The Project Gutenberg EBook of Le vaisseau fantme, by Richard Wagner

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Title: Le vaisseau fantme

Author: Richard Wagner

Translator: Charles Nuitter

Release Date: October 18, 2008 [EBook #26943]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VAISSEAU FANTME ***




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NOUVELLE DITION


LE VAISSEAU FANTME

OPRA EN TROIS ACTES DE RICHARD WAGNER

TRADUCTION FRANAISE DE M. CHARLES NUITTER

[P.-V. STOCK]

PARIS P.-V. STOCK, DITEUR
(Ancienne librairie TRESSE & STOCK)
8, 9, 10, 11, GALERIE DU THTRE-FRANAIS PALAIS-ROYAL

1897

_Tous droits de traduction, de reproduction et d'analyse rservs pour
tous les pays, y compris la Sude et la Norvge._




LE VAISSEAU FANTME

_Reprsent pour la premire fois  Paris, sur le thtre national de
l'Opra-Comique, le 10 mai 1897._




P.-V. STOCK, DITEUR

LES PREMIERS OPRAS DE RICHARD WAGNER

(Traduction de M. CH. NUITTER)

  RIENZI, opra en cinq actes (1842), traduit par MM. Ch. Nuitter
     et J. Guillaume.
  LE VAISSEAU FANTME, opra en trois actes (1843).
  TANNHAUSER, opra en trois actes (1845).
  LOHENGRIN, opra en trois actes (1850).

Pour la partition et les parties d'orchestre, s'adresser  MM. A. DURAND
et Fils, diteurs de musique, 4, place de la Madeleine,  Paris.

MILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY




  La note de Richard Wagner, relative  la mise en scne du _Vaisseau
  fantme_, qu'il nous a paru intressant de reproduire, a t insre
  dans le tome V de ses oeuvres compltes. S'il en tait besoin, elle
  dmontrerait une fois de plus avec quel soin minutieux il savait
  rgler tout ce qui doit contribuer  la bonne excution de ses drames
  lyriques et rendre plus complte l'intime union du pome et de la
  musique. Cette note ne sera pas inutile aux artistes qui auront 
  interprter _le Vaisseau fantme_, et parfois elle peut rendre 
  l'oeuvre originale quelque chose de ce que lui fait perdre forcment
  une traduction musicale.

  Aprs avoir parl des dcorations et des effets de lumire, le matre
  passe  ce qui concerne le jeu des chanteurs:


Je m'adresse donc exclusivement aux acteurs, et parmi eux surtout, 
celui qui est charg du rle d'homme principal Le Hollandais, qui est
si difficile.

C'est de l'heureuse excution de cette partie principale seule que
dpend le succs vritable de tout l'opra. Il faut que l'acteur
parvienne  faire natre et  faire durer la compassion la plus
profonde; il pourra y arriver s'il suit exactement les traits principaux
caractristiques suivants:

Son aspect extrieur est suffisamment indiqu. Sa premire entre est
excessivement solennelle et grave. La lenteur hsitante avec laquelle il
avance sur la terre ferme doit faire un contraste tout particulier avec
le tangage extraordinairement violent et inquitant du vaisseau sur la
mer.

Pendant les sons graves de trompettes (si mineur) tout  fait  la fin
de l'introduction, il s'est avanc sur une planche place par ses hommes
du bordage du vaisseau jusqu' une roche plate du rivage.

La premire note de la ritournelle de l'air, le mi dize grave des
basses, accompagne le premier pas du Hollandais sur la terre; sa
dmarche chancelante, telle que l'ont les marins qui touchent terre,
pour la premire fois aprs une longue absence en mer, est de nouveau
accompagne par l'imitation musicale des vagues que font les
violoncelles et les altos.

Sur le premier temps de la troisime mesure il fait le second pas,
toujours les bras croiss et la tte baisse; il fait son troisime et
son quatrime pas  la huitime et  la dixime mesure.

 partir de ce moment, ses mouvements suivent la spontanit instinctive
de son excution vocale et dramatique, mais il faut que l'acteur prenne
garde de jamais se laisser entraner par une vivacit exagre dans ses
mouvements scniques. Un certain calme, particulirement effrayant, dans
son attitude et son aspect extrieurs, mme, en exprimant, avec la
passion intrieure la plus forte, sa douleur et son dsespoir, assurera
l'effet voulu  tout ce qui doit vraiment caractriser son apparition.

Les premires phrases sont chantes sans la moindre passion, comme par
un homme puis de fatigue; presque exactement en mesure, comme en
gnral tout le rcitatif. Aux paroles: Ah! superbe ocan, etc...,
chantes avec une rage amre, il ne donne pas cours encore  la passion
vritable: c'est plutt avec un ddain terrible qu'il se contente de
tourner  demi la tte vers la mer.

Pendant la ritournelle qui suit: Et ma peine est sans fin, il baisse
de nouveau la tte, comme fatigu et bris de tristesse; il chante les
paroles: Mer, tu seras le tmoin, etc..., avec les yeux hagards, le
regard perdu devant lui.

Pour la mimique qui doit accompagner l'allegro: Combien de fois las de
souffrir, etc..., je ne veux pas restreindre trop troitement le
chanteur dans ses mouvements extrieurs, mais qu'il s'en tienne
toujours, l aussi,  ma principale observation, de conserver encore la
plus grande tranquillit possible dans son attitude, au moment mme de
la passion la plus grande, la plus saisissante, du sentiment de la plus
profonde douleur, dont il doit animer l'expression de son chant; qu'il
se contente d'un geste, pas trop large cependant, du bras ou de la main
pour les quelques accents violents de la diction. Mme les paroles:
Mais ni la tombe, ni la mort! qui doivent tre chantes avec la plus
puissante accentuation sont la description de sa souffrance plutt que
l'explosion vritable et directe de son dsespoir. Il y arrive seulement
dans le passage qui suit, et pour ceci il lui faut rserver la suprme
nergie de l'action.

En rptant les paroles: Tel est l'arrt cruel du sort, il a courb la
tte et s'est un peu inclin: il reste ainsi jusque pendant les quatre
dernires mesures avec le trmolo des violons dans la cinquime mesure,
et, conservant toujours la mme attitude, il lve les yeux vers le ciel.
 l'entre pianissimo des timbales, dans la neuvime mesure, il commence
 trembler pouvant, les mains baisses se crispent, serrant le poing,
ses lvres frmissent, jusqu' ce qu'il commence enfin, les yeux hagards
toujours tourns vers le ciel, la phrase: Ange du ciel. Toute cette
apostrophe presque directe  l'ange, du ciel qui doit tre chante
avec la plus terrible expression, sera excute dans l'attitude dj
indique sans autres changements importants que ceux qui sont exigs par
la diction de tels ou tels passages: nous devons voir devant nous un
ange dchu, qui, en sa terrible torture, exhale sa tragique fureur, en
s'adressant  la justice ternelle. Enfin, aux paroles: En vain,
j'espre, toute la force de son dsespoir se dchane; il se redresse
avec rage, et, les yeux toujours dirigs vers le ciel, il exprime toute
la plus violente nergie de la douleur.

Vaine esprance: il ne veut plus rien savoir de la dlivrance promise,
et son attitude change maintenant,  l'entre des timbales et des
basses, comme s'il tait ananti.

 l'entre de la ritournelle de l'allegro, ses traits se raniment, il
revient  une nouvelle esprance, esprance horrible, la dernire,
l'esprance en la fin du monde, o il devra prir, lui aussi.

Cet allegro final exige la plus effrayante nergie dans le chant comme
dans la mimique, car tout ici est motion directe. Que le chanteur
parvienne cependant  faire paratre ce tempo, entier, malgr toute la
puissance de la diction, comme n'tant que l'effet de toutes ses forces
runies: cette explosion devient la plus extrme et la plus crasante,
aux paroles:  mondes, cessez votre cours. C'est l que la sublimit
de l'expression doit atteindre  son comble.

Aprs les dernires paroles:  moi, nant, et pour toujours, il
demeure debout, pendant tout le fortissimo dans une fire attitude,
presque semblable  une statue. Ce n'est qu' l'entre du piano,
pendant le chant sourd qui vient du vaisseau, que cette violente fixit
se dtend peu  peu; ses bras s'abandonnent, retombent.

Aux quatre mesures expressivo des premiers violons, il baisse la tte,
puis, et va en chancelant sur les dernires huit mesures vers les
roches de la falaise oppose: l il s'adosse au roc, et alors les bras
croiss sur la poitrine, il demeure longtemps dans cette position.

Je n'ai dtaill si soigneusement cette scne qu'afin de montrer en quel
sens je veux que le Hollandais soit reprsent, et combien est grande
l'importance de la plus minutieuse concordance du jeu avec la musique.

Que l'acteur se donne la peine de chercher  concevoir dans le mme sens
son rle tout entier. Au reste, cet air est la partie la plus
difficile du rle, surtout parce que c'est de la bonne ralisation de
cette scne qui dpend, pour le public, la comprhension ultrieure du
sujet.

Si ce monologue, selon mes intentions, a su saisir et mouvoir
compltement, le succs est assur pour la partie la plus importante de
l'oeuvre entire, tandis que tout ce qui suit ne serait pas capable de
faire regagner ce que l'on aurait abandonn ici.

Dans la scne avec Daland, le Hollandais reste pour un moment dans
l'attitude prcdente. Il rpond, en relevant un peu la tte, aux
paroles que Daland lui adresse de son bord.

Quand Daland le rejoint  terre, le Hollandais s'avance, avec un calme
imposant, vers le milieu de la scne.

Tout son aspect dnote ici une dignit calme et tranquille; dans tout ce
qu'il dit l'expression est mesure, noble, mais sans aucun accent de
force: il agit et parle comme s'il tait habitu ds longtemps  ce qui
se passe: si souvent dj, il lui est arriv d'avoir de telles
rencontres et de procder  de semblables ngociations; tout, mme les
questions et les rponses qui paraissent les plus intentionnelles,
doivent avoir lieu comme involontairement; il agit pour ainsi dire sous
la contrainte de sa magique situation  laquelle il s'abandonne
machinalement, comme puis et indiffrent. Mais tout aussi
involontairement se rveille en lui cet ardent dsir de rdemption:
aprs la terrible explosion de son dsespoir, il est devenu plus doux,
moins rude, et c'est avec une tristesse mouvante qu'il exprime son
ardent dsir de repos. Il pose encore avec une apparente tranquillit la
question: As-tu donc une fille? La rponse enthousiaste de Daland:
Mais oui, fidle enfant, le rappelle de nouveau subitement  l'ancien
espoir si souvent reconnu vain! Avec une hte poignante il s'crie:
Donne-la-moi! L'ardent dsir d'autrefois s'empare de lui  nouveau, et
c'est avec l'expression la plus mouvante qu'il s'abandonne  dpeindre
sa situation, tout en gardant le calme extrieur, en chantant: Sans une
pouse, sans un enfant. La chaleureuse description que le pre fait
ensuite de sa fille anime de plus en plus en lui son ardent dsir de
dlivrance par la fidlit d'une femme et l'lve dans l'allegro final
du duo, jusqu'au combat le plus passionn entre l'esprance et le
dsespoir, combat dans lequel l'esprance semble dj triompher.

 sa premire rencontre avec Senta, au deuxime acte, le Hollandais
apparat de nouveau, calme et solennel dans son attitude extrieure:
tous ses sentiments passionns sont refouls avec une tension nergique,
en son for intrieur.

Pendant la longue dure du premier point d'orgue, il reste immobile sous
la porte; avec l'entre du solo de timbales, il s'avance lentement vers
le devant de la scne; avec la huitime mesure de ce solo, il s'arrte,
les deux mesures accelerando aux instruments  cordes se rapportent au
geste de Daland, qui, tout tonn, attend que Senta lui souhaite la
bienvenue, et l'y invite avec un mouvement de ses bras ouverts, dans une
sorte d'impatience; pendant les trois mesures de timbales qui suivent,
le Hollandais s'avance tout  fait sur le devant de la scne, de ct;
il reste l maintenant pendant tout ce qui suit, sans mouvement, les
yeux toujours fixs sur Senta. Le dessin des instruments  cordes qui se
rpte, se rapporte  la rptition plus accentue du geste de Daland:
au pizzicato, au point d'orgue, il cesse de l'inviter du geste, et tout
tonn secoue la tte; avec l'entre des basses aprs le point d'orgue,
il s'approche lui-mme de Senta.

Ce qui suit l'air de Daland doit tre ralis mimiquement en entier.
Pendant les quatre premires mesures forte, Daland se dispose tout de
suite et avec dcision  partir: sur la cinquime mesure et la sixime
il s'arrte et se retourne; les sept mesures qui suivent accompagnent sa
mimique exprimant son attente, o la satisfaction se mle  la
curiosit; pendant les deux mesures suivantes de basses, il va jusqu'
la porte en secouant la tte; quand le thme revient aux instruments 
vent, il passe encore une fois la tte, se retire avec dpit et ferme la
porte sur lui, de sorte qu' l'entre de l'accord en fa dise majeur des
instruments  vent, il est dj loin. Pendant le reste de mme que
pendant la ritournelle du duo qui suit, pas un mot, pas un geste sur la
scne.

Senta et le Hollandais, aux deux cts opposs, sur le devant de la
scne, restent fascins par la vue l'un de l'autre.

Que les acteurs ne craignent pas de fatiguer par l le public, il a t
prouv que c'est justement cette situation qui saisissait le plus le
spectateur et le prparait le mieux  la scne suivante.

Dans la phrase en mi majeur qui suit, le Hollandais doit conserver, en
chantant de la manire la plus mue, la plus saisissante, une attitude
ayant l'apparence du plus grand calme extrieur; qu'il ne se serve pour
soutenir les accents les plus marqus que de la main et du bras (et ceci
mme avec modration).

Ce n'est qu'aux deux mesures du solo de timbales qui prcde le passage
en mi mineur que le Hollandais fait un mouvement, afin de s'approcher un
peu de Senta: il marche avec une certaine timidit et une courtoisie
triste, en faisant quelques pas vers le milieu de la scne pendant la
petite ritournelle.

Je dois ici faire observer au chef d'orchestre que l'exprience m'a
dmontr que je me suis tromp en indiquant: un poco meno sostenuto;
il est vrai que le grand mouvement prcdent est assez lent au dbut
surtout pour le premier solo du Hollandais; petit  petit jusqu' la fin
il s'anime involontairement mais de faon telle que forcment il doit de
nouveau un peu ralentir, en rentrant en mi mineur, afin de donner au
commencement du moins de cette phrase l'expression ncessaire,
solennelle et calme. Cette phrase de quatre mesures doit mme tre
retarde de manire que la quatrime mesure soit excute avec un grand
ritenuto. Le mme cas se reprsente dans la premire phrase chante du
Hollandais.

Sur la neuvime mesure et sur la dixime, pendant le solo de timbales,
il s'approche encore de Senta d'un pas d'abord et de deux pas ensuite.

Pour la onzime et la douzime mesure, il s'agit de serrer un peu le
mouvement afin d'arriver sur la phrase en la mineur Dois-tu donner ta
main, etc. dans le vrai mouvement, toujours modr, mais moins
tranant, mouvement qui doit tre maintenu par la suite sans tre
altr. Dans le piu animato: Quoi, pour toujours le Hollandais
trahit l'impression vivifiante qu'a faite sur lui la sincrit des
premires paroles de Senta: il faut dj qu'il chante cette phrase avec
une grande motion.

Mais l'exclamation passionne de Senta: De ses tourments qu'enfin je le
dlivre, le remue au plus profond de l'tre. Plein d'tonnement et
d'admiration, il est pris d'un tremblement, en disant  voix presque
basse:  doux accents au sein de ma douleur.

Dans le molto piu animato, il n'est presque plus matre de lui; il
chante avec feu et passion, et tombe  genoux en disant: Qu'il vienne
d'elle,  Dieu puissant.

Avec l'agitato en si mineur, il se relve par un mouvement violent: son
amour pour Senta se fait sentir tout de suite dans la plus terrible
angoisse qui l'treint en songeant au sort auquel elle s'expose en lui
tendant la main pour le sauver. Cette pense entre dans son esprit comme
un effrayant remords, et dans ce passage passionn o il dissuade Senta
de compatir  sa destine, il devient tout  fait un tre humain
vritable, tandis que jusqu'alors il ne faisait surtout, la plupart du
temps, que l'horrible impression d'un fantme.

L encore l'acteur doit s'abandonner, en son attitude extrieure,  la
passion la plus humaine. Comme ananti, il se prosterne devant Senta,
aux paroles Fidlit ne brille en toi, de sorte que Senta, debout, le
domine, sublime, pareille  un ange, tandis que par les paroles
suivantes, elle lui donne l'assurance de ce qu'elle entend par
Fidlit.

Dans l'allegro molto qui suit, pendant la ritournelle le Hollandais
se redresse tout debout avec une motion solennelle et un transport
grandiose: ses accents s'chauffent jusqu'au plus sublime chant de
victoire.

Pour ce qui reste, il ne peut y avoir aucun malentendu: dans sa dernire
entre au troisime acte, tout est passion, douleur et dsespoir.

Tout particulirement je recommande de ne jamais largir les rcitatifs,
mais de tout prendre au contraire dans le mouvement le plus vif, le plus
serr.

Il serait difficile de rendre mal le rle de Senta. Il suffit d'avertir
l'interprte d'un point seulement: on ne doit pas concevoir cet tre
rveur dans le sens d'une sentimentalit moderne, maladive! Bien au
contraire, Senta est une jeune fille du Nord, tout  fait nergique, et
mme, sous son apparence de sentimentalit, elle est absolument nave.
Ce n'est prcisment que sur une jeune fille tout  fait nave, avec le
caractre spcial de la nature du Nord, que les impressions telles que
celles de la ballade du _Vaisseau fantme_ et du portrait du ple marin
pouvaient produire un attrait aussi miraculeusement puissant, tel que
celui qui la pousse  la dlivrance du Maudit. Cette impulsion se
manifeste chez elle comme une puissante folie que seules les natures
tout  fait naves sont capables de ressentir. Il a t reconnu que des
jeunes filles du Nord prouvaient des motions d'une telle puissance que
la mort tait instantane par arrt subit du coeur. Il en serait  peu
prs de mme pour l'tat maladif en apparence de la ple Senta.

rik non plus ne doit pas paratre un tre larmoyant et sentimental; il
est au contraire imptueux, vhment et sombre, tel que doit l'tre un
solitaire, surtout dans les hautes terres du Nord. Celui qui chanterait
la cavatine du troisime acte d'une faon agrable, me rendrait un
mauvais service, car elle ne doit respirer qu'une douloureuse mlancolie
et une profonde tristesse. Tout ce qui pourrait justifier une fausse
conception de ce morceau, par exemple le passage chant en voix de tte
et le point d'orgue final, doit tre chang ou supprim, je le demande
avec instance.

Je prie encore l'acteur charg du rle de Daland, de ne pas tourner ce
rle au comique proprement dit. C'est une exacte manifestation de
l'existence vulgaire, c'est un marin qui brave les temptes et les
dangers par amour du gain; l'on ne doit pas du tout considrer, par
exemple, comme immoral--bien que cela puisse paratre mriter ce
nom--l'acte par lequel il vend sa fille  un homme riche. Il pense et
agit, comme font bien d'autres, et sans supposer  cela le moindre mal.

RICHARD WAGNER.




PERSONNAGES


    LE HOLLANDAIS              MM.  BOUVET.
    DALAND, marin Norvgien         BELHOMME.
    RIK, chasseur                  JROME.
    LE PILOTE, de Daland            CARBONNE.
    SENTA, fille de Daland     Mlle MARCY.
    MARIE, nourrice de Senta   Mme  CARR-DELORN.


L'action se passe en Norvge, au bord de la mer.




LE VAISSEAU FANTME




ACTE PREMIER


Le Thtre reprsente un rivage bord de rochers  pic.--La mer occupe
une grande partie de la scne.--La vue s'tend au loin sur les
flots.--Temps sombre.--Violent ouragan.


SCNE PREMIRE

LES MATELOTS NORVGIENS, DALAND, LE PILOTE.

(Le navire de Daland vient de jeter l'ancre prs du rivage. Les Matelots
travaillent bruyamment  carguer les voiles,  lancer des cbles.

Daland est  terre, il gravit un rocher et regarde autour de lui pour
reconnatre la contre.)

LES MATELOTS, travaillant.

          Hiva! ho! hiva! ho!

DALAND, descendant du rocher.

        Plus de doute. En ce jour, l'orage
      Nous a pousss  sept milles du port.
        Si prs du but d'un long voyage,
        Faut-il subir ce coup du sort?

LE PILOTE, criant du bord  travers ses mains.

    Eh! capitaine! h!...

DALAND.

                          Tout va-t-il bien  bord?

LE PILOTE.

    Ici le fond est bon, tout va bien, capitaine.

DALAND.

      C'est bien Sandwik! La chose est trop certaine!
      Malheur! J'allais revoir ce qui m'est cher
      Senta, ma fille, et mon toit secourable,
      Quand de ce gouffre il souffle un vent d'enfer,
      Se fier au vent, c'est compter sur le diable!

(Allant  bord.)

      Mais  quoi bon?... Dj l'air est moins lourd,
        Pareil orage sera court.

(Aux Matelots.)

    Hol! vous, c'est assez veiller, reposez-vous,
      Je n'ai plus peur.

(Les Matelots descendent dans la cale.--Au Timonier.)

                        Toi, timonier, demeure.
          Il faut veiller pour nous.
      Tout est au mieux, mais veillons  toute heure.

LE PILOTE.

            Ne craignez rien,
          Capitaine! Dormez bien.

(Daland rentre dans sa cabine.)


SCNE II

LE PILOTE.

(Le Pilote est seul sur le pont. L'ouragan s'est un peu calm et ne
reprend plus que par intervalles. Au large les vagues s'lvent normes.
Le Pilote fait encore une fois la ronde; puis il s'assied au gouvernail.
Bientt il sent venir le sommeil, il se secoue et chante.)

          Malgr vents et tempte,
            Auprs des miens,
          Ma belle, je reviens.
          L'ouragan sur ma tte
            En vain gronda,
          Ma belle, me voil.
        Sans un bon vent du sud, jamais
           toi je ne reviendrais.
        Ah! souffle! souffle encor, bon vent,
          Ma belle en ce jour m'attend.
            Ah! ah! la! la! ah!

(Une vague branle le navire. Le Pilote se lve vivement et regarde. Il
s'assure qu'il n'y a pas de mal, se rassied et chante tandis que le
sommeil le gagne par degrs.)

          Des confins de la terre,
             toi toujours
          J'ai pens, mes amours!
          En bravant le tonnerre
            Et flots et vent
          Je t'apporte un prsent.
        Grce au bon vent, je viens encor
          Avec une chane d'or!
        Bon vent! ah! souffle sans faiblir,
          Ce don lui fera plaisir!
            Ah! ah! la! la! ah!

(Il lutte contre la fatigue et finit par s'endormir. La tempte
recommence. Le temps s'assombrit. Dans le lointain se montre le vaisseau
fantme avec ses voiles d'un rouge de sang et ses mts noirs. Il
s'approche avec rapidit du rivage  ct du navire norvgien. L'ancre
tombe avec un bruit terrible. Le Pilote de Daland s'veille en sursaut.
Sans quitter sa place, il jette un coup d'oeil sur le gouvernail, et,
assur que tout est bien, il murmure quelques mots de sa chanson.)

        Sans un bon vent du sud, jamais...

(Il se rendort.)


SCNE III

LE HOLLANDAIS, LE PILOTE, endormi.

(Sans le moindre bruit l'quipage fantastique du vaisseau fantme cargue
ses voiles. Le Hollandais descend  terre.)

LE HOLLANDAIS.

      L'heure a sonn! Sept ans avec l'aurore
          Sont couls! Le flot
        Lass me rejette aussitt.
        Ah! superbe Ocan, bientt
        Tes flots me porteront encore.
      Ta rage expire, et ma peine est sans fin!
          Je cherche en vain
          Sur cette terre
        Celle en qui j'espre.
      Mer, tu seras le tmoin de mes maux
      Jusqu'au moment o l'abme en repos
        Verra tarir enfin les flots.

        Combien de fois, las de souffrir.
        Je courus affronter l'orage!
        Hlas! la mort sembla me fuir.
            En vain ma rage
             maint cueil
        Souvent demanda le naufrage.
        Jamais ne s'ouvre mon cercueil!
        Parfois j'ai brav le pirate,
        Dans les combats cherchant la mort.
        Viens! viens! que ta bravoure clate;
        L'argent ruisselle sur mon bord...
        Des mers j'ai vu l'enfant sauvage
        En se signant au loin s'enfuir.
        Combien de fois, voulant mourir,
        J'ai dfi les vents, l'orage!
        Dans l'esprance d'un cercueil,
        Souvent j'allai chercher l'cueil;
        Mais ni la tombe ni la mort!
        Tel est l'arrt cruel du sort!

      Ange du ciel, messager d'esprance,
      Qui du salut m'as montr le chemin,
      En m'annonant un jour de dlivrance,
      T'es-tu raill de mon cruel destin?

            En vain j'espre,
             voeux superflus!
            Non! non! sur terre
        Un coeur fidle... il n'en est plus!
        Un seul espoir encor me reste,
        Et cet espoir jamais ne ment.
        Si long que soit ce sort funeste,
        Le monde aura sa fin pourtant!
             jour cleste
            Du jugement,
            Quand dois-tu luire
            Enfin pour moi?
        Qu'il sonne, ce signal d'effroi
        Qui doit tout perdre et tout dtruire.
        Lorsque seront levs les morts,
        Enfin la paix m'attend alors.
         mondes, cessez votre cours!
         moi, nant, et pour toujours!

(Choeur sourd de l'quipage du Vaisseau Fantme.)

         nous, nant, et pour toujours!

(Le Hollandais se couche sur un rocher  l'avant-scne.)


SCNE IV

LE HOLLANDAIS, DALAND, LE PILOTE.

(Daland sort de sa cabine; il vient sur le pont et aperoit le vaisseau
du Hollandais.)

DALAND, se tournant vers le pilote.

      Eh! timonier! hol!

LE PILOTE, se levant  demi, encore sommeillant.

                          C'est bien! c'est bien!

(Continuant sa chanson.)

    Ah! souffle, souffle encor, bon vent...

DALAND.

                                             Ne vois-tu rien?
            Bien! l'on veille
             merveille!
      Vois ce vaisseau! Depuis quand dors-tu l?

LE PILOTE.

    Au diable, aussi! Pardon, capitaine.

(Il prend  la hte son porte-voix et hle le vaisseau.)

                                        Hol!

(Long silence. On entend deux fois l'cho.)

    Hol! h!

(Long silence. Nouvel cho.)

DALAND.

              Leur paresse  la ntre est pareille!

LE PILOTE.

    Rpondez!--Quel pays? Quel navire?

DALAND, apercevant le Hollandais  terre.

                                       C'est bon!
        L bas je crois voir le patron.
      Hol! marin, dis-moi ton pays et ton nom.

LE HOLLANDAIS, sans changer de place.

        Je viens de loin. Pendant l'orage
        Voudrais-tu me chasser d'ici?

DALAND.

            Non! Dieu, merci,
        Des marins ce n'est pas l'usage!
            Qui donc es-tu?

LE HOLLANDAIS.

        Hollandais.

DALAND.

                    Sois le bienvenu!
            Du vent la violence
        Nous a pousss vers ce rocher,
      Tous deux ensemble.-- bien peu de distance
        Est mon pays. Prs d'y toucher
        Je suis jet sur cette plage.
      Mais, parle encore: as-tu quelque dommage?

LE HOLLANDAIS.

    Mon navire est solide et peut braver l'orage!
        Jouet du vent qui se dchane,
        J'ai sur les flots err longtemps;
        Depuis quand? je le sais  peine,
        Car je ne compte plus les ans.
        Je ne pourrais jamais te dire
        Tous les pays o j'ai pass,
        Il n'en est qu'un auquel j'aspire,
        Et c'est le mien, qui m'est ferm!
      Dans ta maison consens  me conduire;
      De ton accueil tu n'auras nul regret.
      Les plus brillants trsors dans mon navire
      Sont entasss sans nombre, c'est peu dire;
      Ami, crois-moi, tu seras satisfait.

DALAND.

      Discours trange! Est-il pourtant sincre?

(Au Hollandais.)

      Un sort fatal t'a poursuivi longtemps?
      Pour te servir je suis prt  tout faire,
      Peut-on connatre, au moins, ces biens si grands?

(Le Hollandais fait signe aux hommes de son quipage. Deux d'entre eux
apportent un coffre.)

LE HOLLANDAIS.

      Tu vas trouver des splendeurs infinies,
      Perles d'Asie et riches pierreries.
        Vois donc, de l'hospitalit
          La noble rcompense,
             ton oeil tent
              Briller d'avance.

DALAND.

        Grand Dieu! Richesses sans pareilles!
      Qui donc pourrait payer tant de merveilles?

LE HOLLANDAIS.

      Payer! Le prix dj je te l'ai dit,
      Tout est  toi pour l'abri d'une nuit.
      Mais ce n'est l que le moindre trsor
      De ceux que mon vaisseau recle encor.
    Qu'en puis-je faire, hlas! sans femme, sans enfant,
        De mon pays toujours absent?
        Tous mes trsors seront  toi
        Si tu me fais une famille
    Chez les tiens.

DALAND.

                   Dieu! qu'entends-je?

LE HOLLANDAIS.

                                        As-tu donc une fille?

DALAND.

      Mais oui... charmante enfant.

LE HOLLANDAIS.

                                    Donne-la-moi.

DALAND, avec joie.

      Lui! se peut-il! pouser mon enfant!
          Ah! sa pense est la mienne.
      Ah! j'ai grand peur si j'hsite un instant
          Qu'un autre projet survienne.

LE HOLLANDAIS.

      Sans une pouse, hlas, sans un enfant,
          Rien ne m'attache  la terre.
      Un sort cruel me poursuit constamment
          Tout vient combler ma misre.

ENSEMBLE.

LE HOLLANDAIS.

        Chass du lieu de ma naissance,
        Qu'ai-je encor besoin d'un trsor?
         moi cette heureuse alliance
        Et prends pour toi, prends tout mon or.

DALAND.

        Quel rve,  fortune subite!
        Pourrais-je jamais trouver mieux?
        Bien fou qui du sort ne profite!
        Quelle ivresse, quel jour heureux!...

DALAND.

      Oui, je possde aimable jeune fille,
      Trsor d'amour, fidle et noble coeur.
      C'est mon seul bien, l'orgueil de ma famille,
      L'oubli des maux, le charme du bonheur.

LE HOLLANDAIS.

      Qu'elle ait toujours pour toi mme tendresse,
      Elle sera fidle  son poux.

DALAND.

            Perles, bijoux,
          Oui, c'est l ta richesse;
          Mais quel trsor plus grand
            Qu'un coeur constant.

LE HOLLANDAIS.

            Tu me le donnes?

DALAND.

          Vraiment oui, je le veux!
      Ton sort m'meut, coeur noble et gnreux,
      Par ta grandeur, ta force, tu m'tonnes.
          Un gendre comme toi
        Ft-il moins riche encore ma foi,
          Par moi serait choisi.

LE HOLLANDAIS.

            Merci!
        Verrai-je ta fille aujourd'hui?

DALAND.

      Le premier vent nous conduira prs d'elle,
      Tu la verras, si tu la trouves belle...

LE HOLLANDAIS.

          Elle est  moi!...

( lui-mme.)

          Mon bon ange, est-ce toi?

        Lorsque, bris par la souffrance,
        Dans mon salut encor j'ai foi
        Du malheureux seule esprance.
        Pourrai-je enfin compter sur toi?

DALAND.

        Ah! gloire  toi, terrible orage,
        Qui m'as guid dans ta fureur,
        Je n'ai, sans chercher davantage,
        Qu' profiter de mon bonheur.
        Soyez bnis,  vents contraires,
        Qui vers ces bords m'avez pouss;
        Mon voeu, ce voeu de tous les pres,
        Un gendre riche! est exauc!

LE HOLLANDAIS.

        Ah! faut-il que du ciel un ange
        Pour me sauver soit descendu!
        Enfin de ma torture trange,
        Pour moi le terme est-il venu?

ENSEMBLE.

LE HOLLANDAIS.

        Ah! quand l'espoir a fui mon coeur
        Puis-je rver un sort meilleur?

DALAND.

         lui, si gnreux, si bon,
         lui ma fille et ma maison!

(La tempte est compltement apaise, le vent a tourn.)

LE PILOTE,  bord.

        Vent du sud! Vent du sud!...

LES MATELOTS, agitant leurs chapeaux.

                                     H! l!...

LE PILOTE, rptant sa chanson.

      Bon vent du sud, ah! souffle encore!

LES MATELOTS.

                                           Hiva!...
          Hiva! ah! Hiva!...

DALAND, au Hollandais.

        Tu vois tout est calme  prsent.
        Le vent est bon, la mer est belle
        Allons! levons l'ancre  l'instant
        Vers mon pays tout nous appelle.

(Les Matelots lvent l'ancre et mettent les voiles dehors.)

LE HOLLANDAIS.

      Pars je t'en prie, ami, ne m'attends pas:
      Le vent est frais, mon quipage est las.
      Aprs un court repos, je suis ta route.

DALAND.

      Mais notre vent?...

LE HOLLANDAIS.

                         Il va durer sans doute.
            Ce vaisseau-l
          Bientt te rejoindra!

DALAND

      Tu crois? Eh! bien! qu'il soit fait  ta guise.
          Adieu! Puisses tu voir
          Ma fille ds ce soir!

LE HOLLANDAIS.

    C'est dit!

DALAND, allant au bord de son navire.

              H! matelots! hol! voici la brise.
            Allons? allons!
          Alerte, compagnons!

LES MATELOTS, avec joie.

          Malgr vents et tempte
            Auprs des miens
          Ma belle, je reviens.
          L'ouragan sur ma tte
            En vain gronda
          Ma belle me voil!
              Hurrah!...
        Sans un bon vent du sud jamais
           toi je ne reviendrais!
        Ah! souffle! souffle encor bon vent
          Ma belle en ce jour m'attend!

(Le Hollandais monte sur son navire.)

FIN DU PREMIER ACTE.




ACTE DEUXIME


Une chambre spacieuse dans la maison de Daland. Aux murs sont accrochs
des instruments de marine, des cartes, etc.--Au fond un portrait d'homme
au visage ple,  la barbe brune, au vtement noir.


SCNE PREMIRE

SENTA, MARIE, JEUNES FILLES.

(Marie et les Jeunes Filles filent, assises autour de la chemine.
Senta, au fond d'un grand fauteuil les bras croiss, semble absorbe
dans la contemplation du portrait.)

CHOEUR DES JEUNES FILLES.

          Bon rouet, gronde et bourdonne!
          Tourne, tourne, va gament.
          Bon rouet tourne et nous donne
          Mille fils en bourdonnant.
        Mon bien-aim s'en va voguant
        Et pense  celle qui l'attend.
        Mon bon rouet tourne en sifflant
        Si tu pouvais donner le vent
          Comme il viendrait promptement.
          File vite,  jeune fille!...
          Bon rouet tourne et babille.

MARIE

                Courage!
          Voyez comme va l'ouvrage!
        Chacune pense au mariage.

LES JEUNES FILLES.

                  Marie!
          Silence vous savez bien
        Que la chanson n'est pas finie!

MARIE.

        Chantez et que le rouet crie!
        Mais toi, Senta, tu ne dis rien?...

LES JEUNES FILLES.

          Bon rouet, tourne et bourdonne,
          Tourne, tourne, va gament
          Bon rouet tourne et nous donne
          Mille fils en bourdonnant
        Mon bien-aim voyage encore
        Au sud il va gagner de l'or.
        Mon bon rouet tourne gament
        Cet or est pour la belle enfant
        Qui file, file vaillamment
          File vite  jeune fille
          Bon rouet, tourne et babille

MARIE,  Senta qui reste plonge dans sa contemplation.

            Mchante enfant,
          Si tu ne files, vraiment,
          Tu n'auras nul prsent.

LES JEUNES FILLES.

        Elle a le temps, le fait est clair.
        Son bien-aim n'est pas en mer
        C'est du gibier qu'il lui promet...
        Ce qu'un chasseur vaut, on le sait.
             Ah! ah! ah! ah!...

(Senta semble chanter tout bas et comme pour elle un motif de la
ballade.)

MARIE.

        Voyez-la! toujours mme attrait!...
        Veux-tu passer ta vie entire
         rver devant un portrait?

SENTA, sans changer de place.

        Pourquoi m'avoir dit sa misre?
        Pourquoi m'avoir dit ce qu'il est?

(Soupirant.)

            L'infortun!

MARIE.

            Que dieu t'assiste!...

LES JEUNES FILLES, entre elles.

        Eh! eh! eh! eh! comment juger?...
        Le noir marin la fait songer.

MARIE.

        Toujours cet air pensif et triste!

LES JEUNES FILLES.

        Voyez ce que peut un portrait!

MARIE.

        Toujours je gronde et sans effet;
        Viens, Senta; viens donc, s'il te plat.

LES JEUNES FILLES.

            Son coeur est sourd
        Il est rempli d'un fol amour,
        Cela peut mal finir vraiment!
        rik est vif! au sang ardent!
        Un malheur vient si promptement.

(Elles s'interrompent en riant.)

        Assez!...

(Entre elles.)

                  Sa balle percerait
        De son noir rival le portrait:
      Ah! ah!...

SENTA, avec vivacit.

                 Cessez! ce jeu ne peut me plaire.
        Voulez-vous me mettre en colre?

LES JEUNES FILLES, se remettant au travail avec un empressement affect
et comme pour ter  Senta le temps de les gronder.

          Bon rouet tourne et bourdonne,
          Tourne, tourne, va gament.
          Bon rouet tourne et nous donne
          Mille fils en bourdonnant!

SENTA.

        Oh! quelle chanson dplaisante
        Qui gronde et bourdonne sans fin!
        Si vous voulez qu'aussi je chante
        Il faut chercher meilleur refrain!

LES JEUNES FILLES.

        Bien chante alors!

SENTA.

                           Non. Toi, Marie.
        Dis la ballade je t'en prie.

MARIE.

        Moi! la chanter! oh! non! jamais!
      Que le Vaisseau Fantme reste en paix!

SENTA, aux Jeunes Filles.

        Je vais la dire, coutez bien
        Et que votre me s'attendrisse
        Sur ce cruel et long supplice!

LES JEUNES FILLES.

        Oui! chante donc!

SENTA.

                          N'en perdez rien!

LES JEUNES FILLES.

    Laissons l nos rouets,

MARIE, avec dpit.

                            Et moi je prends le mien.

(Les jeunes filles quittent leurs rouets et se groupent autour de Senta
place dans le grand fauteuil. Marie prend son rouet et va filer prs de
la chemine.)

BALLADE.

SENTA.

I

            Hiva! hiva!...
        Avez-vous vu le vaisseau mort,
          Mt noir et voile rouge?
        Un homme ple veille  bord
          Sans que jamais il bouge:
          Hui!... quel sifflement
          Hui!... quel bruit du vent
              Hiva!...
          Il doit fuir sur les flots
        Et sans fin, sans merci, sans repos!

            Dans son malheur
      L'instant peut venir de la dlivrance
            S'il trouve un coeur
      Qui jusqu' la mort l'aime avec constance.
            Pauvre marin
          Exauant ma prire,
            Le ciel j'espre
        Te le fera trouver enfin!

(Vers la fin Senta se tourne vers le portrait. Les jeunes filles
coutent avec intrt. Marie a cess de filer.)

II

        Doublant un cap, il blasphmait,
          En vain la foudre gronde,
        Je veux lutter quand ce serait
          Jusqu' la fin du monde!
          Hui! Satan bientt
          Hui! l'a pris au mot!
              Hiva!
      Son arrt est d'errer sur les flots
          Sans merci, sans repos!

            Dans son malheur,
      L'instant peut venir de la dlivrance.
            L'ange sauveur
      En lui du salut a mis l'esprance.
            Pauvre marin,
          Exauant ma prire
            Le ciel j'espre
        Te le fera trouver enfin!

LES JEUNES FILLES.

            Pauvre marin,
          Exauant ma prire
            Le ciel j'espre
        Te le fera trouver enfin.

SENTA.

(Aprs que les Jeunes Filles ont rpt le refrain, elle continue avec
une motion croissante.)

III

         l'ancre il vient tous les sept ans
          Pour chercher une belle.
        Pas une, hlas! depuis le temps
          Ne lui resta fidle.
          Hui! la voile au vent!
          Hui! Vite en avant!
        Hiva! Ah! faux amour! faux serment!
        Sans merci, sans repos, en avant!

LES JEUNES FILLES.

            Ah! vers quel port
      Celle que promit Dieu se trouve-t-elle?
            Jusqu' la mort
      O trouver ce coeur qui sera fidle?

SENTA, se levant saisie d'une inspiration soudaine.

        C'est moi qui veux t'aimer sans cesse,
        Dieu tout-puissant, fais qu'il paraisse,
        Que grce  moi sa peine cesse!

(Les Jeunes Filles se lvent effrayes.)

MARIE et LES JEUNES FILLES.

    --Qu'entends-je? Dieu!


SCNE II

LES MMES, RIK.

RIK, qui du seuil a entendu Senta.

                          --Senta! veux-tu donc que j'expire?...

LES JEUNES FILLES.

         l'aide, rik; ah! quel dlire!

MARIE.

        De crainte  peine je respire.
        Portrait maudit! Il s'en ira.
        Ds que le pre reviendra,

RIK, srieusement.

      Le pre vient.

SENTA, qui tait reste immobile et semblait ne rien entendre parat
s'veiller et s'lance avec joie.

                    Mon pre vient!

RIK.

                                    Dj
          L'on peut voir son navire.

MARIE.

        On s'amuse  quelque chanson
        Et rien n'est prt dans la maison!

LES JEUNES FILLES.

        Ils sont venus! Courons vers eux!

MARIE.

        Hol! restez donc, je le veux!
        Les marins ont fait maigre chre
         la cuisine il faut courir.

LES JEUNES FILLES.

        Que de questions  lui faire!
        Je ne saurais me contenir.

MARIE.

        Faisons d'abord ce qu'il faut faire,
        C'est son devoir qu'on doit remplir.

LES JEUNES FILLES.

        C'est bon! Htons-nous de tout faire
        Rien ne pourra nous retenir.

(Marie pousse les Jeunes Filles devant elle et les suit.)


SCNE III

SENTA, RIK.

Senta veut suivre les Jeunes Filles, rik la retient.

RIK.

       reste! reste encore un seul instant!
        Dlivre moi de mon tourment,
      Ou bien achve, te-moi l'existence?

SENTA, hsitant.

    Comment! Eh quoi!

RIK.

                      Senta! Que faut-il que je pense?
      Ton pre vient; et s'il doit repartir,
       son dsir il faudra bien te rendre.

SENTA.

                Et quel dsir?

RIK.

          Il fera choix d'un gendre.
        Mon coeur toujours fidle et tendre,
      Mon peu de bien, ma chance de chasseur,
       toi, rponds, est-ce assez pour prtendre,
        Est-ce un refus qu'il faut attendre?
        Et quand mon coeur sera meurtri,
        Senta, qui doit parler pour lui?

SENTA.

      Ah! c'est assez, rik; car, de ce pas,
          Je vais chercher mon pre
       son retour, s'il ne me voyait pas,
          Cela pourrait dplaire.

RIK.

        Eh! quoi, tu pars!

SENTA.

                           Voici l'instant.

RIK.

        Tu veux me fuir!

SENTA.

                         Mon pre attend.

RIK.

        Tu fuis l'aspect de ma blessure!
        Tu fuis devant ma folle ardeur!
        Entends encor, je t'en conjure,
        Ce dernier cri de ma douleur;
        Lorsque mon coeur sera meurtri
        Senta, qui doit parler pour lui?...

SENTA.

        Quoi! sans compter sur ma tendresse
        Ainsi tu doutes de mon coeur?
        D'o vient le trouble qui t'oppresse,
        Dis-moi qui cause ta douleur?

RIK.

      Ton pre! c'est l'or seul qui le sduit.
      En toi, Senta, faut-il donc que j'espre?
      Exauas-tu jamais une prire?
        Mon coeur gmit et jour et nuit!

SENTA.

          Ton coeur...

RIK.

                         Que dois-je faire?
          Ce portrait...

SENTA.

                         Le portrait?

RIK.

      D'un rve ardent quand finira l'effet.

SENTA.

      Puis-je empcher un charme qui me tente?

RIK.

      Et la ballade... encor tu la chantais?

SENTA.

      Comme une enfant, sais-je ce que je chante?
    Rponds! as-tu donc peur des chansons, des portraits?

RIK.

      Ton front plit, dis, n'ai-je rien  craindre?

SENTA.

      L'infortun n'est-il donc pas  plaindre?

RIK.

      Songe plutt aux maux que je ressens!

SENTA.

    Ah! ne t'en vante pas! Que sont donc tes tourments?

(Conduisant rik prs du portrait.)

      Connais-tu donc le sort de ce marin?
        Vois comme avec un noir chagrin
        Son oeil voil vers moi s'abaisse.
      Ah! de son sort l'ternelle dtresse
      Me fait souffrir d'affreux tourments!

RIK.

                                            Malheur!
        Tu disais vrai, songe d'horreur!
            Dieu te protge!
          Satan t'a prise au pige.

SENTA.

    Mais quel effroi soudain?

RIK.

                             coute-moi, Senta!
        Un rve ici t'clairera.

(Senta s'assied puise dans le fauteuil. Au commencement du rcit
d'rik elle semble tomber dans un sommeil magntique et voir  son tour
tout ce qu'on lui raconte. rik est debout auprs d'elle, appuy sur le
sige.)

RIK, d'une voix voile.

        Sur le sommet d'un roc sauvage
        Je contemplais le flot bruyant,
        Et chaque vague sur la plage
        Venait s'abattre en cumant,
        Quand un vaisseau fend l'onde amre
        trange, bizarre, inconnu.
        Deux hommes s'avanaient  terre,
        L'un d'eux, Senta, c'tait ton pre.

SENTA, les yeux ferms.

        Et l'autre?

RIK.

                   Je l'ai reconnu!
        Au noir habit, au front svre.

SENTA, de mme.

         l'oeil chagrin!

RIK, montrant le portrait.

                            C'tait bien lui!

SENTA.

        Et moi?...

RIK.

                  Sortant alors d'ici,
        Tu vins pour saluer ton pre.
        Avec ferveur tu t'es hte,
        Vers l'tranger lors emporte,
         ses genoux tu t'es jete.

SENTA, avec une impatience croissante.

        Il prit mes mains...

RIK.

                             Et sur son coeur
        Il te pressait dans son ardeur.
        Tu l'embrassais avec bonheur...

SENTA.

              Et puis?...

RIK, regardant Senta avec un tonnement douloureux.

          Sur mer tous deux enfuis!...

SENTA, s'veillant tout  coup, avec la plus vive exaltation.

    Il vient  moi! Je dois le voir!

RIK.

                                    L'effroi me tue!...

SENTA.

        Unie  lui, moi je mourrai!

RIK.

         sort trop clair! Elle est perdue!...
            Mon rve est vrai!...

(rik s'enfuit rempli d'pouvante. Senta aprs un lan d'enthousiasme
retombe dans une muette contemplation et reste  la mme place l'oeil
fix sur le portrait.)

SENTA, d'une voix douce, mais trs-mue.

            Pauvre marin,
          Qu'exauant ma prire
            Ce coeur sincre
        Le ciel te le rserve enfin!


SCNE IV

SENTA, DALAND, le HOLLANDAIS.

La porte s'ouvre. Daland et le Hollandais entrent. Aussitt que le
Hollandais parat, le regard de Senta passe du portrait sur lui. Elle
pousse un cri de surprise et demeure immobile, comme fascine, sans
quitter l'tranger des yeux.--Le Hollandais s'avance sur le devant de la
scne. Daland s'est arrt  la porte et y reste comme attendant que
Senta vienne au-devant de lui.

DALAND, s'approchant lentement de Senta.

        Ma fille, enfin vers toi j'arrive,
        Quoi! pas un sourire, un baiser?
        Quel charme trange te captive?
        Est-ce ainsi qu'on doit me traiter?

SENTA, ds que Daland est arriv prs d'elle, elle lui prend la main.

        Salut  toi!

(L'attirant plus prs d'elle.)

                    Cet tranger,
          Pre, qui peut-il tre?

DALAND.

          Tu le voudrais connatre?
    A l'tranger enfant, ton accueil peut sourire,
    C'est un marin qui vient demander un abri,
    Sans femme, sans patrie, errant sur son navire,
    Des biens les plus vants il revient enrichi.
        Il veut, chass de sa patrie,
        Payer bien cher un toit ami.
        Veux-tu, Senta, dis, je t'en prie,
        Que l'tranger habite ici?
        Chez nous qu'il trouve un abri?

(Au Hollandais.)

        L'ai-je dpeinte trop charmante?
        De tant d'attraits es-tu content?
        Est-il besoin que je la vante?
        De son sexe elle est l'ornement.

(Le Hollandais fait un mouvement d'assentiment.)

DALAND,  Senta.

     l'tranger, enfant, ton accueil peut sourire,
    L'espoir de ton amour l'amne auprs de nous
    Tends-lui la main, qu'il soit, si ton coeur le dsire,
    Ton fianc ce soir, et demain ton poux.

(Senta tressaille, mais reste calme. Daland prend une parure et la
montre  sa fille).

        Vois ces bijoux, chane brillante;
        Il garde encor plus beaux prsents.
        N'est-il donc l rien qui te tente?
        Tout est  toi, si tu consens.

(Senta, sans paratre entendre, demeure les yeux fixs sur le
Hollandais. Celui-ci, de son ct, la contemple sans couter Daland.)

      Mais, pas un mot! je suis de trop pour eux.
      Allons! laissons-les seuls, cela vaut mieux.

(Il considre attentivement le Hollandais et sa fille.)

( Senta.)

        Fais qu'il te garde sa tendresse,
        Un tel bonheur n'est pas frquent.

(Au Hollandais.)

        Restez donc seuls, moi je vous laisse.
        Son front est pur, son coeur constant.

(Daland s'loigne lentement en les considrant tous deux avec
complaisance. Le Hollandais et Senta restent seuls. Ils demeurent
immobiles.)


SCNE V

SENTA, LE HOLLANDAIS.

LE HOLLANDAIS.

      Du temps pass, comme un lointain mirage,
        Son seul aspect vient m'mouvoir.
      Telle souvent m'apparut son image,
        Telle  prsent j'ai cru la voir.
      Combien de fois mes yeux sur une femme
      Se sont levs dans un ardent dsir!
      Car  mon coeur Satan laissa sa flamme
      Pour redoubler les maux qu'il doit souffrir.
      Le sombre feu qui toujours me dvore,
      Du nom d'amour l'appellerai-je encore?
      Oh! non! plutt du salut c'est l'espoir!
       ce coeur pur puisse-je le devoir!

SENTA.

      Suis-je perdue,  prsent, dans un songe,
         Mirage trange du sommeil?
      Jusqu' ce jour, jouet d'un vain mensonge,
         Est-ce l'instant de mon rveil?
      Lorsque je vois cette angoisse mortelle
      O tant de maux se lisent  la fois,
      De la piti la voix me trompe-t-elle?
      Tel je le vis, et tel je le revois.
      Ce feu brlant dont l'ardeur me dvore,
      Ah! de quel nom l'appellerai-je encore?
      La grce, le salut, ton seul espoir,
       mon amour puisses-tu le devoir!

LE HOLLANDAIS, s'approchant de Senta.

        Veux-tu, docile aux voeux d'un pre,
        Cder au choix qu'il a su faire?
      Veux-tu donner la main, ta vie entire,
       l'tranger, et pour l'ternit?
      Pour obtenir le repos que j'espre,
      Puis-je compter sur ta fidlit?

SENTA.

      Qui que tu sois, quelque tourment barbare
      Que le destin te condamne  subir,
      Et quel que soit le sort qu'il me prpare,
      Mon pre parle, et je veux obir.

LE HOLLANDAIS.

      Quoi! pour toujours tu consens  me suivre?
      De mes tourments ainsi s'meut ton coeur!

SENTA,  elle-mme.

      De ses tourments, qu'enfin je le dlivre!

LE HOLLANDAIS, qui a entendu Senta.

       doux accents, au sein de ma douleur!
      Ange clment, oui, ton amour cleste
        Vaincrait l'enfer et son tourment.
      Ah! du salut si quelque espoir me reste,
        Qu'il vienne d'elle,  Dieu puissant!
        Si tu savais  quel supplice
        Le sort t'expose auprs de moi,
        Tu comprendrais quel sacrifice
        Tu fais en me donnant ta foi!
         ce spectacle, ta jeune me
        Frissonnerait avec effroi,
        Si la vertu qui fait la femme,
        Fidlit! ne brille en toi.

SENTA.

        Je sais le devoir d'une femme,
        Infortun, rassure-toi!
        Que le destin prouve l'me
        Qui veut braver sa dure loi.
        Dans la ferveur d'un coeur sans tache,
        Ma foi se donne sans effort.
        Oui, je saurai remplir ma tche:
        Fidlit jusqu' la mort!

LE HOLLANDAIS.

        Un baume saint sur ma blessure
        Parat vers par son serment.

SENTA.

        Quelle est la voix qui me conjure
        De mettre fin  son tourment?

LE HOLLANDAIS.

      C'est mon salut, ah! tout enfin le prouve!
        Cesse, rigueur d'un triste sort!

SENTA.

        Ah! comme en son pays, qu'il trouve
        Aprs l'orage enfin le port!
        D'o nat en moi pareille audace,
        Et dans mon sein quel feu nouveau?

LE HOLLANDAIS.

        L'toile du malheur s'efface,
        L'espoir rallume son flambeau.

SENTA.

        Le charme puissant qui m'enflamme,
        C'est ton pouvoir, fidlit!

LE HOLLANDAIS.

        Vous, anges, faites qu'en son me
        Rgne  jamais fidlit!


SCNE VI

LES MMES, DALAND.

DALAND, rentrant.

      Pardon! mes gens sont l, criant bien fort.
              Chez nous on fte
            Le retour au port.
              Et quand s'apprte
            Ce jour de plaisir,
      Par votre hymen pourra-t-on l'embellir?

(Au Hollandais.)

    Tous deux vous avez pu vous connatre  loisir.

( Senta.)

      Parle, Senta, dis, veux-tu consentir?

SENTA, au Hollandais, avec une rsolution solennelle.

        Voici ma main!  toi mon sort!
        Fidlit jusqu' la mort!

LE HOLLANDAIS.

         moi son coeur jusqu' la mort!
        Enfin, l'enfer est le moins fort!

DALAND.

        Pour nous s'annonce un heureux sort!
        Allons! Tout est en fte au port!




FIN DU DEUXIME ACTE.




ACTE TROISIME

Un havre bord de rochers d'un ct. Sur le devant de la scne, la
maison de Daland. Au fond, le navire du Norvgien, et celui du
Hollandais assez rapprochs l'un de l'autre. Nuit claire. Le navire
norvgien est illumin, les matelots sont sur le pont, bruyants clats
de joie. L'aspect du navire Hollandais forme avec cette allgresse un
contraste sinistre; une nuit fantastique l'enveloppe de toutes parts. Il
y rgne un silence de mort.


SCNE PREMIRE

LES MATELOTS HOLLANDAIS.

CHOEUR DE MATELOTS.

          Timonier, viens  nous!
          Le repos est si doux!
          Hiva! matelots, carguez,
                Et mouillez!
            Nous ne craignons gure
                Flots ni vent,
            Sachons nous distraire
                En chantant.
            J'ai ma belle  terre
                Qui m'attend,
            Un flacon de rack
          Et d'excellent tabac.
                    Hiva!
                En narguant
                Flots et vent,
                Amarrez
                Et mouillez!

(Ils dansent gament sur le tillac en frappant du pied.)


SCNE II

LES MATELOTS, LES JEUNES FILLES.

Les jeunes filles arrivent apportant des corbeilles pleines de vivres et
de liqueurs.

LES JEUNES FILLES.

        Ah! regardez! ils dansent tous,
        Ils n'ont pas besoin de nous!

(Elles s'approchent du vaisseau hollandais.)

LES MATELOTS.

        Les belles, o donc allez-vous?

LES JEUNES FILLES.

        Quoi! ne pensez-vous donc qu'au vin?
        Avec vous seuls loin d'tre aimables,
        Faisons la part pour le voisin.

LES MATELOTS.

        C'est vrai! donnez aux pauvres diables,
        Ils sont mourants de soif, de faim.

(Examinant le vaisseau hollandais.)

            J'coute en vain!
    Mais nul fanal! voyez, sur leur bord nul marin!

LES JEUNES FILLES, se dirigeant vers le vaisseau hollandais.

        Eh! matelot! veux-tu du feu?
        O donc es-tu? on y voit peu!

LES MATELOTS, riant.

        Laissez-les donc! ils dorment tous!

LES JEUNES FILLES.

        Hol marins! rveillez-vous!

(Long silence.)

LES MATELOTS.

        Ah! ah! je pense qu'ils sont morts!
        Ils n'ont besoin de rien alors!
            Allons! qu'on s'apprte
            Marins paresseux!
            N'est-ce donc pas fte
            Aujourd'hui pour eux?
        Ils restent tous muets encor
        Comme un dragon gardant de l'or.
            Hol! h! marin
            Veux-tu du bon vin?
            Quoi, rien ne te tente,
            Tu fuis tout rgal,
        Pas un ne boit, pas un ne chante,
         bord ne brille aucun fanal.
            N'as-tu sur la plage
            Aucun rendez-vous?
            Viens sur le rivage
            Danser avec nous.
        Ils sont tous vieux et tous perclus,
        Leurs amoureuses ne sont plus.
        Marins! marins! rveillez-vous!
        Voil des fruits et du vin doux!

(Long silence.)

LES JEUNES FILLES, surprises et effrayes.

        C'est bien certain! ils sont tous morts!
        Ils n'ont besoin de rien alors!

LES MATELOTS, plaisantant.

      Sachez-le bien, ce vaisseau qu'on nomma
        _Le vaisseau Fantme_ il est l!

LES JEUNES FILLES.

        Ah! n'veillez pas l'quipage!
            Ce sont, je gage,
              Des esprits!

LES MATELOTS.

            Combien sur vos ttes
            De sicles enfuis?
            Des vents, des temptes
            Vous narguez les bruits!

LES JEUNES FILLES.

        Ils n'ont besoin d'aucun rgal
         bord ne brille aucun fanal.

LES MATELOTS.

            N'est-il pas de lettre
            Que, depuis le temps,
            Il faudrait remettre
             vos grands parents?

LES JEUNES FILLES.

        Ils sont tous vieux et tous perclus,
        Leurs amoureuses ne sont plus.

LES MATELOTS.

            H! montrez-nous comme,
            Les voiles au vent,
            Le Vaisseau Fantme
            S'enfuit promptement!

LES JEUNES FILLES, s'loignant avec effroi du navire hollandais.

        Pas un n'entend! Ah! quel frisson!
        Les appeler... Mais  quoi bon?

LES MATELOTS.

        Allons! laissez les morts en paix.
        Gardez pour nous ces gais apprts.

LES JEUNES FILLES, tendant leurs corbeilles par-dessus le bord.

        Prenez sans gne, l'autre dort.

LES MATELOTS.

        Quoi! ne venez-vous pas  bord?

LES JEUNES FILLES.

        Il n'est pas temps, non, pas si vite.
        C'est pour plus tard; buvez  flots,
        Et, s'il vous plat, dansez ensuite,
        Mais ne troublez pas leur repos.
        Laissez le voisin en repos!

(Elles s'en vont.)


SCNE III

LES MATELOTS, LE TIMONIER.

LES MATELOTS, vidant les corbeilles.

          Hurrah! la bonne aubaine!
          Ah! cher voisin, merci!

LE TIMONIER.

        Buvons, amis,  tasse pleine.
        Merci, voisin! Buvons  lui!
        Voisin, s'il te reste la voix,
        veille-toi! viens, chante et bois!

( partir de ce moment, le mouvement commence sur le vaisseau
hollandais.)

LES MATELOTS NORVGIENS.

        veille toi! viens! chante et bois!
                Hurrah!

(Ils boivent et choquent fortement leurs gobelets.)

          Timonier, viens  nous
          Le repos est si doux!
                Hiva!
            Matelots, carguez,
              Et mouillez!
            De la mer profonde
              Plus d'un grain
            Nous fit goter l'onde,
              C'est malsain.
            Chantons  la ronde,
              Verre en main.
            Plus chaude liqueur
          Va nous donner du coeur
                Hiva!
              En narguant
              Flots et vent,
              Amarrez
              Et carguez.
          Timonier viens  nous
          Le repos est si doux,
                Hiva!
          Timonier, bois, avec nous,
              En narguant
              Flots et vent!


SCNE IV

LES MARINS NORVGIENS, LES MARINS HOLLANDAIS.

L'quipage du Vaisseau fantme parat sur le pont du navire. La mer, qui
reste calme partout ailleurs, s'agite soudainement autour du Vaisseau
fantme. Une lueur bleutre et sinistre flamboie sur le navire comme un
fanal de garde. Un vent de tempte se met  siffler dans les cordages.
L'quipage qui, auparavant, n'avait pas donn signe de vie, commence 
s'animer et excute avec rapidit les diverses manoeuvres.

LES MARINS DU VAISSEAU FANTME.

    Ah! Hiva! Hui! Hiva! L'ouragan pousse au port!
          Voile au vent, ancre  bord!
              Et dans l'anse
              On s'lance!
          Noir marin, allons, descends!
          Dj sont passs sept ans,
          Fais la cour  blonde enfant.
          Blonde enfant tiens ton serment!
              Quelle fte!
           fiancs, la tempte
              Et le vent
          Des noces c'est le chant!
        Capitaine, es-tu de retour?
          Voile au vent! mais ta belle
            O donc est-elle?
    Vite en mer! Tu n'as pas de bonheur en amour!

              Hiva! ah!
          Que mugissent vents et flots!
          Pour nos voiles nul repos!
          Satan mme les tissa,
          Nul orage n'y mordra!
            Ah! Hiva! ah!
            Rien n'y fera!

Les matelots norvgiens observent d'abord avec surprise, ensuite avec
pouvante ce qui se passe  bord du Vaisseau fantme.

Pendant le chant des Hollandais leur navire est ballotte par les flots.
Un vent horrible se fait sentir  travers les cordages et les voiles qui
s'agitent avec un bruit lugubre et menaant.

Par un contraste surnaturel le calme le plus parfait rgne dans l'air et
sur la mer, partout, except autour du Vaisseau fantme.

LES MATELOTS NORVGIENS.

              Ah! quels cris
              Des esprits!
              Je frmis!
          Rptons hardiment
              Notre chant!
          Timonier, viens  nous
          Le repos est si doux
              Rptons
              Nos chansons!

LES HOLLANDAIS.

              Hiva! ah!
          Que mugissent vents et flots,
          Pour nos voiles nul repos!
          Satan mme les tissa,
          Nul orage n'y mordra.
            Non! rien n'y fera,
              Ah! Hiva!

Le chant des Hollandais est devenu de plus en plus sauvage, les
Norvgiens cherchent vainement  le dominer par leur chanson. Le tumulte
de la mer et le mugissement d'une tempte surnaturelle les rduisent an
silence. Au comble de l'pouvante ils s'enfuient en abandonnant le pont
de leur navire. Les Hollandais qui les voient fuir, poussent un cri
strident de moquerie. Tout  coup un silence profond rgne de nouveau
sur le Vaisseau fantme, la mer et la tempte se calment galement.


SCNE V

SENTA, RIK.

Senta sort tout mue de la maison. rik la suit dans une vive agitation.

RIK.

            Que viens-je d'entendre!
             fatalit!
        Est-ce mensonge ou vrit?...

SENTA, se dtournant avec une motion douloureuse

      Ah! laisse-moi! je n'ai rien  t'apprendre.

RIK.

       juste Dieu! nul doute... plus d'erreur!
      Par quel pouvoir fatal fus-tu sduite
      Et quel attrait t'a fait cder si vite?
      C'est en riant que tu brisas mon coeur.
      Ton pre, lui, guida le fianc!
      Je le connais!... J'avais tout annonc!...
            Mais toi, quand j'y pense,
         peine est-il venu, soudain,
         l'tranger donner ta main...

SENTA, en proie  une lutte intrieure.

              Silence!...
            Ah! je le dois!...

RIK.

            Aveugle obissance
            Et plus aveugle choix!
      Sans hsiter je te vis te soumettre,
      Du mme coup tu m'tes tout espoir!...

SENTA.

      Assez! va-t'en! il ne faut plus nous voir,
            Ni nous connatre.
            C'est l mon devoir!

RIK.

      Et quel devoir? Eh quoi! ta foi chancelle!...
      Tu m'as promis nagure amour fidle!...

SENTA, avec vivacit.

      Quoi! ce serment aurait pu nous lier?

RIK, avec douleur.

      Parle! Senta! Dis! peux-tu le nier?

      Te souvient-il du jour o dans la plaine
      Auprs de toi tu m'appelais alors,
      Ou sur un pic cherchant la fleur lointaine,
      Je la cueillais au prix de mille efforts.
      Songe  ce jour ou de ce roc qui penche
      Nous avons vu ton pre fuir le port?
      Nous regardions au loin sa voile blanche,
      Et c'est  moi qu'il confia ton sort.

      Sur mon paule alors jetant ton bras,
      De tes serments ne te souviens-tu pas?
      Ta main tremblait dans la mienne, et ce jour
      Me prsageait le plus fidle amour!


SCNE VI

LES MMES, LE HOLLANDAIS.

(Le Hollandais, qui depuis un moment coutait, accourt dans une violente
agitation.)

LE HOLLANDAIS.

          C'en est fait!  misre!...
    Ah! tout salut me fuit!...

RIK, reculant pouvant.

                             Que vois-je! Dieu!...

LE HOLLANDAIS.

          Senta, je pars! adieu!...

SENTA, se jetant devant le Hollandais.

    Arrte, malheureux!

RIK.

                        Senta! que veux-tu faire?...

LE HOLLANDAIS.

      En mer! En mer! et pour l'ternit...

( Senta.)

      Oui, c'en est fait de ta fidlit...
          L'espoir du salut m'est t.
      Adieu! Je veux au pril te soustraire.

RIK.

          Son aspect fait frmir!...

SENTA, au Hollandais, le retenant.

      Attends! d'ici tu ne dois plus partir!...

LE HOLLANDAIS, donnant le signal  son quipage.

              Voile au vent!
              En avant!
      Et pour jamais renoncez  la terre!

SENTA, au Hollandais.

        Peux-tu douter d'un coeur sincre?
        Tu dois encor compter sur moi!
        Attends! en notre hymen espre,
        Car je saurai garder ma foi!

LE HOLLANDAIS.

        La mer encor, la mer m'appelle,
        Doutant de toi, doutant de Dieu!...
        Jamais, jamais d'amour fidle
        Et tes serments ne sont qu'un jeu!...

RIK.

        Qu'entends-je,  ciel! Terreur soudaine
        Qu'entends-je et qu'est-ce que je vois!
        Senta, ta perte est trop certaine...
        Reviens! Satan est avec toi!

LE HOLLANDAIS,  Senta.

    Apprends de quel destin je veux te garantir:
      Victime, hlas! d'un sort inexorable,
      La froide mort voil mon seul dsir.
      Seule, de me sauver une femme est capable,
      Un coeur, qui soit jusqu'au trpas constant.
          Dj j'ai reu ton serment,
    Mais tu n'as rien promis encore au tout-puissant!
      Apprends quel est l'horrible chtiment
      Que le destin rserve  l'infidle:
          Damnation ternelle!
      Plus d'une a d subir cette inflexible loi
          Mais je veux l'carter de toi!
    Adieu! Je pars et pour l'ternit!

(Il remonte.)

RIK, criant et courant avec agitation de la maison au vaisseau. 
Senta.

                                       Suis-moi!
         l'aide! Dieu! piti pour elle.

SENTA, arrtant le Hollandais.

      Je te connais, je connaissais ton sort
      Je savais tout quand je t'ai vu d'abord
        De tes tourments voici la fin!
      Oui, ma fidlit rend ton salut certain.

RIK.

           l'aide! elle est perdue!


SCNE VII

LES MMES, DALAND, MARIE, LES JEUNES FILLES, LES MATELOTS.

(Aux cris d'rik sont accourus Daland, Marie et les Jeunes Filles, les
matelots sont descendus du navire.)

DALAND.

       Ah! Dieu!...

TOUS.

                    Dieu! qu'ai-je vu!

LE HOLLANDAIS,  Senta.

      Tu ne sais rien! mon sort t'est inconnu!

(Il montre son vaisseau, dont les voiles rouges sont dployes et dont
l'quipage est en train d'appareiller avec une agitation effroyable.)

        Demande aux flots, d'un ple  l'autre,
      Au matelot vieilli qui partout navigua,
      Ils te diront quel navire est le ntre
      Car le Vaisseau Fantme, le voil!

LES MATELOTS HOLLANDAIS.

          Hoh! H! Hiva! Hiva!...

(Le Hollandais, avec la rapidit de l'clair, monte sur son vaisseau qui
s'loigne  l'instant au bruit des cris de l'quipage; Senta veut suivre
le Hollandais, Daland, rik et Marie la retiennent.)

DALAND, RIK,

          Senta! reviens  toi!...

(Senta s'est dgage par un violent effort, elle atteint une pointe de
roches qui s'avance dans la mer, de l elle crie au Hollandais qui
s'loigne.)

SENTA.

        Gloire  ton ange! Gloire  sa loi!
        Jusqu' la mort je suis  toi!...

(Elle se jette dans la mer. Au mme moment le navire du Hollandais
s'abme avec son quipage au milieu des flots. Au fond on voit s'lever
au-dessus de la mer le Hollandais et Senta transfigurs. Il la tient
embrasse.)




FIN


MILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY





End of the Project Gutenberg EBook of Le vaisseau fantme, by Richard Wagner

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VAISSEAU FANTME ***

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