo...................................... 138
      L'Espagne profite de la guerre, prend les Deux-Siciles...... 139
      Malgr la trahison de Fleury, Chauvelin exige la Lorraine... 140
      L'Angleterre anti-protestante. Elle assure l'Empire 
        l'Autriche................................................ 142


CHAPITRE IX

    VOLTAIRE, 1734-1739.--LE ROI NE FAIT POINT SES
      PQUES, 1739................................................ 144
      Les Lettres anglaises de Voltaire, 1734..................... 145
      Il se rfugie chez madame Du Chtelet, en Hollande, etc..... 147
      Raction. Chute de Chauvelin, 23 fvrier 1737............... 150
      Influence dvote et galante de madame de Toulouse........... 152
      Contre elle, la Mailly appelle sa jeune soeur la Nesle,
        dcembre 1738............................................. 155
      Le roi dclare qu'il ne fera pas ses pques, avril 1739..... 157


CHAPITRE X

    GUERRE D'AUTRICHE.--GRANDEUR ET CATASTROPHE
      DE LA NESLE................................................. 158
      La chimre du _bon Roi_, du salut par l'amour............... 159
      Mort de l'Empereur, guerre imminente, octobre 1740.......... 164
      Apparition de Frdric...................................... 164
      La Nesle dcide le roi pour Frdric contre Marie-Thrse,
        1741...................................................... 168
      Ambassade de Bellisle qui fait lire le Bavarois............ 170
      La Nesle ne peut russir contre Fleury, l'Autriche.......... 171
      La mort de la Nesle sauve Marie-Thrse, septembre 1741..... 176


CHAPITRE XI

    LA CONSPIRATION DE FAMILLE.--LA TOURNELLE.--DSASTRE
      DE PRAGUE. 1742............................................. 179
      Le Dauphin, gras, dvot, chef du parti jsuite.............. 179
      La reine et ses filles sont pour l'Espagne et pour
        Marie-Thrse............................................. 181
      On veut leur opposer une matresse. Concurrence de
        la Tournelle et de la petite Poisson...................... 185
      Fleury nous trahit pour l'Autriche, retraite de Prague,
        dc. Mort de Fleury, janvier 1733......................... 191


CHAPITRE XII

    FRDRIC LE GRAND.--FURIE DE L'ANGLETERRE.--LA
      TOURNELLE.--LE ROI MALADE. 1743-1744........................ 194
      Frdric et Bonaparte....................................... 196
      Combien Frdric fut Franais............................... 197
      Brutalit de l'Angleterre, barbarie de Marie-Thrse........ 198
      Faiblesse du roi pour sa fille l'Infante; pacte de famille.. 204
      Mais la Tournelle envoie Voltaire  Frdric................ 205
      Projet de descente en Angleterre............................ 208
      Succs en Flandre; le roi malade  Metz, 1744............... 214
      Mort de la Tournelle, 6 dcembre 1744....................... 218
      Frdric, abandonn de la France, sauv par un coup
        de gnie.................................................. 220


CHAPITRE XIII

    LA POMPADOUR ET FONTENOY.--VOLTAIRE ET L'ORIGINE
      DE L'ENCYCLOPDIE. 1745-1746................................ 221
      Comment la Pompadour s'imposa au roi malgr lui............. 224
      Bataille de Fontenoy, 11 mai 1745........................... 225
      Descente de Charles-douard en cosse, octobre.............. 230
      On abandonne douard et Frdric qui fait la paix........... 232
      La Pompadour, accueillie de la reine, non de ses filles..... 234
      Elle appuie Machault pour imposer les biens du clerg....... 236
      Voltaire  la cour. L'Encyclopdie.......................... 237


CHAPITRE XIV

    LE ROI CONQUIS PAR LA FAMILLE.--RGNE DE MADAME
      HENRIETTE. PAIX DE 1748..................................... 238
      Le plan de d'Argenson pour la Pologne et l'Italie,
        pour donner Milan au Pimont, etc......................... 239
      Vellit du roi, dsespoir de sa fille l'Infante............ 240
      Dcadence de la Pompadour; influence d'Henriette;
        il renvoie Argenson, fvrier 1747......................... 245
      La reine refroidie pour Henriette........................... 247
      Voltaire crit _Smiramis_.................................. 249
      Voltaire crit contre la paix, est disgraci................ 250
      Paix de 1748, 18 octobre.................................... 250
      Enlvement du prince douard................................ 252


CHAPITRE XV

    MADAME HENRIETTE.--LES BIENS D'GLISE SONT DFENDUS.
      1748-1781................................................... 253
      Le clerg renouvelle la guerre du Jansnisme et emploie
        les filles du roi pour dfendre ses biens................. 254
      Voyage de l'Infante  Versailles, renvoi de Maurepas........ 256
      Le roi associe ses filles  ses orgies, octobre 1749........ 257
      Enlvements d'enfants et rvoltes de Paris, mai 1750........ 259
      Le _Chemin de la Rvolte_................................... 262
      Le roi abandonne l'ide d'imposer le clerg................. 263
      Entre du Dauphin au Conseil, octobre....................... 264
      Adlade succde  Henriette qui meurt, fvrier 1752........ 266


CHAPITRE XVI

    MADAME ADLADE.--LES BIENS ECCLSIASTIQUES
      SONT SAUVS. 1752........................................... 274
      Caractre d'Adlade, violemment passionn.................. 275
      Guerre imminente, lutte intrieure du Parlement et
        du Clerg................................................. 279
      Rgne d'Adlade (septembre 1752), abaissement de la
        Pompadour................................................. 280
      Discours contre les sciences, Devin du village; divisions
        du parti encyclopdique................................... 282
      Violences, enlvements. Le Parlement attaque les
        _Lettres de cachet_....................................... 283
      Enlvement du Parlement, 9 mai 1753......................... 284


CHAPITRE XVII

    SUITE D'ADLADE.--FOURBERIE DU ROI.--DCEPTION
      DU PARLEMENT. 1753-1755..................................... 286
      Fluctuations du roi. Adlade s'tablit chez lui. 27
        dcembre 1753............................................. 289
      Le Clerg obtient que Machault sorte des Finances,
        4 aot 1754............................................... 291
      L'archevque sauv par le roi des poursuites du Parlement... 293
      Le roi flatte le Parlement, fait enregistrer les impts..... 294
      Bruits publics sur Adlade, juillet 1755................... 295
      Le roi se moque du Parlement, le subordonne au
        Grand Conseil............................................. 296


CHAPITRE XVIII

    GUERRE DE SEPT ANS. 1756...................................... 298
      La Pompadour trs-bas en aot 1755, et trs-haut en
        septembre................................................. 298
      Elle gagne le roi et la famille  l'Autriche par l'espoir
        que l'Infante aura les Pays-Bas........................... 299
      Fourberie de l'Autriche. Marie-Thrse se fait Franaise.... 301
      Confrence de Babiole, 22 septembre 1755.................... 302
      Union de la Prusse et de l'Angleterre, 16 janvier 1756...... 305
      La Pompadour rgne. Plus d'hommes en France............... 306
      Richelieu emporte Mahon, mai 1756........................... 308
      Mais Frdric enlve la Saxe au pre de la Dauphine......... 309
      Le roi irrit se jette dans la guerre, brise le Parlement,
        dcembre 1756............................................. 311


CHAPITRE XIX

    DAMIENS. JANVIER-MARS 1757.................................... 314
      Lgendes du Pacte de famine, du Parc-aux-Cerfs.............. 315
      Le viol du 17 fvrier 1756.................................. 316
      On croit que le roi sera tu................................ 317
      Origines de Damiens.--Les domestiques au XVIIIe sicle...... 318
      Ni Jsuite, ni Jansniste, mais Parlementaire. Son
        ide fixe d'_avertir_ le roi.............................. 322
      On lui jette un sort. Il vole............................... 327
      Il retourne  Arras, voudrait se tuer....................... 328
      Il revient pour _avertir_ le roi, le frappe, 5 janvier 1757. 331
      Ses premires rponses...................................... 332
      On veut lui faire accuser le Parlement...................... 334
      La Pompadour renvoye reste, fait renvoyer Argenson
        et Machault, 1er fvrier 1755............................. 339
      Elle ngocie avec le Parlement, fait esprer l'expulsion
        des Jsuites.............................................. 341
      Le procs touff.--Tortures et excution de Damiens.
        28 mars................................................... 343


CHAPITRE XX

    FRDRIC.--ROSBACH. 1757...................................... 350
      Proscription de Frdric et des philosophes, de
        l'Encyclopdie............................................ 351
      Napolon, Voltaire, et tous, ont trop raval Frdric....... 351
      Sa grandeur dans la paix.................................... 353
      Son danger entre trois gants et sa dfense de l'Europe..... 355
      Sept batailles en un an: victoire de Prague, 6 mai.......... 356
      Frdric perd son unique alli (la petite arme de Hanovre). 359
      Les agents de l'Autriche (Choiseul) diffament Frdric...... 360
      Vie de Louis XV; petit Parc-aux-Cerfs intrieur............. 361
      Vie de Frdric; ses vers  Voltaire........................ 362
      Il se sent ncessaire au monde; sa gaiet hroque.......... 363
      Marie-Thrse le croit accabl, ordonne (par Choiseul)
        qu'on l'achve  Rosbach.................................. 365
      Le favori Soubise, l'arme des filles, coiffeurs et
        cuisiniers................................................ 367
      La droute de Rosbach, 7 novembre 1757...................... 369
      L'admiration de Frdric refait la patrie allemande......... 371
      Roi, gnral, philosophe, historien......................... 372


CHAPITRE XXI

    CREDO DU XVIIIe SICLE. 1720-1787............................. 373
      La France fait la conqute morale de l'Europe............... 374
      I. _L'action._ Montesquieu et Voltaire...................... 376
        Montesquieu prdit la _mort du catholicisme_, 1720........ 379
           --   dclare le christianisme improductif et _inactif_. 380
        Voltaire dclare: _Le but de l'homme est l'action_, 1734.. 381
           -- _L'action est libre, non fatale_.................... 382
           -- _La rgle de l'action est invariable_, 1738......... 383
        Ses disciples, Frdric et Vauvenargues, 1746............. 383
        Son essai sur les moeurs, 1740-1757: _Unit morale du
          monde_.................................................. 383
      II. _L'action universelle._ Diderot......................... 384
        Les arts-mtiers.......................................... 385
        Diderot panto-phile, pan-urge et Promthe................ 386
        Il mancipe la Nature..................................... 387
        Il cre l'Encyclopdie.................................... 394
        Il lance Rousseau......................................... 394


Paris.--Imprimerie Moderne (Barthier, dr), rue J.-J.-Rousseau, 61.





End of Project Gutenberg's Histoire de France 1724-1759, by Jules Michelet

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1724-1759 ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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particular state visit http://pglaf.org

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