The Project Gutenberg EBook of Mmoires de Constant, premier valet de
chambre de l'empereur, sur la vie prive de Napolon, sa famille et sa cour., by Louis Constant Wairy

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Title: Mmoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie prive de Napolon, sa famille et sa cour.

Author: Louis Constant Wairy

Release Date: February 24, 2009 [EBook #28176]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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MMOIRES

DE CONSTANT,

PREMIER VALET DE CHAMBRE DE L'EMPEREUR,

SUR LA VIE PRIVE

DE

NAPOLON,

SA FAMILLE ET SA COUR.

     Depuis le dpart du premier consul pour la campagne de Marengo, o
     je le suivis, jusqu'au dpart de Fontainebleau, o je fus oblig de
     quitter l'empereur, je n'ai fait que deux absences, l'une de trois
     fois vingt-quatre heures, l'autre de sept ou huit jours. Hors ces
     congs fort courts, dont le dernier m'tait ncessaire pour
     rtablir ma sant, je n'ai pas plus quitt l'empereur que son
     ombre.

     MMOIRES DE CONSTANT, _Introduction_.

* * *

TOME PREMIER.

TOME SECOND.

TOME TROISIME.

TOME QUATRIME.

TOME CINQUIME.

TOME SIXIME.

* * *


TABLE DU PREMIER VOLUME


CHAPITRE PREMIER.

Naissance de l'auteur.--Son pre, ses parens.--Ses premiers
protecteurs.--migration et abandon.--Le suspect de 12 ans.--Les
municipaux ou _les imbciles_.--Le chef d'escadron Michau.--M.
Gobert.--Carrat.--Madame Bonaparte et sa fille.--Les bouquets et la
scne de sentiment.--conomie de Carrat pour les autres et sa gnrosit
pour lui-mme.--Poltronnerie.--Espigleries de madame Bonaparte et
d'Hortense.--Le fantme.--La douche nocturne.--La chute.--L'auteur entre
au service de M. Eugne de Beauharnais.


CHAPITRE II.

_Le prince_ Eugne apprenti menuisier.--Bonaparte et l'pe du marquis
de Beauharnais.--Premire entrevue de Napolon et de
Josphine.--Extrieur et qualits d'Eugne.--Franchise.--Bont.--Got
pour le plaisir.--Djeuners de jeunes officiers et d'artistes.--Les
mystifications et les mystifis.--Thimet et Dugazon.--Les bgues et
l'immersion  la glace.--Le vieux valet de chambre rtabli dans ses
droits.--Constant passe au service de madame Bonaparte.--Agrmens de sa
nouvelle situation.--Souvenirs du 18 brumaire.--Djeuners
politiques.--Les directeurs _en charge_.--Barras  la grecque.--L'abb
Sieys  cheval.--Le rendez-vous.--Erreur de Murat.--Le prsident
Cohier, le gnral Jub et la grande manoeuvre.--Le gnral Marmont et
les chevaux de mange.--La Malmaison.--Salon de Josphine.--M. de
Talleyrand.--La famille du gnral Bonaparte.--M. Volney.--M. Denon.--M.
Lemercier.--M. de Laigle.--Le gnral Bournonville.--Excursion 
cheval.--Chute d'Hortense.--Bon mnage.--La partie de barres.--Bonaparte
mauvais coureur.--Revenu net de la Malmaison.--Embellissemens.--Thtre
et acteurs de socit: MM. Eugne, Jrme Bonaparte, Lauriston, etc.;
mademoiselle Hortense, madame Murat, les deux demoiselles
Augui.--Napolon simple spectateur.


CHAPITRE III.

M. Charvet.--Dtails antrieurs  l'entre de l'auteur chez madame
Bonaparte.--Dpart pour l'gypte.--_La Pomone_.--Madame Bonaparte 
Plombires.--Chute horrible.--Madame Bonaparte, force de rester aux
eaux, envoie chercher sa fille.--Euphmie.--Friandise et malice.--_La
Pomone_ capture par les Anglais.--Retour  Paris.--Achat de la
Malmaison.--Premiers complots contre la vie du premier consul.--Les
marbriers.--Le tabac empoisonn.--Projets d'enlvement.--Installation
aux Tuileries.--Les chevaux et le sabre de Campo-Formio.--Les hros
d'gypte et d'Italie.--Lannes.--Murat.--Eugne.--Disposition des
appartemens aux Tuileries.--Service de bouche du premier
consul.--Service de la chambre.--M. de Bourrienne.--Partie de billard
avec madame Bonaparte.--Les chiens de garde.--Accident arriv  un
ouvrier.--Les jours de cong du premier consul.--Le premier consul fort
aim dans son intrieur.--_Ils n'oseraient!_--Le premier consul tenant
les comptes de sa maison.--Le collier de misre.


CHAPITRE IV.

Le premier consul prend l'auteur  son
service.--Oubli.--Chagrin.--Consolations offertes par madame
Bonaparte.--Rparation.--Dpart de Constant pour le quartier-gnral du
premier consul.--Enthousiasme des soldats partant pour
l'Italie.--L'auteur rejoint le premier consul.--Hospice du mont
St-Bernard.--Passage.--La ramasse.--Humanit des religieux et gnrosit
du premier consul.--Passage du mont Albaredo.--Coup d'oeil du premier
consul.--Prise du fort de Bard.--Entre  Milan.--Joie et confiance des
Milanais.--Les collgues de
Constant.--Hambart.--Hbert.--Rouslan.--Ibrahim-Ali.--Colre d'un
Arabe.--Le poignard.--Le bain de surprise.--Suite de la campagne
d'Italie.--Combat de Montebello.--Arrive de Desaix.--Longue entrevue
avec le premier consul.--Colre de Desaix contre les Anglais.--Bataille
de Marengo.--Pnible incertitude.--Victoire.--Mort de Desaix.--Douleur
du premier consul.--Les aides-de-camp de Desaix devenus aides-de-camp du
premier consul.--MM. Rapp et Savary.--Tombeau de Desaix sur le mont
Saint-Bernard.


CHAPITRE V.

Retour  Milan, en marche sur Paris.--Le chanteur Marchesi et le premier
consul.--Impertinence et quelques jours de prison.--Madame
Grassini.--Rentre en France par le mont
Cnis.--Arcs-de-triomphe.--Cortge de jeunes filles.--Entre 
Lyon.--Couthon et les dmolisseurs.--Le premier consul fait relever les
difices de la place Belcour.--La voiture verse.--Illuminations 
Paris.--Klber.--Calomnies contre le premier consul.--Chute de cheval de
Constant.--Bont du premier consul et de madame Bonaparte  l'gard de
Constant.--Gnrosit du premier consul.--motion de l'auteur.--Le
premier consul outrageusement mconnu.--Le premier consul, Jrme
Bonaparte et le colonel Lacue.--Amour du premier consul pour madame
D.....--Jalousie de madame Bonaparte, et prcautions du premier
consul.--Curiosit indiscrte d'une femme de chambre.--Menaces et
discrtion force.--La petite maison de l'alle des Veuves.--Mnagemens
du premier consul  l'gard de sa femme.--Moeurs du premier consul et ses
manires avec les femmes.


CHAPITRE VI.

La _machine infernale_.--Le plus invalide des architectes.--L'heureux
hasard.--Prcipitation et retard galement salutaires.--Hortense
lgrement blesse.--Frayeur de madame Murat, et suites
affligeantes.--Le cocher Germain.--D'o lui venait le nom de
Csar.--Inexactitudes  son sujet.--Repas offert par cinq cents cochers
de fiacre.--L'auteur  Feydeau pendant l'explosion.--Frayeur.--Course
sans chapeau.--Les factionnaires inflexibles.--Le premier consul rentre
aux Tuileries.--Paroles du premier consul  Constant.--La garde
consulaire.--La maison du premier consul mise en tat de
surveillance.--Fidlit  toute preuve.--Les jacobins innocens et les
royalistes coupables.--Grande revue.--Joie des soldats et du peuple.--La
paix universelle.--Rjouissances publiques et ftes
improvises.--Rception du corps diplomatique et de lord
Cornwalis.--Luxe militaire.--Le diamant _le Rgent_.


CHAPITRE VII.

Le roi d'trurie.--Madame de Montesson.--Le monarque peu
travailleur.--Conversation  son sujet entre le premier et le second
consul.--Un mot sur le retour des Bourbons.--Intelligence et
conversation de don Louis.--Traits singuliers d'conomie.--Prsent de
100,000 cus et gratification royale de 6 _francs_.--Duret de don Louis
envers ses gens.--Hauteur vis--vis d'un diplomate, et dgot des
occupations srieuses.--Le roi d'trurie install par le futur roi de
Naples.--La reine d'trurie.--Son peu de got pour la toilette.--Son bon
sens.--Sa bont.--Sa fidlit  remplir ses devoirs.--Ftes magnifiques
chez M. de Talleyrand, chez madame de Montesson,  l'htel du ministre
de l'intrieur le jour anniversaire de la bataille de Marengo.--Dpart
de Leurs Majests.


CHAPITRE VIII.

Passion d'un fou pour mademoiselle Hortense de Beauharnais.--Mariage de
M. Louis Bonaparte et d'Hortense.--Chagrins.--Caractre de M.
Louis.--Atroce calomnie contre l'empereur et sa belle-fille.--Penchant
d'Hortense avant son mariage.--Le gnral Duroc pouse mademoiselle
Hervas d'Almnara.--Portrait de cette dame.--Le piano bris et la montre
mise en pices.--Mariage et tristesse.--Infortunes d'Hortense avant,
pendant et aprs ses grandeurs.--Voyage du premier consul  Lyon.--Ftes
et flicitations.--Les soldats d'gypte.--Le lgat du pape.--Les dputs
de la consulte.--Mort de l'archevque de Milan.--Couplets de
circonstance.--Les potes de l'empire.--Le premier consul et son matre
d'criture.--M. l'abb Dupuis, bibliothcaire de la Malmaison.


CHAPITRE IX.

Proclamation de la loi sur les cultes.--Conversation  ce sujet.--La
consigne.--Les plnipotentiaires pour le concordat.--L'abb Bernier et
le cardinal Caprara.--Le chapeau rouge et le bonnet rouge.--Costume du
premier consul et de ses collgues.--Le premier _Te Deum_ chant 
Notre-Dame.--Dispositions diverses des spectateurs.--Le calendrier
rpublicain.--La barbe et la chemise blanche.--Le gnral
_Abdallah-Menou_.--Son courage  tenir tte aux Jacobins.--Son
pavillon.--Sa mort romanesque.--Institution de l'ordre de la
Lgion-d'Honneur.--Le premier consul  Ivry.--Les inscriptions de 1802
et l'inscription de 1814.--Le maire d'Ivry et le maire
d'vreux.--Navet d'un haut fonctionnaire.--Les
_cinq-z-enfans_.--Arrive  Rouen du premier consul.--M. Beugnot et
l'archevque Cambacrs.--Le maire de Rouen dans la voiture du premier
consul.--Le gnral Soult et le gnral Moncey.--Le premier consul au
Havre et  Honfleur.--Dpart du Havre pour Fcamp.--Arrive du premier
consul  Dieppe.--Retour  Saint-Cloud.


CHAPITRE X.

Influence du voyage en Normandie sur l'esprit du premier consul.--La
gnration de l'empire.--Les mmoires et l'histoire.--Premires dames et
premiers officiers de madame Bonaparte.--Mesdames de Rmusat, de
Tallouet, de Luay, de Lauriston.--Mademoiselle d'Alberg et mademoiselle
de Luay.--Sagesse  la cour.--MM. de Rmusat, de Cramayel, de Luay,
Didelot.--Le palais refus, puis accept.--Les colifichets.--Les
serviteurs de Marie-Antoinette, mieux traits sous le consulat que
depuis la restauration.--Incendie au chteau de Saint-Cloud.--La chambre
de veille.--Le lit bourgeois.--Comment le premier consul descendait la
nuit chez sa femme.--Devoir et triomphe conjugal.--Le galant pris sur le
fait.--Svrit excessive envers une demoiselle.--Les armes d'honneur et
les _troupiers_.--Le baptme de sang.--Le premier consul conduisant la
charrue.--Les laboureurs et les conseillers d'tat.--Le grenadier de la
rpublique devenu laboureur,--Audience du premier consul.--L'auteur
introduit dans le cabinet du gnral.--- Bonne rception et conversation
curieuse.


CHAPITRE XI.

L'envoy du bey de Tunis et les chevaux arabes,--Mauvaise foi de
l'Angleterre.--Voyage  Boulogne, en Flandre et en Belgique.--Courses
continuelles.--L'auteur fait le service de premier valet de
chambre.--Dbut de Constant comme barbier du premier
consul.--Apprentissage.--Mentons plbiens.--Le regard de l'aigle.--Le
premier consul difficile  raser.--Constant l'engage  se raser
lui-mme.--Ses motifs pour tenir  persuader le premier
consul.--Confiance et scurit imprudente du premier consul.--La
premire leon.--Les taillades.--Lgers reproches.--Gaucherie du premier
consul tenant son rasoir.--Les chefs et les harangues.--Arrive du
premier consul  Boulogne.--Prlude de la formation du camp de
Boulogne.--Discours de vingt pres de famille.--Combat naval gagn par
l'amiral Bruix contre les Anglais.--Le dner et la victoire.--Les
Anglais et la _cote de fer_.--Projet d'attentat sur la personne du
premier consul.--Rapidit du voyage.--Le ministre de la police.--Prsens
offerts par les villes.--Travaux ordonns par le premier
consul.--Munificence.--Le premier consul mauvais cocher.--Pleur de
Cambacrs.--L'vanouissement.--Le prcepte de l'vangile.--Le sommeil
sans rves.--L'ambassadeur ottoman.--Les cachemires.--Le musulman en
prires et au spectacle.


CHAPITRE XII.

Nouveau voyage  Boulogne.--Visite de la flottille, et revue des
troupes.--Jalousie de la ligne contre la garde.--Le premier consul au
camp.--Colre du gnral contre les soldats.--Ennuis des officiers et
plaisirs du camp.--Timidit des Boulonnaises.--Jalousie des
maris.--Visites des Parisiennes, des Abbevilloises, des Dunkerquoises et
des Amiennoises, au camp de Boulogne.--Soires chez la matresse du
colonel Joseph Bonaparte.--Les gnraux Soult, Saint-Hilaire et
Androssy.--La femme adroite et les deux amans heureux.--Curiosit du
premier consul.--Le premier consul pris pour un commissaire des
guerres.--Commencement de la faveur du gnral Bertrand.--L'ordonnateur
Arcambal et les deux visiteurs.--Le premier consul piant son frre, qui
feint de ne pas le reconnatre.--Le premier consul et les jeux
innocens.--Le premier consul n'a rien  donner pour gage.--Billet doux
du premier consul.--Combat naval.--Le premier consul commande une
manoeuvre et se trompe.--Erreur reconnue et silence du gnral.--Le
premier consul pointe les canons et fait rougir les boulets.--Combat de
deux Picards.--Explosion continuelle.--Dner au bruit du canon.--Frgate
anglaise dmte, et le brick coul bas.


CHAPITRE XIII.

Retour du premier consul  Paris.--Arrive du prince Camille
Borghse.--Pauline Bonaparte et son premier mari, le gnral
Leclerc.--Amour du gnral pour sa femme.--Portrait du gnral
Leclerc.--Dpart du gnral pour Saint-Domingue.--Le premier consul
ordonne aussi le dpart de sa soeur.--Rvolte de Christophe et de
Dessalines.--Arrive au Cap, du gnral et de sa femme.--Courage de
madame Leclerc.--Insurrection des noirs.--Les dbris de l'arme de
Brest, et douze mille ngres rvolts.--Valeur hroque du gnral en
chef, atteint d'une maladie mortelle.--Courage de madame
Leclerc.--Noblesse et intrpidit.--Pauline sauvant son fils.--Mort du
gnral Leclerc.--Mariage de Pauline.--Chagrin de Lafon, et rponse de
mademoiselle Duchesnois.--M. Jules de Canouville, et la princesse
Borghse.--Disgrce de la princesse auprs de l'empereur.--Gnrosit de
la princesse pour son frre.--La seule amie qui lui reste.--Les diamans
de la princesse dans la voiture de l'empereur  la bataille de Waterloo.


CHAPITRE XIV.

Arrestation du gnral Moreau.--Constant envoy en observateur.--Le
gnral Moreau mari par madame Bonaparte.--Mademoiselle Hulot.--Madame
Hulot.--Hautes prtentions.--Opposition de Moreau.--Ses
railleries.--Intrigues et complots des mcontens.--Tmoignages
d'affection donns par le premier consul au gnral Moreau.--Ce que dit
et fait l'empereur le jour de l'arrestation des aides-de-camp de
Moreau.--Le compagnon d'armes du gnral Foy.--Enlvement.--Rigueur
excessive envers le colonel Delle.--Ruse d'un enfant.--Mesures
arbitraires.--Inflexibilit de l'empereur.--Les dputs de Besanon et
le marchal M...--Terreur panique et fermet.--Les amis de cour.--Une
audience solennelle aux Tuileries.--Rception des Bisontins.--Rponse
courageuse.--Rparation.--Changement  vue.--Les anciens camarades.--Le
chef d'tat-major de l'arme de Portugal.--Mort
prmature.--Surveillance exerce sur les gens de la maison de
l'empereur  chaque nouvelle conspiration.--Le gardien du
porte-feuille.--Registres des concierges.--Jalousie de l'empereur
excite par un nom suspect.


CHAPITRE XV.

Rveil du premier consul, le 21 mars 1804.--Silence au premier
consul.--Arrive de Josphine dans la chambre du premier
consul.--Chagrin de Josphine, et pleur du premier consul.--_Les
malheureux ont t trop vite!_--Nouvelle de la mort du duc
d'Enghien.--motion du premier consul.--Prludes de l'empire.--Le
premier consul empereur.--Le snat  Saint-Cloud.--Cambacrs salue, le
premier, l'empereur du nom de SIRE.--Les snateurs chez
l'impratrice.--Ivresse du chteau.--Tout le monde monte en grade.--Le
salon et l'antichambre.--Embarras de tout le service.--Le premier rveil
de l'empereur.--Les princes Franais.--M. Lucien et madame
Jouberton.--Les marchaux de l'empire.--Maladresse des premiers
courtisans.--Les chambellans et les grands officiers.--Leons donnes
par les hommes de l'ancienne cour.--Mpris de l'empereur pour les
anniversaires de la rvolution.--Premire fte de l'empereur, et le
premier cortge imprial.--Le temple de Mars et le grand matre des
crmonies.--L'archevque du Belloy et le grand chancelier de la
Lgion-d'Honneur.--L'homme du peuple et l'accolade impriale.--Dpart de
Paris pour le camp de Boulogne.--Le seul cong que l'empereur m'ait
donn.--Mon arrive  Boulogne.--Dtails de mon service prs de
l'empereur.--M. de Rmusat, MM. Boyer et Yvan.--Habitudes de
l'empereur.--M. de Bourrienne et le bout de l'oreille.--Manie de donner
des petits soufflets.--Vivacit de l'empereur contre son cuyer.--M. de
Caulaincourt grand cuyer.--Rparation.--Gratification gnreuse.


CHAPITRE XVI.

Assiduit de l'empereur au travail.--Roustan et le flacon
d'eau-de-vie.--Arme de Boulogne.--Les quatre camps.--Le Pont de
Briques.--Baraque de l'empereur.--La chambre du conseil.--L'aigle guid
par l'toile tutlaire.--Chambre  coucher de
l'empereur.--Lit.--Ameublement.--La chambre du
tlescope.--Porte-manteau.--Distribution des appartemens.--Le
smaphore.--Les mortiers gigantesques.--L'empereur lanant la premire
bombe.--Baraque du marchal Soult.--L'empereur voyant de sa chambre
Douvres et sa garnison.--Les rues du camp de droite.--Chemin taill 
pic dans la falaise.--L'ingnieur oubli.--La flottille.--Les
forts.--Baraque du prince Joseph.--Le grenadier embourb.--Trait de
bont de l'empereur.--Le pont de service.--Consigne terrible.--Les
sentinelles et les marins de quart.--Exclusion des femmes et des
trangers.--Les espions.--Fusillade.--Le matre d'cole fusill.--Les
brlots.--Terreur dans la ville.--Chanson militaire.--Fausse
alerte.--Consternation.--Tranquillit de madame F.....--Le commandant
condamn  mort et graci par l'empereur.


CHAPITRE XVII.


Distribution de croix de la Lgion-d'Honneur, au camp de Boulogne.--Le
casque de Duguesclin.--Le prince Joseph, colonel.--Fte
militaire.--Courses en canots et  cheval.--Jalousie d'un conseil
d'officiers suprieurs.--Justice rendue par l'empereur.--Chute
malheureuse, suivie d'un triomphe.--La ptition  bout portant.--Le
ministre de la marine tomb  l'eau.--Gat de l'empereur.--Le gnral
gastronome.--Le bal.--Une boulangre, danse par l'empereur et madame
Bertrand.--Les Boulonnaises au bal.--Les macarons et les ridicules.--La
marchale Soult reine du bal.--La belle suppliante.--Le garde-magasin
condamn  mort.--Clmence de l'empereur.


CHAPITRE XVIII.


Popularit de l'empereur  Boulogne.--Sa funeste obstination.--Fermet
de l'amiral Bruix.--La cravache de l'empereur et l'pe d'un
amiral.--Exil injuste.--Tempte et naufrage.--Courage de
l'empereur.--Les cadavres et le petit chapeau.--Moyen infaillible
d'touffer les murmures.--Le tambour sauv sur sa caisse.--Dialogue
entre deux matelots.--Faux embarquement.--Proclamation.--Colonne du camp
de Boulogne.--Dpart de l'empereur.--Comptes  rgler.--Difficults que
fait l'empereur pour payer sa baraque.--Flatterie d'un crancier.--Le
compte de l'ingnieur acquitt en rixdales et en frdrics.


CHAPITRE XIX.


Voyage en Belgique.--Cong de vingt-quatre heures.--Les habitans
d'Alost.--Leur empressement auprs de Constant.--Le valet de chambre
ft  cause du matre.--Bont de l'empereur.--Journal de madame***
sur un voyage  Aix-la-Chapelle.--Histoire de ce journal.--NARRATION DE
MADAME***.--M. d'Aubusson, chambellan.--Crmonie du serment.--Grce
de Josphine.--Une ancienne connaissance.--Aversion de Josphine pour
l'tiquette.--Madame de La Rochefoucault.--Le faubourg
Saint-Germain.--Une clef de chambellan au lieu d'un brevet de
colonel.--Formation des maisons impriales.--Les gens de l'ancienne
cour,  la nouvelle.--Le parti de l'opposition dans le noble
faubourg.--Madame de La Rochefoucault, madame de Balby et madame de
Bouilley.--Solliciteurs honteux.--Distribution de croix d'honneur.--Le
chevalier en veste ronde.--Napolon se plaint d'tre mal log aux
Tuileries.--Mauvaise humeur.--La robe de madame de La Valette _et le
coup de pied_.--Le muse vu aux lumires.--Passage prilleux.--Napolon
devant la statue d'Alexandre.--Grandeur et petitesse.--Un mot de la
princesse Dolgorouki.--L'empereur  Boulogne et l'impratrice 
Aix-la-Chapelle.--L'impratrice manque  l'tiquette, et est reprise par
son grand-cuyer.--La route sur la carte.--Les femmes et les
dragons.--M. Jacoby et sa maison.--Le journal indiscret.--Inquitude de
Josphine.--La malaquite et la femme du maire de Reims.--Silence impos
aux journaux.--Ennui.--La troupe et les pices de Picard.--Rpertoire
fatigant.--La diligence et la rue Saint-Denis.--Excursion 
pied.--Dsespoir du chevalier de l'tiquette.--Retour embarrassant.--Les
robes de cour et les haillons.--Maison et cercle de l'impratrice.--Les
caricatures allemandes.--Madame de Smonville.--Madame de Spare.--Madame
Macdonald.--Confiance de l'impratrice.--Son caractre est celui d'un
enfant.--Son esprit;--son instruction;--ses manires.--Le canevas de
socit--_Un quart d'heure d'esprit par jour_.--Candeur et dfiance de
soi-mme.--Douceur et bont.--Indiscrtion.--Rserve de l'empereur avec
l'impratrice.--Dissimulation de l'empereur.--Superstition de
l'empereur.--Prdiction faite  Josphine.--_Plus que reine, sans tre
reine_.--Les cachots de la terreur et le trne imprial.--M. de
Talleyrand.--Motif de sa haine contre Josphine.--Le dner chez
Barras.--Le courtisan en dfaut.--M. de Talleyrand poussant au
divorce.--La princesse Willelmine de Bade.--Fausse scurit de
l'impratrice.--Les deux toiles.--Madame de Stal et M. de
Narbonne.--Correspondance intercepte.--L'espion et le ministre de la
police.--L'habit d'arlequin.--Napolon arlequin.--Courage par lettres,
et flagornerie  la cour.--Indiffrence de l'empereur au sujet de
l'attachement de ceux qui l'entouraient.--Le thermomtre des amitis de
cour.--Politesse et envie.--Profondes rvrences et profonde
insipidit.--Orage excit par les attentions de Josphine.--Crmonie
dans l'glise d'Aix.--loquence du gnral Lorges.--_La vertu sur le
trne et la beaut  cot_.--Mouvement caus par la prochaine arrive de
l'empereur.--L'empereur savait-il se faire aimer?--Arrive de
l'empereur.--Chagrins.--Espionnage.--Le jeune gnral et le vieux
militaire.--La causeuse et l'impratrice.--Faux rapports.--Jalousie de
l'empereur.--Josphine justifie.--Les enfans et les
conqurans.--Napolon tout occup de l'tiquette.--Pourquoi le respect
est-il marqu par des attitudes gnantes?--Grande rception des
autorits constitues.--Admiration des bonnes gens.--Prtendu
charlatanisme de l'empereur.--Lui aussi y aurait appris sa leon.--Les
dames d'honneur _au catchisme_.--L'empereur parlant des arts et de
l'amour.--L'empereur avait-il de l'esprit?--Adulation des prtres.--Les
grandes reliques.--_Le tour_ du reliquaire, excut par Josphine et par
le clerg.--Mditation sur les prtres courtisans.--M. de Pradt, premier
aumnier de l'empereur.--Rcompense accorde sans
discernement.--Alexandre et le boisseau de millet.--Talma.--M. de Pradt
_croyait-il en Dieu_?--Le wist de l'empereur.--Le duc d'Aremberg; le
joueur aveugle.--L'auteur fait la partie de l'empereur, sans savoir le
jeu.--Un axime du grand Corneille.--Disgrce de M. de Smonville.--Il
ne peut obtenir une audience.--Propos indiscret _attribu_  M. de
Talleyrand.--Les deux diplomates aux prises; assaut de
finesse.--_L'annulation_, au snat.--M. de Montholon.--Madame la
duchesse de Montebello.--Indiscrtion de l'empereur.--Observation digne
et spirituelle de la marchale.--Boutade de Napolon contre les
femmes.--Les mousselines anglaises.--_La premire amoureuse_ de
l'empereur.--L'empereur plus que srieusement jug.--L'empereur
reprsent comme insolent, ddaigneux vulgaire.--Observation de Constant
sur ce jugement.--Les manires de Murat opposes;  celles de
l'empereur.--L'empereur orgueilleux et mprisant l'espce humaine.


TABLE DU SECOND VOLUME


CHAPITRE PREMIER


Le due et la duchesse de Bavire;--leurs enfans.--Le prince Pie.--Le
petit corps et les grands cordons.--La princesse Elisabeth (depuis,
princesse de Neufchtel et de Wagram).--L'empereur bless de l'entendre
causer  table.--Bont et politesse du prince Eugne.--Dpart
d'Aix-la-Chapelle et arrive  Cologne.--Les cloches, les glises et les
couvens.--Erreurs communes au sujet de l'empereur, releves par
l'auteur.--Travail et sommeil de l'empereur.--Usage du caf.--Les grands
hommes vus de prs.--L'empereur  la toilette de l'impratrice.--L'crin
boulevers par l'empereur.--Dsespoir de la premire femme de
chambre.--Les mystres de la toilette.--Les femmes de chambre
mtamorphoses en dames d'annonce.--L'empereur trs-occup de la
toilette des dames de sa cour.--L'critoire vide par l'empereur sur une
robe de l'impratrice.--Cinq toilettes par jour.--Antipathie de
l'empereur pour les femmes d'esprit.--Les femmes considres par lui
comme faisant partie de son ameublement.--Un mot de Josphine, au sujet
de l'influence des femmes sur l'empereur.--L'empereur et la reine de
Prusse.--Les souverains ont tort de se dire mutuellement des
injures.--Dpart de Cologne, et sjour  Bonn.--La maison et les jardins
de monsieur de Belderbuch.--Mditation nocturne au bord du Rhin.--Les
chants des plerins allemands.--M. de Chaban, prfet de
Coblentz.--Simplicit d'un sage administrateur, et luxe de
Napolon.--L'auteur s'avoue coupable d'une escobarderie.--L'empereur
incommod pendant la nuit.--Erreur de l'auteur releve par
Constant.--Les gnraux Cafarelli, Rapp et Lauriston.--Erreur de
l'auteur au sujet de M. de Caulaincourt, releve par l'diteur.--Voyage
sur le Rhin.--Sites pittoresques.--La tour del souris.--Orage et
tempte sur le Rhin.--Arrive  Bingen.--Retard.--Double entre 
Mayence.--Mcontentement attribu  Napolon.--Tte--tte orageux.--Le
petit salut.--Larmes de l'impratrice.--Les hros et leurs valets de
chambre.--Prsentation des princes de Bade.--Querelle d'intrieur, 
propos du prince Eugne.--Fermet de l'impratrice.--_Je n'ai pas pleur
pour tre princesse_.--L'empereur esclave de l'tiquette, malgr son
affection pour le prince Eugne.--Taquinerie du grand
chambellan.--Manoeuvre adroite de Josphine.--Le prince Eugne est
prsent.--L'empereur ne se souvenant plus de sa colre.--M. de
Caulaincourt et les princes de Bade.--Nouvelle erreur sur M. de
Caulaincourt.--Ignorance des usages de la cour, attribue par l'auteur 
M. le grand cuyer.--Note de l'diteur sur ce passage.--Cambacrs,
grand mtaphysicien.--Sortie de l'empereur contre Kant.--Prdilection de
Cambacrs pour ce philosophe.--La profondeur traite d'obscurit par
les esprits inattentifs.--La princesse et le prince hrditaire de
Hesse-Darmstadt et sa femme la princesse Willelmine de Bade.--Curiosit
de Josphine.--Portrait de la princesse Willelmine.--Petit triomphe de
Josphine.--Le yacht du prince de Nassau-Weilbourg.--Djeuner dans une
le du Rhin.--Ravages de la guerre.--L'empereur exauce le voeu d'une
pauvre femme.--Svrit excessive d'un jugement de l'auteur.--Promenade
dans l'le.--Trait de bienfaisance de Josphine.--L'empereur parlant
beaucoup et ne causant jamais.--Dfinition du bonheur, donne par
l'empereur.--L'auteur applique  cette dfinition la mthode de
l'archi-chancelier.--Rsultat de cette analyse.--Les schalls prts et
non rendus.--Excursion de l'auteur et de madame de Larochefoucault 
Francfort.--Les marchandises anglaises.--Josphine encourageant la
fraude.--La mche vente.--L'empereur ne se fche pas.--Le grand bal de
Mayence.--Exigence de l'empereur.--Josphine oblige d'aller au bal,
quoique souffrante.--Les princesses de Nassau.--Humiliation de l'auteur,
en voyant que l'empereur ignore les usages des cours.--Djeuner chez le
prince de Nassau.--Duret de l'empereur  l'gard de madame Lorges.--Le
got allemand et le got franais.--L'empereur de la Chine et l'empereur
Napolon.--Regard lanc  l'auteur par l'empereur.--Hardiesse de
l'auteur.--Les petits hibous.--Dpart de Mayence.--Monotonie des
harangues.--La harangue du renard. Pag.


CHAPITRE II.

PORTRAIT DE L'EMPEREUR.--Intrt attach aux moindres dtails concernant
les personnages historiques.--Fleury et Michelot dans le rle du grand
Frdric.--Les Mmoires de Coustant consults par les auteurs et par les
artistes.--Bonaparte au retour d'gypte.--Son portrait par M. Horace
Vernet.--Front de Bonaparte.--Ses cheveux.--Couleur et expression de ses
yeux.--Sa bouche, ses lvres et ses dents.--Forme de son nez.--Ensemble
de sa figure.--Sa maigreur extrme.--Circonfrence et forme de sa
tte.--Ncessit de ouater et de briser ses chapeaux.--Forme de ses
oreilles.--Dlicatesse excessive.--Taille de l'empereur.--Son cou.--Ses
paules.--Sa poitrine.--Sa jambe et son pied.--Ses pieds.--Beaut de sa
main et sa coquetterie sur cet article.--Habitude de se ronger
lgrement les ongles.--Embonpoint venu avec l'empire.--Teint de
l'empereur.--Tic singulier.--Particularit remarquable sur le _coeur_ de
Napolon.--Dure de son dner.--Sage prcaution du prince
Eugne.--Djeuner de l'empereur.--Sa manire de manger.--Les convives
accommodans.--Mets favoris de l'empereur.--Le poulet  la
Marengo.--Usage du caf.--Erreur vulgaire sur ce point.--Attention
conjugale des deux impratrices.--Usage du vin.--Anecdote sur le
marchal Augereau.--Erreurs et contes rfuts par Constant.--Confiance
imprudente de l'empereur.--Fcheux effets de l'habitude de manger trop
vite.--Josphine et Constant garde-malades de l'empereur.--L'empereur
_mauvais malade_.--Tendresse, soins et courage de Josphine.--Maladies
de l'empereur.--Tnacit d'un mal gagn au sige de Toulon.--Le
_colonel_ Bonaparte et le refouloir.--Blessures de l'empereur.--Le coup
de baonnette et la balle du carabinier tyrolien.--Rpugnance pour les
mdicamens.--Prcaution recommande par le docteur Corvisart.--Heure du
lever de l'empereur.--Sa familiarit  l'gard de
Constant.--Conversations avec les docteurs Corvisart et Ivan.--Les
oreilles tires et le mdecin rcalcitrant.--Causeries de l'empereur
avec Constant.--L'occasion nglige et manque.--Le th au saut du
lit.--Bain de l'empereur.--Lecture des journaux.--Premier travail avec
le secrtaire.--Robes de chambre d'hiver et d't.--Coiffure de nuit et
de bain.--Crmonie de la barbe.--Ablutions, frictions, toilette,
etc...--Costume.--Habitude de se faire habiller.--Napolon n pour avoir
des valets de chambre.--La toilette d'tiquette non rtablie.--Heure du
coucher de l'empereur.--Sa manire expditive de se
dshabiller.--Comment il appelait Constant.--La bassinoire.--La
veilleuse.--L'impratrice Josphine lectrice favorite de
l'empereur.--Les cassolettes de parfums.--Napolon trs-sensible au
froid.--Passion pour le bain.--Travail de nuit.--Anecdote.--M. le prince
de Talleyrand endormi dans la chambre de l'empereur.--Boissons de
l'empereur pendant la nuit.--Excessive conomie de l'empereur dans son
intrieur.--Les trennes de Constant.--Le pincement
d'oreilles.--Tendresses et familiarits impriales.--Le prince de
Neufchtel.


CHAPITRE III.

Somme fixe par l'empereur pour sa toilette.--Les budgets courts.--La
place de 1,000 cus et le revenu d'une commune.--_Quand j'tais
sous-lieutenant_.--Ide fixe de l'empereur en matire d'conomies.--Les
fournisseurs et les agens comptables.--La voiture de Constant supprime
par le grand-cuyer et rendue par l'empereur.--L'empereur jetant au feu
les livres qui lui dplaisaient.--L'Allemagne de madame la baronne de
Stal.--L'empereur surveillant les lectures des gens de sa
maison.--Comment l'empereur montait  cheval.--ducation de ses
chevaux.--M. Jardin, cuyer de l'empereur.--Chevaux favoris de
l'empereur.--Le cheval du mont Saint-Bernard et de Marengo admis  la
pension de retraite.--Intelligence et fiert d'un cheval arabe de
l'empereur.--L'quitation et la voltige enseignes aux pages de
l'empereur.--L'empereur  la chasse.--Le cerf sauv par
Josphine.--Mauvaise humeur et duret d'une dame d'honneur de
l'impratrice.--L'empereur a-t-il jamais t bless  la
chasse?--Napolon mauvais tireur.--La chasse aux faucons.--Fauconnerie
envoye par le roi de Hollande.--Got de l'empereur pour le
spectacle.--Les prdilections.--Le grand Corneille et _Cinna_.--_La Mort
de Csar_.--Reprsentations sur le thtre de Saint-Cloud.--MM. Baptiste
cadet et Michaut.--_Les Vnitiens_ de M. Arnault pre.--Conversations
littraires de l'empereur, trs-profitables pour Constant.--Usage du
tabac.--Erreurs populaires.--Tabatires de l'empereur.--Les gazelles de
Saint-Cloud.--La pipe de l'ambassadeur persan.--L'empereur mal habile 
fumer.--Constant lui donne une premire et unique leon de
_pipe_.--Maladresse et dgot de l'empereur.--Opinion sur les
fumeurs.--Vtemens de l'empereur.--La redingote grise.--Aversion de
l'empereur pour les changemens de mode.--Supercherie de Constant pour
amener l'empereur  les suivre.--lgance du roi de Naples.--Discussion
sur la toilette entre l'empereur et Murat.--Calembourg royal.--Vellit
d'lgance.--Le tailleur Lger.--Napolon et le bourgeois
gentilhomme.--L'habit habill et la cravate noire.--Vestes et culottes
de l'empereur.--Habitude d'colier.--Les taches d'encre.--Bas et
souliers de l'empereur.--Autre habitude.--Boucles de
l'empereur.--Napolon ayant le mme cordonnier  l'cole-Militaire et
sous l'empire.--Le cordonnier mand dans la chambre de
l'empereur.--Embarras et navet.--Linge et marque de l'empereur.--La
flanelle d'Angleterre.--L'impratrice Josphine et les gilets de
cachemire.--Mensonge de la _cuirasse_.--Bonbonnire de
l'empereur.--Dcorations de l'empereur.--L'pe d'Austerlitz.--Sabres de
l'empereur.--Voyages de l'empereur.--Pourquoi l'empereur n'annonait pas
d'avance le moment de son dpart, ni le terme de son voyage.--Ordres
dans les dpenses faites en route.--Prsens, gratifications et
bienfaits.--Questions faites aux curs.--Les ecclsiastiques dcors de
l'toile de la Lgion-d'Honneur.--Aversion de l'empereur pour les
rponses embarrasses.--Le service en voyage.--Anecdotes.--Le capitaine
par mprise. Passe-droit fait  un vtran.--Rponse
militaire.--Rparation.


CHAPITRE IV.

Le pape quitte Rome pour venir couronner l'empereur.--Il passe le
Mont-Cnis.--Son arrive en France.--Enthousiasme religieux.--Rencontre
du pape et de l'empereur.--Finesses d'tiquette.--Respect de l'empereur
pour le pape.--Entre du pape  Paris.--Il loge aux
Tuileries.--Attendons dlicates de l'empereur, et reconnaissance du
Saint-Pre.--Le nouveau fils an del'glise.--Portrait de Pie VII.--Sa
sobrit non imite par les personnes de sa suite.--Sjour du pape 
Paris.--Empressement des fidles.--Visite du pape aux tablissemens
publics.--Audiences du pape, dans la grande salle du muse.--L'auteur
assiste  une de ces rceptions.--La bndiction du pape.--Le souverain
pontife et les petits enfans.--Costume du Saint-Pre.--Le pape et madame
la comtesse de Genlis.--Les marchands de chapelets.--LE 2 DCEMBRE
1804.--Mouvement dans le chteau des Tuileries.--Lever et toilette de
l'empereur.--Les fournisseurs et leurs mmoires.--Costume de l'empereur,
le jour du sacre.--Constant remplissant une des fonctions du premier
chambellan.--Le manteau du sacre et l'uniforme de grenadier.--Joyaux de
l'impratrice.--Couronne, diadme et ceinture de l'impratrice.--Le
sceptre, la main de justice et l'pe du sacre.--MM. Margueritte, Odiot
et Biennais, joailliers.--Voiture du pape.--Le premier camrier et sa
monture.--Voiture du sacre.--Singulire mprise de Leurs
Majests.--Cortge du sacre.--Crmonie religieuse.--Musique du
sacre.--M. Lesueur et la marche de Boulogne.--Josphine couronne par
l'empereur.--Le regard d'intelligence.--Le couronnement et l'ide du
divorce.--Chagrin de l'empereur et ce qui le causait.--Serment du
sacre.--La galerie de l'archevch.--Trne de Leurs
Majests.--Illuminations.--Prsens offerts par l'empereur  l'glise de
Notre-Dame.--La discipline et la tunique de saint Louis.--Mdailles du
couronnement de l'empereur.--Rjouissances publiques.


CHAPITRE V.

Crmonie de la distribution des aigles.--Allocution de
l'empereur.--Serment.--La grande revue et la pluie.--Banquet aux
Tuileries.--Pangyrique de la conscription, fait par
l'empereur.--Grandes rceptions.--Fte  l'Htel-de-Ville de
Paris.--Distribution de comestibles bien rgle.--Le vaisseau de
feu.--Passage du mont Saint-Bernard au milieu des flammes.--Toilette et
service en or, offerts  Leurs Majests par la ville de Paris.--Le
ballon de M. Garnerin.--Incident curieux.--Voyage _par air_, de Paris 
Rome, _en vingt-quatre heures_.--Billet de M. Garnerin et lettre du
cardinal Caprara.--Les bateliers et la maison flottante.--Quinze lieues
par heure.--Histoire d'un arostat.--Intrpidit de deux
femmes.--Gratifications accordes par la ville de Paris.--Bont de
l'empereur et de son frre Louis.--Grce accorde par
l'empereur.--Statue rige  l'empereur dans la salle des sances du
Corps-Lgislatif.--L'impratrice Josphine et le choeur de
Gluck.--Heureux -propos.--Le voile lev par les marchaux Murat et
Massna.--Fragment d'un loge de l'empereur, prononc par M. de
Vaublanc.--Bouquet et bal.--Profusion de fleurs au mois de janvier.


CHAPITRE VI.

Mon mariage avec mademoiselle Charvet.--Prsentation de ma femme 
madame Bonaparte.--Le gnral Bonaparte ouvrant les lettres adresses 
son courrier.--Le gnral Bonaparte veut voir M. et madame Charvet.--M.
Charvet suit madame Bonaparte  Plombires.--tablissement de M. Charvet
et de sa famille  la Malmaison.--Madame Charvet, secrtaire intime de
madame Bonaparte.--Mesdemoiselles Louise et Zo Charvet, favorites de
Josphine.--Fantasmagorie  la Malmaison.--Jeux de Bonaparte et des
dames de la Malmaison.--M. Charvet quitte la maison pour le chteau de
Saint-Cloud.--Les anciens portiers et frotteurs de la reine sont
replacs.--Incendie du chteau et mort de madame Charvet.--L'impratrice
veut voir mademoiselle Charvet.--Elle veut lui servir de mre et lui
donner un mari.--L'impratrice se plaint  M. Charvet de ne pas voir ses
filles.--On promet une dot  ma femme.--Argent dissip et manque de
mmoire de l'impratrice Josphine.--L'impratrice marie ma
belle-soeur.--Recommandation bienveillante de l'impratrice.--Ma
belle-soeur, mademoiselle Josphine Tallien et mademoiselle Clmence
Cabarus,--Madame Vigogne et les protges de l'impratrice.--La jeune
pensionnaire et le danger d'tre brle.--Prsence d'esprit de madame
Vigogne.--Visite a l'impratrice.


CHAPITRE VII.

Portrait de l'impratrice Josphine.--Lever de l'impratrice.--Dtails
de toilette.--Audiences de l'impratrice.--Rception des
fournisseurs.--Djeuner de l'impratrice.--Madame de La Rochefoucault
premire dame d'honneur.--L'impratrice au billard.--Promenades dans le
parc ferm.--L'impratrice avec ses dames.--L'empereur venant surprendre
l'impratrice au salon.--Dner de l'impratrice.--L'empereur fait
attendre.--Les princes et les ministres  la table de
l'empereur.--L'impratrice et M. de Beaumont.--Partie de
trictrac.--L'impratrice un jour de chasse.--Toutes les dames  la table
de Leurs Majests.--L'impratrice vient passer la nuit avec
l'empereur.--Dtails sur le rveil des augustes poux.--Got de
l'impratrice pour les bijoux.--Anecdote sur le premier mariage de
l'impratrice.--Les poches de madame de Beauharnais.--Joyaux de
l'impratrice Josphine.--L'armoire aux bijoux de Marie-Antoinette trop
petite pour contenir ceux de Josphine.--Jalousie de Josphine.--Mmoire
de l'impratrice.--L'impratrice rtablit l'harmonie entre les frres de
l'empereur.--Trait de bont de l'impratrice Josphine pour son valet de
chambre.--Svrit de l'empereur; il veut renvoyer M. Frre.--Le valet
de chambre rentre en grce.--Oubli d'un bienfait.--Gnrosit de
l'impratrice.--Comment les valets de chambre de l'impratrice
employaient leur temps.--Dtails sur une premire fille de M. de
Beauharnais, premier mari de Josphine.--L'impratrice lui fait pouser
un prfet de l'empire.--Tendresse de l'impratrice pour Eugne et
Hortense.--Dtails sur la vice-reine (Auguste-Amlie de Bavire.)--Le
portrait de famille.--L'impratrice me fait appeler pour voir ce
portrait.--Amour de Josphine pour ses petits-enfans.--Un mot sur le
divorce.--Lettre du prince Eugne  sa femme.--Mes voyages  la
Malmaison aprs le divorce.--Commissions de l'empereur pour
l'impratrice Josphine.--Mes adieux  l'impratrice.--Recommandations
de cette princesse.--L'impratrice dsire voir l'empereur.--Visite 
Josphine avant la campagne de Russie.--Visite  l'impratrice aprs
cette campagne.--Lettres dont je suis charg.--Conversation avec
l'impratrice.--Ma femme va voir l'impratrice et lui montre mes
lettres.--Dtails sur le budget de l'impratrice aprs le
divorce.--Conseil prsid par l'impratrice en robe de
toile.--L'impratrice trompe par les marchands.--Politesse de
l'impratrice.--Manire dont Josphine punissait ses dames.--Magasin
d'objets prcieux appartenant  l'impratrice.--Partage entre ses enfans
et les frres et soeurs de l'empereur.--M. Denon.--Le cabinet d'antiques
de la Malmaison.--M. Denon et la collection de mdailles de
l'impratrice.--Visite de l'impratrice  l'empereur pendant que je
faisais sa toilette.--Le maillot et la ptition.--L'orpheline sauve de
la Seine.--M. Fabien Pillet et sa femme chez l'impratrice.--Scne
touchante.


CHAPITRE VIII.

Le gnral Junot nomm ambassadeur en Portugal.--Anecdote sur ce
gnral.--La poudre et _la titus_.--Le grognard rcalcitrant, et Junot
faisant l'office de perruquier.--Emportemens de Junot.--Junot,
gouverneur de Paris, bat les employs d'une maison de jeu.--L'empereur
le rprimande dans des termes de mauvais augure.--Adresse de Junot au
pistolet.--La pipe coupe, etc.--La belle Louise, matresse de
Junot.--La femme de chambre de madame Bonaparte rivale de sa
matresse.--Indulgence de Josphine.--Brutalit d'un jockey
anglais.--NAPOLON, ROI D'ITALIE.--Second voyage de Constant en
Lombardie.--Contraste entre ce voyage et le premier.--Baptme du second
fils du prince Louis.--Les trois fils d'Hortense, filleuls de
l'empereur.--L'impratrice aimant  suivre l'empereur dans ses
voyages.--Anecdote  ce sujet.--L'empereur oblig malgr lui d'emmener
l'impratrice.--Josphine  peine vtue dans la voiture de
l'empereur.--Sjour de l'empereur  Brienne.--Mesdames de Brienne et de
Lomnie.--Souvenirs d'enfance de l'empereur.--Le dner, wisk, etc.--Le
champ de la Rothire.--L'empereur se plaisant  dire le nom de chaque
localit.--Le paysan de Brienne et l'empereur.--La mre
Marguerite.--L'empereur lui rend visite, cause avec elle et lui demande
 djeuner.--Scne de bonhomie et de bonheur.--Nouvelle anecdote sur le
duc d'Abrants.--Junot et son ancien matre d'cole.--L'empereur et son
ancien prfet des tudes.--Bienfaits de l'empereur  Brienne.--Passage
par Troyes.--Dtresse de la veuve d'un officier-gnral de l'ancien
rgime.--L'empereur accorde  cette dame une pension de mille
cus.--Sjour  Lyon.--Soins dlicats, mais non dsintresss, du
cardinal Fesch.--Gnrosit de son minence bien rtribue.--Passage du
Mont-Cnis.--Litires de Leurs Majests.--Halte  l'hospice.--Bienfaits
accords par l'empereur aux religieux.--Sjour  Stupinigi.--Visite du
pape.--Prsens de Leurs Majests au pape et aux cardinaux
romains.--Arrive  Alexandrie.--Revue dans la plaine de
MARENGO.--L'habit et le chapeau de Marengo.--Le costume de l'empereur 
Marengo, prt  David pour un de ses tableaux.--Description de la
revue.--Le nom du gnral Desaix.--Souvenir triste et
glorieux.--Entrevue de l'empereur et du prince Jrme.--Cause du
mcontentement de l'empereur.--Jrme et Miss Paterson.--Le prince
Jrme va dlivrer des Gnois prisonniers  Alger.--Affection de
Napolon pour Jrme.


CHAPITRE IX.

Sjour de l'empereur  Milan.--Emploi de son temps.--Le prince Eugne
vice-roi d'Italie.--Djeuner de l'empereur et de l'impratrice dans
l'le de l'Olona.--Visite dans la chaumire d'une pauvre
femme.--Entretien de l'empereur.--Quatre heureux.--Runion de la
rpublique ligurienne  l'empire franais.--Trois nouveaux dpartemens
au royaume d'Italie.--Voyage de l'empereur  Gnes.--Le snateur Lucien
chez son frre.--L'empereur veut faire divorcer son frre.--Rponse de
Lucien.--Colre de l'empereur.--motion de Lucien.--Lucien repart pour
Rome.--Silence de l'empereur  son coucher.--La vritable cause de la
brouillerie de l'empereur et de son frre Lucien.--Dtails sur les
premires querelles des deux frres.--Rponse hardie de
Lucien.--L'empereur brise sa montre sous ses pieds.--Conduite de Lucien,
ministre de l'intrieur.--Les bls passent le dtroit de Calais.--Vingt
millions de bnfice et l'ambassade d'Espagne.--Rception de Lucien 
Madrid.--Liaison entre le prince de la Paix et Lucien.--Trente millions
pour deux plnipotentiaires.--Amiti de Charles IV pour Lucien.--Le roi
d'Espagne envie le sort de son premier cuyer.--Amour de Lucien pour une
princesse.--Le portrait et la chane de cheveux.--Le noeud de chapeau de
la seconde femme de Lucien.--Dtails sur le premier mariage de Lucien,
raconts par une personne de l'htel mme.--Espionnages.--Le maire du
dixime arrondissement et les registres de l'tat civil.--Empchement de
mariage.--Cent chevaux de poste retenus et dpart pour le
Plessis-Chamant.--Le cur adjoint.--Le cur conduit de brigade en
brigade.--Arrive du cur aux Tuileries.--Le cur dans le cabinet du
premier consul.--Plus de peur que de mal.--Conversation entre le
factotum de M. Lucien et son secrtaire, le jour de la proclamation de
l'empire franais.--Dtails sur l'inimiti entre Lucien et madame
Bonaparte.--Amour de Lucien pour mademoiselle Mseray.--Gnrosit de M.
le comte Lucien.--Dgot de M. le comte; il ne veut pas tout
perdre.--Funeste prsent.--Contrat de dupe.--Un mot sur notre sjour 
Gnes.--Ftes donnes  l'empereur.--Dpart de Turin pour
Fontainebleau.--La vieille femme de Tarare.--Anecdote raconte par le
docteur Corvisart.


CHAPITRE X.

Sjour  Munich et  Stuttgard.--Mariage du prince Eugne avec la
princesse Auguste-Amlie de Bavire.--Ftes.--Tendresse mutuelle du
vice-roi et de la vice-reine.--Comment le vice-roi levait ses
enfans.--Un trait de l'enfance de sa majest l'impratrice actuelle du
Brsil.--Portrait du feu roi de Bavire, Maximilien Joseph.--Souvenirs
de son ancien sjour  Strasbourg, comme colonel au service de
France.--Amour des Bavarois pour cet excellent prince.--Dvoment du roi
de Bavire pour Napolon.--La main de Constant dans une main
royale.--Contraste entre la destine du roi de Bavire et celle de
l'empereur.--Les deux tombeaux.--Portrait du prince royal, aujourd'hui
roi de Bavire.--Surdit et bgaiement.--Gravit et amour pour
l'tude.--Opposition du prince-royal contre l'empereur.--Voyage du
prince Louis (de Bavire)  Paris.--Sommeil de ce prince au spectacle,
et la _mridienne_ de l'archi-chancelier de l'empire.--Portrait du roi
de Wurtemberg.--Son norme embonpoint.--Son attitude  table.--Sa
passion pour la chasse.--La monture difficile  trouver.--Comment on
dressait les chevaux du roi  porter l'norme poids de leur
matre.--Duret excessive du roi de Wurtemberg.--Dtails singuliers  ce
sujet.--Fidlit garde par ce monarque.--Luxe du roi de Wurtemberg.--Le
prince royal de Wurtemberg.--Le prince primat.--Toilette suranne des
princesses allemandes.--Les coches et les paniers.--Les journaux des
modes, franais.--Tristes quipages.--Portrait du prince de
Saxe-Gotha.--Coquetterie de ci-devant jeune homme.--Michalon le
coiffeur, et les perruques  la Cupidon.--Toilette extravagante d'une
princesse de la confdration, au spectacle de la cour.--Madame
_Cungonde_.--L'impratrice Josphine se souvient de _Candide_.--Le
prince Murat, grand duc de Berg et de Clves.--Le prince Charles-Louis
Frdric de Bade vient  Paris pour pouser une des nices de
l'impratrice Josphine.--Portrait de ce prince.--La premire nuit des
noces.--Vive rsistance.--Condescendance d'un bon mari.--La queue
sacrifie.--Rapprochement et bon mnage.--Le grand-duc de Bade 
Erfurt.--L'empereur Alexandre excite sa jalousie.--Maladie et mort du
grand-duc de Bade.--Un mot sur sa famille.--La grande-duchesse se livre
 l'ducation de ses filles.--Ftes, chasses, etc.--Gravit d'un
ambassadeur turc, suivant une chasse impriale.--Il refuse l'honneur de
tirer le premier coup.


CHAPITRE XI.

Coalition de la Russie et de l'Angleterre contre l'empereur.--L'arme de
Boulogne en marche vers le Rhin.--Dpart de l'empereur.--Tableau de
l'intrieur des Tuileries, avant et aprs le dpart de l'empereur pour
l'arme.--Les courtisans _civils_ et le jour sans soleil.--Arrive de
l'empereur  Strasbourg, et passage du pont de Kehl.--Le
rendez-vous.--L'empereur inond de pluie.--Le chapeau de
charbonnier.--Les gnraux Chardon et Vandamme.--Le rendez-vous oubli,
et pourquoi.--Les douze bouteilles de vin du Rhin.--Mcontentement de
l'empereur.--Le gnral Vandamme envoy  l'arme
wurtembergeoise.--Courage et rentre en grce.--L'empereur devance sa
suite et ses bagages, et passe tout seul la nuit dans une
chaumire.--L'empereur devant Ulm.--Combat  outrance.--Courage
personnel et sang-froid de l'empereur.--Le manteau militaire de
l'empereur servant de linceul  un vtran.--Le canonnier bless 
mort.--Capitulation d'Ulm; trente mille hommes mettent bas les armes aux
pieds de l'empereur.--Entre de la garde impriale dans
Augsbourg.--Passage  Munich.--Serment d'alliance mutuelle, prt par
l'empereur de Russie et le roi de Prusse, sur le tombeau du grand
Frdric; rapprochement.--Arrive des Russes.--Le Couronnement, et la
bataille d'Austerlitz.--L'empereur au bivouac.--Sommeil de
l'empereur.--Visite des avant-postes.--Illumination
militaire.--L'empereur et ses braves.--Bivouac des gens de service.--Je
fais du punch pour l'empereur.--Je tombe de fatigue et de
sommeil.--Rveil d'une arme.--Bataille d'Austerlitz.--Le gnral Rapp
bless; l'empereur va le voir.--L'empereur d'Autriche au
quartier-gnral de l'empereur Napolon.--Trait de paix.--Sjour 
Vienne et  Schoenbrunn.--Rencontre singulire.--Napolon et la fille de
M. de Marboeuf.--Le courrier Moustache envoy  l'impratrice
Josphine.--Rcompense digne d'une impratrice.--Zle et courage de
Moustache.--Son cheval tombe mort de fatigue.


CHAPITRE XII.

Retour de l'empereur  Paris.--Aventure en montant la cte de
Meaux.--Une jeune fille se jette dans la voiture de l'empereur.--Rude
accueil, et grce refuse. Je reconnais mademoiselle de Lajolais.--Le
gnral Lajolais deux fois accus de conspiration.--Arrestation de sa
femme et de sa fille.--Rigueurs exerces contre madame de
Lajolais.--Rsolution extraordinaire de mademoiselle de Lajolais.--Elle
se rend seule  Saint-Cloud et s'adresse  moi.--Je fais parvenir sa
demande  sa majest l'impratrice.--Craintes de Josphine.--Josphine
et Hortense font placer mademoiselle de Lajolais sur le passage de
l'empereur.--Attention et bont des deux princesses.--Constance
inbranlable d'un enfant.--Mademoiselle de Lajolais en prsence de
l'empereur.--Scne dchirante.--Svrit de l'empereur.--Grce
arrache.--vanouissement.--Soins donns  mademoiselle de Lajolais par
l'empereur.--Les gnraux Wolff et Lavalette la reconduisent  son
pre.--Entrevue du gnral Lajolais et de sa fille.--Mademoiselle de
Lajolais obtient aussi la grce de sa mre.--Elle se joint aux dames
bretonnes pour solliciter la grce des compagnons de George.--Excution
retarde.--Dmarche infructueuse.--Avertissement de l'auteur.--Le jeune
Destrem demande et obtient la grce de son pre.--Faveur
inutile.--Passage de l'empereur par Saint-Cloud, au retour
d'Austerlitz.--M. Barr, maire de Saint-Cloud.--L'arc _barr_ et _la
plus dormeuse_ des communes.--M. Je prince de Talleyrand et les lits de
Saint-Cloud.--Singulier caprice de l'empereur.--Petite rvolution au
chteau.--Les manies des souverains sont epidmiques.


CHAPITRE XIII.

Liaisons secrtes de l'empereur.--Quelle est, selon l'empereur, la
conduite d'un honnte homme.--Ce que Napolon entendait par
_immoralit_.--Tentations des souverains.--Discrtion de
l'empereur.--Jalousie de Josphine.--Madame Gazani.--Rendez-vous dans
l'ancien appartement de M. de Bourrienne.--L'empereur en tte  tte
_avec un ministre_.--Soupons et agitation de l'impratrice.--Ma
consigne me force  mentir.--L'impratrice plaidant  mes dpens le faux
pour savoir le vrai.--Petite rprimande adresse  mon sujet par
l'empereur  l'impratrice.--Je suis justifi.--Bouderie
passagre.--Dure de la liaison de l'empereur avec madame
Gazani.--Madame de Rmusat dame d'honneur de l'impratrice.--Expdition
nocturne de Josphine et de madame de Rmusat.--Ronflement
formidable.--Terreur panique et fuite prcipite.--Larmes et rire
fou.--L'alle des Veuves.--L'empereur en bonnes fortunes.--Le prince
Murat et moi nous l'attendons  la porte de...--Inquitude de
Murat.--Mot _imprial_ de Napolon.--Les pourvoyeurs officieux.--Je suis
sollicit par certaines dames.--Ma rpugnance pour les marchs
clandestins.--Anciennes attributions du premier valet de chambre, non
rtablies par l'empereur.--Complaisance d'un gnral.--Rsistance d'une
dame _aprs_ son mariage.--Mademoiselle E... lectrice de la princesse
Murat.--Portrait de mademoiselle E...--Intrigue contre
l'impratrice.--Entrevues aux Tuileries et quelles en furent les
suites.--Naissance d'un enfant imprial.--ducation de cet
enfant.--Mademoiselle E...  Fontainebleau.--Mcontentement de
l'empereur.--Rigueur envers la mre et tendresse pour le fils.--Les
trois fils de Napolon.--Distractions de l'empereur  Boulogne.--La
belle Italienne.--Dcouverte et proposition de Murat.--Mademoiselle L.
B.--Spculation honteuse.--Les pas de ballet.--Le teint
chauff.--OEillades en pure perte.--Visite  mademoiselle
Lenormand.--Discrtion de mademoiselle L. B. sur les prdictions de la
devineresse.--Crdulit justifie par l'vnement.--Balivernes.


CHAPITRE XIV.

Les trnes de la famille impriale.--Rupture du trait fait avec la
Prusse.--La reine de Prusse et le duc de Brunswick.--Dpart de
Paris.--Cent cinquante mille hommes disperss en quelques jours.--Mort
du prince Louis de Prusse.--Guind, marchal-des-logis du 10e de
hussards.--La voiture de Constant verse sur la route.--Empressement des
soldats  lui porter secours.--Le chapeau et le premier valet de chambre
du petit caporal.--Arrive de l'empereur sur le plateau de
Weimar.--Chemin creus dans le roc vif.--Danger de mort couru par
l'empereur.--L'empereur  plat ventre.--Compliment de l'empereur au
soldat qui avait failli le tuer.--Fruits de la bataille d'Ina.--Mort du
gnral Schmettau et du duc de Brunswick.--Fuite du roi et de la reine
de Prusse.--La reine amazone passant la revue de son arme.--Costume de
la reine.--La reine poursuivie par des hussards franais.--Ardeur et
propos des soldats.--Les dragons Klein.--Rprimande adresse et
rcompense accorde par l'empereur aux soldats qui avaient poursuivi la
reine de Prusse.--Clmence envers le duc de Weimar.--Quel tait le lit
de Constant sous la tente de l'empereur.--Constant partage son lit avec
le roi de Naples.--Une nuit de l'empereur et de Constant de l'empereur 
l'arme.--Le petit croton et le verre de vin.--Intrpidit du
contrleur de la bouche.--Visite du champ de bataille.--L'empereur
accabl de fatigue.--Rveil gracieux de l'empereur.--Sa facilit  se
rendormir.--Travail particulier de l'empereur aux approches d'une
bataille.--Les cartes et les pingles.--Activit du service en campagne
et en voyage.--Promptitude des prparatifs.--Une ambulance change en
logement pour l'empereur.--Cadavres, membres coups, taches de sang,
etc., enlevs en quelques minutes.--L'empereur dormant sur le champ de
bataille.--En route sur Potsdam.--Orage.--Rencontre d'une gyptienne,
veuve d'un officier franais.--Bienfait de l'empereur.--L'empereur 
Potsdam.--Les reliques du grand Frdric.--Charlottembourg.--Toilette de
l'arme avant d'entrer dans Berlin.--Entre  Berlin.--L'empereur
faisant rendre les honneurs militaires au buste du grand Frdric.--Les
grognards.--gards de l'empereur pour la soeur du roi de Prusse.--Grande
revue.--Ptition prsente par deux femmes.--Curiosit de
l'empereur.--Mission confie  Constant.--Une suppliante de seize
ans.--L'_tiquette_.--Entretien muet.--L'empereur peu satisfait de son
tte--tte.--Enlvement.--Singulire rencontre.--Aventures de la jeune
Prussienne.--Crdulit suivie de dtresse.--Constant recommande la belle
Prussienne  l'empereur.--Retour d'un caprice.--Objections de
Constant.--Gnrosit de l'empereur.


TABLE DU TROISIME VOLUME


CHAPITRE PREMIER.

Avertissement de l'auteur.--Isolement des jeunes femmes pendant la
rvolution.--Ma naissance et mes parens.--Le gnral D..... mon
pre.--Le baron de V... mon mari.--Une premire imprudence.--Sage
prvoyance de mon pre.--Le gnral D.....  l'arme du Nord.--Dfrence
de Carnot pour mon pre.--Carnot dans le cabinet du gnral
D.....--Conduite de Carnot envers mon pre.--Carnot le sauve de
l'exil.--Amour-propre de Carnot.--Mallet du Pan et le Mercure de
Genve.--Les reprsentans du peuple en mission  Besanon.--Bernard de
Saintes.--Son htel;--son costume;--ses manires.--Brusquerie tout 
coup suivie de politesse.--Le jacobin de bonne compagnie.--Effrayante
proposition de Bernard de Saintes et explication de ses prvenances.--M.
Briot, aide-de-camp de Bernard de Saintes.--Arrive de Robespierre le
jeune  Besanon.--Comment je fus dlivre des poursuites de Bernard de
Saintes.--Je me rends  Paris.--Danger des chteaux en Espagne.--Les
plaisirs de Paris aprs la terreur.--Premire reprsentation
d'Olympie.--La premire robe de velours.--Un triomphe de
toilette.--Sages maximes de La Rochefoucault et de M. de Sgur.--Vie de
dissipation.--Mes dmarches pour obtenir le rappel de mon mari.--Retour
de mon pre  Paris.--Relations de mon pre avec madame de
Stal.--Susceptibilit extrme de madame de Stal.--Mon pre me prsente
chez cette dame.--Rflexion, sur une pense de madame Necker.--Danger
des priphrases. Pag I


CHAPITRE II

Visite aux directeurs.--Embarras de madame R.... au petit
Luxembourg.--Le meuble des Gobelins.--Le salon de Barras.--M. de
Talleyrand, madame de Stal, Bernadotte, etc. chez Barras.--Intimit de
Barras et de madame Tallien.--Scandales de la cour de Barras.--Mot
spirituel sur madame de Stal.--Dvouement de madame de Stal, en
amiti.--Une repartie de M. de Talleyrand.--Madame Grand, madame de
Flahaut, et madame de Stal.--Autre repartie de M. de
Talleyrand.--Indiscrtion de madame de Stal.--Garat le snateur, Garat
le chanteur, et Garat le tribun.--Fatuit de Garat le chanteur.--Bonnes
fortunes de son frre le tribun.--L'critoire oublie.--Mauvais succs
de mes dmarches.--Je suis mon pre dans son ermitage.--Mort de mon
beau-pre et de ma belle-mre.--Leurs bonts pour moi.--Bonaparte,
premier consul.--Mon pre retourne seul  Paris.--Mon pre unanimement
propos pour le snat.--Mon mari ray de la liste des migrs.--Mort de
mon pre.--Premier exemple de funrailles religieuses, depuis la
terreur.--Article d'un journal sur les obsques du gnral
D.....--Grandes qualits du gnral D.....--Ses travaux devant
Gibraltar--Ses ouvrages.--Hommage solennel rendu  la mmoire de mon
pre par le corps du gnie, seize ans aprs sa mort.


CHAPITRE III.

Madame Rcamier.--Concert chez madame Rcamier.--Madame Regnault de
Saint-Jean d'Angly et madame Michel.--M. Adrien de Montmorency.--Une
journe chez madame Rcamier,  Clichy-la-Garenne.--Une messe dans
l'glise de Clichy.--Fox, lord et lady Holland, Erskine, le gnral
Bernadotte, Adair et le gnral Moreau chez madame Rcamier.--MM. de
Narbonne, Em. Dupaty, de Longchamp, de Lamoignon, Mathieu de
Montmorency.--Un moment d'embarras.--Prsentation.--Djeuner; entretien
de l'auteur avec M. Adair.--Conversation de Fox et de Moreau.--Modestie
et amabilit de Moreau.--Moreau destin par sa famille  la profession
d'avocat.--La Harpe, lord Erskine et M. de Narbonne.--Eugne Beauharnais
et M. Philippe de Sgur.--Invitation d'Eugne  Fox, de la part de
Josphine.--Romance de Plantade, chante par madame Rcamier.--La
duchesse de Gordon et lady Georgiana, sa fille.--La belle
Anglaise.--Lecture du _Sducteur amoureux._--Le _Diou de la
danse_.--Madame Rcamier, mademoiselle de Crigny et lady Georgiana,
lves de Vestris.--Gavotte et ravissement de Vestris.--Promenade au
bois de Boulogne.--M. Rcamier.--MM. Degerando et Camille Jordan.--Le
sauvage de l'Aveyron, et M. Yzard, son gouverneur.--Habitudes du sauvage
indomptables.--Insensibilit et gloutonnerie.--Escapade.--Le sauvage en
libert.--Chasse et reprise.--Le sauvage en jupon.--Querelle entre La
Harpe et Lalande.--Got de celui-ci pour les araignes.--MM. de
Cobentzel; MM. de Berckeim et Dolgorouki.--Douleur et folie.--Promenade
dans le village.--Noce et bal champtres  la guinguette de
Clichy.--Madame de Stal, madame Viotte, le gnral Marmont, le marquis
de Luchsini.--_Agar au dsert_, scnes dramatiques joues par madame de
Stal et madame Rcamier.--Talent dramatique de madame de
Stal.--Romance de madame Viotte.--M. de Cobentzel dans les
_crispins_.--Souper.--Opinion de M. de Cobentzel sur les divers repas.


CHAPITRE IV.

Fte au Raincy, chez M. Ouvrard.--Magnifique hospitalit de M.
Ouvrard.--Les portiers ministres d'tat.--Madame Tallien.--Description
de la salle du banquet.--Lord et lady Holland, madame Visconti, madame
Roger.--La princesse Dolgorouki, et le prince Potemkin.--Fox et ses
amis.--Gnraux franais, diplomates trangers, etc.--Autre conversation
de l'auteur avec M. Adair.--Fox  la Malmaison.--Amabilit de
Josphine.--Fox applaudi au thtre franais.--Fox trouvant son buste
chez le premier consul.--Accueil fait  Fox, par Bonaparte.--Fox
recherch avec empressement.--Le gnral Lafayette et Kosciusko.--Partie
de chasse,  courre et au tir.--Dlicatesse de M. Ouvrard.--MM.
d'Hantcour et Destilires, le gnral Moreau.--Tentes et tables dresses
dans la fort de Bercy.--Msaventure de Berthier et de madame
Visconti.--Le cheval emport, chute de Berthier dans une mare; retraite
prcipite.--Conversation avec le gnral Lannes.--Opinion de Lannes sur
l'tat militaire.--Pressentiment et souvenir.--La fort
illumine.--Dgot de M. Erskine pour la chasse.--MM. de Saint-Farre et
Saint-Albin, fils du duc d'Orlans.--Symphonies et fanfares pendant le
dner.--Chanson; couplets en l'honneur de lady Holland.--Bal sur la
pelouse.--M. Ouvrard en butte  l'inimiti de Bonaparte.--M. Collot
prenant la dfense de M. Ouvrard; rponse de Bonaparte.--Bals masqus du
salon des trangers.--Jeu effrayant.--Le danseur Duport; mesdames
Bigotini et Miller.--Gnrosit d'un Anglais.--Scne singulire; entrave
secrte et conversation de Josphine et de madame Tallien, au cercle des
trangers.


CHAPITRE V.

Spulture de mon pre dans le parc de sa maison de
campagne.--Imprvoyance.--Maison ruineuse.--Confiance de mon mari en
moi.--Son insouciance.--Visite  ma mre.--Maladie.--Travaux
d'embellissement  ma maison de campagne.--Voyage en Angleterre,  la
paix d'Amiens.--Le Ranelagh.--Madame Fitzhebert et le prince de
Galles.--Lady Jersey.--Perfidie attribue  une femme.--La premire nuit
des noces du prince de Galles (depuis George IV) et de la reine
Caroline.--Duret et froideur du prince de Galles envers sa
femme.--Manires tranges de la princesse de Galles.--Courte faveur de
lady Jersey.--Retour du prince de Galles  madame Fitzhebert.--Passion
du prince pour cette dame.--Toast port par le prince  sa
matresse.--Le prince de Galles et les femmes de quarante ans.--Le
prince de Galles insparable de madame Fitzhebert.--Amabilit du prince
 mon gard.--Il me prsente  la duchesse de Devonshire.--Conversation
avec le prince.--Son genre d'esprit.--Bonhomie d'un voyageur.--Le prince
de Galles parlant parfaitement franais.--Le prince rgent et Henri
V.--Excs de familiarit puni.--Fte magnifique chez la duchesse de
Devonshire.--Monseigneur le duc d'Orlans et le duc de Beaujolais, son
frre.--Les _routs_ de Londres.--Les _parties de th_.--Les _belles_
pommes de terre et le _capital_ beefstake.--Les peines
d'estomac.--Timidit des Anglaises.--Leurs bonnes qualits.--Les femmes
maries en France et en Angleterre.


CHAPITRE VI

Beaut des Anglaises.--Comparaison entre les Anglaises et les
Franaises.--Les enfans.--Les veuves.--Libert des jeunes
filles.--Respect et froideur filiale.--Le pote Shandy.--L'aeul et les
petits-fils.--Autorit paternelle absolue en Angleterre.--Les maisons de
Londres.--Une ville de bourgeois.--Commodit et tristesse.--Les salles
de spectacle.--L'opra italien  Londres.--Un bal masqu.--Gat
anglaise, gravit franaise.--Les voyages.--Manie du changement chez les
Anglais.--Les voyages d'_agrment_.--La reine Caroline, _reine de la
canaille_.--Bergami et les caricatures.--La reine 
Hammersmith.--L'alderman Hood.--Costume et coiffure de la reine.--Les
corporations.--quipage grotesque des dames de la cour de
Hammersmith.--Le parc de la reine dvast par ses _courtisans_.--Audace
et humiliation de la reine au couronnement de George IV.--Maladie et
mort de la reine attribus  son dsappointement.--Convoi de la
reine.--Patience des soldats anglais mise  l'preuve.--Insolence et
poltronnerie de la canaille.--Visite dans une brasserie.--M. Brunel,
ingnieur.


CHAPITRE VII.

Les deux maisons des habitans de Londres.--La noblesse
anglaise.--Taciturnit gnrale.--Le chteau de Blenheim, rcompense
nationale dcerne au duc de Marlborough.--Architecture de
Blenheim.--Trophes attristans.--Terre du marquis de Buckingham.--Les
tableaux.--Vnus en Jupon d'indienne.--L'estomac classique.--Le chteau
de Park-Place.--Terre du lord Harcourt.--Oxford.--Les universits.--La
jeunesse franaise et la jeunesse anglaise.--Les tudians anglais.--La
grotte et le diamant.--Impromptu de lord Albermale.--Le cadeau
impossible.--Distinction des rangs.--Doux visages et rudes
manires.--Affectation des femmes en France et en Angleterre, attribue
 des causes diffrentes.--Cheltenham.--Bath.--Les jeunes
poitrinaires.--Windsor.--Richemont.--Les gazons anglais; d'o provient
leur fracheur.--Retour en France.


CHAPITRE VIII.

Mauvais got trs-dispendieux.--Mon voisin M. Lecouteulx de
Canteleu.--Je revois madame de Stal.--M. Melzi, prsident de la
rpublique ligurienne.--M. Godin.--La belle Grecque.--Rien que de beaux
yeux.--Mariage devant l'arbre de la
libert.--Divorce--Cambacrs.--Fcheux effets du ridicule.--L'abb
Sieys.--Heureuse influence d'un mot de Mirabeau.--L'arrt
d'exil.--Madame de Chevreuse.--Duret de l'empereur.--Mort de madame de
Chevreuse.--Mort du duc d'Enghien.--Procs de Moreau.--Conversation
entre le premier consul et M. de Canteleu.--MM. de
Polignac.--Brouillerie entre madame Moreau et Josphine.--Justification
imprudente.--Le portrait.--Recommandations aux jeunes femmes.--MM. de
Toulougeon et de Crillon chez M. de Cauteleu.--L'inflexible
Moniteur.--Mort de madame de Canteleu.--Josphine voulant faire rompre
son mariage avec Bonaparte.--Sage conseil de M. de Canteleu.--Inquitude
de Josphine.--Manoeuvres de Lucien contre Josphine.--Bonaparte refusant
sa porte  Josphine.--Larmes et rconciliation.--Superstition de
Napolon.--Adresse de Josphine.--Le confident discret.--Reconnaissance
de Josphine.--Je suis recommande  Josphine par M. Lecouteulx de
Canteleu.


CHAPITRE IX

Supplment au journal du voyage  Mayence.--Madame la princesse de
Craon.--Le prince de B..... et ses deux fils.--Faveurs de Napolon non
sollicites.--Motifs pour les accepter.--Froideur de Louis XVIII, et
irritation du prince de B......--M. d'Aubusson.--Le prince de B......
demandant la clef de chambellan et craignant de l'obtenir.--Madame la
princesse de B...... crit  l'empereur.--Causticit de madame de
Balbi.--Anne et _zbre_ de Montmorency.--Madame de Lavalette, dame
d'atours.--Attributions de sa place usurpes par l'impratrice
Josphine.--Josphine abuse du blanc.--Fcheux effet du blanc sur le
visage de l'impratrice.--Les farines.--Question indiscrte d'un
docteur.--Rponse normande.--Le rouge et le blanc.--Toilette de
Josphine et de ses dames pour la crmonie du 14 juillet.--Portrait de
M. Denon.--Service d'honneur de l'impratrice pendant le voyage 
Aix-la-Chapelle.--M. Deschamps, secrtaire des commandemens de
l'impratrice.--Ses ides sur les alimens.--Influence des alimens sur
l'esprit.--Routes dfonces.--Frayeur de Josphine.--Excs de prudence
pris pour du courage.--Confusion de mots.--La crainte du
tonnerre.--Attention charmane de Josphine pour l'auteur.--Voiture
verse.--Importance de la premire femme de chambre, et simplicit de
l'impratrice.

CHAPITRE X.

Vrit des tableaux de Tniers.--Beaux paysages et affreuse
population.--Influence de la vie sdentaire et de l'abus du
caf.--Sjour  Aix-la-Chapelle.--L'impratrice  la
prfecture.--Heureux hasard.--Mauvaise habitude et mauvaise humeur de
madame de L....--L'auteur cite pour modle par Josphine.--Lsinerie de
madame de L....--L'eau de Cologne de J. M. Farina.--Adoration
perptuelle devant l'empereur.--Napolon questionneur.--M. de R.......
courtisan parfait.--Dfinition du courtisan par le duc d'Orlans,
rgent.--Jalousie excite par la broderie d'un habit.--Colre de M.
d'Aubusson.--Plaisanterie cruelle.--Portrait de madame de La
Rochefoucault.--Ambition et dsappointement.--Pige de cour.--Le gnral
Franceschi.--Navet de sa femme.--Querelles et coups de
pincettes.--Diplomatie fminine  propos de rvrences.--La rvrence en
pirouette.--Embarras, consultations et explication.--Les visages et les
masques.--Gaucherie germanique.--Passion d'une princesse pour M. de
Caulaincourt.--Colre de Napolon excite par la laideur d'une
actrice.--Rintgration de M. Mchin destitu.--Humanit du prince
primat.--Attention de ce prince pour l'auteur.--L'ventail bris et
remplac.--Erreur lgre et chagrin de Josphine.--Audiences de
Marie-Louise.--Questions habituelles de l'empereur rptes par
Marie-Louise.--Gaucherie impriale.--Mauvaise mmoire de Marie-Louise.

CHAPITRE XI.

De Mayence  Saverne.--Le gnral Ordener et madame de La
Rochefoucault.--Plaintes de madame de La Rochefoucault 
l'impratrice.--Bont de Josphine.--Sa douceur dgnrant en
faiblesse.--Jalousie entre ses femmes de chambre.--Mademoiselle Avrillon
et madame Saint-Hilaire.--Madame de La Rochefoucault grondant
l'impratrice.--Larmes de Josphine.--Josphine parlant de la mort du
duc d'Enghien.--Prires de Josphine et regret de Napolon.--Arrive 
Nancy.--M. d'Osmond, vque de Nancy.--Madame Lvi.--Invitation 
djeuner refuse par l'impratrice.--_Autre temps, autres
moeurs_.--Prodigalit de Josphine, venant de la bont de son
coeur.--Importunits des marchands.--Josphine achetant une bourse que
son intendant refuse de payer.--Triomphe de Napolon en voyage et froid
accueil des Parisiens.--Opinion de Napolon sur le 10 aot.--Mpris de
Napolon pour le peuple.--Chagrins domestiques de
l'auteur.--Spculations sur les fonds publics.--Engagement
imprudent.--Dpenses normes et invitables.--Vente  rmr de la terre
de V...--Beau rve et triste rveil.--Le spculateur en perte.--Fuite de
MM.*** et ruine de l'auteur.--Lettre de MM.*** 
l'auteur.--Rsolution soudaine.--L'auteur priant l'impratrice
d'accepter sa dmission.--Le gnral Foulers envoy  l'auteur par
l'impratrice.--Instance de Josphine.--Explication diffre.

CHAPITRE XII.

vnement tragique racont par madame de La Rochefoucault.--Dernire
prcaution d'une mourante.--Dsespoir d'un jeune homme.--Rflexions de
la marchale... sur cette aventure.--Le voleur de coeur.--Attendrissement
suivi d'hilarit.--Le diamant vol et retrouv.--Empressement des jeunes
femmes auprs de la marchale...--La devise de la rpublique brode en
garniture de robe par ordre de la marchale...--Tendresse du prince de
Talleyrand pour mademoiselle Charlotte.--Conjectures.--Stupfaction du
corps diplomatique.--Question de M. d'Azara  madame Duroc.--Mprise de
celle-ci.--Madame Duroc prise pour habile diplomate.--Dsolation de
madame Duroc qui craint de passer pour sotte.--Promenade propose par
l'empereur.--Correspondance mystrieuse.--Lettres anonymes.--Napolon
dnonc  Josphine, et Josphine dnonce  Napolon.--L'espion
cherchant  exciter la jalousie de l'empereur.--Secret
impntrable.--Promenade  la Malmaison.--Noms rays par
l'empereur.--Bonne mmoire de Napolon.--Spectacle et cercle  la
cour.--Msaventure d'un riche banquier.--Mot de la princesse Dolgorouki
sur la cour impriale.

CHAPITRE XIII.

Conversation avec l'impratrice, au sujet au mariage du prince
de....--Ordre donn par l'empereur au prince de se sparer de sa
matresse.--Esprit et paresse du prince de....--Dmarches de
madame*** auprs de l'empereur.--Rsultat de ses
dmarches.--Madame***, marie au prince de.....--Sotte timidit des
gens d'esprit, et audace heureuse des sots.--Mcontentement de
l'empereur.--Son aversion pour madame***.--Les deux premiers maris de
madame***.--Double complaisance, et argent reu des deux
mains.--Consentement achet fort cher.--Suite de la conversation avec
l'impratrice.--Dtails raconts par l'impratrice sur les soeurs de
l'empereur.--Toilette de la princesse Pauline.--_Aisance_
incroyable.--Mort du fils du gnral Leclerc et de la princesse
Pauline.--Le caf et le sucre.--conomie outre de la princesse Pauline
et des frres et soeurs de Napolon.--Traits de parcimonie de
madame-mre.--La dame de compagnie  mille francs d'appointemens, et le
voile de 500 francs.--Le melon au sucre.--Madame-mre se coupant des
chemises.--Parcimonie du cardinal Fesch.--Louis Bonaparte.--Exaltation
de ses sentimens.--Dehors froids et me passionne de Louis.--Sa
jalousie.--Mademoiselle C., amie de la reine Hortense.--Portrait de la
reine Hortense.--Hilarit d'Hortense excite par une pithte
impriale.--Gravit de Cambacrs dconcerte.--Gravit d'un jugement de
Napolon sur son frre Joseph.--Tte--tte de l'auteur avec
Josphine.--L'impratrice enviant le sort d'une pauvre femme.--Aversion
de Josphine pour l'tiquette.--Chagrin caus  l'impratrice par des
calomnies.--Lettre de Napolon  Josphine au sujet
d'Hortense.--Timidit d'Hortense vis--vis de Napolon.--L'auteur
persiste dans sa rsolution de s'loigner de la cour.

CHAPITRE XIV.


Prparatifs de dpart.--Devoirs pnibles.--Suppositions
ridicules.--Calomnies.--Souvenir redout.--Faiblesse de caractre de
Josphine.--Contes absurdes.--Pense
accablante.--Dsespoir.--Imprudence.--Horreur du monde.--Confiance
trompe.--Les domestiques de madame de V*** la suivent dans sa
retraite.--Got de madame de V*** pour l'agriculture.--Les laquais
valets de ferme.--Souvenirs de Paris effacs.--Tranquillit
parfaite.--Un seul chagrin.--Bont et empressement de Josphine.--Place
accorde  M. de V***, sur la recommandation de
l'impratrice.--Rancune de l'amour-propre offens.--Le crancier par
vengeance.--Mmoire de M. Lacroix-Frainville.--Beaucoup de mots et peu
de choses.--Rponse de l'auteur  ce mmoire.--Danger de
l'loquence.--Mot du cardinal Duperron  ce sujet.--L'loquence
pernicieuse  la tribune et au barreau.--Translation  Montmartre des
restes du gnral D...., pre de l'auteur.--Nouvel abus de
confiance.--Retour de l'auteur dans sa terre.--Infidlit et ingratitude
de ses domestiques.--L'auteur renonce  l'agriculture.


CHAPITRE XV.

Moment d'ennui.--L'ennui chass par la rgularit.--L'alarme du coup de
cloche dans les couvens.--Faiblesses d'amour-propre.--Amour de la
solitude.--Devoirs de la socit rendant plus amer le changement de
fortune.--Les commrages politiques et les soires de
province.--Exprience faite par madame de V*** sur
elle-mme.--Abstinence volontaire pendant trois mois.--Bon succs de
l'exprience.--Un mot sur l'ambition.--Le septuagnaire mari  une
jeune femme.--Honteux calcul.--Une place et la tombe.--La ronde des
fous.--L'auteur revient  Paris.--Insomnies.--Abus de l'opium.--Absences
de raison.--Maison de sant pour les alins.--Folie priodique.--Effets
opposs de la folie.--Mmoire trop fidle.--Indiffrence pour les
malades.--La folie cause souvent par de lgres causes.--Gurison.--La
restauration.--Dmission donne par M. de V***.--Rflexions sur la
chute de Napolon.--Les gnraux de l'empire et le cortge de
Monsieur.--Crmonie  Notre-Dame.--Dpart pour l'exil et retour de
l'exil.--Abandon et fidlit.--pisode.

CHAPITRE XVI.

Aventures de la prsidente D***.--La marie de treize ans et la dote
de 1,600,000 francs.--Miniature.--Ngligence conjugale.--L'officier
amoureux.--Lettre d'amour crite  la femme et remise au
mari.--Pige.--Rendez-vous perfide.--Effroi.--Le _basset  jambes
torses_.--Le pige se referme.--La jeune femme perdue par son
mari.--clat imprudent.--Cartel refus.--La prsidente D*** mise au
couvent.--Amour accru par les perscutions.--L'espion.--Tentative de
suicide.--Sortie du couvent.--Vigilance mise en dfaut.--L'amant en
livre.--Stations dans les auberges.--La chaumire et l'amour.--Le
couvent de Chaillot.--Imprudence.--Fureur du prsident
D***.--Arrestation et rclusion de la prsidente dans une maison de
fous.--Constance d'un amant.--Les geliers achets.--vasion et fuite en
Angleterre.--Rvocation des lettres de cachet.--Retour de la prsidente
 Paris.--Sduction, rsistance et faiblesse.--Dcouverte
douloureuse.--Duel sur un paquebot.--Vengeance implacable du prsident
D***.--Madame D*** ruine par son mari.--Le fils de M.
D***.--Constitution fminine.--Mystifications d'un Sudois.

CHAPITRE XVII.

Dangers de l'indpendance.--Influence de la seconde
ducation.--Exaltation.--Grave confidence.--Retour de Napolon au 20
mars.--Calamits prvues.--Chagrin.--Trahisons et dfections.--Mesures
impuissantes.--Moyen de salut imagin par l'auteur.--Napolon devant
tre isol des soldats.--Ide fixe.--Les destines de la France
attaches  la vie de Napolon.--La mort de Napolon ncessaire au salut
de la France.--Comparaison entre le duelliste et le meurtrier par
dvouement.--Assassins sauveurs de leur patrie.--Scvola.--Hsitation et
rsolution.--Plan de l'auteur.--Les petits pistolets et la chaise de
poste.--L'auteur faisant sacrifice de sa vie.--L'auteur au tir de
Lepage.--L'auteur communiquant son projet au prince de
Polignac.--Rsignation du prince aux dcrets de la
Providence.--Influence d'un sourire de M. de Polignac.--Rveil d'un rve
de gloire.--Dvouement  deux matres.--L'auteur regrettant
l'inexcution de son projet.--Le prince de Polignac et la machine
infernale.--Accusation contre le prince rfute par
l'auteur.--Dsintressement de l'auteur.--Indiffrence de l'auteur pour
les jugemens du monde.--Opinion de l'auteur sur Napolon.--M. de
Chateaubriand et Carnot.--_La main de fer et le gant de
velours_.--Esclavage de la presse priodique, sous
l'empire.--Invariabilit des sentimens de l'auteur.--Conclusion.

CHAPITRE XVIII.

Suite de succs.--Le gnral Beaumont.--Le colonel (aujourd'hui gnral)
Grard.--Cent quarante drapeaux pris sur l'ennemi.--Le gnral Savary,
le marchal Mortier, le prince Murat.--Dpart de Berlin.--Le
grand-marchal Duroc se casse une clavicule.--Sjour de l'empereur 
Varsovie.--Empressement de la noblesse polonaise.--L'empereur voit pour
la premire fois madame V....--Portrait de cette dame.--Agitation de
l'empereur.--Singulire mission confie  un grand
personnage.--Premires avances de l'empereur rejetes.--Confusion de
l'ambassadeur.--Proccupation de Sa
Majest.--Correspondance.--Consentement.--Premier rendez-vous.--Pleurs
et sanglots.--L'entrevue sans rsultat.--Second rendez-vous.--Madame
V... au quartier-gnral de Finkenstein.--Tendresse de madame V... pour
l'empereur.--Repas en tte  tte.--Constant charg seul du
service.--Conversation.--Occupations de madame V... hors de la prsence
de l'empereur.--Douceur et galit d'humeur de madame V....--Madame V...
 Schoenbrunn avec l'empereur.--Emploi mystrieux dont Constant est
charg.--La pluie et les ornires.--Inquitude et recommandations de
l'empereur.--La voiture verse.--Chute peu dangereuse.--Constant
soutenant madame V....--Grossesse.--Soins prodigus par l'empereur 
madame V....--Le petit htel de la Chausse-d'Antin.--Solitude
volontaire de madame V....--Naissance d'un fils.--Joie de Napolon.--Le
nouveau-n fait comte.--Madame V... conduit son fils  l'empereur.--Le
jeune comte sauv par le docteur Corvisart.--Les cheveux, la bague et le
_motto_.--La Lavallire de l'empire et les favorites du vainqueur
d'Austerlitz.

CHAPITRE XIX.

Campagne de Pologne.--Bataille d'Eylau.--_Te Deum_ et _De
profundis_.--Retard involontaire du prince de Ponte-Corvo.--Les gnraux
d'Hautpoult, Corbineau et Boursier blesss  mort.--Courage et mort du
gnral d'Hautpoult.--Le _bon coup_ du gnral Ordener.--Pressentimens
du gnral Corbineau.--Argent de la cassette de l'empereur, avanc par
Constant au gnral Corbineau, quelques instans avant sa
mort.--Enthousiasme des Polonais.--Mauvaise humeur des
Franais.--Anecdotes.--Le fond de la langue polonaise.--Misre et
gat.--Hilarit des soldats excite par une rponse de
l'empereur.--L'ambassadeur persan.--Envoi du gnral Gardanne en
Perse.--Trsor non retrouv.--Sjour de l'empereur 
Finkenstein.--L'empereur trichant au vingt-et-un.--L'empereur partageant
son gain avec Constant.--Passe-temps des grands officiers de
l'empereur.--Pari gagn par le duc de Vicence.--Mystification de M. B.
d'A***.--Le prince Jrme amoureux d'une actrice de Breslau.--Mariage
de l'actrice avec le valet de chambre du prince.--Complaisance et
jalousie.--Les frres de l'empereur faisant antichambre.--L'empereur
aimant et grondant ses frres.--Le marchal Lefebvre nomm duc de
Dantzig par l'empereur.--Anecdote du chocolat de Dantzig.--Bataille de
Friedland; rapprochement de dates.--Gat de l'empereur pendant la
bataille.--Paix avec la Russie.--Entrevue de l'empereur et du czar 
Tilsitt.--Le roi et la reine de Prusse.--Galanterie et rigueur de
Napolon.--Rudesse du grand-duc Constantin.--Banquet militaire.--Concert
excut par des musiciens haskirs.--Visite de Constant aux
Baskirs.--Repas  la cosaque.--Tir  l'arc.--Succs de
Constant.--Souvenir _frappant_.--Soldat moscovite dcor par l'empereur
Napolon.--Retour par Bautzen et Dresde, et rentre en France.

CHAPITRE XX.

Mort du jeune Napolon, fils du roi de Hollande.--Gentillesse de cet
enfant.--Faiblesse de nourrice et fermet du jeune prince.--Soumission
du jeune prince  l'empereur.--Tendresse de cet enfant pour
l'empereur.--Joli portrait de famille.--Le cordonnier et le portrait de
_mon oncle Bibiche_.--Les gazelles de Saint-Cloud.--Le roi et la reine
de Holande rconcilis par le jeune Napolon.--Affection de l'empereur
pour son neveu.--L'hritier dsign de l'empire.--Prsage de
malheurs.--Premire ide du divorce.--Douleurs de l'impratrice
Josphine  la mort du jeune Napolon.--Dsespoir de la reine
Hortense.--Ide d'un chambellan.--Douleur universelle cause par la mort
du jeune prince.


CHAPITRE XXI.

Retour de la campagne de Prusse et Pologne.--Restauration du chteau de
Rambouillet.--Peinture de la salle de bain.--Surprise et mcontentement
de l'empereur.--Sjour de la cour  Fontainebleau.--Exigence des
aubergistes.--Pillage exerc sur les voyageurs.--Le cardinal Caprara et
bouillon de 600 francs.--Tarif impos par l'empereur.--Arrive  Paris
de la princesse Catherine de Wurtemberg.--Mariage de cette princesse
avec le roi de Westphalie.--Relations du roi Jrme avec sa premire
femme.--Le valet de chambre Rico envoy en Amrique.--Tendresse de la
reine de Westphalie pour son poux.--Lettre de la reine  son
pre.--Arrestation de la reine par le marquis de Maubreuil.--Vol de
diamans.--Prsens du czar  l'empereur.--Promenades de l'empereur dans
Fontainebleau.--Bont de l'empereur et de l'impratrice pour un vieil
ecclsiastique, et entretien de l'empereur avec ce vieillard.--Le
cardinal de Belloy, archevque de Paris.--Touchante allocution d'un
prlat presque centenaire.--Chasse de l'empereur.--Costumes et quipages
de chasse.--Intrigue galante de l'empereur  Fontainebleau.--Commission
mystrieuse donne  Constant, dans l'obscurit.--Mauvaise
ambassade.--Gat de l'empereur.--L'empereur guid par Constant, dans
les tnbres.--Plaisanteries et remercment de
l'empereur.--Refroidissement subit de l'empereur.--Spectacle 
Fontainebleau.--Msaventure de mademoiselle Mars.--Perte promptement
rpare.


CHAPITRE XXII.

Voyage de l'empereur en Italie.--Peu de temps pour les
prparatifs.--Services complets envoys sous diverses
directions.--Service de la chambre en voyage.--Constant insparable de
l'empereur.--Fourgon du service de la bouche.--Ordre rgl pour les
repas de l'empereur en voyage.--Djeuners de l'empereur en plein
champ.--Les anciens officiers de bouche du roi au service de
l'empereur.--M. Colin et M. Pfister.--MM. Soupe et Pierrugues.--Arrive
subite de l'empereur  Milan.--Illumination improvise.--Joie du prince
Eugne et des Milanais.--Affection et respect de l'empereur pour la
vice-reine.--Constant compliment par le vice-roi.--L'empereur au
thtre de la Scala.--Passage par Brescia et Vrone.--Aspect de la
Lombardie.--Terreur inspire  Constant par les harangues
officielles.--Course dans Vicence.--L'empereur trs-matinal en
voyage.--Les rizires.--Paysages pittoresques.


CHAPITRE XXIII.

Arrive  Fusina.--La pote et les gondoles de Venise.--Aspect de
Venise.--Saluts de l'empereur.--Entre du cortge imprial dans le grand
canal.--Jardin et plantations improvises par l'empereur.--Spectacle
nouveau pour les Vnitiens.--Conversation de l'empereur avec le vice-roi
et le grand-marchal.--L'empereur parlant trs-bien, mais ne causant
pas.--Observation de Constant sur un passage du journal de madame la
baronne de V***.--Opinion de l'empereur sur l'ancien gouvernement de
Venise.--Le lion devenu vieux.--Le doge, snateur franais.--L'empereur
dcid  faire respecter le nom franais.--Visite  l'arsenal.--Ecueils
dangereux.--La tour d'observation.--Les chantiers.--_Le
Bucentaure_.--Chagrin d'un marinier, ancien serviteur du doge.--Les
noces du doge avec la mer, interrompues par l'arrive des
Franais.--Douleur du dernier doge Ludovico Manini.--Les
gondoliers.--Course de barques et joute sur l'eau, en prsence de
l'empereur.--Coup d'oeil de la place Saint-Marc pendant la
nuit.--Habitudes et travail de l'empereur  Venise.--Visite  l'glise
de Saint-Marc et au palais du doge.--Le mle.--La tour de
l'horloge.--Mcanique de l'horloge.--Les prisons.--Visite rendue par
Constant et Roustan  une famille grecque.--Constant questionn par
l'empereur.--Curiosit de Constant dsappointe.--Enthousiasme d'une
belle Grecque pour l'empereur.--Vigilance maritale et
enlvement.--Dcret de l'empereur en faveur des Vnitiens.--Dpart de
Venise et retour eu France.


TABLE DU QUATRIME VOLUME


CHAPITRE PREMIER.

Arrive  Paris.--Reprsentation d'un opra de M. Par.--Le thtre des
Tuileries.--M. Fontaine, architecte.--Critiques de l'empereur.--L'arc de
triomphe de la place du Carrousel jug par l'empereur.--Plan de runion
des Tuileries au Louvre.--Vastes constructions projetes par
l'empereur.--Restauration du chteau de Versailles.--Note de l'empereur
 ce sujet.--Visite de l'empereur  l'atelier de David.--Tableau du
Couronnement.--Admiration de l'empereur.--M. Vien.--Changement indiqu
par l'empereur.--Anecdote raconte par le marchal Bessires.--Le
peintre David et la perruque du cardinal Caprara.--Longue
visite.--Hommage rendu par l'empereur  un grand artiste.--Complimens de
Josphine.--Le tableau des Sabines dans la salle du conseil-d'tat.


CHAPITRE II.

Mariage de mademoiselle de Tascher avec le duc d'Aremberg.--Mariage
d'une nice du roi Murat avec le prince de Hohenzollern.--Grandes ftes
et bals masqus  Paris.--L'empereur au bal de M. de
Marescalchi.--Dguisement de l'empereur.--Instructions de
Constant.--L'empereur toujours reconnu.--L'_incognito_
impossible.--Plaisanteries de l'empereur.--Napolon intrigu par une
inconnue.--L'impratrice au bal de l'Opra.--L'empereur voulant
surprendre l'impratrice au bal masqu.--Napolon en domino.--Constant
camarade de l'empereur et le tutoyant.--Espigleries d'un masque et
embarras de l'empereur.--Explication entre Napolon et Josphine.--Quel
tait le masque qui avait intrigu l'empereur.--Mascarades
parisiennes.--Le docteur Gall et les ttes  perruque.--Bal costum et
masqu chez la princesse Caroline.--Constant envoy  ce bal par
l'empereur.--Instructions donnes par l'empereur  Constant.--Mariage du
prince de Neufchtel avec une princesse de Bavire.--Prsent offert 
l'impratrice par un habitant de l'le de France.--La macaque bien
leve.--Habitudes civilises.


CHAPITRE III.

Voyage de l'empereur et de l'impratrice.--Sjour  Bordeaux et 
Bayonne.--Arrive de l'infant d'Espagne don Carlos.--Maladie de l'infant
et attentions de l'empereur.--Le chteau de Marrac.--La danse des
Basques.--Costumes basques.--Lettre adresse  l'empereur par le prince
des Asturies.--Surprise de l'empereur.--Cortge envoy par l'empereur au
devant du prince.--Entre du prince  Bayonne.--Le prince mcontent de
son logement.--Entrevue du prince et de l'empereur.--Dner des princes
et grands d'Espagne avec Napolon.--Svrit de Napolon  l'gard du
prince Ferdinand.--Arrive de l'impratrice  Marrac.--Arrive du roi et
de la reine d'Espagne  Bayonne.--Anecdote de mauvais augure raconte au
prince des Asturies.--Service d'honneur franais de leurs majests
espagnoles.--Crmonie du baise-main.--Le prince des Asturies mal
accueilli par le roi son pre.--Arrive du prince de la Paix.--Entrevue
de l'empereur et du roi d'Espagne.--Douleur de ce monarque.--Rigueurs
exerces contre don Manuel Godo, dans sa prison.--Equipage du roi et de
la reine d'Espagne.--Portrait et habitudes du roi.--Portrait de la
reine.--Leons de toilette franaise.--Taciturnit du prince des
Asturies (le roi Ferdinand VII).--Affections du roi pour Godo.--Les
princes d'Espagne  Fontainebleau et  Valenay.--Got du roi d'Espagne
pour la vie prive.--Passion de Charles IV pour l'horlogerie.--Le
confesseur _siffl_.--Charles IV prenant, dans sa vieillesse, des leons
de violon.--M. Alexandre Boucher.--L'tiquette et le duo royal.--Arrive
 Bayonne de Joseph Bonaparte, roi d'Espagne.--Joseph compliment par
les dputs de la junte.--M. de Cevallos et le duc de l'Infantado  la
cour du nouveau roi.


CHAPITRE IV.

Mort de M. de Belloy, archevque de Paris.--Vie d'un sicle et trop
courte.--Beau trait de l'archevque de Gnes.--L'enfant du
bourreau.--Retour d'Espagne du grand-duc de Berg.--Dpart de
Marrac.--Tabatires prodigues par l'empereur.--La chambre du premier
roi Bourbon.--Souvenir d'gypte.--La pyramide et les mamelucks.--Les
balladeurs.--Visite de l'empereur au grand-duc de Berg.--Prparatifs
inutiles.--Le plus vieux soldat de France.--Le centenaire.--Hommage de
l'empereur  la vieillesse.--Le soldat d'gypte.--Arrive 
Saint-Cloud.--Le 15 aot.--L'empereur avare de louanges.--Mauvaise
humeur de l'empereur.--Napolon et le dieu Mars.--L'ambassadeur de
Perse.--Audience solennelle.--lgance et gnrosit d'Asker-kan.--Les
sabres de Tamerlan et de Kouli-kan.--Galanterie persane.--Got
d'Asker-kan pour les sciences et les arts.--Le _prix long_ et le _prix
court_.--L'indienne prfre au cachemire.--Divertissement
oriental.--Les armes du sophi et le chiffre de l'empereur.--Asker-kan 
la Bibliothque impriale.--Le Coran.--Portrait du sophi.--Le grand
ordre du Soleil donn au prince de Bnvent.--Chute d'Asker-kan au
concert de l'impratrice.--M. de Barb-Marbois, mdecin malgr lui.


CHAPITRE V.

Translation de la statue colossale de la place Vendme.--Les chevaux de
brasseur.--Dernire partie de barres de Napolon.--Dpart pour
Erfurt.--Logemens des empereurs.--Garnison d'Erfurt.--Acteurs et
actrices du Thtre-Franais  Erfurt.--Antipathie de l'empereur contre
madame Talma.--Mademoiselle Bourgoin et l'empereur Alexandre.--Avis
paternel de l'empereur au czar.--Dsappointement.--Entre de l'empereur
 Erfurt.--Arrive du czar.--Attentions du czar pour le duc de
Montebello.--Rencontre de l'empereur et du czar.--Entre des deux
empereurs dans Erfurt.--Dfrence rciproque.--Le czar dnant tous les
jours chez l'empereur.--Intimit de l'empereur et du czar.--Ncessaire
et lit donns par Napolon  Alexandre.--Prsent de l'empereur de Russie
 Constant.--Le czar faisant sa toilette chez l'empereur.--change de
prsens.--Les trois pelisses de martre-zibeline.--Histoire d'une des
trois pelisses.--La princesse Pauline et son protg.--Colre de
l'empereur.--Exil.


CHAPITRE VI.

Bienveillance du czar envers les acteurs franais.--Parties
fines.--Camaraderie du roi de Westphalie et du grand-duc
Constantin.--Farces d'coliers.--Singulire _commande_ du prince
Constantin.--Les souvenirs au thtre d'Erfurt.--Surdit du czar,
attention de l'empereur.--_Cinna_, _OEdipe_.--Allusion saisie par le
czar.--Alarme nocturne.--Terreur de Constant.--Cauchemar de
Napolon.--Un ours mangeant le coeur de l'empereur.--Singulire
concidence.--Partie de chasse.--Suite des deux empereurs.--Massacre de
gibier.--Dbut du czar  la chasse.--Bal ouvert par le czar.--tonnement
des seigneurs moscovites.--Djeuner sur le mont Napolon.--Visite du
champ de bataille d'Ina.--Habitans d'Ina et propritaires indemniss
par l'empereur.--Don de 100,000 cus fait par l'empereur aux victimes de
la bataille d'Ina.--Leon de stratgie donne par Napolon  ses
allis.--Reprsentation du marchal Berthier.--Rponse de
l'empereur.--Conversation entre l'empereur et les souverains
allis.--rudition de l'empereur.--Dcorations et prsens distribus par
les deux empereurs.--Fin de l'entrevue d'Erfurt.--Sparation.


CHAPITRE VII.

Retour  Saint-Cloud.--Dpart pour Bayonne.--Terreurs de l'impratrice
Josphine.--Adieux.--Sachet mystrieux port en campagne par
Napolon.--Tristesse de Constant.--Pressentiment.--Arrive 
Vittoria.--Prise de Burgos.--Bivouac des grenadiers de la vieille
garde.--En marche sur Madrid.--Passage du col de Somo-Sierra.--Arrive
devant Madrid.--L'empereur chez la mre du duc de l'Infantado.--Prise de
Madrid.--Respect des Espagnols pour la royaut.--Le marquis de
Saint-Simon condamn  mort et graci par l'empereur.--Rentre du roi de
Joseph dans Madrid.--Aventure d'une belle actrice espagnole.--Horreur de
Napolon pour les parfums.--Tte--tte amoureux.--Migraine subite.--La
jeune actrice brusquement congdie par l'empereur.--Misre des
soldats.--L'abbesse du couvent de Tordesillas.--Arrive 
Valladolid.--Assassinats commis par des moines dominicains.--Hubert,
valet de chambre de l'empereur, attaqu par des moines.--Les moines
forcs de comparatre devant l'empereur.--Grande colre.--Querelle faite
 Constant par le grand-marchal Duroc.--Chagrin de Constant.--Bont et
justice de l'empereur.--Rconciliation.--Bienveillance du grand-marchal
Duroc pour Constant.--Maladie de Constant  Valladolid.--La fivre
brusque avec succs.--Retour  Paris.--Disgrce de M. le prince de
Talleyrand.


CHAPITRE VIII.

Arrive  Paris.--Le palais de Madrid et le Louvre.--Le chteau de
Chambord destin au prince de Neufchtel.--Travail continuel de
l'empereur.--L'empereur difficile en musique.--Voix fausse de l'empereur
et habitude de fredonner.--La Marseillaise, signal de dpart.--Gat de
l'empereur partant pour la campagne de Russie.--Crescentini et madame
Grassini.--Jeu de Crescentini.--Satisfaction et gnrosit de
l'empereur.--Maladie et mort de Dazincourt.--Ingratitude du public.--Un
mot sur Dazincourt.--Sjour de l'empereur  l'lyse.--Mariage du duc de
Castiglione.--La grande-duchesse de Toscane.--Chasses 
Rambouillet.--Adresse de l'empereur.--Talma.--Dpart de Leurs Majests
pour Strasbourg.--L'empereur passe le Rhin.--Bataille de
Ratisbonne.--L'empereur bless.--Vives alarmes dans l'arme.--Fermet de
l'empereur.--Silence recommand aux journaux.--Recommandation de
l'empereur avant chaque bataille.--Une famille bavaroise sauve par
Constant.--Chagrin de l'empereur.--M. Pfister attaqu de
folie.--Sollicitude de l'empereur.--Conspiration contre l'empereur.--Un
million en diamans.--Outrage  un parlementaire.--Modration de
l'empereur.--Lettre du prince de Neufchtel  l'archiduc
Maximilien.--Bombardement de Vienne.--La vie de Marie-Louise protge
par l'empereur.--Fuite de l'archiduc Maximilien et prise de
Vienne.--Stupeur des Autrichiens.


CHAPITRE IX.

L'empereur  Schoenbrunn.--Description de cette rsidence.--Appartemens
de l'empereur.--Inconvniens des poles.--La chaise volante de
Marie-Thrse.--Le parc de Versailles, la Malmaison et Schoenbrunn.--_La
Gloriette_.--Les ruines.--La mnagerie et le kiosque de
Marie-Thrse.--Revues passes par l'empereur.--Manire dont l'empereur
faisait des promotions.--Gratifications accordes par l'empereur.--Trait
d'hrosme.--Bienveillance de l'empereur.--Visite des sacs, des livrets,
des armes.--Commandemens inattendus.--Bonne grce d'un jeune
officier.--Le caisson visit par l'empereur.


CHAPITRE X.

Attentat contre la vie de Napolon.--Heureuse pntration du gnral
Rapp.--Arrestation de Frdric Stabs.--L'tudiant fanatique.--Incroyable
persvrance.--Le duc de Rovigo chez l'empereur.--Stabs interrog par
l'empereur.--Piti de l'empereur.--Le portrait.--tonnement de
l'empereur.--Impassibilit de Stabs.--Stabs et M. Corvisart.--Grce
offerte deux fois et refuse.--motion de Sa Majest.--Condamnation de
Stabs.--Jene de quatre jours.--Dernires paroles de Stabs.


CHAPITRE XI.

Aventures galantes de l'empereur  Schoenbrunn.--Promenade au
_Prater_.--Exclamation d'une jeune veuve allemande.--Gracieuset de
l'empereur.--Conqute rapide.--Madame*** suit l'empereur en
Bavire.--Sa mort  Paris.--La jeune enthousiaste.--Propositions
coutes avec empressement.--tonnement de l'empereur.--L'innocence
respecte.--Jeune fille dote par Sa Majest.--Le souper de
l'empereur.--Gourmandise de Roustan.--Demande indiscrtement
accorde.--Embarras de Constant.--Ruse dcouverte.--L'empereur soupant
des restes de Roustan.


CHAPITRE XII.

Bataille d'Essling.--Rudesse de deux amis de l'empereur.--Aversion du
duc de Montebello contre le duc de ***.--Brusquerie du duc de
Montebello.--Sa rancune  l'occasion des pestifrs de
Jaffa.--Pressentimens du marchal Lannes.--Contre-temps funeste.--Le
marchal Lannes atteint par un boulet.--Douleur de
l'empereur.--L'empereur  genoux auprs du marchal.--Courage hroque
du marchal Lannes.--Sa mort cause peut-tre par un jene de
vingt-quatre heures.--Affliction de l'empereur.--Pleurs des vieux
grenadiers.--Dernires paroles du marchal.--Embaumement du
cadavre.--Horrible spectacle.--Courage des pharmaciens de
l'arme.--Douleur de madame la duchesse de Montebello.--Lgret de
l'empereur.--La duchesse de Montebello veut quitter le service de
l'impratrice.


CHAPITRE XIII.

Dsastres de la bataille d'Essling.--Murmures des soldats.--Apostrophes
aux gnraux.--Patience courageuse.--Intrpidit du marchal
Massna.--Bonheur continuel.--Zle des chirurgiens de l'arme.--Mot de
l'empereur.--M. Larrey.--Le bouillon de cheval.--Soupe faite dans des
cuirasses.--Constance des blesss.--Suicide d'un canonnier.--Le vieux
concierge allemand.--La princesse de Lichtenstein.--Le gnral
Dorsenne.--Bonne chre et linge sale.--Lettre outrageante  la princesse
de Lichtenstein.--L'empereur furieux.--Pit filiale de
l'empereur.--Indulgence de la princesse de Lichtenstein.--Grce accorde
par l'empereur.--Remontrances de M. Larrey.--Deux anecdotes sur ce
clbre chirurgien.


CHAPITRE XIV.

Quelques rflexions sur les manires des officiers  l'arme.--Le ton
militaire.--Le prince de Neufchtel, les gnraux Bertrand, Bacler
d'Albe, etc.--Le prince Eugne, les marchaux Oudinot, Davoust,
Bessires, les gnraux Rapp, Lebrun, Lauriston, etc.--Affabilit et
dignit.--Fatuit des _geais de l'arme_.--La giberne de boudoir.--Les
officiers de faveur.--Officiers de la ligne.--Bravoure et modestie.--Le
vrai courage ennemi du duel.--Dsintressement.--Attachement des
officiers pour leurs soldats.--Djeuner des grenadiers de la garde la
veille de la bataille de Wagram.--Les ordres de l'empereur
mpriss.--Indignation de l'empereur.--Les coupables fusills.--Le chien
du rgiment.--Mort du gnral Oudet  Wagram.--Confidence faite 
Constant par un officier de ses amis.--Les _philadelphes_.--Conspiration
rpublicaine contre Napolon.--Oudet chef de la
conspiration.--Intrpidit de ce gnral.--Mort
mystrieuse.--Suicides.--Djeuner militaire le lendemain de la bataille
de Wagram.--Vol audacieux.--Courage hroque d'un chirurgien saxon.


CHAPITRE XV.

Bienfaits de l'empereur durant son sjour  Schoenbrunn.--Anecdote.--La
jeune musulmane enleve par des corsaires.--Une autre Hlose.--Second
enlvement.--Dtresse.--Voyage  pied de Constantinople 
Vienne.--Nouvelle dsesprante.--Mariage de la jeune musulmane avec un
officier franais.--Voyage de madame Dartois  Constantinople.--Terreur
et fuite.--Madame Dartois veuve pour la seconde fois.--Dmarches auprs
de l'empereur.--M. Jaubert, M. le duc de Bassano et M. le gnral
Lebrun.--Gnrosit et reconnaissance.--Le 15 aot  Vienne.--Singulire
illumination.--Affreux accident.--Le commissaire gnral de la police de
Vienne.--Anecdote.--Mprise singulire d'un officier.--Passion du jeu et
trahison.--L'espion surpris et fusill.--Courage d'un conscrit et gat
de l'empereur.--Second attentat contre les jours de l'empereur.--La
matresse de lord Paget.--Avances faites  la comtesse au nom de
l'empereur.--Hsitation.--Rsolution hardie.--L'homme de la police.--La
mche vente.--Scurit de l'empereur.--Courage de l'empereur 
Essling.--Sollicitude de l'empereur pour les soldats.--Schoenbrunn
rendez-vous des savans.--M. Malzel, mcanicien.--L'empereur jouant aux
checs avec un automate.--L'empereur trichant et battu.--Belle action du
prince de Neufchtel.--Reconnaissance de deux jeunes filles.


CHAPITRE XVI.

Excursion  Raab.--L'_vque_ et _Soliman_.--Mprise de M.
Jardin.--Sensibilit de l'empereur.--Devoir pnible.--Les chouans de
Normandie.--La femme brigand.--Scne dchirante.--Tendresse
conjugale.--Dsespoir et folie.--Rendez-vous de chasse avec l'archiduc
Charles.--Dpart de Schoenbrunn.--Arrive  Passau.--La veuve d'un
mdecin allemand.--Terreur des habitans d'Augsbourg.--Bont du gnral
Lecourbe.--Trait d'humanit d'un grenadier.--Dsespoir et joie
maternelle.--Voyage rapide de l'empereur.--Arriv 
Fontainebleau.--Mauvaise humeur de l'empereur.--Prdilection de
l'empereur pour les manufactures de Lyon.--Promenade force de Sa
Majest.--Accueil svre fait par l'empereur  l'impratrice.--Larmes de
Josphine.--Rparation de l'empereur.


CHAPITRE XVII.

Opinion errone sur le divorce.--Motifs de l'empereur.--Tendres
mnagemens.--Sacrifice douloureux.--Courage et rsignation de
l'impratrice.--Les convives dsappoints.--Gat de l'empereur.--Le roi
de Saxe  Fontainebleau.--Amiti des deux monarques.--Promenade  pied
au pont d'Ina.--L'oeil du matre.--Compliment du roi de Saxe  Sa
Majest.--Proccupation de l'empereur.--Embarras de l'empereur et de
l'impratrice.--Gne mutuelle.--Tristesse du sjour 
Fontainebleau.--Abattement de l'empereur.--Le 30 novembre.--Repas
lugubre.--Scne terrible.--L'impratrice vanouie.--Paroles chappes 
l'empereur.--Ftes donnes par la ville de Paris.--Horrible situation de
l'impratrice.--Enthousiasme inexprimable.--Agitation de
l'empereur.--Tableau d'un grand couvert imprial.--Arrive du prince
Eugne.--Son dsespoir.--Entrevue de l'empereur et du vice-roi.--Paroles
touchantes de l'empereur.--Crmonie du divorce.--Visite nocturne de
Josphine.--Dpart de Josphine pour la Malmaison.


CHAPITRE XVIII.

Anecdotes antrieures au second mariage de l'empereur.--Jalousie de
l'impratrice Josphine contre madame Gazani.--Interposition de
l'empereur.--Changement de rles.--Madame Gazani attaque par l'empereur
et dfendue par l'impratrice.--Fournisseurs consigns  la
porte.--Conciliabule fminin surpris par l'empereur.--Marchande de modes
mise  Bictre.--Grande rumeur.--Indiffrence de l'empereur.--Hardiesse
d'un modiste.--L'empereur censur en face.--Crainte de
Constant.--Retraite prcipite.--L'empereur ayant besoin de la prsence
de Constant.--L'empereur voulant faire crire Constant, sous sa
dicte.--Refus de Constant.--Permission spciale de chasser accorde 
Constant.--Fusil donn  Constant par l'empereur.--Prfrence de
l'empereur pour les fusils de Louis XVI.--Louis XVI excellent
arquebusier.--Opinion de Napolon sur Louis XVI.--Djeuners de
famille.--Scne burlesque dans la loge de l'impratrice.--Singulire
usage d'un cachemire.--Le chambellan peu dgot.--Attentions d'un
chambellan pour le petit chien de l'impratrice.--Un cousin de Constant
au spectacle de Saint-Cloud.--Curiosit et extase.--Prudence
provinciale.--Le cousin de Constant en garde contre les filous au
thtre de la cour.--Ptitions adresses  l'empereur par
Constant.--Mauvais succs des rclamations de la famille
Cerf-Berr.--Heureux succs d'une demande de Constant pour le gnral
Lemarrois.--Disgrce d'un oncle de Constant, involontairement cause par
le marchal Bessires.--Rparation du marchal.--Imprudence d'une femme
et malheur d'un mari.


CHAPITRE XIX.

Diverses opinions au chteau sur le mariage de l'empereur.--Conjectures
mises en dfaut.--Constant charg de renouveler la garde-robe de
l'empereur.--Sa Majest reoit le portrait de Marie-Louise.--Souvenir de
l'cole-Militaire.--dourdissemens causs  l'empereur par la
valse.--Les chaisses casses.--Leon de valse donne par la princesse
Stphanie  l'empereur.--Dpart du prince de Neufchtel pour
Vienne.--Mariage par procuration.--Formation de la maison de
l'impratrice.--Prsens de noce de l'impratrice.--Gat de
l'empereur.--Le soulier de bonne augure.--Opinions de l'empereur sur la
reine Caroline de Naples.--Erreur de la reine Caroline sur la nouvelle
impratrice.--Ambition dsappointe.--L'impratrice prive de sa grande
matresse.--Ressentiment de Marie-Louise contre la reine
Caroline.--Correspondance de Leurs Majests.--L'empereur envoie sa
chasse  l'impratrice.--Svrit de M. le duc de Vicence.--Un ordre du
duc de Vicence plutt excut qu'un ordre de l'empereur.--Impatience de
Sa Majest.--Actes de bienfaisance.--La coquetterie de
gloire.--Rencontre de Leurs Majests Impriales.--Un moment
d'humeur.--Amabilit de Marie-Louise.


CHAPITRE XX.

Arrive de Leurs Majests  Compigne.--Jalousie de
l'empereur.--Passe-droit fait par Sa Majest  M. de Beauharnais.--Oubli
du crmonial.--Coquetterie de l'empereur.--Premire visite nocturne de
Sa Majest  l'impratrice.--Opinion de l'empereur sur les
Allemands.--Gat de l'empereur.--Ses attentions continuelles pour
Marie-Louise.--Bruit dmenti.--Portrait de l'impratrice
Marie-Louise.--Instructions de l'impratrice.--Parallle des deux
pouses de l'empereur.--Diffrence et rapports entre les deux
impratrices.--Le mmorial de Sainte-Hlne.--Partialit de l'empereur
en faveur de sa seconde pouse.--conomie de l'impratrice
Marie-Louise.--Dfaut de got.--L'empereur excellent mari.--Paroles de
l'empereur contredites par Constant.--Souvenirs de Josphine non effac
par Marie-Louise.--Prventions de Marie-Louise contre sa maison et celle
de l'empereur.--Retour de Constant de la campagne de Russie.--Bont de
l'empereur et de la reine Hortense.--Froideur ddaigneuse de
l'impratrice.--Bont excessive de l'impratrice Josphine.--Intrigues
parmi les dames de l'impratrice.--Ordre rtabli par
l'empereur.--Vigilance de l'empereur sur l'impratrice.--Svrit envers
les dames de l'impratrice.--Anecdote dmentie.


CHAPITRE XXI.

Crmonie religieuse du mariage de Leurs Majests.--Le lendemain de leur
mariage.--Ftes blouissantes.--Les temples de la gloire et de
l'hymen.--Prsent de la ville de Paris  l'impratrice.--Frais de la
toilette des deux impratrices.--Voyages dans les dpartemens du
Nord.--Souvenirs de Josphine.--Triomphe et isolment.--Arrive 
Anvers.--Froideur entre le roi de Hollande et l'empereur.--Dfiance
mutuelle au milieu des ftes.--Emportemens de l'empereur.--Les deux
souverains et les deux frres.--Quelques traits du caractre du prince
Louis.--Erreur  son sujet.--Course sur mer 
Flessingue.--Tempte.--Danger couru par l'empereur.--Souffrances de Sa
Majest.--Situation critique d'un huissier de service.--Mot de
l'empereur.--Premire leon d'quitation de l'impratrice.--Sollicitude
de l'empereur.--Progrs rapides.--Got de l'impratrice pour les bals et
les ftes.--Plaisirs continuels.--Incendie de l'htel du prince de
Schwartzenberg.--Heureuse prsence d'esprit de l'empereur et du vice-roi
d'Italie.--Les victimes de l'incendie.--Superstition de
Napolon.--Anecdotes sur madame la comtesse Durosnel.--Abdication du roi
de Hollande.--Paroles de l'empereur.--Les trois capitales de l'empire
franais.


CHAPITRE XXII.

Les restes du marchal Lannes transfrs au Panthon.--Crmonie
funbre.--Aspect de l'glise des Invalides le jour de cette
crmonie.--Inscription glorieuse.--Cortge.--Derniers adieux.--Larmes
sincres.--Sjour  Rambouillet.--Duel entre deux pages de
l'empereur.--Prudence paternelle de M. d'Assigny.--La Saint-Louis fte
en l'honneur de l'impratrice.--Pronostics tirs aprs coup.--Revue de
la garde impriale hollandaise.--Graves dsordres.--Sollicitude de
l'empereur.--Heureuse ide d'un officier.--Influence du seul nom de
l'empereur.--Napolon parrain et Marie-Louise marraine.--Sage prvoyance
de l'empereur.--Distraction de l'empereur pendant les offices de
l'glise.--Heureuse nouvelle annonce par l'empereur.--Retard dans la
grossesse de l'impratrice.--Inquitude de Napolon.--La cause du retard
dcouverte.--Maux de coeur de Marie-Louise.--Joie universelle.


CHAPITRE XXIII.

Grossesse de Marie-Louise.--Ce qu'on en pensait dans le
public.--Premires douleurs.--Tout le palais est en moi.--M.
Dubois.--Agitation de l'empereur.--Napolon se met au bain.--M. Dubois
entre tout dfait dans la salle du bain.--Paroles de l'empereur.--Il
monte  l'appartement de Marie-Louise.--Les ferremens.--Paroles de
Marie-Louise.--L'empereur coute avec angoisse  la porte de
l'appartement.--Madame de Montesquiou.--Le roi de Rome vient au
monde.--Joie paternelle de l'empereur.--Ce qu'il me dit.--On tire le
canon.--Spectacle que prsentent les rues de Paris.--Le vingt-deuxime
coup.--Madame Blanchard.--Des pages servant de courriers.--Paris aux
sixime et septime tages.--Les potes.--Les toffes.--La crmonie de
l'ondoiement.--Encore madame Blanchard.--Le ballon tomb.--Tout un
village dplorant la mort d'une aronaute qui est  Paris en pleine
sant.--Doutes sur la grossesse de Marie-Louise.--Napolon accus de
libertinage.--Son amour pour les enfans.--Mon fils meurt du
croup.--Paroles de l'empereur.--Ma femme  la Malmaison.--Trait de bont
de Josphine.--Consolation.


CHAPITRE XXIV.

Marie-Louise et Josphine.--Simplicit de la jeune impratrice.--Elle se
croit malade.--M. Corvisart.--Pilules de mie de pain et de
sucre.--Locutions germaniques de Marie-Louise.--Tendresse de
Napolon.--Svre tiquette.--Bonne grce de l'impratrice.--Caen.--Acte
de bienfaisance.--Cherbourg.--Une descente au fond du bassin de
Cherbourg.--Baptme du roi de Rome.--Le cortge imprial.--Souvenirs de
fte.--L'empereur montre son fils aux assistans.--Banquet et concert 
l'htel-de-ville.--Paroles bienveillantes.--Le Tibre 
Paris.--L'aronaute Garnerin.--La province.--Le Puy-de-Dme
enflamm.--La mer tout en feu dans le port de Flessingue.--Encore des
ftes.--La route de Saint-Cloud.--Les fontaines d'orgeat et de
groseille.--Des arbrisseaux pour lampions.--Madame
Blanchard.--L'arostat.--La grande toile et les petites
toiles.--Ferie.--Les colombes.--L'orage.--L'empereur et le maire de
Lyon.--Les courtisans.--Les musiciens.--Le prince Aldobrandini.--Le
prince et la princesse Borghse.--Les gens  mauvais prsages.--Les
femmes sans souliers.--Point de voitures.--Trait de galanterie et de
bont de M. de Rmusat.


CHAPITRE XXV.

1811 et 1812.--Rflexions.--Fte de l'impratrice.--Trianon.--Route de
Paris  Trianon.--Les gens de cour et les gens du peuple se coudoyant 
la fte.--Le public des ftes.--Tout Paris  Versailles.--Les grands
alles de Versailles et les petits salons de Paris.--La pluie.--Les
lampions et les femmes.--L'impratrice adresse de gracieuses paroles aux
dames.--M. Alissan de Chazet.--Une promenade de Leurs Majests dans le
parc du Petit-Trianon.--L'le-d'Amour.--Ferie.--Barques montes par des
amours.--Musique qui vient on ne sait d'o.--Un tableau flamand en
action.--Toutes les provinces de l'empire sont reprsentes  cette
fte.--Marie-Louise.--Elle parlait peu aux hommes de son service.--Son
matre-d'htel.--Dans son intrieur elle tait bonne et douce.--Sa
froideur pour madame de Montesquiou.--Ce qu'on disait  ce
sujet.--Froideur rciproque entre madame de Montesquiou et la duchesse
de Montebello.--Crainte d'une rivale.--La duchesse de
Montebello.--Visites que lui fait l'impratrice.--Reproche que faisait
Josphine  madame de Montebello.--Mcontentement sourd des dames du
palais.--Josphine et madame de Montesquiou.--Le roi de Rome est conduit
 Bagatelle et prsent  Josphine.--Joie de cette princesse.--Son
dsintressement.--Elle baigne l'auguste enfant de ses larmes.--Ce que
Josphine me dit  ce sujet.--La nourrice du roi de Rome.--Marie-Louise
et son fils.--Marie-Louise et Josphine.--Anecdote d'intrieur.--Le
baiser sur la joue essuy avec un mouchoir.--Rpugnance de Marie-Louise
pour la chaleur et les odeurs.


TABLE DU CINQUIME VOLUME


CHAPITRE PREMIER.

Voyage en Flandre et en Hollande.--M. Marchand, fils d'une berceuse du
roi de Rome.--O'Mara.--Ce voyage de Leurs Majests en Hollande
gnralement peu connu.--Rfutation des _Mmoires contemporains_.--Quel
est mon devoir.--Petit incident  Montreuil.--Napolon passe un bras de
rivire dans l'eau jusqu'aux genoux.--Le meunier.--Le moulin pay.--Le
bless de Ratisbonne.--Boulogne.--La frgate anglaise.--La femme du
conscrit.--Napolon traverse le Swine sur une barque de pcheurs.--Les
deux pcheurs.--Trait de bienfaisance.--Marie-Louise au thtre de
Bruxelles.--Le personnel du voyage.--Les prparatifs en Hollande.--Les
curies improvises  Amsterdam.--M. Emery, fourrier du palais.--Le
maire de la ville de Brda.--Rfutation d'une fausset.--Leurs Majests
 Bruxelles.--Marie-Louise achte pour cent cinquante mille francs de
dentelles.--Les marchandises confisques.--Anecdote.--La cour fait la
contrebande.--Je suis trait de _fraudeur_.--Ma justification.--Napolon
descendant  des dtails de femme de chambre.--Note injurieuse.--Mes
mmoires sur l'anne 1814.--Arrive de Leurs Majests  Utrecht.--La
pluie et les curieux.--La revue.--Les harangues.--Nouvelle fausset des
_Mmoires contemporains_.--Dlicatesse parfaite de Napolon.--Sa
conduite en Hollande.--Les Hollandais.--Anecdote plaisante.--La chambre
 coucher de l'empereur.--La veilleuse.--Entre de Leurs Majests dans
Amsterdam.--Draperie aux trois couleurs.--Rentre nocturne aux
Tuileries, un an plus tard.--Talma.--M. Alissan de Chazet.--Prtendue
liaison entre Bonaparte et mademoiselle Bourgoin.--Napolon pense 
l'expdition de Russie.--Le piano.--Le buste de l'empereur
Alexandre.--Visite  Saardam.--Pierre-le-Grand.--Visite au village de
Broeck.--L'empereur Joseph II.--La premire dent du roi de Rome.--Le
vieillard de cent un ans.--Singulire harangue.--Dpart.--Arriv 
Saint-Cloud.


CHAPITRE II.

Marie-Louise.--Son portrait.--Ce qu'elle tait dans l'intrieur et en
public.--Ses relations avec les dames de la cour.--Son caractre.--Sa
sensibilit.--Son ducation.--Elle dtestait le dsoeuvrement.--Comment
elle est instruite des affaires publiques.--L'empereur se plaint de sa
froideur avec les dames de la cour.--Comparaison avec
Josphine.--Bienfaisance de Marie-Louise.--Somme qu'elle consacre par
mois aux pauvres.--Napolon mu de ses traits de bienfaisance.--Journe
de Marie-Louise.--Son premier djeuner.--Sa toilette du matin.--Ses
visites  madame de Montebello.--Elle joue au billard.--Ses promenades 
cheval.--Son goter avec de la ptisserie.--Ses relations avec les
personnes de son service.--Le portrait de la duchesse de Montebello
retir de l'appartement de l'impratrice quand l'empereur tait au
chteau.--Portrait de l'empereur Franois.--Le roi de Rome.--Son
caractre.--Sa bont.--Mademoiselle Fanny Soufflot.--_Le petit
roi_.--Albert Froment.--Querelle entre le petit roi et Albert
Froment.--La femme en deuil et le petit garon.--Anecdote.--Docilit du
roi de Rome.--Ses accs de colre.--Anecdote.--L'empereur et son
fils.--Les grimaces devant la glace.--Le chapeau  trois
cornes.--L'empereur joue avec le petit roi sur la pelouse de
Trianon.--Le petit roi dans la salle du conseil.--Le petit roi et
l'huissier.--_Un roi ne doit pas avoir peur_.--Singulier caprice du roi
de Rome.


CHAPITRE III.

L'abb Geoffroy reoit les trivires.--Mot de l'empereur  ce
sujet.--M. Corvisart.--Sa franchise.--Il tient  ce qu'on observe ses
ordonnances.--L'empereur l'aimait beaucoup.--M. Corvisart  la chasse
pendant que l'empereur est pris de violentes coliques.--Ce qu'il en
arrive.--Crdit de M. Corvisart auprs de l'empereur.--Il parle
chaudement pour M. de Bourrienne.--Rponse de Sa Majest.--Le cardinal
Fesch.--Sa volubilit.--Mot de l'empereur.--Ordre que me donne Sa
Majest avant le dpart pour la Russie.--M. le comte de Lavalette.--Les
diamans.--Josphine me fait demander  la Malmaison.--Elle me recommande
d'avoir soin de l'empereur.--Elle me fait promettre de lui crire.--Elle
me donne son portrait.--Rflexion sur le dpart de la grande
arme.--Quelle est ma mission.--Le transfuge.--On l'amne devant
l'empereur.--Ce que c'tait.--Discipline russe.--Fermentation de
Moscou.--Barclay.--Kutuzof.--La classe marchande.--Kutuzof
gnralissime.--Son portrait.--Ce que devient le transfuge.--L'empereur
fait son entre dans une ville russe, escort de deux Cosaques.--Les
Cosaques descendus de cheval.--Ils boivent de l'eau-de-vie comme de
l'eau.--Murat.--D'un mouvement de son sabre il fait reculer une horde de
Cosaques.--Les sorciers.--Platof.--Il fait fouetter un
sorcier.--Relchement dans la police des bivouacs
franais.--Mcontentement de l'empereur.--Sa menace.--Promenade de Sa
Majest avant la bataille de la Moskowa.--Encouragemens donns 
l'agriculture.--L'empereur monte sur les hauteurs de Borodino.--La
pluie.--Contrarit de l'empereur.--Le gnral Caulaincourt.--Mot de
l'empereur.--Il se donne  peine le temps de se vtir.--Ordre du
jour.--Le soleil d'Austerlitz.--On apporte  l'empereur le portrait du
roi de Rome.--On le montre aux officiers et aux soldats de la vieille
garde.--L'empereur malade.--Mort du comte Auguste de Caulaincourt.--Il
avait quitt sa jeune pouse peu d'heures aprs le mariage.--Ce que
l'empereur disait des gnraux morts  l'arme.--Ses larmes en apprenant
la mort de Lannes.--Mot de Sa Majest sur le gnral
Ordener.--L'empereur parcourt le champ de bataille de la Moskowa.--Son
emportement en entendant les cris des blesss.--Anecdote.--Exclamation
de l'empereur pendant la nuit qui suivit la bataille.


CHAPITRE IV.

Itinraire de France en Russie.--Magnificence de la cour de
Dresde.--Conversation de l'empereur avec Berthier.--La guerre faite  la
seule Angleterre.--Bruit gnral sur le rtablissement de la
Pologne.--Questions familires de l'empereur.--Passage du
Nimen.--Arrive et sjour  Wilna.--Enthousiasme des
Polonais.--Singulier rapprochement de date.--Dputation de la
Pologne.--Rponse de l'empereur aux dputs.--Engagemens pris avec
l'Autriche.--Esprances dues.--M. de Balachoff  Wilna, espoir de la
paix.--Premiers pas de l'empereur sur le territoire de la vieille
Russie.--Retraite continuelle des Russes.--Orage pouvantable.--Immense
dsir d'une bataille.--Abandon du camp de Drissa.--Dpart d'Alexandre et
de Constantin.--Privations de l'arme et premiers dcouragemens.--La
paix en perspective aprs une bataille.--Ddain affect de l'empereur
pour ses ennemis.--Gouvernement tabli  Wilna.--Nouvelles retraites des
armes russes.--Paroles de l'empereur au roi de Naples.--Projet annonc
et non effectu.--La campagne de trois ans, et prompte marche en
avant.--Fatigue cause  l'empereur par une chaleur
excessive.--Audiences en dshabill.--L'incertitude insupportable 
l'empereur.--Oppositions inutiles du duc de Vicence, du comte de Lobau
et du grand marchal.--Dpart de Witepsk et arrive 
Smolensk.--difices remarquables.--Les bords de la Moskowa.


CHAPITRE V.

Le lendemain de la bataille de la Moskowa.--Aspect du champ de
bataille.--_Moscou! Moscou!_--Fausse alerte.--Saxons revenant de la
maraude.--La sentinelle au cri d'alerte.--_Qu'ils viennent; nous les
voirons!_--Le verre de vin de Chambertin.--Le duc de Dantzick.--Entre
dans Moscou.--Marche silencieuse de l'arme.--Les mendians
moscovites.--Rflexion.--Les lumires qui s'teignent aux
fentres.--Logement de l'empereur  l'entre d'un faubourg.--La
vermine.--Le vinaigre et le bois d'alos.--Deux heures du matin.--Le feu
clate dans la ville.--Colre de l'empereur.--Il menace le marchal
Mortier et la jeune garde.--Le Kremlin.--Appartement qu'occupe Sa
Majest.--La croix du grand Ivan.--Description du Kremlin.--L'empereur
n'y peut dormir mme quelques heures.--Le feu prend dans le voisinage du
Kremlin.--L'incendie.--Les flammches.--Le parc d'artillerie sous les
fentres de l'empereur.--Les Russes qui propagent le feu.--Immobilit de
l'empereur.--Il sort du Kremlin.--L'escalier du Nord.--Les chevaux se
cabrent.--La redingote et les cheveux de l'empereur brls.--Poterne
donnant sur la Moskowa.--On offre  l'empereur de le couvrir de manteaux
et de l'emporter  bras du milieu des flammes; il refuse.--L'empereur et
le prince d'Eckmhl.--Des bateaux chargs de grains sont brls sur la
Moskowa.--Obus placs dans les poles des maisons.--Les femmes
incendiaires.--Les potences.--La populace baisant les pieds des
supplicis.--Anecdote.--La peau de mouton.--Les grenadiers.--Le palais
de Ptrowski.--L'homme cach dans la chambre que devait occuper
l'empereur.--Le Kremlin prserv.--La consigne donne au marchal
Mortier.--Le bivouac aux portes de Moscou.--Les cachemires, les
fourrures et les morceaux de cheval saignans.--Les habitans dans les
caves et au milieu des dbris.--Rentre au Kremlin.--Mot douloureux de
l'empereur.--Les corneilles de Moscou.--Les concerts au Kremlin.--Les
prcepteurs des gentilshommes russes.--Ils sont chargs de maintenir
l'ordre.--Alexandre tance Rostopschine.


CHAPITRE VI.

Les Moscovites demandant l'aumne.--L'empereur leur fait donner des
vivres et de l'argent.--Les journes au Kremlin.--L'empereur s'occupe
d'organisation municipale.--Un thtre lev prs du Kremlin.--Le
chanteur italien.--On parle de la retraite.--Sa Majest prolonge ses
repas plus que de coutume.--Rglement sur la comdie
franaise.--Engagement entre Murat et Kutuzow.--Les glises du Kremlin
dpouilles de leurs ornemens.--Les revues.--Le Kremlin saute en
l'air.--L'empereur reprend la route de Smolensk.--Les nues de
corbeaux.--Les blesss d'Oupinsko.--Chaque voiture de suite en prend
un.--Injustice du reproche qu'on avait fait  l'empereur d'tre
cruel.--Explosion des caissons.--Quartier-gnral.--Les
Cosaques.--L'empereur apprend la conspiration de Mallet.--Le gnral
Savary.--Arrive  Smolensk.--L'empereur et le munitionnaire de la
grande arme.--L'empereur dgage le prince d'Eckmhl.--_Veillons au
salut de l'empire_.--Activit infatigable de Sa Majest. - Les
tranards. - Le corps du marchal Davoust.--Son emportement quand il se
voit prt  mourir de faim.--Le marchal Ney est retrouv.--Mot de
Napolon.--Le prince Eugne pleure de joie.--Le marchal Lefebvre.


CHAPITRE VII.

Passage de la Brsina.--La dlibration.--Les aigles brles.--Les
Russes n'en ont que la cendre.--L'empereur prte ses chevaux pour les
atteler aux pices d'artillerie.--Les officiers simples canonniers.--Les
gnraux Grouchy et Sbastiani.--Grands cris prs de Borizof.--Le
marchal Victor.--Les deux corps d'arme.--La confusion.--Voracit des
soldats de l'arme de retraite.--L'officier se dpouillant de son
uniforme pour le donner  un pauvre soldat.--Inquitude gnrale.--Le
pont.--Crdulit de l'arme.--Conjectures sinistres.--Courage des
pontonniers.--Les glaons.--L'empereur dans une mauvaise bicoque.--Sa
profonde douleur.--Il verse de grosses larmes.--On conseille  Sa
Majest de songer  sauver sa personne.--L'ennemi abandonne ses
positions.--L'empereur transport de joie.--Les radeaux.--M.
Jacqueminot.--Le comte Predziecski.--Le poitrail des chevaux entam par
les glaons.--L'empereur met la main aux attelages.--Le gnral
Partonneaux.--Le pont se brise.--Les canons passent sur des milliers de
corps crass.--Les chevaux tus  coups de baonnettes.--Horrible
spectacle.--Les femmes levant leurs enfans au dessus de l'eau.--Beaux
traits de dvouement.--Le petit orphelin.--Les officiers s'attellent 
des traneaux.--Le pont est brl.--La cabane o couche l'empereur.--Les
prisonniers russes.--Ils prissent tous de fatigue et de faim.--Arrive
 Malodeczno.--Entretiens confidentiels entre l'empereur et M. de
Caulaincourt.--Vingt-neuvime bulletin.--L'empereur et le marchal
Davoust.--Projet de dpart de l'empereur connu de l'arme.--Son
agitation au sortir du conseil.--L'empereur me parle de son projet.--Il
ne veut pas que je parte sur le sige de sa voiture.--Impression que
fait sur l'arme la nouvelle du dpart de Sa Majest.--Les oiseaux
raidis par la gele.--Le sommeil qui donne la mort.--La poudre des
cartouches servant  saler les morceaux de cheval rti.--Le jeune
Lapouriel.--Arrive  Wilna.--Le prince d'Aremberg demi-mort de
froid.--Les voitures brles.--L'alerte.--La voiture du trsor est
pille.


CHAPITRE VIII.

L'empereur est mal log durant toute la campagne.--Bicoques infestes de
vermine.--Manire dont on disposait l'appartement de l'empereur.--Salle
du conseil.--Proclamations de l'empereur.--Habitans des bicoques
russes.--Comment l'empereur tait log, quand les maisons
manquaient.--La tente.--Le marchal Berthier.--Moment de refroidissement
entre l'empereur et lui.--M. Colin contrleur de la
bouche.--Roustan.--Insomnies de l'empereur.--Soin qu'il avait de ses
mains.--Il est trs-affect du froid.--Dmolition d'une chapelle 
Witepsk.--Mcontentement des habitans.--Spectacle singulier.--Les
soldats de la garde se mlant aux baigneuses.--Revue des
grenadiers.--Installation du gnral Friand.--L'empereur lui donne
l'accolade.--Rfutation de ceux qui pensent que la suite de l'empereur
tait mieux traite que le reste de l'arme.--Les gnraux mordant dans
le pain de munition.--Communaut de souffrances entre les gnraux et
les soldats.--Les maraudeurs.--Lits de paille.--M. de
Beausset.--Anecdote.--Une nuit des personnes de la suite de
l'empereur.--Je ne me dshabille pas une fois de toute la
campagne.--Sacs de toile pour lits.--Sollicitude de l'empereur pour les
personnes de sa suite.--Vermine.--Nous faisons le sacrifice de nos
matelas pour les officiers blesss.


CHAPITRE IX.

Publication  Paris du vingt-neuvime bulletin.--Deux jours
d'intervalle, et arrive de l'empereur.--Marie-Louise, et premire
retraite.--Josphine et des succs.--Les deux impratrices.--Ressources
de la France.--Influence de la prsence de l'empereur.--Premire
dfection et crainte des imitateurs.--Mon dpart de Smorghoni.--Le roi
de Naples commandant l'arme.--Route suivie par l'empereur.--Esprance
des populations polonaises.--Confiance qu'inspire l'empereur.--Mon
arrive aux Tuileries.--Je suis appel chez Sa Majest en habit de
voyage.--Accueil plein de bont.--Mot de l'empereur  Marie-Louise et
froideur de l'impratrice.--Bonts de la reine Hortense.--Questions de
l'empereur, et rponses vridiques.--Je reprends mon service.--Adresses
louangeuses.--L'empereur plus occup de l'entreprise de Mallet que des
dsastres de Moscou.--Quantit remarquable de personnes en
deuil.--L'empereur et l'impratrice  l'Opra.--La querelle de Talma et
de Geoffroy.--L'empereur donne tort  Talma.--Point d'trennes pour les
personnes attaches au service particulier.--L'empereur s'occupant de ma
toilette.--Cadeaux ports et commissions gratuites.--Dix-huit cents
francs de rente rduits  dix-sept.--Sorties de l'empereur dans
Paris.--Monumens visits sans suite avec le marchal Duroc.--Passion de
l'empereur pour les btimens.--Frquence inaccoutume des parties de
chasse.--Motifs politiques et les journaux anglais.


CHAPITRE X.

Chasse et djeun  Grosbois.--L'impratrice et ses dames.--Voyage
inattendu.--La route de Fontainebleau.--Costumes de chasse, et
dsappointement des dames.--Prcautions prises pour l'impratrice.--Le
prtexte et les motifs du voyage.--Concordat avec le pape.--Insignes
calomnies sur l'empereur.--Dmarches prparatoires et l'vque de
Nantes.--Erreurs mensongres releves.--Premire visite de l'empereur au
Pape.--La vrit sur leurs relations.--Distribution de grces et de
faveurs.--Les cardinaux.--Repentir du pape aprs la signature du
concordat.--Rcit fait par l'empereur au marchal Kellermann.--Ses
hautes penses sur Rome ancienne et Rome moderne.--tat du pontificat
selon Sa Majest.--Retour  Paris.--Armniens et offres de cavaliers
quips.--Plans de l'empereur, et Paris la plus belle ville du
monde.--Conversation de l'empereur avec M. Fontaine sur les btimens de
Paris.--Projet d'un htel pour le ministre du royaume d'Italie.--Note
crite par l'empereur sur le palais du roi de Rome.--Dtails incroyables
dans lesquels entre l'empereur.--L'lyse dplaisant  l'empereur, et
les Tuileries inhabitables.--Passion plus vive que jamais pour les
btimens.--Le roi de Rome  la revue du champ de Mars.--Enthousiasme du
peuple et des soldats.--Vive satisfaction de l'empereur.--Nouvelles
questions sur Rome adresses  M. Fontaine.--Mes appointemens doubls le
jour de la revue  dater de la fin de l'anne.


CHAPITRE XI.

Dpart de Murat quittant l'arme pour retourner  Naples.--Eugne
commandant au nom de l'empereur.--Quartier gnral  Posen.--Les dbris
de l'arme.--Nouvelles de plus en plus inquitantes.--Rsolution de
dpart.--Bruits jets en avant.--L'impratrice rgente.--Serment de
l'impratrice.--Notre dpart pour l'arme.--Marche rapide sur
Erfurt.--Visite  la duchesse de Weymar.--Satisfaction cause 
l'empereur par sa rception.--Maison de l'empereur pour la campagne de
1813.--La petite ville d'Eckartsberg transforme en
quartier-gnral.--L'empereur au milieu d'un vacarme inou.--Arrive 
Lutzen, et bataille gagne le lendemain.--Mort du duc d'Istrie.--Lettre
de l'empereur  la duchesse d'Istrie.--Monument rig au duc par le roi
de Saxe.--Belle conduite des jeunes conscrits.--Opinion de Ney  leur
gard.--Les Prussiens commands par leur roi en personne.--L'empereur au
milieu des balles.--Entre de Sa Majest  Dresde le jour o l'empereur
Alexandre avait quitt cette ville.--Dputation, et rponse de
l'empereur.--Explosion, et l'empereur lgrement bless.--Mission du
gnral Flahaut auprs du roi de Saxe.--Longue confrence entre le roi
de Saxe et l'empereur.--Plaintes de l'empereur sur son
beau-pre.--Flicitations de l'empereur d'Autriche aprs la
victoire.--M. de Bubna  Dresde.--L'empereur ne prenant point de
repos.--Facult de dormir en tous lieux et  toute heure.--Bataille de
Bautzen.--Admirable mouvement de piti de la population
saxonne.--L'empereur, le baron Larrey, et vive discussion.--Les
conscrits blesss par maladresse.--Injustice de l'empereur reconnue par
lui-mme.


CHAPITRE XII.

Mort du marchal Duroc.--Douleur de l'empereur et consternation gnrale
dans l'arme.--Dtails sur cet vnement funeste.--Impatience de
l'empereur de ne pouvoir atteindre l'arrire-garde russe.--Deux ou trois
boulets creusant la terre aux pieds de l'empereur.--Un homme de la garde
tu prs de Sa Majest.--Annonce de la mort du gnral Bruyre.--Duroc
prs l'empereur.--Un arbre frapp par un boulet.--Le duc de Plaisance
annonce, en pleurant, la mort du grand-marchal.--Mort du gnral
Kirgener.--Soins empresss, mais inutiles.--Le marchal respirant
encore.--Adieux de l'empereur  son ami.--Consternation impossible 
dcrire.--L'empereur immobile et sans pense.--_ demain tout_.--Droute
complte des Russes.--Dernier soupir du grand-marchal.--Inscription
funraire dicte par l'empereur.--Terrain achet et proprit
viole.--Notre entre en Silsie.--Sang-froid de l'empereur.--Sa Majest
dirigeant elle-mme les troupes.--Marche sur Breslaw.--L'empereur dans
une ferme pille.--Un incendie dtruisant quatorze
fourgons.--Historiette dmentie.--L'empereur ne manque de rien.--Entre
 Breslaw.--Prdiction presque accomplie.--Armistice du 4 juin.--Sjour
 Gorlitz.--Pertes gnreusement payes.--Retour  Dresde.--Bruits
dissips par la prsence de l'empereur.--Le palais
Marcolini.--L'empereur vivant comme  Schoenbrunn.--La Comdie franaise
mande  Dresde.--Composition de la troupe.--Thtre de l'Orangerie et
la comdie.--La tragdie  Dresde.--Emploi des journes de
l'empereur.--Distractions, et mademoiselle G...--Talma et mademoiselle
Mars djeunant avec l'empereur.--Heureuse repartie, et politesse de
l'empereur.--L'abondance rpandue dans Dresde par la prsence de Sa
Majest.--Camps autour de la ville.--Fte de l'empereur avance de cinq
jours.--Les soldats au _Te Deum_.


CHAPITRE XIII.

Dsir de la paix.--L'honneur de nos armes rpar.--Difficults leves
par l'empereur Alexandre.--Mdiation de l'Autriche.--Temps
perdu.--Dpart de Dresde.--Beaut de l'arme franaise.--L'Angleterre
me de la coalition.--Les conditions de Lunville.--Guerre nationale en
Prusse.--Retour vers le pass.--Circonstances du sjour  Dresde.--Le
duc d'Otrante auprs de l'empereur.--Fausses interprtations.--Souvenirs
de la conspiration Mallet.--Fouch gouverneur gnral de
l'Illyrie.--Haute opinion de l'empereur sur les talens du duc
d'Otrante.--Dvouement du duc de Rovigo.--Arrive du roi de
Naples.--Froideur apparente de l'empereur.--Dresde fortifi et immensit
des travaux.--Les cartes et rptition des batailles.--Notre voyage 
Mayence.--Mort du duc d'Abrants.--Regrets de l'empereur.--Courte
entrevue avec l'impratrice.--L'empereur trois jours dans son
cabinet.--Expiration de l'armistice.--La Saint-Napolon avance de cinq
jours.--La Comdie franaise et spectacle _gratis_  Dresde.--La journe
des dners.--Fte chez le gnral Durosnel.--Baptiste cadet et milord
Bristol.--L'infanterie franaise divise en quatorze corps.--Six grandes
divisions de cavalerie.--Les gardes d'honneur.--Composition et force des
armes ennemies.--Deux trangers contre un Franais.--Fausse scurit de
l'empereur  l'gard de l'Autriche.--Dclaration de guerre.--Le comte de
Narbonne.


CHAPITRE XIV.

L'empereur marchant  la conqute de la paix.--Le lendemain du dpart et
le champ de bataille de Bautzen.--Murat  la tte de la garde impriale
et refus des honneurs royaux.--L'empereur  Gorlitz.--Entrevue avec le
duc de Vicence.--Le gage de paix et la guerre.--Blcher en
Silsie.--Violation de l'armistice par Blcher.--Le gnral Jomini au
quartier-gnral de l'empereur Alexandre.--Rcit du duc de
Vicence.--Premire nouvelle de la prsence de Moreau.--Prsentation du
gnral Jomini  Moreau.--Froideur mutuelle et jugement de
l'empereur.--Prvision de Sa Majest sur les transfuges.--Deux
tratres.--Changemens dans les plans de l'empereur.--Mouvemens du
quartier-gnral.--Mission de Murat  Dresde.--Instructions de
l'empereur au gnral Gourgaud.--Dresde menace et consternation des
habitans.--Rapport du gnral Gourgaud.--Rsolution de dfendre
Dresde.--Le gnral Haxo envoy auprs du gnral Vandamme.--Ordres
dtaills.--L'empereur sur le pont de Dresde.--La ville rassure par sa
prsence.--Belle attitude des cuirassiers de Latour-Maubourg.--Grande
bataille.--L'empereur plus expos qu'il ne l'avait jamais
t.--L'empereur mouill jusqu'aux os.--Difficult que j'prouve  le
dshabiller.--Le seul accs de fivre que j'aie vu  Sa Majest.--Le
lendemain de la victoire.--L'escorte de l'empereur brillante comme aux
Tuileries.--Les grenadiers passant la nuit  nettoyer leurs
armes.--Nouvelles de Paris.--Lettres qui me sont personnelles.--Le
procs de Michel et de Reynier.--Dpart de l'impratrice pour
Cherbourg.--Attentions de l'empereur pour l'impratrice.--Soins pour la
rendre populaire.--Les nouvelles substitues aux bulletins.--Lecture des
journaux.


CHAPITRE XV.

Prodiges de valeur du roi de Naples.--Sa beaut sur un champ de
bataille.--Effet produit par sa prsence.--Son portrait.--Le cheval du
roi de Naples.--loges donns au roi de Naples par l'empereur.--Prudence
progressive de quelques gnraux.--L'empereur sur le champ de bataille
de Dresde.--Humanit envers les blesss et secours aux pauvres
paysans.--Personnage important bless  l'tat-major ennemi.--Dtails
donns  l'empereur par un paysan.--Le prince de Schwartzenberg cru
mort.--Paroles de Sa Majest.--Fatalisme et souvenir du bal de
Paris.--L'empereur dtromp.--Inscription sur le collier d'un chien
envoy au prince de Neufchtel.--_J'appartiens au gnral Moreau_.--Mort
de Moreau.--Dtails sur ses derniers momens donns par son valet de
chambre.--Le boulet rendu.--Rsolution reprise de marcher sur
Berlin.--Fatale nouvelle et catastrophe du gnral Vandamme.--Beau mot
de l'empereur.--Rsignation pnible de Sa Majest.--Dpart dfinitif de
Dresde.--Le marchal Saint-Cyr.--Le roi de Saxe et sa famille
accompagnant l'empereur.--Exhortation aux troupes
saxonnes.--Enthousiasme et trahison.--Le chteau de Dben.--Projets de
l'empereur connus de l'arme.--Les temps bien changs.--Mcontentement
des gnraux hautement exprim.--Dfection des Bavarois et surcrot de
dcouragement.--Tristesse du sjour de Dben.--Deux jours de solitude et
d'indcision.--Oisivet apathique de l'empereur.--L'empereur cdant aux
gnraux.--Dpart pour Leipzig.--Joie gnrale dans l'tat-major.--Le
marchal Augereau seul de l'avis de l'empereur.--Esprances de
l'empereur dues.--Rsolution des allis de ne combattre qu'o n'est
pas l'empereur.--Court sjour  Leipzig.--Proclamations du prince royal
de Sude aux Saxons.--M. Moldrecht et clmence de l'empereur.--M.
Leborgne d'Ideville.--Leipzig centre de la guerre.--Trois ennemis contre
un Franais.--Deux cent mille coups de canon en cinq jours.--Munitions
puises.--La retraite ordonne.--L'empereur et le prince
Poniatowski.--Indignation du roi de Saxe contre ses troupes et
consolations donnes par l'empereur.--Danger imminent de Sa
Majest.--Derniers et touchans adieux des deux souverains.


CHAPITRE XVI.

Offre d'incendie rejet par l'empereur.--Volont de sauver Leipzig.--Le
roi de Saxe dli de sa fidlit.--Issue de Leipzig ferme 
l'empereur.--Sa Majest traversant de nouveau la ville.--Bonne
contenance du duc de Raguse et du marchal Ney.--Horrible tableau des
rues de Leipzig.--Le pont du moulin de Lindenau.--Souvenirs
vivans.--Ordres donns directement par l'empereur.--Sa Majest dormant
au bruit du combat.--Le roi de Naples et le marchal Augereau au bivouac
imprial.--Le pont saut.--Ordres de l'empereur mal excuts, et son
indignation.--Absurdit de quelques bruits mensongers.--Malheurs
inous.--Le marchal Macdonald traversant l'Elster  la nage.--Mort du
gnral Dumortier et d'un grand nombre de braves.--Mort du prince
Poniatowski.--Profonde affliction de l'empereur et regrets
universels.--Dtails sur cette catastrophe.--Le corps du prince
recueilli par un pasteur.--Deux jours  Erfurt.--Adieux du roi de Naples
 l'empereur.--Le roi de Saxe trait en prisonnier, et indignation de
l'empereur.--Brillante affaire de Hanau.--Arrive  Mayence.--Trophes
de la campagne et lettre de l'empereur  l'impratrice.--Diffrence des
divers retours de l'empereur en France.--Arrive 
Saint-Cloud.--Questions que m'adresse l'empereur et rponses
vridiques.--Esprances de paix.--Enlvement de M. de Saint-Aignan.--Le
ngociateur pris de force.--Vaines esprances.--Bonheur de la
mdiocrit.


CHAPITRE XVII.

Souvenirs rcens.--Socits secrtes d'Allemagne.--L'empereur et les
francs-maons.--L'empereur riant de Cambacrs.--Les fanatiques
assassins.--Promenade sur les bords de l'Elbe.--Un magistrat
saxon.--Zle religieux d'un protestant.--Dtails sur les socits de
l'Allemagne.--Opposition des gouvernemens au _Tugendweiren_.--Origine et
rformation des sectes de 1813.--Les chevaliers noirs et la lgion
noire.--La runion de Louise.--Les concordistes.--Le baron de Nostitz et
la chane de la reine de Prusse.--L'Allemagne divise entre trois chefs
de secte.--Madame Brede et l'ancien lecteur de Hesse-Cassel.--Intrigue
du baron de Nostitz.--Les secrtaires de M. de Stein.--Vritable but des
socits secrtes.--Leur importance.--Questions de l'empereur.--Histoire
ou historiette.--Rception d'un carbonari.--Un officier franais dans le
Tyrol.--Ses moeurs, ses habitudes, son caractre.--Partie de chasse et
rception ordinaire.--Les Italiens et les Tyroliens.--preuves de
patience.--Trois rendez-vous.--Une nuit dans une fort.--Apparence d'un
crime.--Preuves videntes.--Interrogatoire, jugement et
condamnation.--Le colonel Boizard.--Rvlations refuses.--L'excuteur
et l'chafaud.--Religion du serment.--Les carbonari.


CHAPITRE XVIII.

Confusion et tumulte  Mayence.--Dcrets de Mayence.--Convocation du
Corps-Lgislatif.--Ingratitude du gnral de Wrede.--Dsastres de sa
famille.--Emploi du temps de l'empereur, et redoublement
d'activit.--Les travaux de Paris.--Troupes quipes comme par
enchantement.--Anxit des Parisiens.--Premire anticipation sur la
conscription.--Mauvaises nouvelles de l'arme.--vacuation de la
Hollande et retour de l'archi-trsorier.--Capitulation de
Dresde.--Trait viol et indignation de l'empereur.--Mouvement de
vivacit.--Confiance dont m'honorait Sa Majest.--Mort de M. le comte de
Narbonne.--Sa premire destination.--Comment il fut aide-de-camp de
l'empereur.--Vaine ambition de plusieurs princes.--Le prince Lopold de
Saxe-Cobourg.--Jalousie cause par la faveur de M. de Narbonne.--Les
noms oublis.--Opinion de l'empereur sur M. de Narbonne.--Mot
caractristique.--Le gnral Bertrand, grand marchal du palais.--Le
marchal Suchet, colonel-gnral de la garde.--Changement dans la haute
administration de l'empire.--Droit dfr  l'empereur de nommer le
prsident du corps lgislatif.--M. de Mol et le plus jeune des
ministres de l'empire.--Dtails sur les excursions de l'empereur dans
Paris.--Sa Majest me reconnat dans la foule.--Gat de
l'empereur.--L'empereur se montrant plus souvent en public.--Leurs
Majests  l'Opra, et le ballet de _Nina_.--Vive satisfaction cause 
l'empereur par les acclamations populaires.--L'empereur et l'impratrice
aux Italiens; reprsentation extraordinaire et madame Grassini.--Visite
de l'empereur  l'tablissement de Saint-Denis.--Les pages, et gat de
l'empereur.--Rflexion srieuse.


CHAPITRE XIX.

Dernire clbration de l'anniversaire du couronnement.--Amour de
l'empereur pour la France.--Sa Majest plus populaire dans le
malheur.--Visite au faubourg Saint-Antoine.--Conversation avec les
habitans.--Enthousiasme gnral.--Cortge populaire de Sa
Majest.--Fausse interprtation et clture des grilles du
Carrousel.--L'empereur plus mu que satisfait.--Crainte du dsordre et
souvenirs de la rvolution.--Enrlemens volontaires et nouveau rgiment
de la garde.--Spectacles gratis.--Mariage de douze jeunes
filles.--Rsidence aux Tuileries.--mile et Montmorency.--Mouvement des
troupes ennemies.--Abandon du dernier alli de l'empereur.--Armistices
entre le Danemarck et la Russie.--Opinion de quelques gnraux sur
l'arme franaise en Espagne.--Adhsion de l'empereur aux bases des
puissances allies.--Ngociations, M. le duc de Vicence et M. de
Metternich.--Le duc de Massa prsident du corps lgislatif.--Ouverture
de la session.--Le snat et le conseil-d'tat au corps
lgislatif.--Discours de l'empereur.--Preuve du dsir de Sa Majest pour
le rtablissement de la paix.--Mort du gnral Dupont-Derval et ses deux
veuves.--Pension que j'obtiens de Sa Majest pour l'une
d'elles.--Dcision de l'empereur.--Aversion de Sa Majest pour le
divorce et respect pour le mariage.


CHAPITRE XX.

Efforts des allis pour sparer la France de l'empereur.--Vrit des
paroles de Sa Majest prouve par les vnemens.--Copies de la
dclaration de Francfort circulant dans Paris.--Pice de comparaison
avec le discours de l'empereur.--La mauvaise foi des trangers reconnue
par M. de Bourrienne.--Rflexion sur un passage de ses _Mmoires_.--M.
de Bourrienne en surveillance.--M. le duc de Rovigo son dfenseur.--But
des ennemis atteint en partie.--M. le comte Regnault de Saint-Jean
d'Angly au corps lgislatif.--Commission du corps-lgislatif.--Mot de
l'empereur et les cinq avocats.--Lettre de l'empereur au duc de
Massa.--Runion de deux commissions chez le prince
archi-chancelier.--Conduite rserve du snat.--Visites frquentes de M.
le duc de Rovigo  l'empereur.--La vrit dite par ce ministre  Sa
Majest.--Crainte d'augmenter le nombre des personnes
compromises.--Anecdote authentique et inconnue.--Un employ du trsor
enthousiaste de l'empereur.--Visite force au ministre de la police
gnrale.--Le ministre et l'employ.--Dialogue.--L'enthousiaste menac
de la prison.--Sages explications du ministre.--Travaux des deux
commissions.--Adresse du snat bien accueillie.--Rponse remarquable de
Sa Majest.--Promesse plus difficile  faire qu' tenir.--lvation du
cours des rentes.--Sage jugement sur la conduite du corps
lgislatif.--Le rapport de la commission.--Vive interruption et
rplique.--L'empereur soucieux et se promenant  grands pas.--Dcision
prise et blme.--Saisie du rapport et de l'adresse.--Clture violente
de la salle des sances.--Les dputs aux Tuileries.--Vif tmoignage du
mcontentement de l'empereur.--_L'adresse incendiaire_.--Correspondance
avec l'Angleterre et l'avocat Desze.--L'archi-chancelier protecteur de
M. Desze.--Calme de l'empereur.--Mauvais effet.--Tristes prsages et
fin de l'anne 1813.


CHAPITRE XXI.

Commissaires envoys dans les dpartemens.--Les ennemis sur le sol de la
France.--Franais dans les rangs ennemis.--Le plus grand crime aux yeux
de l'empereur.--Ancien projet de Sa Majest, relativement  Ferdinand
VII.--Souhaits et demandes du prince d'Espagne.--Projet de mariage.--Le
prince d'Espagne un embarras de plus.--Mesures prises par
l'empereur.--Reddition de Dantzig et convention viole.--Reddition de
Torgaw.--Fcheuses nouvelles du Midi.--Instructions au duc de
Vicence.--M. le baron Capelle et commission d'enqute.--Concidence
remarquable de deux vnemens.--Mise en activit de la garde nationale
de Paris.--L'empereur commandant en chef.--Composition de l'tat-major
gnral.--Le marchal Moncey.--Dsir de l'empereur d'amalgamer toutes
les classes de la socit.--Le plus beau titre aux yeux de
l'empereur.--Zle de M. de Chabrol et amiti de l'empereur.--Un matre
des requtes et deux auditeurs.--Dtails ignors.--M. Allent et M. de
Sainte-Croix.--La jambe de bois.--Empressement des citoyens et manque
d'armes.--Invalides redemandant du service.


TABLE DU SIXIME VOLUME


CHAPITRE PREMIER.

La campagne des miracles.--Promesse solennelle trahie.--Violation du
territoire suisse.--Les troupes allies dans le Brisgaw.--Le pont de
Ble.--Villes de France occupes par l'ennemi.--Energie de l'empereur
croissant avec le danger.--Carnot gouverneur d'Anvers et satisfaction de
l'empereur.--Dfection du roi de Naples.--Le roi de Naples et le prince
royal de Sude.--Colre de l'empereur.--La veille du dpart.--Les
officiers de la garde nationale aux Tuileries.--Paroles remarquables de
l'empereur.--Scne touchante.--Le roi de Rome et l'impratrice sous la
sauve-garde des Parisiens.--Scne d'enthousiasme et
d'attendrissement.--Larmes de l'impratrice.--Serment spontan.--M. de
Bourrienne aux Tuileries.--Dpart pour l'arme.--Le colonel Bouland et
la croix de la Lgion-d'Honneur.--Les braves infatigables.--Rencontre
singulire.--Le vieux cur de campagne reconnu par l'empereur.--Le guide
ecclsiastique.--Arrive devant Brienne.--Blcher en fuite.--L'empereur
croyant Blcher prisonnier.--Souvenirs de dix ans, et diffrence des
temps.--Changemens frappans pour tout le monde.--Abominations commises
par les trangers.--Cruauts atroces.--Viols, pillages et
incendies.--Mensonges officieux sur les allis.--Dtestables faiseurs de
plaisanteries.--Nonchalance de l'empereur Alexandre  empcher le
dsordre.--Le champ de La Rothire.--Combats d'un enfant, et bataille
sanglante.--Retraite sur Troyes.--Danger imminent de l'empereur, et
_flamberge au vent_.--La guerre de l'aigle et des corbeaux.--L'arme de
Blcher.


CHAPITRE II.

Renouvellement des prodiges de l'Italie.--Courage personnel de
l'empereur.--Mot de l'empereur  ses soldats.--Obus clatant prs de
l'empereur.--Frquence du rveil de l'empereur.--Extrme bont de Sa
Majest envers moi.--Point de paix dshonorante.--Oubli rpar.--Je
m'endors dans le fauteuil de l'empereur.--Sa Majest s'asseyant sur son
lit pour ne pas m'veiller.--Paroles adorables de l'empereur.--Sa
Majest dcide  faire la paix.--Succs et nouvelle
indcision.--L'empereur et le duc de Bassano.--Dpart pour
Szanne.--Suite de triomphes.--Gnraux prisonniers  la table de
l'empereur.--Combat de Nangis.--Blcher sur le point d'tre
prisonnier.--La veille de la bataille de Mry.--L'empereur sur une botte
de roseaux.--Nue de bcassines et mot de l'empereur.--Mouvement sur
Anglure.--Incendie de Mry.--Position critique des allis.--Position
critique de M. Ansart.--Un huissier guide de l'empereur.--Peur du
canon.--Pont construit en une heure sous le feu de l'ennemi.--L'empereur
mourant de soif et courage d'une jeune fille.--Le quartier-gnral de
l'empereur dans la boutique d'un charron.--Prisonniers et drapeaux
envoys  Paris.--Mission dlicate de M. de Saint-Aignan.--Vive colre
de l'empereur.--Disgrce de M. de Saint-Aignan et prompt
oubli.--L'ennemi abandonnant Troyes par capitulation.--Dcret
svre.--Les insignes et les couleurs de l'ancienne dynastie.--Conseil
de guerre et peine de mort.--Excution du chevalier de Gonault.


CHAPITRE III.

Ngociations pour un armistice.--Blcher et cent mille hommes.--Le
prince de Schwartzenberg reprenant l'offensive.--Ruse de
guerre.--L'empereur au devant de Blcher.--Halte au village
d'Herbisse.--Le bon cur.--Politesse de l'empereur.--Singulire
installation d'une nuit.--Le marchal Lefebvre thologien.--L'abb Maury
marchal, et le marchal Lefebvre cardinal.--Le souper de
campagne.--Gat et privation.--Le rveil du cur et gnrosit de
l'empereur.--Fatalit du nom de Moreau.--Bataille de Craonne.--M. de
Bussy, ancien camarade et aide-de-camp de l'empereur.--Empressement
gnral  fournir des renseignemens.--Le brave Wolff et la croix
d'honneur.--Plusieurs gnraux blesss.--Habilet du gnral
Drouot.--Dfense des Russes.--M. de Rumigny au quartier-gnral et
nouvelles du congrs.--Confrence secrte peu favorable  la
paix.--Scne trs-vive entre l'empereur et M. le duc de
Vicence.--Insistance courageuse du ministre et conseils
pacifiques.--_Vous tes Russe!_--Vhmence de l'empereur.--Une victoire
en perspective.--Larmes de M. le duc de Vicence.--Marche sur
Laon.--L'arme franaise surprise par les Russes.--Mcontentement de
l'empereur.--Prise de Reims par M. de Saint-Priest.--Valeur du gnral
Corbineau.--Notre entre  Reims pendant que les Russes en
sortent.--Rsignation des Rmois.--Bonne discipline des Russes.--Trois
jours  Reims.--Les jeunes conscrits.--Six mille hommes et le gnral
Janssens.--Les affaires de l'empire.--Le seul homme infatigable.


CHAPITRE IV.

Expression familire  l'empereur.--Nouveau plan d'attaque.--Dpart de
Reims.--Mission secrte auprs du roi Joseph.--Prcautions de l'empereur
pour l'impratrice et le roi de Rome.--Conversation du soir.--Arrive 
Troyes de l'empereur Alexandre et du roi de Prusse.--Belle conduite
d'pernay, M. Mot et la croix d'honneur.--Autre croix donne  un
cultivateur.--Retraite de l'arme ennemie.--Combat de
Fre-Champenoise.--Le comte d'Artois  Nancy.--Le 20 mars, bataille
d'Arcis-sur-Aube.--Le prince de Schwartzenberg sur la ligne de
guerre.--Dissolution du congrs et prsence de l'arme
autrichienne.--Bataille de nuit.--L'incendie clairant la
guerre.--Retraite en bon ordre.--Prsence d'esprit de l'empereur et
secours aux soeurs de la charit.--Le nom des Bourbons prononc pour la
premire fois par l'empereur.--Souvenir de l'impratrice Josphine.--Les
ennemis  pernay.--Pillage et horreur qu'il inspire  Sa
Majest.--L'empereur  Saint-Dizier.--M. de Weissemberg au
quartier-gnral.--Mission verbale pour l'empereur
d'Autriche.--L'empereur d'Autriche contraint de se retirer 
Dijon.--Arrive  Doulevent et avis secret de M. de
Lavalette.--Nouvelles de Paris.--La garde nationale et les
coles.--_L'Oriflamme_  l'Opra.--Marche rapide du temps.--La bataille
en permanence.--Reprise de Saint-Dizier.--Jonction du gnral Blcher et
du prince de Schwartzenberg.--Nouvelles du roi Joseph.--Paris
tiendra-t-il?--Mission du gnral Dejean.--L'empereur part pour
Paris.--Je suis pour la premire fois spar de Sa Majest.


CHAPITRE V.

Souvenirs dplorables.--Les trangers  Paris.--Ordre de
l'empereur.--Dpart de Sa Majest de Troyes.--Dix lieues en deux
heures.--L'empereur en cariole.--J'arrive  Essone.--Ordre de me rendre
 Fontainebleau.--Arrive de Sa Majest.--Abattement de l'empereur.--Le
marchal Moncey  Fontainebleau.--Morne silence de
l'empereur.--Proccupation continuelle.--Seule distraction de l'empereur
cause par ses soldats.--Premire revue de Fontainebleau.--Paris,
Paris!--Ncessit de parler de moi.--Ma maison pille par les
Cosaques.--Don de 50,000 fr.--Augmentation graduelle de l'abattement de
l'empereur.--Dfense  Roustan de donner des pistolets 
l'empereur.--Bont extrme de l'empereur envers moi.--Don de 100,
fr.--Sa Majest daignant entrer dans mes intrts de
famille.--Reconnaissance impossible  dcrire.--100,000 fr. enfouis dans
un bois.--Le garon de garde-robe Denis.--L'origine de tous mes
chagrins.


CHAPITRE VI.

Besoin d'indulgence.--Notre position  Fontainebleau.--Impossibilit de
croire au dtrnement de l'empereur.--Ptitions nombreuses.--Effet
produit par les journaux sur Sa Majest.--M. le duc de
Bassano.--L'empereur plus affect de renoncer au trne pour son fils que
pour lui.--L'empereur soldat et un louis par jour.--Abdication de
l'empereur.--Grande rvlation.--Tristesse du jour et calme du
soir.--Coucher de l'empereur.--Rveil pouvantable.--L'empereur
empoisonn.--Dbris du sachet de campagne.--Paroles que m'adresse
l'empereur mourant.--Affreux dsespoir.--Rsignation de Sa
Majest.--Obstination  mourir.--Premire crise.--Ordre d'appeler M. de
Caulaincourt et M. Yvan.--Paroles touchantes de Sa Majest  M. le duc
de Vicence.--Longue inutilit de nos prires runies.--Question de
l'empereur  M. Yvan et effroi subit.--Seconde crise.--L'empereur
prenant enfin une potion.--Assoupissement de l'empereur.--Rveil et
silence complet sur les vnemens de la nuit.--M. Yvan parti pour
Paris.--Dpart de Roustan.--Le 12 d'avril.--Adieux de M. le marchal
Macdonald  l'empereur.--Djeuner comme  l'ordinaire.--Le sabre de
Mourad-Bey.--L'empereur plus causant que du coutume.--Variations
instantanes de l'humeur de l'empereur.--Tristesse morose et _la
Monaco_.--Rpugnance que causent  l'empereur les lettres de
Paris.--Preuve remarquable de l'abattement de l'empereur.--Une belle
dame  Fontainebleau.--Une nuit entire d'attente et d'oubli.--Autre
visite  Fontainebleau et souvenir antrieur.--Aventure 
Saint-Cloud.--Le protecteur des belles prs de Sa Majest.--Mon voyage 
Bourg-la-Reine.--La mre et la fille.--Voyage  l'le d'Elbe et
mariage.--Triste retour aux affaires de Fontainebleau.--Question que
m'adresse l'empereur.--Rponse franche.--Parole de l'empereur sur M. le
duc de Bassano.


CHAPITRE VII.

Le grand-marchal et le gnral Drouot, seuls grands personnages auprs
de l'empereur.--Destine connue de Sa Majest.--Les commissaires des
allis.--Demande et rpugnance de l'empereur.--Prfrence pour le
commissaire anglais.--Vie silencieuse dans le palais.--L'empereur plus
calme.--Mot de Sa Majest.--La veille du dpart et jour de
dsespoir.--Fatalit des cent mille francs que m'avait donns
l'empereur.--Question inattendue et inexplicable de M. le
grand-marchal.--Ce que j'aurais d faire.--Inconcevable oubli de
l'empereur.--Les cent mille francs dterrs.--Terreur d'avoir t
vol.--Affreux dsespoir.--Erreur de lieu et le trsor
retrouv.--Prompte restitution.--Horreur de ma situation.--Je quitte le
palais.--Mission de M. Hubert auprs de moi.--Offre de trois cent mille
francs pour accompagner l'empereur.--Ma tte est perdue et crainte
d'agir par intrt.--Cruelles rflexions.--Tortures inoues.--L'empereur
est parti.--Situation sans exemple.--Douleurs physiques et souffrances
morales.--Complte solitude de ma vie.--Visite d'un ami.--Fausse
interprtation de ma conduite dans un journal.--M. de Turenne accus 
tort.--Impossibilit de me dfendre par respect pour Sa
Majest.--Consolations puises dans le pass.--Exemples et preuves de
dsintressement de ma part.--Refus de quatre cent mille francs.--M.
Marchand plac par moi prs de l'empereur.--Reconnaissance de M.
Marchand.


CHAPITRE VIII.

Je deviens tranger  tout.--Crainte des rsultats de la
malveillance.--Lecture des journaux.--Je commence  comprendre la
grandeur de l'empereur.--Dbarquement de Sa Majest.--Le bon matre et
le grand homme.--Dlicatesse de ma position et incertitude.--Souvenir de
la bont de l'empereur.--Sa Majest demandant de mes nouvelles.--Paroles
obligeantes.--Approbation de ma conduite.--Malveillance inutile et
justice rendue par M. Marchand.--Mon absence de Paris
prolonge.--L'empereur aux Tuileries.--Dtails
circonstancis.--Vingt-quatre heures de service d'un sergent de la garde
nationale.--Dmnagement des portraits de famille des Bourbons.--Le
peuple  la grille du Carrousel.--Vive le roi et vive
l'empereur!--Terreur panique et le feu de chemine.--Le gnral
Excelmans et le drapeau tricolore.--Cocardes conserves.--Arrive de
l'empereur.--Sa Majest porte  bras.--Service intrieur.--Premires
visites.--L'archi-chancelier et la reine Hortense.--Table de trois cents
couverts.--Le pre du marchal Bertrand et mouvement de
l'empereur.--Souper de l'empereur et le plat de lentilles.--Ordre
impossible.--Deux grenadiers de l'le d'Elbe.--Puissance du
sommeil.--Quatre heures de nuit pour l'empereur.--Sa Majest et les
officiers  demi-solde.--M. de Saint-Chamans.--Revue sur le
Carrousel.--L'empereur demand par le peuple.--Le marchal Bertrand
prsent au peuple par Sa Majest.--Scne touchante et enthousiasme
gnral.--Continuation de ma vie solitaire.--Larmes sur les malheurs de
Sa Majest.--Deux souvenirs postrieurs.--La princesse Catherine de
Wurtemberg et le prince Jrme.--Grandeur de caractre et
superstition.--Treize  table et mort de la princesse Elisa.--La
premire croix de la lgion d'honneur porte par le premier consul et le
capitaine Godeau.

ANECDOTES MILITAIRES.


LE PIMONT SOUS L'EMPIRE.


CHAPITRE PREMIER.

Diffrence des temps.--Le prince Borghse  Paris.--Le prince Pignatelli
et M. Demidoff.--Premire socit du prince Borghse et le concierge
d'un htel garni.--La veuve du gnral Leclerc.--Mariage du prince.--Le
faubourg Saint-Germain et la seule vraie princesse de la famille de
Bonaparte.--Le prince chef d'escadron dans la garde.--Courage et
avancement.--Projets de l'empereur.--Conversation entre l'auteur et le
lecteur.--Tilsitt, la femme, l'homme et le bon prince.--Le prince
Borghse destin  annoncer la paix.--Dsintressement de
Moustache.--Paris en 1808.--Retour de l'empereur.--Enthousiasme caus
par Napolon.--Le fils de madame Visconti.--Rencontre au
Palais-Royal.--Gardanne et Sopransi.--Le rendez-vous donn sur le champ
de bataille d'Eylau.--Les bals de madame de La Fert et la jolie
danseuse.--Dner chez Cambacrs.--Les deux extrmes et questions de
physiologie.--Projet de Tilsitt ralis  Paris.--Cration de nouveaux
titres.--Rdification de l'universit.--Le gnral Jourdan et le
gnral Menou.--Le gouvernement gnral des dpartemens au del des
Alpes rig en grande dignit de l'empire.--Snatus-consulte et message
au snat.--Contradictions et bon conseil.--Conflits invitables.--Le
prince Borghse nomm gouverneur-gnral.--Brevet magnifique.--Dpart du
prince et le colonel Curto.--Dpart de l'empereur pour Bayonne et
dguerpissement gnral.


CHAPITRE II.

Le marronnier prcoce et grande observation.--Voyage au devant du
printemps.--Dpart de Paris pour Nice.--La cour de l'htel
Borghse.--Les aides-de-camp du prince.--M. de Montbreton et M. de
Clermont-Tonnerre.--Rapidit extraordinaire.--Point de changemens de
temprature.--Arrive  Lyon et le souper de cent cus.--Le vin de
l'Ermitage.--Deux mois en une nuit.--Admirable climat du
Comtat.--Tristesse des oliviers.--La bonne femme de
Brignolles.--Trente-six francs et six gnraux.--Les gorges de
l'Estrelle.--Quatre millions de diamans et petit conseil.--Absence de
voleurs et mauvais chemins.--Le golfe Juan et la rade d'Antibes.--Bonnes
relations entre les voyageurs.--Le bal de madame de Luynes et
dguisemens.--Don Quichotte et M. de Louvois.--Arrive  Nice.--Maison
de M. Vinaille occupe par la princesse Borghse.--Conversation avec le
prince en regardant la mer.--Coup d'oeil admirable.--Histoire des statues
du prince.--La vente force.--Emploi de dix-huit millions.--Le prince
tromp par l'empereur.--Influence de la conduite de l'empereur sur le
caractre de son beau-frre.--Commencement de
dsenchantement.--Commensaux de la princesse.--Madame de Chambaudouin,
la lectrice et les dames d'annonces.--Blangini et ses premiers
concerts.--Premier dner  la cour.--Ma prsentation  la
princesse.--Paulette, petit nom d'amiti.--Portrait de
Pauline.--Conversation et musique.--Singulier caprice de la
princesse.--Exil d'une minute.--La princesse et la femme.--Le colonel
Gruyer.--Le gnral Garnier, plan des Alpes maritimes et bon effet du
hasard.--Promenade dans Nice avec M. de Clermont-Tonnerre.--Madame
d'Escars en surveillance et lettre  l'empereur.--Souvenir d'une visite
chez Fouch.--Ordre de l'empereur de parler toujours franais.--Tous les
jours une lettre  l'empereur.--Promenade sur mer et amabilit de
Pauline.--La pointe de Monaco et lecture inattendue.--Prparatifs de
notre dpart pour Turin.


CHAPITRE III.

Voyage de Nice  Turin par le col de Tende.--Heureuse disposition des
voyageurs.--Les arcs de triomphe et les maldictions.--L'hiver dans les
montagnes.--La berline de la princesse et la chaise  porteur.--Caprices
sur caprices.--Dispute de Pauline avec son mari sur la prsance.--M. de
Clermont-Tonnerre et les oreillers de la princesse.--Le froid aux pieds
et madame de Chambaudouin.--Mon premier voyage dans les montagnes.--Les
Alpes maritimes.--Sospello et les billets de logement.--Mes deux bonnes
religieuses.--_Siete pur Francese_!--Seconde journe.--Sites
pittoresques et hardiesse des chemins.--Arrive  Tende et apptit
gnral.--Scne comique et inattendue.--Histoire d'une fraise de veau et
souper retard.--Causeries nocturnes avec M. de
Clermont-Tonnerre.--Anecdotes piquantes.--Souvenirs d'une
nuit.--Conversation remarquable de l'empereur avec M. de
Clermont-Tonnerre.--_Conseils_ de Napolon.--Manire de faire un
colonel.--La montagne de Tende.--Le porteur de la princesse, une
bouteille de vin de Bordeaux et des ricochets.--Approches de notre
gouvernement.--La princesse voulant rpondre aux autorits.--Nouvelle
dispute.--Observation faite  Pauline et influence du nom de
l'empereur.--Arrive  Coni--La ville illumine.--Discours de l'vque
et rponse du prince.--Influence du clerg en Pimont.--Mot heureux de
Voltaire sur les papes.--M. Arborio, prfet de Coni.--Promenade de Coni
 Racconiggi.--Maison de plaisance des princes de Carignan.--Parc
dessin par Le Ntre.--Le lit de Louis XV et l'cho
factice.--Commencement de l'tiquette.--Le service
d'honneur.--Mademoiselle Millo et mademoiselle de Quincy.--Notre entre
 Turin et le canon de la citadelle.


CHAPITRE IV.

Conseil bon  suivre.--Les faiseurs de plans.--Souvenir du ministre des
relations extrieures.--Simplicit d'organisation.--Le colonel Clment,
M. d'Auzer, M. Dauchy et le gnral Porson.--Les deux secrtaires.--M.
Charles de La Ville et sa famille.--Les chefs d'tat-major de Rapp et de
Davoust.--Difficults de notre position.--Circulaire aux prfets dans
l'intrt des administrs.--Le baron Giulio.--Lutte engage et
allgations de droits.--Correspondance singulire.--Le prfet sur les
grands chemins.--Dcision indispensable.--Conciliation amiable.--Visite
au gnral Menou.--Horreur du gnral pour payer ses cranciers.--Le
danseur de soixante-dix ans.--Madame de Menou victime de l'expdition
d'gypte.--Seule distraction de madame de Menou.--Le gnral Menou et le
tyran domestique.--Le thtre Carignan et la troupe de mademoiselle
Raucourt.--Ma premire soire au spectacle et moeurs
nouvelles.--Incertitudes  l'occasion d'une clef.--M. et madame
d'Angennes.--Les thtres clairs.--La cour dcente et mot du prince
Borghse.--Mon lit et le frre assassin par son frre.--Promenades avec
M. de Clermont-Tonnerre.--La _consola_ et les _ex-voto_.--Rencontres
d'anciennes connaissances.--M. de Salmatoris et M. de Seyssel.--Bon
usage pimontais.--Le comte Peiretti et M. de Luzerne.--Le thtre de
l'Opra orgueil des habitans de Turin.--M. Ngro, maire de Turin.--Grand
bal donn par la ville au prince et  la princesse.--Bonne ide et
heureux effet d'un petit moyen.--Fte magnifique, et Pauline la reine du
bal.--Honneurs rendus au fauteuil de l'empereur.--Conseil suivi par
Pauline, et enthousiasme  propos d'une Montferrine.


CHAPITRE V.

M. Alfieri de Sostegno.--Beaut et gravit d'un matre des
crmonies.--La femme morte d'ennui.--Trve de plaisanteries et
caractre honorable de M. Alfieri.--Correspondances entre Turin et
Cagliari.--Belle conduite de M. de Saint-Marsan envers
Napolon.--Singulier exemple de la mmoire de l'empereur.--Mes souvenirs
et les proverbes de Sancho.--Mademoiselle Raucourt  Turin.--Usage de la
langue franaise, remontant dans quelques localits au temps de Louis
XIV.--Notre statistique dramatique  Turin.--Soire  la
cour.--Mademoiselle Raucourt, _Jocaste_ et un _OEdipe_
improvis.--Reprsentations de mademoiselle Raucourt au thtre
Carignan.--Monrose et Perrier.--Le bton de marchal des
comdiens.--Thorie morale de mademoiselle Raucourt, sur le principal et
l'accessoire.--Rcompenses donnes par l'empereur au gnral Menou.--M.
de Menou remplac par Csar Berthier, et les deux dissipateurs.--Folies
de Csar Berthier et mcontentement de son frre.--Huissiers battus et
intervention indispensable.--Charmante famille de Csar
Berthier.--Esprit de mademoiselle Raucourt et leon de convenance donne
 Csar Berthier.--Lettre du prince de Neufchtel au prince
Borghse.--Mort de M. Visconti et dsespoir du marchal.--Plaintes
confidentielles contre l'empereur.--Vive tendresse du prince pour sa
mre.--Incroyable influence de la temprature sur son humeur.--Soixante
mille francs d'aumnes par an.--Le prince malade d'ennui.--Arrive 
Turin du prince Aldobrandini.--Singulire ambition du dentiste de la
cour et les dents des deux frres.--Le P et l'Eridan.--Un mot sur
Turin.--Mugissemens d'un taureau d'airain et croyance des bonnes
femmes.--La manie des alignemens.--La part de Turin dans les projets
d'embellissemens de l'empereur.--Le nouveau pont de Turin.--Murmures
contre la destruction d'une glise.--Enttement d'une madone, suivi de
complaisance.--Cause srieuse de la chute de l'empire et dfi port aux
savans.--Apparition de Lucien  Turin sans qu'il voie sa soeur.--Palais
de plaisance des rois de Sardaigne.--La Vennerie, Montcallier et
Stupinis.--La cour  Stupinis.--Courte description.--Histoire de ma
chambre.--L'empereur, la belle dame et l'aide-de-camp.--Bon voisinage du
colonel Gruyer.--La chasse aux yeux d'un pape.--Tour d'colier et
utilit du blanc d'Espagne.--Bonne qualit du prince Aldobrandini,
lettre de l'empereur et dpart.--Prsentation en habit de soldat et les
paulettes de colonel.--Le roi Joseph,  Stupinis.--Le Pimont pris en
grippe par Pauline.--Caprices plus violens que jamais.--Dpart de
Pauline pour les eaux d'Aix et la cour sans femmes.


CHAPITRE VI.

Manie des Franais de se prendre pour termes de comparaison.--Usages
pimontais.--Les dames romaines et la valeur du temps.--Singulire
signification d'un mot franais en Pimont.--Moeurs
pimontaises.--Bizarrerie d'un jaloux.--L'empereur content de
nous.--Quelques souvenirs sur la suite de Pauline.--Organisation de ma
table et les capitaines de garde au palais.--Madame Hamelin, mrite et
rsignation.--La lettre de recommandation.--Histoire vridique du
capitaine Poulet.--Son portrait, sa jeunesse et sa femme.--Bonnes
manires des officiers sortis des pages et des gendarmes
d'ordonnance.--Motifs de l'empereur en crant les gendarmes
d'ordonnance.--Craintes et plaintes de quelques chefs de
l'arme.--Licenciement des gendarmes d'ordonnance.--Le capitaine
Aubriot.--Dtails curieux sur le corps licenci.--Le gnral
Montmorency, d'Albignac, et leon de hirarchie militaire.--Notre
gouvernement un joli petit royaume.--M. Vincent de Margnolas, prfet de
Turin, conseiller d'tat  vingt-sept ans.--Jeu inou de la
fatalit.--Le naissance et la mort ensemble sous le mme toit.--Position
de nos neuf dpartemens.--Notre statistique prfectorale.--M. de Chabrol
notre prfet modle.--M. Bourdon de Vatry  Gnes.--Nos trois
dpartemens maritimes.--Somnolence du prfet de Chiavari.--M. Nardau 
Parme; bal le vendredi-saint et destitution immdiate.--M. Robert,
prfet de Marengo.--Mot remarquable de l'empereur sur Alexandrie.--M. de
la Vieuville, chambellan de l'empereur.--Convoitise d'un dpartement et
envoi dans un autre.--M. de la Vieuville, prfet de Coni.--M. Soyris et
le beau idal d'un directeur des douanes.--Auto-da-f de marchandises
anglaises.--Saisie de soixante cachemires adresss 
Josphine.--Svrit de l'empereur.--Le quintal de tableaux de
Raphal!--Le dpartement de la Doire, Ivre et madame Jub.--Promenade 
Racconiggi.--Le souper impromptu et la cave de Garda.


CHAPITRE VII.

La femme sans tte et impertinence des Pimontais.--L'htel de Londres
et la place Saint-Charles.--Le palais d'Aoste devenu le palais de
Justice.--Situation et intrieur du palais imprial.--La cathdrale de
Turin et le vrai saint suaire.--Le prince et la cour  la messe.--Levers
du prince dans le palais imprial.--La galerie de Van-Dick, le boudoir
des miniatures et le prie-dieu des reines de Sardaigne.--Prodigalit
d'incrustations.--Le jardin du palais, promenade  la mode.--Le Ntre,
jardinier des rois.--Les arcades de la rue de P.--Srnades nocturnes
et le guitariste Anelli.--Promenades hors de la ville.--Les alles du
Valentin.--La route de Montcallier.--Les jolis chevaux du prince.--La
manufacture de tabacs.--M. de V... et application d'un mot de
Rivarol.--Grand projet de chasse.--Les lapins de la rpublique et le
gibier de l'empire.--Le daim de Racconiggi.--Csar Berthier notre
grand-veneur.--Partie manque et journe charmante.--La comtesse de
Solar.--Saint Hubert plus content de nous.--Le palais du prince auberge
des princes et des rois.--La marquise de Gallo et la princesse d'Avelino
 Turin.--Exemple incroyable d'exagration italienne.--Passage de
Murat.--Le petit prince Achille, et singulire disposition au
commandement.--Convoitise insurmontable.--Le marquis de Pri et son
valet de chambre vidant ses poches.--Autre manie du marquis de
Pri.--Madame de Pri en surveillance et rentre en grce.--Petit
conseil tenu  la suite d'une lettre de l'empereur.--Raret des hommes
de mrite, et abondance de matire snatoriale.--Luxe d'cuyers et de
chambellans.--M. de Barolo snateur.--Disposition des Pimontais envers
le gouvernement.--Haine contre les Gnois.--Gentillesse de
Mrinos.--Conversation d'un cuyer avec un chien.--La socit de
Turin.--M. Alexandre de Saluces et M. de Grimaldi.--Salon de la comtesse
de Salmours.--La marquise Dubourg.--M. de Villette.--La saint Napolon 
Turin.--Elgance d'un souper et quatre-vingt-quinze femmes 
table.--Conseils du marchal de Richelieu aux courtisans.--Promenade 
la sortie du bal.--Visite  la Superga.--La madone du Pilon et la vigne
Chablais.--glise de la Superga et le bon abb Avogadro.--Le djeuner
d'anachorte et le chien battu.--Tombeaux des rois de Sardaigne.--Le
caveau de la branche de Carignan et la dernire princesse de
Carignan.--Effet prodigieux d'un rayon de soleil.--Pension obtenue de
l'empereur pour l'abb Avogadro.--Retour  cheval et station chez
Laurent Dufour.--Histoire du comte de Scarampi et rare exemple de
fermet.--Le silence volontaire.


CHAPITRE VIII.

La pie de Thouar.--Le Panthon des animaux clbres.--Le
receveur-gnral de Turin.--Les deux financiers et les deux
extrmes.--M. Destor et ses distractions.--La partie d'checs de M.
Victor de Caraman.--Jeux  la cour.--Petits bals chez madame
Destor.--Une Parisienne et aventure bauche.--Informations exactes, et
voyage sentimental.--Stupfaction d'une jolie femme.--Rendez-vous et
discrtion.--Arrive d'un jaloux.--Dsappointement et
persistance.--Intrigue dans une loge.--Le mouchoir et la bote aux
lettres.--Conseils de morale  la jeunesse.--Le contenu d'une
lettre.--Deux chevaux blancs et Machiavel.--Mauvaise issue et oubli.--M.
Belmondi.--M. de Navarre et l'pe de Louis XVIII.--Ptitions
singulires.--Le prince Borghse Jsus-Christ.--Leon de politesse
donne avec un poignard.--Passion des Pimontais pour le jeu.--Le comte
Pastoris et le pre avare.--Histoire d'un original.--M. de La Payne et
la croix de la Lgion-d'Honneur.--Correspondance de M. de
Lacpde.--Inconcevables motifs donns  une demande, et le dbordement
du P.--Madame de La Payne et le deuil par anticipation.--Rencontre
d'originaux.--Le contrleur de Pignerol.--L'employ cuisinier.--M. de
Marcolle et la confusion des langues.--Ce que c'est que M.
Simon.--L'employ, son chef, et bizarre motif d'une prolongation de
cong.--ducation des pigeons.--Le gastronome, et solution du problme
des vanneaux.


CHAPITRE IX.

Nos moyens de correspondance.--L'estafette de Naples  Paris.--Miracles
du tlgraphe.--Dtails sur l'estafette.--Dfenses svres de
l'empereur.--Lgres infractions.--Napolon crevant le porte-manteau des
dpches.--Le directeur-gnral pris en fraude.--Emploi des courriers,
et missions extraordinaires.--Souvenir d'enfance de l'empereur.--Projets
sur la Spezzia.--_M'en reparler souvent_.--Phnomne remarquable.--Eau
douce dans la mer.--Grand projet, et les habitans sans
contributions.--Correspondance du docteur Vastapani, et maladie de la
princesse.--Le courrier Camille.--La vie d'un homme sauve par
hasard.--Bont du prince Borghse.--La bande de brigands de
Narzoli.--Meino et sa femme.--Scarcello, Vivalda et le colonel
Boizard.--Le modle de _Jean Sbogar_.--Moeurs et usages des
brigands.--Enlvemens et contributions.--La croix de Salicetti.--Meino 
Alexandrie, et sagacit du gnral Despinois.--Un jour  Stupinis, et
excution  Turin.--Le mnage de garons.--Le colonel Jameron.--M. de
Valori et M. d'Adhmar.--Pourquoi l'on jouait  la cour.--Conseils de M.
de Lameth.--Mort du neveu de M. de Lameth, lettre de sa mre et
singulire rponse.--Nobles manires d'Alexandre de Lameth.--Subvention
extraordinaire.--Madame et mademoiselle Robert  Turin.--Incroyable
changement d'tat.--Conversation avec M. de Lameth.--Les veuves des
prfets, et projet sans excution.--M. de Garaud.--Je mets le feu au
palais.--L'aide-de-camp en mission.--Sottise d'un architecte, et la
poutre brle.--Saint-Laurent et moi.--Mot de Jean-Jacques.

FIN DES TABLES




TOME PREMIER.

[Illustration]

 PARIS,

CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE

DE S. A. R. LE DUC DE CHARTRES,

QUAI VOLTAIRE ET PALAIS-ROYAL.

MDCCCXXX.

PARIS.--IMPRIMERIE DE COSSON,

RUE SAINT GERMAIN-DES-PRS, N 9.




INTRODUCTION.


La vie de l'homme oblig de se faire lui-mme sa carrire, et qui n'est
ni un artisan ni un homme de mtier, ne commence ordinairement qu'aux
environs de vingt ans. Jusque l il vgte, incertain de son avenir, et
n'ayant pas, ne pouvant pas avoir de but bien dtermin. Ce n'est que
lorsqu'il est parvenu au dveloppement complet de ses forces, et en mme
temps lorsque son caractre et son penchant le portent  marcher dans
telle ou telle voie, qu'il peut se dcider sur le choix d'une carrire
et d'une profession; ce n'est qu'alors qu'il se connat lui-mme et
voit clair autour de lui; enfin, c'est  cet ge seulement qu'il
commence  _vivre_.

En raisonnant de cette faon, ma vie, depuis que j'ai atteint ma
vingtime anne, a t de trente ans, qui peuvent se partager en deux
parts gales, quant au nombre des mois et des jours, mais on ne peut pas
plus diverses, si l'on s'attache  considrer les vnemens qui se sont
passs durant ces deux priodes de mon existence.

Pendant quinze annes attach  la personne de l'empereur Napolon, j'ai
vu tous les hommes et toutes les choses importantes dont seul il tait
le point de ralliement et le centre. J'ai vu mieux encore que cela; car
j'ai eu sous les yeux, dans toutes les circonstances de la vie, les
moindres comme les plus graves, les plus prives comme celles qui
appartiennent le plus  l'histoire et qui en font dj partie; j'ai eu,
dis-je, sans cesse sous les yeux l'homme dont le nom remplit  lui seul
les pages les plus glorieuses de nos annales. Quinze ans je l'ai suivi
dans ses voyages et dans ses campagnes,  sa cour et dans l'intrieur de
sa famille. Quelque dmarche qu'il pt faire, quelque ordre qu'il pt
donner, il tait bien difficile que l'empereur ne me mt pas, mme
involontairement, dans sa confidence; et c'est sans le vouloir moi-mme
que je me suis plus d'une fois trouv en possession de secrets que
j'aurais bien souvent voulu ne point connatre. Que de choses se sont
passes pendant ces quinze annes! Auprs de l'empereur on vivait comme
au milieu d'un tourbillon. C'tait une succession d'vnemens rapide,
tourdissante. On s'en trouvait comme bloui; et si l'on voulait, pour
un instant, y arrter son attention, il venait tout de suite comme un
autre flot d'vnemens qui vous entranait sans vous donner le temps
d'y fixer votre pense.

Maintenant  ces temps d'une activit qui donnait le vertige a succd
pour moi le repos le plus absolu, dans la retraite la plus isole. C'est
aussi un intervalle de quinze ans qui s'est coul depuis que j'ai
quitt l'empereur. Mais quelle diffrence! Pour ceux qui, comme moi, ont
vcu au milieu des conqutes et des merveilles de l'empire, que
reste-t-il  faire aujourd'hui? Si, dans la force de l'ge, notre vie a
t mle au mouvement de ces annes si courtes, mais si bien remplies,
il me semble que nous avons fourni une carrire assez longue et assez
pleine. Il est temps que chacun de nous se livre au repos. Nous pouvons
bien nous loigner du monde, et fermer les yeux. Que nous reste-t-il 
voir qui valt ce que nous avons vu? de pareils spectacles ne se
rencontrent pas deux fois dans la vie d'un homme. Aprs avoir pass
devant ses yeux, ils suffisent  remplir sa mmoire pour le temps qu'il
lui reste encore  vivre; et dans sa retraite il n'a rien de mieux 
faire que d'occuper ses loisirs du souvenir de ce qu'il a vu.

C'est l aussi ce que j'ai fait. Le lecteur croira facilement que je
n'ai point de passe-temps plus habituel que de me reporter aux annes
que j'ai passes au service de l'empereur. Autant que cela m'a t
possible, je me suis tenu au courant de tout ce qu'on a crit sur mon
ancien matre, sur sa famille et sur sa cour. Dans ces lectures que ma
femme ou ma belle-soeur faisaient  la famille, au coin du feu, que de
longues soires se sont coules comme un instant! Lorsque je
rencontrais dans ces livres, dont quelques-uns ne sont vraiment que de
misrables rapsodies, des faits inexacts, ou faux, ou calomnieux, je
trouvais du plaisir  les rectifier, ou bien  en prouver l'absurdit.
Ma femme, qui a vcu, comme moi et avec moi, au milieu de ces vnemens,
nous faisait  son tour part de ses rflexions et de ses
claircissemens; et, sans autre but que notre propre satisfaction, elle
prenait note de nos observations communes.

Tous ceux qui veulent bien de temps en temps venir nous voir dans notre
solitude, et qui prennent plaisir  me faire parler de ce que j'ai vu,
tonns et trop souvent indigns des mensonges que l'ignorance ou la
mauvaise foi ont dbits  l'envi sur l'empereur et sur l'empire, me
tmoignaient leur satisfaction des renseignemens que j'tais  mme de
leur donner, et me conseillaient de les communiquer au public. Mais je
ne m'tais jamais arrt  cette pense, et j'tais bien loin d'imaginer
que je pourrais tre un jour moi-mme auteur d'un livre, lorsque M.
Ladvocat arriva dans notre ermitage, et m'engagea de toutes ses forces 
publier mes mmoires, dont il me proposa d'tre l'diteur.

Dans le temps mme o je reus cette visite,  laquelle je ne
m'attendais pas, nous lisions en famille les _Mmoires de M. de
Bourrienne_, que la maison Ladvocat venait de publier, et nous avions
remarqu plus d'une fois que ces mmoires taient exempts de cet esprit
de dnigrement ou d'engouement que nous avions si souvent rencontr, non
sans dgot, dans les autres livres traitant du mme sujet. M. Ladvocat
me conseilla de complter la biographie de l'empereur, dont M. de
Bourrienne, par suite de sa situation leve et de ses occupations
habituelles, avait d s'attacher  ne montrer que le ct politique.
Aprs ce qu'il en a dit d'excellent, il me restait encore, suivant son
diteur,  raconter moi-mme, simplement, et comme il convenait  mon
ancienne position auprs de l'empereur, ce que M. de Bourrienne a d
ncessairement ngliger, et que personne ne pouvait mieux connatre que
moi.

J'avouerai sans peine que je ne trouvai que peu d'objections  opposer
aux raisonnemens de M. Ladvocat, lorsqu'il acheva de me convaincre, en
me faisant relire ce passage de l'introduction aux _Mmoires de M. de
Bourrienne_.

     Si toutes les personnes qui ont approch Napolon, quels que
     soient le temps et le lieu, veulent consigner _franchement_ ce
     qu'elles ont vu et entendu, sans y mettre aucune passion,
     l'historien  venir sera riche en matriaux. Je dsire que celui
     qui entreprendra ce travail difficile trouve dans mes notes
     quelques renseignemens utiles  la perfection de son ouvrage.

Et moi aussi, me dis-je aprs avoir relu attentivement ces lignes, je
puis fournir des notes et des claircissemens, relever des erreurs,
fltrir des mensonges, et faire connatre ce que je sais de la vrit;
en un mot, je puis et _je dois_ porter mon tmoignage dans le long
procs qui s'instruit depuis la chute de l'empereur; car j'ai t
_tmoin_, j'ai tout vu, et je puis dire: _J'tais l_. D'autres aussi
ont vu de prs l'empereur et sa cour, et il devra m'arriver souvent de
rpter ce qu'ils en ont dit; car, ce qu'ils savent, j'ai t comme eux
 mme de le savoir. Mais ce qu' mon tour je sais de particulier et ce
que je puis raconter de secret et d'inconnu, personne jusqu'ici n'a pu
le savoir, ni par consquent le dire avant moi[1].

Depuis le dpart du premier consul pour la campagne de Marengo, o je le
suivis, jusqu'au dpart de Fontainebleau, o je fus oblig de quitter
l'empereur, je n'ai fait que deux absences, l'une de trois fois
vingt-quatre heures, l'autre de sept ou huit jours. Hors ces congs fort
courts, dont le dernier m'tait ncessaire pour rtablir ma sant, je
n'ai pas plus quitt l'empereur que son ombre.

On a prtendu _qu'il n'tait point de hros pour le valet de chambre_.
Je demande la permission de ne point tre de cet avis. L'empereur, de
si prs qu'on l'ait vu, tait toujours un _hros_, et il y avait
beaucoup  gagner  voir aussi en lui _l'homme_ de prs et en dtail. De
loin on n'prouvait que le prestige de sa gloire et de sa puissance; en
l'approchant, on jouissait de plus, avec surprise, de tout le charme de
sa conversation, de toute la simplicit de sa vie de famille, et, je ne
crains pas de le dire, de la bienveillance habituelle de son caractre.

Le lecteur, curieux de savoir d'avance dans quel esprit seront crits
mes mmoires, aimera peut-tre  trouver ici un passage d'une lettre que
j'crivis a mon diteur, le 19 janvier dernier.

     M. de Bourrienne a peut-tre raison de traiter avec svrit
     l'homme politique; mais ce point de vue n'est pas le mien. Je ne
     puis parler que du hros en dshabill; et alors il tait presque
     constamment bon, patient, et rarement injuste. Il s'attachait
     beaucoup, et recevait avec plaisir et bonhomie les soins de ceux
     qu'il affectionnait. Il tait homme d'habitude. C'est comme
     serviteur attach que je dsire parler de l'empereur, et nullement
     comme censeur. Ce n'est pas non plus une apothose en plusieurs
     volumes que je veux faire. Je suis un peu  son gard comme ces
     pres qui reconnaissent des dfauts dans leurs enfans, les blment
     fort, mais en mme temps sont bien aises de trouver des excuses 
     leurs torts.

Je prie qu'on me pardonne la familiarit, ou mme, si l'on veut,
l'inconvenance de cette comparaison, en faveur du sentiment qui l'a
dicte. Du reste, je ne me propose ni de louer ni de blmer, mais
simplement de raconter ce qui est  ma connaissance, sans chercher 
prvenir le jugement de personne.

Je ne puis finir cette introduction sans dire quelques mots de moi-mme,
en rponse aux calomnies qui ont poursuivi jusque dans sa retraite un
homme qui ne devrait point avoir d'ennemis, si, pour tre  l'abri de ce
malheur, il suffisait d'avoir fait un peu de bien, et jamais de mal. On
m'a reproche d'avoir abandonn mon matre aprs sa chute, de n'avoir
point partag son exil. Je prouverai que si je n'ai point suivi
l'empereur, ce n'est pas la volont, mais bien la possibilit de le
faire, qui m'a manqu.  Dieu ne plaise que je veuille dprcier ici le
dvouement des fidles serviteurs qui se sont attachs jusqu' la fin 
la fortune de l'empereur; mais pourtant qu'il me soit permis de dire
que, quelque terrible qu'et t la chute de l'empereur pour lui-mme,
la _condition_ ( ne parler ici que d'intrt personnel) tait encore
assez belle  l'le d'Elbe pour ceux qui taient rests au service de Sa
Majest, et qu'une imprieuse ncessit ne retenait pas en France. Ce
n'est donc pas l'intrt personnel qui m'a fait me sparer de
l'empereur. J'expliquerai les motifs de cette sparation.

On saura aussi la vrit sur un prtendu abus de confiance dont, suivant
d'autres bruits, je me serais rendu coupable vis--vis de l'empereur. Le
simple rcit de la mprise qui a donn lieu  cette fable suffira,
j'espre, pour me laver de tout soupon d'indlicatesse. Mais s'il
fallait y ajouter encore des tmoignages, j'invoquerais ceux des
personnes qui vivaient le plus dans l'intimit de l'empereur, et qui ont
t  mme de savoir et d'apprcier ce qui s'tait pass entre lui et
moi; enfin j'invoquerais cinquante ans d'une vie irrprochable, et je
dirais:

Dans le temps o je me suis trouv en situation de rendre de grands
services, j'en ai rendu beaucoup en effet, mais je n'en ai jamais vendu.
J'aurais pu tirer avantage des dmarches que j'ai faites pour des
personnes qui, par suite de mes sollicitations, ont acquis une immense
fortune; et j'ai refus jusqu'au profit lgitime que, dans leur
reconnaissance, trs-vive  cette poque, elles croyaient devoir
m'offrir en me proposant un intrt dans leur entreprise. Je n'ai point
cherch  exploiter la bienveillance dont l'empereur daigna si
long-temps m'honorer, pour enrichir ou placer mes parens; et je me suis
retir pauvre, aprs quinze ans passs au service particulier du
souverain le plus riche et le plus puissant de l'Europe.

Cela dit, j'attendrai avec confiance le jument du lecteur.




MMOIRES DE CONSTANT.




CHAPITRE PREMIER.

Naissance de l'auteur.--Son pre, ses parens.--Ses premiers
protecteurs.--migration et abandon.--Le suspect de
12 ans.--Les municipaux ou les _imbciles_.--Le chef d'escadron
Michau.--M. Gobert.--Carrat.--Madame Bonaparte
et sa fille.--Les bouquets et la scne de sentiment.--conomie
de Carrat pour les autres et sa gnrosit pour
lui-mme.--Poltronnerie.--Espigleries de madame Bonaparte
et d'Hortense.--Le fantme.--La douche nocturne.--La
chute.--L'auteur entre au service de M. Eugne de Beauharnais.


JE ne parlerai que trs-peu de moi dans mes mmoires, car je ne me cache
pas que le public ne peut y chercher avec intrt que des dtails sur le
grand homme au service duquel ma destine m'a attach pendant seize
ans, et que je ne quittai presque jamais pendant ce temps. Cependant je
demanderai la permission de dire quelques mots sur mon enfance, et sur
les circonstances qui m'ont amen au poste de valet de chambre de
l'empereur.

Je suis n le 2 dcembre 1778,  Pruelz, ville qui devint franaise,
lors de la runion de la Belgique  la rpublique, et qui se trouva
alors comprise dans le dpartement de Jemmapes. Peu de temps aprs ma
naissance, mon pre prit aux bains de Saint-Amand un petit tablissement
nomm le Petit-Chteau, o logeaient les personnes qui frquentaient les
eaux. Il avait t aid dans cette entreprise par le prince de Cro,
dans la maison duquel il avait t matre d'htel. Nos affaires
prospraient au del des esprances de mon pre, car nous recevions un
grand nombre d'illustres malades. Comme je venais d'atteindre ma onzime
anne, le comte de Lure, chef d'une des premires familles de
Valenciennes, se trouva au nombre des habitans du Petit-Chteau; et
comme cet excellent homme m'avait pris en grande affection, il me
demanda  mes parens pour tre lev avec ses fils, qui taient  peu
prs de mon ge. L'intention de ma famille tait alors de me faire
entrer dans les ordres, pour plaire  un de mes oncles, qui tait doyen
de Lessine. C'tait un homme d'un grand savoir et d'une vertu rigide.
Pensant que la proposition du comte de Lure ne changerait rien  ses
projets futurs, mon pre l'accepta, jugeant que quelques annes passes
dans une famille aussi distingue me donneraient le got de l'tude et
me prpareraient aux tudes plus srieuses que j'aurais  faire pour
embrasser l'tat ecclsiastique. Je partis donc avec le comte de Lure,
fort afflig de quitter mes parens, mais bien aise en mme temps, comme
on l'est ordinairement  l'ge que j'avais, de voir un pays nouveau. Le
comte m'emmena dans une de ses terres situe prs de Tours, o je fus
reu avec la plus bienveillante amiti par la comtesse et ses enfans, et
je fus trait sur un pied parfait d'galit avec eux, prenant chaque
jour les leons de leur gouverneur.

Hlas! je ne profitai malheureusement pas assez long-temps des bonts du
comte de Lure et des leons que je recevais chez lui. Une anne  peine
s'tait coule depuis notre installation au chteau, lorsque l'on
apprit l'arrestation du roi  Varennes. La famille dans laquelle je me
trouvais en prouva un violent dsespoir, et tout enfant que j'tais, je
me rappelle que j'prouvai un vif chagrin de cette nouvelle, sans
pouvoir m'en rendre compte, mais parce que, sans doute, il est naturel
de partager les sentimens des personnes avec lesquelles on vit, quand
elles nous traitent avec autant de bont que le comte et la comtesse de
Lure en avaient pour moi. Toutefois j'tais dans cette heureuse
imprvoyance de l'enfance, lorsqu'un matin je fus rveill par un grand
bruit. Bientt je me vis entour d'un nombre considrable d'trangers,
dont aucun ne m'tait connu, et qui m'adressrent une foule de questions
auxquelles il m'tait bien impossible de rpondre. Seulement j'appris
alors que le comte et la comtesse de Lure avaient pris le parti
d'migrer. On me conduisit  la municipalit, o les questions
recommencrent de plus belle, et toujours aussi inutilement; car je ne
savais rien du projet de mes protecteurs, et je ne pus rpondre que par
les larmes abondantes que je versai en me voyant abandonn de la sorte
et loign de ma famille. J'tais trop jeune alors pour rflchir sur la
conduite du comte; mais j'ai pens depuis, que mon abandon mme tait de
sa part un acte de dlicatesse, n'ayant pas voulu me faire migrer sans
l'assentiment de mes parens; j'ai toujours eu la conviction qu'avant de
partir, le comte de Lure m'avait recommand  quelques personnes, mais
que celles-ci n'osrent pas me rclamer, dans la crainte de se trouver
compromises; ce qui, comme l'on sait, tait alors extrmement
dangereux.

Me voil donc seul,  l'ge de douze ans, sans guide, sans appui, sans
soutien, sans conseil et sans argent,  plus de cent lieues de mon pays,
et dj habitu aux douceurs de la vie d'une bonne maison. Qui le
croirait? dans cet tat, j'tais presque regard comme un suspect, et
les autorits du lieu exigeaient que je me prsentasse chaque jour  la
municipalit, pour la plus grande sret de la rpublique; aussi me
rappel-je parfaitement que lorsque l'empereur se plaisait  me faire
raconter ces tribulations de mon enfance, il ne manquait jamais de
rpter plusieurs fois: _Les imbciles_! en parlant de mes honntes
municipaux. Quoi qu'il en soit, les autorits de Tours, jugeant enfin
qu'un enfant de douze ans tait incapable de renverser la rpublique, me
dlivrrent un passe-port avec l'injonction expresse de quitter la ville
dans les vingt-quatre heures; ce que je fis de bien grand coeur, mais non
sans un profond chagrin de me voir seul et  pied sur la route, avec un
long chemin  faire.  force de privation, et avec beaucoup de peine,
j'arrivai enfin auprs de Saint-Amand, que je trouvai au pouvoir des
Autrichiens. Les Franais entouraient la ville, mais il me fut
impossible d'y entrer. Dans mon dsespoir je m'assis sur les rebords
d'un foss, et l je pleurais amrement quand je fus remarqu par le
chef d'escadron Michau,[2] qui devint par la suite colonel et
aide-de-camp du gnral Loison. M. Michau s'approcha de moi, me
questionna avec beaucoup d'intrt, me fit raconter mes tristes
aventures, en parut touch, mais ne me cacha pas l'impossibilit o il
tait de me faire conduire dans ma famille; venant d'obtenir un cong,
qu'il allait passer dans la sienne  Chinon, il me proposa de
l'accompagner, ce que j'acceptai avec une vive reconnaissance. Je ne
saurais dire combien la famille de M. Michau eut pour moi de bont et
d'gards, pendant les trois ou quatre mois que je passai auprs d'elle;
au bout de ce temps M. Michau m'emmena avec lui  Paris, o je ne tardai
pas  tre plac chez un M. Gobert, riche ngociant, qui me traita avec
la plus grande bont pendant tout le temps que je restai chez lui.

J'ai revu dernirement M. Gobert, et il m'a rappel que, quand nous
voyagions ensemble, il avait l'attention de laisser  ma disposition une
des banquettes de sa voiture, sur laquelle je m'tendais pour dormir. Je
mentionne avec plaisir cette circonstance, d'ailleurs assez
indiffrente, mais qui prouve toute la bienveillance que M. Gobert
avait pour moi.

Quelques annes aprs, je fis la connaissance de Carrat, qui tait au
service de madame Bonaparte, pendant que le gnral se livrait  son
expdition d'gypte; mais avant de dire comment j'entrai dans la maison,
il me semble  propos de commencer par raconter comment Carrat lui-mme
avait t attach  madame Bonaparte, et en mme temps quelques
anecdotes qui le concernent, et qui sont de nature  faire connatre les
premiers passe-temps des habitans de la Malmaison.

Carrat se trouvait  Plombires quand madame Bonaparte y alla prendre
les eaux. Tous les jours il lui apportait des bouquets, et lui adressait
de petits complimens, si singuliers, si drles mme, que cela
divertissait beaucoup Josphine, aussi bien que quelques dames qui
l'avaient accompagne, parmi lesquelles taient mesdames de Cambis et de
Crigny,[3] et surtout sa fille Hortense, qui riait aux clats de ses
facties; et la vrit est qu'il tait extrmement plaisant  cause
d'une certaine niaiserie et d'une certaine originalit de caractre qui
ne l'empchaient pas d'avoir de l'esprit. Ses espigleries ayant plu 
madame Bonaparte, il y ajouta une scne de sentiment, au moment o cette
excellente femme allait quitter les eaux. Carrat pleura, se lamenta,
exprima de son mieux le vif chagrin qu'il allait prouver  ne plus voir
madame Bonaparte tous les jours, comme il en avait contract l'habitude,
et madame Bonaparte tait si bonne, qu'elle n'hsita pas  l'emmener 
Paris avec elle. Elle lui fit apprendre  coiffer, et se l'attacha
dfinitivement en qualit de valet de chambre coiffeur; telles taient
du moins les fonctions qu'il avait  remplir auprs d'elle, quand je fis
la connaissance de Carrat. Il avait avec elle un franc-parler tonnant,
au point mme que quelquefois il la grondait. Quand madame Bonaparte,
qui tait extrmement gnreuse, et toujours bienveillante pour tout le
monde, faisait des cadeaux  ses femmes, ou s'entretenait familirement
avec elles, Carrat lui en faisait des reproches: Pourquoi donner cela?
disait-il; puis il ajoutait: Voil comme vous tes, Madame, vous vous
mettez  plaisanter avec vos domestiques! eh bien, au premier jour, ils
vous manqueront de respect. Mais s'il mettait ainsi obstacle  la
gnrosit de sa matresse quand elle se rpandait sur ses entours, il
ne se gnait pas davantage pour la stimuler en ce qui le concernait, et
quand quelque chose lui plaisait, il disait tout simplement: Vous
devriez bien me donner cela?

La bravoure n'est pas toujours la compagne insparable de l'esprit, et
Carrat en offrit plus d'une fois la preuve. Il tait dou d'une de ces
sortes de poltronneries naves et insurmontables qui ne manquent jamais
dans les comdies d'exciter le rire des spectateurs; aussi tait-ce un
grand plaisir pour madame Bonaparte que de lui jouer des tours qui
mettaient en vidence sa rare prudence.

Il faut savoir, d'abord, qu'un des grands plaisirs de madame Bonaparte 
la Malmaison tait de se promener  pied sur la grande route qui longe
les murs du parc; elle prfra toujours cette promenade extrieure, et
o il y avait presque continuellement des tourbillons de poussire, aux
dlicieuses alles de l'intrieur du parc. Un jour, tant accompagne de
sa fille Hortense, madame Bonaparte dit  Carrat de la suivre  la
promenade. Celui-ci tait enchant d'une pareille distinction, lorsque
tout  coup on vit s'lever de l'un des fosss une grande figure
recouverte d'un drap blanc, enfin un vrai fantme, tels que j'en ai vus
de dcrits dans la traduction de quelques anciens romans anglais. Il est
inutile que je dise que le fantme n'tait autre qu'une personne place
exprs par ces dames pour pouvanter Carrat, et certes la comdie
russit  merveille; Carrat, en effet, eut  peine aperu le fantme,
qu'il s'approcha fort effray de madame Bonaparte, en lui disant tout
tremblant: Madame, Madame, regardez donc ce fantme!... c'est l'esprit
de cette dame qui est morte dernirement  Plombires!...--Taisez-vous,
Carrat, vous tes un poltron.--Ah! c'est bien son esprit qui revient.
Comme Carrat parlait ainsi, l'homme au drap blanc, achevant de remplir
son rle, s'avana sur lui en agitant son long voile, et le pauvre
Carrat, saisi de terreur, tomba  la renverse, et se trouva tellement
mal, qu'il fallut tous les soins qui lui furent prodigus pour lui faire
reprendre connaissance.

Un autre jour, toujours pendant que le gnral tait en gypte, et par
consquent avant que je ne fusse attach  personne de sa famille,
madame Bonaparte voulut donner  quelques-unes de ses dames une
reprsentation de la peur de Carrat. Ce fut alors parmi les dames de la
Malmaison une conspiration gnrale, dans laquelle mademoiselle Hortense
joua le rle du principal conjur. Cette scne a t assez raconte
devant moi par madame Bonaparte pour que je puisse en donner les dtails
assez comiques. Carrat couchait dans une chambre auprs de laquelle
existait un petit cabinet; on fit percer la cloison de sparation, et
l'on y fit passer une ficelle au bout de laquelle tait attach un pot
rempli d'eau. Ce vase rafrachissant tait suspendu prcisment
au-dessus de la tte du patient; et ce n'tait pas tout encore, car on
avait en outre pris la prcaution de faire ter les vis qui retenaient
la sangle du lit de Carrat, et comme celui-ci avait l'habitude de se
coucher sans lumire, il ne vit ni les prparatifs d'une chute
prmdite, ni le vase contenant l'eau destine  son nouveau baptme.
Tous les membres de la conspiration attendaient depuis quelques instans
dans le cabinet, quand il se jeta assez lourdement sur son lit, qui ne
manqua pas de s'enfoncer  l'instant mme, pendant que le jeu de la
ficelle faisait produire au pot  l'eau tout son effet. Victime  la
fois d'une chute et d'une inondation nocturnes, Carrat se rcria avec
violence contre ce double attentat: C'est une horreur! criait-il de
toutes ses forces; et cependant la maligne Hortense, pour ajouter  ses
tribulations, disait  sa mre,  madame de Crigny, depuis madame Denon,
 madame Charvet et  plusieurs autres dames de la maison: Ah! maman,
les crapauds et les grenouilles qui sont dans l'eau vont lui tomber sur
la figure. Ces mots, joints  une profonde obscurit, ne servaient qu'
augmenter la terreur de Carrat, qui, se fchant srieusement, s'criait:
C'est une horreur, Madame, c'est une atrocit que de se jouer ainsi de
vos domestiques. Je n'oserais assurer que les plaintes de Carrat
fussent tout--fait dplaces, mais elles ne servaient qu' exciter la
gaiet des dames qui l'avaient pris pour le plastron de leurs
plaisanteries.

Quoi qu'il en soit, tels taient le caractre et la position de Carrat,
lorsque, ayant fait depuis quelque temps connaissance avec lui, le
gnral Bonaparte tant de retour de son expdition d'gypte, il me dit
que M. Eugne de Beauharnais s'tait adress  lui pour un valet de
chambre de confiance, le sien ayant t retenu au Caire par une maladie
assez grave au moment du dpart. Il s'appelait Lefebvre, et tait un
vieux serviteur tout dvou  son matre, comme durent l'tre toutes les
personnes qui ont connu le prince Eugne; car je ne crois pas qu'il ait
jamais exist un homme meilleur, plus poli, plus rempli d'gards et mme
d'attentions pour les personnes qui lui ont t attaches. Carrat
m'ayant donc dit que M. Eugne de Beauharnais dsirait un jeune homme
pour remplacer Lefebvre, et m'ayant propos de prendre sa place, j'eus
le bonheur de lui tre prsent et de lui convenir. Il voulut mme bien
me dire, ds le premier jour, que ma physionomie lui plaisait beaucoup,
et qu'il voulait que j'entrasse chez lui sur-le-champ. De mon ct,
j'tais enchant de cette condition, qui, je ne sais pourquoi, se
prsentait  mon imagination sous les plus riantes couleurs. J'allai
sans perdre de temps chercher mon modeste bagage, et me voil valet de
chambre, par _intrim_, de M. de Beauharnais, ne pensant point que je
serais un jour admis au service particulier du gnral Bonaparte, et
encore moins que je deviendrais le premier valet de chambre d'_un
empereur_.




CHAPITRE II

     _Le prince_ Eugne apprenti menuisier.--Bonaparte et l'pe du
     marquis de Beauharnais.--Premire entrevue de Napolon et de
     Josphine.--Extrieur et qualits
     d'Eugne.--Franchise.--Bont.--Got pour le plaisir.--Djeuners de
     jeunes officiers et d'artistes.--Les mystifications et les
     mystifis.--Thimet et Dugazon.--Les bgues et l'immersion  la
     glace.--Le vieux valet de chambre rtabli dans ses
     droits.--Constant passe au service de madame Bonaparte.--Agrmens
     de sa nouvelle situation.--Souvenirs du 18 brumaire.--Djeuners
     politiques.--Les directeurs _en charge_.--Barras  la
     grecque.--L'abb Sieys  cheval.--Le rendez-vous.--Erreur de
     Murat.--Le prsident Gohier, le gnral Jub et la grande
     manoeuvre.--Le gnral Marmont et les chevaux de mange.--La
     Malmaison.--Salon de Josphine.--M. de Talleyrand.--La famille du
     gnral Bonaparte.--M. Volney.--M. Denon.--M. Lemercier.--M. de
     Laigle.--Le gnral Bournonville.--Excursion  cheval.--Chute
     d'Hortense.--Bon mnage.--La partie de barres.--Bonaparte mauvais
     coureur.--Revenu net de la Malmaison.--Embellissemens.--Thtre et
     acteurs de socit: MM. Eugne, Jrme, Bonaparte, Lauriston, etc.;
     mademoiselle Hortense, madame Murat, les deux demoiselles
     Augui.--Napolon simple spectateur.


C'TAIT le 16 octobre 1799 qu'Eugne de Beauharnais tait arriv 
Paris, de retour de l'expdition d'gypte, et ce fut presque
immdiatement aprs son arrive que j'eus le bonheur d'tre plac auprs
de lui M. Eugne avait alors vingt-un ans, et je ne tardai pas 
apprendre quelques particularits que je crois peu connues sur sa vie
antrieure, au mariage de sa mre avec le gnral Bonaparte. On sait
quelle fut la mort de son pre, l'une des victimes de la rvolution.
Lorsque le marquis de Beauharnais eut pri sur l'chafaud, sa veuve,
dont les biens avaient t confisqus, se trouvant rduite  un tat
voisin de la misre, craignant que son fils, quoique bien jeune encore,
ne ft aussi poursuivi  cause de sa noblesse, le plaa chez un
menuisier, rue de l'Echelle. Une dame de ma connaissance, qui demeurait
dans cette rue, l'a souvent vu passer portant une planche sur son
paule. Il y avait loin de l au commandement du rgiment des guides
consulaires, et surtout  la vice-royaut d'Italie. J'appris, en
l'entendant raconter  Eugne lui-mme, par quelle singulire
circonstance il avait t la cause de la premire entrevue de sa mre
avec son beau-pre.

Eugne n'tant alors g que de quatorze ou quinze ans, ayant t
inform que le gnral Bonaparte tait devenu possesseur de l'pe du
marquis de Beauharnais, hasarda auprs de lui une dmarche qui obtint
un plein succs. Le gnral l'accueillit avec obligeance, et Eugne lui
dit qu'il venait lui demander de vouloir bien lui rendre l'pe de son
pre. Sa figure, son air, sa dmarche franche, tout plut en lui 
Bonaparte, qui sur-le-champ lui rendit l'pe qu'il demandait.  peine
cette pe fut-elle entre ses mains qu'il la couvrit de baisers et de
larmes, et cela d'un air si naturel que Bonaparte en fut enchant.
Madame de Beauharnais, ayant su l'accueil que le gnral avait fait 
son fils, crut devoir lui faire une visite de remercmens. Josphine
ayant plu beaucoup  Bonaparte ds cette premire entrevue, celui-ci lui
rendit sa visite. Ils se revirent souvent, et l'on sait qu'elle fut,
d'vnemens en vnemens, la premire impratrice des Franais; et je
puis assurer, d'aprs les preuves nombreuses que j'en ai eues par la
suite, que Bonaparte n'a jamais cess d'aimer Eugne autant qu'il aurait
pu aimer son propre fils.

Les qualits d'Eugne taient  la fois aimables et solides. Il n'avait
pas de beaux traits, mais cependant sa physionomie prvenait en sa
faveur. Il avait la taille bien prise, mais non point une tournure
distingue,  cause de l'habitude qu'il avait de se dandiner en
marchant. Il avait environ cinq pieds trois  quatre pouces. Il tait
bon, gai, aimable, plein d'esprit, vif, gnreux; et l'on peut dire que
sa physionomie franche et ouverte tait bien le miroir de son me.
Combien de services n'a-t-il pas rendus pendant le cours de sa vie et 
l'poque mme o il devait pour cela s'imposer des privations!

On verra bientt comment il se fit que je ne passai qu'un mois auprs
d'Eugne mais pendant ce court espace de temps je me rappelle que, tout
en remplissant scrupuleusement ses devoirs auprs de sa mre et de son
beau-pre, il tait fort adonn aux plaisirs, si naturels  son ge et
dans sa position. Une des choses qui lui plaisait le plus tait de
donner des djeuners  ses amis; aussi en donnait-il fort souvent; ce
qui, pour ma part, m'amusait beaucoup,  cause des scnes comiques dont
je me trouvais tmoin. Outre les jeunes militaires de l'tat-major de
Bonaparte, ses convives les plus assidus, il avait encore pour convives
habituels le ventriloque Thimet, Dugazon, Dazincourt et Michau du
thtre Franais, et quelques autres personnes dont le nom m'chappe en
ce moment. Comme on peut le croire, ces runions taient extrmement
gaies; les jeunes officiers surtout qui revenaient, comme Eugne, de
l'expdition d'gypte, ne cherchaient qu' se ddommager des privations
rcentes qu'ils avaient eues  souffrir.  cette poque, les
mystificateurs taient  la mode  Paris; on en faisait venir dans les
runions, et Thimet tenait parmi ceux-ci un rang fort distingu. Je me
rappelle qu'un jour,  un djeuner d'Eugne, Thimet appela par leurs
noms plusieurs prsens, en imitant la voix de leurs domestiques, comme
si cette voix ft venue du dehors: lui, il restait tranquille  sa
place, et n'ayant l'air de remuer les lvres que pour boire et manger,
deux fonctions qu'il remplissait trs-bien. Chacun des officiers, appel
de la sorte, descendait, et ne trouvait personne; et alors Thimet,
affectant une feinte obligeance, descendait avec eux, sous le prtexte
de les aider  chercher, et prolongeait leur embarras en continuant 
leur faire entendre une voix connue. La plupart rirent eux-mmes de bon
coeur d'une plaisanterie dont ils venaient d'tre victimes; mais il s'en
trouva un qui, ayant l'esprit moins bien fait que celui de ses
camarades, prit la chose au srieux, et voulut se fcher, quand Eugne
avoua qu'il tait le chef du complot.

Je me rappelle encore une autre scne plaisante dont les deux hros
furent ce mme Thimet dont je viens de parler, et Dugazon. Plusieurs
personnes trangres taient runies chez Eugne, les rles distribus
et appris d'avance, et les deux victimes dsignes. Lorsque chacun fut
plac  table, Dugazon, contrefaisant un bgue, adresse la parole 
Thimet, qui, charg d'un rle pareil, lui rpond en bgayant; alors
chacun des deux feint de croire que l'autre se moque de lui, et il en
rsulte une querelle de bgues, qui peuvent d'autant moins s'exprimer
que la colre les domine. Thimet, qui  sa qualit de bgue avait joint
celle de sourd, s'adresse  son voisin, et lui demande, son cornet 
l'oreille: Qu-que-qu'est-ce qui-qui-i-i dit?--Rien, rpond l'officieux
voisin, qui voulait prvenir une querelle, et prendre fait et cause pour
son bgue.--Si-si-sii-i-i se-se mo-moque-moque de moi. Alors la
querelle devient plus vive; on va en venir aux voies de fait, et dj
chacun des deux bgues s'est empar d'une carafe pour la jeter  la tte
de son antagoniste, quand une copieuse immersion de l'eau contenue dans
la carafe apprend aux officieux voisins quel est le danger de la
conciliation. Les deux bgues continuaient cependant  crier comme deux
sourds, jusqu' ce que la dernire goutte d'eau ft verse; et je me
rappelle qu'Eugne, auteur de cette conspiration, riait aux clats
pendant tout le temps que dura cette scne. On s'essuya, et tout fut
bientt raccommod le verre  la main. Eugne, quand il avait fait une
plaisanterie de cette sorte, ne manquait jamais de la raconter  sa
mre, et quelquefois mme  son beau-pre, qui s'en amusaient beaucoup,
surtout Josphine.

Je menais, depuis un mois, assez joyeuse vie chez Eugne, quand
Lefebvre, le valet de chambre qu'il avait laiss malade au Caire, revint
guri, et redemanda sa place. Eugne, auquel je convenais mieux  cause
de mon ge et de mon activit, lui proposa de le faire entrer chez sa
mre, en lui faisant observer qu'il y serait bien plus tranquille
qu'auprs de lui; mais Lefebvre, qui tait extrmement attach  son
matre, alla trouver Madame Bonaparte,  laquelle il tmoigna tout son
chagrin de la rsolution d'Eugne. Josphine lui promit de prendre fait
et cause pour lui; elle le consola, l'assura qu'elle parlerait  son
fils, qu'elle le ferait rentrer dans son ancien poste, et lui dit que ce
serait moi qu'elle prendrait  son service. Josphine parla
effectivement  son fils, comme elle avait promis  Lefebvre de le
faire; et, un matin, Eugne m'annona, dans les termes les plus
obligeans, mon changement de domicile.--Constant, me dit-il, je suis
trs-fch de la circonstance qui exige que nous nous quittions; mais,
vous le savez, Lefebvre m'a suivi en gypte; c'est un vieux serviteur:
je ne puis pas me dispenser de le reprendre. D'ailleurs, vous n'allez
pas me devenir tranger; vous allez entrer chez ma mre, o vous serez
fort bien; et l nous nous verrons souvent. Allez-y de ma part, ds ce
matin mme; je lui ai parl de vous; c'est une chose convenue; elle vous
attend.

Comme on peut le croire, je ne perdis pas de temps pour me prsenter
chez madame Bonaparte; sachant qu'elle tait  la Malmaison, je m'y
rendis sur-le-champ, et je fus reu par madame Bonaparte avec une bont
qui me pntra de reconnaissance, ne sachant pas que cette bont, elle
l'avait pour tout le monde, qu'elle tait aussi insparable de son
caractre que la grce l'tait de sa personne. Le service que j'eus 
faire chez elle tait tout--fait insignifiant; presque tout mon temps
tait  ma disposition, et j'en profitais pour aller souvent  Paris. La
vie que je menais tait donc fort douce pour un jeune homme, ne pouvant
encore me douter que, quelque temps aprs, elle deviendrait aussi
assujettie qu'elle tait libre alors.

Avant de quitter un service dans lequel j'avais trouv tant d'agrment,
je rapporterai quelques faits qui sont de cette poque et que ma
position auprs du beau-fils du gnral Bonaparte m'a mis  mme de
connatre.

M. de Bourrienne a parfaitement racont dans ses mmoires les vnemens
du 18 brumaire. Le rcit qu'il a fait de cette fameuse journe est
aussi exact qu'intressant; et toutes les personnes curieuses de
connatre les causes secrtes qui amnent les changemens politiques les
trouveront fidlement exposes dans la narration de M. le ministre
d'tat. Je suis bien loin de prtendre  exciter un intrt de ce genre:
mais sa lecture de l'ouvrage de M. Bourrienne m'a remis moi-mme sur la
voie de mes souvenirs. Il est des circonstances qu'il a pu ignorer, ou
mme omettre volontairement comme tant de peu d'importance; et ce qu'il
a laiss tomber sur sa route, je m'estime heureux de pouvoir le glaner.

J'tais encore chez M. Eugne de Beauharnais, lorsque le gnral
Bonaparte renversa le Directoire; mais je me trouvais l aussi bien 
porte de savoir tout ce qui se passait que si j'avais t au service de
madame Bonaparte ou du gnral lui-mme; car mon matre, quoiqu'il ft
trs-jeune, avait toute la confiance de son beau-pre, et surtout celle
de sa mre, qui le consultait en toute occasion.

Quelques jours avant le 18 brumaire, M. Eugne m'ordonna de m'occuper
des apprts d'un djeuner qu'il devait donner ce jour-l mme  ses
amis. Le nombre des convives, tous militaires, tait beaucoup plus grand
que de coutume. Ce repas de garons fut fort gay par un officier qui
se mit  imiter en charge les manires et la tournure des directeurs et
de quelques-uns de leurs affids. Pour la charge du directeur Barras, il
se drapa  la grecque avec la nappe du djeuner, ta sa cravate noire,
rabattit le col de sa chemise, et s'avana en se donnant des grces, et
appuy du bras gauche sur l'paule du plus jeune de ses camarades,
tandis que de la main droite il faisait semblant de lui caresser le
menton. Il n'tait personne qui ne comprt le sens de cette espce de
charade; et c'taient des clats de rire qui n'en finissaient pas.

Il prtendit ensuite reprsenter l'abb Sieys, en passant un norme
rabat de papier dans sa cravate, en allongeant indfiniment un long
visage ple, et en faisant dans la salle,  califourchon sur sa chaise,
quelques tours qu'il termina par une grande culbute, comme si sa monture
l'et dsaronn. Il faut savoir, pour comprendre la signification de
cette pantomime, que l'abb Sieys prenait depuis quelque temps des
leons d'quitation, dans le jardin du Luxembourg, au grand amusement
des promeneurs, qui se rassemblaient en foule pour jouir de l'air gauche
et raide du nouvel cuyer.

Le djeuner fini, M. Eugne se rendit auprs du gnral Bonaparte, dont
il tait aide-de-camp, et ses amis rejoignirent les divers corps
auxquels ils appartenaient. Je sortis sur leurs pas; car, d'aprs
quelques mots qui venaient d'tre dits chez mon jeune matre, je me
doutais qu'il allait se passer quelque chose de grave et d'intressant.
M. Eugne avait donn rendez-vous  ses camarades au Pont-Tournant; je
m'y rendis, et j'y trouvai un rassemblement considrable d'officiers en
uniforme,  cheval, et tout prts  suivre le gnral Bonaparte 
Saint-Cloud.

Les commandans de chaque arme avaient t invits par le gnral
Bonaparte  donner  djeuner  leur corps d'officiers, et ils avaient
fait comme mon jeune matre. Cependant les officiers, mme les gnraux,
n'taient pas tous dans le secret; et le gnral Murat lui-mme, qui se
jeta dans la salle des Cinq-Cents,  la tte des grenadiers, croyait
qu'il ne s'agissait que d'une dispense d'ge que le gnral Bonaparte
allait demander, afin d'obtenir une place de directeur.

J'ai su, d'une source certaine, que, au moment o le gnral Jub,
dvou au gnral Bonaparte, rassembla dans la cour du Luxembourg la
garde des directeurs dont il tait commandant, l'honnte M. Gohier,
prsident du directoire, avait mis la tte  la fentre, en criant 
Jub:--Citoyen gnral, que faites-vous donc l?--Citoyen prsident,
vous le voyez bien; je rassemble la garde.--Sans doute je le vois bien,
citoyen gnral; mais pourquoi la rassemblez-vous?--Citoyen prsident,
je vais en faire l'inspection, et commander une grande manoeuvre. En
avant, marche!--Et le citoyen gnral sortit  la tte de sa troupe pour
aller rejoindre le gnral Bonaparte  Saint-Cloud, tandis que celui-ci
tait attendu chez le citoyen prsident, qui se morfondait auprs du
djeuner auquel il l'avait invit pour le matin mme.

Le gnral Marmont avait eu aussi  djeuner les officiers de l'arme
qu'il commandait (c'tait, je crois, l'artillerie).  la fin du repas,
il leur avait adress quelques mots, les engageant  ne pas sparer leur
cause de celle du vainqueur de l'Italie, et  l'accompagner 
Saint-Cloud. Mais comment voulez-vous que nous le suivions? s'cria un
des convives; nous n'avons pas de chevaux.--Si ce n'est que cela qui
vous arrte, dit le gnral, vous en trouverez dans la cour de cet
htel. J'ai fait retenir tous ceux du mange national. Descendons, et
montons  cheval. Tous les officiers prsens se rendirent  cette
invitation, except le seul gnral Allix, qui dclara ne vouloir point
se mler de tout ce grabuge.

J'tais  Saint-Cloud dans les journes des 18 et 19 brumaire. Je vis le
gnral Bonaparte haranguer les soldats et leur lire le dcret par
lequel il tait nomm commandant en chef de toutes les troupes qui se
trouvaient  Paris et dans toute l'tendue de la dix-septime division
militaire. Je le vis d'abord sortir fort agit du conseil des Anciens,
et ensuite de l'assemble des Cinq-Cents. Je vis M. Lucien emmen, hors
de la salle o se tenait cette dernire assemble, par quelques
grenadiers envoys pour le protger contre la violence de ses collgues.
Il s'lana ple et furieux sur un cheval, et galopa droit aux troupes
pour les haranguer. Au moment o il tourna son pe sur le sein du
gnral son frre, en disant qu'il serait le premier  l'immoler s'il
osait porter atteinte  la libert, des cris de _vive Bonaparte!  bas
les avocats_! clatrent de toutes parts, et les soldats conduits par le
gnral Murat se jetrent dans la salle des Cinq-Cents. Tout le monde
sait ce qui s'y passa, et je n'entrerai point dans des dtails qui ont
t raconts tant de fois.

Le gnral, devenu premier consul, s'installa au Luxembourg.  cette
poque, il habitait aussi la Malmaison; mais il tait souvent sur la
route, aussi bien que Josphine; car leurs voyages  Paris, quand ils
occupaient cette rsidence, taient trs-frquens, non-seulement pour
les affaires du gouvernement, qui y ncessitaient souvent la prsence du
premier consul, mais aussi pour aller au spectacle, que le gnral
Bonaparte aimait beaucoup, donnant toujours la prfrence au thtre
Franais et  l'Opra italien; observation que je ne fais qu'en passant,
me rservant de prsenter plus tard les traits que j'ai recueillis sur
les gots et les habitudes familires de l'empereur.

La Malmaison,  l'poque dont je parle, tait un lieu de dlices o l'on
ne voyait arriver que des figures qui exprimaient la satisfaction;
partout aussi o j'allais, j'entendais bnir le nom du premier consul et
de madame Bonaparte. Dans le salon de madame Bonaparte il n'y avait pas
encore l'ombre de cette tiquette svre qu'il a fallu observer depuis 
Saint-Cloud, aux Tuileries et dans tous les palais o se trouva
l'empereur. La socit tait d'une lgance simple, galement loigne
de la grossiret rpublicaine et du luxe de l'empire. M. de Talleyrand
tait  cette poque une des personnes qui venaient le plus assidment 
la Malmaison: il y dnait quelquefois, mais y arrivait plus
ordinairement le soir entre huit et neuf heures, et s'en retournait 
une heure, deux heures et quelquefois mme  trois heures du matin. Tout
le monde tait admis chez madame Bonaparte sur un pied de presque
galit qui lui plaisait beaucoup. L venaient familirement Murat,
Duroc, Berthier et toutes les personnes qui depuis ont figur par de
grandes dignits et quelquefois mme avec des couronnes dans les annales
de l'empire. La famille du gnral Bonaparte y tait aussi fort assidue,
mais nous savions bien entre nous qu'elle n'aimait pas madame Bonaparte;
ce dont j'acquis les preuves par la suite. Mademoiselle Hortense ne
quittait jamais sa mre, et toutes deux s'aimaient beaucoup. Outre les
hommes distingus par leurs fonctions dans le gouvernement et dans
l'arme, il en venait aussi qui ne l'taient pas moins par leur mrite
personnel et qui l'avaient t par leur naissance avant la rvolution.
C'tait une vritable lanterne magique dont nous tions  mme de voir
les personnages dfiler sous nos yeux, et ce spectacle, sans rappeler la
gat des djeuners d'Eugne, tait bien loin d'tre sans attraits.
Parmi les personnes que nous voyions le plus souvent, il faut citer M.
de Volney, M. Denon, M. Lemercier, M. le prince de Poix, MM. de Laigle,
M. Charles, M. Baudin, le gnral Beurnonville, M. Isabey, et un grand
nombre d'autres hommes clbres dans les sciences, les lettres et les
arts; enfin la plupart des personnes qui composaient la socit de
madame de Montesson.

Madame Bonaparte et mademoiselle Hortense sortaient souvent  cheval, et
allaient se promener dans la campagne; dans ces excursions, les plus
fidles cuyers taient ordinairement M. le prince de Poix et MM. de
Laigle. Un jour, comme une de ces cavalcades rentrait dans la cour de la
Malmaison, le cheval que montait mademoiselle Hortense fut effray et
s'emporta. Mademoiselle Hortense, qui montait parfaitement  cheval et
qui tait fort leste, voulut sauter sur le gazon qui bordait la route;
mais l'attache qui retenait sous son pied l'extrmit infrieure de son
amazone, l'empcha de se dbarrasser assez promptement, de sorte qu'elle
fut renverse et trane par son cheval pendant la longueur de quelques
pas. Heureusement que ces messieurs qui l'accompagnaient, l'ayant vue
tomber, s'taient prcipits en bas de leur cheval et arrivrent  temps
pour la relever. Elle ne s'tait, par un bonheur extraordinaire, fait
aucune contusion, et fut la premire  rire de sa msaventure.

Pendant les premiers temps de mon sjour  la Malmaison, le premier
consul couchait toujours avec sa femme, comme un bon bourgeois de Paris,
et je n'entendis parler d'aucune intrigue galante qui ait eu lieu dans
le chteau. Cette socit, dont la plupart des membres taient jeunes,
et qui souvent tait fort nombreuse, se livrait souvent  des exercices
qui rappelaient les rcrations de collge; enfin, un des grands
divertissemens des habitans de la Malmaison tait de jouer aux barres.
C'tait ordinairement aprs le dner que Bonaparte, MM. de Lauriston,
Didelot, de Luay, de Bourrienne, Eugne, Rapp, Isabey, madame Bonaparte
et mademoiselle Hortense se divisaient en deux camps, o des prisonniers
faits et changs rappelaient au premier consul le grand jeu auquel il
donnait la prfrence.

Dans ces parties de barres, les coureurs les plus agiles taient M.
Eugne, M. Isabey et mademoiselle Hortense; quant au gnral Bonaparte,
il tombait souvent, mais il se relevait en riant aux clats.

Le gnral Bonaparte et sa famille paraissaient jouir d'un rare bonheur,
surtout quand ils taient  la Malmaison. Cette habitation tait loin,
malgr l'agrment dont on y jouissait, de ressembler  ce qu'elle a t
depuis. La proprit se composait du chteau, qu' son retour d'gypte
Bonaparte avait trouv en assez mauvais tat, d'un parc dj fort joli,
et d'une ferme dont les revenus n'excdaient srement pas douze mille
francs par an. Josphine prsida elle-mme  tous les travaux qui y
furent excuts, et jamais aucune femme ne fut doue d'autant de got.

Ds le commencement, on joua la comdie  la Malmaison. C'tait un genre
de dlassement que le premier consul aimait beaucoup, mais il ne
remplit jamais d'autre rle que celui de spectateur. Toutes les
personnes attaches  la maison assistaient aux reprsentations, et je
ne tairai point le plaisir que nous gotions, plus peut-tre que tous
les autres,  voir ainsi travesties sur la scne les personnes au
service desquelles nous nous trouvions. La troupe de la Malmaison, s'il
m'est permis de dsigner ainsi des acteurs d'une position sociale aussi
leve, se composait principalement de MM. Eugne, Jrme, Lauriston, de
Bourrienne, Isabey; de Leroy, Didelot; de mademoiselle Hortense, de
madame Caroline Murat, et des demoiselles Augui, dont l'une a pous
depuis le marchal Ney, et l'autre M. de Broc. Toutes les quatre taient
trs-jeunes, charmantes, et peu de thtres  Paris auraient pu runir
quatre aussi jolies actrices. Elles avaient d'ailleurs beaucoup de grce
sur la scne, et jouaient leurs rles avec un vritable talent. Elles
taient l presque comme dans le salon o elles avaient un ton d'une
exquise dlicatesse. Le rpertoire ne fut pas d'abord trs-vari, mais
il tait en gnral bien choisi. La premire reprsentation  laquelle
j'assistai tait compose du _Barbier de Sville_, dans lequel M. Isabey
jouait le rle de Figaro, et mademoiselle Hortense celui de Rosine; et
du _Dpit amoureux_. Une autre fois je vis reprsenter _la Gageure
imprvue_, et _les fausses Consultations_. Mademoiselle Hortense et M.
Eugne jouaient parfaitement dans cette dernire pice, et je me
rappelle encore actuellement combien, dans le rle de madame Leblanc,
mademoiselle Hortense paraissait encore plus jolie, sous son costume de
vieille. M. Eugne reprsentait M. Lenoir, et M. Lauriston le charlatan.
Le premier consul, comme je l'ai dit, se bornait au rle de spectateur,
mais il paraissait prendre  ce spectacle d'intrieur, et pour ainsi
dire de famille, le plaisir le plus vif; il riait, il applaudissait du
meilleur coeur, mais souvent aussi il critiquait. Madame Bonaparte
s'amusait galement, et, quand elle n'aurait pas t fire des succs de
ses enfans, _les premiers sujets de la troupe_, il aurait suffi que ce
ft un dlassement agrable  son mari, pour qu'elle et eu l'air de s'y
plaire, car son tude constante tait de contribuer au bonheur du grand
homme qui avait uni sa destine  la sienne.

Quand vin jour de reprsentation tait arrt, il n'y avait point
_relche_, mais souvent changement de spectacle, non pour cause
d'indisposition ou d'une migraine d'actrice, comme cela arrive aux
thtres de Paris, mais pour des motifs plus srieux; il arrivait
souvent que M. d'Etieulette recevait l'ordre de rejoindre son rgiment,
qu'une mission importante tait confie au comte Almaviva; mais Figaro
et Rosine restaient toujours  leur poste, et le dsir de plaire au
premier consul tait d'ailleurs si gnral parmi tous ceux qui
l'entouraient, que les doubles montraient la meilleure volont en
l'absence de leurs chefs d'emploi, et que le spectacle enfin ne manqua
jamais faute d'un acteur[4].




CHAPITRE III.

     M. Charvet.--Dtails antrieurs  l'entre de l'auteur chez madame
     Bonaparte.--Dpart pour l'gypte.--_La Pomone_.--Madame Bonaparte 
     Plombires.--Chute horrible.--Madame Bonaparte force de rester aux
     eaux, envoie chercher sa fille.--Euphmie.--Friandise et
     malice.--_La Pomone_ capture par les Anglais.--Retour 
     Paris.--Achat de la Malmaison.--Premiers complots contre la vie du
     premier consul.--Les marbriers.--Le tabac empoisonn.--Projets
     d'enlvement.--Installation aux Tuileries.--Les chevaux et le sabre
     de Campo-Formio.--Les hros d'gypte et
     d'Italie.--Lannes.--Murat.--Eugne.--Disposition des appartemens
     aux Tuileries.--Service de bouche du premier consul.--Service de la
     chambre.--M. de Bourrienne.--Partie de billard avec madame
     Bonaparte.--Les chiens de garde.--Accident arriv  un
     ouvrier.--Les jours de cong du premier consul.--Le premier consul
     fort aim dans son intrieur.--_Ils n'oseraient!_--Le premier
     consul tenant les comptes de sa maison.--Le collier de misre.


JE n'tais que depuis fort peu de temps attach au service de madame
Bonaparte, lorsque je fis connaissance avec M. Charvet, concierge de la
Malmaison. Ma liaison avec cet excellent homme devint chaque jour de
plus en plus intime, et  tel point, que par la suite il me donna une de
ses filles en mariage. J'tais avide de savoir par lui tout ce qui se
rapportait  madame Bonaparte et au premier consul, antrieurement  mon
entre dans la maison, et, sur ce point, il mettait dans nos frquens
entretiens la plus grande complaisance  satisfaire ma curiosit; c'est
 sa confiance que je dois les dtails suivans sur la mre et sur la
fille.

Lorsque le gnral Bonaparte partit pour l'gypte, madame Bonaparte
l'accompagna jusqu' Toulon; elle dsirait mme beaucoup le suivre en
gypte, et quand le gnral lui faisait des objections, elle lui faisait
observer que, ne crole, la chaleur du climat lui serait plus favorable
que dangereuse, et par un singulier rapprochement, c'tait sur _la
Pomone_ qu'elle voulait faire la traverse, c'est--dire sur le btiment
mme qui dans sa premire jeunesse l'avait amene de la Martinique en
France. Le gnral Bonaparte ayant fini par cder au dsir de sa femme,
lui promit de lui envoyer _la Pomone_, et l'engagea  aller en attendant
prendre les eaux de Plombires. Les choses furent ainsi convenues entre
le mari et la femme, et madame Bonaparte fut enchante d'aller aux eaux
de Plombires, ce qu'elle dsirait faire depuis long-temps, connaissant
comme tout le monde la rputation dont jouissent ces eaux pour raviver
les fcondits paresseuses.

Madame Bonaparte n'tait que depuis peu de temps  Plombires, lorsqu'un
matin, tant dans son salon, occupe  ourler des madras, et causant
avec les dames de la socit, madame de Cambis, qui tait sur le balcon,
l'appela pour lui faire voir un joli petit chien qui passait dans la
rue. Toute la socit courut au balcon sur les pas de madame Bonaparte,
et alors le balcon s'croula avec un pouvantable fracas. Heureusement,
et l'on peut dire par un grand hasard, personne ne fut tu; mais madame
de Cambis eut la cuisse casse; madame Bonaparte fut cruellement
meurtrie, sans avoir,  la vrit, prouv aucune fracture. M. Charvet,
qui tait dans une pice au dessus du salon, accourut au bruit, et fit
immdiatement tuer un mouton qu'on dpouilla, et dans la peau duquel on
enveloppa madame Bonaparte. Elle fut long-temps  se rtablir. Ses bras
et ses mains surtout taient tellement contusionns, qu'elle fut pendant
quelque temps sans pouvoir en faire aucun usage, de sorte qu'il fallait
couper ses alimens, la faire manger, et lui rendre enfin tous les
services que l'on rend ordinairement  un enfant.

On vient de voir tout  l'heure que Josphine croyait aller rejoindre
son mari en gypte, ce qui donnait lieu de penser que son sjour aux
eaux de Plombires ne serait pas long; mais son accident lui fit juger
qu'il se prolongerait indfiniment, et elle dsira, pendant qu'elle
achverait de se rtablir, avoir auprs d'elle sa fille Hortense, alors
ge de quinze ans, et qui tait leve dans le pensionnat de madame
Campan. Elle l'envoya chercher par une multre qu'elle aimait beaucoup;
elle s'appelait Euphmie, tait la soeur de lait de madame Bonaparte, et
passait mme, sans que je sache si cette prsomption tait fonde, pour
tre sa soeur naturelle. Euphmie partit avec M. Charvet, dans une des
voitures de madame Bonaparte. Mademoiselle Hortense les voyant arriver,
fut enchante du voyage qu'elle allait faire, et surtout de l'ide de se
rapprocher de sa mre, pour laquelle elle avait la plus vive tendresse.
Mademoiselle Hortense tait, je ne dirai pas gourmande, mais friande 
l'excs; aussi M. Charvet, en me racontant ces particularits, me dit-il
que dans chaque ville un peu considrable o ils passaient, on
remplissait la voiture de bonbons et de friandises, dont mademoiselle
Hortense faisait une trs-grande consommation. Un jour qu'Euphmie et M.
Charvet s'taient profondment endormis, tout  coup ils furent
rveills par une dtonation qui leur parut terrible, et qui ne les
laissa pas sans une vive inquitude, voyant  leur rveil qu'ils
traversaient une paisse fort. Cet accident fortuit fit rire aux clats
Hortense, car ils avaient  peine manifest leur frayeur, qu'ils se
virent inonds d'une mousse odorante, qui leur expliqua d'o venait la
dtonation: c'tait celle d'une bouteille de vin de Champagne place
dans une des poches de la voiture, et que la chaleur jointe au
mouvement, ou plutt la malice de la jeune voyageuse, avait fait
dboucher avec bruit. Quand mademoiselle Hortense arriva  Plombires,
sa mre tait  peu prs rtablie, de sorte que l'lve de madame Campan
y trouva toutes les distractions qui plaisent et conviennent  l'ge
qu'avait alors la fille de madame Bonaparte.

On a raison de dire qu' quelque chose malheur est bon, car, sans
l'accident arriv  madame Bonaparte, il est dans les choses probables
qu'elle serait devenue prisonnire des Anglais; elle apprit en effet que
_la Pomone_, btiment sur lequel on a vu qu'elle voulait faire la
traverse, tait tombe au pouvoir de ces ennemis de la France. Comme
d'ailleurs le gnral Bonaparte, dans toutes ses lettres, dtournait sa
femme du projet qu'elle avait de le rejoindre, elle revint  Paris.

 son arrive, Josphine songea  remplir un dsir que lui avait
tmoign le gnral Bonaparte avant de partir. Il lui avait dit qu'il
voudrait, pour son retour, avoir une maison de campagne, et il avait
mme charg son frre Joseph de s'en occuper de son ct, ce que M.
Joseph ne fit pas. Madame Bonaparte, qui, au contraire, tait toujours
en recherche de ce qui pouvait plaire  son mari, chargea plusieurs
personnes de faire des courses dans les environs de Paris pour y
dcouvrir une habitation qui pt lui convenir. Aprs avoir hsit
long-temps entre Ris et la Malmaison, elle se dcida pour cette
dernire, qu'elle acheta de M. Lecoulteux-Dumoley, moyennant, je crois,
une somme de quatre cent mille francs.

Tels taient les rcits que M. Charvet avait l'obligeance de me faire
pendant les premiers temps o je fus attach au service de madame
Bonaparte; tout le monde dans la maison aimait  parler d'elle, et ce
n'tait srement pas pour en mdire, car jamais femme n'a t plus aime
de tous ceux qui l'entouraient, et n'a mieux mrit de l'tre. Le
gnral Bonaparte tait aussi un homme excellent dans l'intrieur de la
vie prive.

Depuis le retour du premier consul de sa campagne d'gypte, plusieurs
tentatives avaient t faites contre ses jours. La police l'avait fait
mainte fois avertir de se tenir sur ses gardes, et de ne point
s'aventurer seul dans les environs de la Malmaison. Le premier consul
tait peu dfiant, surtout avant cette poque. Mais la dcouverte des
piges qui lui taient tendus jusque dans son plus secret intrieur, le
forcrent  user de prcaution et de prudence. On a dit depuis que ces
prtendus complots n'taient que des fabrications de la police pour se
rendre ncessaire au premier consul, ou (qui sait?) du premier consul
lui-mme pour redoubler l'intrt qui s'attachait  sa personne, par la
crainte des prils qui menaaient sa vie; et pour preuve de la fausset
de ces tentatives, on a allgu leur absurdit. Je ne saurais prtendre
 sonder de pareils mystres; mais il me semble qu'en la matire dont il
s'agit, l'absurdit ne prouve rien, ou du moins ne prouve pas la
fausset. Les conspirateurs de cette poque ont donn leur mesure en
fait d'extravagance. Quoi de plus absurde, et pourtant de plus rel, que
l'atroce folie de la machine infernale? Quoi qu'il en soit, je vais
raconter ce qui se passa sous mes yeux dans les premiers mois de mon
sjour  la Malmaison. Personne n'avait dans la maison, ou du moins
personne ne manifesta devant moi le moindre doute sur la ralit de ces
attentats.

Pour se dfaire du premier consul, tous les moyens paraissaient bons 
ses ennemis. Ils faisaient tout entrer dans leurs calculs, et jusqu'
ses distractions. Le fait suivant en est la preuve.

Il y avait des rparations et des embellissemens  faire aux chemines
des appartenons du premier consul,  la Malmaison. L'entrepreneur charg
de ces travaux avait envoy des marbriers, parmi lesquels, selon toute
apparence, s'taient glisss quelques misrables gagns par les
conspirateurs. Les personnes attaches au premier consul taient sans
cesse sur le qui-vive, et exeraient la plus grande surveillance. On
crut s'tre aperu que, dans le nombre de ces ouvriers, il se trouvait
des hommes qui feignaient de travailler, mais dont l'air et la tournure
contrastaient avec leur genre d'occupation. Les soupons n'taient
malheureusement que trop fonds, car les appartenons tant prts 
recevoir le premier consul, et au moment o il venait les occuper, on
trouva, en y faisant une tourne, sur le bureau auquel il allait
s'asseoir, une tabatire en tout semblable  une de celles que le
premier consul portait habituellement. On s'imagina d'abord que cette
bote lui appartenait bien en effet, et qu'elle avait t oublie l par
son valet de chambre; mais les doutes inspirs par la tournure quivoque
de quelques-uns des marbriers, ayant pris plus de consistance, on fit
examiner et dcomposer le tabac. Il tait empoisonn.

Les auteurs de cette perfidie avaient, dit-on, dans ce temps, des
intelligences avec d'autres conspirateurs, qui devaient essayer d'un
autre moyen pour se dbarrasser du premier consul. Ils voulaient
assaillir la garde du chteau (la Malmaison) et enlever de force le chef
du gouvernement. Dans ce dessein ils avaient fait faire des uniformes
semblables  ceux des guides consulaires, qui alors faisaient jour et
nuit le service auprs du premier consul, et le suivaient  cheval dans
ses excursions. Sous ce costume, et  l'aide de leurs intelligences avec
leurs complices de l'intrieur (les prtendus ouvriers en marbre), ils
auraient pu facilement s'approcher et se mler avec la garde, qui tait
loge et nourrie au chteau; ils auraient pu mme parvenir jusqu'au
premier consul, et l'enlever. Cependant ce premier projet fut abandonn
comme trop chanceux, et les conspirateurs se flattrent de parvenir plus
srement et avec moins de pril  leurs fins, en profitant des frquens
voyages du premier consul  Paris. Avec le secours de leur
travestissement, ils devaient, sur la route, se mler aux guides de
l'escorte et les massacrer. Leur point de ralliement tait aux carrires
de Nanterre. Leur complot fut, pour la seconde fois, vent. Il y avait
dans le parc de la Malmaison une carrire assez profonde; on craignit
qu'ils n'en profitassent pour s'y cacher et exercer quelque violence
sur le premier consul, dans une de ses promenades solitaires, et l'on y
fit mettre une porte de fer.

Le 19 fvrier,  une heure aprs midi, le premier consul se rendit en
pompe aux Tuileries, que l'on appelait alors le palais du gouvernement,
pour s'y installer avec toute sa maison. Il avait avec lui ses deux
collgues, dont l'un, le troisime consul, devait occuper la mme
rsidence, et s'tablir au pavillon de Flore. La voiture des consuls
tait attele des six chevaux blancs, dont l'empereur d'Allemagne avait
fait prsent au vainqueur de l'Italie, aprs la signature du trait de
paix de Campo-Formio. Le sabre que le premier consul portait  cette
crmonie, et qui tait magnifique, lui avait aussi t donn par ce
monarque,  la mme occasion. Une chose remarquable dans ce solennel
changement de domicile, c'est que les acclamations et les regards de la
foule, et mme ceux des spectateurs plus distingus qui encombraient les
fentres de la rue Thionville et du quai Voltaire, ne s'adressaient
qu'au premier consul et aux jeunes guerriers de son brillant tat-major,
encore tout noircis par le soleil des Pyramides ou d'Italie. Au premier
rang marchaient les gnraux Lannes et Murat, le premier, facile 
reconnatre  l'audace de son air et de ses manires toutes militaires;
le second, aux mmes qualits, et de plus  une lgance
trs-recherche dans son costume et dans ses armes. Son titre nouveau de
beau-frre du premier consul contribuait aussi puissamment  fixer sur
lui l'attention universelle. Pour moi, toute la mienne tait absorbe
par le principal personnage du cortge, que je ne voyais, comme tout le
peuple qui m'entourait, qu'avec une sorte de religieuse admiration, et
par son beau-fils, par le fils de mon excellente matresse, lui-mme mon
ancien matre, le brave, modeste et bon prince Eugne, qui n'tait pas
encore _prince_ alors.  son arrive aux Tuileries, le premier consul
s'empara sur-le-champ de l'appartement qu'il a occup depuis, et qui
faisait partie des anciens appartemens royaux. Ce logement se composait
d'une chambre  coucher, d'une salle de bain, d'un cabinet et d'un salon
dans lequel il donnait audience le matin, d'un second salon o se
tenaient les aides-de-camp de service, et qui lui servait de salle 
manger, et d'une vaste antichambre. Madame Bonaparte avait ses
appartemens  part au rez-de-chausse, les mmes aussi qu'elle a occups
comme impratrice. Au dessus du corps-de-logis habit par le premier
consul tait le logement de M. de Bourrienne, son secrtaire, d'o il
communiquait avec les appartemens du premier consul par un escalier
drob.

Quoiqu' cette poque il y et dj des courtisans, il n'y avait
pourtant point encore de cour. L'tiquette tait des plus simples. Le
premier consul, comme je crois l'avoir dj dit, couchait dans le mme
lit que sa femme. Ils habitaient ensemble tantt les Tuileries, tantt
la Malmaison; on ne voyait encore ni grand-marchal, ni chambellans, ni
prfets du palais, ni dames d'honneur, ni dames d'annonce, ni dames
d'atours, ni pages. La maison du premier consul se composait seulement
de M. Pfister, intendant de la maison, de MM. Venard, chef de cuisine,
Gaillot, Dauger, chefs d'emploi, Colin, chef d'office. M. Ripeau tait
bibliothcaire, M. Vigogne pre, cuyer. Les personnes attaches au
service particulier taient M. Hambart, premier valet de chambre,
Hbert, valet de chambre ordinaire, et Roustan, mameluck du premier
consul; il y avait de plus une quinzaine de personnes pour remplir les
emplois subalternes. M. de Bourrienne dirigeait tout ce monde et
ordonnanait les dpenses; quoique trs-vif, il avait su se concilier
l'estime et l'affection universelle; il tait bon, obligeant et surtout
trs-juste. Aussi, lors de sa disgrce, toute la maison en fut-elle
afflige; pour moi, j'ai gard de lui un sincre et respectueux
souvenir, et j'espre que, s'il a eu le malheur de trouver des ennemis
parmi les grands, il n'a du moins rencontr dans ses infrieurs que des
coeurs reconnaissans et qui l'ont vivement regrett.

Quelques jours aprs cette installation, il y eut au chteau rception
du corps diplomatique: on verra par les dtails que j'en vais donner,
combien tait simple alors l'tiquette de ce qu'on appelait dj _la
Cour_.

 huit heures du soir, les appartemens de madame Bonaparte, situs comme
je viens de le dire, dans la partie du rez-de-chausse qui regarde le
jardin, taient encombrs de monde; c'tait un luxe incroyable de
plumes, de diamans, de toilettes blouissantes; on fut oblig,  cause
de la foule, d'ouvrir la chambre  coucher de madame Bonaparte, car les
deux salons taient si pleins que la circulation devenait impossible.

Lorsqu'aprs beaucoup d'embarras et de peine, tout ce monde eut pris
place tant bien que mal, on annona madame Bonaparte, qui parut conduite
pas M. de Talleyrand. Elle avait une robe de mousseline blanche, 
manches courtes, un collier de perles au cou, et la tte nue; les
cheveux en tresse, retenus par un peigne d'caill avec une ngligence
pleine de charmes; ses oreilles durent tre agrablement frappes du
murmure flatteur qui l'accueillit  son entre. Jamais elle n'eut, je
crois, plus de grce et de majest.

M. de Talleyrand, toujours donnant la main  madame Bonaparte, eut
l'honneur de lui prsenter les membres du corps diplomatique les uns
aprs les autres, non point par leurs noms, mais par ceux de leurs
cours. Ensuite il fit successivement avec elle le tour des deux salons.
La revue du second salon tait  moiti faite, lorsqu'entra, sans se
faire annoncer, le premier consul revtu d'un uniforme extrmement
simple, la taille serre d'une charpe tricolore en soie avec la frange
pareille. Il portait un pantalon collant en casimir blanc, des bottes 
revers, et il avait son chapeau  la main. Cette mise si peu recherche
formait au milieu des habits brods, surchargs de cordons et de bijoux
que portaient les ambassadeurs et dignitaires trangers, un contraste
aussi imposant pour le moins que la toilette de madame Bonaparte avec
celle des dames invites.

Avant de raconter comment je quittai le service de madame Bonaparte pour
celui du chef de l'tat, et le sjour de la Malmaison pour la seconde
campagne d'Italie, je crois bon de m'arrter, de jeter un regard en
arrire, et de placer ici un ou deux souvenirs qui se rapportent au
temps o j'appartenais  Madame Bonaparte. Elle aimait  veiller et 
faire, le soir, quand presque toute la socit s'tait retire, une
partie de billard et plus souvent de trictrac. Il arriva une fois
qu'ayant renvoy tout son monde et ne se sentant point encore envie de
dormir, elle me demanda si je savais jouer au billard; sur ma rponse,
qui fut affirmative, elle m'engagea avec une bont charmante  faire sa
partie, et j'eus plusieurs fois l'honneur de jouer avec elle. Quoique je
fusse d'une certaine force, je m'arrangeais de manire  la laisser
gagner souvent, ce qui l'amusait beaucoup. Si c'tait l de la
flatterie, je dois m'en avouer coupable, mais je crois que j'aurais agi
de la mme manire vis--vis de toute autre femme, quels qu'eussent t
son rang et sa position par rapport  moi, pour peu qu'elle et t
seulement  moiti aussi aimable que madame Bonaparte.

Le concierge de la Malmaison, qui avait toute la confiance de ses
matres, entre autres moyens de dfense et de surveillance imagins par
lui, pour mettre la demeure et la personne du premier consul  l'abri
d'un coup de main, avait fait dresser pour la garde du chteau plusieurs
chiens normes, au nombre desquels se trouvaient deux trs-beaux chiens
de Terre-Neuve. On travaillait sans cesse aux embellissemens de la
Malmaison, une foule d'ouvriers y passaient les nuits, et l'on avait
grand soin de les avertir de ne pas s'aventurer seuls dehors. Une nuit
que quelques-uns des chiens de garde taient avec les ouvriers dans
l'intrieur du chteau et se laissaient caresser par eux, leur douceur
apparente inspira  un de ces hommes assez de courage ou plutt
d'imprudence pour qu'il ne craignt pas de sortir; il crut mme ne
pouvoir mieux faire, pour viter tout danger, que de se mettre sous la
protection d'un de ces terribles animaux. Il en prit donc un avec lui,
et ils passrent trs-amicalement ensemble le seuil de la porte; mais 
peine furent-ils dehors, que le chien s'lana sur son malheureux
compagnon et le renversa; les cris du pauvre ouvrier rveillrent
plusieurs gens de service, et l'on courut  son secours; il tait temps,
car le chien le tenait terrass et lui serrait cruellement la gorge; on
le releva grivement bless. Madame Bonaparte, qui apprit cet accident,
fit soigner jusqu' parfaite gurison celui qui avait manqu d'en tre
victime, et lui donna une forte gratification, en lui recommandant plus
de prudence  l'avenir.

Tous les momens que le premier consul pouvait drober aux affaires, il
venait les passer  la Malmaison; la veille de chaque dcadi tait un
jour d'attente et de fte pour tout le chteau. Madame Bonaparte
envoyait des domestiques  cheval et  pied au-devant de son poux;
elle y allait souvent elle-mme avec sa fille et les familiers de la
Malmaison. Quand je n'tais pas de service, je prenais aussi cette
direction de moi-mme et tout seul; car tout le monde avait pour le
premier consul une gale affection, et prouvait  son sujet la mme
sollicitude. Tels taient l'acharnement et l'audace des ennemis du
premier consul, que le chemin, pourtant assez court, de Paris  la
Malmaison tait sem de dangers et de piges; on savait que plusieurs
tentatives pour l'enlever dans ce trajet avaient t faites et pouvaient
se renouveler. Le passage le plus suspect tait celui des carrires de
Nanterre, dont j'ai dj parl; aussi taient-elles soigneusement
visites et surveilles par les gens de la maison, les jours de visite
du premier consul; on finit par faire boucher les trous les plus voisins
de la route. Le premier consul nous savait gr de notre dvouement et
nous en tmoignait sa satisfaction; mais pour lui il paraissait toujours
tre sans crainte et sans inquitude; souvent mme il se moquait un peu
de la ntre, et racontait trs-srieusement  la bonne Josphine qu'il
l'avait chapp belle sur la route; que des hommes  visage sinistre
s'taient montrs maintes fois sur son passage; que l'un d'eux avait eu
l'audace de le coucher en joue, etc.; fit quand il la voyait bien
effraye, il clatait de rire et lui donnait quelques tapes ou quelques
baisers sur la joue et sur le cou, en lui disant: N'aie pas peur, ma
grosse bte; _ils n'oseraient_!

Il s'occupait plus dans ces _jours de cong_, comme il les appelait
lui-mme, de ses affaires particulires que de celles de l'tat. Mais
jamais il ne pouvait rester oisif: il faisait dmolir, relever, btir,
agrandir, planter, tailler sans cesse dans le chteau et dans le parc,
examinait les comptes des dpenses, calculait ses revenus et prescrivait
les conomies. Le temps passait vite dans toutes ces occupations, et le
moment tait bientt venu o il fallait aller, ainsi qu'il le disait,
reprendre le _collier de misre_.




CHAPITRE IV.

     Le premier consul prend l'auteur  son
     service.--Oubli.--Chagrin.--Consolations offertes par madame
     Bonaparte.--Rparation.--Dpart de Constant pour le
     quartier-gnral du premier consul.--Enthousiasme des soldats
     partant pour l'Italie.--L'auteur rejoint le premier
     consul.--Hospice du mont Saint-Bernard.--Passage.--La
     ramasse.--Humanit des religieux et gnrosit du premier
     consul.--Passage du mont Albaredo.--Coup d'oeil du premier
     consul.--Prise du fort de Bard.--Entre  Milan.--Joie et confiance
     des Milanais.--Les collgues de
     Constant.--Hambard.--Hbert.--Roustan.--Ibrahim-Ali.--Colre d'un
     Arabe.--Le poignard.--Le bain de Surprise.--Suite de la campagne
     d'Italie.--Combat de Montebello.--Arrive de Desaix.--Longue
     entrevue avec le premier consul.--Colre de Desaix contre les
     Anglais.--Bataille de Marengo.--Pnible
     incertitude.--Victoire.--Mort de Desaix.--Douleur du premier
     consul.--Les aides-de-camp de Desaix devenus aides-de-camp du
     premier consul.--MM. Rapp et Savary.--Tombeau de Desaix sur le mont
     Saint-Bernard.


VERS la fin de mars 1800, cinq  six mois aprs mon entre chez madame
Bonaparte, le premier consul arrta un jour ses regards sur moi,
pendant son dner, et aprs m'avoir assez long-temps examin et tois de
la tte aux pieds: Jeune homme, me dit-il, voudriez-vous me suivre en
campagne? Je rpondis avec beaucoup d'motion que je ne demandais pas
mieux. Eh bien, vous me suivrez donc; et en se levant de table il
donna  M. Pfister, intendant, l'ordre de me porter sur la liste des
personnes de la maison qui seraient du voyage. Mes apprts ne furent pas
longs; j'tais enchant de l'ide d'tre attach au service particulier
d'un si grand homme, et je me voyais dj au del des Alpes... Le
premier consul partit sans moi! M. Pfister, par un dfaut de mmoire
peut-tre prmdit, avait oubli de m'inscrire sur la liste. Je fus au
dsespoir, et j'allai en pleurant conter ma msaventure  mon excellente
matresse, qui eut la bont de chercher  me consoler en me disant: Eh
bien, Constant, tout n'est pas perdu, mon ami: vous resterez avec moi,
vous chasserez dans le parc pour vous distraire, et peut-tre le premier
consul finira-t-il par vous redemander. Pourtant madame Bonaparte n'y
comptait pas, car elle pensait ainsi que moi, quoique par bont elle ne
voult pas me le dire, que c'tait le premier consul qui, ayant chang
d'ide et ne voulant plus de mes services en campagne, avait lui-mme
donn contre-ordre. J'acquis bientt aprs la certitude du contraire. En
passant  Dijon, dans sa marche vers le mont Saint-Bernard, le premier
consul, qui me croyait  sa suite, me demanda et apprit alors que l'on
m'avait oubli; il en tmoigna quelque mcontentement, et voulut que M.
de Bourrienne crivt sur-le-champ  madame Bonaparte, la priant de me
faire partir sans tarder. Un matin que mon chagrin m'tait revenu, plus
vif encore que de coutume, madame Bonaparte me fait appeler et me dit,
la lettre de M. de Bourrienne  la main: Constant, puisque vous tes
dcid  nous quitter pour faire vos campagnes, rjouissez-vous, vous
allez partir; le premier consul vous fait demander. Passez chez M.
Maret, pour savoir s'il ne doit pas bientt expdier un courrier; vous
feriez route en sa compagnie. Je fus,  cette bonne nouvelle, dans un
ravissement inexprimable et que je ne cherchai point  dissimuler. Vous
tes donc bien content de vous loigner de nous? observa madame
Bonaparte avec un sourire de bont. Non, Madame, rpondis-je; mais ce
n'est pas s'loigner de Madame que de se rapprocher du premier
consul.--Je l'espre bien, rpliqua-t-elle. Allez, Constant, et ayez
bien soin de lui. S'il en et t besoin, cette recommandation de ma
noble matresse aurait encore ajout au zle et  la vigilance avec
laquelle j'tais dcid  remplir ma nouvelle condition.

Je courus, sans diffrer, chez M. Maret, secrtaire d'tat, qui me
connaissait et avait beaucoup de bont pour moi. Prparez-vous tout de
suite, me dit-il, il part un courrier ce soir ou demain matin. Je
revins en toute hte  la Malmaison annoncer a madame Bonaparte mon
prochain dpart. Elle me fit  l'instant prparer une bonne chaise de
poste, et Thibaut (c'tait le nom du courrier que je devais accompagner)
fut charg de me commander des chevaux le long de la route. M. Maret me
remit huit cents francs pour mes frais de voyage. Cette somme, 
laquelle j'tais loin de m'attendre, me fit ouvrir de grands yeux;
jamais je ne m'tais vu si riche.  quatre heures du matin on vint de la
part de Thibaut m'avertir que tout tait prt. Je me rendis chez lui, o
tait la chaise de poste, et nous partmes.

Je voyageai trs-agrablement, tantt en chaise de poste, tantt en
courrier; alors je prenais la place de Thibaut, qui prenait la mienne.
Je pensais rejoindre le premier consul  Martigny, mais sa marche avait
t si rapide que je ne l'atteignis qu'au couvent du mont Saint-Bernard.
Sur notre route, nous dpassions continuellement des rgimens en marche,
des officiers et des soldats qui se htaient de rejoindre leurs
diffrens corps. Leur enthousiasme tait inexprimable. Ceux qui avaient
fait les campagnes d'Italie se rjouissaient de retourner dans un si
beau pays; ceux qui ne le connaissaient point encore brlaient de voir
les champs de bataille immortaliss par la valeur franaise et par le
gnie du hros qui marchait encore  leur tte. Tous allaient comme 
une fte, et c'tait en chantant qu'ils gravissaient les montagnes du
Valais. Il tait huit heures du matin lorsque j'arrivai au
quartier-gnral. Pfister m'annona, et je trouvai le gnral en chef
dans la grande salle basse de l'hospice. Il djeunait debout avec son
tat-major. Ds qu'il m'aperut: Ah! vous voil donc, monsieur le
drle! Pourquoi ne m'avez-vous pas suivi? me dit-il. Je m'excusai sur
ce que,  mon grand regret, j'avais reu contre-ordre, ou du moins sur
ce qu'on m'avait laiss derrire au moment du dpart. Ne perdez pas de
temps, mon ami, ajouta-t-il, mangez vite un morceau; nous allons
partir. Ds ce moment je fus attach au service particulier du premier
consul, en qualit de valet de chambre ordinaire, c'est--dire, selon
mon tour. Ce service donnait peu de chose  faire, M. Hambart, premier
valet de chambre du premier consul, tant dans l'habitude de l'habiller
de la tte aux pieds.

Aussitt aprs le djeuner nous commenmes  descendre le mont.
Plusieurs personnes se laissaient glisser sur la neige,  peu prs comme
on dgringolait au jardin Beaujon, du haut en bas des montagnes russes.
Je suivis leur exemple. On appelait cela se faire ramasser. Le gnral
en chef descendit aussi  la ramasse un glacier presque perpendiculaire.
Son guide tait un jeune paysan alerte et courageux,  qui le premier
consul assura un sort pour le reste de ses jours. De jeunes soldats qui
s'taient gars dans les neiges avaient t dcouverts, presque morts
de froid, par les chiens des religieux, et transports  l'hospice, o
ils avaient reu tous les soins imaginables, et s'taient vus
promptement rendre  la vie. Le premier consul fit tmoigner aux bons
pres sa reconnaissance d'une charit si active et si gnreuse. Dj,
avant de quitter l'hospice, o des tables charges de vivres taient
prpares pour les soldats  mesure qu'ils gravissaient, il avait laiss
aux pieux religieux, en rcompense de l'hospitalit qu'il en avait
reue, ainsi que ses compagnons d'armes, une somme d'argent
considrable, et le titre d'un fonds de rente pour l'entretien de leur
couvent.

Le mme jour nous escaladmes le mont Albaredo; mais comme ce passage
et t impraticable pour la cavalerie et l'artillerie, on les fit
passer par la ville de Bard, sous les batteries du fort. Le premier
consul avait ordonn que l'on passerait de nuit et au galop, et il avait
fait entourer de paille les roues des caissons et les pieds des chevaux.
Ces prcautions ne suffirent pas compltement pour empcher les
Autrichiens d'entendre nos troupes, et les canons du fort ne cessrent
de tirer  mitraille. Mais, par bonheur, les maisons de la ville
mettaient nos soldats  l'abri du feu des ennemis, et plus de la moiti
de l'arme traversa la ville sans avoir eu beaucoup  souffrir. Quant 
la maison du premier consul, commande par le gnral Gardanne, et dont
je faisais partie, elle tourna le fort de Bard. Le 23 mai nous passmes
 gu un torrent qui coulait entre la ville et le fort, ayant  notre
tte le premier consul. Il gravit ensuite, suivi du gnral Berthier et
de quelques officiers, un sentier de l'Albaredo qui dominait sur le fort
et sur la ville de Bard. L, sa lunette d'approche braque sur les
batteries ennemies, contre le feu desquelles il n'tait protg que par
quelques buissons, il blma les dispositions qui avaient t prises par
l'officier charg de commander le sige, en ordonna de nouvelles dont
l'effet devait tre, comme il le dit lui-mme, de faire tomber en peu de
temps la place dans ses mains, et dbarrass dsormais du souci que lui
avait donn ce fort, qui l'avait, dit-il, empch de dormir pendant les
deux jours qu'il avait passs au couvent de Saint-Maurice, il s'tendit
au pied d'un sapin et s'endormit d'un bon somme, tandis que l'arme
continuait d'effectuer son passage. Rafrachi par ce court instant de
repos, le premier consul redescendit la montagne, continua sa marche, et
nous allmes coucher  Yvre, o il devait passer la nuit. Le brave
gnral Larnnes, qui commandait l'avant-garde, nous servait en quelque
sorte de marchal-des-logis, s'emparant de vive force de toutes les
places qui barraient le chemin. Il n'y avait que quelques heures qu'il
avait forc le passage d'Yvre lorsque nous y entrmes.

Tel fut ce miraculeux passage du mont Saint-Bernard. Chevaux, canons,
caissons, un matriel immense, tout fut tran ou port par-dessus des
glaciers qui paraissaient inaccessibles, et par des sentiers en
apparence impraticables, mme pour un seul homme. Le canon des
Autrichiens ne parvint pas plus que les neiges et les glaces  arrter
l'arme franaise; tant il est vrai que le gnie et la persvrance du
premier consul s'taient communiqus, pour ainsi dire, jusqu'aux
derniers de ses soldats et leur avaient inspir un courage et une force
dont les rsultats paratront un jour fabuleux.

Le 2 juin, qui tait le lendemain du passage du Tsin, et le jour mme
de notre entre  Milan, le premier consul apprit que le fort de Bard
avait t emport la veille. Ainsi ses dispositions avaient eu
promptement leur effet, et la route de communication par le
Saint-Bernard tait dblaye.

Le premier consul entra  Milan sans avoir rencontr beaucoup de
rsistance. Toute la population tait accourue sur son passage, et il
fut accueilli par mille acclamations. La confiance des Milanais redoubla
lorsqu'ils apprirent qu'il avait promis aux membres du clerg assembls
de maintenir le culte et le clerg catholiques tels qu'ils taient
tablis, et leur avait fait prter serment de fidlit  la rpublique
cisalpine.

Le premier consul s'arrta quelques jours dans cette capitale, et j'eus
le temps de lier plus intimement connaissance avec mes collgues:
c'taient, comme je l'ai dit, MM. Hambart, Roustan et Hbert. Nous nous
relevions toutes les vingt-quatre heures  midi prcis. Mon premier
soin, comme toutes les fois que j'ai eu  vivre avec de nouveaux
visages, fut d'observer, du plus prs que je le pus, le caractre et
l'humeur de mes camarades, pour en tirer les consquences qui
rgleraient ensuite ma conduite  leur gard, et savoir d'avance  peu
prs  quoi m'en tenir sur ce qu'il y aurait  craindre ou  esprer de
leur commerce.

Hambart avait un dvouement sans bornes pour le premier consul, qu'il
avait suivi en gypte; mais malheureusement il avait un caractre sombre
et misanthropique qui le rendait extrmement maussade et dsagrable. La
faveur dont jouissait Roustan n'avait peut-tre pas peu contribu 
augmenter cette noire disposition. Dans son espce de manie, il
s'imaginait tre l'objet d'une surveillance toute particulire. Il
s'enfermait dans sa chambre, une fois son service fini, et passait dans
la plus triste solitude tout son temps de loisir. Le premier consul,
lorsqu'il tait de bonne humeur, le plaisantait sur cette sauvagerie,
l'appelant en riant _mademoiselle_ Hambart. Eh bien, Mademoiselle, que
faites-vous donc ainsi toute seule dans votre chambre? Vous y lisez,
sans doute quelques mauvais romans, quelques vieux bouquins traitant de
princesses enleves et _tenues en surveillance_ par un gant barbare. 
quoi le pauvre Hambart rpondait d'un air morose: Mon gnral, vous
savez sans doute mieux que moi ce que je fais; voulant faire allusion
par ces mots  l'espionnage dont il se croyait sans cesse entour. En
dpit de ce malheureux caractre, le premier consul avait beaucoup de
bonts pour lui. Lors du voyage au camp de Boulogne, il refusa de
suivre l'empereur, qui lui donna pour retraite la conciergerie du
palais de Meudon. L il fit mille traits de folie. Sa fin fut
lamentable: pendant les cent jours, aprs une audience qu'il avait eue
de l'empereur, il fut pris d'un de ses accs, et se prcipita sur un
couteau de cuisine avec tant de violence, que la lame lui sortait de
deux pouces derrire le dos. Comme on pensait dans ce temps que j'avais
 craindre la colre de l'empereur, le bruit se rpandit que c'tait moi
qui m'tais suicid, et cette mort tragique fut annonce dans quelques
journaux comme ayant t la mienne.

Hbert, valet de chambre ordinaire, tait un jeune homme fort doux, mais
d'une excessive timidit. Il avait, comme au reste toutes les personnes
de la maison, l'affection la plus dvoue pour le premier consul. Il
arriva un jour, en gypte, que celui-ci, qui n'avait jamais pu se raser
lui-mme (c'est moi, comme je le raconterai ailleurs avec quelques
dtails, qui lui ai appris  se faire la barbe), fit demander Hbert en
l'absence de Hambart, qui le rasait ordinairement, pour remplir cet
office. Comme il tait quelquefois arriv  Hbert, par un effet de sa
grande timidit, de couper le menton de son matre, ce dernier, qui
avait  la main des ciseaux, dit  Hbert lorsqu'il s'approchait tenant
son rasoir: Prends bien garde  toi, drles; si tu me coupes, je te
fourre mes ciseaux dans le ventre. Cette menace, faite d'un air presque
srieux, mais qui n'tait au fond qu'une plaisanterie, comme j'ai vu
cent fois l'empereur aimera en faire, fit une telle impression sur
Hbert, qu'il lui fut impossible d'achever son ouvrage. Il lui prit un
tremblement convulsif, son rasoir lui tomba des mains, et le gnral en
chef eut beau tendre le cou et lui crier vingt fois en riant: Allons,
achve donc, poltron, non-seulement Hbert fut pour cette fois oblig
d'en rester l, mais mme depuis ce temps il lui fallut renoncer 
remplir l'office de barbier. L'empereur n'aimait point cette excessive
timidit dans les gens de son service; ce qui ne l'empcha point,
lorsqu'il fit remettre  neuf le chteau de Rambouillet, de donner la
place de concierge  Hbert, qui la lui avait demande.

Roustan, si connu sous le nom de mameluck de l'empereur, tait d'une
bonne famille de Gorgie; enlev  l'ge de six  sept ans et conduit au
Caire, il y avait t lev parmi de jeunes esclaves qui servaient les
mamelucks, en attendant qu'ils eussent l'ge d'entrer eux-mmes dans
cette belliqueuse milice. Le sheick du Caire, en faisant don au gnral
Bonaparte d'un magnifique cheval arabe, lui avait donn en mme temps
Roustan et Ibrahim, autre mameluck, qui fut ensuite attach au service
de madame Bonaparte, sous le nom d'Ali. On sait que Rouslan devint un
accompagnement indispensable dans toutes les occasions o l'empereur
paraissait en public. Il tait de tous les voyages, de tous les
cortges, et ce qui lui fait surtout honneur, de toutes les batailles.
Dans le brillant tat-major qui suivait l'empereur, il brillait plus que
tout autre par l'clat de son riche costume oriental. Sa vue faisait un
prodigieux effet, surtout sur les gens du peuple et en province. On le
croyait en trs-grand crdit auprs de l'empereur, et cela venait, selon
quelques personnes crdules, de ce que Roustan avait sauv les jours de
son matre, en se jetant entre lui et le sabre d'un ennemi tout prt de
l'atteindre. Je crois que c'tait une erreur. La faveur toute
particulire dont il tait l'objet tait assez motive par la bont
habituelle de S. M. pour toutes les personnes de son service. D'ailleurs
cette faveur ne s'tendait pas au del du cercle des rapports
domestiques. M. Roustan a pous une jeune et jolie Franaise, nomme
mademoiselle Douville, dont le pre tait valet de chambre de
l'impratrice Josphine. Lorsque, en 1814 et 1815, quelques journaux lui
firent une sorte de reproche de n'avoir point suivi jusqu'au bout la
fortune de celui pour lequel il avait toujours annonc le plus grand
dvouement, il rpondit que les liens de famille qu'il avait contracts
lui dfendaient de quitter la France, et qu'il ne pouvait rien dranger
au bonheur dont il jouissait dans son intrieur.

Ibrahim prit le nom d'Ali en passant au service de madame Bonaparte. Il
tait d'une laideur plus qu'arabe et avait le regard mchant. Je me
rappelle ici,  son sujet, un petit vnement qui eut lieu  la
Malmaison, et qui pourra donner une ide de son caractre. Un jour que
nous jouions sur la pelouse du chteau, je le fis tomber, en courant,
sans aucune intention. Furieux de sa chute, il se relve, tire son
poignard qu'il ne quittait jamais, et s'lance aprs moi pour m'en
frapper. J'avais d'abord ri, comme les autres, de son accident, et je
m'amusais  le faire courir. Mais averti par les cris de mes camarades,
et m'tant retourn moi-mme pour voir o en tait sa poursuite,
j'aperus  la fois son arme et sa colre. Je m'arrtai  l'instant, le
pied ferme et l'oeil fix sur son poignard, et je fus assez heureux pour
viter le coup, qui cependant m'effleura la poitrine. Furieux  mon
tour, comme on peut le croire, je le saisis par son large pantalon et le
lanai  dix pas de moi dans la rivire de la Malmaison, qui avait 
peine deux pieds de profondeur. Le plongeon calma tout d'abord ses
sens, et d'ailleurs son poignard tait descendu au fond de l'eau, ce qui
rendait mon homme beaucoup moins redoutable. Mais dans son
dsappointement il se mit  crier si fort que madame Bonaparte
l'entendit, et comme elle tait pleine de bonts pour son mameluck, je
fus tanc vertement. Toutefois ce pauvre Ali tait d'humeur si peu
sociable qu'il se brouilla avec toute la maison, et il finit par tre
envoy  Fontainebleau comme garon de chteau.

Je reviens  notre campagne. Le 13 juin, le premier consul alla coucher
 Torre-di-Galifolo, o il tablit son quartier-gnral. Depuis le jour
de notre entre  Milan, la marche de l'arme ne s'tait point ralentie.
Le gnral Murat avait pass le P et s'tait empar de Plaisance. Le
gnral Lannes, toujours poussant en avant avec sa brave avant-garde,
avait livr une sanglante bataille  Montebello, dont plus tard il
illustra le nom en le portant. L'arrive toute rcente du gnral
Desaix, venant d'gypte, comblait de joie le gnral en chef, et
ajoutait aussi beaucoup  la confiance des soldats, dont le bon et
modeste Desaix tait ador. Le premier consul l'avait accueilli avec
l'amiti la plus franche et la plus cordiale, et ils taient tout
d'abord rests trois heures de suite en tte--tte.  la fin de cette
confrence, un ordre du jour avait annonc  l'arme que le gnral
Desaix prendrait le commandement de la division Boudet. J'entendis
quelques personnes de la suite du gnral Desaix dire que sa patience et
l'galit de son humeur avaient t mises  de rudes preuves, pendant
sa traverse, par des vents contraires, des relches forces, l'ennui de
la quarantaine, et surtout par les mauvais procds des Anglais, qui
l'avaient quelque temps retenu prisonnier sur leur flotte, en vue des
ctes de France, quoiqu'il ft porteur d'un passe-port sign en gypte
par les autorits anglaises et par suite d'une capitulation
rciproquement accepte. Aussi son ressentiment contre eux tait des
plus ardens, et il regrettait vivement, disait-il, que les ennemis qu'il
allait avoir  combattre ne fussent pas des Anglais. Malgr la
simplicit de ses gots et de ses habitudes, personne n'tait plus avide
de gloire que ce brave gnral. Toute sa colre contre les Anglais ne
venait que de la crainte qu'il avait eue de ne point arriver  temps
pour cueillir de nouveaux lauriers. Il n'arriva que trop  temps pour
trouver une mort glorieuse, mais, hlas! si prmature!

Ce fut le 14 que se livra la clbre bataille de Marengo. Elle commena
de bonne heure et dura toute la journe. J'tais rest au quartier avec
toute la maison du premier consul. Nous tions en quelque sorte 
porte de canon du champ de bataille, et il en arrivait sans cesse des
nouvelles qui ne s'accordaient gure: l'une reprsentait la bataille
comme entirement perdue, la suivante nous donnait la victoire; il y eut
un moment o l'augmentation du nombre de nos blesss et le redoublement
du canon des Autrichiens nous firent croire un instant que nous tions
perdus; puis tout  coup on vint nous dire que cette droute apparente
n'tait que l'effet d'une manoeuvre hardie du premier consul, et qu'une
charge du gnral Desaix avait assur le gain de la bataille. Mais la
victoire cotait cher  la France et au coeur du premier consul. Desaix,
atteint d'une balle, tait tomb mort sur le coup, et la douleur des
siens n'ayant fait qu'exasprer leur courage, ils avaient culbut  la
baonnette l'ennemi dj coup par une charge brillante du gnral
Kellermann.

Le premier consul coucha sur le champ de bataille. Malgr la victoire
dcisive qu'il venait de remporter, il tait plein de tristesse, et dit,
le soir, devant Hambart et moi, plusieurs choses qui prouvaient la
profonde affliction qu'il ressentait de la mort du gnral Desaix: que
la France venait de perdre un de ses meilleurs dfenseurs, et lui son
meilleur ami; que personne ne savait tout ce qu'il y avait de vertu,
dans le coeur de Desaix, et de gnie dans sa tte. Il se soulagea ainsi
de sa douleur, en faisant  tous et  chacun l'loge du hros qui venait
de mourir au champ d'honneur. Mon brave Desaix, dit-il encore, avait
toujours souhait de mourir ainsi. Puis il ajouta, ayant presque les
larmes aux yeux, Mais la mort devait-elle tre si prompte  exaucer son
voeu! Il n'y avait pas un soldat dans notre arme victorieuse qui ne
partaget un si juste chagrin. Les aides-de-camp du gnral, Rapp et
Savary, restaient plongs dans le plus amer dsespoir auprs du corps de
leur chef, que, malgr sa jeunesse, ils appelaient leur pre, plus
encore pour exprimer son inpuisable bont pour eux, qu' cause de la
gravit de son caractre. Par une suite de son respect pour la mmoire
de son ami, le gnral en chef, quoique son tat-major ft au complet,
s'attacha ces deux jeunes officiers en qualit d'aides-de-camp.

Le commandant Rapp (il n'avait alors que ce grade) tait ds ce temps ce
qu'il a t toute sa vie, bon, plein de courage et universellement aim.
Sa franchise, quelquefois un peu brusque, plaisait  l'empereur. J'ai
mille fois entendu celui-ci faire l'loge de son aide-de-camp; il ne
l'appelait que _mon brave Rapp_. Ce digne gnral n'tait pas heureux
dans les combats, et il tait fort rare qu'il prt part  une affaire
sans en rapporter quelque blessure. Puisque je suis en train d'anticiper
sur les vnemens, je dirai ici qu'en Russie, la veille de la bataille
de la Moskowa, l'empereur dit devant moi au gnral Rapp, qui arrivait
de Dantzick: Attention, mon brave; nous nous battrons demain, prenez
garde  vous, vous n'tes pas gt par la fortune.--Ce sont, rpondit le
gnral, les revenant-bons du mtier. Comptez, sire, que je n'en ferai
pas moins de mon mieux.

M. Savary conserva auprs du premier consul cette chaleur de zle et ce
dvouement sans bornes qui l'avaient attach au gnral Desaix. S'il lui
manquait quelqu'une des qualits du gnral Rapp, ce n'tait
certainement pas la bravoure. De tous les hommes qui entouraient
l'empereur, aucun n'tait plus absolument dvou  ses moindres
volonts. J'aurai lieu sans doute, dans le cours de ces mmoires, de
rappeler quelques traits de cet enthousiasme sans exemple, et dont M. le
duc de Rovigo fut magnifiquement rcompens; mais il est juste de dire
que lui du moins ne dchira point la main qui l'avait lev, et qu'il a
donn jusqu' la fin, et mme aprs la fin de son ancien matre (c'est
ainsi qu'il se plat lui-mme  appeler l'empereur) l'exemple trs-peu
suivi de la reconnaissance.

Un arrt du gouvernement, du mois de juin suivant, dcida que le corps
de Desaix serait transport au couvent du grand Saint-Bernard, et qu'il
y serait lev un tombeau; pour attester les regrets de la France, et en
particulier ceux du premier consul, dans un lieu o celui-ci s'tait
couvert d'une gloire immortelle[5].




CHAPITRE V.

     Retour  Milan, en marche sur Paris.--Le chanteur Marchesi et le
     premier consul.--Impertinence et quelques jours de prison.--Madame
     Grassini.--Rentre en France par le mont
     Cnis.--Arcs-de-triomphe.--Cortge de jeunes filles.--Entre 
     Lyon.--Couthon et les dmolisseurs.--Le premier consul fait relever
     les difices de la place Belcour.--La voiture
     verse.--Illuminations  Paris.--Klber.--Calomnies contre le
     premier consul.--Chute de cheval de Constant.--Bont du premier
     consul et de madame Bonaparte  l'gard de Constant.--Gnrosit du
     premier consul.--motion de l'auteur.--Le premier consul
     outrageusement mconnu.--Le premier consul, Jrme Bonaparte et le
     colonel Lacue.--Amour du premier consul pour madame D...--Jalousie
     de madame Bonaparte, et prcautions du premier consul.--Curiosit
     indiscrte d'une femme de chambre.--Menaces et discrtion
     force.--La petite maison de l'alle des Veuves.--Mnagemens du
     premier consul  l'gard de sa femme.--Moeurs du premier consul, et
     ses manires avec les femmes.


CETTE victoire de Marengo avait rendue certaine la conqute de l'Italie;
aussi le premier consul jugeant sa prsence plus ncessaire  Paris
qu' la tte de son arme, en donna le commandement en chef au gnral
Massna, et se prpara  repasser les monts. Nous retournmes  Milan,
o le premier consul fut reu avec encore plus d'enthousiasme que
pendant notre premier sjour. L'tablissement d'une rpublique comblait
les voeux du plus grand nombre des Milanais, et ils appelaient le premier
consul leur sauveur, pour les avoir dlivrs du joug des Autrichiens. Il
y avait pourtant un parti qui dtestait galement les changemens,
l'arme franaise qui en tait l'instrument, et le jeune chef qui en
tait l'auteur. Dans ce parti figurait un artiste clbre, le chanteur
Marchesi;  notre premier passage, le premier consul l'avait fait
demander, et le musicien s'tait fait prier pour se dranger; enfin il
s'tait prsent, mais avec toute l'importance d'un homme qui se croit
bless dans sa dignit. Le costume trs-simple du premier consul, sa
petite taille et son visage maigre et payant peu de mine, n'taient pas
faits pour imposer beaucoup au hros de thtre; aussi le gnral en
chef l'ayant bien accueilli, et fort poliment pri de chanter un air, il
avait rpondu par ce mauvais calembour, dbit d'un ton d'impertinence
que relevait encore son accent italien: _Signor znral, si c'est oun
bon air qu'il vous faut, vous en trouverez oun excellent en faisant oun
petit tour de zardin._ Le signor Marchesi avait t, pour cette
gentillesse, sur-le-champ mis  la porte, et le soir mme un ordre avait
t expdi sur lequel on avait mis le chanteur en prison.  notre
retour, le premier consul, dont le canon de Marengo avait fait taire
sans doute le ressentiment contre Marchesi, et qui trouvait d'ailleurs
que la pnitence de l'artiste pour un pauvre quolibet avait t bien
assez longue, l'envoya chercher de nouveau et le pria encore de chanter;
Marchesi cette fois fut modeste, poli, et chanta d'une manire
ravissante; aprs le concert, le premier consul s'approcha de lui, lui
serra vivement la main, et le complimenta du ton le plus affectueux. Ds
ce moment la paix fut conclue entre les deux puissances, et Marchesi ne
faisait plus que chanter les louanges du premier consul.

 ce mme concert, le premier consul fut frapp de la beaut d'une
cantatrice fameuse, madame Grassini. Il ne la trouva point cruelle, et
au bout de quelques heures le vainqueur de l'Italie comptait une
conqute de plus. Le lendemain au matin elle djeuna avec le premier
consul et le gnral Berthier dans la chambre du premier consul. Le
gnral Berthier fut charg de pourvoir au voyage de madame Grassini,
qui fut envoye  Paris, et attache aux concerts de la cour...

Le premier consul partit de Milan le 24, et nous rentrmes en France par
la route du Mont-Cnis. Nous voyagions avec la plus grande rapidit.
Partout le premier consul tait reu avec un enthousiasme difficile 
dcrire. Des arcs de triomphe avaient t levs  l'entre de chaque
ville, et pour ainsi dire de chaque village, et dans chaque canton une
dputation de notables venait le haranguer et le complimenter. De longs
rangs de jeunes filles, vtues de blanc et couronnes de fleurs, des
fleurs dans les mains, et jetant des fleurs dans la voiture du premier
consul, lui servaient seules d'escorte, l'entouraient, le suivaient et
le prcdaient jusqu' ce qu'il ft pass, ou, quand il devait
s'arrter, jusqu' ce qu'il et mis pied  terre. Ce voyage fut ainsi
sur toute la route une fte perptuelle.  Lyon ce fut un dlire: toute
la ville sortit  sa rencontre. Il y entra au milieu d'une foule immense
et des plus bruyantes acclamations, et descendit  l'htel des
Clestins. Dans le temps de la terreur, et lorsque les jacobins avaient
fait tomber toute leur fureur sur la ville de Lyon, dont ils avaient
jur la ruine, les beaux difices qui ornaient la place Belcour avaient
t rass de fond en comble, et le hideux cul-de-jatte Couthon y avait
le premier port le marteau,  la tte de la plus vile canaille des
clubs. Le premier consul dtestait les jacobins, qui, de leur ct, le
hassaient et le craignaient, et son soin le plus constant tait de
dtruire leur ouvrage, ou, pour mieux dire, de relever les ruines dont
ils avaient couvert la France. Il crut donc, et avec raison, ne pouvoir
mieux rpondre  l'affection des Lyonnais qu'en encourageant de tout son
pouvoir la reconstruction des btimens de la place Belcour, et, avant
son dpart, il en posa lui-mme la premire pierre. La ville de Dijon ne
fit pas au premier consul une rception moins brillante.

Entre Villeneuve-le-Roi et Sens,  la descente du pont de Montereau, les
huit chevaux, lancs au grand galop, emportant rapidement la voiture
(dj le premier consul voyageait en roi), l'crou d'une des roues de
devant se dtacha. Les habitans qui bordaient la route, tmoins de cet
accident, et prvoyant ce qui allait en rsulter, crirent de toutes
leurs forces aux postillons d'arrter; mais ceux-ci n'en purent venir 
bout. La voiture versa donc rudement. Le premier consul n'eut aucun mal;
le gnral Berthier eut le visage lgrement gratign par les glaces,
qui s'taient brises; deux valets de pied, qui taient sur le sige,
furent violemment jets au loin et blesss assez grivement. Le premier
consul sortit, ou plutt il fut hiss par une des portires; du reste
cet accident ne l'arrta pas: il remonta sur-le-champ dans une autre
voiture, et arriva  Paris sans autre msaventure. Le 2 juillet, dans la
nuit, il descendit aux Tuileries, et ds que, le lendemain, la nouvelle
de son retour eut circul dans Paris, la population tout entire remplit
les cours et le jardin. On se pressait sous les fentres du pavillon de
Flore, dans l'esprance d'entrevoir le sauveur de la France, le
librateur de l'Italie. Le soir il n'y eut ni riche ni pauvre qui ne
s'empresst d'illuminer sa maison ou son grenier.

Ce fut peu de temps aprs son arrive  Paris que le premier consul
apprit la mort du gnral Klber. Le poignard de Suleyman avait immol
ce grand capitaine le mme jour que le canon de Marengo abattait un
autre hros de l'arme d'gypte. Cet assassinat causa la plus vive
douleur au premier consul. J'en ai t tmoin, et je puis l'affirmer; et
pourtant ses calomniateurs ont os dire qu'il se rjouit d'un vnement,
lequel, mme  ne le considrer que sous le rapport politique, lui
faisait perdre une conqute qui lui avait cot tant d'efforts, et  la
France tant de sang et de dpenses. D'autres misrables, plus stupides
et plus infmes encore, ont t jusqu' imaginer et rpandre le bruit
que le premier consul avait command l'assassinat de son compagnon
d'armes, de celui qu'il avait mis en sa propre plac  l tte de
l'arme d'gypte. Pour ceux-ci je ne saurais qu'une rponse  leur
faire, s'il tait besoin de leur faire une rponse: c'est qu'ils n'ont
jamais connu l'empereur.

Aprs son retour, le premier consul allait souvent avec sa femme  la
Malmaison, o il restait quelquefois plusieurs jours.  cette poque le
valet de chambre, de service suivait la voiture  cheval. Un jour le
premier consul, se rendant  Paris, s'aperut,  cent pas du chteau,
qu'il avait oubli sa tabatire; il me dit d'aller la chercher. Je
tournai bride, partis au galop, et ayant trouv la tabatire sur le
bureau du premier consul, je me remis du mme pas sur sa trace. Il
n'tait qu' Ruelle lorsque je rejoignis sa voiture. Mais au moment o
j'allais l'atteindre, le pied de mon cheval glissa sur un caillou, il
s'abattit et me jeta au loin dans un foss. La chut fut rude, je restai
tendu sur l place, une paule dmise et un bras fortement froiss. Le
premier consul fit aussitt arrter ses chevaux, donna lui-mme les
ordres ncessaires pour me faire relever, et indiqua les soins qu'il
fallait me donner dans ma position; je fus transport, en sa prsence, 
la caserne de Ruelle, et il Voulut, avant de continuer sa route,
s'assurer si mon tat n'offrait point de danger. Le mdecin de la
maison fut appel  Ruelle, o il me remit l'paule et pansa le bras. De
l je fus port, le plus doucement possible,  la Malmaison.
L'excellente madame Bonaparte eut la bont de venir me voir, et elle me
fit prodiguer tous les soins imaginables.

Le jour o je repris mon service, aprs mon rtablissement, j'tais dans
l'antichambre du premier consul, au moment o il sortit de son cabinet.
Il vint  moi et me demanda avec intrt de mes nouvelles. Je lui
rpondis que, grce aux soins que mes excellens matres m'avaient fait
donner, j'tais compltement rtabli. Allons, tant mieux, me dit le
premier consul. Constant, dpchez-vous de reprendre vos anciennes
forces. Continuez  bien me servir, et j'aurai soin de vous. Tenez,
ajouta-t-il en me mettant dans la main trois petits papiers chiffonns,
voil pour monter votre garde-robe; et il passa, sans couter tous les
remerciemens que je lui adressais avec beaucoup d'motion, beaucoup plus
pourtant pour sa bienveillance et l'intrt qu'il avait daign me
tmoigner, que pour son prsent; car je ne savais pas en quoi il
consistait. Lorsqu'il se fut loign, je droulai mes _chiffons_;
c'taient trois billets de banque, chacun de mille francs! Je fus touch
jusqu'aux larmes d'une bont si parfaite. Il faut se rappeler qu'
cette poque le premier consul n'tait pas riche, quoiqu'il ft le
premier magistrat de la rpublique. Aussi le souvenir de ce trait
gnreux me remue profondment encore aujourd'hui. Je ne sais si l'on
trouvera bien intressant des dtails qui me sont si personnels; mais
ils me paraissent propres  faire connatre le caractre de l'empereur
si outrageusement mconnu, et ses manires habituelles avec les gens de
sa maison; ils feront juger en mme temps si la svre conomie qu'il
exigeait dans son intrieur, et dont j'aurai lieu moi-mme de parler
ailleurs, tait, comme on l'a dit, une sordide avarice, ou si elle
n'tait pas plutt une rgle de prudence dont il s'cartait volontiers
quand sa bont ou son humanit l'y poussait.

Je ne sais si ma mmoire ne me trompe pas en me faisant placer ici une
circonstance qui prouve l'estime que le premier consul avait pour les
braves de son arme, et qu'il aimait  leur tmoigner en toute occasion.
J'tais un jour dans la chambre  coucher,  l'heure ordinaire de sa
toilette, et je remplissais mme ce jour-l l'office de premier valet de
chambre, Hambart tant pour le moment absent ou incommod. Il n'y avait
dans l'appartement, outre le service, que le brave et modeste colonel
Grard Lacue, un des aides-de-camp du premier consul. M. Jrme
Bonaparte, alors  peine g de dix-sept ans, fut introduit Ce jeune
homme donnait  sa famille de frquens sujets de plainte, et ne
craignait que son frre Napolon, qui le rprimandait, le sermonait et
le grondait comme s'il et t son fils. Il s'agissait  cette poque
d'en faire un marin, moins pour lui faire une carrire que pour
l'loigner des tentations sduisantes que la haute fortune de son frre
faisait sans cesse natre sous ses pas, et auxquelles il tait bien loin
de rsister. On conoit qu'il lui en cott de renoncer  des plaisirs
assez faciles et si enivrans pour un jeune homme; aussi ne manquait-il
pas de protester, en toute occasion, de son peu d'aptitude au service de
mer, jusque l, dit-on, qu'il se laissa refuser comme incapable par les
examinateurs de la marine, quoiqu'il lui et t ais, avec un peu de
travail et de bonne volont, de rpondre  leurs questions. Cependant il
fallut que la volont du premier consul s'excutt, et M. Jrme fut
contraint de s'embarquer. Le jour dont je parle, aprs quelques minutes
de conversation et de gronderie, toujours au sujet de la marine, M.
Jrme ayant dit  son frre: Au lieu de m'envoyer prir d'ennui en
mer, vous devriez bien me prendre pour aide-de-camp.--Vous, _blanc-bec_!
rpondit vivement le premier consul; attendez qu'une balle vous ait
labour le visage, et alors nous verrons; et en mme temps il lui
montrait du regard le colonel Lacue, qui rougit et baissa les yeux
comme une jeune fille. Il faut savoir, pour comprendre ce que cette
rponse avait de flatteur pour lui, qu'il portait au visage la cicatrice
d'une balle. Ce brave colonel fut tu en 1805, devant Guntzbourg.
L'empereur le regretta vivement. C'tait un des officiers les plus
intrpides et les plus instruits de l'arme.

Ce fut, je crois, vers cette poque, que le premier consul s'prit d'une
forte passion pour une jeune dame pleine d'esprit et de grces, madame
D... Madame Bonaparte, souponnant cette intrigue, en tmoigna de la
jalousie, et son poux faisait tout ce qu'il pouvait pour calmer ses
dfiances conjugales. Il attendait, pour se rendre chez sa matresse,
que tout ft endormi au chteau, et poussait mme la prcaution jusqu'
faire le trajet qui sparait les deux appartemens, avec un pantalon de
nuit, sans souliers ni pantoufles. Je vis une fois le jour poindre, sans
qu'il ft de retour, et craignant du scandale, j'allai, d'aprs l'ordre
que le premier consul m'en avait donn lui-mme, si le cas arrivait,
avertir la femme de chambre de Madame D..., pour que, de son ct, elle
allt dire  sa matresse l'heure qu'il tait. Il y avait  peine cinq
minutes que ce prudent avis avait t donn, lorsque je vis revenir le
premier consul dans une assez grande agitation, dont je connus bientt
la cause: il avait aperu  son retour une femme de madame Bonaparte,
qui le guettait au travers d'une croise d'un cabinet donnant sur le
corridor. Le premier consul, aprs une vigoureuse sortie contre la
curiosit du beau sexe, m'envoya vers la jeune _claireuse_ du camp
ennemi, pour lui intimer l'ordre de se taire, si elle ne voulait point
tre chasse, et de ne pas recommencer  l'avenir. Je ne sais s'il
n'ajouta point  ces terribles menaces un argument plus doux pour
_acheter_ le silence de la curieuse; mais crainte ou gratification, elle
eut le bon esprit de se taire. Toutefois l'amant heureux, craignant
quelque nouvelle surprise, me chargea de louer, dans l'alle des Veuves,
une petite maison, o Madame D... et lui se runissaient de temps en
temps.

Tels taient et tels furent toujours les procds du premier consul pour
sa femme. Il tait plein d'gards pour elle, et prenait tous les soins
imaginables afin d'empcher les infidlits qu'il lui faisait d'arriver
 sa connaissance; d'ailleurs, ces infidlits passagres ne lui taient
rien de la tendresse qu'il lui portait, et quoique d'autres femmes lui
aient inspir de l'amour, aucune n'a eu sa confiance et son amiti au
mme point que madame Bonaparte. Il en est de la duret de l'empereur
et de sa brutalit avec les femmes comme des mille et une calomnies dont
il a t l'objet. Il n'tait pas toujours galant, mais jamais on ne l'a
vu grossier; et quelque singulire que puisse paratre cette
observation, aprs ce que je viens de raconter, il professait la plus
grande vnration pour une femme de bonne conduite, faisait cas des bons
mnages, et n'aimait le cynisme ni dans les moeurs ni dans le langage.
Quand il a eu quelques liaisons illgitimes, il n'a pas tenu  lui
qu'elles ne fussent secrtes et caches avec soin.




CHAPITRE VI.

     _La machine infernale_.--Le plus invalide des
     architectes.--L'heureux hasard.--Prcipitation et retard galement
     salutaires.--Hortense lgrement blesse.--Frayeur de madame Murat,
     et suites obligeantes.--Le cocher Germain.--D'o lui venait le nom
     de Csar.--Inexactitudes  son sujet.--Repas offert par cinq cents
     cochers de fiacre.--L'auteur  Feydeau, pendant
     l'explosion.--Frayeur.--Course sans chapeau.--Les factionnaires
     inflexibles.--Le premier consul rentre aux Tuileries.--Paroles du
     premier consul  Constant.--La garde consulaire.--La maison du
     premier consul mise en tat de surveillance.--Fidlit  toute
     preuve.--Les jacobins innocens et les royalistes
     coupables.--Grande revue.--Joie des soldats et du peuple.--La paix
     universelle.--Rjouissances publiques et ftes
     improvises.--Rception du corps diplomatique et de lord
     Cornwallis.--Luxe militaire.--Le diamant _le Rgent_.


LE 3 nivse an IX (21 dcembre 1800), l'Opra donnait, _par ordre, la
Cration_ de Haydn, et le premier consul avait annonc qu'il irait
entendre, avec toute sa famille, ce magnifique oratorio. Il dna ce
jour-l avec madame Bonaparte, sa fille, et les gnraux Rapp,
Lauriston, Lannes et Berthier. Je me trouvai prcisment de service;
mais le premier consul allant  l'Opra, je pensai que ma prsence
serait superflue au chteau, et je rsolus d'aller de mon ct 
Feydeau, dans la loge que madame Bonaparte nous accordait, et qui tait
place sous la sienne. Aprs le dner, que le premier consul expdia
avec sa promptitude ordinaire, il se leva de table, suivi de ses
officiers, except le gnral Rapp, qui resta avec mesdames Josphine et
Hortense. Sur les sept heures environ, le premier consul monta en
voiture avec MM. Lannes, Berthier et Lauriston, pour se rendre 
l'Opra; arriv au milieu de la rue Saint-Nicaise, le piquet qui
prcdait la voiture trouva le chemin barr par une charrette qui
paraissait abandonne, et sur laquelle un tonneau tait fortement
attach avec des cordes; le chef de l'escorte fit ranger cette charrette
le long des maisons,  droite, et le cocher du premier consul, que ce
petit retard avait impatient, poussa vigoureusement ses chevaux, qui
partirent comme l'clair. Il n'y avait pas deux secondes qu'ils taient
passs, lorsque le baril que portait la charrette clata avec une
explosion pouvantable. Des personnes de l'escorte et de la suite du
premier consul, aucune ne fut tue, mais plusieurs reurent des
blessures. Le sort de ceux qui, rsidant ou passant dans la rue, se
trouvrent prs de l'horrible machine, fut beaucoup plus triste encore;
il en prit plus de vingt, et plus de soixante furent grivement
blesss. M. Trepsat, architecte, eut une cuisse casse; le premier
consul, par la suite, le dcora et le fit architecte des Invalides, en
lui disant qu'il y avait assez long-temps qu'il tait le plus invalide
des architectes. Tous les carreaux de vitre des Tuileries furent casss;
plusieurs maisons[6] s'croulrent; toutes celles de la rue
Saint-Nicaise et mme quelques-unes des rues adjacentes furent
fortement endommages. Quelques dbris volrent jusque dans l'htel du
consul Cambacrs. Les glaces de la voiture du premier consul tombrent
par morceaux.

Par le plus heureux hasard, les voitures de suite, qui devaient tre
immdiatement derrire celle du premier consul, se trouvaient assez loin
en arrire, et voici pourquoi: madame Bonaparte, aprs le dner, se fit
apporter un schall pour aller  l'Opra; lorsqu'on le lui prsentait, le
gnral Rapp en critiqua gaiement la couleur et l'engagea  en choisir
un autre. Madame Bonaparte dfendit son schall, et dit au gnral qu'il
se connaissait autant  attaquer une toilette qu'elle-mme  attaquer
une redoute; cette discussion amicale continua quelque temps sur le mme
ton. Dans cet intervalle, le premier consul, qui n'attendait jamais,
partit en avant, et les misrables assassins, auteurs du complot, mirent
le feu  leur machine infernale. Que le cocher du premier consul et t
moins press et qu'il et seulement tard de deux secondes, c'en tait
fait de son matre; qu'au contraire madame Bonaparte se fut hte de
suivre son poux, c'en tait fait d'elle et de toute sa suite; ce fut en
effet ce retard d'un instant qui lui sauva la vie ainsi qu' sa fille, 
sa belle-soeur madame Murat, et  toutes les personnes qui devaient les
accompagner. La voiture o se trouvaient ces dames, au lieu d'tre  la
file de celle du premier consul, dbouchait de la place du Carrousel, au
moment o sauta la machine; les glaces en furent aussi brises. Madame
Bonaparte n'eut rien qu'une grande frayeur; mademoiselle Hortense fut
lgrement blesse au visage, par un clat de glace; madame Caroline
Murat, qui se trouvait alors fort avance dans sa grossesse, fut frappe
d'une telle peur, qu'on fut oblig de la ramener au chteau; cette
catastrophe influa mme beaucoup sur la sant de l'enfant qu'elle
portait dans son sein. On m'a dit que le prince Achille Murat est sujet
encore aujourd'hui  de frquentes attaques d'pilepsie. On sait que le
premier consul poussa jusqu' l'Opra, o il fut reu avec
d'inexprimables acclamations, et que le calme peint sur sa physionomie
contrastait fortement avec la pleur et l'agitation de madame Bonaparte,
qui avait trembl non pas pour elle, mais pour lui.

Le cocher qui conduisit si heureusement le premier consul s'appelait
Germain; il l'avait suivi en gypte, et dans une chauffoure il avait
tu de sa main un Arabe, sous les yeux du gnral en chef, qui,
merveill de son courage, s'tait cri: Diable, voil un brave! c'est
un Csar. Le nom lui en tait rest. On a prtendu que ce brave homme
tait ivre lors de l'explosion; c'est une erreur, que son adresse mme
dans cette circonstance dment d'une manire positive. Lorsque le
premier consul, devenu empereur, sortait incognito dans Paris, c'tait
Csar qui conduisait, mais sans livre. On trouve dans le _Mmorial de
Sainte-Hlne_ que l'empereur, parlant de Csar, dit qu'il tait dans un
tat complet d'ivresse; qu'il avait pris la dtonation pour un salut
d'artillerie, et qu'il ne sut que le lendemain ce qui s'tait pass.
Tout cela est inexact, et l'empereur avait t mal inform sur le compte
de son cocher. Csar mena trs-vivement le premier consul, parce que
celui-ci le lui avait recommand, et parce qu'il avait cru, de son
ct, son honneur intress  ne point tre mis en retard par l'obstacle
que la machine infernale lui avait oppos avant l'explosion. Le soir de
l'vnement, je vis Csar, qui tait parfaitement _rcent_ et qui me
raconta lui-mme une partie des dtails que je viens de donner. Quelques
jours aprs, quatre ou cinq cents cochers de fiacre de Paris se
cotisrent pour le fter, et lui offrirent un magnifique dner,  24 fr.
par tte.

Pendant que l'infernal complot s'excutait et cotait la vie  un si
grand nombre de citoyens innocents sans toutefois atteindre le but que
les assassins s'taient propos, j'tais, comme je l'ai dit, au thtre
Feydeau, o je me prparais  savourer  loisir toute une soire de
libert et le plaisir du spectacle, pour lequel j'ai eu toute ma vie une
vritable passion; mais  peine m'tais-je install carrment dans la
loge, que tout  coup l'ouvreuse entra prcipitamment et dans le plus
grand dsordre: Monsieur Constant, s'cria-t-elle, on dit qu'on vient
de faire sauter le premier consul; tout le monde a entendu un bruit
pouvantable; on assure qu'il est mort. Ces terribles mots sont pour
moi comme un coup de foudre; ne sachant plus ce que je faisais, je me
prcipite dans l'escalier, et sans songer  prendre mon chapeau, je
cours comme un fou vers le chteau. En traversant ainsi la rue Vivienne
et le Palais-Royal, je n'y vis aucun mouvement extraordinaire; mais dans
la rue Saint-Honor le tumulte tait extrme; je vis emporter sur des
brancards quelques morts et quelques blesss que l'on avait d'abord
retirs dans les maisons voisines de la rue Saint-Nicaise; mille groupes
s'taient forms; et il n'y avait qu'une voix pour maudire les auteurs
encore inconnus de cet excrable attentat. Mais les uns en accusaient
les jacobins, qui, trois mois auparavant, avaient mis le poignard aux
mains de Ceracchi, d'Arna et de Topino-Lebrun; tandis que les autres,
moins nombreux pourtant, nommaient les aristocrates, les royalistes
comme seuls coupables de cette atrocit. Je n'eus pour prter l'oreille
 ces accusations diverses que le temps ncessaire pour percer une foule
immense et serre; ds que je le pus, je repris ma course, et en deux
secondes je fus au Carrousel. Je m'lance au guichet, mais au mme
instant les deux factionnaires croisent la baonnette sur ma poitrine.
J'ai beau leur crier que je suis valet de chambre du premier consul, ma
tte nue, mon air effar, le dsordre de toute ma personne et de mes
ides, leur semblent suspects, et ils me refusent obstinment et fort
nergiquement l'entre; je les prie alors de faire demander le concierge
du chteau; il arrive et je suis introduit, ou plutt je me prcipite
dans le chteau, o j'apprends ce qui venait de se passer. Peu de temps
aprs, le premier consul arriva, et il fut aussitt entour de tous ses
officiers, de toute sa maison; il n'y avait me prsente qui ne ft dans
la plus grande anxit. Lorsque le premier consul descendit de voiture,
il paraissait fort calme et souriait; il avait mme comme de la gaiet.
En entrant dans le vestibule, il dit  ses officiers, en se frottant les
mains: Eh bien, Messieurs, nous l'avons chapp belle! Ceux-ci
frmissaient d'indignation et de colre. Il entra ensuite dans le grand
salon du rez-de-chausse, o grand nombre de conseillers d'tat et de
fonctionnaires s'taient dj rassembls;  peine avaient-ils commenc 
lui adresser leur flicitations, qu'il prit la parole et sur un ton si
clatant, qu'on entendait sa voix hors du salon. On nous dit aprs ce
conseil qu'il avait eu une vive altercation avec M. Fouch, ministre de
la police,  qui il avait reproch son ignorance du complot, et qu'il
avait hautement accus les jacobins d'en tre les auteurs.

Le soir,  son coucher, le premier consul me demanda en riant si j'avais
eu peur. Plus que vous, mon gnral lui rpondis-je; et je lui contai
comment j'avais appris la fatale nouvelle  Feydeau, et comme quoi
j'avais couru sans chapeau jusqu'au guichet du Carrousel, o les
factionnaires avaient voulu s'opposer  mon passage. Il s'amusa des
jurons et des pithtes peu flatteuses dont je lui dis qu'ils avaient
accompagn leur dfense, et finit par me dire: Aprs tout, mon cher
Constant, il ne faut pas leur en vouloir, ils ne faisaient qu'excuter
leur consigne. Ce sont de braves gens, et sur lesquels je puis compter.
Le fait est que la garde consulaire n'tait pas moins dvoue  cette
poque qu'elle ne l'a t depuis en recevant le nom de garde impriale.
Au premier bruit du danger qu'avait couru le premier consul, tous les
soldats de cette fidle milice s'taient spontanment runis dans la
cour des Tuileries.

Aprs cette funeste catastrophe, qui porta l'inquitude dans toute la
France et le deuil parmi tant de familles, toutes les polices furent
activement employes  la recherche des auteurs du complot. La maison du
premier consul fut tout d'abord mise en tat de surveillance. Nous
tions sans cesse espionns, sans nous en douter. On savait toutes nos
dmarches, toutes nos visites, toutes nos alles et venues. On
connaissait nos amis, nos liaisons, et on ne manquait pas d'avoir aussi
l'oeil ouvert sur eux. Mais tel tait le dvouement de tous et de chacun
 la personne du premier consul, telle tait l'affection qu'il savait
inspirer  ses entours, que nulle des personnes attaches  son service
ne fut mme un instant souponne d'avoir tremp dans cet infme
attentat. Ni alors, ni dans aucune autre affaire de ce genre, les gens
de sa maison ne se trouvrent compromis, et jamais le nom du moindre des
serviteurs de l'empereur ne s'est trouv ml  des trames criminelles
contre une vie si chre et si glorieuse.

Le ministre de la police souponnait les royalistes de cet attentat. Le
premier consul n'en chargeait que la conscience des jacobins, dj
lourde, il faut l'avouer, de crimes aussi odieux. Cent trente des hommes
les plus marquans de ce parti furent dports sur de simples soupons et
sans forme de procdure. On sait que la dcouverte, le procs et
l'excution de Saint-Rgent et Carbon, les vrais coupables, prouva que
les conjectures du ministre taient plus justes que celles du chef de
l'tat.

Le 4 nivse,  midi, le premier consul passa une grande revue sur la
place du Carrousel. Une foule innombrable de citoyens s'y taient runis
pour le voir et lui tmoigner leur affection pour sa personne et leur
indignation contre des ennemis qui n'osaient l'attaquer que par des
assassinats.  peine eut-il commenc  diriger son cheval vers la
premire ligne des grenadiers de la garde consulaire, que d'innombrables
acclamations s'levrent de toutes parts. Il parcourut les rangs au pas
et trs-lentement, se montrant fort sensible et rpondant par quelques
saluts simples et affectueux  cette effusion de la joie populaire. Les
cris de _vive Bonaparte! vive le premier consul_! ne cessrent qu'aprs
qu'il eut remont dans ses appartemens.

Les conspirateurs qui s'obstinaient avec tant d'acharnement  attaquer
les jours du premier consul n'auraient pu choisir une poque o les
circonstances eussent t plus contraires  leurs projets qu'en 1800 et
1801; car alors on aimait le premier consul non-seulement pour ses hauts
faits militaires, mais encore et surtout pour les esprances de paix
qu'il donnait  la France. Ces esprances furent bientt ralises. Au
premier bruit qui se rpandit que la paix avait t conclue avec
l'Autriche, la plupart des habitans de Paris se rendirent sous les
fentres du pavillon de Flore. Des bndictions, des cris de
reconnaissance et de joie se firent entendre; puis des musiciens
rassembls pour donner une srnade au chef de l'tat finirent par se
former en orchestres, et les danses durrent toute la nuit. Je n'ai rien
vu de plus singulier ni de plus gai que le coup d'oeil de cette fte
improvise.

Lorsque, au mois d'octobre, la paix d'Amiens ayant t conclue avec
l'Angleterre, la France se trouva dlivre de toutes les guerres
qu'elle soutenait depuis tant d'annes et au prix de tant de sacrifices,
on ne saurait se faire une ide des transports qui clatrent de toutes
parts. Les dcrets qui ordonnaient soit le dsarmement des vaisseaux de
guerre, soit l'organisation des places fortes sur le pied de paix,
taient accueillis comme des gages de bonheur et de scurit. Le jour de
la rception de lord Cornwallis, ambassadeur d'Angleterre, le premier
consul dploya la plus grande pompe. Il faut, avait-il dit la veille,
montrer  ces orgueilleux Bretons que nous ne sommes pas rduits  la
besace. Le fait est que les Anglais, avant de mettre le pied sur le
continent franais, s'taient attendus  ne trouver partout que ruines,
disette et misre. On leur avait peint la France entire sous le jour le
plus triste, et ils s'taient crus au moment de dbarquer en Barbarie.
Leur surprise fut extrme quand ils virent combien de maux le premier
consul avait dj rpars en si peu de temps, et toutes les
amliorations qu'il se proposait d'oprer encore. Ils rpandirent dans
leur pays le bruit de ce qu'ils appelaient eux-mmes les prodiges du
premier consul, et des milliers de leurs compatriotes s'empressrent
devenir en juger parleurs propres yeux. Au moment o lord Cornwallis
entra dans la grande salle des ambassadeurs, avec les personnes de sa
suite, la vue de tous ces Anglais dut tre frappe de l'aspect du
premier consul, entour de ses deux collgues, de tout le corps
diplomatique et d'une cour militaire dj brillante. Au milieu de tous
ces riches uniformes, le sien tait remarquable par sa simplicit; mais
le diamant appel _le Rgent_, qui avait t mis en gage sous le
directoire, et depuis quelques jours dgag par le premier consul,
tincelait  la garde de son pe.




CHAPITRE VII.

     Le roi d'trurie.--Madame de Montesson.--Le monarque peu
     travailleur.--Conversation  son sujet entre le premier et le
     second consul.--Un mot sur le retour des Bourbons.--Intelligence et
     conversation de don Louis.--Traits singuliers d'conomie.--Prsent
     de cent mille cus et gratification royale de _six francs_.--Duret
     de don Louis envers ses gens.--Hauteur vis--vis d'un diplomate, et
     dgot des occupations srieuses.--Le roi d'trurie install par le
     futur roi de Naples.--La reine d'trurie.--Son peu de got pour la
     toilette.--Son bon sens.--Sa bont.--Sa fidlit  remplir ses
     devoirs.--Ftes magnifiques chez M. de Talleyrand.--Chez madame de
     Montesson.-- l'htel du ministre de l'intrieur, le jour
     anniversaire de la bataille de Marengo.--Dpart de Leurs Majests.


Au mois de mai 1801 arriva  Paris, pour de l se rendre dans son
nouveau royaume, le prince de Toscane, don Louis Ier, que le premier
consul venait de faire roi d'trurie. Il voyageait sous le nom de comte
de Livourne, avec son pouse l'infante d'Espagne Marie-Louise, troisime
fille de Charles IV. Malgr l'incognito que, d'aprs le titre modeste
qu'il avait pris, il paraissait vouloir garder, peut-tre  cause du peu
d'clat de sa petite cour, il fut aux Tuileries accueilli et trait en
roi. Ce prince tait d'une assez faible sant, et tombait, dit-on, du
haut-mal. On l'avait log  l'htel de l'ambassade d'Espagne, ancien
htel Montesson, et il avait pri madame de Montesson, qui habitait
l'htel voisin, de lui permettre de faire rtablir une communication
condamne depuis long-temps. Il se plaisait beaucoup, ainsi que la reine
d'trurie, dans la socit de cette dame, veuve du duc d'Orlans, et y
passait presque tous les jours plusieurs heures de suite. Bourbon
lui-mme, il aimait sans doute  entendre tous les dtails que pouvait
lui donner sur les Bourbons de France une personne qui avait vcu  leur
cour et dans l'intimit de leur famille,  laquelle elle tenait mme par
des liens qui, pour n'tre point officiellement reconnus, n'en taient
pas moins lgitimes et avous. Madame Montesson recevait chez elle tout
ce qu'il y avait de plus distingu  Paris. Elle avait runi les dbris
des socits les plus recherches autrefois, et que la rvolution avait
disperses. Amie de madame Bonaparte, elle tait aime et vnre par le
premier consul, qui dsirait que l'on penst et que l'on dt du bien de
lui dans le salon le plus noble et le plus lgant de la capitale.
D'ailleurs il comptait sur les souvenirs et sur le ton exquis de cette
dame pour tablir dans son palais et dans sa socit, dont il songeait
ds lors  faire _une cour_, les usages et l'tiquette pratiqus chez
les souverains.

Le roi d'trurie n'tait pas un grand travailleur, et, sous ce rapport,
il ne plaisait gure au premier consul, qui ne pouvait souffrir le
dsoeuvrement. Je l'entendis un jour, dans une conversation avec son
collgue M. Cambacrs, traiter fort svrement son royal protg
(absent, cela va sans dire). Voil un bon prince, disait-il, qui ne
prend pas grand souci de ses trs-chers et aims sujets. Il passe son
temps  caqueter avec de vieilles femmes,  qui il dit tout haut
beaucoup de bien de moi, tandis qu'il gmit tout bas de devoir son
lvation au chef de cette maudite rpublique franaise. Cela ne
s'occupe que de promenades, de chasse, de bals et de spectacles.--On
prtend, observa M. Cambacrs, que vous avez voulu dgoter les
Franais des rois en leur en montrant un tel chantillon, comme les
Spartiates dgotaient leurs enfans de l'ivrognerie en leur faisant voir
un esclave ivre.--Non pas, non pas, mon cher, repartit le premier
consul; je n'ai point envie qu'on se dgote de la royaut; mais le
sjour de sa majest le roi d'trurie contrariera ce bon nombre
d'honntes gens qui travaillent  faire revenir le got des Bourbons.

Don Louis ne mritait peut-tre pas d'tre trait avec tant de rigueur,
quoiqu'il ft, il faut en convenir, dou de peu d'esprit, moins encore
d'agrmens. Lorsqu'il dnait aux Tuileries, il ne rpondait qu'avec
embarras aux questions les plus simples que lui adressait le premier
consul; hors la pluie et le beau temps, les chevaux, les chiens et
autres sujets d'entretien de cette force, il n'tait rien sur quoi il
pt donner une rponse satisfaisante. La reine sa femme lui faisait
souvent des signes pour le mettre sur la bonne voie, et lui soufflait
mme ce qu'il aurait d dire ou faire; mais cela ne faisait que rendre
plus choquant son dfaut absolu de prsence d'esprit. On s'gayait assez
gnralement  ses dpens, mais on avait soin pourtant de ne pas le
faire en prsence du premier consul, qui n'aurait point souffert que
l'on manqut d'gards vis--vis d'un hte  qui lui-mme il en
tmoignait beaucoup. Ce qui donnait le plus matire aux plaisanteries
dont le prince tait l'objet, c'tait son excessive conomie; elle
allait  un point vritablement inimaginable; on en citait mille traits,
dont voici peut-tre le plus curieux.

Le premier consul lui envoya plusieurs fois, durant son sjour, de
magnifiques prsens, des tapis de la Savonnerie, des toffes de Lyon,
des porcelaines de Svres; dans de telles occasions, Sa Majest ne
refusait rien, sinon de donner quelque lgre gratification aux porteurs
de tous ces objets prcieux. On lui apporta, un jour, un vase du plus
grand prix (il cotait, je crois, cent mille cus); il fallut douze
ouvriers pour le placer dans l'appartement du roi. Leur besogne finie,
les ouvriers attendaient que Sa Majest leur ft tmoigner sa
satisfaction, et ils se flattaient de lui voir dployer une gnrosit
vraiment royale. Cependant le temps s'coule, et ils ne voient point
arriver la rcompense espre. Enfin ils s'adressent  un de messieurs
les chambellans, et le prient de mettre leur juste rclamation aux pieds
du roi d'trurie. Sa Majest, qui n'avait pas encore cess de s'extasier
sur la beaut du cadeau et sur la magnificence du premier consul, fut on
ne peut plus surprise d'une pareille demande. C'tait un prsent,
disait-elle; donc elle avait  recevoir et non  donner. Ce ne fut
qu'aprs bien des instances que le chambellan obtint pour chacun des
ouvriers un cu de six francs, que ces braves gens refusrent.

Les personnes de la suite du prince prtendaient qu' cette aversion
outre pour la dpense il joignait une extrme svrit  leur gard.
Toutefois la premire de ces deux dispositions portait probablement les
gens du roi d'trurie  exagrer la seconde. Les matres par trop
conomes ne manquent jamais d'tre jugs svres, et en mme temps
svrement jugs, par leurs serviteurs. C'est peut-tre (soit dit en
passant) d'aprs quelque jugement de ce genre que s'est accrdit parmi
de certaines personnes le bruit calomnieux qui reprsentait l'empereur
comme pris souvent d'humeur de battre; et pourtant l'conomie de
l'empereur Napolon n'tait que l'amour de l'ordre le plus parfait dans
les dpenses de sa maison. Ce qu'il y a de certain pour S. M. le roi
d'trurie, c'est qu'il ne sentait pas au fond tout l'enthousiasme ni
toute la reconnaissance qu'il tmoignait au premier consul. Celui-ci en
eut plus d'une preuve; voil pour la sincrit. Quant au talent de
gouverner et de rgner, le premier consul dit  son lever  M.
Cambacrs, dans ce mme entretien dont j'ai tout  l'heure rapport
quelques mots, que l'ambassadeur d'Espagne se plaignait de la hauteur
du prince  son gard, de sa complte ignorance, et du dgot que lui
inspirait toute espce d'occupation srieuse. Tel tait le roi qui
allait gouverner une partie de l'Italie. Ce fut le gnral Murat qui
l'installa dans son royaume, sans se douter, selon toute apparence,
qu'un trne lui tait rserv,  lui-mme,  quelques lieues de celui
sur lequel il faisait asseoir don Louis.

La reine d'trurie tait, au jugement du premier consul, plus fine et
plus avise que son auguste poux. Cette princesse ne brillait ni par la
grce ni par l'lgance; elle se faisait habiller ds le matin pour
toute la journe, et se promenait dans son jardin, un diadme ou des
fleurs sur la tte, et en robe  queue dont elle balayait le sable des
alles. Le plus souvent aussi elle portait dans ses bras un de ses
enfans encore dans les langes, et qui tait sujet  tous les
inconvniens d'un maillot. On conoit que, lorsque venait le soir, la
toilette de sa majest tait un peu drange. De plus, elle tait loin
d'tre jolie, et n'avait pas les manires qui convenaient  son rang.
Mais, ce qui certainement faisait plus que compensation  tout cela,
elle tait trs-bonne, trs-aime de ses gens, et remplissait avec
scrupule tous ses devoirs d'pouse et de mre; aussi le premier consul,
qui faisait si grand cas des vertus domestiques, professait-il pour
elle la plus haute et la plus sincre estime.

Durant tout le mois que leurs majests sjournrent  Paris, ce ne fut
qu'une suite de ftes. M. de Talleyrand leur en offrit une  Neuilly
d'une richesse et d'une splendeur admirables. J'tais de service, et j'y
suivis le premier consul. Le chteau et le parc taient illumins d'une
brillante profusion de verres de couleur. Il y eut d'abord un concert, 
la fin duquel le fond de la salle fut enlev comme un rideau de thtre,
et laissa voir la principale place de Florence, le palais ducal, une
fontaine d'eau jaillissante, et des Toscans se livrant aux jeux et aux
danses de leur pays, et chantant des couplets en l'honneur de leurs
souverains. M. de Talleyrand vint prier leurs majests de daigner se
mler  leurs sujets; et  peine eurent-elles mis le pied dans le jardin
qu'elles se trouvrent comme dans un lieu de ferie: les bombes
lumineuses, les fuses, les feux du Bengale clatrent en tous sens et
sous toutes les formes; des colonnades des arcs de triomphe et des
palais de flammes s'levaient, s'clipsaient et se succdaient sans
relche. Plusieurs tables furent servies dans les appartemens, dans les
jardins, et tous les spectateurs purent successivement s'y asseoir.
Enfin un bal magnifique couronna dignement cette soire d'en
chantemens; il fut ouvert par le roi d'trurie et madame Leclerc
(Pauline Borghse).

Madame de Montesson offrit aussi  leurs majests un bal auquel assista
toute la famille du premier consul. Mais de tous ces divertissemens
celui dont j'ai le mieux gard souvenir est la soire vritablement
merveilleuse que donna M. Chaptal, ministre de l'intrieur. Le jour
qu'il choisit tait le 14 juin, anniversaire de la bataille de Marengo.
Aprs le concert, le spectacle, le bal, et une nouvelle reprsentation
de la ville et des habitans de Florence, un splendide souper fut servi
dans le jardin, sous des tentes militaires, dcores de drapeaux, de
faisceaux d'armes et de trophes. Chaque dame tait accompagne et
servie  table par un officier en uniforme. Lorsque le roi et la reine
d'trurie sortirent de leur tente, un ballon fut lanc, qui emporta dans
les airs le nom de MARENGO en lettres de feu.

Leurs majests voulurent visiter, avant de partir, les principaux
tablissemens publics. Elles allrent au conservatoire de musique,  une
sance de l'Institut,  laquelle elles n'eurent pas l'air de comprendre
grand'chose, et  la Monnaie, o une mdaille fut frappe en leur
honneur. M. Chaptal reut les remercmens de la reine pour la manire
dont il avait accueilli et trait les nobles htes, comme savant 
l'Institut, comme ministre dans son htel, et dans les visites qu'ils
avaient faites dans divers tablissemens de la capitale. La veille de
son dpart, le roi eut un long entretien secret avec le premier consul.
Je ne sais ce qui s'y passa; mais, en en sortant, ils n'avaient l'air
satisfaits ni l'un ni l'autre. Toutefois leurs majests durent emporter,
au total, la plus favorable ide de l'accueil qui leur avait t fait.




CHAPITRE VIII.

     Passion d'un fou pour mademoiselle Hortense de
     Beauharnais.--Mariage de M. Louis Bonaparte et
     d'Hortense.--Chagrins.--Caractre de M. Louis.--Atroce calomnie
     contre l'empereur et sa belle-fille.--Penchant d'Hortense avant son
     mariage.--Le gnral Duroc pouse mademoiselle Hervas
     d'Almnara.--Portrait de cette dame.--Le piano bris et la montre
     mise en pices.--Mariage et tristesse.--Infortunes d'Hortense,
     avant, pendant et aprs ses grandeurs.--Voyage du premier consul 
     Lyon.--Ftes et flicitations.--Les Soldats d'gypte.--Le lgat du
     pape.--Les dputs de la consulte.--Mort de l'archevque de
     Milan.--Couplets de circonstance.--Les potes de l'empire.--Le
     premier consul et son matre d'criture.--M. l'abb Dupuis,
     bibliothcaire de la Malmaison.


DANS toutes les ftes offertes par le premier consul  leurs majests le
roi et la reine d'trurie, mademoiselle Hortense avait brill de cet
clat de jeunesse et de grce qui faisaient d'elle l'orgueil de sa mre
et le plus bel ornement de la cour naissante du premier consul.

Environ dans ce temps, elle inspira la plus violente passion  un
monsieur d'une trs-bonne famille, mais dont le cerveau tait dj, je
crois, un peu drang, mme avant qu'il se ft mis ce fol amour en tte.
Ce malheureux rdait sans cesse autour de la Malmaison; et ds que
mademoiselle Hortense sortait, il courait  ct de la voiture, et, avec
les plus vives dmonstrations de tendresse, il jetait par la portire,
des fleurs, des boucles de ses cheveux et des vers de sa composition.
Lorsqu'il rencontrait mademoiselle Hortense  pied, il se jetait 
genoux devant elle avec mille gestes passionns, l'appelant des noms les
plus touchans. Il la suivait, malgr tout le monde, jusque dans la cour
du chteau, et se livrait  toutes ses folies. Dans le premier temps,
mademoiselle Hortense, jeune et gaie comme elle l'tait, s'amusa des
simagres de son adorateur. Elle lisait les vers qu'il lui adressait, et
les donnait  lire aux dames qui l'accompagnaient. Une telle posie
tait de nature  leur prter  rire; aussi ne s'en faisaient-elles
point faute; mais aprs ces premiers transports de gat, mademoiselle
Hortense, bonne et charmante comme sa mre, ne manquait jamais de dire,
d'un visage et d'un ton compatissant; Ce pauvre homme, il est bien 
plaindre!  la fin pourtant, les importunits du pauvre insens se
multiplirent au point de devenir insupportables. Il se tenait,  Paris,
 la porte des thtres, quand mademoiselle Hortense devait s'y rendre,
et se prosternait  ses pieds, suppliant, pleurant, riant et gesticulant
tout  la fois. Ce spectacle amusait trop la foule pour continuer plus
long-temps d'amuser mademoiselle de Beauharnais; Carrat fut charg
d'carter le malheureux, qui fut mis, je crois, dans une maison de
sant.

Mademoiselle Hortense et t trop heureuse si elle n'avait connu
l'amour que par les burlesques effets qu'il produisait sur une cervelle
drange. Elle n'en voyait ainsi qu'un ct plaisant et comique. Mais le
moment arriva o elle dut sentir tout ce qu'il y a de douloureux et
d'amer dans les mcomptes de cette passion. En janvier 1802 elle fut
marie  M. Louis Bonaparte, frre du premier consul. Cette alliance
tait convenable sous le rapport de l'ge, M. Louis ayant  peine
vingt-quatre ans, et mademoiselle de Beauharnais n'en ayant pas plus de
dix-huit; et pourtant elle fut pour les deux poux la source de longs et
interminables chagrins. M. Louis tait pourtant bon et sensible, plein
de bienveillance et d'esprit, studieux et ami des lettres, comme tous
ses frres, hormis un seul; mais il tait d'une faible sant, souffrant
presque sans relche, et d'une disposition mlancolique. Les frres du
premier consul avaient tous dans les traits plus ou moins de
ressemblance avec lui, et M. Louis encore plus que les autres, surtout
du temps du consulat, et avant que l'empereur Napolon n'et pris de
l'embonpoint. Toutefois aucun des frres de l'empereur n'avait ce regard
imposant et incisif, et ce geste rapide et imprieux qui lui venait
d'abord de l'instinct et ensuite de l'habitude du commandement. M. Louis
avait des gots pacifiques et modestes. On a prtendu qu'il avait, 
l'poque de son mariage, un vif attachement pour une personne dont on
n'a pu dcouvrir le nom, qui, je crois, est encore un mystre.
Mademoiselle Hortense tait extrmement jolie, d'une physionomie
expressive et mobile. De plus elle tait pleine de grce, de talens et
d'affabilit; bienveillante et aimable comme sa mre, elle n'avait pas
cette excessive facilit, ou, pour tout dire, cette faiblesse de
caractre qui nuisait parfois  madame Bonaparte. Voil pourtant la
femme que de mauvais bruits, sems par de misrables libellistes, ont si
outrageusement calomnie! Le coeur se soulve de dgot et d'indignation,
lorsqu'on voit se dbiter et se rpandre des absurdits aussi
rvoltantes. S'il fallait en croire ces honntes inventeurs, le premier
consul aurait sduit la fille de sa femme avant de la donner en mariage
 son propre frre. Il n'y a qu' noncer un tel fait pour en faire
comprendre toute la fausset. J'ai connu mieux que personne les amours
de l'empereur; dans ces sortes de liaisons clandestines, il craignait le
scandale, hassait les fanfaronnades de vice, et je puis affirmer sur
l'honneur que jamais les dsirs infmes qu'on lui a prts n'ont germ
dans son coeur. Comme tous ceux, et, parce qu'il connaissait plus
intimement sa belle-fille, plus que tous ceux qui approchaient de
mademoiselle de Beauharnais, il avait pour elle la plus tendre
affection; mais ce sentiment tait tout--fait paternel, et mademoiselle
Hortense y rpondait par cette crainte respectueuse qu'une fille bien
ne prouve en prsence de son pre. Elle aurait obtenu de son beau-pre
tout ce qu'elle aurait voulu, si son extrme timidit ne l'et empche
de demander; mais, au lieu de s'adresser directement  lui, elle avait
d'abord recours  l'intercession du secrtaire et des entours de
l'empereur. Est-ce ainsi qu'elle s'y serait prise, si les mauvais bruits
sems par ses ennemis et par ceux de l'empereur avaient eu le moindre
fondement?

Avant ce mariage, mademoiselle Hortense avait de l'inclination pour le
gnral Duroc,  peine g de trente ans, bien fait de sa personne, et
favori du chef de l'tat, qui le connaissant prudent et rserv, lui
avait confi d'importantes missions diplomatiques. Aide-de-camp du
premier consul, gnral de division et gouverneur des Tuileries, il
vivait depuis long-temps dans la familiarit intime de la Malmaison et
dans l'intrieur du premier consul. Pendant les absences qu'il tait
oblig de faire, il entretenait une correspondance suivie avec
mademoiselle Hortense, et pourtant l'indiffrence avec laquelle il
laissa faire le mariage de celle-ci avec M. Louis prouve qu'il ne
partageait que faiblement l'affection qu'il avait inspire. Il est
certain qu'il aurait eu pour femme mademoiselle de Beauharnais, s'il et
voulu accepter les conditions auxquelles le premier consul lui offrait
la main de sa belle-fille; mais il s'attendait  quelque chose de mieux,
et sa prudence ordinaire lui manqua au moment o elle aurait d lui
montrer un avenir facile  prvoir, et fait pour combler les voeux d'une
ambition mme plus exalte que la sienne. Il refusa donc nettement, et
les instances de madame Bonaparte, qui dj avaient branl son mari,
eurent dcidemment le dessus. Madame Bonaparte, qui se voyait traite
avec fort peu d'amiti par les frres du premier consul, cherchait  se
crer dans cette famille des appuis contre les orages que l'on amassait
sans cesse contre elle pour lui ter le coeur de son poux. C'tait dans
ce dessein qu'elle travaillait de toutes ses forces au mariage de sa
fille avec un de ses beaux-frres.

Le gnral Duroc se repentit probablement par la suite de la
prcipitation de ses refus, lorsque les couronnes commencrent 
pleuvoir dans l'auguste famille  laquelle il avait t le matre de
s'allier; lorsqu'il vit Naples, l'Espagne, la Westphalie, la
Haute-Italie, les duchs de Parme, de Lucques, etc., devenir les
apanages de la nouvelle dynastie impriale; lorsque la belle et
gracieuse Hortense elle-mme, qui l'avait tant aim, monta  son tour
sur un trne qu'elle aurait t si heureuse de partager avec l'objet de
ses premires affections. Pour lui, il pousa mademoiselle Hervas
d'Almnara, fille du banquier de la cour d'Espagne, petite femme
trs-brune, trs-maigre, trs-peu gracieuse; mais en revanche, de
l'humeur la plus acaritre, la plus hautaine, la plus exigeante, la plus
capricieuse. Comme elle devait avoir en mariage une norme dot, le
premier consul la fit demander pour son premier aide-de-camp. Madame
D.... s'oubliait, m'a-t-on dit, au point de battre ses gens et de
s'emporter mme de la faon la plus trange contre des personnes qui
n'taient nullement dans sa dpendance. Lorsque M. Dubois venait
accorder son piano, si malheureusement elle se trouvait prsente, comme
elle ne pouvait supporter le bruit qu'exigeait cette opration, elle
chassait l'accordeur avec la plus grande violence. Elle brisa un jour,
dans un de ces singuliers accs, toutes les touches de son instrument;
une autre fois, M. Mugnier, horloger de l'empereur, et le premier de
Paris dans son art, avec M. Brguet, lui ayant apport une montre d'un
trs-grand prix, que madame la duchesse de Frioul avait elle-mme
commande, ce bijou ne lui plut pas, et, dans sa colre, en prsence de
M. Mugnier, elle jeta la montre sous ses pieds, se mit  danser dessus,
et la rduisit en pices. Jamais elle ne voulut payer, et le marchal se
vit oblig d'en acquitter le prix. Ainsi le refus mal entendu du gnral
Duroc, et les calculs peu dsintresss de madame Bonaparte causrent le
malheur de deux mnages.

Au reste le portrait que je viens de tracer et que je crois vrai,
quoique peu flatt, n'est que celui d'une jeune femme gte comme une
fille unique, vive comme une Espagnole et leve avec indulgence et mme
avec cette ngligence absolue qui nuisent  l'ducation de toutes les
compatriotes de mademoiselle d'Almnara. Le temps a calm cette vivacit
de jeunesse, et madame la duchesse de Frioul a donn, depuis, l'exemple
du dvouement le plus tendre  tous ses devoirs, et d'une grande force
d'me dans les affreux malheurs qu'elle a eu  subir. Pour la perte de
son poux toute douloureuse quelle tait, la gloire avait du moins
quelques consolations  offrir  la veuve du grand marchal. Mais quand
une jeune fille, seule hritire d'un grand nom et d'un titre illustre,
est enleve tout--coup par la mort,  toutes les esprances et  tout
l'amour de sa mre, qui oserait parler  celle-ci de consolations? S'il
peut y en avoir quelqu'une (ce que je ne crois pas), ce doit tre le
souvenir des soins et des tendresses prodigus jusqu' la fin par un
coeur maternel. Ce souvenir, dont l'amertume est mle de quelque
douceur, ne peut manquer  madame la duchesse de Frioul.

La crmonie religieuse du mariage eut lieu le 7 janvier dans la maison
de la rue de la Victoire, et le mariage du gnral Murat avec
mademoiselle Caroline Bonaparte, qui n'avait t contract que
par-devant l'officier de l'tat civil, fut consacr le mme jour. Les
deux poux (M. Louis et sa femme) taient fort tristes; celle-ci
pleurait amrement pendant la crmonie, et ses larmes ne se schrent
point aprs. Elle tait loin de chercher les regards de son poux, qui,
de son ct, tait trop fier et trop ulcr pour la poursuivre de ses
empressemens. La bonne Josphine faisait tout ce qu'elle pouvait pour
les rapprocher. Sentant que cette union, qui commenait si mal, tait
son ouvrage, elle aurait voulu concilier son propre intrt, ou du moins
ce qu'elle regardait comme tel, avec le bonheur de sa fille. Mais ses
efforts comme ses avis et ses prires n'y pouvaient rien. J'ai vu cent
fois madame Louis Bonaparte chercher la solitude de son appartement et
le sein d'une amie pour y verser ses larmes. Elles lui chappaient mme
au milieu du salon du premier consul, o l'on voyait avec chagrin cette
jeune femme brillante et gaie, qui si souvent en avait fait
gracieusement les honneurs et drid l'tiquette, se retirer dans un
coin, ou dans l'embrasure d'une fentre, avec quelqu'une des personnes
de son intimit pour lui confier tristement ses contrarits. Pendant
cet entretiens, d'o elle sortait les yeux rouges et humides, son mari
se tenait pensif et taciturne au bout oppos du salon.

On a reproch bien des torts  Sa Majest la reine de Hollande, et tout
ce qu'on a dit ou crit contre cette princesse est empreint d'une
exagration haineuse. Une si haute fortune attirait sur elle tous les
regards, et excitait une malveillance jalouse; et pourtant ceux qui lui
ont port envie n'auraient pas manqu de se trouver eux-mmes 
plaindre, s'ils eussent t mis  sa place,  condition de partager ses
chagrins. Les malheurs de la reine Hortense avaient commenc avec sa
vie. Son pre, mort sur l'chafaud rvolutionnaire, sa mre jete en
prison, elle s'tait trouve, encore enfant, isole et sans autre appui
que la fidlit d'anciens domestiques de sa famille. Son frre, le noble
et digne prince Eugne, avait t oblig, dit-on, de se mettre en
apprentissage; elle eut quelques annes de bonheur, ou du moins de
repos, tout le temps qu'elle fut confie aux soins maternels de madame
de Campan, et aprs sa sortie de pension. Mais le sort tait loin de la
tenir quitte: ses penchans contraris, un mariage malheureux, ouvrirent
pour elle une nouvelle suite de chagrins. La mort de son premier fils,
que l'empereur voulait adopter, et qu'il avait dsign pour son
successeur  l'empire, le divorce de sa mre, la mort cruelle de sa plus
chre amie, madame de Brocq[7], entrane sous ses yeux dans un
prcipice, le renversement du trne imprial, qui lui fit perdre son
titre et son rang de reine, perte qui lui fut pourtant moins sensible
que l'infortune de celui qu'elle regardait comme son pre; enfin les
continuelles tracasseries de ses dbats domestiques, de fcheux procs,
et la douleur qu'elle eut de se voir enlever son fils an par l'ordre
de son mari; telles ont t les principales catastrophes d'une vie qu'on
aurait pu croire destine  beaucoup de bonheur.

Le lendemain du mariage de mademoiselle Hortense, le premier consul
partit pour Lyon, o l'attendaient les dputs de la rpublique
Cisalpine, rassembls pour l'lection d'un prsident. Partout, sur son
passage, il fut accueilli au milieu des ftes et des flicitations que
l'on s'empressait de lui adresser, pour la manire miraculeuse dont il
avait chapp aux complots de ses ennemis. Ce voyage ne diffrait en
rien des voyages qu'il fit dans la suite avec le titre d'empereur.
Arriv  Lyon, il reut la visite de toutes les autorits, des corps
constitus, des dputations des dpartemens voisins, des membres de la
consulte italienne. Madame Bonaparte, qui tait de ce voyage, accompagna
son mari au spectacle, et elle partagea avec lui les honneurs de la fte
magnifique qui lui fut offerte par la ville de Lyon. Le jour o la
consulte lut et proclama le premier consul prsident de la rpublique
italienne, il passa en revue, sur la place des Brotteaux, les troupes de
la garnison, et reconnut dans les rangs plusieurs soldats de l'arme
d'gypte, avec lesquels il s'entretint quelque temps. Dans toutes ces
occasions, le premier consul portait le mme costume qu'il avait  la
Malmaison, et que j'ai dcrit ailleurs. Il se levait de bonne heure,
montait  cheval, et visitait les travaux publics, entre autres ceux de
la place Belcour, dont il avait pos la premire pierre  son retour
d'Italie. Il parcourait les Brotteaux, inspectait, examinait tout, et,
toujours infatigable, travaillait en rentrant comme s'il et t aux
Tuileries. Rarement il changeait de toilette; cela ne lui arrivait que
lorsqu'il recevait  sa table les autorits, ou les principaux habitans.
Il accueillait toutes les demandes avec bont. Avant de partir, il fit
prsent au maire de la ville d'une charpe d'honneur, et au lgat du
Pape, d'une riche tabatire orne de son portrait. Les dputs de la
consulte reurent aussi des prsens, et ils ne restrent pas en arrire
pour les rendre. Ils offrirent  madame Bonaparte de magnifiques parures
en diamans et en pierreries, et les bijoux les plus prcieux.

Le premier consul, en arrivant  Lyon, avait t vivement afflig de la
mort subite d'un digne prlat qu'il avait connu dans sa premire
campagne d'Italie.

L'archevque de Milan tait venu  Lyon, malgr son grand ge, pour voir
le premier consul qu'il aimait avec tendresse, au point que, dans la
conversation, on avait entendu le vnrable vieillard, s'adressant au
jeune gnral, lui dire: mon fils. Les paysans de Pavie s'tant
rvolts, parce qu'on les avait fanatiss en leur faisant croire que les
Franais voulaient dtruire leur religion, l'archevque de Milan, pour
leur prouver que leurs craintes taient sans fondement, s'tait souvent
montr en voiture avec le gnral Bonaparte.

Ce prlat avait support parfaitement le voyage il paraissait bien
portant et assez gai. M. de Talleyrand, qui tait arriv  Lyon quelques
jours avant le premier consul, avait donn  dner aux dputs cisalpins
et aux principaux notables de la ville. L'archevque de Milan tait  sa
droite.  peine assis, et au moment o il se penchait du ct de M. de
Talleyrand pour lui parler, il tait tomb mort dans son fauteuil.

Le 12 janvier, la ville de Lyon offrit au premier consul et  madame
Bonaparte, un bal magnifique suivi d'un concert.  huit heures du soir,
les trois maires, accompagns des commissaires de la fte, vinrent
chercher leurs illustres htes au palais du Gouvernement. Il me semble
avoir encore devant les yeux cet amphithtre immense, magnifiquement
dcor, et illumin de lustres et de bougies sans nombre, ces banquettes
drapes des plus riches tapis des manufactures de la ville, et couvertes
de milliers de femmes, brillantes, quelques-unes de beaut et de
jeunesse, et toutes, de parure. La salle de spectacle avait t choisie
pour lieu de la fte.  l'entre du premier consul et de madame
Bonaparte, qui s'avanait donnant le bras  l'un des maires, il s'leva
comme un tonnerre d'applaudissemens et d'acclamations. Tout  coup la
dcoration du thtre disparut, et la place Bonaparte (l'ancienne place
Belcour), parut telle qu'elle avait t restaure par ordre du premier
consul. Au milieu s'lanait une pyramide surmonte de la statue du
premier consul qui y tait reprsent s'appuyant sur un _lion_. Des
trophes d'armes et des bas-reliefs figuraient, sur une des faces, la
bataille d'Arcole, sur l'autre celle de Marengo.

Lorsque les premiers transports excits par ce spectacle qui rappelait 
la fois les bienfaits et les victoires du hros de la fte, se furent
calms, il se fit un grand silence et l'on entendit une musique
dlicieuse, mle de chants tous  la gloire du premier consul, de son
pouse, des guerriers qui l'entouraient, et des reprsentans des
rpubliques italiennes. Les chanteurs et les musiciens taient des
amateurs de Lyon. Mademoiselle Longue, M. Gerbet, directeur des postes,
et M. Thodore, ngociant, qui avaient chant, chacun sa partie, d'une
manire ravissante, reurent les flicitations du premier consul et les
plus gracieux remercmens de madame Bonaparte.

Ce que je remarquai le plus dans les couplets qui furent chants en
cette occasion et qui ressemblaient  tous les couplets de circonstance
imaginables, c'est que le premier consul y tait encens dans les
termes, dont tous les potes de l'empire se sont servis dans la suite.
Toutes les exagrations de la flatterie taient puises ds le
consulat; dans les annes qui suivirent, il fallut ncessairement se
rpter. Ainsi, dans les couplets de Lyon, le premier consul tait _le
dieu de la victoire, le triomphateur du Nil et de Neptune, le sauveur de
la patrie, le pacificateur du monde, l'arbitre de l'Europe._ Les soldats
franais taient transforms _en amis et compagnons d'Alcide, etc._
C'tait couper l'herbe sous le pied aux chantres  venir.

La fte de Lyon se termina par un bal qui dura jusqu'au jour. Le premier
consul y resta deux heures, pendant lesquelles il s'entretint avec les
magistrats de la ville.

Tandis que les habitans les plus considrables offraient  leurs htes
ce magnifique divertissement, le peuple, malgr le froid, se livrait sur
les places publiques,  la danse et au plaisir. Vers minuit, un
trs-beau feu d'artifice avait t tir sur la place Bonaparte.

Aprs quinze ou dix-huit jours passs  Lyon, nous reprmes la route de
Paris. Le premier consul et sa femme continurent de rsider de
prfrence  la Malmaison. Ce fut, je crois, peu de temps aprs le
retour du premier consul, qu'un homme fort peu richement vtu sollicita
une audience; il le fit entrer dans son cabinet, et lui demanda qui il
tait.--Gnral, lui rpondit le solliciteur intimid en sa prsence,
c'est moi qui ai eu l'honneur de vous donner des leons d'criture 
l'cole de Brienne.--Le beau f.... lve que vous avez fait l!
interrompit vivement le premier consul, je vous en fais mon compliment!
Puis il se mit  rire le premier de sa vivacit, et adressa quelques
paroles bienveillantes  ce brave homme, dont un tel compliment n'avait
point rassur la timidit. Peu de jours aprs, le matre reut du plus
mauvais, sans doute, de tous ses lves de Brienne (on sait comment
l'empereur crivait), une pension qui suffisait  ses besoins.

Un autre des anciens professeurs du premier consul, M. l'abb Dupuis,
avait t plac par lui  la Malmaison, en qualit de bibliothcaire
particulier. Il y rsidait toujours, et y est mort. C'tait un homme
modeste, et qui passait pour instruit. Le premier consul le visitait
souvent dans son appartement, et il avait pour lui toutes les attentions
et tous les gards imaginables.




CHAPITRE IX.

     Proclamation de la loi sur les cultes.--Conversation  ce
     sujet.--La consigne.--Les plnipotentiaires pour le
     concordat.--L'abb Bernier et le cardinal Caprara.--Le chapeau
     rouge et le bonnet rouge.--Costume du premier consul et de ses
     collgues.--Le premier _Te Deum_ chant  Notre-Dame.--Dispositions
     diverses des spectateurs.--Le calendrier rpublicain.--La barbe et
     la chemise blanche.--Le gnral _Abdallah_-Menou.--Son courage 
     tenir tte aux Jacobins.--Son pavillon.--Sa mort
     romanesque.--Institution de l'ordre de la lgion d'honneur.--Le
     premier consul  Ivry.--Les inscriptions de 1802 et l'inscription
     de 1814.--Le maire d'Ivry et le maire d'vreux.--Navet d'un haut
     fonctionnaire.--Les _cinq-z-enfans_.--Arrive  Rouen du premier
     consul.--M. Beugnot et l'archevque Cambacrs.--Le maire de Rouen
     dans la voiture du premier consul.--Le gnral Soult et le gnral
     Moncey.--Le premier consul fait djeuner  sa table un caporal.--Le
     premier consul au Havre et  Honfleur.--Dpart du Havre pour
     Fcamp.--Arrive du premier consul  Dieppe.--Retour  Saint-Cloud.


Le jour de la proclamation faite par le premier consul, de la loi sur
les cultes, il se leva de bonne heure, et fit entrer le service pour
faire sa toilette. Pendant qu'on l'habillait, je vis entrer dans sa
chambre M. Joseph Bonaparte avec le consul Cambacrs.

--Eh bien! dit  celui-ci le premier consul, nous allons  la messe; que
pense-t-on de cela dans Paris?

--Beaucoup de gens, rpondit M. Cambacrs, se proposent d'aller  la
premire reprsentation et de siffler la pice, s'ils ne la trouvent pas
amusante.

--Si quelqu'un s'avise de siffler, je le fais mettre  la porte par les
grenadiers de la garde consulaire.

--Mais si les grenadiers se mettent  siffler comme les autres?

--Pour cela, je ne le crains pas. Mes vieilles moustaches iront ici 
Notre-Dame, tout comme au Caire ils allaient  la mosque. Ils me
regarderont faire, et en voyant leur gnral se tenir grave et dcent,
ils feront comme lui, en se disant: _C'est la consigne!_

--J'ai peur, dit M. Joseph Bonaparte, que les officiers-gnraux ne
soient pas si accommodans. Je viens de quitter Augereau qui jette feu et
flamme contre ce qu'il appelle vos capucinades. Lui et quelques autres
ne seront pas faciles  ramener au giron de notre sainte mre l'glise.

--Bah! Augereau est comme cela. C'est un braillard qui fait bien du
tapage, et s'il a quelque petit cousin imbcile, il le mettra au
sminaire pour que j'en fasse un aumnier.  propos, poursuivit le
premier consul en s'adressant  son collgue, quand votre frre ira-t-il
prendre possession de son sige de Rouen? Savez-vous qu'il a l le plus
bel archevch de France. Il sera cardinal avant un an; c'est une
affaire convenue.

Le deuxime consul s'inclina. Ds ce moment, il avait auprs du premier
consul bien plutt l'air de son courtisan que de son gal.

Les plnipotentiaires qui avaient t chargs de discuter et signer le
concordat taient MM. Joseph Bonaparte, Crtet et l'abb Bernier.
Celui-ci, que j'ai vu quelquefois aux Tuileries, avait t chef de
chouans, et il n'y avait rien qui n'y part. Le premier consul, dans
cette mme conversation dont je viens de rapporter le commencement,
s'entretint avec ses deux interlocuteurs, des confrences sur le
concordat. L'abb Bernier, dit le premier consul, faisait peur aux
prlats italiens par la vhmence de sa logique. On aurait dit qu'il se
croyait au temps o il conduisait les Vendens  la charge contre les
_bleus_. Rien n'tait plus singulier que le contraste de ses manires
rudes et disputeuses, avec les formes polies et le ton mielleux des
prlats. Le cardinal Caprara est venu il y a deux jours, d'un air
effar, me demander s'il est vrai que l'abb Bernier s'est fait, pendant
la guerre de la Vende, un autel pour clbrer la messe, avec des
cadavres de rpublicains. Je lui ai rpondu que je n'en savais rien,
mais que cela tait possible. Gnral premier consul, s'est cri le
cardinal pouvant, ce n'est pas _oun_ chapeau rouge, mais _oun_ bonnet
rouge qu'il faut  cet homme!

J'ai bien peur, continua le premier consul, que cela ne nuise  l'abb
Bernier pour la barrette.

Ces messieurs quittrent le premier consul lorsque sa toilette fut
termine, et ils allrent se prparer eux-mmes pour la crmonie. Le
premier consul porta ce jour-l le costume des consuls, qui tait un
habit carlate, sans revers, avec une large broderie de palmes en or sur
toutes les coutures. Son sabre, qu'il avait apport d'gypte, tait
suspendu  son ct par un baudrier assez troit, mais du plus beau
travail et brod richement. Il garda son col noir, ne voulant point
mettre une cravate de dentelle. Du reste il tait comme ses collgues,
en culotte et en souliers. Un chapeau franais, avec des plumes
flottantes, aux trois couleurs; compltait ce riche habillement.

Ce fut un spectacle singulier pour les Parisiens, que la premire
clbration de l'office divin,  Notre-Dame. Beaucoup de gens y
couraient comme  une reprsentation thtrale. Beaucoup aussi, surtout
parmi les militaires, y trouvaient plutt un sujet de raillerie que
d'dification. Et quant  ceux qui, pendant la rvolution, avaient
contribu de toutes leurs forces au renversement du culte que le premier
consul venait de rtablir, ils avaient peine  cacher leur indignation
et leur chagrin. Le bas peuple ne vit, dans le _Te Deum_ qui fut chant
ce jour-l pour la paix et le concordat, qu'un aliment de plus, offert 
sa curiosit. Mais, dans la classe moyenne, un grand nombre de personnes
pieuses, qui avaient vivement regrett la suppression des pratiques de
dvotion dans lesquelles elles avaient t leves, se trouvrent
heureuses du retour  l'ancien culte. D'ailleurs, il n'y avait alors
aucun symptme de superstition ou de rigorisme capable d'effrayer les
ennemis de l'intolrance. Le clerg avait grand soin de ne pas se
montrer trop exigeant; il demandait fort peu, ne damnait personne, et le
reprsentant du saint-pre, le cardinal-lgat, plaisait  tout le monde,
except peut-tre  quelques vieux prtres chagrins, par son indulgence,
la grce mondaine de ses manires; et le laissez-aller de sa conduite.
Ce prlat tait tout--fait d'accord avec le premier consul, qui aimait
beaucoup sa conversation.

Il est certain aussi que,  part tout sentiment religieux, la fidlit
du peuple  ses anciennes habitudes lui faisait retrouver avec plaisir
le repos et la clbration du dimanche. Le calendrier rpublicain tait
sans doute savamment supput; mais on l'avait tout d'abord frapp de
ridicule, en remplaant la lgende des saints de l'ancien calendrier par
les jours de l'ne, du porc, du navet, de l'oignon, etc... De plus, s'il
tait habilement calcul, il n'tait pas du tout commodment divis, et
je me rappelle  ce sujet le mot d'un homme de beaucoup d'esprit, et
qui, malgr la dsapprobation que renfermaient ses paroles, aurait
pourtant dsir l'tablissement du systme rpublicain partout ailleurs
que dans l'almanach. Lorsque fut publi le dcret de la Convention qui
ordonnait l'adoption du calendrier rpublicain:--_Ils ont beau faire,
dit M***, ils ont affaire  deux ennemis qui ne cderont pas: la
barbe et la chemise blanche._ Le fait est qu'il y avait, pour la classe
ouvrire, et pour toutes les classes occupes d'un travail pnible, trop
d'intervalle d'un _dcadi_  l'autre. Je ne sais si c'tait l'effet
d'une routine enracine; mais le peuple, habitu  travailler six jours
de suite, et  se reposer le septime, trouvait trop longues neuf
journes de travail conscutives. Aussi, la suppression des _dcadis_
fut-elle universellement approuve. L'arrt qui fixa au dimanche les
publications de mariage ne le fut pas autant, quelques personnes
craignant de voir renatre les anciennes prtentions du clerg sur
l'tat civil.

Peu de jours aprs le rtablissement solennel du culte catholique, je
vis arriver aux Tuileries un officier-gnral qui aurait peut-tre
autant aim l'tablissement de la religion de Mahomet, et le changement
de Notre-Dame en mosque. C'tait le dernier gnral en chef de l'arme
d'gypte, lequel s'tait, dit-on, fait musulman au Caire, le ci-devant
baron de Menou. Malgr le dernier chec que les Anglais lui avaient tout
rcemment fait essuyer en gypte, le gnral _Abdallah_ Menou fut bien
reu du premier consul, qui le nomma bientt aprs gouverneur-gnral du
Pimont. Le gnral Menou tait d'une bravoure  toute preuve, et il
avait montr le plus grand courage mme ailleurs que sur les champs de
bataille, et au milieu des circonstances les plus difficiles. Aprs la
journe du 10 aot, bien qu'appartenant au parti rpublicain, on l'avait
vu suivre Louis XVI  l'assemble, et il avait t dnonc comme
royaliste par les jacobins. En 1795, le faubourg Saint-Antoine s'tant
lev en masse, et avanc contre la Convention, le gnral Menou avait
cern et dsarm les sditieux; mais il avait rsist aux ordres atroces
des commissaires de la Convention, qui voulaient que le faubourg entier
ft incendi, pour punir les habitans de leurs continuelles
insurrections. Quelque temps aprs, ayant encore refus aux
conventionnels de mitrailler les sections de Paris, il avait t traduit
devant une commission qui n'aurait pas manqu de faire tomber sa tte,
si le gnral Bonaparte, qui l'avait remplac dans le commandement de
l'arme de l'intrieur, n'et pas us de tout son crdit pour lui sauver
la vie. Des actes si multiplis de courage et de gnrosit suffisent
bien, et au del, pour faire pardonner  ce brave officier l'orgueil,
d'ailleurs fort lgitime, avec lequel il se vantait d'avoir arm les
gardes nationales, et fait substituer au drapeau blanc, le drapeau
tricolore, qu'il appelait _mon pavillon_. Du gouvernement du Pimont, il
passa  celui de Venise, et mourut, en 1810, d'amour, malgr ses
soixante ans, pour une actrice qu'il avait suivie de Venise  Reggio.

L'institution de l'ordre de la Lgion-d'Honneur prcda de peu de jours
la proclamation du consulat  vie. Cette proclamation donna lieu  une
fte qui fut clbre le 15 aot. C'tait le jour anniversaire de la
naissance du premier consul, et l'on profita de l'occasion pour fter,
pour la premire fois, cet anniversaire. Ce jour-l le premier consul
prit ses trente-trois ans.

Au mois d'octobre suivant, je suivis le premier consul dans son voyage
en Normandie. Nous nous arrtmes  Ivry, dont le premier consul visita
le champ de bataille. Il dit, en y arrivant: _Honneur  la mmoire du
meilleur Franais qui se soit assis sur le trne de France!_ Et il
ordonna le rtablissement de la colonne qu'on avait rige en souvenir
de la victoire remporte par Henri IV.

Le lecteur me saura peut-tre gr de rapporter ici les inscriptions qui
furent graves sur les quatre faces de la pyramide.

_Premire inscription._

Napolon Bonaparte, premier consul,  la mmoire de Henri IV, victorieux
des ennemis de l'tat, aux champs d'Ivry, le 14 mars 1590.

_Deuxime inscription._

Les grands hommes aiment la gloire de ceux qui leur ressemblent.

_Troisime inscription._

L'an XI de la Rpublique franaise, le 7 brumaire, Napolon Bonaparte,
premier consul, aprs avoir parcouru cette plaine, a ordonn la
rdification du monument destin  consacrer le souvenir de Henri IV et
de la victoire d'Ivry.

_Quatrime inscription._

Les malheurs prouvs par la France,  l'poque de la bataille d'Ivry,
taient le rsultat de l'appel fait par les diffrens partis franais
aux nations espagnole et anglaise. Toute famille, tout parti qui appelle
les puissances trangres  son secours, a mrit et mritera, dans la
postrit la plus recule, la maldiction du peuple franais.

Toutes ces inscriptions ont t effaces et remplaces par celle-ci:
_C'est ici le lieu de l'ente o se tint Henri IV, le jour de la bataille
d'Ivry, le 14 mars 1590._

M. Ldier, maire d'Ivry, accompagnait le premier consul dans cette
excursion. Le premier consul causa long-temps avec lui et en parut
trs-satisfait. Le maire d'vreux ne lui donna pas une aussi bonne ide
de ses moyens; aussi l'interrompit-il brusquement au milieu d'une espce
de compliment que ce digne magistrat essayait de lui faire, en lui
demandant s'il connaissait son confrre le maire d'Ivry. Non, gnral,
rpondit le maire.--Eh bien, tant pis pour vous, je vous engage  faire
sa connaissance.

Ce fut aussi  vreux qu'un administrateur, d'un grade lev, eut
l'avantage d'amuser madame Bonaparte et sa suite par une navet que le
premier consul tout seul ne trouva point divertissante, parce qu'il
n'aimait pas de telles navets venant d'un homme en place. M. de Ch....
faisait  l'pouse du premier consul les honneurs du chef-lieu, et il y
mettait, malgr son ge, beaucoup d'empressement et d'activit. Madame
Bonaparte, entre autres questions que lui dictait sa bienveillance et sa
grce accoutumes, lui demanda s'il tait mari, et s'il avait de la
famille.--Oh! Madame, je le crois bien, rpondit M. de Ch.... avec un
sourire et en s'inclinant; j'ai cinq-z-enfans.--Ah! mon Dieu! s'cria
madame Bonaparte, quel rgiment! c'est extraordinaire. Comment,
Monsieur, _seize enfans_?--Oui, Madame, cinq-z-enfans, cinq-z-enfans,
rpta l'administrateur qui ne voyait l rien de bien merveilleux, et
qui ne s'tonnait que de l'tonnement manifest par madame Bonaparte. 
la fin, quelqu'un expliqua  celle-ci l'erreur que lui faisait commettre
_la liaison dangereuse_ de M. de Ch...., et ajouta le plus srieusement
qu'il put: Daignez, Madame, excuser M. de Ch....; la rvolution a
interrompu le cours de ses tudes. Il avait plus de soixante ans.

D'vreux nous partmes pour Rouen, o nous arrivmes sur les trois
heures aprs midi. M. Chaptal, ministre de l'intrieur, M. Beugnot,
prfet du dpartement, et M. Cambacrs, archevque de Rouen, vinrent 
la rencontre du premier consul jusqu' un certaine distance de la ville.
Le maire, M. Fontenay, l'attendait aux portes, dont il lui prsenta les
clefs. Le premier consul les tint quelque temps dans ses mains, et les
rendit ensuite au maire, en disant assez haut pour tre entendu par la
foule qui entourait sa voiture: Citoyens, je ne puis mieux confier les
clefs de la ville qu'au digne magistrat qui jouit,  tant de titres, de
ma confiance et de la vtre. Il fit monter M. Fontenay dans sa voiture,
en exprimant _qu'il voulait honorer Rouen dans la personne de son
maire_.

Madame Bonaparte tait dans la voiture de son mari; le gnral Moncey,
inspecteur-gnral de la gendarmerie, tait  cheval  la portire de
droite. Dans la seconde voiture taient le gnral Soult et deux
aides-de-camp; dans une troisime le gnral Bessires et M. de Luay;
dans une quatrime le gnral Lauriston. Venaient ensuite les voitures
de service. Nous tions, Hambard, Hbert et moi, dans la premire.

J'essayerais vainement de donner une ide de l'enthousiasme des
Rouennais  l'arrive du premier consul. Les forts de la halle et les
bateliers en grand costume nous attendaient en dehors de la ville; et
quand la voiture qui renfermait les deux augustes personnages fut  leur
porte, ces braves gens se mirent en file deux  deux, et prcdrent
ainsi la voiture jusqu' l'htel de la prfecture, o le premier consul
descendit.

Le prfet et le maire de Rouen, l'archevque et le gnral commandant la
division, dnrent avec le premier consul, qui fut de la plus aimable
gat pendant le repas, et mit beaucoup de sollicitude  s'informer de
la situation des manufactures, des dcouvertes nouvelles dans l'art de
fabriquer, enfin de tout ce qui pouvait se rapporter  la prosprit de
cette ville essentiellement industrielle.

Le soir, et presque toute la nuit, une foule immense entoura l'htel, et
remplit les jardins de la prfecture, qui taient illumins et orns de
transparens allgoriques  la louange du premier consul. Chaque fois
qu'il se montrait sur la terrasse du jardin, l'air retentissait
d'applaudissemens et d'acclamations qui paraissaient le flatter
vivement.

Le lendemain matin, aprs avoir fait  cheval le tour de la ville, et
visit les sites magnifiques dont elle est entoure, le premier consul
entendit la messe, qui fut clbre,  onze heures, par l'archevque
dans la chapelle de la prfecture. Une heure aprs, il eut  recevoir le
conseil gnral du dpartement, le conseil de prfecture, le conseil
municipal, le clerg de Rouen, et les tribunaux. Il lui fallut entendre
une demi-douzaine de discours, tous  peu prs conus dans les mmes
termes, et auxquels il rpondit de manire  donner aux orateurs la plus
haute opinion de leur propre mrite. Tous ces corps, en quittant le
premier consul, furent prsents  madame Bonaparte, qui les accueillit
avec sa grce ordinaire.

Le soir, il y eut rception chez madame Bonaparte pour les femmes des
fonctionnaires. Le premier consul assistait  cette rception, dont on
profita pour lui prsenter plusieurs personnes nouvellement amnisties,
qu'il reut avec bienveillance.

Au reste, mme affluence, mmes illuminations, mmes acclamations que la
veille. Toutes les figures avaient un air de fte qui me rjouissait et
contrastait singulirement,  mon avis, avec les horribles maisons en
bois, les rues sales et troites et les constructions gothiques qui
distinguaient alors la ville de Rouen.

Le lundi, 1er novembre,  sept heures du matin, le premier consul
monta  cheval, escort d'un dtachement des jeunes gens de la ville,
formant une garde volontaire. Il passa le pont de bateaux, et parcourut
le faubourg Saint-Sever. Au retour de cette promenade, nous trouvmes le
peuple qui l'attendait  la tte du pont, et le reconduisit  l'htel de
la prfecture, en faisant clater la joie la plus vive.

Aprs le djeuner, il y eut grand'messe par monseigneur l'archevque, 
l'occasion de la fte de la Toussaint; puis vinrent les socits
savantes, les chefs d'administration et les juges-de-paix, avec leurs
discours. L'un de ceux-ci renfermait une phrase remarquable: ces bons
magistrats, dans leur enthousiasme, demandaient au premier consul la
permission de le surnommer le _grand juge-de-paix de l'Europe_.  la
sortie de l'appartement du consul, je remarquai celui qui avait port la
parole; il avait les larmes aux yeux, et rptait avec orgueil la
rponse qui venait de lui tre faite. Je regrette de n'avoir point
retenu son nom; c'tait, m'a-t-on dit, un des hommes les plus
recommandables de Rouen. Sa figure inspirait la confiance et portait
une expression de franchise qui prvenait en sa faveur.

Le soir, le premier consul se rendit au thtre. La salle, pleine
jusqu'en haut, offrait un coup-d'oeil charmant. Les autorits municipales
avaient fait prparer une fte superbe, que le premier consul trouva
fort de son got; il en fit ses complimens  plusieurs reprises au
prfet et au maire. Aprs avoir vu l'ouverture du bal, il fit deux ou
trois tours dans la salle, et se retira, entour de l'tat-major de la
garde nationale.

La journe du mardi fut employe en grande partie par le premier consul
 visiter les ateliers des nombreuses fabriques de la ville. Le ministre
de l'intrieur, le prfet, le maire, le gnral commandant la division,
l'inspecteur-gnral de la gendarmerie et l'tat-major de la garde
consulaire l'accompagnaient. Dans une manufacture du faubourg
Saint-Sever, le ministre de l'intrieur lui prsenta le doyen des
ouvriers, connu pour avoir tiss en France la premire pice de velours.
Le premier consul, aprs avoir compliment cet honorable vieillard, lui
accorda une pension. D'autres rcompenses ou encouragemens furent
galement distribus  plusieurs personnes que des inventions utiles
recommandaient  la reconnaissance publique.

Le mercredi matin de bonne heure nous partmes pour Elbeuf, o nous
arrivmes  dix heures, prcds par une soixantaine de jeunes gens des
familles les plus distingues de la ville, qui,  l'exemple de ceux de
Rouen, aspiraient  l'honneur de former la garde du premier consul.

La campagne autour de nous tait couverte d'une multitude innombrable,
accourue de toutes les communes environnantes. Le premier consul
descendit  Elbeuf chez le maire, et se fit servir  djeuner. Ensuite
il visita la ville en dtail, prit des renseignemens partout, et,
sachant qu'un des premiers besoins des citoyens tait la construction
d'un chemin d'Elbeuf  une petite ville voisine, nomme Romilly, il
donna l'ordre au ministre de l'intrieur d'y faire travailler aussitt.

 Elbeuf, comme  Rouen, le premier consul fut combl d'hommages et de
bndictions. Nous tions de retour dans cette dernire ville  quatre
heures aprs midi.

Le commerce de Rouen avait prpar une fte dans le local de la bourse.
Le premier consul et sa femme s'y rendirent aprs dner. Il s'arrta
fort long-temps au rez-de-chausse de ce grand btiment, o taient
exposs les magnifiques chantillons des produits de l'industrie
dpartementale. Il examina tout, et le fit examiner  madame Bonaparte,
qui voulut acheter plusieurs pices d'toffe.

Le premier consul monta ensuite au premier tage; l, dans un beau
salon, taient runies cent dames et demoiselles, presque toutes jolies,
femmes ou filles des principaux ngocians de Rouen, qui l'attendaient
pour le complimenter. Il s'assit dans ce cercle charmant, et y resta un
quart d'heure environ, puis il passa dans une autre salle, o
l'attendait la reprsentation d'un petit proverbe, ml de couplets,
exprimant, comme on pense bien, l'attachement et la reconnaissance des
Rouennais.

Ce proverbe fut suivi d'un bal.

Le jeudi soir, le premier consul annona qu'il partirait pour le Havre,
le lendemain  la pointe du jour. Effectivement,  cinq heures du matin
je fus veill par Hbert, qui me dit qu'on partait  six heures. J'eus
un mauvais rveil, qui me rendit malade toute la journe: j'aurais donn
beaucoup pour dormir quelques heures de plus... Enfin, il fallut se
mettre en route. Avant de monter en voiture, le premier consul fit
prsent  monseigneur l'archevque d'une tabatire avec son portrait. Il
en donna une aussi au maire, sur laquelle tait le chiffre _Peuple
Franais_.

Nous nous arrtmes  Caudebec pour djeuner. Le maire de cette ville
prsenta au premier consul un caporal qui avait fait la campagne
d'Italie (son nom tait, je crois, Roussel), et avait reu un sabre
d'honneur pour prix de sa belle conduite  Marengo. Il se trouvait 
Caudebec en cong de semestre, et demanda au premier consul la
permission de se tenir en faction  la porte de l'appartement o se
tenaient les augustes voyageurs. Elle lui fui accorde, et lorsque le
premier consul et madame Bonaparte se mirent  table, Roussel fut appel
et invit  djeuner avec son ancien gnral. Au Havre et  Dieppe, le
premier consul invita ainsi  sa table tous ceux, soldats ou marins, qui
avaient obtenu des fusils, des sabres ou des haches d'abordage
d'honneur. Le premier consul s'arrta une demi-heure  Bolbec, montrant
beaucoup d'attention et d'intrt  examiner les produits de l'industrie
de l'arrondissement, complimentant les gardes d'honneur qui venaient au
devant de lui, sur leur bonne tenue; remerciant le clerg des prires
qu'il adressait pour lui au ciel, et laissant pour les pauvres entre ses
mains et celles du maire des marques de son passage.  l'arrive du
premier consul au Havre, la ville tait illumine. Le premier consul et
son nombreux cortge marchaient entre deux ranges d'ifs, de colonnes de
feux de toute espce; les btimens qui se trouvaient dans le port
semblaient une fort enflamme; ils taient surchargs de verres de
couleur jusqu'au haut de leurs mts. Le premier consul ne reut, le jour
de son arrive au Havre, qu'une partie des autorits de la ville; il se
coucha peu de temps aprs, se disant fatigu; mais ds six heures du
matin, le lendemain, il tait  cheval, et jusqu' plus de deux heures
il parcourut la plage, les coteaux d'Ingouville jusqu' plus d'une
lieue, les rives de la Seine, jusqu' la hauteur du Hoc; et il fit le
tour extrieur de la citadelle. Vers trois heures, le premier consul
commena  recevoir les autorits. Il s'entretint avec elles, dans le
plus grand dtail, des travaux qu'il y avait  faire, pour que leur
port, qu'il appelait toujours le port de Paris, parvnt au plus haut
degr de prosprit. Il fit au sous-prfet, au maire, aux deux prsidens
des tribunaux, au commandant de la place, et au chef de la dixime
demi-brigade d'infanterie lgre, l'honneur de les inviter  sa table.

Le soir, le premier consul se rendit au thtre, o l'on joua une petite
pice de circonstance, bonne comme toutes les pices de circonstance,
mais dont le premier consul, et surtout madame Bonaparte, surent bon gr
aux auteurs. Les illuminations taient plus brillantes encore que la
veille. Je me rappelle surtout que le plus grand nombre des transparens
portaient pour inscription ces mots: _18 brumaire an VIII_.

Le dimanche,  sept heures du matin, aprs avoir visit l'arsenal de
marine et tous les bassins, le premier consul s'embarqua sur un petit
canot, par un trs-beau temps, et se tint en rade pendant quelques
heures. Il avait pour cortge un grand nombre de canots remplis d'hommes
et de dames lgantes, et de musiciens qui excutaient les airs favoris
du premier consul. Quelques heures se passrent encore en rceptions de
ngocians avec lesquels le premier consul dit hautement qu'il avait eu
le plus grand plaisir  confrer sur le commerce du Havre avec les
colonies. Il y eut le soir une fte prpare par le commerce,  laquelle
le premier consul assista une demi-heure. Le lundi,  cinq heures du
matin, il s'embarqua sur un lougre, et se rendit  Honfleur. Au moment
du dpart, le temps tait un peu menaant; quelques personnes avaient
engag le premier consul  ne pas s'embarquer. Madame Bonaparte, aux
oreilles de laquelle ce bruit parvint, accourut auprs de son mari, le
suppliant de ne pas partir; mais il l'embrassa en riant et l'appelant
peureuse, et monta sur le navire qui l'attendait. Il tait  peine
embarqu que le vent se calma soudain et le temps fut magnifique.  son
retour au Havre, le premier consul passa une revue sur la place de la
Citadelle, et visita les tablissemens d'artillerie. Il reut encore
jusqu'au soir un grand nombre de fonctionnaires publics et de ngocians,
et le lendemain,  six heures du matin, nous partmes pour Dieppe.

Au moment o nous arrivmes  Fcamp, la ville prsentait un spectacle
extrmement curieux. Tous les habitans de la ville et des villes et
villages voisins suivaient le clerg en chantant un _Te Deum_ pour
l'anniversaire du 18 brumaire. Ces voix innombrables, s'levant au ciel
pour prier pour lui, frapprent vivement le premier consul. Il rpta
plusieurs fois, pendant le djeuner, qu'il avait prouv plus d'motion
de ces chants sous la vote du ciel, que ne lui en avaient jamais fait
prouver les musiques les plus brillantes.

Nous arrivmes  Dieppe,  six heures du soir; le premier consul ne se
coucha qu'aprs avoir reu toutes les flicitations, qui certes taient
bien sincres l, comme alors dans toute la France. Le lendemain,  huit
heures, le premier consul se rendit sur le port, o il resta long-temps
 regarder rentrer la pche, puis visita le faubourg du Pollet, et les
travaux des bassins que l'on commenait. Il admit  sa table le
sous-prfet, le maire, et trois marins de Dieppe qui avaient obtenu des
haches d'abordage d'honneur, pour s'tre distingus au combat de
Boulogne. Le premier consul ordonna la construction d'une cluse dans
l'arrire port, et la continuation d'un canal de navigation qui devait
s'tendre jusqu' Paris, et dont il n'a t fait jusqu' prsent que
quelques toises. De Dieppe nous allmes  Gisors et  Beauvais; et
enfin, le premier consul et sa femme rentrrent  Saint-Cloud, aprs une
absence de quinze jours, pendant lesquels on s'tait activement occup
de restaurer cette ancienne rsidence royale, que le premier consul
s'tait dcid  accepter, comme je l'expliquerai tout  l'heure.




CHAPITRE X.

     Influence du voyage en Normandie sur l'esprit du premier
     consul.--La gnration de l'empire.--Les mmoires et
     l'histoire.--Premires dames et premiers officiers de Madame
     Bonaparte.--Mesdames de Rmusat, de Tallouet, de Luay, de
     Lauriston.--Mademoiselle d'Alberg, et Mademoiselle de
     Luay.--Sagesse  la cour.--MM. de Rmusat, de Cramayel, de Luay,
     Didelot.--Le palais refus, puis accept.--Les colifichets.--Les
     serviteurs de Marie-Antoinette, mieux traits sous le consulat que
     depuis la restauration.--Incendie au chteau de Saint-Cloud.--La
     chambre de veille.--Le lit bourgeois.--Comment le premier consul
     descendait la nuit chez sa femme.--Devoir et triomphe conjugal.--Le
     galant pris sur le fait.--Svrit excessive envers une
     demoiselle.--Les armes d'honneur et les _troupiers_.--Le baptme de
     sang.--Le premier consul conduisant la charrue.--Les laboureurs et
     les conseillers d'tat.--Le grenadier de la rpublique devenu
     laboureur.--Audience du premier consul.--L'auteur l'introduit dans
     le cabinet du gnral.--Bonne rception et conversation curieuse.


Le voyage du premier consul dans les dpartemens les plus riches et les
plus clairs de France, avait d aplanir dans son esprit bien des
difficults qu'il avait peut-tre craint de rencontrer d'abord dans
l'excution de ses projets. Partout il avait t reu comme un monarque;
et non-seulement lui, mais madame Bonaparte elle-mme avait t
accueillie avec tous les honneurs ordinairement rservs aux ttes
couronnes. Il n'y a eu aucune diffrence entre les hommages qui leur
furent rendus alors, et ceux dont ils ont t entours depuis et mme
sous l'empire, lors des voyages que leurs Majests firent dans leurs
tats  diverses poques. Voil pourquoi je suis entr dans quelques
dtails sur celui-ci; s'ils paraissent trop longs ou trop dpourvus de
nouveaut  quelques lecteurs, je les prie de se souvenir que je n'cris
pas seulement pour ceux qui _ont vu_ l'empire. La gnration qui fut
tmoin de tant de grandes choses et qui a pu envisager de prs, et ds
ses commencemens, le plus grand homme de ce sicle, fait dj place 
d'autres gnrations qui ne peuvent et ne pourront juger que sur le dire
de celle qui les a prcdes. Ce qui est familier pour celle-ci, qui a
jug par ses yeux, ne l'est pas pour les autres, qui ont besoin qu'on
leur raconte ce qu'elles n'ont pu voir. De plus, les dtails ngligs
comme futiles et communs par l'histoire, qui fait profession de gravit,
conviennent parfaitement  de simples _souvenirs_, et font parfois bien
connatre et juger cette poque. Il me semble, par exemple, que
l'empressement de toute la population et des autorits locales auprs du
premier consul et de madame Bonaparte, pendant leur voyage en Normandie,
montre assez que le chef de l'tat n'aura point  craindre une bien
grande opposition, du moins de la part de la nation, lorsqu'il lui
plaira de changer de titre et de se proclamer empereur.

Peu de temps aprs notre retour, une dcision des consuls accorda 
madame Bonaparte quatre dames _pour lui aider  faire les honneurs du
palais_. C'taient mesdames: de Rmusat, de Tallouet, de Luay et de
Lauriston. Sous l'empire, elles devinrent dames du palais; madame de
Luay faisait souvent rire les personnes de la maison par de petits
traits de parcimonie; mais elle tait bonne et obligeante. Madame de
Rmusat tait une femme du plus grand mrite et d'excellent conseil.
Elle paraissait un peu haute, et cela se remarquait d'autant plus que M.
de Rmusat tait plein de bonhomie.

Dans la suite, il y eut une dame d'honneur, madame de La Rochefoucault,
dont j'aurai occasion de parler plus tard;

Une dame d'atours, madame de Luay, qui fut remplace par madame de La
Vallette, si glorieusement connue depuis par son dvouement  son poux;

Vingt-quatre dames du palais, franaises, parmi lesquelles: mesdames de
Rmusat, de Tallouet, de Lauriston, Ney, d'Arberg, Louise d'Arberg,
depuis madame la comtesse de Lobau, de Walsh-Srent, de Colbert, Lannes,
Savary, de Turenne, Octave de Sgur, de Montalivet, de Marescot, de
Bouille, Solar, Lascaris, de Brignol, de Canisy, de Chevreuse, Victor
de Mortemart, de Montmorency, Matignon et Maret;

Douze dames du palais, italiennes;

Ces dames prenaient le service tous les mois, de manire qu'il y et
toujours ensemble une Italienne et deux Franaises. L'empereur ne
voulait pas d'abord de demoiselles parmi les dames du palais, mais il se
relcha de cette rgle pour mademoiselle Louise d'Arberg, depuis madame
la comtesse de Lobau, et mademoiselle de Luay, qui a pous M. le comte
Philippe de Sgur, auteur de la belle histoire de la campagne de Russie.
Ces deux demoiselles, par leur conduite prudente et rserve, ont prouv
que l'on peut tre trs-sage, mme  la cour;

Quatre dames d'annonce, mesdames Soustras, Ducrest-Villeneuve, Flicit
Longroy et Egl Marchery;

Deux premires femmes de chambre, mesdames Roy et Marco de
Saint-Hilaire, qui avaient sous leur direction la grande garde-robe et
le coffre aux bijoux;

Quatre femmes de chambre ordinaires;

Une lectrice;

En hommes, le personnel de la maison de Sa Majest l'impratrice se
composa dans la suite de:

Un premier cuyer, M. le snateur Harville, remplissant les fonctions de
chevalier d'honneur;

Un premier chambellan, M. le gnral de division Nansouty;

Un second chambellan, introducteur des ambassadeurs, M. de Beaumont;

Quatre chambellans ordinaires, M. de Courtomer, Degrave, Galard de
Barn, Hector d'Aubusson de La Feuillade;

Quatre cuyers cavalcadours, MM. Corbineau, Berckheim, d'Audenarde et
Fouler;

Un intendant gnral de la maison de Sa Majest, M. Hinguerlot;

Un secrtaire des commandemens, M. Deschamps;

Deux premiers valets de chambre, MM. Frre et Douville;

Quatre valets de chambre ordinaires;

Quatre huissiers de la chambre;

Deux premiers valets de pied, MM. Lesprance et d'Argens;

Six valets de pied ordinaires;

Les officiers de bouche et de sant taient ceux de la maison de
l'empereur. En outre, six pages de l'empereur taient toujours de
service auprs de l'impratrice.

Le premier aumnier tait M. Ferdinand de Rohan, ancien archevque de
Cambray.

Une autre dcision de la mme poque fixa les attributions des prfets
du palais. Les quatre premier prfets du palais consulaire furent MM. de
Rmusat, de Cramayel, plus tard nomm introducteur des ambassadeurs et
matre des crmonies; de Luay, et Didelot, depuis prfet du Cher.

La Malmaison ne suffisait plus au premier consul, dont la maison, comme
celle de madame Bonaparte, devenait de jour en jour plus nombreuse. Une
demeure beaucoup plus tendue tait devenue ncessaire, et le choix du
premier consul s'tait fix sur Saint-Cloud.

Les habitans de Saint-Cloud avaient adress une ptition au corps
lgislatif, pour que le premier consul voult bien faire de leur chteau
sa rsidence d't, et l'assemble s'tait empresse de la transmettre
au premier consul, en l'appuyant mme de ses prires, et de comparaisons
qu'elle croyait flatteuses. Le gnral s'y refusa formellement, en
disant que quand il se serait acquitt des fonctions dont le peuple
l'avait charg, il s'honorerait d'une rcompense dcerne par le peuple;
mais que tant qu'il serait chef du gouvernement, il n'accepterait jamais
rien. Malgr le ton de dtermination de cette rponse, les habitans de
Saint-Cloud, qui avaient le plus grand intrt  ce que leur demande ft
accueillie, la renouvelrent lorsque le premier consul fut nomm consul
 vie, et il consentit cette fois  l'accepter. Les dpenses pour les
rparations et l'ameublement furent immenses, et surpassrent de
beaucoup les calculs qu'on lui avait faits, encore fut-il mcontent des
meubles et des ornemens. Il se plaignit  M. Charvet, concierge de la
Malmaison, qu'il avait nomm concierge de ce nouveau palais, et qu'il
avait charg de prsider  la distribution des pices et de surveiller
l'ameublement, _qu'on lui avait fait des appartemens comme pour une
fille entretenue; qu'il n'y avait que des colifichets, des papillottes,
et rien de srieux_. Il donna encore en cette occasion une preuve de son
empressement  faire le bien, sans s'inquiter de prjugs qui avaient
encore beaucoup de force. Sachant qu'il y avait  Saint-Cloud un grand
nombre d'anciens serviteurs de la reine Marie-Antoinette, il chargea M.
Charvet de leur proposer, soit leurs anciennes places, soit des
pensions; la plupart reprirent leurs places. En 1814, on fut bien loin
d'agir aussi gnreusement. Tous les employs furent renvoys, ceux mme
qui avaient servi Marie-Antoinette.

Il n'y avait pas long-temps que le premier consul s'tait install 
Saint-Cloud, lorsque ce chteau, redevenu _rsidence souveraine_  frais
normes, faillit tre la proie des flammes. Il y avait un corps-de-garde
sous le vestibule du centre du palais. Une nuit que les soldats avaient
fait du feu outre mesure, le pole devint si brlant qu'un fauteuil qui
se trouvait adoss  une des bouches qui chauffaient le salon prit feu,
et la flamme se communiqua promptement  tous les meubles. L'officier du
poste s'en tant aperu, prvint aussitt le concierge, et ils coururent
 la chambre du gnral Duroc, qu'ils rveillrent. Le gnral se leva
en toute hte, et recommandant aussitt le plus grand silence, on
organisa une chane. Il se mit lui-mme dans le bassin, ainsi que le
concierge, passant des seaux d'eau aux soldats, et en deux ou trois
heures le feu, qui avait dj dvor tous les meubles, fut teint. Ce ne
fut que le lendemain matin que le premier consul, Josphine, Hortense,
tous les habitans enfin du chteau, apprirent cet accident, et
tmoignrent tous, le premier consul surtout, leur satisfaction de
l'attention qu'on avait mise  ne pas les rveiller. Pour prvenir, ou
au moins rendre moins dangereux  l'avenir de pareils accidens, le
premier consul fit organiser une garde de nuit  Saint-Cloud, et, dans
la suite, dans toutes ses rsidences. On appelait cette garde _chambre
de veille_.

Dans les premiers temps que le premier consul habitait le palais de
Saint-Cloud, il couchait dans le mme lit que sa femme. Plus tard,
l'tiquette survint, et, sous ce rapport, refroidit un peu la tendresse
conjugale. En effet, le premier consul finit par habiter un appartement
assez loign de celui de madame Bonaparte. Pour se rendre chez elle, il
fallait qu'il traverst un grand corridor de service.  droite et 
gauche habitaient les dames du palais, les dames de service, etc.
Lorsque le premier consul voulait passer la nuit avec sa femme, il se
dshabillait chez lui, d'o il sortait en robe de chambre et coiff d'un
madras. Je marchais devant lui, un flambeau  la main. Au bout de ce
corridor tait un escalier de quinze  seize marches, qui conduisait 
l'appartement de madame Bonaparte. C'tait une grande joie pour elle
quand elle recevait la visite de son mari; toute la maison en tait
instruite le lendemain. Je la vois encore dire  tout venant, en
frottant ses petites mains: _Je me suis leve tard aujourd'hui, mais,
voyez-vous, c'est que Bonaparte est venu passer la nuit avec moi_. Ce
jour-l elle tait plus aimable encore que de coutume; elle ne rebutait
personne, et on en obtenait tout ce qu'on voulait. J'en ai fait pour ma
part bien des fois l'preuve.

Un soir que je conduisais le premier consul  une de ces visites
conjugales, nous apermes dans le corridor un jeune homme bien mis qui
sortait de l'appartement d'une des femmes de madame Bonaparte. Il
cherchait  s'esquiver, mais le premier consul lui cria d'une voix
forte: _Qui est l? o allez-vous? que faites-vous? quel est votre nom?_
C'tait tout simplement un valet de chambre de madame Bonaparte.
Stupfait de ces interrogations prcipites, il rpondit d'une voix
effraye qu'il venait de faire une commission pour madame Bonaparte.
C'est bien, reprit le premier consul, mais que je ne vous y reprenne
pas. Persuad que le galant profiterait de la leon, le gnral ne
chercha point  savoir son nom ni celui de sa belle.

Cela me rappelle qu'il fut beaucoup plus svre  l'gard d'une autre
femme de chambre de madame Bonaparte. Elle tait jeune et trs-jolie,
et inspira des sentimens fort tendres  deux aides-de-camp, MM. R... et
E.... Ils soupiraient sans cesse  sa porte, lui envoyaient des fleurs
et des billets doux. La jeune fille, du moins telle fut l'opinion
gnrale de la maison, ne les payait d'aucun retour. Josphine l'aimait
beaucoup, et pourtant le premier consul s'tant aperu des galanteries
de ces messieurs, se montra fort en colre, et fit chasser la pauvre
demoiselle, malgr ses pleurs et malgr les prires de madame Bonaparte
et celles du brave et bon colonel R..., qui jurait navement que la
faute tait toute de son ct, que la pauvre petite ne mritait que des
loges, et ne l'avait point cout. Tout fut inutile contre la
rsolution du premier consul, qui rpondit  tout en disant: Je ne veux
point de dsordre chez moi, point de scandale.

Lorsque le premier consul faisait quelque distribution d'armes
d'honneur, il y avait aux Tuileries un banquet auquel taient admis
indistinctement, quels que fussent leurs grades, tous ceux qui avaient
eu part  ces rcompenses.  ces dners, qui se donnaient dans la grande
galerie du chteau, il y avait quelquefois deux cents convives. C'tait
le gnral Duroc qui tait le matre des crmonies, et le premier
consul avait soin de lui recommander d'entremler les simples soldats,
les colonels, les gnraux, etc. C'tait surtout les premiers qu'il
ordonnait aux domestiques de bien soigner, de bien faire boire et
manger. Ce sont les repas les plus longs que j'aie vu faire 
l'empereur; il y tait d'une amabilit, d'un laissez-aller parfaits; il
faisait tous ses efforts pour mettre ses convives  leur aise; mais pour
un grand nombre d'entre eux, il avait bien de la peine  y parvenir.
Rien n'tait plus drle que de voir ces bons _troupiers_, se tenant 
deux pieds de la table, n'osant approcher ni de leur serviette ni de
leur pain; rouges jusqu'aux oreilles, et le cou tendu du ct de leur
gnral, comme pour recevoir le mot d'ordre. Le premier consul leur
faisait raconter le haut fait qui leur valait la rcompense nationale,
et riait quelquefois aux clats de leurs singulires narrations. Il les
engageait  bien manger, buvant quelquefois  leur sant; mais pour
quelques-uns, ses encouragemens chouaient contre leur timidit, et les
valets de pied leur enlevaient successivement leurs assiettes sans
qu'ils y eussent touch. Cette contrainte ne les empchait pas d'tre
pleins de joie et d'enthousiasme en quittant la table. Au revoir, mes
braves, leur disait le premier consul, baptisez-moi bien vite ces
nouveau-ns-l (montrant du doigt leurs sabres d'honneur). Dieu sait
s'ils s'y pargnaient.

Cette bienveillance du premier consul pour de simples soldats me
rappelle une anecdote arrive  la Malmaison, et qui rpond encore  ces
reproches de hauteur et de duret qu'on lui a faits.

Le premier consul sortit un jour de grand matin, vtu de sa redingote
grise et accompagn du gnral Duroc, pour se promener du ct de la
machine de Marly. Comme ils marchaient en causant, ils virent un
laboureur qui traait un sillon en venant de leur ct.--Dites donc, mon
brave homme (dit le premier consul en s'arrtant), votre sillon n'est
pas droit, vous ne savez donc pas votre mtier?--Ce n'est toujours pas
vous, mes beaux messieurs, qui me l'apprendrez; vous seriez encore assez
embarrasss pour en faire autant.--Parbleu non!--Vous croyez: eh bien!
essayez, reprit le brave homme en cdant sa place au premier consul.
Celui-ci prit le manche de la charrue, et, poussant les chevaux, voulut
commencer la leon; mais il ne fit pas un seul pas en droite ligne, tant
il s'y prenait mal.--Allons, allons, dit le paysan en mettant sa main
sur celle du gnral, pour reprendre sa charrue, votre besogne ne vaut
rien: chacun son mtier; promenez-vous, c'est votre affaire. Mais le
premier consul ne continua pas sa promenade sans payer la leon de
morale qu'il venait de recevoir du laboureur: le gnral Duroc lui remit
deux ou trois louis pour le ddommager de la perte de temps qu'on lui
avait cause. Le paysan, tonn de cette gnrosit, quitte sa charrue
pour aller conter son aventure, et rencontre en chemin une femme 
laquelle il conte qu'il croit bien avoir rencontr deux _gros
messieurs_,  en juger parce qu'il avait encore dans sa main. La
fermire, mieux avise, lui demanda quel tait le costume des
promeneurs, et d'aprs la description qu'il lui en fit, elle devina que
c'tait le premier consul et quelqu'un des siens. Le bon homme fut
quelque temps interdit; mais le lendemain, il se prit d'une belle
rsolution, et s'tant par de ses plus beaux habits, il se prsenta 
la Malmaison, demandant  parler au premier consul, pour le remercier,
disait-il, du beau cadeau qu'il lui avait fait la veille[8].

J'allai avertir le premier consul de cette visite, et il me donna
l'ordre d'introduire le laboureur. Celui-ci, pendant que j'tais sorti
pour l'annoncer, avait, suivant sa propre expression, _pris son courage
 deux mains_, pour se prparer  cette grande entrevue. Je le retrouvai
debout au milieu de l'antichambre (car il n'avait os s'asseoir sur les
banquettes, qui, bien que des plus simples, lui paraissaient
magnifiques); et songeant  ce qu'il allait dire au premier consul pour
lui tmoigner sa reconnaissance. Je marchai devant lui, il me suivait en
posant avec prcaution le pied sur le tapis, et lorsque je lui ouvris la
porte du cabinet, il me fit des civilits pour me faire entrer le
premier. Lorsque le premier consul n'avait rien de secret  dire ou 
dicter, il laissait assez volontiers la porte de son cabinet ouverte. Il
me fit signe cette fois de ne point la fermer, de sorte que je pus voir
et entendre tout ce qui se passait.

L'honnte laboureur commena, en entrant dans le cabinet, par saluer _le
dos_ de M. de Bourrienne, qui ne pouvait le voir, occup qu'il tait 
crire sur une petite table de travail place dans l'embrasure de la
fentre. Le premier consul le regardait faire ses saluts, renvers en
arrire dans son fauteuil, dont, suivant une vieille habitude, il
_travaillait_ un des bras avec la pointe de son canif.  la fin pourtant
il prit ainsi la parole:

--Eh bien, mon brave (le paysan se retourna, le reconnut et salua de
nouveau). Eh bien, poursuivit le premier consul, la moisson a t belle
cette anne?

--Mais, sauf votre respect, citoyen mon gnral, pas trop mauvaise comme
.

--Pour que la terre rapporte, reprit le premier consul, il faut qu'on la
remue, n'est-il pas vrai? Les beaux messieurs ne valent rien pour cette
besogne-l.

--Sans vous offenser, mon gnral, les bourgeois ont la main trop douce
pour manier une charrue. Il faut une _poigne_ solide pour remuer ces
outils-l.

--C'est vrai, rpondit en souriant le premier consul. Mais grand et fort
comme vous tes, vous avez d manier autre chose qu'une charrue. Un bon
fusil de munition, par exemple, ou bien la poigne d'un bon sabre.

Le laboureur se redressa avec un air de fiert: --Gnral, dans le
temps j'ai fait comme les autres. J'tais mari depuis cinq ou six ans,
lorsque ces b..... de Prussiens (pardon, mon gnral) entrrent 
Landrecies. Vint la rquisition; ou me donna un fusil et une giberne 
la maison commune, et marche! Ah dame, nous n'tions pas quips comme
ces grands gaillards que je viens de voir en entrant dans la cour.

Il voulait parler des grenadiers de la garde consulaire.

--Pourquoi avez-vous quitt le service? reprit le premier consul, qui
paraissait prendre beaucoup d'intrt  cette conversation.

--Ma foi, mon gnral,  chacun son tour. Il y avait des coups de sabre
pour tout le monde. Il m'en tomba un l (le digne laboureur se baissa
montrant sa tte, et cartant ses cheveux), et aprs quelques semaines
d'ambulance, on me donna mon cong pour revenir  ma femme et  ma
charrue.

--Avez-vous des enfans?

--J'en ai trois, mon gnral; deux garons et une fille.

--Il faut faire un militaire de l'an de vos garons. S'il se conduit
bien, je me chargerai de lui. Adieu, mon brave; quand vous aurez besoin
de moi, revenez me voir. L-dessus, le premier consul se leva, se fit
donner, par M. de Bourrienne, quelques louis qu'il ajouta  ceux que le
laboureur avait dj reus de lui, et me chargea de le reconduire. Nous
tions dj dans l'antichambre, lorsque le premier consul rappela le
paysan pour lui dire:

--Vous tiez  Fleurus?

- Oui, mon gnral.

--Pourriez-vous me dire le nom de votre gnral en chef?

--Je le crois bien, parbleu! c'tait le gnral Jourdan.

--C'est bien; au revoir. Et j'emmenai le vieux soldat de la rpublique,
enchant de sa rception.




CHAPITRE XI.

     L'envoy du bey de Tunis et les chevaux arabes.--Mauvaise foi de
     l'Angleterre.--Voyage  Boulogne.--En Flandre et en
     Belgique.--Courses continuelles.--L'auteur fait le service de
     premier valet de chambre.--Dbut de Constant comme barbier du
     premier consul.--Apprentissage.--Mentons plbiens.--Le regard de
     l'aigle.--Le premier consul difficile  raser.--Constant l'engage 
     se raser lui-mme.--Ses motifs pour tenir  persuader le premier
     consul.--Confiance et scurit imprudente du premier consul.--La
     premire leon.--Les taillades.--Lgers reproches.--Gaucherie du
     premier consul tenant son rasoir.--Les chefs et les
     harangues.--Arrive du premier consul  Boulogne.--Prludes de la
     formation du camp de Boulogne.--Discours de vingt pres de
     famille.--Combat naval gagn par l'amiral Bruix contre les
     Anglais.--Le dner et la victoire.--Les Anglais et la _Cte de
     Fer_.--Projet d'attentat sur la personne du premier
     consul.--Rapidit du voyage.--Le ministre de la police.--Prsens
     offerts par les villes.--Travaux ordonns par le premier
     consul.--Munificence.--Le premier consul mauvais cocher.--Pleur de
     Cambacrs.--L'vanouissement.--Le prcepte de l'vangile.--Le
     sommeil sans rves.--L'ambassadeur ottoman.--Les cachemires.--Le
     musulman en prires et au spectacle.


Au commencement de cette anne (1803), arriva  Paris un envoy de
Tunis, qui fit hommage au premier consul, de la part du bey, de dix
chevaux arabes. Le bey avait alors  craindre la colre de l'Angleterre,
et il cherchait  se faire de la France une allie puissante et capable
de le protger; il ne pouvait mieux s'adresser, car tout annonait la
rupture de cette paix d'Amiens dont toute l'Europe s'tait tant rjouie.
L'Angleterre ne tenait aucune de ses promesses et n'excutait aucun des
articles du trait; de son ct, le premier consul, rvolt d'une si
mauvaise foi et ne voulant pas en tre la dupe, armait publiquement et
ordonnait le compltement des cadres et une nouvelle leve de cent vingt
mille conscrits. La guerre fut officiellement dclare au mois de juin;
mais il y avait dj eu des hostilits auparavant.

 la fin de ce mois, le premier consul fit un voyage  Boulogne, et
visita la Picardie, la Flandre et la Belgique, pour organiser
l'expdition qu'il mditait contre les Anglais, et mettre les ctes du
nord en tat de dfense. De retour au mois d'aot  Paris, il en
repartit en novembre pour une seconde visite  Boulogne. Ces courses
multiplies auraient t trop fortes pour M. Hambard, premier valet de
chambre, qui tait depuis long-temps malade. Aussi lorsque le premier
consul avait t sur le point de partir pour sa premire tourne dans le
nord, M. Hambard lui avait demand la permission de ne pas en tre,
allguant, ce qui tait trop vrai, le mauvais tat de sa sant. Voil
comme vous tes, dit le premier consul, toujours malade et plaignant! Et
si vous restez ici, qui donc me rasera?--Mon gnral, rpondit M.
Hambard, Constant sait raser aussi bien que moi. J'tais prsent et
occup dans ce moment mme  habiller le premier consul. Il me regarda
et me dit: --Eh bien! monsieur le drle, puisque vous tes si habile,
vous allez faire vos preuves sur-le-champ; nous allons voir comment vous
vous y prendrez. Je connaissais la msaventure du pauvre Hbert, que
j'ai rapporte prcdemment, et ne voulant pas en prouver une pareille,
je m'tais fait depuis long-temps apprendre  raser. J'avais pay des
leons  un perruquier pour qu'il m'enseignt son mtier, et je m'tais
mme,  mes momens de loisir, mis en apprentissage chez lui, o j'avais
indistinctement fait la barbe  toutes ses pratiques. Le menton de ces
braves gens avait eu passablement  souffrir avant que j'eusse assez de
lgret dans la main pour oser approcher mon rasoir du menton
consulaire. Mais  force d'expriences ritres _sur les barbes du
commun_, j'tais arriv  un degr d'adresse qui m'inspirait la plus
grande confiance. Aussi, sur l'ordre du premier consul, j'apprte l'eau
chaude et la savonnette, j'ouvre hardiment un rasoir, et je commence
l'opration. Au moment o j'allais porter le rasoir sur le visage du
premier consul, il se lve brusquement, se retourne, et fixe ses deux
yeux sur moi avec une expression de svrit et d'interrogation que je
ne pourrais rendre. Voyant que je ne me troublais pas, il se rassit en
me disant avec plus de douceur: Continuez; ce que je fis avec assez
d'adresse pour le rendre trs-satisfait. Lorsque j'eus fini:
Dornavant, me dit-il, c'est vous qui me raserez. Et depuis lors, en
effet, il ne voulut plus avoir d'autre barbier que moi. Ds lors aussi
mon service devint beaucoup plus actif; car tous les jours j'tais
oblig de paratre pour raser le premier consul, et je puis assurer que
ce n'tait pas chose facile  faire. Pendant la crmonie de la barbe,
il parlait souvent, lisait les journaux, s'agitait sur sa chaise, se
retournait brusquement, et j'tais oblig d'user de la plus grande
prcaution pour ne point le blesser. Heureusement ce malheur ne m'est
jamais arriv. Quand par hasard il ne parlait pas, il restait immobile
et raide comme une statue; et l'on ne pouvait lui faire baisser, ni
lever, ni pencher la tte, comme il et t ncessaire, pour accomplir
plus aisment la tche. Il avait aussi une manie singulire, qui tait
de ne se faire savonner et raser d'abord qu'une moiti du visage. Je ne
pouvais passer  l'autre moiti que lorsque la premire tait finie. Le
premier consul trouvait cela plus commode.

Plus tard, quand je fus devenu son premier valet de chambre, alors qu'il
daignait me tmoigner la plus grande bont, et que j'avais mon
franc-parler avec lui autant que son rang le permettait, je pris la
libert de l'engager  se raser lui-mme; car, comme je viens de le
dire, ne voulant pas se faire raser par d'autres que moi, il tait
oblig d'attendre que l'on m'et fait avertir,  l'arme surtout o ses
levers n'taient pas rguliers. Il se refusa long-temps  suivre mon
conseil, et toutes les fois que j'y revenais:--Ah! ah! monsieur le
paresseux! me disait-il en riant; vous seriez bien aise que je fisse la
moiti de votre besogne? Enfin j'eus le bonheur de le convaincre du
dsintressement et de la sagesse de mes avis. Le fait est que je tenais
beaucoup  le persuader; car, me figurant quelquefois ce qui serait
ncessairement arriv si une absence indispensable, une maladie ou un
motif quelconque m'et tenu loign du premier consul, je ne pouvais
penser, sans frmir, que sa vie aurait t  la merci du premier venu.
Pour lui, je suis presque sr qu'il n'y songeait pas; car, quelques
contes qu'on ait faits sur sa mfiance, il est certain qu'il ne prenait
aucune prcaution contre les piges que pouvait lui tendre la trahison.
Sa scurit, sur ce point, allait mme jusqu' l'imprudence. Aussi tous
ceux qui l'aimaient, et c'taient tous ceux dont il tait entour,
cherchaient-ils  remdier  ce dfaut de prcaution par toute la
vigilance dont ils taient capables. Je n'ai pas besoin de dire que
c'tait surtout cette mme sollicitude pour la prcieuse vie de mon
matre, qui m'avait engag  insister sur le conseil que je lui avais
donn de se raser lui-mme.

Les premires fois qu'il essaya de mettre mes leons en pratique,
c'tait une chose plus inquitante encore que risible de voir l'empereur
(il l'tait alors), qui, en dpit des principes que je venais de lui
donner en les lui dmontrant par des exemples ritrs, ne savait pas
tenir son rasoir, le saisir  poigne par le manche, et l'appliquer
perpendiculairement sur sa joue sans le coucher. Il donnait brusquement
un coup de rasoir, ne manquait pas de se faire une taillade, et retirait
sa main au plus vite en s'criant:--Vous le voyez bien, drle! vous tes
cause que je me suis coup! Je prenais alors le rasoir, et finissais
l'opration. Le lendemain, mme scne que la veille, mais avec moins de
sang rpandu. Chaque jour ajoutait  l'adresse de l'empereur; et il
finit,  force de leons, par tre assez habile pour se passer de moi.
Seulement il se coupait encore de temps en temps, et alors il
recommenait  m'adresser de petits reproches; mais en plaisantant et
avec bont. Au reste, de la manire dont il s'y prenait et qu'il ne
voulait pas changer, il tait bien impossible qu'il ne lui arrivt pas
souvent de se tailler le visage; car il se rasait de haut en bas, et non
de bas en haut comme tout le monde, et cette mauvaise mthode, que tous
mes efforts ne purent jamais changer, ajoute  la brusquerie habituelle
de ses mouvemens, faisait que je ne pouvais m'empcher de frmir chaque
fois que je lui voyais prendre son rasoir.

Madame Bonaparte accompagna le premier consul dans le premier de ces
voyages. Ce ne fut, comme dans celui de Lyon, que ftes et triomphes
continuels.

Pour l'arrive du premier consul, les habitans de Boulogne avaient lev
des arcs-de-triomphe, depuis la porte dite de Montreuil jusqu'au grand
chemin qui conduisait  sa baraque, que l'on avait faite au camp de
droite. Chaque arc-de-triomphe tait en feuillage, et l'on y lisait les
noms des combats et batailles ranges o il avait t victorieux. Ces
dmes et ces arcades de verdure et de fleurs offraient un coup-d'oeil
admirable. Un arc-de-triomphe, beaucoup plus haut que les autres,
s'levait au milieu de la rue de l'cu (grande rue); l'lite des
citoyens s'tait rassemble  l'entour; plus de cent jeunes personnes
pares de fleurs, des enfans, de beaux vieillards et un grand nombre de
braves, que le devoir militaire n'avait pas retenus au camp, attendaient
avec impatience l'arrive du premier consul.  son approche, le canon de
rjouissance annona aux Anglais, dont la flotte ne s'loignait pas des
eaux de Boulogne, l'apparition de Napolon sur le rivage, o se
rassemblait la formidable arme qu'il avait rsolu de jeter sur
l'Angleterre.

Le premier consul, mont sur un petit cheval gris, qui avait la vivacit
de l'cureuil, mit pied  terre, et, suivi de son brillant tat-major,
il adressa ces paternelles paroles aux autorits de la ville: Je viens
pour assurer le bonheur de la France; les sentimens que vous manifestez,
toutes vos marques de reconnaissance me touchent; je n'oublierai pas mon
entre  Boulogne, que j'ai choisi pour le centre de runion de mes
armes. Citoyens, ne vous effrayez pas de ce rendez-vous; c'est celui
des dfenseurs de la patrie, et bientt des vainqueurs de la fire
Angleterre. Le premier consul continua sa marche, entour de toute la
population, qui ne le quitta qu' la porte de sa baraque, o plus de
trente gnraux le reurent. Le bruit du canon, des cloches, les cris
d'allgresse ne cessrent qu'avec ce beau jour.

Le lendemain de notre arrive, le premier consul visita le Pont de
Briques, petit village situ  une demi-lieue de Boulogne; un fermier
lui lut le compliment suivant:

Gnral, nous sommes ici vingt pres de famille qui vous offrons une
vingtaine de gros gaillards qui sont et seront toujours  vos ordres;
emmenez-les, gnral, ils sont capables de vous donner un bon coup de
main lorsque vous irez en Angleterre. Quant  nous, nous remplirons un
autre devoir; nos bras travailleront  la terre pour que le pain ne
manque pas aux braves qui doivent craser les Anglais.

Napolon remercia en souriant le franc campagnard, jeta un coup d'oeil
sur une petite maison de campagne, btie au bord de la grande route, et
s'adressant au gnral Berthier, il dit: Voil o je veux que mon
quartier-gnral soit tabli. Puis il piqua son cheval et s'loigna. Un
gnral et quelques officiers restrent pour faire excuter l'ordre du
premier consul, qui dans la nuit mme de son arrive  Boulogne revint
coucher au Pont de Briques.

On me raconta  Boulogne les dtails d'un combat naval, que s'taient
livr, peu de temps avant notre arrive, la flottille franaise,
commande par l'amiral Bruix, et l'escadre anglaise avec laquelle Nelson
bloquait le port de Boulogne. Je les rapporterai tels qu'ils m'ont t
dits, ayant trouv des plus curieuses la manire commode dont l'amiral
franais dirigeait les oprations de ses marins.

Deux cents btimens environ tant canonnires que bombardes, bateaux
plats et pniches, formaient la ligne de dfense; la cte et les forts
taient hrisss de batteries. Quelques frgates se dtachrent de la
station ennemie, et, prcdes de deux ou trois bricks, vinrent se
ranger en bataille devant la ligne et  la porte du canon de notre
flottille. Alors le combat s'engagea, les boulets arrivrent de toutes
parts. Nelson, qui avait promis la destruction de la flottille, fit
renforcer sa ligne de bataille de deux autres rangs de vaisseaux et de
frgates; ainsi placs par chelons, ils combattirent avec une grande
supriorit de forces. Pendant plus de sept heures, la mer, couverte de
feu et de fume, offrit  toute la population de Boulogne le superbe et
pouvantable spectacle d'un combat naval o plus de dix-huit cents coups
de canon partaient  la fois. Le gnie de Nelson ne put rien contre nos
marins et nos soldats. L'amiral Bruix tait dans sa baraque, place prs
du smaphore des signaux. De l, il combattait Nelson, en buvant avec
son tat-major et quelques dames de Boulogne qu'il avait invites 
dner. Les convives chantaient les premires victoires du premier
consul, tandis que l'amiral, sans quitter la table, faisait manoeuvrer la
flottille au moyen des signaux qu'il ordonnait. Nelson, impatient de
vaincre, fit avancer toutes ses forces navales; mais, contrari par le
vent que les Franais avaient sur son escadre, il ne put tenir la
promesse qu'il avait faite  Londres de brler notre flottille. Loin de
l, plusieurs de ses btimens furent fortement endommags, et l'amiral
Bruix voyant s'loigner les Anglais, cria victoire, en versant le
champagne  ses convives. La flottille franaise avait peu souffert,
tandis que l'escadre ennemie tait abme par le feu continuel de nos
batteries sdentaires. Ce jour-l, les Anglais reconnurent qu'il leur
serait impossible d'approcher de la cte de Boulogne, qu'ils ont depuis
surnomme la _Cte de Fer_.

Lorsque le premier consul quitta Boulogne, il devait passer  Abbeville
et y rester vingt-quatre heures. Le maire de cette ville n'avait rien
nglig pour l'y recevoir dignement. Abbeville tait superbe ce jour-l.
On tait all enlever, avec leurs racines, les plus beaux arbres d'un
bois voisin, pour former des avenues dans toutes les rues o le premier
consul devait passer. Quelques habitans, propritaires de magnifiques
jardins, en avaient retir leurs arbustes les plus rares pour les ranger
sur son passage; des tapis de la manufacture de MM. Hecquet-Dorval
taient tendus par terre, pour tre fouls par ses chevaux. Une
circonstance imprvue troubla tout--coup la fte; un courrier que le
ministre de la police avait expdi, arriva au moment o nous
approchions de la ville. Le ministre avertissait le premier consul qu'on
voulait l'assassiner  deux lieues de l; le jour et l'heure taient
indiqus.

Pour djouer l'attentat qu'on mditait contre sa personne, le premier
consul traversa la ville au galop, et, suivi de quelques lanciers, il se
rendit sur le terrain o il devait tre attaqu; l, il fit une halte
d'environ une demi-heure, y mangea quelques biscuits d'Abbeville et
repartit. Les assassins furent tromps; ils ne s'taient prpars que
pour le lendemain.

Le premier consul et madame Bonaparte continurent leur tourne 
travers la Picardie, la Flandre et les Pays-Bas. Chaque jour arrivaient
au premier consul des offres de btiments de guerre faites par les
divers conseils gnraux. On continuait  le haranguer,  lui prsenter
les clefs des villes comme s'il et exerc la puissance royale. Amiens,
Dunkerque, Lille, Bruges, Gand, Bruxelles, Lige, Namur se distingurent
par l'clat de la rception qu'ils firent aux illustres voyageurs. Les
habitans de la ville d'Anvers firent prsent au premier consul de six
chevaux bais magnifiques. Partout aussi le premier consul laissa des
marques utiles de son passage. Par ses ordres, des travaux furent
aussitt commencs pour nettoyer et amliorer le port d'Amiens. Il
visita dans cette ville, et dans les autres lorsqu'il y avait lieu,
l'exposition des produits de l'industrie, encourageant les fabricans par
ses conseils et les favorisant par ses arrts.  Lige, il fit mettre 
la disposition du prfet de l'Ourthe une somme de 300,000 francs pour la
rparation des maisons brles par les Autrichiens, dans ce dpartement,
pendant les premires guerres de la rvolution. Anvers lui dut son port
intrieur, un bassin et des chantiers de construction.  Bruxelles, il
ordonna la jonction du Rhin, de la Meuse et de l'Escaut par un canal. Il
fit jeter  Givet un pont de pierre sur la Meuse, et,  Sedan, madame
veuve Rousseau reut de lui une somme de 60,000 francs pour le
rtablissement de sa fabrique dtruite par un incendie. Enfin, je ne
saurais numrer tous les bienfaits publics ou particuliers que le
premier consul et madame Bonaparte semrent sur leur route.

Peu de temps aprs notre retour  Saint-Cloud, le premier consul, se
promenant en voiture dans le parc avec sa femme et M. Cambacrs, eut la
fantaisie de conduire  grandes guides les quatre chevaux attels  sa
calche, et qui taient de ceux qui lui avaient t donns par les
habitans d'Anvers. Il se plaa donc sur le sige, et prit les rnes des
mains de Csar, son cocher, qui monta derrire la voiture. Ils se
trouvaient en ce moment dans l'alle du fer  cheval, qui conduit  la
route du pavillon Breteuil et de Ville-d'Avray. Il est dit, dans le
Mmorial de Sainte-Hlne, que _l'aide-de-camp, ayant gauchement
travers les chevaux, les fit emporter_. Csar, qui me conta en dtail
cette fcheuse aventure, peu de minutes aprs que l'accident avait eu
lieu, ne me dit pas un mot de l'aide-de-camp; et, en conscience, il
n'tait pas besoin, pour faire verser la calche, d'une autre gaucherie
que de celle d'un cocher aussi peu expriment que l'tait le premier
consul. D'ailleurs, les chevaux taient jeunes et ardens, et Csar
lui-mme avait besoin de toute son adresse pour les conduire. Ne sentant
plus sa main, ils partirent au galop; et Csar, voyant la nouvelle
direction qu'ils prenaient vers la droite, se mit  crier, _ gauche_!
d'une voix de stentor. Le consul Cambacrs, encore plus ple qu'
l'ordinaire, s'inquitait peu de rassurer madame Bonaparte alarme;
mais il criait de toutes ses forces:--Arrtez! arrtez! vous allez nous
briser! Cela pouvait fort bien arriver; mais le premier consul
n'entendait rien, et d'ailleurs il n'tait plus matre des chevaux.
Arriv, ou plutt emport avec une rapidit extrme jusqu' la grille,
il ne put prendre le milieu, accrocha une borne et versa lourdement.
Heureusement les chevaux s'arrtrent. Le premier consul, jet  dix pas
sur le ventre, s'vanouit et ne revint  lui que lorsqu'on le toucha
pour le relever. Madame Bonaparte et le second consul n'eurent que de
lgres contusions; mais la bonne Josphine avait horriblement souffert
d'inquitude pour son mari. Pourtant, quoiqu'il et t rudement
froiss, il ne voulut point tre saign, et se contenta de quelques
frictions d'eau de Cologne, son remde favori. Le soir,  son coucher,
il parla avec gat de sa msaventure, de la frayeur extrme qu'avait
montre son collgue, et finit en disant _Il faut rendre  Csar ce qui
est  Csar_; qu'il garde son fouet, et que chacun fasse son mtier. Il
convenait toutefois, malgr ses plaisanteries, qu'il ne s'tait jamais
cru lui-mme si prs de la mort, et que mme il se tenait pour avoir t
bien mort pour quelques secondes. Je ne me souviens pas si c'est  cette
occasion, ou dans un autre moment, que j'ai entendu dire  l'empereur
que la mort n'tait qu'un sommeil sans rves.

Au mois d'octobre de cette anne, le premier consul reut en audience
publique Haled-Effendi, ambassadeur de la Porte Ottomane.

L'arrive de l'ambassadeur Turc fit sensation aux Tuileries, parce qu'il
apportait une grande quantit de cachemires au premier consul, qu'on
tait sr qu'ils seraient distribus, et que chaque femme se flattait
d'tre favorablement traite. Je crois que sans son costume tranger, et
surtout sans ses cachemires, il aurait produit peu d'effet sur des gens
dj habitus  voir des princes souverains faire la cour au chef du
gouvernement, chez lui et chez eux. Son costume mme n'tait pas plus
remarquable que celui de Roustan, auquel on tait accoutum, et quant 
ses saluts, ils n'taient gure plus bas que ceux des courtisans
ordinaires du premier consul.  Paris, on dit que l'enthousiasme dura
plus long-temps. _C'est si drle d'tre Turc!_ Quelques dames eurent
l'honneur de voir manger l'ambassadeur barbu; il fut poli et mme galant
avec elles, et leur fit quelques cadeaux qui furent trs-vants. Il
n'avait pas les moeurs trop musulmanes et ne fut pas trs-effray de
voir, sans un voile sur le visage, nos jolies Parisiennes. Un jour,
qu'il passa presque entier  Saint-Cloud, je le vis faire sa prire.
C'tait dans la cour d'honneur, sur un large parapet bord d'une
balustrade en pierre. L'ambassadeur fit tendre des tapis du ct des
appartemens qui, depuis, furent ceux du roi de Rome, et l il fit ses
gnuflexions, aux yeux de plusieurs personnes de la maison qui, par
discrtion, se tinrent derrire les croises. Le soir il assista au
spectacle. On donnait, je crois, Zare ou Mahomet; il n'y comprit rien.




CHAPITRE XII

     Nouveau voyage  Boulogne.--Visite de la flottille, et revue des
     troupes.--Jalousie de la ligne contre la garde.--Le premier consul
     au camp.--Colre du gnral contre les soldats.--Ennuis des
     officiers et plaisirs du camp.--Timidit des
     Boulonnaises.--Jalousie des maris.--Visites des Parisiennes, des
     Abbevilloises, des Dunkerquoises et des Amiennoises, au camp de
     Boulogne.--Soires chez la matresse du colonel Joseph
     Bonaparte.--Les gnraux Soult, Saint-Hilaire et Androssy.--La
     femme adroite et les deux amans heureux.--Curiosit du premier
     consul.--Le premier consul pris pour un commissaire des
     guerres.--Commencement de la faveur du gnral
     Bertrand.--L'ordonnateur Arcambal et les deux visiteurs.--Le
     premier consul piant son frre, qui feint de ne pas le
     reconnatre.--Le premier consul et les jeux innocens.--Le premier
     consul n'a rien  donner pour gage.--Billet doux du premier
     consul.--Combat naval.--Le premier consul commande une manoeuvre et
     se trompe.--Erreur reconnue et silence du gnral.--Le premier
     consul pointe les canons et fait rougir les boulets.--Combat de
     deux Picards.--Explosion continuelle.--Dner au bruit du
     canon.--Frgate anglaise dmte, et le brick coul bas.


Au mois de novembre de cette anne, le premier consul retourna 
Boulogne pour visiter la flottille et passer la revue des troupes qui
s'y taient dj rassembles, dans les camps destins  l'arme avec
laquelle il se proposait de descendre en Angleterre. J'ai conserv
quelques notes, et encore plus de souvenirs sur mes diffrens sjours 
Boulogne. Jamais l'empereur ne dploya autre part une plus grande
puissance militaire. Jamais on ne vit runies sur un mme point, de plus
belles troupes ni de plus prtes  marcher au moindre signe de leur
chef. Il n'est donc pas suprenant que j'aie retrouv dans ma mmoire sur
cette poque, des dtails que personne, je crois, n'a encore imagin de
publier. Personne aussi, si je ne me trompe, n'a pu tre mieux en tat
que moi de les connatre. Au reste, le lecteur va tre  mme d'en
juger.

Dans les diffrentes revues que passait le premier consul, il semblait
vouloir exciter l'enthousiasme des soldats et leur attachement  sa
personne, par l'attention avec laquelle il saisissait toutes les
occasions de flatter leur amour-propre.

Un jour, ayant particulirement remarqu l'excellente tenue des 36e,
57e rgimens de ligne et 10e d'infanterie lgre, il fit sortir
des rangs tous les chefs, depuis les caporaux jusqu'aux colonels, et se
mettant au milieu d'eux, il leur tmoigna sa satisfaction en leur
rappelant les occasions o, sous le feu du canon, il avait t  mme
de faire sur ces trois braves rgimens des remarques avantageuses. Il
complimenta les sous-officiers sur la bonne ducation des soldats, et
les capitaines et les chefs de bataillon sur l'ensemble et la prcision
des manoeuvres. Enfin, chacun eut sa part d'loges.

Cette flatteuse distinction n'excita point la jalousie des autres corps
de l'arme; chaque rgiment avait eu dans cette journe sa part plus ou
moins grande de complimens, et quand la revue fut termine, ils
regagnrent paisiblement leurs cantonnemens. Mais les soldats des
36e, 57e et 10e, tout fiers d'avoir t favoriss si
spcialement, allrent dans l'aprs-midi porter leur triomphe dans une
guinguette frquente par les grenadiers de la garde  cheval. On
commena par boire tranquillement, en parlant de campagnes, de villes
prises, du premier consul, enfin de la revue du matin: alors, des jeunes
gens de Boulogne qui s'taient mls aux buveurs, s'avisrent de chanter
des couplets de composition toute rcente, dans lesquels on portait aux
nues la bravoure, les exploits des trois rgimens, sans y mler un mot
pour le reste de l'arme, pas mme pour la garde; et c'tait dans la
guinguette favorite des grenadiers de la garde, que ces couplets taient
chants! Ceux-ci gardrent d'abord un morne silence; mais bientt,
pousss  bout, ils protestrent  haute voix contre ces couplets,
qu'ils trouvaient, disaient-ils, dtestables. La querelle s'engagea
d'une faon trs-vive, on cria beaucoup, on se dit des injures, puis on
se spara, sans trop de bruit pourtant, en se donnant rendez-vous pour
le lendemain,  quatre heures du matin, aux environs de Marquise, petit
village qui est  deux lieues de Boulogne. Il tait fort tard, le soir,
quand les soldats quittrent la guinguette.

Plus de deux cents grenadiers de la garde se rendirent sparment au
lieu du rendez-vous, et trouvrent le terrain occup par un nombre  peu
prs gal de leurs adversaires des 36e, 57e et 10e. Sans
explications, sans tapage, ils mirent tous le sabre  la main, et se
battirent pendant plus d'une heure avec un sang-froid effrayant. Un
nomm Martin, grenadier de la garde, homme d'une taille gigantesque, tua
de sa main sept ou huit soldats du 10e. Ils se seraient probablement
massacrs tous, si le gnral Saint-Hilaire, prvenu trop tard de cette
sanglante querelle, n'et pas fait aussitt partir un rgiment de
cavalerie, qui mit fin au combat. Les grenadiers avaient perdu dix
hommes, et les soldats de la ligne treize: les blesss taient de part
et d'autre en trs-grand nombre.

Le premier consul alla au camp le lendemain, fit amener devant lui les
provocateurs de cette terrible scne, et leur dit d'une voix svre: Je
sais pourquoi vous vous tes battus; plusieurs braves ont succomb dans
une lutte indigne d'eux et de vous. Vous serez punis. J'ai ordonn qu'on
imprimt les couplets, cause de tant de malheurs. Je veux qu'en
apprenant votre punition, les Boulonnais sachent que vous avez dmrit
de vos frres d'armes.

Cependant les troupes, et surtout les officiers, commenaient 
s'ennuyer de leur sjour  Boulogne, ville moins propre que toute autre,
peut-tre,  leur rendre supportable une existence inactive. On ne
murmurait pas nanmoins, parce que jamais, o tait le premier consul,
les murmures n'avaient pu trouver place; mais on pestait tout bas de se
voir retenu au camp ou dans le port, ayant l'Angleterre devant soi, 
neuf ou dix lieues de distance. Les plaisirs taient: rares  Boulogne;
les Boulonnaises, jolies femmes en gnral, mais extrmement timides,
n'osaient pas former de runions chez elles, dans la crainte de dplaire
 leurs maris, gens fort jaloux, comme le sont tous les Picards. Il y
avait pourtant un beau salon, dans lequel on aurait pu facilement donner
des bals et des soires; mais, quoiqu'elles en eussent bien envie, ces
dames n'osaient pas s'en servir; il fallut qu'un certain nombre de
belles Parisiennes, touches du triste sort de tant de braves et beaux
officiers, vinssent  Boulogne pour charmer les ennuis d'un si long
repos. L'exemple des Parisiennes piqua les Abbevilloises, les
Dunkerquoises, les Amiennoises, et bientt Boulogne fut rempli
d'trangers et d'trangres qui venaient faire les honneurs de la ville.

Entre toutes ces dames, celle qui se faisait principalement remarquer
par un excellent ton, beaucoup d'esprit et de beaut, tait une
Dunkerquoise nomme madame F..., excellente musicienne, pleine de gat,
de grces et de jeunesse; il tait impossible que madame F... ne fit
point tourner bien des ttes. Le colonel Joseph, frre du premier
consul, le gnral Soult, qui fut depuis marchal, les gnraux
Saint-Hilaire et Androssy, et quelques autres grands personnages,
furent  ses pieds. Deux seulement, dit-on, russirent  s'en faire
aimer, et de ces deux, l'un tait le colonel Joseph, qui passa bientt
dans la ville pour l'amant prfr de madame F.... La belle Dunkerquoise
donnait souvent des soires, auxquelles le colonel Joseph ne Manquait
jamais d'assister. Parmi tous ses rivaux, et certes il en avait bon
nombre, un seul lui portait ombrage; c'tait le gnral en chef Soult.
Cette rivalit ne nuisait point aux intrts de madame F...; en habile
tacticienne, elle provoquait adroitement la jalousie de ses deux
soupirans, en acceptant tour  tour de chacun d'eux les complimens, les
bouquets de roses, et mieux que cela quelquefois.

Le premier consul, inform des amours de son frre, eut un soir la
fantaisie d'aller s'gayer au petit salon de madame F..., qui tait tout
bonnement une chambre au premier tage de la maison d'un menuisier, dans
la rue des Minimes. Pour ne pas tre reconnu, il s'habilla en bourgeois,
et mit une perruque et des lunettes. Il mit dans sa confidence le
gnral Bertrand, qui tait dj en grande faveur auprs de lui, et qui
eut soin de faire aussi tout ce qui pouvait le rendre mconnaissable.

Ainsi dguiss, le premier consul et son compagnon se prsentrent chez
madame F..., et demandrent monsieur l'ordonnateur Arcambal. Le plus
svre incognito fut recommand  M. Arcambal par le premier consul, qui
n'aurait pas voulu, pour tout au monde, tre reconnu. M. Arcambal promit
le secret. Les deux visiteurs furent annoncs sous le titre de
commissaires des guerres.

On jouait  la bouillotte: l'or couvrait les tables, et le jeu et le
punch absorbaient  un tel point l'attention des joyeux habitus
qu'aucun d'eux ne prit garde aux personnages qui venaient d'entrer.
Quant  la matresse du logis, elle n'avait jamais vu de prs le premier
consul ni le gnral Bertrand; en consquence, il n'y avait rien 
craindre de son ct. Je crois bien que le colonel Joseph reconnut son
frre, mais il ne le fit pas voir.

Le premier consul, vitant de son mieux les regards, piait ceux de son
frre et de madame F.... Convaincu de leur intelligence, il se disposait
 quitter le salon de la jolie Dunkerquoise, lorsque celle-ci, tenant
beaucoup  ce que le nombre de ses convives ne diminut pas encore,
courut aux deux faux commissaires des guerres, et les retint
gracieusement, en leur disant qu'on allait jouer aux petits jeux, et
qu'ils ne s'en iraient pas avant d'avoir donn des gages. Le premier
consul ayant consult des yeux le gnral Bertrand, trouva plaisant de
rester pour jouer aux jeux _innocens_.

Effectivement, au bout de quelques minutes, sur la demande de madame
F..., les joueurs dsertrent la bouillotte, et vinrent se ranger en
cercle autour d'elle. On commena par danser la boulangre; puis les
jeux _innocens_ allrent leur train. Le tour vint au premier consul de
donner un gage. Il fut d'abord trs-embarrass, n'ayant sur lui qu'un
morceau de papier sur lequel il avait crayonn les noms de quelques
colonels; il confia pourtant ce papier  madame F..., en la priant de
ne point l'ouvrir. La volont du premier consul fut respecte, et le
papier, jusqu' ce que le gage et t rachet, resta ferm sur les
genoux de la belle dame. Ce moment arriva, et l'on imposa au grand
capitaine la singulire pnitence de faire le _portier_, tandis que
madame F..., avec le colonel Joseph, feraient le _voyage  Cythre_ dans
une pice voisine. Le premier consul s'acquitta de bonne grce du rle
qu'on lui faisait jouer; puis, aprs les gages rendus, il fit signe au
gnral Bertrand de le suivre. Ils sortirent, et bientt le menuisier,
qui demeurait au rez-de-chausse, monta pour remettre un petit billet 
madame F.... Ce billet tait ainsi conu:

Je vous remercie, madame, de l'aimable accueil que vous m'avez fait. Si
vous venez un jour dans ma baraque, je ferai encore le portier, si bon
vous semble; mais cette fois je ne laisserai point  d'autres le soin de
vous accompagner dans le voyage  Cythre.

_Sign_ BONAPARTE.

La jolie Dunkerquoise lut tout bas le billet; mais elle ne laissa point
ignorer aux donneurs de gages qu'ils avaient reu la visite du premier
consul. Au bout d'une heure on se spara, et madame F... resta seule 
rflchir sur la visite et le billet du grand homme.

Ce fut durant ce mme sjour qu'il y eut dans la rade de Boulogne un
combat terrible pour protger l'entre dans le port, d'une flottille
compose de vingt ou trente btimens, qui venaient d'Ostende, de
Dunkerque et de Nienport, chargs de munitions pour la flotte nationale.

Une magnifique frgate, portant du canon de trente-six, un cottre et un
brick de premier rang s'taient dtachs de la croisire anglaise, afin
de couper le chemin  la flottille batave; mais on les reut de manire
 leur ter l'envie d'y revenir.

Le port de Boulogne tait dfendu par cinq forts: le fort de la Crche,
le fort en Bois, le fort Musoir, la tour Cro et la tour d'Ordre, tous
garnis de canons et d'obusiers avec un luxe extraordinaire. La ligne
d'embossage qui barrait l'entre se composait de deux cent cinquante
chaloupes canonnires et autres btimens; la division des canonnires
impriales en faisait partie.

Chaque chaloupe portait trois pices de canon de vingt-quatre, deux
pices de chasse et une de retraite. Cinq cents bouches  feu jouaient
donc sur l'ennemi, indpendamment de toutes les batteries des forts.
Toutes les pices de canon tiraient plus de trois coups par minute.

Le combat commena  une heure aprs midi. Il faisait un temps superbe.
Au premier coup de canon, le premier consul quitta le quartier-gnral
du _Pont de Briques_, et vint au galop, suivi de son tat-major, pour
donner ses ordres  l'amiral Bruix. Bientt, voulant observer par
lui-mme les mouvemens de dfense, et contribuer  les diriger, il se
jeta, suivi de l'amiral et de quelques officiers, dans un canot que des
marins de la garde conduisaient.

C'est ainsi que le premier consul se porta au milieu des btimens qui
formaient la ligne d'embossage,  travers mille dangers et une grle
d'obus, de bombes et de boulets. Ayant l'intention de dbarquer 
Wimereux aprs avoir parcouru la ligne, il fit tourner vers la tour
Cro, disant qu'il fallait la doubler. L'amiral Bruix, effray du pril
qu'on allait courir inutilement, reprsenta au premier consul
l'imprudence de cette manoeuvre: Que gagnerons-nous, disait-il, 
doubler ce fort? rien, que des boulets.... Gnral, en le tournant nous
arriverions aussi tt. Le premier consul n'tait pas de l'avis de
l'amiral; il s'obstinait  vouloir doubler la tour; l'amiral, au risque
d'tre disgraci, donna des ordres contraires aux marins; et le premier
consul se vit oblig de passer derrire le fort, trs-irrit et faisant
 l'amiral des reproches qui cessrent bientt: car  peine le canot
tait-il pass, qu'un bateau de transport, qui avait doubl la tour
Cro, fut cras et coul bas par trois ou quatre obus.

Le premier consul se tut, en voyant combien l'amiral avait eu raison, et
le reste du chemin se fit sans encombre jusqu'au petit port de Wimereux.
Arriv l, il monta sur la falaise pour encourager les canonniers. Il
leur parlait  tous, leur frappait sur l'paule, les engageant  bien
pointer. Courage, mes amis, disait-il, songez que vous combattez des
gaillards qui tiendront long-temps; renvoyez-les avec les honneurs de la
guerre. Et regardant la belle rsistance et les manoeuvres majestueuses
de la frgate, il demandait: Croyez-vous, mes enfans, que le capitaine
soit anglais? je ne le pense pas.

Les artilleurs, enflamms par les paroles du premier consul redoublaient
d'ardeur et de vitesse. Tenez, mon gnral, s'cria l'un d'eux,  la
frgate, le beaupr va _descendre_! Il avait bien dit, le mt de
beaupr fut coup en deux par le boulet. Donnez vingt francs  ce
brave, dit le premier consul en s'adressant aux officiers qui l'avaient
suivi.

 ct des batteries de Wimereux tait une forge pour faire rougir les
boulets. Le premier consul regardait travailler les forgerons, et leur
donnait des conseils. Ce n'est pas assez rouge, mes enfans; il faut
leur envoyer plus rouge que a... allons! allons! L'un d'eux l'avait
connu lieutenant d'artillerie, et disait  ses camarades: Il s'entend
joliment  ces petites choses-l... tout comme aux grandes, allez!

Ce jour-l, deux soldats sans armes, qui, placs sur la falaise,
regardaient les manoeuvres, se prirent de querelle d'une manire
trs-plaisante. _Tiens_, dit l'un, _vois-tu l'pio caporal, l-bas_?
(ils taient tous deux Picards.)--_Mais non, je ne l'vois point.--Tu ne
l'vois point dans son canot?--Ah! si... mais il n'y pens' point, bien
sr; s'il y arrivait queuq' tape, il ferait pleurer toute l'arme.
Pourquoi qu'i s'expose comme a?--Dame, c'est sa place.--Mais,
non.--Mais, si.--Mais, non... Voyons, qu'est-ce que tu ferais d'main,
toi, si l'pio caporal tait f...--Eh! puisqu'j'te dis qu'c'est sa
place_, etc.; et n'ayant point,  ce qu'il parat, d'argumens assez
forts de part et d'autre, ils en vinrent  se battre  coups de poing.
On eut beaucoup de peine  les sparer.

Le combat avait commenc  une heure aprs midi;  dix heures du soir
environ, la flottille batave entra dans le port au milieu du feu le
plus horrible que j'aie jamais vu. Dans cette obscurit, les bombes qui
se croisaient en tous sens formaient au dessus du port et de la ville un
berceau de feu. L'explosion continuelle de toute cette artillerie tait
rpte par les chos des falaises avec un fracas pouvantable; et,
chose singulire, personne dans la ville n'avait peur. Les Boulonnais
avaient pris l'habitude du danger; ils s'attendaient tous les jours 
quelque chose de terrible; ils avaient toujours sous les yeux des
prparatifs d'attaque ou de dfense; ils taient devenus soldats  force
d'en voir. Ce jour-l, on dna au bruit du canon, mais tout le monde
dna: l'heure du repas ne fut ni avance ni recule. Les hommes allaient
 leurs affaires, les femmes s'occupaient de leur mnage, les jeunes
filles touchaient du piano... Tous voyaient avec indiffrence les
boulets passer au dessus de leurs ttes, et les curieux que l'envie de
voir le combat avait attirs sur les falaises, ne paraissaient gure
plus mus qu'on ne l'est ordinairement en voyant jouer une pice
militaire chez Franconi.

J'en suis encore  me demander comment trois vaisseaux ont pu supporter
pendant plus de neuf heures un choc aussi violent. Au moment o la
flottille entra dans le port, le cutter anglais avait coul bas, le
brick avait t brl par les boulets rouges, il ne restait que la
frgate, avec ses mtures fracasses, ses voiles dchires, et pourtant
elle tenait encore, immobile comme un roc. Elle tait si prs de la
ligne d'embossage, que les marins pouvaient, de part et d'autre, se
reconnatre et se compter. Derrire elle,  distance raisonnable se
trouvaient plus de cent voiles anglaises. Enfin,  dix heures passes,
un signal parti de l'amiral anglais fit virer de bord la frgate, et le
feu cessa. La ligne d'embossage ne fut pas fortement endommage dans ce
long et terrible combat, parce que les bordes de la frgate portaient
presque toujours dans les mtures, et jamais dans le corps des
chaloupes. Le brick et le cutter firent plus de mal.




CHAPITRE XIII

     Retour  Paris du premier consul.--Arrive du prince Camille
     Borghse.--Pauline Bonaparte et son premier mari, le gnral
     Leclerc.--Amour du gnral pour sa femme.--Portrait du gnral
     Leclerc.--Dpart du gnral pour Saint-Domingue.--Le premier consul
     ordonne aussi le dpart de sa soeur.--Rvolte de Christophe et de
     Dessalines.--Arrive au Cap, du gnral et de sa femme.--Courage de
     madame Leclerc.--Insurrection des noirs.--Les dbris de l'arme de
     Brest, et douze mille ngres rvolts.--Valeur hroque du gnral
     en chef, atteint d'une maladie mortelle.--Courage de madame
     Leclerc.--Noblesse et intrpidit.--Pauline sauvant son fils.--Mort
     du gnral Leclerc.--Mariage de Pauline.--Chagrin de Lafon, et
     rponse de mademoiselle Duchesnois.--M. Jules de Canouville, et la
     princesse Borghse.--Disgrce de la princesse auprs de
     l'empereur.--Gnrosit de la princesse pour son frre.--La seule
     amie qui lui reste.--Les diamans de la princesse dans la voiture de
     l'empereur  la bataille de Waterloo.


LE premier consul quitta Boulogne pour retourner  Paris, o il voulait
assister au mariage d'une de ses soeurs. Le prince Camille Borghse,
descendant de la plus noble famille de Rome, y tait dj arriv pour
pouser madame Pauline Bonaparte, veuve du gnral Leclerc, mort de la
fivre jaune  Saint-Domingue.

Je me souviens d'avoir vu ce malheureux gnral, chez le premier consul,
quelque temps avant son dpart pour la funeste expdition qui lui cota
la vie, et  la France la perte de tant de braves soldats, et un argent
norme. Le gnral Leclerc, dont le nom est aujourd'hui  peu prs
oubli, ou mme, en quelque sorte, vou au mpris, tait un homme doux
et bienveillant. Il tait passionnment amoureux de sa femme, dont la
lgret, pour ne pas dire plus, le dsolait, et le jetait dans une
mlancolie profonde et habituelle qui faisait peine  voir. La princesse
Pauline (qui tait loin encore d'tre princesse) l'avait pourtant pous
librement et par choix; ce qui ne l'empchait pas de tourmenter son mari
par des caprices sans fin, et en lui rptant cent fois le jour qu'il
tait trop heureux d'avoir pour femme une soeur du premier consul. Je
suis convaincu qu'avec ses gots simples et son humeur pacifique, le
gnral Leclerc aurait mieux aim beaucoup moins d'clat et plus de
repos.

Le premier consul avait exig que sa soeur accompagnt le gnral 
Saint-Domingue. Il lui avait fallu obir et quitter Paris, o elle
tenait le sceptre de la mode, et clipsait toutes les femmes par son
lgance et sa coquetterie, autant que par son incomparable beaut, pour
aller braver un climat dangereux et les froces compagnons de Christophe
et de Dessalines.  la fin de l'anne 1801, le vaisseau amiral l'_Ocan_
avait mis  la voile, de Brest, conduisant au Cap le gnral Leclerc, sa
femme et leur fils.

Arrive au Cap, la conduite de madame Leclerc fut au dessus de tout
loge. Dans plus d'une occasion, mais particulirement dans celle que je
vais essayer de rappeler, elle dploya un courage digne de son nom et de
la situation de son mari. Je tiens ces dtails d'un tmoin oculaire, que
j'ai connu  Paris au service de la princesse Pauline.

Le jour de la grande insurrection des noirs, en septembre 1802, les
bandes de Christophe et de Dessalines, composes de plus de 12,000
ngres exasprs par leur haine contre les blancs, et par la certitude
que s'ils succombaient, il ne leur serait point fait de quartier,
vinrent donner l'assaut  la ville du Cap, qui n'tait dfendue que par
un millier de soldats. C'taient les seuls restes de cette nombreuse
arme qui tait sortie de Brest, un an auparavant, si brillante et si
pleine d'esprance. Cette poigne de braves, la plupart mins par la
fivre, ayant  sa tte le gnral en chef de l'expdition, dj
souffrant lui-mme de la maladie dont il mourut, repoussa avec des
efforts inous et une valeur hroque les attaques multiplies des
noirs.

Pendant le combat, o la fureur, sinon le nombre et la force, tait
gale des deux cts, madame Leclerc tait avec son fils, et sous la
garde d'un ami dvou qui n'avait  ses ordres qu'une faible compagnie
d'artillerie, dans la maison o son mari avait fix sa rsidence, au
pied des mornes qui bordent la cte. Le gnral en chef, craignant que
cette rsidence ne ft surprise par un parti ennemi, et ne pouvant
d'ailleurs prvoir l'issue de la lutte qu'il soutenait au haut du cap o
se livraient les assauts les plus acharns des noirs, envoya l'ordre de
transporter  bord de la flotte franaise sa femme et son fils. Pauline
n'y voulut point consentir. Toujours fidle  la fiert que lui
inspirait son nom (mais cette fois il y avait dans sa fiert autant de
grandeur que de noblesse), elle dit aux dames de la ville qui s'taient
rfugies auprs d'elle, et la conjuraient de s'loigner, en lui faisant
une effrayante peinture des horribles traitemens auxquels des femmes
seraient exposes de la part des ngres: Vous pouvez partir? vous. Vous
n'tes point soeur de Bonaparte.

Cependant le danger devenant plus pressant de minute en minute, le
gnral Leclerc envoya un aide-de-camp  la rsidence, et il lui fut
enjoint, en cas d'un nouveau refus de Pauline, de l'enlever de force, et
de la porter  bord malgr elle. L'officier se vit oblig d'excuter cet
ordre  la rigueur. Madame Leclerc fut retenue de force dans un fauteuil
port par quatre soldats. Un grenadier marchait  ct d'elle, portant
dans son bras le fils de son gnral; et pendant cette scne de fuite et
de terreur, l'enfant, dj digne de sa mre, jouait avec le panache de
son conducteur. Suivie de son cortge de femmes tremblantes et en
pleurs, dont son courage tait le seul rempart pendant ce trajet
prilleux, Pauline fut ainsi transporte jusqu'au bord de la mer. Mais,
au moment o on allait la dposer dans la chaloupe, un autre
aide-de-camp de son mari lui apporta la nouvelle de la droute des
noirs. Vous le voyez bien, dit-elle en retournant  la rsidence;
j'avais raison de ne pas vouloir m'embarquer. Elle n'tait pourtant pas
encore hors de tout danger. Une troupe de ngres, faisant partie de
l'arme qui venait d'tre si miraculeusement repousse, et cherchant
elle-mme  oprer sa retraite dans les moles, rencontra la faible
escorte de madame Leclerc. Les insurgs firent mine de vouloir
l'attaquer; il fallut les carter  coups de fusil tirs presque  bout
portant. Au milieu de cette chaufoure, Pauline conserva une
imperturbable prsence d'esprit.

On ne manqua point de rapporter au premier consul toutes ces
circonstances, qui faisaient tant d'honneur  madame Leclerc; son
amour-propre en fut flatt, et je crois que ce fut au prince Borghse
qu'il dit un jour  son lever: Pauline tait prdestine  pouser un
Romain; car, de la tte aux pieds, elle est toute Romaine.

Malheureusement ce courage, qu'un homme aurait pu lui envier, n'tait
pas accompagn chez la princesse Pauline de ces vertus, moins brillantes
et plus modestes, mais aussi plus ncessaires  une femme, et que l'on a
droit d'attendre d'elle, plutt que l'audace et que le mpris du danger.

Je ne sais s'il est vrai, comme on l'a crit quelque part, que madame
Leclerc, lorsqu'elle fut oblige de partir pour Saint-Domingue, avait de
l'affection pour un acteur du Thtre-Franais. Je ne pourrais pas dire
non plus si en effet mademoiselle Duchesnois eut la navet de s'crier
devant cent personnes,  propos de ce dpart: Lafon ne s'en consolera
pas; il est capable d'en mourir! Mais ce que j'ai pu savoir par
moi-mme, des faiblesses de cette princesse, me porterait assez  croire
cette anecdote.

Tout Paris a connu la faveur particulire dont elle honora M. Jules de
Canouville,[9] jeune et brillant colonel, beau, brave, d'une tournure
parfaite et d'une tourderie qui lui valait ses innombrables succs
auprs de certaines femmes, quoiqu'il ust fort peu de discrtion avec
elles. La liaison de la princesse Pauline avec cet aimable officier fut
la plus durable quelle ait jamais forme. Par malheur ils n'taient pas
plus rserv l'un que l'autre, et leur mutuelle tendresse acquit en peu
de temps une scandaleuse publicit. J'aurai occasion plus tard de
raconter, en son lieu, l'aventure qui causa la disgrce, l'loignement
et peut-tre la mort du colonel de Canouville, dont toute l'arme pleura
la perte si prmature et surtout si cruelle, puisque ce ne fut pas d'un
boulet ennemi qu'il fut frapp.[10]

Au reste, quelle qu'ait t la faiblesse de la princesse Pauline pour
ses amans, et quoique l'on en pt citer les plus incroyables exemples,
sans toutefois sortir de la vrit, son dvouement admirable  la
personne de S. M. l'empereur, en 1814, doit faire traiter ses fautes
avec indulgence.

Cent fois l'tourderie de sa conduite, et surtout son manque d'gards et
de respect pour l'impratrice Marie-Louise, avait irrit l'empereur
contre la princesse Borghse. Il finissait toujours par lui pardonner.
Cependant  l'poque de la chute de son auguste frre, elle tait de
nouveau dans sa disgrce. Informe que l'le d'Elbe avait t assigne
pour prison  l'empereur, elle courut s'y enfermer avec lui, abandonnant
Rome et l'Italie, dont les plus beaux palais taient  elle. Avant la
bataille de Waterloo, Sa Majest, dans ce moment de crise, retrouva
toujours fidle le coeur de sa soeur Pauline. Craignant pour lui le manque
d'argent, elle lui envoya ses plus riches parures de diamans, dont le
prix tait norme. Elles se trouvaient dans la voiture de l'empereur,
qui fut prise  Waterloo, et expose  la curiosit des habitans de
Londres. Mais les diamans ont t perdus, du moins pour leur lgitime
propritaire.




CHAPITRE XIV

     Arrestation du gnral Moreau.--Constant envoy en observateur.--Le
     gnral Moreau mari par madame Bonaparte.--Mademoiselle
     Hulot.--Madame Hulot.--Hautes prtentions.--Opposition de
     Moreau.--Ses railleries.--Intrigues et complots des
     mcontens.--Tmoignages d'affection donns par le premier consul au
     gnral Moreau.--Ce que dit et fait l'empereur le jour de
     l'arrestation des aides-de-camp de Moreau.--Le compagnon d'armes du
     gnral Foy.--Enlvement.--Rigueur excessive envers le colonel
     Delle.--Ruse d'un enfant.--Mesures arbitraires.--Inflexibilit de
     l'empereur.--Les dputs de Besanon et le marchal M....--Terreur
     panique et fermet.--Les amis de cour.--Une audience solennelle aux
     Tuileries.--Rception des Bisontins.--Rponse
     courageuse.--Rparation.--Changement  vue.--Les anciens
     camarades.--Le chef d'tat-major de l'arme de Portugal.--Mort
     prmature.--Surveillance exerce sur les gens de la maison de
     l'empereur  chaque nouvelle conspiration.--Le gardien du
     porte-feuille.--Registres des concierges.--Jalousie de l'empereur
     excite par un nom suspect.


LE jour de l'arrestation du gnral Moreau, le premier consul tait dans
une grande agitation. La matine se passa en alles et venues de ses
missaires et des agens de la police. Des mesures avaient t prises
pour que l'arrestation se ft  la mme heure, soit  Gros-Bois, soit 
l'htel du gnral, rue du Faubourg-Saint-Honor. Le premier consul se
promenait fort soucieux dans sa chambre. Il me fit venir et m'ordonna
d'aller devant la maison du gnral Moreau (celle de Paris) observer si
l'arrestation avait lieu, s'il y avait du tumulte, et de revenir
promptement lui faire mon rapport. J'obis; mais rien d'extraordinaire
ne se passait dans l'htel, et je ne vis que quelques limiers de police
se promenant dans la rue, l'oeil sur la porte de la maison habite par
l'homme qu'on leur avait marqu pour leur proie. Ma prsence pouvant
tre remarque, je m'loignai, et en retournant au chteau, j'appris que
le gnral Moreau avait t arrt sur la route en revenant  Paris de
la terre de Gros-Bois, qu'il vendit quelques mois plus tard au marchal
Berthier, avant de partir pour les tats-Unis. Je pressai le pas et
courus annoncer au premier consul la nouvelle de l'arrestation. Il la
savait dj et ne me rpondit rien. Il tait toujours pensif et rveur,
comme dans la matine.

Puisque je me trouve amen  parler du gnral Moreau, je rappellerai
par quelles fatales circonstances il fut pouss  fltrir sa gloire.
Madame Bonaparte l'avait mari  mademoiselle Hulot, son amie, et,
comme elle, crole de l'le de France. Cette jeune personne, douce,
aimable et pleine des qualits qui font la bonne pouse et la bonne
mre, aimait passionment son mari; elle tait fire de ce nom glorieux,
qui l'entourait de respects et d'honneurs. Mais, par malheur, elle avait
la plus grande dfrence pour sa mre, dont l'ambition tait grande, et
qui ne dsirait pas moins que de voir sa fille assise sur un trne.
L'empire qu'elle avait sur madame Moreau ne tarda pas  s'tendre au
gnral lui-mme, qui, domin par ses conseils, devint sombre, rveur,
mlancolique, et perdit pour jamais cette tranquillit d'esprit qui le
distinguait. Ds lors la maison du gnral fut ouverte aux intrigues,
aux complots; tous les mcontens, et le nombre en tait grand, s'y
donneront rendez-vous; ds lors le gnral prit  tche de dsapprouver
tous les actes du premier consul: il s'opposa au rtablissement du
culte, il traita d'enfantillage et de ridicule momerie l'institution de
la Lgion-d'honneur. Ces inconsquences graves, et bien d'autres encore,
arrivrent, comme bien on pense, aux oreilles du premier consul, qui
refusa d'abord d'y ajouter foi; mais comment aurait-il pu rester sourd 
des propos qui revenaient tous les jours avec plus de force, et sans
doute envenims par la malveillance?

 mesure que les discours imprudens du gnral contribuaient  le perdre
dans l'esprit du premier consul, sa belle-mre, par une obstination
dangereuse, l'encourageait dans son opposition, persuade, disait-elle,
que l'avenir ferait justice du prsent; elle ne croyait pas si bien
dire. Le gnral donna tte baisse dans l'abme qui s'ouvrait devant
lui. Combien sa conduite fut en opposition avec son caractre! Il avait
pour les Anglais une aversion prononce, il dtestait les chouans et
tout ce qui tenait  l'ancienne noblesse. D'ailleurs un homme comme le
gnral Moreau, aprs avoir si glorieusement servi sa patrie, n'tait
pas fait pour porter les armes contre elle. Mais on l'abusait, il
s'abusait lui-mme en se croyant propre  jouer un grand rle politique.
Il fut perdu par la flatterie d'un parti qui soulevait le plus
d'inimitis qu'il pouvait contre le premier consul, en veillant la
jalousie de ses anciens compagnons d'armes.

J'ai vu plus d'un tmoignage d'affection donn par le premier consul au
gnral Moreau. Dans le cours d'une visite de celui-ci aux Tuileries, et
pendant qu'il s'entretenait avec le premier consul, survint le gnral
Carnot, qui arrivait de Versailles avec une paire de pistolets d'un
travail prcieux, et dont la manufacture de Versailles faisait hommage
au premier consul. Prendre ces deux belles armes des mains du gnral
Carnot, les admirer un moment et les offrir ensuite au gnral Moreau en
lui disant: Tenez; ma foi, ils ne pouvaient venir plus  propos, tout
cela se fit plus vite que je ne puis l'crire. Le gnral fut on ne peut
plus flatt de cette preuve d'amiti, et remercia vivement le premier
consul.

Le nom et le procs du gnral Moreau me rappellent l'histoire d'un
brave officier, qui se trouva compromis dans cette malheureuse affaire,
et ne sortit de peine, aprs plusieurs annes de disgrce, que par le
courage avec lequel il osa s'exposer au courroux de l'empereur.
L'authenticit des dtails que je vais rapporter pourrait tre atteste,
au besoin, par des personnes vivantes, que j'aurai occasion de nommer
dans mon rcit, et dont aucun lecteur ne songerait  rcuser le
tmoignage.

La disgrce du gnral Moreau s'tendit d'abord  tous ceux qui lui
appartenaient: on connaissait l'affection et le dvonement que lui
portaient les militaires, officiers ou soldats, qui avaient servi sous
ses ordres. Ses aides-de-camp furent arrts, mme ceux qui n'taient
pas  Paris.

L'un d'eux, le colonel Delle, tait depuis plusieurs mois en cong 
Besanon, se reposant de ses campagnes dans le sein de sa famille, et
auprs d'une jeune femme qu'il venait d'pouser; du reste, s'occupant
fort peu des affaires politiques, beaucoup de ses plaisirs, et point du
tout de conspirations. Camarade et frre d'armes des colonels
Guilleminot, Hugo[11], Foy[12], tous trois devenus gnraux depuis, il
passait avec eux de joyeuses soires de garnison, et d'agrables soires
de famille. Tout  coup le colonel Delle est arrt, jet dans une
chaise de poste, et ce n'est qu'en roulant au galop sur la route de
Paris, qu'il apprend de l'officier de gendarmerie qui l'accompagnait que
le gnral Moreau a conspir, et qu'en sa qualit d'aide-de-camp du
gnral, il se trouve compris parmi les conspirateurs.

Arriv  Paris, le colonel est mis au secret,  la Force, je crois. Sa
femme, justement alarme, accourt sur sa trace; mais ce n'est qu'aprs
un grand nombre de jours qu'elle obtient la permission de communiquer
avec le prisonnier; encore ne le peut-elle faire que par signes: elle
restera dans la cour de la prison, pendant qu'il se montrera quelques
instans, et passera sa main  travers les barreaux de sa fentre.

Cependant la rigueur de ces ordres est adoucie pour le fils du colonel,
jeune enfant de trois ou quatre ans. Son pre obtient la grce de
l'embrasser. Il vient chaque matin au cou de sa mre; un porte-clefs le
conduit au dtenu. Devant ce tmoin importun, le pauvre petit joue son
rle avec toute la ruse d'un dissimulateur consomm. Il fait le boiteux
et se plaint d'avoir dans sa bottine des grains de sable qui le
blessent. Le colonel, tournant le dos au gelier, prend l'enfant sur ses
genoux pour le dbarrasser de ce qui le gne, et trouve dans la bottine
de son fils un billet de sa femme qui lui apprend en peu de mots o en
est l'instruction du procs, et ce qu'il a pour lui-mme  esprer ou 
craindre.

Enfin, aprs plusieurs mois de captivit, la sentence ayant t porte
contre les conspirateurs, le colonel Delle, contre lequel il ne
s'tait lev aucune charge, est, non pas absous, ce qu'il avait droit
d'attendre, mais ray des contrles de l'arme et arbitrairement envoy
en surveillance, avec dfense de s'approcher de Paris  plus de quarante
lieues. Dfense lui fut faite aussi d'abord de retourner  Besanon, et
ce ne fut que plus d'un an aprs sa sortie de prison que le sjour lui
en fut permis.

Jeune et plein de courage, le colonel voit du fond de sa retraite, ses
amis, ses camarades faire leur chemin et gagner sur les champs de
bataille un nom, des grades et de la gloire. Lui, il se voit condamn 
l'inaction et  l'obscurit. Ses jours se passent  suivre sur les
cartes la marche triomphante de ces armes dans lesquelles il se sent
digne de reprendre son rang. Mille demandes sont adresses par lui et
par ses amis au chef de l'empire; qu'il lui permette seulement de partir
comme volontaire, de se joindre, ft-ce le sac sur le dos,  ses anciens
camarades. Ses prires sont repousses. La volont de l'empereur est
inflexible, et  chaque nouvelle dmarche il rpond: Qu'il attende!

Les habitans de Besanon, qui considraient le colonel Delle comme
leur compatriote, s'intressaient vivement au malheur non mrit de ce
brave officier. Une occasion se prsenta de le recommander de nouveau 
la clmence, ou plutt  la justice de l'empereur; ils en profitrent.

Ce fut, je crois, au retour de la campagne de Prusse et Pologne. De tous
les points de la France arrivrent des dputations charges de fliciter
l'empereur sur ses nouvelles victoires. Le colonel Delle fut
unanimement lu membre de la dputation du Doubs, dont le maire et le
prfet de Besanon faisaient partie, et qui tait prside par le
respectable marchal M***.

Une occasion est donc enfin offerte au colonel Delle de faire lever la
trop longue interdiction qui a pes sur sa tte et tenu son pe oisive!
Il parlera  l'empereur; il se plaindra respectueusement, mais avec
dignit, de la disgrce dans laquelle on l'a tenu si long-temps, sans
motif. Il rend grce du fond du coeur  l'affection gnreuse de ses
concitoyens, dont les suffrages devront, il l'espre, plaider en sa
faveur auprs de sa majest.

Les dputs de Besanon, ds leur arrive  Paris, se font prsenter aux
divers ministres. Celui de la police prend  part le prsident de la
dputation et lui demande ce que signifie la prsence, parmi les
dputs, d'un homme publiquement connu pour tre sous le coup d'une
disgrce, et dont la vue ne peut manquer d'tre dsagrable au chef de
l'empire.

Le marchal M***, au sortir de cet entretien particulier, entra ple
et pouvant chez le colonel Delle.

--Mon ami, tout est perdu! J'ai vu,  l'air du bureau, qu'on est
toujours mal dispos contre vous. Si l'empereur vous voit parmi nous, il
prendra cela pour une intention ouverte d'aller contre ses ordres, et
sera furieux.

--Eh bien, que puis-je faire  cela?

--Mais, pour viter de compromettre le dpartement, la dputation, pour
viter de vous compromettre vous-mme, vous feriez peut-tre bien....

Le marchal hsitait.

--Je ferais bien? demanda le colonel.

--Peut-tre qu'en vous retirant sans faire d'clat....

Ici le colonel interrompit le prsident de la dputation.

--Monsieur le marchal, permettez-moi de ne pas suivre ce conseil. Je ne
suis pas venu de si loin pour reculer, comme un enfant, devant le
premier obstacle. Je suis las d'une disgrce que je n'ai pas mrite;
encore plus las de mon oisivet. Que l'empereur s'irrite ou s'apaise, il
me verra; qu'il me fasse fusiller, s'il le veut, je ne tiens gure  une
vie comme celle que je mne depuis quatre ans. Cependant, monsieur le
marchal, j'en passerai par ce que dcideront mes collgues, messieurs
les dputs de Besanon.

Ceux-ci ne dsapprouvrent point la rsolution du colonel, et il se
rendit avec eux aux Tuileries, le jour de la rception solennelle de
toutes les dputations de l'empire.

Toutes les salles des Tuileries taient encombres d'une foule en habits
richement brods et en brillans uniformes. La maison militaire de
l'empereur, sa maison civile, les gnraux prsens  Paris, le corps
diplomatique, les ministres et les chefs des diverses administrations,
les dputs des dpartemens avec leurs prfets et leurs maires, dcors
d'charpes tricolores; tous s'taient runis en groupes innombrables, et
attendaient, en causant  demi-voix, l'arrive de sa majest.

Dans un de ces groupes, on voyait un officier d'une haute taille, vtu
d'un uniforme trs-simple et d'une coupe qui datait de quelques annes.
Il ne portait, ni au cou, ni mme sur la poitrine, la dcoration qui ne
manquait alors  aucun des officiers de son grade: c'tait le colonel
Delle. Le prsident de la dputation dont il faisait partie paraissait
embarrass et presque dsol. Des anciens camarades du colonel, bien peu
osaient le reconnatre. Les plus hardis lui faisaient de loin un lger
signe de tte, qui exprimait  la fois de l'inquitude et de la piti.
Les plus prudens ne le regardaient pas.

Pour lui, il restait l impassible et rsolu.

Enfin, une porte s'ouvrit  deux battans, et un huissier cria:
L'empereur, Messieurs!

Les groupes se sparrent; on se mit en haie. Le colonel se plaa dans
le premier rang.

Sa majest commena sa tourne autour du salon. Elle adressait la
parole au prsident de chaque dputation, et disait  chacun d'eux
quelques paroles flatteuses. Arriv devant les dputs du Doubs,
l'empereur, aprs avoir dit quelques mots au brave marchal qui la
prsidait, allait passer  d'autres, lorsque ses yeux tombrent sur un
officier qu'il n'avait jamais vu. Il s'arrta surpris, et adressa au
dput sa question familire:

--Qui tes-vous?

--Sire, je suis le colonel Delle, ancien premier aide-de-camp du
gnral Moreau.

Ces mots furent prononcs d'une voix ferme, et qui rsonna au milieu du
profond silence que commandait la prsence du souverain.

L'empereur fit un pas en arrire, et fixa ses deux yeux sur le colonel.
Celui-ci ne sourcilla point devant ce regard, mais il s'inclina
lgrement.

Le marchal M*** tait ple comme un mort.

L'empereur reprit:--Que venez-vous demander ici?

--Ce que je demande depuis des annes, sire; que Votre Majest daigne me
dire de quoi je suis coupable, ou me rtablisse dans mon grade.

Parmi ceux qui se trouvaient assez prs pour entendre ces questions et
ces rponses, il n'y en avait pas beaucoup qui pussent librement
respirer.

Enfin un sourire vint entr'ouvrir les lvres serres de l'empereur. Il
porta un doigt vers sa bouche, en se rapprochant du colonel, et lui dit
d'un ton radouci et presque amical:

--On s'est un peu plaint de a; mais n'en parlons plus.

Et il poursuivit sa tourne. Il avait  peine dpass de dix pas le
groupe form par les dputs de Besanon, lorsqu'il revint en arrire,
et s'arrtant vis--vis du colonel:

--Monsieur le ministre de la guerre, dit sa majest, prenez le nom de
cet officier, et ayez soin de me le rappeler. Il s'ennuie  ne rien
faire; nous lui donnerons de l'occupation.

Ds que l'audience fut termine, ce fut  qui s'empresserait le plus
auprs du colonel. On l'entourait, on le flicitait, on l'embrassait, on
se l'arrachait. Chacun de ses anciens camarades voulait l'emmener avec
lui. Ses mains ne pouvaient suffire  toutes les mains qu'on venait lui
tendre. Le gnral S***, qui la veille mme avait encore ajout aux
frayeurs du marchal M***, en s'tonnant qu'on et eu l'audace de
venir ainsi braver l'empereur, allongea son bras par-dessus les paules
de ceux qui se pressaient autour du colonel, et lui secouant la main le
plus cordialement du monde: Delle, lui cria-t-il, n'oublie pas que
je t'attends demain pour djeuner.

Deux jours aprs cette scne de cour, le colonel Delle reut sa
nomination de chef d'tat-major de l'arme de Portugal, commande par le
duc d'Abrants. Ses quipages furent bientt prts, et au moment de
partir, il eut une dernire audience de l'empereur, qui lui dit:
Colonel, je sais qu'il est inutile que je vous engage  rparer le
temps perdu. Avant peu, j'espre, nous serons tout--fait contens l'un
de l'autre.

En sortant de sa dernire audience, le brave Delle disait qu'il ne lui
manquait plus pour tre heureux, qu'une bonne occasion de se faire
hacher pour un homme qui savait si bien fermer les blessures d'une
longue disgrce. Tel tait l'empire que Sa Majest exerait sur les
esprits.

Le colonel eut bientt pass les Pyrnes; il traversa l'Espagne, et fut
reu par Junot  bras ouverts. L'arme de Portugal avait eu beaucoup 
souffrir depuis deux ans qu'elle luttait contre la population et contre
les Anglais avec des forces ingales. Les subsistances taient mal
assures, les soldats mal vtus et mal chausss. Le nouveau chef
d'tat-major fit tout ce qu'il tait possible de faire pour remdier 
ce dsordre, et les soldats commenaient  s'apercevoir de sa prsence,
lorsqu'il tomba malade d'un excs de travail et de fatigue, et mourut
avant d'avoir pu, suivant le mot de l'empereur, _rparer le temps
perdu_.

J'ai dit ailleurs qu' chaque conspiration contre les jours du premier
consul, toutes les personnes de sa maison se trouvaient naturellement
soumises  une surveillance svre. Leurs moindres dmarches taient
pies; on les suivait hors du chteau; leur conduite tait  jour
jusque dans les plus petits dtails. Il n'y avait,  l'poque o le
complot de Pichegru ft dcouvert, qu'un seul gardien du porte-feuille,
ayant nom Landoire, et sa place tait ainsi des plus pnibles; car il ne
pouvait jamais s'loigner d'un petit corridor noir sur lequel s'ouvrait
la porte du cabinet, et il ne prenait ses repas qu'en courant et presque
 la drobe. Heureusement pour Landoire, on lui donna un second; et
voici  quelle occasion: Augel, un des portiers du palais, fut dsign
par le premier consul pour aller s'tablir  la barrire des
Bons-Hommes, pendant le procs de Pichegru, afin de reconnatre et
d'observer les gens de la maison, qui allaient et venaient pour leur
service, personne ne pouvant sortir de Paris sans permission. Les
rapports que fit Augel plurent au premier consul. Il le fit appeler,
parut content de ses rponses et de son intelligence, et le nomma
supplant de Landoire  la garde du porte-feuille. Ainsi la tche de
celui-ci devint plus facile de moiti. Augel fut, en 1812, de la
campagne de Russie; et il mourut au retour, lorsqu'il n'tait plus qu'
quelques lieues de Paris, des suites de la fatigue et des privations que
nous partagemes avec l'arme.

Au reste, ce n'taient pas seulement les gens attachs au service du
premier consul ou du chteau qui se trouvaient soumis  ce rgime de
surveillance. Ds le moment qu'il devint empereur, il fut tabli, chez
les concierges de tous les palais impriaux, un registre sur lequel les
gens du dehors, et les trangers qui venaient visiter quelqu'un de
l'intrieur, taient obligs d'inscrire leur nom avec celui des
personnes qu'ils venaient voir. Tous les soirs ce registre tait port
chez le grand-marchal du palais, ou, en son absence, chez le
gouverneur; et souvent l'empereur le consultait. Il y lut une fois un
certain nom, qu'en sa qualit de mari il avait ses raisons, et peut-tre
mme _raison_, de redouter. Sa Majest avait prcdemment ordonn
l'loignement du personnage; aussi en retrouvant ce nom malencontreux
sur le livre du concierge, elle s'emporta outre mesure, croyant qu'on
avait os, _de deux cts_, dsobir  ses ordres. Des informations
furent prises sur-le-champ, et il en rsulta, fort heureusement, que le
visiteur suspect n'tait qu'une personne des plus insignifiantes, et
dont le seul tort tait de porter un nom justement compromis.




CHAPITRE XV.

     Rveil du premier consul, le 21 mars 1804.--Silence du premier
     consul.--Arrive de Josphine dans la chambre du premier
     consul.--Chagrin de Josphine, et pleur du premier consul.--_Les
     malheureux ont t trop vite!_--Nouvelle de la mort du duc
     d'Enghien.--motion du premier consul.--Prludes de l'empire.--Le
     premier consul empereur.--Le snat  Saint-Cloud.--Cambacrs
     salue, le premier, l'empereur du nom de Sire.--Les snateurs chez
     l'impratrice.--Ivresse du chteau.--Tout le monde monte en
     grade.--Le salon et l'antichambre.--Embarras de tout le
     service.--Le premier rveil de l'empereur.--Les princes
     Franais.--M. Lucien et madame Jouberton.--Les marchaux de
     l'empire.--Maladresse des premiers courtisans.--Les chambellans et
     les grands officiers.--Leons donnes par les hommes de l'ancienne
     cour.--Mpris de l'empereur pour les anniversaires de la
     rvolution.--Premire fte de l'empereur, et le premier cortge
     imprial.--Le temple de Mars et le grand matre des
     crmonies.--L'archevque du Belloy et le grand chancelier de la
     Lgion-d'Honneur.--L'homme du peuple et l'accolade
     impriale.--Dpart de Paris pour le camp de Boulogne.--Le seul
     cong que l'empereur m'ait donn.--Mon arrive  Boulogne.--Dtails
     de mon service prs de l'empereur.--M. de Rmusat, MM. Boyer et
     Yvan.--Habitudes de l'empereur.--M. de Bourrienne et le bout de
     l'oreille.--Manie de donner _des petits soufflets_.--Vivacit de
     l'empereur contre son cuyer.--M. de Caulaincourt grand
     cuyer.--Rparation.--Gratification gnreuse.


L'anne 1804 qui fut si glorieuse pour l'empereur fut aussi, 
l'exception de 1814 et 1815, celle qui lui apporta le plus de sujets de
chagrin. Il ne m'appartient pas de juger de si graves vnemens, ni de
chercher quelle part y prit l'empereur, quelle ceux qui l'entouraient et
le conseillaient. Je ne dois et ne puis raconter que ce que j'ai vu et
entendu. Le 21 mars de cette mme anne, j'entrai de bonne heure chez le
premier consul. Je le trouvai veill, le coude appuy sur son oreiller,
l'air sombre et le teint fatigu. En me voyant entrer, il se mit sur son
sant, passa plusieurs fois sa main sur son front, et me dit: Constant,
j'ai mal  la tte. Puis jetant sa couverture avec violence, il ajouta:
J'ai bien mal dormi. Il paraissait on ne peut plus proccup et
absorb; et mme il avait l'air triste et souffrant,  tel point que
j'en tais surpris et mme affect. Pendant que je l'habillais, il ne me
dit pas un seul mot, ce qui n'arrivait que lorsque quelque pense
l'agitait et le tourmentait. Il n'y avait alors dans sa chambre que
Roustan et moi. Au moment o, la toilette termine, je lui prsentais sa
tabatire, son mouchoir et sa petite bonbonnire, la porte s'ouvre tout
 coup, et nous voyons paratre l'pouse du premier consul, dans son
nglig du matin, les traits dcomposs, le visage couvert de larmes.
Cette subite apparition nous tonna, nous effraya mme, Roustan et moi;
car il n'y avait qu'une circonstance extraordinaire qui et pu engager
madame Bonaparte  sortir de chez elle dans ce costume, et avant d'avoir
pris toutes les prcautions ncessaires pour dissimuler le tort que
pouvait lui faire le manque de toilette. Elle entra ou plutt elle se
prcipita dans la chambre en s'criant: Le duc d'Enghien est mort! ah!
mon ami, qu'as-tu fait? Puis elle se laissa tomber en sanglotant dans
les bras du premier consul. Celui-ci devint ple comme la mort, et dit
avec une motion extraordinaire: _Les malheureux ont t trop vite!_
Alors il sortit, soutenant madame Bonaparte, qui ne marchait qu' peine,
et continuait de pleurer. La nouvelle de la mort du prince rpandit la
consternation dans le chteau. Le premier consul remarqua cette douleur
universelle, et pourtant il n'en fit reproche  personne. Le fait est
que le plus grand chagrin que causait cette funeste catastrophe  ses
serviteurs, qui, pour la plupart, lui taient dvous par affection plus
que par devoir, venait de l'ide qu'elle ne manquerait pas de nuire  la
gloire et  la tranquillit de leur matre. Le premier consul sut
probablement dmler nos sentimens. Quoi qu'il en soit, voil tout ce
que j'ai vu et tout ce que je sais de particulier sur ce dplorable
vnement. Je ne prtends point  connatre ce qui s'est pass dans
l'intrieur du cabinet. L'motion du premier consul me parut sincre et
non affecte. Il demeura plusieurs jours triste et silencieux, ne
parlant que fort peu  sa toilette, et seulement pour les besoins du
service.

Dans le courant de ce mois et du suivant, je remarquai les alles et
venues continuelles, et les frquentes entrevues avec le premier consul,
de divers personnages qu'on me dit tre membres du conseil-d'tat,
tribuns ou snateurs. Depuis long-temps l'arme et le plus grand nombre
des citoyens, qui idoltraient le hros de l'Italie et de l'gypte,
manifestaient tout haut leur dsir de le voir porter un titre digne de
sa renomme et de la grandeur de la France. On savait d'ailleurs que
c'tait lui qui faisait tout dans l'tat, et que ses prtendus collgues
n'taient rellement que ses infrieurs. On trouvait donc juste qu'il
devnt chef suprme de nom, puisqu'il l'tait dj de fait. J'ai bien
souvent, depuis sa chute, entendu appeler Sa Majest de nom
d'usurpateur, et cela n'a jamais produit sur moi d'autre effet que de me
faire rire de piti. Si l'empereur a usurp le trne, il a eu plus de
complices que tous les tyrans de tragdie et de mlodrame; car les trois
quarts des Franais taient du complot. On sait que ce fut le 18 mai que
l'empire fut proclam, et que le premier consul (que j'appellerai
dornavant l'empereur) reut  Saint-Cloud le snat, conduit par le
consul Cambacrs, qui fut quelques heures aprs l'archi-chancelier de
l'empire. Ce fut de sa bouche que l'empereur s'entendit pour la premire
fois saluer du nom de SIRE. Au sortir de cette audience, le snat alla
prsenter ses hommages  l'impratrice Josphine. Le reste de la journe
se passa en rceptions, prsentations, entrevues et flicitations. Tout
le monde tait ivre de joie dans le chteau, chacun se faisait l'effet
d'tre mont subitement en grade. On s'embrassait, on se complimentait,
on se faisait mutuellement part de ses esprances et de ses plans pour
l'avenir; il n'y avait si mince subalterne qui ne ft saisi d'ambition:
en un mot l'antichambre, sauf la diffrence des personnages, offrait la
rptition exacte de ce qui se passait dans le salon.

Rien n'tait plus plaisant que l'embarras de tout le service, lorsqu'il
s'agissait de rpondre aux interrogations de Sa Majest. On commenait
par se tromper; puis on se reprenait pour plus mal dire encore; on
rptait dix fois en une minute, _sire, gnral, votre majest, citoyen
premier consul_. Le lendemain matin, en entrant, comme de coutume, dans
la chambre de l'empereur,  ses questions ordinaires, _quelle heure
est-il? quel temps fait-il?_ je rpondis: Sire, sept heures, beau
temps. M'tant approch de son lit, il me tira l'oreille et me frappa
sur la joue, en m'appelant _monsieur le drle_; c'tait son mot de
prdilection avec moi, lorsqu'il tait plus particulirement content de
mon service. Sa majest avait veill et travaill fort avant dans la
nuit. Je lui trouvai l'air srieux et occup, mais satisfait. Quelle
diffrence de ce rveil  celui du 21 mars prcdent!

Ce mme jour Sa Majest alla tenir son premier grand lever aux
Tuileries, o toutes les autorits civiles et militaires lui furent
prsentes. Les frres et soeurs de l'empereur furent faits princes et
princesses,  l'exception de M. Lucien, qui s'tait brouill avec Sa
Majest,  l'occasion de son mariage avec madame Jouberton. Dix-huit
gnraux furent levs  la dignit de marchaux de l'empire. Ds ce
premier jour tout prit autour de Leurs Majests un air de cour et de
puissance royale. On a beaucoup parl de la maladresse de leurs premiers
courtisans, trs-peu habitus au service que leur imposaient leurs
nouvelles charges, et aux crmonies de l'tiquette; mais on a beaucoup
exagr l-dessus, comme sur tout le reste. Il y eut bien, dans le
commencement, quelque chose de cet embarras que les gens du service
particulier de l'empereur avaient prouv, comme je l'ai dit plus haut.
Pourtant cela ne dura que fort peu, et messieurs les chambellans et
grands officiers se faonnrent presque aussi vite que nous autres
valets de chambre. D'ailleurs il se prsenta pour leur donner des leons
une nue d'hommes de l'ancienne cour, qui avaient obtenu de la bont de
l'empereur d'tre rays de la liste des migrs, et qui sollicitrent
ardemment, pour eux et pour leurs femmes, les charges de la naissante
cour impriale.

Sa Majest n'aimait point les ftes anniversaires de la rpublique; en
tout temps elles lui avaient paru, les unes odieuses et cruelles, les
autres ridicules. Je l'ai vu s'indigner qu'on et os faire une fte
annuelle de l'anniversaire du 21 janvier, et sourire de piti au
souvenir de ce qu'il appelait les _mascarades_ des thophilantropes,
_qui_, disait-il, _ne voulaient point de Jsus-Christ, et faisaient des
saints de Fnelon et de Las-Casas, prlats catholiques._ M. de
Bourrienne dit, dans ses Mmoires, que ce ne fut pas une des moindres
bizarreries de la politique de Napolon que de conserver pour la
premire anne de son rgne la fte du 14 juillet. Je me permettrai de
faire observer sur ce passage que, si Sa Majest profita de l'poque,
d'une solennit annuelle pour paratre en pompe en public, d'un autre
ct elle changea tellement l'objet de la fte qu'il et t difficile
d'y reconnatre l'anniversaire de la prise de la Bastille et de la
premire fdration. Je ne sais pas s'il fut dit un mot de ces deux
vnemens dans toute la crmonie; et, pour mieux drouter encore les
souvenirs des rpublicains, l'empereur ordonna que la fte ne serait
clbre que le 15, parce que c'tait un dimanche, et qu'ainsi il n'en
rsulterait point de perte de temps pour les habitans de la capitale.
D'ailleurs, il ne s'agit point du tout de clbrer les vainqueurs de la
Bastille, mais seulement d'une grande distribution de croix de la
Lgion-d'Honneur.

C'tait la premire fois que Leurs Majests se montraient au peuple dans
tout l'appareil de leur puissance. Le cortge traversa la grande alle
des Tuileries pour se rendre  l'htel des Invalides, dont l'glise,
change pendant la rvolution en _Temple de Mars_, avait t rendue par
l'empereur au culte catholique, et devait servir pour la magnifique
crmonie de ce jour. C'tait aussi la premire fois que l'empereur
usait du privilge de passer en voiture dans le jardin des Tuileries.
Son cortge tait superbe; celui de l'impratrice Josphine n'tait pas
moins brillant. L'ivresse du peuple tait au comble, et ne saurait
s'exprimer. Je m'tais, par ordre de l'empereur, ml dans la foule,
pour observer dans quel esprit elle prendrait part  la fte; je
n'entendis pas un murmure; tant tait grand, quoi qu'on en ait pu dire
depuis, l'enthousiasme de toutes les classes pour Sa Majest. L'empereur
et l'impratrice furent reus  la porte de l'htel des Invalides par le
gouverneur et par M. le comte de Sgur, grand-matre des crmonies, et
 l'entre de l'glise par M. le cardinal du Belloy,  la tte d'un
nombreux clerg. Aprs la messe M. de Lacpde, grand-chancelier de la
Lgion-d'Honneur, pronona un discours qui fut suivi de l'appel des
grands-officiers de la lgion. Alors l'empereur s'assit et se couvrit,
et pronona d'une voix forte la formule du serment,  la fin de laquelle
tous les lgionnaires s'crirent: _Je le jure!_ et aussitt des cris
mille fois rpts de Vive l'empereur! se firent entendre dans l'glise
et au dehors. Une circonstance singulire ajouta encore  l'intrt
qu'excitait la crmonie. Pendant que les chevaliers du nouvel ordre
passaient l'un aprs l'autre devant l'empereur qui les recevait, un
homme du peuple, vtu d'une veste ronde, vint se placer sur les marches
du trne. Sa majest parut un peu tonne, et s'arrta un instant. On
interrogea cet homme, qui montra son brevet. Aussitt l'empereur le fit
approcher avec empressement, et lui donna la dcoration avec une vive
accolade. Le cortge suivit au retour le mme chemin, passant encore par
le jardin des Tuileries.

Le 18 juillet, trois jours aprs cette crmonie, l'empereur partit de
Saint-Cloud pour le camp de Boulogne. Je crus que Sa Majest voudrait
bien, pendant quelques jours, consentir  se passer de ma prsence; et
comme il y avait nombre d'annes que je n'avais vu ma famille,
j'prouvai le dsir bien naturel de la revoir et de m'entretenir avec
mes parens des circonstances singulires o je m'tais trouv depuis que
je les avais quitts. J'aurais senti, je l'avoue, une grande joie 
causer avec eux de ma condition prsente et de mes esprances, et
j'avais besoin des panchemens et des confidences de l'intimit
domestique pour me ddommager de la gne et de la contrainte que mon
service m'imposait. Je demandai donc la permission d'aller passer huit
jours  Peruetlz. Elle me fut accorde sans difficult, et je ne perdis
point de temps pour partir. Mais quel fut mon tonnement, lorsque, le
lendemain mme de mon arrive, je reus un courrier porteur d'une lettre
de M. le comte de Rmusat qui me mandait de rejoindre l'empereur sans
diffrer, ajoutant que Sa Majest avait besoin de moi, et que je ne
devais m'occuper que d'arriver promptement! En dpit du dsappointement
que de tels ordres me faisaient prouver, je me sentais flatt pourtant
d'tre devenu si ncessaire au grand homme qui avait daign m'admettre
 son service. Aussi je fis sans tarder mes adieux  ma famille. Sa
Majest,  peine arrive  Boulogne, en tait aussitt repartie pour une
excursion de quelques jours dans les dpartemens du Nord. Je fus 
Boulogne avant son retour, et je me htai d'organiser le service de Sa
Majest, qui trouva tout prt  son arrive; ce qui ne l'empcha pas de
me dire _que j'avais t long-temps absent_.

Puisque je suis sur ce chapitre, je placerai ici, bien que ce soit
anticiper sur les annes, une ou deux circonstances qui mettront le
lecteur  mme de juger de l'assiduit rigoureuse  laquelle j'tais
oblig de m'astreindre.

J'avais contract, par les fatigues de mes courses continuelles  la
suite de l'empereur, une maladie de la vessie dont je souffrais
horriblement. Long-temps je m'armai contre mes maux de patience et de
rgime: mais enfin les douleurs tant devenues tout--fait
insupportables, je demandai, en 1808,  Sa Majest un mois pour me
soigner. M. le docteur Boyer m'avait dit que ce terme d'un mois n'tait
que le temps rigoureusement ncessaire pour ma gurison, et que, sans
cela, ma maladie pourrait devenir incurable. Ma demande me fut accorde,
et je me rendis  Saint-Cloud dans la famille de ma femme. M. Yvan,
chirurgien de l'empereur, venait me voir tous les jours.  peine une
semaine s'tait-elle passe, qu'il me dit que Sa Majest pensait que je
devais tre bien guri, et qu'elle dsirait que je reprisse mon service.
Ce dsir quivalait  un ordre; je le sentis, et je retournai auprs de
l'empereur, qui, me voyant ple et aussi souffrant que possible, daigna
me dire mille choses pleines de bont, mais sans parler d'un nouveau
cong. Ces deux absences sont les seules que j'aie faites pendant seize
annes; aussi,  mon retour de Moscou, et pendant la campagne de France,
ma maladie avait atteint son plus haut priode; et si je quittai
l'empereur  Fontainebleau, c'est qu'il m'et t impossible, malgr
tout mon attachement pour un si bon matre et toute la reconnaissance
que je lui devais, de le servir plus long-temps. Aprs cette sparation
si douloureuse pour moi, une anne suffit  peine pour me gurir et non
pas entirement. Mais j'aurai lieu plus tard de parler de cette triste
poque. Je reviens au rcit des faits qui prouvent que j'aurais pu, avec
plus de raison que tant d'autres, me croire un gros personnage, puisque
mes humbles services avaient l'air d'tre indispensables au matre de
l'Europe. Bien des habitus des Tuileries auraient eu plus de peine que
moi  dmontrer leur _utilit_. Y a-t-il trop de vanit dans ce que je
viens de dire? et messieurs les chambellans n'auront-ils pas droit de
s'en fcher? Je n'en sais rien, et je continue ma narration.

L'empereur tenait  ses habitudes; il voulait, comme on l'a dj pu
voir, tre servi par moi, de prfrence  tout autre; et pourtant je
dois dire que ces messieurs de la chambre taient tous pleins de zle et
de dvouement; mais j'tais le plus ancien, et je ne le quittais jamais.
Un jour l'empereur demande du th au milieu du jour. M. Snchal tait
de service; il en fait, et le prsente  Sa Majest, qui le trouve
dtestable. On me fait appeler; l'empereur se plaint  moi qu'on ait
voulu _l'empoisonner_. (C'tait son mot, quand il trouvait mauvais got
 quelque chose.) Rentr dans l'office, je verse de la mme thire une
tasse que j'arrange, et porte  Sa Majest, avec deux cuillers en
vermeil, selon l'usage, une pour y goter devant l'empereur, l'autre
pour lui. Cette fois il trouva le th excellent, m'en fit compliment
avec la familiarit bienveillante dont il daignait parfois user 
l'gard de ses serviteurs; et en me rendant la tasse, il me tira les
oreilles et me dit: Mais apprenez-leur donc  faire du th; ils n'y
entendent rien.

M. de Bourrienne, dont j'ai lu avec le plus grand plaisir les excellens
Mmoires, dit quelque part que l'empereur, dans ses momens de bonne
humeur, pinait  ses familiers _le bout de l'oreille_; j'ai
l'exprience par devers moi qu'il la pinait bien toute entire, souvent
mme les deux oreilles  la fois; et de main de matre. Il est dit aussi
dans les mmes Mmoires qu'il ne donnait qu'avec deux doigts ses
_petits_ soufflets d'amiti; en cela M. de Bourrienne est bien modeste;
je puis encore attester l-dessus que Sa Majest, quoique sa main ne ft
pas grande, distribuait ses faveurs beaucoup plus _largement_; mais
cette espce de caresse, aussi bien que la prcdente, tait donne et
reue comme une marque de bienveillance particulire; et loin que
personne s'en plaignt _alors_, j'ai entendu plus d'un dignitaire dire,
avec orgueil, comme ce sergent de la comdie:

     ...Monsieur, ttez plutt;
    Le soufflet sur ma joue est encore tout chaud.

Dans son intrieur, l'empereur tait presque toujours gai, aimable,
causant avec les personnes de son service, et les questionnant sur leur
famille, leurs affaires, mme leurs plaisirs. Sa toilette termine, sa
figure changeait subitement; elle tait grave, pensive, il reprenait son
air d'empereur. On a dit qu'il frappait souvent les gens de sa maison;
cela est faux. Je ne l'ai vu qu'une seule fois se livrer  un
emportement de ce genre; et certes les circonstances qui le causrent et
la rparation qui le suivit peuvent le rendre, sinon excusable, du moins
facile  concevoir. Voici le fait dont je fus tmoin et qui se passa aux
environs de Vienne, le lendemain de la mort du marchal Lannes.
L'empereur tait profondment affect; il n'avait pas dit un mot pendant
sa toilette.  peine habill, il demanda son cheval. Un malheureux
hasard voulut que M. Jardin, son premier piqueur, ne se trouvt point
aux curies au moment de seller, et le palefrenier ne mit point au
cheval sa bride ordinaire. Sa Majest n'est pas plutt monte que
l'animal recule, se cabre, et le cavalier tombe lourdement  terre. M.
Jardin arrive  l'instant o l'empereur se relevait irrit, et, dans ce
premier transport de colre, il en reoit un coup de cravache  travers
le visage. M. Jardin s'loigna dsespr d'un mauvais traitement auquel
Sa Majest ne l'avait pas habitu, et peu d'heures aprs, M. de
Caulaincourt, grand cuyer, se trouvant seul avec sa Majest, lui
peignit le chagrin de son premier piqueur. L'empereur tmoigna un vif
regret de sa vivacit, fit appeler M. Jardin, lui parla avec une bont
qui effaait son tort, et lui fit donner,  quelques jours de l, une
gratification de trois mille francs. On m'a cont que pareille chose
tait arrive  M. Vigogne pre, en gypte[13]. Mais, quand cela serait
vrai, deux traits pareils dans toute la vie de l'empereur, et avec des
circonstances si bien faites pour faire sortir de son caractre l'homme
mme naturellement le moins emport, auraient-ils d suffire pour
attirer  Napolon l'odieux reproche _de battre cruellement les
personnes de son service?_




CHAPITRE XVI

     Assiduit de l'empereur au travail.--Roustan et le flacon
     d'eau-de-vie.--Arme de Boulogne.--Les quatre camps.--Le Pont de
     Briques.--Baraque de l'empereur.--La chambre du conseil.--L'aigle
     guid par l'toile tutlaire.--Chambre  coucher de
     l'empereur.--Lit.--Ameublement.--La chambre du
     tlescope.--Porte-manteau.--Distribution des appartemens.--Le
     smaphore.--Les mortiers gigantesques.--L'empereur lanant la
     premire bombe.--Baraque du marchal Soult.--L'empereur voyant de
     sa chambre Douvres et sa garnison.--Les rues du camp de
     droite.--Chemin taill  pic dans la falaise.--L'ingnieur
     oubli.--La flottille.--Les forts.--Baraque du prince Joseph.--Le
     grenadier embourb.--Trait de bont de l'empereur.--Le pont de
     service.--Consigne terrible.--Les sentinelles et les marins de
     quart.--Exclusion des femmes et des trangers.--Les
     espions.--Fusillade.--Le matre d'cole fusill.--Les
     brlots.--Terreur dans la ville.--Chanson militaire.--Fausse
     alerte.--Consternation.--Tranquillit de madame F....--Le
     commandant condamn  mort et graci par l'empereur.


AU quartier-gnral du Pont de Briques, l'empereur travaillait autant
que dans son cabinet des Tuileries. Aprs ses courses  cheval, ses
inspections, ses visites, ses revues, il prenait son repas  la hte, et
rentrait dans son cabinet, o il travaillait souvent une bonne partie de
la nuit. Il menait ainsi le mme train de vie qu' Paris; dans ses
tournes  cheval, Roustan le suivait partout: celui-ci portait toujours
avec lui un petit flacon en argent, rempli d'eau-de-vie, pour le service
de Sa Majest, qui du reste n'en faisait presque jamais usage.

L'arme de Boulogne tait compose d'environ cent cinquante mille hommes
d'infanterie et quatre-vingt-dix mille de cavalerie, rpartis dans
quatre camps principaux: le _camp de droite_, le _camp de gauche_, le
_camp de Wimereux_, et le _camp d'Ambleteuse_.

Sa majest l'empereur avait son quartier-gnral au _Pont de Briques_,
ainsi nomm, m'a-t-on dit, parce qu'on y avait dcouvert les fondations
en briques d'un ancien camp de Csar. Le _Pont de Briques_, comme je
l'ai dit plus haut, est  une demi-lieue environ de Boulogne, et le
quartier-gnral de Sa Majest fut tabli dans la seule maison de
l'endroit qui ft habitable alors.

Le quartier-gnral tait gard par un poste de la garde impriale 
cheval.

Les quatre camps taient sur une falaise trs-leve, dominant la mer
de manire qu'on pouvait en voir les ctes d'Angleterre, quand il
faisait beau temps. Au camp de droite on avait tabli des baraques pour
l'empereur, pour l'amiral Bruix, pour le marchal Soult et pour M.
Decrs, alors ministre de la marine.

La baraque de l'empereur, construite par les soins de M. Sordi,
ingnieur, faisant les fonctions d'ingnieur en chef des communications
miliaires, et dont le neveu, M. Lecat de Rue, attach  cette poque, en
qualit d'aide-de-camp,  l'tat-major du marchal Soult, a bien voulu
me fournir les renseignemens qui ne sont pas particulirement de ma
comptence; la baraque de l'empereur, dis-je, tait en planches comme
les baraques d'un champ de foire, avec cette diffrence que les planches
en taient soigneusement travailles et peintes en gris blanc. Sa figure
tait un carr long, ayant,  chaque extrmit, deux pavillons de forme
semi-circulaire. Un pourtour ferm par un grillage en bois rgnait
autour de cette baraque qu'clairaient en dehors des rverbres placs 
quatre pieds de distance les uns des autres. Les fentres taient
places latralement.

Le pavillon qui regardait la mer se composait de trois pices et d'un
couloir. La pice principale servant de _chambre du conseil_, tait
dcore en papier gris-argent: le plafond peint avec des nuages dors,
au milieu desquels on voyait sur un fond bleu de ciel, un aigle tenant
la foudre, guid vers l'Angleterre par une toile, l'toile tutlaire de
l'empereur. Au milieu de cette chambre, tait une grande table ovale
couverte d'un tapis de drap vert, sans franges. On ne voyait devant
cette table que le fauteuil de Sa Majest, lequel tait en bois indigne
simple, couvert en maroquin vert, rembourr de crin, et se dmontant
pice  pice; sur la table tait une critoire en buis. C'tait l tout
le mobilier de la chambre du conseil, o Sa Majest seule pouvait
s'asseoir, les gnraux se tenant debout devant lui, et n'ayant dans ces
conseils, qui duraient quelquefois trois ou quatre heures, d'autre point
d'appui que la poigne de leurs sabres.

On entrait dans la chambre du conseil par un couloir. Dans ce couloir, 
droite, tait la chambre  coucher de Sa Majest, ferme d'une porte
vitre, claire par une fentre qui donnait sur le camp de droite et de
laquelle on voyait la mer,  gauche. L se trouvait le lit de
l'empereur, en fer, avec un grand rideau de simple florence vert, fix
au plafond par un anneau de cuivre dor. Sur ce lit, deux matelas, un
sommier, deux traversins, un  la tte, l'autre au pied, point
d'oreiller: deux couvertures, l'une en coton blanc, l'autre en Florence
vert, ouate et pique; un pot de nuit en porcelaine blanche avec un
filet d'or, sous le lit, sans plus de crmonie. Deux siges plians
trs-simples  ct du lit.  la croise, petits rideaux en florence
vert; cette pice tait tapisse d'un papier fond rose,  dentelle,
bordure trusque.

Vis--vis de la chambre  coucher tait une chambre parallle dans
laquelle se trouvait une espce de tlescope qui avait cot douze mille
francs. Cet instrument avait environ quatre pieds de longueur sur un
pied de diamtre, il se montait sur un support en acajou  trois pieds,
et le coffre qui servait  le contenir avait  peu prs la figure d'un
piano. Dans la mme chambre, sur deux tabourets, on voyait une cassette
carre couverte en cuir jaune, qui contenait trois habillemens complets
et du linge. C'tait la garde-robe de campagne de Sa Majest; au dessus
un seul chapeau de rechange, doubl de satin blanc et trs-us.
L'empereur, comme je le dirai en parlant de ses habitudes, ayant la tte
fort dlicate, n'aimait point les chapeaux neufs, et gardait long-temps
les mmes.

Le corps principal de la baraque impriale tait divis en trois pices:
un salon, un vestibule et une grande salle  manger, qui communiquait
par un couloir, parallle  celui que je viens de dcrire, avec les
cuisines. En dehors de la baraque et dans la direction des cuisines, se
trouvait une petite loge couverte en chaume, qui servait de buanderie et
dans laquelle on lavait la vaisselle.

La baraque de l'amiral Bruix offrait les mmes dispositions que celle de
l'empereur, mais en petit.

 ct de cette baraque se trouvait le smaphore des signaux, sorte de
tlgraphe maritime qui faisait manoeuvrer la flotte. Un peu plus loin la
tour d'ordre, batterie terrible compose de six mortiers, six obusiers
et douze pices de vingt-quatre. Ces six mortiers, du plus gros calibre
qu'on et jamais fait, avaient seize pouces d'paisseur, portaient
quarante-cinq livres de poudre dans la chambre, et chassaient des bombes
de sept cents livres,  quinze cents toises en l'air et  une lieue et
demie en mer. Chaque bombe lance cotait  l'tat trois cents francs.
On se servait pour mettre le feu  ces pouvantables machines, de lances
qui avaient douze pieds de long, et le canonnier se fendait autant que
possible, baissant la tte entre les jambes et ne se relevant qu'aprs
le coup parti. Ce fut l'empereur qui voulut lui-mme lancer la premire
bombe.

 droite de la tour d'ordre, tait la baraque du marchal Soult,
construite en forme de hutte de sauvage, couverte en chaume jusqu'
terre et vitre par le haut, avec une porte par laquelle on descendait
dans les appartemens, qui taient comme enterrs. La chambre principale
tait ronde; il y avait dedans une grande table de travail couverte d'un
tapis vert et entoure de petits plians en cuir.

La dernire baraque enfin, tait celle de M. Decrs, ministre de la
marine, faite et distribue comme celle du marchal Soult.

De sa baraque, l'empereur pouvait observer toutes les manoeuvres de mer,
et la longue-vue dont j'ai parl tait si bonne, que le chteau de
Douvres avec sa garnison se trouvait, pour ainsi dire, sous les yeux de
Sa Majest.

Le camp de droite, tabli sur la falaise, se divisait en rues qui toutes
portaient le nom de quelque gnral distingu. Cette falaise tait
hrisse de batteries depuis Boulogne jusqu' Ambleteuse, c'est--dire
sur une longueur de plus de deux lieues.

Il n'y avait, pour aller de Boulogne au camp de droite, qu'un chemin qui
prenait dans la rue des Vieillards, et passait sur la falaise entre la
baraque de Sa Majest et celles de MM. Bruix, Soult et Decrs. Lorsqu'
la mare basse, l'empereur voulait descendre sur la plage, il lui
fallait faire un trs-grand dtour. Un jour il s'en plaignit assez
vivement. M. Bonnefoux, prfet maritime de Boulogne, entendit les
plaintes de Sa Majest, et s'adressant  M. Sordi, ingnieur des
communications militaires, lui demanda s'il ne serait pas possible de
remdier  ce grave inconvnient. L'ingnieur rpondit que la chose
tait faisable, que l'on pouvait procurer  Sa Majest les moyens
d'aller directement de sa baraque  la plage, mais que, vu l'excessive
lvation de la falaise, il faudrait, afin d'esquiver la rapidit de la
descente, creuser le chemin en zig-zag. Faites-le comme vous
l'entendrez, dit l'empereur, mais que je puisse descendre par l dans
trois jours. L'habile ingnieur se mit  l'oeuvre; en trois jours et
trois nuits, un chemin en pierres lies ensemble par des crampons de
fer, fut construit, et l'empereur, charm de tant de diligence et de
talent, fit porter M. Sordi pour la prochaine distribution des croix. On
ne sait par quelle fcheuse ngligence cet habile homme fut oubli.

Le port de Boulogne contenait environ dix-sept cents btimens, tels que
bateaux plats, chaloupes canonnires, caques, prames, bombardes, etc.
L'entre du port tait dfendue par une norme chane, et par quatre
forts, deux  droite, deux  gauche.

Le _fort Musoir_, plac sur la gauche, tait arm de trois batteries
formidables, tages l'une sur l'autre; le premier rang en canons de
vingt-quatre, le second et le troisime en canons de trente-six. 
droite, en regard de ce fort, se trouvait le _pont de halage_, et
derrire ce pont, une vieille tour, appele la _tour Cro_, garnie de
bonnes et belles batteries.  gauche, distance d'environ un quart de
lieue du fort Musoir, tait le _fort la Crche_, avanc de beaucoup dans
la mer, construit en pierres de taille, et terrible.  droite enfin, en
regard du fort la Crche, on voyait le _fort en bois_; arm d'une
manire prodigieuse, et perc d'une large ouverture qui se trouvait 
dcouvert, en mare basse.

Sur la falaise  gauche de la ville,  la mme lvation que l'autre, 
peu prs, tait le _camp de gauche_. On y voyait la baraque du prince
Joseph, alors colonel du quatrime rgiment de ligne. Cette baraque
tait couverte en chaume. Au bas de ce camp et de la falaise, l'empereur
fit creuser un bassin, aux travaux duquel une partie des troupes fut
employe.

C'tait dans ce bassin qu'un jour, un jeune soldat de la garde, enfonc
dans la vase jusqu'aux genoux, tirait de toutes ses forces pour dgager
sa brouette, encore plus embourbe que lui; mais il ne pouvait en venir
 bout, et, tout couvert de sueur il jurait et pestait comme un
grenadier en colre. Tout  coup, en levant par hasard les yeux, il
aperut l'empereur, qui passait par les travaux pour aller voir son
frre Joseph, au camp de gauche. Alors, il se mit  le regarder avec un
air et des gestes supplians, en chantant d'un ton presque sentimental:
_Venez, venez  mon secours!_ Sa Majest ne put s'empcher de sourire,
et fit signe au soldat d'approcher, ce que fit le pauvre diable en se
dbourbant  grand'peine.--Quel est ton rgiment?--Sire, le premier de
la garde.--Depuis quand es-tu soldat?--Depuis que vous tes empereur,
sire.--Diable! il n'y a pas long-temps.... Il n'y a pas assez long-temps
pour que je te fasse officier, n'est-il pas vrai? Mais conduis-toi bien,
et je te ferai nommer sergent-major. Aprs cela, si tu veux, la croix et
les paulettes sur le premier champ de bataille. Es-tu content?--Oui,
sire.--Major gnral, continua l'empereur en s'adressant au gnral
Berthier, prenez le nom de ce jeune homme. Vous lui ferez donner trois
cents francs pour faire nettoyer son pantalon et rparer sa
brouette.--Et Sa majest poursuivit sa course, au milieu des
acclamations des soldats.

Au fond du port, il y avait un pont en bois, qu'en appelait le _pont de
service_. Les magasins  poudre taient derrire, et renfermaient
d'immenses munitions. La nuit venue, on n'entrait plus par ce pont sans
donner le mot d'ordre  la seconde sentinelle, car la premire laissait
toujours passer. Mais elle ne laissait pas repasser. Si la personne
entre sur le pont ignorait ou venait  oublier le mot d'ordre, elle
tait repousse par la seconde sentinelle, et la premire place  la
tte du pont, avait ordre exprs de passer sa baonnette au travers du
corps de l'imprudent qui s'tait engag dans ce passage dangereux, sans
pouvoir rpondre aux questions des factionnaires. Ces prcautions
rigoureuses taient rendues ncessaires par le voisinage des terribles
magasins  poudre, qu'une tincelle pouvait faire sauter avec la ville,
la flotte et les deux camps.

La nuit, on fermait le port avec la grosse chane dont j'ai parl, et
les quais se garnissaient de sentinelles places  quinze pas de
distance l'une de l'autre. De quart d'heure en quart d'heure, elles
criaient: _Sentinelles, prenez garde  vous!_ Et les soldats de marine
placs dans les huniers rpondaient  ce cri par celui de: _Bon
quart!_ prononc d'une voix tranante et lugubre. Rien de plus monotone
et de plus triste que ce murmure continuel, ce roulement de voix
hurlant toutes sur le mme ton, d'autant plus que ceux qui profraient
ces cris, mettaient toute leur science  les rendre aussi effrayans que
possible.

Il tait dfendu aux femmes non-domicilies  Boulogne, d'y sjourner
sans une autorisation spciale du ministre de la police. Cette mesure
avait t juge ncessaire,  cause de l'arme. Sans cela, chaque soldat
peut-tre et fait venir  Boulogne une femme; et Dieu sait quel
dsordre il en serait advenu. En gnral, les trangers n'taient reus
dans la ville qu'avec les plus grandes difficults.

Malgr toutes ces prcautions, il s'introduisait journellement 
Boulogne des espions de la flotte anglaise. Lorsqu'ils taient
dcouverts, il ne leur tait point fait de grce; et pourtant des
missaires qui dbarquaient on ne sait o, venaient le soir au
spectacle, et poussaient l'imprudence jusqu' crire leur opinion sur le
compte des acteurs et des actrices qu'ils dsignaient par leur nom, et
coller ces crits aux murs du thtre. Ils bravaient ainsi la police. On
trouva un jour sur le rivage deux petits batelets couverts en toile
goudronne, qui servaient probablement  ces messieurs pour leurs
excursions clandestines.

En juin 1804, on arrta huit Anglais, parfaitement bien vtus, en bas de
soie blancs, etc. Ils avaient sur eux des appareils soufrs, qu'ils
destinaient  incendier la flotte. On les fusilla au bout d'une heure,
sans autre forme de procs.

Il y avait aussi des tratres  Boulogne. Un matre d'cole, agent
secret des lords Keith et Melvil, fut surpris un matin sur la falaise du
camp de droite, faisant avec ses bras des signaux tlgraphiques. Arrt
presque au mme instant par les factionnaires, il voulut protester de
son innocence et tourner la chose en plaisanterie. Mais on visita ses
papiers, et l'on y trouva une correspondance avec les Anglais, qui
prouvait sa trahison jusqu' l'vidence. Traduit devant le conseil de
guerre, il fut fusill le lendemain.

Un soir, entre onze heures et minuit, un brlot gr  la franaise,
portant pavillon franais, ayant tout--fait l'apparence d'une chaloupe
canonnire, s'avana vers la ligne d'embossage, et passa. Par une
impardonnable ngligence, la chane du port n'tait pas tendue ce
soir-l. Ce brlot fut suivi d'un second qui sauta en l'air en heurtant
une chaloupe qu'il fit disparatre avec lui. L'explosion donna l'alarme
 toute la flotte:  l'instant des lumires brillrent partout, et  la
faveur de ces lumires, on vit, avec une anxit inexprimable, le
premier brlot s'avancer entre les jetes. Trois ou quatre morceaux de
bois attachs avec des cbles l'arrtrent heureusement dans sa marche.
Il sauta avec un tel fracas que toutes les vitres des fentres furent
brises dans la ville, et qu'un grand nombre d'habitans qui, faute de
lits, couchaient sur des tables, furent jets  terre et rveills par
la chute, sans comprendre de quoi il s'agissait. En dix minutes tout le
monde fut sur pied. On croyait les Anglais dans le port. C'tait un
trouble, un tumulte, des cris  ne pas s'entendre. On fit parcourir la
ville par des crieurs prcds de tambours, qui rassurrent les
habitans, en leur disant que le danger tait pass.

Le lendemain, on fit des chansons sur cette alerte nocturne. Elles
furent bientt dans toutes les bouches. J'en ai conserv une que je vais
rapporter ici, et qui fut celle que les soldats chantrent le plus
long-temps.

    Depuis long-temps la Bretagne,
    Pour imiter la _Montagne_,
    Menaait le continent
    D'un funeste vnement,
    Dans les ombres du mystre
    Vingt monstres[14] elle enfanta.
    Pitt s'cria: _j'en suis pre_,
    Et personne n'en douta.
    Bientt dans la nuit profonde,
    Melville[15] lance sur l'onde
    Tous ces monstres nouveau-ns,
    Pour Boulogne destins.
    Lord Keith, en bonne nourrice,
    Dans son sein les tient cachs:
    Le flot lui devient propice,
    Et les enfans sont lchs.

    Le Franais, qui toujours veille,
    Vers le bruit prte l'oreille;
    Mais il ne souponnait pas
    Des voisins si sclrats.
    Son toile tutlaire
    Semble briller  ses yeux:
    Le danger mme l'claire
    En l'clairant de ses feux.

    Cette infernale famille
    S'approche de la flottille:
    En expirant elle fait
    Beaucoup de bruit, peu d'effet.
    Les marques qu'elle a laisses
    De sa brillante valeur,
    Sont quelques vitres casses
    Et la honte de l'auteur.

    Mons Pitt, sur votre rivage
    Vous bravez noire courage,
    Bien convaincu que jamais
    Vous n'y verrez les Franais.
    Vous comptez sur la distance,
    Vos vaisseaux et vos bourgeois;
    Mais les soldats de la France
    Vous feront compter deux fois.

    Dans nos chaloupes agiles,
    Les vents, devenus dociles,
    Vous retenant dans vos ports,
    Nous conduiront  vos bords;
    Vous forant  l'arme gale,
    Vous verrez que nos soldats
    Ont la _machine infernale_
    Place au bout de leurs bras.

Une autre alerte, mais d'un genre tout diffrent, mit tout Boulogne sens
dessus dessous, dans l'automne de 1804. Vers huit heures du soir, le feu
prit dans une chemine sur la droite du port. La clart de ce feu
donnant  travers les mts de la flottille, effraya le commandant d'un
poste qui tait du ct oppose.  cette poque, tous les btimens
taient chargs de poudre et de munitions. Le pauvre commandant perdit
la tte; il s'cria: _Mes enfans! le feu est  la flottille!_ et fit
aussitt battre la gnrale. Cette effrayante nouvelle se rpandit avec
la rapidit de l'clair. En moins d'une demi-heure, plus de soixante
mille hommes dbouchrent sur les quais; on sonna le tocsin  toutes
les glises, les forts tirrent le canon d'alarme; et tambours et
trompettes se mirent  courir les rues en faisant un vacarme infernal.

L'empereur tait au quartier-gnral quand ce cri terrible: _Le feu est
 la flotte_, parvint  ses oreilles. C'est impossible! s'cria-t il
aussitt. Nous partmes nanmoins  l'instant mme.

En entrant dans la ville, de quel affreux spectacle je fus tmoin! les
femmes plores tenaient leurs enfans dans leurs bras et couraient comme
des folles en poussant des cris de dsespoir; les hommes abandonnaient
leurs maisons, emportant ce qu'ils avaient de plus prcieux, se
heurtant, se renversant dans l'obscurit. On entendait partout: Sauve
qui peut! Nous allons sauter! Nous sommes tous perdus! Et des
maldictions, des blasphmes, des lamentations  faire dresser les
cheveux.

Les aides-de-camp de Sa Majest, ceux du marchal Soult, couraient au
galop partout o ils pouvaient passer, arrtant les tambours et leur
demandant: Pourquoi battez-vous la gnrale? Qui vous a donn l'ordre
de battre la gnrale?--Nous n'en savons rien, leur rpondait-on; et
les tambours continuaient de battre, et le tumulte allait toujours
croissant, et la foule se prcipitait aux portes, frappe d'une terreur
qu'un instant de rflexion et fait vanouir. Mais la peur n'admet point
de rflexion, malheureusement.

Il est vrai de dire cependant qu'un nombre assez considrable
d'habitans, moins peureux que les autres, se tenaient fort tranquilles
chez eux, sachant bien que si le feu et t  la flotte, on n'aurait
pas eu le temps de pousser un cri. Ceux-l faisaient tous leurs efforts
pour rassurer la foule alarme. Madame F...., trs-jolie et trs-aimable
dame, pouse d'un horloger, veillait dans sa cuisine aux prparatifs du
souper, lorsqu'un voisin entre tout effar et lui dit: Sauvez-vous,
madame, vous n'avez pas un moment  perdre!--Qu'est-ce donc?--Le feu est
 la flotte.--Ah! bah!--Fuyez donc, madame, fuyez donc! je vous dis que
le feu est  la flotte. Et le voisin prenait madame F.... par le bras
et la tirait fortement. Madame F.... tenait dans le moment une pole
dans laquelle cuisaient des beignets. Prenez donc garde! vous allez me
faire brler ma friture, dit-elle en riant; et quelques mots moiti
srieux, moiti plaisais, lui suffirent pour rassurer le pauvre diable,
qui finit par se moquer de lui-mme.

Enfin, le tumulte s'apaisa:  cette frayeur si grande succda un calme
profond; aucune explosion ne s'tait fait entendre. C'tait donc une
fausse alarme? Chacun rentra chez soi, ne pensant plus  l'incendie,
mais agit d'une autre crainte. Les voleurs pouvaient fort bien avoir
profit de l'absence des habitans pour piller les maisons.... Par
bonheur, aucun accident de ce genre n'avait eu lieu.

Le lendemain, le pauvre commandant qui avait pris et jet l'alarme si
mal  propos, fut traduit devant le conseil de guerre. Il n'avait pas de
mauvaises intentions, mais la loi tait formelle. Il fut condamn 
mort, mais ses juges le recommandrent  la clmence de l'empereur, qui
lui fit grce.




CHAPITRE XVII

     Distribution de croix de la Lgion-d'Honneur, au camp de
     Boulogne.--Le casque de Duguesclin.--Le prince Joseph,
     colonel.--Fte militaire.--Courses en canots et  cheval.--Jalousie
     d'un conseil d'officiers suprieurs.--Justice rendue par
     l'empereur.--Chute malheureuse, suivie d'un triomphe.--La ptition
      bout portant.--Le ministre de la marine tomb  l'eau.--Gat de
     l'empereur.--Le gnral gastronome.--Le bal.--Une boulangre,
     danse par l'empereur et madame Bertrand.--Les Boulonnaises au
     bal.--Les macarons et les ridicules.--La marchale Soult reine du
     bal.--La belle suppliante.--Le garde-magasin condamn 
     mort.--Clmence de l'empereur.


BEAUCOUP des braves qui composaient l'arme de Boulogne avaient mrit
la croix dans les dernires campagnes. Sa Majest voulut que cette
distribution ft une solennit qui laisst des souvenirs immortels.
Elle choisit pour cela le lendemain de sa fte, 16 aot 1804. Jamais
rien de plus beau ne s'tait vu, ne se verra peut-tre.

 six heures du matin, plus de quatre-vingt mille hommes sortirent des
quatre camps et s'avancrent par divisions, tambours et musique en tte,
vers la plaine du moulin Hubert, situ sur la falaise au del du camp de
droite. Dans cette plaine, le dos tourn  la mer, se trouvait dress un
chafaudage lev  quinze pieds environ au dessus du sol. On y montait
par trois escaliers, un au milieu et deux latraux, tous trois couverts
de tapis superbes. Sur cet amphithtre d'environ quarante pieds carrs,
s'levaient trois estrades. Celle du milieu supportait le fauteuil
imprial, dcor de trophes et de drapeaux. L'estrade de gauche tait
couverte de siges pour les frres de l'empereur et pour les grands
dignitaires. Celle de droite supportait un trpied de forme antique
portant un casque, le casque de Duguesclin, je crois, rempli de croix et
de rubans;  ct du trpied on avait mis un sige pour
l'archi-chancelier.

 trois cents pas, environ, du trne, le terrain s'levait en pente
douce et presque circulairement; c'est sur cette pente que les troupes
se rangrent en amphittre.  la droite du trne, sur une minence,
taient jetes soixante ou quatre-vingts tentes, faites avec les
pavillons de l'arme navale. Ces tentes, destines aux dames de la
ville, faisaient un effet charmant; elles taient assez loignes du
trne pour que les spectateurs qui les remplissaient fussent obligs de
se servir de lorgnettes. Entre ces tentes et le trne, tait une partie
de la garde impriale  cheval, range en bataille.

Le temps tait magnifique; il n'y avait pas un nuage au ciel: la
croisire anglaise avait disparu, et sur la mer on ne voyait que la
ligne d'embossage superbement pavoise.

 dix heures du matin, une salve d'artillerie annona le dpart de
l'empereur. Sa Majest partit de sa baraque, entoure de plus de
quatre-vingts gnraux et de deux cents aides-de-camp; toute sa maison
le suivait. L'empereur tait vtu de l'uniforme de colonel gnral de la
garde  pied, il arriva au grand galop jusqu'au pied du trne, au milieu
des acclamations universelles et du plus pouvantable vacarme que
puissent faire tambours, trompettes, canons, battant, sonnant et tonnant
ensemble.

Sa Majest monta sur le trne, suivie de ses frres et des grands
dignitaires. Quand elle se fut assise, tout le monde prit place, et la
distribution des croix commena de la manire suivante: un aide-de-camp
de l'empereur appelait les militaires dsigns, qui venaient un  un,
s'arrtaient au pied du trne, saluaient et montaient l'escalier de
droite. Ils taient reus par l'archi-chancelier, qui leur dlivrait
leur brevet. Deux pages, placs entre le trpied et l'empereur,
prenaient la dcoration dans le casque de Duguesclin et la remettaient 
Sa Majest, qui l'attachait elle-mme sur la poitrine du brave.  cet
instant, plus de huit cents tambours battaient un roulement, et lorsque
le soldat dcor descendait du trne par l'escalier de gauche, en
passant devant le brillant tat-major de l'empereur, des fanfares
excutes par plus de douze cents musiciens, signalaient le retour du
lgionnaire  sa compagnie. Il est inutile de dire que le cri de _vive
l'empereur_ tait rpt deux fois  chaque dcoration.

La distribution commence  dix heures, fut termine  trois heures
environ. Alors on vit les aides-de-camp parcourir les divisions; une
salve d'artillerie se fit entendre, et quatre-vingt mille hommes
s'avancrent en colonnes serres jusqu' la distance de vingt-cinq ou
trente pas du trne. Le silence le plus profond succda au bruit des
tambours, et l'empereur ayant donn ses ordres, les troupes manoeuvrrent
pendant une heure environ. Ensuite chaque division dfila devant le
trne pour retourner au camp, chaque chef inclinant, en passant, la
pointe de son pe. On remarqua le prince Joseph, tout nouvellement
nomm colonel du quatrime rgiment de ligne, lequel fit en passant 
son frre un salut plus gracieux que militaire. L'empereur renfona d'un
froncement de sourcils les observations tant soit peu critiques que ses
anciens compagnons d'armes semblaient prts  se permettre  ce sujet.
Sauf ce petit mouvement, jamais le visage de Sa Majest n'avait t plus
radieux.

Au moment o les troupes dfilaient, le vent, qui depuis deux ou trois
heures soufflait avec violence, devint terrible. Un officier
d'ordonnance accourut dire  Sa Majest que quatre ou cinq canonnires
venaient de faire cte. Aussitt l'empereur quitta la plaine au galop,
suivi de quelques marchaux, et alla se poster sur la plage. L'quipage
des canonnires fut sauv, et l'empereur retourna au Pont de Briques.

Cette grande arme ne put regagner ses cantonnemens avant huit heures du
soir.

Le lendemain, le camp de gauche donna une fte militaire,  laquelle
l'empereur assista.

Ds le matin, des canots monts sur des roulettes, couraient  pleines
voiles dans les rues du camp, pousss par un vent favorable. Des
officiers s'amusaient  courir aprs, au galop, et rarement ils les
atteignaient. Cet exercice dura une heure ou deux; mais le vent ayant
chang, les canots chavirrent au milieu des clats de rire.

Il y eut ensuite une course  cheval. Le prix tait de douze cents
francs. Un lieutenant de dragons, fort estim dans sa compagnie, demanda
en grce  concourir. Mais le fier conseil des officiers suprieurs
refusa de l'admettre, sous prtexte qu'il n'tait point d'un grade assez
lev, mais en ralit, parce qu'il passait pour un cavalier d'un talent
prodigieux. Piqu au vif de ce refus injuste, le lieutenant de dragons
s'adressa  l'empereur, qui lui permit de courir avec les autres, aprs
avoir pris des informations qui lui apprirent que ce brave officier
nourrissait  lui seul une nombreuse famille, et que sa conduite tait
irrprochable.

Au signal donn, les coureurs partirent. Le lieutenant de dragons ne
tarda pas  dpasser ses antagonistes; il allait toucher le but, lorsque
par un malencontreux hasard, un chien caniche vint se jeter tourdiment
dans les jambes de son cheval qui s'abattit. Un aide-de-camp, qui venait
immdiatement aprs lui, fut proclam vainqueur. Le lieutenant se releva
tant bien que mal, et se disposait  s'loigner bien tristement, mais un
peu consol par les tmoignages d'intrt que lui donnaient les
spectateurs, lorsque l'empereur le fit appeler et lui dit: Vous mritez
le prix, vous l'aurez.... Je vous fais capitaine. Et s'adressant au
grand marchal du palais: Vous ferez compter douze cents francs au
capitaine N.... (le nom ne me revient pas). Et tout le monde de crier:
_Vive l'empereur!_ et de fliciter le nouveau capitaine sur son heureuse
chute.

Le soir, il y eut un feu d'artifice, que l'on put voir des ctes
d'Angleterre. Trente mille soldats excutrent toutes sortes de
manoeuvres avec des fuses volantes dans leurs fusils. Ces fuses
s'levaient  une hauteur incroyable. Le bouquet, qui reprsentait les
armes de l'empire, fut si beau, que pendant cinq minutes, Boulogne, les
campagnes et toute la cte furent clairs comme en plein jour.

Quelques jours aprs ces ftes, l'empereur passant d'un camp  l'autre,
un marin qui l'piait pour lui remettre une ptition, fut oblig, la
pluie tombant par torrens, et dans la crainte de gter sa feuille de
papier, de se mettre  couvert derrire une baraque isole sur le
rivage, et qui servait  dposer des cordages. Il attendait depuis
long-temps, tremp jusqu'aux os, quand il vit l'empereur descendre du
camp de gauche au grand galop. Au moment o Sa Majest, toujours
galopant, allait passer devant la baraque, mon brave marin, qui tait
aux aguets, sortit tout--coup de sa cachette et se jeta au devant de
l'empereur, lui tendant son placet, dans l'attitude d'un matre
d'escrime qui se fend. Le cheval de l'empereur fit un cart, et s'arrta
tout court, effray de cette brusque apparition. Sa Majest, un instant
tonne, jeta sur le marin un regard mcontent, et continua son chemin,
sans prendre la ptition qu'on lui offrait d'une faon si bizarre.

Ce fut ce jour-l, je crois, que le ministre de la marine, M. Decrs,
eut le malheur de se laisser tomber  l'eau, au grand divertissement de
Sa Majest. On avait, pour faire passer l'empereur du quai dans une
chaloupe canonnire, jet une simple planche du bord de la chaloupe au
quai: Sa Majest passa, ou plutt sauta ce lger pont, et fut reue 
bord dans les bras d'un marin de la garde. M. Decrs, beaucoup plus
replet et moins ingambe que l'empereur, s'avana avec prcaution sur la
planche qu'il sentait, avec effroi, flchir sous ses pieds: arriv au
milieu, le poids de son corps rompit la planche, et le ministre de la
marine tomba dans l'eau entre le quai et la chaloupe. Sa Majest se
retourna au bruit que fit M. Decrs en tombant, et se penchant aussitt
en dehors de la chaloupe: Comment! c'est notre ministre de la marine
qui s'est laiss tomber? Comment est-il possible que ce soit lui? Et
l'empereur, en parlant ainsi, riait de tout son coeur. Cependant, deux ou
trois marins s'occupaient  tirer d'embarras M. Decrs, qui fut avec
beaucoup de peine hiss sur la chaloupe, dans un triste tat, comme on
peut le croire, rendant l'eau par le nez, la bouche et les oreilles, et
tout honteux de sa msaventure, que les plaisanteries de Sa Majest
contribuaient  rendre plus dsolante encore.

Vers la fin de notre sjour, les gnraux donnrent un grand bal aux
dames de la ville. Ce bal fut magnifique; l'empereur y assista.

On avait construit  cet effet une salle en charpente et menuiserie.
Elle fut dcore de guirlandes, de drapeaux et de trophes, avec un got
parfait. Le gnral Bertrand fut nomm matre des crmonies par ses
collgues, et le gnral Bisson fut charg du buffet. Cet emploi
convenait parfaitement au gnral Bisson, le plus grand gastronome du
camp, et dont le ventre norme gnait parfois la marche. Il ne lui
fallait pas moins de six  huit bouteilles pour son dner, qu'il ne
prenait jamais seul, car c'tait un supplice pour lui que de ne pas
jaser en mangeant. Il invitait assez ordinairement ses aides-de-camp
que, par malice sans doute, il choisissait toujours parmi les plus
minces et les plus frles officiers de l'arme. Le buffet fut digne de
celui qu'on en avait charg.

L'orchestre tait compos des musiques de vingt rgimens, qui jouaient 
tour de rle. Au commencement du bal seulement, elles excutrent toutes
ensemble une marche triomphale, tandis que les aides-de-camp, habills
de la manire la plus galante du monde, recevaient les dames invites et
leur donnaient des bouquets.

Il fallait pour tre admis  ce bal avoir au moins le grade de
commandant. Il est impossible de se faire une ide de la beaut du coup
d'oeil que prsentait cette multitude d'uniformes, tous plus brillans les
uns que les autres. Les cinquante ou soixante gnraux qui donnaient le
bal avaient fait venir de Paris des costumes brods avec une richesse
inconcevable. Le groupe qu'ils formrent autour de Sa Majest,
lorsqu'elle fut entre, tincelait d'or et de diamans. L'empereur resta
une heure  cette fte et dansa la boulangre avec madame Bertrand; il
tait vtu de l'uniforme de colonel-gnral de la garde  cheval.

Madame la marchale Soult tait la reine du bal. Elle portait une robe
de velours noir, parseme de ces diamans connus sous le nom de cailloux
du Rhin.

Au milieu de la nuit, on servit un souper splendide dont le gnral
Bisson avait surveill les apprts. C'est assez dire que rien n'y
manquait.

Les Boulonnaises, qui ne s'taient jamais trouves  pareille fte, en
taient merveilles. Quand vint le souper, quelques-unes s'avisrent
d'emplir leurs _ridicules_ de friandises et de sucreries; elles auraient
emport, je crois, la salle, les musiciens et les danseurs. Pendant plus
d'un mois ce bal fut l'unique sujet de leurs conversations.

 cette poque, ou  peu prs, Sa Majest se promenant  cheval dans les
environs de sa baraque, une jolie personne de quinze ou seize ans, vtue
de blanc et tout en larmes, se jeta  genoux sur son passage. L'empereur
descendit aussitt de cheval et courut la relever en s'informant avec
bont de ce qu'il pouvait faire pour elle. La pauvre fille venait lui
demander la grce de son pre, garde-magasin des vivres, condamn aux
galres pour des fraudes graves. Sa Majest ne put rsister  tant de
charmes et de jeunesse: elle pardonna.




CHAPITRE XVIII

     Popularit de l'empereur  Boulogne.--Sa funeste
     obstination.--Fermet de l'amiral Bruix.--La cravache de l'empereur
     et l'pe d'un amiral.--Exil injuste.--Tempte et
     naufrage.--Courage de l'empereur.--Les cadavres et le petit
     chapeau.--Moyen infaillible d'touffer les murmures.--Le tambour
     sauv sur sa caisse.--Dialogue entre deux matelots.--Faux
     embarquement.--Proclamation.--Colonne du camp de Boulogne.--Dpart
     de l'empereur.--Comptes  rgler.--Difficults que fait l'empereur
     pour payer sa baraque.--Flatterie d'un crancier.--Le compte de
     l'ingnieur acquitt en rixdales et en frdrics.


 Boulogne, comme partout ailleurs, l'empereur savait se faire chrir
par sa modration, sa justice et la grce gnreuse avec laquelle il
reconnaissait les moindres services. Tous les habitans de Boulogne,
tous les paysans des environs se seraient fait tuer pour lui. On se
racontait les plus petites particularits qui lui taient relatives. Un
jour pourtant, sa conduite excita les plaintes, il fut injuste. Il fut
gnralement blm: son injustice avait caus tant de malheurs! Je vais
rapporter ce triste vnement dont je n'ai encore vu nulle part un rcit
fidle.

Un matin, en montant  cheval, l'empereur annona qu'il passerait en
revue l'arme navale, et donna l'ordre de faire quitter aux btimens qui
formaient la ligne d'embossage, leur position, ayant l'intention,
disait-il, de passer la revue en pleine mer. Il partit avec Roustan pour
sa promenade habituelle, et tmoigna le dsir que tout ft prt pour son
retour, dont il dsigna l'heure. Tout le monde savait que le dsir de
l'empereur tait sa volont; on alla, pendant son absence, le
transmettre  l'amiral Bruix, qui rpondit avec un imperturbable
sang-froid qu'il tait bien fch, mais que la revue n'aurait pas lieu
ce jour-l. En consquence, aucun btiment ne bougea.

De retour de sa promenade, l'empereur demanda si tout tait prt; on lui
dit ce que l'amiral avait rpondu. Il se fit rpter deux fois cette
rponse, au ton de laquelle il n'tait point habitu, et frappant du
pied avec violence, il envoya chercher l'amiral, qui sur-le-champ se
rendit auprs de lui.

L'empereur, au gr duquel l'amiral ne venait point assez vite, le
rencontra  moiti chemin de sa baraque. L'tat-major suivait Sa
Majest, et se rangea silencieusement autour d'elle. Ses yeux lanaient
des clairs.

Monsieur l'amiral, dit l'empereur d'une voix altre, pourquoi
n'avez-vous point fait excuter mes ordres?

--Sire, rpondit avec une fermet respectueuse l'amiral Bruix, une
horrible tempte se prpare.... Votre Majest peut le voir comme moi:
veut-elle donc exposer inutilement la vie de tant de braves gens? En
effet, la pesanteur de l'atmosphre et le grondement sourd qui se
faisait entendre au loin ne justifiaient que trop les craintes de
l'amiral. Monsieur, rpond l'empereur de plus en plus irrit, j'ai
donn des ordres; encore une fois, pourquoi ne les avez-vous point
excuts? Les consquences me regardent seul. Obissez!--Sire, je
n'obirai pas.--Monsieur, vous tes un insolent! Et l'empereur, qui
tenait encore sa cravache  la main, s'avana sur l'amiral en faisant un
geste menaant. L'amiral Bruix recula d'un pas, et mettant la main sur
la garde de son pe: Sire! dit-il en plissant; prenez garde! Tous
les assistans taient glacs d'effroi. L'empereur, quelque temps
immobile, la main leve, attachait ses yeux sur l'amiral, qui, de son
ct, conservait sa terrible attitude. Enfin, l'empereur jeta sa
cravache  terre, M. Bruix lcha le pommeau de son pe, et, la tte
dcouverte, il attendit en silence le rsultat de cette horrible scne.

* * *

Monsieur le contre-amiral Magon, dit l'empereur, vous ferez excuter 
l'instant le mouvement que j'ai ordonn. Quant  vous, monsieur,
continua-t-il en ramenant ses regards sur l'amiral Bruix, vous quitterez
Boulogne dans les vingt-quatre heures, et vous vous retirerez en
Hollande. Allez. Sa Majest s'loigna aussitt; quelques officiers,
mais en bien petit nombre, serrrent en partant la main que leur tendait
l'amiral.

* * *

Cependant le contre-amiral Magon faisait faire  la flotte le mouvement
fatal exig par l'empereur.  peine les premires dispositions
furent-elles prises, que la mer devint effrayante  voir. Le ciel,
charg de nuages noirs, tait sillonn d'clairs, le tonnerre grondait 
chaque instant, et le vent rompait toutes les lignes. Enfin, ce qu'avait
prvu l'amiral arriva, et la tempte la plus affreuse dispersa les
btimens de manire  faire dsesprer de leur salut. L'empereur,
soucieux, la tte baisse, les bras croiss, se promenait sur la plage,
quand tout--coup des cris terribles se firent entendre. Plus de vingt
chaloupes canonnires charges de soldats et de matelots venaient d'tre
jetes  la cte, et les malheureux qui les montaient, luttant contre
les vagues furieuses, rclamaient des secours que personne n'osait leur
porter. Profondment touch de ce spectacle, le coeur dchir par les
lamentations d'une foule immense que la tempte avait rassemble sur les
falaises et sur la plage, l'empereur, qui voyait ses gnraux et
officiers frissonner d'horreur autour de lui, voulut donner l'exemple du
dvoment, et malgr tous les efforts que l'on put faire pour le
retenir, il se jeta dans une barque de sauvetage en disant:
Laissez-moi! laissez-moi! il faut qu'on les tire de l. En un instant
sa barque fut remplie d'eau. Les vagues passaient et repassaient par
dessus, et l'empereur tait inond. Une lame encore plus forte que les
autres faillit jeter Sa Majest par dessus le bord, et son chapeau fut
emport dans le choc. Electriss par tant de courage, officiers,
soldats, marins et bourgeois se mirent, les uns  la nage, d'autres dans
des chaloupes, pour essayer de porter du secours. Mais, hlas! on ne put
sauver qu'un trs-petit nombre des infortuns qui composaient l'quipage
des canonnires, et le lendemain la mer rejeta sur le rivage plus de
deux cents cadavres, avec le chapeau du vainqueur de Marengo.

Ce triste lendemain fut un jour de dsolation pour Boulogne et pour le
camp. Il n'tait personne qui ne court au rivage cherchant avec anxit
parmi les corps que les vagues amoncelaient. L'empereur gmissait de
tant de malheurs, qu'intrieurement il ne pouvait sans doute manquer
d'attribuer  son obstination. Des agens chargs d'or parcoururent par
son ordre la ville et le camp, et arrtrent des murmures tout prs
d'clater.

Ce jour-l, je vis un tambour, qui faisait partie de l'quipage des
chaloupes naufrages, revenir sur sa caisse, comme sur un radeau. Le
pauvre diable avait la cuisse casse. Il tait rest plus de douze
heures dans cette horrible situation.

Pour en finir avec le camp de Boulogne, je raconterai ici ce qui ne se
passa en effet qu'au mois d'aot 1805, aprs le retour de l'empereur de
son voyage et de son couronnement en Italie.

Soldats et matelots brlaient d'impatience de s'embarquer pour
l'Angleterre; le moment tant dsir n'arrivait pas. Tous les soirs on se
disait: Demain il y aura bon vent, il fera du brouillard, nous
partirons; et l'on s'endormait dans cet espoir. Le jour venait avec du
soleil ou de la pluie.

Un soir pourtant que le vent favorable soufflait, j'entendis deux
marins, causant ensemble sur le quai, se livrer  des conjectures sur
l'avenir: L'empereur fera bien de partir demain matin, disait l'un, il
n'aura jamais un meilleur temps, il y aura srement de la brume.--Bah!
disait l'autre, il n'y pense seulement pas; il y a plus de quinze jours
que la flotte n'a boug. On ne veut pas partir de sitt.--Pourtant
toutes les munitions sont  bord; avec un coup de sifflet, tout a peut
dmarer. On vint placer les sentinelles de nuit, et la conversation des
vieux loups de mer en resta l. Mais j'eus lieu bientt de reconnatre
que leur exprience ne les avait pas tromps. En effet, sur les trois
heures du matin, un lger brouillard se rpandit sur la mer, qui tait
un peu houleuse; le vent de la veille commenait  souffler. Le jour
venu, le brouillard s'paissit de manire  cacher la flotte aux
Anglais. Le silence le plus profond rgnait partout. Aucune voile
ennemie n'avait t signale pendant la nuit, et comme l'avaient dit les
marins, tout favorisait la descente.

 cinq heures du matin, des signaux partirent du smaphore. En un
clin-d'oeil, tous les marins furent debout; le port retentit de cris de
joie; on venait de recevoir l'ordre du dpart! Tandis qu'on hissait les
voiles, la gnrale battait dans les quatre camps. Elle faisait prendre
les armes  toute l'arme, qui descendit prcipitamment dans la ville,
croyant  peine ce qu'elle venait d'entendre. --Nous allons donc
partir, disaient tous ces braves; nous allons donc dire deux mots  ces
(....) d'Anglais! Et le plaisir qui les agitait s'exprimait en
acclamations qu'un roulement de tambour fit cesser. L'embarquement
s'opra dans un silence profond, avec un ordre que j'essayerais
vainement de dcrire. En sept heures, deux cent mille soldats furent 
bord de la flotte; et, lorsqu'un peu aprs midi cette belle arme allait
s'lancer au milieu des adieux et des voeux de toute la ville rassemble
sur les quais et sur les falaises, au moment o tous les soldats debout,
et la tte dcouverte, se dtachaient du sol franais en criant: _Vive
l'empereur!_ un message arriva de la baraque impriale, qui fit
dbarquer et rentrer les troupes au camp. Une dpche tlgraphique
reue  l'instant mme par Sa Majest l'obligeait  donner une autre
direction  ses troupes.

Les soldats retournrent tristement dans leurs quartiers; quelques-uns
tmoignaient tout haut, et d'une manire fort nergique, le
dsappointement que leur causait cette espce de mystification. Ils
avaient toujours regard le succs de l'entreprise contre l'Angleterre
comme une chose de toute certitude, et se voir arrt  l'instant du
dpart tait  leurs yeux le plus grand malheur qui pt leur arriver.

Lorsque tout fut en ordre, l'empereur se rendit au camp de droite, et
l, il pronona devant les troupes une proclamation que l'on porta dans
les autres camps, et qui fut affiche partout. En voici  peu prs la
teneur:

* * *

Braves soldats du camp de Boulogne!

Vous n'irez point en Angleterre. L'or des Anglais a sduit l'empereur
d'Autriche, qui vient de dclarer la guerre  la France. Son arme a
rompu la ligne qu'il devait garder; la Bavire est envahie. Soldats! de
nouveaux lauriers vous attendent au del du Rhin; courons vaincre des
ennemis que nous avons dj vaincus.

* * *

Des transports unanimes accueillirent cette proclamation. Tous les
fronts s'claircirent. Il importait peu  ces hommes intrpides d'tre
conduits en Autriche ou en Angleterre. Ils avaient soif de combattre, on
leur annonait la guerre: tous leurs voeux taient combls.

Ce fut ainsi que s'vanouirent tous ces grands projets de descente en
Angleterre, si long-temps mris, si sagement combins. Il n'est pas
douteux aujourd'hui qu'avec du temps et de la persvrance,
l'entreprise n'et t couronne du plus beau succs. Mais il ne devait
pas en tre ainsi.

Quelques rgimens restrent  Boulogne; et tandis que leurs frres
crasaient les Autrichiens, ils rigeaient sur la plage une colonne
destine  rappeler long-temps le souvenir de Napolon, et de son
immortelle arme.

Aussitt aprs la proclamation dont je viens de parler, Sa Majest donna
l'ordre de prparer tout pour son prochain dpart. Le grand marchal du
palais fut charg de rgler et de payer toutes les dpenses que
l'empereur avait faites, ou qu'il avait fait faire pendant ses diffrens
sjours; non sans lui recommander, selon son habitude, de prendre bien
garde  ne rien payer de trop, ou de trop cher. Je crois avoir dj dit
que Sa Majest tait extrmement conome pour tout ce qui la regardait
personnellement, et que vingt francs lui faisaient peur  dpenser sans
un but d'utilit bien direct.

Parmi beaucoup d'autres comptes  rgler, le grand marchal du palais
reut celui de M. Sordi, ingnieur des communications militaires, qui
avait t charg par lui des ornemens intrieurs et extrieurs de la
baraque de Sa Majest. Le compte s'levait  une cinquantaine de mille
francs. Le grand marchal jeta les hauts cris  la vue de cet effrayant
total; il ne voulut point rgler le compte de M. Sordi, et le renvoya en
lui disant qu'il ne pouvait autoriser le paiement sans avoir, au
pralable, pris les ordres de l'empereur.

L'ingnieur se retira, aprs avoir assur le grand marchal qu'il
n'avait surcharg aucun article et qu'il avait suivi pas  pas ses
instructions.

Il ajouta que dans cet tat de choses, il lui tait impossible de faire
la moindre rduction.

Le lendemain, M. Sordi reut l'ordre de se rendre auprs de Sa Majest.

L'empereur tait dans la baraque, objet de la discussion: il avait sous
les yeux, non pas le compte de l'ingnieur, mais une carte sur laquelle
il suivait la marche future de son arme. M. Sordi vint et fut introduit
par le gnral Cafarelli: la porte entr'ouverte permit au gnral, ainsi
qu' moi, d'entendre la conversation qui vint  s'tablir. Monsieur,
dit Sa Majest, vous avez dpens beaucoup trop d'argent pour dcorer
cette misrable baraque: oui certainement, beaucoup trop.... Cinquante
mille francs! y songez-vous, monsieur? mais c'est effrayant, cela. Je ne
vous ferai pas payer. L'ingnieur, interdit par cette brusque entre en
matire, ne sut d'abord que rpondre. Heureusement l'empereur en
rejetant les yeux sur la carte qu'il tenait droule, lui donna le temps
de se remettre. Il rpondit: Sire, les nuages d'or qui forment le
plafond de cette chambre (tout cela se passait dans la chambre du
conseil), et qui entourent l'toile tutlaire de Votre Majest, ont
cot vingt mille francs,  la vrit. Mais si j'avais consult le coeur
de vos sujets, l'aigle imprial qui va foudroyer de nouveau les ennemis
de la France et de votre trne, et tendu ses ailes au milieu des
diamans les pins rares.--C'est fort bien, rpondit en riant l'empereur,
c'est fort bien, mais je ne vous ferai point payer  prsent, et puisque
vous me dites que cet aigle qui cote si cher doit foudroyer les
Autrichiens, attendez qu'il l'ait fait, je paierai votre compte avec les
rixdales de l'empereur d'Allemagne et les frdrics d'or du roi de
Prusse. Et Sa Majest reprenant son compas, se mit  faire voyager
l'arme sur la carte.

En effet, le compte de l'ingnieur ne fut sold qu'aprs la bataille
d'Austerlitz, et, comme l'avait dit l'empereur, en rixdales et en
frdrics.




CHAPITRE XIX.

     Voyage en Belgique.--Cong de vingt-quatre heures.--Les habitans
     d'Alost.--Leur empressement auprs de Constant.--Le valet de
     chambre ft  cause du matre.--Bont de l'empereur.--Journal de
     madame***--sur un voyage  Aix-la-Chapelle.--Histoire de ce
     journal.--NARRATION DE MADAME***.--M. d'Aubusson,
     chambellan.--Crmonie du serment.--Grce de Josphine.--Une
     ancienne connaissance.--Aversion de Josphine pour
     l'tiquette.--Madame de La Rochefoucault.--Le faubourg
     Saint-Germain.--Une clef de chambellan au lieu d'un brevet de
     colonel.--Formation des maisons impriales.--Les gens de l'ancienne
     cour,  la nouvelle.--Le parti de l'opposition dans le noble
     faubourg.--Madame de La Rochefoucault, madame de Balby et madame de
     Bouilley.--Solliciteurs honteux.--Distribution de croix
     d'honneur.--Le chevalier en veste ronde.--Napolon se plaint d'tre
     mal log au Tuileries.--Mauvaise humeur.--La robe de madame de La
     Valette _et le coup de pied_.--Le muse vu aux lumires.--Passage
     prilleux.--Napolon devant la statue d'Alexandre.--Grandeur et
     petitesse.--Un mot de la princesse Dolgorouki--L'empereur 
     Boulogne et l'impratrice  Aix-la-Chapelle.--L'impratrice manque
      l'tiquette, et est reprise par son grand-cuyer.--La route sur
     la carte.--Les femmes et les dragons.--M. Jacoby et sa maison.--Le
     journal indiscret.--Inquitude de Josphine.--La malaquite et la
     femme du maire de Reims.--Silence impos aux journaux.--Ennui.--La
     troupe et les pices de Picard.--Rpertoire fatigant.--La diligence
     et la rue Saint-Denis.--Excursion  pied.--Dsespoir du chevalier
     de l'tiquette.--Retour embarrassant.--Les robes de cour et les
     haillons.--Maison et cercle de l'impratrice.--Les caricatures
     allemandes.--Madame de Smonville--Madame de Spare.--Madame
     Macdonald.--Confiance de l'impratrice.--Son caractre est celui
     d'un enfant.--Son esprit;--son instruction;--Ses manires.--Le
     canevas de socit.--_Un quart d'heure d'esprit par jour_.--Candeur
     et dfiance de soi-mme.--Douceur et bont.--Indiscrtion.--Rserve
     de l'empereur avec l'impratrice.--Dissimulation de
     l'empereur.--Superstition de l'empereur.--Prdiction faite 
     Josphine.--_Plus que reine, sans tre reine_.--Les cachots de la
     terreur et le trne imprial.--M. de Talleyrand.--Motif de sa haine
     contre Josphine.--Le dner chez Barras.--Le courtisan en
     dfaut.--M. de Talleyrand poussant au divorce.--La princesse
     Willelmine de Bade.--Fausse scurit de l'impratrice.--Les deux
     toiles.--Madame de Stal et M. de Narbonne.--Correspondance
     intercepte.--L'espion et le ministre de la police.--L'habit
     d'arlequin.--Napolon arlequin.--Courage par lettres, et
     flagornerie  la cour.--Indiffrence de l'empereur au sujet de
     l'attachement de ceux qui l'entouraient.--Le thermomtre des
     amitis de cour.--Politesse et envie.--Profondes rvrences et
     profonde insipidit.--Orage excit par les attnuons de
     Josphine.--Crmonie dans l'glise d'Aix.--loquence du gnral
     Lorges.--_La vertu sur le trne et la beaut  ct_.--Mouvement
     caus par la prochaine arrive de l'empereur.--L'empereur savait-il
     se faire aimer?--Arrive de
     l'empereur.--Chagrins.--Espionnage.--Lejeune gnral et le vieux
     militaire.--La causeuse et l'impratrice.--Faux rapports.--Jalousie
     de l'empereur.--Josphine justifie.--Les enfans et les
     conqurans.--Napolon tout occup de l'tiquette.--Pourquoi le
     respect est-il marqu par des attitudes gnantes?--Grande rception
     des autorits constitues.--Admiration des bonnes gens.--_Prtendu_
     charlatanisme de l'empereur.--Lui aussi y aurait appris sa
     leon.--Les dames d'honneur _au catchisme_.--L'empereur parlant
     des arts et de l'amour.--L'empereur avait-il de
     l'esprit?--Adulation des prtres.--Les grandes reliques.--_Le tour_
     du reliquaire, excut par Josphine et par le clerg.--Mditation
     sur les prtres courtisans.--M. de Pradt, premier aumnier de
     l'empereur.--Rcompense accorde sans discernement.--Alexandre et
     le boisseau de millet.--Talma.--M. de Pradt _croyait-il en
     Dieu_?--Le wist de l'empereur.--Le duc d'Aremberg; le joueur
     aveugle.--L'auteur fait la partie de l'empereur, sans savoir le
     jeu.--Un axime du grand Corneille.--Disgrce de M. de
     Smonville,--Il ne peut obtenir une audience.--Propos indiscret
     _attribu_  M. de Talleyrand.--Les deux diplomates aux prises;
     assaut de finesse.--_L'annulation_ au snat.--M. de
     Montholon.--Madame la duchesse de Montebello.--Indiscrtion de
     l'empereur.--Observation digne et spirituelle de la
     marchale.--Boutade de Napolon contre les femmes.--Les mousselines
     anglaises.--_La premire amoureuse_ de l'empereur.--L'empereur plus
     que srieusement jug.--L'empereur reprsent comme insolent,
     ddaigneux vulgaire.--Observation de Constant sur ce jugement.--Les
     manires de Murat opposes  celles de l'empereur.--L'empereur
     orgueilleux et mprisant l'espce humaine.


VERS la fin de novembre, l'empereur partit de Boulogne pour faire une
tourne en Belgique, et rejoindre l'impratrice, qui s'tait rendue de
son ct  Aix-la-Chapelle. Partout sur son passage il fut accueilli
non-seulement avec les honneurs rservs aux ttes couronnes, mais
encore avec des acclamations qui s'adressaient plutt  sa personne qu'
sa puissance. Je ne dirai rien de tant de ftes qui lui furent donnes
durant ce voyage, ni de tout ce qui s'y passa de remarquable. Ces
dtails se trouvent partout, et je ne veux parler que de ce qui m'est
personnel, ou du moins de ce qui n'est pas connu de tous et de chacun.
Qu'il me suffise donc de dire que nous traversmes comme en triomphe
Arras, Valenciennes, Mons, Bruxelles, etc.  la porte de chaque ville,
le conseil municipal prsentait  Sa Majest le vin d'honneur et les
clefs de la place. On s'arrta quelques jours  Lacken, et, n'tant qu'
cinq lieues d'Alost, petite ville o j'avais des parens, je demandai 
l'empereur la permission de le quitter pour vingt-quatre heures; ce
qu'il m'accorda, quoique avec peine. Alost, comme le reste de la
Belgique,  cette poque, professait le plus grand attachement pour
l'empereur.  peine si j'eus un moment  moi. J'tais descendu chez un
de mes amis, M. D..., dont la famille avait long-temps t dans les
hautes fonctions du gouvernement Belge. L je crois que toute la ville
vint me rendre visite; mais je n'eus pas la vanit de m'attribuer tout
l'honneur de cet empressement. On voulait connatre jusque dans les plus
petits dtails tout ce qui se rapportait au grand homme prs duquel
j'tais plac. Je fus par cette raison extraordinairement ft, et mes
vingt-quatre heures passrent trop vite.  mon retour Sa Majest daigna
me faire mille questions sur la ville d'Alost, et sur les habitans, sur
ce qu'on y pensait de son gouvernement et de sa personne. Je pus lui
rpondre, sans flatterie, qu'il y tait ador. Il parut content, et me
parla avec bont de ma famille et de mes petits intrts. Nous partmes
le lendemain de Lacken, et nous passmes par Alost. Si la veille j'avais
pu prvoir cela, je serais peut-tre rest quelques heures de plus.
Cependant l'empereur avait eu tant de peine  m'accorder un seul jour,
que je n'aurais probablement pas os en perdre davantage, quand mme
j'aurais su que la maison devait passer par cette ville.

L'empereur aimait Lacken; il y fit faire des rparations et des
embellissemens considrables; et ce palais devint par ses soins un
charmant sjour.

Ce voyage de Leurs Majests dura prs de trois mois. Nous ne fmes de
retour  Paris, ou plutt  Saint-Cloud, qu'en octobre. L'empereur avait
reu  Cologne et  Coblentz la visite de plusieurs princes et
princesses d'Allemagne; mais, comme je ne pus savoir que par ou-dire ce
qui se passa dans ces entrevues, j'avais rsolu de n'en pas parler,
lorsqu'il me tomba dans les mains un manuscrit dans lequel l'auteur est
entr dans tous les dtails que je n'tais point  mme de connatre.
Voici comment je me suis trouv possesseur de ce curieux journal.

Il parat qu'une des dames de S. M. l'impratrice Josphine tenait note,
jour par jour, de ce qui se passait d'intressant dans l'intrieur du
palais et de la famille impriale. Ces souvenirs, parmi lesquels il se
trouvait beaucoup de portraits qui n'taient pas flatts, furent mis
sous les yeux de l'empereur, probablement, comme on le souponna dans
le temps, par l'indiscrtion et l'infidlit d'une femme de chambre.

Leurs Majests taient fort durement, et, selon moi, fort injustement
traites dans les mmoires de madame***. Aussi l'empereur entra-t-il
dans une violente colre, et madame*** reut son cong. Le jour o Sa
Majest lut ces manuscrits dans sa chambre  coucher de Saint-Cloud, son
secrtaire, qui avait coutume d'emporter tous les papiers dans le
cabinet de Sa Majest, oublia sans doute un cahier assez mince, que je
trouvai par terre, prs de la baignoire de l'empereur. Ce cahier n'tait
autre chose que _la relation du Voyage de l'impratrice 
Aix-la-Chapelle_, relation qui faisait apparemment partie des mmoires
de madame***. Comme nous tions au moment de partir pour Paris, et
que d'ailleurs des papiers ngligemment oublis et non rclams ne me
semblrent pas devoir tre d'une grande importance, je les jetai dans le
haut de l'armoire d'un cabinet, laquelle ne s'ouvrait qu'assez rarement,
et je ne m'en occupai plus. Personne,  ce qu'il parat, n'y pensa plus
que moi; car ce ne fut que deux ans aprs, que cherchant dans tous les
recoins de la chambre  coucher je ne sais quel objet qui se trouvait
gar, mes yeux tombrent sur le manuscrit tout poudreux de
madame***. La pense de l'empereur tait alors bien loin d'tre
occupe d'une petite tracasserie de 1805, et je ne m'avisai pas d'aller
lui rappeler des souvenirs dsagrables. Mais, comme je trouvai dans
cette relation des dtails piquans sur le retour de Leurs Majests
d'Aix-la-Chapelle, je ne crus pas me rendre coupable d'une grande
indiscrtion en emportant chez moi le manuscrit, et j'espre qu'on ne me
saura pas mauvais gr de le trouver joint  mes mmoires. Toutefois je
proteste ici d'avance contre toute interprtation qui tendrait  me
rendre solidairement responsable des opinions de madame***. Elle
tait du nombre de ces personnes qui, appartenant  l'ancien rgime,
soit par elles-mmes, soit par leurs liens de famille, avaient cru
pouvoir accepter ou mme solliciter les charges de la maison de
l'empereur, sans renoncer  leurs prventions et  leur haine contre
lui. Cette haine a port plus d'une fois l'auteur du _Voyage_  une
exagration injuste sur tout ce qui se rapporte  Leurs Majests, et
j'ai rpondu dans quelques notes  ce qui m'a paru inexact dans ses
jugemens. Quant  ce qui concerne les princes allemands, et divers
autres personnages, madame*** me fait l'effet d'avoir t
spirituellement vridique, quoique un peu trop railleuse.




JOURNAL DU VOYAGE  MAYENCE



PREMIRE PARTIE.

Paris, 1er juillet 1804.

J'ai prt mon serment aujourd'hui  Saint-Cloud, comme dame du palais
de l'impratrice, en mme temps que M. d'Aubusson comme chambellan.
Madame de La Rochefoucault seule assistait  cette crmonie, qui s'est
passe dans le salon bleu, d'une manire assez gaie. Josphine y a mis
beaucoup de grce; elle avait rencontr autrefois dans le monde M.
d'Aubusson; il lui a paru trs-plaisant de renouveler connaissance avec
lui, en recevant son serment comme impratrice. Elle parle de son
lvation trs-franchement, trs-convenablement. Elle nous a dit avec
une navet tout--fait aimable qu'elle tait trs-malheureuse de rester
assise, lorsque des femmes qui nagure taient ses gales ou mme ses
suprieures, entraient chez elle; qu'on exigeait d'elle de se conformer
 cette tiquette, mais que cela lui tait impossible. Madame de La
Rochefoucault, qui s'est fait prier long-temps pour accepter la place de
dame d'honneur, et qui ne l'a fait que par l'attachement qu'elle a pour
Josphine, se donne une peine infinie pour faire arriver  cette cour
tout le faubourg Saint-Germain. C'est elle qui a dtermin M.
d'Aubusson. Il avait dsir prendre du service comme colonel; il a t
un peu surpris de recevoir, au lieu d'un rgiment, une nomination de
chambellan. La formation des maisons de l'empereur et de l'impratrice
occupe tout Paris; chaque jour on apprend le nom de quelque famille de
l'ancienne cour, qui va faire partie de celle-ci. C'est une chose assez
curieuse que l'embarras avec lequel on aborde les personnes de sa
connaissance: incertain si elles ont reu des nominations, on ne veut
pas se vanter de la sienne; mais apprend-on la leur, on en est enchant;
c'est une arme de plus pour le faisceau qu'on voudrait former, en
opposition aux mauvaises plaisanteries du faubourg Saint-Germain.

8 juillet 1804.

Madame de La Rochefoucault m'a cont ce matin une aventure assez
plaisante. Elle venait de faire une visite  madame de Balby. Celle-ci,
enchante de trouver l'occasion de lancer une pierre dans son jardin,
lui a dit: Madame de Bouilley sort d'ici; je lui ai dit qu'on la
dsignait dans le monde comme dame du palais; mais elle s'en est
dfendue de manire  me prouver qu'on avait tort. Madame de La
Rochefoucault avait prcisment sur elle la lettre dans laquelle madame
de Bouilley demande cette place: elle a rpondu: Je ne sais pourquoi
madame de Bouilley s'en dfend, car voil sa demande et sa nomination.

14 juillet 1804.

Quelle journe fatigante! Nous nous sommes runies au chteau,  onze
heures, pour accompagner l'impratrice  l'glise des Invalides, pour
assister  la distribution des dcorations de la Lgion-d'Honneur.

Places dans une tribune, en face du trne de l'empereur, nous l'avons
vu recevoir dix-neuf cents chevaliers. Cette crmonie a t suspendue
un instant par l'arrive d'un homme du peuple, vtu d'une simple veste,
qui s'est prsent sur les degrs du trne. Napolon tonn s'est
arrt: on a questionn cet homme, qui a montr son brevet, et il a reu
l'accolade et sa dcoration. Le cortge a suivi, au retour, le mme
chemin, en traversant la grande alle des Tuileries. C'est la premire
fois que Bonaparte passe en voiture dans le jardin. Rentr dans les
appartemens de l'impratrice, il s'est approch de la fentre; quelques
enfans qui taient sur la terrasse, l'ayant aperu, ont cri: _Vive
l'empereur!_ Il s'est retir avec un mouvement d'humeur trs-marqu, en
disant: Je suis le souverain le plus mal log de l'Europe; on n'a
jamais imagin de laisser approcher le public aussi prs de son palais.
J'avoue que si j'tais arriv aux Tuileries comme Napolon, j'aurais cru
plus convenable de ne pas paratre m'y trouver mal log.

Je ne sais si c'est ce petit mouvement d'humeur qui s'est prolong;
mais, en passant dans le cercle que nous formions, il s'est approch de
madame de La Vallette, et en donnant un coup de pied[16] dans le bas de
sa robe, Fi donc! a-t-il dit, madame, quelle robe! quelle garniture!
Cela est du plus mauvais got! Madame de La Vallette a paru un peu
dconcerte.

Le soir, nous sommes montes au balcon du pavillon du milieu, pour
entendre le concert qui se donnait dans le jardin. Aprs quelques
instans, l'empereur a eu la fantaisie de voir les statues du Louvre aux
lumires. M. Denon, qui tait l, a reu ses ordres; les valets de pied
portaient des flambeaux; nous avons travers la grande galerie, et nous
sommes descendus dans les salles des antiques. En les parcourant,
Napolon s'est arrt long-temps devant un buste d'Alexandre; il a mis
une sorte d'affectation  nous faire remarquer que ncessairement cette
tte tait mauvaise, qu'elle tait trop grosse, Alexandre tant beaucoup
plus petit que lui. Il a essentiellement appuy sur ces mots: _beaucoup
plus petit_. J'tais un peu loigne, mais je l'avais entendu; m'tant
rapproche, il a rpt absolument la phrase: il avait l'air charm de
nous apprendre qu'il tait plus grand qu'Alexandre. Ah! qu'il m'a paru
petit dans cet instant!

Le 15 juillet 1804.

J'tais ce soir dans une maison o est arrive la princesse Dolgorouki,
en sortant du cercle des Tuileries. On lui a demand ce qu'elle en
pensait: C'est bien une grande puissance, a-t-elle rpondu, mais ce
n'est pas l une cour.

Paris, le juillet 1804.

L'empereur part demain pour aller visiter les bateaux plats  Boulogne,
et l'impratrice pour Aix-la-Chapelle, o elle prendra les eaux. Je dois
l'accompagner.

Reims, le juillet 1804.

Ce matin, avant de partir de Saint-Cloud, l'impratrice a travers deux
salles, pour donner un ordre  une personne assez subalterne de sa
maison. M. d'Harville, son grand cuyer, est arriv tout effar, pour
lui reprsenter trs-respectueusement que Sa Majest compromettait
tout--fait la dignit du trne, et qu'elle devait faire passer ses
ordres par sa bouche. Eh! monsieur, lui a dit gament Josphine, cette
tiquette est parfaite pour les princesses nes sur le trne, et
habitues  la gne qu'il impose; mais moi, qui ai eu le bonheur de
vivre pendant tant d'annes en simple particulire, trouvez bon que je
donne quelquefois mes ordres sans interprte. Le grand cuyer s'est
inclin, et nous sommes parties.

Sedan, le 30 juillet 1804.

J'ai trouv ce matin Josphine trs-occupe  lire une grande feuille
manuscrite, et je n'ai pas t peu surprise de voir qu'elle apprenait sa
leon. Lorsqu'elle voyage, tout est fix, prvu d'avance. On sait que
dans tel endroit elle doit tre harangue par telle ou telle autorit; 
celle-ci elle doit rpondre de telle manire;  celle-l de telle
autre. Tout est rgl, jusqu'aux prsens qu'elle doit faire. Mais il
arrive quelquefois qu'elle manque de mmoire; et alors, si sa rponse
n'est pas aussi convenable que celle prpare, elle est toujours au
moins faite avec tant d'obligeance et de bont qu'on en est toujours
content.

Lige, le 1er aot 1804.

Je craignais que nous n'arrivassions jamais ici. L'empereur, sans
s'informer si une route projete  travers la fort des Ardennes, tait
excute, a trac la ntre sur la carte; on a dispos les relais d'aprs
ses ordres, et nous nous sommes trouvs vingt fois au moment d'avoir nos
voitures brises. Dans plusieurs endroits on les a soutenues avec des
cordes. On n'a jamais imagin de faire voyager des femmes comme des
officiers de dragons.

Aix-la-Chapelle, le 7 aot 1804.

L'impratrice est descendue ici dans la maison d'un M. de Jacoby,
achete dernirement par l'empereur. On avait parl de cette maison
comme d'une habitation fort agrable; nous avons t surprises en
trouvant une misrable petite maison. Le prfet voulait que Josphine
vnt de suite s'tablir  la prfecture; mais telle est sa parfaite
soumission aux volonts de Bonaparte qu'elle n'a pas voulu le faire sans
ses ordres. Il tient beaucoup  favoriser les habitans des dpartemens
runis, dsirant les attacher  la France. C'est par ce motif qu'il a
achet la maison de M. de Jacoby, et qu'il l'a paye quatre fois sa
valeur.

Aix-la-Chapelle, aot 1804.

Ce matin, en lisant le journal le _Publiciste_, Josphine a t surprise
assez dsagrablement en voyant, dans le rcit de son voyage, qu'on a
recueilli et imprim ses adieux  la femme du maire de Reims, chez
lequel elle avait log en passant dans cette ville. Il arrive souvent
qu'on dit avec ngligence une chose qui n'a pas le sens commun sans
s'en apercevoir; mais retrouve-t-on cette mme phrase imprime, alors la
rflexion la fait apprcier tout ce qu'elle vaut. J'avoue qu'il n'en est
pas besoin pour juger celle-ci. En partant de Reims, l'impratrice a
remis  la femme du maire un mdaillon de malaquite, entour de diamans,
et lui a dit en l'embrassant: _C'est la couleur de l'esprance_. Le fait
est que l'esprance n'avait pas la moindre chose  faire l; c'est une
btise. J'y tais; je l'ai entendue et remarque: mais je me suis bien
garde de m'en souvenir ce matin. Josphine tait dsole; elle
assurait, de la meilleure foi du monde, n'avoir pas dit un mot de cela:
il et t cruel de la contredire. Le secrtaire des commandemens lui
proposait de faire dmentir cette phrase dans le journal; elle y a pens
un moment; mais soit que la mmoire lui revnt dans cet instant, soit
qu'elle ait craint de faire une chose qui ft dsapprouve par
Bonaparte, elle s'est borne  lui crire qu'elle n'a point dit cette
btise; que son premier mouvement avait t de la faire dmentir, mais
qu'elle n'avait rien voulu faire sans ses ordres. On a fait partir un
courier pour Boulogne.[17]

Aix-la-Chapelle, 11 aot 1804

Notre vie ici est ennuyeuse et monotone.  l'exception d'une promenade
que nous faisons chaque jour en calche, dans les environs de la ville,
le reste de la journe ressemble toujours parfaitement  la veille. La
troupe de Picard est venue ici, et y restera aussi long-temps que
l'impratrice. Chaque soir, nous allons biller au thtre; on ne peut
imaginer combien le rpertoire de Picard est fatigant  la longue.
Certainement on y trouve de l'esprit, quelques scnes d'un trs-bon
comique; mais les sujets tant toujours choisis dans la plus basse
bourgeoisie, on ne sort jamais de la diligence ou de la rue
Saint-Denis. On peut s'amuser un jour de la nouveaut de ce ton; mais
bientt on est fatigu de se trouver toujours si loin de chez soi.

Le 11 aot 1804.

N'tant pas alle au thtre ce soir, et quelqu'un ayant parl d'un plan
de Paris en relief, l'impratrice a dsir le voir. La soire tant
trs-belle, pourquoi, a-t-elle dit, ne pourrions-nous pas y aller 
pied? C'tait une nouveaut; on s'est empress de partir. M. d'Harville,
qui est toujours le chevalier de l'tiquette, tait au dsespoir. Il a
voulu hasarder son opinion, mais nous tions dj bien loin. Le fait est
qu'il avait bien raison, et la suite de cette gat l'a prouv. Les rues
tant trs-dsertes le soir, nous n'avons rencontr presque personne en
allant; mais pendant que nous examinions ce plan, voil le bruit de
notre promenade nocturne qui se rpand; et quand nous sortons, toutes
les chandelles taient sur les fentres, et toute la populace sur notre
passage. Nous devions former un cortge assez plaisant; ces messieurs,
le chapeau sous le bras, l'pe au ct, nous donnaient la main, et nous
aidaient  traverser la foule qui se pressait autour de nous, et dont
les haillons formaient un contraste assez bizarre avec nos plumes, nos
diamans et nos longues robes. Enfin nous avons atteint l'htel de la
prfecture; l'impratrice a senti alors qu'elle avait fait une
tourderie; elle en est convenue franchement.

Le 13 aot 1804.

On a dit ce soir que l'empereur arriverait bientt ici: cela donnera un
peu de mouvement et de varit  notre cercle habituel, qui est d'une
parfaite monotonie. Il se compose de madame de La Rochefoucault, femme
d'un esprit trs-agrable; de quatre dames du palais, du grand cuyer,
deux chambellans, l'cuyer cavalcadour; M. Deschamps, secrtaire des
commandemens; le prfet, sa famille; deux ou trois gnraux qui ont
pous des femmes allemandes, vritables caricatures. J'ajoute une
femme fort aimable, madame de Smonville, femme de l'ambassadeur de
France en Hollande; elle tait par son premier mariage madame de
Montholon. Elle a eu deux fils et deux filles: l'une, madame de Spare;
l'autre, qui avait pous le gnral Joubert, et, en second, le gnral
Macdonald. Cette jeune et aimable femme est mourante; elle est venue ici
pour prendre les eaux; sa mre, madame de Smonville, l'a accompagne
pour lui donner ses soins. Je crains qu'ils ne soient infructueux. Nous
jouissons donc bien peu de la socit de madame de Smonville, qui ne
quitte presque pas sa fille.

Aix-la-Chapelle, le 14 aot 1804.

Je suis reste ce matin assez long-temps seule avec Josphine; elle m'a
parl avec une confiance dont je serais trs-flatte, si je ne
m'apercevais chaque jour que cet abandon lui est naturel et ncessaire.
Le jugement que je porte de son caractre est peut-tre prmatur,
puisque je la connais depuis bien peu de temps; cependant je ne crois
pas me tromper. Elle est tout--fait comme un enfant de dix ans. Elle en
a la bont, la lgret; elle s'affecte vivement; pleure et se console
dans un instant. On pourrait dire de son esprit ce que Molire disait de
la probit d'un homme, qu'il en avait justement assez pour n'tre point
pendu. Elle en a prcisment ce qu'il en faut pour n'tre pas une bte.
Ignorante, comme le sont en gnral toutes les croles, elle n'a rien ou
presque rien appris que par la conversation; mais ayant pass sa vie
dans la bonne compagnie, elle y a pris de trs-bonnes manires, de la
grce, et ce jargon qui, dans le monde, tient lieu quelquefois d'esprit.
Les vnemens de la socit sont un canevas qu'elle brode, qu'elle
arrange, qui fournit  sa conversation. Elle a bien un quart heure
d'esprit par jour. Ce que je trouve charmant en elle, c'est cette
dfiance d'elle-mme, qui, dans sa position, est un grand mrite. Si
elle trouve de l'esprit, du jugement  quelques-unes des personnes qui
l'entourent, elle les consulte avec une candeur, une navet tout--fait
aimables. Son caractre est d'une douceur, d'une galit parfaites: il
est impossible de ne pas l'aimer. Je crains que ce besoin d'ouvrir son
coeur, de communiquer toutes ses ides, tout ce qui se passe entre elle
et l'empereur, ne lui te beaucoup de sa confiance. Elle se plaint de ne
point la possder; elle me disait ce matin que jamais, dans toutes les
annes qu'elle a passes avec lui, elle ne lui a vu un seul moment
d'abandon; que si, dans quelques instans, il montre un peu de confiance,
c'est seulement pour exciter celle de la personne  qui il parle; mais
que jamais il ne montre sa pense tout entire. Elle dit qu'il est
trs-superstitieux; qu'un jour, tant  l'arme d'Italie, il brisa dans
sa poche la glace qui tait sur son portrait, et qu'il fut au dsespoir,
persuad que c'tait un avertissement qu'elle tait morte; il n'eut pas
de repos avant le retour du courrier qu'il fit partir pour s'en
assurer[18].

Cette conversation a amen Josphine  me parler de la singulire
prdiction qui lui fut faite au moment de son dpart de la Martinique.
Une espce de bohmienne lui dit: Vous allez en France pour vous
marier; votre mariage ne sera point heureux; votre mari mourra d'une
manire tragique; vous-mme,  cette poque, vous courrez de grands
dangers; mais vous en sortirez triomphante; vous tes destine au sort
le plus glorieux, et, sans tre reine, vous serez plus que reine. Elle
a ajout qu'tant fort jeune alors, elle fit peu d'attention  cette
prdiction; qu'elle ne s'en souvint qu'au moment o M. de Beauharnais
fut guillotin; qu'elle en parla alors  plusieurs des dames qui taient
enfermes avec elle, dans le temps de la terreur; mais qu' prsent,
elle la voit accomplie dans tous ses points. C'est un hasard assez
singulier que le rapport qui se trouve entre cette prdiction et sa
destine.

Le 15 aot.

Josphine a continu ce matin  la promenade la conversation commence
hier avec moi. J'tais seule dans sa voiture; elle m'a parl de M. de
Talleyrand; elle prtend qu'il la hait, et sans autres motifs que les
torts qu'il a eus avec elle. Hlas! il est trop vrai que quiconque a
offens ne pardonne pas. Ces mots sont gravs en gros caractres dans
l'histoire du coeur humain. L'offens peut perdre le souvenir, mais la
conscience ne manque jamais de mmoire. Pendant le sjour de Bonaparte
en gypte, dans un temps o on le regardait comme perdu, M. de
Talleyrand, toujours aux pieds du pouvoir, fut, dans plusieurs
circonstances, trs-poli pour madame Bonaparte. Un jour,
particulirement, il dnait avec elle chez Barras; madame Tallien s'y
trouvait: on prtend que cette femme, clbre par sa beaut, exerait
alors un grand empire sur Barras. M. de Talleyrand, plac prs d'elle et
de madame Bonaparte, mit tant de grce dans les soins dont il entoura
madame Tallien, et si peu de politesse envers madame Bonaparte, que
celle-ci, qui le connaissait pour tre la perfection des courtisans,
jugea qu'il fallait que le gnral Bonaparte ft mort, pour qu'il la
traitt si mal; car s'il avait eu la pense qu'il pt jamais revenir en
France, il et craint qu'il ne venget  son retour le peu d'gards
qu'il aurait eus pour sa femme en son absence. Cette ide, en se mlant
 l'amour-propre bless, lui fit quitter la table en pleurant. M. de
Talleyrand, qui n'a pas oubli cette circonstance, et qui craint que
Josphine n'ait un jour le dsir et le pouvoir de s'en venger, a fait
tout ce qui a dpendu de lui, dans les trois derniers mois qui viennent
de s'couler, avant la cration de l'empire, pour engager Napolon 
divorcer, pour pouser la princesse Willelmine de Bade; il a fait
valoir, avec toute l'adresse de son esprit, l'appui qu'il trouverait
dans les cours de Russie et de Bavire, dont il deviendrait l'alli par
ce mariage; le besoin de consolider son empire par l'esprance d'avoir
des enfans. L'empereur a un peu balanc; mais enfin il a rsist, et
Josphine n'a plus d'inquitude  cet gard.[19]

Quoiqu'avec peu d'esprit, elle ne manque pas d'une certaine adresse;
elle a su profiter de la faiblesse superstitieuse de l'empereur, et elle
lui dit quelquefois: _On parle de ton toile, mais c'est la mienne qui
influe sur la tienne; c'est  moi qu'il a t prdit une haute
destine._ Cette ide a contribu peut-tre plus qu'on ne pense  faire
chouer les projets de M. de Talleyrand, et  resserrer les liens qu'il
voulait rompre[20].

Josphine vient de me conter une anecdote assez piquante. Madame de
Stal crivait dernirement au comte Louis de Narbonne. Envoyant sa
lettre par un homme qu'elle croyait sr, elle n'a rien dguis de sa
pense; elle s'est particulirement gaye sur le compte des personnes
qui ont accept des places  la cour depuis la cration de l'empire.
Elle ajoutait qu'elle esprait qu'elle n'aurait jamais le chagrin, en
lisant le journal, de voir son nom cte  cte des leurs. L'homme qui
tait charg de cette lettre l'a porte  Fouch. Celui-ci (aprs avoir
pay cette sclratesse) l'a lue, copie, et l'ayant referme avec soin,
il a dit  l'homme: Remplissez votre commission; ayez la rponse de M.
de Narbonne, et vous me l'apporterez: ce qu'il n'a pas manqu de faire.
Le comte a rpondu sur le mme ton. On dit que nous ne sommes pas
mnags dans cette rponse. Je lui pardonne de tout mon coeur; je suis
moi-mme toujours tente de rire de l'ensemble bizarre que nous formons.
C'est un vritable habit d'arlequin que cette cour; mais si l'habit a
toutes les bigarrures requises, arlequin n'a pas du tout les grces de
son tat[21]; sa gaucherie contraste singulirement avec les grands
seigneurs dont il s'est entour. Je suis fche qu'on puisse opposer aux
plaisanteries du comte son assiduit aux cercles de Cambacrs et de
tous les ministres. Josphine prtend que cette lettre dont Napolon se
souvient  chaque rvrence de M. de Narbonne (il en fait beaucoup),
leur tera toute leur grce et qu'il n'obtiendra jamais rien[22].

Le 16 aot.

Je m'aperois, au redoublement de politesse des personnes qui entourent
l'impratrice, de ce que je perds chaque jour dans leur affection.
C'est ainsi qu' la cour on doit mesurer le degr d'attachement qu'on
inspire. Depuis quelques jours, je m'tonnais d'tre devenue l'objet de
l'attention gnrale; je ne savais en vrit  quoi l'attribuer, et dans
mon innocence j'allais peut-tre m'en faire les honneurs. Qui sait
jusqu'o l'amour-propre pouvait m'abuser? M. de----, le plus doucereux,
le plus insipide de tous les courtisans passs, prsens et  venir,
s'est charg d'clairer mon inexprience; il est arriv ce matin chez
moi, dix fois plus rvrencieux qu' l'ordinaire. Il m'a dit que tout le
monde avait remarqu les bonts de Josphine pour moi, nos longues
conversations ensemble, l'attention avec laquelle elle m'offre chaque
jour  djeuner des plats qui se trouvent devant elle; que, quant  lui,
il avait t particulirement heureux en remarquant ces distinctions;
mais qu'elles sont devenues un sujet de jalousie pour beaucoup de
personnes. J'ai ri de l'importance qu'il attachait  tout cela, et je me
suis promis _in petto_ de ne plus mettre sur le compte de mon mrite les
gards que je ne dois qu' la fantaisie de la souveraine.

Le 16 aot.

Nous avons eu aujourd'hui une grande crmonie  l'glise, pour la
distribution de plusieurs dcorations de la Lgion-d'Honneur. Elles
avaient t envoyes au gnral Lorges, qui a dsir que Josphine les
donnt elle-mme. Le clerg est venu la recevoir  la porte de l'glise.
Un trne tait prpar pour elle dans le choeur, tout cela avait un air
assez solennel; le gnral Lorges a fait un discours, mais il est plus
brave qu'loquent; il sait mieux se battre que parler en public. Il nous
a dit dans ce discours qu'il se trouvait heureux de voir la vertu sur le
trne, et la beaut  ct. Si ce n'est pas sa phrase exacte, c'est au
moins sa pense. Nous pouvions toutes nous fcher de ce compliment,
puisqu'il accordait  l'une la vertu sans beaut, et aux autres la
beaut sans vertu, mais nous en avons beaucoup ri en sortant.
L'impratrice nous a dit qu'elle tait fort contente d'avoir eu la vertu
pour son lot, et demand  laquelle de nous ou avait dcern celui de la
beaut; l'amour-propre tait l pour persuader  chacune qu'on avait
voulu parler d'elle; mais poliment, on s'est fait mutuellement les
honneurs de ce compliment.

Aix-la-Chapelle, le 18 aot 1804.

Tout est en mouvement dans le palais; Bonaparte arrive demain. Il est
extraordinaire que, dans une situation comme la sienne, on ne soit point
aim[23]. Cela doit tre si facile quand on n'a besoin pour faire des
heureux que de le vouloir. Mais il parat qu'il n'a pas souvent cette
volont; car depuis le valet de pied jusqu'au premier officier de la
couronne, chacun prouve une sorte de terreur  son approche. La cour va
devenir trs-brillante; les ambassadeurs n'ayant pas t accrdits de
nouveau depuis la mtamorphose du consul en empereur, arrivent tous pour
prsenter leurs lettres. On passera encore quelques jours ici. On ira 
Cologne,  Coblentz; on restera quelques jours dans chacune de ces
villes, et de l  Mayence, o tous les princes qui doivent former la
confdration du Rhin se runiront.

Le 19 aot 1804.

Il est arriv, et avec lui l'espionnage; les chagrins, qui forment
ordinairement son cortge, ont dj banni toute la gait de notre petit
cercle. Son retour nous a appris que parmi douze personnes qui ont t
nommes pour accompagner Josphine ici, il y en a une qui tait charge
du rle d'espion. Napolon savait, en arrivant, que tel jour nous
avions fait une promenade, que tel autre jour nous avions t djeuner
avec madame de Smonville, dans un bois aux environs d'Aix-la-Chapelle.
Le dlateur (que nous connaissons) a cru donner plus de mrite  son
rcit en mettant sur le compte du gnral Lorges, qui est jeune et d'une
tournure fort agrable, la faute d'un pauvre vieux militaire qui,
probablement, ayant t plus long-temps soldat qu'officier, ignorait
qu'on ne dt pas s'asseoir devant l'impratrice, sur le mme divan.
Josphine tait trop bonne pour lui apprendre qu'il faisait une chose
inconvenante; elle et craint de l'humilier; cette preuve de son bon
coeur a t transforme en une condescendance coupable en faveur d'un
jeune homme pour lequel elle devait avoir beaucoup d'indulgence et de
bonts, puisqu'il se mettait si parfaitement  son aise avec elle.
C'tait l la consquence qu'on voulait que l'empereur en tirt.
Heureusement, cette circonstance si peu faite pour tre remarque,
l'avait t, et il n'a pas t difficile  Josphine de prouver quel
tait le coupable; son ge, son peu d'usage, ont effac tout le noir
avec lequel on avait peint cette action. Comment ne pas s'tonner[24]
qu'un homme qui a pass sa vie dans les camps, qui a t nouri, lev
par la rpublique, puisse attacher cette importance  des minuties! Ah!
sans doute l'amour du pouvoir est naturel  l'homme; un enfant fait,
pour le jouet qu'il dispute  son camarade, ce que les souverains, dans
un ge plus avanc, font pour les provinces qu'ils veulent s'arracher.
Mais qu'il y a loin de ce noble orgueil qui veut dominer ses semblables,
avec l'intention de les rendre heureux,  ce code d'tiquette qui fait
dans cet instant la plus chre occupation de Napolon! Je me demandais,
ce soir, dans le salon, en voyant tous ces hommes debout, n'osant faire
un pas hors du cercle qu'ils formaient, pourquoi les puissans de tous
les temps, de tous les pays, ont attach l'ide du respect  des
attitudes gnantes. Je pense que le spectacle de tous ces hommes
courbs sans cesse en leur prsence, leur est doux, parce qu'il leur
rappelle continuellement le pouvoir qu'ils ont sur eux.

Le 20 aot 1804.

Ce matin, Napolon a reu toutes les autorits constitues de la ville.
On est sorti de cette audience, confondu, tonn au dernier point. Quel
homme! (me disait le maire) quel prodige! quel gnie universel! Comment
ce dpartement si loign de la capitale lui est-il mieux connu qu'il ne
l'est de nous? Aucun dtail ne lui chappe; il sait tout; il connat
tous les produits de notre industrie. J'ai souri; j'tais bien tente
d'apprendre  ce brave homme, qui allait colportant son admiration dans
toute la ville, qu'il devait en rabattre beaucoup; que cette parfaite
connaissance que Napolon leur a montre, est un charlatanisme avec
lequel il subjugue le vulgaire. Il a fait faire une statistique,
parfaitement exacte, de la France et des dpartemens runis. Lorsqu'il
voyage, il prend les cahiers qui concernent les pays qu'il parcourt[25];
une heure avant l'audience il les apprend par coeur; il parat, parle de
tout, en homme dont la pense embrasse tout le vaste pays qu'il
gouverne, et laisse ces bonnes gens ravis en admiration. Une heure
aprs, il ne sait plus un mot de ce qui a excit cette admiration.

Le prfet, M. Mchin, est arriv  cette audience avec une certaine
assurance (qui lui est assez ordinaire), ne se doutant pas de
l'interrogatoire qu'il allait subir. Napolon, qui venait d'apprendre sa
leon, lui a fait plusieurs questions auxquelles il n'a su que
rpondre; il s'est troubl, embarrass. Monsieur, lui a dit l'empereur,
quand on ne connat pas mieux un dpartement, on est indigne de
l'administrer. Et il l'a destitu. Tel est le rsultat de l'audience
d'aujourd'hui.

Aix-la-Chapelle, le 21 aot.

Je suis souvent tente d'apprendre  Napolon, qui fait tant de
questions sur les usages de l'ancienne cour, que la grce et l'urbanit
y rgnaient; que les femmes osaient y converser avec les princes. Ici,
nous ressemblons tout--fait  de petites filles qu'on va interroger au
catchisme. Napolon trouverait trs-mauvais qu'on ost lui adresser la
parole[26]. Couch  moiti sur un divan, il fournit seul  la
conversation; car personne ne lui rpond que par un _oui_, ou un _non,
sire_, prononc bien timidement. Il parle assez ordinairement des arts,
comme la musique, la peinture; souvent il prend l'amour[27] pour sujet
de conversation, et Dieu sait comme il en parle. Il n'appartient point 
une femme de juger un gnral; aussi, je ne m'aviserai pas de parler de
ses faits militaires; mais l'esprit[28] de salon est de notre ressort,
et pour celui-l, il est permis de dire qu'il n'en a pas du tout.

Le 22 aot 1804.

Il faut que ce besoin d'aduler le pouvoir soit bien gnral, puisque
des prtres mme n'en sont pas exempts. Ce matin on nous a fait voir ce
qu'on appelle les grandes reliques: elles furent envoyes en prsent 
Charlemagne par l'impratrice Irne, et sont conserves, depuis ce
temps, dans une armoire de fer pratique dans un mur. Cette armoire est
ouverte tous les sept ans, pour montrer ces reliques au peuple. Cette
circonstance attire une foule trs-considrable de tous les pays
voisins. Chaque fois qu'on replace les reliques dans l'armoire, on fait
murer la porte, qui n'est ouverte que sept ans aprs, Josphine a eu le
dsir de les voir, et quoique les sept annes ne fussent pas rvolues,
le mur a t dmoli. Parmi ces reliques, un petit coffre en vermeil
attirait particulirement l'attention. Les prtres qui nous montraient
ce trsor ont piqu notre curiosit en disant que la tradition la plus
ancienne attachait un grand bonheur  la possibilit d'ouvrir ce
coffre, mais que personne, jusqu'alors, n'avait pu y parvenir.
Josphine, dont la curiosit tait vivement excite, a pris ce coffre,
qui presque aussitt s'est ouvert dans ses doigts. On ne remarquait pas
de traces extrieures de serrure, mais il faut qu'il y ait eu un secret
pour ouvrir le ressort intrieur. Je suis persuade que les prtres qui
nous montraient ces reliques connaissaient le secret, et qu'ils ont
mnag ce petit plaisir  l'impratrice. Quoi qu'il en soit, cette
circonstance a t regarde comme _trs-extraordinaire_; on l'a beaucoup
fait valoir  Josphine, qui tout en s'tant assez amuse de cette
surprise, n'y a pas attach plus d'importance que cela n'en mritait. Au
reste la curiosit n'a pas t trs-satisfaite, car on n'a trouv dans
cette bote que quelques petits morceaux d'toffe qu'on peut regarder
comme des reliques si l'on veut, mais dont l'authenticit n'est
nullement constate.

Je suis revenue chez moi attriste par cet emploi de ma matine. Je
n'aime pas  rencontrer des prtres courtisans ou ambitieux; je ne puis
mme comprendre comment il peut y en avoir. Je trouve quelque chose de
si noble, de si lev dans leurs attributions, que mon imagination aime
 les dgager de toutes nos faiblesses. Dtachs de toutes les passions
qui troublent et gouvernent l'humanit, placs comme intermdiaires
entre l'homme et la divinit, ils sont chargs du doux emploi de
consoler les malheureux, de leur montrer,  travers les orages de la
vie, un port o enfin ils trouveront le repos. Le monde peut-il offrir
une dignit qui puisse valoir ce privilge qui leur est rserv, de
pntrer dans l'asile du malheur, d'y adoucir les angoisses d'un
mourant, en l'entourant encore d'esprance; d'enlever  la mort ce
qu'elle a de plus effrayant, le nant! Non, un prtre ne peut changer
ces belles attributions contre de l'argent, ou ce que le monde nomme des
honneurs.

Le 23 aot 1804.

En ouvrant mon journal, mes yeux se fixent sur la page d'hier; je ne
puis m'empcher de sourire en comparant ce que je disais de la
simplicit, de l saintet, de la dignit du sacerdoce, avec la
conversation que j'ai entendue ce soir entre M. de Pradt, premier
aumnier de l'empereur, et un gnral. Ils taient tous deux pars de la
mme dcoration, de la croix d'honneur. Je me suis demand comment
l'homme de Dieu, le ministre de paix, a-t-il mrit la mme rcompense
que le guerrier charg d'envoyer  la mort les ennemis de son pays.
Leurs souverains devraient se rappeler cette leon d'Alexandre, sur la
distinction des rcompenses: un homme dardait trs-adroitement devant
lui des grains de millet  travers une aiguille; il ordonna qu'il lui
ft donn un boisseau de millet, voulant proportionner la rcompense 
l'utilit du talent. Cet art de rcompenser avec discernement n'est pas
trs-commun aujourd'hui. Nous voyons Talma pay beaucoup plus cher qu'un
gnral. Il a, tant du thtre que de Bonaparte, plus de soixante mille
francs. Je laisse le comdien, et je reviens  M. de Pradt. En coutant
ce soir sa conversation brillante, philosophique, je me suis rappel la
question piquante qui lui fut adresse par un homme de beaucoup
d'esprit, qui se trouvait avec lui  un dner de vingt-cinq personnes,
et qui lui demanda: Monseigneur, croyez-vous en Dieu?

Le 24 aot.

L'empereur fait assez ordinairement, tous les soirs, une partie de wist
avec Josphine, madame de La Rochefoucault; le quatrime est choisi
parmi les personnes qui viennent au cercle. Ce soir, le duc d'Aremberg
devait faire le quatrime; l'empereur trouvait assez piquant de jouer
avec un aveugle. J'allais m'asseoir  l'ennuyeuse table de loto, lorsque
le premier chambellan est venu me dire que Napolon m'avait dsigne
pour son wist. J'ai rpondu qu'il n'y avait qu'une difficult, c'est que
je n'y avais jamais jou. M. de Rmusat est all rendre ma rponse, 
laquelle l'empereur, qui ne connat pas d'impossibilit, a dit: _C'est
gal_. C'tait un ordre; je m'y suis rendue. Madame de La Rochefoucault,
dont j'occupais la place, m'a donn quelques conseils; et d'ailleurs,
except le duc d'Aremberg, qui a la mmoire d'un aveugle, et auquel
aucune des cartes qu'on nomme n'chappe, je jouais  peu prs aussi bien
que l'impratrice et l'empereur. La partie n'a pas t longue. Le duc
d'Aremberg a ordinairement  ct de lui un homme qui arrange ses
cartes; son jeu lui est dsign par une petite planche adapte  la
table; en passant la main sur cette planche, il connat ses cartes, par
les chevilles en relief qui sont places par l'homme qu'il appelle son
marqueur. Il joue fort bien et mme tonnamment vite, si l'on pense 
tout le travail ncessaire pour lui faire connatre ses cartes. Mais
n'ayant pas os se faire accompagner chez l'empereur par son marqueur,
qui est une espce de valet de chambre, c'est la duchesse d'Aremberg qui
l'a remplac, et son jeu en tait fort retard; aussi l'empereur, qui
aime  jouer vite, et dont la curiosit tait satisfaite, a laiss la
partie aprs le premier rob.

Le 25 aot.

Corneille avait raison quand il a dit:

    Qui peut tout ce qu'il veut, veut plus que ce qu'il doit.

Ce vers renferme un axime moral d'une grande vrit. M. de Smonville
est une victime que la politique offre aujourd'hui en holocauste aux
Hollandais. Cette action est d'une injustice rvoltante; M. de
Talleyrand a ordonn  M. de Smonville je ne sais quelle mesure qui a
dplu aux Hollandais. Bonaparte, qui les mnage, ne veut point avouer
que son ambassadeur n'a agi que par les ordres de M. de Talleyrand,
parce qu'alors il faudrait le sacrifier, et (quoiqu'il le dteste) comme
il pense qu'il s'en servira plus utilement que de M. de Smonville, il
sacrifie celui-ci. On croira peut-tre excuser cette action en nous
disant que les ides de justice, considres par rapport  un
particulier, ne sont pas applicables aux souverains; je crois, au
contraire, que leurs actions appartenant  la postrit qui les jugera,
dpouilles du prestige qui nous blouit, ils devraient toujours prendre
pour guides la morale et la justice.

Hier,  la rception des ambassadeurs, lorsque Bonaparte fut prs de M.
de Smonville, il lui tourna le dos sans vouloir lui parler; et quand
celui-ci demanda, pour toute grce,  s'expliquer dans une audience, on
la lui  refuse. On sait tout ce qu'il dirait; il est justifi
d'avance; mais c'est prcisment pourquoi on ne veut pas le recevoir. On
ne peut lui dire: Vous avez raison; M. de Talleyrand a tort, et
cependant c'est vous qui paierez pour lui: comme c'est ce que
l'empereur a dcid dans sa suprme sagesse, il ne veut ni le voir ni
l'entendre. Serait-il donc vrai que l'abus du pouvoir est toujours li
au pouvoir, comme l'effet  la cause?

Aix-la-Chapelle, le 26 aot.

J'ai vu ce matin, M. de Smonville: il m'a cont qu'hier M. de
Talleyrand, en causant avec lui, avait voulu lui persuader adroitement
qu'il devait donner l'ordre  La Haye de brler tous ses papiers.
Prenez-y garde, a-t-il dit, l'empereur est un petit Nron[29].

* * *

Il enverra[30] peut-tre saisir vos papiers, et cela peut tre fort
dsagrable: madame de Spare, votre belle-fille, est  La Haye;
crivez-lui de tout brler promptement; c'est plus essentiel que vous ne
le pensez. Ce conseil, donn avec le ton de l'amiti, de l'intrt,
aurait pu tre suivi par un sot; mais M. de Talleyrand a affaire avec un
homme aussi fin que lui. M. de Smonville en a parfaitement senti le
but, qui tait de dtruire toutes les pices qui le justifient. Au lieu
d'crire  madame de Spare de brler ses papiers, il vient de faire
partir l'un de ses beaux-fils, M. de Montholon, pour aller les chercher.
Jusqu' son retour, il cessera de demander aucune audience  l'empereur.
Il attendra qu'il soit muni de toutes les preuves; mais je doute fort
qu'elles produisent aucun autre effet que celui de donner beaucoup
d'humeur  Bonaparte, si toutefois il consent  les voir, ce que je ne
crois pas[31].

* * *

Ce soir, j'tais place dans le salon,  ct de madame Lannes[32].

C'tait la premire fois que je la voyais: elle arrive de Portugal avec
son mari, qui y tait ambassadeur. Elle m'a paru charmante. L'empereur
en se promenant dans le cercle, lui a dit avec ce ton si extraordinaire
qu'il a envers toutes les femmes: _On dit que vous tiez assez joliment
avec le prince rgent de Portugal._ Madame Lannes a rpondu
trs-convenablement que le prince avait toujours trait son mari et elle
avec beaucoup de bont. Elle s'est retourne de mon ct en me disant:
Je ne sais quelle est la fatalit qui me place toujours sous les yeux
de l'empereur dans les momens o il a de l'humeur; car je ne pense pas
qu'il ait l'intention de me dire des choses dsagrables, et cependant
cela lui arrive trs-souvent. Cette pauvre femme avait presque les
larmes aux yeux. Cette apostrophe si inconvenante est d'autant plus
dplace, qu'on fait gnralement l'loge de sa conduite; mais, ce soir,
Napolon tait dchan contre toutes les femmes; il nous a dit: que
nous n'avions point de patriotisme, point d'esprit national; que nous
devions rougir de porter des mousselines; que les dames anglaises nous
donnent l'exemple, en ne portant que les marchandises de leur pays; que
cet engoment pour les mousselines anglaises est d'autant plus
extraordinaire, que nous avons en France des linons-batistes qui peuvent
les remplacer et qui font des robes beaucoup plus jolies; que, quant 
lui, il aimerait toujours cette toffe, prfrablement  toute autre,
parce que, dans sa jeunesse, sa premire amoureuse en avait une robe. 
l'expression de premire amoureuse, j'ai eu beaucoup de peine  ne pas
rire, d'autant plus que mes yeux ont rencontr ceux de madame de La
Rochefoucault, qui mourait d'envie d'en faire autant. Il est
extraordinaire que Bonaparte ait des manires; aussi communes.[33]
Lorsqu'il veut avoir de la dignit il est insolent et ddaigneux; et
s'il a un moment de gat, il devient le plus vulgaire de tous les
hommes. Son beau-frre Murat, n dans une classe fort au dessous de la
sienne, qui n'avait reu aucune ducation, s'est form  l'cole du
monde, d'une manire tonnante. Il y a quelques annes que je me
trouvais  Dijon dans l'instant ou il vnt passer la revue d'un corps
d'arme qu'on y avait runi; je dnai avec lui chez le gnral Canclaux,
qui commandait  Dijon; et alors, je trouvai qu'il avait tout--fait
l'air d'un soldat habill en officier. Je l'ai revu dernirement, et
j'ai t tonne de lui voir des manires fort polies, et mme assez
agrables. Mais Napolon est trop orgueilleux pour jamais rien acqurir
en fait de manires; il  trop de respect pour lui-mme pour s'aviser
jamais de s'examiner, et trop de mpris pour l'espce humaine pour
penser un seul instant qu'on peut tre mieux que lui.

FIN DU PREMIER VOLUME.





MMOIRES

DE CONSTANT,

PREMIER VALET DE CHAMBRE DE L'EMPEREUR,

SUR LA VIE PRIVE

DE

NAPOLON,

SA FAMILLE ET SA COUR.

     Depuis le dpart du premier consul pour la campagne de Marengo, o
     je le suivis, jusqu'au dpart de Fontainebleau, o je fus oblig de
     quitter l'empereur, je n'ai fait que deux absences, l'une de trois
     fois vingt-quatre heures, l'autre de sept ou huit jours. Hors ces
     congs fort courts, dont le dernier m'tait ncessaire pour
     rtablir ma sant, je n'ai pas plus quitt l'empereur que son
     ombre.

MMOIRES DE CONSTANT, _Introduction_.

TOME SECOND.

[Illustration]

 PARIS,

CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE

DE S. A. R. LE DUC DE CHARTRES,

QUAI VOLTAIRE ET PALAIS-ROYAL

MDCCCXXX.




CHAPITRE PREMIER.

JOURNAL DU VOYAGE  MAYENCE.

SECONDE PARTIE.

     Le duc et la duchesse de Bavire;--leurs enfans.--Le prince
     Pie.--Le petit corps et les grands cordons.--La princesse Elisabeth
     (depuis, princesse de Neufchtel et de Wagram).--L'empereur bless
     de l'entendre causer  table.--Bont et politesse du prince
     Eugne.--Dpart d'Aix-la-Chapelle et arrive  Cologne.--Les
     cloches, les glises et les couvens.--Erreurs communes au sujet de
     l'empereur, releves par l'auteur.--Travail et sommeil de
     l'empereur.--Usage du caf.--Les grands hommes vus de
     prs.--L'empereur  la toilette de l'impratrice.--L'crin
     boulevers par l'empereur.--Dsespoir de la premire femme de
     chambre.--Les mystres de la toilette.--Les femmes de chambre
     mtamorphoses en dames d'annonce.--L'empereur trs-occup de la
     toilette des dames de sa cour.--L'critoire vide par l'empereur
     sur une robe de l'impratrice,--Cinq toilettes par
     jour.--Antipathie de l'empereur pour les femmes d'esprit.--Les
     femmes considres par lui comme faisant partie de son
     ameublement.--Un mot de Josphine, au sujet de l'influence des
     femmes sur l'empereur.--L'empereur et la reine de Prusse.--Les
     souverains ont tort de se dire mutuellement des injures.--Dpart de
     Cologne, et sjour  Bonn.--La maison et les jardins de monsieur de
     Belderbuch.--Mditation nocturne au bord du Rhin.--Les chants des
     plerins allemands.--M. de Chahan, prfet de Coblentz.--Simplicit
     d'un sage administrateur, et luxe de Napolon.--L'auteur s'avoue
     coupable d'une escobarderie,--L'empereur incommod pendant la
     nuit.--Erreur de l'auteur releve par Constant,--Les gnraux
     Cafarelli, Rapp et Lauriston.--Erreur de l'auteur au sujet de M. de
     Caulaincourt, releve par l'diteur.--Voyage sur le Rhin.--Sites
     pittoresques.--La tour de la souris.--Orage et tempte sur le
     Rhin.--Arrive  Bingen.--Retard.--Double entre 
     Mayence.--Mcontentement attribu  Napolon.--Tte--tte
     orageux.--Le petit salut.--Larmes de l'impratrice.--Les hros et
     leurs valets de chambre.--Prsentation des princes de
     Bade.--Querelle d'intrieur,  propos du prince Eugne.--Fermet de
     l'impratrice.--_Je n'ai pas pleur pour tre
     princesse_.--L'empereur esclave de l'tiquette, malgr son
     affection pour le prince Eugne.--Taquinerie du grand
     chambellan.--Manoeuvre adroite de Josphine.--Le prince Eugne est
     prsent.--L'empereur ne se souvenant plus de sa colre.--M. de
     Caulaincourt et les princes de Bade.--Nouvelle erreur sur M. de
     Caulaincourt.--Ignorance des usages de la cour, attribue par
     l'auteur  M. le grand cuyer.--Note de l'diteur sur ce
     passage.--Cambacrs, grand mtaphysicien.--Sortie de l'empereur
     contre Kant.--Prdilection de Cambacrs pour ce philosophe.--La
     profondeur traite d'obscurit par les esprits inattentifs.--La
     princesse et le prince hrditaire de Hesse-Darmstadt et sa femme
     la princesse Willelmine de Bade.--Curiosit de Josphine.--Portrait
     de la princesse Willelmine.--Petit triomphe de Josphine.--Le yacht
     du prince de Nassau-Weilbourg.--Djeuner dans une le du
     Rhin.--Ravages de la guerre.--L'empereur exauce le voeu d'une pauvre
     femme.--Svrit excessive d'un jugement de l'auteur.--Promenade
     dans l'le.--Trait de bienfaisance de Josphine.--L'empereur
     parlant beaucoup et ne causant jamais.--Dfinition du bonheur,
     donne par l'empereur.--L'auteur applique  cette dfinition la
     mthode de l'archi-chancelier.--Rsultat de cette analyse.--Les
     schalls prts et non rendus.--Excursion de l'auteur et de madame
     de Larochefoucault  Francfort.--Les marchandises
     anglaises.--Josphine encourageant la fraude.--La mche
     vente.--L'empereur ne se fche pas.--Le grand bal de
     Mayence.--Exigence de l'empereur.--Josphine oblige d'aller au
     bal, quoique souffrante.--Les princesses de Nassau.--Humiliation de
     l'auteur, en voyant que l'empereur ignore les usages des
     cours.--Djeuner chez le prince de Nassau.--Duret de l'empereur 
     l'gard de madame de Lorges.--Le got allemand et le got
     franais.--L'empereur de la Chine et l'empereur Napolon.--Regard
     lanc  l'auteur par l'empereur.--Hardiesse de l'auteur.--Les
     petits hibous.--Dpart de Mayence.--Monotonie des harangues.--La
     harangue du renard.


Aix-la-Chapelle, le 28 aot.

LE duc et la duchesse Lopold de Bavire, le prince Pie leur fils, et la
princesse Elisabeth leur fille[34], sont arrivs ici pour faire leur
cour; ils viennent de prendre possession de Dusseldorf, qui leur est
chu en indemnit. La duchesse a d tre une fort belle femme; elle a
une belle taille et l'air trs-noble. Le prince Pie son fils est
justement  cet ge si dsavantageux qui tient le milieu entre l'enfance
et la jeunesse. L'empereur a beaucoup ri de ses petites jambes, qui ont
peine  porter son petit corps surcharg d'ordres et de grands cordons.
Cela fait une drle de petite caricature. La princesse Elisabeth n'est
pas jolie, mais je crois que si elle tait mieux habille elle serait
bien faite. Elle est trs-polie, trs-parlante, chose qui scandalise
fort Napolon.  dner, elle tait place entre lui et Eugne
Beauharnais: habitue  la petite cour de son pre,  celle de
l'lecteur de Bavire, il est assez simple qu'elle ne soit point
intimide en parlant  Bonaparte. Il trouve fort extraordinaire qu'elle
n'attende pas qu'on l'interroge, ainsi que le font toutes les personnes
dont il est entour. Aussi, j'ai remarqu  table qu'il s'en est
trs-peu occup, comme s'il et voulu la punir de n'avoir pas peur de
lui; mais Eugne, dont les manires sont si bonnes, qui tait plac de
l'autre ct de la princesse, a t ce qu'il est toujours, parfaitement
poli.

Cologne, le 31 aot.

Nous avons quitt Aix-la-Chapelle, et nous sommes arrives avant-hier 
Cologne, ville qui me parat assez triste. En arrivant, on m'a fait
remarquer qu'on y compte trois cent soixante-cinq cloches, ce qui
indique quelle quantit norme d'glises et de couvens on y trouvait
avant que les Franais en eussent pris possession. J'espre que nous n'y
passerons que peu de jours. Une chose que j'ai remarque dj 
Aix-la-Chapelle, mais plus particulirement ici, c'est l'erreur o
chacun est sur le compte de Napolon. Le vulgaire est persuad qu'il ne
dort presque jamais, et qu'il travaille sans cesse; mais je vois que,
s'il se lve de bonne heure pour faire manoeuvrer des rgimens, il a
grand soin de se coucher beaucoup plus tt le soir: hier, par exemple,
il tait mont  cheval  cinq heures du matin; le soir il s'est retir
avant neuf dans son appartement; et Josphine nous a dit que c'tait
pour se coucher. On prtendait aussi qu'il faisait un usage immodr de
caf, pour loigner le sommeil; il en prend une tasse aprs son djeuner
et autant  dner. Mais le public est ainsi: si un homme, plac dans des
circonstances heureuses, opre de grandes choses, nous mettons tout sur
le compte de son gnie. Nous ne voulons rien devoir  la puissance du
hasard; cet aveu rpugne  l'amour-propre humain. Notre imagination cre
un fantme; elle l'entoure d'une brillante aurole[35]; mais
sommes-nous admis  le voir de prs, tout ce prestige, dont nous
l'avions par dans l'loignement, s'vanouit; nous retrouvons l'homme
avec toutes ses faiblesses, toutes ses petitesses, et nous nous
indignons du culte que nous lui avons rendu.

Cologne, le 1e septembre.

Ce matin, je causais avec Josphine, pendant qu'on la coiffait.
L'empereur est arriv, il a culbut tout l'crin pour lui faire essayer
plusieurs parures. Madame Saint-Hilaire, premire femme de chambre,
charge du soin des bijoux, tait bonne  voir dans cet instant o
Bonaparte mettait en dsordre les objets confis  ses soins. Elle tait
autrefois femme de chambre de madame Adlade, et elle voudrait
tablir, dans le dpartement de la toilette, l'tiquette  laquelle elle
tait habitue  l'ancienne cour; mais cela n'est pas facile. On avait
nomm un assez grand nombre de femmes de chambre qui devaient faire leur
service par quartier de trois mois. Josphine, qui arrive  cet ge o
l'on a besoin de tout l'art, de tous les mystres de la toilette, tait
fort ennuye d'avoir toutes ces spectatrices; elle a pri qu'on lui
laisst seulement ses anciennes femmes de chambre; et,  la rserve de
madame Saint-Hilaire, on a fait des dames d'annonce de toutes les femmes
de chambre qu'on venait de nommer. Ces dames n'ont pas d'autres
fonctions que celle d'annoncer l'empereur, lorsqu'il vient chez
l'impratrice; elles sont, par consquent, dans l'intrieur des petits
appartemens.

* * *

Cette manie de se mler de la toilette des femmes est bien
extraordinaire dans un homme charg (je dirais presque) des destines du
monde. Cela est si connu qu'Herbaut, valet de chambre de Josphine, m'a
observ, la premire fois qu'il m'a coiffe, que je plaais mon diadme
de ct, et que l'empereur voulait qu'on le plat absolument droit.
J'ai ri de son observation, et l'ai assur que je me coiffe pour moi, et
en ne consultant que mon got. Il en a t fort tonn, et m'a assur
que toutes ces dames ont soin de se conformer  celui de Napolon. Il
s'occupe tellement de ces dtails, qu'un jour de grande crmonie,
Josphine ayant paru avec une robe rose et argent qu'il n'aimait pas, il
jeta violemment son critoire sur elle, pour la forcer  changer de
robe. Ici, nous ne faisons pas autre chose: le matin,  dix heures, on
s'habille pour djeuner;  midi, on fait une autre toilette, pour
assister  des reprsentations; souvent, ces reprsentations se
renouvellent  diffrentes heures, et la toilette doit toujours tre en
rapport avec l'espce de personnes prsentes: en sorte qu'il nous est
arriv quelquefois de changer de toilette trois fois dans la matine,
une quatrime pour le dner, et une cinquime pour un bal. Cette
occupation continuelle est tout--fait un supplice pour moi.

Cologne, le 2 septembre.

L'empereur a une antipathie bien prononce pour ce qu'on appelle les
femmes d'esprit; il borne notre destination  orner un salon. En sorte
que je crois qu'il ne fait pas une grande diffrence entre un beau vase
de fleurs et une jolie femme. Quand il s'occupe de leur toilette, c'est
par suite du luxe qu'il veut tablir dans tous ses meubles; il blme ou
approuve une robe, comme il ferait de l'toffe d'un fauteuil; une femme
 sa cour n'est qu'un meuble de reprsentation de plus dans son salon.
Josphine dit assez plaisamment qu'il y a bien cinq ou six jours dans
l'anne o les femmes peuvent avoir quelque influence sur lui, mais qu'
l'exception de ce petit nombre de jours elles ne sont rien (ou presque
rien) pour lui. Ce soir, la conversation est tombe sur la reine de
Prusse; il ne peut pas la souffrir, et ne s'en cache pas. Les souverains
sont tout--fait comme les amans: sont-ils brouills, ils disent un mal
horrible les uns des autres. Ils devraient se rappeler, lorsqu'ils sont
en guerre, qu'ils finiront par faire la paix, et que dans ce cas, s'ils
se rendent mutuellement les forteresses qu'ils se sont prises, ils ne
pourront effacer les injures qu'ils se seront dites. Je crois que cette
mthode, si  la mode aujourd'hui, de remplir les journaux d'invectives
rciproques, tient beaucoup au caractre de Napolon, et  la nouveaut
de sa dynastie; car, en lisant l'histoire, je trouve qu'il y avait
autrefois entre les princes qui se faisaient la guerre, un ton de
modration qui n'existe plus aujourd'hui.

Bonn, le 5 septembre.

Nous avons quitt Cologne ce matin. Depuis long-temps, je n'avais pass
une soire aussi agrablement qu'aujourd'hui. L'impratrice a t reue
chez M. de Belderbuch, qui a une maison charmante; le jardin, qui tait
illumin, s'tend jusqu'au bord du Rhin, trs-large en cet endroit. On
avait plac des musiciens dans un bateau sur le fleuve. Pendant le feu
d'artifice qu'on a tir aprs souper, je me suis glisse seule dans le
fond du jardin, jusqu'au bord du Rhin. J'avais besoin d'chapper
quelques instans  cette contrainte qui pse sur moi si pniblement.
L'air tait pur et calme; peu  peu on a quitt le jardin. Une musique
douce, harmonieuse, se faisait seule entendre; mais bientt elle a
cess, le plus profond silence n'tait interrompu que par le bruit des
vagues qui venaient se briser sur les pierres prs desquelles j'tais
appuye. La lune, qui se refltait sur le fleuve, est venue remplacer
les lampions qui s'teignaient dans le jardin, et rpandre l'harmonie de
sa douce lueur sur le beau tableau que j'avais sous les yeux. Absorbe
dans un recueillement profond, je ne m'apercevais pas que les heures
s'coulaient, lorsque des chants religieux, qui se sont fait entendre
dans un extrme loignement, ont rveill mon attention. Je ne puis bien
exprimer leur effet sur moi dans cet instant; on et pu prendre pour un
concert d'esprits clestes ces chants que les vents apportaient de
l'autre ct du Rhin jusqu' moi. Mais le plaisir que je trouvais 
couter ces sons, en quelque sorte ariens, a t interrompu. Des
personnes inquites de ma longue absence, qui me cherchaient dans le
jardin, sont arrives prs de moi dans cet instant; elles m'ont appris
qu' cette poque de l'anne il est trs-commun, en Allemagne, de voir
les habitans de plusieurs villages se runir pour aller visiter quelques
saints en rputation dans le pays; que ces plerins marchent souvent la
nuit, pour viter la chaleur, et quelquefois en chantant des hymnes avec
cette harmonie presque naturelle aux Allemands. Ainsi ont t expliqus
les chants religieux que je venais d'entendre.

Coblentz, le 8 septembre.

Nous sommes loges ici  la prfecture. La simplicit, je dirai presque
la pauvret des meubles, fait grand honneur au prfet, M. de Chaban.
L'empereur s'est tonn de ce dnment; le prfet a rpondu: Ce pays
est si pauvre, il y a tant de malheureux, que je me serais reproch de
demander  la ville une augmentation d'impts pour payer des meubles de
luxe. J'ai tout ce qui est ncessaire. Ce _ncessaire_, c'est quelques
vieux fauteuils, un vieux lit et quelques tables. Cette simplicit est
admirable. Il ne s'occupe que du soin de soulager les pauvres. On est
heureux de rencontrer un tre semblable qui joint beaucoup d'esprit 
tant de vertus. L'empereur, toujours entour d'un luxe asiatique, tait
tent de se fcher en arrivant, d'tre log ainsi; son me sche et
aride ne peut apprcier tout ce que vaut M. de Chaban[36]; mais,
cependant il sait combien son administration paternelle est utile pour
faire aimer les Franais dans ce pays.

Coblentz, le 9 septembre.

Je crois que j'ai  me reprocher aujourd'hui un peu de fausset; car on
ne transige pas avec sa conscience; elle ne prend pas le change sur les
expressions. L'empereur a promis ce matin  Josphine que, s'il ne
rendait pas  mon mari les biens non vendus dont je dsire la
restitution, au moins il l'en ddommagerait par un emploi. Aprs dner,
dans le moment o l'on prenait le caf, l'impratrice m'engageait 
remercier Napolon. Lorsqu'il s'est approch, en demandant ce qui nous
occupait, Elle me dit, a rpondu Josphine, qu'elle n'ose pas vous
remercier de ce que vous m'avez promis ce matin pour elle.--Pourquoi
donc? a dit l'empereur. Est-ce que je vous fais peur?--Mais, Sire, ai-je
rpondu, il n'est pas extraordinaire que l'ide de ce que Votre Majest
a fait se rattache  sa personne, et par consquent qu'elle impose. Je
disais la vrit: c'est la mort du duc d'Enghien, et celle de tant
d'autres victimes, qui, pour moi, se rattachent  sa personne, et me le
montrent toujours empreint de leur sang. Et cependant (voyez la
perversit!) je n'ai pas t fche qu'il ait pris le change sur ma
rponse, dont il a fait un compliment qui l'a fait sourire. Ah! je
crois que l'exemple commence  me corrompre. Il est bien temps que je
retourne cultiver mes champs!

Coblentz, le 10 septembre.

Il parat que Napolon a eu, cette nuit, une attaque violente de la
maladie de nerfs ou d'pilepsie  laquelle il est sujet. Il a t
long-temps trs-incommod, avant que Josphine, qui occupait la mme
chambre, ait os demander du secours; mais enfin, cet tat de souffrance
se prolongeant, elle a voulu avoir de la lumire. Roustan, qui couche
toujours  la porte de l'empereur, dormait si profondment qu'elle n'a
pas pu le rveiller. L'appartement du prfet est si loign du luxe,
qu'on n'y trouve pas mme les objets de simple commodit. Il n'y avait
pas une sonnette; les valets de chambre taient logs fort loin; et
Josphine,  moiti nue, a t oblige d'aller entr'ouvrir la porte de
l'aide-de-camp de service, pour avoir de la lumire. Le gnral Rapp, un
peu tonn de cette visite nocturne, lui en a donn; et, aprs
plusieurs heures d'angoisse, cette attaque s'est calme. Napolon a
dfendu  Josphine de dire un seul mot de son incommodit. Aussi
a-t-elle impos le secret  tous ceux ou celles auxquels elle l'a
raconte ce matin. Mais peut-on esprer qu'on gardera le secret que nous
ne pouvons garder nous-mmes? Et avons-nous le droit d'imposer aux
autres la discrtion dont nous manquons? L'empereur tait assez ple ce
soir, assez abattu; mais personne ne s'est avis de lui demander de ses
nouvelles. On sait qu'on encourrait sa disgrce, si on pouvait croire Sa
Majest sujette  quelque infirmit humaine[37].

Coblentz, le 11 septembre.

Je m'tais arrte un instant dans le salon des aides-de-champ: les
gnraux Cafarelli, Rapp, Lauriston s'y trouvaient; on parlait de la
faveur extrme dont jouit M. de Caulaincourt. Nous ne l'envions pas,
ont dit ces messieurs; nous ne voudrions pas l'avoir achete au mme
prix. Ce sentiment, sans doute, est commun  beaucoup de gens; mais,
dans la position de ces messieurs, j'ai trouv qu'il y avait quelque
mrite  l'noncer si franchement[38].

Coblentz, le 12 septembre 1804.

Le prince de Nassau-Weilbourg est venu ici faire sa cour. Il a propos 
Josphine de lui envoyer deux yachts pour remonter le Rhin jusqu'
Mayence; ce qu'elle a accept. Nous partons demain, et l'empereur suivra
la nouvelle route qu'on a fait pratiquer aux bords du Rhin.

Bingen, le 13 septembre.

Notre voyage a t trs-agrable toute la journe, et, pour qu'il n'y
manque rien, nous pouvons mme y joindre la description d'une tempte
qui a manqu nous tre funeste, et qui a retard notre arrive ici
jusqu' minuit. Les bords du Rhin, depuis Coblentz jusqu' Bingen, sont
trs-pittoresques; dans la plus grande partie, ils sont hrisss de
rochers, de montagnes trs-leves, sur lesquelles on voit une grande
quantit de ruines d'anciens chteaux. On est tonn que des lieux qui
paraissent si sauvages aient pu tre habits par des cratures humaines.
On nous a fait remarquer une tour qui s'lve au milieu du Rhin. Les
princesses palatines taient obliges autrefois de venir habiter cette
tour pour donner le jour  leurs enfans. Je ne sais ce qui motivait cet
usage, car la tour parat inhabitable. Elle s'appelle le chteau de la
Souris, et en effet je pense qu'il ne peut convenir qu' cette espce
d'animaux d'y faire leur demeure. En passant devant Rhinsels et
Bacareuch, quelques habitans sont venus dans des bateaux, accompagns de
musique, nous offrir des fruits. En arrivant  Bingen, le Rhin se trouve
trs-resserr entre des montagnes, et roule ses flots avec une rapidit
effrayante, qui n'est pas toujours sans danger (m'a-t-on dit). Le ciel,
qui avait t trs-pur, trs-serein toute la journe, s'est couvert ce
soir de nuages, et nous avons t surprises par un orage, pouvantable
(ont dit les uns), trs-beau, suivant les autres; car, dans ce monde,
presque chaque chose prend une dnomination relative  l'impression
qu'prouve celui qui en parle. Je dirai donc qu'un trs-bel orage est
venu clairer notre navigation. Josphine, et plusieurs dames, un peu
effrayes, se sont enfermes dans une petite chambre du yacht; j'ai
voulu jouir d'un coup-d'oeil nouveau pour moi. Les clairs qui se
succdaient rapidement laissaient voir, en arrire de notre yacht, celui
qui portait les femmes et la suite de l'impratrice. Ses grandes voiles
blanches, agites par un vent violent, se dtachaient sur les nuages
noirs qui obscurcissaient le ciel. Le bruit des vagues et du tonnerre,
qui se faisait entendre doublement dans les hautes montagnes entre
lesquelles le Rhin est resserr dans cet endroit, ajoutait quelque chose
de solennel  ce tableau. Peu  peu, cet orage s'est calm, et nous
sommes arrives  Bingen,  minuit.

Mayence, le 14 septembre.

Les bords du Rhin, de Bingen  Mayence, sont beaucoup moins pittoresques
que ceux que nous avons vus hier. Le pays est plus ouvert. Nous sommes
arrives  trois heures. Nous tions attendues  onze; mais Josphine,
fatigue, la veille, par l'orage qui avait retard son arrive  Bingen,
ayant t malade, n'a pu partir aussitt qu'on le croyait. D'ailleurs,
les relais de chevaux qu'on avait placs sur les bords du Rhin pour
remonter les yachts, ayant t mal servis, on n'a pas pu arriver plus
tt. Cette circonstance, qui parat bien indiffrente, ne l'a pas t
pour Bonaparte. Le hasard a voulu que le courrier qui l'annonait soit
arriv prcisment dans l'instant o l'on commenait  apercevoir les
deux yachts de l'impratrice. Toute la population de Mayence tait sur
le port, depuis onze heures. Des jeunes filles habilles de blanc,
portant des corbeilles de fleurs, taient places des deux cts d'un
petit pont qu'on avait prpar pour le dbarquement. Le gnral Lorges,
commandant la division, le maire, le prfet, taient l pour recevoir
Josphine, lorsque le courrier qui prcdait l'empereur a annonc son
arrive. Le gnral Lorges, suivi seulement d'un aide-de-camp, est mont
 cheval pour aller le recevoir. Napolon, en entrant  Mayence, a t
surpris dsagrablement, en voyant toutes les maisons fermes, pas une
seule personne sur son passage, pas un seul cri de Vive l'empereur! Il a
cru entrer dans un tombeau. Il tait assez simple que tout le peuple qui
s'tait port sur le port, depuis onze heures, n'ait pas quitt 
l'instant o l'on apercevait les yachts. L'arrive de l'impratrice, qui
devait s'arrter pour tre harangue, prsentait un coup-d'oeil plus
agrable que la voiture dans laquelle Napolon tait enferm. Il n'est
donc pas tonnant que l'on soit rest sur le bord du Rhin. Il parat que
cette prfrence a bless vivement l'empereur. Les voitures de Josphine
arrivaient dans la cour du palais en mme temps que la sienne. Napolon,
en passant devant nous, a fait un petit salut de la tte avec un air
d'humeur; mais, comme cela lui arrive souvent, nous l'avons peu
remarqu, et nous sommes alles, chacune dans les appartemens qui nous
taient destins. Ce soir, l'empereur et l'impratrice ayant dn seuls,
nous attendions chez madame de La Rochefoucault l'avertissement qu'on
nous donne assez ordinairement  sept heures, pour descendre dans le
salon; mais sept, huit, neuf heures ont sonn, et l'on ne venait pas
nous chercher. Nous plaisantions sur le long tte--tte de Leurs
Majests, lorsqu'on est venu nous avertir. En entrant dans le salon,
nous avons t surprises de n'y trouver personne. Peu de temps aprs,
Bonaparte est sorti de la chambre de Josphine; il a travers le salon
en nous faisant encore son petit salut d'humeur, et il s'est retir dans
son appartement, d'o il n'est pas sorti de la soire.

L'impratrice ne quittant pas sa chambre, madame de La Rochefoucault y
est entre; elle l'a trouve pleurant amrement. Napolon lui avait fait
une scne affreuse qui s'tait prolonge jusqu' ce moment. C'tait sa
faute si les chevaux avaient eu peine  remonter le Rhin; c'tait sa
faute si elle tait partie aussi tard de Bingen; dans son injuste
colre, je ne sais s'il ne lui a point fait un tort de l'orage qui avait
caus son incommodit. Tout, selon lui, avait t arrang et prpar par
elle pour arriver  la mme heure que lui. Il lui a reproch d'aimer 
capter les suffrages; enfin, il lui a fait la scne la plus violente, la
plus draisonnable qu'on puisse imaginer, et srement la moins mrite.
Ah! ce vieux adage qui dit qu'il n'y a point de hros pour les valets de
chambre, est plus vrai qu'on ne pense. Nous voyons celui-ci de moins
prs que ne le voit son valet de chambre, et cependant que de petitesses
nous dcouvrons chaque jour en lui[39]!

Mayence, le 16 septembre.

Ce matin devaient avoir lieu les prsentations des princes de Bade, et
celle de l'lecteur archi-chancelier[40].

* * *

Aprs la prsentation, ces princes devaient demander la permission 
l'impratrice de lui nommer une partie des officiers de leur maison, et
un neveu de l'archi-chancelier.

* * *

En recevant les instructions de Napolon sur l'tiquette de cette
prsentation, Josphine lui a demand quelle tait celle  suivre pour
son fils; car enfin il fallait bien qu'il ft nomm aux princes.
Bonaparte, qui n'avait pas pens  cela, et qui se fche toujours quand
il est pris au dpourvu sur un sujet quelconque, a rpondu avec humeur
que son fils ne serait pas prsent; qu'il n'en voyait pas la ncessit.
Josphine, trs-bonne, trs facile, trs-faible mme dans presque toutes
les circonstances, a un courage extrme et beaucoup de fermet pour tout
ce qui concerne ses enfans. Elle a reprsent  l'empereur que, pour
elle et pour lui-mme, il n'tait pas convenable que le fils de
l'impratrice ft compt pour rien; qu'elle n'avait jamais rien demand
pour elle; et elle a eu le courage d'ajouter qu'elle n'avait pas pleur
pour tre princesse[41]; mais que, son fils devant dner chez elle avec
ces princes, il fallait bien qu'il leur ft nomm; que dans l'ancien
rgime, si M. de Beauharnais (quoique non prsent  la cour de France)
et voyag en Allemagne, il et t admis partout. Ces derniers mots ont
enflamm la colre de Napolon  un point excessif. Il lui a dit qu'elle
citait toujours _son impertinent ancien rgime_ (c'est l'expression dont
il s'est servi); et qu'aprs tout, son fils pouvait ne pas dner ce
jour-l chez elle[42].

Il est sorti aprs ces mots, laissant Josphine bien peu dispose 
paratre dans le salon, pour la prsentation. Pendant une demi-heure
qu'elle y a pass, en attendant les princes, elle n'a pas cess
d'essuyer ses yeux, qui taient encore gonfls de larmes lorsqu'ils ont
paru. Pendant qu'elle avait cette scne avec l'empereur, M. de
Talleyrand, qui, par les prrogatives de sa place, devait dsigner les
grands officiers de la couronne qui devaient aller prendre les princes 
la portire de leurs carrosses, et qui ne nglige pas une occasion de
causer une contrarit  Josphine, a dit  son fils qu'il tait dsign
pour recevoir les princes. Eugne, qui a parfaitement le sentiment des
convenances, et qui trouvait qu'il tait ridicule que le fils de
l'impratrice ft confondu dans le cortge des princes qui allaient lui
tre prsents, a rpondu, avec cette simplicit digne qu'il possde si
bien, qu'il s'y trouverait, si toutefois il lui tait dmontr qu'il
dt s'y trouver. Il est venu conter  sa mre ce petit trait de
malveillance de M. de Talleyrand; et il est convenu avec elle qu'il
n'accompagnerait pas les princes; qu'il se rendrait le soir, dans le
salon, un peu avant six heures, que Josphine y serait pour le
prsenter. Tout cela s'est bien pass; Bonaparte n'est arriv dans le
salon qu'aprs six heures,  l'instant de se mettre  table; il ne s'est
point inform si la prsentation avait eu lieu; sa colre tait calme.

Lorsqu'il y a des princes  dner, la dame d'honneur doit y tre, avec
une ou deux dames du palais. J'tais dsigne aujourd'hui. Les princes
de Nassau-Weilbourg, d'Issembourg, de Nassau-Usingen sont venus ce soir
au cercle, qui tait trs-brillant.

Mayence, le 17 septembre.

Nous remarquions ce soir, madame de La Rochefoucault et moi, une chose
bien extraordinaire; c'est l'empressement de M. de Caulaincourt envers
les princes de Bade[43]. Il se croit oblig de leur faire les honneurs
du salon. Lorsque je sus que ces princes seraient ici, j'tais
trs-curieuse d'observer leur premire entrevue avec lui. Je supposais
que, ne les ayant point vus depuis l'enlvement qu'il avait fait, dans
leurs tats, du duc d'Enghien, et cet enlvement ayant eu des suites si
funestes, il devait, en se tenant  l'cart, en vitant de renouveler
par sa vue le souvenir de l'affront cruel qu'il leur a fait, leur
tmoigner tacitement par sa contenance que, lorsqu'il excuta cet ordre,
il tait loin d'en prvoir l'horrible suite. Mais je m'tais bien
trompe: il est all  eux avec une gat qui paraissait fort naturelle.
Ds que les princes arrivent, il est prs d'eux, il s'en empare
absolument; il semble que la connaissance qu'il a faite avec eux d'une
manire si funeste soit un titre  leur bienveillance. Cette conduite me
confond. Il faut n'avoir pas le moindre tact, pas le plus lger
sentiment des convenances, pour en agir ainsi. Le pre, dj vieux,
craintif, comme on l'est  cet ge, tremblant toujours de voir la main
toute-puissante de l'empereur le rayer du nombre des souverains, n'a
presque rien tmoign extrieurement, en voyant M. de Caulaincourt[44];
la contenance de son petit-fils, le prince hrditaire, qui n'a encore
aucun caractre, et, je crois, assez peu d'esprit, n'a pas mieux indiqu
ce qui se passait en eux; mais  l'gard du prince Louis[45], je
remarque que, chaque fois que M. de Caulaincourt s'approche d'eux, il se
retire en arrire de son pre et de son neveu, et qu'il vite, autant
qu'il est possible, de parler avec lui; mais cette rserve n'te rien 
l'aisance de M. de Caulaincourt. Quand je dis aisance, tout est relatif:
car personne n'en possde moins que lui. On le prendrait plutt pour un
Prussien que pour un officier franais; ses phrases mme ont quelque
chose de la tournure allemande; car en parlant  l'empereur ou 
l'impratrice, il ne manque jamais de dire _oui_, ou _non, votre
Majest_. Il est extraordinaire que M. de Caulaincourt, dont les parens
taient  la cour, n'en connaisse pas mieux les usages[46].

Le 18 septembre

Je trouve que l'empereur ressemble beaucoup  cet homme qui, ennuy des
raisonnemens qu'une personne sage apportait en preuve de son opinion,
s'cria: _H! Monsieur, je ne veux pas qu'on me prouve_. Il tait bien
tent d'en dire autant ce soir. Le prince archi-chancelier, qui possde
particulirement cet esprit d'analyse qui dcompose jusqu'au dernier
principe d'une ide, discutait avec lui une question mtaphysique de
Kant; mais l'empereur a tranch la question en disant que Kant tait
obscur, qu'il ne l'aimait pas; et il a quitt brusquement le prince, qui
est venu s'asseoir prs de moi. Il y avait pour un observateur un combat
trs-plaisant entre la volont dtermine du prince courtisan de tout
admirer dans l'empereur, et le petit mcontentement d'avoir t arrt
au milieu de sa discussion sur son cher philosophe; car il est grand
partisan de Kant. Il m'a dit, en thse gnrale, que souvent on
dprisait les ouvrages de pur raisonnement, uniquement par la peine
qu'il faut se donner pour les comprendre; qu'on ne tient pour bien pens
que ce qu'on entend sans peine; mais qu'il en est d'une ide profonde,
comme de l'eau, dont la profondeur ternit la limpidit; et que rien
n'est plus facile, avec le secours des ides intermdiaires, que
d'lever les esprits (mme les plus mdiocres) jusqu'aux plus hautes
conceptions qu'il ne faut pour cela que perfectionner l'analyse et
dcomposer une question; que, si le fond en est vrai, on peut toujours
la rduire  un point simple. J'ai profit de son petit mouvement
d'humeur contre l'empereur (humeur dont il ne serait pas convenu pour
tout au monde), et j'ai trouv un grand plaisir  causer avec lui.

Mayence, le 19 septembre.

La princesse de Hesse-Darmstadt, son fils le prince hrditaire, et la
jeune princesse Willelmine de Bade qu'il vient d'pouser, arrivent
demain. Josphine ne peut dissimuler une vive curiosit de voir cette
jeune femme. C'est elle dont M. de Talleyrand parlait  l'empereur comme
de la plus jolie personne de l'Europe, lorsqu'il l'engageait
dernirement  divorcer. J'entendais ce soir Josphine qui faisait  son
frre, le prince hrditaire, une foule de questions sur sa soeur. On
voit que, quoique rassure sur les craintes d'un divorce, elle serait
fche que sa vue pt donner quelques regrets  l'empereur.

Le 20 septembre.

Enfin nous avons vu cette princesse si vante! et jamais il n'y eut
surprise si gnrale. On ne peut imaginer comment on a pu lui trouver
quelque agrment. Elle est, je ne dirai pas d'une grandeur, mais d'une
longueur dmesure. Il n'y a pas la moindre proportion dans sa taille,
beaucoup trop mince et dpourvue tout--fait de grce. Ses yeux sont
petits: sa figure longue et sans expression. Elle a la peau trs
blanche, peu de coloris. Il est possible que, dans quelques annes,
quand elle sera forme, elle soit assez belle femme; mais, quant 
prsent, elle n'est nullement sduisante. J'tais charme que Josphine
ait eu ce petit triomphe dont elle a bien joui. Jamais peut-tre elle
n'a eu autant de grce qu'elle en a mis dans cette rception. En
gnral, on est si bienveillant, si gracieux, quand on est heureux. On
voyait qu'elle tait ravie de trouver la princesse si peu agrable, et
si diffrente de ce qu'on en avait dit  Napolon. La princesse-mre a
d tre charmante: elle a la physionomie la plus spirituelle et la plus
agrable. Elle a beaucoup de vivacit et d'esprit. C'est elle qui
gouverne entirement ses petits tats et son mari. Son fils, le prince
hrditaire, est trs-grand et trs-beau; mais je crois que, lorsqu'on a
dit cela de lui, on a tout dit.

Le 20 septembre 1804.

Le prince de Nassau-Weilbourg ayant laiss son yacht ici aux ordres de
Josphine, pour tout le temps qu'elle y passera, nous nous en sommes
servies ce matin pour aller djeuner dans une le du Rhin, prs de
Mayence, o tait autrefois la maison de campagne de l'lecteur, appele
_la Favorite_. Il n'en reste aucune trace: elle a t dmolie. Cette
le, ainsi que les environs de Mayence, offre une image assez triste des
suites de la guerre. On n'y voit pas un arbre. Lorsque nous sommes
arrives, nous avons trouv le djeuner prt. Pendant qu'on tait 
table, l'empereur a aperu une pauvre femme qui, n'osant s'avancer,
regardait de loin ce spectacle si nouveau pour elle; il lui a fait
donner l'ordre de s'approcher. Lorsqu'elle a t prs de la table, il
lui a fait demander en allemand (car elle n'entend pas le franais) si
jamais elle avait rv qu'elle ft riche, et, dans ce cas, qu'est-ce
qu'elle avait cru possder. Cette pauvre femme avait beaucoup de peine 
comprendre cette question, et encore plus  y rpondre. Enfin, elle a
dit qu'elle pensait qu'une personne qui avait 500 florins tait la plus
riche qu'il y et au monde. Son rve est un peu cher, a dit l'empereur;
mais n'importe, il faut le raliser. Aussitt, ces messieurs ont pris
tout l'or qu'ils avaient sur eux, et on lui a compt cette somme.
C'tait la chose la plus touchante que l'tonnement et la joie de cette
femme; ses mains laissaient chapper l'or qu'elles ne pouvaient
contenir; tous les yeux taient mouills de larmes d'attendrissement, en
voyant la surprise et le bonheur de cette pauvre crature. J'ai regard
l'empereur dans cet instant; je pensais qu'il devait tre si heureux!
Non, sa physionomie ne peignait rien, absolument rien..... qu'un peu
d'humeur. J'ai dj demand deux fois la mme chose, a-t-il dit, mais
leurs rves taient plus modrs; elle est ambitieuse, cette bonne
femme. Il n'avait, dans ce moment, d'autre sensation que le regret
qu'elle et tant demand. Qu'il est malheureux cet homme!  quoi lui
sert son immense pouvoir, s'il ne sait pas jouir du bonheur qu'il peut
rpandre?... Aprs le djeuner, on s'est dispers dans l'le pour se
promener. L'impratrice, accompagne seulement par moi et deux autres
personnes, a rencontr une jeune femme qui allaitait son enfant. Sa
situation n'tait pas trs-heureuse. Josphine avait sur elle seulement
cinq pices de vingt francs; elle les a donnes  cette femme sans
appareil, sans ostentation, et une larme d'attendrissement est tombe
sur l'enfant qu'elle avait pris dans ses bras, et qui la caressait avec
ses petites mains, comme s'il et senti le bien qu'elle venait de faire
 sa mre, et qu'il voult l'en remercier. En revenant  Mayence,
l'empereur a beaucoup caus, ou, pour mieux dire, beaucoup parl, car
il ne cause jamais. Je n'oublierai de ma vie la singulire dfinition
qu'il nous a donne du bonheur et du malheur. Il n'y a, a-t-il dit, ni
bonheur ni malheur dans le monde; la seule diffrence, c'est que la vie
d'un homme heureux est un tableau  fond d'argent avec quelques toiles
noires, et la vie d'un homme malheureux est un fond noir avec quelques
toiles d'argent. Si l'on comprend cette dfinition, je trouve qu'on
est bien habile; quant  moi, je ne l'entends pas du tout; et je n'ai
pas la ressource d'appliquer le prcepte de l'archi-chancelier, qui
prtend que la question mtaphysique la plus obscure (si toutefois elle
repose sur une ide vraie) peut toujours tre entendue avec le secours
de l'analyse. Ici, je dcompose, j'analyse, et je trouve.... zro.

Mayence, le 22 septembre 1804.

Hier, les deux princesses de Hesse-Darmstadt qui devaient quitter
Mayence aujourd'hui, taient  dner. Le soir, on est all au thtre.
Ces dames n'avaient pas de schalls; et Josphine, ayant craint qu'elles
n'eussent froid, en a fait demander deux pour les leur prter. Ce matin,
en partant, la princesse mre a crit un billet trs-spirituel,
trs-aimable  l'impratrice, pour dire qu'elle gardait les schalls
comme un souvenir. Le billet tait fort bien tourn, mais j'ai cru voir
qu'il ne consolait pas Josphine de la privation des deux schalls qui se
trouvaient tre prcisment les deux plus beaux de ses schalls blancs.
Elle et autant aim que ses femmes en eussent choisi d'autres.

Mayence, le 24 septembre.

Hier, en quittant le salon, nous sommes parties, madame de La
Rochefoucault et moi, pour Francfort[47].

Nous esprions que cette course rapide pourrait tre ignore de
l'empereur. Nous avons pass la matine  visiter la ville,  acheter
quelques marchandises anglaises, que Josphine nous avait pri de lui
rapporter; car elle tait dans notre confidence. Nous avons quitt
Francfort  trois heures aprs midi, avec l'intention d'arriver 
Mayence,  six. Ayant t dsigne hier pour le dner, je ne devais pas
m'attendre  l'tre encore aujourd'hui, et je pensais avoir tout le
temps ncessaire pour me reposer, faire ma toilette et paratre  huit
heures dans le salon. Quant  madame de Larochefoucault, sa sant est si
faible qu'elle comptait se faire excuser de ne pas paratre ce soir, en
prtextant qu'elle tait incommode. Mais tout cet arrangement s'est
trouv dtruit, au moins relativement  moi. En arrivant, j'ai trouv un
billet du premier chambellan, qui me dsignait pour le dner. Il tait
six heures moins dix minutes;  six heures cinq, j'tais  table.
J'avais cherch  rparer, par le choix d'une trs belle robe, la
prcipitation de ma toilette. Tout en mangeant mon potage, je me
flicitais d'tre arrive assez tt pour ne pas trahir le secret de
notre voyage; lorsque l'empereur avec un sourire un peu ironique, m'a
dit que ma robe tait bien belle, et m'a demand si je l'avais rapporte
de Francfort. Il n'y avait plus moyen de nier notre voyage; il fallait
en rire, et tourner la chose en plaisanterie, pour que l'empereur ne
s'en fcht pas, et c'est ce que j'ai fait. Il a demand si nous avions
rapport beaucoup de marchandises anglaises; mais comme rien apparemment
ne l'avait contrari aujourd'hui, il tait dans une disposition d'esprit
assez bienveillante, il ne s'est fch qu' moiti.

Mayence, le 25 septembre.

La ville de Mayence donnait un grand bal aujourd'hui  l'impratrice;
mais tant trs-incommode, il lui paraissait impossible de s'y rendre;
elle tait dans son lit  cinq heures, avec une forte transpiration de
la fivre. Napolon est entr chez elle, il lui a dit qu'il fallait
qu'elle se levt, qu'elle allt  ce bal. Josphine lui ayant reprsent
ses souffrances et le danger de se dcouvrir, ayant une ruption
trs-forte  la peau, Bonaparte l'a tire brusquement de son lit, par un
bras, et l'a force de faire sa toilette. Madame de La Rochefoucault,
qui a t tmoin de cette action brutale, me l'a conte, les larmes aux
yeux; Josphine, avec sa douceur, sa soumission si touchante, s'est
habille, et a paru une demi-heure au bal.

Mayence, le 26 septembre.

En entendant Napolon appeler les princesses de Nassau qui taient au
cercle, _mesdemoiselles_, je souffrais incroyablement. Quelque peu
d'attraits que cette cour ait pour moi, il n'en est pas moins vrai que
j'en fais partie dans cet instant; et je suis humilie comme franaise,
que le souverain  la suite duquel je me trouve, ait si peu l'habitude
des usages des cours. Comment ignore-t-il que les princes, entre eux, se
donnent leurs titres respectifs, sans pour cela droger  leur
puissance? Mais Bonaparte croirait compromettre tout--fait la sienne,
s'il en usait ainsi. Il ne manque jamais de dire au prince
archi-chancelier, _monsieur l'lecteur_, et _mademoiselle_,  toutes les
princesses; j'en ai vu plus d'une sourire un peu ironiquement.

Mayence, le 27 septembre 1804.

L'impratrice a pass le Rhin ce matin, pour aller faire une visite au
prince et  la princesse de Nassau, au chteau de Biberich, prs de
Mayence. Les troupes du prince taient sous les armes; tous les
officiers de sa petite cour, en grande tenue. Un djeuner trs-lgant
tait servi dans une salle, dont la vue s'tend au loin sur le Rhin, et
offre un coup-d'oeil magnifique. C'est une grande et superbe habitation.
En revenant  Mayence, les troupes du prince ont accompagn
l'impratrice jusqu'au bord du Rhin.

Mayence, le 28 septembre.

Napolon a dit aujourd'hui, devant quarante personnes,  madame Lorges,
dont le mari commande la division: Ah! madame, quelle horreur que votre
robe! c'est tout--fait une vieille tapisserie. C'est bien l le got
allemand! (Madame Lorges est allemande.) Je ne sais si la robe est dans
le got allemand, mais ce que je sais mieux, c'est que ce compliment
n'est pas dans le got franais.

Mayence, le 29 septembre.

Ce soir, en causant dans un coin du salon, avec deux personnes, je ne
sais comment la conversation m'a amene  parler de cet empereur de la
Chine, qui demandait  Confucius de quelle manire on parlait de lui, de
son gouvernement. Chacun se tait, lui dit le philosophe, tous gardent
le silence. C'est ce que je veux, reprit l'empereur, Napolon, qui
tait assez prs de moi, causant avec le prince d'Issembourg, s'est
retourn vivement. Je vivrais mille ans, que je n'oublierais jamais le
regard menaant qu'il m'a lanc. Je ne me suis pas trouble; j'ai
continu ma conversation, et j'ai ajout que cet empereur de la Chine
ressemblait  beaucoup d'autres, qui sont comme les petits hiboux qui
crient quand on porte de la lumire dans leur nid. Je ne sais si
Napolon a saisi le sens de cette dernire phrase; mais il a
probablement senti qu'il avait eu tort de paratre se faire
l'application de l'histoire de l'empereur chinois, et sa figure a repris
cette immobilit, ce dfaut total d'expression qu'il sait se donner 
volont.

1er octobre 1804.

Nous avons quitt Mayence hier, pour retourner  Paris, o nous serons
dans peu de jours. Les autorits de tous les pays que nous traversons se
donnent une peine incroyable pour composer des harangues; mais en
vrit, ce sont des soins perdus; car je remarque qu'elles sont toutes
les mmes. Depuis celle du maire d'un petit village allemand, jusqu'
celle du prsident du snat, on pourrait toutes les traduire par cette
fable, dans laquelle le renard dit au lion:

    Vous leur ftes, seigneur,
    En les croquant, beaucoup d'honneur.




CHAPITRE II.

     PORTRAIT DE L'EMPEREUR.--Intrt attach aux moindres dtails
     concernant les personnages historiques.--Fleury et Michelot dans le
     rle du grand Frdric.--Les Mmoires de Constant consults par les
     auteurs et par les artistes.--Bonaparte au retour d'gypte.--Son
     portrait par M. Horace Vernet.--Front de Bonaparte.--Ses
     cheveux.--Couleur et expression de ses yeux.--Sa bouche, ses lvres
     et ses dents.--Forme de son nez.--Ensemble de sa figure.--Sa
     maigreur extrme.--Circonfrence et forme de sa tte.--Ncessit de
     ouater et de briser ses chapeaux.--Forme de ses
     oreilles.--Dlicatesse excessive.--Taille de l'empereur.--Son
     cou.--Ses paules.--Sa poitrine.--Sa jambe et son pied.--Ses
     pieds.--Beaut de sa main et sa coquetterie sur cet
     article.--Habitude de se ronger lgrement les ongles.--Embonpoint
     venu avec l'empire.--Teint de l'empereur.--Tic
     singulier.--Particularit remarquable sur le _coeur_ de
     Napolon.--Dure de son dner.--Sage prcaution du prince
     Eugne.--Djeuner de l'empereur.--Sa manire de manger.--Les
     convives accommodans.--Mets favoris de l'empereur.--Le poulet  la
     Marengo.--Usage du caf.--Erreur vulgaire sur ce point.--Attention
     conjugale des deux impratrices.--Usage du vin.--Anecdote sur le
     marchal Augereau.--Erreurs et contes rfuts par
     Constant.--Confiance imprudente de l'empereur.--Fcheux effets de
     l'habitude de manger trop vite.--Josphine et Constant
     garde-malades de l'empereur.--L'empereur _mauvais
     malade_.--Tendresse, soins et courage de Josphine.--Maladies de
     l'empereur.--Tnacit d'un mal gagn au sige de Toulon.--Le
     _colonel_ Bonaparte et le refouloir.--Blessures de l'empereur.--Le
     coup de baonnette et la balle du carabinier tyrolien.--Rpugnance
     pour les mdicamens.--Prcaution recommande par le docteur
     Corvisart.--Heure du lever de l'empereur.--Sa familiarit  l'gard
     de Constant.--Conversations avec les docteurs Corvisart et
     Ivan.--Les oreilles tires et le mdecin rcalcitrant.--Causeries
     de l'empereur avec Constant.--L'occasion nglige et manque.--Le
     th au saut du lit.--Bain de l'empereur.--Lecture des
     journaux.--Premier travail avec le secrtaire.--Robes de chambre
     d'hiver et d't.--Coiffure de nuit et de bain.--Crmonie de la
     barbe.--Ablutions, frictions, toilette, etc...--Costume.--Habitude
     de se faire habiller.--Napolon n pour avoir des valets de
     chambre.--La toilette d'tiquette non rtablie.--Heure du coucher
     de l'empereur.--Sa manire expditive de se dshabiller.--Comment
     il appelait Constant.--La bassinoire.--La veilleuse.--L'impratrice
     Josphine lectrice favorite de l'empereur.--Les cassolettes de
     parfums.--Napolon trs-sensible au froid.--Passion pour le
     bain.--Travail de nuit.--Anecdote.--M. le prince de Talleyrand
     endormi dans la chambre de l'empereur.--Boissons de l'empereur
     pendant la nuit.--Excessive conomie de l'empereur dans son
     intrieur.--Les trennes de Constant.--Le pincement
     d'oreilles.--Tendresses et familiarits impriales.--Le prince de
     Neufchtel.


RIEN n'est  ddaigner dans ce qui se rapporte aux grands hommes. La
postrit se montre avide de connatre jusque dans les plus petites
circonstances leur genre de vie, leur manire d'tre, leurs penchans,
leurs moindres habitudes. Lorsqu'il m'est arriv d'aller au thtre,
soit dans mes courts momens de loisir, soit  la suite de Sa Majest,
j'ai remarqu combien les spectateurs aimaient  voir sur la scne
quelque grand personnage historique reprsent avec son costume, ses
gestes, ses attitudes et mme ses infirmits et ses dfauts, tels que
des contemporains en ont transmis la description. J'ai toujours pris
moi-mme le plus grand plaisir  voir ces portraits vivans des hommes
clbres. C'est ainsi que je me souviens fort bien de n'avoir jamais
trouv autant d'agrment au thtre que le jour o je vis pour la
premire fois jouer la charmante pice des _Deux Pages_. Fleury, charg
du rle du grand Frdric, rendait si parfaitement la dmarche lente, la
parole sche, les mouvemens brusques et jusqu' la myopie de ce
monarque, que, ds qu'il entrait en scne, toute la salle clatait en
applaudissemens. C'tait, au dire des personnes assez instruites pour en
juger, l'imitation la plus parfaite et la plus fidle. Pour moi, je ne
saurais dire si la ressemblance tait exacte, mais je sentais que
ncessairement elle devait l'tre. Michelot, que j'ai vu depuis dans le
mme rle, ne m'a pas fait moins de plaisir que son devancier. Sans
doute ces deux habiles acteurs ont puis aux bonnes sources pour
connatre et retracer ainsi les manires de leur modle. J'prouve, je
l'avoue, quelque orgueil  penser que ces mmoires pourront procurer aux
lecteurs quelque chose de semblable au plaisir que j'ai essay de
peindre ici; et que, dans un avenir encore loign sans doute, mais qui
pourtant ne peut manquer d'arriver, l'artiste qui voudra faire revivre
et marcher devant des spectateurs le plus grand homme de ce temps sera
oblig, s'il veut tre imitateur fidle, de se rgler sur le portrait
que, mieux que personne, je puis tracer d'aprs nature. Je crois
d'ailleurs que personne ne l'a fait encore, du moins avec autant de
dtail.

 son retour d'gypte, l'empereur tait fort maigre et trs-jaune, le
teint cuivr, les yeux assez enfoncs, les formes parfaites, bien qu'un
peu grles alors. J'ai trouv fort ressemblant le portrait qu'en a fait
M. Horace Vernet, dans son tableau d'_Une revue du premier consul sur la
place du Carrousel_. Son front tait trs-lev et dcouvert; il avait
peu de cheveux, surtout sur les tempes; mais ils taient trs-fins et
trs-doux. Il les avait chtains, et les yeux d'un beau bleu, qui
peignaient d'une manire incroyable les diverses motions dont il tait
agit, tantt extrmement doux et caressans, tantt svres et mme
durs. Sa bouche tait trs-belle, les lvres gales et un peu serres,
particulirement dans la mauvaise humeur. Ses dents, sans tre ranges
fort rgulirement, taient trs-blanches et trs-bonnes; jamais il ne
s'en est plaint. Son nez, de forme grecque, tait irrprochable, et son
odorat excessivement fin. Enfin, l'ensemble de sa figure tait
rgulirement beau. Cependant,  cette poque, sa maigreur extrme
empchait qu'on ne distingut cette beaut des traits, et il en
rsultait pour toute sa physionomie un effet peu agrable. Il aurait
fallu dtailler ses traits un  un pour recomposer ensuite et comprendre
la rgularit parfaite et la beaut du tout. Sa tte tait trs-forte,
ayant vingt-deux pouces de circonfrence; elle tait un peu plus longue
que large, par consquent un peu aplatie sur les tempes; il l'avait
extrmement sensible; aussi je lui faisais ouater ses chapeaux, et
j'avais soin de les porter quelques jours dans ma chambre pour les
briser. Ses oreilles taient petites, parfaitement faites et bien
places. L'empereur avait aussi les pieds extrmement sensibles; je
faisais porter ses bottes et ses souliers par un garon de garde-robe,
appel Joseph, qui avait exactement le mme pied que l'empereur.

* * *

Sa taille tait de cinq pieds deux pouces trois lignes; il avait le cou
un peu court, les paules effaces, la poitrine large, trs-peu velue la
cuisse et la jambe moules; son pied tait petit, les doigts bien rangs
et tout--fait exempts de cors ou durillons; ses bras taient bien faits
et bien attachs; ses mains, admirables; et les ongles ne les dparaient
pas; aussi en avait-il le plus grand soin, comme, au reste, de toute sa
personne, mais sans affterie. Il se rongeait souvent les ongles, mais
lgrement; c'tait un signe d'impatience ou de proccupation.

* * *

Plus tard il engraissa beaucoup, mais sans rien perdre de la beaut de
ses formes; au contraire, il tait mieux sous l'empire que sous le
consulat; sa peau tait devenue trs-blanche, et son teint anim.

* * *

L'empereur, dans ses momens ou plutt dans ses longues heures de travail
et de mditation, avait un _tic_ particulier qui semblait tre un
mouvement nerveux, et qu'il conserva toute sa vie; il consistait 
relever frquemment et rapidement l'paule droite, ce que les personnes
qui ne lui connaissaient pas cette habitude interprtaient quelquefois
en geste de mcontentement et de dsapprobation, cherchant avec
inquitude en quoi et comment elles avaient pu lui dplaire. Pour lui,
il n'y songeait pas, et rptait coup sur coup le mme mouvement, sans
s'en apercevoir.

* * *

Une particularit trs-remarquable, c'est que l'empereur ne sentit
jamais battre son coeur. Il l'a dit souvent  M. Corvisart ainsi qu'
moi, et plus d'une fois il nous fit passer la main sur sa poitrine, pour
que nous fissions l'preuve de cette exception singulire; jamais nous
n'y sentmes aucune pulsation.

* * *

L'empereur mangeait trs-vite:  peine s'il restait douze minutes 
table. Lorsqu'il avait fini de dner, il se levait et passait dans le
salon de famille; mais l'impratrice Josphine restait et faisait signe
aux convives d'en faire autant; quelquefois pourtant elle suivait Sa
Majest, et alors sans doute les dames du palais se ddommageaient dans
leurs appartemens, o on leur servait ce qu'elles dsiraient.

* * *

Un jour que le prince Eugne se levait de table immdiatement aprs
l'empereur, celui-ci se retournant lui dit: Mais tu n'as pas eu le
temps de dner, Eugne?--Pardonnez-moi, rpondit le prince, j'avais dn
d'avance. Les autres convives trouvrent sans doute que ce n'tait pas
_la prcaution inutile_. C'tait avant le consulat que les choses se
passaient ainsi; car depuis, l'empereur, mme lorsqu'il n'tait encore
que premier consul, dnait en tte  tte avec l'impratrice,  moins
qu'il n'invitt  sa table quelqu'une des personnes de sa maison, tantt
l'une, tantt l'autre, et toutes recevaient cette faveur avec joie. 
cette poque il y avait dj une cour.

* * *

Le plus souvent, l'empereur djeunait seul sur un guridon d'acajou,
sans serviette. Ce repas, plus court encore que l'autre, durait de huit
 dix minutes.

* * *

Je dirai tout  l'heure quel fcheux effet la mauvaise habitude de
manger trop vite produisait souvent sur la sant de l'empereur. Outre
cette habitude, et mme par un premier effet de sa prcipitation, il
s'en fallait de beaucoup que l'empereur manget proprement. Il se
servait volontiers de ses doigts au lieu de fourchette ou mme de
cuiller; on avait soin de mettre  sa porte le plat qu'il prfrait. Il
prenait  mme,  la faon que je viens de dire, trempait son pain dans
la sauce et dans le jus, ce qui n'empchait pas le plat de circuler; en
mangeait qui pouvait, et il y avait peu de convives qui ne le pussent
pas. J'en ai mme vu qui avaient l'air de considrer ce singulier acte
de courage comme un moyen de faire leur cour. Je veux bien croire aussi
qu'en plusieurs leur admiration pour Sa Majest faisait taire toute
rpugnance, par la mme raison qu'on ne se fait aucun scrupule de manger
dans l'assiette et de boire dans le verre d'une personne que l'on aime,
ft-elle d'ailleurs peu recherche sur la propret; ce que l'on ne voit
pas, parce que la passion est aveugle. Le plat que l'empereur aimait le
plus tait cette espce de fricasse de poulet  laquelle cette
prfrence du vainqueur de l'Italie fit donner le nom de poulet  la
Marengo; il mangeait aussi volontiers des haricots, des lentilles, des
ctelettes, une poitrine de mouton grille, un poulet rti. Les mets les
plus simples taient ceux qu'il aimait le mieux; mais il tait difficile
sur la qualit du pain. Il n'est pas vrai que l'empereur fit, comme on
l'a dit, un usage immodr du caf. Il n'en prenait qu'une demi-tasse
aprs son djeuner et une autre aprs son dner. Cependant il a pu lui
arriver quelquefois, lorsqu'il tait dans ses momens de proccupation,
d'en prendre, sans s'en apercevoir, deux tasses de suite. Mais alors le
caf, pris  cette dose, l'agitait et l'empchait de dormir; souvent
aussi il lui tait arriv de le prendre froid, ou sans sucre, ou trop
sucr. Pour remdier  tous ces inconvniens, l'impratrice Josphine se
chargea du soin de verser  l'empereur son caf, et l'impratrice
Marie-Louise adopta aussi cet usage. Lorsque l'empereur, aprs s'tre
lev de table, passait dans le petit salon, un page l'y suivait portant
sr un plateau en vermeil une cafetire, un sucrier et une tasse. Sa
Majest l'impratrice versait elle-mme le caf, le sucrait, en humait
quelques gouttes pour le goter, et l'offrait  l'empereur.

L'empereur ne buvait que du chambertin, et rarement pur. Il n'aimait
gure le vin, et s'y connaissait mal. Cela me rappelle qu'un jour, au
camp de Boulogne, ayant invit  sa table plusieurs officiers, Sa
Majest fit donner de son vin au marchal Augereau, et lui demanda avec
un certain air de satisfaction comment il le trouvait. Le marchal le
dgusta quelque temps en faisant claquer sa langue contre son palais, et
finit par rpondre: _Il y en a de meilleur_, de ce ton qui n'tait pas
des plus insinuans. L'empereur, qui pourtant s'attendait  une autre
rponse, sourit, comme le reste des convives, de la franchise du
marchal.

* * *

Il n'est personne qui n'ait entendu dire que Sa Majest prenait les plus
grandes prcautions pour n'tre point empoisonne. C'est un conte 
mettre avec celui de la cuirasse  l'preuve de la balle et du poignard.
L'empereur poussait au contraire beaucoup trop loin la confiance: son
djeuner tait apport tous les jours dans une antichambre ouverte 
tous ceux  qui il avait accord une audience particulire, et ils y
attendaient quelquefois des heures de suite. Le djeuner de Sa Majest
attendait aussi fort long-temps; on tenait les plats aussi chauds que
l'on pouvait, jusqu'au moment o elle sortait de son cabinet pour se
mettre  table. Le dner de Leurs Majests tait port des cuisines aux
appartemens suprieurs dans des paniers couverts; mais il n'et point
t difficile d'y glisser du poison; nanmoins jamais aucune tentative
de ce genre n'entra dans la pense des gens de service, dont le
dvouement et la fidlit  l'empereur, mme chez les plus subalternes,
surpassaient tout ce que j'en pourrais dire.

L'habitude de manger prcipitamment causait parfois  Sa Majest de
violens maux d'estomac qui se terminaient presque toujours par des
vomissemens. Un jour, un des valets de chambre de service vint en grande
hte m'avertir que l'empereur me demandait instamment; que son dner lui
avait fait mal, et qu'il souffrait beaucoup. Je cours  la chambre de Sa
Majest, et je la trouve tendue tout de son long sur le tapis; c'tait
l'habitude de l'empereur lorsqu'il se sentait incommod. L'impratrice
Josphine tait assise  ses cts, et la tte du malade reposait sur
ses genoux. Il geignait et pestait alternativement ou tout  la fois,
car l'empereur supportait ce genre de mal avec moins de force que mille
accidens plus graves que la vie des camps entrane avec elle; et le
hros d'Arcole, celui dont la vie avait t risque dans cent batailles,
et mme ailleurs que dans les combats, sans tonner son courage, se
montrait on ne peut plus douillet pour un _bobo_. Sa majest
l'impratrice le consolait et l'encourageait de son mieux; elle, si
courageuse lorsqu'elle avait de ces migraines qui, par leur violence
excessive, taient une vritable maladie, aurait, si cela et t
possible, pris volontiers le mal de son poux, dont elle souffrait
peut-tre autant que lui-mme en le voyant souffrir. Constant, me
dit-elle ds que j'entrai, arrivez vite, l'empereur a besoin de vous;
faites-lui du th et ne sortez pas qu'il ne soit mieux.  peine Sa
Majest en eut-elle pris trois tasses que dj le mal diminuait; elle
continuait de tenir sa tte sur les genoux de l'impratrice, qui lui
caressait le front de sa main blanche et potele, et lui faisait aussi
des frictions sur la poitrine. Te sens-tu mieux? Veux-tu te coucher un
peu? Je resterai prs de ton lit avec Constant. Cette tendresse
n'tait-elle pas bien touchante, surtout dans un rang si lev? Mon
service intrieur me mettait souvent  porte de jouir de ce tableau
d'un bon mnage.

Pendant que je suis sur le chapitre des maladies de l'empereur, je dirai
quelques mots de la plus grave qu'il ait eue, si l'on en excepte celle
qui causa sa mort.

Au sige de Toulon, en 1793, l'empereur n'tant encore que colonel
d'artillerie, un canonnier fut tu sur sa pice. _Le colonel Bonaparte_
s'empara du refouloir et chargea lui-mme plusieurs coups. Le malheureux
artilleur avait ou plutt avait eu une gale de la nature la plus
maligne, et l'empereur en fut infect. Il ne parvint  s'en gurir qu'au
bout de plusieurs annes, et les mdecins pensaient que cette maladie
mal soigne avait t cause de l'extrme maigreur et du teint bilieux
qu'il conserva long-temps. Aux Tuileries, il prit des bains sulfureux et
garda quelque temps un vsicatoire. Jusque l il s'y tait toujours
refus, parce que, disait-il, il n'avait pas le temps de s'couter. M.
Corvisart avait vivement insist pour un cautre. Mais l'empereur, qui
tenait  conserver intacte la forme de son bras, ne voulut point de ce
remde.

C'est  ce mme sige qu'il avait t lev du grade de chef de
bataillon  celui de colonel,  la suite d'une brillante affaire contre
les Anglais, dans laquelle il avait reu,  la cuisse gauche, un coup de
baonnette dont il me montra souvent la cicatrice. La blessure qu'il
reut au pied,  la bataille de Ratisbonne, ne laissa aucune trace, et
pourtant lorsque l'empereur la reut l'alarme fut dans toute l'arme.

Nous tions  peu prs  douze cents pas de Ratisbonne, l'empereur
voyant fuir les Autrichiens de toutes parts, croyait l'affaire termine.
On avait apprt son djeuner  la cantine, au lieu que l'empereur avait
dsign. Il se dirigeait  pied vers cet endroit, lorsque se tournant
vers le marchal Berthier, il s'cria: Je suis bless. Le coup avait
t si fort que l'empereur tait tomb assis; il venait en effet de
recevoir une balle qui l'avait frapp au talon. Au calibre de cette
balle, on reconnut qu'elle avait t lance par un carabinier tyrolien,
dont l'arme porte ordinairement  la distance o nous tions de la
ville. On pense bien qu'un pareil vnement jeta aussitt le trouble et
l'effroi dans tout l'tat-major. Un aide-de-camp vint me chercher, et
lorsque j'arrivai, je trouvai M. Ivan occup  couper la botte de Sa
Majest, dont je l'aidai  panser la blessure. Quoique la douleur ft
encore trs-vive, l'empereur ne voulut mme pas donner le temps qu'on
lui remt sa botte, et pour donner le change  l'ennemi, et rassurer
l'arme sur son tat, il monta  cheval, partit au galop avec tout son
tat-major et parcourut toutes les lignes. Ce jour-l, comme l'on pense
bien, personne ne djeuna, et tout le monde alla dner  Ratisbonne.

Sa Majest prouvait une rpugnance invincible pour tous les
mdicamens, et quand elle en a pris, ce qui arrivait fort rarement,
c'tait de l'eau de poulet ou de chicore, et du sel de tartre. M.
Corvisart lui avait recommand de rejeter toute boisson qui aurait un
got cre et dsagrable; c'tait, je crois, dans la crainte qu'on ne
chercht  l'empoisonner.

* * *

 quelque heure que l'empereur se ft couch, j'entrais dans sa chambre
entre sept et huit heures du matin. J'ai dj dit que ses premires
questions regardaient invariablement l'heure qu'il pouvait tre et le
temps qu'il faisait. Quelquefois il se plaignait  moi d'avoir mauvaise
mine. Quand cela tait vrai, j'en convenais, comme je disais non quand
je ne le trouvais pas. Dans ce cas, il me tirait les oreilles,
m'appelait en riant _grosse bte_, demandait un miroir, et souvent
avouait qu'il avait voulu me tromper et qu'il se portait bien. Il
prenait ses journaux, demandait le nom des personnes qui taient dans le
salon d'attente, disait qui il voulait voir, et causait avec l'un ou
l'autre. Quand M. Corvisart venait, il entrait sans attendre d'ordre.
L'empereur se plaisait  le taquiner en parlant de la mdecine, dont il
disait que ce n'tait qu'un art conjectural, que les mdecins taient
des charlatans, et il citait ses preuves  l'appui, surtout sa propre
exprience. Le docteur ne cdait jamais quand il croyait avoir raison.
Pendant ces conversations, l'empereur se rasait, car j'tais parvenu 
le dcider  se charger seul de ce soin. Souvent il oubliait qu'il
n'tait ras que d'un ct. Je l'en avertissais; il riait et achevait
son ouvrage. M. Ivan, chirurgien ordinaire, avait, aussi bien que M.
Corvisart, sa bonne part de critiques et de mdisances contre son art.
Ces discussions taient fort amusantes; l'empereur y tait trs-gai et
trs-causeur, et je crois que quand il n'avait pas d'exemples sous la
main  citer  l'appui de ses raisons, il ne se faisait pas scrupule
d'en inventer. Aussi ces messieurs ne le croyaient-ils pas toujours sur
parole. Un jour, Sa Majest, suivant sa singulire habitude, s'avisa de
tirer les oreilles d'un de ses mdecins (M. Hall, je crois). Le docteur
se retira brusquement en s'criant: Sire, vous me faites mal.
Peut-tre ce mot fut-il assaisonn d'un peu de mauvaise humeur, et
peut-tre aussi le docteur avait-il raison. Quoi qu'il en soit, depuis
ce jour ses oreilles ne coururent plus aucun danger.

* * *

Quelquefois, avant de faire entrer le service, Sa Majest me
questionnait sur ce que j'avais fait la veille. Elle me demandait si
j'avais dn en ville et avec qui, si l'on m'avait bien reu, ce que
nous avions  dner. Souvent aussi elle voulait savoir ce que me
cotait telle ou telle partie de mon habillement; je le lui disais, et
alors l'empereur se rcriait sur les prix, et me disait que, quand il
tait sous-lieutenant, tout tait bien moins cher, qu'il avait souvent
mang chez Roze, restaurateur de ce temps, et qu'il y dnait fort bien
pour 40 sous. Plusieurs fois il me parla de ma famille, de ma soeur, qui
tait religieuse avant la rvolution et qui avait t contrainte de
quitter son couvent. Un jour il me demanda si elle avait une pension et
de combien elle tait. Je le lui dis, et j'ajoutai que cela ne suffisant
pas  ses besoins, je lui faisais moi-mme une pension, ainsi qu' ma
mre. Sa Majest me dit de m'adresser au duc de Bassano, pour qu'il lui
ft son rapport  ce sujet, voulant bien traiter ma famille. Je ne
profitai point de cette bonne disposition de Sa Majest; car alors
j'tais assez heureux pour pouvoir venir au secours de mes parens. Je ne
pensais pas  l'avenir, qui me semblait ne devoir rien changer  mon
sort, et je me faisais scrupule de mettre, pour ainsi dire, les miens 
la charge de l'tat. J'avoue que depuis, j'ai plus d'une fois t tent
de me repentir de cet excs de dlicatesse, dont j'ai vu peu de
personnes, tant au dessus qu'au dessous de ma condition, donner ou
suivre l'exemple.

 son lever, l'empereur prenait habituellement une tasse de th ou de
feuilles d'oranger; s'il prenait un bain, il y entrait immdiatement au
sortir du lit, et l se faisait lire par un secrtaire (par M. de
Bourrienne jusqu'en 1804), ses dpches et les journaux; quand il ne
prenait pas de bain, il s'asseyait au coin du feu, et se faisait faire
ainsi, ou fort souvent faisait lui-mme cette lecture. Il dictait au
secrtaire ses rponses et les observations que lui suggrait la lecture
de ces papiers. Au fur et  mesure qu'il les avait parcourus, il les
jetait sur le parquet, sans aucun ordre. Le secrtaire ensuite les
ramassait et les mettait en ordre, pour les emporter dans le cabinet
particulier. Sa Majest, avant sa toilette, passait, en t, un pantalon
de piqu blanc et une robe de chambre pareille; en hiver, un pantalon et
une robe de chambre de molleton. Elle avait sur la tte un madras nou
sur le front et dont les deux coins de derrire tombaient jusque sur son
cou. L'empereur mettait lui-mme, le soir, cette coiffure on ne peut pas
moins lgante. Lorsqu'il sortait du bain on lui prsentait un autre
madras, car le sien tait toujours mouill dans le bain, o il se
tournait et retournait sans cesse. Le bain pris ou les dpches lues, il
commenait sa toilette. Je le rasais, avant que je lui eusse appris  se
raser lui-mme. Quand l'empereur eut pris cette habitude, il se servit
d'abord, comme tout le monde, d'un miroir attach  la fentre; mais il
s'en approchait de si prs et se barbouillait si brusquement de savon,
que la glace, les carreaux, les rideaux, la toilette et l'empereur
lui-mme en taient inonds; pour remdier  cet inconvnient, le
service s'assembla en conseil, et il fut rsolu que Roustan tiendrait le
miroir  Sa Majest. Lorsque l'empereur tait ras d'un ct, il
tournait l'autre ct au jour et faisait passer Roustan de gauche 
droite ou de droite  gauche, suivant le ct par lequel il avait
d'abord commenc. On transportait aussi la toilette. Sa barbe faite,
l'empereur se lavait le visage et les mains, et se faisait les ongles
avec soin; ensuite je lui tais son gilet de flanelle et sa chemise et
lui frottais tout le buste avec une brosse de soie extrmement douce. Je
le frictionnais ensuite d'eau de Cologne, dont il faisait une grande
consommation de cette manire; car tous les jours on le brossait et
arrangeait ainsi. C'est en Orient qu'il avait pris cette habitude
hyginique, dont il se trouvait fort bien, et qui en effet est
excellente. Tous ces prparatifs termins, je lui mettais aux pieds de
lgers chaussons de flanelle ou de cachemire, des bas de soie blancs (il
n'en a jamais port d'autres), un caleon de toile trs-fine ou de
futaine, et tantt une culotte de casimir blanc avec des bottes molles
 l'cuyre, tantt un pantalon collant de la mme toffe et de la mme
couleur, avec de petites bottes  l'anglaise qui lui venaient au milieu
du mollet. Elles taient garnies de petits perons en argent qui
n'avaient pas plus de six lignes de longueur. Toutes ses bottes taient
ainsi peronnes. Je lui mettais ensuite son gilet de flanelle et sa
chemise, une cravate trs-mince de mousseline, et par-dessus un col en
soie noire; enfin un gilet rond de piqu blanc, et soit un habit de
chasseur, soit un habit de grenadier, mais plus souvent le premier. Sa
toilette acheve, on lui prsentait son mouchoir, sa tabatire et une
petite bote en caille remplie de rglisse anis coup trs fin. On
voit, par ce qui prcde, que l'empereur se faisait habiller de la tte
aux pieds; il ne mettait la main  rien, se laissant faire comme un
enfant, et pendant ce temps s'occupait de ses affaires.

* * *

J'ai oubli de dire qu'il se servait, pour ses dents, de cure-dents de
buis et d'une brosse trempe dans de l'opiat.

* * *

L'empereur tait n, pour ainsi dire, homme  valets de chambre.
Gnral, il en avait jusqu' trois, et il se faisait servir avec autant
de luxe que dans la plus haute fortune; ds cette poque, il recevait
tous les soins que je viens de dcrire, et dont il lui tait presque
impossible de se passer. L'tiquette n'a rien chang de ce ct; elle a
augment le nombre de ses serviteurs, les a dcors de titres nouveaux,
mais elle n'aurait pu l'entourer de plus de soins. Il ne se soumit que
trs-rarement  la grande tiquette royale; jamais, par exemple, le
grand-chambellan ne lui a pass sa chemise; une fois seulement, au repas
que la ville de Paris lui offrit lors du couronnement, le grand-marchal
lui prsenta  laver. Je ferai la description de la toilette du jour du
sacre, et l'on pourra voir que, ce jour-l mme, sa majest l'empereur
des Franais n'exigea pas d'autre crmonial que celui auquel avaient
t accoutums le gnral Bonaparte et le premier consul de la
rpublique.

* * *

L'empereur n'avait point d'heure fixe pour se coucher; tantt il se
mettait au lit  dix ou onze heures du soir, tantt, et le plus souvent,
il veillait jusqu' deux, trois et quatre heures du matin. Il tait
bientt dshabill, car son habitude tait de jeter, en entrant dans sa
chambre, chaque partie de son habillement  tort et  travers: son habit
par terre, son grand cordon sur le tapis, sa montre  la vole sur le
lit, son chapeau au loin sur un meuble, et ainsi de tous ses vtemens
l'un aprs l'autre. Lorsqu'il tait de bonne humeur, il m'appelait d'une
voix forte, par cette espce de cri: _Oh, oh! oh!_ D'autres fois, quand
il n'tait pas content, c'tait: _Monsieur! Monsieur Constant!_ En toute
saison il fallait lui bassiner son lit; ce n'tait que dans les plus
grandes chaleurs qu'il s'en dispensait. L'habitude qu'il avait de se
dshabiller  la hte faisait que, lorsque j'arrivais, je n'avais
souvent presque rien  faire que de lui prsenter son madras; j'allumais
ensuite sa veilleuse, qui tait en vermeil et recouverte pour donner
moins de lumire. Lorsqu'il ne s'endormait pas tout de suite, il faisait
appeler un de ses secrtaires ou bien l'impratrice Josphine pour lui
faire la lecture; personne ne pouvait mieux que Sa Majest s'acquitter
de cet office, pour lequel l'empereur la prfrait  tous ses lecteurs;
elle lisait avec ce charme particulier qui se mlait  toutes ses
actions. Par ordre de l'empereur, on brlait dans sa chambre, dans de
petites cassolettes en vermeil, tantt du bois d'alos, tantt du sucre
ou du vinaigre. Presque toute l'anne il fallait du feu dans tous ses
appartemens; il tait habituellement trs-sensible au froid. Lorsqu'il
voulait dormir, je rentrais prendre son flambeau et montais chez moi. Ma
chambre tait au dessus de l'appartement de Sa Majest; Roustan et un
valet de chambre de service couchaient dans le petit salon attenant  la
chambre de l'empereur. S'il avait besoin de moi la nuit, un garon de
garde-robe, qui couchait  ct, dans l'antichambre, venait me chercher.
Jour et nuit on tenait de l'eau chaude pour son bain; car souvent, 
toute heure de la nuit comme de la journe, il lui prenait fantaisie
d'en prendre un. M. Ivan paraissait, tous les soirs et tous les matins,
au lever et au coucher de Sa Majest.

* * *

On sait que l'empereur faisait souvent appeler ses secrtaires et mme
ses ministres pendant la nuit. Pendant son sjour  Varsovie, en 1806,
M. le prince de Talleyrand reoit un jour un message  minuit pass; il
arrive aussitt et s'entretient long-temps avec l'empereur; le travail
se prolonge assez avant dans la nuit, et Sa Majest, fatigue, finit par
tomber dans un sommeil profond; le prince de Bnvent, qui aurait
craint, en sortant, soit de rveiller l'empereur, soit d'tre rappel
pour continuer la conversation, jette les yeux autour de lui, aperoit
un canap commode, s'y tend et s'endort. M. Menneval, secrtaire de Sa
Majest, ne voulait se coucher qu'aprs la sortie du ministre,
l'empereur pouvant avoir besoin de lui ds que M. de Talleyrand se
serait retir; aussi s'impatientait-il beaucoup d'une si longue
audience. De mon ct, je n'tais pas de meilleure humeur, dans
l'impossibilit o je me trouvais de me livrer au sommeil, avant d'avoir
t le flambeau de nuit de Sa Majest. M. Menneval vint dix fois me
demander si M. le prince de Talleyrand tait sorti. Il est encore l,
lui dis-je, j'en suis sr, et pourtant je n'entends rien. Enfin je le
priai de se tenir dans la pice o j'tais, et sur laquelle s'ouvrait la
porte d'entre, tandis que j'irais me mettre en sentinelle dans un
cabinet de dgagement sur lequel la chambre de l'empereur avait une
autre sortie; et il fut convenu que celui des deux qui verrait sortir le
prince avertirait l'autre. Deux heures sonnent, puis trois, puis quatre;
personne ne parat; pas le moindre mouvement dans la chambre de Sa
Majest. Perdant patience  la fin, j'entr'ouvre la porte le plus
doucement possible; mais l'empereur, dont le sommeil tait fort lger,
s'veille en sursaut et demande d'une voix forte: Qui est l? qui va
l? qu'est-ce? Je rpondis que, pensant que M. le prince de Bnvent
tait sorti, je venais chercher le flambeau de Sa Majest. Talleyrand!
Talleyrand! s'crie vivement Sa Majest; o donc est-il? et le voyant
s'veiller: Eh bien, je crois qu'il s'est endormi! Comment, coquin, vous
dormez chez moi! ah! ah! Je sortis sans emporter la lumire, ils se
remirent  causer, et M. Menneval et moi nous attendmes la fin du
tte--tte jusqu' cinq heures du matin.

* * *

L'empereur avait eu l'habitude de prendre, en travaillant ainsi la nuit,
du caf  la crme ou du chocolat; mais il y avait renonc, et sous
l'empire il ne prenait plus rien, sinon de temps en temps, mais
trs-rarement, soit du punch doux et lger comme de la limonade, soit,
comme  son lever, une infusion de feuilles d'oranger ou de th.

* * *

L'empereur qui dota si magnifiquement la plupart de ses gnraux, qui se
montra si libral pour ses armes, et  qui, d'un autre ct, la France
doit tant et de si beaux monumens, tait peu gnreux, et il faut le
dire, un peu avare dans son intrieur. Peut-tre ressemblait-il  ces
riches vaniteux qui conomisent de trs prs dans leur famille, pour
briller davantage au dehors. Il faisait trs-peu, pour ne pas dire point
de cadeaux  sa maison. Le jour de l'an mme se passait pour lui sans
bourse dlier; quand je le dshabillais la veille de ce jour-l: Eh
bien, monsieur Constant, me disait-il en me pinant l'oreille, que me
donnerez-vous pour mes trennes? La premire fois qu'il me fit cette
question, je lui rpondis que je lui donnerais ce qu'il voudrait, mais
j'avoue que j'esprais bien que, le lendemain, ce ne serait pas moi qui
donnerais des trennes. Il parat que l'ide ne lui en vint pas, car
personne n'eut  le remercier de ses dons, et depuis, il ne se dpartit
jamais de cette rgle d'conomie domestique.  propos de ce pincement
d'oreilles, sur lequel je suis revenu tant de fois, parce que Sa Majest
y revenait trs-souvent, il faut que je dise, pendant que j'y pense et
pour en finir, que l'on se tromperait beaucoup de croire qu'il se
contentt de toucher lgrement la partie en butte  ses marques de
faveur; il serrait au contraire trs-rudement, et j'ai remarqu qu'il
serrait d'autant plus fort qu'il tait de meilleure humeur. Quelquefois,
au moment o j'entrais dans sa chambre pour l'habiller, il accourait sur
moi comme un furieux, et en me saluant de son bonjour favori: _Eh bien,
monsieur le drle?_ il me pinait les deux oreilles  la fois, de faon
 me faire crier; il n'tait mme pas rare qu'il ajoutt  ces douces
caresses une ou deux tapes assez bien appliques; j'tais sr alors de
le trouver tout le reste de la journe d'une humeur charmante, et plein
de bienveillance comme je l'ai vu si souvent. Roustan, et mme le
marchal Berthier, prince de Neufchtel, recevaient leur bonne part de
ces tendresses impriales; souvent je leur en ai vu les joues tout
enlumines et les yeux presque pleurans.




CHAPITRE III.

     Somme fixe par l'empereur pour sa toilette.--Les budgets
     courts.--La place de 1,000 cus et le revenu d'une
     commune.--_Quand j'tais sous-lieutenant_.--Ide fixe de l'empereur
     en matire d'conomies.--Les fournisseurs et les agens
     comptables.--La voiture de Constant supprime par le grand-cuyer
     et rendue par l'empereur.--L'empereur jetant au feu les livres qui
     lui dplaisaient.--L'Allemagne de madame la baronne de
     Stal.--L'empereur surveillant les lectures des gens de sa
     maison.--Comment l'empereur montait  cheval.--ducation de ses
     chevaux.--M. Jardin, cuyer de l'empereur.--Chevaux favoris de
     l'empereur.--Le cheval du mont Saint-Bernard et de Marengo admis 
     la pension de retraite.--Intelligence et fiert d'un cheval arabe
     de l'empereur.--L'quitation et la voltige enseignes aux pages de
     l'empereur.--L'empereur  la chasse.--Le cerf sauv par
     Josphine.--Mauvaise humeur et duret d'une dame d'honneur de
     l'impratrice.--L'empereur a-t-il jamais t bless  la
     chasse?--Napolon mauvais tireur.--La chasse aux
     faucons.--Fauconnerie envoye par le roi de Hollande.--Got de
     l'empereur pour le spectacle.--Les prdilections.--Le grand
     Corneille et _Cinna_.--_La Mort de Csar_.--Reprsentations sur le
     thtre de Saint-Cloud.--MM. Baptiste cadet et Michaut.--_Les
     Vnitiens_ de M. Arnault pre.--Conversations littraires de
     l'empereur, trs-profitables pour Constant.--Usage du
     tabac.--Erreurs populaires.--Tabatires de l'empereur.--Les
     gazelles de Saint-Cloud.--La pipe de l'ambassadeur
     persan.--L'empereur mal habile  fumer.--Constant lui donne une
     premire et unique leon de _pipe_.--Maladresse et dgot de
     l'empereur.--Opinion sur les fumeurs.--Vtemens de l'empereur.--La
     redingote grise.--Aversion de l'empereur pour les changemens de
     mode.--Supercherie de Constant pour amener l'empereur  les
     suivre.--lgance du roi de Naples.--Discussion sur la toilette
     entre l'empereur et Murat.--Calembourg royal.--Vellit
     d'lgance.--Le tailleur Lger.--Napolon et le bourgeois
     gentilhomme.--L'habit habill et la cravate noire.--Vestes et
     culottes de l'empereur.--Habitude d'colier.--Les taches
     d'encre.--Bas et souliers de l'empereur.--Autre habitude.--Boucles
     de l'empereur.--Napolon ayant le mme cordonnier 
     l'cole-Militaire et sous l'empire.--Le cordonnier mand dans la
     chambre de l'empereur.--Embarras et navet.--Linge et marque de
     l'empereur.--La flanelle d'Angleterre.--L'impratrice Josphine et
     les gilets de cachemire.--Mensonge de la _cuirasse_.--Bonbonnire
     de l'empereur.--Dcorations de l'empereur.--L'pe
     d'Austerlitz.--Sabres de l'empereur.--Voyages de
     l'empereur.--Pourquoi l'empereur n'annonait pas d'avance le moment
     de son dpart, ni le terme de son voyage.--Ordres dans les dpenses
     faites en route.--Prsens, gratifications et bienfaits.--Questions
     faites aux curs.--Les ecclsiastiques dcors de l'toile de la
     Lgion-d'Honneur.--Aversion de l'empereur pour les rponses
     embarrasses.--Le service en voyage.--Anecdotes.--Le capitaine par
     mprise. Passe-droit fait  un vtran.--Rponse
     militaire.--Rparation.


La somme fixe pour la toilette de Sa Majest tait de 20,000 francs, et
l'anne du sacre elle entra dans une grande colre, parce que cette
somme avait t de beaucoup dpasse. Ce n'tait jamais qu'en tremblant
qu'on lui prsentait les divers budgets des dpenses de sa maison.
Toujours il retranchait et rognait, et recommandait toutes sortes de
rformes. Je me souviens que lui demandant pour quelqu'un une place de
3,000 francs, qu'il m'accorda, je le vis se rcrier: Trois mille
francs! mais savez-vous bien que c'est le revenu d'une de mes communes?
Quand j'tais sous-lieutenant, je ne dpensais pas cela. Ce mot
revenait sans cesse dans les avertissemens de l'empereur aux personnes
de sa familiarit, et _quand j'avais l'honneur d'tre sous-lieutenant_
tait souvent dans sa bouche, et toujours pour faire des exhortations ou
des comparaisons d'conomie.

 propos de ces prsentations de budgets, je me rappelle une
circonstance qui doit trouver place dans mes mmoires, puisqu'elle m'est
toute personnelle et que de plus elle peut donner une ide de la manire
dont Sa Majest entendait les conomies. Elle partait de l'ide souvent
fort juste, selon moi, que, dans ses dpenses particulires comme dans
les dpenses publiques, mme en supposant de la probit aux agens
(supposition que l'empereur tait toujours, j'en conviens, peu dispos 
faire), on aurait pu faire les mmes choses pour beaucoup moins
d'argent. Ainsi quand il exigeait des diminutions, ce n'tait point sur
le nombre des objets de dpense qu'il voulait les faire porter, mais sur
le taux auquel ces objets taient estims par les fournisseurs. J'aurai
lieu de citer ailleurs quelques exemples de l'influence qu'exerait
cette ide sur la conduite de Sa Majest  l'gard des agens comptables
de son gouvernement. Voici, pour le prsent, ce qui me regarde: un jour
de rglement des divers budgets particuliers, l'empereur se rcria
beaucoup sur la dpense des curies, et biffa une somme considrable. M.
le grand-cuyer, pour parvenir aux conomies exiges, retrancha 
plusieurs personnes de la maison leur voiture; la mienne fut comprise
dans la rforme. Quelques jours aprs l'excution de cette mesure, Sa
Majest me chargea d'une commission pour laquelle il fallait une
voiture. Je lui dis que, n'ayant plus la mienne, force m'tait de ne pas
obir  ses ordres. L'empereur alors de s'crier que ce n'tait pas l
son intention, que M. de Caulaincourt comprenait mal les conomies; et
lorsqu'il revit M. le duc de Vicence, il lui dit qu'il ne voulait pas
qu'il ft touch  rien de ce qui me concernait.

L'empereur lisait quelquefois le matin les nouveauts et les romans du
jour. Quand un ouvrage lui dplaisait, il le jetait au feu. On aurait
tort de croire qu'il n'y avait que les livres mauvais qui fussent ainsi
brls. Quand l'auteur n'tait pas de ceux qu'il aimait, ou qu'il
parlait trop bien d'un peuple tranger, cela suffisait pour que le
volume ft condamn aux flammes. J'ai vu Sa Majest jeter au feu un tome
de l'ouvrage de madame la baronne de Stal sur l'Allemagne. S'il nous
trouvait, le soir, occups  lire dans le petit salon o nous
l'attendions  l'heure du coucher, il regardait quels livres nous
lisions, et quand c'taient des romans, ils taient brls sans
misricorde. Sa Majest manquait rarement d'ajouter une petite semonce 
la confiscation, et de demander au dlinquant _si un homme ne pouvait
pas faire une meilleure lecture_. Un matin qu'il avait parcouru et jet
au feu un livre de je ne sais quel auteur, Roustan se baissa pour le
retirer; mais l'empereur s'y opposa en lui disant: Laisse donc brler
ces cochonneries-l; c'est tout ce qu'elles mritent.

L'empereur montait  cheval sans grce, et je crois qu'il n'y aurait pas
toujours t trs-solide si l'on n'avait pas mis tant de soin  ne lui
donner que des chevaux parfaitement dresss. Il n'tait pas sur ce point
de prcautions que l'on ne prt. Les chevaux destins au service
personnel de l'empereur passaient par un rude noviciat avant d'arriver
jusqu' l'honneur de le porter. On les accoutumait  souffrir, sans
faire le moindre mouvement, des tourmens de toute espce, des coups de
fouet sur la tte et sur les oreilles; on battait le tambour, on leur
tirait aux oreilles des coups de pistolet et des botes d'artifice; on
agitait des drapeaux devant leurs yeux; on leur jetait dans les jambes
de lourds paquets, quelquefois mme des moutons et des cochons. Il
fallait qu'au milieu du galop le plus rapide (l'empereur n'aimait que
cette allure) il pt arrter son cheval tout court. Il ne lui fallait
enfin que des chevaux briss. M. Jardin pre, cuyer de Sa Majest,
s'acquittait de sa pnible charge avec beaucoup d'adresse et d'habilet;
aussi l'empereur en faisait-il le plus grand cas.

Sa Majest tenait beaucoup  ce que ses chevaux fussent trs-beaux, et
dans les dernires annes de son rgne elle ne montait que des chevaux
arabes. Il y eut quelques-uns de ces nobles animaux que l'empereur
affectionna, entre autres _la Styrie_, qu'il montait au Saint-Bernard et
 Marengo. Aprs cette dernire campagne, il voulut que son favori fint
sa vie dans le luxe du repos. Marengo et le grand Saint-Bernard taient
dj une carrire assez bien remplie. L'empereur eut aussi pendant
quelques annes un cheval arabe d'un rare instinct, et qui lui plaisait
beaucoup. Tout le temps qu'il attendait son cavalier, il et t
difficile de lui dcouvrir la moindre grce; mais ds qu'il entendait
les tambours battre aux champs, ce qui annonait la prsence de Sa
Majest, il se redressait avec fiert, agitait sa tte en tous sens,
battait du pied la terre, et jusqu'au moment o l'empereur en
descendait, son cheval tait le plus beau qu'on et pu voir. Sa Majest
faisait cas des bons cuyers; aussi rien n'tait nglig pour que ses
pages reussent sous ce rapport l'ducation la plus soigne. Outre qu'on
les instruisait  monter solidement et avec grce, ils pratiquaient
encore des exercices de voltige dont il semblerait qu'on dt avoir
besoin seulement au Cirque-Olympique. C'tait mme un des cuyers de
MM. Franconi qui tait charg de cette partie de l'ducation des pages.

L'empereur, comme on l'a dit ailleurs, ne prenait du plaisir de la
chasse qu'autant qu'il en fallait pour se conformer aux exigences de
l'usage qui font de ce royal exercice un accompagnement ncessaire du
trne et de la couronne. Pourtant je l'ai vu quelquefois s'y livrer
assez long-temps pour faire croire qu'il ne s'y ennuyait pas. Il chassa
un jour dans la fort de Rambouillet depuis six heures du matin jusqu'
huit heures du soir; c'tait un cerf qui avait caus cette excursion
extraordinaire, et je me rappelle qu'on revint mme sans l'avoir forc.
Dans une des chasses impriales de Rambouillet,  laquelle assistait
l'impratrice Josphine, un cerf poursuivi par les chasseurs vint se
jeter sous la voiture de l'impratrice. Cet asile ne le trahit pas, car
sa majest, touche des larmes du pauvre animal, demanda sa grce 
l'empereur. Le cerf fut pargn, et la bonne Josphine lui attacha
elle-mme autour du cou un collier d'argent, qui devait attester sa
dlivrance et le protger contre les attaques de tous les chasseurs.

Il y eut une des dames de S. M. l'impratrice qui montra un jour moins
d'humanit qu'elle, et la rponse qu'elle fit  l'empereur dplut
singulirement  celui-ci, qui aimait la douceur et la piti dans les
femmes. On chassait depuis quelques heures dans le bois de Boulogne;
l'empereur s'approcha de la calche de l'impratrice Josphine, et se
mit  causer avec cette dame, qui portait un des noms les plus anciens
et les plus nobles de France, et qui sans l'avoir, dit-on, dsir, avait
t place auprs de l'impratrice. Le prince de Neufchtel vint dire
que le cerf tait aux abois. Madame, dit galamment l'empereur  madame
de C***, que voulez-vous qu'on fasse du cerf? je remets son sort
entre vos mains.--Faites-en, sire, rpondit-elle, ce qu'il vous plaira.
Je ne m'y intresse gure. L'empereur la regarda froidement, et dit au
grand-veneur: Puisque le cerf a le malheur de ne point intresser
madame de C***, il ne mrite pas de vivre: faites-le mettre  mort!
Et l-dessus S. M. tourna la bride de son cheval et s'loigna.
L'empereur avait t choqu d'une telle rponse, et il la rpta le
soir, au retour de la chasse, dans des termes peu flatteurs pour madame
de C***.

On lit dans le _Mmorial de Sainte-Hlne_ que l'empereur ayant t,
dans une chasse, renvers et bless par un sanglier, en avait au doigt
une forte contusion. Je ne l'ai jamais vue, et je n'ai jamais eu
connaissance d'un pareil accident arriv  S. M.

L'empereur n'appuyait pas bien son fusil  l'paule, et comme il faisait
charger et bourrer fort, il ne tirait jamais sans en avoir le bras tout
noirci. Je frottais la place meurtrie avec de l'eau de Cologne, et S. M.
n'y pensait plus.

Les dames suivaient la chasse en calche. On dressait ordinairement une
table dans la fort pour le djeuner, auquel toutes les personnes de la
chasse taient invites.

L'empereur essaya une fois d'une chasse au faucon dans la plaine de
Rambouillet. Cette chasse avait t commande pour mettre  l'essai la
fauconnerie que le roi de Hollande (Louis) avait envoye en prsent  S.
M. Toute la maison s'tait fait une fte de voir cette chasse, dont on
avait tant entendu parler; mais l'empereur parut s'y plaire encore moins
qu'aux chasses  courre et au tir, et la fauconnerie ne resservit
jamais.

S. M. aimait beaucoup le spectacle. Elle avait une prfrence marque
pour la tragdie franaise et l'opra italien. Corneille tait son
auteur favori; j'ai vu constamment sur sa table quelque volume des
oeuvres de ce grand pote. Trs-souvent j'ai entendu l'empereur dclamer,
en marchant dans sa chambre, des vers de Cinna, ou cette tirade de _la
Mort de Csar_:

    Csar, tu vas rgner. Voici le jour auguste
    O le peuple romain, pour toi toujours injuste,
    Etc., etc.

Sur le thtre de Saint-Cloud, le spectacle d'une soire n'tait souvent
que de pices et de morceaux. On prenait un acte d'un opra, un acte
d'un autre, ce qui tait fort contrariant pour les spectateurs, que la
premire pice avait commenc  intresser. Souvent aussi on jouait des
comdies, et c'tait alors grande joie pour la maison. L'empereur
lui-mme y prenait beaucoup de plaisir. Combien de fois je l'ai vu se
pmer de rire en voyant Baptiste cadet dans _les Hritiers_. Michaut
l'amusait aussi beaucoup dans _la Partie de Chasse de Henri IV_.

Je ne sais plus en quelle anne, pendant un voyage de la cour 
Fontainebleau, on reprsenta devant l'empereur la tragdie des
_Vnitiens_, de M. Arnault pre. Le soir au coucher, Sa Majest causa de
la pice avec le marchal Duroc, et donna son jugement appuy sur
beaucoup de raisons. Les loges comme les censures furent motivs et
discuts; le grand-marchal parla peu; l'empereur ne tarissait pas. Bien
que trs-pauvre juge en pareilles matires, c'tait pour moi une chose
trs-amusante, et aussi trs-instructive, que d'entendre ainsi
l'empereur discourir des pices anciennes ou nouvelles qui taient
joues sous ses yeux. Ses observations et ses remarques n'auraient pas
manqu, j'en suis certain, d'tre trs-profitables aux auteurs, s'ils
avaient t comme moi  mme de les entendre. Pour moi, si j'y ai gagn
quelque chose, c'est de pouvoir en parler ici un peu (quoique bien peu)
plus pertinemment qu'un aveugle des couleurs; pourtant, de crainte de
mal dire, je retourne aux choses qui sont de mon _dpartement_.

On a dit que Sa Majest prenait beaucoup de tabac, que, pour en prendre
plus vite et plus souvent, elle en mettait dans une poche de son gilet,
double de peau pour cet usage; ce sont autant d'erreurs: l'empereur n'a
jamais pris du tabac que dans ses tabatires, et quoiqu'il en consommt
beaucoup, il n'en prenait que trs-peu. Il approchait sa prise de ses
narines comme simplement pour la sentir, et la laissait tomber ensuite.
Il est vrai que la place o il se trouvait en tait couverte; mais ses
mouchoirs, tmoins irrcusables en pareille matire, taient  peine
tachs, bien qu'ils fussent blancs et de batiste trs-fine; certes ce ne
sont pas l les marques d'un priseur. Souvent il se contentait de
promener sous son nez sa tabatire ouverte pour respirer l'odeur du
tabac qu'elle contenait. Ses botes taient troites, ovales, 
charnires, en caille noire, doubles en or, ornes de cames ou de
mdailles antiques en or et en argent. Il avait eu des tabatires
rondes, mais comme il fallait deux mains pour les ouvrir, et que dans
cette opration il laissait tomber tantt la bote, tantt le couvert,
il s'en tait dgot. Son tabac tait rp fort gros, et se composait
ordinairement de plusieurs sortes de tabacs mlanges ensemble. Souvent
il s'amusait  en faire manger aux gazelles qu'il avait  Saint-Cloud.
Elles en taient trs-friandes, et quoiqu'on ne peut plus sauvages pour
tout le monde, elles s'approchaient sans crainte de Sa Majest.

L'empereur n'eut qu'une seule fois fantaisie d'essayer de la pipe;
voici  quelle occasion: l'ambassadeur persan (ou peut-tre
l'ambassadeur turc qui vint  Paris sous le consulat) avait fait prsent
 sa Majest d'une fort belle pipe  l'orientale. Il lui prit un jour
envie d'en faire l'essai, et il fit prparer tout ce qu'il fallait pour
cela. Le feu ayant t appliqu au rcipient, il ne s'agissait plus que
de le faire se communiquer au tabac, mais  la manire dont Sa Majest
s'y prenait, elle n'en serait jamais venue  bout. Elle se contentait
d'ouvrir et de fermer alternativement la bouche, sans aspirer le moins
du monde. Comment diable! s'cria-t-elle enfin, cela n'en finit pas.
Je lui fis observer qu'elle s'y prenait mal, et lui montrai comment il
fallait faire. Mais l'empereur en revenait toujours  son espce de
billement. Ennuy de ses vains efforts, il finit par me dire d'allumer
la pipe. J'obis et la lui rendis en train. Mais  peine en eut-il
aspir une bouffe, que la fume qu'il ne sut point chasser de sa
bouche, tournoyant autour du palais, lui pntra dans le gosier, et
ressortit par les narines et par les yeux. Ds qu'il put reprendre
haleine, tez-moi cela! quelle infection! oh les cochons! le coeur me
tourne. Il se sentit en effet comme incommod pendant au moins une
heure, et renona pour toujours  un _plaisir_ dont l'habitude,
disait-il, n'tait bonne qu' dsennuyer les fainans.

L'empereur ne mettait dans ses vtemens d'autre recherche que celle de
la finesse de l'toffe et de la commodit. Ses fracs, ses habits et la
redingote grise si fameuse, taient des plus beaux draps de Louviers.
Sous le consulat, il portait, comme c'tait alors la mode, les basques
de son habit extrmement longues. Plus tard, la mode ayant chang, on
les porta plus courtes, mais l'empereur tenait singulirement  la
longueur des siennes, et j'eus beaucoup de peine  le dcider  y
renoncer. Ce ne fut mme que par une supercherie que j'en vins
tout--fait  bout.  chaque nouvel habit que je faisais faire pour Sa
Majest, je recommandais au tailleur de raccourcir les pans d'un bon
pouce, jusqu' ce qu'enfin, sans que l'empereur s'en apert, ils ne
furent plus ridicules. Il ne renonait pas plus aisment sur ce point
que sur tous les autres,  ses anciennes habitudes, et il voulait
surtout ne pas tre gn: aussi parfois ne brillait-il pas par
l'lgance. Le roi de Naples, l'homme de France qui se mettait avec le
plus de recherche et presque toujours avec le meilleur got, se
permettait quelquefois de le plaisanter doucement sur sa toilette.
Sire, disait-il  l'empereur, Votre Majest s'habille trop _ la papa_.
De grce, sire, donnez  vos fidles sujets l'exemple du bon got.--Ne
faut-il pas, pour vous plaire, rpondait l'empereur, que je me mette
comme un muscadin, comme un petit-matre, enfin comme sa majest le roi
de Naples et des Deux-Siciles? Je tiens  mes habitudes, moi.--Oui,
sire, et  vos _habits tus_, ajouta une fois le roi.--Dtestable!
s'cria l'empereur, cela est digne de Brunet; et ils rirent un instant
de ce jeu de mots, tout en le dclarant tel que l'avait jug l'empereur.

Cependant ces discussions sur la toilette s'tant renouveles  l'poque
du mariage de Sa Majest avec l'impratrice Marie-Louise, le roi de
Naples pria l'empereur de permettre qu'il lui envoyt son tailleur. Sa
Majest, qui cherchait en ce moment tous les moyens de plaire  sa jeune
pouse, accepta l'offre de son beau-frre. Le mme jour, je courus chez
Lger, qui habillait le roi Joachim, et l'amenai avec moi au chteau, en
lui recommandant de faire les habits qu'on allait lui demander le moins
gnans qu'il se pourrait, certain que j'tais d'avance que, tout au
contraire de M. Jourdain, si l'empereur _n'entrait pas dedans_ avec la
plus grande aisance, il ne les prendrait pas. Lger ne tint aucun compte
de mes avis; il prit ses mesures fort justes. Les deux habits qu'il fit
taient parfaitement faits, mais l'empereur les trouva incommodes. Il ne
les mit qu'une fois, et Lger fut ds ce jour dispens de travailler
pour Sa Majest. Une autre fois, long-temps avant cette poque, il avait
command un fort bel habit de velours marron, avec boutons en diamans.
Il descendit ainsi vtu au cercle de sa majest l'impratrice, mais avec
une cravate noire. L'impratrice Josphine lui avait prpar un col de
dentelle magnifique, mais toutes mes instances n'avaient pu le dcider 
le mettre.

Les vestes et les culottes de l'empereur taient toujours de casimir
blanc. Il en changeait tous les matins. On ne les lui faisait blanchir
que trois ou quatre fois. Deux heures aprs qu'il tait sorti de sa
chambre, il arrivait trs-souvent que sa culotte tait toute tache
d'encre, grce  son habitude d'y essuyer sa plume, et d'arroser tout
d'encre autour de lui, en secouant sa plume contre sa table. Cependant,
comme il s'habillait le matin pour toute la journe, il ne changeait pas
pour cela de toilette et restait en cet tat le reste du jour. J'ai dj
dit qu'il ne portait jamais que des bas de soie blancs. Ses souliers,
trs-lgers et trs-fins, taient doubls de soie. Tout le dedans de ses
bottes tait garni de futaine blanche. Lorsqu'il sentait  une de ses
jambes quelque dmangeaison, il se frottait avec le talon du soulier ou
de la botte dont l'autre jambe tait chausse, ce qui ajoutait encore 
l'effet de l'encre parpille. Les boucles de ses souliers taient d'or,
ovales, simples ou  facettes. Il en portait aussi en or, aux
jarretires. Jamais sous l'empire je ne lui ai vu porter de pantalons.

Toujours, par suite de la fidlit de l'empereur  ses anciennes
habitudes, son cordonnier, dans les premiers temps de l'empire, tait le
mme qui l'avait chauss lorsqu'il tait  l'cole militaire. Depuis ce
temps il le chaussait toujours d'aprs ses premires mesures, sans lui
en prendre de nouvelles; aussi ses souliers comme ses bottes taient
toujours mal faits et sans grce. Long-temps il les porta pointus; je
gagnai qu'ils fussent faits _en bec de canne_, comme c'tait la mode.
Ses anciennes mesures se trouvrent  la fin trop petites, et j'obtins
de Sa Majest qu'elle s'en ferait prendre d'autres. Je courus aussitt
chez son cordonnier: c'tait un grand simple qui avait succd  son
pre. Il n'avait jamais vu l'empereur, quoiqu'il travaillt pour lui, et
fut tout stupfait d'apprendre qu'il fallait paratre devant Sa Majest;
la tte lui en tournait. Comment oserait-il se prsenter devant
l'empereur? Quel costume fallait-il prendre? Je l'encourageai et lui dis
qu'il lui fallait un habit noir  la franaise, avec la culotte,
l'pe, le chapeau, etc. Il se rendit ainsi panach aux Tuileries. En
entrant dans la chambre de Sa Majest, il fit un profond salut, et
demeura fort embarrass. Ce n'est pas vous, dit l'empereur, qui me
chaussiez  l'cole militaire?--Non, Votre Majest l'empereur et roi,
c'tait mon pre.--Et pourquoi n'est-ce plus lui?--Sire l'empereur et
roi, parce qu'il est mort.--Combien me faites-vous payer mes
souliers?--Votre Majest l'empereur et roi les paye dix-huit
francs.--C'est bien cher.--Votre Majest l'empereur et roi les paierait
bien plus cher si elle voulait. L'empereur rit beaucoup de cette
niaiserie et se fit prendre mesure. Les rires de Sa Majest avaient
compltement dconcert le pauvre homme; lorsqu'il s'approcha, le
chapeau sous le bras, et en faisant mille saluts, son pe se prit dans
ses jambes, fut rompue en deux et le fit tomber sur les genoux et sur
les mains. C'tait  n'y pas tenir, aussi les rires de Sa Majest
redoublrent; enfin l'honnte cordonnier, dbarrass de sa brette, prit
plus aisment mesure  l'empereur, et se retira en faisant beaucoup
d'excuses.

Tout le linge de corps de Sa Majest tait de toile extrmement belle,
marqu d'un N couronn. Dans le commencement, il ne portait point de
bretelles; il finit par s'en servir, et il en trouvait l'usage
trs-commode. Il portait sur la peau des gilets de flanelle
d'Angleterre. L'impratrice Josphine lui avait fait faire pour l't
douze gilets de cachemire.

Beaucoup de personnes ont cru que l'empereur avait une cuirasse sous ses
habits dans ses promenades et  l'arme; le fait est matriellement
faux; jamais Sa Majest n'a endoss une cuirasse, ni rien de semblable,
pas plus sous ses habits que dessus.

L'empereur ne portait jamais de bijoux; il n'avait dans ses poches ni
bourse ni argent, mais seulement son mouchoir, sa tabatire et sa
bonbonnire.


Il ne portait  ses habits qu'un crachat et deux croix, celle de la
Lgion-d'Honneur et celle de la Couronne-de-Fer. Sous son uniforme et
sur sa veste, il avait un cordon rouge dont les deux bouts ne se
voyaient qu' peine. Quand il y avait cercle au chteau, ou qu'il
passait une revue, il mettait ce grand cordon sur son habit.

Son chapeau, dont il sera inutile de dcrire la forme tant qu'il
existera des portraits de Sa Majest, tait de castor, extrmement fin
et trs-lger; le dedans en tait doubl de soie et ouat. Il n'y
portait ni glands, ni torsades, ni plumes, mais simplement une ganse
troite de soie plate qui soutenait une petite cocarde tricolore.

L'empereur avait plusieurs montres de Brguet et de Meunier; elles
taient fort simples,  rptions, sans ornemens ni chiffre, le dessus
couvert d'une glace, la bote en or. M. Las Cases parle d'une montre
recouverte des deux cts d'une double bote en or, marque du chifre B,
et qui n'a jamais quitt l'empereur. Je ne lui en ai pas connu de
pareille, et pourtant j'tais dpositaire de tous les bijoux; je l'ai
mme t, durant plusieurs, annes, des diamans de la couronne.
L'empereur cassait souvent sa montre en la jetant  la vole, comme je
l'ai dit plus haut, sur un des meubles de sa chambre  coucher. Il avait
deux rveils faits par Meunier, un dans sa voiture, l'autre au chevet de
son lit. Il les faisait sonner avec une petite ganse de soie verte; il
en avait bien un troisime, mais il tait vieux et mauvais, et ne
pouvait servir. C'est celui-l qui avait appartenu au grand Frdric, et
qu'il avait apport de Berlin.

Les pes de Sa Majest taient fort simples la monture en or, avec un
hibou sur le pommeau.

* * *

L'empereur s'tait fait faire deux pes semblables  celle qu'il
portait le jour de la bataille d'Austerlitz. Une de ces pes fut donne
 l'empereur Alexandre, ainsi qu'on le verra plus tard, et l'autre au
prince Eugne en 1814. Celle que l'empereur avait  Austerlitz, et sur
laquelle il avait fait graver le nom et la date de cette mmorable
bataille, devait tre enferme dans la colonne de la place Vendme. Sa
Majest l'avait encore, je crois,  Sainte-Hlne.

* * *

Il avait aussi plusieurs sabres qu'il avait ports dans ses premires
campagnes, et sur lesquels on avait fait graver le nom des batailles o
il s'en tait servi. Ils furent distribus  divers officiers-gnraux
par sa majest l'empereur. Je parlerai plus tard de cette distribution.

* * *

Lorsque l'empereur devait quitter sa capitale pour rejoindre ses armes
ou pour une simple tourne dans les dpartemens, jamais on ne savait
bien prcisment le moment de son dpart. Il fallait d'avance envoyer
sur diverses routes un service complet pour la chambre, la bouche, les
curies; quelquefois ils attendaient trois semaines, un mois, et quand
Sa Majest tait partie, on faisait revenir les services rests sur les
routes qu'elle n'avait point parcourues. J'ai souvent pens que
l'empereur en usait ainsi pour dconcerter les calculs de ceux qui
piaient ses dmarches, et drouter les politiques. Le jour qu'il devait
partir personne que lui ne le savait; tout se passait comme 
l'ordinaire. Aprs un concert, un spectacle, ou tout autre
divertissement qui avait runi un grand nombre de personnes, Sa Majest
disait  son coucher: Je pars  deux heures. Quelquefois c'tait plus
tt, quelquefois plus tard, mais on partait toujours  l'heure qu'elle
avait fixe.  l'instant l'ordre tait transmis par chacun des chefs de
service; tout se trouvait prt dans le temps marqu, mais on laissait le
chteau sens dessus dessous. J'ai trac ailleurs un tableau de la
confusion qui prcdait et suivait immdiatement, au chteau, le dpart
de l'empereur. Partout o logeait Sa Majest, en voyage, elle faisait
payer, avant de partir, la dpense de sa maison et la sienne; elle
faisait des prsens  ses htes et donnait des gratifications aux
domestiques de la maison. Le dimanche, l'empereur se faisait dire la
messe par le desservant du lieu et donnait toujours vingt napolons,
quelquefois plus, selon les besoins des pauvres de la commune. Il
questionnait beaucoup les curs sur leurs ressources, sur celles de
leurs paroissiens, sur l'esprit et la moralit de la population, etc. Il
ne manquait que rarement  demander le nombre des naissances, des dcs,
des mariages, et s'il y avait beaucoup de garons et de filles en ge
d'tre maris. Si le cur rpondait d'une manire satisfaisante et s'il
n'avait pas t trop long-temps  dire sa messe, il pouvait compter sur
les bonnes grces de Sa Majest; son glise et ses pauvres s'en
trouvaient bien, et pour lui-mme l'empereur lui laissait  son dpart,
ou lui faisait expdier un brevet de chevalier de la Lgion-d'Honneur.
En gnral, Sa Majest aimait qu'on lui rpondt avec assurance et sans
timidit; elle souffrait mme la contradiction; on pouvait sans aucun
risque lui faire une rponse inexacte, cela passait presque toujours,
elle y faisait peu d'attention, mais elle ne manquait jamais de
s'loigner de ceux qui lui parlaient en hsitant et d'une manire
embarrasse.

* * *

Partout o l'empereur se trouvait rsider, il y avait toujours de
service, le jour comme la nuit, un page et un aide-de-camp qui
couchaient sur des lits de sangle. Il y avait aussi dans l'antichambre
un marchal-des-logis et un brigadier des curies pour aller, quand il
le fallait, faire avancer les quipages qu'on avait soin de tenir
toujours prts  marcher; des chevaux tout sells et brids, et des
voitures atteles de deux chevaux sortaient des curies au premier signe
de Sa Majest. On les relevait de service toutes les deux heures, comme
des sentinelles.

* * *

J'ai dit tout  l'heure que Sa Majest aimait les promptes rponses et
celles qui annonaient de la vivacit dans l'esprit. Voici deux
anecdotes qui me paraissent venir  l'appui de cette assertion.

* * *

L'empereur passant un jour une revue sur la place du Carrousel, son
cheval se cabra, et dans les efforts que fit Sa Majest pour le retenir,
son chapeau tomba  terre; un lieutenant (son nom tait, je crois,
Rabusson), aux pieds duquel le chapeau tait tomb, le ramassa et sortit
du front de bandire pour l'offrir  Sa Majest. Merci, capitaine, lui
dit l'empereur encore occup  calmer son cheval.--Dans quel rgiment,
sire? demanda l'officier. L'empereur le regarda alors avec plus
d'attention, et s'apercevant de sa mprise, dit en souriant: Ah! c'est
juste, Monsieur; dans la garde. Le nouveau capitaine reut peu de jours
aprs le brevet qu'il devait  sa prsence d'esprit, mais qu'il avait
auparavant bien mrit par sa bravoure et sa capacit.

* * *

 une autre revue, Sa Majest aperut dans les rangs d'un rgiment de
ligne un vieux soldat dont le bras tait dcor de trois chevrons. Elle
le reconnut aussitt pour l'avoir vu  l'arme d'Italie, et s'approchant
de lui:--Eh bien! mon brave, pourquoi n'as-tu pas la croix? tu n'as
pourtant pas l'air d'un mauvais sujet.--Sire, rpondit la vieille
moustache avec une gravit chagrine, on m'a fait trois fois la queue
pour la croix.--On ne te la fera pas une quatrime, reprit l'empereur;
et il ordonna au marchal Berthier de porter sur la liste de la plus
prochaine promotion le brave, qui fut en effet bientt chevalier de la
Lgion-d'Honneur.




CHAPITRE IV.

     Le pape quitte Rome pour venir couronner l'empereur.--Il passe le
     Mont-Cnis.--Son arrive en France.--Enthousiasme
     religieux.--Rencontre du pape et de l'empereur.--Finesses
     d'tiquette.--Respect de l'empereur pour le pape.--Entre du pape 
     Paris.--Il loge aux Tuileries.--Attentions dlicates de l'empereur,
     et reconnaissance du Saint-Pre.--Le nouveau fils an de
     l'glise.--Portrait de Pie VII.--Sa sobrit non imite par les
     personnes de sa suite.--Sjour du pape  Paris.--Empressement des
     fidles.--Visite du pape aux tablissemens publics.--Audiences du
     pape, dans la grande salle du muse.--L'auteur assiste  une de ces
     rceptions.--La bndiction du pape.--Le souverain pontife et les
     petits enfans.--Costume du Saint-Pre.--Le pape et madame la
     comtesse de Genlis.--Les marchands de chapelets.--LE 2 DCEMBRE
     1804.--Mouvement dans le chteau des Tuileries.--Lever et toilette
     de l'empereur.--Les fournisseurs et leurs mmoires.--Costume de
     l'empereur, le jour du sacre.--Constant remplissant une des
     fonctions du premier chambellan.--Le manteau du sacre et l'uniforme
     de grenadier.--Joyaux de l'impratrice.--Couronne, diadme et
     ceinture de l'impratrice.--Le sceptre, la main de justice et
     l'pe du sacre.--MM. Margueritte, Odiot et Biennais,
     joailliers.--Voiture du pape. Le premier camrier et sa
     monture.--Voiture du sacre.--Singulire mprise de Leurs
     Majests.--Cortge du sacre.--Crmonie religieuse.--Musique du
     sacre.--M. Lesueur et la marche de Boulogne.--Josphine couronne
     par l'empereur.--Le regard d'intelligence.--Le couronnement et
     l'ide du divorce.--Chagrin de l'empereur et ce qui le
     causait.--Serment du sacre.--La galerie de l'archevch.--Trne de
     Leurs Majests.--Illuminations.--Prsens offerts par l'empereur 
     l'glise de Notre-Dame.--La discipline et la tunique de saint
     Louis.--Mdailles du couronnement de l'empereur.--Rjouissances
     publiques.


LE pape Pie VII avait quitt Rome au commencement de novembre. Sa
saintet, accompagne par le gnral Menou, administrateur du Pimont,
arriva sur le Mont-Cnis le 15 novembre au matin. On avait jalonn et
aplani la route du Mont-Cnis, et tous les points prilleux avaient t
garnis de barrires. Le Saint-Pre fut compliment par M.
Poitevin-Maissemy, prfet du Mont-Blanc. Aprs une courte visite 
l'hospice, il fit la traverse du mont, dans une chaise  porteurs,
escort d'une foule immense qui se prcipitait pour recevoir sa
bndiction.

Le 17 novembre, Sa Saintet remonta en voiture et fit ainsi le reste du
chemin, toujours aussi accompagne. L'empereur alla au devant du
Saint-Pre, et ce fut sur la route de Nemours, dans la fort de
Fontainebleau, qu'ils se rencontrrent. L'empereur descendit de cheval,
et les deux souverains rentrrent  Fontainebleau dans la mme voiture.
On dit que pour que l'un ne prt point le pas sur l'autre, ils y taient
monts en mme temps, Sa Majest par la portire de droite, Sa Saintet
par la portire de gauche. Je ne sais si l'empereur usa de prcautions
et de finesses pour viter de compromettre sa dignit; mais ce que je
sais bien, c'est qu'il et t impossible d'avoir plus d'gards et
d'attentions qu'il n'en eut pour le vnrable vieillard. Le lendemain de
son arrive  Fontainebleau, le pape fit son entre  Paris, avec tous
les honneurs que l'on rendait ordinairement au chef de l'empire; un
logement lui avait t prpar aux Tuileries, dans le pavillon de Flore;
et par suite de la recherche dlicate et affectueuse que Sa Majest
avait mise ds le commencement  bien recevoir le Saint-Pre, celui-ci
trouva son appartement distribu et meubl exactement comme celui qu'il
occupait  Rome; il tmoigna vivement sa surprise et sa reconnaissance
d'une attention que lui-mme, dit-on, appela dlicatement, _toute
filiale_, voulant faire allusion en mme temps au respect que
l'empereur lui avait montr en toute occasion, et au nouveau titre de
fils an de l'glise, que Sa Majest allait prendre avec la couronne
impriale.

Chaque matin, j'allais, par ordre de Sa Majest, demander des nouvelles
du Saint-Pre. Pie VII avait une noble et belle figure, un air de bont
anglique, la voix douce et sonore; il parlait peu, lentement, mais avec
grce; d'une simplicit extrme et d'une sobrit incroyable; il tait
indulgent et sans rigueur pour les autres. Aussi, sous le rapport de la
bonne chre, les personnes de sa suite ne se piquaient pas de l'imiter,
mais profitaient au contraire largement de l'ordre qu'avait donn
l'empereur, de fournir tout ce qui serait demand. Les tables qui leur
taient destines taient abondamment et mme magnifiquement servies; ce
qui n'empchait pas qu'un panier de chambertin ne ft demand chaque
jour pour la table particulire du pape, qui dnait tout seul et ne
buvait que de l'eau.

Le sjour de prs de cinq mois que le Saint-Pre fit  Paris, fut un
temps d'dification pour les fidles, et Sa Saintet dut emporter la
meilleure ide d'une population qui, aprs avoir cess de pratiquer et
de voir pendant plus de dix ans les crmonies de la religion
catholique, les avait reprises avec une avidit inexprimable. Lorsque
le pape n'tait pas retenu dans ses appartemens par la dlicatesse de sa
sant, pour laquelle la diffrence du climat, compar  celui de
l'Italie, et la rigueur de la saison l'obligeaient  prendre de grandes
prcautions, il visitait les glises, les muses et les tablissemens
d'utilit publique. Quand le mauvais temps l'empchait de sortir, on
prsentait  Pie VII, dans la grande galerie du muse Napolon, les
personnes qui demandaient cette faveur. Je fus un jour pri par des
dames de ma connaissance de les conduire  cette audience du Saint-Pre,
et je me fis un plaisir de les accompagner.

La longue galerie du muse tait occupe par une double haie d'hommes et
de dames. La plupart de celles-ci taient des mres de famille, et elles
avaient leurs enfans autour d'elles ou dans leurs bras, pour les
prsenter  la bndiction du Saint-Pre. Pie VII arrtait ses regards
sur ces groupes d'enfans avec une douceur et une bont vraiment
anglique. Prcd du gouverneur du muse, et suivi des cardinaux et des
seigneurs de sa maison, il s'avanait lentement entre deux rangs de
fidles agenouills sur son passage; souvent il s'arrtait pour poser sa
main sur la tte d'un enfant, adresser quelques mots  la mre, et
donner son anneau  baiser. Son costume tait une simple soutane
blanche, sans aucun ornement. Au moment o le pape allait arriver 
nous, le directeur du muse prsenta une dame qui attendait  genoux,
comme les autres, la bndiction de Sa Saintet. J'entendis M. le
directeur nommer cette dame, madame la comtesse de Genlis. Le
Saint-Pre, aprs lui avoir tendu son anneau, la releva et lui adressa
avec affabilit quelques paroles flatteuses, lui faisant compliment de
ses ouvrages et de l'heureuse influence qu'ils avaient exerce sur le
rtablissement de la religion catholique en France.

* * *

Les marchands de chapelets et de rosaire durent faire leur fortune
durant cet hiver. Il y avait des magasins o il s'en dbitait plus de
cent douzaines par jour. Pendant le mois de janvier seulement, cette
branche d'industrie rapporta, dit-on,  un marchand de la rue
Saint-Denis, 40,000 fr. de bnfice net. Toutes les personnes qui se
prsentaient  l'audience du Saint-Pre, ou qui se pressaient autour de
lui, dans sa sortie, faisaient bnir des chapelets pour elles-mmes,
pour tous leurs parens et pour leurs amis de Paris ou de la province.
Les cardinaux en distribuaient aussi une incroyable quantit, dans leurs
visites aux divers hpitaux, aux hospices,  l'htel des Invalides, etc.
On leur en demandait mme dans leurs visites chez des particuliers.

La crmonie du sacre de Leurs Majests avait t fixe au 2 dcembre.
Le matin de ce grand jour, tout le monde au chteau fut sur pied de
trs-bonne heure, surtout les personnes attaches au service de la
garde-robe. L'empereur se leva  huit heures. Ce n'tait pas une petite
affaire que de faire endosser  Sa Majest le riche costume qui lui
avait t prpar pour la circonstance; et pendant que je l'habillais,
elle ne se fit pas faute d'apostrophes et de maldictions contre les
brodeurs, tailleurs et fournisseurs de toute espce.  mesure que je lui
passais une pice de son habillement: Voil qui est beau, monsieur le
drle, disait-il (et mes oreilles d'entrer en jeu), mais nous verrons
les mmoires. Voici quel tait ce costume: bas de soie brods en or,
avec la couronne impriale au dessus des coins; brodequins de velours
blanc, lacs et brods en or; culotte de velours blanc brode en or sur
les coutures, avec boutons et boucles en diamans aux jarretires; la
veste, aussi de velours blanc brode en or, boutons en diamans; l'habit
de velours cramoisi, avec paremens en velours blanc, brod sur toutes
les coutures, ferm par devant jusqu'en bas, tincelant d'or. Le
demi-manteau aussi cramoisi, doubl de satin blanc, couvrant l'paule
gauche et rattach  droite sur la poitrine avec une double agrafe en
diamans. Autrefois, en pareille circonstance, c'tait le grande
chambellan qui passait la chemise. Il parait que Sa Majest ne songea
point  cette loi de l'tiquette, et ce fut moi simplement qui remplis
cet office, comme j'avais coutume de le faire. La chemise tait une des
chemises ordinaires de Sa Majest, mais d'une baptiste fort belle;
l'empereur ne portait que de trs-beau linge. Seulement on y avait
adapt des manchettes d'une superbe dentelle; la cravate tait de la
mousseline la plus parfaite, et la collerette en dentelle magnifique; la
toque en velours noir tait surmonte de deux aigrettes blanches; la
ganse en diamans, et pour bouton le _rgent_. L'empereur partit ainsi
vtu des Tuileries, et ce ne fut qu' Notre-Dame qu'il mit sur ses
paules le grand manteau du sacre. Il tait de velours cramoisi, parsem
d'abeilles d'or, doubl de satin blanc et d'hermine, et attach par des
torsades en or; le poids en tait d'au moins quatre-vingts livres, et
quoiqu'il ft soutenu par quatre grands dignitaires, l'empereur en tait
cras. Aussi, de retour au chteau, il se dbarrassa au plus vite de
tout ce riche et gnant attirail, et en endossant son uniforme des
grenadiers, il rptait sans cesse: Enfin, je respire! Il tait
certainement beaucoup plus  son aise un jour de bataille.

Les joyaux qui servirent au couronnement de Sa Majest l'impratrice, et
qui consistaient en une couronne, un diadme et une ceinture, sortaient
des ateliers de M. Margueritte. La couronne tait  huit branches qui se
runissaient sous un globe d'or surmont d'une croix. Les branches
taient garnies de diamans, quatre en forme de feuilles de palmier, et
quatre en feuilles de myrte. Autour de la courbure rgnait un cordon
incrust de huit meraudes normes. Le bandeau qui reposait sur le front
tincelait d'amthystes. Le diadme tait compos de quatre ranges de
perles de la plus belle eau, entrelaces de feuillages en diamans
parfaitement assortis, et monts avec un art aussi admirable que la
richesse de la matire. Sur le front taient plusieurs gros brillans,
dont un seul pesait cent quarante-neuf grains. La ceinture enfin tait
un ruban d'or enrichi de trente-neuf pierres roses.

Le sceptre de Sa Majest l'empereur avait t confectionn par M. Odiot.
Il tait d'argent, enlac d'un serpent d'or et surmont d'un globe sur
lequel on voyait Charlemagne assis. La main de justice et la couronne,
ainsi que l'pe, taient d'un travail exquis. La description en serait
trop longue. Elles sortaient des ateliers de M. Biennais.

 neuf heures du matin, le pape sortit des Tuileries, pour se rendre 
Notre-Dame, dans une voiture attele de huit chevaux gris pommels. Sur
l'impriale tait une tiare avec tous les attributs de la papaut en
bronze dor. Le premier camrier de Sa Saintet, mont sur une mule,
prcdait la voiture, portant une croix de vermeil.

Il y eut un intervalle d'une heure environ entre l'arrive du pape 
Notre-Dame et celle de Leurs Majests. Leur dpart des Tuileries se fit
 onze heures prcises et fut annonc par de nombreuses salves
d'artillerie. Leurs Majests taient dans une voiture toute clatante
d'or et de peintures prcieuses, trane par huit chevaux de couleur
isabelle, caparaonns avec une richesse extraordinaire. Sur l'impriale
on voyait une couronne soutenue par quatre aigles, les ailes dployes.
Les panneaux de cette voiture, objet de l'admiration universelle,
taient en glace, au lieu d'tre en bois, de sorte que le fond
ressemblait beaucoup au devant. Cette similitude fut cause que Leurs
Majests, en montant, se tromprent de ct et s'assirent sur le devant;
ce fut l'impratrice qui d'abord s'aperut de cette mprise, dont elle
rit beaucoup, ainsi que son poux.

Je n'entreprendrai point la description du cortge, quoique les
souvenirs que j'en ai gards soient encore complets et rcens; mais
j'aurais trop de choses  dire. Qu'on se figure dix mille hommes de
cavalerie d'une superbe tenue, dfilant entre deux haies d'infanterie
aussi brillante, occupant chacune en longueur un espace de prs d'une
demi-lieue. Que l'on songe au nombre des quipages,  leur richesse, 
la beaut des attelages et des uniformes,  cette multitude de musiciens
jouant les marches du sacre au bruit des cloches et du canon; qu'on
ajoute l'effet produit par le concours de quatre  cinq cent mille
spectateurs; et l'on sera bien loin encore d'avoir une juste ide de
cette tonnante magnificence.

Au mois de dcembre, il est rare que le temps soit bien beau: ce jour-l
pourtant, le ciel sembla favoriser l'empereur: au moment de son entre 
l'archevch, un brouillard assez pais, qui avait dur toute la
matine, se dissipa, et permit au soleil d'ajouter l'clat de ses rayons
 la splendeur du cortge. Cette circonstance singulire fut remarque
par les spectateurs et augmenta l'enthousiasme.

Toutes les rues par lesquelles passa le cortge taient soigneusement
nettoyes et sables; les habitans avaient dcor la faade de leurs
maisons, selon leur got et leurs moyens, en draperies, en tapisseries,
en papier peint, quelques-uns avec des guirlandes de feuilles d'if.
Presque toutes les boutiques du quai des Orfvres taient garnies de
festons en fleurs artificielles.

La crmonie religieuse dura prs de quatre heures, et dut tre on ne
peut plus fatigante pour les principaux acteurs; le service de la
chambre fut oblig de se tenir constamment dans l'appartement prpar
pour l'empereur  l'archevch. Pourtant les curieux (et nous l'tions
tous) se dtachaient de temps en temps, et purent ainsi voir  loisir la
crmonie.

Je n'ai peut-tre jamais entendu d'aussi belle musique; elle tait de la
composition de MM. Pasiello, Rose et Lesueur, matres de chapelle de
Leurs Majests; l'orchestre et les choeurs offraient une runion des
premiers talens de Paris. Deux orchestres  quatre choeurs, composs de
plus de trois cents musiciens, taient dirigs, l'un par M. Persuis,
l'autre par M. Rey, tous deux chefs de la musique de l'empereur. M.
Las, premier chanteur de Sa Majest, M. Kreutzer et M. Baillot,
premiers violons du mme titre, s'taient adjoint tout ce que la
chapelle impriale, tout ce que l'opra et les grands thtres lyriques
possdaient de talens suprieurs en instrumentistes aussi bien qu'en
chanteurs et chanteuses. La musique militaire tait innombrable, et sous
les ordres de M. Lesueur; elle excutait des marches hroques, dont
une, commande par l'empereur  M. Lesueur pour l'arme de Boulogne, est
encore aujourd'hui, au jugement des connaisseurs, digne de figurer au
premier rang des plus belles et des plus imposantes compositions
musicales. Quant  moi, cette musique me rendait ple et tremblant; je
frissonnais par tout le corps en l'coutant.

Sa Majest ne voulut point que le pape mt la main  sa couronne; il la
plaa lui-mme sur sa tte. C'tait un diadme de feuilles de chne et
de laurier en or. Sa Majest prit ensuite la couronne destine 
l'impratrice, et, aprs s'en tre couvert quelques instans, la posa sur
le front de son auguste pouse,  genoux devant lui. Elle versait des
larmes d'motion, et, en se relevant, elle fixa sur l'empereur un regard
de tendresse et de reconnaissance; l'empereur le lui rendit, mais sans
rien perdre de la gravit qu'exigeait une si imposante crmonie devant
tant de tmoins; et malgr cette gne, leurs coeurs se comprirent au
milieu de cette brillante et bruyante assemble. Certainement l'ide du
divorce n'tait point alors dans la tte de l'empereur, et, pour ma
part, je suis sr que jamais cette cruelle sparation n'aurait eu lieu,
si Sa Majest l'impratrice et pu avoir encore des enfans; ou mme
seulement sa le jeune Napolon, fils du roi de Hollande et de la reine
Hortense, ne ft pas mort dans le temps o l'empereur songeait 
l'adopter. Cependant je dois avouer que la crainte ou pour mieux dire la
certitude de n'avoir point de Josphine un hritier de son trne,
mettait l'empereur au dsespoir; et souvent je l'ai entendu
s'interrompre subitement au milieu de son travail, et s'crier avec
chagrin:  qui laisserai-je tout cela?

Aprs la messe, Son Excellence le cardinal Fesch, grand-aumnier de
France, porta le livre des vangiles  l'empereur, qui, du haut de son
trne, pronona le serment imprial d'une voix si ferme et si distincte
que tous les assistans l'entendirent. C'est alors que, pour la vingtime
fois peut-tre, le cri de _vive l'empereur_! sortit de toutes les
bouches; on chanta le _Te Deum_, et Leurs Majests sortirent de l'glise
avec le mme appareil qu'elles y taient entres. Le pape resta dans
l'glise un quart d'heure environ aprs les souverains, et lorsqu'il se
leva pour se retirer, des acclamations universelles le salurent depuis
le choeur jusqu'au portail.

Leurs Majests ne rentrrent au chteau qu' six heures et demie, et le
pape  prs de sept heures. Pour entrer  l'glise. Leurs Majest
passrent comme je l'ai dit, par l'archevch, dont les btimens
communiquaient avec Notre-Dame au moyen d'une galerie en charpente.
Cette galerie couverte en ardoises et tendue de tapisseries superbes,
aboutissait  un portail, aussi en charpente, tabli devant la
principale entre de l'glise, et d'un style en harmonie parfaite avec
l'architecture gothique de cette belle mtropole. Ce portail volant
reposait sur quatre colonnes dcores d'inscriptions en lettres d'or qui
reprsentaient les noms des trente-six principales villes de France,
dont les maires avaient t dputs au couronnement. Sur le haut de ces
colonnes taient peints en relief Clovis et Charlemagne assis sur leur
trne, le sceptre  la main. Au centre du frontispice taient figures
les armes de l'empire ombrages par les drapeaux des seize cohortes de
la Lgion-d'Honneur. Aux deux cts on voyait deux tourelles surmontes
d'aigles en or. Le dessous de ce portique, ainsi que de la galerie,
tait faonn en vote, peint en bleu de ciel, et sem d'toiles.

Le trne de Leurs Majests tait lev sur une estrade demi-circulaire,
couverte d'un tapis bleu parsem d'abeilles. On y montait par vingt-deux
degrs. Ce trne, drap en velours rouge tait surmont d'un pavillon
aussi en velours rouge, dont les ailes ombrageaient,  gauche,
l'impratrice les princesses et leurs dames d'honneur;  droite, les
deux frres de l'empereur, l'archi-chancelier et l'archi-trsorier.

* * *

Rien de plus magnifique que le coup d'oeil du jardin des Tuileries, le
soir de cette belle journe. Le grand parterre entour de portiques en
lampions, de chaque arcade desquelles descendait une guirlande en verres
de couleur; la grande alle dcore de colonnades surmontes d'toiles;
sur les terrasses, des orangers de feu; chaque arbre des autres alles
clair par des lampions; enfin, pour couronner l'illumination, une
immense toile suspendue sur la place de la Concorde, dominant tous les
autres feux. C'tait un palais de feu.

* * *

 l'occasion du couronnement, Sa Majest fit des prsens magnifiques 
l'glise mtropolitaine. On remarquait entre autres choses un calice en
vermeil orn de bas-reliefs, composs par le clbre Germain; un
ciboire, deux burettes avec le plateau, un bnitier et un plat
d'offrande; le tout en vermeil et prcieusement travaill. D'aprs les
ordres de Sa Majest, transmis par le ministre de l'intrieur, on remit
aussi  M. d'Astros, chanoine de Notre-Dame, un carton contenant la
couronne d'pines, une cheville et un morceau de bois de la vraie croix;
une petite bouteille renfermant, dit-on, du sang de notre Seigneur; une
discipline de fer qui avait servi  saint Louis, et une tunique ayant
galement appartenu  ce roi.

Le matin, M. le marchal Murat, gouverneur de Paris, avait donn un
djeuner magnifique aux princes d'Allemagne qui taient venus  Paris
pour assister au couronnement. Aprs le djeuner, le marchal-gouverneur
les fit conduire  Notre-Dame dans quatre voitures  six chevaux, avec
une escorte de cent hommes  cheval commands par un de ses
aides-de-camp. Ce cortge fut particulirement remarqu par son lgance
et sa richesse.

Le lendemain de cette grande et mmorable solennit fut un jour de
rjouissances publiques. Ds le matin, une population innombrable,
favorise par un temps magnifique, se rpandit sur les boulevards, sur
les quais et sur les places, o l'on avait dispos des divertissemens
varis  l'infini.

Les hrauts d'armes parcoururent de bonne heure les places publiques,
jetant  la foule qui se pressait sur leur passage des mdailles
frappes en mmoire du couronnement. Ces mdailles reprsentaient d'un
ct la figure de l'empereur, le front ceint de la couronne des Csars,
avec ces mots pour lgende: _Napolon empereur_. Au revers taient une
figure revtue du costume de magistrat, entoure d'attributs analogues,
et celle d'un guerrier antique soulevant sur un bouclier un hros
couronn et couvert du manteau imprial. Au dessous on lisait: _Le snat
et le peuple_. Aussitt aprs le passage des hrauts d'armes
commencrent les rjouissances, qui se prolongrent fort avant dans la
soire.

On avait lev sur la place Louis XV, qui s'appelait alors place de la
Concorde, quatre grandes salles carres, en charpente et en menuiserie
pour la danse et les valses. Des thtres de pantomime et de farces
taient placs sur les boulevards de distance en distance; des groupes
de chanteurs et de musiciens excutaient des airs nationaux et des
marches guerrires; des mts de cocagne, des danseurs de corde, des jeux
de toute espce, arrtaient les promeneurs  chaque pas, et leur
faisaient attendre sans impatience le moment des illuminations et du feu
d'artifice.

Les illuminations furent admirables. Depuis la place Louis XV jusqu'
l'extrmit du boulevard Saint-Antoine rgnait un double cordon de feux
de couleur en guirlandes. L'ancien Garde-Meuble, le palais du
Corps-Lgislatif, resplendissaient de lumires; les portes Saint-Denis
et Saint-Martin taient couvertes de lampions depuis le haut jusqu'en
bas.

Dans la soire, tous les curieux se portrent sur les quais et les
ponts, afin de voir le feu d'artifice, qui fut tir du pont de la
Concorde (aujourd'hui pont Louis XVI), et surpassa en clat tous ceux
qu'on avait vus jusqu'alors.




CHAPITRE V.

     Crmonie de la distribution des aigles.--Allocution de
     l'empereur.--Serment.--La grande revue et la pluie.--Banquet aux
     Tuileries.--Pangyrique de la conscription, fait par
     l'empereur.--Grandes rceptions.--Fte  l'Htel-de-Ville de
     Paris.--Distribution de comestibles bien rgle.--Le vaisseau de
     feu.--Passage du mont Saint-Bernard au milieu des
     flammes.--Toilette et service en or, offerts  Leurs Majests par
     la ville de Paris.--Le ballon de M. Garnerin.--Incident
     curieux.--Voyage _par air_, de Paris  Rome, _en vingt-quatre
     heures_.--Billet de M. Garnerin et lettre du cardinal Caprara.--Les
     bateliers et la maison flottante.--Quinze lieues par
     heure.--Histoire d'un arostat.--Intrpidit de deux
     femmes.--Gratifications accordes par la ville de Paris.--Bont de
     l'empereur et de son frre Louis.--Grce accorde par
     l'empereur.--Statue rige  l'empereur dans la salle des sances
     du Corps-Lgislatif.--L'impratrice Josphine et le choeur de
     Gluck.--Heureux -propos.--Le voile lev par les marchaux Murat et
     Massna.--Fragment d'un loge de l'empereur, prononc par M. de
     Vaublanc.--Bouquet et bal.--Profusion de fleurs au mois de janvier.


LE mercredi 5 dcembre, trois jours aprs le couronnement, l'empereur
fit au Champ-de-Mars la distribution des drapeaux.

La faade de l'cole-Militaire tait dcore d'une galerie compose de
tentes places au niveau des appartemens du premier tage. La tente du
milieu, fixe sur quatre colonnes qui portaient des figures dores
reprsentant la Victoire, couvrait le trne de Leurs Majests.
Excellente prcaution; car, ce jour-l, le temps fut horrible. Le dgel
avait pris subitement, et l'on sait ce que c'est qu'un dgel parisien.

Autour du trne taient placs les princes et les princesses, les grands
dignitaires, les ministres, les marchaux de l'empire, les grands
officiers de la couronne, les dames de la cour et le conseil-d'tat.

La galerie se divisait  droite et  gauche en seize parties dcores
d'enseignes militaires et couronnes par des aigles. Ces seize parties
reprsentaient les seize cohortes de la Lgion-d'Honneur. La droite
tait occupe par le snat, les officiers de la Lgion-d'Honneur, la
cour de cassation et les chefs de la comptabilit nationale. La gauche
l'tait par le tribunat et le corps lgislatif.

 chaque bout de la galerie tait un pavillon; celui du ct de la ville
portait le nom de tribune impriale; il tait destin aux princes
trangers. Le corps diplomatique et les personnages trangers de
distinction remplissaient l'autre pavillon.

On descendait de cette galerie dans le Champ-de-Mars par un immense
escalier, dont le premier degr, qui faisait banquette au dessous des
tribunes, tait garni par les prsidens de canton, les prfets, les
sous-prfets et les membres du conseil municipal. Aux deux cts de cet
escalier on voyait les figures colossales de la France faisant la paix
et de la France faisant la guerre. Sur les degrs taient rangs les
colonels des rgimens et les prsidens des collges lectoraux des
dpartemens, qui portaient les aigles impriales.

Le cortge de Leurs Majests sortit  midi du chteau des Tuileries dans
l'ordre adopt pour le couronnement. Les chasseurs de la garde et
l'escadron des mamelucks marchaient en avant; la lgion d'lite et les
grenadiers  cheval suivaient; la garde municipale et les grenadiers de
la garde formaient la haie. Leurs Majests tant entres 
l'cole-Militaire, reurent les hommages du corps diplomatique que l'on
introduist pour cela dans les grands appartemens de l'cole. Ensuite
l'empereur et l'impratrice se revtirent de leurs ornemens du sacre et
vinrent s'asseoir sur leur trne, au bruit des dcharges ritres de
l'artillerie et des acclamations universelles.

Au signal donn, les dputations de l'arme rpandues sur le
Champ-de-Mars se mirent en colonnes serres et s'approchrent du trne
au bruit des fanfares. L'empereur s'tant lev, le plus grand silence
s'tablit, et d'une voix forte, Sa Majest pronona ces paroles:

* * *

Soldats, voil vos drapeaux! ces aigles vous serviront toujours de
point de ralliement; ils seront partout o votre empereur jugera leur
prsence ncessaire pour la dfense de son trne et de son peuple.

Vous jurez de sacrifier votre vie pour les dfendre, et de les
maintenir constamment, par votre courage, sur le chemin de la victoire:
vous le jurez!

* * *

_Nous le jurons_! rptrent tous ensemble les colonels et les prsidens
des collges, en balanant dans les airs les drapeaux qu'ils tenaient.
_Nous le jurons!_ dit  son tour toute l'arme, tandis que la musique
jouait la marche clbre connue sous le nom de _marche des drapeaux_.

Ce mouvement d'enthousiasme s'tait communiqu aux spectateurs, qui,
malgr la pluie, se pressaient en foule sur les gradins qui forment
l'enceinte du Champ-de-Mars. Bientt les aigles allrent prendre la
place qui leur tait destine, et l'arme vint par divisions dfiler
devant le trne de Leurs Majests.

Quoiqu'on et rien pargn pour donner  cette crmonie toute la
magnificence possible, elle ne fut point brillante; le motif seul tait
imposant, mais comment satisfaire l'oeil  travers des torrens de neige
fondue, au milieu d'une mer de boue, aspect que prsentait le
Champ-de-Mars ce jour-l? Les troupes taient sous les armes depuis six
heures du matin, exposes  la pluie et forces de la recevoir, sans
aucune apparence d'utilit! C'est ainsi du moins qu'elles envisageaient
la question. La distribution des drapeaux n'tait pour ces hommes qu'une
revue pure et simple, et certes, autre chose est aux yeux du soldat de
recevoir la pluie sur un champ de bataille, ou bien un jour de fte,
avec un fusil bien luisant et une giberne vide.

Le cortge tait de retour aux Tuileries  cinq heures. Il y eut un
grand banquet dans la galerie de Diane. Le pape, l'lecteur souverain de
Ratisbonne, les princes et princesses, les grands dignitaires, le corps
diplomatique et beaucoup d'autres personnes taient invites.

La table de Leurs Majests, dresse au milieu de la galerie sur une
estrade, tait couverte par un dais magnifique. L'empereur s'y assit 
la droite de l'impratrice et le pape  sa gauche. Le service fut fait
par les pages. Le grand-chambellan, le grand-cuyer et le
colonel-gnral de la garde se tenaient debout devant Sa Majest; le
grand-marchal du palais  droite, et en avant de la table et plus bas,
le prfet du palais,  gauche et vis--vis le grand-marchal, le
grand-matre des crmonies, se tenaient galement debout.

Des deux cts de la table de Leurs Majests taient celle de leur
altesses impriales, celle du corps diplomatique, celle des ministres et
des grands-officiers, enfin celle de la dame d'Honneur de l'impratrice.

Aprs le dner, il y eut cercle, concert et bal.

Le lendemain de la distribution des aigles, son altesse impriale le
prince-Joseph prsenta  Sa Majest les prsidens des collges
lectoraux de dpartemens. Les prsidens des collges d'arrondissemens
et les prfets furent introduits ensuite et reus par Sa Majest.

L'empereur s'entretint avec la plupart de ces fonctionnaires, sur les
besoins de chaque dpartement, les remercia de leur zle  le seconder,
puis il leur recommanda spcialement l'excution de la loi sur la
conscription. Sans la conscription, dit Sa Majest, il ne peut y avoir
ni puissance ni indpendance nationales... Toute l'Europe est
assujetties  la conscription. Nos succs, et la force de notre
position, tiennent  ce que nous avons une arme nationale; il faut
s'attacher avec soin cet avantage.

* * *

Ces prsentations durrent plusieurs jours; Sa Majest reut tour 
tour, et toujours avec le mme crmonial, les prsidens des hautes
cours de justice, les prsidens des conseils gnraux des dpartemens,
les sous-prfets, les dputs des colonies, les maires des trente-six
villes principales, les prsidens des cantons, les vice-prsidens des
chambres de commerce et les prsidens des consistoires.

* * *

Quelques jours aprs, la ville de Paris offrit  Leurs Majests une fte
dont l'clat et la magnificence surpassaient tout ce qui serait possible
d'en dire. L'empereur, l'impratrice, les princes Joseph et Louis,
montrent ensemble pour s'y rendre dans la voiture du sacre. Des
batteries tablies sur le Pont-Neuf annoncrent le moment o Leurs
Majests mettaient le pied sur le perron de l'Htel-de-Ville. Au mme
instant, des buffets chargs de pices de volaille, et des fontaines de
vin attiraient sur la principale place de chacune des douze
municipalits de Paris, une multitude immense, dont presque chaque
individu eut sa part dans les distributions de comestibles, grce  la
prcaution qu'avaient prise les autorits de ne donner une pice que sur
la prsentation d'un billet. La faade de l'Htel-de-Ville tait
illumine en verres de couleur. Ce qui me frappa le plus fut la vue d'un
vaisseau perc de quatre-vingts canons, dont les ponts, les mts, les
voiles et les cordages taient figurs en illuminations. Le bouquet du
feu d'artifice, auquel l'empereur lui-mme mit le feu, reprsentait le
Saint-Bernard vomissant un volcan du milieu de ses rochers couverts de
neige. On y voyait l'image de l'empereur clatante de lumire,
gravissant  cheval,  la tte de son arme, le sommet escarp du mont.
Il se trouva au bal plus de sept cents personnes, sans qu'il y et le
moindre dsordre. Leurs Majests se retirrent de bonne heure.

L'impratrice, en entrant dans l'appartement qui lui avait t prpar 
l'Htel-de-Ville, y avait trouv une toilette en or, compltement
fournie et de la plus grande richesse. Lorsqu'elle fut apporte aux
Tuileries, ce fut, pendant plusieurs jours, le bijou favori et le sujet
des conversations de sa majest l'impratrice. Elle voulait que tout le
monde admirt ce meuble, et en effet personne ne songeait  se faire
tirer l'oreille pour cela. Leurs Majests permirent que cette toilette,
et un service dont la ville avait pareillement fait hommage 
l'empereur, furent exposs  la curiosit du public pendant quelques
jours.

Aprs le feu d'artifice, on vit s'lever un ballon superbe, dont toute
la circonfrence, la nacelle et les cordes qui rattachaient celle-ci au
ballon, taient dcores de guirlandes lumineuses en verres de couleur.
C'tait un magnifique spectacle que cette norme masse montant lentement
mais lgrement dans les airs; quelque temps elle resta suspendue au
dessus de Paris, comme pour attendre que la curiosit publique ft
satisfaite; puis le ballon ayant vraisemblablement trouv,  la hauteur
o il tait parvenu, un courant d'air plus rapide, disparut chass par
le vent dans la direction du midi; ne l'apercevant plus on cessa de s'en
occuper; mais quinze jours aprs un incident trs-singulier ramena sur
ce ballon l'attention universelle.

Un matin, pendant que j'habillais l'empereur (c'tait, je crois, ou le
jour mme, ou la veille du jour de l'an), un des ministres de Sa Majest
fut introduit, et l'empereur lui ayant demand quelles taient les
nouvelles de Paris, comme il avait coutume de le faire aux personnes
qu'il voyait de bonne heure dans la matine, le ministre rpondit: J'ai
laiss hier fort tard le cardinal Caprara, et j'ai appris de lui la
chose la plus trange.--Quoi donc? de quoi s'agit-il? Et Sa Majest,
s'imaginant sans doute qu'il allait tre question de quelque incident
politique, s'apprtait  emmener son ministre dans son cabinet, avant
d'avoir compltement achev sa toilette, lorsque son excellence se hta
d'ajouter: Il ne s'agit point, Sire, d'un vnement bien srieux. Votre
Majest n'ignore pas que l'on a parl dernirement au cercle de sa
majest l'impratrice, du chagrin de ce pauvre Garnerin, qui n'avait pu,
jusqu' prsent, retrouver le ballon qu'il lana le jour de la fte
offerte  l'empereur par la ville de Paris; aujourd'hui mme il va
recevoir des nouvelles de son arostat.--O donc tait-il tomb? demanda
l'empereur.-- Rome, Sire.--Ah! voil qui est curieux en effet.--Oui,
Sire, le ballon de Garnerin a montr, en vingt-quatre heures, votre
couronne impriale aux deux capitales du monde. Alors le ministre
raconta  Sa Majest les dtails suivans, qui furent rendus publics 
cette poque, mais que je crois assez intressans pour que l'on me sache
quelque gr de les rappeler ici.

M. Garnerin avait attach  son arostat l'avis suivant:

* * *

Le ballon porteur de cette lettre a t lanc  Paris, le 25 frimaire,
au soir (16 dcembre), par M. Garnerin, aronaute privilgi de sa
majest l'empereur de Russie, et aronaute ordinaire du gouvernement
franais,  l'occasion d'une fte donne par la ville de Paris  sa
majest l'empereur Napolon, pour clbrer son couronnement. Les
personnes qui trouveront ce ballon sont pries d'en informer M.
Garnerin, qui se rendra sur les lieux.

* * *

L'aronaute s'attendait sans doute, en crivant ce billet,  recevoir
avis le lendemain que son ballon tait descendu dans la plaine de
Saint-Denis ou dans celle de Grenelle; car il est  prsumer qu'il ne
songeait gure  un voyage  Rome, lorsqu'il s'engageait  _se rendre
sur les lieux_. Plus de quinze jours se passrent sans qu'il ret
l'avertissement sur lequel il avait compt, et il avait probablement
fait le sacrifice de son ballon, lorsqu'il lui arriva une lettre ainsi
conue, du nonce de sa saintet:

* * *

Le cardinal Caprara vient d'tre charg par son excellence le cardinal
Gonsalvi, secrtaire d'tat de Sa Saintet, de remettre  M. Garnerin la
copie d'une lettre date du 18 dcembre; il s'empresse de la lui
envoyer, et d'y joindre mme la copie de la dpche qui l'accompagnait.
Le-dit cardinal saisit cette occasion pour tmoigner  M. Garnerin
toute son estime.

* * *

 cette lettre tait jointe la traduction du rapport fait au cardinal
secrtaire d'tat  Rome, par M. le duc de Mondragone, et dat
d'Anguillora prs Rome, le 18 dcembre:

* * *

Hier au soir, vers la vingt-quatrime heure, on vit passer dans les
airs un globe d'une grandeur tonnante, lequel tant tomb sur le lac de
Bracciano, paraissait tre une maison. On envoya des bateliers pour le
mettre  terre; mais ils ne purent y russir, tant contraris par un
vent imptueux, accompagn de neige. Ce matin, de bonne heure, ils sont
venus  bout de le conduire  bord. Ce globe est de taffetas gomm,
couvert d'un filet; la galerie de fil de fer s'est un peu brise. Il
parait qu'il avait t clair par des lampions et des verres de
couleur, dont il reste plusieurs dbris. On a trouv, attach au globe,
l'avis suivant (celui qu'on a lu plus haut).

* * *

Ainsi ce ballon tant parti de Paris le 16 dcembre  sept heures du
soir, et tant descendu le lendemain 17, prs Rome,  la vingt-quatrime
heure, c'est--dire  la fin du jour, a travers la France, les Alpes,
etc., et parcouru une distance de trois cents lieues en vingt-deux
heures. La vitesse de sa marche a donc t de quinze lieues par heure;
et, ce qui est remarquable, ce ballon tait charg d'une dcoration du
poids de cinq cents livres.

L'histoire des courses prcdentes de ce mme ballon est faite pour
piquer la curiosit. Sa premire ascension eut lieu en prsence de leurs
majests prussiennes et de toute la cour. Ce ballon, qui portait M.
Garnerin, son pouse et M. Gaertner, fut descendu sur les frontires de
la Saxe. La seconde exprience fut faite  Ptersbourg devant
l'empereur, les deux impratrices et la cour. Le ballon enleva M. et
madame Garnerin, qui descendirent  peu de distance sur un marais. C'est
la premire fois qu'on eut en Russie le spectacle d'une ascension
arostatique. La troisime exprience se fit galement 
Saint-Ptersbourg, en prsence de la famille impriale. M. Garnerin
s'leva avec le gnral Lwolf. Ces deux voyageurs furent ports sur le
golfe de Finlande, durant trois quarts d'heure et allrent descendre 
Krasnosalo,  vingt-cinq verstes de Ptersbourg. La quatrime exprience
eut lieu  Moscou. M. Garnerin s'leva  plus de quatre mille toises,
fit une multitude d'expriences, et alla descendre, au bout de sept
heures,  trois cent trente verstes de Moscou, sur les bords des
anciennes frontires de la Russie. Le mme ballon servit encore 
l'ascension que madame Garnerin fit  Moscou avec madame Toucheninolf,
au milieu d'un orage affreux et des clats d'un tonnerre qui tua trois
hommes  trois cents pas du ballon, au moment o il s'levait. Ces dames
descendirent, sans accident,  vingt-une verstes de Moscou.

La ville de Paris fit donner une gratification de 600 francs aux
bateliers qui avaient retir le ballon du lac de Bracciano. L'arostat
fut rapport  Paris et dpos dans les archives de l'Htel-de-Ville.

Je fus tmoin, ce mme jour-l, de la bont avec laquelle l'empereur
accueillit la ptition d'une pauvre dame, dont le mari, qui tait, je
crois, un notaire, avait t condamn, je ne sais pour quelle faute, 
une longue rclusion. Au moment o la voiture de Leurs Majests
impriales passait devant le Palais-Royal, deux femmes, une dj ge,
l'autre de seize ou dix-sept ans, s'lancrent  la portire, en criant:
Grce pour mon mari! Grce pour mon pre! L'empereur donna aussitt
avec force l'ordre d'arrter sa voiture, et tendit la main pour prendre
le placet, que la plus ge des deux dames ne voulait remettre qu' lui.
En mme temps, il lui adressa des paroles consolantes, en lui
tmoignant, avec le plus touchant intrt, la crainte qu'elle ne ft
blesse par les chevaux des marchaux de l'empire, qui taient  ct de
la voiture. Pendant que cette bont de son auguste frre excitait au
plus haut point l'enthousiasme et la sensibilit des tmoins de cette
scne, le prince Louis, assis sur le sige de devant la voiture, s'tait
pench en dehors pour rassurer la jeune personne toute tremblante, et
l'engager  consoler sa mre et  compter sur tout l'intrt de
l'empereur. La mre et la fille, suffoques par leur motion, ne
pouvaient faire aucune rponse, et au moment o le cortge se remit en
marche, je vis la premire sur le point de tomber vanouie. On la porta
dans une maison voisine, o elle ne revint  elle que pour verser, avec
sa fille, des larmes de reconnaissance et de joie.

Le Corps Lgislatif avait arrt qu'une statue en marbre blanc serait
rige  l'empereur dans la salle des sances, en mmoire de la
confection du Code civil. Le jour de l'inauguration de ce monument, sa
majest l'impratrice, les princes Joseph, Louis, Borghse, Bacciochi et
leurs pouses, d'autres membres de la famille impriale, des dputations
des principaux ordres de l'tat, le corps diplomatique et beaucoup
d'trangers de marque, les ministres, les marchaux de l'empire, et un
nombre considrable d'officiers gnraux se rendirent sur les sept
heures du soir au palais du Corps-Lgislatif.

Au moment o l'impratrice parut dans la salle, l'assemble entire se
leva, et un corps de musique plac dans une salle voisine fit entendre
le choeur bien connu de Gluck, _Que d'attraits! que de majest!_... 
peine eut-on distingu les premires mesures de ce choeur, que chacun en
saisit avec enthousiasme l'heureux  propos, et les applaudissemens
clatrent de toutes parts.

Sur l'invitation du prsident, les marchaux Murat et Massna levrent
le voile qui recouvrait la statue, et tous les regards se portrent sur
l'image de l'empereur, le front ceint d'une couronne de lauriers mle
de feuilles de chne et d'olivier. Lorsque le silence eut succd aux
acclamations excites par ce spectacle, M. de Vaublanc monta  la
tribune et pronona un discours qui fut vivement applaudi dans
l'assemble dont il exprimait fidlement les sentimens.

* * *

Messieurs, dit l'orateur, vous avez signal l'achvement du Code civil
des Franais par un acte d'admiration et de reconnaissance: vous avez
dcern une statue au prince illustre dont la volont ferme et
constante a fait achever ce grand ouvrage, en mme temps que sa vaste
intelligence a rpandu la plus vive lumire sur cette noble partie des
institutions humaines. Premier consul alors, empereur des Franais
aujourd'hui, il parat dans le temple des lois, la tte orne de cette
couronne triomphale dont la victoire l'a ceint si souvent en lui
prsageant le bandeau des rois, et couvert du manteau imprial, le noble
attribut de la premire des dignits parmi les hommes.

Sans doute, dans ce jour solennel, en prsence des princes et des
grands de l'tat, devant la personne auguste que l'empire dsigne par
son penchant  faire le bien, plus encore que par le haut rang dont
cette vertu la rendait si digne, dans cette fte de la gloire o nous
voudrions pouvoir runir tous les Franais, vous permettrez  ma faible
voix de s'lever un instant, et de vous rappeler par quelles actions
immortelles Napolon s'est ouvert cette immense carrire de puissance et
d'honneur. Si la louange corrompt les mes faibles, elle est l'aliment
des grandes mes. Les belles actions des hros sont un engagement qu'ils
prennent envers la patrie. Les rappeler, c'est leur dire qu'on attend
d'eux encore ces grandes penses, ces gnreux sentimens, ces faits
glorieux, si noblement rcompenss par l'admiration et la
reconnaissance publique... .........................................

* * *

Victorieux dans trois parties du monde, pacificateur de l'Europe,
lgislateur de la France, des trnes donns, des provinces ajoutes 
l'empire, est-ce assez de tant de gloire pour mriter  la fois et ce
titre auguste d'empereur des Franais, et ce monument rig dans le
temple des lois? Eh bien, je veux effacer moi-mme ces brillans
souvenirs que je viens de retracer. D'une voix plus forte que celle qui
retentissait pour sa louange, je veux vous dire: cette gloire du
lgislateur, cette gloire du guerrier, anantissez-la par la pense et
dites-vous: avant le 18 brumaire, quand des lois funestes taient
promulgues, quand les principes destructeurs, proclams de nouveau,
entranaient dj les choses et les hommes avec une rapidit que bientt
rien ne pourrait arrter, quel fut celui qui parut tout  coup comme un
astre bienfaisant, qui vint abroger ces lois, qui combla l'abme
entr'ouvert? Vous vivez, vous tous, menacs par le malheur des temps,
vous vivez et vous le devez  celui dont vous voyez l'image. Vous
accourez, infortuns proscrits, vous respirez l'air si doux de votre
patrie, vous embrassez vos pres, vos enfans, vos pouses, vos amis,
vous le devez  celui dont vous voyez l'image. Il n'est plus question de
sa gloire, je ne l'atteste plus; j'invoque l'humanit d'un ct, la
reconnaissance de l'autre; je vous demande  qui vous devez un bonheur
si grand, si extraordinaire, si imprvu... Vous rpondez tous avec moi:
c'est au grand homme dont vous voyez l'image.

* * *

Le prsident rpta  son tour un loge semblable, dans des termes 
peine diffrens. Il tait peu de personnes alors qui songeassent 
trouver ces louanges exagres; leur opinion a peut-tre chang depuis.

* * *

Aprs la crmonie, l'impratrice, conduite par le prsident, passa dans
la salle des confrences, o le couvert de Sa Majest avait t servi
sous un dais magnifique en soie cramoisie. Des tables composant prs de
trois cents couverts, et servies par le restaurateur Robert, avaient t
dresses dans les diffrentes salles du palais; au dner succda un bal
brillant. Ce qu'il y avait de plus remarquable dans cette fte tait un
luxe inimaginable de fleurs et d'arbustes, que sans doute on n'avait pu
rassembler qu' grands frais, vu la rigueur de l'hiver. Les salles de
_Lucrce_ et de _la Runion_, o se formaient les quadrilles des
danseurs, taient comme un immense parterre de lauriers-roses, de lilas,
de jonquilles, de lis et de jasmins.




CHAPITRE VI.

     Mon mariage avec mademoiselle Charvet.--Prsentation de ma femme 
     madame Bonaparte.--Le gnral Bonaparte ouvrant les lettres
     adresses  son courrier.--Le gnral Bonaparte veut voir M. et
     madame Charvet.--M. Charvet suit madame Bonaparte 
     Plombires.--tablissement de M. Charvet et de sa famille  la
     Malmaison.--Madame Charvet, secrtaire intime de madame
     Bonaparte.--Mesdemoiselles Louise et Zo Charvet, favorites de
     Josphine.--Fantasmagorie  la Malmaison.--Jeux de Bonaparte et des
     dames de la Malmaison.--M. Charvet quitte la maison pour le chteau
     de Saint-Cloud.--Les anciens porteurs et frotteurs de la reine sont
     dplacs.--Incendie du chteau et mort de madame
     Charvet.--L'impratrice veut voir mademoiselle Charvet.--Elle veut
     lui servir de mre et lui donner un mari.--L'impratrice se plaint
      M. Charvet de ne pas voir ses filles.--On promet une dot  ma
     femme.--Argent dissip et manque de mmoire de l'impratrice
     Josphine.--L'impratrice marie ma belle-soeur.--Recommandation
     bienveillante de l'impratrice.--Ma belle-soeur, mademoiselle
     Josphine Tallien et mademoiselle Clmence Cabarus.--Madame Vigogne
     et les protges de l'impratrice.--La jeune pensionnaire et le
     danger d'tre brle.--Prsence d'esprit de madame Vigogne.--Visite
      l'impratrice.


CE fut le 2 janvier 1805, justement un mois aprs le couronnement, que
je formai, avec la fille ane de M. Charvet, une union qui a fait
jusqu'ici, et fera, j'espre, jusqu' la fin, le bonheur de ma vie. J'ai
promis au lecteur de lui parler fort peu de moi; et en effet de quel
intrt pourraient tre pour lui les dtails de ma vie prive qui ne se
rapporteraient point au grand homme en vue duquel j'ai entrepris
d'crire mes Mmoires? Toutefois je demanderai ici la permission de
revenir un peu sur cette poque la plus intressante de toutes pour moi,
et qui a dcid du reste de mon existence. Il n'est pas dfendu sans
doute  un homme qui recherche et retrace ses _souvenirs_ de compter
pour quelque chose ceux qui se rapportent le plus particulirement 
lui. D'ailleurs mme dans les vnemens les plus personnels de ma vie,
il y a encore des circonstances auxquelles Leurs Majests ne restrent
point trangres, et que par consquent il importe de connatre, si
l'on veut se former un jugement complet sur le caractre de l'empereur
et de l'impratrice.

La mre de ma femme avait t prsente  madame Bonaparte pendant la
premire campagne d'Italie, et elle lui avait plu; car madame Bonaparte,
qui tait si parfaitement bonne et qui de son ct avait aussi connu le
malheur, savait compatir aux peines des autres. Elle promit d'intresser
le gnral au sort de mon beau-pre, qui venait de perdre une place  la
trsorerie. Pendant ce temps madame Charvet tait en correspondance avec
un ami de son mari, qui tait, je crois, courrier du gnral Bonaparte.
Celui-ci ouvrit et lut les lettres adresses  son courrier, et il
demanda quelle tait cette jeune femme qui crivait avec tant d'esprit
et de raison. En effet madame Charvet tait bien digne de ce double
loge. L'ami de mon beau-pre prit texte de cette question du gnral en
chef pour lui raconter les malheurs de la famille. Le gnral dit qu'
son retour  Paris il voulait voir M. et madame Charvet. En consquence
ils lui furent prsents, et madame Bonaparte se rjouit d'apprendre que
ses protgs taient aussi devenus ceux de son poux. Il fut dcid que
M. Charvet suivrait le gnral en gypte. Mais arrive  Toulon, madame
Bonaparte demanda que mon beau-pre l'accompagnt aux eaux de
Plombires. J'ai racont prcdemment l'accident arriv  Plombires, et
la mission de M. Charvet envoy  Saint-Germain, pour retirer
mademoiselle Hortense de pension et la conduire  sa mre. De retour 
Paris, M. Charvet en courut tous les environs, pour trouver une maison
de campagne que le gnral avait charg sa femme d'acheter en son
absence. Quand madame Bonaparte se fut dcide pour la Malmaison, M.
Charvet, sa femme et leurs trois enfans furent installs dans cette
charmante rsidence. Mon beau-pre donna tous ses soins aux intrts de
la bienfaitrice de sa famille, et madame Charvet servait souvent de
secrtaire intime  madame Bonaparte, pour sa correspondance.

Mademoiselle Louise, qui est devenue ma femme, et mademoiselle Zo, sa
soeur pune, taient les favorites de madame Bonaparte; surtout la
seconde, qui passait plus de temps que Louise  la Malmaison. Les bonts
de leur noble protectrice avaient rendu cette enfant si familire
qu'elle tutoyait habituellement madame Bonaparte,  qui elle dit un
jour: Tu es bien heureuse, toi. Tu n'as pas de maman qui te gronde,
quand tu dchires tes robes.

Pendant une des campagnes que j'ai faites  la suite de l'empereur,
j'crivis un jour  ma femme pour lui demander quelques dtails sur la
vie qu'elle et sa soeur menaient  la Malmaison. Elle me rpondit, entres
autres choses (je transcris un passage de sa rponse): Nous avions
quelquefois des rles dans des bouffonneries que je ne puis concevoir.
Un soir le salon fut spar en deux par une gaze derrire laquelle tait
un lit drap  la grecque, et sur le lit un homme endormi et vtu de
grandes draperies blanches. Auprs du dormeur, madame Bonaparte et
d'autres dames frappaient en mesure (et encore pas toujours) sur des
vases de bronze; ce qui faisait une terrible musique. Pendant ce
charivari, un de ces messieurs me tenait par le milieu du corps, leve
de terre, et je remuais mes bras et mes jambes en cadence. Le concert de
ces dames rveillait le dormeur, qui ouvrait de grands yeux sur moi et
semblait s'effrayer de mes gestes. Il se levait, et s'loignait d'un pas
rapide, suivi de mon frre qui marchait  quatre pattes, pour figurer,
je pense, un chien que devait avoir cet trange personnage. Comme
j'tais alors tout enfant, je n'ai qu'une ide confuse de tout cela;
mais la socit de madame Bonaparte avait l'air de s'en amuser
beaucoup.

Quand le premier consul alla habiter Saint-Cloud; il dit  mon beau-pre
des choses flatteuses, et lui donna la conciergerie du chteau. C'tait
une place de confiance, et dont les dtails et la responsabilit taient
considrables. M. Charvet fut charg d'y organiser le service, et, par
ordre du premier consul, il choisit parmi les anciens serviteurs de la
reine pour les places de portiers, de frotteurs et de garons de
chteau. Ceux qui ne pouvaient pas servir eurent des pensions.

* * *

Quand le feu prit au chteau, en 1802, comme je l'ai racont
prcdemment, madame Charvet, qui tait grosse de plusieurs mois, eut
une grande frayeur. On ne jugea pas  propos de la saigner. Elle fit une
couche malheureuse, et mourut avant l'ge de trente ans. Louise tait en
pension depuis quelques annes; son pre la rappela prs de lui pour
tenir sa maison. Elle avait alors douze ans. Une de ses amies a bien
voulu me donner communication d'une lettre que Louise lui adressa peu de
temps aprs notre mariage, et dont j'ai fait l'extrait qui suit:

* * *

 mon retour de ma pension, j'allai voir sa majest l'impratrice
(alors madame Bonaparte) aux Tuileries. J'tais en grand deuil. Elle
m'attira sur ses genoux, me consola, dit qu'elle me servirait de mre et
me trouverait un mari. Je pleurais, et je dis que je ne voulais pas me
marier.--_Non pas  prsent_, reprit Sa Majest; _mais cela te viendra,
sois-en sre_. Je n'tais pourtant pas persuade que cette envie dt me
venir. Je reus encore quelques caresses, et me retirai. Quand le
premier consul tait  Saint-Cloud, c'tait chez mon pre que se
runissaient tous les chefs des diffrens services. Car mon pre est
trs aim de la maison, dont il est le plus ancien. M. Constant, qui
m'avait vue enfant  la Malmaison, me trouva assez raisonnable 
Saint-Cloud pour me demander  mon pre, avec l'approbation de Leurs
Majests. Il fut dcid que nous serions maris aprs le couronnement.
J'ai pris quatorze ans, quinze jours aprs notre mariage.

Nous sommes toujours reues, ma soeur et moi, par sa majest
l'impratrice avec une extrme bont; et quand, dans la crainte de
l'importuner, nous sommes quelque temps sans aller la voir, elle s'en
plaint  mon pre. Elle nous admet  sa toilette du matin. On la lace,
on l'habille devant nous. Il n'y a dans sa chambre que ses femmes et
quelques personnes de la maison, qui, comme nous, mettent au nombre de
leurs plus doux momens ceux o elles peuvent voir cette princesse
adore. La causerie est presque toujours pleine de charme. Sa Majest
conte quelquefois des anecdotes qu'un mot d'une de nous deux lui
rappelle.

Sa majest l'impratrice avait promis une dot  Louise; mais l'argent
qu'elle avait destin  cela avait t dpens autrement, et ma femme
n'eut que quelques petits bijoux, et deux ou trois pices d'toffe. M.
Charvet tait trop dlicat pour rappeler  Sa Majest sa promesse: or on
n'avait rien d'elle sans cela; car elle ne savait pas plus conomiser
que refuser. L'empereur me demanda, peu de temps aprs mon mariage, ce
que l'impratrice avait donn  ma femme; et sur ma rponse, il me parut
on ne peut plus mcontent: sans doute parce que la somme qu'on lui avait
demande pour la dot de Louise avait reu une autre destination. Sa
majest l'empereur eut  ce sujet la bont de m'assurer que ce serait
lui qui dsormais s'occuperait de ma fortune, qu'il tait content de mes
services, et qu'il me le prouverait.

J'ai dit plus haut que la soeur pune de ma femme tait la favorite de
sa majest l'impratrice. Cependant elle n'en reut pas, en se mariant,
une plus riche dot que celle de Louise. Mais l'impratrice voulut voir
le mari de ma belle-soeur, et lui dit avec un accent vraiment maternel:
Monsieur, je vous recommande ma fille, et vous prie de la rendre
heureuse. Elle le mrite, et je vous en voudrais beaucoup, si vous ne
saviez pas l'apprcier. Quand ma belle-soeur, se sauvant de Compigne
avec sa belle-mre en 1814, alla faire ses couches  vreux,
l'impratrice, qui l'apprit, lui envoya son premier valet de chambre
avec tout ce qu'elle crut ncessaire;  une jeune femme en cet tat.
Elle lui fit mme faire des reproches de n'tre pas descendue  Navarre.

Ma belle-soeur avait t leve dans la mme pension que mademoiselle
Josphine Tallien, filleule de l'impratrice, et qui depuis a pous M.
Pelet de la Lozre, et une autre fille de madame Tallien, mademoiselle
Clmence Cabarus. La pension tait dirige par madame Vigogne, veuve du
colonel de ce nom, et ancienne amie de l'impratrice, qui l'avait
engage  prendre un pensionnat, en lui promettant de lui procurer le
plus d'lves qu'elle pourrait. L'institution prospra sous la direction
de cette dame, qui tait d'un esprit distingu et d'un ton parfait.
Souvent elle amenait chez Sa Majest l'impratrice les protges de
celle-ci, et les jeunes personnes qui avaient mrit cette rcompense.
C'tait un moyen puissant d'exciter l'mulation de ces enfans que Sa
Majest comblait de caresses, et  qui elle faisait de petits prsens.
Un matin, que madame Vigogne tait habille pour aller chez
l'impratrice, comme elle descendait son escalier pour monter en
voiture, elle entendit des cris perans dans une des classes. Elle s'y
prcipite, et voit une jeune fille dont les vtemens taient tout en
flammes. Avec une prsence d'esprit digne d'une mre, madame Vigogne
enveloppe aussitt l'enfant dans la longue queue de sa robe tranante,
et le feu s'teignit. Mais la courageuse institutrice et les mains
cruellement brles. Elle vint en cet tat faire sa visite  sa majest
l'impratrice, et lui conta le fcheux accident qui l'y avait mise. Sa
Majest, qui tait si facilement mue de tout ce qui tait beau et
gnreux, combla d'loges son courage, et s'en montra touche au point
de pleurer d'admiration. Un des mdecins de Sa Majest fut charg de
donner les premiers soins  madame Vigogne et  sa jeune lve.




CHAPITRE VII.

     PORTRAIT DE L'IMPRATRICE JOSPHINE.--Lever de
     l'impratrice.--Dtails de toilette.--Audiences de
     l'impratrice.--Rception des fournisseurs.--Djeuner de
     l'impratrice.--Madame de La Rochefoucault premire dame
     d'honneur.--L'impratrice au billard.--Promenades dans le parc
     ferm.--L'impratrice avec ses dames.--L'empereur venant surprendre
     l'impratrice au salon.--Dner de l'impratrice.--L'empereur fait
     attendre.--Les princes et les ministres  la table de
     l'empereur.--L'impratrice et M. de Beaumont.--Partie de
     trictrac.--L'impratrice un jour de chasse.--Toutes les dames  la
     table de Leurs Majests.--L'impratrice vient passer la nuit avec
     l'empereur.--Dtails sur le rveil des augustes poux.--Got de
     l'impratrice pour les bijoux.--Anecdote sur le premier mariage de
     l'impratrice.--Les poches de madame de Beauharnais.--Joyaux de
     l'impratrice Josphine.--L'armoire aux bijoux de Marie-Antoinette
     trop petite pour contenir ceux de Josphine.--Jalousie de
     Josphine.--Mmoire de l'impratrice.--L'impratrice rtablit
     l'harmonie entre les frres de l'empereur.--Trait de bont de
     l'impratrice Josphine pour son valet de chambre.--Svrit de
     l'empereur; il veut renvoyer M. Frre.--Le valet de chambre rentre
     en grce.--Oubli d'un bienfait.--Gnrosit de
     l'impratrice.--Comment les valets de chambre de l'impratrice
     employaient leur temps.--Dtails sur une premire fille de M. de
     Beauharnais, premier mari de Josphine.--L'impratrice lui fait
     pouser un prfet de l'empire.--Tendresse de l'impratrice pour
     Eugne et Hortense.--Dtails sur la vice-reine (Auguste-Amlie de
     Bavire.)--Le portrait de famille.--L'impratrice me fait appeler
     pour voir ce portrait.--Amour de Josphine pour ses
     petits-enfans.--Un mot sur le divorce.--Lettre du prince Eugne 
     sa femme.--Mes voyages  la Malmaison aprs le
     divorce.--Commissions de l'empereur pour l'impratrice
     Josphine.--Mes adieux  l'impratrice.--Recommandations de cette
     princesse.--L'impratrice dsire voir l'empereur.--Visite 
     Josphine avant la campagne de Russie.--Visite  l'impratrice
     aprs cette campagne.--Lettres dont je suis charg.--Conversation
     avec l'impratrice.--Ma femme va voir l'impratrice et lui montre
     mes lettres.--Dtails sur le budget de l'impratrice aprs le
     divorce.--Conseil prsid par l'impratrice en robe de
     toile.--L'impratrice trompe par les marchands.--Politesse de
     l'impratrice.--Manire dont Josphine punissait ses
     dames.--Magasin d'objets prcieux appartenant 
     l'impratrice.--Partage entre ses enfans et les frres et soeurs de
     l'empereur.--M. Denon.--Le cabinet d'antiques de la Malmaison.--M.
     Denon et la collection de mdailles de l'impratrice.--Visite de
     l'impratrice  l'empereur pendant que je faisais sa toilette.--Le
     maillot et la ptition.--L'orpheline sauve de la Seine.--M. Fabien
     Pillet et sa femme chez l'impratrice.--Scne touchante.


L'IMPRATRICE Josphine tait d'une taille moyenne, modele avec une
rare perfection: elle avait dans les mouvemens une souplesse, une
lgret, qui donnaient  sa dmarche quelque chose d'arien, sans
exclure nanmoins la majest d'une souveraine. Sa physionomie expressive
suivait toutes les impressions de son me, sans jamais perdre de la
douceur charmante qui en faisait le fond. Dans le plaisir comme dans la
douleur, elle tait belle  regarder: on souriait malgr soi en la
voyant sourire... Si elle tait triste, on l'tait aussi. Jamais femme
ne justifia mieux qu'elle cette expression, _que les yeux sont le miroir
de l'me_. Les siens, d'un bleu fonc, taient presque toujours  demi
ferms par ses longues paupires, lgrement arques, et bordes des
plus beaux cils du monde; et quand elle regardait ainsi, on se sentait
entran vers elle par une puissance irrsistible. Il et t difficile
 l'impratrice de donner de la svrit  ce sduisant regard; mais
elle pouvait, et savait au besoin, le rendre imposant. Ses cheveux
taient fort beaux, longs et soyeux; leur teint chtain clair se mariait
admirablement  celui de sa peau, blouissante de finesse et de
fracheur. Au commencement de sa suprme puissance, l'impratrice aimait
encore  se coiffer le matin avec un madras rouge, qui lui donnait l'air
de crole le plus piquant  voir.

Mais ce qui, plus que tout le reste, contribuait au charme dont
l'impratrice tait entoure, c'tait le son ravissant de sa voix. Que
de fois il est arriv  moi, comme  bien d'autres, de nous arrter tout
d'un coup en entendant cette voix, uniquement pour jouir du plaisir de
l'entendre! On ne pouvait peut-tre pas dire que l'impratrice tait une
belle femme; mais sa figure, toute pleine de sentiment et de bont, mais
la grce anglique rpandue sur toute sa personne, en faisaient la femme
la plus attrayante.

Pendant son sjour  Saint-Cloud, sa majest l'impratrice se levait
habituellement  neuf heures, et faisait sa premire toilette, qui
durait jusqu' dix heures; alors elle passait dans un salon o se
trouvaient runies les personnes qui avaient sollicit et obtenu la
faveur d'une audience. Quelquefois aussi  cette heure, et dans ce mme
salon, Sa Majest recevait ses fournisseurs.  onze heures, lorsque
l'empereur tait absent, elle djeunait avec sa premire dame d'honneur
et quelques autres dames. Madame de La Rochefoucault, premire dame
d'honneur de l'impratrice, tait bossue et tellement petite, qu'il
fallait, lorsqu'elle se mettait  table, ajouter au coussin de sa chaise
meublante un autre coussin fort pais, en satin violet. Madame de La
Rochefoucault savait racheter ses difformits physiques par son esprit,
vif, brillant, mais un peu caustique, par le meilleur ton et les
manires de cour les plus exquises.

Aprs le djeuner, l'impratrice faisait une partie de billard; ou bien,
lorsque le temps tait beau, elle se promenait  pied dans les jardins
ou dans le parc ferm. Cette rcration durait fort peu de temps, et Sa
Majest, rentre bientt dans ses appartemens, s'occupait  broder au
mtier, en causant avec ses dames, qui travaillaient, comme elle, 
quelque ouvrage d'aiguille. Quand il arrivait qu'on n'tait pas drang
par des visites, entre deux et trois heures aprs midi, l'impratrice
faisait en calche dcouverte une promenade, au retour de laquelle avait
lieu la grande toilette. Quelquefois l'empereur y assistait.

De temps en temps aussi, l'empereur venait surprendre Sa Majest au
salon. On tait sr alors de le trouver amusant, aimable et gai.

 six heures, le dner tait servi; mais le plus souvent l'empereur
l'oubliait et le retardait indfiniment. Il y a plus d'un exemple de
dners mangs ainsi  neuf et dix heures du soir. Leurs Majests
dnaient ensemble, seules ou en compagnie de quelques invits, princes
de la famille impriale, ou ministres. Qu'il y et concert, rception ou
spectacle,  minuit tout le monde se retirait; alors l'impratrice, qui
aimait beaucoup les longues veilles, jouait au trictrac avec un de
messieurs les chambellans. Le plus ordinairement, c'tait M. le comte de
Beaumont qui avait cet honneur.

Les jours de chasse, l'impratrice et ses dames suivaient en calche. Il
y avait un costume pour cela. C'tait une espce d'amazone, de couleur
verte, avec une toque orne de plumes blanches. Toutes les dames qui
suivaient la chasse dnaient avec Leurs Majests.

Quand l'impratrice venait passer la nuit dans l'appartement de
l'empereur, j'entrais le matin, comme de coutume, entre sept et huit
heures; il tait rare que je ne trouvasse point les augustes poux
veills. L'empereur me demandait ordinairement du th, ou une infusion
de fleurs d'oranger, et se levait aussitt. L'impratrice lui disait en
souriant: Tu te lves dj? reste encore un peu.--Eh bien, tu ne dors
pas? rpondait Sa Majest; alors, il la roulait dans sa couverture, lui
donnait de petites tapes sur les joues et sur les paules, en riant et
l'embrassant.

Au bout de quelques minutes, l'impratrice se levait  son tour, passait
une robe du matin, et lisait les journaux, ou descendait par le petit
escalier de communication pour se rendre dans son appartement. Jamais
elle ne quittait celui de Sa Majest sans m'avoir adress quelques mots
qui tmoignaient toujours la bont, la bienveillance la plus touchante.

lgante et simple dans sa mise, l'impratrice se soumettait avec regret
 la ncessit des toilettes d'apparat; les bijoux seulement taient
fort de son got; elles les avait toujours aims; aussi l'empereur lui
en donnait souvent et en grande quantit. C'tait un bonheur pour elle
de s'en parer, et encore plus de les montrer.

Un matin que ma femme tait alle la voir  sa toilette, Sa Majest lui
conta que, nouvellement marie  M. de Beauharnais, et enchante des
parures dont il lui avait fait prsent, elle les emportait dans ses
poches (on sait que les poches faisaient alors partie essentielle de
l'habillement des femmes), et les montrait  ses jeunes amies. Comme
l'impratrice parlait de ses poches, elle donna ordre  une de ses dames
d'en aller chercher une paire pour les montrer  ma femme. La dame 
laquelle s'adressait l'impratrice eut beaucoup de peine  rprimer une
envie de rire qui la prit  cette singulire demande, et assura  Sa
Majest que rien de semblable n'existait plus dans sa lingerie.
L'impratrice rpondit, avec un air de regret, qu'elle en tait fche,
qu'elle aurait eu du plaisir  revoir une paire de ses anciennes poches.
Les annes avaient amen de grands changemens. Les joyaux de
l'impratrice Josphine n'auraient gure pu tenir dans les poches de
madame de Beauharnais, quelque longues et profondes qu'elles eussent
t. L'armoire aux bijoux qui avait appartenu  la reine
Marie-Antoinette, et qui n'avait jamais t tout--fait pleine, tait
trop petite pour l'impratrice; et lorsqu'un jour elle voulut faire voir
toutes ses parures  plusieurs dames qui en tmoignaient le dsir, il
fallut faire dresser une grande table pour y dposer les crins; et la
table ne suffisant pas, on en couvrit plusieurs autres meubles.

Bonne  l'excs, tout le monde le sait, sensible au del de toute
expression, gnreuse jusqu' la prodigalit, l'impratrice faisait le
bonheur de tout ce qui l'entourait; chrissant son poux avec une
tendresse que rien n'a pu altrer, et qui tait aussi vive  son dernier
soupir qu' l'poque o madame de Beauharnais et le gnral Bonaparte se
firent l'aveu mutuel de leur amour, Josphine fut long-temps la seule
femme aime de l'empereur, et elle mritait de l'tre toujours. Pendant
quelques annes, combien fut touchant l'accord de ce mnage imprial!
Plein d'attentions, d'gards, d'abandon pour Josphine, l'empereur se
plaisait  l'embrasser au cou,  la figure, en lui donnant des tapes et
l'appelant _ma grosse bte_: tout cela ne l'empchait pas, il est vrai,
de lui faire quelques infidlits, mais sans manquer autrement  ses
devoirs conjugaux. De son ct, l'impratrice l'adorait, se tourmentait
pour chercher ce qui pouvait, lui plaire, pour deviner ses intentions,
pour aller au devant de ses moindres dsirs.

Au commencement, elle donna de la jalousie  son poux: prvenu assez
fortement contre elle, pendant la campagne d'gypte, par des rapports
indiscrets, l'empereur eut avec l'impratrice,  son retour, des
explications qui ne se terminaient pas toujours sans cris et sans
violences; mais bientt le calme renaquit et fut depuis trs-rarement
troubl. L'empereur ne pouvait rsister  tant d'attraits et de douceur.

L'impratrice avait une mmoire prodigieuse que l'empereur savait mettre
 contribution fort souvent; elle tait excellente musicienne, jouait
trs bien de la harpe, et chantait avec got. Elle avait un tact
parfait, un sentiment exquis des convenances, le jugement le plus sain,
le plus infaillible qu'il ft possible d'imaginer; d'une humeur toujours
douce, toujours gale, aussi obligeante pour ses ennemis que pour ses
amis, elle ramenait la paix partout o il y avait querelle ou discorde.
Lorsque l'empereur se fchait avec ses frres ou avec d'autres
personnes, ce qui lui arrivait frquemment, l'impratrice disait
quelques mots, et tout s'arrangeait. Quand elle demandait une grce, il
tait bien rare que l'empereur ne l'accordt pas, quelle que ft la
gravit de la faute commise; je pourrais citer mille exemples de pardons
ainsi sollicits et obtenus. Un fait qui m'est presque personnel
prouvera suffisamment que l'intercession de cette bonne impratrice
tait toute-puissante.

Le premier valet de chambre de Sa Majest s'tait un peu chauff  un
djeuner qu'il avait fait avec quelques amis; par la nature de son
service, il tait oblig d'assister aux repas, et de se tenir derrire
l'impratrice pour prendre et donner des assiettes. Ce jour-l donc,
anim par les vapeurs du champagne, il eut le malheur de laisser
chapper quelques mots injurieux prononcs bien  demi-voix, mais que
par un fcheux hasard l'empereur entendit; Sa Majest lana un regard
foudroyant  M. Frre, qui sentit alors la gravit de sa faute, et quand
on eut fini de dner, l'ordre de renvoyer l'imprudent valet de chambre
fut donn par l'empereur avec un ton qui ne laissait pas d'espoir, et ne
permettait pas de rplique.

M. Frre tait un excellent serviteur, un homme doux, honnte et probe.
C'tait la premire faute de ce genre qu'on et  lui reprocher, et par
consquent elle mritait de l'indulgence. On fit des dmarches auprs
de monsieur le grand marchal qui refusa son intercession, connaissant
bien l'inflexibilit de l'empereur. Plusieurs autres personnes que le
pauvre disgraci alla prier de parler pour lui rpondirent comme le
grand marchal; de sorte que M. Frre, au dsespoir, vint nous faire ses
adieux. J'osai me charger de sa cause: j'esprais qu'en choisissant le
moment favorable, je parviendrais  faire revenir Sa Majest. L'ordre de
renvoi portait que M. Frre et  quitter le palais dans les
vingt-quatre heures; je lui conseillai de ne point obir, mais de se
tenir soigneusement cach dans sa chambre, ce qu'il fit. Le soir, au
coucher, Sa Majest me parla de ce qui s'tait pass, tmoignant
beaucoup de colre; je jugeai que le silence tait le meilleur parti 
prendre, et j'attendis. Le lendemain, l'impratrice eut la bont de me
faire dire qu'elle assisterait  la toilette de son poux, et que si je
croyais devoir aborder la question, elle me soutiendrait de tout son
pouvoir. En effet, voyant l'empereur d'assez bonne humeur, je parlai de
M. Frre, et peignant  Sa Majest les regrets de ce pauvre homme, je
lui exposai les raisons qui pouvaient faire excuser la lgret de sa
conduite. Sire, dis-je, c'est un homme de bien qui n'a pas de fortune,
et qui soutient une famille nombreuse. S'il vient  quitter le service
de sa majest l'impratrice, on ne croira pas que c'est pour une faute
dont le vin est plus coupable que lui, et il sera perdu pour toujours.
 ces mots, comme  bien d'autres prires encore, l'empereur ne
rpondait que par des interruptions faites avec toute les apparences
d'un loignement prononc pour le pardon que je sollicitais.
Heureusement l'impratrice voulut bien se joindre  moi et dire  son
poux avec sa voix si touchante et si expressive: Mon ami, si tu veux
lui pardonner, tu me feras plaisir. Enhardi par ce puissant patronage,
je recommenai mes sollicitations, auxquelles l'empereur rpondit
brusquement en s'adressant  l'impratrice et  moi: Enfin, vous le
voulez? Eh bien, qu'il reste donc.

M. Frre me remercia de tout son coeur; il ne pouvait croire  la bonne
nouvelle que je lui apportais. Quant  l'impratrice, elle fut heureuse
de la joie que ressentait ce fidle serviteur, qui lui a donn jusqu'
sa mort les marques du plus entier dvouement. On m'a assur qu'en 1814,
lors du dpart de l'empereur pour l'le d'Elbe, M. Frre n'aurait pas
t le dernier  blmer ma conduite, dont il ne connaissait pas les
motifs. Je ne veux pas le croire, car il me semble qu' sa place, si
j'avais pens ne pouvoir dfendre un ami absent, au moins j'aurais gard
le silence.

Comme je l'ai dit, l'impratrice tait extrmement gnreuse. Elle
rpandait beaucoup d'aumnes; elle tait ingnieuse  trouver les
occasions d'en rpandre: beaucoup d'migrs ne vivaient que de ses
bienfaits. Elle entretenait une correspondance trs-active avec les
soeurs de la charit qui soignaient les malades, et leur envoyait une
foule de choses. Ses valets de chambre taient chargs d'aller partout
porter au pauvre des secours de son inpuisable bienfaisance. Une foule
d'autres personnes recevaient aussi chaque jour de semblables missions,
et toutes ces aumnes, tous ces dons multiplis et si largement
rpandus, recevaient un prix inestimable de la grce avec laquelle ils
taient offerts, du discernement avec lequel ils taient distribus. Je
pourrais citer mille exemples de cette dlicate gnrosit.

M. de Beauharnais avait eu, au temps de son mariage avec Josphine, une
fille naturelle nomme Adle. L'impratrice la chrissait autant que si
elle et t sa propre fille. Elle prit le plus grand soin de son
ducation, la dota gnreusement et la maria avec un prfet de l'empire.

Si l'impratrice montrait autant de tendresse pour une fille qui n'tait
pas la sienne, il est impossible de se faire une vritable ide de son
amour, de son dvouement pour la reine Hortense et le prince Eugne. Il
est vrai de dire que ses enfans le lui rendaient bien, et que jamais il
ne fut au monde une meilleure comme une plus heureuse mre. Elle tait
fire de ses deux enfans, elle en parlait toujours avec un enthousiasme
qui paratra bien naturel  toutes les personnes qui ont connu la reine
de Hollande et le vice-roi d'Italie. J'ai racont comment, rendu
orphelin dans le plus bas ge, par l'chafaud rvolutionnaire, le jeune
Beauharnais avait gagn le coeur du gnral Bonaparte en venant lui
demander l'pe de son pre. On sait aussi comment cette action donna au
gnral l'envie de voir Josphine, et ce qui rsulta de cette entrevue.
Lorsque madame de Beauharnais fut devenue l'pouse du gnral Bonaparte,
Eugne entra dans la carrire militaire, et s'attacha aussitt  la
fortune de son beau-pre, qui l'appela prs de lui en Italie, en qualit
d'aide-de-camp. Il tait chef d'escadron dans les chasseurs de la garde
consulaire, lorsqu' l'immortelle bataille de Marengo, il partagea tous
les dangers de celui qui avait tant de plaisir  le nommer son fils. Peu
d'annes aprs, le chef d'escadron tait devenu vice-roi d'Italie,
hritier prsomptif de la couronne impriale, titre qu' la vrit il ne
conserva pas long-temps, et poux de la fille d'un roi.

La vice-reine (Auguste-Amlie de Bavire) tait belle et bonne comme un
ange. Je me trouvais  la Malmaison un jour que l'impratrice venait de
recevoir le portrait de sa belle-fille, entoure de trois ou quatre
enfans, l'un sur son paule, l'autre  ses pieds, un troisime sur les
bras; tous avaient des figures angliques. En me voyant, l'impratrice
daigna m'appeler pour me faire admirer cette runion de ttes
charmantes. Je m'aperus qu'en me parlant elle avait les larmes aux
yeux: ces portraits taient bien faits, et j'eus occasion de voir dans
la suite qu'ils taient parfaitement ressemblans. Alors il ne fut plus
question que de joujoux, de rarets  acheter pour ces chers enfans.
L'impratrice allait elle-mme choisir les prsens qu'elle leur
destinait, et les faisait emballer sous ses yeux.

Un valet de chambre du prince m'a assur qu' l'poque du divorce, le
prince Eugne avait crit  son pouse une lettre fort triste. Peut-tre
y exprimait-il quelque regret de n'tre pas le fils adoptif de
l'empereur. La princesse lui rpondit avec tendresse; elle lui disait,
entre autres choses: Ce n'est pas l'hritier de l'empereur que j'ai
pous et que j'aime, c'est Eugne de Beauharnais. Le prince lut cette
phrase et quelques autres devant la personne dont je tiens le fait, et
qui tait mue jusqu'aux larmes. Une pareille femme mritait plus qu'un
trne.

Aprs cet vnement, si terrible pour le coeur de l'impratrice qui n'a
jamais pu s'en consoler, l'excellente princesse ne quitta plus la
Malmaison, except pour faire quelques voyages  Navarre. Chaque fois
que je rentrais  Paris avec l'empereur, je n'tais pas plutt arriv
que mon premier soin tait d'aller  la Malmaison. Rarement j'tais
porteur d'une lettre de l'empereur; il n'crivait  Josphine que dans
les grandes occasions. Dites  l'impratrice que je me porte bien et
que je dsire qu'elle soit heureuse. Voil ce que me disait presque
toujours Sa Majest en me voyant partir. Aussitt que j'arrivais,
l'impratrice quittait tout pour me parler; souvent je restais une heure
et mme deux heures avec elle; pendant ce temps, il n'tait question que
de l'empereur; il me fallait dire tout ce qu'il avait souffert en
voyage, s'il avait t triste ou gai, malade ou bien portant. Elle
pleurait aux dtails que je lui donnais, me faisait mille
recommandations pour sa sant, pour les soins dont elle dsirait que je
l'entourasse; ensuite elle daignait me questionner sur moi, sur mon
sort, sur la sant de ma femme, son ancienne protge; puis elle me
congdiait enfin avec une lettre pour Sa Majest, me priant de dire 
l'empereur combien elle serait heureuse s'il voulait la venir voir.

Avant le dpart pour la Russie, l'impratrice, inquite de cette guerre
qu'elle dsapprouvait compltement, redoubla encore ses recommandations.
Elle me fit prsent de son portrait en me disant: Mon bon Constant, je
compte sur vous; si l'empereur tait malade, vous m'en instruiriez,
n'est-ce pas? ne me cachez rien, je l'aime tant! Certainement
l'impratrice avait mille moyens de savoir des nouvelles de Sa Majest,
mais je suis persuad qu'et-elle reu cent lettres par jour des
personnes qui entouraient l'empereur, elles les aurait lues et relues
toutes avec la mme avidit.

Quand j'tais de retour  Saint-Cloud ou aux Tuileries, l'empereur me
demandait comment se portait Josphine et si je l'avais trouve gaie; il
recevait avec plaisir les lettres que je lui apportais et s'empressait
de les ouvrir. Toutes les fois qu'tant en voyage ou  la campagne  la
suite de Sa Majest, j'crivais  ma femme, je parlais de l'empereur, et
la bonne princesse tait enchante que ma femme lui montrt mes lettres.
Toute chose enfin ayant le plus petit rapport avec son poux intressait
l'impratrice  un degr qui prouvait bien la tendresse unique qu'elle
lui a toujours porte, aprs comme avant leur sparation. Trop gnreuse
et incapable de mesurer ses dpenses sur ses ressources, il arriva fort
souvent que l'impratrice se vit oblige de renvoyer ses fournisseurs
les jours qu'elle avait elle-mme fixs pour le paiement de leurs
mmoires. Ceci vint une fois aux oreilles de l'empereur, et il y eut 
ce sujet, entre les deux augustes poux, une discussion trs-vive qui se
termina par une dcision qu' l'avenir aucun marchand ou fournisseur ne
pourrait venir au chteau sans une lettre de la dame d'atours ou du
secrtaire des commandemens. Cette marche bien arrte fut suivie avec
beaucoup d'exactitude jusqu'au divorce.  la suite de cette explication,
l'impratrice pleura beaucoup, promit d'tre plus conome; l'empereur
lui pardonna, l'embrassa, et la paix fut faite. C'est, je crois, la
dernire querelle de ce genre qui troubla le mnage imprial.

On m'a dit qu'aprs le divorce, le budget de l'impratrice ayant t
dpass, l'empereur en fit  l'intendant de la Malmaison des reproches
qui vinrent naturellement  Josphine. Cette bonne matresse, vivement
afflige du dsagrment qu'avait prouv son intendant, et ne sachant
comment faire pour tablir un ordre des choses meilleur, assembla un
conseil de sa maison, qu'elle voulut prsider en robe de toile sans
garniture. Cette robe de toile avait t faite en grande hte, et ne
servit que cette fois. L'impratrice, que la ncessit d'un refus
mettait toujours au dsespoir, tait continuellement assige de
marchands qui lui assuraient avoir fait faire telle ou telle chose
expressment pour son usage, la conjurant de ne pas les renvoyer, parce
qu'ils ne sauraient comment et o placer leurs marchandises.
L'impratrice gardait tout ce que les marchands avaient apport: mais
ensuite il fallait payer.

L'impratrice mettait toujours une extrme politesse dans ses rapports
avec les personnes de sa maison; il n'arrivait jamais qu'un reproche
sortt de cette bouche qui ne s'ouvrait que pour dire des choses
flatteuses. Si quelqu'une de ses dames lui donnait un sujet de
mcontentement, la seule punition qu'elle lui infligeait, c'tait un
silence absolu de sa part qui durait un, deux, trois, huit jours plus ou
moins, selon la gravit de la faute. Eh bien, cette peine, si douce en
apparence, tait cruelle pour le plus grand nombre: l'impratrice savait
si bien se faire aimer!

Au temps du consulat, madame Bonaparte recevait souvent des villes
conquises par son poux, ou des personnes qui dsiraient obtenir sa
protection auprs du premier consul, des envois de meubles prcieux, et
de curiosits en tous genres, de tableaux, d'toffes, etc. Au
commencement, ces cadeaux flattaient vivement madame Bonaparte; elle
prenait un plaisir d'enfant  faire ouvrir les caisses pour voir ce qui
tait dedans: elle aidait elle-mme  dballer,  transporter toutes ces
jolies choses. Mais bientt les envois devinrent si considrables et se
rptaient si souvent qu'il fallut avoir pour les dposer un appartement
dont mon beau-pre avait la clef. L, les caisses restaient intactes
jusqu' ce qu'il plt  madame Bonaparte de les faire ouvrir.

Quand le premier consul dcida qu'il irait demeurer  Saint-Cloud, mon
beau-pre dut quitter la Malmaison pour aller s'installer dans le
nouveau palais dont le matre voulait qu'il surveillt l'ameublement.
Avant de partir, mon beau-pre rendit compte  madame Bonaparte de tout
ce qu'il avait sous sa responsabilit. On fit donc, devant elle,
l'ouverture des caisses qui taient empiles dans deux chambres depuis
le plancher jusqu'au plafond. Madame Bonaparte fut merveille de tant
de richesses: ce n'tait que marbres, bronzes, tableaux magnifiques.
Eugne, Hortense, et les soeurs du premier consul en eurent une bonne
part: le reste fut employ  dcorer les appartemens de la Malmaison.

Le got que l'impratrice avait pour les bijoux s'tendit pendant
quelque temps aux curiosits antiques, aux pierres graves, aux
mdailles. M. Denon flattait cette fantaisie, et finit par persuader 
la bonne Josphine qu'elle se connaissait parfaitement en antiques et
qu'il lui fallait avoir  la Malmaison un cabinet, un conservateur, etc.
Cette proposition, qui caressait l'amour-propre de l'impratrice, fut
accueillie favorablement. On choisit l'emplacement, on prit pour
conservateur M. de M..., et le nouveau cabinet s'enrichit en diminuant
d'autant le riche mobilier des appartemens du chteau. M. Denon, qui
avait donn cette ide, se chargea de faire une collection de mdailles:
mais ce got, venu subitement, s'en alla comme il tait venu; le cabinet
fut pris pour faire un salon de compagnie, les antiques furent relgus
dans l'antichambre de la salle de bain, et M. de M..., n'ayant plus rien
 conserver, vivait habituellement  Paris.

 quelque temps de l, il prit fantaisie  deux dames du palais de
persuader  sa majest l'impratrice que rien ne serait plus beau ni
plus digne d'elle qu'une parure de pierres antiques, grecques et
romaines, assorties. Plusieurs chambellans appuyrent l'invention, qui
ne manqua pas de plaire  l'impratrice: elle aimait fort tout ce qui
tendait  l'originalit. Un matin donc, comme j'habillais Sa Majest, je
vis entrer l'impratrice. Aprs quelques instans de conversation,
Bonaparte, dit-elle, ces dames m'ont conseill d'avoir une parure en
pierres antiques; je viens te prier de dire  M. Denon qu'il m'en
choisisse de bien belles. L'empereur se mit  rire aux clats, et
refusa nettement d'abord. Arrive le grand marchal du palais que
l'empereur informe de la requte prsente par l'impratrice en lui
demandant son avis. M. le duc de Frioul trouva la chose fort raisonnable
et joignit ses instances  celles de l'impratrice: C'est une folie
insigne, dit l'empereur, mais enfin il faut en passer par ce que veulent
les femmes. Duroc, allez vous-mme au cabinet des antiques et choisissez
ce qui sera ncessaire.

* * *

Le duc de Frioul revint bientt avec les plus belles pierres de la
collection. Le joaillier de la couronne les monta magnifiquement: mais
cette parure tait d'un poids norme, et l'impratrice ne la porta
jamais.

* * *

Quand on devrait m'accuser de tomber dans des rptitions oiseuses, je
dirai que l'impratrice saisissait avec un empressement dont rien
n'approche toutes les occasions de faire du bien. Un matin qu'elle
djeunait seule avec Sa Majest, on entendit tout  coup des cris
d'enfant partir d'un escalier drob. L'empereur devint sombre, il
frona le sourcil et demanda brusquement ce que cela signifiait. J'allai
aux informations et je trouvai un enfant nouveau-n soigneusement et
proprement emmaillot, couch dans une espce de barcelonnette, et le
corps entour d'un ruban auquel pendait un papier li. Je revins dire ce
que j'avais vu: Oh! Constant, apportez-moi le berceau, dit aussitt
l'impratrice. L'empereur s'y refusa d'abord, et tmoigna sa surprise et
son mcontentement de ce qu'on avait pu s'introduire ainsi jusque dans
l'intrieur de ses appartemens. L-dessus sa majest l'impratrice lui
ayant fait observer que ce ne pouvait tre que quelqu'un de la maison,
il se tourna vers moi et me regarda comme pour demander si c'tait moi
qui avais eu cette ide. Je fis un signe de tte ngatif. En ce moment
l'enfant s'tant mis  crier, l'empereur ne put s'empcher de sourire
tout en murmurant et en disant: Josphine, renvoyez donc ce marmot.
L'impratrice voulant profiter de ce retour de bonne humeur, m'envoya
chercher le berceau, que je lui apportai. Elle caressa le nouveau-n,
l'apaisa, et lut un papier qui tait un placet des parens. Ensuite elle
s'approcha de l'empereur, en l'engageant  caresser un peu l'enfant 
son tour, et  pincer ses bonnes grosses joues; ce qu'il fit sans trop
se faire prier: car l'empereur lui-mme aimait  jouer avec les enfans.
Enfin sa majest l'impratrice, aprs avoir mis un rouleau de napolons
dans la barcelonnette, fit porter le maillot chez le concierge du
palais, pour qu'il ft rendu  ses parens.

Voici un autre trait de bont de sa majest l'impratrice; j'eus le
bonheur d'en tre tmoin, comme du prcdent.

Quelques mois avant le couronnement, une petite fille de quatre ans et
demi avait t retire de la Seine, et une dame charitable, madame
Fabien Pillet, s'tait empresse de donner asile  la pauvre orpheline.
 l'poque du sacre, l'impratrice, instruite de ce fait, dsira voir
cet enfant, et aprs l'avoir considr quelques minutes avec
attendrissement, aprs avoir offert avec grce et sincrit sa
protection  madame Pillet et  son mari, elle leur annona qu'elle se
chargeait du sort de la petite fille; puis avec cette dlicatesse et de
ce ton affectueux qui lui taient naturels, l'impratrice ajouta: Votre
bonne action vous a acquis trop de droits sur la pauvre petite pour que
je vous prive d'achever vous-mme votre ouvrage. Ainsi, je vous demande
la permission de fournir aux frais de son ducation; mais c'est vous qui
la mettrez en pension et qui la surveillerez; je ne veux tre sa
bienfaitrice qu'en second. C'tait la chose du monde la plus touchante
que de voir Sa Majest, en prononant ces paroles dlicates et
gnreuses, passer sa main dans les cheveux de _la pauvre petite_,
comme elle venait de l'appeler, et la baiser au front avec une bont de
mre. M. et madame Pillet se retirrent on ne peut plus attendris de
cette scne touchante.




CHAPITRE VIII.

     Le gnral Junot nomm ambassadeur en Portugal.--Anecdote sur ce
     gnral.--La poudre et _la titus_.--Le grognard rcalcitrant, et
     Junot faisant l'office de perruquier.--Emportemens de
     Junot.--Junot, gouverneur de Paris, bat les employs d'une maison
     de jeu.--L'empereur le rprimande dans des termes de mauvais
     augure.--Adresse de Junot au pistolet.--La pipe coupe, etc.--La
     belle Louise, matresse de Junot.--La femme de chambre de madame
     Bonaparte rivale de sa matresse.--Indulgence de
     Josphine.--Brutalit d'un jockey anglais.--NAPOLON, ROI
     D'ITALIE.--Second voyage de Constant en Lombardie.--Contraste entre
     ce voyage et le premier.--Baptme du second fils du prince
     Louis.--Les trois fils d'Hortense, filleuls de
     l'empereur.--L'impratrice aimant  suivre l'empereur dans ses
     voyages.--Anecdote  ce sujet.--L'empereur oblig malgr lui
     d'emmener l'impratrice.--Josphine  peine vtue dans la voiture
     de l'empereur.--Sjour de l'empereur  Brienne.--Mesdames de
     Brienne et de Lomnie.--Souvenirs d'enfance de l'empereur.--Le
     dner, wisk, etc.--Le champ de la Rothire.--L'empereur se plaisant
      dire le nom de chaque localit.--Le paysan de Brienne et
     l'empereur.--La mre Marguerite.--L'empereur lui rend visite,
     cause avec elle et lui demande  djeuner.--Scne de bonhomie et de
     bonheur.--Nouvelle anecdote sur le duc d'Abrants.--Junot et son
     ancien matre d'cole.--L'empereur et son ancien prfet des
     tudes.--Bienfaits de l'empereur  Brienne.--Passage par
     Troyes.--Dtresse de la veuve d'un officier-gnral de l'ancien
     rgime.--L'empereur accorde  cette dame une pension de mille
     cus.--Sjour  Lyon.--Soins dlicats, mais non dsintresss, du
     cardinal Fesch.--Gnrosit de son minence bien
     rtribue.--Passage du Mont-Cnis.--Litires de Leurs
     Majests.--Halte  l'hospice.--Bienfaits accords par l'empereur
     aux religieux.--Sjour  Stupinigi.--Visite du pape.--Prsens de
     Leurs Majests au pape et aux cardinaux romains.--Arrive 
     Alexandrie.--Revue dans la plaine de MARENGO.--L'habit et le
     chapeau de Marengo.--Le costume de l'empereur  Marengo, prt 
     David pour un de ses tableaux.--Description de la revue.--Le nom du
     gnral Desaix.--Souvenir triste et glorieux.--Entrevue de
     l'empereur et du prince Jrme.--Cause du mcontentement de
     l'empereur.--Jrme et Miss Paterson.--Le prince Jrme va dlivrer
     des Gnois prisonniers  Alger.--Affection de Napolon pour Jrme.


LORSQUE le gnral Junot fut nomm ambassadeur en Portugal, je me
rappelai une anecdote passablement comique et qui avait fort gay
l'empereur. Au camp de Boulogne, l'empereur avait fait mettre  l'ordre
du jour que tout militaire ait  quitter la poudre et  se coiffer  la
Titus. Beaucoup murmurrent, mais tous finirent par se soumettre 
l'ordre du chef, hormis un vieux grenadier appartenant au corps command
par le gnral Junot. Ne pouvant se dcider au sacrifice de ses
cadenettes et de sa queue, ce brave jura qu'il ne s'y rsignerait que
dans le cas o son gnral voudrait bien lui-mme couper la premire
mche. Tous les officiers qui s'employrent dans cette affaire ne
pouvant obtenir d'autre rponse, la rapportrent au gnral. Qu' cela
ne tienne, rpondit celui-ci; faites-moi venir ce drle. Le grenadier
fut appel, et le gnral Junot porta sur une tresse grasse et poudre
le premier coup de ciseaux; puis il donna vingt francs au grognard, qui
s'en alla content faire achever l'opration chez le barbier du rgiment.

L'empereur ayant appris cette aventure en rit de tout son coeur, et
approuva fort le gnral Junot,  qui il fit compliment de sa
condescendance.

On pourrait citer mille traits pareils de la bont mle de brusquerie
militaire qui caractrisait le gnral Junot. On en pourrait citer aussi
d'une autre espce et qui feraient moins d'honneur  sa tte. Le peu
d'habitude qu'il avait de se contraindre le jetait parfois dans des
emportemens dont le rsultat le plus ordinaire tait l'oubli de son rang
et de la rserve qu'il aurait d lui imposer. Tout le monde sait son
aventure de la maison de jeu dont il dchira les cartes, bouleversa les
meubles et rossa banquiers et croupiers, pour se ddommager de la perte
de son argent. Le pis est qu'il tait alors gouverneur de Paris.
L'empereur, inform de cet esclandre, l'avait fait venir et lui avait
demand, fort en colre, s'il avait jur de vivre et de mourir fou. Cela
aurait pu, dans la suite, tre pris pour une prdiction, lorsque le
malheureux gnral mourut dans des accs d'alination mentale. Il
rpondit avec peu de mesure aux rprimandes de l'empereur, et fut
envoy, peut-tre pour avoir le temps de se calmer,  l'arme
d'Angleterre. Ce n'tait pas seulement dans les maisons de jeu que le
gouverneur de Paris compromettait ainsi sa dignit. On m'a cont de lui
d'autres aventures d'un genre encore plus _gai_, mais dont je dois
m'interdire le rcit. Le fait est que le gnral Junot se piquait
beaucoup moins de respecter les convenances que d'tre un des plus
habiles tireurs au pistolet de l'arme. En se promenant dans la
campagne, il lui arrivait souvent de lancer son cheval au galop, un
pistolet dans chaque main, et il ne manquait jamais d'abattre en passant
la tte des canards ou des poules qu'il prenait pour but de ses coups.
Il coupait une petite branche d'arbre  vingt-cinq pas, et j'ai mme
entendu dire (je suis loin de garantir la vrit de ce fait) qu'il avait
une fois, avec le consentement de la partie dont son imprudence mettait
ainsi la vie en pril, coup par le milieu du tuyau une pipe en terre,
et  peine longue de trois pouces, qu'un soldat tenait entre ses dents.

* * *

Dans le premier voyage qu'avait fait madame Bonaparte en Italie pour
rejoindre son mari, elle s'tait arrte quelque temps  Milan. Elle
avait alors  son service une femme de chambre nomme Louise, grande et
fort belle, et qui avait des bonts bien payes pour le brave Junot.
Sitt son service fait, Louise, encore plus pare que madame Bonaparte,
montait dans un lgant quipage, parcourait la ville et les promenades,
et souvent clipsait la femme du gnral en chef. De retour  Paris,
celui-ci obligea sa femme  congdier la belle Louise, qui, abandonne
de son inconstant amant, tomba dans une grande misre. Je l'ai vue
souvent depuis venir chez l'impratrice Josphine demander des secours
qui lui furent toujours accords avec bont. Cette jeune femme, qui
avait os rivaliser d'lgance avec madame Bonaparte, a fini, je crois,
par pouser un jockey anglais, qui l'a rendue fort malheureuse, et elle
est morte dans le plus misrable tat.

Le premier consul de la rpublique franaise, devenu _empereur des
Franais_, ne pouvait plus se contenter en Italie du titre de prsident.
Aussi de nouveaux dputs de la rpublique cisalpine passrent les
monts, et runis  Paris en consulte, ils dfrrent  Sa Majest le
titre de roi d'Italie, qu'elle accepta. Peu de jours aprs son
acceptation l'empereur partit pour Milan, o il devait tre couronn. Je
retournai avec le plus grand plaisir dans ce beau pays, dont, malgr la
fatigue et les dangers de la guerre, il m'tait rest les plus agrables
souvenirs. Maintenant les circonstances taient bien diffrentes.
C'tait comme souverain que l'empereur allait traverser les Alpes, le
Pimont et la Lombardie, dont il avait fallu,  notre premier voyage,
emporter militairement chaque gorge, chaque rivire et chaque dfil. En
1800, l'escorte du premier consul tait une arme; en 1805, ce fut un
cortge tout pacifique de chambellans, de pages, de dames d'honneur et
d'officiers du palais.

Avant son dpart, l'empereur tint  Saint-Cloud, sur les fonts
baptismaux, avec Madame-mre, le prince Napolon-Louis, second fils du
prince Louis, frre de Sa Majest. Les trois fils de la reine Hortense
eurent, si je ne me trompe, l'empereur pour parrain. Mais celui qu'il
affectionnait le plus tait l'an des trois, le prince
Napolon-Charles, qui est mort  cinq ans, prince royal de Hollande. Je
parlerai plus tard de cet aimable enfant, dont la mort fit le dsespoir
de son pre et de sa mre, fut un des plus grands chagrins de
l'empereur, et peut tre considre comme la cause des plus graves
vnemens.

* * *

Aprs les ftes du baptme, nous partmes pour l'Italie. L'impratrice
Josphine tait du voyage. Toutes les fois que cela se pouvait,
l'empereur aimait  l'emmener avec lui. Pour elle, elle aurait voulu
toujours accompagner son mari, que cela ft possible ou non. L'empereur
tenait le plus souvent ses voyages fort secrets jusqu'au moment du
dpart, et il demandait  minuit des chevaux pour aller  Mayence, ou 
Milan, comme s'il se ft agi d'une course  Saint-Cloud ou 
Rambouillet.

* * *

Je ne sais dans lequel de ses voyages Sa Majest avait dcid de ne
point emmener l'impratrice Josphine. L'empereur tait moins effray de
cette suite de dames et de femmes qui formaient la suite de Sa Majest,
que des embarras causs par les paquets et les cartons dont elles sont
ordinairement accompagnes. Il voulait de plus voyager rapidement et
sans faste, et pargner aux villes qui se trouveraient sur son passage
un norme surcrot de dpense.

Il ordonna donc que tout ft prt pour le dpart  une heure du matin,
heure  laquelle l'impratrice tait ordinairement endormie; mais en
dpit de toutes les prcautions, une indiscrtion avertit l'impratrice
de ce qui allait se passer. L'empereur lui avait promis qu'elle
l'accompagnerait dans son premier voyage. Il la trompait cependant, et
il partait sans elle!... Aussitt elle appelle ses femmes; mais
impatiente de leur lenteur, Sa Majest saute  bas du lit, passe le
premier vtement qui se trouve sous sa main, court hors de sa chambre,
en pantoufles et sans bas. Pleurant comme une petite fille que l'on
reconduit en pension, elle traverse les appartemens, descend les
escaliers d'un pas rapide, et se jette dans les bras de l'empereur, au
moment o il s'apprtait  monter en voiture. Il tait grand temps, car
une minute plus tard, celui-ci tait parti. Comme il arrivait presque
toujours en voyant couler les pleurs de sa femme, l'empereur
s'attendrit; elle s'en aperoit, et dj elle est blottie au fond de la
voiture; mais sa majest l'impratrice est  peine vtue. L'empereur la
couvre de sa pelisse, et avant de partir il donne lui-mme l'ordre qu'au
premier relais sa femme trouve tout ce qui pouvait lui tre ncessaire.

L'empereur, laissant l'impratrice  Fontainebleau, se rendit  Brienne,
o il arriva  six heures du soir. Mesdames de Brienne et de Lomnie et
plusieurs dames de la ville l'attendaient au bas du perron du chteau.
Il entra au salon, et fit l'accueil le plus gracieux  toutes les
personnes qui lui furent prsentes. De l il passa dans les jardins,
s'entretenant familirement avec mesdames de Brienne et de Lomnie, et
se rappelant avec une fidlit de mmoire surprenante les moindres
particularits du sjour qu'il avait fait, dans son enfance,  l'cole
militaire de Brienne.

* * *

Sa Majest admit  sa table ses htes et quelques personnes de leur
socit. Elle fit aprs le dner une partie de wisk avec mesdames de
Brienne, de Vandeuvre et de Nolivres; et, au jeu comme  table, la
conversation de l'empereur paraissait anime, pleine d'intrt, et
lui-mme d'une gat et d'une affabilit dont tout le monde tait ravi.

* * *

Sa Majest passa la nuit au chteau de Brienne, et se leva de bonne
heure pour aller visiter le champ de la Rothire, une de ses anciennes
promenades favorites. L'empereur parcourut avec le plus grand plaisir
ces lieux o s'tait passe sa premire jeunesse. Il les montrait avec
une espce d'orgueil, et chacun de ses mouvemens, chacune de ses
rflexions semblait dire: Voyez d'o je suis parti, et o je suis
arriv.

Sa Majest marchait en avant des personnes qui l'accompagnaient, et elle
se plaisait  nommer la premire les divers endroits o elle se
trouvait. Un paysan, la voyant ainsi carte de sa suite, lui cria
familirement: Eh! citoyen, l'empereur va-t-il bientt passer?--Oui,
rpondit l'empereur lui mme; prenez patience.

L'empereur avait demand la veille  madame de Brienne des nouvelles de
la mre Marguerite; c'tait ainsi qu'on appelait une bonne femme qui
occupait une chaumire au milieu du bois, et  laquelle les lves de
l'cole militaire avaient autrefois coutume d'aller faire de frquentes
visites. Sa Majest n'avait point oubli ce nom, et elle apprit avec
autant de joie que de surprise que celle qui le portait vivait encore.
L'empereur, en continuant sa promenade du matin, galopa jusqu' la porte
de la chaumire, descendit de cheval, et entra chez la bonne paysanne.
La vue de celle-ci avait t affaiblie par l'ge; et d'ailleurs
l'empereur avait tellement chang, depuis qu'elle ne l'avait vu, qu'il
lui et t, mme avec de bons yeux, difficile de le reconnatre.
Bonjour, la mre Marguerite, dit Sa Majest en saluant la vieille; vous
n'tes donc pas curieuse de voir l'empereur?--Si fait, mon bon
monsieur; j'en serais bien curieuse; et si bien que voil un petit
panier d'oeufs frais que je vas porter  Madame; et puis je resterai au
chteau pour tcher d'apercevoir l'empereur. a n'est pas l'embarras, je
ne le verrai pas si bien aujourd'hui qu'autrefois, quand il venait avec
ses camarades boire du lait chez la mre Marguerite. Il n'tait pas
empereur dans ce temps-l; mais c'est gal: il faisait marcher les
autres; dame! fallait voir. Le lait, les oeufs, le pain bis, les terrines
casses, il avait soin de me faire tout payer, et il commenait lui-mme
par payer son cot.--Comment! mre Marguerite, reprit en souriant Sa
Majest, vous n'avez pas oubli Bonaparte?--Oubli! mon bon monsieur;
vous croyez qu'on oublie un jeune homme comme a, qui tait sage,
srieux, et mme quelquefois triste, mais toujours bon pour les pauvres
gens. Je ne suis qu'une paysanne; mais j'aurais prdit que ce jeune
homme-l ferait son chemin.--Il ne l'a pas trop mal fait, n'est-ce
pas?--Ah dame! non.

Pendant ce court dialogue, l'empereur avait d'abord tourn le dos  la
porte, et par consquent au jour, qui ne pouvait pntrer que par l
dans la chaumire. Mais peu  peu Sa Majest s'tait rapproche de la
bonne femme, et lorsqu'il fut tout prs d'elle, l'empereur, dont le
visage se trouvait alors clair par la lumire du dehors, se mit  se
frotter les mains, et  dire, en tchant de se rappeler le ton et les
manires qu'il avait eues dans sa premire jeunesse, lorsqu'il venait
chez la paysanne: Allons, la mre Marguerite! du lait, des oeufs frais;
nous mourons de faim. La bonne vieille parut chercher  rassembler ses
souvenirs, et elle se mit  considrer l'empereur avec une grande
attention. --Oh bien! la mre, vous tiez si sre tout--l'heure de
reconnatre Bonaparte? nous sommes de vieilles connaissances, nous
deux. La paysanne, pendant que l'empereur lui adressait ces derniers
mots, tait tombe  ses pieds. Il la releva avec la bont la plus
touchante, et lui dit: En vrit, mre Marguerite, j'ai un apptit
d'colier. N'avez-vous rien  me donner? La bonne femme, que son
bonheur mettait hors d'elle-mme, servit  Sa Majest des oeufs et du
lait. Son repas fini, Sa Majest donna  sa vieille htesse une bourse
pleine d'or, en lui disant: Vous savez, mre Marguerite, que j'aime
qu'on paie son cot. Adieu, je ne vous oublierai pas. Et, tandis que
l'empereur remontait  cheval, la bonne vieille, sur le seuil de sa
porte, lui promettait, en pleurant de joie, de prier le bon Dieu pour
lui.

 son lever, Sa Majest s'tait entretenue avec quelqu'un de la
possibilit de retrouver d'anciennes connaissances, et on lui avait
racont un trait du gnral Junot qui l'avait beaucoup diverti. Le
gnral se trouvant  son retour d'gypte  Montbard, o il avait pass
plusieurs annes de son enfance, avait recherch avec le plus grand soin
ses camarades de pension et d'espigleries, et il en avait retrouv
plusieurs avec lesquels il avait gament et familirement caus de ses
premires fredaines et de ses tours d'colier. Ensuite, ils taient
alls ensemble revoir les diffrentes localits, dont chacune rveillait
en eux quelque souvenir de leur jeunesse. Sur la place publique de la
ville, le gnral aperoit un bon vieillard qui se promenait
magistralement, sa grande canne  la main. Aussitt il court  lui, se
jette  son cou et l'embrasse  l'touffer  plusieurs reprises. Le
promeneur se dgageant  grand'peine de ses chaudes accolades, regarde
le gnral Junot d'un air bahi, et ne sait  quoi attribuer une
tendresse si expressive de la part d'un militaire portant l'uniforme
d'officier suprieur, et toutes les marques d'un rang lev. Comment,
s'crie celui-ci, vous ne me reconnaissez pas?--Citoyen gnral, je vous
prie de m'excuser, mais je n'ai aucune ide...--Eh! morbleu, mon cher
matre, vous avez oubli le plus paresseux, le plus libertin, le plus
indisciplinable de vos coliers.--Mille pardons, seriez-vous M.
Junot?--Lui-mme, rpond le gnral en renouvelant ses embrassades et
en riant avec ses amis des singulires enseignes auxquelles il s'tait
fait reconnatre. Pour sa majest l'empereur, si la mmoire et manqu 
quelqu'un de ses anciens matres, ce n'est point sur un signalement de
ce genre qu'il aurait t reconnu, car tout le monde sait qu'il s'tait
distingu  l'cole militaire par son assiduit au travail, et par la
rgularit et le srieux de sa conduite.

Une rencontre du mme genre, sauf la diffrence des souvenirs, attendait
l'empereur  Brienne. Pendant qu'il visitait l'ancienne cole militaire
tombe en ruines, et dsignait aux personnes qui l'entouraient
l'emplacement des salles d'tude, des dortoirs, des rfectoires, etc.,
on lui prsenta un ecclsiastique qui avait t sous-prfet d'une des
classes de l'cole. L'empereur le reconnut aussitt, et jeta une
exclamation de surprise. Sa Majest s'entretint plus de vingt minutes
avec ce monsieur, et le laissa pntr de reconnaissance.

L'empereur, avant de quitter Brienne pour retourner  Fontainebleau, se
fit remettre par le maire une note des besoins les plus pressans de la
commune, et il laissa,  son dpart, une somme considrable pour les
pauvres et pour les hpitaux.

En passant par Troyes, l'empereur y laissa, comme partout ailleurs, des
marques de sa gnrosit. La veuve d'un officier gnral, retire 
Joinville (je regrette d'avoir oubli le nom de cette vnrable dame qui
tait plus qu'octognaire), vint  Troyes, malgr son grand ge, pour
demander des secours  Sa Majest. Son mari n'ayant servi qu'avant la
rvolution, la pension de retraite dont elle avait joui lui avait t
retire sous la rpublique, et elle se trouvait dans le plus grand
dnuement. Le frre du gnral Vouittemont, maire d'une commune des
environs de Troyes, eut la bont de me consulter sur ce qu'il y avait 
faire pour introduire cette dame jusqu'auprs de l'empereur, et je lui
conseillai de la faire inscrire sur la liste des audiences particulires
de Sa Majest. Je pris moi-mme la libert de parler de madame de ***
 l'empereur, et l'audience fut accorde. Je ne prtends point m'en
attribuer le mrite; car en voyage, Sa Majest tait facilement
accessible.

Lorsque la bonne dame vint  son audience, avec M. de Vouittemont,  qui
son charpe municipale donnait les entres, je me trouvai sur leur
passage. Elle m'arrta pour me remercier du trs-petit service qu'elle
prtendait que je lui avais rendu, et me raconta qu'elle avait t
oblige de mettre en gage les six couverts d'argent qui lui restaient,
pour fournir aux frais de son voyage; qu'arrive  Troyes dans une
mauvaise carriole de ferme, recouverte d'une toile jete sur des
cerceaux, et qui l'avait mortellement secoue, elle n'avait pu trouver
de place dans les auberges, toutes encombres,  cause du sjour de
Leurs Majests, et qu'elle aurait t oblige de coucher dans sa
carriole, sans l'obligeance de M. de Vouittemont, qui lui avait cd sa
chambre et offert ses services. En dpit de ses quatre-vingts ans
passs, et de sa dtresse, cette respectable dame contait son histoire
avec un air de douce gat, et en finissant elle jeta un regard
reconnaissant  son guide, sur le bras duquel elle s'appuyait.

En ce moment l'huissier vint l'avertir que son tour tait venu, et elle
entra dans le salon d'audience. M. de Vouittemont l'attendit en causant
avec moi. Lorsqu'elle revint, elle nous raconta, en ayant grande peine 
contenir son motion, que l'empereur avait pris avec bont le mmoire
qu'elle lui avait prsent, l'avait lu avec attention, et remis 
l'instant  un ministre qui se trouvait prs de lui, en lui recommandant
d'y faire droit dans la journe.

Le lendemain elle reut le brevet d'une pension de trois mille francs,
dont la premire anne lui fut paye ce jour-l mme.

 Lyon, dont le cardinal Fesch tait archevque, l'empereur logea au
palais de l'archevch.

Pendant le sjour de Leurs Majests, le cardinal se donna beaucoup de
mouvement pour que son neveu et sur-le-champ tout ce qu'il pouvait
dsirer. Dans son ardeur de plaire, Monseigneur s'adressait  moi
plusieurs fois par jour, pour tre assur qu'il ne manquait rien. Aussi
tout alla-t-il bien, et mme trs-bien. L'empressement du cardinal fut
remarqu de toutes les personnes de la maison. Pour moi, je crus
m'apercevoir que le zle dploy par Monseigneur pour la rception de
Leurs Majests prit une nouvelle force lorsqu'il fut question
d'acquitter toutes les dpenses occasiones par leur sjour, et qui
furent considrables. Son minence retira, je pense, de forts beaux
intrts de l'avance de ses fonds, et sa _gnreuse_ hospitalit fut
largement indemnise par la gnrosit de ses htes.

Le passage du mont Cnis ne fut pas  beaucoup prs aussi pnible que
l'avait t celui du mont Saint-Bernard. Cependant la route que
l'empereur a fait excuter n'tait pas encore commence. Au pied de la
montagne, on fut oblig de dmonter pice  pice les voitures et d'en
transporter les parties  dos de mulet. Leurs Majests franchirent le
mont, partie  pied, partie dans des chaises  porteur de la plus grande
beaut, qui avaient t prpares  Turin. Celle de l'empereur tait
garnie en satin cramoisi et orne de franges et galons d'or; celle de
l'impratrice, en satin bleu avec franges et galons d'argent; la neige
avait t soigneusement balaye et enleve. Arrives au couvent, elles
furent reues avec beaucoup d'empressement par les bons religieux.
L'empereur, qui les affectionnait singulirement, s'entretint avec eux,
et ne partit point sans leur laisser de nombreuses et riches marques de
sa munificence.  peine arriv  Turin, il rendit un dcret relatif 
l'amlioration de leur hospice, et il a continu de les soutenir jusqu'
sa dchance.

Leurs Majests s'arrtrent quelques jours  Turin, o elles habitrent
l'ancien palais des rois de Sardaigne, qu'un dcret de l'empereur, rendu
pendant notre sjour actuel, dclara rsidence impriale, aussi bien que
le chteau de Stupinigi, situ  une petite distance de la ville.

Le pape rejoignit Leurs Majests  Stupinigi; le saint pre avait quitt
Paris presque en mme temps que nous, et avant son dpart, il avait reu
de l'empereur des prsens magnifiques. C'tait un autel d'or, avec les
chandeliers et les vases sacrs du plus riche travail, une tiare
superbe, des tapisseries des Gobelins et des tapis de la Savonnerie; une
statue de l'empereur en porcelaine de Svres. L'impratrice avait aussi
fait  Sa Saintet prsent d'un vase de la mme manufacture, orn de
peintures des premiers artistes. Ce chef-d'oeuvre avait au moins quatre
pieds en hauteur et deux pieds et demi de diamtre  l'ouverture. Il
avait t fabriqu exprs pour tre offert au saint pre, et
reprsentait, autant qu'il m'en souvient, la crmonie du sacre.

Chacun des cardinaux de la suite du pape avait reu une bote d'un beau
travail, avec le portrait de l'empereur enrichi de diamans, et toutes
les personnes attaches au service de Pie VII avaient eu des prsens
plus ou moins considrables. Tous ces divers objets avaient t
successivement apports par les fournisseurs dans les appartemens de Sa
Majest, et j'en prenais note par ordre de l'empereur  mesure qu'ils
arrivaient.

Le saint pre fit aussi, de son ct, accepter de trs-beaux prsens aux
officiers de la maison de l'empereur qui avaient rempli quelques
fonctions auprs de sa personne, pendant son sjour  Paris.

De Stupinigi nous nous rendmes  Alexandrie. L'empereur, le lendemain
de son arrive, se leva de trs-bonne heure, visita les fortifications
de la ville, parcourut toutes les positions du champ de bataille de
Marengo, et ne rentra qu' sept heures du soir, aprs avoir fatigu cinq
chevaux. Quelques jours aprs, il voulut que l'impratrice vt cette
plaine fameuse, et, par ses ordres, une arme de vingt-cinq ou trente
mille hommes y fut rassemble. Le matin du jour fix pour la revue de
ces troupes, l'empereur sortit de son appartement vtu d'un habit bleu 
longue taille et  basques pendantes, us  profit et mme trou en
quelques endroits. Ces trous taient l'ouvrage des vers et non des
balles, comme on l'a dit  tort dans certains mmoires. Sa Majest avait
sur la tte un vieux chapeau bord d'un large galon d'or, noirci et
effil par le temps, et au ct un sabre de cavalerie comme en portaient
les gnraux de la rpublique. C'taient l'habit, le chapeau et le sabre
qu'il avait ports le jour mme de la bataille de Marengo. Je prtai
dans la suite cet habillement  M. David, premier peintre de Sa Majest,
pour son tableau du passage du mont Saint-Bernard. Un vaste amphithtre
avait t lev dans la plaine pour l'impratrice et pour la suite de
Leurs Majests. La journe fut magnifique, comme le sont tous les jours
du mois de mai en Italie. Aprs avoir parcouru ses lignes, l'empereur
vint s'asseoir  ct de l'impratrice, et fit aux troupes une
distribution de croix de la Lgion-d'Honneur. Ensuite il posa la
premire pierre d'un monument qu'il avait ordonn d'lever dans la
plaine  la mmoire des braves morts dans la bataille. Lorsque Sa
Majest, dans la courte allocution qu'elle adressa en cette occasion 
son arme, pronona d'une voix forte, mais profondment mue, le nom de
Desaix, _mort glorieusement ici pour la patrie_, un frmissement de
douleur se fit entendre dans les rangs des soldats. Pour moi, j'tais
mu jusqu'aux larmes, et, les yeux fixs sur cette arme, sur ses
drapeaux, sur le costume de l'empereur, j'avais besoin de me tourner de
temps en temps vers le trne de sa majest l'impratrice, pour ne pas me
croire encore au 14 juin de l'anne 1800.

Je pense que ce fut pendant ce sjour  Alexandrie que le prince Jrme
Bonaparte eut avec l'empereur une entrevue dans laquelle celui-ci fit 
son jeune frre de srieuses et vives remontrances. Le prince Jrme
sortit du cabinet visiblement agit. Le mcontentement de l'empereur
venait du mariage contract par son frre,  l'ge de dix-neuf ans, avec
la fille d'un ngociant amricain. Sa Majest avait fait casser cette
union pour cause de minorit, et elle avait rendu un dcret portant
dfense aux officiers de l'tat civil de recevoir sur leurs registres
la transmission de l'acte de clbration de mariage de M. Jrme avec
mademoiselle Paterson. Pendant quelque temps, l'empereur lui battit
froid et le tint loign; mais peu de jours aprs l'entrevue
d'Alexandrie, il le chargea d'aller  Alger pour rclamer comme sujets
de l'empire deux cents Gnois retenus en esclavage. Le jeune prince
s'acquitta fort heureusement de sa mission d'humanit, et rentra au mois
d'aot dans le port de Gnes, avec les captifs qu'il venait de dlivrer.
L'empereur fut content de la manire dont son frre avait suivi ses
instructions, et il dit  cette occasion que le prince Jrme tait
bien jeune, bien lger, qu'il lui fallait du plomb dans la tte, mais
que pourtant il esprait en faire quelque chose. Ce frre de Sa Majest
tait du petit nombre des personnes qu'elle aimait particulirement,
quoiqu'il lui et souvent donn les plus justes motifs de s'emporter
contre lui.




CHAPITRE IX.

     Sjour de l'empereur  Milan.--Emploi de son temps.--Le prince
     Eugne vice-roi d'Italie.--Djeuner de l'empereur et de
     l'impratrice dans l'le de l'Olona.--Visite dans la chaumire
     d'une pauvre femme.--Entretien de l'empereur.--Quatre
     heureux.--Runion de la rpublique ligurienne  l'empire
     franais.--Trois nouveaux dpartemens au royaume d'Italie.--Voyage
     de l'empereur  Gnes.--Le snateur Lucien chez son
     frre.--L'empereur veut faire divorcer son frre.--Rponse de
     Lucien.--Colre de l'empereur.--motion de Lucien.--Lucien repart
     pour Rome.--Silence de l'empereur  son coucher.--La vritable
     cause de la brouillerie de l'empereur et de son frre
     Lucien.--Dtails sur les premires querelles des deux
     frres.--Rponse hardie de Lucien.--L'empereur brise sa montre sous
     ses pieds.--Conduite de Lucien, ministre de l'intrieur.--Les bls
     passent le dtroit de Calais.--Vingt millions de bnfice et
     l'ambassade d'Espagne.--Rception de Lucien  Madrid.--Liaison
     entre le prince de la Paix et Lucien.--Trente millions pour deux
     plnipotentiaires.--Amiti de Charles IV pour Lucien.--Le roi
     d'Espagne envie le sort de son premier cuyer.--Amour de Lucien
     pour une princesse.--Le portrait et la chane de cheveux.--Le noeud
     de chapeau de la seconde femme de Lucien.--Dtails sur le premier
     mariage de Lucien, raconts par une personne de l'htel
     mme.--Espionnages.--Le maire du dixime arrondissement et les
     registres de l'tat civil.--Empchement de mariage.--Cent chevaux
     de poste retenus et dpart pour le Plessis-Chamant.--Le cur
     adjoint.--Le cur conduit de brigade en brigade.--Arrive du cur
     aux Tuileries.--Le cur dans le cabinet du premier consul.--Plus de
     peur que de mal.--Conversation entre le factotum de M. Lucien et
     son secrtaire, le jour de la proclamation de l'empire
     franais.--Dtails sur l'inimiti entre Lucien et madame
     Bonaparte.--Amour de Lucien pour mademoiselle Mseray.--Gnrosit
     de M. le comte Lucien.--Dgot de M. le comte; il ne veut pas tout
     perdre.--Funeste prsent.--Contrat de dupe.--Un mot sur notre
     sjour  Gnes.--Ftes donnes  l'empereur.--Dpart de Turin pour
     Fontainebleau.--La vieille femme de Tarare.--Anecdote raconte par
     le docteur Corvisart.


Leurs Majests restrent plus d'un mois  Milan, et j'eus tout le loisir
de visiter cette belle capitale de la Lombardie. Ce ne fut pendant leur
sjour qu'un enchanement continuel de ftes et de plaisirs. Il semblait
que l'empereur lui seul et quelque temps  donner au travail. Il
s'enfermait, selon sa coutume, avec ses ministres, pendant que toutes
les personnes de sa suite et de sa maison, lorsque leur devoir ne les
retenait pas prs de Sa Majest, couraient se mler aux jeux et aux
divertissemens des Milanais. Je n'entrerai dans aucun dtail sur le
couronnement. Ce fut  peu prs la rptition de ce qui s'tait pass 
Paris quelques mois auparavant. Toutes les solennits de ce genre se
ressemblent, et il n'est personne qui n'en connaisse jusqu'aux moindres
circonstances. Parmi tous ces jours de fte, il y eut un vritable jour
de bonheur pour moi, lorsque le prince Eugne, dont je n'ai jamais
oubli les bonts  mon gard, fut proclam vice-roi d'Italie. Certes,
personne n'tait plus digne que lui d'un rang si lev, s'il ne fallait
pour y prtendre que noblesse, gnrosit, courage et habilet dans
l'art de gouverner. Jamais prince ne voulut plus sincrement la
prosprit des peuples confis  son administration. J'ai vu mille fois
combien il tait heureux, et quelle douce gat animait tous ses traits,
lorsqu'il avait rpandu le bonheur autour de lui.

L'empereur et l'impratrice allrent un jour djeuner aux environs de
Milan, dans une petite le de l'Olona; en s'y promenant, l'empereur
rencontra une pauvre femme dont la chaumire tait toute voisine du lieu
o avait t dresse la table de Leurs Majests, et il lui adressa
nombre de questions. Monsieur, rpondit-elle (ne connaissant pas
l'empereur), je suis trs-pauvre, et mre de trois enfans que j'ai bien
de la peine  lever, parce que mon mari, qui est journalier, n'a pas
toujours de l'ouvrage.--Combien vous faudrait-il, reprit Sa Majest,
pour tre parfaitement heureuse?--Oh! Monsieur, il me faudrait beaucoup
d'argent.--Mais encore, ma bonne, combien vous faudrait-il?--Ah!
Monsieur,  moins que nous n'ayons vingt louis, nous ne serons jamais au
dessus de nos affaires; mais quelle apparence que nous ayons jamais
vingt louis!

L'empereur lui fit donner sur-le-champ une somme de trois mille francs
en or, et il m'ordonna de dfaire les rouleaux et de jeter le tout dans
le tablier de la bonne femme.  la vue d'une si grande quantit d'or,
cette dernire plit, chancelle, et je la vis prs de s'vanouir. Ah!
c'est trop, monsieur, c'est vraiment trop. Pourtant vous ne voudriez pas
vous jouer d'une pauvre femme?

L'empereur la rassura en lui disant que tout tait bien pour elle, et
qu'avec cet argent elle pourrait acheter un petit champ, un troupeau de
chvres, et faire bien lever ses enfans.

Sa Majest ne se fit point connatre; elle aimait, en rpandant ses
bienfaits,  garder l'incognito. Je connais dans sa vie un grand nombre
d'actions semblables  celle-ci. Il semble que ses historiens aient fait
exprs de les passer sous silence, et pourtant c'tait, ce me semble,
par des traits pareils qu'on pouvait et qu'on devait peindre le
caractre de l'empereur.

Des dputs de la rpublique ligurienne, le doge  leur tte, taient
venus  Milan supplier l'empereur de runir  l'empire Gnes et son
territoire. Sa Majest n'avait eu garde de repousser une telle demande,
et par un dcret elle avait fait des tats de Gnes, trois dpartemens
de son royaume d'Italie. L'empereur et l'impratrice partirent de Milan
pour aller visiter ces dpartemens et quelques autres.

Nous tions  Mantoue depuis peu de temps, lorsqu'un soir, vers les six
heures, M. le grand marchal Duroc vint me donner l'ordre de rester seul
dans le petit salon qui prcdait la chambre de l'empereur, et me
prvint que M. le comte Lucien Bonaparte allait bientt arriver. En
effet, au bout de quelques minutes je le vis arriver. Lorsqu'il se fut
fait connatre, je l'introduisis dans la chambre  coucher, puis
j'allai frapper  la porte du cabinet de l'empereur pour le prvenir.
Aprs s'tre salus, les deux frres s'enfermrent dans la chambre;
bientt il s'leva entre eux une discussion fort vive, et, bien malgr
moi, oblig de rester dans le petit salon, j'entendis une grande partie
de la conversation: l'empereur engageait son frre  divorcer, et lui
promettait une couronne s'il voulait s'y dcider; M. Lucien rpondit
qu'il n'abandonnerait jamais la mre de ses enfans. Cette rsistance
irrita vivement l'empereur, dont les expressions devinrent dures et mme
insultantes. Enfin cette explication avait dur plus d'une heure,
lorsque M. Lucien en sortit dans un tat affreux, ple, dfait, les yeux
rouges et remplis de larmes. Nous ne le revmes plus, car en quittant
son frre il retourna  Rome.

L'empereur resta tristement affect de la rsistance de son frre, et
n'ouvrit seulement pas la bouche  son coucher. On a prtendu que la
brouillerie entre les deux frres fut cause par l'lvation du premier
consul  l'empire, ce que M. Lucien dsapprouvait. C'est une erreur; il
est bien vrai que ce dernier avait propos de continuer la rpublique
sous le gouvernement de deux consuls, qui auraient t Napolon et
Lucien. L'un aurait t charg de la guerre et des relations
extrieures, l'autre de tout ce qui concernait les affaires de
l'intrieur; mais quoique la non-russite de son plan et afflig M.
Lucien, l'empressement avec lequel il accepta le titre de snateur et de
comte de l'empire prouve assez qu'il se souciait fort peu d'une
rpublique dont il n'aurait pas t un des chefs. Je suis certain que le
mariage seul de M. Lucien avec madame J... fut cause de la brouillerie.
L'empereur dsapprouvait cette union, parce que la dame passait pour
avoir t fort galante, et qu'elle tait divorce de son mari, qui avait
fait faillite et s'tait enfui en Amrique. Cette faillite et surtout le
divorce blessaient beaucoup Napolon, qui eut toujours une grande
rpugnance pour les personnes divorces.

Dj l'empereur avait voulu lever son frre au rang des souverains en
lui faisant pouser la reine d'trurie, qui venait de perdre son mari.
M. Lucien refusa cette alliance  plusieurs reprises. Enfin l'empereur
s'tant fch lui dit: Vous voyez o vous conduit votre enttement et
votre sot amour pour une... _femme galante_.--Au moins, rpliqua M.
Lucien, _la mienne est jeune et jolie_, faisant allusion 
l'impratrice Josphine qui _avait t_ l'un et l'autre. La hardiesse de
cette rponse poussa  l'extrme la colre de l'empereur: il tenait,
dit-on, alors sa montre  la main, et il la jeta avec force sur le
parquet, en s'criant: Puisque tu ne veux rien entendre, eh bien, je te
briserai comme cette montre.

Des diffrends avaient clat entre les deux frres, mme avant
l'tablissement de l'empire. Parmi les faits qui causrent la disgrce
de M. Lucien, j'ai souvent entendu citer celui-ci:

M. Lucien, tant ministre de l'intrieur, reut l'ordre du premier
consul de ne pas laisser sortir de bl du territoire de la rpublique.
Nos magasins taient remplis et la France abondamment pourvue; mais il
n'en tait pas ainsi de l'Angleterre, o la disette se faisait
grandement sentir. On ne sait comment l'affaire s'arrangea, mais la
majeure partie de ces bls passa le dtroit de Calais. On assurait qu'il
y en avait pour la somme de vingt millions. En apprenant cette nouvelle,
le premier consul ta le porte-feuille de l'intrieur  son frre, et le
nomma  l'ambassade d'Espagne.

 Madrid, M. Lucien fut trs-bien reu du roi et de la famille royale,
et il devint l'ami intime de don Manuel Godoy, prince de la Paix. C'est
pendant cette mission, et d'accord avec le prince de la Paix, que fut
conclu le trait de Badajos, pour la conclusion duquel le Portugal
donna, dit-on, trente millions. On a dit de plus que cette somme, paye
en or et en diamans, fut partage entre les deux plnipotentiaires, qui
ne jugrent pas  propos d'en compter avec leurs cours respectives.

Charles IV aimait tendrement M. Lucien, et il avait pour le premier
consul la plus grande vnration. Aprs avoir regard en dtail
plusieurs chevaux d'Espagne qu'il destinait au premier consul, il dit 
son premier cuyer: Que tu es heureux, et que j'envie ton bonheur! tu
vas voir le grand homme et tu vas lui parler; que ne puis-je prendre ta
place!

Pendant son ambassade, M. Lucien avait adress ses hommages  une
personne du rang le plus lev, et il en avait reu un portrait en
mdaillon entour de trs-beaux brillans. Je lui ai vu cent fois ce
portrait, qu'il portait suspendu au cou par une chane de cheveux du
plus beau noir. Loin d'en faire mystre, il affectait au contraire de le
montrer, et se penchait en avant pour qu'on vt le riche mdaillon se
balancer sur sa poitrine.

Avant son dpart de Madrid, le roi lui fit aussi prsent de son portrait
en miniature, galement entour de diamans. Ces pierres, dmontes et
employes pour former un noeud de chapeau, passrent  la seconde femme
de M. Lucien. Voici comment une personne de l'htel mme de M. Lucien
m'a racont le mariage de celui-ci avec madame J...

Le premier consul tait instruit jour par jour et sans nul retard de ce
qui se passait dans l'intrieur de l'htel de ses frres. On lui rendait
un compte exact des moindres particularits et des plus petits dtails.
M. Lucien, voulant pouser madame J..., qu'il avait connue chez le comte
de L..., avec lequel elle tait au mieux, fit prvenir entre deux et
trois heures de l'aprs-midi, M. Duquesnoy, maire du dixime
arrondissement, en l'invitant  se transporter  son htel, rue
Saint-Dominique, sur les huit heures du soir, avec le registre des
mariages. Entre cinq et six heures, M. Duquesnoy reut du chteau des
Tuileries l'ordre de ne point emporter les registres hors de la
municipalit, et surtout de ne prononcer aucun mariage avant que,
conformment  la loi, le nom des futurs poux n'et t, au pralable,
affich pendant huit jours.

 l'heure indique, M. Duquesnoy arrive  l'htel, et demande  parler
en particulier  M. le comte, auquel il communique l'ordre man du
chteau.

Outr de colre, M. Lucien fait sur-le-champ retenir une centaine de
chevaux  la poste pour lui et pour tout son monde, et sans tarder,
lui-mme et madame J..., la socit et les gens de sa maison montent en
voiture pour se rendre au chteau du Plessis-Chamant, maison de
plaisance  une demi-lieue au-dessus de Senlis. Le cur du lieu, qui
tait aussi adjoint du maire, est aussitt mand.  minuit il prononce
le mariage civil; puis jetant sur son charpe d'officier de l'tat civil
ses habits sacerdotaux, il donna aux fugitifs la bndiction nuptiale.
On servit ensuite un bon souper, auquel _l'adjoint-cur_ assista; et
comme il revenait  son presbytre vers les six heures du matin, il vit
 sa porte une chaise de poste garde par deux cavaliers. En entrant
dans sa maison, il y trouva un officier de gendarmerie qui l'invita
poliment  vouloir bien l'accompagner  Paris. Le pauvre cur se crut
perdu; mais il fallait obir, sous peine d'tre conduit  Paris de
brigade en brigade par la gendarmerie.

Il monte donc dans la fatale chaise qui l'emporte au galop de deux bons
chevaux, et le voil aux Tuileries. Amen dans le cabinet du premier
consul: C'est donc vous, monsieur, lui dit celui-ci d'une voix
foudroyante, qui mariez les gens de ma famille sans mon consentement, et
sans avoir fait les publications que vous deviez faire en votre double
caractre de cur et d'adjoint? Savez-vous bien que vous mritez d'tre
destitu, interdit et poursuivi devant les tribunaux? Le malheureux
prtre se voyait dj au fond d'un cachot. Cependant, aprs une verte
semonce, il fut renvoy dans son presbytre. Mais les deux frres ne se
rconcilirent jamais.

Malgr tous ces diffrends, M. Lucien comptait toujours sur la tendresse
de son frre pour obtenir un royaume. Voici un fait dont je garantis
l'authenticit, et qui m'a t racont par une personne digne de foi. M.
Lucien avait  la tte de sa maison un ami d'enfance, du mme ge que
lui et galement n en Corse. Il se nommait Campi, et jouissait dans
l'htel de M. le comte d'une confiance sans bornes. Le jour o le
_Moniteur_ donna la liste des nouveaux princes franais, M. Campi se
promenait dans la belle galerie de tableaux forme par M. Lucien, avec
un jeune secrtaire de M. Lucien, et il s'tablit entre eux la
conversation suivante. Vous avez sans doute lu le _Moniteur_
d'aujourd'hui?--Oui.--Vous y avez vu que tous les membres de la famille
sont dcors du titre de princes franais et que le nom de M. le comte
manque  la liste.--Qu'importe, il y a des royaumes.--Aux soins que se
donnent les souverains pour les conserver, je n'en vois gure de
vacans.--Eh bien, on en fera; toutes les familles souveraines de
l'Europe sont uses, et nous en aurons de nouvelles. L-dessus M. Campi
se tut, et commanda au jeune homme de se taire, s'il voulait conserver
les bonnes grces de M. le comte. Aussi n'est-ce que bien long-temps
aprs cet entretien que le jeune secrtaire en a parl. Cette
confidence, sans tre singulirement piquante, donne pourtant une ide
du degr de confiance qu'il faut accorder  la prtendue modration de
M. le comte Lucien, et aux pigrammes qu'on lui a prtes contre
l'ambition de son frre et de sa famille.

Il n'tait personne au chteau qui ne connt l'inimiti qui existait
entre M. Lucien Bonaparte et l'impratrice Josphine; et pour faire leur
cour  celle-ci, les anciens habitus de la Malmaison, devenus avec le
temps les courtisans des Tuileries, lui racontaient tout ce qu'ils
avaient recueilli de plus piquant sur le compte du frre pun de
l'empereur. C'est ainsi qu'un jour j'entendis par hasard un grave
personnage, un snateur de l'empire, donner le plus gament du monde 
l'impratrice des dtails trs-circonstancis sur une des liaisons
passagres de M. le comte Lucien. Je ne garantis point l'authenticit de
l'anecdote, et j'prouve  l'crire plus d'embarras que M. le snateur
n'en avait  la conter. Je me garderai mme bien d'entrer dans une foule
de dtails que le narrateur donnait sans rougir, et sans effaroucher son
auditoire; car mon but est de faire connatre ce que je sais de
l'intrieur de la famille impriale et des habitudes des personnages
qui tenaient de plus prs  l'empereur, et non d'exciter le scandale,
quoique je pusse m'en justifier par l'exemple d'un dignitaire de
l'empire.

Donc M. le comte Lucien (je ne sais en quelle anne) rechercha les
bonnes grces de mademoiselle Mserai, actrice jolie et spirituelle du
Thtre-Franais. La conqute n'en fut pas difficile, d'abord parce
qu'elle ne l'avait jamais t pour personne, ensuite parce que l'artiste
connaissait l'opulence de M. le comte, et le croyait prodigue. Les
premires attentions de son amant durent la confirmer dans cette
opinion. Elle demanda un htel; on lui en donna un richement et
lgamment meubl, et le contrat lui en fut remis le jour o elle prit
possession. Chaque visite de M. le comte enrichissait de quelque
nouvelle parure la garde-robe ou l'crin de l'actrice. Cela dura
quelques mois, au bout desquels M. Lucien se dgota de son march, et
se mit  aviser aux moyens de le rompre sans trop y perdre. Il avait,
entre autres prsens, donn  mademoiselle Mserai une paire de
_girandoles_ en diamans de trs-grand prix. Dans une de leurs dernires
entrevues, mais avant que M. le comte et laiss paratre aucun signe de
refroidissement, il aperut les girandoles sur la toilette de sa
matresse, et les prenant dans ses mains: En vrit, ma chre, vous
avez des torts avec moi. Pourquoi ne pas me montrer plus de confiance?
Je vous en veux beaucoup de porter des bijoux passs de mode comme
ceux-ci.--Comment! mais il n'y a pas six mois que vous me les avez
donns.--Je le sais, mais une femme qui se respecte, une femme de bon
got ne doit rien porter qui ait six mois de date. Je garde les pendans
d'oreilles et je vais les faire porter chez Devilliers (c'tait le
joaillier de M. le comte) pour qu'il les monte comme je l'entends. M.
le comte, bien tendrement remerci pour une attention si dlicate, mit
les girandoles dans sa poche avec une ou deux parures venant aussi de
lui et qui ne lui paraissaient plus assez nouvelles, et la brouillerie
clata avant qu'il et rien rapport. Il fit pourtant, dit-on, un
dernier cadeau  mademoiselle M... avant de la quitter tout--fait; et
celui-l, la pauvre fille en souffrit long-temps. Il faut dire
toutefois, pour rendre justice aux deux parties, que de son ct M. le
comte prtendait que, loin de donner, il avait craint de recevoir, et
que c'tait cette crainte salutaire qui avait amen la rupture.

Quoi qu'il en soit, mademoiselle M... se croyait bien dans ses meubles
et mme dans sa maison, lorsqu'un matin le vritable propritaire vint
lui demander si son intention tait de passer un nouveau bail. Elle
recourut  son contrat de proprit, qu'elle n'avait pas encore song 
dplier, et trouva que ce n'tait que la grosse d'un tat de lieux au
bas duquel tait la quittance d'un _loyer de deux annes_.

Pendant notre sjour  Gnes, les chaleurs taient insupportables;
l'empereur en souffrait beaucoup et prtendait qu'il n'en avait pas
prouv de pareilles en gypte. Il se dshabillait plusieurs fois le
jour; son lit fut entour d'une moustiquaire, car les cousins taient
nombreux et tourmentans. Les fentres de la chambre  coucher donnaient
sur une grande terrasse situe au bord de la mer, et d'o l'on
dcouvrait le golfe et tout le pays environnant: les ftes donnes par
la ville furent superbes; on avait li les uns aux autres un grand
nombre de bateaux chargs d'orangers, de citronniers et d'arbustes
couverts de fleurs et de fruits; runis ensemble, ces bateaux
prsentaient l'image d'un jardin flottant de la plus grande beaut.
Leurs Majests s'y rendirent sur un yacht magnifique.

 son retour en France, l'empereur ne prit aucun repos depuis Turin
jusqu' Fontainebleau. Il voyageait incognito, sous le nom du ministre
de l'intrieur. Nous allions avec une si grande vitesse qu' chaque
relais on tait oblig de jeter de l'eau sur les roues; malgr cela Sa
Majest se plaignait de la lenteur des postillons, et s'criait  chaque
instant: _Allons, allons donc, nous ne marchons pas_. Plusieurs voitures
de service restrent en arrire; la mienne n'prouva aucun retard, et
j'arrivai  chaque relais en mme temps que l'empereur.

Pour monter la cte rapide de Tarare, l'empereur descendit de voiture
ainsi que le marchal Berthier qui l'accompagnait. Les quipages taient
assez loin derrire, parce qu'on avait arrt afin de faire reposer les
chevaux. Sa Majest vit gravissant la monte,  quelques pas devant lui,
une femme vieille et boiteuse, et qui ne cheminait qu'avec grand'peine.
L'empereur s'approcha d'elle et lui demanda pourquoi, infirme comme elle
semblait tre, et ayant l'air si fatigue, elle suivait  pied une route
si pnible.

Monsieur, rpondit-elle, on m'a assur que l'empereur doit passer par
ici, et je veux le voir avant de mourir. Sa Majest, qui voulait
s'amuser, lui dit Ah! bon Dieu! pourquoi vous dranger? c'est un tyran
comme un autre.

La bonne vieille, indigne du propos, repartit avec une sorte de colre:
Du moins, monsieur, celui-l est de notre choix, et puisqu'il nous
faut un matre, il est bien juste  tout le moins que nous le
choisissions. Je n'ai point t tmoin de ce fait; mais j'ai entendu
l'empereur lui-mme le raconter au docteur Corvisart, avec quelques
rflexions sur le bon sens du peuple, qui, de l'avis de Sa Majest et de
son premier mdecin, a gnralement le jugement trs-droit.




CHAPITRE X.

     Sjour  Munich et  Stuttgard.--Mariage du prince Eugne avec la
     princesse Auguste-Amlie de Bavire.--Ftes.--Tendresse mutuelle du
     vice-roi et de la vice-reine.--Comment le vice-roi levait ses
     enfans.--Un trait de l'enfance de sa majest l'impratrice actuelle
     du Brsil.--Portrait du feu roi de Bavire, Maximilien
     Joseph.--Souvenirs de son ancien sjour  Strasbourg, comme colonel
     au service de France.--Amour des Bavarois pour cet excellent
     prince.--Dvoment du roi de Bavire pour Napolon.--La main de
     Constant dans une main royale.--Contraste entre la destine du roi
     de Bavire et celle de l'empereur.--Les deux tombeaux.--Portrait du
     prince royal, aujourd'hui roi de Bavire.--Surdit et
     bgaiement.--Gravit et amour pour l'tude.--Opposition du
     prince-royal contre l'empereur.--Voyage du prince Louis (de
     Bavire)  Paris.--Sommeil de ce prince au spectacle, et la
     _mridienne_ de l'archi-chancelier de l'empire.--Portrait du roi de
     Wurtemberg.--Son norme embonpoint.--Son attitude  table.--Sa
     passion pour la chasse.--La monture difficile  trouver.--Comment
     on dressait les chevaux du roi  porter l'norme poids de leur
     matre.--Duret excessive du roi de Wurtemberg.--Dtails
     singuliers  ce sujet.--Fidlit garde par ce monarque.--Luxe du
     roi de Wurtemberg.--Le prince royal de Wurtemberg.--Le prince
     primat.--Toilette suranne des princesses allemandes.--Les coches
     et les paniers.--Les journaux des modes, franais.--Tristes
     quipages.--Portrait du prince de Saxe-Gotha.--Coquetterie de
     ci-devant jeune homme.--Michalon le coiffeur, et les perruques  la
     Cupidon.--Toilette extravagante d'une princesse de la
     confdration, au spectacle de la cour.--Madame
     _Cungonde_.--L'impratrice Josphine se souvient de _Candide_.--Le
     prince Murat, grand duc de Berg et de Clves.--Le prince
     Charles-Louis Frdric de Bade vient  Paris pour pouser une des
     nices de l'impratrice Josphine.--Portrait de ce prince.--La
     premire nuit des noces.--Vive rsistance.--Condescendance d'un bon
     mari.--La queue sacrifie.--Rapprochement et bon mnage.--Le
     grand-duc de Bade  Erfurt.--L'empereur Alexandre excite sa
     jalousie.--Maladie et mort du grand-duc de Bade.--Un mot sur sa
     famille.--La grande-duchesse se livre  l'ducation de ses
     filles.--Ftes, chasses, etc.--Gravit d'un ambassadeur turc,
     suivant une chasse impriale.--Il refuse l'honneur de tirer le
     premier coup.


SA majest l'empereur passa le mois de janvier 1806  Munich et 
Stuttgard; c'est dans la premire de ces deux capitales que fut clbr
le mariage du vice-roi avec la princesse de Bavire. Il y eut  cette
occasion une suite de ftes magnifiques dont l'empereur tait toujours
le hros. Ses htes ne savaient par quels hommages tmoigner au grand
homme l'admiration que leur inspirait son gnie militaire.

Le vice-roi et la vice-reine ne s'taient jamais vus avant leur mariage,
mais ils s'aimrent bientt comme s'ils s'taient connus depuis des
annes, car jamais deux personnes n'ont t mieux faites pour s'aimer.
Il n'est pas de princesse, et mme il n'est point de mre qui se soit
occupe de ses enfans avec plus de tendresse et de soins que la
vice-reine. Elle tait faite pour servir de modle  toutes les femmes;
on m'a cit de cette respectable princesse un trait que je ne puis
m'empcher de rapporter ici. Une de ses filles encore tout enfant, ayant
rpondu d'un ton fort dur  une femme de chambre, Son Altesse
Srnissime la vice-reine en fut instruite, et pour donner une leon 
sa fille, elle dfendit qu' partir de ce moment on rendt  la jeune
princesse aucun service, et qu'on rpondit  ses demandes. L'enfant ne
tarda pas  venir se plaindre  sa mre, qui lui dit fort gravement que,
quand on avait, comme elle, besoin du service et des soins de tout le
monde, il fallait savoir les mriter et les reconnatre par des gards
et par une politesse obligeante. Ensuite elle l'engagea  faire des
excuses  la femme de chambre et  lui parler dornavant avec douceur,
l'assurant qu'elle en obtiendrait ainsi tout ce qu'elle demanderait de
raisonnable et de juste. La jeune enfant obit, et la leon lui profita
si bien, qu'elle est devenue, si l'on en croit la voix publique, une des
princesses les plus accomplies de l'Europe. Le bruit de ses perfections
s'est mme rpandu jusque dans le nouveau monde, qui s'est empress de
la disputer  l'ancien, et qui a t assez heureux pour la lui enlever.
C'est, je crois, aujourd'hui, Sa Majest l'impratrice du Brsil.

* * *

Sa majest le roi de Bavire Maximilien-Joseph tait d'une taille
leve, d'une noble et belle figure; il pouvait avoir cinquante ans. Ses
manires taient pleines de charme, et il avait avant la rvolution
laiss  Strasbourg une renomme de bon ton et de galanterie
chevaleresque, du temps o il tait colonel au service de France, du
rgiment d'Alsace, sous le nom de prince Maximilien, ou prince Max,
comme l'appelaient ses soldats. Ses sujets, sa famille, ses serviteurs,
tout le monde l'adorait. Il se promenait souvent seul, le matin, dans la
ville de Munich, allait aux halles, marchandait les grains, entrait dans
les boutiques, parlait  tout le monde, et surtout aux enfans qu'il
engageait  se rendre aux coles. Cet excellent prince ne craignait
point de compromettre sa dignit par la simplicit de ses manires, et
il avait raison, car je ne pense pas que personne ait jamais t tent
de lui manquer de respect. L'amour qu'il inspirait n'tait rien  la
vnration. Tel tait son dvouement  l'empereur que sa bienveillance
s'tendait jusques sur les personnes qui par leurs fonctions
approchaient le plus de Sa Majest impriale, et se trouvaient le mieux
en position de connatre ses besoins et ses dsirs. Ainsi (je ne raconte
cela que pour citer une preuve de ce que j'avance, et non pour en tirer
vanit), Sa Majest le roi de Bavire ne venait pas de fois chez
l'empereur qu'il ne me serrt la main, s'informant de la sant de Sa
Majest impriale, puis de la mienne, et ajoutant mille choses qui
prouvaient tout ensemble son attachement pour l'empereur et sa bont
naturelle.

Sa majest le roi de Bavire est maintenant dans la tombe comme celui
qui lui avait donn un trne. Mais son tombeau est encore un tombeau
royal, et les bons Bavarois peuvent venir s'y agenouiller et pleurer.
L'empereur au contraire...! le vertueux Maximilien a pu lguer  un fils
digne de lui le sceptre qu'il avait reu de l'exil mort 
Sainte-Hlne.

Le prince Louis, aujourd'hui roi de Bavire, et peut-tre le plus digne
roi de l'Europe, tait de moins grande taille que son auguste pre; il
avait aussi une figure moins belle, et par malheur il tait afflig
alors d'une surdit extrme, qui le faisait grossir et lever la voix
sans qu'il s'en apert. Sa prononciation tait galement affecte d'un
lger bgaiement; les Bavarois l'aimaient beaucoup. Ce prince tait
srieux et ami de l'tude, et l'empereur lui reconnaissait du mrite,
mais ne comptait pas sur son amiti; ce n'tait pas qu'il le souponnt
de manquer de loyaut. Le prince royal tait au dessus d'un pareil
soupon; mais l'empereur savait qu'il tait du parti qui craignait
l'asservissement de l'Allemagne, et qui suspectait les Franais,
quoiqu'ils n'eussent jusqu'alors attaqu que l'Autriche, de projets
d'envahissement sur toutes les puissances germaniques. Toutefois ce que
je viens de dire du prince royal doit se rapporter uniquement aux annes
postrieures  1806, car je suis certain qu' cette poque, ses
sentimens ne diffraient pas de ceux du bon Maximilien, qui tait, comme
je l'ai dit, pntr de reconnaissance pour l'empereur. Le prince Louis
vint  Paris au commencement de cette anne, et je l'ai vu maintes fois
au spectacle de la cour dans la loge du prince archi-chancelier. Ils
dormaient tous deux de compagnie et trs-profondment; c'tait au reste
l'habitude de M. Cambacrs. Lorsque l'empereur le faisait demander, et
qu'il recevait pour rponse que Monseigneur tait au spectacle, C'est
bon, c'est bon, disait Sa Majest, il fait la mridienne, qu'on ne le
drange pas.

Le roi de Wurtemberg tait grand, et si gros qu'on disait de lui que
Dieu l'avait mis au monde pour prouver jusqu' quel point la peau de
l'homme peut s'tendre. Son ventre avait une telle dimension, que sa
place  table tait marque par une profonde chancrure; et malgr cette
prcaution, il tait oblig de tenir son assiette  la hauteur du menton
pour manger son potage; il allait  la chasse, qu'il aimait beaucoup, 
cheval, ou sur une petite voiture russe attele de quatre chevaux qu'il
conduisait souvent lui-mme. Il aimait  monter  cheval, mais ce
n'tait pas chose aise de trouver une monture de taille et de force 
porter un si lourd fardeau. Il fallait que le pauvre animal y et t
dress progressivement.  cet effet, l'cuyer du roi se serrait les
reins d'une ceinture charge de morceaux de plomb dont il augmentait
chaque jour le poids, jusqu' ce qu'il galt celui de Sa Majest. Le
roi tait despote, dur, et mme cruel; il devait signer la sentence de
tous les condamns, et presque toujours, s'il faut en croire ce que j'en
ai entendu dire  Stuttgard, il aggravait la peine prononce par les
juges. Difficile et brutal, il frappait souvent les gens de sa maison:
on allait jusqu' dire qu'il n'pargnait pas Sa Majest la reine sa
femme, soeur du roi actuel d'Angleterre. C'tait au reste un prince dont
l'empereur estimait l'esprit et les hautes connaissances. Il l'aimait et
en tait aim, et il le trouva jusqu' la fin fidle  son alliance. Le
roi Frdric de Wurtemberg avait une cour brillante et nombreuse, et il
talait une grande magnificence.

Le prince hrditaire tait fort aim; il tait moins altier et plus
humain que son pre; on le disait juste et libral.

Outre les ttes couronnes de sa main, l'empereur reut en Bavire un
grand nombre de princes et princesses de la confdration qui dnaient
ordinairement avec Sa Majest. Dans cette foule de courtisans royaux, on
remarquait le prince primat, qui ne diffrait en rien, sous le rapport
des manires, du ton et de la mise, de ce que nous avons de mieux 
Paris; aussi l'empereur en faisait-il un cas tout particulier. Je ne
saurais faire le mme loge de la toilette des princesses, duchesses,
et autres dames nobles. Le costume de la plupart d'entre elles tait du
plus mauvais got; elles avaient entass dans leur coiffure, sans art et
sans grce, les fleurs, les plumes, les chiffons de gaze d'or ou
d'argent, et surtout grande quantit d'pingles  ttes de diamans.

Les quipages de la noblesse allemande taient tous de gros et larges
coches, ce qui tait indispensable pour les normes paniers que
portaient encore ces dames. Cette fidlit aux modes surannes tait
d'autant plus surprenante, qu' cette poque l'Allemagne jouissait du
prcieux avantage de possder deux journaux des modes. L'un tait la
traduction du recueil publi par M. de la Msangre; et l'autre, rdig
galement  Paris, tait traduit et imprim  Manheim.  ces ignobles
voitures, qui ressemblaient  nos anciennes diligences, taient attels
avec des cordes des chevaux extrmement chtifs; ils taient tellement
loigns les uns des autres, qu'il fallait un espace immense pour faire
tourner les quipages.

Le prince de Saxe-Gotha tait long et maigre; malgr son grand ge, il
tait assez coquet pour faire faire  Paris, par notre clbre coiffeur
Michalon, de jolies petites perruques, d'un blond d'enfant, et boucles
comme la coiffure de Cupidon; au surplus, c'tait un homme excellent.

Je me souviens,  propos des nobles dames allemandes, d'avoir vu au
spectacle de la cour  Fontainebleau une princesse de la confdration,
qui fut prsente  Leurs Majests. La toilette de Son Altesse annonait
un immense progrs de la civilisation lgante au del du Rhin.
Renonant aux gothiques paniers, la princesse avait adopt des gots
plus modernes; ge de prs de soixante-dix ans, elle portait une robe
de dentelle noire sur un dessous de satin aurore; sa coiffure consistait
en un voile de mousseline blanche, retenu par une couronne de roses, 
la manire des vestales de l'Opra. Elle avait avec elle sa petite
fille, toute brillante de jeunesse et de charmes, et qui fut admire de
toute la cour, quoique son costume ft moins recherch que celui de sa
grand'mre.

J'ai entendu sa majest l'impratrice Josphine raconter un jour qu'elle
avait eu toutes les peines du monde  s'empcher de rire, quand, dans le
nombre des princesses allemandes, on vint en annoncer une sous le nom de
Cungonde. Sa Majest ajouta que lorsqu'elle vit la princesse assise,
elle s'imaginait la voir pencher de ct. Assurment l'impratrice avait
lu les aventures de Candide et de la fille du trs-noble baron de
Thunder-Ten-Trunck.

On vit  Paris, au printemps de 1806, presque autant de membres de la
confdration que j'en avais vu dans les capitales de la Bavire et du
Wurtemberg. Un nom franais prit rang parmi les noms de ces princes
trangers; c'tait celui du prince Murat, qui fut cr, au mois de mars,
grand duc de Berg et de Clves. Aprs le prince Louis de Bavire, arriva
le prince hrditaire de Bade, qui vint  Paris pour pouser une des
nices de sa majest l'impratrice.

Les commencemens de cette union ne furent pas heureux. La princesse
Stphanie tait une trs-jolie femme, pleine de grces et d'esprit.
L'empereur voulut en faire une grande dame, et il la maria sans beaucoup
la consulter. Le prince Charles-Louis-Frdric, qui avait alors vingt
ans, tait bon par excellence, rempli de qualits prcieuses, brave,
gnreux, mais lourd, flegmatique, toujours d'un srieux glacial, et
tout--fait dpourvu de ce qui pouvait plaire  une jeune princesse
habitue  la brillante lgance de la cour impriale.

Le mariage eut lieu en avril,  la grande satisfaction du prince, qui ce
jour-l parut faire violence  sa gravit habituelle, et permit enfin au
sourire d'approcher de ses lvres. La journe se passa fort bien; mais
lorsque vint le moment o l'poux voulut user de ses droits, la
princesse fit une grande rsistance: elle cria, pleura, elle se fcha;
enfin elle fit coucher dans sa chambre une amie d'enfance, mademoiselle
Nelly Bourjoly, jeune personne qu'elle affectionnait particulirement.
Le prince tait dsol: il suppliait sa femme, il promettait de faire
tout ce qu'elle voudrait: toutes ses promesses et ses supplications
furent inutiles, au moins pendant huit jours.

On vint lui dire que la princesse trouvait sa coiffure affreuse, et que
rien ne lui inspirait autant d'aversion que les coiffures  queue. Le
bon prince n'eut rien de plus press que de faire couper ses cheveux.
Quand elle le vit ainsi tondu, elle se mit  rire aux clats, et s'cria
qu'il tait encore plus laid  la _titus_ qu'autrement.

Enfin, comme il tait impossible qu'avec de l'esprit et un bon coeur la
princesse ne fint pas par apprcier les bonnes et solides qualits de
son mari, elle mit un terme  ses rigueurs, puis elle l'aima aussi
tendrement qu'elle en tait aime, et l'on m'a assur que les augustes
poux faisaient un excellent mnage.

Trois mois aprs ce mariage, le prince quitta sa femme pour suivre
l'empereur dans la campagne de Prusse d'abord, ensuite dans celle de
Pologne. La mort de son grand-pre, arrive quelque temps aprs la
campagne d'Autriche de 1809, le mit en possession du grand duch. Alors
il donna le commandement de ses troupes  son oncle, le Comte de
Hochberg, et revint dans son gouvernement pour ne plus le quitter.

* * *

Je l'ai revu avec la princesse  Erfurt, o l'on m'a racont qu'il tait
devenu jaloux de l'empereur Alexandre, qui passait pour faire  sa femme
une cour assidue. La peur prit au prince, et il sortit brusquement
d'Erfurt, emmenant avec lui la princesse, dont il est vrai de dire que
jamais la moindre dmarche imprudente de sa part n'avait autoris cette
jalousie bien pardonnable, au reste, au mari d'une si charmante femme.

* * *

Le prince tait d'une sant faible. Ds sa premire jeunesse on avait
remarqu en lui des symptmes alarmans, et cette disposition physique
entrait pour beaucoup sans doute dans l'humeur mlancolique qui faisait
le fond de son caractre. Il est mort en 1818, aprs une maladie
extrmement longue et douloureuse, pendant laquelle son pouse eut pour
lui les soins les plus empresss. Il avait eu quatre enfans, deux fils
et deux filles. Les deux fils sont morts en bas ge, et ils auraient
laiss la souverainet de Bade sans hritiers, si les comtes de Hochberg
n'avaient t reconnus membres de la famille ducale. La grande duchesse
est aujourd'hui livre tout entire  l'ducation de ses filles, qui
promettent de l'galer en grces et en vertus.

Les noces du prince et de la princesse de Bade furent clbres par de
brillantes ftes. Il y eut  Rambouillet une grande chasse,  la suite
de laquelle Leurs Majests, avec plusieurs membres de leur famille, et
tous les princes et princesses de Bade, de Clves, etc., parcoururent 
pied le march de Rambouillet.

Je me souviens d'une autre chasse qui eut lieu vers la mme poque, dans
la fort de Saint-Germain, et  laquelle l'empereur avait invit un
ambassadeur de la sublime Porte, tout nouvellement arriv  Paris. Son
Excellence turque suivit la chasse avec ardeur, mais sans dranger un
seul muscle de son austre visage. La bte ayant t force, Sa Majest
fit apporter un fusil  l'ambassadeur turc pour qu'il et l'honneur de
tirer le premier coup; mais il s'y refusa, ne concevant pas sans doute
quel plaisir on peut trouver  tuer  bout portant un pauvre animal
puis, et qui n'a plus mme la fuite pour se dfendre.




CHAPITRE XI.

     Coalition de la Russie et de l'Angleterre contre
     l'empereur.--L'arme de Boulogne en marche vers le Rhin.--Dpart de
     l'empereur.--Tableau de l'intrieur des Tuileries, avant et aprs
     le dpart de l'empereur pour l'arme.--Les courtisans _civils_ et
     le jour sans soleil.--Arrive de l'empereur  Strasbourg, et
     passage du pont de Kehl.--Le rendez-vous.--L'empereur inond de
     pluie.--Le chapeau de charbonnier.--Les gnraux Chardon et
     Vandamme.--Le rendez-vous oubli, et pourquoi.--Les douze
     bouteilles de vin du Rhin.--Mcontentement de l'empereur.--Le
     gnral Vandamme envoy  l'arme wurtembergeoise.--Courage et
     rentre en grce.--L'empereur devance sa suite et ses bagages, et
     passe tout seul la nuit dans une chaumire.--L'empereur devant
     Ulm.--Combat  outrance.--Courage personnel et sang-froid de
     l'empereur.--Le manteau militaire de l'empereur servant de linceul
      un vtran.--Le canonnier bless  mort.--Capitulation d'Ulm;
     trente mille hommes mettent bas les armes aux pieds de
     l'empereur.--Entre de la garde impriale dans Augsbourg.--Passage
      Munich.--Serment d'alliance mutuelle, prt par l'empereur de
     Russie et le roi de Prusse, sur le tombeau du grand Frdric;
     rapprochement.--Arrive des Russes.--Le Couronnement, et la
     bataille d'Austerlitz.--L'empereur au bivouac.--Sommeil de
     l'empereur.--Visite des avant-postes.--Illumination
     militaire.--L'empereur et ses braves.--Bivouac des gens de
     service.--Je fais du punch pour l'empereur.--Je tombe de fatigue et
     de sommeil.--Rveil d'une arme.--Bataille d'Austerlitz.--Le
     gnral Rapp bless; l'empereur va le voir.--L'empereur d'Autriche
     au quartier-gnral de l'empereur Napolon.--Trait de
     paix.--Sjour  Vienne et  Schoenbrunn.--Rencontre
     singulire.--Napolon et la fille de M. de Marboeuf.--Le courrier
     Moustache envoy  l'impratrice Josphine.--Rcompense digne d'une
     impratrice.--Zle et courage de Moustache.--Son cheval tombe mort
     de fatigue.


L'EMPEREUR ne resta que quelques jours  Paris, aprs notre retour
d'Italie, et repartit bientt pour son camp de Boulogne. Les ftes de
Milan ne l'avaient point empch de suivre les plans de sa politique, et
l'on se doutait bien que ce n'tait pas sans raison qu'il avait crev
ses chevaux, depuis Turin jusqu' Paris. Cette raison fut bientt
connue; l'Autriche tait entre secrtement dans la coalition de la
Russie et de l'Angleterre contre l'empereur. L'arme rassemble au camp
de Boulogne reut l'ordre de marcher sur le Rhin, et Sa Majest partit
pour rejoindre ses troupes, sur la fin de septembre. Selon sa coutume il
ne nous fit connatre qu'une heure  l'avance l'instant du dpart.
C'tait quelque chose de curieux que le contraste du bruit et de la
confusion qui prcdaient cet instant, avec le silence qui le suivait. 
peine l'ordre tait-il donn, que chacun s'occupait  la hte des
besoins du matre et des siens. On n'entendait que courses dans les
corridors de domestiques allant et venant, bruit de caisses que l'on
fermait, de coffres que l'on transportait. Dans les cours, grand nombre
de voitures, de fourgons et d'hommes occups  les garnir, clairs par
des flambeaux; partout des cris d'impatience et des juremens. Les
femmes, chacune dans son appartement, s'occupaient tristement du dpart
d'un mari, d'un fils, d'un frre. Pendant tous ces prparatifs,
l'empereur faisait ses adieux  sa majest l'impratrice, ou prenait
quelques instans de repos;  l'heure dite, il se levait, on l'habillait,
et il montait en voiture. Une heure aprs, tout tait muet dans le
chteau; on n'apercevait plus que quelques personnes isoles passant
comme des ombres; le silence avait succd au bruit, la solitude au
mouvement d'une cour brillante et nombreuse. Le lendemain au matin, on
ne voyait que des femmes s'approchant les unes des autres, le visage
ple, les yeux en larmes, pour se communiquer leur douleur et leur
inquitude. Bon nombre de courtisans qui n'taient pas du voyage
arrivaient pour faire leur cour et restaient tout stupfaits de
l'absence de Sa Majest. C'tait pour eux comme si le soleil n'et pas
d se lever ce jour-l.

L'empereur alla sans s'arrter jusqu' Strasbourg; le lendemain de son
arrive dans cette ville, l'arme commena  dfiler sur le pont de
Kehl.

Ds la veille de ce passage, l'empereur avait ordonn aux officiers
gnraux de se rendre sur les bords du Rhin le jour suivant,  six
heures prcises du matin. Une heure avant celle du rendez-vous, Sa
Majest, malgr la pluie qui tombait en abondance, s'tait transporte
seule  la tte du pont pour s'assurer de l'excution des ordres qu'elle
avait donns. Elle reut continuellement la pluie jusqu'au moment du
dploiement des premires divisions qui s'avancrent sur le pont, et il
en tait tellement tremp, que les gouttes qui dcoulaient de ses habits
se runissaient sous le ventre de son cheval et y formaient une petite
chute d'eau. Son petit chapeau tait si fort maltrait par la pluie, que
le derrire en retombait sur les paules de l'empereur,  peu prs comme
le grand feutre des charbonniers de Paris. Les gnraux qu'il attendait
vinrent l'entourer; quand il les vit rassembls il leur dit: Tout va
bien, Messieurs, voil un nouveau pas fait vers nos ennemis, mais o
donc est Vandamme? Pourquoi n'est-il pas ici? Serait-il mort? Personne
ne disait mot: Rpondez-moi donc, Messieurs, qu'est devenu Vandamme?
Le gnral Chardon, gnral d'avant-garde trs-aim de l'empereur, lui
rpondit: Je crois, Sire, que le gnral Vandamme dort encore; nous
avons bu ensemble hier soir une douzaine de bouteilles de vin du Rhin,
et sans doute...--Il a bien fait, de boire, Monsieur, mais il a tort de
dormir quand je l'attends. Le gnral Chardon se disposait  envoyer un
aide-de-camp  son compagnon d'armes, mais l'empereur le retint en lui
disant: Laissons dormir Vandamme, plus tard je lui parlerai. En ce
moment le gnral Vandamme parut: Eh! vous voil, Monsieur, il parat
que vous aviez oubli l'ordre que j'ai donn hier.--Sire, c'est la
premire fois que cela m'arrive, et...--Et pour viter la rcidive, vous
irez combattre sous les drapeaux du roi de Wurtemberg; j'espre que vous
donnerez aux Allemands des leons de sobrit. Le gnral Vandamme
s'loigna, non sans chagrin, et il se rendit  l'arme wurtembergeoise,
o il fit des prodiges de valeur. Aprs la campagne, il revint auprs
de l'empereur; sa poitrine tait couverte de dcorations, et il tait
porteur d'une lettre du roi de Wurtemberg  Sa Majest, qui, aprs
l'avoir lue, dit  Vandamme: Gnral, n'oubliez jamais que si j'aime
les braves, je n'aime pas ceux qui dorment quand je les attends. Il
serra la main du gnral et l'invita  djeuner ainsi que le gnral
Chardon,  qui cette rentre en grce faisait autant de plaisir qu' son
ami.

Avant d'entrer  Augsbourg l'empereur, qui tait parti en avant, fit une
si longue course que sa maison ne put le rejoindre. Il passa la nuit,
sans suite et sans bagages, dans la maison la moins mauvaise d'un
trs-mauvais village. Lorsque nous atteignmes Sa Majest le lendemain,
elle nous reut en riant et en nous menaant de nous faire relancer
comme traneurs par la gendarmerie.

D'Augsbourg l'empereur se rendit au camp devant Ulm, et fit des
dispositions pour l'assaut de cette place.

 peu de distance de la ville, un combat terrible et opinitre s'engagea
entre les Franais et les Autrichiens, et il durait depuis deux heures,
quand tout  coup on entendit des cris de _vive l'empereur_! Ce nom qui
portait toujours la terreur dans les rangs ennemis, et qui encourageait
partout nos soldats, les lectrisa  tel point qu'ils culbutrent les
Autrichiens. L'empereur se montra sur la premire ligne, criant en
avant! et faisant signe aux soldats d'avancer. De temps en temps le
cheval de Sa Majest disparaissait au milieu de la fume du canon.
Durant cette charge furieuse, l'empereur se trouva prs d'un grenadier
bless grivement. Ce brave grenadier criait comme les autres _en
avant! en avant!_ L'empereur s'approcha de lui et lui jeta son manteau
militaire en disant: Tche de me le rapporter, je te donnerai en
change la croix que tu viens de gagner. Le grenadier, qui se sentait
mortellement bless, rpondit  Sa Majest que le linceul qu'il venait
de recevoir valait bien la dcoration, et il expira envelopp dans le
manteau imprial.

Le combat termin, l'empereur fit relever le grenadier, qui tait un
vtran de l'arme d'gypte, et voulut qu'il ft enterr dans son
manteau.

Un autre militaire, non moins courageux que celui dont je viens de
parler, reut aussi de Sa Majest des marques d'honneur. Le lendemain du
combat devant Ulm, l'empereur visitant les ambulances, un canonnier de
l'artillerie lgre, qui n'avait plus qu'une cuisse, et qui criait de
toutes ses forces: _vive l'empereur_! attira son attention. Il
s'approcha du soldat et lui dit: Est-ce donc l tout ce que tu as  me
dire?--Non, Sire, je puis aussi vous apprendre que j'ai  moi seul
dmont quatre pices de canon aux Autrichiens; et c'est le plaisir de
les voir enfoncs qui me fait oublier que je vais bientt tourner l'oeil
pour toujours. L'empereur, mu de tant de fermet, donna sa croix au
canonnier, prit le nom de ses parens et lui dit: Si tu en reviens, 
toi l'htel des Invalides.--Merci, Sire, mais la saigne a t trop
forte; ma pension ne vous cotera pas bien cher; je vois bien qu'il faut
descendre la garde, mais vive l'empereur quand mme! Malheureusement ce
brave homme ne sentait que trop bien son tat; il ne survcut pas 
l'amputation de sa cuisse.

Nous suivmes l'empereur  Ulm, aprs l'occupation de cette place, et
nous vmes une arme ennemie de plus de trente mille hommes mettre bas
les armes aux pieds de Sa Majest, en dfilant devant elle; je n'ai
jamais rien vu de plus imposant que ce spectacle. L'empereur tait 
cheval, quelques pas en avant de son tat-major. Son visage tait calme
et grave, mais sa joie perait malgr lui dans ses regards. Il levait 
chaque instant son chapeau, pour rendre le salut aux officiers
suprieurs de la division autrichienne.

Lorsque la garde impriale entra dans Augsbourg, quatre-vingts
grenadiers marchaient en tte des colonnes, portant chacun un drapeau
ennemi. L'empereur, arriv  Munich, fut accueilli avec les plus grandes
attentions par l'lecteur de Bavire, son alli. Sa Majest alla
plusieurs fois au spectacle et  la chasse, et donna un concert aux
dames de la cour. Ce fut, comme on l'a su depuis, pendant le sjour de
l'empereur  Munich que l'empereur Alexandre et le roi de Prusse, se
promirent  Postdam, sur le tombeau de Frdric II, de runir leurs
efforts contre Sa Majest. Un an aprs, l'empereur Napolon fit aussi
une visite au tombeau du grand Frdric.

La prise d'Ulm avait achev la dfaite des Autrichiens et ouvert 
l'empereur les portes de Vienne; mais les Russes s'avanaient  marches
forces au secours de leurs allis. Sa Majest se porta  leur
rencontre; et le 1er dcembre, les deux armes ennemies se trouvrent
en face l'une de l'autre. Par un de ces hasards qui n'taient faits que
pour l'empereur, le jour de la bataille d'Austerlitz tait aussi le jour
anniversaire du couronnement.

Je ne sais plus pourquoi il n'y avait pas  Austerlitz de tente pour
l'empereur; les soldats lui avaient dress avec des branches une espce
de baraque, avec une ouverture dans le haut pour le passage de la fume.
Sa Majest n'avait pour lit que de la paille; mais elle tait si
fatigue, la veille de la bataille, aprs avoir pass la journe 
cheval sur les hauteurs du Santon, qu'elle dormait profondment quand le
gnral Savary, un de ses aides-de-camp, entra pour lui rendre compte
d'une mission dont il avait t charg. Le gnral fut oblig de toucher
l'paule de l'empereur et de le pousser pour l'veiller. Alors il se
leva et remonta  cheval pour visiter ses avant-postes. La nuit tait
profonde, mais tout  coup le camp se trouva illumin comme par
enchantement. Chaque soldat mit une poigne de paille au bout de sa
baonnette, et tous ces brandons se trouvrent allums en moins de temps
qu'il n'en faut pour l'crire. L'empereur parcourut  cheval toute sa
ligne, adressant la parole aux soldats qu'il reconnaissait. Soyez
demain, mes braves, tels que vous avez toujours t, leur disait-il, et
les Russes sont  nous, nous les tenons! L'air retentissait des cris de
_vive l'empereur_! et il n'y avait officier ni soldat qui ne comptt
pour le lendemain sur une victoire.

Sa Majest, en visitant la ligne d'attaque o les vivres manquaient
depuis quarante-huit heures, (car on n'avait distribu dans cette
journe qu'un pain de munition pour huit hommes), vit, en passant de
bivouac en bivouac, des soldats occups  faire cuire des pommes de
terre sous la cendre. Se trouvant devant le 4e rgiment de ligne dont
son frre tait colonel, l'empereur dit  un grenadier du 2e
bataillon, en prenant et mangeant une des pommes de terre de l'escouade:
Es-tu content de ces pigeons-l?--Hum!  vaut toujours mieux que rien;
mais ces pigeons-l, c'est bien de la viande de carme.--Eh bien, mon
vieux, reprit Sa Majest en montrant aux soldats les feux de l'ennemi,
aide-moi  dbusquer ces b...-l, et nous ferons le mardi-gras 
Vienne.

L'empereur revint, se recoucha et dormit jusqu' trois heures du matin.
Le service tait rassembl autour d'un feu de bivouac, prs de la
baraque de Sa Majest; nous tions couchs sur la terre, envelopps dans
nos manteaux, car la nuit tait des plus froides. Depuis quatre jours je
n'avais pas ferm l'oeil, et je commenais  m'endormir quand, sur les
trois heures, l'empereur me fit demander du punch; j'aurais donn tout
l'empire d'Autriche pour reposer une heure de plus. Je portai  Sa
Majest le punch que je fis au feu du bivouac; l'empereur en fit prendre
au marchal Berthier, et je partageai le reste avec ces messieurs du
service. Entre quatre et cinq heures, l'empereur ordonna les premiers
mouvemens de son arme. Tout le monde fut sur pied en peu d'instans et
chacun  son poste; dans toutes les directions on voyait galoper les
aides-de-camp et les officiers d'ordonnance, et au jour la bataille
commena.

Je n'entrerai dans aucun dtail sur cette glorieuse journe qui, suivant
l'expression de l'empereur lui-mme, _termina la campagne par un coup de
tonnerre_. Pas une des combinaisons de Sa Majest n'choua, et en
quelques heures les Franais furent matres du champ de bataille et de
l'Allemagne tout entire. Le brave gnral Rapp fut bless  Austerlitz,
comme dans toutes les batailles o il a figur. On le transporta au
chteau d'Austerlitz, et le soir, l'empereur alla le voir et causa
quelque temps avec lui. Sa Majest passa elle-mme la nuit dans ce
chteau.

Deux jours aprs, l'empereur Franois vint trouver Sa Majest et lui
demander la paix. Avant la fin de dcembre un trait fut conclu, d'aprs
lequel l'lecteur de Bavire et le duc de Wurtemberg, allis fidles de
l'empereur Napolon, furent crs rois. En retour de cette lvation
dont elle tait l'unique auteur, Sa Majest demanda et obtint pour le
prince Eugne, vice-roi d'Italie, la main de la princesse Auguste-Amlie
de Bavire.

Pendant son sjour  Vienne, l'empereur avait tabli son
quartier-gnral  Schoenbrunn, dont le nom est devenu clbre par
plusieurs sjours de Sa Majest, et qui, dit-on, est encore aujourd'hui,
par une singulire destine, la rsidence de son fils.

Je ne saurais assurer si ce fut pendant ce premier sjour  Schoenbrunn
que l'empereur fit la rencontre extraordinaire que je vais rapporter. Sa
Majest, en costume de colonel des chasseurs de la garde, montait tous
les jours  cheval. Un matin qu'il se promenait sur la route de Vienne,
il vit arriver dans une voiture ouverte un ecclsiastique et une femme
baigne de larmes qui ne le reconnut pas. Napolon s'approcha de la
voiture, salua cette dame, et s'informa de la cause de son chagrin, de
l'objet et du but de son voyage. Monsieur, rpondit-elle, j'habitais
dans un village  deux lieues d'ici, une maison qui a t pille par des
soldats, et mon jardinier a t tu. Je viens demander une sauve-garde 
votre empereur qui a beaucoup connu ma famille,  laquelle il a de
grandes obligations.--Quel est votre nom, madame?--De Bunny; je suis
fille de M. de Marboeuf, ancien gouverneur de la Corse.--Je suis charm,
madame, reprit Napolon, de trouver une occasion de vous tre agrable.
C'est moi qui suis l'empereur. Madame de Bunny resta tout interdite.
Napolon la rassura et continua son chemin en la priant d'aller
l'attendre  son quartier-gnral.  son retour, il la reut et la
traita  merveille, lui donna pour escorte un piquet de chasseurs de sa
garde, et la congdia heureuse et satisfaite.

Ds que la bataille d'Austerlitz avait t gagne, l'empereur s'tait
empress d'envoyer en France le courrier Moustache, pour en annoncer la
nouvelle  l'impratrice. Sa Majest tait au chteau de Saint-Cloud. Il
tait neuf heures du soir, lorsqu'on entendit tout  coup pousser de
grands cris de joie, et le bruit d'un cheval qui arrivait au galop. Le
son des grelots et les coups rpts du fouet annonaient un courrier.
L'impratrice, qui attendait avec une vive impatience des nouvelles de
l'arme, s'lance vers la fentre et l'ouvre prcipitamment. Les mots de
_victoire_ et d'_Austerlitz_ frappent son oreille. Impatiente de savoir
les dtails, elle descend sur le perron, suivie de ses dames. Moustache
lui apprend de vive voix la grande nouvelle, et remet  Sa Majest la
lettre de l'empereur. Josphine, aprs l'avoir lue, tira un superbe
diamant qu'elle avait au doigt, et le donna au courrier. Le pauvre
Moustache avait fait au galop plus de cinquante lieues dans la journe,
et il tait tellement harass qu'on fut oblig de l'enlever de dessus
son cheval. Il fallut quatre personnes pour procder  cette opration,
et le transporter dans un lit. Son dernier cheval, qu'il avait sans
doute encore moins mnag que les autres, tomba mort dans la cour du
chteau.




CHAPITRE XII.

     Retour de l'empereur  Paris.--Aventure en montant la cte de
     Meaux.--Une jeune fille se jette dans la voiture de
     l'empereur.--Rude accueil, et grce refuse. Je reconnais
     mademoiselle de Lajolais.--Le gnral Lajolais deux fois accus de
     conspiration.--Arrestation de sa femme et de sa fille.--Rigueurs
     exerces contre madame de Lajolais.--Rsolution extraordinaire de
     mademoiselle de Lajolais.--Elle se rend seule  Saint-Cloud et
     s'adresse  moi.--Je fais parvenir sa demande  sa majest
     l'impratrice.--Craintes de Josphine.--Josphine et Hortense font
     placer mademoiselle de Lajolais sur le passage de
     l'empereur.--Attention et bont des deux princesses.--Constance
     inbranlable d'un enfant.--Mademoiselle de Lajolais en prsence de
     l'empereur.--Scne dchirante.--Svrit de l'empereur.--Grce
     arrache.--vanouissement.--Soins donns  mademoiselle de Lajolais
     par l'empereur.--Les gnraux Wolff et Lavalette la reconduisent 
     son pre.--Entrevue du gnral Lajolais et de sa
     fille.--Mademoiselle de Lajolais obtient aussi la grce de sa
     mre.--Elle se joint aux dames bretonnes pour solliciter la grce
     des compagnons de George.--Excution retarde.--Dmarche
     infructueuse.--Avertissement de l'auteur.--Le jeune Destrem demande
     et obtient la grce de son pre.--Faveur inutile.--Passage de
     l'empereur par Saint-Cloud, au retour d'Austerlitz.--M. Barr,
     maire de Saint-Cloud.--L'arc _barr_ et _la plus dormeuse_ des
     communes.--M. Je prince de Talleyrand et les lits de
     Saint-Cloud.--Singulier caprice de l'empereur.--Petite rvolution
     au chteau.--Les manies des souverains sont epidmiques.


L'EMPEREUR ayant quitt Stuttgard, ne s'arrta que vingt-quatre heures 
Carlsruhe, et quarante-huit heures  Strasbourg; de l jusqu' Paris il
ne fit que des haltes assez courtes, sans se presser toutefois, et sans
demander aux postillons cette rapidit extrme qu'il avait coutume d'en
exiger.

Pendant que nous montions la cte de Meaux, et que l'empereur lui-mme,
fortement occup de la lecture d'un livre qu'il avait dans les mains, ne
faisait aucune attention  ce qui se passait sur la route, une jeune
fille se prcipita sur la portire de Sa Majest, s'y cramponna malgr
les efforts, assez faibles  la vrit, que les cavaliers de l'escorte
tentrent pour l'loigner, l'ouvrit et se jeta dans la voiture de
l'empereur. Tout cela fut fait en moins de temps que je n'en mets  le
dire. L'empereur, on ne peut plus surpris, s'cria: Que diable me veut
cette folle? Puis reconnaissant la jeune demoiselle aprs avoir mieux
examin ses traits, il ajouta avec une humeur bien prononce: Ah! c'est
encore vous! vous ne me laisserez donc jamais tranquille? La jeune
fille, sans s'effrayer de ce rude accueil, mais non sans verser beaucoup
de larmes, dit que la seule grce qu'elle tait venue implorer pour son
pre tait qu'on le changet de prison, et qu'il ft transport du
chteau d'If, o l'humidit dtruisait sa sant,  la citadelle de
Strasbourg. Non, non, s'cria l'empereur, n'y comptez pas. J'ai bien
autre chose  faire que de recevoir vos visites. Que je vous accorde
encore cette demande, et dans huit jours vous en aurez imagin
quelqu'autre. La pauvre demoiselle insista avec une fermet digne d'un
meilleur succs; mais l'empereur fut inflexible. Arriv au haut de la
cte, il dit  la jeune fille: J'espre que vous allez descendre, et me
laisser poursuivre mon chemin. J'en suis bien fch, mais ce que vous me
demandez est impossible. Et il la congdia sans vouloir l'entendre plus
long-temps.

Pendant que cela se passait, je montais la cte  pied,  quelques pas
de la voiture de Sa Majest, et lorsque, cette dsagrable scne tant
termine, la jeune personne, force de s'loigner sans avoir rien
obtenu, passa devant moi en sanglotant, je reconnus mademoiselle de
Lajolais, que j'avais dj vue dans une circonstance semblable, mais o
sa courageuse tendresse pour ses parens avait t suivie d'une meilleure
russite.

Le gnral de Lajolais avait t arrt, ainsi que toute sa famille, au
18 fructidor. Aprs avoir subi une dtention de vingt-huit mois, il
avait t jug  Strasbourg par un conseil de guerre, sur l'ordre qu'en
donna le premier consul, et acquitt  l'unanimit.

Plus tard, lorsqu'clata la conjuration des gnraux Pichegru, Moreau,
George Cadoudal, et de MM. de Polignac, de Rivire, etc., le gnral de
Lajolais, qui en faisait partie, fut condamn  mort avec eux; sa femme
et sa fille furent transfres de Strasbourg  Paris par la gendarmerie.
Madame de Lajolais fut mise au secret le plus rigoureux; et sa fille,
spare d'elle, se rfugia chez des amis de sa famille. C'est alors que
cette jeune personne, ge  peine de quatorze ans, dploya un courage
et une force de caractre inconnus dans un ge aussi tendre. Lorsqu'elle
apprit la condamnation  mort de son pre, elle partit  quatre heures
du matin, sans avoir fait part de sa rsolution  personne, seule, 
pied, sans guide, sans introducteur, et se prsenta tout en larmes au
chteau de Saint-Cloud, o tait l'empereur. Ce ne fut pas sans beaucoup
de peine qu'elle parvint  en franchir l'entre; mais elle ne se laissa
rebuter par aucun obstacle, et arriva jusqu' moi. Monsieur, me
dit-elle, on m'a promis que vous me conduiriez tout de suite 
l'empereur (je ne sais qui lui avait fait ce conte); je ne vous demande
que cette grce, ne me la refusez pas, je vous en supplie! Touch de sa
confiance et de son dsespoir, j'allai prvenir sa majest
l'impratrice.

Celle-ci, tout mue de la rsolution et des larmes d'une enfant si
jeune, n'osa pourtant pas lui prter sur-le-champ son appui, dans la
crainte de rveiller la colre de l'empereur, qui tait grande contre
ceux qui avaient tremp dans la conspiration. L'impratrice m'ordonna de
dire  la jeune de Lajolais qu'elle tait dsole de ne pouvoir rien
faire pour elle en ce moment; mais qu'elle et  revenir  Saint-Cloud
le lendemain  cinq heures du matin; qu'elle et la reine Hortense
aviseraient au moyen de la placer sur le passage de l'empereur. La jeune
fille revint le jour suivant  l'heure indique. Sa majest
l'impratrice la fit placer dans le salon vert. L elle pia pendant dix
heures le moment o l'empereur, sortant du conseil, traverserait cette
salle pour passer dans son cabinet.

L'impratrice et son auguste fille donnrent des ordres pour qu'on lui
servt  djeuner et ensuite  dner; elles vinrent elles-mmes la prier
de prendre quelque nourriture, mais leurs instances furent inutiles. La
pauvre enfant n'avait pas d'autre pense ni d'autre besoin que d'obtenir
la vie de son pre. Enfin  cinq heures aprs midi l'empereur parut; sur
un signe que l'on fit  mademoiselle de Lajolais pour lui montrer
l'empereur, qu'entouraient quelques conseillers d'tat et des officiers
de sa maison, elle s'lana vers lui; c'est alors qu'eut lieu une scne
dchirante qui dura fort long-temps. La jeune fille se tranait aux
genoux de l'empereur, le conjurant, les mains jointes et dans les termes
les plus touchans, de lui accorder la grce de son pre. L'empereur
commena d'abord par la repousser et lui dire du ton le plus svre:
Votre pre est un tratre, c'est la seconde fois qu'il se rend coupable
envers l'tat, je ne puis rien vous accorder. Mademoiselle de Lajolais
rpondit  cette sortie de Sa Majest: La premire fois, mon pre a t
jug et reconnu innocent; cette fois-ci c'est sa grce que j'implore!
Enfin l'empereur, vaincu par tant de courage et de dvouement, et un peu
fatigu d'ailleurs d'une sance que la persvrance de la jeune fille
semblait encore dispose  prolonger, cda  ses prires, et la vie du
gnral de Lajolais fut sauve.

puise de fatigue et de faim, sa fille tomba sans connaissance aux
pieds de l'empereur; il la releva lui-mme, lui fit donner des soins, et
la prsentant aux personnes tmoins de cette scne, il la combla
d'loges pour sa pit filiale.

Sa Majest donna ordre aussitt qu'on la reconduist  Paris, et
plusieurs officiers suprieurs se disputrent le plaisir de
l'accompagner. Les gnraux Wolff, aide-de-camp du prince Louis, et
Lavalette, furent chargs de ce soin, et la conduisirent  la
Conciergerie auprs de son pre. Entre dans son cachot, elle se
prcipita  son cou pour lui annoncer la grce qu'elle venait
d'arracher, mais accable par tant d'motions elle fut hors d'tat de
prononcer une seule parole, et ce fut le gnral Lavalette qui annona
au prisonnier ce qu'il devait  la courageuse persistance de sa fille...
Le lendemain, elle obtint par l'impratrice Josphine la libert de sa
mre qui devait tre dporte[48].

Aprs avoir obtenu la vie de son pre et la libert de sa mre, comme je
viens de le rapporter, mademoiselle de Lajolais voulut encore travailler
 sauver leurs compagnons d'infortune condamns  mort. Elle se joignit
aux dames bretonnes, que le succs qu'elle avait dj obtenu avait
engages  solliciter sa coopration, et elle courut avec elles  la
Malmaison pour demander ces nouvelles grces.

Ces dames avaient obtenu que l'excution des condamns ft retarde de
deux heures; elles espraient que l'impratrice Josphine pourrait
flchir l'empereur; mais il fut inflexible, et cette gnreuse tentative
resta sans succs. Mademoiselle de Lajolais revint  Paris avec la
douleur de n'avoir pu arracher quelques malheureux de plus aux rigueurs
de la loi.

J'ai dj dit deux choses que je me crois oblig de rappeler en cet
endroit: la premire, c'est que, loin de m'assujettir  rapporter les
vnemens dans leur ordre chronologique, je les crirais  mesure qu'ils
viendraient s'offrir  ma mmoire; la seconde, c'est que je considre
comme une obligation et un devoir pour moi de raconter tous les actes de
l'empereur qui peuvent servir  le faire mieux connatre, et qui ont t
oublis, soit involontairement, soit  dessein, par ceux qui ont crit
sa vie. Je crains peu que l'on m'accuse sur ce point de monotonie, et
que l'on m'adresse le reproche de ne faire qu'un pangyrique; mais si
cela arrivait  quelqu'un, je dirais: Tant pis pour qui s'ennuie au
rcit des bonnes actions! Je me suis engag  dire la vrit sur
l'empereur, en bien comme en mal; tout lecteur qui s'attend  ne trouver
dans mes mmoires que du mal sur le compte de l'empereur, comme celui
qui s'attendrait  n'y trouver que du bien, fera sagement de ne pas
aller plus loin, car j'ai fermement rsolu de raconter tout ce que je
sais. Ce n'est pas ma faute si les bienfaits accords par l'empereur ont
t tellement nombreux que mes rcits devront souvent tourner  sa
louange.

J'ai cru bon de faire ces courtes observations avant de rapporter ici
une autre grce accorde par Sa Majest  l'poque du couronnement, et
que l'aventure de mademoiselle de Lajolais m'a rappele.

Le jour de la premire distribution dans l'glise des Invalides de la
dcoration de la Lgion-d'Honneur, et au moment o, cette imposante
crmonie tant termine, l'empereur allait se retirer, un trs-jeune
homme vint se jeter  genoux sur les marches du trne en criant: _Grce!
grce pour mon pre!_ Sa Majest, touche de sa physionomie
intressante et de sa profonde motion, s'approcha de lui et voulut le
relever; mais le jeune homme se refusait  changer d'attitude, et
rptait sa demande d'un ton suppliant. Quel est le nom de votre pre?
lui demanda l'empereur.--Sire, rpondit le jeune homme pouvant  peine
se faire entendre, il s'est fait assez connatre, et les ennemis de mon
pre ne l'ont que trop calomni auprs de Votre Majest; mais je jure
qu'il est innocent. Je suis le fils de Hugues Destrem.--Votre pre,
Monsieur, s'est gravement compromis par ses liaisons avec des factieux
incorrigibles; mais j'aurai gard  votre demande. M. Destrem est
heureux d'avoir un fils qui lui est si dvou. Sa Majest ajouta encore
quelques paroles consolantes, et le jeune homme se retira avec la
certitude que son pre serait graci. Malheureusement le pardon accord
par l'empereur arriva trop tard: M. Hugues Destrem, qui avait t
transport  l'le d'Olron aprs l'attentat du 3 nivse, auquel il
n'avait pourtant pris aucune part, mourut dans cet exil, avant d'avoir
reu la nouvelle que les sollicitations de son fils avaient obtenu un
plein succs.

 notre retour de la glorieuse campagne d'Austerlitz, la commune de
Saint-Cloud, si favorise par le sjour de la cour, avait dcid qu'elle
se distinguerait dans cette circonstance, et s'efforcerait de prouver
tout son amour pour l'empereur.

Le maire de Saint-Cloud tait M. Barr, homme d'une instruction parfaite
et d'une grande bont; Napolon l'estimait particulirement, et aimait 
s'entretenir avec lui; aussi fut-il sincrement regrett de ses
administrs, quand la mort le leur enleva.

M. Barr fit lever un arc de triomphe simple, mais noble et de bon
got, au bas de l'avenue qui conduit au palais; on le dcora de
l'inscription suivante:

 SON SOUVERAIN CHRI

LA PLUS HEUREUSE DES COMMUNES.

Le soir o l'on attendait l'empereur, M. le maire et ses adjoints, avec
la harangue oblige, passrent une partie de la nuit au pied du
monument. M. Barr, qui tait vieux et valtudinaire, se retira, mais
non sans avoir plac en sentinelle un de ses administrs qui devait
l'aller prvenir de la venue du premier courrier. On fit poser une
chelle en travers de l'arc de triomphe pour que personne n'y pt passer
avant Sa Majest. Malheureusement l'argus municipal vint  s'endormir:
l'empereur arrive sur le matin et passe  ct de l'arc de triomphe, en
riant beaucoup de l'obstacle qui l'empchait de jouir de l'honneur
insigne que lui avaient prpar les bons habitans de Saint-Cloud.

Le jour mme de l'vnement, on fit courir dans le palais un petit
dessin reprsentant les autorits endormies auprs du monument. On
n'avait eu garde d'oublier l'chelle qui barrait le passage; on lisait
au-dessous _l'arc barr_, par allusion au nom du maire. Quant 
l'inscription, on l'avait travestie de cette manire:

 SON SOUVERAIN CHRI

LA PLUS DORMEUSE DES COMMUNES.

Leurs Majests s'amusrent beaucoup de cette plaisanterie.

La cour tant  Saint-Cloud, l'empereur, qui avait travaill fort tard
avec M. de Talleyrand, invita ce dernier  coucher au chteau. Le
prince, qui aimait mieux retourner  Paris, refusa, donnant pour excuse
que les lits avaient une odeur fort dsagrable. Il n'en tait pourtant
rien, et on avait, comme on peut aisment le croire, le plus grand soin
du mobilier, tant au garde-meuble que dans les diffrens palais
impriaux. Le motif assign par M. de Talleyrand avait t donn par
hasard; il aurait pu tout aussi bien en assigner un autre. Nanmoins
l'observation frappa l'empereur, et le soir, en entrant dans sa chambre,
il se plaignit que son lit sentait mauvais. Je l'assurai du contraire,
en promettant  Sa Majest que le lendemain elle serait convaincue de
son erreur. Mais loin d'tre persuad, l'empereur,  son lever, rpta
que son lit avait une odeur fort dsagrable et qu'il fallait absolument
le changer. Sur-le-champ on appela M. Charvet, concierge du palais, 
qui Sa Majest se plaignit de son lit et ordonna d'en faire apporter un
autre. M. Desmasis, conservateur du garde-meuble, fut aussi mand; il
examine matelas, lits de plume et couvertures, les tourne et retourne en
tout sens; d'autres personnes en font autant, et chacun demeure
convaincu que le lit de Sa Majest ne rpandait aucune odeur. Malgr
tant de tmoignages, l'empereur, non parce qu'il tenait  honneur de
n'avoir pas le dmenti de ce qu'il avait avanc, mais seulement par
suite d'un caprice auquel il tait assez sujet, persista dans sa
premire ide et exigea que son coucher ft chang. Voyant qu'il fallait
obir, j'envoyai le coucher aux Tuileries et fis apporter le lit de
Paris au chteau de Saint-Cloud, L'empereur applaudit  ce changement,
et quand il fut revenu aux Tuileries, il ne s'aperut pas de l'change
et trouva trs-bon son coucher dans ce chteau. Ce qu'il y eut de plus
plaisant, c'est que les dames du palais ayant appris que l'empereur
s'tait plaint de son lit, trouvrent aux leurs une odeur insupportable.
Il fallut tout bouleverser, et cela fit une petite rvolution. Les
caprices des souverains ont quelque chose d'pidmique.




CHAPITRE XIII.

     Liaisons secrtes de l'empereur.--Quelle est, selon l'empereur, la
     conduite d'un honnte homme.--Ce que Napolon entendait par
     _immoralit_.--Tentations des souverains.--Discrtion de
     l'empereur.--Jalousie de Josphine.--Madame Gazani.--Rendez-vous
     dans l'ancien appartement de M. de Bourrienne.--L'empereur en tte
      tte _avec un ministre_.--Soupons et agitation de
     l'impratrice.--Ma consigne me force  mentir.--L'impratrice
     plaidant  mes dpens le faux pour savoir le vrai.--Petite
     rprimande adresse  mon sujet par l'empereur  l'impratrice.--Je
     suis justifi.--Bouderie passagre.--Dure de la liaison de
     l'empereur avec madame Gazani.--Madame de Rmusat dame d'honneur de
     l'impratrice.--Expdition nocturne de Josphine et de madame de
     Rmusat.--Ronflement formidable.--Terreur panique et fuite
     prcipite.--Larmes et rire fou.--L'alle des Veuves.--L'empereur
     en bonnes fortunes.--Le prince Murat et moi nous l'attendons  la
     porte de...--Inquitude de Murat.--Mot _imprial_ de Napolon.--Les
     pourvoyeurs officieux.--Je suis sollicit par certaines dames.--Ma
     rpugnance pour les marchs clandestins.--Anciennes attributions du
     premier valet de chambre, non rtablies par
     l'empereur.--Complaisance d'un gnral.--Rsistance d'une dame
     _aprs_ son mariage.--Mademoiselle E... lectrice de la princesse
     Murat.--Portrait de mademoiselle E...--Intrigue contre
     l'impratrice.--Entrevues aux Tuileries et quelles en furent les
     suites.--Naissance d'un enfant imprial.--ducation de cet
     enfant.--Mademoiselle E...  Fontainebleau.--Mcontentement de
     l'empereur.--Rigueur envers la mre et tendresse pour le fils.--Les
     trois fils de Napolon.--Distractions de l'empereur  Boulogne.--La
     belle Italienne.--Dcouverte et proposition de Murat.--Mademoiselle
     L. B.--Spculation honteuse.--Les pas de ballet.--Le teint
     chauff.--OEillades en pure perte.--Visite  mademoiselle
     Lenormand.--Discrtion de mademoiselle L. B. sur les prdictions de
     la devineresse.--Crdulit justifie par l'vnement.--Balivernes.


Sa Majest avait coutume de dire que l'on reconnaissait un honnte homme
 sa conduite envers sa femme, ses enfans et ses domestiques, et
j'espre qu'il ressortira de ces mmoires que l'empereur, sous ces
divers rapports, avait la conduite d'un honnte homme, telle qu'il la
dfinissait. Il disait encore que l'immoralit tait le vice le plus
dangereux dans un souverain, parce qu'il faisait loi pour les sujets. Ce
qu'il entendait par _immoralit_, c'tait sans doute une publicit
scandaleuse donne  des liaisons qui devraient toujours rester
secrtes: car pour ces liaisons en elles-mmes, il ne les repoussait pas
plus qu'un autre lorsqu'elles venaient se jeter  sa tte. Peut-tre
tout autre, dans la mme position que lui, entour de sductions,
d'attaques et d'avances de toute espce, aurait moins souvent encore
rsist  la tentation. Pourtant  Dieu ne plaise que je veuille prendre
ici la dfense de Sa Majest sous ce rapport; je conviendrai mme, si
l'on veut, que sa conduite n'offrait pas l'exemple de l'accord le plus
parfait avec la morale de ses discours; mais on avouera aussi que
c'tait beaucoup, pour un souverain, de cacher avec le plus grand soin
ses distractions au public, pour qui elles auraient t un sujet de
scandale, ou, qui pis est, d'imitation, et  sa femme, qui en aurait
prouv le plus violent chagrin. Voici, sur ce chapitre dlicat, deux ou
trois anecdotes qui me reviennent maintenant  l'esprit, et qui sont, je
crois,  peu prs de l'poque  laquelle ma narration est parvenue.

L'impratrice Josphine tait jalouse, et malgr la prudence dont usait
l'empereur dans ses liaisons secrtes, elle n'tait pas sans tre
quelquefois informe de ce qui se passait.

L'empereur avait connu  Gnes madame Gazani, fille d'une danseuse
italienne, et il continuait de la recevoir  Paris. Un jour qu'il avait
rendez-vous avec cette dame dans les petits appartemens, il m'ordonna
de rester dans sa chambre, et de rpondre aux personnes qui le
demanderaient, ft-ce mme Sa Majest l'impratrice, qu'il travaillait
dans son cabinet avec un ministre.

Le lieu de l'entrevue tait l'ancien appartement occup par M. de
Bourrienne, dont l'escalier donnait dans la chambre  coucher de Sa
Majest. Cet appartement avait t arrang et dcor fort simplement; il
avait une seconde sortie sur l'escalier, dit l'escalier noir, parce
qu'il tait sombre et peu clair. C'tait par l qu'entrait madame
Gazani. Quant  l'empereur, il allait la trouver par la premire issue.
Il y avait peu d'instans qu'ils taient runis, quand l'impratrice
entra dans la chambre de l'empereur, et me demanda ce que faisait son
poux. Madame, l'empereur est fort occup en ce moment; il travaille
dans son cabinet avec un ministre.--Constant, je veux entrer.--Cela est
impossible, madame, j'ai reu l'ordre formel de ne pas dranger Sa
Majest, pas mme pour Sa Majest l'impratrice. L dessus, celle-ci
s'en retourna mcontente et mme courrouce. Au bout d'une demi-heure,
elle revint, et comme elle renouvela sa demande, il me fallut bien
renouveler ma rponse. J'tais dsol de voir le chagrin de Sa Majest
l'impratrice, mais je ne pouvais manquer  ma consigne. Le mme soir,
 son coucher, l'empereur me dit, d'un ton fort svre, que
l'impratrice lui avait assur tenir de moi que, lorsqu'elle tait venue
le demander, il tait enferm avec une dame. Je rpondis  l'empereur,
sans me troubler, que certainement il ne pouvait croire cela. Non,
reprit Sa Majest, revenant au ton amical dont elle m'honorait
habituellement, je vous connais assez pour tre assur de votre
discrtion; mais malheur aux sots qui bavardent, si je parviens  les
dcouvrir. Au coucher du lendemain, l'impratrice entra comme
l'empereur se mettait au lit, et Sa Majest lui dit devant moi: C'est
fort mal, Josphine, de prter des mensonges  ce pauvre Constant; il
n'tait pas homme  vous faire un conte comme celui que vous m'avez
rapport. L'impratrice s'assit sur le bord du lit, se prit  rire, et
mit sa jolie petite main sur la bouche de son mari. Comme il tait
question de moi, je me retirai. Pendant quelques jours, Sa Majest
l'impratrice fut froide et svre envers moi; mais comme cela lui tait
peu naturel, elle reprit bientt cet air de bont qui lui gagnait tous
les coeurs.

* * *

Quant  la liaison de l'empereur avec madame Gazani, elle dura  peu
prs un an; encore les rendez-vous n'avaient lieu qu' des poques
assez loignes.

Le trait de jalousie suivant ne m'est pas aussi personnel que celui que
je viens de citer.

Madame de R***, femme d'un de messieurs les prfets du palais, et
celle de ses dames d'honneur que Sa Majest l'impratrice aimait le
plus, la trouva un soir tout en larmes et dsespre. Madame de R***
attendit en silence que Sa Majest daignt lui apprendre la cause de ce
violent chagrin. Elle n'attendit pas long-temps.  peine tait-elle
entre dans le salon, que Sa Majest s'cria: Je suis sre qu'il est
maintenant couch avec une femme. Ma chre amie, ajouta-t-elle
continuant de pleurer, prenez ce flambeau et allons couter  sa porte:
nous entendrons bien. Madame de R*** fit tout ce qu'elle put pour la
dissuader de ce projet; elle lui reprsenta l'heure avance, l'obscurit
du passage, le danger qu'elles couraient d'tre surprises; mais tout fut
inutile. Sa Majest lui mit le flambeau dans la main en lui disant: Il
faut absolument que vous m'accompagniez. Si vous avez peur, je marcherai
devant vous. Madame de R*** obit, et voil les deux dames
s'avanant sur la pointe du pied dans le corridor,  la lueur d'une
seule bougie que l'air agitait. Arrives  la porte de l'antichambre de
l'empereur, elles s'arrtent, respirant  peine, et l'impratrice
tourne doucement le bouton. Mais au moment o elle met le pied dans
l'appartement, Roustan qui y couchait, et qui tait profondment
endormi, poussa un ronflement formidable et prolong. Ces dames
n'avaient pas pens apparemment qu'il se trouverait l, et madame de
R*** s'imaginant le voir dj sautant  bas du lit, le sabre et le
pistolet au poing, tourne les talons et se met  courir de toutes ses
forces, son flambeau  la main, vers l'appartement de l'impratrice,
laissant celle-ci dans la plus complte obscurit. Elle ne reprit
haleine que dans la chambre  coucher de l'impratrice, et ce ne fut
aussi que l qu'elle se souvint que celle-ci tait reste sans lumire
dans les corridors. Madame de R*** allait retourner  sa rencontre,
lorsqu'elle la vit revenir se tenant les cts de rire, et parfaitement
console de son chagrin par cette burlesque aventure. Madame de R***
cherchait  s'excuser: Ma chre amie, lui dit Sa Majest, vous n'avez
fait que me prvenir. Ce butor de Roustan m'a fait une telle peur, que
je vous aurais donn l'exemple de la fuite, si vous n'aviez pas t
encore un peu plus poltronne que moi.

Je ne sais ce que ces dames auraient dcouvert si le courage ne leur et
manqu avant d'avoir men  fin leur expdition; rien du tout,
peut-tre, car l'empereur ne recevait que rarement aux Tuileries la
personne dont il tait pris pour le moment. On a vu que, sous le
consulat, il donnait ses rendez-vous dans une petite maison de l'alle
des Veuves. Empereur, c'tait encore hors du chteau qu'avaient lieu ses
entrevues amoureuses. Il s'y rendait incognito la nuit, et s'exposait 
toutes les chances que court un homme  bonnes fortunes.

Un soir, entre onze heures et minuit, l'empereur me fait appeler,
demande un frac noir et un chapeau rond, et m'ordonne de le suivre. Nous
montons, le prince Murat troisime, dans une voiture de couleur sombre;
Csar conduisait. Il n'y avait qu'un seul laquais pour ouvrir la
portire, et tous deux taient sans livre. Aprs une petite course dans
Paris, l'empereur fit arrter dans la rue de... Il descendit, fit
quelques pas en avant, frappa  une porte cochre et entra seul dans un
htel. Le prince et moi tions rests dans la voiture. Des heures se
passrent, et nous commenmes  nous inquiter. La vie de l'empereur
avait t assez souvent menace pour qu'il ne ft que trop naturel de
craindre quelque nouveau pige ou quelque surprise. L'imagination fait
du chemin lorsqu'elle est poursuivie par de telles craintes. Le prince
Murat jurait et maudissait nergiquement tantt l'imprudence de Sa
Majest, tantt sa galanterie, tantt la dame et ses complaisances. Je
n'tais pas plus rassur que lui, mais, plus calme, je cherchais  la
calmer. Enfin, ne pouvant plus rsister  son impatience, le prince
s'lance hors de la voiture, je le suis, et il avait la main sur le
marteau de la porte lorsque l'empereur en sortit. Il tait dj grand
jour. Le prince lui fit part de nos inquitudes et des rflexions que
nous avions faites sur sa tmrit. Quel enfantillage! dit l-dessus Sa
Majest, qu'aviez-vous tant  craindre? partout o je suis, ne suis-je
pas chez moi?

C'tait bien volontairement que quelques habitus de la cour
s'empressaient de parler  l'empereur de jeunes et jolies personnes qui
dsiraient tre connues de lui, car il n'tait nullement dans son
caractre de donner de pareilles commissions. Je n'tais pas assez grand
seigneur pour trouver un tel emploi honorable; aussi n'ai-je jamais
voulu me mler des affaires de ce genre. Ce n'est pourtant pas faute
d'avoir t indirectement sond, ou mme ouvertement sollicit par
certaines dames qui ambitionnaient le titre de favorites, quoique ce
titre ne donnt que fort peu de droits et de privilges auprs de
l'empereur; mais encore une fois je n'entrais point dans de tels
marchs; je me contentais de m'occuper des devoirs que m'imposait ma
place, non d'autre chose; et quoique Sa Majest prt plaisir 
ressusciter les usages de l'ancienne monarchie, les secrtes
attributions du premier valet de chambre ne furent point rtablies, et
je me gardai bien de les rclamer.

Assez d'autres (non des valets de chambre) taient moins scrupuleux que
moi. Le gnral L... parla un jour  l'empereur d'une demoiselle fort
jolie, dont la mre tenait une maison de jeu, et qui dsirait lui tre
prsente. L'empereur la reut une seule fois. Peu de jours aprs elle
fut marie.  quelque temps de l, Sa Majest voulut la revoir et la
redemanda. Mais la jeune femme rpondit qu'elle ne s'appartenait plus,
et elle se refusa  toutes les instances,  toutes les offres qui lui
furent faites. L'empereur n'en parut nullement mcontent; il loua au
contraire madame D... de sa fidlit  ses devoirs et approuva fort sa
conduite.

Son altesse impriale la princesse Murat avait, en 1804, dans sa maison,
une jeune lectrice, mademoiselle E... Elle tait grande, svelte, bien
faite, brune avec de beaux yeux noirs, vive et fort coquette, et pouvait
avoir de dix-sept  dix-huit ans. Quelques personnes qui croyaient avoir
intrt  loigner Sa Majest de l'impratrice sa femme, remarqurent
avec plaisir la disposition de la lectrice  essayer le pouvoir de ses
oeillades sur l'empereur, et celle de ce dernier  s'y laisser prendre.
Elles attisrent adroitement le feu, et ce fut une d'elles qui se
chargea de toute la diplomatie de cette _affaire_. Des propositions
faites par un tiers furent sur-le-champ acceptes. La belle E... vint au
chteau, en secret, mais rarement, et elle n'y passait que deux ou trois
heures. Elle devint grosse. L'empereur fit louer pour elle, rue
Chantereine, un htel o elle accoucha d'un beau garon qui fut dot ds
sa naissance de 30,000 francs de rente. On le confia d'abord aux soins
de madame L..., nourrice du prince Achille Murat, laquelle le garda
trois ou quatre ans. Ensuite M. M..., secrtaire de Sa Majest, fut
charg de pourvoir  l'ducation de cet enfant. Lorsque l'empereur
revint de l'le d'Elbe, le fils de mademoiselle E... fut remis aux mains
de sa majest l'impratrice-mre. La liaison de l'empereur avec
mademoiselle E... ne dura pas long-temps. Un jour on la vit arriver avec
sa mre  Fontainebleau, o se trouvait la cour. Elle monta 
l'appartement de Sa Majest, et me demanda de l'annoncer. L'empereur fut
on ne peut plus mcontent de cette dmarche, et me chargea d'aller dire
de sa part  mademoiselle E... qu'il lui dfendait de jamais se
prsenter devant lui sans sa permission et de sjourner un instant de
plus  Fontainebleau. Malgr cette rigueur pour la mre, l'empereur
aimait tendrement le fils. Je le lui amenais souvent; il le caressait,
lui donnait cent friandises, et s'amusait beaucoup de sa vivacit et de
ses reparties, qui taient trs-spirituelles pour son ge.

Cet enfant et celui de la belle Polonaise dont je parlerai plus tard
sont, avec le roi de Rome, les seuls enfans qu'ait eus l'empereur. Il
n'a jamais eu de filles, et je crois qu'il n'aurait pas aim  en avoir.

J'ai vu je ne sais o que l'empereur, pendant le sjour le plus long que
nous ayons fait  Boulogne, se dlassait la nuit des travaux de la
journe avec une belle Italienne. Voici ce que je sais de cette
aventure. Sa Majest se plaignait un matin, pendant que je l'habillais,
en prsence du prince Murat, de ne voir que des figures  moustaches, ce
qui, disait-elle, tait fort triste. Le prince toujours prt, dans les
occasions de ce genre,  offrir ses services  son beau-frre, lui parla
d'une dame gnoise belle et spirituelle, qui avait le plus grand dsir
de voir Sa Majest. L'empereur accorda, en riant, un tte--tte, et le
prince se chargea de transmettre le message. Il y avait deux jours que,
par ses soins, la belle dame tait arrive et installe dans la haute
ville, lorsque l'empereur, qui habitait au Pont de Briques, m'ordonna
un soir de prendre une voiture et d'aller chercher la protge du prince
Murat. J'obis et j'amenai la belle Gnoise, qui, pour viter le
scandale, bien qu'il ft nuit close, fut introduite par un petit jardin
situ derrire les appartemens de Sa Majest. La pauvre femme tait bien
mue et pleurait; mais elle se consola promptement en se voyant bien
accueillie: l'entrevue se prolongea jusqu' trois heures du matin, et je
fus alors appel pour reconduire la dame. Elle revint, depuis, quatre ou
cinq fois et revit encore l'empereur  Rambouillet. Elle tait bonne,
simple, crdule et point du tout intrigante, et ne chercha point  tirer
parti d'une liaison qui, du reste, ne fut que passagre.

Une autre de ces favorites d'un moment qui se prcipitaient en quelque
sorte dans les bras de l'empereur, sans lui donner le temps de lui
adresser ses hommages, mademoiselle L. B. tait une fort jolie personne;
elle avait de l'esprit et un bon coeur, et si elle et reu une ducation
moins frivole, elle aurait t sans doute une femme estimable. Mais j'ai
tout lieu de penser que sa mre avait toujours eu le dessein d'acqurir
un protecteur  son second mari, en _utilisant_ la jeunesse et les
attraits de la fille de son premier; je ne me souviens pas de son nom,
mais il tait d'une famille noble, ce dont la mre et la fille se
flicitaient beaucoup. La jeune personne tait bonne musicienne, et
chantait agrablement; mais ce qui me paraissait aussi ridicule
qu'indcent, c'tait de la voir devant une assez nombreuse compagnie
runie chez sa mre, danser des pas de ballet, dans un costume presque
aussi lger qu' l'Opra, avec des castagnettes ou un tambour de basque,
et terminer sa danse par une rptition d'attitudes et de grces. Avec
une pareille ducation, elle devait trouver sa position toute naturelle;
aussi fut-elle fort chagrine du peu de dure qu'eut sa liaison avec
l'empereur. Pour la mre, elle en tait dsespre, et me disait avec
une navet rvoltante: Voyez ma pauvre Lise, comme elle a le teint
chauff! c'est le chagrin de se voir nglige, cette chre enfant. Que
vous seriez bon si vous pouviez la faire demander! Pour provoquer une
entrevue dont la mre et la fille taient si dsireuses, elles vinrent
toutes deux  la chapelle de Saint-Cloud, o pendant la messe la
_pauvre_ Lise lanait  l'empereur des oeillades qui faisaient rougir les
jeunes femmes qui s'en aperurent. Tout cela fut du temps perdu, et
l'empereur n'y fit nulle attention.

Le colonel L. B. tait aide-de-camp du gnral L..., gouverneur de
Saint-Cloud; le gnral tait veuf, et c'est ce qui peut faire excuser
l'intimit de sa fille unique avec la famille L. B..., qui m'tonnait
beaucoup. Un jour que je dnais chez le colonel avec sa femme, sa
belle-fille et mademoiselle L......, le gnral fit demander son
aide-de-camp, et je restai seul avec ces dames, qui me sollicitrent
vivement de les accompagner chez mademoiselle Lenormand. J'aurais eu
mauvaise grce  ne pas cder. Nous montmes en voiture, et arrivmes
rue de Tournon. Mademoiselle L. B... entra la premire dans l'antre de
la sibylle, y resta long-temps, mais fut fort discrte sur ce qui lui
avait t dit. Pour mademoiselle L......, elle nous dit fort ingnument
qu'elle avait de bonnes nouvelles, et qu'elle pouserait bientt celui
qu'elle aimait; ce qui en effet ne tarda pas. Ces demoiselles me
pressrent de consulter  mon tour la prophtesse, et je m'aperus bien
que j'tais connu, car mademoiselle Lenormand vit tout de suite dans ma
main que j'avais le bonheur d'approcher d'un grand homme et d'en tre
aim; puis elle ajouta mille autres balivernes de ce genre dont je la
remerciai au plus vite, tant elles m'ennuyaient.




CHAPITRE XIV.

     Les trnes de la famille impriale.--Rupture du trait fait avec la
     Prusse.--La reine de Prusse et le duc de Brunswick.--Dpart de
     Paris.--Cent cinquante mille hommes disperss en quelques
     jours.--Mort du prince Louis de Prusse.--Guind, marchal-des-logis
     du 10e de hussards.--La voiture de Constant verse sur la
     route.--Empressement des soldats  lui porter secours.--Le chapeau
     et le premier valet de chambre du petit caporal.--Arrive de
     l'empereur sur le plateau de Weimar.--Chemin creus dans le roc
     vif.--Danger de mort couru par l'empereur.--L'empereur  plat
     ventre.--Compliment de l'empereur au soldat qui avait failli le
     tuer.--Fruits de la bataille d'Ina.--Mort du gnral Schmettau et
     du duc de Brunswick.--Fuite du roi et de la reine de Prusse.--La
     reine amazone passant la revue de son arme.--Costume de la
     reine.--La reine poursuivie par des hussards franais.--Ardeur et
     propos des soldats.--Les dragons Klein.--Rprimande adresse et
     rcompense accorde par l'empereur aux soldats qui avaient
     poursuivi la reine de Prusse.--Clmence envers le duc de
     Weimar.--Quel tait le lit de Constant sous la tente de
     l'empereur.--Constant partage son lit avec le roi de Naples.--Une
     nuit de l'empereur et de Constant en campagne.--Sommeil
     interrompu.--Les aides-de-camp.--Le prince de
     Neufchtel.--Djeuner.--Tourne  cheval.--Roustan et le flacon
     d'eau-de-vie.--Abstinence de l'empereur  l'arme.--Le petit
     croton et le verre de vin.--Intrpidit du contrleur de la
     bouche.--Visite du champ de bataille.--L'empereur accabl de
     fatigue.--Rveil gracieux de l'empereur.--Sa facilit  se
     rendormir.--Travail particulier de l'empereur aux approches d'une
     bataille.--Les cartes et les pingles.--Activit du service en
     campagne et en voyage.--Promptitude des prparatifs.--Une ambulance
     change en logement pour l'empereur.--Cadavres, membres coups,
     taches de sang, etc., enlevs en quelques minutes.--L'empereur
     dormant sur le champ de bataille.--En route sur
     Potsdam.--Orage.--Rencontre d'une gyptienne, veuve d'un officier
     franais.--Bienfait de l'empereur.--L'empereur  Potsdam.--Les
     reliques du grand Frdric.--Charlottembourg.--Toilette de l'arme
     avant d'entrer dans Berlin.--Entre  Berlin.--L'empereur faisant
     rendre les honneurs militaires au buste du grand Frdric.--Les
     grognards.--gards de l'empereur pour la soeur du roi de
     Prusse.--Grande revue.--Ptition prsente par deux
     femmes.--Curiosit de l'empereur.--Mission confie  Constant.--Une
     suppliante de seize ans.--L'_tiquette_.--Entretien
     muet.--L'empereur peu satisfait de son
     tte--tte.--Enlvement.--Singulire rencontre.--Aventures de la
     jeune Prussienne.--Crdulit suivie de dtresse.--Constant
     recommande la belle Prussienne  l'empereur.--Retour d'un
     caprice.--Objections de Constant.--Gnrosit de l'empereur.


PENDANT que l'empereur donnait des couronnes  ses frres et  ses
soeurs, au prince Louis le trne de Hollande, Naples au prince Joseph,
le duch de Berg au prince Murat,  la princesse Elisa Lucques et
Massa-Carrara, Guastalla  la princesse Pauline Borghse: pendant qu'il
s'assurait de plus en plus par des alliances de famille et par des
traits, la coopration des diffrens tats qui taient entrs dans la
confdration du Rhin, la guerre se rallumait entre la France et la
Prusse. Il ne m'appartient pas de rechercher les causes de cette guerre,
ni de quel ct taient venues les premires provocations. Tout ce que
j'en sais, c'est que j'entendis cent fois, aux Tuileries et en campagne,
l'empereur, causant avec ses familiers, accuser le vieux duc de
Brunswick, dont le nom tait si odieux en France depuis 1792, et la
jeune et belle reine de Prusse d'avoir excit le roi Frdric-Guillaume
 rompre le trait de paix. La reine tait, suivant l'empereur, plus
dispose  guerroyer que le gnral Blcher lui-mme. Elle portait
l'uniforme du rgiment  qui elle avait donn son nom, se montrait 
toutes les revues, et commandait les manoeuvres.

Nous partmes de Paris  la fin de septembre. Mon dessein n'est pas
d'entrer dans les dtails de cette merveilleuse campagne, o l'on vit
l'empereur, en moins de quelques jours, craser une arme de cent
cinquante mille hommes parfaitement disciplins, pleins d'enthousiasme
et de courage, et ayant leur pays  dfendre. Dans un des premiers
combats le jeune prince Louis de Prusse, frre du roi, fut tu  la tte
de ses troupes, par Guind, marchal-des-logis du 10e de hussards. Le
prince combattait corps  corps avec ce brave sous-officier, qui lui
dit: Rendez-vous, colonel, ou vous tes mort. Le prince Louis ne lui
rpondit que par un coup de sabre, et Guind lui plongea le sien dans le
corps. Il tomba mort sur la place.

Dans cette campagne, les routes tant dfonces par le passage continuel
de l'artillerie, ma voiture versa, et un des chapeaux de l'empereur
tomba par la portire. Un rgiment qui passait sur la mme route
reconnut le chapeau  sa forme particulire, et sur-le-champ ma voiture
fut releve. Non, disaient ces braves militaires, nous ne laisserons
pas dans l'embarras le premier valet de chambre du petit caporal. Le
chapeau, aprs avoir pass dans toutes les mains, me fut enfin remis
avant mon dpart.

L'empereur, arriv sur le plateau de Weimar, fit ranger son arme en
bataille et bivouaqua au milieu de sa garde. Vers deux heures du matin
il se leva et partit  pied pour aller examiner les travaux d'un chemin
qu'il faisait creuser dans le roc pour le transport de l'artillerie. Il
resta prs d'une heure avec les travailleurs, et avant de s'acheminer
vers son bivouac, il voulut donner un coup-d'oeil aux avant-postes les
plus voisins.

Cette excursion que l'empereur voulut faire seul et sans aucune escorte,
pensa lui coter la vie. La nuit tait trs-noire, et les sentinelles du
camp ne voyaient pas  dix pas autour d'elles. La premire, entendant
quelqu'un marcher dans l'ombre, en s'approchant de notre ligne, cria
_qui vive_ et se tint prte  faire feu. L'empereur, qu'une profonde
proccupation, ainsi qu'il l'a dit lui-mme ensuite, empchait
d'entendre la voix de la sentinelle, ne fit aucune rponse, et ce fut
une balle sifflant  son oreille qui le tira de sa distraction. Aussitt
il s'aperut du danger qu'il courait et se jeta  plat-ventre; la
prcaution tait des plus sages, car  peine Sa Majest s'tait-elle
laiss tomber dans cette position, que d'autres balles passrent au
dessus de sa tte, la dcharge de la premire sentinelle ayant t
rpte par toute la ligne. Ce premier feu essuy, l'empereur se releva,
marcha vers le poste le plus rapproch et s'y fit reconnatre.

Sa Majest tait encore  ce poste, lorsque y rentra le soldat qui avait
tir sur elle, et qui venait d'tre relev de garde; c'tait un jeune
grenadier de la ligne. L'empereur lui ordonna de s'approcher et lui
pinant fortement la joue: Comment, coquin, lui dit-il, tu m'as donc
pris pour un Prussien? Ce drle-l ne jette pas sa poudre aux moineaux;
il ne tire qu'aux empereurs. Le pauvre soldat tait tout troubl de
l'ide qu'il aurait pu tuer le petit caporal, qu'il adorait comme tout
le reste de l'arme, et ce fut avec grande peine qu'il put dire:
Pardon, Sire, mais c'tait la consigne; si vous ne rpondez pas, c'est
pas ma faute. Fallait mettre dans la consigne que vous ne vouliez pas
rpondre. L'empereur le rassura en souriant et lui dit en s'loignant
du poste: Mon brave, je ne te fais pas de reproche. C'tait assez bien
vis pour un coup tir  ttons; mais tout  l'heure il fera jour, tire
plus juste et j'aurai soin de toi.

On sait quels furent les fruits de la bataille d'Ina, livre le 14
octobre. Presque tous les gnraux prussiens, du moins les meilleurs, y
furent pris ou mis hors d'tat de continuer la campagne[49]. Le roi et
la reine prirent la fuite, et ne s'arrtrent qu' Koenigsberg.

Quelques momens avant l'attaque, la reine de Prusse, monte sur un
cheval fier et lger, avait paru au milieu des soldats, et l'lite de la
jeunesse de Berlin suivait la royale amazone qui galopait devant les
premires lignes de bataille. On voyait tous les drapeaux que sa main
avait brods pour encourager ses troupes, et ceux du grand Frdric, que
la poudre du canon avait noircis, s'incliner  son approche, tandis que
des cris d'enthousiasme s'levaient dans tous les rangs de l'arme
prussienne. Le ciel tait si pur et les deux armes si proches l'une de
l'autre, que les Franais pouvaient facilement distinguer le costume de
la reine.

Ce costume singulier fut, en grande partie, la cause des dangers qu'elle
courut dans sa fuite. Elle tait coiffe d'un casque en acier poli,
qu'ombrageait un superbe panache. Elle portait une cuirasse toute
brillante d'or et d'argent. Une tunique d'toffe d'argent compltait sa
parure, et tombait jusqu' ses jambes, chausses de brodequins rouges,
peronns en or. Ce costume rehaussait les charmes de la belle reine.

Lorsque l'arme prusienne fut mise en droute, la reine resta seule avec
trois ou quatre jeunes gens de Berlin, qui la dfendirent jusqu' ce que
deux hussards, qui s'taient couverts de gloire pendant la bataille,
tombrent au grand galop, la pointe du sabre haute, au milieu de ce
petit groupe qui fut  l'instant mme dispers. Effray par cette
brusque attaque, le cheval que montait Sa Majest s'enfuit de toute la
force de ses jambes, et bien en prit  la reine fugitive de ce qu'il
tait agile comme un cerf, car les deux hussards l'eussent
infailliblement faite prisonnire. Plus d'une fois ils la serrrent
d'assez prs pour qu'elle entendt leurs propos de soldat, et des
quolibets de nature  effaroucher ses oreilles.

La reine, ainsi poursuivie, tait arrive en vue de la porte de Weimar,
quand un fort dtachement des dragons Klein fut aperu accourant  toute
bride. Le chef avait ordre de prendre la reine  quelque prix que ce
ft. Mais  peine tait-elle entre dans la ville qu'on en ferma les
portes. Les hussards et le dtachement de dragons s'en retournrent
dsappoints au champ de bataille.

Les dtails de cette singulire poursuite vinrent bientt aux oreilles
de l'empereur, qui fit venir les hussards en sa prsence. Aprs leur
avoir, en termes fort vifs, tmoign son mcontentement des
plaisanteries indcentes qu'ils avaient os faire sur la reine, quand
son malheur devait encore ajouter au respect d  son rang et  son
sexe, l'empereur se fit rendre compte de la manire dont ces deux braves
s'taient comports pendant la bataille. Sachant qu'ils avaient fait des
prodiges de valeur, Sa Majest leur donna la croix, et fit compter 
chacun trois cents francs de gratification.

L'empereur usa de clmence  l'gard du duc de Weimar, qui avait
command une division prussienne. Le lendemain de la bataille d'Ina, Sa
Majest, tant alle  Weimar, logea au palais ducal, o elle fut reue
par la duchesse rgente: Madame, lui dit l'empereur, je vous sais gr
de m'avoir attendu; et c'est parce que vous avez eu cette confiance en
moi que je pardonne  votre mari.

Quand nous tions  l'arme, je couchais sous la tente de l'empereur,
soit sur un petit tapis, soit sur une peau d'ours dont il s'enveloppait
dans sa voiture. Lorsqu'il m'arrivait de ne pouvoir me servir de ces
objets, je cherchais  me procurer un peu de paille. Je me souviens
d'avoir, un soir, rendu un grand service au roi de Naples, en partageant
avec lui une botte de paille qui devait me servir de lit.

Voici quelques dtails qui pourront donner au lecteur une ide de la
manire dont je passais les nuits en campagne.

L'empereur reposait sur son petit lit en fer, et moi je me couchais o
et comme je pouvais.  peine tais-je endormi que l'empereur m'appelait:
Constant.--Sire.--Voyez qui est de service. (C'tait des aides-de-camp
qu'il voulait parler.)--Sire, c'est M***.--Dites-lui de venir me
parler. Je sortais alors de latente pour aller avertir l'officier, que
je ramenais avec moi.  son entre, l'empereur lui disait: Vous allez
vous rendre auprs de tel corps, command par tel marchal; vous lui
enjoindrez d'envoyer tel rgiment dans telle position; vous vous
assurerez de celle de l'ennemi, puis vous viendrez m'en rendre compte.
L'aide-de-camp sortait et montait  cheval pour aller excuter sa
mission. Je me recouchais, l'empereur faisait mine de vouloir
s'endormir, mais au bout de quelques minutes je l'entendais crier de
nouveau: Constant.--Sire.--Faites appeler le prince de Neufchtel.
J'envoyais prvenir le prince, qui arrivait bientt; et pendant le temps
de la conversation je restais  la porte de la tente. Le prince crivait
quelques ordres et se retirait. Ces drangemens avaient lieu plusieurs
fois dans la nuit. Vers le matin, Sa Majest s'endormait; alors j'avais
aussi quelques instans de sommeil. Quand il venait des aides-de-camp
apporter quelque nouvelle  l'empereur, je le rveillais en le poussant
doucement.

Qu'est-ce? disait Sa Majest en s'veillant en sursaut; quelle heure
est-il? faites entrer. L'aide-de-camp faisait son rapport; s'il en tait
besoin, Sa Majest se levait sur-le-champ et sortait de la tente; sa
toilette n'tait pas longue; s'il devait y avoir une affaire, l'empereur
observait le ciel et l'horizon, et je l'ai souvent entendu dire: Voil
un beau jour qui se prpare!

Le djeuner tait prpar et servi en cinq minutes, et au bout d'un
quart d'heure le couvert tait lev. Le prince de Neufchtel djeunait
et dnait tous les jours avec Sa Majest; en huit ou dix minutes le plus
long repas tait termin.  cheval! disait alors l'empereur, et il
partait accompagn du prince de Neufchtel, d'un aide-de-camp ou de
deux, et de Roustan, qui portait toujours un flacon d'argent plein
d'eau-de-vie dont l'empereur ne faisait presque jamais usage. Sa Majest
passait d'un corps  un autre, parlait aux officiers, aux soldats, les
interrogeait, et voyait par ses yeux tout ce qu'il tait possible de
voir. S'il y avait quelque affaire, le dner tait oubli, et l'empereur
ne mangeait que lorsqu'il tait rentr. Si l'engagement durait trop
long-temps, on lui portait alors et sans qu'il le demandt, un petit
croton de pain et un peu de vin.

M. Colin, contrleur de la bouche, a maintes fois brav le canon pour
porter ce lger repas  l'empereur.

 l'issue d'un combat, Sa Majest ne manquait jamais de visiter le champ
de bataille; elle faisait distribuer des secours aux blesss en les
encourageant par ses paroles.

L'empereur rentrait quelquefois accabl de fatigue; il prenait un lger
repas et se couchait pour recommencer encore ses interruptions de
sommeil.

Il est  remarquer que chaque fois que des circonstances imprvues
foraient les aides-de-camp  faire rveiller l'empereur, ce prince
tait aussi apte au travail qu'il l'et t au commencement ou au milieu
du jour: son rveil tait aussi aimable que son air tait gracieux. Le
rapport d'un aide-de-camp tant termin, Napolon se rendormait aussi
facilement que si son somme n'et pas t interrompu.

Les trois ou quatre jours qui prcdaient une affaire, l'empereur
passait la plus grande partie de son temps tendu sur de grandes cartes
qu'il piquait avec des pingles dont la tte tait en cire de
diffrentes couleurs.

Je l'ai dj dit, toutes les personnes de la maison de l'empereur
cherchaient  l'envi les moyens les plus srs et les plus prompts pour
que rien ne lui manqut. Partout, en voyage comme en campagne, sa table,
son caf, son lit et son bain mme, pouvaient tre prpars en cinq
minutes. Combien de fois ne fut-on pas oblig d'enlever en moins de
temps encore des cadavres d'hommes et de chevaux pour dresser la tente
de Sa Majest!

Je ne sais dans quelle campagne au-del du Rhin nous nous trouvmes
arrts dans un mauvais village o, pour faire le logement de
l'empereur, on fut oblig de prendre une baraque de paysan qui avait
servi d'ambulance. Il fallut commencer d'abord par enlever les membres
coups, et laver les taches de sang: ce travail fut termin en moins
d'une demi-heure, et tout tait presque bien.

L'empereur dormait quelquefois un quart d'heure ou une demi-heure sur le
champ de bataille, lorsqu'il tait fatigu, ou qu'il voulait attendre
plus patiemment le rsultat des ordres qu'il avait donns.

Nous nous rendions  Potsdam, lorsque nous fmes surpris par un violent
orage: il tait si fort et la pluie tellement abondante, que nous fmes
obligs de nous arrter et de nous rfugier dans une maison voisine de
la route; bien boutonn dans sa capote grise, et ne croyant pas qu'on
pt le reconnatre, l'empereur fut fort surpris de voir en entrant dans
la maison une jeune femme que sa prsence faisait tressaillir: c'tait
une gyptienne qui avait conserv pour mon matre cette vnration
religieuse que lui portaient les Arabes. Veuve d'un officier de l'arme
d'gypte, le hasard l'avait conduite en Saxe, dans cette mme maison o
elle avait t accueillie. L'empereur lui accorda une pension de douze
cents francs, et se chargea de l'ducation d'un fils, seul hritage que
lui et laiss son mari. C'est la premire fois, dit Napolon, que je
mets pied  terre pour viter un orage; j'avais le pressentiment qu'une
bonne action m'attendait l.

Le gain de la bataille d'Ina avait frapp les Prussiens de terreur; la
cour avait fui avec tant de prcipitation, qu'elle avait tout laiss
dans les maisons royales. En arrivant  Potsdam, l'empereur y trouva
l'pe du grand Frdric, son hausse-col, le grand cordon de ses ordres
et son rveil. Il les fit porter  Paris, pour tre conservs  l'htel
des Invalides: Je prfre ces trophes, dit Sa Majest,  tous les
trsors du roi de Prusse; je les enverrai  mes vieux soldats des
campagnes de Hanovre; il les garderont comme un tmoignage des victoires
de la grande arme et de la vengeance qu'elle a tire du dsastre de
Rosbach. L'empereur ordonna le mme jour la translation dans sa
capitale de la colonne leve par le grand Frdric pour perptuer le
souvenir de la dfaite des Franais  Rosbach. Il aurait pu se contenter
d'en changer l'inscription.

Napolon demeurait au chteau de Charlottembourg, o il avait tabli son
quartier-gnral. Les rgimens de la garde arrivaient de tous cts.
Aussitt qu'ils furent rassembls, on leur donna l'ordre de se mettre en
grande tenue, ce qui s'excuta dans le petit bois, en avant de la ville.
L'empereur fit son entre dans la capitale de la Prusse, entre dix et
onze heures du matin. Il tait entour de ses aides-de-camp et des
officiers de son tat-major. Tous les rgimens dfilrent dans le plus
grand ordre, tambours et musique en tte. L'excellente tenue des troupes
excita l'admiration des Prussiens.

tant entrs dans Berlin,  la suite de l'empereur, nous arrivmes sur
la place de la ville au milieu de laquelle s'levait un buste du grand
Frdric. Le nom de ce monarque est si populaire  Berlin et dans toute
la Prusse, que j'ai vu cent fois, lorsqu'il arrivait  quelqu'un de le
prononcer, soit dans un caf ou dans tout autre lieu public, soit dans
des runions particulires, tous les assistans se lever, chacun tant
son chapeau et donnant toutes les marques d'un respect et mme d'un
culte profond. L'empereur arriv devant le buste, dcrivit un
demi-cercle au galop, suivi de son tat-major, et baissant la pointe de
son pe, il ta en mme temps son chapeau et salua le premier l'image
de Frdric II. Son tat-major imita son exemple, et tous les
officiers-gnraux et officiers qui le composaient se rangrent en
demi-cercle autour du buste, l'empereur au centre. Sa Majest donna
ordre que chaque rgiment prsentt les armes en dfilant devant le
buste. Cette manoeuvre ne fut pas du got de quelques _grognards_ du
premier rgiment de la garde, qui, la moustache roussie et le visage
encore tout noirci de la poudre d'Ina, auraient mieux aim un bon
billet de logement chez le _bourgeois_ que la parade. Aussi ne
cachaient-ils pas leur humeur, et il y en eut un entre autres qui en
passant devant le buste et devant l'empereur, exprima entre ses dents et
sans dranger un muscle de son visage, mais pourtant assez haut pour
tre entendu de Sa Majest, qu'il ne se _moquait_ pas mal de son s...
buste. Sa Majest fit la sourde oreille; mais le soir elle rpta en
riant le mot du vieux soldat.

Sa Majest descendit au chteau, o son logement tait prpar, et o
les officiers de sa maison l'avaient devanc. Ayant appris que la
princesse lectorale de Hesse-Cassel, soeur du roi, y tait reste malade
 la suite d'une couche, l'empereur monta  l'appartement de cette
princesse, et aprs une assez longue visite, il donna des ordres pour
que cette dame ft traite avec tous les gards dus  son rang et  sa
cruelle position.

L'empereur passant une grande revue  Berlin, une jeune personne,
accompagne d'une femme ge, lui prsenta une ptition. Sa Majest,
rentre au palais, en prit connaissance, et me dit: Constant, lisez
cette demande, vous y verrez la demeure des femmes qui me l'ont
prsente. Vous irez chez elles pour savoir qui elles sont et ce
qu'elles veulent. Je lus le placet, et je vis que la jeune fille
demandait pour toute grce un entretien particulier avec Sa Majest.

M'tant rendu  l'adresse indique, je trouvai une demoiselle de l'ge
de quinze  seize ans et d'une beaut admirable. Malheureusement je
dcouvris, en lui adressant la parole, qu'elle ne comprenait pas un seul
mot de franais ni d'italien; et en songeant  _l'entretien_ qu'elle
sollicitait, je ne pus m'empcher de rire. La mre, ou celle qui se
faisait passer pour telle, parlait un peu franais, mais fort
difficilement. Je parvins pourtant  comprendre qu'elle tait veuve d'un
officier prussien, dont elle avait eu cette belle personne. Si
l'empereur accorde  ma fille sa demande, dit-elle, je solliciterai la
grce d'tre prsente en mme temps  sa majest l'empereur. Je lui
fis observer que l'audience ayant t sollicite seulement par sa fille,
il me paraissait difficile qu'elle y assistt, et elle parut comprendre
parfaitement cette ncessit impose par l'_tiquette_. Aprs ce court
entretien, je retournai au palais, o je rendis compte  l'empereur de
ma mission.  dix heures du soir, j'allai avec une voiture chercher les
deux dames, que j'amenai au palais. J'engageai la mre  rester dans un
cabinet pendant que j'irais prsenter la jeune fille  l'empereur. Sa
Majest la retint, et je me retirai.

Quoique la conversation ne dt pas tre fort intressante entre deux
personnes qui ne pouvaient se comprendre que par signes, elle ne laissa
pas de se prolonger une partie de la nuit. Vers le matin, l'empereur,
m'ayant appel, me demanda 4,000 francs, qu'il remit lui-mme  la jeune
Prussienne, qui paraissait tre fort contente. Elle rejoignit ensuite sa
_mre_, qui n'avait pas eu l'air d'prouver la moindre inquitude sur la
longue dure de l'entretien. Elles remontrent dans la voiture qui les
attendait, et je les reconduisis  leur demeure.

L'empereur me dit qu'il n'avait jamais pu rien comprendre que _Dass ist
miserable, dass ist gut_, et que, malgr tous les agrmens d'un
tte--tte avec une aussi jolie femme, l'entretien tait peu de son
got.

Peu de jours aprs cette aventure, j'appris que la demoiselle avait t
enleve par un militaire franais, dont on ignorait le nom. L'empereur
ne s'occupa en aucune faon des fugitifs. De retour  Paris, et quelques
mois aprs, je traversais la rue de Richelieu, quand je fus accost par
une femme assez mal vtue, et coiffe d'un grand chapeau qui lui
couvrait presque entirement le visage; elle me demanda pardon, en
m'appelant par mon nom, de m'arrter ainsi dans la rue. Lorsqu'elle
leva la tte, je reconnus la jolie figure de la Prussienne, qui tait
toujours ravissante. Le voyage l'avait forme; car elle parlait assez
bien franais. Elle me conta ainsi son histoire.

J'ai prouv de bien grands malheurs depuis que je ne vous ai vu; vous
savez sans doute que j'eus  Berlin la faiblesse de cder aux
importunits et aux promesses d'un colonel franais. Cet officier, aprs
m'avoir tenue cache pendant quelque temps, m'a dtermine  le suivre,
me jurant qu'il m'aimerait toujours et que je serais bientt sa femme.
Il m'emmena  Paris. Je ne sais s'il comptait, pour son avancement, sur
la faveur dont il supposait que je jouissais auprs de l'empereur; (ici
je crus voir quelque rougeur sur le visage et quelques pleurs dans les
yeux de la pauvre fille); mais je ne pus m'empcher de le souponner de
ce honteux calcul, en l'entendant un jour s'tonner et presque se
plaindre de ce que l'empereur n'avait fait faire aucune dmarche pour
savoir ce que j'tais devenue. Je reprochai au colonel cet excs de
turpitude, et pour se dbarrasser de moi et de mes reproches, il eut la
lchet de m'abandonner dans une maison suspecte. Dsespre de me
trouver dans un pareil repaire, j'ai fait mille efforts pour m'en
chapper, et j'ai t assez heureuse pour y russir. Comme il me
restait encore un peu d'argent, j'ai lou une petite chambre dans la rue
Chabanais. Mais ma bourse est puise et je suis trs-malheureuse; tout
ce que je dsire aujourd'hui, c'est de retourner  Berlin. Mais comment
faire pour partir d'ici? En prononant ces derniers mots, la
malheureuse femme fondait en larmes.

Je fus vritablement touch de la dtresse d'une personne si jeune et si
belle, dont la corruption des autres, et non la sienne, avait caus la
perte, et je lui promis de parler de sa situation  l'empereur. En
effet, le soir mme, je saisis l'occasion d'un moment de bonne humeur
pour faire part  Sa Majest de la rencontre que j'avais faite.
L'empereur se rjouit d'apprendre que la jolie trangre parlait assez
bien le franais, et il eut quelque vellit de la voir de nouveau. Mais
je me permis de lui faire observer qu'il tait  craindre qu'elle ne ft
plus digne de ses soins, et je lui racontai les voyages et aventures de
la pauvre dlaisse. Mon rcit produisit l'effet que j'en attendais; il
refroidit considrablement Sa Majest et excita sa piti.

Je reus ordre de compter  la jeune fille deux cents napolons, afin
qu'elle pt retourner dans son pays, et jamais je ne m'acquittai d'une
commission avec plus de joie. Celle de la belle Prussienne fut au
comble. Elle m'accabla de remerciemens et me fit ses adieux.

Elle partit sans doute, car depuis je ne l'ai plus revue.




Note de l'diteur


Les mmoires de M. Constant ont t faits par lui dans un double but:
pour faire connatre l'empereur Napolon, et pour faire connatre aussi
la cour impriale. Les noms des principaux personnages, et mme des
auteurs secondaires de ce grand thtre, revenant sans cesse dans les
rcits de M. Constant, l'diteur de ses mmoires a pens que l'on
pourrait tre curieux de voir quels taient l'emploi et les rles de
chacun. L'tiquette,  l'poque de l'avnement de Napolon  l'empire,
fut long-temps la grande affaire de la nouvelle cour, et occupa mme
quelques-uns des loisirs de cet homme extraordinaire, qui songeait en
mme temps  l'invasion de l'Angleterre et  la coupe d'un habit de
chambellan, et qui datait de son quartier gnral du Kremlin un nouveau
rglement pour le Thtre-Franais.

L'diteur a donc eu l'ide de satisfaire une juste curiosit, en
plaant ici, en forme de pices justificatives, des _rglemens
d'tiquette_ qui ont t longuement discuts dans un conseil form et
rassembl _ad hoc_, lequel tenait ses sances en prsence de l'empereur.
Napolon prit part  cette grave discussion autant qu' celle du Code
civil, et son esprit, galement prt  traiter tous les sujets, jeta de
vives lumires sur l'une comme sur l'autre. Ainsi, ce que l'on va lire
est en majeure partie l'oeuvre du vainqueur d'Austerlitz, moins de
nombreux plagiats drobs  l'ancienne cour de France; car les
conseillers de Napolon sur ces matires avaient appartenu plus ou moins
 l'ancienne cour, et l'empereur ne fut pas mdiocrement aid dans le
travail dont il s'agit par l'homme honorable et spirituel qu'il
institua, avec grande raison, son grand-matre des crmonies.

* * *

Les attributions du grand-marchal du palais taient:

Le commandement militaire dans les palais impriaux et leurs
dpendances, la surveillance de leur entretien, embellissement et
ameublement, la distribution des logemens;

Le service de la bouche, les tables, le chauffage, l'clairage,
l'argenterie, la lingerie et la livre.

Le grand-marchal du palais tait prsent  l'ordre que Sa Majest
donnait journellement aux colonels-gnraux de sa garde. Il le recevait
pour le palais, et faisait  Sa Majest son rapport sur tous les
vnemens qui pouvaient s'y tre passs.

Il proposait  Sa Majest la distribution du service militaire  tablir
pour la garde du palais. Ce service une fois fix ne pouvait plus tre
drang sous un nouvel ordre de Sa Majest.

Le grand-marchal du palais, charg du commandement et de la police dans
les palais impriaux, commandait aux dtachemens de la garde impriale
qui y faisaient le service. Il leur donnait les consignes et l'ordre; il
recevait le rapport des officiers qui commandaient les diffrens postes.

Les officiers militaires en service dans le palais ne devaient recevoir
des ordres que du grand-marchal du palais ou des officiers qui le
reprsentaient.

Il donnait les ordres pour battre la retraite ou le rveil, pour fermer
ou ouvrir les grilles du palais.

Le grand-marchal du palais prenait le commandement, et tait charg de
la police dans tous les endroits o Sa Majest allait en crmonie, et
dans lesquels la garde impriale prenait poste.

Sa Majest donnait ses ordres au grand-marchal du palais pour les
personnes qui devaient monter  cheval aux grandes parades qui avaient
lieu dans l'enceinte du palais.

Il devait lui tre rendu compte de tous les vnemens qui arrivaient
dans le palais, de tous les individus qui venaient y loger, s'y tablir
ou s'y introduire. Ceux qui y taient arrts n'taient plus relchs ou
renvoys  d'autres autorits que d'aprs ses ordres.

Comme charg de la police dans les palais, c'tait lui seul qui pouvait
infliger, sur la demande qui lui en tait faite, la punition
d'emprisonnement, aux individus des diffrens services de la maison de
Sa Majest, quelles que fussent leurs fonctions. Il faisait excuter ses
ordres par les officiers de la gendarmerie impriale de service dans le
palais.

Le grand-marchal du palais, ou les officiers qui le reprsentaient,
taient exactement prvenus des crmonies ou fonctions qui devaient
avoir lieu dans le palais, des personnes qui devaient y participer ou y
assister, par les officiers qui les ordonnaient.

Il prenait les ordres de l'empereur pour les logemens que Leurs
Majests, leurs officiers et les gens attachs  leur service, devaient
occuper dans les diffrens palais impriaux,  l'anne et dans les
voyages.

Le grand-marchal du palais tait charg de la distribution des
appartemens, et des logemens dans les palais impriaux. Il rglait leur
ameublement, et s'adressait  l'intendant gnral pour en obtenir les
travaux en rparation et entretien, et tous les meubles ncessaires.

Il ne pouvait rien tre chang  la distribution ou  l'ameublement du
palais, et l'on ne pouvait faire sortir aucun des meubles,  moins d'un
ordre du grand-marchal du palais. Il ne pouvait rien y entrer non plus
sans qu'il en ft prvenu.

Le grand-marchal du palais faisait  l'intendant gnral la demande des
meubles ncessaires; les chambellans de Leurs Majests les faisaient
disposer dans les grands appartemens et appartemens d'honneur de Leurs
Majests, comme cela tait ncessaire pour les crmonies ou fonctions
qui pouvaient avoir lieu.

Il avait sous ses ordres les concierges, garons d'appartement,
portiers, et tous employs quelconques au service du palais; il avait la
surveillance sur tous les individus quelconques, attachs au service de
Leurs Majests, qui y taient logs. Il donnait  tous les portiers les
consignes pour leur service.

Il surveillait l'entretien des btimens des palais et celui de leur
ameublement. Il veillait  l'appropriement et  la bonne tenue de tous
les appartemens et logemens, des communs, des cours, jardins et
dpendances.

Il veillait  ce que les gouverneurs et sous-gouverneurs des palais
tinssent la main pour que les inventaires que les concierges devaient
avoir de leur mobilier, et leurs registres de recette et consommation,
fussent conformes  ce qui tait rellement.

Le grand-marchal du palais et ses officiers devaient veiller  ce qu'il
ne s'introduist dans le palais aucun individu qui ne devait pas y
entrer.

Comme grand-officier de la maison, le grand-marchal du palais avait ses
entres dtermines et fixes dans les appartemens habits par Leurs
Majests. Mais lorsqu'elles n'habitaient pas un appartement, il pouvait
y entrer et y ordonner.

Les pompiers et la chambre de veille taient sous les ordres du
grand-marchal du palais; en cas d'accidens imprvus et d'incendies, le
grand-marchal du palais ordonnait toutes les dispositions.

Il visitait et faisait visiter par les marchaux-des-logis, les palais
impriaux, leurs dpendances, les diffrens logemens qui y taient
tablis, afin de s'assurer qu'ils taient tenus proprement, et que ceux
qui les occupaient n'y commettaient aucune dgradation, ni rien qui ft
prjudiciable  la police et au bon ordre qui devaient y rgner.

 l'arme et en voyage, le grand-marchal du palais tait charg de
pourvoir au logement de Leurs Majests.

Il ordonnait la rpartition des logemens pour les personnes de la suite
de Leurs Majests et de celles de leur service, et faisait fournir les
curies ncessaires.

C'tait au grand-marchal du palais  rgler ce qui concernait les
logemens des hommes et des chevaux de la garde impriale qui
accompagnaient Sa Majest dans ses voyages; et pour cela, les commandans
des dtachemens lui fournissaient les officiers ou sous-officiers de
logement qui lui taient ncessaires.

Les logemens marqus par ordre du grand-marchal du palais, pour le
service de Leurs Majests, les personnes de leur suite et pour la garde
impriale, ne pouvaient plus tre pris par aucune autre personne, quels
que fussent son rang et ses fonctions, et pour aucun autre service.

Lorsque Sa Majest arrivait ou faisait sa premire entre dans un de
ses palais, le grand-marchal la recevait  la porte, la prcdait et la
conduisait dans les appartemens o elle pouvait dsirer d'aller.

La place du grand-marchal du palais dans les crmonies tait dsigne;
si c'tait dans l'enceinte du palais ou dans un lieu dont il avait le
commandement, il tait plac de manire  pouvoir recevoir directement
les ordres de Sa Majest.

Le grand-marchal du palais, comme charg du service de la bouche, du
chauffage, de l'clairage, de l'argenterie, de la lingerie et de la
livre, ordonnait tout ce qui tait relatif  ces services, et devait
veiller  ce qu'ils fussent bien faits dans tous les endroits
quelconques o Leurs Majests pouvaient se trouver.

Il distribuait les tables, dterminait quelles taient les personnes qui
devaient y manger, rglait le service de chacune.

Le grand-marchal du palais tait prvenu des ordres que Leurs Majests
donnaient pour le service de leurs tables, et des invitations qu'elles
faisaient faire. Il chargeait les prfets des dtails des services.

Le grand-marchal faisait visiter par les prfets du palais, les
cuisines, offices, caves, lingerie et fourrires, pour s'assurer que
tout tait tenu proprement et en ordre.

Lorsque Leurs Majests mangeaient en grand couvert, le grand-marchal du
palais prenait lui-mme les ordres de Leurs Majests pour le service; il
les faisait excuter par les prfets du palais, qui l'avertissaient
quand le repas tait servi.

Le grand-marchal du palais prvenait Leurs Majests, les conduisait
jusqu' la table, se plaait  la droite, et les reconduisait de mme
aprs le repas.

Pendant le repas, le grand-marchal du palais offrait  boire 
l'empereur.

Lorsque Leurs Majests mangeaient en petit couvert dans les appartemens
d'honneur, et que le grand-marchal du palais tait prsent, il prenait
de mme les ordres de Leurs Majests pour le service, et les prvenait
lorsque tout tait prt.

Il faisait faire, tous les six mois au moins, par les prfets, la
vrification de toute la vaisselle, argenterie, lingerie, porcelaine et
verrerie appartenant  Leurs Majests.

Il visait tous les tats de dpenses et de gages pour lesquels il lui
tait accord des fonds par le budget de la maison.

Le grand-marchal du palais prsentait  Sa Majest et  son lever, les
officiers compris dans ses attributions qu'elle avait bien voulu nommer.
Il leur remettait copie de l'expdition du dcret de leur nomination, et
recevait le serment de ceux qui ne le prtaient pas entre les mains de
Sa Majest.

Le grand-marchal du palais nommait, avec l'agrment de Sa Majest, et
brevetait le secrtaire, les matres d'htel, les concierges et toutes
les autres personnes au service du palais ou de la maison, comprises
dans ses attributions, et recevait leur serment.

Le bureau de la poste aux lettres, tabli dans chacun des palais
impriaux, tait sous la surveillance du grand-marchal du palais.

Le grand-marchal du palais tait log et avait une table servie aux
dpens de la couronne.

* * *

GOUVERNEURS DES PALAIS.

Le gouverneur d'un palais tait charg, sous les ordres du
grand-marchal et pour le palais dont il tait le gouverneur, de tous
les dtails du commandement militaire et de la police du palais, de la
surveillance pour l'entretien des btimens et leur mobilier, de la
propret des appartemens, cours et jardins, de la distribution des
logemens, suivant tout ce qui a t dit ci-dessus pour le grand-marchal
du palais.

Les gouverneurs des palais taient officiers de la maison; ils prtaient
serment entre les mains de l'empereur.

Le gouverneur d'un palais faisait habituellement la ronde et la visite
du palais et des postes qui y taient tablis.

Il faisait au marchal du palais toutes les demandes pour les
fournitures ou travaux  faire dans le palais.

Il se faisait rendre compte de tout ce qui arrivait, par les chefs des
postes, le concierge, les portiers, les garons d'appartement, les
gardes et surveillans des jardins.

Il faisait dfiler la garde montante; il donnait l'ordre et le mot qu'il
recevait du grand-marchal du palais, ou, en son absence, du colonel
gnral de service.

Pendant le sjour de Sa Majest dans un de ses palais, si le
grand-marchal tait absent, le gouverneur prenait les ordres du
colonel gnral de service.

Le sous-gouverneur supplait le gouverneur dans toutes ses fonctions.

L'adjudant du palais surveillait, sous les ordres du gouverneur et
sous-gouverneur, les dtails du service militaire, de la police et bonne
tenue du palais. Il faisait journellement la ronde de tous les postes du
palais; il s'assurait que les consignes fussent bien excutes et les
patrouilles bien faites; que les hommes qui montaient la garde fussent
propres, ainsi que les corps-de-garde.

* * *

PRFETS DU PALAIS.

Le premier prfet du palais et les prfets du palais supplaient le
grand-marchal du palais pour le service de la bouche, de l'clairage,
du chauffage, de l'argenterie et de la livre.

Il y avait toujours un prfet du palais de service; il tait relev tous
les huit jours, et pendant son service il tait log dans le palais.

Le prfet de service devait visiter, tous les jours, les cuisines,
caves, offices, argenteries, fourrires et magasins, afin de s'assurer
si tout tait tenu proprement. Il devait bien connatre toutes les
personnes qui y taient employes.

Lorsque l'intendant gnral passait un march de fourniture pour la
maison, le premier prfet ou un des prfets y tait prsent; il devait
le discuter pour les intrts de Sa Majest et s'assurer que la chose 
fournir serait de la meilleure qualit.

Le prfet de service tait prsent aux vrifications d'inventaire, qui
devaient se faire de temps  autre, de l'argenterie, porcelaine et
autres objets confis aux chefs de service.

Il devait tre prsent  la rception de toutes les fournitures, pour le
service de la maison, et s'assurer si elles taient conformes  ce qui
avait t arrt par les marchs.

Il vrifiait de temps  autre les registres du premier matre d'htel
contrleur et des chefs de service.

Le prfet de service devait recevoir des chambellans de service la liste
des personnes que Leurs Majests faisaient inviter  leur table.

Avant le coucher de l'empereur, le prfet de service devait prendre ses
ordres pour le service du lendemain, et connatre l'heure de son
djeuner.

Tous les matins, le prfet de service se faisait reprsenter le service
arrt pour la journe.

Aux heures des repas de Leurs Majests le prfet prenait leurs ordres,
et il envoyait un matre d'htel chercher le service de la cuisine et
celui de l'office: ils taient apports couverts, et prcds du matre
d'htel, qui devait les poser, du sommelier et du chef de l'office qui
apportaient et posaient eux-mmes sur la table les vins, l'eau et le
pain qui devaient tre servis  Leurs Majests.

Le prfet prvenait ensuite Leurs Majests; il les prcdait pour les
conduire dans le lieu o le couvert tait mis; il faisait placer les
personnes invites, et il veillait  ce que le service ft bien fait.
Aprs le repas, il prcdait galement Leurs Majests pour les
reconduire dans leurs appartemens.

Les fonctions du premier prfet et des prfets, lorsque Leurs Majests
mangeaient en grand couvert, sont dtailles dans le titre des repas.

Le premier prfet et le prfets du palais avaient leurs entres et leurs
places dsignes dans les crmonies, comme officiers civils de la
maison; ils prtaient serment entre les mains de l'empereur.

* * *

MARCHAUX-DES-LOGIS

Les marchaux-des-logis taient officiers civils de la maison, et
prtaient serment entre les mains de l'empereur.

Ils taient chargs de la distribution des appartemens et logemens pour
Leurs Majests, et les personnes de leur suite, dans les palais
impriaux et dans les voyages.

Dans les voyages, un marchal-des-logis prcdait Leurs Majests pour
faire prparer leur logement dans les lieux o elles devaient s'arrter.

Lorsque Leurs Majests devaient aller habiter un palais, un
marchal-des-logis les prcdait pour en faire prparer les appartemens,
et faire la distribution des logemens pour les diffrentes personnes qui
devaient accompagner Leurs Majests.

Lorsque Leurs Majests recevaient dans un de leurs palais un prince
franais ou tranger, un marchal-des-logis tait charg de faire
prparer et distribuer l'appartement dsign par Leurs Majests pour le
logement de ce prince.

Les marchaux-des-logis veillaient au maintien de la propret et de
l'ordre dans les palais et les diffrens logemens qu'ils renfermaient,
ainsi que leurs dpendances. Ils prvenaient le grand-marchal du
palais des dgradations qu'ils pouvaient apercevoir, soit dans les
btimens, soit dans le mobilier.

* * *

Le secrtaire gnral du service du grand-marchal du palais tait
charg de la correspondance, de l'expdition des ordres et de leur
enregistrement. Tous les ordres taient signs par le grand-marchal du
palais, ou l'officier qui le reprsentait.

Il tenait les registres o taient inscrites les personnes attaches au
service des palais ou de Leurs Majests, avec les notes et renseignemens
sur chacune d'elles.

* * *

Le quartier-matre du palais runissait et surveillait toute la
comptabilit du service du grand-marchal du palais.

C'tait  lui que devaient tre envoyes ou remises toutes les pices de
comptabilit, lorsqu'elles taient revtues des formalits exiges. Il
les vrifiait avant de les soumettre  la signature du grand-marchal du
palais, et les enregistrait ensuite, suivant les divisions tablies dans
le budget.

* * *

Le premier matre d'htel contrleur, d'aprs les ordres qu'il recevait
du grand-marchal du palais, ordonnait et surveillait les dpenses,
achats ou consommations. Il en arrtait les comptes on mmoires.

Il tait charg de toute la comptabilit en matires; il tenait les
inventaires de tout le matriel qui dpendait du service du
grand-marchal du palais.

Il arrtait, sauf l'approbation du grand-marchal du palais, ou des
officiers qui le reprsentaient, le service des diffrentes tables,
celui de l'clairage, de la lingerie, du chauffage, et les fournitures 
faire pour les diffrens palais.

* * *

Les fourriers du palais aidaient et supplaient les marchaux-des-logis
pour faire prparer et distribuer les logemens des personnes attaches
au service de Leurs Majests, ou de leur suite, soit dans les palais,
soit en voyage.

Les fourriers du palais veillaient au maintien de l'ordre et de la
propret dans les diffrens palais et leurs dpendances, et  ce qu'ils
fussent clairs conformment  ce qui tait rgl pour chacun.

Les fourriers du palais devaient connatre toutes les personnes
attaches au service de Leurs Majests ou des diffrens palais. Ils
avaient la surveillance particulire de la livre et de son service.

Ils devaient s'habituer  bien connatre les diffrens palais, leurs
dpendances et la distribution des appartemens et logemens.

Ils prenaient connaissance des diffrens rglemens pour le service du
palais ou de Leurs Majests, et devaient prvenir le grand-marchal du
palais ou l'officier qui le reprsentait de ce qu'ils pouvaient
apprendre ou apercevoir de contraire ou de nuisible aux intrts de Sa
Majest.

En cas d'une fte ou d'une crmonie dans un palais, les fourriers du
palais avaient soin que les prparatifs en fussent faits comme ils
devaient l'tre, et pendant la fte il veillaient  l'extrieur, au
maintien de l'ordre et de la police.

Il y avait toujours un fourrier du palais de service, qui devait avoir
l'tat des valets de pied ou autres qui taient de service chaque jour.

Tous les matins il faisait un rapport au grand-marchal du palais.

* * *

CHAMBELLANS.

Le service de la chambre tait compos de tout ce qui concernait les
honneurs du palais, les audiences ordinaires, les sermens qui se
prtaient dans le cabinet de l'empereur, les entres, les levers et
couchers de Sa Majest, les ftes, les cercles, les thtres du palais,
la musique, les loges de l'empereur et de l'impratrice aux diffrens
spectacles, la garde-robe de l'empereur, sa bibliothque, les huissiers
et valets de chambre.

* * *

Le grand-chambellan tait le chef de tout le service de la chambre. Il
tait l'ordonnateur gnral de toutes les dpenses de ce service. Il
jouissait de tous les honneurs et de toutes les distinctions attribus
aux grands-officiers par le rglement gnral de la maison.

Aux banquets et festins publics donns par l'empereur, il devait
prsenter  laver  Sa Majest, avant et aprs le repas.

Il prenait les ordres de Sa Majest pour les prsens qu'elle dsirait
faire aux ttes couronnes, princes, ambassadeurs et autres, et qui
devaient tre pays par sa cassette. Il les faisait confectionner, en
arrtait le prix et en ordonnanait le paiement, de mme que de tous les
objets soumis  sa surveillance particulire.

Quant au service, il faisait celui d'honneur de prfrence  tout autre
chambellan. Il pouvait aussi faire le service ordinaire; il en avait la
surveillance et l'inspection.

* * *

Un aide-de-camp de l'empereur ou un chambellan remplissait les fonctions
de matre de la garde-robe. Il tait dsign par Sa Majest.

Le matre de la garde-robe tait spcialement charg de tout ce qui la
concerne; il avait en consquence l'ordonnance et la surveillance sur
tous les objets qui la composaient, comme habits, linge, dentelles,
chaussures, grands et petits costumes, cordons et colliers de la
Lgion-d'Honneur et autres, ainsi que des diamans, bijoux, etc.,
appartenant  Sa Majest.

Il prtait le serment de fidlit entre les mains de l'empereur, et
recevait celui de tous les gens employs  la garde-robe.

Tous les ouvriers travaillant pour les objets dont il avait la
surveillance recevaient des brevets du grand-chambellan.

Il prenait les ordres de l'empereur sur tout ce qui concernait son
habillement, et les faisait excuter par les personnes attaches  ce
service.

S'il assistait  la toilette de l'empereur, il devait lui passer
lui-mme son habit, lui attacher le cordon ou collier de la Lgion, et
lui prsenter son pe, son chapeau et ses gants, lorsque le
grand-chambellan tait absent.

S'il assistait au coucher de Sa Majest, il devait dtacher le cordon ou
collier de la Lgion, et recevoir l'pe, le chapeau et les gants,
lorsque le grand-chambellan tait absent.

Aux jours de fte et de crmonie, auxquels Sa Majest revtait
quelqu'un de ses costumes, il devait assister  la toilette, passer
lui-mme l'habit, et lui placer le manteau sur les paules, si le
grand-chambellan tait absent.

Il avait la garde des diamans et bijoux qui ne faisaient pas partie de
ceux de la couronne, et avait soin de leur entretien. Ces objets taient
pays sur le budget du grand-chambellan et soumis  son visa.

Quant aux diamans de la couronne, il en avait la confection et
l'entretien; mais il les remettait en garde au trsorier gnral de la
couronne, qui ne pouvait les confier que sur la demande crite du
grand-chambellan, ou sur un ordre direct de l'empereur, pour les diamans
 son usage; et sur la demande crite de la dame d'honneur, ou de la
dame d'atours, pour les diamans  l'usage de l'impratrice.

Lorsque Leurs Majests voulaient se servir des diamans de la couronne,
le trsorier gnral, sur la demande crite du grand-chambellan, ou sur
un ordre direct de l'empereur pour les diamans  son usage, et sur une
demande crite de la dame d'honneur ou de la dame d'atours pour ceux 
l'usage de l'impratrice, portait les diamans demands chez Leurs
Majests et les remettait, ceux de l'empereur au matre de sa
garde-robe, et ceux de l'impratrice  la dame d'honneur ou  la dame
d'atours. Le trsorier gnral tenait  cet effet un registre
particulier sur lequel la personne  qui il remettait les diamans en
donnait un reu; et lorsqu'ils lui taient rapports par le matre de la
garde-robe, il en donnait lui-mme un reu sur de pareils registres
tenus  cet effet par le matre de la garde-robe, et par la dame
d'honneur ou la dame d'atours.

* * *

CHAMBELLANS.

Le premier chambellan et les chambellans prenaient entre eux leur rang
d'anciennet de service auprs de l'empereur. Ils prtaient serment
entre les mains de Sa Majest.

Il y en avait au moins quatre de service par trimestre, qui l'taient
sans aucun tour de droit, mais qui taient dsigns par Sa Majest,  la
fin de chaque trimestre, sur la prsentation du grand-chambellan.

Il y avait toujours au palais deux chambellans de jour, dont un pour le
grand appartement de prsentation et un pour l'appartement d'honneur de
l'empereur. Ils taient relevs tous les huit jours.

Les chambellans de jour taient chargs d'introduire prs de Sa Majest
les personnes qui pouvaient tre admises prs d'elle ou auxquelles elle
voulait parler.

Leur service tait dtermin par les rglemens particuliers de Sa
Majest sur l'tiquette. C'tait aux chambellans  tenir la main  leur
excution.

Les chambellans de jour en fonctions ordonnaient seuls dans les
appartemens; ils avaient  leurs ordres les huissiers, valets de chambre
et autres personnes attaches aux appartemens.

Ils faisaient excuter les rglemens sur les entres, et toute personne
qui ne les avait pas en vertu de ces rglemens ne pouvait pntrer dans
les appartemens sans qu'ils en eussent donn l'ordre.

C'taient eux qui prsentaient  l'empereur toutes les demandes
d'audiences particulires, et qui prvenaient de celles que Sa Majest
accordait.

Les chambellans de jour faisaient toutes les invitations qui taient
attribues au service de la chambre.

Toutes les personnes qui dsiraient tre prsentes  Sa Majest
s'adressaient aux chambellans de jour.

Ils devaient veiller  l'ordre et  l'arrangement de tout ce qui se
trouvait dans les grands appartemens et dans celui d'honneur de
l'empereur.

Les chambellans de jour taient chargs de l'tiquette aux levers et aux
couchers de l'empereur. Ils prenaient les ordres de Sa Majest pour
l'heure  laquelle ils devaient avoir lieu.

Les chambellans et l'aide-de-camp de jour devaient prcder Sa Majest
dans l'intrieur du palais.

Quand Sa Majest sortait avec son piquet, un des deux chambellans de
jour l'accompagnait et montait dans la seconde voiture avec
l'aide-de-camp de service.

Les chambellans de jour se relevaient toutes les semaines au coucher.
Ceux qui quittaient le service devaient prvenir ceux qui les
relevaient, des ordres que Sa Majest aurait pu donner pour la semaine
suivante.

Les chambellans de jour ne quittaient les appartemens que lorsque Sa
Majest tait couche, et ils devaient y tre rendus une heure avant son
lever, afin de les visiter et de s'assurer s'ils taient appropris et
disposs comme ils devaient l'tre, et si les huissiers et les valets de
chambre taient  leurs postes.

Dans l'intrieur des palais, les chambellans avaient le pas avant les
officiers de tous les autres services.

Un des chambellans de service suivait l'empereur au conseil-d'tat.

Les deux chambellans de service habitaient au palais. Toutes les fois
que l'empereur recevait dans les grands appartemens, quatre chambellans
taient obligs de s'y trouver, et tous avaient la facult de s'y
rendre.

Sa Majest dsignait particulirement les chambellans qui devaient
l'accompagner et tre de service dans ses voyages.

* * *

La dame d'honneur avait dans la maison de l'impratrice les mmes
droits, prrogatives et honneurs que le grand-chambellan dans la maison
de l'empereur. Pour tous les objets de service, la dame d'atours
remplaait la dame d'honneur.

Les chambellans de l'impratrice prtaient serment entre les mains de
l'empereur et de l'impratrice.

Les chambellans de l'impratrice faisaient le service chez Sa Majest,
conformment aux rglemens particuliers tablis pour la maison de sa
majest l'impratrice.

Ils prenaient entre eux leur rang d'anciennet de service auprs de
l'impratrice.

Il y avait trois chambellans de service par trimestre, qui taient
dsigns par Sa Majest,  la fin de chacun. Il y avait toujours dans
l'appartement de sa majest l'impratrice un chambellan de jour; il
tait relev tous les huit jours.

Le chambellan introducteur prs de l'impratrice introduisait auprs de
Sa majest les ambassadeurs et trangers; en son absence, il tait
remplac par un chambellan dsign par la dame d'honneur, en se
conformant au rglement adopt pour le crmonial.

* * *

LE GRAND-CUYER.--OFFICIERS DE SON SERVICE.


L'curie et ses diffrens services, les pages, les courriers, les armes
de guerre de Sa Majest, la surveillance et la direction des haras de
Saint-Cloud, formaient les attributions du grand-cuyer.

* * *

Il ordonnait de tout ce qui tait relatif aux voyages, et dsignait les
places que chacun devait avoir.

Il avait la distribution de tous les logemens dans les btimens
affects, par le grand-marchal, au service des curies, pages, etc. Les
portiers de ces maisons taient dpendans de ses attributions.

Il prvenait les personnes que Sa Majest admettait  monter ses chevaux
ou dans ses voitures.

Il recevait le serment que les officiers de son service devaient 
l'empereur, et celui des employs et des gens  gages, ainsi que celui
des matres-ouvriers travaillant pour les curies impriales.

Le grand-cuyer accompagnait toujours Sa Majest  l'arme.

Il portait  l'arme, en l'absence du conntable, l'pe de Sa Majest.

Si le cheval de Sa Majest tait tu ou venait  tomber, c'tait  lui 
relever Sa Majest et  lui offrir le sien.

Il faisait, en toute occasion, le service d'honneur, quand il tait prs
de Sa Majest, de prfrence aux cuyers qui taient de service auprs
d'elle.

 l'arme, le grand-cuyer logeait aussi prs que possible de Sa
Majest, afin de se trouver toujours prs d'elle quand elle sortait. Il
prenait lui-mme ses ordres  son lever et  son coucher.

Il partageait  cheval la croupe de celui de sa Majest avec le
colonel-gnral de service. Il tait  gauche, afin de se trouver
toujours au montoir. Dans les dfils, ou sur un pont troit, il suivait
immdiatement Sa Majest, afin d'tre  mme de prendre son cheval, si
elle voulait mettre pied  terre, ou de la soutenir au besoin.

En cortge ou en route, il allait dans la voiture qui prcdait celle de
Sa Majest, celles des princes de la famille impriale ou de l'empire.

Il nommait le premier et le second page, sur la proposition du
gouverneur, et l'avis des sous-gouverneurs et matres.

Il nommait le mdecin et le chirurgien des pages, ainsi que les
employs de la bouche et du service des pages et les gagistes de son
service.

Il prsentait  Sa Majest,  son lever, les officiers et employs
suprieurs de son dpartement, ainsi que les matres et les pages, quand
ils taient nomms par Sa Majest.

Il prsentait  Sa Majest ceux des pages qui, ayant atteint leur
dix-huitime anne, taient dans le cas de passer dans les corps de
l'arme.

Un porte-arquebuse tait sous les ordres du grand-cuyer; il tait
spcialement charg d'entretenir, charger et dcharger les pistolets et
les armes des voitures de Sa Majest.

La place du grand-cuyer dans les crmonies, quand Sa Majest tait sur
son trne, qu'elle se rendait  la messe, dans la chapelle et partout
ailleurs, tait rgle par le crmonial.

Il jouissait des entres et de toutes les prrogatives que donnait la
charge de grand-officier.

Il avait la police de tous les employs et gens  gages de son
dpartement, pour tout ce qui tait relatif au service de l'curie.

Il tait log par la couronne et se servait des gens, chevaux et
voitures des curies de Sa Majest.

Au grand couvert, il donnait le fauteuil  Sa Majest pour se mettre 
table: il le retirait pour qu'elle se levt; il se tenait  sa gauche.

Il soutenait Sa Majest du ct droit, pour monter en voiture ou en
descendre dans les crmonies, et toutes les fois qu'il se trouvait prs
d'elle.

Il marchait immdiatement devant Sa Majest quand elle sortait de ses
appartemens pour monter  cheval; lui donnait la cravache, lui
prsentait le bout des rnes et l'trier gauche; il la soutenait aussi
pour monter  cheval.

Il s'assurait par lui-mme de la rgularit du service de tout ce qui
tenait  son dpartement, de la solidit des voitures destines  Sa
Majest, de l'intelligence et de l'adresse des hommes employs  son
service personnel, et de la sret et de l'instruction des chevaux
qu'elle montait, ou qu'on employait  sa voiture.

Il surveillait particulirement l'instruction des pages et tout ce qui
tenait  leur nourriture et  leur entretien.

* * *

L'cuyer de service accompagnait toujours Sa Majest, soit en voiture,
soit  cheval: si c'tait en voiture, mme en voyage, l'cuyer se
plaait  cheval,  la portire droite, quand le colonel-gnral de
service n'tait point  cheval; s'il tait  cheval, il se plaait  la
portire gauche: quand Sa Majest tait  cheval, l'cuyer de service
se plaait derrire le grand-cuyer.

L'cuyer de service portait  l'arme la cuirasse de Sa Majest, et, en
l'absence du grand-cuyer et du premier cuyer, son pe et ses armes;
en leur absence encore, il avait l'honneur de revtir de ses armes Sa
Majest le jour d'une bataille.

L'cuyer prcdait Sa Majest, soit qu'elle sortt de ses appartemens,
soit qu'elle y rentrt.

Dans les palais impriaux, il se tenait dans le salon de service.
L'cuyer de service ne quittait jamais le salon de service pendant la
journe, et couchait dans le palais; il se trouvait au lever et au
coucher de Sa Majest pour recevoir ses ordres.

Il recevait directement les ordres de Sa Majest, soit qu'elle voult
monter  cheval, ou sortir en voiture, et les transmettait  l'cuyer
commandant de la selle ou de l'attelage, pour leur excution; il
veillait  ce qu'ils n'prouvassent aucun retard, et prvenait Sa
Majest quand les chevaux et voitures taient prts.

Il suivait  cheval Sa Majest, toutes les fois qu'elle sortait  cheval
ou en voiture avec sa livre; si c'tait en route, il courait en bidet.

Lorsque Sa Majest tait en voiture, il la suivait soit en voiture, soit
 cheval, comme l'ordonnait Sa Majest, afin d'tre  porte de recevoir
ses ordres et de les faire excuter. Il dirigeait et surveillait la
marche des voitures qui composaient le cortge de Sa Majest.

Quand Sa Majest laissait tomber quelque chose  cheval, c'tait  lui 
le ramasser ou faire ramasser; il le lui remettait en l'absence du
grand-cuyer ou du premier cuyer.

En voyage, les cuyers faisaient le service par jour. Celui de jour
tait charg de l'excution des ordres du grand-cuyer pour le dpart
des diffrens services, et l'ordre  suivre dans la marche. Il
commandait aux employs des postes; il tait charg en outre de
l'excution du crmonial pendant la marche, et commandait,  cet effet,
aux escortes auxquelles il assignait leurs places dans le cortge
d'aprs un rglement de Sa Majest et les ordres du colonel-gnral de
service.

Il surveillait les pages de service, et prvenait le gouverneur ou le
sous-gouverneur, en cas de chasse  courre ou au tir, afin que les pages
du service des chasses s'y trouvassent.

Il recevait du secrtaire de Sa Majest, auquel il en donnait reu, les
dpches  expdier directement par les courriers extraordinaires; il
les comptait au courrier, s'il y en avait plusieurs; constatait la
solidit des cachets et enveloppes, et les inscrivait sur le _part_,
pour les expdier.

Il recevait de mme les dpches des courriers qui arrivaient, et les
remettait lui-mme  Sa Majest pendant la journe. Quand elle tait
couche, il faisait demander M. l'aide-de-camp de service dans le salon
qui prcdait celui o il couchait, et lui remettait les dpches, pour
qu'il les portt  Sa Majest.

Il vrifiait scrupuleusement le part, pour s'assurer que tout ce qu'il
portait avait t remis, et donnait reu au courrier, aprs avoir
galement vrifi le temps qu'il avait mis en route. S'il tait en
retard, il en rendait compte au grand-cuyer, pour qu'il ft puni.

L'cuyer de service inscrivait en outre sur un registre dispos  cet
effet, et qu'il enfermait sous clef dans un tiroir ou bureau du salon de
service le nom du courrier, la destination, le nombre des dpches qu'il
avait reues ou qu'il apportait, la date et l'heure du dpart, ou celle
de l'arrive, afin que l'on pt vrifier en tout temps les dparts et
arrives, ainsi que le nom des courriers, etc.

Dans l'intrieur du palais, les chambellans avaient le pas sur les
officiers des autres services de Sa Majest. Dans le service des
curies, et aux chasses, les cuyers avaient le pas sur les
chambellans.

Le premier cuyer de l'impratrice tait premier officier de la maison
de Sa Majest. Il remplissait prs d'elle les fonctions de chevalier
d'honneur; il lui donnait la main de prfrence  tout autre. Il tait
prsent aux audiences que donnait Sa Majest et se tenait derrire son
fauteuil. Il remplissait prs de sa majest l'impratrice les fonctions
quivalentes  celles du premier cuyer de l'empereur envers Sa Majest.
Il en est de mme des fonctions des autres cuyers de sa majest
l'impratrice.

* * *

PAGES.

Il devait y avoir trente-six pages, et soixante au plus.

Ils faisaient le service de Leurs Majests. Ils taient gs de quatorze
 seize ans, et restaient pages jusqu' dix-huit.

_Service de l'empereur._

 Paris, deux pages prs de l'empereur. Un suivait Sa Majest quand elle
montait  cheval, ou sortait en voiture: il se tenait derrire la
voiture.

 Saint-Cloud, il n'y avait qu'un page au palais, et un command 
l'htel des pages pour le remplacer.

Dans les audiences et les jours de messe, huit pages taient de service.
Ils se tenaient en haie quand Sa Majest rentrait dans ses appartemens
et la prcdaient quand elle en sortait. Ils marchaient aprs les
huissiers.

Quand l'empereur se servait de sa voiture de crmonie, il en montait
autant que possible derrire la voiture et six derrire le cocher.

Si Sa Majest n'tait point rentre dans son palais quand il faisait
nuit, les pages de service l'attendaient  la porte du vestibule pour la
prcder, en portant un flambeau de poing, de cire blanche, et allant
jusque dans leur salon de service. Les valets de chambre se trouvaient 
la porte intrieure de l'antichambre pour prendre leurs flambeaux.

Les pages faisaient le service dont Sa Majest jugeait  propos de les
charger. Les commissions leur taient donnes par Sa Majest, les
princes, les princesses, ou par les aides-de-camp, chambellans ou
cuyers de service; mais en revenant, ils devaient rendre compte
directement  la personne de la famille impriale qui les avait envoys.

Sous quelque prtexte que ce pt tre, les pages porteurs d'ordre de
Leurs Majests ou de leurs Altesses Impriales, soit crit, soit
verbal, ne pouvaient se dispenser de le rendre directement  la personne
que l'ordre concernait, et-elle t malade et mme gardant le lit.

 la chasse  courre, un des deux premiers pages suivait toujours Sa
Majest pour lui donner sa carabine.

Au tir, les deux premiers pages et six autres donnaient les fusils  Sa
Majest. Ils se rangeaient  sa droite, le premier page prs de Sa
Majest.

Ils recevaient les fusils des mains du mamelouck et des
porte-arquebuses.

Les valets de pied formaient la chane pour prendre des mains du second
page les fusils que Sa Majest avait tirs et les remettre aux
porte-arquebuses.

Le gibier tu au tire de Sa Majest appartenait au premier page. Les
deux premiers pages suivaient de prfrence Sa Majest  l'arme ou dans
ses voyages; ils pouvaient faire le service d'aides-de-camp prs des
aides-de-camp de sa Majest.

* * *

Deux pages taient de service prs de l'impratrice. Le plus ancien
portait la queue de la robe de Sa Majest quand elle sortait de ses
appartemens, montait en voiture ou en descendait: l'autre prcdait Sa
Majest. Tous deux l'accompagnaient, quand c'tait  l'extrieur,
jusque dans le premier salon. En ville, quand Sa Majest sortait avec
son piquet ou sa livre, ils allaient derrire le cocher. Leur rang,
leurs fonctions, etc., quivalaient  ceux des pages de l'empereur.

* * *

GRAND-MATRE DES CRMONIES.

Lorsque l'empereur ordonnait une crmonie publique et solennelle, telle
qu'ont t le sacre, la rception des membres de la Lgion-d'Honneur, la
fte du Champ-de-Mars, l'ouverture de la session du corps lgislatif,
etc., etc., etc., le grand-matre dressait le projet de cette crmonie,
en rglait le lieu, le temps, etc., y assignait les places et rangs de
chacun, suivant les localits et l'ordre de prsance combin avec la
ncessit du service.

Lorsque le projet tait fait, il le prsentait  Sa Majest. Quand le
projet tait approuv par Sa Majest, le grand-matre l'envoyait aux
princes, princesses, grands-officiers, prsidens de corps, etc., etc.,
etc.

Le jour de la crmonie, il faisait excuter ponctuellement toutes les
parties du crmonial, se tenait, pendant la crmonie, en avant et prs
de Sa Majest, et prenait ses ordres  chaque partie de la crmonie.

* * *

L'empereur avait douze aides-de-camp. Ils prenaient rang entre eux, non
par leur grade militaire, mais par leur anciennet de service auprs de
Sa Majest.

Il y avait toujours un aide-de-camp de jour auprs de l'empereur:
l'aide-de-camp entrant et celui sortant devaient s'y trouver et prendre
ses ordres.

L'aide-de-camp de jour avait toujours un cheval sell ou une voiture
attele, dans une remise du palais, et  porte pour pouvoir tre  mme
de remplir les commissions que l'empereur voulait lui donner.

Depuis le moment o l'empereur tait couch, l'aide-de-camp de jour
tait plus spcialement charg de la garde de sa personne, et il
couchait dans la pice voisine de celle dans laquelle Sa Majest
reposait.

Toute dpche arrivant la nuit pour l'empereur tait remise 
l'aide-de-camp de jour: qui que ce ft ne pouvait entrer dans la pice
dans laquelle Sa Majest reposait, ni dans celle de l'aide-de-camp, et
dont il tenait la porte ferme en dedans par un verrou: il allait
recevoir dans le premier salon ou dans la pice qui prcdait, la
personne qui voulait lui parler ou lui remettre une dpche; en revenant
il devait fermer le verrou sur lui; pour que l'on ne pt le suivre ni
dans son appartement, ni dans la chambre  coucher de l'empereur; et
alors seulement il frappait  la porte de l'empereur.

L'aide-de-camp de jour pouvait introduire les personnes qui avaient 
parler  Sa Majest, soit qu'elle se tnt dans le grand appartement de
reprsentation, ou dans celui d'honneur, ou dans l'intrieur; mais il ne
le faisait que par une commission spciale de l'empereur.

Quand, d'aprs l'ordre de l'empereur, l'aide-de-camp de jour devait lui
parler, il pouvait se prsenter  la porte de l'appartement dans lequel
se trouvait Sa Majest; mais quand ce n'tait pas pour affaire pressante
et par ordre de l'empereur, il devait se faire introduire par le
chambellan.

Quand Sa Majest sortait avec un piquet, et qu'elle avait demand deux
voitures, l'aide-de-camp de jour se plaait dans la seconde avec le
chambellan de jour.

 la chasse  tir, l'aide-de-camp de jour se tenait  cheval derrire
l'empereur.

L'aide-de-camp de jour qui accompagnait  cheval la voiture de Sa
Majest se plaait sur un des cts de manire  tre prt  recevoir
les ordres de Sa Majest, laissant toutefois aux officiers de service
les places d'honneur auxquelles ils avaient droit.

Dans les parades et mouvemens militaires, les aides-de-camp marchaient
devant l'empereur; celui de jour se tenait immdiatement devant et  six
pas.

 l'arme, les aides-de-camp de l'empereur faisaient le service de
chambellans.

* * *

LE PALAIS IMPRIAL DES TUILERIES TAIT DISTRIBU
EN GRAND APPARTEMENT DE REPRSENTATION,--APPARTEMENT
ORDINAIRE DE L'EMPEREUR,--APPARTEMENT
ORDINAIRE DE L'IMPRATRICE.

Le grand appartement de reprsentation se composait d'une salle de
concert, d'un premier salon, d'un second salon, d'une salle du trne, du
salon de l'empereur, et d'une galerie.

Les pages se tenaient dans la salle de concert.

Tous les officiers du service d'honneur de Leurs Majests, ceux des
maisons des princes et princesses de la famille impriale ou de
l'empire, lorsqu'ils les accompagnaient, les membres du snat et du
conseil-d'tat, les gnraux de division, les archevques et vques
entraient de droit dans le second salon.

Les princes et princesses de la famille impriale et de l'empire, les
ministres, les grands-officiers de l'empire, les prsidens du snat, du
corps lgislatif, entraient de droit dans la salle du trne.

Lorsque l'impratrice recevait dans la salle du trne, les dames
d'honneur, d'atours et du palais avaient le droit d'y entrer.

Les dames d'honneur ou de service prs des princesses les accompagnaient
lorsqu'elles entraient dans la salle du trne.

Les hommes et les dames saluaient le trne en traversant la salle o il
tait plac.

L'empereur et l'impratrice seuls entraient dans le salon de l'empereur;
tout autre individu, quels que fussent son rang et ses fonctions, n'y
entrait que lorsque Sa Majest le faisait appeler.

Le chambellan de jour y entrait pour prendre les ordres de Leurs
Majests, mais aprs en avoir fait demander la permission par un
huissier.

Lorsque Leurs Majests ne se trouvaient pas dans le grand appartement de
reprsentation, les officiers du service d'honneur de Leurs Majests et
les pages pouvaient le traverser et communiquer pour leur service.

* * *

L'appartement ordinaire de l'empereur se divisait en appartement
d'honneur et appartement intrieur.

L'appartement d'honneur se composait d'une salle des gardes, d'un
premier salon et d'un second salon.

L'appartement intrieur se composait d'un cabinet de travail, d'un
arrire-cabinet, d'un bureau topographique, et d'une chambre  coucher.

Les huissiers faisaient le service de l'appartement d'honneur, et les
valets de chambre celui de l'appartement intrieur.

Dans la salle des gardes se tenaient les pages de service, un
sous-officier du piquet de la garde  cheval. Il n'y entrait aucun
domestique. Un portier d'appartement en tenait la porte.

Le colonel-gnral de service, les grands-officiers de la couronne,
l'aide-de-camp de jour, le prfet de service, entraient de droit dans le
premier salon.

Le chambellan de jour faisait entrer dans le premier salon ou dans
celui que lui dsignait Sa Majest, les personnes admises  son
audience, ou appeles pour affaires de service et travailler.

Lorsque le chambellan de jour avait besoin de prvenir Sa Majest qui se
trouvait dans son appartement intrieur, il traversait le salon de
l'empereur, et frappait  la porte de l'appartement intrieur:
cependant, lorsqu'il ne s'agissait que d'annoncer  Sa Majest l'arrive
d'un officier de sa maison, ou d'un ministre qu'elle avait fait
demander, il suffisait que le chambellan de jour en prvnt l'huissier
de service qui annonait  Sa Majest. Le chambellan avait soin de faire
entrer ces personnes dans le salon de l'empereur, afin que Sa Majest
les y trouvt lorsqu'elle sortait de son appartement intrieur.

L'aide-de-camp, le prfet et l'cuyer de service qui avaient  prendre
les ordres de Sa Majest ou  la prvenir pour leur service, pouvaient
le faire directement, sans passer par l'intermdiaire du chambellan.

Le prfet et l'cuyer qui venaient annoncer  Sa Majest qu'elle tait
servie, ou que ses voitures et chevaux taient prts, lorsqu'elle tait
dans son appartement intrieur, pouvaient mme le dire  l'huissier de
service, afin de dranger le moins possible l'empereur.

Un gardien du porte-feuille tenait la porte de l'arrire-cabinet; le
gardien du porte-feuille ne laissait entrer dans l'arrire-cabinet que
par ordre de l'empereur, la personne qui en avait obtenu le droit.

Personne ne pouvait traverser le cabinet dans lequel Sa Majest
travaillait ordinairement,  moins d'y tre appel par l'empereur.

* * *

REPAS.

Lorsque Leurs Majests voulaient manger en grand couvert, la table tait
place sur une estrade et sous un dais avec deux fauteuils; les portes
de la salle o elle tait place taient tenues par des huissiers.

S'il y avait des invitations  faire, le grand-matre des crmonies en
tait charg; il prvenait le grand-marchal du palais de la
distribution des tables et des personnes qui devaient s'y asseoir, ainsi
que de la pice dans laquelle on devait se runir, et de l'heure.

Le grand-marchal du palais prenait les ordres de Leurs Majests pour le
moment du service, et les transmettait au premier prfet, qui veillait
 leur excution.

Le prfet de service envoyait lui-mme  l'office et  la cuisine, et il
en faisait apporter en ordre tout ce qui tait ncessaire pour le
service, qu'il faisait placer sur la table en sa prsence.

Le couvert de l'empereur tait plac  droite, celui de l'impratrice 
gauche; la nef et le cadenas de l'empereur  droite de son couvert; la
nef et le cadenas de l'impratrice,  la gauche de son couvert, sur la
table mme.

Lorsque tout tait prt, le premier prfet en avertissait le
grand-marchal du palais qui en prvenait Leurs Majests.

Leurs Majests se rendaient dans la salle o le repas tait prpar dans
l'ordre suivant: les pages de service; un aide des crmonies; les
prfets de service; le premier prfet et un matre des crmonies; le
grand-marchal du palais et le grand-matre des crmonies;
l'impratrice; son premier cuyer et son premier chambellan; l'empereur;
le colonel-gnral de service; le grand-chambellan et le grand-cuyer;
le grand-aumnier.

Leurs Majests tant arrives  la table, le grand-chambellan devait
prsenter  laver  l'empereur. Le grand-cuyer lui offrait le fauteuil;
le grand-marchal du palais prenait une serviette dans la nef et la
prsentait  Sa Majest.

Le premier prfet, le premier cuyer et le premier chambellan de
l'impratrice, remplissaient les mmes fonctions prs de Sa Majest.

Le grand-aumnier venait sur le devant de la table, bnissait le dner
et se retirait.

Les pages faisaient le service. Les carafes d'eau et de vin,  l'usage
de Leurs Majests, taient places sur un plat d'or, le verre sur un
autre plat et  la droite de leurs couverts.

Lorsque l'empereur demandait  boire, le premier prfet versait l'eau et
le vin dans le verre, qui tait offert  Sa Majest par le
grand-marchal.

Les mmes fonctions taient remplies pour le service de Sa Majest
l'impratrice, par son premier cuyer et par le prfet de service qui
tait plac  sa droite.

Les matres-d'htel posaient les plats, dcoupaient les mets et
faisaient offrir  Leurs Majests par les pages.

Le grand-chambellan faisait verser devant lui le caf dans la tasse
destine  l'empereur, un page la lui remettait sur un plat d'or, et il
l'offrait  Sa Majest.

Le premier chambellan de l'impratrice offrait de mme le caf  Sa
Majest.

Aprs le repas, le grand-marchal prenait la serviette des mains de
l'empereur; le premier prfet, de celles de l'impratrice.

Le grand-cuyer, et le premier cuyer de l'impratrice retiraient les
fauteuils de Leurs Majests, le grand-chambellan donnait  laver 
l'empereur, le premier chambellan  l'impratrice.

Si, dans la salle o mangeaient Leurs Majests, il tait servi d'autres
tables, le service en tait fait par les matres-d'htel et la livre.

* * *

Quand Leurs Majests voulaient manger dans l'appartement intrieur,
elles dsignaient le lieu et les individus qui devaient les servir. Il
n'y avait aucune tiquette ni personne du service d'honneur.

* * *

Avant le coucher de Leurs Majests, le prfet de service prenait les
ordres de Leurs Majests pour l'heure  laquelle elles voulaient
djeuner.


FIN DU TOME SECOND.




MMOIRES

DE CONSTANT,

PREMIER VALET DE CHAMBRE DE L'EMPEREUR,

SUR LA VIE PRIVE

DE

NAPOLON,

SA FAMILLE ET SA COUR.

     Depuis le dpart du premier consul pour la campagne de Marengo, o
     je le suivis, jusqu'au dpart de Fontainebleau, o je fus oblig de
     quitter l'empereur, je n'ai fait que deux absences, l'une de trois
     fois vingt-quatre heures, l'autre de sept ou huit jours. Hors ces
     congs fort courts, dont le dernier m'tait ncessaire pour
     rtablir ma sant, je n'ai pas plus quitt l'empereur que son
     ombre.

     MMOIRES DE CONSTANT, _Introduction_.

TOME TROISIME.

 PARIS,

CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE

DE S. A. R. LE DUC DE CHARTRES,

QUAI VOLTAIRE ET PALAIS-ROYAL.

MDCCCXXX.




INTRODUCTION DU TROISIME VOLUME.


Le public a bien voulu accueillir les _Mmoires de Constant_ avec tout
l'intrt que l'diteur les avait jugs capables d'exciter. Parmi les
plus curieux passages de la premire livraison, le spirituel journal du
_Voyage  Mayence_ a t trait avec une faveur particulire. L'auteur
de ce journal, depuis la publication des deux premiers tomes des
Mmoires de Constant, a fait  l'diteur l'honneur de lui adresser une
lettre; et comme cette lettre renferme une juste rclamation, l'diteur
a pens ne pouvoir mieux y faire droit qu'en la mettant sous les yeux du
public.

* * *

Paris, 10 mai 1830.

MONSIEUR,

Je viens de trouver avec tonnement dans les Mmoires de Constant le
journal d'un voyage que j'ai fait avec Josphine.

Les feuilles que j'crivais rapidement chaque soir taient mises en
ordre et copies, dans les villes o nous sjournions, par ma femme de
chambre, qui crivait fort bien; il est probable qu'elle en aura gard
une copie.

Depuis, j'avais runi les souvenirs de ce voyage  ceux d'une partie de
ma vie; mais je n'tais nullement dcide  les publier.

Je crois qu'une femme peut amuser son imagination avec sa plume, comme
elle exerce ses doigts avec un crayon ou un pinceau; mais je pense
qu'elle ne doit jamais mettre le public dans la confidence de ses
penses et de ses sentimens qui ne peuvent intresser que ses amis et sa
famille.

La publication que vous venez de faire, et surtout le dsir de rtablir
dans toute sa vrit un fait nonc par M. Constant en parlant du motif
qui m'a fait quitter la cour, me dterminent, Monsieur,  vous envoyer
la totalit de ces souvenirs.

Je vous autorise  les publier, si vous pensez que des faits si peu
intressans, crits avec si peu de soin, puissent trouver place dans la
seconde partie des Mmoires que vous venez de faire paratre.

Lorsque je voulus donner ma dmission, j'crivis  Josphine, qui en
fut aussi tonne qu'afflige (si je dois croire ce qu'elle eut la bont
de me dire). Aussitt ma lettre reue, elle m'envoya chercher par le
gnral Fouller pour m'assurer qu'elle ne voulait pas l'accepter. Plus
de quinze jours s'coulrent entre celui o ma dmission fut donne et
le moment o elle fut accepte par l'empereur.

J'ignore si c'est dans l'instant qu'il l'accepta qu'il eut connaissance
de ce journal; mais l'expression de cong, employe par l'auteur des
Mmoires qui viennent de paratre chez vous, n'en est pas moins
inexacte.

Au reste, j'y attache bien peu d'importance, et je ne rectifie ce fait
qu' cause de cette inexactitude.

Recevez, Monsieur, l'assurance de
ma parfaite considration,

LA BARONNE DE V*****.

* * *

L'diteur sent combien il a de grces  rendre  madame la baronne de
*** pour l'autorisation qu'elle a consenti  lui donner d'associer
aux souvenirs de Constant ceux d'une des premires dames du palais de
l'impratrice Josphine. Ces deux publications ainsi faites ensemble ont
paru  l'diteur de nature  se prter rciproquement du relief.
Toutefois, ce n'est point parce qu'il lui aurait sembl piquant de
mettre en regard l'une des poques diffrentes, deux voyages en
Angleterre. Elle a vu la cour du prince de Galles, et une rgence qui ne
manquait pas, sous le rapport des moeurs, de points de comparaison avec
la _joyeuse_ rgence du duc d'Orlans. Enfin, pendant son second sjour
 Londres, madame la baronne *** y a vu tous les scandales du procs
et de la mort de la reine Caroline.

Ce simple nonc suffira sans doute pour mettre le lecteur  mme de
juger de l'intrt qu'il doit s'attendre  rencontrer dans les
_souvenirs_ de madame la baronne ***.




MMOIRES

DE CONSTANT.

SOUVENIRS

D'UNE DAME

DU PALAIS IMPRIAL




CHAPITRE PREMIER.

     Avertissement de l'auteur.--Isolement des jeunes femmes pendant la
     rvolution.--Ma naissance et mes parens.--Le gnral D..... mon
     pre.--Le baron de V... mon mari.--Une premire imprudence.--Sage
     prvoyance de mon pre.--Le gnral D.....  l'arme du
     Nord.--Dfrence de Carnot pour mon pre.--Carnot dans le cabinet
     du gnral D.....--Conduite de Carnot envers mon pre.--Carnot le
     sauve de l'exil.--Amour-propre de Carnot.--Mallet du Pan et le
     Mercure de Genve.--Les reprsentans du peuple en mission 
     Besanon.--Bernard de Saintes.--Son htel;--son costume;--ses
     manires.--Brusquerie tout  coup suivie de politesse.--Le jacobin
     de bonne compagnie.--Effrayante proposition de Bernard de Saintes
     et explication de ses prvenances.--M. Briot, aide-de-camp de
     Bernard de Saintes.--Arrive de Robespierre le jeune 
     Besanon.--Comment je fus dlivre des poursuites de Bernard de
     Saintes.--Je me rends  Paris.--Danger des chteaux en
     Espagne.--Les plaisirs de Paris aprs la terreur.--Premire
     reprsentation d'Olympie.--La premire robe de velours.--Un
     triomphe de toilette.--Sages maximes de La Rochefoucault et de M.
     de Sgur.--Vie de dissipation.--Mes dmarches pour obtenir le
     rappel de mon mari.--Retour de mon pre  Paris.--Relations de mon
     pre avec madame de Stal.--Susceptibilit extrme de madame de
     Stal.--Mon pre me prsente chez cette dame.--Rflexion, sur une
     pense de madame Necker.--Danger des priphrases.


EN livrant ces mmoires au public, je n'ai pas la prtention de croire
que je puisse exciter son attention par les vnemens qui ont rempli ma
vie; mais les rapports que j'ai eus avec des personnes qui ont fix
long-temps ses regards peuvent l'intresser en fournissant  sa
curiosit quelques circonstances de leur vie prive.

Si j'ai parl de moi, on me le pardonnera peut-tre en faveur du motif.

J'ai dsir, que mon exemple ne ft pas sans utilit pour quelques
jeunes femmes jouissant du funeste avantage de leur libert.
Puissent-elles se convaincre qu'en recherchant l'indpendance, elles ne
recueilleront que le malheur!

La nature, en nous crant plus faibles que les hommes, a voulu nous
faire sentir le besoin d'tre guides et protges par eux.

Un malheur de la rvolution (et ce n'est pas un des moindres) est
l'isolement o sont restes beaucoup de jeunes femmes, pendant un grand
nombre d'annes, par l'migration de leurs maris; isolement qui leur a
fait contracter la dangereuse habitude de se conduire par leur seule
volont.

Je suis ne dans une province o mes parens occupaient un rang
distingu. Mon pre, le gnral D..., y tait entour de considration;
ma mre y vit encore, jouissant de l'estime gnrale, juste rcompense
d'une longue vie passe dans la pratique de toutes les vertus.

Trs-jeune encore, je fus demande en mariage par le baron de V... Ses
parens possdaient une grande fortune; leur fils unique fut lev dans
l'ide que cette fortune tait peut-tre encore plus considrante
qu'elle ne l'tait en effet, ce qui arrive fort souvent par les
flatteries que les valets; n'pargnent pas  l'enfance d'un jeune matre
destin  avoir un rang dans le monde. Cette confiance, jointe 
l'extrme bont de son coeur, ne lui permit jamais de refuser un
service, non seulement  un ami, mais cette obligeance s'tendait
jusqu'aux simples connaissances. Cette facilit de caractre, dont
beaucoup de personnes abusrent, lui fit accorder sa signature, comme
cautionnement, pour des sommes assez considrables. J'tais trop jeune
alors pour que mes conseils pussent prserver mon mari du danger de se
livrer ainsi  la bont de son coeur.

Bientt l'migration l'entrana loin de moi. Capitaine de cavalerie, il
dut suivre les officiers de son rgiment..

Aussitt que son migration fut connue, plusieurs des porteurs de
cautionnemens qu'il avait donns si gnreusement vinrent me trouver.
Ils dsiraient que j'ajoutasse ma signature  la sienne; je le fis avec
cette lgret, cette imprvoyance si commune  la jeunesse. J'aurais
cru manquer  M. de V... en refusant mon approbation  ce qu'il avait
fait.

Cette premire imprudence a eu des suites funestes pour moi.

Mon pre avait prvu les suites dsastreuses de l'migration; son esprit
si juste en avait; calcul toutes les consquences. Il avait cherch 
retenir mon mari prs de lui. Il lui disait quelquefois: Vous partez
pour revenir; il est bien plus simple de rester. Qui quitte la partie
la perd. Ses conseils taient rests sans effet.

Mon pre tait du nombre de ceux qui avaient cru  la possibilit de
rformer les abus qu'on reprochait au gouvernement; mais bientt son
me, si belle, si noble, s'indigna des moyens employs pour y parvenir.
Plac par le grade lev qu'il occupait, et par la supriorit de ses
talens,  la tte du corps du gnie, il ne put rester dans l'ombre dont
il aimait  s'entourer. Il fut appel  l'arme du Nord; il prit
rapidement Brda, Gertruidemberg. Ayant ouvert les portes de la Hollande
par la prise de ces deux places importantes, il demanda et obtint de
revenir soigner sa sant.

Il vivait trs-retir  Paris, au milieu d'un petit cercle d'amis; mais
bientt la tourmente rvolutionnaire les dispersa presque tous.

 cette poque, Carnot, qui avait servi sous ses ordres, et qui admirait
autant son gnie qu'il respectait son noble caractre, venait, presque
chaque jour, discuter dans son cabinet ces plans de campagne qui lui
furent attribus.

Mon pre avait cru  la possibilit d'une rforme, il l'avait dsire de
bonne foi; les moyens qu'on employa lui tant odieux, il ne voulut plus
servir. Mais quand Carnot venait le consulter, quand ses conseils
pouvaient, en pargnant le sang des soldats, les conduire  la
victoire, il discutait son opinion avec autant de franchise et de
chaleur que s'il se ft agi d'une cause pour laquelle il et t dvou.

La conduite de Carnot fut parfaitement honorable envers mon pre; ce
dernier, vif, emport, incapable de transiger avec sa conscience,
l'accablait souvent de reproches sur ses opinions politiques; il
discutait si vivement avec lui  ce sujet, que souvent il l'avait vu
quitter son cabinet aprs des scnes si vives entre eux qu'il tait
persuad que deux heures aprs on viendrait l'arrter.

Bien loin de l, lorsque la loi du 27 germinal fut rendue, pour renvoyer
de Paris et des places fortes tous les nobles, mon pre allait monter
dans sa voiture lorsqu'il vit accourir Carnot, qui lui apportait une
rquisition du comit du salut public (c'tait alors le seul moyen
d'exception). Il l'en remercia; mais empress de quitter Paris  cette
dsastreuse poque, il n'en profita pas, et se retira dans les montagnes
du Jura, o il avait quelques proprits.

En parlant de Carnot, je dois faire mention d'un fait qui prouvera que
des hommes de beaucoup de talent peuvent tre susceptibles de faiblesse
et d'amour-propre.

J'ai dit plus haut que la plupart des plans attribus au gnral Carnot
taient l'ouvrage de mon pre; mais ce dernier tait loin de s'en
enorgueillir: quand on lui demandait son opinion, ses conseils, il les
donnait avec la franchise, la bonne foi qu'on devait attendre de sa
loyaut; mais loin de s'en vanter, il et t fch qu'on en parlt. Je
ne sais donc pas comment Mallet du Pan, qui rdigeait  Genve le
journal _le Mercure_, put avoir connaissance de ces faits,  moins que
ce ne ft par quelque indiscrtion de ma part; mais on vit un jour dans
un des numros de ce journal un article ainsi conu:

_Tous les plans de campagne qui ont t attribus au gnral Carnot, et
lui ont fait beaucoup d'honneur, sont l'ouvrage du gnral D..._

Si le fait n'et t exact, il est probable que Carnot n'y et fait
aucune attention; mais il tait vrai, et il s'en affligea, plus mme
qu'il n'aurait d le faire. Dans la suite, il ne put jamais se dfendre
de montrer  mon pre un peu de susceptibilit  ce sujet.

 l'poque dont je viens de parler, pendant que mon pre rsidait 
Paris, j'habitais la ville de B...; cette ville tait soumise aux
jacobins, qui la gouvernaient de concert avec les reprsentans du peuple
qu'on y envoyait successivement en mission. L'un d'eux, Bernard de
Saintes, venait de faire afficher dans toutes les rues de longues
listes de tous les parens d'migrs ou suspects, auxquels il tait
ordonn de se rendre en prison sous trois jours.

Le contenu ayant surpass le contenant, il avait fallu transformer trois
couvens en prisons pour les recevoir.

Ma mre voulut tenter de flchir Bernard de Saintes en lui demandant de
permettre que sa maison me servt de prison avec un gardien.

Nous nous rendmes chez lui pour solliciter cette faveur. Il occupait un
trs-bel htel qui avait t bti pour le dernier intendant.

Son costume, compos d'une veste qu'on appelait alors _carmagnole_,
ainsi que le bonnet de laine rouge qui couvrait sa tte, contrastait
bien singulirement avec la beaut des appartemens dans lesquels il nous
reut.

C'tait un homme de quarante-cinq ans, d'une, figure fort commune, dont
le premier abord me parut effrayant par la brusquerie et la grossiret,
de ses manires. Mais bientt il parut s'adoucir et nous laissa
l'esprance qu'il accorderait  ma mre sa demande, sans le promettre
cependant positivement; il nous retint assez long-temps et nous
accompagna jusqu'au perron de l'htel.

En sortant, nous nous regardmes avec surprise et effroi; nous n'osions
nous communiquer nos craintes, et nous ne savions comment expliquer
cette transition subite d'une extrme brusquerie  une politesse qui
tait loin, sans doute, d'tre parfaite; mais relative au ton qui
l'avait prcde, elle avait de quoi nous surprendre.

Cet tonnement cessa le lendemain pour faire place aux craintes les plus
vives.

J'avais rencontr quelquefois dans le monde un adjudant-gnral, frre
de M. de Vaublanc; c'tait un jacobin de bonne compagnie, ou pour mieux
dire un jacobin par peur. Ses manires contrastaient singulirement avec
le ton du jour; vainement il voulait les mettre en harmonie avec celles
des gens dont il s'tait entour, les anciennes habitudes faisaient
taire les nouvelles.

Il portait le nom de Viennot, n'osant pas porter celui de son frre,
connu par des opinions trs opposes  celles qu'il professait alors.

Il ne venait pas chez moi, et je fus trs-surprise de le voir entrer le
lendemain de l'audience de Bernard; il tait confus, embarrass, et ne
savait comment aborder le sujet qui l'amenait.

Enfin, aprs quelques phrases gnrales d'intrt sur ma situation, sur
les dangers qui menaaient les femmes d'migrs, il me dit que Bernard,
veuf, pre de plusieurs enfans, dsirait se remarier, que la veille je
lui avais plu, qu'il avait conu le dsir de me sauver les dangers de ma
situation en m'pousant. Cette ide me parut si singulire, si folle,
que je ne pus m'empcher d'en rire, et de lui demander si le
reprsentant ignorait que j'eusse un mari vivant. Ne riez point, me dit
tristement M. Viennot, je me suis charg de cette commission, parce que
je pressentais votre refus, et que je connaissais tous les malheurs
qu'il peut attirer sur vous, sur vos parens et surtout sur votre pre,
qui se trouve  Paris, sous la hache rvolutionnaire. J'ai cru, sans
trop oser l'esprer, que peut-tre je pourrais adoucir les mesures qui
seront la suite de ce refus. L'ide de mon pre compromis par cette
fantaisie de Bernard eut bientt rprim ma gat.

M. Viennot voyant  quel point j'en tais affecte, voulut insister et
plaider de nouveau la mauvaise cause dont il s'tait charg; mais je ne
le laissai pas poursuivre, je l'assurai que je connaissais trop bien mon
pre pour croire qu'il voult racheter sa vie par l'infamie de sa fille;
que quant  moi, j'tais rsigne  tout. En cherchant  vaincre ma
rsolution, je vis trs-clairement qu'il m'approuvait dans le fond de
son coeur.

Il retourna rendre compte de sa mission; mais j'ai d croire qu'il ne
fut pas parfaitement vridique dans son rapport, et qu'il laissa 
Bernard de Saintes l'esprance de faire changer ma rsolution; car je
fus laisse chez ma mre, mme sans gardiens.

Je savais que le reprsentant devait partir le lendemain pour une
inspection dans le dpartement. Il devait tre absent quinze jours; son
dpart me rendit un peu de scurit. Pendant le cours de sa tourne, il
envoya deux fois M. Briot, qui faisait les fonctions d'aide-de-camp prs
de lui, pour me parler de son amour, ou, pour mieux dire, de ses
suprmes volonts.

Ce jeune homme, qui fut depuis du conseil des cinq-cents, avait trop
d'esprit, trop de dlicatesse pour se rendre l'interprte des menaces de
Bernard. Tout en les transmettant, il approuvait ma conduite, et
s'effrayait pour moi du prochain retour du reprsentant.

Je fus sauve de tous les malheurs que je redoutais par l'arrive de
Robespierre le jeune, envoy en mission extraordinaire dans ce
dpartement.

Un courrier fut envoy  Bernard pour venir justifier sa conduite, qui
(je ne sais sous quel rapport) tait dsapprouve par le comit du salut
public.

Il arriva et descendit de voiture dans le lieu des sances des jacobins;
aprs une discussion qui dura toute la journe et une partie de la
nuit, il succomba, et fut forc de cder la place  Robespierre; il
partit de suite, et je fus alors dlivre de toutes mes craintes. Comme
je l'ai dit plus haut, mon pre avait quitt Paris lors de la loi du 27
germinal; nous nous tions retirs  la campagne, o nous fmes
heureusement oublis pendant tout le reste de cette poque de terreur.

Aussitt qu'on put se montrer avec quelque scurit, je vins  Paris,
avec l'esprance de faire rayer M. de V... de la liste des migrs.

Quelques personnes de ma connaissance, en sacrifiant beaucoup d'argent,
avaient pu obtenir de rentrer en France, je voulais tenter le mme
moyen. Mon pre ne put pas m'accompagner, sa sant n'tait pas
trs-bonne; je vins seule  Paris, je m'y trouvai entoure d'une socit
entirement nouvelle pour moi et trangre  ma famille: les parens de
mon mari taient migrs.

Marie trs-jeune, n'ayant habit que bien peu de temps avec M. de V...
avant son migration, je n'avais que trs-peu de connaissance du monde,
m'tant retire  la campagne aprs son migration. J'y entrais sans une
main amie pour me soutenir et me protger; j'y apportais une imagination
vive, souvent gare dans la sphre indfinie des rves chimriques, et
dont les ides n'taient pas toujours limites par de sages
probabilits.

C'est bien le cas ici de dire aux mres qu'elles ne sauraient trop
combattre dans les jeunes filles cette habitude frivole et dangereuse de
crer des chteaux en l'air, de s'abandonner  ces rveries vagues,
indtermines, dont le moindre inconvnient est le mpris des choses
relles.

Hlas!  cet ge heureux on se laisse aisment sduire par les lueurs
douces de l'esprance, ce prestige s'introduit facilement dans un coeur
innocent; mais si on trouve quelques plaisirs dans cette source toujours
abondante de sensations nouvelles, on y trouve plus de maux encore.

 l'poque  laquelle je vins  Paris, il semblait que les malheurs
qu'on venait d'y prouver eussent laiss une soif de plaisir dans toutes
les classes de la socit; on et dit que chacun y tait piqu de la
tarentule.

Les bals se succdaient chaque jour; aimant la danse avec passion, je
n'en manquais pas un.

Vers cette poque, on donna la premire reprsentation d'_Olympie_,
mauvais opra qui n'eut que cette seule reprsentation. J'y parus avec
une robe de velours noir et beaucoup de diamans. C'tait une nouveaut:
depuis la rvolution les femmes ne portaient pas de velours; j'eus mme
beaucoup de peine, pour satisfaire cette fantaisie,  m'en procurer.
Cette toilette trs-remarquable fut applaudie du parterre et des loges.
Il n'en fallut pas davantage pour mettre  la mode celle qui la portait.
Combien de gens de ma socit, qui n'avaient jamais pens  me
remarquer, qui le lendemain taient  mes pieds! L'opinion du parterre
leur avait appris le mrite de ma figure. Pourquoi alors n'ai-je pas
ouvert le livre des _Maximes_ de M. de La Rochefoucault? j'y aurais vu
que la femme qui mrite la meilleure rputation est celle qui n'en a
point.

Peut-tre des intentions pures, un coeur droit, m'auraient fait apprcier
cette maxime tout ce qu'elle vaut; j'aurais rpt avec M. de Sgur que
celle dont il y a le plus de bien  dire est celle dont on parle le
moins, et j'aurais cherch l'obscurit, hors de laquelle il n'existe
presque jamais de bonheur pour les femmes. Mais ces sages rflexions
furent alors perdues pour moi.

Mes parens et ceux de mon mari fournissaient libralement  mes
dpenses: on cita bientt mon lgance, mon bon got.

On me voyait partout, au bois de Boulogne, au bal, au spectacle.

Au milieu de cette vie de dissipation, je ne ngligeais aucune des
dmarches qui pouvaient amener la radiation de M. de V...; mais elles
avaient toutes t infructueuses. Je crus que la prsence de mon pre 
Paris pourrait en assurer le succs; et je joignis mes sollicitations 
celles du gnral Milet-Mureau, qui venait d'tre nomm ministre de la
guerre, et qui devait l'appeler  Paris. Nous emes beaucoup de peine 
le dterminer  accepter. Sa retraite lui tait chre, et la culture de
son jardin avait remplac tous les rves de l'ambition; cependant il
cda  mes prires, et  l'esprance qu'il conut que la radiation de
mon mari pouvait tre le prix de sa complaisance, par les rapports
qu'elle lui donnerait avec les membres du directoire. Il vint habiter
avec moi un htel, rue du Bac,  l'angle de la rue de Varennes. Cet
htel touchait  celui de madame de Stal. L'amiti qui existait entre
le comte Louis de Narbonne et mon pre avait d tablir des relations de
socit entre ce dernier et madame de Stal, qui tait l'amie intime du
comte Louis. En se retrouvant log si prs d'elle, ces relations se
renouvelrent, et nous la voyions trs-souvent. Il y eut  cette poque
une raction des jacobins qui n'eut heureusement que peu de dure, mais
assez cependant pour que les journaux rdigs dans le sens de leur
opinion insultassent chaque jour madame de Stal et Benjamin Constant.

Il est extraordinaire que cette femme clbre, si suprieure  toute
cette coterie rvolutionnaire, ait pu tre aussi sensible qu'elle
l'tait  tous ces misrables sarcasmes. Mais il est vrai de dire que
chaque jour, lorsque ses journaux lui arrivaient, elle en avait presque
des convulsions de rage: aprs quelques heures elle se calmait pour
recommencer le lendemain les mmes agitations.

J'accompagnais souvent mon pre chez madame de Stal. J'ai rencontr
dans le cours de ma vie quelques personnes de beaucoup d'esprit, mais je
n'ai jamais trouv dans aucune une conversation aussi brillante et une
telle richesse de penses.

Madame de Stal ne cherchait jamais un mot; toujours celui qui peignait
le mieux son ide se prsentait sans effort, sans affectation.  cet
gard, sa conversation valait mieux que ses crits; en les lisant on se
souvenait quelquefois de ce prcepte de sa mre madame Necker, qui
prtend que _lorsqu'un auteur a le choix de plusieurs expressions, il
doit toujours donner la prfrence  celle qui prsente plus d'un sens,
et qui laisse quelque chose  faire  l'imagination du lecteur_. Ce
principe me parat tout--fait faux.

Des auteurs d'un gnie suprieur peuvent, en suivant ce prcepte, rendre
leur style plus potique; la richesse, l'abondance de leurs penses leur
feront pardonner cette innovation; mais combien cette cole est
dangereuse pour les mauvais crivains qui voudront se traner sur leurs
traces!

Je citerai un exemple de mon opinion, et je choisirai parmi les ouvrages
d'un des auteurs que j'admire le plus, le vicomte de Chateaubriand. Il
semble qu'il se plaise quelquefois  laisser  son lecteur le plaisir de
le deviner, et celui de s'applaudir de son entendement quand il l'a bien
compris. Beaucoup de lieux, de villes, de choses, en remplacement de
leur nom propre, en reoivent de lui un relatif. Il arrive que quelques
ignorans le prennent pour le vritable.

Dernirement une jeune personne nous parlait de la ville d'paminondas;
je lui dis qu'il n'y avait jamais eu de ville de ce nom; mais elle
soutint son dire, et s'appuya de l'autorit d'un ouvrage de M. de
Chateaubriand. J'eus beaucoup de peine  lui persuader que c'tait la
ville de Thbes qu'on avait dsigne ainsi, comme tant la patrie
d'paminondas. Sans doute il est bien hardi  moi indigne, d'oser
exprimer ainsi mon opinion sur des auteurs dont les ouvrages sont si
dignes d'admiration; mais je pense qu'il en est de la littrature comme
des gouvernemens absolus, qui, sous de bons princes, sont assurment les
meilleurs de tous, et qui par cette raison mme ne doivent pas tre
adopts, parce qu'il y a bien plus de princes mdiocres que de ceux qui
sont dous de qualits suprieures. On compte peu de Titus et de
Trajans. De mme en littrature les inconvniens d'un faux prcepte se
glissent inaperus, dans les crits d'un gnie suprieur: la richesse
des penses, l'lgance du style, couvrent de leur clat quelques taches
d'obscurit. Mais c'est sous la plume de l'crivain mdiocre qu'on
retrouve toute la fausset de cette maxime de madame Necker: Plus il est
faible de choses, plus il doit bien choisir les mots. Un auteur pauvre
d'ides peut encore plaire et attirer l'attention par un style pur,
clair et prcis: la beaut de l'expression est souvent un cache-sottise;
loin de choisir celle dont on a besoin, de chercher le sens, on devrait
toujours se servir de celle qui peint le plus clairement sa pense.




CHAPITRE II.

     Visite aux directeurs.--Embarras de madame R.... au petit
     Luxembourg.--Le meuble des Gobelins.--Le salon de Barras.--M. de
     Talleyrand, madame de Stal, Bernadotte, etc. chez Bras.--Intimit
     de Barras et de madame Tallien.--Scandales de la cour de
     Barras.--Mot spirituel sur madame de Stal.--Dvouement de madame
     de Stal, en amiti.--Une repartie de M. de Talleyrand.--Madame
     Grand, madame de Flahaut, et madame de Stal.--Autre repartie de M.
     de Talleyrand.--Indiscrtion de madame de Stal.--Garat le
     snateur, Garat le chanteur, et Garat le tribun.--Fatuit de Garat
     le chanteur.--Bonnes fortunes de son frre le tribun.--L'critoire
     oublie.--Mauvais succs de mes dmarches.--Je suis mon pre dans
     son ermitage.--Mort de mon beau-pre et de ma belle-mre.--Leurs
     bonts pour moi.--Bonaparte, premier consul.--Mon pre retourne
     seul  Paris.--Mon pre unanimement propos pour le snat.--Mon
     mari ray de la liste des migrs.--Mort de mon pre.--Premier
     exemple de funrailles religieuses, depuis la terreur.--Article
     d'un journal sur les obsques du gnral D.....--Grandes qualits
     du gnral D.....--Ses travaux devant Gibraltar--ses
     ouvrages.--Hommage solennel rendu  la mmoire de mon pre par le
     corps du gnie, seize ans aprs sa mort.


LA position de mon pre prs du ministre de la guerre nous obligeait
quelquefois d'aller au directoire. Un jour nous fmes chez madame R...;
elle venait d'tre installe au petit Luxembourg, et tait encore tout
tonne de la magnificence qui l'entourait. Un peu embarrasse de tenir
sa cour, n'ayant aucune conversation, elle fut enchante d'en trouver un
sujet en nous faisant remarquer la beaut d'un meuble des Gobelins;
quatre canaps taient placs dans les quatre faces du salon. Aprs une
courte pause sur chacun de ces canaps, et nous en avoir fait remarquer
les beauts, elle se transportait sur un autre. Elle fit comme cela
quatre stations, pendant lesquelles nous la suivmes. J'avais toutes les
peines du monde  garder mon srieux en faisant ce voyage autour de sa
chambre.

En parlant du directoire, on ne peut pas omettre la famille de Rewbel,
remarquable par les contrastes qu'elle offrait. Le pre avait toute la
morgue, toute l'importance d'un avocat de province parvenu. La mre, la
rondeur d'une bourgeoise qui paraissait bonne femme. Le fils an tait
une caricature parfaite d'un grand seigneur de l'ancien rgime. Il
professait un souverain mpris pour la dmocratie et les dmocrates.
(Dnomination de l'poque.) Trs-li avec MM. de Laigle, leur nom se
trouvait sans cesse plac dans sa conversation; en gnral il ne
recherchait pour sa socit que des personnes trs-opposes  l'opinion
de son pre. Mais  part l'affectation de ses manires, on lui doit la
justice qu'il a rendu les plus grands services  plusieurs familles
d'migrs. Postrieurement  cette poque, il s'est li avec Jrme
Bonaparte: ils taient ensemble  Baltimore. De mme que Jrme il s'y
est mari, mais il a gard sa femme.

En sortant de chez madame R..., nous passmes chez Barras; nous y
trouvmes M. de Talleyrand, madame de Stal, Bernadotte, une foule de
gnraux; mais le directeur n'tait pas dans son salon; on nous dit
qu'il venait de passer dans son cabinet avec madame Tallien. Une heure
aprs nous les vmes sortir; un bras du directeur tait pass autour de
la taille de madame Tallien, qui entra ainsi jusqu'au milieu du salon.
Mon pre fut tellement indign de cet oubli de toutes les biensances
qu'il m'engagea  sortir, et nous convnmes que je ne retournerais
jamais dans cette cour, qui ressemblait plutt  un mauvais lieu qu' la
rsidence des chefs du gouvernement. J'ai parl de l'admiration que
m'inspirait l'esprit de madame de Stal; je dois dire aussi le seul
dfaut que j'aie cru remarquer en elle, en opposition  ses brillantes
qualits, c'tait ce besoin de mouvement, d'occupation, de sensation,
dont elle tait dvore. On a dit d'elle qu'elle et jet tous ses amis
 l'eau pour avoir le plaisir de les retirer; et en vrit je crois que
cela tait un peu vrai. Rien n'galait son bonheur quand elle avait pu
leur tre utile.

Le besoin d'occuper ses amis tait port chez elle  l'excs; il pouvait
quelquefois se nommer de l'indiscrtion: elle les fatiguait de sa
tendresse, de sa jalousie, des soins dont elle aimait  les entourer. On
sait ce mot de M. Talleyrand: Un jour un de ses amis, dans le secret de
l'intimit, lui demandait comment madame G..., avec toute sa btise,
avait pu le subjuguer: Que voulez-vous; lui dit-il, madame de Stal m'a
tellement fatigu de l'esprit, que j'ai cru ne pouvoir jamais donner
assez dans l'excs contraire. Son indiscrtion lui attira un jour de
lui une rponse charmante. J'avais dn  l'htel des relations
extrieures; j'tais appuye sur un des cts de la chemine, prenant
une tasse de caf; prs de l se trouvaient mesdames Grand, de Flahaut
et de Stal; cette dernire voyant M. de Talleyrand s'approcher,
l'appela, et lui faisant remarquer le hasard qui runissait trois femmes
qu'il avait aimes, lui demanda de leur dire bien franchement si l'une
d'elles tombait  l'eau, quelle serait celle des trois qu'il sauverait
la premire.

Avec cette grce, ce sourire fin et moqueur qui lui est particulier, il
lui rpondit: _Ah! Madame, vous nagez si bien!_

Cette rponse est charmante; elle peignait tout. Un jour j'eus un autre
exemple de son indiscrtion. Je dnais chez le mme ministre, et je me
trouvais place  ct de Garat, qui fut depuis snateur. Tout  coup,
lui, moi et tous les assistans, nous fmes trs-surpris d'entendre
madame de Stal qui tait place de l'autre ct de la table, qui,
interrompant la conversation qu'elle avait avec son voisin, lui dit en
levant la voix: _ propos de mauvais mariage, Garat, avez-vous pous
cette femme?..._ Il n'y eut jamais tel embarras que celui de Garat; il
rpondit: _Madame, je ne sais pas de quel mariage vous voulez parler;
je sais que je suis mari, et que je me trouve trs heureux._ Il y
avait trente personnes  table. Je cite ce fait, parce qu'il peint
madame de Stal; il peint cette indiscrtion qui fatiguait ses
meilleurs amis, tout en rendant justice  son coeur qui tait parfait, et
 son esprit inimitable. Assurment l'ide d'affliger Garat n'avait pas
pu prendre place dans sa pense un seul instant, et cependant elle lui
fit passer un moment trs-pnible. Le nom de Garat me rappelle son neveu
le chanteur et tous ses ridicules. Il est incroyable  quel point les
bonts qu'on avait pour lui dans le monde l'avaient gt. Il traitait
d'gal  gal avec les ministres et les plus grands seigneurs. Ce mme
jour il avait t invit  dner par madame de Talleyrand; le soir on
devait faire de la musique: Charles de Flahaut, trs jeune alors, joua
du piano avec Jadin son matre; et Garat, qui arrivait d'Espagne, chanta
quelques bolros. Avant de se mettre  table, trouvant apparemment qu'on
dnait trop tard, je l'entendis dire au ministre, avec beaucoup
d'impertinence, que c'tait la dernire fois qu'il dnerait chez lui;
qu'il prfrait dner chez Beauvilliers  l'heure qui lui convenait. Son
frre le tribun tait de ce dner. C'est de lui qu'on disait:

    Pourquoi ce petit homme est-il au tribunat?
    C'est que ce petit homme a son oncle au snat.

Je le voyais assez souvent dans le monde, et je n'ai jamais conu
comment madame de C..., femme de beaucoup d'esprit, avait pu en faire
sa socit habituelle pendant tant d'annes. Au reste, les succs qu'il
a obtenus prs de plusieurs femmes trs-spirituelles ont donn un
dmenti  mon opinion. On sait que la duchesse de F..., _amie intime_ de
madame de C..., quittant un jour la maison de campagne de son amie, chez
laquelle elle venait de passer plusieurs jours, oublia son critoire,
dont une lettre de l'criture du tribun, sortant  moiti, apprit 
madame de C... que (sans doute pour partager avec elle toutes ses
affections) il n'tait point indiffrent pour la duchesse.

Nos dmarches pour obtenir le retour de monsieur de V... n'ayant eu
aucun succs, mon pre, fatigu de s'occuper d'un ordre de choses qu'il
n'aimait pas, voulut quitter Paris, et retourner dans son ermitage
cultiver son jardin. Je le suivis. J'tais inquite de la sant des
parens de mon mari; on m'avait crit qu'ils taient malades. Peu de
temps aprs mon retour prs d'eux, je perdis ma belle-mre,  laquelle
mon beau-pre ne survcut pas trs-long-temps.

En mourant ils me donnrent les mmes tmoignages d'affection dont
j'avais eu tant  me louer pendant leur vie, et disposrent en ma faveur
de toute la fortune qu'ils avaient pu sauver par le partage qu'ils
avaient fait avec le gouvernement, qui en avait pris la moiti pour la
part de leur fils migr. Pendant que je m'tais tablie leur
garde-malade, une grande rvolution s'tait opre  Paris: le
directoire n'existait plus, Bonaparte avait t cr consul; il ne
connaissait mon pre que par sa rputation; il dsira le voir a Paris:
n'tant pas au service, on ne pouvait lui donner l'ordre de s'y rendre,
mais seulement l'y inviter. Me trouvant prs de lui lorsqu'il reut
cette lettre, j'insistai vivement pour l'empcher de refuser comme il le
voulait. Le grand changement qui venait de s'oprer me faisait esprer
qu'enfin cette radiation sollicite depuis si long-temps lui serait
accorde. Ce motif fut dterminant pour lui; il partit; je ne
l'accompagnai pas; mon beau-pre tait mourant alors.

 peine arriv  Paris, mon pre, qui y avait t prcd par sa
brillante rputation, fut propos pour le snat qu'on venait de crer.

Sa nomination ne pouvait tre douteuse; les trois corps qui prsentaient
alors chacun un candidat l'avaient propos tous trois. Cet accord entre
ces corps, dont mon pre ne connaissait personnellement aucun membre,
est un bel hommage  son gnie; il fut le seul qui ait joui de cette
honorable unanimit. Hlas! ces honneurs devaient bientt environner sa
tombe. Aprs avoir perdu mon beau-pre, j'tais venue me runir  lui:
nous nous flicitions ensemble du retour de mon mari, dont nous avions
obtenu la radiation: il arriva pour assister  ses funrailles.

Pour savoir ce que je perdis par la mort de mon pre, il faudrait
connatre tout ce qu'il avait t pour moi, j'avais toujours trouv en
lui l'ami le plus tendre, le confident de toutes mes penses, le guide
le plus clair. Cette horrible sparation me laissa sans force et sans
courage pour la supporter.

Tous les honneurs que je pus faire runir autour de sa dpouille
mortelle lui furent rendus. Depuis quelques annes aucun acte religieux
ne consacrait les obsques: je voulus que cette triste crmonie ft
environne de toutes les pompes du culte catholique. Ah! ce n'tait
point une vaine ostentation, mais un besoin de mon coeur. Depuis cette
funeste poque, l'exemple que j'avais donn fut gnralement suivi. Je
transcrirai ici l'extrait d'un journal du temps que j'ai conserv, parce
qu'il contenait un article ncrologique sur mon pre.

Il faut saisir les nuances de l'esprit qui prside  la fin d'une
rvolution dans toutes les circonstances, et rien n'est peut-tre plus
curieux pour un observateur que la crmonie qui a eu lieu avant-hier
dans l'glise Saint-Roch, dservie par l'ancien cur depuis le 18
brumaire. On y clbrait les obsques du gnral D..., dcd membre du
snat conservateur. Un grand nombre de ses collgues, des gnraux en
uniformes, le ministre de la guerre en costume, y assistaient: la
crmonie a t longue, le silence de la douleur et le plus grand
recueillement rendaient les chants plus solennels et plus lugubres. Le
gendre du gnral D... tait prsent. En pensant qu'il venait d'tre
ray de la fatale liste des migrs, ce n'tait pas sans rflexion qu'on
le considrait au milieu de tous hommes attachs au gouvernement: quel
prsage pour l'avenir!

Ce prsage ne tarda pas  se raliser, bientt une fusion presque
gnrale runit les personnes d'opinions les plus opposes...

En relisant l'article ncrologique de ce mme journal, je ne puis me
refuser la satisfaction de rpter ici l'loge qu'il contenait.

L'art militaire, les sciences et la philosophie viennent de perdre le
gnral D...; une imagination ardente, une me dvore de la soif de son
art et du bien de l'humanit ont ruin plus que l'ge sa constitution
affaiblie par les veilles. Prs de cinquante annes de service dans le
corps du gnie, un travail assidu, toujours utile et brillant,
plusieurs siges fameux, notamment celui de Gibraltar, les moyens
ingnieux qu'il y employa, qu'une basse intrigue fit seule chouer,
plusieurs ouvrages justement clbres, les _Considrations sur
l'influence du gnie de Vauban, dans la balance des forces de l'tat;
Considrations militaires et politiques sur les fortifications_, etc.,
etc., enfin, la rfutation des erreurs de Montalanberg, dont il sut
distinguer et faire valoir les ides saines, tout assure au gnral D...
un des premiers rangs parmi les tacticiens du sicle.

Ingnieur habile, mcanicien clbre, ses crits sont remplis d'ides
neuves sur les fortifications et leurs ressources de dtail, sur les
machines de guerre, sur le lever des cartes militaires, sur la mthode
la plus expditive de saisir un terrain, en gnral, sur les moyens
conservateurs des hommes, qui faisaient sa plus chre occupation.

Philanthrope, vritable sage, ador de sa famille, de ses voisins,
chri, consult par un corps qui s'honorait de tenir encore  lui, du
moins par son souvenir et ses conseils, il habitait son ermitage dans le
Jura, lorsque dans l'an VII, l'invitation pressante du ministre de la
guerre l'arracha  sa solitude par les ordres du directoire.

Tel est l'ascendant d'un gnie suprieur, que ses ennemis mmes sont
rduits  l'invoquer. Il prdit en arrivant les revers de cette
campagne, il tonna avec son nergie brlante contre la dsorganisation,
la corruption, les fautes innombrables dont il tait tmoin. Las de
prdire en vain, il tait retourn gmir dans ses montagnes, lorsque le
grand rparateur des fautes, voulant s'entourer des sages qui les
avaient prvues, l'appela au snat, o il fut port  l'unanimit. C'est
l qu' l'exemple de Vauban il consacrait au bien public des lumires
acquises par une longue exprience, des connaissances profondes et les
voeux d'une me toujours pure et bienveillante, quand la mort est venue
l'arracher au snat, qui le regrette,  un corps qui le pleure,  une
famille inconsolable.

Le gnral D... eut beaucoup d'admirateurs, _et pas un ennemi_ parce
qu'il fut clbre sans orgueil, utile sans ambition, bouillant sans
humilier ses rivaux; en un mot, parce que son me tait aussi belle,
aussi ignorante du mal que son esprit tait original et ami du bien.

Un hommage rendu depuis, par le corps du gnie,  la mmoire de mon
pre, me parut bien plus honorable encore que ces loges, quelque vrais
qu'ils fussent: c'tait sur sa tombe qu'on les faisait entendre. Le
sentiment de sa perte rcente, les regrets de l'amiti pouvaient
exagrer l'admiration que commandaient ses grands talens; mais, quand
ils taient ensevelis dans le tombeau depuis seize ans, le prestige de
la douleur n'avait plus d'influence, et le souvenir qu'on en a conserv
atteste leur grande supriorit. En 1816, le gnral Marescot, organe du
corps du gnie, vint me demander un portrait de mon pre pour placer au
comit des fortifications,  ct de celui de Vauban. Cet honneur, rendu
 sa mmoire seize ans aprs sa mort, sera toujours pour moi le souvenir
le plus doux et le plus honorable.




CHAPITRE III.

     Madame Rcamier.--Concert chez madame Rcamier.--Madame Regnault de
     Saint-Jean d'Angly et madame Michel.--M. Adrien de
     Montmorency.--Une journe chez madame Rcamier, 
     Clichy-la-Garenne.--Une messe dans l'glise de Clichy.--Fox, lord
     et lady Holland, Erskine, le gnral Bernadotte, Adair et le
     gnral Moreau chez madame Rcamier.--MM. de Narbonne, Em. Dupaty,
     de Longchamp, de Lamoignon, Mathieu de Montmorency.--Un moment
     d'embarras.--Prsentation.--Djeuner; entretien de l'auteur avec M.
     Adair.--Conversation de Fox et de Moreau.--Modestie et amabilit de
     Moreau.--Moreau destin par sa famille  la profession
     d'avocat.--La Harpe, lord Erskine et M. de Narbonne.--Eugne
     Beauharnais et M. Philippe de Sgur.--Invitation d'Eugne  Fox, de
     la part de Josphine.--Romance de Plantade, chante par madame
     Rcamier.--La duchesse de Gordon et lady Georgiana, sa fille.--La
     belle Anglaise.--Lecture du _Sducteur amoureux._--Le _Diou de la
     danse_.--Madame Rcamier, mademoiselle de Crigny et lady Georgiana,
     lves de Vestris.--Gavotte et ravissement de Vestris.--Promenade
     au bois de Boulogne.--M. Rcamier.--MM. Degerando et Camille
     Jordan.--Le sauvage de l'Aveyron, et M. Yzard, son
     gouverneur.--Habitudes du sauvage indomptables.--Insensibilit et
     gloutonnerie.--Escapade.--Le sauvage en libert.--Chasse et
     reprise.--Le sauvage en jupon.--Querelle entre La Harpe et
     Lalande.--Got de celui-ci pour les araignes.--MM. de Cobentzel;
     MM. de Berckeim et Dolgorouki.--Douleur et folie.--Promenade dans
     le village.--Noce et bal champtres  la guinguette de
     Clichy.--Madame de Stal, madame Viotte, le gnral Marmont, le
     marquis de Luchsini.--_Agar au dsert_, scnes dramatiques joues
     par madame de Stal et madame Rcamier.--Talent dramatique de
     madame de Stal.--Romance de madame Viotte.--M. de Cobentzel dans
     les _crispins_.--Souper.--Opinion de M. de Cobentzel sur les divers
     repas.


EN publiant les souvenirs d'une jeunesse imprudente, en peignant les
dangers d'une trop grande indpendance, j'aime  offrir l'exemple d'une
femme belle, riche, entoure de toutes les sductions, qui a vu se
briser devant elle les poignards de la calomnie; aucun n'a jamais pu
l'atteindre.

Madame Rcamier est un exemple rare  citer; non pas que la calomnie
l'ait toujours pargne; mais ne faut-il pas que l'envie ait un
aliment? Heureuse la femme contre laquelle le monstre se contente de
lancer quelques traits sans porte!

Madame Rcamier me fut prsente par M. de Narbonne; je la reus
quelquefois chez moi et je fus invite  quelques-unes de ses
assembles. M. Rcamier venait d'acheter l'htel de M. Necker. Ce fut le
premier hiver o madame Rcamier reut, et sa maison fut de suite la
plus brillante de cette poque.

Il n'tait aucune personne distingue ou par sa naissance ou par quelque
talent qui n'envit la faveur d'tre admise chez elle. Mais cet
empressement rendait sa socit un peu trop nombreuse; la socit de ce
temps, au reste, tait souvent un tout dont les parties n'avaient pas
d'analogie entre elles, et ces assembles taient un peu comme l'habit
d'Arlequin, compos de pices rapportes.

Je citerai un concert auquel je fus invite. Le jour en avait t assez
mal choisi, car les acteurs de ce concert taient ceux de l'Opra. Il
fallut attendre la fin du spectacle, attendre que les chanteurs fussent
reposs, que leur toilette ft termine; en sorte que ce concert
commena lorsque raisonnablement chacun et d se retirer. Je ne
parlerai pas de la musique, car, fatigue d'tre reste en cercle depuis
dix heures jusqu' minuit et demi, je fus heureuse de m'chapper dans
l'instant de mouvement occasion par l'arrive des chanteurs.

Je ne connais rien de si froid que les runions qui prcdent un concert
qui se fait attendre. Ce mme jour le grand salon de madame Rcamier
tait occup par un cercle immense de femmes qui pour la plupart ne se
connaissaient pas, et n'avaient par consquent aucun lment de
conversation entre elles. Les hommes plus heureux taient tous dans le
salon qui prcdait, et ce n'tait qu'un trs-petit nombre qui osait de
temps en temps traverser cet immense aropage fminin pour s'approcher
de quelques-unes de nous. Place entre madame Regnault de
Saint-Jean-d'Angly, et madame Michel, qui venait de se marier, ne
connaissant ni l'une ni l'autre de ces dames, je fus rduite  couter
la causerie qu'elles commencrent, quoique je me trouvasse en tiers
entre elles. En vrit on aurait pu dire de cette conversation ce qu'on
dirait d'un moulin qui irait  vide: j'entends le bruit, mais o est la
farine? Adrien de Montmorency s'approcha de moi quelques instans, et fit
 madame Michel son compliment sur son mariage. Ce persiflage, cette
moquerie fine et spirituelle qu'on trouve souvent dans sa conversation,
m'amusrent un moment de cette longue soire.

Aprs avoir parl d'une grande runion chez madame Rcamier  Paris, je
donnerai le dtail d'une journe passe  Clichy-la-Garenne le printemps
suivant, dans le chteau qu'elle habitait. Ce chteau appartenait
autrefois au duc de Lvis. La France jouissait alors d'un de ces courts
momens de repos que devaient bientt interrompre des guerres longues et
cruelles dans leur cours comme dans leurs rsultats.

La paix au dehors, le gouvernement se montrait moins svre au dedans
pour l'observation des lois contre les migrs. Tout annonait pour
l'Europe un avenir plus heureux. Les ftes se succdaient; elles ne
furent jamais aussi nombreuses, aussi brillantes qu' cette poque.
Celle dont je voudrais consacrer le souvenir semblait une vritable
ferie. C'tait dans ce lieu qu'il fallait voir madame Rcamier; c'tait
 la campagne, au milieu des pauvres qu'elle habillait, qu'elle
soignait, qu'on pouvait connatre son me, plus parfaite encore que
l'enveloppe charmante qui la renfermait. Je savais que ce jour-l il
devait y avoir un grand nombre de personnes clbres de la France et de
l'Angleterre; je me dcidai  y aller de trs-bonne heure, j'arrivai 
dix heures. Cette journe, destine au plaisir, avait commenc, comme
toutes les autres, pour madame Rcamier, par l'accomplissement d'un
devoir; elle tait alle entendre la messe  l'glise du village, avec
madame Bernard, sa mre, et M. de La Harpe. Lorsque j'arrivai, elle en
revenait, et nous demanda la permission d'aller s'habiller. J'allai
pendant ce temps visiter l'glise de Clichy, qui venait, comme toutes
les autres, d'tre rouverte aux fidles, et qui attestait encore la
fureur et le vandalisme rvolutionnaires. Le club y avait tenu ses
sances; elle avait ensuite servi d'asile aux pauvres; quelques fentres
gothiques rappelaient seules sa destination primitive. L'autel n'avait
encore pour ornemens que des fleurs; le prtre qui clbra les saints
mystres avait chapp par miracle aux massacres de l'Abbaye du 3
septembre. Le seul ornement sacr qui dcort l'glise tait un tableau
reprsentant la bndiction donne par le pre Lenfant aux prisonniers
de l'Abbaye, tableau que madame Rcamier avait fait excuter d'aprs le
rcit du vnrable cur.

Revenue dans le salon, j'y trouvai M. de Narbonne, Camille Jordan, le
gnral Junot et le gnral Bernadotte. Bientt aprs arrivrent Talma,
et M. de Longchamps qui devait lire le _Sducteur amoureux_, pice sur
laquelle il dsirait avoir l'opinion de M. de La Harpe, avant de la
donner au comit du Thtre-Franais.

Nous vmes ensuite arriver MM. de Lamoignon, Adrien et Mathieu de
Montmorency, dont les noms illustres avaient cess d'tre pour eux une
sentence de mort, et qui, ressuscitant en quelque sorte du milieu des
ruines de la rvolution, apportaient au nouveau rgime leur lgance de
moeurs, et ces formes franaises, qui appartenaient exclusivement
autrefois  leurs nobles aeux.

Enfin, arriva le gnral Moreau, et quelques momens aprs parurent M.
Fox, lord et lady Holland, M. Erskine et M. Adair. Ainsi se trouvaient
runis des hommes de l'ancienne et de la nouvelle France, et des
trangers qui ne se connaissaient la plupart que de nom. Ils
s'observaient avant de parler, et, malgr le talent de M. Narbonne pour
animer et varier une conversation, ils taient tous plus embarrasss les
uns que les autres. Par bonheur pour eux, madame Rcamier rentra
bientt. Elle s'avana vers M. Fox, et lui dit avec cette grce qui la
distingue si particulirement: Je suis heureuse, monsieur, d'avoir
l'honneur de recevoir chez moi un homme qui n'est pas moins estim en
France qu'admir en Angleterre: me permettrez-vous, ainsi que lord et
lady Holland, de vous prsenter mes amis? Elle nomma alors toutes les
personnes prsentes, faisant quelque allusion au talent particulier de
chacune, et bientt la conversation devint gnrale.

Le djeuner fut annonc. Madame Bernard faisait les honneurs de la table
de sa fille; madame Rcamier tait assise auprs de Fox et de Moreau,
qui semblaient tre tous les deux parfaitement  leur aise. Pour moi, un
heureux hasard me plaa  ct de M. Adair, qui me transporta avec lui
dans toutes les parties de l'Angleterre, d'une faon si piquante, et par
des descriptions si animes, qu'il fit natre en moi un vif dsir de
connatre ce pays. Ce fut peu de temps aprs ce djeuner, que je partis
pour Londres. M. Adair parlait de son illustre ami avec un enthousiasme
qui partait videmment du coeur. Ses remarques sur les affaires de la
France taient si profondes et si judicieuses, que je ne pouvais trop
admirer un politique qui connaissait si bien les hommes et les choses.

On ne s'attend pas que je rapporte mot pour mot toutes les choses
ingnieuses et remarquables qui furent dites pendant deux heures que
dura le djeuner. On parla guerre et politique, littrature et
beaux-arts. On compara l'Angleterre et la France; on essaya de
caractriser le mrite respectif de chacun des deux peuples.

Fox et Moreau attirrent surtout l'attention. On aurait dit deux amis
qui se retrouvaient aprs une longue absence. Le premier joignait 
l'esprit le plus aimable une grande verve de conversation et une gat
franche et entranante. Le second, simple et modeste, donnait son
opinion avec tant de rserve, et il coutait avec une complaisance si
attentive, qu'il n'aurait pas eu besoin de sa brillante rputation pour
le faire chrir de tous ceux qui l'approchrent. Il dit avec une
simplicit charmante  Erskine, qui venait de nous faire un loquent
prcis de la cause de Thomas Payne, qu'il avait dfendue sans succs:
J'aurais d tre aussi avocat, c'tait le dsir de ma famille; si je
suis militaire, je dois m'en prendre en partie  la fortune et en partie
 mes gots; mais on est si peu matre du rle qu'on jouera dans le
monde, que ce n'est qu' la fin de sa carrire qu'on peut rellement
regretter son choix ou s'en applaudir.

M. de La Harpe tait assis auprs d'Erskine; tous les deux
s'interrogeaient et se rpondaient souvent, nous amusant par des
saillies qui ne tarissaient pas. Lorsque M. de Narbonne tentait de
rendre la conversation gnrale, chacun des convives cherchait  la
fixer sur quelque point de l'histoire des autres. C'est ainsi que tour 
tour on mit sur le tapis, on analysa et on applaudit la retraite fameuse
de Moreau, les adresses de Fox au roi pour forcer Pitt  faire la paix;
les discours d'Erskine sur le jury; l'administration de M. de Narbonne;
le Cours de littrature de La Harpe; la vie publique et prive de
Montmorency; la bravoure de Junot; les vers de Dupaty, etc.

Le caf venait d'tre servi lorsque nous entendmes dans la cour un
bruit de chevaux, et un instant aprs on annona Eugne Beauharnais et
son ami Philippe de Sgur. Jeune et vif, brillant de sa propre gloire et
du reflet de celle de son beau-pre, Eugne n'tait nullement enivr de
sa belle position. Vous pouviez aisment reconnatre, sous l'lgant
uniforme des guides, le mme jeune homme qui, quelques annes
auparavant, tait apprenti menuisier, dans l'espoir peut-tre d'aider un
jour de son travail sa mre et sa soeur, et qui, dans un court espace de
temps, transport des plaines de l'Italie conquise aux pieds des
Pyramides, tait devenu le fils adoptif de l'homme qui attirait sur lui
les yeux de toute l'Europe. S'avanant d'un air aimable vers madame
Rcamier, il la pria de vouloir bien lui permettre de tmoigner son
regret d'tre arriv si tard  une fte  laquelle il lui avait t si
agrable d'tre invit. Ensuite, s'approchant de M. Fox: Je me flatte,
dit-il, que je pourrai bientt me ddommager auprs de vous, Monsieur,
car je suis charg par ma mre de vous accompagner  la Malmaison, et je
ne prcde que de quelques minutes les voitures qui doivent vous y
conduire avec vos amis, aussitt que vous pourrez vous arracher au
charme qui vous arrte ici. J'aurai beaucoup de plaisir  vous servir de
guide. Il prsenta alors M. de Sgur aux voyageurs; et touchant la main
aux personnes de la socit qu'il connaissait, il s'assit  table comme
un soldat habitu aux repas prcipits du premier consul. Quelques
momens aprs nous nous levmes, et la socit se dispersa, chacun
choisissant ses compagnons d'aprs son got ou le hasard pour aller
faire une courte promenade dans le parc. C'tait autour de Fox et de
madame Rcamier que s'tait form le groupe le plus nombreux; mais
bientt Moreau s'empara seul de M. Fox, en le prenant sous le bras
jusqu'au chteau.

En entrant dans le salon, madame Rcamier dsira donner aux illustres
trangers runis chez elle, le plaisir d'entendre dclamer Talma. On
sait  quel point cet admirable acteur pouvait se passer du prestige de
la scne. Madame Rcamier, par une attention ingnieuse, demanda de
prfrence des scnes imites de Shakespeare. Talma commena par une
scne d'_Othello_, et, comme dit si bien madame de Stal, il lui
suffisait de passer sa main dans ses cheveux, et de froncer le sourcil
pour tre le Maure de Venise. La terreur saisissait  deux pas de lui,
comme si toutes les illusions du thtre l'avait environn. Il dit
ensuite,  la prire de madame Rcamier, le rcit de Macbeth:


    Par des mots inconnus, ces tres monstrueux
    S'appelaient tour  tour, s'applaudissaient entr'eux,
    S'approchaient, me montraient avec un rire farouche.
    Leur doigt mystrieux se posait sur leur bouche.
    Je leur parle, et dans l'ombre ils s'chappent soudain,
    L'un avec un poignard, l'autre un spectre  la main;
    L'autre d'un long serpent serrait son corps livide:
    Tous trois vers ce palais ont pris un vol rapide,
    Et tous trois dans les airs, en fuyant loin de moi,
    M'ont laiss pour adieu ces mots: _Tu seras roi_.

La voix basse et mystrieuse de l'acteur, en prononant ces vers, la
manire dont il plaait son doigt sur sa bouche comme la statue du
Silence, son regard qui s'altrait pour exprimer un souvenir horrible et
repoussant; tout tait combin pour peindre un merveilleux, nouveau sur
notre thtre, et dont aucune tradition ne pouvait donner l'ide. Il est
impossible de ne pas confondre dans le mme souvenir le rcit fait par
Talma, et la manire si frappante dont madame de Stal en a parl.

Talma, aprs avoir charm tous ceux qui taient prsens, partit pour une
rptition  laquelle il tait attendu. Les Anglais surtout ne pouvaient
se lasser d'admirer les intentions de leur grand tragique, rendues
ainsi par la double interprtation de Ducis et de Talma.

Aprs le dpart de Talma, on fit de la musique; Nadermann et Frdric
excutrent un duo; on pria madame Rcamier de chanter; elle se mit  sa
harpe et chanta, en s'accompagnant, une jolie romance de Plantade.
Est-il besoin que j'ajoute qu'on fut ravi de la voix de madame Rcamier?

En si agrable compagnie le temps passe vite. Cette remarque fut faite
par M. de Sgur, qui ajouta que les voitures du premier consul
attendaient depuis une heure dans l'avenue. On se spara: M. Fox et ses
amis prirent cong de la _belle chtelaine_. Eugne et M. de Sgur
suivirent MM. Fox et Adair.

Nous nous entretenions de nos htes anglais, lorsqu'on annona la
duchesse de Gordon et sa fille lady Georgiana, aujourd'hui duchesse de
Bedford. La duchesse de Gordon tait d'une aimable affabilit; mais
quelques mots franais, qu'elle estropiait avec l'accent anglais,
contriburent peut-tre autant  sa rputation que son rang. Qui n'a pas
entendu vanter la beaut de sa fille? L'air virginal de cette _belle
Anglaise_, la douceur et le charme de ses yeux et de ses traits, lui
attiraient des hommages universels.

Ces dames entrrent au moment o M. de Longchamp s'apprtait  nous lire
sa pice; elles demandrent  faire partie de notre aropage, et
l'auteur commena. Nous fmes charms de sa jolie comdie, et M. de La
Harpe lui-mme, juge ordinairement svre, fit ses complimens 
l'auteur. Il tait occup  commenter quelques scnes, lorsque la posie
fut oblige de faire place  une autre muse.

Le personnage nouveau qui survint n'tait rien moins que M. Vestris, le
fils du _diou de la danse_. Il venait faire rpter  madame Rcamier
une gavotte qu'il avait compose l'hiver prcdent pour elle et
mademoiselle de Goigny[50]. Cette gavotte devait tre danse le
lendemain,  un bal chez la duchesse de Gordon, par madame Rcamier et
lady Georgiana. Il ne pouvait tre question de renvoyer un matre tel
que Vestris. Les dames consentirent  rpter la gavotte devant nous;
elle fut danse au son de la harpe et du cor.

Jamais nymphes plus lgres ne charmrent des yeux mortels. Madame
Rcamier, le tambourin  la main, l'levait au dessus de sa tte 
chaque pas, avec une grce toujours nouvelle, pendant que lady
Georgiana, qui, au lieu d'un tambourin, avait pris un schall, semblait,
bayadre plus timide, vouloir s'en servir comme d'un voile. Il y avait
dans ses attitudes ce mlange d'abandon et de pudeur qui embellit encore
les formes les plus belles; ses charmes  demi cachs ou  demi rvls
sous les ondulations du flexible tissu; ses yeux, tour  tour baisss ou
lanant un regard furtif, tout en elle tait une sduction; mais les
mouvemens et les poses varies de madame Rcamier parvenaient encore 
distraire les yeux les plus occups de la danse de lady Georgiana, et il
y avait surtout dans son sourire un charme qui faisait pencher les
suffrages de son ct. Au milieu de l'enthousiasme gnral, on
remarquait encore l'extase du bon Vestris, qui semblait attribuer toute
cette posie de formes et de mouvemens, d'expressions et d'attitudes,
aux seules inspirations de _son gnie_.

Aprs ce ballet ravissant et imprvu, la duchesse de Gordon, madame
Rcamier et moi partmes pour le bois de Boulogne.

La promenade fut courte; mais quelques instans suffirent pour nous faire
connatre dans lady Georgiana une femme qui, aux grces et  la beaut,
joignait un esprit plein de charmes et une vritable instruction.
L'heure du dner tait si peu loigne, que nous primes la duchesse de
nous ramener sans retard  Clichy. En nous quittant, elle nous invita au
bal qu'elle devait donner le lendemain  l'htel de Richelieu, o elle
avait ses appartemens.

Au moment o nous rentrions au chteau, cinq heures sonnaient; c'tait
l'heure o le dner tait toujours sur la table, car M. Rcamier aimait
la ponctualit autant pour lui-mme que pour les amis qu'il recevait.
Nous le trouvmes entour, entre autres convives, de M. de Lalande,
l'astronome, et de MM. Degerando et Camille Jordan: M. Degerando est
connu par ses crits sur la philosophie; dans ses relations de socit
c'est un philanthrope, et par ce mot, auquel on a donn tant de sens
divers depuis qu'il existe, je veux dire un philosophe aimable. Camille
Jordan, homme de bien dans sa vie politique, loge rare de nos jours,
portait dans les salons cette alliance de douceur et de verve gnreuse
qui caractrisait son beau talent. On se sentait meilleur quand on se
livrait  l'admiration qu'il inspirait; c'tait  Camille Jordan
qu'allait bien surtout cette dfinition un peu mtaphysique d'un homme
vertueux, quand on dit de lui qu'il a _une belle me_.

Se consacrant tout entier aux importantes affaires qu'augmentaient
chaque jour son crdit, M. Rcamier confiait  sa femme (qui, par son
ge, aurait pu tre prise pour sa fille) le soin de recevoir les
personnes qui lui taient adresses et recommandes de tous les coins du
globe. M. Rcamier, qui devait sa fortune  son activit et  ses
connaissances des affaires de banque, encourageait tous les actes de
charit et de gnrosit qui marquaient tous les jours de la vie de sa
femme; charm de la manire dont elle brillait, c'tait une jouissance
pour lui de la voir aussi prvenante et attentive pour la dernire
paysanne d'un pauvre village, que pour le ministre plnipotentiaire d'un
des matres du monde.

On attendait encore ce jour-l un hte remarquable, le fameux sauvage de
l'Aveyron. Il arriva enfin, accompagn de M. Yzard, qui tait  la fois
son prcepteur, son mdecin et son bienfaiteur.

Ce sauvage, dont l'origine est inconnue, fut trouv dans la fort de
l'Aveyron, o il avait sans doute, pendant plusieurs annes, vcu de
fruits, de vgtaux, et des animaux qu'il pouvait attraper  la course,
ou en leur lanant un bton, qu'il maniait avec une dextrit
surprenante. Les bcherons le prirent dans des filets dont ils
l'envelopprent. Bientt aprs sa capture il fut conduit a Paris, et le
gouvernement le confia aux soins du docteur Yzard. Ce mdecin se donna
toutes les peines imaginables pour le rendre  la socit; et conut
pour lui une affection gale  celle d'un pre pour son enfant.
Nanmoins, toutes les peines qu'on prit ne purent dompter ses habitudes
sauvages; et soit dfaut d'attention de sa part, soit vice de
conformation dans ses organes, il ne put jamais apprendre  faire
d'autre usage de sa voix que d'articuler quelques inflexions gutturales,
en imitant les cris de diffrens animaux.

Madame Rcamier le fit asseoir  son ct, supposant peut-tre que la
mme beaut qui captivait les hommes civiliss, recevrait un semblable
hommage de cet enfant de la nature, qui paraissait n'avoir pas quinze
ans.

C'tait une scne qui pouvait rappeler un moment l'Ingnu  ct de la
jolie mademoiselle de Saint-Yves; mais moins galant qu'on ne l'tait en
Huronie du temps de Voltaire, et trop occup de l'abondance varie des
mets, qu'il dvorait avec une avidit effrayante, ds qu'on avait rempli
son assiette, le jeune sauvage s'inquitait peu des beaux yeux dont il
excitait lui-mme l'attention. Quand le dessert fut servi et qu'il eut
adroitement mis dans ses poches toutes les friandises qu'il put
escamoter, il s'chappa tranquillement de table. Personne ne s'aperut
que le jeune sauvage tait sorti de la salle  manger, pendant qu'on
coutait une chaude discussion qui s'tait leve entre La Harpe et
l'astronome Lalande, au sujet des opinions athes de celui-ci et du
singulier got qui lui faisait manger des araignes. Tout  coup un
bruit partant du jardin fit supposer  M. Yzard que son lve seul en
tait cause. Il se leva pour aller vrifier ses soupons; entrans par
la curiosit, nous le suivmes tous  la recherche du fugitif, que nous
apermes bientt courant sur la pelouse avec la vitesse d'un livre.
Pour donner plus de libert  ses mouvemens, il s'tait dpouill de ses
vtemens jusqu' la chemise. En atteignant la grande alle du parc,
plante de trs-grands marronniers, il dchira son dernier vtement en
deux, comme si c'et t un simple tissu de gaze; puis grimpant sur
l'arbre le plus voisin avec la lgret d'un cureuil, il s'assit au
milieu des branches.

Les dames, autant par dgot que par respect pour le dcorum, se tinrent
 l'arrire-garde, pendant que les messieurs se mirent  l'ouvrage pour
rattraper l'enfant des bois. M. Yzard employa tous les moyens qui lui
taient familiers pour le rappeler, mais ce fut sans effet; le sauvage,
insensible aux prires de son prcepteur, ou redoutant le chtiment
qu'il supposait avoir mrit par son escapade, sauta de branche en
branche, et d'arbre en arbre, jusqu' ce qu'il n'y et plus devant lui
ni arbres ni branches, et qu'il ft parvenu  l'extrmit de l'alle. Le
jardinier s'avisa alors de lui montrer un panier plein de pches, et la
nature cdant  cet argument, le fugitif descendit de l'arbre et se
laissa prendre. On lui fit comme on put un vtement indispensable avec
un jupon de la nice du jardinier; ainsi affubl, il fut emball dans la
voiture qui l'avait amen, et repartit, laissant les convives de
Clichy-la-Garenne tirer une grande et utile comparaison entre la
perfection de la vie civilise et l'affligeant tableau de la nature
sauvage, dont cette scne nous avait fourni un contraste si frappant. M.
de La Harpe, surtout, s'chauffa d'un beau zle: Je voudrais bien voir
ici, s'cria-t-il, J.-J. Rousseau, avec ses dclamations contre l'tat
social! Et dans ce dfi adress aux mnes de l'loquent sophiste de
Genve, la colre du classique rhteur semblait tout  la fois, par une
contradiction bien explicable, l'expression de l'lve de Voltaire, et
celle du philosophe converti jaloux de combattre  outrance le moindre
fantme de philosophie et d'irrligion.  dfaut de Jean-Jacques, La
Harpe recommena sa discussion interrompue avec l'astronome athe. Ils
taient tous les deux en verve, il serait trop long de rapporter leur
dispute.

L'astronome Lalande avait bien aussi ses petits ridicules et ses manies.
Je citais tout  l'heure son got pour les araignes; il s'en vantait
comme d'une vertu philosophique. L'origine de ce got tait son
affection pour madame Lepaute, que dans des vers dignes d'un
mathmaticien il avait appele un jour:

    La _tangente_ des coeurs et le _sinus_ des mes.

Voulant mettre cette dame comme lui au dessus des prjugs et la gurir
de la terreur que lui inspiraient les araignes, les chenilles, etc., il
l'avait habitue peu  peu  voir,  toucher et enfin  avaler,  son
exemple, ces insectes, objets de ses prventions.

Cependant, sur les sept heures, plusieurs voitures se succdrent dans
les avenues du chteau, nous amenant les visiteurs de la soire. Dans le
nombre taient l'ambassadeur russe avec ses secrtaires, les comtes de
Cobentzel, dont l'un tait ambassadeur d'Autriche, et Sigismond de
Berckeim[51], et le jeune prince Dolgorouki, avec lequel il arrivait de
Saint-Ptersbourg. On servit des fruits et des glaces aux nouveaux venus
pendant qu'on les rgalait du rcit de la chasse du jeune sauvage, qui
amusa beaucoup les diplomates. Bientt cependant la conversation avait
pris une tournure plus srieuse, en partie politique et en partie
savante, lorsque madame Rcamier proposa de faire une promenade dans le
village, o nous nous empressmes tous de l'accompagner. Aprs quelques
dtours, les accords d'un fifre, d'un violon et d'un tambourin nous
firent porter nos pas du ct de la rivire.

Il y avait une noce  la guinguette de Clichy, et les nouveaux maris
avec leurs amis dansaient sous un petit pavillon.

Madame Rcamier nous persuada de nous mler  cette fte champtre. Le
mari et la marie, flatts de l'honneur de notre visite, nous reurent
avec toutes les marques d'gards, et ce contraste piquant, produit dans
le tableau par notre arrive, peut aisment se concevoir. Telle est la
toute-puissance de la beaut: de graves diplomates et de lourds
financiers cherchrent  rivaliser d'agilit avec les joyeux villageois,
et les nobles habitans du Nord se hasardrent pour la premire fois 
s'garer dans les mandres d'une contredanse franaise, en prsence de
la femme la plus gracieuse et la plus accomplie du monde; un ton gnral
de gat augmentait encore l'intrt d'une scne digne  la fois des
pinceaux de Tniers et de l'Albane.

La nuit approchait, le bal champtre cessa; madame Rcamier prit le bras
du comte de Markoff. Nous retournmes au chteau, nous y trouvmes une
nombreuse runion, et entre autres madame de Stal, madame Viotte, le
gnral Marmont et sa femme, le marquis et la marquise de Luchsini. Le
marquis de Luchsini tait un homme de talent et un diplomate qui
jouissait de toute la confiance de son souverain, le roi de Prusse. Il
avait t prcd d'une grande rputation  Paris.

Des plaisirs qui se succdaient si rapidement semblaient n'admettre
aucun intervalle de rflexion. Aprs les premires crmonies d'usage,
on proposa de finir la soire en jouant des proverbes.

C'tait placer une partie de la socit sous son jour le plus
avantageux: madame de Stal allait pouvoir dployer ce talent
d'improvisation qui rendait sa conversation si attrayante; madame
Viotte trouverait l'occasion de prouver qu'elle mritait le titre de
dixime muse, que La Harpe lui avait donn, et le comte de Cobentzel,
estim un des meilleurs acteurs du thtre de l'Ermitage,  la cour de
l'impratrice Catherine, nous ferait juger par nous-mmes de ce talent
dclar inimitable par Sgur et tous les Russes de notre connaissance.
Nous commenmes par quelques scnes dramatiques. La premire fut _Agar
au dsert_; madame de Stal joua le rle d'Agar, son fils celui
d'Ismal[52], et madame Rcamier reprsentait l'ange.

Il serait difficile de dcrire l'effet produit par madame de Stal dans
ce rle minemment dramatique, et cependant je voudrais au moins
indiquer la manire pathtique dont elle rendit les motions de douleur
et de dsespoir suggres par la situation d'Agar au dsert.

Quoique joue dans un salon, l'illusion dramatique de cette scne fut
parfaite. Avec ses longs cheveux pars, madame de Stal s'tait
compltement identifie au personnage, comme madame Rcamier, avec sa
modeste et cleste beaut, tait la personnification du messager du
ciel.

Pour elle semblaient avoir t faits ces deux vers d'un pote anglais:

    _O woman! lovely woman!
    Angels are painted fair to look like you._


     femme! femme charmante! pour peindre les anges beaux,
    on les a fait semblables  toi.

Dans l'expression de l'amour maternel d'Agar, madame de Stal montra
toute cette exaltation d'enthousiasme et d'nergie qu'elle retrouva par
la suite dans ses crits, chaque fois qu'elle faisait allusion  son
pre. Inspire par l'admiration du cercle qui l'entourait, jamais,
peut-tre, elle ne fut plus compltement elle-mme; chaque regard tait
une manation du gnie. Il fallut l'avoir vue pour concevoir comment un
talent tel que celui de madame de Stal peut, mme sans le secours de la
beaut, rendre celle qui le possde l'objet de la plus violente passion
que puisse faire natre une femme[53].

Cette scne tant finie, les proverbes commencrent, mais dans
l'intervalle madame Viotte nous chanta sa dernire romance, alors en
vogue  Paris, et connue sous le titre de _l'migration du plaisir_.

Dans les proverbes les diffrens auteurs prsens rivalisrent de talent
et d'esprit.

M. Cobentzel justifia aussi tous les loges qu'on lui avait prodigus
d'avance.

Mais on remarqua qu'il excellait surtout dans la comdie bouffonne, au
grand scandale de ses collgues en diplomatie, qui ne lui pardonnrent
pas volontiers d'avoir chang son habit brod contre un manteau de
Crispin.

Aprs les proverbes, nous nous divertmes avec des charades en action,
dans lesquelles toute la socit prit part.

Nous nous dguismes aussi bien que nous pmes, et nous nous acquittmes
de nos rles les uns bien, les autres mal: les plus gauches taient les
plus amusans.

Enfin onze heures sonnrent et le souper fut annonc.

Le souper est toujours et partout l'acte le plus agrable de la comdie
du jour.

Le marquis de Luchsini nous dit,  ce sujet, que le djeuner tait pour
l'amiti, le dner pour l'tiquette, le goter pour les enfans, le
souper pour l'amour et les confidences.

Le temps glissa si rapidement pendant cette soire que nous ne pouvions
croire qu'il ft si tard, quand vint minuit. Il en est de la vie comme
de la richesse; nous en sommes prodigues quand nous l'avons en abondance
devant nous, et nous ne nous y attachons que lorsqu'elle tire  sa fin.




CHAPITRE IV.

     Fte au Raincy, chez M. Ouvrard.--Magnifique hospitalit de M.
     Ouvrard.--Les portiers ministres d'tat.--Madame
     Tallien.--Description de la salle du banquet.--Lord et lady
     Holland, madame Visconti, madame Roger.--La princesse Dolgorouki,
     et le prince Potemkin.--Fox et ses amis.--Gnraux franais,
     diplomates trangers, etc.--Autre conversation de l'auteur avec M.
     Adair.--Fox  la Malmaison.--Amabilit de Josphine.--Fox applaudi
     au thtre franais.--Fox trouvant son buste chez le premier
     consul.--Accueil fait  Fox, par Bonaparte.--Fox recherch avec
     empressement.--Le gnral Lafayette et Kosciusko.--Partie de
     chasse,  courre et au tir.--Dlicatesse de M. Ouvrard.--MM.
     d'Hantcour et Destilires, le gnral Moreau.--Tentes et tables
     dresses dans la fort de Bercy.--Msaventure de Berthier et de
     madame Visconti.--Le cheval emport, chute de Berthier dans une
     mare; retraite prcipite.--Conversation avec le gnral
     Lannes.--Opinion de Lannes sur l'tat militaire.--Pressentiment et
     souvenir.--La fort illumine.--Dgot de M. Erskine pour la
     chasse.--MM. de Saint-Farre et Saint-Albin, fils du duc
     d'Orlans.--Symphonies et fanfares pendant le dner.--Chanson;
     couplets en l'honneur de lady Holland.--Bal sur la pelouse.--M.
     Ouvrard en butte  l'inimiti de Bonaparte.--M. Collot prenant la
     dfense de M. Ouvrard; rponse de Bonaparte.--Bals masqus du salon
     des trangers.--Jeu effrayant.--Le danseur Duport; mesdames
     Bigotini et Miller.--Gnrosit d'un Anglais.--Scne singulire;
     entrave secrte et conversation de Josphine et de madame Tallien,
     au cercle des trangers.


VERS le mme temps, M. Ouvrard donna au Raincy une fte charmante.
J'avais un grand dsir d'y assister, quoique je ne fusse ni de sa
socit ni de celle de madame Tallien qui en faisait les honneurs; mais
voyant trs-souvent la princesse Dolgorouki, nous y fmes ensemble.

M. Ouvrard avait fait arranger son orangerie du Raincy pour un djeuner
auquel il avait invit, en mme temps qu' une partie de chasse, madame
Tallien et ses amis. Les prparatifs de la fte taient dirigs par M.
Bertheaux, un des premiers architectes de la capitale.

Le Raincy, situ  quatre lieues de Paris, et dont le parc touche  la
fort de Bondy, avant d'appartenir  M. Ouvrard, avait t la proprit
du duc d'Orlans. Mais l'opulent munitionnaire-gnral n'avait pas jug
digne de lui la rsidence d'un prince du sang, et il l'avait agrandie et
embellie au point d'en faire un lieu vritablement enchant. Telle tait
la magnificence du matre de ce palais de fe, que les diverses
fabriques des jardins et du parc, les loges, les pavillons, une maison
dans le village, et jusqu'au chteau mme taient habits pendant l't
par des amis de M. Ouvrard. Pour lui, il occupait un pavillon situ sur
la hauteur de Raincy, dans le voisinage d'une pompe  feu, destine 
entretenir l'eau dans les bassins et les sources artificielles du parc.
M. Ouvrard n'tait pas sans tirer quelque vanit de cette hospitalit
sans exemple, et il dit un jour fort plaisamment qu'il avait pour
portiers trois ministres d'tat. Le fait n'avait rien que de trs-vrai.
M. Talleyrand, ministre des relations extrieures, M. Berthier, ministre
de la guerre, et Decrs, ministre de la marine, avaient choisi pour leur
rsidence d't chacun un des charmans pavillons qui servaient de loges
au parc de Raincy.

Toutes les descriptions de ftes se ressemblent assez gnralement.
Celle-ci reut un caractre particulier du got dlicat qui en dirigea
les apprts, et de la prsence de tous les personnages distingus
qu'elle runit au Raincy. M. Ouvrard, en invitant madame Tallien, avait
dsir qu'elle ft les honneurs de la maison, et la fte fut digne en
tout de celle qui y prsidait.

Dans une orangerie pave de marbre, on leva une table sur une
plate-forme parallle aux caisses de quelques beaux orangers qui,
chargs de fleurs et de fruits, formaient une vote de verdure d'o
s'exhalait un dlicieux parfum. Au milieu de la table tait un bassin de
marbre rempli d'une eau limpide avec un lit de sable d'or, et dans
laquelle jouaient des poissons de toutes couleurs. Le djeuner fut
remarquable par la somptuosit, la profusion et l'arrangement des mets.
Dans l'appartement voisin, o furent servis le caf et les glaces, les
murs taient tapisss de pampres verts, et des rameaux de cette treille
intrieure pendaient d'normes grappes de raisin. Aux quatre coins de
cette salle, il y avait quatre bassins de marbre en forme de coquille,
d'o jaillissaient des fontaines de punch, d'orgeat et d'eau de fleur
d'oranger. Les fruits des deux hmisphres, les uns naturels, les autres
en sucre, couvraient des plats de riche porcelaine; les vins les plus
exquis, les liqueurs les plus fines ptillaient dans des cristaux;
enfin, l'abondance de la vaisselle d'or et d'argent ralisait presque le
luxe des fictions orientales. On tait tent de croire que l'homme qui
dployait tant de magnificence avait trouv la lampe d'Aladin.

Comme le djeuner devait prcder la chasse, le rendez-vous tait pour
midi, et, ce qui n'est pas trs-ordinaire pour une socit si nombreuse,
chacun fut exact  l'heure. Madame Tallien tait arrive la premire.
Bientt aprs arrivrent lord et lady Holland, la marquise de Luchsini,
madame Marmont, madame Diwoff, madame Visconti, la princesse Dolgorouki
et madame Roger[54].


Madame Tallien, dont l'admirable beaut n'tait pas au dessous de sa
rputation, mritait bien d'tre la divinit d'un tel temple. La figure
mignonne de madame Marmont tait deux fois jolie avec le costume
d'amazone qu'elle avait adopt, ainsi que la belle madame Visconti et la
marquise de Luchsini, ces dames ayant l'intention de suivre la chasse 
cheval. La princesse Dolgorouki a pass pour une des plus belles femmes
de son temps; et qui n'a pas entendu parler de la passion ardente
qu'elle a inspire au fameux prince Potemkin[55]? on prtend que c'est
pour satisfaire une fantaisie de la princesse qui tait dans ce moment
au camp devant Ocksacow, et qui dsirait voir un assaut, que celui de
cette place fut donn.

La vive et intelligente madame Roger, avec sa figure enfantine et sa
grce sans affectation, mritait bien de tenir sa place parmi les jeunes
amies de madame Tallien, dont je ne cite pas les noms peu connus, du
moins alors, et qu'on ne distinguait que par leur fracheur et leurs
charmes.

Les honneurs de la fte devaient tre adresss spcialement  lady
Holland, la nice de M. Fox. Cette belle Anglaise se distinguait par la
dignit de ses manires. On pouvait mme l'accuser de cette rserve qui
voile frquemment les dons les plus heureux de la nature: elle formait
donc un contraste frappant avec la gat de la plupart des jeunes
Franaises qui l'entouraient. Toute la socit s'unit  madame Tallien,
pour lui prodiguer tous les gards qu'elle mritait. Chacun s'tudiait 
lui plaire et  l'amuser.

Les voitures ne tardrent pas  se succder. Dans la premire taient
MM. Fox, Erskine, Adair, et le gnral Fitz-Patrik; dans une autre, le
comte Markoff et le marquis de Luchsini[56], ambassadeurs de Russie et
de Prusse; vinrent ensuite les gnraux Junot, Berthier, Lannes et
Marmont; M. de Laharpe et M. de Narbonne, le prince Dolgorouki; le
chevalier d'Azara, ambassadeur d'Espagne; et Adrien de Montmorency.

Une fanfare de cors de chasse remplaa le son de la cloche du chteau,
pour donner le signal de se mettre  table: nous nous rendmes  la
salle  manger. Madame Tallien donna  lady Holland la place d'honneur
entre le prince Markoff et le ministre de la guerre; elle s'assit
elle-mme entre MM. Fox et Erskine, et les autres convives choisirent
leurs places o ils voulurent.

Je me trouvai encore une fois place prs de M. Adair, que j'avais dj
vu chez madame Rcamier, et je ne me fis point scrupule de le
questionner sur son illustre ami M. Fox. Il rpondit  toutes mes
questions avec une extrme complaisance.--Comment, lui dis-je, M. Fox
a-t-il trouv la Malmaison?--Oh! me rpondit M. Adair, il en est revenu
enchant; c'est une fort belle rsidence! Madame Bonaparte nous reut
avec cette grce sduisante qui explique l'amour du premier consul,
malgr la diffrence de leurs ges. Sachant que M. Fox aime
l'agriculture et la botanique, elle nous fit entrer dans sa serre, et
nous montra sa belle collection de plantes rares. Aprs le dner, nous
partmes de la Malmaison, pour aller au thtre franais, o M. Fox,
tant reconnu dans la salle, fut salu par d'unanimes applaudissemens,
qui le charmrent d'autant plus qu'ils taient spontans.--Et le premier
consul, comment M. Fox le trouve-t-il?--Le premier consul lui plat
beaucoup personnellement.--Et notre cour des Tuileries, si vite
improvise?--Il en a t charm, comme de tout ce qu'il voit. Le premier
objet qu'il y a aperu, dans un des appartemens, a t son propre buste
en marbre. Je ne sais si Pierre-le-Grand se sentit plus honor lorsque,
dans sa visite  l'htel de la Monnaie, on frappa une mdaille en son
honneur. Quand nous fmes entrs dans la salle d'audience, le premier
consul s'avana vers M. Fox, et lui dit: Je me flicite de vous voir 
Paris, Monsieur, il y a long-temps que je vous admire comme orateur, et
comme sincre ami de votre pays,  qui vous tes si dsireux de rendre
la paix. Je suis trs-heureux de faire votre connaissance.  ces
paroles, il ajouta plusieurs complimens, qui, dans la bouche d'un homme
si extraordinaire, ne pouvaient qu'tre trs-agrables  M. Fox. Se
tournant ensuite vers M. Erskine, dont il ne connaissait videmment ni
le talent ni la rputation clatante en Angleterre: Vous tes lgiste,
Monsieur, lui dit-il. C'est bien peu de chose pour un tel nom; mais 
l'exception de cette apostrophe insignifiante, Bonaparte nous a tous
satisfaits par sa conversation. Quelques jours aprs, ajouta Adair, nous
sommes alls  Versailles, et nous avons dn au Petit-Trianon. Nous
avons visit encore Saint-Cloud, Bellevue, et M. de Talleyrand 
Neuilly. Il faudrait  M. Fox le don d'ubiquit, pour tout voir avant de
quitter Paris, manufactures, muses, bibliothques, etc. D'un autre
ct, les visiteurs abondent  l'htel de Richelieu, o nous sommes
logs. Hier matin, pendant que nous djeunions avec lord et lady
Holland, sont venus deux personnages qui forment un curieux contraste
par leur extrieur. L'un, d'une taille imposante, l'air ouvert et
agrable, et, quoique sur le dclin de l'ge, dou encore des grces et
de la vivacit de la jeunesse; l'autre, petit et nullement remarquable
par sa tournure ou par les traits de son visage, par rien, en un mot, de
ce qui rvle le hros. Le premier tait Lafayette, le preux chevalier
de l'indpendance amricaine, le grand-seigneur citoyen de la
rvolution; l'autre, le gnral polonais Kosciusko, nom glorieux, et qui
mritait, par sa valeur comme par sa noble conduite, d'tre le
Washington de son pays. Lafayette venait inviter M. Fox, le gnral
Fitz-Patrick et moi  son domaine de La Grange. Kosciusko, vieux
compagnon d'armes de Lafayette, sera de la partie, qui doit avoir lieu
aprs demain.--Vous venez de nommer le gnral Fitz-Patrick, dis-je  M.
Adair; puis-je vous demander o il est?--Le voil assis entre madame
Marmont et l'ambassadeur de Prusse. C'est un ami particulier de M. Fox;
ayant connu le gnral Lafayette en Amrique, il parla en sa faveur  la
chambre des communes, pendant sa dtention  Olmutz.

L o tant d'hommes clbres par leurs talens et leur esprit taient
rassembls, il est superflu de dire que le djeuner fut anim et
intressant. Lord Holland a beaucoup des qualits de son oncle; comme
lui, il runit les deux caractres, en apparence incompatibles, de
savant et d'aimable convive. Un feu roulant de saillies fut entretenu
entre les Anglais et les Franais: heureuses les deux nations, si une
rivalit plus srieuse n'avait pas d les appeler bientt  une lutte
long-temps terrible!

Une fanfare de cors ayant donn le signal de la chasse, les aboiemens
des chiens et les cris des piqueurs retentirent bientt dans le
lointain; les calches les carick, les tilburys et les chevaux taient
prts aux portes de l'orangerie. Madame Tallien, lady Holland, M. Fox et
le comte Markoff se placrent dans une des voitures; mesdames Marmont,
Visconti et Luchsini montrent  cheval, et furent escortes par une
brillante cavalcade. Enfin, chacun consulta son got et s'arrangea  sa
guise. Ceux qui ne voulurent pas suivre la grande chasse furent conduits
par les gardes dans le parc, o il y avait abondance de livres et de
faisans. Le rendez-vous gnral tait dsign dans un carr de la fort,
o nous trouvmes une compagnie de chasseurs qui nous attendaient, entre
autres M. Ouvrard, qui, ayant prt le chteau de Raincy  madame
Tallien, pour y recevoir ses amis, avait, par un raffinement de
galanterie, refus d'y paratre, de peur que la prsence du vritable
propritaire ne gnt celle qui en faisait ce jour-l les honneurs.

Parmi ceux qu'il avait amens tait M. d'Hantcour, qui passait pour un
des meilleurs chasseurs de France, et  qui cette rputation valut
depuis le titre de capitaine gnral des chasses de Napolon; M.
Destilires, fameux par sa grande fortune, et pre de la comtesse
d'Osmond, et le gnral Moreau qui s'excusa de n'avoir pu venir le matin
djeuner.

Tous ces messieurs taient en costume complet de chasseur, et
n'attendaient plus que les nouvelles du cerf, pour sonner de leurs cors.
Si la magnificence du djeuner avait excit l'admiration gnrale, les
prparatifs de la chasse ne firent pas moins d'effet sur nous. Dans les
clairires de la fort, on avait dress des tentes, et sous les tentes
des tables avec des rafrachissemens non-seulement pour les chasseurs,
mais encore pour les habitans du voisinage, de toute condition, que
l'intrt du spectacle avait attirs en foule. La gat naturelle de
cette multitude s'tait encore accrue par la douce influence du vin, qui
lui tait gnreusement vers, et la belle fort de Bondy offrait un
grand tableau compos de mille groupes diffrens.

Un accident, qui par bonheur n'eut aucun rsultat funeste, troubla un
instant la fte. Le cheval de madame Visconti, excit par l'ardeur de la
chasse, se montra tout  coup indomptable, et partit au grand galop avec
une espce de fureur. Le gnral Berthier, le gnral Lannes et un
troisime cavalier, coururent  toute bride au secours de la dame ainsi
emporte, et qu'ils ne purent atteindre qu'auprs du village de
Villemonble, environ  une lieue de distance.

Pendant ce rapide trajet, le gnral Berthier tomba de son cheval; de
sorte que Lannes et M..... purent seuls retrouver madame Visconti, qui
tait dans les plus vives alarmes, quoiqu'elle en ft quitte pour la
perte de son beau costume d'amazone, dchir en lambeaux  travers la
fort. Il s'agissait de la transporter au chteau, car elle tait trop
fatigue pour pouvoir monter  cheval. Le hasard voulut que Berthier, en
se dmenant dans une mare o sa monture l'avait jet, pt faire entendre
ses cris de quelques chasseurs qui taient dans cet endroit de la fort.
Or, comme tout tait prvu dans cette partie, y compris les accidens, on
lui amena bientt une calche o s'tant plac, il arriva juste  temps
pour donner asile  madame Visconti dans la voiture. Le chevalier,
couvert de boue, et la dame, dans un autre dsordre de toilette, se
regardrent en souriant de leurs mutuelles infortunes, et on les laissa
s'en retourner en tte  tte dans cet accs de bonne humeur; mais on ne
les revit plus de ce jour-l, car, dconcerts de leurs malencontreuses
aventures, ils prirent la route de Paris sans s'inquiter davantage des
chasseurs et du cerf.

J'eus ce jour-l une longue conversation avec le gnral Lannes; il me
raconta les vnemens de sa vie militaire, qui, comme celle de tant
d'autres guerriers de l'poque, ressemblait  un roman.

Ces hommes osaient alors se vanter de leur origine obscure. J'appris de
Lannes lui-mme qu'il avait quitt la boutique d'un teinturier pour les
drapeaux de la rpublique. Il devait le rang de gnral en chef 
l'intrpidit avec laquelle il brava la mort  Lodi,  Arcole, 
Aboukir, ainsi qu' l'amiti qu'avait eue pour lui le gnral en chef.
Ne croyez pas, me dit le gnral, qu'il ne s'agisse que de bien se
battre; que d'obstacles  surmonter avant de parvenir! et que de chances
favorables nous sont ncessaires! Aprs tout, la carrire d'un soldat
n'est qu'une alternative de bonne et de mauvaise fortune. Le mal y est
tout physique et le bien tout moral. Cependant cette vie de privations
est embrasse avec amour pour la gloire seule, dont la voix bien souvent
ne proclame votre nom qu'au milieu du bruit du dernier coup de canon qui
nous emporte. Je me souvins de cette tirade philosophique cinq ans
aprs, en lisant les bulletins de la bataille d'Esling[57].

Deux heures aprs notre entre en chasse, le cerf fut forc prs de
l'tang de Bondy, en prsence de tous les chasseurs et de la foule dont
la curiosit avait grossi nos rangs. On n'entendit plus alors que les
complimens qu'on change en pareille occasion, et le rcit plus ou moins
improbable que chacun faisait de ses aventures particulires; mais tout
le monde s'tait amus. Le but de ce grand jour tait atteint.

En retournant au Raincy, nous vmes que M. Ouvrard n'avait rien oubli
pour l'clat de cette partie; car, supposant que la chasse pouvait se
prolonger fort tard, il avait tout fait disposer pour la continuer  la
lueur des torches. J'avais dj jug de l'effet imposant d'une chasse
aux flambeaux dans une partie qui, peu de temps auparavant, avait eu
lieu par les ordres de Joseph Bonaparte dans la mme fort; mais cette
fois-ci la chasse finit avec le jour, et la fort ne retentit plus que
des chants joyeux des paysans,  qui furent distribus les
rafrachissemens destins aux chasseurs.

Les chasseurs au tir, qui taient arrivs avant nous au chteau,
n'avaient pas t moins heureux. Nous en jugemes  la quantit de
gibier qui encombrait la porte de l'orangerie. La vue de ces monceaux
d'animaux gorgs n'tait pas du got de M. Erskine, je le pensai du
moins, en le voyant partir sans attendre ses amis, qu'il avait refus
d'accompagner  la chasse.

MM. de Saint-Farre et Saint-Albin, deux fils naturels du duc d'Orlans,
taient de la partie au tir, et Ouvrard s'tudia, par la rception la
plus affable,  leur faire oublier que le Raincy avait appartenu  leur
pre; mais c'tait peut-tre le leur rappeler que de mettre tout  leur
disposition comme s'ils taient chez eux.

Pendant la chasse, la plus grande activit avait prsid aux soins du
dner, qui, runissant un plus grand nombre de convives que le djeuner,
gala ce premier repas en somptuosit. M. Ouvrard s'assit  table comme
un simple convive, madame Tallien continuant  faire les honneurs.

Fox et Moreau furent charms de se retrouver. Le gnral fut flatt des
gards que les Anglais lui prodiguaient; il se laissa aller  causer
librement et  raconter ses campagnes, en mettant de ct sa timidit ou
sa rserve habituelle. Il fut mme inspir au point de s'attirer le
compliment qu'il savait parler aussi bien que gagner des batailles.

Des orchestres d'instrumens  vent, placs dans les bosquets autour de
l'orangerie, excutaient des symphonies auxquelles rpondaient dans le
lointain les fanfares des chasseurs de Grobois et du Raincy, comme pour
clbrer les amusemens du jour.

Aprs le dner, plusieurs chansons de chasse furent chantes au bruit
joyeux des verres; et un des convives fit en l'honneur de lady Holland
des couplets qu'on trouva charmans et qui furent rpts en choeur.

Une partie si gaie ne pouvait se terminer sans danse. Le bal commena
donc sur la pelouse devant le chteau, et chacun y prit part. Des
gnraux parvenus au pinacle de leur gloire, des hommes d'tat riches
d'honneurs et de renomme, de jeunes ambitieux  qui la fortune
rservait tant de jouissances ou de revers, des exils oubliant sur le
sol natal les svrits que la rvolution exera contre eux, Anglais,
Russes, Prussiens et Franais, tous payrent leur tribut  Terpsichore.
Minuit avait sonn avant qu'aucun des htes joyeux du Raincy se rappelt
qu'il avait encore quatre lieues  faire pour retrouver son lit  Paris.

Ce fut peu de temps aprs cette fte enchante que s'ouvrit pour celui
qui l'avait donne une carrire indfinie de perscutions.

Bonaparte n'aimait pas M. Ouvrard, et celui-ci accrut encore cette
inimiti du premier consul en refusant de prter  l'tat douze millions
dont on avait le plus pressant besoin. Avant de s'engager de nouveau, le
riche munitionnaire rclamait le paiement d'une ancienne crance de dix
millions souscrite par le directoire.

Au lieu d'examiner sa demande, on le mit sous la surveillance de la
gendarmerie, et les scells furent apposs sur ses papiers.

Madame Visconti, dont j'ai racont plus haut la msaventure au Raincy,
voulut faire en faveur de son ami quelques dmarches auprs de
Bonaparte; mais le gnral Berthier l'en empcha en lui disant que le
premier consul ne manquerait pas de les accuser, lui et madame Visconti,
de faire des affaires avec M. Ouvrard. Ce fut M. Collot, depuis
directeur de la monnaie, qui, bien qu'il ne connt pas M. Ouvrard, osa
seul dire  Bonaparte: C'est mal dbuter, gnral, que d'inquiter
ainsi tout le monde. Le premier consul rpondit: Un homme qui a trente
millions et qui n'y tient pas est trop dangereux pour mon gouvernement.

Aprs avoir t combl des adulations que lui attiraient ses richesses,
M. Ouvrard se vit oblig  deux poques diffrentes, et sous deux
gouvernement antipathiques, de solliciter la faveur de sortir de prison
accompagn d'un gardien, la premire fois pour recevoir la bndiction
de sa mre mourante, la seconde pour se rendre auprs du lit de douleur
de sa fille chrie, madame la comtesse de Rochechouart, dont une grave
maladie menaait les jours.

De tous les plaisirs auxquels on courait  cette poque, le plus
recherch et le plus  la mode tait le bal masqu du salon des
trangers. Le marquis de Livry en faisait les honneurs. La meilleure
socit de l'Europe tait alors rassemble  Paris, et la France, 
peine chappe aux derniers orages de la rvolution, semblait saisir
avec empressement tous les plaisirs qui pouvaient bannir de sa mmoire
le souvenir de ses troubles politiques. Le salon des trangers tait
chaque soir rempli d'une foule immense.

De quel jeu effrayant j'ai t tmoin! J'ai vu perdre trois cent mille
francs d'un seul coup; et quels quadrilles! quels danseurs! c'tait
Duport, c'taient Bigottini et Miller, qui rivalisaient de grce et de
lgret dans les divertissemens de la soire.

Les soupers taient servis par Robert avec tout le luxe de la
gastronomie, non pas  un seul couvert, mais sur plusieurs tables, de
sorte que chacun pouvait choisir sa compagnie aussi bien que ses mets.

Il y avait un Anglais qui donnait rgulirement au garon un louis
chaque fois qu'il demandait quelque chose.

Un soir que le garon avait reu de cet Anglais gnreux jusqu' dix
pices d'or: Milord, lui dit-il tout surpris, peut-tre ignorez vous
qu'on ne paie pas ici?--Oh! oh! peu importe garon, reprit l'Anglais
froidement; quand un homme risque cent mille francs sur une carte, il a
bien de quoi donner quelques louis pour qu'on lui serve  souper. Voil
dix autres louis pour t'apprendre que je ne me trompe pas.

Que de gens de tout sexe, de tout ge, de tout rang venaient chez le
marquis de Livry, pour y hasarder,  la faveur du domino, le fruit de
vingt ans de travail et d'conomie sur une carte! Que d'intrigues, de
politique ou d'amour se trouvaient sous le masque! Combien de personnes
se cherchaient sans avoir la bonne fortune de se rencontrer! Combien
d'autres se coudoyaient qui ne pensaient qu' se fuir!

Le hasard me rendit le tmoin d'une scne singulire dans un de ces
bals: Il tait prs de deux heures du matin, la foule tait immense, et
la chaleur excessive; je m'en trouvai incommode, et montai  l'tage
suprieur pour respirer un peu plus librement; l'air frais m'eut bientt
remise, et je me prparais  descendre, lorsque mon attention fut
attire par une conversation trs-anime qui se tenait dans un
appartement voisin. Beaumarchais dit que pour entendre il faut couter.
Souponnant qu'il s'agissait de quelque intrigue sous le masque, je
m'approchai de la cloison, et je reconnus les voix de deux femmes; mais
comme le sujet de l'entretien paraissait n'avoir d'intrt que pour
elles, je me prparais  m'loigner, lorsqu' mon grand tonnement,
l'une des interlocutrices pronona le nom de _Bonaparte_. Ce nom fixa de
nouveau mon attention, et j'entendis que cette dame disait: Je vous
dclare, ma chre Thrsina, que j'ai fait tout ce que l'amiti pouvait
me dicter, mais inutilement. Pas plus tard que ce matin, j'ai tent un
nouvel effort; mais il n'a rien cout de ce que je voulais lui dire. Je
ne saurais comprendre ce qui a pu le prvenir si fortement contre vous.
Vous tes la seule femme dont il a effac le nom de la liste de mes
amies intimes, et c'est de peur qu'il ne nous montrt directement son
dplaisir (ce qui me dsolerait), que je suis venue ici seule avec mon
fils. Dans ce moment, on me croit bien endormie dans mon lit au chteau;
mais j'tais dcide  venir pour vous voir, et vous prvenir, pour vous
consoler et surtout me justifier.

Josphine, rpondit l'autre dame, je n'ai jamais dout de la bont de
votre coeur ni de la sincrit de votre affection.

Le ciel m'est tmoin que la perte de votre amiti serait pour moi bien
plus pnible que la crainte de Bonaparte.

J'ai tenu, dans ces temps difficiles, une conduite telle qu'on pourrait
peut-tre s'honorer de mes visites; mais je ne vous importunerai pas
sans son consentement. Il n'tait pas consul quand Tallien le suivit en
gypte..., lorsque je vous reus tous deux chez moi..., lorsque je
partageai avec vous... (Ici des sanglots interrompirent la voix de la
dame.) Calmez-vous, reprit l'autre, calmez-vous, ma chre Thrsina...,
laissez passer l'orage..., je vous prparerai une rconciliation, mais
il ne faut pas l'irriter davantage; vous savez qu'il n'aime pas Ouvrard,
et l'on dit qu'il vous voit souvent!--Quoi donc! parce qu'il gouverne la
France, espre-t-il tyranniser nos foyers? Faudra-t-il lui sacrifier nos
amitis prives? Comme elle prononait ces mots, on frappa  la porte.

C'tait Eugne Beauharnais, qui cherchait partout sa mre.

Madame, lui dit-il, voil plus d'une heure que vous tes absente; le
conseil des ministres est peut-tre termin; que dira le premier consul,
s'il ne vous trouve pas  son retour?

Les deux dames et Eugne descendirent lentement, et je quittai aussi le
bal quelques minutes aprs.

Je venais d'tre tmoin d'une scne trs-intressante; car une des deux
dames devint par la suite impratrice des Franais; l'autre tait madame
Tallien,  qui la France devait la chute de Robespierre.




CHAPITRE V.

     Spulture de mon pre dans le parc de sa maison de
     campagne.--Imprvoyance.--Maison ruineuse.--Confiance de mon mari
     en moi.--Son insouciance.--Visite  ma mre.--Maladie.--Travaux
     d'embellissement  ma maison de campagne.--Voyage en Angleterre, 
     la paix d'Amiens.--Le Ranelagh.--Madame Fitzhebert et le prince de
     Galles.--Lady Jersey.--Perfidie attribue  une femme.--La premire
     nuit des noces du prince de Galles (depuis George IV) et de la
     reine Caroline.--Duret et froideur du prince de Galles envers sa
     femme.--Manires tranges de la princesse de Galles.--Courte faveur
     de lady Jersey.--Retour du prince de Galles  madame
     Fitzhebert.--Passion du prince pour cette dame.--Toast port par le
     prince  sa matresse.--Le prince de Galles et les femmes de
     quarante ans.--Le prince de Galles insparable de madame
     Fitzhebert.--Amabilit du prince  mon gard.--Il me prsente  la
     duchesse de Devonshire.--Conversation avec le prince.--Son genre
     d'esprit.--Bonhomie d'un voyageur.--Le prince de Galles parlant
     parfaitement franais.--Le prince rgent et Henri V.--Excs de
     familiarit puni.--Fte magnifique chez la duchesse de
     Devonshire.--Monseigneur le duc d'Orlans et le duc de Beaujolais,
     son frre.--Les _routs_ de Londres.--Les _parties de th_.--Les
     _belles_ pommes de terre et le _capital_ beefstake.--Les peines
     d'estomac.--Timidit des Anglaises.--Leurs bonnes qualits.--Les
     femmes maries en France et en Angleterre.


MON pre avait acquis, peu de temps avant sa mort, une maison de
campagne charmante prs de Paris; l'tendue du parc me permit d'en faire
consacrer une partie pour lui servir de spulture. Dans l'garement de
la douleur, je ne vis que la possibilit d'aller chaque jour visiter son
tombeau.

Je ne calculai pas si l'avenir pouvait amener tels vnemens qui me
forassent de renoncer  cette maison; je ne calculai pas que la moiti
de la fortune de mon mari avait t abandonne au gouvernement, par le
partage qu'on en avait fait pendant son migration; que sur la moiti
qu'il nous tait chu il restait les droits des personnes auxquelles il
avait donn sa signature, avant l'migration, en cautionnemens, dans le
cas o les personnes qu'il avait cautionnes ne payeraient pas, et que
par consquent la fortune qui me restait n'tait pas suffisante pour
conserver une maison qui par son agrment, par l'tendue de ses
jardins, et surtout par sa position entre Paris et Versailles, avait
caus de grandes dpenses au dernier propritaire. En effet, on
attribuait en grande partie la ruine de M. de L. T. D. P., au sjour de
cette maison, dans laquelle il recevait la cour et la ville. Je ne vis
rien de ces dangers, aucune voix amie ne vint m'avertir de leur
existence. Mon mari, si bon, si aimable pour tout ce qui le connat,
trouvait que j'avais sauv avec beaucoup de bonheur et d'adresse une
partie de sa fortune, et pensait qu'il pouvait sans danger m'en laisser
la direction. Il n'avait jamais eu l'habitude de s'occuper d'affaires
d'intrt; il ne pouvait souffrir qu'on lui en parlt. S'il voyait
entrer un fermier ou un homme d'affaires, il prenait son chapeau et
sortait. Sa confiance en moi, sa parfaite bont qui l'empchait de me
contrarier en rien, eurent une influence funeste sur le reste de ma vie,
et malheureusement aussi sur la sienne. Aussitt que mes forces me le
permirent, je partis pour aller porter  ma mre (qui habitait loin de
Paris) les seules consolations que je pusse lui offrir aprs la perte
affreuse que nous venions de faire: pleurer ensemble tait un besoin
pour toutes deux....  mon retour, ma sant, qui avait beaucoup
souffert, ne me permit pas d'arriver jusqu' Paris; je fus retenue prs
de six mois  cinquante lieues de la capitale; enfin, le temps, ce
consolateur donn par la nature, vint calmer mes regrets et les rendre
supportables; il ne me fit pas oublier mon excellent pre, mais son
souvenir, dont j'aime toujours  m'entourer, cessa d'tre accompagn de
ces dchiremens qui suivent les premiers instans d'une perte si cruelle.

 mon retour  Paris, je mis tous mes soins  embellir l'habitation qui
m'tait devenue prcieuse depuis qu'elle renfermait un dpt si cher.

J'abandonnai la direction des travaux que je me proposais d'y faire  un
architecte, et, profitant de la libert laisse par la paix d'Amiens de
voyager en Angleterre, mon mari et moi nous partmes pour Londres. Le
but principal de notre voyage tait de visiter une tante de M. de V...,
 laquelle il tait fort attach, et qui habitait l'Angleterre depuis
son migration; le rang qu'elle occupait, ainsi que ses qualits
personnelles, lui avaient attach de nombreux amis qui nous
accueillirent parfaitement mon mari et moi, qui s'empressrent de rendre
notre sjour  Londres aussi agrable qu'il pouvait l'tre.

Le lendemain de mon arrive, je fus conduite au Ranelagh. Cet
tablissement, qui est tomb depuis, tait alors trs  la mode. J'tais
accompagne de M. Smith, frre de madame Fitzhebert. On prtendait que
cette dame avait t unie au prince de Galles par une sorte de mariage
nul devant la loi, puisque madame Fitzhebert tait catholique. Lorsque
ce prince, cdant aux voeux de sa famille et du parlement, consentit 
pouser la princesse de Brunswick, madame Fitzhebert s'tait brouille
avec lui.

_On disait_ que lady Jersey, dame d'honneur de la princesse de Galles,
avait form le projet de subjuguer le prince et remplacer dans son coeur
madame Fitzhebert. On ajoutait que le jour de son mariage, dsirant
l'loigner de sa jeune pouse, elle avait ml de l'eau-de-vie dans le
vin destin  la princesse, que les rsultats de cette mixtion furent
tels qu'ils inspirrent au prince un profond dgot pour elle.

Je ne sais quel degr de confiance on doit accorder  ces dtails
odieux, mais le fait que je vais citer est certain, je le tiens de la
personne mme qui en a t le tmoin.

Le lendemain de son mariage, la princesse traversant un salon dans
lequel se trouvait son auguste poux, s'approcha de lui et prit sa main
d'une manire caressante; le prince la retira vivement et dit  l'ami
qui se trouvait prs de lui: _Touchez ma main, sentez comme elle est
froide; cette femme me glace en me touchant_.

Sans attribuer  lady Jersey l'horrible action dont elle fut accuse, il
est permis de penser que les manires seules de la princesse avaient
suffi pour faire natre cette aversion, qui s'est manifeste ds la
premire nuit de leur mariage. Je serais d'autant plus dispose  le
croire que je tiens de madame Egerton, dame d'honneur de la feue reine
Charlotte, que, la veille du mariage de la princesse de Galles, les
dames qui l'entouraient avaient t indignes de sa gat et des
mauvaises plaisanteries qu'elle se permettait (plaisanteries qui m'ont
t rendues, mais que je n'oserais rpter ici).

Quoiqu'il en soit, lady Jersey, qui tait parvenue  plaire au prince
pour quelques instans, fut bientt dlaisse; il revint  madame
Fitzhebert avec tout l'empressement de la plus violente passion; il la
suivait partout; on le voyait  cheval courant aprs sa voiture.
Vainement elle voulut le fuir et mettre la mer entre eux en venant se
rfugier en France; bientt elle y apprit que le dsespoir du prince
avait altr sa sant, qu'il tait malade. Cdant alors  l'attachement
qu'il lui avait inspir, elle consentit  revenir en Angleterre.

Cette passion durait encore lorsque j'tais  Londres, quoique madame
Fitzhebert et alors plus de quarante ans. On sait que dans un dner
avec ses amis, dans lequel on discutait quel tait l'ge le plus
favorable  la beaut d'une femme, et quels taient les avantages qui
tablissent cette beaut, le prince dcida la question par un toast
qu'il porta  une femme blonde, grasse et ge de quarante ans.

En effet, les trois femmes qui ont successivement occup son coeur
avaient toutes plus de quarante ans.

En invitant madame Fitzhebert  une soire on tait sr que le prince
l'honorerait de sa prsence; c'est ainsi que je me suis trouve
plusieurs fois avec lui chez lady Warren  Kensington, o elle avait une
maison charmante, chez madame Daff et chez la duchesse de Saint-Albans
sa soeur. Le lendemain de mon arrive, il tait au Ranelagh lorsque j'y
fus accompagne du frre de madame Fitzhebert; ce dernier s'approcha du
prince et lui dit qu'il regrettait que la duchesse de Devonshire et
dj quitt le Ranelagh, parce qu'il lui aurait demand une invitation
pour une dame franaise qui venait d'arriver  Londres,  laquelle il
et voulu faire voir la fte que la duchesse donnait le lendemain 
Chiswick. Le prince rpondit avec beaucoup de grce que je n'avais pas
besoin de billet, qu'il y serait, et qu'en le faisant avertir de mon
arrive il me prsenterait  la duchesse. En effet, le lendemain M.
Smith, qui nous accompagnait, alla prvenir le prince, qui
non-seulement me prsenta, mais qui se promena assez long-temps sur la
pelouse avec moi. Le lendemain, les journaux de Londres, qui remplissent
leurs longues colonnes de tous ces dtails de la socit, et de la
description la plus minutieuse de la toilette des dames firent un long
article de ma prsentation et de ma promenade avec le prince. J'ai pu,
dans cette circonstance, o j'ai joui assez long-temps de sa
conversation, apprcier le charme de son esprit, remarquable surtout par
une lgre teinte de causticit et de moquerie d'un ton parfait. Il me
parut fort amus d'un M. Michel qui tait venu depuis peu en Angleterre
en mme temps que madame Rcamier, qui lui avait offert ses services et
promis ses bons offices si le prince venait  Paris, comme si chacun ne
devait pas savoir que l'hritier de la couronne d'Angleterre ne peut
jamais quitter ses tats, ou qu'il pt avoir besoin d'un M. Michel. Je
fus tonne de la perfection avec laquelle le prince parlait franais
sans le moindre accent tranger.

La conduite qu'il a tenue lorsqu'il devint rgent du royaume a fait
trouver de grands rapports entre lui et Henri V: tous deux eurent une
jeunesse fort orageuse, tous deux surent loigner d'eux  leur avnement
au trne les compagnons de leurs joyeuses folies.

Mais, mme au temps o il n'tait que prince de Galles, il savait
rprimer la trop grande familiarit que quelques-uns de ses amis,
encourags par celle qu'il avait avec eux, se permettaient quelquefois.
On cite en exemple monsieur B..., qui un jour le pria de sonner pour un
verre d'eau dont il avait besoin. Le prince sonna et dit froidement au
valet de chambre, lorsqu'il ouvrit la porte: Faites avancer la voiture
de monsieur B...

Cette correction inflige si  propos fit sentir  ses amis que
lorsqu'un souverain veut bien oublier la distance qui le spare de ses
sujets, c'est un motif de plus pour que ceux-ci s'en souviennent.
Monsieur B... ne reparut jamais depuis devant le prince; malheureux 
l'excs par cette disgrce, il quitta l'Angleterre, et depuis ce temps
il habite Calais. Cette fte donne par la duchesse de Devonshire tait
un djeuner offert  cinq cents personnes. Des tables taient dresses
dans les appartemens et dans quelques fabriques du parc; le plus beau
temps la favorisait. Aprs le djeuner on forma plusieurs contredanses
sur le gazon; j'eus l'honneur de me trouver de la mme que messeigneurs
le duc d'Orlans et son frre, qui vivait alors, monsieur le duc de
Beaujolais.

Cette fte est une des plus agrables que j'aie vues pendant mon sjour
en Angleterre.

En gnral, les assembles si nombreuses,  la mode  Londres, me
semblent peu agrables. Quand on a fait le tour des salons avec beaucoup
de difficults, et souvent en y laissant une partie de sa parure, on va
se montrer dans un autre. La perfection pour un homme, et mme pour
quelques femmes, est d'tre vues dans plusieurs le mme jour.

Lorsqu'on veut tmoigner  une personne une bienveillance particulire,
on ne se contente pas de l'inviter  ces grandes assembles, mais on la
prie de venir _prendre le th_. Que Dieu garde les voyageurs qui iront
en Angleterre aprs moi de cette bienveillante politesse.

Rien dans le monde n'est plus ennuyeux que ces runions (au moins pour
des Franais). Sur vingt ou vingt-cinq femmes,  peine y compte-t-on un
ou deux hommes. La conversation assez gnralement est relative au dner
qu'on a eu ou au souper qu'on aura. Je me rappelle qu' une de ces
runions une dame place prs de moi parla beaucoup des _beautiful_
potatoes _et du capital_ beefstake qu'elle avait eus  son dner, ainsi
_que des peines d'estomac qu'elle prouvait_.

Ce mot _peine_, dont nous nous servons en parlant de douleurs morales,
me part la chose du monde la plus drle, applique aux douleurs
physiques, ainsi que les _belles_ pommes de terre et le _capital_
beefstake. Mais s'il est difficile  une jeune femme de ne pas rire des
choses qui sont en opposition directe avec ses habitudes, il serait fort
injuste de juger sur des rapports semblables la socit anglaise. Si la
timidit, _la mauvaise honte_ (comme ils disent), paralyse les moyens
d'un grand nombre, elles n'en sont pas moins pour la plupart
d'excellentes femmes, et il n'est pas rare d'en trouver qui runissent
beaucoup de talens et d'agrmens dans l'esprit. On a dit (et on a eu
raison) que les moeurs sont plus pures en Angleterre que dans aucun autre
pays (les personnes de la cour exceptes); mais on aurait tort d'en
conclure que les femmes des autres pays valent moins.

En France, elles jouissent d'une grande libert: elles font et reoivent
des visites sans leur mari; elles vont au bal, au spectacle sans lui;
enfin celles qui se conduisent bien (et il y en a beaucoup) ne doivent
qu' elles seules leur vertu. En Angleterre, une jeune femme ne sort
jamais seule  la promenade, au spectacle; partout enfin elle est
entoure d'une protection qui ne lui manque jamais.

Ce genre de vie, si bien fait pour assurer le repos, le bonheur des
familles, est une sauve-garde pour les femmes. Les moeurs du pays qui a
adopt ces usages doivent tre gnralement bonnes; mais les individus
ne valent pas mieux. Il ne faut jamais oublier que les hommes (et avec
bien plus de raison les femmes) ne sont jamais que le produit des
circonstances dans lesquelles ils se trouvent placs. Cela est si vrai,
que si vous isolez une Franaise et une Anglaise de toute espce de
protection, la Franaise trouvera en elle-mme plus de force de
rsistance pour chapper  la sduction qu'une Anglaise lorsqu'elle sera
spare de tout ce qui forme son bouclier ordinaire.




CHAPITRE VI.

     Beaut des Anglaises.--Comparaison entre les Anglaises et les
     Franaises.--Les enfans.--Les veuves.--Libert des jeunes
     filles.--Respect et froideur filiale.--Le pote Shandy.--L'aeul et
     les petits-fils.--Autorit paternelle absolue en Angleterre.--Les
     maisons de Londres.--Une ville de bourgeois.--Commodit et
     tristesse.--Les salles de spectacle.--L'opra italien 
     Londres.--Un bal masqu.--Gat anglaise, gravit franaise.--Les
     voyages.--Manie du changement chez les Anglais.--Les voyages
     d'_agrment_.--La reine Caroline, _reine de la canaille_.--Bergami
     et les caricatures.--La reine  Hammersmith.--L'alderman
     Hood.--Costume et coiffure de la reine.--Les
     corporations.--quipage grotesque des dames de la cour de
     Hammersmith.--Le parc de la reine dvast par ses
     _courtisans_.--Audace et humiliation de la reine au couronnement de
     George IV.--Maladie et mort de la reine attribus  son
     dsappointement.--Convoi de la reine.--Patience des soldats anglais
     mise  l'preuve.--Insolence et poltronnerie de la
     canaille.--Visite dans une brasserie.--M. Brunel, ingnieur.


EN gnral, les Anglaises sont parfaitement belles; ce n'est point sur
le petit nombre de celles qui voyagent et viennent sur le continent
qu'on doit former son opinion.

Mais qu'on aille un dimanche, dans une belle matine de printemps, se
promener sur les beaux gazons de Kensington-Garden, sous ces ombrages si
beaux, si frais, c'est l qu'on prendra une opinion juste de la beaut
des femmes; leur toilette du matin, dpouille de tous les ornemens dont
elles la surchargent le soir, qui la rendent souvent de mauvais got,
est plus simple, est plus favorable  leur beaut.

Il existe une diffrence bien remarquable entre les Franaises et les
Anglaises.  la promenade des Tuileries,  dix pas, toutes les femmes
paraissent charmantes; leurs grces, leur tournure, leur mise, l'clat
de leurs yeux, les font paratre parfaitement jolies  distance; en
s'approchant ce n'est plus la mme chose: sur dix souvent il n'y en a
pas une de vritablement jolie.

 Kensington-Garden, au contraire,  dix pas il n'y a pas une femme de
jolie, l'ensemble est sans grces, la toilette de mauvais got; mais
arrive-t-on jusqu' elles on est tonn du charme de leur figure, de la
dlicatesse de leurs traits, mais surtout, de la transparence de leur
peau, qui parat encore plus belle au jour qu'aux lumires. Les enfans y
sont plus beaux que dans aucun autre pays. Il est vrai de dire qu'il
n'y en a pas o l'on s'en occupe autant; je ne sais quel auteur a dit
que les Anglaises ressemblaient aux animaux qui n'aiment leurs petits
qu'autant qu'ils ont besoin d'eux, et qui les mconnaissent ds qu'ils
peuvent se passer de leurs soins. Sans accorder tout--fait la justesse
de cette opinion, elle renferme bien pourtant quelque chose de vrai.
J'ai vu un grand nombre de veuves anglaises se remarier, oubliant
tout--fait les intrts de leurs enfans; en France ces exemples sont
bien plus rares.

Il est assez commun en Angleterre de voir de jeunes demoiselles aller
passer plusieurs mois en visite chez des amies, et leur mre ne s'en
inquiter nullement. C'est surtout parmi les hommes que je n'ai pas
trouv cette confiance, cette intimit qui rgne souvent entre un pre
et ses fils; en Angleterre, une fois que ces derniers ont pass
l'enfance, et qu'ils atteignent la jeunesse, ils sont trs-respectueux,
mais trs-froids pour leurs parens; enfin je ne sais pourquoi, en
voyageant dans ce pays, je me suis rappel cette horrible explication de
l'amour des grands-pres pour leurs petits-enfans qui a t donne par
le pote Shandy, qui prtend que les pres ne voient dans leurs enfans
que des hritiers avides, et que c'est  cette cause qu'on doit
attribuer l'amour extrme de l'aeul pour ses petits-fils, parce qu'il
les regarde comme les ennemis de ses ennemis. S'il y a un pays au monde
o une pareille opinion ait pu prendre naissance, ce doit tre en
Angleterre, quoiqu'en gnral je pense qu'en tous pays l'enfance est
l'poque de la vie qui inspire aux parens l'attachement le plus vif.

Si on voulait en analyser la cause, peut-tre la trouverait-on dans
l'empire absolu qu'ils exercent alors sur leurs enfans; cet empire les
identifiant en quelque sorte avec eux-mmes, leur inspire une sorte
d'intrt pour toutes leurs actions, qui se perd lorsque ces enfans,
devenus libres de leurs penses, de leur conduite, ne doivent plus leurs
succs qu' eux-mmes.

Serait-il donc vrai qu'il n'est pas un seul des sentimens qui font le
charme de notre existence qui soit tout--fait exempt d'gosme?...

D'autres causes peuvent aussi dterminer la prfrence accorde 
l'enfance.

Le bonheur qu'on attend de ses enfans tant alors en esprance, il est
entour de toutes les illusions qui suivent cette puissance dcevante,
on jouit de ce qu'on a et de ce qu'on espre; mais quand les enfans
s'lancent dans la vie, o ils vont exister pour d'autres que ceux qui
les ont levs, toutes ces illusions se perdent successivement, et le
sentiment qui attache les parens  leurs enfans n'est plus qu'une
affection raisonnable.

N'ayant jamais eu d'enfans, mon opinion,  cet gard, n'est que le fruit
de mes observations, et non de mon exprience personnelle; aussi je suis
bien loin de la donner comme autorit.

En arrivant  Londres, je fus frappe de la construction des maisons:
toutes ces petites portes me faisaient demander o taient les maisons
des grands seigneurs; ne voyant partout que des habitations pour des
bourgeois, je voulais toujours chercher des htels comme les ntres.
Aprs quelque sjour  Londres, je trouvai que, malgr la diffrence de
l'extrieur, quelques maisons offraient des habitations aussi belles
qu'lgantes.

Les rues de Londres sont belles, larges, bien alignes, garnies de
trottoirs qui les rendent trs-commodes aux pitons. Ces rues sont
coupes par de belles places; la plupart renferment au milieu des
jardins charmans, entours d'une grille dont la jouissance est commune 
tous les propritaires du square. La construction des maisons en brique,
et la fume du charbon de terre, donnent  Londres un aspect un peu
triste, particulirement le soir. Personne ne se promne jamais aprs
son dner; toutes les affaires se font le matin. On va au spectacle et
dans le monde, mais c'est en voiture qu'on s'y fait conduire; et comme
ce n'est jamais qu'un petit-nombre compar  la population, il en
rsulte que les rues, les places publiques, prsentent un aspect fort
triste le soir.

Nos cafs brillans, qui offrent un point de runion aux oisifs de toutes
les classes, sont inconnus  Londres; aussi les Anglais qui viennent 
Paris sont charms de l'aspect anim de nos boulevards.

Les salles de spectacles sont toutes fort belles; les dames y allant
toujours en grande toilette, le coup d'oeil de ces grandes runions est
trs-imposant. Une femme bien mise n'est pas expose  se trouver (comme
cela arrive souvent  Paris)  ct d'une femme du peuple. Les loges,
particulirement  l'Opra, sont toutes gnralement loues  l'anne;
une loge du quatrime rang est du mme prix qu'au premier; heureux ceux
qui possdent les meilleures. Les trangers qui veulent aller  l'Opra,
s'ils n'ont pas la connaissance de quelques propritaires de loges, sont
forcs d'aller au parterre; ils ne trouveraient pas une loge  louer.

Quoique la bonne compagnie n'aille point au bal masqu de l'Opra en
gnral, je voulus en voir un qu'on donna je ne sais  quelle occasion.
Nous fmes nous tablir dans une loge appartenant  une dame qui eut la
bont de me l'offrir, et de l nous pmes voir parfaitement le bal.

Je fus surprise au dernier point, je n'avais aucune ide de rien de
semblable: d'aprs l'ide qu'on se forme assez gnralement de la
gravit anglaise et de la gat franaise, si un tranger se trouvait
transport tout  coup au milieu d'un de nos bals de l'Opra, dont
l'aspect est rendu si triste par les dominos noirs, et dont tout le
plaisir se rduit  se promener, il n'hsiterait pas  se croire sous
les brumes de la Tamise, entour de la gravit britannique, comme au
contraire, si on le ramenait subitement dans un bal masqu de Londres,
il pourrait se croire au milieu de ces Franais rputs si gais, si
turbulens.

Dans un bal masqu, en Angleterre, chacun adopte un caractre, et doit
agir et parler en consquence: l'avocat plaide une cause au milieu d'un
nombreux auditoire, la marchande de poissons promne son panier et offre
sa marchandise, le watchman porte sa lanterne et tourdit tout le monde
avec sa cresselle; dans un coin on danse une cossaise, dans un autre on
walse, un peu plus loin une contredanse franaise; il rsulte de cette
multiplicit d'orchestres une discordance, un bruit qui, en se mlant
aux cris, aux discours des masques, forment un vritable charivari.

Ce bal drangea singulirement les ides que je m'tais formes de la
gravit des Anglais. Au reste, j'ai cru remarquer qu'ils recherchent
beaucoup plus le plaisir que nous; peut-tre que leurs efforts sont en
proportion de la peine qu'ils ont  le trouver: ils font beaucoup de
frais pour s'amuser et n'y russissent pas toujours; de l, ce besoin de
changer de place, dont les Anglais de toutes les classes sont atteints,
et qui les porte sans cesse d'un lieu dans un autre.

Sans doute voyager est un plaisir quand on a une bonne voiture, des
domestiques qui font ou dfont nos paquets, et qui, en nous vitant tous
les pnibles dtails, nous laissent jouir sans trouble de la beaut des
sites qui se trouvent sur notre passage, ou de ce qu'il y a de
remarquable dans les villes que nous parcourons.

Mais parmi le grand nombre d'Anglais voyageant pour ce qu'ils appellent
leur plaisir, il n'y en a que trs-peu qui se servent de leur voiture;
les autres ont le courage de s'entasser dans des diligences et de courir
ainsi le monde d'auberge en auberge. Je ne puis concevoir qu'eux, qui
ont tant de ce qu'ils appellent _comforts_, chez eux, puissent se
rsigner  passer un quart de leur vie dans ces tristes voitures, et
l'autre quart dans des auberges; le tout pour changer d'air et de place.
Ce changement d'air leur parat indispensable: c'est un prjug tabli
dans toute la nation, que ce changement est ncessaire  leur sant.
Nous autres Franais qui souvent naissons, vivons et mourons  la mme
place, nous trouvons ce besoin fort extraordinaire. Il m'est arriv
souvent, en rencontrant de ces grandes et lourdes masses, qu'on nomme
diligences, de plaindre de tout mon coeur les gens qui y sont entasss,
les trouvant les plus malheureux du monde. Je comprends trs-bien que,
dans la ncessit de se transporter d'un lieu dans un autre, on soit
heureux de trouver ces voitures. Mais que ce soit par choix, par
plaisir, qu'on se condamne  se promener ainsi, c'est ce que je ne puis
concevoir. Il me semble que c'est intervertir le sens des mots que
d'appeler cela des voyages d'agrment: je les nommerais plutt de
cruelles pnitences.

Dans un voyage que je fis postrieurement en Angleterre, je fus tmoin
de toutes les scnes qui accompagnrent le retour de la reine Caroline,
son sjour et sa mort.

On la nommait la reine de la canaille, et en vrit, rien ne lui allait
mieux que cette dnomination. Elle ne paraissait jamais sans que sa
voiture ft environne d'une foule immense de gens dguenills, dont
l'aspect tait vraiment effrayant.

Je pus observer,  son occasion, toute l'inconsquence du bas peuple,
et apprcier son suffrage tout ce qu'il vaut.

Lors de son arrive  Londres, j'tais place dans Saint-James-Street,
pour voir passer son cortge. Une boutique de caricatures occupait le
dessous de la fentre o j'tais; le vitrage tait couvert de celles de
la reine et de Bergami; il y en avait de toutes sortes, et toutes faites
dans le but de la couvrir du plus profond mpris.

Je croyais  chaque instant que l'immense populace qui s'tait porte
dans cette rue pour attendre le passage de sa reine chrie allait se
jeter sur cette boutique, et dchirer ces caricatures outrageantes pour
son idole; c'tait une consquence naturelle  prvoir; mais non, ces
caricatures, au contraire, les amusrent beaucoup et les occuprent
jusqu'au moment de l'arrive de la reine: ils montaient sur les paules
les uns des autres pour les mieux voir.

Lorsqu'elle passa, le plaisir qu'ils avaient trouv  voir la
reprsentation de ses vices ne les empcha pas de se retourner en
criant: _Caroline for ever!_  entendre leurs acclamations, on et pu
croire qu'en mme temps qu'elle tait la princesse la plus chrie, elle
tait la plus digne de l'tre.

Cet exemple doit apprendre aux souverains toute la valeur de ces
acclamations qu'ils aiment  entendre sur leur passage. Pendant son
sjour  Hammersmith, dans la maison de campagne qui avait t embellie
par la margrave d'Anspach, elle reut les dputations de toutes les
corporations des ouvriers de Londres, qui s'y rendirent en bateau sur la
Tamise. Curieuse de voir cette _cour_ si nombreuse et d'espce si
nouvelle, j'y fus conduite par une personne de la maison de la reine,
qui me fit placer dans un salon  ct de celui o elle tait, dont la
porte resta ouverte. Une seule dame et quatre hommes parmi lesquels se
trouvait l'alderman Hood, y taient avec elle.

Sa parure se composait d'une robe de mousseline des Indes, brode d'un
semis en or; cette robe tait dans la forme ordinaire, mais un grand
schall de mousseline lame, pareille, tait attach sur l'paule d'un
ct, et passait de l'autre sous le bras, en se rattachant sous le sein.
Cette draperie, porte par une grande femme, et eu assez de grce; mais
la reine tant assez petite, et d'une taille trs-paisse, cette forme
de robe la faisait paratre encore plus grosse.

Elle tait coiffe d'un turban de la mme mousseline, qui cachait
entirement ses cheveux,  l'exception de deux mches en tire-bouchons,
qui paraissaient de chaque ct; mais ces mches, qui taient blondes,
et qui par consquent ne lui appartenaient pas, contrastaient
dsagrablement avec son teint, qui tait celui d'une brune. L'ensemble
de sa figure et de sa personne n'avait rien de distingu. Un collier et
des boucles d'oreilles de diamans compltaient sa parure.

Chaque corporation, qui tait dbarque dans le parc qui touche  la
Tamise, envoya des dputs pour la complimenter et lui baiser la main;
le grand nombre de ces dputs rendit cette crmonie trs-longue. On
conoit qu'un ouvrier savetier, revtu de ses habits du dimanche, tait
charm de pouvoir raconter qu'il avait t prsent  la reine et se
vanter de lui avoir bais la main; aussi de ces processions se
succdrent  Hammersmith jusqu' ce qu'elle et pass en revue toute la
populace. Celles qui prsentaient les plus grotesques caricatures
taient celles dont les femmes faisaient partie: voulant singer les
dames de la cour, qui en Angleterre portent beaucoup de plumes, elles
s'en couvraient la tte; ces plumes, longues d'une demi-aune, qui
menaaient le ciel, compltaient leurs tranges parures.

Lorsque ces dames allaient faire leur cour  la reine, c'tait toujours
en grand cortge: ordinairement tout un quartier se runissait, on
prenait des voitures dcouvertes, pour en rendre les frais moins
dispendieux, on y faisait entrer autant de personnes que la voiture
pouvait en contenir, et par ce motif on s'y tenait presque toujours
debout.

Le coup d'oeil de toutes ces femmes coiffes de leur fort de plumes,
entasses dans ces voitures, dont plusieurs taient  quatre chevaux,
valait la peine d'tre vu.

Le jour de la dputation en bateau, ces courtisans d'espce nouvelle
dtruisirent presque entirement les arbustes qui se trouvaient dans le
parc; ils montaient sur des arbres qui se brisaient sous leur poids, ils
arrachaient les fleurs. Si ces processions eussent encore t admises
dans le parc, il est probable que bientt il n'y serait pas rest un
arbre. Pendant que la reine recevait les hommages de cette multitude, je
mditais sur sa dgradation; je me disais que la ncessit de s'entourer
d'une cour si diffrente de celle qu'elle et d avoir, devait tre pour
elle une bien forte punition de ses dsordres.

Je la vis au couronnement du roi, lors de ses tentatives pour y
assister: quand elle se prsenta  six heures du matin dans la grande
galerie qu'on avait pratique extrieurement, pour conduire de
Westminster-Hall  Westminster-Abbey, le poste des officiers lui observa
qu'il avait reu l'ordre de l'empcher d'entrer; mais comme elle insista
pour passer plus loin, malgr leur respectueuse dfense, on juge qu'ils
ne durent pas employer la force, ils baissrent les pointes de leurs
pes, elle passa; mais un peu plus loin, une foule de constables, moins
galans, lui opposrent une barrire insurmontable; force fut  elle de
retourner sur ses pas. Pour arriver  sa voiture, elle fut oblige de
parcourir un espace de la galerie assez long, au milieu des hues des
spectateurs qui couvraient les vastes amphithtres construits de chaque
ct. On criait qu'elle s'tait leve trop matin, qu'elle devait
retourner prs de Bergami, et mille autres choses du mme genre. Le
dpit, la colre, tous les sentimens d'irritation se peignaient sur sa
figure, qui fut bientt couverte d'une extrme pleur; ses lvres
taient tremblantes; ce fut avec peine qu'elle atteignit sa voiture.



Je n'ai jamais dout que la maladie qui se manifesta en elle quelques
jours aprs, et qui l'emporta au tombeau, n'ait pris sa cause dans la
rvolution qu'elle dut prouver dans ce moment d'humiliation; et je ne
conois pas comment elle avait pu s'exposer  cette honte publique,
tant parfaitement instruite qu'on ne la laisserait pas entrer 
Westminster-Abbey.



J'avais vu son arrive  Londres; j'avais t tmoin des principales
circonstances qui avaient marqu son sjour dans cette ville; je voulus
assister  son enterrement.

Il faisait un temps dplorable, la pluie tombait par torrens. Je me
rendis dans New-Road, o le convoi devait passer; ce chemin tournant
autour de la ville avait t dsign, parce qu'on ne voulait pas qu'il
traverst les rues de Londres. Cet ordre se trouvant en opposition aux
dsirs de la populace, il s'ensuivit des rixes dans lesquelles plusieurs
personnes perdirent la vie; c'est probablement ce qui me ft arriv si,
par suite de cette activit qui ne peut jamais me laisser stationnaire,
je n'avais donn l'ordre  mon cocher de quitter la premire place que
j'avais choisie  Tottenham Court-Road, pour aller un peu plus loin: ce
fut prcisment  cette place que je quittai que plusieurs personnes
furent tues.

Celle o je m'arrtai un peu plus loin ne fut pas exempte de quelques
dangers.  peine ma voiture y tait-elle arrive que le convoi commena
 dfiler; quelques escadrons de cavalerie le prcdaient.

Le peuple, mcontent de ce qu'on ft passer le convoi hors de la ville,
accablait les soldats d'injures et les couvrait de boue. C'est alors que
je pus admirer la discipline et la patience des soldats anglais; ils
taient impassibles comme des soldats de marbre; mais  la fin,
quelques pierres ayant t mles  la boue, le casque d'un des
cavaliers en fut renvers, et quelques coups de plat de sabre furent
distribus autour d'eux.

 l'instant tout ce peuple se hta de fuir. Ma voiture leur paraissant
apparemment un abri, en une seconde les chevaux, le sige, la voiture,
disparurent sous la foule qui s'tait prcipite dessus. Je manquai tre
touffe.

Heureusement le convoi, qui avait t arrt un moment, ayant continu
sa route, nous nous trouvmes dgags. Ne voulant pas exposer plus
long-temps une dame qui m'accompagnait, et qui tait trs-effraye, je
donnai l'ordre de ne pas attendre la fin du convoi, et de s'loigner par
une rue transversale prs de laquelle nous nous trouvions.

Cette prcaution de ma part nous sauva, sinon d'un grand danger, au
moins d'un spectacle effrayant, car la place que nous quittions se
trouvait encore trs-prs de Tottenham Court-Road, o peu d'instans
aprs plusieurs personnes furent tues.

Puisque je me suis loigne de l'poque de mon premier voyage en
Angleterre, pour raconter quelques circonstances relatives  la reine,
qui ne se passrent que bien des annes aprs, je dirai un mot d'un
moment vraiment heureux pour moi dont je jouis vers le mme temps 1821.
J'en fais mention ici pour que ceux de mes compatriotes qui iront en
Angleterre puissent se procurer le mme plaisir.

Parmi les tablissemens dignes de fixer l'attention des trangers, la
brasserie de M. Meux me semble devoir tenir le premier rang.

Pour donner une ide de l'tendue, de l'importance de cet tablissement,
je citerai une de ses moindres parties, celle des cuves pour recevoir la
bire: elles sont au nombre de quatre-vingts, et la plus petite, la
moins chre, cote quatre mille livres sterling, ou cent mille francs de
notre monnaie.

Toutes les parties de cette vaste et magnifique brasserie reoivent le
mouvement par une machine  vapeur. Lorsqu'aprs en avoir admir tous
les dtails, on me conduisit devant la petite roue dont l'effet tait si
prodigieux, je demandai avec empressement le nom de l'inventeur. Il faut
aimer son pays comme moi, pour savoir tout le plaisir que j'prouvai,
lorsque entoure de plusieurs Anglais, fiers avec raison de leurs talens
et de leur industrie, on me nomma un Franais, M. Brunel. Cet homme si
justement apprci, admir en Angleterre, avait voulu consacrer ses
grands talens  sa patrie. Il fut repouss par Bonaparte, et oblig de
porter son industrie et son gnie parmi les Anglais.

La brasserie de M. Meux vaut  elle seule qu'on fasse le voyage de
Londres pour la voir.

Je reviens aux dtails de mon premier voyage.




CHAPITRE VII.

     Les deux maisons des habitans de Londres.--La noblesse
     anglaise.--Taciturnit gnrale.--Le chteau de Blenheim,
     rcompense nationale dcerne au duc de Marlborough.--Architecture
     de Blenheim.--Trophes attristans.--Terre du marquis de
     Buckingham.--Les tableaux.--Vnus en Jupon d'indienne.--L'estomac
     classique.--Le chteau de Park-Place.--Terre du lord
     Harcourt.--Oxford.--Les universits.--La jeunesse franaise et la
     jeunesse anglaise.--Les tudians anglais.--La grotte et le
     diamant.--Impromptu de lord Albermale.--Le cadeau
     impossible.--Distinction des rangs.--Doux visages et rudes
     manires.--Affectation des femmes en France et en Angleterre,
     attribue  des causes diffrentes.--Cheltenham.--Bath.--Les jeunes
     poitrinaires.--Windsor.--Richemont.--Les gazons anglais; d'o
     provient leur fracheur.--Retour en France.


LA ville de Londres est d'une tendue immense: non-seulement chaque
famille y occupe une maison  elle seule, mais le plus grand nombre en
a deux. Toutes les personnes exerant une profession qui les fixe  la
ville ont une seconde maison dans les faubourgs, qui sont une
continuation de Londres, et qui s'tendent  plusieurs milles. Ces
faubourgs se distinguent par de trs-petits jardins placs en avant de
chaque maison, et spars de la route par une grille. La noblesse se
rend  Londres au mois d'avril, et en part dans les premiers jours de
juillet; il arrive de l que tout le quartier qu'elle habite est
absolument dsert pendant neuf mois de l'anne: souvent on n'y rencontre
plus une personne  laquelle on puisse demander son chemin. Une chose
assez extraordinaire dont j'ai t frappe non-seulement dans ce voyage,
mais dans ceux que j'y ai faits depuis, c'est une sorte de douceur, de
taciturnit (si je puis m'exprimer ainsi) commune, non-seulement aux
hommes, mais aux animaux. Les chiens y sont plus tranquilles, ils
aboient moins; les chevaux y sont beaucoup plus doux: ces mmes chevaux
ramens sur le continent aprs y avoir fait quelque sjour perdent
souvent cette qualit.  Londres, le bruit des voitures, qui est
continuel, ne permet pas de faire cette observation; mais si l'on habite
une ville de province, on est frapp du silence qui rgne partout.
Pendant les soires d't, les Franais (particulirement en province)
se promnent, causent; il en rsulte une espce de bourdonnement qui
s'entend au loin. Chaque fois que j'ai pass la mer, cette diffrence
m'a frappe.

Aprs avoir joui des plaisirs de Londres pendant quelque temps, je
voulus voir quelques parties de l'Angleterre que les trangers vont
toujours visiter. Je commenai par le chteau de Blenheim, rsidence des
lords Spencer: cette magnifique habitation a t btie par la reine
Anne, pour en faire don au duc de Marlborough.

On critique son architecture, qu'on trouve lourde et massive; mais ce
qui parat un dfaut  beaucoup de personnes me semble au contraire
digne d'loge. Un chteau donn comme rcompense nationale, doit, par sa
solidit, dfier la main du temps. Les gnrations passeront, et ce
monument, ouvrage de la main des hommes, leur survivra; il apprendra aux
sicles  venir comment le gouvernement anglais sait rcompenser. Je me
htai de quitter Blenheim: ces trophes, cette colonne leve  la
gloire de Marlborough, contristaient mon coeur. Une Franaise ne peut pas
se plaire dans ce lieu. De l, j'allai  Stowe, chez le marquis de
Buckingham: l aucune pense pnible ne vint se mler  mon admiration;
le concert de bndictions qui accompagnait les noms du marquis et de la
marquise, chaque fois que leurs vassaux ou leurs domestiques le
prononaient, ajoutait  l'intrt que je mis  visiter cette belle
demeure. Le parc est un des plus beaux que j'aie vus, et le chteau
renferme de trs-beaux tableaux. On est tonn, en parcourant
l'Angleterre, de la quantit norme qu'on en trouve.

En parlant de tableaux, je me rappelle en avoir vu un dans une maison 
Londres, qu'on me fit particulirement remarquer dans une assez belle
collection. Il est d'un peintre anglais, nomm West, qui est
gnralement plac par les Anglais au premier rang des hommes de talent.
Ce tableau reprsente la mort d'Adonis. Vnus est assise; elle est vtue
d'un jupon, ou petticoat (comme disent les Anglais) de mousseline fond
jaune, avec un dessin en fleurs de diffrentes couleurs. Adonis est
couch  ses pieds; une de ses mains repose sur les genoux de Vnus.
J'admirai beaucoup cette main, qui est bien morte, et qui se trouve en
opposition  celle de Vnus qui soutient Adonis. Mais c'est  peu prs
tout ce que j'admirai. Je suis femme, je ne suis point artiste, je ne
prtends pas du tout que mes jugemens soient autorit: une Vnus en
jupon, et en jupon d'indienne, me semblait une chose tout--fait
extraordinaire et nouvelle; mais o l'envie de rire tait tout--fait
impossible  vaincre, ce fut lorsque le matre de la maison, qui
professait une grande admiration pour ce tableau, me dit, en m'en
faisant remarquer toutes les beauts: _Voyez, madame, l'estomac
d'Adonis, il est classique_. J'avoue,  ma honte sans doute, que je ne
comprends pas encore  prsent un estomac classique. Je le dis bien
timidement  ce monsieur, en lui faisant observer que je pensais que
l'on pouvait se servir de cette qualification en parlant des vtemens,
et qu' cet gard ceux de Vnus me semblaient diffrer beaucoup de
l'antique. Mais mon observation ne diminua rien de l'admiration de cet
amateur d'estomacs classiques; il en parla pendant une heure.

Je citerai, parmi les habitations qui m'ont paru mriter le mieux
l'attention des voyageurs, le chteau de Park-Place, appartenant  lord
Malmesbury Wilton, rsidence de lord Pembrooke, particulirement
remarquable par un grand nombre de belles statues. La charmante
habitation de lord Harcourt, dont les jardins mritent d'tre vus et
admirs. Cette terre est situe prs d'Oxford. Cette ville est cite
pour la beaut de ses collges, de ses glises, de ses bibliothques. Ce
genre de mrite n'tait pas trop de mon ressort; mais ce qui m'a frappe
particulirement, c'est cette apparence d'antiquit qui rgne partout;
je me croyais transporte  quelques sicles dans le pass. C'est dans
cette ville et celle de Cambridge que la jeunesse d'Angleterre vient
achever ses tudes, en sortant des collges.

Je pense que c'est  cet usage qu'on doit attribuer la diffrence qu'on
remarque en gnral entre les manires, les habitudes des Anglais et
celles des hommes des autres pays.

En France, par exemple, un jeune homme sort du collge  l'ge de
dix-sept ou dix-huit ans; alors il revient chez ses parens; il est
prsent par eux  leurs amis. Ses manires se forment sur celles des
personnes dont il est entour; la conversation des dames lui donne ce
poli, cette grce qui distingue particulirement les Franais. Cette
seconde ducation est peut-tre celle qui influe le plus sur toute notre
vie: c'est dans l'adolescence que se dcident nos gots et nos penchans;
c'est dans l'ge o nos passions s'veillent que nous recevons de tout
ce qui nous entoure des impressions qu'il importe de bien diriger. C'est
pourquoi je crois que des parens sages ne doivent pas abandonner au
hasard d'une bonne ou mauvaise connaissance les premiers pas que leurs
enfans font dans le monde.

Les premires annes de la jeunesse des Anglais se passent toujours dans
les universits. Ils y vivent entre eux, privs de la socit des dames
et loin de leurs parens. Les tudes ne pouvant remplir tous les momens
de la journe, il en est bien quelques-uns o l'ennui les runit autour
de quelques bouteilles de bon vin. L'habitude qu'on reproche aux Anglais
dans l'ge mr doit prendre sa source dans le genre de vie impos  leur
jeunesse: c'est  l'indpendance dont ils jouissent dans ces universits
qu'est due la diffrence de leurs manires.

En parlant de cette diffrence, je n'ai pas prtendu tablir un
parallle  l'avantage des uns ou au dtriment des autres. On admire
quelquefois une pierre fausse, sduisante par l'clat dont elle frappe
les yeux, sans que pour cela le diamant brut perde rien de sa valeur.

J'ai parl en gnral. Toutes les personnes voyageant en Angleterre
trouveront  faire beaucoup d'exceptions. Entre bien des exemples que je
pourrais citer pour prouver qu'il est des Anglais dont l'esprit et les
manires sont remplis de grces, je rapporterai l'impromptu attribu 
milord Albemarle.

En quittant une grotte o il avait pass quelques heureux instans avec
sa matresse, il dtacha un diamant de son doigt, qu'il y jeta, en
disant:

    Qu'un autre aime aprs moi cet asile que j'aime,
    Et soit heureux aux lieux o je le fus moi-mme.

C'est encore lui qui, voyant sa matresse regarder une toile, lui dit
ces mots charmans:

    _Ne la regardez pas tant, ma chre, car je ne
    puis vous la donner._

En Angleterre, la diffrence des manires indique mieux qu'en France 
quelle partie de la socit on appartient. La haute classe est
parfaitement polie, mais le peuple est grossier. Dans les grandes
runions,  l'occasion de quelque fte, j'tais toujours tonne de voir
des jeunes filles avec ces jolis visages si blancs, si dlicats, qu'on
voit partout en Angleterre, se faire place dans la foule, au milieu de
laquelle elles s'avanaient, les poings ferms, et trs-disposes  en
faire sentir la force  ceux qui s'opposeraient  leur passage. Je ne
revenais pas de mon tonnement. Ces traits dlicats sont rarement en
France le partage des femmes du peuple; ils me semblaient tout--fait un
contre-sens avec des poings ferms. Aussi les Anglais voyageant en
France sont-ils toujours surpris des manires du peuple. J'en ai vu qui
trouvaient trs-singulier d'entendre un porteur d'eau, charg de ses
seaux dire _Mademoiselle_  une laitire, qui rpondait _oui, M.
Pierre_.  Paris, particulirement, tout le monde est poli. Nous autres
Franais, nous distinguons bien vite entre nous les diffrentes classes
de la socit; mais ces nuances sont imperceptibles pour des trangers,
parce que ce sont seulement certains tours d'expressions, c'est surtout
une grande simplicit de manires, qui font distinguer les rangs; je
dfie un tranger de s'y reconnatre. En Angleterre, il est bien rare
que je me sois mprise sur le rang des personnes que je voyais, parce
que cette diffrence consiste particulirement dans la politesse.



J'ai trouv gnralement en Angleterre bien plus d'affectation dans les
femmes qu'en France; et cela doit s'expliquer tout  l'avantage des
Anglaises. En France, les manires sont simples, particulirement  la
cour; l'affectation est trs-rare, mais quand elle existe, elle est
toujours cause par le dsir de plaire. Au contraire, en Angleterre, si
l'on rencontre un grand nombre de personnes affectes, c'est la
timidit, ce que les Anglais appellent _mauvaise honte_, qui produit
cette gne dans les manires, et non le dsir de paratre avec plus
d'avantage. Aussi cette affectation reproche aux dames anglaises n'est
qu'une qualit de plus, puisqu'elle drive de cette timidit qui sied si
bien aux femmes, en gnral, et fonde leur plus grand charme.



En quittant Oxford, je visitai Cheltenham, jolie place o l'on prend
les eaux, et la ville de Bath, o l'on se runit en hiver. C'est une
fort belle ville, trs-bien btie; mais fort triste dans la saison o je
la vis. Je fus de l voir Cliffton, joli village prs de Bristol, mais
dont l'habitation est triste par le grand nombre de jeunes personnes
attaques de la poitrine, qu'on y envoie mourir. On pense bien que je ne
quittai pas l'Angleterre sans avoir visit le chteau de Windsor, dont
la vue de la terrasse rivalise avec celle de Saint-Germain; ni les beaux
ombrages de Richemont, si vants, et qui mritent si bien de l'tre.
Cette place fut la dernire que je visitai. Le souvenir rcent que je
rapportai de ses belles prairies, de ses ombrages si frais, me fit
prouver un grand dsappointement quand j'arrivai chez moi; le soleil
des mois de juillet et d'aot avait dvor mes gazons; il n'en restait
rien. Je pus faire la comparaison de notre climat et de celui que je
venais de quitter. Mon jardinier m'assura que depuis trois mois il n'y
avait pas eu de pluie, et presque chaque jour il en tait tomb en
Angleterre. Aussi, quand je demandai dans ce pays qu'on me procurt de
la graine de ces beaux gazons qui taient l'objet de mon admiration, on
se moqua de moi et on me rpondit que c'tait l'humidit du sol et les
soins qu'on leur donnait qui les rendaient si beaux; et que la graine
en tait la mme que celle que nous employons en France. La scheresse
ne fut pas la seule cause de dsappointement qui m'attendait  mon
retour.




CHAPITRE VIII.

     Mauvais got trs-dispendieux.--Mon voisin M. Lecouteulx de
     Canteleu.--Je revois madame de Stal.--M. Melzi, prsident de la
     rpublique ligurienne.--M. Godin.--La belle Grecque.--Rien que de
     beaux yeux.--Mariage devant l'arbre de la
     libert.--Divorce--Cambacrs.--Fcheux effets du ridicule.--L'abb
     Sieys.--Heureuse influence d'un mot de Mirabeau.--L'arrt
     d'exil.--Madame de Chevreuse.--Duret de l'empereur.--Mort de
     madame de Chevreuse.--Mort du duc d'Enghien.--Procs de
     Moreau.--Conversation entre le premier consul et M. de
     Canteleu.--MM. de Polignac.--Brouillerie entre madame Moreau et
     Josphine.--Justification imprudente.--Le
     portrait.--Recommandations aux jeunes femmes.--MM. de Toulougeon et
     de Crillon chez M. de Cauteleu.--L'inflexible Moniteur.--Mort de
     madame de Canteleu.--Josphine voulant faire rompre son mariage
     avec Bonaparte.--Sage conseil de M. de Canteleu.--Inquitude de
     Josphine.--Manoeuvres de Lucien contre Josphine.--Bonaparte
     refusant sa porte  Josphine.--Larmes et
     rconciliation.--Superstition de Napolon.--Adresse de
     Josphine.--Le confident discret.--Reconnaissance de
     Josphine.--Je suis recommande  Josphine par M. Lecouteulx de
     Canteleu.


L'ARCHITECTE auquel j'avais confi les travaux que je me proposais de
faire dans ma maison avait profit de la libert que lui laissait mon
absence pour bouleverser entirement le jardin dont il avait fait un
monument de mauvais got; on et dit qu'un serpent en avait dessin les
alles, par les dtours multiplis qu'il leur avait fait faire. Qu'une
alle dcrive une courbe, si un groupe d'arbres, si quelque chose enfin
ncessite un dtour, c'est tout simple; mais un chemin doit tre droit,
s'il ne se rencontre pas d'obstacle qui le force  tourner. Ce qui tait
dsolant, c'est que ces changemens avaient occasion une dpense norme
d'autant plus onreuse, que dans la suite on fut dans la ncessit de la
perdre en bouleversant de nouveau tout ce qui avait t si mal fait.

La maison que j'occupais  la campagne se trouvait prs de celle de M.
de Lecouteulx de Canteleu; je profitais souvent d'un voisinage si
agrable: le mari et la femme taient aussi bons qu'ils taient
aimables; ils runissaient chez eux des personnes de beaucoup d'esprit.
J'y revis madame de Stal, et pare de tous ses avantages; elle se
trouvait l souvent avec M. de Melzi, prsident de la rpublique
ligurienne. La supriorit d'esprit, l'agrment de la conversation de
cet homme spirituel, valaient bien les frais que faisait madame de Stal
pour ne pas rester au dessous de lui. Cette mulation d'esprit prit
entre eux rendait leur socit parfaitement agrable. Je rencontrai dans
cette maison M. Godin, qui avait t attach  l'ambassade de la
rpublique  Constantinople; il en avait ramen une femme grecque dont
on vantait la beaut, quoiqu'elle n'et rien de remarquable que de
trs-beaux yeux. Elle savait trs-peu de franais; et ayant entendu
parler souvent de ses beaux yeux, elle s'tait persuad que ces deux
mots ne pouvaient pas tre spars; se plaignant un jour d'un mal
d'yeux, on trouva trs-drle de l'entendre dire: _J'ai mal  mes beaux
yeux_.

L'histoire qu'on racontait de son mariage tait assez singulire. M.
Godin, envoy de la rpublique franaise  Constantinople, s'tant
prsent un jour avec sa matresse dans un bal qui runissait presque
toutes les femmes des ambassadeurs, il s'leva une rumeur telle qu'il
fut oblig de se retirer, et de l'emmener  l'instant mme. Il prit avec
lui quelques tmoins, les conduisit devant l'arbre de la libert plant
dans la cour de l'ambassade, jura devant eux qu'il la prenait pour sa
femme, et retourna au bal, o il prsenta madame Godin  tout le monde.
Depuis, ce mariage, conclu si lgrement, a t annull de mme par un
divorce, et madame Godin est aujourd'hui madame la duchesse de G. On
cite sa pit exemplaire, les charits innombrables qu'elle ne cesse de
faire; sa vie est une suite de bonnes oeuvres. Cambacrs venait
quelquefois chez M. de Canteleu; il y parlait peu; sa conversation,
quand il s'y livrait, tait srieuse et riche de penses.

C'est le cas, en rappelant son souvenir, de faire remarquer combien les
hommes doivent craindre le ridicule; celui qui s'tait attach  lui
dtruisait tout l'effet de son esprit, et il en avait beaucoup: pour
s'en convaincre, il ne faut qu'ouvrir les mmoires de l'institut, on y
trouvera des discours de lui qui sont admirables, non-seulement par des
mots loquens, mais par des choses profondment penses.

Je vis l aussi quelquefois Sieys. J'ai toujours cru qu'il devait avoir
pour sa rputation la mme reconnaissance que cet homme de bonne foi
avait pour sa toilette lorsqu'il s'criait: _ mon habit! que je vous
remercie_!

Sieys vcut sur le mot de Mirabeau qui dit en parlant de lui, _que son
silence tait une calamit pour l'tat_. Ce mot fit sa rputation bien
mieux que tout ce qu'il a dit et fait depuis.

Nous perdmes bientt la socit de madame de Stal; le premier consul
lui fit interdire le sjour de Paris et de la France, sans qu'aucune
sollicitation ait pu jamais faire changer sa rsolution. Plus tard il
montra la mme obstination  l'gard de madame de Chevreuse, qu'il avait
exile pour le refus qu'elle avait fait d'tre de service 
Fontainebleau prs de la reine d'Espagne.

Cette jeune femme tait mourante de la poitrine  Caen; son seul dsir
tait de venir mourir  Paris.

Une rvolte  l'occasion des bls eut lieu dans cette ville. On y envoya
plusieurs rgimens; le gnral qui les commandait eut l'occasion de voir
madame de Chevreuse: sa situation l'intressa vivement, et il lui promit
de solliciter prs de l'empereur  son retour.

En effet, Napolon l'ayant reu parfaitement en donnant beaucoup
d'loges  sa conduite, et lui ayant exprim qu'il serait heureux de
l'en rcompenser, le gnral lui dit: Eh bien, sire, j'ose demander 
Votre Majest cette rcompense qu'elle daigne me promettre: une jeune
femme est mourante  Caen, son seul voeu est de venir expirer  Paris au
milieu de ses amis et de sa famille; je supplie votre majest de
m'accorder cette faveur qui sera pour moi la plus douce
rcompense.--Est-elle donc bien mal? demanda l'empereur qui entendait
bien de qui on voulait parler. Oui, Sire, il lui reste bien peu de temps
 vivre.--Eh bien dit Napolon, _elle mourra aussi bien  Caen qu'
Paris_. Le gnral se retira dsol et indign de cette duret
rvoltante.

En effet, la mort de la duchesse de Chevreuse suivit de prs cette
cruelle rponse.

Cette jeune femme possdait sans doute des qualits prcieuses, car elle
avait beaucoup d'amis. On connat le dvoment de sa belle-mre, la
duchesse de Luynes, qui la suivait partout dans son exil. Je ne l'ai vue
que dans le monde,  ses assembles qui taient trs-brillantes. C'tait
une femme fort agrable, trs  la mode. Ses succs, comme jolie femme,
m'ont toujours paru la chose la plus extraordinaire. On la trouvait
charmante, et en dcomposant ses traits, elle avait tout ce qu'il
fallait pour tre laide. Ses cheveux taient rouges; elle portait
toujours une perruque; ses yeux taient petits, sa bouche trs-grande et
mal coupe, sa peau trs-blanche, sans doute, tait couverte de beaucoup
de taches de rousseur, et cependant l'ensemble de toute sa personne
tait trs-agrable. Sa taille tait parfaite et toute sa tournure
charmante.

La mort du duc d'Enghien, le procs de Moreau et de MM. de Polignac,
avaient glac tous les coeurs.

J'ai regrett souvent de n'avoir pas pris une copie d'une conversation
qui s'tait passe dans les galeries de la Malmaison, le lendemain de la
mort du duc, entre le premier consul et M. de Canteleu; elle avait paru
assez intressante  ce dernier pour qu'il l'crivt en rentrant chez
lui: il vint me la communiquer, et je la lui rendis aprs l'avoir lue.

Parmi les dplorables raisons qu'il donnait pour motiver cet assassinat
juridique, je me souviens de celle-ci: _J'ai voulu prouver  l'Europe
que ce qui se passe en France n'est plus des jeux d'enfant_. C'tait sa
phrase exacte.

Dans cette conversation il se dfendit, mais trs-mal, de la jalousie
qu'on supposait que Moreau lui inspirait.

Ce procs donna lieu  un dbat bien touchant entre MM. de Polignac; le
plus jeune demandait avec instance qu'on le prt comme victime
expiatoire du prtendu crime de son frre. Il objectait que ce dernier
tait mari, que sa vie tait plus prcieuse que la sienne. Son frre,
bien loin d'accepter cet hroque dvouement, cherchait au contraire 
intresser les juges par la jeunesse de son frre, esprant sauver ainsi
sa vie.

Si un pareil dbat se ft pass chez les Grecs ou les Romains, des
potes n'auraient pas manqu de s'emparer d'un si beau sujet pour le
transmettre  la postrit.

C'est sous nos yeux que cette belle scne s'est passe, et pas un pote,
pas un peintre, n'ont exerc leur talent sur un sujet si noble et si
touchant.

En parlant du procs de Moreau, on est amen naturellement  remonter
aux motifs de sa dsunion avec le gnral Bonaparte, et on s'tonne
qu'une cause presque inaperue, tant elle parat insignifiante, ait pu
produire de tels effets.

Madame Moreau et sa mre, madame Hulot, taient  Plombires, ainsi que
madame Bonaparte. Cette dernire avait la mauvaise habitude de porter du
blanc: on sait que le grand air et la chaleur ont la proprit de le
noircir. Au retour d'une promenade  cheval, madame Bonaparte trouva
mesdames Hulot et Moreau qui venaient lui faire une visite. Sachant
l'effet que le soleil avait d produire sur son teint factice, ne
voulant pas se faire voir ainsi  ces dames, elle traversa rapidement,
sans s'arrter, le salon dans lequel elles taient, empresse d'aller
rparer le dsordre de sa toilette, pour reparatre promptement et venir
recevoir leur visite; mais celles-ci, furieuses de faire antichambre, se
retirrent sans attendre plus long-temps. De l un mcontentement, une
aigreur que rien ne put jamais calmer, et que ces dames firent partager
au gnral Moreau.

Vers ce temps je fus coupable d'une imprudence que je payai bien
chrement dans la suite, et qui m'a caus des peines bien vives par la
vengeance qu'on en tira.

M.***, que je voyais souvent dans le monde, s'avisa non de devenir
amoureux de moi, il n'y a jamais pens, mais il voulait le persuader, et
surtout qu'on le crt heureux.

Nous avions jou la comdie ensemble; son rle voulait qu'il et un
portrait qui tait cens devoir tre le mien. J'appris qu'en effet
c'tait bien mon vritable portrait qu'on avait vu entre ses mains. Je
ne pouvais concevoir comment il avait pu se le procurer; j'tais au
dsespoir, et je cherchais les moyens de dtromper les personnes aux
yeux desquelles je me trouvais ainsi compromise. Le hasard m'en fournit
les moyens: sans calculer quelles suites pouvait avoir pour moi la
satisfaction que je trouvais  me justifier, j'en saisis vivement
l'occasion.

J'avais chez moi trois hommes de la socit de M.***, et prcisment
trois de ceux qui avaient reu ses fausses confidences, lorsqu'un
heureux hasard l'amena pour me faire une visite. En le voyant descendre
de sa voiture, je poussai rapidement ces messieurs dans la chambre de
mon mari, dont je laissai la porte ouverte. M.***, qui se croyait
seul, interrog par moi sur tous les propos qu'il s'tait permis, sur le
portrait qu'il avait montr, nia les propos comme n'ayant pu tre tenus,
puisque rien n'avait pu y donner lieu; et quant au portrait, il convint
qu'il avait dsir l'avoir, et que pour se le procurer il avait fait
cacher un peintre dans une des loges de la galerie aux Franais, prs de
celle que j'y avais  l'anne.

Quand je crus tre parfaitement justifie, je le congdiai. Mes
prisonniers rentrrent, fort amuss de cette scne qu'ils racontrent 
toutes les personnes de la socit de M.***. Ce dernier, dont
l'amour-propre fut cruellement bless, chercha et trouva dans la suite
le moyen de me faire regretter le plaisir que j'avais eu  dtruire ses
infmes calomnies. Les jeunes femmes ne peuvent jamais s'loigner assez
de ces hommes avantageux qui aiment  ajouter leurs noms  la liste de
leurs bonnes fortunes vraies ou supposes; mais s'il n'est pas toujours
en leur pouvoir de les viter, quelque fcheux qu'il leur paraisse
d'tre compromises par eux, qu'elles redoutent, en cherchant  s'en
justifier, de blesser leur amour-propre.

Un soir j'avais dn chez M. de Canteleu alors snateur, dans son htel
faubourg Saint-Honor, je fus trs-amuse d'une scne assez piquante qui
se passa devant moi.

Le vicomte de Toulougeon et M. de Crillon, qui taient de ce dn,
avaient t, ainsi que M. de Canteleu, membres de la constituante. Dans
la conversation, M. de Crillon rappela je ne sais quelle opinion du
vicomte qui n'tait plus en harmonie avec celle qu'il professait alors.
Celui-ci rpondit en voulant citer aussi quelques fragmens de discours
de M. de Crillon, M. de Canteleu alla chercher un volume de ce terrible
_Moniteur_, qui est l comme un monument pour consacrer toutes nos
folies politiques et notre versatilit. Rien n'tait plus plaisant que
l'empressement avec lequel ces trois messieurs cherchrent chacun un
article que les autres auraient voulu effacer.

 l'poque de ce dner, madame de Canteleu tait trs-malade: attaque
depuis long-temps par une maladie de poitrine qu'elle voulut dissimuler,
cette excellente femme si aime, si digne de l'tre, y succomba, et
laissa dans le coeur de tous ses amis des regrets bien vifs et un
souvenir qui ne s'effacera jamais. Son mari s'tait trouv dans une
situation assez dlicate lorsque Bonaparte arriva d'gypte. Pendant
cette longue absence, sa femme, mal conseille sans doute, entrane par
je ne sais quel motif, avait eu l'ide de demander un divorce, et dj
la demande en avait t rdige. Son estime pour M. de Canteleu l'avait
porte  venir lui en parler et le consulter. Celui-ci lui fit sentir
qu'en supposant mme que le gnral ft perdu, qu'il ne dt jamais
revenir, son nom seul tait pour elle une aurole qui l'entourait d'une
considration qui l'abandonnerait aussitt qu'elle y aurait renonc; il
la persuada si bien qu'elle dchira devant lui sa demande en divorce,
dont il ne fut jamais question depuis. Bien peu de personnes ont eu
connaissance de cette anecdote assez curieuse; M. de Canteleu n'en
parlait jamais: il me la confia sous le sceau du secret et de l'amiti;
sa mort et celle de Josphine me permettent d'en parler et d'en affirmer
la vrit.

Au retour de Bonaparte, sa femme n'tait pas sans inquitude; ce projet
de demande en divorce avait t connu de peu de personnes, mais elle
avait des raisons de croire que les parens du gnral en avaient eu
quelque connaissance, et elle tait assez certaine de leur malveillance
 son gard pour craindre qu'ils ne laissassent pas chapper cette
occasion de lui nuire dans son esprit: elle et donc voulu, en se
prsentant  lui, tre accompagne d'une personne qui pt la protger.
Elle crut que M. de Canteleu, entour comme il l'tait de l'estime
gnrale, serait le meilleur appui qu'elle pt avoir.  la premire
nouvelle de l'arrive de Bonaparte, elle accourut pour le supplier de
l'accompagner au-devant de lui. M. de Canteleu s'y refusa; il ignorait
si le gnrai avait t prvenu contre sa femme, et comment il la
recevrait; il ne se souciait pas, dans cette incertitude, de se faire
son chevalier: il lui fit observer qu'elle ignorait par quelle route il
arrivait; que sans doute elle le manquerait; qu'il tait prfrable de
l'attendre  Paris. Elle ne fut pas de cet avis; elle partit seule, et
en effet elle ne le rencontra pas. Lucien, plus heureux, avait pris la
bonne route; il sut profiter de ces premiers instans pour prvenir son
frre contre sa femme. Les prventions qu'il fit natre furent telles
qu'en arrivant rue de la Victoire, le gnral fit dposer chez le
portier tous les effets de madame Bonaparte, avec ordre de l'empcher
d'entrer lorsqu'elle se prsenterait.

Mais l'amour qu'il avait eu pour elle n'tait pas totalement teint, et
lorsqu'elle arriva de la course qu'elle avait t faire sans succs au
devant de lui, les efforts qu'elle fit pour se justifier et reprendre
son empire sur lui, trouvrent dans le coeur du gnral un puissant
auxiliaire qui plaida pour elle, et qui les runit de nouveau.

Dans beaucoup de circonstances, Josphine a su profiter habilement de la
faiblesse superstitieuse de Napolon. Elle n'avait pas beaucoup
d'esprit; mais elle ne manquait pas d'une certaine adresse. Elle lui
disait quelquefois: _On parle de ton toile, mais c'est la mienne qui
l'influence. C'est  moi qu'il a t prdit de hautes destines_.

La confiance dont elle avait donn la preuve  M. de Canteleu en le
consultant dans une circonstance aussi importante que celle de son
projet de divorce, ne se dmentit jamais; mais dans la suite il ne lui
chappa pas un mot avec lui qui pt rappeler ce souvenir. On pense bien
qu'il tait assez bon courtisan pour viter tout ce qui aurait pu faire
croire qu'il en restt quelques traces dans sa pense.

Lorsqu'on cra l'empire et qu'on s'occupa de former une cour, ce fut M.
de Canteleu qui parla de moi  Josphine comme d'un choix convenable,
tant par le souvenir de mon pre que par les alliances de mon mari, qui
l'attachaient aux premires familles de l'ancienne cour. C'est  lui que
je dus ma nomination de dame du palais de l'impratrice.




CHAPITRE IX.

     Supplment au journal du voyage  Mayence.--Madame la princesse de
     Craon.--Le prince de B..... et ses deux fils.--Faveurs de Napolon
     non sollicites.--Motifs pour les accepter.--Froideur de Louis
     XVIII, et irritation du prince de B......--M. d'Aubusson.--Le
     prince de B...... demandant la clef de chambellan et craignant de
     l'obtenir.--Madame la princesse de B...... crit 
     l'empereur.--Causticit de madame de Balbi.--Anne et _zbre_ de
     Montmorency.--Madame de Lavalette, dame d'atours.--Attributions de
     sa place usurpes par l'impratrice Josphine.--Josphine abuse du
     blanc.--Fcheux effet du blanc sur le visage de l'impratrice.--Les
     farines.--Question indiscrte d'un docteur.--Rponse normande.--Le
     rouge et le blanc.--Toilette de Josphine et de ses dames pour la
     crmonie du 14 juillet.--Portrait de M. Denon.--Service d'honneur
     de l'impratrice pendant le voyage  Aix-la-Chapelle.--M.
     Deschamps, secrtaire des commandemens de l'impratrice.--Ses ides
     sur les alimens.--Influence des alimens sur l'esprit.--Routes
     dfonces.--Frayeur de Josphine.--Excs de prudence pris pour du
     courage.--Confusion de mots.--La crainte du tonnerre.--Attention
     charmante de Josphine pour l'auteur.--Voiture verse.--Importance
     de la premire femme de chambre, et simplicit de l'impratrice.


LE journal de mon voyage avec Josphine trouvait ici sa place parmi mes
souvenirs; mais comme il a t publi dans les premiers volume des
Mmoires de Constant, je le supprime et ne laisse subsister que quelques
rflexions que j'y avais jointes.

Le jour de ma prestation de serment  Saint-Cloud, je m'y trouvai avec
M. d'Aubusson. Nous revnmes  Paris ensemble. Je dsirais faire une
visite  la princesse de G....; lui-mme voulait la voir, mais l'un et
l'autre nous redoutions son opinion sur nos nouvelles dignits, et nous
rsolmes de faire cette visite en commun, pour mieux nous dfendre des
sarcasmes que nous attendions.

La princesse de G.... est du petit nombre des personnes qui n'ont jamais
dans aucun temps dsespr de la cause des Bourbons et de leur retour.
Son dvouement, son attachement pour eux taient gnralement connus.
Son fils, le prince de B***, partageait ses opinions; il blmait
vivement tout ce qui s'attachait  la cour de Napolon. Lorsque je fus
nomme dame du palais, il tait une des personnes que je craignais le
plus de rencontrer chez sa mre.

La manire dont l'empereur sut vaincre sa rsistance et l'attirer  lui,
mrite qu'on en parle. Napolon attachait un grand prix  runir autour
de lui les familles les plus marquantes de l'ancienne cour. Il avait
commenc par s'emparer de leurs enfans, sans que la volont des parens
pt en aucune faon les soustraire  son autorit.

Telle personne venait de payer dix mille francs pour acheter un
remplaant pour son fils atteint par la conscription, qui le voyait le
lendemain arrach de ses bras comme garde d'honneur, pour aller paver de
ses ossemens les routes de Russie. Charles et Edmond, les deux fils du
prince de B***, taient trs-jeunes encore. Leur ducation n'tait
pas termine; leur pre esprait trouver dans leur grande jeunesse une
sauve-garde contre la toute-puissance de Bonaparte. Mais c'tait
vainement qu'il s'en flattait. Son nom, son rang dans le monde, la
rputation parfaite et si bien mrite de la princesse de B......, tout
se runissait pour que l'empereur chercht les moyens d'attirer  lui
cette famille.

Il commena par envoyer des brevets de sous-lieutenans  ses fils. Sous
un gouvernement tel que celui de Napolon, c'tait un ordre difficile 
luder. Le prince de B...... eut recours  Fouch. Ce ministre, dans les
temps difficiles de la rvolution, avait rendu de grands services 
plusieurs personnes de la cour, notamment  la marchale de B***. Il
tait donc trs-simple que le prince s'adresst  lui pour obtenir qu'on
ne lui enlevt pas ses enfans.

Il reprsenta au ministre leur grande-jeunesse, et demanda du temps (au
moins celui de terminer leur ducation).

Assurment tous les efforts que fit alors le prince de B....... pour
soustraire ses fils  la volont de l'empereur, et les retenir le plus
long-temps possible loin de l'arme, prouvent bien le dgot qu'il avait
pour le gouvernement de Bonaparte: car dans cette famille l'honneur, la
bravoure sont hrditaires, et les deux jeunes princes Charles et Edmond
en ont donn plus tard d'assez brillantes preuves.

Fouch, ayant t mis en rapport avec le prince  cette occasion, fut
employ par Bonaparte pour le sduire et lui faire accepter une place de
chambellan et une de dame du palais pour la princesse.

Depuis plusieurs mois, les maisons de l'empereur et de l'impratrice
avaient runi un grand nombre des familles les plus distingues de
l'ancienne cour. En acceptant, le prince ne donnait plus l'exemple, il
ne faisait que le suivre. On lui montrait en perspective la restitution
des terres non vendues, appartenant au duc d'Harcourt, grand-pre de la
princesse. Cette immense restitution, d'un grand intrt pour ses
enfans, tait fort importante aussi pour les deux soeurs de sa femme, la
duchesse de C*** et la princesse de C***, toutes trois
petites-filles du duc d'Harcourt. tait-il le matre de sacrifier tant
d'intrts runis, par l'obstination de ses refus? Non; il devait
accepter, et il le fit.

Lors du retour de Louis XVIII, il fut trait froidement par lui, et ne
fut pas compris dans la formation de la chambre des pairs. Il en fut
bless; son caractre naturellement froid, haut, fier, s'irrita (je le
suppose) de cette distinction:  sa place, il me semble que j'en eusse
t trs-flatt. Si le roi se montrait plus svre avec lui qu'envers
toutes les autres personnes qui comme lui avaient compos la cour de
l'empereur, c'est que sans doute sa majest faisait plus de cas de lui
que de tout autre, et puisqu'elle regrettait que son nom et t inscrit
sur l'almanach imprial, c'est que ce nom ne devait pas se trouver sur
la mme ligne que ceux qu'on y voyait.

C'est ainsi (je pense) que le prince de B....... et d traduire ce
petit moment de bouderie royale, mais ce n'est point ce qu'il fit.
L'injustice dont il croyait avoir  se plaindre lui faisait trouver dans
l'attachement mme qu'il avait toujours profess pour la famille de nos
rois un aliment  son irritation, et cette irritation dtermina sans
doute tout le reste de sa conduite, lorsqu'il revit l'empereur dans les
cent jours.

Ce que je viens de raconter du prince de B....... me rappelle une
anecdote relative  madame de B***, dont on ne s'tonnera pas, parce
qu'il n'y a rien de bien qu'on ne puisse attendre d'elle.

M. d'Aubusson, dsol de se trouver chambellan malgr lui, ressemblait
tout--fait  madame de La Rochefoucault, qui aurait voulu rendre toute
l'ancienne cour tributaire de la nouvelle; il se chargea donc avec
plaisir d'une lettre de M. D. B. qui demandait la clef de chambellan. Il
s'tait bien gard de faire part  sa femme de cette dmarche.
Lorsqu'elle apprit cette nomination, elle fut au dsespoir, ne se
doutant pas que son mari l'et sollicite. Elle exigeait qu'il refust.
On peut juger dans quelle perplexit il se trouvait: refuser ce qu'il
avait demand avec instance tait impossible. M. d'Aubusson, qui avait
t employ par lui, tait fort embarrass, et se trouvait compromis par
cette versatilit. Madame de B*** mit fin  cette position en
crivant elle-mme une lettre aussi noble que touchante  l'empereur.
Elle osa rappeler ses devoirs envers la duchesse d'Angoulme; sa mre et
elle-mme avaient partag sa captivit; elle avait t la compagne de
son enfance: pouvait-elle paratre  la cour de celui qui occupait le
trne de sa famille?

En crivant cette lettre, madame de B*** ne se doutait pas que son
mari et demand cette faveur qu'elle repoussait; elle croyait n'avoir 
rparer pour lui qu'un malheur, et non une faute.  cette poque,
beaucoup de demandes avaient t adresses, mais presque personne ne
voulait en convenir.

Madame de Balby tait une de celles dont les sarcasmes et les moqueries
taient le plus redoutables, parce que son esprit satirique les rendait
plus piquantes.

On a retenu d'elle beaucoup de mots qui restent dans le souvenir; j'en
citerai un assez mordant.

Pendant l'migration, le duc de Laval s'ennuyait  Altona, et disait un
soir qu'il voulait rentrer en France.--Comment! lui dit madame de Balby,
vous, monsieur le duc, vous voulez aller  Paris! et qu'y ferez-vous?
quel monde verrez-vous? Vous savez qu'il n'est plus permis d'y porter
ses titres: comment vous ferez-vous annoncer dans un salon?--Mais, dit
le vieux duc en relevant firement la tte au souvenir de ses nobles
anctres, je me ferai annoncer Anne de Montmorenci; ce titre en vaut
bien d'autres.

--Ah! monsieur le duc, lui dit en souriant madame de Balby, vous voulez
dire zbre de Montmorenci. Ce mot ne vaut quelque chose que pour les
personnes qui connaissaient le vieux duc.

Lorsque l'empereur forma la maison de l'impratrice, on avait nomm
douze dames du palais, une dame d'honneur et une dame d'atours qui tait
madame de Lavalette, nice de Josphine. Elle s'tait persuad qu'elle
devait avoir la direction entire de la toilette de l'impratrice, et
dcider celles que devaient porter les dames du palais dans les
diffrentes crmonies: en effet, les attributs de sa place pouvaient
lui donner cette prtention; mais Josphine, pour qui la toilette tait
une vritable occupation, et qui trouvait d'ailleurs que sa nice
manquait de got, lui signifia qu'elle n'aurait que le nom de dame
d'atours, mais qu'elle entendait choisir elle-mme ses toffes, et ne
cder ce soin  personne.

C'tait peut-tre un tort dans la position leve qui tait devenue la
sienne; elle et d laisser prendre ce soin aux personnes de son
service. Josphine se mettait fort bien, sa taille tait charmante; elle
avait de la grce dans ses moindres actions: mais sa figure, quand je
l'ai connue, tait loin d'tre bien. Je crois que sa peau a toujours t
un peu brune, mais elle l'tait devenue davantage par l'usage du blanc
dont elle la couvrait.

On sait combien cette prparation est dangereuse pour la peau, qu'elle
finit toujours par scorifier, lorsqu'on s'en est servi long-temps. C'est
ce qui tait arriv  l'impratrice; son menton particulirement avait
t tellement gt par l'usage du blanc, qu'il n'y tenait plus que
trs-difficilement. Il tait difficile qu'elle se ft illusion  cet
gard; mais elle nous disait (et peut-tre le croyait-elle elle-mme)
que l'tat de son menton indiquait l'tat de sa sant; que, lorsqu'elle
n'tait pas bien, sa peau tait couverte de farine blanchtre. Il
arrivait souvent, lorsqu'on lui demandait des nouvelles de sa sant,
qu'elle rpondait: _Mais pas bien; voyez, j'ai mes farines_.

Ces farines, sur l'existence desquelles elle consultait bien gravement
le mdecin allemand d'Aix-la-Chapelle, me mirent dans un trange
embarras. Ce petit docteur vint un jour me faire une visite, il
paraissait fort embarrass de ce qu'il avait  me dire; il amena la
conversation sur la sant de l'impratrice, et enfin me demanda:
_Madame, Sa Majest ne porte-t-elle pas du fard?_ Cette question, faite
avec l'accent allemand le plus prononc, me causa beaucoup d'embarras,
et encore plus d'envie de rire. Je voyais que le docteur, consult
chaque jour par Josphine sur ce qu'elle appelait _ses farines_, voulait
savoir  quoi s'en tenir avant d'ordonner des remdes qu'il ne voulait
lui administrer qu'en sret de conscience. Il avait la vue trs-basse,
mais  travers les lunettes qu'il portait toujours, il avait bien cru
apercevoir quelque chose qui ressemblait  ce qu'il nommait du fard. Je
lui rpondis comme on rpond  la cour; en me quittant il n'en savait
pas beaucoup plus qu'en entrant. Seulement je l'engageai beaucoup  ne
pas _droguer Sa Majest_, et lui conseillai de s'en rapporter un peu 
la nature.

Je ne sais s'il me comprit; quoi qu'il en soit, l'impratrice garda _ses
farines_.

Je ne sais pourquoi les femmes ne conviennent jamais qu'elles portent du
blanc, et ne font aucun mystre de mettre du rouge; je n'ai jamais pu
comprendre la diffrence qu'elles font du rouge au blanc.

On prparait une grande crmonie aux Invalides; le 14 juillet, on
devait y faire une grande distribution des dcorations de la
Lgion-d'Honneur. L'impratrice devait s'y rendre, accompagne de sa
nouvelle cour. Madame de Lavalette dcida que, pour une crmonie du
matin, ces dames ne devaient porter que des robes d'toffe, ou du crpe
et des fleurs, mais ni broderies d'or ou d'argent, ni diamans. Son avis
ne fut pas suivi: on dcida que la toilette des dames devait toujours
tre en harmonie avec celle de l'impratrice. Madame de Lavalette seule
parut avec une toilette trs-simple.

Le soir du 14 juillet, l'empereur nous conduisit dans la salle des
antiques, qu'il voulut voir aux flambeaux. M. Denon nous accompagnait.
La rputation que ce directeur du muse a acquise en pays tranger, et
particulirement en Angleterre, est une chose tonnante.

Pour nous autres Franais, M. Denon tait un homme aimable, ayant de la
grce dans l'esprit, dans les manires, mais nous sommes bien loin de
lui accorder les talens que les Anglais lui supposent. M. Denon est
plac par eux en premire ligne parmi les auteurs les plus remarquables;
je ne sais en vrit s'ils ne mettraient pas Voltaire  sa suite. Au
reste, ce n'est point  une femme  dpriser le mrite de M. Denon. Il
tait laid, mais laid comme il n'est vraiment pas permis de l'tre, et
pas un homme n'a eu autant de succs prs des dames mme dans un ge
trs-avanc; les femmes doivent consacrer le souvenir de ces succs
comme une page honorable de leur histoire, qui doit servir de rponse 
toutes les accusations de frivolit qu'on leur a adresses de tous
temps, et qu'on continue plus par habitude que par conviction, car
personne ne peut contester que M. Denon n'a pu devoir ses succs qu'aux
grces de son esprit et de ses manires.

Josphine partit peu de jours aprs la crmonie des Invalides pour
aller prendre les eaux d'Aix-la-Chapelle.

Madame de La Rochefoucault et quatre dames du palais devaient tre du
voyage. Je fus dsigne pour l'une d'elles. Madame Auguste de Colbert,
madame de Luay et sa fille, taient les trois autres. M. d'Harville,
grand cuyer, M. de Foulers, cuyer cavalcadour, MM. de Beaumont et
d'Aubusson, chambellans, composaient tout le service d'honneur, avec M.
Deschamps, secrtaire des commandemens.

M. Deschamps tait un homme d'un esprit fin, dli, tout--fait
agrable. En voyage dans l'absence de l'empereur, Josphine dnait avec
toutes les personnes nommes pour l'accompagner; on y joignait
l'officier de gendarmerie commandant son escorte, le colonel de la garde
d'honneur qu'on lui donnait dans toutes les villes o elle sjournait.
Je choisissais souvent ma place prs de M. Deschamps; j'ai toujours
prfr la socit des hommes d'esprit amusans  celle des gens titrs
ennuyeux. Il avait des manies fort drles; celle, par exemple, d'tre
persuad que l'espce de nourriture avait quelque influence sur nos
facults intellectuelles, en sorte qu'il faisait une distinction des
mets qui rendaient btes et de ceux qui laissaient  l'esprit tout son
dveloppement. Il prtendait qu'on devait manger des perdreaux, des
viandes nourrissantes en trs-petite quantit, et proscrire les lgumes
qui chargeaient l'estomac, et par leur digestion difficile nous rendent
fort btes. Je donne ici sa recette pour avoir de l'esprit, bien
persuade que personne ne la suivra, car, dans ce monde je n'ai jamais
rencontr aucun individu qui ne ft pas trs-content du sien, et qui
crt avoir besoin d'en acqurir davantage.

En traversant les Ardennes nous courmes quelques dangers. L'empereur
avait dtermin la route que nous devions suivre; malheureusement, cette
route n'tait trace que sur la carte. Elle devint si mauvaise qu'on fut
oblig, dans une descente trs-rapide, de soutenir les voitures avec des
cordes. Josphine effraye voulut descendre malgr la pluie et la boue
qui couvrait la route. De toutes les personnes du voyage, hommes ou
femmes, matres ou domestiques, je fus la seule qui restai dans ma
voiture. J'ai remarqu souvent qu'on s'effraie de dangers imaginaires,
et qu'on ne pense pas  ceux dont on est sans cesse entour. J'en
trouvais un trs-rel  recevoir la pluie,  mouiller mes pieds, et 
gagner un rhume presque certain. La chance d'tre verse tait beaucoup
moins probable; on exalta beaucoup mon courage, qui ne me paraissait au
contraire que de la prudence. C'est ainsi que dans le monde on ne
s'entend pas toujours sur les mots; on devrait bien faire un
dictionnaire qui leur donnerait leur vritable signification.

La peur que l'impratrice prouva me rappelle celle de beaucoup de gens,
lorsqu'ils entendent le tonnerre. Une femme de ma connaissance, ge de
soixante-dix ans, est toujours tourmente  l'excs par tous les orages.
Un jour je lui demandai si, dans le cours de sa longue vie, elle avait
dj vu quelqu'un tu par le tonnerre; elle me dit que non; je lui fis
observer que sans doute, elle avait vu mourir autour d'elle une foule de
personnes par suite d'apoplexies, de fivres et d'accidens auxquels on
ne pense jamais; que je croyais que dans tous les instans nous tions
entours de dangers qui peuvent nous atteindre avec bien plus de
facilit que le tonnerre.

En parlant de cette route, je dois faire mention d'une attention
charmante de Josphine pour moi. En passant prs de la forteresse du
Luxembourg, elle envoya  la portire de ma voiture, qui suivait la
sienne de trs-prs, son cuyer cavalcadour, pour me faire remarquer un
ouvrage fortifi qu'on lui avait dit fait par mon pre le gnral
D***; rien au monde n'tait plus aimable que ce message.

Dans la mauvaise route que nous avions parcourue, la voiture dans
laquelle se trouvait madame Saint-Hilaire, premire femme de chambre,
versa. Elle n'arriva  Lige qu'un jour aprs nous. Aussitt qu'on
s'tait aperu de son absence, on avait envoy quelques cavaliers de
l'escorte pour s'informer de la cause de ce retard, et protger son
voyage. Mais ces soins ne parurent pas suffisans  madame Saint-Hilaire,
qui tait trs-offense que la cour entire ne ft pas bouleverse par
son absence; la gravit importante de sa contenance contrastait
singulirement avec la simplicit gracieuse de sa matresse.




CHAPITRE X.

     Vrit des tableaux de Tniers.--Beaux paysages et affreuse
     population.--Influence de la vie sdentaire et de l'abus du
     caf.--Sjour  Aix-la-Chapelle.--L'impratrice  la
     prfecture.--Heureux hasard.--Mauvaise habitude et mauvaise humeur
     de madame de L....--L'auteur cite pour modle par
     Josphine.--Lsinerie de madame de L....--L'eau de Cologne de J. M.
     Farina.--Adoration perptuelle devant l'empereur.--Napolon
     questionneur.--M. de R....... courtisan parfait.--Dfinition du
     courtisan par le duc d'Orlans, rgent.--Jalousie excite par la
     broderie d'un habit.--Colre de M. d'Aubusson.--Plaisanterie
     cruelle.--Portrait de madame de La Rochefoucault.--Ambition et
     dsappointement.--Pige de cour.--Le gnral Franceschi.--Navet
     de sa femme.--Querelles et coups de pincettes.--Diplomatie fminine
      propos de rvrences.--La rvrence en pirouette.--Embarras,
     consultations et explication.--Les visages et les
     masques.--Gaucherie germanique.--Passion d'une princesse pour M. de
     Caulaincourt.--Colre de Napolon excite par la laideur d'une
     actrice.--Rintgration de M. Mchin destitu.--Humanit du prince
     primat.--Attention de ce prince pour l'auteur.--L'ventail bris et
     remplac.--Erreur lgre et chagrin de Josphine.--Audiences de
     Marie-Louise.--Questions habituelles de l'empereur rptes par
     Marie-Louise.--Gaucherie impriale.--Mauvaise mmoire de
     Marie-Louise.


EN traversant la Belgique, on retrouve toute la vrit des tableaux de
Tniers; les plus beaux paysages, et le peuple le plus affreux que j'aie
jamais vus. Quand tous ces ouvriers sortaient de leurs manufactures pour
voir l'impratrice, ils prsentaient un spectacle affligeant. Ce
contraste entre ce beau pays et ses habitans m'tonna; on me dit que
c'tait la consquence de la vie sdentaire des peuples manufacturiers,
et surtout leur mauvaise nourriture, dont le caf est la base. Avec
l'argent qu'il leur cote, ils pourraient se procurer des alimens plus
substantiels.

En arrivant  Aix-la-Chapelle, nous fmes tous trs-mal logs dans une
maison achete par l'empereur. Aprs quelques jours, M. Mchin, prfet
d'alors, quitta l'htel de la prfecture pour le cder  Josphine, et
fut avec toute sa famille s'tablir dans une auberge. Tout le service
fut dispers dans les maisons voisines de la prfecture. Je ne sais
comment il arriva, dans ce voyage que presque toujours M. de Sgur, qui
faisait les fonctions de marchal-des-logis de la cour, dsignait mon
logement dans la maison occupe par l'impratrice. Il m'arriva
trs-rarement d'tre loge ailleurs. Ce hasard (car sans doute ce
n'tait que cela) donnait beaucoup d'humeur  madame de L***. Elle
avait la mauvaise habitude de n'tre jamais prte. Je n'ai jamais vu
aucune promenade, aucun dpart qui ne ft un peu retard par elle; ce
qui donnait beaucoup d'humeur  Josphine. Un jour mme, cette humeur
fut exprime un peu schement. Elle eut la bont de me citer pour
exemple, comme ayant toujours une toilette trs-soigne, et cependant me
trouvant toujours la premire dans le salon. Madame de L*** rpondit
que cela m'tait trs-facile, que j'tais toujours loge dans le palais,
ou que, si je n'y tais pas, j'tais toujours trs-prs; que les
coureurs chargs, les jours de dpart, d'aller veiller les femmes de
chambre, n'arrivaient jamais chez elle qu'aprs avoir fait leur tourne.
C'tait un peu vrai, mais aussi madame de L*** ne stimulait jamais
leur zle par quelque gratification. Avec une belle fortune, elle
cherchait  viter les plus petites dpenses. Cette lsinerie tait
pousse  un point ridicule. Elle faisait payer par les personnes qui se
trouvaient prs d'elle mille bagatelles, sous le prtexte qu'elle
n'avait sur elle que des napolons. Entre mille exemples j'en citerai
un: En quittant Cologne, nous avions toutes achet beaucoup d'eau de
Jean-Marie Farina; j'en avais gard seulement dans un ncessaire pour le
temps du voyage, et j'avais fait emballer le reste. Madame de L***,
qui avait fait de mme, mais qui n'en avait pas gard assez, au lieu de
dballer sa caisse, me tourmenta pouf me faire dfaire la mienne, et
envoya un jour la chercher chez ma femme de chambre: le tout pour
s'viter la peine d'un dballage, qu'elle ne voulait, disait-elle, faire
qu' Paris.

Madame de L*** tait en adoration perptuelle devant l'empereur; sa
soumission pour tout ce qu'il disait ou voulait tait entire. Je ne
pense pas qu'elle ait eu jamais une seule pense  elle. Ce qui, dans
ses facults, pouvait lui appartenir, tait tellement confondu avec son
admiration, que je suis bien sre qu'elle-mme n'aurait pas su en faire
la distinction. Un jour, en partant pour la chasse, qu'elle devait
suivre en calche, je l'entendis dire  sa fille: Mais, Lucie, allez
donc changer cette robe; vous savez que l'empereur n'aime pas cette
couleur. Un autre jour, avant de descendre dans le salon, elle lui fit
rpter sa leon, et revoir ses cahiers d'extraits d'histoire qu'elle
avait apports avec elle. _L'empereur vous fera des questions, et vous
ne saurez que rpondre_, lui disait-elle. Il est vrai que souvent il
questionnait les femmes, particulirement les jeunes, et toutes
gnralement avaient grand'peur de se tromper en lui rpondant.

L'empereur, en quittant Boulogne, vint joindre Josphine 
Aix-la-Chapelle. Parmi les personnes qui raccompagnaient, se trouvait M.
de R... On et pu le citer comme modle d'un parfait courtisan; non
cependant dans le sens de la dfinition donne par le duc d'Orlans
rgent, qui disait que, _pour tre un parfait courtisan, il fallait tre
sans honneur et sans humeur_. M. de R... tait premier chambellan, et,
comme tel, l'ordonnance lui attribuait une broderie plus large que celle
des habits des chambellans. Cette distinction et quelques habitudes de
M. de R... mettaient M. d'Aubusson dans des colres continuelles. Un
jour entre autres, en parlant de cette diffrence de l'habit du premier
chambellan avec celui des autres, il fit une plaisanterie peu applicable
d'ailleurs  celui contre qui elle tait dirige. L'habit du premier
chambellan, dit-il, doit tre surtout bien rembourr sur les paules.
M. d'Aubusson tait arriv  cette cour un peu comme un chien qu'on
fouette. Vingt fois je le vis au moment de donner sa dmission de sa
place, tant il s'en trouvait ennuy. Madame de La Rochefoucault ne
cessait de l'encourager  rester. Elle avait un vif dsir de retrouver 
cette cour ses habitudes et les gens de sa socit. C'tait une femme
d'un esprit trs-agrable. Sa physionomie tait fine, spirituelle. Elle
et t jolie si elle n'et pas t contrefaite. Son esprit tait
empreint d'une lgre teinte de moquerie, mais de cette moquerie de
bonne compagnie, qui n'tait jamais offensante pour personne, et qui
tait tempre par une sensibilit vraie. Je la vis souvent s'attendrir
au rcit de belles actions. Tout en rendant justice  son coeur, aux
qualits aimables qui la distinguaient, je dois,  regret, convenir
qu'elle eut quelque tort avec Josphine  l'poque du divorce. Sa place
tait marque prs d'elle: jamais elle n'et d la quitter; dans cette
occasion, elle fut tout--fait dupe de l'empereur et de sa propre
ambition.

Napolon avait un vif dsir de lui voir donner sa dmission. Si elle ne
l'et pas fait, elle restait, de droit et de fait, dame d'honneur de
l'impratrice Marie-Louise. On lui fit insinuer, sous le voile de
l'intrt, que puisqu'elle ne voulait pas suivre Josphine et s'attacher
 son sort, elle ne pouvait pas rester, au moins volontairement, prs de
la nouvelle impratrice; mais que, si elle donnait sa dmission, ce
moyen concilierait tout, ce qu'elle devait  Josphine et ce qu'elle
devait  sa famille, dont l'intrt exigeait qu'elle restt  la cour de
Napolon; que celui-ci ne manquerait certainement pas de la renommer
dame d'honneur de Marie-Louise; qu'il s'en tait expliqu, et qu'ainsi
elle aurait envers Josphine et envers le public l'excuse de
l'impossibilit de rsister aux volonts de l'empereur.

Elle donna dans ce pige. Elle dit  Josphine que sa sant, ses enfans,
sa famille l'empchaient de la suivre, si elle s'loignait de Paris et
de la France (comme on le croyait alors), mais qu'elle ne resterait pas
attache  celle qui venait occuper son trne, et qu'elle donnait sa
dmission. Elle la donna en effet. C'tait ce que voulait l'empereur.
Chacun sait que, libre par cette rsolution, ce fut de madame la
duchesse de Montebello qu'il fit choix. Dans cette circonstance, madame
de La Rochefoucault fut mal conseille par son ambition; elle l'et t
mieux sans doute, si elle et cout son coeur et qu'elle ft reste prs
de Josphine.

Je reviens  Aix-la-Chapelle, dont je me suis loigne. Le cercle
habituel se composait du service, et des personnes admises  faire leur
cour. Elles taient en assez petit nombre. Le gnral Franceschi s'y
trouvait avec sa femme. Celle-ci ne pouvait pas se consoler d'avoir pu
pouser Joseph Bonaparte, et de l'avoir refus: _Mais aussi_,
disait-elle navement, _qui eut jamais pu prvoir ce qui est arriv_?
Je crois que ce souvenir entrait bien pour quelque chose dans les
querelles violentes qu'elle avait avec son mari, et dans lesquelles,
disait-on, les pincettes figuraient quelquefois  dfaut de meilleur
argument. Une autre dame allemande, dont le mari, qui tait Franais,
commandait  Cologne, tait venue passer  Aix tout le temps de notre
sjour en cette ville. Comme elle savait qu'en la quittant la cour se
rendrait  Cologne, elle voulait prmunir ses amies contre les
gaucheries qu'elles auraient pu faire, et elle leur donna ses
instructions pour les prsentations. Elle leur mandait qu'on devait
faire trois rvrences, une  la porte du salon, une au milieu, et une
troisime quelques pas plus loin, en pirouette. Cette instruction pensa
tourner toutes les ttes  Cologne (au moins celles des personnes qui
prtendaient  l'honneur d'tre prsentes.) Le plus grand nombre tait
des dames ges, plusieurs taient d'une taille qui aurait pu leur
rendre trs-difficile et mme dangereuse la tentative d'une pirouette.
Madame Duchaylar, que je connaissais, et dont le mari occupait une place
 Cologne, s'empressa, aussitt mon arrive dans cette ville, de venir
me voir et me demander l'explication de cette troisime rvrence, pour
laquelle ces dames s'exeraient depuis quinze jours. Aprs en avoir ri
beaucoup ensemble, et  force d'y penser, je me rappelai qu'en effet la
dame dont j'ai parl plus haut, en faisant sa troisime rvrence, se
retournait un peu vers la place o nous tions assises, sans doute pour
nous y faire participer; c'tait sans doute cela qu'elle appelait une
rvrence en pirouette.

Il y avait bien dans ce qui composait ce cercle habituel certaines
personnes qui prsentaient quelques traits assez plaisans  peindre. Une
personne de ma connaissance me le demandait dernirement, mais c'est une
oeuvre fort difficile.

 la cour, on ne voit pas de visage, on ne voit que des masques.  la
vrit, ce masque se drange quelquefois, et laisse voir le bout de
l'oreille; mais si on veut le peindre, on dit qu'on est mchant. Et
pour, ne dessiner que des masques, ce n'est pas la peine; on en trouve
partout. Il me semble que si j'tais souverain, je serais bien ennuy de
n'avoir jamais autour de moi que des tres pensant et agissant d'aprs
ma volont. Autant vaudrait n'avoir pour compagnie que sa propre image
rpte dans beaucoup de miroirs.

Je trouverais au contraire piquant de pouvoir jouir de la conversation
de quelques personnes bien indpendantes, ayant en toute proprit leurs
penses, qu'elles ne craindraient pas d'exprimer. Mais  la cour, il en
est des penses comme des habits: il faut qu'elles soient dguises par
un certain tour d'expression convenu, et il est quelquefois aussi
impossible de montrer ses ides qu'il le serait de paratre vtu comme
on l'tait il y a deux sicles.

Si les grces sont le complment de la beaut, comme le got est celui
de l'esprit, les Franaises doivent remercier la nature qui les a si
bien traites; car, toute prvention  part, je suis oblige de dire que
les femmes de notre nation se distinguent parmi toutes les autres.

Les diffrentes cours d'Allemagne que nous passmes en revue pendant ce
voyage nous fournirent les preuves de la justesse de cette observation;
nous ne rencontrmes pas une de ces princesses dont la tournure pt
rivaliser avec celle de la moins lgante de nos ouvrires en modes.

Je suis persuade que la princesse de ***, que nous nous honorons de
compter  prsent parmi nos compatriotes, et qui se met trs-bien,
rirait de tout son coeur, si elle revoyait la parure qu'elle portait le
jour o elle fut prsente  l'empereur.

Nous retrouvmes  Mayence la princesse M... que nous avions dj vue un
instant  Aix-la-Chapelle; passionne pour M. de Caulaincourt, elle le
suivait partout; ce qu'il y a de remarquable dans cette promenade
sentimentale, c'est qu'elle tranait  sa suite son mari, qui
l'accompagnait toujours. Elle oubliait tellement les convenances qu'au
spectacle, place sur le ct de la salle, elle passait toute la soire
entirement tourne du ct oppos au thtre, parce que M. de
Caulaincourt s'y trouvait, oubliant tout--fait la scne et les acteurs.

En parlant de ceux-ci, je me rappelle un accs de colre de Napolon,
comme je ne lui en avais jamais vu.

M. de R... fut la victime sur laquelle l'orage clata. Le premier
chambellan tait charg de l'organisation du thtre franais; c'est lui
qui avait dsign ceux des acteurs qui viendraient  Mayence, pendant la
runion des princes, qui s'y rendaient pour la confdration du Rhin.
Dsirant leur rendre la cour agrable, on avait voulu y runir un bon
spectacle.

Ce jour on avait jou _Cinna_, mademoiselle Raucourt avait rempli le
rle d'milie, et vraiment c'tait un contre-sens choquant de lui
entendre dire:

Si j'ai sduit Cinna, j'en sduirai bien d'autres.

L'empereur tait furieux qu'on et donn aux princes runis  Mayence un
tel chantillon de nos actrices; il disait avec raison qu'ils devaient
supposer que dans cette circonstance on avait fait un choix des
meilleures, et qu'ils emporteraient dans leur pays une opinion bien
dsavantageuse de notre premier thtre. Il gronda vivement M. de B...
et lui dit qu' l'exception d'un trs-petit nombre de rles dont
mademoiselle Raucourt pouvait encore tre charge, on devait lui
interdire tous les autres.

Ce fut  Mayence, o M. Mchin avait suivi l'empereur, qu'il obtint une
nouvelle prfecture en remplacement de celle qui venait de lui tre
enleve par sa destitution. Depuis le dpart d'Aix-la-Chapelle, nous
l'avions rencontr dans toutes les villes o la cour sjournait, 
Cologne,  Coblentz; on tait sr, en traversant l'antichambre, d'y
trouver M. Mchin.

L'impratrice contribua beaucoup  calmer la colre de l'empereur; c'est
 elle,  ses pressantes sollicitations, que M. Mchin dut sa
nomination. Mais la prfecture de la Ror n'en tait pas moins
regrettable; c'tait la premire de France pour les produits, qui
excdaient 25,000 fr., tandis que celle de Laon n'en valait pas douze.

Josphine avait beaucoup vu la famille de M. Mchin pendant le voyage
d'Aix-la-Chapelle; il avait quitt l'htel de la prfecture pour le lui
offrir, et avait pass tout le temps qu'elle l'avait habit dans une
auberge avec toute sa famille. Elle mit tant d'instance et de suite dans
ses sollicitations qu'elle obtint qu'il ft replac  Laon. Le hasard
d'une promenade me rendit tmoin, pendant mon sjour  Mayence, de
l'arrive du prince primat (depuis grand-duc de Francfort). Le cortge
qui se rendit hors de la ville  sa rencontre tait la chose du monde la
plus touchante.

Cet excellent prince, aussi bon que spirituel, tait coadjuteur de son
oncle l'lecteur de Mayence.

Quoique la rvolution arrive en France l'et priv de cette succession
(puisqu'on s'tait empar de Mayence), il n'en payait pas moins des
pensions  tous les anciens serviteurs de son oncle.

Je citerai de lui une attention trs-aimable pour moi. Au bal donn par
la ville de Mayence  l'empereur, il vint s'asseoir sur le sige que je
venais de quitter pour danser une valse avec le prince d'Isembourg. J'y
avais laiss mon ventail; il le brisa en s'asseyant.

La danse finie, je cherchai mon ventail un instant, mais quelqu'un
m'ayant dit ce qui tait arriv, je cessai bien vite de m'en occuper.

Deux mois aprs je reus  Paris un ventail charmant.

Josphine avait l'habitude, avant les audiences diplomatiques, de voir
la liste des prsentations, en sorte qu'elle tait ou se mettait
parfaitement au courant des ambassadeurs et des ministres qui devaient
en faire partie; elle savait  peu prs avant ce qu'elle devait dire 
chacun. Il arriva cependant un jour qu'en rpondant  M. de Lima, et lui
disant, _je reois avec plaisir les flicitations du prince rgent de
Portugal_, elle se trompa et dit _le prince rgnant_, pour _le prince
rgent_. Elle tait dsole aprs l'audience; je ne sais quelle tait la
sotte personne qui avait pu l'avertir de cette bvue; lui en parler
tait trs-inconvenant et trs-mchant, car on tait certain qu'elle
s'en affligerait.

Au reste, je dois dire que toutes les audiences auxquelles j'ai assist
se passaient de la manire la plus convenable; et ce qui pourra
surprendre, c'est qu'il n'en tait pas ainsi de Marie-Louise, qui
cependant devait en avoir pris l'habitude  la cour d'Autriche. Mais en
vrit rien de plus pitoyable que la plupart des rceptions de cette
jeune et malheureuse princesse. Madame la duchesse de Montebello tenait
la feuille contenant les noms des personnes prsentes; souvent elle
lisait mal les noms trangers; quand elle avait dit: J'ai l'honneur de
prsenter  Votre Majest impriale et royale Monsieur..., elle
s'arrtait, hsitait, balbutiait. Marie-Louise alors se penchait pour
lire elle-mme le nom; puis,  l'exemple de Napolon, elle demandait 
la personne prsente: _tes-vous mari? avez-vous des enfans?_ et
quelquefois elle ajoutait comme son poux: _Que faites-vous_? Le
ministre de Saxe, le comte d'Einselden, que je voyais trs-souvent
alors, me disait  chaque audience de Marie-Louise: _En vrit
l'impratrice devrait savoir que je ne suis pas mari, que je n'ai pas
d'enfans, car je le lui ai dj dit tout autant de fois que je l'ai vue.
Il parat qu'elle a peu de mmoire._




CHAPITRE XI.

     De Mayence  Saverne.--Le gnral Ordener et madame de La
     Rochefoucault.--Plaintes de madame de La Rochefoucault 
     l'impratrice.--Bont de Josphine.--Sa douceur dgnrant en
     faiblesse.--Jalousie entre ses femmes de chambre.--Mademoiselle
     Avrillon et madame Saint-Hilaire.--Madame de La Rochefoucault
     grondant l'impratrice.--Larmes de Josphine.--Josphine parlant de
     la mort du duc d'Enghien.--Prires de Josphine et regret de
     Napolon.--Arrive  Nancy.--M. d'Osmond, vque de Nancy.--Madame
     Lvi.--Invitation  djeuner refuse par l'impratrice.--_Autre
     temps, autres moeurs_.--Prodigalit de Josphine, venant de la bont
     de son coeur.--Importunits des marchands.--Josphine achetant une
     bourse que son intendant refuse de payer.--Triomphe de Napolon en
     voyage et froid accueil des Parisiens.--Opinion de Napolon sur le
     10 aot.--Mpris de Napolon pour le peuple.--Chagrins domestiques
     de l'auteur.--Spculations sur les fonds publics.--Engagement
     imprudent.--Dpenses normes et invitables.--Vente  rmr de la
     terre de V...--Beau rve et triste rveil.--Le spculateur en
     perte.--Fuite de MM.*** et ruine de l'auteur.--Lettre de
     MM.***  l'auteur.--Rsolution soudaine.--L'auteur priant
     l'impratrice d'accepter sa dmission.--Le gnral Foulers envoy 
     l'auteur par l'impratrice.--Instance de Josphine.--Explication
     diffre.


EN quittant Mayence, on vint coucher  Saverne; nous y trouvmes le
gnral qui avait command l'expdition d'Ettenheim; il fut, ainsi que
plusieurs autres gnraux, admis au souper de l'impratrice, et le
hasard le plaa  ct de madame de La Rochefoucault. Ne connaissant ce
gnral que par son nom, qui avait acquis une si funeste clbrit, et
nullement par sa figure, je ne pouvais pas comprendre les signes que me
faisait madame de La Rochefoucault, signes qui annonaient un vif sujet
de mcontentement. Aprs souper, une conversation qui eut lieu devant
moi, dans l'appartement de Josphine, m'en donna l'explication.

Madame de La Rochefoucault lui dit: Quand j'ai refus si long-temps
l'honneur que Votre Majest voulait me faire, c'est ce que je savais
bien que ses bonts, son amiti mme, ne pouvaient pas m'viter une
foule de dsagrmens indpendans de sa volont, comme, par exemple, le
malheur (qui m'est arriv ce soir) de me trouver place  souper  ct
du gnral***. Madame de La Rochefoucault ne pouvait pas s'en
consoler. On trouvera peut-tre singulire la libert avec laquelle elle
adressait ces plaintes  l'impratrice; mais elle avait t son amie
long-temps avant d'tre sa dame d'honneur, et la bont de Josphine lui
donnait tout--fait son franc-parler.

Dans une autre circonstance, je l'avais vue en user jusqu'au point de la
faire pleurer; c'tait  propos de ses femmes de chambre que cette
svre leon lui avait t donne.

J'ai dj dit que l'impratrice tait parfaitement bonne, d'un caractre
doux, gal, mais trs-faible. La dernire personne qui lui parlait avait
toujours raison avec elle.

Il arrivait de l quelquefois que les deux parties, auxquels en
particulier elle avait donn droit, en appelaient  elle-mme, se
croyant sres chacune de leur ct de triompher. Ce fut ce qui arriva un
jour avec ses femmes de chambre.

Mademoiselle Avrillon, qui avait t  madame Bonaparte, avait toutes
les peines du monde  perdre avec l'impratrice la familiarit dont sa
grande bont lui avait laiss contracter l'habitude; elle venait lui
faire ses plaintes. Il existait une grande jalousie entre elle et madame
Saint-Hilaire, premire femme de chambre, et les sujets de dolance ne
manquaient jamais, surtout en voyage; c'tait souvent relativement aux
chambres que leur dsignait M. Philippe de Sgur, marchal-des-logis: si
celle de madame Saint-Hilaire tait meilleure que celle de mademoiselle
Avrillon, cette dernire venait tourmenter Josphine; il en tait de
mme si c'tait madame Saint-Hilaire qui se crt maltraite. Jamais les
prrogatives des ambassadrices entre elles n'ont occasion autant de
dbats qu'il s'en levait quelquefois entre les femmes de Josphine.

Mademoiselle Avrillon trouvait fort mauvais que madame Saint-Hilaire se
ft accompagner par sa femme de chambre, et surtout qu'elle l'envoyt
dner  la mme table o elle se trouvait.

Un jour les diffrentes parties avaient rclam prs de Josphine le
redressement de leurs griefs respectifs; elle avait, comme d'habitude,
donn raison  chacune, et il en tait rsult que le dsordre avait t
port au comble, chaque partie se trouvant forte de son approbation.

Madame de La Rochefoucault intervint; elle lui fit sentir qu'elle ne
devait pas permettre  ses femmes de venir jamais l'entretenir de leurs
dbats; elle lui dit que c'tait sa trop grande bont  cet gard qui
avait empir le mal.

Josphine le sentait si bien qu'elle en pleura. Le matin avant de partir
de Saverne, ce qui s'tait pass la veille amena naturellement
l'impratrice  me parler de la mort du duc d'Enghien; elle me dit
qu'elle l'avait apprise par Bonaparte, qui tait entr de trs-bonne
heure chez elle, et lui avait annonc son arrive, sans parler encore de
sa mort; qu'elle s'tait prcipite vivement hors de son lit, en se
jetant  ses pieds, pour le supplier d'pargner sa vie; Napolon l'avait
releve en lui disant tristement: Il n'est plus temps.

Elle croyait que si elle et t instruite  temps, elle et peut-tre
pu faire changer sa dtermination, Josphine pensait qu'en venant lui
annoncer le matin ce funeste vnement, il prouvait dj le regret de
l'avoir provoqu.

De Saverne on vint coucher  Nancy.

Les deux seules visites que Josphine y reut le soir de son arrive
prsentaient un contraste bien bizarre: c'tait l'vque, M. d'Osmont,
et madame Levi; la bienveillance qu'elle leur accordait les fit excepter
de l'ordre qui avait t donn de ne recevoir personne. L'vque n'tait
point une nouvelle connaissance pour l'impratrice, elle l'avait dj
reu souvent  Paris; elle apprciait son esprit, et surtout les formes
polies et agrables qui entouraient toutes ses actions.

La sduction des manires exerait un grand empire sur elle, et ne
manquait jamais son effet; c'tait un moyen certain de lui plaire.

Quant  madame Levi, je ne sais trop ce qui lui avait acquis ses bonts,
mais cette riche juive accourut avec beaucoup de familiarit, pour lui
demander d'accepter un djeuner chez elle le lendemain. Josphine lui
dit que cela tait impossible; madame Levi insistait et voulait
absolument savoir _le pourquoi_. Elle rappelait, sans faire distinction
des temps, un autre djeuner que madame Bonaparte tait venue faire chez
elle antrieurement, lorsqu'elle se rendait aux eaux de Plombires.

Et cependant, en rvolution, il faudrait souvent rappeler cet adage:
_autre temps, autres moeurs_.

L'impratrice, presse par elle, lui rpondit enfin: Ma chre madame
Levi, c'est tout autre chose  prsent, je ne le puis plus; mais revenez
encore demain matin me voir.

Madame Levi revint et lui apporta de trs-belles perles. Josphine les
acheta, pour la consoler du djeuner qu'elle avait t oblige de
refuser.

Elle oubliait quelquefois qu'il est plus facile d'acheter que de payer,
et cet oubli lui donnait souvent beaucoup d'embarras. On lui en a fait
bien des reproches, et on avait tort. Cette prodigalit tenait
particulirement  la bont de son coeur, qui ne lui permettait pas de
rien refuser. Sa condescendance  cet gard excdait souvent les sommes
destines pour sa toilette.

C'tait aux personnes de son service, qui la connaissaient,  lui viter
les tentations, en ne laissant pas arriver jusqu' elle cette foule de
marchands, sollicitant chacun l'achat de ce qu'ils lui apportaient. Un
jour un joaillier vint la tourmenter pour acheter une charmante bourse
orne de diamans; Josphine la trouva trs-jolie et l'acheta mais son
intendant ne voulut jamais dlier les cordons de la sienne pour la
payer. Le pauvre joaillier, aprs mille courses et deux ans d'attente,
se trouva fort heureux qu'on la lui rendt. Ces refus de payer, qu'on
opposait souvent  de justes demandes, faisaient un trs-mauvais effet.
C'tait le tort des personnes qui l'entouraient, et non le sien.

En arrivant  Paris, je ne m'tonnai plus si Napolon aimait tant 
voyager. Sur sa route partout il foulait des fleurs, en passant sous des
arcs de triomphe; toujours il tait accompagn des cris de vive
l'empereur! mais en entrant  Paris, tout tait froid et silencieux
autour de lui; sa voiture passait presque inaperue; aussi il dtestait
bien cordialement les Parisiens. Pendant notre sjour  Mayence, un
jour je lui avais entendu parler du 10 aot, et dire: _ cette poque je
n'tais qu'un simple officier d'artillerie; j'tais sur la terrasse du
bord de l'eau, et je me rongeais les poings_ (c'est l'expression dont il
se servit) _en voyant un souverain attendre dans son palais l'attaque de
toute cette populace, qu'il devait balayer  coups de canon._

Il parla long-temps et vivement  ce sujet, s'exprimant avec beaucoup de
mpris pour le peuple, qui, disait-il, est comme l'eau qui prend la
forme de tous les vases, et dont les volonts doivent tre enchanes,
ayant besoin qu'on pense et qu'on agisse pour lui.

Mon retour  Paris fut suivi de beaucoup de chagrins; avant d'en parler,
je dois retracer quelques circonstances antcdentes.

Lorsque j'avais perdu mon pre, j'tais reste en rapports avec M. G...,
son homme d'affaires; je vis chez lui un M. M..., qui faisait quelques
oprations trs-avantageuses. M. G... regarda comme une trs-grande
faveur qu'il voult bien se charger d'une petite somme que je lui
confiai, pour joindre  ses oprations; j'ignorais de quelle nature
elles taient; mais depuis j'ai eu lieu de croire qu'elles consistaient
tout simplement en spculations sur la hausse et la baisse des fonds
publics. Mes rapports avec lui me firent rencontrer quelquefois dans
son cabinet un M. Odra, qu'on disait charg de beaucoup d'affaires de ce
genre pour M. de Talleyrand.

Depuis, j'ai cru souvent que les oprations si avantageuses de M. M...,
auxquelles je participai pendant plusieurs annes, avaient d provenir
de ses liaisons avec M. Odra, qui avait d tre toujours parfaitement au
courant de tout ce qui devait assurer le succs de ce genre d'affaires.

Pendant long-temps M. M... me renvoyait mes fonds avec le bnfice, et
quand il se prsentait une circonstance qui lui paraissait favorable, il
venait les reprendre.

Si j'eusse t prudente, je me serais contente d'augmenter ce capital
avec les bnfices, sans compromettre d'autres fonds. Mais c'est ici que
je dois m'avouer coupable. Enchante de ces succs, non-seulement
j'augmentai ce capital de tout ce qu'il me fut possible d'y joindre,
mais j'eus l'imprudence d'en parler  des amis,  des personnes de ma
propre famille, qui dsiraient participer  ces avantages.

J'en parlai  M. M...; il me dit qu'il ne s'occupait de ce genre
d'affaires que pour lui, qu'il avait consenti  s'en charger pour moi 
la recommandation de M. G..., son ami intime, mais qu'il ne voulait
accepter aucune responsabilit envers personne autre que moi. J'eus
l'imprudence de donner ma reconnaissance personnelle pour les fonds que
mes amis lui confirent par mon entremise.

Les changemens qu'on avait faits dans ma maison et mon jardin pendant
mon voyage en Angleterre avaient t tellement mal ordonns, qu'il y
avait eu ncessit de les faire disparatre. J'avais confi ces nouveaux
travaux  un autre architecte, qui avait un got particulier pour la
distribution des jardins; mais au lieu de commencer ces changemens en
dtail et successivement, il avait boulevers vingt-deux arpens de
terrain dans toute leur tendue; il avait dtruit l'ancienne avenue, et
en avait pratiqu une nouvelle au milieu du parc, pour arriver  la
maison; mais n'ayant pas calcul exactement la dure de ces travaux, il
arriva que la saison des pluies survint avant qu'ils ne fussent
termins. Bientt la nouvelle route, qui n'avait pas t ferre encore,
devint impraticable; les voitures, pour parvenir  la maison, furent
obliges de se frayer de nouvelles routes  travers le parc, et
l'ouvrage d'une centaine d'ouvriers, qui y avaient t employs pendant
trois mois, se trouva perdu. Non-seulement ce travail et les sommes
qu'il avait cotes taient regrettables, mais le pitinement des
chevaux, le passage des voitures sur ces terres les avaient
transformes en pierre; au printemps, il fallut des travaux immenses
pour les dfoncer de nouveau, et les mettre au point de recevoir les
plantations et la semence de gazon. On se formera une ide des sommes
qui furent enfouies dans ce lieu, quand on saura qu'il y eut pour deux
mille francs de graine de gazon, et cependant cet article, dans les
travaux de ce genre, est communment une des moindres dpenses.

J'tais tout--fait malheureuse de me trouver ainsi entrane, malgr ma
volont, dans des travaux interminables; mais la totalit des terrains
ayant t bouleverse, il fallait ou les finir, ou vendre cette
habitation  vil prix, car dans l'tat o elle se trouvait personne n'en
et voulu. La vendre me paraissait impossible, je manquais de force pour
me rsigner  ce cruel sacrifice. Une partie du parc avait t consacre
pour la spulture de mon pre, je devais donc conserver  jamais cette
habitation.

Jusqu'alors les bnfices qui m'avaient t remis par M. M*** avaient
couvert une grande partie de ces dpenses. Mais elles finirent par les
absorber, et le capital mme s'en trouva fort diminu.

Les avantages que j'avais recueillis pendant plusieurs annes me
perdirent. Sans calculer qu'ils pouvaient cesser, j'eus l'imprudence,
la folie de vendre  rmr la superbe terre de V..., dont le fourneau
seul tait lou vingt mille francs. Le terme pour exercer le rmr
tait une anne; je vendis ma terre pour rien, me croyant certaine de
rentrer dans sa possession, en remboursant dans le cours de l'anne la
somme qui avait t donne. Je pensais que les bnfices des oprations
de M. M... suffiraient pour achever les travaux de ma maison, et payer
les sommes qui taient restes  la charge de mon mari par suite de
plusieurs cautionnemens qu'il avait donns avant son migration. Je me
voyais en esprance rentre,  la fin de l'anne, en possession de ma
terre, et libre de tout engagement.

Ce rve tait beau, le rveil fut cruel... Hlas! si la conscience des
intentions pouvait suffire, je pourrais me reposer sur les miennes;
elles taient parfaites; mais combien est faible cette consolation! elle
ne peut avoir d'effet que lorsque nos fautes n'ont atteint que
nous-mmes; mais si d'autres en sont aussi les victimes, elle devient
bien insuffisante.

M. M***, dont les oprations depuis six mois taient beaucoup moins
avantageuses, et quelquefois en perte, avait cess ds long-temps de
rapporter les fonds, et de les reprendre lorsque l'occasion de s'en
servir se prsentait; ces fonds restaient alors toujours entre ses
mains; seulement j'y puisais pour payer mes dpenses et celles des
travaux de ma maison.

Le lendemain de mon arrive  Paris, j'envoyai chez lui; on vint me dire
qu'il n'y logeait plus, et qu'on ignorait o il tait. Inquite,
effraye, j'y courus moi-mme, et je reus la mme rponse; il avait
cd son appartement et ses meubles  un Allemand, qui ne put me donner
aucune lumire sur le lieu o il s'tait retir. J'exprimerais mal ce
qui se passa en moi dans ce moment. Si j'eusse t veuve, si tous les
fonds emports ou perdus par M. M... eussent t  moi seule, avec le
caractre que j'ai reu de la nature, je n'en aurais pas t affecte un
seul instant; mais les bonts de mon beau-pre et de ma belle-mre
m'avaient donn l'entire proprit de tout ce que mes soins avaient pu
sauver de leur fortune. Toujours je m'tais regarde comme dpositaire
de cette fortune; mon mari, au retour de l'migration, m'en avait laiss
la libre disposition. Jamais il ne m'avait demand compte de ma gestion.
Il ignorait toutes les oprations de M. M...; l'adresse ou le bonheur
que j'avais eu de lui conserver une belle fortune, malgr la svrit
des lois contre les migrs, lui avait donn une parfaite confiance dans
ma capacit; sa bont pour moi m'en accordait mme beaucoup plus que je
n'en avais reu rellement. Il ne cessait de faire mon loge  ses amis,
 ses parens.

Si l'on ajoute  cette confiance illimite l'loignement naturel qu'il
avait pour s'occuper de toute espce d'affaires, on concevra comment il
tait rest dans l'ignorance totale des siennes. Qu'on juge donc de ce
que je dus prouver quand mon imprudence funeste eut compromis toute
cette brillante fortune, et que je pensai que cet excellent homme, qui
avait t lev au milieu d'un luxe proportionn  l'opulence qui
entourait sa famille, allait partager les privations que je devais
m'imposer.

Pour moi personnellement, mon parti tait pris; mais avec quels
dchiremens je commenai  entrevoir l'impossibilit de garder cette
maison qui m'tait si prcieuse par le dpt qu'elle renfermait!

Hlas! les sommes normes qui y avaient t enfouies auraient presque
suffi, pour rparer les pertes rsultant de la fuite de M. M..., ou du
moins elles eussent pu former encore une belle fortune.

Mais elles taient perdues sans retour; car on sait qu'en vendant une
maison de campagne, on ne retrouve jamais que sa valeur primitive, et
qu'en gnral le prix de tous les changemens qu'on y a faits se trouve
perdu. En revenant de chez M. M..., je trouvai chez moi une lettre de
lui, timbre de La Haye; il me disait qu'il tait au dsespoir,
beaucoup plus pour moi que pour lui-mme; que je devais me rappeler que
c'tait presque malgr lui qu'il s'tait charg de mes fonds, puisqu'il
n'avait jamais travaill que sur son propre argent. Qu'il n'avait rien
emport, absolument rien autre que la valeur de son mobilier, qui
n'tait pas considrable. Qu'il avait quelques rclamations  faire en
Hollande pour quelques sommes qui lui taient dues. Que s'il russissait
 s'en faire payer, ces sommes me seraient envoyes, puisque j'tais la
seule personne compromise dans cette affaire. Que tout ce qu'il pourrait
recueillir de ce qui lui tait d, ou gagner par son industrie, me
serait acquis[58].

Cette lettre ne devait me laisser aucune esprance. Je dus de suite
prendre courageusement mon parti, et renoncer  un monde dans lequel je
ne pouvais plus paratre avec l'clat qui m'avait entoure jusqu'alors.

J'crivis  l'impratrice; sans entrer dans aucun dtail, je lui disais
qu'une circonstance imprvue et imprieuse me prescrivait de quitter
Paris, que je la priais d'accepter ma dmission.

Quelques heures aprs le dpart de ma lettre, le gnral Fouler, son
cuyer cavalcadour, arriva chez moi, avec l'invitation de me rendre de
suite  Saint-Cloud. J'y fus, j'y trouvai Josphine seule; elle vint 
moi avec l'empressement le plus aimable. Que vous est-il donc arriv?
me demanda-t-elle; quelque chose que ce soit, je puis, je crois, le
rparer, et c'est l, sans doute, la plus heureuse prrogative de ma
position. Parlez, ouvrez-moi franchement votre coeur. Vous savez si je
vous aime; dans les mois que nous venons dpasser ensemble, j'ai su vous
apprcier[59]; je ne veux pas que nous soyons spares. Non,
ajouta-t-elle en m'embrassant, nous ne le serons pas, nous ne pouvons
pas l'tre.

J'allais rpliquer et lui dire que j'tais pntre de sa bont, mais
qu'il m'tait impossible d'en profiter, que les circonstances dans
lesquelles je me trouvais taient irrparables, et ncessitaient le
parti que je prenais, lorsque l'empereur entra chez elle. Le salon fut
bientt rempli de monde; je dus remettre cette explication  un autre
jour.




CHAPITRE XII.

     vnement tragique racont par madame de La
     Rochefoucault.--Dernire prcaution d'une mourante.--Dsespoir d'un
     jeune homme.--Rflexions de la marchale... sur cette aventure.--Le
     voleur de coeur.--Attendrissement suivi d'hilarit.--Le diamant vol
     et retrouv.--Empressement des jeunes femmes auprs de la
     marchale...--La devise de la rpublique brode en garniture de
     robe par ordre de la marchale...--Tendresse du prince de
     Talleyrand pour mademoiselle Charlotte.--Conjectures.--Stupfaction
     du corps diplomatique.--Question de M. d'Azara  madame
     Duroc.--Mprise de celle-ci.--Madame Duroc prise pour habile
     diplomate.--Dsolation de madame Duroc qui craint de passer pour
     sotte.--Promenade propose par l'empereur.--Correspondance
     mystrieuse.--Lettres anonymes.--Napolon dnonc  Josphine, et
     Josphine dnonce  Napolon.--L'espion cherchant  exciter la
     jalousie de l'empereur.--Secret impntrable.--Promenade  la
     Malmaison.--Noms rays par l'empereur.--Bonne mmoire de
     Napolon.--Spectacle et cercle  la cour.--Msaventure d'un riche
     banquier.--Mot de la princesse Dolgorouki sur la cour impriale.

LA marchale*** tait du nombre des personnes qui venaient d'arriver
dans le salon de l'impratrice. Madame de La Rochefoucault, encore tout
mue d'un vnement que son mdecin venait de lui raconter, nous dit
qu'il avait t appel pour donner ses soins  une jeune femme qui tait
tombe sous les roues d'une voiture, qu'elle tait tellement blesse
qu'elle mourut quelques minutes aprs qu'il fut prs d'elle, mais
qu'elle avait eu encore assez de force pour lui dire avant de mourir:
Monsieur, il va arriver ici quelqu'un qui sera bien malheureux de ma
perte, je vous le recommande, ne l'abandonnez pas  son dsespoir.
Emportez les pistolets qui se trouvent dans mon secrtaire, car je
craindrais que dans le premier moment de sa douleur il ne pt en faire
un usage funeste.

En effet, ce mdecin avait vu arriver peu de temps aprs un jeune homme
dont le dsespoir tait si dchirant, qu'il lui avait inspir un
vritable intrt.

La marchale***, prsente  ce rcit que madame de La Rochefoucault
nous faisait avec beaucoup d'motion, l'interrompit pour lui demander
bien gravement: Ce jeune homme tait-il son mari?--Je ne le crois pas,
rpondit la comtesse, mais il est bien malheureux, et par consquent il
inspire de l'intrt.--Comment, Madame, dit la marchale; d'une voix
clatante, pouvez-vous vous intresser  un de ces voleurs de coeur, car
il est bien clair qu'il n'tait que cela, un voleur de coeur... Cette
expression de _voleur de coeur_, qui nous paraissait si drle, ainsi que
la svrit de la marchale, schrent les larmes que le rcit de madame
de La Rochefoucault avait presque fait couler.

Josphine avait racont  quelques-unes de nous le vol d'un diamant de
la marchale, qui paraissait presque incroyable; elle se pencha vers
moi, et me dit tout bas: Je vais vous faire rpter l'histoire du
diamant.

La conversation ayant t mise sur ce sujet, la marchale entra de
nouveau dans tous les dtails: elle nous dit qu'elle avait un frotteur
qu'elle souponnait fort de lui avoir vol un trs-beau diamant; elle
tait entre dans la chambre o il tait, un pistolet  la main, en
avait ferm la porte  la clef, et lui avait dit qu'elle ne quitterait
pas la chambre sans avoir retrouv son diamant; que l'homme avait voulu
protester de son innocence; que, pour la prouver, il s'tait mis nu
comme un ver, et que c'tait dans cet tat qu'elle avait su retrouver
son diamant cach sur lui. Ce rcit fut accompagn de beaucoup de
dtails que je dois omettre ici...

Chaque fois que la marchale*** venait voir l'impratrice,
l'empressement des jeunes femmes autour d'elle tait extrme. Elles
espraient toujours recueillir quelques-uns de ces mots qui ont fait
fortune dans le monde.

Je crois qu'on lui en a prt beaucoup plus qu'elle n'en a jamais dit.

Mais aussi un proverbe vulgaire nous apprend qu'on ne prte qu'aux
riches.

Au temps o les difices publics taient couverts de cette devise:
_Vivre libre ou mourir; unit, indivisibilit de la rpublique,_ la
marchale l'ayant trouve jolie, la fit broder sur un ruban dont elle
fit garnir une robe.

Au reste, toutes les plaisanteries qu'on a faites sur elle n'ont pour
objet que des ridicules; combien de femmes seraient heureuses que les
reproches qu'on peut leur adresser n'eussent pas des motifs plus graves!

Ce mme jour madame Duroc revint toute triste d'une visite qu'elle
venait de faire chez la princesse de Talleyrand; en se rappelant une
rponse qu'elle avait faite  M. d'Azara, elle craignit qu'il ne l'et
prise pour une sotte. Avant de raconter ce qui fit natre cette crainte,
il faut rappeler l'extrme tendresse de M. de Talleyrand pour une jolie
petite fille qui tomba un jour des nues chez lui. Elle se nommait
Charlotte; non-seulement elle tait l'objet des soins de la princesse,
mais le prince en raffolait; il en parlait sans cesse, les occupations
les plus graves, la prsence des ambassadeurs, rien ne pouvait l'en
distraire.

Lorsqu'il vint  Aix-la-Chapelle, elle tait malade. Il attendait
l'arrive des courriers avec une anxit dont l'excs excitait la
curiosit de tout le monde; le vaste champ des conjectures fut parcouru
en tous sens pendant long-temps, sans qu'il ft possible de deviner;
mais enfin on sut trs-positivement que l'extrme tendresse du prince ne
prouvait que la gentillesse de l'enfant, et non aucun lien de parent;
cette tendresse n'en tait pas moins un sujet d'tonnement. Souvent, au
milieu d'intrts trs-graves, si cet enfant s'approchait de lui, tout
entier aux caresses qu'elle lui prodiguait, il la pressait dans ses
bras, interrompait pour elle la conversation la plus srieuse, et
laissait autour de lui tous les diplomates stupfaits.

Ce mme jour, M. d'Azara, dont la conversation avait t ainsi
interrompue, vint se placer prs de madame Duroc, et se penchant vers
elle, il lui demanda bien bas: Madame, pourriez-vous me dire ce que
c'est que Charlotte?

La duchesse, qui dans cet instant ne pensait pas du tout  cet enfant,
regarda M. d'Azara avec tonnement, et lui dit: Monsieur, c'est un
entremet qu'on fait avec des pommes. M. d'Azara, en recevant cette
rponse  btons rompus, se persuada que la jeune duchesse tait une
diplomate beaucoup plus fine que lui, et qu'elle ne voulait pas rpondre
 sa question, dont la solution, devait sans doute rester un problme;
il s'inclina, et n'ajouta pas un mot.

Madame Duroc, en sortant de chez le prince, pensait  la singulire
question de M. d'Azara, ne pouvant pas comprendre  quel propos il lui
avait parl de cuisine, quant tout  coup un souvenir de cet enfant vint
la frapper, et lui faire penser que la question de M. d'Azara pouvait
bien avoir eu cette petite fille pour objet. Alors elle se dsolait de
sa rponse.

Qu'aura pens M. d'Azara? il aura cru que j'tais folle, nous
disait-elle tristement. Au contraire, cette rponse, qu'elle croyait si
ridicule, avait paru le _nec plus ultra_ de l'adresse diplomatique, pour
rpondre sans rien dire.

Je n'avais pas vu l'empereur depuis ma dmission; ce souvenir, auquel se
joignait celui de ce terrible regard lanc sur moi la veille de notre
dpart de Mayence, me troubla un peu lorsqu'il entra chez l'impratrice;
mais tant accompagn de plusieurs personnes, et beaucoup d'autres tant
survenues, je me remis bientt. Il venait proposer  Josphine une
promenade qui fut accepte; elle eut la bont de m'engager 
l'accompagner.

Pendant la promenade, j'esprais profiter d'un instant de solitude pour
lui rappeler ma dmission et ses motifs, dont rien malheureusement ne
pouvait attnuer la force, mais nous ne fmes jamais seules.

Josphine nous parla d'une circonstance assez extraordinaire et
jusqu'alors parfaitement inexplicable; et cependant la police du chteau
et celle de Paris avaient t employes successivement pour en dcouvrir
les auteurs.

Chaque fois que l'empereur faisait une action, quelle qu'elle ft, dont
il dsirait drober la connaissance  Josphine, elle recevait peu
d'heures aprs une lettre qui l'en instruisait dans tous les dtails qui
y taient relatifs.

De mme tout ce que faisait Josphine et qui pouvait donner lieu 
interprtation tait toujours transmis par la mme voie  l'empereur.

Ces lettres arrivaient toutes par la poste du gouvernement; elles
taient de la mme criture. Pendant le sjour de la cour  Saint-Cloud,
elles arrivaient si promptement, qu'on s'tonnait quelquefois qu'on et
le temps de les envoyer  la poste  Paris.

 une poque o le prince Eugne partait pour l'arme, il dit 
Josphine qu'il avait dans son rgiment un jeune officier qu'il aimait
beaucoup, qui venait de perdre sa mre qui lui avait laiss de
trs-beaux diamans, qu'il en tait fort embarrass, ne pouvant pas les
emporter  l'arme, et qu'il lui avait offert de les faire garder, avec
ceux de l'impratrice, par la personne prpose  cet effet; Josphine
lui dit qu'elle y consentait, que cet officier pouvait se prsenter chez
sa premire femme pour y dposer ses diamans, mais qu'on la ft
prvenir, attendu qu'elle voulait connatre ce qu'on dposait.

Le lendemain  l'issue de son djeuner, on vint l'avertir de l'arrive
de cet officier; elle monta un instant trs-court dans l'appartement de
cette premire femme de chambre, pour s'assurer de la valeur de ce qu'on
lui confiait. L'amiti que le prince Eugne avait pour cet officier la
portait  prendre tous ces soins; aussitt que la remise de ces objets
fut faite, elle revint dans son appartement.

Deux heures aprs, l'empereur tait instruit de tous ces dtails par le
correspondant anonyme,  la rserve qu'on lui avait tu la circonstance
du dpt qui avait motiv cette visite; on voyait qu'on aurait voulu
pouvoir y donner une apparence coupable. L'heure, le signalement de
l'officier taient bien exacts.

Pendant plusieurs annes, cette mystrieuse correspondance a t suivie
 chaque circonstance qui pouvait prsenter quelques malignes
interprtations. Il n'y avait aucun doute que l'auteur ne ft une
personne du chteau, et mme il fallait qu'elle y occupt une place qui
lui donnt l'entre des salons, car souvent ces lettres avaient pour
objet des choses qui devaient rester inconnues aux personnes du service
subalterne. L'criture de ces lettres, qui tait toujours la mme, ne
paraissait pas contrefaite.

Jamais on n'a pu avoir aucune lumire sur ce gnie invisible qui suivait
leurs majests partout. Deux jours aprs, Josphine m'envoya chercher
pour l'accompagner  la Malmaison. L'empereur tait de cette promenade;
en y arrivant, nous nous assmes quelques instans dans le salon. M. de
Rmuzat en profita pour s'approcher de l'empereur; il tenait un papier
d'une main et une critoire de l'autre; il lui prsenta le papier;
l'empereur le parcourut, prit la plume, et biffa vivement avec humeur
deux noms.

C'tait la liste pour les invitations d'un cercle. Josphine, qui tait
prs de moi, sourit et prit mon bras pour passer dans le parc. J'tais
curieuse de connatre les deux noms rays qui avaient fait natre ce
sourire; mais je ne devais pas me permettre de question. L'impratrice
ne laissa pas long-temps ma curiosit en suspens; elle me dit que
Napolon voulait qu'on lui prsentt toujours la liste des invitations
des cercles; souvent il rayait quelques noms, mais qu'il y en avait deux
qu'on tait presque certain de trouver dans les raturs. Si l'empereur
les laissait quelquefois, c'tait  regret, et par des considrations
relatives  l'entourage de ces dames; car pour elles-mmes, leurs noms
eussent toujours t rays: l'une tait madame de V***, l'autre
madame de T... L'empereur avait une mmoire des noms et des personnes
qui le trompait rarement.



Lorsqu'il y avait spectacle  la cour, le cercle dans les appartemens y
succdait; beaucoup de personnes de la ville recevaient des billets pour
le spectacle: ces billets ne leur donnaient aucun droit de se prsenter
au cercle.

Un soir, M. de ***, riche banquier, tait dans le parterre en habit
habill trs-brillant, sa toilette ne le cdait en rien  celle de
beaucoup de personnes de la cour, prs desquelles il se trouvait. En
sortant, il rencontra plusieurs membres du corps diplomatique qu'il
connaissait, et, tout en causant avec eux, il les suivit et arriva dans
les salons.

Il y avait fort peu de temps qu'il y tait, lorsque l'empereur distingua
au milieu de cette foule de courtisans une figure qui lui tait
inconnue; il lui fit dire de sortir. L'existence honorable dont M. de
*** jouissait dans le monde rendit cette commission fort dure 
excuter pour celui qui en fut charg. M. de *** en fut frapp
d'autant plus douloureusement, qu'il aimait  s'entourer habituellement
de beaucoup de personnes de la cour, qu'il recevait chez lui tous les
ambassadeurs, et en gnral fort bonne compagnie.

Ces cercles furent dfinis un soir devant moi par la princesse
Dolgorouki; cette femme, fort spirituelle, avait fait par son esprit les
dlices de la cour de l'impratrice Catherine. Elle arriva chez la
baronne de Saint-Marceau o j'tais, en sortant du chteau; on lui
demanda ce qu'elle en pensait; elle rpondit: _On trouve bien l une
grande puissance, mais non pas une cour_.




CHAPITRE XIII.

     Conversation avec l'impratrice, au sujet au mariage du prince
     de....--Ordre donn par l'empereur au prince de se sparer de sa
     matresse.--Esprit et paresse du prince de....--Dmarches de
     madame*** auprs de l'empereur.--Rsultat de ses
     dmarches.--Madame***, marie au prince de.....--Sotte timidit
     des gens d'esprit, et audace heureuse des sots.--Mcontentement de
     l'empereur.--Son aversion pour madame***.--Les deux premiers
     maris de madame***.--Double complaisance, et argent reu des
     deux mains.--Consentement achet fort cher.--Suite de la
     conversation avec l'impratrice.--Dtails raconts par
     l'impratrice sur les soeurs de l'empereur.--Toilette de la
     princesse Pauline.--_Aisance_ incroyable.--Mort du fils du gnral
     Leclerc et de la princesse Pauline.--Le caf et le sucre.--conomie
     outre de la princesse Pauline et des frres et soeurs de
     Napolon.--Traits de parcimonie de madame-mre.--La dame de
     compagnie  mille francs d'appointemens, et le voile de 500
     francs.--Le melon au sucre.--Madame-mre se coupant des
     chemises.--Parcimonie du cardinal Fesch.--Louis
     Bonaparte.--Exaltation de ses sentimens.--Dehors froids et me
     passionne de Louis.--Sa jalousie.--Mademoiselle C., amie de la
     reine Hortense.--Portrait de la reine Hortense.--Hilarit
     d'Hortense excite par une pithte impriale.--Gravit de
     Cambacrs dconcerte.--Gravit d'un jugement de Napolon sur son
     frre Joseph.--Tte--tte de l'auteur avec
     Josphine.--L'impratrice enviant le sort d'une pauvre
     femme.--Aversion de Josphine pour l'tiquette.--Chagrin caus 
     l'impratrice par des calomnies.--Lettre de Napolon  Josphine au
     sujet d'Hortense.--Timidit d'Hortense vis--vis de
     Napolon.--L'auteur persiste dans sa rsolution de s'loigner de la
     cour.


EN parlant des cercles, je me suis loigne de l'impratrice avec
laquelle je me promenais; la conversation qu'elle avait commence
l'amena  me parler du mariage d'un ministre dont tout le monde s'tait
tonn ( commencer, je crois, par lui).

L'empereur, effray de la dissolution des moeurs suite ncessaire de
l'anarchie dans laquelle la France avait t plonge, et de l'irrligion
devenue presque gnrale, avait cru consolider son autorit en
rtablissant le culte, et en donnant l'exemple d'une vie rgulire.

Ses regards s'tendirent sur plusieurs personnes de sa cour. Un de ses
ministres reut l'ordre de renvoyer de chez lui sa matresse, qui
jusqu'alors avait fait les honneurs de sa maison.

On trouvait trs-simple qu'il et une matresse s'il en avait la
fantaisie, mais on voulait qu'il allt la voir chez elle, et que sa
prsence chez lui ne ft pas pour les reprsentans de tous les
souverains de l'Europe une preuve de mpris pour toutes les opinions
reues.

Ce ministre, qui joint  tout l'esprit qu'il est possible d'avoir, une
faiblesse, une paresse de caractre qui lui fait prfrer d'tre
gouvern par les gens qui l'entourent  l'ennui d'avoir une volont avec
eux[60], fut charm (ceci est une supposition) que les ordres de
l'empereur missent fin  une manire de vivre qui devait lui dplaire,
mais qu'il n'avait pas la force de changer.

Quant  sa matresse, ce fut tout autre chose; elle avait dit, crit,
rpt  toute la terre qu'elle tait sa femme; que ce qui manquait  la
crmonie de leur mariage tait si peu de chose que ce n'tait pas la
peine d'en parler, et qu' l'exception de s'tre prsents  la
municipalit, c'tait tout--fait la mme chose: elle n'tait pas femme
 abandonner ainsi la partie.

La faiblesse du ministre, son laissez-aller avec elle, lui donnaient
l'assurance qu'il ne dirait pas _non_, si elle pouvait parvenir 
vaincre la rsolution de l'empereur.

Elle mit donc tout en oeuvre pour parvenir  le voir.

Ce n'tait pas chose facile; il ne l'aimait pas. Sa liaison avec le
ministre, qu'elle s'tait plu  afficher, l'avait indispos contre elle.

Josphine,  qui elle s'adressa pour obtenir une audience, n'osa pas
mme la demander. Mais madame*** ne se rebuta pas. Elle alla dans les
appartemens, dans les corridors, et aprs bien des heures d'attente,
elle saisit l'empereur au dtour d'une porte, se jeta  ses pieds, et
tant il est vrai que la bte la plus bte a une sorte d'loquence de
sentiment quand il s'agit d'intrts qui touchent son bonheur, elle
arracha  l'empereur ces mots: _Eh bien, madame, si vous ne voulez pas
le quitter, alors pousez-le_.

Elle ne demandait pas mieux assurment, c'tait la volont du ministre
qu'elle n'avait pu matriser jusqu'alors assez pour arriver  ce but
dsir, qu'elle redoutait: mais une fois munie de l'ordre qu'elle se fit
donner, elle sortit triomphante, et force fut au ministre de se
soumettre  pouser... Dans cette circonstance on put se convaincre
d'une grande vrit, c'est qu'une personne de peu d'esprit russit dans
beaucoup de choses ou choueraient celles qui ont du tact et le
sentiment des convenances; celles-l sont retenues par mille craintes,
par mille biensances qu'elles craignent de blesser. Celle qui manque de
ces qualits n'aperoit que son but, elle y marche hardiment en passant
sur tous les obstacles qui arrteraient des personnes plus dlicates.

L'empereur tait mcontent de lui, mcontent d'avoir cd  ces
importunes sollicitations. C'tait la premire fois qu'on et emport un
ordre contraire  sa volont.

La prcipitation qu'on mit  le faire excuter lui pargna la peine de
le rvoquer.

Mais il garda toujours au fond de son coeur un fond d'aversion pour la
femme qui la premire avait pu changer son immuable volont. Sa vue lui
rappelait toujours un souvenir dsagrable; aussi l'vitait-il aussi
souvent qu'il le pouvait.

Moins cette femme possdait de sduction d'esprit, plus l'humeur de lui
avoir cd s'en augmentait. On dit que cette personne qui a t si belle
a t trs-profitable  ses deux premiers maris. On prtend que le
premier qui l'pousa la perdit le premier jour de son mariage. Elle lui
fut enleve par le second, qui, ainsi que cela se pratique dans les pays
soumis  la domination anglaise, lui paya une somme trs-considrable
pour le ddommager de la privation de sa femme.



Ce second mari avait t vivement sollicit par elle depuis long-temps
pour consentir au divorce. Elle lui donnait beaucoup d'argent dans
l'esprance d'obtenir qu'il cderait  ses instances; d'un autre ct,
_on dit_ que le ministre, qui tait bien aise d'avoir un obstacle 
opposer aux sollicitations de madame***, pour l'pouser, payait fort
chrement le mari pour qu'il gardt son titre. Celui-ci, qui trouvait
trs-doux de recevoir des deux mains, ne demandait pas mieux de
prolonger cette importante ngociation; mais on prtend que lorsqu'il
vit qu'il allait perdre cette double pension et qu'il fallait se
dcider, il mit un prix trs-haut  son consentement.



Josphine, qui me raconta l'histoire du mariage que je viens de
rapporter, y ajouta cet pisode qu'elle ne me donna que comme un _on
dit_. Cette conversation l'amena  parler des soeurs de l'empereur; nous
tions seules. Je pus juger qu'elle les aimait peu. Elle s'tonnait que
la svrit qu'il voulait introduire dans les moeurs de sa cour ne
s'tendt pas  sa propre famille. La princesse Pauline fut en grande
partie le sujet de cette conversation; elle tait parfaitement jolie, et
elle voulait qu'on ne pt pas douter de la perfection de sa personne.
Souvent les dames de service prs d'elle taient admises dans son
appartement pendant sa toilette, qu'elle prolongeait  dessein de se
faire admirer. Souvent un intervalle assez long sparait le moment o on
lui offrait sa chemise de celui o on la lui passait; pendant ce temps
elle se promenait dans sa chambre avec autant d'aisance que si elle eut
t totalement vtue. Il y a sur cette toilette des dtails qui
paraissent incroyables, mais dont je n'aime pas  rappeler le souvenir
mme dans le secret de ma pense. Josphine me parla du fils que la
princesse Pauline avait eu de son premier mariage avec le gnral
Leclerc; cet enfant charmant fut envoy en Italie au milieu de la
famille du second mari de sa mre. On prtendait que cette famille
l'aimait peu, que croyant qu'il natrait des enfans de ce mariage, elle
voyait avec peine qu'ils auraient pour frre un fils du gnral Leclerc:
quoi qu'il en soit, cet enfant mourut.

* * *

Josphine disait qu'il tait trs-intressant; elle me cita de lui une
navet pleine de malice.

* * *

Un jour, sa mre, avec beaucoup d'affectation, refusait de prendre du
caf[61], et donnait pour raison qu'il lui avait cot trop cher
(voulant faire entendre que c'tait pour ces denres coloniales que
l'empereur avait fait partir l'expdition de Saint-Domingue, dans
laquelle le gnral Leclerc avait perdu la vie). Mais, maman, lui dit
son fils, _tu manges bien du sucre tous les jours_.

L'impratrice parlait de cet enfant avec beaucoup d'intrt, et
regrettait sa fin prmature.

La princesse Pauline avait en commun avec toute la famille de Napolon
une parcimonie qui et t ridicule dans une personne d'un rang peu
lev, et qui le paraissait bien davantage quand c'tait la soeur du chef
de l'tat qui en tait capable.  ct de grandes dpenses d'ostentation
se trouvaient des conomies qu'on a peine  concevoir. J'en citerai un
exemple: tant aux bains de Lucques, il y avait sur la chemine de son
salon des candlabres portant des bougies;  l'instant o les visites
sortaient on les teignait; et lorsqu'on entendait une voiture entrer,
on les rallumait prcipitamment. Cet exercice se renouvelait plusieurs
fois dans la soire.

Mais tout ce qui dans ce genre paraissait ridicule parmi les frres et
soeurs de Napolon tait effac par ce qu'on racontait de sa mre.

Dans le temps du consulat, sa maison n'tait pas encore monte comme
elle l'a t depuis; elle n'avait qu'une dame de compagnie  laquelle
elle donnait mille francs d'appointemens. Cette dame avait t
chanoinesse, et appartenait  une trs-bonne famille de Franche-Comt.

Dans un voyage  Rome, pendant lequel madame Bonaparte fut prsente au
pape, elle dit  madame D..., sa dame de compagnie, qu'elle devait avoir
pour cette prsentation une toilette convenable, et particulirement un
grand voile lam, tel qu'on en portait alors. Sur l'observation que
madame D... lui fit que ce voile lui coterait 500 fr., ce qui, avec le
reste de sa parure, excderait la somme qu'elle pouvait y consacrer,
madame Bonaparte lui dit: Je vous avancerai six mois de vos
appointemens. Cette dame ne pouvant pas consacrer six mois de ses
appointemens pour un seul voile, se dtermina, lors de son retour 
Paris,  donner sa dmission. Depuis, lorsque la maison de madame-mre
(comme on la nommait alors) fut monte, oblige d'avoir une table bien
servie, elle s'tait aperue que plusieurs des dames faisant partie de
sa maison demandaient du sucre avec des melons; elle fit dfendre  son
cuisinier d'en servir pour viter cette double consommation.

Dans ce temps elle se faisait conduire quelquefois dans la rue des
Moineaux, dans les magasins du Gagne-Petit, descendait  quelque
distance de la maison, de peur que la vue de sa voiture ne l'expost 
payer quelques sous de plus: elle y achetait de la toile pour des
chemises, et, revenue  son htel, elle s'enfermait dans sa chambre pour
les couper elle-mme, dans la crainte qu'une lingre pt lui prendre un
peu plus de toile.

Le cardinal Fesch, son frre, qui a dpens tant de millions dans son
htel de la rue de la Chausse-d'Antin, participait  cette maladie de
famille. Lorsqu'il fut nomm cardinal, sa soeur se trouvait  Borne, et
il logeait chez elle.

Donnant un grand dner  tous les cardinaux, le cuisinier de madame
Bonaparte lui dit qu'il avait besoin de beaucoup de vases communs en
terre, pour mettre les jus, etc. Le cardinal lui dit d'en acheter.
Lorsque le chef de cuisine lui prsenta la facture de 18 fr. jointe  la
dpense du dner, il lui donna l'ordre de rapporter toutes ces poteries
dans une armoire de son antichambre, ne voulant pas les laisser dans la
cuisine de sa soeur, puisque c'tait lui qui les payait...

Louis tait, de toute la famille de l'empereur, celui qui participait
le moins  ce dfaut, et celui qui runissait quelques belles qualits.
C'est un honnte homme un peu exagr dans tous ses sentimens. Il et
t passionn pour sa femme, si elle l'et aim; mais elle n'prouvait
pour lui que de l'loignement; elle avait sacrifi ses affections aux
dsirs de sa mre, mais l'attrait peut-il se commander? Sans doute la
conduite dpend de nous, mais nos sentimens sont involontaires. J'ai vu
souvent dans le monde confondre la conduite et les affections, ce qui me
semble trs-injuste: on doit  soi-mme et au mari qu'on aime le moins
une conduite rgulire, mais l'aimer est tout autre chose. La volont
est souvent insuffisante  cet gard.

Louis cachait sous des dehors assez froids une me passionne: il ne put
se contenter des seuls sentimens que sa femme put lui accorder; ses
affections les plus pures, sa tendresse pour sa mre, son attachement
pour son frre, excitaient son envie; il tait jaloux de tout ce qui
pouvait la distraire de lui; il et voulu lui interdire la musique, le
dessin, qu'elle cultivait avec beaucoup de succs. Ces innocentes
occupations excitaient souvent son humeur.

La reine Hortense avait une amie dans la personne d'une de ses
lectrices, mademoiselle C..., qui tait dteste de Louis. Je pense que
l'affection de sa femme pour elle tait le seul motif de cette
antipathie.

Mademoiselle C... conduisait toute la maison de la reine. Elle passait
pour avoir de l'esprit; on a dit (je ne sais sur quoi cette supposition
est fonde) que loin de calmer l'irritation des deux poux, elle y avait
ajout par ses conseils. C'est un _on dit_ que je rpte sans y croire,
Hortense ayant bien assez d'esprit pour se conduire d'aprs ses propres
lumires. C'tait une femme fort agrable par ses grces, ses talens,
ses manires et son aimable caractre; elle n'tait pas jolie; la
conformation de sa bouche, qui laissait paratre ses dents longues et
saillantes, gtait sa figure, qui sans ce dfaut et t remarquable par
de jolis yeux bleus, une belle peau et des cheveux d'un blond charmant;
sa taille tait moyenne et sa tournure fort agrable. Dans les premiers
momens de son lvation, et de celle de sa famille, elle eut  couter
un jour un discours de Cambacrs. Peu faite encore  l'pithte
d'_auguste_ qu'on se croyait oblig d'ajouter au nom de sa mre, elle
partit d'un grand clat de rire. La gravit du grand chancelier en fut
presque altre; mais il fut bientt remis; chacun sait avec quelle
srieuse importance il remplissait les fonctions de sa place.

L'empereur, en parlant de son frre Joseph, disait qu'il avait l'esprit
de commrage d'une vieille femme.

Deux jours aprs cette promenade  la Malmaison, je reus un message de
Josphine qui dsirait me voir  Saint-Cloud. La maison de campagne que
j'occupais en tait peu loigne. En arrivant, je la trouvai dans sa
chambre  coucher. Elle pleurait et paraissait profondment affecte.
Elle prit ma main, et me fit asseoir sur un sige plac prs de celui
qu'elle occupait, en gardant ma main dans la sienne. Elle continuait de
pleurer; je voulus essayer quelques paroles consolantes, toujours
embarrassantes  prononcer quand on ignore le sujet qui fait couler les
larmes qu'on voudrait tarir.

Vous voyez ce tableau[62], me dit-elle en levant la main pour me le
dsigner; eh bien! la femme qu'il reprsente tait plus heureuse que
moi. Ah! souvent tous mes voeux se sont runis pour envier son sort bien
prfrable au mien. Je voudrais tre  sa place, et cependant on croit
mon sort heureux! on l'envie! Ah! si on pouvait bien le connatre, on
le plaindrait loin de l'envier. L'impratrice n'est qu'une esclave
pare; l'expression de ma pense ne m'appartient mme pas, on veut me la
dicter, on voudrait anantir tous mes souvenirs, et paralyser tous mes
sentimens. Sans s'expliquer positivement, je vis qu'elle venait
d'prouver une vive contrarit, relative, je crois,  quelques amies
qu'elle avait voulu servir sans avoir pu y russir. Cette contrarit
qu'elle venait d'prouver ajoutait  l'humeur qu'elle avait si souvent
contre l'tiquette dont on l'entourait.

On exige, me dit-elle, que je reste assise lorsque des femmes qui
nagure m'taient suprieures, entrent chez moi, c'est impossible, je ne
le puis pas. Quelle jouissance pourrais-je trouver  faire sentir aux
personnes qui m'entourent, la diffrence du rang qu'elles occupent 
celui auquel je suis parvenue? non, cela est impossible.

tre aime est le premier besoin de mon coeur... Nous restmes
long-temps seules.

Elle me parla des horribles calomnies imprimes dans les journaux
anglais au sujet de sa fille, et rptes par le public parisien. Dans
ce moment, dispose  l'attendrissement auquel elle venait de se livrer,
elle alla chercher dans une cassette quelques lettres; elle en prit une
qui lui avait t crite en dernier lieu par l'empereur, du camp de
Boulogue  Aix-la-Chapelle.

Il se plaignait de n'avoir reu aucune nouvelle de sa fille, il lui
disait que ses enfans lui taient aussi chers que s'ils tenaient de lui
la vie, et paraissait bless de ce silence.

Josphine avait crit  Hortense pour l'engager  tre moins ngligente
envers Napolon; elle me montra sa rponse.

Hortense lui disait qu'il tait impossible que l'empereur pt douter de
son attachement, qu'il faudrait qu'elle ft un monstre d'ingratitude
pour ne pas lui rendre en reconnaissance et en affection, tout ce qu'il
avait fait pour elle et son frre; mais qu'elle ne pouvait pas se
dfendre d'un peu de timidit avec lui, que c'tait cette timidit qui
gnait souvent l'expression de son affection, et qui tait la cause de
son silence.

Ces calomnies affectaient vivement Josphine, chaque fois qu'elles
taient rptes.

Je la quittai sans lui parler de ma dmission, et sans prendre cong
d'elle, comme j'en avais eu l'intention. Les bonts dont elle m'avait
comble, l'attachement dont j'avais reu tant de preuves, m'imposaient
le devoir de ne pas choisir le moment o je la voyais tristement
affecte, pour l'occuper de moi. Mais en partant de Saint-Cloud, je
pris la rsolution formelle de n'y plus retourner, de prendre cong de
Josphine en lui crivant, et de quitter Paris sous trs-peu de jours.




CHAPITRE XIV.

     Prparatifs de dpart.--Devoirs pnibles.--Suppositions
     ridicules.--Calomnies.--Souvenir redout.--Faiblesse de caractre
     de Josphine.--Contes absurdes.--Pense
     accablante.--Dsespoir.--Imprudence.--Horreur du monde.--Confiance
     trompe.--Les domestiques de madame de V*** la suivent dans sa
     retraite.--Got de madame de V*** pour l'agriculture.--Les
     laquais valets de ferme.--Souvenirs de Paris effacs.--Tranquillit
     parfaite.--Un seul chagrin.--Bont et empressement de
     Josphine.--Place accorde  M. de V***, sur la recommandation
     de l'impratrice.--Rancune de l'amour-propre offens.--Le crancier
     par vengeance.--Mmoire de M. Lacroix-Frainville.--Beaucoup de mots
     et peu de choses.--Rponse de l'auteur  ce mmoire.--Danger de
     l'loquence.--Mot du cardinal Duperron  ce sujet.--L'loquence
     pernicieuse  la tribune et au barreau.--Translation  Montmartre
     des restes du gnral D...., pre de l'auteur.--Nouvel abus de
     confiance.--Retour de l'auteur dans sa terre.--Infidlit et
     ingratitude de ses domestiques.--L'auteur renonce  l'agriculture.


JE m'occupai sans diffrer de toutes les mesures qui pouvaient hter mon
dpart; mais il en tait une pour laquelle je manquais de force,
c'tait la translation du corps de mon pre. Dcide  vendre ma maison,
je ne voulais pas y laisser ce dpt prcieux; je voulais qu'il ft
transport dans un cimetire, o je pourrais trouver un jour ma place
prs de lui. Cette translation m'tait si pnible, que je l'ajournai
jusqu' l'poque encore incertaine o cette maison serait vendue.

La parfaite bont de mon mari, qui ne me faisait pas un reproche, la
satisfaction intrieure qui suit toujours un grand sacrifice fait  la
raison, et mon caractre qui mle toujours un peu d'exaltation  toutes
mes actions, soutenaient mon courage dans tous les prparatifs de ce
dpart. En classant tous mes bijoux que je destinais  tre vendus ainsi
que ma maison, pour payer tous mes engagemens, j'prouvais plus de
plaisir que je n'en avais jamais trouv  m'en parer, et leur vue ne fit
pas natre un seul regret.

Mais cette force, ce courage s'vanouirent bientt, quand j'appris
toutes les suppositions auxquelles ma dmission donnait lieu dans le
monde.

Je n'en avais pas fait un mystre, le bruit s'en rpandit bientt, et
dans ce moment on me fit payer bien cher toutes les bonts dont
Josphine m'avait comble.

Si j'avais t l'objet de quelque prfrence, si ces prfrences
avaient fait natre quelques sentimens de jalousie, avec quel plaisir on
s'en ddommageait alors! il semblait que, mme en mon absence, on
redoutt le souvenir que je laissais dans le coeur de l'impratrice; on
cherchait aie dtruire; on connaissait la faiblesse de son caractre,
qui ne lui permettait pas toujours de dfendre ses amis absens.

Hlas! c'tait sa bont pour moi, qui avait donn naissance  tous les
contes absurdes qui se dbitaient; si elle et accept ma dmission le
jour o je la donnai, l'effet en et t tout diffrent. Mais le temps
qui s'tait coul depuis, les instances qu'elle avait faites pour
m'attirer souvent  Saint-Cloud, donnrent carrire  mille propos plus
ridicules les uns que les autres. Si on avait pour but de m'affliger, on
y russit bien compltement.

Je manquai tout--fait de courage pour supporter la pense d'avoir
excit tant de malveillances. Jusque l je croyais n'avoir pas un
ennemi; il me fut affreux de m'en trouver un si grand nombre.

Mon dsespoir pensa me coter la vie....

Les soins de ma famille, de mes amis y m'arrachrent  la mort que je
dsirais, et dont je me trouvai bien prs.

Aussitt que, mes forces furent rtablies, je m'occupai de nouveau de
mon dpart; mais j'tais si presse de l'effectuer, que je ngligeai les
mesures que la prudence me commandait. L'exaltation dont mes actions
sont si souvent empreintes, me faisait trouver trop de lenteur dans les
apprts de ce dplacement, malgr tout l'empressement que j'apportais
pour les hter. Ce monde, o j'avais paru entoure de quelque clat,
m'tait devenu en horreur; j'tais presse de mettre entre lui et moi
une grande distance, et mon empressement ne me permit pas de prendre les
prcautions ncessaires pour conserver la valeur de ce que je laissais 
Paris.

Je confiai le tout  un homme que je ne nommerai pas par respect pour le
corps respectable auquel il appartenait alors. J'avais en lui une grande
confiance; je lui laissai une procuration gnrale, non seulement pour
vendre les proprits, mais je lui laissai mes chevaux, mes voitures,
tout mon mobilier qui tait fort considrable, mes bijoux, tous les
objets enfin qui pouvaient avoir quelque valeur, n'emportant avec moi
que les choses les plus simples.

Si j'avais eu la force de rester  Paris, de faire moi-mme la vente de
tout ce que j'y laissais, j'en aurais recueilli bien plus qu'il n'tait
ncessaire pour l'acquittement de toutes mes dettes.

Je ne le voulus pas, et ma confiance avait t si mal place, qu'on ne
trouva pas la moiti de la valeur de ce que j'avais laiss.

En partant, j'allai me fixer dans une proprit que j'avais  douze
lieues de Paris; les sacrifices que j'avais faits ne portaient que sur
les objets de luxe qui m'taient personnels. Je n'avais pas eu le
courage de congdier des domestiques que je croyais m'tre attachs.
Lorsque j'avais parl de les renvoyer, ils m'avaient paru si malheureux,
qu' l'exception d'un petit nombre je les emmenai avec moi.

Les terres du domaine o je m'tais retire n'taient pas affermes; je
pris la fantaisie de les faire cultiver. Le gnie de l'imagination, qui
dans presque toutes les situations de ma vie fournissait toujours un
aliment  mon activit, me fit adopter avec plaisir et empressement
cette occupation. Je transformai donc tous ces grands laquais de Paris,
habitus  l'oisivet des antichambres, en valets de ferme. On peut
juger, d'aprs cette mtamorphose, du succs que devait prsenter cette
exploitation: la lecture des oeuvres de l'abb Rozier et de la Maison
rustique remplissait mes soires, et mes journes se passaient dans un
exercice dont ma sant se trouva parfaitement, et dont le mouvement eut
bientt effac les souvenirs de Paris.

Quelquefois j'tais dispose  croire que ces souvenirs appartenaient 
un autre vie que la mienne, tant le prsent diffrait du pass.

Cette transition subite d'un luxe extrme  la plus grande simplicit,
d'une vie toujours agite au milieu du monde,  une solitude complte,
ne fit pas natre en moi un seul regret. J'tais heureuse du calme dont
je jouissais; la belle proprit que j'avais laisse  Paris, ainsi
qu'un mobilier trs-considrable, me laissaient sans inquitude sur
l'entier acquittement de mes engagemens. Douter du zle ou de la probit
de la personne qui avait reu ce dpt m'et sembl un tort dont j'tais
bien loin d'tre coupable, ma confiance tait entire. J'avais encore
cet abandon que donne la jeunesse; tout ce que je venais d'prouver ne
m'avait pas corrige. Hlas! le temps et les nombreuses dceptions de ce
genre dont j'ai eu souvent  gmir, n'ont pas eu encore le pouvoir de le
faire. Ma volont et toutes mes rsolutions  cet gard n'ont jamais pu
me sauver du danger de la confiance.

Le peu de got que mon mari avait pour la campagne tait la seule chose
qui troublt le bonheur dont j'y jouissais. Il s'ennuyait de cette
solitude. Je fis pour lui un sacrifice norme; je soulevai ce linceul
dont je m'tais entoure. J'aurais voulu qu'on me crt morte, qu'on
m'oublit compltement; il m'en cotait beaucoup de me rappeler  ce
monde que j'avais quitt. Je vins  Paris, j'crivis  Josphine, que
sans me croire les mmes droits que par le pass  solliciter ses
bonts, j'osais lui rappeler la promesse qu'elle avait bien voulu me
faire d'une place pour mon mari dans les haras, ses connaissances comme
ancien officier de cavalerie le rendant parfaitement propre  la
remplir. Le lendemain mme je vis arriver chez moi M. Deschamps, son
secrtaire des commandemens; il m'apportait une lettre de Josphine:
elle me disait que j'avais tort de croire qu'elle m'et oublie. M.
Deschamps ajouta de sa part qu' l'instant o elle avait reu ma lettre,
elle avait donn l'ordre qu'on lui rendt de suite compte des places
dont on pouvait disposer dans les haras; que d'aprs la rponse qu'on
tait venu lui faire, que tout tait donn, elle me faisait demander si
une recette principale dans les droits-runis pouvait convenir  mon
mari.

Ce genre de place ne donnait aucun rapport dsagrable; elle consistait
 recevoir et garder en caisse les fonds que les receveurs particuliers
venaient y verser. Elle demandait peu de travail; j'acceptai pour lui,
et M. Deschamps m'assura que sa nomination serait trs-prompte. En
effet, trois jours aprs M. Franais de Nantes l'envoya  Josphine,
tant la demande qu'elle lui avait faite tait pressante. Mon voyage 
Paris avait plus d'un motif: indpendamment de la demande d'une place
pour mon mari, tous mes amis m'avaient crit pour me prvenir des
dmarches actives que faisait contre moi M.***. J'ai dit plus haut
comment j'avais bless son amour-propre, en me justifiant au sujet de
mon portrait qu'il avait fait faire aux Franais. Il avait cherch 
s'en venger en achetant une crance contre moi au moyen de laquelle il
m'intentait alors un procs. Son avocat, M. Lacroix-Frainville, venait
de publier un mmoire trs-volumineux, dans lequel il avait masqu le
dfaut de raison par des phrases loquentes. Mes amis, effrays de
l'effet de ces phrases, avaient dsir ma prsence  Paris, craignant
que je ne perdisse ma cause si elle n'tait pas dfendue.

J'crivis moi-mme ma rponse  M. Lacroix-Frainville; dans un prcis de
quatre pages, je rduisis tous les faits (qu'il avait noys dans un
dluge de mots)  un simple expos, tout--fait dpouill du secours de
l'loquence. J'ai toujours pens que cet art dangereux n'est propre qu'
garer le jugement: en portant tout l'effort de l'esprit sur un ct
spcieux d'une question, on peut parvenir  faire disparatre sous le
charme oratoire tout ce qu'il importe de cacher. Pour se convaincre du
danger de l'loquence, il ne faut que se rappeler le cardinal Duperron;
aprs avoir, dans un discours  Henri III, prouv l'existence de Dieu,
il lui dit: _Si votre majest le dsire, je lui en prouverai tout aussi
videmment la non-existence._

Si j'tais souverain, je dfendrais l'loquence dans mes tats.  la
tribune nous avons pu en reconnatre les dangers. L'introduction des
spectateurs dans la chambre des reprsentans de la nation les a conduits
souvent bien plus loin qu'ils ne voulaient aller; le dsir d'obtenir des
applaudissemens a fait commettre des erreurs et des crimes.

Au barreau, l'loquence est encore plus dangereuse: une mauvaise cause
ne doit pas tre dfendue, et une bonne n'en a pas besoin. On doit
seulement donner un simple expos des faits, dpouill de toute cette
coquetterie d'esprit dont messieurs les avocats abusent souvent, en
dtournant l'attention des juges du vritable tat de la question. Je
gagnai mon procs, malgr toutes les peines que s'tait donnes mon
adversaire pour que je le perdisse.

Le gain de mon procs, et la place accorde   M. de V... ne me
ddommagrent que bien faiblement des peines que j'prouvai pendant mon
sjour  Paris. La premire de toutes fut la translation du corps de mon
pre dans le cimetire de Montmartre; j'y prparai ma place prs de la
sienne. J'ignore dans quel lieu je finirai ma vie, mais la seule prire
que je ferai aux amis qui me survivront sera celle de me runir  lui.
Dsirant leur viter toute espce de peine  ce sujet, ils n'auront que
mon nom  inscrire sur la pierre dj prpare.

La certitude que je dus acqurir pendant ce voyage, de l'infidlit de
la personne dpositaire de ma confiance, fut aussi un sujet de douleur
trs-vive. J'avais espr, j'avais d croire qu'en restant pauvre je
serais au moins libre envers tous mes cranciers; je pus me convaincre
que mes esprances taient bien loin d'tre ralises; ma confiance
avait t si entire, j'avais pris si peu de prcautions, que les
rclamations judiciaires eussent t peut-tre difficiles.  la vrit,
une dnonciation au corps respectable dont cette personne faisait partie
m'et venge.

J'en eus la pense; je montai en voiture avec l'intention de me rendre
au lieu o ses confrres se runissaient, et prs d'y arriver, je donnai
l'ordre au cocher de retourner chez moi.

La faiblesse de mon caractre, toujours extrme quand il s'agit de
svir, mme contre mes ennemis, me retint.

Je n'eus pas la force de perdre une personne alors entoure de
considration.

Quelques-unes de ces paroles trompeuses qui m'avaient abuse vinrent
encore me prsenter des esprances qu'on ne voulait pas raliser. Mon
dsir de retourner  la campagne se runit  ma faiblesse, et je quittai
Paris sans avoir fait aucune dmarche contre cette personne, dont
j'avais tant  me plaindre.

En arrivant chez moi, je n'avais pas annonc mon retour, non assurment
par aucune espce de dfiance, mais dans l'incertitude o j'tais, qui
m'empchait d'en fixer le jour.

On ne m'attendait pas, et je pus me convaincre en arrivant, que la plus
grande partie de ces domestiques que je n'avais pas voulu renvoyer en
quittant Paris, par excs de bont ou de faiblesse, me volaient de la
manire la plus impudente. On faisait disparatre des sacs de bl, et
jusqu' des voitures de foin. Malheureusement c'tait un peu tard que
j'acqurais cette connaissance. J'en fus tout--fait dcourage. Parmi
ces domestiques qui me dpouillaient  l'envi l'un de l'autre, il y
avait un jardinier et sa famille dont un fils fou et imbcile faisait
partie. Cet homme ne pouvait se placer nulle part  cause de
l'infirmit de son fils, qui effrayait beaucoup de personnes; ce motif
me l'avait fait garder.

Il tait un de ceux dont j'avais le plus  me plaindre. Je fus oblige
de reconnatre qu'une femme seule ne pouvait pas gouverner une telle
exploitation sans s'exposer  tre trompe par tous ceux qu'elle
emploierait. Je me dterminai  vendre cette proprit, sur laquelle il
restait d encore une partie du prix d'acquisition, et je louai une
petite maison dans l'Orlanais, sur les bords de la Loire.

L, je regrettai quelquefois l'activit de la vie rurale dont je venais
de jouir pendant plusieurs annes. Si j'tais matresse de choisir tel
genre de vie qui pourrait me plaire davantage, je voudrais vivre, avec
quelques amis, dans une terre que je ferais cultiver. Jamais le monde et
tous ses plaisirs ne m'ont offert la moiti des jouissances que j'ai
trouves dans ce genre de vie. Il me fut pnible d'y renoncer.




CHAPITRE XV.

     Moment d'ennui.--L'ennui chass par la rgularit.--L'alarme du
     coup de cloche dans les couvens.--Faiblesses d'amour-propre.--Amour
     de la solitude.--Devoirs de la socit rendant plus amer le
     changement de fortune.--Les commrages politiques et les soires de
     province.--Exprience faite par madame de Y*** sur
     elle-mme.--Abstinence volontaire pendant trois mois.--Bon succs
     de l'exprience.--Un mot sur l'ambition.--Le septuagnaire mari 
     une jeune femme.--Honteux calcul.--Une place et la tombe.--La ronde
     des fous.--L'auteur revient  Paris.--Insomnies.--Abus de
     l'opium.--Absences de raison.--Maison de sant pour les
     alins.--Folie priodique.--Effets opposs de la folie.--Mmoire
     trop fidle.--Indiffrence pour les malades.--La folie cause
     souvent par de lgres causes.--Gurison.--La
     restauration.--Dmission donne par M. de V***.--Rflexions sur
     la chute de Napolon.--Les gnraux de l'empire et le cortge de
     Monsieur.--Crmonie  Notre-Dame.--Dpart pour l'exil et retour de
     l'exil.--Abandon et fidlit.--pisode.


DANS les premiers momens de mon sjour dans ma petite maison, o nul
intrt ne me fixait, j'tais tente de croire que la journe se
composait de plus de vingt-quatre heures; mais en rglant mes
occupations d'une manire rgulire, je sus en abrger la dure. La
lecture, la promenade, la musique, quelques ouvrages  l'aiguille
remplirent bientt mes heures, qui s'coulrent alors toujours trop
rapidement. Cette rgularit me fit concevoir ce que j'avais entendu
dire plusieurs fois sans le comprendre, que dans les couvens, le coup de
cloche auquel obissent les religieuses est la seule chose qui rende
leur existence supportable. On s'tonnera peut-tre que je ne sois pas
alle vivre prs de ma mre, ou avec mon mari, et sans doute on aura
raison de me blmer; cependant peut-tre doit-on quelque indulgence  la
faiblesse humaine. Dans la ville habite par ma mre, j'avais occup le
premier rang; la terre que j'avais vendue tait une des plus belles de
la province, il m'tait pnible de retourner sur ce thtre de ma
prosprit passe. Quant  la ville o rsidait M. de V..., je n'avais
pas les mmes motifs; mais il tait incertain s'il l'habiterait
long-temps; il tait question pour lui de changer sa place pour celle
d'un autre dpartement. Mais indpendamment de ce motif, je prfrais ma
solitude. Mes gots sont si simples, mes besoins si peu dispendieux, que
je puis vivre avec la somme la plus faible, sans donner un regret 
aucun des objets de luxe dont ma jeunesse fut entoure. Seule, je n'ai
jamais connu l'ennui; dans toutes les situations, je sais me crer des
occupations; il n'en est pas de mme si je suis oblige de vivre avec
des ennuyeux, alors je n'ai aucune patience pour les supporter. Seule,
je ne m'apercevais pas du changement de ma fortune, je n'en prouvais
pas le besoin. Dans la province habite par mon mari, je me serais
trouve pauvre. Quand il et fallu remplir les devoirs que la socit
impose, je me serais souvenue que je n'avais plus de voiture; quand
j'aurais eu des dners  accepter ou  donner, je me serais aperue que
mon cuisinier me manquait; et  l'heure de ma toilette, le got que
j'avais eu dans le choix de mes habillemens m'aurait rappel que ceux
qui me restaient taient plus que simples. Quelle compensation aurais-je
trouve  ces souvenirs? J'aurais entendu quelques commres, dignes
mules de madame Glinet, parler politique. Quand j'ai lu deux journaux
d'opinions diffrentes, j'en sais bien assez pour fixer mes ides.
J'aurais pu couter la chronique de la ville? eh! que m'importent les
actions des autres? j'ai assez de peine  bien diriger les miennes. Le
soir, il et fallu m'occuper essentiellement du quinola au reversi, ou
de la misre au boston, et c'est alors que j'aurais senti celle qui ne
peut jamais m'atteindre quand je vis seule. Au temps de ma prosprit
j'avais fait sur moi-mme une preuve que je conseillerais  toute
personne sage.

J'avais voulu savoir de quelle somme j'avais rellement besoin pour
vivre, et pendant trois mois, avec une table bien servie chez moi, je
n'y avais pas touch, j'avais vcu avec du lait et du pain; dans un
cabinet attenant  ma chambre, j'avais dormi parfaitement sur quelques
bottes de paille. Le temps de cette preuve pass, j'avais vu que ma
sant tait reste parfaite, et j'avais eu un vritable bonheur  penser
que, dans quelques circonstances que je pusse me trouver, quelques
malheurs que l'avenir pt me rserver, je n'en serais jamais dpendante,
puisque je pouvais toujours trouver en moi-mme les moyens de suffire
aux besoins de ma vie.

Quand on considre combien ces besoins sont borns pour les personnes
sages qui ne s'en font pas de factices, on s'tonne de toutes ces
ambitions qui s'agitent en tous sens dans le monde pour augmenter leur
fortune.

Je pense que rien ne tendrait autant au perfectionnement de la morale
que l'preuve dont je viens de parler. Si tous les hommes taient bien
convaincus du peu dont ils ont besoin, ils seraient en gnral plus
probes et meilleurs.

Mais aussi il faudrait que la socit, pntre de ce principe qu'on
doit juger l'homme par ses qualits personnelles, et non par l'habit qui
le couvre, accueillit aussi bien le mrite mal vtu que la sottise
dore.

Ces rflexions sur l'ambition me rappellent l'tonnement que j'prouvai
un jour, lorsqu'un homme de soixante-dix ans, M. de B..., vint
m'annoncer son mariage avec une des plus belles femmes qui aient par la
cour de Napolon. Cette charmante personne avait peu de fortune; on
jugea que ce ne serait pas la payer trop cher que de l'acqurir  ce
prix, et on la sacrifia  ce vieillard.

Je demande si tous les diamans dont on para cette victime ont jamais pu
la ddommager d'un tel sacrifice.

Et ce mari de soixante-dix ans, quel pouvait tre le motif qui le
portait  ce mariage extravagant? Ce n'est pas quand on n'a plus le
sentiment de l'amour qu'on peut en prouver le besoin! non; ce n'taient
pas les qualits aimables de cette charmante personne qui l'avaient
dtermin, c'tait sa beaut remarquable: il avait espr qu'elle
fixerait tous les regards, et que l'intrt qu'elle inspirerait lui
obtiendrait une place.

Une place? Eh! malheureux vieillard, ne voyais-tu pas celle qui
t'attendait, vers laquelle tu t'avanais chaque jour?

Mais non, tous les hommes sont ainsi... Souvent je crois voir une troupe
d'alins s'agitant, dansant une ronde autour de la tombe qu'ils
n'aperoivent pas, et dans laquelle il vont successivement tomber.

Aprs quelques annes de sjour dans l'Orlanais, des amis qui avaient
une terre prs de Blois vinrent m'enlever  ma solitude; ils me
ramenrent  Paris. J'ai dplor souvent depuis cette bont de leur
part, et la faiblesse que j'avais eue d'y cder.

Je ne sais si ce fut le changement d'air, ou le dfaut d'exercice, ou
mme le bruit de Paris dont j'avais perdu l'habitude, mais j'y perdis
entirement le sommeil. Aprs avoir t fatigue bien long-temps de ces
insomnies, je consultai un mdecin, qui me conseilla de prendre le soir
une trs-petite dose d'opium;  la longue, l'habitude rendit ce remde
sans effet, et j'en doublai graduellement la quantit, tellement que ce
remde si dangereux me porta  la tte, et produisit en moi plusieurs
absences de raison.

Loin de ma famille et de mon mari, ces absences n'tant pas
continuelles, n'excitrent pas assez l'attention des personnes qui
m'entouraient pour qu'on y portt remde de suite. Ce ne fut qu'aprs un
temps assez long, et lorsque le mal fut port au comble, qu'on pensa 
le gurir. L'homme d'affaires de ma mre confia ce soin  un mdecin qui
avait une maison destine au traitement des maladies d'alinations. Ces
agitations violentes, causes par l'usage de l'opium, se calmrent peu 
peu, quand je fus dans l'impossibilit d'en prendre; les intervalles de
raison furent plus longs, ils revinrent plus souvent. Aprs une anne,
j'tais totalement gurie; mais je ne le dus qu' la nature, et non 
aucun remde.

Un mdecin que j'ai consult depuis, sur les craintes que j'prouvais
d'une rechute, m'a parfaitement rassure en me disant que cette maladie
n'avait t chez moi que l'effet de l'opium dont j'avais fait un usage
abusif; qu'en vitant d'en prendre, je pouvais tre parfaitement
tranquille.

Ce que j'ai souffert pendant cette anne ne peut tre bien dcrit.

Mon sjour dans cette maison m'a fait connatre plusieurs de ces
maladies, trs-diffrentes les unes des autres. Quelques-unes sont
priodiques, et n'attaquent ceux qui en sont affligs qu'un jour par
semaine; d'autres n'ont  en souffrir qu'un jour par mois.  la rserve
de ce temps, on pouvait les croire dans un tat de parfaite raison.

Quelques-uns n'avaient aucun souvenir de leur maladie; d'autres avaient
le malheur, dans leurs momens de bon sens, de se rappeler tout ce qu'ils
avaient fait ou dit dans leurs accs de folie.

J'tais malheureusement de ce nombre, et cette cruelle facult de la
mmoire doublait pour moi les angoisses de cette affreuse maladie.

Le spectacle continuel que j'avais sous les yeux n'tait pas propre 
avancer ma gurison; quand je me voyais entoure de tous ces insenss,
et que je me rappelais qu'il tait des instans o je l'tais autant
qu'eux, je m'abandonnais  un dsespoir qui contribuait  ramener ces
accs.

Une chose qui m'indignait dans cette maison, c'tait l'indiffrence, et
je dirais presque l'espce de mpris qu'on y montrait pour les
malheureux malades, qu'on y amenait. Et cependant  quoi tient cette
supriorit de raison dont ces gens croient pouvoir abuser pour opprimer
ceux qui en sont privs? je ne dirai pas  une affection morale; ils ne
sont pas dous d'une sensibilit assez vive pour que cette facult
drange jamais l'quilibre de leur humeur. Mais combien de causes
physiques, auxquelles nous ne pensons jamais, peuvent altrer cette
raison dont ils sont si fiers! Pendant que j'habitais cette maison, un
homme y fut amen, qui tait devenu fou par une transpiration arrte.
Un rhume s'tait fix fortement sur son cerveau, et il fut guri par un
grand nombre de vsicatoires appliqus sur le col.

Quand on a vu de prs les asiles o l'on traite cette cruelle maladie,
quand on a observ quelles faibles causes peuvent la produire, on se
demande comment les hommes peuvent tre si fiers des facults de leur
esprit.

Lorsque je fus totalement gurie, je ne voulus plus vivre seule; mes
craintes d'tre attaque de nouveau par cette maladie n'taient pas
totalement dissipes. Je voulais habiter avec des amis qui pussent me
protger et veiller sur moi.

J'allai loger au faubourg Saint-Germain, dans un trs-joli htel, sur le
boulevard des Invalides, avec M. et madame B..., que je regardais comme
mes enfans, par l'affection que j'avais pour eux. Pendant ma maladie,
une grande rvolution s'tait opre, et l'poque de ma gurison fut
celle du retour de la famille royale. Mon mari, ennuy ds long-temps de
sa place, que l'oisivet et l'ennui de vivre  la campagne lui avaient
fait seuls dsirer, donna sa dmission et vint me rejoindre  Paris. Je
me rjouis pour mon pays d'un ordre de choses qui allait lui donner
quelque libert, et rendre aux Franais un peu de cette dignit qu'ils
avaient perdue sous la verge de fer de l'empereur.  la vrit, nous
achetions cette libert par le malheur d'avoir t conquis par des
armes trangres; mais loin d'en faire supporter la honte  la nation,
je la rejetais tout entire sur Napolon.

C'taient son orgueil et son insatiable ambition qui, en effrayant les
souverains, les avaient arms contre nous. C'tait son despotisme qui,
en fatiguant les Franais, leur avait t leur nergie et paralys leur
dfense. Tout ce qui possdait une me susceptible de quelques sentimens
gnreux prouvait le besoin de briser les liens qui nous retenaient
dans la dgradation.

C'est l'opinion qui a renvers Bonaparte. Qu'on ne pense pas que la
volont de l'Angleterre, aide de toutes les baonnettes de la Russie et
de l'Autriche, et pu abattre ce colosse moral, si les Franais
n'eussent pas eux-mmes min les fondemens du pidestal sur lequel ils
l'avaient lev. En 1804, lorsque Bonaparte tait  l'apoge de sa
puissance, je ne l'aimais pas pour l'avoir vu de prs dans sa vie
prive. En 1814, je le hassais pour les malheurs qu'il attirait sur la
France, et pour la honte qu'elle n'eut jamais subie sans lui, dont je
prenais ma part comme Franaise. Recevoir des lois des trangers, aprs
en avoir impos  toute l'Europe, ajoutait  mon ressentiment contre
lui. Mais ce ressentiment n'ta rien  mon indignation lorsque je vis 
Notre-Dame tous les gnraux que j'avais rencontrs dans les salons de
Napolon se presser en foule sur les pas de Monsieur. Jamais je n'avais
reu aucun bienfait de l'empereur, mon opinion pouvait tre
indpendante. Mais tous ces enfans de la victoire, qu'il avait combls
de faveurs et de richesses, pouvaient-ils l'abandonner si promptement?
Quelques lieues les sparaient seulement de lui, et ils formaient dj
le cortge de celui qui le prcipitait du trne. Ce n'tait pas assez
des richesses dont Bonaparte les avait combls, et dont ils eussent d
(au moins pour les premiers momens) aller jouir dans la retraite; il
leur fallait encore des broderies et des honneurs, dussent-ils les payer
de tout celui qu'ils avaient acquis  la pointe de leur pe.

Cette conduite oppose  tant de gloire acquise, prcdemment m'affligea
profondment; je cherchai  en faire retomber l'odieux sur Napolon, et
je ne pus l'expliquer qu'en me disant qu'un matre dont on avait reu
tant de faveurs, et qu'on abandonnait ainsi, devait tre bien hassable!
puisque le souvenir de ses bienfaits n'avait pas pu effacer ses torts.
Malgr cette explication, je quittai Notre-Dame avant la fin de la
crmonie; la vue de tous ces ingrats m'tait pnible.

On put faire alors un parallle entre le matre qui partait et celui qui
arrivait. Celui qui partait tait dj abandonn; celui qui arrivait
ramenait de vieux serviteurs qui depuis vingt-cinq ans s'taient dvous
 la pauvret et  l'exil pour suivre son sort. Je laisse la politique,
dont la discussion ne convient gure  mon sexe, pour raconter
l'histoire d'une femme que j'eus l'occasion de connatre dans la maison
que j'occupais, et dont la vie a offert plusieurs circonstances qui
paraissent si trangres  la destine ordinaire des femmes, qu'elle
pourrait passer pour un conte (mais non un conte moral). Je la
raconterai ici pour montrer qu'il est quelques maris assez imprudens
pour jeter eux-mmes leurs femmes sur une mauvaise route.




CHAPITRE XVI.

     Aventures de la prsidente D***.--La marie de treize ans et la
     dote de 1,600,000 francs.--Miniature.--Ngligence
     conjugale.--L'officier amoureux.--Lettre d'amour crite  la femme
     et remise au mari.--Pige.--Rendez-vous perfide.--Effroi.--Le
     _basset  jambes torses_.--Le pige se referme.--La jeune femme
     perdue par son mari.--clat imprudent.--Cartel refus.--La
     prsidente D*** mise au couvent.--Amour accru par les
     perscutions.--L'espion.--Tentative de suicide.--Sortie du
     couvent.--Vigilance mise en dfaut.--L'amant en livre.--Stations
     dans les auberges.--La chaumire et l'amour.--Le couvent de
     Chaillot.--Imprudence.--Fureur du prsident D***.--Arrestation
     et rclusion de la prsidente dans une maison de fous.--Constance
     d'un amant.--Les geliers achets.--vasion et fuite en
     Angleterre.--Rvocation des lettres de cachet.--Retour de la
     prsidente  Paris.--Sduction, rsistance et
     faiblesse.--Dcouverte douloureuse.--Duel sur un
     paquebot.--Vengeance implacable du prsident D***.--Madame
     D*** ruine par son mari.--Le fils de M. D***.--Constitution
     fminine.--Mystifications d'un Sudois.


LA prsidente D*** tait fille de M. de N***, intendant de Lyon;
elle avait reu de son pre 1,600,000 francs de dot.

On l'avait marie,  l'ge de treize ans,  M. D***; on pense bien
que la volont des parens avait form seule cette union.

Madame D*** tait une des plus jolies miniatures qu'on pt voir. Ses
pieds taient si petits qu' peine ils pouvaient la porter; ses mains
taient charmantes, et l'ensemble de sa personne prsentait une femme
trs-agrable et trs-piquante.

Malgr sa grande jeunesse, elle venait d'avoir un fils qu'on nourrissait
chez elle,  l'poque dont je parle.

Elle ne sortait jamais sans sa belle-mre; ce mentor la suivait partout.
Son mari se dispensait de l'accompagner; on les voyait trs-rarement
ensemble.

Elle avait rencontr souvent dans le monde M. de Q***, officier de
dragons, qui en tait devenu trs-amoureux.

Ne pouvant presque jamais trouver l'occasion de lui parler, la prsence
continuelle de sa belle-mre l'en empchant, il s'avisa un matin de lui
crire, et de lui demander la permission d'tre reu chez elle.

Le domestique qui apportait cette lettre rencontra M. D***; lui
trouvant apparemment l'air d'un valet de chambre, il la lui donna en
demandant une rponse.

M. D*** lui dit d'attendre, qu'il allait la chercher; il revint peu
d'instans aprs.--On m'a charg de vous dire que votre matre peut
venir ce soir  huit heures. Ces mots furent la rponse qu'il apporta.
Madame D*** n'avait pas reu ce message; elle tait monte chez la
nourrice de son fils, comme elle avait l'habitude de le faire tous les
soirs; elle y tait depuis une heure lorsqu'on vint l'avertir que M. de
Q*** l'attendait dans son appartement. La visite d'un jeune officier
tait un vnement si extraordinaire  l'htel D***, que cette jeune
femme en fut tout--fait effraye. Elle se hta de descendre, avec
l'intention de renvoyer bien vite M. de Q***, auquel, avec
l'imprudence d'un enfant, elle ne dissimula pas la peur qu'elle avait
que cette visite ft connue de sa belle-mre ou de son mari. Il lui
rpondit que jamais il n'aurait eu la hardiesse de se prsenter chez
elle, si elle-mme ne lui avait pas fait dire ce mme jour, en rponse 
sa lettre, qu'il pouvait venir  huit heures. Madame D*** fut bien
autrement pouvante quand elle connut cette circonstance,  laquelle
elle tait totalement trangre; elle redoubla ses instances pour faire
partir M. de Q***; mais celui-ci, qui voyait combien il tait
difficile d'arriver jusqu' elle, n'tait pas dispos  renoncer sitt 
sa prsence; plus elle le pressait de se retirer, plus il dsirait
profiter de ces courts instans pour lui peindre sa passion. Tout entire
 ses craintes, madame D*** s'tait laisse tomber en entrant sur une
ottomane. M. de Q*** s'tait assis prs d'elle; en la voyant si
effraye, il lui dit: Mais apprenez-moi donc  connatre ce mari qui
vous inspire un tel effroi; je ne l'ai jamais rencontr dans le monde.
Faites-moi son portrait.  qui ressemble-t-il?-- qui il ressemble!
rpondit cette imprudente jeune femme,  un basset  jambes torses. 
ces mots, une main vigoureuse la saisit par une jambe, tandis que
l'autre retint de mme M. de Q***, qui se trouva fix sur l'ottomane.

Le prsident D*** (car c'tait lui qui, ayant reu le billet, avait
donn ce rendez-vous pour y tre prsent) ne cessa de crier au voleur
que lorsque ses cris eurent attir assez de valets pour tre certain que
M. de Q*** ne pouvait s'chapper. Alors il lcha ses deux victimes,
et sortit de dessous sa cachette.

Je dis ses deux victimes, car cet homme, qui devait tre le guide, le
protecteur de cette jeune femme, la perdit  jamais par cet clat. C'est
lui seul qui la conduisit sur la mauvaise voie qu'elle parcourut depuis.

On peut se reprsenter la scne qui suivit. La jeune femme s'tait
vanouie; sa belle-mre, ainsi que le vieux prsident, taient accourus
aux cris de leurs fils. Ce respectable vieillard, dont le nom est rest
en vnration dans la magistrature, blma vivement son fils; il dsirait
jeter un voile sur cette scne, et en drober la connaissance au public;
mais la fureur de son fils rendit ses efforts impuissans. M. de Q***,
indign du pige qu'on lui avait tendu, voulait en avoir satisfaction;
la robe de M. D*** lui permettait de refuser un duel, il ne put
l'obtenir.

Le lendemain, malgr les sollicitations de son beau-pre, madame D***
fut conduite dans un couvent, et M. de Q*** rejoignit son rgiment,
esprant que son absence diminuerait les rigueurs dont on paraissait
vouloir user envers cette jeune femme.

Cette scne, l'clat quelle avait fait dans le monde, les malheurs
qu'elle attira sur madame D*** convertirent en une vritable passion
ce qui n'et t peut-tre qu'un got passager. En quittant Paris, M. de
Q*** y laissa un valet de chambre, avec ordre de le tenir au courant
de tout ce qui concernait la prsidente.

Cette jeune personne, ennuye de la vie de couvent  laquelle elle se
voyait condamne par son mari, fatigue d'une existence qu'elle ne
prvoyait pas devoir tre jamais heureuse, rsolut de se donner la
mort. Elle fit infuser des sous dans du vinaigre pour obtenir de
l'oxide, avec l'intention de s'empoisonner. La dose fut insuffisante;
elle fut trs-malade, mais on parvint  la sauver. Cette tentative
d'empoisonnement donna lieu  de nouvelles sollicitations de son
beau-pre; enfin, aprs mre dlibration, on convint qu'on la ferait
sortir du couvent, et qu'elle irait passer six mois dans la terre de la
vieille marchale de M***, sa parente, qui tait situe prs de
Valence.

Bien fin qui pourra me tromper, disait la marchale; soyez tranquille,
je vous rponds quelle sera aussi bien garde dans ma terre que dans son
couvent.

On partit; la marchale tait enfonce dans sa voiture au milieu d'une
douzaine d'oreillers, et autant de petits chiens.

Madame D*** suivait dans une voiture.

 quelques postes de Paris, elle remarqua un courrier qui suivait la
mme route, et paraissait chercher  observer sa voiture. Lorsqu'il fut
bien assur qu'elle y tait seule avec sa femme de chambre, il laissa
tomber le chapeau qui cachait en grande partie sa figure, et elle
reconnut M. de Q***. Il avait eu connaissance par son valet de
chambre du projet de ce voyage, et s'tait empress de revenir  Paris.
Il y obtint un cong, et dsirait consacrer ce temps pour vivre dans le
voisinage du chteau que madame D*** allait habiter. Elle voulait
refuser, elle avait la volont de rester fidle  ce mari qui l'avait en
quelque sorte jete lui-mme dans les bras de son amant; mais qui ne
sait que les femmes ont en elles deux puissances qui ne sont pas
toujours d'accord, et que l'une de ces puissances paralyse quelquefois
les bonnes dispositions de l'autre?

Hlas! ce fut ce qui arriva. On voulait rester sage, et cette volont ne
fut pas la plus forte.

La vieille marchale voyageait trs-lentement, et s'arrtait souvent.
Chaque soir l'lgant courrier se trouvait log dans les mmes auberges.
Si elle le rencontra, elle n'eut garde de le reconnatre; ses yeux ne
pouvaient pas s'arrter sur un homme portant une livre; et la
surveillance si bien promise au mari fut ainsi mise en dfaut ds les
premiers pas qu'on fit hors de Paris. Ds qu'on fut arriv au chteau de
madame de M***, M. de Q*** se logea dans une chaumire aux
environs, et l'amour se chargea du soin d'y runir souvent les deux
amans.

Vers la fin du sjour de la marchale dans sa terre, on commena une
ngociation pour obtenir de M. D***, que sa femme pt habiter un
appartement  l'extrieur d'un couvent  Chaillot, o elle serait
convenablement, et cependant un peu plus libre que dans l'intrieur. Il
y donna son consentement.

Malheureusement madame D***, fort jeune, fort imprudente, se crut
encore dans les bosquets du parc de la marchale; elle crut qu'elle
pourrait drober la vue de son amant; mais les murs de son couvent
furent plus transparens que l'ombrage des bois; bientt le prsident sut
qu'elle recevait M. de Q***; alors sa fureur n'eut plus de bornes; il
demanda et obtint une lettre de cachet pour enfermer sa femme, et le
lieu qu'il choisit fut une maison de fous  Montrouge.

Un jour que madame D*** revenait de la promenade, elle trouva sa cour
remplie de cavaliers de la marchausse, elle fut enleve par eux et
conduite dans cet hospice.

Tous les moyens employs par M. D*** n'taient pas propres  le faire
aimer de sa femme, et  lui faire oublier son amant. Plus elle prouvait
de perscutions, plus la passion de M. de Q*** s'en augmentait.

Vritable hros de roman, rempli de sensibilit, se reprochant la perte
de cette jeune personne, qui sans lui, sans son funeste amour, serait
reste au sein de sa famille, il croyait devoir lui consacrer toute son
existence; en l'entourant de tant de soins dlicats, de tant
d'affection, il esprait la consoler de la considration qu'il lui avait
fait perdre.

On peut juger quel fut son dsespoir, en apprenant l'enlvement de
madame D***; il en eut beaucoup de peine  se procurer quelques
lumires sur son sort. Enfin il dcouvrit dans quel affreux asile on
l'avait enferme. Bientt il trouva les moyens de correspondre avec
elle, et de lui communiquer un plan d'vasion. Il s'tait procur des
passe-ports pour l'Angleterre; les gardiens furent achets  un prix
norme; les chiens qui auraient pu avertir de l'instant du dpart,
furent empoisonns. On sortit madame D***, qui tait trs-mince, par
un oeil-de-boeuf qui se trouvait sur une porte, dont on enleva le verre,
et on la passa par-dessus les murs du jardin. De l'autre ct, elle
trouva une chaise de poste, et son amant qui la reut dans ses bras;
mais ce fut  son valet de chambre qu'il confia le soin de la conduire
en Angleterre. Cette mme nuit il eut soin de se montrer partout. Il
avait paru  l'Opra, il retourna au bal, et cette prcaution l'empcha
d'tre compromis dans cet enlvement. On savait bien qu'il devait tre
son ouvrage, mais toute la malveillance de M. D*** ne put jamais
parvenir  en trouver la preuve. Aprs avoir donn  ces prcautions
tout le temps que la prudence exigeait, M. de Q*** s'empressa de
partir pour Londres. Pendant plusieurs annes, except le temps de son
service qu'il passait  son rgiment, il habitait toujours l'Angleterre.

Les soins de M. de La Luzerne, notre ambassadeur  Londres, qui
s'intressait vivement  madame D***, et plus que tout cela, la
rvocation des lettres de cachet due  l'assemble constituante, la
ramenrent  Paris.

M. de Q***, toujours fidle, toujours tendre et empress, semblait
lui avoir dvou sa vie.

Il se croyait aim aussi vivement qu'il aimait; sa confiance  cet gard
tait entire.

Hlas! cet amour si vrai, si constant, tait encore pay par une tendre
affection, par la volont formelle de lui rester fidle; mais un autre
avait su occuper quelques penses de madame D***. M. de L***
l'avait vue, les agrmens de cette femme si jolie l'avaient sduit, et
il s'en tait occup assez pour qu'elle pressentt le danger de la
sduction dont on l'entourait, et qu'elle voult y chapper en fuyant.
Elle supplia M. de Q*** de la reconduire en Angleterre, dont elle
prfrait le sjour; il ne concevait rien  cette fantaisie. Comment!
lui disait-il,  peine revenue dans cette belle France que vous
regrettiez si vivement lorsque vous tiez  Londres, pouvez-vous la
quitter dj pour retourner dans un pays que vous n'aimiez pas lorsque
vous y tiez? Elle insista, et il cda avec la condescendance qu'il
avait pour tous ses dsirs.

En mettant le pied sur le packet-boat, elle se croyait sauve des
sductions de M. de L*** et de sa propre faiblesse, lorsqu'elle
aperut l'homme qu'elle fuyait, envelopp dans un manteau sur le pont.

Il avait appris son dpart, l'avait suivie et avait arrt son passage
sur le mme btiment.

Les yeux de M. de Q*** s'ouvrirent douloureusement; il se rappela
diffrentes circonstances qui, runies, pouvaient lui paratre une
conviction; un duel sur le packet-boat fut la suite de cette rencontre.

Les deux antagonistes furent blesss, mais sans danger pour leur vie.
L'amour de M. de Q*** s'teignit dans le sang de son adversaire.

Je finis l l'histoire de madame D***, qui pourrait fournir un volume
in-folio.

Son mari put s'accuser entirement de ses dsordres; cette jeune femme
fut perdue par lui seul. Une femme innocente, mais qui par de
malheureuses apparences ne jouit plus de l'estime publique, est bien
prs de justifier cette opinion.

Le prsident ne borna pas sa vengeance aux diffrentes arrestations dont
elle eut  souffrir. Il avait reu seize cent mille francs de sa dot;
il dnatura ses biens, il en plaa une partie en Angleterre, enfin il
dispersa si adroitement le tout, qu'on n'a jamais pu retrouver la trace
de l'emploi qu'il en fit.  sa mort on ne put rien en recouvrer.

Pendant sa vie il avait obtenu souvent de madame D***, des signatures
moyennant quelques faibles sommes qu'il lui donnait. Probablement c'est
 l'aide de ces signatures, auxquelles cette jeune femme si imprudente
n'apportait aucune attention, qu'il put dnaturer tout ce qu'elle
possdait.

Cette conduite de M. D*** est d'autant plus rprhensible qu'il avait
un fils qui se trouva  sa mort sans aucune fortune. Depuis, il hrita
d'une tante, qui lui laissa vingt mille livres de rente. Il fit alors 
sa mre une pension de cent louis.

Ce fils tenait d'elle une constitution assez dlicate; sa taille, ses
pieds, ses mains, auraient pu lui permettre de se faire passer pour une
femme; son organe mme ne dmentait pas cet extrieur.

Un de ses grands plaisirs, pendant les bals de l'Opra, tait de
s'habiller en femme. Pendant tout un carnaval, il s'tait fait suivre
par un Sudois qui en tait devenu perdument amoureux, et qui ne
manquait jamais un bal dans l'esprance de l'y trouver.

Cet tranger fut au dsespoir de cette mystification, quand il put en
tre convaincu.

M. D*** avait beaucoup de causticit dans l'esprit; c'tait un petit
volume d'anecdotes bien reli.

Ce malheureux jeune homme est atteint depuis quelques annes d'une
alination mentale; il est aujourd'hui dans une maison de sant du
faubourg Saint-Antoine.




CHAPITRE XVII.

     Dangers de l'indpendance.--Influence de la seconde
     ducation.--Exaltation.--Grave confidence.--Retour de Napolon au
     20 mars.--Calamits prvues.--Chagrin.--Trahisons et
     dfections.--Mesures impuissantes.--Moyen de salut imagin par
     l'auteur.--Napolon devant tre isol des soldats.--Ide fixe.--Les
     destines de la France attaches  la vie de Napolon.--La mort de
     Napolon ncessaire au salut de la France.--Comparaison entre le
     duelliste et le meurtrier par dvouement.--Assassins sauveurs de
     leur patrie.--Scvola.--Hsitation et rsolution.--Plan de
     l'auteur.--Les petits pistolets et la chaise de poste.--L'auteur
     faisant sacrifice de sa vie.--L'auteur au tir de Lepage.--L'auteur
     communiquant son projet au prince de Polignac.--Rsignation du
     prince aux dcrets de la Providence.--Influence d'un sourire de M.
     de Polignac.--Rveil d'un rve de gloire.--Dvouement  deux
     matres.--L'auteur regrettant l'inexcution de son projet.--Le
     prince de Polignac et la machine infernale.--Accusation contre le
     prince rfute par l'auteur.--Dsintressement de
     l'auteur.--Indiffrence de l'auteur pour les jugemens du
     monde.--Opinion de l'auteur sur Napolon.--M. de Chateaubriand et
     Carnot.--_La main de fer et le gant de velours_.--Esclavage de la
     presse priodique, sous l'empire.--Invariabilit des sentimens de
     l'auteur.--Conclusion.


EN faisant le rcit des principaux vnemens de ma vie, remarquable
seulement par les vicissitudes qui en ont marqu le cours, j'ai d
croire qu'en dveloppant les causes de ces vicissitudes, j'offrirais une
leon utile aux jeunes femmes assez malheureuses pour jouir de leur
indpendance.

J'ai dit prcdemment que la premire ducation que nous recevons n'est
pas celle qui a le plus d'influence sur le reste de notre, vie; c'est la
seconde, c'est celle de notre adolescence qu'il importe de bien diriger.
L'indpendance qui accompagna une partie de ma jeunesse fut la faute des
circonstances, et non celle de mon excellente mre, dont je me trouvai
presque toujours spare.

C'est dans ces premires annes que mon caractre naturellement
trs-vif, prit cette teinte d'exaltation qui a dcid depuis presque
toutes mes actions, bien plus que la prudence et la raison. Une
rsolution enfante par cette exaltation a pu avoir des rsultats si
grands, si importans, que je dois en parler. Si je le fais, si je me
soumets au blme dont les mes froides qui ne me comprendront pas
pourront la fltrir, je crois remplir un devoir dont on trouvera plus
loin l'explication.

Je dsire aussi apprendre quelle force cette exaltation peut prter  un
faible bras. Le levier d'Archimde n'tait pas plus puissant; mais cette
puissance empruntant toute sa force de l'opinion, peut la perdre aussi
facilement qu'elle l'acquiert.

Au 20 mars, lorsque j'appris le dbarquement de Napolon, je jugeai dans
un instant tous les malheurs dont son retour serait accompagn.
Non-seulement je prvoyais que notre belle France serait conquise de
nouveau; mais de tous les malheurs qu'on devait craindre, la
reprsentation du second acte de notre dgradation morale fut celui dont
je fus le plus pniblement affecte.

L'anne prcdente, j'avais t indigne en voyant tous les serviteurs
de Napolon former le cortge de Monsieur; je pressentais, je devinais
toutes les honteuses dfections dont nous allions tre les tmoins;
j'aurais voulu au prix de ma vie sauver ce dshonneur  mon pays.

C'tait moins le sang qui allait couler que je dsirais pargner que
notre gloire nationale que j'aurais voulu sauver. Ds les premiers
instans du dbarquement de Napolon je m'tonnai des mesures adoptes
pour arrter sa marche.

Je ne suis qu'une faible femme, dont les facults ne s'tendent gure au
del d'une petite dose de sens commun; mais si j'eusse t  la place de
ceux qui ordonnrent ces mesures, j'aurais agi absolument en sens
inverse.

Loin d'envoyer des troupes  sa rencontre, je me serais presse
d'loigner de sa route toutes celles qui pouvaient s'y trouver; tandis
qu'il s'avanait en venant du midi, j'aurais fait marcher vers le nord
tous les rgimens qui pouvaient se trouver sur son passage. Je me serais
bien garde de le rapprocher des soldats avec lesquels il avait
combattu; j'aurais voulu au contraire l'isoler de tous, et mettre une
grande distance entre eux et lui.

Qui ne sait que l'arme _ne juge pas_? Le soldat sait se battre et
mourir, mais ce n'est pas lui qui peut dcider si l'homme en possession
de la puissance n'en abusera pas. Ce n'est pas  lui qu'il appartient
djuger quelle est l'espce de gouvernement qui convient le mieux  son
pays; cette grande question ne doit jamais lui tre soumise.

Quand on les envoyait pour tourner leurs armes contre le gnral qui les
avait conduits si souvent  la victoire, on devait prvoir que c'tait
un cortge qu'on lui formait, pour protger et assurer son retour dans
la capitale.

Je n'ai jamais conu qu'une ide si simple n'ait pas frapp tous les
esprits. Si chaque commandant de place qui se trouvait sur la route
parcourue par Napolon et loign les troupes dont il avait le
commandement, l'isolement dans lequel il se ft trouv (rduit seulement
au petit nombre qu'il avait ramen de l'le d'Elbe) et rendu bien
facile son arrestation. Pour l'oprer, il n'et plus fallu qu'un petit
nombre d'hommes dvous...

Quand je vis quels taient les moyens employs, je jugeai que tout tait
perdu.

C'est alors qu'une pense forte, unique, vint me saisir et absorber
toutes mes facults.

En voyant cette hydre menaante s'lancer vers nous, j'osai me demander
si le bras qui l'arrterait n'aurait pas bien mrit de sa patrie.
C'tait la vie des Franais, leurs trsors, leur honneur qui allaient
payer le retour de Napolon.  la vie de cet homme qui n'avait presque
jamais pargn celle de personne taient attaches les destines de la
France... Toute personne raisonnable pouvait prvoir ces destines. Il
tait impossible, dans l'tat de dsunion o elle se trouvait, qu'elle
ne succombt pas sous les armes qu'on allait diriger contre elle; et
par combien de sang ce grand dbat allait tre scell!

Quand de si graves intrts taient attachs  une seule vie, je ne
concevais pas qu'elle ne ft pas encore tranche. Cet homme avait fait
prir des milliers de ses semblables, et il ne s'en trouvait pas un qui
st mourir pour sauver son pays!...

Cette action me semblait grande et hroque; j'enviais la gloire de
celui qui l'excuterait.

La pense que cette action pt tre considre comme un crime ne se
prsenta pas un seul instant  moi. Le duelliste qui tue son adversaire
n'a jamais rien perdu dans l'opinion; pourquoi? parce qu'en prenant la
vie de son ennemi, il a expos la sienne. La possibilit d'tre tu
lui-mme (quoique fort incertaine) te  cette action tout le blme dont
on fltrit les assassins.

Et cependant c'est seulement sa propre cause qu'il venge! Avec bien plus
de raison, celui qui n'a nulles chances d'chapper  une mort certaine,
et qui s'y dvoue dans l'intrt du bien public, me paraissait digne des
hommages de l'univers. Mon imagination plaait son nom parmi ceux qui
sont cits honorablement comme, les sauveurs de leur patrie. Je me
disais que c'tait avec admiration qu'on parlait de Scvola se brlant
la main qui avait manqu Porsenna.

Bientt mon imagination exalte me prsenta sans cesse la mme ide;
j'en tais poursuivie dans mon sommeil;  mon rveil, je la retrouvais
avant la lumire du jour. Je crus qu' moi tait rserv l'honneur de
cet honorable dvouement; une seule pense venait combattre ma
rsolution!... je n'aimais pas Napolon.

Je craignais que mon loignement pour lui n'et gar mon jugement;
cette action, digne de l'admiration des sicles  venir, n'et plus t
qu'un crime, si quelques ressentimens personnels s'y fussent mls.

J'examinai mon coeur; je n'y trouvai qu'un dsir passionn de sauver la
France.

Bien loin d'tre dirige par aucune animosit contre Napolon, j'aurais
voulu l'aimer. Je regrettais que cette victime  immoler au bien public
ne me ft pas chre  quelque titre; alors j'aurais pu ajouter le
sacrifice de mes propres affections  celui de ma vie, qui me paraissait
trop peu de chose.

Ds l'instant o cette grande rsolution fut prise, je m'occupai d'en
assurer l'excution; ma position la rendait trs-difficile: j'tais
entoure de mes amis, de mon mari; je ne pouvais en aucune faon me
confier  eux: ils m'eussent garde  vue pour me retenir.

Mon plan tait simple, il consistait  me munir d'une bonne paire de
petits pistolets et d'une chaise de poste; je me croyais certaine de
pouvoir approcher de Napolon.

Il n'entrait pas dans ma pense de lui survivre; je croyais succomber
sous les coups des amis qui l'entouraient. Je dis plus, c'tait cette
certitude que je croyais avoir qui me donnait le courage de tenter cette
action si hardie. Il fallait qu'elle ft lave dans mon sang, pour
passer  la postrit comme un dvouement digne d'loges. La premire
excution que je donnai  ce projet fut d'aller m'exercer au tir de
Lepage, qui se trouvait  ct de chez moi.

L'espace que Napolon avait dj parcouru, le peu de temps qui me
restait, si je voulais que sa mort empcht le dpart du roi, me
foraient de prcipiter le mien, et me mettaient dans la ncessit de me
confier  quelqu'un qui pt me seconder. Dans ce moment, je ne pouvais
faire l'achat d'une chaise de poste sans que mon mari en ft instruit.
Je cherchai, parmi les personnes que je connaissais, une qui ft assez
dvoue au roi pour garder mon secret. Je crus que le prince de Polignac
pourrait faire mettre de suite  ma disposition la voiture dont j'avais
besoin. Son dvouement au roi me persuadait qu'il approuverait le mien.

Malheureusement le prince ne savait pas qu'il y avait en moi autant de
courage pour excuter que d'exaltation pour concevoir. Il pensa
peut-tre que ce dvouement n'tait qu'un acte de folie. Il me dit que
nous devions nous en remettre aux soins de la Providence, qui savait
mieux que nous ce qui pouvait nous sauver de la crise qui s'approchait.

Je ne sais si l'expression de sa figure ordinairement si gracieuse
m'abusa, mais je crus voir un lger sourire errer sur ses lvres.

L'effet de ce sourire, si imperceptible, si fugitif, fut incroyable sur
moi; celui d'un bain de glace n'et pas t plus prompt.

Cette aurole de gloire au milieu de laquelle mon imagination avait
plac mon nom disparut dans un instant.

En sortant de chez le prince, j'tais comme une personne qui verrait
tomber autour d'elle les murs d'un palais enchant, et qui se trouverait
seule au milieu d'un dsert.

Ce rve de gloire tait fini. L'apparence d'un sourire l'avait fait
vanouir.

Une heure avant, cette action me semblait mriter qu'on levt des
autels pour en consacrer le souvenir, et dans ce moment je commenai 
me demander si j'avais bien le droit de disposer de la vie de mon
semblable. Ds l'instant o je pus m'adresser cette question, elle fut
rsolue pour moi.

Si cette action n'excitait pas l'admiration, elle n'tait plus qu'un
crime.

Mon parti fut pris  l'instant. Je revins chez moi, je m'y enfermai, et
j'attendis les vnemens.

Ils se succdrent avec rapidit, comme chacun sait. Tous les corps
constitus vinrent prodiguer  la famille royale les assurances de leur
zle, de leur respectueux dvouement. Peu de jours aprs ils offrirent
la parodie complte de ces paroles.

Ah! combien j'eus  souffrir! Chaque fois que le bruit de ces coupables
dfections parvenait jusqu' moi, je pensais que la honte m'en tait
due, pour m'tre laisse arrter dans l'excution de ce noble projet par
une si faible cause.

Tout le sang qui fut rpandu, nos muses dvasts, jusqu'aux longues
souffrances de Napolon sur le rocher o il expira, m'ont sembl
quelquefois mon ouvrage, tant est grande sur moi la puissance de
l'imagination.

Le temps a jet son voile sur ces souvenirs; si je les rappelle
quelquefois dans le secret de ma pense, c'est pour mditer sur la
faiblesse des causes qui produisent ou paralysent souvent les plus
grands vnemens.

Un mot, un regard d'encouragement et soutenu cette force morale;
l'apparence d'un sourire la fit vanouir. Mes parens, mes amis, ne
surent jamais rien de cette circonstance importante.

Le prince de Polignac seul en a eu connaissance. En la publiant
aujourd'hui, je crois accomplir un devoir envers lui. Je m'occupe peu de
politique et ne lis pas toujours les journaux, que je reois cependant
chaque jour. Dernirement il en est tomb un sous mes yeux, dans lequel
j'ai vu qu'on osait lui attribuer la machine infernale.

Je laisse  tout esprit raisonnable  dcider si l'homme qui a arrt
mon bras quand il voulait frapper Bonaparte put avoir quelque chose de
commun avec la machine infernale.

Il devait mourir seul, sa mort n'exposait personne autre que moi, elle
sauvait la France; l'intrt immense attach  cette mort avait bien de
quoi la justifier; et cependant le prince ne l'a pas voulue. Son me
pure a cru y voir un crime. Lorsqu'on parle d'un ministre, l'opinion
mise sur lui peut tre suspecte; on croira sans doute que la mienne a
pu tre influence par cette considration, mais on serait dans une
grande erreur. Je vis loin de la socit, et ne lui demande rien. Je
n'ai pas vu M. de Polignac depuis plusieurs annes. Il n'est personne,
peut-tre qui ait plus d'indpendance dans ses opinions, et qui soit
moins susceptible que moi de se laisser influencer par toutes les
petites considrations qui gouvernent le monde. Je crois en donner la
preuve dans ce moment, en publiant un fait qui tait inconnu, et qui
sera blm par la grande majorit.

Tous ces tres froids, gostes, qui, sous tous les gouvernemens, se
sont trans au pied du pouvoir, depuis Robespierre jusqu' Charles X,
n'ont rien en eux de ce qu'il faut pour me comprendre et me juger.

J'entends d'avance l'arrt dont ils fltriront un projet dont
l'inexcution ne tint pas  ma volont.

Le peu d'intrt que je prends  tous ces jugemens d'un monde auquel je
n'appartiens plus, m'empchera sans doute de les connatre; mais dans
tous les cas, ils ne troubleront pas un seul instant mon repos.

On a dit, et on rpte encore, que le rgne de Napolon fut environn de
gloire; si c'est de la gloire militaire qu'on veut parler, on a tort de
la faire rejaillir sur lui. En France, elle sera toujours indpendante
des souverains; ce n'est pas  eux qu'on doit en rapporter l'honneur,
il appartient tout entier au caractre franais. Qu'on se rappelle
plutt les premires victoires de la rvolution; nous n'avions ni
gnraux expriments, ni magasins, ni armes; nous marchions contre
toute l'Europe, avec le seul secours de nos bras et de notre courage; on
sait ce qu'il a produit.

Bien loin d'attribuer au rgne de Napolon aucune gloire pour la nation,
je dis qu'il l'a avilie, qu'il l'a dgrade, qu'il a perdu notre
caractre national; son despotisme a fait courber devant lui tous les
fronts dans la poussire.

Les hommes les plus distingus par leur esprit, leurs lumires,
rampaient  ses pieds, beaucoup plus par l'effet de la peur que par
celui de l'admiration. Une seule voix gnreuse s'est leve pour
dfendre la cause de l'humanit et faire sentir au despote qu'en
avilissant la nation qui lui tait soumise, il ne pouvait plus trouver
de gloire  la commander. La noble conduite de M. de Chateaubriand 
cette poque a fix son rang parmi les plus grands hommes, bien plus
encore que son admirable gnie.

Ce n'est jamais qu'avec un sentiment pnible que je reporte ma pense
sur ce rgne tant vant par quelques personnes.  l'exception de M. de
Chateaubriand, qui eut le noble courage d'opposer sa volont  la
sienne, je n'y trouve que des esclaves courbs sous le joug. Loin de
nous glorifier de ce rgne, oublions-le s'il est possible, et dchirons
la page de l'histoire qui, en le consacrant, ternise des souvenirs peu
honorables pour la nation.

On a dit qu'il faut gouverner les Franais avec une main de fer et un
gant de velours[63]; nous avons senti la main de fer, Napolon l'a
appesantie sur nous de tout son poids, mais il ne nous a jamais montr
le gant. En lisant quelquefois des journaux, je m'tonne de trouver 
ct des critiques sur notre gouvernement des loges de ce rgne qu'ils
nomment glorieux. Quel est celui d'entre eux qui et os se permettre la
plus lgre observation sur aucun acte de cette puissance infaillible?
Le voile mme de l'allgorie n'tait pas assez pais pour couvrir
quelques lgers signes de dsapprobation; celui qui et os s'en servir
en et t bientt puni par l'exil ou la prison.

On pourra penser peut-tre que la chute de Bonaparte, que tous les
changemens survenus depuis ont pu en apporter dans mon opinion, et
influencer celle que je viens d'exprimer; mais c'est quand il tait 
l'apoge de sa puissance que mon jugement sur lui s'est form.

J'ai eu presque toute ma vie l'habitude de me rendre compte le soir de
mes actions, de mes impressions de la journe, sans autre but que celui
de fixer des observations, des ides souvent passagres, dont il ne
restait nulles traces, si elles n'taient pas crites de suite.

Durant le voyage que j'ai fait avec Josphine, j'ai continu ce journal
chaque soir.

C'est une copie de ce journal qui a t publie par M. Constant. On peut
y reconnatre que l'opinion nonce quand Napolon n'est plus qu'un nom
historique ne diffre en rien de celle qui fut mise quand il gouvernait
le monde[64]. Cela est si vrai que j'avouerai que, lorsque j'ai revu
dernirement ce journal, que je n'avais pas relu depuis qu'il avait t
crit, je me suis presque tonne de la svrit de mes jugemens. Alors
j'avais lu le rcit des souffrances de Bonaparte  Sainte-Hlne. La
piti (mme  mon insu) avait affaibli cette svrit. Pour ne pas
trouver trop amres les expressions qu'elle m'avait dictes, j'ai eu
besoin de me rappeler que nous lui devions la dgradation des Franais
fltris par son joug despotique, et la tache imprime  notre gloire
militaire par la folie et l'imprvoyance de son orgueil.

FIN DES SOUVENIRS DE MADAME LA BARONNE DE V....




SUITE DES MMOIRES

DE CONSTANT.




CHAPITRE XVIII.

     Suite de succs.--Le gnral Beaumont.--Le colonel (aujourd'hui
     gnral) Grard.--Cent quarante drapeaux pris sur l'ennemi.--Le
     gnral Savary, le marchal Mortier, le prince Murat.--Dpart de
     Berlin.--Le grand-marchal Duroc se casse une clavicule.--Sjour de
     l'empereur  Varsovie.--Empressement de la noblesse
     polonaise.--L'empereur voit pour la premire fois madame
     V....--Portrait de cette dame.--Agitation de
     l'empereur.--Singulire mission confie  un grand
     personnage.--Premires avances de l'empereur rejetes.--Confusion
     de l'ambassadeur.--Proccupation de Sa
     Majest.--Correspondance.--Consentement.--Premier
     rendez-vous.--Pleurs et sanglots.--L'entrevue sans
     rsultat.--Second rendez-vous.--Madame V... au quartier-gnral de
     Finkenstein.--Tendresse de madame V... pour l'empereur.--Repas en
     tte  tte.--Constant charg seul du
     service.--Conversation.--Occupations de madame V... hors de la
     prsence de l'empereur.--Douceur et galit d'humeur de madame
     V....--Madame V...  Schoenbrunn avec l'empereur.--Emploi mystrieux
     dont Constant est charg.--La pluie et les ornires.--Inquitude et
     recommandations de l'empereur.--La voiture verse.--Chute peu
     dangereuse.--Constant soutenant madame V....--Grossesse.--Soins
     prodigus par l'empereur  madame V....--Le petit htel de la
     Chausse-d'Antin.--Solitude volontaire de madame V....--Naissance
     d'un fils.--Joie de Napolon.--Le nouveau-n fait comte.--Madame
     V... conduit son fils  l'empereur.--Le jeune comte sauv par le
     docteur Corvisart.--Les cheveux, la bague et le _motto_.--La
     Lavallire de l'empire et les favorites du vainqueur d'Austerlitz.


J'AI laiss l'empereur  Berlin, o chaque jour et chaque heure de la
journe lui apportait la nouvelle de quelque victoire remporte, de
quelque succs obtenu par ses gnraux. Le gnral Beaumont lui prsenta
quatre-vingts drapeaux pris sur l'ennemi par sa division. Le colonel
Grard lui en prsenta aussi soixante, enlevs  Blcher, au combat de
Wismar. Magdebourg avait capitul, et une garnison de seize mille hommes
avait dfil devant le gnral Savary. Le marchal Mortier occupait le
Hanovre au nom de la France. Le prince Murat entrait dans Varsovie aprs
en avoir chass les Russes. C'tait contre ceux-ci que la guerre allait
recommencer, ou plutt continuer; car les armes de la Prusse pouvaient
bien tre regardes comme ananties. L'empereur quitta Berlin pour
aller lui-mme conduire ses oprations contre les Russes.

Nous voyagions dans de petites calches du pays. Comme dans tous nos
voyages, la voiture du grand-marchal prcdait celle de l'empereur. La
saison et le passage de l'artillerie avaient rendu les chemins affreux,
et cependant nous allions trs-vite. Entre Kutow et Varsovie, la voiture
du grand-marchal versa, et il eut une clavicule casse. L'empereur
arriva peu de temps aprs ce malheureux accident. Il fit transporter
sous ses yeux le marchal dans la maison de poste la plus voisine. Nous
avions toujours avec nous une petite pharmacie de voyage, de sorte que
les premiers secours furent promptement donns au bless. Sa Majest le
remit entre les mains de son chirurgien, et ne le quitta qu'aprs avoir
vu poser le premier appareil.

 Varsovie, o Sa Majest passa tout le mois de janvier 1807, elle
habitait le grand palais. La noblesse polonaise, empresse  lui faire
la cour, lui donnait des ftes magnifiques, des bals trs-brillans,
auxquels assistait tout ce que Varsovie renfermait  cette poque de
riche et de distingu. Dans une de ces runions, l'empereur remarqua une
jeune Polonaise, madame V..., ge de vingt-deux ans, et nouvellement
marie  un vieux noble, d'humeur svre, de moeurs extrmement rigides,
plus amoureux de ses titres que de sa femme, qu'il aimait pourtant
beaucoup, mais dont, en revanche, il tait plus respect qu'aim.
L'empereur vit cette dame avec plaisir, et se sentit entran vers elle
au premier coup d'oeil. Elle tait blonde, elle avait les yeux bleus et
la peau d'une blancheur blouissante; elle n'tait pas grande, mais
parfaitement bien faite et d'une tournure charmante. L'empereur s'tant
approch d'elle, entama aussitt une conversation qu'elle soutint avec
beaucoup de grce et d'esprit, laissant voir qu'elle avait reu une
brillante ducation. Une teinte lgre de mlancolie rpandue sur toute
sa personne la rendait plus sduisante encore. Sa Majest crut voir en
elle une femme sacrifie, malheureuse en mnage, et l'intrt que cette
ide lui inspira le rendit plus amoureux, plus passionn que jamais il
ne l'avait t pour aucune femme. Elle dut s'en apercevoir.

Le lendemain du bal, l'empereur me parut dans une agitation
inaccoutume. Il se levait, marchait, s'asseyait et se relevait de
nouveau; je croyais ne pouvoir jamais venir  bout de sa toilette ce
jour-l. Aussitt aprs son djeuner, il donna mission  un grand
personnage que je ne nommerai pas, d'aller de sa part faire une visite 
madame V..., et lui prsenter ses hommages et ses voeux. Elle refusa
firement des propositions trop brusques peut-tre, ou que peut-tre
aussi la coquetterie naturelle  toutes les femmes lui recommandait de
repousser. Le hros lui avait plu; l'ide d'un amant tout resplendissant
de puissance et de gloire fermentait sans doute avec violence dans sa
tte, mais jamais elle n'avait eu l'ide de se livrer ainsi sans combat.
Le grand personnage revint tout confus et bien tonn de ne pas avoir
russi dans sa ngociation. Le jour d'aprs, au lever de l'empereur, je
le trouvai encore proccup. Il ne me dit pas un mot, quoiqu'il et
assez l'habitude de me parler. Il avait crit plusieurs fois la veille 
madame V..., qui ne lui avait pas rpondu. Son amour-propre tait
vivement piqu d'une rsistance  laquelle on ne l'avait pas habitu.
Enfin il crivit tant de lettres et si tendres, si touchantes, que
madame V... cda. Elle consentit  venir voir l'empereur le soir entre
dix et onze heures. Le grand personnage dont j'ai parl reut l'ordre
d'aller la prendre en voiture dans un endroit dsign. L'empereur, en
l'attendant, se promenait  grands pas, et tmoignait autant d'motion
que d'impatience;  chaque instant il me demandait l'heure. Madame V...
arriva enfin, mais dans quel tat! ple, muette et les yeux baigns de
larmes. Aussitt qu'elle parut, je l'introduisis dans la chambre de
l'empereur; elle pouvait  peine se soutenir et s'appuyait en tremblant
sur mon bras. Quand je l'eus fait entrer, je me retirai avec le
personnage qui l'avait amene. Pendant son tte--tte avec l'empereur,
madame V... pleurait et sanglotait tellement, que, malgr la distance,
je l'entendais gmir de manire  me fendre le coeur. Il est probable que
dans ce premier entretien, l'empereur ne put rien obtenir d'elle. Vers
deux heures du matin, Sa Majest m'appela. J'accourus et je vis sortir
madame V..., le mouchoir sur les yeux et pleurant encore  chaudes
larmes. Elle fut reconduite chez elle par le mme personnage. Je crus
bien qu'elle ne reviendrait pas.

Deux ou trois jours aprs nanmoins,  peu prs  la mme heure que la
premire fois, madame V... revint au palais; elle paraissait plus
tranquille. La plus vive motion se peignait encore sur son charmant
visage; mais ses yeux au moins taient secs et ses joues moins ples.
Elle se retira le matin d'assez bonne heure, et continua ses visites
jusqu'au moment du dpart de l'empereur.

Deux mois aprs, l'empereur, de son quartier-gnral de Finkenstein,
crivit  madame V..., qui s'empressa d'accourir auprs de lui. Sa
Majest lui fit prparer un appartement qui communiquait avec le sien.
Madame V... s'y tablit et ne quitta plus le palais de Finkenstein,
laissant  Varsovie son vieil poux qui, bless dans son honneur et dans
ses affections, ne voulut jamais revoir la femme qui l'avait abandonn.
Madame V... demeura trois semaines avec l'empereur, jusqu' son dpart,
et retourna ensuite dans sa famille. Pendant tout ce temps, elle ne
cessa de tmoigner  Sa Majest la tendresse la plus vive, comme aussi
la plus dsintresse. L'empereur, de son ct, paraissait parfaitement
comprendre tout ce qu'avait d'intressant cette femme anglique, dont le
caractre plein de douceur et d'abngation m'a laiss un souvenir qui ne
s'effacera jamais. Ils prenaient tous leurs repas ensemble; je les
servais seul; ainsi j'tais  mme de jouir de leur conversation
toujours aimable, vive, empresse de la part de l'empereur, toujours
tendre, passionne, mlancolique de la part de madame V... Lorsque Sa
Majest n'tait point auprs d'elle, madame V... passait tout son temps
 lire, ou bien  regarder,  travers les jalousies de la chambre de
l'empereur, les parades et les volutions qu'il faisait excuter dans la
cour d'honneur du chteau, et que souvent il commandait en personne.
Voil quelle tait sa vie, comme son humeur, toujours gale, toujours
uniforme. Son caractre charmait l'empereur, et la lui faisait chrir
tous les jours davantage.

Aprs la bataille de Wagram, en 1809, l'empereur alla demeurer au palais
de Schoenbrunn. Il fit venir aussitt madame V..., pour laquelle on avait
lou et meubl une maison charmante dans l'un des faubourgs de Vienne, 
peu de distance de Schoenbrunn. J'allais mystrieusement la chercher tous
les soirs dans une voiture ferme, sans armoiries, avec un seul
domestique sans livre. Je l'amenais ainsi au palais par une porte
drobe, et je l'introduisais chez l'empereur. Le chemin, quoique fort
court, n'tait pas sans danger, surtout dans les temps de pluie,  cause
des ornires et des trous qu'on rencontrait  chaque pas. Aussi
l'empereur me disait-il presque tous les jours: Prenez bien garde ce
soir, Constant, il a plu aujourd'hui, le chemin doit tre mauvais.
tes-vous sr de votre cocher? La voiture est-elle en bon tat? et
autres questions de mme genre, qui toutes tmoignaient l'attachement
sincre et vrai qu'il portait  madame V... L'empereur n'avait pas tort,
au reste, de m'engager  prendre garde, car un soir que nous tions
partis de chez madame V... un peu plus tard que de coutume, le cocher
nous versa. En voulant viter une ornire, il avait jet la voiture dans
le dbord du chemin. J'tais  droite de madame V...; la voiture tomba
sur le ct droit, de sorte que seul j'eus  souffrir de la chute, et
que madame V..., en tombant sur moi, ne se fit aucun mal. Je fus content
de l'avoir garantie. Je le lui dis, et elle m'en tmoigna sa
reconnaissance avec une grce qui n'appartenait qu' elle. Le mal que
j'avais ressenti fut bientt dissip. Je me mis  en rire le premier, et
madame V... ensuite, qui raconta notre accident  Sa Majest aussitt
que nous fmes arrivs.

C'est  Schoenbrunn que madame V... devint grosse. Je n'essaierai pas de
raconter tous les soins, tous les gards dont l'empereur l'entoura. Il
la fit venir  Paris, accompagne de son frre, officier fort distingu,
et d'une femme de chambre. Il chargea le grand-marchal de lui acheter
un joli htel dans la Chausse-d'Antin. Madame V... se trouvait
heureuse; elle me le disait souvent: Toutes mes penses, toutes mes
inspirations viennent de lui et retournent  lui: il est tout mon bien,
mon avenir, ma vie! Aussi ne sortait-elle de sa maison que pour venir
aux Tuileries dans les petits appartemens. Quand ce bonheur ne lui tait
point permis, elle n'allait point chercher de distractions au spectacle,
 la promenade ou dans le monde. Elle restait chez elle, ne voyant que
fort peu de personnes, crivant tous les jours  l'empereur. Elle
accoucha d'un fils qui ressemblait d'une manire frappante  Sa Majest.
Ce fut une grande joie pour l'empereur. Il accourut auprs d'elle
aussitt qu'il lui fut possible de s'chapper du chteau; il prit
l'enfant dans ses bras, et l'embrassa comme il venait d'embrasser la
mre, il lui dit: Je te fais comte. Nous verrons plus tard ce fils
recevoir  Fontainebleau de l'empereur une dernire marque
d'attachement.

Madame V... leva son fils chez elle, et ne le quitta jamais; elle le
conduisait souvent au chteau, o je les faisais entrer par l'escalier
noir. Quand l'une ou l'autre tait malade, l'empereur leur envoyait M.
Corvisart; cet habile mdecin eut une fois le bonheur de sauver le jeune
comte, d'une maladie dangereuse.

Madame V... avait fait faire pour l'empereur une bague en or autour de
laquelle elle avait roul de ses beaux cheveux blonds. L'intrieur de
l'anneau portait ces mots gravs: _Quand tu cesseras de m'aimer,
n'oublie pas que je t'aime._ L'empereur ne lui donnait pas d'autre nom
que Marie.

Je me suis peut-tre arrt trop long-temps  cette liaison de
l'empereur, mais Madame V..., diffrait compltement des autres femmes
dont Sa Majest a obtenu les bonnes grces, et elle tait digne d'tre
surnomme la Lavallire de l'empereur, qui toutefois ne se montra point
ingrat envers elle comme Louis XIV envers la seule femme dont il a t
aim. Ceux qui ont eu, comme moi, le bonheur de la connatre et de la
voir de prs ont d conserver d'elle un souvenir qui leur fera
comprendre pourquoi il y a une si grande distance,  mes yeux, de Madame
V..., tendre et modeste femme, levant dans la retraite le fils qu'elle
a donn  l'empereur, aux _favorites_ du vainqueur d'Austerlitz.




CHAPITRE XIX.

     Campagne de Pologne.--Bataille d'Eylau.--_Te Deum_ et _De
     profundis_.--Retard involontaire du prince de Ponte-Corvo.--Les
     gnraux d'Hautpoult, Corbineau et Boursier blesss 
     mort.--Courage et mort du gnral d'Hautpoult.--Le _bon coup_ du
     gnral Ordener.--Pressentimens du gnral Corbineau.--Argent de la
     cassette de l'empereur, avanc par Constant au gnral Corbineau,
     quelques instans avant sa mort.--Enthousiasme des
     Polonais.--Mauvaise humeur des Franais.--Anecdotes.--Le fond de la
     langue polonaise.--Misre et gat.--Hilarit des soldats excite
     par une rponse de l'empereur.--L'ambassadeur persan.--Envoi du
     gnral Gardanne en Perse.--Trsor non retrouv.--Sjour de
     l'empereur  Finkenstein.--L'empereur trichant au
     vingt-et-un.--L'empereur partageant son gain avec
     Constant.--Passe-temps des grands officiers de l'empereur.--Pari
     gagn par le duc de Vicence.--Mystification de M. B. d'A***.--Le
     prince Jrme amoureux d'une actrice de Breslau.--Mariage de
     l'actrice avec le valet de chambre du prince.--Complaisance et
     jalousie.--Les frres de l'empereur faisant
     antichambre.--L'empereur aimant et grondant ses frres.--Le
     marchal Lefebvre nomm duc de Dantzig par l'empereur.--Anecdote du
     chocolat de Dantzig.--Bataille de Friedland; rapprochement de
     dates.--Gat de l'empereur pendant la bataille.--Paix avec la
     Russie.--Entrevue de l'empereur et du czar  Tilsitt.--Le roi et la
     reine de Prusse.--Galanterie et rigueur de Napolon.--Rudesse du
     grand-duc Constantin.--Banquet militaire.--Concert excut par des
     musiciens haskirs.--Visite de Constant aux Baskirs.--Repas  la
     cosaque.--Tir  l'arc.--Succs de Constant.--Souvenir
     _frappant_.--Soldat moscovite dcor par l'empereur
     Napolon.--Retour par Bautzen et Dresde, et rentre en France.


LES Russes taient anims dans cette campagne par le souvenir de la
dfaite d'Austerlitz, et par la crainte de voir la Pologne leur
chapper: aussi l'hiver ne les arrta point, et ils rsolurent de venir
attaquer l'empereur. Celui-ci n'tait pas homme  se laisser prvenir;
il leva ses quartiers d'hiver et quitta Varsovie  la fin de janvier. Le
8 fvrier, les deux armes se rencontrrent  Eylau, et l se livra,
comme on sait, cette sanglante bataille dans laquelle des deux cts on
montra un courage gal; il resta prs de quinze mille morts sur le champ
de bataille, autant de Franais que de Russes. L'avantage, ou plutt la
perte fut la mme dans les deux armes, et un _Te Deum_ fut chant 
Ptersbourg comme  Paris, au lieu d'un _De profundis_ qui aurait bien
mieux convenu. Sa Majest se plaignit vivement en rentrant  son
quartier de l'inexcution d'un ordre qu'elle avait fait porter au
marchal Bernadotte, dont le corps ne donna point dans cette journe; il
parat certain en effet que la victoire, reste indcise entre
l'empereur et le gnral Beningsen, se serait fixe du ct du premier
si un corps d'arme tout frais tait survenu pendant la bataille, comme
Sa Majest l'avait calcul. Par malheur l'aide-de-camp porteur des
ordres de l'empereur au prince de Ponte-Corvo tait tomb dans les mains
d'un parti de Cosaques. Lorsque le lendemain du combat, l'empereur
apprit cette circonstance, son ressentiment se calma, mais non pas son
chagrin. Nos troupes bivouaqurent sur le champ de bataille, que Sa
Majest visita trois fois, faisant distribuer des secours aux blesss et
ensevelir les morts.

Les gnraux d'Haultpoult, Corbineau et Boursier furent blesss  mort 
Eylau; il me semble encore entendre le brave d'Hautpoult dire  sa
Majest au moment de partir au galop pour charger l'ennemi: Sire, vous
allez voir mes gros talons;  entre dans les carrs ennemis comme dans
du beurre! Une heure aprs il n'tait plus. Un de ses rgimens s'tant
engag dans un intervalle de l'arme russe, fut mitraill et hach
parles Cosaques; il ne s'en sauva que dix-huit hommes. Le gnral
d'Hautpoult, forc trois fois de reculer avec sa division, la ramena
deux fois  la charge; la troisime, il s'lana encore sur l'ennemi en
criant d'une voix forte: Cuirassiers, en avant, au nom de Dieu! en
avant, mes braves cuirassiers! Mais la mitraille avait abattu un trop
grand nombre de ces braves. Il n'y en eut que trs-peu en tat de suivre
leur chef, qui tomba perc de coups au milieu d'un carr de Russes dans
lequel il s'tait jet  peu prs seul.

Ce fut aussi je crois dans cette bataille que le gnral Ordener tua de
sa main un officier gnral ennemi. L'empereur lui demanda s'il n'aurait
pas pu le prendre vivant. _Sire_, rpondit le gnral avec son accent
fortement germanique, _ch n donne qu'un coup, mais ch tche qu'il
soit pon_.

Le jour mme de la bataille, au matin, le gnral Corbineau,
aide-de-camp de l'empereur, tant  djeuner avec les officiers de
service, leur avoua qu'il tait assig par les plus tristes
pressentimens. Ces messieurs entreprirent de le distraire de cette ide
et tournrent la chose en plaisanterie. Le gnral Corbineau, reut peu
d'instans aprs, un ordre de Sa Majest; ayant besoin d'argent et n'en
ayant pas trouv chez M. de Menneval, il vint m'en demander et je lui en
avanai de la cassette, de l'empereur; au bout de quelques heures, je
rencontrai M. de Menneyal,  qui je fis part de la demande du gnral
Corbineau et de la somme que je lui avais remise. Je parlais encore  M.
de Menneval, lorsqu'un officier passant au galop, nous jeta la triste
nouvelle de la mort du gnral. Je n'ai point oubli l'impression que
cette nouvelle fit sur moi, et je trouve encore inexplicable aujourd'hui
cette espce de trouble intrieur qui tait venu avertir un brave de sa
fin prochaine.

La Pologne comptait sur l'empereur pour tre rtablie dans son
indpendance. Aussi les Polonais furent-ils pleins d'enthousiasme et
d'espoir, lorsqu'ils virent arriver l'arme franaise. Quant  nos
soldats, cette campagne d'hiver leur dplaisait fort; le froid, la
misre, le mauvais temps et les mauvais chemins, leur avaient inspir
pour ce pays une aversion extrme.

Dans une revue  Varsovie, les habitans se pressant autour de nos
troupes, un soldat se mit  jurer nergiquement contre la neige et la
boue, et par suite, contre la Pologne et les Polonais. Vous avez bien
tort, monsieur le soldat, se mit  dire une demoiselle d'une bonne
famille, bourgeoise de le ville, de ne pas aimer notre pays, car nous
aimons beaucoup les Franais.--Vous tes sans doute bien aimable,
mademoiselle, rpliqua le soldat, mais si vous voulez me persuader de la
vrit de ce que vous dites, vous nous ferez faire un bon dner  mon
camarade et  moi.--Venez donc, messieurs, dirent, s'avanant  leur
tour, les parens de la jeune Polonaise; nous boirons ensemble  la sant
de votre empereur. Et ils emmenrent en effet les deux soldats, qui
firent l le meilleur repas de toute la campagne.

Suivant le dire des soldats, quatre mots constituaient le fond de la
langue polonaise. _kleba? niema;_ du pain? il n'y en a pas; _voia sara_;
de l'eau? on va en apporter.

L'empereur traversant un jour une colonne d'infanterie aux environs de
Mysigniez, o la troupe prouvait de grandes privations  cause des
boues qui empchaient les arrivages: Papa, _kleba_, lui cria un soldat,
_niema_, rpondit aussitt l'empereur. Toute la colonne partit d'un
clat de rire, et personne ne demanda plus rien.

Durant le sjour assez long que fit l'empereur  Finkenstein, il reut
la visite d'un ambassadeur persan  qui il donna le spectacle de
quelques grandes revues. Sa Majest envoya  son tour une ambassade au
schah,  la tte de laquelle elle mit le gnral Gardanne, qui avait,
disait-on alors, une raison particulire pour dsirer d'aller en Perse.
On prtendait qu'un de ses parens, aprs avoir long-temps rsid 
Thran, avait t contraint par une meute contre les Francs, de
quitter cette capitale, et qu'avant de prendre la fuite il avait enterr
un trsor considrable, dans un certain endroit dont il avait apport le
plan en France. J'ajouterai, pour en finir avec cette histoire, qu'on
m'a dit depuis que le gnral Gardanne avait trouv la place bouleverse
et que n'ayant pu reconnatre les lieux, ni dcouvrir le trsor, il
tait revenu de son ambassade les mains vides.

Le sjour  Finkenstein devint fort ennuyeux. Pour passer le temps, Sa
Majest jouait quelquefois avec ses gnraux et ses aides-de-camp. Le
jeu tait ordinairement le vingt-et-un, et le grand capitaine prenait
grand plaisir  tricher; il gardait, pendant plusieurs coups de suite,
les cartes ncessaires pour former le nombre exig, et s'amusait
beaucoup quand il gagnait ainsi par adresse. C'tait moi qui lui
remettais la somme ncessaire pour son jeu; ds qu'il rentrait, je
recevais l'ordre de retirer sa mise; il me donnait toujours la moiti de
son gain, et je partageais le reste avec les valets de chambre
ordinaires.

Je n'ai point l'intention de m'assujettir dans ce journal  un ordre de
dates bien rigoureux, et quand il se prsentera  ma mmoire un fait ou
une anecdote qui me paratront mriter d'tre rapports, je les
placerai, autant que cela pourra se faire,  l'endroit de mon rcit o
je serai arriv, au moment mme o je me les rappellerai; en les
renvoyant  leur poque, je craindrais de les oublier. C'est ainsi que
je cros pouvoir noter ici, en passant, quelques souvenirs de
Saint-Cloud ou des Tuileries, quoique nous soyons au quartier-gnral de
Finkenstein. Ce sont les passe-temps auxquels se livraient Sa Majest et
ses grands-officiers qui m'ont mis sur la voie de ces souvenirs.

Ces messieurs se portaient souvent entre eux des dfis ou des gageures.
J'ai vu un jour M. le duc de Vicence parier que M. Jardin fils, cuyer
de Sa Majest, mont  reculons sur son cheval, arriverait au bout de
l'avenue du chteau dans un espace de peu de minutes; M. le grand-cuyer
gagna le pari.

MM. Fain, Menneval et Ivan jourent une fois un singulier tour  M. B.
d'A..., qu'ils savaient tre sujet  de frquens accs de galanterie.
Ils firent habiller un jeune homme en femme, et l'envoyrent se
promener, ainsi dguis, dans une avenue prs du chteau; M. B. d'A...
avait la vue fort basse et se servait ordinairement d'un lorgnon; ces
messieurs l'engagrent  sortir, et il ne fut pas plus tt dehors qu'il
aperu; la belle promeneuse et ne put retenir,  cette vue, une
exclamation de surprise et de joie.

Ses amis feignirent de partager son ravissement, et comme le plus
entreprenant, ils le poussrent  faire les premires avances. Il se
rendit donc avec des airs empresss auprs de la fausse jeune dame, 
laquelle on avait bien fait sa leon. M. d'A.... s'puisa en politesses,
en attentions, en offres de service. Il voulait  toute force faire  sa
nouvelle conqute les bonneurs du chteau. L'autre s'acquitta
parfaitement de son rle, et aprs bien des minauderies de son ct,
bien des protestations de la part de M. d'A...., il y eut des
rendez-vous pris pour le soir mme. L'amant, heureux en esprance,
revint prs de ses amis, et fit le discret et l'indiffrent sur sa bonne
fortune, pendant qu'il aurait voulu pouvoir dvorer le temps qu'il avait
 attendre jusqu' la fin de la journe. Enfin le soir arrivant, amena
la terme de son impatience et l'heure de l'entrevue. Mais quels ne
furent pas son dboire et sa colre lorsqu'il s'aperut que les vtemens
de femme couvraient un _costume_ masculin! M. d'A..... voulut, dans le
premier moment, appeler en duel les auteurs et l'acteur de cette
mystification, et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que l'on parvint 
l'apaiser.

Ce fut, je crois, au retour de cette campagne que le prince Jrme vit 
Breslau, sur le thtre de cette ville, une jeune actrice fort jolie,
jouant assez mal, mais chantant fort bien. Il fit des avances; on la
disait trs-sage; mais les rois ne soupirent pas long-temps en vain; ils
jettent un poids trop lourd dans la balance de la sagesse. S. M. le roi
de Westphalie emmena sa conqute  Cassel; o au bout de quelque temps
il la maria  son premier valet de chambre Albertoni dont les moeurs
italiennes ne rpugnrent pas  ce mariage. Quelques mcontentemens,
dont je n'ai pas su les motifs, dcidrent Albertoni  quitter le roi;
il revint  Paris avec sa femme, et fit plusieurs entreprises o il
perdit ce qu'elle avait gagn. On m'a dit qu'il tait retourn en
Italie. Une chose qui m'a toujours paru extraordinaire, c'est la
jalousie d'Albertoni pour sa femme, jalousie vigilante qui avait les
yeux ouverts sur tous les hommes, hormis le roi; car je suis presque
certain que la liaison continua aprs le mariage.

Les frres de l'empereur, mme tant rois, faisaient quelquefois
antichambre chez Sa Majest. Le roi Jrme vint un matin par ordre de
l'empereur, qui, n'tant pas encore lev, me dit de prier le roi de
Westphalie d'attendre. Comme l'empereur voulait se reposer un peu, je
restai avec le service dans le salon qui servait d'antichambre, et o
le roi attendait comme nous, je ne dis pas avec patience, car  chaque
instant il quittait un sige pour un autre, allait de la fentre  la
chemine, et paraissait fort ennuy. Il causait de temps en temps avec
moi, pour qui il a toujours eu une grande bienveillance. Il se passa
ainsi plus d'une demi-heure. Enfin j'entrai dans la chambre de
l'empereur, et quand il eut pass sa robe de chambre, j'avertis le roi
que Sa Majest l'attendait, et l'ayant introduit, je me retirai.
L'empereur le reut assez mal, et le gronda beaucoup. Comme il parlait
trs-haut, je l'entendis malgr moi; mais le roi s'excusait si bas, que
je ne pouvais entendre un mot de sa justification. De pareilles scnes
se rptaient souvent. Le prince tait dissip et prodigue, ce qui
dplaisait par-dessus tout  l'empereur, qui le lui reprochait durement,
quoiqu'il l'aimt, ou plutt parce qu'il l'aimait beaucoup; car il est 
remarquer que, malgr les frquens dplaisirs que sa famille lui
causait, l'empereur a toujours conserv pour tous ses parens une grande
tendresse.

Quelque temps aprs la prise de Dantzig (24 mai 1807) l'empereur,
voulant rcompenser le marchal Lefebvre des services rcens qu'il lui
avait rendus, le fit appeler  six heures du matin. Sa Majest
travaillait avec le major gnral de l'arme, lorsqu'on vint lui
annoncer l'arrive du marchal. Ah ah! dit-il au major gnral,
monsieur le duc ne s'est point fait attendre; puis se retournant vers
l'officier de service: Vous direz au duc de Dantzig que c'est pour le
faire djeuner avec moi que je l'ai demand si matin. L'officier
d'ordonnance, croyant que l'empereur se trompait de nom, lui fit
observer que la personne qui attendait ses ordres n'tait pas le duc de
Dantzig, que c'tait le marchal Lefebvre. Il parat, Monsieur, que
vous me croyez plus capable de faire un _conte_ qu'un duc. L'officier
fut un instant dconcert par cette rponse, mais l'empereur le rassura
par un sourire, et lui dit: Allez prvenir le duc de mon invitation;
dans un quart d'heure nous nous mettrons  table. L'officier retourna
prs du marchal, qui tait assez inquiet de ce que l'empereur voulait
lui dire. Monsieur le duc, l'empereur vous engage  djeuner avec lui,
et vous prie d'attendre un quart d'heure. Le marchal n'ayant point
fait attention au nouveau titre que lui donnait l'officier, lui rpondit
par un signe de tte, et s'assit sur un pliant au dessus duquel l'pe
de l'empereur se trouvait accroche. Le marchal la regarda et la toucha
avec admiration et respect. Le quart d'heure pass, un autre officier
d'ordonnance vint appeler le marchal pour qu'il se rendt prs de
l'empereur, qui tait dj  table avec le major gnral. En
l'apercevant, Napolon le salua de la main: Bonjour, monsieur le duc;
asseyez-vous prs de moi.

Le marchal, tonn de s'entendre donner cette qualification, crut
d'abord que Sa majest plaisantait; mais voyant qu'il affectait de
l'appeler monsieur le duc, il en fut un moment interdit. L'empereur,
pour augmenter son embarras, lui dit; Aimez-vous le chocolat, monsieur
le duc?--Mais..... oui, sire.--Eh bien! vous n'en djeunerez pas, mais
je vais vous en donner une livre de la ville mme de Dantzig, car,
puisque vous l'avez conquise, il est bien juste qu'elle vous rapporte
quelque chose. L-dessus l'empereur quitta la table, ouvrit une petite
cassette, y prit un paquet ayant la forme d'un carr long, et le donna
au marchal Lefebvre en lui disant: Duc de Dantzig, acceptez ce
chocolat; les petits cadeaux entretiennent l'amiti. Le marchal
remercia Sa Majest, mit le chocolat dans sa poche, et se rassit  table
avec l'empereur et le marchal Berthier. Un pt reprsentant la ville
de Dantzig tait au milieu de la table, et quand il fut question de
l'entamer, l'empereur dit au nouveau duc: On ne pouvait donner  ce
pt une forme qui me plt davantage. Attaquez, monsieur le duc, voil
votre conqute, c'est  vous d'en faire les honneurs. Le duc obit, et
les trois convives mangrent du pt, qu'ils parurent trouver fort 
leur got.

De retour chez lui, le marchal duc de Dantzig, souponnant une surprise
dans le petit paquet que lui avait donn l'empereur, s'empressa de
l'ouvrir et y trouva cent mille cus en billets de banque. Depuis ce
magnifique cadeau, l'usage s'tablit dans l'arme d'appeler de l'argent,
soit en espces, soit en billets, du chocolat de Dantzig; et quand les
soldats voulaient se faire rgaler par quelque camarade un peu bien en
fonds: Allons, viens donc, lui disaient-ils; n'as-tu pas du chocolat de
Dantzig dans ton sac?

Le got presque superstitieux de sa majest l'empereur pour les
rapprochemens de dates et d'anniversaires se trouva encore une fois
justifi par la victoire de Friedland, gagne le 14 juin 1807, sept ans
jour pour jour aprs la bataille de Marengo. La rigueur de l'hiver, la
difficult des approvisionnemens (auxquels l'empereur avait nanmoins
pourvu avec tout le soin et toute l'habilet possibles) et le courage
obstin des Russes avaient rendu cette campagne pnible mme pour les
vainqueurs, que l'incroyable rapidit de leurs succs en Prusse avaient
accoutums aux promptes conqutes. Le partage de gloire qu'il avait
fallu faire  Eylau avec les Russes tait quelque chose de nouveau dans
la carrire militaire de l'empereur.  Friedland, il reprit ses
avantages et son ancienne supriorit. Sa Majest, par une feinte
retraite et en ne laissant voir  l'ennemi qu'une partie de ses forces,
attira les Russes en de de l'Elbe, de sorte qu'ils se trouvrent
resserrs entre ce fleuve et notre arme. La victoire fut gagne par les
troupes de ligne et par la cavalerie; l'empereur n'eut pas besoin de
faire donner sa garde. Celle de l'empereur Alexandre fut presque
entirement dtruite en protgeant la retraite ou plutt la fuite des
Russes qui ne pouvaient chapper  la poursuite de nos soldats que par
le pont de Friedland, quelques pontons troits et un gu presque
impraticable.

Tous les rgimens de ligne de l'arme franaise couvraient la plaine.
L'empereur, en observation sur une hauteur d'o sa vue pouvait embrasser
tout le champ de bataille, tait assis dans un fauteuil prs d'un
moulin, et son tat-major l'entourait. Jamais je ne l'ai vu plus gai; il
causait avec les gnraux qui attendaient ses ordres, et semblait
prendre plaisir  manger du pain noir russe fait en forme de brique. Ce
pain, ptri avec de la mauvaise farine de seigle et rempli de longues
pailles, tait la nourriture de tous les soldats, qui savaient que Sa
Majest en mangeait aussi bien qu'eux.

Un temps superbe favorisait les savantes manoeuvres de l'arme, qui fit
des prodiges de valeur. Les charges de cavalerie furent excutes avec
tant de prcision que l'empereur envoya complimenter les rgimens qui
les avaient faites.

Vers quatre heures aprs midi, et au moment o les deux armes se
pressaient de toutes parts, pendant que des milliers de canons faisaient
trembler la terre, l'empereur s'cria: _Si cela continue encore deux
heures, il ne restera debout dans la plaine que l'arme franaise_. Peu
d'instans aprs il donna l'ordre au comte d'Orsne, gnral des
grenadiers  pied de la vieille garde, de faire tirer sur une
briqueterie derrire laquelle des masses de Russes et de Prussiens
s'taient retranches. En un clin d'oeil, elles furent contraintes
d'abandonner cette position, et des nues de tirailleurs se mirent  la
poursuite des fuyards.

La garde ne se mit en mouvement qu' cinq heures, et  six heures la
bataille tait compltement gagne. L'empereur dit  ceux qui taient
prs de lui, en voyant la garde se dvelopper: Voil des braves qui
avaleraient de bon coeur les _pousse-cailloux_ et les _rintintins_ de la
ligne pour leur apprendre  charger sans les attendre; mais ils auront
beau faire, la besogne a t proprement faite sans eux.



Sa Majest alla complimenter plusieurs rgimens qui s'taient battus
toute la journe. Quelques paroles, un sourire, un salut de la main, un
signe de tte suffisait pour rcompenser les braves qui venaient de
vaincre.



Le nombre des morts et des prisonniers fut norme. Soixante-dix drapeaux
et tout le matriel de l'arme russe restrent au pouvoir de l'arme
franaise.



Aprs cette journe dcisive, l'empereur de Russie, qui avait rejet les
propositions que Sa Majest lui avait fait porter  la suite de la
bataille d'Eylau, se trouva trs-dispos  en faire lui-mme  son tour.
Le gnral Beningsen demanda un armistice au nom de son empereur; Sa
Majest l'accorda, et peu de temps aprs vint la signature de la paix et
la fameuse entrevue des deux souverains sur le Nimen. Je passerai
rapidement sur les dtails de cette rencontre qui ont t cent et cent
fois publis et rpts. Sa Majest et le jeune Czar se prirent d'une
affection mutuelle, ds le moment qu'il se virent pour la premire fois,
et ils se donnrent l'un  l'autre des ftes et des divertissemens. Ils
taient insparables en public et en particulier, et passaient des
heures ensemble dans des runions de plaisir dont les importuns taient
soigneusement carts. La ville de Tilsitt fut dclare neutre, et
Franais, Russes et Prussiens suivirent l'exemple qui leur tait donn
par leurs souverains en vivant ensemble dans la plus intime
confraternit.

Le roi et la reine de Prusse vinrent se joindre,  Tilsitt,  leurs
majests impriales. Ce malheureux monarque  qui il restait  peine une
ville de tout le royaume qu'il avait possd, devait tre peu dispos 
prendre part  tant de ftes. La reine tait belle et gracieuse,
peut-tre un peu haute et svre; mais cela ne l'empchait pas d'tre
adore de tout ce qui l'entourait. L'empereur cherchait  lui plaire, et
elle ne ngligeait aucune des innocentes coquetteries de son sexe pour
adoucir le vainqueur de son poux. Je vis la reine dner plusieurs fois
avec les souverains, assise entre les deux empereurs, qui la comblaient
 l'envi d'attentions et de galanteries. On sait que l'empereur Napolon
lui offrit un jour une rose superbe; qu'aprs avoir hsit quelque temps
elle finit par accepter, en disant  Sa Majest avec le plus charmant
sourire: Au moins avec Magdebourg. Et l'on sait aussi que l'empereur
n'accepta point l'change. La princesse avait pour dame d'honneur une
femme fort ge  laquelle on reconnaissait un trs-grand mrite.

Un soir, au moment o la reine tait conduite dans la salle  manger par
les deux empereurs, suivis du roi de Prusse, du prince Murat et du
grand-duc Constantin, la vieille dame d'honneur se drangea pour faire
place  ces deux derniers princes. Le grand-duc Constantin ne voulut
point passer, et gtant cet acte de politesse par un ton fort rude, il
lui dit: Passez, madame, passez donc! Puis se retournant vivement du
ct du roi de Naples, il ajouta assez haut pour tre entendu, cette
gracieuse exclamation: _la vieille bcasse_!

On peut juger par l que le prince Constantin tait loin d'avoir auprs
des femmes cette politesse exquise et cette fine fleur de galanterie qui
distinguaient son auguste frre.

La garde impriale franaise donna une fois  dner  la garde de
l'empereur Alexandre. Le repas fut on ne peut plus gai, et pour terminer
ce banquet fraternel, chaque soldat franais changea d'uniforme avec un
Russe, qui lui donna le sien en change. Ils passrent ainsi sous les
yeux des empereurs, qui s'amusrent beaucoup de ce dguisement
improvis.

Au nombre des galanteries que l'empereur de Russie fit au ntre, je
citerai un concert excut par une troupe de Baskirs,  qui leur
souverain fit  cet effet passer le Nimen. Certes, jamais musique plus
barbare n'avait rsonn aux oreilles de Sa Majest, et cette trange
harmonie, accompagne de gestes au moins aussi sauvages, nous procura le
spectacle le plus burlesque que l'on puisse imaginer. Quelques jours
aprs ce concert, j'obtins la permission d'aller visiter les musiciens
dans leur camp, et j'y allai avec Roustan, qui pouvait me servir
d'interprte. Nous emes l'avantage d'assister  un repas des Baskirs:
autour d'immenses baquets en bois taient ranges des escouades de dix
hommes, chacun tenant  la main un morceau de pain noir qu'il
assaisonnait d'une cuillere d'eau dans laquelle ils avaient dlay
quelque chose qui ressemblait  de la terre rouge. Aprs le repas, ils
nous donnrent le divertissement du tir  l'arc; Roustan,  qui cet
exercice rappelait ceux de son jeune ge, voulut essayer de lancer une
flche; mais elle tomba  quelques pas, et je vis un sourire de mpris
sur les lvres paisses de nos Baskirs; j'essayai l'arc  mon tour, et
je m'en acquittai de manire  me faire honneur aux yeux de nos htes,
qui m'entourrent  l'instant en me flicitant par leurs gestes de mon
adresse et de ma vigueur. Un d'eux, plus enthousiaste et plus amical
encore que les autres, m'appliqua sur l'paule une tape dont je me
souvins assez long-temps.

Le lendemain de ce fameux concert, la paix entre les trois souverains
fut signe, et Sa Majest fit une visite  l'empereur Alexandre, qui la
reut  la tte de sa garde. L'empereur Napolon demanda  son illustre
alli de lui montrer le plus brave grenadier de cette belle et vaillante
troupe. On le prsenta  Sa Majest, qui dtacha de sa boutonnire sa
propre croix de la Lgion-d'Honneur et la fixa sur la poitrine du soldat
moscovite, au milieu des acclamations et des houras de tous ses
camarades. Les deux empereurs s'embrassrent une dernire fois sur les
bords du Nimen, et Sa Majest prit la route de Koenigsberg.

 Bautzen, l'empereur fut rencontr par le roi de Saxe, qui tait venu
au devant de lui, et Leurs Majests entrrent ensemble dans Dresde. Le
roi Frdric-Auguste fit la plus magnifique rception qu'il put au
souverain qui, non content de lui avoir donn un sceptre, avait encore
agrandi considrablement les tats hrditaires des lecteurs de Saxe.
Les bons habitans de Dresde, pendant les huit jours que nous y passmes,
traitrent les Franais plutt en frres et en compatriotes qu'en
allis. Mais il y avait prs de dix mois que nous avions quitt Paris,
et malgr toutes les douceurs de la simple et franche hospitalit
allemande, j'avais grande hte de revoir la France et ma famille.




CHAPITRE XX.

     Mort du jeune Napolon, fils du roi de Hollande.--Gentillesse de
     cet enfant.--Faiblesse de nourrice et fermet du jeune
     prince.--Soumission du jeune prince  l'empereur.--Tendresse de cet
     enfant pour l'empereur.--Joli portrait de famille.--Le cordonnier
     et le portrait de _mon oncle Bibiche_.--Les gazelles de
     Saint-Cloud.--Le roi et la reine de Holande rconcilis par le
     jeune Napolon.--Affection de l'empereur pour son
     neveu.--L'hritier dsign de l'empire.--Prsage de
     malheurs.--Premire ide du divorce.--Douleurs de l'impratrice
     Josphine  la mort du jeune Napolon.--Dsespoir de la reine
     Hortense.--Ide d'un chambellan.--Douleur universelle cause par la
     mort du jeune prince.


CE fut dans le cours de la glorieuse campagne de Prusse et Pologne que
la famille impriale fut plonge dans la douleur la plus amre, Le
jeune Napolon, fils an du roi Louis de Hollande, mourut. Cet enfant
ressemblait beaucoup  son pre, et, par consquent,  son oncle. Ses
cheveux taient blonds; mais il est probable qu'ils auraient bruni avec
le temps. Ses yeux bleus, grands, admirablement bien fendus, brillaient
d'un clat extraordinaire quand une impression forte frappait sa jeune
tte. Bon, aimant, plein de franchise et de gaiet, il faisait les
dlices de l'empereur, surtout  cause de la fermet de son caractre,
si grande que, malgr son extrme jeunesse, rien ne pouvait le faire
manquer  sa parole. Le trait suivant, dont je me souviens, en donnera
la preuve.

Il aimait les fraises avec passion; mais elles lui causaient de longs et
frquens vomissemens. Sa mre, alarme, dfendit expressment de lui en
laisser manger dornavant, et tmoigna le dsir qu'on prt toutes les
prcautions possibles afin de soustraire aux regards du jeune prince un
fruit si malfaisant pour lui. Mais le petit Napolon, que l'effet
dangereux des fraises n'en dgotait pas, s'tonna bientt de ne plus
voir son mets favori. D'abord il prit patience, puis un jour il avisa sa
nourrice, et lui demanda trs-srieusement  ce sujet des explications
que la bonne femme ne sut comment lui donner. Elle tait complaisante
pour lui jusqu' le gter; il connaissait sa faiblesse; aussi en
abusait-il fort souvent. Dans cette circonstance, par exemple, il se
fcha, et dit  sa nourrice, d'un ton qui lui en imposait autant pour le
moins qu'auraient pu le faire l'empereur ou le roi de Hollande: J'en
veux, moi, des fraises. Donne-m'en tout de suite. La pauvre nourrice,
en le conjurant de s'apaiser, lui dit qu'elle lui en donnerait bien,
mais que, s'il lui arrivait quelque chose, elle avait peur qu'il
n'avout  la reine comment ces fraises lui taient venues.... N'est-ce
que a? rpondit vivement Napolon. Oh! n'aie pas peur, je te promets de
ne pas le dire. Et la nourrice cda. Les fraises firent leur effet
accoutum, et la reine entra pendant que le prince subissait le
chtiment de sa gourmandise. Il ne put nier qu'il et mang le fruit
dfendu: la preuve tait l. La reine, irrite, voulut savoir qui lui
avait dsobi; elle pria, menaa l'enfant, qui rpondait toujours avec
le plus grand sang-froid: J'ai promis de ne pas le dire; et malgr
tout l'empire qu'elle avait sur lui, elle ne put lui arracher le nom du
coupable[65].

Le jeune Napolon aimait beaucoup son oncle; il tait avec lui d'une
patience, d'une tranquillit bien loigne de son caractre. L'empereur
le mettait souvent sur ses genoux pendant le djeuner, et s'amusait 
lui faire manger des lentilles une  une. Le rouge montait  la jolie
figure de l'enfant; toute sa physionomie peignait le dpit et
l'impatience; mais Sa Majest pouvait prolonger ce jeu sans craindre que
son neveu se fcht, ce que certainement il n'et pas manqu de faire
avec tout autre.

 cet ge si tendre, avait-il donc le sentiment de la supriorit de son
oncle sur tous ceux qui l'entouraient? Le roi Louis, son pre, lui
donnait tous les jours des joujoux nouveaux, choisis parmi ceux qui
taient le plus de son got; l'enfant prfrait ceux qu'il tenait de son
oncle; et quand son pre lui disait: Mais regarde donc, Napolon, ils
sont laids, ceux-l; les miens sont plus jolis.--Non, disait le jeune
prince, ils sont trs-bien: c'est mon oncle qui me les a donns.

Un matin qu'il venait voir Sa Majest, il traversa un salon o, parmi
plusieurs grands personnages, se trouvait le prince Murat,  cette
poque, je crois, grand-duc de Berg. L'enfant passait tout droit sans
saluer personne, quand le prince l'arrta et lui dit: Ne veux-tu pas me
dire bonjour?--Non, rpond Napolon en se dgageant des bras au
grand-duc, non, pas avant mon oncle _l'empereur_.

 la suite d'une revue qui venait d'avoir lieu dans la cour des
Tuileries et sur la place du Carrousel, l'empereur, tant remont dans
ses appartements, jeta son chapeau sur un fauteuil, et son pe sur un
autre. Le petit Napolon entre, prend l'pe de son oncle, en passe le
ceinturon  son cou, met le chapeau sur sa tte, puis marche au pas
gravement, en fredonnant une marche derrire l'empereur et
l'impratrice. Sa Majest se retourne, l'aperoit et l'embrasse en
s'criant: Ah! le joli tableau! Ingnieuse  saisir toutes les
occasions de plaire  son poux, l'impratrice fit venir M. Grard, et
lui commanda le portrait du jeune prince dans ce costume. Le tableau fut
apport au palais de Saint-Cloud le jour mme o l'impratrice apprit la
mort de cet enfant chri.

Il avait  peine trois ans lorsque, voyant payer le mmoire de son
cordonnier avec des pices de cinq francs, il jeta les hauts cris, ne
voulant pas, disait-il, que l'on donnt ainsi le portrait de _mon oncle
Bibiche_. Ce nom de _Bibiche_, donn par le jeune prince  Sa Majest,
venait de ce que, dans le parc de Saint-Cloud, l'impratrice avait fait
mettre plusieurs gazelles fort peu familires avec les habitans du
palais, except pourtant avec l'empereur qui leur faisait manger du
tabac dans sa bote, et se faisait ainsi suivre par elles. Il avait
plaisir  leur faire donner du tabac par le petit Napolon, qu'il
mettait ensuite  cheval sur l'une d'elles. Il ne dsignait jamais ces
jolis animaux par un autre nom que celui de _bibiche_, nom qu'il trouva
amusant de donner aussi  son oncle.

Ce charmant enfant, ador de son pre et de sa mre, usait sur tous deux
de son influence presque magique pour les ramener l'un  l'autre. Il
prenait par la main son pre, qui se laissait conduire par cet ange de
paix vers la reine Hortense; il lui disait ensuite: Embrasse-la, papa,
je t'en prie; et sa joie clatait en vifs et bruyans transports
lorsqu'il tait ainsi parvenu  rconcilier deux tres qu'il aimait avec
une gale tendresse.

Comment un aussi aimable caractre n'et-il pas fait chrir cet ange par
tous ceux qui le connaissaient? Comment l'empereur, qui aimait tous les
enfans, ne se ft-il pas passionn pour celui-l, quand bien mme il
n'et pas t son neveu et le petit-fils de cette bonne Josphine qu'il
ne cessa pas d'aimer un seul instant?  l'ge de sept ans, lorsque cette
maladie si terrible aux enfans, le croup, l'enleva  sa famille dsole,
il annonait les plus heureuses dispositions, et donnait les plus belles
esprances. Son caractre fier et altier, en le rendant susceptible des
plus nobles impressions, tait loin d'exclure l'obissance et la
docilit. L'ide de l'injustice le rvoltait; mais il se rendait bien
vite  un sage conseil,  des reprsentations mesures. Premier-n de la
nouvelle dynastie, il devait attirer, comme effectivement il attira sur
lui toute la sollicitude et toute la tendresse du chef. La malignit et
l'envie, qui cherchent toujours  noircir et  souiller ce qui est
grand, donnrent des explications calomnieuses  cet attachement presque
paternel; mais les gens sages et de bonne foi ne virent dans cette
tendresse adoptive que ce qu'il fallait vraiment y voir, le dsir et
l'espoir de transmettre une puissance immense et le plus beau nom de
l'univers  un hritier indirect,  la vrit, mais du sang imprial, et
qui, lev sous les yeux et par les soins de l'empereur, et t pour
lui tout ce qu'un fils pouvait tre. La mort du jeune Napolon,
apparaissant comme un prsage de malheurs au milieu de sa plus grande
gloire, vint dranger tous les plans que le monarque avait conus, et le
dcider  concentrer dans sa ligne directe l'esprance d'un hritier.
C'est alors que naquit dans son esprit l'ide d'un divorce, qui n'eut
lieu que deux ans plus tard, mais dont on commena  s'entretenir tout
bas durant le voyage de Fontainebleau. L'impratrice devina facilement
le funeste rsultat que devait avoir pour elle la mort de son
petit-fils; ds lors cette terrible ide vint se fixer dans son cerveau,
et empoisonner son existence. Cette mort prmature fut pour elle une
douleur sans consolation. Elle s'enferma pendant trois jours, pleurant
avec amertume, ne voyant personne que ses femmes, et ne prenant, pour
ainsi dire, aucune nourriture. Il semblait qu'elle craignt de se
distraire de son chagrin; car elle s'entourait avec une sorte d'avidit
de tout ce qui pouvait lui rappeler un malheur sans remde. Elle obtint,
non sans peine, de la reine Hortense la chevelure du jeune prince, que
cette mre infortune conservait religieusement. L'impratrice fit
encadrer cette chevelure sur un fond de velours noir. Ce tableau ne la
quittait pas. Je l'ai vu souvent  la Malmaison, et jamais sans une vive
motion.

Mais comment essaierai-je de peindre le dsespoir de la reine Hortense,
de cette mre aussi parfaite qu'elle tait tendre fille? Elle ne quitta
pas son fils un seul instant pendant sa maladie; il expira dans ses
bras, et la reine, voulant rester auprs de son corps inanim, passa ses
bras dans ceux de son fauteuil pour qu'on ne pt l'enlever  ce
dchirant tableau. Enfin, la nature succombant  une douleur si
poignante, la malheureuse mre s'vanouit et on prit ce moment pour la
transporter dans son appartement, toujours sur ce fauteuil qu'elle
n'avait point quitt, et que ses bras treignaient convulsivement.
Revenue  la lumire, la reine poussa des cris perans. Ses yeux secs et
fixes, ses lvres bleues firent craindre pour ses jours. Rien ne pouvait
appeler les larmes sur ses paupires. Enfin, un chambellan eut l'ide de
faire apporter le corps du jeune prince et de le placer sur les genoux
de sa mre. Cette vue lui fit un tel effet que ses larmes jaillirent en
abondance, et la sauvrent. De combien de baisers ne couvrit-elle pas
ces restes froids et adors!

Toute la France partagea la douleur de la reine de Hollande.




CHAPITRE XXI.

     Retour de la campagne de Prusse et Pologne.--Restauration du
     chteau de Rambouillet.--Peinture de la salle de bain.--Surprise et
     mcontentement de l'empereur.--Sjour de la cour 
     Fontainebleau.--Exigence des aubergistes.--Pillage exerc sur les
     voyageurs.--Le cardinal Caprara et bouillon de 600 francs.--Tarif
     impos par l'empereur.--Arrive  Paris de la princesse Catherine
     de Wurtemberg.--Mariage de cette princesse avec le roi de
     Westphalie.--Relations du roi Jrme avec sa premire femme.--Le
     valet de chambre Rico envoy en Amrique.--Tendresse de la reine de
     Westphalie pour son poux.--Lettre de la reine  son
     pre.--Arrestation de la reine par le marquis de Maubreuil.--Vol de
     diamans.--Prsens du czar  l'empereur.--Promenades de l'empereur
     dans Fontainebleau.--Bont de l'empereur et de l'impratrice pour
     un vieil ecclsiastique, et entretien de l'empereur avec ce
     vieillard.--Le cardinal de Belloy, archevque de Paris.--Touchante
     allocution d'un prlat presque centenaire.--Chasse de
     l'empereur.--Costumes et quipages de chasse.--Intrigue galante de
     l'empereur  Fontainebleau.--Commission mystrieuse donne 
     Constant, dans l'obscurit.--Mauvaise ambassade.--Gat de
     l'empereur.--L'empereur guid par Constant, dans les
     tnbres.--Plaisanteries et remercment de
     l'empereur.--Refroidissement subit de l'empereur.--Spectacle 
     Fontainebleau.--Msaventure de mademoiselle Mars.--Perte
     promptement rpare.


NOUS arrivmes le 27 juillet  Saint-Cloud. L'empereur passa l't,
partie dans cette rsidence, et partie  Fontainebleau. Il ne venait 
Paris que pour les grandes rceptions, et n'y restait pas plus de
vingt-quatre heures. Pendant l'absence de Sa Majest, on s'tait occup
de restaurer et de meubler  neuf le chteau de Rambouillet; l'empereur
alla y passer quelques jours. La premire fois qu'il entra dans la salle
de bain, il s'arrta tout court  la porte, et jeta les yeux autour de
lui avec toutes les marques de la surprise et du mcontentement. J'en
cherchai aussitt la cause, en suivant la direction des regards de Sa
Majest, et je vis qu'ils s'arrtaient sur divers portraits de famille
que l'architecte avait fait peindre sur les murs de la salle. C'taient
ceux de Madame-Mre, des soeurs de Sa Majest, de la reine Hortense,
etc., etc.; la vue d'une telle galerie dans un tel lieu excita au plus
haut point l'humeur de l'empereur. Quelle sottise! s'cria-t-il.
Constant, faites appeler le marchal Duroc. Lorsque le grand marchal
parut: Quel est, dit Sa Majest, l'imbcile qui a pu avoir une pareille
ide? Qu'on fasse venir le peintre et qu'il efface tout cela. Il faut
avoir bien peu de respect pour les dames pour commettre une pareille
indcence.

Lorsque la cour sjournait  Fontainebleau, les habitans se
ddommageaient amplement des longues absences de Sa Majest par le prix
lev qu'ils mettaient aux objets de consommation. Leurs profits taient
alors de scandaleuses cures, et plus d'un tranger, faisant une
excursion  Fontainebleau, a d se croire tenu  ranon par une troupe
de Bdouins. Durant le sjour de la cour, un mauvais lit de sangle, dans
une mauvaise auberge, se payait douze francs pour une seule nuit; le
moindre repas cotait un prix fou, et encore tait-il dtestable;
c'tait enfin un vrai pillage exerc sur les voyageurs. Le cardinal
Caprara, dont tout Paris a connu la stricte conomie, alla un jour 
Fontainebleau faire sa cour  l'empereur. Il ne prit dans l'htel o il
tait descendu, qu'un seul bouillon, et les six personnes de sa suite se
contentrent d'un fort lger repas. Le cardinal s'apprta  repartir
trois heures aprs son arrive. Au moment o il remontait en voiture,
l'hte eut l'impudence de lui prsenter un mmoire de _six cents
francs_! Le prince de l'glise s'indigna, se rcria, s'emporta, menaa,
etc.; tout fut inutile, et il finit par payer. Mais un abus aussi
rvoltant vint aux oreilles de l'empereur, qui s'en mit fort en colre,
et ordonna qu'il serait fait sur-le-champ un tarif portant une fixation
de prix, dont il fut dfendu aux aubergistes de s'carter. Cette mesure
mit un terme aux exactions des sangsues de Fontainebleau.

Le 21 aot, arriva  Paris la princesse Catherine de Wurtemberg, future
pouse du prince Jrme Napolon, roi de Westphalie. Cette princesse
tait ge d'environ vingt-quatre ans, et trs-belle, avec l'air le plus
noble et le plus affable. La politique seule avait fait ce mariage; mais
jamais l'amour et un choix libre et mutuel n'auraient pu en faire un
plus heureux. On connat la courageuse conduite de sa majest la reine
de Westphalie en 1814; son dvouement  son poux dtrn, et ses
admirables lettres  son pre, qui voulait l'arracher des bras du roi
Jrme. J'ai entendu dire que ce prince n'avait pas cess, mme aprs ce
mariage, si flatteur pour son ambition, d'tre en correspondance avec sa
premire femme, mademoiselle Patterson, et qu'il envoyait souvent en
Amrique Rico, son valet de chambre, pour avoir des nouvelles de cette
dame et de l'enfant qu'il en avait eu. Si cela est vrai, il ne l'est pas
moins que ces gards, non seulement bien excusables, mais mme, selon
moi, dignes d'loges, du prince Jrme pour sa premire femme,
n'empchaient pas sa majest la reine de Westphalie, qui probablement
n'en tait pas ignorante, de se trouver heureuse avec son poux. Il ne
peut y avoir sur ce point d'autorit plus croyable que la reine
elle-mme, qui s'exprime ainsi dans la seconde de ses lettres  son
pre, sa majest le roi de Wurtemberg:

Force par la politique d'pouser le roi mon poux, le sort a voulu que
je me trouvasse la femme la plus heureuse qui puisse exister. Je porte 
mon mari tous les sentimens runis, amour, tendresse, estime; en ce
moment douloureux le meilleur des pres voudrait-il dtruire mon bonheur
intrieur, le seul qui me reste? J'ose vous le dire, mon cher pre,
vous, et toute ma famille, mconnaissez le roi mon poux. Un temps
viendra, je l'espre, o vous serez convaincu que vous l'avez mal jug,
et alors vous retrouverez toujours en lui comme en moi, les enfans les
plus respectueux et les plus tendres.

Sa majest parle ensuite d'un _vnement affreux_ auquel elle dit avoir
t expose; cet vnement, affreux en effet, n'tait autre chose que la
violence et le vol commis sur une femme fugitive, sans dfense et sans
escorte, par une bande  la tte de laquelle s'tait mis le fameux
marquis de Maubreuil, qui avait t cuyer du roi de Westphalie. Je
reviendrai, en traitant des vnemens de 1814, sur ce honteux
guet-apens, et je donnerai  ce sujet quelques dtails que je crois peu
connus sur les principaux auteurs et acteurs d'un acte si effront de
brigandage..

Au mois de septembre suivant, un courrier du cabinet russe, arrivant de
Ptersbourg, prsenta  Sa Majest une lettre de l'empereur Alexandre,
et entre autres prsens magnifiques, deux pelisses de renard noir et de
martre-zibeline de la plus grande beaut.

Pendant le sjour de Leurs Majests  Fontainebleau, l'empereur se
promenait souvent en calche, avec l'impratrice, dans les rues de la
ville, sans avoir ni suite ni gardes. Un jour, en passant devant
l'hospice du Mont-Pierreux, Sa Majest l'impratrice aperut  une
fentre, un ecclsiastique d'un grand ge qui saluait Leurs Majests.
L'impratrice, aprs avoir rendu le salut du vieillard avec sa grce
habituelle, le fit remarquer  l'empereur, qui s'empressa de le saluer 
son tour. En mme, temps l'empereur ordonna  son cocher d'arrter, et
envoya un des valets de pied demander de la part de Leurs Majests au
vnrable prtre s'il ne lui serait pas trop pnible de sortir un
instant de sa chambre pour venir leur parler. Le vieillard, qui marchait
encore facilement, se hta de descendre; et pour lui pargner quelques
pas, l'empereur fit approcher sa voiture tout prs de la porte de
l'hospice.

Sa Majest entretint le bon ecclsiastique avec les plus touchantes
marques de bienveillance et de respect. Il dit  Leurs Majests qu'il
avait t avant la rvolution prtre habitu d'une des paroisses de
Fontainebleau; qu'il avait fait tout ce qu'il avait pu pour ne point
migrer; mais que la terreur l'avait forc de s'expatrier, quoiqu'il et
alors plus de soixante-quinze ans; qu'il tait rentr en France 
l'poque de la proclamation du concordat, et vivait d'une modique
retraite,  peine suffisante pour payer sa pension dans l'hospice.
Monsieur l'abb, dit Sa Majest aprs avoir cout le vieux prtre avec
attention, j'ordonnerai que votre pension de retraite soit double; et
si cela ne suffit pas; j'espre que vous vous adresserez  l'impratrice
ou  moi. Le bon ecclsiastique avait les larmes aux yeux, en
remerciant l'empereur. Malheureusement, Sire, dit-il en autres choses,
je suis trop vieux pour voir long-temps le rgne de votre Majest, et
pour profiter de vos bonts.--Vous? reprit l'empereur en souriant, mais
vous tes un jeune homme. Voyez M, de Belloy, il est votre an de
beaucoup, et nous esprons bien le possder encore long-temps. Leurs
Majests prirent alors cong du vieillard attendri, le laissant au
milieu d'une foule d'habitans qui s'taient rassembls pendant
l'entretien devant la porte de l'hospice, et que cette scne
intressante et la bont gnreuse de l'empereur avaient profondment
mus.

M. de Belloy, cardinal et archevque de Paris, dont l'empereur cita le
nom dans la conversation que je viens de rapporter, avait alors
quatre-vingt-dix-huit ans. Sa sant tait excellente, et il paraissait
encore souvent, en public. Jamais je n'ai vu de vieillard qui et l'air
aussi vnrable que ce digne prlat. L'empereur avait pour lui le plus
profond respect et ne manquait aucune occasion de lui en donner des
tmoignages. Durant ce mme mois de septembre, un grand nombre de
fidles s'tant rassembls, suivant l'usage, sur le Mont-Valrien,
monseigneur l'archevque s'y rendit pareillement et entendit la messe.
Au moment de se retirer, voyant que beaucoup de personnes pieuses
attendaient sa bndiction, il leur adressa, avant de la leur donner,
quelques paroles qui peignaient sa bont et sa simplicit vanglique:
Mes enfans, je sens que je suis bien vieux,  la diminution de mes
forces, mais non de mon zle et de ma tendresse pour vous. Priez Dieu,
mes enfans, pour votre vieil archevque, qui ne manque jamais de le
prier pour vous tous les jours.

Durant ce sjour  Fontainebleau l'empereur se livra, plus frquemment
qu'il n'avait jamais fait, au plaisir de la chasse. Le costume oblig
tait, pour homme, un habit  la franaise vert-dragon, boutons et
galons d'or, culotte de Casimir blanc, bottes  l'cuyre sans revers;
c'tait l'habit de grande chasse, une chasse au cerf. Le costume de la
chasse au tir tait un simple habit franais, vert, sans aucune espce
d'ornement que des boutons blancs, sur lesquels taient gravs des
attributs du genre. Le costume tait le mme et sans aucune espce de
distinction pour toutes les personnes faisant partie de la chasse de
l'empereur et pour Sa Majest elle-mme.

Les princesses partaient du rendez-vous en calche,  six ou  quatre
chevaux, quipage  l'espagnole, et suivaient ainsi les diverses
directions de la chasse. Leur costume tait une lgante amazone et un
chapeau surmont de plumes noires ou blanches.

Une des soeurs de l'empereur (je ne sais plus laquelle.) ne manquait
jamais de suivre la chasse, et elle avait avec elle plusieurs dames
charmantes, qui taient habituellement invites  djeuner au
rendez-vous, comme cela avait toujours lieu en pareille occasion pour
les personnes de la cour. Une de ces dames, belle et spirituelle, attira
les regards de l'empereur. Il y eut d'abord quelques billets doux
d'changs; enfin, un soir, l'empereur m'ordonna de porter une nouvelle
lettre. Dans le palais de Fontainebleau est un jardin intrieur appel
le jardin de Diane, o Leurs Majests seules avaient accs. Ce jardin
est entour des quatre cts par des btimens.  gauche, la chapelle
avec sa galerie sombre et son architecture gothique;  droite, la grande
galerie (autant que je puis m'en souvenir). Le btiment du milieu
contenait les appartemens de Leurs Majests; enfin, en face et fermant
le carr, de grandes arcades derrire lesquelles taient des btimens
destins  diverses personnes attaches, soit aux princes, soit  la
maison impriale.

Madame de B......, la dame que l'empereur avait remarque, logeait dans
un appartement situ derrire ces arcades, au rez-de-chausse. Sa
Majest me prvint que je trouverais une fentre ouverte, par laquelle
j'entrerais avec prcaution; que dans les tnbres, je remettrais son
billet  une personne qui me le demanderait. Cette obscurit tait
ncessaire, parce que la fentre ouverte derrire les arcades, mais sur
le jardin, aurait pu tre remarque s'il y et eu de la lumire. Ne
connaissant pas l'intrieur de ces appartemens, j'arrivai et j'entrai
par la fentre; croyant alors marcher de plain-pied, je fis une chute
bruyante, occasione par une haute marche qui tait dans l'embrasure de
la croise. Au bruit que je fis en tombant, j'entendis pousser un cri et
une porte se fermer brusquement. Je m'tais lgrement bless au genou,
au coude et  la tte.

Je me relevai avec peine tant j'tais endolori, et je me mis  chercher
 ttons autour de cet appartement obscur; mais n'entendant plus rien,
craignant de faire un nouveau bruit qui pourrait tre entendu par des
personnes qui ne devaient pas me savoir l, je pris mon parti et
retournai auprs de l'empereur auquel je contai ma msaventure. Voyant
qu'aucune de mes blessures n'tait grave l'empereur se prit  rire de
tout son coeur; puis il ajouta: Oh! oh! il parat qu'il y aune marche,
c'est bon  savoir. Attendons que madame de B... soit remise de sa
frayeur, j'irai chez elle, et vous m'accompagnerez. Au bout d'une
heure, l'empereur sortit avec moi par la porte de son cabinet donnant
sur le jardin; je le conduisis en silence vers la croise qui tait
encore ouverte. Je l'aidai  entrer, et cette fois, ayant appris  mes
dpens la connaissance des lieux, je le dirigeai de manire  lui viter
la chute que j'avais faite. Sa Majest, entre sans accident dans la
chambre, me dit de me retirer; je n'tais pas sans inquitude, et j'en
fis part  l'empereur, qui me rpondit que j'tais un enfant, et qu'il
ne pouvait y avoir aucun danger. Il parat que Sa Majest russit mieux
que je n'avais fait  trouver une issue, car elle ne revnt qu'au point
du jour. En rentrant, elle m'adressa encore quelques plaisanteries sur
ma maladresse, en avouant toutefois que si je ne l'avais pas prvenue,
pareille msaventure aurait pu lui arriver.

Quoique madame de B... ft digne d'un vritable attachement, sa liaison
avec l'empereur ne dura, pas long-temps. Ce ne fut qu'une fantaisie. Je
pense que la difficult de ses visites nocturnes refroidt
singulirement Sa Majest; car l'empereur n'tait pas tellement amoureux
qu'il voulut tout braver pour voir sa belle matresse. Sa Majest me
conta l'effroi qu'avait caus ma chute, et l'inquitude o cette aimable
dame tait sur mon compte. L'empereur l'avait cependant rassure; mais
cela ne l'empcha pas, d'envoyer le lendemain savoir de mes nouvelles:
par une personne de confiance qui me renouvela tout l'intrt que madame
de B... avait pris  mon accident.

Souvent il y avait  Fontainebleau spectacle  la cour. Les acteurs des
premiers thtres reurent ordre d'y venir pour jouer devant Leurs
Majests des pices choisies dans leurs divers rpertoires. Mademoiselle
Mars devait jouer le soir mme de son arrive; mais  Essonne, o elle
fut oblige de s'arrter un moment  cause de l'encombrement de la route
qui tait couverte de vaches qui allaient ou revenaient de
Fontainebleau, sa malle lui fut vole, et elle ne s'en aperut que fort
loin de l. Non-seulement ses costumes lui manquaient, mais il ne lui
restait mme plus d'autres vtemens que ceux qu'elle portait sur elle.
Il fallait au moins douze heures pour faire venir de Paris ce qui lui
tait ncessaire. Il tait deux heures aprs midi, et le soir mme il
fallait paratre dans le rle brillant de Climne. Quoique dsole de
ce contre-temps, mademoiselle Mars ne perdit pas la tte, elle courut
dans tous les magasins de la ville, fit couper et confectionner en
quelques heures un habillement complet d'un trs-bon got, et sa perte
fut entirement rpare.




CHAPITRE XXII.

     Voyage de l'empereur en Italie.--Peu de temps pour les
     prparatifs.--Services complets envoys sous diverses
     directions.--Service de la chambre en voyage.--Constant insparable
     de l'empereur.--Fourgon du service de la bouche.--Ordre rgl pour
     les repas de l'empereur en voyage.--Djeuners de l'empereur en
     plein champ.--Les anciens officiers de bouche du roi au service de
     l'empereur.--M. Colin et M. Pfister.--MM. Soupe et
     Pierrugues.--Arrive subite de l'empereur  Milan.--Illumination
     improvise.--Joie du prince Eugne et des Milanais.--Affection et
     respect de l'empereur pour la vice-reine.--Constant compliment par
     le vice-roi.--L'empereur au thtre de la Scala.--Passage par
     Brescia et Vrone.--Aspect de la Lombardie.--Terreur inspire 
     Constant par les harangues officielles.--Course dans
     Vicence.--L'empereur trs-matinal en voyage.--Les
     rizires.--Paysages pittoresques.


AU mois de novembre de cette anne, je suivis Leurs Majests en Italie.
Nous savions quelques jours  l'avance que l'empereur ferait ce voyage;
mais, comme il arriva pour tous les autres, ni le jour, ni mme la
semaine, n'taient fixs, et nous n'apprmes que le 15 au soir que l'on
partirait le 16 de grand matin. Je passai la nuit, comme toute la maison
de Sa Majest; car pour arriver  l'incroyable perfection de soins dont
l'empereur tait entour dans ses voyages, il fallait que tout le monde
ft sur pied ds que l'heure du dpart tait  peu prs dsigne; je
passai donc la nuit  prparer le service de Sa Majest, pendant que ma
femme apprtait mon propre bagage. J'avais  peine fini lorsque
l'empereur me demanda. Cela voulait dire que dix minutes aprs nous
serions en route:  quatre heures du matin Sa Majest monta en voiture.

Comme on ne savait jamais  quelle heure ni par quelle route l'empereur
se mettrait en voyage, le grand marchal, le grand cuyer et le grand
chambellan envoyaient un service complet sur les diffrentes routes o
l'on croyait que Sa Majest pourrait passer. Le service de la chambre
tait compos d'un valet de chambre et d'un garon de garde-robe. Pour
moi, je ne quittais jamais la personne de Sa Majest, et ma voiture
suivait toujours de trs-prs la sienne. La voiture appartenant  ce
service tait garnie d'un lit en fer avec ses accessoires, d'un
ncessaire de linge, d'habits, etc. Je connais peu le service de
l'curie; voici comment tait organis celui de la bouche. Il y avait
une voiture  peu prs dans la forme des _coucous_ de la place Louis XV
 Paris, avec une grande cave et une norme vache. La cave contenait le
vin de Chambertin pour l'empereur, et les vins fins pour la table des
grands officiers. Le vin ordinaire s'achetait sur les lieux. Dans la
vache taient la batterie de cuisine et un fourneau portatif; dans la
voiture, un matre-d'hotel, deux cuisiniers et un garon de fourneau. Il
y avait de plus un grand fourgon charg de provisions et de vin pour
remplir la cave  mesure qu'elle se vidait. Toutes ces voitures avaient
quelques heures d'avance sur celle de l'empereur. C'tait le grand
marchal qui dsignait l'endroit o devait se faire le djeuner. On
descendait soit  l'archevch, soit  l'htel-de-ville, soit chez le
sous-prfet, ou enfin chez le maire  dfaut d'autorits
administratives. Arriv  la maison dsigne, le matre d'htel
s'entendait pour les approvisionnemens; les fourneaux s'allumaient, les
broches tournaient. Si l'empereur descendait pour prendre le repas
prpar, les provisions consommes taient sur-le-champ remplaces
autant qu'il tait possible. On regarnissait les voitures de volailles,
de pts, etc. Avant le dpart chaque chose tait paye par le
contrleur, des prsens taient faits aux matres de la maison, et tout
ce qui n'tait pas ncessaire  la fourniture du service restait au
profit de leurs domestiques. Mais il arrivait quelquefois que l'empereur
trouvant qu'il tait trop tt pour djeuner, ou voulant faire une plus
longue journe, ordonnait de passer outre. Alors tout tait emball de
nouveau, et le service continuait sa route. Quelquefois aussi l'empereur
faisait halte en plein champ, descendait, s'asseyait sous un arbre et
demandait son djeuner. Roustan et les valets de pied tiraient les
provisions de la voiture de Sa Majest, qui tait garnie de petites
casseroles d'argent couvertes, et contenant poulets, perdreaux, etc. Les
autres voitures fournissaient leur contingent. M. Pfister servait
l'empereur, et chacun mangeait un morceau sous le pouce. On allumait du
feu pour chauffer le caf, et moins d'une demi-heure aprs tout avait
disparu. Les voitures roulaient dans le mme ordre qu'avant la halte.

L'empereur avait pour matre d'htel et cuisiniers presque toutes les
personnes leves dans la maison du roi ou des princes. C'taient MM.
Dunau, Lonard, Rouff, Grard. M. Colin tait chef d'office et devint
matre-d'htel contrleur, aprs le malheur arriv  M. Pfister, qui
devint fou  la campagne de 1809. Tous taient des serviteurs pleins de
zle et d'habilet. Comme dans toutes les maisons de souverain, chaque
partie de la cuisine avait son chef. C'taient MM. Soup et Pierrugues
qui avaient la fourniture des vins; les fils de ces messieurs suivaient
l'empereur  tour de rle.

Nous voyagemes avec une vitesse extrme jusqu'au Mont-Cnis; mais
arrivs  ce passage, il fallut bien ralentir la rapidit de notre
course: le temps tait affreux depuis plusieurs jours, et la route
dgrade par la pluie qui tombait encore par torrens au moment de notre
passage. L'empereur arriva  Milan le 22  midi, et, malgr notre retard
au Mont-Cnis, le reste du voyage avait t si prompt que personne
n'attendait encore Sa Majest. Le vice-roi n'apprit l'arrive de son
beau-pre que lorsque celui-ci n'tait plus qu' une petite demi-lieue
de la ville. Nous le vmes arriver  toute bride, suivi d'un trs-petit
nombre de personnes. L'empereur ordonna que l'on arrtt, et aussitt
que la portire fut ouverte il tendit la main au prince Eugne, en lui
disant du ton le plus affectueux: Allons, montez avec nous, beau
prince, nous entrerons ensemble.

Malgr la surprise qu'avait cause l'arrive encore inattendue de
l'empereur, nous tions  peine entrs dans la ville que toutes les
maisons taient illumines; les beaux palais Litta, Casani, Melzi et
beaucoup d'autres brillaient de mille feux. La magnifique coupole du
dme de la cathdrale tait couverte de pots  feu et de verres de
couleur; au milieu du Forum-Bonaparte, dont les alles taient aussi
illumines, on voyait la statue questre et colossale de l'empereur; des
deux cts on avait dispos des transparens en forme d'toiles, portant
les lettres initiales de S. M. I. et R.  huit heures, tout le peuple
tait en mouvement  l'entour du chteau, o un superbe feu d'artifice
fut tir, tandis qu'une excellente musique excutait des symphonies
guerrires. Toutes les autorits de la ville furent admises auprs de Sa
Majest.

* * *

Le lendemain matin, il y eut au chteau conseil des ministres, que Sa
Majest prsida.  midi, l'empereur monta  cheval pour assister  la
messe clbre par le grand-aumnier du royaume. La place du dme tait
couverte d'une foule immense, au travers de laquelle l'empereur
s'avanait au pas de son cheval, ayant auprs de lui son altesse
impriale le vice-roi et son tat-major. Le noble visage du prince
Eugne exprimait toute la joie qu'il ressentait en revoyant son
beau-pre, pour lequel il eut toujours tant de respect et d'affection
filiale, et en entendant les acclamations du peuple, qui ne lui
manquaient jamais, mais qui redoublaient encore en ce moment.

Aprs le _Te Deum_, l'empereur passa sur la place la revue des troupes,
et partit aussitt avec le vice-roi pour Monza, palais qu'habitait la
vice-reine. Il n'y avait aucune femme pour laquelle l'empereur et un
ton plus affable, et en mme temps plus respectueux, que pour la
princesse Amlie; mais aussi nulle princesse et mme nulle femme ne fut
plus belle et plus vertueuse. Il tait impossible devant l'empereur de
parler de beaut et de vertu, sans qu'il citt aussitt pour exemple la
vice-reine. Le prince Eugne tait bien digne d'une pouse aussi
accomplie. Il l'apprciait  sa valeur, et j'tais heureux de voir sur
les traits de cet excellent prince l'expression du bonheur dont il
jouissait. Au milieu des soins qu'il prenait pour aller au devant de
tous les dsirs de son beau-pre, je fus assez heureux pour qu'il voult
bien m'adresser plusieurs fois la parole, me tmoignant tout l'intrt
qu'il avait pris, disait-il,  mon avancement dans le service et dans
les bonts de l'empereur. Rien ne pouvait me faire plus de plaisir que
ces marques de souvenir d'un prince pour lequel j'ai toujours conserv
l'attachement le plus sincre, et, si j'ose le dire, le plus tendre.

L'empereur resta fort long-temps avec la vice-reine, dont l'esprit
galait la bienveillance et la beaut. Il revint  Milan pour dner;
immdiatement aprs, les dames reues  la cour lui furent prsentes.
Le soir, je suivis Sa Majest au thtre de la Scala. L'empereur
n'assista point  toute la reprsentation. Il se retira de bonne heure
dans ses appartemens, et travailla une grande partie de la nuit; ce qui
ne nous empcha point de rouler sur la route de Vrone avant huit heures
du matin.

Sa Majest ne fit que traverser Brescia et Vrone. J'aurais bien voulu
avoir, chemin faisant, le temps de voir les curiosits de l'Italie. Mais
cela n'tait pas facile  la suite de l'empereur, qui ne s'arrtait que
pour passer les troupes en revue, et aimait mieux visiter des
fortifications que des ruines.

 Vrone, Sa Majest dna ou soupa (car il tait assez tard) avec leurs
majests le roi et la reine de Bavire, qui y taient arrivs presque en
mme temps que nous, et le lendemain de trs-grand matin nous partmes
pour Vicence.

Quoique la saison ft dj avance, je jouis avec dlices du beau
spectacle qui attend le voyageur sur la route de Vrone  Vicence. Que
l'on se figure une plaine immense, coupe en d'innombrables champs,
lesquels sont bords de diverses espces d'arbres d'une forme lance,
mais surtout d'ormes et de peupliers, qui forment ainsi en tout sens
des alles  perte de vue. La vigne serpente autour de leurs troncs,
s'lve avec eux et s'enlace  chacune de leurs branches. Cependant
quelques rameaux de la vigne abandonnent l'arbre qui lui sert de
soutien, et pendent jusqu' terre, tandis que d'autres s'tendent comme
une guirlande d'un arbre  l'autre. Au dessous de ces berceaux naturels
on voit au loin et auprs de magnifiques champs de bl, du moins je les
avais vus lors de mes voyages prcdens; car dans celui-ci la moisson
tait faite depuis plusieurs mois.

Sur la fin d'une journe que je passai fort agrablement, pour ma part,
 admirer ces fertiles plaines, nous entrmes dans Vicence. Les
autorits avec la population presque tout entire attendaient l'empereur
sous un superbe arc-de-triomphe,  l'entre de la ville. Nous mourions
de faim, et Sa Majest elle-mme dit le soir,  son coucher, qu'elle
tait, en entrant dans Vicence, trs-dispose  se mettre  table. Je
tremblais donc  l'ide de ces longues harangues italiennes, que je
trouvais plus longues encore que celles de France, sans doute parce que
je n'en comprenais pas un mot. Mais heureusement les magistrats de
Vicence furent assez bien aviss pour ne pas abuser de notre position;
leur discours ne demanda que quelques minutes.

Le soir Sa Majest alla au spectacle. J'tais fatigu, et j'aurais
voulu profiter de l'absence de l'empereur pour prendre quelque repos;
mais quelqu'un vint m'engager  monter au couvent des Servites pour
jouir de l'effet des illuminations de la ville; je m'y rendis et j'eus
sous les yeux un magnifique spectacle. On aurait dit que la ville tait
en feu. En rentrant au palais occup par Sa Majest, j'appris qu'elle
avait donn l'ordre que tout ft prt pour son dpart  deux heures
aprs minuit. J'avais une heure pour dormir, et j'en profitai.

 l'heure indique par lui, l'empereur monta en voiture, et nous voil
roulant avec la rapidit de l'clair sur la route de Stra, o nous
passmes la nuit. Le lendemain, de trs-grand matin, nous repartmes,
suivant une longue chausse leve  travers des marais. Le paysage est
 peu prs le mme, mais toutefois moins agrable qu'avant d'arriver 
Vicence. Ce sont toujours des plantations de mriers et d'oliviers qui
donnent une huile parfaite, des champs de mas et de chanvre,
entrecoups de prairies. On voit de plus commencer au del de Stra la
culture du riz. Quoique les rizires doivent rendre le pays mal sain, il
ne passe pourtant pas pour l'tre plus qu'un autre. On voit  droite et
 gauche de la route des maisons lgantes et des cabanes couvertes en
chaume, mais propres et d'un charmant effet. La vigne est peu cultive
dans cette partie, o elle ne pourrait gure russir, le terrain tant
trop bas et trop humide. Il se trouve cependant quelques vignobles sur
les hauteurs. La vgtation dans toute la contre est d'une richesse et
d'une vigueur incroyables; mais les dernires guerres ont laiss des
traces qu'une longue paix pourra seule effacer.




CHAPITRE XXIII.

     Arrive  Fusina.--La pote et les gondoles de Venise.--Aspect de
     Venise.--Saluts de l'empereur.--Entre du cortge imprial dans le
     grand canal.--Jardin et plantations improvises par
     l'empereur.--Spectacle nouveau pour les Vnitiens.--Conversation de
     l'empereur avec le vice-roi et le grand-marchal.--L'empereur
     parlant trs-bien, mais ne causant pas.--Observation de Constant
     sur un passage du journal de madame la baronne de V***.--Opinion
     de l'empereur sur l'ancien gouvernement de Venise.--Le lion devenu
     vieux.--Le doge, snateur franais.--L'empereur dcid  faire
     respecter le nom franais.--Visite  l'arsenal.--Ecueils
     dangereux.--La tour d'observation.--Les chantiers.--_Le
     Bucentaure_.--Chagrin d'un marinier, ancien serviteur du doge.--Les
     noces du doge avec la mer, interrompues par l'arrive des
     Franais.--Douleur du dernier doge Ludovico Manini.--Les
     gondoliers.--Course de barques et joute sur l'eau, en prsence de
     l'empereur.--Coup d'oeil de la place Saint-Marc pendant la
     nuit.--Habitudes et travail de l'empereur  Venise.--Visite 
     l'glise de Saint-Marc et au palais du doge.--Le mle.--La tour de
     l'horloge.--Mcanique de l'horloge.--Les prisons.--Visite rendue
     par Constant et Roustan  une famille grecque.--Constant
     questionn par l'empereur.--Curiosit de Constant
     dsappointe.--Enthousiasme d'une belle Grecque pour
     l'empereur.--Vigilance maritale et enlvement.--Dcret de
     l'empereur en faveur des Vnitiens.--Dpart de Venise et retour eu
     France.


EN arrivant  Fusina, l'empereur y trouva les autorits de Venise qui
l'attendaient. Sa Majest s'embarqua sur la _pote_ ou gondole de la
ville, et accompagne d'un nombreux cortge flottant, elle s'avana vers
Venise. Nous suivions l'empereur dans de petites gondoles noires qui
ressemblent  des tombeaux flottans. La Brenta en tait couverte autour
de nous, et rien n'tait plus singulier que d'entendre sortir de ces
cercueils, si tristes  voir, des concerts dlicieux de voix et
d'instrumens. Cependant la barque qui portait Sa Majest, et les
gondoles des principaux personnages de sa suite, taient ornes avec
beaucoup de magnificence.

Nous arrivmes ainsi jusqu' l'embouchure du fleuve; l il fallut
attendre prs d'une demi-heure jusqu' ce qu'on et ouvert les cluses,
ce qui se fit peu  peu et avec prcaution, sans quoi les eaux de la
Brenta, retenues dans leur canal, o elles taient leves beaucoup au
dessus du niveau de la mer, s'lanant tout d'un coup et avec une chute
violente, auraient entran et submerg nos gondoles. Sortis des eaux de
la Brenta, nous nous trouvmes dans le golfe, et nous vmes au loin
s'lever du milieu de la mer la merveilleuse ville de Venise. Des
barques, des gondoles, et mme des navires d'un port considrable,
chargs de toute la population aise et de tous les mariniers de Venise,
en habit de fte, arrivrent de tous cts, passant, repassant et se
croisant en tous sens avec une adresse et une rapidit extrme.

L'empereur tait debout sur l'arrire de la pote, et  chaque nouvelle
gondole qui passait prs de la sienne, il rpondait aux acclamations et
aux cris de _viva Napoleone imperatore e re_! par un de ces profonds
saluts qu'il faisait avec tant de grce et de dignit, tant son chapeau
sans baisser la tte, et le descendant le long de son corps, presque
jusqu' ses genoux.

Escorte de cette innombrable flottille, dont la pote de la ville
semblait tre le vaisseau amiral, Sa Majest entra enfin dans le grand
canal que bordent des deux cts les faades de superbes palais, dont
toutes les fentres taient pavoises de drapeaux et garnies de
spectateurs. L'empereur descendit devant le palais des procurateurs, o
il fut reu par une dputation de membres du snat et de nobles
vnitiens; il s'arrta un instant sur la place St-Marc, parcourut
quelques rues intrieures et choisit l'emplacement d'un jardin dont
l'architecte de la ville lui prsenta le plan, qui fut excut dans une
campagne. Ce fut un spectacle nouveau pour les Vnitiens que des arbres
plants en pleine terre, des charmilles et des pelouses.

L'absence complte de verdure et de vgtation, et le silence qui rgne
dans les rues de Venise, o l'on n'entend jamais le pas d'un cheval ni
le bruit d'une voiture, les chevaux et les voitures tant choses
entirement inconnues dans cette ville toute marine, doivent lui donner
dans les temps ordinaires un air triste et abandonn; mais cette
tristesse avait entirement disparu pendant le sjour de Sa Majest.

Le prince vice-roi et le grand-marchal assistrent le soir au coucher
de l'empereur, et en le dshabillant, j'entendis une partie de leur
entretien qui roula tout entier sur le gouvernement de Venise avant la
runion de cette rpublique  l'empire franais. Sa Majest parla
presque toute seule; le prince Eugne et le marchal Duroc se
contentaient de jeter, de temps  autre, dans la conversation deux ou
trois paroles, comme pour fournir un nouveau texte  l'empereur et
empcher que celui-ci ne s'arrtt et ne mt trop tt fin  ses
discours, vritables discours en effet, puisque Sa Majest tenait
toujours le d et ne laissait que peu de chose  dire aux autres.
C'tait assez son habitude; mais personne ne songeait  s'en plaindre,
tant les ides de l'empereur taient la plupart du temps intressantes,
neuves et spirituellement exprimes. Sa Majest _ne causait pas_, comme
on l'a dit avec raison dans le _journal_ que j'ai joint ci-dessus  mes
Mmoires; mais elle _parlait_ avec un charme inexprimable, et l-dessus
il me semble que l'auteur du journal  Aix-la-Chapelle n'a pas assez
rendu justice  l'empereur.

Au coucher dont il tait tout  l'heure question, Sa Majest parla de
l'ancien tat de Venise, et par ce qu'elle en dit j'en appris plus sur
ce sujet que je ne l'aurais pu faire dans le meilleur livre. Le vice-roi
ayant observ que quelques patriciens regrettaient l'ancienne libert,
l'empereur s'cria: La libert! fadaise! il n'y avait plus de libert 
Venise, et il n'y en avait jamais eu que pour quelques familles nobles
qui opprimaient le reste de la population. La libert avec le conseil
des dix! la libert avec les inquisiteurs d'tat! la libert avec les
lions dnonciateurs, et les cachots, et les plombs de Venise! Le
marchal Duroc remarqua que, sur la fin, ce rgime svre s'tait
beaucoup adouci. Oui, sans doute, reprit l'empereur, le lion de
Saint-Marc tait devenu vieux; il n'avait plus ni dents ni ongles.
Venise n'tait plus que l'ombre d'elle-mme, et son dernier doge a
trouv qu'il montait en grade en devenant snateur de l'empire
franais. Sa Majest, voyant que cette ide faisait sourire le prince
vice-roi, ajouta fort gravement: Je ne plaisante pas, Messieurs. Un
snateur romain se piquait d'tre plus qu'un roi; un snateur franais
est au moins l'gal d'un doge. Je veux que les trangers s'accoutument
au plus grand respect vis--vis des corps constitus de l'empire, et
mme  traiter avec une haute considration le simple titre de citoyen
franais. Je ferai en sorte qu'ils en viennent l. Bonsoir, Eugne.
Duroc, ayez soin que la rception de demain se fasse d'une manire
convenable. Cette crmonie termine, nous irons visiter l'arsenal.
Adieu, Messieurs. Constant, vous reviendrez dans dix minutes chercher
mon flambeau; je me sens en train de dormir. On est berc comme un
enfant dans ces gondoles.

Le lendemain, Sa Majest aprs avoir reu les hommages des autorits de
Venise, se rendit  l'arsenal. C'est un difice immense, fortifi avec
un soin qui devrait le rendre imprenable. L'aspect de l'intrieur est
singulier,  cause de plusieurs petites les, jointes ensemble par des
ponts. Les magasins et les divers corps de btimens de la forteresse ont
ainsi l'air de flotter  la surface des eaux. L'entre du ct de la
terre, par laquelle nous fmes introduits, est un trs-beau pont en
marbre, avec des colonnes et des statues. Du ct de la mer, il se
trouve aux approches de l'arsenal beaucoup de rochers et de bancs de
sable dont la prsence est indique par de longs pieux. On nous dit
qu'en temps de guerre ces pieux taient retirs, ce qui exposait les
btimens ennemis, assez imprudens pour s'engager parmi ces cueils, 
chouer infailliblement. L'arsenal pouvait quiper autrefois
quatre-vingt mille hommes, infanterie et cavalerie, indpendamment d'un
grand nombre d'armemens complets pour des vaisseaux de guerre.

L'arsenal est bord de tours leves d'o la vue s'tend au loin dans
toutes les directions. Sur la plus haute de ces tours place au centre
de l'difice, comme sur toutes les autres, il y a jour et nuit des
sentinelles qui signalent l'arrive des vaisseaux qu'elles peuvent
apercevoir  une trs-grande distance. Rien de plus magnifique que les
chantiers de construction pour les vaisseaux. Deux mille hommes peuvent
y travailler  l'aise. Les voiles sont faites par des femmes sur
lesquelles d'autres femmes d'un certain ge exercent une active
surveillance.

L'empereur ne s'arrta que peu de temps  regarder _le Bucentaure_;
c'est ainsi qu'on appelle le superbe vaisseau sur lequel le doge de
Venise clbrait ses noces avec la mer. Un Vnitien ne voit jamais sans
un profond chagrin ce vieux monument de l'ancienne puissance de sa
patrie. Quelques personnes de la suite de l'empereur et moi, nous nous
tions fait accompagner par un marinier qui avait les larmes aux yeux en
nous racontant en mauvais franais que, la dernire fois qu'il avait vu
le mariage du doge avec la mer Adriatique, c'tait en 1796, un an avant
la prise de Venise. Cet homme nous dit qu'il se trouvait alors au
service du dernier doge de la rpublique, le seigneur Louis Monini; que
l'anne suivante (1797) les Franais taient entrs dans Venise, 
l'poque ordinaire des noces du doge avec la mer, qui se faisaient le
jour de l'Ascension, et que depuis ce temps, la mer tait reste veuve.
Notre bon marinier nous fit le plus touchant loge de son ancien matre,
qui, suivant lui, n'avait jamais pu se rsoudre  prter serment
d'obissance aux Autrichiens, et s'tait vanoui en leur remettant les
clefs de la ville.

Les gondoliers sont  la fois domestiques, commissionnaires, confidens,
compagnons d'aventures de la personne qui les prend  son service. Rien
n'gale le courage, la fidlit et la gat de ces braves marins. Ils
s'exposent sans crainte aux temptes de la mer dans leurs minces
gondoles, et leur adresse est si grande qu'ils circulent avec une
incroyable vitesse dans les canaux les plus troits, se croisent, se
suivent et se dpassent sans cesse, sans jamais se heurter.

Je me trouvai  mme de juger de l'habilet de ces hardis mariniers, le
lendemain mme de notre visite  l'arsenal. Sa Majest s'tant fait
conduire  travers les lagunes jusqu'au port fortifi de Mala-mocco, les
gondoliers lui donnrent,  son retour, le spectacle d'une course de
barques et de joutes sur l'eau. Le mme jour il y eut spectacle par
ordre au grand thtre, et toute la ville fut illumine. Du reste on
pourrait croire  Venise que c'est tous les jours fte publique et
illumination gnrale. L'usage tant d'employer la plus grande partie de
la nuit aux affaires ou aux plaisirs, les rues sont aussi bruyantes,
aussi pleines de monde  minuit, qu' Paris  quatre heures de
l'aprs-midi. Les boutiques, surtout celles de la place Saint-Marc, sont
claires d'une manire blouissante, et la foule remplit les petits
pavillons orns et illumins o l'on vend du caf, des glaces et des
rafrachissemens de toute espce.

L'empereur n'avait point adopt le genre de vie des Vnitiens. Il se
couchait aux mmes heures qu' Paris, et quand il ne passait point la
journe  travailler avec ses ministres, il se promenait en gondole dans
les lagunes ou visitait les principaux tablissemens et les difices
publics de Venise. Ce fut ainsi que je vis,  la suite de Sa Majest,
l'glise de Saint-Marc et l'ancien palais du doge.

L'glise de Saint-Marc a cinq entres superbement dcores de colonnes
de marbre; les portes en sont de bronze et  sculptures. Au dessus de la
porte du milieu, taient autrefois les quatre fameux chevaux de bronze
que l'empereur avait fait transporter  Paris pour en orner l'arc de
triomphe de la place du Carrousel. La tour de l'glise en est spare
par une petite place, du milieu de laquelle elle s'lance  une hauteur
de plus de trois cents pieds. On y monte par une rampe sans marches,
trs-commode; et parvenu au sommet, on a sous les yeux les points de vue
les plus magnifiques: Venise avec ses innombrables les charges de
palais, d'glises et de fabriques, et, se prolongeant au loin dans la
mer, une digue immense, large de soixante pieds, haute de plusieurs
toises et btie en grosses pierres de taille. Cet ouvrage gigantesque
entoure Venise et toutes ses les, et la dfend contre les irruptions
de la mer.

Les Vnitiens font profession d'une admiration toute particulire pour
l'horloge tablie dans une tour qui en tire son nom. La mcanique
indique la marche du soleil et de la lune  travers les douze signes du
zodiaque. On voit, dans une niche au dessus du cadran, une image de la
Vierge, bien dore et de grandeur naturelle. On nous dit qu' certaines
ftes de l'anne, chaque coup de cloche faisait paratre deux anges avec
une trompette  la main, et suivis des trois mages qui venaient se
prosterner aux pieds de la vierge Marie. Je ne vis rien de tout cela,
mais seulement deux grandes figures noires frappant les heures sur la
cloche avec des massues de fer.

Le palais du doge est d'un aspect assez sombre, et les prisons qui n'en
sont spares que par un troit canal, rendent cet aspect encore plus
triste.

On trouve  Venise des marchands de toutes les nations. Les juifs et les
Grecs y sont trs-nombreux. Roustan, qui entendait la langue de ces
derniers, tait recherch par les plus considrables d'entre eux. Les
chefs d'une famille grecque se rendirent un jour auprs de lui pour
l'engager  venir les visiter; leur habitation tait situe dans une
des les dont Venise est entoure. Roustan me fit part du dsir qu'il
prouvait d'aller leur rendre une visite. Je fus enchant de la
proposition qu'il me fit de l'accompagner. Arrivs dans leur le, nous
fmes reus par nos Grecs, qui taient des ngocians fort riches, comme
d'anciennes connaissances. L'espce de parloir dans lequel on nous fit
entrer tait non-seulement d'une propret recherche, mais encore d'une
grande lgance. Un large divan ornait le tour de la salle dont le
parquet tait couvert de nattes artistement tresses. Nos htes taient
au nombre de six qui taient associs pour le mme commerce. Je me
serais passablement ennuy, si l'un d'eux, qui parlait franais, ne se
ft entretenu avec moi. Les autres s'entretenaient dans leur langue avec
Roustan. On nous offrit du caf, des fruits, des sorbets et des pipes.
Je n'ai jamais aim  fumer, et connaissant d'ailleurs le dgot
prononc de l'empereur pour les odeurs en gnral, et en particulier
pour celle du tabac, je refusai la pipe, et j'exprimai la crainte que
mes vtemens ne se ressentissent du voisinage des fumeurs. Je crus
m'apercevoir que cette dlicatesse me faisait baisser considrablement
dans l'estime de nos htes. Toutefois, quand nous les quittmes, ils
nous engagrent avec beaucoup d'instances  renouveler notre visite. Il
nous fut impossible d'accepter, le sjour de l'empereur ne devant pas
se prolonger.

 mon retour, l'empereur me demanda si j'avais parcouru la ville, ce que
j'en pensais, si j'tais entr dans quelques maisons, enfin ce qui
m'avait sembl digne de remarque. Je rpondis de mon mieux, et comme Sa
Majest tait en ce moment d'une gaiet causeuse, je lui parlai de notre
excursion et de notre visite  la famille grecque. L'empereur me demanda
ce que ces Grecs pensaient de lui. Sire, rpondis-je, celui qui parle
franais m'a paru tre un homme entirement dvou  Votre Majest. Il
m'a parl de l'esprance qu'il avait, lui comme ses frres, que
l'empereur des Franais, qui tait all combattre les mamelucks en
gypte, pourrait aussi quelque jour se faire le librateur de la Grce.

--Ah! monsieur Constant, me dit ici l'empereur en me pinant vertement,
vous vous mlez de faire de la politique!--Pardonnez-moi, Sire, je n'ai
fait que rpter ce que j'avais entendu. Il n'est pas tonnant que tous
les opprims comptent sur le secours de Votre Majest. Ces pauvres Grecs
ont l'air d'aimer avec passion leur patrie, et surtout ils dtestent
cordialement les Turcs.--C'est bon, c'est bon, dit Sa Majest; mais
j'ai, avant tout,  m'occuper de mes affaires. Constant, poursuivit Sa
Majest, changeant subitement le terrain de la conversation dont elle
daignait m'honorer, et souriant d'un air d'ironie, que dites-vous de la
tournure des belles Grecques? Combien avez-vous vu de modles dignes de
Canova et de David? Je me vis oblig de rpondre  Sa Majest que ce
qui m'avait le plus engag  accepter la proposition de Roustan tait
l'esprance de voir quelques-unes de ces beauts si vantes, et que je
m'tais trouv cruellement dsappoint de ne pas apercevoir l'ombre
d'une femme. Sur cet aveu naf, l'empereur, qui s'y attendait d'avance,
partit d'un clat de rire, se rejeta sur mes oreilles, et m'appela
libertin:--Vous ne savez donc pas, monsieur le drle, que vos bons amis
les Grecs ont adopt les usages de ces Turcs qu'ils dtestent si
cordialement, et qu'ils enferment, comme eux, leurs femmes et leurs
filles, pour qu'elles ne paraissent jamais devant les mauvais sujets de
votre espce.

Quoique les dames grecques de Venise soient surveilles d'assez prs par
leurs maris, elles ne sont pourtant point recluses ni parques dans un
srail comme les femmes des Turcs. Pendant notre sjour  Venise, un
grand personnage parla  Sa Majest d'une jeune et belle Grecque,
admiratrice enthousiaste de l'empereur des Franais. Cette dame
ambitionnait vivement l'honneur d'tre reue par Sa Majest, dans
l'intrieur de ses appartemens. Quoique trs-surveille par un mari
jaloux, elle avait trouv moyen de faire parvenir  l'empereur une
lettre dans laquelle elle lui peignait toute l'tendue de son amour et
de son admiration. Cette lettre, crite avec une passion vritable et
une tte exalte, inspira  Sa Majest le dsir de voir et d'en
connatre l'auteur; mais il fallait des prcautions. L'empereur n'tait
pas homme  user de sa puissance pour enlever une femme  son mari;
cependant tout le soin que l'on apporta dans la conduite de cette
affaire n'empcha pas le mari de se douter des projets de sa femme;
aussi, avant qu'il ft possible  celle-ci de voir l'empereur, elle fut
enleve et conduite fort loin de Venise, et son prudent poux eut soin
de cacher sa fuite et de drober ses traces. Lorsqu'on vint annoncer
cette disparition  l'empereur: Voil, dit en riant Sa Majest, un
vieux fou qui se croit de taille  lutter contre sa destine. Sa
Majest ne forma d'ailleurs aucune liaison intime pendant notre sjour 
Venise.

Avant de quitter cette ville, l'empereur rendit un dcret qui y fut reu
avec un enthousiasme inexprimable, et ajouta encore au regret que le
dpart de Sa Majest causait aux habitans de Venise. Le dpartement de
l'Adriatique, dont Venise tait le chef-lieu, fut agrandi de toutes les
ctes maritimes, depuis la ville d'Aquile jusqu' celle d'Adria. Le
dcret portait en outre que le port serait rpar, les canaux creuss et
nettoys, la grande muraille de Palestrina, dont j'ai parl plus haut,
et les jetes qui sont en avant continues et entretenues; qu'il serait
creus un canal de communication entre l'arsenal de Venise et le passage
de Mala-mocco; enfin que ce passage lui-mme serait dblay et rendu
assez profond pour que les vaisseaux de ligne de soixante-quatorze
pussent y entrer et en sortir.

D'autres articles concernaient les tablissemens de bienfaisance, dont
l'administration fut confie  une espce de conseil dit _congrgation
de charit_, et la cession  la ville, par le domaine royal, de l'le de
Saint-Christophe pour servir de cimetire gnral; car jusqu'alors avait
prvalu  Venise, comme dans le reste de l'Italie, l'usage pernicieux
d'enterrer les morts dans les glises. Enfin le dcret ordonnait
l'adoption d'un nouveau mode d'clairage pour la belle place Saint-Marc,
la construction de nouveaux quais, passages, etc.

Lorsque nous quittmes Venise, l'empereur fut conduit au rivage par une
masse de population aussi nombreuse au moins que celle qui l'avait
accueilli  son arrive. Trvise, Udine, Mantoue rivalisrent
d'empressement  recevoir dignement Sa Majest. Le roi Joseph avait
quitt l'empereur pour retourner  Naples; le prince Murat et le
vice-roi accompagnaient Sa Majest.

L'empereur ne s'arrta que deux ou trois jours  Milan et continua sa
route. En arrivant dans la plaine de Marengo, il y trouva les magistrats
et la population d'Alexandrie qui l'y attendaient, et qui l'y reurent 
la clart d'une multitude de flambeaux. Nous ne fmes que passer par
Turin. Le 30 dcembre nous gravissions encore le mont Cnis, et le
1er janvier, au soir, nous tions arrivs aux Tuileries.




AVERTISSEMENT DE L'DITEUR


Le troisime volume des _Mmoires de Constant_ a initi le lecteur aux
dlassemens et  la vie intrieure de Napolon pendant la campagne de
1807. On y voit comment le grand-capitaine employait ses loisirs 
Varsovie et  son quartier-gnral de Finkenstein; et certes l'intrt
ne manque pas  ce spectacle du vainqueur de Friedland conduisant  la
fois ses plaisirs et ses travaux militaires, qui taient sans doute
aussi le plus vif de ses plaisirs. Toutefois M. Constant n'ayant pu
avoir aucune prtention  raconter ces travaux, l'diteur ne s'est point
dissimul ce qu'il y a, dans ce point de vue rtrci, d'incomplet, et
par consquent d'inexact.

_Peindre Csar dameret_ n'est pas peindre Csar; c'est en exposer le
ct faible et dfectueux au jour le moins favorable. Ce n'est pas que,
mme en ne la considrant que de ce ct, la vie de Napolon ne soit
encore susceptible d'un vif intrt; mais il y aurait peut-tre  ne la
montrer que sous cet aspect quelque chose comme de l'injustice.

L'diteur espre s'tre d'avance mis  l'abri de ce reproche par la
publication des pices indites suivantes, qu'il prend lui seul sous sa
responsabilit, comme tant, ainsi qu'on le peut croire, tout--fait
trangres  M. Constant. On ne trouvera ici que celles qui se
rapportent  la campagne de 1807; l'diteur en possde de non moins
curieuses sur les campagnes des annes ultrieures.

Tandis que dans le Nord Napolon combattait les Russes en personne, le
marchal Marmont, alors gnral, commandait contre eux l'arme de
Dalmatie, et, avec six mille Franais, culbutait  Castel-Novo dix-sept
mille Russes et Montngrins. Le premier des documens suivans est un
rapport fait au nom du gnral en chef de cette brave arme. Les autres
sont des dpches ou des ordres expdis par l'empereur de son
quartier-gnral  Finkenstein, avant, pendant et aprs la bataille de
Friedland. Il suffit sans doute d'avoir dit en deux mots quelles sont
ces pices officielles; et l'diteur n'insistera pas davantage sur
l'intrt qu'elles devront offrir, et aux militaires, et mme  toutes
les classes de lecteurs.




ARME DE DALMATIE

 S. A. S. LE PRINCE MINISTRE DE LA GUERRE.


Le gnral de brigade Launay tait encore le 5 du courant avec ses deux
bataillons et deux pices de canon sur les bords de la Trebinschiza,
attendant le rassemblement des Turcs de Mostar, Uthovo et Stolatz; les
commandans turcs annonaient leur prochain dpart, mais ne l'avaient pas
encore effectu, attendant la nouvelle lune, moins dfavorable,
disaient-ils, aux combats que la prcdente. Les Turcs de Nixichy, plus
presss par la ncessit de se dfendre, n'ont pas attendu ce
renouvellement de lune pour combattre les Russes et les Montngrins qui
les tenaient assigs; ils ont fait une sortie gnrale qui a surpris
les ennemis et les a spars. Il est probable que les Russes se sont
replis sur Castel-novo; ils avaient  Nixichy huit cents hommes avec
deux pices de canon, et les Montngrins de trois  quatre mille
hommes; leur vque y tait en personne. Clobuck a t aussi dbloqu,
et les Turcs de ces contres ont enlev quatre mille ttes, soit des
Montngrins, soit des Morlaques rebelles. Par suite de cette affaire,
un grand nombre de ttes de Montngrins ont t envoyes au pacha de
Bosnie, parmi lesquelles il y a celles de trois des principaux comtes de
Montenero.

Nous serons incessamment informs si les Russes sont tous rentrs dans
les bouches, ou tiennent encore la montagne; leur nombre est toujours de
deux mille cinq cents environ.

Les Turcs ont besoin de l'impulsion que nous leur donnons pour lever des
masses imposantes, et sous ce rapport, le petit corps qui est dispos
pour agir de concert avec eux, ne peut que produire un rsultat
avantageux, et cette circonstance dterminera peut-tre aussi le pacha
de Scutari  attaquer de son ct.

Le colonel Sorbier, aide de camp de S. A. I. le prince vice-roi, se
rendant  Constantinople, a t reu  son passage  Traunick avec
solennit, par le visir de Bosnie; aprs avoir pri cet officier
d'accepter un beau cheval, et avoir reu de lui une mdaille en argent
de la bataille d'Ina, ce visir lui a dit d'une manire trs-gracieuse:
Les Turcs n'aiment pas les images, mais pour celle-ci je la place sur
mon coeur.

Le motif de ce pacha pour retarder de quelques jours le dpart des
canonniers destins pour Constantinople, consiste dans l'obligation o
il croit tre de recevoir de nouveaux ordres du grand-visir, ceux qui
lui sont parvenus tant en opposition aux ordres que Votre Altesse a
transmis au gnral en chef Marmont, et que ce dernier tient  excuter
 la lettre; au surplus le pacha de Bosnie persiste dans son opinion que
le dtachement de canonniers ne doit se mettre en marche que par dix
hommes, quel que soit son nombre, et il rpond aux observations
contraires qui lui ont t faites, qu'il connat mieux que le gnral en
chef et que l'empereur lui-mme les pays que cette troupe doit
traverser; qu'il rpond de sa province, mais qu'il n'est pas en son
pouvoir ni au pouvoir du pacha de Roumlie de la garantir dans certains
pays o commandent de petits pachas ou des beys presque indpendans,
dont il connat l'ignorance, la barbarie, et mme les mauvaises
intentions. En vain, ajoute-t-il, on ferait marcher un officier deux
jours en avant pour annoncer le passage de cette troupe; en vain cet
officier aurait de moi le bouyourdi le plus clair et le plus amical; que
voulez-vous que fassent pour moi des gens qui mprisent les firmans du
grand-seigneur lui-mme? Ils les baisent avec respect, les dchirent et
y dsobissent. Malgr toutes mes prcautions et la bonne discipline de
cette troupe, elle pourrait tre attaque, et s'il prissait seulement
deux Franais, il n'en faudrait pas davantage pour refroidir notre
amiti, et pour me faire accuser, moi, d'en tre la cause; c'est pour
viter ce malheur que le grand-visir m'avait ordonn de les faire
voyager par petites troupes, et mme habills  la turque. Vous trouvez
 cela des inconvniens; eh bien, que le grand-visir m'autorise  les
laisser passer tous  la fois et en habit franais, j'y consentirai, non
de bon coeur, car je craindrai toujours pour eux; mais j'y consentirai du
moins sans avoir rien  me reprocher. Le gnral en chef Marmont a des
ordres positifs, j'en ai comme lui, et nous ne sommes pas plus libres
l'un que l'autre de les changer. Si le grand-visir accde aux dsirs du
gnral, il enverra sans doute jusqu'aux frontires de la Bosnie un
dtachement de son arme pour recevoir et protger cette troupe, sans
cela la Roumlie est pleine d'missaires ennemis qui ne manqueraient pas
de saisir cette occasion de nous nuire. Le sang de ces Franais
retomberait sur moi, si je n'insistais pas sur ces prcautions qui me
sont commandes, et dont je sens d'ailleurs la ncessit. En un mot, le
grand-visir peut lui seul me dispenser d'excuter ses premiers ordres;
je ne veux point me rendre responsable d'un accident qui pourrait
troubler la bonne harmonie entre les deux empires.

Sur l'observation qui lui a t faite que le retard qu'occasionera la
lettre qu'il a crite au grand-visir peut avoir des inconvniens:

Ces inconvniens seront toujours moindres que ceux que je veux
prvenir, a rpondu ce pacha. Au surplus, le Tartare que j'ai expdi ne
mettra que sept jours pour aller jusqu' Andrinople, et sept jours pour
revenir; ainsi j'aurai une rponse dans quinze ou seize; et avant cette
poque, tout sera dispos pour le passage de ce dtachement,
subsistances et moyens de transport.

Le gnral en chef a rpliqu aux observations du pacha de Bosnie, et
lui a demand de consentir  ce que le dtachement de canonniers qui est
rassembl  Sigu s'achemine toujours sur la Bosnie, o il attendra, s'il
le faut, la rponse du grand-visir pour passer outre, et il ne doute
pas que le pacha n'y consente.

Le gnral de division chef de l'tat-major
gnral.

_Sign_ VIGNOLLE.

Finckenstein, le 6 juin 1807, quatre heures du soir.

 MONSIEUR LE MARCHAL DAVOUST.

L'ennemi, monsieur le marchal, continue  pousser le marchal Ney, qui
se retire aujourd'hui sur Deppen; lorsque le marchal Ney sera oblig de
quitter cette position, ce qui vraisemblablement sera au plus tard ce
soir ou demain matin; il se portera vers Kl'-Luzeinen entre les lacs de
Narienzel et de Mahrung, o il pourra tenir quelque temps. L'intention
de l'empereur, monsieur le marchal, est que vous vous portiez pour
dfendre le passage d'Alt-Ramten. Vous dirigerez vos blesss et tous vos
embarras sur Marienwerder; quant  ce qui sera dirig sur Thorn, vous
aurez soin de faire suivre la route par Bishofswerder et non par
Strasbourg.

Quand le marchal Ney vacuera la position de Kl'-Luzeinen entre les
lacs, il se portera sur la position en avant de Liebmhl; alors dans
celle d'Osterode, vous serez prs de lui.

En dfinitive, monsieur le marchal, le projet de l'empereur est de se
runir  Saalfeld, et de prendre position entre les lacs de Roethlof,
Bodilten, etc.; enfin, de livrer bataille sur Saalfeld y o S. M. se
rendra ce soir, et o vous pourrez adresser vos lettres.

Dans la situation des choses, vous ne correspondez ni assez souvent ni
assez en dtail. Vous devez sentir assez combien les moindres
circonstances sont importantes.

Faites attention, monsieur le marchal, que vous tes  Allenstein, plus
loin d'Osterode que n'en est l'ennemi.

Pour les choses importantes, crivez-moi en double  Saalfeld et 
Mohrungen, o il est possible que l'empereur se rende cette nuit. La
masse de vos forces doit tre sur Osterode; vous pouvez donc vacuer
Allenstein, qui n'est plus bon  rien. La division Grouchy et celle du
gnral Milhaud se rendent  Gilgenbourg.

Comme  trois heures du matin, quand vous avez crit  l'empereur, vous
ne saviez pas que Guttstadt avait t vacu, S. M. pense que, quand
vous en aurez t instruit, vous n'aurez pas fait votre mouvement sur
Allenstein.

Prvenez le gnral Zayoushek qu'il doit se rendre doucement 
Gilgenbourg.

Finckenstein, le 6 juin 1807, six heures et demie du soir.

ORDRE AU MARCHAL MORTIER.


L'empereur, monsieur le marchal, ordonne que vous continuiez votre
route pour arriver le plus tt possible  Saalfeld. L'ennemi est en
plein mouvement, et s'avance sur nous. Le quartier-gnral de l'empereur
sera ce soir  Saalfeld.

AU MARCHAL LANNES.

Mme ordre qu'au marchal Mortier.

Finckenstein, le 6 juin 1807; six heures et demie du soir.

AU MARCHAL MASSNA.

Vous avez t prvenu, monsieur le marchal, que l'ennemi,  la pointe
du jour, dans la journe du 5, avait attaqu la tte du pont de
Spandeim, corps du prince de Ponte-Corvo. Le gnral de brigade Frre,
avec sa seule brigade, a contenu l'ennemi constamment, et l'a repouss
quoiqu'il ait charg cinq fois ses retranchemens avec des troupes
fraches. Un colonel russe a t fait prisonnier, et les fosss taient
remplis de morts.

Au mme moment, l'ennemi attaquait le pont de Lomilten, corps du
marchal Soult; le gnral Ferey, avec sa seule brigade, en a repouss
l'ennemi, qui a essuy une grande perte. Ces pertes sont d'autant plus
fortes qu'il a eu l'imprudence de mettre beaucoup d'obstination dans ses
attaques. Le poste d'Allkirck, en avant de Guttstadt, corps du marchal
Ney, a aussi t attaqu le 5,  quatre heures du matin. L'ennemi a t
constamment repouss jusqu' onze heures; mais le marchal Ney, ayant vu
le dploiement de quarante  cinquante mille hommes, a, conformment 
son instruction gnrale, fait son mouvement sur Deppen. Ce matin, il
tait en position au village de Ankendorff, et l'ennemi tait en
position en avant de Queetz. Dans cette situation des choses, S. M. a
ordonn la runion de son arme, et il est vraisemblable qu'une grande
bataille va avoir lieu. L'empereur a donn des ordres au gnral
Zayoushek, mais il n'en a point donn  la division Gazan, ni  la
division de dragons du gnral Becker, ces deux divisions tant sous vos
ordres.

S. M., monsieur le marchal, ne peut rien vous prescrire; vous devez
prendre conseil des circonstances, _couvrir Varsovie_, maintenir le plus
possible les Cosaques loigns du centre de la grande arme, et empcher
le corps qui vous est oppos de se dgarnir pour augmenter l'arme qui
est devant nous.

Si vous n'y voyez pas d'inconvniens, tenez le gnral Gazan en espce
de corps volant, qui pousserait de forts partis sur Ortelsbourg et
Passenheim.

Faites reployer tous les embarras, les malades du gnral Gazan et les
vtres derrire la Vistule. Si l'ennemi vous attaquait, et que vous
eussiez besoin du gnral Gazan pour couvrir Varsovie, nul doute que
vous ne deviez le retirer sur vous. Si, au contraire, l'ennemi reste
tranquille, plus le gnral Gazan poussera en avant pour observer
l'ennemi, mieux cela vaudra.

Sa Majest, M. le marchal, s'en rapporte  votre zle et au grand
intrt que vous prenez aux affaires, pour tre assure que vous ferez
pour le mieux, et que vous empcherez qu'un corps ennemi de peu
d'importance n'agisse sur nos flancs. On doit croire que l'ennemi a trop
 faire pour tenir un corps nombreux vis--vis du gnral Gazan. Il ne
faut pas que ce gnral s'en laisse imposer par les bruits des paysans.

Il est ncessaire que le duplicata de vos nouvelles soit envoy au
gnral Lemarrois, afin qu'elles parviennent par la rive gauche, si
elles taient interceptes par la rive droite.

Donnez, suivant les circonstances, des ordres relatifs aux convois de
Varsovie sur Osterode, afin qu'ils ne puissent tomber au pouvoir de
l'ennemi.

Envoyez-moi tous les jours de vos nouvelles.

Le marchal Bernadotte en reconnaissant l'ennemi a t frapp d'une
balle morte au col; mais sa blessure est peu de chose. Je vous en parle,
parce que les malveillans ne manqueront pas de dire qu'il est mort. Le
gnral Dutaillis a eu le bras emport d'un boulet.

Finckenstein, le 6 juin 1807, six heures et demie du soir.

 SON ALTESSE LE PRINCE DE PONTE-CORVO.

Il est difficile de vous exprimer, prince, la peine que l'empereur et
nous nous avons prouve de vous savoir bless, surtout dans un moment
o l'empereur a tant besoin de vos talens.

Si vous avez quitt le commandement de votre arme, vous ferez passer la
lettre ci-jointe  celui  qui vous aurez confi ce commandement.

     Finckenstein, le 6 juin 1807, six heures et demie du soir.

     AU GNRAL COMMANDANT PROVISOIREMENT LE PREMIER CORPS.


Tout porte  croire que d'ici  peu de jours nous aurons une grande
bataille. L'empereur dans ce moment runit toutes ses forces; il faut
disposer la division du gnral Dupont de manire  ce qu'elle puisse
promptement se reployer, soit sur Spandeim, soit sur Mulhausen, pour,
suivant les circonstances, participer aux oprations. Si on vacue
Braunsberg, il faut avoir soin de prvenir le commandant d'Elbing. Nous
n'avons pas reu aujourd'hui de nouvelles du premier corps, ni de celui
du marchal Soult; ce qui fait supposer qu'il n'y a rien de nouveau. Le
marchal Ney est sur Deppen, ayant devant lui les principales forces de
l'arme. L'empereur sera cette nuit  Saalfeld, o commencent  se
runir la cavalerie et l'infanterie de la rserve. Peut-tre dans la
nuit Sa Majest sera-t-elle  Mohrungen.

Finckenstein, le 6 juin 1807, huit heures du soir.

AU GNRAL COMMANDANT LE BLOCUS DE
GRANDENTZ.

Mettez-vous en mesure, gnral; l'ennemi est  la hauteur de Guttstadt
et de Deppen, et longe l'Alle sans doute pour aller au secours de
Grandentz. Il est possible que d'ici  deux ou trois jours il jette des
partis de Cosaques jusque l; il faut donc former des colonnes de vos
meilleures troupes pour prendre position sur les chemins qui peuvent
aboutir  Grandentz. La moindre infanterie est suffisante pour en
imposer  ces gens-l. Il est donc convenable de se tenir sur ses
gardes. La grande arme est en mouvement pour tomber sur l'ennemi, le
dborder, et le jeter sur la Vistule. Si jamais un corps plus fort
tombait sur la division assigeante, elle doit se retirer sur
Marienbourg et sur Marienwerder. Mais cela n'est pas probable. Ne prenez
pas l'alarme pour quelques Cosaques ou quelques piquets de cavalerie.

Mohrungen, le 7 juin 1807, six heures du soir.

 MONSIEUR LE MARCHAL DAVOUST.

Je reois, M. le marchal, la lettre de M. le gnral Hervo, en date
d'Osterode le 7 juin. Sa Majest trouve la position de votre arme
trs-bonne; la division Friant  Alt-Ramten et Locken, celle du gnral
Morand  Landgat, et enfin celle du gnral Gudin  Detternvald;  moins
d'vnemens extraordinaires, ces divisions peuvent rester dans leur
position  attendre les ordres de l'empereur; de votre personne il n'y a
aucun inconvnient  ce que vous soyez  Osterode, s'il y a un poste
intermdiaire qui puisse vous porter rapidement les ordres de Sa
Majest. L'empereur pense que vous avez fait avancer vos divisions de
dragons; donnez-moi trois fois par jour de vos nouvelles.

Au bivouac de Deppen, le 7 juin, onze heures du soir.

 MONSIEUR LE MARCHAL SOULT.

Le quatrime corps fera demain, vers midi, une forte reconnaissance sur
Arresdorf, Wollfdorf, pour interroger les habitans et les prisonniers
que l'on fera. Si le marchal Ney,  Deppen, tait attaqu demain, le
quatrime corps viendrait au secours du sixime corps en attaquant la
droite de l'ennemi.

Au bivouac de Deppen, le 7 juin, onze heures du soir.

AU GNRAL VICTOR COMMANDANT LE PREMIER
CORPS.

Le premier corps fera un mouvement en avant de Spanden, pour connatre
ce qu'est devenu le corps qui lui tait oppos, et avoir des nouvelles
de l'ennemi de ce ct; il fera faire galement une reconnaissance par
la division du gnral Dupont, qui occupe Braunsberg.

Au bivouac de Deppen, le 7 juin, onze heures du soir.

AU MARCHAL DAVOUST.

Si le sixime corps tait attaqu, demain 8, le marchal Davoust ferait
diversion en marchant sur la gauche de l'ennemi.

Au bivouac de Deppen, le 7 juin, onze heures du soir.

 SON ALTESSE IMPRIALE LE GRAND DUC DE BERG.

La cavalerie de la division Grouchy se rendra  Deppen, sur la rive
gauche de la Sauarge.

La division Milhaud sera aux ordres du marchal Davoust, et employe 
tenir libre la communication avec le sixime corps.

La division Latour-Maubourg sera mise sous les ordres du marchal Soult.

Une brigade du gnral Lasalle sera envoye sur la gauche du sixime
corps et du quatrime, pour maintenir les communications avec la
cavalerie lgre du marchal Soult.

Les divisions Saint-Sulpice et d'Espagne se rendront  Mohrungen dans
l'emplacement o se trouve la division Lasalle aujourd'hui.

Toute la garde,  pied et  cheval, se rendra  ______. Le marchal
Lannes se portera en avant d'Hebendorf, sur le chemin de Deppen.

Le marchal Mortier fera connatre l'heure de son arrive  Mohrungen.

Les divisions Lasalle et Nansouty seront rendues  Deppen demain.

Au bivouac de Deppen, le 8 juin.

Ordre au gnral Zayouskek de se rendre  Osterode. Ordre au marchal
Davoust de s'approcher, pour soutenir le flanc du marchal Ney.

Guttstadt, le 10 juin 1807, six heures du matin, port par
M. Charrier, officier du premier corps.

AU GNRAL VICTOR COMMANDANT LE PREMIER CORPS
D'ARME

Je vous prviens, gnral, que toute l'arme est runie  Guttstadt;
nous avons eu hier une belle journe, l'ennemi a toujours t men
battant. Nous lui ayons fait un millier de prisonniers. L'empereur
ordonne, gnral, que vous attaquiez sur-le-champ l'ennemi, et que vous
vous empariez de Melzach. Si l'ennemi veut ensuite filer sur Elbing,
attaquez-le galement, et tenez vous prt soit  marcher sur la droite
de l'ennemi, du ct de Dreweutz et de Landsberg, soit enfin  marcher
droit sur Koenigsberg. Faites bien reconnatre les forces que l'ennemi a
laisses pour couvrir cette ville; attaquez l'ennemi le plus tt
possible, afin que vos oprations se suivent avec les ntres.

Altkirch, le 10 juin, neuf heures du matin.

 MONSIEUR LE MARCHAL LANNES.


L'empereur ordonne, monsieur le marchal, que vous runissiez tout votre
corps d'arme dans sa position d'Alt-Guttstadt. Faites soutenir par
votre cavalerie lgre celle du gnral Duronel, qui pousse des partis
sur Zichern. Le grand-duc de Berg est  Peterswald, et pousse beaucoup
de cavalerie sur Freymark et Launau.

Le corps du marchal Soult est en avant d'Altkirch et occupe Peterswald
par une avant-garde.

Venez de votre personne  Altkirch, o est l'empereur. Faites faire l
la soupe  votre troupe. L'empereur attend des nouvelles de l'ennemi,
afin de savoir s'il fera quelque mouvement.

Altkirch, le 10 juin, dix heures du matin.

Il est ordonn  monsieur le marchal Davoust de se rendre, avec son
corps d'arme,  Altkirch; il fera prvenir le marchal Mortier, qui est
derrire lui, qu'il doit suivre son mouvement.

Heilsberg, le 12 juin 1807, onze heures et demie du matin.

 MONSIEUR LE MARCHAL NEY.

L'empereur, monsieur le marchal, ordonne que vous vous portiez
aujourd'hui avec votre corps d'arme  Eichhorn, route d'Eylau; je vous
prviens que la plus grande partie de la rserve de cavalerie, une
partie de la rserve d'infanterie du marchal Lannes et le quatrime
corps se rendent  Eylau par Landsberg; ainsi vous tes couvert sur
votre gauche. Le quartier-gnral sera ce soir prs d'Eylau.

Heilsberg, le 12 juin 1807, onze heures et demie du matin.

AU MARCHAL MORTIER.

L'empereur ordonne, monsieur le marchal, que vous vous rendiez
aujourd'hui avec votre corps d'arme  Dixen prs d'Eichhorn;
envoyez-moi ce soir un officier.

Heilsberg, le 12 juin 1807, onze heures du matin.

AU GNRAL VICTOR.

L'intention de l'empereur, gnral, est que vous partiez du point o
vous recevrez cet ordre pour vous rendre le plus promptement possible 
Landsberg; je vous dpche un officier pas Mehlsack et un autre par
Wormditt.

Heilsberg, le 12 juin 1807.

AU MARCHAL MASSNA.

Nous avons eu, le 10 et le 11, monsieur le marchal, deux belles
journes. L'arme ennemie entire a t attaque et oblige de se
replier devant nous pendant ces deux journes.

Nous avons fait quelques milliers de prisonniers. Les Russes ont
abandonn leur camp retranch de Heilsberg, o ils avaient fait beaucoup
d'ouvrages.

Ils nous ont laiss dans la ville, des magasins; l'arme est ce soir 
Eylau. L'empereur, monsieur le marchal, dsirerait que le gnral
Gazan, avec la division de dragons, se rendt  Bischofstein, d'o elle
serait en mesure de s'emparer de beaucoup de magasins qu'a l'ennemi sur
la route de Rastenbourg; le gnral Gazan recevrait d'ailleurs de l des
ordres ultrieurs pour sa destination; mais Sa Majest, monsieur le
marchal, me charge de vous dire que ce mouvement, qui serait trs-utile
sur la droite de l'arme, est toutefois soumis  vos dispositions, et
qu'il ne doit se faire que dans le cas o cela ne compromettrait pas
Varsovie. Faites faire des rjouissances  votre corps d'arme sur les
succs que nous avons obtenus le 10 et le 11.

Eylau, le 13 juillet 1807, huit heures du matin.

AU MARCHAL LANNES.

L'intention de l'empereur, monsieur le marchal, est que votre cavalerie
lgre se dirige sur Domnau passant par Lampasch; quant  votre corps
d'arme, il prendra position en colonnes sur la route d'Eylau  Lampasch
et se trouvera prt  se porter partout o il sera ncessaire suivant
les nouvelles qu'on recevra dans la journe. La troupe pourra faire la
soupe. Envoyez-moi un officier quand vous serez en position, ainsi que
les rapports de votre cavalerie lgre.

AU MARCHAL NEY.

L'empereur ordonne, monsieur le marchal que vous preniez position au
village de Schmoditten; j'envoie un officier d'tat-major  la rencontre
de votre corps d'arme pour faire prendre cette direction  la tte de
votre colonne.

Il est ordonn au gnral Grouchy de partir de la position qu'il occupe
pour se rendre avec sa division  Domnau aux ordres du marchal Lannes.

AU MARCHAL MORTIER.


L'intention de l'empereur, monsieur le marchal, est que vous fassiez
continuer toute votre cavalerie ce soir jusqu' Domnau, afin de secourir
celle du marchal Lannes.

Vous-mme, avec votre corps d'arme, prenez position en avant de
Lampasch, et envoyez un officier auprs du marchal Lannes afin de
concerter vos oprations avec ce marchal, et le mouvement que vos
troupes doivent faire demain matin pour soutenir ce corps d'arme.

AU MARCHAL LANNES.

Des ordres sont donns, monsieur le marchal,  la division Grouchy
d'tre arrive avant onze heures du soir  Domnau, o il prendra vos
ordres. Il a t galement ordonn au marchal Mortier, qui est au
village de Lampasch, d'arriver avant onze heures du soir  Domnau; ce
qui fera trois ou quatre mille hommes de cavalerie. Le gnral Grouchy
pourra prendre le commandement de ces quatre mille hommes, afin de les
faire manoeuvrer convenablement, et faire excuter les ordres que le
marchal Lannes donnera.

Le marchal Mortier a l'ordre d'envoyer un officier de son tat-major au
quartier-gnral, afin de se concerter, et que demain avant le jour il
parte et se runisse  vous, afin d'agir de concert et de donner tous
ensemble. Sa Majest trouve que les renseignemens que vous lui envoyez
sur Friedland ne sont pas assez prcis; mais vous tes matre d'attaquer
Friedland, si vous croyez que l'ennemi n'est pas suprieur  vous. Dans
le cas o il serait suprieur, vous pouvez prendre position pour
l'empcher de dboucher. Sa Majest pense que si l'ennemi dbouche, il
le fera par la route qui va de Friedland  Koenigsberg, par... et que,
par ce moyen, il vitera Domnau. Les nouvelles qu'on a de l'ennemi sont
les suivantes:

Qu'il a vacu, ce matin  cinq heures, Barteinstein, se dirigeant sur
Schippenbeil par la rive droite de l'Alle; qu' Barteinstein il a jet
 l'eau ses magasins et une grande quantit d'eau-de-vie et farine;
qu'on ne sait pas s'il se retire par Grodno, ou s'il veut se retirer par
Koenigsberg, soit en dbouchant par Friedland, soit en allant jusqu'
Eylau. Sa Majest pense qu'il est important qu'il ne dbouche pas par
Friedland; c'est l le but pour lequel vous avez t envoy  Domnau.
Quant  l'attaque de Friedland, il faudrait savoir les renseignemens
pris  Friedland. Est-ce l'avant-garde, est-ce l'arrire-garde ou un
dtachement qui est venu reprendre Friedland?

Eylau, le 13 juin 1807, neuf heures du soir.

AU GNRAL VICTOR.


Il parat, gnral, que plusieurs corps de l'arme ennemie se trouvent
coups; on s'est battu ce soir sur plusieurs points. Faites donc partir
votre arme au petit point du jour, de manire  pouvoir faire demain
dix lieues, et vous trouver encore de bonne heure sur le champ de
bataille. Faites filer votre cavalerie, et de votre personne rendez-vous
trs-promptement prs de l'empereur. Faites-moi connatre, par le retour
de l'officier d'tat-major,  quelle heure la tte de votre colonne
arrivera ce soir  Eylau. Ce ne saurait tre de trop bonne heure.

Eylau, le 13 juin 1807, minuit.

AU MARCHAL MORTIER.

Je vous renouvelle, monsieur le marchal, l'ordre que je vous ai dj
donn de faire partir votre corps d'arme  une heure du matin, afin de
soutenir le marchal Lannes. Il est ncessaire de partir  cette heure,
afin de laisser le chemin libre au marchal Ney, qui vous suit. Faites
parquer vos bagages, charrettes sous la garde des Polonais, afin de ne
pas encombrer la route.

Eylau, le 13 juin 1807, minuit.

AU MARCHAL NEY.

L'empereur, monsieur le marchal, ordonne que vous partiez  deux heures
du matin pour vous rendre  Domnau y soutenir le marchal Lannes.
Envoyez-lui un officier d'tat-major  Friedland, afin qu'il puisse,
suivant les circonstances, acclrer ou ralentir sa marche. Vous vous
trouverez suivre le corps du marchal Mortier qui part  une heure du
matin.

Eylau, le 13 juin 1807, minuit.

Il est ordonn au gnral Nansouty de partir avec sa cavalerie  minuit
pour se rendre  Domnau. Il enverra un aide-de-camp prs le marchal
Lannes,  Friedland, afin qu'il puisse acclrer ou ralentir sa marche
suivant les circonstances. Le gnral Grouchy est dj  Domnau; le plus
ancien des deux gnraux commandera la cavalerie en attendant l'arrive
du grand-duc de Berg. Du moment qu'on saura que l'empereur aura pass,
on enverra un officier d'ordonnance prs de lui pour faire connatre ce
qui se passe, et prendre ses ordres.

Eylau, 13 juin 1807, minuit.

AU MARCHAL BESSIRES.

Donnez ordre, M. le marchal, que toute la garde  pied et  cheval soit
prte  partir  deux heures du matin; vous enverrez  cette heure
prendre des ordres, et vous ne ferez brider que quand l'heure du dpart
sera donne.

Eylau, 14 juin 1807.

 SON ALTESSE IMPRIALE LE GRAND DUC DE BERG.

L'empereur me charge de vous prvenir, M. le prince, que l'ennemi est en
trs-grande force  Friedland; le corps du marchal Lannes, celui du
marchal Ney, celui du marchal Mortier, les divisions Grouchy et
Nansouty sont devant Friedland.

L'intention de Sa Majest est que vous, M. le prince, et le corps du
marchal Davoust gardiez bien les dbouchs de votre droite, car il
serait possible que la tte des ennemis se prsentt pour filer sur
Koenigsberg.

L'empereur pense que M. le marchal Soult suffira pour supposer aux
seuls Prussiens qui sont devant Koenigsberg; Sa majest dsire que vous
manoeuvriez de manire  appuyer autant que possible la gauche de votre
corps d'arme qui est en avant de Domnau sur Friedland, avec votre
cavalerie et le corps du marchal Davoust. Sa Majest se rend  Domnau.

Ordre de bataille. Au bivouac devant Friedland,
le 14 juin 1807.

Le marchal Ney prendra la droite; il appuiera  la position actuelle du
gnral Oudinot. Le marchal Lannes fera le centre qui commence  la
gauche du marchal Ney, c'est--dire  peu prs vis--vis le village
Postenem. La partie de la droite que forme actuellement le gnral
Oudinot, appuiera insensiblement  gauche.

Le marchal Lannes resserrera les divisions; par ce ploiement, il pourra
se placer sur deux lignes.

La gauche sera forme par le marchal Mortier, qui n'avancera jamais, le
mouvement devant tre fait par notre droite, et devant pivoter sur la
gauche.

Le gnral Grouchy avec la cavalerie de l'aile gauche, manoeuvrera pour
faire le plus de mal possible  l'ennemi, qui, par l'attaque vigoureuse
de notre droite, sentira la ncessit de battre en retraite.

Le gnral Victor formera la rserve; il sera plac en avant du village
de Postheinen, ainsi que la garde impriale  pied et  cheval.

La division Latour-Maubourg sera sous les ordres du marchal Ney.

La division Lahoussaye, sous les ordres du gnral Victor.

L'empereur sera  la rserve au centre.

On doit toujours avancer par la droite, et on doit laisser l'initiative
du mouvement au marchal Ney, qui doit attendre les ordres de l'empereur
pour commencer.

Du moment que M. le marchal Ney commencera, tous les canons de la ligne
devront doubler le feu dans la direction de protger son attaque.

14 juin 1807, trois heures de l'aprs-dne, devant Friedland.

 SON ALTESSE LE GRAND DUC DE BERG.

La canonnade dure depuis trois heures du matin; l'ennemi parat tre ici
en bataille avec son arme; il a d'abord voulu dboucher par la route de
______ sur Koenigsberg; actuellement il parat songer srieusement  la
bataille qui va s'engager; Sa Majest espre que vous serez entr 
Koenigsberg; une division de dragons et le gnral Soult suffisent pour
entrer dans cette ville, et qu'avec deux divisions de cuirassiers et le
marchal Davoust, vous aurez march sur Friedland; car il est possible
que l'affaire dure encore demain; tchez donc d'arriver  une heure du
matin; nous n'avons point encore de vos nouvelles d'aujourd'hui.

Si l'empereur suppose que l'ennemi est en trs-grande force, il est
possible qu'il se contente aujourd'hui de le canonner, et qu'il vous
attende.

Communiquez une partie de cette lettre  MM. les marchaux Soult et
Davoust.

Wehlau, le 16 juin 1807.

 MONSIEUR LE MARCHAL SOULT.

L'intention de l'empereur, M. le marchal, est qu'une de vos divisions
soit destine  bloquer sur-le-champ le fort de Pillau, ainsi qu'
former un corps pour observer le dbouch de la langue de terre venant
de Mmel. Les deux autres divisions de votre corps d'arme se tiendront
prtes  marcher au premier ordre.

Le 14 rgiment de ligne, comme je vous l'ai dit, reste pour former la
garnison permanente de Koenigsberg.

Je vous prviens que la route de l'arme sera de Koenigsberg 
Brandenbourg, de Brandenbourg  Braunsberg deux jours, et de Braunsberg
 Elbing, deux journes; enfin d'Elbing  Marienbourg toutes les autres
communications sont supprimes, parce que c'est de Marienbourg qu'on se
dirige sur Berlin.

Je vous prviens que je donne ordre au quartier-gnral de se rendre 
Koenigsberg.

Wehlau, le 17 juin.

Ordre aux Saxons rests  Friedland de se rendre en toute diligence 
Wehlau.

Ordre aux troupes polonaises qui sont  Elbing,  Marienbourg,  Thorn,
soit d'infanterie et de cavalerie, de se diriger le plus promptement sur
Koenigsberg.

Ordre aux dpts de cavalerie que commande M. le gnral Laroche, et
qui se trouvent au del de la Vistule, de se rendre  Elbing.

Ordre au rgiment italien de dragons, qui doit tre arriv  Thorn, de
se diriger sur Koenigsberg.

Schirrau, le 18 juin 1807, neuf heures du matin.

 SON ALTESSE LE GRAND DUC DE BERG.

L'intention de l'empereur, mon prince, est que vous poussiez votre
cavalerie jusqu'au village de Parcisgirren, point d'intersection de la
route de Insterbourg; vous pousserez mme jusqu'au village de
Schillupiscken sur la petite rivire de Schillup.

Le corps du gnral Victor, qui est derrire vous, ne fera aucun
mouvement sans ncessit absolue, et dans ce cas, il ne marcherait que
vers les trois ou quatre heures.

Le marchal Davoust qui est  Labian, doit y rester; il a l'ordre de
pousser une seule de ses divisions sur la route de Tilsit, o il se
mettra en position; il a l'ordre de se mettre en communication avec
vous.

Les autres corps d'arme restent dans la position o ils se trouvent
jusqu' nouvel ordre: le marchal Ney et le gnral Beaumont 
Insterbourg; les corps des marchaux Lannes, Mortier, et le gnral
Victor en arrire de vous sur la route venant de Tasslacken.


FIN DU TOME TROISIME.




MMOIRES

DE CONSTANT,

PREMIER VALET DE CHAMBRE DE L'EMPEREUR,

SUR LA VIE PRIVE

DE

NAPOLON,

SA FAMILLE ET SA COUR.

PARIS.--IMPRIMERIE DE COSSON,

RUE SAINT GERMAIN-DES-PRS, N 9.

     Depuis le dpart du premier consul pour la campagne de Marengo, o
     je le suivis, jusqu'au dpart de Fontainebleau, o je fus oblig de
     quitter l'empereur, je n'ai fait que deux absences, l'une de trois
     fois vingt-quatre heures, l'autre de sept ou huit jours. Hors ces
     congs fort courts, dont le dernier m'tait ncessaire pour
     rtablir ma sant, je n'ai pas plus quitt l'empereur que son
     ombre.

     MMOIRES DE CONSTANT, _Introduction_.


TOME QUATRIME.

 PARIS,

CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE

DE S. A. R. LE DUC DE CHARTRES,

QUAI VOLTAIRE ET PALAIS-ROYAL

MDCCCXXX.




CHAPITRE PREMIER.

     Arrive  Paris.--Reprsentation d'un opra de M. Par--Le thtre
     des Tuileries.--M. Fontaine, architecte.--Critiques de
     l'empereur.--L'arc de triomphe de la place du Carrousel jug par
     l'empereur.--Plan de runion des Tuileries au Louvre.--Vastes
     constructions projetes par l'empereur.--Restauration du chteau de
     Versailles.--Note de l'empereur  ce sujet.--Visite de l'empereur 
     l'atelier de David.--Tableau du Couronnement.--Admiration de
     l'empereur.--M. Vien.--Changement indiqu par l'empereur.--Anecdote
     raconte par le marchal Bessires.--Le peintre David et la
     perruque du cardinal Caprara.--Longue visite.--Hommage rendu par
     l'empereur  un grand artiste.--Complimens de Josphine.--Le
     tableau des Sabines dans la salle du conseil-d'tat.


NOUS arrivmes  Paris le 1er janvier  neuf heures du soir. Nous
trouvmes la salle de spectacle du palais des Tuileries entirement
termine, et le dimanche qui suivit le retour de Sa Majest on y joua la
_Griselda_ de M. Par. Cette salle tait magnifique. Les loges de Leurs
Majests taient  l'avant-scne, en face l'une de l'autre. La
dcoration intrieure, en toffe de soie cramoisie, faisait un effet
charmant en se dtachant sur de grandes glaces mobiles qui
rflchissaient  volont la salle ou la scne. L'empereur, encore plein
du souvenir des thtres d'Italie, dit beaucoup de mal de la salle des
Tuileries. Il la trouvait incommode, d'une coupe dsavantageuse et
beaucoup trop grande pour un thtre de palais. Malgr toutes ces
critiques, quand vint le jour de l'inauguration, et que l'empereur put
se convaincre du soin qu'avait pris M. Fontaine pour distribuer les
loges de manire  faire briller les toilettes dans tout leur clat, il
parut trs-satisfait, et chargea mme le duc de Frioul d'en faire  M.
Fontaine les complimens que mritait son habilet.

Huit jours aprs, ce fut encore le revers de la mdaille. On donnait ce
jour-l _Cinna_ et une comdie dont je ne me rappelle pas le nom. Il
faisait extrmement froid,  tel point qu'on fut oblig de quitter la
salle aprs la tragdie. Alors l'empereur se rpandit en invectives
contre la pauvre salle, qui, selon lui, n'tait bonne qu' brler. M.
Fontaine fut mand, et promit de faire tout son possible pour remdier
aux inconvniens qu'on lui signalait. Effectivement, au moyen de
nouveaux poles placs sous le thtre, d'un lambrissage  la toiture et
de gradins placs sous les banquettes du second rang des loges, en une
semaine la salle fut rendue chaude et commode.

Pendant plusieurs semaines, l'empereur s'occupa presque exclusivement de
constructions et d'embellissemens. L'arc de triomphe de la place du
Carrousel, qu'on avait dgag de ses chafaudages pour faire passer
dessous la garde impriale  son retour de Prusse, attira d'abord
l'attention de Sa Majest. Ce monument tait alors  peu prs achev,
sauf quelques bas-reliefs qui restaient encore  placer. L'empereur le
regarda long-temps d'une des fentres du palais, et dit, aprs avoir
fronc le sourcil deux ou trois fois, que _cette masse qu'il voyait l
ressemblait beaucoup plus  un pavillon qu' une porte, et qu'il aurait
bien mieux aim une construction dans le genre de la porte Saint-Denis_.

Aprs avoir visit en dtail les diverses constructions commences ou
continues depuis son dpart, Sa Majest fit venir un matin M. Fontaine;
s'tant entretenue longuement sur ce qu'elle avait trouv de louable et
de blmable dans ce qu'elle avait vu, elle lui fit part de ses
intentions relativement aux plans que l'architecte avait fournis pour la
runion des Tuileries au Louvre. Il fut arrt entre l'empereur et M.
Fontaine que l'aile neuve qui devait faire la runion serait btie en
cinq ans, et qu'un million serait accord chaque anne pour cette
construction; qu'on ferait une aile en retour sparant le Louvre des
Tuileries, et formant ainsi une place rgulire au milieu de laquelle
serait construite une salle d'opra isole de toutes parts, et
communiquant au palais par une galerie souterraine. La galerie formant
l'avant-cour du Louvre devait tre ouverte au public en hiver, et
dcore de statues ainsi que de tous les arbustes en caisses du jardin
des Tuileries. Dans cette avant-cour, on aurait lev un arc de triomphe
 peu prs semblable  celui du Carrousel. Enfin, toutes ces belles
constructions devaient tre distribues en logemens pour les
grands-officiers de la couronne, en curies, etc. Les dpenses  faire
furent values approximativement  quarante-deux millions.

L'empereur s'occupa successivement d'un palais des arts avec un nouveau
btiment pour la bibliothque impriale,  construire  l'endroit o
nous voyons aujourd'hui la Bourse; d'un palais pour la bourse sur le
quai Desaix; de la restauration de la Sorbonne et de l'htel Soubise;
d'une colonne triomphale  Neuilly; d'une fontaine jaillissante sur la
place Louis XV; de la dmolition de l'Htel-Dieu pour agrandir et
embellir le quartier de la cathdrale, et de la construction de quatre
hpitaux au Mont-Parnasse,  Chaillot,  Montmartre et dans le faubourg
Saint-Antoine, etc., etc,. Tous ces projets taient bien beaux, et sans
doute par la suite celui qui les avait conus les aurait fait excuter.
Il disait souvent que, s'il vivait, Paris n'aurait de rivale au monde en
aucun genre.

Dans le mme temps Sa Majest fixa dfinitivement la forme  donner 
l'arc de triomphe de l'toile, sur laquelle on avait long-temps balanc
et consult tous les architectes de la couronne. Ce fut encore en cela
l'avis de M. Fontaine qui prvalut. De tous les plans prsents, le sien
tait le plus simple, comme aussi le plus grandiose.

L'empereur songea aussi  la restauration du palais de Versailles. M.
Fontaine avait soumis  Sa Majest un projet de premires rparations,
aux termes duquel, moyennant six millions, l'empereur et l'impratrice
auraient eu un logement convenable. Sa Majest, qui voulait tout faire
beau, grand, superbe, mais avec conomie, crivit au bas de ce projet la
note suivante, que M. de Bausset rapporte aussi dans ses mmoires:

Il faut bien penser aux projets sur Versailles. M. Fontaine en
prsente un raisonnable, dont la dpense est de six millions; mais je ne
vois point de logemens, ni la restauration de la chapelle, ni celle de
la salle de spectacle, non pas telles qu'elles devraient tre un jour,
mais seulement telles qu'elles pourraient tre pour un premier service.

D'aprs ce projet, l'empereur et l'impratrice sont logs; ce n'est pas
tout: il faut connatre ce que l'on pourra avoir sur la mme somme en
logemens de princes, de grands-officiers et d'officiers.

Il faut savoir aussi o l'on mettra la manufacture d'armes, qui ne
laisse pas d'tre ncessaire  Versailles, o elle rpand de l'argent.

_Il faut, sur ces six millions, trouver six logemens de princes, douze
de grands-officiers, et cinquante d'officiers_.

Alors on pourra dire seulement que l'on peut habiter Versailles et y
passer un t.

Avant que l'on excute ce projet, il faut que l'architecte qui sera
charg de l'excution puisse certifier que cela pourra tre fait pour la
somme propose.

Quelques jours seulement aprs leur arrive, Leurs Majests l'empereur
et l'impratrice allrent visiter le clbre David, dans son atelier de
la Sorbonne; afin de voir le magnifique tableau du Couronnement, qui
venait d'tre achev. La suite de Leurs Majests se composait de M. le
marchal Bessires, d'un aide de camp de l'empereur, M. Lebrun, de
plusieurs dames du palais et chambellans. L'empereur et l'impratrice
admirrent long-temps cette belle composition, qui runissait tous les
genres de mrite; et le peintre tait tout glorieux d'entendre Sa
Majest nommer l'un aprs l'autre tous les principaux personnages du
tableau, dont la ressemblance tait vraiment miraculeuse. Que c'est
grand! disait l'empereur, que c'est beau! quel relief ont tous les
objets! quelle vrit! Ce n'est pas une peinture, on marche dans ce
tableau. Et d'abord, ses regards s'tant fixs sur la grande tribune du
milieu, l'empereur reconnut Madame Mre, le gnral Beaumont, M. de
Coss, M. de La Ville, madame de Fontanges et madame Soult: Je vois
plus loin, dit-il, le bon M. Vien. M. David rpondit: Oui, Sire, j'ai
voulu rendre hommage  mon illustre matre, en le plaant dans un
tableau qui sera, par son objet, le plus important de mes ouvrages.
L'impratrice prit ensuite la parole pour faire remarquer  l'empereur
avec quel bonheur M. David avait saisi et rendu le moment intressant o
l'empereur est prt  la couronner: Oui, dit Sa Majest en regardant
avec un plaisir qu'elle ne cherchait point  dguiser, le moment est
bien choisi, l'action est parfaitement indique; les deux figures sont
trs-bien; et en parlant ainsi, l'empereur regardait l'impratrice.

Sa Majest, poursuivant l'examen du tableau dans tous ses dtails, loua
principalement le groupe du clerg italien prs de l'autel, pisode
invent par le peintre. Elle parut dsirer seulement de voir le pape
reprsent dans une action plus directe, paraissant donner sa
bndiction, et que l'anneau de l'impratrice ft port par le cardinal
lgat.

 propos de ce groupe, le marchal Bessires fit beaucoup rire Sa
Majest, en lui rappelant la discussion fort amusante qui avait eu lieu
entre David et le cardinal Caprara.

On sait que le grand artiste avait de l'aversion pour les figures
habilles, surtout habilles  la moderne. On remarque dans toutes ses
compositions, un got si prononc pour l'antique, qu'il se glisse jusque
dans sa manire de draper les personnages vivans. Or, le cardinal
Caprara, l'un des assistans du pape  la crmonie du couronnement,
portait perruque. David l'ayant plac dans son tableau, jugea convenable
de lui ter sa perruque et de le reprsenter tte chauve, du reste,
parfaitement ressemblant. Le cardinal, dsol, supplia l'artiste de lui
rendre sa perruque; il essuya de la part de David un refus formel.
Jamais, lui dit-il, je n'avilirai mes pinceaux jusqu' peindre une
perruque. Son minence alla tout en colre, se plaindre  M. de
Talleyrand, qui tait  cette poque ministre des affaires trangres,
donnant entre autres raisons, celle-ci, qui lui paraissait sans
rplique, que jamais pape n'ayant port de perruque, on ne manquerait
pas de supposer  lui, cardinal Caprara, l'intention de prtendre  la
chaire pontificale en cas de vacance, intention bien clairement indique
par la suppression de sa perruque dans le tableau du couronnement. Son
minence eut beau faire, David ne voulut jamais consentir  lui
restituer sa prcieuse perruque, disant qu'_elle devait se croire
trs-heureuse de ce qu'il ne lui avait t que cela_.

Aprs avoir entendu le rcit dont les dtails lui furent confirms par
le principal acteur de la scne, Sa Majest fit encore  M. David
quelques observations, en prenant tous les mnagemens possibles. Elles
furent coutes attentivement par cet artiste admirable, qui, en
s'inclinant, promit  l'empereur de profiter de ses avis.

La visite de Leurs Majests fut longue. Le jour, qui baissait, avertit
enfin l'empereur qu'il tait temps de s'en aller. Il fut reconduit par
M. David jusqu' la porte de l'atelier. L, s'arrtant tout court,
l'empereur ta son chapeau, et par un salut plein de grce, tmoigna
l'honneur qu'il rendait  un talent si distingu. L'impratrice ajouta 
la vive motion dont M. David paraissait agit, par quelques-uns de ces
mots charmans qu'elle savait si bien dire et placer si  propos.

En face du tableau du Couronnement tait expos celui des Sabines.
L'empereur, qui s'tait aperu de l'envie qu'avait M. David de s'en
dfaire, donna l'ordre en s'en allant  M. Lebrun de voir si ce tableau
ne pouvait point tre plac convenablement dans le grand cabinet des
Tuileries. Mais il changea bientt d'ide, en songeant que la plupart
des personnages taient reprsents _in naturalibus_, ce qui et assez
mal figur dans un cabinet consacr aux grandes rceptions
diplomatiques, et dans lequel s'assemblait ordinairement le conseil des
ministres.




CHAPITRE II.

     Mariage de mademoiselle de Tascher avec le duc d'Aremberg.--Mariage
     d'une nice du roi Murat avec le prince de Hohenzollern.--Grandes
     ftes et bals masqus  Paris.--L'empereur au bal de M. de
     Marescalchi.--Dguisement de l'empereur.--Instructions de
     Constant.--L'empereur toujours reconnu.--L'_incognito_
     impossible.--Plaisanteries de l'empereur.--Napolon intrigu par
     une inconnue.--L'impratrice au bal de l'Opra.--L'empereur voulant
     surprendre l'impratrice au bal masqu.--Napolon en
     domino.--Constant camarade de l'empereur et le
     tutoyant.--Espigleries d'un masque et embarras de
     l'empereur.--Explication entre Napolon et Josphine.--Quel tait
     le masque qui avait intrigu l'empereur.--Mascarades
     parisiennes.--Le docteur Gall et les ttes  perruque.--Bal costum
     et masqu chez la princesse Caroline.--Constant envoy  ce bal par
     l'empereur.--Instructions donnes par l'empereur 
     Constant.--Mariage du prince de Neufchtel avec une princesse de
     Bavire.--Prsent offert  l'impratrice par un habitant de l'le
     de France.--La macaque bien leve.--Habitudes civilises.


 la fin du mois de janvier, mademoiselle de Tascher, nice de Sa
Majest l'impratrice, pousa M. le duc d'Aremberg. L'empereur,  cette
occasion, leva mademoiselle de Tascher  la dignit de princesse, et
voulut, avec l'impratrice, honorer de sa prsence les noces qui eurent
lieu chez sa majest la reine de Hollande, dans son htel de la rue de
Crutti. Elles furent superbes et dignes, en tout point, des augustes
convives. L'impratrice ne se retira point tout de suite aprs le dner;
elle ouvrit le bal avec le duc d'Aremberg.

Quelques jours aprs, le prince de Hohenzollern pousa la nice de M. le
grand-duc de Berg, mademoiselle Antoinette Murat.

Sa Majest fit pour elle ce qu'elle avait fait pour mademoiselle de
Tascher, elle assista aussi avec l'impratrice au bal que le grand-duc
de Berg donna  l'occasion de ce mariage, et dont la princesse Caroline
faisait les honneurs.

Cet hiver fut remarquable  Paris, par la grande quantit de ftes et de
bals qu'on y donna. L'empereur, comme je l'ai dj dit, avait une espce
d'aversion pour les bals, et surtout pour les bals masqus, qu'il
trouvait la chose du monde la plus ridicule. C'tait un des chapitres
sur lesquels il tait presque toujours en guerre avec l'impratrice. Un
jour pourtant, il cda aux instances de M. de Marescalchi, ambassadeur
d'Italie, renomm pour les bals magnifiques qu'il donnait, et auxquels
assistaient les personnages les plus distingus de l'tat. Ces runions
brillantes avaient lieu dans une salle que l'ambassadeur avait fait
construire exprs, et dcorer avec une richesse et un luxe
extraordinaire. Sa Majest consentit  honorer de sa prsence un bal
masqu donn par monsieur l'ambassadeur, et qui devait effacer tous les
autres.

Le matin, l'empereur m'appela et me dit: Constant, je me dcide 
_danser_ ce soir chez l'ambassadeur d'Italie; vous porterez dans la
journe dix costumes complets dans l'appartement qu'il a fait prparer
pour moi. J'obis, et le soir je me rendis avec Sa Majest chez M. de
Marescalchi. Je l'habillai de mon mieux en domino noir, et m'appliquai 
le rendre tout--fait mconnaissable. Tout allait assez bien, malgr bon
nombre d'observations de la part de l'empereur sur ce qu'un dguisement
a d'absurde, sur la mauvaise tournure que donne un domino, etc. Mais
quand il fut question de changer de chaussure, il s'y refusa absolument,
malgr tout ce que je pus lui dire  cet gard; aussi fut-il reconnu ds
son entre au bal. Il va droit  un masque, _les mains derrire le dos_,
selon son habitude; il veut nouer une intrigue, et  la premire
question qu'il fait on lui rpond en l'appelant _Sire_... Alors,
dsappoint, il se retourne brusquement, et revient  moi: Vous aviez
raison, Constant, on m'a reconnu.... Apportez-moi des brodequins et un
autre costume. Je lui chaussai les brodequins, et le dguisai de
nouveau, en lui recommandant bien de tenir ses bras pendans, s'il ne
voulait pas tre reconnu au premier abord. Sa Majest me promit de
suivre de point en point ce qu'elle appelait mes instructions. Mais 
peine entre avec son nouveau costume, elle est accoste par une dame
qui, lui voyant encore les mains croises derrire le dos, lui dit:
Sire, vous tes reconnu! L'empereur laissa aussitt tomber ses bras;
mais il tait trop tard, et dj tout le monde s'loignait
respectueusement pour lui faire place. Il revient encore  son
appartement, et prend un troisime costume, me promettant bien de faire
attention  ses gestes,  sa dmarche, et s'offrant  parier qu'il ne
sera pas reconnu. Cette fois, en effet, il entre dans la salle comme
dans une caserne, poussant et bousculant tout autour de lui; et malgr
cela, on vient encore lui dire  l'oreille: Votre Majest est
reconnue. Nouveau dsappointement, nouveau changement de costume,
nouveaux avis de ma part, nouvelles promesses, mme rsultat; jusqu' ce
qu'enfin Sa Majest quitta l'htel de l'ambassadeur, persuade qu'elle
ne pouvait se dguiser, et que _l'empereur_ se reconnaissait sous
quelque travestissement que ce ft.

Le soir au souper, le prince de Neufchtel, le duc de Trvise, le duc de
Frioul et quelques autres officiers tant prsens, l'empereur raconta
l'histoire de ses dguisemens, et plaisanta beaucoup sur sa maladresse.
En parlant de la jeune dame qui l'avait reconnu la veille, et qui
l'avait,  ce qu'il parat, assez fortement intrigu: Croiriez-vous,
Messieurs, dit-il, que je n'ai jamais pu reconnatre cette
_coquine_-l?

On tait dans le carnaval. L'impratrice tmoigna le dsir d'aller une
fois au bal masqu de l'Opra. L'empereur, qu'elle pria de l'y conduire,
refusa, malgr tout ce que l'impratrice put lui dire de tendre et de
sduisant pour le dcider. On sait de combien de grce elle entourait
une prire, mais tout fut inutile; l'empereur dit nettement qu'il
n'irait pas. Eh bien, j'irai sans toi.--Comme tu voudras; et
l'empereur sortit.

Le soir,  l'heure fixe, l'impratrice partit pour le bal. L'empereur,
qui voulait la surprendre, fit appeler une des femmes de chambre et lui
demanda la description exacte du costume de l'impratrice. Ensuite il me
dit de l'habiller en domino, monte dans une voiture sans armoiries avec
le grand-marchal du palais, un officier suprieur et moi, et nous
voil en chemin pour l'Opra. Arrivs  l'entre particulire de la
maison de l'empereur, nous prouvons beaucoup de difficults de la part
de l'ouvreuse, qui ne nous laissa passer qu'aprs m'avoir fait dcliner
mon nom et ma qualit... Ces messieurs sont avec vous?--Vous le voyez
bien!--Pardon, monsieur Constant, c'est que, voyez-vous, dans des jours
comme aujourd'hui... il y a toujours des personnes qui cherchent 
s'introduire sans payer....--C'est bon! c'est bon! et l'empereur riait
de tout son coeur des observations de l'ouvreuse. Enfin nous entrons.
Ayant pntr dans la salle, nous nous promenmes deux  deux, je
donnais le bras  l'empereur, qui, en me tutoyant, me recommanda d'en
faire de mme  son gard. Nous nous tions donn des noms supposs.
L'empereur s'appelait _Auguste_, le duc de Frioul, _Franois_,
l'officier suprieur, dont le nom m'chappe, _Charles_, et moi _Joseph_.
Ds que Sa Majest apercevait un domino semblable  celui que la femme
de chambre de l'impratrice lui avait dpeint, elle me serrait fortement
le bras en me disant: Est-ce elle?--Non, si.... non, _Auguste_,
rpondais-je toujours en me reprenant, car il m'tait impossible de
m'habituer  appeler l'empereur autrement que _Sire_ ou _Votre Majest_.
Il m'avait, comme je l'ai dit, recommand bien expressment de le
tutoyer; mais il tait  chaque instant oblig de me rappeler sa
recommandation, car le respect me liait la langue toutes les fois que
j'allais dire _tu_... Enfin, aprs avoir tourn de tous cts, visit
tous les coins et recoins de la salle, le foyer, les loges, etc.,
examin tout, dtaill chaque costume pice  pice, Sa Majest ne
trouvant point l'impratrice plus que nous, commena  concevoir de
vives inquitudes, que je parvins nanmoins  dissiper en lui disant que
sans doute Sa Majest l'impratrice tait alle changer de costume. 
l'instant o je parlais, arrive un domino qui s'attache  l'empereur,
lui parle, l'intrigue, le tourmente de toutes les faons, avec une
vivacit telle qu'_Auguste_ peut  peine se reconnatre. Je ne
parviendrais jamais  donner une juste ide de ce qu'avait de comique
l'embarras de Sa Majest. Le domino, qui s'en apercevait, redoublait de
verve et d'pigrammes jusqu' ce que pensant qu'il tait temps d'en
finir, il disparut dans la foule.

L'empereur tait piqu au vif; il n'en voulut pas davantage, et nous
partmes.

Le lendemain matin, en voyant l'impratrice: Eh bien! dit Sa Majest,
tu n'tais pas hier au bal de l'Opra!--Si vraiment, j'y tais.--Allons
donc!--Je t'assure que j'y suis alle. Et toi, mon ami, qu'as-tu fait
toute la soire?--J'ai travaill.--Oh! c'est singulier! j'ai vu hier au
bal un domino qui avait le mme pied et la mme chaussure que toi; je
l'ai pris pour toi et je lui ai parl en consquence. L'empereur rit
aux clats en apprenant qu'il avait ainsi t pris pour dupe, que
l'impratrice au moment de partir pour le bal avait chang de costume,
parce qu'elle ne trouvait pas le premier assez lgant.

Le carnaval de cette anne fut extrmement brillant. Il y eut  Paris
toutes sortes de mascarades. Les plus amusantes taient celles o l'on
mit en jeu le systme que professait alors le fameux docteur Gall; je
vis passer sur la place du Carrousel une troupe compose de pierrots,
d'arlequins, de poissardes, etc., tous se ttant le crne et faisant
mille singeries; un paillasse portait plusieurs crnes en carton de
diffrentes grosseurs et peints en bleu, rouge, vert, avec ces
inscriptions: _Crne d'un voleur_; _crne d'un assassin_, _crne d'un
banqueroutier_, etc. Un masque reprsentant le docteur Gall, tait 
cheval sur un ne, la tte tourne du ct de la queue de l'animal, et
recevait des ttes  perruques couronnes de chiendent, de la main d'une
mre gigogne qui suivait, monte aussi sur un ne.

S. A. I. la princesse Caroline donna un bal masqu auquel assistrent
l'empereur et l'impratrice; ce fut une des plus belles ftes qu'on ait
jamais vues. L'opra de _la Vestale_ tait alors dans sa nouveaut et
fort  la mode; il donna l'ide d'un quadrille de _prtres_ et de
_vestales_ qui fit son entre au son d'une musique dlicieuse de fltes
et de harpes. Avec cela, des enchanteurs, une noce suisse, des
fianailles tyroliennes, etc. Tous les costumes taient d'une richesse
et d'une exactitude remarquables. On avait tabli dans les appartemens
du palais un magasin de costumes tel que les danseurs purent en changer
quatre ou cinq fois dans la nuit, ce qui fit que le bal parut s'tre
renouvel autant de fois.

Comme j'habillais l'empereur pour aller  ce bal, il me dit: Constant,
vous viendrez avec moi; mais vous viendrez dguis. Prenez le costume
qui vous conviendra: arrangez-vous de manire  n'tre point reconnu, et
je vous donnerai vos instructions. Je m'empressai de faire ce que
dsirait Sa Majest. Je pris un costume suisse qui m'allait fort bien,
et j'attendis, ainsi quip, que l'empereur voult bien me donner ses
ordres.

Il s'agissait d'intriguer plusieurs grands personnages et deux ou trois
dames que l'empereur me dsigna avec un soin et des dtails si minutieux
qu'il tait impossible de s'y tromper. Il m'apprit sur leur compte des
choses fort curieuses et fort ignores, bien faites pour leur causer le
plus mortel embarras. Je partais; l'empereur me rappela: Surtout,
Constant, prenez bien garde de vous tromper; n'allez pas confondre
madame de M.... avec sa soeur. Elles ont  peu prs le mme costume, mais
madame de M.... est plus grande que sa soeur. Prenez garde! Arriv au
milieu du bal, je cherchai et trouvai assez facilement les personnes que
Sa Majest m'avait dsignes. Les rponses que l'on me fit l'amusrent
beaucoup, lorsque je les lui racontai  son coucher.

Il y eut  cette poque un troisime mariage,  la cour: celui du prince
de Neufchtel et de la princesse de Bavire. Il fut clbr dans la
chapelle des Tuileries, par M. le cardinal Fesch.

Un voyageur de l'le de France prsenta dans ce temps,  l'impratrice,
un singe femelle de la famille des orang-outangs. Sa Majest donna
l'ordre que l'animal ft plac dans la mnagerie de la Malmaison. Cette
macaque tait extrmement douce et paisible. Son matre lui avait donn
une excellente ducation. Il fallait la voir lorsque quelqu'un
s'approchait de la chaise o elle tait assise, prendre un maintien
dcent, ramener sur ses jambes et sur ses cuisses les pans d'une longue
redingote dont elle tait revtue, se lever ensuite pour saluer en
tenant toujours sa redingote ferme devant elle, faire enfin tout ce
que ferait une jeune fille bien leve. Elle mangeait  table avec un
couteau et une fourchette, plus proprement que beaucoup d'enfans qui
passeraient pour tre bien tenus; elle aimait, en mangeant,  se couvrir
la figure avec sa serviette, puis se dcouvrait ensuite en poussant un
cri de joie. Les navets taient son aliment de prdilection; une dame du
palais lui en ayant montr, elle se mit  courir,  cabrioler,  faire
des culbutes, oubliant tout--fait les leons de modestie et de dcence
que lui avait donnes son professeur. L'impratrice riait aux clats de
voir la macaque aux prises avec cette dame dans un tel dsordre
d'ajustement.

Cette pauvre bte eut une inflammation d'intestins. D'aprs les
instructions du voyageur qui l'avait apporte, on la coucha dans un lit,
vtue comme une femme, d'une chemise et d'une camisole. Elle avait soin
de ramener la couverture jusqu' son menton, ne voulait rien supporter
sur la tte, et tenait ses bras hors du lit, les mains caches dans les
manches de sa camisole. Lorsqu'il entrait dans sa chambre quelqu'un de
sa connaissance, elle lui faisait signe de la tte et lui prenait la
main qu'elle serrait affectueusement. Elle prenait avec avidit les
tisanes ordonnes pour sa maladie, parce qu'elles taient sucres. Un
jour qu'on lui prparait une potion de manne, elle trouva qu'on tait
trop lent  la lui donner, et montra tous les signes d'impatience d'un
enfant, criant, s'agitant, jetant sa couverture  bas et tirant enfin
son mdecin par l'habit avec tant d'opinitret que celui-ci fut oblig
de cder. Ds qu'elle eut en sa possession la bienheureuse tasse, elle
se mit  boire, tout doucement,  petits coups, avec toute la sensualit
d'un gastronome qui aspire un verre de vin bien vieux et bien parfum,
puis elle rendit la tasse et se recoucha.

Il est impossible de se figurer combien ce pauvre animal tmoignait de
reconnaissance pour les soins qu'on prenait de lui. L'impratrice
l'aimait beaucoup.




CHAPITRE III.

     Voyage de l'empereur et de l'impratrice.--Sjour  Bordeaux et 
     Bayonne.--Arrive de l'infant d'Espagne don Carlos.--Maladie de
     l'infant et attentions de l'empereur.--Le chteau de Marrac.--La
     danse des Basques.--Costumes basques.--Lettre adresse  l'empereur
     par le prince des Asturies.--Surprise de l'empereur.--Cortge
     envoy par l'empereur au devant du prince.--Entre du prince 
     Bayonne.--Le prince mcontent de son logement.--Entrevue du prince
     et de l'empereur.--Dner des princes et grands d'Espagne avec
     Napolon.--Svrit de Napolon  l'gard du prince
     Ferdinand.--Arrive de l'impratrice  Marrac.--Arrive du roi et
     de la reine d'Espagne  Bayonne.--Anecdote de mauvais augure
     raconte au prince des Asturies.--Service d'honneur franais de
     leurs majests espagnoles.--Crmonie du baise-main.--Le prince des
     Asturies mal accueilli par le roi son pre.--Arrive du prince de
     la Paix.--Entrevue de l'empereur et du roi d'Espagne.--Douleur de
     ce monarque.--Rigueurs exerces contre don Manuel Godo, dans sa
     prison.--quipage du roi et de la reine d'Espagne.--Portrait et
     habitudes du roi.--Portrait de la reine.--Leons de toilette
     franaise.--Taciturnit du prince des Asturies (le roi Ferdinand
     VII).--Affections du roi pour Godo.--Les princes d'Espagne 
     Fontainebleau et  Valenay.--Got du roi d'Espagne pour la vie
     prive.--Passion de Charles IV pour l'horlogerie.--Le confesseur
     _siffl_.--Charles IV prenant, dans sa vieillesse, des leons de
     violon.--M. Alexandre Boucher.--L'tiquette.--L'tiquette et le duo
     royal.--Arrive  Bayonne de Joseph Bonaparte, roi
     d'Espagne.--Joseph compliment par les dputs de la junte.--M. de
     Cevallos et le duc de l'Infantado  la cour du nouveau roi.


APRS avoir sjourn pendant une semaine environ au chteau de
Saint-Cloud, Sa Majest partit le 2 avril,  onze heurs du matin, _pour
aller visiter les dpartemens du Midi_; la tourne devait commencer par
Bordeaux, et l'empereur y donna rendez-vous  l'impratrice. Cette
intention publiquement annonce de visiter les dpartemens du Midi
n'tait qu'un prtexte pour drouter les faiseurs de conjectures; car
nous savions tous que nous allions aux frontires d'Espagne.

L'empereur resta  peine dix jours  Bordeaux, et partit pour Bayonne
tout seul, laissant l'impratrice  Bordeaux: dans la nuit du 14 au 15
avril, il tait  Bayonne. Sa majest l'impratrice le rejoignit deux ou
trois jours aprs.

Le prince de Neufchtel et le grand-marchal logrent au chteau de
Marrac. Le reste de la suite de Leurs Majests se logea dans Bayonne et
les environs. La garde campa en face du chteau, dans un lieu nomm _le
Parterre_. En trois jours tout le monde fut install.

Le 15 avril au matin, l'empereur avait eu le temps  peine de se
remettre des fatigues de son voyage, lorsqu'il reut les autorits de
Bayonne, qui vinrent le complimenter, et qu'il interrogea, selon son
habitude, avec les plus grands dtails. Sa Majest sortit ensuite pour
visiter le port et les fortifications. Cette visite dura jusqu' cinq
heures du soir, que l'empereur rentra au palais du gouvernement qu'il
habitait provisoirement, en attendant que le chteau de Marrac ft prt
pour le recevoir.

De retour au palais, Sa Majest s'attendait  trouver l'infant don
Carlos, que le prince des Asturies, Ferdinand son frre, avait envoy 
Bayonne pour prsenter ses complimens  l'empereur. Mais on lui apprit
que l'infant tait malade, et ne pouvait sortir. L'empereur donna
sur-le-champ l'ordre d'envoyer auprs de l'infant un de ses mdecins,
avec un valet de chambre, pour le servir, et quelques autres personnes.
Le prince tait venu  Bayonne sans suite et comme _incognito_; il
n'avait auprs de lui qu'un service militaire compos de quelques
soldats de la garnison. L'empereur ordonna galement que ce service ft
remplac d'une manire plus distingue par la garde d'honneur de
Bayonne. Deux ou trois fois par jour, et cela trs-rgulirement, il
envoyait savoir des nouvelles de l'infant, qui faisait le malade,  ce
qu'on disait assez hautement dans le palais.

En quittant le palais du gouvernement pour venir s'tablir  Marrac,
l'empereur donna tous les ordres ncessaires pour qu'on le tnt prt 
recevoir le roi et la reine d'Espagne, qui devaient venir  Bayonne  la
fin du mois. Sa Majest fit les plus expresses recommandations pour que
tout ft promptement dispos, afin de rendre aux souverains espagnols
tous les honneurs dus  leur rang.

L'empereur venait d'entrer au chteau, lorsque tout  coup les sons
d'une musique champtre frapprent ses oreilles. Le grand-marchal
entra, et dit  Sa Majest que beaucoup d'habitans en costume du pays
s'taient rassembls devant la grille du chteau. L'empereur se mit
aussitt  la fentre.  sa vue, dix-sept personnes (sept hommes et dix
femmes) se mirent  danser avec une grce inimitable, une danse de
caractre appele _la pamperruque_. Les danseuses avaient des tambours
de basque, et les danseurs des castagnettes; des fltes et des guitares
composaient l'orchestre. Je sortis du chteau pour voir ce spectacle de
plus prs. Les femmes avaient de petites jupes en soie bleue, brodes en
argent, et des bas roses galement brods en argent; elles taient
coiffes de rubans, et avaient des bracelets noirs trs-larges qui
faisaient ressortir la blancheur de leurs bras nus. Les hommes taient
en culottes blanches justes, avec des bas de soie et de grandes
aiguillettes, une veste lche en toffe de laine rouge trs-fine
chamarre d'or, et les cheveux envelopps dans une rsille, comme les
Espagnols.

Sa Majest eut un grand plaisir  voir cette danse qui est particulire
au pays et fort ancienne. C'est un hommage que l'usage a consacr pour
tre rendu aux grands personnages. L'empereur resta  la fentre jusqu'
ce que _la pamperruque_ ft termine; il envoya ensuite complimenter les
danseurs sur leur talent, et dire aux habitans de Bayonne qui s'taient
ports l en foule, qu'il les remerciait.

Sa Majest reut peu de jours aprs une lettre de son altesse royale le
prince des Asturies, dans laquelle il annonait  Sa Majest qu'il se
proposait de partir bientt d'Irun, o il se trouvait alors, pour avoir
l'avantage de faire la connaissance de _son frre_ (c'est ainsi que le
prince Ferdinand appelait l'empereur); avantage qu'il ambitionnait
depuis bien long-temps, et qu'il allait avoir enfin, si toutefois _son
bon frre_ voulait bien le permettre. Cette lettre fut remise 
l'empereur par un de aides-de-camp du prince qu'il avait accompagn
depuis Madrid, et qu'il prcda seulement de dix jours  Bayonne. Sa
Majest ne pouvait croire  ce qu'elle lisait et entendait. Je l'ai
entendue s'crier, et plusieurs personnes l'ont entendue comme moi:
Comment! il vient ici? Mais vous vous trompez; il nous trompe! Cela
n'est pas possible. Je puis certifier qu'en parlant ainsi, l'empereur
ne jouait point l'tonnement.

Il fallut pourtant se prparer  recevoir le prince, puisque dcidment
il venait. Le prince de Neufchtel, le duc de Frioul et un chambellan
d'honneur furent dsigns par Sa Majest; et la garde d'honneur reut
l'ordre d'accompagner ces messieurs pour aller au devant du prince
d'Espagne, seulement en dehors de la ville de Bayonne, le rang que
l'empereur reconnaissait  Ferdinand ne permettant pas que le cortge
allt jusqu' la frontire des deux empires. Il tait midi, le 20 avril,
lorsque le prince fit son entre dans Bayonne. Un logement qui et t
peu de chose  Paris, mais qui tait beau pour Bayonne, avait t
prpar pour lui et pour son frre l'infant don Carlos, qui s'y trouvait
dj install. Le prince Ferdinand fit la grimace en entrant; mais il
n'osa se plaindre tout haut, et certes il aurait eu grand tort. Ce
n'tait pas la faute de l'empereur s'il n'y avait  Bayonne qu'un seul
palais, le palais du gouvernement, qu'il avait lui-mme habit, et que
l'on gardait pour le roi. Au reste, cette maison tait la plus belle de
la ville, grande et toute neuve. Don Pedro de Cevallos, qui accompagnait
le prince, la trouva horrible et indigne d'un personnage royal. C'tait
l'htel de l'intendance. Une heure aprs l'arrive de Ferdinand,
l'empereur vint le voir, et le trouva qui l'attendait  la porte de la
rue. Il tendit les bras  l'approche de Sa Majest, qui l'embrassa, et
monta dans les appartemens avec lui. Ils restrent ensemble environ une
demi-heure. Quand ils se sparrent, le prince avait l'air un peu
soucieux. Sa Majest, en revenant  Marrac, chargea M. le grand-marchal
d'aller inviter  dner de sa part le prince et son frre don Carlos, le
duc de San-Carlos, le duc de l'Infantado, don Pedro de Cevallos, et deux
ou trois autres personnes de la suite. Les voitures de l'empereur
vinrent prendre les illustres convives  l'heure du dner, et les
amenrent au chteau. Sa Majest descendit jusqu'au bas du perron pour
recevoir le prince. Ce fut l que se bornrent les honneurs. Pas une
seule fois pendant le dner l'empereur ne donna au prince Ferdinand, qui
tait roi  Madrid, le titre de majest, ni mme celui d'altesse: il ne
l'accompagna, lorsqu'il sortit, que jusqu' la premire porte du salon,
et il lui fit dire aprs, par un message, qu'il n'aurait point d'autre
rang que celui de prince des Asturies, jusqu' l'arrive de son pre le
roi Charles. L'ordre fut donn en mme temps de faire faire le service
de sret de la maison des princes par la garde d'honneur bayonnaise et
la garde impriale ensemble, plus un dtachement de gendarmerie d'lite.

Le 27 avril, l'impratrice arriva de Bordeaux  sept heures du soir.
Elle ne fit que passer  Bayonne, o son arrive excita peu
d'enthousiasme, peut-tre parce qu'on tait mcontent de ne point la
voir s'arrter. Sa majest la reut avec beaucoup de tendresse et la
questionna d'une manire pleine de sollicitude sur les fatigues qu'elle
avait d prouver sur une route difficile et horriblement gte par les
pluies. Le soir, la ville et le chteau furent illumins.

Trois jours aprs, le 30, le roi et la reine d'Espagne arrivrent 
Bayonne. Il n'est pas possible de se figurer les gards, les hommages
dont ils se virent entours par l'empereur. Le duc Charles de Plaisance
tait all  Irun, et le prince de Neufchtel sur les bords de la
Bidassoa, afin de complimenter leurs majests catholiques de la part de
leur puissant ami. Le roi et la reine parurent trs-sensibles  ces
marques de considration. Un dtachement de troupes d'lite, en tenue
superbe, les attendait sur la frontire, et leur servit d'escorte. La
garnison de Bayonne s'tait mise sous les armes, tous les btimens du
port taient pavoiss, les cloches sonnaient partout, et les batteries
de la citadelle et du port saluaient  grand bruit.

Le prince des Asturies et son frre, apprenant l'arrive du roi et de la
reine, taient sortis de Bayonne pour aller au devant de leurs parens.
Ils rencontrrent  quelque distance de la ville deux ou trois gardes du
corps qui venaient de Vittoria, et qui leur racontrent le fait suivant.

Lorsque leurs majests espagnoles entrrent  Vittoria, un dtachement
de cent gardes du corps espagnols qui avait accompagn le prince des
Asturies se trouvait dans cette ville et avait pris possession du palais
que le roi et la reine devaient occuper  leur passage.  l'arrive de
leurs majests, ils se mirent sous les armes. Ds que le roi les
aperut, il leur dit d'un ton svre: Vous trouverez bon que je vous
prie de quitter mon palais; vous avez trahi vos devoirs  Aranjuez; je
n'ai pas besoin de vos services, et je n'en veux pas; allez-vous-en.
Ces mots, prononcs avec une nergie  laquelle on n'tait pas habitu
de la part du roi Charles IV, taient sans rplique. Les gardes du
corps se retirrent, et le roi pria le gnral Verdier de lui donner
une garde franaise, fch, disait-il, de ne pas avoir gard ses braves
carabiniers, dont il avait prs de lui le colonel, en qualit de son
capitaine des gardes.

Cette nouvelle ne dut point donner au prince des Asturies une haute
opinion de l'accueil que lui ferait son pre. Il fut effectivement
trs-mal reu, ainsi que je vais le dire.

Le roi et la reine d'Espagne trouvrent au palais du gouvernement, en
descendant de voiture, le grand-marchal, duc de Frioul, qui les
conduisit dans leurs appartemens, et leur prsenta le gnral comte
Reille, aide-de-camp de l'empereur, charg des fonctions de gouverneur
du palais; M. d'Audenarde, cuyer; M. Dumanoir et M. de Baral,
chambellans chargs du service d'honneur prs de leurs majests.

Les grands d'Espagne que leurs majests trouvrent  Bayonne taient les
mmes qui avaient suivi le prince des Asturies. Leur vue ne fit pas
plaisir au roi, comme on devait bien s'y attendre, et quand eut lieu la
crmonie du baise-main, tout le monde s'aperut de l'motion pnible
qui agitait les infortuns souverains. Cette crmonie, qui consiste 
se mettre  genoux et  baiser la main du roi et celle de la reine, se
fit dans le plus grand silence. Leurs majests ne parlrent qu'au comte
de Fuentes, qui se trouvait  Bayonne par hasard.

Le roi pressa cette crmonie qui le fatiguait horriblement, et se
retira avec la reine dans ses appartemens; le prince des Asturies voulut
les suivre; mais son pre l'arrta  la porte de sa chambre, et faisant
un geste du bras comme pour le repousser, il lui dit d'un voix
tremblante: Prince, voulez-vous encore outrager mes cheveux blancs?
Ces paroles firent, dit-on, sur le prince l'effet d'un coup de foudre.
Il fut un moment attr, et se retira sans profrer une seule parole.

Bien autre fut la rception que leurs majests firent au prince de la
Paix, lorsqu'il les rejoignit  Bayonne. On l'et pris pour le parent le
plus proche et le plus cher de leurs majests. Tous trois versrent
d'abondantes larmes en se retrouvant; c'est du moins ce que m'a racont
une personne du service, de qui je tiens tout ce qui prcde.

 cinq heures, sa majest l'empereur vint visiter le roi et la reine
d'Espagne. Dans cette entrevue, qui fut trs-longue, les deux souverains
racontrent  Sa Majest les outrages qu'ils avaient essuys et les
dangers qu'ils avaient courus pendant un mois; ils se plaignirent
vivement de l'ingratitude de tant d'hommes combls de leurs bienfaits,
et surtout des gardes du corps qui les avaient si lchement trahis.
Votre Majest, disait le roi, ne sait pas ce que c'est que d'avoir  se
plaindre d'un fils; fasse le ciel qu'un tel malheur ne lui arrive
jamais! Le mien est cause de tout ce que nous avons souffert.

Le prince de la Paix tait venu  Rayonne, accompagn du colonel Marts,
aide-de-camp du prince Murat, et d'un valet de chambre, seul domestique
qui lui ft rest fidle. J'eus occasion de causer avec ce serviteur
dvou, qui parlait trs-bien franais, ayant t lev prs de
Toulouse. Il me raconta qu'il n'avait pu obtenir la permission de rester
auprs de son matre pendant sa captivit; que ce malheureux prince
avait souffert des tourmens inimaginables; qu'il ne se passait pas un
jour sans que l'on vnt dans son cachot lui dire de se prparer  la
mort, parce qu'il subirait le dernier supplice le soir mme ou le
lendemain matin. Il m'a dit qu'on laissait quelquefois le prisonnier
trente heures sans nourriture; qu'il n'avait pour lit que de la paille,
point de linge, point de livres, pas de lumire, et nulle communication
avec le dehors. Lorsqu'il sortit de son cachot pour tre remis  M. le
colonel Marts, il tait effrayant  voir  cause de sa longue barbe, et
de la maigreur que le chagrin et les mauvais alimens lui avaient
cause. Il avait la mme chemise depuis un mois, n'ayant jamais pu
obtenir qu'on lui en donnt d'autres. Ses yeux avaient perdu l'habitude
de voir le soleil, il fut oblig de les fermer, et se trouva mal au
grand air.

On remit au prince, sur la route de Bayonne, une lettre du roi et de la
reine. Le papier en tait tout tach de larmes. Le prince dit  son
valet de chambre aprs l'avoir lue: Voil la seule consolation que j'ai
reue depuis un mois; tout le monde m'abandonne, except mes excellent
matres. Les gardes du corps qui ont trahi et vendu leur roi trahiront
et vendront aussi son fils. Quant  moi, je n'espre plus rien; qu'on me
permette seulement de trouver un asile en France pour mes enfans et pour
moi. M. Marts lui ayant montr des papiers publics o il tait dit que
le prince possdait une fortune de cinq cents millions, il se rcria
hautement, disant que c'tait une calomnie atroce et qu'il dfiait ses
plus cruels ennemis de fournir la preuve de cela.

Comme on a pu le voir, leurs majests n'avaient point une suite
nombreuse; mais, en revanche, elles s'taient fait suivre d'une quantit
de fourgons remplis de meubles, d'toffes et d'objets prcieux. Leurs
voitures taient antiques, mais leurs majests s'y trouvaient fort
bien, surtout le roi, qui fut mme trs-embarrass lorsque, le lendemain
de son arrive  Bayonne, ayant t invit  dner par l'empereur, il
lui fallut monter dans une voiture moderne  double marche-pied. Il
n'osait mettre le pied sur ces frles machines qu'il craignait de briser
en s'appuyant dessus, et le mouvement oscillatoire de la caisse lui
donnait une peur terrible de la voir culbuter.

Ce fut  table que je pus examiner  mon aise le roi et la reine. Le roi
tait d'une taille moyenne; il n'tait pas beau, mais il avait l'air
bon, le nez fort long, la parole haute et brve; il marchait en se
dandinant et sans aucune majest, ce que j'attribuai  sa goutte. Il
mangea beaucoup de tout ce qu'on lui servit, except des lgumes, dont
il ne mangeait jamais, disant que _l'herbe n'tait bonne que pour les
btes_. Il ne buvait que de l'eau; on lui en servit deux carafes, dont
une tait  la glace; il prenait des deux ensemble. Sa Majest avait
recommand que l'on soignt le dner, sachant que le roi tait un peu
gourmand. Il fit honneur  la cuisine franaise, qu'il paraissait
trouver fort  son got, car  chaque mets qu'on lui servait, il disait
 la reine: Louise, mange de cela, c'est bon; ce qui amusa beaucoup
l'empereur, dont on connat la sobrit.

La reine tait petite et grosse, s'habillait trs-mal, et n'avait ni
tournure ni grce aucune; son visage tait color, son regard fier et
dur; elle tenait la tte haute, parlait trs-haut, et d'un ton plus bref
encore et plus tranchant que son poux. On disait gnralement qu'elle
avait plus de caractre et de moyens que lui.

Avant le dner, il fut question ce jour-l d'un peu de toilette.
L'impratrice proposa  la reine M. Duplan, son coiffeur, pour donner 
ses dames quelques leons de toilette franaise. Cette proposition fut
accepte, et la reine sortit bientt aprs des mains de M. Duplan mieux
habille sans doute, et mieux coiffe, mais point embellie, car le
talent du coiffeur ne put aller jusque l.

Le prince des Asturies, aujourd'hui le roi Ferdinand VII, avait
l'extrieur peu gracieux, marchant pesamment, ayant l'air soucieux et ne
parlant presque pas.

Leurs majests espagnoles avaient amen avec elles le prince de la Paix,
que l'empereur n'avait point invit et que par cette raison l'huissier
de service retenait en dehors de la salle  manger. Mais au moment de
s'asseoir, le roi s'aperut que le prince tait absent. Et Manuel?
dit-il vivement  l'empereur, et Manuel, Sire? Alors l'empereur en
souriant fit un signe, et don Manuel Godo fut introduit. On assure
qu'il avait t fort bel homme; il n'y paraissait gure. C'tait
peut-tre  cause des mauvais traitemens qu'il avait essuys.

Aprs l'abdication des princes, le roi et la reine, la reine d'trurie
et l'infant don Francisco partirent de Bayonne pour se rendre 
Fontainebleau, lieu que l'empereur avait dsign pour leur rsidence, en
attendant que le chteau de Compigne ft mis en tat de les recevoir
convenablement. Le prince des Asturies partit le mme jour avec son
frre don Carlos et son oncle don Antonio pour la terre de Valenay,
appartenant  M. le prince de Bnvent. Ils publirent, en passant 
Bordeaux, une proclamation au peuple espagnol, dans laquelle ils
confirmaient la transmission de tous leurs droits  l'empereur Napolon.

Ainsi, le roi Charles, dbarrass d'un trne qu'il avait toujours
regard comme un fardeau trop lourd pour lui, put dsormais se livrer
sans contrainte  ses gots favoris et tranquilles. Il n'aimait au monde
que le prince de la Paix, la chape, les montres et la musique. Le trne
n'tait rien pour lui. Aprs ce qui s'tait pass, le prince de la Paix
ne pouvait retourner en Espagne, et comment le roi et-il jamais pu
consentir  se sparer de lui, quand mme le souvenir des outrages qu'il
avait personnellement essuys n'et pas t assez puissant pour le
dgoter de son royaume? La vie d'un particulier tait ce qu'il lui
fallait; aussi se trouva-t-il bien plus heureux, lorsqu'il put, sans
contrainte, se livrer  ses gots simples et tranquilles.  son arrive
au chteau de Fontainebleau, il y trouva M. de Rmusat, premier
chambellan; M. de Caqueray, officier des chasses; M. de Luay, prfet du
palais, et une maison toute monte. Mesdames de La Rochefoucault,
Duchtel et de Luay avaient t dsignes par l'empereur pour faire le
service d'honneur de la reine.

Le roi d'Espagne ne sjourna  Fontainebleau que le temps ncessaire
pour la rparation du chteau de Compigne. Il trouva bientt le climat
de cette partie de la France trop froid pour sa sant, et alla, au bout
de quelques mois, s'tablir  Marseille, avec la reine d'trurie,
l'infant don Francisco et le prince de la Paix. En 1811, il quitta la
France pour l'Italie, se trouvant encore mal  Marseille. Rome fut la
rsidence qu'il choisit.

J'ai parl tout  l'heure du got du roi d'Espagne pour l'horlogerie; on
m'a dit qu' Fontainebleau il faisait porter une demi-douzaine de ses
montres par son valet de chambre, et qu'il en portait autant lui-mme,
donnant pour raison que l'horlogerie de poche perd  ne pas tre
porte. On m'a cont aussi qu'il avait toujours son confesseur prs de
lui, dans l'antichambre, ou dans le salon qui prcdait celui o il se
trouvait, et que, lorsqu'il voulait lui parler, il le sifflait comme on
siffle un chien. Le confesseur ne manquait jamais d'accourir  ce royal
appel, et suivait son pnitent dans l'embrasure d'une croise. Le roi
disait, dans ce confessionnal improvis, ce qu'il avait sur la
conscience, recevait l'absolution et renvoyait ensuite le prtre,
jusqu' ce qu'il se crt oblig de le siffler de nouveau.

* * *

Quand la sant du monarque, affaiblie par l'ge et la goutte, ne lui
permit plus de se livrer aux plaisirs de la chasse, il se mit  jouer du
violon plus qu'il ne l'avait jamais fait, _afin_, disait-il, _de se
perfectionner_. C'tait s'y prendre un peu tard. On sait qu'il avait
pour premier violon le clbre Alexandre Boucher; il aimait beaucoup 
jouer avec lui, mais il avait la manie de commencer le premier, sans
s'inquiter en aucune faon de la mesure. S'il arrivait  M. Boucher de
lui faire quelque observation  ce sujet, sa majest lui rpondait avec
un grand sang-froid: _Monsieur, il me semble que je ne suis pas fait
pour vous attendre_.

* * *

Entre le dpart de la famille royale et l'arrive du roi de Naples
Joseph, le temps se passa en revues, en ftes militaires, que
l'empereur honorait souvent de sa prsence. Le 7 juin, le roi Joseph
arriva  Bayonne. On savait long-temps d'avance que son frre l'appelait
 changer sa couronne de Naples contre celle d'Espagne.

Le soir mme de l'arrive du roi Joseph, l'empereur fit inviter les
membres de la junte espagnole, qui depuis quinze jours arrivaient 
Bayonne de tous les coins du royaume,  se runir au chteau de Marrac,
afin de complimenter le nouveau roi.

Les dputs obirent  cette invitation un peu brusque, sans avoir eu le
temps de bien se concerter sur ce qu'ils avaient  faire. Arrivs 
Marrac, l'empereur leur prsenta le souverain, qu'ils reconnurent, aprs
une assez vive opposition de la part du duc de l'Infantado seulement, au
nom des grands d'Espagne. Quant aux dputations du conseil de Castille,
de l'inquisition, de l'arme, etc., elles se soumirent sans la plus
lgre observation. Peu de jours aprs, le roi forma son ministre, dans
lequel on vit avec tonnement figurer M. de Cevallos, celui qui avait
accompagn le prince des Asturies  Bayonne, et qui avait tant fait
parade d'un attachement inviolable  la personne de celui qu'il appelait
son infortun matre; le mme duc de l'Infantado, qui s'tait oppos
tant qu'il avait pu  la reconnaissance du monarque tranger, fut nomm
capitaine des gardes. Le roi partit ensuite pour Madrid, aprs avoir
nomm le grand-duc de Berg lieutenant-gnral du royaume.




CHAPITRE IV.

     Mort de M. de Belloy, archevque de Paris.--Vie d'un sicle et trop
     courte.--Beau trait de l'archevque de Gnes.--L'enfant du
     bourreau.--Retour d'Espagne du grand-duc de Berg.--Dpart de
     Marrac.--Tabatires prodigues par l'empereur.--La chambre du
     premier roi Bourbon.--Souvenir d'gypte.--La pyramide et les
     mamelucks.--Les balladeurs.--Visite de l'empereur au grand-duc de
     Berg.--Prparatifs inutiles.--Le plus vieux soldat de France.--Le
     centenaire.--Hommage de l'empereur  la vieillesse.--Le soldat
     d'gypte.--Arrive  Saint-Cloud.--Le 15 aot.--L'empereur avare de
     louanges.--Mauvaise humeur de l'empereur.--Napolon et le dieu
     Mars.--L'ambassadeur de Perse.--Audience solennelle.--lgance et
     gnrosit d'Asker-kan.--Les sabres de Tamerlan et de
     Kouli-kan.--Galanterie persanne.--Got d'Asker-kan pour les
     sciences et les arts.--Le _prix long_ et le _prix
     court_.--L'indienne prfre au cachemire.--Divertissement
     oriental.--Les armes du sophi et le chiffre de
     l'empereur.--Asker-kan  la Bibliothque impriale.--Le
     Coran.--Portrait du sophi.--Le grand ordre du Soleil donn au
     prince de Bnvent.--Chute d'Asker-kan au concert de
     l'impratrice.--M. de Barb-Marbois, mdecin malgr lui.


DANS ce temps-l, on apprit  Bayonne que M. de Belloy, archevque de
Paris, venait de mourir d'un catarrhe,  l'ge de plus de
quatre-vingt-dix-huit ans.

Le lendemain du jour o arriva cette triste nouvelle, l'empereur,  qui
elle causait un chagrin sincre, parla des grandes et bonnes qualits du
vnrable prlat. Sa Majest raconta elle-mme qu'ayant un jour dit,
sans trop y rflchir,  M. de Belloy, dj g de plus de
quatre-vingt-seize ans, qu'il vivrait un sicle, le bon archevque
s'tait cri en souriant: Pourquoi Votre Majest veut-elle que je
n'aie plus que quatre ans  vivre?

Je me rappelle qu'une des personnes qui assistaient au lever de
l'empereur cita  propos de M. de Belloy, le trait suivant du vertueux
archevque de Gnes, pour lequel l'empereur faisait profession du plus
grand respect.

La femme du bourreau de Gnes tait accouche d'une fille, qui ne put
tre baptise parce que personne ne voulait lui servir de parrain. En
vain le pre priait, suppliait le peu de personnes qu'il connaissait, en
vain mme il offrit de l'argent, ce fut une chose impossible. La pauvre
petite fille resta ainsi sans baptme quatre ou cinq mois; sa sant
heureusement ne donnait aucune inquitude. Enfin on parla de cette
singulire circonstance  l'archevque. Le bon prlat couta l'histoire
avec beaucoup d'intrt, se plaignit de ne pas avoir t instruit plus
tt, et donna l'ordre  l'instant qu'on lui ament la petite fille. Il
la fit baptiser dans son palais, et fut lui-mme son parrain.

Au commencement de juillet, le grand-duc de Berg revint d'Espagne,
fatigu, malade, et de mauvaise humeur. Il ne resta que deux ou trois
jours; il eut  peu prs autant d'entrevues avec Sa Majest, qui ne
parut gure plus contente de lui qu'il ne l'tait d'elle, et partit
ensuite pour les eaux de Barges.

Leurs majests l'empereur et l'impratrice quittrent le chteau de
Marrac le 10 juillet,  six heures du soir. Ce voyage de l'empereur fut
un de ceux qui cotrent le plus de tabatires  entourage de diamans.
Sa Majest n'en tait point conome.

Leurs Majests arrivrent  Pau le 22,  dix heures du matin. Elles
descendirent au chteau de Gelos, situ  distance d'un quart de lieue
de la patrie du bon Henri, sur le bord de la rivire. La journe fut
employe en rceptions et en promenades  cheval. L'empereur alla voir
le chteau o fut lev le premier roi de la maison de Bourbon, et prit
beaucoup d'intrt  cette visite, qu'il prolongea jusqu' l'heure du
dner.

Sur la limite du dpartement des Hautes-Pyrnes, et justement dans la
partie la plus aride et la plus misrable, tait lev un arc de
triomphe en verdure, qui semblait un prodige tomb du ciel, au milieu de
ces landes incultes et brles par le soleil; une garde d'honneur
attendait Leurs Majests, range autour de ce monument champtre, et
commande par un ancien marchal de camp, M. de No, g de plus de
quatre-vingts ans. Ce respectable militaire prit aussitt place  ct
de la voiture, et fit son service  cheval pendant un jour et deux
nuits, sans tmoigner la moindre fatigue.

Nous trouvmes plus loin, sur le plateau d'une petite montagne, une
pyramide en pierre de quarante  cinquante pieds de haut, couverte aux
quatre faces d'inscriptions  la louange de Leurs Majests: une
trentaine d'enfans, habills en mamelucks, semblaient garder ce
monument, qui rappelait  l'empereur de glorieux souvenirs. Au moment o
Leurs Majests parurent, nous vmes s'lancer d'un bois voisin, des
_balladeurs_ ou danseurs du pays, costums de la manire la plus
pittoresque, portant des bannires de diffrentes couleurs, et
reproduisant avec une souplesse et une vigueur peu commune la danse
traditionnelle des montagnards mridionaux.

Plus prs de la ville de Tarbes, tait une montagne factice, plante de
sapins, qui s'ouvrit pour laisser passer le cortge, et fit place  un
aigle imprial suspendu dans les airs, et tenant une banderolle, sur
laquelle tait crit: _Il ouvrira nos Pyrnes_.

Arriv  Tarbes, l'empereur monta aussitt  cheval, pour rendre visite
au grand-duc de Berg, qui tait malade dans un des faubourgs. Nous
repartmes le lendemain, sans voir Barges et Bagnres, o les
prparatifs les plus brillans avaient t faits pour recevoir Leurs
Majests.

On prsenta  l'empereur, lors de son passage  Agen, un brave homme,
nomm _Printemps_, g de cent quatorze ans; il avait servi sous Louis
XIV, Louis XV et Louis XVI, et quoique charg d'annes et de fatigues,
lorsqu'il se vit en prsence de l'empereur, il repoussa doucement deux
de ses petits-fils qui le soutenaient, disant avec une espce de petite
colre, qu'il irait bien tout seul. Sa Majest, vivement mue, fit la
moiti du chemin, et se pencha avec bont vers le centenaire, qui, 
genoux, sa tte blanche dcouverte et les yeux pleins de larmes, lui dit
d'une voix tremblante: Ah! Sire, j'avais bien peur de mourir avant de
vous avoir vu. L'empereur l'ayant relev, le conduisit  une chaise sur
laquelle il le fit asseoir lui-mme, et s'assit  ct de lui sur une
autre qu'il me fit signe de lui avancer. Je suis content de vous voir,
mon pre _Printemps_, bien content. Vous avez entendu parler de moi
dernirement? (Sa Majest avait fait  ce brave homme une pension
rversible sur la tte de sa femme.) Printemps mit la main sur son coeur,
et dit: Oui! j'ai entendu parler de vous! L'empereur prit plaisir  le
faire parler de ses campagnes, et le congdia aprs un entretien assez
long, avec cinquante napolons dont il lui fit cadeau.

On prsenta aussi  Leurs Majests un soldat natif d'Agen qui avait
perdu la vue  la suite de l'expdition d'gypte. L'empereur lui donna
300 francs, et lui promit une pension, qu'il lui a faite depuis.

Le lendemain de leur arrive  Saint-Cloud, l'empereur et l'impratrice
se rendirent  Paris pour assister aux ftes du 15 aot. Je n'ai pas
besoin de dire que ces ftes furent magnifiques.  peine entr aux
Tuileries, l'empereur se mit  parcourir le chteau pour voir les
rparations et les embellissemens qu'on avait faits pendant son absence.
Selon son habitude, il critiqua plus qu'il ne loua ce qu'il voyait; et,
regardant par la fentre de la salle des marchaux, il demanda  M. de
Fleurieu, gouverneur du palais, pourquoi le haut de l'arc-de-triomphe du
Carrousel tait couvert d'une toile. On rpondit  Sa Majest que
c'tait  cause des dispositions ncessaires pour la pose de sa statue
dans le char auquel taient attels les chevaux de Corinthe, ainsi que
pour l'achvement des deux Victoires qui devaient conduire les quatre
chevaux. Comment! s'cria vivement l'empereur, mais je ne veux pas
cela! je n'en ai rien dit! je ne l'ai pas demand! Puis, se tournant
vers M. Fontaine, il continua: Monsieur Fontaine, est-ce que ma statue
tait dans le dessin que vous m'avez prsent?--Non, sire; c'tait celle
du dieu Mars.--Eh bien, pourquoi m'avoir mis  la place du dieu
Mars?--Sire, ce n'est pas moi..... M. le directeur-gnral des
Muses....--M. le directeur-gnral a eu tort, interrompit l'empereur
avec impatience; je veux qu'on te cette statue, entendez-vous, Monsieur
Fontaine? je veux qu'on l'te... c'est la chose la plus inconvenante.
Comment donc! est-ce  moi  me faire des statues? Que le char et les
Victoires soient achevs, mais que le char..... que le char reste vide!
L'ordre fut excut, et la statue de l'empereur, descendue et cache
dans l'orangerie, y est peut-tre encore. Elle tait en plomb dor, fort
belle et trs-ressemblante.

Le dimanche qui suivit l'arrive de l'empereur, Sa Majest reut aux
Tuileries l'ambassadeur de Perse Asker-kan. M. Jaubert l'accompagnait,
et lui servait d'interprte: ce savant orientaliste tait all, d'aprs
les ordres de l'empereur, recevoir Son Excellence aux frontires de
France, avec M. Outrey, vice-consul de France  Bagdad. Plus tard, Son
Excellence eut une seconde audience. Celle-l fut solennelle et au
palais de Saint-Cloud.

L'ambassadeur tait un fort bel homme, de haute taille, d'une figure
aimable, rgulire et noble. Ses manires, pleines de politesse et
d'aisance,  l'gard des dames surtout, avaient quelque chose de la
galanterie franaise. Sa suite, compose d'hommes choisis, et tous
magnifiquement habills, tait,  son dpart d'Erzeroum, de plus de
trois cents personnes; mais les difficults innombrables du voyage
avaient oblig Son Excellence  laisser en route une grande partie de
son monde. Ainsi rduite, cette suite tait encore une des plus
nombreuses que jamais ambassadeur et amenes en France. L'ambassadeur
logeait avec elle rue de Frjus,  l'ancien htel de mademoiselle de
Conti.

Les prsens que son souverain l'avait charg d'offrir  l'empereur
taient trs-prcieux. C'tait plus de quatre-vingts cachemires de
toutes sortes; une grande quantit de perles fines de diverses
grosseurs, quelques-unes normes; une bride orientale avec son mors,
orne de perles, de turquoises, d'meraudes, etc.; enfin le sabre de
Tamerlan et celui de Thamas-Kouli-kan; le premier couvert de perles et
de pierreries; le second trs-simplement mont, tous deux ayant des
lames indiennes d'une finesse extraordinaire, avec des arabesques en or
incrustes.

J'ai pris plaisir dans le temps  recueillir quelques dtails sur cet
ambassadeur. Il tait d'un caractre fort doux, plein de complaisance et
d'gards pour toutes les personnes qui allaient le voir, donnant aux
dames de l'essence de roses; aux hommes du tabac, des parfums, des
pipes. Il prenait plaisir  comparer les bijoux franais avec ceux qu'il
avait apports de son pays, et poussait quelquefois la galanterie
jusqu' proposer aux dames des changes toujours avantageux pour elles:
un refus le chagrinait beaucoup. Quand une jolie femme entrait chez lui,
il souriait d'abord, et l'coutait parler avec une sorte d'extase
muette; puis, il s'empressait  la faire asseoir,  lui mettre sous les
pieds des coussins, des tapis en cachemire (car il n'y avait que de
cette toffe chez lui), son linge de corps mme et les draps de son lit
taient en tissu de cachemire extraordinairement fin. Asker-kan ne se
gnait pas pour se laver la figure, la barbe et les mains devant le
monde: il s'asseyait pour cette opration en face d'un esclave qui lui
prsentait  genoux une aiguire de porcelaine.

L'ambassadeur avait beaucoup de got pour les sciences et les arts; il
tait lui-mme trs-savant. MM. Dubois et Loyseau tenaient  ct de
son htel une maison d'ducation qu'il allait visiter fort souvent. Il
aimait surtout  assister aux sances de physique exprimentale; et les
questions qu'il faisait proposer par son interprte prouvaient de sa
part une connaissance fort tendue des phnomnes de l'lectricit. Les
marchands de curiosits et d'objets d'art l'aimaient beaucoup, parce
qu'il leur achetait sans trop marchander. Cependant, un jour qu'il avait
besoin d'un tlescope, il fit venir un fameux opticien, qui pensa
pouvoir lui surfaire normment le prix. Mais Asker-kan, aprs avoir
examin l'instrument, qu'il trouva trs-convenable, fit dire 
l'opticien: Vous m'avez donn votre _prix long_; donnez-moi maintenant
votre _prix court_.

Il admirait surtout les indiennes de la manufacture de Jouy, dont il
trouvait le tissu, les dessins et les couleurs prfrables mme aux
cachemires; et il en fit acheter plusieurs robes pour les envoyer en
Perse, afin de servir de modles.

Le jour de la fte de l'empereur, Son Excellence donna dans les jardins
de son htel un divertissement  l'orientale. Les musiciens persans
attachs  l'ambassade excutrent des chants guerriers tonnans de
vigueur et d'originalit. Il y eut un feu d'artifice, o l'on remarqua
les armes du sophi, sur lesquelles se dessinait avec beaucoup d'art le
chiffre de Napolon.

Son Excellence visita la Bibliothque impriale, o M. Jaubert lui
servit d'introducteur. L'ambassadeur fut saisi d'admiration en voyant
l'ordre qui rgne dans cette immense collection de livres. Il s'arrta
une demi-heure dans la salle des manuscrits, qu'il trouva fort beaux, et
dont il reconnut plusieurs pour avoir t copis par des crivains
trs-renomms en Perse. Un exemplaire de l'Alcoran le frappa surtout, et
il dit en le regardant qu'il _n'tait point d'homme en Perse qui ne
vendt ses enfans pour acqurir un pareil trsor_.

En quittant la Bibliothque, Asker-kan fit faire des complimens aux
conservateurs, et promit d'enrichir la bibliothque de plusieurs
manuscrits prcieux qu'il avait apports de son pays.

Quelques jours aprs sa prsentation, l'ambassadeur alla visiter le
Muse. La vue d'un tableau qui reprsentait le roi de Perse son matre
lui fit une vive impression, et il ne sut comment tmoigner sa joie et
sa reconnaissance, lorsqu'on lui prsenta plusieurs preuves de la
gravure de ce tableau. Les tableaux d'histoire, principalement les
batailles, captivrent ensuite toute son attention; il demeura un quart
d'heure devant celui qui reprsente _la reddition de la ville de
Vienne_.

Arriv au bout de la galerie d'Apollon, Asker-kan s'assit pour se
reposer, demanda une pipe, et se mit  fumer. Quand il eut fini, il se
leva, et, voyant autour de lui beaucoup de dames, que la curiosit avait
attires, il leur fit, par l'organe de M. Jaubert, des complimens
extrmement flatteurs. Puis, quittant le Muse, Son Excellence alla se
promener aux Tuileries, o bientt elle se vit entoure et suivie par
une foule immense: ce jour-l, Son Excellence remit au prince de
Bnvent, de la part de son souverain, le grand-ordre du Soleil,
dcoration magnifique, qui consiste en un soleil de diamans attach par
un cordon d'toffe rouge couvert de perles.

Asker-kan produisait  Paris plus d'effet que l'ambassadeur turc; il
tait plus gnreux, plus galant, faisait sa cour avec plus d'adresse,
et se conformait plus facilement aux usages et aux moeurs franaises. Le
turc tait irascible, austre et bourru, tandis que le persan entendait
assez bien la plaisanterie. Un jour pourtant il se fcha tout rouge, et
il faut convenir qu'il en avait bien quelque sujet.

C'tait  un concert donn dans les appartemens de l'impratrice
Josphine. Asker-kan, qu'apparemment cette musique n'amusait pas
prodigieusement, commena pourtant par y applaudir par des gestes et
des roulemens d'yeux. Mais la nature l'emporta  la fin sur la
politesse, et l'embassadeur s'endormit d'un profond somme. L'attitude de
Son Excellence n'tait pourtant pas des plus commodes pour le sommeil;
elle tait debout, le dos appuy au lambris, et les deux pieds tays
contre un fauteuil dans lequel une dame tait assise. Quelques officiers
du palais trouvrent plaisant d'enlever prestement  Asker-kan son point
d'appui. La chose tait des plus faciles  excuter; ils s'entendirent
avec la dame qui occupait le fauteuil. Elle se leva subitement, le sige
glissa sur le parquet, les pieds de Son Excellence suivirent le
mouvement, et l'ambassadeur, priv tout  coup du contrepoids qui
l'avait tenu en quilibre, allait s'tendre tout de son long, lorsqu'il
se rveilla en sursaut, et s'arrta dans sa chute en s'accrochant  ses
voisins, aux meubles et aux draperies, non sans faire un bruit
pouvantable. Les officiers qui lui avaient jou ce mauvais tour
l'engagrent avec le srieux le plus comique  s'tablir dans un bon
fauteuil, pour viter le retour d'un semblable accident, tandis que la
dame qui s'tait faite leur complice dans cette espiglerie avait la
plus grande peine  touffer ses clats de rire, et que Son Excellence
tait tout anime d'une colre qu'elle ne pouvait exprimer que par ses
regards et par ses gestes.

On parla et on rit long-temps  la cour d'une autre aventure
d'Asker-kan. Se sentant malade depuis plusieurs jours, il crut que la
mdecine franaise parviendrait plus promptement  le gurir que la
mdecine persane, et il ordonna qu'on ft venir M. Bourdois, l'un des
plus habiles mdecins de Paris, dont il connaissait le nom, ayant
toujours soin de s'informer de toutes nos clbrits dans tous les
genres. On s'empresse d'excuter les ordres de l'ambassadeur; mais, par
une singulire mprise, ce n'est pas M. le docteur Bourdois qu'on prie
de se rendre auprs d'Asker-kan, mais le prsident de la cour des
comptes, M. Marbois, qui s'tonne beaucoup de l'honneur que lui fait
l'ambassadeur persan, ne voyant pas d'abord quels rapports il pouvait y
avoir entre eux. Cependant il se rendit avec empressement auprs
d'Asker-kan, qui put sans peine prendre le costume svre de M. le
prsident de la cour des comptes pour un costume de mdecin.  peine M.
Marbois est-il entr que l'ambassadeur lui prsente la main, lui tire la
langue en le regardant; M. Marbois est un peu surpris de cet accueil;
mais pensant que c'tait sans doute la manire orientale de saluer les
magistrats, il s'incline profondment, serrant humblement la main qu'on
lui prsentait. Il tait dans cette position respectueuse lorsque quatre
des serviteurs de l'ambassadeur lui apportent et lui mettent sous le
nez,  titre de renseignemens, un vase d'or  signes non quivoques. M.
Marbois reconnut l'usage avec une surprise et une indignation
inexprimables. Il recule avec colre, demande vivement ce que signifie
tout cela, et s'entendant appeler M. le docteur,--Comment! s'cria-t-il,
M. le docteur!--Mais oui, M. le docteur Bourdois.--M. Marbois est
confondu. C'est la parit de dsinence de son nom et de celui du docteur
qui l'a expos  cette dsagrable visite.




CHAPITRE V.

     Translation de la statue colossale de la place Vendme.--Les
     chevaux de brasseur.--Dernire partie de barres de
     Napolon.--Dpart pour Erfurt.--Logemens des empereurs.--Garnison
     d'Erfurt.--Acteurs et actrices du Thtre-Franais 
     Erfurt.--Antipathie de l'empereur contre madame
     Talma.--Mademoiselle Bourgoin et l'empereur Alexandre.--Avis
     paternel de l'empereur au czar.--Dsappointement.--Entre de
     l'empereur  Erfurt.--Arrive du czar.--Attentions du czar pour le
     duc de Montebello.--Rencontre de l'empereur et du czar.--Entre des
     deux empereurs dans Erfurt.--Dfrence rciproque.--Le czar dnant
     tous les jours chez l'empereur.--Intimit de l'empereur et du
     czar.--Ncessaire et lit donns par Napolon  Alexandre.--Prsent
     de l'empereur de Russie  Constant.--Le czar faisant sa toilette
     chez l'empereur.--change de prsens.--Les trois pelisses de
     martre-zibeline.--Histoire d'une des trois pelisses.--La princesse
     Pauline et son protg.--Colre de l'empereur.--Exil.


LE lendemain ou le surlendemain de la fte de l'empereur, on transporta
des ateliers de M. Launay  la place Vendme la statue colossale en
bronze qui devait tre place sur la colonne. Les brasseurs du faubourg
Saint-Antoine offrirent leurs plus beaux chevaux pour traner le chariot
qui supportait la statue. On en choisit douze, un  chaque brasseur, et
leurs matres voulurent les monter eux-mmes. Rien n'tait plus
singulier que ce cortge, qui arriva sur la place  cinq heures du soir,
suivi d'une foule immense, et aux cris de _vive l'empereur_!

Quelques jours avant le dpart de Sa Majest pour Erfurt, l'empereur,
l'impratrice et leurs familiers jourent aux barres pour la dernire
fois. C'tait le soir. Des valets de pied portaient des torches
allumes, et suivaient les joueurs, lorsque ceux-ci s'loignaient hors
de la porte des lumires. L'empereur tomba une fois en courant aprs
l'impratrice; il fut fait prisonnier, mais rompit bientt son ban, se
remit  courir; et quand il fut las, il emmena Josphine, malgr les
rclamations des joueurs. Ainsi finit la dernire partie de barres que
j'aie vu faire  l'empereur.

Il avait t dcid que l'empereur Alexandre et l'empereur Napolon se
runiraient  Erfurt le 27 septembre; et la plupart des souverains
formant la confdration du Rhin avaient t invits  assister  cette
entrevue, qui devait tre majestueuse et brillante. En consquence, M.
le duc de Frioul, grand-marchal du palais, fit partir M. de Canouville,
marchal-des-logis du palais, M. de Beausset, prfet du palais, et deux
fourriers, afin de prparer  Erfurt les logemens ncessaires  tant
d'illustres voyageurs, et d'organiser le service du grand-marchal.

On choisit pour le logement de l'empereur Napolon le palais du
gouvernement, lequel,  cause de son tendue, convenait parfaitement 
l'intention que l'empereur avait d'y tenir sa cour. On prpara pour
l'empereur Alexandre l'htel de M. Triebel, le plus joli de la ville, et
celui du snateur Remann pour S. A. I. le grand-duc Constantin. D'autres
htels furent galement rservs pour les princes de la confdration,
ainsi que pour les personnages de leur suite; un dtachement de tous les
services de la maison impriale fut tabli dans chacun de ces diffrens
logemens.

On avait envoy du garde-meuble de la couronne, des meubles magnifiques
et en immense quantit; des tapis et des tapisseries des Gobelins et de
la Savonnerie; des bronzes; des lustres, candlabres, girandoles; des
porcelaines de Svres; enfin tout ce qui pouvait contribuer au luxe de
l'ameublement des deux palais impriaux, et de ceux qui devaient tre
occups par les autres souverains. On fit venir de Paris une foule
d'ouvriers.

M. le gnral Oudinot fut nomm gouverneur d'Erfurt. Il avait sous ses
ordres le Ier rgiment de hussards, le 6e de cuirassiers et le
17e d'infanterie lgre, que le major gnral avait dsigns pour
composer la garnison. Vingt gendarmes d'lite avec un bataillon choisi
parmi les plus beaux grenadiers de la garde, furent envoys pour faire
le service des palais impriaux.

L'empereur, qui songeait aux moyens de rendre cette entrevue d'Erfurt
aussi agrable que possible aux souverains, qu'il avait pris en
affection  Tilsitt, eut l'ide de les faire jouir de la reprsentation
des chefs-d'oeuvre de la scne franaise. C'tait sans doute le plus
digne amusement qu'il pt leur procurer. Il donna donc des ordres pour
que la salle de spectacle ft embellie et rpare; M. Dazincourt fut
nomm directeur du thtre, et partit de Paris avec MM. Talma, Lafon,
Saint-Prix, Damas, Desprs, Varennes, Lacave; mesdames Duchesnois,
Raucourt, Talma, Bourgoin, Rose Dupuis, Gros et Patrat. Tout fut
organis avant l'arrive des souverains.

Napolon ne pouvait pas souffrir madame Talma, quoique pourtant elle ft
preuve d'un talent remarquable. On connaissait cette aversion, dont je
n'ai jamais pu dcouvrir le motif; aussi ne voulut-on pas d'abord la
porter sur la liste des acteurs qui allaient  Erfurt; mais M. Talma fit
tant d'instances, qu'enfin on y consentit. Il arriva ce que tout le
monde avait prvu, except peut-tre M. Talma et sa femme, c'est que
l'empereur l'ayant vu jouer une fois, se plaignit beaucoup de ce qu'on
l'avait laiss venir, et la fit rayer de la liste.

Mademoiselle B......., jeune alors, et extrmement jolie, eut tout
d'abord plus de succs. Il faut dire aussi que pour y parvenir, elle s'y
prit autrement que madame Talma. Ds qu'elle parut au thtre d'Erfurt,
elle excita l'admiration, et devint l'objet des hommages de tous les
illustres spectateurs. Cette prfrence marque fit natre des
jalousies, dont elle tait fort contente, et qu'elle entretenait de son
mieux, par toutes sortes de moyens. Lorsqu'elle ne jouait pas, elle
venait se placer dans la salle, magnifiquement pare; alors tous les
regards se portaient sur elle, et se dtournaient de la scne, ce qui
dplaisait fort aux acteurs. L'empereur s'aperut un jour de ces
distractions frquentes, et y mit fin en faisant dfendre  mademoiselle
B....... de paratre au thtre ailleurs que sur la scne.

Cette mesure prise par Sa Majest, fort sagement  mon avis, dut la
mettre fort mal dans les papiers de mademoiselle B....... Un autre
incident vint ajouter au dplaisir de l'actrice. Les deux souverains
allaient ensemble presque tous les soirs au spectacle. L'empereur
Alexandre trouvait mademoiselle B....... charmante, et ne s'en cachait
pas. Celle-ci le savait, et tout ce qu'elle jugeait capable d'exciter le
got du monarque, elle le mettait en usage. Un jour enfin, le czar
amoureux fit part  l'empereur de ses dispositions  l'gard de
mademoiselle B....... Je ne vous conseille pas de lui faire des
avances, dit l'empereur Napolon.--Vous croyez qu'elle refuserait?--Oh!
non; mais c'est demain jour de poste, et dans cinq jours tout Paris
saurait comment des pieds  la tte est faite Votre Majest; et puis
votre sant m'intresse..... Ainsi je souhaite que vous puissiez
rsister  la tentation. Ces mots refroidirent singulirement l'ardeur
de l'autocrate, qui remercia l'empereur de son bon avertissement, et lui
dit: Mais  la manire dont parle Votre Majest, je serais tent de
croire que vous gardez  cette charmante actrice quelque rancune
personnelle.--Non, en vrit, rpliqua l'empereur, je n'en sais que ce
que l'on en dit. Cette conversation eut lieu dans la chambre  coucher,
pendant la toilette. L'empereur Alexandre quitta Sa Majest,
parfaitement convaincu, et mademoiselle B....... en fut pour ses
oeillades et ses esprances.

Sa Majest fit son entre dans Erfurt, le matin du 27 septembre 1808. Le
roi de Saxe, qui tait arriv le premier, suivi du comte de Marcolini,
du comte de Haag et du comte de Boze, attendait l'empereur au bas de
l'escalier du palais du gouvernement. Puis vinrent les membres de la
rgence et de la municipalit d'Erfurt, qui le complimentrent dans la
formule usite. Aprs quelques instans de repos, l'empereur monta 
cheval et sortit d'Erfurt par la porte de Weimar aprs avoir, en
passant, fait une visite au roi de Saxe. Il trouva hors de la ville
toute la garnison range en bataille. Les grenadiers de la garde taient
commands par M. d'Arquies; le 1er rgiment de hussards par M. de
Juniac; le 17e d'infanterie par M. de Cabannes-Puymisson, et le 6e
de cuirassiers, les plus beaux hommes qu'il ft possible d'imaginer, par
le colonel d'Haugeranville. L'empereur passa la revue, fit changer
quelques positions, puis continua son chemin  la rencontre de
l'empereur Alexandre.

Celui-ci tait parti de Saint-Ptersbourg, le 14 septembre. Le roi et la
reine de Prusse l'attendaient  Koenigsberg, o il arriva le 18. Le duc
de Montebello eut l'honneur de le recevoir  Bromberg au bruit d'une
salve de vingt et un coups de canon. tant descendu de voiture,
l'empereur Alexandre monta  cheval, accompagn des marchaux de
l'empire Soult, duc de Dalmatie, et Lannes, duc de Montebello, et partit
au galop pour aller joindre la division Nansouty, qui l'attendait range
en bataille. Il fut accueilli par une nouvelle salve de vingt-et-un
coups de canon, et par les cris mille fois rpts de _Vive l'empereur
Alexandre_! Le monarque, en parcourant les diffrens corps qui formaient
cette belle division, dit aux officiers: Je tiens  grand honneur,
Messieurs, de me trouver parmi d'aussi braves gens et de si beaux
militaires.

Par les ordres du marchal Soult, qui ne faisait en cela qu'excuter
ceux que l'empereur Napolon lui avait donns, des relais de poste
avaient t prpars sur toute la route que le monarque du nord devait
parcourir. Dfense tait faite de rien recevoir.  chaque relais se
trouvaient des escortes de dragons ou de cavalerie lgre qui rendaient
les honneurs militaires au czar, lorsqu'il venait  passer.

Aprs avoir dn avec les gnraux et les colonels de la division
Nansouty, l'empereur de Russie remonta dans sa voiture qui tait une
calche  deux places, et fit asseoir  ct de lui le duc de Montebello
qui a racont depuis de combien de marques d'estime et de bont le czar
l'avait combl pendant le voyage, arrangeant le manteau du marchal sur
les paules de celui-ci pendant son sommeil.

Sa majest impriale russe, arrive  Weimar, le 26 au soir, continua le
lendemain sa route sur Erfurt, escorte par le marchal Soult, son
tat-major et les officiers suprieurs de la division Nansouty qui ne
l'avaient point quitte depuis Bromberg. Ce fut  une lieue et demie
d'Erfurt qu'Alexandre trouva Napolon, qui venait au devant de lui 
cheval.

Ds l'instant o le czar aperut l'empereur, il descendit de voiture et
s'avana vers Sa Majest, qui de son ct avait mis pied  terre. Ils
s'embrassrent avec l'affection de deux amis de collge qui se
reverraient aprs une longue absence, puis ils montrent  cheval tous
deux, ainsi que le grand duc Constantin, et passant au galop devant les
rgimens qui leur prsentaient les armes, ils entrrent dans la ville,
tandis que les troupes et une immense population accourue de vingt
lieues  la ronde faisait retentir l'air de leurs acclamations.
L'empereur de Russie portait, en entrant  Erfurt, la grande dcoration
de la Lgion-d'Honneur, et l'empereur des Franais, celle de Saint-Andr
de Russie. Les deux souverains continurent  se donner cette marque
mutuelle de dfrence pendant leur sjour. On remarqua aussi que dans
son palais l'empereur donnait toujours la droite  Alexandre. Le soir
de l'arrive de ce souverain, ce fut lui qui, sur l'invitation de Sa
Majest, donna le mot d'ordre de la place au grand-marchal. Il fut
donn ensuite alternativement par les deux souverains.

Ils allrent d'abord au palais de Russie, o ils restrent une heure.
Ensuite Alexandre vint rendre visite  l'empereur, qui le reut au bas
de l'escalier, et le reconduisit, lorsqu'il se retira, jusqu' la porte
d'entre de la salle des gardes.  six heures, les deux souverains
dnrent chez Sa Majest; il en fut de mme tous les jours.  neuf
heures, l'empereur ramena l'empereur de Russie  son palais; ils eurent
alors un entretien tte  tte qui dura plus d'une heure. Ce soir-l
toute la ville fut illumine.

Le lendemain de son arrive, l'empereur reut  son lever les officiers
de la maison du czar, et il leur accorda les grandes entres pour toute
la dure du sjour. L'empereur Alexandre fit de mme  l'gard des
officiers franais[66].

Les deux souverains se tmoignaient l'amiti la plus sincre et la
confiance la plus intime. L'empereur Alexandre venait presque tous les
matins chez Sa Majest, et entrait dans sa chambre  coucher, o il
causait familirement avec elle. Un jour il examina le ncessaire de
l'empereur, meuble en vermeil, qui avait cot six mille francs,
trs-bien dispos, et cisel par l'orfvre Biennais, et le trouva de son
got. Aussitt qu'il fut sorti, l'empereur m'ordonna de prendre un
ncessaire pareil, que l'on venait de recevoir de Paris, et de le porter
au palais du czar.

Une autre fois, l'empereur Alexandre ayant remarqu l'lgance et la
solidit du lit en fer de Sa Majest, le lendemain mme, d'aprs l'ordre
de Napolon, et par mes soins, un lit semblable, garni de tout ce qui
tait ncessaire, fut mont dans la chambre de l'empereur de Russie, qui
fut enchant de cette galanterie, et qui, deux jours aprs, pour me
tmoigner sa satisfaction, chargea M. de Rmusat de me remettre en son
nom deux riches bagues en diamans.

Le czar refit un jour sa toilette chez l'empereur, dans sa chambre, et
l j'aidai le monarque  se rhabiller. Je pris dans le linge de
l'empereur une cravate blanche et un mouchoir de batiste, que je lui
donnai. Il me fit beaucoup de remerciemens; c'tait un prince
extrmement doux, bon, aimable, et d'une politesse extrme.

Il y avait change de prsens entre les illustres souverains. Alexandre
fit don  l'empereur de trois superbes pelisses en martre-zibeline.
L'empereur en donna une  la princesse Pauline, sa soeur, et une autre 
madame la princesse de Ponte-Corvo. Quant  la troisime, il la fit
couvrir en velours vert et garnir de brandebourgs en or. C'est cette
pelisse qu'il a constamment porte en Russie. L'histoire de celle que
j'avais porte de sa part  la princesse Pauline est assez curieuse pour
que je la rapporte ici, quoiqu'elle ait t dj raconte ailleurs.

La princesse Pauline avait tmoign beaucoup de joie en recevant le
prsent de l'empereur, et elle se plaisait  faire admirer sa pelisse
aux personnes de sa maison. Un jour qu'elle se trouvait au milieu d'un
cercle de dames  qui elle faisait remarquer la finesse et la raret de
cette fourrure, survint M. de Canouville,  qui la princesse demanda son
avis sur le cadeau qu'elle avait reu de l'empereur. Le beau colonel
n'en parut pas aussi merveill qu'elle s'y attendait, et elle en fut
pique. Comment, Monsieur, vous ne trouvez pas cela dlicieux?--Mais...
non, Madame.--En vrit! oh bien, pour vous punir, je veux que vous
gardiez cette pelisse, je vous la donne, et j'exige que vous la portiez;
je le veux, entendez-vous? Il est probable qu'il y avait eu rcemment
quelque brouillerie entre son altesse impriale et son protg, et que
la princesse s'tait hte de saisir la premire occasion de rtablir la
paix. Quoi qu'il en soit, M. de Canouville se fit un peu prier, pour la
forme, et la riche fourrure fut porte chez lui.

Peu de jours aprs, l'empereur passant une revue sur la place du
Carrousel, M. de Canouville y parut, mont sur un cheval ombrageux, et
qu'il avait assez de peine  calmer. Cela causa quelque dsordre, et
attira l'attention de Sa Majest, qui, en jetant les yeux sur M. de
Canouville, reconnut que la pelisse qu'elle avait offerte  sa soeur
avait t mtamorphose en dolman de hussard. L'empereur eut grande
peine  matriser sa colre: Monsieur de Canouville, s'cria-t-il d'une
voix tonnante, votre cheval est jeune, il a le sang trop chaud; vous
irez le rafrachir en Russie. Trois jours aprs, M. de Canouville avait
quitt Paris.




CHAPITRE VI.

     Bienveillance du czar envers les acteurs franais.--Parties
     fines.--Camaraderie du roi de Westphalie et du grand-duc
     Constantin.--Farces d'coliers.--Singulire _commande_ du prince
     Constantin.--Les souvenirs au thtre d'Erfurt.--Surdit du czar,
     attention de l'empereur.--_Cinna_, _OEdipe_.--Allusion saisie par le
     czar.--Alarme nocturne.--Terreur de Constant.--Cauchemar de
     Napolon.--Un ours mangeant le coeur de l'empereur.--Singulire
     concidence.--Partie de chasse.--Suite des deux
     empereurs.--Massacre de gibier.--Dbut du czar  la chasse.--Bal
     ouvert par le czar.--tonnement des seigneurs moscovites.--Djeuner
     sur le mont Napolon.--Visite du champ de bataille
     d'Ina.--Habitans d'Ina et propritaires indemniss par
     l'empereur.--Don de 100,000 cus fait par l'empereur aux victimes
     de la bataille d'Ina.--Leon de stratgie donne par Napolon 
     ses allis.--Reprsentation du marchal Berthier.--Rponse de
     l'empereur.--Conversation entre l'empereur et les souverains
     allis.--rudition de l'empereur.--Dcorations et prsens
     distribus par les deux empereurs.--Fin de l'entrevue
     d'Erfurt.--Sparation.


L'EMPEREUR Alexandre ne cessait de tmoigner aux acteurs sa satisfaction
par des cadeaux et des complimens, et quant aux actrices, j'ai dit plus
haut jusqu'o il serait all avec l'une d'elles, si l'empereur Napolon
ne l'en et dtourn. Le grand-duc Constantin faisait tous les jours
avec le prince Murat, et d'autres personnages distingus, des parties de
plaisir o rien n'tait pargn, et dont quelques-unes de ces dames
faisaient les honneurs. Aussi que de fourrures et de diamans elles
rapportrent d'Erfurt! Les deux empereurs n'ignoraient pas ce qui se
passait, et ils s'en amusaient beaucoup. C'tait le sujet favori des
conversations du lever. C'tait principalement le roi Jrme que le
grand-duc Constantin avait pris en affection. De son ct le roi
poussait sa familiarit avec le grand-duc jusqu' le tutoyer, et voulait
qu'il en ft autant. Est-ce, lui dit-il un jour, parce que je suis roi
que tu parais craindre de me tutoyer? Allons donc, entre camarades
faut-il se gner? Ils faisaient ensemble de vraies farces d'coliers,
jusqu' courir les rues la nuit en sonnant et frappant  toutes les
portes, enchants quand ils avaient fait lever quelques honntes
bourgeois. Au moment du dpart de l'empereur, le roi Jrme dit au
grand-duc: Voyons, dis-moi ce que tu veux que je t'envoie de Paris?--Ma
foi, rien, reprit le grand-duc; ton frre m'a fait prsent d'une
magnifique pe: je suis content, et ne dsire rien de plus.--Mais
encore une fois, je veux t'envoyer quelque chose; dis-moi ce qui te
ferait plaisir.--Eh bien, envoie-moi six _demoiselles_ du Palais-Royal.

Le spectacle  Erfurt devait commencer  sept heures; mais les deux
empereurs, qui y venaient toujours ensemble, n'arrivaient jamais avant
sept heures et demie.  leur entre, tout le _parterre de rois_ se
levait pour leur faire honneur, et la premire pice commenait
aussitt.

 la reprsentation de _Cinna_, l'empereur crut remarquer que le czar,
plac  ct de lui, dans une loge situe en face de la scne, au
premier rang, n'entendait pas trs-bien,  cause de la faiblesse de son
oue. En consquence, il donna des ordres  M. le comte de Rmusat,
premier chambellan, pour qu'une estrade fut leve sur l'emplacement de
l'orchestre. On y plaa deux fauteuils pour Alexandre et Napolon; 
droite et  gauche, des chaises garnies pour le roi de Saxe et les
autres souverains de la confdration. Les princesses allrent occuper
la loge abandonne par leurs majests. Par ces dispositions, les deux
empereurs se trouvaient tellement en vidence, qu'il leur tait
impossible de faire un mouvement qui ne ft point aperu de tout le
monde. Le 3 octobre, on donna _OEdipe_; tous les souverains, comme disait
l'empereur, assistaient  cette reprsentation. Au moment o l'acteur
pronona ce vers de la premire scne:

    L'amiti d'un grand homme est un bienfait des dieux;

le czar se leva et tendit la main avec grce  l'empereur. Aussitt des
applaudissemens que la prsence des souverains ne put contenir
s'levrent de tous les points de la salle.

Le soir de ce mme jour, je couchai l'empereur comme  l'ordinaire.
Toutes les portes qui donnaient dans sa chambre  coucher taient
soigneusement fermes, ainsi que les volets et les croises. On ne
pouvait donc entrer chez Sa Majest que par le salon o je couchais avec
Roustan. Un factionnaire tait plac au bas de l'escalier. Toutes les
nuits je m'endormais fort tranquille, sr qu'il tait impossible qu'on
arrivt jusqu' Napolon sans me rveiller. Cette nuit-l, vers deux
heures du matin, comme j'tais le plus profondment endormi, un bruit
trange me rveilla en sursaut. Je me frottai les yeux, j'coutai avec
la plus grande attention, et n'entendant absolument rien, je pris ce
bruit pour l'effet d'un rve, et je me disposais  me rendormir, quand
mon oreille fut frappe de cris sourds et plaintifs, semblables  ceux
que pourrait pousser un homme que l'on trangle.  deux reprises je les
entendis. J'tais sur mon sant, immobile, les cheveux dresss, et les
membres inonds d'une sueur froide. Tout  coup je crois qu'on assassine
l'empereur, je me jette  bas de mon lit, j'veille Roustan..... Les
cris recommencent avec une force effrayante. Alors, j'ouvre la porte
avec toutes les prcautions que mon trouble me permettait de prendre, et
j'entre dans la chambre  coucher. J'y jette  la hte un coup d'oeil, et
j'acquiers la preuve que personne n'tait entr. En avanant vers le
lit, j'aperois Sa Majest tendue en travers, dans une posture
convulsive, ses draps et sa couverture jets loin d'elle, et toute sa
personne dans un tat effrayant de crispation nerveuse. Sa bouche
ouverte laissait chapper des sons inarticuls, sa poitrine paraissait
fortement oppresse, et elle avait une de ses mains appuye, toute
ferme, sur le creux de l'estomac. J'eus peur en la regardant. Je
l'appelle, elle ne rpond pas; je l'appelle encore une fois, deux
fois... mme, silence. Enfin, je pris le parti de la pousser doucement.
 cette secousse, l'empereur s'veilla en poussant un grand cri, et en
disant: Qu'est-ce? qu'est-ce? Puis il se mit sur son sant, en ouvrant
de grands yeux. Je me dpchai de lui dire que, le voyant tourment par
un cauchemar horrible, je m'tais permis de le rveiller. Et vous avez
bien fait, mon cher Constant, interrompit Sa Majest. Ah! mon ami, quel
rve affreux! un ours m'ouvrait la poitrine et me dvorait le coeur!
L-dessus l'empereur se leva, et, pendant que je raccommodais son lit,
il se promena dans la chambre. Il fut oblig de changer de chemise, car
la sienne tait toute trempe de sueur. Enfin il se recoucha.

Le lendemain,  son rveil, il m'apprit qu'il avait eu toutes les peines
du monde  se rendormir, tant tait vive et terrible l'impression qu'il
avait prouve. Le souvenir de ce rve le poursuivit trs-long-temps. Il
en parlait trs-souvent, et chaque fois il cherchait  en tirer des
inductions diffrentes,  faire des rapprochemens de circonstances.
Quant  moi, je l'avoue, j'ai t frapp de la concidence du compliment
d'Alexandre au spectacle et de ce cauchemar pouvantable, d'autant plus
qu'il s'en fallait de beaucoup que l'empereur ft sujet  des
incommodits nocturnes de ce genre. J'ignore si Sa Majest a racont son
rve  l'empereur de Russie.

Le 6 octobre, leurs majests se rendirent  une partie de chasse que le
grand-duc de Weimar leur avait prpare dans la fort d'Ettersbourg.
L'empereur partit d'Erfurt  midi, avec l'empereur de Russie, dans le
mme carrosse. Ils arrivrent  une heure dans la fort, et trouvrent
pour les recevoir un pavillon de chasse qui avait t construit exprs,
et dcor avec beaucoup de soin. Ce pavillon tait divis en trois
pices spares entre elles par des colonnes  jour. Celle du milieu,
plus leve que les autres, formait un joli salon, dispos et meubl
pour les deux empereurs. Autour du pavillon taient placs de nombreux
orchestres qui jouaient des fanfares auxquelles se mlaient les
acclamations d'une foule immense attire par le dsir de voir
l'empereur.

Les deux souverains furent reus  leur descente de voiture par le
grand-duc de Weimar et son fils, le prince hrditaire Charles-Frdric.
Le roi de Bavire, le roi de Saxe, le roi de Wurtemberg, le prince
Guillaume de Prusse, les princes de Mecklembourg, le prince primat et le
duc d'Oldembourg les attendaient  l'entre du salon.

L'empereur avait  sa suite le prince de Neufchtel, le prince de
Bnvent; le grand-marchal du palais, duc de Frioul; le gnral
Caulaincourt, duc de Vicence; le duc de Rovigo; le gnral Lauriston,
aide-de-camp de Sa Majest; le gnral Nansouty, premier cuyer; le
chambellan Eugne de Montesquiou; le comte de Beausset, prfet du
palais, et M. Cavaletti.

L'empereur de Russie avait avec lui le grand-duc Constantin, le comte
de Tolsto, grand-marchal, et le comte Oggeroski, aide-de-camp de Sa
Majest.

La chasse dura prs de deux heures, pendant lesquelles environ soixante
cerfs et chevreuils furent tus. L'espace que ces pauvres animaux
avaient  parcourir tait ferm par des toiles, de sorte que les
monarques pouvaient les tirer  plaisir, sans se dranger, assis aux
croises du pavillon. Je n'ai jamais rien trouv en ma vie de plus
absurde que ces sortes de chasses qui donnent pourtant  ceux qui les
font la rputation de tireurs habiles. La grande adresse, en effet, que
de tuer un animal que des piqueurs vont, pour ainsi dire, prendre par
les oreilles, pour le placer en face du coup de fusil!

L'empereur de Russie avait la vue trs-faible, et cette infirmit
l'avait toujours dtourn d'un amusement qu'il aurait aim peut-tre
sans cela. Ce jour-l, pourtant, il eut envie d'essayer; il en tmoigna
le dsir, et tout aussitt le duc de Montebello lui prsenta un fusil.
M. de Beauterne eut l'honneur de donner  l'empereur une premire leon;
un cerf fut pouss de manire  passer  huit pas environ d'Alexandre,
qui le jeta  bas du premier coup.

Aprs la chasse, leurs majests se rendirent au palais de Weimar; la
duchesse rgnante les reut  la descente de leur voiture, suivie de
toute sa cour. L'empereur salua affectueusement la duchesse, se
souvenant de l'avoir vue deux ans auparavant dans une circonstance bien
diffrente, et dont j'ai parl dans son temps. Le duc de Weimar avait
fait demander au grand-marchal, duc de Frioul, des cuisiniers franais,
pour prparer le dner de l'empereur; mais Sa Majest prfra manger 
l'allemande.

Leurs majests admirent  dner avec elles le duc et la duchesse de
Weimar, la reine de Westphalie, le roi de Wurtemberg, le roi de Saxe, le
grand-duc Constantin, le prince Guillaume de Prusse, le prince primat,
le prince de Neufchtel, le prince de Talleyrand, le duc d'Oldembourg,
le prince hrditaire de Weimar et le prince de Mecklembourg-Schwerin.

Aprs le dner, il y eut spectacle et bal, spectacle au thtre de la
ville, o les comdiens ordinaires de Sa Majest jourent _la Mort de
Csar_; et bal au palais ducal. Ce fut l'empereur Alexandre qui l'ouvrit
avec la reine de Westphalie, au grand tonnement de tout le monde; car
on savait que ce monarque n'avait jamais dans depuis son avnement au
trne, rserve que les vieillards de la cour de Russie trouvaient fort
louable, pensant qu'un souverain est trop haut plac pour partager les
gots, et se plaire dans les amusemens du commun des hommes. Au reste,
il n'y avait pas au bal du duc de Weimar de quoi les scandaliser: on n'y
dansait pas, mais on se promenait deux  deux, tandis que l'orchestre
jouait des marches.

Le lendemain matin, leurs majests montrent en voiture pour se rendre
sur le _mont Napolon_, prs d'Ina. Un djeuner splendide les attendait
sous une tente que le duc de Weimar avait fait dresser sur le lieu mme
o se trouvait le bivouac de l'empereur, le jour de la bataille d'Ina.
Aprs djeuner, les deux empereurs montrent  un pavillon en charpente
qu'on avait construit sur le mont Napolon. Ce pavillon tait fort
grand; on l'avait dcor des plans de la bataille. Une dputation de la
ville et de l'universit d'Ina s'y rendit, et fut reue par leurs
majests. L'empereur entra, avec les dputs, dans de grands dtails
relativement  leur ville,  ses ressources, aux moeurs et au caractre
de ses habitans; il les interrogea sur la valeur approximative des
dommages qu'avait pu causer aux gens d'Ina l'hpital militaire qui
tait demeur si long-temps en permanence au milieu d'eux; il voulut
savoir les noms de ceux qui avaient le plus souffert de l'incendie et de
la guerre, et donna ordre que des gratifications leur fussent
distribues. Les petits propritaires devaient tre entirement
indemniss. Sa Majest s'informa avec intrt de l'tat du culte
catholique, et promit de doter  perptuit le presbytre. Elle accorda
trois cent mille francs pour les premiers besoins, et promit de donner
plus encore.

Aprs avoir visit  cheval les positions que les deux armes avaient
tenues la veille et le jour de la bataille d'Ina, ainsi que la plaine
d'_Aspolda_, dans laquelle le duc avait fait prparer une chasse au tir,
les deux empereurs retournrent  Erfurt, o ils arrivrent  cinq
heures du soir, presque en mme temps que le grand-duc hrditaire de
Bade, et la princesse Stphanie.

Pendant toute la dure de l'excursion des souverains sur le champ de
bataille, l'empereur avait donn avec une complaisance extrme au jeune
czar, des explications, que celui-ci, de son ct, coutait avec une
extrme curiosit. Sa Majest semblait prendre plaisir  dvelopper
devant son auguste alli, et en prsence des souverains dont les deux
empereurs taient entours, d'abord le plan qu'il avait combin et suivi
 Ina, ensuite les divers plans de ses autres campagnes, les manoeuvres
qu'il jugeait les meilleures, sa tactique habituelle, et enfin ses ides
sur l'art de la guerre. L'empereur fit ainsi tout seul, durant quelques
heures, les frais de la conversation, et son auditoire de rois lui
prtait autant d'attention que des coliers avides de s'instruire en
montrent aux leons de leur matre.

Lorsque Sa Majest rentra dans son appartement, j'entendis le marchal
Berthier qui lui disait: Sire, ne craignez-vous pas que les souverains
ne profitent un jour contre vous de tout ce que vous venez de leur
apprendre? Votre Majest semblait tout  l'heure avoir oubli ce qu'elle
nous dit quelquefois, qu'il faut agir avec nos allis comme s'ils
devaient plus tard devenir nos ennemis.--Berthier, rpondit l'empereur
en souriant, voil de votre part une observation courageuse, et je vous
en remercie; je crois, Dieu me pardonne! que je vous ai fait l'effet
d'un tourdi. Vous pensez donc, poursuivit Sa Majest en saisissant
fortement une des oreilles du prince de Neufchtel, que j'ai fait la
sottise de leur donner des verges pour qu'ils reviennent nous en
fouetter? Soyez tranquille, je ne leur dis pas tout.

La table de l'empereur  Erfurt tait de forme semi-elliptique. Sur le
haut bout, et par consquent  la partie arrondie de cette table se
plaaient leurs majests;  droite et  gauche, les souverains de la
confdration selon leur rang. Le ct qui faisait face au couvert de
leurs majests tait toujours vide. L, se tenait debout le prfet du
palais, M. de Beausset, qui raconte dans ses mmoires qu'un jour il
entendit la conversation suivante:

Ce jour (le 7 octobre), il fut question de la bulle d'Or, qui, jusqu'
l'tablissement de la confdration du Rhin, avait servi de constitution
et de rglement pour l'lection des empereurs, le nombre et la qualit
des lecteurs, etc. Le prince primat entra dans quelques dtails sur
cette bulle d'Or, qu'il disait avoir t faite en 1409. L'empereur
Napolon lui fit observer que la date qu'il assignait  la bulle d'Or
n'tait pas exacte, et qu'elle fut proclame en 1336, sous le rgne de
l'empereur Charles IV. C'est vrai, Sire, rpondit le prince primat, je
me trompais; mais comment se fait-il que Votre Majest sache si bien ces
choses-l?--_Quand j'tais simple lieutenant en second d'artillerie_,
dit Napolon....  ce dbut, il y eut, de la part des augustes
convives, un mouvement d'intrt trs-marqu. Il reprit en souriant....
Quand j'avais l'honneur d'tre simple lieutenant en second
d'artillerie, je restai trois annes en garnison  Valence. J'aimais peu
le monde, et vivais trs-retir. Un heureux hasard m'avait log prs
d'un libraire instruit et des plus complaisans.... J'ai lu et relu sa
bibliothque pendant ces trois annes de garnison, et n'ai rien oubli,
mme des matires qui n'avaient aucun rapport avec mon tat. La nature
d'ailleurs m'a dou de la mmoire des chiffres; il m'arrive
trs-souvent, avec mes ministres, de leur citer le dtail et l'ensemble
numrique de leurs comptes les plus anciens.

Quelques jours avant son dpart d'Erfurt, l'empereur donna la croix de
la Lgion-d'Honneur  M. de Bigi, commandant d'armes de la place,  M.
Vegel, bourguemestre d'Ina;  MM. Wieland et Gothe;  M. Starlk,
mdecin-major  Ina. Il donna au gnral comte de Tolsto, ambassadeur
de Russie, rappel de ce poste par son souverain, pour tre employ dans
l'arme, la grande dcoration de la Lgion-d'Honneur,  M. le doyen
Meimung, qui deux fois avait dit la messe au palais, une bague de
brillans avec le chiffre N couronn, et cent napolons pour les deux
prtres qui l'avaient assist; enfin au grand-marchal du palais, comte
de Tolsto, les belles tapisseries des Gobebelins, les tapis de la
Savonnerie et les porcelaines de Svres, que l'on avait fait venir de
Paris pour meubler le palais d'Erfurt. Les ministres, grands officiers
et officiers de la suite d'Alexandre, reurent de Sa Majest de
magnifiques prsens. L'empereur Alexandre en fit de mme  l'gard des
personnes attaches  Sa Majest. Il donna au duc de Vicence le
grand-cordon de Saint-Andr, et la plaque du mme ordre en diamans, aux
princes de Bnvent et de Neufchtel.

Charm du talent des comdiens franais, et principalement de Talma,
l'empereur Alexandre lui fit remettre de fort beaux prsens, ainsi qu'
tous ses camarades; il fit complimenter les actrices, et le directeur,
M. Dazincourt, qu'il n'oublia pas dans ses largesses.

Cette entrevue d'Erfurt, si blouissante d'illustrations, de richesse et
de luxe, se termina le 14 octobre. Tous les grands personnages qu'elle
avait attirs partirent du 8 au 14 octobre[67].

Le jour de son dpart, l'empereur donna audience aprs son lever  M. le
baron de Vincent, envoy extraordinaire d'Autriche, et lui remit une
lettre pour son souverain.  onze heures, l'empereur de Russie vint chez
Sa Majest, qui le reut et le reconduisit en grande crmonie. Bientt
aprs Sa Majest se rendit au palais de Russie, accompagn de toute sa
cour. Aprs de mutuels complimens, les deux souverains montrent en
voiture et ne se quittrent qu' l'endroit o ils s'taient rencontrs 
l'arrive, sur la route de Weimar. L, ils s'embrassrent
affectueusement et se sparrent. Le 18 octobre  9 heures et demie du
soir, l'empereur tait  Saint-Cloud, aprs avoir fait toute la route
incognito.




CHAPITRE VII.

     Retour  Saint-Cloud.--Dpart pour Bayonne.--Terreurs de
     l'impratrice Josphine.--Adieux.--Sachet mystrieux port en
     campagne par Napolon.--Tristesse de
     Constant.--Pressentiment.--Arrive  Vittoria.--Prise de
     Burgos.--Bivouac des grenadiers de la vieille garde.--En marche sur
     Madrid.--Passage du col de Somo-Sierra.--Arrive devant
     Madrid.--L'empereur chez la mre du duc de l'Infantado.--Prise de
     Madrid.--Respect des Espagnols pour la royaut.--Le marquis de
     Saint-Simon condamn  mort et grci par l'empereur.--Rentre du
     roi de Joseph dans Madrid.--Aventure d'une belle actrice
     espagnole.--Horreur de Napolon pour les parfums.--Tte--tte
     amoureux.--Migraine subite.--La jeune actrice brusquement congdie
     par l'empereur.--Misre des soldats.--L'abbesse du couvent de
     Tordesillas.--Arrive  Valladolid.--Assassinats commis par des
     moines dominicains.--Hubert, valet de chambre de l'empereur,
     attaqu par des moines.--Les moines forcs de comparatre devant
     l'empereur.--Grande colre.--Querelle faite  Constant par le
     grand-marchal Duroc.--Chagrin de Constant.--Bont et justice de
     l'empereur.--Rconciliation.--Bienveillance du grand-marchal Duroc
     pour Constant.--Maladie de Constant  Valladolid.--La fivre
     brusque avec succs.--Retour  Paris.--Disgrce de M. le prince de
     Talleyrand.


MAJEST ne resta que dix jours  Saint-Cloud; sur ces dix jours elle en
passa deux ou trois  Paris pour l'ouverture de la session du corps
lgislatif, et le 29  midi, on se mit en route une seconde fois pour
Bayonne.

L'impratrice qui,  son grand chagrin, ne devait point accompagner Sa
Majest, me fit appeler le matin du dpart et me renouvela avec l'accent
de la plus touchante sollicitude, les recommandations qu'elle avait
coutume de me faire  chaque voyage de l'empereur. Le caractre espagnol
l'effrayait et lui faisait craindre pour les jours de son poux.

Les adieux furent pnibles et douloureux. L'impratrice voulait partir;
l'empereur eut toutes les peines du monde  la rassurer et  lui faire
comprendre qu'elle ne pouvait pas le suivre. Au moment de partir, Sa
Majest rentra un instant dans son cabinet de toilette et me dit de lui
dboutonner son habit et son gilet. J'obis, et je vis l'empereur se
passer autour du col, entre le gilet et la chemise, un ruban de
taffetas noir, au bout duquel tait suspendu une sorte de petit sachet,
gros comme une grosse noisette, et recouvert de taffetas noir.
J'ignorais alors ce que contenait ce sachet, que depuis Sa Majest porta
dans toutes ses campagnes. Quand elle revenait  Paris, elle me le
donnait  garder. Ce sachet sentait fort bon; sous l'enveloppe de soie,
tait une autre enveloppe en peau. J'aurai plus tard une triste occasion
de dire  quelle fin l'empereur portait sur lui ce sachet.

Je partis, le coeur serr. Les recommandations de Sa Majest
l'impratrice, des craintes que je ne cherchais point  me dissimuler,
et la fatigue de ces voyages ritrs, contribuaient  me donner de la
tristesse. Il y en avait, au reste, sur presque tous les visages de la
maison impriale. Les officiers se disaient que les guerres du nord
taient une bagatelle en comparaison de celle qu'on allait faire en
Espagne.

Nous arrivmes le 3 novembre au chteau de Marrac. Quatre jours aprs
nous tions  Vittoria, au milieu de l'arme franaise. L'empereur y
trouva son frre et quelques grands d'Espagne qui n'avaient point encore
dsert sa cause.

L'arrive de Sa Majest lectrisa les troupes, et mme une partie, bien
faible  la vrit, de l'enthousiasme qu'elles tmoignaient pntra
dans le coeur du roi, qui reprit quelque courage.

On se mit en route presque aussitt pour aller s'tablir provisoirement
 Burgos, qui fut emport de vive force et pill mme pendant quelques
heures, parce que les habitans l'avaient abandonn en laissant  sa
garnison le soin d'arrter les Franais le plus long-temps possible.

L'empereur logea au palais de l'archevch, superbe btiment construit
sur une grande place o bivouaqurent les grenadiers de la garde
impriale. C'tait chose curieuse  voir que ce bivouac. Des chaudires
immenses qu'on avait trouves dans les couvens, taient suspendues,
pleines de mouton, de volaille, de lapins, etc., au dessus d'un feu
qu'alimentaient des meubles, des guitares, des mandolines; et les
grenadiers, la pipe  la bouche, gravement assis dans des fauteuils de
bois dor, garnis de damas cramoisi, surveillaient avec attention leur
cuisine, et se communiquaient leurs conjectures sur la campagne qui
venait de s'ouvrir.

L'empereur resta dix ou douze jours  Burgos, et donna ensuite l'ordre
de marcher sur Madrid. On pouvait y aller par Valladolid, la route tait
mme plus belle et plus sre de ce ct: mais l'empereur voulut enlever
le _Col de Somo-Sierra_, position imposante fortifie par la nature et
qu'on avait toujours regarde comme imprenable. Cette position, situe
entre deux montagnes  pic, dfendait la capitale; elle tait garde par
douze mille insurgs et douze pices de canon places de manire  faire
autant de mal que trente ou quarante partout ailleurs. Certes, il y
avait bien de quoi arrter l'arme la plus formidable; mais qui pouvait
alors opposer quelque obstacle  la marche de l'empereur?

On arriva le 29 novembre au soir,  trois lieues de ce formidable
dfil, dans un village appel Basaguillas. Il faisait grand froid;
pourtant l'empereur ne se coucha point; il passa la nuit  crire dans
sa tente, envelopp de la pelisse qui lui avait t donne par
l'empereur Alexandre. Vers trois heures du matin, il vint se chauffer au
feu du bivouac o je m'tais assis, ne pouvant supporter le froid et
l'humidit d'une salle basse qu'on m'avait assigne pour logement, et
dans laquelle je n'avais pour me coucher que quelques poignes de paille
remplie d'ordures.

 huit heures du matin la position fut attaque et enleve. Le
lendemain, nous arrivmes devant Madrid.

L'empereur tablit son quartier gnral au chteau de Champ-Martin,
maison de plaisance  un quart de lieue de la ville, et qui appartenait
 la mre du duc de l'Infantado: l'arme campa autour de cette maison.
La propritaire vint toute en larmes, le lendemain de notre arrive,
demander  Sa Majest la rvocation du dcret fatal qui mettait son fils
hors la loi; l'empereur fit tout ce qu'il put pour la rassurer, mais il
ne put lui rien promettre, la mesure tant gnrale.

On eut quelque peine  s'emparer de la ville, d'abord parce que Sa
Majest recommanda la plus grande modration dans les attaques, ne
voulant pas, disait-elle, _rendre  son frre une ville brle_; en
second lieu parce que le grand-duc de Berg avait, pendant son sjour 
Madrid, fait fortifier le palais du Retiro, et que les Espagnols
insurgs s'y taient tablis et le dfendaient avec courage. La ville
n'tait point autrement garantie, car elle n'avait qu'un mur d'enceinte
 peu prs semblable  celui de Paris. Au bout de trois jours, elle fut
prise; mais l'empereur n'y voulut point entrer, il rsida toujours 
Champ-Martin, un jour except, qu'il vint incognito et dguis visiter
le palais du roi et les principaux quartiers.

Une chose extraordinaire, c'est le respect qu'en tout temps les
Espagnols ont montr pour tout ce qui est proprit d'un roi, qu'ils le
regardent comme lgitime ou non. Quand le roi Joseph quitta Madrid, le
palais fut ferm, et le gouvernement alla s'tablir dans un assez beau
btiment qui avait servi aux postes. Ds lors personne n'entra plus dans
le palais que les domestiques chargs de le nettoyer de temps en temps;
pas un meuble, pas un livre ne furent dplacs. Le portrait de Napolon
au mont Saint-Bernard, chef-d'oeuvre de David, resta accroch dans le
grand salon de rception, et celui de la reine en face, absolument comme
le roi les avait fait placer. Les caves mmes furent religieusement
respectes. Les appartemens du roi Charles taient galement demeurs
intacts; pas une des montres de son immense collection n'avait t
touche.

Un acte de clmence de Sa Majest envers le marquis de Saint-Simon,
grand d'Espagne, signala d'une manire bien touchante l'entre des
troupes franaises dans Madrid. Le marquis de Saint-Simon, migr
franais, tait au service d'Espagne depuis l'migration; il avait le
commandement d'une partie de la capitale, et le poste qu'il dfendait
faisait prcisment face  celui que l'empereur occupait aux portes de
Madrid; il rsista long-temps aprs que tous les autres chefs se furent
rendus. L'empereur impatient d'entendre toujours tirer de ce ct,
donna l'ordre d'une charge vigoureuse dans laquelle le marquis fut fait
prisonnier. Dans sa mauvaise humeur, l'empereur le renvoya devant une
commission militaire, qui le condamna  tre fusill. L'arrt allait
recevoir son excution, quand mademoiselle de Saint-Simon, jeune
personne charmante, vint se jeter aux genoux de Sa Majest, qui lui
accorda aussitt la grce de son pre.

Le roi fit immdiatement sa rentre dans la capitale; avec lui revinrent
les hautes familles de Madrid que les troubles avaient loignes du
foyer de l'insurrection, et bientt recommencrent les bals, les ftes,
les festins, les spectacles.

Au grand thtre tait alors une fort jolie personne, de quinze  seize
ans tout au plus, aux cheveux noirs,  l'oeil plein de feu et d'une
fracheur ravissante. Elle avait su, on le disait du moins, prserver sa
vertu des dangers auxquels sa profession d'actrice l'exposait; elle
avait une belle me, un bon coeur, une vivacit d'expressions singulire:
elle avait tout enfin, elle tait adorable.... Voil ce que dit un jour
 Sa Majest, M. de B...., qui tait all au thtre la veille, et qui
en tait revenu tout merveill. M. de B.... ajouta que cette jeune
fille n'avait plus ni pre ni mre; qu'elle vivait chez une vieille
tante; que cette tante, aussi avare que dprave, la surveillait avec un
soin particulier, affectant pour elle un attachement trs-vif, faisant
partout l'loge des charmes et des qualits de sa _chre enfant_, dans
l'esprance qu'elle nourrissait de fonder bientt sa fortune sur la
libralit de quelque protecteur riche et puissant.

Sur un portrait si engageant, l'empereur ayant tmoign le dsir de voir
cette belle actrice, M. de B.... courut chez la tante, avec laquelle il
fut bientt d'accord, et le soir la nice tait  Champ-Martin, pare
d'une manire blouissante, et parfume de tous les parfums imaginables.
J'ai dj dit que l'empereur avait un dgot trs-prononc pour les
odeurs; aussi ne manqua-t-il pas de le tmoigner quand j'introduisis
dans sa chambre cette pauvre fille, qui, sans doute, avait cru faire
grand plaisir  Sa Majest en se couvrant ainsi d'essences. Mais enfin
elle tait si jolie, si sduisante, qu'en la regardant l'empereur sentit
s'vanouir son antipathie.

Il y avait deux heures  peu prs que j'tais sorti de la chambre 
coucher, lorsque j'entendis sonner  casser le cordon, j'entrai bien
vite et ne trouvai que la jeune personne. L'empereur tait dans son
cabinet de toilette, la tte appuye sur ses mains. Constant,
s'cria-t-il en me voyant, emmenez-moi cette petite! Elle me fera mourir
avec ses odeurs: cela n'est pas supportable. Ouvrez toutes les
fentres, les portes... mais surtout emmenez-la! dpchez-vous.

Il tait bien tard pour renvoyer ainsi une femme. Mais enfin l'ordre
n'admettait point de rplique... J'allai donc faire part  la pauvre
petite des intentions de Sa Majest... Elle ne me comprit pas d'abord,
et je fus oblig de lui rpter plusieurs fois: Mademoiselle, Sa
Majest dsire que vous vous retiriez... Alors elle se mit  pleurer, 
me conjurer de ne pas la faire sortir  une pareille heure; j'eus beau
lui dire que je prendrais tous les prcautions ncessaires, une voiture
douce et bien ferme; elle ne mit fin  ses prires et  ses larmes et
ne se consola un peu qu' la vue d'un prsent considrable dont
l'empereur m'avait charg pour elle.

En rentrant, je trouvai l'empereur encore assis dans son cabinet et se
frottant les tempes avec de l'eau de Cologne; il s'appuya sur moi pour
aller se recoucher.

L'empereur quitta Champ-Martin le 22 dcembre, et se dirigea sur
Astorga, dans l'intention d'aller au devant des Anglais, qui venaient de
dbarquer  la Corogne. Mais des dpches qui lui furent remises 
Astorga par un courrier venu de Paris le dcidrent  reprendre le
chemin de la France. Il ordonna donc le dpart pour Valladolid.

Nous trouvmes la route depuis Benavente jusqu' Astorga, horriblement
couverte de cadavres, de chevaux tus, d'quipages d'artillerie et de
voitures brises;  chaque pas on rencontrait des dtachemens de soldats
avec leurs habits dchirs, sans souliers, sans armes, dans l'tat le
plus dplorable enfin: ces malheureux fuyaient tous vers Astorga qu'ils
regardaient comme un port de salut et qui bientt ne put les contenir
tous. Il faisait un temps affreux, la neige tombait  rendre aveugle;
j'tais mal portant et je souffris beaucoup pendant ce pnible trajet.

L'empereur, tant  Tordesillas, avait tabli son quartier-gnral dans
les btimens extrieurs du couvent de Sainte-Claire. L'abbesse de ce
couvent fut prsente  Sa Majest; elle tait ge de plus de
soixante-quinze ans, et depuis l'ge de dix ans, elle n'avait pas quitt
la maison. Sa conversation, spirituelle et douce, plut beaucoup 
l'empereur, qui lui demanda ce qu'il pouvait faire pour elle, et lui
accorda plusieurs grces.

Nous arrivmes  Valladolid le 6 janvier 1809. Il y rgnait encore une
fermentation assez forte; deux ou trois jours aprs notre arrive, un
officier de cavalerie fut assassin par des moines dominicains; Hubert,
l'un de nos camarades, passant le soir dans une rue carte, trois
hommes se jetrent sur lui et le blessrent grivement; ils l'auraient
tu sans doute, si des grenadiers de la garde n'taient accourus  ses
cris et ne l'eussent dlivr. C'tait encore des moines. L'empereur,
violemment irrit, fit fouiller le couvent des dominicains; on trouva
dans un puits le cadavre de l'officier au milieu d'un amas considrable
d'ossemens, et le couvent fut aussitt supprim par ordre de Sa Majest,
qui voulut un moment tendre cette mesure de rigueur  tous les couvens
de la ville. Il rflchit pourtant, et se contenta d'indiquer une
audience pour que tous les moines de Valadolid eussent  comparatre
devant lui. Au jour fix, ils vinrent, non pas tous, mais par
dputations de chaque couvent, se prosterner aux pieds de l'empereur,
qui les accabla de reproches. Il les traita  plusieurs reprises
d'assassins, de brigands, disant qu'ils mritaient d'tre tous pendus.
Ces pauvres gens coutaient en silence et avec humilit le terrible
langage du vainqueur irrit, que leur patience seule pouvait apaiser.
Enfin l'empereur se calma, la rflexion lui tant sans doute venue qu'il
tait peu convenable d'accabler des hommes agenouills, dont pas un ne
soufflait mot; il quitta le groupe d'officiers qui l'entourait, et
s'avana au milieu des moines en leur faisant signe de quitter leur
posture suppliante; et ces bonnes gens en lui obissant, prenaient les
pans de son habit qu'ils baisaient, et se pressaient autour de lui avec
un empressement qui ne laissait pas de donner quelques alarmes aux
personnes de la suite de Sa Majest; car, certes, s'il se ft trouv
parmi ces religieux quelque dominicain, rien n'tait plus facile qu'un
assassinat.

Pendant le sjour de l'empereur  Valladolid, j'eus avec le
grand-marchal une querelle dont je me souviendrai toute ma vie, et dans
laquelle l'empereur intervint en montrant beaucoup de justice et de
bont pour moi. Voici le fait:

Un matin, M. le duc de Frioul me rencontre dans l'appartement de Sa
Majest, et me demande d'un ton assez brusque (car il tait fort
emport) si j'avais fait prparer le service de la calche; je lui
rpondis avec beaucoup de respect que _ce service tait toujours prt_.
Trois fois le duc me fit la mme question en levant la voix davantage
chaque fois, trois fois aussi je lui fis la mme rponse, toujours aussi
respectueusement, Eh f....., dit-il enfin, vous ne comprenez donc
pas?--Cela vient apparemment, Monseigneur, de ce que Votre Excellence
s'explique mal. Alors il me parla d'une nouvelle voiture qui venait
d'arriver de Paris le mme jour, ce que j'ignorais tout--fait. J'allais
rpondre  son excellence; mais sans vouloir m'couter, voil M. le
grand-marchal qui s'en va criant, jurant et m'apostrophant en termes
auxquels je n'tais nullement accoutum. Je le suis jusqu' son
appartement, afin d'avoir une explication; mais arriv  sa porte, il
entre seul et me la ferme brusquement au nez.

J'entrai pourtant quelques instans aprs, mais son excellence avait
dfendu  son valet de chambre de m'introduire, disant qu'elle n'avait
rien  me communiquer, ni  entendre de moi. Tout cela me fut rendu en
termes fort durs et fort mprisans.

Peu accoutum  de pareilles boutades, je me rendis, tout hors de moi,
dans la chambre de l'empereur. Lorsque Sa Majest entra, j'tais encore
si mu que des larmes couvraient mon visage. Sa Majest voulut savoir ce
qui m'tait arriv, et je lui racontai la querelle qui venait de m'tre
faite par le grand-marchal. Vous tes un enfant, me dit l'empereur;
calmez-vous, et faites dire au grand-marchal que je dsire lui parler.

Son excellence ne tarda point  se rendre  l'invitation de l'empereur:
ce fut moi qui l'annonai, Voyez, lui dit l'empereur en me montrant,
voyez dans quel tat vous avez mis ce pauvre garon. Qu'avait-il donc
fait pour tre ainsi trait? Le grand-marchal s'inclina sans
rpondre, d'un air assez mcontent: l'empereur, continuant, lui fit
observer qu'il aurait d me donner ses ordres plus clairement, et qu'on
tait excusable de ne pas excuter un ordre inintelligiblement donn.
Puis se tournant vers moi, Sa Majest me dit: Monsieur Constant, soyez
sr que cela n'arrivera plus.

Ce simple fait rpond  bien des faux jugemens qu'on a ports sur le
caractre de l'empereur. Sans doute il y avait une immense distance
entre le grand-marchal du palais et le simple valet de chambre de Sa
Majest, et pourtant le marchal fut repris pour un tort  l'gard du
valet de chambre. L'empereur mettait la plus grande impartialit dans la
distribution de sa justice domestique; jamais intrieur de palais ne fut
mieux gouvern que le sien, parce que chez lui rellement il n'y avait
de matre que lui-mme.

Le grand-marchal me garda bien rancune pendant quelque temps; mais,
comme je l'ai dj dit, c'tait un excellent homme; sa mauvaise humeur
passa bientt et si bien, qu' Paris,  notre retour, il me chargea de
tenir pour lui sur les fonts de baptme un enfant de mon beau-pre, qui
l'avait pri de vouloir bien en tre le parrain; la marraine tait
l'impratrice Josphine, qui eut la bont de choisir ma femme pour la
reprsenter. M. le duc de Frioul fit les choses avec autant de noblesse
et de grandeur que de bonne grce. Depuis lors, j'aime  rendre cette
justice  sa mmoire, il saisit avec empressement toutes les occasions
qui s'offrirent  lui de m'tre utile, et de me faire oublier le chagrin
que m'avait caus sa vivacit.

Je tombai malade  Valladolid d'une fivre assez violente: c'tait
quelques jours avant le dpart de Sa Majest. Au jour fix j'tais au
plus fort de mon mal, et l'empereur, craignant que le voyage n'empcht
ou ne retardt au moins ma gurison, dfendit de me prvenir et partit
sans moi, en recommandant aux personnes qu'il laissait  Valladolid
d'avoir soin de ma sant. Quand on me vit un peu tranquille, on me dit
que Sa Majest tait partie; alors je ne pus me tenir, et malgr les
reprsentations du mdecin, malgr ma faiblesse, malgr tout, je me fis
porter en voiture et je partis. Je fis bien, car  peine avais-je
Valladolid  deux lieues derrire moi que je me sentis mieux, et la
fivre me quitta. J'arrivai  Paris cinq ou six jours aprs l'empereur,
au moment o Sa Majest venait de nommer M. le comte de Montesquiou
grand-chambellan, en remplacement du prince de Talleyrand, que je
rencontrai le jour mme et qui ne me parut aucunement affect de cette
disgrce, peut-tre en tait-il consol par la dignit de
vice-grand-lecteur qu'on lui avait confre en change.




CHAPITRE VIII.

     Arrive  Paris.--Le palais de Madrid et le Louvre.--Le chteau de
     Chambord destin au prince de Neufchtel.--Travail continuel de
     l'empereur.--L'empereur difficile en musique.--Voix fausse de
     l'empereur et habitude de fredonner.--La Marseillaise, signal de
     dpart.--Gat de l'empereur partant pour la campagne de
     Russie.--Crescentini et madame Grassini.--Jeu de
     Crescentini.--Satisfaction et gnrosit de l'empereur.--Maladie et
     mort de Dazincourt.--Ingratitude du public.--Un mot sur
     Dazincourt.--Sjour de l'empereur  l'lyse.--Mariage du duc de
     Castiglione.--La grande-duchesse de Toscane.--Chasses 
     Rambouillet.--Adresse de l'empereur.--Talma.--Dpart de Leurs
     Majests pour Strasbourg.--L'empereur passe le Rhin.--Bataille de
     Ratisbonne.--L'empereur bless.--Vives alarmes dans
     l'arme.--Fermet de l'empereur.--Silence recommand aux
     journaux.--Recommandation de l'empereur avant chaque bataille.--Une
     famille bavaroise sauve par Constant.--Chagrin de l'empereur.--M.
     Pfister attaqu de folie.--Sollicitude de l'empereur.--Conspiration
     contre l'empereur.--Un million en diamans.--Outrage  un
     parlementaire.--Modration de l'empereur.--Lettre du prince de
     Neufchtel  l'archiduc Maximilien.--Bombardement de Vienne.--La
     vie de Marie-Louise protge par l'empereur.--Fuite de l'archiduc
     Maximilien et prise de Vienne.--Stupeur des Autrichiens.


L'EMPEREUR tait arriv  Paris le 23 janvier; il y passa le reste de
l'hiver,  part quelques jours de voyage  Rambouillet et  Saint-Cloud.

Le jour mme de son arrive  Paris, quoiqu'il dt tre bien fatigu par
une course  peine interrompue depuis Valladolid, l'empereur visita les
constructions du Louvre et de la rue de Rivoli. Ce qu'il avait vu du
palais de Madrid l'occupait, et de nouvelles recommandations de sa part,
 M. Fontaine et aux autres architectes, prouvrent assez le dsir qu'il
avait de faire du Louvre le plus beau palais du monde. Sa Majest se fit
faire ensuite un rapport sur le chteau de Chambord, qu'elle voulait
donner au prince de Neufchtel; M. Fontaine trouva que les rparations 
faire pour rendre ce domaine convenablement habitable, s'lveraient 
1,700,000 francs; les btimens taient dans un tat pitoyable; on n'y
avait presque pas touch depuis la mort du marchal de Saxe.

Sa Majest passa ces deux mois et demi de sjour en travaux de cabinet,
qu'il ne quittait que rarement et toujours avec regret; ses amusemens
furent, comme  l'ordinaire, le spectacle et les concerts. Il aimait la
musique avec passion, surtout la musique italienne, et comme les grands
amateurs, il tait trs-difficile. Lui-mme aurait voulu chanter, s'il
l'avait pu; mais il avait la voix la plus fausse qu'il ft possible
d'entendre, ce qui ne l'empchait pas de fredonner de temps en temps
quelques souvenirs des morceaux qui l'avaient frapp. C'tait
ordinairement le matin que ces petites rminiscences le prenaient; il
m'en rgalait en se faisant habiller. L'air que je l'ai entendu corcher
ainsi le plus souvent tait celui de _la Marseillaise_. L'empereur
sifflait aussi quelquefois, mais lgrement. L'air de _Malbrough_,
siffl par Sa Majest, tait pour moi l'annonce certaine d'un prochain
dpart pour l'arme. Je me rappelle qu'il ne siffla jamais autant, et
qu'il ne fut jamais plus gai qu'au moment de partir pour la campagne de
Russie.

Les chanteurs favoris de Sa Majest taient Crescentini et madame
Grassini. J'ai vu Crescentini dbuter  Paris, par le rle de Romo,
dans _Romo et Juliette_; il tait arriv prcd par l'immense
rputation de premier chanteur de l'Italie, et cette rputation, il la
justifia compltement, malgr toutes les prventions qu'il avait 
vaincre, car je me rappelle encore tout ce qu'on disait de lui avant ses
dbuts au thtre de la cour. C'tait,  entendre les soi-disant
connaisseurs, un braillard sans got, sans mthode, un faiseur de
roulades absurdes, un acteur froid et sans intelligence, et mille autres
choses encore. Il savait,  son entre en scne, combien ses juges
taient peu favorablement disposs en sa faveur, cependant il ne fit pas
voir le moindre embarras; sa dmarche, pleine de noblesse, surprit
agrablement ceux qui s'attendaient  voir, comme on le leur avait dit,
un homme gauche et mal tourn; un murmure flatteur l'accueillit donc et
l'lectrisa de telle sorte que, ds le premier acte, il enleva tous les
suffrages. Des mouvemens pleins de grce et de dignit, une parfaite
intelligence de la scne; des gestes modrs et parfaitement en rapport
avec le dialogue; une physionomie sur laquelle toutes les nuances de
passion se peignaient avec la plus tonnante vrit, toutes ces qualits
rares et prcieuses donnaient aux accens enchanteurs de cet artiste une
magie dont il est impossible de se faire une ide,  moins de l'avoir
entendu.  chaque scne l'intrt qu'il inspirait devenait plus marqu;
mais au troisime acte l'motion et le ravissement des spectateurs
furent ports jusqu'au dlire. Dans cet acte, jou presque en entier par
Crescentini, cet admirable chanteur fit passer dans l'me de ses
auditeurs tout le dchirant et le pathtique d'un amour exprim par une
mlodie dlicieuse, par tout ce que la douleur et le dsespoir peuvent
trouver de chants sublimes. L'empereur fut ravi, et fit donner 
Crescentini une gratification considrable qu'il accompagna des marques
les plus flatteuses du plaisir qu'il avait prouv  l'entendre.

Ce jour-l, comme toutes les fois qu'ils jourent ensemble depuis,
Crescentini fut admirablement second par madame Grassini, femme d'un
talent suprieur, et qui possdait la voix la plus tonnante qu'on et
jamais entendue au thtre. Elle et madame Barilli se partageaient alors
les faveurs du public.

Le soir mme, ou le lendemain des dbuts de Crescentini, la scne
franaise fit une perte irrparable dans la personne de Dazincourt, 
peine g de soixante ans. La maladie dont il mourut avait commenc 
son retour d'Erfurt: elle fut longue et douloureuse; et cependant le
public, dont ce grand comdien avait si long-temps fait les plaisirs, ne
s'informa de lui qu'alors que son mal tait sans remde, et que son
agonie avait commenc. Autrefois, quand une maladie tenait long-temps
loign du thtre un acteur estim, (et qui plus que Dazincourt avait
mrit de l'tre?) le parterre avait l'habitude de tmoigner ses
regrets, en s'informant tous les jours de l'tat du malade:  la fin de
chaque reprsentation, l'acteur charg d'annoncer le spectacle du
lendemain donnait  l'assemble le bulletin de la sant de son camarade.
Il n'en fut pas de mme pour Dazincourt, et le parterre se montra ingrat
envers lui.

J'aimais et j'estimais sincrement Dazincourt, dont j'avais fait la
connaissance quelques annes avant sa mort; et peu d'hommes mritaient
mieux que lui et savaient mieux se concilier l'estime et l'affection. Je
ne parlerai pas de son talent, qui le rendit le digne successeur de
Prville, dont il tait l'lve et l'ami; tous ses contemporains doivent
se rappeler Figaro jou par Dazincourt; mais je parlerai de la noblesse
de son caractre, de sa gnrosit, de son honntet  toute preuve. Sa
naissance et son ducation semblaient devoir l'loigner du thtre; ce
furent les circonstances seules qui l'y jetrent; il sut se garder des
sductions de son tat. Dans les coulisses, au milieu des intrigues du
foyer, il resta l'homme de bon ton et de moeurs pures. Accueilli dans les
meilleures socits, dont il faisait les dlices par le piquant de ses
saillies autant que par ses bonnes manires et son urbanit, il amusait
sans rappeler qu'il tait comdien.

 la fin de fvrier, sa majest l'empereur alla s'tablir pour quelque
temps au palais de l'lyse.

C'est l, je crois, que fut sign le contrat de mariage d'un de ses
meilleurs lieutenans, le marchal Augereau, rcemment fait duc de
Castiglione, avec la fille d'un vieil officier suprieur, mademoiselle
Bourlon de Chavanges; c'est l aussi que fut rendu le dcret imprial
qui donnait  la princesse liza le grand-duch de Toscane, avec le
titre de grande-duchesse.

Vers le milieu de mars, l'empereur passa quelques jours  Rambouillet:
il y eut de fort belles chasses, dans une desquelles Sa Majest fora
elle-mme et tua un cerf prs de l'tang de Saint-Hubert. Il y eut aussi
bal et concert, dans lequel on entendit Crescentini, mesdames Grassini,
Barelli et plusieurs virtuoses clbres, enfin Talma rcita des vers.

Le 13 avril,  quatre heures du matin, sur la nouvelle que l'empereur
venait de recevoir d'une nouvelle invasion de la Bavire par les
Autrichiens, il partit pour Strasbourg avec l'impratrice, qu'il laissa
dans cette ville; le 15,  onze heures du matin, il passa le Rhin  la
tte de son arme. L'impratrice ne resta pas long-temps seule; la reine
de Westphalie, la reine de Hollande et ses fils, la grande-duchesse de
Bade et son poux ne tardrent pas  la joindre.

La belle campagne de 1809 commena immdiatement. On sait comme elle fut
glorieuse, et que l'un des moindres faits qui la signalrent fut la
prise de Vienne.

 celle de Ratisbonne, le 23 avril, l'empereur reut au pied droit une
balle morte qui lui fit une assez forte contusion. J'tais avec le
service quand plusieurs grenadiers de la garde accoururent me dire que
Sa Majest tait blesse. Je courus en toute hte, et j'arrivai au
moment o M. Yvan faisait le pansement. On coupa et laa la botte de
l'empereur, qui remonta sur-le-champ  cheval; plusieurs gnraux
l'engageaient  prendre du repos, mais il leur rpondit: Mes amis, ne
faut-il pas que je voie tout? Rien ne pourrait exprimer l'enthousiasme
des soldats, en apprenant que leur chef avait t bless, mais que sa
blessure n'offrait aucun danger. L'empereur est expos comme nous,
disaient-ils; ce n'est pas un poltron celui-l!

Les journaux ne firent pas mention de cet vnement. Avant de livrer une
bataille, l'empereur recommandait toujours que dans le cas o il serait
bless, on prt toutes les mesures possibles pour en drober la
connaissance aux troupes. Qui sait, disait-il, quelle horrible
confusion ne produirait pas sur une semblable nouvelle?  ma vie se
rattachent les destines d'un grand empire. Souvenez-vous-en, Messieurs,
et si je suis bless, que personne ne le sache, si c'est possible. Si je
suis tu, qu'on tche de gagner la bataille sans moi; il sera temps de
le dire aprs.

Quinze jours aprs la prise de Ratisbonne, je prcdais Sa Majest sur
la route de Vienne, et j'tais en voiture, seul avec un officier de la
maison, quand tout  coup nous entendmes des cris affreux dans une
maison qui bordait la route  ct de nous. Je fais arrter aussitt;
nous descendons, et, en entrant dans cette maison, nous voyons plusieurs
soldats, des tranards, comme il y a dans toutes les armes, qui, sans
s'inquiter de l'alliance de la France avec la Bavire, se portaient aux
plus horribles traitemens envers une famille bavaroise qui habitait
cette maison. Une vieille grand'mre, un jeune homme, trois enfans et
une jeune femme composaient cette famille. Nos habits brods en
imposrent heureusement  ces forcens; nous les menames de la colre
de l'empereur, et nous parvnmes  les faire sortir de la maison, que
nous quittmes bientt aprs nous-mmes, combls de remercmens. Je
parlai le soir  l'empereur de ce que j'avais fait; il m'approuva
beaucoup, et dit: J'ai beau faire, il y a toujours quelques lches dans
une arme, et ce sont ceux-l qui font le mal. Un brave et bon militaire
rougirait de ces choses-l.

J'ai eu occasion au commencement de ces Mmoires de parler d'un
contrleur de la bouche, M. Pfister, l'un des plus fidles serviteurs
de Sa Majest, et l'un de ceux aussi pour lesquels l'empereur avait le
plus d'attachement. M. Pfister l'avait suivi en gypte; il avait couru
dangers sur dangers pour lui. Le jour du combat de Landshut, qui
prcda, je crois, ou suivit de prs la prise de Ratisbonne, ce pauvre
homme devint fou. Il sort de sa tente, court se cacher dans un bois
voisin du champ de bataille, et se dpouille compltement de ses
vtemens. Au bout de quelques heures, Sa Majest demande M. Pfister; on
le cherche, on s'informe, personne ne peut dire ce qu'il est devenu.
L'empereur, craignant qu'il n'et t fait prisonnier, envoie une
ordonnance aux Autrichiens pour rclamer son contrleur de la bouche et
proposer un change. L'ordonnance revient, en disant que les Autrichiens
n'avaient pas vu M. Pfister. L'empereur, vivement inquiet, ordonne de
faire une battue dans les environs; et ce fut alors que l'on dcouvrit
le pauvre malade tout nu, comme je l'ai dit, blotti derrire un arbre,
et dans un tat affreux, s'tant dchir tout le corps aux pines. On le
ramena. Il paraissait fort tranquille; on le crut guri; il reprit son
service; mais peu de temps aprs notre retour  Paris, il eut un nouvel
accs. Le caractre de sa folie tait excessivement obscne; il se
prsenta devant l'impratrice Josphine dans un dsordre et avec des
gestes d'une telle indcence, qu'il fallut vraiment prendre des
prcautions  son gard. Il fut confi aux soins du savant docteur
Esquirol, qui, malgr tout son talent, ne put oprer sa gurison.
J'allais le voir souvent; il n'avait plus d'accs, mais sa cervelle
tait tourne; il entendait et comprenait fort bien; il n'y avait que
ses rponses qui fussent d'un vritable fou. Son attachement pour
l'empereur ne l'avait point quitt; il en parlait sans cesse, et se
croyait toujours en fonctions auprs de lui. Un jour il me dit avec
mystre qu'il voulait me confier un secret terrible, le secret d'une
conspiration contre la vie de Sa Majest. En mme temps, il me remit une
ptition pour Sa Majest, avec une liasse d'une vingtaine de petits
chiffons de papier, qu'il avait griffonns lui-mme, et qu'il prenait
pour les pices du complot. Une autre fois il me remit, toujours pour
l'empereur, une poigne de petits cailloux, qu'il appelait des diamans
d'un grand prix: Il y en a pour plus d'un million dans ce que je vous
donne l, me dit-il. L'empereur,  qui je rendais compte de mes
visites, tait on ne peut plus touch de la continuelle proccupation de
cet infortun, dont toutes les penses, toutes les actions se
rapportaient  son ancien matre. Il est mort sans jamais avoir recouvr
la raison.

Le 10 mai,  neuf heures du matin, les premires lignes de dfense de la
capitale de l'Autriche furent attaques et franchies par le marchal
Oudinot; les faubourgs se rendirent  discrtion. Alors le duc de
Montebello s'avance sur l'esplanade  la tte de la division. Mais la
garnison ayant ferm les portes, fit, du haut des remparts, une dcharge
effroyable, qui heureusement ne tua que trs-peu de monde. Le duc de
Montebello fait sommer la garnison de rendre la ville, et la rponse de
l'archiduc Maximilien est qu'il dfendra Vienne jusqu'au dernier soupir.
Cette rponse est envoye  l'empereur.

Aprs avoir tenu conseil avec ses gnraux, Sa Majest chargea le
colonel Lagrange d'aller faire une nouvelle sommation  l'archiduc, et
le malheureux colonel,  peine entr dans la ville, tomba sous les coups
de la populace furieuse. Le gnral O'Reilly lui sauva la vie en le
faisant enlever par ses soldats; mais l'archiduc Maximilien, pour braver
davantage l'empereur, fit promener en triomphe, au milieu de la garde
nationale, l'individu qui avait port le premier coup au parlementaire
franais. Cet attentat, qui avait rvolt une partie des Viennois
eux-mmes, ne changea point l'intention de Sa Majest; elle voulut
pousser la modration et les gards jusqu'au bout, et fit crire 
l'archiduc par le prince de Neufchtel la lettre suivante, dont une
copie m'est tombe dans les mains par hasard:

Le prince de Neufchtel  Son Altesse l'archiduc Maximilien, commandant
la ville de Vienne.

Sa Majest l'empereur et roi dsire pargner  cette grande et
intressante population les calamits dont elle est menace, et me
charge de reprsenter  Votre Altesse que, si elle continue  vouloir
dfendre la place, elle causera la destruction d'une des plus belles
villes de l'Europe. Dans tous les pays o la guerre l'a port, mon
souverain a fait connatre sa sollicitude pour carter les dsastres
qu'elle entrane des populations non armes. Votre Altesse doit tre
persuade que Sa Majest est sensiblement affecte de voir au moment de
sa ruine cette ville qu'elle tient  gloire d'avoir dj sauve.
Cependant, contre l'usage tabli dans les forteresses, Votre Altesse a
fait tirer du canon du ct de la ville, et ce canon pouvait tuer non un
ennemi de votre souverain, mais la femme ou l'enfant de ses plus zls
serviteurs. Si Votre Altesse continue  vouloir dfendre la place, Sa
Majest sera force de faire commencer les travaux d'attaque, et la
ruine de cette immense capitale sera consomme en trente-six heures par
le feu des obus et des bombes de nos batteries, comme la ville
extrieure sera dtruite par l'effet des vtres. Sa Majest ne doute pas
que ces considrations n'engagent Votre Altesse  renoncer  une
dtermination qui ne retarderait que de quelques instans la prise de la
place. Enfin, si Votre Altesse ne se dcide pas  prendre un parti qui
sauve la ville, sa population, plonge par votre faute dans des malheurs
aussi affreux, deviendra, de sujets fidles, ennemie de votre maison.

Cette lettre n'empcha point l'archiduc de persister dans son projet de
dfense. Cette opinitret lassa l'empereur, qui donna l'ordre enfin
d'tablir deux batteries. Une heure aprs, les bombes et les boulets
pleuvaient dans la ville. Les habitans, avec un vrai sang-froid
d'Allemands, venaient sur les glacis observer l'effet des feux d'attaque
et de dfense; ils paraissaient beaucoup plus intresss qu'effrays de
ce spectacle. Quelques boulets taient dj tombs dans la cour du
palais imprial, lorsqu'un trompette sortit de la ville pour annoncer
que l'archiduchesse Marie-Louise n'avait pu suivre son pre, qu'elle
tait malade au palais et expose  tous les dangers de l'artillerie.
L'empereur donna l'ordre aussitt de faire changer la direction des
pices, de manire  ce que les bombes et les boulets passassent
par-dessus le palais. L'archiduc ne tint pas long-temps contre cette
vive et nergique attaque; il prit la fuite, et abandonna Vienne aux
vainqueurs.

Le 12 mai, l'empereur fit son entre dans Vienne un mois aprs
l'occupation de Munich par les Autrichiens. Cette circonstance frappa
vivement les esprits, et contribua beaucoup  propager les ides
superstitieuses qu'un grand nombre de soldats s'taient faites sur la
personne de leur chef: Voyez! disait-on; il ne lui a fallu que le temps
du voyage! c'est donc un dieu que cet homme-l.--C'est un diable
plutt, disaient les Autrichiens, dont la stupeur serait impossible 
dcrire. C'tait au point que beaucoup se laissaient prendre les armes 
la main sans faire la moindre rsistance, sans mme essayer de fuir;
tant ils avaient la conviction que l'empereur et les grenadiers de la
garde n'taient pas des hommes, et que tt ou tard il leur faudrait
tomber au pouvoir de ces ennemis surnaturels.




CHAPITRE IX.

     L'empereur  Schoenbrunn.--Description de cette
     rsidence.--Appartemens de l'empereur.--Inconvniens des
     poles.--La chaise volante de Marie-Thrse.--Le parc de
     Versailles, la Malmaison et Schoenbrunn.--_La Gloriette_.--Les
     ruines.--La mnagerie et le kiosque de Marie-Thrse.--Revues
     passes par l'empereur.--Manire dont l'empereur faisait des
     promotions.--Gratifications accordes par l'empereur.--Trait
     d'hrosme.--Bienveillance de l'empereur.--Visite des sacs, des
     livrets, des armes.--Commandemens inattendus.--Bonne grce d'un
     jeune officier.--Le caisson visit par l'empereur.


L'EMPEREUR ne sjourna point  Vienne; il tablit son quartier-gnral
au chteau de Schoenbrunn, rsidence impriale situe  une demi-lieue
environ de la ville. On arrangea le terrain en avant du chteau pour le
campement de la garde. Le chteau de Schoenbrunn, construit par
l'impratrice Marie-Thrse en 1754, dans une position admirable, est
d'une architecture irrgulire, trs-dfectueuse, mais pleine de
majest. On traverse pour y arriver un pont jet sur la petite rivire
_la Vienne_: quatre sphynx en pierre ornent ce pont, qui est fort large
et d'une construction agrable. En face du pont est une trs-belle
grille, par laquelle on pntre dans une grande cour, assez vaste pour
que sept  huit mille hommes puissent y manoeuvrer. Cette cour est
carre, entoure de galeries couvertes, et dcores de deux grands
bassins avec des statues de marbre. Aux deux cts de la grille sont
deux grands oblisques en pierre rose, surmonts d'aigles en plomb dor.

_Schoenbrunn_ en allemand signifie _belle fontaine_; ce nom vient d'une
source frache et limpide qui se trouve dans un bosquet du parc; elle
jaillit d'une petite minence autour de laquelle on a construit un petit
pavillon fort joliment sculpt  l'intrieur de manire  imiter les
stalactites. Dans ce pavillon est une naade couche qui tient une corne
de laquelle cette eau sort et tombe dans un bassin de marbre. C'est un
petit coin dlicieux en t.

Il n'y a que des loges  donner  l'intrieur du palais: l'ameublement
en est riche et d'un got original et distingu. La chambre  coucher
de l'empereur, seule pice de l'difice o il y et une chemine, tait
garnie de boiseries en laque de la Chine, trs-vieux, mais dont les
peintures et dorures taient encore trs-fraches; le cabinet de travail
tait dcor comme la chambre  coucher; toutes les pices, 
l'exception de celle-ci, taient chauffes en hiver par des poles
immenses qui nuisaient singulirement  l'effet de l'architecture
intrieure. Entre le salon d'tude et la chambre de l'empereur tait une
machine fort curieuse appele _la chaise volante_, sorte de cabine
mcanique qui avait t construite pour l'impratrice Marie-Thrse, et
qui servait  la transporter d'un tage  l'autre, pour qu'elle ne ft
pas oblige de monter et descendre les escaliers comme tout le monde;
cette machine tait mise en jeu par les mmes procds que les machines
de thtre, au moyen de cordages, de poulies et de contrepoids.

La belle plantation qui sert de parc et de jardin au palais de
Schoenbrunn est beaucoup moins grande qu'il ne convient  une rsidence
impriale; mais, en revanche, il tait impossible de trouver rien de
plus joli, de mieux distribu. Le parc de Versailles est plus
majestueux, plus grandiose; mais il n'a pas le pittoresque,
l'irrgularit, les effets fantasques et imprvus du parc de Schoenbrunn;
la Malmaison pourrait mieux lui tre compare. Devant la faade
intrieure du palais tait un magnifique parterre,  l'extrmit duquel
on voyait un grand bassin dcor par un groupe de statues reprsentant
le triomphe de Neptune. Ce groupe est fort beau; les amateurs franais
(et tous, comme on sait, veulent qu'on les croie connaisseurs)
prtendaient que les femmes taient plus autrichiennes que grecques; ils
ne retrouvaient point le svelte et la suavit des formes antiques; quant
 moi, j'avouerai que ces statues m'ont paru fort remarquables.

Au bout de la grande avenue, et pour borner l'horizon, s'lve une
colline qui domine le parc. Un fort joli btiment couronnait cette
colline; il porte le nom de _la Gloriette_; c'est une galerie
circulaire, vitre, soutenue par une colonnade charmante, avec des
trophes dans les intervalles. Lorsqu'on venait de la route de Vienne,
on voyait en entrant dans l'avenue _la Gloriette_, au dessus et comme
confondue avec le palais; cette vue tait d'un trs-bon effet.

Ce qui fait l'admiration des Autrichiens dans le palais de Schoenbrunn,
c'est un bosquet dans lequel on trouve ce qu'on appelle _les ruines_. Un
bassin, coup avec une fontaine jaillissante, et qui alimente plusieurs
petites cascades, les dbris d'un aqueduc et d'un temple, des vases
tombs, des tombeaux, des bas-reliefs briss, des statues sans tte,
sans jambes, sans bras, et les bras, les jambes et les ttes pars 
l'entour, des colonnes tronques et  demi enterres, d'autres debout et
supportant des restes de fronton ou d'entablement, tout cela compose un
beau dsordre et joue la vritable ruine antique, quand on le regarde
d'un peu loin. Mais, vu de prs, c'est tout autre chose; la main du
sculpteur contemporain se montre; on reconnat que tous ces fragmens
sont faits de la mme espce de pierre; et les herbes qui poussent dans
les creux de ces colonnes paraissent ce qu'elles sont, c'est--dire en
pierre et peintes pour imiter la verdure.

Mais si les productions de l'art rpandues dans le parc de Schoenbrunn
n'taient pas toutes irrprochables, combien n'tait-on pas ddommag
par celles de la nature! Quels beaux arbres! quelles paisses
charmilles! quels ombrages frais et touffus! Les alles, prodigieusement
hautes et larges, taient plantes d'arbres qui formaient berceau et
taient impntrables au soleil; l'oeil se perdait dans les sinuosits;
d'autres petites alles tournantes, o l'on rencontrait  chaque pas
quelque agrable surprise. Au bout de la plus grande tait la mnagerie,
l'une des plus nombreuses et des plus varies qu'il y et en Europe. La
construction en est trs-ingnieuse, et pourrait servir de modle: sa
forme figure une toile, dans le rond-point de laquelle on voyait un
petit kiosque trs-lgant que l'impratrice Marie-Thrse avait fait
mettre l pour s'y reposer. De ce kiosque on voyait toute la mnagerie.

Les rayons de cette toile formaient chacun un jardin particulier o se
promenaient les lphans, les buffles, les chameaux, les dromadaires,
les cerfs, les kangurooss; o taient renferms, dans de belles et
solides loges, les tigres, les ours, les lopards, les lions, les
hynes, etc. Des cygnes, des oiseaux aquatiques rares, des amphibies
nageaient dans des bassins entours de grilles. Je remarquai surtout
dans cette mnagerie un animal fort extraordinaire que Sa Majest
voulait envoyer en France, mais qui mourut la veille du jour fix pour
son dpart. Cet animal vient de Pologne; il s'appelle _curus_: c'est une
espce de boeuf beaucoup plus grande que le boeuf ordinaire, avec une
crinire comme celle d'un lion, des cornes assez courtes et peu
courbes, mais d'une norme largeur  la base.

Tous les matins,  six heures, les tambours battaient; deux ou trois
heures aprs, les troupes commandes pour la parade taient rassembles
dans la cour d'honneur.  dix heures prcises, l'empereur descendait
les degrs du perron et venait se placer au milieu de ses gnraux.

Il est impossible de se faire une ide de ces parades, qui ne
ressemblaient point du tout aux parades d'honneur de Paris. L'empereur,
en passant ces revues, descendait aux plus petits dtails; il examinait
les soldats un  un, pour ainsi dire; il interrogeait les yeux de chacun
pour voir s'il y avait du plaisir ou de la peine dans sa tte; il
questionnait les officiers, souvent mme les soldats: c'tait
ordinairement l que Sa Majest faisait ses promotions. Il lui arrivait
de demander  un colonel quel tait le plus brave officier de son
rgiment: la rponse ne se faisait jamais attendre; elle tait toujours
franche: l'empereur le savait bien. Quand le colonel avait parl, Sa
Majest s'adressait  tous les officiers en gnral: Quel est le plus
brave d'entre vous?--Sire, c'est un tel. Les deux rponses taient
presque toujours semblables. Alors, disait l'empereur, je le fais
baron, et je rcompense en lui non-seulement sa valeur personnelle, mais
celle du corps dont il fait partie. Il ne doit pas cette faveur  moi
seulement, mais encore  l'estime de ses camarades. Il en tait de mme
pour les soldats. Les plus distingus par leur courage et leur bonne
conduite montaient en grade ou recevaient des gratifications, des
pensions mmes. L'empereur en fit une de 1200 francs  un soldat qui
faisait sa premire campagne, et qui avait travers un escadron ennemi,
emportant sur ses paules son gnral bless, et le dfendant comme il
et dfendu son pre.

On voyait  ces revues l'empereur visiter lui-mme les sacs des soldats,
examiner leurs livrets, prendre un fusil des mains d'un jeune homme
frle, ple et souffrant, et lui dire d'un ton plein de bienveillance:
C'est bien lourd! Il commandait souvent l'exercice; quand il ne le
faisait pas, c'tait le gnral Dorsenne, ou le gnral Curial, ou le
gnral Mouton. Quelquefois il lui prenait des fantaisies. Un matin, par
exemple, qu'on avait  passer en revue un rgiment de la confdration,
Sa Majest se tourna vers les officiers d'ordonnance, et s'adressant au
prince de Salm, l'un d'entr'eux: M. de Salm, ceux-ci doivent vous
connatre; approchez, commandez-leur une charge en douze temps. Le
jeune prince rougit beaucoup, mais sans se dconcerter; il s'inclina,
tira son pe le plus gracieusement du monde, et fit ce que dsirait
l'empereur avec une aisance, une prcision qui le charmrent.

Un autre jour, les pontonniers dfilaient avec environ quarante voitures
d'quipages. L'empereur cria: _Halte_! et, montrant un caisson au
gnral Bertrand, il lui dit d'appeler un des officiers. Qu'y a-t-il
dans ce caisson?--Sire, des boulons, des sacs de clous, des cordages,
des hachettes, des scies.....--Combien de tout cela?--L'officier
donna le compte exact. Sa Majest, pour vrifier le rapport, fait vider
le caisson, compte les pices, en trouve le nombre conforme; et pour
s'assurer qu'on ne laissait rien dans la voiture, elle y monte par le
moyen de la roue en s'accrochant aux rais. Il y eut un mouvement
d'approbation et des cris de joie dans tous les rangs: Bravo!
disait-on;  la bonne heure! c'est comme cela qu'on est sr de n'tre
pas tromp. Toutes ces choses faisaient que l'empereur tait ador par
ses soldats.




CHAPITRE X.

     Attentat contre la vie de Napolon.--Heureuse pntration du
     gnral Rapp.--Arrestation de Frdric Stabs.--L'tudiant
     fanatique.--Incroyable persvrance.--Le duc de Rovigo chez
     l'empereur.--Stabs interrog par l'empereur.--Piti de
     l'empereur.--Le portrait.--tonnement de l'empereur.--Impassibilit
     de Stabs.--Stabs et M. Corvisart.--Grce offerte deux fois et
     refuse.--motion de Sa Majest.--Condamnation de Stabs.--Jene de
     quatre jours.--Dernires paroles de Stabs.


CE fut  une des revues dont je viens de parler et qui attiraient
ordinairement une foule de curieux venus exprs de Vienne et des
environs, que l'empereur faillit tre assassin. C'tait le 13 octobre:
Sa Majest venait de descendre de cheval et traversait  pied la cour,
ayant  ct d'elle le prince de Neufchtel et le gnral Rapp, quand
un jeune homme d'assez bonne mine fendit brusquement la foule, et
demanda en mauvais franais s'il pouvait parler  l'empereur. Sa Majest
l'accueillit avec bont; mais, ne comprenant pas trs-bien son langage,
elle pria le gnral Rapp de voir ce que voulait ce jeune homme. Le
gnral lui fit quelques questions; mais peu satisfait apparemment de
ses rponses, il ordonna  l'officier de gendarmerie de service de
l'loigner. Un sous-officier conduisit le jeune homme hors du cercle
form par l'tat-major, et le repoussa dans la foule. On n'y pensait
plus, quand tout  coup l'empereur, en se retournant, retrouva le faux
solliciteur qui venait  lui de nouveau, portant la main droite sur sa
poitrine comme pour prendre un placet dans la poche de sa redingote. Le
gnral Rapp saisit cet homme par le bras et lui dit: Monsieur, on vous
a dj renvoy  moi. Que demandez-vous? Il allait se retirer de
nouveau, lorsque le gnral, lui trouvant un air suspect, donna l'ordre
 l'officier de gendarmerie de l'arrter. Celui-ci fit signe  ses
gendarmes de se saisir de l'inconnu. L'un d'eux, le prenant au collet,
le secoua un peu violemment, et sa redingote s'tant  moiti
dboutonne, un autre gendarme en vit sortir comme un paquet de papiers:
c'tait un grand couteau de cuisine, avec plusieurs feuilles de papier
gris l'une sur l'autre, pour servir de gane. Alors les gendarmes le
conduisirent chez le gnral Savary.

Ce jeune homme tait un tudiant, fils d'un ministre protestant de
Naumbourg; il s'appelait Frdric Stabs, et pouvait avoir dix-huit ou
dix-neuf ans. Son visage tait blanc et ses traits effmins. Il ne nia
point un seul instant qu'il et l'intention de tuer l'empereur; au
contraire, il s'en vantait, et regrettait beaucoup que les circonstances
se fussent opposes  l'accomplissement de son dessein.

Il tait parti de chez son pre avec un cheval que le besoin d'argent
lui avait fait vendre en chemin; aucun de ses parens ni de ses amis
n'avait eu connaissance de son projet. Le lendemain de son dpart, il
avait crit  son pre qu'il ne ft point en peine de lui ni de son
cheval; qu'il avait depuis long-temps promis  quelqu'un de faire un
voyage  Vienne; que bientt sa famille entendrait parler de lui et en
serait fire. Arriv  Vienne depuis deux jours seulement, il s'tait
occup d'abord  prendre des renseignemens sur les habitudes de Sa
Majest, et, sachant qu'il passait tous les matins une revue dans la
cour du chteau, il y tait venu une fois pour connatre les localits.
Le lendemain il voulut faire son coup, et fut arrt.

Le duc de Rovigo, aprs avoir interrog Stabs, alla trouver l'empereur,
qui venait de rentrer dans ses appartemens, et lui apprit le danger
qu'il venait de courir. L'empereur haussa d'abord les paules; mais
voyant le couteau qu'on avait saisi sur Stabs, il dit: Ah! ah! faites
venir ce jeune homme; je serais bien aise de lui parler. Le duc sortit
et revint quelques minutes aprs avec Stabs. Lorsque celui-ci entra,
l'empereur fit un geste de piti, et dit au prince de Neufchtel: Mais,
en vrit, c'est un enfant! Un interprte fut appel, et
l'interrogatoire commena.

D'abord Sa Majest fit demander  l'assassin s'il l'avait dj vue
quelque part. Oui, je vous ai vu, rpondit Stabs,  Erfurt, l'anne
dernire.--Il parat qu'un crime n'est rien  vos yeux. Pourquoi
vouliez-vous me tuer?--Vous tuer n'est pas un crime: au contraire, c'est
un devoir pour tout bon Allemand. Je voulais vous tuer, parce que vous
tes l'oppresseur de l'Allemagne.--Ce n'est pas moi qui ai commenc la
guerre.--C'est vous!--Quel est ce portrait? (L'empereur tenait un
portrait de femme qu'on avait trouv sur Stabs.)--C'est celui de ma
meilleure amie, de la fille adoptive de mon pre.--Comment! et vous tes
un assassin? et vous n'avez pas craint d'affliger et de perdre les tres
qui vous sont chers?--Je voulais faire mon devoir: rien ne devait
m'arrter.--Mais comment auriez-vous fait pour me frapper?--Je voulais
vous demander d'abord si nous aurions bientt la paix; et si vous
m'aviez rpondu que non, je vous aurais poignard.--Il est fou! dit
l'empereur; il est dcidment fou! Et comment espriez-vous chapper, en
me frappant ainsi au milieu de mes soldats?--Je savais bien  quoi je
m'exposais, et je suis mme tonn de vivre encore.--Cette assurance
frappa vivement l'empereur, qui garda le silence pendant quelques
instans, et regarda fixement Stabs: celui-ci demeura impassible devant
ce regard.... Et l'empereur continua:--Celle que vous aimez sera bien
afflige.--Oh! elle sera afflige sans doute, mais de ce que je n'ai pas
russi; car elle vous hait au moins autant que je vous hais
moi-mme.--Si je vous faisais grce?--Vous auriez tort, car je
chercherais encore  vous tuer.--L'empereur envoya chercher M.
Corvisart, en disant:--Ce jeune homme est malade ou fou: cela ne peut
pas tre autrement.--Je ne suis ni l'un ni l'autre, rpondit vivement
l'assassin. M. Corvisart tait dans les appartemens: il arrive, et tte
le pouls de Stabs.--Monsieur se porte bien, dit-il.--Je vous l'avais
bien dit, reprit Stabs d'un air triomphant.--Eh bien! docteur, dit Sa
Majest, ce jeune homme qui se porte bien a fait cent lieues pour
m'assassiner!

Malgr la dclaration du mdecin et les aveux de Stabs, l'empereur, mu
du sang-froid et de l'assurance de ce malheureux, lui offrit de nouveau
sa grce, lui imposant pour condition unique de tmoigner quelque
repentir de son crime; mais de nouveau Stabs affirma que son seul regret
tait de n'avoir pu russir. Alors l'empereur l'abandonna.

Conduit en prison, il persista dans ses aveux, et ne tarda pas 
comparatre devant une commission militaire, qui le condamna. Il ne
subit son arrt que le 17, et depuis le 13, jour de son arrestation il
ne prit aucune nourriture, disant qu'il aurait bien assez de force pour
aller  la mort. L'empereur avait ordonn qu'on retardt le plus
possible l'excution, dans l'espoir que tt ou tard Stabs se
repentirait: mais il demeura inbranlable. Lorsqu'on le conduisit au
lieu o il devait tre fusill, quelques personnes ayant dit que la paix
venait d'tre signe, il s'cria d'une voix forte: _Vive la libert!
Vive l'Allemagne!_ Ce furent ses dernires paroles.




CHAPITRE XI.

     Aventures galantes de l'empereur  Schoenbrunn.--Promenade au
     _Prater_.--Exclamation d'une jeune veuve allemande.--Gracieuset de
     l'empereur.--Conqute rapide.--Madame*** suit l'empereur en
     Bavire.--Sa mort  Paris.--La jeune enthousiaste.--Propositions
     coutes avec empressement.--tonnement de l'empereur.--L'innocence
     respecte.--Jeune fille dote par Sa Majest.--Le souper de
     l'empereur.--Gourmandise de Roustan.--Demande indiscrtement
     accorde.--Embarras de Constant.--Ruse dcouverte.--L'empereur
     soupant des restes de Roustan.


PENDANT son sjour  Schoenbrunn, les aventures galantes ne manquaient
pas  l'empereur. Un jour qu'il tait venu  Vienne, et qu'il se
promenait dans le _Prater_ avec une suite fort peu nombreuse (le
_Prater_ est une superbe promenade, situe dans le faubourg Lopold),
une jeune Allemande, veuve d'un ngociant fort riche, l'aperut, et
s'cria involontairement, parlant  quelques dames qui se promenaient
avec elle: _C'est lui!_ Cette exclamation fut entendue par Sa Majest,
qui s'arrta tout court, et salua les dames en souriant: celle qui avait
parl devint rouge comme du feu; l'empereur la reconnut  ce signe non
quivoque, et la regarda long-temps, puis il continua sa promenade.

Il n'y a pour les souverains ni longues attentes ni grandes difficults.
Cette nouvelle conqute de Sa Majest ne fut pas moins rapide que les
autres. Pour ne pas se sparer de son illustre amant, madame***
suivit l'arme en Bavire, et vint ensuite habiter Paris, o elle mourut
en 1812.

Un autre jour, Sa Majest eut occasion de remarquer une jeune personne
charmante: c'tait un matin, aux environs de Schoenbrunn; quelqu'un fut
charg de voir cette demoiselle et de lui donner de la part de
l'empereur un rendez-vous au chteau pour le lendemain soir. Le hasard
dans cette circonstance servit  merveille Sa Majest; l'clat d'un nom
si illustre, la renomme de ses victoires avaient produit une impression
profonde sur l'esprit de la jeune fille, et l'avaient dispose  couter
favorablement les propositions que l'on vint lui faire. Elle consentit
donc et avec empressement  se rendre au chteau.  l'heure indique,
la personne dont j'ai parl vint la chercher. Je la reus  son arrive,
et l'introduisit dans la chambre de Sa Majest; elle ne parlait point
franais, mais elle savait parfaitement l'italien; en consquence il fut
ais  l'empereur de causer avec elle. Il apprit avec tonnement que
cette charmante demoiselle appartenait  une famille trs-honorable de
Vienne, et qu'en venant le voir elle n'avait t inspire que par le
dsir de lui tmoigner son admiration. L'empereur respecta l'innocence
de la jeune fille, la fit reconduire chez ses parens, et donna des
ordres pour que l'on prt soin de son tablissement, qu'il rendit plus
facile et plus beau au moyen d'une dot considrable.

 Schoenbrunn, comme  Paris, l'empereur dnait habituellement  six
heures. Mais comme il travaillait quelquefois fort avant dans la nuit,
on avait soin de prparer tous les jours un souper assez lger qu'on
enfermait dans une petite bannette d'osier, couverte en toile cire et
fermant  serrure. Il y avait deux clefs dont le contrleur de la bouche
avait l'une et moi l'autre. Le soin de cette bannette me regardait seul,
et comme Sa Majest tait extraordinairement sobre, il ne lui arrivait
presque jamais de demander  souper. Un soir donc, Roustan, qui avait
couru toute la journe  franc trier pour le service de son matre,
tait dans un petit salon  ct de la chambre de l'empereur: il me vit,
comme je venais d'aider Sa Majest  se mettre au lit, et me dit en son
mauvais franais, et regardant la bannette d'un oeil d'envie: Moi
mangerais bien une aile de poulet; moi, bien faim. Je refusai d'abord:
mais enfin, sachant que l'empereur tait couch, et ne voyant nulle
apparence  ce qu'il lui prt fantaisie de demander  souper ce soir-l,
je laissai faire Roustan. Celui-ci, bien content, commence par enlever
une cuisse, puis aprs l'aile, et je ne sais trop s'il serait rest
quelque chose du poulet, quand tout  coup j'entends sonner avec
vivacit. J'entre dans la chambre, et j'entends avec effroi l'empereur
qui me dit: Constant, mon poulet? On juge de mon embarras: je n'en
avais pas d'autre; et le moyen,  pareille heure, de s'en procurer un!
Enfin je prends mon parti, et, pensant que c'tait  moi de dcouper la
volaille, qu'ainsi j'aurais toute facilit de dissimuler l'absence des
deux membres que Roustan avait mangs, j'entre firement avec le poulet
retourn sur le plat. Roustan me suivait, parce que j'tais bien aise,
s'il y avait des reproches  essuyer, de les partager avec lui. Je
dtache l'aile qui restait et la prsente  l'empereur. L'empereur
refuse!... en me disant: Donnez-moi le poulet, je choisirai moi-mme.
Cette fois, aucun moyen de nous sauver; il fallut que le poulet dmembr
passt sous les yeux de Sa Majest... Tiens, dit-elle, depuis quand les
poulets n'ont-ils qu'une cuisse et qu'une aile? C'est bien: il parat
qu'il faut que je mange les restes des autres. Et qui donc mange ainsi
la moiti de mon souper? Je regardais Roustan, qui tout confus
rpondit: Moi avoir faim, Sire; moi ai mang la cuisse et
l'aile...--Comment, drle! c'est toi? Ah! que je t'y reprenne! Et, sans
ajouter un mot de plus, l'empereur mangea la cuisse et l'aile qui
restaient.

Le lendemain,  sa toilette, il fit appeler le grand marchal pour
quelque communication, et dans la conversation il lui dit: Je vous
donne  deviner ce que j'ai mang hier  mon souper?... les restes de M.
Roustan. Oui, ce coquin s'est avis de manger la moiti de mon poulet.
Roustan entrait dans le moment. Approche, drle! continua l'empereur,
et la premire fois que cela t'arrivera, sois sr que tu me le paieras.
En lui disant cela, il le tirait par les oreilles, et riait de tout son
coeur.




CHAPITRE XII.

     Bataille d'Essling.--Rudesse de deux amis de l'empereur.--Aversion
     du duc de Montebello contre le duc de ***.--Brusquerie du duc de
     Montebello.--Sa rancune  l'occasion des pestifrs de
     Jaffa.--Pressentimens du marchal Lannes.--Contre-temps
     funeste.--Le marchal Lannes atteint par un boulet.--Douleur de
     l'empereur.--L'empereur  genoux auprs du marchal.--Courage
     hroque du marchal Lannes.--Sa mort cause peut-tre par un jene
     de vingt-quatre heures.--Affliction de l'empereur.--Pleurs des
     vieux grenadiers.--Dernires paroles du marchal.--Embaumement du
     cadavre.--Horrible spectacle.--Courage des pharmaciens de
     l'arme.--Douleur de madame la duchesse de Montebello.--Lgret de
     l'empereur.--La duchesse de Montebello veut quitter le service de
     l'impratrice.


LE 22 mai, dix jours aprs l'entre triomphante de l'empereur dans la
capitale de l'Autriche, se livra la bataille d'Essling, bataille
sanglante qui dura depuis quatre heures du matin jusqu' six heures du
soir, bataille tristement mmorable pour tous les vieux soldats de
l'empire, parce qu'elle cota la vie au plus brave de tous peut-tre, au
duc de Montebello, cet ami si dvou  l'empereur, le seul qui
partaget, avec le marchal Augereau, le droit de tout lui dire
franchement et en face.

La veille de la bataille, le marchal entra chez Sa Majest, qu'il
trouva entoure de plusieurs personnes. Le duc de *** affectait
toujours de se mettre entre l'empereur et les personnes qui lui
parlaient: le duc de Montebello, le voyant faire son mange accoutum,
le prend par le revers de son uniforme, et, lui faisant faire la
pirouette, il lui dit: te-toi donc de l! l'empereur n'a pas besoin
que tu le gardes ici. Au champ de bataille, c'est singulier, tu es
toujours si loin de nous qu'on ne te voit jamais; mais ici on ne peut
rien dire  l'empereur sans rencontrer ta figure. Le duc tait furieux;
il regardait alternativement le marchal et l'empereur, qui se contenta
de dire: Doucement, Lannes.

Le soir, dans le salon de service, il fut question de cette apostrophe
du marchal. Un officier de l'arme d'gypte dit que cela n'tait pas
surprenant; que le duc de Montebello ne pardonnerait jamais au duc de
*** la mort des trois cents malades empoisonns  Jaffa.

Le docteur Lannefranque, un de ceux qui ont donn leurs soins 
l'infortun duc de Montebello, dit qu'en montant  cheval pour se rendre
 l'le de Lobau, le duc eut des pressentimens sinistres. Il s'arrta,
prit et serra la main de M. Lannefranque, et lui dit en souriant
tristement: Au revoir; vous ne tarderez probablement pas  venir nous
retrouver; il y aura de la besogne aujourd'hui pour vous, et pour ces
messieurs, ajouta-t-il en montrant plusieurs chirurgiens et pharmaciens
qui se trouvaient avec le docteur.--Monsieur le duc, rpondit M.
Lannefranque, cette journe ajoutera encore  votre gloire!...--Ma
gloire! interrompit vivement le marchal. Tenez, voulez-vous que je vous
parle franchement? Je n'ai pas une bonne ide de cette affaire: au
reste, quelle qu'en soit l'issue, ce sera ma dernire bataille. Le
docteur allait demander au marchal comment il l'entendait, mais il
avait mis son cheval au galop, et fut bientt hors de vue.

Le matin de la bataille, vers les six ou sept heures, les Autrichiens
taient dj vaincus, quand un aide-de-camp vint annoncer  Sa Majest
que la crue subite du Danube avait mis  flot un grand nombre de gros
arbres coups lors de la prise de Vienne, et que ces arbres en flottant
avaient bris les ponts qui servaient de communication entre Essling et
l'le de Lobau; de sorte que les parcs de rserve, une partie de la
grosse cavalerie et le corps tout entier du marchal Davoust se
trouvaient en inaction force sur l'autre rive. Ce contre-temps arrta
le mouvement que l'empereur voulait faire en avant, et l'ennemi reprit
courage. Alors le duc de Montebello reut l'ordre de garder le champ de
bataille, et prit position, appuy sur le village d'Essling, au lieu de
continuer  poursuivre les Autrichiens, comme il avait dj commenc. Le
duc de Montebello tint bon depuis neuf heures du matin jusqu'au soir. 
sept heures, la bataille tait gagne; mais  six heures l'infortun
marchal, tant sur un mamelon  observer les mouvemens, fut frapp d'un
boulet qui lui fracassa la cuisse droite et la rotule du genou gauche.

Il crut d'abord qu'il n'avait plus que quelques minutes  vivre, et se
fit transporter sur un brancard auprs de l'empereur, qu'il voulait
embrasser, disait-il, avant de mourir. L'empereur, en le voyant ainsi
baign dans son sang, fit poser le brancard  terre, et, se jetant 
genoux, il prit le marchal dans ses bras, et lui dit en pleurant:
Lannes, me reconnais-tu?--Oui, sire;... vous perdez votre meilleur
ami.--Non! non! tu vivras. N'est-il pas vrai, M. Larrey, que vous
rpondez de ses jours? Des blesss, en entendant Sa Majest parler
ainsi, essayrent de se soulever sur leurs coudes, et se mirent  crier
_vive l'empereur_!

Les chirurgiens transportrent le marchal dans un petit village au bord
du fleuve, appel Ebersdorf, et voisin du champ de bataille. On trouva
dans la maison d'un brasseur une chambre au dessus d'une curie, dans
laquelle il faisait une chaleur touffante, que rendait plus
insupportable encore l'odeur des cadavres dont la maison tait
entoure... Mais il n'y avait rien de mieux; il fallut s'en contenter.
Le marchal supporta l'amputation de la cuisse avec un courage hroque;
mais la fivre qui se dclara ensuite fut si violente que, craignant de
le voir mourir dans l'opration, les chirurgiens diffrrent  couper
l'autre jambe. Cette fivre tait en partie cause par l'puisement;
lorsqu'il fut bless, le marchal n'avait pas mang depuis vingt-quatre
heures. Enfin MM. Larrey, Yvan, Paulet et Lannefranque se dcidrent 
la seconde amputation; et quand ils l'eurent faite, l'tat de
tranquillit du bless leur donna l'espoir de sauver sa vie. Mais il ne
devait pas en tre ainsi. La fivre augmenta; elle prit le caractre le
plus alarmant; et, malgr les soins de ces habiles chirurgiens et ceux
du docteur Frank, alors le plus clbre mdecin de l'Europe, le marchal
rendit le dernier soupir le 31 mai,  cinq heures du matin. Il avait 
peine quarante ans.

Pendant ses huit jours d'agonie (car les souffrances qu'il prouvait
peuvent tre appeles de ce nom), l'empereur vint le voir trs-souvent;
il s'en allait toujours dsol. J'allais aussi voir le marchal tous les
jours de la part de l'empereur; j'admirais avec quelle patience il
supportait son mal, et pourtant il n'avait pas d'espoir; car il se
sentait mourir, et toutes les figures le lui disaient. Quelle chose
touchante et terrible de voir autour de sa maison,  sa porte, dans sa
chambre, ces vieux grenadiers de la garde, toujours impassibles
jusqu'alors, pleurer et sangloter comme des enfans! Que la guerre, dans
ces momens-l, semble une chose atroce!

La veille de sa mort, le marchal me dit: Je vois bien, mon cher
Constant, que je vais mourir; je dsire que votre matre ait toujours
auprs de lui des hommes aussi dvous que moi; dites  l'empereur que
je voudrais le voir. Je me disposais  sortir, lorsque l'empereur
parut. Alors il se fit un grand silence; tout le monde s'loigna; mais
la porte de la chambre tant reste entr'ouverte, nous pmes saisir une
partie de la conversation; elle fut longue et pnible: le marchal
rappela ses services  l'empereur, et termina par ces paroles
prononces d'une voix encore haute et ferme: Ce n'est pas pour
t'intresser  ma famille que je te parle ainsi; je n'ai pas besoin de
te recommander ma femme et mes enfans; puisque je meurs pour toi, la
gloire t'ordonne de les protger, et je ne crains pas, en t'adressant
ces derniers reproches de l'amiti, de changer tes dispositions  leur
gard. Tu viens de faire une grande faute, et, quoique elle te prive de
ton meilleur ami, elle ne te corrigera pas: ton ambition est insatiable;
elle te perdra; tu sacrifies sans mnagement, sans ncessit, les hommes
qui te servent le mieux, et quand ils meurent, tu ne les regrettes pas.
Tu n'as autour de toi que des flatteurs; je ne vois pas un ami qui ose
te dire la vrit. On te trahira, on t'abandonnera; hte-toi de finir
cette guerre; c'est le voeu gnral. Tu ne seras jamais plus puissant;
mais tu peux tre bien plus aim. Pardonne ces vrits  un mourant...;
ce mourant te chrit...

Le marchal en finissant tendit la main  l'empereur, qui l'embrassa en
pleurant et sans rpondre.

Le jour de la mort du marchal, son corps fut livr  M. Larrey et  M.
Cadet de Gassicourt, pharmacien ordinaire de l'empereur, avec ordre de
le prparer comme on avait prpar celui du colonel Morland, quand il
eut t tu  la bataille d'Austerlitz.  cet effet le cadavre fut
transport  Schoenbrunn, et dpos dans l'aile gauche du chteau assez
loin des appartemens habits: en quelques heures la putrfaction devint
complte et horrible; il fallut plonger ce corps mutil dans une
baignoire remplie d'une forte dissolution de sublim corrosif. Cette
opration, extrmement dangereuse, fut longue et pnible. Il faut louer
M. Cadet de Gassicourt du courage qu'il a dploy en cette circonstance;
car, malgr toutes ses prcautions, malgr les parfums que l'on brlait
dans la chambre, l'odeur qu'exhalait le cadavre tait si ftide, et les
manations du sublim si fortes, que ce chimiste distingu fut gravement
indispos.

J'eus, avec plusieurs personnes, la triste curiosit d'aller voir le
corps du marchal dans cet tat. C'tait pouvantable. Le tronc, qui
trempait dans la dissolution, tait enfl d'une manire prodigieuse;
tandis qu'au contraire la tte, qui tait demeure en dehors de la
baignoire, avait subi un rapetissement singulier. Les muscles du visage
taient contracts de la manire la plus hideuse, les yeux tout grands
ouverts sortaient de leur orbite.

Aprs que le corps eut sjourn huit jours dans le sublim corrosif,
qu'il fallut renouveler, parce que les manations de l'intrieur du
cadavre avaient dcompos la dissolution, on le mit dans un tonneau
fait exprs et que l'on remplit du mme liquide; c'est dans ce tonneau
qu'il fit le trajet de Schoenbrunn  Strasbourg. Dans cette dernire
ville on le tira de cet trange cercueil, on le fit scher dans un filet
et on l'ensevelit  l'gyptienne, c'est--dire entour de bandelettes et
le visage dcouvert. M. Larrey et M. de Gassicourt confirent ce soin
honorable  M. Fortin, jeune pharmacien major qui en 1807 avait, par son
courage et son infatigable persvrance, sauv d'une mort certaine neuf
cents malades abandonns, sans mdecins ni chirurgiens, dans un hpital
prs de Dantzig, et presque tous atteints d'une maladie pidmique.

Au mois de mars 1810 (ce qui va suivre est extrait d'une lettre de M.
Fortin  son matre et ami M. Cadet de Gassicourt), madame la duchesse
de Montebello voulut, en passant  Strasbourg  la suite de
l'impratrice Marie-Louise, revoir encore l'poux qu'elle avait tant
aim.

Grce  vos soins et  ceux de M. Larrey (c'est M. Fortin qui parle),
l'embaumement du marchal a parfaitement russi. Quand j'ai retir le
corps du tonneau, je l'ai trouv dans un tat de parfaite conservation;
j'ai dispos, dans une salle basse de la mairie, un filet sur lequel je
l'ai fait scher,  l'aide d'un pole dont la chaleur a t rgle;
j'ai fait faire un trs-beau cercueil en bois dur, bien cir; et
maintenant le marchal, entour de bandelettes et la figure  dcouvert,
est dpos dans son cercueil ouvert, prs de celui du gnral
Saint-Hilaire, dans une pice souterraine dont j'ai la clef. Une
sentinelle y veille jour et nuit. M. Wangen de Gueroldseck, maire de
Strasbourg, m'a donn toutes les facilits qu'exigeaient mes fonctions.

Tout tait dans cet tat lorsque, une heure aprs l'arrive de Sa
Majest l'impratrice, madame la duchesse de Montebello, qui
l'accompagne en qualit de dame d'honneur, m'envoya chercher par M.
Crtu, son cousin, chez qui elle tait alle faire une visite. Je me
rendis  ses ordres. Madame la marchale me fit plusieurs questions et
des complimens sur la mission honorable dont j'tais charg, puis me
tmoigna, en tremblant, le dsir qu'elle avait de revoir pour la
dernire fois le corps de son poux. J'hsitai quelques momens  lui
rpondre, et, prvoyant l'effet que produirait sur elle le triste
spectacle qu'elle cherchait, je lui dis que les ordres que j'avais reus
s'opposaient  ce qu'elle demandait; mais elle insista d'une manire si
pressante que je me rendis  ses instances. Nous convnmes (autant pour
ne pas me compromettre que pour qu'elle ne ft pas reconnue) que
j'irais la chercher  minuit et qu'elle serait accompagne d'un de ses
parens.

Je me rendis auprs de la marchale  l'heure convenue. Aussitt
qu'elle m'aperut, elle se leva et me dit qu'elle tait prte  me
suivre. Je me permis de l'arrter un moment, la priant de consulter ses
forces; je la prvins sur l'tat o elle allait trouver le marchal, et
la suppliai de rflchir sur l'impression qu'elle allait recevoir des
tristes lieux qu'elle allait visiter. Elle me rpondit qu'elle y tait
bien prpare, qu'elle se sentait tout le courage ncessaire, et qu'elle
esprait trouver dans cette dernire visite un adoucissement aux regrets
amers qu'elle prouvait. En me parlant ainsi, sa figure mlancolique et
belle tait calme et rflchie. Nous partmes. M. Crtu donnait le bras
 sa cousine; la voiture et la duchesse suivait de loin  vide; deux
domestiques marchaient derrire nous.

La ville tait illumine; les bons habitans taient tous en frie; dans
plusieurs maisons une musique joyeuse les excitait  clbrer cette
mmorable journe. Quel contraste entre ces clats d'une franche gat
et la position dans laquelle nous nous trouvions! Je voyais la duchesse
ralentir de temps en temps sa marche, tressaillir et soupirer; j'avais
le coeur serr, les ides confuses.

Enfin nous arrivmes  l'htel de la mairie; madame de Montebello donna
l'ordre  ses gens de l'attendre; elle descendit lentement avec son
cousin et moi jusqu' la porte de la salle basse. Une lanterne nous
clairait  peine; la duchesse tremblait et affectait une sorte
d'assurance; mais, lorsqu'elle pntra dans une espce de caveau, le
silence de la mort qui rgnait sous cette vote souterraine, la lueur
lugubre qui l'clairait, l'aspect du cadavre tendu dans son cercueil
produisirent sur la marchale un effet pouvantable; elle jeta un cri
douloureux et s'vanouit. J'avais prvu cet accident. Toute mon
attention tait fixe sur elle, et, ds que je m'aperus de sa
faiblesse, je la soutins dans mes bras et la fis asseoir. Je m'tais
prcautionn de tout ce qui tait ncessaire pour la secourir; je lui
donnai les soins que rclamait sa position. Au bout de quelques instans
elle revint  elle; nous lui conseillmes de se retirer: elle s'y
refusa, se leva, s'approcha du cercueil, en fit lentement le tour en
silence, puis, s'arrtant et laissant tomber ses mains croises, elle
resta quelque temps immobile, regardant la figure inanime de son poux,
et, l'arrosant de ses larmes, elle sortit de cet tat en prononant
d'une voix touffe par des sanglots: Mon Dieu!  mon Dieu! comme il
est chang! Je fis signe  M. Crtu qu'il tait temps de nous retirer;
mais nous ne pmes entraner la duchesse qu'en lui promettant de la
ramener le lendemain, promesse qui ne devait pas avoir d'excution. Je
fermai promptement la porte: j'offris mon bras  madame la marchale;
elle voulut bien l'accepter, et, lorsque nous sortmes de la mairie, je
pris cong d'elle; mais elle exigea que je montasse dans sa voiture, et
donna l'ordre de me reconduire d'abord chez moi. Pendant ce court trajet
elle rpandit un torrent de larmes, et lorsque la voiture s'arrta, elle
me dit avec une bont inexprimable: Je n'oublierai jamais, Monsieur, le
service important que vous venez de me rendre.

Long-temps aprs, l'empereur et l'impratrice Marie-Louise visitaient
ensemble la manufacture de porcelaines de Svres; la duchesse de
Montebello accompagnait l'impratrice en qualit de dame d'honneur.
L'empereur, apercevant un beau buste du marchal, en biscuit, d'une rare
excution, s'arrta, et sans remarquer la pleur qui se rpandait sur le
visage de la duchesse, il lui demanda comment elle trouvait ce buste et
s'il tait bien ressemblant. La veuve sentit se rouvrir sa blessure:
elle ne put rpondre, et se retira fondant en larmes. Elle fut
plusieurs jours sans reparatre  la cour. Outre que cette question
inattendue avait rveill ses chagrins, l'inconcevable distraction que
l'empereur avait montre en cela l'avait blesse si profondment que ses
amis eurent toutes les peines du monde  la dcider  reprendre son
service auprs de l'impratrice.




CHAPITRE XIII.

     Dsastres de la bataille d'Essling.--Murmures des
     soldats.--Apostrophes aux gnraux.--Patience
     courageuse.--Intrpidit du marchal Massna.--Bonheur
     continuel.--Zle des chirurgiens de l'arme.--Mot de
     l'empereur.--M. Larrey.--Le bouillon de cheval.--Soupe faite dans
     des cuirasses.--Constance des blesss.--Suicide d'un canonnier.--Le
     vieux concierge allemand.--La princesse de Lichtenstein.--Le
     gnral Dorsenne.--Bonne chre et linge sale.--Lettre outrageante 
     la princesse de Lichtenstein.--L'empereur furieux.--Pit filiale
     de l'empereur.--Indulgence de la princesse de Lichtenstein.--Grce
     accorde par l'empereur.--Remontrances de M. Larrey.--Deux
     anecdotes sur ce clbre chirurgien.


LA bataille d'Essling fut dsastreuse en tout point. Douze mille
Franais y furent tus. La cause de tout ce mal vint de la rupture des
ponts, qui pouvait tre prvue,  ce qu'il me semble; car la mme chose
tait arrive deux ou trois jours avant la bataille. Les soldats
murmuraient hautement; plusieurs corps d'infanterie crirent aux
gnraux de mettre pied  terre et de combattre au milieu d'eux. Mais
cette mauvaise humeur n'tait rien  leur courage et  leur patience; on
vit des rgimens rester cinq heures, l'arme au bras, exposs au feu le
plus terrible. Trois fois pendant la soire, l'empereur envoya demander
au gnral Massna s'il pouvait tenir; et le brave capitaine, qui ce
jour-l voyait son fils se battre pour la premire fois, qui voyait ses
amis, ses plus intrpides officiers tomber par douzaine autour de lui,
tint jusqu' la nuit ferme. Je ne veux pas me replier, dit-il, tant
qu'il fait jour; ces gueusards d'Autrichiens seraient trop glorieux. La
constance du marchal sauva la journe; mais aussi, comme il le dit
lui-mme le lendemain, il joua de bonheur continuellement. Au
commencement de la bataille, il s'aperut qu'un de ses triers tait
trop long. Il appelle un soldat pour le raccourcir; et pendant cette
opration, il pose sa jambe sur le cou de son cheval; un boulet part,
qui emporte le soldat et coupe l'trier, sans toucher au marchal ni 
son cheval. Bon! dit-il; voil qu'il me faut descendre et changer de
selle! Et ce fut avec humeur que le marchal fit cette observation.

Les chirurgiens et les officiers de sant se conduisirent admirablement
dans cette terrible journe; ils dployrent un zle  toute preuve,
une activit qui tonna l'empereur mme: aussi lui arriva-t-il plusieurs
fois de les appeler, en passant prs d'eux, Mes braves chirurgiens! M.
Larrey surtout fut sublime. Aprs avoir opr tous les blesss de la
garde qui taient entasss dans l'le de Lobau, il demanda s'il y avait
du bouillon  leur donner. Non, rpondirent les aides.--Qu'on en fasse,
dit-il en dsignant plusieurs chevaux auprs de lui, qu'on en fasse avec
les chevaux qui sont  ce piquet. Les chevaux appartenaient  un
gnral. Lorsqu'on s'en approcha pour obir  M. Larrey, le propritaire
s'crie, s'indigne, et jure qu'il ne les laissera point emmener. Eh
bien! qu'on prenne les miens, dit le brave chirurgien, qu'on les tue, et
que mes camarades aient du bouillon. On fit ce qu'il disait; et comme
il ne se trouva pas de marmites dans l'le, on prit des cuirasses pour
faire la soupe, qui fut sale avec de la poudre  canon: on n'avait pas
de sel. Le marchal Massna gota de cette soupe, et la trouva bonne. On
ne sait vraiment ce qu'il faut admirer le plus du zle des chirurgiens,
du courage avec lequel ils affrontaient les dangers en soignant les
blesss sur le champ de bataille, mme au milieu des balles, ou de la
constance stoque des soldats qui, gisans par terre, l'un priv d'un
bras, l'autre d'une jambe, causaient entr'eux de leurs campagnes, en
attendant que leur tour vnt d'tre oprs. Quelques-uns allaient
jusqu' se faire des politesses: Monsieur le docteur, commencez par mon
voisin; il souffre plus que moi... Je puis encore attendre.

Un canonnier eut les deux jambes emportes par un boulet: deux de ses
camarades le ramassrent, et firent avec des branches d'arbres un
brancard sur lequel ils le posrent pour le transporter dans l'le. Le
pauvre mutil ne jetait pas un seul cri; seulement, J'ai bien soif,
disait-il de temps en temps  ses porteurs. Comme ils passaient sur un
des ponts, il les supplie d'arrter et d'aller lui chercher un peu de
vin ou d'eau-de-vie pour ranimer ses forces. Ils le croient et le
quittent; mais ils n'avaient pas fait vingt pas, que le canonnier leur
crie: N'allez pas si vite, mes camarades; je n'ai pas de jambes, et
j'arriverai plus tt que vous. Vive la France! Et, faisant un effort,
il se laisse rouler dans le Danube.

La conduite d'un chirurgien-major de la garde faillit, quelque temps
aprs, compromettre le corps tout entier dans l'esprit de Sa Majest. Ce
chirurgien, M. M....., logeait, avec le gnral Dorsenne et quelques
officiers suprieurs, dans une fort jolie maison de plaisance qui
appartenait  madame la princesse de Lichtenstein. Le concierge de la
maison, vieil Allemand, brusque et capricieux, ne les servait qu'avec
rpugnance, et leur jouait le plus de tours qu'il pouvait. C'tait en
vain, par exemple, qu'on lui demandait du linge pour les lits ou pour la
table: il feignait de ne pas entendre.

Le gnral Dorsenne crivit  la princesse pour se plaindre; elle donna
sans doute ses ordres en consquence, mais la lettre du gnral resta
sans rponse. Quelques jours se passrent ainsi: on n'avait pas chang
de serviettes depuis un mois, quand il prit fantaisie au gnral de
donner un grand souper. Les vins du Rhin et de Hongrie furent sabls, le
punch vint ensuite. L'amphitryon fut grandement compliment, mais aux
complimens se mlrent quelques reproches nergiques sur la blancheur
douteuse de la nappe et des serviettes. Le gnral Dorsenne s'excusa sur
la mauvaise humeur et la sordide conomie du concierge que soutenait
trs-bien le peu de courtoisie de la princesse.--Il ne faut pas
souffrir cela! s'crirent en chorus les joyeux convives; il faut que
cette htesse, qui nous mconnat  un tel point, soit rappele 
l'ordre. Allons, M....., prends du papier et une plume: cris-lui force
pigrammes: il faut apprendre  vivre  cette princesse de Germanie. Des
officiers franais, des vainqueurs couchs dans des draps sales, et
mangeant sur une nappe grasse! c'est une infamie. M. M..... fut le trop
fidle interprte des sentimens unanimes de ces messieurs; chauff,
comme il l'tait, par les fumes du vin de Hongrie, il crivit  la
princesse de Lichtenstein une lettre, comme, dans le carnaval mme, on
n'oserait l'crire  la dernire des filles publiques. Comment dire ce
que ressentit madame de Lichtenstein en lisant cet crit, assemblage
incomprhensible de tout ce que la langue des corps-de-garde peut
fournir d'expressions ordurires? Il lui fallut le tmoignage d'un tiers
pour croire que la signature, _M....., chirurgien-major de la garde
impriale franaise_, n'avait pas t contrefaite par quelque misrable
ivrogne. Dans sa profonde indignation, la princesse court chez le
gnral Androssy, gouverneur de Vienne pour Sa Majest; elle lui montre
cette lettre, et demande vengeance. Le gnral, encore plus irrit
qu'elle, monte en voiture, et se rend  Schoenbrunn, o il arrive au
moment de la parade. Il remet  l'empereur la fatale ptre; l'empereur
lit; il recule trois pas, ses joues se rougissent de colre, sa
physionomie se renverse, et c'est d'une voix effrayante qu'il dit au
grand-marchal de faire approcher M. M..... Tout le monde tremblait.
Est-ce vous qui avez crit cette horreur?--Sire...--Rpondez, je vous
l'ordonne. Est-ce vous?--Oui, Sire, dans un moment d'oubli, aprs un
souper...--Misrable! cria sa majest de manire  terrifier tous ceux
qui l'entendaient, vous mriteriez d'tre fusill sur la place! Insulter
une femme aussi lchement! et une vieille femme, encore...! N'avez-vous
plus de mre?... Je respecte et j'honore toute vieille femme, parce
qu'elle me rappelle ma mre.--Sire, je suis coupable..., je l'avoue,
mais mon repentir est grand. Daignez penser  mes services; j'ai fait
dix-huit campagnes..., je suis pre de famille. Ce dernier mot augmenta
la colre de sa majest: Qu'on l'arrte; qu'on lui arrache sa
dcoration: il est indigne de la porter... Qu'il soit jug dans les
vingt-quatre heures... Puis, se tournant vers les gnraux demeurs
immobiles de stupeur: Voyez, Messieurs, lisez! Voyez comme ce polisson
traite une princesse, au moment mme o son poux ngocie de la paix
avec moi.

La parade alla vite ce jour-l; aussitt qu'elle fut finie, le gnral
Dorsenne et M. Larrey courent chez madame de Lichtenstein; ils lui
racontent la scne qui vient de se passer, lui font les plus touchantes
excuses au nom de toute la garde impriale; ils la conjurent
d'intercder pour un malheureux, bien coupable sans doute, mais qui
n'avait pas sa raison quand il crivit; Il se repent, madame, dit le
bon M. Larrey; il pleure sa faute, il attend son chtiment avec courage
et comme une juste rparation de son outrage envers vous... Mais c'est
un des meilleurs officiers de l'arme: il est chri, estim; il a sauv
la vie  des milliers d'individus, et ses talens distingus sont la
seule fortune de sa famille... Que deviendra-t-elle, si on le fait
mourir?--Mourir! s'cria la princesse, mourir! Bon Dieu! les choses
iraient-elles jusque l? Alors le gnral Dorsenne lui peignit le
ressentiment de l'empereur, comme plus vif mille fois que le sien, et la
princesse, vivement mue, crivit aussitt  l'empereur une lettre par
laquelle se disant satisfaite et reconnaissante de la rparation qu'elle
avait obtenue, elle le suppliait de vouloir bien pardonner  M. M.....
Sa Majest lut cette lettre et n'y rpondit pas. Nouvelle visite  la
princesse qui, cette fois, conut les plus vives alarmes, et dit qu'elle
tait vraiment dsole d'avoir montr la lettre de M. M..... au gnral.
Dcide  tout faire pour obtenir la grce du chirurgien, elle adressa
un placet  l'empereur; il se terminait par cette phrase d'une anglique
bont: Sire, je vais m'agenouiller dans mon oratoire, et ne me
releverai que lorsque j'aurai obtenu du ciel la clmence de Votre
Majest. L'empereur ne pouvait plus refuser; il fit grce. M. M..... en
fut quitte pour un mois d'arrts forcs. M. Larrey fut charg par Sa
Majest de le tancer vigoureusement, afin qu'il mnaget davantage 
l'avenir l'honneur du corps respectable dont il faisait partie. Les
remontrances de cet excellent homme furent toutes paternelles, et
doublrent aux yeux de M. M..... le prix du service qu'il lui avait
rendu.

M. le baron Larrey faisait le bien avec dsintressement; on le savait,
et souvent on en abusait. Le gnral d'A....., fils d'un riche snateur,
avait eu,  Wagram, l'paule fracasse par un boulet. Il fallut faire
l'amputation. Cette effrayante opration demandait une main exerce: M.
Larrey seul pouvait s'en charger; il le fit, et le fit avec succs; mais
le bless, d'une complexion dlicate, et extrmement affaibli, demandait
les plus grands soins et l'attention la plus soutenue. M. Larrey le
quitta peu; il mit prs de lui deux lves, qui veillaient
alternativement, et l'aidaient dans les pansemens. Le traitement fut
long et pnible; mais une gurison complte en rsulta. En pleine
convalescence, le gnral prit cong de l'empereur pour retourner en
France. Un majorat et des dcorations acquittrent envers lui la dette
du prince et de l'tat. La manire dont il acquitta la sienne envers
l'homme qui lui avait sauv la vie est curieuse  connatre.

Au moment de monter en voiture, il remet  un gnral de ses amis une
lettre et une petite bote, en lui disant: Je ne puis quitter Vienne
sans remercier M. Larrey; faites-moi le plaisir de lui envoyer de ma
part cette marque de ma reconnaissance. Ce bon Larrey! je n'oublierai
jamais les services qu'il m'a rendus. Le lendemain, l'ami s'acquitta de
la commission. Un gendarme est charg de l'ptre et du cadeau. Il
arrive  Schoenbrunn pendant la parade; il cherche et demande dans les
rangs M. Larrey. C'est une lettre et une bote que je lui apporte de la
part du gnral d'A... M. Larrey mit le tout dans sa poche; mais, aprs
la parade, il en prit connaissance, et, remettant le paquet  M. Cadet
de Gassicourt, il lui dit: Voyez, et dites-moi ce que vous en pensez?
La lettre tait fort jolie: quant  la bote, elle renfermait un diamant
qui pouvait valoir 60 francs.

Cette mesquine rcompense en rappelle une glorieuse et digne que M.
Larrey avait reue de l'empereur pendant la campagne d'gypte.

 la bataille d'Aboukir, le gnral Fugires fut opr sous le canon de
l'ennemi d'une blessure dangereuse  l'paule par M. Larrey, et, se
croyant au moment de mourir, offrit son pe au gnral Bonaparte, en
lui disant: Gnral, un jour peut-tre vous envierez mon sort. Le
gnral en chef fit prsent de cette pe  M. Larrey, aprs y avoir
fait graver le nom de M. Larrey et celui de la bataille. Cependant le
gnral Fugires ne mourut point. Il fut sauv par l'habile opration
qu'il avait subie; et pendant dix-sept ans il a command les invalides 
Avignon.




CHAPITRE XIV.

     Quelques rflexions sur les manires des officiers  l'arme.--Le
     ton militaire.--Le prince de Neufchtel, les gnraux Bertrand,
     Bacler d'Albe, etc.--Le prince Eugne, les marchaux Oudinot,
     Davoust, Bessires, les gnraux Rapp, Lebrun, Lauriston,
     etc.--Affabilit et dignit.--Fatuit des _geais de l'arme_.--La
     giberne de boudoir.--Les officiers de faveur.--Officiers de la
     ligne.--Bravoure et modestie.--Le vrai courage ennemi du
     duel.--Dsintressement.--Attachement des officiers pour leurs
     soldats.--Djeuner des grenadiers de la garde la veille de la
     bataille de Wagram.--Les ordres de l'empereur
     mpriss.--Indignation de l'empereur.--Les coupables fusills.--Le
     chien du rgiment.--Mort du gnral Oudet  Wagram.--Confidence
     faite  Constant par un officier de ses amis.--Les
     _philadelphes_.--Conspiration rpublicaine contre Napolon.--Oudet
     chef de la conspiration.--Intrpidit de ce gnral.--Mort
     mystrieuse.--Suicides.--Djeuner militaire le lendemain de la
     bataille de Wagram.--Vol audacieux.--Courage hroque d'un
     chirurgien saxon.


CE n'est point en prsence de l'ennemi qu'il est possible de saisir
quelques diffrences dans les manires et le ton des militaires. Les
exigences du service absorbent toutes les ides et tout le temps des
officiers, quel que soit leur grade; et l'uniformit de leurs
occupations produit aussi une sorte d'uniformit dans les habitudes et
le caractre. Mais hors du champ de bataille reparaissent les
diffrences naturelles et celles de l'ducation. J'en ai fait cent fois
l'exprience, lorsque venaient les trves et les traits de paix qui
couronnrent les plus glorieuses campagnes de l'empereur, et j'eus
occasion de renouveler mes observations sur ce point pendant le long
sjour que nous fmes  Schoenbrunn avec l'arme.

_Le ton militaire_ est  l'arme une des choses les plus difficiles 
dfinir. Ce ton diffre selon les grades, le temps du service et le
genre du service. Il n'y a de vraiment militaires que ceux qui font
partie de la ligne ou qui la commandent. Dans l'opinion du soldat, le
prince de Neufchtel et son brillant tat-major, le grand-marchal, les
gnraux Bertrand, Bacler d'Albe, etc., n'taient que des hommes de
cabinet qui pouvaient bien servir  quelque chose par leurs
connaissances, mais auxquels la bravoure n'tait pas indispensable.

Les premiers gnraux, tels que le prince Eugne, les marchaux Oudinot,
Davoust, Bessires, les aides-de-camp de S. M., Rapp, Lebrun,
Lauriston, Mouton, etc., taient d'une urbanit parfaite; tout le monde
tait reu par eux avec affabilit; leur dignit n'tait jamais de la
morgue, ni leur aisance une excessive familiarit; leurs manires
taient toujours empreintes d'une svrit toute guerrire. Telle
n'tait pas l'ide qu'on avait  l'arme de quelques-uns de MM. les
officiers d'ordonnance et de l'tat-major (aides-de-camp). Tout en leur
accordant la considration que mritaient leur ducation et leur
courage, on les appelait les _geais de l'arme_, obtenant des faveurs
mieux mrites par d'autres, gagnant des cordons et des majorats pour
avoir port quelques lettres dans les camps sans avoir vu l'ennemi,
insultant par leur luxe  la modeste tenue des plus braves officiers;
s'occupant sans cesse de leur toilette, et plus fats au milieu des
bataillons que dans les boudoirs de leurs matresses. Il y avait un de
ces messieurs dont la giberne en vermeil tait un petit ncessaire
complet, et contenait, au lieu de cartouches, des flacons d'odeur, des
brosses, un miroir, un gratte-langue, un peigne d'caille, et... je ne
sais mme pas s'il y manquait le pot de rouge. Ce n'tait pas qu'ils ne
fussent pas braves; ils se seraient fait tuer pour un regard; mais ils
se trouvaient trs-rarement exposs. Les trangers auraient raison
d'tablir en principe que _le militaire franais_ est lger,
prsomptueux, impertinent et sans morale, s'ils le jugeaient d'aprs
ces officiers de faveur qui, au lieu d'tudes et de service, n'avaient
quelquefois d'autre titre  leurs grades que le mrite d'avoir migr.

Les officiers de la ligne, qui avaient fait plusieurs campagnes, et
avaient gagn leurs paulettes sur les champs de bataille, avaient un
ton bien diffrent  l'arme: graves, polis et obligeans, il y avait
entre eux une espce de fraternit. Ayant vu de prs la peine et la
misre, on les trouvait toujours prts  secourir les autres; leur
conversation n'tait pas distingue par une instruction brillante, mais
elle tait souvent pleine d'intrt. Gnralement, la jactance les
quittait avec leur premire jeunesse, et les plus braves taient
toujours les plus modestes. Le faux point d'honneur n'avait pas
grand'prise sur eux; car ils savaient ce qu'ils valaient, et toute
crainte d'tre souponn de lchet tait au dessous d'eux. Pour eux,
qui joignaient quelquefois  la plus grande bienveillance une vivacit
non moins grande, un dmenti, une injure mme, dite par un frre
d'armes, ne devait pas absolument tre lave dans le sang; et les
exemples de cette modration, que le vrai courage seul est en droit de
montrer, n'taient pas rares  l'arme. Ceux qui tenaient le moins 
l'argent et les plus gnreux taient les plus exposs, les artilleurs,
les hussards. J'ai vu  Wagram un lieutenant payer un louis une
bouteille d'eau-de-vie, et la distribuer sur-le-champ aux soldats de sa
compagnie. Ces braves officiers s'attachaient quelquefois  leurs
rgimens, surtout quand ils s'taient distingus, au point de refuser
des grades suprieurs plutt que de se sparer de leurs enfans, comme
ils les appelaient. C'est l qu'il faut prendre le modle des militaires
franais: c'est cette bont mle de fermet guerrire, cet attachement
des chefs pour leurs soldats, attachement que ceux-ci savent si bien
apprcier, c'est cet honneur inbranlable qui doit distinguer nos
soldats, et non, comme le pensent les trangers, la prsomption, la
forfanterie, le libertinage, qui ne sont jamais que le partage de
quelques _parasites de la gloire_.

Au camp de Lobau, la veille de la bataille de Wagram, l'empereur se
promenait autour de sa tente. Il s'arrta un instant  regarder les
grenadiers de sa garde qui djeunaient. Eh bien! mes enfans, comment
trouvez-vous le vin?--Il ne nous grisera pas, Sire; voil notre cave,
dit un soldat en montrant le Danube. L'empereur, qui avait ordonn
qu'on distribut une bonne bouteille de vin  chaque soldat, fut surpris
de voir qu'on les mettait au rgime la veille d'une bataille. Il en
demande la raison au prince de Neufchtel; on s'informe, et on apprend
que deux garde-magasins et un employ aux vivres ont vendu  leur profit
quarante mille bouteilles destines  la distribution, et qu'ils
comptaient remplacer par du vin infrieur. Ce vin avait t saisi par la
garde impriale dans une riche abbaye. On l'valuait  trente mille
florins. Les coupables furent arrts, jugs et condamns  mort.

Il y avait au camp de Lobau un chien que toute l'arme, je crois,
connaissait sous le nom de _corps-de-garde_. Il tait vieux, sale et
laid, mais ses qualits morales faisaient bien vite oublier ce que son
extrieur avait de dfectueux. On l'appelait aussi quelquefois le plus
brave chien de l'empire. Il avait reu un coup de baonnette  Marengo;
il avait eu une patte casse d'un coup de feu  Austerlitz. Il tait
alors attach  un rgiment de dragons, car il n'avait point de matre.
Il s'attachait  un corps, auquel il restait fidle tant qu'on le
nourrissait bien et qu'on ne le battait pas. Un coup de pied ou un coup
de plat de sabre le faisait dserter le rgiment et passer dans un
autre. Il tait d'une rare intelligence. Quelle que ft la position du
corps dans lequel il servait, il ne l'abandonnait pas; il ne le
confondait pas avec les autres. Au plus fort de la mle, il tait
toujours auprs du drapeau qu'il avait choisi. Si, dans un camp, il
rencontrait un soldat d'un rgiment qu'il avait abandonn, on le voyait,
l'oreille basse, la queue entre les jambes, s'esquiver au plus vite, et
retourner auprs de ses nouveaux frres d'armes. Quand son rgiment
marchait, il courait en claireur tout autour, et avertissait, par ses
aboiemens, de tout ce qu'il trouvait d'extraordinaire. Il a sauv plus
d'une fois ses camarades d'une embuscade.

Parmi les officiers qui prirent  la bataille de Wagram, ou plutt dans
un engagement particulier qui eut lieu quand la bataille tait dj
termine, un de ceux qui furent le plus regretts par les soldats, fut
le gnral Oudet. C'tait un des plus intrpides gnraux de l'arme;
mais ce qui fait surtout que son nom revient  ma mmoire plus que tout
autre de ceux que perdit l'arme dans cette mmorable journe, c'est une
note que j'ai conserve d'une conversation que j'eus plusieurs annes
aprs cette bataille avec un excellent officier, avec lequel j'tais li
de la plus sincre amiti.

Dans un entretien que j'eus avec le lieutenant-colonel B... en 1812, il
me dit: Il faut que je vous conte, mon cher Constant, la bizarre
aventure qui m'arriva  Wagram. Je ne vous l'ai pas raconte dans le
temps, parce que j'avais promis de me taire; mais maintenant que
personne ne peut plus tre compromis par mon indiscrtion, et que ceux
mmes qui alors auraient le plus redout que leurs ides singulires
(car je n'ai jamais appel cela autrement) fussent rvles, seraient
les premiers  en rire, je peux bien vous apprendre la mystrieuse
dcouverte que je fis  cette poque.

Vous savez que j'tais trs-li avec ce pauvre F... que nous avons tant
regrett. C'tait un de nos jeunes officiers les plus gais et les plus
aimables, et ses bonnes qualits le faisaient chrir surtout de ceux qui
avaient, comme lui, une disposition constante  la franchise et  la
bonne humeur. Tout  coup je vis changer ses manires ainsi que celles
de quelques-uns de ses camarades habituels; Ils paraissaient sombres, ne
se rassemblaient plus pour faire joyeuse humeur, mais se parlaient au
contraire tout bas et avec mystre. Plusieurs fois ce changement subit
m'avait frapp; je les avais, par hasard, rencontrs souvent dans des
lieux carts, et au lieu de me recevoir cordialement, comme ils m'y
avaient accoutum, ils semblaient vouloir m'viter. Enfin, fatigu de ce
mystre que je ne pouvais m'expliquer, je pris un jour  part F..., et
lui demandai ce que signifiait cette trange conduite.--Vous m'avez
prvenu, me dit-il, mon cher; j'allais vous faire une confidence
importante; je ne veux pas que vous m'accusiez de mfiance  votre
gard; mais jurez-moi, avant que je me confie en vous, que vous ne direz
 me qui vive un mot de ce que je vais vous dire. Quand j'eus fait ce
serment, qu'il me demanda du ton le plus grave et le plus surprenant
pour moi, F.... ajouta: Si je ne vous ai pas parl des _philadelphes_,
c'est que je savais que des raisons que je respecte vous empcheraient
d'en faire jamais partie; mais puisque vous me demandez ce secret, il y
aurait manque de confiance en vous, et peut-tre mme imprudence,  ne
pas vous le dvoiler. Quelques patriotes se sont runis sous le titre de
_philadelphes_ pour sauver la patrie des dangers auxquels elle est
expose. L'empereur Napolon a terni la gloire de Bonaparte, premier
consul; il avait sauv notre libert, et il nous l'a ravie par le
rtablissement de la noblesse et par le concordat. La socit des
philadelphes n'a pas encore de moyens bien arrts pour empcher le mal
que l'ambition voudrait continuer de faire  la France; c'est lorsque la
paix nous sera rendue que nous verrons s'il est dsormais impossible de
ramener Bonaparte  des institutions rpublicaines; mais en attendant,
nous sommes accabls de douleur et de dsespoir. Le brave chef des
philadelphes, le vertueux Oudet, a t assassin! Qui sera digne de le
remplacer! Pauvre Oudet! Jamais on ne fut plus audacieux, plus loquent
que lui!  une noble fiert de caractre,  une fermet inbranlable, il
joignait un coeur excellent. Sa premire affaire montra toute l'nergie
de son me. Renvers  San-Bartholomeo par un coup de feu, ses camarades
voulaient l'enlever. Non, non, leur cria-t-il; ne vous occupez pas de
moi; aux Espagnols! aux Espagnols!--Vous laisserons-nous aux ennemis?
lui dit un de ceux qui s'taient avancs vers lui.--Eh bien!
repoussez-les si vous ne voulez pas que je leur reste. Au commencement
de la campagne de Wagram, il tait colonel du neuvime rgiment de
ligne; il fut fait gnral de brigade la veille de la bataille. Son
corps faisait partie de l'aile gauche, commande par Massna. Ce fut de
ce ct que notre ligne fut un moment rompue. Oudet fit des efforts
incroyables pour la rformer. Frapp de trois coups de lance, perdant
beaucoup de sang, entran par ceux des ntres qui taient forcs de
reculer, il se fit attacher sur son cheval, pour ne point quitter le
combat.

Aprs la bataille, il reut l'ordre de se porter en avant, de se placer
avec son rgiment dans un poste avantageux pour observer, et de revenir
aussitt au quartier-gnral avec un certain nombre de ses officiers
pour prendre de nouveaux ordres. Il excute ce mouvement, et revient
pendant la nuit. Tout  coup une dcharge de mousqueterie se fait
entendre; il tombe dans une embuscade; il combat dans l'obscurit avec
fureur, sans connatre ni le nombre ni l'espce de ses adversaires. Au
point du jour, on le trouve tendu, cribl de blessures, au milieu de
vingt officiers massacrs autour de lui. Il respirait encore... Il vcut
trois jours, et les seuls mots qu'il put prononcer taient pour plaindre
le sort de sa patrie. Quand on enleva son corps de l'hpital pour lui
rendre les derniers devoirs, plusieurs blesss dchirrent de dsespoir
l'appareil de leurs blessures; un sergent-major se prcipita sur son
sabre prs de sa fosse, et un lieutenant s'y brla la cervelle. Voil,
ajouta F...., ce qui nous plonge dans la plus vive affliction.
J'essayai de lui prouver qu'il se trompait, et de lui dmontrer que les
projets des philadelphes taient folies; mais je n'y russis
qu'incompltement; et, tout en coutant mes conseils, il me recommanda
vivement le secret.

Le lendemain, je crois, de la bataille de Wagram, un assez grand nombre
d'officiers se mirent  djeuner auprs de la tente de l'empereur. Les
gnraux taient assis sur l'herbe, et les officiers taient debout
autour d'eux. On parla beaucoup de la bataille, et on cita diffrens
traits fort remarquables, et qui me restrent gravs dans la mmoire. Un
officier d'ordonnance de Sa Majest dit: J'ai pens perdre mon plus
beau cheval. Comme je l'avais mont dans la journe du 5, et que je
voulais qu'il se repost, je le donnai  mon domestique pour le tenir en
bride; il le quitta un moment pour rebrider le sien: le cheval fut 
l'instant vol, entre lui et moi, par un dragon, qui, sans tarder, alla
le vendre  un capitaine dmont, en lui disant que c'tait un cheval de
prise. Je le reconnus dans les rangs, je le rclamai, prouvant par mon
porte-manteau et mes effets qui taient dessus, que ce n'tait pas un
cheval pris aux Autrichiens. Je remboursai au capitaine cinq louis
donns au dragon pour ce cheval, qui m'en avait cot soixante.

* * *

Le plus beau trait peut-tre de la journe fut celui-ci: M. Salsdorf,
chirurgien saxon du rgiment du prince Christian, eut, dans le
commencement de l'affaire, la jambe fracasse par un obus. tendu par
terre, il voit  quinze pas de lui M. Amde de Kerbourg, aide-de-camp,
qui, froiss par un boulet, tombe et vomit le sang. Il voit que cet
officier va prir d'apoplexie s'il n'est secouru; il recueille toutes
ses forces, se trane sur la poussire en rampant jusqu' lui, le
saigne et lui sauve la vie.

M. de Kerbourg ne put embrasser son librateur. M. Salsdorf, transport
 Vienne, ne survcut que quatre jours  l'amputation.




CHAPITRE XV.

     Bienfaits de l'empereur durant son sjour 
     Schoenbrunn.--Anecdote.--La jeune musulmane enleve par des
     corsaires.--Une autre Hlose.--Second
     enlvement.--Dtresse.--Voyage  pied de Constantinople 
     Vienne.--Nouvelle dsesprante.--Mariage de la jeune musulmane avec
     un officier franais.--Voyage de madame Dartois 
     Constantinople.--Terreur et fuite.--Madame Dartois veuve pour la
     seconde fois.--Dmarches auprs de l'empereur.--M. Jaubert, M. le
     duc de Bassano et M. le gnral Lebrun--Gnrosit et
     reconnaissance.--Le 15 aot  Vienne.--Singulire
     illumination.--Affreux accident.--Le commissaire gnral de la
     police de Vienne.--Anecdote.--Mprise singulire d'un
     officier.--Passion du jeu et trahison.--L'espion surpris et
     fusill.--Courage d'un conscrit et gat de l'empereur.--Second
     attentat contre les jours de l'empereur.--La matresse de lord
     Paget.--Avances faites  la comtesse au nom de
     l'empereur.--Hsitation.--Rsolution hardie.--L'homme de la
     police.--La mche vente.--Scurit de l'empereur.--Courage de
     l'empereur  Essling.--Sollicitude de l'empereur pour les
     soldats.--Schoenbrunn rendez-vous des savans.--M. Malzel,
     mcanicien.--L'empereur jouant aux checs avec un
     automate.--L'empereur trichant et battu.--Belle action du prince
     de Neufchtel.--Reconnaissance de deux jeunes filles.


 Schoenbrunn comme ailleurs, Sa Majest signala sa prsence par ses
bienfaits. Ma mmoire est demeure frappe d'un trait qui occupa
long-temps les conversations  cette poque. La singularit des dtails
mrite que je le rapporte.

Une petite fille de neuf ans, appartenant  une famille de
Constantinople trs-riche et trs-considre, fut enleve par des
pirates, un jour qu'avec une servante elle se promenait hors de la
ville. Les pirates transportrent leurs deux captives en Anatolie, et
les vendirent. La petite fille, qui promettait d'tre charmante un jour,
chut en partage  un riche marchand de Brousse, l'homme le plus svre,
le plus dur et le plus intraitable de la ville. Les grces naves de
l'enfant touchrent pourtant son humeur farouche; il eut pour elle les
plus grands gards, la distingua de ses autres esclaves, et ne l'occupa
qu' des travaux faciles, tels que d'avoir soin de ses fleurs, etc. Un
Europen, qui logeait chez ce marchand, lui offrit de se charger de
l'ducation de la petite, et cet homme y consentit d'autant mieux
qu'elle lui avait gagn le coeur et qu'il avait envie d'en faire sa
femme, quand elle aurait l'ge d'tre marie. Mais l'Europen avait
conu le mme projet, et, comme il tait jeune, d'une figure agrable,
plein d'intelligence et fort riche, il parvint facilement  s'attacher
la jeune esclave, qui s'chappa un beau jour de la maison de son matre,
et, nouvelle Hlose, suivit son Abeilard  Kutahi, o ils demeurrent
cachs pendant six mois.

Elle avait alors dix ans; son prcepteur, qui l'aimait tous les jours
davantage, la conduisit  Constantinople, et la confia aux soins d'un
vque grec, auquel il recommanda d'en faire une bonne chrtienne. De l
il partit pour aller  Vienne chercher le consentement de sa famille, et
la permission de son gouvernement pour pouser son lve.

Deux ans s'coulrent ainsi: la pauvre fille ne recevait point de
nouvelles de son futur poux; l'vque tait mort, et ses hritiers
avaient abandonn Marie (c'tait le nom de baptme de la musulmane
convertie), et Marie, sans secours, sans protecteur, courait  chaque
instant le risque d'tre dcouverte par quelque parent, quelque ami de
sa famille, et l'on sait que les Turcs ne pardonnent pas le changement
de religion. Tourmente de mille inquitudes, lasse de la retraite et
de l'obscurit profonde o elle vivait ensevelie, elle prit la
rsolution hardie d'aller rejoindre son bienfaiteur. Les dangers de la
route ne l'arrtrent point. Elle partit de Constantinople seule, 
pied; et, arrive dans la capitale de l'Autriche, elle apprit que son
poux tait mort depuis plus d'un an.

On comprend facilement dans quel dsespoir une nouvelle aussi triste dut
plonger cette pauvre enfant. Que faire? que devenir? Retourner dans sa
famille: c'est ce qu'elle voulut faire. Elle se rendit  Trieste, et
trouva cette ville dans un affreux dsordre. Elle venait de recevoir
garnison franaise, mais les troubles insparables de la guerre
n'taient point encore apaiss. La jeune Marie entra dans un couvent
grec, en attendant le moment favorable pour gagner Constantinople. Ce
fut l qu'un sous-lieutenant d'infanterie, nomm Dartois, la vit, en
devint perduement amoureux, s'en fit aimer, et l'pousa au bout d'un
an.

Le bonheur dont jouissait madame Dartois ne put la faire renoncer  son
projet d'aller voir sa famille. Devenue franaise, elle pensait que ce
titre l'aiderait  rentrer en grce auprs de ses parens. Le rgiment de
son mari reut l'ordre de quitter Trieste, ce fut une occasion pour
madame Dartois de renouveler ses instances auprs de lui, afin
d'obtenir la permission d'aller  Constantinople. Il y consentit, non
sans lui faire envisager tout ce qu'elle avait  redouter, tous les
dangers auxquels ce voyage allait de nouveau l'exposer. Enfin elle
partit, et quelques jours aprs son arrive, comme elle venait de
commencer ses dmarches auprs de sa famille, elle reconnut dans la rue,
 travers son voile, le marchand de Brousse, son premier matre, qui la
cherchait par tout Constantinople, et qui avait jur de la tuer, s'il
parvenait  la dcouvrir.

Cette terrible rencontre l'effraya au point que pendant trois ans, elle
vcut dans une anxit continuelle, osant  peine sortir pour ses plus
pressantes affaires, et craignant toujours de revoir le farouche
Anatolien. Elle recevait de temps en temps des lettres de son mari qui
lui faisait part de la marche des armes franaises et de son
avancement; dans les dernires, il la conjurait de revenir en France,
esprant pouvoir aller l'y rejoindre bientt.

Prive dsormais de tout espoir de rconciliation avec sa famille,
madame Dartois se dtermina  faire ce que lui demandait son mari, et
quoique la guerre entre la Russie et les Turcs rendt les routes fort
peu sres, elle partit de Constantinople au mois de juillet 1809.

Aprs avoir travers la Hongrie et pass au milieu des camps
autrichiens, madame Dartois se dirigeait sur Vienne, quand elle eut la
douleur d'apprendre  Gratz que son poux avait t mortellement bless
 la bataille de Wagram. Il tait dans cette ville; on la conduisit
auprs de lui, il rendit le dernier soupir dans ses bras.

Elle pleura long-temps son poux. Bientt il lui fallut songer 
l'avenir; le peu d'argent qui lui restait  son dpart de Constantinople
avait  peine suffi pour les dpenses du voyage. M. Dartois n'avait rien
laiss en mourant; quelques personnes donnrent  la pauvre femme le
conseil d'aller  Schoenbrunn rclamer les secours de Sa Majest. Un
officier suprieur lui remit une lettre de recommandation pour M.
Jaubert, secrtaire interprte de l'empereur.

Madame Dartois arriva au moment o Sa Majest se prparait  quitter
Schoenbrunn. Elle s'adressa  M. Jaubert,  M. le duc de Bassano, au
gnral Lebrun et  plusieurs autres personnes qui prirent  ses
malheurs l'intrt le plus vif. L'empereur, instruit par le duc de
Bassano de la position dplorable o se trouvait cette dame, rendit
sur-le-champ un dcret spcial, constituant en faveur de madame Dartois
une pension annuelle de 1600 francs, dont la premire anne lui fut
paye d'avance. Quand le duc de Bassano vint dire  la veuve ce que Sa
Majest avait fait pour elle, et lui remit la premire anne de sa
pension, elle tomba  ses genoux et les mouilla de larmes.

La fte de l'empereur fut clbre  Vienne avec beaucoup d'clat. Tous
les habitans s'taient crus obligs d'illuminer leurs fentres: ce qui
faisait un coup d'oeil vraiment extraordinaire. Il n'y avait pas de
lampions; mais presque, toutes les croises tant  double chssis, on
avait mis entre les deux vitrages des lampes, des bougies, etc.,
arranges avec art: c'tait d'un effet charmant. Les Autrichiens
paraissaient aussi gais que nos soldats; ils n'eussent point ft leur
propre empereur avec autant d'empressement. Il y avait bien au fonds
quelque chose de contraint dans cette joie inaccoutume, mais les
apparences n'en disaient rien.

La veille de la fte, pendant la parade, on entendit  Schoenbrunn une
explosion terrible; le bruit semblait venir de la ville. Quelques
instans aprs on vit un gendarme accourir au grand galop. Oh! oh! dit
en riant le colonel Mechnem, il faut que le feu soit  Vienne. Un
gendarme qui galope! Il venait annoncer un vnement bien dplorable.
Une compagnie d'artilleurs prparait dans l'arsenal de la ville
plusieurs pices d'artifice pour clbrer la fte de Sa Majest. Un
d'eux, en foulant une bombe, mit le feu  la fuse, il eut peur, et jeta
loin de lui la pice qui alluma les poudres que renfermait l'atelier. Il
y eut dix-huit canonniers de tus du coup et sept de blesss.

Dans le temps de la fte de Sa Majest, comme j'entrais un matin dans
son cabinet, je trouvai avec elle M. Charles Sulmetter, commissaire
gnral de la police de Vienne. Je l'avais dj vu plusieurs fois: il
avait commenc par tre premier espion de l'empereur, et ce mtier avait
t profitable pour lui au point de lui faire amasser quarante mille
livres de rente. Il tait n  Strasbourg, avait commenc par tre chef
de contrebandiers en Alsace, et la nature l'avait merveilleusement
organis pour cet tat comme pour celui qu'il exera ensuite: il le
disait lui-mme en racontant ses aventures, et prtendait que la
contrebande et la police avaient ensemble beaucoup de points de
ressemblance; que le grand art d'un contrebandier tait de savoir
viter, comme celui de l'espion de savoir chercher.

Il inspirait une si grande terreur aux Viennois, que seul il valait tout
un corps d'arme pour les maintenir. Son regard vif et pntrant, son
air de rsolution et de svrit, la brusquerie de sa dmarche et de ses
gestes, un organe terrible et son apparence de vigueur, justifiaient
pleinement sa rputation. Ses aventures fourniraient une ample matire 
quelque romancier. Dans les premires campagnes d'Allemagne, charg d'un
message du gouvernement franais pour l'un des plus importans
personnages de l'arme autrichienne, il passe chez l'ennemi, dguis en
bijoutier allemand, muni de passe-ports en rgle et fourni d'une fort
belle provision de diamans et de bijoux. Il avait t vendu: on l'arrte
et on le fouille. Sa lettre tait cache dans le double-fond d'une bote
en or: on la trouva, et l'on eut la sottise d'en faire lecture devant
lui. Jug et condamn  mort, il fut livr aux soldats qui devaient le
fusiller; mais il tait nuit, et l'on remit son supplice au lendemain.
Il reconnat parmi ses gardes un dserteur franais; il cause avec lui,
lui promet beaucoup d'argent; il fait venir du vin, boit avec les
soldats, les enivre, et, couvert d'un de leurs habits, il s'chappe avec
le Franais: mais, avant de rentrer au camp, il trouve le moyen de
prvenir la personne pour qui tait la lettre saisie, et de ce qu'elle
contenait, et de ce qui lui est arriv.

On donnait souvent  l'arme des mots d'ordre difficiles  retenir, pour
fixer davantage l'attention. Un jour, le mot tait _Pricls,
Perspolis_. Un capitaine de la garde, qui connaissait mieux l'art de
commander une charge que l'histoire grecque et la gographie, entend
mal, et donne, pour mot d'ordre _perce l'glise_. On rit de bon coeur de
ce quiproquo. Le vieux capitaine fut bien loin de s'en fcher, et disait
qu'aprs tout il n'en avait pas t dj si loin.

Le secrtaire du gnral Androssy, gouverneur de Vienne, avait la
malheureuse passion du jeu, et trouvant qu'il ne gagnait point assez
pour fournir  ses dpenses, il se vendit  l'ennemi. Sa correspondance
fut saisie, il avoua sa trahison et fut condamn  mort. Au moment du
supplice, il fit preuve d'un tonnant sang-froid: Approchez-vous
davantage, dit-il aux soldats qui devaient le fusiller; comme cela vous
me viserez mieux et j'aurai moins  souffrir.

Dans une de ses excursions autour de Vienne, l'empereur rencontra un
conscrit trs-jeune qui rejoignait son corps; il l'arrte, lui demande
son nom, son ge, son rgiment, son pays. Monsieur, rpond le soldat
qui ne le connaissait pas, je m'appelle Martin, j'ai dix-sept ans et je
suis des Hautes-Pyrnes.--Tu es donc Franais?--Oui, Monsieur.--Ah! tu
es un coquin de Franais!... Qu'on dsarme cet homme, et qu'on le
pende...--Oui, f..., je suis Franais, rpte le conscrit, et _vive
l'empereur_! Sa Majest rit beaucoup, le conscrit fut dtromp,
flicit, et courut rejoindre ses camarades avec la promesse d'une
rcompense, promesse que l'empereur ne tarda point  excuter.

Deux ou trois jours avant son dpart de Schoenbrunn, l'empereur courut de
nouveau le risque d'tre assassin. Cette fois le coup devait tre port
par une femme.

La comtesse*** attirait  cette poque tous les regards, tant  cause
de son tonnante beaut que du scandale de ses liaisons avec lord Paget,
ambassadeur d'Angleterre. Il serait difficile de trouver des expressions
qui peignissent avec vrit tout ce qu'il y avait de grce et de charmes
dans cette dame, pour laquelle les socits de Vienne ne s'ouvraient
qu'avec une sorte de rpugnance, mais qui se ddommageait de leurs
mpris, en recevant chez elle ce que l'arme franaise avait de plus
brillant.

Un fournisseur de l'arme se mit dans la tte de procurer  l'empereur
la connaissance de cette dame, et sans que Sa Majest en ft informe,
il fit faire  la comtesse des propositions par un de ses amis, officier
de cavalerie attach  la police militaire de la ville de Vienne.

L'officier de cavalerie crut parler de la part de l'empereur, et ce fut
de trs-bonne foi qu'il dit  la comtesse que Sa Majest avait le plus
grand dsir de la voir  Schoenbrunn. C'tait un matin qu'il lui faisait
cette proposition pour le soir; ce qui parut tant soit peu brusque  la
comtesse, qui ne se dcida pas d'abord, et demanda la journe pour y
rflchir, ajoutant qu'elle voulait des preuves irrcusables pour croire
que l'empereur tait vraiment pour quelque chose dans cette affaire.
L'officier protesta de sa sincrit, promit au reste de donner toutes
les preuves qu'on exigerait, et prit rendez-vous pour le soir. Ayant
rendu compte de sa ngociation au fournisseur, celui-ci donna les ordres
ncessaires pour qu'une voiture ft prte pour le soir indiqu par la
comtesse,  l'officier de cavalerie.  l'heure convenue, l'officier
retourna chez la comtesse, pensant l'emmener avec lui: mais elle le pria
de revenir le lendemain, disant qu'elle n'tait point dcide, et
qu'elle avait besoin de la nuit pour rflchir encore. Sur les
observations de l'officier, elle se dcida pourtant, mais toujours pour
le lendemain, et lui donna sa parole d'honneur d'tre prte pour l'heure
 laquelle il viendrait la chercher.

La voiture fut donc renvoye, et redemande le lendemain  pareille
heure. Cette fois, l'envoy du fournisseur trouva la comtesse trs-bien
dispose. Elle le reut avec gat, avec empressement mme, et lui fit
voir qu'elle avait mis ordre  ses affaires comme s'il se ft agi pour
elle de quelque grand voyage: puis aprs l'avoir regard quelques
instans en face, elle lui dit en le tutoyant Tu peux revenir dans une
heure, je serai prte: j'irai _le_ voir, tu peux y compter. Hier j'avais
des affaires  terminer, mais aujourd'hui je suis libre. Si tu es bon
Autrichien, tu me le prouveras: tu sais combien il a fait de mal  notre
pays! Eh bien, ce soir, notre pays sera veng! Viens me chercher, n'y
manque pas!

L'officier de cavalerie, effray d'une semblable confidence, n'en voulut
point porter la responsabilit. Il vint tout dire au chteau. L'empereur
le rcompensa richement, l'engagea, dans son propre intrt,  ne plus
revoir la comtesse, et dfendit expressment de donner la moindre suite
 cette affaire. Tous ces dangers n'altraient en rien son humeur: il
avait coutume de dire: Qu'ai-je  craindre? je ne puis pas tre
assassin: je ne mourrai que sur un champ de bataille. Et mme sur un
champ de bataille, il ne prenait aucunement garde  lui.  Essling, par
exemple, il s'exposa comme un chef de bataillon qui veut devenir
colonel: les boulets tuaient du monde  ct de lui, devant, derrire;
il ne bougeait pas. Ce fut au point qu'un gnral effray s'cria:
Sire, si votre majest ne se retire pas, il faudra que je la fasse
enlever par mes grenadiers. Qu'on juge aprs cela si l'empereur
songeait  prendre des prcautions pour lui-mme? Mais les marques
d'exaspration manifestes par les habitans de Vienne le faisaient
veiller  la sret de ses troupes; il avait dfendu expressment que
les soldats quittassent leurs cantonnemens le soir. Sa Majest avait
peur pour eux.

Le chteau de Schoenbrunn tait le rendez-vous de tous les savans
illustres de l'Allemagne. Il ne paraissait point un ouvrage nouveau,
point une invention curieuse qu'aussitt l'empereur ne donnt l'ordre de
lui en prsenter les auteurs. Ce fut ainsi que M. Malzel, le fameux
mcanicien, inventeur du mtronome, fut admis  l'honneur d'offrir  sa
majest plusieurs pices de son invention. L'empereur admira les jambes
artificielles destines  remplacer bien mieux et plus commodment que
des jambes de bois, celles que les boulets emportaient. Il le chargea de
construire un char pour emporter les blesss du champ de bataille. Ce
char devait tre fait de telle sorte, qu'il pt, tant ploy, se charger
facilement en croupe des gens  cheval qui se trouvent  la suite de
l'arme, comme les chirurgiens, les aides, les employs, etc. M. Malzel
avait aussi fabriqu un automate connu dans toute l'Europe sous le nom
du _joueur d'checs_. Il l'avait apport  Schoenbrunn pour le faire
voir  Sa Majest, et l'avait mont dans l'appartement du prince de
Neufchtel. L'empereur alla chez le prince: je le suivis avec quelques
personnes. L'automate tait assis devant une table sur laquelle le jeu
d'checs tait dispos. Sa Majest prend une chaise et s'asseyant en
face de l'automate, dit en riant: Allons! mon camarade;  nous deux.
L'automate salue et fait signe de la main  l'empereur, comme pour lui
dire de commencer. La partie engage, l'empereur fait deux ou trois
coups, et pose exprs une pice  faux. L'automate salue, reprend la
pice et la remet  sa place. Sa Majest triche une seconde fois;
l'automate salue encore, mais il confisque la pice. _C'est juste_, dit
Sa Majest et pour la troisime fois, elle triche. Alors l'automate
secoue la tte, et, passant la main sur l'chiquier, il renverse tout le
jeu.

L'empereur fit de grands complimens au mcanicien. Comme il sortait de
l'appartement, accompagn du prince de Neufchtel, nous trouvmes dans
l'antichambre deux jeunes filles qui prsentrent au prince de la part
de la mre une corbeille de fruits magnifiques. Comme le prince les
accueillait avec un air de familiarit, l'empereur, curieux de les
connatre, s'approcha d'elles et les questionna; mais elles
n'entendaient pas le franais. Quelqu'un dit alors  Sa Majest que ces
deux jolies personnes taient les filles d'une bonne femme  qui le
marchal Berthier avait sauv la vie en 1805. Il tait seul,  cheval;
le froid tait horrible et la terre couverte de neige; il aperoit
couche au pied d'un arbre une femme qui paraissait mourante. Le froid
l'avait saisie; le marchal la prend dans ses bras, la place sur son
cheval avec son manteau sur les paules, et la ramne ainsi chez elle o
ses filles pleuraient son absence. Il sortit sans vouloir se faire
connatre; mais elles le retrouvrent lors de la prise de Vienne, et
toutes les semaines, les deux soeurs venaient voir leur bienfaiteur, et
lui apporter en reconnaissance des corbeilles de fleurs ou de fruits.




CHAPITRE XVI.

     Excursion  Raab.--L'_vque_ et _Soliman_.--Mprise de M.
     Jardin.--Sensibilit de l'empereur.--Devoir pnible.--Les chouans
     de Normandie.--La femme brigand.--Scne dchirante.--Tendresse
     conjugale.--Dsespoir et folie.--Rendez-vous de chasse avec
     l'archiduc Charles.--Dpart de Schoenbrunn.--Arrive  Passau.--La
     veuve d'un mdecin allemand.--Terreur des habitans
     d'Augsbourg.--Bont du gnral Lecourbe.--Trait d'humanit d'un
     grenadier.--Dsespoir et joie maternelle.--Voyage rapide de
     l'empereur.--Arriv  Fontainebleau.--Mauvaise humeur de
     l'empereur.--Prdilection de l'empereur pour les manufactures de
     Lyon.--Promenade force de Sa Majest.--Accueil svre fait par
     l'empereur  l'impratrice.--Larmes de Josphine.--Rparation de
     l'empereur.


VERS la fin de septembre, l'empereur fit un voyage  Raab; il allait
monter  cheval pour retourner  la rsidence de Schoenbrunn, quand il
aperut l'vque de Raab,  quelques pas de lui.

N'est-ce pas l'vque? dit-il  M. Jardin qui tenait la tte du
cheval.--Non, Sire, c'est _Soliman_.--Je te demande si ce n'est pas
l'vque, rpta Sa Majest en montrant le prlat. M. Jardin, tout 
son affaire et ne pensant qu'au cheval de l'empereur, qui portait le nom
de _l'vque_, rpondit: Sire, je vous assure que vous l'avez mont 
l'avant-dernier relais. L'empereur s'aperut de la mprise et rit aux
clats.

Je fus tmoin,  Wagram, d'un trait qui atteste toute la bont et la
sensibilit de l'empereur, dont je crois avoir dj donn plusieurs
preuves, car si dans le rcit que je vais faire, il fut forc de se
refuser  un acte de clmence, son refus mme fera admirer la gnrosit
et la force de son me.

Une dame fort riche, qui habitait prs de Caen, madame de Combray,
livrait son chteau  une bande de royalistes qui croyaient servir
dignement leur cause en dvalisant les diligences sur les grandes
routes. Elle s'tait faite trsorire de cette bande de partisans, et
faisait passer les fonds  un prtendu trsorier de Louis XVIII. Sa
fille, madame Aquet, faisait partie de la troupe et, habille en homme,
elle s'tait distingue par son audace. Mais leurs exploits ne furent
pas de longue dure; poursuivis et atteints par des forces suprieures,
on leur fit leur procs; madame Aquet fut condamne  mort, avec ses
complices. Elle prtexta une grossesse et obtint un sursis, pendant
lequel elle mit en oeuvre, mais inutilement, tous les moyens qui taient
en son pouvoir pour obtenir sa grce. Enfin, au bout de huit mois de
vaines sollicitations, elle se dcida  envoyer ses enfans en Allemagne
pour demander sa grce  l'empereur. Son mdecin, sa soeur et ses deux
filles arrivrent  Schoenbrunn le jour o l'empereur tait all visiter
le champ de Wagram. Ils attendirent toute la journe, sur le perron du
palais, le retour de l'empereur. Les deux jeunes personnes, ges, l'une
de dix ans, l'autre de douze, inspiraient beaucoup d'intrt; mais le
crime de leur mre tait affreux; car si, en politique, des opinions
quelles qu'elles soient ne sont jamais coupables, on n'en doit pas moins
tre puni sous tous les gouvernemens possibles, lorsque, par opinion, on
se fait voleur et assassin. Les enfans vtus de deuil se jettent aux
pieds de l'empereur en criant: Grce, grce, rendez-nous notre mre!
L'empereur les relve avec bont, prend des mains de la tante la
ptition, la lit tout entire avec attention, interroge le mdecin avec
intrt... regarde les enfans... il hsite... mais au moment o je
croyais, comme tous ceux qui taient prsens  cette scne touchante,
qu'il allait prononcer la grce, il s'loigna  grands pas en disant:
Je ne le peux pas!... J'avais vu les combats intrieurs qu'il avait
prouvs; il avait chang plusieurs fois de couleur, des larmes
roulaient dans ses yeux, sa voix tait altre; son refus me parut un
acte de courage.

 ct du souvenir de ces violences criminelles, et d'autant plus
condamnables peut-tre qu'elles venaient d'une femme qui, pour s'y
livrer, avait d commencer par fouler aux pieds la douceur et les vertus
modestes de son sexe, je retrouve dans mes notes un trait de fidlit et
de tendresse conjugale qui auraient mrit une meilleure destine. La
femme d'un colonel d'infanterie ne voulut jamais quitter son mari.
Pendant la marche de l'arme, elle suivait le rgiment dans une calche;
les jours de combat elle montait  cheval, et se tenait le plus prs
possible de la ligne.  Friedland, elle vit le colonel tomber perc
d'une balle; elle y courut avec son domestique, l'enleva elle-mme des
rangs et l'emporta  l'ambulance; mais il tait trop tard, il tait
mort. Sa douleur fut silencieuse, on ne la vit pas verser une larme.
Elle offrit sa bourse  un chirurgien et le supplia d'embaumer le corps
de son mari. L'opration se fit aussi bien que possible. Le cadavre,
envelopp de linges, fut plac dans un coffre  charnires et mis dans
la calche. La veuve au dsespoir s'asseoit auprs et reprend le chemin
de la France; mais sa douleur concentre gare bientt sa raison. Dans
chaque station qu'elle fait, elle s'enferme avec son prcieux dpt,
tire le corps de son coffre, le place sur un lit, lui dcouvre la face,
lui prodigue les plus tendres caresses, lui parle comme s'il tait
vivant et s'endort auprs de lui. Le matin, elle replace son mari dans
le coffre, et reprenant son morne silence, continue sa route. Pendant
plusieurs jours, son secret resta inconnu; mais quelques jours seulement
avant d'arriver  Paris, il fut dvoil. L'embaumement du corps n'tait
pas fait de manire  le garantir long-temps de la putrfaction. Elle
arriva au point que dans une auberge, l'odeur effroyable qu'exhalait le
coffre veilla quelques soupons; on pntra le soir dans la chambre de
cette pouse infortune, et on la trouva tenant dans ses bras le corps
horriblement dfigur de son mari... Silence! cria-t-elle 
l'aubergiste pouvant, mon mari dort... Pourquoi venez-vous troubler
son sommeil de gloire?... On eut beaucoup de peine  retirer des mains
de cette insense le cadavre qu'elle gardait, et  la conduire  Paris
o peu de temps aprs, elle mourut, sans avoir recouvr un moment la
raison.

On s'tonnait beaucoup au chteau de Schoenbrunn de n'y avoir point
encore vu l'archiduc Charles que l'on savait tre trs-estim de
l'empereur, qui n'en parlait jamais qu'en tmoignant la plus haute
considration pour lui. J'ignore entirement quels motifs empchrent ce
prince de venir  Schoenbrunn, ou l'empereur de l'y recevoir; toujours
est-il que, deux ou trois jours avant le dpart pour Munich, Sa Majest
sortit un matin du chteau en partie de chasse avec quelques officiers
et moi, et qu'elle nous fit arrter  un rendez-vous de chasse appel la
Vnerie, sur la route de Vienne  Bukusdorf. En arrivant, nous trouvmes
l'archiduc Charles, qui attendait Sa Majest avec seulement deux
personnes de suite. Le souverain et l'archiduc restrent long-temps
enferms dans le pavillon, et nous ne rentrmes que fort tard 
Schoenbrunn.

L'empereur partit de cette rsidence le 16 octobre,  midi. La suite de
Sa Majest se composait du grand-marchal duc de Frioul, des gnraux
Rapp, Mouton, Savary, Nansouty, Durosnel, Lebrun; de trois chambellans;
de M. Labb, chef du bureau topographique; de M. de Menneval, secrtaire
de Sa Majest, et de M. Yvan. Le duc de Bassano et le duc de Cadore,
alors ministre des relations extrieures, partirent avec nous.

Nous arrivmes  Passau le 18 au matin. L'empereur passa toute la
journe  visiter les forts Maximilien et Napolon, ainsi que sept ou
huit redoutes, dont les noms rappelaient les faits principaux de la
campagne. Plus de douze mille ouvriers travaillaient  ces constructions
importantes. Ce fut une fte pour tous ces braves gens que la visite de
Sa Majest. Le soir on se remit en chemin, et deux jours aprs nous
tions  Munich.

 Augsbourg, en sortant du palais de l'lecteur de Trves, l'empereur
vit, agenouille dans la rue, sur son passage, une femme que quatre
enfans entouraient; il la releva et s'informa avec bont de ce qu'il
pouvait faire pour elle. La pauvre femme, sans rpondre, remit  Sa
Majest une ptition crite en allemand, que le gnral Rapp traduisit.
Elle tait la veuve d'un mdecin allemand, nomm Buiting, mort depuis
peu, et que l'arme connaissait pour son zle  secourir les blesss
franais, quand par hasard il lui en tombait sous la main. L'lecteur de
Trves, et plusieurs personnes de la suite de l'empereur, appuyrent
vivement la ptition de madame Buiting, que la mort de son mari
rduisait presque  la misre, et qui demandait  l'empereur quelques
secours pour les enfans du mdecin allemand dont les soins avaient sauv
la vie  plusieurs de ses braves soldats. Sa Majest donna l'ordre de
compter  la ptitionnaire la premire anne d'une pension qu'elle
constitua sur-le-champ. Le gnral Rapp ayant appris  la veuve ce que
l'empereur faisait pour elle, cette bonne mre s'vanouit en poussant un
cri de joie.

Je fus tmoin d'une autre scne aussi attendrissante. Lorsque l'empereur
marchait sur Vienne, les habitans d'Augsbourg, qui s'taient ports 
quelques mauvais traitemens envers des Bavarois, tremblaient que Sa
Majest n'exert sur eux de terribles reprsailles; la terreur fut au
comble quand on apprit qu'une partie de l'arme franaise allait
traverser la ville. Une jeune femme, d'une beaut remarquable, veuve
depuis quelques mois seulement, s'y tait retire avec son enfant, dans
l'espoir d'tre plus tranquille  Augsbourg que partout ailleurs;
effraye  l'approche des troupes, elle prend son enfant dans ses bras
et s'enfuit. Mais au lieu d'viter nos soldats, elle se trompe de porte
et tombe au milieu des avant-postes franais. Le gnral Lecourbe la
voit tremblante, perdue, qui le conjure  genoux de lui sauver
l'honneur, ft-ce mme aux dpens de sa vie, et s'vanouit. mu
jusqu'aux larmes, le gnral lui prodigue ses soins, et lui fait donner
un sauf-conduit et une escorte pour l'accompagner dans une ville
voisine, o elle avait dit que plusieurs de ses parens demeuraient.
L'ordre de marcher fut donn en mme temps, et dans les mouvemens qu'il
produisit, on oublia, en emmenant la mre, de prendre l'enfant, qui
resta aux avant-postes. Un brave grenadier le prit, et s'informant du
lieu o la pauvre mre avait t conduite, il se promit bien de le lui
rendre le plus tt qu'il se pourrait,  moins qu'une balle ne l'enlevt
avant le retour de l'arme. Il fit faire une poche de cuir, dans
laquelle il portait son jeune protg, arrang de telle sorte que son
sac lui servait d'abri. Toutes les fois qu'il fallait combattre, le bon
grenadier faisait un trou dans la terre, y dposait le petit et venait
le reprendre aprs l'affaire finie. Ses camarades se moqurent de lui le
premier jour, mais ils ne tardrent pas  comprendre ce qu'il y avait de
beau dans sa conduite. L'enfant chappa  tous les dangers, grce aux
soins continuels de son pre adoptif, et quand on se remit en route pour
Munich, le grenadier, qui s'tait singulirement attach  ce pauvre
petit, regrettait presque de voir approcher le moment o il faudrait le
rendre  sa mre.

On comprendra facilement ce que dut souffrir cette infortune aprs
avoir perdu son enfant; elle pria, supplia les militaires qui
l'escortaient de revenir sur leurs pas; mais ils avaient un ordre, et
rien ne put les dterminer  l'enfreindre.  peine arrive, elle
repartit pour Augsbourg, et s'informa de tous cts; personne ne put
lui donner de renseignemens. Elle crut que son fils tait mort, et le
pleura amrement. Elle pleurait ainsi depuis prs de six mois, quand
l'arme repassa par Augsbourg. Elle travaillait, enferme dans sa
chambre; on vient lui dire qu'un soldat demande  la voir, qu'il a
quelque chose de prcieux  lui remettre, mais que ne pouvant quitter
son corps, il la prie de venir le trouver sur la place. Bien loigne de
penser  tant de bonheur, elle vient et demande le grenadier; celui-ci
quitte son rang, et sortant de son sac le petit bonhomme, il le met dans
les bras de la pauvre mre, qui ne pouvait en croire le tmoignage de
ses yeux. Pensant que peut-tre cette dame n'tait pas riche, cet
excellent homme avait fait une collecte qui s'tait leve  vingt-cinq
louis qu'il avait mis dans une des poches de l'habit du petit.

L'empereur ne resta que fort peu de temps  Munich. Le jour de son
arrive, un courrier fut expdi par le grand-marchal  M. de Luay,
pour le prvenir que Sa Majest serait  Fontainebleau le 27 octobre,
dans la soire probablement, et qu'il fallait que la maison de
l'empereur ainsi que celle de l'impratrice fussent  cette rsidence
pour recevoir Sa Majest. Mais au lieu d'arriver le 27 au soir,
l'empereur avait voyag avec une telle rapidit que le 26  dix heures
du matin, il tait  la grille du palais de Fontainebleau, de sorte qu'
l'exception du grand-marchal, d'un courrier, et du concierge de
Fontainebleau, il ne trouva personne pour le recevoir  la descente de
voiture. Ce contre-temps fort naturel, puisqu'il tait impossible de
prvoir une avance de plus d'un jour, donna beaucoup d'humeur 
l'empereur; il regarda tout autour de lui, comme s'il cherchait
quelqu'un  gronder, et voyant que le courrier se prparait  descendre
de son cheval, sur lequel il tait plutt coll que pos, il lui dit:
Tu te reposeras demain; cours  Saint-Cloud, tu annonceras mon
arrive; et le pauvre courrier se remit  galoper de plus belle.

La faute de ce qui contrariait si vivement Sa Majest ne pouvait tre
attribue par elle  personne, car, d'aprs l'ordre du grand-marchal,
qui tait celui de l'empereur, M. de Luay avait command le service de
Leurs Majests de manire  ce qu'il ft prt pour le lendemain de grand
matin; c'tait donc le soir tout au plus que ce service pouvait arriver.
Il fallait attendre jusque l.

En attendant, l'empereur se mit  visiter les appartemens neufs qu'il
avait fait construire dans le chteau. Le btiment de la cour du
_Cheval-Blanc_, qui servait autrefois  l'cole militaire, avait t
restaur, agrandi et dcor avec une magnificence extraordinaire; on
l'avait mis tout entier en appartemens d'honneur, afin, disait Sa
Majest, d'occuper les manufactures de Lyon, que la guerre privait de
tout dbouch extrieur. Aprs s'tre bien promen et repromen,
l'empereur s'assit en donnant des signes de la plus vive impatience; il
demandait l'heure  chaque instant, ou bien regardait sa montre: enfin
il m'ordonna de prparer ce qu'il fallait pour crire, et se mit  une
petite table, tout seul, jurant intrieurement sans doute aprs ses
secrtaires qui n'arrivaient pas.

 cinq heures, il vint une voiture de Saint-Cloud; l'empereur
l'entendant rouler dans la cour, descendit prcipitamment, et tandis
qu'un valet de pied ouvrait la portire et baissait le marche-pied, il
dit aux personnes qui taient dedans: Et l'impratrice? On rpondit
que Sa Majest l'impratrice ne s'tait fait prcder que d'un quart
d'heure tout au plus. C'est bien heureux, reprit l'empereur, et
tournant le dos brusquement, il remonta les escaliers et rentra dans une
petite bibliothque o il s'tait tabli pour travailler.

Enfin l'impratrice arriva comme six heures allaient sonner; il tait
nuit ferme. L'empereur, cette fois, ne descendit pas; mais il s'informa
de ce qu'il entendait, et sachant que c'tait Sa Majest, il continua
d'crire sans se dranger pour l'aller recevoir; c'tait la premire
fois qu'il agissait ainsi. L'impratrice le trouva assis dans la
bibliothque: Ah! dit Sa Majest, vous voil, Madame; vous faites bien,
car j'allais partir pour Saint-Cloud. Et l'empereur, dont les yeux
avaient quitt son ouvrage pour se fixer sur l'impratrice, les baissa
aprs avoir parl. Cet accueil svre fit beaucoup de peine  Josphine;
elle voulut s'excuser, Sa Majest lui rpondit de manire  lui faire
venir les larmes aux yeux; mais aussitt il s'en repentit, et demanda
pardon  l'impratrice en convenant de son tort.




CHAPITRE XVII.

     Opinion errone sur le divorce.--Motifs de l'empereur.--Tendres
     mnagemens.--Sacrifice douloureux.--Courage et rsignation de
     l'impratrice.--Les convives dsappoints.--Gat de
     l'empereur.--Le roi de Saxe  Fontainebleau.--Amiti des deux
     monarques.--Promenade  pied au pont d'Ina.--L'oeil du
     matre.--Compliment du roi de Saxe  Sa Majest.--Proccupation de
     l'empereur.--Embarras de l'empereur et de l'impratrice.--Gne
     mutuelle.--Tristesse du sjour  Fontainebleau.--Abattement de
     l'empereur.--Le 30 novembre.--Repas lugubre.--Scne
     terrible.--L'impratrice vanouie.--Paroles chappes 
     l'empereur.--Ftes donnes par la ville de Paris.--Horrible
     situation de l'impratrice.--Enthousiasme inexprimable.--Agitation
     de l'empereur.--Tableau d'un grand couvert imprial.--Arrive du
     prince Eugne.--Son dsespoir.--Entrevue de l'empereur et du
     vice-roi.--Paroles touchantes de l'empereur.--Crmonie du
     divorce.--Visite nocturne de Josphine.--Dpart de Josphine pour
     la Malmaison.


CE n'est pas, comme on le dit dans quelques mmoires,  cause et  la
suite de la petite brouillerie que j'ai rapporte ci-dessus que l'ide
premire du divorce vint  Sa Majest. L'empereur croyait ncessaire au
bonheur de la France qu'il et un hritier de son nom, et comme il tait
certain que l'impratrice ne pouvait plus lui en donner, il dut songer
au divorce. Mais ce fut par les moyens les plus doux, et avec les plus
grands mnagemens, qu'il tcha d'amener l'impratrice  ce sacrifice
douloureux; il n'eut pas recours, comme on a voulu le faire entendre,
aux emportemens, aux menaces; ce fut  la raison de son pouse qu'il en
appela, ce fut volontairement qu'elle y consentit. Je le rpte, il n'y
eut point de violence de la part de l'empereur; il y eut courage,
rsignation et soumission de la part de l'impratrice. Son dvouement 
l'empereur l'aurait fait souscrire  tous les sacrifices; elle et donn
sa vie pour lui, et, quoique cette terrible sparation brist son coeur,
elle trouvait de la consolation dans l'ide qu'elle pargnerait une
inquitude, un tourment  l'homme qu'elle chrissait le plus au monde;
et quand elle apprit que le roi de Rome tait n, elle oublia toutes ses
douleurs pour ne songer qu'au bonheur de son ami; car ils eurent
toujours l'un pour l'autre les soins, les gards de la plus parfaite
amiti.

L'empereur n'avait pris dans toute la journe du 26, qu'une tasse de
chocolat et un peu de bouillon; aussi plusieurs fois l'avais-je entendu
se plaindre de la faim quand arriva l'impratrice. La querelle finie,
les deux poux s'embrassrent tendrement, et l'impratrice passa dans
ses appartemens pour faire sa toilette. Pendant ce temps, l'empereur
reut MM. Decrs et de Montalivet, qu'il avait envoy chercher le matin
par un piqueur, et sur les sept heures et demie, l'impratrice reparut,
habille avec un got parfait. En dpit du froid, elle s'tait fait
coiffer en cheveux avec des pis d'argent et des fleurs bleues; elle
avait une polonaise en satin blanc borde de cygne qui lui seyait 
ravir. L'empereur interrompit son travail pour la regarder: Je ne suis
pas reste long-temps  ma toilette, n'est-ce pas? dit-elle en
souriant. Sa Majest, sans rpondre, lui montra la pendule, puis se
leva, lui donna la main, et se disposant  passer dans la salle 
manger, il dit  MM. de Montalivet et Decrs: Je suis  vous dans cinq
minutes.--Mais, rpliqua l'impratrice, ces messieurs n'ont sans doute
pas dn, puisqu'ils arrivent de Paris.--Ah! c'est juste; et les
ministres entrrent avec Leurs Majests dans la salle  manger, o ils
ne mangrent rien, car  peine l'empereur se fut-il assis qu'il se leva,
jeta sa serviette et rentra dans son cabinet, o ces messieurs le
suivirent ncessairement, mais  leur bien grand regret, je pense.

La journe finit mieux qu'elle n'avait commenc: il y eut le soir une
rception peu nombreuse, mais fort agrable, dans laquelle l'empereur se
montra trs-gai et trs-aimable; il semblait qu'il voult effacer le
souvenir de la petite scne qu'il avait faite  l'impratrice.

Leurs Majests restrent  Fontainebleau jusqu'au 14 novembre. Le roi de
Saxe tait arriv la veille  Paris; l'empereur, qui avait fait  cheval
presque toute la route de Fontainebleau  Paris, se rendit en arrivant
au palais de l'lyse. Les deux monarques paraissaient fort lis et
sortirent ensemble presque tous les jours. Un matin de trs-bonne heure,
ils sortirent  pied des Tuileries, suivis chacun d'une seule personne;
j'tais avec l'empereur; ils se dirigrent, en suivant le bord de l'eau,
du ct du pont d'Ina, dont les travaux taient pousss avec une grande
activit. Ils atteignaient la place de la Rvolution, lorsque cinquante
 soixante personnes se runirent dans l'intention d'accompagner les
deux souverains. Ce groupe commenait  gner l'empereur, mais des agens
de police le dissiprent. Arrive au pont, Sa Majest examina avec
attention les travaux, et trouvant  redire dans la construction, elle
fit appeler l'architecte, qui vint et trouva l'observation fonde, bien
que pour en convenir l'empereur et besoin de parler beaucoup et de
revenir souvent sur les mmes explications. Sa Majest, se tournant
alors vers le roi de Saxe, lui dit: Vous voyez, mon cousin, que l'oeil
du matre est ncessaire partout.--Oui, rpondit le roi de Saxe, et
surtout un oeil aussi exerc que celui de Votre Majest.

Presque aussitt aprs que nous fmes  Fontainebleau, je m'aperus que
l'empereur, lorsqu'il se trouvait avec son auguste pouse, tait
contraint, proccup. Le mme embarras se peignait dans les traits de
l'impratrice. Cet tat de gne et de mutuelle observation devint en peu
de temps assez visible pour tre remarqu de tout le monde. Il en
rsulta que le sjour  Fontainebleau fut extrmement triste et
ennuyeux.  Paris, la prsence du roi de Saxe fit quelque diversion;
mais l'impratrice paraissait plus inquite que jamais. Chacun
s'puisait en conjectures; pour moi, je ne savais trop que penser. Le
front de l'empereur tait plus soucieux de jour en jour, quand arriva le
30 novembre.

Ce jour-l, le dner fut silencieux comme jamais je ne l'avais vu.
L'impratrice avait pleur toute la journe, et, pour cacher autant que
possible sa pleur et la rougeur de ses yeux, elle s'tait coiffe d'un
grand chapeau blanc nou sous le menton, et dont la passe couvrait son
front tout entier. L'empereur tenait presque continuellement les yeux
baisss; on voyait de temps en temps des mouvemens convulsifs agiter sa
physionomie, et s'il lui arrivait de lever les yeux, c'tait pour
regarder  la drobe l'impratrice avec un sentiment bien visible de
profonde douleur. Les officiers de service, immobiles comme des thermes,
observaient avec une inquitude curieuse cette scne sombre et pnible;
et pendant tout le repas, qui fut servi pour la forme, car Leurs
Majests ne touchrent  rien, on n'entendit que le bruit uniforme des
assiettes apportes et remportes, tristement vari par la voix monotone
des officiers de bouche et par le tintement que produisait l'empereur en
frappant machinalement son couteau sur les parois de son verre. Une
seule fois Sa Majest rompit le silence par un gros soupir suivi de ces
mots adresss  l'un des officiers: Quel temps fait-il? Question sans
intention et sans rsultat pour l'empereur, car il n'entendit point ou
ne parut point entendre la rponse. Presque aussitt il se leva de
table, et l'impratrice le suivit  pas lents et le mouchoir sur sa
bouche, comme pour comprimer des sanglots. On apporta le caf, et, selon
l'usage, un page prsenta le plateau  l'impratrice pour qu'elle
verst elle-mme la liqueur; mais l'empereur le prit lui-mme, versa le
caf dans la tasse, fit fondre le sucre en regardant toujours
l'impratrice, qui restait debout, comme frappe de stupeur; il but, et
rendit le tout au page. Ensuite il tmoigna par un signe qu'il voulait
tre seul, et poussa la porte du salon derrire lui. Je restai dehors,
et m'assis  ct de la porte; bientt il ne resta plus dans la salle 
manger qu'un de messieurs les prfets du palais, qui se promenait les
bras croiss, pressentant, ainsi que moi, quelque terrible vnement. Au
bout de quelques minutes j'entends des cris, je me prcipite...
L'empereur ouvre vivement la porte, regarde, et ne voit que nous deux...
L'impratrice tait par terre, pleurant et criant  fendre le coeur:
Non, vous ne le ferez pas! vous ne voudrez pas me faire mourir!
L'huissier de la chambre avait le dos tourn; je cours  lui, il me
comprend et sort. Sa Majest fit entrer la personne qui se trouvait avec
moi, et la porte fut referme. J'ai su depuis que l'empereur lui avait
dit d'enlever l'impratrice avec lui, afin de la transporter dans son
appartement; elle venait, dit Sa Majest, d'avoir une violente attaque
de nerfs, et sa position rclamait les soins les plus prompts. M. de
B..., avec l'aide de l'empereur, enleva l'impratrice dans ses bras, et
Sa Majest, prenant elle-mme un flambeau sur la chemine, claira M. de
B... le long d'un couloir o prenait le petit escalier qui communiquait
de ses appartemens  ceux de l'impratrice. Cet escalier, extrmement
troit, ne permettait pas qu'un homme, charg d'un tel fardeau, pt le
descendre sans courir le risque de tomber. Sa Majest, sur l'observation
que lui en fit M. de B..., appela le gardien du porte-feuille, dont la
charge tait de se tenir toujours  la porte du cabinet de l'empereur,
donnant sur cet escalier, et lui remit la bougie, dont on n'avait plus
besoin, puisqu'on venait d'allumer les lanternes. Sa Majest fit passer
le gardien devant, qui tenait toujours le flambeau, et, prenant
elle-mme les jambes de l'impratrice, elle descendit avec M. de B...
fort heureusement, et ils arrivrent ainsi dans la chambre  coucher.
Alors l'empereur sonna, et fit venir les femmes; quand elles furent
entres, il se retira les larmes aux yeux, et donnant tous les signes de
la plus vive motion. Cette scne l'avait tellement affect, qu'il lui
chappa de dire  M. de B..., d'une voix tremblante et entrecoupe,
quelques phrases qui ne fussent jamais sorties de sa bouche en toute
autre circonstance. Sans doute il fallait un trouble aussi extrme pour
que Sa Majest apprt  M. de B... la cause du dsespoir de
l'impratrice, pour qu'elle lui dt que l'intrt de la France et de la
dynastie impriale avaient fait violence  son coeur; que le divorce
tait devenu un devoir dplorable, rigoureux, mais que c'tait un
devoir.

La reine Hortense et M. Corvisart ne tardrent point  se rendre auprs
de l'impratrice, qui passa une fort mauvaise nuit. De son ct,
l'empereur ne dormit point; il se leva plusieurs fois pour aller
s'informer lui-mme de l'tat o se trouvait Josphine. Pendant toute
cette nuit, Sa Majest ne pronona point une seule parole: je ne l'avais
jamais vue dans un chagrin pareil.

Cependant le roi de Naples, le roi de Westphalie, le roi de Wurtemberg
et les reines et princesses de la famille impriale arrivaient  Paris
pour assister aux ftes que la ville de Paris devait donner  Sa Majest
en rjouissance des victoires et de la paix d'Allemagne, en mme temps
que pour clbrer l'anniversaire du couronnement. D'un autre ct, la
session du corps lgislatif allait s'ouvrir. Il fallut que, dans
l'intervalle qui spara la fivre dont je viens de parler et le jour de
la signature de l'acte du divorce, l'impratrice ft prsente  toutes
ces solennits,  toutes ces ftes, qu'elle part  la face d'une
immense population, tandis que la solitude seule pouvait apporter
quelque adoucissement  ses maux; il fallut qu'elle se couvrt le
visage de rouge afin de dissimuler sa pleur et les ravages d'un mois
pass dans les tourmens et dans les larmes. Quelles tortures! et combien
elle devait maudire cette lvation, dont il ne lui restait plus que la
contrainte  sentir!

Le 3 dcembre, Leurs Majests se rendirent  Notre-Dame. Un _Te Deum_
fut chant; ensuite le cortge imprial se mit en marche pour le palais
du Corps-Lgislatif, et l'ouverture de la session se fit avec une
magnificence inusite. L'empereur prit place au milieu d'un enthousiasme
inexprimable; jamais peut-tre son apparition n'avait excit tant de
cris et d'applaudissemens. L'impratrice fut moins triste un instant;
elle semblait jouir de ces tmoignages d'affection pour celui qui allait
cesser d'tre son poux; mais quand il eut commenc  parler, elle
retomba dans ses rflexions douloureuses.

Il tait cinq heures  peu prs lorsque le cortge rentra aux Tuileries.
Le banquet imprial n'tait que pour sept heures et demie. Dans cet
intervalle, il y eut rception des ambassadeurs, aprs laquelle les
convives passrent dans la _galerie de Diane_.

L'empereur avait au grand couvert son costume du sacre et la tte
coiffe de son chapeau  plumes, qu'il ne quitta point un seul instant.
Il mangea plus que de coutume, malgr l'inquitude qui semblait
l'agiter; il regardait tout autour de lui et derrire, faisant qu'
chaque instant le grand-chambellan se baissait pour prendre un ordre
qu'il ne donnait jamais. L'impratrice tait assise en face de lui, dans
la plus riche parure, en robe lame, couverte de diamans, mais le visage
plus souffrant encore que le matin.

 la droite de l'empereur tait assis le roi de Saxe, en uniforme blanc,
avec revers et collet rouges brods richement en argent. Il avait une
queue postiche d'une longueur prodigieuse.

 ct du roi de Saxe tait le roi de Westphalie, Jrme Bonaparte, en
tunique de satin blanc, et ceinture charge de perles et de diamans;
cette ceinture lui venait presque sous les bras. Son col tait nu et
blanc; il n'avait point de favoris et trs-peu de barbe; une collerette
rabattue sur les paules et d'une dentelle magnifique, une toque de
velours noir orne de plumes blanches, compltaient ce costume, le plus
frais, le plus galant du monde. Ensuite venaient le roi de Wurtemberg
avec son norme ventre, qui le forait de se tenir loign de la table,
et le roi de Naples, en costume si riche qu'il en tait presque
extravagant; couvert de croix, de crachats, et jouant avec sa
fourchette sans boire ni manger.

 la droite de l'impratrice taient Madame-Mre, la reine de
Westphalie, la princesse Borghse et la reine Hortense, ple comme
l'impratrice, mais rendue plus belle par sa tristesse; sa figure
faisait un contraste bien remarquable avec celle de la princesse
Pauline, qui ne parut peut-tre jamais plus gaie que ce jour-l. La
princesse Pauline avait une toilette extraordinairement recherche, mais
qui ne rehaussait point,  beaucoup prs, les charmes de sa personne
autant que la mise lgante, mais simple et pleine de got, de la reine
de Hollande.

Le lendemain, il y eut une fte magnifique  l'Htel-de-Ville:
l'impratrice y montra sa grce et sa bienveillance ordinaires. Ce fut
la dernire fois qu'elle se montra en grande crmonie.

Quelques jours aprs toutes ces rjouissances, le vice-roi d'Italie,
Eugne de Beauharnais, arriva. Il apprit de la bouche mme de
l'impratrice la terrible mesure que les circonstances allaient rendre
ncessaire. Cette confidence l'accabla; troubl, dsespr, il vint chez
Sa Majest; et, comme s'il ne pouvait croire ce qu'il venait d'entendre,
il demanda  l'empereur s'il tait vrai que le divorce dt avoir lieu.
L'empereur fit un signe affirmatif, et, la douleur peinte sur le
visage, il tendit la main  son fils adoptif. Sire, permettez que je
vous quitte.--Comment?--Oui, Sire; le fils de celle qui n'est plus
l'impratrice ne peut rester vice-roi: je suivrai ma mre dans sa
retraite; je la consolerai.--Tu veux me quitter, Eugne? toi! Eh! ne
sais-tu pas combien sont imprieuses les raisons qui me forcent 
prendre un tel parti? Et si je l'obtiens, ce fils, objet de mes plus
chers dsirs, ce fils qui m'est si ncessaire, qui me remplacera auprs
de lui lorsque je serai absent? qui lui servira de pre, si je meurs?
qui l'levera qui fera un homme de lui? L'empereur avait les larmes aux
yeux en prononant ces dernires paroles: il prit de nouveau la main du
prince Eugne, et, l'attirant  lui, il l'embrassa tendrement. Je ne pus
entendre la fin de cette intressante conversation.

Enfin le jour fatal arriva: c'tait le 16 dcembre. La famille impriale
se trouvait runie en costume de grande crmonie, lorsque l'impratrice
entra, vtue d'une robe blanche toute simple, et sans le moindre
ornement: elle tait ple, mais calme, et s'appuyait sur le bras de la
reine Hortense, aussi ple et bien plus mue que son auguste mre. Le
prince de Beauharnais tait debout  ct de l'empereur, les bras
croiss, et agit d'un tremblement si violent qu'on s'attendait  le
voir tomber  chaque instant. Lorsque l'impratrice fut entre, le comte
Regnaud de Saint-Jean-d'Angly fit la lecture de l'acte de sparation.

Cette lecture fut coute dans un profond silence; tous les visages
peignaient une vive anxit; l'impratrice paraissait plus calme que
tout le monde, quoique ses joues fussent constamment sillonnes de
larmes. Elle tait assise sur un fauteuil, dans le milieu du salon, et
s'appuyait le coude sur une table; la reine Hortense sanglotait debout
derrire elle. La lecture de l'acte acheve, l'impratrice se leva,
s'essuya les yeux, et d'une voix presque ferme, pronona les paroles
d'adhsion; puis elle se remit dans son fauteuil, prit une plume des
mains de M. Regnaud de Saint-Jean-d'Angly et signa. Ensuite elle se
retira, toujours soutenue par la reine Hortense; le prince Eugne sortit
en mme temps par le cabinet, et les forces lui manquant, il tomba sans
connaissance entre les deux portes. L'huissier du cabinet le releva, et
le remit aux mains de ses aides de camp, qui s'empressrent de lui
prodiguer les soins que rclamait une position aussi douloureuse.

Pendant cette terrible crmonie, l'empereur ne dit pas un mot, ne fit
pas un geste; il tait immobile comme une statue, les yeux fixes et
presque gars. Il fut silencieux et morne toute la journe. Le soir,
comme il venait de se mettre au lit, et que j'attendais ses derniers
ordres, tout  coup la porte s'ouvre, et je vois entrer l'impratrice,
les cheveux en dsordre, la figure toute renverse. Cet aspect me
terrifia. Josphine (car elle n'tait plus que Josphine) s'avana d'un
pas chancelant vers le lit de l'empereur. Arrive tout prs, elle
s'arrte et pleure d'une manire dchirante. Elle tombe sur le lit,
passe ses bras autour du cou de Sa Majest, et lui prodigue les caresses
les plus touchantes. Mon motion ne peut se dcrire. L'empereur se mit 
pleurer aussi; il se leva sur son sant, et serra Josphine sur son
sein, en lui disant: Allons! ma bonne Josphine, sois plus raisonnable.
Allons! du courage, du courage; je serai toujours ton ami. touffe par
ses sanglots, l'impratrice ne pouvait rpondre; il y eut alors une
scne muette, qui dura quelques minutes, pendant lesquelles leurs larmes
et leurs sanglots confondus en dirent plus que n'auraient pu le faire
les expressions les plus tendres. Enfin Sa Majest, sortant de cet
accablement comme d'un rve, s'aperut que j'tais l, et me dit d'une
voix altre par ses pleurs: Sortez, Constant. J'obis, et passai dans
le salon  ct. Une heure aprs, je vis repasser Josphine, toujours
bien triste, toujours en larmes; elle me fit un signe de bienveillance
en passant. Alors je rentrai dans la salle  coucher pour en retirer les
flambeaux, comme j'avais coutume de faire tous les soirs. L'empereur
tait silencieux comme la mort, et tellement enfonc dans son lit, qu'il
me fut impossible de voir son visage.

Le lendemain matin, lorsque j'entrai dans la chambre de l'empereur, il
ne me dit pas un mot de la visite de l'impratrice; mais je le trouvai
souffrant, abattu. Quelques soupirs mal comprims sortaient de sa
poitrine; il ne parla pas tout le temps que dura sa toilette, et ds
qu'elle fut termine, il entra dans son cabinet. C'tait ce jour-l que
Josphine devait quitter les Tuileries pour se rendre  la Malmaison.
Toutes les personnes que leur service ne retenait pas taient
rassembles sous le vestibule, pour voir encore une fois cette
impratrice dtrne, que tous les coeurs suivaient dans son exil. On se
regardait sans oser se parler. Josphine parut, voile entirement, un
bras pass sur l'paule d'une de ses dames, et de l'autre main tenant un
mouchoir sur ses yeux. Ce fut un concert de lamentations  ne pouvoir
exprimer, lorsque cette femme adore traversa le court espace qui la
sparait de sa voiture. Elle y monta sans jeter un dernier regard sur ce
palais qu'elle quittait pour toujours. Les stores furent aussitt
baisss, et les chevaux partirent comme l'clair.

Quelques heures aprs, l'empereur partit pour Versailles.




CHAPITRE XVIII.

     Anecdotes antrieures au second mariage de l'empereur.--Jalousie de
     l'impratrice Josphine contre madame Gazani.--Interposition de
     l'empereur.--Changement de rles.--Madame Gazani attaque par
     l'empereur et dfendue par l'impratrice.--Fournisseurs consigns 
     la porte.--Conciliabule fminin surpris par l'empereur.--Marchande
     de modes mise  Bictre.--Grande rumeur.--Indiffrence de
     l'empereur.--Hardiesse d'un modiste.--L'empereur censur en
     face.--Crainte de Constant.--Retraite prcipite.--L'empereur ayant
     besoin de la prsence de Constant.--L'empereur voulant faire crire
     Constant sous sa dicte.--Refus de Constant.--Permission spciale
     de chasser accorde  Constant.--Fusil donn  Constant par
     l'empereur.--Prfrence de l'empereur pour les fusils de Louis
     XVI.--Louis XVI excellent arquebusier.--Opinion de Napolon sur
     Louis XVI.--Djeuners diplomatiques.--Le salon et les portraits de
     famille.--Scne burlesque dans la loge de l'impratrice.--Singulier
     usage d'un cachemire.--Le chambellan peu dgot.--Attentions d'un
     chambellan pour le petit chien de l'impratrice.--Un cousin de
     Constant au spectacle de Saint-Cloud.--Curiosit et
     extase.--Prudence provinciale.--Le cousin de Constant en garde
     contre les filous au thtre de la cour.--Ptitions adresses 
     l'empereur par Constant.--Mauvais succs des rclamations de la
     famille Cerf-Berr.--Heureux succs d'une demande de Constant pour
     le gnral Lemarrois.--Disgrce d'un oncle de Constant,
     involontairement cause par le marchal Bessires.--Rparation du
     marchal.--Imprudence d'une femme et malheur d'un mari.


LE mariage de Sa Majest avec l'archiduchesse Marie-Louise fut le
premier pas de l'empereur dans une nouvelle carrire. Il se flattait
qu'elle serait aussi glorieuse que celle qu'il avait dj parcourue; il
en a t tout autrement. Avant d'entrer dans le rcit de ce que j'ai 
dire sur les vnemens de l'anne 1810, je vais rapporter ici quelques
souvenirs jets sur des notes parses, et qui, sans que je puisse leur
assigner de date bien prcise, sont nanmoins antrieurs  l'poque 
laquelle je suis parvenu.

L'impratrice Josphine avait t long-temps jalouse de la belle madame
Gazani, une de ses lectrices, et la traitait assez froidement. Celle-ci
s'en plaignit  l'empereur, qui en parla  Josphine, en l'engageant 
avoir plus de bienveillance pour sa lectrice, qui le mritait par son
attachement  la personne de l'impratrice, et en ajoutant que celle-ci
avait tort de supposer qu'il y et encore entre madame Gazani et lui la
moindre liaison. L'impratrice, sans avoir t convaincue par cette
dernire assertion de l'empereur, avait nanmoins cess de bouder madame
Gazani, lorsqu'un matin, l'empereur, qui avait apparemment quelque
crainte que la belle Gnoise ne reprt sur lui quelque empire, entra
brusquement chez l'impratrice, en lui disant: Je ne veux plus voir
chez vous madame Gazani; il faut qu'elle retourne en Italie. Cette fois
ce fut la bonne Josphine qui prit la dfense de sa lectrice. Il courait
dj des bruits de divorce. L'impratrice dit  Sa Majest: Vous savez
bien, mon ami, que le meilleur moyen que vous ayez d'tre dlivr de la
prsence de madame Gazani, c'est de la laisser avec moi. Souffrez donc
que je la garde. Nous pleurerons ensemble; elle et moi nous nous
entendrons bien.

Ds ce moment l'impratrice fut en effet pleine de bont pour madame
Gazani, qui la suivit  la Malmaison et  Navarre. Ce qui augmentait les
bons procds de l'impratrice pour cette dame, c'est qu'elle la croyait
afflige pour sa part de l'inconstance de l'empereur. Pour moi, j'ai
toujours dout que l'attachement de madame Gazani pour l'empereur ft
sincre; son amour-propre avait pu souffrir lorsqu'elle s'tait vue
dlaisse; mais elle s'tait console sans peine au milieu des hommages
et des adorations qui entouraient naturellement une aussi jolie femme.

En mentionnant le nom de l'impratrice Josphine, je me rappelle deux
anecdotes que l'empereur lui-mme prenait plaisir  rapporter. Le
gaspillage outr qui se faisait dans la maison de l'impratrice tait un
continuel sujet de chagrin pour lui, et il avait fait dfendre la porte
de Josphine  divers fournisseurs dont il connaissait par exprience la
disposition  abuser de la trop grande confiance de l'impratrice.

Un matin, qu'il tait entr sans tre attendu chez l'impratrice, il y
trouva rassembles quelques dames qui formaient le conseil secret de la
toilette, et une clbre marchande de modes, faisant un rapport officiel
sur les nouveauts les plus riches et les plus recherches. C'tait
prcisment une des personnes  qui l'empereur avait interdit svrement
l'entre du palais, et il ne s'attendait point  la trouver l.
Toutefois il ne fit point d'clat, et Josphine, qui le connaissait
mieux que personne, fut la seule qui comprit l'ironie de son regard,
lorsqu'il se retira en disant: Continuez, Mesdames; je suis fch de
vous avoir dranges. La marchande, fort tonne de n'avoir point t
rudement mise  la porte, se hta de se retirer. Mais arrive  la
dernire marche de l'escalier qui conduisait aux appartemens de Sa
Majest l'impratrice, elle se vit aborde par un agent de police, qui
l'invita le plus poliment du monde  monter dans un fiacre qui
l'attendait dans la cour du Carrousel. Elle eut beau protester qu'elle
aimait mieux s'en aller  pied; l'agent, qui avait reu des instructions
prcises, lui saisit le bras de faon  prvenir toute rplique. Il
fallut obir, et prendre avec ce fcheux compagnon le chemin de Bictre.

Quelqu'un vint rapporter  l'empereur que cet enlvement faisait grand
scandale dans tout Paris; qu'on l'accusait tout haut de vouloir relever
la Bastille; que beaucoup de personnes avaient t faire  la captive
leurs complimens de condolance, et qu'il y avait devant la porte de la
prison de Bictre une queue de voitures. Sa Majest n'en tint aucun
compte, et s'amusa beaucoup de cet intrt excit, comme disait
l'empereur, par une marchande de pompons. Je laisserai, disait encore
Sa Majest  ce sujet, je laisserai bavarder les caillettes, qui
tiennent  honneur de se ruiner pour des chiffons. Mais je veux que l'on
apprenne  cette vieille juive que je l'ai fait mettre _dedans_ parce
qu'elle a oubli que je l'avais mise dehors.

Un autre clbre modiste excita aussi un jour la surprise et la colre
de Sa Majest par des observations que personne en France, except cet
homme, n'aurait eu la hardiesse de lui faire. L'empereur, qui avait
coutume, comme je l'ai rapport, de rgler,  la fin de chaque mois, les
comptes de sa maison, trouva exorbitant le mmoire du marchand de modes
en question, et m'ordonna de le faire venir. Je l'envoyai chercher. Il
vint en moins de dix minutes, et je l'introduisis dans la chambre de Sa
Majest, qui tait  sa toilette. Monsieur, lui dit l'empereur, ayant
sous les yeux le compte du modiste, vos prix sont fous, plus fous, s'il
est possible, que les niais et les sottes qui s'imaginent avoir besoin
de votre industrie. Rduisez-moi cela raisonnablement, ou je me
chargerai moi-mme de la rduction. Le marchand, qui tenait  la main
le double de son mmoire, se mit  justifier, article par article, le
prix de ses fournitures, et conclut cette numration assez longue par
une sorte de surprise et de regret que la somme totale ne s'levt point
plus haut. L'empereur, que j'habillais pendant tout ce bavardage, avait
peine  contenir son impatience; et je prvoyais dj que cette
singulire scne aurait une mauvaise fin, lorsque le modiste combla la
mesure, en se permettant de faire observer  Sa Majest que la somme
qu'elle destinait  la toilette de l'impratrice tait insuffisante, et
qu'il y avait de simples bourgeoises qui dpensaient plus que cela.
J'avoue qu' cette dernire impertinence je tremblai pour les paules de
l'imprudent personnage, et je suivis avec inquitude les mouvemens de
l'empereur. Cependant il se contenta,  mon grand tonnement, de
froisser dans sa main le mmoire de l'audacieux modiste; et, les bras
croiss sur sa poitrine, il fit deux pas vers lui, en prononant ce seul
mot: _Vraiment_! avec un tel accent et un tel regard que le marchand se
prcipita vers la porte, et gagna au pied sans attendre son rglement.

L'empereur ne pouvait souffrir que je m'loignasse du chteau, et il
voulait me savoir  sa porte, mme quand mon service tait fait, et
qu'il n'avait pas besoin de moi. Je ne sais si c'tait dans l'ide de me
retenir que Sa Majest voulut me charger plusieurs fois de lui faire des
copies. Quelquefois aussi l'empereur, ayant des notes  prendre, pendant
qu'il tait dans son lit et dans le bain, me disait: Constant, prenez
une plume et crivez. Mais je m'y refusais toujours, et j'allais
appeler M. Menneval. J'ai dj racont comment les malheurs de la
rvolution avaient t cause que ma premire ducation n'avait point t
aussi soigne qu'elle devait l'tre. Mais quand j'aurais t aussi
instruit que je le suis peu, je doute fort que j'eusse jamais pu me
faire  crire sous la dicte de l'empereur. Assurment ce n'tait pas
chose facile que de remplir cet office. Il fallait pour cela une grande
habitude. Il parlait vite, tout d'une haleine, ne faisant aucune pause,
et s'impatientant quand on le faisait rpter.

Afin de m'avoir toujours  sa disposition, l'empereur m'accorda la
permission de chasser dans le parc de Saint-Cloud. Sa Majest avait eu
la bont de remarquer que j'aimais beaucoup la chasse; et en m'accordant
ce privilge elle daigna me dire qu'elle tait fort contente d'avoir
imagin ce moyen d'accorder mon plaisir avec le besoin qu'elle avait de
moi. J'tais le seul  qui la permission de chasser dans le parc et t
donne. L'empereur me fit prsent en mme temps d'un superbe fusil
double qui lui avait t offert  Lige, et que j'ai encore en ma
possession. Sa Majest n'aimait point pour lui-mme l'usage des fusils 
deux coups, et se servait de prfrence de petits fusils simples qui
avaient appartenu  Louis XVI, et auxquels ce monarque, excellent
arquebusier, avait, dit-on, travaill de ses mains.

La vue de ces fusils amenait souvent l'empereur  parler de Louis XVI,
et il ne le faisait jamais qu'avec des sentimens et des expressions de
respect et de piti. Cet infortun prince, disait l'empereur, tait
bon, sage et instruit.  une autre poque c'et t un excellent roi;
mais il ne valait rien pour un temps de rvolution. Il manquait de
rsolution et de fermet, et ne sut rsister ni aux sottises de la cour
ni  l'insolence des jacobins. Les courtisans l'ont jet aux jacobins,
qui l'ont conduit  l'chafaud.  sa place je serais mont  cheval, et,
avec quelques concessions d'un ct, quelques coups de cravache de
l'autre, j'aurais tout fait rentrer dans l'ordre.

Quand le corps diplomatique venait saluer l'empereur  Saint-Cloud (le
mme usage existait pour les Tuileries), on servait, dans le salon des
ambassadeurs, du th, du caf, du chocolat, ou ce que ces messieurs
demandaient. M. Colin, matre-d'htel-contrleur, assistait  ce
djeuner, qui tait servi par les garons d'appartemens.

Il y avait  Saint-Cloud un salon que l'empereur affectionnait beaucoup;
il ouvrait sur une belle alle de marronniers, dans le parc ferm, o il
pouvait se promener  toute heure sans tre vu. Cet appartement tait
entour des portraits en pied et de grandeur naturelle de toutes les
princesses de la famille impriale; on l'appelait le salon de famille.

Leurs Altesses taient debout, entoures de leurs enfans; la reine de
Westphalie tait seule assise, ayant, comme je l'ai dit, un trs-beau
buste, mais le reste du corps moins gracieux. Sa Majest la reine de
Naples tait reprsente avec ses quatre enfans; la reine Hortense avec
un seulement, qui est l'an de ses fils vivans; la reine d'Espagne avec
ses deux filles; la princesse liza avec la sienne, habille en garon;
la vice-reine, seule, n'ayant point encore d'enfant  l'poque o son
portrait avait t fait; la princesse Pauline galement seule.

Le spectacle tait avec la chasse mon plus grand divertissement 
Saint-Cloud. Il arriva un jour,  je ne sais quelle reprsentation
extraordinaire, sur le thtre de cette rsidence, que l'impratrice
Josphine fut prise tout  coup, au milieu du premier acte, d'un lger
mais imprieux besoin. Sa Majest, pour ne point causer de drangement,
eut la constance d'attendre que l'acte ft fini, et alors elle se hta
de passer dans le petit salon attenant  la loge impriale. Par malheur
on n'y trouva point le meuble si ncessaire  Sa Majest dans un pareil
moment, et il fallut courir dans le chteau pour rparer cette
ngligence. L'impratrice, qui dj avait attendu trop long-temps, n'y
pouvant plus tenir, mit elle-mme messieurs les chambellans  la porte,
pria ses dames de se ranger en cercle autour d'elle, dans la crainte de
quelque surprise, et, jetant son cachemire sur le parquet, se passa du
meuble absent. L'impratrice et la reine Hortense taient naturellement
fort disposes  rire; aussi cette aventure excita-t-elle de leur part,
et de celle de leurs dames, les plus bruyans clats d'hilarit.
Cependant cet accs de gat s'tait calm, lorsqu'il recommena
tout--coup de plus belle, et  tel point, que l'empereur, qui entendait
les rires de sa loge, craignant qu'ils n'excitassent du scandale dans la
salle, envoya quelqu'un pour _chuter_ Leurs Majests et leur suite. Ce
ne fut pas sans grande peine que Sa Majest l'impratrice parvint  se
contenir; et elle fut plus d'une demi-heure  recueillir la gravit
ncessaire pour reparatre dans sa loge.

Or, voici ce qui avait redoubl les rires de ces dames. Lorsque Sa
Majest et fait de son chle de cachemire un usage inaccoutum,
messieurs les chambellans de service taient rentrs dans le petit
salon, et l'un d'eux, M. le comte de B***, trouvant le prcieux tissu
en si piteux tat, et ne le jugeant plus digne de figurer sur les
paules de sa souveraine, l'avait ramass et mis dans sa poche, humide
comme il tait, pour en faire hommage  madame la comtesse sa femme, au
dtriment et surtout au grand mcontentement des femmes de chambre de
Sa Majest l'impratrice, auxquelles le chle revenait de droit.

J'ai vu  la Malmaison ce mme M. de B*** se charger officieusement
et presque officiellement d'administrer de ses mains le plus
rafrachissant des remdes au petit chien de l'impratrice Josphine. Ce
devoir rempli, il poussait la complaisance jusqu' suivre son malade au
jardin, pour s'assurer du rsultat de l'opration, et en faire son
rapport  Sa Majest.

Pendant un sjour  Saint-Cloud, j'y reus la visite d'un cousin
loign, que je n'avais pas vu depuis des annes. Tout ce qu'il avait
entendu dire du luxe qui entourait l'empereur, et de la magnificence de
la cour, excitait au plus haut point sa curiosit; je me fis un plaisir
de la satisfaire:  chaque pas il tait merveill. Un soir, qu'il y
avait spectacle au chteau, je le conduisis dans ma loge, qui tait une
baignoire prs du parterre. Le coup d'oeil qu'offrit la salle lorsqu'elle
fut remplie enchanta mon parent. Il fallut lui nommer chaque personnage,
car son infatigable curiosit les passa tous en revue, l'un aprs
l'autre. C'tait peu de temps avant le mariage de l'empereur avec
l'archiduchesse d'Autriche, et la cour tait plus brillante que jamais.
Je montrai donc successivement  mon cousin Leurs Majests, le roi de
Bavire, le roi et la reine de Westphalie, le roi et la reine de Naples,
la reine de Hollande; leurs altesses la grande-duchesse de Toscane, le
prince et la princesse Borghse, la princesse de Bade, le grand-duc de
Wurtzbourg, etc., etc., sans compter tous les dignitaires, princes,
marchaux, ambassadeurs, dont la salle tait pleine. Mon cousin tait
dans l'extase, et se trouvait plus grand d'un pied en se voyant ml 
cette multitude toute dore. Aussi ne fit-il aucune attention au
spectacle; l'intrieur de la salle l'intressait bien plus vivement que
ce qui se passait sur la scne; et lorsque nous fmes sortis du thtre,
il ne put me dire quelle pice on avait joue. Son enthousiasme n'alla
pas jusqu' lui faire oublier les histoires qu'on lui avait contes dans
son pays sur l'adresse incroyable des filous de la capitale, et les
recommandations qui lui avaient t faites  ce sujet. Dans les
promenades, au spectacle, dans les runions quelconques, mon cousin
veillait avec une inquite sollicitude sur sa montre, sa bourse et son
mouchoir. Sa prudence habituelle ne l'abandonna point au spectacle de la
cour. Au moment de quitter notre baignoire, pour nous mler  la foule
brillante qui sortait du parterre et descendait des loges, il me dit
avec le plus grand sang-froid, en couvrant de sa main la chane et les
cachets de sa montre: _Aprs tout, il est bon de prendre ses
prcautions. On ne connat pas tout le monde ici_.

 l'poque de son mariage, l'empereur fut plus que jamais accabl de
ptitions, et il accorda, comme je le dirai plus tard, un grand nombre
de faveurs et de grces.

Toutes les ptitions remises  l'empereur taient donnes par lui 
l'aide de camp de service, qui les portait au cabinet de Sa Majest, o
l'ordre tait donn de lui en rendre compte le lendemain. Il ne m'est
peut-tre pas arriv dix fois d'en trouver dans les poches de
l'empereur, que je visitais exactement; et quand il s'en trouvait, c'est
qu'il n'avait pas eu, au moment mme de leur remise, l'aide de camp
assez prs de lui. C'est donc  tort que l'on a dit et imprim que
l'empereur mettait dans une poche particulire, que l'on appelait la
bonne poche, les demandes qu'il voulait accorder mme sans examen;
toutes les ptitions qui en valaient la peine taient rpondues. J'en ai
prsent un grand nombre  Sa Majest; elle ne les mettait point dans sa
poche, et presque toujours j'ai eu le bonheur de les voir russir. Il
faut en excepter plusieurs, que j'ai prsentes pour les frres
Cerf-Berr, qui rclamaient le paiement de fournitures faites aux armes
de la rpublique; pour celles-l, l'empereur fut toujours inexorable.
Cela venait, disait-on, de ce que MM. Cerf-Berr avaient refus au
gnral Bonaparte une certaine somme dont il avait besoin, dans le
temps, pour la campagne d'Italie.

Ces messieurs m'avaient vivement intress, et je prsentai plusieurs
fois leurs placets  l'empereur. Malgr le soin que j'avais de ne
remettre ces demandes aux mains de Sa Majest que quand je la voyais de
bonne humeur, je ne recevais aucune rponse. Je continuai toutefois 
lui remettre ptition sur ptition, et je m'aperus que, quand
l'empereur jetait les yeux dessus, il avait toujours un mouvement
d'humeur. Enfin, un matin, la toilette tant termine, je lui remis
comme de coutume ses gants, son mouchoir, sa tabatire, et j'y joignis
encore ce malencontreux papier. Sa Majest passa dans son cabinet, et je
restai dans la chambre o j'avais quelques dispositions  faire. Je m'en
occupais, lorsque je vis rentrer l'empereur un papier  la main. Il me
dit: Tenez, Constant, lisez ceci, vous verrez qu'on vous trompe. Le
gouvernement ne doit rien aux frres Cerf-Berr. Ne m'en parlez plus, ce
sont des Arabes. Je jetai les yeux sur le papier, et en lus quelques
mots par obissance. Je n'y compris presque rien, mais je dus ds ce
moment tre certain qu'il ne serait jamais fait droit  la rclamation
de ces messieurs. J'en tais dsol, et les sachant malheureux, je leur
fis des offres de services qu'ils refusrent. Malgr mon peu de succs,
MM. Cerf-Berr furent persuads du zle que j'avais apport  leur faire
rendre justice, et m'en remercirent. Chaque fois que j'adressais une
ptition  l'empereur, je voyais M. de Menneval, que je priais de s'en
occuper; il tait extrmement obligeant, et avait la bont de m'avertir
si ma demande pouvait ou non esprer du succs. Il m'avait dit de celle
de MM. Cerf-Berr qu'il ne croyait pas que jamais l'empereur y ft droit.

Et en effet, cette famille, riche autrefois, et qui avait perdu un
immense patrimoine, en avances faites au directoire, n'a jamais vu la
fin des liquidations qu'elle rclamait, et qui taient confies  un
homme d'une grande probit, mais trop dispos peut-tre  justifier le
surnom[68] qu'on lui donnait alors.

Madame Thodore Cerf-Berr, sur mon invitation, s'tait rendue plusieurs
fois avec ses enfans soit  Rambouillet, soit  Saint-Cloud, pour
implorer la justice de l'empereur. Cette respectable mre de famille,
que rien ne rebutait, se rendit de nouveau au mois d'octobre 1811, avec
l'ane de ses filles,  Compigne; elle attendit l'empereur dans la
fort, et, s'tant jete au milieu des chevaux, elle parvint  remettre
sa ptition; mais cette fois qu'en advint-il? madame et mademoiselle
Cerf-Berr taient  peine rentres  l'htel o elles taient
descendues, qu'un officier de gendarmerie d'lite vint leur intimer
l'ordre de les suivre. Il les fit monter dans une mauvaise charrette
remplie de paille, et les conduisit, sous l'escorte de deux gendarmes, 
la prfecture de police,  Paris. L, on leur fit signer l'engagement de
ne jamais se prsenter devant l'empereur, et,  ces conditions, on les
rendit  la libert.

Il se prsenta environ dans ce temps-l une occasion o je fus plus
heureux dans mes dmarches. Le gnral Lemarrois, un des plus anciens
aides-de-camp de Sa Majest, d'une bravoure  toute preuve, et qui
avait su gagner tous les coeurs par ses excellentes qualits, fut quelque
temps dans la disgrce de l'empereur, et tenta plusieurs fois de faire
demander une audience; mais, soit que la demande ne ft pas prsente 
Sa Majest, soit qu'elle n'y voult pas rpondre, M. Lemarrois n'en
entendait pas parler. Pour savoir  quoi s'en tenir, il eut l'ide de
s'adresser  moi, en me priant de remettre sa ptition dans un moment
opportun. J'eus le bonheur de russir. M. le comte Lemarrois obtint son
audience, en sortit satisfait, et ce fut peu de temps aprs qu'il obtint
le gouvernement de Magdebourg.

L'empereur tait quelquefois fort distrait, et oubliait souvent o il
avait dpos les ptitions qu'on lui remettait quand elles restaient
dans ses habits. Je les portais au cabinet de Sa Majest, et les
remettais  M. Menneval et  M. Fain. Souvent aussi on trouvait chez
l'impratrice les papiers qu'il demandait. Il est arriv plusieurs fois
 l'empereur de me donner des papiers  lui serrer. Je les mettais alors
dans un ncessaire dont j'avais seul la clef. Il y eut un jour une
grande agitation dans l'intrieur des appartemens pour un papier qui ne
se retrouvait plus. Voici comment cela arriva. Il y avait prs du
cabinet de l'empereur, o se tenaient les secrtaires, un petit salon
avec un bureau, sur lequel des notes ou des ptitions taient souvent
dposes. Ce salon tait celui o se tenait habituellement l'huissier du
cabinet, et l'empereur avait coutume d'y passer pour causer
confidentiellement avec les personnes dont la conversation ne devait pas
tre entendue, mme par les secrtaires de Sa Majest. Quand l'empereur
entrait dans ce salon, l'huissier se retirait, et restait  la porte
extrieure. Il avait donc la responsabilit de ce qui pouvait se
distraire de cet appartement, qui n'tait ouvert que sur un ordre exprs
de Sa Majest.

M. le marchal Bessires avait remis quelques jours auparavant une
demande d'avancement pour un colonel de l'arme, et l'avait vivement
appuye auprs de l'empereur. Un matin le marchal entra dans le petit
salon dont je viens de parler, et, trouvant sur le bureau sa demande
apostille, il ne vit point d'inconvnient  la prendre, et l'emporta,
sans que l'oncle de ma femme, qui tait de service, s'en apert. Peu
d'heures aprs, l'empereur voulut revoir cette ptition. Il tait sr de
l'avoir dpose dans le salon; elle ne s'y trouvait plus; l'huissier
avait donc laiss entrer quelqu'un sans l'ordre de Sa Majest. On
chercha partout dans la chambre et dans le cabinet de l'empereur, dans
les appartemens de l'impratrice, et il fallut venir annoncer  Sa
Majest que les recherches avaient t infructueuses. Alors l'empereur
eut une de ces colres si terribles, et heureusement si rares, qui
bouleversaient tout le chteau. Le pauvre huissier eut ordre de ne plus
paratre devant ses yeux. Enfin le marchal Bessires, apprenant tout ce
dsordre, vint s'accuser lui-mme. L'empereur s'apaisa; l'huissier
rentra en grce, et tout fut oubli. Mais chacun veilla plus que jamais
 ce que rien ne ft drang, et que l'empereur pt trouver sous sa
main les papiers dont il avait besoin.

L'empereur ne pouvait souffrir que personne ft introduit, sans sa
permission, dans ses appartemens, ou dans ceux de sa majest
l'impratrice. C'tait de la part des gens du service la seule faute
pour laquelle il n'y avait point de pardon  esprer. Je ne sais 
quelle poque la femme d'un des suisses du palais laissa un amant,
qu'elle avait, entrer dans les appartemens de l'impratrice. Ce
misrable,  l'insu de son imprudente matresse, prit, avec de la cire
molle, l'empreinte de la serrure d'un coffre  joyaux, qui tait celui
dont j'ai dj parl comme ayant appartenu  la reine Marie-Antoinette.
 l'aide d'une fausse clef fabrique d'aprs cette empreinte, il parvint
un jour  voler divers bijoux. La police eut bientt dcouvert l'auteur
du vol, qui fut puni comme il le mritait. Mais une autre personne fut
aussi punie, qui certes ne le mritait pas; le pauvre mari perdit sa
place.




CHAPITRE XIX.

     Diverses opinions au chteau sur le mariage de
     l'empereur.--Conjectures mises en dfaut.--Constant charg de
     renouveler la garde-robe de l'empereur.--Sa Majest reoit le
     portrait de Marie-Louise.--Souvenir de
     l'cole-Militaire.--tourdissemens causs  l'empereur par la
     valse.--Les chaises casses.--Leon de valse donne par la
     princesse Stphanie  l'empereur.--Dpart du prince de Neufchtel
     pour Vienne.--Mariage par procuration.--Formation de la maison de
     l'impratrice.--Prsens de noce de l'impratrice.--Gat de
     l'empereur.--Le soulier de bon augure.--Opinions de l'empereur sur
     la reine Caroline de Naples.--Erreur de la reine Caroline sur la
     nouvelle impratrice.--Ambition dsappointe.--L'impratrice prive
     de sa grande-matresse.--Ressentiment de Marie-Louise contre la
     reine Caroline.--Correspondance de Leurs Majests.--L'empereur
     envoie sa chasse  l'impratrice.--Svrit de M. le duc de
     Vicence.--Un ordre du duc de Vicence plus tt excut qu'un ordre
     de l'empereur.--Impatience de Sa Majest.--Actes de
     bienfaisance.--La coquetterie de gloire.--Rencontre de Leurs
     Majests Impriales.--Un moment d'humeur.--Amabilit de
     Marie-Louise.


DEPUIS son divorce avec l'impratrice Josphine, l'empereur paraissait
fort proccup. On savait qu'il songeait  se remarier, et, au chteau,
toutes les personnes du service de Sa Majest s'entretenaient de ce
futur mariage. Mais toutes nos conjectures sur les princesses destines
 partager la couronne impriale se trouvrent en dfaut. Les uns
avaient parl d'une princesse de Russie, les autres disaient que
l'empereur ne voulait pouser qu'une Franaise; personne n'avait song 
une archiduchesse d'Autriche. Quand le mariage eut t dcid, il ne fut
question  la cour que de la jeunesse, de la grce, de la bienveillance
naturelle de la nouvelle impratrice. L'empereur se montrait fort gai,
se soignait davantage. Il me chargea de renouveler sa garde-robe, et de
lui commander des habits plus justes et d'une forme plus moderne. Sa
Majest posa pour son portrait, qui fut port  Marie-Louise par le
prince de Neufchtel. L'empereur reut dans le mme temps celui de sa
jeune pouse, et en parut enchant.

Sa Majest fit, pour plaire  Marie-Louise, plus de frais qu'elle n'en
avait jamais fait pour aucune femme. Un jour que l'empereur tait seul
avec la reine Hortense et la princesse Stphanie, celle-ci lui demanda
malicieusement s'il savait valser: Sa Majest rpondit qu'elle n'avait
jamais pu aller au del d'une premire leon, et qu'au bout de deux ou
trois tours il lui prenait un blouissement qui l'empchait de
continuer. Quand j'tais  l'cole-Militaire, ajouta l'empereur, j'ai
essay, je ne sais combien de fois, de surmonter les tourdissemens que
la valse me causait, sans pouvoir y parvenir. Notre matre de danse nous
avait conseill de prendre, pour valser, une chaise entre nos bras, en
guise de dame. Je ne manquais jamais de tomber avec la chaise que je
serrais amoureusement, et de la briser. Les chaises de ma chambre et
celles de deux ou trois de mes camarades y passrent l'une aprs
l'autre. Ce rcit, fait on ne peut plus gament par Sa Majest, excita
des clats de rire de la part des deux princesses.

Cet accs d'hilarit s'tant un peu calm, la princesse Stphanie revint
 la charge, et dit  l'empereur: Il est fcheux, vraiment, que Votre
Majest ne sache pas valser: les Allemandes sont folles de la valse; et
l'impratrice doit ncessairement partager le got de ses compatriotes.
Elle ne pourra avoir d'autre cavalier que l'empereur, et se trouvera
ainsi prive d'un grand plaisir par la faute de Votre Majest.--Vous
avez raison, reprit l'empereur. Eh bien! donnez-moi une leon. Vous
allez voir un chantillon de mon savoir-faire. Il se leva l-dessus, et
fit quelques pas avec la princesse Stphanie, en fredonnant lui-mme
l'air de la reine de Prusse. Mais il ne put faire plus de deux ou trois
tours, et encore s'y prit-il d'une manire si gauche, qu'il redoubla la
gat de ces dames. La princesse de Bade l'arrta en disant: Sire, en
voil bien assez pour me convaincre que vous ne serez jamais qu'un
mauvais colier. Vous tes fait pour donner des leons, mais non pour en
recevoir.

Dans les premiers jours de mars, le prince de Neufchtel partit pour
Vienne, charg de faire officiellement la demande de l'impratrice.
L'archiduc Charles pousa au nom de l'empereur l'archiduchesse
Marie-Louise, qui partit sans dlai pour la France. La petite ville de
Braunau, frontire de l'Autriche et de la Bavire, avait t dsigne
pour le remise de Sa Majest, et bientt la route de Strasbourg fut
couverte de voitures qui conduisaient  Braunau la maison de la nouvelle
impratrice. Voici de quelles personnes elle fut primitivement compose:

Le prince Aldobrandini Borghse, premier cuyer, en remplacement du
gnral Ordener, nomm gouverneur du chteau de Compigne; le comte de
Beauharnais, chevalier d'honneur.

Dame d'honneur, madame de Montebello; dame d'atours, madame la comtesse
de Luay.

Dames du palais: mesdames les duchesses de Bassano et de Rovigo, et
mesdames les comtesses de Montmorency, de Mortemart, de Talhouet, de
Lauriston, Duchtel, de Bouille, de Montalivet, de Perron, de Lascaris,
de Noailles, de Brignolle, de Gentile et de Canisy (depuis duchesse de
Vicence).

La plupart de ces dames avaient pass de la maison de l'impratrice
Josphine dans celle de l'impratrice Marie-Louise[69].

L'empereur voulut voir par lui-mme si la corbeille et les prsens de
noce qu'il destinait  sa nouvelle pouse taient dignes d'elle et de
lui. Tous les vtemens, le linge, en furent apports aux Tuileries,
tals sous ses yeux, et emballs en sa prsence. Le bon got et
l'lgance en galaient seuls la richesse. Les fournisseurs et ouvriers
de Paris avaient travaill sur des mesures et des modles envoys de
Vienne. Lorsque ces modles avaient t prsents  l'empereur, il avait
pris un des souliers, qui taient remarquablement petits, et m'en
donnant, par forme de caresse, un coup sur la joue: Voyez, Constant,
m'avait dit Sa Majest; voil un soulier de bon augure. Avez-vous vu
beaucoup de pieds comme celui-l? C'est  prendre dans la main!

Sa Majest la reine de Naples avait t envoye  Braunau par l'empereur
pour recevoir l'impratrice. La reine Caroline, dont l'empereur disait
qu'elle tait un homme parmi ses soeurs, tandis que le prince Joseph
tait une femme parmi ses frres, se trompa, dit-on, sur la timidit de
l'impratrice Marie-Louise, qu'elle prit pour de la faiblesse; elle crut
qu'elle n'aurait qu' parler pour que sa jeune belle-soeur s'empresst
d'obir. Arrive  Braunau, et aprs la remise, solennellement faite,
l'impratrice avait congdi toute sa maison autrichienne, ne gardant
auprs d'elle que sa grande-matresse, madame de Lajanski, qui l'avait
leve et ne s'tait jamais loigne d'elle. Cependant l'tiquette
exigeait que la nouvelle maison de l'impratrice ft toute franaise; et
d'ailleurs les ordres de l'empereur taient prcis  cet gard. Je ne
sais s'il est vrai, comme on l'a dit quelque part, que l'impratrice
avait demand et obtenu de l'empereur l'autorisation d'avoir sa
grande-matresse auprs d'elle pendant un an. Quoi qu'il en soit, la
reine de Naples crut qu'il tait dans son intrt d'carter une personne
dont elle redoutait l'influence sur l'esprit de l'impratrice. Les dames
de la maison de Sa Majest impriale, empresses elles-mmes de se
dbarrasser de la rivalit de madame de Lajanski, travaillrent 
exciter de plus en plus la jalousie de Son Altesse Impriale. Un ordre
positif fut demand  l'empereur, et madame de Lajanski fut renvoye de
Munich  Vienne. L'impratrice obit sans se plaindre; mais, sachant de
quelle main ce coup lui tait venu, elle en garda un profond
ressentiment contre Sa Majest la reine de Naples.

L'impratrice ne voyageait qu' petites journes; et une fte
l'attendait dans chaque ville qui se trouvait sur le passage de Sa
Majest. Tous les jours l'empereur lui envoyait une lettre de sa main,
et elle y rpondait rgulirement. Les premires lettres de
l'impratrice taient fort courtes, et probablement assez froides, car
l'empereur n'en disait rien. Mais les autres s'allongrent et
s'chauffrent peu  peu, et l'empereur les lisait avec des transports
de plaisir. Il attendait l'arrive de cette correspondance avec
l'impatience d'un amoureux de vingt ans, et trouvait toujours que les
courriers ne marchaient pas, quoique ceux-ci crevassent leurs chevaux.

L'empereur rentra un jour de la chasse tenant  la main deux faisans
qu'il avait abattus lui-mme, et suivi de quelques valets de pied
portant les fleurs les plus rares des serres de Saint-Cloud; il crivit
un billet, fit aussitt mander son premier page, et lui dit: Dans dix
minutes, soyez prt  monter en voiture. Vous y trouverez cet envoi,
que vous remettrez de votre main  sa majest l'impratrice avec la
lettre que voici. Et surtout n'pargnez pas les chevaux; allez train de
page, et ne craignez rien. M. le duc de Vicence n'aura rien  vous
dire. Le jeune homme ne demandait pas mieux que d'obir  Sa Majest.
Fort de cette autorisation, qui lui mettait la bride sur le cou, il ne
plaignit pas les pour-boire aux postillons, et en vingt-quatre heures il
avait atteint Strasbourg, et s'tait acquitt de son message.

Je ne sais s'il fut grond  son retour par M. le grand-cuyer; mais,
s'il y avait eu matire  gronderies, celui-ci ne s'en serait pas fait
faute, en dpit de l'assurance donne au premier page par l'empereur. Le
duc de Vicence avait organis et il dirigeait admirablement le service
des curies, o rien ne se faisait que par sa volont, qui tait des
plus absolues. L'empereur lui-mme ne pouvait que difficilement changer
quelque chose  ce que M. le grand-cuyer avait ordonn. C'est ainsi
qu'un jour Sa Majest, qui allait  Fontainebleau, et tait trs presse
d'arriver, ayant fait donner l'ordre au piqueur qui rglait l'allure
d'aller plus vite, celui-ci transmit cet ordre  M. le duc de Vicence,
dont la voiture prcdait celle de l'empereur. M. le grand-cuyer n'en
tenant compte, l'empereur se mit  jurer, et cria au piqueur par la
portire: Faites passer ma voiture en avant, puisque la premire ne
veut pas marcher. Les piqueurs et les postillons allaient excuter
cette manoeuvre, lorsque M. le grand-cuyer mit la tte  la portire 
son tour, en criant: Au trot, f...; le premier qui galope, je le chasse
en arrivant. On savait bien qu'il tiendrait sa parole; aussi n'osa-t-on
point passer outre, et ce fut sa voiture qui continua de rgler
l'allure. Arriv  Fontainebleau, l'empereur demanda  M. le duc de
Vicence l'explication de sa conduite. Sire, rpondit le duc  Sa
Majest, quand vous me rognerez les ongles un peu moins court pour la
dpense de vos curies, vous pourrez  votre aise crever vos chevaux.

L'empereur maudissait  chaque instant le crmonial et les ftes qui
retardaient l'arrive de sa jeune pouse. Un camp avait t form auprs
de Soissons pour la rception de l'impratrice. L'empereur tait 
Compigne, o il rendit un dcret contenant divers actes de bienfaisance
et d'indulgence  l'occasion de son mariage: mise en libert d'individus
condamns, paiement de dettes pour mois de nourrice, mariage de six
mille militaires avec des dots de l'empereur, amnistie, institution de
majorats, etc. Lorsque Sa Majest sut que l'impratrice n'tait plus
qu' dix lieues de Soissons, elle ne put contenir son impatience; et
m'appelant de toutes ses forces: Oh! ho! Constant; commandez une
voiture sans livre, et venez m'habiller. L'empereur voulait surprendre
l'impratrice, et se prsenter  elle sans s'tre fait annoncer; et il
riait comme un enfant de l'effet que cette entrevue devait produire. Il
soigna sa toilette avec une recherche de propret plus exquise encore,
s'il et t possible, qu' l'ordinaire; et, par une coquetterie de
gloire, il se vtit de la redingote grise qu'il avait porte  Wagram.

Ainsi prpar, Sa Majest monta en voiture avec le roi de Naples. On
sait comment se fit la rencontre de Leurs Majests impriales.
L'empereur rencontra, dans le petit village de Courcelles, le dernier
courrier, qui ne prcdait que de quelques minutes les voitures de
l'impratrice. Il pleuvait par torrens, et Sa Majest l'empereur, pour
se mettre  l'abri, descendit sous le porche de l'glise du village.
Lorsque la voiture de l'impratrice vint  passer, l'empereur fit signe
aux postillons d'arrter. L'cuyer qui tait  la portire de
l'impratrice, apercevant l'empereur, se hta de baisser le marche-pied
et d'annoncer Sa Majest, qui en fut passablement contrarie, et lui
dit: N'avez-vous pas vu que je vous faisais signe de vous taire? Mais
ce petit moment d'humeur passa comme un clair. L'empereur sa jeta au
cou de Marie-Louise, qui tenait  la main le portrait de son poux, 
qui elle dit, avec un charmant sourire, en regardant alternativement
l'empereur et son image: Votre portrait n'est pas flatt. On avait
prpar  Soissons un magnifique souper pour l'impratrice et pour son
cortge; mais l'empereur ordonna de passer outre et de pousser jusqu'
Compigne, sans avoir gard  l'apptit des officiers et des dames de la
suite de l'impratrice.




CHAPITRE XX.

     Arrive de Leurs Majests  Compigne.--Jalousie de
     l'empereur.--Passe-droit fait par Sa Majest  M. de
     Beauharnais.--Oubli du crmonial.--Coquetterie de
     l'empereur.--Premire visite nocturne de Sa Majest 
     l'impratrice.--Opinion de l'empereur sur les Allemands.--Gat de
     l'empereur.--Ses attentions continuelles pour Marie-Louise.--Bruit
     dmenti.--Portrait de l'impratrice Marie-Louise.--Instructions de
     l'impratrice.--Parallle des deux pouses de
     l'empereur.--Diffrence et rapports entre les deux
     impratrices.--Le mmorial de Sainte-Hlne.--Partialit de
     l'empereur en faveur de sa seconde pouse.--conomie de
     l'impratrice Marie-Louise.--Dfaut de got.--L'empereur excellent
     mari.--Paroles de l'empereur contredites par Constant.--Souvenirs
     de Josphine non effacs par Marie-Louise.--Prventions de
     Marie-Louise contre sa maison et celle de l'empereur.--Retour de
     Constant de la campagne de Russie.--Bont de l'empereur et de la
     reine Hortense.--Froideur ddaigneuse de l'impratrice.--Bont
     excessive de l'impratrice Josphine.--Intrigues parmi les dames de
     l'impratrice.--Ordre rtabli par l'empereur.--Vigilance de
     l'empereur sur l'impratrice.--Svrit envers les dames de
     l'impratrice.--Anecdote dmentie.


LEURS Majests tant arrives  Compigne l'empereur prsenta lui-mme
la main  l'impratrice, et la conduisit  son appartement. Il ne
voulait point qu'un autre et avant lui approch et touch sa jeune
pouse, et sa jalousie tait si dlicate sur ce point, qu'il avait
dfendu lui-mme  M. le snateur de Beauharnais, chevalier d'honneur de
l'impratrice, de prsenter la main  Sa Majest impriale, quoique ce
ft un des privilges de sa place. L'empereur devait, suivant le
programme, se sparer de l'impratrice pour aller coucher  l'htel de
la Chancellerie; il n'en fit rien. Aprs une longue conversation avec
l'impratrice, il rentra dans sa chambre, se dshabilla, se parfuma
d'eau de Cologne, et, vtu seulement d'une robe de chambre, il retourna
secrtement chez l'impratrice.

Le lendemain au matin, l'empereur me demanda  sa toilette si l'on
s'tait aperu de l'accroc qu'il avait fait au programme. Je rpondis
que non, au risque de mentir. En ce moment entra un des familiers de
l'empereur qui n'tait point mari. Sa Majest, lui tirant les oreilles,
lui dit: Mon cher, pousez une Allemande. Ce sont les meilleures femmes
du monde: douces, bonnes, naves, et fraches comme des roses.  l'air
de satisfaction de Sa Majest, il tait facile de voir qu'elle faisait
un portrait, et qu'il n'y avait pas long-temps que le peintre avait
quitt le modle. Aprs quelques soins donns  sa personne, l'empereur
retourna chez l'impratrice, et, vers midi, il fit monter  djeuner
pour elle et pour lui, se faisant servir prs du lit, et par les femmes
de Sa Majest. Tout le reste du jour, il fut d'une gat charmante.
Ayant, contre sa coutume, fait une seconde toilette pour dner, il remit
l'habit qu'il avait fait faire par le tailleur du roi de Naples; mais,
le lendemain, il n'en voulut plus entendre parler, disant que dcidment
il s'y trouvait trop  la gne.

L'empereur, comme on peut le voir par les dtails qui prcdent, aimait
tendrement sa nouvelle pouse. Il avait pour elle de continuelles
attentions, et toute sa conduite tait celle d'un amant vivement pris.
Toutefois il n'est pas vrai, comme on l'a dit, qu'il resta trois mois
sans presque travailler, au grand tonnement de ses ministres. Le
travail n'tait pas seulement un devoir pour l'empereur, c'tait un
besoin et un plaisir dont aucun autre plaisir n'aurait pu le distraire.
Dans cette occasion, comme dans toute autre, il sut parfaitement
accorder les soins de son empire et de ses armes avec son amour pour sa
charmante pouse.

L'impratrice Marie-Louise avait  peine dix-neuf ans  l'poque de son
mariage; ses cheveux taient blonds, ses yeux bleus et expressifs, sa
dmarche noble et sa taille imposante; sa main et son pied auraient pu
servir de modles; enfin toute sa personne respirait la jeunesse, la
sant et la fracheur; elle tait timide, et se tenait dans une rserve
de hauteur devant la cour; mais on la disait affectueuse et amicale dans
l'intimit. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle tait fort tendre
avec l'empereur, et dvoue  toutes ses volonts. Dans leur premire
entrevue, l'empereur lui avait demand quelles recommandations on lui
avait faites  son dpart de Vienne: D'tre  vous, avait rpondu
l'impratrice, et de vous obir en toutes choses. Et elle parut se
conformer sans peine  ses instructions. Du reste, rien ne ressemblait
moins  la premire impratrice que la seconde. Hormis un seul point,
l'galit de leur humeur et leur complaisance extrme pour l'empereur,
l'une tait prcisment tout l'oppos de l'autre, et (il faut en
convenir) l'empereur se flicitait souvent de cette diffrence, dans
laquelle il trouvait du piquant et du charme. Il a fait ainsi lui-mme
le parallle de ses deux pouses:

L'une (Josphine) tait l'art et les grces; l'autre (Marie-Louise)
l'innocence et la simple nature. Dans aucun moment de la vie, la
premire n'avait de manires ou d'habitudes qui ne fussent pas agrables
ou sduisantes. Il et t impossible de la prendre en dfaut sur ce
point; elle s'tudiait  ne produire que des impressions avantageuses,
et atteignait son but sans laisser apercevoir l'tude. Tout ce que l'art
peut imaginer pour relever les attraits tait mis en usage par elle,
mais avec un tel mystre, qu'on ne pouvait tout au plus que le
souponner. La seconde, au contraire, ne se doutait mme pas qu'il pt y
avoir rien  gagner dans d'innocens artifices. L'une tait toujours 
ct de la vrit; son premier mouvement tait la ngative. L'autre
ignorait la dissimulation; tout dtour lui tait tranger. La premire
ne demandait jamais rien, mais elle devait partout. La seconde
n'hsitait pas  demander quand elle n'avait plus; ce qui tait fort
rare. Jamais elle ne prenait rien sans se croire oblige, en conscience,
de payer aussitt. Du reste, toutes les deux taient bonnes, douces, et
fort attaches  leur mari.

Tels, ou  peu prs, taient les termes dans lesquels l'empereur parlait
de ses deux impratrices. On peut voir qu'il paraissait vouloir que la
comparaison ft  l'avantage de la seconde; et  cet effet il lui
prtait des qualits qu'elle n'avait pas, ou du moins exagrait
singulirement celles qu'elle pouvait avoir.

L'empereur accordait  Marie-Louise 500,000 francs pour sa toilette;
mais jamais,  beaucoup prs, elle n'a dpens cette somme. Elle avait
peu de got dans ses ajustemens, et se serait habille sans grce, si
elle n'et point t bien conseille. L'empereur assistait  sa toilette
les jours o il dsirait qu'elle ft bien. Il lui faisait essayer des
parures, et les essayait lui-mme sur la tte, le cou, les bras de
l'impratrice, et il se dcidait toujours pour le magnifique. L'empereur
tait excellent mari, et l'a prouv avec ses deux femmes. Il adorait son
fils: comme pre et comme poux, il aurait pu servir de modle  tous
ses sujets. Toutefois, et quoi qu'il en ait dit lui-mme, je ne crois
pas qu'il ait aim Marie-Louise autant que Josphine. Celle-ci avait un
charme, une bont, un esprit, un dvouement  son poux que l'empereur
connaissait, et dont il sentait tout le prix. Marie-Louise tait plus
jeune, mais froide, peu gracieuse. Je crois qu'elle aimait son mari;
mais elle tait rserve, peu expansive; elle ne fit nullement oublier
Josphine aux personnes qui avaient eu le bonheur d'approcher de
celle-ci.

Malgr la soumission apparente avec laquelle elle avait congdi sa
maison autrichienne, il est certain qu'elle avait de grandes prventions
non-seulement contre sa propre maison, mais encore contre celle de
l'empereur. Jamais elle n'adressait une parole de bienveillance aux
personnes du service personnel de l'empereur. Je l'ai vue bien des fois;
mais jamais un sourire, un regard, un signe de sa part ne vint
m'apprendre si j'tais  ses yeux autre chose qu'un tranger. Au retour
de Russie, d'o je n'arrivai qu'aprs l'empereur, je ne perdis point de
temps pour me rendre dans sa chambre, o il m'avait fait demander. J'y
trouvai Sa Majest dans la compagnie de l'impratrice et de la reine
Hortense. L'empereur me plaignit beaucoup des souffrances que j'avais
prouves, et me dit mille choses flatteuses, et qui prouvaient sa bont
pour moi. La reine, avec cette grce charmante dont elle est le seul
modle depuis la mort de son auguste mre, me parla long-temps, et dans
des termes pleins de bienveillance. L'impratrice seule garda le
silence. L'empereur lui dit: Louise, tu n'as rien  dire  ce pauvre
Constant?--Je ne l'avais pas aperu, rpondit l'impratrice. Cette
rponse tait dure; car il tait impossible que Sa Majest ne m'et pas
_aperu_. Il n'y avait en ce moment dans la chambre que l'empereur, la
reine Hortense et moi.

L'empereur prit tout d'abord les plus grandes prcautions pour que
personne, et surtout aucun homme, ne pt approcher l'impratrice que
devant tmoin. Il y avait eu du temps de l'impratrice Josphine quatre
dames, dont l'unique emploi tait d'_annoncer_ les personnes qui taient
reues par Sa Majest. La bont excessive de Josphine l'empcha de
rprimer les jalouses prtentions de quelques personnes de sa maison; et
de l vinrent, entre les dames du palais et les dames d'annonces, des
rivalits et des dbats sans fin. L'empereur avait conu beaucoup
d'humeur de toutes ces tracasseries; et, pour se les pargner 
l'avenir, il choisit parmi les dames charges de l'ducation des filles
des membres de la Lgion-d'Honneur, dans la maison d'couen, quatre
nouvelles dames d'annonces pour l'impratrice Marie-Louise. La
prfrence fut d'abord donne  des filles ou veuves de gnraux, et
l'empereur dcida que les places vacantes appartiendraient de droit aux
meilleures lves de la maison impriale d'couen, et seraient la
rcompense de leur bonne conduite. Quelque temps aprs, le nombre de ces
dames ayant t port  six, ce furent deux lves de madame de Campan
qui furent nommes. Ces six dames changrent ensuite leur premier titre
contre celui de premires dames de l'impratrice. Mais ce changement
ayant indispos les dames du palais, et excit leurs rclamations auprs
de l'empereur, celui-ci dcida que les dames d'annonces prendraient le
titre de _premires femmes de chambre_. Grandes rclamations des dames
d'annonces  leur tour: elles plaidrent leur cause elles-mmes devant
l'empereur, et il leur donna le titre de _lectrices_ de l'impratrice,
pour concilier les exigences des deux parties belligrantes.

Les dames d'annonces, ou premires dames, ou premires femmes de
chambre, ou lectrices, comme il plaira au lecteur de les appeler,
avaient sous leurs ordres six femmes de chambre, qui n'entraient chez
l'impratrice que quand la sonnette les y appelait. Celles-ci
habillaient, chaussaient et coiffaient, le matin, Sa Majest. Mais les
six premires n'avaient rien  faire avec la toilette, except pour les
diamans, dont elles taient spcialement charges. Leur principal, et
presque leur unique emploi, tait de s'attacher  tous les pas de
l'impratrice, qu'elles ne quittaient pas plus que son ombre. Elles
entraient chez elle avant qu'elle ft leve, et ne la quittaient plus
qu'elle ne ft au lit. Alors toutes les issues donnant dans sa chambre
taient fermes,  l'exception d'une seule qui conduisait dans une pice
voisine o tait le lit de celle de ces dames qui avait le principal
service. L'empereur lui-mme ne pouvait entrer la nuit chez son pouse
sans passer par cette chambre. Hormis M. de Menneval, secrtaire des
commandemens de l'impratrice, et M. Ballouhai, intendant de ses
dpenses, aucun homme n'tait admis dans les appartemens intrieurs de
l'impratrice, sans un ordre de l'empereur. Les dames mme, except la
dame d'honneur et la dame d'atours, n'y taient reues qu'aprs avoir
obtenu un rendez-vous de l'impratrice. Les dames de l'intrieur taient
charges de faire excuter ces rglemens, et elles taient responsables
de leur excution. Une d'elles assistait aux leons de musique, de
dessin, de broderie, que prenait l'impratrice. Elles crivaient ses
lettres sous sa dicte, ou par son ordre.

L'empereur ne voulait pas, disait-il, qu'un homme au monde pt se vanter
de s'tre trouv en tte--tte avec l'impratrice pendant deux minutes;
et il rprimanda un jour trs-svrement la lectrice de service, parce
qu'elle se tenait  une extrmit du salon pendant que M. Biennais,
orfvre de la cour, montrait  Sa Majest les secrets d'un serre-papier,
qu'il avait fait pour elle. Une autre fois l'empereur gronda encore,
parce que la dame de service ne se trouvait point tout  ct de
l'impratrice pendant que celle-ci prenait sa leon de musique avec M.
Par.

Il n'est donc pas vrai, comme on l'a prtendu, que le marchand de modes
Leroy ait t exclu du palais pour s'tre permis de dire 
l'impratrice, en lui essayant une robe, qu'elle avait de belles
paules. M. Leroy faisait faire dans ses magasins les robes de
l'impratrice sur un modle qu'on lui avait remis. Jamais ni lui, ni
personne de la maison, ne les a essayes  Sa Majest. Les femmes de
chambre lui indiquaient les changemens qu'il y avait  faire. Il en
tait de mme des autres marchands et fournisseurs, du faiseur de
corsets, du cordonnier, du gantier, etc.; aucun d'eux n'a pu voir
l'impratrice, ni lui parler dans son intrieur.




CHAPITRE XXI.

     Crmonie religieuse du mariage de Leurs Majests.--Le lendemain de
     leur mariage.--Ftes blouissantes.--Les temples de la gloire et de
     l'hymen.--Prsent de la ville de Paris  l'impratrice.--Frais de
     la toilette des deux impratrices.--Voyage dans les dpartemens du
     Nord.--Souvenirs de Josphine.--Triomphe et isolment.--Arrive 
     Anvers.--Froideur entre le roi de Hollande et l'empereur.--Dfiance
     mutuelle au milieu des ftes.--Emportemens de l'empereur.--Les deux
     souverains et les deux frres.--Quelques traits du caractre du
     prince Louis.--Erreur  son sujet.--Course sur mer 
     Flessingue.--Tempte.--Danger couru par l'empereur.--Souffrances de
     Sa Majest.--Situation critique d'un huissier de service.--Mot de
     l'empereur.--Premire leon d'quitation de
     l'impratrice.--Sollicitude de l'empereur.--Progrs rapides.--Got
     de l'impratrice pour les bals et les ftes.--Plaisirs
     continuels.--Incendie de l'htel du prince de
     Schwartzenberg.--Heureuse prsence d'esprit de l'empereur et du
     vice-roi d'Italie.--Les victimes de l'incendie.--Superstition de
     Napolon.--Anecdotes sur madame la comtesse Durosnel.--Abdication
     du roi de Hollande.--Paroles de l'empereur.--Les trois capitales de
     l'empire franais.


LE mariage civil de Leurs Majests fut clbr au palais de Saint-Cloud,
le dimanche 1er avril,  deux heures aprs midi. Le lendemain eut
lieu dans la grande galerie du Louvre la crmonie du mariage religieux.
Une circonstance assez singulire, c'est qu'il faisait le dimanche au
soir un assez beau temps  Saint-Cloud, tandis que les rues de Paris
taient inondes d'une pluie effroyable et continuelle. Le lundi il plut
 Saint-Cloud, et le temps fut magnifique  Paris, comme pour ne rien
ter  la pompe du cortge et  l'clat des merveilleuses illuminations
de la soire. L'toile de l'empereur, disait-on dans le langage de
cette poque, l'a emport deux fois sur les vents de l'quinoxe.

La ville de Paris prsentait le lundi au soir un spectacle tel qu'on
pouvait s'y croire dans un lieu d'enchantemens. Je n'ai jamais vu
d'aussi brillantes illuminations. C'tait une suite de dcorations
magiques. Les maisons, les htels, les palais, les glises, tout tait
blouissant; jusqu'aux tours des glises qui, illumines aussi,
semblaient des toiles, des comtes suspendues dans les airs. Les htels
des grands dignitaires de l'empire, des ministres, des ambassadeurs
d'Autriche et de Russie, du duc d'Abrants, rivalisaient d'clat et de
got. La place Louis XV prsentait un coup d'oeil admirable. Du milieu de
cette place, entoure d'orangers en feu, les yeux se portaient
alternativement sur les magnifiques dcorations des Champs-lyses, du
Garde-Meuble, du Temple de la gloire, des Tuileries et du
Corps-Lgislatif. Le palais du Corps-Lgislatif figurait le temple de
l'Hymen. Le transparent du fronton reprsentait la Paix unissant les
augustes poux.  leurs cts taient deux gnies portant des boucliers,
o l'on voyait les armes des deux empires; et derrire ce groupe
venaient des magistrats, des guerriers, le peuple, leur prsentant des
couronnes. Aux deux extrmits du transparent taient la Seine et le
Danube, entours d'enfans; image de fcondit. Les douze colonnes du
pristyle et le perron taient illumins. Les colonnes taient runies
l'une  l'autre par des lustres. Les statues qui ornent le pristyle et
le perron taient claires. Le pont Louis XV, par lequel on se rendait
 ce temple de l'Hymen, tait lui-mme une avenue dont la double range
de feux, de verres de couleurs, d'oblisques, de plus de cent colonnes,
surmontes chacune d'une toile, et runies par des guirlandes de verres
de couleurs en spirale, produisait un clat  peine supportable  la
vue. La coupole du dme de Sainte-Genevive tait aussi magnifiquement
claire. Toutes les ctes taient marques par un double rang de
lampions. Entre ces ctes taient des aigles, des chiffres en verres de
couleurs, des guirlandes de feu attaches  des torches de l'Hymen. Le
pristyle du dme tait clair par des lustres disposs entre chaque
colonne, et, ces colonnes n'tant pas claires, ces lustres
paraissaient suspendus dans les airs. La lanterne tait tout en feu, et
toute cette masse clatante tait surmonte d'un trpied reprsentant
l'autel de l'Hymen, d'o s'chappait une flamme immense produite par des
matires bitumineuses.  une grande lvation au dessus de la
plate-forme de l'observatoire, une immense toile, isole de la
plate-forme, et que la varit des verres de couleurs qui la formaient
faisait scintiller comme un vaste diamant, se dtachait sur un ciel
noir. Le palais du snat attirait aussi un grand nombre de curieux. Mais
je me suis dj trop tendu dans cette description des spectacles
merveilleux que l'on rencontrait  chaque pas.

La ville de Paris fit hommage  Sa Majest l'impratrice d'une toilette
encore plus magnifique que celle qu'elle avait offerte autrefois 
l'impratrice Josphine. Tout tait en vermeil, jusqu'au fauteuil et 
la psych. Les dessins des diverses pices de ce meuble vraiment
admirable avaient t tracs par les premiers artistes, et l'lgance,
le fini des ornemens surpassaient encore la richesse du mtal.

Vers la fin d'avril, Leurs Majests partirent ensemble pour visiter les
dpartemens du Nord. Ce voyage fut la rptition de celui que j'avais
fait en 1804  la suite de l'empereur; seulement l'impratrice n'tait
plus la bonne et gracieuse Josphine. En repassant par toutes ces villes
o je l'avais vue accueillie avec tant d'enthousiasme, et dont les voeux
et les hommages s'adressaient maintenant  une autre souveraine; en
revoyant le chteau de Lacken, Bruxelles, Anvers, Boulogne, et tant
d'autres lieux o j'avais vu Josphine passer en triomphe, comme 
prsent Marie-Louise, je songeai avec chagrin et regret  l'isolement de
la premire pouse de l'empereur, et  la douleur qui ne pouvait manquer
de la poursuivre jusque dans la retraite, lorsque arrivait jusqu' elle
la relation des honneurs rendus  celle qui lui avait succd dans le
coeur de l'empereur et sur le trne imprial.

Le roi et la reine de Westphalie et le prince Eugne accompagnaient
Leurs Majests. Nous vmes lancer  Anvers un vaisseau de quatre-vingts
canons, lequel reut, avant de quitter les chantiers, la bndiction de
M. de Pradt, archevque de Malines. Le roi de Hollande vint rejoindre
l'empereur  Anvers. Ce prince tait en froid avec Sa Majest, qui avait
exig de lui tout rcemment la cession d'une partie de ses tats, et
qui, bientt aprs, mit la main sur tout le reste. Il s'tait pourtant
trouv  Paris pendant les ftes du mariage de l'empereur, qui mme
l'avait envoy au devant de l'impratrice Marie-Louise; mais les deux
frres n'avaient pas renonc  leur dfiance mutuelle l'un contre
l'autre; et il faut convenir que celle du roi Louis n'tait que trop
bien motive. Ce que j'ai trouv de plus singulier dans leurs
altercations, c'est que l'empereur, en l'absence de son frre, se
livrait aux plus grands emportemens et aux menaces les plus violentes
contre lui, tandis que, s'ils venaient  avoir une entrevue, ils
s'abordaient amicalement et familirement comme deux frres. Spars,
ils taient, l'un empereur des Franais, l'autre roi de Hollande, avec
des intrts et des vues opposs; ensemble ils n'taient plus, s'il
m'est permis de m'exprimer ainsi, que Napolon et Louis compagnons et
amis d'enfance.

Toutefois le prince Louis tait habituellement triste et mlancolique;
les contrarits qu'il prouvait sur le trne, o il avait t plac
malgr lui, ajoutes  ses chagrins domestiques, le rendaient videmment
trs-malheureux; et tous ceux qui le connaissaient le plaignaient
sincrement; car le roi Louis tait un excellent matre, un homme de
mrite et un honnte homme. On a dit que, lorsque l'empereur eut
dcrt la runion de la Hollande  la France, le roi Louis rsolut de
se dfendre jusqu' la dernire extrmit dans la ville d'Amsterdam, et
de faire rompre les digues pour inonder tout le pays et arrter ainsi
l'invasion des troupes franaises. Je ne sais si cela est vrai; mais,
d'aprs ce que j'ai vu du caractre de ce prince, je suis bien sr que,
tout en ayant assez de courage personnel pour s'exposer de sa personne 
toutes les chances de ce parti dsespr, sa bont naturelle et son
humanit l'auraient arrt dans l'excution d'un tel projet.

 Middelbourg, l'empereur s'embarqua  bord du _Charlemagne_ pour
visiter les bouches de l'Escaut, le port et l'le de Flessingue. Dans
cette course sur mer, nous fmes assaillis par un grain terrible. Trois
ancres furent successivement casses: nous emes encore d'autres avaries
et courmes un assez grand danger. L'empereur tait trs-malade; il se
jetait  chaque instant sur son lit, et faisait beaucoup d'efforts pour
vomir, sans pouvoir y parvenir, ce qui rendait son malaise plus pnible.
J'eus le bonheur de n'tre pas du tout incommod et d'tre ainsi en tat
de lui donner tous les soins que sa position exigeait. Toutes les
personnes de sa suite taient malades. Mon oncle, qui tait huissier de
service, et oblig par consquent de se tenir debout  la porte de la
cabine de Sa Majest, tombait  chaque instant et souffrit horriblement.
Pendant cette tourmente, qui dura trois jours, l'empereur bouillait
d'impatience. Je crois, dit-il lorsque nous pmes enfin aborder, que
j'aurais t un assez mdiocre amiral.

Peu de temps aprs notre retour de ce voyage, l'empereur voulut que Sa
Majest l'impratrice apprt  monter  cheval. Elle alla au mange de
Saint-Cloud; plusieurs personnes de la maison taient dans la tribune
pour la voir prendre sa premire leon. J'tais de ce nombre, et je vis
la tendre sollicitude que l'empereur tmoignait pour sa jeune pouse.
Elle tait monte sur un cheval doux et fort bien dress; l'empereur ne
quittait pas sa main et marchait  ct d'elle, pendant que M. Jardin
pre tenait la bride du cheval. Au premier pas que fit sa monture,
l'impratrice se mit  crier de frayeur; et l'empereur lui disait:
Allons! Louise, sois brave; que peux-tu craindre? ne suis-je pas l?
La leon se passa en encouragemens d'une part et en frayeurs de l'autre.
Le lendemain l'empereur donna ordre de faire sortir les personnes qui
taient dans les tribunes, parce que cela intimidait l'impratrice. Elle
ne tarda pas toutefois  s'aguerrir, et finit par tre fort bonne
cavalire. Elle faisait souvent des courses dans le parc avec ses dames
d'honneur et madame la duchesse de Montebello, qui montait aussi 
cheval avec grce. Une calche suivait l'impratrice avec quelques
dames. Le prince Aldobrandini, son cuyer, ne la quittait pas dans ses
promenades.

L'impratrice tait dans un ge o l'on a got aux bals et aux ftes, et
l'empereur craignait par-dessus tout qu'elle s'ennuyt. Aussi les
rjouissances et les divertissemens abondaient-ils  la cour et  la
ville. Une fte offerte  Leurs Majests par le prince de
Schwartzenberg, ambassadeur d'Autriche, se termina par des malheurs
affreux.

Le prince occupait l'ancien htel de Montesson dans la rue de la
Chausse-d'Antin. Pour donner son bal, il avait fait ajouter aux
appartemens dj existans une vaste salle et une galerie en bois,
dcores avec une profusion de fleurs, de draperies, de candlabres,
etc. Au moment o, aprs avoir assist pendant deux o trois heures  la
fte, l'empereur se retirait, un des rideaux, agit par un courant
d'air, prit feu aux bougies qui se trouvaient trop prs des fentres, et
s'enflamma en un instant. Quelques jeunes gens firent de vains efforts
pour teindre le feu, en arrachant les draperies et en touffant la
flamme dans leurs mains. En un clin d'oeil les rideaux, les papiers et
les guirlandes furent consums, et la charpente commena  brler.

L'empereur fut un des premiers qui s'aperurent des progrs de
l'incendie et en prvirent les suites. Il s'approcha de l'impratrice,
qui dj s'tait leve pour venir vers lui, et sortit avec elle, non
sans quelque difficult,  cause de la foule qui se prcipitait vers les
portes. Les reines de Hollande, de Naples, de Westphalie, la princesse
Borghse, etc., suivirent Leurs Majests. La vice-reine d'Italie, qui
tait grosse de plusieurs mois, tait reste dans la salle, sur
l'estrade o s'tait place la famille impriale. Le vice-roi, craignant
autant pour sa femme la presse que l'incendie, la sauva par une petite
porte que l'on avait mnage sur l'estrade pour apporter des
rafrachissemens  Leurs Majests. On n'avait point song  cette issue
avant le prince Eugne; quelques personnes en profitrent pour sortir
avec lui. Sa majest la reine de Westphalie, parvenue sur la terrasse,
ne se crut point encore en sret, et, dans son effroi, elle s'lana
dans la rue Taitbout, o elle fut releve par un passant.

L'empereur accompagna l'impratrice jusqu' l'entre des Champs-lyses;
l il la quitta pour retourner au lieu de l'incendie, et ne rentra 
Saint-Cloud que sur les quatre heures du matin. Depuis l'arrive de
l'impratrice, nous tions dans des transes affreuses; il n'tait pas
une me au chteau qui ne ft en proie  l'inquitude la plus vive au
sujet de l'empereur. Enfin il arriva sans accident, mais trs-fatigu,
les habits en dsordre et le visage chauff de l'incendie; ses souliers
et ses bas taient noircis et brls par le feu. Il se rendit d'abord
tout droit chez l'impratrice, pour s'assurer si elle tait bien remise
de la frayeur qu'elle avait prouve; ensuite il rentra dans sa chambre,
et, jetant son chapeau sur son lit, se laissa tomber dans un fauteuil en
s'criant: Mon Dieu, quelle fte! Je remarquai que les mains de
l'empereur taient toutes charbonnes; il avait perdu ses gants au feu.
Sa Majest tait d'une tristesse profonde. Pendant que je la
dshabillais, elle me demanda si j'avais t  la fte du prince: je
rpondis que non; alors elle daigna me donner quelques dtails sur le
dplorable vnement. L'empereur parlait avec une motion que je ne lui
ai vue que deux ou trois fois en sa vie, et qu'il n'prouva pas pour ses
propres infortunes. L'incendie de cette nuit, dit Sa Majest, a dvor
une femme hroque. La belle-soeur du prince de Schwartzenberg, entendant
sortir de la salle embrase des cris qu'elle a crus pousss par sa fille
ane, s'est jete au milieu des flammes. Le plancher, dj rduit en
charbon, s'est enfonc sous ses pieds; elle a disparu. La pauvre mre
s'tait trompe! tous ses enfans taient hors de danger. On a fait des
efforts inous pour la retirer des flammes; mais on ne l'a eue que
morte, et tous les secours de la mdecine ont t vainement prodigus
pour la rappeler  la vie. La malheureuse princesse tait grosse et
trs-avance dans sa grossesse; j'ai moi-mme conseill au prince
d'essayer de sauver au moins l'enfant. On l'a retir vivant du cadavre
de sa mre; mais il n'a vcu que quelques minutes.

L'motion de l'empereur redoubla  la fin de ce rcit. J'avais eu soin
de lui tenir un bain tout prt, prvoyant qu'il en aurait besoin  son
retour. Sa Majest le prit en effet, et, aprs ses frictions
habituelles, elle se trouva, comme on dit, un peu remonte. Cependant je
me souviens qu'elle exprima la crainte que le terrible accident de cette
nuit ne ft l'annonce d'vnemens funestes, et elle conserva long-temps
cette apprhension. Trois ans aprs, pendant la dplorable campagne de
Russie, on annona un jour  l'empereur que le corps d'arme command
par le prince de Schwartzenberg avait t dtruit, et que le prince
lui-mme avait pri: il se trouva heureusement que la nouvelle tait
fausse; mais lorsqu'on vint l'apporter  Sa Majest, elle s'cria,
comme pour rpondre  une ide qui la proccupait depuis long-temps:
_C'tait donc_ LUI _que menaait le mauvais prsage!_

Vers le matin, l'empereur envoya des pages chez toutes les personnes qui
avaient souffert de la catastrophe, pour les complimenter de sa part et
demander de leurs nouvelles. On rapporta  Sa Majest de tristes
rponses: Madame la princesse de la Layen, nice du prince primat, avait
succomb  ses blessures. On dsesprait des jours du gnral Touzart,
de sa femme et de sa fille, qui moururent en effet dans la journe. Il y
eut encore d'autres victimes de ce dsastre. Au nombre des personnes qui
y chapprent, aprs de longues souffrances, se trouvrent le prince
Kourakin et madame Durosnel, femme du gnral de ce nom.

Le prince Kourakin, toujours remarquable par l'clat autant que par le
got singulier de sa toilette, s'tait par pour le bal, d'un habit
d'toffe d'or; ce fut ce qui le sauva. Les flammches et les brandons
glissrent sur son habit et sur les dcorations dont il tait couvert,
comme sur une cuirasse. Cependant le prince garda le lit pendant
plusieurs mois. Dans le tumulte caus par l'incendie, il tait tomb sur
le dos, avait t long-temps foul aux pieds et meurtri, et n'avait d
son salut qu' la prsence d'esprit et  la force d'un musicien qui
l'avait relev et port hors de la foule.

Le gnral Durosnel, dont la femme s'tait vanouie dans la salle du
bal, s'lana au milieu des flammes et reparut aussitt, ayant dans ses
bras son prcieux fardeau; il porta ainsi madame Durosnel jusque dans
une maison du boulevard, o il la dposa pour aller chercher une voiture
dans laquelle il la fit transporter  son htel. Madame la comtesse
Durosnel avait t cruellement brle, et elle en resta plus de deux ans
malade. Dans le trajet que fit le gnral, de l'htel de l'ambassadeur
au boulevard, il vit  la lueur de l'incendie un voleur qui enlevait le
peigne de sa femme vanouie dans ses bras. Ce peigne tait enrichi de
diamans et d'un trs-grand prix.

Madame Durosnel avait pour son mari une tendresse gale  celle de son
mari pour elle.  la suite d'un combat sanglant de la seconde campagne
de Pologne, le gnral Durosnel fut perdu pendant plusieurs jours, et
l'on crivit en France qu'on le croyait mort. La comtesse, dsespre,
tomba malade de douleur, et fut sur le point de mourir. Quelque temps
aprs, on apprit que le gnral, bless grivement, mais non
mortellement, avait t retrouv, et que sa gurison serait prompte.
Lorsque madame Durosnel reut cette heureuse nouvelle, sa joie alla
jusqu'au dlire; elle fit faire dans la cour de son htel, un tas de ses
habits de deuil et de ceux de ses gens, y mit le feu, et vit brler ces
lugubres vtemens avec des transports et des clats de gat folle.

Deux jours aprs l'incendie de l'htel du prince de Schwartzenberg,
l'empereur reut la nouvelle de l'abdication de son frre Louis. Sa
Majest parut d'abord trs-contrarie de cet vnement, et dit 
quelqu'un qui entrait dans sa chambre,  l'instant o elle venait d'en
tre informe: J'avais bien prvu cette sottise de Louis, mais je ne
croyais pas qu'il ft si press de la faire. Nanmoins l'empereur en
prit bientt son parti, et  quelques jours de l, Sa Majest qui,
pendant sa toilette, n'avait pas ouvert la bouche, sortit tout d'un coup
de sa proccupation, au moment o je lui prsentai son habit, et me
donnant deux ou trois de ses tapes familires: M. Constant, me
dit-elle, savez-vous quelles sont les trois capitales de l'empire
franais? Et, sans me donner le temps de rpondre, l'empereur continua:
Paris, Rome, Amsterdam. Cela fait un bon effet; n'est-il pas vrai?




CHAPITRE XXII.

     Les restes du marchal Lannes transfrs au Panthon.--Crmonie
     funbre.--Aspect de l'glise des Invalides le jour de cette
     crmonie.--Inscription glorieuse.--Cortge.--Derniers
     adieux.--Larmes sincres.--Sjour  Rambouillet.--Duel entre deux
     pages de l'empereur.--Prudence paternelle de M. d'Assigny.--La
     Saint-Louis fte en l'honneur de l'impratrice.--Pronostics tirs
     aprs coup.--Revue de la garde impriale hollandaise.--Graves
     dsordres.--Sollicitude de l'empereur.--Heureuse ide d'un
     officier.--Influence du seul nom de l'empereur.--Napolon parrain
     et Marie-Louise marraine.--Sage prvoyance de
     l'empereur.--Distraction de l'empereur pendant les offices de
     l'glise.--Heureuse nouvelle annonce par l'empereur.--Retard dans
     la grossesse de l'impratrice.--Inquitude de Napolon.--La cause
     du retard dcouverte.--Maux de coeur de Marie-Louise.--Joie
     universelle.


DANS les derniers jours de juillet, on se porta en foule  l'glise de
l'Htel des Invalides, o taient dposs les corps du gnral
Saint-Hilaire et du duc de Montebello. Les restes du marchal taient
placs auprs du tombeau de Turenne. Les matines taient employes  la
clbration de plusieurs messes qui se disaient sur un autel double,
lev entre la nef et le dme. Pendant quatre jours on vit flotter sur
la flche du dme une longue flamme, ou pavillon noir, bord de blanc.

Le jour mme de la translation des restes du marchal, de l'glise des
Invalides au Panthon, je fus envoy de Saint-Cloud  Paris pour un
message particulier de l'empereur. Ma commission faite, il me restait
quelques instans de loisir, dont je profitai pour aller voir cette
lugubre crmonie, et dire un dernier adieu au brave guerrier que
j'avais vu mourir.  midi, toutes les autorits civiles et militaires se
rendirent  l'htel. Le corps fut transfr du dme dans l'glise, sous
un catafalque form par une grande pyramide d'gypte, porte sur une
estrade leve, ouverte par quatre grands arcs, dont les cintres taient
entours d'une guirlande de lauriers enlacs de cyprs. Aux angles
taient des statues dans l'attitude de la douleur, reprsentant la
Force, la Justice, la Prudence et la Temprance, vertus caractristiques
des hros. Cette pyramide tait termine par une urne cinraire,
surmonte d'une couronne de feu. Sur les faces de la pyramide taient
placs les armes du duc et des mdaillons rappelant les faits les plus
mmorables de sa vie, et soutenus par des gnies en pleurs. Sous
l'oblisque tait plac le sarcophage renfermant le corps du marchal;
aux angles taient des trophes composs de drapeaux enlevs sur les
ennemis. Des candlabres en argent, et en trs-grand nombre, taient
fixs sur les gradins qui servaient d'estrade  ce monument. L'autel, en
bois de chne, rtabli o il tait avant la rvolution, tait double et
 double tabernacle. Sur les portes du tabernacle taient les tables de
la loi; il tait surmont d'une grande croix sur le croisant de laquelle
tait suspendu un suaire. Aux angles de l'autel taient les statues de
saint Louis et de saint Napolon. Quatre grands candlabres taient
placs sur des pidestaux aux angles des gradins. Le pav du choeur,
celui de la nef taient revtus d'un tapis de deuil. La chaire, drape
en noir, dcore de l'aigle impriale, et o fut prononce l'oraison
funbre du marchal, tait place  gauche en avant du catafalque; 
droite tait un sige en bois d'bne, dcor des armes impriales,
d'abeilles, d'toiles, de galons, de franges et autres ornemens en
placage d'argent. Il tait destin au prince archi-chancelier de
l'empire, qui prsidait la crmonie. Des gradins taient levs dans
les arcades des bas-cts, et correspondaient aux tribunes qui taient
au dessus. En avant de ces gradins taient les siges et les banquettes
pour les autorits civiles et militaires, les cardinaux, archevques,
vques, etc. Les armes, les dcorations, le bton et la couronne de
lauriers du marchal, taient placs sur le cercueil.

Toute la nef et le fond des bas-cts taient tendus de noir avec
encadremens blancs; les fentres l'taient aussi. On voyait sur les
draperies les armes, le bton et le chiffre du marchal.

L'orgue tait cach par une vaste tenture qui ne nuisait pas  la
propagation de ses lugubres sons. Dix-huit lampes spulcrales d'argent
taient suspendues, avec des chanes de mme mtal,  des lances
termines par des guidons enlevs  l'ennemi. Sur les pilastres de la
nef tait fixs des trophes d'armes, composs des drapeaux pris dans
les diffrentes affaires qui ont illustr la vie du marchal.

Le pourtour de l'autel, du ct de l'esplanade, tait revtu d'une
tenture de deuil; au dessus taient les armes du duc, fixes par deux
renommes tenant les palmes de la victoire; au dessus on lisait:
NAPOLON _ la mmoire du duc de Montebello, mort glorieusement aux
champs d'Essling, le_ 22 _mai_ 1809.

Le conservatoire de musique excuta une messe compose des plus beaux
morceaux de musique sacre de Mozart. Aprs la crmonie, le corps fut
port jusqu' la porte de l'glise, et plac sur le char funbre, orn
de lauriers et de quatre faisceaux de drapeaux enlevs  l'ennemi dans
les affaires o le marchal s'tait trouv, et par les troupes de son
corps d'arme. Il tait prcd par un cortge militaire et religieux,
et suivi d'un cortge de deuil et d'honneur. Le cortge militaire tait
compos de dtachemens de toutes les armes, de cavalerie et d'infanterie
lgre et de ligne, d'artillerie  cheval et  pied; suivis de canons,
de caissons, de sapeurs, de mineurs, tous prcds de tambours, de
trompettes, de musique, etc.; l'tat-major gnral ayant  sa tte le
marchal prince de Wagram, et compos de tous les officiers gnraux et
d'tat-major de la division et de la place.

Le cortge religieux se composait des enfans et vieillards des hospices,
du clerg de toutes les paroisses et de l'glise mtropolitaine de
Paris, avec les croix et bannires, les chantres et la musique
religieuse, l'aumnier de Sa Majest avec les assistans. Le char
portant le corps du marchal, suivait immdiatement. Les marchaux ducs
de Conegliano, comte Serrurier, duc d'Istrie et prince d'Eckmhl,
portaient les coins du pole. Aux deux cts du char, deux aides-de-camp
du marchal portaient deux tendards. Sur le cercueil taient fixs le
bton de marchal et les dcorations du duc de Montebello.

Aprs le char venaient le deuil et le cortge d'honneur; la voiture vide
du marchal, ayant aux portires deux de ses aides-de-camp  cheval;
quatre voitures de deuil destines  la famille du marchal; les
voitures des princes grands dignitaires, des ministres, marchaux,
colonels gnraux, premiers inspecteurs. Un dtachement de cavalerie,
prcd de trompettes et de musique  cheval, suivait les voitures et
fermait la marche. Une musique accompagnait les chants, toutes les
cloches des glises sonnaient, et treize coups de canon taient tirs
par intervalle.

Arriv  l'entre de l'glise souterraine de Sainte-Genevive, le corps
fut descendu  bras par des grenadiers dcors et blesss dans les mmes
batailles que le marchal. L'aumnier de Sa Majest remit le corps 
l'archiprtre. Le prince d'Eckmhl adressa au duc de Montebello les
regrets de l'arme; et le prince archi-chancelier dposa sur le
cercueil la mdaille destine  perptuer la mmoire de ces honneurs
funbres, du guerrier qui les recevait, et des services qui les avaient
mrits. Alors toute la foule s'coula, et il ne resta dans le temple
que quelques anciens serviteurs du marchal, qui honoraient sa mmoire,
par les larmes qu'ils versaient en silence, autant et plus que ce deuil
public et cette imposante crmonie. Ils me connaissaient, pour nous
tre trouvs ensemble en campagne. Je restai quelque temps avec eux, et
nous sortmes ensemble du Panthon.

Pendant ma courte excursion  Paris, Leurs Majests avaient quitt
Saint-Cloud pour Rambouillet. Je fis route pour aller les rejoindre avec
les quipages du marchal prince de Neufchtel, qui avait momentanment
quitt la cour pour assister aux obsques du brave duc de Montebello.

Ce fut, si ma mmoire ne me trompe pas, en arrivant  Rambouillet que
j'appris les dtails d'un duel qui avait eu lieu le jour mme entre deux
de MM. les pages de Sa Majest. Je ne me rappelle pas la cause de leur
querelle; mais, assez frivole dans son origine, elle tait devenue fort
grave par suite des voies de fait qu'elle avait occasiones. C'tait une
dispute d'coliers; mais ces coliers portaient une pe, et se
regardaient, non sans raison, comme plus d'aux trois quarts militaires:
il fut donc dcid qu'on se battrait. Pour se battre, il fallait deux
choses, du temps et du secret. Quant au temps, il tait employ, depuis
quatre ou cinq heures du matin jusqu' neuf heures du soir, presque sans
interruption. Le secret ne fut pas gard.

M. d'Assigny, homme d'un mrite rare et d'une vertu parfaite, tait
alors sous-gouverneur des pages; ses soins, ses bonts et sa justice
l'avaient fait chrir de ses lves. Voulant prvenir un malheur, il
appela devant lui les deux adversaires; mais ces jeunes gens, destins 
servir dans l'arme, ne pouvaient entendre  aucune autre rparation que
celle du duel. M. d'Assigny avait trop d'esprit pour essayer de parler
dans un sens oppos: il n'et pas t obi; mais il s'offrit pour
tmoin, fut accept par les jeunes gens, et charg de fixer le choix des
armes. Il choisit le pistolet, et le rendez-vous fut donn pour le
lendemain de grand matin. Tout se passa dans l'ordre accoutum pour ces
sortes d'affaires. Un des pages tira le premier, et manqua son
adversaire; l'autre dchargea son arme en l'air. Aussitt ils se
prcipitrent dans les bras l'un de l'autre, et M. d'Assigny prit ce
moment pour leur adresser une mercuriale toute paternelle. Du reste, le
digne sous-gouverneur non-seulement leur garda le secret, mais il garda
aussi le sien. Les pistolets, chargs par M. d'Assigny, ne contenaient
que des balles de lige; ce que les jeunes gens ignorrent toujours.

Quelques personnes voyaient arriver avec un sentiment de curiosit le 25
aot, jour de la fte de Sa Majest l'impratrice. Elles pensaient que,
de peur d'exciter les souvenirs des royalistes, l'empereur remettrait
cette solennit  une autre poque de l'anne; ce qu'il aurait aisment
pu faire en ftant son auguste pouse sous le nom de Marie. Mais
l'empereur ne s'arrta point  de pareilles craintes. Il est mme
probable qu'il fut le seul dans tout le chteau  qui il n'en vint pas
l'ide. Sr de sa puissance et des esprances que la nation franaise
fondait alors sur lui, il savait bien qu'il n'avait rien  redouter de
princes exils ni d'un parti qui paraissait mort, sans la moindre chance
de rsurrection. J'ai entendu dire depuis et trs-srieusement, que Sa
Majest avait eu tort de fter la Saint-Louis; que cela lui avait port
malheur, etc.; mais ces pronostics, tirs aprs l'vnement,
n'occupaient alors la pense de qui que ce ft, et la Saint-Louis fut
clbre en l'honneur de l'impratrice Marie-Louise avec une pompe et
une allgresse extraordinaires.

Peu de jours aprs ces rjouissances, Leurs Majests passrent en revue
dans le bois de Boulogne, les rgimens de la garde impriale
hollandaise, que l'empereur avait nouvellement mands  Paris. Pour
clbrer leur bienvenue, Sa Majest fit placer de distance en distance,
dans les alles du bois, des tonneaux de vin, dfoncs par un bout, o
chaque soldat venait puiser  discrtion. Cette munificence impriale
eut des suites fcheuses et qui auraient pu devenir funestes. Les
soldats hollandais, plus accoutums  la bire forte qu'au vin, mais
pourtant fort avides de cette dernire boisson, en prirent outre mesure,
et les ttes s'chauffrent  un degr inquitant. Ils commencrent
d'abord par quelques rixes, soit entre eux, soit avec les curieux qui
les observaient de trop prs. Puis un orage tant survenu tout  coup et
les promeneurs de Saint-Cloud et des environs se htant de rentrer dans
Paris, en traversant le bois de Boulogne, les Hollandais, dans un tat 
peu prs complet d'ivresse, se mirent  battre le bois, arrtant toutes
les femmes qui se prsentaient, et menant fort rudement les hommes dont
la plupart taient accompagnes. En un instant ce ne fut dans tout le
bois que cris de terreur, vocifrations, juremens et batailles sans
nombre. Quelques personnes effrayes reculrent jusqu' Saint-Cloud, o
tait l'empereur, qui ne fut pas plus tt inform de ce dsordre qu'il
ordonna de faire marcher patrouilles sur patrouilles, pour mettre les
Hollandais  la raison. Sa Majest tait fort en colre, et disait:
A-t-on jamais vu rien de pareil  ces grosses ttes? Les voil sens
dessus dessous pour deux verres de vin! En dpit de cette espce de
plaisanterie, l'empereur n'tait pas sans inquitude. Il vint se placer
 la grille du parc, vis--vis du pont, et adressa lui-mme des
recommandations aux officiers et aux soldats qui allaient travailler 
rtablir l'ordre. Malheureusement la nuit tait trop avance pour que
l'on pt distinguer sur quels points il fallait se diriger, et Dieu sait
comment cela aurait fini, si l'officier d'une des patrouilles n'avait
pas eu l'heureuse ide de s'crier: L'empereur, voil l'empereur! Les
hommes du piquet rptrent aprs lui: Voil l'empereur! en chargeant
les Hollandais les plus mutins. Et telle tait la terreur qu'inspirait 
ces soldats trangers le nom seul de Sa Majest, que des milliers
d'hommes arms, ivres et furieux, se dispersrent devant ce seul nom, et
regagnrent leurs quartiers le plus vite et le plus secrtement qu'ils
purent. On en arrta quelques-uns, qui furent svrement punis.

J'ai dj dit que l'empereur s'occupait assez souvent de la toilette de
l'impratrice, et mme de celle de ses dames. En gnral il aimait que
toutes les personnes qui l'entouraient fussent bien vtues, et mme
avec luxe. Cependant il donna vers ce temps un ordre dont j'admirai la
sagesse. Devant un jour tenir sur les fonts de baptme, avec Sa Majest
l'impratrice, des enfans de ses grands-officiers, et prvoyant que les
parens ne manqueraient pas de faire assaut de magnificence dans la
toilette de leurs nouveau-ns, l'empereur ordonna que les enfans 
baptiser n'auraient pas d'autre habillement qu'un long habit de lin.
Cette prudente mesure pargna tout  la fois la bourse et l'amour-propre
des parens. Je remarquai dans cette crmonie que l'empereur avait
quelque peine  prter l'attention ncessaire aux questions de
l'officiant. Habituellement l'empereur tait d'une assez grande
distraction pendant les offices de l'glise, qui pourtant n'taient pas
longs: car ils ne duraient jamais plus de douze  quinze minutes; encore
m'a-t-on assur que Sa Majest demanda s'il n'aurait pas t possible de
les dire en moins de temps. Il se mordait les ongles, prenait du tabac
plus souvent que de coutume, et regardait sans cesse autour de lui,
tandis qu'un prince de l'glise se donnait fort inutilement la peine de
tourner les feuillets du livre de Sa Majest, de manire  la tenir au
courant.

 la fin de la crmonie du baptme dont je viens de parler, l'empereur
dit, en se frottant les mains,  quelques intimes qui
l'entouraient:--Avant peu, messieurs, nous aurons, j'espre, un autre
enfant  baptiser. Ces paroles de Sa Majest furent accueillies avec
toute la joie qu'elles taient faites pour inspirer. Au reste, on
commenait depuis quelque temps  s'entretenir dans le chteau de la
grossesse de l'impratrice. Sa Majest n'tant pas devenue grosse
aussitt aprs son mariage, cela ne laissait pas que d'inquiter et
chagriner l'empereur. Sa premire femme n'avait pu lui donner un
hritier, et de l surtout tait venu le divorce; fallait-il s'attendre
au mme malheur de la part de l'impratrice Marie-Louise? Car pour
douter de lui-mme, l'empereur n'en avait aucune raison; tout au
contraire, il avait eu deux fois les honneurs de la paternit. Ces ides
le rendaient de temps en temps assez triste, et il consultait souvent
ses mdecins. Ces messieurs s'occuprent de rechercher la cause du
retard apport aux voeux les plus ardens de l'empereur, et dcouvrirent
que cela tenait  la frquence des bains que prenait l'impratrice.
L'empereur lui en parla; elle cessa d'en prendre, et l'on apprit bientt
l'heureuse nouvelle de sa grossesse. Le jardin particulier (
Fontainebleau, o se trouvaient alors Leurs Majests) tait sous mes
fentres, et je vis plusieurs fois l'impratrice se promener, soutenue
par ses femmes, et souffrant des maux de coeur dont tout le monde se
rjouissait.




CHAPITRE XXIII.

     Grossesse de Marie-Louise.--Ce qu'on en pensait dans le
     public.--Premires douleurs.--Tout le palais est en moi.--M.
     Dubois.--Agitation de l'empereur.--Napolon se met au bain.--M.
     Dubois entre tout dfait dans la salle du bain.--Paroles de
     l'empereur.--Il monte  l'appartement de Marie-Louise.--Les
     ferremens.--Paroles de Marie-Louise.--L'Empereur coute avec
     angoisse  la porte de l'appartement.--Madame de Montesquiou.--Le
     roi de Rome vient au monde.--Joie paternelle de l'empereur.--Ce
     qu'il me dit.--On tire le canon.--Spectacle que prsentent les rues
     de Paris.--Le vingt-deuxime coup.--Madame Blanchard.--Des pages
     servant de courriers.--Paris aux sixime et septime tages.--Les
     potes.--Les toffes.--La crmonie de l'ondoiement.--Encore madame
     Blanchard.--Le ballon tomb.--Tout un village dplorant la mort
     d'un aronaute qui est  Paris en pleine sant.--Doutes sur la
     grossesse de Marie-Louise.--Napolon accus de libertinage.--Son
     amour pour les enfans.--Mon fils meurt du croup.--Paroles de
     l'empereur.--Ma femme  la Malmaison.--Trait de bont de
     Josphine.--Consolation.


LA grossesse de Marie-Louise avait t exempte d'accident, et promettait
une heureuse dlivrance. Ce moment tait attendu par l'empereur avec
une impatience  laquelle la France tout entire s'associait depuis
long-temps. C'tait alors une chose curieuse  observer que l'tat de
l'esprit public, au commencement du mois de mars, quand le peuple,
incertain encore du sexe de l'enfant qui devait natre, formait toutes
sortes de conjectures, et faisait des voeux ardens et unanimes pour que
cet enfant ft un fils, qui recueillt le vaste hritage de la gloire
impriale. Le 19 mars,  sept heures du soir, l'impratrice sentit les
premires douleurs. Ds ce moment tout le palais fut en moi. On fit
part de cette nouvelle  l'empereur; il envoya tout de suite chercher M.
Dubois, qui demeurait au chteau depuis quelque temps, et dont les soins
taient si prcieux en cette circonstance. Toute la maison particulire
de l'impratrice, ainsi que madame de Montesquiou, tait dans
l'appartement. L'empereur, sa mre, ses soeurs, MM. Corvisart, Bourdier,
Yvan, taient dans un salon voisin.

L'empereur entrait frquemment, encourageant sa jeune pouse. Dans
l'intrieur du palais, l'attente tait vive, passionne, bruyante.
C'tait  qui aurait la premire nouvelle de l'accouchement.

Les douleurs, qui avaient t faibles pendant toute la nuit, se
calmrent tout--fait  cinq heures du matin. M. Dubois, ne voyant rien
qui annont un accouchement trs-prochain, le dit  l'empereur, qui
renvoya tout le monde, et alla se mettre au bain.

L'anxit qu'il prouvait lui avait rendu ncessaire ce moment de repos;
il tait tout mu. Il me dit combien l'impratrice souffrait: Mais,
ajouta-il, elle est pleine de force et de courage.

L'impratrice, accable de fatigue, dormit quelques instans. De vives
douleurs l'veillrent; elles augmentrent toujours, sans amener la
crise exige par la nature, et M. Dubois acquit la triste certitude que
l'accouchement serait difficile et laborieux. Il y avait  peine un
quart d'heure que Sa Majest tait au bain, lorsqu'il se fait annoncer,
et entre dans l'appartement, la figure toute dcompose. Il dit 
l'empereur que sur mille accouchemens, un seul se prsentait comme celui
de l'impratrice; qu'il craignait de ne pouvoir sauver la mre en mme
temps que l'enfant. Allons donc, dit l'empereur, ne perdez pas la tte,
M. Dubois; sauvez la mre, ne pensez qu' la mre: je vous suis.
L'empereur sortit prcipitamment du bain, me laissant  peine le temps
de l'essuyer. Il passa sa robe de chambre, et descendit. Je sus qu'il
embrassa tendrement l'impratrice, lui recommanda de prendre courage,
et lui tint la main pendant quelque temps. Mais ne pouvant rsister 
son motion, il se retira dans un salon voisin, et l, prtant l'oreille
au moindre bruit, tremblant de crainte, il passa un quart d'heure dans
des angoisses cruelles. Il fallut employer les ferremens. Marie-Louise
s'en aperut, et dit avec une douloureuse amertume: Parce que je suis
impratrice, faut-il donc me sacrifier? Madame de Montesquiou, qui lui
tenait la tte, lui dit: Courage, madame; j'ai pass par l; je vous
assure que vos prcieux jours ne sont pas en danger.

Le travail dura vingt-six minutes, et fut trs-douloureux. L'enfant
s'tait prsent par les pieds; il fallut de grands efforts pour lui
dgager la tte. L'empereur attendait dans le cabinet de toilette, ple
comme la mort, et paraissant hors de lui. Enfin l'enfant vint au monde.
L'empereur alors se prcipita dans l'appartement, embrassant
l'impratrice avec une extrme tendresse, sans mme jeter un regard sur
l'enfant, que l'on croyait mort. En effet il resta sept minutes sans
donner aucun signe de vie. On lui souffla quelques gouttes d'eau-de-vie
dans la bouche; on le frappa lgrement du plat de la main sur tout le
corps; on le couvrit de serviettes chaudes. Enfin il poussa un cri.

L'empereur s'lana des bras de l'impratrice pour embrasser ce fils
dont la naissance tait pour lui la dernire et la plus haute faveur de
la fortune. Il paraissait au comble de la joie; il quittait
alternativement la mre pour le fils et le fils pour la mre, et ne
pouvait se rassasier de la vue de l'un et de l'autre. Quand il remonta
dans l'appartement pour s'habiller, son visage respirait la joie. En
m'apercevant, il me dit: Eh bien! Constant, nous avons un gros garon!
il s'est joliment fait tirer l'oreille, par exemple. Il l'annonait
ainsi  toutes les autres personnes qu'il rencontrait. C'est dans ses
effusions de joie domestique que j'ai pu apprcier combien cette grande
me, que l'on ne croyait sensible qu' la gloire, sentait profondment
les jouissances de la famille.

Depuis l'instant o le bourdon de Notre-Dame et les cloches des
diffrentes paroisses de Paris s'taient fait entendre, au milieu de la
nuit, jusqu' celui o le canon annona l'heureuse dlivrance de
l'impratrice, une extrme agitation se manifesta dans Paris. Au point
du jour, la foule s'tait porte vers les Tuileries. Les cours, les
quais en taient encombrs. Chacun attendait avec anxit le premier
coup de canon. Mais ce spectacle curieux n'avait pas seulement lieu aux
Tuileries et dans les quartiers avoisinans:  neuf heures et demie on
voyait le peuple, dans les rues les plus loignes du chteau, sur tous
les points de Paris, s'arrter, compter avec motion les coups de canon.
Le vingt-deuxime coup, qui proclamait la naissance d'un garon, fut
salu par des acclamations gnrales. Au silence de l'attente, qui avait
suspendu comme par enchantement la marche de toutes les personnes
rpandues dans tous les quartiers de la ville, succda un mouvement
d'enthousiasme difficile  peindre. Dans ce vingt-deuxime coup de canon
tait toute une dynastie, tout un avenir. Les chapeaux volaient en
l'air; on courait au devant les uns des autres, on s'embrassait sans se
connatre, en criant: _Vive l'empereur_! De vieux soldats versaient des
larmes de joie, en pensant qu'ils avaient contribu de leurs sueurs et
de leurs fatigues  prparer l'hritage du roi de Rome, et que leurs
lauriers allaient ombrager le berceau d'une dynastie.

Napolon, cach derrire un rideau,  une des croises de l'impratrice,
jouissait du spectacle de la joie populaire, et en paraissait
profondment attendri. De grosses larmes roulaient dans ses yeux; il
vint en cet tat embrasser son fils. Jamais la gloire ne lui avait fait
verser une larme; mais le bonheur d'tre pre avait amolli cette me que
les plus clatantes victoires et les tmoignages les plus sincres de
l'admiration publique semblaient  peine effleurer. Et en effet si
Napolon fut en droit de croire  sa fortune, ce fut surtout le jour
qu'une archiduchesse d'Autriche le rendit pre d'un roi, lui qui avait
commenc par tre cadet d'une famille corse. Au bout de quelques heures,
l'vnement qu'attendaient avec une gale impatience la France et
l'Europe tait devenu la fte particulire de toutes les familles.

 dix heures et demie, madame Blanchard partit en ballon de
l'cole-Militaire, pour rpandre dans les villes et dans les villages o
elle devait passer la nouvelle de la naissance du roi de Rome.

Le tlgraphe annonait de toute part cet heureux vnement, et  deux
heures aprs midi on avait dj reu la rponse de Lyon, de Lille, de
Bruxelles, d'Anvers, de Brest, et de plusieurs autres grandes villes de
l'empire. Cette rponse tait, comme on pense, parfaitement d'accord
avec les sentimens de la capitale.

Pour rpondre  l'empressement de la foule qui se pressait
continuellement aux portes du palais, afin d'avoir des nouvelles de
l'impratrice et de son auguste enfant, il avait t dcid qu'un des
chambellans de service se tiendrait du matin jusqu'au soir dans le
premier salon du grand appartement, pour recevoir les personnes qui se
prsenteraient, et leur donner connaissance du bulletin que les
mdecins de Sa Majest devaient remettre deux fois par jour. Au bout de
quelques heures, des courriers extraordinaires taient dj sur toutes
les routes, portant aux cours trangres la nouvelle de l'accouchement
de l'impratrice; des pages de l'empereur avaient t chargs de cette
mission auprs du snat d'Italie et des corps municipaux de Milan et de
Rome. Des ordres furent donns dans les villes de guerre et dans les
ports, pour qu'on y tirt les mmes salves qu' Paris, et pour que les
flottes fussent pavoises. Une belle soire favorisa les rjouissances
particulires de la capitale. Les maisons avaient t spontanment
illumines. Ceux qui cherchent  deviner par les apparences extrieures
quelle est la pense d'un peuple dans des vnemens de ce genre,
remarqurent que les derniers tages des maisons situes dans les
faubourgs taient aussi clairs que les htels les plus somptueux et
les plus belles maisons de la capitale. Les difices publics qui, dans
d'autres circonstances, se font remarquer, grce  l'obscurit des
maisons environnantes, l'taient  peine, dans cette profusion de
lumires que la reconnaissance publique avait allumes  toutes les
fentres. Les bateliers donnrent sur l'eau une fte impromptu qui dura
une partie de la nuit, et  laquelle une foule immense prit part du
rivage, en tmoignant la plus vive joie. Ce peuple, qui depuis trente
ans avait pass par tant d'motions, et qui avait ft tant de
victoires, montrait un enthousiasme aussi vif que s'il se ft agi d'une
premire fte, ou d'un changement heureux dans sa destine. Des vers
furent chants ou rcits sur tous les thtres, et il n'y eut forme
potique, depuis l'ode jusqu' la fable, qui ne ft employe  clbrer
l'vnement du 20 mars 1811. J'ai appris d'une personne bien instruite
qu'une somme de cent mille francs, prleve sur les fonds particuliers
de l'empereur, fut rpartie par M. Dequevauvilliers, secrtaire de la
comptabilit de la chambre, entre les auteurs des posies qui furent
envoyes aux Tuileries. Enfin, la mode, qui exploite les moindres
vnemens, donna naissance aux toffes appeles _c...-roi-de-Rome_,
comme on avait dit dans l'ancien rgime _c...-Dauphin_.

Dans la soire du 20 mars,  neuf heures, le roi de Rome fut ondoy dans
la chapelle des Tuileries; la crmonie tait magnifique. L'empereur
Napolon, entour des princes et princesses et de toute sa cour, le
plaa au milieu de la chapelle, sur un fauteuil surmont d'un dais avec
un prie-Dieu. On avait plac entre l'autel et la balustrade, sur un
tapis de velours blanc, un socle de granit, surmont d'un magnifique
vase de vermeil, formant les fonts baptismaux. L'empereur tait grave,
mais la tendresse paternelle rpandait sur sa figure un air de bonheur;
on et dit qu'il se sentait  moiti soulag du fardeau de l'empire, en
voyant l'auguste enfant qui semblait destin  le reprendre un jour des
mains de son pre. Quand il s'approcha des fonts baptismaux, pour
prsenter l'enfant  l'ondoiement, il y eut un moment de silence et de
recueillement religieux, qui faisait un contraste touchant avec la gat
bruyante qui, au mme moment, animait au dehors une foule immense, que
le spectacle d'un trs-beau feu d'artifice et de magnifiques
illuminations avaient amasse de tous les points de Paris dans le
voisinage des Tuileries.

Madame Blanchard, qui tait partie en ballon une heure aprs la
naissance du roi de Rome, pour en rpandre la nouvelle dans les lieux
qui se trouvaient sur son passage, tait d'abord descendue 
Saint-Tibault, prs de Lagny. Mais l, le vent lui ayant manqu, elle
tait revenue  Paris. Son ballon se releva aprs son dpart, et alla
tomber dans un bourg  six lieues plus loin. Les habitans, ne trouvant
dans ce ballon que des vtemens et quelques provisions, ne doutrent pas
que l'intrpide aronaute n'et fait naufrage; mais au moment o la
nouvelle de sa mort tait envoye  Paris, madame Blanchard y arrivait
elle-mme, et dissipait toute inquitude.

Beaucoup de personnes avaient dout de la grossesse de Marie-Louise.
Quelques-unes la croyaient feinte; je n'ai jamais pu concevoir les sots
raisonnemens que ces personnes firent  ce sujet, et que la malveillance
cherchait  rpandre dans le public. Mais ce qu'il y a de singulier, et
ce qui prouve que c'tait, chez le plus grand nombre de ces personnes,
mauvaise foi et niaiserie, c'est que d'une part on accusait l'empereur
de libertinage, on lui supposait gratuitement un grand nombre d'enfans
naturels, et, de l'autre, on le croyait incapable de rendre mre une
jeune princesse de dix-neuf ans. La haine fausse ainsi le jugement. Si
Napolon avait eu des enfans naturels, pourquoi n'en pouvait-il avoir de
lgitimes, surtout avec une jeune pouse qu'on savait gnralement d'une
sant florissante? Au reste, ce n'tait pas le premier, et ce ne fut pas
le dernier de ce genre, auquel donna lieu Napolon. Sa position tait
trop haute, et sa gloire trop clatante, pour ne pas inspirer
quelquefois des sentimens exagrs, soit en admiration, soit en haine.

Il y eut aussi quelques malveillans qui se plurent  dire que Napolon
tait peu capable de sentimens tendres, et que le bonheur d'tre pre
n'allait pas jusqu'au fond de cette me dvore d'ambition. Je puis
citer entre mille traits une petite anecdote qui me touche
particulirement, et que j'ai d'autant plus de plaisir  raconter que,
en mme temps qu'elle rpond victorieusement aux calomnies dont je
parle, elle prouve la bienveillance toute particulire dont m'honorait
Sa Majest. Comme pre et comme fidle serviteur, j'prouve une
satisfaction douce, quoique douloureuse,  la consigner dans ces
Mmoires. Napolon aimait beaucoup les enfans. Un jour il me demanda de
lui amener le mien; je sortis pour l'aller chercher. Sur ces
entrefaites, M. de Talleyrand fut introduit auprs de l'empereur. La
conversation dura long-temps; mon enfant s'ennuyait d'attendre, je le
reconduisis prs de sa mre. Quelque temps aprs il fut atteint du
croup. Cette cruelle maladie, contre laquelle Sa Majest avait cru
devoir faire un appel spcial  la facult de Paris, enlevait beaucoup
d'enfans  leurs familles. Le mien mourut  Paris: nous tions alors au
chteau de Compigne. J'en reus la triste nouvelle au moment de
descendre  la toilette. J'tais trop accabl de cette perte pour me
rendre  mon devoir. L'empereur fit demander ce qui m'empchait de
venir, et comme on lui rapporta que je venais d'apprendre la mort de mon
fils, il dit avec bont: Ce pauvre Constant! Quelle horrible douleur!
Nous autres pres, nous savons ce que c'est!

 quelque temps de l, ma femme alla voir l'impratrice Josphine  la
Malmaison. Cette aimable princesse daigna la recevoir seule dans le
petit salon qui prcdait la chambre  coucher; elle la fit asseoir
auprs d'elle, et essaya de la consoler par de touchantes paroles. Elle
dit que ce malheur ne frappait pas que nous; qu'elle-mme avait perdu
son petit-fils par suite de la mme maladie. En disant cela elle se mit
 pleurer; car ce souvenir venait de rveiller dans son me de rcentes
douleurs. Ma femme baigna de ses larmes les mains de cette excellente
princesse. Josphine ajouta mille choses attendrissantes, tchant
d'allger ses peines en les partageant, et de ramener ainsi la
rsignation dans le coeur d'une pauvre mre. Le souvenir de cette bont
adoucit nos anciens chagrins, et j'avoue que c'est tout  la fois un
honneur et une consolation pour nous, que de nous rappeler les augustes
sympathies que la perte de ce cher enfant excita dans le coeur de
Napolon et dans celui de Josphine. On ne saura jamais bien tout ce que
cette princesse surtout avait de sensibilit et de compassion pour les
peines d'autrui, et tout ce que sa belle me renfermait de trsors de
bont.




CHAPITRE XXIV.

     Marie-Louise et Josphine.--Simplicit de la jeune
     impratrice.--Elle se croit malade.--M. Corvisart.--Pilules de mie
     de pain et de sucre.--Locutions germaniques de
     Marie-Louise.--Tendresse de Napolon.--Svre tiquette.--Bonne
     grce de l'impratrice.--Caen.--Acte de
     bienfaisance.--Cherbourg.--Une descente au fond du bassin de
     Cherbourg.--Baptme du roi de Rome.--Le cortge
     imprial.--Souvenirs de fte.--L'empereur montre son fils aux
     assistans.--Banquet et concert  l'htel-de-ville.--Paroles
     bienveillantes.--Le Tibre  Paris.--L'aronaute Garnerin.--La
     province.--Le Puy-de-Dme enflamm.--La mer toute en feu dans le
     port de Flessingue.--Encore des ftes.--La route de
     Saint-Cloud.--Les fontaines d'orgeat et de groseille.--Des
     arbrisseaux pour lampions.--Madame Blanchard.--L'arostat.--La
     grande toile et les petites toiles.--Ferie.--Les
     colombes.--L'orage.--L'empereur et le maire de Lyon.--Les
     courtisans.--Les musiciens.--Le prince Aldobrandini.--Le prince et
     la princesse Borghse.--Les gens  mauvais prsages.--Les femmes
     sans souliers.--Point de voitures.--Trait de galanterie et de bont
     de M. de Rmusat.


NAPOLON avait coutume de comparer Marie-Louise  Josphine, en
accordant  celle-ci tous les avantages de l'art et des grces, et en
attribuant  celle-l les charmes de la simplicit, de la modestie et de
l'innocence. Quelquefois mme cette simplicit avait quelque chose
d'enfantin. Je n'en citerai qu'une anecdote qui m'est venue de bonne
part. La jeune impratrice, se croyant malade, consulta M. Corvisart;
celui-ci s'aperut bien que l'imagination seule tait frappe, et que ce
pouvait bien tre quelque vapeur de jeune femme. Aussi se contenta-t-il
d'ordonner pour tout traitement une prparation de pilules composes de
mie de pain et de sucre, et il en fit prendre  l'impratrice.
Marie-Louise s'en trouva mieux; elle en remercia M. Corvisart, qui ne
jugea pas  propos, comme on peut bien le croire, de la mettre dans la
confidence de sa petite supercherie.

leve dans une cour allemande, et n'ayant appris le franais qu'avec
des matres, Marie-Louise parlait cette langue avec la difficult qu'on
prouve d'ordinaire  s'exprimer dans un idiome tranger. Parmi les
locutions vicieuses dont elle se servait quelquefois, et qui dans sa
bouche gracieuse n'taient pas sans charmes, celle-ci m'a
particulirement frapp, parce qu'elle revenait fort souvent: Napolon,
qu'est-ce que, _veux-tu_?

L'empereur montrait la plus grande affection  sa jeune pouse, et
toutefois il la soumettait  toutes les rgles de l'tiquette; ce 
quoi l'impratrice se prtait de la meilleure grce. Au mois de mai
1811, Leurs Majests firent un voyage dans les dpartemens du Calvados
et de la Manche, et y furent reues par les villes avec enthousiasme.
L'empereur marqua son sjour  Caen par des dons, des grces, des actes
de bienfaisance. Plusieurs jeunes gens appartenant  de bonnes familles
obtinrent des sous-lieutenances; cent trente mille francs furent
consacrs  diffrentes aumnes. De Caen, Leurs Majests se rendirent 
Cherbourg. Le lendemain de leur arrive, l'empereur sortit  cheval, de
bon matin, visita les hauteurs de la ville, s'embarqua sur diffrens
vaisseaux, et  toute heure la foule se pressa sur son passage, en
criant _Vive l'empereur_! Le jour suivant Sa Majest tint plusieurs
conseils, et le soir elle visita tous les tablissemens de la marine, et
descendit au fond du bassin creus dans le roc pour recevoir des
vaisseaux de ligne et qui devait tre couvert de cinquante-cinq pieds
d'eau. Dans ce brillant voyage l'impratrice eut sa part dans
l'enthousiasme des habitans, et en retour, dans les diffrentes
rceptions qui eurent lieu, elle fit un gracieux accueil aux autorits
du pays. J'insiste  dessein sur ces dtails; ils prouvent que la joie
cause par la naissance du roi de Rome n'tait pas concentre  Paris,
mais qu'au contraire la province sympathisait merveilleusement avec la
capitale.

Le retour  Paris de Leurs Majests y ramena les rjouissances et les
ftes; la crmonie du baptme du roi de Rome et les ftes dont elle fut
accompagne furent clbres  Paris avec une pompe digne de leur objet.
Elles eurent pour spectateur la population de Paris tout entire,
augmente d'une foule prodigieuse d'trangers de toutes les classes.

 quatre heures, le snat partit de son palais, le conseil-d'tat des
Tuileries, le Corps-Lgislatif de son palais; la cour de cassation, la
cour des comptes, le conseil de l'universit, la cour impriale, du lieu
ordinaire de leurs sances; le corps municipal de Paris et les
dputations des quarante neuf bonnes villes, de l'Htel-de-Ville.  leur
arrive dans l'glise mtropolitaine, ces corps furent placs par les
matres et aides des crmonies, suivant leur rang,  droite et  gauche
du trne, depuis le choeur jusqu'au milieu de la nef. Le corps
diplomatique se rendit  cinq heures  la tribune qui lui avait t
destine.

 cinq heures et demie, le canon annona le dpart de Leurs Majests du
palais des Tuileries; le cortge imprial tait d'une magnificence
blouissante; la superbe tenue des troupes, la richesse et l'lgance
des voitures, l'clat des costumes offraient un spectacle ravissant. Ces
acclamations du peuple qui retentissaient au passage de Leurs Majests;
ces maisons tapisses de festons et de draperies, ces drapeaux flottans
aux fentres; cette longue file de voitures dont l'attelage et les
ornemens augmentaient successivement de magnificence, et se suivaient
comme dans un ordre hirarchique; cet immense appareil d'une fte
qu'animaient un sentiment vrai et des ides d'avenir, tout cela s'est
profondment grav dans ma mmoire, et occupe souvent encore les longs
loisirs du vieux serviteur d'une famille qui a disparu. La crmonie du
baptme s'accomplit avec une pompe et une solennit inusites. Aprs le
baptme, l'empereur prit son auguste fils entre ses bras, et le montra
aux assistans; aussitt les acclamations, qui jusqu'alors avaient t
comprimes par la saintet de la crmonie et la majest du lieu,
clatrent de toutes parts. Les prires acheves, Leurs Majests se
rendirent  l'Htel-de-Ville  huit heures du soir, et y furent reues
par le corps municipal. Un concert brillant et un banquet somptueux leur
avaient t offerts par la ville de Paris. La dcoration de la salle du
banquet offrait les armes des quarante-neuf bonnes villes, Paris, Rome,
Amsterdam places les premires; les quarante-six autres par ordre
alphabtique. Le banquet termin, Leurs Majests allrent prendre place
dans la salle du concert; aprs le concert, elles se rendirent dans la
salle du trne, o toutes les personnes invites faisaient cercle.
L'empereur la parcourut en s'adressant avec affabilit, quelquefois mme
avec familiarit, au plus grand nombre des personnes qui le composaient,
et dont chacune ne manqua pas de retenir les paroles bienveillantes qui
lui furent adresses. Enfin, avant de se retirer, Leurs Majests furent
invites  passer dans le jardin factice qui avait t form au dessus
de la cour de l'Htel-de-Ville. La dcoration en tait trs-lgante; au
fond du jardin, le Tibre tait figur par d'abondantes eaux, dont le
cours tait dispos avec beaucoup d'art et rpandait une douce
fracheur. Leurs Majests quittrent l'Htel-de-Ville vers onze heures
et demie, et rentrrent aux Tuileries  la lueur des illuminations les
plus lgantes et des emblmes lumineux du got le plus dlicat. Le
temps le plus serein et la plus douce temprature avaient favoris cette
belle journe.

L'aronaute Garnerin, parti de Paris  six heures et demie du soir,
descendit le lendemain matin  Maule, dpartement de Seine-et-Oise.
Aprs y avoir pris quelque repos, il remonta en ballon et continua sa
route.

Les provinces rivalisrent de magnificence avec la capitale pour
clbrer les ftes de la naissance et du baptme du roi de Rome. Tout ce
qu'on avait pu imaginer de plus ingnieux, soit en emblmes, soit en
illuminations, avait t excut pour donner plus de pompe  ces ftes.
Chaque ville avait t guide, dans sa manire de rendre hommage au
nouveau roi, soit par sa situation gographique, soit par sa destination
particulire. Ainsi  Clermont-Ferrand un feu immense avait t allum 
dix heures du soir sur la cime du Puy-de-Dme,  une hauteur de plus de
cinq mille pieds. Plusieurs dpartemens purent jouir toute la nuit de ce
majestueux et singulier spectacle. Dans le port de Flessingue, les
btimens furent couverts de flammes et de pavillons de toutes couleurs.
Le soir, l'escadre fut entirement illumine; des milliers de fanaux,
suspendus aux mts, aux vergues, aux cordages, offraient un coup d'oeil
ravissant. Tout  coup, au signal d'une fuse partie du vaisseau amiral,
tous les btimens vomirent  la fois des gerbes de feu qui faisaient
succder  une nuit profonde l'clat du jour le plus vif, et dessinaient
majestueusement ces masses imposantes, rptes par l'eau de la mer unie
comme une glace.

Nous ne faisions que passer d'une fte  une autre: c'tait
tourdissant. Les rjouissances du baptme furent en effet suivies d'une
fte donne par l'empereur dans le parc rserv de Saint-Cloud. Ds le
matin, la route de Paris  Saint-Cloud tait couverte d'quipages et de
gens  pied. La fte avait lieu dans le parc ferm. L'orangerie, dont
toutes les caisses dcoraient le devant du chteau, tait orne de
riches tentures. Des temples, des kiosques s'levaient dans les
bosquets. Toute l'avenue de marronniers tait dcore de guirlandes en
verres de couleurs. Des fontaines d'orgeat, de groseille avaient t
distribues de manire  ce que toutes les personnes de la fte pussent
s'y rafrachir. Des tables lgamment servies taient dresses dans
l'alle. Tout le parc tait illumin par des pots  feu cachs dans les
arbrisseaux des massifs.

Madame Blanchard avait reu l'ordre de se tenir prte  partir  neuf
heures et demie, au signal qui lui serait donn.  neuf heures,
l'arostat tant rempli, elle monta dans sa nacelle. On la conduisit 
l'extrmit du bassin des cygnes, en face du chteau; jusqu'au moment du
dpart elle fut maintenue dans cette position, et  une hauteur qui
dpassait celle des arbres les plus levs; de faon que, pendant plus
d'une demi-heure, elle put tre vue de tous les spectateurs qui
assistaient  la fte.  neuf heures trente-cinq minutes, une fuse,
partie du chteau, ayant donn le signal qu'on attendait, les cordes
qui retenaient le ballon furent coupes, et aussitt on vit l'intrpide
aronaute s'lever majestueusement dans les airs devant l'assemble
runie dans la salle du trne. Parvenue  une certaine hauteur, elle mit
le feu  une toile en artifice d'une grande dimension, suspendue autour
de la nacelle, dont elle occupait le centre. Cette toile, qui, pendant
sept  huit minutes, lanait de ses pointes et de ses angles une grande
quantit d'autres petites toiles, produisit l'effet le plus
extraordinaire. C'tait la premire fois qu'on voyait une femme s'lever
hardiment dans les airs, entoure de feux d'artifice: elle paraissait se
promener sur un char de feu  une hauteur immense. Je me croyais dans un
palais de fes. Toute la partie des jardins que parcoururent Leurs
Majests prsentait un coup d'oeil dont il est impossible de se faire une
ide. Les illuminations taient dessines avec un got parfait; les jeux
offraient une grande varit, et de nombreux orchestres cachs dans les
arbres ajoutaient encore  l'enchantement.  un signal donn, trois
colombes partirent du haut d'une colonne surmonte d'un vase de fleurs,
et vinrent offrir  Leurs Majests plusieurs devises trs-ingnieuses.
Plus loin des paysans allemands dansaient des valses sur une pelouse
charmante, et couronnaient de fleurs le buste de sa majest
l'impratrice. Des bergers et des nymphes de l'Opra excutaient des
danses. Enfin un thtre avait t lev au milieu des arbres, afin d'y
reprsenter _la Fte de village_, divertissement compos par M. tienne,
et mis en musique par Nicolo. L'empereur et l'impratrice assistaient
sous un dais  ce spectacle, quand tout  coup il survint une pluie
abondante qui mit en moi tous les spectateurs. Leurs Majests ne
s'aperurent pas d'abord de la pluie, protges qu'elles taient par le
dais. L'empereur causait alors avec le maire de la ville de Lyon.
Celui-ci se plaignait du peu d'coulement des toffes de cette ville.
Napolon, voyant tomber une pluie effroyable, dit  ce fonctionnaire:
Je vous rponds que demain il y aura des commandes considrables.

L'empereur tint bon  sa place pendant une grande partie de l'orage. Les
courtisans, couverts d'toffes de soie et de velours, la tte
dcouverte, recevaient la pluie d'un air riant. Les pauvres musiciens,
tremps jusqu'aux os, ne pouvaient dj plus tirer aucun son de leurs
instrumens, dont la pluie avait bris ou dtendu les cordes; il tait
temps que cela fint. L'empereur donna le signal du dpart, et se
retira.

Ce jour-l, le prince Aldobrandini, qui, en sa qualit de premier cuyer
de Marie-Louise, accompagnait l'impratrice, fut fort heureux de
trouver  emprunter un parapluie par-dessus un mur de sparation, afin
de mettre Marie-Louise  couvert. On fut fort mcontent dans le groupe
o cet emprunt se fit, de ce que le parapluie n'et pas t rendu. Ce
soir-l, le prince Borghse et la princesse Pauline faillirent tomber
dans la Seine avec leur voiture, en revenant  leur maison de campagne
de Neuilly. Les personnes qui se plaisaient  tirer des prsages, et
celles surtout qui, en trs-petit nombre, voyaient d'un oeil chagrin les
joies de l'empire, ne manqurent pas de remarquer que toutes les ftes
donnes  Marie-Louise avaient toujours t troubles par quelque
accident. On parlait avec affectation du bal donn par le prince de
Schwartzenberg  l'occasion des pousailles de Leurs Majests, et de
l'incendie qui consuma la salle de danse, et de la mort tragique de
plusieurs personnes, notamment de la soeur mme du prince. On tirait de
ce rapprochement de mauvais augures; les uns par malveillance, et pour
miner l'enthousiasme inspir par la haute fortune de Napolon; les
autres par une superstitieuse crdulit; comme s'il y avait eu matire 
un rapprochement srieux entre un incendie qui cote la vie  plusieurs
personnes, et l'accident fort ordinaire d'un orage en juin, qui fltrit
des toilettes, et mouille jusqu'aux os des milliers de spectateurs.

C'tait un coup d'oeil tout--fait amusant pour celui qui n'avait pas de
colifichets  gter, et qui ne courait que le risque de s'enrhumer, que
de voir ces pauvres femmes, noyes par la pluie, se sauver de cts et
d'autres, avec ou sans cavalier, et chercher des abris qui n'existaient
nulle part.

Quelques-unes furent assez heureuses pour trouver de modestes
parapluies; mais la plupart virent les fleurs de leur tte tomber
abattues par la pluie, ou leurs garnitures, toutes dgouttantes d'eau,
traner par terre,  faire piti. Quand il fallut retourner  Paris, les
voitures manquaient. Les cochers avaient pens prudemment que la fte
durerait jusqu'au jour, et ne s'taient pas mis en peine d'attendre les
gens toute la nuit. Les personnes  quipages ne pouvaient en profiter;
l'encombrement tant tel que la circulation en tait devenue presque
impossible. Plusieurs dames s'garrent, et retournrent  Paris  pied;
d'autres perdirent leurs chaussures, et c'tait peine alors de voir de
jolis petits pieds dans la boue. Heureusement il n'arriva que peu ou
point d'accidens. Le mdecin et le lit rparrent tout. Mais l'empereur
rit beaucoup de cette aventure, et il dit que cela ferait gagner les
fabricans.

M. de Rmusat, si bon, si empress  rendre service, s'oubliant pour les
autres, tait parvenu  se procurer un parapluie. Il rencontra ma femme
et ma belle-mre, qui se sauvaient comme les autres. Il les prit chacune
sous un bras, et les ramena au palais sans le moindre dommage. Pendant
une heure il fit ainsi le voyage du palais au parc, et du parc au
jardin, et il eut le bonheur d'tre utile  un grand nombre de dames,
dont il garantit les toilettes d'une entire dconfiture. Ce fut un
trait de galanterie dont on lui sut gnralement un gr infini, parce
qu'il s'y mlait un sentiment de bont touchante.




CHAPITRE XXV.

     1811 et 1812.--Rflexions.--Fte de l'impratrice.--Trianon.--Route
     de Paris  Trianon.--Les gens de cour et les gens du peuple se
     coudoyant  la fte.--Le public des ftes--Tout Paris 
     Versailles.--Les grandes alles de Versailles et les petits salons
     de Paris.--La pluie.--Les lampions et les femmes.--L'impratrice
     adresse de gracieuses paroles aux dames.--M. Alissan de
     Chazet.--Une promenade de Leurs Majests dans le parc du
     Petit-Trianon.--L'le-d'Amour.--Ferie.--Barques montes par des
     amours.--Musique qui vient on ne sait d'o.--Un tableau flamand en
     action.--Toutes les provinces de l'empire sont reprsentes  cette
     fte.--Marie-Louise.--Elle parlait peu aux hommes de son
     service.--Son matre-d'htel.--Dans son intrieur elle tait bonne
     et douce.--Sa froideur pour madame de Montesquiou.--Ce qu'on disait
      ce sujet.--Froideur rciproque entre madame de Montesquiou et la
     duchesse de Montebello.--Crainte d'une rivale.--La duchesse de
     Montebello.--Visites que lui fait l'impratrice.--Reproche que
     faisait Josphine  madame de Montebello.--Mcontentement sourd des
     dames du palais.--Josphine et madame de Montesquiou.--Le roi de
     Rome est conduit  Bagatelle et prsent  Josphine.--Joie de
     cette princesse.--Son dsintressement.--Elle baigne l'auguste
     enfant de ses larmes.--Ce que Josphine me dit  ce sujet.--La
     nourrice du roi de Rome.--Marie-Louise et son fils.--Marie-Louise
     et Josphine.--Anecdote d'intrieur.--Le baiser sur la joue essuy
     avec un mouchoir.--Rpugnance de Marie-Louise pour la chaleur et
     les odeurs.


CETTE anne semblait tre celle des ftes. Je m'y suis arrt avec
plaisir, parce qu'elle prcda une anne qui fut celle des malheurs.
1811 et 1812 offrent un contraste frappant. Toutes ces fleurs qui furent
prodigues aux ftes du roi de Rome et de son auguste mre couvraient un
abme; tout cet enthousiasme se changea en deuil quelques mois plus
tard; jamais ftes plus brillantes ne furent suivies de plus clatans
revers. Laissons-nous donc aller encore aux charmes des dernires
rjouissances qui prcdrent 1812. Ce sont des souvenirs dont j'ai
besoin d'tre fortifi avant d'entrer dans cette poque de sacrifices
sans profit, de sang vers sans conserver ni conqurir, de gloire sans
rsultat. Le 25 aot, la fte de l'impratrice fut clbre  Trianon.
Ds le matin, la route de Paris  Trianon tait couverte d'un nombre
immense de voitures et de gens  pied. Le mme sentiment poussait la
cour, la bourgeoisie, le peuple au dlicieux rendez-vous de la fte.
Tous les rangs taient confondus, tout allait ple-mle; je n'ai jamais
vu de foule plus singulirement bigarre, prsenter un plus touchant
mlange de toutes les conditions. D'ordinaire, le public de ces sortes
de ftes n'est gure que d'une classe du peuple, et quelque peu de
bourgeoisie modeste; voil tout: rarement des gens  quipages, plus
rarement encore des gens de cour. Ici, il y avait de tout. Ils n'tait
si petites gens qui ne pussent se donner la satisfaction de coudoyer une
comtesse ou quelque autre noble habitante du faubourg Saint-Germain.
Tout Paris semblait tre dans Versailles. Cette ville si belle, mais
d'une beaut si triste, qui depuis le dernier roi, semblait tre veuve
de sa population; ces rues larges o l'on ne voit personne, ces places
dont la moindre contiendrait tous les habitans de Versailles, et qui
contenaient  peine les courtisans du grand roi, cette magnifique
solitude qu'on appelle Versailles, avait t peuple tout  coup par le
capitale: les maisons particulires ne pouvaient contenir la foule qui
arrivait de toute part; le parc tait inond d'une multitude de
promeneurs de tout sexe et de tout ge; dans ces immenses alles on se
marchait sur les pieds, on manquait d'air sur ce vaste plateau si ar;
on tait gn sur ce thtre d'une grande fte publique, comme on l'est
dans les bals qu'on donne dans ces petits salons de Paris qui ont t
construits pour une douzaine de personnes, et o la vanit en entasse
cent cinquante.

De grands prparatifs avaient t faits depuis quatre ou cinq jours dans
les jardins dlicieux de Trianon. Mais, la veille, le ciel avait t
orageux; beaucoup de toilettes, pour lesquelles on s'tait press,
avaient t prudemment serres; mais, le lendemain, un beau ciel bleu
ayant rassur tout le monde, on tait parti pour Trianon, malgr les
souvenirs de l'orage qui avait dispers les spectateurs  la fte de
Saint-Cloud. Toutefois,  trois heures, une pluie abondante fit craindre
un moment que la soire ne fint mal. _Pluie du soir faisant son
devoir_, comme dit le proverbe. Il arriva, au contraire, que ce
contre-temps ne fit qu'enbellir la fte, en rafrachissant l'air brlant
d'aot, et en abattant une poussire incommode.  six heures le soleil
avait reparu, et l't de 1811 n'eut pas de soire plus douce ni plus
agrable.

Toutes les lignes d'architecture du grand Trianon taient ornes de
lampions de diffrentes couleurs; dans la galerie, on apercevait six
cents femmes brillantes de jeunesse et de parure. L'impratrice adressa
de gracieuses paroles  plusieurs d'entre elles, et on fut gnralement
ravi de l'affabilit et des manires aimables d'une jeune princesse qui
n'habitait la France que depuis quinze mois.

 cette fte, comme  toutes les ftes de l'empire, il ne manqua pas de
potes pour chanter ceux qui en taient l'objet. Il y eut spectacle, et
on joua une pice de circonstance, dont je me rappelle parfaitement
l'auteur, qui tait M. Alissan de Chazet, mais dont j'ai oubli le
titre.  la fin de la pice, les principaux artistes de l'Opra
excutrent un ballet qui fut trouv fort joli. Le spectacle termin,
Leurs Majests commencrent leur promenade dans le parc du
Petit-Trianon. L'empereur, le chapeau  la main, donnait le bras 
l'impratrice, et tait suivi de toute la cour. On se rendit d'abord 
l'le-d'Amour. Tous les enchantemens de la ferie, tous ses prestiges
s'y trouvaient runis. Le temple, situ au milieu du lac, tait
magnifiquement illumin, et les eaux rflchissaient les colonnes de
feu. Une multitude de barques lgantes sillonnaient en tous sens ce
lac, qui semblait enflamm, et taient montes par un essaim d'amours
qui paraissaient se jouer dans les cordages. Des musiciens cachs  bord
excutaient des airs mlodieux; et cette harmonie,  la fois douce et
mystrieuse, qui semblait sortir du sein des ondes, ajoutait encore 
la magie du tableau et au charme de l'illusion.  ce spectacle
succdrent des scnes d'un autre genre; des scnes champtres; un
tableau flamand en action, avec ses bonnes figures rjouies et sa
rustique aisance: des groupes d'habitans de chacune des provinces de
France, qui faisaient croire que toutes les parties de l'empire avaient
t convies  cette fte. Enfin les spectacles les plus divers
attirrent tour  tour les regards de Leurs Majests. Arrives au salon
de Polymnie, elles furent accueillies par un choeur charmant, dont la
musique tait, si je m'en souviens, de M. Par, et les paroles du mme
M. Alissan de Chazet. Enfin, aprs un souper magnifique qui fut servi
dans la grande galerie, Leurs Majests se retirrent. Il tait une heure
du matin.

Il n'y eut qu'une voix, dans cette immense assemble, sur la grce et la
dignit parfaite de Marie-Louise. Cette jeune princesse tait en effet
charmante, mais avec des singularits plutt que des taches dans le
caractre. J'ai recueilli quelques traits de sa vie domestique qui ne
seront pas sans intrt pour le lecteur.

Marie-Louise parlait peu aux hommes de son service. Soit que ce ft une
habitude rapporte de la cour d'Autriche, soit crainte de se
compromettre avec son accent tranger devant des personnes de condition
infrieure, soit enfin timidit ou insouciance, peu de ces personnes ont
eu  retenir quelques mots chapps de sa bouche. J'ai entendu dire 
son matre-d'htel qu'en trois ans elle ne lui adressa pas une seule
fois la parole.

Les dames de sa maison s'accordaient  dire que dans son intrieur elle
tait bonne et douce. Elle aimait peu madame de Montesquiou. C'tait un
tort: car il n'tait soins empresss, attentions, douceurs de toutes
sortes, que madame de Montesquiou n'et pour le roi de Rome. L'empereur
seul apprciait cette excellente dame, si parfaite en toutes choses.
Comme homme, il apprciait hautement la dignit, la convenance parfaite,
l'extrme discrtion de madame de Montesquiou. Comme pre, il lui savait
un gr infini des soins qu'elle prodiguait  son fils. Chacun expliquait
 sa manire la froideur que tmoignait  cette dame la jeune
impratrice. Il courait  ce sujet plusieurs propos de cour plus ou
moins frivoles. Les momens de loisir des dames du palais en taient fort
souvent occups. Voici ce qui me parut le plus croyable et le plus
conforme  la simplicit nave de Marie-Louise. L'impratrice avait pour
dame d'honneur madame la duchesse de Montebello, femme charmante et
d'une conduite parfaite. Or, il entrait peu d'amiti dans les rapports
de madame de Montesquiou avec madame de Montebello. Celle-ci craignait,
dit-on, d'avoir une rivale dans le coeur de son auguste amie; et, en
effet, la plus  craindre pour elle, tait bien madame de Montesquiou,
car cette dame runissait toutes les qualits qui plaisent et qui font
aimer. Ne d'une famille illustre, elle avait reu une ducation
distingue. Elle joignait le ton et les manires de la haute socit 
une pit solide et claire. Jamais la calomnie n'avait os s'attaquer
 sa conduite, aussi noble que rgulire. Ce n'est pas qu'on ne
l'accust d'un peu de hauteur; mais cette hauteur tait tempre par une
politesse si empresse et une obligeance si gracieuse, qu'on pouvait
croire que c'tait simplement de la dignit. Elle prenait du roi de Rome
les soins les plus tendres et les plus assidus; et certes elle avait
droit  une grande reconnaissance de la part de l'impratrice, celle que
le dvouement le plus gnreux porta plus tard  s'arracher  sa patrie,
 ses amis,  sa famille, pour suivre le sort d'un enfant dont toutes
les esprances venaient d'tre ananties.

Madame de Montebello avait coutume de se lever fort tard. Le matin,
quand l'empereur tait absent, Marie-Louise allait s'entretenir avec
elle dans sa chambre, et, pour ne pas passer dans le salon o
descendaient les dames du palais, elle entrait dans l'appartement de sa
dame d'honneur par un cabinet de garde-robe fort obscur, ce qui blessait
beaucoup ces dames. J'ai entendu dire  Josphine que madame de
Montebello avait le tort d'instruire la jeune impratrice de plusieurs
aventures scandaleuses, vraies ou fausses, attribues  quelques-unes de
ces dames, et qu'une jeune femme, simple et pure, comme l'tait
Marie-Louise, n'aurait pas d savoir; que cette circonstance tait cause
de sa froideur avec les dames de son service, qui, de leur ct, ne
l'aimaient pas, et qui faisaient partager leurs sentimens  leurs
proches et  leurs amis.

Josphine aimait tendrement madame de Montesquiou. Comme elles ne
pouvaient se voir, elles s'crivaient; la correspondance dura jusqu' la
mort de Josphine.

Un jour, madame de Montesquiou reut ordre de l'empereur de conduire le
petit roi  Bagatelle. Josphine y tait. Elle avait obtenu la faveur de
voir cet enfant, dont la naissance avait couvert l'Europe de ftes. On
sait combien l'amour de Josphine pour Bonaparte tait dsintress, et
de quel oeil elle voyait tout ce qui pouvait augmenter, et surtout
consolider sa fortune. Il entrait mme dans les voeux qu'elle faisait
pour lui-mme depuis l'clatante disgrce du divorce, le dsir sincre
qu'il ft heureux dans son intrieur, et que sa nouvelle pouse lui
donnt cet enfant, ce premier-n de sa dynastie, dont elle n'avait pas
pu le rendre pre. Cette femme, d'une bont anglique, qui tait tombe
dans un long vanouissement en apprenant sa sentence de rpudiation, et
qui, depuis ce jour fatal, tranait une vie douloureuse dans la
brillante solitude de la Malmaison; cette pouse dvoue, qui partageait
depuis quinze ans toute la fortune de son poux, et qui avait contribu
si puissamment  favoriser son lvation, n'avait pas t la dernire 
se rjouir de la naissance du roi de Rome. Elle avait coutume de dire
que le dsir de laisser une postrit et d'tre reprsents aprs notre
mort par des tres qui nous doivent la vie et le rang qu'ils tiennent
dans le monde, tait un sentiment profondment grav dans le coeur de
l'homme; que ce dsir si naturel, et qu'elle-mme avait si vivement
senti dans son coeur d'pouse et de mre, ce dsir d'avoir des enfans qui
nous survivent et nous continuent sur la terre, s'augmentait encore
quand nous devions leur transmettre une haute fortune; que dans la
position particulire de Napolon, fondateur d'un vaste empire, il tait
impossible qu'il rsistt long-temps  un sentiment qui est au fond de
tous les coeurs, et que, s'il est vrai que ce sentiment s'augmente en
proportion de l'hritage qu'on doit laisser  ses enfans, nul ne devait
l'prouver plus fortement que Napolon, parce que nul n'avait encore
possd un pouvoir aussi formidable sur la terre; que le cours de la
nature ayant fait de la strilit dont elle tait frappe un mal sans
esprance, elle devait la premire immoler les sentimens de son coeur au
bien de l'tat et au bonheur personnel de Napolon: tristes, mais
puissantes raisons que la politique invoquait  l'appui du divorce, et
dont cette excellente princesse, dans l'illusion de son dvouement,
croyait tre convaincue au fond de son coeur.

Le royal enfant lui fut prsent. Je ne sache rien au monde de plus
touchant que la joie de cette excellente femme  la vue du fils de
Napolon. Elle fixa d'abord sur lui des regards mouills de larmes; puis
elle le prit dans ses bras, et le pressa contre son coeur avec une
inexprimable tendresse. Il n'y avait l ni tmoins indiscrets, qui se
fissent un plaisir de curiosit irrespectueuse en observant ironiquement
les sentimens de Josphine, ni tiquette ridicule qui glat
l'expression de cette me si tendre; c'tait une scne de vie
bourgeoise; Josphine y allait de tout coeur.  la faon dont elle
caressait cet enfant, on et dit qu'il s'agissait d'un enfant vulgaire,
et non du fils des Csars, comme disaient les flatteurs, non du fils
d'un grand homme, dont le berceau venait d'tre entour de tant
d'honneurs, et qui tait roi en venant au monde. Josphine le baigna de
larmes, et lui dit quelques-uns de ces mots enfantins par lesquels une
mre sait se faire comprendre et aimer de son nouveau-n. Il fallut
enfin se sparer. L'entrevue avait t courte; mais qu'elle avait t
bien remplie par l'me aimante de Josphine! Ce fut alors qu'on put
juger par sa joie de la sincrit de son sacrifice, en mme temps que
par quelques soupirs touffs on put juger de son tendue. Les visites
de madame de Montesquiou ne se renouvelrent que de loin en loin.
Josphine en ressentit un vif chagrin. Mais l'enfant grandissait; un mot
indiscret bgay par lui, un souvenir enfantin, quelque chose de moindre
encore pouvait porter ombrage  Marie-Louise, qui redoutait Josphine.
L'empereur voulut s'pargner cette contrarit, qui aurait pu porter
atteinte  son bonheur domestique. Il ordonna donc que les visites
devinssent plus rares: on finit par les suspendre. J'ai entendu dire 
Josphine que la naissance du roi de Rome la payait de tous ses
sacrifices. Jamais le dvouement d'une femme ne fut plus dsintress ni
plus complet.

Aussitt aprs sa naissance, le roi de Rome avait t confi  une
nourrice d'une constitution saine et robuste, prise dans la classe du
peuple. Cette femme ne pouvait ni sortir du palais ni recevoir aucun
homme: les prcautions les plus svres avaient t prises  cet gard.
On lui faisait faire pour sa sant des promenades en voiture; et, alors
mme, elle tait accompagne de plusieurs femmes.

Voici comment Marie-Louise en usait avec son fils. Le matin, vers neuf
heures, on portait le roi chez sa mre; elle le prenait dans ses bras,
le caressait quelques instans, puis elle le rendait  sa nourrice, et se
mettait  lire les journaux. L'enfant s'ennuyant, la gouvernante
l'emmenait.  quatre heures, c'tait le tour de la mre d'aller visiter
son fils: Marie-Louise descendait dans les appartemens du roi, emportait
avec elle un petit ouvrage de broderie auquel elle travaillait avec
distraction. Vingt minutes aprs, on venait la prvenir que M. Isabey ou
M. Prudhon taient arrivs pour la leon de dessin ou de peinture.
L'impratrice remontait alors chez elle.

Ainsi se passrent les premiers mois qui suivirent la naissance du roi
de Rome. Dans l'intervalle des ftes, l'empereur s'occupait de dcrets,
de revues, de monumens, de projets, travaillant beaucoup, prenant peu
de distractions, infatigable  toute besogne, et pourtant ne paraissant
pas avoir de quoi occuper sa tte puissante, heureux dans son intrieur
par une jeune femme dont il tait tendrement aim. L'impratrice menait
une vie fort simple; cela suffisait  son caractre: Josphine avait
besoin de plus de mouvement; aussi sa vie tait-elle plus extrieure,
plus anime, plus rpandue. Cela n'empchait pas qu'elle ne ft
trs-propre aux habitudes du mnage, trs-tendre et trs-empresse
auprs de son mari, qu'elle savait aussi rendre heureux  sa faon.

Un jour que Bonaparte revenait de la chasse, harass de fatigue, il fit
prier Marie-Louise de venir le voir. Elle vint. L'empereur la prit dans
ses bras, et lui donna un gros baiser sur la joue. Marie-Louise prit son
mouchoir et s'essuya.--Eh bien! Louise, lui dit l'empereur, tu te
dgotes donc de moi!--Non, rpondit l'impratrice; je m'essuie ainsi
par habitude; j'en fais autant pour le roi de Rome.--L'empereur parut
contrari. Josphine tait bien diffrente: elle recevait avec amour les
caresses de son mari, et mme elle allait au devant. Il arrivait
quelquefois  l'empereur de dire  sa jeune femme: Louise, couche chez
moi.--Il y fait trop chaud, rpondait l'impratrice. Et en effet elle ne
pouvait souffrir la chaleur, et les appartemens de Napolon taient
constamment chauffs. Elle avait aussi une extrme rpugnance pour les
odeurs, et on ne pouvait brler chez elle que du vinaigre ou du sucre.




AVERTISSEMENT DE L'DITEUR


L'diteur, avant de continuer la publication des documens prcieux, dont
une partie a dj t insre dans le troisime volume des _Mmoires de
Constant_, croit devoir rappeler quelques faits qui serviront  faire
comprendre l'importance et l'intrt des pices suivantes.

Aprs la conclusion du trait de paix sign  Tilsitt, les 7 et 9
juillet 1807, Napolon n'eut plus d'autres ennemis sur le continent que
le roi de Sude Gustave-Adolphe, qui avait rompu  la fois avec la
France, la Russie, la Prusse et le Danemarck. Un corps de l'arme
franaise command par le marchal Brune investit Stralsund. Gustave,
qui s'tait jet dans cette place pour la dfendre, ne soutint le sige
que quelques jours; et, s'tant embarqu  la hte, dans la nuit du 19
juillet, il laissa  un chef subalterne le soin d'obtenir une
capitulation. Le marchal Brune, l'ayant accorde, entra, le 21, 
Stralsund, prit possession de l'le de Rugen, et toute la Pomranie se
trouva conquise.

On sait quel a t le sort de l'imprudent roi de Sude. Comptant sur le
secours de l'Angleterre, qui lui envoyait en effet des subsides, il
persista  lutter contre des forces dmesurment ingales, perdit la
Finlande et les les d'Aland, et laissa les Russes arriver  vingt
lieues de Stockholm. La Sude tait puise d'hommes et d'argent; des
murmures clatrent parmi le peuple et les troupes, et jusque dans le
conseil du souverain. On conjurait Gustave de faire la paix, ce moyen
tant le seul de sauver sa personne et le royaume. Mais sourd  ces
prires, il se disposait  sortir de sa capitale, pour commencer la
guerre civile,  la tte des troupes sur lesquelles il comptait encore,
lorsque, dans la matine du 13 fvrier 1809, les gnraux Klingsporre,
Adelcreutz et le marchal de la cour Silversparre forcrent la consigne
 la porte du roi, lui reprsentrent l'tat dplorable des affaires, et
le supplirent de changer de systme. Gustave voulut tirer son pe[70]
et se jeter sur eux; mais, avant d'en avoir eu le temps, il fut saisi,
port dans une chambre du chteau, et gard  vue. Le lendemain, il
crivit et signa de sa main l'acte de son abdication.

Le droit des tats de Sude, de choisir leurs souverains et d'tablir la
succession  la couronne, avait t solennellement reconnu en diverses
occasions; ils en usrent encore cette fois, en proclamant roi, sous le
nom de Charles XIII, le duc de Sudermanie, oncle de Gustave, et qui
avait t rgent du royaume pendant la minorit de son neveu. En outre
les tats dcrtrent l'exclusion perptuelle de Gustave et de ses
enfans du trne de Sude, et leur interdirent tout sjour dans ce
royaume.

Personne n'ignore que le prince royal Charles-Auguste, de la maison de
Holstein Soenderbourg-Augustenberg, tant mort d'une chute de cheval, le
18 mars 1810, Charles XIII adopta pour son fils et successeur, du
consentement des tats, le marchal prince de Ponte-Corvo, aujourd'hui
roi de Sude. Quant au monarque dpossd, il a, depuis son abdication,
couru toute l'Europe, se faisant appeler d'abord le comte de Gottorp,
puis le duc de Holstein, puis enfin le colonel Gustavson, nom qu'il
porte encore aujourd'hui. Dans le cours de sa vie errante, les ides les
plus bizarres lui passrent par la tte. Aprs avoir eu quelque vellit
d'entrer dans l'association des frres Moraves, il renona  ce projet
pour celui d'une croisade en Terre-Sainte, qu'il prcha, par la voie
des feuilles publiques, dans toute la chrtient. De plus il proposa
l'tablissement d'un ordre des _Frres-Noirs_, dont il aurait t le
chef, et qui se serait compos de plerins pris parmi tous les peuples
de l'Europe. Enfin, en 1817, il sollicita et obtint le droit de
bourgeoisie  Ble; et l'ex-roi de Sude est ainsi devenu citoyen d'une
rpublique. Au reste, ce serait manquer de justice vis--vis du colonel
Gustavson que d'omettre que sa rupture avec la France tait venue  la
suite d'une protestation nergique de ce prince contre l'arrestation et
la mort du malheureux duc d'Enghien. Il est  regretter qu'une conduite
si honorable dans le principe n'ait pas t marque plus tard par plus
de sagesse et de circonspection.

Tel est le prince sur le compte duquel Napolon s'exprime avec une
grande svrit dans les pices que l'on va lire, et particulirement
dans une note crite de sa main au bas d'un ordre envoy de son
quartier-gnral au prince de Ponte-Corvo.




ARME DE DALMATIE


Tilsitt, le 3 juillet 1807.

AU MARCHAL BRUNE.

Je vous prviens, monsieur le marchal, qu'il est possible que
l'expdition anglaise dbarque  Stralsund; l'intention de l'empereur
est donc que vous retiriez les troupes qui sont devant Colberg, o vous
ne laisserez que les troupes de Nassau et les Polonais. Vous ferez venir
les Hollandais, les Bavarois et les Espagnols; vous entrerez en
Pomranie, et mettrez le sige devant Stralsund. Vous ferez connatre de
nouveau au gnral Blcher l'armistice conclu avec le roi de Prusse, et
par cet armistice les troupes prussiennes ne peuvent rien entreprendre;
vous disposerez aussi des Italiens pour renforcer votre arme. Je viens
de donner l'ordre au gnral Rapp de faire partir de suite le 19e et
le 23e rgiment de chasseurs, et le 19e rgiment d'infanterie de
ligne, pour se rendre  grandes marches de Dantzig  la hauteur de
Colberg, o ces troupes seront  vos ordres. Vous aurez donc soin de
leur en envoyer.

L'intention de l'empereur, monsieur le marchal, est que, dans le cas
mme o les Anglais, apprenant les suites de la bataille de Friedland,
ne dbarqueraient pas, vous ayez toujours  occuper la Pomranie
sudoise. Sa Majest vous dfend d'avoir aucune entrevue avec le roi de
Sude, qui ne se trouve point compris dans les armistices conclus entre
l'empereur Alexandre et le roi de Prusse. Dans votre proclamation en
entrant en Pomranie, vous devez faire connatre que le roi de Sude
vous a propos de trahir votre patrie et votre souverain. Informez-moi,
monsieur le marchal, des dispositions que vous aurez faites.

Tilsitt, le 3 juillet 1807.

AU GNRAL CLARKE.

L'empereur, gnral, ordonne que vous dirigiez le 5e rgiment
d'infanterie lgre, le rgiment de dragons italiens et le 14e
rgiment de chasseurs, sur le lieu o les Anglais auraient dbarqu ou
pourraient le faire. Il ordonne au marchal Brune, dans tous les cas,
d'occuper la Pomranie. Mettez-vous en correspondance avec lui.

Tilsitt, le 3 juillet 1807.

AU GNRAL LOISON.

Je vous envoie, gnral, une copie de l'armistice conclu entre le roi de
Prusse et l'empire, que vous devez dj avoir reu. Vous tes aux ordres
du marchal Brune, et vous devez excuter ceux qu'il donnera aux troupes
que vous commandez.

Tilsitt, le 4 juillet 1807.

 M. LE MARCHAL BRUNE, PORTE PAR M. LOUIS DE
PRIGORD.

Je vous ai expdi hier, par un de mes aides-de-camp, monsieur le
marchal, les ordres de l'empereur. Sa Majest n'a reu aucune nouvelle
de vous sur l'expdition anglaise; ce qui la porte  penser que
peut-tre elle n'a pas mis en mer, et que la nouvelle donne avait t
prmature. Dans tout tat de cause, monsieur le marchal, l'intention
de l'empereur est que ses troupes occupent la Pomranie sudoise et
assigent Stralsund, afin d'avoir par l une province qui servira de
compensation, quand on sera dans le cas de faire la paix avec
l'Angleterre. Vous aurez huit rgimens d'infanterie franaise en
comprenant le 5e d'infanterie lgre, que vous placerez dans la
division Boudet. Vous avez quatre rgimens italiens que vous retirerez
de Colberg. Le 19e de ligne et les 19e et 25e rgimens de
chasseurs sont partis de Dantzig pour se rendre devant Colberg, d'o
vous les ferez aller sur le point qui vous paratra le plus convenable,
lorsque vous recevrez cette lettre. Le 14e rgiment de chasseurs et
un rgiment de dragons italiens doivent tre arrivs. Vous devez
galement avoir dans l'arrondissement de votre arme une brigade
bavaroise et une brigade de Bade; ainsi, toutes ces troupes runies vous
formeront plus de trente-deux mille hommes, ce qui, joint  cinq ou six
mille hommes, portera vos forces  quarante mille hommes, sans dgarnir
Hambourg de la division hollandaise du centre, ni de la division
espagnole en Pomranie; ce qui fera un accroissement considrable  vos
forces. Vous avez donc de quoi occuper la Pomranie et faire le sige de
Stralsund, occuper les les et l'embouchure de l'Oder.

Ne perdez pas un moment pour faire les dispositions ncessaires 
l'excution des ordres de l'empereur.

Vous n'crirez plus au roi quand bien mme il serait  son arme, mais
au gnral commandant l'arme sudoise. Dsormais vous n'aurez aucune
communication avec ce prince comme roi, mais ayez-en avec la nation et
avec les officiers. Si le roi demandait  vous voir et  vous parler,
vous vous y refuserez, et vous n'aurez d'entrevue qu'avec le gnral
Essen, ou avec quelque Sudois raisonnable, s'il demandait  vous voir.

Vous renverrez en France les prisonniers sudois qui ne sont pas encore
changs, et vous dclarerez qu'il ne peut y avoir de cartel tant que
les rvolts et le soi-disant duc de Pienne resteront dans le pays.

Quant au pays de Mekclembourg, la ville de Rostock sera occupe par vos
troupes; mais le souverain doit rentrer dans tous ses droits; et vous le
considrerez  l'avenir comme un prince ami de l'empereur, et auquel il
porte un intrt particulier. Vous aurez le soin de prvenir M. le
gnral de Buckler de l'armistice conclu entre l'empereur et le roi de
Prusse, et que ce dernier a d lui envoyer. Si ce gnral vous demandait
 passer de votre ct avec les troupes prussiennes pour se soustraire
aux extravagances du roi de Sude, vous l'y autoriserez; vous aurez soin
de faire comprendre que c'est le roi de Sude qui a rompu l'armistice,
soit en insultant la nation dans la personne d'un de ses marchaux en
osant l'engager  la trahir, soit en formant un rgiment de rebelles,
soit en cherchant tous les moyens d'insulter la France.

_Note de la main de l'empereur_.

Dans vos propos, M. le marchal, et dans ceux que tiendront vos
officiers, mais non par crit, vous direz que nous ne reconnaissons plus
le roi de Sude, que nous ne le reconnatrons que quand il aura aboli la
constitution qui te les privilges  la nation sudoise. Vous parlerez
de ce souverain comme d'un fou plutt digne de rgner aux
Petites-Maisons que sur la brave nation sudoise.

Tilsitt, le 3 juillet 1807.

AU ROI DE NAPLES.

L'empereur me charge d'avoir l'honneur d'adresser  Votre Majest la
notice qui annonce la paix entre l'empereur et roi Napolon et
l'empereur Alexandre.

Par un des articles, Corfou doit tre remis  la France. Sa Majest a
nomm comme gouverneur de cette le et de ses dpendances le gnral
Csar Berthier. L'intention de l'empereur est qu'un rgiment franais,
un rgiment italien du royaume d'Italie, deux compagnies d'artillerie
franaise, deux compagnies d'artillerie italienne, deux compagnies de
sapeurs, formant ensemble au moins une force de quatre mille hommes
commande par un gnral de brigade, soient de suite cantonns  Otrante
et  Tarente, afin d'tre prts  tre transports  Corfou aussitt que
les ordres de l'empereur de Russie arriveront; jusque l le gnral
Csar Berthier continuera  exercer le poste que vous lui avez confi.
Il est important, Sire, de garder le plus grand secret sur l'occupation
de Corfou et de Cattaro, place qui doit galement tre remise au pouvoir
des Franais.....

Tilsitt, le 8 juillet 1807.

 S. A. S. LE PRINCE EUGNE, VICE-ROI D'ITALIE.

L'empereur m'ordonne de faire connatre  Votre Altesse qu'il vient de
signer la paix avec la Russie, ainsi qu'elle le verra par la notice
ci-jointe qu'elle peut rendre publique.

L'intention de l'empereur, monseigneur, est de renforcer son arme de
Dalmatie. Sa Majest dsire donc que vous envoyiez  chacun des rgimens
qui y sont des renforts provenant des conscriptions, mais en n'y
comprenant aucun des conscrits provenant de la conscription de 1808, ces
hommes tant trs-jeunes et devant rester en Italie. L'intention de
l'empereur serait que ces troupes passassent par mer, afin qu'elles ne
se fatiguassent pas trop. Dans le cas cependant o elles seraient
obliges de passer par terre, elles ne devraient se mettre en marche
qu'au mois de septembre; mais, dans tous les cas, il faut les prparer
de suite. Sa Majest voudrait que vous fissiez passer assez de monde
pour que les sept rgimens qui se trouvent en Dalmatie reoivent les
renforts ncessaires pour que les compagnies de chaque bataillon soient
portes  cent quarante hommes chacune; pour cela l'empereur dsire donc
que vous fassiez passer en Dalmatie la division Clozel; par l, des six
cents hommes du 8e lger qui forment les six compagnies, on n'en
formerait que deux; de mme du 18e rgiment d'infanterie lgre et du
5e de ligne on formerait trois compagnies.

    Du 25e de ligne, _idem_.
    Du 11e     --       --
    Du 6e      --       --
    Du 60e     --       --

De manire que ces compagnies, formant une force de cinq  six mille
hommes qui arriveraient en Dalmatie, y seraient encadres dans les
bataillons de guerre.

L'empereur, monseigneur, dsire que votre altesse passe elle-mme la
revue des troupes dont je viens de parler, de manire  s'assurer que
l'habillement et l'armement sont en bon tat, que les hommes ont deux
paires de souliers, leurs bidons et leurs marmites, et qu'ils ne
manquent de rien. Votre altesse rendra compte directement  l'empereur
de la revue qu'elle passera; de cette manire les cadres des troisimes
bataillons resteront en Italie et recevront les conscrits de 1808 qui
vont y arriver; rien ne presse, monseigneur: il n'y aurait qu'une
circonstance o votre altesse pourrait faire partir ces troupes sans
attendre de nouveaux ordres de l'empereur; ce serait celle o son
altesse jugerait que la paix avec les Russes nous laisserait pour le
moment matres de la mer, et qu'elle prvoirait que dans quelque temps
des btimens anglais pourraient arriver dans l'Adriatique, et empcher
ces troupes d'aller en Dalmatie.

Tilsitt, le 8 juillet 1807, quatre heures du soir.

AU GNRAL RAPP.

Sa Majest me charge de vous dire, gnral, que vous avez eu tort de ne
pas conclure avec les habitans de Dantzig. Sa Majest accorde et
approuve tout ce qui a rapport aux observations que vous lui faites.

La ville aura un territoire qui s'tendra  deux lieues autour de son
enceinte et elle sera rgie comme elle l'tait avant sa runion  la
Prusse; enfin il ne pourra tre mis aucune espce de page depuis
Dantzig jusqu' Varsovie; il faut donc, peu d'heures aprs avoir reu
cette lettre, conclure votre trait secret, et faire sentir que la ville
de Dantzig trouvera en cela des avantages immenses.

Tilsitt, 8 juillet 1807.

AU GNRAL MARMONT.

Je vous expdie un courrier gnral pour vous faire connatre que la
paix est faite entre la France et la Russie, et que cette dernire
puissance va remettre  notre pouvoir Cattaro.

Vous devez en consquence faire vos dispositions pour prendre possession
de cette place aussitt que les ordres seront parvenus.

Vous ne devez pas, gnral, attaquer les Montngrins, mais au contraire
tcher d'avoir avec eux des intelligences, et de les ramener  nous
pour les ranger sous la protection de l'empereur; mais vous sentez que
cette dmarche doit tre faite avec toute la dextrit convenable.

Aussitt que le mois d'aot sera pass, c'est--dire les chaleurs, les
ordres sont envoys pour que les troisimes bataillons des rgimens de
votre arme compltent ceux que vous avez en Dalmatie, de manire 
porter chaque compagnie  cent quarante hommes, et par consquent chaque
bataillon  douze cent soixante.

Raguse doit dfinitivement rester uni  la Dalmatie; vous devrez donc
faire continuer les fortifications et les mettre dans le meilleur tat.

Occupez-vous essentiellement  obtenir des renseignemens, soit par des
officiers que vous enverrez  cet effet, soit par toute autre manire,
et que vous adresserez directement  l'empereur, pour lui faire
connatre, par des officiers srs, gographiquement et
administrativement, 1 ce que vous pourrez obtenir sur la Bosnie, la
Macdoine, la Thrace, l'Albanie, etc.; 2 quelle population turque,
quelle population grecque, quelles ressources ces pays offriraient en
habillemens, vivres, argent, pour une puissance europenne qui
possderait ce pays; enfin quel revenu on pourrait tirer de suite au
moment de l'occupation, car les amliorations sont sans bases.

Le second Mmoire sera un mmoire militaire.

Si deux armes europennes entraient  la fois, l'une par Cattaro et la
Dalmatie et dans la Bosnie; l'autre par Corfou, quelles devraient tre
les forces de toute arme, pour tre certain de la russite, quelle
espce d'arme serait la plus avantageuse, comment passerait
l'artillerie, comment pourrait-on la remonter, comment se
recruterait-on, quel serait le meilleur temps pour agir? Tout ceci,
gnral, ne doit tre regard que comme un calcul hypothtique; tous ces
rapports doivent tre envoys par des hommes de confiance qui puissent
arriver  bon port.

Faites connatre aux Russes que la paix est faite avec eux, et
envoyez-leur des ampliations de la notice ci-incluse.

Faites tenir trs-stricte la prise de possession des forteresses; faites
seulement dire aux croisires russes que vous leur donnerez tous les
secours qu'elles demanderont. La Russie a accept la mdiation de la
France pour faire sa paix avec la Porte; tenez-vous toujours en bonne
amiti avec le pacha de Bosnie, auquel vous ferez part de ce qui se
passe; mais nanmoins vous resterez dans une situation plus circonspecte
que ci-devant; envoyez des officiers, faites tous ce qui vous sera
possible pour bien connatre le pays.

Tilsitt, 9 juillet 1807.

INSTRUCTIONS POUR M. L'ADJUDANT-COMMANDANT
GUILLEMIMOT.

L'empereur, monsieur l'adjudant-commandant, vous charge d'une mission
importante de confiance. L'intention de Sa Majest est que vous partiez
de Tilsitt avec un officier russe que vous dsignera M. le lieutenant
russe Labanoff de Rostow; vous vous rendrez, le plus promptement
possible, avec cet officier, au camp de M. le gnral Michelson, auquel
vous porterez une lettre de M. le prince de Bnvent.

Vous serez aussi porteur d'une autre lettre chiffre de ce ministre pour
le gnral Sbastiani; votre mission, monsieur l'adjudant-commandant, a
deux objets importans, le premier sur le Danube, le second 
Constantinople.

Sur le Danube vous porterez une lettre du prince de Bnvent au
grand-visir, ou au pacha qui commande l'arme turque; vous aurez outre
cela ouvert l'article du trait qui regarde la poste, sign du prince de
Bnvent; vous demanderez au grand-visir, s'il est encore  l'arme,
s'il adhre aux dispositions de ce trait; dans tout tat de cause,
vous exigerez que les hostilits cessent de suite entre les deux
empires de Russie et de Turquie; de l vous expdierez  l'empereur un
des officiers qui vous accompagneront, pour rendre compte de ce qui se
sera pass, et faire connatre la situation des choses. Cet officier
passera par Varsovie, et vous lui remettrez une lettre pour le gnral
franais commandant les troupes, par laquelle vous lui ferez connatre
ce que vous aurez fait, et la situation, et enfin si tout marche selon
les dsirs de l'empereur.

Aprs avoir rempli votre mission prs le grand-visir, vous continuerez
votre route pour Constantinople. Arriv dans cette ville, vous remettrez
les dpches au gnral Sbastiani; vous aurez soin d'insister fortement
auprs des ministres de l'empereur et roi pour que la Porte dclare si
elle accorde ou non les conditions du trait de paix qui la concernent;
de l vous retournerez au quartier-gnral du gnral Michelson pour
prsider  la conclusion de l'armistice et  tous les arrangemens
provisoires qui se feront entre la Porte et la Russie, conformment au
trait de paix; vous ne perdrez pas de vue que l'empereur, en soutenant
la Porte, est dans l'intention d'extrmement mnager la Russie, tant
dans les choses que dans les formes; vous emmenerez avec vous deux
officiers d'tat-major, M. M... et un ingnieur-gographe, M... Vous
expdierez un de vos officiers du Danube, aprs avoir vu le gnral
Michelson, et l'autre  votre retour de Constantinople sur le Danube. Un
des buts importans de votre mission est de prendre, soit 
Constantinople, soit dans tous les pays que vous parcourrez, tout ce qui
peut vous mettre  mme de rapporter une bonne statistique sur la
population, les richesses, et enfin sur la configuration topographique
des pays que vous parcourrez; c'est  quoi vous emploierez
l'ingnieur-gographe, qui marchera avec vous.

Cette instruction, monsieur l'adjudant-commandant-gnral, vous fait
assez connatre la confiance que l'empereur a dans vos talens.

Koenisberg, le 12 juillet 1807.

AU GNRAL DEJEAN, MINISTRE, etc.

L'empereur me charge de faire connatre  Votre Excellence que son
intention est que tous les prisonniers russes qui sont en France soient
sur-le-champ forms en rgimens provisoires, et que le baron de Muller
Lakometsky, gnral major au service de Russie, auquel l'empereur de
Russie donne le commandement de ces troupes, soit charg de dsigner les
officiers russes qui seront attachs  chaque compagnie des bataillons
provisoires. Sa Majest me charge de vous faire connatre que sa volont
est que tous les prisonniers russes qui sont en France soient
sur-le-champ habills  neuf, suivant l'uniforme de leur nation. Vous
leur ferez fournir la buffleterie, la coiffure, sacs, etc, redingotes,
etc.; vous leur ferez donner des fusils neufs; et enfin ils seront
arrangs de manire  ce que ces prisonniers, forms en bataillons
provisoires, puissent servir et entrer en campagne, si le cas
l'exigeait. Quant aux prisonniers russes qui sont encore  la rive
droite du Rhin, quand mes ordres parviendront, ils doivent rtrograder
pour se rendre en Russie, dans l'tat o ils seront. Je pense que vous
n'avez pas plus de dix mille Russes en France.

Prenez, gnral, les mesures les plus promptes pour l'excution de ces
ordres, auxquels Sa Majest attache beaucoup de prix.

Faites parvenir  M. le gnral Muller, prisonnier de guerre en France,
la lettre ci-jointe de l'empereur Alexandre, et celle que je lui cris.

Berlin, le 25 juillet 1807.

AU GNRAL CHASSELOUP.

L'empereur, gnral, ordonne que vous vous rendiez sur-le-champ devant
Stralsund, pour prendre directement le commandement du gnie.
L'intention de Sa Majest est qu'on fasse  la fois trois attaques, et
que la place soit enleve le plus tt qu'il sera possible. Je donne des
ordres au gnral Songis pour faire arriver toute l'artillerie et les
munitions ncessaires de votre ct; portez devant Stralsund le
personnel et le matriel du gnie que vous jugerez ncessaire pour
dployer promptement la plus grande vigueur contre cette place. Destinez
le reste de l'argent que pouvez encore avoir  votre disposition, aux
ouvrages  faire devant Stralsund. L'empereur me charge de vous dire
qu'il compte sur votre zle.

Berlin, le 25 juillet 1807.

AU GNRAL SONGIS.

Je vous prviens, gnral, que je viens de donner ordre au gnral
Chasseloup d'aller prendre le commandement du sige de Stralsund, auquel
Sa Majest porte une grande sollicitude. L'intention de l'empereur,
gnral, est que vous donniez sur-le-champ les ordres ncessaires pour
que l'artillerie de sige arrive le plus promptement possible, et en
grande quantit, devant Stralsund, de manire que l'on puisse faire 
la fois trois attaques, et que cette place soit promptement enleve.
Envoyez le personnel et le matriel d'artillerie ncessaire. Dsignez un
gnral pour commander l'artillerie de sige sous le gnral
Lacombe-Saint-Michel. Donnez les ordres pour que toutes les nouvelles
compagnies d'artillerie qui arrivent de France, et qui sont  Magdebourg
ou ailleurs, qui n'ont point fait la guerre, soient envoyes directement
sur Stralsund pour y pousser vigoureusement le sige.

Faites-moi connatre  Berlin les dispositions que vous aurez faites. Je
compte me rendre moi-mme  Stralsund pour en voir l'effet.

L'empereur s'en rapporte  votre zle et  l'activit ordinaire du corps
de l'artillerie.

Berlin, le 25 juillet 1807.

 S. A. R. LE PRINCE DE PONTE-CORVO.

Vous verrez, M. le marchal, par les ordres que j'ai expdis
aujourd'hui, que les Hollandais qui sont aux ordres du marchal Brune
retournent en Hollande, passant par Hambourg. Je donne galement l'ordre
 tous les Espagnols, mme  ceux qui viennent de France, de se runir 
Hambourg, o ils serviront  former le noyau de l'arme qui vous est
destine; vous aurez donc sous vos ordres quinze cents Espagnols et
quinze cents Hollandais; les quinze cents Hollandais se runiront dans
l'Oldembourg et dans l'Ostfrise sous les ordres du gnral hollandais,
qui, en cas d'vnement, y recevrait des ordres de vous. Les Espagnols
formant le noyau de votre arme se runiront  Hambourg, o vous
tablirez votre quartier-gnral.

Berlin, le 25 juillet 1807.

 M. DARU, INTENDANT-GNRAL DE l'ARME.

Je vous envoie par un officier de mon tat-major, des paquets de M. de
Talleyrand; je vous renvoie ampliation des lettres qu'il m'a adresses
dans le cas o votre paquet ne contiendrait pas la mme chose.
Conformez-vous  leur contenu dans ce qui peut vous concerner. Jusqu'
nouvel ordre, je reste  la grande arme. Je compte aller passer un jour
ou deux devant Stralsund au corps d'arme du marchal Brune; je
reviendrai  Berlin, o je dsire vous trouver, afin de nommer les
commissaires franais ou plnipotentiaires qui, conformment  l'article
de la convention, doivent se runir  Berlin avec les plnipotentiaires
ou commissaires prussiens. Il faudrait donc que M. de Golz se rendt 
Berlin si c'est lui le plnipotentiaire ou commissaire pour l'excution
de l'article 6 de la convention. Je verrai avec vous quels sont les
Franais que nous pourrions dsigner.

Quant  M. le marchal Soult, il continuera  avoir son quartier-gnral
 Elbing, et successivement sur l'Oder aux poques dtermines.

Quand je vous aurai vu, et que la commission sera installe, s'il n'y a
rien de nouveau, je me rendrai  Hanovre. Je compte donc vous retrouver
 Berlin au retour de la Pomranie sudoise.

Berlin, le 25 juillet 1807.

AU GNRAL LEGRAND,  BAYREUTH.

L'empereur, M. le gnral Legrand, m'ordonne de vous faire connatre que
son intention est que vous pressiez l'entier paiement, non-seulement de
la contribution frappe sur le pays de Bayreuth, mais encore ce que le
pays doit sur les revenus. Prenez telles mesures que vous jugerez
ncessaires, et mettez-moi  mme de faire connatre  l'empereur que
ses intentions sont excutes.

Berlin, le 25 juillet 1807.

 M. LE MARCHAL COMTE DE KALKREUTH.

Je vous prviens, M. le marchal, que je suis charg d'entrer avec vous
dans quelques explications sur l'excution du trait de paix entre sa
majest l'empereur et sa majest le roi de Prusse; elles n'ont pour but
que de lever toute incertitude et de prvenir toute discussion qui
pourrait retarder l'vacuation de la Prusse.

Les articles 16, 25 et 26 doivent avoir reu leur entire excution
avant l'vacuation des provinces prussiennes; en consquence, les
troupes franaises ne quitteront le pays, entre l'Oder et la Vistule,
que lorsque:

1 La convention qui, au terme de l'article 16, doit avoir lieu pour la
fixation d'une route de communication entre le royaume de Saxe et le
duch de Varsovie, aura t conclue avec M. le marchal Soult, qui a
reu des plnipotentiaires  cet effet.

Je dois vous observer, relativement  cet article du trait de paix, que
le terme de route militaire qui y est employ ne peut s'entendre
exclusivement du passage de troupes, et que les communications
commerciales entre le royaume de Saxe et le duch de Varsovie doivent
tre libres de manire  ce que les productions agricoles et
manufacturires de la Saxe et du duch de Varsovie puissent y tre
voitures sans tre assujties  d'autres droits qui seront
indispensables pour l'entretien de cette route, stipulant d'ailleurs les
prcautions convenables pour empcher la contrebande.

Il serait  dsirer que sa majest le roi de Prusse consentt  ce que
les relations commerciales s'tablissent entre la Saxe et le duch de
Varsovie par les principales villes de la Silsie. Les objets
transports par ces routes seraient assujtis  un droit de transit qui
ne pourrait excder celui qu'on peroit en Saxe pour les objets de mme
nature. Cette convention prsenterait des avantages rciproques, et
serait un heureux prsage pour l'avenir.

2 Les papiers, titres et documens, cartes et plans relatifs au duch de
Varsovie auront t remis.

3 Les fonds capitaux et valeurs quelconques, pris par sa majest le roi
de Prusse dans le duch de Varsovie, auront t restitus.

4 Toutes les contributions, tant ordinaires qu'extraordinaires, qui
peuvent encore tre dues par les Prussiens  l'est de la Pomranie et de
la Nouvelle-Marche, auront t acquittes, ou du moins il aura t
donn pour ces paiemens des srets trouves suffisantes par M.
l'intendant-gnral de l'arme.

Quant  l'vacuation de la Silsie et des provinces  la gauche de
l'Oder, elle ne doit avoir lieu qu'aprs,

1 La remise de tous les papiers, documens, cartes et plans appartenant
aux provinces cdes par sa majest le roi de Prusse  la gauche de
l'Elbe;

2 La restitution des fonds, capitaux et valeurs quelconques qui
auraient t pris par sa majest le roi de Prusse, et qui doivent tre
restitus;

3 Le paiement de toutes les contributions, tant ordinaires
qu'extraordinaires, qui peuvent encore tre dues par la Silsie, la
Pomranie, la Nouvelle-Marche et les autres provinces prussiennes
situes entre l'Elbe et l'Oder, ou la remise des srets trouves
suffisantes par M. l'intendant-gnral, le tout conformment aux
stipulations antrieures.

L'article 2 du trait de paix met la nouvelle Silsie au nombre des pays
qui doivent tre rendus au roi de Prusse. Lorsqu'on s'est servi de cette
dnomination, les ngociateurs franais ignoraient que des provinces
polonaises avaient t runies  la nouvelle Silsie. L'ensemble du
trait, et surtout l'article 13, qui porte que, de toutes les provinces
ayant appartenu au ci-devant royaume de Pologne antrieurement au 1er
janvier 1792, le roi de Prusse ne doit conserver que l'Ermeland, les
pays  l'ouest de la vieille Prusse,  l'est de la Pomranie et de la
Nouvelle-Marche, au nord du cercle de Culm, de Bromberg et de la
chausse allant de Schneidemchz  Driesen, avec la ville et citadelle
de Grandenz, et trois villages qui se trouvent dans le voisinage, ne
laissent aucune incertitude sur le vritable sens de l'article 2 du mme
trait. Il ne doit donc tre restitu  la Prusse de la nouvelle Silsie
que ce qui a pu faire partie du duch de ce nom antrieurement au 1er
janvier 1772, et ce qui,  cette poque, appartenait  la Pologne
appartient maintenant au duch de Varsovie.

J'ai l'honneur de vous prvenir, monsieur le marchal, que le marchal
Soult a reu les pleins-pouvoirs ncessaires pour passer toutes les
conventions auxquelles ces observations pourront donner lieu.

Fontainebleau, le 30 dcembre 1807.

 MONSIEUR L'INTENDANT-GNRAL.

L'empereur, M. l'intendant-gnral, me charge de vous crire que vous
m'envoyiez le plus tt possible,

1 L'tat de situation de l'arme d'aprs les revues passes par les
inspecteurs aux revues  la date du 1er octobre;

2 L'tat de situation de l'habillement de l'arme, afin que l'empereur
puisse fixer l'tat de ses magasins. Sa Majest sait qu'il y a  Dantzig
plus de cent vingt mille paires de souliers, et ces souliers pourriront.
Au reste, il ne faut prendre aucune dtermination jusqu' ce que je
connaisse la dcision de l'empereur.

Je dois vous rappeler que les magasins ne sauraient tre trop bien
approvisionns  Stetein, parce que cette place tient  la Pomranie
sudoise, que nous conserverons jusqu' la paix maritime.

Quant  l'argent, il est indispensable que les fonds soient faits et
prpars pour tout 1807, car il est vraisemblable que l'arme achvera
de passer l'anne en Allemagne. Il faut non-seulement assurer la solde
du corps du marchal Davoust pour 1807, mais encore pour les trois
premiers mois de 1808.

En gnral, de prfrence  tout, assurez la solde de l'arme, ainsi
qu'il est dit ci-dessus, dans la caisse du payeur-gnral et de ses
proposs.

Envoyez-moi un tat de caisse qui me fasse connatre toutes les recettes
faites depuis le 1er novembre et ce qui reste  recouvrer; un autre
tat de tout ce que peut avoir produit la grande arme en argent, et o
se trouvent les diffrentes sommes, enfin un troisime qui indique ce
qu'elle a produit en denres ou effets, ce qui a t employ, ce qui
reste et o sont les magasins. Par l l'empereur sera  mme de
connatre o sont les fonds et les magasins, car aujourd'hui Sa Majest
trouve tout cela si confus, qu'elle ne peut faire aucune disposition. Il
ne faut pas, dans ces tats, entrer dans de petits dtails, et quand
vous les aurez tablis, au 1er novembre, l'empereur dsire que tous
les dix jours vous m'en envoyiez de nouveaux qui fassent connatre la
situation des magasins et des caisses, d'aprs les mutations ou emploi
pendant les dix jours.

Instruisez-moi de ce qui peut tre d  l'arme pour 1806 et 1807.
Tchez de ne rien omettre.

L'empereur a d vous crire directement pour le trait que vous aurez 
faire  l'gard des cent cinquante millions; mais Sa Majest croirait
n'avoir rien si les effets devaient passer l'arme, car le commerce du
pays n'a point les moyens ncessaires pour les acquitter. En pressant le
gouvernement prussien et en tenant bon, l'empereur ne doute pas qu'il
ne paye, et il peut le faire s'il est quelques annes sans arme.

L'empereur vous autorise  faire rentrer les auditeurs dont vous n'avez
plus besoin; mais Sa Majest vous recommande d'envoyer des inspecteurs
aux revues pour bien tablir l'effectif de l'arme, et pour faire rayer
des contrles ceux dont on n'a point de nouvelles, et qui doivent tre
rays d'aprs les lois; car, en comparant les tats de l'effectif avec
le prsent sous les armes et les dtachs dont on a connaissance, on
trouve une diffrence de quarante mille hommes, lesquels doivent tre ou
des hommes morts, ou dserts  l'ennemi ou  l'intrieur, qu'il faut
rayer des contrles.

L'intention de l'empereur est que vous tablissiez l'administration de
la Pomranie sudoise, de l'le Rugen, etc., que vous y frappiez une
contribution de guerre dans la proportion de celle impose aux autres
pays; faites-moi connatre le nombre des troupes que l'on peut y laisser
pour bien y vivre.

Fontainebleau, le 30 dcembre 1807.

AU MME.

L'intention de l'empereur, monsieur le l'intendant-gnral, est que
l'vacuation des hpitaux se fasse sur plusieurs routes afin de
n'craser aucun pays. Il peut y avoir une ligne d'vacuation de
Magdebourg sur Menden, Wesd, etc.; une autre par Wittemberg, Leipsick,
Erfurt, Fulde et Francfort; une autre par Dresde, Schleitz, Bamberg,
Wurtzbourg et Francfort.

En gnral, il faut laisser gurir les malades en Allemagne. Alors, il
faut que les pays de Westphalie, d'Erfurt et de Saxe supportent le
fardeau de l'existence de ces hpitaux.

Fontainebleau, le 30 dcembre 1807.

AU MME.

L'intention de l'empereur, monsieur l'intendant-gnral, est que toutes
les troupes qui sont  Bremen, Hambourg et Lubeck soient nourries et
soldes au compte de ces villes ansatiques.

Sa Majest pense qu'elles ont assez gagn avec le commerce anglais pour
supporter cette dpense.

Paris, le 23 fvrier 1808.

 S. A. LE PRINCE DE PONTE-CORVO.

Prince, l'empereur m'ordonne de vous faire connatre qu'il est
ncessaire que vous vous rendiez de votre personne auprs du prince
royal de Danemarck, et que vous vous assuriez des moyens de passer en
Seelande. Vous pouvez employer  cette expdition les Franais qui sont
 Hambourg, les Espagnols et une division hollandaise. Mais tant de
troupes ne pourront point passer; on fera des dmonstrations du ct de
Rugen, quoiqu'il ne soit pas possible de pntrer de ce ct en Sude,
puisque nous n'avons point de vaisseaux et que le trajet de mer est trop
long.

L'intention de l'empereur, monsieur le marchal, et que si c'est vous
qui avez fait occuper le pays d'Oldembourg, vous le fassiez entirement
vacuer, vu que la Russie s'intresse beaucoup au prince qui le
gouverne.

J'cris  M. le marchal Soult pour lui faire connatre que, quoique
l'empereur sente les difficults de pntrer en Sude par l'le de
Rugen, Sa Majest cependant dsire menacer l'ennemi de ce ct; qu'il
doit donc runir l des btimens et des moyens d'embarquement,
intercepter la communication et annoncer l'intention de passer par l en
Sude. Je mande au marchal Soult qu'il ne saurait faire trop de bruit,
puisqu'il est difficile de tenter quelque chose.

Je vous prie, mon prince, d'agrer, etc., etc.

Paris, le 31 janvier 1808.

 M. LE MARCHAL BERNADOTTE, PRINCE DE PONTE-CORVO.

L'intention de l'empereur, monsieur le marchal, est que vous disposiez
sur-le-champ, et que vous teniez prt  marcher, un corps compos d'une
division franaise, d'une division espagnole et d'une division
hollandaise. Ce corps, d'environ dix-huit mille hommes, se tiendra prt
 partir pour se rendre en Zlande et en Scanie, et faire diversion avec
un nombre gal de troupes danoises.

L'officier, porteur de cette lettre, doit continuer sa route pour
remettre des dpches au ministre de l'empereur  Copenhague.
L'intention de Sa Majest, mon prince, est que vous fassiez partir de
suite un aide-de-camp ou un officier d'tat-major de confiance et
intelligent, qui ira s'aboucher avec le ministre de l'empereur 
Copenhague, afin d'aplanir tous les obstacles et assurer les
subsistances.

L'empereur a demand que le commandement de cette arme combine vous
soit donn. Une arme russe entre en Finlande, et ce corps que vous
commanderez ferait diversion en faveur de l'arme russe.

Vous direz, dans la lettre que vous crirez par votre aide-de-camp, que
vous recevez l'ordre de vous porter avec quinze ou vingt mille hommes en
Zlande et en Scanie, o douze  quinze mille Danois doivent passer, et
que votre aide-de-camp ou l'officier que vous enverrez, est charg
d'assurer le passage et les subsistances.

Vous pouvez ajouter que le gouvernement danois peut retirer toutes les
troupes qu'il a dans le Holstein, afin de pouvoir bien dfendre les les
et renforcer l'arme de Scanie, en observant que, lorsque la bonne
saison arrivera, s'il craignait d'tre inquit par les Anglais, il
pourra demander des troupes franaises, et que l'on en enverra.

Paris, le 3 mars 1808.

AU MME.

Prince, M. Lpine, officier de votre tat-major, m'a remis votre dpche
du 16 fvrier. Je me suis empress de la communiquer  l'empereur, et
voici quelles sont les intentions de Sa Majest.

Elle ordonne que vous augmentiez la division Boudet du 19e rgiment de
ligne et des 14e et 23e rgimens de chasseurs, ce qui fera 1200
chevaux, de manire qu'avec le parc d'artillerie, cette division sera
forte de prs de dix mille Franais. Vous prendrez avec vous les deux
divisions espagnoles, qui, tant fortes de treize cents hommes,
porteront votre corps d'arme  vingt-trois mille hommes. Vous laisserez
le gnral Dupas pour commander les villes ansatiques avec le rgiment
belge, ses deux rgimens d'infanterie et son artillerie. Il sera pris
des mesures pour complter cette division  quatre rgimens, et les
mettre en tat d'aller  votre secours, s'il est ncessaire.

L'intention de l'empereur est que vous renvoyiez une division
hollandaise en Hollande, en la dirigeant sur Utrecht, et que vous
gardiez l'autre division, c'est--dire les quatre meilleurs rgimens, le
rgiment de cuirassiers et l'artillerie, ce qui fera un corps de huit
mille hommes qui, avec le rgiment du gnral Dupas, restera dans les
villes ansatiques, et sera en seconde ligne.

L'empereur ordonne que vous vous dirigiez vis--vis les les danoises,
en faisant ouvrir la marche par une avant-garde compose d'un rgiment
de cavalerie franaise, d'un rgiment d'infanterie lgre et de huit
pices de canon; aprs marchera une division espagnole qui sera suivie
de la division Boudet, laquelle marchera entre les deux divisions
espagnoles; l'autre division espagnole fermera la marche. Sa Majest
vous autorise  faire passer des troupes dans les les danoises,
c'est--dire un rgiment de cavalerie et deux rgimens d'infanterie
espagnole; aucun des rgimens franais ne doit y passer que vous n'ayez
reu de nouveaux ordres; et, pour les donner, l'empereur attendra qu'il
ait des nouvelles des facilits qu'offrira le passage et des
dispositions des Danois; mais, dans tous les cas, aucune troupe
franaise ne doit passer la mer qu'aprs une division espagnole.
L'intention de Sa Majest n'est pas que vos troupes soient dissmines
dans les les: elles doivent toutes se runir aux environs de
Copenhague. Ces vingt-trois mille hommes, joints  treize mille que peut
fournir le Danemarck, formeront une arme de trente-six mille hommes.
Avant que vos troupes soient passes, la division Dupas et les
Hollandais arriveront: probablement ne seront-elles pas ncessaires;
mais elles occuperont le Holstein, et maintiendront les communications.

L'empereur ordonne que vous lui fassiez connatre,

1 Combien il y a de marches de Hambourg  l'le de Seelande, et quel
jour vous y arriverez;

2 Combien d'hommes peuvent passer pour se rendre  Copenhague, et quel
jour toutes les troupes pourront tre passes.

Au retour de votre courrier, on saura le rsultat des oprations des
Russes, qui ont d entrer le 10 fvrier en Finlande. Au reste, Sa
Majest pense que vous n'avez aucune diversion  craindre de la part des
Anglais; ils se contenteront d'envoyer quelques rgimens hanovriens qui
ne demanderont pas mieux que de dserter. Donnez l'ordre  un officier
du gnie de visiter le Holstein, la Fionie et le bout du continent. Cet
officier demandera la permission de voir les fortifications que les
Danois y ont leves, afin de reconnatre les difficults qu'il y aurait
 vaincre pour s'emparer du pays en cas d'vnement. Ds que toutes ces
reconnaissances auront t faites, je vous prie de me les adresser, afin
que je puisse les mettre sous les yeux de l'empereur.

Paris, le 14 mars 1808.

 SON ALTESSE LE PRINCE DE PONTE-CORVO.

Prince, l'empereur a reu la nouvelle que les Russes sont entrs en
Finlande, et que les premiers coups de fusil ont t tirs contre les
Sudois. L'intention de Sa Majest est que vous activiez votre marche
autant que possible. S'il arrivait, comme on croit avoir lieu de
l'esprer, que les Belts vinssent  geler, vous ne devez pas hsiter 
les passer avec les divisions espagnoles, votre division franaise et
deux danoises; ce qui pourra former trente mille hommes. Aussitt que
l'empereur saura que vous avez pass, Sa Majest se propose de donner 
la division hollandaise et  une division franaise l'ordre de se mettre
en marche pour vous soutenir.

Recevez, prince, etc., etc.

Paris, le 23 mars 1808.

 SON ALTESSE LE PRINCE DE PONTE-CORVO.

Prince, j'ai reu vos lettres du 14; je les ai mises sous les yeux de
l'empereur, qui m'ordonne de vous expdier un courrier extraordinaire
pour vous faire connatre ses intentions.

Sa Majest considre les troupes qui sont sur le territoire de Holstein
comme si elles taient  Hambourg, puisqu'elles peuvent s'y porter en
peu de marches. Elle vous autorise  faire passer  Copenhague les deux
divisions espagnoles et la division franaise, ce qui pourra faire une
force de vingt-deux  vingt-quatre mille hommes. Ces troupes seront
prtes  partir de Copenhague avant les huit premiers jours d'avril. Les
troupes hollandaises et celles franaises du gnral Dupas doivent
rester o elles se trouvent, jusqu' ce que Sa Majest sache
positivement le lieu o elles se sont arrtes. Des frontires de Russie
 Abo il y a un mois de route; ainsi les Russes ne peuvent y tre
arrivs que du 20 au 25 mars. Il est ncessaire, avant que vous entriez
en Scanie, de connatre, 1 si les Russes sont arrivs  Abo; 2 le
nombre de troupes que les Danois veulent employer dans l'expdition de
Scanie. L'expdition doit tre excute, mais seulement avec toute
sret de russir. L'intention de Sa Majest est que vous ne passiez pas
en Scanie avant d'tre certain d'avoir sous vos ordres trente-six mille
hommes, indpendamment des secours que peut vous offrir la Norwge. On
pense que les divisions espagnoles et la division franaise formeront un
prsent sous les armes de vingt-deux mille hommes. Il faut donc que les
Danois fournissent quatorze mille hommes, pour arriver  trente-six
mille. Les choses tant ainsi, l'empereur vous laisse carte blanche,
ayant soin en arrivant en Sude de mnager les troupes, sans faire une
guerre d'invasion. Les Danois peuvent ter toutes les troupes qu'ils ont
dans le Holstein. Vous tes matre de disposer d'une division
hollandaise, et maintenir vos communications.

Le sieur Didelot a crit que les Danois ont des moyens suffisans pour
faire passer trente mille hommes en Scanie. Si cela est ainsi,
l'empereur dsire que vous passiez d'abord avec douze mille Danois,
douze mille Espagnols et huit mille Franais; les autres deux mille
Danois, les mille ou deux mille Espagnols et les autres mille Franais
passeront avec le second convoi. Il faut aussi que le prince royal ait
des troupes pour garder la Zlande. Sa Majest ne voit pas de difficult
 ce qu'un rgiment de la division Dupas, celui qui se trouve le plus
prs de la Fionie, avec deux rgimens hollandais, passt  Copenhague
aussitt que vous serez en Sude, pour aider les Danois  garder
Copenhague. Elle enverrait alors deux autres rgimens hollandais et le
58e qui est  Hambourg, pour garder le Holstein et la Fionie. En rsum
l'empereur approuve que vous n'ayez fait aucun mouvement rtrograde; Sa
Majest approuve mme que vous laissiez o elles sont les troupes
hollandaises.

Vous tes autoris ds  prsent de passer  Copenhague. Sa Majest ne
vous autorise  passer en Scanie pour faire la guerre qu'avec deux
divisions danoises formant quatorze mille hommes, ce qui compltera
votre arme  trente-six mille hommes. Dans ce cas, elle vous laisse le
matre de disposer d'une division hollandaise et d'un rgiment de la
division Dupas pour garder la Scanie et Copenhague; mais elle vous
dfend expressment de passer en Sude, si les Danois n'ont quatorze
mille hommes  joindre  vos troupes. Sa Majest n'a point un assez
grand intrt  l'expdition de la Sude pour la hasarder  moins de
trente-six mille hommes. Elle ne veut pas non plus que, quand ses
troupes seront en Sude, et spares du continent de la mer, les Danois
soient tranquilles  Copenhague; cela n'aurait pas de sret pour elle.

Une fois dbarqu en Scanie, l'intention de l'empereur est que vous
fassiez une guerre rgle; que vous fortifiiez un point comme tte de
pont, en cas d'vnemens; que vous vous empariez, s'il est possible, des
points qui interceptent le Sund, pour empcher les communications des
Anglais avec les Sudois; enfin que vous fassiez publier des
proclamations dans les pays, afin de produire le plus de mcontentement
contre le roi de Sude. Sa Majest ne vous autorise  marcher sur
Stockholm qu'autant que vous seriez assur d'y avoir un parti puissant
pour vous seconder. Dans vos proclamations vous ne devez jamais appeler
le roi actuel _roi de Sude_; l'empereur ne le reconnat point comme
tel; mais l'appeler le _chef de la nation sudoise_. Vous vous servirez
du mot gnrique de _gouvernement_; et quand vous serez oblig de lui
parler  lui-mme, l'appeler toujours le chef de la nation sudoise. Il
faut dire que l'empereur ne le reconnat plus comme roi depuis que la
constitution de 1772 a t culbute. Prince, l'empereur se repose sur
vous pour maintenir la dignit qui est due  son caractre et  la
majest impriale; vous ne devez signer aucun armistice, convention, ni
acte quelconque que vous n'y soyez appel _prince de Ponte-Corvo_, et
non marchal Bernadotte _commandant en chef l'arme impriale
franaise_, et non commandant les troupes franaises. Le roi de Sude
s'est mal comport avec le marchal Brune, qui, malheureusement pour la
France, a t assez pusillanime pour se laisser maltraiter. Cela ne peut
arriver et n'arrivera pas avec vous, prince.

Du moment que vous aurez donn tous vos ordres, vous vous rendrez 
Copenhague pour y voir le prince royal, et lui faire connatre les
intentions de l'empereur.


FIN DU TOME QUATRIME.




MMOIRES

DE CONSTANT,

PREMIER VALET DE CHAMBRE DE L'EMPEREUR,

SUR LA VIE PRIVE

DE

NAPOLON,

SA FAMILLE ET SA COUR.

     Depuis le dpart du premier consul pour la campagne de Marengo, o
     je le suivis, jusqu'au dpart de Fontainebleau, o je fus oblig de
     quitter l'empereur, je n'ai fait que deux absences, l'une de trois
     fois vingt-quatre heures, l'autre de sept ou huit jours. Hors ces
     congs fort courts, dont le dernier m'tait ncessaire pour
     rtablir ma sant, je n'ai pas plus quitt l'empereur que son
     ombre.

Mmoires de Constant, _Introduction_.

TOME CINQUIME.

 PARIS,

CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE,

DE S. A. R. LE DUC D'ORLANS,

QUAI VOLTAIRE ET PALAIS-ROYAL.

MDCCCXXX.




CHAPITRE PREMIER.

     Voyage en Flandre et en Hollande.--M. Marchand, fils d'une berceuse
     du roi de Rome.--O'Mara.--Ce voyage de Leurs Majests en Hollande
     gnralement peu connu.--Rfutation des _Mmoires
     contemporains_.--Quel est mon devoir.--Petit incident 
     Montreuil.--Napolon passe un bras de rivire dans l'eau jusqu'aux
     genoux.--Le meunier.--Le moulin pay.--Le bless de
     Ratisbonne.--Boulogne.--La frgate anglaise.--La femme du
     conscrit.--Napolon traverse le Swine sur une barque de
     pcheurs.--Les deux pcheurs.--Trait de bienfaisance.--Marie-Louise
     au thtre de Bruxelles.--Le personnel du voyage.--Les prparatifs
     en Hollande.--Les curies improvises  Amsterdam.--M. Emery,
     fourrier du palais.--Le maire de la ville de Brda.--Rfutation
     d'une fausset.--Leurs Majests  Bruxelles.--Marie-Louise achte
     pour cent cinquante mille francs de dentelles.--Les marchandises
     confisques.--Anecdote.--La cour fait la contrebande.--Je suis
     trait de _fraudeur_.--Ma justification.--Napolon descendant  des
     dtails de femme de chambre.--Note injurieuse.--Mes mmoires sur
     l'anne 1814.--Arrive de Leurs Majests  Utrecht.--La pluie et
     les curieux.--La revue.--Les harangues.--Nouvelle fausset des
     _Mmoires contemporains_.--Dlicatesse parfaite de Napolon.--Sa
     conduite en Hollande.--Les Hollandais.--Anecdote plaisante.--La
     chambre  coucher de l'empereur.--La veilleuse.--Entre de Leurs
     Majests dans Amsterdam.--Draperie aux trois couleurs.--Rentre
     nocturne aux Tuileries, un an plus tard.--Talma.--M. Alissan de
     Chazet.--Prtendue liaison entre Bonaparte et mademoiselle
     Bourgoin.--Napolon pense  l'expdition de Russie.--Le piano.--Le
     buste de l'empereur Alexandre.--Visite 
     Saardam.--Pierre-le-Grand.--Visite au village de
     Broeck.--L'empereur Joseph II.--La premire dent du roi de
     Rome.--Le vieillard de cent un ans.--Singulire
     harangue.--Dpart.--Arriv  Saint-Cloud.


En septembre 1811, l'empereur rsolut de faire un voyage en Flandre avec
l'impratrice, dans la vue de s'assurer par ses yeux si ses intentions
taient fidlement remplies, en ce qui concernait l'administration tant
civile que religieuse. Leurs Majests partirent le 19 de Compigne, et
arrivrent  Montreuil-sur-Mer  cinq heures du soir. Je suivis
l'empereur dans ce voyage. J'ai lu dans le _Mmorial_ d'O'Mara que M.
Marchand faisait alors partie du service de Napolon; c'est un fait
inexact, M. Marchand n'est entr au service particulier de l'empereur
qu' Fontainebleau, en 1814. Sa Majest m'avait ordonn de choisir parmi
les garons d'appartement un jeune homme intelligent qui pt m'aider
dans mes fonctions auprs de sa personne, puisque aucun de MM. les
valets de chambre ordinaires ne devait rester  l'le d'Elbe. Je parlai
 l'empereur de M. Marchand, fils d'une berceuse du roi de Rome, et qui
runissait toutes les qualits dsirables: Sa Majest l'accepta, et ds
ce jour-l M. Marchand fit partie du service de la chambre. Il pouvait
tre du voyage de Hollande; mais Napolon ne le connaissait pas, son
service ne le rapprochant pas de Sa Majest.

Je raconterai une partie de ce que j'ai vu durant ce voyage, dont les
circonstances sont en gnral peu connues. Ce sera d'ailleurs une
occasion pour moi de relever d'autres assertions du genre de celle que
je viens de mentionner, et que j'ai lues avec surprise et souvent avec
indignation dans les _Mmoires contemporains_. Il est important que le
public connaisse parfaitement tout ce qui se rapporte  ce voyage, et
qu'il soit clair sur certains incidens o la calomnie a trouv 
attaquer l'honneur de Napolon et quelquefois le mien. Serviteur obscur,
mais dvou, de l'empereur, je dois avoir  coeur d'expliquer tout ce qui
est douteux, de rfuter tout ce qui est mensonger, de relever tout ce
qui est inexact, en ce qui touche les jugemens ports sur mon matre et
sur moi. J'accomplirai mon devoir avec franchise; j'en ai donn quelques
garanties dans ce qu'on a dj lu de mes Mmoires.

Un petit incident eut lieu  Montreuil, que je me fais un plaisir de
rappeler, parce qu'il prouve tout l'empressement que mettait Napolon 
visiter les travaux de fortifications ou d'embellissemens qui se
faisaient dans les villes, par suite de ses ordres directs ou de
l'impulsion gnrale qu'il avait donne  cette partie importante des
services publics. Aprs avoir parcouru les travaux faits dans l'anne
aux fortifications de Montreuil, et avoir fait le tour des remparts,
l'empereur se rendit  la citadelle, d'o il sortit ensuite pour visiter
les ouvrages extrieurs. Un bras de la rivire de Canche, qui baigne un
des murs d'enceinte de la ville, lui coupait le chemin. Toute sa suite
se mit en mouvement pour former un pont avec des planches et des
fascines; mais l'empereur, impatient, traversa le bras de rivire,
ayant de l'eau jusqu'aux genoux. Le propritaire d'un moulin, situ sur
la rive oppose, prit Sa Majest sous le bras pour l'aider  monter la
digue; il profita de cela pour exposer  l'empereur que son moulin, se
trouvant dans la ligne des fortifications projetes, allait tre
ncessairement abattu. Sa Majest se tourna vers les ingnieurs, et dit:
Il faut que ce brave homme soit ddommag de la perte qu'il va faire.
L'empereur continua sa visite, et il ne remonta dans sa voiture qu'aprs
avoir tout vu  loisir, et s'tre entretenu long-temps avec les
autorits civiles et militaires de Montreuil. Chemin faisant, un
militaire, bless  Ratisbonne, lui fut prsent; Sa Majest lui fit
remettre  l'instant une gratification, et ordonna qu'on lui adresst la
rclamation de cet homme  Boulogne, o elle arriva le 20.

C'tait la seconde fois que Boulogne recevait l'empereur dans ses murs.
Ds son arrive, il se rendit sur la flottille, et la fit manoeuvrer. Une
frgate anglaise ayant fait mine de s'approcher pour observer ce qui se
passait dans la rade. Sa Majest fit sortir  l'instant une frgate
franaise, qui se dirigea  toutes voiles contre le navire ennemi: mais
celui-ci prit le large, et disparut. Le 29 septembre, Sa Majest tait 
Flessingue. De Flessingue, elle alla visiter les fortifications de
Terveere. Comme elle parcourait les diffrens travaux de cette place,
une jeune femme vint se jeter  ses pieds; ses yeux taient baigns de
pleurs; elle tendit d'une main tremblante une ptition  l'empereur.
Napolon la fit relever avec bont, et lui demanda quel tait l'objet de
sa ptition. Sire, dit en sanglotant la pauvre femme, je suis mre de
trois enfans, dont le pre est conscrit de Votre Majest; les enfans et
la mre sont dans la dtresse.--Monsieur, dit Sa Majest  quelqu'un de
de sa suite, prenez le nom de cet homme; j'en ferai un officier. La
jeune femme voulut lui tmoigner sa reconnaissance, mais l'motion et
les larmes qu'elle versait ne lui permirent pas de profrer une seule
parole. L'empereur continua sa visite.

Un autre acte de bienfaisance avait signal son dpart d'Ostende. En
quittant cette ville, il suivit l'Estrau. Ne voulant pas faire le tour
par les cluses, il se jeta, pour passer le Swine, dans un bateau
pcheur avec le duc de Vicence, son grand cuyer, le comte Lobau, l'un
de ses aides-de-camp, et deux chasseurs de la garde. Deux pauvres
pcheurs menaient la barque, qui, avec tout son grement, valait cent
cinquante florins. C'tait tout leur bien. La traverse dura une
demi-heure. Sa Majest arriva au Fort-Orange, dans l'le de Cadsan, o
l'attendaient le prfet et sa suite. L'empereur tait mouill et avait
souffert du froid; on alluma un grand feu, auquel il se chauffa du
meilleur coeur. On fit ensuite demander aux deux pcheurs ce qu'ils
prendraient pour la traverse; ils rpondirent: Un florin par passager.
Napolon ordonna qu'on les lui ament; il leur fit compter cent
napolons, et il leur assigna trois cents francs de pension leur vie
durant. On se figure difficilement la joie de ces pauvres gens, qui
taient bien loin de se douter quel passager ils avaient reu sur leur
barque. Quand ils le surent, tout le pays le sut, et cela ne gagna pas
peu de coeurs  Napolon. Dj l'impratrice Marie-Louise recueillait
pour lui, au thtre et dans les rues de Bruxelles, les plus vifs et les
plus sincres applaudissemens.

Deux mois avant l'arrive de Leurs Majests, partout, en Hollande, on
s'tait dispos  les recevoir dignement. Il n'y eut pas de si petit
village, plac sur l'itinraire de l'empereur, qui ne se montrt jaloux
de mriter ses suffrages par la magnificence proportionne de l'accueil
que Sa Majest devait y recevoir. Presque toute la cour de France tait
de ce voyage. Grands dignitaires, dames d'honneur, officiers
suprieurs, aides-de-camp, chambellans, cuyers, dames d'atour,
marchaux-des-logis, valets de chambre, quartiers-matres, fourriers,
gens de bouche, rien n'y manquait. Napolon avait voulu blouir les bons
Hollandais par la magnificence de sa cour. Et, en vrit, cela ne fut
pas sans effet sur cette population que ses bonnes manires, son
affabilit, le rcit des bienfaits qu'il semait sur ses pas, lui avaient
dj conquise malgr quelques mines renfrognes, qui murmuraient, en
fumant leur pipe, contre les entraves apportes au commerce par le
systme continental.

La ville d'Amsterdam, o l'empereur s'tait propos de rester quelque
temps, se trouva tout  coup dans un singulier embarras. Cette ville
avait un palais fort tendu, mais point de remise ni d'curie qui en
dpendent. Or pour la suite de Napolon c'tait un objet de premire
ncessit. Les curies du roi Louis, outre leur insuffisance, taient
places dans un quartier trop loign du palais pour qu'on pt songer 
y remiser mme une section du service de l'empereur. L'embarras tait
grand dans la ville, et on s'y donnait beaucoup de mouvement pour loger
les chevaux de l'empereur. Improviser des curies en quelques jours,
presque  la minute, c'tait chose impossible. Dresser des hangars au
milieu des cours, c'tait chose ridicule. Heureusement qu'il se trouva,
pour tirer tout le monde d'embarras, un des fourriers du palais, homme
trs-intelligent, ancien militaire, M. Emery, qui avait appris de
Napolon et des circonstances  ne jamais reculer devant les
difficults. Il imagina, au grand tonnement des bons Hollandais, de
convertir leur March-aux-Fleurs en remises et en curies, pour y
tablir sous d'immenses tentes les quipages de l'empereur.

J'ai lu dans des _Mmoires contemporains_ une anecdote qu'il est de mon
devoir de dmentir formellement; la voici:

Le contrleur du service, qui prcda Leurs Majests, prouva du maire
de la ville de Brda le refus de mettre  sa disposition tout ce qui
pouvait tre ncessaire  l'excution de ses ordres. M. le maire, tout
dvou au parti anglais, et peu jaloux de la visite de son nouveau
souverain, ne voulait absolument rien faire pour la rception de
Napolon, et le contrleur allait dresser procs-verbal de sa
dsobligeance, lorsque les notables de la ville obtinrent de leur
premier magistrat une courtoisie que la politique exigeait
imprieusement. Il advint que ds le lendemain M. le maire, enlac dans
les honneurs de sa place, fut charg de complimenter l'empereur  son
arrive. Napolon tait  cheval, et le maire, en dguisant son humeur
nationale, lui dbitait pompeusement sa harangue municipale en lui
prsentant les clefs de la ville; mais l'empereur, qui connaissait les
opinions politiques du maire de Brda, lui dit fort cavalirement, en
donnant un coup de pied sous le plat o taient les clefs, qui tombrent
par terre: _Retirez-vous! gardez vos clefs pour ouvrir les portes  vos
chers amis les Anglais; quant  moi, je n'en ai que faire pour entrer
dans votre ville, o je suis le matre_.

Cette anecdote est de toute fausset; l'empereur, brusque quelquefois,
ne manqua jamais  sa dignit d'une faon si trange, et j'ajoute si
ridicule. Cela peut paratre une plaisante invention  l'auteur de ces
mmoires; mais je dois dclarer que cela me parat avoir aussi peu de
vraisemblance que de sel.

L'empereur rejoignit enfin son auguste pouse  Bruxelles.
L'enthousiasme que sa prsence y excita fut unanime. D'aprs sa
recommandation, aussi dlicate que politique, Marie-Louise y acheta pour
cent cinquante mille francs de dentelles, afin d'y ranimer les
manufactures. L'introduction en France des marchandises anglaises tait
alors svrement dfendue, toutes celles qu'on parvenait  saisir
taient brles sans misricorde. De tout le systme de politique
offensive tabli par Napolon contre la tyrannie maritime de
l'Angleterre, rien ne lui tenait plus  coeur que l'observation
rigoureuse des dcrets de prohibition. La Belgique renfermait alors
beaucoup de marchandises anglaises, qu'elle tenait caches avec soin, et
dont chacun se montrait naturellement trs-avide, comme on l'est d'un
_fruit dfendu_. Toutes les dames de la suite de l'impratrice en firent
d'amples provisions, et on en chargea plusieurs voitures, non sans
crainte que Napolon n'en ft inform et ne ft tout saisir en arrivant
en France. Les voitures aux armes de l'empereur passrent le Rhin,
pleines de ce prcieux bagage, et arrivrent en mme temps aux portes de
Coblentz. Ce fut une occasion de pnible incertitude pour les commis de
la douane: fallait-il arrter les voitures et les visiter? fallait-il
laisser passer sans examen un convoi qui paraissait appartenir 
l'empereur? Aprs mre dlibration, la majorit adopta ce dernier avis,
et les voitures franchirent librement cette premire ligne des douanes
franaises, et amenrent  bon port, notamment  Paris, la cargaison de
marchandises prohibes. Si les voitures eussent t arrtes, il est
probable que Napolon et fort applaudi au courage des prposs de la
douane, et qu'il et impitoyablement brl les objets confisqus.

Au sujet de ces marchandises confisques, je trouve dans les _Mmoires
contemporains_ une nouvelle anecdote, qui me parat, comme la premire,
un conte fait  plaisir. Il m'importe beaucoup de relever cette
prtendue anecdote, o l'on me fait jouer un rle indigne de mon
caractre, et, par suite, encourir une disgrce que je n'ai jamais
encourue. Bien qu'il me cote d'entretenir le public de ce qui ne touche
que moi, je dois pourtant  la vrit de dmentir compltement des
assertions qui fausseraient le jugement du lecteur, non pas seulement en
ce qui regarde ma conduite, mais en ce qui regarde Napolon, dont le
caractre dans ces tranges mmoires est en mille circonstances
gratuitement altr.

Marie-Louise, y est-il dit,  l'insu de l'empereur, cherchait, pour sa
toilette,  se procurer des marchandises anglaises; et, pour cela, une
dame d'atours mettait en campagne tout ce qu'il y avait de plus fin, de
plus madr parmi les enfans de Jacob, qui faisaient payer au centuple
tout ce qu'ils vendaient, afin de se ddommager du danger qu'il y avait
 se mettre en contravention ouverte sous les yeux mme de Napolon.

Constant, le premier valet de chambre de l'empereur, quoiqu'il st bien
que son matre abhorrait tout ce qui venait de l'Angleterre, eut
pourtant l'indiscrtion d'acheter des objets qui y avaient t
manufacturs; l'empereur en fut inform, et sur-le-champ donna l'ordre
au grand chambellan et au grand marchal de renvoyer ce fraudeur en
France, en le dpossdant de son emploi. Constant, qui savait que
Marie-Louise faisait aussi un peu la fraude, sollicita de sa
bienveillance qu'elle obtnt sa grce de Napolon. En l'accordant, mais
non pas sans peine, il protesta qu' l'avenir il ferait pendre au mt de
misaine du premier btiment de la rade celui qui aurait enfreint ses
ordres.

Tout cela est de la plus complte fausset d'un bout  l'autre. Est-il
raisonnable de penser que Marie-Louise chercht sous main  se procurer
des marchandises anglaises, quand elle savait combien ces marchandises
taient en horreur  l'empereur? Outre que la jeune impratrice n'tait
pas femme  causer un tel dplaisir  son mari, il tait difficile que
l'empereur ne s'apert pas qu'on le jouait, s'il ft venu dans la
fantaisie de Marie-Louise de se parer de ces objets prohibs; car il
distinguait  merveille d'o provenaient les diffrentes toffes dont se
composait la toilette de l'impratrice, et quelquefois mme il prsidait
au choix qui s'en faisait. Ce n'tait pas alors chose peu curieuse de
voir cet homme si puissant, et proccup de si vastes ides, descendre
de cette haute sphre jusqu' des dtails de femme de chambre. C'est
que Bonaparte savait tre  la fois grand homme et homme. La simplicit
lui tait aussi facile que la grandeur. Je ne l'ai jamais vu gauche en
quoi que ce soit.

Quant au paragraphe qui me concerne, je ne puis le qualifier que de
mensonge. Jamais je n'ai fait la fraude: cela n'tait ni dans mon
caractre ni dans mes gots. Abuser de ma position auprs de l'empereur
pour me livrer  de honteuses spculations de ce genre, c'et t,  la
fois, absurde et dangereux. Honor d'une bienveillance auguste, il me
convenait moins qu' tout autre de dsobir  mon matre; et il tait
tout au contraire dans mes principes de m'imposer tout le premier les
restrictions auxquelles il contraignait tout le monde, encore mme que
les restrictions eussent t des sacrifices. Je ne puis donc que donner
un dmenti formel  ce passage des _Mmoires contemporains_, o l'auteur
me parat s'tre tendu avec d'autant plus de complaisance que, cette
anecdote tant de son cr, il a pu s'y livrer sans gne  des
dveloppemens, fort jolis sans doute, mais auxquels il ne manque que la
vrit.

L'auteur de ces mmoires, non content d'avoir imagin  mon sujet une
anecdote mensongre, et de m'avoir fait passer pour un fraudeur, a
ajout au bas de la page une note injurieuse, o il me reproche ma
conduite  Fontainebleau en 1814. Il est dit dans cette note, qu'aprs
avoir reu de l'empereur une gratification de cinquante mille francs
pour l'accompagner  l'le d'Elbe, je l'abandonnai indignement lorsque
d'autres, sans nul motif d'intrt, s'taient fait un devoir de partager
le sort de leur souverain dchu.  cette partie de mes Mmoires, je
donnerai de grands dtails sur ce qui s'est pass: le public jugera. Ce
n'est pas moi qui reculerai devant la vrit. Qu'il me suffise, quant 
prsent, de protester hautement contre le reproche d'ingratitude; c'est
tout ce que je rpondrai  l'auteur de ces Mmoires. Je reviens  mon
rcit.

Le 6 octobre, Leurs Majests arrivrent a Utrecht. Toutes les maisons
des quais et des rues taient ornes de rubans et de guirlandes. La
pluie tombait  flots. Cela n'empcha pas les autorits d'tre sur pied
ds le matin, et la population de remplir les rues.  peine descendu de
voiture, Napolon, malgr le mauvais temps, monta  cheval, et alla
passer en revue quelques rgimens qui taient aux portes d'Utrecht. Il
tait accompagn d'un grand tat-major et d'un assez grand nombre de
curieux, mouills la plupart jusqu'aux os. Aprs la revue, Napolon
rentra au palais, o toute la dputation l'attendait dans une salle
immense, non encore meuble, qui avait t construite par le roi Louis.
Sans changer de vtemens, il donna audience  tous ceux qui
s'empressaient de le complimenter, et il couta avec une bienveillante
patience les harangues qui lui furent adresses.

Ici encore, l'auteur des _Mmoires contemporains_ a trouv moyen de
faire commettre une sotte et grossire inconvenance  Napolon.
Napolon, dit-il, rentr dans ses appartemens, et se sentant fatigu de
sa cavalcade, se mit au lit, quoiqu'on l'attendt dans la salle 
manger, o se trouvaient runis d'importans personnages. Il fit dire 
l'impratrice de se mettre  table sans lui, avec les personnes
invites. Marie-Louise vint le trouver, en lui faisant sentir quel
serait son embarras au milieu de personnes inconnues. Napolon insista,
et l'impratrice fut oblige de dner sans l'empereur. On se mit 
table; et Dieu sait si le dner fut triste. L'impratrice ne pouvait
cacher sa mauvaise humeur, et les convives paraissaient scandaliss de
la conduite de l'empereur. Ils le furent bien davantage, lorsque
Napolon parut, aprs avoir fait sa sieste, en simple redingote du matin
et en pantoufles. Suivent des rflexions trs-philosophiques et une
citation de deux vers, dont je fais grce au lecteur. Tout ce rcit est,
comme les prcdens, enjoliv de dtails: il est malheureux que ce soit
en pure perte, car l'anecdote est aussi invraisemblable que ridicule. En
aucun temps l'empereur ne se ft permis une si grossire violation de la
loi des convenances. En aucun pays, il n'et si gratuitement aigri les
classes suprieures, en montrant un ddain si inconvenant pour de hauts
fonctionnaires, invits  sa table par son chambellan et en son nom. Il
avait non-seulement trop de tact, mais encore trop d'esprit pour
s'oublier  ce point. Mais surtout en Hollande, dans un pays qui venait
de passer sous sa domination, et o il ne comptait que des sujets de la
veille; en Hollande, o il avait plus besoin que partout ailleurs de
cette affabilit qui attache au vainqueur les populations conquises; en
Hollande, o il lui tait arriv cent fois de payer de sa personne, de
se prodiguer, d'user presque de coquetterie, afin d'y neutraliser, en
gagnant les coeurs, l'effet fcheux, mais invitable, de ses mesures
commerciales; est-il croyable qu'il se ft permis une impolitesse aussi
dplace, et qu'il et volontairement donn lieu  toutes les
interprtations dfavorables qui auraient infailliblement rsult de
cette trange conduite? est-il croyable qu'il et insult, dans la
personne de ses hauts fonctionnaires, un peuple bon, mais susceptible,
et d'autant plus sensible  l'injure qu'il avait pu savoir que quelques
lgans de la cour de France se raillaient de sa simplicit?

 la suite de cette anecdote, on lit celle qui suit: Partout o se
trouvait Napolon, le valet de chambre de service veillait avec soin 
ce qu'il y et un bain de prt  toute heure, et pour cela il y avait un
garon de fourneau uniquement charg de tenir l'eau toujours au degr de
chaleur qu'on savait convenir  l'empereur.

Napolon,  Utrecht, occupa au rez-de-chausse la chambre  coucher de
son frre Louis,  laquelle la salle du bain tait contigu. Le soir de
son arrive, quand l'empereur fut couch, le garon de fourneau, quoique
harass de fatigue et mouill, comme beaucoup d'autres gens du service,
prpara le bain, et se coucha dans un cabinet voisin de celui o tait
la baignoire. La nuit, pour un besoin qu'il ne pouvait satisfaire o il
tait, il veut sortir; mais il ne connat point les localits;  moiti
endormi, il entrevoit une petite porte, tourne doucement le bouton,
entre, et le voil  ttons cherchant une autre issue; il heurte une
chaise; au bruit qu'il fait, une voix forte, qui tait celle de
l'empereur, et qu'il reconnat bien, demande: Qui est l? La mprise de
ce garon le confond, lui fait perdre la tte, lui paralyse la langue;
dans l'obscurit, il touche, il drange d'autres meubles en cherchant
en vain  sortir par la porte o il est entr. L'empereur ritre sa
demande et d'un ton encore plus lev, s'imagine qu'on veut le
surprendre au lit, s'en chappe, s'empare seulement d'une grosse montre
d'argent qu'il avait toujours au chevet de son lit, et parvient  saisir
au collet le malheureux garon de fourneau plus mort que vif, et que
Napolon, veill dans son premier sommeil, souponnait au moins de
vouloir attenter  ses jours. Il appelle, il crie, il jure; au bruit
qu'il fait, le valet de chambre de service accourt, apporte de la
lumire, et trouve l'empereur des Franais faisant presque le coup de
poing avec un pauvre diable qui, press vigoureusement  la gorge, sans
pourtant oser se dfendre, cherchait  se dbarrasser des mains de son
adversaire. Au valet de chambre succda le chambellan de service, puis
l'aide-de-camp, le grand-marchal, un prfet du palais; et en un instant
toute la cour fut sur pied. Avant qu'on st la vrit, mille conjectures
plus invraisemblables les unes que les autres avaient t faites sur cet
vnement. On avait, disait-on, voulu enlever Napolon, essay de le
tuer, mais il avait touff l'assassin. Le fait est que, s'il avait eu
des armes, il et cherch  brler la cervelle de celui qui l'veilla de
la sorte, et auquel il ne porta que quelques coups de cette grosse
montre dont il s'tait arm pour se dfendre.

J'ai conscience de dmentir une anecdote o le louable dsir d'tre
amusant se fait sentir  chaque phrase. Mais je publie ces Mmoires pour
dire la vrit dans les plus petites choses; et, quoique cela doive
coter deux pages  l'auteur des _Mmoires contemporains_, je prends la
libert de le contredire par cette rponse fort simple: D'abord, Roustan
et un valet de chambre de service couchaient en tout temps dans la pice
qui prcdait l'appartement de l'empereur, et par laquelle on pouvait
pntrer jusqu' lui; en second lieu une veilleuse tait toujours
allume dans la chambre  coucher de Sa Majest.

L'entre de Leurs Majests  Amsterdam fut des plus brillantes.
L'impratrice, dans un char attel de chevaux magnifiques, devanait de
quelques heures l'empereur, qui devait faire son entre  cheval. Il
parut bientt lui-mme, entour d'un brillant tat-major, qui s'avanait
 pas lents, tincelant de broderies, au milieu des cris d'tonnement et
d'enthousiasme des bons Hollandais.  travers la simplicit de sa mise
perait une profonde satisfaction, et peut-tre un juste sentiment
d'orgueil, en voyant l'accueil que lui valait sa gloire, l comme
ailleurs, et l'universelle sympathie que sa prsence excitait dans les
masses. Une draperie aux trois couleurs, d'un trs-bel effet, suspendue
 des poteaux plants de distance en distance, dcorait les rues par o
devaient passer Leurs Majests; et celui qui devait trois ans plus tard
rentrer de nuit au palais des Tuileries comme un fugitif, aprs avoir eu
beaucoup de peine  se faire ouvrir les portes du chteau, passait
encore sous des arcs de triomphe avec une gloire vierge encore de
dfaites et une fortune encore fidle. Ces rapprochemens me sont
douleureux; mais ils me viennent  l'esprit malgr moi, aucune anne de
l'empire n'ayant t marque par plus de ftes, plus d'entres
triomphantes, plus de rjouissances populaires, que l'anne qui prcda
les malheurs de 1812.

Une partie des artistes du Thtre-Franais de Paris avait suivi la cour
en Hollande. Talma y joua les rles de Bayard et d'Orosmane. M. Alissan
de Chazet y fit excuter, par les comdiens franais d'Amsterdam, un
-propos vaudeville en l'honneur de Leurs Majests: j'en ai oubli le
titre. Ici encore je dois relever une assertion non moins fausse de
l'auteur de ces Mmoires sur la prtendue liaison qui eut lieu entre
l'empereur et mademoiselle Bourgoin. Je cite le passage: Mademoiselle
Bourgoin, l'une des dlgues de la cour de Thalie, pour tre du voyage
en Hollande, mademoiselle Bourgoin, tourdie, avait, disait-on,
succomb  la tentation de faire quelques rvlations indiscrtes, se
flattant mme tout haut d'attirer l'empereur au thtre o elle
jouerait. Ces petites fanfaronnades, qui n'taient point des
fanfaronnades de vertu, allrent jusqu'aux oreilles de l'empereur, qui
ne voulut point paratre au thtre. Il chargea _Talma_, pour lequel il
avait une grande bienveillance, d'engager la jolie actrice  se taire,
et de lui annoncer qu' la plus petite indiscrtion elle serait, sous
bonne escorte, reconduite en France. Cela s'accorde peu avec ce que Sa
Majest dit un jour  l'empereur Alexandre au sujet de cette actrice,
lors du sjour  Erfurt. Ces paroles, dont l'auteur des Mmoires aurait
d se souvenir, prouvent bien que l'empereur n'avait aucune vue sur
elle. Il y a quelque chose qui le prouve mieux encore, c'est la grande
discrtion qu'il a toujours eue sur le chapitre des amours.

Durant tout le voyage de Hollande, l'empereur se montra bon, affable,
accueillant tout le monde, et parlant  chacun le langage qui devait lui
convenir. Jamais on ne le vit plus aimable ni plus empress  plaire. Il
visitait les manufactures, inspectait les chantiers, passait les troupes
en revue, haranguait les marins, et acceptait les bals qui lui taient
offerts dans toutes les villes o il passait. Dans cette vie de plaisirs
et de distractions apparentes, il se donnait presque plus de mouvement
que dans la vie srieuse et inquite des camps. Il se montrait  ses
nouveaux sujets gracieux, poli, parlant  tout le monde. Mais dans ces
promenades, au milieu mme de ces ftes, dans tout ce bruit des villes
qui se portaient  sa rencontre ou lui servaient d'escorte, sous ces
arcs de triomphe qui lui taient dresss quelquefois  l'entre d'un
obscur village, sa pense tait plus srieuse que jamais, et son me
plus soucieuse, car il songeait ds ce temps  son expdition de Russie.
Peut-tre mme entrait-il dans cette amnit de manires, dans cette
bonne grce, dans ces actes de bienfaisance, dont la meilleure partie
tait d'ailleurs dans son caractre, le dessein de prparer  l'avance
quelque adoucissement au mcontentement que cette expdition devait
produire; peut-tre, en rattachant les coeurs  sa personne, en dployant
tous ses moyens de plaire, pensait-il  se faire pardonner par
l'enthousiasme une guerre dont le rsultat, quel qu'il ft, devait
coter tant de sang et de larmes  l'empire.

Pendant le sjour de Leurs Majests  Amsterdam, on avait plac dans un
cabinet de l'impratrice un piano, construit de manire  faire l'effet
d'un secrtaire partag au milieu. Dans ce vide tait plac un petit
buste de l'empereur de Russie. Quelques momens aprs, l'empereur voulut
voir si l'impratrice tait bien loge; en visitant l'appartement, il
aperut ce buste; il l'ta, et le mit sous son bras sans dire un mot. Il
dit ensuite  une dame de l'impratrice qu'il voulait qu'on tt ce
buste. On obit; mais cela causa de l'tonnement, car on ne croyait pas
encore que la msintelligence se ft mise entre les deux empereurs.

Quelques jours aprs son arrive  Amsterdam, l'empereur s'tait mis 
faire quelques excursions dans le pays, accompagn d'une suite peu
nombreuse. Il alla visiter  Saardam la chaumire qui abrita quelque
temps Pierre-le-Grand, lorsqu'il vint en Hollande, sous le nom de Pierre
Michaloff, tudier la construction. Aprs s'y tre arrt un quart
d'heure, l'empereur dit en sortant  son grand-marchal du palais:
Voil le plus beau monument de la Hollande. La veille, sa majest
l'impratrice avait t visiter le village de Broeck, dont la
Nord-Hollande s'enorgueillit comme d'une merveille. La presque totalit
des maisons de ce village est btie en bois et  un seul tage; les
planches qui garnissent le devant sont ornes de peintures diverses,
selon le caprice des propritaires. Ces peintures sont entretenues avec
un trs-grand soin, et se conservent dans un tat de fracheur
parfaite. Les carreaux des croises, d'un verre trs-fin, laissent
apercevoir des rideaux en soieries broches de Chine, en mousselines
peintes et d'autres toiles de l'Inde. Les rues sont paves en briques et
fort propres; on les lave et frotte rgulirement. Elles sont couvertes
d'un sable blanc trs-fin avec lequel on imite diverses figures, et
particulirement des fleurs. Des poteaux placs aux deux bouts de chaque
rue interdisent aux voitures l'entre du village, dont les maisons
ressemblent de loin  des joujoux d'enfans. Les bestiaux sont soigns
par des mercenaires,  une certaine distance, et il y a mme, hors du
village, une auberge pour les trangers, qui n'ont pas le droit de loger
dans l'intrieur. Sur le devant de quelques maisons, j'ai remarqu, soit
un parterre, soit un certain arrangement de sables colors et de
coquillages; tantt de petites statues de bois peint, tantt des
buissons bizarrement taills. Il n'y a pas jusqu' la vaisselle et aux
manches des balais qui ne soient peints de diverses couleurs, et
entretenus comme le reste de la maison. Les habitans poussent la
propret jusqu' forcer ceux qui entrent chez eux d'ter leurs
chaussures et de mettre des pantoufles qui sont  la porte et destines
 ce singulier usage. On se souvient,  ce sujet, de l'anecdote de
l'empereur Joseph. Ce prince s'tant prsent en bottes  la porte d'une
maison de Broeck, comme on voulait les lui faire quitter pour entrer:
Je suis l'empereur, dit-il.--Quand vous seriez le bourguemestre
d'Amsterdam, lui rpondit le matre du logis, vous n'y entrerez pas en
bottes. Le bon empereur mit les pantoufles.

Pendant le Voyage de Hollande, on avait appris  Leurs Majests que la
premire dent du roi de Rome venait de percer. Ce premier travail de la
dentition n'avait point altr la sant de l'auguste enfant.

Dans une des petites villes de la Nord-Hollande, les notables
demandrent  l'empereur la permission de lui prsenter un vieillard g
de cent un ans. Il ordonna qu'on le ft venir. C'tait un vieillard
encore vert, qui avait servi jadis dans les gardes du stathouder; il
prsenta une ptition o il suppliait l'empereur d'exempter de la
conscription un de ses petits-fils, l'appui de sa vieillesse. Sa Majest
lui fit rpondre par un interprte qu'on ne le priverait pas de son
petit-fils, et le marchal Duroc fut charg de laisser au pauvre
vieillard un tmoignage de la libralit impriale. Dans une autre
petite ville de la Frise, les autorits firent  l'empereur cette
singulire allocution: Sire! nous avions peur de vous voir avec toute
la Cour; vous tes presque seul, nous ne vous en verrons que mieux et
plus  notre aise. Vive l'empereur! L'empereur applaudit  cette loyale
flicitation, et il en fit  l'orateur de touchans remercmens. Aprs ce
long voyage, pass dans des ftes, des revues et des pompes de tout
genre, o l'empereur, sous un air d'amusemens, avait fait de profondes
observations sur la situation morale, commerciale et militaire de la
Hollande, observations qui se rsolurent,  son retour  Paris et dans
le pays mme, en sages et utiles dcrets, Leurs Majests quittrent la
Hollande, en passant par Harlem, La Haye, Rotterdam, o elles furent
accueillies, comme dans le reste de la Hollande, par des ftes. Elles
traversrent le Rhin, visitrent Cologne-la-Chapelle, et arrivrent 
Saint-Cloud dans les premiers jours de novembre 1811.




CHAPITRE II.

     Marie-Louise.--Son portrait.--Ce qu'elle tait dans l'intrieur et
     en public.--Ses relations avec les dames de la cour.--Son
     caractre.--Sa sensibilit.--Son ducation.--Elle dtestait le
     dsoeuvrement.--Comment elle est instruite des affaires
     publiques.--L'empereur se plaint de sa froideur avec les dames de
     la cour.--Comparaison avec Josphine.--Bienfaisance de
     Marie-Louise.--Somme qu'elle consacre par mois aux
     pauvres.--Napolon mu de ses traits de bienfaisance.--Journe de
     Marie-Louise.--Son premier djeuner.--Sa toilette du matin.--Ses
     visites  madame de Montebello.--Elle joue au billard.--Ses
     promenades  cheval.--Son goter avec de la ptisserie.--Ses
     relations avec les personnes de son service.--Le portrait de la
     duchesse de Montebello retir de l'appartement de l'impratrice
     quand l'empereur tait au chteau.--Portrait de l'empereur
     Franois.--Le roi de Rome.--Son caractre.--Sa bont.--Mademoiselle
     Fanny Soufflot.--_Le petit roi_.--Albert Froment.--Querelle entre
     le petit roi et Albert Froment.--La femme en deuil et le petit
     garon.--Anecdote.--Docilit du roi de Rome.--Ses accs de
     colre.--Anecdote.--L'empereur et son fils.--Les grimaces devant la
     glace.--Le chapeau  trois cornes.--L'empereur joue avec le petit
     roi sur la pelouse de Trianon.--Le petit roi dans la salle du
     conseil.--Le petit roi et l'huissier.--_Un roi ne doit pas avoir
     peur_.--Singulier caprice du roi de Rome.


MARIE-LOUISE tait une fort belle femme. Elle avait une taille
majestueuse, de la noblesse dans le port, beaucoup de fracheur dans le
teint, les cheveux blonds, les yeux bleus, et pleins d'expression; ses
pieds et ses mains faisaient l'admiration de la cour, mais elle avait
peut-tre un peu trop d'embonpoint. Elle en perdit un peu pendant son
sjour en France; aussi est-il vrai de dire qu'elle gagna d'autant en
grce et en beaut.

Telle elle tait  l'extrieur. Dans ses rapports avec les personnes qui
formaient sa socit la plus habituelle, elle tait affable et
expansive: alors tout le bonheur qu'elle ressentait dans la libert de
ces entretiens se peignait sur sa figure, qui s'animait et prenait une
grce infinie. Mais dans les occasions o elle devait reprsenter, elle
devenait extrmement timide. Le beau monde semblait l'isoler
d'elle-mme: et comme les personnes qui ne sont point naturellement
hautes ont toujours mauvaise grce  le paratre, ainsi Marie-Louise,
qui tait toujours trs-embarasse dans les jours de rception, donnait
lieu souvent  des remarques peu justes; car, comme je l'ai dit, sa
froideur au fond venait d'une excessive timidit.

Dans les premiers momens de son arrive en France, Marie-Louise avait
plus que jamais cet air d'embarras. Cela se conoit facilement de la
part d'une princesse qui se trouvait si subitement transporte dans une
nouvelle socit dont il fallait prendre les usages et affecter les
gots. Et puis, quoique sa haute position dt naturellement appeler le
monde  elle, cependant force lui tait de l'aller chercher un peu
elle-mme. C'est ce qui explique la gne de ses premires relations avec
les dames de la cour. Mais quand les rapprochemens de ce genre devinrent
plus frquens et que la jeune impratrice eut fait ses choix dans tout
l'abandon de son coeur, alors les grands airs de froideur ne furent plus
gards que pour les grands jours. Marie-Louise tait d'un caractre
calme, rflchi. Il fallait peu de chose pour donner l'veil  sa
sensibilit; et cependant, quoique facile  s'mouvoir, elle tait peu
dmonstrative. L'impratrice avait reu une ducation trs-soigne. Son
esprit tait cultiv et ses gots fort simples. Elle avait tous les
talens d'agrment: elle dtestait ces heures fades passes dans le
dsoeuvrement. Aussi aimait-elle  s'occuper, parce que ses gots l'y
portaient, et puis parce qu'elle voyait dans le bon emploi des heures le
seul moyen de chasser l'ennui. Je crois que c'tait bien la femme qui
convenait  l'empereur. Elle aimait trop son intrieur pour se mler
jamais aux intrigues politiques, et trs-souvent elle n'avait
connaissance des affaires publiques, elle impratrice et reine, que par
la voie des journaux. L'empereur, au sortir de ses journes agites, ne
devait trouver un peu de dlassement que dans un intrieur paisible, et
qui le rappelt au bonheur d'tre en famille. Une femme intrigante, une
causeuse politique lui et cass la tte.

Cependant l'empereur se plaignit quelquefois du peu d'amabilit que la
nouvelle impratrice tmoignait aux dames de la cour. Il souffrait de
son excessive rserve dans un pays o l'on pche peut-tre par l'excs
contraire; c'est qu'il songeait un peu au temps pass,  l'impratrice
Josphine, dont l'inaltrable gat faisait le charme de la cour. Il
devait tre frapp du contraste, mais n'y avait-il pas un peu
d'injustice dans le fond de sa pense? L'impratrice Marie-Louise tait
fille d'empereur, et n'avait jamais vu et connu que des courtisans, et
point de gens du peuple. Aussi ses sympathies n'allaient pas au-del des
murs du palais de Vienne. Elle tait arrive un beau jour aux Tuileries,
au milieu d'un peuple qu'elle n'avait jamais vu qu'habill en soldat:
c'est pourquoi la raideur de ses manires, avec les personnes de la
brillante socit de Paris, me semblait jusqu' un certain point
excusable. Il parat en outre que l'on habituait l'impratrice  un
rigorisme de franchise et de naturel tout--fait dplac.  force de lui
rpter d'tre naturelle, on avait empch chez elle cet abandon dans
les formes, si convenable de la part des grands, que l'on ne va trouver
qu'autant qu'ils vous appellent  eux. L'impratrice Josphine aimait le
peuple parce qu'elle en avait fait partie. En montant sur un trne, sa
bont communicative eut tout  gagner, car elle trouva  s'tendre plus
au large.

Bonne comme elle l'tait, l'impratrice Marie-Louise devait chercher 
faire des heureux. On parlera long-temps de sa bienfaisance, et surtout
de sa manire dlicate de faire le bien. Tous les mois elle prenait sur
les fonds affects  sa toilette dix mille francs pour les pauvres. Ses
aumnes ne se bornaient pas l; elle accueillit toujours avec un vif
intrt ceux qui lui parlrent de malheureux  soulager. 
l'empressement qu'elle mettait  couter les solliciteurs, il semblait
qu'on l'et rappele tout  coup  un devoir; et pourtant on n'avait
fait que toucher la corde sensible de son coeur.

Je ne sache pas que l'on ait jamais prouv d'elle un refus dans les
demandes de ce genre. L'empereur tait profondment mu toutes les fois
qu'il venait  connatre un acte de bienfaisance de l'impratrice.

 huit heures du matin on ouvrait les rideaux et les persiennes  moiti
dans l'appartement de l'impratrice Marie-Louise; on lui donnait les
journaux qu'elle parcourait. Ensuite on lui servait du chocolat ou du
caf, avec une espce de ptisserie que l'on nomme _conque_; elle
faisait ce premier djeuner dans son lit.  neuf heures Marie-Louise se
levait, faisait sa toilette du matin, et recevait les personnes qui
avaient droit au petites entres. Tous les jours, en l'absence de
l'empereur, l'impratrice montait dans l'appartement de madame de
Montebello.  onze heures, elle djeunait presque toujours seule et
s'occupait de musique ou de petits ouvrages: quelquefois elle jouait au
billard.  deux heures elle montait  cheval ou en voiture avec madame
de Montebello, sa dame d'honneur, et suivie de son service, qui se
composait du chevalier d'honneur et de quelques dames du palais. En
rentrant dans ses appartemens, aprs la promenade, elle prenait un lger
repas de ptisserie et de fruits. Aprs avoir pris ses leons de dessin,
de peinture et de musique, elle commenait sa grande toilette. De six 
sept heures elle dnait avec l'empereur, ou en son absence avec madame
de Montebello. Le dner se composait d'un seul service. La soire se
passait ou en rceptions ou en concerts, spectacles, etc. L'impratrice
se retirait  onze heures. Une de ses femmes couchait toujours dans
l'appartement qui prcdait la chambre  coucher; et c'tait devant
cette dame que l'empereur devait passer, quand il voulait coucher avec
Marie-Louise.

Les habitudes de l'impratrice taient quelquefois dranges, quand
l'empereur tait prsent; mais, seule, l'impratrice tait ponctuelle
dans tout et faisait exactement les mmes choses aux mmes heures. Son
service particulier paraissait lui tre fort attach. Elle tait froide
et grave; mais on la trouvait bonne et juste.

En l'absence de l'empereur, le portrait de la duchesse de Montebello
ornait la chambre de l'impratrice, avec tous ceux de la famille
impriale d'Autriche. Au retour de l'empereur, le portrait de la
duchesse tait retir. Pendant la guerre qui eut lieu entre l'empereur
et les empereurs d'Autriche et de Russie, le portrait de Franois II fut
enlev de l'appartement de sa fille par les ordres de Sa Majest, et
fut, je pense, mis en pnitence dans quelque endroit cach.

Le roi de Rome tait un trs-bel enfant; mais il ressemblait moins 
l'empereur que le fils d'Hortense. Ses traits offraient un mlange fort
agrable de ceux de son pre et de sa mre. Je ne l'ai connu que dans sa
premire enfance. Ce qu'on remarquait le plus en lui  cet ge, c'tait
une grande bont et beaucoup d'attachement pour les personnes qui
l'entouraient. Il aimait beaucoup une jeune et jolie personne, fille
d'une premire dame, mademoiselle Fanny Soufflot, qui ne le quittait
presque pas; il voulait toujours la voir pare; il demandait 
l'impratrice Marie-Louise ou  sa gouvernante, madame la comtesse de
Montesquiou, quelques colifichets qui lui semblaient jolis, et qu'il
voulait donner  sa jeune amie. Il lui faisait promettre de le suivre 
la guerre quand il serait grand, et lui disait de ces mots charmans qui
peignent un bon coeur.

On avait laiss auprs du _petit roi_ (comme il se nommait lui-mme) un
jeune enfant appartenant aussi  une premire dame: c'tait, je crois,
Albert Froment. Un matin qu'ils jouaient ensemble dans le jardin sur
lequel ouvrait l'appartement du roi  Saint-Cloud, mademoiselle Fanny
les veillant sans gner leurs jeux, Albert voulait la brouette du roi;
celui-ci rsiste, et Albert le frappe. Le roi lui dit aussitt: Si on
te voyait! mais je ne le dirai pas. Je crois ce trait caractristique.

Un jour il tait aux fentres du chteau avec sa gouvernante, s'amusant
beaucoup  voir passer le monde, et montrant du doigt  sa gouvernante
ce qui attirait le plus son attention. En regardant au bas de ses
fentres, il aperut une femme en deuil qui tenait par la main un petit
garon de trois  quatre ans, aussi en deuil. Ce petit enfant tenait 
la main une ptition qu'il montrait de loin au prince, et paraissait le
supplier de la recevoir. Ces vtemens noirs intrigurent fort le jeune
prince. Il demanda  sa gouvernante _pourquoi ce pauvre petit tait
habill tout en noir_.--Sans doute, c'est que son papa est mort, lui
rpondit la gouvernante. L'enfant manifesta un vif dsir de parler au
petit solliciteur. Madame de Montesquiou, qui avait surtout  coeur de
favoriser dans son jeune lve cette disposition  la bont, donna ordre
qu'on ft monter la mre et l'enfant. Cette femme tait la veuve d'un
brave homme qui avait t tu dans la dernire campagne. Cette perte
l'avait mise dans la misre; elle sollicitait une pension de l'empereur.
Le jeune prince prit la ptition, et promit de la remettre  son papa.
Le lendemain il va prsenter ses devoirs  son pre comme  l'ordinaire,
et lui remet toutes les ptitions de la veille dont il tait charg; une
seule fut remise  part: c'tait celle de son petit protg. Papa,
dit-il  son pre, voici une ptition d'un petit garon dont le papa
est mort  cause de toi; donne-lui une pension. Napolon mu embrassa
son fils. Le brevet de la pension fut expdi dans la journe. C'est l
sans contredit le trait d'une me de bien bonne heure excellente.

Sa premire ducation d'enfance fut trs-facile. Madame de Montesquiou
avait pris sur lui un grand empire: elle le devait  la manire tout 
la fois douce et grave dont elle le reprenait, quand il faisait quelque
faute. L'enfant tait gnralement docile; cependant il avait
quelquefois de violens accs de colre. Sa gouvernante avait adopt un
moyen excellent pour l'en corriger: c'tait de demeurer impassible,
laissant se calmer d'elles-mmes ses petites fureurs. Quand l'enfant
revenait  lui, une observation faite avec svrit et onction en
faisait un petit Caton pour tout le reste de la journe. Un jour qu'il
se roulait  terre en poussant de grands cris, sans vouloir couter les
remontrances de sa gouvernante, celle-ci ferma les fentres et les
contrevents. L'enfant, que ce changement imprvu de dcoration tonne,
oublie ce qui l'avait contrari, et lui demande pourquoi elle agissait
ainsi. C'est de peur qu'on ne vous entende, rpondit-elle; croyez-vous
que les Franais voudraient d'un prince comme vous, s'ils savaient que
vous vous mettez ainsi en colre?--Crois-tu qu'on m'ait entendu?
s'cria-t-il; j'en serais bien fch. Pardon, _maman Quiou_ (c'est ainsi
qu'il l'appelait); je ne le ferai plus.

L'empereur aimait passionnment son fils; il le prenait dans ses bras
toutes les fois qu'il le voyait, l'enlevait violemment de terre, puis
l'y ramenait, puis l'enlevait encore, s'amusant beaucoup de sa joie. Il
le taquinait, le portait devant une glace, et lui faisait souvent mille
grimaces dont l'enfant riait jusqu'aux larmes. Lorsqu'il djeunait, il
le mettait sur ses genoux, trempait un doigt dans la sauce, le lui
faisait sucer, et lui en barbouillait le visage. La gouvernante
grondait, l'empereur riait plus fort, et l'enfant, qui prenait plaisir
au jeu, demandait dans sa joie bruyante que son pre ritrt. C'tait
l le bon moment pour faire arriver les ptitions au chteau. Elles
taient toujours bien accueillies, grce au crdit tout puissant du
petit mdiateur.

L'empereur, dans ses tendresses, tait quelquefois plus enfant que son
fils. Le jeune prince n'avait encore que quatre mois, que son pre
mettait sur ce joli nourrisson son chapeau  trois cornes. L'enfant
pleurait assez ordinairement; alors l'empereur l'embrassait avec une
force et un plaisir qu'il n'appartient qu' un pre tendre de
ressentir. Il lui disait: Quoi, sire, vous pleurez! Un roi, un roi
pleure! fi donc; comme cela est vilain! Il avait un an, quand un jour,
 Trianon, sur la pelouse, devant le chteau, je vis l'empereur qui
avait plac la ceinture de son pe sur l'paule du roi et son chapeau
sur sa tte. Il se mettait  quelque distance, tendant les bras 
l'enfant, qui marchait jusqu' lui en chancelant. Quelquefois ses petits
pieds s'embarrassaient dans l'pe de son pre. Il fallait voir alors
avec quel empressement Sa Majest tendait les bras pour lui viter une
chute.

Une fois, dans son cabinet, l'empereur tait couch sur le tapis; le
roi,  cheval sur ses jambes, montait par saccades jusqu'au visage de
son pre, et alors il l'embrassait. Une autre fois l'enfant vint dans le
salon du conseil, qui tait fini. Les conseillers et les ministres y
taient encore. Le roi courut dans les bras de son pre sans faire
attention  d'autres qu' lui. L'empereur lui dit: Sire, vous n'avez
pas salu ces messieurs. L'enfant se retourna, salua avec grce, et son
pre l'enleva dans ses bras. Quand il venait voir l'empereur, il courait
dans les appartemens de manire  laisser madame de Montesquiou loin
derrire lui. Il disait  l'huissier du cabinet: Ouvrez-moi, je veux
voir papa. L'huissier lui rpondait: Sire, je ne puis ouvrir.--Mais
je suis le petit roi.--Non, sire, je n'ouvrirai pas. Pendant ce moment,
sa gouvernante arrivait, et, fier alors de sa protection, il disait:
Ouvrez, le petit roi le veut.

Madame de Montesquiou avait fait ajouter aux prires que l'enfant
faisait soir et matin ces mots: Mon Dieu, inspirez  papa de faire la
paix pour le bonheur de la France. Un jour que l'empereur assistait au
coucher de son fils, il fit la mme prire. L'empereur l'embrassa, ne
dit rien, mais sourit d'une manire pleine de bont en regardant madame
de Montesquiou.

L'empereur disait au roi de Rome quand il tait effray de son bruit et
de ses grimaces: Comment! comment! un roi ne doit pas avoir peur.

Je me rappelle encore une anecdote sur le jeune fils de l'empereur qui
m'a t raconte par Sa Majest elle-mme un soir que j'tais  la
dshabiller comme de coutume. L'empereur en riait de tout son coeur.
Vous ne vous douteriez pas, me dit-il, de la singulire rcompense que
mon fils a demande  sa gouvernante pour avoir t bien sage. Ne
voulait-il pas qu'elle lui permt d'aller barbotter dans la boue! Le
fait tait vrai, et prouve, ce me semble, que les grandeurs dont on
environne le berceau des princes, ne suffisent point pour dtruire ce
qu'il y a souvent de bizarre dans les caprices de l'enfance.




CHAPITRE III.

     L'abb Geoffroy reoit les trivires.--Mot de l'empereur  ce
     sujet.--M. Corvisart.--Sa franchise.--Il tient  ce qu'on observe
     ses ordonnances.--L'empereur l'aimait beaucoup.--M. Corvisart  la
     chasse pendant que l'empereur est pris de violentes coliques.--Ce
     qu'il en arrive.--Crdit de M. Corvisart auprs de l'empereur.--Il
     parle chaudement pour M. de Bourrienne.--Rponse de Sa Majest.--Le
     cardinal Fesch.--Sa volubilit.--Mot de l'empereur.--Ordre que me
     donne Sa Majest avant le dpart pour la Russie.--M. le comte de
     Lavalette.--Les diamans.--Josphine me fait demander  la
     Malmaison.--Elle me recommande d'avoir soin de l'empereur.--Elle me
     fait promettre de lui crire.--Elle me donne son
     portrait.--Rflexion sur le dpart de la grande arme.--Quelle est
     ma mission.--Le transfuge.--On l'amne devant l'empereur.--Ce que
     c'tait.--Discipline russe.--Fermentation de
     Moscou.--Barclay.--Kutuzof.--La classe marchande.--Kutuzof
     gnralissime.--Son portrait.--Ce que devient le
     transfuge.--L'empereur fait son entre dans une ville russe,
     escort de deux Cosaques.--Les Cosaques descendus de cheval.--Ils
     boivent de l'eau-de-vie comme de l'eau.--Murat.--D'un mouvement de
     son sabre il fait reculer une horde de Cosaques.--Les
     sorciers.--Platof.--Il fait fouetter un sorcier.--Relchement dans
     la police des bivouacs franais.--Mcontentement de l'empereur.--Sa
     menace.--Promenade de Sa Majest avant la bataille de la
     Moskowa.--Encouragemens donns  l'agriculture.--L'empereur monte
     sur les hauteurs de Borodino.--La pluie.--Contrarit de
     l'empereur.--Le gnral Caulaincourt.--Mot de l'empereur.--Il se
     donne  peine le temps de se vtir.--Ordre du jour.--Le soleil
     d'Austerlitz.--On apporte  l'empereur le portrait du roi de
     Rome.--On le montre aux officiers et aux soldats de la vieille
     garde.--L'empereur malade.--Mort du comte Auguste de
     Caulaincourt.--Il avait quitt sa jeune pouse peu d'heures aprs
     le mariage.--Ce que l'empereur disait des gnraux morts 
     l'arme.--Ses larmes en apprenant la mort de Lannes.--Mot de Sa
     Majest sur le gnral Ordener.--L'empereur parcourt le champ de
     bataille de la Moskowa.--Son emportement en entendant les cris des
     blesss.--Anecdote.--Exclamation de l'empereur pendant la nuit qui
     suivit la bataille.


TOUT le monde a connu l'abb Geoffroy de satirique mmoire, et ces
feuilletons qui faisaient le dsespoir des auteurs et des acteurs les
plus en vogue  cette poque. Il fallait que cet impitoyable Aristarque
se ft vou de bien bon coeur  cette profession pineuse, car il y alla
quelquefois pour lui, non pas de sa vie, ce que bien des gens peut-tre
auraient dsir, mais au moins de sa sant et de son repos. Il est bon
sans doute de s'attaquer  qui peut rpliquer avec la plume; alors les
consquences de la lutte ne vont pas au del du ridicule qui en rsulte
souvent pour les deux adversaires. Mais l'abb Geoffroy ne remplissait
qu'une des deux conditions en vertu desquelles on peut tre critique
mchant; il avait beaucoup de fiel dans le style, mais il n'tait pas
homme d'pe. Or on sait qu'il est tels gens devant qui il est bon de se
prsenter avec ces deux argumens.

Un de ces acteurs, que l'abb Geoffroy ne gtait pas prcisment par ses
loges, voulut se venger d'une manire _piquante_, et dont il pt rire
long-temps. Un soir,  la sortie du spectacle, prvoyant peut-tre ce
qui l'attendait dans le feuilleton du lendemain, il ne trouva rien de
mieux que d'enlever le terrible Geoffroy  la sortie du spectacle, de le
conduire les yeux bands dans une maison o il lui serait inflig, 
lui, matre en l'art d'crire, une punition d'colier. Ainsi fut fait: 
l'instant o l'abb regagnait son logis, se frottant peut-tre les mains
de quelque trait piquant  jeter le lendemain sur le papier, trois ou
quatre vigoureux gaillards le saisissent et l'emportent sans mot dire au
lieu du supplice. Le mme soir l'abb, bien flagell, ouvrit les yeux
dans le beau milieu de la rue, o il se trouva seul, et fort loign de
son domicile. L'empereur,  qui on parla de ce tour plaisant, n'en rit
pas du tout. Loin de l, il s'emporta, et dit que s'il connaissait
l'auteur de cette violence inique, il le ferait punir. Quand un homme
attaque avec la plume, ajouta-t-il, il faut lui rpondre de mme. La
vrit est d'ailleurs que l'empereur aimait beaucoup Geoffroy, dont il
ne voulait pas que les feuilletons fussent soumis  la censure comme
ceux des autres journalistes. On disait dans Paris que cette
prdilection d'un grand homme pour un critique acerbe venait de ce que
les feuilletons du Journal de l'empire, dont on s'occupait beaucoup 
cette poque, taient une utile diversion donne aux esprits de la
capitale. Je ne sais rien de positif  cet gard, mais quand je me
rappelle le caractre de l'empereur, qui ne voulait pas que l'on
s'occupt de sa politique, ces bruits ne me paraissent pas dnus de
fondement.

Le docteur Corvisart n'tait pas courtisan. Il venait rarement hors des
jours de son service: c'tait le mercredi et le samedi; il tait d'une
grande franchise avec l'empereur, tenait fortement  ce que ses
ordonnances fussent suivies  la lettre, et usait largement de ce droit
qu'ont tous les mdecins de gourmander les malades ngligens.
L'empereur l'aimait particulirement, et le retenait toujours,
paraissant jouir beaucoup de sa conversation. Aprs le voyage de
Hollande, en 1811, un samedi, M. Corvisart vint voir l'empereur, qu'il
trouva trs-bien portant. Il partit aprs la toilette et fut de suite 
sa campagne pour se livrer au plaisir de la chasse, qu'il aimait
prodigieusement. Il avait pour habitude de ne jamais dire chez lui o il
allait, afin de n'tre pas drang pour peu de chose, comme cela lui
tait dj arriv; car du reste le docteur tait plein d'obligeance et
de dvouement.

Un jour aprs son djeuner, qu'il fit comme de coutume fort vite,
l'empereur se trouva pris tout  coup de violentes coliques et d'un
malaise gnral; il demanda M. Corvisart, et un courrier fut expdi
pour l'aller chercher. Ne le trouvant pas  Paris, il piqua son cheval
et courut  la campagne du docteur; mais le docteur tait  la chasse,
et l'on ne savait de quel ct. Le courrier revint sans le docteur.
L'empereur en fut vivement contrari; il souffrait beaucoup. Enfin il se
mit au lit, et Marie-Louise vint passer quelques instans prs de lui. M.
Ivan, ayant t appel, donna quelques ordonnances dont l'empereur se
trouva bien.

M. Corvisart, inquiet peut-tre, vint le lundi au lieu du mercredi.
Quand il entra dans la chambre de Napolon, celui-ci tait en robe de
chambre, courut  lui, et lui prenant les deux oreilles, lui dit: Eh
bien, Monsieur, si j'tais srieusement malade, il faudrait donc que je
me passasse de vos soins? M. Corvisart s'excusa, demanda  l'empereur
ce qu'il avait ressenti, ce qu'il avait pris, et promit de dire toujours
chez lui o il serait, afin qu'on pt le trouver au premier ordre de Sa
Majest, qui fut vite calme. Le docteur y gagna ainsi, en ce qu'il se
corrigea d'une mauvaise habitude. Il est probable que ses malades s'en
trouvrent bien.

M. Corvisart avait un immense crdit auprs de l'empereur. Aussi bien
des gens qui le savaient chargeaient de prfrence le docteur de
ptitions. Il tait rare qu'il n'obtnt pas les demandes qu'il faisait
quelquefois  l'empereur. Pourtant je l'ai souvent entendu parler
chaudement de M. de Bourrienne pour parvenir  lui faire comprendre
qu'il tait fort attach  Sa Majest; mais elle rpondait toujours:
Non, Bourrienne est trop Anglais. Au reste, il est bien; je l'ai mis 
Hambourg. Il aime l'argent, et il en peut avoir l.

C'est dans le courant de l'anne 1811 que le cardinal Fesch vint le plus
souvent dans la chambre de l'empereur. Les discussions qu'ils avaient
ensemble me parurent des plus vives. Le cardinal tenait fort  ses
opinions, et parlait d'un ton fort haut et avec une grande volubilit.
Il ne fallait pas plus de cinq minutes pour que la conversation prt de
l'aigreur. Alors j'entendais l'empereur lever la voix en proportion.
Assez souvent il y eut entre eux change de propos amers; et toutes les
fois que je voyais arriver le cardinal, je ne pouvais m'empcher de
plaindre l'empereur, qui tait toujours fort agit au sortir de ces
discussions. Un jour, au moment o le cardinal prenait cong de
l'empereur, j'entendis ce dernier lui dire avec aigreur: Cardinal, vous
tes bien de votre caste.

Quelques jours avant notre dpart pour la Russie, l'empereur me fit
appeler dans la journe, et me dit d'aller prendre au trsor le coffre
aux diamans et de le dposer dans sa chambre, puis de ne pas m'loigner,
ajoutant qu'il aurait encore besoin de moi. Sur les neuf heures du soir,
je fus appel, et trouvai M. le comte de Lavalette, directeur gnral
des postes, dans la chambre de l'empereur. Sa Majest ouvrit le coffre
devant moi, en examina le contenu, et me dit: Constant, portez
vous-mme ce coffre dans la voiture de M. le comte, et restez-y jusqu'
ce qu'il arrive. La voiture tait au grand perron, dans la cour des
Tuileries. Je me la fis ouvrir et y entrai. J'attendis jusqu' onze
heures et demie, que M. de Lavalette y arrivt. Il avait pass tout ce
temps  causer avec l'empereur. Je ne m'expliquai pas d'o venait cette
prcaution de donner les diamans  M. de Lavalette. Mais elle n'tait
srement pas sans motif.

Le coffre contenait: le glaive sur le pommeau duquel tait mont le
_rgent_; la poigne tait enrichie de diamans d'un grand prix. Le grand
collier de la Lgion-d'Honneur, les plaques, la ganse du chapeau, la
contre-paulette, les boutons de l'habit du sacre, les boucles de
souliers et de jarretires, tous objets d'un prix immense.

Peu de temps avant notre dpart pour la campagne de Russie,
l'impratrice Josphine me fit demander. Je fus de suite  la Malmaison,
o cette excellente femme me renouvela les recommandations les plus
vives sur les soins  donner  l'empereur pour sa sant et sa sret.
Elle me fit promettre que, s'il lui arrivait le moindre accident, je lui
crirais; avant tout voulant tre certaine de savoir la vrit. Elle
pleura beaucoup, me parla constamment de l'empereur; et, aprs un
entretien de plus d'une heure, o elle pancha toute sa sensibilit,
elle me fit prsent de son portrait peint par _Saint_ sur une tabatire
en or. J'avais le coeur serr quand je sortis de cette entrevue. Rien
n'tait plus touchant en effet que cette femme disgracie, et pourtant
toujours aimante, faisant des voeux pour l'homme qui l'avait abandonne,
et, mieux que cela, s'intressant  lui comme l'aurait fait l'pouse la
plus aime.

En entrant en Russie, chose dont je parle ici plus selon l'ordre de mes
souvenirs que selon l'ordre du temps, l'empereur envoyait sur trois
routes diffrentes des services de gendarmerie d'lite pour prparer 
l'avance les logemens, les lits, cantines, etc.. C'tait MM. Sarrazin,
adjudant lieutenant, Verges, Molne, le lieutenant Pachot. Au surplus je
consacrerai plus tard un chapitre entier  notre itinraire de Paris 
Moscou.

Quelque temps avant la bataille de la Moskowa, on amena au camp un homme
habill  la russe, mais qui parlait franais; du moins il y avait dans
son langage un singulier mlange de russe et de franais. Cet homme
s'tait chapp furtivement des lignes ennemies: quand il s'tait aperu
que nos soldats n'taient plus qu' une petite distance de lui, il tait
sorti des rangs, avait jet son fusil  terre en s'criant avec l'accent
russe fortement prononc: Je suis Franais. Nos soldats l'avaient fait
prisonnier.

Jamais prisonnier ne fut plus enchant de son changement de domicile. Ce
malheureux, qui paraissait avoir pris les armes contre son gr pour
servir les ennemis de son pays, arrive au camp franais se disant le
plus heureux des hommes d'avoir retrouv ses compatriotes. Il serrait
la main  tous nos soldats avec une libert qui plut  tous. On l'amena
 l'empereur: il parut trs-intimid de se trouver en prsence du _roi
des Franais_; c'est ainsi qu'il appelait Sa Majest. L'empereur le
questionna long-temps: il dit que le bruit du canon franais lui avait
fait toujours battre le coeur; qu'il n'avait craint qu'une chose: c'tait
d'tre tu par ses compatriotes. D'aprs ce qu'il dit  l'empereur, il
parat que c'tait un de ces hommes comme il y en a tant, qui se
trouvent transports par leur famille dans une terre trangre sans
connatre bien les causes de leur migration. Son pre avait exerc 
Moscou une profession industrielle assez misrable. Il tait mort, et
l'avait laiss sans ressources et sans avenir. Pour avoir du pain, il
s'tait fait soldat. Il dit que la discipline militaire russe tait une
des grandes raisons qui l'avaient encourag  dserter. Il ajouta qu'il
avait de bons bras, du coeur, et qu'il servirait dans l'arme franaise,
si son gnral le permettait. Sa franchise plut  l'empereur, qui
dsirait tirer de lui quelques renseignemens positifs sur l'tat des
esprits  Moscou. On sut d'aprs ses rvlations, plus ou moins
intelligibles, qu'il rgnait dans cette ancienne capitale une grande
fermentation. On entendait, disait-il, crier dans les rues: Plus de
Barclay!  bas le tratre! le lche! Vive Kutusof! La classe
marchande, qui avait une grande influence parce qu'elle tait la plus
gnralement riche, se plaignait d'un systme de temporisation qui
laissait les choses dans l'incertitude, et compromettait l'honneur des
armes russes. On ne pouvait pas pardonner  l'empereur d'investir de sa
confiance un tranger, quand le vieux Kutusof, qui avait le sang et
l'me d'un Russe, avait un emploi secondaire. L'empereur Alexandre
n'avait pas tenu compte de ces rclamations nergiques.  la fin,
effray des symptmes de soulvement qui s'taient manifests dans son
arme, il avait cd. Kutusof tait nomm gnralissime. On avait
illumin  Moscou en rjouissance de cet important vnement. On parlait
d'une grande bataille avec les Franais; l'enthousiasme tait au comble
dans l'arme russe: tous les soldats avaient attach  leurs shakos une
branche d'arbre verte. Le prisonnier parlait avec effroi de Kutusof. Il
disait que c'tait un _vieux_  cheveux blancs, qui avait de grandes
moustaches, des yeux  faire peur; qu'il s'en fallait de beaucoup qu'il
ft vtu comme les gnraux franais; qu'il avait des habits fort
ordinaires, lui qui pouvait en avoir de si beaux; qu'il rugissait comme
un lion quand il tait en colre; qu'il ne se mettait jamais en marche
sans avoir rcit ses prires; qu'il se signait frquemment 
diffrentes heures de la journe. Les soldats l'aiment beaucoup,
ajoutait-il, parce qu'ils disent qu'il ressemble  Souwarow: je crains
qu'il ne fasse beaucoup de mal aux Franais. L'empereur, content de ces
renseignemens, renvoya le prisonnier, et ordonna qu'on le laisst
circuler librement dans le camp. Plus tard il se battit bravement avec
les ntres.

L'empereur fit son entre  Gjatz avec l'escorte la plus singulire.
Dans une chauffoure on avait pris quelques Cosaques. Sa Majest, qui
dans ce moment tait trs-avide de renseignemens de quelque part qu'ils
vinssent, dsira questionner ces sauvages. Elle en fit venir deux ou
trois au quartier-gnral. Ces hommes semblent faits pour tre
ternellement accols  un cheval. Rien de plus plaisant que leur marche
quand ils descendent  terre. Leurs jambes, que l'habitude de presser
les flancs d'un cheval rend trs-cartes, ressemblent assez  des
branches de tenaille. Quand ils mettent pied  terre ils ont l'air
d'tre sur un lment qui n'est pas le leur. L'empereur entra dans
Gjatz, escort par deux de ces barbares  cheval. Ils parurent
trs-flatts de cet honneur. Je remarquai,  diverses reprises, que
l'empereur ne pouvait s'empcher de rire en voyant la tournure gauche de
ces cavaliers de l'Ukraine, surtout alors qu'ils se donnaient des
grces. Leurs rapports, que l'interprte de Sa Majest eut quelque peine
 comprendre, parurent confirmer tout ce que l'on avait ou dire de
Moscou. Ces barbares firent entendre  l'empereur, par leurs gestes
anims, leurs mouvemens convulsifs et leur posture guerrire, que dans
peu il y aurait grande bataille entre les Russes et les Franais.
L'empereur leur fit donner de l'eau-de-vie; ils l'avalaient comme de
l'eau pure, et tendaient de nouveau leurs verres avec un sang-froid
trs-plaisant. Leurs chevaux taient petits, courts,  longues queues.
Ces animaux paraissaient trs-dociles. Hlas! on a pu en voir sans
sortir de Paris.

C'est un fait historique que le roi de Naples en imposait beaucoup  ces
barbares. On vint annoncer un jour  l'empereur qu'ils voulaient le
nommer leur hetman. L'empereur rit beaucoup de leur offre, et dit en
plaisantant qu'il tait prt  appuyer cette lection d'une peuplade
libre. Il est certain que le roi de Naples avait dans son extrieur
quelque chose de thtral qui fascinait les yeux de ces barbares. Il
tait toujours vtu avec un grand luxe. Quand son cheval l'emportait en
avant de ses colonnes, et que le vent mettait le dsordre dans ses
grands cheveux, quand il donnait ces grands coups de sabre qui
fauchaient les hommes, alors je conois qu'il plt singulirement  ces
peuplades guerrires, chez qui les qualits extrieures peuvent tre
les seules apprcies. On a dit que le roi de Naples avait, en agitant
seulement son grand sabre, fait rebrousser toute une horde de ces
barbares. Je ne sais pas jusqu' quel point le fait est vrai, mais il
est au moins trs-possible.

Le peuple casaque croit aux sorciers. Il a cela de commun avec toutes
les races encore dans l'enfance. On nous conta un trait assez plaisant
sur le grand chef des Cosaques, le clbre Platof. Poursuivi par le roi
de Naples, il battait en retraite. Une balle atteignit un de ses
officiers  ct de lui. L'hetman, courrouc contre son sorcier, le fit
fustiger en prsence de toutes les hordes, l'accusant amrement de
n'avoir pas dtourn les balles par ses sortilges. C'tait  coup sr
avoir plus de foi en cet art que n'en avait le sorcier lui-mme.

Le 3 septembre, de son quartier-gnral de Gjatz, l'empereur fit
annoncer  son arme qu'elle et  se prparer  une affaire gnrale.
Il y avait depuis quelques jours un grand relchement dans la police des
bivouacs. Il fit redoubler la rigueur des consignes. Plusieurs
dtachemens qui taient alls aux vivres avaient un peu trop prolong
leurs excursions. L'empereur chargea ses colonels de leur faire part de
son mcontentement, ajoutant que ceux qui ne seraient pas de retour le
lendemain ne combattraient pas. Ces paroles ne veulent pas de
commentaire.

La campagne qui environnait Gjatz tait trs-fertile. Les champs taient
presque tous sems de seigles bons  couper. Cependant on voyait  et
l de vastes troues que les chevaux cosaques y avaient laisses dans
leur fuite. J'ai compar depuis l'aspect de ces campagnes, au mois de
novembre, avec ce qu'il tait en septembre. Quelle chose horrible que la
guerre! Quelques jours avant la bataille, Napolon, accompagn de deux
de ses marchaux, alla visiter en se promenant les environs de la ville.
 la veille de ce grand vnement, il causait de tout avec calme. Il
parlait de ce pays comme il aurait parl d'une belle et bonne province
de France.  l'entendre, les greniers de l'arme taient tout trouvs.
Il y aurait l d'excellens quartiers d'hiver. Le premier soin de
l'administration qu'il tablirait  Gjatz serait d'encourager
l'agriculture; puis il montrait du doigt  ses marchaux les riantes
sinuosits de la rivire qui donne son nom  la ville. Il paraissait
ravi de la perspective qu'il avait devant les yeux. Jamais je ne vis
l'empereur livr  d'aussi douces motions; jamais je ne vis tant de
srnit rpandue sur sa figure, tant de calme dans sa conversation.
Jamais aussi je ne n'eus plus grande ide de sa force d'me.

Le 5 septembre, l'empereur monta sur les hauteurs de Borodino pour
embrasser d'un seul coup d'oeil la position respective des deux armes.
Le temps tait couvert. Bientt tombe une de ces pluies fines et
froides, telles qu'il en tombe assez ordinairement aux approches de
l'automne. Cette pluie ressemble de loin  un brouillard assez dense.
L'empereur essaya de se servir de ses lunettes, mais cette espce de
voile qui couvrait toute la campagne l'empchait de voir; il
s'impatienta. La pluie, qui, chasse par le vent, venait en biais,
s'arrtait sur les verres de ses lunettes; il les fit essuyer  diverses
reprises, tant fort vex de cette contrarit.

La temprature tait froide et humide; il demanda son manteau, s'en
enveloppa, et dit qu'il n'tait plus possible d'y tenir, qu'il fallait
retourner au quartier gnral; il rentra dans sa tente et se jeta sur
son lit; il dormit un peu. En se rveillant, il me dit: Constant, allez
voir, je crois entendre du bruit dehors. Je sortis et je revins, lui
annonant l'arrive du gnral Caulaincourt. L'empereur sauta  bas du
lit, et courut au devant du gnral, lui demandant avec inquitude:
M'amenez-vous des prisonniers? Le gnral lui rpondit qu'on ne
pouvait faire de prisonniers, parce que les soldats russes se faisaient
tuer plutt que de se rendre. L'empereur s'cria de suite: Qu'on amne
toute l'artillerie. Il avait jug que, tout se prparant pour faire de
cette guerre une guerre d'extermination, le canon devait pargner le
plus possible  ses troupes la fatigue de tirer des feux de mousquet.

Le 6,  minuit, on vint annoncer  l'empereur que les feux des Russes
paraissaient n'tre plus aussi multiplis, que l'on voyait la flamme
s'teindre sur plusieurs points. Quelques-uns dirent que l'on avait
entendu un roulement sourd de tambours. L'arme tait dans la plus
grande inquitude. L'empereur sortit effray de son lit. Cela n'est pas
possible, dit-il  plusieurs reprises. Je voulus lui donner ses
vtemens pour qu'il s'habillt un peu chaudement, car la nuit tait
froide. Il tait si press de s'assurer lui-mme de l'exactitude du
fait, qu'il ne fit que jeter son manteau sur lui et sortit
prcipitamment de la tente. En effet, les feux des bivouacs avaient un
peu pli. L'empereur eut des soupons effrayans. O s'arrterait la
guerre si les Russes rtrogradaient encore? Il rentra dans sa tente,
fort agit, et se remit au lit en rptant plusieurs fois: Enfin nous
verrons demain matin.

Le 7 septembre, le soleil se leva sans nuages. L'empereur s'cria:
C'est le soleil d'Austerlitz. Ce mot de l'empereur fut redit 
l'arme, et rpt par elle avec enthousiasme. On battit un ban et on
lut l'ordre du jour suivant:

     Soldats,

     Voil la bataille que vous avez tant dsire! Dsormais la
     victoire dpend de vous; elle nous est ncessaire; elle nous
     donnera l'abondance, de bons quartiers d'hiver et un prompt retour
     dans la patrie. Conduisez-vous comme  Austerlitz,  Friedland, 
     Witespk,  Smolensk, et que la postrit la plus recule cite avec
     orgueil votre conduite dans cette journe; que l'on dise de vous:
     Il tait  cette grande bataille sous les murs de Moscou.

L'arme rpondit par des acclamations ritres. L'empereur, quelques
heures avant la bataille, avait dict cette proclamation. Elle fut lue
le matin aux soldats. Napolon tait alors sur les hauteurs de Borodino;
quand les cris d'enthousiasme de l'arme vinrent frapper son oreille, il
tait debout les bras croiss, le soleil lui donnait en plein dans les
yeux, ainsi que le reflet des baonnettes franaises et russes; il
sourit, puis devint srieux jusqu' ce que l'affaire ft termine.

Ce jour-l on apporta  Napolon le portrait du roi de Rome; il avait
besoin qu'une motion aussi douce vnt faire diversion  ses grandes
anxits. Il tint long-temps ce portrait sur ses genoux, le contemplant
avec ravissement. Il dit que c'tait la surprise la plus agrable qu'on
lui et jamais faite. Il rpta plusieurs fois  voix basse: Ma bonne
Louise! c'est une attention charmante. Il y avait sur la figure de
l'empereur une expression de bonheur qu'il est difficile de peindre. Les
premires motions furent calmes et eurent quelque chose de
mlancolique. Le cher enfant! C'est tout ce qu'il disait.

Mais il reprit tout son orgueil de pre et d'empereur, quand on eut fait
venir, par son ordre, des officiers et mme des soldats de la vieille
garde pour qu'ils vissent le roi de Rome. Le portrait tait expos
devant la tente. Rien de plus touchant et de plus grave en mme temps
que ces vieux soldats, qui se dcouvraient avec respect devant cette
image o ils cherchaient  retrouver quelques-uns des grands traits de
Napolon. L'empereur eut, dans ce moment, cette joie expansive d'un pre
qui savait bien qu'aprs lui son fils n'avait pas de meilleurs amis que
ses vieux compagnons de fatigue et de gloire.

 quatre heures du matin, c'est--dire une heure avant l'affaire,
Napolon avait prouv un grand puisement dans toute sa personne; il
eut un lger frisson, mais sans fivre; il se jeta sur son lit.
Toutefois, il n'tait pas aussi malade que le dit M. de Sgur. Il avait
depuis quelque temps un gros rhume qu'il avait un peu nglig, et qui
augmenta par les fatigues continuelles de cette mmorable journe. Il
s'y joignit une extinction de voix qu'il combattit par un remde
tout--fait militaire; il but du punch fort lger, pendant la nuit qu'il
passa tout entire  travailler au cabinet, mais sans pouvoir parler;
cette incommodit lui dura deux jours; le 9, il tait bien portant, et
sa toux tait presque passe.

Aprs la bataille, sur six cadavres il y en avait un franais et cinq
russes.  midi, un aide-de-camp vint dire  l'empereur que le comte
Auguste de Caulaincourt, frre du duc de Vicence, avait t frapp par
un boulet. L'empereur poussa un profond soupir et ne dit mot; il savait
bien qu'il aurait peut-tre le coeur bris plus d'une fois dans la
journe. Aprs la bataille il porta ses consolations au duc de Vicence
de la manire la plus touchante.

Le comte Auguste de Caulaincourt tait un jeune homme plein de bravoure.
Il avait quitt sa jeune femme peu d'heures aprs son mariage, pour
suivre l'arme franaise; il vint trouver une mort glorieuse  la
bataille la Moskowa. Il avait pous la soeur d'un des pages de
l'empereur, dont il fut gouverneur pendant quelque temps. Cette
charmante personne tait d'une si grande jeunesse, que les parens
dsirrent que la consommation du mariage n'et lieu qu'au retour de la
campagne, ainsi que cela tait arriv pour le prince Aldobrandini lors
de son mariage avec mademoiselle de La Rochefoucault, avant la campagne
de Wagram. Le gnral Auguste de Caulaincourt fut tu dans une redoute
o il avait conduit les cuirassiers du gnral Montbrun, qui lui-mme
venait d'tre frapp  mort d'un coup de canon, dans l'attaque de la
mme redoute.

L'empereur disait souvent, en parlant de quelques gnraux tus 
l'arme: Un tel est heureux; il est mort au champ d'honneur, et moi je
serai peut-tre assez malheureux pour mourir dans mon lit. Il avait t
moins philosophe  la mort du marchal Lannes, et je l'ai vu pleurer
pendant son djeuner; mme de grosses larmes lui roulaient sur les joues
et tombaient dans son assiette. Il regretta vivement Desaix,
Poniatowski, Bessires, mais surtout Lannes, et aprs lui Duroc.

Tout le temps que dura la bataille de la Moskowa, l'empereur eut des
attaques de dysurie. On l'avait plusieurs fois menac de cette maladie
s'il ne prenait pas plus de prcautions. Il souffrait beaucoup; il se
plaignait peu, et quand il lui chappait quelque exclamation touffe,
c'est qu'il ressentait des douleurs bien aigus. Or, rien ne fait plus
de mal que d'entendre se plaindre ceux qui n'en ont pas l'habitude; car
alors on a l'ide de la douleur dans toute son intensit, puisqu'elle
est plus forte que l'homme fort.  Austerlitz, l'empereur avait dit:
Ordener est us; on n'a qu'un temps pour la guerre; j'y serai bon
encore six ans, aprs quoi moi-mme je devrai m'arrter.

L'empereur parcourut le champ de bataille. C'tait un spectacle
horrible: presque tous les morts tait couverts de blessures; ce qui
prouvait avec quel acharnement on s'tait battu. Dans ce moment il
faisait un fort mauvais temps; il pleuvait; le vent tait trs-violent.
De pauvres blesss, que l'on n'avait pas encore transports aux
ambulances, se levaient  demi de terre afin qu'on pt les remarquer et
leur donner des secours. Il y en eut qui crirent _vive l'empereur_!
malgr leurs souffrances et leur puisement. Tous ceux de nos soldats
qui avaient t frapps des balles russes laissaient voir sur leurs
cadavres des blessures larges comme de larges trous, car les balles
russes taient beaucoup plus volumineuses que les ntres. Nous vmes un
porte-drapeau qui s'tait envelopp de son drapeau comme d'un linceul.
Il paraissait donner signe de vie; mais il expira dans la secousse
qu'on lui donna en le relevant. L'empereur marchait, et ne disait rien.
Plusieurs fois, quand il passa devant les plus mutils, il mit sa main
sur ses yeux pour ne point les voir. Ce calme dura peu: il y avait une
place du champ de bataille o des Franais et des Russes taient tombs
ple-mle; presque tous n'taient que blesss plus ou moins grivement.
Quand l'empereur entendit leurs cris, je le vis s'emporter, crier aprs
ceux qui taient chargs d'enlever les blesss, s'irritant du peu de
promptitude qu'ils mettaient  faire leur service. Il tait difficile
que les chevaux ne foulassent point quelques-uns des cadavres l o il y
en avait tant. Un bless fut atteint par le sabot d'un des chevaux de la
suite de l'empereur: ce malheureux poussa un cri dchirant; l'empereur
se retourna vivement, demandant avec colre quel tait le maladroit qui
avait bless cet homme. On lui dit, croyant le calmer, que cet homme
n'tait qu'un Russe. Russe ou Franais, rpliqua-t-il, je veux qu'on
emporte tout.

De pauvres jeunes gens; qui taient venus faire leur premire campagne
en Russie, frapps  mort, perdaient courage et pleuraient comme des
enfans en appelant leur mre. Cet horrible tableau me restera
ternellement grav dans la mmoire.

L'empereur ritra avec instance ses ordres pour le transport des
blesss, tourna bride en silence, et revint au quartier-gnral le soir.
Je passai la nuit prs de lui. Il eut le sommeil trs-agit, ou plutt
il ne dormit pas. Il rptait plusieurs fois, en s'agitant brusquement
sur son oreiller: Ce pauvre Caulaincourt! Quelle journe! quelle
journe!




CHAPITRE IV.

     Itinraire de France en Russie.--Magnificence de la cour de
     Dresde.--Conversation de l'empereur avec Berthier.--La guerre faite
      la seule Angleterre.--Bruit gnral sur le rtablissement de la
     Pologne.--Questions familires de l'empereur.--Passage du
     Nimen.--Arrive et sjour  Wilna.--Enthousiasme des
     Polonais.--Singulier rapprochement de date.--Dputation de la
     Pologne.--Rponse de l'empereur aux dputs.--Engagemens pris avec
     l'Autriche.--Esprances dues.--M. de Balachoff  Wilna, espoir de
     la paix.--Premiers pas de l'empereur sur le territoire de la
     vieille Russie.--Retraite continuelle des Russes.--Orage
     pouvantable.--Immense dsir d'une bataille.--Abandon du camp de
     Drissa.--Dpart d'Alexandre et de Constantin.--Privations de
     l'arme et premiers dcouragemens.--La paix en perspective aprs
     une bataille.--Ddain affect de l'empereur pour ses
     ennemis.--Gouvernement tabli  Wilna.--Nouvelles retraites des
     armes russes.--Paroles de l'empereur au roi de Naples.--Projet
     annonc et non effectu.--La campagne de trois ans, et prompte
     marche en avant.--Fatigue cause  l'empereur par une chaleur
     excessive.--Audiences en dshabill.--L'incertitude insupportable
      l'empereur.--Oppositions inutiles du duc de Vicence, du comte de
     Lobau et du grand marchal.--Dpart de Witepsk et arrive 
     Smolensk.--difices remarquables.--Les bords de la Moskowa.


AINSI que je l'ai annonc prcdemment, je tcherai de runir dans ce
chapitre quelques souvenirs relatifs  des choses personnelles 
l'empereur, dans les diffrens sjours que nous fmes entre la frontire
de France et les frontires de l'empire russe. Il rsulterait, hlas! un
bien grand contraste de la comparaison que l'on ferait entre notre route
pour aller  Moscou et notre route pour en revenir. Il faut avoir vu
Napolon  Dresde, environn d'une cour de princes et de rois, pour se
faire une ide du plus haut point que peuvent atteindre les grandeurs
humaines. L, plus encore que partout ailleurs, l'empereur se montra
affable envers tout le monde; tout lui souriait, et aucun de ceux qui
jouissaient comme nous du spectacle de sa gloire ne pouvait seulement
concevoir la pense de voir bientt la fortune lui tre pour la premire
fois infidle; et quelle infidlit!

Je me rappelle, entre autres particularits de notre sjour  Dresde,
un mot que j'entendis un jour l'empereur dire au marchal Berthier,
qu'il avait fait appeler de trs-bonne heure auprs de lui. Quand le
marchal arriva, l'empereur n'tait pas encore lev. Je reus l'ordre de
le faire entrer sur-le-champ, de sorte que tout en habillant l'empereur
j'entendis, entre Napolon et son major-gnral, une conversation dont
je voudrais bien me rappeler les dtails; mais au moins suis-je assur
de rapporter fidlement une pense qui me frappa. L'empereur dit en
propre termes: Je n'en veux nullement  Alexandre; ce n'est point  la
Russie que je fais la guerre, pas plus  elle qu' l'Espagne; je n'ai
qu'une ennemie, c'est l'Angleterre; c'est elle que je veux atteindre en
Russie; je la poursuivrai partout. Pendant ce temps le marchal
rongeait ses ongles, selon sa constante habitude. Ce jour-l il y eut
une revue magnifique,  laquelle assistrent tous les princes de la
confdration, qui entouraient leur chef comme de grands vassaux de sa
couronne.

Quand les diffrens corps d'arme, chelonns de l'autre ct de l'Elbe,
se furent avancs sur les confins de la Pologne, nous quittmes Dresde,
pour trouver partout le mme enthousiasme clatant o arrivait
l'empereur. Nous tions par contre-coup choys dans toutes les
rsidences o nous nous arrtions, tant on s'efforait de fter Sa
Majest jusque dans les personnes qui avaient l'honneur de la servir.

 cette poque c'tait un bruit gnralement rpandu dans toute l'arme
et parmi toutes les personnes de la maison de l'empereur que son
intention tait de rtablir le royaume de Pologne. Bien qu'tranger
comme je l'tais et comme je devais l'tre  tout ce qui avait rapport
aux affaires, je n'entendais pas moins que tout autre l'expression d'une
opinion qui tait celle de tout le monde et dont tout le monde parlait.
Quelquefois l'empereur ne ddaignait pas de me faire rendre compte de ce
que j'avais entendu dire, et alors il souriait, car il aurait fallu
trahir la vrit pour lui rapporter des choses qui auraient pu lui tre
dsagrables; il tait alors, le terme n'est pas trop fort, l'objet des
bndictions des populations polonaises.

Le 23 de juin nous tions sur les bords du Nimen, de ce fleuve devenu
dj si fameux par l'entrevue des deux empereurs, dans des circonstances
bien diffrentes de celles o ils se trouvaient l'un  l'gard de
l'autre. L'opration du passage de l'arme commena le soir, et dura
prs de quarante-huit heures, pendant lesquelles l'empereur fut presque
constamment  cheval, tant il savait que sa prsence activait les
travaux. Ensuite nous continumes notre route sur Wilna, capitale du
grand duch de Lithuanie. Nous arrivmes devant cette ville occupe par
les Russes le 27, et l'on peut dire que ce fut l, l seulement, que
commencrent les oprations militaires, car jusque l l'empereur avait
voyag comme il l'aurait pu faire dans les dpartemens de l'intrieur de
la France. Les Russes attaqus furent battus et se retirrent, de sorte
que deux jours aprs nous tions  Wilna, ville assez considrable et
qui me parut devoir contenir prs de trente mille habitans. J'y fus
frapp de l'incroyable quantit de couvens et d'glises qui y sont
construits.  Wilna l'empereur fut extrmement satisfait de la dmarche
que firent auprs de lui cinq ou six cents tudians qui demandrent 
tre enrgiments, et je n'ai pas besoin de dire que ces sortes de
sollicitations manquaient rarement d'tre bien accueillies par Sa
Majest.

Nous restmes assez long-temps  Wilna; l'empereur y suivait le
mouvement de ses armes, et s'occupait aussi de l'organisation du
grand-duch de Lithuanie, dont cette ville est, comme l'on sait, la
capitale. Comme l'empereur tait trs-souvent  cheval, j'avais assez de
loisirs pour bien prendre connaissance de la ville et de ses environs.
Les Lithuaniens taient dans un enthousiasme impossible  dcrire, et
quoique j'aie vu clbrer dans ma vie bien des ftes, je ne saurais
oublier l'lan de toute une population lorsqu'on clbra la grande fte
nationale de la rgnration de la Pologne, fte qui se trouva, par une
bizarrerie du hasard, ou par un calcul de l'empereur, fixe prcisment
au 14 de juillet. Les Polonais taient encore incertains sur le sort
dfinitif que l'empereur rservait  leur patrie, mais un avenir tout
d'esprance brillait  leurs yeux. Il n'en fut plus de mme lorsque
l'empereur eut reu la dputation de la confdration polonaise tablie
 Varsovie. Cette dputation nombreuse, ayant  sa tte un comte
palatin, demandait le rtablissement intgral de l'ancien royaume de
Pologne. Voici quelle fut la rponse de l'empereur:

Messieurs les dputs de la confdration de Pologne, j'ai entendu avec
intrt ce que vous venez de me dire.

Polonais, je penserais et j'agirais comme vous: j'aurais vot comme
vous dans l'assemble de Varsovie; l'amour de la patrie est la premire
vertu de l'homme civilis.

Dans ma position, j'ai bien des intrts  concilier, et bien des
devoirs  remplir. Si j'eusse rgn lors du premier, du second et du
troisime partage de la Pologne, j'aurais arm tout mon peuple pour
vous soutenir. Aussitt que la victoire m'a permis de restituer vos
anciennes lois  votre capitale et  une partie de vos provinces, je
l'ai fait avec empressement, sans toutefois prolonger une guerre qui et
fait couler le sang de mes sujets.

J'aime votre nation. Depuis seize ans j'ai vu vos soldats  mes cts,
sur les champs d'Italie comme sur ceux d'Espagne.

J'applaudis  tout ce que vous avez fait; j'autorise les efforts que
vous voulez faire; tout ce qui dpendra de moi pour seconder vos
rsolutions, je le ferai.

Si vos efforts sont unanimes, vous pouvez concevoir l'espoir de rduire
vos ennemis  reconnatre vos droits. Mais dans ces contres si
loignes et si tendues, c'est surtout sur l'unanimit des efforts de
la population qui les couvre que vous devez fonder vos esprances de
succs.

Je vous ai tenu le mme langage lors de ma premire apparition en
Pologne; je dois ajouter ici que j'ai garanti  l'empereur d'Autriche
l'intgrit de ses tats, et que je ne saurais autoriser aucune manoeuvre
ni aucun mouvement qui tendrait  le troubler dans la paisible
possession de ce qui lui reste des provinces polonaises. Que la
Lithuanie, la Samogitie, Witepsk, Polotsk, Mohilow, la Wolhynie,
l'Ukraine, la Podolie, soient animes du mme esprit que j'ai vu dans la
grande Pologne, et la providence couronnera par le succs la saintet de
votre cause; elle rcompensera ce dvouement  votre patrie qui vous a
rendus si intressans, et vous a acquis tant de droits  mon estime et 
ma protection, sur laquelle vous devez compter dans toutes les
circonstances.

J'ai cru devoir rapporter ici la rponse entire de l'empereur aux
dputs de la confdration polonaise, ayant t tmoin de l'effet
qu'elle produisit  Wilna. Quelques Polonais avec lesquels je m'tais
li m'en parlrent avec douleur; mais leur consternation n'tait pas
expansive, et l'air n'en retentissait pas moins de cris de _vive
l'Empereur_! chaque fois que Sa Majest se montrait en public,
c'est--dire presque tous les jours.

Pendant notre sjour  Wilna, on conut quelques esprances de voir la
conclusion d'une nouvelle paix, un envoy de l'empereur Alexandre tant
venu auprs de l'empereur Napolon; mais ces esprances furent de courte
dure, et j'ai su depuis que l'officier russe M. Balachoff, craignant,
comme presque tous ceux de sa nation, un rapprochement entre les deux
empereurs, avait rempli son message de manire  irriter l'orgueil de Sa
Majest, qui le renvoya aprs l'avoir mal accueilli. Tout souriait 
l'Empereur: il tait alors  la tte de l'arme la plus nombreuse et la
plus formidable qu'il et encore commande. M. Balachoff partit donc, et
tout fut dispos pour l'excution des projets de l'empereur. Sa Majest,
au moment de pntrer sur le territoire russe, n'eut plus sa srnit
ordinaire, ou du moins j'eus l'occasion de remarquer qu'elle tait plus
silencieuse que de coutume, aux heures o j'avais l'honneur de
l'approcher. Cependant ds que son parti fut pris, ds qu'il eut fait
passer ses troupes de l'autre ct de la Vilia, rivire sur laquelle est
situe Wilna, l'empereur prit possession de la terre de Russie avec une
ardeur enthousiaste et que l'on pourrait appeler de jeune homme. Un des
piqueurs qui l'accompagnaient me raconta que l'empereur lana son cheval
en avant, et le fit courir de toute sa vitesse  prs d'une lieue devant
lui dans les bois, tant sans escorte, et malgr les gros de cosaques
dissmins dans ces bois qui s'lvent le long de la rive droite de la
Vilia.

J'ai vu plus d'une fois l'empereur s'impatienter de ce qu'il ne trouvait
point d'ennemis  combattre; en effet, les Russes avaient abandonn
Wilna, o nous tions entrs sans rsistance, et encore, en quittant
cette ville, les rapports des claireurs annonaient l'absence des
troupes ennemies,  l'exception de ces cosaques dont j'ai parl tout 
l'heure. Je me rappelle qu'un jour nous crmes tous entendre le bruit
lointain du canon, et l'empereur en frmit presque de joie; mais nous
smes bientt  quoi nous en tenir; ce bruit tait celui du tonnerre, et
tout  coup l'orage le plus pouvantable que j'aie vu de ma vie clata
sur toute l'arme. La terre, dans un espace de plus de quarante lieues,
fut tellement couverte d'eau que l'on ne pouvait plus distinguer les
chemins, et cet orage, aussi meurtrier que l'aurait pu tre un combat,
nous cota un grand nombre d'hommes, plusieurs milliers de chevaux et
une partie de l'immense matriel de l'expdition.

On savait dans toute l'arme que depuis long-temps les Russes avaient
fait d'immenses travaux  Drissa, o ils avaient construit un norme
camp retranch. Le nombre des troupes qui s'y trouvaient runies, les
sommes considrables employes aux travaux, tout donnait lieu de penser
qu'enfin l'arme russe attendrait sur ce point l'arme franaise; et
l'on tait d'autant plus fond  le croire que l'empereur Alexandre dans
les nombreuses proclamations rpandues dans son arme, et dont plusieurs
nous taient parvenues, s'tait vant de vaincre les Franais  Drissa,
o (disaient les proclamations) nous devions trouver notre tombeau. Il
en tait autrement ordonn par la destine: les Russes, se repliant
encore vers le coeur de la Russie, abandonnrent ce fameux camp de Drissa
aux approches de l'empereur. J'entendis dire  cette poque  plusieurs
officiers gnraux qu'une grande bataille et t alors un vnement
salutaire pour l'arme franaise, o le dcouragement commenait  se
glisser, d'abord faute d'ennemis  combattre, et ensuite parce que les
privations de toute nature devenaient de jour en jour plus pnibles 
supporter. Des divisions entires ne vivaient pour ainsi dire que de
maraude; les soldats dvastaient les rares habitations et les chteaux
dissmins dans les campagnes, et malgr la svrit des ordres de
l'empereur contre les maraudeurs et les pillards, ces ordres ne
pouvaient tre excuts; les officiers, pour la plupart, ne vivant
eux-mmes que du butin que les soldats recueillaient et partageaient
ensuite avec eux.

L'empereur affectait devant ses gnraux une srnit qu'il n'avait pas
toujours dans le fond de l'me. D'aprs quelques mots entrecoups que je
lui entendis prononcer dans ces graves circonstances, je suis autoris 
croire que l'empereur ne souhaitait si ardemment une bataille que dans
l'espoir de voir l'empereur Alexandre lui faire de nouvelles ouvertures
pour traiter avec lui de la paix. Je pense qu'alors il l'aurait
accepte aprs une premire victoire; mais il ne se serait jamais
dtermin  revenir sur ses pas, aprs des prparatifs aussi immenses,
sans avoir livr une de ces grandes batailles qui suffisent  la gloire
d'une campagne: c'est du moins ce que j'entendais continuellement
rpter. L'empereur aussi parlait trs-souvent des ennemis qu'il allait
combattre, avec un ddain affect, mais qu'il ne ressentait pas
rellement; son but en cela tait de remonter le moral des officiers et
des soldats, dont plusieurs ne dissimulaient point leur dcouragement.

Avant de quitter Wilna, l'empereur y avait fond une espce de
gouvernement central  la tte duquel il avait plac M. le duc de
Bassano, dans le but d'avoir un point intermdiaire entre la France et
la ligne des oprations qu'il allait tenter dans l'intrieur de la
Russie. Dsappoints, comme je l'ai dit, par l'abandon du camp de Drissa
par l'arme russe, nous marchmes rapidement vers Witepsk, o se
trouvait runie,  la fin de juillet, la majeure partie des forces
franaises. L encore l'impatience de Sa Majest fut trompe par une
nouvelle retraite des Russes; car les combats d'Ostrovno et de Mohilow,
quoique importans, ne peuvent tre rangs au nombre de ces batailles que
l'empereur souhaitait avec tant d'ardeur. En entrant  Witepsk,
l'empereur apprit que l'empereur Alexandre, qui peu de jours auparavant
y avait son quartier-gnral, et le grand-duc Constantin avaient quitt
l'arme pour se rendre  Saint-Ptersbourg.

 cette poque, c'est--dire au moment de notre arrive  Witepsk, le
bruit se rpandit que l'empereur se contenterait d'y prendre position,
de s'y fortifier, d'y organiser les moyens de subsistance de son arme
et qu'il remettrait  l'anne suivante l'excution de ses vastes
desseins sur la Russie. Je ne saurais dire quel tait  cet gard le
fond de sa pense; mais ce que je puis certifier, c'est que, tant dans
la pice contigu  celle o il se tenait, je l'entendis un jour dire au
roi de Naples, que la premire campagne de Russie tait finie, qu'il
serait l'anne suivante  Moscou, l'autre anne  Saint-Ptersbourg, et
que la guerre de Russie tait une guerre de trois ans. Plt  Dieu que
Sa Majest et excut le plan qu'elle traa avec une extrme vivacit
au roi de Naples! tant de braves n'auraient peut-tre pas succomb
quelques mois aprs dans l'effroyable retraite dont j'aurai, plus tard,
 rappeler les dsastres.

Pendant notre sjour  Witepsk il faisait une chaleur excessive dont
l'empereur tait extrmement fatigu; je l'entendis souvent s'en
plaindre, et je ne l'ai vu dans aucune autre circonstance supporter
avec autant d'impatience le poids de ses vtemens; dans son intrieur il
tait presque toujours sans habit, et se jetait frquemment sur un lit
de repos. C'est un fait dont beaucoup de personnes ont pu tre tmoins
comme moi; car il lui arriva souvent de recevoir ainsi ses officiers
gnraux, devant lesquels ordinairement il ne se montrait gure sans
tre revtu de l'uniforme qu'il portait habituellement. Cependant
l'espce d'influence que la chaleur exerait sur les dispositions
physiques de l'empereur n'avait point nerv sa grande me; et son
gnie, toujours actif, embrassait toutes les branches de
l'administration. Mais il tait facile de voir, pour les personnes que
leur position avait mis le plus  mme de connatre son caractre, qu'
Witepsk ce qui le faisait souffrir par-dessus tout tait l'incertitude:
resterait-il en Pologne, ou s'avancerait-il sans retard dans le coeur de
la Russie? Tant qu'il flotta entre ces deux ides, je lui vis souvent
l'air triste et taciturne. Dans cette perplexit entre le repos et le
mouvement, le choix ne pouvait tre douteux pour l'empereur; aussi,  la
suite d'un conseil o j'ai ou dire que Sa Majest avait trouv beaucoup
d'opposans, j'appris que nous allions marcher en avant et nous avancer
vers Moscou, dont on disait que nous n'tions plus qu' vingt journes
de distance. Parmi les personnes qui s'opposrent le plus vivement  la
marche immdiate de l'empereur sur Moscou, j'ai entendu citer les noms
de M. le duc de Vicence et M. le comte de Lobau; mais ce que je puis
assurer, c'est que j'ai su personnellement, et de manire  n'en pouvoir
douter, que le grand-marchal du palais avait tent  plusieurs reprises
de dissuader l'empereur de son projet; mais toutes ces tentatives se
brisrent contre sa volont.

Nous nous dirigemes donc sur la seconde capitale de la Russie, et nous
arrivmes, aprs quelques jours de marche,  Smolensk, ville grande et
belle. Les Russes, que l'empereur croyait enfin tenir, venaient de
l'vacuer, aprs avoir perdu beaucoup de monde et brl la majeure
partie des magasins. Nous y entrmes au milieu des flammes; mais ce
n'tait rien en comparaison de ce qui nous attendait  Moscou. Je
remarquai  Smolensk deux difices qui me parurent de la plus grande
beaut, la cathdrale et le palais piscopal, qui semble former  lui
seul une ville, tant les btimens, d'ailleurs spars de la ville mme,
sont considrables par leur tendue.

Je n'enregistrerai point ici les noms, la plupart assez barbares, des
lieux par lesquels nous passmes aprs Smolensk. Tout ce que je puis
ajouter sur notre itinraire durant la premire moiti de cette
gigantesque campagne, c'est que le 5 septembre nous arrivmes sur les
bords de la Moskowa, o l'empereur vit avec une vive satisfaction
qu'enfin les Russes taient dtermins  lui accorder la grande
bataille, objet de tous ses voeux, et qu'il poursuivait depuis plus de
deux cents lieues comme une proie qui ne pouvait lui chapper.




CHAPITRE V.

     Le lendemain de la bataille de la Moskowa.--Aspect du champ de
     bataille.--_Moscou! Moscou!_--Fausse alerte.--Saxons revenant de la
     maraude.--La sentinelle au cri d'alerte.--_Qu'ils viennent; nous
     les voirons!_--Le verre de vin de Chambertin.--Le duc de
     Dantzick.--Entre dans Moscou.--Marche silencieuse de l'arme.--Les
     mendians moscovites.--Rflexion.--Les lumires qui s'teignent aux
     fentres.--Logement de l'empereur  l'entre d'un faubourg.--La
     vermine.--Le vinaigre et le bois d'alos.--Deux heures du
     matin.--Le feu clate dans la ville.--Colre de l'empereur.--Il
     menace le marchal Mortier et la jeune garde.--Le
     Kremlin.--Appartement qu'occupe Sa Majest.--La croix du grand
     Ivan.--Description du Kremlin.--L'empereur n'y peut dormir mme
     quelques heures.--Le feu prend dans le voisinage du
     Kremlin.--L'incendie.--Les flammches.--Le parc d'artillerie sous
     les fentres de l'empereur.--Les Russes qui propagent le
     feu.--Immobilit de l'empereur.--Il sort du Kremlin.--L'escalier du
     Nord.--Les chevaux se cabrent.--La redingote et les cheveux de
     l'empereur brls.--Poterne donnant sur la Moskowa.--On offre 
     l'empereur de le couvrir de manteaux et de l'emporter  bras du
     milieu des flammes; il refuse.--L'empereur et le prince
     d'Eckmhl.--Des bateaux chargs de grains sont brls sur la
     Moskowa.--Obus placs dans les poles des maisons.--Les femmes
     incendiaires.--Les potences.--La populace baisant les pieds des
     supplicis.--Anecdote.--La peau de mouton.--Les grenadiers.--Le
     palais de Ptrowski.--L'homme cach dans la chambre que devait
     occuper l'empereur.--Le Kremlin prserv.--La consigne donne au
     marchal Mortier.--Le bivouac aux portes de Moscou.--Les
     cachemires, les fourrures et les morceaux de cheval saignans.--Les
     habitans dans les caves et au milieu des dbris.--Rentre au
     Kremlin.--Mot douloureux de l'empereur.--Les corneilles de
     Moscou.--Les concerts au Kremlin.--Les prcepteurs des
     gentilshommes russes.--Ils sont chargs de maintenir
     l'ordre.--Alexandre tance Rostopschine.


LE lendemain de la bataille de la Moskowa, j'tais avec l'empereur dans
sa tente, place sur le champ de bataille mme. Le plus grand calme
rgnait autour de nous. C'tait un beau spectacle que toute cette arme
runissant ses colonnes o le canon russe venait de faire de si grands
vides, et procdant au repos du bivouac avec cette scurit qu'ont
toujours les vainqueurs. L'empereur paraissait accabl de lassitude; de
temps en temps il joignait fortement ses mains sur ses genoux croiss,
et je l'entendis rpter assez souvent avec une espce de mouvement
convulsif: Moscou! Moscou! Il me dit plusieurs fois d'aller voir ce
qui se passait au dehors, puis il se levait lui-mme, et venait derrire
moi regarder par dessus mon paule. Le bruit que faisait la sentinelle
en lui prsentant les armes ne manquait jamais de m'avertir de son
approche. Aprs un quart d'heure environ de ces alles et venues
silencieuses, les sentinelles avances crirent _aux armes_! Il est
impossible de peindre avec quelle promptitude le bataillon carr fut
form autour de la tente. L'empereur sortit prcipitamment; puis il
rentra pour prendre son chapeau et son pe. C'tait une fausse alerte.
On avait pris pour l'ennemi un rgiment de Saxons qui revenait de la
maraude.

On rit beaucoup de la mprise, surtout quand on vit les maraudeurs
revenir, les uns avec des quartiers de viande fichs au haut des
baonnettes, les autres avec des volailles  demi plumes ou des jambons
 faire envie. J'tais au dehors de la tente, et je n'oublierai jamais
le premier mouvement de la sentinelle au cri d'alerte: il baissa le
bassinet de son fusil pour voir si l'amorce tait bien en place, secoua
la batterie en la frappant du poignet, puis remit son arme au bras en
disant froidement: Eh bien! qu'ils viennent; _nous les voirons_. Je
contai ce trait  l'empereur, qui s'en amusa beaucoup, et le conta  son
tour au prince Berthier. L'empereur fit boire  ce brave soldat un verre
de son vin de Chambertin.

C'est le duc de Dantzick qui le premier entra dans Moscou. L'empereur ne
vint qu'aprs. Il fit son entre pendant la nuit. Jamais nuit ne fut
plus triste: il y avait vraiment quelque chose d'effrayant dans cette
marche silencieuse de l'arme, suspendue de temps  autre par des
messages venus de l'intrieur de la ville, et qui paraissaient avoir un
caractre des plus sinistres. On ne distinguait de figures moscovites
que celles de quelques mendians couverts de haillons qui regardaient
avec un tonnement stupide dfiler l'arme. Quelques-uns firent mine de
demander l'aumne. Nos soldats leur jetrent du pain et quelques pices
d'argent. Je ne pus me dfendre d'une rflexion un peu triste sur ces
malheureux, les seuls dont la condition ne varie pas dans les grands
bouleversemens politiques, les seuls sans affections, sans sympathies
nationales.

 mesure que nous avancions dans les rues des faubourgs, nous regardions
des deux cts aux fentres des maisons, nous tonnant de ne pas
apercevoir une seule figure humaine. Une ou deux lumires parurent aux
vitres des fentres de quelques maisons: elles s'teignirent bientt; et
ces traces de vie, qui s'effaaient soudain, nous laissaient une
impression d'pouvante. L'empereur s'arrta  l'entre du faubourg de
Dorogomilow, et se logea, non pas dans une auberge, comme quelques
personnes l'ont dit, mais dans une maison si sale et si misrable que,
le lendemain matin, nous trouvmes dans le lit de l'empereur et dans ses
habits une vermine fort commune en Russie. Nous en emes aussi,  notre
grand dgot. L'empereur ne put dormir pendant toute la nuit qu'il y
passa. J'tais, comme de coutume, couch dans sa chambre; et malgr la
prcaution que j'avais prise de faire brler du vinaigre et du bois
d'alos, l'odeur tait si dsagrable qu' chaque instant Sa Majest
m'appelait. Dormez-vous, Constant?--Non, sire.--Mon fils, brlez du
vinaigre; je ne puis tenir  cette odeur affreuse; c'est un supplice; je
ne puis dormir. Je faisais de mon mieux; et un moment aprs, quand la
fume du vinaigre tait vapore, il fallait recommencer  brler du
sucre ou du bois d'alos.

Il tait deux heures du matin quand on annona  l'empereur que le feu
clatait dans la ville. Il vint mme des Franais tablis dans le pays
et un officier de la police russe qui confirmrent ces nouvelles, et
entrrent dans des dtails trop prcis pour que l'empereur pt douter du
fait. Cependant il persistait encore  n'y pas croire. Cela n'est pas
possible. Crois-tu cela, Constant? va donc savoir si cela est vrai. Et
l-dessus, il se rejetait sur son lit, essayant de reposer un peu; puis
il me rappelait encore pour me faire les mmes questions.

L'empereur passa la nuit dans une agitation extrme. Le jour venu, il
sut tout; il fit appeler le marchal Mortier, et le menaa, lui et la
jeune garde. Mortier, pour toute rponse, lui montra des maisons
couvertes de fer et dont la toiture tait parfaitement intacte. Mais
l'empereur lui fit remarquer la fume noire qui en sortait, serra les
poings, et frappa du pied le mauvais plancher de sa chambre  coucher.

 six heures du matin, nous fmes au Kremlin. L'appartement qu'occupa
Napolon tait celui des czars. Il donnait sur une assez vaste esplanade
o l'on descendait par un grand escalier de pierre. On voyait sur la
mme esplanade l'glise o sont les spultures des anciens souverains,
le palais du snat, les casernes, l'arsenal, et un beau clocher dont la
croix domine sur toute la ville. C'est la croix dore du grand Ivan.
L'empereur jeta un coup d'oeil satisfait sur le beau spectacle qui
s'offrait  sa vue; car aucun signe d'incendie ne s'tait encore
manifest dans toute la partie des btimens qui environnaient le
Kremlin. Ce palais est un compos d'architecture gothique et moderne, et
ce mlange des deux genres lui donne un aspect des plus singuliers.
C'est dans ce vaste difice que vcurent et moururent les vieilles
dynasties des Romanof et des Rurick. C'est le mme palais qui fut si
souvent ensanglant par les intrigues d'une cour froce,  cette poque
o le poignard vidait ordinairement toutes les querelles d'intrieur. Sa
Majest ne devait pas y trouver mme quelques heures d'un sommeil
tranquille.

En effet, l'empereur, un peu rassur par les rapports du marchal
Mortier, crivait  l'empereur Alexandre des paroles de paix. Un
parlementaire russe devait porter la lettre, lorsque l'empereur, qui se
promenait de long en large dans son appartement, distingua de ses
fentres une immense lueur  quelque distance du palais. C'tait
l'incendie qui reprenait avec plus de force que jamais, le vent du nord
chassant les flammes dans la direction du Kremlin. Il tait minuit.
L'alarme fut donne par deux officiers qui occupaient l'aile du btiment
la plus rapproche du foyer de l'incendie. Des maisons de bois, peintes
de diffrentes couleurs, dvores en quelques minutes, s'taient dj
croules; des magasins d'huile, d'eau-de-vie et d'autres matires
combustibles lanaient des flammes d'un bleu livide qui se
communiquaient avec la rapidit de l'clair  d'autres btimens voisins.
Des flammches, une pluie de charbons normes tombaient sur les toits du
Kremlin. On frmit de penser qu'une seule de ces flammches, venant 
tomber sur un caisson, pouvait produire une explosion gnrale et faire
sauter le Kremlin; car, par une ngligence inconcevable, on avait laiss
tout un parc d'artillerie s'tablir sous les fentres de l'empereur.

Bientt les rapports les plus incroyables arrivent  l'empereur. On a vu
des Russes attiser eux-mmes l'incendie, et jeter des matires
inflammables dans les parties des maisons encore intactes. Ceux des
Russes qui ne se mlent point aux incendiaires, les bras croiss,
contemplent le dsastre avec une impassibilit dont on n'a pas d'ide.
Moins les cris de joie et les battemens de mains, ce sont des gens qui
assistent  un brillant feu d'artifice. L'empereur n'hsite pas  croire
que tout ait t complot par l'ennemi.

L'empereur descendit de son appartement par le grand escalier du nord,
fameux par le massacre des strelitz. Le feu avait dj fait de si
normes progrs de ce ct que les portes extrieures taient  demi
consumes. Les chevaux ne voulaient point passer; ils se cabrrent, et
ce fut avec beaucoup de peine que l'on parvint  leur faire franchir les
portes. L'empereur eut sa redingote grise brle en plusieurs endroits,
de mme que ses cheveux. Une minute plus tard nous marchions sur des
tisons ardens.

Nous n'tions pas pour cela hors de danger. Il nous fallait sortir des
dcombres enflamms qui nous barraient le passage. Plusieurs sorties
furent tentes, mais sans succs; le vent chaud de la flamme venait nous
frapper le visage et nous rejeter en arrire dans une horrible
confusion. On dcouvrit  la fin une poterne qui donnait sur la Moskowa;
ce fut par l que l'empereur, ses officiers et sa garde parvinrent 
s'chapper du Kremlin. Mais c'tait pour retomber dans des rues
troites, o le feu, concentr comme dans une fournaise, y doublait
d'intensit, o le rapprochement des toits runissait au dessus de nos
ttes les flammes en dmes ardens, qui nous taient la vue du ciel. Il
tait temps de sortir de ce pas dangereux; une seule issue s'offrait 
nous; c'tait une petite rue tortueuse, encombre de dbris de toute
sorte, de lames de fer dtaches des toits et de poutres brlantes; il y
eut parmi nous un moment d'hsitation. Quelques-uns offrirent 
l'empereur de le couvrir des pieds  la tte de leurs manteaux et de le
transporter sur leurs bras au del de ce terrible passage. L'empereur
refusa, et trancha la question en s'lanant  pied au milieu des dbris
embrass. Deux ou trois vigoureuses enjambes le mirent en lieu de
sret.

C'est alors qu'eut lieu cette scne touchante entre l'empereur et le
prince d'Eckmhl, qui, bless  la Moskowa, se faisait rapporter dans
les flammes pour sauver l'empereur ou mourir avec lui. Du plus loin que
le marchal l'aperut sortant avec calme d'un si grand pril, le bon et
tendre ami fit un effort immense, et courut se jeter dans ses bras. Sa
Majest le pressa sur son coeur, comme pour le remercier de lui avoir
donn une motion douce dans un de ces momens o le danger rend
ordinairement sec et goste.

Mais enfin, l'air mme, travers par toutes ces flammes, s'chauffe au
point de n'tre plus respirable. L'atmosphre devient brlante; les
vitres du palais cassent; on ne peut plus tenir dans les appartemens.
L'empereur est comme frapp d'immobilit. Son visage est rouge et inond
d'une sueur brlante. Le roi de Naples, le prince Eugne et le prince de
Neufchtel le conjurent de quitter le palais; mais il ne rpond  ces
instances que par des gestes d'impatience. Au mme instant des cris
partis de l'aile du palais situ le plus au nord, annoncent qu'une
partie des murs vient de s'crouler et que le feu gagne du terrain avec
une pouvantable vitesse. La position n'tant plus tenable, l'empereur
dit qu'il est temps de sortir, et il va habiter le chteau imprial de
Ptrowski.

Arriv  Ptrowski, l'empereur chargea M. de Narbonne d'aller visiter un
palais que je crois tre celui de Catherine; c'tait un bel difice, les
appartemens taient parfaitement meubls. M. de Narbonne en vint
instruire l'empereur; mais  peine sut-on qu'il voulait en faire son
habitation que le feu y clata de toutes parts: peu aprs il fut
consum.

Tel tait l'acharnement des misrables pays pour tout brler, que des
bateaux, qui se trouvaient en grand nombre sur la Moskowa, chargs de
grains, d'avoine et d'autres denres, furent consums, et s'abmrent
dans les eaux avec un ptillement effroyable. On avait vu des soldats de
police russe attiser le feu avec des lances goudronnes. Dans les poles
de plusieurs maisons on avait plac des obus qui, venant  clater,
blessrent plusieurs de nos soldats. Dans les rues, des femmes sales et
hideuses, des hommes ivres, couraient aux maisons incendies,
saisissaient des brandons enflamms qu'ils allaient porter ailleurs; et
nos soldats furent obligs mainte fois de leur abattre les mains 
coups de sabre pour leur faire lcher prise. L'empereur fit pendre  des
poteaux, sur une des places de la ville, les incendiaires pris sur le
fait. La populace se prosternait au pied de ces potences, et baisait les
pieds des supplicis en priant et se signant. Il y a peu d'exemples d'un
pareil fanatisme.

Voici un fait dont j'ai t tmoin, et qui prouve que les excuteurs
subalternes de ce vaste complot agissaient videmment d'aprs des
instructions suprieures. Un homme couvert d'une peau de mouton sale et
dchire, ayant un mauvais bonnet sur la tte, montait d'un pas hardi
les degrs qui conduisaient au Kremlin. Mais ces sales vtemens
cachaient une tournure distingue; et, dans un moment o la surveillance
tait des plus svres, l'audacieux mendiant parut suspect; on l'arrta,
et il fut men au corps-de-garde, o il devait parler  l'officier du
poste. Comme il faisait quelque rsistance, trouvant probablement le
procd un peu arbitraire, la sentinelle lui mit la main sur la poitrine
pour le forcer  entrer. Ce mouvement un peu brusque fit carter la peau
de mouton qui le couvrait, et l'on vit des dcorations. On lui enleva
sur-le-champ ces mauvais vtemens, et il fut reconnu pour un officier
russe. Il avait sur lui des mches  incendie qu'il distribuait aux gens
du peuple. Soumis  un interrogatoire, il avoua qu'il avait mission
spciale de faire activer l'incendie du Kremlin. On lui fit plusieurs
questions, tendant  lui arracher de nouveaux aveux. Il rpondit avec un
calme parfait; il fut mis en prison. Je crois qu'il fut puni comme
incendiaire, pourtant je n'en suis pas certain. Quand on amenait 
l'empereur un de ces misrables, il haussait les paules, et ordonnait,
avec un geste de mpris et d'humeur, qu'on l'emment loin de ses yeux.
Les grenadiers en firent quelquefois justice avec leurs baonnettes. On
conoit une exaspration pareille dans des soldats que l'on chassait
ainsi, par ce lche et odieux moyen, d'un gte gagn par l'pe.

Ptrowski tait une jolie maison appartenant  un chambellan
d'Alexandre. On trouva dans la chambre que devait habiter Sa Majest un
homme cach; mais comme il n'avait pas d'armes, on le relcha, pensant
que la frayeur seule l'avait conduit dans cette habitation. L'empereur
arriva pendant la nuit  sa nouvelle rsidence. Il attendit l dans une
inquitude mortelle que le feu ft teint au Kremlin, pour s'y
transporter de nouveau. La maison de plaisance d'un chambellan n'tait
point sa place. En effet, grce aux mesures actives et courageuses d'un
bataillon de la garde, le Kremlin fut prserv des flammes, et
l'empereur donna le signal du dpart.

Pour rentrer  Moscou il fallait traverser le camp, ou plutt les divers
camps de l'arme. Nous marchions sur une terre fangeuse et froide, au
milieu des champs o tout avait t ruin. L'aspect du camp tait des
plus singuliers, et j'prouvai un sentiment de tristesse amre en voyant
nos soldats contraints de bivouaquer aux portes d'une vaste et belle
ville dont ils taient matres, mais le feu encore plus qu'eux.
L'empereur en nommant le marchal Mortier gouverneur de Moscou, lui
avait dit: Surtout point de pillage; vous m'en rpondez sur votre
tte. La consigne fut svrement garde, jusqu' l'heure de l'incendie;
mais quand il fut visible que le feu allait tout dvorer, et qu'il tait
fort inutile d'abandonner aux flammes ce dont les soldats pouvaient
faire leur profit, alors libert leur fut donne de puiser largement 
ce vaste dpt de tout le luxe du nord.

Aussi rien de plus plaisant et de plus triste  la fois que de voir
autour de pauvres hangars en planches, seules tentes de nos soldats, les
meubles les plus prcieux jets ple-mle; des canaps de soie, les plus
riches fourrures de la Sibrie, des chles de cachemire, des plats
d'argent; et quels mets dans cette vaisselle de princes! un mauvais
brouet noir et des morceaux de cheval encore saignans. Un bon pain de
munition valait alors le triple de toutes ces richesses. Plus tard n'eut
pas du cheval qui voulut.

En rentrant dans Moscou, le vent nous apporta l'odeur insupportable des
maisons brles; des cendres chaudes nous volaient dans la bouche et
dans les yeux, et trs-souvent nous n'emes que le temps de nous retirer
devant de grands piliers ruins par le feu, qui s'croulaient avec un
bruit dsormais sans cho sur ce sol calcin. Moscou n'tait pas si
dsert que nous l'avions cru. Comme la premire impression que produit
la conqute est une impression de frayeur, tout ce qui tait rest
d'habitans s'tait cach dans les caves, ou dans des souterrains
immenses qui s'tendaient sous le Kremlin. L'incendie les chassa, comme
des loups, de ces repaires; et quand nous rentrmes dans la ville, prs
de vingt mille habitans erraient au milieu des dbris; la stupeur tait
peinte sur les visages noircis par la fume, hls par la faim; car ils
ne croyaient pas, s'tant couchs la veille sous des toits d'hommes, se
relever le lendemain dans une plaine. On en vit que le besoin poussa aux
dernires extrmits; quelques lgumes restaient dans des jardins, ils
furent dvors crus: on aperut plusieurs de ces malheureux qui se
prcipitaient  plusieurs reprises dans la Moskowa; c'tait pour retirer
des grains que Rostopschine y avait fait jeter. Un grand nombre prirent
dans les eaux aprs des efforts infructueux. Telle fut la scne de
douleur que l'Empereur fut oblig de traverser pour arriver au Kremlin.

L'appartement qu'il occupait tait trs-vaste et bien clair, mais
presque dmeubl. Il y avait son lit de fer, comme dans tous les
chteaux o il couchait en campagne. Ses fentres donnaient sur la
Moskowa. On voyait trs-bien le feu qui brlait encore dans plusieurs
quartiers de la ville, et qui n'tait teint d'un ct que pour
reparatre de l'autre. Sa Majest me dit un soir, avec une profonde
affliction: Ces misrables ne laisseront pas pierre sur pierre. Je ne
crois pas qu'il y ait dans aucun pays autant de corneilles qu' Moscou.
L'empereur tait vraiment impatient de leur prsence, et me disait:
Mais, mon Dieu, nous suivront-elles partout?

Il y eut quelques concerts chez l'empereur pendant son sjour  Moscou.
Napolon y tait fort triste. La musique des salons ne faisait plus
d'impression sur cette me malade. Il n'en connaissait qu'une, qui le
remuait en tout temps, celle des camps avant et aprs les batailles.

Le lendemain de l'arrive de l'empereur, les sieurs Ed..... et V..... se
transportrent au Kremlin dans l'intention de voir Sa Majest. Aprs
l'avoir vainement attendue, et ne l'apercevant pas, ils se tmoignaient
mutuellement le regret d'avoir t tromps dans leur attente, lorsqu'ils
entendirent subitement ouvrir une persienne au dessus de leur tte. Ils
levrent les yeux, et reconnurent l'empereur, qui leur dit: Messieurs,
qui tes-vous?--Sire, nous sommes Franais. Il les engagea  monter
dans l'appartement qu'il occupait, et continua ses questions: Quelle
est la nature des occupations qui vous ont fixs  Moscou?--Nous sommes
gouverneurs chez des gentilshommes russes que l'arrive des troupes de
Votre Majest a forcs de s'loigner: nous n'avons pu rsister aux
instances qu'ils nous ont faites de ne pas abandonner leurs proprits,
et nous nous trouvons prsentement seuls dans leurs palais. L'empereur
leur demanda s'il y avait encore d'autres Franais  Moscou, et les pria
de les lui amener. Il leur proposa alors de se charger de maintenir
l'ordre, et nomma chef M. M...., qu'il dcora d'une charpe tricolore,
leur recommanda d'empcher les soldats franais de piller les glises,
de faire feu sur les malfaiteurs, et leur enjoignit de svir contre les
galriens, auxquels Rostopschine avait fait grce,  condition qu'ils
mettraient le feu  la ville.

Une partie de ces Franais suivirent notre arme dans sa retraite,
prvoyant qu'un plus long sjour  Moscou les exposerait  des
vexations. Ceux qui n'imitrent pas leur exemple furent condamns 
balayer les rues.

L'empereur Alexandre, instruit de la conduite de Rostopschine  leur
gard, tana fortement le gouverneur, et lui donna l'ordre de rendre de
suite  la libert ces malheureux Franais.




CHAPITRE VI.

     Les Moscovites demandant l'aumne.--L'empereur leur fait donner des
     vivres et de l'argent.--Les journes au Kremlin.--L'empereur
     s'occupe d'organisation municipale.--Un thtre lev prs du
     Kremlin.--Le chanteur italien.--On parle de la retraite.--Sa
     Majest prolonge ses repas plus que de coutume.--Rglement sur la
     comdie franaise.--Engagement entre Murat et Kutuzow.--Les glises
     du Kremlin dpouilles de leurs ornemens.--Les revues.--Le Kremlin
     saute en l'air.--L'empereur reprend la route de Smolensk.--Les
     nues de corbeaux.--Les blesss d'Oupinsko.--Chaque voiture de
     suite en prend un.--Injustice du reproche qu'on avait fait 
     l'empereur d'tre cruel.--Explosion des
     caissons.--Quartier-gnral.--Les Cosaques.--L'empereur apprend la
     conspiration de Mallet.--Le gnral Savary.--Arrive 
     Smolensk.--L'empereur et le munitionnaire de la grande
     arme.--L'empereur dgage le prince d'Eckmhl.--_Veillons au salut
     de l'empire_.--Activit infatigable de Sa Majest.--Les
     tranards.--Le corps du marchal Davoust.--Son emportement quand il
     se voit prt  mourir de faim.--Le marchal Ney est retrouv.--Mot
     de Napolon.--Le prince Eugne pleure de joie.--Le marchal
     Lefebvre.


NOUS tions rentrs au Kremlin le 18 septembre au matin. Le palais et la
maison des enfans-trouvs furent  peu prs les seuls btimens qui
demeurrent intacts. Sur notre route, nos voitures taient entoures
d'une foule de malheureux Moscovites qui venaient nous demander
l'aumne. Ils nous suivirent jusqu'au palais, marchant dans les cendres
chaudes ou sur des pierres calcines et encore brlantes. Les plus
misrables allaient pieds-nus. C'tait un spectacle dchirant de voir
plusieurs de ces infortuns, dont les pieds posaient sur des corps
chauds, exprimer leur douleur par des cris ou des gestes d'un affreux
dsespoir. Comme toute la partie intacte des rues tait occupe par le
train de nos voitures, cette foule se jetait ple-mle dans les roues et
entre les jambes des chevaux. Notre marche tait ainsi trs-ralentie, et
nous emes plus long-temps sous les yeux ce tableau de la plus grande
des misres, celle d'incendis sans pain et sans ressources. L'empereur
leur fit donner des vivres et des secours en argent.

Quand nous nous fmes de nouveau tablis au Kremlin, que nous emes
repris nos habitudes de gens domicilis, il se passa quelques jours
d'une assez grande tranquillit. L'empereur paraissait moins triste, et
tout son entourage s'en ressentait un peu. On et presque dit que l'on
tait revenu de la campagne pour reprendre le train des habitudes de la
ville. Si l'empereur eut de temps en temps cette illusion, elle tait
bien vite dtruite par le spectacle qu'offrait Moscou vue des fentres
des appartemens. Toutes les fois que Napolon jetait les yeux de ce
ct, il tait visible que de bien tristes rflexions lui venaient 
l'esprit, quoiqu'il n'et plus ces mouvemens d'impatience qui le
prenaient frquemment, lors de son premier sjour au palais, quand il
voyait la flamme venir  lui et le chasser de ses appartemens. Mais il
tait dans ce mauvais calme d'un homme soucieux qui ne peut dire o
iront les choses. Les journes taient longues au Kremlin. L'empereur
attendait la rponse d'Alexandre, rponse qui ne vint pas.  cette
poque je remarquai que l'empereur avait habituellement sur sa table de
nuit, l'histoire de Charles XII, de Voltaire.

Cependant Sa Majest tait tourmente par son gnie administratif
jusqu'au milieu des dcombres de la grande ville. Pour donner le change
aux inquitudes que lui causaient les affaires du dehors, elle
s'occupait d'organisation municipale. Dj il tait convenu que Moscou
serait approvisionn pour l'hiver. Un thtre fut lev prs du Kremlin;
mais l'empereur n'y assista jamais. La troupe tait compose de quelques
malheureux acteurs franais rests  Moscou dans le plus affreux
dnment. Sa Majest encouragea nanmoins cette entreprise dans
l'esprance que des reprsentations thtrales offriraient un utile
dlassement aux officiers et aux soldats; aussi n'y avait-il gure que
des militaires. On a dit que les premiers acteurs de Paris avaient t
mands. Je n'ai rien su de positif  cet gard. Il y avait  Moscou un
clbre chanteur italien que l'empereur entendit plusieurs fois, mais
seulement dans ses appartemens. Il ne faisait pas partie de la troupe.

Jusqu'au 18 octobre le temps se passa en discussions plus ou moins vives
entre l'empereur et ses gnraux sur le dernier parti  prendre. Tous
savaient bien qu'il fallait se rsoudre  la retraite, et l'empereur ne
l'ignorait pas lui-mme; mais on voyait tout ce qu'il en cotait  sa
fiert de dire son dernier mot. Les derniers jours qui prcdrent le 18
furent les plus tristes que j'aie jamais vus. Dans ses rapports les plus
ordinaires avec ses amis et ses conseillers, Sa Majest laissait percer
une grande froideur. Elle devint taciturne. Des heures entires se
passaient sans qu'une seule des personnes prsentes prt l'initiative
de la conversation. L'empereur, qui tait ordinairement trs-expditif
dans ses repas, les prolongeait d'une manire tonnante. Quelquefois
dans la journe il se jetait sur un canap, un roman  la main, qu'il
lisait ou ne lisait pas, et paraissait absorb dans de profondes
rveries. On lui envoyait de Paris des vers qu'il lisait tout haut,
exprimant son opinion d'une manire brve et tranchante. Je le vis
consacrer trois soires  faire le rglement de la Comdie franaise de
Paris. On conoit difficilement cette attention  de pareilles misres
administratives, quand l'avenir tait si charg. On croyait
gnralement, et probablement non sans raison, que l'empereur agissait
dans un but politique, et que ces rglemens sur la Comdie franaise, 
une poque o aucun bulletin n'avait encore fait connatre compltement
la position dsastreuse de l'arme, avaient pour but de donner le change
aux Parisiens qui ne manqueraient pas de dire: Tout ne va donc pas si
mal, puisque l'empereur a le temps de s'occuper des thtres.

Les nouvelles du 18 vinrent mettre un terme  toutes les incertitudes.
L'empereur passait en revue dans la premire cour du Kremlin les
divisions de Ney, distribuant des croix aux plus braves, adressant 
tous des paroles encourageantes, quand un aide-de-camp, le jeune
Branger, vint annoncer qu'un engagement trs vif avait eu lieu 
Winkowo entre Murat et Kutuzof, et que l'avant-garde de Murat tait
dtruite et nos positions forces. La reprise des hostilits de la part
des Russes tait manifeste. Dans le premier moment de la nouvelle,
l'tonnement de l'empereur fut au comble. Il y eut au contraire dans les
soldats du marchal Ney comme un mouvement lectrique d'enthousiasme et
de colre qui gagna Sa Majest. Transport de voir combien la honte d'un
chec, reu mme sans dshonneur, mettait de fiel et d'amour de
vengeance dans ces mes chaudes, l'empereur serra la main du colonel qui
tait le plus prs de lui, continua la revue, ordonna le soir mme le
ralliement de tous les corps; et avant la nuit toute l'arme tait en
mouvement vers Woronowo.

Quelques jours avant de quitter Moscou, l'empereur avait fait dpouiller
les glises du Kremlin de leurs plus beaux ornemens. Les ravages de
l'incendie avaient lev cette espce d'interdit que l'empereur avait mis
sur les proprits des Russes.

Le plus beau trophe de ce genre tait l'immense croix du grand Ivan. Il
fallut dmolir une partie de la tour sur laquelle elle s'levait pour
pouvoir l'enlever. Encore ne fut-ce qu'aprs de longs efforts que l'on
parvint  branler cette vaste masse de fer. L'empereur voulait en
orner le dme des Invalides. Elle fut engloutie dans les eaux du lac de
Semlewo.

La veille du jour o l'empereur devait passer une revue, les soldats
mettaient un empressement trs-grand  se tenir propres,  nettoyer
leurs armes, afin de cacher un peu le dnuement o ils taient rduits.
Les plus imprudens avaient jet leurs vtemens d'hiver pour se charger
de vivres. Beaucoup avaient us leurs chaussures en marchant. Cependant
tous tenaient  honneur de faire bonne mine aux revues; et quand le
soleil, dans les beaux jours, venait frapper sur les canons des fusils
bien nettoys, l'empereur retrouvait dans ce spectacle quelques-unes des
motions dont il tait plein au glorieux jour du dpart.

L'empereur laissait douze cents blesss  Moscou: quatre cents de ces
malheureux furent emports par les derniers corps qui quittrent la
ville. Le marchal Mortier en sortit le dernier. Ce fut  Feminsko, 
dix lieues de Moscou, que nous entendmes le bruit d'une effrayante
explosion: c'tait le Kremlin qui sautait, ainsi que l'avait ordonn
l'empereur. Un artifice avait t dpos dans les souterrains du palais;
et tout tait calcul pour que l'explosion n'et lieu qu'aprs un
certain laps de temps. Quelques cosaques vinrent pour piller les
appartemens abandonns, ignorant que l'incendie couvait sous leurs pas:
ils furent lancs en l'air  une prodigieuse hauteur. Trente mille
fusils avaient t abandonns dans la forteresse. En une seconde une
partie du Kremlin n'tait plus qu'un amas de ruines. Une autre partie
fut conserve; et ce qui ne contribua pas peu  rehausser auprs des
Russes le crdit de leur grand saint Nicolas, c'est qu'une image en
pierre de ce saint fut pargne par l'explosion dans un endroit o elle
avait fait de grands ravages. Ce fait m'a t rapport depuis par une
personne digne de foi qui l'a entendu raconter au comte Rostopschine
lui-mme, pendant son sjour  Paris.

Le 28 octobre, l'empereur reprit la route de Smolensk, et passa prs du
champ de bataille de Borodino. Environ trente mille cadavres avaient t
laisss dans ces vastes plaines.  notre approche des nues de corbeaux,
qu'une aussi abondante pture avait attirs, s'envolrent bien loin de
nous avec d'horribles croassemens. Ces corps de tant de braves gens
avaient un aspect dgotant, tant  demi rongs, et exhalant une odeur
que le froid dj assez vif ne pouvait neutraliser. L'empereur fit hter
le pas, et alla coucher dans le chteau presque en ruines d'Oupinsko.
Le lendemain il visita quelques blesss qui taient rests dans une
abbaye. Ces malheureux, en voyant l'empereur, semblrent recouvrer
leurs forces et oublier leurs souffrances, qui devaient tre horribles,
les plaies s'envenimant toujours aux premires rigueurs du froid. Toutes
ces figures ples, tires, reprirent quelque srnit. Ces pauvres
soldats, contens de revoir leurs camarades, les questionnaient avec une
curiosit inquite sur les vnemens qui avaient suivi la bataille de
Borodino. Quand ils surent que nous avions bivouaqu  Moscou, il s'en
rjouirent de tout leur coeur; et il tait ais de voir que leur plus
grande peine venait du regret de n'avoir pu, comme les autres, brler au
bivouac les beaux meubles des riches Moscovites. Napolon ordonna que
chaque voiture de suite prt un de ces malheureux; ce qui fut excut.
Tout le monde s'y prta avec un empressement qui toucha beaucoup
l'empereur. Ces pauvres blesss disaient avec l'accent de la plus
profonde reconnaissance qu'ils taient beaucoup mieux sur ces bons
coussins que dans les voitures de l'ambulance. Nous n'avions pas de
peine  le croire. Un lieutenant des cuirassiers qui venait d'tre
amput fut mis dans le landau de Sa Majest, qui voyageait  cheval.

Cela rpond  tous les reproches de cruaut dont on a si gratuitement
charg la mmoire d'un grand homme qui n'est plus. J'ai lu, mais non pas
sans dgot, que l'empereur faisait quelquefois passer sa voiture sur
des blesss dont les cris de douleur ne touchaient pas son coeur. Tout
cela est faux et rvoltant. Aucune des personnes qui ont servi
l'empereur n'ignore sa sollicitude pour les malheureuses victimes de la
guerre et les soins qu'il en faisait prendre. trangers, ennemis ou
Franais, tous taient recommands aux chirurgiens de l'arme avec le
mme intrt.

De temps en temps des explosions effrayantes nous faisaient dtourner la
tte pour regarder derrire nous. C'taient des caissons que l'on
faisait sauter pour n'tre plus embarrass de les conduire, la marche
devenant tous les jours plus pnible. Cela faisait mal, de penser que
nous tions rduits  ce point de dtresse, qu'il nous fallait jeter
notre poudre au vent, pour ne point la laisser  l'ennemi. Mais une
rflexion plus douloureuse nous venait  l'esprit  chaque dtonation de
ce genre; il fallait que la grande arme tirt bien vite  sa ruine,
puisque le matriel de l'expdition surchargeait les hommes, et que le
nombre des bras employs n'tait plus en proportion avec les travaux.

Le 30, l'empereur avait son quartier gnral dans une pauvre masure qui
n'avait ni portes ni fentres. Nous emes beaucoup de peine  clore 
peu prs l'endroit qu'il choisit pour coucher. Le froid devenait plus
vif et les nuits taient glaciales; les petites palissades fortifies,
dont on avait fait des espces de relais pour la poste, et qui, places
de distance en distance, marquaient les divisions de la route, servaient
aussi tous les soirs de quartier imprial. On y dressait  la hte le
lit de l'empereur, et on prparait tant bien que mal un cabinet o il
pt travailler avec ses secrtaires, crire ses diffrens ordres aux
chefs qu'il avait laisss sur les routes et dans les villes.

Notre retraite tait souvent contrarie par des partis de cosaques. Ces
barbares arrivaient sur nous, la lance en arrt, et poussaient des
hurlemens de btes froces plutt que des cris humains. Leurs petits
chevaux  longue queue frisaient les flancs des diffrentes divisions.
Mais ces attaques assez ritres n'avaient pas, du moins au
commencement de la retraite, de consquences funestes pour l'arme.
Quand un houra tait pouss, l'infanterie faisait bonne contenance,
serrant les rangs et prsentant la baonnette. C'tait l'affaire de la
cavalerie de poursuivre ces barbares, qui fuyaient plus vite qu'ils
n'taient arrivs.

Le 6 novembre, avant qu'il ne quittt l'arme, l'empereur reut la
nouvelle de la conspiration Mallet, et tout ce qui s'y rattache. Il fut
d'abord tonn, puis fort mcontent, et ensuite se moqua beaucoup de la
dconvenue du ministre de la police, le gnral Savary. Il dit plusieurs
fois que, s'il et t  Paris, personne n'et boug; qu'il ne pouvait
s'en loigner sans que tous perdissent la tte  la moindre algarade.
Ds ce moment il parla souvent du besoin que Paris avait de sa prsence.

 propos du gnral Savary, un petit fait assez mystifiant pour lui me
revient  la mmoire. Aprs avoir quitt le commandant de la
gendarmerie, pour succder  Fouch dans les fonctions de ministre de la
police, il eut une petite discussion avec un des aides-de-camp de
l'empereur. Comme il menaait son interlocuteur, celui-ci lui rpondit:
Tu crois toujours avoir des menottes dans tes poches.

Le 8 novembre, la neige tombait, le jour tait sombre, le froid
rigoureux, le vent violent, et les routes se couvraient de verglas; les
chevaux ne pouvaient avancer, leurs mauvais fers uss ne pouvant avoir
prise sur ce sol glissant. Ces pauvres animaux taient extnus; il
fallait  force de bras pousser les roues afin d'allger un peu leurs
fardeaux. Il y a dans ce souffle vigoureux qui sort des naseaux d'un
cheval fatigu, dans cette tension des jarrets et ces prodigieux efforts
des reins, quelque chose qui donne  un haut degr l'ide de la force;
mais la muette rsignation de ces animaux, quand on les sait
surchargs, nous inspire de la piti, et nous fait repentir d'abuser de
tant de courage. L'empereur  pied, au milieu de sa maison, un bton 
la main, marche avec peine dans ces chemins glissans. Mais il encourage
les uns et les autres par des paroles bienveillantes. Nous nous sentions
pleins de bon vouloir. Qui se serait plaint alors et t bien mal venu
de tout le monde. Nous arrivmes en vue de Smolensk. L'empereur tait le
moins abattu. Il tait ple, mais sa figure tait calme; rien dans ses
traits qui laisst percer ses souffrances morales, car il fallait
qu'elles fussent bien violentes pour qu'on pt s'en apercevoir en
public. Les chemins taient jonchs d'hommes et de chevaux que la
fatigue ou la faim avait tus. Les hommes passaient outre en dtournant
les yeux; quant aux chevaux, ils taient de bonne prise pour nos soldats
affams.

Nous arrivmes enfin  Smolensk le 9. L'empereur logea dans une belle
maison de la place Neuve. Quoique cette ville importante eut beaucoup
souffert depuis notre passage, elle offrait encore des ressources; on y
trouva pour la maison de l'empereur et pour les officiers des provisions
de toute espce; mais l'empereur ne tint gure compte de cette abondance
pour ainsi dire privilgie, quand il apprit que l'arme manquait de
viande et de fourrages.  cette nouvelle il s'emporta jusqu' la
fureur: jamais je ne le vis sortir si violemment de son caractre. Il
manda le munitionnaire qui avait t charg des approvisionnemens.
L'empereur l'apostropha d'une faon si peu mesure que ce dernier plit,
et ne trouva pas de mot pour se justifier. L'empereur insista avec plus
de violence, laissant chapper de terribles menaces. J'entendais les
cris d'une chambre voisine. Je sus depuis que le munitionnaire s'tait
jet aux genoux de Sa Majest pour obtenir sa grce. L'empereur, revenu
de son emportement, lui pardonna. Jamais, il est vrai, il n'avait
sympathis plus vivement avec les souffrances de son arme; jamais il ne
souffrit plus de l'impuissance o il tait de lutter contre tant
d'infortunes.

Le 14, nous reprmes la route que nous avions parcourue quelques mois
auparavant sous de meilleurs auspices. Le thermomtre marquait vingt
degrs de froid. Un grand espace nous sparait encore de la France.
Aprs une marche lente et pnible, l'empereur arrive  Krasnoi. Il fut
oblig d'aller lui-mme avec sa garde au-devant de l'ennemi pour dgager
le prince d'Eckmhl. Il passa au travers du feu de l'ennemi, entour par
sa vieille garde, qui serrait autour de son chef ses pelotons dans
lesquels la mitraille faisait de larges entailles. C'est un des plus
grands exemples que nous donne l'histoire du dvouement et de l'amour de
plusieurs milliers d'hommes pour un seul. Au fort du feu, la musique
jouait l'air, _O peut-on tre mieux qu'au sein de sa famille?_ Napolon
l'interrompit, dit-on, en s'criant: Dites plutt: _Veillons au salut
de l'empire_. Il est difficile d'imaginer quelque chose de plus grand.

L'empereur revint de ce combat trs-fatigu. Il avait pass plusieurs
nuits sans prendre aucun repos, coutant les rapports qui lui taient
faits sur l'tat de l'arme, expdiant les ordres ncessaires pour
procurer des alimens aux soldats, mettant en mouvement les diffrens
corps qui devaient soutenir la retraite. Jamais son inconcevable
activit ne trouva plus  faire: jamais aussi il n'eut le coeur plus haut
qu'au milieu de tous ces malheurs, dont il paraissait sentir la pesante
responsabilit.

C'est entre Orcha et le Borysthne que les voitures qui ne pouvaient
plus avoir de chevaux furent brles. Le tumulte et le dcouragement
taient tels sur les derrires de l'arme que la plupart des traneurs
jetaient l leurs armes, comme un fardeau gnant et inutile. Une espce
de police militaire fut exerce par ordre de l'empereur pour arrter
autant que possible le dsordre. Les officiers de gendarmerie furent
chargs de ramener de force ceux qui abandonnaient leurs corps; souvent
ils taient obligs de les pousser l'pe dans les reins pour les faire
avancer. L'excs de la dtresse avait gt l'esprit du soldat,
naturellement bon et sympathisant, au point que les plus misrables
semaient  dessein le dsordre pour arracher  leurs compagnons mieux
nipps soit un manteau, soit quelques vivres. Voil les Cosaques, tel
tait ordinairement leur cri d'alarme. Quand ces manoeuvres coupables
taient connues, et que nos soldats revenaient de leur mprise, alors il
en rsultait des reprsailles, et le tumulte tait  son comble.

Le corps du marchal Davoust tait un des plus maltraits de l'arme. De
soixante-dix mille hommes dont il se composait en partant, il ne lui en
restait plus que quatre  cinq mille qui tous mouraient de faim. Le
marchal lui-mme tait extnu; il n'avait ni linge ni pain; le besoin
et les fatigues de toutes sortes lui avaient horriblement maigri le
visage; toute sa personne faisait piti. Ce brave marchal, qui vingt
fois avait chapp aux boulets russes, se voyait mourir de faim. Un de
ses soldat lui prsenta un pain; il se jeta dessus et le dvora. Aussi
tait-il celui de tous qui se contnt le moins; en essuyant sa moustache
o le givre s'tait condens, il dblaterait avec l'accent de la colre
contre le mauvais destin qui les avait jets dans trente degrs de
froid; car la modration dans les paroles tait assez difficile 
garder, quand on souffrait tant.

Depuis quelque temps l'empereur tait dans une vive inquitude sur le
sort du marchal Ney, qui avait t coup et devait se frayer un passage
au milieu des Russes qui nous suivaient de chaque ct. Plus le temps
s'coulait, plus les alarmes taient vives; l'empereur demandait 
chaque instant si l'on n'avait pas vu Ney, s'accusant lui-mme d'avoir
trop expos ce brave gnral, s'enqurant de lui comme d'un bon ami que
l'on a perdu; toute l'arme partageait et manifestait les mmes
inquitudes; il semblait que ce brave seul ft en danger. Quelques-uns
le regardant comme perdu, et voyant l'ennemi menacer les ponts du
Borysthne, proposrent de les rompre: il n'y eut qu'un cri dans toute
l'arme pour s'y opposer. Le 20, l'empereur, que cette ide jetait dans
le dernier abattement, arriva  Basanoni. Il dnait avec le prince de
Neufchtel et le duc de Dantzick, quand le gnral Gourgaud accourt
annoncer  Sa Majest que le marchal Ney et les siens ne sont plus qu'
quelques lieues de nous; l'empereur s'crie, dans une joie facile 
concevoir: Est-il vrai? M. Gourgaud lui donne des dtails qui sont
bientt rpandus dans tout le camp. Cette nouvelle remet la joie au
coeur de tous; chacun s'aborde avec empressement; il semble qu'on ait
retrouv un frre; on se redit le courage hroque qu'il a dploy, les
talens dont il fit preuve en sauvant sa troupe  travers les glaces, les
ravins, et les ennemis. Il est vrai de dire,  l'immortelle gloire du
marchal Ney, que selon l'avis que j'ai entendu mettre  nos plus
illustres guerriers, sa dfense est un fait d'armes dont l'antiquit
n'offre pas d'exemple. Le coeur de nos soldats palpita d'enthousiasme; et
ce jour on retrouva les motions des plus beaux jours de victoire! Ney
et sa division ont gagn l'immortalit  ce prodigieux effort de
vaillance et d'nergie. Tant mieux pour le peu de survivans de cette
poigne de braves qui peuvent lire les grandes choses qu'ils ont faites,
dans ces annales dictes par eux. Sa Majest avait dit plusieurs fois:
Je donnerais tout l'argent que j'ai dans les caves des Tuileries pour
que mon brave Ney ft  mes cts.

Ce fut le prince Eugne qui eut l'honneur d'aller  la rencontre du
marchal Ney avec un corps de quatre mille braves; le marchal Mortier
lui avait disput cette faveur, car entre ces hommes illustres il n'y
eut jamais que d'aussi nobles rivalits. Le danger tait immense; le
canon du prince Eugne fut un signal compris du marchal, qui y fit
rpondre par des feux de peloton. Les deux corps se rencontrrent, et ne
s'taient pas encore joints que le marchal Ney et le prince Eugne
taient dans les bras l'un de l'autre; on dit que ce dernier pleurait de
joie. De pareils traits font paratre cet horrible tableau un peu moins
rembruni.

Jusqu' la Brsina, notre marche ne fut qu'une suite de petits combats
et de grandes privations.

L'empereur passa une nuit  Caniwki, dans une cabane de bois o il n'y
avait que deux chambres; celle du fond fut choisie pour lui, dans
l'autre tout le service coucha ple-mle; j'tais plus heureux, puisque
je couchais dans celle de Sa Majest; mais plusieurs fois pendant la
nuit je fus oblig, par mon service, de passer dans cette chambre, et
alors il me fallut enjamber les dormeurs excds de fatigue; quoique je
prisse grande attention  ne pas les blesser, ils taient tellement
serrs qu'il m'tait impossible de ne pas poser le pied sur des jambes
ou sur des bras.

Dans la retraite de Moscou, l'empereur marchait  pied, envelopp de sa
pelisse, et la tte couverte d'un bonnet russe qui nouait sous le
menton; je marchais souvent auprs du brave marchal Lefebvre qui avait
beaucoup d'affection pour moi; il me disait dans son franais allemand,
en me parlant de l'empereur: Il est entour d'un tas de b... qui ne lui
disent pas la vrit; il ne distingue pas assez ses bons de ses mauvais
serviteurs. Comment sortira-t-il de l, ce pauvre empereur que j'aime?
je suis toujours en crainte de ses jours; s'il ne fallait, pour le
sauver, que mon sang, je le rpandrais goutte  goutte; mais cela n'y
changerait rien, et peut-tre aura-t-il encore besoin de moi.




CHAPITRE VII.

     Passage de la Brsina.--La dlibration.--Les aigles brles.--Les
     Russes n'en ont que la cendre.--L'empereur prte ses chevaux pour
     les atteler aux pices d'artillerie.--Les officiers simples
     canonniers.--Les gnraux Grouchy et Sbastiani.--Grands cris prs
     de Borizof.--Le marchal Victor.--Les deux corps d'arme.--La
     confusion.--Voracit des soldats de l'arme de
     retraite.--L'officier se dpouillant de son uniforme pour le donner
      un pauvre soldat.--Inquitude gnrale.--Le pont.--Crdulit de
     l'arme.--Conjectures sinistres.--Courage des pontonniers.--Les
     glaons.--L'empereur dans une mauvaise bicoque.--Sa profonde
     douleur.--Il verse de grosses larmes.--On conseille  Sa Majest de
     songer  sauver sa personne.--L'ennemi abandonne ses
     positions.--L'empereur transport de joie.--Les radeaux.--M.
     Jacqueminot.--Le comte Predziecski.--Le poitrail des chevaux entam
     par les glaons.--L'empereur met la main aux attelages.--Le gnral
     Partonneaux.--Le pont se brise.--Les canons passent sur des
     milliers de corps crass.--Les chevaux tus  coups de
     baonnettes.--Horrible spectacle.--Les femmes levant leurs enfans
     au dessus de l'eau.--Beaux traits de dvouement.--Le petit
     orphelin.--Les officiers s'attellent  des traneaux.--Le pont est
     brl.--La cabane o couche l'empereur.--Les prisonniers
     russes.--Ils prissent tous de fatigue et de faim.--Arrive 
     Malodeczno.--Entretiens confidentiels entre l'empereur et M. de
     Caulaincourt.--Vingt-neuvime bulletin.--L'empereur et le marchal
     Davoust.--Projet de dpart de l'empereur connu de l'arme.--Son
     agitation au sortir du conseil.--L'empereur me parle de son
     projet.--Il ne veut pas que je parte sur le sige de sa
     voiture.--Impression que fait sur l'arme la nouvelle du dpart de
     Sa Majest.--Les oiseaux raidis par la gele.--Le sommeil qui donne
     la mort.--La poudre des cartouches servant  saler les morceaux de
     cheval rti.--Le jeune Lapouriel.--Arrive  Wilna.--Le prince
     d'Aremberg demi-mort de froid.--Les voitures
     brles.--L'alerte.--La voiture du trsor est pille.


CE fut un jour de solennit effrayante que celui qui prcda le passage
de la Brsina. L'empereur paraissait avoir pris son parti avec la
rsolution froide d'un homme qui tente un acte de dsespoir; cependant
on tint conseil. Il fut rsolu que l'arme se dpouillerait de tous les
fardeaux inutiles qui pouvaient entraver sa marche; jamais il n'y eut
plus d'union dans les avis; jamais dlibration ne fut plus calme;
c'tait le calme de gens qui s'en remettent une dernire fois  la
volont de Dieu et  leur courage. L'empereur se fit apporter les aigles
de tous les corps; elles furent brles; il pensait que des fuyards n'en
avaient que faire. Ce fut un spectacle bien triste, que ces hommes
sortant des rangs un  un, et jetant l ce qu'ils aimaient plus que leur
vie; je n'ai jamais vu d'abattement plus profond, de honte plus durement
sentie; car cela ressemblait fort  une dgradation gnrale de tous les
braves de la Moskowa. L'empereur avait attach  ces aigles un talisman;
alors il fit trop comprendre qu'il n'y avait plus foi. Il fallait qu'il
ft bien malheureux pour en venir l; du moins ce fut une consolation
pour les soldats de penser que les Russes n'en auraient que la cendre.
Quel tableau que celui de l'incendie des aigles, surtout pour ceux qui
comme moi avaient assist  la magnifique crmonie de leur distribution
 l'arme au camp de Boulogne, avant la campagne d'Austerlitz!

Les chevaux manquaient pour l'artillerie, et dans ce moment critique
l'artillerie tait la sauve-garde de l'arme. L'empereur donna ordre que
l'on prt ses chevaux; il estimait que la perte d'un seul canon ou d'un
caisson tait incalculable; l'artillerie fut confie  un corps compos
seulement d'officiers; il montait  cinq cents hommes environ; Sa
Majest fut touche de voir ces braves officiers redevenir soldats,
mettre la main aux pices comme de simples canonniers, et redescendre
aux leons de l'cole par dvouement. L'empereur appela cet escadron son
_escadron sacr_! Par la mme raison que les officiers redevenaient
soldats, les autres commandans suprieurs descendirent de leur rang sans
s'inquiter de la dsignation de leur grade. Les gnraux de division
Grouchy et Sbastiani reprirent le rang de simples capitaines.

Prs de Borizof, nous fmes arrts par de grands cris; nous nous crmes
coups par l'arme russe; je vis l'empereur plir: c'tait un coup de
tonnerre; quelques lanciers furent dpchs au plus vite; nous les vmes
revenir agitant en l'air leurs drapeaux; Sa Majest comprit les signaux,
et bien avant que nous eussions t rassurs par les cuirassiers, elle
dit, tant elle avait prsente dans sa tte la position mme prsume de
chacun des corps de son arme: _Je parie que c'est Victor_; en effet, le
marchal Victor nous attendait  notre passage avec une vive impatience.
Il parat que l'arme du marchal avait reu d'assez vagues
renseignemens sur nos malheurs; aussi tait-ce avec enthousiasme et
bonheur qu'elle se prparait  recevoir l'empereur. Ses soldats, encore
frais et vigoureux, du moins comparativement au reste de l'arme, n'en
purent croire leurs yeux quand ils nous virent dans un si misrable
tat; les cris de Vive l'empereur! n'en retentirent pas moins.

Ce fut une toute autre impression quand l'arrire-partie de l'arme vint
 dfiler devant eux; il se fit alors une grande confusion. Tous ceux de
l'arme du marchal qui reconnaissaient quelques-uns de leurs
compagnons, sortirent de leurs rangs et coururent  eux, leur offrant du
pain et des habits; ils taient effrays de la voracit avec laquelle
ces malheureux mangeaient; plusieurs s'embrassrent en pleurant. Un des
bons et braves officiers du marchal se dpouilla de son uniforme pour
le donner  un pauvre soldat dont les vtemens en lambeaux l'exposaient
nu au froid; pour lui, il remit sur son dos une mauvaise capote en
guenilles; car il avait plus de force pour tenir contre la rigueur de la
temprature. Si l'excs de la misre dessche l'me, quelquefois elle
l'lve bien haut, comme on le voit. Beaucoup des plus misrables se
brlrent la cervelle de dsespoir: il y avait dans cet acte, le dernier
que la nature indique pour en finir avec la misre, une rsignation et
une froideur qui font frmir. Ceux qui attentaient ainsi  leurs jours
se donnaient moins la mort qu'ils ne cherchaient  mettre un terme  des
souffrances insupportables, et j'ai vu dans toute cette dsastreuse
campagne combien sont choses vaines la force physique et le courage
humain, l o n'existe pas cette force morale qui nat d'une volont
bien dtermine.

L'empereur marchait entre l'arme du marchal Victor et celle du
marchal Oudinot; c'tait effrayant de voir ces masses mobiles s'arrter
quelquefois avec progression, les premires d'abord, puis celles qui
suivaient, puis les dernires; quand le marchal Oudinot, en avant de
toutes, suspendait sa marche pour quelque cause inconnue, alors il y
avait un mouvement d'inquitude gnrale, alors commenaient les dictons
alarmans, et, comme des gens qui ont tout vu sont disposs  croire 
tout, les vraies comme les fausses nouvelles trouvaient facilement
crdit; l'effroi durait jusqu' ce que, le front de l'arme s'branlant,
on reprt un peu de confiance.

Le 25,  cinq heures du soir, on avait tabli sur le fleuve quelques
chevalets construits avec le bois des poutres prises aux cabanes
polonaises. Le bruit courait dans l'arme que le pont serait fini dans
la nuit. L'empereur tait trs-fch quand l'arme s'abusait ainsi,
parce qu'il savait combien le dcouragement vient plus vite quand on a
espr en vain: aussi avait-il grand soin de faire instruire les
derrires de l'arme des moindres incidens, afin de ne jamais laisser
les soldats dans une illusion aussi cruelle.  cinq heures et quelque
chose les chevalets avaient cd. Ils taient trop faibles. Il fallut
attendre au lendemain, et l'arme retomba dans ses sinistres
conjectures. Il tait vident que le lendemain on devait essuyer le feu
de l'ennemi; mais il n'y avait plus  opter. C'est  la fin de cette
nuit d'angoisses et de souffrances de toutes sortes, que les premiers
chevalets furent enfoncs dans la rivire. On ne comprend pas que des
hommes se soient mis jusqu' la bouche dans une eau charge de glaons,
ramassant tout ce que la nature leur avait donn de force, tout ce que
l'nergie du dvouement leur laissait de courage pour enfoncer des pieux
 plusieurs pieds dans un lit fangeux, luttant contre les plus horribles
fatigues, loignant de leurs mains d'normes glaons qui les auraient
assomms et submergs de leur poids, en un mot, ayant guerre, et guerre
 mort, avec le plus grand ennemi de la vie, le froid. Eh bien, c'est ce
que firent nos pontonniers franais. Plusieurs prirent entrans par
les courans ou suffoqus par le froid. C'est une gloire, ce me semble,
qui en vaut bien d'autres.

L'empereur attendait le jour dans une mauvaise bicoque. Le matin il dit
au prince Berthier: Eh bien! Berthier, comment sortir de l? Il tait
assis dans sa chambre; de grosses larmes coulaient lentement le long de
ses joues, plus ples que de coutume. Le prince tait prs de lui.

Mais  peine changrent-ils quelques mots. L'empereur paraissait abm
dans sa douleur. Je laisse  penser ce qui se passait alors dans son
me. Ce fut alors que le roi de Naples s'ouvrit avec franchise  son
beau-frre, et le supplia, au nom de l'arme, de songer  son salut;
tant le pril tait imminent. De braves Polonais s'offrirent pour former
l'escorte de l'empereur. Il pouvait remonter plus haut la Brsina et
gagner en cinq jours Wilna. L'empereur hocha la tte en signe de refus,
et ne dit rien de plus. Le roi le comprit, et il n'en fut plus question.

Dans les grandes infortunes, le peu de bien-tre qui nous arrive est
doublement senti. J'ai pu faire mille et mille fois cette observation
pour Sa Majest et sa malheureuse arme. Sur les bords de la Brsina,
alors qu'on avait  peine jet les premiers appuis du pont, le marchal
Ney et le roi de Naples accoururent bride abattue vers l'empereur, en
lui criant que l'ennemi avait abandonn sa position menaante. Je vis
l'empereur, tout hors de lui, et n'en pouvant croire ses oreilles, aller
lui-mme au pas de course jeter un coup d'oeil du ct o l'on disait que
s'tait dirig l'amiral Tschitzakoff. Le fait tait vrai. L'empereur,
transport de joie, et tout essouffl de sa course, s'cria: J'ai
tromp l'amiral! On eut peine  concevoir ce mouvement rtrograde de
l'ennemi, quand l'occasion tait si bonne de nous accabler; et je ne
sais pas si l'empereur, malgr sa satisfaction apparente, tait bien sr
des consquences heureuses que pouvait entraner pour nous cette
retraite de l'ennemi.

Avant que le pont ft achev, quatre cents hommes environ furent
transports partiellement de l'autre ct du fleuve sur deux chtifs
radeaux qui avaient peine  tenir contre le courant. Nous les voyions,
de la rive, fortement secous par les gros glaons que chariait la
rivire. Ces glaons arrivaient jusqu'au bord des radeaux: l, trouvant
un obstacle, ils s'arrtaient quelque temps, puis s'engouffraient avec
force dessous ces faibles planches, et produisaient d'horribles
secousses. Nos soldats arrtaient les plus gros avec leurs baonnettes,
et les faisaient dvier insensiblement au del des radeaux.

L'impatience de l'arme tait  son plus haut point. Les premiers qui
arrivrent  l'autre bord furent le brave M. Jacqueminot, aide-de-camp
du marchal Oudinot, et le comte Predziecski. C'tait un brave
Lithuanien que l'empereur aimait beaucoup, alors surtout qu'il
partageait nos souffrances par fidlit et dvouement. Tous deux
traversrent la rivire  cheval. L'arme poussa des cris d'admiration
en voyant que ses chefs taient les premiers  lui donner l'exemple de
l'intrpidit. Il y avait l en effet de quoi troubler les plus fortes
ttes. Le courant forait les pauvres chevaux  nager en biais: ce qui
doublait la longueur de la traverse. Puis venaient les glaons qui,
heurtant contre leur poitrail et leurs flancs, y faisaient des entailles
 faire piti.

 une heure, le gnral Legrand et sa division encombraient le pont
construit pour l'infanterie. L'empereur tait sur la rive oppose.
Quelques canons embarrasss les uns dans les autres avaient arrt un
instant la marche. L'empereur s'lance sur le pont, met la main aux
attelages, et aide  dbarrasser les pices. L'enthousiasme des soldats
tait au comble. Ce fut aux cris de vive l'empereur! que l'infanterie
prit pied sur l'autre bord.

Quelque temps aprs l'empereur apprit que le gnral Partonneaux avait
mis bas les armes. Il en fut vivement affect, et se rpandit en
reproches un peu injustes contre le gnral. Plus tard, quand il fut
mieux inform, il fit parfaitement la part de la ncessit et du
dsespoir. Il est vrai de dire que le brave gnral n'en vint  ce
parti extrme qu'aprs avoir fait tout ce qu'un homme de coeur peut faire
en pareille circonstance. Il est permis  un homme de rflchir, quand
il n'a plus qu' se faire tuer inutilement.

Quand l'artillerie et les bagages passrent, le pont tait tellement
encombr qu'il rompit. Alors eut lieu ce mouvement rtrograde qui
refoula d'une manire horrible toute la multitude des traneurs qui
s'avanaient, comme des troupeaux chasss, sur les derrires de
l'artillerie. Un autre pont avait t construit  la hte, comme si l'on
et eu la triste prvision que le premier romprait; mais le second tait
troit, sans rebord: pourtant ce fut un pis-aller qui dans le premier
moment parut encore bien prcieux dans une aussi effroyable calamit;
mais que de malheurs y arrivrent! Les traneurs s'y portrent en foule.
Comme l'artillerie, les bagages, en un mot tout le matriel de l'arme
avaient pris les devans sur le premier pont, quand il fut rompu, et que,
par le refoulement subit qui eut lieu sur les derrires de cette
multitude, on connut la catastrophe, alors les derniers se trouvrent
les premiers pour gagner l'autre pont; mais il tait urgent que
l'artillerie passt la premire. Elle se porta donc avec imptuosit
vers la seule voie de salut qui lui restt. Ici la plume se refuse 
tracer les scnes d'horreurs qui alors eurent lieu. Ce fut exactement
sur un chemin de corps crass que les chariots de toute sorte
arrivrent au pont. On vit dans cette occasion ce que l'instinct de la
conservation peut mettre de duret, et mme de frocit raisonne dans
l'me. Il y eut des traneurs, les plus forcens de tous, qui blessrent
et mme turent  coups de baonnettes les malheureux chevaux qui
n'obissaient pas au fouet de leurs guides. Ainsi plusieurs caissons
demeurrent en route, par suite de cet odieux moyen.

J'ai dit que le pont tait sans rebords. On voyait une foule de
malheureux qui s'efforaient de le traverser tomber dans le fleuve et
s'abmer au milieu des glaces. D'autres essayaient de s'accrocher aux
misrables planches du pont, et restaient suspendus sur l'abme jusqu'
ce que leurs mains, crases par les roues des voitures, lchassent
prise; alors ils allaient rejoindre leurs camarades, et les flots les
engloutissaient. Des caissons entiers, conducteurs et chevaux, furent
prcipits dans les eaux.

On vit de pauvres femmes tenir leurs enfans au dessus de l'eau, comme
pour retarder de quelques secondes leur mort, et la plus affreuse des
morts. Scne maternelle vraiment admirable, que le gnie de la peinture
a cru deviner en traant une scne du dluge et dont nous avons vu la
touchante et affreuse ralit! L'empereur voulait retourner sur ses pas,
esprant que sa prsence ramenerait l'ordre; on l'en dissuada d'une
manire tellement significative qu'il lutta contre l'impulsion de son
coeur et demeura, et certes, ce n'tait pas sa grandeur qui l'attachait
au rivage. On voyait tout ce qu'il prouvait de souffrances, quand 
chaque instant il demandait o en tait le passage, si l'on entendait
encore les canons rouler sur le pont, si les cris cessaient un peu de ce
ct-l. Les imprudens! pourquoi n'ont-ils pas attendu un peu,
disait-il.

Il y eut de beaux exemples de dvouement dans cette malheureuse
circonstance. Un jeune artilleur se jeta dans le fleuve pour sauver une
pauvre mre charge de ses deux enfans, qui essayait de gagner, dans un
petit bateau, l'autre bord. La charge tait trop forte. Un norme glaon
vint qui fit sombrer le batelet. Le canonnier saisit un des enfans, et,
nageant avec vigueur, il le porta sur la rive. La mre et son autre
enfant avaient pri. Ce bon jeune homme leva le petit orphelin comme
son fils. Je ne sais s'il a eu le bonheur de regagner la France.

Des officiers s'attelrent eux-mmes  des traneaux pour emmener
quelques-uns de leurs compagnons que leurs blessures avaient rendus
impotens. Ils enveloppaient ces malheureux le plus chaudement possible,
de temps  autre les rconfortaient avec un verre d'eau-de-vie quand ils
pouvaient s'en procurer, et leur prodiguaient les soins les plus
touchans.

Il y en eut beaucoup qui se conduisirent ainsi; et pourtant combien dont
on ignore le nom! combien peu revinrent jouir dans leur pays des plus
beaux souvenirs de leur vie!

Le pont fut brl  huit heures du matin. Le 29, l'empereur quitta les
bords de la Brsina, et nous allmes coucher  Kamen. Sa Majest y
occupa une mauvaise maison de bois. Un air glacial y arrivait de tous
les cts par de mauvaises fentres dont presque toutes les vitres
avaient t brises. Nous fermmes les ouvertures laisses au vent avec
des bottes de foin.  quelque distance de nous, sur un vaste
emplacement, on avait parqu comme du btail des malheureux prisonniers
russes que l'arme chassait devant elle. J'avais peine vraiment 
comprendre cette allure de victorieux que nos pauvres soldats se
donnaient encore en tranant aprs eux un misrable luxe de prisonniers
qui ne pouvaient que les gner en appelant leur surveillance. Quand les
vainqueurs meurent de faim, o en sont les vaincus? Aussi ces malheureux
Russes, extnus par les marches et par le besoin, prirent presque
tous dans cette nuit. On les vit le matin serrs ple-mle les uns
contre les autres. Ils avaient espr trouver ainsi un peu de chaleur.
Les plus faibles avaient succomb, et leurs cadavres raidis furent
pendant toute la nuit accols  ceux qui survcurent, sans que ces
derniers s'en aperussent. Il y en eut qui, dans leur voracit,
mangrent leurs compagnons morts. On a souvent parl de la duret avec
laquelle les Russes supportent la douleur; j'en puis citer un trait qui
passe toute croyance. Un de ces malheureux tant loign du corps auquel
il appartenait, avait t atteint d'un boulet qui lui avait coup les
deux jambes et tu son cheval. Un officier franais allant en
reconnaissance sur le bord de la rivire o le Russe tait tomb,
aperut  quelque distance une masse qu'il reconnut pour un cheval mort,
et pourtant il distingua que cette masse n'tait pas sans mouvement. Il
s'approche et voit le buste d'un homme dont les extrmits taient
caches dans le ventre du cheval. Ce malheureux tait l depuis quatre
jours, s'enfermant dans son cheval pour y chercher un abri contre le
froid et se repaissant des lambeaux infectes de ce gte effroyable.

Le 3 dcembre nous arrivmes  Malodeczno. Pendant tout le jour,
l'empereur parut pensif et inquiet. Il avait de frquens entretiens
confidentiels avec le grand-cuyer M. de Caulaincourt. Je me doutai de
quelque mesure extraordinaire. Je ne me trompais pas dans mes
conjectures.  deux lieues de Smorghoni le duc de Vicence me fit
appeler, et me dit d'aller en avant pour donner des ordres, afin de
faire mettre sur ma calche, qui tait la plus lgre, les six meilleurs
chevaux des attelages, et de les tenir constamment sur les traits.
J'tais  Smorghoni avant l'empereur, qui n'arriva qu' la nuit
tombante. Le froid tait excessif. L'empereur descendit dans une pauvre
maison sur une place, o il tablit son quartier-gnral. Il prit un
lger repas, crivit de sa main le vingt-neuvime bulletin de son arme,
et manda tous les marchaux auprs de lui.

Rien n'avait encore transpir du projet de l'empereur; mais dans les
grandes et dernires mesures il y a toujours quelque chose d'insolite
qui n'chappe pas aux plus clairvoyans. L'empereur n'avait jamais t
aussi aimable, aussi communicatif. On sentait qu'il avait besoin de
prparer ses amis les plus dvous  cette accablante nouvelle. Il causa
long-temps de choses vagues; puis il parla des grandes choses qui
avaient t faites pendant la campagne, revenant avec plaisir sur la
retraite du marchal Ney, qu'_ils avaient enfin retrouv_.

Le marchal Davoust paraissait soucieux; l'empereur lui disait: Parlez
donc un peu, marchal. Il y avait eu depuis quelque temps un peu de
froideur entre lui et l'empereur; Sa Majest lui fit des reproches du
peu de frquence de ses visites; mais elle ne pouvait dissiper le nuage
qui chargeait tous les fronts, car le secret n'avait pas t si bien
gard qu'elle l'avait espr. Aprs le repas, l'empereur chargea le
prince Eugne de lire le vingt-neuvime bulletin; alors il s'ouvrit
franchement sur son projet, ajoutant que son dpart tait _essentiel
pour envoyer des secours  l'arme_. Il donna ses ordres aux marchaux;
tous taient tristes et dcourags. Il tait dix heures du soir, quand
l'empereur dit qu'il tait temps d'aller prendre du repos; il embrassa
affectueusement tous les marchaux, et se retira. Il sentait le besoin
de cette sparation, car il avait beaucoup souffert de la gne de cette
entrevue; on pouvait du moins en juger par l'extrme agitation qui
rgnait sur sa figure aprs le conseil. Environ une demi-heure aprs,
l'empereur me fit appeler dans sa chambre, et me dit: Constant, je
pars; je croyais pouvoir vous emmener avec moi: mais j'ai rflchi que
plusieurs voitures attireraient les regards; il est essentiel que je
n'prouve aucun retard; j'ai donn des ordres pour que vous puissiez
partir aussitt aprs le retour de mes chevaux vous me suivrez donc 
peu de distance. J'tais fort souffrant de ma maladie: c'est pourquoi
l'empereur ne voulut pas que je partisse sur le sige comme je le lui
demandai, afin de pouvoir lui donner tous mes soins, auxquels il tait
habitu; il me dit: Non, Constant; vous me suivrez en voiture, et
j'espre que vous pourrez arriver un jour au plus tard aprs moi. Il
partit avec M. le duc de Vicence, et Roustan sur le sige; on fit
dteler ma voiture, et je restai,  mon grand regret. L'empereur tait
parti dans la nuit.

Le lendemain  la pointe du jour, l'arme savait tout; l'impression que
fit cette nouvelle ne peut se peindre; le dcouragement fut  son
comble, beaucoup de soldats blasphmaient et reprochaient  l'empereur
de les abandonner; c'tait un cri de maldiction gnrale. Le prince de
Neufchtel tait dans une vive inquitude, et demandait  tout le monde
si l'on savait des nouvelles, quoiqu'il dt en recevoir le premier; il
redoutait que Napolon ne ft enlev par les Cosaques, car il avait une
faible escorte, et si l'on avait pu apprendre son passage, nul doute que
l'on et fait les plus grands efforts pour s'en emparer.

Cette nuit du 6, le froid augmenta encore; il fallait qu'il ft bien vif
puisque l'on trouva  terre des oiseaux tout raidis par la gele. Des
soldats qui s'taient assis, la tte dans les mains et le corps inclin,
pour sentir moins le vide de leur estomac, se laissrent aller au
sommeil, et furent trouvs morts dans cette position. Quand nous
respirions, la vapeur de notre haleine allait se congeler  nos
sourcils; de petits glaons blancs s'taient forms aux moustaches et 
la barbe des soldats; pour s'en dbarrasser, ils se chauffaient le
menton au feu des bivouacs; on conoit qu'un bon nombre ne le fit pas
impunment; des artilleurs approchaient leurs mains des narines des
chevaux pour y chercher un peu de chaleur au souffle puissant de ces
animaux. Leur chair tait la nourriture ordinaire des soldats; on les
voyait jeter sur les charbons de larges tranches de cette viande, et
comme le froid la gelait, alors elle se transportait sans se gter,
comme du porc sal, la poudre des cartouches tenait lieu de sel.

Dans cette mme nuit nous avions avec nous un jeune Parisien d'une
famille fort riche, qui avait voulu un emploi dans la maison de
l'empereur; il tait fort jeune, et avait t reu dans les garons
d'appartement; le pauvre enfant faisait son premier voyage. Il fut pris
de la fivre en quittant Moscou, et il tait si mal ce soir-l qu'on ne
put l'enlever du fourgon de la garde-robe dans lequel on l'avait mis
pour qu'il ft mieux; il y mourut dans la nuit, fort regrett de tous
ceux qui le connaissaient. Le pauvre Lapouriel tait d'un caractre
charmant, d'une grande instruction, l'espoir de sa famille; c'tait un
fils unique. La terre tait si dure qu'on ne put lui faire une fosse, et
nous prouvmes le chagrin d'abandonner ses tristes restes sans
spulture.

Je partis le lendemain muni d'un ordre du prince de Neufchtel pour que
sur toute la route on me donnt des chevaux de prfrence  tout autre.
 la premire poste aprs Smorghoni, d'o l'empereur tait parti avec le
duc de Vicence, cet ordre me fut de la plus grande utilit, car il n'y
avait de chevaux que pour une seule voiture; je m'y trouvai en
concurrence pour les avoir avec M. le comte Daru, arriv en mme temps
que moi. Je n'ai pas besoin de dire que sans l'ordre de l'empereur de le
rejoindre le plus tt possible, je n'aurais pas us de mon droit pour
prendre le pas sur l'intendant-gnral de l'arme; mais command par mon
devoir je montrai l'ordre du prince de Neufchtel  M. le comte Daru,
qui, aprs l'avoir examin, me dit: C'est juste, M. Constant; prenez
les chevaux; mais, je vous en prie, renvoyez-les-moi le plus vite
possible.

Que cette retraite fut dsastreuse! Aprs bien des peines et des
privations, nous arrivmes  Wilna; il fallait passer sur un pont long
et troit pour entrer dans cette ville; l'artillerie, les fourgons
encombraient l'espace de manire  empcher toute autre voiture de
passer; on avait beau dire Service de l'empereur; on tait accueilli
par des maldictions. Voyant l'impossibilit d'avancer, je descendis de
ma calche, et vis alors le prince d'Aremberg, officier d'ordonnance de
l'empereur, dans un tat pitoyable; sa figure tait dcompose, il avait
le nez, les oreilles et les pieds gels. Il tait assis derrire ma
voiture. J'en fus navr. Je dis au prince que, s'il m'avait prvenu de
son dlaissement, je lui aurais donn ma place.  peine s'il pouvait me
rpondre. Je le soutins quelque temps; mais, voyant combien il tait
urgent pour tous les deux d'avancer, je pris le parti de le porter. Il
tait mince, svelte, de taille moyenne. Je le pris dans mes bras, et,
avec ce fardeau, coudoyant, pressant, heurtant et heurt, j'arrivai
enfin, et dposai le prince au quartier-gnral du roi de Naples, en
recommandant qu'il ret les soins que rclamait son tat; aprs quoi je
m'occupai de ma voiture.

Nous manquions de tout. Long-temps avant d'arriver  Wilna, les chevaux
tant morts, nous avions reu ordre de brler nos voitures avec tout ce
qu'elles contenaient. Je perdis considrablement dans ce voyage.
J'avais fait emplte de plusieurs choses de prix. Tout fut brl avec
mes effets, dont j'avais toujours une grande quantit dans mes voyages.
Une grande partie des effets de l'empereur furent perdus de la mme
manire.

Une fort belle voiture du prince Berthier, qui venait d'arriver et
n'avait point encore servi, fut aussi brle.  chacun de ces feux se
tenaient quatre grenadiers qui, la baonnette en avant, devaient
empcher que personne ne prt ce qui devait tre sacrifi. Le lendemain
on fit la visite des voitures qui avaient t pargnes pour s'assurer
qu'il n'y restait aucun effet. Je ne pus garder que deux chemises. Nous
couchmes  Wilna. Mais le lendemain de grand matin l'alarme se
rpandit. Les Russes taient aux portes de la ville. Des gens arrivaient
tout effars en criant: _Nous sommes perdus_. Le roi de Naples fut
rveill brusquement, sauta de son lit, et en un instant l'ordre fut
donn pour que le service de l'empereur partt sur-le-champ. Je laisse 
penser avec quelle confusion tout cela se fit. On n'eut le temps de
faire aucune provision. On nous obligea  partir sans retard. Le prince
d'Aremberg fut mis dans une voiture du roi avec ce qu'on put se procurer
pour les besoins les plus pressans. Nous tions  peine sortis de la
ville, que nous entendmes de grands cris derrire nous et des coups de
canon, accompagns de vives fusillades. Nous avions  gravir une
montagne de glace. Les chevaux taient fatigus. On n'avanait pas. La
voiture du trsor fut laisse  l'abandon, et une partie de l'argent fut
pille par des gens qui,  cent pas de l, taient obligs de jeter ce
qu'ils avaient pris pour sauver leur vie.




CHAPITRE VIII.

     L'empereur est mal log durant toute la campagne.--Bicoques
     infestes de vermine.--Manire dont on disposait l'appartement de
     l'empereur.--Salle du conseil.--Proclamations de
     l'empereur.--Habitans des bicoques russes.--Comment l'empereur
     tait log, quand les maisons manquaient.--La tente.--Le marchal
     Berthier.--Moment de refroidissement entre l'empereur et lui.--M.
     Colin contrleur de la bouche.--Roustan.--Insomnies de
     l'empereur.--Soin qu'il avait de ses mains.--Il est trs-affect du
     froid.--Dmolition d'une chapelle  Witepsk.--Mcontentement des
     habitans.--Spectacle singulier.--Les soldats de la garde se mlant
     aux baigneuses.--Revue des grenadiers.--Installation du gnral
     Friand.--L'empereur lui donne l'accolade.--Rfutation de ceux qui
     pensent que la suite de l'empereur tait mieux traite que le reste
     de l'arme.--Les gnraux mordant dans le pain de
     munition.--Communaut de souffrances entre les gnraux et les
     soldats.--Les maraudeurs.--Lits de paille.--M. de
     Beausset.--Anecdote.--Une nuit des personnes de la suite de
     l'empereur.--Je ne me dshabille pas une fois de toute la
     campagne.--Sacs de toile pour lits.--Sollicitude de l'empereur pour
     les personnes de sa suite.--Vermine.--Nous faisons le sacrifice de
     nos matelas pour les officiers blesss.


DURANT toute la campagne de Russie l'empereur fut gnralement fort mal
log. Il fallait pourtant bien se plier  la ncessit. La chose tait
un peu dure, il est vrai, pour des gens qui avaient presque toujours
log dans des palais. L'empereur en prenait son parti courageusement, et
tout le monde par consquent. Grce au systme d'incendie adopt par la
politique russe, il en rsultait que les gens aiss du pays, en se
retirant plus avant dans les terres, abandonnaient  l'ennemi leurs
maisons en ruines.  dire vrai, sur toute la route qui conduisait 
Moscou,  l'exception des villes un peu importantes, les habitations
taient assez misrables. Aprs des marches longues et fatigantes, nous
tions bien heureux de rencontrer une bicoque sur la place que
l'empereur indiquait pour le quartier-gnral. Les propritaires de ces
misrables rduits, en les quittant, y laissaient parfois deux ou trois
mauvais siges et des bois de lit, o logeait  foison la vermine que
nulle invasion n'pouvante. On prenait la pice la moins sale, quand
elle se trouvait heureusement la plus are. Quand vint le froid, on
sait que les courans d'air ne nous manquaient pas. Quand le local tait
choisi et le parti pris de s'y fixer, on mettait un tapis par terre. On
dressait le lit de fer de l'empereur. On posait sur une mauvaise table
le ncessaire ouvert dans lequel tait renferm tout ce qui peut tre
agrable ou utile dans une chambre  coucher. Le ncessaire contenait un
service de djeuner pour plusieurs personnes. On dployait tout ce luxe
quand l'empereur conviait ses marchaux. Il fallait  toute force
redescendre aux habitudes des petits bourgeois de province. Si la maison
avait deux pices, l'une servait  la fois de chambre  coucher et de
salle  manger; et l'autre tait prise pour le cabinet de Sa Majest. La
caisse aux livres, les cartes gographiques, le porte-feuille, une table
couverte d'un tapis vert formaient tout l'ameublement. C'tait l la
salle des conseils. C'est de ces galetas de mendians que partaient ces
dcisions promptes et tranchantes qui changeaient un ordre de bataille
et souvent la fortune d'une journe; ces proclamations vives et
nergiques qui remontaient si vite l'arme dcourage. Quand notre
appartement se composait de trois pices, cas extrmement rares, alors
la troisime pice ou cabinet tait destine au prince de Neufchtel,
qui couchait toujours le plus prs possible. Nous trouvions
trs-souvent dans ces mauvaises habitations de vieux meubles pourris
d'une forme bizarre; de petites images, en pltre ou en bois, de saints
ou de saintes que les propritaires y avaient laisses. Mais assez
ordinairement nous trouvions de pauvres gens dans ces demeures. N'ayant
rien  sauver de la conqute, ils restaient. Ces bonnes gens
paraissaient trs-honteux de recevoir si mal l'empereur des Franais.
Ils donnaient ce qu'ils avaient, et n'en taient pas plus mal vus de
nous. Plus de pauvres que de riches en Russie ont reu l'empereur dans
leurs maisons. Le Kremlin fut le dernier des palais des rois trangers
o dormit Sa Majest pendant la campagne de Russie.

Quand les maisons nous manquaient sur la route, on dressait la tente de
l'empereur. Alors, pour la diviser de manire  y pratiquer plusieurs
appartemens, on la sparait en trois pices par des rideaux. Dans une
couchait l'empereur, dans la seconde tait le cabinet, dans la troisime
se tenaient ses aides-de-camp et officiers de service. Cette pice
servait ordinairement  l'empereur pour prendre ses repas, qui taient
prpars au dehors. Je couchais seul dans la chambre. Roustan, qui
suivait Sa Majest  cheval quand elle sortait, couchait dans les
couloirs de la tente pour n'tre point interrompu dans un repos qui lui
tait bien ncessaire. Les secrtaires couchaient ou dans les cabinets
ou dans les couloirs. Les grands officiers et les officiers de service
mangeaient o et comme ils pouvaient. Comme les simples soldats ils ne
se faisaient pas scrupule de manger tous sur le pouce.

Le prince Berthier avait sa tente prs de celle de l'empereur. Le prince
djeunait et dnait toujours avec Sa Majest. C'taient les deux amis
insparables. Cette liaison tait trs-touchante. Elle se dmentit
rarement. Pourtant il y eut, je crois, un peu de brouille entre
l'empereur et le marchal, lorsque Sa Majest quitta l'arme de Moscou.
Le vieux marchal voulait partir avec elle. L'empereur s'y refusa. Il
s'ensuivit une discussion un peu vive qui n'eut aucune suite.

Les repas taient servis en campagne par M. Colin, contrleur de la
bouche, et Roustan ou un valet de chambre de toilette.

Dans cette campagne plus que dans aucune autre l'empereur se relevait
souvent la nuit, passait sa robe de chambre, et travaillait dans son
cabinet. Trs-souvent il avait des insomnies, qu'il ne pouvait
combattre. Alors, comme le lit lui paraissait insupportable, il en
sortait soudain, allait prendre un livre, et se mettait  lire en se
promenant de long en large. Quand il se sentait la tte un peu
rafrachie, il se recouchait. Il tait rare qu'il passt deux nuits de
suite  dormir tout d'un somme. Souvent il restait ainsi dans le cabinet
jusqu' l'heure de la toilette. Alors il rentrait dans sa chambre, et je
l'habillais. L'empereur avait un grand soin de ses mains. Pourtant il
lui arriva mainte fois de se relcher dans cette campagne de cette
petite coquetterie. Dans les grandes chaleurs, il ne portait plus de
gants, parce qu'il s'en trouvait fort incommod. Aussi,  force d'tre
exposes au soleil, ses mains taient devenues trs-brunes. Quand
vinrent les froids, ce qui tait mesure de coquetterie devint aussi
prcaution sanitaire. L'empereur reprit ses gants. Il supportait le
froid avec beaucoup de courage. Pourtant on s'apercevait qu'il en tait
physiquement trs-affect.

C'est  Witepsk que l'empereur, trouvant la place devant la maison qu'il
habitait trop troite pour passer ses revues, fit abattre plusieurs
mauvais btimens pour l'largir. Il y avait une vieille chapelle
dlabre qu'il fallait aussi liminer pour arriver compltement  ce
but. Dj on en commenait la dmolition, quand les habitans se
rassemblrent en grand nombre, exprimant hautement leur mcontentement
de cette mesure. Mais l'empereur leur ayant permis d'emporter tous les
objets sacrs renferms dans la chapelle, ils se calmrent. En
consquence de cette autorisation plusieurs d'entre eux s'introduisirent
dans le saint lieu; et nous les vmes sortir portant en grande pompe des
saints de bois d'une haute dimension qu'ils dposrent dans les autres
glises.

Nous fmes tmoin dans cette ville d'un spectacle singulier et fait pour
choquer la dcence de nos usages. Pendant plusieurs jours nous vmes,
par une grande chaleur, les habitans, hommes et femmes, courir sur les
bords de la rivire, se dshabiller avec le plus grand sang-froid, et se
baigner ensemble, la plupart presque nus. Les soldats de la garde
trouvrent plaisant de se mler parmi les baigneurs et les baigneuses,
puisqu'il y avait des uns et des autres. Mais, comme ils n'taient pas 
beaucoup prs aussi calmes qu'eux, et comme les folies allaient dj bon
train du ct des ntres, les braves gens cessrent de se livrer au
plaisir du bain, fort mcontens que l'on rt d'un exercice auquel ils
apportaient toute la gravit et tout le srieux possibles.

Un matin, j'assistai  une grande revue des grenadiers  pied de la
garde. Tous les rgimens paraissaient dans une grande joie. C'est qu'en
effet il s'agissait de l'installation du gnral Friand comme
commandant du corps. L'empereur lui donna l'accolade. C'est la seule
fois que je vis Sa Majest le faire en campagne. Comme le gnral tait
trs-aim de l'arme, ce fut aux acclamations de tous qu'il reut cette
faveur de l'empereur. En gnral toutes les promotions taient
accueillies par les soldats avec un grand enthousiasme, parce que
l'empereur tenait  ce qu'elles se fissent avec solennit et
reprsentation.

Beaucoup de personnes s'imaginent qu'il suffisait d'tre auprs de
l'empereur, pour tre parfaitement bien, mme en campagne. C'est une
grande erreur que pourraient dmentir les rois et les princes qui ont
suivi Sa Majest dans ses guerres. Si d'aussi grands personnages
manquaient des commodits ncessaires, on doit penser que les employs
des diffrens services taient fort mal. On a vu l'empereur lui-mme se
passer bien souvent de ces commodits ordinaires, qui lui eussent paru
bien douces aprs les fatigues de ses journes. On peut dire qu'
l'heure des bivouacs, c'tait un _loge-qui-peut_ gnral. Le pauvre
soldat n'eut jamais, dans son dnuement, le dplaisir de voir chez ses
suprieurs une abondance et un luxe scandaleux. Les premiers gnraux de
l'arme mordirent bien souvent dans leur pain de munition avec autant de
plaisir qu'un simple soldat. Dans la retraite, jamais misre ne fut
plus gnrale. Cette ide d'un malheur partag de tous venait fort 
propos rendre l'espoir et l'nergie aux plus dcourags. On peut dire
aussi que jamais sympathie ne fut plus rciproque entre les chefs et les
soldats. Il y aurait mille exemples pour un  citer  l'appui de ce que
j'avance.

Quand venait le soir, les feux s'allumaient; les plus heureux maraudeurs
invitaient quelques-uns de leurs compagnons  partager leur rgal. Aux
jours de la misre, ce fut un bien pauvre et pourtant bien bon repas 
offrir que des tranches de cheval grilles. On vit beaucoup de soldats
se priver de quelque bonne prise pour l'offrir  leurs chefs. L'gosme
ne fut pas tellement gnral que cette noble courtoisie franaise ne
repart de temps en temps pour rappeler les heureux jours de France. La
paille tait le lit de tous. Et tels des marchaux qui couchaient 
Paris dans d'excellens lits de plume ne trouvrent pas cette couche trop
dure en Russie.

M. de Bausset m'a racont fort plaisamment une de ces nuits, o, couchs
ple-mle sur un peu de paille dans un local fort troit, les
aides-de-camp appels prs de l'empereur passaient sans misricorde sur
les jambes de leurs compagnons endormis, qui tous heureusement n'avaient
pas les douleurs de goutte dont M. de Bausset souffrait, et qui
n'taient pas diminues par des pressions aussi brusques et aussi
rptes. Il s'criait d'une voix lamentable, C'est donc une
boucherie, et retirait ses jambes sous lui, se blottissant dans son
coin, jusqu' ce que les alles et venues eussent cess pour quelque
temps.

Qu'on se reprsente de grandes chambres sales et dmeubles, ouvertes au
vent par toutes les fentres dont les vitres taient pour la plupart
casses, des murs dgrads, un air ftide que nous chauffions le mieux
possible de nos haleines, une vaste litire de paille prpare comme
pour des chevaux, sur cette litire des hommes grelottans de froid,
s'agitant, se pressant les uns contre les autres, murmurant, jurant; les
uns ne pouvant fermer l'oeil, d'autres, plus heureux, ronflans de plus
belle; et, au milieu de cet encombrement de pieds et de jambes, des cris
d'alertes dans la nuit, quand venait un ordre de l'empereur; et l'on
aura une ide de l'htellerie et des htes.

Quant  moi, tout le temps que dura la campagne, je ne me suis pas une
seule fois dshabill pour entrer dans un lit, car nous n'en trouvmes
nulle part. Il fallait y suppler par quelque moyen. Or on sait que
ncessit n'est jamais  court d'inventions. Voici comme nous nous
pourvmes dans cette partie dfectueuse de notre ameublement. Nous
avions fait faire de grands sacs de grosse toile, dans lesquels nous
entrions tout entiers, pour nous jeter ensuite sur un peu de paille,
quand la fortune nous favorisait assez pour en trouver. Pendant
plusieurs mois, c'est de cette manire que je pris quelque repos pendant
la nuit; et encore ai-je pass plusieurs fois cinq ou six nuits sans en
pouvoir jouir, mon service tant continuel.

Si l'on songe que toutes ces petites souffrances de dtail se
renouvelaient chaque jour; que la nuit venue, nous n'avions pas mme le
repos du lit pour refaire nos membres harasss, on se fera une ide des
charges de notre service. Jamais il n'chappa  l'empereur le moindre
murmure d'impatience, quand il tait assailli de tant d'incommodits.
Son exemple nous donnait un grand courage; et  la fin nous nous
habitumes tellement  cette vie nomade et fatigante, que, malgr le
froid et les privations de toute sorte auxquelles nous tions soumis,
nous plaisantmes fort souvent sur la mince apparence de nos
appartemens. L'empereur ne fut jamais affect dans la campagne que des
souffrances des autres. Assez frquemment sa sant s'altra au point
d'inspirer de l'inquitude, surtout quand il s'interdisait tout repos
extraordinaire. Cependant je le vis toujours s'informer comment tout
allait autour de lui, s'il y avait des gtes pour tout le monde. Il
n'tait tranquille qu'aprs avoir t parfaitement instruit de tous ces
dtails.

Quoique l'empereur et presque toujours son lit, les pauvres abris dans
lesquels on le dressait taient souvent si sales que, malgr les soins
que l'on prenait pour les nettoyer, j'ai plus d'une fois trouv dans ses
vtemens une vermine fort incommode et trs-commune en Russie. Nous
avons plus que l'empereur souffert de cette malpropret, tant privs,
comme nous l'tions, de linge propre et d'autres vtemens de rechange;
car la plus grande partie de nos effets avaient t brls avec les
voitures qui les contenaient. Cette mesure extrme avait t prise,
comme l'on sait, pour une bonne raison. Tous les chevaux taient morts
de froid ou de besoin.

Nous ne fmes gure mieux couchs dans le palais des czars qu'au
bivouac. Pendant quelques jours nous emes des matelas; mais un grand
nombre d'officiers blesss en manquaient, et l'empereur leur fit donner
les ntres. Nous en fmes le sacrifice de bien bon coeur, et la pense
que nous soulagions de plus malheureux que nous, nous aurait fait
trouver bonnes les couches les plus dures. Du reste, dans toute cette
guerre nous emes plus d'une fois l'occasion d'apprendre  mettre de
ct tout sentiment d'gosme et d'troite personnalit. Nous nous
fussions rendus coupables de pareils oublis que l'empereur et toujours
t l pour nous rappeler  ce devoir simple et si facile.




CHAPITRE IX.

     Publication  Paris du vingt-neuvime bulletin.--Deux jours
     d'intervalle, et arrive de l'empereur.--Marie-Louise, et premire
     retraite.--Josphine et des succs.--Les deux
     impratrices.--Ressources de la France.--Influence de la prsence
     de l'empereur.--Premire dfection et crainte des imitateurs.--Mon
     dpart de Smorghoni.--Le roi de Naples commandant l'arme.--Route
     suivie par l'empereur.--Esprance des populations
     polonaises.--Confiance qu'inspire l'empereur.--Mon arrive aux
     Tuileries.--Je suis appel chez Sa Majest en habit de
     voyage.--Accueil plein de bont.--Mot de l'empereur  Marie-Louise
     et froideur de l'impratrice.--Bonts de la reine
     Hortense.--Questions de l'empereur, et rponses vridiques.--Je
     reprends mon service.--Adresses louangeuses.--L'empereur plus
     occup de l'entreprise de Mallet que des dsastres de
     Moscou.--Quantit remarquable de personnes en deuil.--L'empereur et
     l'impratrice  l'Opra.--La querelle de Talma et de
     Geoffroy.--L'empereur donne tort  Talma.--Point d'trennes pour
     les personnes attaches au service particulier.--L'empereur
     s'occupant de ma toilette.--Cadeaux ports et commissions
     gratuites.--Dix-huit cents francs de rente rduits 
     dix-sept.--Sorties de l'empereur dans Paris.--Monumens visits
     sans suite avec le marchal Duroc.--Passion de l'empereur pour les
     btimens.--Frquence inaccoutume des parties de chasse.--Motifs
     politiques et les journaux anglais.


LE trop fameux vingt-neuvime bulletin de la grande arme ne fut publi
 Paris, o l'on sait quelle consternation il rpandit dans toutes les
classes, que le 16 dcembre; et l'empereur, suivant de prs ce manifeste
solennel de nos dsastres, arriva dans sa capitale quarante-huit heures
aprs, comme afin de paralyser par sa prsence le mauvais effet que
cette communication devait produire. Le 28,  onze heures et demie du
soir, Sa Majest descendit au palais des Tuileries. C'tait la premire
fois, depuis son avnement au consulat, que Paris le revoyait aprs une
campagne sans qu'il rapportt une nouvelle paix conquise par la gloire
de nos armes. Dans cette circonstance, les nombreuses personnes qui, par
attachement pour l'impratrice Josphine, avaient toujours vu ou cru
voir en elle une espce de talisman protecteur des succs de l'empereur,
ne manqurent pas de remarquer que la campagne de Russie tait la
premire qui et t entreprise depuis le mariage de l'empereur avec
Marie-Louise. Sans tre superstitieux on ne saurait disconvenir que, si
l'empereur fut toujours grand, mme quand la fortune lui fut contraire,
il y eut une diffrence bien marque entre le rgne des deux
impratrices. L'une ne vit que des victoires suivies de la paix, et
l'autre que des guerres, non sans gloire, mais sans rsultats, jusqu'au
grand et funeste rsultat de l'abdication de Fontainebleau.

Mais ce serait trop anticiper sur les vnemens que de s'occuper de
malheurs qu'un petit nombre d'hommes osait encore prvoir, mme aprs
les dsastres de Moscou. Personne n'ignorait que le froid et une
temprature dvorante avaient plus contribu  nos revers que l'ennemi,
que nous avions t chercher jusque dans le sein de sa capitale
incendie; la France offrait encore d'immenses ressources, et l'empereur
tait l pour en activer l'emploi et en multiplier la valeur. D'ailleurs
aucune dfection ne s'tait encore manifeste, et,  l'exception de
l'Espagne, de la Sude et de la Russie, l'empereur ne comptait que des
allis dans toutes les puissances du continent europen. Il est vrai que
le moment approchait o le gnral Yorck donnerait le signal; car,
autant que je puis me le rappeler, la premire nouvelle en parvint 
l'empereur vers le 10 de janvier suivant, et il fut facile de voir que
Sa Majest en tait profondment affecte, prvoyant bien que la Prusse
ne manquerait pas d'avoir des imitateurs dans les autres corps de
l'arme allie.

 Smorghoni, o l'empereur m'avait laiss, partant, comme je l'ai dit,
avec M. le duc de Vicence, dans la calche qui m'tait destine,
personne ne songeait gure qu' se retirer de l'effroyable bagarre o
nous tions. Je me rappelle toutefois qu'aprs quelques momens de
regrets de ce que l'empereur n'tait plus au milieu de ses lieutenans,
l'ide de le savoir hors de tout danger devint le sentiment dominant:
tant on avait confiance dans son gnie! d'ailleurs, en partant, il avait
remis le commandement au roi de Naples, dont l'arme admirait la valeur,
quoique quelques marchaux, m'a-t-on dit, fussent en secret jaloux de sa
couronne royale. J'ai su depuis que l'empereur tait arriv le 10 
Varsovie, aprs avoir vit de traverser la ville de Wilna, qu'il avait
tourne par les faubourgs, et qu'enfin, aprs avoir travers la Silsie,
il tait arriv  Dresde, o le bon et fidle roi de Saxe, tout malade
qu'il tait, s'tait fait porter auprs de l'empereur. De l, Sa Majest
avait suivi la route de Nassau et de Mayence.

Je suivis aussi la mme route; mais non pas avec la mme rapidit,
quoique je ne perdisse pas de temps. Partout, et surtout en Pologne,
dans les lieux o je m'arrtais, j'tais tonn de trouver autant de
scurit que j'en voyais manifester. J'entendais dire continuellement
que l'empereur allait revenir  la tte d'une arme de trois cent mille
hommes. On avait vu de l'empereur des choses si surprenantes que rien ne
semblait impossible, et j'appris que lui-mme avait fait rpandre ces
bruits sur son passage pour remonter le courage des populations. Dans
plusieurs endroits je ne trouvai que difficilement des chevaux: aussi,
malgr tout mon empressement, n'arrivai-je  Paris que six ou huit jours
aprs l'empereur.

 peine tais-je descendu de voiture que l'empereur, tant inform de
mon arrive, me fit appeler. Comme je fis observer  la personne qu'il
avait envoye que je n'tais pas dans un tat qui me permt de me
prsenter devant Sa Majest, Cela ne fait rien, me fut-il rpondu;
l'empereur veut que vous veniez tout de suite, tel que vous tes.
J'obis  la minute, et j'allai ou plutt je courus jusqu'au cabinet de
l'empereur, o il tait avec l'impratrice, la reine Hortense, et une
autre personne que je ne me rappelle pas assez positivement pour pouvoir
la dsigner. L'empereur daigna me faire l'accueil le plus bienveillant;
et comme l'impratrice ne paraissait faire aucune attention  moi:
Louise, lui dit-il avec un accent de bont que je n'oublierai jamais,
est-ce que tu ne reconnais pas Constant?--Je l'ai aperu. Telle fut la
seule rponse de Sa Majest l'impratrice. Mais il n'en fut pas de mme
de la reine Hortense, qui voulut bien m'accueillir comme l'avait
toujours fait son adorable mre.

L'empereur tait trs-gai, et semblait avoir oubli toutes ses fatigues.
J'allais me retirer par respect quand Sa Majest me dit: Non, Constant;
restez encore un moment. Dites-moi ce que vous avez vu sur la route.
Quand mme j'aurais eu l'intention de dguiser  l'empereur une partie
de la vrit, pris  l'improviste, le temps m'aurait manqu pour
prparer un mensonge obligeant: je lui dis donc que partout, jusqu' la
Silsie, mes yeux avaient t frapps d'un spectacle effroyable; que
partout j'avais vu des morts, des mourans, des malheureux luttant sans
espoir contre le froid et la faim. C'est bien, c'est bien me dit-il;
allez vous reposer, mon enfant; vous devez en avoir besoin. Demain vous
reprendrez votre service.

Le lendemain, en effet, je repris mon service auprs de l'empereur, et
je le retrouvai absolument comme il tait avant d'entrer en campagne; la
mme srnit se peignait sur sa figure; on aurait dit que le pass
n'tait plus rien pour lui, et que, vivant dj dans l'avenir, il voyait
la victoire range de nouveau sous ses drapeaux, et ses ennemis humilis
et vaincus. Il est vrai que le langage des nombreuses adresses qu'il
reut, et des discours que prononcrent en sa prsence les prsidens du
snat et du conseil-d'tat, n'avaient rien de moins louangeur que par le
pass; mais il fut facile de dmler dans ses rponses que, s'il avait
pu feindre d'oublier les dsastres prouvs en Russie, il tait plus
vivement proccup de l'chauffoure du gnral Malet, que de toute
autre chose[71]. Quant  moi, je ne tairai point le sentiment pnible
que j'prouvai la premire fois que je sortis dans Paris, et que je
traversai les promenades publiques  mes heures de loisir: je fus frapp
de la quantit extraordinaire de personnes en deuil que je rencontrai;
c'taient des femmes, des soeurs de nos braves moissonns dans les champs
de la Russie; mais je gardai pour moi cette pnible observation.

Quelques jours aprs mon retour  Paris, Leurs Majests assistrent 
une reprsentation  l'Opra, o l'on donnait _la Jrusalem dlivre_;
je m'y rendis de mon ct dans une loge qu'avait eu la bont de me
donner pour ce soir-l M. le comte Rmusat, premier chambellan de
l'empereur, et charg des thtres. Je fus tmoin de la rception qui
fut faite  l'empereur et  l'impratrice. Jamais je n'avais vu plus
d'enthousiasme, et je dois avouer que la transition tait brusque pour
moi du passage rcent de la Brsina  une reprsentation vraiment
magique. C'tait un dimanche. Je quittai le spectacle un peu avant la
fin, afin de me trouver au palais au retour de l'empereur. Je me trouvai
 temps pour le dshabiller, et je me rappelle que ce soir-l Sa Majest
me parla de la querelle que Talma avait eue peu de jours avant son
arrive avec Geoffroy. L'empereur, quoiqu'il aimt beaucoup Talma, lui
donnait compltement tort. Il rpta plusieurs fois: Un vieillard!...
Un vieillard!... Cela n'est pas excusable!... Parbleu! ajouta-t-il en
souriant, est-ce qu'on ne dit pas du mal de moi?... N'ai-je pas aussi
mes critiques qui ne m'pargnent gure? Il n'aurait pas d tre plus
susceptible que moi. Cette affaire passa cependant sans dsagrment
pour Talma; car, je le rpte, l'empereur l'aimait beaucoup, et le
comblait de pensions et de cadeaux.

Talma, sous ce rapport, tait du petit nombre des privilgis: car le
chapitre des cadeaux n'tait pas le fort de Sa Majest, surtout 
l'gard de son service particulier. Nous approchions alors du 1er
janvier: mais nous n'avions point  btir sur cette poque de chteaux
en Espagne: car l'empereur ne donnait jamais d'trennes; nous savions
que nous ne devions compter que sur nos molumens, et,  moi
particulirement, il m'tait bien impossible de faire aucune conomie;
car l'empereur voulait que ma toilette ft extrmement recherche.
C'tait vraiment une chose bien extraordinaire que de voir le matre de
la moiti de l'Europe, ne pas ddaigner de s'occuper de la toilette de
son valet de chambre; c'tait au point que lorsqu'il me voyait un habit
neuf qui lui plaisait, il ne manquait jamais de m'en faire compliment;
puis il ajoutait: Vous tes bien beau, M. Constant.

 l'poque mme du mariage de l'empereur et de Marie-Louise, et  celle
de la naissance du roi de Rome, les personnes composant le service
particulier de Sa Majest n'avaient reu aucun prsent; l'empereur avait
trouv que les dpenses de ces deux crmonies s'taient leves trop
haut. Une fois cependant, mais sans que cela ft dtermin par aucune
circonstance particulire, l'empereur me dit un matin, comme je
finissais de l'habiller: Constant, allez trouver M. Mennevalle, je lui
ai donn l'ordre de vous acheter dix-huit cents livres de rente[72]. Or
il arriva que, la rente ayant mont dans l'intervalle de l'ordre 
l'achat, au lieu de dix-huit cents livres de rente je n'en eus que
dix-sept, que je vendis peu de temps aprs; et c'est avec le produit de
cette vente que j'achetai une modeste proprit dans la fort de
Fontainebleau.

Quelquefois l'empereur faisait des cadeaux aux princes et aux princesses
de sa famille; j'tais presque toujours charg de les porter, et je puis
assurer qu' deux ou trois exceptions prs, les fonctions du
commissionnaire furent des fonctions parfaitement gratuites,
circonstance que je ne rappelle ici que comme un simple souvenir. La
reine Hortense et le prince Eugne ne furent jamais compris, du moins 
ma connaissance, dans la distribution des largesses impriales: la
princesse Pauline tait la plus favorise.

Malgr les nombreuses occupations de l'empereur qui, depuis son retour
de l'arme, passait un temps considrable des jours et une partie des
nuits  travailler dans son cabinet, il se montrait plus frquemment en
public que par le pass. Il sortait presque sans suite; le 2 janvier
1813, par exemple, je me souviens qu'il alla, accompagn seulement du
marchal Duroc, visiter la basilique de Notre-Dame, les travaux de
l'archevch, ceux du dpt central des vins; puis, traversant le pont
d'Austerlitz, les greniers d'abondance, la fontaine de l'lphant, et
enfin le palais de la Bourse, dont Sa Majest parlait souvent comme du
plus beau monument qui existerait en Europe. Au surplus la passion des
monumens tait, aprs celle de la guerre, celle qui tait la plus vive
dans l'empereur. Le froid tait assez rigoureux pendant que Sa Majest
se livrait  ces excursions presque solitaires; mais, en vrit, le
froid de Paris tait une temprature bien douce pour tous ceux qui
revenaient de Russie.

Je remarquai  cette poque, c'est--dire  la fin de 1812 et au
commencement de 1813, que jamais l'empereur n'avait t aussi
frquemment  la chasse. Deux ou trois fois par semaine je l'aidais 
endosser l'habit de sa livre, qu'il portait comme toutes les personnes
de sa suite, conformment  l'usage renouvel de l'ancienne monarchie.
Plusieurs fois l'impratrice l'accompagna en calche, quoique le froid
ft trs-vif; mais quand il avait dit quelque chose, il n'y avait point
d'observation  faire. Sachant combien le plaisir de la chasse tait
ordinairement fastidieux pour Sa Majest, je m'tonnais du nouveau got
qui lui tait survenu; mais j'appris bientt que l'empereur n'agissait
ainsi que par politique. Un jour que le marchal Duroc tait dans sa
chambre, pendant qu'il mettait son habit vert  galons d'or, j'entendis
l'empereur dire au marchal: Il faut bien que je me donne du mouvement
et que les journaux en parlent, puisque ces imbciles de journaux
anglais rptent tous les jours que je suis malade, que je ne puis
remuer, que je ne suis plus bon  rien. Patience!... Je leur ferai
bientt voir que je suis aussi sain de corps que d'esprit. Au surplus,
je crois que l'exercice de la chasse, pris modrment, tait
trs-favorable  la sant de l'empereur; car je ne l'avais jamais vu
mieux portant qu'au moment o les journaux anglais se plaisaient  le
faire malade, et peut-tre par leurs annonces mensongres
contriburent-ils  le rendre encore mieux portant.




CHAPITRE X.

     Chasse et djeun  Grosbois.--L'impratrice et ses dames.--Voyage
     inattendu.--La route de Fontainebleau.--Costumes de chasse, et
     dsappointement des dames.--Prcautions prises pour
     l'impratrice.--Le prtexte et les motifs du voyage.--Concordat
     avec le pape.--Insignes calomnies sur l'empereur.--Dmarches
     prparatoires et l'vque de Nantes.--Erreurs mensongres
     releves.--Premire visite de l'empereur au Pape.--La vrit sur
     leurs relations.--Distribution de grces et de faveurs.--Les
     cardinaux.--Repentir du pape aprs la signature du
     concordat.--Rcit fait par l'empereur au marchal Kellermann.--Ses
     hautes penses sur Rome ancienne et Rome moderne.--tat du
     pontificat selon Sa Majest.--Retour  Paris.--Armniens et offres
     de cavaliers quips.--Plans de l'empereur, et Paris la plus belle
     ville du monde.--Conversation de l'empereur avec M. Fontaine sur
     les btimens de Paris.--Projet d'un htel pour le ministre du
     royaume d'Italie.--Note crite par l'empereur sur le palais du roi
     de Rome.--Dtails incroyables dans lesquels entre
     l'empereur.--L'lyse dplaisant  l'empereur, et les Tuileries
     inhabitables.--Passion plus vive que jamais pour les btimens.--Le
     roi de Rome  la revue du champ de Mars.--Enthousiasme du peuple
     et des soldats.--Vive satisfaction de l'empereur.--Nouvelles
     questions sur Rome adresses  M. Fontaine.--Mes appointemens
     doubls le jour de la revue  dater de la fin de l'anne.


LE 19 janvier, l'empereur envoya prvenir l'impratrice qu'il allait
chasser dans les bois de Grosbois, qu'il djeunerait chez la princesse
de Neufchtel, et que Sa Majest y viendrait avec lui. L'empereur me dit
aussi de me rendre  Grosbois pour l'aider  changer de linge aprs la
chasse. Cette partie eut lieu comme l'empereur l'avait annonc. Mais
quelle fut la surprise de toutes les personnes de la suite de
l'empereur, lorsqu'au moment de remonter en voiture, au lieu de
reprendre la route de Paris, Sa Majest donna l'ordre de se diriger sur
Fontainebleau! L'impratrice et les dames qui l'accompagnaient n'avaient
absolument que leur costume de chasse, et l'empereur se divertit un peu
des tribulations de coquetterie que les dames prouvrent en se voyant
inopinment engages dans une campagne sans munitions de toilette. Avant
de partir de Paris, l'empereur avait donn des ordres pour que l'on
envoyt en toute hte  Fontainebleau tout ce qui pouvait tre
ncessaire  l'impratrice; mais ses dames se trouvaient prises au
dpourvu, et c'tait une chose curieuse que de les voir expdier, en
arrivant, exprs sur exprs pour avoir les objets de premire ncessit
dont elles demandaient le prompt envoi.

Cependant on sut bientt que la partie de chasse et le djeuner 
Grosbois n'avaient t que des prtextes, et que le but de l'empereur
avait t de terminer lui-mme avec le pape les diffrends qui
existaient encore entre Sa Saintet et Sa Majest. Toutes choses ayant
t prpares et convenues, l'empereur et le pape signrent le 25 un
arrangement, sous le nom de concordat, dont voici la teneur.

Sa Majest l'empereur et roi et Sa Saintet, voulant mettre un terme
aux diffrends qui se sont levs entre eux, et pourvoir aux difficults
survenues sur plusieurs affaires de l'glise, sont convenus des articles
suivans, comme devant servir de base  un arrangement dfinitif.

ART. Ier. Sa Saintet exercera le pontificat en France et dans le
royaume d'Italie de la mme manire et dans les mmes formes que ses
prdcesseurs.

2. Les ambassadeurs, ministres, chargs d'affaires des puissances prs
du Saint Pre, et les ambassadeurs, ministres ou chargs d'affaires que
le pape pourrait avoir prs des puissances trangres, jouiront des
immunits et privilges dont jouissent les membres du corps
diplomatique.

3. Les domaines que le Saint Pre possdait, et qui ne sont pas alins,
seront exempts de toute espce d'impt; ils seront administrs par ses
agens ou chargs d'affaires. Ceux qui seront alins seront remplacs
jusqu' la concurrence de deux millions de francs de revenu.

4. Dans les six mois qui suivront la notification d'usage de la
nomination par l'empereur aux archevchs et vchs de l'empire et du
royaume d'Italie, le pape donnera l'institution canonique, conformment
aux concordats et en vertu du prsent indult. L'information pralable
sera faite par le mtropolitain. Les six mois expirs sans que le pape
ait accord l'institution, le mtropolitain, et  son dfaut, ou s'il
s'agit du mtropolitain, l'vque le plus ancien de la province
procdera  l'institution de l'vque nomm, de manire qu'un sige ne
soit jamais vacant plus d'une anne.

5. Le pape nommera, soit en France, soit dans le royaume d'Italie,  dix
vchs qui seront ultrieurement dsigns de concert.

6. Les six vchs suburbicaires seront rtablis. Ils seront  la
nomination du pape. Les biens actuellement existans seront restitus, et
il sera pris des mesures pour les biens vendus.  la mort des vques
d'Anagni et de Rieti, leurs diocses seront runis auxdits six vchs,
conformment au concert qui aura lieu entre Sa Majest et le Saint Pre.

7.  l'gard des vques des tats romains, absens de leurs diocses par
les circonstances, le saint pre pourra exercer en leur faveur son droit
de donner des vchs _in partibus_. Il leur sera fait une pension gale
au revenu dont ils jouissaient, et ils pourront tre replacs aux siges
vacans, soit de l'empire, soit du royaume d'Italie.

8. Sa Majest et Sa Saintet se concerteront en temps opportun sur la
rduction  faire, s'il y a lieu, aux vchs de la Toscane et du pays
de Gnes, ainsi que pour les vchs  tablir en Hollande et dans les
dpartemens ansatiques.

9. La propagande, la pnitencerie, les archives seront tablis dans le
lieu du sjour du Saint Pre.

10. Sa Majest rend ses bonnes grces aux cardinaux, vques, prtres,
laques, qui ont encouru sa disgrce par suite des vnemens actuels.

11. Le Saint Pre se porte aux dispositions ci-dessus par considration
de l'tat actuel de l'glise, et dans la confiance que lui a inspire
Sa Majest qu'elle accordera sa puissante protection aux besoins si
nombreux qu'a la religion dans les temps o nous vivons.

NAPOLON. PIE VII.

Fontainebleau le 25 janvier 1813.

On a cherch, par tous les moyens possibles,  jeter de l'odieux sur la
conduite de l'empereur dans cette circonstance. On l'a accus d'avoir
injuri le pape, de l'avoir menac mme: tout cela est de la plus
insigne fausset. Les choses se passrent de la faon la plus
convenable. M. Devoisin, vque de Nantes, ecclsiastique trs-estim de
l'empereur, et son mdiateur favori dans les discussions frquentes qui
s'levaient entre le pape et Sa Majest, tait venu aux Tuileries le 19
janvier. Aprs tre rest deux heures enferm avec Sa Majest, il tait
parti pour Fontainebleau. Ce fut immdiatement aprs cette entrevue que
l'empereur monta en voiture avec l'impratrice, en costume de chasse,
suivi de tout le service, galement en costume de chasse.

Le pape, prvenu par M. l'vque de Nantes, attendait Sa Majest; les
points importans taient convenus d'avance et rgls, il ne s'agissait
plus que de quelques clauses accessoires au but principal du concordat;
il est donc impossible que l'entrevue n'ait point t amicale. On se
pntrera de cette vrit d'autant plus que l'on voudra rflchir aux
excellentes dispositions du Saint Pre  l'gard de l'empereur, 
l'amiti qu'ils avaient l'un pour l'autre,  l'admiration que le grand
gnie de Napolon inspirait au pape. J'affirme donc, parce que je crois
pouvoir le faire, que toutes les choses se passrent honorablement, et
que le concordat fut sign librement et sans contrainte par Sa Saintet
en prsence des cardinaux runis  Fontainebleau. C'est une calomnie
atroce que d'avoir os dire que, sur les refus ritrs du pape,
l'empereur lui mit une plume trempe d'encre  la main, et, lui
saisissant le bras et les cheveux, le fora de signer en lui disant
qu'il _le lui ordonnait_, et que sa dsobissance serait punie d'une
prison perptuelle. Il faut avoir bien peu connu le caractre de
l'empereur, pour ajouter foi  ce conte absurde.

Une personne prsente  cette entrevue, dont on s'est plu si mchamment
 dnaturer les circonstances, me les a toutes racontes: c'est d'aprs
elle que je parle. Aussitt son arrive  Fontainebleau, l'empereur fit
une visite au Saint Pre, qui la lui rendit le lendemain: celle-ci dura
deux heures au moins; pendant ce temps la contenance de Sa Majest fut
toujours calme et ferme  la vrit, mais pleine de bienveillance et de
respect pour la personne vnrable du pape. Quelques stipulations du
trait alarmaient la conscience du Saint Pre, l'empereur s'en aperut;
et, sans attendre de rclamations, dclara qu'il y renonait. Ce procd
subjugua tout ce qu'il pouvait rester de scrupules dans l'esprit de Sa
Saintet; un secrtaire fut appel, et rdigea les articles du trait,
que le pape approuva l'un aprs l'autre avec une bont toute paternelle.

Le 25 janvier, le concordat tant dfinitivement arrt, le Saint Pre
se rendit dans les appartemens de Sa Majest l'impratrice. Les deux
contractans paraissaient galement satisfaits; c'est une preuve de plus
qu'il n'y avait eu ni tromperie ni violence. Le concordat fut sign par
les augustes personnages, au milieu d'un cercle magnifique de cardinaux,
d'vques, de militaires, etc. Le cardinal Doria remplissait les
fonctions de grand matre des crmonies: ce fut lui qui recueillit les
signatures.

Je ne saurais dire combien il y eut ensuite de flicitations donnes et
reues, de grces demandes et obtenues, de reliques, de dcorations, de
chapelets, de tabatires, distribus de part et d'autre. Le cardinal
Doria reut de la propre main de Sa Majest l'aigle d'or de la
Lgion-d'Honneur. Le grand aigle fut aussi donn au cardinal
Fabricio-Ruffo; le cardinal Maury, l'vque de Nantes, l'archevque de
Tours reurent la grande croix de l'ordre de la Runion; les vques
d'vreux et de Trves, la croix d'officiers de la Lgion-d'Honneur;
enfin le cardinal de Bayanne et l'vque d'vreux furent faits snateurs
par Sa Majest. Le docteur Porta, mdecin du pape, fut gratifi d'une
pension de douze mille francs, et le secrtaire ecclsiastique, qui
tait venu dans le cabinet transcrire les articles du concordat, reut
en cadeau une magnifique bague en brillans.

 peine Sa Saintet eut-elle sign le concordat qu'elle s'en repentit.
Ce fut ainsi que l'empereur le dit au marchal Kellermann, en se
trouvant avec lui  Mayence vers la fin du mois d'avril.

Le lendemain de la signature du fameux concordat de Fontainebleau, le
pape devait dner en public avec moi; mais dans la nuit, il fut malade
ou feignit de l'tre. C'tait vraiment un agneau, tout--fait bon homme,
un vritable homme de bien, que j'estime, que j'aime beaucoup, et qui de
son ct me le rend un peu, j'en suis sr.

Croiriez-vous, continua Sa Majest, qu'il m'crivit huit jours aprs,
qu'il tait bien fch d'avoir sign, que sa conscience lui en faisait
un reproche, et qu'il me priait avec instance de regarder le concordat
comme non avenu? C'est qu'immdiatement aprs que je l'eus quitt, il
retomba dans les mains de ses conseillers habituels, qui lui firent un
pouvantail de ce qu'il venait d'arrter. Si nous eussions t seuls,
j'en aurais fait ce que j'aurais voulu. Je lui rpondis que ce qu'il me
demandait tait contraire aux intrts de la France, qu'tant d'ailleurs
infaillible, il n'avait pu se tromper, et que sa conscience tait trop
prompte  s'alarmer.

Dans le fait, qu'tait Rome ancienne, et qu'tait-elle aujourd'hui?
Froisse par les consquences imprieuses de la rvolution,
pourrait-elle se relever et se maintenir? Un gouvernement vicieux dans
l'ordre politique a succd  l'ancienne lgislation romaine qui, sans
tre parfaite, tait cependant propre  former de grands hommes dans
tous les genres. Rome moderne a appliqu  l'ordre politique des
principes qui pouvaient tre respectables dans l'ordre religieux, et
leur a donn une extension fatale au bonheur des peuples...

Ainsi la _charit_ est la plus parfaite des vertus chrtiennes... Il
faut donc faire la charit  ceux qui la demandent. Voil le
raisonnement qui a rendu Rome le rceptacle de la lie de toutes les
nations. On y voit runis (m'a-t-on dit, car je n'y ai jamais t) tous
les fainans de la terre qui viennent s'y rfugier, assurs qu'ils sont
d'y trouver une nourriture abondante et des largesses considrables.
C'est ainsi que le territoire papal, que la nature avait destin 
produire des richesses immenses, par sa position sous un ciel heureux,
par la multiplicit des ruisseaux dont il est arros et encore plus par
la bont du sol, languit faute de culture. Berthier m'a souvent rpt
que l'on traverse des pays considrables sans apercevoir l'empreinte de
la main des hommes. Les femmes mmes, qui sont regardes comme les plus
belles de l'Italie, y sont indolentes, et leur esprit n'est susceptible
d'aucune activit pour les soins ordinaires de la vie: c'est la mollesse
des moeurs de l'Asie.

Rome moderne s'est borne  conserver une certaine prminence par les
merveilles des arts qu'elle renfermait. Mais nous l'avons un peu
affaiblie, cette prminence; le Musum s'est enrichi de tous ces
chefs-d'oeuvre dont elle tirait tant de vanit; et bientt le beau
monument de la Bourse qui s'lve  Paris, l'emportera sur tous ceux de
l'Europe ancienne et moderne.

La France avant tout.

Pour en revenir  l'ordre politique, que pouvait tre le gouvernement
papal dans son tat actuel en prsence des grandes souverainets de
l'Europe? De vieux petits souverains parvenaient au trne pontifical
dans un ge o l'on ne soupire qu'aprs le repos.  cette poque de la
vie, tout est routine, tout est habitude; on ne songe qu' jouir de sa
grandeur et  la faire rejaillir sur sa famille. Un pape n'arrive au
pouvoir souverain qu'avec un esprit rtrci par un long usage de
l'intrigue, et avec la crainte de se faire des ennemis puissans qui
pourraient dans la suite se venger sur sa famille; car son successeur
est toujours inconnu. Enfin il ne veut que vivre et mourir tranquille.
Pour un Sixte-Quint, que de papes n'y a-t-il pas eu qui ne s'occupaient
que d'objets minutieux, aussi peu intressans dans le vritable esprit
de la religion que propres  inspirer du mpris pour un pareil
gouvernement? Mais ceci nous mnerait? trop loin[73].

Depuis son retour de Moscou, Sa Majest s'tait occupe, avec une
activit sans gale, des moyens  prendre pour arrter l'invasion des
Russes qui, runis aux Prussiens depuis la dfection du gnral Yorck,
formaient une masse des plus formidables. Des leves nouvelles avaient
t ordonnes: pendant deux mois on avait reu et utilis les offres
innombrables de chevaux et de cavaliers faites par toutes les villes de
l'empire, par les administrations, par les individus riches tenant de
prs  la cour, etc. La garde impriale fut rorganise par les soins du
brave duc de Frioul, qui devait, hlas! quelques mois aprs, tre enlev
 ses nombreux amis.

Au milieu de ces graves occupations, Sa Majest ne perdait pas de vue
son plan favori, de faire de Paris la plus belle ville du monde. Une
semaine ne se passait jamais sans que les architectes et les ingnieurs
fussent admis  lui prsenter leurs devis,  lui faire des rapports,
etc.

C'est une honte, disait un jour l'empereur en regardant la caserne de
la garde, espce de hangar noir et enfum, c'est une honte, disait-il 
M. Fontaine, de faire des btimens aussi affreux que ceux de Moscou. Je
n'aurais jamais d laisser excuter un pareil ouvrage: n'tes-vous pas
mon premier architecte? L dessus M. Fontaine s'excusa en faisant
observer  Sa Majest que les constructions de Paris ne le regardaient
pas, qu'il avait bien l'honneur d'tre le premier architecte de
l'empereur, mais pour les Tuileries et le Louvre seulement. C'est vrai,
reprit Sa Majest; mais ne pourrait-on pas, dit-elle en montrant le
quai,  la place de ce chantier  bois, qui fait d'ici un trs-mauvais
effet, construire un htel pour le ministre d'Italie? M. Fontaine
rpondit que la chose tait trs-faisable, mais qu'il faudrait pour cela
trois  quatre millions. Alors l'empereur sembla abandonner cette ide,
et pensant au jardin des Tuileries, peut-tre  cause de la conspiration
du gnral Malet, il dit de mettre en tat toutes les fermetures du
palais de manire  ce que la mme clef pt servir pour toutes les
serrures. Cette clef, ajouta Sa Majest, devra tre remise au grand
marchal tous les soirs aprs les portes fermes.

Quelques jours aprs cet entretien avec M. Fontaine, l'empereur lui
remit pour lui et pour M. Costaz la note suivante, dont une copie est
tombe entre mes mains. Sa Majest tait alle, dans la matine, visiter
les constructions de Chaillot.

Il serait temps de discuter la construction du palais du roi de Rome.

Je ne veux point que l'on m'entrane dans des dpenses folles; je
voudrais un palais moins grand que celui de Saint-Cloud, mais plus grand
que celui du Luxembourg.

Je voudrais pouvoir l'habiter lorsque le seizime million sera dpens;
alors ce sera le moyen que je puisse en jouir; si, au lieu de cela, on
me fait des choses  prtention, il en sera de celui-ci comme du Louvre,
qui n'a jamais t termin.

Il faut commencer par les plantations, dterminer l'enceinte, et la
fermer.

Je veux que ce palais soit un peu plus beau que celui de l'lyse; or
l'lyse ne coterait pas huit millions  construire; il est cependant
l'un des plus beaux palais de Paris.

Celui du roi de Rome sera le second palais aprs le Louvre, qui est un
grand palais. Ce ne sera, pour ainsi dire, qu'une maison de campagne
pour Paris; car on prfrera toujours passer l'hiver au Louvre et aux
Tuileries.

J'ai peine  croire que Saint-Cloud cott seize millions  construire.

Avant de voir le projet, je veux qu'il ait t bien discut et arrt
par le comit des btimens, de manire que j'aie l'assurance que cette
somme de seize millions ne sera point dpasse: je ne veux point une
chimre, mais une chose relle pour moi, et non pas pour le plaisir de
l'architecte. L'achvement du Louvre suffit pour faire la part de sa
gloire. Quand une fois le projet sera adopt, je le mnerai grand
train.

L'lyse ne me plat point, et les Tuileries sont inhabitables. Rien ne
pourra me plaire, s'il n'est extrmement simple, et bti suivant mes
gots et ma manire de vivre. Alors ce palais me sera utile. Je veux en
quelque faon que ce soit un _Sans-souci_ renforc. Je veux surtout que
ce soit un palais agrable plutt qu'un beau jardin, deux conditions qui
sont incompatibles; qu'il soit entre cour et jardin, comme les
Tuileries; que de mon appartement je puisse aller me promener dans le
jardin et le parc, comme  Saint-Cloud: mais  Saint-Cloud il y a
l'inconvnient de ne pas avoir de parc pour la maison.

Il faut aussi tudier l'exposition, de manire que mon appartement soit
au nord et au midi, afin que suivant la temprature je puisse changer de
logement.

Il faut que mon logement d'habitation soit celui d'un riche
particulier, comme celui de mon petit appartement  Fontainebleau.

Il faut que mon appartement soit trs-prs de celui de l'impratrice et
au mme tage.

Enfin il me faut _un palais de convalescent, ou d'habitation pour un
homme sur le retour de l'ge_. Je veux un petit thtre, une petite
chapelle, etc.; et surtout que l'on ait grand soin qu'il n'y ait point
d'eau stagnante autour du palais.

Le got des btimens tait alors pouss  l'excs par l'empereur; il
semblait un architecte plus actif, plus press d'excuter ses plans,
plus jaloux de ses ides que tous les architectes du monde. Cependant,
l'ide de mettre le palais du roi de Rome sur les hauteurs de Chaillot
n'tait pas tout entire  lui, M. Fontaine pouvait en revendiquer la
meilleure part: on en avait parl la premire fois  propos du palais de
Lyon qui, pour avoir une belle apparence, disait M. Fontaine, avait
besoin d'tre situ sur une lvation qui pt dominer la ville, comme
par exemple les hauteurs de Chaillot dominent Paris. L'empereur n'eut
pas l'air de prendre garde  ce que venait de dire M. Fontaine; il
avait, deux ou trois jours auparavant, donn l'ordre que l'on mt le
chteau de Meudon en tat de recevoir son fils... quand, un matin, il
fit appeler l'architecte, et lui dit de lui prsenter un projet pour
l'embellissement du bois de Boulogne, en y ajoutant une maison de
plaisance btie sur le sommet de la montagne de Chaillot. Qu'en
dites-vous? ajouta-t-il en souriant; le lieu vous parat-il bien
choisi?

Un matin du mois de mars, l'empereur fit apporter son fils  une revue
qu'il passait au Champ-de-Mars; ce fut un enthousiasme impossible 
dcrire; la sincrit ne pouvait point en tre suspecte, car il tait
facile de voir que les cris partaient du coeur: aussi l'empereur fut-il
vivement mu. Il rentra aux Tuileries dans la plus charmante disposition
d'esprit; il caressait le roi de Rome, le couvrait de baisers, en
faisant remarquer  M. Fontaine et  moi l'intelligence prcoce que ce
cher enfant tmoignait. Il n'a pas eu peur du tout, disait Sa Majest;
il semblait savoir que tous ces braves taient de ma connaissance. Ce
jour-l, il causa long-temps avec M. Fontaine, en jouant avec son fils
qu'il tenait dans ses bras; la conversation tant venue  tomber sur
Rome et ses monumens, M. Fontaine parla du Panthon avec l'admiration la
plus profonde. L'empereur lui demanda s'il avait habit Rome, et sur la
rponse de M. Fontaine qu'il y tait rest trois ans  son premier
voyage, C'est une ville que je n'ai pas vue, continua Sa Majest;
j'irai srement un jour. C'est la ville du peuple-roi. Et ses yeux se
fixrent sur le roi de Rome avec tout l'orgueil de la tendresse
paternelle.

Lorsque M. Fontaine fut sorti, l'empereur me fit signe d'approcher, et
commena par me tirer les oreilles, selon son habitude quand il tait de
bonne humeur. Aprs quelques questions personnelles, il me demanda de
combien taient mes appointemens.--Sire, six mille francs.--Et
monsieur Colin, combien a-t-il?--Douze mille francs.--Douze mille
francs! Cela n'est pas juste; vous ne devez pas avoir moins que M.
Colin: je me ferai rendre compte de cela. Sa Majest eut en effet la
bont de se faire informer sur-le-champ, mais on lui dit que les comptes
de l'anne taient faits. Alors l'empereur m'annona que jusqu' la fin
de l'anne ce serait M. le baron Fain qui me donnerait chaque mois, sur
sa cassette, cinq cents francs, voulant, disait-il, que mes appointemens
fussent gaux  ceux de M. Colin.




CHAPITRE XI.

     Dpart de Murat quittant l'arme pour retourner  Naples.--Eugne
     commandant au nom de l'empereur.--Quartier gnral  Posen.--Les
     dbris de l'arme.--Nouvelles de plus en plus
     inquitantes.--Rsolution de dpart.--Bruits jets en
     avant.--L'impratrice rgente.--Serment de l'impratrice.--Notre
     dpart pour l'arme.--Marche rapide sur Erfurt.--Visite  la
     duchesse de Weymar.--Satisfaction cause  l'empereur par sa
     rception.--Maison de l'empereur pour la campagne de 1813.--La
     petite ville d'Eckartsberg transforme en
     quartier-gnral.--L'empereur au milieu d'un vacarme
     inou.--Arrive  Lutzen, et bataille gagne le lendemain.--Mort du
     duc d'Istrie.--Lettre de l'empereur  la duchesse
     d'Istrie.--Monument rig au duc par le roi de Saxe.--Belle
     conduite des jeunes conscrits.--Opinion de Ney  leur gard.--Les
     Prussiens commands par leur roi en personne.--L'empereur au milieu
     des balles.--Entre de Sa Majest  Dresde le jour o l'empereur
     Alexandre avait quitt cette ville.--Dputation, et rponse de
     l'empereur.--Explosion, et l'empereur lgrement bless.--Mission
     du gnral Flahaut auprs du roi de Saxe.--Longue confrence entre
     le roi de Saxe et l'empereur.--Plaintes de l'empereur sur son
     beau-pre.--Flicitations de l'empereur d'Autriche aprs la
     victoire.--M. de Bubna  Dresde.--L'empereur ne prenant point de
     repos.--Facult de dormir en tous lieux et  toute heure.--Bataille
     de Bautzen.--Admirable mouvement de piti de la population
     saxonne.--L'empereur, le baron Larrey, et vive discussion.--Les
     conscrits blesss par maladresse.--Injustice de l'empereur reconnue
     par lui-mme.


DEPUIS que l'empereur avait quitt l'arme et laiss, comme on l'a vu,
le commandement au roi de Naples, Sa Majest sicilienne avait elle-mme
abandonn le commandement qui lui avait t confi, et l'avait remis, en
partant pour ses tats, au prince Eugne. L'empereur tait trs-avide
des nouvelles qu'il recevait de Posen o tait le grand quartier-gnral
vers la fin de fvrier et au commencement de mars; mais le prince
vice-roi n'avait gure sous ses ordres que des dbris de diffrens
corps, dont quelques-uns n'taient plus reprsents que par un
trs-petit nombre d'hommes.

D'ailleurs chaque fois que les Russes se prsentaient en forces, il n'y
avait d'autre parti  prendre que celui de se retirer; et chaque jour,
durant le mois de mars, les nouvelles devinrent de plus en plus
inquitantes. L'empereur se dcida donc,  la fin de Mars,  partir
trs-prochainement pour l'arme.

Dj, depuis assez long-temps, l'empereur, proccup de la tentative que
Malet avait faite pendant sa dernire absence, s'tait exprim sur le
danger de laisser son gouvernement sans chef, et les journaux avaient
t remplis de recherches sur les crmonies usites lorsque la rgence
du royaume avait t autrefois dfre  des reines. Comme on
connaissait dans le public le moyen frquemment adopt par Sa Majest de
nourrir  l'avance l'opinion sur ce qu'elle avait l'intention de faire,
personne ne fut surpris de la voir, avant de partir, confier la rgence
 l'impratrice Marie-Louise, les circonstances ne lui ayant pas encore
permis de la faire couronner, ainsi que depuis long-temps il en avait le
dsir. L'impratrice prta le serment solennel au palais de l'lyse, en
prsence des princes grands dignitaires et des ministres. Le duc de
Cadore fut nomm secrtaire de la rgence, pour conseiller Sa Majest
l'impratrice de concert avec l'archi-chancelier: le commandement de la
garde fut confi au gnral Cafarelli.

L'empereur partit de Saint-Cloud le 15 avril  quatre heures du matin.
Le lendemain  minuit, il entrait  Mayence. En arrivant, Sa Majest
apprit qu'Erfurt et toute la Westphalie taient en proie aux alarmes
les plus vives: rien ne pourrait exprimer la rapidit que cette nouvelle
lui fit donner  sa marche: en huit heures il fut  Erfurt. Sa Majest
s'arrta peu dans cette dernire ville; les renseignemens qu'elle y
recueillit la tranquillisrent pleinement sur les suites de la campagne.
En sortant d'Erfurt, l'empereur voulut passer par Weimar pour saluer la
grande duchesse; il lui fit sa visite le mme jour et  la mme heure
que l'empereur Alexandre se rendait de Dresde  Toeplitz pour voir
l'autre duchesse de Weimar (la princesse hrditaire, sa soeur).

La grande duchesse reut l'empereur avec une grce dont il fut enchant.
Leur entretien dura prs d'une demi-heure. En la quittant, Sa Majest
dit au prince de Neufchtel: Cette femme est toujours tonnante; c'est
vraiment une tte de grand homme. Le duc voulut accompagner l'empereur
jusqu'au bourg d'Eckartsberg, o Sa Majest le retint  dner avec
elle[74].

L'empereur tait log sur la place d'Eckartsberg; il n'avait que deux
chambres; sa suite campait sur le palier et sur les degrs de
l'escalier. Rien de plus extraordinaire que l'aspect de cette petite
ville ainsi transforme pour quelques heures en quartier-gnral. Sur
une place entoure de camps, de bivouacs et de parcs militaires, au
milieu de plus de mille voitures qui se croisaient, se mlaient,
s'accrochaient en tous sens, on voyait dfiler lentement des rgimens,
des convois, des trains d'artillerie, des fourgons, etc.  leur suite,
des troupeaux de boeufs venaient, prcds ou coups par les petites
charrettes des cantinires et des vivandires, quipages si lgers, si
frles, que le moindre choc les endommageait; et puis des maraudeurs qui
rapportaient du fourrage; des paysans conduisant de force les quipages
en jurant et maugrant, au milieu des clats de rire de nos soldats; et
des courriers, des ordonnances, des aides-de-camp se lanant au galop 
travers toute cette multitude d'hommes et de btes, bigarrs, bariols
de la manire la plus bizarre. Et si l'on veut ajouter  cela les
hennissemens des chevaux, le mugissement des boeufs, le bruit des roues
sur le pav, les cris des soldats, les trompettes, les tambours, les
fanfares, les rclamations des habitans, quatre cents personnes qui
demandent ensemble la mme chose en parlant allemand aux Italiens,
franais aux Allemands, comment comprendre jamais qu'il ft possible 
Sa Majest d'tre aussi tranquille, aussi  l'aise au milieu de cet
infernal vacarme que dans son cabinet des Tuileries ou de Saint-Cloud?
Il en tait ainsi pourtant; l'empereur, assis devant une mauvaise table
couverte d'une espce de nappe, une carte sous les yeux, le compas et la
plume  la main, tout entier  ses mditations, ne tmoignait pas la
moindre impatience, on et dit que rien du bruit extrieur ne parvenait
 ses oreilles...; mais qu'un cri de douleur s'levt quelque part, 
l'instant l'empereur levait la tte et donnait l'ordre d'aller
s'informer de ce qui pouvait tre arriv. Le pouvoir de s'isoler aussi
compltement de tout ce qui nous entoure est bien difficile  acqurir;
personne au monde ne l'a possd comme Sa Majest.

Le 1er mai, l'empereur tait  Lutzen. La bataille ne fut livre que
le lendemain. Ce jour-l, sur les six heures du soir, le brave marchal
Bessires, duc d'Istrie, fut emport par un boulet de canon, au moment
o mont sur une hauteur, envelopp d'un long manteau qu'il avait mis
pour ne pas tre remarqu, il venait d'ordonner la spulture du
brigadier de son escorte qu'un premier boulet venait de jeter mort 
quelques pas de lui.

Depuis les premires campagnes d'Italie, le duc d'Istrie n'avait presque
pas quitt l'empereur; il l'avait suivi dans toutes ses campagnes; il
avait assist  toutes ses batailles, et s'y tait toujours distingu
par un courage  toute preuve, par une droiture et une franchise trop
rares chez les hauts personnages dont Sa Majest tait entoure. Il
avait pass par presque tous les grades du commandement de la garde
impriale; et sa grande exprience, ses excellentes qualits, son bon
coeur et son attachement inaltrable l'avaient rendu bien cher  Sa
Majest.

L'empereur fut vivement mu en apprenant la mort du marchal; il resta
quelques instans sans parler, la tte baisse et les yeux fixs sur la
terre. Enfin, dit-il, il est mort de la mort de Turenne; son sort est
digne d'envie; puis il passa la main sur ses yeux et quitta
prcipitamment la place.

Le corps du marchal fut embaum et transport  Paris; l'empereur
crivit la lettre suivante  madame la duchesse d'Istrie.

* * *

Ma cousine, votre mari est mort au champ d'honneur! La perte que vous
faites et celle de vos enfans est grande, sans doute; mais la mienne
l'est davantage encore. Le duc d'Istrie est mort de la plus belle mort
et sans souffrir. Il laisse une rputation sans tache; c'est le plus bel
hritage qu'il ait pu lguer  ses enfans. Ma protection leur est
acquise. Ils hriteront aussi de l'affection que je portais  leur
pre. Trouvez dans toutes ces considrations des motifs de consolations
pour allger vos peines, et ne doutez jamais de mes sentimens pour vous.

Cette lettre n'tant  autre fin, je prie Dieu, ma cousine, qu'il vous
ait en sa sainte et digne garde.

NAPOLON.

* * *

Le roi de Saxe fit lever un monument au duc d'Istrie,  l'endroit mme
o il tait tomb.

La victoire, long-temps dispute dans cette bataille de Lutzen, n'en fut
que plus glorieuse pour l'empereur. Ce fut principalement les jeunes
conscrits qui la gagnrent. Ils se battirent comme des lions. Le
marchal Ney s'y attendait bien, au reste: car avant la bataille il
disait  Sa Majest: Sire, donnez-moi beaucoup de ces petits jeunes
gens-l... Je les mnerai o je voudrai. Les vieilles moustaches en
savent autant que nous, ils rflchissent; ils ont trop de sang-froid:
mais ces enfans intrpides ne connaissent pas les difficults; ils
regardent toujours devant eux, jamais  droite ni  gauche.

Effectivement, au milieu de la bataille, les Prussiens, commands par le
roi en personne, attaqurent avec tant de fureur le corps du marchal
Ney qu'ils le firent plier; mais les conscrits ne prirent point la
fuite: ils attendaient les coups, se ralliaient par pelotons, et
tournaient ainsi autour des ennemis en criant de toutes leurs forces:
_Vive l'empereur!_ L'empereur vint  paratre; alors, remis du choc
terrible qu'ils avaient essuy, lectriss par la prsence du hros, ils
attaqurent  leur tour, avec une violence incomparable. Sa Majest en
fut surprise. Il y a vingt ans, disait-elle, que je commande des armes
franaises, et je n'ai pas encore vu autant de bravoure et de
dvouement.

Il fallait voir ces jeunes soldats, blesss, quelques-uns privs d'un
bras, d'une cuisse, n'ayant plus qu'un souffle de vie, tcher, 
l'approche de l'empereur, de se soulever de terre, et crier de tout ce
qu'il leur restait de voix: _Vive l'empereur!_ Les larmes me viennent
aux yeux quand je songe  cette jeunesse si brillante, si forte et si
courageuse.

Mme bravoure, mme enthousiasme du ct de nos ennemis; les chasseurs
de la garde prussienne taient presque tous des jeunes gens qui voyaient
le feu pour la premire fois; ils se prcipitaient au devant de la mort
et tombaient par centaines avant d'avoir recul d'un pas.

Dans aucune bataille, je crois, l'empereur ne parut plus visiblement
protg par sa destine. Les balles sifflaient  ses oreilles; elles
emportaient, en passant, des morceaux du harnais de son cheval; les
boulets et les grenades roulaient  ses pieds: rien ne l'atteignit. On
voyait toutes ces choses, et l'enthousiasme en redoublait.

L'empereur vit, au commencement de la bataille, s'avancer un bataillon
dont le chef avait t suspendu de ses fonctions, deux ou trois jours
avant, pour une faute assez lgre de discipline. Le pauvre officier
marchait au second rang de ses soldats, dont il tait ador. L'empereur
l'aperoit, fait arrter le bataillon, prend l'officier par la main, et
le remet  la tte de sa troupe. L'effet que produisit cette scne ne
peut se dcrire.

Le 8 mai,  sept heures du soir, l'empereur fit son entre  Dresde, et
prit possession du palais, que l'empereur de Russie et le roi de Prusse
avaient quitt le matin mme.  quelque distance des barrires,
l'empereur fut salu par une dputation de la municipalit de cette
ville. Vous mriteriez, dit-il  ces envoys, que je vous traitasse en
pays conquis. Je sais tout ce que vous avez fait pendant que les allis
occupaient votre ville; j'ai l'tat des volontaires que vous avez
habills, quips et arms contre moi, avec une gnrosit qui a tonn
l'ennemi lui-mme; je sais quelles insultes vous avez prodigues  la
France, et combien d'indignes libelles vous avez  cacher ou  brler
aujourd'hui. Je n'ignore pas les transports de joie que vous avez fait
clater, quand l'empereur de Russie et le roi de Prusse sont entrs dans
vos murs. Vos maisons sont encore ornes de guirlandes, et nous voyons
encore sur le pav les fleurs que vos jeunes filles ont semes sur leurs
pas. Cependant je veux tout pardonner. Bnissez votre roi, car c'est lui
qui vous sauve, et je ne pardonne que pour l'amour de lui. Qu'une
dputation d'entre vous aille le prier de vous rendre sa prsence. C'est
mon aide-de-camp, le gnral Durosnel, qui sera votre gouverneur. Votre
bon roi, lui-mme, ne choisirait pas mieux.

Au moment d'entrer dans la ville, l'empereur apprit qu'une partie de
l'arrire-garde russe cherchait  se maintenir dans la ville neuve,
spare par l'Elbe de la vieille ville, tombe au pouvoir de notre
arme. Aussitt Sa Majest ordonne que tout soit fait pour chasser ce
reste de troupes, et pendant un jour tout entier il n'y eut que
canonnade et fusillade dans la ville, d'une rive  l'autre. Les boulets
et les grenades tombaient comme la grle sur le terrain occup par
l'empereur. Une grenade brisa, prs de lui, la cloison d'un magasin 
poudre et lui lana des dbris  la tte. Heureusement le feu ne prit
point aux poudres. Quelques minutes aprs, une autre grenade tomba entre
Sa Majest et plusieurs Italiens; ils se courbrent pour viter les
effets de l'explosion. L'empereur vit ce mouvement, et, se mettant 
rire, il leur dit: _Ah! coglioni! non fa male_.

Le 11 mai, dans la matine, les Russes taient en fuite et poursuivis,
et l'arme franaise entrait de toutes parts dans la ville. L'empereur
resta toute la journe sur le pont  voir dfiler les troupes. Le
lendemain,  dix heures, la garde impriale prit les armes, et se mit en
bataille sur le chemin de Pirna jusqu'au Grow Garten; l'empereur en
passa la revue, et envoya le gnral Flahaut en avant; le roi de Saxe
arriva vers midi. En se rencontrant, les deux souverains descendirent de
cheval et s'embrassrent; ils entrrent ensuite dans Dresde aux
acclamations gnrales.

Le gnral Flahaut, qui tait all au devant du roi de Saxe, avec une
partie de la garde impriale, reut de ce bon roi les tmoignages les
plus flatteurs de satisfaction et de reconnaissance. Il est impossible
de montrer plus de bonhomie, plus de douceur que le roi de Saxe.
L'empereur disait de lui et de sa famille que c'tait une famille de
patriarches, et que toutes les personnes qui la composaient joignaient 
de grandes vertus une bont expansive qui devait les faire adorer de
leurs sujets. Sa Majest eut toujours pour cette royale personne les
soins les plus affectueux. Tant que la guerre dura, il envoyait chaque
jour des courriers pour tenir le roi au courant des moindres
circonstances; il venait lui-mme le plus souvent qu'il pouvait; enfin
il fut toujours avec lui plein de cette amabilit qu'il savait prendre
si bien et rendre irrsistible quand il le voulait.

Quelques jours aprs son arrive  Dresde, Sa Majest eut avec le roi de
Saxe une longue conversation dans laquelle il fut principalement
question de l'empereur Alexandre. Les qualits et les dfauts de ce
prince furent amplement analyss, et le rsultat de la conversation fut
que l'empereur Alexandre avait t sincre  l'entrevue d'Erfuth, et
qu'il avait fallu des intrigues bien compliques pour l'amener ainsi 
la rupture de toutes leurs liaisons d'amiti. Les souverains sont si
malheureux! disait Sa Majest; toujours circonvenus, toujours entours
de flatteurs ou de conseillers perfides, dont le premier besoin est
d'empcher que la vrit puisse arriver jusqu'aux oreilles de leur
matre, qui a tant d'intrt  la connatre.

Aprs, les deux souverains vinrent  parler de l'empereur d'Autriche. Sa
Majest paraissait profondment afflige de ce que son union avec
l'archiduchesse Marie-Louise, qu'il faisait tout au monde pour rendre
la plus heureuse des femmes, et manqu l'effet, qu'il esprait, de lui
acqurir la confiance et l'amiti de son beau-pre. Mais je ne suis pas
n souverain, disait l'empereur; c'est peut-tre  cause de cela... Et
pourtant, j'aurais cru que cette condition serait un titre de plus 
l'amiti de Franois. Je ne pourrai jamais, je le sens, me persuader que
des liens pareils ne soient pas assez forts pour retenir l'empereur
d'Autriche dans mon alliance. Car enfin je suis son gendre; mon fils est
son petit-fils; il aime sa fille; elle est heureuse... Comment donc
serait-il mon ennemi?

En apprenant la victoire de Lutzen et l'entre de l'empereur  Dresde,
l'empereur d'Autriche se hta d'envoyer M. de Bubna auprs de son
gendre. Il arriva le 16 au soir, et l'entrevue, qu'il obtint aussitt de
Sa Majest, dura jusqu' deux heures aprs minuit. Cela nous donnant
l'espoir que la paix allait se faire, nous arrangemes l-dessus mille
conjectures plus rassurantes les unes que les autres; mais deux ou trois
jours s'coulrent pendant lesquels nous ne vmes que des prparatifs de
guerre qui tromprent bien douloureusement notre espoir. Ce fut alors
que j'entendis ces mots sortis de la bouche de l'infortun marchal
Duroc: Ceci devient trop long! nous y passerons tous. Il avait le
pressentiment de sa mort.

Pendant toute cette campagne l'empereur n'eut pas un instant de repos.
Les jours s'coulaient en combats ou en courses, toujours  cheval; les
nuits, en travaux de cabinet. Je n'ai jamais compris comment son corps
pouvait rsister  de telles fatigues, et pourtant il jouissait presque
constamment de la meilleure sant. La veille de la bataille de Bautzen,
il s'tait couch fort tard, aprs avoir visit tous les postes
militaires. Les ordres tant donns, il s'endormit profondment. Le 20
mai, jour de la bataille, de grand matin, les volutions commencrent,
et nous attendmes, au quartier-gnral, avec une bien vive impatience,
le rsultat de cette journe. Mais la bataille ne devait pas finir ce
jour-l. Aprs une suite de combats tous  notre avantage, quoique
vivement disputs, l'empereur rentra le soir,  neuf heures, au
quartier-gnral, prit un lger repas, et resta avec le prince Berthier
jusqu' minuit. Le reste de la nuit se passa en travail, et  cinq
heures du matin, l'empereur tait debout et prt  retourner au combat.

Trois ou quatre heures aprs son arrive sur le champ de bataille,
l'empereur ne put rsister au sommeil qui l'accablait. Prvoyant l'issue
de la journe, il s'endormit sur la pente d'un ravin, au milieu des
batteries du duc de Raguse. On le rveilla pour lui dire que la bataille
tait gagne.

Ce fait, qui me fut rapport le soir, ne m'tonna point; car j'avais
dj remarqu que, lorsqu'il lui fallait cder au sommeil, ce besoin
imprieux de la nature, l'empereur prenait le repos qui lui tait
ncessaire o et comme il pouvait, en vrai soldat.

Quoique l'affaire ft dcide, on se battit jusqu' cinq heures du soir;
 six heures, l'empereur fit dresser sa tente prs d'une auberge isole
qui avait servi de quartier-gnral  l'empereur Alexandre pendant les
deux jours prcdens. Je reus l'ordre de m'y rendre, et j'accourus
aussitt; mais Sa Majest passa encore toute la nuit  recevoir et
fliciter les principaux chefs, ainsi qu' travailler avec ses
secrtaires.

Tous les blesss qui pouvaient encore marcher taient dj sur la route
de Dresde, o de nombreux secours les attendaient; mais sur le champ de
bataille taient tendus plus de dix mille hommes franais, russes,
prussiens, etc., respirant  peine, mutils, dans un tat  faire piti.
Les efforts du bon et infatigable baron Larrey et d'une multitude de
chirurgiens, encourags par son exemple hroque, ne suffisaient pas
encore aux premiers pansemens. Et quels moyens de transport pour ces
malheureux pouvait-on trouver dans cette campagne dsole, dont tous
les villages avaient t saccags et brls, o il ne restait plus ni
chevaux ni voitures? Fallait-il donc laisser prir tous ces hommes, dans
les plus atroces douleurs, faute de pouvoir les conduire  Dresde?

Ce fut alors que cette population de villageois saxons, que les
dsastres de la guerre devaient avoir aigris, qui voyaient leurs
demeures brles, leurs champs ravags, voulut donner  toute l'arme le
spectacle de ce que la piti peut inspirer de plus sublime au coeur de
l'homme. Ils s'aperurent des inquitudes cruelles auxquelles se
livraient M. Larrey et ses compagnons sur le sort de tant de malheureux
blesss; en un instant, hommes, femmes, enfans, vieillards accourent
avec des brouettes; les blesss sont enlevs, sont poss sur ces frles
voitures; deux ou trois personnes se mettent  chaque brouette, et la
conduisent ainsi jusqu' Dresde, s'arrtant ds que, par un cri ou par
un signe, le bless demandait du repos, s'arrtant pour replacer les
bandages que le mouvement avait drangs, s'arrtant auprs d'une source
pour lui donner  boire et calmer ainsi la fivre qui le dvorait. Je
n'ai jamais rien vu d'aussi touchant.

Le baron Larrey eut avec l'empereur une assez vive discussion. Parmi les
blesss, on avait trouv un grand nombre de jeunes soldats, ayant deux
doigts de la main droite dchirs. Sa Majest crut que ces pauvres
jeunes gens l'avaient fait exprs pour se dispenser du service. Elle le
dit  M. Larrey, qui se rcria hautement, disant que c'tait impossible,
qu'une telle lchet n'tait point dans le caractre de ces braves
conscrits. Comme l'empereur insistait, M. Larrey se laissa emporter
jusqu' le taxer d'injustice. Les choses en taient l, quand on eut la
preuve certaine que ces blessures uniformes venaient toutes de la
prcipitation avec laquelle ces jeunes soldats chargeaient et
dchargeaient leurs fusils, au maniement desquels ils n'taient point
habitus. Alors Sa Majest vit que M. Larrey avait eu raison, et lui sut
bon gr de sa fermet  soutenir ce qu'il savait tre vrai: Vous tes
un parfait homme de bien, M. Larrey, dit l'empereur; je voudrais n'tre
entour que d'hommes comme vous, mais les hommes comme vous sont bien
rares.




CHAPITRE XII.

     Mort du marchal Duroc.--Douleur de l'empereur et consternation
     gnrale dans l'arme.--Dtails sur cet vnement
     funeste.--Impatience de l'empereur de ne pouvoir atteindre
     l'arrire-garde russe.--Deux ou trois boulets creusant la terre aux
     pieds de l'empereur.--Un homme de la garde tu prs de Sa
     Majest.--Annonce de la mort du gnral Bruyre.--Duroc prs
     l'empereur.--Un arbre frapp par un boulet.--Le duc de Plaisance
     annonce, en pleurant, la mort du grand-marchal.--Mort du gnral
     Kirgener.--Soins empresss, mais inutiles.--Le marchal respirant
     encore.--Adieux de l'empereur  son ami.--Consternation impossible
      dcrire.--L'empereur immobile et sans pense.--_ demain
     tout_.--Droute complte des Russes.--Dernier soupir du
     grand-marchal.--Inscription funraire dicte par
     l'empereur.--Terrain achet et proprit viole.--Notre entre en
     Silsie.--Sang-froid de l'empereur.--Sa Majest dirigeant elle-mme
     les troupes.--Marche sur Breslaw.--L'empereur dans une ferme
     pille.--Un incendie dtruisant quatorze fourgons.--Historiette
     dmentie.--L'empereur ne manque de rien.--Entre 
     Breslaw.--Prdiction presque accomplie.--Armistice du 4
     juin.--Sjour  Gorlitz.--Pertes gnreusement payes.--Retour 
     Dresde.--Bruits dissips par la prsence de l'empereur.--Le palais
     Marcolini.--L'empereur vivant comme  Schoenbrunn.--La Comdie
     franaise mande  Dresde.--Composition de la troupe.--Thtre de
     l'Orangerie et la comdie.--La tragdie  Dresde.--Emploi des
     journes de l'empereur.--Distractions, et mademoiselle G...--Talma
     et mademoiselle Mars djeunant avec l'empereur.--Heureuse repartie,
     et politesse de l'empereur.--L'abondance rpandue dans Dresde par
     la prsence de Sa Majest.--Camps autour de la ville.--Fte de
     l'empereur avance de cinq jours.--Les soldats au _Te Deum_.


NOUS tions  la veille du jour o l'empereur, encore tout mu de la
perte qu'il avait faite dans la personne du duc d'Istrie, devait
recevoir le coup qui peut-tre lui fut le plus sensible de tous ceux
dont son me fut atteinte en voyant tomber autour de lui ses vieux
compagnons d'armes. Le lendemain mme du jour o l'empereur avait eu,
avec le baron Larrey, l'espce de discussion que j'ai rapporte  la fin
du chapitre prcdent, fut marqu par la mort irrparable de l'excellent
marchal Duroc. L'empereur en eut l'me brise, et il n'y en eut pas un
seul de nous qui ne lui donnt des larmes sincres; tant il tait juste
et bon quoique grave et svre avec toutes les personnes que la nature
de leur service mettait en contact avec lui. Ce fut une perte
non-seulement pour l'empereur, qui possdait en lui un vritable ami,
mais j'ose dire que c'en fut une aussi pour la France entire, qu'il
adorait jusqu' la passion, et pour laquelle il ne cessait de prodiguer
ses conseils, quoiqu'ils ne fussent pas toujours couts. La mort du
marchal Duroc fut un de ces vnemens tellement douloureux, tellement
imprvus, que l'on reste quelque temps indcis s'il faut y croire, alors
mme qu'une trop vidente ralit ne permet plus de se faire aucune
illusion.

Voici dans quelles circonstances ce funeste vnement vint rpandre la
consternation dans toute l'arme. L'empereur poursuivait l'arrire-garde
russe, qui lui chappait sans cesse. Elle venait de lui chapper pour la
dixime fois peut-tre depuis le matin, aprs avoir tu et fait
prisonniers un bon nombre de nos braves, quand deux ou trois boulets,
creusant la terre aux pieds de l'empereur, excitrent son attention, et
lui firent dire: Comment, aprs une telle boucherie, point de rsultat!
point de prisonniers! Ces gens-l ne me laisseront pas un clou.  peine
avait-il parl, un boulet passe et renverse un chasseur  cheval de
l'escorte presque dans les jambes du cheval de Sa Majest. Ah! Duroc!
ajouta-t-il en se tournant vers le grand marchal, la fortune nous en
veut bien aujourd'hui!--Sire, dit un aide-de-camp qui accourait au
galop, le gnral Bruyres vient d'tre tu.--Mon pauvre camarade
d'Italie! Est-il possible? Ah! il faut en finir pourtant! Et, voyant
sur sa gauche une minence du haut de laquelle il pourra mieux observer
ce qui se passe, l'empereur se dirige de ce ct au milieu d'un nuage de
poussire; le duc de Vicence, le duc de Trvise, le marchal Duroc et le
gnral du gnie Kirgener suivaient Sa Majest de trs-prs; mais le
vent poussait la poussire et la fume avec une telle violence qu'on se
voyait  peine. Tout  coup un arbre, prs duquel l'empereur passait,
est frapp par un boulet qui le renverse  moiti; Sa Majest, arrive
sur le plateau, se retourne pour demander sa lunette, et ne voit plus
que le duc de Vicence. Le duc Charles de Plaisance survient; une pleur
mortelle couvre ses traits; il se penche vers M. le grand-cuyer, et lui
dit quelques mots  l'oreille. Qu'est-ce que c'est? demande vivement
l'empereur, que se passe-t-il?--Sire, dit en pleurant le duc de
Plaisance, le grand-marchal est mort.--Le grand-marchal est mort?
Duroc? Mais vous vous trompez, il tait tout  l'heure  ct de moi!

Plusieurs aides-de-camp arrivent avec un page qui portait la lunette de
Sa Majest. La fatale nouvelle est confirme, en grande partie en moins.
Le duc de Frioul n'tait pas encore mort; mais le coup avait frapp les
entrailles, et tous les secours de l'art devenaient inutiles. Le boulet,
aprs avoir branl l'arbre, avait ricoch sur le gnral Kirgener, qui
tait tomb raide mort, puis sur le duc de Frioul. MM. Yvan et Larrey
taient auprs du bless, qu'on avait transport dans une maison de
Makersdorf; il n'y avait aucun espoir de sauver le marchal.

Dire la consternation de l'arme, la douleur de Sa Majest  cet affreux
vnement, serait impossible. L'empereur donna machinalement quelques
ordres, et revint au camp. Arriv dans le carr de la garde, il s'assit
sur un tabouret devant sa tente, la tte baisse, les mains jointes, et
demeura prs d'une heure ainsi, sans profrer une seule parole.
Cependant on avait  prendre pour le lendemain des mesures essentielles;
le gnral Drouot s'approche, et, d'une voix que les sanglots
entrecoupaient, il demande ce qu'il faut faire:  demain tout, rpond
l'empereur; il ne dit pas un mot de plus. Pauvre homme! murmuraient en
le regardant les vieux grognards de la garde; il a perdu un de ses
enfans.

La nuit close, l'ennemi tant en pleine retraite, et l'arme ayant pris
ses positions, l'empereur sortit du camp, et, accompagn du prince de
Neufchtel, de M. Yvan et du duc de Vicence, il se rendit dans la maison
o l'on avait dpos le grand marchal. La scne fut terrible.
L'empereur dsol embrassa plusieurs fois ce fidle ami, en cherchant 
lui donner quelques esprances; mais le duc, qui connaissait
parfaitement son tat, ne lui rpondit qu'en le suppliant de lui faire
donner de l'opium.  ces mots l'empereur sortit: il ne pouvait plus y
tenir.

Le duc de Frioul mourut le lendemain matin. L'empereur ordonna que son
corps ft transport  Paris pour tre dpos sous le dme des
Invalides; il acheta la maison dans laquelle tait mort le
grand-marchal, et chargea le pasteur du village de faire placer 
l'endroit du lit une pierre sur laquelle seraient gravs ces mots:

Ici le gnral Duroc, duc de Frioul, grand-marchal du palais de
l'empereur Napolon, frapp d'un boulet, est mort dans les bras de
l'empereur, son ami.

La conservation de ce monument fut impose en obligation au locataire de
la maison. Ce fut la condition du don que lui en fit Sa Majest. Le
pasteur, le magistrat du village et le donataire furent appels  cet
effet en prsence de l'empereur; il leur fit connatre ses intentions,
qu'ils s'engagrent solennellement  remplir. Alors Sa Majest, tirant
de sa cassette les fonds ncessaires, les remit  ces messieurs.

Il est bon maintenant que le lecteur sache comment cette convention, si
religieusement contracte, a reu son excution. Cet ordre de
l'tat-major russe le lui apprendra.

Un protocole, en date du 16 (28) mars, constate que l'empereur Napolon
a remis au ministre du culte Hermann,  Makersdorf, la somme de deux
cents napolons d'or, destins  l'rection d'un monument  la mmoire
du marchal Duroc, mort sur le champ de bataille. Son excellence le
prince Repnin, gouverneur-gnral de la Saxe, ayant ordonn qu'un commis
de mes bureaux se rendrait  Makersdorf, afin de se faire remettre
ladite somme pour m'en faire le dpt jusqu' disposition ultrieure, le
commis Meyerheim est charg de cette mission. En consquence, il se
rendra sur le champ  Makersdorf,  l'effet de s'y lgitimer auprs du
ministre Hermann en lui montrant le prsent ordre, et saisira entre ses
mains la somme nonce plus haut de deux cents napolons d'or. Le
commis Meyerheim n'aura  rendre compte qu' moi de l'excution de cet
ordre.

 Dresde, ce 20 mars (1er avril) 1814.

_Sign_ Baron DE ROSEN.

* * *

Cette pice n'a pas besoin de commentaire.

Aprs les batailles de Bautzen et de Wurtchen, l'empereur entra en
Silsie. Il voyait partout l'arme combine des allis fuir devant la
sienne, et ce spectacle flattait vivement son amour-propre en
entretenant dans son coeur l'ide qu'il allait bientt se voir matre
d'un pays riche et fertile, o l'abondance des subsistances favoriserait
ses entreprises. Plusieurs fois par jour on lui entendait dire:
Sommes-nous loin de telle ville?--Quand arriverons-nous  Breslaw? Son
impatience ne l'empchait point, au reste, de s'occuper de tous les
objets qui le frappaient, comme l'aurait pu faire un homme libre de tous
soins; il examinait les maisons les unes aprs les autres, quand on
passait dans quelque village; il remarquait la direction des rivires et
des montagnes, recueillant jusqu'aux moindres renseignemens qu'on
pouvait ou qu'on voulait lui donner.

Dans la journe du 27 mai, Sa Majest, n'tant plus qu' trois jours de
marche de Breslaw, rencontra, en avant d'une petite ville appele
Michelsdorf, plusieurs rgimens de cavalerie russe qui barraient le
passage; ils taient dj tout prs de l'empereur et de l'tat-major,
que Sa Majest n'avait pas encore song  les regarder seulement. Le
prince de Neufchtel, voyant l'ennemi si prs, court  l'empereur, et
lui dit: Sire, ils avancent toujours.--Eh bien! nous avancerons aussi,
rpond en souriant Sa Majest; ne voyez-vous pas derrire nous? Et elle
montrait au prince l'infanterie franaise qui approchait en colonnes
serres. Quelques dcharges eurent bientt chass les Russes de cette
position; mais on les retrouvait  une demi-lieue,  une lieue plus
loin: c'tait toujours  recommencer. L'empereur le savait bien, aussi
manoeuvrait-il avec la plus grande prcision. Dirigeant lui-mme les
troupes qui se portaient en avant, il allait d'une hauteur  l'autre;
faisait le tour de toutes les villes et de tous les villages, pour
reconnatre les positions et voir les ressources qu'il pourrait tirer du
terrain. Par ses soins, par les effets de son infatigable coup d'oeil, la
scne changeait dix fois par jour. Une colonne avait dbouch par un
chemin creux, par un bois, par un village; elle pouvait  l'instant mme
prendre possession d'une hauteur, pour la dfense de laquelle une
batterie tait dj toute prte. L'empereur indiquait tous les mouvemens
avec un tact admirable, de manire  ce qu'il ft impossible de le
prendre au dpourvu. Il ne commandait qu'en grand, transmettant en
personne, ou par ses officiers d'ordonnance, ses ordres aux commandans
des corps et des divisions, lesquels,  leur tour, transmettaient ou
faisaient transmettre les leurs aux chefs de bataillon. Tous les ordres
donns par Sa Majest taient courts, prcis et tellement clairs que
jamais on n'avait besoin d'en demander l'explication.

Le 29 mai, ne sachant pas jusqu' quel point la prudence permettait
d'avancer sur la route de Breslaw, Sa Majest s'tablit dans une petite
ferme appele Rosnig. Elle avait dj t pille et prsentait l'aspect
le plus misrable. On ne put trouver dans la maison qu'une petite pice
avec un cabinet pour l'usage de l'empereur; le prince de Neufchtel et
la suite s'tablirent comme ils purent dans des chaumires, dans des
granges, dans les jardins mme; car il n'y avait pas d'abri pour tout le
monde. Le lendemain le feu prit dans une mtairie  ct du logement de
Sa Majest. Il y avait quatorze ou quinze fourgons dans cette mtairie
qui furent tous brls; un de ces fourgons contenait la caisse du
payeur des voyages; dans un autre se trouvaient des habits et du linge
pour l'empereur, ainsi que des bijoux, des bagues, des tabatires et
d'autres objets prcieux. On ne sauva que peu de chose de cet incendie,
et si le service de rserve n'tait arriv promptement, Sa Majest et
t oblige de droger  ses habitudes de toilette faute de bas et de
chemises. Le major saxon d'Odeleben, qui a crit des choses fort
intressantes sur cette campagne, dit que tout ce qui appartenait  Sa
Majest fut brl, et qu'il fallut faire faire  la hte quelques
culottes  Breslaw: c'est une erreur. Je ne crois pas que le fourgon de
la garde-robe ait t brl; mais quand mme il l'et t, l'empereur
n'et pas pour cela manqu de vtemens, puisqu'il y avait toujours
quatre  cinq services, soit en avant soit en arrire des
quartiers-gnraux. En Russie, o l'ordre fut donn de brler toutes les
voitures qui manquaient de chevaux, cet ordre eut sa rigoureuse
excution  l'gard des personnes de la maison, qui restrent avec
presque rien; mais on garda pour Sa Majest tout ce qui pouvait tre
regard comme indispensable.

Enfin, le 1er juin,  six heures du matin, l'avant-garde franaise
entra dans Breslaw, ayant  sa tte le gnral Lauriston et le gnral
Hogendorp, que Sa Majest avait investi d'avance des fonctions de
gouverneur de cette ville, capitale de la Silsie. Ainsi fut accomplie
en partie la promesse qu'avait faite l'empereur en revenant de Russie et
passant  Varsovie: Je vais chercher trois cent mille hommes. Le succs
rendra les Russes audacieux; je leur livrerai deux batailles entre
l'Elbe et l'Oder, et dans six mois je serai encore sur le Nimen.

Ces deux batailles, livres et gagnes par des conscrits et sans
cavalerie, avaient rtabli la rputation des armes franaises. Le roi
de Saxe avait t ramen en triomphe dans sa capitale. Le
quartier-gnral de l'empereur tait  Breslaw, un des corps de la
grande-arme aux portes de Berlin, et l'ennemi chass de Hambourg; la
Russie allait tre rejete dans ses limites, lorsque l'empereur
d'Autriche, intervenant dans les affaires des deux souverains allis,
leur conseilla de proposer un armistice. Ils suivirent ce conseil, et
l'empereur eut la faiblesse de consentir  ce qu'ils demandaient.
L'armistice fut accord et sign le 4 juin; et Sa Majest se mit en
route pour retourner  Dresde. Une heure aprs son dpart elle dit: Si
les allis ne veulent pas de bonne foi la paix, cet armistice peut nous
devenir bien fatal.

Le 8 juin, Sa Majest vint coucher  Gorlitz. Cette nuit-l le feu prit
dans un faubourg o la garde avait tabli son quartier.  une heure du
matin arrive au quartier de l'empereur un des notables de la ville, pour
rpandre l'alarme et dire que tout est perdu. Les troupes teignirent le
feu, et l'on vint ensuite rendre compte  Sa Majest de ce qui s'tait
pass. Je l'habillais dans le moment, parce qu'elle voulait partir  la
pointe du jour.  combien s'lve la perte? demande l'empereur.--Sire,
 sept ou huit mille francs, du moins pour les plus ncessiteux.--Qu'on
en donne dix mille, et qu'ils soient distribus sur-le-champ. La
population apprit  l'instant mme la gnrosit de l'empereur, et
lorsqu'il quitta la ville, une heure ou deux aprs, il fut salu par des
acclamations unanimes.

Le 10 au matin nous tions de retour  Dresde. L'arrive de l'empereur
dissipa des bruits assez tranges qui y circulaient depuis que l'on
avait vu passer les restes du grand-marchal Duroc. On assurait que le
cercueil qu'on avait amen tait celui de l'empereur, qu'il avait t
tu dans la dernire bataille, que son corps tait mystrieusement
renferm dans une chambre du chteau,  travers les fentres de laquelle
on voyait toute la nuit brler des bougies. Quand il arriva, ces
personnes, enttes dans leurs ides, allrent jusqu' redire ce qui
avait t dit dj dans une autre circonstance, que ce n'tait pas
l'empereur que l'on voyait dans sa voiture, mais un mannequin avec une
figure de cire. Pourtant, lorsque le lendemain il parut aux yeux de tous
 cheval, dans une prairie aux portes de la ville, il fallut bien croire
qu'il vivait encore.

* * *

L'empereur alla descendre au palais Marcolini, charmante habitation
d't situe dans le faubourg de Frdrichstadt. Un immense jardin, les
belles prairies de l'Osterwise, sur les bords de l'Elbe, et la plus
agrable exposition possible, rendaient ce sjour bien plus attrayant
que celui du palais d'hiver: aussi l'empereur sut-il un gr infini au
roi de Saxe de l'avoir fait prparer pour lui. L, sa vie tait comme 
Schoenbrunn; des revues tous les matins, beaucoup de travail dans la
journe et quelque peu de distraction le soir. Plus de simplicit que de
faste, en gnral. Le milieu du jour tait consacr au travail du
cabinet; alors il rgnait une telle tranquillit dans le palais que,
sans les deux vedettes  cheval et les deux factionnaires, qui
annonaient le sjour d'un monarque, on aurait eu de la peine  supposer
que cette belle demeure ft habite mme par le plus simple particulier.

* * *

L'empereur avait choisi pour son logement l'aile droite du palais;
l'aile gauche tait occupe par le prince de Neufchtel. Au centre de
l'difice se trouvaient un grand salon et deux autres plus petits qui
servaient pour les rceptions.

Deux jours aprs son retour, Sa Majest fit donner  Paris les ordres
ncessaires pour que les acteurs de la Comdie franaise vinssent passer
 Dresde le temps de l'armistice. Le duc de Vicence, charg par intrim
des fonctions de grand-marchal du palais, fut charg de tout faire
prparer pour les recevoir. Il s'en remit aux soins de MM. de Beausset
et de Turenne, auxquels l'empereur donna la surintendance du thtre. 
cet effet on construisit une salle dans l'orangerie du palais Marcolini.
Cette salle communiquait avec les appartemens, et pouvait contenir
environ deux cents personnes; elle fut btie comme par enchantement, et
s'ouvrit, en attendant les dbuts de la troupe franaise, par deux ou
trois reprsentations que donnrent les comdiens italiens du roi de
Saxe.

Les acteurs de Paris taient, pour la tragdie:
MM. Saint-Prix, Talma;
Mademoiselle Georges.

Pour la comdie:

MM. Fleury, Saint-Fal, Baptiste cadet, Armand,
Thnard, Michot, Devigny, Michelot, Barbier;

Mesdames Mars, Bourgoin, Thnard, milie
Contat, Mzeray.

La direction avait t confie aux soins de M. Desprs.

Tous ces acteurs arrivrent le 19 juin, et trouvrent tout dispos de la
manire la plus convenable: des logemens meubls avec got, des
voitures, des domestiques, enfin tout ce qui pouvait les aider 
supporter facilement l'ennui d'un sjour en pays tranger, et leur
prouver en mme temps combien Sa Majest avait de considration pour
leurs talens, considration que la plupart d'entre eux mritaient
doublement  cause de leurs excellentes qualits sociales, de la
noblesse et du bon ton de leurs manires.

Le dbut de la troupe franaise au thtre de l'Orangerie se fit le 22
juin, par _la Gageure imprvue_ et une autre pice, fort en vogue alors
 Paris et que l'on a toujours vue depuis avec plaisir, _la Suite d'un
bal masqu_.

Comme la salle de l'Orangerie et t trop petite pour les reprsentions
tragiques, on rserva ce genre de spectacle pour le grand thtre de la
ville, o l'on n'tait admis ces jours-l qu'avec des billets du comte
de Turenne et sans aucune rtribution.

Au grand thtre, les jours de reprsentation franaise, comme dans la
salle du palais Marcolini, le service des loges tait fait seulement par
les valets-de-pied de Sa Majest, qui prsentaient des rafrachissemens
pendant toute la dure du spectacle.

Voici comment l'emploi des journes fut rgl aprs l'arrive de MM. les
acteurs du thtre franais.

Tout tait tranquille jusqu' huit heures du matin,  moins que quelque
courrier ne ft arriv, ou que quelque aide-de-camp n'et t appel 
l'improviste.  huit heures j'habillais l'empereur.  neuf heures, il y
avait lever, auquel pouvaient assister toutes les personnes qui avaient
rang de colonel. On y admettait aussi les autorits civiles et
militaires du pays; les ducs de Weimar et d'Anhalt, les frres et les
neveux du roi de Saxe y venaient quelquefois. Aprs, le djeuner;
ensuite, la parade dans les prairies d'Osterwise, distantes de cent pas
 peu prs du palais. L'empereur s'y rendait toujours  cheval, et
mettait pied  terre en arrivant; les troupes dfilaient devant lui, et
le saluaient trois fois avec l'enthousiasme ordinaire. Les volutions
taient commandes tantt par l'empereur, et tantt par le comte de
Lobau; ds que la cavalerie avait commenc  dfiler, Sa Majest
rentrait au palais, et se mettait  travailler. Alors commenait cette
tranquillit dont j'ai parl. Le dner n'avait lieu que fort tard, 
sept ou huit heures. L'empereur dnait souvent seul avec le prince de
Neufchtel,  moins d'avoir quelques convives de la famille royale de
Saxe. Aprs dner, on allait au spectacle, quand il y avait spectacle,
et aprs le spectacle, l'empereur rentrait dans son cabinet pour
travailler encore, seul, ou avec ses secrtaires.

C'tait tous les jours la mme chose,  moins que, et le cas tait fort
rare,  moins que, fatigu outre mesure du travail de la journe, il
prt fantaisie  Sa Majest de faire venir mademoiselle G... aprs la
tragdie. Alors elle passait deux ou trois heures dans son appartement,
mais jamais davantage.

Il arrivait aussi quelquefois  l'empereur de faire inviter  djeuner
Talma ou mademoiselle Mars. Un jour, dans une conversation qu'il eut
avec cette admirable actrice, l'empereur parla de son dbut: Sire,
dit-elle avec la grce que tout le monde lui connat, j'ai commenc
toute petite. Je me suis glisse sans tre aperue.--Sans tre aperue!
rpliqua vivement Sa Majest; vous vous trompez. Croyez au reste,
Mademoiselle, que j'ai toujours applaudi, avec toute la France,  vos
rares talens.

Le sjour de l'empereur  Dresde y rpandit l'abondance et la richesse.
Plus de six millions d'trangers passrent dans cette ville depuis le 8
mai jusqu'au 16 novembre, si l'on en croit les tats publis par
l'autorit saxonne et le nombre de logemens distribus. Ce passage tait
une pluie d'or que ramassaient soigneusement les traiteurs, les
aubergistes et les marchands. Ceux qui se chargeaient des logemens
militaires, pour le compte des habitans, faisaient aussi de grands
profits. On voyait  Dresde des tailleurs parisiens, des bottiers
parisiens qui aidaient ceux du pays  travailler  la franaise; on
voyait jusqu' des dcroteurs criant sur les ponts de l'Elbe, comme ils
avaient cri sur ceux de la Seine: _Cirer les bottes!_

Autour de la ville on avait tabli plusieurs camps pour les blesss, les
convalescens, etc. Rien de plus gracieux  l'oeil qu'un de ces camps,
appel le camp westphalien. C'tait une suite de petits jardins
charmans. L, tait une forteresse de gazon avec ses bastions couronns
d'hortensias. Ici, un emplacement avait t converti en plate-forme, en
alles garnies de fleurs comme le parterre le mieux soign. Sur un
tertre on voyait une statue de Pallas. Toutes les baraques, revtues de
mousse, taient charges de branchages et de guirlandes renouveles tous
les jours.

L'armistice finissant le 15 aot, on avana de cinq jours la fte de Sa
Majest. L'arme, la ville et la cour avaient fait de magnifiques
prparatifs pour que les crmonies fussent dignes de celui qui en tait
l'objet. Tout ce que Dresde renfermait de riche et de puissant voulut se
distinguer  l'envi par des bals, des concerts, des festins, des
rjouissances de toute espce. Le matin avant l'heure de la revue, le
roi de Saxe vint chez l'empereur avec toute sa famille; et les deux
souverains se firent beaucoup d'amitis. On djeuna; et Sa Majest,
accompagne du roi de Saxe, de ses frres et de ses neveux, se rendit
dans la prairie derrire le palais, o l'attendaient quinze mille hommes
de la garde, en tenue comme aux plus belles parades du Champ-de-Mars.

Aprs la revue, les troupes franaises et saxonnes se rpandirent dans
les glises pour entendre le _Te Deum_. La crmonie religieuse
termine, tous ces braves allrent s'asseoir aux banquets prpars pour
eux, et les cris de joie, la musique, les danses se prolongrent bien
avant dans la nuit.




CHAPITRE XIII.

     Dsir de la paix.--L'honneur de nos armes rpar.--Difficults
     leves par l'empereur Alexandre.--Mdiation de l'Autriche.--Temps
     perdu.--Dpart de Dresde.--Beaut de l'arme
     franaise.--L'Angleterre me de la coalition.--Les conditions de
     Lunville.--Guerre nationale en Prusse.--Retour vers le
     pass.--Circonstances du sjour  Dresde.--Le duc d'Otrante auprs
     de l'empereur.--Fausses interprtations.--Souvenirs de la
     conspiration Mallet.--Fouch gouverneur gnral de
     l'Illyrie.--Haute opinion de l'empereur sur les talens du duc
     d'Otrante.--Dvouement du duc de Rovigo.--Arrive du roi de
     Naples.--Froideur apparente de l'empereur.--Dresde fortifi et
     immensit des travaux.--Les cartes et rptition des
     batailles.--Notre voyage  Mayence.--Mort du duc
     d'Abrants.--Regrets de l'empereur.--Courte entrevue avec
     l'impratrice.--L'empereur trois jours dans son
     cabinet.--Expiration de l'armistice.--La Saint-Napolon avance de
     cinq jours.--La Comdie franaise et spectacle _gratis_ 
     Dresde.--La journe des dners.--Fte chez le gnral
     Durosnel.--Baptiste cadet et milord Bristol.--L'infanterie
     franaise divise en quatorze corps.--Six grandes divisions de
     cavalerie.--Les gardes d'honneur.--Composition et force des armes
     ennemies.--Deux trangers contre un Franais.--Fausse scurit de
     l'empereur  l'gard de l'Autriche.--Dclaration de guerre.--Le
     comte de Narbonne.


TOUTE la dure de l'armistice fut employe en ngociations pour arriver
 la conclusion de la paix. L'empereur la souhaitait alors ardemment,
surtout depuis qu'il avait vu l'honneur de ses armes rpar aux journes
de Lutzen et de Bautzen. Malheureusement il la voulait  des conditions
auxquelles les ennemis ne pouvaient se dterminer  consentir, et
bientt on verra commencer la seconde srie de nos dsastres, qui
rendirent la paix de plus en plus impossible. D'ailleurs, ds le
commencement des ngociations relatives  l'armistice dont nous
touchions au terme, l'empereur Alexandre, malgr les trois batailles
gagnes par l'empereur Napolon, n'avait pas voulu couter de
propositions directes de la part de la France, mais seulement sous la
condition que l'Autriche agirait comme mdiatrice. Cette dfiance ne
pouvait tre de nature  amener un rapprochement dfinitif: vainqueur,
l'empereur devait naturellement en tre irrit; cependant, dans ces
graves circonstances, il tait parvenu  dompter sa juste
susceptibilit,  l'gard du procd de l'empereur de Russie envers lui.
Il en rsulta du temps perdu  Dresde, comme il y en avait eu lors de la
prolongation de notre sjour  Moscou, et, dans l'une et dans l'autre de
ces circonstances, ce temps perdu pour nous profita seulement 
l'ennemi.

Tout espoir d'accommodement tant donc vanoui, le 15 d'aot l'empereur
monta en voiture, nous quittmes Dresde, et la guerre recommena.
L'arme franaise tait encore magnifique et imposante: elle tait forte
de deux cent mille hommes d'infanterie, et seulement de quarante mille
hommes de cavalerie, tant il avait t impossible de rparer
compltement les nombreuses pertes que nous avions faites en chevaux. Le
malheur voulait alors que l'Angleterre ft l'me de la coalition de la
Russie, de la Prusse et de la Sude contre la France; ses subsides lui
avaient acquis des droits; on ne voulait rien dcider sans la consulter,
et j'ai su depuis que, pendant que l'on faisait des simulacres de
ngociations, le gouvernement britannique dclara  l'empereur de Russie
que, dans les circonstances o on se trouvait, les conditions de
Lunville seraient encore trop favorables pour la France. Toutes ces
difficults pouvaient se traduire par ces mots: Nous voulons la
guerre! On eut donc la guerre, ou plutt, ce flau continua  dsoler
l'Allemagne, et bientt menaa et envahit la France. Je dois en outre
faire observer que ce qui contribuait  rendre notre position
extrmement critique en cas de revers, c'est que la Prusse ne nous
faisait pas seulement une guerre de soldats, mais une guerre devenue
nationale par le soulvement de la landwer et de la landsturm, guerre
plus dangereuse mille fois que la tactique des armes les mieux
disciplines.  tant d'embarras se joignait la crainte, qui ne tarda pas
 tre justifie, de voir l'Autriche, de mdiatrice molle et nonchalante
qu'elle tait, devenir ennemie dclare.

Avant d'aller plus avant, il est  propos, ce me semble, que je revienne
sur deux ou trois circonstances que j'ai involontairement omises, et qui
se rapportent  notre sjour  Dresde, avant ce que l'on pourrait
appeler la seconde campagne de 1813. La premire de ces circonstances
est l'apparition  Dresde de M. le duc d'Otrante, que Sa Majest y avait
mand. On ne l'avait vu que rarement aux Tuileries, depuis que M. le duc
de Rovigo l'avait remplac au ministre de la police gnrale, et je me
rappelle que sa prsence au quartier-gnral surprit bien du monde, car
on le croyait dans une disgrce complte. Ceux qui cherchent toujours 
expliquer les causes des moindres vnemens pensrent que l'intention de
Sa Majest tait d'opposer les moyens astucieux de la police de M.
Fouch  la police, alors toute-puissante, du baron de Stein, chef avou
des sectes occultes qui se formaient de toutes parts, et que l'on
regardait, non sans raison, connue le directeur de l'opinion populaire
en Prusse et en Allemagne, et surtout dans les nombreuses coles, o les
tudians n'attendaient que le moment de prendre les armes. Ces
conjectures sur la prsence de M. Fouch  Dresde n'taient nullement
fondes. L'empereur, en l'appelant auprs de lui, avait un motif rel
qu'il avait toutefois dguis sous la forme d'un prtexte apparent.
Ayant sans cesse prsente  la pense l'entreprise de Mallet, Sa Majest
avait pens qu'il ne serait pas prudent de laisser  Paris, en son
absence, un mcontent aussi influent que M. le duc d'Otrante, et je l'ai
entendu plusieurs fois s'exprimer sur ce sujet d'une manire qui ne me
permet pas de doute. Toutefois, pour colorer ce motif rel, l'empereur
nomma M. Fouch gouverneur des provinces illyriennes, en remplacement de
M. le comte Bertrand, appel au commandement d'un corps d'arme, et qui
bientt fut appel  succder  l'adorable gnral Duroc, dans les
fonctions de grand-marchal du Palais. Quoi qu'il en soit de M. Fouch,
c'est une chose bien certaine que peu de personnes taient aussi
convaincues de la supriorit de ses talens pour la police que Sa
Majest elle-mme; plusieurs fois, quand il s'tait pass  Paris
quelque chose d'extraordinaire, et notamment quand il eut appris la
conspiration de Mallet, l'empereur, revenant le soir sur ce qui l'avait
le plus affect dans le jour, conclut en disant: Cela ne serait pas
arriv si Fouch et t ministre de la police. Peut-tre tait-ce une
prvention, car certainement l'empereur n'a jamais eu de serviteur plus
fidle et plus dvou que M. le duc de Rovigo, quoiqu'on ait fort
plaisant dans Paris de sa captivit de quelques heures.

Le prince Eugne tant retourn en Italie au commencement de la
campagne, pour y organiser une nouvelle arme, nous ne le vmes point 
Dresde; le roi de Naples, arriv dans la nuit du 13 au 14 d'aot, s'y
prsenta presque seul, n'ayant plus dans la grande arme que le petit
nombre de troupes napolitaines qu'il y avait laisses lors de son dpart
pour Naples.

J'tais dans la chambre de l'empereur quand le roi de Naples y entra et
le vit pour la premire fois. Je ne sus  quoi l'attribuer, mais je crus
remarquer que l'empereur ne faisait pas  son beau-frre un accueil
aussi amical que par le pass. Le prince Murat dit qu'il n'avait pu
demeurer plus long-temps tranquille  Naples, sachant que l'arme
franaise,  laquelle il n'avait jamais cess d'appartenir, se battait,
et qu'il ne demandait qu' combattre dans ses rangs. L'empereur l'emmena
avec lui  la parade, et lui donna le commandement de la garde
impriale: il et t difficile de le confier  un chef plus intrpide.
Plus tard, il eut le commandement gnral de la cavalerie.

Pendant toute la dure de l'armistice, occupe plutt que remplie par
les lentes et inutiles confrences du congrs de Prague, il serait
impossible de se figurer tous les travaux divers auxquels l'empereur se
livrait du matin au soir, et souvent pendant la nuit. On le voyait sans
cesse couch sur ses cartes, faisant pour ainsi dire une rptition des
batailles qu'il mditait. Cependant, souvent impatient de la lenteur
des ngociations, sur l'issue desquelles il ne paraissait plus se faire
d'illusion, il me dit, un peu avant la fin de juillet, de voir si l'on
avait prpar ce qui lui tait ncessaire pour une excursion que nous
allions faire jusqu' Mayence. Il y avait donn rendez-vous 
l'impratrice, qui devait y arriver le 25, de sorte que l'empereur
combina son dpart de manire  y arriver peu de temps aprs elle. Au
surplus, je ne rapporte ce voyage pour ainsi dire que comme un fait,
car il ne fut signal par aucune circonstance remarquable, si ce n'est
que ce fut pendant notre excursion  Mayence que l'empereur apprit la
mort du duc d'Abrants, qui venait de succomber  Dijon aux violens
accs de la maladie terrible dont il tait atteint. Quoique l'empereur,
sachant dj qu'il tait dans un tat dplorable d'alination mentale,
dt s'attendre  cette perte, elle ne lui fut pas moins sensible, et il
donna de sincres regrets  son ancien aide-de-camp.

L'empereur ne resta que peu de jours avec l'impratrice, qu'il avait
revue avec une vive satisfaction. Mais les grands intrts de sa
politique le rappelaient  Dresde; il y revint en visitant plusieurs
places situes sur la route, et le 4 d'aot nous tions de retour dans
la capitale de la Saxe. Les voyageurs qui n'avaient vu cette belle ville
que dans un temps de paix auraient eu de la peine  la reconnatre;
d'immenses travaux l'avaient mtamorphose en ville de guerre; de
nombreuses batteries taient leves aux environs pour pouvoir dominer
la rive oppose de l'Elbe. Tout prit une attitude guerrire; et les
occupations de l'empereur devinrent multiplies et presses au point
qu'il resta prs de trois jours sans sortir de son cabinet.

Cependant, au milieu des prparatifs de guerre, tout se disposait 
clbrer, le 10 d'aot, la fte de l'empereur, que l'on avait avance de
cinq jours, parce que, ainsi que je crois l'avoir fait observer,
l'armistice expirait prcisment le jour anniversaire de la
Saint-Napolon; et l'on peut dire qu'avec son caractre belliqueux la
reprise des hostilits n'tait pas pour l'empereur un bouquet de fte
qu'il ft tent de ddaigner.

Comme  Paris, il y eut  Dresde spectacle _gratis_ la veille de la fte
de l'empereur. Les acteurs du Thtre-Franais jourent deux comdies le
9  cinq heures du soir; et cette reprsentation fut la dernire, la
Comdie franaise ayant immdiatement aprs reu l'ordre de retourner 
Paris. Le lendemain, le roi de Saxe, accompagn de tous les princes de
sa famille, se rendit  neuf heures du matin au palais Marcolini, pour y
prsenter ses hommages  l'empereur; ensuite il y eut grand-lever comme
aux Tuileries, une revue dans laquelle l'empereur inspecta une partie de
sa garde, plusieurs rgimens, et quelques troupes saxonnes qui furent
invites  dner par les troupes franaises. Ce jour-l, on aurait pu
sans trop d'exagration comparer la ville de Dresde  une vaste salle 
manger. En effet, pendant que Sa Majest dnait en grand couvert au
palais du roi de Saxe, o toute la famille de ce prince se trouvait
runie, tout le corps diplomatique tait assis  la table de M. le duc
de Bassano; M. le baron Bignon, envoy de France  Varsovie, traitait
tous les Polonais de distinction prsens  Dresde; M. le comte Daru
donnait un grand dner aux autorits franaises; le gnral Friant aux
gnraux franais et saxons; et le baron de Serra, ministre de France 
Dresde, aux chefs des collges saxons. Enfin cette journe de dners fut
couronne par un souper de prs de deux cents couverts, que le gnral
Henri Durosnel, gouverneur de Dresde, donna le soir mme  la suite d'un
bal magnifique dans l'htel de M. de Serra.

 notre retour de Mayence  Dresde, j'avais appris que la maison du
gnral Durosnel tait le lieu de rendez-vous de la haute socit, tant
parmi les Saxons que parmi les Franais. Pendant l'absence de Sa
Majest, le gnral, profitant de ses loisirs, donna des ftes, et entre
autres une aux acteurs et aux actrices de la Comdie franaise. Je me
rappelle mme  ce sujet une anecdote comique que l'on me raconta alors.
Sans manquer aux biensances ni  la politesse, Baptiste cadet, me
dit-on, contribua beaucoup  l'agrment de la soire. Il s'y prsenta
sous le nom de milord Bristol, diplomate anglais, se rendant au congrs
de Prague. Son dguisement tait si vrai, son accent si naturel, et son
flegme si imperturbable, que plusieurs personnes de la cour de Saxe y
furent prises de la meilleure foi du monde. Cela ne m'tonna pas, et je
vis par l que le talent de Baptiste cadet pour les mystifications
n'avait rien perdu depuis le temps o il me divertissait si fort aux
djeuners du colonel Beauharnais. Que de choses dj depuis cette
poque!

Cependant l'empereur, voyant que rien ne pouvait plus retarder la
reprise des hostilits, avait aussitt divis ses deux cent mille hommes
d'infanterie en quatorze corps d'arme, dont le commandement fut donn
aux marchaux Victor, Ney, Marmont, Augereau, Macdonald, Oudinot,
Davoust et Gouvion-Saint-Cyr[75], le prince Poniatowski, et les gnraux
Reynier, Rapp, Lauriston, Vandamme et Bertrand. Les quarante mille
hommes de cavalerie formrent six grandes divisions sous les ordres des
gnraux Nansouty, Latour-Maubourg, Sbastiani, Arrighi, Milhaud et
Kellermann; et, comme je l'ai dj dit, le roi de Naples eut le
commandement de la garde impriale. En outre on vit dans cette campagne
apparatre pour la premire fois sur nos champs de bataille les gardes
d'honneur, troupe d'lite recrute dans les familles les plus riches et
les plus considrables, et qui s'levait  plus de dix mille hommes
spars en deux divisions sous le simple titre de rgimens, dont l'un
tait command par le gnral comte de Pully, et l'autre, si je ne me
trompe, par le gnral Sgur. Cette jeunesse, nagure oisive, adonne au
repos et aux plaisirs, devint en peu de temps une excellente cavalerie,
qui se signala en plusieurs occasions, et notamment  la bataille de
Dresde, dont j'aurai bientt  parler.

On a vu prcdemment quelle tait la force de l'arme franaise. L'arme
combine des allis ennemis s'levait  quatre cent vingt mille hommes
d'infanterie, et sa cavalerie n'tait gure moindre de cent mille
chevaux, sans compter un corps d'arme de rserve de quatre-vingt mille
Russes prt  sortir de la Pologne sous les ordres du gnral Beningsen.
Ainsi les soldats trangers taient contre les ntres dans une
proportion plus grande que celle de deux contre un.

 cette poque de l'entre en campagne, l'Autriche venait de se dclarer
contre nous. Ce coup, bien qu'attendu, frappa vivement l'empereur; il
s'en expliqua souvent devant toutes les personnes qui avaient l'honneur
de l'approcher. M. de Metternich, ai-je entendu dire, l'en avait presque
prvenu dans les dernires entrevues que ce ministre avait eues  Dresde
avec Sa Majest; mais l'empereur avait long-temps rpugn  croire que
l'empereur d'Autriche ferait cause commune avec les coaliss du nord
contre sa fille et son petit-fils. Enfin tous les doutes furent levs
par l'arrive de M. le comte Louis de Narbonne, qui revint de Prague 
Dresde, porteur de la dclaration de guerre de l'Autriche. Chacun prvit
ds lors que la France compterait bientt pour ennemis tous les pays que
ses troupes n'occuperaient plus. L'vnement ne justifia que trop cette
prvision. Cependant tout n'tait pas dsespr, et nous n'avions pas
encore t obligs de prendre la dfensive.




CHAPITRE XIV.

     L'empereur marchant  la conqute de la paix.--Le lendemain du
     dpart et le champ de bataille de Bautzen.--Murat  la tte de la
     garde impriale et refus des honneurs royaux.--L'empereur 
     Gorlitz.--Entrevue avec le duc de Vicence.--Le gage de paix et la
     guerre.--Blcher en Silsie.--Violation de l'armistice par
     Blcher.--Le gnral Jomini au quartier-gnral de l'empereur
     Alexandre.--Rcit du duc de Vicence.--Premire nouvelle de la
     prsence de Moreau.--Prsentation du gnral Jomini 
     Moreau.--Froideur mutuelle et jugement de l'empereur.--Prvision de
     Sa Majest sur les transfuges.--Deux tratres.--Changemens dans les
     plans de l'empereur.--Mouvemens du quartier-gnral.--Mission de
     Murat  Dresde.--Instructions de l'empereur au gnral
     Gourgaud.--Dresde menace et consternation des habitans.--Rapport
     du gnral Gourgaud.--Rsolution de dfendre Dresde.--Le gnral
     Haxo envoy auprs du gnral Vandamme.--Ordres
     dtaills.--L'empereur sur le pont de Dresde.--La ville rassure
     par sa prsence.--Belle attitude des cuirassiers de
     Latour-Maubourg.--Grande bataille.--L'empereur plus expos qu'il ne
     l'avait jamais t.--L'empereur mouill jusqu'aux os.--Difficult
     que j'prouve  le dshabiller.--Le seul accs de fivre que j'aie
     vu  Sa Majest.--Le lendemain de la victoire.--L'escorte de
     l'empereur brillante comme aux Tuileries.--Les grenadiers passant
     la nuit  nettoyer leurs armes.--Nouvelles de Paris.--Lettres qui
     me sont personnelles.--Le procs de Michel et de Reynier.--Dpart
     de l'impratrice pour Cherbourg.--Attentions de l'empereur pour
     l'impratrice.--Soins pour la rendre populaire.--Les nouvelles
     substitues aux bulletins.--Lecture des journaux.


LA guerre recommena sans que les ngociations fussent prcisment
rompues, puisque M. le duc de Vicence tait encore auprs de M. de
Metternich; aussi l'empereur, en montant  cheval, dit-il aux nombreux
gnraux qui l'entouraient qu'il marchait  la conqute de la paix. Mais
quel espoir pouvait-on encore conserver aprs la dclaration de
l'Autriche, et surtout quand on savait que les souverains allis avaient
sans cesse augment leurs prtentions  mesure que l'empereur faisait
les concessions qui lui taient demandes? Ce fut  cinq heures de
l'aprs-midi que l'empereur partit de Dresde, s'avanant par la route de
Koenigstein. Le lendemain, il passa la journe  Bautzen, o il examina
le champ de bataille thtre de sa dernire victoire. L, le roi de
Naples, qui n'avait pas voulu qu'on lui rendt les honneurs royaux, vint
le rejoindre  la tte de la garde impriale, dont l'aspect tait aussi
imposant qu'il l'avait jamais t.

Nous arrivmes le 18  Gorlitz, o l'empereur trouva le duc de Vicence,
qui revenait de Bohme. Il confirma l'empereur dans la nouvelle que Sa
Majest avait dj reue  Dresde de la dtermination qu'avait prise
l'empereur d'Autriche de faire cause commune avec l'empereur de Russie,
le roi de Prusse et la Sude contre l'poux de sa fille, de cette
princesse qu'il avait donne  l'empereur comme un gage de paix. Ce fut
aussi par M. le duc de Vicence que l'empereur apprit que le gnral
Blcher venait d'entrer en Silsie  la tte d'une arme de cent mille
hommes, et que, sans respect pour les conventions les plus sacres, il
s'tait empar de Breslau la veille du jour fix pour la rupture de
l'armistice; que ce mme jour le gnral Jomini, Suisse de naissance,
mais tout  l'heure encore au service de France, et chef d'tat-major du
marchal Ney, combl des bonts de l'empereur, venait de dserter son
poste pour se rendre au quartier-gnral de l'empereur Alexandre, qui
l'avait accueilli avec toutes les dmonstrations d'une vive
satisfaction.

Le duc de Vicence entra dans quelques dtails sur cette dsertion, qui
parut affliger Sa Majest plus que toutes les autres nouvelles. Il lui
dit, entre autres choses, que lorsque le gnral Jomini tait arriv en
prsence d'Alexandre, il avait trouv ce monarque entour de chefs,
parmi lesquels on dsignait le gnral Moreau; et ce fut alors que
l'empereur reut la premire nouvelle de la prsence de Moreau au
quartier-gnral ennemi. M. le duc de Vicence ajouta que l'empereur
Alexandre avait prsent le gnral Jomini  Moreau, que celui-ci
l'avait salu froidement, et que Jomini n'avait rpondu  ce salut que
par une simple inclinaison de tte, aprs quoi il s'tait retir sans
dire un seul mot, et que tout le reste de la soire il tait rest
triste et silencieux dans un coin du salon oppos  celui o se tenait
Moreau. Cette froideur n'avait point chapp  l'empereur Alexandre;
aussi le lendemain  son lever, interpellant l'ex-chef d'tat-major du
marchal Ney: Gnral Jomini, lui dit-il, d'o vient ce qui s'est pass
hier? Il aurait d, ce me semble, vous tre agrable de rencontrer le
gnral Moreau?--Partout ailleurs, Sire.--Comment?--Si j'tais n
Franais, comme le gnral, je ne serais pas aujourd'hui dans le camp
de Votre Majest. M. le duc de Vicence ayant ainsi termin son rapport
 l'empereur, Sa Majest dit avec un sourire amer: Je suis sr que ce
misrable Jomini croit avoir fait une belle action! Ah! Caulaincourt, ce
sont les transfuges qui me perdront! Peut-tre Moreau, en accueillant
lui-mme le gnral Jomini avec froideur, avait-il pens que s'il et
servi encore dans l'arme franaise, il n'aurait pas trahi les armes 
la main; et, aprs tout, ce n'est point une chose hors de nature que de
voir deux tratres rougir l'un de l'autre, se faire en mme temps
illusion sur leur propre trahison, et sans penser que le sentiment
qu'ils prouvent est en mme temps celui qu'ils inspirent.

Quoi qu'il en soit, les nouvelles que M. de Caulaincourt donna 
l'empereur lui firent faire quelques changemens dans la disposition de
ses plans de campagne. Sa Majest renona effectivement  se porter de
sa personne sur Berlin, ainsi qu'elle avait tmoign l'intention de le
faire. L'empereur, reconnaissant la ncessit de savoir avant tout 
quoi s'en tenir sur la marche de la grande arme autrichienne, commande
par le prince de Schwartzenberg, pntra en Bohme; mais, apprenant par
les coureurs de l'arme et par les espions que quatre-vingt mille Russes
taient rests du ct oppos, avec un corps considrable de l'arme
autrichienne, il revint sur ses pas aprs quelques engagemens o sa
prsence dcida de la victoire, et le 24 nous nous trouvmes de nouveau
 Bautzen. Sa Majest envoya de cette rsidence le roi de Naples 
Dresde pour rassurer le roi de Saxe et les habitans de Dresde, qui
savaient l'ennemi aux portes de leur ville. L'empereur leur faisait
donner l'assurance que les forces ennemies n'y entreraient pas,
puisqu'il tait revenu pour en dfendre les approches, les engageant
toutefois  ne pas se laisser intimider par un coup de main que
pourraient tenter quelques dtachemens isols. Murat arriva  propos,
car nous apprmes plus tard qu'alors la consternation tait gnrale
dans la ville; mais tel tait le prestige attach aux promesses de
l'empereur, que chacun reprit courage en apprenant sa prsence.

Tandis que le roi de Naples remplissait cette mission, le colonel
Gourgaud fut appel pendant la matine dans la tente de l'empereur, o
je me trouvais alors. Je serai demain sur la route de Pirna, lui dit Sa
Majest; mais je m'arrterai  Stolpen. Vous, courez  Dresde; allez
ventre  terre; soyez-y cette nuit. Voyez, en arrivant, le roi de
Naples, Durosnel, le duc de Bassano, le marchal Gouvion: rassurez-les
tous. Voyez aussi le ministre saxon de Gersdorf; dites-lui que vous ne
pouvez pas voir le roi, parce que vous partez tout de suite, mais que je
puis demain faire entrer quarante mille hommes dans Dresde, et que je
suis en mesure d'arriver avec toute l'arme. Au jour, vous irez chez le
commandant du gnie; vous visiterez les redoutes et l'enceinte de la
ville; et quand vous aurez bien vu, vous reviendrez au plus vite me
retrouver  Stolpen. Rapportez-moi le vritable tat des choses, ainsi
que l'opinion du marchal Saint-Cyr et du duc de Bassano: allez. Le
colonel partit sur-le-champ au grand galop, n'ayant encore rien pris de
la journe.

Le lendemain,  onze heures du soir, le colonel Gourgaud tait de retour
auprs de l'empereur, aprs avoir rempli toutes les conditions de sa
mission. Cependant l'arme des allis tait descendue dans la plaine de
Dresde, et dj quelques attaques avaient t diriges sur les postes
avancs. Il rsulta des renseignement donns par le colonel qu'
l'arrive du roi de Naples, la ville, dans la plus grande consternation,
n'avait d'espoir que dans l'empereur. Dj, en effet, des hordes de
cosaques taient en vue des faubourgs qu'ils menaaient, et leur
apparition avait contraint les habitans de ces faubourgs  chercher un
refuge dans l'intrieur de la ville. En sortant, disait le colonel
Gourgaud, j'ai vu un village en flammes  une demi-lieue des grands
jardins, et le marchal Gouvion-Saint-Cyr se disposait  vacuer cette
position.--Mais enfin, dit vivement l'empereur, quel est l'avis du duc
de Bassano?--Sire, M. le duc de Bassano ne pense pas qu'on puisse tenir
encore vingt-quatre heures.--Et vous?--Moi, Sire?... Je pense que Dresde
sera pris demain, si Votre Majest n'est pas l.--Puis-je compter sur ce
que vous me dites?--Sire, j'en rponds sur ma tte.

Alors Sa Majest fait venir le gnral Haxo, et lui dit, le doigt sur la
carte: Vandamme s'avance par Pirna au del de l'Elbe. L'empressement de
l'ennemi  s'enfoncer jusqu' Dresde a t extrme; Vandamme va se
trouver sur ses derrires. J'avais le projet de soutenir son mouvement
avec toute l'arme; mais le sort de Dresde m'inquite, et je ne veux pas
sacrifier cette ville. Je puis m'y rendre en quelques heures, et je vais
le faire, quoiqu'il m'en cote beaucoup d'abandonner un plan qui, bien
excut, pouvait me fournir les moyens d'en finir tout d'un coup avec
les allis. Heureusement Vandamme est encore en forces suffisantes pour
suppler au mouvement gnral par des attaques partielles, et qui
tourmenteront l'ennemi. Dites-lui donc qu'il se porte de Pirna sur
Ghiesubel, qu'il gagne les dfils de Peterswalde, et que, retranch
dans ce poste inexpugnable, il attende le rsultat de ce qui va se
passer sous les murs de Dresde. _C'est  lui que je rserve le soin de
ramasser l'pe des vaincus_. Mais il faut du sang-froid, et ne pas
s'occuper de la cohue que feront les fuyards. Expliquez bien au gnral
Vandamme ce que j'attends de lui. Jamais il n'aura une occasion plus
belle de gagner le bton de marchal.

Le gnral Haxo partit  l'instant mme; l'empereur fit rentrer le
colonel Gourgaud et lui dit de prendre un cheval frais et de retourner 
Dresde plus vite qu'il n'en tait venu, afin d'annoncer son arrive: La
vieille garde me prcdera, dit Sa Majest, j'espre qu'ils n'auront pas
peur quand ils la verront.

Le 26 au matin, l'empereur tait sur le pont de Dresde,  cheval, et
commenait, au milieu des cris de joie de la jeune et de la vieille
garde, les dispositions de cette bataille terrible qui dura trois jours.

Il tait dix heures du matin quand les habitans de Dresde, rduits au
dsespoir et parlant hautement de capituler, virent arriver Sa Majest.
La scne changea tout  coup; au plus complet dcouragement succda la
confiance la plus forte, surtout lorsque les fiers cuirassiers de
Latour-Maubourg dfilrent sur le pont, la tte haute et les yeux fixs
sur les collines avoisinantes, que les lignes ennemies couronnaient.
L'empereur descendit aussitt au palais du roi, qui se prparait 
chercher un asile dans la ville neuve. L'arrive du grand homme changea
ses dispositions. Cette entrevue fut extrmement touchante.

Je ne prtends pas entrer dans les dtails de ces journes mmorables,
o l'empereur se couvrit de gloire et fut expos  plus de dangers que
jamais il n'en avait couru. Pages, cuyers, aides de camp, tombaient
morts autour de lui, les balles peraient le ventre de ses chevaux, mais
rien ne pouvait l'atteindre; les soldats le voyaient et redoublaient
d'ardeur en redoublant de confiance et d'admiration. Je dirai seulement
que le premier jour l'empereur ne rentra au chteau qu' minuit, et
passa toutes les heures jusqu'au jour  dicter des ordres en se
promenant  grands pas; qu' la pointe du jour il remonta  cheval par
le temps le plus affreux, avec une pluie qui dura toute la journe. Le
soir l'ennemi tait en pleine droute: alors l'empereur reprit le chemin
du palais dans un tat pouvantable. Depuis six heures du matin qu'il
tait  cheval, la pluie n'avait pas cess un seul instant; aussi
tait-il si mouill que l'on pourrait dire sans figure que ses bottes
prenaient l'eau par le collet de son habit: elles en taient entirement
remplies. Son chapeau de castor trs-fin tait tellement dform qu'il
lui tombait sur les paules; son ceinturon de buffle tait entirement
imprgn d'eau; enfin, un homme que l'on vient de retirer de la rivire
n'est pas plus mouill que l'tait l'empereur. Le roi de Saxe, qui
l'attendait, le revit dans cet tat et l'embrassa comme un fils chri
qui vient d'chapper  un grand danger; cet excellent prince avait les
larmes aux yeux en pressant contre son coeur le sauveur de sa capitale.
Aprs quelques mots rassurans et pleins de tendresse de la part de
l'empereur, Sa Majest entra dans son appartement, laissant partout des
traces de l'eau qui dgouttait de toutes les parties de ses vtemens.
J'eus beaucoup de peine  le dshabiller. Sachant que l'empereur aimait
 se mettre dans le bain aprs une journe fatigante, j'en avais fait
prparer un; mais prouvant une fatigue extraordinaire,  laquelle se
joignait un mouvement de frisson trs-caractris, Sa Majest prfra se
mettre dans son lit, que je bassinai en toute hte.  peine l'empereur
fut-il couch qu'il fit appeler M. le baron Fain, l'un de ses
secrtaires, pour lui faire lire sa correspondance arrire, qui tait
trs-volumineuse. Ce fut aprs seulement qu'il prit son bain; il n'y
tait que depuis quelques minutes, quand il se trouva saisi d'un malaise
extraordinaire bientt suivi de vomissemens, ce qui l'obligea  se
remettre au lit. Alors Sa Majest me dit: Mon cher Constant, un peu de
repos m'est indispensable, voyez  ce qu'on ne me rveille que pour des
choses de la plus grande importance; dites-le  Fain. J'obis aux
ordres de l'empereur, aprs quoi je me tins dans le salon qui prcdait
sa chambre  coucher, veillant avec la svrit d'un factionnaire  ce
que personne ne le rveillt ou approcht mme de son appartement. Le
lendemain matin l'empereur sonna d'assez bonne heure, et j'entrai
immdiatement dans sa chambre, inquiet de savoir comment il aurait pass
la nuit. Je trouvai l'empereur presque entirement remis et fort gai; il
me dit cependant qu'il avait eu un mouvement de fivre assez fort, et je
dois dire que ce fut  ma connaissance la seule fois que l'empereur ait
eu la fivre, car, pendant tout le temps que j'ai t auprs de lui, je
ne l'ai jamais vu assez malade pour garder le lit seulement pendant
vingt-quatre heures. Il se leva  son heure ordinaire. Quand il
descendit, l'empereur prouva une vive satisfaction, cause par la bonne
tenue du bataillon de service. Ces braves grenadiers, qui la veille lui
avaient servi d'escorte, taient rentrs  Dresde avec lui dans l'tat
le plus pitoyable: ds le matin nous les vmes rangs dans la cour du
palais, en tenue magnifique, et portant leurs armes brillantes comme en
un jour de parade sur la place du Carrousel. Ces braves avaient pass la
nuit  se nettoyer et  se scher autour de grands feux qu'ils avaient
allums  cet effet, ayant ainsi prfr au sommeil et au repos dont ils
devaient pourtant avoir grand besoin, la satisfaction de se prsenter en
bonne tenue aux regards de leur empereur. Un mot d'approbation les
payait de leurs fatigues, et l'on peut dire que jamais chef militaire
n'a t autant aim du soldat que l'tait Sa Majest.

Le dernier courrier arriv de Paris  Dresde, et dont les dpches
furent lues, comme je l'ai dit,  l'empereur, tait porteur de plusieurs
lettres pour moi, tant de ma famille que de deux ou trois de mes amis;
et tous ceux qui, dans quelque grade ou dans quelque emploi que ce soit,
ont suivi Sa Majest dans ses campagnes, savent combien taient
prcieuses les nouvelles que l'on recevait des siens. On m'y parlait, je
me rappelle, d'un procs fameux, dbattu alors devant la cour d'assises
entre le banquier Michel et Reynier. Cette affaire scandaleuse faisait
tant de bruit dans la capitale, qu'elle partageait presque avec les
nouvelles de l'arme l'intrt et l'attention du public. On me parlait
aussi du voyage que l'impratrice tait sur le point de faire 
Cherbourg, pour assister  la rupture des digues et  l'envahissement du
port par les eaux de la mer. Ce voyage, comme on peut bien le penser,
avait t conseill par l'empereur, qui cherchait toutes les occasions
de mettre l'impratrice en vidence et de lui faire faire des actes de
souverainet comme rgente de l'empire. Elle convoquait et prsidait le
conseil des ministres, et j'ai vu plus d'une fois l'empereur se
fliciter, depuis la dclaration de guerre de l'Autriche, de ce que SA
LOUISE, comme il l'appelait, tait tout entire aux intrts de la
France, et n'avait plus d'Autrichien que sa naissance; aussi lui
laissait-il la satisfaction de faire publier elle-mme et en son nom
toutes les nouvelles officielles de l'arme; on ne rdigeait plus de
bulletins; les nouvelles lui taient transmises toutes rdiges; et nul
doute que ce ne ft de la part de Sa Majest une attention pour rendre
l'impratrice rgente plus populaire, en la prenant pour l'intermdiaire
des communications du gouvernement au public. Au surplus, il est de
toute vrit que nous, qui tions sur les lieux, si nous tions
immdiatement instruits du gain d'une bataille ou d'un chec malheureux,
nous ne connaissions bien souvent l'ensemble des oprations des
diffrens corps manoeuvrant sur une ligne immense que par les journaux de
Paris; on peut donc se figurer combien nous tions tous avides de les
lire.




CHAPITRE XV.

     Prodiges de valeur du roi de Naples.--Sa beaut sur un champ de
     bataille.--Effet produit par sa prsence.--Son portrait.--Le cheval
     du roi de Naples.--loges donns au roi de Naples par
     l'empereur.--Prudence progressive de quelques gnraux.--L'empereur
     sur le champ de bataille de Dresde.--Humanit envers les blesss et
     secours aux pauvres paysans.--Personnage important bless 
     l'tat-major ennemi.--Dtails donns  l'empereur par un
     paysan.--Le prince de Schwartzenberg cru mort.--Paroles de Sa
     Majest.--Fatalisme et souvenir du bal de Paris.--L'empereur
     dtromp.--Inscription sur le collier d'un chien envoy au prince
     de Neufchtel.--_J'appartiens au gnral Moreau_.--Mort de
     Moreau.--Dtails sur ses derniers momens donns par son valet de
     chambre.--Le boulet rendu.--Rsolution reprise de marcher sur
     Berlin.--Fatale nouvelle et catastrophe du gnral Vandamme.--Beau
     mot de l'empereur.--Rsignation pnible de Sa Majest.--Dpart
     dfinitif de Dresde.--Le marchal Saint-Cyr.--Le roi de Saxe et sa
     famille accompagnant l'empereur.--Exhortation aux troupes
     saxonnes.--Enthousiasme et trahison.--Le chteau de Dben.--Projets
     de l'empereur connus de l'arme.--Les temps bien
     changs.--Mcontentement des gnraux hautement exprim.--Dfection
     des Bavarois et surcrot de dcouragement.--Tristesse du sjour de
     Dben.--Deux jours de solitude et d'indcision.--Oisivet apathique
     de l'empereur.--L'empereur cdant aux gnraux.--Dpart pour
     Leipzig.--Joie gnrale dans l'tat-major.--Le marchal Augereau
     seul de l'avis de l'empereur.--Esprances de l'empereur
     dues.--Rsolution des allis de ne combattre qu'o n'est pas
     l'empereur.--Court sjour  Leipzig.--Proclamations du prince royal
     de Sude aux Saxons.--M. Moldrecht et clmence de l'empereur.--M.
     Leborgne d'Ideville.--Leipzig centre de la guerre.--Trois ennemis
     contre un Franais.--Deux cent mille coups de canon en cinq
     jours.--Munitions puises.--La retraite ordonne.--L'empereur et
     le prince Poniatowski.--Indignation du roi de Saxe contre ses
     troupes et consolations donnes par l'empereur.--Danger imminent de
     Sa Majest.--Derniers et touchans adieux des deux souverains.


PENDANT la seconde journe de la bataille de Dresde, celle  la suite de
laquelle l'empereur prouva l'accs de fivre dont j'ai parl dans le
chapitre prcdent, le roi de Naples, ou plutt le marchal Murat avait
fait des prodiges de valeur. On a beaucoup parl de ce prince vraiment
extraordinaire; mais ceux-l seulement qui l'ont vu personnellement
peuvent s'en faire une ide exacte, encore ne le connaissent-ils
qu'imparfaitement s'ils ne l'ont pas vu sur un champ de bataille. Il
tait l comme ces grands acteurs qui produisent une illusion complte
au milieu des prestiges de la scne, et chez lesquels on ne retrouve pas
le hros quand on les rencontre dans la vie prive. Lorsqu' Paris
j'assistais  une reprsentation de _la Mort d'Hector_ de Luce de
Lancival, je n'entendais jamais rciter les vers o l'auteur peint
l'effet produit sur l'arme troyenne par l'apparition d'Achille sans
penser au prince Murat, et l'on peut dire sans exagration que sa
prsence produisait le mme effet, aussitt qu'il se montrait au devant
des lignes autrichiennes. tant naturellement d'une taille presque
gigantesque, qui aurait suffi pour le faire remarquer, il cherchait en
outre tous les moyens possibles d'attirer sur lui les regards, comme
s'il et voulu blouir ceux qui auraient eu l'intention de le frapper.
Sa figure rgulire et fortement caractrise, ses beaux yeux bleus
roulant dans leur orbite, d'normes favoris, et ses cheveux noirs
retombant en longues boucles sur le collet d'un _kurtka_  manches
troites, tonnaient d'abord; ajoutez  cela le costume le plus riche et
le plus lgant que jamais on se soit avis de porter mme au thtre:
un habit polonais, brod de la manire la plus brillante, et serr d'une
ceinture dore  laquelle pendait le fourreau d'un sabre lger,  lame
droite et pointue seulement, sans tranchant et sans garde; un pantalon
large, amaranthe, brod en or sur les coutures, et des bottines de
nankin; un grand chapeau brod en or,  franges de plumes blanches, et
surmont de quatre grandes plumes d'autruche, au milieu desquelles
s'levait une magnifique aigrette de hron. Enfin, le cheval du roi,
toujours choisi parmi les plus forts et les plus grands que l'on pt
trouver, tait couvert d'une housse tranante bleu de ciel,
magnifiquement brode, et maintenue par une selle de forme hongroise ou
turque, d'un travail prcieux, et qu'accompagnaient une bride et des
triers dont la richesse ne le cdait en rien au reste de l'quipement.
Toutes ces choses runies faisaient du roi de Naples un tre  part,
objet de terreur et d'admiration. Mais ce qui, pour ainsi dire,
l'_idalisait_, c'tait une bravoure vraiment chevaleresque et souvent
pousse jusqu' la tmrit, comme si le danger n'et pas d exister
pour lui. Au surplus, cette tmrit tait loin de dplaire 
l'empereur; sans peut-tre en approuver toujours l'emploi, Sa Majest
ngligeait rarement d'en faire l'loge, lorsque surtout elle croyait
ncessaire de l'opposer  la prudence progressive de quelques-uns de
ses anciens compagnons d'armes.

Dans la journe du 28, l'empereur visita le champ de bataille, qui
prsentait le spectacle le plus affreux; il donna des ordres pour qu'on
adouct autant qu'il serait possible les souffrances des blesss, et
celles des habitans, des paysans dont on avait ravag, pill, brl les
champs et les maisons, puis il se porta sur des hauteurs d'o ses
regards pouvaient suivre la marche de retraite de l'ennemi. Presque tout
le service l'avait suivi dans cette excursion. On lui amena un paysan de
Nothlitz, petit village o l'empereur Alexandre et le roi de Prusse
avaient eu leur quartier-gnral les deux jours prcdens. Ce paysan,
interrog par le duc de Vicence, dit qu'il avait vu amener  Nothlitz un
grand personnage bless la veille au milieu de l'tat-major des allis;
il tait  cheval  ct de l'empereur de Russie au moment o il avait
reu le coup, et l'empereur de Russie paraissait prendre  son sort le
plus vif intrt. On l'avait port au quartier-gnral de Nothlitz, sur
des piques de cosaques mises en travers; on n'avait trouv pour le
couvrir qu'un manteau travers par la pluie. Arriv  Nothlitz, le
chirurgien de l'empereur Alexandre tait venu lui faire l'amputation, et
l'avait fait transporter sur une chaise longue  Dippodiswalde, escort
par plusieurs dtachemens autrichiens, prussiens et russes.

En apprenant ces dtails, l'empereur se persuada qu'il s'agissait du
prince de Schwartzenberg: C'tait un brave homme, dit-il, et je le
regrette... Puis aprs une pause silencieuse: C'est donc lui, reprit
Sa Majest, qui purge la fatalit! J'ai toujours eu sur le coeur
l'vnement du bal, comme un prsage sinistre.... Il est bien vident,
maintenant, que c'est  lui que le prsage s'adressait.

Cependant, tandis que l'empereur se livrait de la sorte  ses
conjectures, et rappelait ses anciens pressentimens, on interrogea des
prisonniers qui furent amens devant Sa Majest, et elle apprit par
leurs rapports que le prince de Schwartzenberg n'avait point t bless,
qu'il se portait bien, et que c'tait lui qui dirigeait la retraite de
la grande arme autrichienne. Quel tait donc le personnage important
frapp par un boulet franais? Les conjectures recommenaient sur ce
point, quand le prince de Neufchtel reut de la part du roi de Saxe un
collier dtach du cou d'un chien gar, que l'on avait trouv 
Nothlitz; sur le collier taient crits ces mots: _J'appartiens au
gnral Moreau_. Ce n'tait encore qu'un indice, mais bientt arrivrent
de nombreux renseignemens qui tous confirmrent les soupons qu'il
avait fait natre.

Ainsi, Moreau reut la mort la premire fois qu'il porta les armes
contre sa patrie, lui qui avait si souvent affront impunment les
boulets ennemis. L'histoire l'a jug sans retour; cependant, malgr
l'inimiti qui les divisait depuis long-temps, je puis assurer que
l'empereur n'apprit pas sans motion la mort du gnral Moreau, tout
indign qu'il tait de penser qu'un gnral franais aussi clbre et
pu s'armer contre la France et arborer la cocarde russe.

Cette mort inopine produisit beaucoup d'effet dans les deux camps. Nos
soldats y voyaient une juste punition du ciel, et un prsage favorable 
l'empereur. Quoi qu'il en soit, voici quelques dtails qui vinrent peu
de temps aprs  ma connaissance, tels qu'ils ont t raconts par le
valet de chambre du gnral Moreau.

Les trois souverains de Russie, d'Autriche et de Prusse avaient assist
le 27  la bataille sur la hauteur de Nothlitz, d'o ils s'taient
retirs aussitt qu'ils eurent vus que la bataille tait perdue pour
eux. Ce mme jour, le gnral Moreau a t bless par un boulet de
canon, auprs des retranchemens tablis devant Dresde. Vers quatre
heures de l'aprs-midi, on le transporta  Nothlitz, dans la maison de
campagne d'un ngociant nomm Salir, chez lequel les empereurs de Russie
et d'Autriche avaient tabli leur quartier-gnral. On fit au gnral
l'amputation des deux jambes au-dessous du genou. Aprs l'amputation, il
demanda quelque chose  manger et une tasse de th: on lui prsenta
trois oeufs sur le plat et du th, mais il ne prit que le th. Vers sept
heures, on le plaa sur un brancard, et on le transporta le soir mme 
Passendorf. Des soldats russes le portaient. Il passa la nuit dans la
maison de campagne de M. Tritschier, grand-matre des forts. L, il ne
prit qu'une nouvelle tasse de th, et se plaignait beaucoup des
souffrances qu'il prouvait. Le lendemain, 28 aot,  quatre heures du
matin, il fut transport, toujours par des soldats russes, de Passendorf
 Dippodiswalde, o il prit un peu de pain blanc et un verre de limonade
chez un boulanger nomm Watz. Une heure aprs, on le conduisit plus prs
des frontires de la Bohme. Des soldats russes le portaient dans une
caisse de carrosse spare du train. Dans ce trajet, il ne cessait de
pousser des cris que lui arrachait la vivacit de ses douleurs.

Tels sont les dtails que j'appris alors sur la catastrophe de Moreau,
et l'on sait assez que ce gnral ne survcut pas long-temps  sa
blessure. Le boulet qui lui avait bris les deux jambes emporta un bras
au prince Ipsilanti, alors aide-de-camp de l'empereur Alexandre; de
sorte que, si le mal que l'on fait pouvait rparer le mal que l'on
prouve, on pourrait dire que le coup de canon qui nous enleva le
gnral Kirschner et le marchal Duroc fut ce jour-l renvoy 
l'ennemi; mais, hlas! ce sont de tristes consolations que celles que
l'on tire des reprsailles.

On a vu par ce qui prcde, et surtout par le gain qui paraissait
dcisif de la bataille de Dresde, que depuis la reprise des hostilits,
partout o nos troupes avaient t soutenues par la prsence
toute-puissante de l'empereur, elles n'avaient remport que des
avantages; mais, malheureusement, il n'en fut pas de mme sur quelques
points loigns de la ligne d'oprations. Cependant, voyant les allis
en droute devant l'arme qu'elle commandait en personne, sre,
d'ailleurs, que le gnral Vandamme aurait conserv la position qu'elle
lui avait fait indiquer par le gnral Haxo, Sa Majest revint  sa
premire ide de marcher sur Berlin; dj mme elle ordonnait des
dispositions en consquence, quand la fatale nouvelle arriva que
Vandamme, victime de sa tmrit, avait disparu du champ de bataille, et
que ses dix mille hommes, envelopps de toutes parts et accabls par le
nombre, avaient t taills en pices. On crut Vandamme mort, et ce ne
fut que par des nouvelles postrieures que l'on sut qu'il avait t fait
prisonnier avec une partie de ses troupes. On apprit aussi que Vandamme,
emport par son intrpidit naturelle, n'ayant pu rsister au dsir
d'attaquer un ennemi qu'il voyait  sa porte, avait quitt ses dfils
pour combattre. Il avait vaincu d'abord, mais quand, aprs la victoire,
il avait voulu reprendre sa position, il la trouva occupe par les
Prussiens, qui s'en taient empars. Alors il se livra tout entier au
dsespoir, mais ce fut inutilement, et le gnral Kleist, fier de ce
beau trophe, le conduisait en triomphe  Prague. Ce fut en parlant de
l'audacieuse tentative de Vandamme que l'empereur se servit de cette
expression, que l'on a si justement admire:  un ennemi qui fuit, il
faut faire un pont d'or, ou opposer un mur d'acier.

L'empereur entendit avec son calme accoutum le dtail des pertes qu'il
venait d'prouver. Cependant ses paroles exprimrent  plusieurs
reprises l'tonnement que lui causait la dplorable tmrit de
Vandamme; il ne pouvait revenir de ce que ce gnral expriment s'tait
laiss entraner hors de sa position. Mais le mal tait fait, et, en
pareil cas, l'empereur ne se perdait jamais en vaines rcriminations.
Allons, dit-il en s'adressant  M. le duc de Bassano, vous venez
d'entendre... Voil la guerre! bien haut le matin et bien bas le soir.

Aprs divers ordres donns  l'arme et  ses chefs, l'empereur quitta
Dresde le 3 de septembre au soir, pour essayer de regagner ce qu'avait
perdu l'audacieuse imprudence du gnral Vandamme. Mais cet chec, le
premier que nous eussions prouv depuis la reprise des hostilits,
devint comme le signal de la longue srie de revers qui nous attendait.
On aurait dit que la victoire, faisant en notre faveur un dernier effort
 Dresde, s'tait enfin lasse; le reste de la campagne ne fut qu'une
suite de dsastres, aggravs par des trahisons de tous genres, et qui se
terminrent par l'horrible catastrophe de Leipzig. Dj, avant de
quitter Dresde, on avait appris la dsertion  l'ennemi d'un rgiment
westphalien, avec armes et bagages.

L'empereur laissa dans Dresde le marchal Saint-Cyr avec trente mille
hommes, et l'ordre d'y tenir jusqu' la dernire extrmit; l'empereur
voulait conserver cette capitale  tout prix. Le mois de septembre se
passa en marches et en contre-marches autour de cette ville, sans
vnemens d'une importance dcisive: hlas! l'empereur ne devait plus
revoir la garnison de Dresde. Les circonstances, devenues plus
difficiles, commandaient imprieusement  Sa Majest d'opposer un
prompt obstacle aux progrs des allis. Le roi de Saxe, rare modle de
fidlit parmi les rois, voulut accompagner l'empereur; il monta en
voiture avec la reine et la princesse Augusta, sous l'escorte du grand
quartier-gnral. Deux jours aprs son dpart, eut lieu  Eilenbourg,
sur les bords de la Mulda, la jonction des troupes saxonnes avec l'arme
franaise. L'empereur exhorta ces allis, qu'il devait croire fidles, 
soutenir l'indpendance de leur patrie. Il leur montra la Prusse
menaant la Saxe et convoitant ses plus belles provinces; leur rappela
les proclamations de leur souverain, son digne et fidle alli; puis,
enfin, leur parlant au nom de l'honneur militaire, il les somma en
terminant de le prendre toujours pour guide et de se montrer les dignes
mules des soldats de la grande arme, avec lesquels ils faisaient cause
commune et auprs desquels ils allaient combattre. Les paroles de
l'empereur furent traduites et rptes aux Saxons par M. le duc de
Vicence. Ce langage, dans la bouche de celui qu'ils regardaient comme
l'ami de leur souverain, comme le sauveur de leur capitale, parut
produire sur eux une profonde impression. On se mit donc en marche avec
confiance, loin de prvoir la dfection prochaine de ces mmes hommes,
qui tant de fois avaient salu l'empereur de leurs cris d'enthousiasme
en jurant de combattre jusqu' la mort plutt que de l'abandonner
jamais.

Le projet de Sa Majest tait alors de tomber sur Blcher et sur le
prince royal de Sude, dont l'arme franaise n'tait spare que par
une rivire. Nous quittmes donc Eilenbourg, l'empereur laissant dans
cette rsidence le roi de Saxe et sa famille, M. le duc de Bassano, le
grand parc d'artillerie, tous les quipages, et nous nous dirigemes sur
Dben. Blcher et Bernadotte s'taient retirs laissant Berlin 
dcouvert. Alors les plans de l'empereur furent connus: on sut que
c'tait sur Berlin et non sur Leipzig qu'il se dirigeait, et que Dben
n'tait qu'un lieu de jonction, d'o les divers corps qui s'y trouvaient
runis devaient marcher ensemble sur la capitale de la Prusse, dont
l'empereur s'tait dj empar deux fois.

Le temps tait malheureusement pass o la seule indication des
intentions de l'empereur tait regarde comme un signal de victoire; les
chefs de l'arme, jusqu'alors soumis, commenaient  rflchir et se
permettaient mme de dsapprouver des projets dont l'excution les
effrayait. Quand on connut dans l'arme l'intention de l'empereur, de
marcher sur Berlin, ce fut le signal d'un mcontentement presque
gnral; les gnraux qui avaient chapp aux dsastres de Moscou et
aux dangers de la double campagne d'Allemagne taient fatigus, et
peut-tre presss de jouir de leur fortune et de goter enfin du repos
dans le sein de leur famille. Quelques-uns allaient jusqu' accuser
l'empereur de vouloir traner la guerre en longueur: N'en a-t-on pas
assez tu? disaient-ils, faut-il donc que nous y restions tous? Et ces
plaintes ne se bornaient pas  des confidences secrtes, on les
profrait publiquement, souvent mme assez haut pour qu'elles vinssent
jusqu'aux oreilles de l'empereur; mais, en pareil cas, Sa Majest savait
ne pas entendre.

Ce fut au milieu de cette disposition douteuse d'un nombre considrable
des chefs de l'arme que l'on apprit la dfection de la Bavire. Cette
dfection ajouta une nouvelle force aux inquitudes et aux
mcontentemens ns de la rsolution de l'empereur; on vit alors ce que
l'on n'avait pas encore vu, son tat major en corps se runir, le
supplier d'abandonner ses plans sur Berlin et de marcher sur Leipzig. Je
vis combien l'me de l'empereur souffrit de la ncessit d'couter de
pareilles remontrances.

Malgr les formes respectueuses dont elles taient enveloppes, deux
jours entiers Sa Majest resta indcise; et que ces quarante-huit
heures furent longues! Jamais bivouac ni cabane abandonne ne fut plus
triste que le triste chteau de Dben. Dans cette lamentable rsidence,
je vis pour la premire fois l'empereur compltement dsoeuvr;
l'indcision  laquelle il tait en proie le tenait tellement absorb,
qu'il aurait t impossible de le reconnatre. Qui le croirait?  cette
activit qui le poussait, qui, pour ainsi dire, le dvorait sans cesse,
avait succd une nonchalance apparente, dont on ne peut se faire une
ide. Je le vis, pendant presque toute une journe, couch sur un
canap, ayant devant lui une table couverte de cartes et de papiers
qu'il ne regardait pas, sans autre occupation pendant des heures
entires que de tracer lentement de grosses lettres sur des feuilles de
papier blanc. C'est qu'alors sa pense flottait entre sa propre volont
et les supplications de ses gnraux. Aprs deux jours de la plus
douloureuse anxit, il cda, et ds lors tout fut perdu. Plt  Dieu
qu'il n'et point cout leurs plaintes, et que cette fois encore il et
obi au pressentiment qui le dominait! et combien de fois rpta-t-il
avec douleur, en pensant  la concession qu'il fit alors: J'aurais
vit bien des dsastres en suivant toujours ma premire impulsion. Je
n'ai failli qu'en cdant  celles d'autrui.

L'ordre du dpart fut donn. Alors, comme si l'arme et t plus fire
d'avoir triomph de la volont de son empereur que de battre l'ennemi
sous l'empire de ses hautes prvisions, on se livra aux accs d'une joie
presque immodre. Tous les visages taient rayonnans: Nous allons,
rptait-on de toutes parts, nous allons revoir la France, embrasser nos
enfans, nos parens, nos amis! L'empereur, et seul avec lui le marchal
Augereau, ne partageait pas l'allgresse gnrale. M. le duc de
Castiglione venait d'arriver au quartier-gnral, aprs avoir veng en
partie sur l'arme de Bohme la dfaite de Vandamme; il tait frapp
comme l'empereur de noirs pressentimens sur les suites de ce mouvement
rtrograde, il savait que les dfections allaient chelonner sur la
route des ennemis, d'autant plus dangereux que la veille encore ils
taient nos allis et connaissaient nos positions. Quant  Sa Majest,
elle cda avec la conviction du mal qui en rsulterait, et je l'entendis
terminer un entretien de plus d'une heure qu'elle venait d'avoir avec le
marchal par ces mots, qu'elle pronona comme une sentence de malheur:
ILS L'ONT VOULU!...

L'empereur, en se dirigeant sur Dben, tait  la tte d'une force que
l'on pouvait valuer  cent vingt-cinq mille hommes; il avait pris
cette direction dans l'espoir de trouver encore Blcher sur la Mulda;
mais le gnral prussien avait repass cette rivire, ce qui contribua
beaucoup  accrditer un bruit qui s'tait rpandu depuis quelque temps:
on disait que dans un conseil des souverains allis, tenu prcdemment 
Prague, et auquel avaient assist Moreau et le prince royal de Sude, il
avait t convenu que l'on viterait autant que possible l'engagement
d'une bataille, partout o l'empereur commanderait son arme en
personne, et que les oprations seraient seulement diriges contre les
corps commands par ses lieutenans. Il tait impossible, sans doute, de
rendre un hommage plus clatant  la supriorit du gnie de l'empereur;
mais c'tait en mme temps l'enchaner dans sa gloire, et paralyser son
action ordinairement toute-puissance.

Quoi qu'il en soit, le mauvais gnie de la France l'ayant emport sur le
bon gnie de l'empereur, nous prmes la route de Leipzig, et nous y
arrivmes le 15 d'octobre de grand matin. En ce moment le roi de Naples
tait aux prises avec le prince de Schwartzenberg, et Sa Majest ayant
entendu le bruit du canon, ne fit que traverser la ville et alla visiter
la plaine o l'action paraissait vivement engage.  son retour, il
reut la famille royale de Saxe, qui tait venue le rejoindre.

Pendant son court sjour  Leipzig, l'empereur fit un acte de clmence
que l'on jugera sans doute bien mritoire, si l'on veut se reporter  la
gravit des circonstances o nous nous trouvions. Un ngociant de cette
ville, nomm Moldrecht, fut accus et convaincu d'avoir distribu parmi
les habitans, et jusque dans l'arme, plusieurs milliers d'exemplaires
d'une proclamation dans laquelle le prince royal de Sude invitait les
Saxons  dserter la cause de l'empereur. Traduit devant un conseil de
guerre, M. Moldrecht ne put se justifier; et comment l'aurait-il fait,
puisqu'on avait trouv chez lui plusieurs paquets de la fatale
proclamation? Il fut condamn  mort. Sa famille tout plore fut se
jeter aux pieds du roi de Saxe; mais les faits taient si videns et
d'une nature telle que toute excuse tait impossible, et le fidle roi
n'osa se livrer  l'indulgence pour un crime commis encore plus envers
son alli qu'envers lui-mme. Une seule ressource restait  cette
malheureuse famille, c'tait de s'adresser  l'empereur; mais il tait
difficile d'arriver jusqu' lui. M. Leborgne d'Ideville, secrtaire
interprte, voulut bien se charger de dposer une note sur le bureau de
l'empereur. Sa Majest l'ayant lue, ordonna un sursis, ce qui
quivalait  une grce plnire. Les vnemens suivirent leur cours, et
M. Moldrecht fut sauv.

Leipzig,  cette poque, tait le centre d'un cercle o l'on se battait
sur plusieurs points, et presque sans interruption. Les combats
continurent pendant les journes du 16 et du 17; et, le 18, Sa Majest,
mal rcompense de sa clmence envers M. Moldrecht, recueillit les
tristes fruits de la proclamation rpandue par les soins de ce
ngociant. Ce jour-l, l'arme saxonne dserta notre cause, et alla se
rendre  Bernadotte. Il ne restait plus  l'empereur que cent dix mille
hommes, en ayant contre lui trois cent trente mille, de sorte que, si,
lors de la reprise des hostilits, nous tions dj seulement un contre
deux, nous n'tions plus alors qu'un contre trois. La journe du 18 fut,
comme l'on sait, le jour fatal. Le soir, l'empereur assis sur un pliant
de maroquin rouge au milieu des feux du bivouac, dictait au prince de
Neufchtel des ordres pour la nuit, quand deux commandans d'artillerie
se prsentrent  Sa Majest, et lui rendirent compte de l'tat
d'puisement ou se trouvaient les munitions. Depuis cinq jours on avait
tir plus de deux cent mille coups de canon; les rserves taient
puises, et l'on pouvait  peine runir de quoi nourrir encore le feu
pendant deux heures. Les dpts les plus voisins taient Magdebourg et
Erfurt, d'o il tait impossible de tirer des secours assez prompts;
ainsi, il n'y avait plus d'autre parti  tenter que la retraite.

La retraite fut donc ordonne, et commena le lendemain, 19, aprs une
bataille dans laquelle trois cent mille hommes se livrrent  une lutte
 mort, dans un espace tellement resserr qu'il n'avait pas plus de sept
 huit lieues de circuit. Avant de quitter Dresde, l'empereur chargea le
prince Poniatowski, qui venait de gagner le bton de marchal de France,
de la dfense d'un des faubourgs. Vous dfendrez le faubourg du midi,
lui avait dit Sa Majest.--Sire, rpondit le prince, j'ai bien peu de
monde.--Eh bien! vous vous dfendrez avec ce que vous avez.--Ah! sire,
nous tiendrons. Nous sommes tous prts  prir pour Votre Majest.
L'empereur, mu de ces paroles, tendit les bras au prince, qui s'y
prcipita les larmes aux yeux. C'tait une scne d'adieux; car cet
entretien du prince avec l'empereur fut le dernier, et bientt le neveu
du dernier roi de Pologne, comme on le verra dans peu, trouva une mort
glorieuse autant que dplorable dans les flots de l'Elster.

 neuf heures du matin, l'empereur alla prendre cong de la famille
royale de Saxe. L'entrevue fut courte, mais bien affectueuse et bien
douloureuse de part et d'autre. Le roi manifesta l'indignation la plus
profonde de la conduite de ses troupes: Jamais je n'aurais pu le
penser, disait-il; je croyais mes Saxons meilleurs; ils ne sont que des
lches. Sa douleur tait telle que l'empereur, malgr le mal immense
que lui avait fait la dsertion des Saxons pendant la bataille,
cherchait  consoler cet excellent prince.

Comme Sa Majest le pressait de quitter Leipzig, pour ne point demeurer
expos aux dangers d'une capitulation devenue indispensable: Non,
rpondit ce prince vnrable: vous avez assez fait, et maintenant c'est
pousser la gnrosit trop loin que de risquer votre personne pour
rester quelques instans de plus  nous consoler. Tandis que le roi de
Saxe s'exprimait ainsi, on entendit la dtonation d'une forte fusillade;
alors la reine et la princesse Augusta joignirent leurs instances 
celles du monarque. Dans l'excs de leur frayeur, elles voyaient dj
l'empereur pris et gorg par les Prussiens. Des officiers tant
survenus, ceux-ci annoncrent que le prince royal de Sude avait forc
l'entre d'un des faubourgs; que le gnral Beningsen, le gnral
Blcher et le prince de Schwartzenberg entraient de tous cts dans la
ville, et que nos troupes taient rduites  se dfendre de maison en
maison. Le pril auquel l'empereur tait expos tait imminent; il n'y
avait plus une seule minute  perdre, il consentit donc enfin  se
retirer; et le roi de Saxe l'ayant reconduit jusqu'au bas de l'escalier
du palais, l ils s'embrassrent pour la dernire fois.




CHAPITRE XVI.

     Offre d'incendie rejet par l'empereur.--Volont de sauver
     Leipzig.--Le roi de Saxe dli de sa fidlit.--Issue de Leipzig
     ferme  l'empereur.--Sa Majest traversant de nouveau la
     ville.--Bonne contenance du duc de Raguse et du marchal
     Ney.--Horrible tableau des rues de Leipzig.--Le pont du moulin de
     Lindenau.--Souvenirs vivans.--Ordres donns directement par
     l'empereur.--Sa Majest dormant au bruit du combat.--Le roi de
     Naples et le marchal Augereau au bivouac imprial.--Le pont
     saut.--Ordres de l'empereur mal excuts, et son
     indignation.--Absurdit de quelques bruits mensongers.--Malheurs
     inous.--Le marchal Macdonald traversant l'Elster  la nage.--Mort
     du gnral Dumortier et d'un grand nombre de braves.--Mort du
     prince Poniatowski.--Profonde affliction de l'empereur et regrets
     universels.--Dtails sur cette catastrophe.--Le corps du prince
     recueilli par un pasteur.--Deux jours  Erfurt.--Adieux du roi de
     Naples  l'empereur.--Le roi de Saxe trait en prisonnier, et
     indignation de l'empereur.--Brillante affaire de Hanau.--Arrive 
     Mayence.--Trophes de la campagne et lettre de l'empereur 
     l'impratrice.--Diffrence des divers retours de l'empereur en
     France.--Arrive  Saint-Cloud.--Questions que m'adresse
     l'empereur et rponses vridiques.--Esprances de paix.--Enlvement
     de M. de Saint-Aignan.--Le ngociateur pris de force.--Vaines
     esprances.--Bonheur de la mdiocrit.


RIEN n'tait plus difficile que de sortir de Leipzig, cette ville tant
environne de toutes parts de corps ennemis. On avait propos 
l'empereur d'incendier les faubourgs o se prsentaient les ttes de
colonnes des armes allies, afin de mieux assurer sa retraite; mais il
avait repouss cette proposition avec indignation, ne voulant pas
laisser pour dernier adieu au fidle roi de Saxe une de ses villes
livre aux flammes. Aprs l'avoir dli de sa fidlit, exhort  songer
 ses seuls intrts, l'empereur, en le quittant, s'tait dirig vers la
porte de Ranstadt; mais il la trouva tellement encombre qu'il lui fut
de toute impossibilit de s'y frayer un passage; il fut donc contraint
de revenir sur ses pas, de traverser la ville, d'en sortir par la porte
du nord, et de regagner le point par lequel seul il pouvait, selon son
intention, se diriger sur Erfurt, en longeant les boulevards de l'ouest.
Les ennemis n'taient pas tout--fait matres de la ville, et c'tait le
sentiment gnral, qu'on aurait pu la dfendre encore long-temps si
l'empereur n'et craint de l'exposer aux horreurs d'une prise d'assaut.
Le duc de Raguse continuait  faire bonne contenance au faubourg de
Halle contre les attaques ritres du gnral Blcher, et le marchal
Ney, de son ct, voyait encore se briser devant son intrpidit les
efforts runis du gnral Woronzow, du corps prussien aux ordres du
gnral Blow et de l'arme sudoise.

Tant de valeur dut cependant cder au nombre, et surtout  la trahison:
car, pendant le plus fort du combat aux portes de Leipzig, un bataillon
badois, qui jusque-l avait vaillamment combattu dans les rangs
franais, abandonna tout  coup la porte Saint-Pierre, qu'il tait
charg de dfendre, et livra ainsi l'entre de la ville  l'ennemi. Ds
lors, selon ce que j'ai entendu raconter  plusieurs officiers qui se
trouvaient dans cette bagarre, les rues de Leipzig prsentrent le
tableau le plus horrible. Les ntres, contraints de se retirer, ne le
firent toutefois qu'en disputant le terrain. Mais un malheur irrparable
vint bientt jeter le dsespoir dans l'me de l'empereur.

Voici les faits qui signalrent cette dplorable journe, tels que ma
mmoire me les rappelle encore aujourd'hui. Je ne sais  quoi
l'attribuer, mais aucun des grands vnemens dont j'ai t tmoin ne se
prsente plus clairement  mes souvenirs qu'une scne qui eut lieu, pour
ainsi dire, sous les murs de Leipzig. Aprs avoir triomph d'incroyables
obstacles, nous tions enfin parvenus  passer l'Elster, sur le point du
moulin de Lindenau. Il me semble voir encore l'empereur, plaant
lui-mme sur la route des officiers qu'il chargeait d'indiquer le point
de runion des corps aux hommes isols qui se prsenteraient. Ce
jour-l, aprs un immense dsavantage caus par le nombre, sa
sollicitude s'tendait  tout comme aprs un triomphe dcisif. Mais il
tait tellement accabl de fatigue que quelques momens de sommeil lui
furent indispensables, et il dormait profondment au bruit du canon, qui
tonnait de toutes parts, quand une explosion terrible se fit entendre.
Peu de temps aprs, je vis entrer au bivouac de Sa Majest le roi de
Naples, accompagn du marchal Augereau; ils lui apportaient une triste
nouvelle. Le grand pont de l'Elster venait de sauter, et c'tait le
dernier point de communication avec l'arrire-garde, forte encore de
vingt mille hommes, et laisse de l'autre ct du fleuve sous le
commandement du marchal Macdonald. Voil donc comme on excute mes
ordres! s'cria l'empereur, en se serrant la tte avec violence entre
ses deux mains. Puis il resta un moment pensif et comme absorb dans ses
rflexions.

Sa Majest avait effectivement donn l'ordre de miner tous les ponts sur
l'Elster et de les faire sauter, mais seulement lorsque toute l'arme
franaise serait mise  couvert par le fleuve. J'ai entendu depuis
parler de cet vnement en sens divers; j'en ai lu beaucoup de relations
contradictoires. Il ne m'appartient pas de chercher  rpandre la
lumire sur un point d'histoire aussi controvers que celui-ci; j'ai d
me borner  rapporter ce qui tait parfaitement  ma connaissance, et
c'est ce que j'ai fait. Toutefois, qu'il me soit permis de soumettre ici
 mes lecteurs une simple observation, qui s'est prsente  mon esprit
quand j'ai lu ou entendu dire que l'empereur avait donn l'ordre
lui-mme de faire sauter le pont, pour mettre sa personne  l'abri des
poursuites de l'ennemi. Je demande pardon du terme, mais cette
supposition me parat d'une absurdit qui passe toute croyance: car il
est bien vident que, si, dans ces dsastreuses circonstances,
l'empereur avait pens  sa sret personnelle, nous ne l'aurions pas vu
peu de temps auparavant prolonger volontairement son sjour au palais du
roi de Saxe, tant expos alors  un danger bien plus imminent que celui
qu'il pouvait courir aprs sa sortie de Leipzig. Certes, d'ailleurs,
l'empereur ne joua pas la consternation dont il fut frapp, quand il
apprit que vingt mille de ses braves taient spars de lui, et
peut-tre spars pour toujours.

Combien de malheurs furent les suites invitables de la destruction du
dernier pont sur la route de Leipzig  Lindenau! et quels traits
d'hrosme, dont la plupart resteront ternellement inconnus, ont
signal ce dsastre! Le marchal Macdonald, se voyant spar de l'arme,
s'lana  cheval dans l'Elster et fut assez heureux pour atteindre
l'autre rive; mais le gnral Dumortier, voulant suivre son chef
intrpide, disparut et prit dans les flots, ainsi qu'un grand nombre
d'officiers et de soldats; car tous avaient jur de ne point se rendre 
l'ennemi, et ce ne fut que le petit nombre qui obit  la cruelle
ncessit de se reconnatre prisonniers. La mort du prince Poniatowski
causa de vifs regrets  l'empereur, et l'on peut dire que tout ce qui se
trouvait au quartier gnral fut profondment afflig de la perte du
hros polonais. On tait empress d'apprendre des dtails sur ce
malheur, tout irrparable qu'il tait. On savait que Sa Majest l'avait
charg de couvrir la retraite de l'arme, et personne n'ignorait que
l'empereur ne pouvait mieux placer sa confiance. Les uns racontaient
que, se voyant serr par l'ennemi contre une rivire sans issue, ils
l'avaient entendu dire  ceux qui l'entouraient: Messieurs, c'est ici
qu'il faut succomber avec honneur. On ajoutait que, mettant bientt en
action son hroque rsolution, il avait travers  la nage les eaux de
la Pleisse, malgr les blessures qu'il avait reues dans un combat
opinitre qu'il soutenait depuis le matin. Enfin nous apprmes que, ne
trouvant plus de refuge contre une captivit invitable que dans les
flots de l'Elster, le brave prince s'y tait prcipit, sans considrer
l'escarpement impraticable du bord oppos, et qu'en peu d'instans il fut
englouti avec son cheval. Nous smes ensuite que son corps ne fut
retrouv que cinq jours aprs, et retir de l'eau par un pcheur. Telle
fut la fin dplorable ensemble et glorieuse d'un des officiers les plus
brillans et les plus chevaleresques qui se soient montrs dignes de
figurer parmi l'lite des gnraux franais.

Cependant la pnurie des munitions de guerre obligeait l'empereur  se
retirer promptement, quoique dans le plus grand ordre, sur Erfurt, ville
richement approvisionne de vivres, de fourrages, d'effets d'armement et
d'quipement, enfin de toute sorte de munitions. Sa Majest y arriva le
23, ayant eu chaque jour des combats  soutenir, pour assurer sa
retraite, contre des forces quatre ou cinq fois plus nombreuses que
celles qui restaient  sa disposition.  Erfurt l'empereur ne resta que
deux jours, et en partit le 25, aprs avoir reu les adieux de son
beau-frre, le roi de Naples, qu'il ne devait plus revoir. Je fus tmoin
d'une partie de cette dernire entrevue, et je crus remarquer je ne sais
quoi de contraint dans l'attitude du roi de Naples; ce dont, au surplus,
l'empereur n'eut pas l'air de s'apercevoir. Il est vrai que le roi ne
lui annona pas son dpart prcipit, et que Sa Majest ignorait que ce
prince avait reu secrtement un gnral autrichien[76]. L'empereur n'en
fut inform que par des rapports postrieurs, et en parut peu surpris.
Au surplus (je dois le faire observer, parce que j'ai eu souvent
l'occasion d'en faire la remarque), tant de coups, prcipits, pour
ainsi dire, les uns sur les autres, frappaient l'empereur depuis quelque
temps, qu'il y paraissait presque insensible; on et dit qu'il tait
entirement retranch dans ses ides de fatalit. Cependant Sa Majest,
impassible pour ses propres malheurs, laissa clater toute son
indignation quand elle apprit que les souverains allis avaient
considr le roi de Saxe comme leur prisonnier, et l'avaient dclar
tratre, prcisment parce qu'il tait le seul qui ne l'et pas trahi.
Certes, si la fortune lui tait redevenue favorable comme par le pass,
le roi de Saxe se serait trouv matre d'un des plus vastes royaumes de
l'Europe; mais la fortune ne nous fut plus que contraire, nos triomphes
mmes n'taient plus suivis que d'une gloire inutile.

Ainsi, par exemple, l'arme franaise eut bientt  se couvrir de gloire
 Hanau, quand il lui fallut traverser en la renversant la nombreuse
arme autrichienne et bavaroise runie sur ce point sous les ordres du
gnral Wrede. Six mille prisonniers furent le rsultat de ce triomphe,
qui nous ouvrit en mme temps les approches de Mayence, o l'on croyait
arriver sans de nouveaux obstacles. Ce fut le 2 novembre, aprs une
marche de quatorze jours depuis Leipzig, que nous revmes enfin les
bords du Rhin, et que l'on put respirer avec quelque scurit.

Aprs avoir consacr cinq jours  la rorganisation de l'arme, donn
ses ordres, assign  chacun des marchaux et des chefs de corps le
poste qu'il devait occuper en son absence, l'empereur quitta Mayence le
7, et le 9 il coucha  Saint-Cloud, o il revint, prcd de quelques
trophes; car d'Erfurt  Francfort nous avions pris vingt drapeaux aux
Bavarois. Ces drapeaux, apports au ministre de la guerre par M.
Lecouteulx, aide-de-camp du prince de Neufchtel, avaient prcd de
deux jours l'arrive de Sa Majest  Paris; et dj ils avaient t
prsents  l'impratrice,  qui l'empereur en avait fait hommage dans
les termes suivans: Madame et trs-chre pouse, je vous envoie vingt
drapeaux pris par mes armes aux batailles de Wachau, de Leipzig et de
Hanau; c'est un hommage que j'aime  vous rendre. Je dsire que vous y
voyiez une marque de ma grande satisfaction de votre conduite pendant la
rgence que je vous ai confie.

Sous le consulat et pendant les six premires annes de l'empire,
lorsque l'empereur revenait  Paris  la suite d'une campagne, c'est que
cette campagne tait termine; la nouvelle d'une paix conclue aprs la
victoire l'avait toujours prcd. Pour la seconde fois, il n'en fut
plus de mme au retour de Mayence. En cette circonstance, comme au
retour de Smorghoni, l'empereur laissait la guerre toujours vivante, et
revenait, non plus pour prsenter  la France les fruits de ses
victoires, mais pour lui demander de nouveaux secours d'hommes et
d'argent, afin de parer aux checs et aux pertes prouves par nos
armes. Cependant, malgr cette diffrence dans le rsultat de nos
guerres, l'accueil fait par la nation  Sa Majest tait toujours le
mme, du moins en apparence. Les adresses des diffrentes villes de
l'intrieur n'taient ni moins nombreuses ni moins remplies
d'expressions de dvouement; ceux-l mme qui concevaient des craintes
pour l'avenir se montraient encore plus dvous que les autres, de peur
que l'on ne vnt  deviner leurs fatales prvisions. Pour moi, il ne me
vint pas une seule fois  l'ide que l'empereur pt succomber en
dfinitive dans la lutte qu'il soutenait: car mes ides ne se portaient
pas si loin, et ce n'est qu'en y rflchissant depuis que j'ai pu
apprcier les dangers qui dj le menaaient  l'poque o nous sommes
parvenus. J'tais comme ces hommes qui, ayant pass de nuit sur les
bords d'un prcipice, ne connaissent le pril auquel ils ont t exposs
que quand le jour le leur a rvl. Pourtant je dois dire que tout le
monde tait las de la guerre, et que ceux de mes amis que je vis en
revenant de Mayence me parlrent tous du besoin de la paix.

Dans l'intrieur mme du palais, j'entendais beaucoup de personnes
attaches  l'empereur tenir, loin de sa prsence, un pareil langage;
mais c'tait une toute autre version devant Sa Majest. Quand elle
daignait m'interroger, ce qui arrivait assez souvent, sur ce que j'avais
entendu dire, je lui rapportais exactement la vrit; et quand, dans
ces rapports confidentiels de la toilette de l'empereur, le mot de paix
sortait de ma bouche, il s'cria plusieurs fois: La paix! la paix!...
Eh! qui la dsire plus que moi?... Ce sont eux qui ne la veulent pas.
Plus j'accorde, plus ils exigent.

Un vnement extraordinaire, qui eut lieu prcisment le jour o Sa
Majest arriva  Saint-Cloud, donna quelques motifs de croire, quand il
fut connu, que les allis avaient conu le dessein d'entamer de
nouvelles ngociations. On apprit en effet que M. de Saint-Aignan,
ministre de Sa Majest prs des cours ducales de Saxe, avait t enlev
de vive force et conduit  Francfort, o se trouvaient alors runis M.
de Metternich, le prince de Schwartzenberg, et les ministres de Russie
et de Prusse. L on lui fit des ouvertures toutes pacifiques au nom des
souverains allis; aprs quoi M. de Saint-Aignan eut la facult de se
rendre sur-le-champ auprs de l'empereur, pour lui faire connatre les
dtails de son enlvement et des propositions qui en avaient t la
suite. Les offres des allis, dont je n'eus point connaissance, et dont
par consquent je ne puis rien dire, durent toutefois paratre dignes
d'examen  l'empereur; car ce fut bientt un bruit gnral dans le
palais qu'un nouveau congrs allait s'assembler  Manheim, que M. le
duc de Vicence avait t dsign par Sa Majest comme son ministre
plnipotentiaire, et que, pour donner plus d'clat  sa mission, elle
venait en mme temps de lui confier le porte-feuille des affaires
trangres. Je me rappelle que cette nouvelle fit renatre l'esprance,
et fut reue trs-favorablement; car, bien que ce ft sans doute l'effet
d'une prvention, personne n'ignorait que l'opinion gnrale ne voyait
pas avec plaisir M. le duc de Bassano dans le poste o M. le duc de
Vicence tait appel  lui succder. M. le duc de Bassano passait pour
aller au devant de ce qu'il croyait tre les dsirs secrets de
l'empereur, et pour tre contraire  la paix. On verra plus tard, par
une rponse que me fit Sa Majest  Fontainebleau, combien ces bruits
taient gratuits et dpourvus de fondement.

Il semblait alors d'autant plus probable que les allis avaient
rellement l'intention de traiter de la paix, qu'en se procurant  force
ouverte un ngociateur franais, ils avaient t au devant de tout ce
que l'on aurait pu dire pour attribuer les premires dmarches 
l'empereur; et, ce qui surtout donnait un grand poids  la croyance
accorde aux dispositions pacifiques de l'Europe, c'est qu'il ne
s'agissait pas seulement d'une paix continentale, comme  Tilsitt et 
Schoenbrunn, mais bien d'une paix gnrale dans laquelle l'Angleterre
intervenait comme partie contractante; de sorte que l'on esprait gagner
en scurit pour la suite ce que l'on perdrait peut-tre par la rigidit
des conditions. Mais, malheureusement, l'espoir auquel on se livrait
avec une joie anticipe fut de peu de dure. On ne tarda pas  apprendre
que les propositions communiques  M. de Saint-Aignan, aprs son
enlvement, n'taient qu'un leurre, une vieille ruse diplomatique 
laquelle les trangers n'avaient eu recours que pour gagner du temps en
berant l'empereur d'une fausse esprance. En effet, un mois ne s'tait
pas coul, on n'avait pas mme eu le temps de complter l'change des
correspondances prliminaires qui ont lieu en pareil cas, lorsque
l'empereur eut connaissance de la fameuse dclaration de Francfort, dans
laquelle, bien loin d'entrer en ngociations avec Sa Majest, on
affectait de sparer sa cause de celle de la France. Que d'intrigues! Et
que l'on bnit de bon coeur sa mdiocrit quand on se compare aux hommes
condamns  vivre dans ce ddale de hautes fourberies et d'hypocrisies
honorifiques! La triste certitude tant acquise que les trangers
voulaient une guerre d'extermination, ramena la consternation o rgnait
dj l'esprance; mais le gnie de Sa Majest n'en fut point abattu, et
ds lors tous ses efforts se dirigrent vers la ncessit de faire
encore une fois face  l'ennemi, non plus pour conqurir ses provinces,
mais pour garantir d'une invasion le sol sacr de la patrie.




CHAPITRE XVII.

     Souvenirs rcens.--Socits secrtes d'Allemagne.--L'empereur et
     les francs-maons.--L'empereur riant de Cambacrs.--Les fanatiques
     assassins.--Promenade sur les bords de l'Elbe.--Un magistrat
     saxon.--Zle religieux d'un protestant.--Dtails sur les socits
     de l'Allemagne.--Opposition des gouvernemens au
     _Tugendweiren_.--Origine et rformation des sectes de 1813.--Les
     chevaliers noirs et la lgion noire.--La runion de Louise.--Les
     concordistes.--Le baron de Nostitz et la chane de la reine de
     Prusse.--L'Allemagne divise entre trois chefs de secte.--Madame
     Brede et l'ancien lecteur de Hesse-Cassel.--Intrigue du baron de
     Nostitz.--Les secrtaires de M. de Stein.--Vritable but des
     socits secrtes.--Leur importance.--Questions de
     l'empereur.--Histoire ou historiette.--Rception d'un
     carbonari.--Un officier franais dans le Tyrol.--Ses moeurs, ses
     habitudes, son caractre.--Partie de chasse et rception
     ordinaire.--Les Italiens et les Tyroliens.--preuves de
     patience.--Trois rendez-vous.--Une nuit dans une fort.--Apparence
     d'un crime.--Preuves videntes.--Interrogatoire, jugement et
     condamnation.--Le colonel Boizard.--Rvlations
     refuses.--L'excuteur et l'chafaud.--Religion du serment.--Les
     carbonari.


ON ne doit point omettre, en parlant de l'anne 1813, le nombre
incroyable des affiliations qui eurent lieu pendant cette anne aux
socits secrtes, rcemment formes en Italie et en Allemagne.
L'empereur, ds le temps o il n'tait encore que premier consul,
non-seulement ne s'tait point oppos  la rouverture des loges
maonniques, mais il est permis de penser qu'il l'avait favorise sous
main. Il tait bien sr que rien ne sortirait de ces runions qui pt
tre dangereux pour sa personne ou contraire  son gouvernement, puisque
la franc-maonnerie comptait parmi ses adeptes, et avait mme pour
chefs, les plus grands personnages de l'tat. D'ailleurs, il aurait t
de toute impossibilit que dans ces socits, o se glissaient quelques
faux-frres, un secret dangereux, s'il y en avait eu de tel, pt
chapper  la vigilance de la police. L'empereur en parlait quelquefois,
mais comme de purs enfantillages bons pour amuser les badauds; et je
puis assurer qu'il riait de bon coeur quand on lui racontait que
l'archi-chancelier, en sa qualit de chef du Grand-Orient, ne prsidait
pas un banquet maonnique avec moins de gravit qu'il n'en apportait 
la prsidence du snat et du conseil-d'tat. Toutefois l'insouciance de
l'empereur ne s'tendait pas jusqu'aux socits si connues en Italie
sous le nom de _carbonari_, et en Allemagne sous diverses dnominations.
Il faut convenir, en effet, qu'aprs les entreprises de deux jeunes
allemands affilis  l'illuminisme, il tait bien permis  Sa Majest de
ne pas voir sans inquitudes la propagation de ces _liens de vertu_, o
de jeunes fanatiques se transformaient en assassins.

Je n'ai rien su de particulier relativement aux carbonari, puisque
aucune circonstance ne nous rapprocha de l'Italie. Quant aux socits
secrtes de l'Allemagne, je me rappelle que, pendant notre sjour 
Dresde, j'en entendis parler avec beaucoup d'intrt, et non sans effroi
pour l'avenir,  un magistrat saxon avec lequel j'eus l'honneur de me
trouver souvent. C'tait un homme de soixante ans environ, parlant bien
le franais, et joignant au plus haut degr le flegme allemand  la
gravit de l'ge. Dans sa jeunesse, il avait habit la France, et avait
mme fait une partie de ses tudes au collge de Sorrze. J'attribuai
l'amiti qu'il voulait bien me tmoigner au plaisir qu'il prouvait 
entendre parler d'un pays dont la mmoire paraissait lui tre toujours
chre. Je me souviens parfaitement aujourd'hui de la profonde vnration
avec laquelle cet excellent homme me parlait d'un de ses anciens
professeurs de Sorrze, qu'il appelait don Ferlus; et il faudrait que
j'eusse la mmoire bien ingrate pour oublier un nom que je lui ai
entendu rpter si souvent.

Mon excellent saxon se nommait M. Gentz, mais n'tait point parent du
diplomate du mme nom attach  la chancellerie autrichienne. Il tait
de la religion rforme, trs-exact  remplir ses devoirs religieux; et
je puis assurer que je n'ai jamais connu un homme plus simple dans ses
gots et plus pntr de ses devoirs d'homme et de magistrat. Je
n'oserais hasarder de dire quel tait le fond de sa pense sur
l'empereur, car il en parlait rarement; et s'il et eu quelque chose de
dsobligeant  en dire, on conoit facilement qu'il aurait pour cela
choisi un autre confident que moi. Un jour que nous tions ensemble 
examiner les travaux que Sa Majest faisait lever de toutes parts sur
la rive gauche de l'Elbe, je ne sais comment la conversation vint 
tomber sur les socits secrtes de l'Allemagne, sujet qui m'tait
totalement tranger. Comme je lui adressais des questions pour
m'instruire, M. Gentz me dit: Il ne faut pas croire que les socits
secrtes qui se multiplient en Allemagne d'une manire si extraordinaire
aient t protges par les souverains. Le gouvernement prussien les vit
natre avec effroi, quoiqu'il cherche actuellement  en tirer parti pour
donner une apparence nationale  la guerre qu'il vous fait depuis la
dfection du gnral Yorck. Des runions aujourd'hui tolres ont t,
mme en Prusse, l'objet de vives perscutions. Il n'y a pas long-temps,
par exemple, que le gouvernement prussien prit des mesures svres pour
supprimer la socit dite _tugendverein_. Il parvint  la dissoudre;
mais au moment mme de sa dissolution, il s'en forma trois autres qui
devaient tre diriges par les membres du _tugendverein_, en prenant
toutefois la prcaution de les dguiser sous des dnominations
diffrentes. Le docteur Jahn se mit  la tte des _chevaliers noirs_,
qui ont depuis donn naissance  un corps de partisans connu sous le nom
de _la lgion noire_, command par le colonel Lutzoff. Le souvenir
toujours vivant en Prusse de la feue reine exerce une grande influence
sur la nouvelle direction imprime  ses institutions; elle en est comme
la divinit occulte. De son vivant, elle avait donn au baron de Nostitz
une chane d'argent qui devint entre ses mains la dcoration, ou pour
mieux dire le signe de ralliement d'une nouvelle socit  laquelle il
donna le nom de _runion de Louise_. Enfin M. Lang s'est dclar le chef
d'un ordre de _concordistes_ qu'il institua  l'instar des associations
de ce nom qui s'taient tablies depuis quelque temps dans les
universits.

Mes fonctions de magistrat, ajouta M. Gentz, m'ont plusieurs fois mis 
mme d'avoir des renseignemens exacts sur ces nouvelles institutions, et
vous pouvez regarder ce que je vous dis  ce sujet comme parfaitement
authentique. Les trois chefs, dont je viens de vous parler, dirigent
bien en apparence trois socits; mais il est bien certain que les trois
n'en font qu'une, puisque ces messieurs se sont engags  suivre en tout
point les erremens du Tugendverein. Seulement ils se sont partags
l'Allemagne pour rendre, par leur prsence, leur influence plus
immdiate. M. Jahn s'est rserv plus particulirement la Prusse, M.
Lang le nord, et le baron de Nostitz le midi de l'Allemagne. Ce dernier
sachant quelle peut tre l'influence d'une femme sur de jeunes adeptes,
s'est associ une trs-belle actrice de Prague, nomme madame Brede, et
elle a dj fait faire  la _Runion de Louise_ une conqute fort
importante et qui peut le devenir beaucoup plus pour l'avenir, si les
Franais prouvaient des revers. L'ancien lecteur de Hesse, affili par
l'entremise de madame Brede, a accept, presque immdiatement aprs sa
rception, la grande matrise de la _Runion de Louise_, et le jour mme
de son installation il a remis entre les mains de M. de Nostitz les
fonds ncessaires pour crer et quiper un corps franc de sept cents
hommes destin  entrer au service de la Prusse. Il est vrai qu'une fois
nanti de la somme, le baron ne s'est nullement occup de la formation du
corps, ce qui a caus beaucoup d'humeur au vieil lecteur; mais  force
d'adresse et d'intrigues, madame Brede est parvenue  les rconcilier.
Il a t dmontr en effet que M. de Nostitz ne s'tait pas appropri
les fonds dont il tait dpositaire, mais qu'il leur avait donn une
autre destination que l'armement d'un corps franc. M. de Nostitz est
sans contredit le plus zl, le plus ardent et le plus habile des trois
chefs; je ne le connais pas personnellement, mais je sais que c'est un
des hommes les plus capables d'exercer un grand empire sur ceux qui
l'coutent. C'est ainsi qu'il a captiv M. de Stein, ministre prussien,
au point que celui-ci entretient deux de ses secrtaires  la
disposition du baron de Nostitz, pour rdiger sous sa direction les
pamphlets dont l'Allemagne est inonde; mais je ne puis trop vous
rpter, poursuivit M. Gentz, que la haine voue aux Franais par ces
diverses socits n'est qu'une chose accidentelle et ne uniquement des
circonstances; car leur but primitif tait le renversement des
gouvernemens, tels qu'ils existaient en Allemagne; et leur principe
fondamental, l'tablissement d'un systme d'galit absolue. Cela est si
vrai, qu'il a t vivement question parmi les adeptes du Tugendverein,
de proclamer la souverainet du peuple dans toute l'Allemagne, et
ceux-ci disaient tout haut que la guerre ne devait point tre faite au
nom des gouvernemens qui, selon eux, ne sont que des instrumens. Je ne
sais quel sera en dfinitive le rsultat de toutes ces machinations;
mais ce qu'il y a de certain, c'est qu' force de se donner de
l'importance, les socits secrtes s'en crent une relle.  les
entendre, eux seuls ont dtermin le roi de Prusse  se dclarer
ouvertement contre la France, et ils se vantent hautement de n'en pas
demeurer l. Aprs tout, il leur arrivera probablement ce qui arrive
presque toujours en pareil cas; si on les croit utiles, on leur
promettra monts et merveilles pour en tirer parti, et on les laissera l
quand on n'aura plus besoin d'eux, car il est de toute impossibilit que
des gouvernemens raisonnables perdent de vue le but rel de leur
institution.

Tel est le rsum que je crois exact, non pas de tout ce que me dit M.
Gentz sur les socits secrtes de l'Allemagne, mais ce dont je me suis
souvenu, et je me rappelle que lorsque je me permis d'en rendre compte
 l'empereur, Sa Majest daigna m'couter avec beaucoup d'attention, me
faisait mme rpter certains dtails, ce qui n'a pas peu contribu 
les graver dans ma mmoire. Quant aux carbonari, on a tout lieu de
penser qu'ils tenaient par des ramifications secrtes aux socits
allemandes; mais, comme je l'ai dj dit, je n'ai point t  mme de
recueillir sur eux des documens certains. Cependant, j'essaierai de
reproduire ici ce que j'ai entendu dire de la rception d'un carbonari.

Le rcit de cette histoire qui, peut-tre, n'est qu'une historiette, m'a
vivement frapp; au surplus, je ne la donne ici que sous toute rserve,
ne sachant mme pas si quelqu'un n'en a pas dj fait son profit,
attendu que je ne fus pas le seul auditeur de cette narration. Je la
tiens d'un Franais qui habitait le nord de l'Italie,  l'poque mme 
laquelle se rapporte mon entretien avec M. Gentz.

Un officier franais, autrefois attach au gnral Moreau, homme d'un
esprit ardent et en mme temps sombre et mlancolique, avait quitt le
service aprs le procs instruit  Paris contre son gnral. Il n'avait
point t compromis dans la conspiration, mais invariablement attach
aux principes rpublicains, cet officier, de moeurs trs-simples, et
possdant de quoi vivre, quoique mdiocrement, avait quitt la France
lors de la fondation de l'empire, et il ne prenait nullement la peine de
dguiser son aversion pour le chef d'un gouvernement absolu; enfin,
quoique fort paisible dans sa conduite, il tait un de ceux que l'on
dsignait sous le nom de mcontens. Aprs avoir voyag pendant plusieurs
annes en Grce, en Allemagne et en Italie, il s'tait fix dans une
simple bourgade du Tyrol vnitien. L, il vivait fort retir, n'ayant
que peu de communications avec ses voisins, occup de l'tude des
sciences naturelles, se livrant  la contemplation et ne s'occupant,
pour ainsi dire, plus des affaires publiques. Il tait dans cette
position, qui paraissait mystrieuse  quelques personnes, quand les
affiliations aux _ventes_ des carbonari firent de si incroyables
progrs, dans la plupart des provinces italiennes et notamment sur les
confins de l'Adriatique. Plusieurs habitans notables du pays, ardens
carbonari, conurent le projet d'enrler dans leur socit, l'officier
franais qui leur tait connu, et dont ils n'ignoraient point les
implacables ressentimens contre le chef du gouvernement imprial, qu'il
regardait,  la vrit, comme un grand homme, mais en mme temps comme
le destructeur de sa chre rpublique.

Pour ne point effaroucher la susceptibilit prsume de l'officier, on
rsolut d'organiser une partie de chasse, dans laquelle on se dirigerait
vers les lieux qu'il avait l'habitude de choisir pour ses promenades
solitaires. Ce plan fut adopt et suivi, de sorte que la rencontre
souhaite eut lieu et parut toute fortuite. L'officier n'hsita point 
se lier de conversation avec les chasseurs, dont quelques-uns lui
taient connus, et aprs plusieurs dtours on amena la conversation sur
les carbonari, ces nouveaux adeptes d'une sainte libert. Ce mot magique
de libert n'avoit cess de vivre au fond du coeur de l'officier; aussi,
produisit-il sur lui tout l'effet que l'on en pouvait esprer; il
rveilla les souvenirs enthousiastes de sa jeunesse et le fit frmir
d'une joie depuis long-temps inaccoutume. Lors donc qu'on en vint  lui
proposer d'augmenter le nombre des frres dont il se trouvait entour,
ceux-ci n'prouvrent aucune difficult. L'officier fut reu; on lui fit
connatre les signes sacramentels, les mots de reconnaissance; on reut
son serment; il s'engagea  tre toujours et  toute heure  la
disposition de ses frres, et  prir plutt que de jamais trahir leur
secret: Ds lors, il fut affili et continua  vivre comme par le pass,
attendant  tout moment une convocation.

Le caractre aventureux des habitans du Tyrol vnitien offre de
grandes diffrences avec le caractre des habitans de l'Italie, mais il
lui ressemble par une mfiance naturelle qui leur est commune, et chez
eux du soupon  la vengeance la pente est rapide.  peine l'officier
franais fut-il admis au nombre des carbonari, qu'il s'en trouva parmi
eux qui blmrent cette affiliation, et la regardrent comme dangereuse;
il y en eut mme qui allrent jusqu' dire que la qualit de Franais
aurait d tre un motif suffisant de rprobation, et que, d'ailleurs,
dans un moment o la police employait des hommes habiles  prendre tous
les masques, il fallait que la fermet et la constance du nouvel lu
fussent soumises  d'autres preuves que les simples formalits
auxquelles on s'tait born. Les parrains de l'officier, ceux qui
l'avaient pour ainsi dire convoit pour frre, ne firent point
d'objection, tant srs de la bont de leur choix.

Les choses en taient l, quand la nouvelle des dsastres de l'arme
franaise  Leipzig parvint dans les provinces voisines de l'Adriatique,
et redoubla le zle des carbonari. Trois mois environ s'taient couls
depuis la rception de l'officier franais, sans que celui-ci et reu
aucun avis de ses frres, et il pensait que les travaux du carbonarisme
se bornaient  bien peu de chose. Alors, il reoit un jour une lettre
mystrieuse dans laquelle on lui enjoint de se rendre la nuit suivante,
arm d'une pe, dans un bois qui lui tait indiqu, de s'y trouver 
minuit prcis, et d'y attendre jusqu' ce que l'on vnt le chercher.
Exact au rendez-vous, l'officier s'y rendit  l'heure prescrite, et y
resta jusqu'au jour sans avoir vu paratre personne; alors, il retourna
chez lui pensant qu'on avait seulement voulu le soumettre  une preuve
de patience. Son opinion  cet gard fut presque change en conviction
lorsque, quelques jours aprs, une nouvelle lettre lui ayant prescrit de
se rendre de la mme manire au mme endroit, il y eut pass encore la
nuit  attendre vainement.

Il n'en fut plus de mme lors d'un troisime et semblable rendez-vous.
L'officier franais s'y rendit encore avec la mme ponctualit, sans que
sa patience se trouvt lasse. Il attendait depuis plusieurs heures
quand tout  coup, au lieu de voir venir ses frres, il entend le
cliquetis d'pes froisses les unes contre les autres. Entran par un
premier mouvement, il s'lance du ct d'o vient le bruit, et le bruit
semble reculer  mesure qu'il s'en approche. Il arrive cependant au lieu
o un crime affreux venait d'tre commis: il voit un homme baign dans
son sang, que deux assassins venaient de frapper. Prompt comme l'clair,
il s'lance l'pe  la main sur les deux meurtriers; mais ils ont
disparu dans l'paisseur du bois, et il se disposait  prodiguer des
secours  leur victime, lorsque quatre gendarmes arrivent sur le lieu de
la scne. L'officier se trouvait alors seul, l'pe nue, auprs de
l'homme assassin; celui-ci, qui respirait encore, fait un dernier
effort pour parler, et expire en dsignant son dfenseur comme tant son
meurtrier. Alors les gendarmes l'arrtent; deux enlvent le cadavre, et
les deux autres attachent les bras de l'officier avec des cordes, et le
conduisent dans un village situ  une lieue, o ils arrivent  la
pointe du jour. L il est conduit devant le magistrat, interrog, et
crou dans la prison du lieu.

Qu'on se figure la situation de l'officier; sans amis dans le pays,
n'osant se recommander de son propre gouvernement auquel ses opinions
connues l'auraient rendu suspect, accus d'un crime horrible, voyant
toutes les preuves contre lui, et surtout invinciblement accabl par les
dernires paroles de la victime mourante! Comme tous les hommes d'un
caractre ferme et rsolu, il envisagea sa position sans se plaindre,
vit qu'elle tait sans remde, et se rsigna  son sort.

Cependant on avait nomm une commission spciale, pour conserver au
moins le simulacre de la justice. Amen devant la commission, il ne put
que rpter ce qu'il avait dit devant le magistrat qui l'avait interrog
le premier; c'est--dire, raconter les faits tels qu'ils s'taient
passs, protester de son innocence, et reconnatre en mme temps que
toutes apparences taient contre lui. Que pouvait-il rpondre quand on
lui demandait pourquoi, pour quel motif il s'tait trouv seul, pendant
la nuit et arm d'une pe dans l'paisseur d'un bois? Ici son serment
de carbonari enchanait ses paroles, et ses hsitations devenaient
autant de preuves. Que rpondre encore  la dposition des gendarmes qui
l'avaient arrt en flagrant d'lit. Il fut donc, d'une voix unanime,
condamn  mort, et reconduit dans sa prison, o il dut rester jusqu'au
moment fix pour l'excution du jugement.

D'abord, on lui envoya un prtre: l'officier le reut avec les plus
grands gards, mais s'abstint de recourir  son ministre; ensuite, il
fut importun de la visite d'une confrrie de pnitens. Enfin, les
excuteurs vinrent le chercher pour le conduire au lieu du supplice.
Comme il s'y rendait, accompagn de plusieurs gendarmes, et d'une longue
et double haie de pnitens, le cortge funbre fut interrompu par
l'arrive inopine du colonel de la gendarmerie, que le hasard amenait
sur le lieu de la scne. Cet officier suprieur portait le nom du
colonel Boizard, nom connu dans toute la haute Italie, et redout de
tous les malfaiteurs. Le colonel ordonna un sursis pour interroger
lui-mme le condamn, et se faire rendre compte des circonstances du
crime et du jugement. Lorsqu'il fut seul avec l'officier: Vous le
voyez, lui dit-il, tout est contre vous, et rien ne peut vous soustraire
 la mort qui vous attend; cependant je puis vous sauver, mais  une
seule condition: je sais que vous tes affili  la secte des carbonari;
faites-moi connatre vos complices dans ces tnbreuses machinations, et
votre vie est  ce prix.--Jamais.--Considrez cependant.....--Jamais,
vous dis-je; qu'on me mne au supplice.

Il fallut donc s'acheminer de nouveau vers la place o l'instrument du
supplice tait dress. L'excuteur tait  son poste. L'officier monte
d'un pas ferme la fatale chelle. Le colonel Boizard s'y lance aprs
lui, le supplie encore de sauver sa vie aux conditions dont il lui a
parl: Non! non! jamais... Alors la scne change, le colonel,
l'excuteur, les gendarmes, le prtre, les pnitens, les spectateurs,
tous s'empressent autour de l'officier; chacun veut le presser dans ses
bras; enfin on le reconduit en triomphe  sa demeure. Tout ce qui
s'tait pass n'tait en effet qu'une rception; les assassins de la
fort et leur victime avaient, aussi bien que les juges et le prtendu
colonel Boizard, jou leur rle, et les carbonari les plus souponneux
surent jusqu' quel point leur nouvel affili poussait l'hrosme de la
constance et la religion du serment.

Tel est  peu prs le rcit que j'ai entendu faire, comme je l'ai dit,
avec le plus vif intrt; et j'ai cru qu'il me serait permis d'en
retracer ici le souvenir, sans me dissimuler toutefois combien il doit
perdre  tre crit. Faut-il y ajouter toute confiance? C'est ce que je
n'oserais dcider; mais ce que je puis certifier, c'est que le narrateur
le donnait comme vrai, et assurait mme que l'on en trouverait les
dtails aux archives de Milan, attendu que cette rception
extraordinaire avait t, dans le temps, l'objet d'un rapport
circonstanci adress au vice-roi, pour lequel la destine avait dj
prononc qu'il ne reverrait plus l'empereur.




CHAPITRE XVIII.

     Confusion et tumulte  Mayence.--Dcrets de Mayence.--Convocation
     du Corps-Lgislatif.--Ingratitude du gnral de Wrede.--Dsastres
     de sa famille.--Emploi du temps de l'empereur, et redoublement
     d'activit.--Les travaux de Paris.--Troupes quipes comme par
     enchantement.--Anxit des Parisiens.--Premire anticipation sur la
     conscription.--Mauvaises nouvelles de l'arme.--vacuation de la
     Hollande et retour de l'archi-trsorier.--Capitulation de
     Dresde.--Trait viol et indignation de l'empereur.--Mouvement de
     vivacit.--Confiance dont m'honorait Sa Majest.--Mort de M. le
     comte de Narbonne.--Sa premire destination.--Comment il fut
     aide-de-camp de l'empereur.--Vaine ambition de plusieurs
     princes.--Le prince Lopold de Saxe-Cobourg.--Jalousie cause par
     la faveur de M. de Narbonne.--Les noms oublis.--Opinion de
     l'empereur sur M. de Narbonne.--Mot caractristique.--Le gnral
     Bertrand, grand marchal du palais.--Le marchal Suchet,
     colonel-gnral de la garde.--Changement dans la haute
     administration de l'empire.--Droit dfr  l'empereur de nommer le
     prsident du corps lgislatif.--M. de Mol et le plus jeune des
     ministres de l'empire.--Dtails sur les excursions de l'empereur
     dans Paris.--Sa Majest me reconnat dans la foule.--Gat de
     l'empereur.--L'empereur se montrant plus souvent en public.--Leurs
     Majests  l'Opra, et le ballet de _Nina_.--Vive satisfaction
     cause  l'empereur par les acclamations populaires.--L'empereur et
     l'impratrice aux Italiens; reprsentation extraordinaire et madame
     Grassini.--Visite de l'empereur  l'tablissement de
     Saint-Denis.--Les pages, et gat de l'empereur.--Rflexion
     srieuse.


JE me suis un peu loign dans le chapitre prcdent de mes souvenirs de
Paris, depuis notre retour d'Allemagne, aprs la bataille de Leipzig et
le court sjour de l'empereur  Mayence. Je ne puis aujourd'hui encore
tracer le nom de cette dernire ville, sans me rappeler le spectacle de
tumulte et de confusion qu'elle offrait aprs la glorieuse troue de
Hanau, o furent si vigoureusement battus les Bavarois, la premire fois
que dans une affaire srieuse, ils se prsentrent comme ennemis  ceux
dans les rangs desquels ils avaient prcdemment combattu. Ce fut, si je
ne me trompe,  cette dernire affaire que le gnral Bavarois de Wrede
et sa famille mme furent immdiatement victimes de leur trahison. Le
gnral, que l'empereur avait combl de bonts, fut bless
mortellement; tous les parens qu'il avait dans l'arme bavaroise furent
tus, et son gendre le prince d'Oettingen prouva le mme sort. C'tait
un de ces vnemens qui ne manquaient gure de frapper l'esprit de Sa
Majest, parce qu'ils rentraient dans ses ides de fatalit. Ce fut
galement de Mayence que l'empereur rendit le dcret de convocation du
Corps-Lgislatif pour le 2 dcembre; mais, comme on le verra,
l'ouverture en fut retarde, et plut  Dieu que la runion en et t
indfiniment ajourne; car alors Sa Majest n'aurait pas prouv les
tribulations que lui causrent plus tard les symptmes d'opposition qui
se manifestrent pour la premire fois, et d'une manire au moins
intempestive.

Une des choses qui m'tonnaient le plus, et qui m'tonne encore bien
plus aujourd'hui quand j'y pense, c'est l'inconcevable activit de
l'empereur: bien loin de diminuer, elle semblait prendre chaque jour une
nouvelle extension, comme si l'exercice mme de ses forces les avait
doubles.  l'poque dont je parle, je ne saurais donner une ide de la
manire dont le temps de Sa Majest tait rempli. Depuis, d'ailleurs,
qu'il avait revu l'impratrice et son fils, l'empereur avait repris sa
srnit: alors je ne surpris mme que trs-rarement en lui de ces
signes extrieurs d'abattement qu'il n'avait pas toujours dissimuls
dans son intrieur, aprs notre retour de Moscou. Il s'occupa plus
ostensiblement encore que de coutume des nombreux travaux qu'il faisait
excuter dans Paris. C'tait une utile distraction  ses grandes penses
de guerre et aux nouvelles affligeantes qui lui arrivaient de l'arme.
Presque chaque jour des troupes quipes comme par enchantement taient
passes en revue par Sa Majest, et diriges immdiatement sur le Rhin,
dont la ligne tait presque entirement menace; le danger, auquel nous
ne songions gure, dut paratre alors imminent aux habitans de la
capitale, qui n'taient pas tous entrans comme nous par l'espce de
charme que l'empereur rpandait sur tous ceux qui avaient l'honneur
d'approcher son auguste personne. En effet, on vit alors pour la
premire fois demander au snat un contingent d'hommes par anticipation
sur l'anne suivante, et d'ailleurs chaque jour apportait des nouvelles
fcheuses. Nous vmes ainsi revenir dans le courant de l'automne le
prince archi-trsorier, forc de quitter la Hollande aprs l'vacuation
de ce royaume par nos troupes, tandis que M. le marchal Gouvion
Saint-Cyr tait contraint de signer  Dresde une capitulation pour lui
et les trente mille hommes qu'il avait conservs dans cette place.

La capitulation de M. le marchal Saint-Cyr ne tiendra srement jamais
une place honorable dans l'histoire du cabinet de Vienne. Il ne
m'appartient pas de juger ces combinaisons de la politique; mais je ne
puis oublier l'indignation que tout le monde manifesta au palais, quand
on apprit que cette capitulation avait t outrageusement viole par
ceux qui taient devenus les plus forts. Il tait dit dans la
capitulation que le marchal reviendrait en France avec les troupes sous
ses ordres; qu'il amnerait avec lui une partie de son artillerie; que
ces troupes pourraient tre changes contre un pareil nombre de troupes
des puissances allies; que les malades franais rests  Dresde
seraient dirigs sur la France  mesure de leur gurison, et qu'enfin le
marchal se mettrait en mouvement le 16 de novembre. Rien de tout cela
n'eut lieu. Qu'on juge donc de l'indignation que dut prouver
l'empereur, dj si profondment afflig de la capitulation de Dresde,
quand il apprit qu'au mpris des conventions stipules, ses troupes
taient faites prisonnires par le prince de Schwartzenberg. Je me
rappelle qu'un jour M. le prince de Neufchtel tant dans le cabinet de
Sa Majest, o je me trouvais en ce moment, l'empereur lui dit avec un
peu d'emportement: Vous me parlez de la paix!.. Eh f.....! comment
voulez-vous que je croie  la bonne foi de ces gens-l?... Voyez ce qui
arrive  Dresde!... Non! vous dis-je, ils ne veulent pas traiter; ils
ne veulent que gagner du temps. C'est  nous de n'en pas perdre. Le
prince ne rpondit rien, ou du moins je n'entendis pas sa rponse, car
je sortis alors du cabinet o j'avais fini d'excuter l'ordre qui m'y
avait appel. Au surplus, je puis ajouter comme nouvelle preuve de la
confiance dont Sa Majest daignait m'honorer, que jamais quand j'entrais
elle ne s'interrompait de ce qu'elle disait, quelle qu'en ft
l'importance, et j'ose affirmer que si ma mmoire tait meilleure, ces
souvenirs seraient beaucoup plus riches qu'ils ne le sont.

Puisque j'ai parl des mauvaises nouvelles qui assaillirent l'empereur
presque coup sur coup pendant les derniers mois de 1813, il en est une
que je ne saurais omettre, tant Sa Majest en fut pniblement affecte:
je veux parler de la mort de M. le comte Louis de Narbonne. De toutes
les personnes qui n'avaient pas commenc leur carrire sous les yeux de
l'empereur, M. de Narbonne tait peut-tre celle qu'il affectionnait le
plus; et il faut convenir qu'il tait impossible de joindre  un mrite
rel des manires plus sduisantes. L'empereur le regardait comme le
plus propre  amener  bien une ngociation; aussi disait-il un jour de
lui: Narbonne est n ambassadeur. On savait dans le palais pourquoi
l'empereur l'avait nomm son aide-de-camp  l'poque o l'on forma la
maison de l'impratrice Marie-Louise. D'abord, l'intention de l'empereur
avait t de le nommer chevalier d'honneur de la nouvelle impratrice;
mais une intrigue savamment ourdie amena celle-ci  le refuser, et ce
fut en quelque sorte comme en ddommagement qu'il reut la qualit
d'aide-de-camp de Sa Majest. Or, il n'y en avait point alors en France
 laquelle on attacht un plus haut prix. Bien des princes trangers,
des princes souverains mme, sollicitrent en vain cette haute faveur,
et parmi ceux-ci je puis citer le prince Lopold de Saxe-Cobourg, mari
 la princesse Charlotte d'Angleterre, et qui refuse d'tre roi de la
Grce, aprs n'avoir pu obtenir d'tre aide-de-camp de l'empereur.

Je n'oserais pas dire, en consultant bien ma mmoire, que personne  la
cour ne ft jaloux de voir M. de Narbonne aide-de-camp de l'empereur;
mais j'ai oubli les noms. Quoi qu'il en soit, il devint bientt en
faveur, et chaque jour l'empereur apprcia de plus en plus ses qualits
et ses services. Je me rappelle  cette occasion avoir entendu dire  Sa
Majest, et je crois que ce fut  Dresde, qu'elle n'avait jamais bien
connu le cabinet de Vienne avant que _le nez fin de Narbonne_, ce sont
ses expressions, ait t _flairer_ ses vieux diplomates. Aprs le
simulacre de ngociations dont j'ai parl prcdemment, et qui remplit
la dure de l'armistice de 1813  Dresde, M. de Narbonne tait demeur
en Allemagne, o l'empereur lui avait confi le gouvernement de Torgau.
Ce fut l qu'il mourut, le 17 de novembre,  la suite d'une chute de
cheval, malgr les soins habiles que lui prodigua M. le baron
Desgenettes. Depuis la mort du marchal Duroc et celle du prince
Poniatowski, je ne me rappelle pas avoir vu l'empereur tmoigner plus de
regrets que dans cette circonstance.

Cependant,  peu prs au moment o il perdit M. de Narbonne, mais avant
d'avoir appris sa mort, l'empereur avait pourvu au remplacement auprs
de sa personne de l'homme qu'il avait le plus aim, sans excepter le
gnral Desaix. Il venait d'appeler M. le gnral Bertrand aux hautes
fonctions de grand marchal du palais, et ce choix fut gnralement
approuv de toutes les personnes qui avaient l'honneur de connatre M.
le comte Bertrand. Mais que pourrais-je avoir  dire ici d'un homme dont
l'histoire ne sparera plus le nom du nom de l'empereur? La mme poque
avait vu tomber M. le duc d'Istrie, l'un des quatre colonels-gnraux de
la garde, et le marchal Duroc; la mme nomination runit les noms de
leurs successeurs; et M. le marchal Suchet fut ainsi nomm en mme
temps que M. le gnral Bertrand, et remplaa M. le marchal Bessires
comme colonel-gnral dans la garde.

En mme temps Sa Majest fit plusieurs autres changemens dans le
personnel de la haute administration de l'empire. Un snatus-consulte
ayant dfr  l'empereur le droit de nommer  son choix le prsident du
corps lgislatif, Sa Majest destina cette prsidence  M. le duc de
Massa, qui fut remplac dans ses fonctions de grand-juge par M. le comte
Mol, le plus jeune des ministres qu'ait eus l'empereur. M. le duc de
Bassano reprit le ministre de la secrtairerie d'tat, et M. le duc de
Vicence reut le porte-feuille des relations extrieures.

J'ai dit que pendant l'automne de 1813 Sa Majest alla plusieurs fois
visiter les travaux publics. Elle allait ordinairement  pied et presque
seule voir ceux des Tuileries et du Louvre; ensuite elle montait 
cheval, accompagne d'un ou de deux de ses officiers tout au plus, et de
M. Fontaine, pour examiner ceux qui taient plus loigns. Un jour,
c'tait presque  la fin de novembre, ayant profit de l'absence de Sa
Majest pour faire quelques courses au faubourg Saint-Germain, je me
trouvai inopinment sur son passage au moment o, se rendant au
Luxembourg, elle arriva  l'entre de la rue de Tournon, et je ne
saurais dire avec quelle vive satisfaction j'entendais les cris de _vive
l'empereur_! retentir  son approche. Je me trouvai pouss par les flots
de la foule tout prs du cheval de l'empereur; pourtant je ne me
figurais pas que l'empereur m'et reconnu.  son retour, j'eus la preuve
du contraire: Sa Majest m'avait vu; et comme je l'aidais  changer de
vtemens: Eh bien! M. le drle, me dit gament l'empereur, ah! ah! que
faisiez-vous au faubourg Saint-Germain? Je vois ce que c'est!... Voil
qui est bien!... Vous allez m'espionner quand je sors. Et beaucoup
d'autres allocutions du mme genre, car ce jour-l l'empereur tait
trs-gai; d'o j'augurai qu'il avait t satisfait de sa visite.

Quand,  cette poque, l'empereur prouvait quelques soucis, je crus
remarquer que pour les dissiper il se plaisait  se montrer en public,
plus frquemment peut-tre que pendant ses autres sjours  Paris, mais
toujours sans affectation. Il alla mme plusieurs fois au spectacle; et
grce aux obligeantes bonts de M. le comte de Rmusat, je me trouvais
trs-frquemment  ces runions, qui alors encore avaient toujours
l'appareil d'une fte. Certes, lorsque le jour de la premire
reprsentation du ballet de _Nina_,  l'Opra, Leurs Majests entrrent
dans leur loge, il aurait t difficile de supposer que l'empereur
comptait dj des ennemis parmi ses sujets. Il est vrai que les mres et
les femmes en deuil n'taient pas l; mais ce que je puis assurer, c'est
que jamais je n'avais vu plus d'enthousiasme. L'empereur en jouissait
alors du fond de son coeur, plus peut-tre qu'aprs ses victoires. L'ide
d'tre aim des Franais faisait sur lui l'impression la plus vive. Le
soir, il en parlait; il daignait m'en parler, oserai-je le dire, comme
un enfant qui s'enorgueillit de la rcompense qu'il vient de recevoir.
Alors, dans sa simplicit d'homme priv, il rptait souvent: Ma femme!
ma bonne Louise! elle a d tre bien contente! La vrit est que le
dsir de voir l'empereur au spectacle tait tel  Paris, que, comme il
se plaait toujours dans la loge de ct donnant sur l'avant-scne,
chaque fois que l'on y pressentait sa prsence, les loges situes de
l'autre ct de la salle taient loues avec un incroyable empressement;
on prfrait mme les loges les plus leves aux premires loges de la
partie de la salle d'o on le voyait plus difficilement. Il n'est
personne qui, ayant habit alors Paris, ne puisse reconnatre
l'exactitude de ces souvenirs.

Quelque temps aprs la premire reprsentation du ballet de _Nina_,
l'empereur assista  un autre spectacle o je me trouvai aussi. Comme
prcdemment, l'impratrice y accompagna Sa Majest; et je ne pouvais
m'empcher, pendant la reprsentation, de penser que l'empereur
prouvait peut-tre quelques souvenirs capables de le distraire de
l'harmonie de la musique. C'tait au Thtre-Italien, plac alors 
l'Odon. On donnait _la Cloptre_ de Nazzolini, et la reprsentation
tait du nombre de celles que l'on nomme _extraordinaires_, puisqu'elle
avait lieu au bnfice de madame Grassini. Depuis fort peu de temps
seulement cette cantatrice, clbre  plus d'un titre, s'tait montre
pour la premire fois en public sur un thtre  Paris; je crois mme
que ce jour-l elle n'y paraissait que pour la troisime ou la quatrime
fois, et je dois dire, pour tre exact, qu'elle ne produisit pas sur le
public parisien tout l'effet que l'on attendait de son immense
rputation. Il y avait long-temps que l'empereur ne la recevait plus
particulirement. Cependant jusque-l les sons de sa voix et de celle de
Crescentini avaient t rservs aux oreilles privilgies des
spectateurs de Saint-Cloud ou du thtre des Tuileries. En cette
occasion l'empereur se montra trs-gnreux pour la bnficiaire; mais
il n'en rsulta aucune entrevue; car, comme l'aurait dit un pote du
temps, la Cloptre de Paris n'avait pas affaire  un nouvel Antoine.

Ainsi, comme on le voit, l'empereur drobait aux immenses affaires qui
l'occupaient quelques soires, moins pour jouir du spectacle que pour se
montrer en public. Tous les tablissemens utiles taient l'objet de ses
soins; et il ne s'en rapportait pas seulement aux renseignemens des
hommes le plus justement investis de sa confiance, il voyait tout par
lui-mme. Parmi les tablissemens spcialement protgs par Sa Majest,
il en tait un qu'elle affectionnait particulirement. Je ne crois pas
que dans aucun des intervalles d'une guerre  l'autre l'empereur soit
venu  Paris sans faire une visite  l'tablissement des demoiselles de
la Lgion-d'Honneur, dont madame Campan avait la direction, d'abord 
couen, et ensuite  Saint-Denis. L'empereur y alla donc au mois de
novembre, et je me rappelle  cette occasion une anecdote que j'entendis
raconter  Sa Majest, et qui la divertit beaucoup. Toutefois je ne
pourrais assurer si cette anecdote se rapporte  la visite de 1813 ou 
une visite antrieure.

D'abord il faut que l'on sache que, conformment aux statuts de la
maison des demoiselles de la Lgion-d'Honneur, aucun homme, 
l'exception de l'empereur, n'tait admis dans l'intrieur de
l'tablissement; mais comme l'empereur y allait toujours avec quelque
apparat, bien que sans tre attendu, sa suite faisait en quelque sorte
partie de lui-mme, et y entrait avec lui. Outre ses officiers, deux
pages ordinairement l'accompagnaient. Or, il advint que le soir, en
revenant de Saint-Denis, l'empereur me dit en riant, en entrant dans sa
chambre, o je l'attendais pour le dshabiller: Eh bien! voil mes
pages qui veulent ressembler aux anciens pages. Les petits drles!...
Savez-vous ce qu'ils font?... Quand je vais  Saint-Denis, ils se
disputent  qui sera de service!... Ah! ah!... L'empereur, en parlant,
riait et se frottait les mains; puis, aprs avoir rpt plusieurs fois
sur le mme ton: Les petits drles! il ajouta, par suite d'une de ces
rflexions bizarres qui lui venaient quelquefois: Moi, Constant,
j'aurais t un trs mauvais page; je n'aurais jamais eu une pareille
ide. Au surplus, ce sont de bons jeunes gens; il en est dj sorti de
bons officiers. Cela fera un jour des mariages. Il tait rare, en
effet, qu'une chose frivole en apparence n'ament de la part de
l'empereur une conclusion srieuse. Moi-mme, actuellement, sauf
quelques souvenirs du pass, il ne me restera plus que des choses
srieuses et souvent bien tristes  raconter; car nous voil parvenu au
point o tout prit une tournure grave et se revtit de couleurs souvent
bien sombres.




CHAPITRE XIX.

     Dernire clbration de l'anniversaire du couronnement.--Amour de
     l'empereur pour la France.--Sa Majest plus populaire dans le
     malheur.--Visite au faubourg Saint-Antoine.--Conversation avec les
     habitans.--Enthousiasme gnral.--Cortge populaire de Sa
     Majest.--Fausse interprtation et clture des grilles du
     Carrousel.--L'empereur plus mu que satisfait.--Crainte du dsordre
     et souvenirs de la rvolution.--Enrlemens volontaires et nouveau
     rgiment de la garde.--Spectacles gratis.--Mariage de douze jeunes
     filles.--Rsidence aux Tuileries.--mile et Montmorency.--Mouvement
     des troupes ennemies.--Abandon du dernier alli de
     l'empereur.--Armistices entre le Danemarck et la Russie.--Opinion
     de quelques gnraux sur l'arme franaise en Espagne.--Adhsion de
     l'empereur aux bases des puissances allies.--Ngociations, M. le
     duc de Vicence et M. de Metternich.--Le duc de Massa prsident du
     corps lgislatif.--Ouverture de la session.--Le snat et le
     conseil-d'tat au corps lgislatif.--Discours de
     l'empereur.--Preuve du dsir de Sa Majest pour le rtablissement
     de la paix.--Mort du gnral Dupont-Derval et ses deux
     veuves.--Pension que j'obtiens de Sa Majest pour l'une
     d'elles.--Dcision de l'empereur.--Aversion de Sa Majest pour le
     divorce et respect pour le mariage.


UNE dernire fois encore on clbra  Paris la fte anniversaire du
couronnement de Sa Majest. Les bouquets de l'empereur, pour cette fte,
taient d'innombrables adresses qu'il recevait de toutes les villes de
l'empire, et dans lesquelles les offres de sacrifices et les
protestations de dvouement semblaient augmenter avec la difficult des
circonstances. Hlas! quatre mois suffirent pour faire connatre la
valeur de ces protestations; et comment, cependant, dans cet accord
unanime, aurait-on pu croire  une non moins complte unanimit
d'abandon? Cela et t impossible  l'empereur, qui, jusqu' la fin de
son rgne, se crut aim de la France de tout l'amour qu'il avait pour
elle; la vrit, vrit bien dmontre par les vnemens qui ont suivi,
c'est que l'empereur devint plus populaire, dans cette partie des
habitans que l'on appelle le peuple, quand il commena  tre
malheureux. Sa Majest en eut la preuve dans une visite qu'elle fit au
faubourg Saint-Antoine, et il est bien certain que si, dans d'autres
circonstances, elle et pu plier son caractre  caresser le peuple,
moyen auquel l'empereur rpugnait  cause de ses souvenirs de la
rvolution, on et vu le peuple entier des faubourgs de Paris s'armer
pour sa dfense. Comment, en effet, pourrait-on en douter aprs avoir lu
le fait auquel je fais ici allusion?

L'empereur s'tait donc rendu vers la fin de 1813 ou au commencement de
1814, au faubourg Saint-Antoine: car je ne saurais aujourd'hui prciser
la date de cette visite inattendue. Quoi qu'il en soit, il se montra
dans cette circonstance familier jusqu' la bonhomie, au point mme
d'enhardir ceux qui l'approchaient de plus prs,  lui adresser la
parole. Or, voil la conversation qui s'tablit entre Sa Majest et
plusieurs habitans, conversation qui a t fidlement recueillie et
reconnue exacte par plusieurs tmoins de cette scne vraiment touchante.

UN HABITANT.

Est-il vrai, comme on le dit, que les affaires vont si mal?

L'EMPEREUR.

Je ne peux pas dire qu'elles aillent trop bien.

UN HABITANT.

Mais, comment cela finira-t-il donc?

L'EMPEREUR.

Ma foi, Dieu le sait.

UN HABITANT.

Mais comment? Est-ce que les ennemis pourraient entrer en France?

L'EMPEREUR.

Cela pourrait bien tre, et mme venir jusqu'ici, si l'on ne m'aide
pas: je n'ai pas un million de bras. Je ne puis pas tout faire  moi
seul.

VOIX NOMBREUSES.

Nous vous soutiendrons! nous vous soutiendrons!

VOIX PLUS NOMBREUSES.

Oui! oui! comptez sur nous.

L'EMPEREUR.

En ce cas, l'ennemi sera battu, et nous conserverons toute notre
gloire.

PLUSIEURS VOIX.

Mais que faut-il donc que nous fassions?

L'EMPEREUR.

Vous enrler et vous battre.

UNE VOIX NOUVELLE.

Nous le ferions bien, mais nous voudrions y mettre quelques conditions.

L'EMPEREUR.

Eh bien, parlez franchement. Voyons; lesquelles?

PLUSIEURS VOIX.

Nous ne voudrions pas passer la frontire.

L'EMPEREUR.

Vous ne la passerez pas.

PLUSIEURS VOIX.

Nous voudrions entrer dans la garde.

L'EMPEREUR.

Eh bien, va pour la garde.

 peine Sa Majest eut-elle prononc ces derniers mots, que la foule
immense qui l'environnait fit retentir l'air des cris de _Vive
l'empereur_! et cette foule grossissant sur toute la route que
l'empereur suivit en regagnant tout doucement les Tuileries,
l'environnait d'un cortge innombrable, quand il arriva au guichet du
Carrousel. Nous entendions du palais ces bruyantes acclamations, mais
elles furent si singulirement interprtes par les commandans des
postes du palais, que, croyant  une insurrection, ils firent fermer les
grilles des Tuileries du ct de la cour.

Quand je vis l'empereur, quelques momens aprs son retour, il me parut
plus mu que satisfait, car tout ce qui avait l'apparence du dsordre
lui dplaisait souverainement, et le tumulte populaire, quelle qu'en ft
la cause, avait toujours quelque chose qui le gnait. Cependant cette
visite que Sa Majest aurait pu renouveler produisit une vive sensation
dans le peuple, et ce mouvement eut un rsultat positif  l'instant
mme, puisque dans la journe plus de deux mille individus s'enrlrent
volontairement et formrent un nouveau rgiment de la garde.

 l'occasion de la fte anniversaire du couronnement et de la bataille
d'Austerlitz, il y eut, comme  l'ordinaire, des spectacles gratis dans
tous les thtres de Paris; mais l'empereur ne s'y montra pas comme il
l'avait fait souvent; des jeux, des distributions de comestibles, des
illuminations; et douze jeunes filles, dotes par la ville de Paris,
furent maries  d'anciens militaires. Je me rappelle que de tout ce qui
marquait les solennits de l'empire, l'usage de ces sortes de mariages
tait ce qui plaisait le plus  l'empereur, qui en parla souvent avec
une vive approbation; car, s'il m'est permis de le faire observer, Sa
Majest avait un peu ce que l'on pourrait appeler la manie du mariage.

Nous tions alors  poste fixe aux Tuileries, que l'empereur n'avait pas
quitt depuis le 20 de novembre, jour o il tait revenu de Saint-Cloud,
et qu'il ne quitta plus que lorsqu'il partit pour l'arme. Sa Majest
prsidait trs-souvent le conseil-d'tat, dont les travaux taient
toujours trs-actifs. J'appris alors, relativement  un dcret, une
particularit qui me parut singulire: il y avait long-temps sans doute
que la commune de Montmorency avait repris par l'usage son ancien nom;
mais ce ne fut qu' la fin de novembre 1813, que l'empereur lui retira
lgalement le nom d'_mile_, qu'elle avait reu sous la rpublique en
l'honneur de J.-J. Rousseau. On peut croire que si elle le conserva si
long-temps, c'est que l'empereur n'y avait pas pens plus tt.

Je ne sais si l'on me pardonnera d'avoir rapport un fait aussi puril
en apparence, lorsque tant de grandes mesures taient adoptes par Sa
Majest. En effet, chaque jour ncessitait de nouvelles dispositions,
car les ennemis faisaient des progrs sur tous les points; les Russes
occupaient la Hollande, sous le commandement du gnral Witzingerode,
qui avait t si fort acharn contre nous pendant la campagne de Russie.
Dj mme on parlait du prochain retour  Amsterdam de l'hritier de la
maison d'Orange; en Italie, le prince Eugne ne luttait qu' force de
talent contre l'arme beaucoup plus nombreuse du marchal de Bellegarde,
qui venait de passer l'Adige; celle du prince de Schwartzenberg occupait
les confins de la Suisse; les Prussiens et les troupes de la
confdration passaient le Rhin sur plusieurs points; il ne restait plus
 l'empereur un seul alli, le roi de Danemarck, le seul qui lui ft
encore demeur fidle, ayant cd enfin aux torrens du nord, en
concluant un armistice avec la Russie; et dans le midi toute l'habilet
du marchal Soult suffisait  peine pour retarder les progrs du duc de
Wellington, qui s'avanait vers nos frontires,  la tte d'une arme
plus nombreuse que celle que nous avions  lui opposer, et n'tant pas
surtout en proie aux mmes privations que l'arme franaise. Je me
souviens trs-bien d'avoir entendu plusieurs fois alors des gnraux
blmer l'empereur de ce qu'il n'avait pas abandonn l'Espagne pour
ramener toutes ses troupes en France. Je cite ce souvenir, mais on pense
bien que je ne me permettrai pas de hasarder un jugement sur une
pareille matire. Quoi qu'il en soit, on voit que la guerre nous
environnait de toutes parts, et dans cet tat de chose il tait
difficile, nos anciennes frontires tant menaces, que l'on ne soupirt
pas gnralement aprs la paix.

L'empereur la voulait aussi, et personne aujourd'hui ne professe une
opinion contraire. Tous les ouvrages que j'ai lus et qui ont t faits
par les personnes les mieux  mme de savoir la vrit sur toutes ces
choses, sont d'accord sur ce point. On sait que Sa Majest avait fait
crire par M. le duc de Bassano une lettre dans laquelle elle adhrait
aux bases proposes  Francfort par les allis, pour un nouveau
congrs. On sait que la ville de Manheim fut dsigne pour la runion de
ce congrs, o devait tre ensuite envoy M. le duc de Vicence.
Celui-ci, dans une note du 2 dcembre, fit connatre de nouveau
l'adhsion de l'empereur aux bases gnrales et sommaires indiques pour
le congrs de Manheim. M. le comte de Metternich rpondit le 10  cette
communication, que les souverains porteraient  la connaissance de leurs
allis l'adhsion de Sa Majest. Toutes ces ngociations tranrent en
longueur par la faute seule des allis, qui finirent par dclarer 
Francfort qu'ils ne voulaient plus dposer les armes. Ds le 20 dcembre
ils annoncent hautement l'intention d'envahir la France, en traversant
la Suisse, dont la neutralit avait t solennellement reconnue. 
l'poque dont je parle, ma position me tenait, je dois en convenir, dans
une complte ignorance de ces choses; mais en les apprenant depuis,
elles ont rveill en moi des souvenirs qui ont puissamment contribu 
m'en dmontrer la vrit. Tout le monde, je l'espre, conviendra que si
l'empereur avait voulu la guerre, ce n'est pas devant moi qu'il aurait
pris la peine de parler de son dsir de conclure la paix, ce que je lui
ai entendu faire plusieurs fois, et ceci ne dment pas ce que j'ai
rapport d'une rponse de Sa Majest  M. le prince de Neufchtel,
puisque dans cette rponse mme il attribue la ncessit de la guerre 
la mauvaise foi de ses ennemis. L'immense renomme de l'empereur, non
plus que sa gloire, n'ont besoin de mon tmoignage, et je ne me fais
aucune illusion sur ce point; mais je crois pouvoir, comme un autre,
dposer mon grain de vrit.

J'ai dit prcdemment que ds son passage  Mayence, l'empereur avait
convoqu le corps-lgislatif pour le 2 dcembre. Par un nouveau dcret,
cette convocation fut proroge au 19 dcembre, et cette solennit
annuelle fut marque par l'introduction d'usages inaccoutums. D'abord,
comme je l'ai dit,  l'empereur seul appartint le droit de nommer  la
prsidence, sans prsentation d'une triple liste, comme le snat le
faisait prcdemment; de plus, le snat et le conseil-d'tat se
rendirent en corps dans la salle du corps-lgislatif pour assister  la
sance d'ouverture. Je me rappelle que cette crmonie tait attendue
plus vivement encore que de coutume, tant on tait curieux et press
dans tout Paris de connatre le discours de l'empereur, et ce qu'il
dirait sur la situation de la France. Hlas! nous tions loin de
supposer que cette solennit annuelle serait la dernire!

Le snat et le conseil-d'tat ayant successivement occup les places qui
leur taient indiques dans la salle des sances, on vit arriver
l'impratrice, qui se plaa dans une tribune rserve, entoure de ses
dames et des officiers de son service; enfin, l'empereur parut un quart
d'heure aprs l'impratrice, introduit selon le crmonial accoutum.
Lorsque le nouveau prsident, M. le duc de Massa, eut prt serment
entre les mains de l'empereur, Sa Majest pronona le discours suivant:

     Snateurs;

     Conseillers-d'tat;

     Dputs des dpartemens au corps-lgislatif;

     D'clatantes victoires ont illustr les armes franaises dans
     cette campagne. Des dfections sans exemple ont rendu ces victoires
     inutiles. Tout a tourn contre nous. La France mme serait en
     danger, sans l'nergie et l'union des Franais.

     Dans ces grandes circonstances, ma premire pense a t de vous
     appeler prs de moi. Mon coeur a besoin de la prsence et de
     l'affection de mes sujets.

     Je n'ai jamais t sduit par la prosprit: l'adversit me
     trouverait au dessus de ses atteintes.

     J'ai plusieurs fois donn la paix aux nations, lorsqu'elles
     avaient tout perdu. D'une part de mes conqutes, j'ai lev des
     trnes pour des rois qui m'ont abandonn.

     J'avais conu et excut de grands desseins pour le bonheur du
     monde!... Monarque et pre, je sens ce que la paix ajoute  la
     scurit des trnes et  celle des familles. Des ngociations ont
     t entames avec les puissances coalises. J'ai adhr aux bases
     prliminaires qu'elles ont prsentes. J'avais donc l'espoir
     qu'avant l'ouverture de cette session, le congrs de Manheim serait
     runi; mais de nouveaux retards, qui ne sont pas attribus  la
     France, ont diffr ce moment que presse le voeu du monde.

     J'ai ordonn qu'on vous communiqut toutes les pices originales
     qui se trouvent au porte-feuille de mon dpartement des affaires
     trangres. Vous en prendrez connaissance par l'intermdiaire d'une
     commission. Les orateurs de mon conseil vous feront connatre ma
     volont sur cet objet.

     Rien ne s'oppose de ma part au rtablissement de la paix. Je
     connais et je partage tous les sentimens des Franais. Je dis des
     Franais, parce qu'il n'en est aucun qui voult de la paix aux
     dpens de l'honneur.

     C'est  regret que je demande  ce peuple gnreux de nouveaux
     sacrifices, mais ils sont commands par ses plus nobles et ses plus
     chers intrts. J'ai d renforcer mes armes par de nombreuses
     leves: les nations ne traitent avec scurit qu'en dployant
     toutes leurs forces. Un accroissement dans les recettes devient
     indispensable. Ce que mon ministre des finances vous proposera est
     conforme au systme de finances que j'ai tabli. Nous ferons face 
     tout sans emprunt qui consomme l'avenir, et sans papier-monnaie qui
     est le plus grand ennemi de l'ordre social.

     Je suis satisfait des sentimens que m'ont manifests dans cette
     circonstance mes peuples d'Italie.

     Le Danemarck[77] et Naples sont seuls rests fidles  mon
     alliance.

     La rpublique des tats-Unis d'Amrique continue avec succs sa
     guerre contre l'Angleterre.

     J'ai reconnu la neutralit des dix-neuf cantons Suisses.

     * * *

     Snateurs;

     Conseillers-d'tat;

     Dputs des dpartemens au corps-lgislatif;

     Vous tes les organes naturels de ce trne: c'est  vous de donner
     l'exemple d'une nergie qui recommande notre gnration aux
     gnrations futures. Qu'elles ne disent pas de nous: _Ils ont
     sacrifi les premiers intrts du pays, ils ont reconnu les lois
     que l'Angleterre a cherch en vain pendant quatre sicles  imposer
      la France!_

     Mes peuples ne peuvent pas craindre que la politique de leur
     empereur trahisse jamais la gloire nationale. De mon ct, j'ai la
     confiance que les Franais seront constamment dignes d'eux et de
     moi!

Ce discours fut salu des cris unanimes de _vive l'empereur!_ et quand
Sa Majest revint aux Tuileries, elle avait l'air trs-satisfait.
Cependant, elle prouvait un lger mal de tte qui se dissipa au bout
d'une demi-heure de repos. Le soir, il n'y paraissait plus du tout, et
l'empereur me questionna sur ce que j'avais entendu dire. Je lui dis, ce
qui tait vrai, que les personnes de ma connaissance s'accordaient pour
me dire que tout le monde souhaitait la paix: La paix! la paix! dit
l'empereur, eh! qui la dsire plus que moi!... Allez, mon fils, allez.
Je me retirai, et Sa Majest alla rejoindre l'impratrice.

Ce fut vers cette poque, mais sans pouvoir en prciser le jour, que
l'empereur prit une dcision dans une affaire  laquelle je m'tais
intress auprs de lui, et l'on verra par cette dcision quel profond
respect, je puis le dire, Sa Majest avait pour les droits d'un mariage
lgitime, et combien elle avait d'antipathie pour les personnes
divorces. Mais il est ncessaire que je prenne d'un peu plus haut le
rcit de cette anecdote qui me revient  la mmoire en ce moment.

Dans la campagne de Russie, le gnral Dupont-Derval avait t tu sur
le champ de bataille aprs avoir vaillamment combattu. Sa veuve, aprs
le retour de Sa Majest  Paris, avait plusieurs fois tent, et toujours
en vain, de faire parvenir une ptition  l'empereur pour lui peindre sa
triste position. Quelqu'un lui ayant conseill de s'adresser  moi, je
fus touch de la voir si malheureuse, et je me permis de prsenter sa
demande  l'empereur. Rarement Sa Majest rejetait mes sollicitations
de ce genre, parce que je ne m'en chargeais qu'avec beaucoup de
discrtion; aussi fus-je assez heureux pour obtenir en faveur de madame
Dupont-Derval une pension qui tait mme considrable. Je ne me rappelle
plus comment l'empereur vint  dcouvrir que le gnral Dupont-Derval
tait divorc, et avait eu une fille d'un premier mariage, laquelle
vivait encore ainsi que sa mre. Il sut, en outre, que la femme que le
gnral Dupont-Derval avait pous en seconde noce tait veuve d'un
officier-gnral dont elle avait deux filles. Aucune de ces
circonstances, comme on peut le croire, n'avaient t nonces dans la
ptition, mais quand elles vinrent  la connaissance de l'empereur, il
ne retira pas la pension dont le brevet n'tait pas encore expdi, mais
il en changea la destination. Il la donna  la premire femme du gnral
Dupont-Derval, et la rendit rversible sur la tte de sa fille, qui
cependant tait assez riche pour s'en passer, tandis que l'autre madame
Dupont-Derval en avait rellement besoin. Cependant, comme on est
toujours empress de porter les bonnes nouvelles, je n'avais point perdu
de temps pour faire connatre  ma solliciteuse la dcision favorable de
l'empereur. Je la vis revenir quand elle eut appris ce qui s'tait
pass, ce que moi-mme j'ignorais entirement, et d'aprs ce qu'elle me
dit je me figurai qu'elle tait victime d'un mal entendu. Dans cette
croyance, je me permis d'en parler de nouveau  Sa Majest. Qu'on juge
de mon tonnement, quand l'empereur daigna me raconter lui-mme toute
cette affaire. Puis il ajouta: Mon pauvre enfant, vous vous tes laiss
prendre comme un nigaud. J'ai promis la pension et je la donne  la
femme du gnral Derval, c'est--dire,  sa vritable femme,  la mre
de sa fille. L'empereur ne se fcha pas du tout contre moi. J'ai su que
les rclamations n'en demeurrent pas l, sans, comme on peut le penser,
que j'aie continu de m'en mler; mais les vnemens suivant leur cours
jusqu' l'abdication de Sa Majest, les choses restrent comme elles
avaient t rgles.




CHAPITRE XX.

     Efforts des allis pour sparer la France de l'empereur.--Vrit
     des paroles de Sa Majest prouve par les vnemens.--Copies de la
     dclaration de Francfort circulant dans Paris.--Pice de
     comparaison avec le discours de l'empereur.--La mauvaise foi des
     trangers reconnue par M. de Bourrienne.--Rflexion sur un passage
     de ses _Mmoires_.--M. de Bourrienne en surveillance.--M. le duc de
     Rovigo son dfenseur.--But des ennemis atteint en partie.--M. le
     comte Regnault de Saint-Jean d'Angly au corps
     lgislatif.--Commission du corps-lgislatif.--Mot de l'empereur et
     les cinq avocats.--Lettre de l'empereur au duc de Massa.--Runion
     de deux commissions chez le prince archi-chancelier.--Conduite
     rserve du snat.--Visites frquentes de M. le duc de Rovigo 
     l'empereur.--La vrit dite par ce ministre  Sa Majest.--Crainte
     d'augmenter le nombre des personnes compromises.--Anecdote
     authentique et inconnue.--Un employ du trsor enthousiaste de
     l'empereur.--Visite force au ministre de la police gnrale.--Le
     ministre et l'employ.--Dialogue.--L'enthousiaste menac de la
     prison.--Sages explications du ministre.--Travaux des deux
     commissions.--Adresse du snat bien accueillie.--Rponse
     remarquable de Sa Majest.--Promesse plus difficile  faire qu'
     tenir.--lvation du cours des rentes.--Sage jugement sur la
     conduite du corps lgislatif.--Le rapport de la commission.--Vive
     interruption et rplique.--L'empereur soucieux et se promenant 
     grands pas.--Dcision prise et blme.--Saisie du rapport et de
     l'adresse.--Clture violente de la salle des sances.--Les dputs
     aux Tuileries.--Vif tmoignage du mcontentement de
     l'empereur.--_L'adresse incendiaire_.--Correspondance avec
     l'Angleterre et l'avocat Desze.--L'archi-chancelier protecteur de
     M. Desze.--Calme de l'empereur.--Mauvais effet.--Tristes prsages
     et fin de l'anne 1813.


CE n'tait pas seulement avec des armes que les ennemis de la France
s'efforaient,  la fin de 1813, de renverser la puissance de
l'empereur. Malgr nos dfaites, le nom de Sa Majest inspirait encore
une salutaire terreur; et il parat que tout nombreux qu'ils taient,
les trangers dsespraient de la victoire tant qu'il existerait un
accord commun entre les Franais et l'empereur. On a vu tout  l'heure
avec quel langage il s'exprima en prsence des grands corps runis de
l'tat, et les vnemens ont prouv si Sa Majest avait tu la vrit aux
reprsentans de la nation sur l'tat de la France.  ce discours que
l'histoire a recueilli, qu'il me soit permis d'opposer ici une autre
pice de la mme poque. C'est la fameuse dclaration de Francfort, dont
les ennemis de l'empereur faisaient circuler des copies dans Paris, et
je n'oserais parier qu'aucune personne de sa cour ne vint faire son
service auprs de lui en ayant une dans sa poche. S'il restait encore
des doutes pour savoir o tait alors la bonne foi, la lecture de ce qui
suit suffirait pour les dissiper, car il ne s'agit pas ici de
considrations politiques, mais seulement de comparer des promesses
solennelles aux actions qui les ont suivies.

Le gouvernement franais vient d'arrter une nouvelle leve de trois
cent mille conscrits; les motifs du snatus-consulte renferment une
provocation aux puissances allies. Elles se trouvent appeles de
nouveau  promulguer  la face du monde les vues qui les guident dans la
prsente guerre, les principes qui sont la base de leur conduite, leurs
voeux et leurs dterminations. Les puissances allies ne font point la
guerre  la France, mais  cette prpondrance hautement annonce, 
cette prpondrance que, pour le malheur de l'Europe et de la France,
l'empereur Napolon a trop long-temps exerce hors des limites de son
empire.

La victoire a conduit les armes allies sur le Rhin. Le premier usage
que Leurs Majests impriales et royales ont fait de la victoire, a t
d'offrir la paix  Sa Majest l'empereur des Franais. Une attitude
renforce par l'accession de tous les souverains et princes de
l'Allemagne, n'a pas eu d'influence sur les conditions de la paix. Ces
conditions sont fondes sur l'indpendance des autres tats de l'Europe.
Les vues des puissances sont justes dans leur objet, gnreuses et
librales dans leur application, rassurantes pour tous, honorables pour
chacun.

Les souverains allis dsirent que la France soit grande, forte et
heureuse, parce que sa puissance grande et forte est une des bases
fondamentales de l'difice social. Ils dsirent que la France soit
heureuse, que le commerce franais renaisse, que les arts, ces bienfaits
de la paix, refleurissent, parce qu'un grand peuple ne saurait tre
tranquille que quand il est heureux. Les puissances confirment 
l'empire franais une tendue de territoire que n'a jamais connue la
France sous ses rois, parce qu'une nation gnreuse ne dchoit pas pour
avoir prouv des revers dans une lutte opinitre et sanglante, o elle
a combattu avec son audace accoutume.

Mais les puissances aussi veulent tre heureuses et tranquilles. Elles
veulent un tat de paix qui, dans une sage rpartition de forces, par un
juste quilibre, prservent dsormais leurs peuples des calamits sans
nombre qui, depuis vingt ans, ont pes sur l'Europe.

Les puissances allies ne poseront pas les armes sans avoir atteint ce
grand et bienfaisant rsultat, noble objet de leurs efforts. Elles ne
poseront pas les armes avant que l'tat politique de l'Europe ne soit de
nouveau raffermi, avant que les principes immuables aient repris leurs
droits sur des nouvelles prtentions, avant que la saintet des traits
ait enfin assur une paix vritable  l'Europe.

Il ne faut que du bon sens pour voir si les puissances allies taient
de bonne foi dans cette dclaration dont le but vident tait d'aliner
de l'empereur l'attachement des Franais, en leur montrant Sa Majest
comme un obstacle  la paix, en sparant sa cause de celle de la France,
et ici je suis heureux de pouvoir m'appuyer de l'opinion de M. de
Bourrienne que l'on n'accusera pas srement de partialit en faveur de
Sa Majest. Plusieurs passages de ses mmoires, ceux surtout o il juge
l'empereur, m'ont souvent fait de la peine, je ne saurais le dissimuler;
mais en cette occasion il n'hsite point  reconnatre la mauvaise foi
des allis, ce qui est d'un grand poids selon mon faible jugement.

M. de Bourrienne tait alors  Paris sous la surveillance spciale de M.
le duc de Rovigo. J'entendis plusieurs fois ce ministre en parler 
l'empereur, et toujours dans un sens favorable; mais il faut que les
ennemis de l'ancien secrtaire du premier-consul aient t bien puissans
ou que les prventions de Sa Majest aient t bien fortes, car M. de
Bourrienne ne revint jamais en faveur. L'empereur qui, comme je l'ai
dit, daignait quelquefois s'entretenir familirement avec moi, ne me
parla jamais de M. de Bourrienne, que je n'avais pas vu depuis qu'il
avait cess de voir l'empereur. Je l'aperus pour la premire fois parmi
les officiers de la garde nationale, le jour o ces messieurs, comme on
le verra plus tard, furent reus au palais, et je ne l'ai pas revu
depuis; mais comme nous l'aimions tous beaucoup  cause de ses excellens
procds avec nous, il tait souvent l'objet de notre conversation, et
je puis dire de nos regrets. Au surplus, j'ignorai long-temps qu'
l'poque dont je parle, Sa Majest lui avait fait offrir une mission
pour la Suisse, puisque je n'ai appris cette circonstance que par la
lecture de ses mmoires. Je ne saurais mme cacher que cette lecture m'a
pniblement affect, tant j'aurais dsir que M. de Bourrienne et
alors abjur ses ressentimens envers Sa Majest, qui au fond l'aimait
rellement.

Quoiqu'il en soit, s'il est bien vident aujourd'hui pour tout le monde
que la dclaration de Francfort avait pour but d'oprer une dsunion
entre l'empereur et les Franais, ce que les vnemens ont expliqu
depuis, ce n'tait pas un secret pour le gnie de l'empereur, et
malheureusement on ne tarda pas  voir les ennemis atteindre en partie
leur but. Non-seulement dans les socits particulires, on s'exprima
librement d'une manire inconvenante pour Sa Majest, mais on vit
clater des dissentimens dans le sein mme du corps-lgislatif.

 la suite de la sance d'ouverture, l'empereur ayant rendu un dcret
pour que l'on nommt une commission compose de cinq snateurs et de
cinq membres du corps-lgislatif, ces deux corps s'assemblrent  cet
effet. La commission, comme on l'a vu par le discours de Sa Majest,
avait pour objet de prendre connaissance des pices relatives aux
ngociations entames entre la France et les puissances allies. Au
Corps Lgislatif, ce fut M. le comte Regnault de Saint-Jean-d'Angly qui
porta le dcret en l'appuyant de son loquence ordinairement persuasive;
il rappela les victoires de la France, la gloire de l'empereur; mais le
scrutin donna pour membres  la commission cinq dputs qui passaient
pour tre plus attachs  des principes de libert qu' la gloire de
l'empereur; c'taient MM. Raynouard, Lain, Gallois, Flaugergues et
Maine de Biran. L'empereur, ds le premier moment, ne parut pas content
de ce choix, ne pensant pas toutefois que cette commission se montrerait
hostile comme elle le fut bientt; ce que je me rappelle fort bien,
c'est que Sa Majest dit devant moi au prince de Neufchtel, avec un peu
d'humeur, mais toutefois sans colre, Ils ont t nommer cinq
avocats!...

Cependant l'empereur ne laissa rien voir au dehors de son
mcontentement; aussitt mme que Sa Majest eut reu officiellement la
liste des commissaires, elle adressa au prsident du corps-lgislatif
une lettre conue en ces termes, et sous la date du 23 de dcembre:

     Monsieur le duc de Massa, prsident du corps-lgislatif, nous vous
     adressons la prsente lettre close pour vous faire connatre que
     notre intention est que vous vous rendiez demain, 24 du courant,
     heure de midi, chez notre cousin le prince archi-chancelier de
     l'empire, avec la commission nomme hier par le corps lgislatif,
     en excution de notre dcret du 20 de ce mois, laquelle est
     compose des sieurs Raynouard, Lain, Gallois, Flaugergues et Maine
     de Biran, et ce,  l'effet de prendre connaissance des pices
     relatives  la ngociation, ainsi que de la dclaration des
     puissances coalises, qui seront communiques par le comte
     Regnault, ministre d'tat, et le comte d'Hauterive, conseiller
     d'tat, attach  l'office des relations extrieures, lequel sera
     porteur desdites pices et dclaration.

     Notre intention est aussi que notredit cousin prside la
     commission.

     Sur ce, etc., etc.

Les membres du snat dsigns pour faire partie de la commission taient
M. de Fontanes, M. le prince de Bnvent, M. de Saint-Marsan, M. de
Barb-Marbois, et M. de Beurnonville.  l'exception d'un de ces
messieurs dont la disgrce et l'opposition taient publiquement connues,
les autres passaient pour tre sincrement attachs  l'empire; et
quelle qu'ait t l'opinion de tous et leur conduite postrieure, ils
n'eurent point alors  encourir de la part de l'empereur les mmes
reproches que les membres de la commission du corps-lgislatif. Aucun
acte d'opposition, aucun signe de mcontentement n'mana du snat
conservateur.

 cette poque, M. le duc de Rovigo venait trs-frquemment, ou pour
mieux dire tous les jours chez l'empereur. Sa Majest l'aimait beaucoup,
et cela seul suffirait pour prouver qu'elle ne craignait pas d'entendre
la vrit; car depuis qu'il tait ministre, M. le duc de Rovigo ne la
lui pargnait pas, ce que je puis affirmer, en ayant t tmoin
plusieurs fois. Dans Paris, il n'y avait pourtant qu'un cri contre ce
ministre. Cependant je puis citer un fait que M. le duc de Rovigo n'a
pas rapport dans ses mmoires, et dont je garantis l'authenticit. On
verra par cette anecdote si le ministre de la police cherchait ou non 
augmenter le nombre des personnes qui se compromettaient chaque jour par
leurs bavardages contre l'empereur.

Parmi les employs du trsor se trouvait un ancien receveur des
finances, qui depuis vingt ans vivait modeste et content d'un emploi
assez modique. C'tait d'ailleurs un homme trs-enthousiaste et de
beaucoup d'esprit. Sa passion pour l'empereur tenait du dlire, et il
n'en parlait jamais qu'avec une sorte d'idoltrie. Cet employ avait
l'habitude de passer ses soires dans un cercle qui se runissait rue
Vivienne. Les habitus du lieu, o naturellement la police devait avoir
plus d'un oeil ouvert, ne partageaient pas tous les opinions de la
personne dont je parle. On commenait  juger les actes du gouvernement
assez haut; les opposans laissaient clater leur mcontentement, et le
fidle adorateur de Sa Majest devenait d'autant plus prodigue
d'exclamations admiratives que ses antagonistes se montraient eux-mmes
prodigues de reproches. M. le duc de Rovigo fut inform de ces
discussions, qui devenaient chaque jour plus vives et plus animes. Un
beau jour, notre honnte employ trouve, en rentrant chez lui, une
lettre timbre du ministre de la police gnrale. Il n'en peut croire
ses yeux. Lui, homme bon, simple, modeste, vivant en dehors de toutes
les grandeurs, dvou au gouvernement, que peut lui vouloir le ministre
de la police gnrale? Il ouvre la lettre: le ministre le mande pour le
lendemain matin dans son cabinet. Il s'y rend, comme on peut le croire,
avec toute la ponctualit imaginable; et alors un dialogue  peu prs
semblable  ce qui suit s'engage entre ces messieurs: Il parat,
monsieur, lui dit M. le duc de Rovigo, que vous aimez beaucoup
l'empereur?--Si je l'aime?... Je donnerais mon sang, ma vie!....--Vous
l'admirez beaucoup?--Si je l'admire?..... Jamais l'empereur n'a t si
grand! Jamais sa gloire!...--C'est fort bien, monsieur, et voil des
sentimens qui vous font honneur, des sentimens que je partage avec vous;
mais je vous engage  les garder pour vous; car, j'en aurais sans doute
bien du regret, mais vous me mettriez dans la ncessit de vous faire
arrter.--Moi! monseigneur?... Me faire arrter?...--Eh! mais.... sans
doute.--Comment?...--Ne voyez-vous pas que vous irritez des opinions qui
resteraient caches sans votre enthousiasme, et qu'enfin vous forcez en
quelque sorte  se compromettre beaucoup de bonnes gens qui nous
reviendront quand ils verront mieux les choses? Allez, monsieur,
continuons  aimer,  servir,  admirer l'empereur; mais dans un moment
comme celui-ci ne proclamons pas si haut de bons sentimens, dans la
crainte de rendre coupables des hommes qui ne sont qu'gars. L'employ
du trsor sortit alors de chez le ministre, aprs l'avoir remerci de
ses conseils et lui avoir promis de se taire. Je n'oserais toutefois
garantir qu'il lui ait scrupuleusement tenu parole; mais, ce que je puis
affirmer de nouveau, c'est que ce que l'on vient de lire est de toute
vrit; et je suis sr que si ce passage de mes mmoires tombe sous les
yeux de M. le duc de Rovigo, il lui rappellera un fait qu'il a peut-tre
oubli, mais dont il reconnatra toute l'exactitude.

Cependant la commission, compose, ainsi que je l'ai dit, de cinq
snateurs et de cinq membres du corps-lgislatif, se livrait assidment
 l'examen dont elle tait charge. Chacun de ces deux grands corps de
l'tat prsenta  Sa Majest une adresse spare. Le snat avait entendu
le rapport que lui fit M. de Fontanes, et son adresse ne contint rien
qui pt choquer l'empereur; elle tait, au contraire, conue dans les
termes les plus mesurs. On y demandait bien la paix, mais une paix que
Sa Majest obtiendrait par un effort digne d'elle et des Franais. Que
votre main tant de fois victorieuse, y tait-il dit, laisse chapper ses
armes aprs avoir assur le repos du monde. On y remarqua encore le
passage suivant: Non, l'ennemi ne dchirera pas cette belle et noble
France, qui, depuis quatorze cents ans, se soutient avec gloire au
milieu de tant de fortunes diverses, et qui, pour l'intrt mme des
peuples voisins, sait toujours mettre un poids considrable dans la
balance de l'Europe. Nous en avons pour gages votre hroque constance
et l'honneur national. Puis cet autre: La fortune ne manque pas
long-temps aux nations qui ne se manquent pas  elles-mmes.

Ce langage tout franais, et que commandaient au moins les
circonstances, plut  l'empereur; et on peut en juger par la rponse
qu'il fit, le 29 dcembre,  la dputation du snat, prside par le
prince archi-chancelier de l'empire:

     Snateurs, dit Sa Majest, je suis sensible aux sentimens que vous
     m'exprimez. Vous avez vu, par les pices que je vous ai fait
     communiquer, ce que je fais pour la paix. Les sacrifices que
     comportent les bases prliminaires que m'ont proposes les ennemis,
     je les ai acceptes; je les ferai sans regrets: ma vie n'a qu'un
     but, le bonheur des Franais.

     Cependant le Barn, l'Alsace, la Franche-Comt, le Brabant, sont
     entams. Les cris de cette partie de ma famille me dchirent l'me.
     J'appelle les Franais au secours des Franais! J'appelle les
     Franais de Paris, de la Bretagne, de la Normandie, de la
     Champagne, de la Bourgogne et des autres dpartemens, au secours de
     leurs frres! Les abandonnerons-nous dans le malheur? Paix et
     dlivrance de notre territoire doit tre notre cri de ralliement. 
     l'aspect de tout ce peuple en armes, l'tranger fuira ou signera la
     paix sur les bases qu'il a lui-mme proposes. Il n'est plus
     question de recouvrer les conqutes que nous avions faites.

Il faut avoir t en position de connatre le caractre de l'empereur
pour concevoir combien ces derniers mots durent lui coter  prononcer;
mais il rsultera aussi de la connaissance de son caractre la certitude
qu'il lui en aurait moins cot de faire ce qu'il promettait que de le
dire. Il semblerait mme que cela fut compris dans Paris; car le jour o
le _Moniteur_ publia la rponse de Sa Majest au snat, les rentes
remontrent de plus de deux francs, ce que l'empereur ne manqua pas de
remarquer avec satisfaction, car on sait que le cours des rentes tait
pour lui le vritable thermomtre de l'opinion publique.

Quant  la conduite du corps-lgislatif, je l'ai entendue juger par un
homme d'un vrai mrite et toujours imbu d'ides rpublicaines. Il dit un
jour devant moi ces paroles qui m'ont frapp: Le corps lgislatif fit
alors ce qu'il aurait d faire toujours, except dans cette
circonstance. Au langage du rapporteur de la commission, il fut trop
facile de voir que l'orateur croyait aux mensongres promesses de la
dclaration de Francfort. Selon lui, ou, pour mieux dire, selon la
commission dont il n'tait, aprs tout, que l'organe, l'intention des
trangers n'tait point d'humilier la France; ils voulaient seulement
nous renfermer dans nos limites et rprimer l'lan d'une activit
ambitieuse, si fatale depuis vingt ans  tous les peuples de l'Europe.
Les propositions des puissances coalises, disait la commission, nous
paraissent honorables pour la nation, puisqu'elles prouvent que
l'tranger nous craint et nous respecte. Enfin l'orateur, poursuivant
sa lecture et tant parvenu  un passage o il faisait allusion 
_l'empire des lis_, ajouta en propres termes que le Rhin, les Alpes, les
Pyrnes et les deux mers renfermaient un vaste territoire dont
plusieurs provinces n'avaient pas appartenu  l'ancienne France, et que
cependant _la couronne royale de France tait brillante de gloire et de
majest entre tous les diadmes_.

 ces mots, M. le duc de Massa interrompit l'orateur, s'criant: Ce que
vous dites l est inconstitutionnel.  quoi l'orateur rpliqua
vivement: Je ne vois d'inconstitutionnel ici que votre prsence. Puis
il continua la lecture de son rapport. L'empereur tait chaque soir
inform de ce qui s'tait pass dans la sance du corps-lgislatif, et
je me rappelle que le soir du jour o le rapport fut lu, il avait
quelque chose de soucieux. Avant de se coucher, il se promena quelque
temps dans sa chambre avec une motion marque, comme quelqu'un qui
cherche  prendre une rsolution. Enfin il se dcida  ne point laisser
passer l'adresse du corps-lgislatif, qui lui avait t communique,
conformment  l'usage. Le temps pressait; le lendemain il et t trop
tard; l'adresse et circul dans tout Paris, o les esprits taient dj
assez vivement agits. L'ordre fut donc donn au ministre de la police
gnrale de faire saisir l'preuve du rapport et celle de l'adresse chez
l'imprimeur, et de briser les planches dj composes. De plus, l'ordre
fut donn aussi de faire fermer les portes du corps-lgislatif, ce qui
fut excut, et ainsi la lgislature se trouva ajourne.

J'ai entendu vivement regretter alors par un grand nombre de personnes
que Sa Majest ait adopt ces mesures, et surtout qu'aprs les avoir
prises, elle ne s'en soit pas tenue l. On disait que puisque le
corps-lgislatif tait dissous violemment, il valait mieux, quoi qu'il
dt en arriver, convoquer une autre chambre, mais que l'empereur ne
ret pas les membres de celle qu'on renvoyait. Sa Majest pensa
autrement, et donna aux dputs une audience de cong; ils vinrent aux
Tuileries; et l, son trop juste mcontentement s'exhala en ces termes:

     J'ai supprim votre adresse; elle tait incendiaire. Les onze
     douzimes du corps-lgislatif sont composs de bons citoyens: je
     les connais; je saurai avoir des gards pour eux; mais un autre
     douzime renferme des factieux, des gens dvous  l'Angleterre.
     Votre commission et son rapporteur, M. Lain, sont de ce nombre; il
     correspond avec le prince rgent par l'intermdiaire de l'avocat
     Desze; je le sais, j'en ai la preuve; les quatre autres sont des
     factieux..... S'il y a quelques abus, est-ce le moment de me venir
     faire des remontrances, quand deux cent mille Cosaques franchissent
     nos frontires? Est-ce le moment de venir disputer sur les liberts
     et les srets individuelles, quand il s'agit de sauver la libert
     politique et l'indpendance nationale? Il faut rsister  l'ennemi;
     il faut suivre l'exemple de l'Alsace, des Vosges et de la
     Franche-Comt, qui veulent marcher contre lui, et s'adressent  moi
     pour avoir des armes....... Vous cherchez, dans votre adresse, 
     sparer le souverain de la nation.... C'est moi qui reprsente ici
     le peuple, car il m'a donn quatre millions de suffrages. Si je
     voulais vous croire, je cderais  l'ennemi plus qu'il ne vous
     demande... Vous aurez la paix dans trois mois, ou je prirai.....
     Votre adresse tait indigne de moi et du corps-lgislatif.

Quoiqu'il ft dfendu aux journaux de reproduire les dtails de cette
scne, le bruit s'en rpandit dans Paris avec la rapidit de l'clair.
On rapporta, on commenta les paroles de l'empereur; et bientt les
dputs congdis allrent les faire retentir dans les dpartemens. Je
me rappelle avoir vu ds le lendemain le prince archi-chancelier venir
chez Sa Majest et demander  lui parler: c'tait en faveur de M.
Desze, dont il fut alors le protecteur. Malgr les paroles menaantes
de Sa Majest, il la trouva dispose  ne faire prendre aucune mesure de
rigueur; car dj sa colre tait tombe, ainsi que cela arrivait
toujours  l'empereur quand il n'avait pu contenir un mouvement de
vivacit. Quoi qu'il en soit, la funeste msintelligence provoque par
la commission du corps-lgislatif entre ce corps et l'empereur produisit
de toutes manires l'effet le plus fcheux; et il est facile de
concevoir combien durent s'en rjouir les ennemis, qui ne manqurent pas
d'en tre promptement informs par les nombreux agens qu'ils avaient en
France. Ce fut sous ces tristes auspices que finit l'anne 1813. On
verra dans la suite quelles en furent les consquences, et enfin
l'histoire jusqu'ici ignore de la chambre de l'empereur 
Fontainebleau, c'est--dire du temps le plus douloureux de ma vie.




CHAPITRE XXI.

     Commissaires envoys dans les dpartemens.--Les ennemis sur le sol
     de la France.--Franais dans les rangs ennemis.--Le plus grand
     crime aux yeux de l'empereur.--Ancien projet de Sa Majest,
     relativement  Ferdinand VII.--Souhaits et demandes du prince
     d'Espagne.--Projet de mariage.--Le prince d'Espagne un embarras de
     plus.--Mesures prises par l'empereur.--Reddition de Dantzig et
     convention viole.--Reddition de Torgaw.--Fcheuses nouvelles du
     Midi.--Instructions au duc de Vicence.--M. le baron Capelle et
     commission d'enqute.--Concidence remarquable de deux
     vnemens.--Mise en activit de la garde nationale de
     Paris.--L'empereur commandant en chef.--Composition de l'tat-major
     gnral.--Le marchal Moncey.--Dsir de l'empereur d'amalgamer
     toutes les classes de la socit.--Le plus beau titre aux yeux de
     l'empereur.--Zle de M. de Chabrol et amiti de l'empereur.--Un
     matre des requtes et deux auditeurs.--Dtails ignors.--M. Allent
     et M. de Sainte-Croix.--La jambe de bois.--Empressement des
     citoyens et manque d'armes.--Invalides redemandant du service.


AFIN de paralyser le mauvais effet que pourraient produire dans les
provinces les rapports des membres du corps lgislatif et les
correspondances des alarmistes, Sa Majest nomma parmi les membres du
snat conservateur un certain nombre de commissaires qu'il chargea de
visiter les dpartemens et d'y remonter l'esprit public. C'tait
srement une mesure salutaire, et que les circonstances commandaient
imprieusement, car le dcouragement commenait  se faire sentir dans
les masses de la population, et l'on sait combien, en pareil cas, la
prsence des autorits suprieures rend de confiance  ceux qui ne sont
que timides. Cependant les ennemis avanaient sur plusieurs points; dj
ils avaient foul le sol de la vieille France. Quand de semblables
nouvelles arrivaient  l'empereur, elles l'affligeaient profondment,
mais sans l'abattre; quelquefois pourtant il faisait clater son
indignation, mais c'tait surtout quand il voyait par les rapports que
des migrs franais se trouvaient dans les rangs ennemis. Il les
fltrissait du nom de tratres, d'infmes, de misrables indignes de
piti. Je me rappelle qu' l'occasion de la prise d'Huningue il fltrit
de la sorte un M. de Montjoie, qui servait dans l'arme bavaroise, aprs
avoir pris un nom allemand que j'ai oubli. L'empereur ajoutait
cependant: Au moins celui-l a-t-il eu la pudeur de ne pas garder son
nom franais! En gnral, facile  ramener sur presque tous les
points, l'empereur tait impitoyable pour tous ceux qui portaient les
armes contre leur patrie; et combien de fois ne lui ai-je pas entendu
dire qu'il n'y avait pas de plus grand crime  ses yeux!

Pour ne pas ajouter  la complication de tant d'intrts qui se
croisaient et se compliquaient chaque jour davantage, dj l'empereur
avait pens  renvoyer Ferdinand VII en Espagne, j'ai mme, la certitude
que Sa Majest lui fit faire quelques ouvertures  ce sujet pendant son
dernier sjour  Paris, mais ce fut le prince espagnol qui ne voulut
pas, ne cessant au contraire de demander  l'empereur son appui. Il
souhaitait par-dessus tout devenir l'alli de Sa Majest, aussi tout le
monde sait-il que dans ses lettres  Sa Majest il le pressait sans
cesse de lui donner une femme de sa main. L'empereur avait pens
srieusement  lui faire pouser la fille ane du roi Joseph, ce qui
semblait un moyen conciliatoire entre les droits du prince Joseph et
ceux de Ferdinand VII. Le roi Joseph ne demandait pas mieux que de se
prter  cet arrangement, et  la manire dont il avait joui de sa
royaut depuis le commencement de son rgne, il est permis de penser que
Sa Majest ne devait pas y tenir beaucoup. Le prince Ferdinand avait
acquiesc  cette alliance, qui paraissait lui convenir beaucoup; mais
tout  la fin de 1813, il demanda du temps, et la suite des vnemens
mit cette affaire au nombre de celles qui n'existrent qu'en projet. Le
prince Ferdinand quitta enfin Valenay, mais plus tard que l'empereur ne
l'avait autoris  le faire, car depuis assez long-temps sa prsence
n'tait qu'un embarras de plus. Au reste, l'empereur n'eut point  se
plaindre de sa conduite envers lui jusqu'aprs les vnemens de
Fontainebleau.

Quoi qu'il en soit, dans la situation des affaires, ce qui concernait le
prince d'Espagne n'tait qu'une chose accidentelle non plus que le
sjour du pape  Fontainebleau; le grand point, l'objet qui prdominait
tout, tait la dfense du sol de la France que les premiers jours de
janvier virent envahir sur plusieurs points. L tait la grande pense
de Sa Majest que cela n'empchait pas cependant d'entrer comme de
coutume dans tous les dtails de son administration, et l'on verra
bientt quelles mesures il prit pour le rtablissement de la garde
nationale  Paris. J'ai eu sur cet objet des documens certains et des
dtails peu connus, par une personne qu'il ne m'est pas permis de
nommer, mais que sa position a mis  mme de voir tous les rouages de sa
formation. Tous ces travaux exigrent encore pendant prs d'un mois la
prsence de Sa Majest  Paris; elle y resta donc jusqu'au 25 de
janvier; mais que de funestes nouvelles lui parvinrent durant ces
vingt-cinq jours!

D'abord l'empereur apprit que les Russes, aussi peu scrupuleux que les
Autrichiens  observer les conditions ordinairement sacres d'une
capitulation, venaient de fouler aux pieds les stipulations de celle de
Dantzig. Au nom de l'empereur Alexandre le prince de Wurtemberg, qui
commandait le sige, avait reconnu et garanti au gnral Rapp et aux
troupes places sous son commandement le droit de retourner en France;
ces stipulations ne furent pas plus respectes que ne l'avaient t,
quelques mois auparavant, celles convenues avec le marchal Saint-Cyr,
par le prince de Schartzemberg; ainsi la garnison de Dantzig fut faite
prisonnire de guerre avec autant de mauvaise foi que l'avait t la
garnison de Dresde. Cette nouvelle, arrive presque en mme temps que
celle de la reddition de Torgaw, affligea d'autant plus Sa Majest
qu'elle concourait  lui prouver que les puissances ennemies ne
voulaient traiter de la paix que pour la forme, avec la rsolution de
reculer toujours devant une conclusion dfinitive.

 la mme poque les nouvelles de Lyon n'taient nullement rassurantes;
le commandement en avait t confi au marchal Augereau, et on l'accusa
d'avoir manqu d'nergie pour prvenir ou arrter l'invasion du raidi
de la France. Au surplus, je ne m'arrte point ici  cette circonstance,
me proposant, dans le chapitre suivant, de recueillir ceux de mes
souvenirs qui se rapportent le plus au commencement de la campagne de
France et  quelques circonstances qui l'ont prcde. Je me borne donc
en ce moment  rappeler, autant que ma mmoire peut me le permettre, ce
qui se rapporte aux derniers jours que l'empereur passa  Paris.

Ds le 4 de janvier Sa Majest, bien que sans espoir, comme je l'ai dit
tout  l'heure, d'amener les trangers  conclure enfin une paix dont
tout le monde avait si grand besoin, donna au duc de Vicence ses
instructions et l'envoya au quartier gnral des allis; mais il dut
attendre long-temps ses passe-ports. En mme temps des ordres spciaux
taient envoys aux prfets des dpartemens dont le territoire tait
envahi, pour la conduite qu'ils devaient tenir dans des circonstances
aussi difficiles. Jugeant en mme temps qu'il tait indispensable de
faire un exemple pour rehausser le courage des timides, l'empereur
ordonna la cration d'une commission d'enqute charge d'examiner la
conduite de M. le baron Capelle, prfet du dpartement du Lman, lors de
l'entre des ennemis  Genve; enfin un dcret mobilisa cent vingt
bataillons de gardes nationales de l'empire, et rgla la leve en masse
des dpartemens de l'est en tat de porter les armes. Mesures
excellentes sans doute, mais vaines prcautions! la destine tait plus
forte que le gnie d'un grand homme.

Cependant le 8 de janvier parut le dcret qui mettait en activit trente
mille hommes de la garde nationale de Paris, le jour mme o, par un
rapprochement funeste et singulier, le roi de Naples signait un trait
d'alliance avec la Grande-Bretagne. L'empereur se rserva le
commandement en chef de la garde nationale parisienne, et dtermina la
composition de l'tat major de la manire suivante: Un major-gnral
commandant en second; quatre aides-majors-gnraux, quatre
adjudans-commandans et huit capitaines-adjoints. On forma une lgion par
arrondissement, et chaque lgion fut divise en quatre bataillons
subdiviss en cinq compagnies. Ensuite l'empereur nomma ainsi qu'il suit
aux grades suprieurs.

_Major-gnral commandant en second:_

Le marchal de Moncey, duc de Conegliano.

_Aides-majors-gnraux:_

Le gnral de division comte Hullin; le comte Bertrand, grand marchal
du palais; le comte de Montesquiou, grand chambellan; le comte de
Montmorency, chambellan de l'empereur.

_Adjudans-commandans:_

Le baron Laborde, adjudant-commandant de la place de Paris; le comte
Albert de Brancas, chambellan de l'empereur; le comte Germain,
chambellan de l'empereur; M. Tourton.

_Capitaines-adjoints:_

Le comte Lariboissire; le chevalier Adolphe de Maussion; MM. Jules de
Montbreton, fils de l'cuyer de la princesse Borghse; Colin fils,
jeune; Lecordier fils; Lemoine fils; Cardon fils; Mallet fils.

_Chefs des douze lgions:_

Premire lgion, le comte de Gontaut pre; deuxime lgion, le comte
Regnault de Saint-Jean-d'Angly; troisime lgion, le baron Hottinguer,
banquier; quatrime lgion, le comte Jaubert, gouverneur de la banque de
France; cinquime lgion, M. Dauberjon de Murinais; sixime lgion, M.
de Fraguier; septime lgion, M. Lepileur de Brevannes; huitime lgion,
M. Richard Lenoir; neuvime lgion, M. Devins de Gaville; dixime
lgion, le duc de Cadore; onzime lgion, le comte de Choiseul-Praslin,
chambellan de l'empereur; douzime lgion, M. Salleron.

* * *

D'aprs les noms que l'on vient de lire, on peut juger du tact
incroyable avec lequel Sa Majest savait choisir, dans l'lite des
diverses classes de la socit, les personnes les plus recommandables et
les plus influentes par leur position.  ct des noms grandis sous les
yeux de l'empereur et en le secondant dans ses glorieux travaux, on
voyait ceux dont l'illustration tait plus ancienne et rappelait de
nobles souvenirs, et enfin les principaux chefs de l'industrie de la
capitale. Ces sortes d'amalgames plaisaient beaucoup  Sa Majest; il
faut mme qu'elle y ait attach un grand intrt politique, car cette
ide la proccupait au point que je l'entendis dire bien souvent: Je
veux confondre toutes les classes, toutes les poques, toutes les
gloires; je veux qu'aucun titre ne soit plus glorieux que le titre de
Franais. Pourquoi le sort a-t-il voulu que l'empereur n'ait pas eu le
temps d'accomplir ses immenses projets, dont il parlait si souvent, pour
la gloire et le bonheur de la France?

L'tat-major de la garde nationale et les chefs des douze lgions
nomms, l'empereur laissa la nomination des autres officiers, aussi bien
que la formation des lgions, dans les attributions de M. de Chabrol,
prfet de la Seine. Ce digne magistrat, que l'empereur aimait beaucoup,
dploya en cette circonstance le plus grand zle et la plus grande
activit, et en peu de temps la garde nationale prsenta un aspect
imposant. On s'armait, on s'quipait, on se faisait habiller  l'envi;
et cet empressement, pour ainsi dire gnral, fut dans ces derniers
temps une des consolations qui touchrent le plus vivement le coeur de
l'empereur: il y voyait une preuve de l'attachement des Parisiens  sa
personne et un motif de scurit pour la tranquillit de la capitale
pendant sa prochaine absence. Quoi qu'il en soit, les bureaux de la
garde nationale furent bientt forms et tablis dans l'htel que le
marchal Moncey habitait, rue du Faubourg-Saint-Honor, prs de la place
Beauveau. Un matre des requtes et deux auditeurs au conseil-d'tat y
furent attachs; et le matre des requtes, officier suprieur du gnie,
M. le chevalier Allent devint bientt l'me de toute l'administration de
la garde nationale, aucun autre n'tant plus capable que lui de donner
une vive impulsion  une organisation qui exigeait une extrme
promptitude. La personne de qui je tiens quelques-uns de ces
renseignemens, que j'entremle avec mes souvenirs personnels, m'a assur
que, par la suite, c'est--dire aprs notre dpart pour
Chlons-sur-Marne, M. Allent devint encore plus influent dans la garde
nationale, dont il fut le vritable chef. Effectivement lorsque le roi
Joseph eut reu le titre de lieutenant-gnral de l'empereur, que lui
confra Sa Majest pour le temps de son absence, M. Allent se trouva
attach d'une part  l'tat-major du roi Joseph, comme officier du
gnie, et d'une autre part au major-gnral commandant en second, en sa
qualit de matre des requtes; d'o il advint qu'il fut l'intermdiaire
et le conseiller de tous les rapports qui devaient ncessairement
s'tablir entre le lieutenant-gnral de l'empereur et le marchal
Moncey. Il en rsulta le plus grand bien  cause de la rapidit des
dcisions. Ce bon et brave marchal! il signait en toutes lettres: LE
MARCHAL DUC DE CONEGLIANO, et il crivait si doucement que M. Allent
avait pour ainsi dire le temps d'crire la correspondance pendant que le
marchal la signait.

* * *

Nulles,  peu de chose prs, furent les fonctions des deux auditeurs au
conseil-d'tat: mais ce n'taient pas des hommes nuls comme, a-t-on
prtendu, il s'en tait bien gliss quelques-uns dans le conseil,
depuis qu'il fallait, pour premire condition, prouver un revenu de six
mille francs au moins. C'taient MM. Ducancel, le doyen des auditeurs,
et M. Robert de Sainte-Croix. Un obus avait bris une jambe  ce
dernier, au retour de Moscou; et ce brave jeune homme, capitaine de
cavalerie, tait revenu  cheval sur un canon depuis les bords de la
Brsina jusqu' Wilna. Ayant peu de forces physiques, mais dou d'une
me ferme, M. Robert de Sainte-Croix avait d  son courage moral de ne
pas succomber; aprs avoir subi l'amputation de sa jambe il avait quitt
l'pe pour la plume, et c'est ainsi qu'il tait devenu auditeur au
conseil-d'tat[78].

Huit jours aprs la mise en activit de la garde nationale de la ville
de Paris, les chefs des douze lgions et l'tat-major gnral furent
admis  prter serment de fidlit entre les mains de l'empereur. Tout
s'organisait dj dans les lgions; mais le manque d'armes se faisait
sentir: beaucoup de citoyens ne pouvaient se procurer que des lances, et
ceux qui ne pouvaient obtenir des fusils ou s'en procurer, se trouvaient
par l refroidis dans leur empressement  se faire habiller. Cependant
cette garde citoyenne ne tarda pas  runir le nombre voulu de trente
mille hommes; peu  peu elle occupa les diffrens postes de la capitale;
et tandis que des pres de famille, des citoyens adonns  des travaux
domestiques, s'enrgimentaient sans difficult, on vit ceux qui avaient
dj pay leur dette  la patrie sur les champs de bataille demander 
la servir encore,  lui prodiguer le reste de leur sang: des invalides
enfin sollicitrent de reprendre du service; quelques centaines de ces
braves oublirent leurs souffrances, et, couverts de nobles cicatrices,
allrent de nouveau affronter l'ennemi. Hlas! bien peu de ceux qui
sortirent alors de l'htel des Invalides furent assez heureux pour y
rentrer.

Cependant le moment du dpart de l'empereur approchait. Mais avant de
s'loigner il fit de touchans adieux  la garde nationale, comme on le
verra dans le chapitre suivant, et confia la rgence  l'impratrice,
ainsi qu'il la lui avait dj confie pendant la campagne de Dresde.
Hlas! cette fois il ne fallait pas faire une longue route pour que Sa
Majest ft  la tte de ses armes.


FIN DU TOME CINQUIME.




MMOIRES

DE CONSTANT,

PREMIER VALET DE CHAMBRE DE L'EMPEREUR,

SUR LA VIE PRIVE

DE

NAPOLON,

SA FAMILLE ET SA COUR.


     Depuis le dpart du premier consul pour la campagne de Marengo, o
     je le suivis, jusqu'au dpart de Fontainebleau, o je fus oblig de
     quitter l'empereur, je n'ai fait que deux absences, l'une de trois
     fois vingt-quatre heures, l'autre de sept ou huit jours. Hors ces
     congs fort courts, dont le dernier m'tait ncessaire pour
     rtablir ma sant, je n'ai pas plus quitt l'empereur que son
     ombre.

     Mmoires de Constant, _Introduction_.

TOME SIXIME.

 PARIS,

CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE DE S. A. R. LE DUC D'ORLANS,

MDCCCXXX.




CHAPITRE PREMIER.

     La campagne des miracles.--Promesse solennelle trahie.--Violation
     du territoire suisse.--Les troupes allies dans le Brisgaw.--Le
     pont de Ble.--Villes de France occupes par l'ennemi.--Energie de
     l'empereur croissant avec le danger.--Carnot gouverneur d'Anvers et
     satisfaction de l'empereur.--Dfection du roi de Naples.--Le roi de
     Naples et le prince royal de Sude.--Colre de l'empereur.--La
     veille du dpart.--Les officiers de la garde nationale aux
     Tuileries.--Paroles remarquables de l'empereur.--Scne
     touchante.--Le roi de Rome et l'impratrice sous la sauve-garde des
     Parisiens.--Scne d'enthousiasme et d'attendrissement.--Larmes de
     l'impratrice.--Serment spontan.--M. de Bourrienne aux
     Tuileries.--Dpart pour l'arme.--Le colonel Bouland et la croix de
     la Lgion-d'Honneur.--Les braves infatigables.--Rencontre
     singulire.--Le vieux cur de campagne reconnu par l'empereur.--Le
     guide ecclsiastique.--Arrive devant Brienne.--Blcher en
     fuite.--L'empereur croyant Blcher prisonnier.--Souvenirs de dix
     ans, et diffrence des temps.--Changemens frappans pour tout le
     monde.--Abominations commises par les trangers.--Cruauts
     atroces.--Viols, pillages et incendies.--Mensonges officieux sur
     les allis.--Dtestables faiseurs de plaisanteries.--Nonchalance de
     l'empereur Alexandre  empcher le dsordre.--Le champ de La
     Rothire.--Combats d'un enfant, et bataille sanglante.--Retraite
     sur Troyes.--Danger imminent de l'empereur, et _flamberge au
     vent_.--La guerre de l'aigle et des corbeaux.--L'arme de Blcher.


Nous allons bientt voir commencer la campagne des miracles. Mais avant
de rapporter les choses dont je fus tmoin pendant cette campagne, o je
ne quittai pour ainsi dire pas l'empereur, il est ncessaire que je
runisse ici quelques souvenirs qui en sont pour ainsi dire
l'introduction oblige. On sait que les cantons suisses avaient
solennellement dclar  l'empereur qu'ils ne laisseraient point violer
leur territoire, et qu'ils feraient tout pour s'opposer au passage des
armes allies qui se dirigeaient sur les frontires de France par le
Brisgaw. L'empereur, pour les arrter dans leur marche, comptait sur la
destruction du pont de Ble. Mais ce pont ne fut pas dtruit; et la
Suisse, au lieu de garder la neutralit  laquelle elle s'tait engage,
entra dans la coalition contre la France. Les armes trangres
passrent le Rhin  Ble,  Schaffouse et  Manheim. Des capitulations
faites avec les gnraux des troupes coalises pour les garnisons
franaises de Dantzick, de Dresde et autres places fortes, furent, comme
on l'a vu, ouvertement violes. Ainsi, le marchal Gouvion-Saint-Cyr et
son corps d'arme avaient t, contre la foi des traits, entours par
des forces suprieures, dsarms et conduits prisonniers en Autriche; et
vingt mille hommes, reste de la garnison de Dantzick, furent aussi
arrts par l'ordre de l'empereur Alexandre, et conduits dans les
dserts de la Russie. Genve ouvrit ses portes  l'ennemi. Dans le
courant de janvier, Vesoul, pinal, Nancy, Langres, Dijon,
Chlons-sur-Sane et Bar-sur-Aube furent occups par les coaliss.

L'empereur,  mesure que le danger devenait plus pressant, dployait de
plus en plus son nergie et son infatigable activit. Il pressait
l'organisation des nouvelles leves, et, pour subvenir aux dpenses les
plus urgentes, puisait trente millions dans le trsor secret qu'il
conservait dans les caves du pavillon Marsan. Mais les leves de
conscrits se faisaient difficilement. Dans le cours de la seule anne
1813, UN MILLION QUARANTE MILLE soldats avaient t appels sous les
drapeaux. La France ne pouvait plus suffire  de si normes sacrifices.
Cependant les vtrans venaient de toutes parts s'enrler. Le gnral
Carnot offrit ses services  l'empereur, qui fut vivement touch de
cette dmarche, et lui confia la dfense d'Anvers. Tout le monde sait
avec quel courage le gnral s'acquitta de cette importante mission. Des
colonnes mobiles et des corps de partisans s'armrent dans les
dpartemens de l'est, quelques riches propritaires levrent et
organisrent des compagnies de volontaires, et il se forma des corps de
cavalerie d'lite dont les cavaliers s'quipaient  leurs frais.

Au milieu de ces prparatifs, l'empereur reut une nouvelle qui
l'affligea profondment: le roi de Naples venait de se joindre aux
ennemis de la France. Dj, lorsque Sa Majest avait vu le prince royal
de Sude, aprs avoir t marchal et prince de l'empire, entrer dans la
coalition contre son ancienne patrie, je l'avais entendu clater en
reproches et en cris d'indignation; et cependant le roi de Sude avait
plus d'une raison  faire valoir pour sa justification. Il tait seul
dans le Nord, cern par les puissances ennemies, et tout--fait hors
d'tat de lutter contre elles, quand mme les intrts de sa nouvelle
patrie auraient t insparables de ceux de la France. En refusant
d'entrer dans la coalition, il aurait attir sur la Sude la colre de
ses redoutables voisins, et avec le trne, il aurait sacrifi et perdu
sans fruit la nation qui l'avait adopt. Ce n'tait point  l'empereur
qu'il devait son lvation. Le roi Joachim, au contraire, n'tait rien
que par l'empereur. C'tait bien l'empereur qui lui avait donn une de
ses soeurs pour femme, qui lui avait donn un trne, l'avait trait aussi
bien et mieux qu'un frre. Le devoir du roi de Naples tait donc de ne
point sparer sa cause de celle de la France. Et d'ailleurs c'tait
aussi son intrt: si l'empereur tombait, comment les rois de sa famille
et de sa faon pouvaient-ils esprer de rester debout? C'tait ce
qu'avaient compris les rois Joseph et Jrme, et le brave et loyal
prince Eugne. Celui-ci dfendait courageusement en Italie la cause de
son pre adoptif. Si le roi de Naples se ft joint  lui, ils auraient
ensemble march sur Vienne; et cette manoeuvre audacieuse, mais pourtant
trs-praticable, aurait infailliblement sauv la France.

Telles sont quelques-unes des rflexions que j'ai entendu faire 
l'empereur lorsqu'il parlait de la dfection du roi de Naples. Dans le
premier moment toutefois il ne raisonna point avec tant de calme; sa
colre tait extrme, et il s'y mlait de la douleur et comme des
mouvemens de piti: Murat, s'criait-il, Murat me trahir! Murat se
vendre aux Anglais! Le malheureux! Il s'imagine que, s'ils venaient 
bout de me renverser, ils lui laisseraient le trne sur lequel je l'ai
fait asseoir. Pauvre fou! Ce qui peut lui arriver de pire est que sa
trahison russisse; car il aurait moins de piti  attendre de ses
nouveaux allis que de moi-mme.

La veille de son dpart pour l'arme, l'empereur reut le corps
d'officiers de la garde nationale parisienne. La rception se fit dans
la grande salle des Tuileries. Cette crmonie fut imposante et triste.
L'empereur se prsenta  l'assemble avec Sa Majest l'impratrice, et
tenant par la main le roi de Rome, g de trois ans moins deux mois.
Quoique le discours qu'il pronona dans cette circonstance soit dj
connu, je le rpte ici, ne voulant point que ces belles et solennelles
paroles de mon ancien matre manquent dans mes mmoires:

     Messieurs les officiers de la garde nationale, j'ai du plaisir 
     vous voir runis autour de moi. Je pars cette nuit pour aller me
     mettre  la tte de l'arme. Je laisse avec confiance sous votre
     garde, en quittant la capitale, ma femme et mon fils, sur lesquels
     sont places tant d'esprances. Je vous devais ce tmoignage de
     confiance pour tous ceux que vous n'avez cess de me donner dans
     les principales poques de ma vie. Je partirai l'esprit dgag
     d'inquitude lorsqu'ils seront sous votre fidle garde. Je vous
     laisse ce que j'ai au monde de plus cher aprs la France, et le
     remets  vos soins.

     Il pourrait arriver que, par les manoeuvres que je vais faire, les
     ennemis trouvassent le moment de s'approcher de vos murailles. Si
     la chose avait lieu, souvenez-vous que ce ne peut tre que
     l'affaire de quelques jours, et que j'arriverai bientt  votre
     secours. Je vous recommande d'tre unis entre vous et de rsister 
     toutes les insinuations qui tendraient  vous diviser. On ne
     manquera pas de chercher  branler votre fidlit  vos devoirs;
     mais je compte que vous repousserez ces perfides instigations.

 la fin de ce discours, l'empereur arrta ses regards sur l'impratrice
et sur le roi de Rome, que son auguste mre tenait dans ses bras; et
montrant des yeux et du geste  l'assemble cet enfant, dont la
physionomie expressive semblait rpondre  la solennit de la
circonstance, il ajouta d'une voix mue: Je vous le confie, messieurs;
je le confie  l'amour de ma fidle ville de Paris.  ces mots de Sa
Majest, mille cris et mille bras se levrent, jurant de garder et de
dfendre ce dpt prcieux. L'impratrice, baigne de larmes, et ple
des motions diverses dont elle tait agite, allait se laisser tomber,
si l'empereur ne l'et soutenue dans ses bras.  cette vue,
l'enthousiasme fut  son comble; des pleurs coulrent de tous les yeux;
et il n'y avait aucun des assistans qui ne part, en se retirant,
dispos  donner son sang pour la famille impriale. C'est ce jour-l
que je revis pour la premire fois M. de Bourrienne au palais; il
portait, si je ne me trompe, l'habit de capitaine de la garde nationale.

Le 25 janvier, l'empereur partit pour l'arme, aprs avoir confr la
rgence  Sa Majest l'impratrice. Nous allmes coucher 
Chlons-sur-Marne. Son arrive arrta les progrs des armes ennemies et
la retraite de nos troupes. Le surlendemain, il attaqua  son tour les
allis  Saint-Dizier. L'entre de Sa Majest dans cette ville fut
signale par les marques d'enthousiasme et de dvouement les plus
touchantes. Au moment o l'empereur mettait pied  terre, un ancien
colonel, M. Bouland, vieillard plus que septuagnaire, se jeta aux
genoux de Sa Majest, lui exprimant toute la douleur que lui avait
cause la vue des baonnettes trangres, et la confiance qu'il avait
que l'empereur en nettoierait le sol de la France. Sa Majest releva le
digne vtran, en lui disant avec gat qu'elle n'pargnerait rien pour
accomplir une si bonne prdiction. Les allis s'taient conduits
inhumainement  Saint-Dizier; des femmes, des vieillards taient morts
ou malades des mauvais traitemens qu'ils en avaient prouvs: aussi la
prsence de Sa Majest fut-elle un grand sujet de joie pour le pays.

L'ennemi ayant t repouss  Saint-Dizier, l'empereur apprit que
l'arme de Silsie se concentrait sur Brienne. Aussitt il se mit en
marche  travers la fort de Do. Les braves qui le suivaient
paraissaient tre aussi infatigables que lui. On fit halte au bourg
d'claron, o Sa Majest accorda des fonds aux habitans pour la
rparation de leur glise, que les ennemis avaient dvaste. Le
chirurgien de ce bourg s'tant avanc pour remercier l'empereur, Sa
Majest l'examina attentivement et lui dit: Vous avez servi,
monsieur?--Oui, sire; j'tais  l'arme d'gypte.--Pourquoi n'avez-vous
pas la croix?--Sire, parce que je ne l'ai jamais demande.--Monsieur,
vous n'en tes que plus digne. J'espre que vous porterez celle que je
vais vous faire remettre. Et en quelques minutes son brevet fut sign
par l'empereur et remis au nouveau chevalier,  qui l'empereur
recommanda d'avoir le plus grand soin des malades et des blesss de
notre arme qui se trouveraient  porte de recevoir ses secours[79].

En entrant dans Mzires, Sa Majest fut reue par les autorits de la
ville, le clerg et la garde nationale. Messieurs, dit l'empereur aux
gardes nationaux qui se pressaient autour de lui, nous combattons
aujourd'hui pour nos foyers; sachons les dfendre, et que les Cosaques
ne viennent pas s'y chauffer: ce sont de mauvais htes qui ne vous y
laisseraient pas de place. Montrons-leur que tout Franais est n soldat
et bon soldat. Sa Majest, en recevant les hommages du cur, s'aperut
que cet ecclsiastique la regardait avec intrt et attendrissement.
Cela fit que l'empereur,  son tour, considra le bon prtre avec plus
d'attention; il le reconnut pour un de ses anciens rgens du collge de
Brienne. Eh quoi! c'est vous, mon cher matre! s'cria Sa Majest. Vous
n'avez donc jamais quitt la contre? Tant mieux; vous n'en pourrez que
mieux servir la cause de la patrie. Je n'ai pas besoin de vous demander
si vous connaissez le pays.--Sire, dit le cur, j'y trouverais mon
chemin les yeux ferms.--Venez donc avec nous; vous nous servirez de
guide; et nous causerons. Aussitt le digne prtre fit seller sa
paisible jument, et vint se placer au centre de l'tat-major imprial.

Le mme jour, nous arrivmes devant Brienne. La marche de l'empereur
avait t si secrte et si prompte, que les Prussiens n'en furent
informs qu'au moment o il tomba sur eux. Quelques officiers-gnraux
furent faits prisonniers; et Blcher lui-mme, qui descendait
tranquillement du chteau, n'eut que le temps de tourner les talons et
de s'enfuir le plus vite qu'il put, au milieu des balles de notre
avant-garde. L'empereur crut un instant que le gnral prussien avait
t pris, et s'cria: Nous tenons ce vieux sabreur; la campagne ne sera
pas longue. Les Russes tablis dans le bourg y mirent le feu. On se
battit au milieu de l'incendie. La nuit arriva sans sparer les
combattans. Dans l'espace de douze heures, le bourg fut pris et repris
plusieurs fois. L'empereur tait furieux que Blcher lui et chapp.

En rentrant au quartier-gnral, qui avait t tabli  Mzires, Sa
Majest faillit tre perce de la lance d'un Cosaque; mais avant que
l'empereur et eu le temps de voir le mouvement de ce misrable, le
brave colonel Gourgaud, qui marchait derrire Sa Majest, abattit le
Cosaque d'un coup de pistolet.

L'empereur n'avait avec lui que quinze mille hommes, et ils avaient
lutt avec un succs gal contre quatre vingt mille soldats trangers. 
la suite de ce combat, les Prussiens battirent en retraite sur
Bar-sur-Aube, et Sa Majest s'tablit au chteau de Brienne, o il passa
deux nuits. Je me rappelai, durant ce sjour, celui que j'avais fait dix
ans auparavant avec l'empereur dans ce mme chteau de Brienne,
lorsqu'il allait  Milan ajouter le titre de roi d'Italie  celui
d'empereur des Franais. Aujourd'hui, me disais-je, non-seulement
l'Italie est perdue pour lui; mais encore c'est au centre de l'empire
franais, c'est  quelques lieues de sa capitale, que l'empereur se
dfend contre d'innombrables ennemis! La premire fois que j'avais vu
Brienne, l'empereur y avait t reu en souverain par une noble famille
qui, quinze ans auparavant, l'y accueillait en protg. Il y avait
retrouv les plus doux souvenirs de son enfance et de sa jeunesse; et en
comparant ce qu'il tait en 1805  ce qu'il avait t  l'cole
militaire, il avait parl avec orgueil _du chemin qu'il avait fait_. En
1814, le 31 janvier, on pouvait commencer  prvoir o ce chemin
aboutirait. Ce n'est pas que je veuille m'annoncer comme ayant prvu la
chute de l'empereur. Non; je n'allais pas jusque l. Habitus  le voir
compter sur son toile, la plupart de ceux qui l'entouraient n'y
comptaient pas moins que lui. Mais cependant nous ne pouvions nous
dissimuler qu'il y avait eu du changement. Pour se faire illusion
l-dessus, il aurait fallu fermer les yeux, afin de ne plus voir ni
entendre ces masses d'trangers que nous n'avions jusqu'alors vus que
chez eux, et qui taient chez nous  leur tour.

 chaque pas, en effet, nous trouvions d'horribles preuves du passage
des ennemis. Aprs avoir pris possession des villes ou des villages, ils
en arrtaient les habitans, les maltraitaient  coups de sabre et de
crosse de fusil, les dpouillaient de leurs habits, et se faisaient
suivre par ceux qu'ils jugeaient propres  leur servir de guides dans
leur marche. S'ils ne se trouvaient point conduits comme ils
l'entendaient, ils sabraient ou fusillaient leurs malheureux guides. Ils
se faisaient livrer partout les vivres, boissons, bestiaux, fourrages,
en un mot, tout ce qui pouvait tre utile  leur arme, frappaient
d'normes rquisitions; et quand ils avaient puis toutes les
ressources de leurs victimes, ils achevaient le plus souvent leur oeuvre
de destruction par le pillage et l'incendie. Les Prussiens, et surtout
les Cosaques, se signalaient par leur brutale frocit. Tantt ces
hideux saunages entraient de vive force dans les maisons, se
partageaient tout ce qui leur tombait sous la main, chargeaient de butin
leurs chevaux, et brisaient ce qu'ils ne pouvaient enlever; tantt, ne
trouvant pas de quoi contenter leur avidit, ils dcrochaient les
portes, les fentres, dmolissaient les plafonds pour en arracher les
poutres, et faisaient de ces dbris, ainsi que des meubles trop lourds
pour tre emports, un feu qui, se communiquant aux toitures de chaque
maison, consumait en un instant l'asile des malheureux habitans, et les
forait  se rfugier dans les bois.

Ailleurs les habitans plus aiss leur donnaient ce qu'ils demandaient,
et surtout de l'eau-de-vie, dont ils taient le plus avides, croyant par
cette docilit chapper  leur frocit. Mais ces barbares, chauffs
par la boisson, se portaient alors aux derniers excs; ils se
saisissaient des filles, des femmes, des servantes, les battaient 
outrance pour les contraindre  boire de l'eau-de-vie, et quand elles
taient tombes dans un tat complet d'anantissement, ils
assouvissaient sur elles leur infme lubricit. Beaucoup de femmes et de
jeunes filles avaient assez de courage et de force pour se dfendre
contre ces brigands; mais ils se runissaient trois ou quatre contre une
seule; et souvent, pour se venger de la rsistance de ces malheureuses,
aprs les avoir dshonores, ils les mutilaient, les tuaient avec leurs
armes, ou les jetaient au milieu de leurs feux de bivouac. Des fermes
taient incendies, et des familles tout  l'heure opulentes ou aises
rduites en un instant au dsespoir et  la mendicit. Des maris, des
vieillards taient sabrs en voulant dfendre l'honneur de leurs femmes
et de leurs filles; et quand de pauvres mres s'approchaient du feu pour
rchauffer l'enfant suspendu  leur sein, elles taient brles ou tues
par l'explosion des paquets de cartouches que les Cosaques jetaient 
dessein dans le foyer, et leurs cris d'angoisse et de douleur taient
touffs par les clats de rire de ces monstres.

Je n'en finirais pas s'il fallait raconter toutes les atrocits commises
par les hordes trangres. Il a t de mode,  l'poque de la
restauration, de dire que les plaintes et les rapports de ceux qui
furent en butte  ces excs avaient t exagrs par la peur ou par la
haine. J'ai mme entendu des personnes bien pensantes plaisanter fort
agrablement sur les gentillesses des Cosaques. Mais ces beaux-esprits
s'taient toujours tenus  distance du thtre de la guerre, et ils
avaient le bonheur d'habiter les dpartemens qui n'eurent  souffrir ni
de la premire ni de la seconde invasion. Je ne leur aurais pas
conseill d'adresser leurs plaisanteries aux malheureux habitans de la
Champagne, et en gnral des dpartemens de l'est. On a prtendu aussi
que les souverains allis et les officiers-gnraux russes et prussiens
interdisaient svrement toute violence  leurs troupes rgulires, et
que le mal n'tait fait que par les bandes indisciplines et
ingouvernables des Cosaques. J'ai t  mme d'acqurir en cent
occasions, mais particulirement  Troyes, la preuve du contraire. Cette
ville n'a sans doute pas oubli comment les princes de Wurtemberg et de
Hohenlohe, et l'empereur Alexandre lui-mme, firent justice de
l'incendie, du pillage, du viol, des assassinats sans nombre qui furent
commis sous leurs yeux, non pas seulement par les Cosaques, mais aussi
par les soldats enrgiments et disciplins. Aucune mesure ne fut prise
par les souverains, ni par leurs gnraux, pour mettre un terme  tant
d'atrocits; et pourtant, lorsqu'ils s'loignrent de la ville, il ne
fallut qu'un ordre de leur part pour loigner tout d'un coup les nues
de Cosaques qui dvastaient le pays.

Le champ de La Rothire avait t, comme je l'ai dit ailleurs, le
rendez-vous des lves de l'cole militaire de Brienne. C'tait l que
l'empereur, tant enfant, avait prlud dans des combats d'coliers 
ses batailles gigantesques. Celle de La Rothire fut acharne; et
l'ennemi n'obtint qu'au prix de beaucoup de sang l'avantage dont il fut
redevable  son immense supriorit numrique. Dans la nuit qui suivit
cette lutte ingale, l'empereur ordonna la retraite sur Troyes.

En retournant au chteau, aprs la bataille, Sa Majest courut encore un
danger imminent: elle se trouva tout  coup entoure d'une troupe de
hulans, et tira son pe pour se dfendre. M. Jardin fils, cuyer, qui
suivait l'empereur de trs-prs, reut une balle dans le bras. Plusieurs
chasseurs de l'escorte furent blesss; mais ils parvinrent enfin 
dgager Sa Majest. Je puis attester que l'empereur montrait le plus
grand sang-froid dans toutes les rencontres de ce genre. Ce jour l,
lorsque je dbouclai la ceinture de son pe, il la tira  moiti du
fourreau, en disant: Savez-vous, Constant, que ces coquins-l m'ont
fait mettre flamberge au vent? Les drles sont effronts. Il leur faut
une bonne leon pour leur apprendre  se tenir  distance respectueuse.

Mon intention n'est pas de faire en dtail l'histoire de cette campagne
de France, dans laquelle l'empereur dploya une activit, une nergie
qui excitaient au plus haut point l'admiration de tous deux qui
l'entouraient. Malheureusement les avantages qu'il remportait coup sur
coup puisaient ses troupes, et ne faisaient prouver  l'ennemi que des
pertes faciles  rparer. C'tait, comme l'a si bien dit M. de
Bourrienne, le combat d'un aigle des Alpes contre une nue de corbeaux:
L'aigle en tue des centaines; chaque coup de bec qu'il donne est la
mort d'un ennemi; mais les corbeaux reviennent toujours plus nombreux,
et pressent l'aigle jusqu' ce qu'ils aient fini par l'touffer. 
Champ-Aubert,  Montmirail,  Nangis,  Montereau,  Arcis, et dans
vingt autres mles, l'empereur eut l'avantage du gnie et notre arme
celui du courage; mais ce fut inutilement.  peine des masses d'ennemis
avaient-elles t dissipes, qu'il s'en formait d'autres toutes fraches
devant nos soldats, harasss de batailles continuelles et de marches
forces. L'arme surtout que commandait Blcher semblait renatre
d'elle-mme; partout battue, elle reparaissait avec des forces gales,
sinon suprieures  celles qui avaient t dtruites ou disperses.
Comment rsister toujours  une aussi grande supriorit du nombre?




CHAPITRE II.

     Renouvellement des prodiges de l'Italie.--Courage personnel de
     l'empereur.--Mot de l'empereur  ses soldats.--Obus clatant prs
     de l'empereur.--Frquence du rveil de l'empereur.--Extrme bont
     de Sa Majest envers moi.--Point de paix dshonorante.--Oubli
     rpar.--Je m'endors dans le fauteuil de l'empereur.--Sa Majest
     s'asseyant sur son lit pour ne pas m'veiller.--Paroles adorables
     de l'empereur.--Sa Majest dcide  faire la paix.--Succs et
     nouvelle indcision.--L'empereur et le duc de Bassano.--Dpart pour
     Szanne.--Suite de triomphes.--Gnraux prisonniers  la table de
     l'empereur.--Combat de Nangis.--Blcher sur le point d'tre
     prisonnier.--La veille de la bataille de Mry.--L'empereur sur une
     botte de roseaux.--Nue de bcassines et mot de
     l'empereur.--Mouvement sur Anglure.--Incendie de Mry.--Position
     critique des allis.--Position critique de M. Ansart.--Un huissier
     guide de l'empereur.--Peur du canon.--Pont construit en une heure
     sous le feu de l'ennemi.--L'empereur mourant de soif et courage
     d'une jeune fille.--Le quartier-gnral de l'empereur dans la
     boutique d'un charron.--Prisonniers et drapeaux envoys 
     Paris.--Mission dlicate de M. de Saint-Aignan.--Vive colre de
     l'empereur.--Disgrce de M. de Saint-Aignan et prompt
     oubli.--L'ennemi abandonnant Troyes par capitulation.--Dcret
     svre.--Les insignes et les couleurs de l'ancienne
     dynastie.--Conseil de guerre et peine de mort.--Excution du
     chevalier de Gonault.


JAMAIS l'empereur ne s'tait montr aussi admirable que durant cette
fatale campagne de France; en luttant contre la fortune il y renouvelait
les prodiges des premires guerres d'Italie quand la fortune lui
souriait; l'attaque avait signal le commencement de sa carrire; la fin
en fut marque par la plus belle dfense dont les annales de la guerre
puissent conserver le souvenir. On peut dire qu' tout moment et partout
Sa Majest se montrait tout ensemble gnral et soldat. En toute
circonstance il donna l'exemple du courage personnel, et cela au point
d'alarmer tous ceux qui l'entouraient et dont l'existence tait attache
 la sienne. On sait, par exemple, qu' Montereau, l'empereur pointa
lui-mme des pices d'artillerie, s'exposa gaiement aux coups de
l'ennemi, et dit aux soldats que cela inquitait et qui voulaient
l'loigner: Laissez-moi faire, mes amis; le boulet qui doit me tuer
n'est pas encore fondu.

 Arcis, l'empereur se battit encore comme un soldat: il tira plus d'une
fois son pe pour se dgager du milieu des ennemis qui l'entouraient.
Un obus tant venu tomber  quelques pas de son cheval, l'animal surpris
fit un saut de ct, et faillit dsaronner l'empereur, qui, la
lorgnette  la main, tait alors fort occup  examiner le champ de
bataille. Sa Majest s'tant raffermie sur la selle, mit  son cheval
les perons dans le ventre, le poussa vers l'obus, et le contraignit 
le flairer; au mme instant la pice clata, et par un hasard inou, ni
l'empereur ni son cheval ne furent blesss.

En plus d'une circonstance pareille, l'empereur sembla, durant cette
campagne, avoir fait l'abandon de sa vie; et cependant ce ne fut qu' la
dernire extrmit qu'il renona  l'esprance de conserver le trne.
Mais il lui en cotait de traiter avec l'ennemi tant que celui-ci
occuperait le territoire franais. Sa Majest aurait voulu purger le sol
de la France de la prsence des trangers, avant d'entrer avec eux en
accommodement. De l vinrent ses hsitations, ses refus de souscrire 
la paix qui lui fut offerte  diffrentes reprises.

Le 8 de fvrier, l'empereur,  la suite d'une longue discussion avec
deux ou trois de ses conseillers intimes, se coucha fort tard et dans
une extrme proccupation: il me rveilla souvent dans la nuit, se
plaignit de ne pouvoir dormir; et me fit emporter et rapporter plusieurs
fois son flambeau. Vers cinq heures du matin je fus appel de nouveau;
je tombais de fatigue; Sa Majest s'en aperut et me dit avec bont:
Vous tes sur les dents, mon pauvre Constant; nous faisons une rude
campagne, n'est-ce pas? mais ayez encore un peu de courage; vous allez
bientt vous reposer?--Encourag par le ton de bienveillance de Sa
Majest, je pris la libert de lui rpondre que personne ne pouvait
songer  se plaindre de la fatigue et des privations que l'on prouvait,
puisqu'elles taient partages par Sa Majest; mais que pourtant le
dsir et l'esprance de tout le monde taient pour la paix. H bien,
oui, reprit l'empereur, avec une sorte de violence concentre, on aura
la paix; on verra ce que c'est qu'une paix dshonorante! Je gardai le
silence; l'agitation et le chagrin de Sa Majest m'affligeaient
profondment, et j'aurais souhait en ce moment que l'empereur et une
arme d'hommes de fer, comme lui. Il n'aurait fait la paix que sur la
frontire de France.

Le ton de bont et de familiarit avec lequel l'empereur me parla cette
fois-l, me rappelle une autre circonstance que j'ai oubli de rapporter
en son temps, et que je ne passerai point ici sous silence, la croyant
de nature  faire juger des manires de Sa Majest avec les personnes de
son service, et particulirement avec moi. Roustan a t tmoin du fait,
et c'est de sa bouche que j'en tiens le commencement.

Dans une des campagnes au-del du Rhin (je ne saurais dire laquelle),
j'avais pass plusieurs nuits de suite, et j'tais harass. L'empereur
tant sorti sur les onze heures du soir, resta trois ou quatre heures
dehors. Je m'tais assis, pour l'attendre, dans son fauteuil, auprs de
sa table de travail, comptant bien me lever et me retirer ds que je
l'entendrais rentrer. Mais j'tais tellement puis de fatigue que le
sommeil me surprit tout d'un coup, et je m'endormis d'un profond somme,
la tte appuye sur le bras, et le bras sur la table de Sa Majest.
L'empereur rentra enfin, accompagn du marchal Berthier et suivi de
Roustan. Je n'entendis rien. Le prince de Neufchtel voulut s'approcher
de moi et me pousser pour me rveiller, et me faire rendre,  Sa
Majest, son sige et sa table; mais l'empereur le retint, en disant:
Laissez dormir ce pauvre garon; il a pass je ne sais combien de nuits
blanches. Alors comme il n'y avait point d'autre sige dans
l'appartement, l'empereur s'assit sur le bord de son lit, y fit asseoir
le marchal et causa long-temps avec lui, pendant que je continuais de
dormir. Mais ayant eu besoin d'une des cartes qui taient sur sa table,
et sur lesquelles mon coude tait appuy, Sa Majest, quoiqu'elle
chercht  la tirer avec prcaution, m'veilla, et je me levai aussitt
tout confus et m'excusant de la libert que j'avais prise bien
involontairement. _Monsieur_ Constant, me dit alors l'empereur avec un
sourire plein de bont, je suis dsespr de vous dranger: veuillez
bien m'excuser. Tels taient les gards de l'empereur pour ses gens. Je
dsire que cela puisse encore, avec ce que j'ai dj rapport du mme
genre, servir de rponse  ceux qui l'ont accus de duret dans son
intrieur. Je reprends mon rcit des vnemens de 1814.

Dans la nuit du 8 au 9, l'empereur paraissant dcid  faire la paix, on
passa la nuit  prparer les dpches, et le 9,  neuf heures du matin,
on les lui apporta pour les signer; mais il avait chang d'avis.  sept
heures, il avait reu des nouvelles des armes russe et prussienne.
Lorsque M. le duc de Bassano entra, tenant  la main les dpches 
signer, Sa Majest tait couche sur ses cartes et y plantait des
pingles: Ah! c'est vous, dit-elle  son ministre, il n'est plus
question de cela. Voyez, me voil en train de battre Blcher; il a pris
la route de Montmirail. Je pars. Je le battrai demain, je le battrai
aprs-demain. La face des affaires va changer, et nous verrons. Ne
prcipitons rien; il sera toujours assez temps de faire une paix comme
celle qu'on nous propose. Une heure aprs, nous tions sur la route de
Szanne.

Il y eut alors plusieurs jours de suite pendant lesquels les efforts
hroques de l'empereur et de ses braves soldats furent couronns du
plus clatant succs.  peine arrive  Champ-Aubert, l'arme se
trouvant en prsence du corps d'arme russe contre lequel elle avait
dj combattu  Brienne, tombe sur lui, sans s'arrter pour prendre du
repos, le spare de l'arme prussienne, et fait prisonniers le gnral
en chef et plusieurs officiers-gnraux. Sa Majest, dont la conduite
vis--vis ses ennemis vaincus tait toujours honorable et gnreuse, les
fit dner  sa table et les traita avec les plus grands gards. Les
ennemis sont encore battus  la Ferme des Frnaux par les marchaux Ney
et Mortier, et par le duc de Raguse,  Vaux-Champs, o Blcher fut
encore sur le point d'tre fait prisonnier.  Nangis, l'empereur
disperse cent cinquante mille hommes commands par le prince de
Schwartzenberg, et lance  leur poursuite les marchaux Oudinot,
Kellermann, Macdonald, et les gnraux Treilhard et Grard.

La veille de la bataille de Mry, l'empereur parcourut tous les environs
de cette petite ville, et son oeil observateur s'arrta sur une immense
tendue de marais, au milieu desquels est le village de Bagneux, et 
peu de distance le bourg d'Anglure, o passe l'Aube. Aprs la rapide
excursion qu'il fit sur le terrain mouvant de ces marais dangereux, il
mit pied  terre, et s'assit sur une botte de roseaux; l, le dos appuy
contre la hutte d'un chasseur de nuit, il droula sa carte de campagne;
aprs l'avoir examine quelques instans, il remonta  cheval et repartit
au galop.

En ce moment une nue de sarcelles et de bcassines s'tant envole
devant Sa Majest, elle s'cria en riant: Allez, allez, mes belles;
faites place  un autre gibier. Sa Majest disait  tous ceux qui
l'entouraient: Pour cette fois nous les tenons!

L'empereur galopait vers Anglure, pour voir si la butte de Baudement,
qui est prs de ce bourg, tait occupe par l'artillerie, lorsque le
bruit du canon qui se faisait entendre du ct de Mry, l'obligea de
rtrograder. Il retourna donc  Mry, et s'adressant aux officiers qui
le suivaient: Au galop, Messieurs, nos ennemis sont presss, il ne faut
pas les faire attendre. Une demi-heure aprs il tait sur le champ de
bataille.

Les flammes de l'incendie de Mry rabattaient d'normes tourbillons de
fume sur les colonnes russes et prussiennes, et masquaient en partie
les manoeuvres de l'arme franaise. Dans ce moment tout annonait la
russite du plan que l'empereur avait conu le matin dans les marais de
Bagneux; tout allait bien: Sa Majest voyait la dfaite des allis et la
France sauve, tandis qu' Anglure tout tait dans la dsolation. La
population de plusieurs villages frmissait en voyant les ennemis
s'approcher, et pas une pice de canon n'tait l pour leur couper la
retraite, pas un soldat pour les empcher de passer la rivire.

La position des allis tait tellement critique que toute l'arme
franaise les croyait perdus; ils s'enfonaient avec toute leur
artillerie dans les marais, et cribls par la mitraille de nos canons,
ils y seraient rests. Tout  coup on les vit faire un nouvel effort, se
ranger en ordre de bataille, et se disposer  passer l'Aube. L'empereur,
qui ne pouvait plus les poursuivre sans exposer son arme  s'enfoncer
aussi dans les marais, arrta l'imptuosit de ses soldats, croyant que
la butte de Baudement tait couverte d'artillerie pour foudroyer
l'ennemi. N'entendant pas un seul coup de fusil de ce ct, il se rendit
en toute hte  Szanne, pour faire avancer des troupes; mais celles
qu'il croyait y trouver avaient t diriges sur Fre-Champenoise.

Dans cet intervalle, un nomm Ansart, propritaire  Anglure, tait
mont  cheval, et avait couru  toute bride  Szanne, pour avertir le
marchal, qui s'y trouvait, que l'ennemi, poursuivi par l'empereur,
allait passer l'Aube. Arriv prs du duc, et voyant que le corps d'arme
qu'il commandait ne prenait pas le chemin d'Anglure, il s'empressa de
parler. Mais comme apparemment on n'avait point reu d'ordres de
l'empereur, on ne l'couta pas, on le traita d'espion, et ce ne fut pas
sans peine que ce brave homme chappa  la fusillade.

Tandis que cette scne se passait, Sa Majest tait dj  Szanne;
entoure de plusieurs habitans de cette ville, elle demandait quelqu'un
pour la guider jusqu' Fre-Champenoise: un huissier se prsenta.
Aussitt l'empereur partit escort des officiers suprieurs qui
l'avaient accompagn  Szanne, et sortit de la ville; il dit  son
guide: Passez devant moi, monsieur, et prenez le chemin le plus court.
Arrive  peu de distance du champ de bataille de Fre-Champenoise, Sa
Majest vit que chaque dtonation de l'artillerie faisait baisser la
tte au pauvre huissier. Vous avez peur, monsieur, lui dit
l'empereur.--Non, sire.--En ce cas, pourquoi baissez-vous ainsi la
tte?--C'est que je n'ai pas l'habitude d'entendre, comme Votre Majest,
tout ce tintamarre.--Il faut se faire  tout, ne craignez rien, allez
toujours. Mais le guide, plus mort que vif, retenait son cheval et
tremblait de tous ses membres. Allons, allons, je vois que vous avez
rellement peur, passez derrire moi. Il obit, tourna bride, et galopa
jusqu' Szanne en se promettant bien de ne plus jamais servir de guide
 l'empereur en pareille occasion.

 la bataille de Mry, l'empereur fit jeter, sous le feu mme de
l'ennemi, un petit pont sur une rivire qui coule prs de la ville. Ce
pont fut construit en une heure avec des chelles attaches ensemble et
soutenues par des pices de bois; mais cela ne suffisait pas; il
fallait, pour qu'il pt tre praticable, qu'on post des planches
dessus; et l'on n'en trouvait point, car les personnes qui auraient pu
en procurer, n'osaient s'approcher du terrain mitraill que l'empereur
occupait en ce moment. Impatient, et mme en colre de ne pouvoir
plancheyer le pont, Sa Majest fit dcrocher les volets de plusieurs
grandes maisons bties  peu de distance de la rivire, puis les fit
poser et clouer sous ses yeux. Pendant ce travail, une soif ardente le
tourmentait, et il allait puiser de l'eau dans sa main pour l'tancher,
lorsqu'une jeune fille, qui avait mpris le danger pour pouvoir
s'approcher de l'empereur, courut  la maison voisine, et lui apporta un
verre d'eau et de vin qu'il but avec avidit.

tonn de voir cette jeune fille dans un endroit si prilleux,
l'empereur lui dit en souriant: Vous feriez un brave militaire,
mademoiselle. Voulez-vous prendre les paulettes? vous serez un de mes
aides-de-camp. La jeune fille rougit, fit  l'empereur une rvrence,
et allait s'loigner, lorsqu'il lui tendit sa main qu'elle baisa. Plus
tard, ajouta Sa Majest, venez  Paris, et rappelez-moi le service que
vous m'avez rendu aujourd'hui; vous serez contente de ma
reconnaissance. La jeune personne remercia l'empereur, et se retira
toute fire des paroles qu'il lui avait adresses.

Le jour de la bataille de Nangis, un officier autrichien tait venu dans
la soire au quartier-gnral, et avait eu une longue confrence secrte
avec Sa Majest. Quarante-huit heures aprs,  la suite du combat de
Mry, parut un nouvel envoy du prince de Schwartzenberg avec une
rponse de l'empereur d'Autriche,  la lettre confidentielle que Sa
Majest avait crite deux jours auparavant  son beau-pre. Nous avions
quitt Mry, qui tait en feu, et dans le petit hameau de Chtres, o
l'on avait tabli le quartier-gnral, il ne s'tait trouv d'abri pour
Sa Majest que dans la boutique d'un charron. C'tait l que l'empereur
avait pass la nuit, travaillant, ou tendu tout habill sur son lit,
sans dormir. Ce fut aussi l qu'il reut l'envoy autrichien, qui tait
M. le prince de Lichtenstein. Le prince resta long-temps en tte  tte
avec Sa Majest. Il ne transpira rien de leur conversation; mais
personne ne doutait qu'il n'et t question de la paix. Aprs le dpart
du prince, l'empereur tait d'une gaiet extraordinaire et qui gagna
tous ceux qui entouraient Sa Majest. Notre arme avait fait sur
l'ennemi des milliers de prisonniers; Paris venait de recevoir les
drapeaux russes et prussiens pris  Nangis et  Montereau: l'empereur
avait vu fuir devant lui les souverains trangers qui eurent pendant
quelque temps la crainte de ne pouvoir regagner la frontire. Tant de
succs avaient rendu  Sa Majest toute sa confiance dans sa fortune.
Mais cette confiance n'tait malheureusement qu'une dangereuse illusion.

Le prince de Lichtenstein avait  peine quitt le grand
quartier-gnral, lorsque je vis arriver M. de Saint-Aignan, beau-frre
de M. le duc de Vicence, et cuyer de l'empereur. M. de Saint-Aignan se
rendait, je crois, auprs de son beau-frre, qui tait au congrs de
Chtillon, ou du moins qui y avait t; car les confrences de ce
congrs taient suspendues depuis quelques jours. Il parat qu'avant de
quitter Paris, M. de Saint-Aignan avait eu une entrevue avec M. le duc
de Rovigo et un autre ministre, et que ceux-ci l'avaient charg d'un
message verbal auprs de l'empereur. La mission tait dlicate et
difficile; il aurait bien voulu que ces messieurs missent par crit les
reprsentations qu'ils le chargeaient de porter  Sa Majest; mais ils
s'y taient refuss, et en serviteur fidle, M. de Saint-Aignan s'tait
dvou  son devoir, et dispos  dire toute la vrit, quelque danger
qu'il y et pour lui  le faire.

Au moment o il arriva dans la boutique du charron de Chtres,
l'empereur, comme on vient de le voir, se laissait aller aux plus
brillantes esprances. Cette circonstance tait fcheuse pour M. de
Saint-Aignan qui n'tait point porteur de nouvelles agrables. Il
venait, comme on l'a su depuis, annoncer  Sa Majest qu'elle ne pouvait
pas compter sur l'esprit de la capitale; que l'on y murmurait sur la
dure de la guerre, et qu'on aurait voulu que l'empereur saist la
premire occasion de faire la paix. On a mme dit que le mot de
_dsaffection_ tait sorti, durant cette confrence secrte, de la
bouche sincre et vridique de M. de Saint-Aignan. Je ne sais si cela
est vrai, car la porte tait bien ferme, et M. de Saint-Aignan parlait
 voix basse. Ce qu'il y a de certain, c'est que ses rapports et sa
franchise excitrent au plus haut point la colre de Sa Majest, qui, en
le congdiant avec une duret que certainement il n'avait pas mrite,
leva la voix de manire  tre entendu du dehors. M. de Saint-Aignan
s'tant retir, Sa Majest m'appela pour mon service; je la trouvai
encore ple et agite de colre. Quelques heures aprs cette scne,
l'empereur ayant fait demander son cheval, M. de Saint-Aignan, qui avait
repris son service d'cuyer, s'approcha pour tenir l'trier de Sa
Majest; mais ds que l'empereur l'aperut, il lui lana un regard
courrouc, et lui fit signe de s'loigner, en s'criant d'une voix
forte: _Mesgrigny!_ c'tait le nom de M. le baron de Mesgrigny, autre
cuyer de Sa Majest. Pour se conformer  la volont de l'empereur, M.
de Mesgrigny prit le service de M. de Saint-Aignan, qui se retira sur le
derrire de l'arme, en attendant que l'orage ft pass. Au bout de
quelques jours sa disgrce cessa, et tous ceux qui le connaissaient s'en
rjouirent: M. le baron de Saint-Aignan se faisait aimer de tout le
monde par son affabilit et sa loyaut.

De Chtres, l'ennemi marcha sur Troyes. L'ennemi, qui occupait cette
ville, sembla d'abord dispos  s'y dfendre mais il la cda bientt, et
en sortit  la suite d'une capitulation. Durant le peu de temps que les
allis avaient pass  Troyes, les royalistes avaient affich
publiquement leur haine contre l'empereur, et leur dvouement aux
puissances trangres, qui ne venaient, disaient-ils, que pour rtablir
les Bourbons sur le trne. Ils avaient eux-mmes l'imprudence d'arborer
le drapeau blanc et la cocarde blanche. Les troupes trangres les
avaient protgs, tout en se montrant exigeantes et dures  l'gard de
ceux des habitans dont l'opinion tait directement contraire.

Malheureusement pour les royalistes, ils n'taient qu'en trs-faible
minorit, et la faveur dont ils taient l'objet de la part des Prussiens
et des Russes, faisait que la population crase par ceux-ci, hassait
les protgs  l'gal des protecteurs. Dj, avant l'entre de
l'empereur  Troyes, il lui tait tomb dans les mains des proclamations
royalistes adresses  des officiers de sa maison ou de l'arme. Il n'en
avait point tmoign de colre; mais il avait engag les personnes qui
avaient reu ou qui recevaient des pices de ce genre,  les dtruire et
 n'en dire mot  qui que ce ft. Arrive  Troyes, Sa Majest rendit un
dcret portant la peine de mort contre les Franais au service des
ennemis, et contre ceux qui porteraient les signes et les dcorations de
l'ancienne dynastie. Un malheureux migr, traduit levant un conseil de
guerre, fut convaincu d'avoir port la croix de Saint-Louis et la
cocarde blanche, durant le sjour des allis  Troyes, et d'avoir fourni
aux gnraux trangers tous les renseignemens qu'il avait t en son
pouvoir de donner. Le conseil pronona la peine de mort; car les faits
taient positifs et la loi ne l'tait pas moins. Victime de son
dvouement prmatur  une cause qui tait encore loin de paratre
nationale, surtout dans les dpartemens occups par les armes
trangres, le chevalier Gonault fut excut militairement.




CHAPITRE III.

     Ngociations pour un armistice.--Blcher et cent mille hommes.--Le
     prince de Schwartzenberg reprenant l'offensive.--Ruse de
     guerre.--L'empereur au devant de Blcher.--Halte au village
     d'Herbisse.--Le bon cur.--Politesse de l'empereur.--Singulire
     installation d'une nuit.--Le marchal Lefebvre thologien.--L'abb
     Maury marchal, et le marchal Lefebvre cardinal.--Le souper de
     campagne.--Gat et privation.--Le rveil du cur et gnrosit de
     l'empereur.--Fatalit du nom de Moreau.--Bataille de Craonne.--M.
     de Bussy, ancien camarade et aide-de-camp de
     l'empereur.--Empressement gnral  fournir des renseignemens.--Le
     brave Wolff et la croix d'honneur.--Plusieurs gnraux
     blesss.--Habilet du gnral Drouot.--Dfense des Russes.--M. de
     Rumigny au quartier-gnral et nouvelles du congrs.--Confrence
     secrte peu favorable  la paix.--Scne trs-vive entre l'empereur
     et M. le duc de Vicence.--Insistance courageuse du ministre et
     conseils pacifiques.--_Vous tes Russe!_--Vhmence de
     l'empereur.--Une victoire en perspective.--Larmes de M. le duc de
     Vicence.--Marche sur Laon.--L'arme franaise surprise par les
     Russes.--Mcontentement de l'empereur.--Prise de Reims par M. de
     Saint-Priest.--Valeur du gnral Corbineau.--Notre entre  Reims
     pendant que les Russes en sortent.--Rsignation des Rmois.--Bonne
     discipline des Russes.--Trois jours  Reims.--Les jeunes
     conscrits.--Six mille hommes et le gnral Janssens.--Les affaires
     de l'empire.--Le seul homme infatigable.

APRS les brillans avantages remports par l'empereur en l'espace de si
peu de jours, et avec des forces si extraordinairement infrieures aux
masses de l'ennemi, Sa Majest, sentant la ncessit de laisser  ses
troupes le temps de prendre  Troyes quelques jours de repos, tait
entre en ngociations pour un armistice avec le prince de
Schwartzenberg. Dans ces circonstances, on vint annoncer  l'empereur
que le gnral Blcher, qui avait t bless  Mry, descendait le long
des deux rives de la Marne  la tte d'une arme de troupes fraches que
l'on n'valuait pas  moins de cent mille hommes, et qu'il marchait sur
Meaux. De son ct, le prince de Schwartzenberg, ayant t inform de ce
mouvement de Blcher, coupa court aux ngociations, et reprit
immdiatement l'offensive  Bar-sur-Seine. L'empereur, dont le gnie
suivait d'un seul coup d'oeil toutes les marches, toutes les oprations
de l'ennemi, mais ne pouvant tre  la fois partout, rsolut d'aller
combattre Blcher en personne, et de faire croire,  l'aide d'un
stratagme,  sa prsence vis--vis Schwartzenberg. Deux corps d'arme,
commands, l'un par le marchal Oudinot, l'autre par le marchal
Macdonald, furent donc envoys  la rencontre des Autrichiens. Ds que
les troupes furent  porte du camp ennemi, elles firent retentir l'air
de ces cris de confiance et d'allgresse qui annonaient ordinairement
la prsence de Sa Majest. Pendant tout ce temps-l, nous nous rendions
en toute hte  la rencontre du gnral Blcher.

Nous fmes halte au petit village d'Herbisse, o nous passmes la nuit
dans le presbytre. Le cur, en voyant arriver chez lui l'empereur avec
les marchaux, les aides-de-camp de Sa Majest, les officiers
d'ordonnance, le service d'honneur et les autres services, fut au moment
d'en perdre la tte. Sa Majest, en mettant pied  terre, lui dit:
Monsieur le cur, nous venons vous demander l'hospitalit pour une
nuit. Ne vous effrayez pas de cette visite; nous nous ferons tout petits
pour ne pas vous gner. L'empereur, conduit par le bon cur, qui suait
 la fois d'empressement et d'embarras, s'tablit dans la pice unique,
qui servait en mme temps  notre hte de cuisine, de salle  manger, de
chambre  coucher, de cabinet et de salon. En un instant Sa Majest se
trouva entoure de ses cartes et de ses papiers, et elle se mit au
travail avec autant d'aisance que dans son cabinet des Tuileries. Mais
les personnes de sa suite eurent besoin d'un peu plus de temps pour
s'installer. Ce n'tait pas chose facile pour tant de monde de trouver
place dans un fournil, dont, avec la chambre occupe par Sa Majest, se
composait sans plus le presbytre d'Herbisse; mais ces messieurs, bien
qu'il y et parmi eux plus d'un dignitaire et prince de l'empire,
taient accommodans et tout disposs  se prter  la circonstance.
C'tait une chose remarquable, et qui peignait bien le caractre
franais, que la bonne humeur de ces braves guerriers, en dpit des
combats qu'ils avaient chaque jour  soutenir, et des vnemens, qui
prenaient  chaque instant une tournure plus alarmante.

Les plus jeunes officiers faisaient cercle autour de la nice du cur,
qui leur chantait des cantiques champenois. Le bon cur, au milieu de
ses alles et venues continuelles, et des peines qu'il se donnait pour
jouer dignement son rle de matre de maison, se vit attaqu sur son
terrain, c'est--dire sur son brviaire, par le marchal Lefebvre, qui
avait fait dans sa jeunesse quelques tudes pour tre prtre, _et
n'avait conserv_, disait-il, _de sa premire vocation, que la coiffure,
parce que c'tait la plus tt peigne_. Le digne marchal entremlait
ses citations latines de ces locutions militaires dont il n'tait point
avare, faisant rire aux clats les assistans, y compris le cur
lui-mme, qui lui dit: Monseigneur, si vous aviez continu vos tudes
pour la prtrise, vous seriez devenu cardinal pour le moins.--Pourquoi
non? observa un des officiers; si l'abb Maury et t sergent-major en
89, il serait peut-tre aujourd'hui marchal de France.--Ou bien mort,
ajouta le duc de Dantzick, en se servant d'un terme beaucoup plus
nergique; et tant mieux pour lui, il ne verrait pas les Cosaques 
vingt lieues de Paris.--Oh! bah! monseigneur, reprit le mme officier,
nous les en chasserons.--Oui, murmura entre ses dents le marchal,
va-t-en voir s'ils viennent.

En ce moment arriva le mulet de la cantine, long-temps et impatiemment
attendu. Il n'y avait point de table; on en fit une avec une porte jete
sur des tonneaux: des siges furent improviss avec quelques planches.
Les principaux officiers s'assirent, et les autres mangrent debout. Le
cur prit place  la table militaire, sur laquelle il avait plac
lui-mme les meilleures bouteilles de sa cave, et sa nave bonhomie
continua d'gayer les convives. La conversation vint  rouler sur la
situation d'Herbisse et des environs. Le cur ne pouvait revenir de son
tonnement en voyant que ses htes connaissaient le pays jusque dans les
moindres dtails. Ah , s'criait-il en les considrant l'un aprs
l'autre, vous tes donc Champenois? Pour mettre fin  sa surprise, ces
messieurs tirrent de leurs poches des plans sur lesquels ils lui firent
lire les noms des plus petites localits. Mais alors son tonnement ne
fit que changer d'objet; il n'avait jamais imagin que la science
militaire exiget des tudes si scrupuleuses. Quels travaux! rptait
le bon cur, que de peines! et tout cela pour s'envoyer des boulets de
canon! Le souper fini, on s'occupa du coucher, et l'on trouva dans les
granges voisines un abri et de la paille. Il ne resta en dehors, et prs
de la porte de la chambre occupe par l'empereur, que les officiers de
service, Roustan et moi. Chacun eut sa botte de paille pour s'en faire
un lit. Notre digne hte, ayant cd le sien  Sa Majest, resta avec
nous, et se reposa comme nous de ses fatigues de la journe. Il dormait
encore de son premier somme lorsque le quartier-gnral quitta le
presbytre, car l'empereur se leva et partit avant le point du jour. Le
cur,  son rveil, tmoigna tout son chagrin de n'avoir pu faire ses
adieux  Sa Majest. On lui remit dans une bourse la somme que
l'empereur, lorsqu'il s'arrtait chez des particuliers peu fortuns,
avait coutume de leur laisser pour les indemniser de leurs dpenses et
de leur peine, et nous nous remmes en marche sur les pas de l'empereur,
qui courait au-devant des Prussiens.

L'empereur voulait arriver  Soissons avant les allis; mais quoiqu'ils
eussent eu  traverser des chemins difficilement praticables, ils
avaient de l'avance sur nos troupes, et en entrant  la Fert Sa Majest
les vit se retirer sur Soissons. L'empereur se rjouit  cette vue.
Soissons tait dfendu par une bonne garnison, et pouvait arrter
l'ennemi, tandis que les marchaux Marmont et Mortier, et Sa Majest en
personne, attaquant Blcher en queue et sur les deux flancs, l'auraient
enferm comme dans un pige. Mais cette fois encore l'ennemi chappa aux
combinaisons de l'empereur au moment o il croyait le saisir.  peine
Blcher se fut-il prsent devant Soissons, que les portes lui en furent
ouvertes. Dj le gnral Moreau, commandant de la place, avait livr la
ville  Blow, et assur ainsi aux allis le passage de l'Aisne. En
recevant cette dsolante nouvelle, l'empereur s'cria: Ce nom de Moreau
m'a toujours t fatal.

Cependant Sa Majest, continuant de poursuivre les Prussiens, s'occupa
de suspendre le passage de l'Aisne. Le 5 mars, elle envoya en avant le
gnral Nansouty, qui, avec sa cavalerie, enleva le pont, repoussa
l'ennemi jusqu' Corbeny, et fit prisonnier un colonel russe. Aprs
avoir pass la nuit  Bry-au-Bac, l'empereur marchait sur Laon,
lorsqu'on vint lui annoncer que l'ennemi venait au devant de nous. Ce
n'taient point les Prussiens, mais un corps d'arme russe command par
Sacken. En avanant, nous trouvmes les Russes tablis sur les hauteurs
de Craonne, et masquant la route de Laon. Leur position paraissait tre
inattaquable. Nanmoins l'avant-garde de notre arme, conduite par le
marchal Ney, s'lana et parvint  occuper Craonne. C'tait assez pour
ce jour-l, et l'on passa des deux cts la nuit  se prparer  la
bataille du lendemain. L'empereur passa cette nuit au village de
Corbeny, mais sans se coucher. Il arrivait  toute heure des habitans
des villages voisins pour donner des renseignemens sur la position de
l'ennemi et sur la distribution du terrain. Sa Majest les interrogeait
elle-mme, les louait ou mme les rcompensait de leur zle, et mettait
 profit leurs lumires et leurs services. Ce fut ainsi qu'ayant reconnu
dans le maire d'une commune des environs de Craonne un de ses anciens
camarades au rgiment de La Fre, elle le mit au nombre de ses
aides-de-camp, et l'engagea  servir de guide sur ce terrain, que
personne ne connaissait mieux que lui. M. de Bussy (c'tait le nom de
cet officier) avait quitt la France pendant la terreur, et depuis sa
rentre de l'migration il n'avait point repris de service, et vivait
retir dans ses terres.

L'empereur retrouva encore dans cette mme nuit un de ses anciens
compagnons d'armes au rgiment de La Fre: c'tait un Alsacien nomm
Wolff, qui avait t sergent d'artillerie dans ce rgiment, o il avait
eu l'empereur et M. de Bussy pour suprieurs. Il arrivait de Strasbourg,
et rendait tmoignage de la bonne disposition des habitans dans toute
l'tendue des dpartemens qu'il avait traverss. L'branlement caus
dans les armes allies par les premires attaques de l'empereur s'tait
fait ressentir jusqu'aux frontires, et sur toutes les routes les
paysans, soulevs et arms, avaient coup la retraite et tu beaucoup de
monde  l'ennemi. Des corps de partisans s'taient forms dans les
Vosges, et avaient  leur tte des officiers d'un courage prouv et
habitus  ce genre de guerre. Les garnisons des villes et places fortes
de l'est taient pleines de courage et de rsolution; et il n'aurait pas
tenu  la bonne volont de la population de cette partie de l'empire que
la France ne devnt, suivant le voeu exprim par l'empereur, le tombeau
des armes trangres. Le brave Wolff, aprs avoir donn ces
renseignemens  Sa Majest, les rpta devant beaucoup d'autres
personnes, au nombre desquelles je me trouvais. Il ne resta que quelques
heures  se reposer, et repartit sur-le-champ; mais l'empereur ne le
renvoya pas sans l'avoir dcor de la croix d'honneur, en rcompense de
son dvouement.

La bataille de Craonne commena ou plutt recommena le 7  la pointe du
jour. L'infanterie tait commande par M. le prince de la Moskowa et par
M. le duc de Bellune, qui fut bless dans cette journe. MM. les
gnraux Grouchy et Nansouty, le premier commandant la cavalerie de
l'arme, le second  la tte de la cavalerie de la garde, reurent aussi
de graves blessures. Le difficile n'tait pas tant de gravir les
hauteurs que de s'y tenir. Toutefois l'artillerie franaise, dirige par
le modeste et habile gnral Drouot, fora celle de l'ennemi  cder peu
 peu le terrain; mais cette lutte fut horriblement sanglante. Les deux
penchans de la hauteur taient trop escarps pour permettre d'attaquer
les Russes en flanc, de sorte que leur retraite tait lente et
meurtrire. Ils reculrent pourtant, et abandonnrent le champ de
bataille  nos troupes. Poursuivis jusqu' l'auberge de l'Ange-Gardien,
situe sur la grande route de Soissons  Laon, ils firent volte-face, et
tinrent encore quelques heures en cet endroit.

L'empereur, qui dans cette bataille, comme dans toutes les autres de
cette campagne, avait pay de sa personne et couru autant de dangers que
le soldat le plus expos, transporta son quartier-gnral au hameau de
Bray.  peine entr dans la chambre qui lui servait de cabinet, il me
fit appeler, se dbotta, en s'appuyant sur mon paule, mais sans
profrer une parole, jeta son chapeau et son pe sur la table, et
s'tendit sur son lit en poussant un profond soupir, ou plutt une de
ces exclamations telles qu'on ne saurait dire si c'est le dcouragement
ou simplement la fatigue qui les arrache. Sa Majest avait le visage
attrist et soucieux; cependant elle dormit de lassitude durant quelques
heures. Je la rveillai pour lui annoncer l'arrive de M. de Rumigny,
qui apportait des dpches de Chtillon. Dans la disposition d'esprit o
tait en ce moment l'empereur, il paraissait prt  accepter toutes les
conditions raisonnables qui lui seraient offertes: aussi, je l'avoue,
avais-je l'esprance (et beaucoup d'autres l'avaient comme moi) que nous
touchions au moment d'obtenir cette paix si ardemment dsire.
L'empereur reut M. de Rumigny sans tmoins, et le tte--tte dura
long-temps. Rien ne transpira de ce qu'ils s'taient dit, et il me parut
qu'il n'y avait rien de bon  conclure de ce mystre. Le lendemain, de
trs-bonne heure, M. de Rumigny repartit pour Chtillon, o l'attendait
M. le duc de Vicence, et  quelques paroles que pronona Sa Majest en
montant  cheval pour se rendre  ses avant-postes, il fut ais de voir
qu'elle n'avait pu encore se rsigner  l'ide de faire une paix qu'elle
regardait comme un dshonneur.

Pendant que M. le duc de Vicence tait  Chtillon ou  Lusigny pour
traiter de la paix, les ordres de l'empereur faisaient ralentir ou
presser la conclusion du trait suivant ses succs ou ses dsavantages.
 chaque lueur d'esprance il demandait plus qu'on ne voulait lui
accorder, imitant en cela l'exemple que lui avaient donn les souverains
allis, dont les exigences, depuis l'armistice de Dresde, augmentaient
toujours  mesure qu'ils avanaient vers la France. Lorsqu'enfin tout
fut rompu, M. le duc de Vicence rejoignit Sa Majest  Saint-Dizier.
J'tais dans un petit salon si prs de sa chambre  coucher que je ne
pus m'empcher d'entendre leur entretien. M. le duc de Vicence pressait
vivement l'empereur d'accder aux conditions proposes, disant qu'elles
taient encore raisonnables, mais que plus tard elles ne le seraient
peut-tre plus. Comme M. le duc de Vicence revenait toujours  la charge
en combattant l'loignement de l'empereur pour une dcision positive, Sa
Majest clata en lui disant avec beaucoup de vhmence: Vous tes
Russe, Caulaincourt!--Non, Sire, rpondit vivement le duc, non, je suis
Franais! Je crois le prouver en pressant Votre Majest de faire la
paix.

La discussion continua ainsi avec chaleur dans des termes que
malheureusement je ne puis me rappeler. Ce que je sais bien, c'est que
toutes les fois que M. le duc de Vicence insistait et s'efforait de
faire apprcier  Sa Majest les raisons pour lesquelles la paix lui
paraissait indispensable, l'empereur rpliquait: Si je gagne une
bataille, comme j'en suis sr, je serai le matre d'exiger de meilleures
conditions... Le tombeau des Russes est marqu sous les murs de
Paris!... Mes mesures sont toutes prises, et la victoire ne peut me
manquer.

Aprs cet entretien, qui dura plus d'une heure, et dans lequel M. le duc
de Vicence ne put rien obtenir, je le vis sortir de la chambre de Sa
Majest. Il traversa rapidement le salon o j'tais. J'eus cependant le
temps de remarquer que sa figure tait extrmement anime, et que,
cdant  sa vive motion, de grosses larmes tombaient de ses yeux. Sans
doute il avait t vivement bless de ce que l'empereur lui avait dit de
son penchant pour la Russie. Quoi qu'il en soit, depuis ce jour je ne
revis plus M. le duc de Vicence qu' Fontainebleau.

Cependant l'empereur marchait avec l'avant-garde, et voulait arriver 
Laon dans la soire du 8; mais pour gagner cette ville il fallait
traverser, sur une chausse troite, des terrains marcageux. L'ennemi
tait matre de cette route, et s'opposa  notre passage. Aprs quelques
coups de canon changs, Sa Majest remit au lendemain l'attaque pour
forcer le passage, et revint, non pas coucher (car dans ce temps de
crise elle se couchait rarement), mais passer la nuit au hameau de
Chavignon. Au milieu de cette nuit, le gnral Flahaut vint annoncer 
l'empereur que les commissaires des puissances allies avaient rompu les
confrences de Lusigny. On n'en instruisit point l'arme, quoique cette
nouvelle n'et probablement excit la surprise de personne. Avant le
jour, le gnral Gourgaud partit  la tte d'une troupe choisie parmi
les plus braves soldats de l'arme, et suivant un chemin de traverse qui
tournait  gauche, au milieu des marais, tomba  l'improviste sur
l'ennemi, lui tua beaucoup de monde  la faveur de l'obscurit, et
attira de son ct l'attention et les efforts des gnraux allis,
pendant que le marchal Ney, toujours en tte de l'avant-garde,
profitait de cette manoeuvre audacieuse pour forcer le passage de la
chausse. Toute l'arme se hta de suivre ce mouvement, et le 9 au soir
elle tait en vue de Laon et range en ordre de bataille devant
l'ennemi, qui occupait la ville et les hauteurs. Le corps d'arme du duc
de Raguse tait arriv par une autre route, et se trouvait aussi en
ligne devant l'arme russe et prussienne. Sa Majest passa la nuit 
expdier ses ordres et  tout prparer pour la grande attaque, qui
devait avoir lieu le lendemain ds la pointe du jour.

L'heure marque tant arrive, je venais de terminer  la hte la courte
toilette de l'empereur, et il avait dj le pied  l'trier, lorsque
l'on vit accourir  pied et hors d'haleine des cavaliers du corps
d'arme de M. le duc de Raguse. Sa Majest les fit amener devant elle,
et leur demanda d'un ton de colre d'o provenait ce dsordre; ils
dirent que leurs bivouacs avaient t attaqus inopinment par l'ennemi,
qu'eux et leurs camarades avaient rsist autant qu'ils l'avaient pu 
des forces crasantes, quoiqu'ils eussent eu  peine le temps de sauter
sur leurs armes; mais qu'il avait enfin fallu cder au nombre, et que ce
n'tait que par miracle qu'ils avaient chapp au massacre. Oui, leur
dit l'empereur en fronant le sourcil, par miracle d'agilit: nous
verrons cela tout  l'heure. Qu'est devenu le marchal? L'un des
soldats rpondit qu'il avait vu M. le duc de Raguse tomber mort; un
autre qu'il avait t fait prisonnier. Sa Majest envoya ses
aides-de-camp et officiers d'ordonnance  la dcouverte, et il se trouva
que le rapport des cavaliers n'tait que trop vrai. L'ennemi n'avait pas
attendu qu'on l'attaqut; il avait fondu sur le corps d'arme de M. le
duc de Raguse, l'avait envelopp, et lui avait pris une partie de son
artillerie. Du reste, le marchal n'avait t ni bless ni fait
prisonnier; il tait sur la route de Reims, s'efforant d'arrter et de
ramener les dbris de son corps d'arme.

La nouvelle de ce dsastre ajouta encore au chagrin de Sa Majest.
Toutefois l'ennemi fut repouss jusqu'aux portes de Laon; mais la
reprise de la ville tait devenue impossible. Aprs quelques tentatives
infructueuses, ou plutt aprs quelques fausses attaques dont le but
tait de cacher sa retraite  l'ennemi, l'empereur revint  Chavignon,
o nous passmes la nuit. Le lendemain, 11, nous quittmes ce village,
et l'arme se replia sur Soissons. Sa Majest descendit  l'vch, et
manda aussitt M. le marchal Mortier et les principaux officiers de la
place, pour s'occuper avec eux des moyens de mettre la ville en tat de
dfense. Pendant deux jours, l'empereur s'enferma pour travailler dans
son cabinet, et il n'en sortait que pour aller examiner le terrain,
visiter les fortifications, donner partout ses ordres, et en surveiller
l'excution. Au milieu de ces prparatifs de dfense, Sa Majest apprit
que la ville de Reims avait t prise par le gnral russe Saint-Priest,
malgr la vigoureuse rsistance du gnral Corbineau, dont on ignorait
le sort, mais que l'on croyait mort ou tomb entre les mains des Russes.
Sa Majest confia la dfense de Soissons au marchal duc de Trvise, et
se dirigea de sa personne sur Reims  marches forces. Nous arrivmes le
soir mme aux portes de cette ville. Les Russes n'attendaient pas l Sa
Majest. Nos soldats engagrent le combat sans avoir pris aucun repos,
et se battirent avec la rsolution que la prsence et l'exemple de
l'empereur ne manquaient jamais de leur inspirer. Le combat dura toute
la soire, et se prolongea mme fort avant dans la nuit; mais le gnral
Saint-Priest ayant t grivement bless, la rsistance de ses troupes
commena  mollir, et sur les deux heures aprs minuit elles
abandonnrent la ville. L'empereur et son arme y entrrent par une
porte pendant que les Russes en sortaient par une autre. Les habitans se
pressrent en foule autour de Sa Majest, qui s'informa, avant de
descendre de cheval, du dgt qu'elle supposait avoir t fait par
l'ennemi. On rpondit  l'empereur que la ville n'avait souffert que le
dommage qui avait d invitablement rsulter d'une lutte sanglante et
nocturne, et que du reste le gnral ennemi avait svrement maintenu la
discipline parmi ses troupes pendant son sjour et au moment de sa
retraite. Au nombre des personnes qui entouraient Sa Majest en ce
moment se trouva le brave gnral Corbineau; il tait en habit
bourgeois, et tait rest dguis et cach dans une maison particulire
de la ville. Le lendemain au matin, il se prsenta de nouveau devant
l'empereur, qui l'accueillit fort bien, et lui fit compliment du courage
qu'il avait dploy dans des circonstances si difficiles. M. le duc de
Raguse avait rejoint Sa Majest sous les murs de Reims, et il avait
contribu, avec son corps d'arme,  la reprise de la ville. Lorsqu'il
parut devant l'empereur, celui-ci s'emporta en vifs et durs reproches au
sujet de l'affaire de Laon; mais sa colre ne fut pas de longue dure.
Sa Majest reprit bientt avec M. le marchal le ton d'amiti dont elle
l'honorait habituellement. Ils eurent ensemble une longue confrence, et
M. le duc de Raguse resta  dner avec l'empereur.

Sa Majest passa trois jours  Reims, pour donner  ses troupes le temps
de se reposer et de se refaire avant de continuer cette rude campagne.
Elles en avaient besoin; car de vieux soldats n'auraient qu' grande
peine rsist  des marches forces continuelles, et dont le terme
n'tait jamais qu'une sanglante bataille; et pourtant la plupart des
braves qui obissaient avec une si infatigable ardeur aux ordres de
l'empereur, et qui ne se refusaient  aucune fatigue,  aucun danger,
taient des conscrits levs en toute hte et envoys au combat contre
des troupes aguerries et les mieux disciplines de l'Europe. La plupart
n'avaient pas eu le temps d'apprendre  faire l'exercice, et prenaient
leur premire leon devant l'ennemi. Brave jeunesse, qui se sacrifiait
sans murmurer, et  laquelle une seule fois l'empereur ne rendit pas
justice dans une circonstance que j'ai prcdemment raconte, et o M.
Larrey joua un si beau rle! Il est de toute vrit, en effet, que la
terrible campagne de 1814 fut faite en majeure partie avec de nouvelles
leves.

Durant la halte de trois jours que nous fmes  Reims, l'empereur y vit
arriver avec une joie trs-vive, et qu'il manifesta, un corps d'arme de
six mille hommes que lui amenait le fidle gnral hollandais Janssens.
Ce renfort de troupes exerces ne pouvait venir plus  propos. Pendant
que nos soldats reprenaient haleine pour recommencer bientt une lutte
dsespre, Sa Majest se livrait aux travaux les plus divers avec son
ardeur accoutume. Au milieu des soins et des dangers de la guerre,
l'empereur ne ngligeait aucune des affaires de l'empire; il travaillait
tous les jours pendant plusieurs heures avec M. le duc de Bassano,
recevait de Paris des courriers, dictait ses rponses, fatiguait ses
secrtaires presque  l'gal de ses gnraux et de ses soldats. Quant 
lui-mme, il demeurait toujours infatigable.



CHAPITRE IV.

     Expression familire  l'empereur.--Nouveau plan d'attaque.--Dpart
     de Reims.--Mission secrte auprs du roi Joseph.--Prcautions de
     l'empereur pour l'impratrice et le roi de Rome.--Conversation du
     soir.--Arrive  Troyes de l'empereur Alexandre et du roi de
     Prusse.--Belle conduite d'pernay, M. Mot et la croix
     d'honneur.--Autre croix donne  un cultivateur.--Retraite de
     l'arme ennemie.--Combat de Fre-Champenoise.--Le comte d'Artois 
     Nancy.--Le 20 mars, bataille d'Arcis-sur-Aube.--Le prince de
     Schwartzenberg sur la ligne de guerre.--Dissolution du congrs et
     prsence de l'arme autrichienne.--Bataille de nuit.--L'incendie
     clairant la guerre.--Retraite en bon ordre.--Prsence d'esprit de
     l'empereur et secours aux soeurs de la charit.--Le nom des Bourbons
     prononc pour la premire fois par l'empereur.--Souvenir de
     l'impratrice Josphine.--Les ennemis  pernay.--Pillage et
     horreur qu'il inspire  Sa Majest.--L'empereur  Saint-Dizier.--M.
     de Weissemberg au quartier-gnral.--Mission verbale pour
     l'empereur d'Autriche.--L'empereur d'Autriche contraint de se
     retirer  Dijon.--Arrive  Doulevent et avis secret de M. de
     Lavalette.--Nouvelles de Paris.--La garde nationale et les
     coles.--_L'Oriflamme_  l'Opra.--Marche rapide du temps.--La
     bataille en permanence.--Reprise de Saint-Dizier.--Jonction du
     gnral Blcher et du prince de Schwartzenberg.--Nouvelles du roi
     Joseph.--Paris tiendra-t-il?--Mission du gnral
     Dejean.--L'empereur part pour Paris.--Je suis pour la premire fois
     spar de Sa Majest.


LES choses en taient arrives au point o la grande question du
triomphe ou de la dfaite ne pouvait demeurer long-temps indcise. Selon
une des expressions les plus habituellement familires  l'empereur, _la
poire tait mre_; mais qui allait la cueillir? L'empereur  Reims
paraissait ne pas douter que le rsultat ne lui ft avantageux; par une
de ces combinaisons hardies qui tonnent le monde et changent en une
seule bataille la face des affaires, Sa Majest n'ayant pu empcher les
ennemis d'approcher de la capitale, rsolut de les attaquer sur leurs
derrires, de les contraindre  faire volte face,  s'opposer  l'arme
qu'elle allait commander en personne, et sauver ainsi Paris de la
prsence de l'ennemi. Ce fut pour l'excution de cette audacieuse
combinaison que l'empereur quitta Reims. Toutefois, songeant  sa femme
et  son fils, l'empereur, avant de tenter cette grande entreprise,
envoya dans le plus grand secret  son frre, le prince Joseph,
lieutenant-gnral de l'empire, l'ordre de les faire mettre en lieu de
sret dans le cas o le danger deviendrait imminent. Je ne sus rien de
cet ordre le jour o il fut expdi, l'empereur l'ayant tenu secret pour
tout le monde. Mais lorsque depuis j'appris que c'tait de Reims que
cette injonction avait t adresse au prince Joseph, j'ai pens que je
pourrais, sans crainte de me tromper, en fixer la date au 15 de mars. Ce
soir-l, en effet, Sa Majest m'avait beaucoup parl,  son coucher, de
l'impratrice et du roi de Rome; et comme en gnral, quand l'empereur
avait t domin dans la journe par une affection trs-vive, cela lui
revenait presque toujours le soir, j'ai pu en conclure que c'tait ce
jour-l mme qu'il s'tait occup de mettre  l'abri des dangers de la
guerre les deux objets de sa plus intime tendresse.

De Reims nous nous dirigemes sur pernay, dont la garnison et les
habitans venaient de repousser l'ennemi, qui la veille mme s'tait
prsent pour s'en emparer. Ce fut l que l'empereur apprit l'arrive 
Troyes de l'empereur Alexandre et du roi de Prusse. Sa Majest, pour
tmoigner aux habitans d'pernay sa satisfaction pour leur belle
conduite, les rcompensa dans la personne de leur maire en lui donnant
la croix de la Lgion-d'Honneur. C'tait M. Mot, dont la rputation est
devenue presque aussi europenne que la renomme du vin de Champagne.

Pendant cette campagne, sans devenir prodigue de la croix d'honneur, Sa
Majest en distribua plusieurs  ceux des habitans qui se mettaient en
avant pour repousser l'ennemi. Ainsi, par exemple, je me rappelle
qu'avant de quitter Reims elle en donna une  un simple cultivateur du
village de Selles, duquel j'ai oubli le nom. Ce brave homme ayant
appris qu'un dtachement de Prussiens s'approchait de sa commune,
s'tait mis  la tte des gardes nationales qu'il avait enflammes par
ses paroles et par son exemple, et le rsultat de son entreprise fut
quarante-cinq prisonniers, dont trois officiers, qu'il ramena dans la
ville.

Que de traits, semblables  celui-l, dont il est malheureusement
impossible de se souvenir! Quoi qu'il en soit de tant de belles actions
demeures dans l'oubli, l'empereur, en quittant pernay, marcha sur
Fre-Champenoise, je ne dirai plus _en toute hte_, car c'est un terme
dont il faudrait se servir pour chacun des mouvemens de Sa Majest, qui
fondait, avec la rapidit de l'aigle, sur le point o sa prsence lui
semblait le plus ncessaire. Cependant l'arme ennemie qui avait pass
la Seine  Pont et  Nogent, ayant appris la roccupation de Reims par
l'empereur, et comprenant le mouvement qu'il voulait faire sur ses
derrires, commena sa retraite le 17 et releva successivement les ponts
qu'elle avait jets  Pont,  Nogent et  Arcis-sur-Aube. Le 18 eut lieu
le combat de Fre-Champenoise que Sa Majest livrait pour balayer la
route qui la sparait d'Arcis-sur-Aube, o se trouvaient l'empereur
Alexandre et le roi de Prusse, qui, ayant appris ce nouveau succs de
l'empereur, rtrogradrent prcipitamment jusqu' Troyes. L'intention
connue de Sa Majest tait alors de remonter jusqu' Bar-sur-Aube; dj
nous avions pass l'Aube  Plancy et la Seine  Mry, mais il fallut
revenir sur Plancy. C'tait le 19, le jour mme o le comte d'Artois
arrivait  Nancy, et o avait lieu la rupture du congrs de Chtillon
dont j'ai t entran  parler dans le chapitre prcdent, pour obir 
l'ordre dans lequel se prsentaient mes souvenirs.

Le 20 de mars tait, comme l'on sait, une date de prdestination dans la
vie de l'empereur et qui devait le devenir bien plus encore un an aprs
 pareil jour. Le 20 de mars 1814 le roi de Rome accomplissait sa
troisime anne, tandis que l'empereur s'exposait, s'il se peut, encore
plus que de coutume.  la bataille d'Arcis-sur-Aube, qui eut lieu ce
jour-l, Sa Majest vit qu'enfin elle allait avoir de nouveaux ennemis 
combattre; les Autrichiens entraient en ligne, et une arme immense sous
les ordres du prince de Schwartzenberg se dveloppa devant lui quand il
croyait n'avoir sur les bras qu'une affaire d'avant-garde. Ainsi, et ce
rapprochement ne paratra peut-tre pas indiffrent, l'arme
autrichienne ne commena  combattre srieusement et  attaquer
l'empereur en personne que le lendemain de la rupture du congrs de
Chtillon. tait-ce un rsultat du hasard, ou bien l'empereur d'Autriche
avait-il voulu demeurer en seconde ligne et mnager la personne de son
gendre, tant que la paix lui paratrait possible? c'est une question
qu'il ne m'appartient pas de rsoudre.

La bataille d'Arcis-sur-Aube fut terrible: elle ne finit point avec le
jour. L'empereur occupait toujours la ville, malgr les efforts runis
d'une arme de cent trente mille hommes de troupes fraches qui en
attaquaient trente mille harasss de fatigue. On se battit encore
pendant la nuit, o l'incendie des faubourgs clairait notre dfense et
les travaux des assigeans. Tenir plus long-temps devint impossible, et
cependant un seul pont restait  l'arme pour effectuer sa retraite.
L'empereur en fit construire un second, et la retraite commena, mais en
en bon ordre, malgr les masses nombreuses qui nous menaaient de prs.
Cette malheureuse affaire fut la plus dsastreuse que Sa Majest et
encore prouve de toute la campagne, puisque les routes de la capitale
se trouvaient dcouvertes; mais les prodiges du gnie et de la valeur
furent inutiles contre le nombre. Une chose bien capable de donner une
ide de la prsence d'esprit que savait conserver l'empereur dans les
positions les plus critiques, c'est que, avant d'vacuer Arcis, il fit
remettre une somme assez considrable aux soeurs de la charit, pour
subvenir aux premiers soins dus aux blesss.

Le 21 au soir nous arrivmes  Sommepuis, o l'empereur passa la nuit.
L, je l'entendis pour la premire fois prononcer le nom des Bourbons.
Sa Majest, extrmement agite, en parlait d'une manire entrecoupe,
qui ne me permit d'en saisir d'autres mots que ceux-ci, qu'elle rpta
plusieurs fois: Les rappeler moi-mme!... Rappeler les Bourbons... Que
dirait l'ennemi? Non, non, impossible!... Jamais! Ces mots chapps 
l'empereur dans une de ces proccupations auxquelles il tait sujet
quand son me tait violemment contracte, me frapprent d'un tonnement
que je ne puis rendre; car il ne m'tait pas venu une seule fois 
l'ide qu'il pt y avoir en France un autre gouvernement que celui de Sa
Majest. D'ailleurs on concevra facilement que dans la position o
j'tais, j'avais  peine entendu parler des Bourbons, si ce n'est 
l'impratrice Josphine, mais seulement dans les premiers temps du
consulat, lorsque j'tais encore  son service.

Les diverses divisions de l'arme franaise et les masses des ennemis
taient alors tellement serres les unes contre les autres, que
celles-ci occupaient immdiatement les points que nous tions obligs
d'abandonner: ainsi ds le 22 les allis s'emparrent d'pernay, et pour
punir cette ville fidle de la dfense qu'elle avait faite prcdemment,
en ordonnrent le pillage. Le pillage! L'empereur l'appelait _le crime
de la guerre_; plusieurs fois je lui ai entendu exprimer vivement
l'horreur qu'il lui inspirait; aussi ne voulut-il jamais l'autoriser
durant la longue srie de ses triomphes. Le pillage! Et pourtant toutes
les proclamations de nos dvastateurs dclaraient effrontment qu'ils ne
faisaient la guerre qu' l'empereur, et on eut l'audace de le rpter,
et on eut la sottise de le croire! Sur ce point, j'ai trop bien vu ce
que j'ai vu pour avoir jamais cru  ces magnanimits idales dont on
s'est tant vant depuis.

Le 23, nous tions  Saint-Dizier, o l'empereur tait revenu  son
premier plan d'attaque sur les derrires de l'ennemi. Le lendemain, au
moment o Sa Majest montait  cheval pour se porter sur Doulevent, on
lui amena un officier-gnral autrichien, dont la prsence causa une
assez vive sensation au quartier gnral, puisqu'elle retarda de
quelques minutes le dpart de l'empereur. J'appris bientt que c'tait
M. le baron de Weissemberg, ambassadeur d'Autriche  Londres, qui
revenait d'Angleterre. L'empereur l'engagea  le suivre  Doulevent, o
Sa Majest le chargea d'une mission verbale pour l'empereur d'Autriche,
tandis que M. le colonel Galbois tait charg de porter  ce monarque
une lettre que l'empereur lui avait fait crire par M. le duc de
Vicence. Mais  la suite d'un mouvement de l'arme franaise sur
Chaumont et sur la route de Langres, l'empereur d'Autriche s'tant
trouv spar de l'empereur Alexandre, s'tait vu contraint de
rtrograder jusqu' Dijon. Je me rappelle qu'en arrivant  Doulevent, Sa
Majest reut un avis secret de son fidle directeur gnral des postes,
M. de Lavalette. Cet avis, dont j'ignorais le contenu, parut produire
une assez vive sensation sur l'empereur; mais bientt il reprit aux yeux
de ceux qui l'entouraient sa svrit accoutume; depuis quelque temps
je voyais bien qu'elle n'tait qu'apparente. J'ai su depuis que M. de
Lavalette faisait savoir  l'empereur qu'il n'y avait pas un instant 
perdre pour sauver la capitale. Un tel avis venu d'un tel homme ne
pouvait tre que l'expression de la plus exacte vrit, et c'est cette
conviction mme qui contribuait  augmenter les soucis de l'empereur.
Jusque l les nouvelles de Paris avaient t favorables; on y parlait du
zle, du dvouement de la garde nationale, que rien ne dmentait. On
avait donn sur les divers thtres des pices patriotiques, et
notamment  l'Opra, _l'Oriflamme_[80], circonstances bien petites en
apparence, mais qui agissent cependant assez vivement sur des esprits
enthousiastes pour n'tre point  ddaigner. Enfin le peu de nouvelles
que nous avions nous reprsentaient Paris comme entirement dvou  Sa
Majest et prt  se dfendre contre une attaque. Certes, ces nouvelles
n'taient point mensongres; la belle conduite de la garde nationale
sous les ordres du marchal Moncey, l'enthousiasme des coles, la
bravoure des lves de l'cole polytechnique en fournirent bientt la
preuve; mais les vnemens furent plus forts que les hommes.

Cependant le temps marchait; nous approchions du fatal dnouement;
chaque jour, chaque instant voyait ces masses immenses, accourues de
toutes les extrmits de l'Europe, serrer Paris, le presser de ses
millions de bras, et pendant ces derniers jours, on peut dire que la
bataille tait en permanence. Le 26 encore, l'empereur, appel par le
bruit d'une assez forte canonnade, s'tait port sur Saint-Dizier.
Attaque par des forces trs-suprieures, son arrire-garde s'tait vue
contrainte d'vacuer cette ville; mais le gnral Milhaud et le gnral
Sbastiani repoussent l'ennemi sur la Marne, au gu de Valcourt; la
prsence de l'empereur produit son effet accoutum, nous rentrons dans
Saint-Dizier, et l'ennemi se disperse dans le plus grand dsordre sur la
route de Vitry-le-Franois et sur celle de Bar-sur-Ornain. L'empereur se
dirige sur cette dernire ville, croyant avoir en tte le prince de
Schwartzenberg; sur le point d'y arriver il apprend que ce n'est plus le
gnralissime autrichien qu'il a combattu, mais seulement un de ses
lieutenans, le comte de Witzingerode. Schwartzenberg l'a tromp; depuis
le 23 il a fait sa jonction avec le gnral Blcher, et ces deux
gnraux en chef de la coalition poussent leurs flots de soldats sur la
capitale.

Quelque dsastreuses que fussent ces nouvelles apportes au quartier
gnral, l'empereur voulut en vrifier lui-mme l'exactitude. De retour
 Saint-Dizier, il fait une course sur Vitry, pour s'assurer de la
marche des allis sur Paris. Il a vu, ses doutes sont dissips. Paris
tiendra-t-il assez long-temps pour qu'il puisse craser l'ennemi contre
ses murs? Voil dsormais sa seule, son unique pense. Aussitt il est 
la tte de son arme, et nous marchons sur Paris par la route de Troyes.
 Doulencourt il reoit un courrier du roi Joseph, qui lui annonce la
marche des allis sur Paris.  l'instant mme il expdie le gnral
Dejean auprs de son frre, pour lui donner avis de sa prochaine
arrive. Qu'on se dfende deux jours, deux jours seulement, et les
armes allis n'auront entrevu les murs de Paris que pour y trouver leur
tombeau. Dans quelle anxit se trouvait alors l'empereur! Il part avec
ses escadrons de service; je l'accompagne, et il me laisse pour la
premire fois  Troyes le 30 au matin, ainsi qu'on le verra dans le
chapitre suivant.




CHAPITRE V.

     Souvenirs dplorables.--Les trangers  Paris.--Ordre de
     l'empereur.--Dpart de Sa Majest de Troyes.--Dix lieues en deux
     heures.--L'empereur en cariole.--J'arrive  Essone.--Ordre de me
     rendre  Fontainebleau.--Arrive de Sa Majest.--Abattement de
     l'empereur.--Le marchal Moncey  Fontainebleau.--Morne silence de
     l'empereur.--Proccupation continuelle.--Seule distraction de
     l'empereur cause par ses soldats.--Premire revue de
     Fontainebleau.--Paris, Paris!--Ncessit de parler de moi.--Ma
     maison pille par les Cosaques.--Don de 50,000 fr.--Augmentation
     graduelle de l'abattement de l'empereur.--Dfense  Roustan de
     donner des pistolets  l'empereur.--Bont extrme de l'empereur
     envers moi.--Don de 100,000 fr.--Sa Majest daignant entrer dans
     mes intrts de famille.--Reconnaissance impossible 
     dcrire.--100,000 fr. enfouis dans un bois.--Le garon de
     garde-robe Denis.--L'origine de tous mes chagrins.


QUEL temps, grand dieu! Quelle poque et quels vnemens que ceux dont
j'ai maintenant  rappeler les dplorables souvenirs! Me voil arriv 
ce jour fatal, o les armes de l'Europe coalise allaient fouler le sol
de Paris, de cette capitale vierge depuis plusieurs sicles de la
prsence de l'tranger. Quel coup pour l'empereur! Et que sa grande me
expiait cruellement ses entres triomphales  Vienne et  Berlin!
C'tait donc en vain qu'il avait dploy une si incroyable activit
pendant l'admirable campagne de France o son gnie s'tait trouv
rajeuni comme au temps de ses campagnes d'Italie! C'tait aprs Marengo
que je l'avais vu pour la premire fois le lendemain d'une bataille;
quel contraste avec son attitude abattue quand je le revis le 31 mars 
Fontainebleau!

Ayant accompagn partout Sa Majest, je me trouvais auprs d'elle, 
Troyes, le 30 mars au matin.

L'empereur en partit  dix heures, suivi seulement du grand marchal et
de M. le duc de Vicence. On savait alors au quartier-gnral que les
troupes allies s'avanaient sur Paris; mais nous tions loin de
souponner qu'au moment mme du dpart prcipit de Sa Majest, la
bataille devant Paris tait engage dans sa plus grande force; du moins
je n'avais rien entendu dire qui pt me le faire croire. Je reus
l'ordre de me diriger sur Essonne, et comme les moyens de transport
taient devenus trs-rares et trs-difficiles, je n'y pus arriver que le
31 de grand matin. J'y tais depuis peu de temps, lorsqu'un courrier
m'apporta l'ordre de me diriger sur Fontainebleau, ce que je fis
sur-le-champ. Ce fut alors que j'appris que l'empereur s'tait rendu de
Troyes  Montereau en deux heures, ayant fait ainsi un trajet de dix
lieues dans ce court espace de temps. J'appris encore que l'empereur et
sa suite peu nombreuse avaient t obligs d'avoir recours au moyen
d'une cariole pour se rendre sur la route de Paris, entre Essonne et
Villejuif. Il s'tait avanc jusqu' la Cour de France, dans l'intention
de marcher sur Paris; mais l, ayant eu la nouvelle et la cruelle
certitude de la capitulation de Paris, il m'avait fait expdier le
courrier dont je viens de parler tout  l'heure.

Il n'y avait pas long-temps que j'tais  Fontainebleau lorsque
l'empereur y arriva; il avait un air ple et fatigu que je ne lui avais
jamais vu au mme degr, et lui, qui savait si bien commander aux
impressions de son me, ne paraissait point chercher  dissimuler le
dcouragement qui se manifestait dans son attitude et sur son visage. On
voyait combien il tait bourrel de tous les vnemens dsastreux qui,
depuis quelques jours, s'accumulaient les uns sur les autres dans une
affreuse progression.

L'empereur ne dit rien  personne, et s'enferma immdiatement dans son
cabinet avec les ducs de Vicence et de Bassano, et le prince de
Neufchtel. Ces messieurs restrent long-temps avec l'empereur, qui
reut ensuite quelques officiers-gnraux. Sa Majest se coucha fort
tard et me parut toujours fort accable; de temps en temps j'entendais
quelques soupirs touffs qui sortaient de sa poitrine, et auxquels se
joignait le nom de Marmont, ce que je ne savais comment m'expliquer,
n'ayant encore rien appris sur la manire dont avait t faite la
capitulation de Paris, et sachant que M. le duc de Raguse tait un des
marchaux pour lesquels l'empereur avait toujours eu le plus
d'affection. Je vis venir ce soir mme  Fontainebleau le marchal
Moncey, qui la veille avait si vaillamment command la garde nationale 
la barrire de Clichy, et le marchal duc de Dantzig.

J'aurais peine  peindre la tristesse morne et silencieuse qui rgna 
Fontainebleau pendant les deux jours qui suivirent. Abattu sous tant de
coups qui l'avaient frapp, l'empereur ne se rendait que trs-peu dans
son cabinet, o il passait ordinairement tant d'heures consacres au
travail. Il tait tellement absorb dans le conflit de ses penses, que
souvent il ne s'apercevait pas que les personnes qu'il avait fait
appeler taient prs de lui; il les regardait pour ainsi dire sans les
voir, et restait quelquefois prs d'une demi-heure sans leur adresser la
parole. Alors, comme se rveillant  peine de cet tat
d'engourdissement, il leur adressait une question dont il n'avait pas
l'air d'entendre la rponse; la prsence mme du duc de Bassano et du
duc de Vicence, qu'il faisait le plus frquemment demander, ne rompait
pas toujours cet tat de proccupation, pour ainsi dire lthargique. Les
heures des repas taient les mmes, et l'on servait comme  l'ordinaire,
mais tout se passait dans un silence que rompait seul le bruit
invitable du service.  la toilette de l'empereur, mme silence; pas un
mot ne sortait de sa bouche, et si le matin je lui proposais une de ces
potions qu'il prenait habituellement, non-seulement je n'en obtenais
aucune rponse, mais rien sur sa figure, que j'observais attentivement,
ne pouvait me faire croire qu'il m'et entendu. Cette situation tait
horrible pour toutes les personnes attaches  Sa Majest.

L'empereur tait-il rellement vaincu par sa mauvaise fortune? Son gnie
tait-il engourdi comme son corps? Je dirai avec toute franchise que, le
voyant si diffrent de ce que je l'avais vu, aprs les dsastres de
Moscou, et mme quelques jours auparavant quand je le quittai  Troyes,
je le croyais fermement: mais il n'en tait rien: son me tait en proie
 une ide fixe, l'ide de reprendre l'offensive et de marcher sur
Paris. En effet, s'il restait constern mme dans l'intimit de ses plus
fidles ministres et de ses gnraux les plus habiles, il se ranimait 
la vue de ses soldats, pensant sans doute que les uns lui suggreraient
des conseils de prudence, tandis que les autres ne rpondraient jamais
que par les cris de vive l'empereur! aux ordres les plus tmraires
qu'il voudrait leur donner. Aussi, ds le 2 d'avril, avait-il, pour
ainsi dire, secou momentanment son abattement pour passer en revue,
dans la cour du palais, sa garde, qui venait de le rejoindre 
Fontainebleau. Il parla  ses soldats d'une voix ferme et leur dit:

     Soldats! l'ennemi nous a drob trois marches et s'est rendu
     matre de Paris, il faut l'en chasser. D'indignes Franais, des
     migrs auxquels nous avons pardonn, ont arbor la cocarde
     blanche, et se sont joints aux ennemis. Les lches! ils recevront
     le prix de ce nouvel attentat. Jurons de vaincre ou de mourir, et
     de faire respecter cette cocarde tricolore, qui, depuis vingt ans,
     nous trouve sur le chemin de la gloire et de l'honneur.

L'enthousiasme des troupes fut extrme  la voix de leur chef; tous
s'crirent: Paris! Paris! Mais l'empereur n'en reprit pas moins son
accablement en passant le seuil du Palais, ce qui venait sans doute de
la crainte trop bien fonde, de voir son immense dsir de marcher sur
Paris, contenu par ses lieutenans. Au surplus, ce n'est que depuis, en
rflchissant sur ces vnemens, que je me suis permis d'interprter de
la sorte les combats qui se livraient dans l'me de l'empereur, car
alors, tout entier  mon service, je n'aurais pas mme os concevoir
l'ide de sortir du cercle de mes fonctions ordinaires.

Cependant les affaires devenaient de plus en plus contraires aux voeux et
aux projets de l'empereur; M. le duc de Vicence, qu'il avait envoy 
Paris, o s'tait form un gouvernement provisoire, sous la prsidence
du prince de Bnvent, en revint sans avoir pu russir dans sa mission
auprs de l'empereur Alexandre, et chaque jour Sa Majest apprenait avec
une vive douleur l'adhsion des marchaux et celle d'un grand nombre de
gnraux au nouveau gouvernement. Celle du prince de Neufchtel lui fut
particulirement sensible, et je puis dire que, trangers comme nous
l'tions aux combinaisons de la politique, nous en fmes tous frapps
d'tonnement.

Ici, je me vois dans la ncessit de parler de moi, ce que j'ai fait le
moins possible dans le cours de mes mmoires, et je pense que c'est une
justice que me rendront tous mes lecteurs; mais ce que j'ai  dire se
lie trop intimement aux derniers temps que j'ai passs auprs de
l'empereur, et importe trop d'ailleurs  mon honneur personnel pour que
je puisse supposer que qui que ce soit m'en fasse un reproche. J'tais,
comme on peut le croire, fort inquiet du sort de ma famille, dont je
n'avais depuis long-temps reu aucune nouvelle, et en mme temps la
maladie cruelle dont j'tais atteint avait fait d'affreux progrs par
suite des fatigues des dernires campagnes. Toutefois les souffrances
morales auxquelles je voyais l'empereur en proie, absorbaient tellement
toutes mes penses, que je ne prenais aucune prcaution contre les
douleurs physiques qui me tourmentaient, et je n'avais pas mme song 
demander une sauve-garde pour la maison de campagne que je possdais
dans les environs de Fontainebleau. Des corps francs, s'en tant
empars, y avaient tabli leur logement aprs avoir tout pill, tout
bris, et dtruit jusqu'au petit troupeau de mrinos que je devais aux
bonts de l'impratrice Josphine. L'empereur en ayant t inform par
d'autres que par moi, me dit un matin  sa toilette: Constant, je vous
dois une indemnit.--Sire?--Oui, mon enfant, je sais qu'on vous a pill;
je sais que vous avez fait des pertes considrables  la campagne de
Russie; j'ai donn l'ordre de vous compter cinquante mille francs pour
vous couvrir de tout cela. Je remerciai Sa Majest, qui m'indemnisait
au del de mes pertes.

Ceci se passait dans les premiers jours de notre dernier sjour 
Fontainebleau.  la mme poque, comme on parlait dj de la translation
de l'empereur  l'le d'Elbe, M. le grand-marchal du palais me demanda
un jour si je suivrais Sa Majest dans cette rsidence. Dieu m'est
tmoin que je n'avais d'autre dsir, d'autre pense que de consacrer
toute ma vie au service de l'empereur; aussi n'eus-je pas besoin d'un
instant de rflexion pour rpondre  M. le grand marchal, que cela ne
pouvait pas faire l'objet d'un doute, et je m'occupai presque
immdiatement des prparatifs ncessaires pour un voyage qui n'tait pas
de long cours, mais dont aucune intelligence humaine n'aurait pu alors
assigner le terme.

Cependant, dans son intrieur, l'empereur devenait de jour en jour plus
triste et plus soucieux, et ds que je le voyais seul, ce qui lui
arrivait souvent, je cherchais le plus possible  tre auprs de lui. Je
remarquai la vive agitation que lui causait la lecture des dpches
qu'il recevait de Paris; cette agitation fut plusieurs fois telle que je
m'aperus qu'il s'tait dchir la cuisse avec ses ongles, au point que
le sang en sortait, sans que lui-mme s'en ft aperu. Je prenais alors
la libert de l'en prvenir le plus doucement qu'il m'tait possible,
dans l'espoir de mettre un terme  ces violentes proccupations qui me
navraient le coeur. Plusieurs fois aussi l'empereur demanda ses pistolets
 Roustan; j'avais heureusement eu la prcaution, voyant Sa Majest si
violemment tourmente, de lui recommander de ne jamais les lui donner,
quelqu'instance que ft l'empereur. Je crus devoir rendre compte de tout
ceci  M. le duc de Vicence, qui m'approuva en tout point.

Un matin, je ne me rappelle plus si c'tait le 10 ou le 11 d'avril, mais
ce fut bien certainement un de ces deux jours-l, l'empereur, qui ne
m'avait rien dit le matin, me fit appeler pendant la journe.  peine
fus-je entr dans sa chambre, qu'il me dit avec le ton de la plus
obligeante bont: Mon cher Constant, voil un bon de cent mille francs
que vous allez recevoir chez Peyrache; si votre femme arrive ici avant
notre dpart, vous les lui donnerez; si elle tarde, enterrez-les dans un
coin de votre campagne; prenez exactement la dsignation du lieu, que
vous lui enverrez par une personne sre. Quand on m'a bien servi on ne
doit pas tre misrable. Votre femme achtera une ferme ou placera cet
argent: elle vivra avec votre mre et votre soeur, et vous n'aurez pas
alors la crainte de la laisser dans le besoin. Plus mu encore de la
bont prvoyante de l'empereur, qui daignait descendre dans les dtails
de mes intrts de famille, que satisfait de la richesse du prsent
qu'il venait de me faire, je trouvai  peine des expressions pour lui
peindre ma reconnaissance; et, telle tait d'ailleurs notre insouciance
de l'avenir, tant tait loin de nous la seule pense que le grand empire
pt avoir une fin, que ce fut alors seulement que je pensai  l'tat de
dtresse dans lequel j'aurais laiss ma famille, si l'empereur n'y et
aussi gnreusement pourvu. Je n'avais en effet aucune fortune, et ne
possdais au monde que ma maison dvaste et les cinquante mille francs
destins  la rparer.

Dans ces circonstances, ne sachant pas quand je reverrais ma femme, je
me mis en mesure de suivre le conseil que Sa Majest avait bien voulu me
donner; je convertis mes cent mille francs en or, que je mis dans cinq
sacs; j'emmenai avec moi le garon de garde-robe, nomm Denis, dont la
probit tait  toute preuve, et nous prmes le chemin de la fort,
afin de n'tre vus d'aucune des personnes qui habitaient ma maison. Nous
entrmes avec prcaution dans un petit enclos qui m'appartenait, et dont
la porte tait masque par les bois, quoique encore privs de leur
feuillage;  l'aide de Denis, je parvins  enfouir mon trsor aprs
avoir pris une exacte dsignation du lieu, et je revins au palais,
tant, certes, bien loin de prvoir combien ces maudits cent mille
francs devaient me causer de chagrins et de tribulations, ainsi qu'on le
verra dans l'un des chapitres suivans.




CHAPITRE VI.

     Besoin d'indulgence.--Notre position 
     Fontainebleau.--Impossibilit de croire au dtrnement de
     l'empereur.--Ptitions nombreuses.--Effet produit par les journaux
     sur Sa Majest.--M. le duc de Bassano.--L'empereur plus affect de
     renoncer au trne pour son fils que pour lui.--L'empereur soldat et
     un louis par jour.--Abdication de l'empereur.--Grande
     rvlation.--Tristesse du jour et calme du soir.--Coucher de
     l'empereur.--Rveil pouvantable.--L'empereur empoisonn.--Dbris
     du sachet de campagne.--Paroles que m'adresse l'empereur
     mourant.--Affreux dsespoir.--Rsignation de Sa
     Majest.--Obstination  mourir.--Premire crise.--Ordre d'appeler
     M. de Caulaincourt et M. Yvan.--Paroles touchantes de Sa Majest 
     M. le duc de Vicence.--Longue inutilit de nos prires
     runies.--Question de l'empereur  M. Yvan et effroi
     subit.--Seconde crise.--L'empereur prenant enfin une
     potion.--Assoupissement de l'empereur.--Rveil et silence complet
     sur les vnemens de la nuit.--M. Yvan parti pour Paris.--Dpart de
     Roustan.--Le 12 d'avril.--Adieux de M. le marchal Macdonald 
     l'empereur.--Djeuner comme  l'ordinaire.--Le sabre de
     Mourad-Bey.--L'empereur plus causant que du coutume.--Variations
     instantanes de l'humeur de l'empereur.--Tristesse morose et _la
     Monaco_.--Rpugnance que causent  l'empereur les lettres de
     Paris.--Preuve remarquable de l'abattement de l'empereur.--Une
     belle dame  Fontainebleau.--Une nuit entire d'attente et
     d'oubli.--Autre visite  Fontainebleau et souvenir
     antrieur.--Aventure  Saint-Cloud.--Le protecteur des belles prs
     de Sa Majest.--Mon voyage  Bourg-la-Reine.--La mre et la
     fille.--Voyage  l'le d'Elbe et mariage.--Triste retour aux
     affaires de Fontainebleau.--Question que m'adresse
     l'empereur.--Rponse franche.--Parole de l'empereur sur M. le duc
     de Bassano.


ICI je dois plus que jamais demander de l'indulgence  mes lecteurs sur
l'ordre dans lequel je rapporte les faits dont j'ai t tmoin pendant
le sjour de l'empereur  Fontainebleau, et ceux qui s'y rapportent,
mais qui ne sont venus que plus tard  ma connaissance; je demande
galement grce pour les inexactitudes de dates qui pourraient
m'chapper, car je me souviens pour ainsi dire en masse de tout ce qui
se passa pendant les malheureux vingt jours qui suivirent l'occupation
de Paris, jusqu'au dpart de Sa Majest pour l'le d'Elbe; et j'tais
tellement absorb moi-mme de l'tat malheureux dans lequel je voyais un
si bon matre, que toutes mes facults suffisaient  peine aux
sensations du moment. Nous souffrions tous des souffrances de
l'empereur; nul de nous ne songeait  graver dans sa mmoire le souvenir
de tant d'angoisses: nous vivions, pour ainsi dire, sous condition.

Dans les premiers temps de notre sjour  Fontainebleau, on tait loin
de croire parmi ceux qui nous entouraient, que l'empereur allait bientt
cesser de rgner sur la France. Il tombait sous le sens de tout le monde
que l'empereur d'Autriche ne voudrait pas consentir  ce que l'on
dtrnt son gendre, sa fille et son petit-fils; on se trompait
trangement. Je remarquai pendant ces premiers jours qu'on adressait 
Sa Majest encore plus de ptitions que de coutume; mais j'ignore s'il
leur fut fait des rponses favorables, ou si mme l'empereur fit
rpondre  aucune. Souvent l'empereur prenait les gazettes, mais aprs y
avoir jet les yeux il les rejetait avec humeur, puis les reprenait et
les rejetait encore, et si l'on se rappelle les horribles injures que se
permirent alors des crivains, dont quelques-uns lui avaient souvent
prodigu des louanges, on concevra qu'une pareille transition fut bien
capable d'exciter le dgot de Sa Majest. L'empereur restait
trs-souvent seul, et la personne qu'il voyait le plus souvent tait M.
le duc de Bassano, le seul de ses ministres qui se trouvt alors 
Fontainebleau; car M. le duc de Vicence, charg continuellement de
missions, n'y tait pour ainsi dire que de passage, surtout tant que Sa
Majest conserva l'esprance de voir une rgence en faveur de son fils
succder  son gouvernement. En cherchant  me rappeler les diverses
impressions dont je remarquais continuellement les signes sur la figure
de l'empereur, je crois pouvoir affirmer qu'il fut encore plus
violemment affect quand il lui fallut enfin renoncer au trne pour son
fils, que quand il en avait fait le sacrifice pour lui-mme. Quand les
marchaux ou M. le duc de Vicence parlaient  Sa Majest d'arrangemens
relatifs  sa personne, il tait facile de voir qu'il ne les coutait
qu'avec une extrme rpugnance. Un jour qu'on lui parlait de l'le
d'Elbe avec je ne sais plus quelle somme par an, j'entendis Sa Majest
rpondre avec vivacit: C'est trop, beaucoup trop pour moi. Si je ne
suis plus qu'un soldat, je n'ai pas besoin de plus d'un louis par jour.

Cependant le moment arriva o, presse de toutes parts, Sa Majest se
rsigna  signer l'acte d'abdication pure et simple qu'on lui demandait.
Cet acte mmorable tait ainsi conu:

     Les puissances allies ayant proclam que l'empereur Napolon
     tait le seul obstacle au rtablissement de la paix en Europe,
     l'empereur Napolon, fidle  son serment, dclare qu'il renonce,
     pour lui et ses hritiers, au trne de France et d'Italie, et qu'il
     n'est aucun sacrifice personnel, mme celui de la vie, qu'il ne
     soit prt  faire  l'intrt de la France.

     Fait au palais de Fontainebleau, le 11 avril 1814.

     NAPOLON.

Je n'ai pas besoin de dire que je n'eus pas alors connaissance de l'acte
d'abdication qu'on vient de lire: c'tait un de ces hauts secrets qui
manaient du cabinet, et n'entraient gure dans les confidences de la
chambre  coucher. Seulement je me rappelle qu'il en fut question le
jour mme, mais assez vaguement, dans toute la maison; et d'ailleurs,
j'avais bien vu qu'il s'tait pass quelque chose d'extraordinaire;
toute la journe l'empereur parut plus triste qu'il ne l'avait encore
t; mais cependant, que j'tais loin de m'attendre aux tourmens de la
nuit qui suivit ce jour fatal!

Je prie maintenant le lecteur de vouloir bien prter toute son attention
 l'vnement que j'ai  lui raconter; en ce moment je deviens
historien, puisque j'ai  retracer le douloureux souvenir d'un fait
capital dans la grande histoire de l'empereur, d'un fait qui a t
l'objet d'innombrables controverses, d'un fait sur lequel on n'a pu
avoir que des doutes, et dont moi seul j'ai pu connatre tous les
pnibles dtails: l'empoisonnement de l'empereur  Fontainebleau. Je
n'ai pas besoin, je l'espre, de protester de ma vracit; je sens trop
l'importance d'une pareille rvlation, pour me permettre, soit de
retrancher, soit d'ajouter la moindre circonstance  la vrit; je dirai
donc les choses telles qu'elles se sont passes, telles que je les ai
vues, telles que le cruel souvenir en sera ternellement grav dans ma
mmoire.

Le 11 d'avril, j'avais couch l'empereur comme  l'ordinaire, je crois
mme un peu plus tt que de coutume, car, si je me le rappelle bien, il
n'tait pas tout--fait dix heures et demie.  son coucher, il me parut
mieux que pendant le jour, et  peu prs dans l'tat o je l'avais vu
les soirs prcdens. Je couchais dans une chambre en entresol, situe
au-dessus de la chambre de l'empereur,  laquelle elle communiquait par
un petit escalier drob. Depuis quelque temps j'avais l'attention de me
coucher tout habill pour tre plus promptement auprs de Sa Majest
quand elle me faisait appeler. Je dormais assez profondment lorsque, 
minuit, je fus rveill par M. Pelard, qui tait de service. Il me dit
que l'empereur me demandait, et en ouvrant les yeux, je vis sur sa
figure un air d'effroi dont je fus constern. Cependant je m'tais jet
en bas de mon lit, et, en descendant l'escalier, M. Pelard ajouta:
L'empereur a dlay quelque chose dans un verre, et il l'a bu.
J'entrai dans la chambre de Sa Majest, en proie  des angoisses qu'il
est impossible de se figurer. L'empereur s'tait recouch, mais en
m'avanant vers son lit, je vis par terre devant la chemine les dbris
d'un sachet de peau et de taffetas noir, le mme dont j'ai parl
prcdemment. C'tait en effet celui qu'il portait  son cou depuis la
campagne d'Espagne, et que je lui gardais avec tant de soin dans
l'intervalle d'une campagne  une autre. Ah! si j'avais pu me douter de
ce qu'il contenait! En ce moment fatal, l'affreuse vrit me fut soudain
rvle!

Cependant j'tais au chevet du lit de l'empereur. Constant, me dit-il
d'une voix tantt faible et tantt violemment saccade, Constant, je
vais mourir!... Je n'ai pu rsister aux tourmens que j'prouve, surtout
 l'humiliation de me voir bientt entour des agens de l'tranger!...
On a tran mes aigles dans la boue!... Ils m'ont mal connu!... Mon
pauvre Constant, ils me regretteront quand je ne serai plus!... Marmont
m'a port le dernier coup. Le malheureux!.. Je l'aimais!... L'abandon de
Berthier m'a navr!... Mes vieux amis, mes anciens compagnons
d'armes!... L'empereur me dit encore plusieurs autres choses que je
craindrais de rapporter d'une manire infidle, et l'on concevra que,
livr comme je l'tais au plus violent dsespoir, je ne cherchais pas 
graver dans ma mmoire les paroles qui s'chappaient par intervalles de
la bouche de l'empereur; car il ne parla pas de suite, et les plaintes
que j'ai rapportes furent profres aprs des momens de repos ou plutt
d'abattement. Les yeux fixs sur la figure de l'empereur, j'y remarquai,
autant que mes larmes me permettaient d'y voir, quelques mouvemens
convulsifs; c'taient les symptmes d'une crise qui me causaient le plus
violent effroi; heureusement que cette crise amena un lger vomissement
qui me rendit quelque esprance. L'empereur, dans la complication de ses
souffrances physiques et morales, n'avait pas perdu son sang-froid; il
me dit aprs cette premire vacuation: Constant, faites appeler
Caulaincourt et Yvan. J'entrouvris la porte afin de communiquer cet
ordre  M. Pelard, sans sortir de la chambre de l'empereur. Revenu
auprs de son lit, je le priai, je le suppliai de prendre une potion
adoucissante; tous mes efforts furent vains, il repoussa toutes mes
instances, tant il avait une ferme volont de mourir, mme en prsence
de la mort.

Malgr les refus obstins de l'empereur, je continuais toujours mes
supplications, quand M. de Caulaincourt et M. Yvan entrrent dans sa
chambre. Sa Majest fit signe de la main  M. le duc de Vicence de
s'approcher de son lit, et lui dit: Caulaincourt, je vous recommande ma
femme et mon enfant; servez-les comme vous m'avez servi. Je n'ai pas
long-temps  vivre!... En ce moment l'empereur fut interrompu par un
nouveau vomissement, mais plus lger encore que le premier. Pendant ce
temps-l j'essayai de dire  M. le duc de Vicence que l'empereur avait
pris du poison: il me devina plus qu'il ne me comprit, car mes sanglots
m'touffaient la voix au point de ne pouvoir prononcer un mot
distinctement. M. Yvan s'tant approch, l'empereur lui dit:
Croyez-vous que la dose soit assez forte? Ces paroles taient
rellement nigmatiques pour M. Yvan, car il n'avait jamais connu
l'existence du sachet, du moins  ma connaissance; aussi rpondit-il:
Je ne sais ce que Votre Majest veut dire; rponse  laquelle
l'empereur ne rpliqua rien.

Ayant tous les trois, M. le duc de Vicence, M. Yvan et moi, runi nos
instances auprs de l'empereur, nous fmes assez heureux pour le
dterminer, mais non sans beaucoup de peine,  prendre une tasse de th;
encore, l'ayant fait en toute hte, me refusa-t-il quand je le lui
prsentai, me disant: Laisse-moi, Constant, laisse-moi. Mais ayant
redoubl nos efforts, il but enfin, et les vomissemens cessrent. Peu de
temps aprs avoir pris cette tasse de th, l'empereur parut plus calme;
il s'assoupit; ces messieurs se retirrent doucement, et je restai seul
dans sa chambre, o j'attendis son rveil.

Aprs un sommeil de quelques heures, l'empereur se rveilla, tant
presque comme  son ordinaire, quoique sa figure portt encore des
traces de ce qu'il avait souffert, et quand je l'aidai  se lever, il ne
me dit pas un seul mot qui se rapportt, mme de la manire la plus
indirecte,  la nuit pouvantable que nous venions de passer. Il djeuna
comme  son ordinaire, seulement un peu plus tard que de coutume; son
air tait redevenu tout--fait calme, et mme il paraissait plus gai
qu'il ne l'avait t depuis long-temps. tait-ce par suite de la
satisfaction d'avoir chapp  la mort, qu'un moment de dcouragement
lui avait fait dsirer, ou n'tait-ce pas plutt parce qu'il avait
acquis la certitude de ne pas la craindre plus dans son lit que sur le
champ de bataille? Quoi qu'il en soit, j'attribuai l'heureuse
conservation de l'empereur  ce que le poison contenu dans le fatal
sachet avait perdu de son efficacit.

Quand tout fut rentr dans l'ordre accoutum, sans qu'aucune personne du
palais, except celles que j'ai nommes, ait pu se douter de ce qui
s'tait pass, j'appris que M. Yvan avait quitt Fontainebleau.
Dsespr de la question que lui avait adresse l'empereur en prsence
du duc de Vicence, et craignant qu'elle ne ft souponner qu'il avait
donn  Sa Majest les moyens d'attenter  ses jours, cet habile
chirurgien, depuis si long-temps et si fidlement attach  la personne
de l'empereur, avait pour ainsi dire perdu la tte en songeant  la
responsabilit qui pouvait peser sur lui. tant donc descendu rapidement
de chez l'empereur, et ayant trouv un cheval tout sell et tout brid
dans une des cours du palais, il s'tait lanc dessus, et avait suivi
en toute hte la route de Paris. Ce fut dans la matine du mme jour que
Roustan quitta Fontainebleau.

Le 12 avril, l'empereur reut aussi les derniers adieux du marchal
Macdonald. Quand il fut introduit, l'empereur tait encore souffrant des
suites de la nuit, et je pense bien que M. le duc de Tarente dut
s'apercevoir, mais peut-tre sans en deviner la cause, que Sa Majest
n'tait pas dans son tat ordinaire. Quand il vint, il tait accompagn
de M. le duc de Vicence, et en ce moment l'empereur tait encore
trs-accabl, et paraissait tellement plong dans ses rflexions, qu'il
n'aperut pas d'abord ces messieurs, quoiqu'il ft dj lev. M. le duc
de Tarente apportait  l'empereur le trait de Sa Majest avec les
allis, et je sortis de sa chambre au moment o il se disposait  le
signer. Quelques momens aprs, M. le duc de Vicence vint m'appeler, et
l'empereur me dit: Constant, allez me chercher le sabre que me donna
Mourad-Bey en gypte. Vous savez bien lequel?--Oui, Sire. Je sortis et
rapportai presque immdiatement ce sabre magnifique, que l'empereur
avait port  la bataille du Mont-Thabor, ainsi que je le lui ai entendu
dire plusieurs fois. Je le remis au duc de Vicence, des mains duquel le
prit l'empereur pour le donner au marchal Macdonald; et comme je me
retirais, j'entendis l'empereur lui parler avec une vive affection, et
l'appeler son digne ami.

Ces messieurs, autant que je puis me le rappeler, assistrent au
djeuner de l'empereur, o, comme je l'ai dj dit, Sa Majest se montra
plus calme et plus gaie qu'elle ne l'avait t depuis long-temps; nous
fmes mme tous surpris de voir l'empereur causer familirement et de la
manire la plus aimable avec des personnes auxquelles depuis long-temps
il n'adressait ordinairement que des paroles brves et souvent mme
trs-sches. Au surplus, cette gat ne fut que momentane; et, en
gnral, je ne saurais dire combien l'humeur de l'empereur variait de
moment en moment pendant toute la dure de notre sjour  Fontainebleau.
Je l'ai vu dans la mme journe plong pendant plusieurs heures dans la
plus affreuse tristesse; puis, un instant aprs, marchant  grands pas
dans sa chambre en sifflant ou en fredonnant _la Monaco_; puis il
retombait tout  coup dans une sorte de marasme, au point de ne rien
voir de ce qui tait autour de lui, et d'oublier jusqu'aux ordres qu'il
m'avait donns. Il est, en outre, un point sur lequel je ne saurais trop
insister; c'est l'effet inconcevable que produisait sur l'empereur la
seule vue des lettres qu'on lui adressait de Paris; ds qu'il en
apercevait, son agitation devenait extrme, je pourrais mme dire
convulsive, sans crainte d'tre tax d'exagration.

 l'appui de ce que j'ai dit des proccupations inoues de l'empereur;
je puis citer un fait qui me revient  la mmoire. Pendant notre sjour
 Fontainebleau, madame la comtesse W..., dont j'ai dj parl, s'y
rendit, et m'ayant fait appeler, me dit combien elle avait le dsir de
voir l'empereur. Pensant que ce serait une distraction pour Sa Majest,
je lui en parlai le soir mme, et je reus l'ordre de la faire venir 
dix heures. Madame W... fut, comme on peut le croire, exacte au
rendez-vous, et j'entrai dans la chambre de l'empereur pour lui annoncer
son arrive. Il tait couch sur son lit et plong dans ses mditations,
tellement que ce ne fut qu' un second avertissement de ma part qu'il me
rpondit: Priez-la d'attendre. Elle attendit donc dans l'appartement
qui prcdait celui de Sa Majest, et je restai avec elle pour lui tenir
compagnie. Cependant la nuit s'avanait; les heures paraissaient longues
 la belle voyageuse, et son affliction tait si vive de voir que
l'empereur ne la faisait pas demander, que j'en pris piti. Je rentrai
dans la chambre de l'empereur pour le prvenir de nouveau. Il ne dormait
pas; mais il tait si profondment absorb dans ses penses, qu'il ne me
fit aucune rponse. Enfin, le jour commenant  paratre, la comtesse,
craignant d'tre vue par les gens de la maison, se retira, la mort dans
le coeur de n'avoir pu faire ses adieux  l'objet de toutes ses
affections. Elle tait partie depuis plus d'une heure quand l'empereur,
se rappelant qu'elle attendait, la fit demander. Je dis  Sa Majest ce
qu'il en tait; je ne lui cachai point l'tat de dsespoir de la
comtesse[81] au moment de son dpart. L'empereur en fut vivement
affect: La pauvre femme, me dit-il, elle se croit humilie! Constant,
j'en suis vraiment fch; si vous la revoyez, dites-le lui bien. Mais
j'ai tant de choses l! ajouta-t-il d'un ton trs-nergique, en
frappant son front avec sa main.

Cette visite d'une dame  Fontainebleau m'en rappelle une autre  peu
prs du mme genre, mais pour laquelle il est indispensable que je
reprenne les choses d'un peu plus haut.

Quelque temps aprs son mariage avec l'archiduchesse Marie-Louise,
quoique l'empereur trouvt en elle une femme jeune et belle, quoiqu'il
l'aimt rellement beaucoup, il ne se piquait gure plus que du temps de
l'impratrice Josphine de pousser jusqu'au scrupule la fidlit
conjugale. Pendant un de nos sjours  Saint-Cloud, il prouva un
caprice pour une demoiselle L..., dont la mre tait marie en secondes
noces  un chef d'escadron. Ces dames habitaient alors le
Bourg-la-Reine, o elles avaient t dcouvertes par M. de***, l'un
des protecteurs les plus zls des jolies femmes auprs de l'empereur.
Il lui avait parl de cette jeune personne, qui avait alors dix-sept
ans. Elle tait brune, d'une taille ordinaire, mais parfaitement bien
prise; de jolis pieds, de jolies mains, remplie de grces dans toute sa
personne, qui prsentait rellement un ensemble ravissant: de plus, elle
joignait  la plus agaante coquetterie la runion de tous les talens
d'agrment, dansant avec beaucoup de grce, jouant de plusieurs
instrumens, et remplie d'esprit; enfin, elle avait reu cette ducation
brillante qui fait les plus dlicieuses matresses et les plus mauvaises
femmes. L'empereur me dit un jour,  huit heures de l'aprs-midi, de
l'aller chercher chez sa mre, de l'amener, et de revenir  onze heures
du soir au plus tard. Ma visite ne causa aucune surprise, et je vis que
ces dames avaient t prvenues, sans doute par leur obligeant patron;
car elles m'attendaient avec une impatience qu'elles ne cherchrent
point  dissimuler. La jeune personne tait blouissante de parure et de
beaut, et la mre rayonnait de joie  la seule ide de l'honneur
destin  sa fille. Je vis bien que l'on s'tait figur que l'empereur
ne pouvait manquer d'tre captiv par tant de charmes, et qu'il allait
tre pris d'une grande passion; mais tout cela n'tait qu'un rve, car
l'empereur n'tait amoureux que fort  son aise. Quoi qu'il en soit,
nous arrivmes  Saint-Cloud  onze heures, et nous entrmes au chteau
par l'orangerie, dans la crainte de regards indiscrets. Comme d'ailleurs
j'avais les passe-partout de toutes les portes du chteau, je la
conduisis, sans tre vu de personne, jusque dans la chambre de
l'empereur, o elle resta environ pendant trois heures. Au bout de ce
temps, je la reconduisis chez elle, en prenant les mmes prcautions
pour notre sortie du chteau.

Cette jeune personne, que l'empereur revit depuis trois ou quatre fois
tout au plus, vint aussi  Fontainebleau, accompagne de sa mre; mais
n'ayant pu voir Sa Majest, ces dames se dterminrent  faire, comme la
comtesse W..., le voyage de l'le d'Elbe, o, m'a-t-on dit, l'empereur
maria mademoiselle L...  un colonel d'artillerie.

Ce que l'on vient de lire m'a report presque involontairement vers des
temps plus heureux. Il faut cependant bien revenir au triste sjour de
Fontainebleau; et, d'aprs ce que j'ai dit de l'accablement dans lequel
vivait l'empereur, on ne doit pas tre surpris que, frapp d'autant de
coups accablans, il n'et pas l'esprit dispos  la galanterie. Il me
semble voir encore les traces de cette mlancolie sombre qui le
dvorait; et, au milieu de tant de douleurs, la bont de l'homme, qui
semblait s'accrotre en mme temps que les tortures du souverain dchu.
Avec quelle amnit il nous parlait dans ces derniers temps! Souvent,
alors, il daignait m'interroger sur ce que l'on disait des derniers
vnemens. Avec ma franchise ordinaire et toute simple, je lui
rapportais exactement tout ce que j'avais entendu dire, et je me
rappelle qu'un jour lui ayant dit, comme je l'avais moi-mme entendu
dire  beaucoup de personnes, que l'on attribuait gnralement  M. le
duc de Bassano la continuation des dernires guerres, qui nous avaient
t si fatales: C'est un grand tort que l'on a, me dit-il. Ce pauvre
Maret! On l'accuse bien  tort!... Il n'a jamais fait qu'excuter mes
ordres. Puis, selon son habitude quand il m'avait parl un moment de
choses srieuses, il ajoutait: Quelle honte! quelle humiliation!
Faut-il que j'aie l, dans mon palais, un tas de commissaires
trangers!




CHAPITRE VII.

     Le grand-marchal et le gnral Drouot, seuls grands personnages
     auprs de l'empereur.--Destine connue de Sa Majest.--Les
     commissaires des allis.--Demande et rpugnance de
     l'empereur.--Prfrence pour le commissaire anglais.--Vie
     silencieuse dans le palais.--L'empereur plus calme.--Mot de Sa
     Majest.--La veille du dpart et jour de dsespoir.--Fatalit des
     cent mille francs que m'avait donns l'empereur.--Question
     inattendue et inexplicable de M. le grand-marchal.--Ce que
     j'aurais d faire.--Inconcevable oubli de l'empereur.--Les cent
     mille francs dterrs.--Terreur d'avoir t vol.--Affreux
     dsespoir.--Erreur de lieu et le trsor retrouv.--Prompte
     restitution.--Horreur de ma situation.--Je quitte le
     palais.--Mission de M. Hubert auprs de moi.--Offre de trois cent
     mille francs pour accompagner l'empereur.--Ma tte est perdue et
     crainte d'agir par intrt.--Cruelles rflexions.--Tortures
     inoues.--L'empereur est parti.--Situation sans exemple.--Douleurs
     physiques et souffrances morales.--Complte solitude de ma
     vie.--Visite d'un ami.--Fausse interprtation de ma conduite dans
     un journal.--M. de Turenne accus  tort.--Impossibilit de me
     dfendre par respect pour Sa Majest.--Consolations puises dans le
     pass.--Exemples et preuves de dsintressement de ma part.--Refus
     de quatre cent mille francs.--M. Marchand plac par moi prs de
     l'empereur.--Reconnaissance de M. Marchand.


L'EMPEREUR aprs le 12 d'avril n'eut pour ainsi dire plus auprs de lui,
de tous les grands personnages qui entouraient ordinairement Sa Majest,
que M. le grand-marchal du palais et M. le comte Drouot. Ce ne fut plus
long-temps un secret dans le palais que le sort rserv  l'empereur et
qu'il avait accept. Le 16 nous vmes arriver  Fontainebleau les
commissaires des allis, chargs d'accompagner Sa Majest jusqu'au lieu
de son embarquement pour l'le d'Elbe. C'taient MM. le comte
Schuwaloff, aide-de-camp de l'empereur Alexandre, pour la Russie; le
colonel Neil-Campbell pour l'Angleterre; le gnral Kohler pour
l'Autriche, et enfin le comte de Waldbourg-Truchefs pour la Prusse. Bien
que Sa Majest eut demand elle-mme  tre accompagne par ces quatre
commissaires, leur prsence  Fontainebleau me parut influer sur elle
d'une manire extrmement dsagrable. Cependant ces messieurs reurent
de l'empereur un accueil fort diffrent, et d'aprs quelques mots que
j'entendis dire  Sa Majest je pus me convaincre en cette occasion,
comme dans beaucoup d'autres circonstances prcdentes, qu'elle avait
une prdilection d'estime trs-marque pour les Anglais entre tous ses
ennemis; aussi le colonel Campbell fut-il particulirement mieux
accueilli que les autres commissaires; tandis que la mauvaise humeur de
l'empereur tomba surtout sur le commissaire du roi de Prusse, qui n'en
pouvait mais, et faisait la meilleure contenance possible.

 l'exception du changement trs-peu apparent apport  Fontainebleau
par la prsence de ces messieurs, aucun incident remarquable, du moins 
ma connaissance, ne vint troubler la triste et uniforme vie de
l'empereur dans le palais. Tout demeura morne et silencieux parmi les
habitans de cette dernire demeure impriale; mais cependant l'empereur
me parut de sa personne plus calme depuis qu'il avait dfinitivement
pris son parti que lorsque son me flottait encore au milieu des plus
douloureuses indcisions. Il parla quelquefois devant moi de
l'impratrice et de son fils, mais pas aussi souvent que je m'y serais
attendu. Mais une chose qui me frappa profondment, c'est que jamais un
seul mot ne sortit de sa bouche qui pt rappeler la fatale rsolution
que Sa Majest avait prise dans la nuit du 11 au 12, et qui, comme on
l'a vu, n'eut heureusement pas les suites funestes que l'on en pouvait
redouter. Quelle nuit! quelle nuit! De ma vie il ne me sera possible d'y
penser sans frmir.

Aprs l'arrive des commissaires des puissances allies, l'empereur
parut peu  peu s'acclimater, pour ainsi dire,  leur prsence, et la
principale occupation de toute la maison consista dans les soins 
donner aux prparatifs du dpart. Un jour, pendant que j'habillais Sa
Majest: H bien, mon fils, me dit-elle en souriant, faites prparer
votre charrette; nous irons planter nos choux. Hlas! j'tais bien loin
de penser, en entendant ces paroles familires, que, par un concours
inou de circonstances, j'allais me trouver forc de cder  une
inexplicable fatalit qui ne voulait pas que, malgr l'ardent dsir que
j'en avais, j'accompagnasse l'empereur sur la terre d'exil.

La veille du jour fix pour le dpart, M. le grand-marchal du palais me
fit appeler. Aprs m'avoir donn quelques ordres relatifs au voyage, il
me dit que l'empereur dsirait savoir  combien pouvait s'lever la
somme d'argent que j'avais  lui. J'en donnai tout de suite le compte 
M. le grand-marchal, et il vit que cette somme s'levait  300,000
francs environ, en y comprenant l'or renferm dans une cassette que M.
le baron Fain m'avait remise, attendu qu'il ne devait pas tre du
voyage. M. le grand-marchal me dit qu'il en rendrait compte 
l'empereur. Une heure aprs il me fit appeler de nouveau et me dit que
Sa Majest croyait avoir 100,000 francs de plus: je rpondis que j'avais
en effet 100,000 francs que l'empereur m'avait donns en me disant de
les enterrer dans mon jardin; enfin je lui racontai tous les dtails
qu'on a lus prcdemment, et je le priai de vouloir bien demander 
l'empereur si c'tait de ces 100,000 fr. l que Sa Majest voulait
parler. M. le comte Bertrand me promit de le faire, et je commis alors
la faute norme de ne pas m'adresser moi-mme directement  l'empereur.
Rien, dans ma position, ne m'et t plus facile, et j'avais souvent
prouv qu'il valait toujours mieux, quand on le pouvait, aller
directement  lui que d'avoir recours  quelque intermdiaire que ce
ft. J'aurais d'autant mieux fait, en agissant de la sorte, que si
l'empereur m'avait redemand les 100,000 fr. qu'il m'avait donns, ce
qui, aprs tout, n'tait gure supposable, j'tais plus que dispos 
les lui rendre sans me permettre la moindre rflexion. Qu'on juge de mon
tonnement quand M. le grand-marchal me rapporta que l'empereur ne se
rappelait pas de m'avoir donn la somme en question. Dans le premier
moment je devins rouge d'indignation et de colre. Quoi! l'empereur
avait pu laisser croire  M. le comte Bertrand que j'avais voulu, moi,
son fidle serviteur, m'approprier une somme qu'il m'avait donne avec
toutes les circonstances que j'ai rapportes! Je n'avais plus la tte 
moi  cette seule pense. Je sortis dans un tat impossible  dcrire,
en assurant M. le grand-marchal que dans une heure au plus je lui
restituerais le funeste prsent de Sa Majest.

En traversant rapidement la cour du palais je rencontrai M. de Turenne,
 qui je racontai tout ce qui venait de m'arriver: Cela ne m'tonne
pas, me rpondit-il, et nous allons en voir bien d'autres. En proie 
une sorte de fivre morale, la tte brise, le coeur navr, je cherchai
Denis, le garon de garde-robe dont j'ai parl prcdemment; je le
trouvai bien heureusement, et je courus avec lui en toute hte  ma
campagne, et Dieu m'est tmoin que la perte des 100,000 fr. n'entrait
pour rien dans ma profonde affliction; je n'y pensais seulement pas.
Comme la premire fois, nous passmes pour n'tre point vus par le ct
de la fort. Nous nous mmes  creuser la terre pour en retirer l'argent
que nous y avions dpos; et dans l'ardeur que je mettais  reprendre ce
misrable or pour le rendre  M. le grand-marchal, je fis creuser plus
loin qu'il ne fallait. Non, je ne saurais dire de quel dsespoir je fus
saisi quand voyant que nous ne trouvions rien, je crus que quelqu'un
nous avait vus et suivis, qu'enfin j'tais vol. C'tait pour moi un
coup de foudre plus crasant encore que le premier; j'en voyais les
suites avec horreur; qu'allait-on dire, qu'allait-on penser de moi? me
croirait-on sur ma parole? c'tait bien alors que M. le grand-marchal,
dj prvenu par l'inexplicable rponse de l'empereur, allait me prendre
pour un homme sans honneur. J'tais ananti sous ces fatales penses
quand Denis me fit observer que nous n'avions pas fouill dans le bon
endroit et que nous nous tions tromps de quelques pieds. J'embrassai
avec ardeur cette lueur d'esprance; nous nous remmes  creuser la
terre avec plus d'empressement que jamais, et je puis dire sans
exagration que j'prouvai une joie qui tenait du dlire, quand
j'aperus le premier des sacs. Nous les retirmes successivement tous
les cinq, et  l'aide de Denis je les rapportai au palais. Alors je les
dposai sans retard entre les mains de M. le grand-marchal, avec les
clefs du ncessaire de l'empereur et la cassette que m'avait remise M.
le baron Fain. Je lui dis en le quittant: Monseigneur, je vous prie de
vouloir bien faire savoir  Sa Majest que je ne la suivrai pas.--Je le
lui dirai.

Aprs cette rponse froide et laconique, je sortis  l'instant du
palais, et je fus tout auprs, rue du Coq-Gris, chez M. Clment,
huissier, qui depuis long-temps tait charg de mes petits intrts et
des soins  donner  ma maison pendant les longues absences que
ncessitaient les voyages et les campagnes de l'empereur. L je donnai
un libre cours  mon dsespoir. J'touffais de rage en songeant que l'on
avait pu suspecter ma probit, moi qui, depuis quatorze ans, servais
l'empereur avec un dsintressement pouss jusqu'au scrupule,  tel
point que beaucoup de gens appelaient cela de la niaiserie; moi qui
n'avais jamais rien demand  l'empereur ni pour moi ni pour les miens!
Ma tte se perdait quand je cherchais  m'expliquer comment il se
pouvait que l'empereur, qui le savait bien, avait pu me faire passer
auprs d'un tiers pour un homme sans honneur; plus j'y pensais plus mon
irritation devenait extrme, et moins il m'tait possible de trouver
l'ombre d'un motif au coup qui me frappait. J'tais dans la plus grande
violence de mon dsespoir lorsque M. Hubert, valet de chambre ordinaire
de l'empereur, vint me dire que Sa Majest me donnerait tout ce que je
voudrais si je voulais la suivre, que 300,000 fr. me seraient compts
sur-le-champ. Dans ce premier moment, je le demande  tous les hommes
honntes, que pouvais-je faire, et qu'auraient-ils fait  ma place? Je
rpondis, que quand j'avais pris la rsolution de consacrer ma vie
entire au service de l'empereur malheureux, ce n'tait point en vue
d'un vil intrt; mais j'avais le coeur bris qu'il et pu me faire
passer auprs de M. le comte Bertrand pour un imposteur et un malhonnte
homme. Ah! qu'alors j'aurais t heureux que l'empereur n'et jamais
song  me donner ces maudits cent mille francs! ces ides me mettaient
au supplice. Ah! si du moins, j'avais pu prendre vingt-quatre heures de
rflexion, quelque juste que ft mon ressentiment, comme j'en aurais
fait le sacrifice! Je n'aurais plus pens qu' l'empereur; je l'aurais
suivi: une funeste et inexplicable fatalit ne l'a pas voulu.

Ceci se passa le 19 d'avril, jour qui fut le plus malheureux de ma vie.
Quelle soire, quelle nuit et je passai! quelle douleur fut la mienne
quand le lendemain j'appris que l'empereur tait parti  midi, aprs
avoir fait ses adieux  sa garde! Ds le matin tout mon ressentiment
tait tomb, en songeant  l'empereur. Vingt fois je voulus rentrer au
palais; vingt fois aprs son dpart je voulus prendre la poste jusqu'
ce que j'aie pu le rejoindre; mais j'tais enchan par l'offre mme
qu'il m'avait fait faire par M. Hubert. Peut-tre, pensais-je,
croira-t-il que c'est cela qui me ramne; on le dira sans doute autour
de lui, et quelle opinion aura-t-on de moi? Dans cette cruelle
perplexit je n'osai prendre un parti; je souffris tout ce qu'il est
possible  un homme de souffrir, et par momens ce qui n'tait que trop
vrai ne me semblait pas rel, tant il me paraissait impossible que je
fusse o l'empereur n'tait pas. Tout dans cette affreuse position
contribuait  aggraver ma douleur; je connaissais assez l'empereur pour
savoir qu'alors mme que je serais revenu auprs de lui, il n'aurait
jamais oubli que j'avais voulu le quitter; je ne me sentais pas la
force d'entendre un pareil reproche sortir de sa bouche; d'un autre ct
les souffrances physiques causes par la maladie dont j'tais atteint
taient devenues extrmement aigus, et je fus contraint de garder le
lit assez long-temps. J'aurais bien encore triomph de ces souffrances
physiques, quelque cruelles qu'elles fussent, mais dans l'affreuse
complication de ma position, j'tais ananti jusqu' l'hbtement; je ne
voyais rien de ce qui m'environnait; je n'entendais rien de ce qu'on me
disait, et le lecteur ne s'attend srement pas d'aprs cela que j'aie
rien  lui dire sur les adieux de l'empereur  sa vieille et fidle
garde, dont au surplus on a publi un assez grand nombre de relations
pour que la vrit soit connue sur un vnement qui d'ailleurs se passa
en plein jour. L pourraient se terminer mes mmoires; mais le lecteur,
je le pense, ne peut me refuser encore quelques momens d'attention pour
des faits que j'ai le droit d'expliquer, et pour quelques autres,
relatifs au retour de l'le d'Elbe. Je continue sur le premier point; le
second sera le sujet d'un dernier chapitre.

L'empereur tait donc parti, et moi, enferm seul dans ma campagne,
devenue dsormais bien triste pour moi; je me tins hors de communication
avec qui que ce soit, ne lisant point de nouvelles, ne cherchant point 
en apprendre. Au bout de quelque temps, j'y reus la visite d'un de mes
amis de Paris, qui me dit que les journaux parlaient de ma conduite sans
la connatre, et qu'ils la blmaient fort: il ajouta que c'tait M. de
Turenne qui avait envoy aux rdacteurs la note dans laquelle j'tais
jug avec une extrme svrit. Je dois dire que je ne le crus pas; je
connaissais trop M. de Turenne pour le croire capable d'un procd aussi
peu honorable, d'autant que je lui avais dit tout avec franchise, et que
l'on a vu la rponse qu'il m'avait faite. Mais d'o que cela vnt le mal
n'en tait pas moins fait, et par l'incroyable complication de ma
position je me trouvais rduit au silence. Certes, rien ne m'et t
plus facile que de rpondre, que de repousser la calomnie par le rcit
exact des faits; mais devais-je me justifier de la sorte, et pour ainsi
dire en accusant l'empereur, dans un moment surtout o rgnait une si
grande effervescence parmi les ennemis de Sa Majest? Quand je voyais un
si grand homme en butte aux traits de la calomnie, je prouvais bien,
moi, chtif et jet dans la foule obscure, souffrir que quelques-uns de
ces traits envenims vinssent tomber jusque sur moi. Aujourd'hui le
temps tait venu de dire la vrit, et je l'ai dite sans restriction,
non point pour m'excuser, car je m'accuse au contraire de n'avoir pas
fait une totale abngation de moi et de ce que l'on en pourrait dire en
suivant l'empereur  l'le d'Elbe. Toutefois, qu'il me soit permis de
dire en ma faveur que dans ce mlange de souffrances physiques et
morales qui m'assaillirent ensemble, il faudrait tre bien sr de
n'avoir jamais failli pour condamner entirement cette irritabilit si
naturelle  un homme d'honneur que l'on accuse d'une soustraction
frauduleuse. C'est donc l, me disais-je, la rcompense de tant de
soins, de tant de fatigues, d'un dvouement sans bornes et d'une
dlicatesse dont l'empereur, je puis le dire hautement, m'avait souvent
lou, et  laquelle il a rendu justice plus tard, comme on le verra
quand j'aurai  parler de quelques circonstances qui se rattachent 
l'poque du 20 mars de l'anne suivante.

C'est bien gratuitement et bien mchamment que l'on a attribu  des
motifs d'intrt le parti que dans mon dsespoir je pris de quitter
l'empereur. Il suffirait au contraire du plus simple bon sens pour voir
que si j'eusse t capable de me laisser guider par mes intrts, tout
aurait voulu que j'accompagnasse Sa Majest. En effet le chagrin qu'elle
me causa, et la manire vive dont j'en fus accabl, ont plus nui  ma
fortune que toute autre dtermination ne pouvait le faire. Que
pouvais-je esprer en France, o je n'avais droit  rien? N'est-il pas
d'ailleurs bien vident pour quiconque voudra se rappeler ma position,
toute de confiance auprs de l'empereur, que si j'avais t guid par
l'amour de l'or, ma place m'aurait mis  mme d'en faire d'abondantes
moissons, sans nuire en rien  ma rputation; mais mon dsintressement
tait si bien connu, que je puis dfier qui que ce soit de dire que
pendant tout le temps que dura ma faveur, j'en aie jamais us pour
rendre d'autres services que des services dsintresss. Maintes fois
j'ai refus d'appuyer une demande pour cela seulement, que la
sollicitation tait accompagne d'une offre d'argent, et ces offres
taient souvent trs-considrables. Qu'il me sait permis d'en citer un
seul exemple entre beaucoup d'autres de la mme nature: je reus un jour
l'offre d'une somme de quatre cent mille francs, qui me fut faite par
une dame d'un nom trs-noble, si je voulais faire accueillir
favorablement par l'empereur une ptition dans laquelle elle rclamait
ce qui lui tait d pour un terrain  elle appartenant, sur lequel avait
t construit le port de Bayonne. J'avais russi dans des demandes plus
difficiles que celle-ci; eh bien, je refusai de me charger de l'appuyer,
uniquement  cause de l'offre qui m'avait t faite: j'aurais voulu
obliger cette dame, mais uniquement pour le plaisir de l'obliger, et ce
ne fut jamais que dans ce seul but que je me permis de solliciter de
l'empereur des grces qu'il m'a presque toujours accordes. On ne peut
pas dire non plus que j'aie jamais demand  Sa Majest des licences,
des bureaux de loterie, ni aucune autre chose de ce genre, dont on sait
qu'il s'est fait plus d'une fois un commerce scandaleux, et sans aucun
doute, si j'en avais demand l'empereur m'en aurait accord.

La confiance que m'avait toujours tmoigne l'empereur tait telle qu'
Fontainebleau mme, comme il avait t dcid qu'aucun des valets de
chambre ordinaire de Sa Majest ne l'accompagnerait  l'le d'Elbe,
l'empereur s'en remit  moi du choix d'un jeune homme qui pt me
seconder dans mon service. Je jetai les yeux sur un garon
d'appartement, dont la probit m'tait parfaitement connue, et qui
d'ailleurs tait le fils de madame Marchand, premire berceuse du roi de
Rome. J'en parlai  l'empereur, qui l'agra, et j'allai sur-le-champ en
donner la nouvelle  M. Marchand, qui accepta avec reconnaissance, et me
tmoigna par ses remerciemens combien il se trouvait heureux de nous
accompagner; je dis nous, car en ce moment j'tais bien loin de prvoir
l'enchanement de circonstances fatales que j'ai fidlement rapportes;
et l'on verra dans la suite, par la manire dont M. Marchand s'exprima
sur mon compte aux Tuileries pendant les cent jours, que je n'avais
point plac ma confiance dans un ingrat.




CHAPITRE VIII.

     Je deviens tranger  tout.--Crainte des rsultats de la
     malveillance.--Lecture des journaux.--Je commence  comprendre la
     grandeur de l'empereur.--Dbarquement de Sa Majest.--Le bon matre
     et le grand homme.--Dlicatesse de ma position et
     incertitude.--Souvenir de la bont de l'empereur.--Sa Majest
     demandant de mes nouvelles.--Paroles obligeantes.--Approbation de
     ma conduite.--Malveillance inutile et justice rendue par M.
     Marchand.--Mon absence de Paris prolonge.--L'empereur aux
     Tuileries.--Dtails circonstancis.--Vingt-quatre heures de service
     d'un sergent de la garde nationale.--Dmnagement des portraits de
     famille des Bourbons.--Le peuple  la grille du Carrousel.--Vive le
     roi et vive l'empereur!--Terreur panique et le feu de chemine.--Le
     gnral Excelmans et le drapeau tricolore.--Cocardes
     conserves.--Arrive de l'empereur.--Sa Majest porte 
     bras.--Service intrieur.--Premires visites.--L'archi-chancelier
     et la reine Hortense.--Table de trois cents couverts.--Le pre du
     marchal Bertrand et mouvement de l'empereur.--Souper de l'empereur
     et le plat de lentilles.--Ordre impossible.--Deux grenadiers de
     l'le d'Elbe.--Puissance du sommeil.--Quatre heures de nuit pour
     l'empereur.--Sa Majest et les officiers  demi-solde.--M. de
     Saint-Chamans.--Revue sur le Carrousel.--L'empereur demand par le
     peuple.--Le marchal Bertrand prsent au peuple par Sa
     Majest.--Scne touchante et enthousiasme gnral.--Continuation de
     ma vie solitaire.--Larmes sur les malheurs de Sa Majest.--Deux
     souvenirs postrieurs.--La princesse Catherine de Wurtemberg et le
     prince Jrme.--Grandeur de caractre et superstition.--Treize 
     table et mort de la princesse Elisa.--La premire croix de la
     lgion d'honneur porte par le premier consul et le capitaine
     Godeau.


DEVENU tranger  tout aprs le dpart de l'empereur pour l'le d'Elbe,
pntr d'une ineffaable reconnaissance pour les bonts dont Sa Majest
m'avait combl pendant les quatorze annes que j'avais passes  son
service, je pensais sans cesse  ce grand homme, et je me plaisais 
repasser dans ma mmoire jusqu'aux moindres souvenirs de ma vie. J'avais
jug qu'il tait convenable  mon ancienne position de vivre dans la
retraite, et je passais mon temps assez tranquillement et en famille
dans la maison de campagne que j'avais acquise. Toutefois une ide
funeste me proccupait malgr moi; je craignais que des hommes jaloux de
mon ancienne faveur ne fussent parvenus  tromper l'empereur sur mon
inaltrable dvoment  sa personne, et  l'entretenir dans la fausse
opinion qu'on tait un moment parvenu  lui donner de moi. Cette ide,
contre laquelle me rassurait ma conscience, n'en tait pas moins
pnible; mais, comme on le verra bientt, j'eus le bonheur d'acqurir la
certitude que mes craintes  cet gard n'taient nullement fondes.

Quoique tout--fait tranger  la politique, je lisais avec un vif
intrt le journal que je recevais dans ma retraite depuis le grand
changement auquel on avait donn le nom de Restauration; et il ne me
fallait que le plus simple bon sens pour voir la diffrence tranche qui
existait entre le gouvernement dchu et le gouvernement nouveau. Partout
je voyais des sries d'hommes titrs remplacer les listes d'hommes
distingus qui avaient donn, sous l'empire, tant de preuves de mrite
et de courage; mais j'tais loin de penser, malgr le grand nombre des
mcontens, que la fortune de l'empereur et les voeux de l'arme le
ramneraient sur le trne qu'il avait volontairement abdiqu pour ne
point tre la cause d'une guerre civile en France. Aussi me serait-il
impossible de peindre mon tonnement et la multiplicit de sentimens
divers qui vinrent m'agiter, quand je reus la premire nouvelle du
dbarquement de l'empereur sur les ctes de la Provence. Je lus avec
enthousiasme l'admirable proclamation dans laquelle il annonait que ses
aigles voleraient de clochers en clochers, et que lui-mme suivit de si
prs dans sa marche triomphale depuis le golfe Juan jusqu' Paris.

C'est ici que je dois en faire l'aveu: ce n'est que depuis que j'avais
quitt l'empereur que j'avais compris toute l'immensit de sa grandeur.
Attach  son service presque ds le commencement du consulat,  une
poque o j'tais encore bien jeune, il avait grandi, pour ainsi dire,
sans que je m'en aperusse, et j'avais vu surtout en lui,  cause de la
nature de mon service, un excellent matre plus encore qu'un grand
homme; mais que l'loignement avait produit sur moi un effet contraire 
celui qu'il produit ordinairement! J'avais peine  croire, et je
m'tonne souvent encore aujourd'hui de la franchise hardie avec laquelle
j'avais os soutenir devant l'empereur des choses que je croyais vraies:
mais sa bont semblait m'y encourager; car bien souvent, au lieu de se
fcher de mes vivacits, il me disait, avec une douceur accompagne d'un
sourire bienveillant: Allons! allons! M. Constant; ne vous emportez
pas. Bont adorable dans un homme d'un rang aussi lev!... Eh bien!
c'est tout au plus si je m'en apercevais dans l'intrieur de sa chambre;
mais depuis j'en ai senti tout le prix.

En apprenant que l'empereur allait nous tre rendu, mon premier
mouvement fut de me rendre sur-le-champ au palais pour me trouver  son
arrive; mais la rflexion et les conseils de ma famille et de quelques
amis me firent penser qu'il serait plus convenable d'attendre ses
ordres, dans le cas o il voudrait me rappeler  son service. J'eus 
m'applaudir de m'tre arrt  cette dernire ide, puisque j'eus le
bonheur d'apprendre que Sa Majest avait bien voulu approuver ma
conduite; j'ai su effectivement, de la manire la plus positive, qu'
peine arriv aux Tuileries, l'empereur daigna demander  M. Eible, alors
concierge du palais: Eh bien! que fait Constant? Comment va-t-il? O
est-il?--Sire, il est  sa campagne, qu'il n'a pas quitte.--Bien,
trs-bien... Il est heureux, lui; il plante ses choux. J'ai su aussi
que, ds les premiers jours du retour de l'empereur, Sa Majest ayant
fait faire un travail sur les pensions sur sa cassette, il avait eu la
bont de mettre une note  la mienne pour qu'elle ft augmente. Enfin,
j'prouvai encore une vive satisfaction, d'un autre genre sans doute,
mais non moins vive, la certitude de n'avoir point fait un ingrat. On a
vu que j'avais t assez heureux pour placer M. Marchand auprs de
l'empereur; or voici ce qui m'a t rapport par un tmoin. M. Marchand,
au commencement des cent-jours, se trouvait dans un des salons du palais
des Tuileries o taient runies plusieurs personnes, dont quelques-unes
s'exprimaient sur mon compte d'une manire peu bienveillante. Mon
successeur auprs de l'empereur les interrompit brusquement, en leur
disant qu'il n'y avait rien de vrai dans les imputations dont on me
rendait l'objet, et il ajouta que, tant que j'avais t en faveur,
j'avais constamment oblig toutes les personnes de la maison qui
s'taient adresses  moi, et que jamais je n'avais nui  aucune.  cet
gard, j'ose assurer que M. Marchand ne dit que la vrit; mais je ne
fus pas moins sensible  l'honntet de son procd envers moi, et
surtout envers moi absent.

N'tant point  Paris au 20 mars 1815, ainsi qu'on vient de le voir, je
n'aurais rien  dire sur les circonstances de cette mmorable poque, si
je n'avais recueilli de quelques-uns de mes amis des dtails sur la nuit
qui suivit la rentre de l'empereur dans le palais redevenu imprial; et
l'on peut croire combien j'tais avide de savoir tout ce qui se
rapportait au grand homme que l'on regardait en ce moment comme le
sauveur de la France.

Je commencerai par rapporter exactement le rcit qui me fut fait par un
brave et excellent homme de mes amis, alors sergent de la garde
nationale parisienne, et qui prcisment se trouvait de service aux
Tuileries le 20 mars.  midi, me dit-il, trois compagnies de gardes
nationaux entrrent dans la cour des Tuileries pour occuper tous les
postes intrieurs et extrieurs du palais. Je faisais partie d'une de
ces compagnies, appartenant  la quatrime lgion. Mes camarades et moi,
nous fmes tous frapps de l'incroyable tristesse qu'inspire la vue d'un
palais abandonn. Tout, en effet, tait dsert;  peine apercevait-on 
et l quelques hommes  la livre du roi, occups  dmnager et 
transporter des tableaux reprsentant les divers membres de la famille
des Bourbons. Nous tions d'ailleurs assaillis par les cris bruyans
d'une multitude vraiment effrne, grimpe sur les grilles, cherchant 
les escalader, les pressant avec une force telle qu'en plusieurs
endroits elles flchirent au point de faire craindre qu'elles ne fussent
renverses. Cette multitude prsentait un spectacle effrayant, et
semblait dispose  piller le palais.

 peine tions-nous depuis un quart d'heure dans la cour intrieure,
lorsqu'un accident, peu grave en lui-mme, vint jeter la consternation
parmi nous et parmi ceux qui se pressaient le long de la grille du
Carrousel; nous vmes des flammches s'lever au dessus de la chemine
de la chambre du roi; le feu y avait t mis par la quantit norme de
papiers que l'on venait d'y brler. Cet accident donna lieu aux plus
sinistres conjectures, et bientt le bruit se rpandit que les Tuileries
avaient t mines avant le dpart de Louis XVIII. On forma sur-le-champ
une patrouille de quinze hommes de la garde nationale, commands par un
sergent; ils parcoururent le chteau dans tous les sens, visitrent tous
les appartemens, descendirent dans les caves, et s'assurrent qu'il
n'existait nulle part aucun indice de danger.

Rassurs sur ce point, nous n'tions toutefois pas sans inquitudes. En
nous rendant  notre poste, nous avions entendu des groupes nombreux
crier: Vive le roi! Vivent les Bourbons; et nous emes bientt une
preuve de l'exaspration et de la fureur d'une partie du peuple contre
Napolon; car nous vmes arriver  grande peine jusqu' nous, et dans un
tat pitoyable, un officier suprieur qui avait imprudemment arbor trop
tt la cocarde tricolore, et que le peuple poursuivait depuis la rue
Saint-Denis. Nous le prmes sous notre protection en le faisant entrer
dans l'intrieur, et certes il en avait besoin. En ce moment nous
remes l'ordre de faire retirer le peuple, qui s'opinitrait de plus en
plus  escalader les grilles, et pour y parvenir nous fmes contraints
d'avoir recours  l'emploi de nos armes.

Il y avait tout au plus une heure que nous occupions le poste des
Tuileries, lorsque le gnral Excelmans, qui avait reu le commandement
en chef de la garde du chteau, donna l'ordre d'arborer le drapeau
tricolore sur le pavillon du milieu. La rapparition des couleurs
nationales excita parmi nous tous un vif mouvement de satisfaction; ds
lors, aux cris de Vive le roi! le peuple substitua soudain le cri de
Vive l'empereur! et nous n'en entendmes plus d'autres de toute la
journe. Quant  nous, lorsque l'on nous fit reprendre la cocarde
tricolore, ce fut une opration bien facile; car un grand nombre de
gardes nationaux avaient conserv leur ancienne, qu'ils avaient
seulement recouverte d'un morceau de percale blanche plisse. On nous
fit mettre nos armes en faisceau devant l'arc-de-triomphe, et il ne se
passa rien d'extraordinaire jusqu' six heures du soir. Alors on
commena  allumer des lampions sur le passage prsum de l'empereur. Un
nombre considrable d'officiers  demi-solde s'tait runi du ct du
pavillon de Flore; et j'appris de l'un d'eux, M. Saunier, officier
dcor, que c'tait de ce ct que l'empereur ferait sa rentre dans le
palais des Tuileries; je m'y rendis en toute hte, et comme je
m'empressais pour me trouver sur son passage, j'eus le bonheur de
rencontrer un officier--commandant qui me plaa de service  la porte
mme de l'appartement de Napolon, et c'est  cette circonstance que je
dois d'avoir t tmoin de ce qui me reste  vous raconter.

J'tais depuis long-temps dans l'attente et presque dans la solitude,
lorsque,  huit heures trois quarts, un bruit extraordinaire que
j'entendis  l'extrieur m'annona l'arrive de l'empereur. Peu
d'instans aprs, je le vis en effet paratre au milieu de cris
d'enthousiasme, port par les officiers qui l'avaient accompagn  l'le
d'Elbe. L'empereur les priait avec instance de le laisser marcher; mais
ses prires taient inutiles; et ils le portrent ainsi jusqu' la porte
de son appartement, o ils le dposrent tout prs de moi. Je n'avais
pas vu l'empereur depuis le jour de ses adieux  la garde nationale dans
les grands appartemens du palais; et malgr la vive agitation o m'avait
mis tout ce mouvement, je ne pus m'empcher de remarquer que Sa Majest
tait considrablement engraisse.

 peine l'empereur fut-il entr dans son appartement, que mon service
devint intrieur. Le marchal Bertrand, qui venait de remplacer le
gnral Excelmans dans le commandement des Tuileries, me donna l'ordre
de ne laisser entrer personne sans l'avoir prvenu, et sans lui avoir
fait connatre le nom de tous ceux qui se prsenteraient pour voir
l'empereur. Un des premiers qui se prsentrent fut Cambacrs, qui me
parut plus ple encore que de coutume. Peu aprs vint le pre du gnral
Bertrand; et comme ce vnrable vieillard voulait commencer par ses
hommages  l'empereur: Non, monsieur, lui dit Napolon; d'abord  la
nature. Et en disant cela, par un mouvement aussi prompt que sa parole,
l'empereur l'avait pour ainsi dire jet dans les bras de son fils.
Ensuite vint la reine Hortense, accompagne de ses deux enfans; puis le
comte Regnault de Saint-Jean-d'Angly, et beaucoup d'autres personnes
dont les noms m'ont chapp. Je ne revoyais point ceux dont j'annonais
la prsence au marchal Bertrand, car tous sortaient par une autre
porte. Je continuai ce service jusqu' onze heures du soir, heure 
laquelle je fus relev de ma faction, et je fus invit  souper  une
table immense, qui me parut tre au moins de trois cents couverts.
Toutes les personnes prsentes au palais y assistrent les unes aprs
les autres. J'y vis le duc de Vicence, et je me trouvai plac vis--vis
le gnral Excelmans. Quant  l'empereur, il soupa seul dans sa chambre
avec le marchal Bertrand, et leur souper n'tait pas  beaucoup prs
aussi splendide que le ntre; car il se composait seulement d'un poulet
rti et d'un plat de lentilles: et pourtant j'appris d'un officier qui
ne l'avait pas quitte depuis Fontainebleau que Sa Majest n'avait rien
pris depuis le matin. L'empereur tait extrmement fatigu; j'eus
l'occasion d'en faire la remarque chaque fois que l'on ouvrait la porte
de sa chambre. Il tait assis sur une chaise en face du feu, ayant les
deux pieds en l'air, appuys sur le manteau de la chemine.

Comme nous tions tous rests aux Tuileries, on vint,  une heure du
matin, nous dire que l'empereur venait de se coucher, et que, dans le
cas o il arriverait dans la nuit des militaires qui l'avaient
accompagn, il avait donn l'ordre de leur faire prendre le service du
palais conjointement avec la garde nationale. Les pauvres malheureux
n'taient gure en tat d'obir  un pareil ordre.  deux heures du
matin, nous en vmes arriver deux dans un tat  faire piti; ils
taient extnus, et avaient les pieds tout corchs: tout ce qu'ils
purent faire fut de se jeter sur leurs sacs, o ils tombrent pour ainsi
dire tout endormis: car ils ne se rveillrent pas pendant qu'on se mit
en devoir de leur panser les pieds dans l'appartement mme o ils
taient arrivs  grande peine. Il n'est sorte de soins que l'on ne se
soit empress de leur prodiguer; et j'avoue que j'ai toujours regrett
de ne pas m'tre enquis du nom de ces deux braves grenadiers, qui nous
inspirrent  tous un intrt que je ne saurais peindre.

Couch  une heure, l'empereur tait debout  cinq heures du matin; et
l'ordre fut immdiatement donn aux officiers  demi-solde de se tenir
prts  tre passs en revue.  la pointe du jour, ils se trouvrent
disposs sur trois rangs. En ce moment, je fus charg de surveiller un
officier que l'on avait signal comme suspect, et qui, disait-on,
arrivait de Saint-Denis: c'tait M. de Saint-Chamans. Au bout d'un quart
d'heure de surveillance qui n'eut rien de pnible, il fut simplement
pri de se retirer. Cependant l'empereur tait descendu du palais, et
passait dans les rangs des officiers  demi-solde, leur adressant  tous
la parole, prenant les mains  beaucoup d'entre eux, et leur disant:
Mes amis, j'ai besoin de vos services; je compte sur vous comme vous
pouvez compter sur moi. Paroles magiques dans la bouche de Napolon, et
qui arrachaient des larmes d'attendrissement  tous ces braves, dont les
services taient mconnus depuis un an.

Ds le matin, la foule se grossit rapidement  tous les abords des
Tuileries, et une masse de peuple runie sous les fentres du chteau
demandait  grands cris  voir Napolon. Le marchal Bertrand l'en ayant
prvenu, l'empereur se montra  la croise, o il fut salu par les cris
que sa prsence avait si souvent excits. Aprs s'tre montr au peuple,
l'empereur lui prsenta lui-mme le marchal Bertrand, tenant son bras
pass sur l'paule du marchal, qu'il pressa sur son coeur avec les
dmonstrations de l'affection la plus vive. Pendant cette scne, dont
tous les tmoins furent mus, et qui fut salue des plus vives
acclamations, des officiers, placs derrire l'empereur _et son ami_,
penchrent au dessus de leur tte des drapeaux surmonts de leurs
aigles, dont ils formrent une espce de vote nationale.  onze heures,
l'empereur monta  cheval, et alla passer en revue les divers rgimens
qui arrivaient de toutes parts et les hros de l'le d'Elbe qui avaient
rejoint les Tuileries pendant la nuit. On ne se lassait point de
contempler la figure de ces braves, que le soleil d'Italie avait
basane, et qui venaient de faire prs de deux cents lieues en vingt
jours.

Tels sont les dtails curieux qui me furent donns par un ami; et je
puis garantir l'exactitude de son rcit comme si j'avais t moi-mme
tmoin de tout ce qu'il a vu pendant la nuit mmorable du 20 au 21 mars
1814.

Ayant continu  vivre dans ma retraite pendant les cent jours, et
long-temps encore aprs, je n'ai rien  dire que tout le monde n'ait pu
savoir aussi bien que moi sur cette grande poque de l'histoire de
l'empereur. J'ai vers bien des larmes sur ses souffrances au moment de
sa seconde abdication, et sur les tortures que lui fit subir 
Sainte-Hlne le misrable Hudson-Lowe, dont l'infamie traversera les
sicles incruste  la gloire de l'empereur. Je me contenterai seulement
d'ajouter  ce qui prcde un document certain qui m'a t confi sur
l'ancienne reine de Westphalie, et enfin un mot sur la destine que j'ai
cru devoir donner  la premire croix de la Lgion-d'Honneur qu'ait
porte le premier consul.

La princesse Catherine de Wurtemberg, marie, comme l'on sait, au prince
Jrme, est d'une trs-grande beaut; mais elle est doue en mme temps
de qualits plus solides, et que le temps augmente au lieu de diminuer.
Elle joint  beaucoup d'esprit naturel une grande culture d'esprit, un
caractre vraiment digne d'une belle-soeur de l'empereur, et pousse
jusqu'au fanatisme l'amour de ses devoirs. Les vnemens n'ont pas
permis qu'elle devnt une grande reine; mais ils n'ont pu l'empcher de
demeurer une femme accomplie. Ses sentimens sont nobles et levs, mais
sans qu'elle montre de fiert envers personne; aussi tous ceux qui
l'entourent se plaisent-ils  vanter les charmes de sa bont dans son
intrieur, et  dire qu'elle possde le plus heureux don de la nature,
celui qui consiste  se faire aimer de tout le monde. Le prince Jrme
n'est pas dpourvu d'une certaine grandeur de manires et de cette
gnrosit fastueuse dont il fit l'apprentissage sur le trne de Cassel;
mais on le trouve en gnral trs-hautain. Quoique depuis les grands
changemens survenus en Europe par la chute de l'empereur le prince
Jrme doive en partie la belle existence dont il jouit encore  l'amour
de la princesse, celle-ci ne s'en montre pas moins d'une soumission
vraiment exemplaire  toutes ses volonts. La princesse Catherine
s'occupe surtout de ses enfans; elle en a trois, deux garons et une
fille; et tous les trois sont fort beaux. L'an naquit au mois d'aot
1814. Sa fille, la princesse Mathilde, doit son ducation aux soins
particuliers qu'en prend sa mre; elle est jolie, mais moins pourtant
que ses frres, qui ont tous les traits de leur mre.

Aprs le portrait non flatt que l'on vient de lire de la princesse
Catherine, on sera surpris sans doute que, pourvue comme elle l'est de
tant de qualits solides, elle n'ait jamais pu triompher d'un penchant
inexplicable  de minuscules superstitions. Ainsi, par exemple, elle
redoute  l'extrme de s'asseoir  une table o se trouvent treize
convives. Voici mme un fait dont on peut garantir l'authenticit, et
qui peut-tre caressera la faiblesse des personnes atteintes de la mme
superstition que la princesse de Wurtemberg. Un jour,  Florence,
assistant  un dner de famille, elle s'aperut qu'il n'y avait que
treize couverts: soudain elle plit, et refusa obstinment de s'asseoir.
La princesse Elisa Bacchiocchi se moqua de sa belle-soeur, haussa les
paules, et lui dit en souriant: Il n'y a pas de danger; nous serons
quatorze, puisque je suis grosse. La princesse Catherine cda, mais
avec une extrme rpugnance. Peu de temps aprs, elle dut prendre le
deuil de sa belle-soeur; et la mort de la princesse Elisa ne contribua
pas peu, comme on peut le croire,  la rendre plus que jamais
superstitieuse sur l'influence du nombre treize. Eh bien! que les
esprits forts se vantent tant qu'ils voudront; mais je puis consoler les
faibles, car j'ose affirmer que si l'empereur avait t tmoin d'un
pareil vnement arriv dans sa famille, un instinct plus fort que sa
rflexion, plus fort que sa toute puissante raison, lui aurait caus
quelques instans de vague inquitude.

Maintenant il ne me reste plus qu' rendre compte de l'emploi que j'ai
fait de la premire croix d'honneur du premier consul. Qu'on soit
tranquille; je n'en ai point fait un mauvais usage: elle est sur la
poitrine d'un brave de notre vieille arme. En 1817, je fis la
connaissance de M. Godeau, ancien capitaine dans la garde impriale. Il
avait t grivement bless  Leipzig par un boulet de canon qui lui
avait travers la cuisse. Je vis en lui une admiration si pleine, si
franche pour l'empereur, il me pressa avec tant d'instances de lui
donner quelque chose, quoi que ce ft, qui et appartenu  Sa Majest,
que je lui fis prsent de la croix d'honneur dont je parle, lui-mme
ayant t depuis long-temps dcor de cet ordre. Cette croix est, je
puis le dire, un monument historique: d'abord, c'est la premire, comme
je l'ai dit, que l'empereur ait porte. Elle est en argent, de moyenne
grandeur, et n'est point surmonte de la couronne impriale. L'empereur
l'a porte un an: elle dcora pour la dernire fois sa poitrine le jour
de la bataille d'Austerlitz. Depuis ce jour-l, en effet, Sa Majest
prit une croix d'officier en or avec la couronne, et ne porta plus
jamais la croix de simple lgionnaire.

* * *

Ici se termineraient mes souvenirs, si, en relisant les premiers volumes
de mes Mmoires, les choses que j'y ai consignes ne m'en avaient
rappel quelques autres qui me sont revenues depuis. Dans
l'impossibilit o je serais de les prsenter avec ordre et liaison,
j'ai pris le parti, pour n'en point priver le public, de les lui offrir
comme des anecdotes dtaches, que j'ai seulement l'attention de
classer, autant que possible, selon l'ordre des temps.

* * *

L'empereur, comme j'ai eu souvent l'occasion de le faire remarquer,
avait les gots extrmement simples pour tout ce qui tenait  sa
personne; de plus il manifestait volontiers une certaine aversion pour
les usages  la mode; il n'aimait point que l'on ft pour ainsi dire de
la nuit le jour, comme cela avait lieu dans la plupart des plus
brillantes socits de Paris sous le consulat et au commencement de
l'empire. Malheureusement l'impratrice Josphine n'tait pas du tout
dans les mmes ides; esclave soumise de la mode, elle aimait 
prolonger ses soires, lorsque l'empereur tait couch.

Elle avait donc pris l'habitude de runir autour d'elle ses dames les
plus intimes, quelques amis, et de leur donner un th. Le jeu tait
entirement proscrit de ces runions nocturnes, dont la seule
conversation faisait tous les charmes. Cette causerie de bon ton tait
pour l'impratrice le plus agrable dlassement, et ce cercle d'lus
s'assembla plusieurs fois sans que l'empereur en ft inform, et au fait
c'tait une runion bien innocente. Cependant quelqu'officieux indiscret
fit  l'empereur, sur ces assembles, un rapport dans lequel il lui
prsenta les choses de manire  ce qu'il ne fut pas satisfait. Il
tmoigna donc son mcontentement  l'impratrice Josphine, qui, ds ce
moment, se coucha en mme temps que l'empereur.

Voil donc la runion licencie. Les personnes attaches au service de
l'impratrice reurent l'ordre de ne point veiller aprs le coucher de
l'empereur, et voici, je me le rappelle, comment j'entendis Sa Majest
s'exprimer  cette occasion. Quand les matres sont couchs, les valets
doivent se mettre au lit; et quand les matres sont veills, les valets
doivent tre debout. Ces paroles produisirent leur effet; ds le soir
mme, aussitt que l'empereur fut au lit, tout le monde se coucha au
palais, et  onze heures et demie il n'y eut plus d'veill que les
sentinelles.

Peu  peu, comme cela arrive toujours, on se relcha bien un peu de la
stricte observation des ordres de l'empereur, toutefois sans que
l'impratrice ost reprendre ses runions nocturnes. Les paroles de Sa
Majest ne furent cependant pas mises en oubli, et bien en prit  M.
Colas, concierge du pavillon de Flore.

Un jour, ds quatre heures du matin, M. Colas entendit un bruit
inaccoutum et un mouvement continuel dans l'intrieur du palais; cela
lui fit prsumer que l'empereur tait lev, et il ne se trompait pas. Il
s'habilla donc en toute hte, et il y avait dj dix minutes qu'il tait
 son poste quand l'empereur, descendant l'escalier avec le marchal
Duroc, l'aperut. Sa Majest se plaisait en gnral  faire voir qu'elle
remarquait l'exactitude  remplir ses devoirs; aussi s'arrta-t-elle un
moment, disant  M. Colas: Ah, ah! dj lev, Colas?--Oui, Sire, je
n'ai pas oubli que les valets doivent tre debout quand les matres
sont veills.--Vous avez de la mmoire, Colas; c'est bien cela.

Voici qui allait trs bien, et la journe commena pour M. Colas sous de
favorables auspices; mais le soir la mdaille du matin faillit avoir son
revers. L'empereur tait all ce jour-l visiter les travaux du canal de
l'Ourcq. Il avait t apparemment trs-mcontent, car il revint au
palais avec une humeur tellement visible que M. Colas, s'en tant
aperu, laissa chapper ces mots: _Il y a de l'oignon_. Bien qu'il et
parl  voix basse, l'empereur l'avait entendu, et se retournant
brusquement de son ct: Oui, Monsieur, rpta-t-il avec colre; vous
ne vous trompez pas: _il y a de l'oignon_. Puis il monta rapidement
l'escalier. Cependant le concierge, craignant d'avoir trop parl,
s'approcha du grand-marchal, le suppliant de l'excuser auprs de Sa
Majest; mais elle ne songea jamais  le punir de la libert qu'il avait
prise et du mot qui lui tait chapp, mot que l'on ne se serait gure
attendu  trouver dans le vocabulaire imprial.

* * *

La prsence du pape  Paris pour y sacrer l'empereur est un des
vnemens qui suffisent pour marquer la grandeur d'une poque;
l'empereur n'en parlait jamais qu'avec une vive satisfaction, et il
voulut que sa saintet ft reue avec toute la magnificence que l'on
pouvait attendre du fondateur d'un grand empire. Pour cela Sa Majest
avait fait donner elle-mme des ordres, par le marchal Duroc, pour que
l'on fournt sans examen tout ce qui serait demand, non-seulement pour
le pape, mais pour toutes les personnes de sa suite. Hlas! ce n'tait
pas par ses dpenses personnelles que le saint pre aurait contribu 
vider la caisse impriale: Pie VII ne buvait que de l'eau et il tait
d'une sobrit vraiment apostolique; mais il n'en tait pas de mme de
quelques abbs spcialement attachs  son service. Chaque jour il
fallait  ces messieurs cinq bouteilles de Chambertin, sans compter des
vins de toutes sortes, les liqueurs les plus dlicates; aussi peut-on
dire que pendant leur sjour aux Tuileries, ils arrosrent dignement la
vigne du seigneur.

Ceci me rappelle une autre particularit qui, toutefois, ne se rapporte
qu'indirectement au sjour du pape  Paris. On sait que David fut charg
par l'empereur d'excuter le tableau du sacre, ouvrage qui offrait un
nombre inou de difficults presque insurmontables, et qui ne fut pas en
effet un des chefs-d'oeuvre du grand peintre. Quoi qu'il en soit, la
confection de ce tableau donna lieu  des ngociations dans lesquelles
il fallut que l'empereur intervnt. Le cas tait grave, comme on va le
voir, puisqu'il s'agissait de la perruque d'un cardinal. David
s'obstinait  ne point peindre la tte du cardinal Caprara avec une
perruque, et de son ct le cardinal ne voulait point prter sa tte si
on la sparait de sa perruque. Les uns prirent parti pour le peintre,
d'autres pour le modle; on traita l'affaire diplomatiquement, mais sans
pouvoir obtenir de concessions d'aucune des deux parties contractantes,
lorsqu'enfin l'empereur donna gain de cause  son premier peintre sur la
perruque du cardinal. Cela rappelle un peu l'histoire de cet homme
simple qui ne voulait pas qu'on le reprsentt tte nue,  cause,
disait-il, de l'extrme facilit qu'il avait  s'enrhumer, et que son
portrait devait tre plac dans une chambre sans feu.

* * *

Lorsque M. de Bourrienne eut quitt l'empereur, il fut, comme l'on sait,
remplac par M. de Mennevalle, prcdemment attach au prince Joseph. Sa
Majest s'attacha beaucoup  son nouveau secrtaire intime  mesure
qu'elle le connut. Peu  peu le travail du cabinet, o se faisaient la
plupart des grandes affaires, devint si considrable qu'il fut
impossible  un seul homme d'y suffire, et ds l'anne 1805, deux jeunes
gens, protgs par M. Maret, ministre de la secrtairerie d'tat, furent
admis  l'honneur de travailler dans le cabinet de l'empereur. Initis
par leurs fonctions dans les plus hauts secrets de l'tat, jamais rien
ne permit de souponner leur parfaite discrtion; ils taient d'ailleurs
trs-laborieux et dous de beaucoup de talent, de sorte que Sa Majest
les voyait avec bienveillance. Leur sort aurait fait envie  bien du
monde; logs au palais, et par consquent chauffs et clairs, ils
taient en outre nourris et recevaient un traitement de huit mille
francs. On aurait pu croire que cette somme aurait d suffire  ces
messieurs pour tre dans une grande aisance, mais il n'en tait rien:
s'ils taient assidus aux heures du travail, ils ne l'taient pas moins
aux heures du plaisir, d'o il advint que le deuxime trimestre tait 
peine coul, que les appointemens de l'anne taient dissips. Une
partie avait pass au jeu; une autre dans les mains de ces femmes
adroites dont fourmille Paris, et qui sont si savantes dans l'art
d'inspirer de belles passions aux jeunes gens et de mettre leur bourse 
sec.

Parmi les deux secrtaires adjoints de l'empereur, il y en avait un
surtout qui avait contract tant de dettes et dont les cranciers se
montraient si impitoyables, que sans une circonstance imprvue, il
aurait t infailliblement renvoy du cabinet particulier, si le bruit
en tait parvenu aux oreilles de Sa Majest.

Aprs avoir pass toute une nuit  rflchir sur les embarras de sa
position, cherchant dans son imagination par quel moyen il pourrait se
procurer les sommes ncessaires pour satisfaire les cranciers qui le
poursuivaient avec le plus d'acharnement, le nouveau dissipateur chercha
des distractions dans le travail et se rendit ds cinq heures du matin 
son bureau, afin de chasser d'abord ses pnibles rflexions; et ne
pensant pas d'ailleurs qu' cette heure personne pt l'entendre, tout en
travaillant il se mit  _siffler la linotte_ de toutes ses forces. Or,
ce jour-l, et cela lui arrivait souvent, l'empereur avait dj
travaill une grande heure dans son cabinet; il venait seulement d'en
sortir quand le jeune homme y entra, et l'entendant siffler, il revint
immdiatement sur ses pas.

Dj ici, Monsieur, lui dit Sa Majest, diable!... voil qui est
trs-bien. Maret doit tre content de vous. De combien sont vos
appointemens?--Sire, j'ai huit mille francs par an; de plus, je suis
nourri et log au grand quartier-gnral.--C'est fort beau cela, et vous
devez tre heureux, Monsieur.

Le jeune homme, voyant que Sa Majest tait de bonne humeur, jugea que
le hasard lui envoyait une occasion favorable pour sortir d'embarras. Il
se rsolut donc  lui faire connatre la difficult de sa position.
Hlas! Sire, lui dit-il, je devrais tre heureux sans doute, et
pourtant je ne le suis pas.--Pourquoi cela?--Sire, il faut que je
l'avoue  Votre Majest: j'ai tant d'_Anglais_ sur le dos! avec cela
j'ai un vieux pre, deux soeurs et une mre  soutenir.--Vous ne faites
que votre devoir. Mais, que voulez-vous dire avec vos _Anglais_? Est-ce
que vous nourrissez ces gens-l?...--Non, Sire, mais ce sont ceux qui
ont nourri mes plaisirs avec l'argent qu'ils m'ont prt. Tous ceux qui
ont des dettes appellent aujourd'hui leurs cranciers des
_Anglais_.--Assez, assez, Monsieur!... Ah! vous avez des cranciers!...
Comment? avec les appointemens que vous touchez vous faites des
dettes!... Il suffit, Monsieur, je ne veux pas avoir plus long-temps
prs de moi un homme qui a recours  l'or des _Anglais_, quand, avec
celui que je lui donne, il pourrait vivre honorablement. Dans une heure
vous recevrez votre dmission.

L'empereur, aprs s'tre exprim comme on vient de le voir, prit
quelques papiers sur le bureau, lana un regard svre au jeune
secrtaire, et sortit, le laissant dans un tel tat de dsespoir qu'au
moment o heureusement une autre personne entra dans le cabinet, il
tait sur le point d'attenter  ses jours en se frappant d'un poinon
qu'il tenait  la main. C'tait l'aide-de-camp de service qui lui
apportait une lettre de l'empereur; elle tait conue en ces termes:

     Monsieur, vous avez mrit d'tre chass de mon cabinet; mais j'ai
     pens  votre famille, et je vous pardonne  cause d'elle. Comme
     c'est elle surtout qui souffre de votre inconduite, je vous envoie
     avec mon pardon dix mille francs en billets de banque. Payez avec
     cette somme tous les _Anglais_ qui vous tourmentent, et surtout ne
     tombez plus dans leurs griffes, car alors je vous abandonnerais.

     NAPOLON.

Un norme _vive l'empereur_! sortit spontanment de la bouche du jeune
homme, qui partit comme un clair, pour aller annoncer  sa famille
cette nouvelle preuve de la tyrannie impriale. Ce ne fut pas tout: son
camarade, instruit de ce qui s'tait pass, et dsirant aussi avoir
quelques billets de banque pour calmer ses Anglais, redoubla de zle et
d'activit au travail. Pendant plusieurs jours de suite il se rendit au
cabinet ds quatre heures du matin; il y siffla aussi _la linotte_, mais
ce fut peine inutile, l'empereur ne l'entendit pas.

* * *

Je me suis peu appesanti, dans le cours de mes mmoires, sur les
liaisons galantes de l'empereur, cherchant en cela  imiter la
discrtion qu'il y mettait lui-mme. Cependant il me revient  la
mmoire quelques souvenirs que l'on ne retrouvera peut-tre pas ici sans
intrt.

Ce fut  Saint-Cloud que l'empereur reut pour la premire fois
mademoiselle G..., dans l'un des appartemens donnant sur l'orangerie. Ce
serait ne rien apprendre  personne que de dire qu'elle fut la plus
belle de toutes les personnes auxquelles Sa Majest adressa ses
hommages, et j'ai lieu de penser que ce fut aussi celle dont la
connaissance lui fut le plus agrable. Sa conversation lui plaisait et
l'gayait beaucoup, et je l'ai souvent entendu rire, mais rire  gorge
dploye, des anecdotes dont mademoiselle G... savait animer les
entretiens qu'elle avait avec lui. Aussi est-il de toute vrit que
jamais l'empereur n'a t avec aucune autre femme aussi gracieux, aussi
gai, aussi aimable, et je puis ajouter aussi magnifique dans ses
cadeaux. J'ai vu plus d'une fois la belle tragdienne sortir des petits
appartemens en jouant avec un assez bon nombre de chiffons de papier qui
n'taient pas sans prix, mais dont il est vrai elle ne s'amusait pas 
faire des papillottes, ainsi que nous l'a rvl, pour elle-mme, une
autre dame contemporaine. Mais en rappelant la magnificence de
l'empereur, je dois faire observer qu'elle fut toujours spontane, car
mademoiselle G... ne profita jamais de sa faveur pour demander quelque
chose, soit pour elle, soit pour les siens, et jamais liaison ne me
parut plus dsintresse. L'impratrice Josphine lui fit aussi quelques
cadeaux; elle lui donna, entre autres choses, un costume magnifique pour
le rle de Cloptre, dans _Rodogune_.

L'empereur vit encore mademoiselle G... plusieurs fois aux Tuileries,
puis  Dresde, o elle vint faire juger des progrs que son talent avait
faits aprs l'avoir fait admirer  la cour impriale de Russie.

* * *

Saint-Cloud fut galement tmoin de la premire entrevue de l'empereur
avec la belle madame P...; elle tait extrmement jolie, et surtout
d'une grce ravissante. L'empereur se conduisit aussi avec elle en amant
magnifique, et elle ne dut pas douter de l'impression qu'elle avait
faite sur Sa Majest; mais ces impressions taient toujours fugitives.
Le mari de cette dame eut aussi part aux faveurs impriales. Il obtint
une place de receveur-gnral. Au surplus, l'empereur ne vit gure
madame P... que pendant trois ou quatre mois,  Saint-Cloud d'abord,
comme je l'ai dit, puis quelquefois, mais rarement, aux Tuileries dans
les petits appartemens. Le bruit se rpandit plus tard que l'empereur
avait t remplac par son beau-frre, le roi de Naples; mais c'est une
de ces choses que je ne saurais affirmer, dans la crainte d'tre
indiscret.

* * *

Pour en finir sur ce chapitre dlicat, je mentionnerai ici une prtendue
liaison que l'on a attribue  l'empereur, avec une mademoiselle G...,
jeune et jolie Irlandaise, mais je n'en parlerai que pour la dmentir,
dans l'intrt de la vrit. Voici les faits: cette jeune personne
venait d'tre admise en qualit de lectrice auprs de l'impratrice
Josphine, quand nous partmes pour Bayonne; elle fut du voyage, et
l'empereur la remarqua. Mais ayant dcouvert qu'il y avait quelque
intrigue sous jeu, que l'on avait d'avance bti des chteaux en Espagne
sur la passion que tant de charmes ne pouvaient manquer de lui inspirer,
Sa Majest donna l'ordre de la renvoyer  sa famille, et de la faire
partir immdiatement pour Paris; ordre qui fut excut sur-le-champ, et
auquel, comme on peut bien le penser, l'impratrice ne chercha pas 
mettre obstacle. Voil tout ce qu'il y a de vrai sur cette prtendue
liaison.

* * *

On a beaucoup parl, dans Paris et  la cour, des ridicules de madame la
marchale Lefebvre; et l'on ferait un recueil des mots bizarres qu'elle
a dits, et que probablement on lui a pour la plupart attribus; mais il
faudrait un in-folio pour enregistrer tous les traits o se peint la
bont de son coeur. En voici un qui participe des deux genres, et qui m'a
paru tout ensemble grotesque et touchant. Le cocher de madame la
marchale tait grivement malade, et ne voulait pas se soumettre  ce
traitement rafrachissant qu'Arlequin prfrait  la saigne, par une
raison qu'il m'est impossible de dire. Les mdecins assuraient que cela
seulement pouvait sauver le malade dont la vie tait en danger. Madame
Lefebvre, en ayant t informe, monte dans la chambre de son cocher, se
fait donner l'instrument ncessaire, et aprs l'avoir somm
trs-nergiquement de se soumettre aux ordonnances: As-tu peur de
montrer ton...? ajouta-t-elle. Le pauvre malade voulait absolument
s'opposer, par respect, aux soins que sa matresse voulait lui rendre;
mais elle insista si bien qu'il promit tout ce qu'on voulut, et il
reut, des mains d'une marchale, un service que peu de femmes de son
rang auraient consenti  rendre  un pauvre cocher. Le malade, de qui
j'ai su ces dtails, tait pre d'une nombreuse famille. Il gurit, et
sa gurison fut la rcompense de la digne femme qui avait tant de bont
et d'humanit.

Un jour,  la Malmaison (je crois que c'est peu de temps aprs la
fondation de l'empire), l'impratrice Josphine avait donn des ordres
svres pour ne recevoir personne. Madame la marchale Lefebvre se
prsente. L'huissier, enchan par sa consigne, lui refuse l'entre;
elle insiste; et, lui, s'obstine de son ct. Pendant cette discussion,
l'impratrice, passant d'un salon  un autre, fut trahie par une glace
sans tain qui sparait ce salon de celui o tait la marchale.
L'impratrice l'ayant aussi aperue, s'empressa de venir au devant
d'elle et de l'engager  entrer. Avant de passer dans l'autre salon,
madame Lefebvre se retournant vers l'huissier, lui dit d'un ton moqueur:
Eh bien! mon garon, a te la coupe!... Le pauvre huissier devint
rouge jusqu'aux oreilles, et se retira tout confus.

* * *

Le marchal Lefebvre n'tait pas moins bon, moins excellent que sa
femme, et c'est bien d'eux que l'on a pu dire que les honneurs n'avaient
pas chang leurs moeurs. On ne saurait se figurer le bien qu'ils
faisaient l'un et l'autre; on aurait dit que c'tait leur seul plaisir,
le seul ddommagement qu'ils pouvaient se procurer contre un grand
malheur domestique. Ils n'avaient qu'un fils, et c'tait bien
certainement le plus mauvais sujet de tout l'empire. Chaque jour il y
avait des plaintes contre lui; l'empereur l'admonesta mme plusieurs
fois,  cause de la haute estime qu'il avait pour son brave pre. Mais
rien n'y faisait, et son naturel vicieux reprenait le dessus. Il fut tu
dans je ne sais plus quelle bataille; et quelque peu regrettable qu'il
ft, sa mort causa un violent chagrin  son excellente mre, quoiqu'il
se ft oubli quelquefois jusqu' la maltraiter de ses propos grossiers.
C'tait ordinairement M. de Fontanes qu'elle prenait pour confident de
ses chagrins: car le grand-matre de l'universit, malgr sa politesse
exquise et sa littrature de bon ton, tait trs-intimement li dans la
maison du marchal Lefebvre.

 cette occasion, je me rappelle une anecdote qui prouve, mieux que tout
ce que l'on pourrait dire, toute la bont, toute la simplicit du
marchal. Un jour, on lui annonce que quelqu'un qui ne se nomme pas
demande  lui parler. Le marchal sort de son cabinet, et reconnat son
ancien capitaine aux gardes franaises, o, comme l'on sait, le marchal
avait t sergent. Le marchal lui demande la permission de l'embrasser,
lui offre ses services, sa bourse, sa maison, le traite enfin presque
comme s'il et t encore sous ses ordres. L'ancien capitaine tait
migr; il rentrait sans trop savoir ce qu'il ferait. D'abord sa
radiation est promptement obtenue par les soins du marchal; mais il ne
voulait plus servir, et avait toutefois besoin d'une place. Ayant fait
ressource dans l'migration de donner des leons de franais et de
latin, il tmoigna le dsir d'obtenir un emploi dans l'universit:
Comment, mon colonel, lui dit le marchal avec son accent allemand,
mais je vais tout de suite vous mener chez mon ami M. de Fontanes. On
met les chevaux  la voiture du marchal, et voil le protecteur
respectueux et son protg dans les salons du grand-matre de
l'universit. M. de Fontanes se hte de venir au devant du marchal,
qui, m'a-t-on dit, fit de la sorte son discours de prsentation: Mon
cher ami, je vous prsente M. le marquis de***. C'est mon ancien
capitaine, mon bon capitaine! Il veut bien demander une place dans
l'universit. Ah! dam! ce n'est pas un homme de rien, un homme de la
rvolution, comme vous et moi. C'est mon ancien capitaine, M. le marquis
de***. Enfin le marchal finit par dire: Ah! le bon, l'excellent
homme! Je n'oublierai jamais que, quand j'allais  l'ordre chez mon bon
capitaine, il ne manquait jamais de me dire: _Lefebvre, mon enfant,
passe  l'office; va te rafrachir_: Ah! mon bon, mon excellent
capitaine.

* * *

Tous les membres de la famille impriale avaient un got marqu pour la
musique, et particulirement pour la musique italienne; mais ils
n'taient point musiciens, et la plupart chantaient presque aussi faux
que Sa Majest elle-mme. Il faut cependant en excepter la princesse
Pauline, qui avait fini par profiter un peu des leons assidues que lui
donnait Blangini, et chantait assez agrablement. Sous le rapport de la
justesse de la voix, le prince Eugne se montrait bien digne d'tre le
fils adoptif de l'empereur. Il tait cependant musicien, et chantait
avec passion, mais non pas de manire  satisfaire ses auditeurs. En
revanche, le prince Eugne avait un organe magnifique pour commander les
volutions militaires, avantage qu'il partageait avec le comte de Lobeau
et le gnral Dorsenne; aussi tait-ce toujours l'un d'eux que Sa
Majest dsignait pour commander sous ses ordres aux grandes revues.

Quelque svre que ft l'tiquette  la cour de l'empereur, il y eut
toujours quelques personnes privilgies qui conservrent le droit
d'entrer dans sa chambre, mme quand il tait au lit; mais le nombre en
tait born. Il se composait ainsi:

* * *

MM. de Talleyrand, vice-grand-lecteur; de Montesquiou,
grand-chambellan; de Rmusat, premier chambellan; Maret, Corvisart,
Denon, Murat, Yvan; Duroc, grand-marchal; et de Caulaincourt,
grand-cuyer.

* * *

Pendant long-temps je vis toutes ces personnes-l venir chez l'empereur
presque tous les matins, et leurs visites furent l'origine de ce que
l'on appela par la suite le petit lever. M. de Lavalette venait aussi
quelquefois, aussi bien que M. Ral et MM. Fouch et Savary, alors que
chacun d'eux fut ministre de la police.

Les princes de la famille impriale jouissaient galement du droit de
venir le matin dans la chambre de l'empereur. J'y ai vu bien souvent
Madame Mre. L'empereur lui baisait la main avec beaucoup de respect et
de tendresse, mais je l'ai entendu plusieurs fois lui adresser des
reproches sur son excessive conomie. Madame Mre l'coutait, puis
donnait, pour ne pas changer sa manire de vivre, des raisons qui ont
plus d'une fois impatient Sa Majest, mais que les vnemens ont
malheureusement pris le soin de justifier.

Madame Mre avait t d'une remarquable beaut, et elle tait encore
trs-belle, surtout quand je la vis pour la premire fois. Il tait
impossible de voir une meilleure mre; excellente pour ses enfans, elle
leur prodiguait les plus sages conseils, et elle intervenait toujours
dans les brouilleries de famille pour soutenir ceux qui  ses yeux
avaient raison; long-temps elle prit le parti de Lucien, et je lui ai
souvent vu prendre avec chaleur celui de Jrme, quand le premier consul
tait le plus mal dispos pour son jeune frre. La seule chose que l'on
ait reproche  Madame Mre est son excessive conomie, et sur ce point
on peut aller bien loin sans crainte d'atteindre l'exagration; mais
tout le monde l'aimait au palais, parce qu'elle tait bonne et affable
pour tout le monde.

Je me rappelle,  l'occasion de Madame Mre, un fait qui divertit
beaucoup l'impratrice Josphine. _Madame_ tait venue passer quelques
jours  la Malmaison; une de ses daines qu'elle avait fait appeler entre
dans son appartement et voit... Qu'on juge de son tonnement!... Elle
voit le cardinal Fesch, remplissant les fonctions de femme de chambre,
enfin laant sa soeur, qui n'avait alors sur elle que le vtement le plus
voisin de la peau et son corset.

* * *

Un des chapitres sur lesquels l'empereur n'entendait jamais raillerie,
c'tait le chapitre des douanes. Pour tout ce qui tait contrebande il
se montrait d'une svrit inflexible. C'tait  un tel point qu'un jour
M. Soyris, directeur des douanes  Verceil, ayant fait saisir un ballot
de soixante cachemires, envoy de Constantinople  l'impratrice,
l'empereur ordonna le maintien de la saisie, et les cachemires furent
vendus au profit de l'tat. En pareille circonstance l'empereur disait
souvent: Comment un souverain fera-t-il respecter les lois, s'il ne
commence pas par les respecter lui-mme? Je me rappelle cependant une
occasion, et je crois que ce fut la seule, o il passa condamnation sur
une infraction aux droits de la douane; et pourtant, comme on va le
voir, il ne s'agissait pas d'un acte de contrebande ordinaire.

Les grenadiers de la vieille garde, sous les ordres du gnral Souls,
revenaient en France aprs la paix de Tilsitt. Arrivs  Mayence, les
douaniers voulurent faire leur devoir, et par consquent visiter les
caissons de la garde et ceux du gnral. Toutefois, le directeur des
douanes, cherchant  y mettre des procds, alla prvenir le gnral de
la ncessit o il tait de faire excuter la loi et les intentions bien
prcises de l'empereur. La rponse du gnral  cette ouverture
courtoise fut simple et nergique: Si un seul douanier, rpondit-il,
ose porter la main sur les caissons de mes vieilles moustaches, je les
fais tous f... dans le Rhin. Le directeur insista; les douaniers
taient en grand nombre, et se disposaient  procder  la visite, quand
le gnral Souls fit mettre les caissons sur le milieu de la place et
en confia la garde  un rgiment. Le directeur des douanes, n'osant
alors passer outre, se contenta d'adresser au directeur gnral des
douanes un rapport qui fut mis sous les yeux de l'empereur. En toute
autre circonstance le cas et t grave; mais l'empereur tait de retour
 Paris, mais il tait plus que jamais salu par les acclamations de
tout un peuple, mais on clbrait les ftes de la paix, mais cette
vieille garde revenait couverte de tant de gloire, mais elle avait t
si belle  Eylau! Tout cela se runit pour faire tomber la colre de
l'empereur, et s'tant rsolu  ne pas punir, il voulut rcompenser et
ne point prendre au srieux l'infraction faite par menaces  ses lois de
douane. Le gnral Souls, que l'empereur aimait beaucoup, tant donc de
retour  Paris, se prsenta chez l'empereur qui le reut trs-bien, et
aprs quelques autres propos relatifs  la garde, ajouta:  propos,
dis-moi donc, Souls: tu en as fait de belles l-bas!... On m'a donn de
tes nouvelles... Comment!... tu voulais jeter mes douaniers dans le
Rhin?... Est-ce que tu l'aurais fait?--Oui, Sire, rpondit le gnral
avec son accent allemand; oui, je l'aurais fait. C'tait une insulte 
mes vieux grenadiers, que de vouloir visiter leurs caissons.--Allons,
allons, ajouta l'empereur avec beaucoup d'affabilit, je vois ce que
c'est; tu as fait la contrebande.--Moi, Sire?--Je te dis que si; tu as
fait la contrebande; tu as achet du linge en Hanovre; tu as voulu
monter ta maison, parce que tu as pens que je te nommerais snateur. Tu
ne t'es pas tromp. Va te faire faire un habit de snateur. Mais ne
recommence pas, car une autre fois je te ferai fusiller.

* * *

Pendant notre sjour  Bayonne en 1808, tout le monde fut frapp de la
gaucherie du roi et de la reine d'Espagne, du mauvais got de leur
toilette, de la disgrce de leurs quipages et d'un certain air
contraint et empes qui tait rpandu sur toutes les personnes de leur
suite. L'lgance franaise et la richesse des quipages de la cour
formaient avec tout cela un contraste qui le rendait rellement plus
ridicule qu'il ne serait possible de le dire. L'empereur, qui avait en
toutes choses un tact si exquis, ne fut pas un des derniers  s'en
apercevoir; mais il n'aimait pas que l'on trouvt l'occasion de se
moquer des ttes couronnes. Un matin,  sa toilette, il me dit en me
pinant l'oreille: Dites donc, monsieur le drle, vous qui vous
entendez si bien  tout cela, donnez donc quelques conseils aux valets
de chambre du roi et de la reine d'Espagne; ils ont un air gauche 
faire piti. Je mis beaucoup d'empressement  faire ce que souhaitait
Sa Majest; mais elle ne s'en tint pas l. L'empereur communiqua en
effet  l'impratrice ses observations sur la reine et sur ses dames.
L'impratrice Josphine, qui tait le got lui-mme, donna des ordres en
consquence; et pendant deux jours ses coiffeurs et ses femmes de
chambre ne furent plus occups qu' donner des leons de got et
d'lgance  leurs confrres d'Espagne. Il fallait bien certainement que
l'empereur trouvt du temps pour tout, pour pouvoir descendre de ses
hautes occupations  de si minces dtails.

* * *

Le grand-marchal du palais (Duroc) tait  peu prs de la taille de
l'empereur. Il marchait mal et sans grce. Sa tte et son visage taient
assez bien. Il tait vif, emport, jurait comme un soldat. Mais il avait
un grand talent pour l'administration, et il en a donn plus d'une
preuve dans l'organisation,  la fois grande et sagement rgle, de la
maison impriale. Quand le canon ennemi eut priv Sa Majest d'un
serviteur dvou et d'un ami sincre, l'impratrice Josphine dit
qu'elle ne connaissait que deux hommes capables de le remplacer;
c'taient le gnral Drouot, ou M. de Flahaut. Toute la maison esprait
que l'un ou l'autre de ces deux messieurs serait nomm; mais il en fut
autrement.

M. de Caulaincourt, duc de Vicence, tait d'une extrme svrit, et
mme dur dans le service; mais il tait juste et d'une loyaut
chevaleresque; sa parole valait un contrat. On le craignait, et pourtant
on l'aimait. Il avait le regard perant, parlait vite et avec une grande
facilit. On connat l'affection que lui portait Sa Majest, et certes
personne n'en tait plus digne que lui.

M. le comte de Rmusat, premier chambellan, tait d'une taille moyenne,
d'une figure douce et blanche, obligeant, aimable, d'une politesse
naturelle et de bon got; mais il aimait la dpense, manquait d'ordre
pour ses affaires, et par consquent pour celles de l'empereur. Cette
profusion, qui a un beau ct, aurait pu convenir  un autre souverain;
mais celui-l tait conome, et quoiqu'il aimt beaucoup M. de Rmusat,
il lui retira le gouvernement des dpenses de sa garde-robe, et le
confia  M. de Turenne, qui y apporta une svre conomie. M. de Turenne
avait peut-tre un peu trop de ce qui manquait  son prdcesseur. Ce
fut prcisment cela qui plut au matre. M. de Turenne tait un assez
joli homme, s'occupant un peu trop de lui; grand parleur et anglomane,
ce qui lui avait fait donner par l'empereur le nom de _milord Kinsester_
(qui ne sait se taire); mais il contait avec agrment, et quelquefois Sa
Majest se plaisait  lui faire raconter la chronique de Paris.

Quand M. le comte de Turenne remplaa M. le comte de Rmusat dans la
place de grand-matre de la garde-robe, pour ne pas dpasser la somme de
20,000 francs que Sa Majest accordait pour sa toilette, il fit toutes
les conomies possibles sur la quantit, le prix et la qualit des
choses indispensables pour le service. On m'a dit, mais je ne puis pas
l'assurer, que, pour savoir au juste  quoi s'en tenir sur les bnfices
des fournisseurs de l'empereur, il tait all chez divers fabricans de
Paris, avec des chantillons de gants, de bas de soie, de bois d'alos,
etc.. Ce fait, s'il est vrai, ne peut, aprs tout, que faire honneur au
zle et  la probit de M. Turenne.

* * *

J'ai trs-peu connu M. le comte de Sgur, grand-matre des crmonies.
On disait dans la maison qu'il tait fier, un peu raide, mais d'une
politesse parfaite, plein d'esprit et de reparties dlicates et fines.

* * *

Il faut avoir vu l'ordre qui rgnait dans la maison de l'empereur pour
se le figurer. Ds le consulat, le gnral Duroc avait apport 
l'administration intrieure du palais cet esprit de rgle et d'conomie
qui le caractrisait particulirement. Cependant, quelle que ft la
confiance de l'empereur dans le gnral Duroc, il ne ddaignait point de
jeter le coup d'oeil du matre sur des choses qui semblent de dtail, et
dont en gnral les souverains ne s'occupent gure par eux-mmes. Ainsi,
par exemple, il y eut au moment de la fondation de l'empire un peu de
profusion dans certaines parties du palais, notamment  Saint-Cloud, o
les aides-de-camp se mirent  tenir table ouverte; ce qui toutefois
tait loin de ressembler aux prodigalits dsordonnes de l'ancien
rgime; le vin de Champagne et les vins fins allaient surtout trs-vite,
et il n'en fallut pas plus pour que l'empereur tablt un rglement pour
sa cave. Il fit venir le chef de la maison Soup-Pierrugues, et lui dit:
Monsieur, je vous prte les caves de tous mes palais impriaux; vous y
entretiendrez des vins de toutes les espces; il en faut dans mes palais
des Tuileries, de Saint-Cloud, de Compigne, de Fontainebleau, de
Marrac, de Lacken et de Turin. tablissez un prix moyen pour chacune de
ces rsidences, et vous aurez seul la fourniture de ma maison. Ce
march fut conclu, et toute espce de fraude tait impossible, attendu
que le dlgu de M. Soup-Pierrugues ne dlivrait de vins que sur un
bon sign du contrleur de la bouche; toutes les bouteilles non
dbouches taient reprises, et chaque soir on tablissait le compte de
ce qui tait d pour la journe.

Le service se faisait de la mme manire auprs de l'empereur quand nous
tions en campagne. Pendant la seconde campagne de Vienne, je me
rappelle que le dlgu de la maison Soup-Pierrugues fut M. Eugne
Pierrugues, bon, gai, spirituel et aim beaucoup de nous tous. Une
imprudence lui cota cher. Par suite d'une tourderie naturelle  son
ge, il eut la cuisse casse. Nous tions alors  Schoenbrunn. Ceux qui
connaissent cette rsidence impriale savent que des avenues magnifiques
s'tendent au devant du palais et conduisent jusqu' la route de Vienne.
Comme je montais souvent  cheval pour aller me promener dans la ville,
M. Eugne Pierrugues voulut un jour y venir avec moi, et emprunta un
cheval d'un des fourriers du palais. On le prvint que le cheval tait
extrmement fougueux, mais il n'en tint pas compte, et  peine sur son
cheval il lui fit prendre le galop. Je retins le mien pour ne pas animer
celui de mon compagnon; mais, malgr cette prcaution, le cheval
s'emporta, se jeta dans les arbres, et brisa la cuisse de son malheureux
et imprudent cavalier. M. Eugne Pierrugues ne fut cependant pas
dsaronn du coup; il rsista encore un moment aprs la blessure; mais
elle tait extrmement grave, et il fallut le reporter chez lui. Je fus
plus que tout autre afflig de cet affreux accident. Nous tablmes
auprs de lui un service rgulier, de manire  ce que l'un de nous au
moins pt lui tenir compagnie quand nos devoirs nous le permettaient. Je
n'ai jamais vu souffrir avec plus de courage; ce fut au point mme que
la cuisse de M. Pierrugues ayant d'abord t mal remise, il fit au bout
de quelques jours briser la fracture, opration que l'on dit
horriblement douloureuse.

* * *

Mon oncle, qui tait huissier du cabinet de l'empereur, m'a racont une
anecdote qui probablement ne peut tre connue de personne, car tout,
comme on va le voir, se passa dans l'ombre du plus profond mystre. Un
soir, me dit-il, le marchal Duroc vint me donner lui-mme l'ordre de
faire teindre les lustres du salon qui prcdait le cabinet de Sa
Majest, et de ne laisser que quelques bougies allumes. Je ne concevais
rien  un pareil ordre, d'un genre tout nouveau, et d'ailleurs le
grand-marchal n'tait pas dans l'usage d'en donner ainsi directement.
Je fis excuter l'ordre, et j'attendis  mon poste.  dix heures le
marchal Duroc revint accompagn d'un personnage dont il me fut
impossible de distinguer les traits; il tait entirement envelopp dans
un large manteau; il avait la tte couverte et son chapeau enfonc
jusque sur les yeux. Je me retirai et les laissai tous les deux.  peine
j'tais sorti du salon que l'empereur y entra, et aussitt le marchal
Duroc se retirant aussi, laissa l'inconnu seul avec Sa Majest. Au ton
dont parla l'empereur, il tait facile de juger combien il tait irrit.
Il s'exprimait trs-haut, et je lui entendis dire: Eh bien! Monsieur,
vous ne changerez donc jamais?... C'est de l'or qu'il vous faut,
toujours de l'or!... Vous agiotez sur toutes les banques trangres, et
n'avez pas de confiance dans celle de Paris!... Vous avez ruin la
banque de Hambourg!... Vous avez fait perdre deux millions  M. Drouet!
(Ou Drouaut, car le nom fut prononc trs-vite.)

L'empereur, poursuivit mon oncle, continua long-temps sur ce ton;
l'inconnu ne rpondait pas, ou bien rpondait si bas, qu'il me fut
impossible d'entendre une de ses paroles. Cette scne, qui dut tre
affreuse pour le personnage mystrieux, dura de la sorte prs de vingt
minutes. Enfin il lui fut loisible de sortir, ce qu'il fit avec autant
de prcautions qu'en arrivant, et se retira enfin du palais aussi
secrtement qu'il y tait venu.

Rien de cette scne ne transpira dans le palais, et d'ailleurs ni mon
oncle ni moi nous n'avons jamais cherch  savoir quelle tait la
personne  laquelle l'empereur avait adress tant et de si svres
paroles.

* * *

Toutes les fois que les circonstances le permettaient, la manire de
vivre de l'empereur tait extrmement rgulire, et voici  peu prs
quelle tait la division ostensible de son temps: tous les matins, 
neuf heures prcises, l'empereur sortait de l'intrieur de ses
appartemens; son scrupule pour l'exactitude des heures tait pouss  un
point extrme, et je l'ai vu quelquefois, tant prt un peu plus tt,
attendre deux ou trois minutes pour que personne ne ft pris en dfaut.
 neuf heures il tait habill comme il devait l'tre toute la journe.
Quand il tait dans le salon de rception, les officiers de service
taient les premiers admis, et recevaient les ordres de Sa Majest pour
le temps de leur service. Immdiatement aprs, ce que l'on appelait _les
grandes entres_ taient introduites, c'est--dire les personnages d'un
haut rang qui y avaient droit par leurs charges ou par une faveur
spciale de l'empereur, et je puis dire que cette faveur tait bien
envie; elle tait acquise gnralement  tous les officiers de la
maison impriale, alors mme qu'ils n'taient pas de service. Tout le
monde tait debout et l'empereur aussi. Il parcourait le cercle de
toutes les personnes prsentes, adressait presque toujours un mot ou une
question  tout le monde, et il fallait voir ensuite, pendant toute la
journe, l'attitude noble et fire de ceux auxquels l'empereur avait
parl un peu plus long-temps qu'aux autres. Cette crmonie durait
ordinairement une demi-heure. Ds qu'elle tait termine, l'empereur
saluait, et chacun se retirait.

 neuf heures et demie, on servait le djeuner de l'empereur: c'tait
ordinairement sur un petit guridon en bois d'acajou, et ce premier
repas ne durait matriellement que sept ou huit minutes; mais
quelquefois il se prolongeait davantage, et je l'ai vu mme durer assez
long-temps: c'tait lorsque l'empereur tait gai, et qu'il aimait  se
livrer familirement aux charmes de la conversation avec des hommes d'un
grand mrite qu'il connaissait depuis long-temps et qui assistaient 
son djeuner. L ce n'tait plus l'empereur du lever; il continuait en
quelque sorte le vainqueur de l'Italie, le conqurant de l'gypte, et
surtout le membre de l'Institut. Ceux qui y venaient le plus
habituellement taient MM. Monge, Bertholet, Costaz, intendant des
btimens de la couronne; Denon, Corvisart, David, Grard, Isabey, Talma
et Fontaine, son premier architecte. Que de grandes penses, que de
choses d'un ordre lev sont manes de ces conversations que l'empereur
avait coutume d'annoncer en disant: Allons, Messieurs, je ferme la
porte de mon cabinet. C'tait le signal, et ce qui tait vraiment
miraculeux, c'tait l'aptitude de Sa Majest  mettre son gnie en
communication avec des intelligences si fortes et si diverses.

Je me rappelle que pendant les jours qui prcdrent le couronnement, M.
Isabey tait extrmement assidu au djeuner de l'empereur; il y venait
pour ainsi dire tous les matins, et ce n'tait pas une chose vulgaire
que voir un grand jouet d'enfant servir  faire la rptition de la
vaste crmonie qui allait avoir une si grande influence sur les
destines du monde. Le spirituel peintre de portraits du cabinet de
l'empereur avait effectivement dispos sur une grande table une quantit
norme de petits bons-hommes reprsentant tous les personnages qui
devaient figurer dans la crmonie du sacre; chacun y avait sa place
assigne, et nul n'tait omis, depuis l'empereur et le pape, jusqu'aux
enfans de choeur, et tous taient revtus du costume qu'ils devaient
porter.

Ces rptitions eurent lieu plusieurs fois, et chacun tait bien aise de
consulter le modle pour ne point se mprendre sur la place qu'il devait
occuper. Ces jours-l, comme on peut le croire, _la porte du cabinet fut
ferme_, d'o il rsulta que les ministres attendirent pendant quelques
instans.

C'tait en effet aprs son djeuner que l'empereur ouvrait  ses
ministres et aux directeurs gnraux, et ces audiences consacres au
travail spcial de chaque ministre, de chaque direction gnrale,
duraient jusqu' six heures du soir,  l'exception des jours o Sa
Majest se livrait encore plus en grand aux soins de son gouvernement,
en prsidant le conseil-d'tat ou le conseil des ministres.

Le dner tait servi  six heures. Aux Tuileries et  Saint-Cloud
l'empereur dnait tous les jours seul avec l'impratrice,  l'exception
du dimanche, o toute la famille tait admise au dner. L'empereur,
l'impratrice et Madame Mre taient seuls assis sur des fauteuils; tous
les autres, fussent-ils rois ou reines, n'avaient que des chaises. On ne
faisait jamais qu'un seul service avant le dessert. Sa Majest buvait
ordinairement du vin de Chambertin, mais rarement pur, et gure plus
d'une demi-bouteille. Au surplus le dner chez l'empereur tait plutt
un honneur qu'un plaisir pour ceux qui taient admis, car il fallait,
comme on dit vulgairement, _avaler en poste_, Sa Majest ne restant 
table que quinze ou dix-huit minutes. Aprs son dner comme aprs son
djeuner, l'empereur prenait habituellement une tasse de caf; c'tait
l'impratrice qui le lui versait. Sous le consulat, madame Bonaparte
avait pris cette habitude, parce que le gnral oubliait souvent de
prendre son caf: elle la conserva tant devenue impratrice, et plus
tard l'impratrice Marie-Louise adopta le mme usage.

Aprs le dner, l'impratrice descendait dans ses appartemens, o elle
trouvait runis ses dames et les officiers de service. L'empereur y
venait quelquefois, mais il n'y restait pas long-temps. Telle tait la
vie coutumire de l'intrieur du palais des Tuileries les jours o il
n'y avait ni chasse le matin, ni concert ni spectacle le soir; la vie de
Saint-Cloud offrait d'ailleurs bien peu de diffrence avec celle des
Tuileries. On y faisait de plus quelques promenades en calche quand le
temps le permettait, et le mercredi, jour fix pour le conseil des
ministres, ces messieurs avaient rgulirement l'honneur d'tre invits
 dner avec leurs majests. Quand il y avait chasse  Fontainebleau, 
Rambouillet ou  Compigne, l'tiquette tait suspendue; les dames
suivaient en calche, et tout le service dnait avec l'empereur et
l'impratrice sous une tente dresse dans la fort.

Il arriva quelquefois  l'empereur, mais rarement, d'inviter
extraordinairement un membre de sa famille  rester  dner avec lui, et
ceci me rappelle une anecdote qui doit trouver sa place ici. Le roi de
Naples vint un jour faire une visite  l'empereur. Celui-ci l'invita 
dner, ce que le roi accepta; mais il n'avait point fait attention qu'il
tait en bottes, et il ne lui restait physiquement que le temps
ncessaire pour changer de costume, sans avoir celui de retournera
l'lyse, qu'il habitait alors. Le roi monta rapidement chez moi et me
conta son embarras. Je l'en tirai sur-le-champ, et, je puis le dire, 
sa grande satisfaction. J'avais alors une garde-robe trs-bien monte,
et presque toujours plusieurs objets entirement neufs. Je lui donnai
donc chemise, culotte, gilet, bas et souliers, et je l'habillai. Le
bonheur voulut que tout lui allt comme si tous ces vtemens avaient t
faits pour lui. Il fut, comme il voulait bien l'tre toujours avec moi,
d'une extrme bont et d'une amabilit parfaite, et me remercia d'une
manire charmante. Le soir, le roi de Naples, aprs avoir pris cong de
l'empereur, remonta chez moi pour reprendre ses vtemens du matin, et il
m'engagea  venir le voir le lendemain  l'lyse. Je m'y rendis
ponctuellement, aprs avoir racont  l'empereur ce qui s'tait pass,
rcit qui le divertit beaucoup. Arriv  l'lyse, je fus immdiatement
introduit dans le cabinet du roi, qui me renouvela ses remerciemens de
la faon la plus gracieuse, et me donna une fort jolie montre de
Brguet.

Pendant nos campagnes, j'eus encore quelquefois l'occasion de rendre au
roi de Naples quelques petits services de la mme nature; mais il ne
s'agissait plus comme  Saint-Cloud de bas de soie; plus d'une fois il
m'est arriv au bivouac de partager avec lui une botte de paille que
j'avais t assez heureux pour me procurer. En pareil cas, je dois
l'avouer, le sacrifice tait beaucoup plus grand de ma part qu'en
offrant une partie de ma garde-robe. Le roi alors ne tarissait pas en
remerciemens; et n'est-ce pas une chose digne d'observation que de voir
un souverain dont le palais tait combl de tout ce que la mollesse peut
inventer de plus commode, de tout ce que les arts peuvent crer de plus
brillant et de plus magnifique, trop heureux de trouver la moiti d'une
botte de paille pour y reposer sa tte?

* * *

Voici quelques nouveaux souvenirs qui me reviennent sur les spectacles
de la cour.  Saint-Cloud, pour se rendre des appartemens  la salle de
spectacle, il fallait traverser l'Orangerie dans toute sa longueur, et
rien n'tait plus lgant que la manire dont elle tait alors dcore.
On y voyait une grande abondance de plantes prcieuses disposes en
tages, le tout clair par des lustres. Si c'tait pendant l'hiver, on
masquait les caisses des orangers en les recouvrant avec de la mousse et
des fleurs, ce qui produisait aux lumires un effet charmant.

Le parterre tait gnralement compos des gnraux, des snateurs et
des conseillers d'tat; on rservait les premires loges aux princes et
princesses de la famille impriale, aux princes trangers, aux
marchaux,  leurs femmes et aux dames d'honneur; et aux secondes loges
se plaaient toutes les personnes attaches  la cour. Pendant les
entr'actes on servait des glaces, des rafrachissemens; mais on y avait
rtabli une partie de l'ancienne tiquette qui dplaisait beaucoup aux
acteurs: on n'applaudissait pas, et Talma m'a dit souvent que l'espce
de froideur dont ce silence frappait la reprsentation nuisait bien
souvent  de certains mouvemens, pour lesquels l'acteur prouve le
besoin d'tre lectris. Cependant il arrivait quelquefois que
l'empereur, pour tmoigner sa satisfaction, faisait un lger signe de la
main, alors, et dans les plus beaux momens, on entendait sinon des
applaudissemens, du moins un murmure flatteur que les spectateurs
n'taient pas toujours matres de retenir.

Ces brillantes runions tiraient leur principal lustre de la prsence de
l'empereur; aussi tait-ce une chose extrmement prcieuse qu'un billet
pour le thtre de Saint-Cloud. Du temps de l'impratrice Josphine, il
n'y avait point de reprsentations au palais en l'absence de l'empereur;
mais quand l'impratrice Marie-Louise se trouva seule  Saint-Cloud,
pendant la campagne de Dresde, elle y fit donner deux reprsentations
par semaine. On joua successivement devant Sa Majest tout le rpertoire
de Grtry.  la fin de chaque pice il y avait toujours un petit ballet.

Le thtre de Saint-Cloud, si l'on peut ainsi parler, fut plus d'une
fois un thtre d'essai. Ainsi on y joua pour la premire fois _les
tats de Blois_ de M. Raynouard, ouvrage que l'empereur ne permit pas de
reprsenter en public, et qui ne fut jou en effet qu'aprs le retour de
Louis XVIII. _Les Vnitiens_, de M. Arnaud, avaient aussi fait leur
premire apparition sur le thtre de Saint-Cloud, ou plutt de la
Malmaison. L'poque ne fait pas grand chose  ceci; mais ce qui tait
prodigieusement remarquable, c'est le jugement que l'empereur portait
des pices et des acteurs. C'tait ordinairement  M. Corvisart qu'il
donnait la prfrence pour traiter ce sujet, sur lequel il s'tendait
avec complaisance quand ses hautes occupations le lui permettaient. Il
tait en gnral moins svre et plus juste que Geoffroy, et il serait
bien  dsirer que l'on et pu conserver le recueil des critiques et des
jugemens de l'empereur sur les auteurs et les acteurs. Cela pourrait
tre d'une grande utilit pour les progrs de l'art.

* * *

En parlant de la retraite de Moscou, j'ai racont dans mes mmoires
comme quoi j'avais t assez heureux pour pouvoir offrir une place dans
ma calche au jeune prince d'Aremberg, et l'aider  continuer sa route.
Je me rappelle  cette occasion une autre circonstance de la vie de ce
prince, dans laquelle un de mes amis lui fut fort utile; circonstance 
laquelle se rattachent d'ailleurs quelques particularits qui ne sont
pas sans intrt.

Le prince d'Aremberg, officier d'ordonnance de l'empereur, avait, comme
on sait, pous mademoiselle de Tascher, nice de l'impratrice
Josphine. Ayant t envoy en Espagne, il y fut pris par les Anglais,
et ensuite conduit prisonnier en Angleterre. Les premiers temps de sa
captivit furent extrmement pnibles; il me dit mme depuis, qu'il
avait t trs-malheureux jusqu'au moment o il fit la connaissance d'un
de mes amis, M. Herz, commissaire des guerres, homme d'esprit, fort
intelligent, parlant bien plusieurs langues, et, comme le prince,
prisonnier en Angleterre. La liaison qui se forma tout d'abord entre le
prince et M. Herz devint bientt tellement intime, qu'ils ne firent plus
qu'un mnage commun. Ils vcurent ainsi aussi heureux qu'on peut l'tre
loin de sa patrie et priv de sa libert.

Ils vivaient de la sorte, adoucissant l'un pour l'autre les ennuis de la
captivit, quand M. Herz fut chang, ce qui fut peut-tre un malheur
pour lui, comme on le verra tout  l'heure. Quoi qu'il en soit, le
premier fut profondment afflig de se retrouver seul. Il chargea
cependant M. Herz de plusieurs lettres pour sa famille, et en mme temps
il envoya  sa mre sa moustache, qu'il avait fait monter dans un
mdaillon suspendu  une chane. Un jour nous vmes arriver 
Saint-Cloud madame la princesse d'Aremberg, qui avait demand une
audience particulire  l'empereur. Mon fils, lui dit-elle, demande 
Votre Majest la permission de tcher de se sauver
d'Angleterre.--Madame, lui rpondit l'empereur, vous me demandez l une
chose bien dlicate! Je ne fais aucune dfense  votre fils, mais je ne
puis donner aucune autorisation.

Ce fut lorsque j'eus le bonheur de sauver la vie au prince d'Aremberg
que j'appris de lui ces dtails. Quant  mon pauvre ami Herz, sa libert
lui devint fatale par suite de ces inexplicables enchanemens
d'vnemens. Ayant t envoy par le marchal Augereau  Stralsund pour
y remplir une mission secrte, il y mourut, asphyxi par le feu d'un
pole de fonte allum dans la chambre o il couchait. Son secrtaire et
son domestique faillirent tre victimes du mme accident; mais plus
heureux que lui, on parvint  les sauver. Le prince d'Aremberg me parla
de la mort de Herz avec une vraie sensibilit, et il me fut facile de
voir que tout prince qu'il tait et alli  l'empereur, il avait vou
une sincre amiti  son compagnon de captivit.




ANECDOTES MILITAIRES.


Je runis ici, sous le titre d'_Anecdotes militaires_, quelques faits
qui sont venus  ma connaissance pendant que j'accompagnais l'empereur
dans ses campagnes, et dont je puis garantir l'authenticit. J'aurais pu
les dissminer dans le cours de mes mmoires, en les plaant  leur
poque; si je ne l'ai pas fait, ce n'est pas cette fois un oubli de ma
part; j'ai pens au contraire que ces faits gagneraient  tre
rapprochs les uns des autres, parce que dans tous on voit les
communications directes de l'empereur avec ses soldats, et qu'on pourra
ainsi se faire plus aisment une ide exacte de la manire dont Sa
Majest les traitait, de sa bont pour eux et de leur attachement  sa
personne.

* * *

* ** Pendant l'automne de 1804, entre la fondation de l'empire et le
couronnement de l'empereur, Sa Majest fit plusieurs voyages au camp de
Boulogne, d'o l'on croyait que partirait bientt l'expdition contre
l'Angleterre. Dans une de ses frquentes tournes l'empereur s'arrta un
jour vers l'extrmit du camp de gauche prs d'un canonnier garde-cte,
causa avec lui, lui adressa plusieurs questions, entre autres celle-ci:
--Qu'est-ce qu'on pense ici de l'empereur.--Ce _sacr tondu_ nous tient
constamment en haleine quand il arrive; chaque fois qu'il est ici nous
n'avons pas un seul instant de repos; on dirait qu'il est enrag contre
ces chiens d'Anglais qui nous battent toujours, ce qui n'est gure
honorant pour nous.

Vous tenez donc beaucoup  la gloire? lui dit l'empereur. Alors le
canonnier garde-cte le regardant fixement: Un peu que j'y tiens!... En
douteriez vous?--Non, je n'en doute pas; mais...  l'argent, y
tenez-vous aussi?--Ah , voyons, voulez-vous m'insulter,
_questionneux_? Je ne connais d'autre intrt que celui de l'tat.--Non,
non, mon brave, je ne prtends pas vous insulter, mais je parierais
qu'une pice de vingt francs ne vous ferait pas de peine pour boire un
coup  ma sant. Cela disant, l'empereur avait fait le geste de tirer
de sa poche un napolon, qu'il prsentait au canonnier, quand celui-ci
se mit  crier assez fort pour tre entendu du poste voisin, qui n'tait
pas trs-loign; il fit mme le mouvement de se prcipiter sur
l'empereur, qu'il prenait pour un espion, et il allait le saisir  la
gorge, lorsque l'empereur, ouvrant prcipitamment sa redingote grise, se
fit reconnatre. Qu'on juge de l'tonnement du canonnier! Il se
prosterna aux pieds de l'empereur, confus de son erreur; mais celui-ci
avanant sa main vers lui: Relve-toi, mon brave, lui dit-il; tu as
fait ton devoir; mais tu ne tiendras pas ta parole, j'en suis certain;
tu accepteras bien cette pice pour boire  la sant du _sacr tondu_,
n'est-ce pas? L'empereur se mit alors  poursuivre sa ronde comme si de
rien n'et t.

* * *

* **Tout le monde reconnat aujourd'hui que jamais peut-tre aucun homme
n'a t dou au mme degr que l'empereur de l'art de parler aux
soldats; il apprciait beaucoup cette qualit dans les autres, mais ce
n'tait pas des phrases qu'il fallait pour lui plaire; aussi disait-il
qu'un chef-d'oeuvre en ce genre tait la trs-courte harangue du gnral
Vandamme aux soldats qu'il commandait le jour de la bataille
d'Austerlitz. Ds que le jour commena  poindre, le gnral Vandamme
dit aux troupes: Mes braves! voil les Russes!... On tire son coup de
fusil; on met le chien au repos; on couvre le bassinet; on croise la
baonnette; on prend tout; et... en avant. Je me rappelle que
l'empereur parlait un jour de cette allocution devant le marchal
Berthier, qui en riait: Voil comme vous tes, lui dit-il; eh bien,
tous vos avocats de Paris n'auraient pas si bien dit: le soldat comprend
cela, et voil comment on gagne des batailles!

* * *

* **Lorsque aprs la premire campagne de Vienne, si heureusement
termine par la paix de Presbourg, l'empereur fut de retour  Paris, il
lui parvint beaucoup de plaintes contre les exactions de quelques
gnraux, et notamment contre le gnral Vandamme. On lui mandait, entre
autres griefs, que dans la petite ville de Lantza ce gnral se faisait
allouer cinq cents florins par jour, c'est--dire onze cent vingt-cinq
francs seulement pour les frais journaliers de table. Ce fut  cette
occasion que l'empereur dit de lui: Pillard comme un enrag, mais brave
comme Csar. Cependant l'empereur, indign de pareilles exigences, et
voulant y mettre un terme, manda le gnral  Paris pour le rprimander.
Celui-ci, quand il fut en prsence de l'empereur, prit la parole sans
que Sa Majest ait eu le temps de la lui adresser, et lui dit: Sire, je
sais pourquoi je suis mand prs de vous; mais comme vous connaissez mon
dvouement et ma bravoure, je pense que vous excuserez quelques petites
altercations sur des prsances de table, dtails trop petits,
d'ailleurs, pour occuper Votre Majest. L'empereur sourit de la
prcaution oratoire du gnral Vandamme et se contenta de lui dire:
Allons! allons! n'en parlons plus; mais soyez plus circonspect 
l'avenir.

Le gnral Vandamme, heureux d'en tre quitte pour une admonition aussi
douce, retourna  Lantza pour y reprendre son commandement. Il fut en
effet plus circonspect que par le pass, mais il trouva et saisit
l'occasion de se venger sur la ville de la circonspection force que lui
avait impose l'empereur. En arrivant il trouva dans les environs un
grand nombre de recrues venues de France en son absence. Il imagina
alors de les faire tous entrer en ville, allguant que cela lui tait
indispensable pour leur faire faire l'exercice sous ses yeux, ce qui
cota normment  cette place, qui aurait bien voulu reprendre ses
plaintes, et s'tre tenue au rgime de cinq cents florins par jour.

* * *

* **L'empereur ne figure point dans l'anecdote qui suit; je la
rapporterai toutefois comme propre  faire connatre les moeurs et
l'astuce de nos soldats en campagne.

Pendant l'anne 1806, une partie de nos troupes ayant leurs cantonnemens
en Bavire, un soldat du quatrime rgiment de ligne, nomm Varengo, se
trouvait log  Indersdorff chez un menuisier. Varengo voulait
contraindre son hte  lui payer deux florins, ou quatre livre dix sous
par jour pour ses menus plaisirs. L'exiger, il n'en avait pas le droit.
Pour parvenir  lui faire une douceur de cette condition, il se met 
faire dans la maison un sabbat continuel. Le pauvre menuisier, n'y
pouvant plus tenir, rsolut de se plaindre, mais il crut prudent de ne
pas porter ses plaintes aux officiers de la compagnie o servait
Varengo; il savait, par sa propre exprience ou tout au moins par celle
de ses voisins, que ces messieurs n'taient gure accessibles aux
plaintes de ce genre. Son parti est donc pris de s'adresser au gnral
qui commandait, et le voil en route pour Augsbourg, chef-lieu de
l'arrondissement.

Arriv au bureau de la place, il est accueilli par le gnral, et se met
en devoir de lui soumettre ses griefs. Malheureusement pour lui le
gnral ne savait pas mot de la langue allemande; il fit donc venir son
interprte, dit au menuisier de s'expliquer, et demanda ensuite de quoi
il se plaignait. Or, le secrtaire interprte du gnral tait un
fourrier attach  sa personne depuis la paix de Presbourg, et qui se
trouva, comme par un fait exprs, tre le cousin germain de Varengo,
contre lequel la plainte tait porte. Sans se dferrer,  peine le
fourrier eut-il vu le nom de son cousin, qu'il donna un sens tout
contraire  la traduction du rapport qu'il fit pour le gnral,
l'assurant que ce paysan, quoique fort  son aise, contrevenait 
l'ordre du jour, au point de se refuser  donner de la viande frache au
brave soldat log chez lui, et que c'tait l le motif du bruit dont il
se plaignait, n'allguant pas d'autres motifs pour demander son
changement. Le gnral courrouc donna l'ordre  son secrtaire de
prescrire, sous des peines svres, au paysan de donner de la viande
frache  son commensal. L'ordre fut expdi, mais au lieu d'en rfrer
 la dcision du gnral, le secrtaire interprte y crivit tout au
long, que le menuisier paierait deux florins par jour  Varengo. Le
pauvre diable, lisant cela en allemand, ne put retenir un mouvement
d'humeur, ce que voyant le gnral, et croyant qu'il y avait de la
rsistance de la part du paysan, le mit  la porte en le menaant de sa
cravache. Ainsi, grce  son cousin l'interprte, Varengo reut
rgulirement deux florins par jour, ce qui le mit  mme d'tre un des
plus jolis soldats de sa compagnie.

* * *

* **L'empereur n'aimait pas les duels: souvent il fermait les yeux pour
ne point voir; mais quand il ne pouvait pas faire autrement que d'avoir
vu, il laissait clater tout son mcontentement. Je me rappelle,  ce
sujet, deux ou trois circonstances dont je vais essayer de retracer le
souvenir.

Peu de temps aprs la fondation de l'empire eut lieu un duel qui fit
beaucoup de bruit dans Paris,  cause de la qualit des deux
adversaires. L'empereur venait d'autoriser la formation du premier
rgiment tranger qu'il voulut bien admettre au service de France, le
rgiment d'Aremberg; malgr la dnomination de ce corps, la plupart des
officiers qui y furent admis taient des Franais; c'tait une porte
ouverte, sans bruit,  quelques jeunes gens riches et distingus qui, en
achetant des compagnies, quoique avec l'autorisation du ministre de la
guerre, pouvaient ainsi franchir plus rapidement les premiers grades.
Parmi les officiers d'Aremberg se trouvaient M. Charles de Sainte-Croix,
qui sortait du ministre des affaires trangres, et un jeune homme
charmant que j'ai vu plus d'une fois  la Malmaison, M. de Mariolles, et
qui tait assez proche parent de l'impratrice Josphine. Il parat que
le mme grade leur avait t promis  tous les deux, et ils rsolurent
de se le disputer les armes  la main. M. de Mariolles succomba; il
mourut sur la place, et sa mort jeta dans la consternation les dames du
salon de la Malmaison. La famille se runit pour porter plainte 
l'empereur, qui tait courrouc, qui parlait d'envoyer M. de
Sainte-Croix au Temple et de le faire juger. Celui-ci s'tait prudemment
cach pendant le premier clat de cette aventure, et la police, que l'on
mita ses trousses, aurait eu beaucoup de peine  le trouver, car il
tait particulirement protg par M. Fouch, rentr depuis peu au
ministre; et qui tait fort li avec madame de Sainte-Croix la mre.
Tout s'exhala donc en menaces de la part de Sa Majest, M. Fouch lui
ayant fait observer que, par une rigueur inusite, les malveillans ne
manqueraient pas de dire qu'il exerait moins un acte de souverainet
qu'un acte de vengeance personnelle, la victime ayant eu l'honneur de
lui tre allie.

L'affaire en resta l, et ici j'admire comme quoi un souvenir en amne
un autre, car je me rappelle que, par la suite, l'empereur aima beaucoup
M. de Sainte Croix, qui eut dans l'arme un avancement aussi brillant
que rapide, puisque, entr au service  vingt-deux ans, il n'en avait
que vingt-huit lorsqu'il fut tu en Espagne tant dj gnral de
division. J'ai vu plusieurs fois le gnral Sainte-Croix au quartier
gnral de l'empereur. Il me semble le voir encore, petit, mince, d'une
charmante figure, ayant  peine de la barbe; on l'aurait pris pour une
jeune femme plutt que pour un brave guerrier comme il l'tait; enfin
ses traits taient si doux, ses joues si roses, ses cheveux blonds si
naturellement boucls, que quand l'empereur tait de bonne humeur, il ne
l'appelait jamais autrement que _mademoiselle de Sainte-Croix_!

Une autre circonstance que je ne saurais non plus oublier est celle qui
se rapporte au duel qui eut lieu  Burgos, en 1808, entre le gnral
Franceschi, aide-de-camp du roi Joseph, et le colonel Filangieri,
colonel de sa garde, et tous deux cuyers de Sa Majest. L'objet de la
querelle tait  peu prs le mme qu'entre MM. de Mariolles et de
Sainte-Croix, puisque tous deux se disputaient la place de premier
cuyer du roi Joseph, prtendant tous les deux qu'elle leur avait t
promise.

Il n'y avait pas cinq minutes que nous tions entrs dans le palais de
Burgos, quand l'empereur fut inform de ce duel, qui venait d'avoir lieu
prs des murs du palais mme, et seulement quelques heures auparavant.
L'empereur apprit en mme temps que le gnral Franceschi avait t tu,
et qu' cause de leur ingalit de grade, afin de ne point compromettre
la hirarchie militaire, ils s'taient battus en habit d'cuyer.
L'empereur fut frapp de ce que la premire nouvelle qu'il apprenait
tait une mauvaise nouvelle, et avec ses ides de fatalit, cela pouvait
avoir sur lui une influence relle. Il donna ordre de faire chercher
sur-le-champ le colonel Filangieri et de le lui amener. Il vint quelques
instans aprs. Je ne le vis pas, tant dans une pice  ct, mais
l'empereur lui parla d'une voix si ferme, d'un ton tellement incisif,
que j'entendis distinctement tout ce que lui dit Sa Majest. Des duels!
des duels! toujours des duels! s'cria l'empereur; je n'en veux
point!... je dois punir!... vous savez que je les abhorre!...--Sire,
faites-moi juger si vous le voulez, mais coutez moi.--Que pouvez-vous
me dire, _tte de Vsuve_? Je vous ai dj pardonn votre affaire avec
Saint-Simon[82]!... il n'en sera plus de mme!... D'ailleurs, je ne le
puis! au moment d'entrer en campagne, quand tout le monde devrait tre
uni!... Cela est d'un effet dplorable! Ici l'empereur garda un moment
de silence, puis il reprit, quoique d'un ton de voix un peu moins
courrouc: Oui!... vous avez une tte de Vsuve. Voyez, la belle
quipe!... j'arrive, et du sang dans mon palais! Aprs une nouvelle
pause et avec un peu plus de calme: Voyez ce que vous avez fait!...
Joseph a besoin de bons officiers, et voil que vous lui en arrachez
deux d'un seul coup, Franceschi que vous avez tu, et vous, qui ne
pouvez plus rester  son service. Ici l'empereur se tut encore quelques
secondes, ensuite il ajouta: Allons, sortez, partez!... Rendez-vous
prisonnier  la citadelle de Turin!... Vous y attendrez mes ordres!...
Ou bien, faites-vous rclamer par Murat; il sait ce que c'est; il y a
aussi du Vsuve dans sa tte; il vous accueillera bien... Allons, partez
tout de suite.

Le colonel Filangieri ne se fit pas prier, je pense, pour hter
l'excution de l'ordre que lui donnait l'empereur, et je n'ai pas su la
suite de cette aventure; ce que je sais c'est que cet vnement causa 
Sa Majest une vive motion, car le soir, pendant que je la
dshabillais, elle rpta plusieurs fois: Des duels! c'est une
indignit! c'est du courage de cannibales. Si, au surplus, l'empereur
se radoucit en cette occasion, c'est qu'il aimait beaucoup le jeune
Filangieri, d'abord  cause de son pre, que l'empereur estimait
particulirement, ensuite parce que, lev par lui et  ses frais au
Prytane franais, il le regardait comme un de ses enfans d'adoption,
surtout parce qu'il avait su que M. Filangieri, filleul de la reine de
Naples, avait refus un rgiment que celle-ci lui avait fait offrir
alors qu'il n'tait encore que simple lieutenant dans la garde des
consuls, et enfin parce qu'il n'avait consenti  redevenir Napolitain
que lorsqu'un prince franais fut appel au trne de Naples.

Ce qui me reste  dire actuellement au sujet des duels sous l'empire, et
de la part que l'empereur y prit  ma connaissance, ressemblera un peu 
la petite pice que l'on reprsente aprs une tragdie. J'ai en effet 
raconter comment il advint que l'empereur joua lui-mme le rle de
conciliateur entre deux sous-officiers qui s'taient pris de la mme
beaut.

L'arme franaise occupait Vienne. C'tait quelque temps aprs la
bataille d'Austerlitz. Deux sous-officiers appartenant au
quarante-sixime et au cinquantime rgiment de ligne, ayant eu une
dispute et dtermins  se battre en duel, avaient choisi pour le lieu
de leur combat un terrain situ  l'extrmit d'une plaine qui
avoisinait le palais de Schoenbrunn, lieu de la rsidence de l'empereur.
Nos deux champions avaient dj dgain et faisaient change de coups de
briquets, qu'heureusement ils avaient pars l'un et l'autre, quand
l'empereur vint  passer tout prs d'eux, accompagn de quelques
gnraux. Qu'on juge, s'il est possible, de leur stupfaction  la vue
de l'empereur! Les armes leur tombrent pour ainsi dire des mains.

L'empereur s'informa du sujet de la querelle, et il apprit qu'une femme
qui leur accordait ses faveurs  tous les deux en tait le motif, chacun
des deux voulant possder sa conqute sans partage. Ces deux champions
se trouvrent par hasard tre connus de l'un des gnraux qui
accompagnaient Sa Majest, qui apprit ainsi que c'taient deux braves de
Marengo et d'Austerlitz, appartenant  tels et tels rgimens, que mme
ils avaient dj t ports pour avoir la croix; alors l'empereur les
harangua de la sorte: Mes enfans, la femme est capricieuse... la
fortune l'est aussi, et puisque vous tes des braves de Marengo et
d'Austerlitz, il est inutile de faire de nouvelles preuves. Retournez 
vos corps, et soyez amis dornavant comme de bons chevaliers. Plus
n'eurent ces deux soldats l'envie de se battre, et ils virent bientt
que leur auguste conciliateur ne les avait pas oublis, car ils ne
tardrent pas  recevoir le brevet de la lgion-d'honneur.

* * *

* **Au commencement de la campagne de Tilsitt, l'empereur tant 
Berlin, il prit un jour fantaisie  Sa Majest d'aller faire une
excursion  pied du ct o nos soldats se livraient, dans les
guinguettes, au plaisir de la danse. Il vit un marchal-des-logis des
chasseurs  cheval de sa garde, se promenant avec une grosse et rotonde
allemande, et s'amusa  couter les propos galans que le
marchal-des-logis adressait  sa belle. Amusons-nous, mon chou, disait
celui-ci; c'est _le tondu_ qui paye les violons avec les _kriches_ de
votre souverain; allons notre train; vive la joie! et en avant...--Pas
si vite, dit l'empereur en s'approchant de lui; certes, il faut toujours
aller en avant; mais ici attendez que je sonne la charge. Le
marchal-des-logis se retourne et reconnat l'empereur; alors, sans se
dconcerter, il porte la main  son schakos, et lui dit: C'est peine
inutile, Votre Majest n'a pas besoin de sonner pour faire du bruit.
Cette repartie fit sourire l'empereur, et valut, peu de temps aprs,
l'paulette au sous-officier, qui l'aurait peut-tre attendue encore
long-temps, sans la fantaisie de Sa Majest. Au surplus, si le hasard
contribuait ainsi  faire donner des rcompenses, ce n'tait jamais
qu'aprs s'tre assur que ceux auxquels on les accordait en taient
dignes.

* * *

* ** Eylau, les vivres manquaient. Depuis huit jours les provisions de
pain taient puises, et le soldat se nourrissait comme il le pouvait.
La veille de la premire attaque, l'empereur, qui voulait tout voir par
lui-mme, alla faire une ronde de bivouac en bivouac. Arriv  un de ces
bivouacs, o tous les hommes taient endormis, il aperoit des pommes de
terre au feu; il lui prit fantaisie d'en manger, et se mit en devoir de
la tirer du feu avec la pointe de son pe.  l'instant un soldat
s'veille et dit  celui qui usurpait une part de son souper: Dis donc!
tu n'es pas gn, toi, de manger nos pommes de terre.--Mon camarade!
j'ai tellement faim, que tu dois bien me le pardonner.--Allons, passe
pour une, deux, si cela t'est ncessaire; mais disparais... Alors,
comme l'empereur ne se htait pas de disparatre, le soldat insista plus
vivement, et bientt une discussion trs-chaude s'leva entre l'empereur
et lui; la discussion dgnrait en lutte, et dj le soldat commenait
 taper quand l'empereur jugea qu'il tait temps de se faire
reconnatre. Rien ne saurait peindre la confusion du soldat. Il venait
de frapper l'empereur!... Il s'tait jet aux pieds de Sa Majest, o il
implorait sa grce: elle ne se fit pas long-temps attendre. C'est moi
qui ai tort, lui dit l'empereur; j'ai t entt; je ne t'en veux pas;
relve-toi, et sois tranquille pour le prsent et pour l'avenir.
L'empereur, ayant fait prendre des informations sur ce soldat, apprit
que c'tait un bon sujet, qui ne manquait pas d'instruction.  la
promotion suivante il fut fait sous-lieutenant. Or, je dfie qui que ce
soit de peindre l'effet que produisaient de pareils faits dans l'arme;
ils devenaient le continuel entretien des soldats, les stimulaient d'une
manire incroyable, et il jouissait d'une vritable considration dans
sa compagnie, celui dont on pouvait dire: L'empereur lui a parl.

* * *

* ** la bataille d'Esling, le brave gnral Daleim, commandant une
division du quatrime corps, se trouvait, pendant le plus fort de
l'action, sur un point cribl par l'artillerie ennemie. L'empereur,
passant prs de lui, lui dit: Il fait chaud de ton ct!--Eh bien,
sire, permettez-moi d'teindre le feu.--Va. Ce seul mot suffit: en un
clin d'oeil, la terrible batterie fut enleve. Le soir, l'empereur,
apercevant le gnral Daleim, s'approcha de lui, et lui dit: Il parat
que tu n'as fait que _siffler_ dessus! Sa Majest faisait ainsi
allusion  une habitude du gnral Daleim, qui en effet sifflait presque
toujours.

* * *

* **Parmi les braves officiers-gnraux dont l'empereur tait entour,
quelques-uns n'taient pas extrmement lettrs, mais ils se
recommandaient par d'autres qualits; quelques-uns mme taient clbres
pour d'autres causes que leur mrite militaire: ainsi le gnral Junot
et le gnral Fournier passaient pour les plus habiles tireurs au
pistolet; le gnral Lasellette tait connu par sa passion pour la
musique, qu'il poussait au point d'avoir toujours un piano dans un de
ses fourgons. Ce gnral ne buvait jamais que de l'eau, mais en
revanche, il n'en tait pas de mme du gnral Bisson. Qui n'en a
entendu parler comme du plus intrpide buveur de toute l'arme! Un jour
l'empereur, l'ayant rencontr  Berlin, lui dit: Eh bien, Bisson,
bois-tu toujours bien?--Comme , sire,  ne passe plus les vingt-cinq
bouteilles. C'tait, en effet, un grand amendement chez lui, car il
avait plus d'une fois atteint la quarantaine, et toujours sans se
griser. Au surplus, ce n'tait pas un vice chez le gnral Bisson, mais
un besoin imprieux. L'empereur le savait, et comme il l'aimait
beaucoup, il lui faisait une pension de douze mille francs sur sa
cassette, et lui donnait en outre de frquentes gratifications.

Parmi les officiers qui n'taient pas trs-lettrs, il est permis de
citer le gnral Gros, et la manire mme dont il fut lev au grade de
gnral le prouve que de reste; mais c'tait un brave  toute preuve,
homme superbe, et d'une beaut mle. La plume seule lui tait trs-peu
familire;  peine s'il savait s'en servir pour signer son nom, et il ne
passait pas pour tre beaucoup plus fort sur la lecture que sur
l'criture. tant colonel de la garde, il se trouvait un jour seul aux
Tuileries dans un salon, o il attendait que l'empereur ft visible. L,
il se complaisait devant une glace  rajuster son col,  rehausser sa
cravate, et l'admiration que lui causait sa propre figure l'entrana 
se parler tout haut  lui-mme, ou plutt  son image rpte dans la
glace. Ah! se disait-il, si tu connaissais _les bachbachiques_ (les
mathmatiques), un homme comme toi... Avec un coeur de soldat comme le
tien... Ah!... l'empereur te ferait gnral!--_Tu l'es_, lui dit
l'empereur en lui frappant sur l'paule. Sa Majest tait entre dans le
salon sans tre entendue, et s'tait plue  couter l'allocution que le
Colonel Gros s'adressait  lui-mme. Telle fut sa promotion au grade de
gnral, et qui plus est de gnral dans la garde.

* * *

* **Me voici maintenant au bout de mon chapelet en fait d'anecdotes
militaires. Je viens de parler de la promotion d'un gnral; je
terminerai par l'histoire d'un tambour, mais d'un tambour renomm dans
toute l'arme, d'un farceur de premire force, enfin du fameux _Rata_,
que le gnral Gros, comme on va le voir, aimait beaucoup.

L'arme marchait sur Lintz, pendant la campagne de 1809. Rata, tambour
de grenadiers au quatrime rgiment de ligne, et bouffon trs-renomm,
ayant appris que la garde allait passer, et qu'elle tait commande par
le gnral Gros, voulut voir cet officier, qui avait t son chef de
bataillon, et avec lequel il s'tait autrefois permis toutes sortes de
familiarits. Rata cire donc sa moustache, se pare de son mieux, et va
saluer le gnral, en le haranguant ainsi: Eh! vous voil, sacr nom de
D..., gnral; comment vous portez-vous, f...?--Trs-bien, Rata; et
toi?--Toujours bien, f...; mais, sacr nom de D..., pas si bien que
vous,  ce qu'il me parat. Depuis que _vous le portez beau_, vous ne
pensez plus au pauvre Rata, car s'il ne venait pas vous voir, vous ne
penseriez seulement pas  lui envoyer quelques sous pour acheter du
tabac. En disant: _vous le portez beau_, Rata s'tait rapidement empar
du chapeau du gnral Gros, et l'avait mis sur sa tte  la place du
sien. En ce moment mme l'empereur vient  passer, et voit un tambour
coiff du chapeau d'un gnral de sa garde.  peine s'il en croit ses
yeux; il pousse son cheval, et demande ce que c'est. Le gnral Gros lui
dit alors en riant, et avec le franc-parler dont il s'tait fait
l'habitude, mme avec l'empereur: C'est un brave soldat de mon ancien
bataillon, habitu  faire des niches pour amuser ses camarades; c'est
un brave, Sire, oh! mais, l, un homme solide, et je le recommande 
Votre Majest. D'ailleurs, Sire, il peut  lui seul faire plus que tout
un parc d'artillerie. Allons, Rata, en batterie, et point de quartier.
L'empereur coutait et regardait, presque stupfait de ce qui se passait
sous ses yeux, lorsque Rata, sans tre intimid par la prsence de
l'empereur, se mit en devoir d'excuter l'ordre du gnral: alors,
enfonant un doigt dans sa bouche, il fait un vacarme tel qu'on et cru
entendre d'abord siffler et ensuite clater un obus. L'imitation tait
si parfaite, que l'empereur ne put s'empcher d'en rire; et se tournant
vers le gnral Gros: Allons, lui dit-il, prends cet homme-l ds ce
soir dans ta garde, et rappelle-le  mon souvenir  la prochaine
occasion. Peu de temps aprs, Rata eut la croix, que n'eurent peut-tre
pas ceux qui lancrent le plus de vritables obus  l'ennemi: tant il
entre de bizarrerie dans la destine des hommes!




AVIS DE L'AUTEUR.

     Ce qui suit m'a t remis par une personne de ma connaissance qui a
     long-temps habit le Pimont sous l'empire; j'ai pens que mes
     lecteurs verraient avec plaisir les dtails curieux que renferme ce
     manuscrit.



LE PIMONT

SOUS L'EMPIRE,

ET

LA COUR DU PRINCE BORGHSE.

SOUVENIRS D'UN INCONNU.

1808 ET 1809.




CHAPITRE PREMIER.

     Diffrence des temps.--Le prince Borghse  Paris.--Le prince
     Pignatelli et M. Demidoff.--Premire socit du prince Borghse et
     le concierge d'un htel garni.--La veuve du gnral
     Leclerc.--Mariage du prince.--Le faubourg Saint-Germain et la seule
     vraie princesse de la famille de Bonaparte.--Le prince chef
     d'escadron dans la garde.--Courage et avancement.--Projets de
     l'empereur.--Conversation entre l'auteur et le lecteur.--Tilsitt,
     la femme, l'homme et le bon prince.--Le prince Borghse destin 
     annoncer la paix.--Dsintressement de Moustache.--Paris en
     1808.--Retour de l'empereur.--Enthousiasme caus par Napolon.--Le
     fils de madame Visconti.--Rencontre au Palais-Royal.--Gardanne et
     Sopransi.--Le rendez-vous donn sur le champ de bataille
     d'Eylau.--Les bals de madame de La Fert et la jolie
     danseuse.--Dner chez Cambacrs.--Les deux extrmes et questions
     de physiologie.--Projet de Tilsitt ralis  Paris.--Cration de
     nouveaux titres.--Rdification de l'universit.--Le gnral
     Jourdan et le gnral Menou.--Le gouvernement gnral des
     dpartemens au del des Alpes rig en grande dignit de
     l'empire.--Snatus-consulte et message au snat.--Contradictions et
     bon conseil.--Conflits invitables.--Le prince Borghse nomm
     gouverneur-gnral.--Brevet magnifique.--Dpart du prince et le
     colonel Curto.--Dpart de l'empereur pour Bayonne et
     dguerpissement gnral.


BONAPARTE, premier consul, rechercha l'alliance d'un prince romain. Six
annes s'coulrent  peine, et Napolon, empereur, eut  choisir entre
la fille des Csars et la soeur du czar de toutes les Russies. L'an des
arrire-neveux de Paul V, le prince Camille Borghse, tait venu dans la
capitale des plaisirs taler le faste de sa magnificence. Jeune, bien
fait, adroit aux exercices du corps, d'une taille un peu au dessous de
la moyenne, mais dou d'une figure charmante, et possdant une fortune
immense, il partagea, ds son arrive, avec le prince de
Fuents-Pignatelli et M. Demidoff, l'honneur souvent ruineux de faire
admirer aux Parisiens la richesse de ses quipages. Le prince Borghse
n'tait pas dpourvu d'un certain esprit naturel; et s'il tait presque
entirement priv d'ducation, ce n'tait pas sa faute: c'tait celle de
son pre, homme d'un rare mrite, mais systmatique, et qui disait que
ses enfans en sauraient toujours assez pour tre les sujets d'un pape.
Quoi qu'il en soit, le prince aurait t, au besoin, un des plus habiles
cochers de toute la chrtient, car il comptait peu de rivaux dans l'art
de conduire  grandes guides un phaton attel de quatre chevaux
fringans. En arrivant  Paris, le prince Borghse occupa le grand htel
d'Oigny, rue Grange-Batelire; sa premire socit fut le concierge de
l'htel et sa famille. Depuis, il disait souvent que ce qui l'avait le
plus surpris  Paris tait l'ducation et l'amabilit de la famille du
concierge. Bientt il se trouva li avec tout ce qu'il y avait de plus
lgant dans la capitale, et particulirement avec MM. de l'Aigle. Ds
lors il se trouva de proche en proche lanc dans le grand monde, o il
rencontra la jeune et ravissante veuve du gnral Leclerc, tout
nouvellement revenue de Saint-Domingue. L'ide d'une telle alliance
flatta les calculs du premier consul. On persuada au jeune prince qu'il
tait amoureux; et, par l'entremise du chevalier Angiolini, envoy de
Toscane en France, la veuve du gnral Leclerc ne tarda pas  devenir la
princesse Borghse.

Il faut se reporter  l'poque de ce mariage, il faut avoir t  mme
d'apprcier tout ce qu'il y a de misrable dans la vanit de ceux qui
s'appellent les grands, pour se faire une ide de l'effet que produisit
une telle alliance dans les salons aristocratiques. Depuis le dix-huit
brumaire, l'ancienne noblesse, caresse  la cour de Josphine, avait
repris un peu de sa morgue et de son importance; et quoique l'on convnt
dans le faubourg Saint-Germain que MONSIEUR DE BONAPARTE ft un assez
bon gentilhomme, on y disait avec une sorte d'ironie: Il y aura donc
une vritable princesse dans la famille de Bonaparte. Oui, on disait
cela! Aux yeux de bien des gens, une alliance avec un prince romain
tait un honneur trs-grand pour le chef du gouvernement. Ni les
lauriers de l'Italie, ni ceux de l'gypte, ni les lauriers plus jeunes
de Marengo, n'taient, aux yeux d'un certain monde, des titres gaux au
droit de porter deux clefs en croix dans des armoiries. Piti!
dira-t-on; oui, piti, sans doute; mais qu'y puis-je faire? Ne sont-ce
pas des choses d'hommes que j'ai  raconter?

Voulant attacher son nouveau beau-frre au service de France, le premier
consul lui donna seulement le grade de chef d'escadron dans un rgiment
 cheval de la garde consulaire. Le temps n'tait pas venu o il serait
possible de froisser les droits de la hirarchie militaire en
considration d'une haute position sociale; mais cela ne tarda pas 
venir. Ainsi, par exemple, le frre mme du prince Borghse, le prince
Aldobrandini, reut quelques annes aprs, pour premires paulettes,
les paulettes de colonel du quatrime rgiment de cuirassiers. Mais
c'tait  Bayonne; mais c'tait aprs Tilsitt! Quoi qu'il en soit, le
prince Borghse se montra tout d'abord digne des rangs dans lesquels il
servait. Aprs la campagne d'Austerlitz, l'empereur lui confia le
commandement du deuxime rgiment de carabiniers. Ce fut  la tte de ce
corps que le prince se fit remarquer par sa bravoure dans une charge
brillante pendant la campagne de Prusse. Trs-satisfait de la conduite
de son beau-frre, l'empereur le fit gnral  Tilsitt, et jeta alors
les yeux sur lui pour en faire un grand dignitaire de l'empire; car dj
c'tait trop peu pour un beau-frre de l'empereur de n'tre qu'un prince
romain; ce qui n'empcha pas le faubourg Saint-Germain de continuer 
dire que la princesse Borghse tait la seule vritable princesse de la
famille.

Je passe ici sur une foule de circonstances relatives  cette grande
poque; car, Dieu merci, je n'ai ni la prtention, ni la tmrit
d'crire l'histoire de ce temps, si fcond en merveilles: je cherche
tout simplement  rassembler quelques souvenirs; mais malheureusement
ils sont d'autant plus confus dans ma mmoire que je n'ai jamais pens 
les en faire sortir un jour. Je le fais cependant; pourquoi cela? Parce
qu'il tait dans ma destine de le faire: voil tout.

* * *

J'entends le lecteur me dire: Mais quelle garantie donnez-vous 
l'exactitude de ces souvenirs?--Aucune.--Comment alors y ajouter
foi?--Il ne m'importe.--Mais enfin aviez-vous une place qui vous ait mis
 mme de savoir?...--C'est mon secret.--Aviez-vous une position?--Tout
comme il vous plaira. D'ailleurs, qu'entendez-vous par une position? et
ne faut-il pas bien que chacun en ait une, quelle qu'elle soit, jusqu'au
jour o nous aurons tous la mme, la position horizontale? Au surplus,
comme au moment o j'cris ceci il ne tiendrait qu' moi de poser l ma
plume et de m'arrter tout court, vous, qui tenez le livre, vous avez le
droit d'en rester l; et, si vous voulez que je vous parle franchement,
c'est peut-tre ce que vous pourriez faire de mieux. Aprs un pareil
avertissement, vous n'aurez point de reproche  me faire. Je poursuis
donc.

L'entrevue avait eu lieu entre les deux empereurs; Alexandre et Napolon
s'taient embrasss sur le bateau du Nimen en prsence des deux armes,
ranges sur les bords du fleuve; la belle Louise de Prusse avait quitt
le moulin qui lui servait de demeure, hors de l'enceinte de la ville que
se partageaient les deux empereurs; elle avait pleur beaucoup, pri,
boud, sollicit, obtenu la Silsie, mais vers d'inutiles larmes sur la
perte de Magdebourg; enfin elle avait t femme; mais Napolon tait
rest homme, et Alexandre bon prince: chacun son mtier dans ce monde.
Bref, la paix tait signe.  peine les bases en furent arrtes, que
l'empereur fit venir le prince Borghse, et lui dit: Je suis content de
toi; voil un bon d'un million; c'est ta gratification de campagne;
Estve te paiera: mais pars sur-le-champ et fais toute diligence. C'est
toi que je charge de porter  Paris la premire nouvelle de la paix. Il
est facile de voir ici que Napolon, roulant dj dans sa pense un
projet d'lvation pour son beau-frre, ne le rendait porteur d'une si
grande nouvelle que pour attirer sur lui l'attention des Parisiens; mais
il y eut alors, comme toujours, le chapitre des vnemens. Moustache ne
partit de Tilsitt que quelque temps aprs le prince, lorsque seulement
on eut rdig et sign les dpches diplomatiques; mais ce diable de
Moustache, dont l'ardeur semblait doubler la rapidit des chevaux,
rejoignit le prince  trente lieues de Paris. Le prince, l'ayant aperu,
lui fit offrir vingt mille francs pour lui laisser seulement une heure
d'avance; mais l'incorruptible Moustache fit noblement claquer son
fouet; et dj ses dpches taient remises  Cambacrs quand la
voiture du prince arriva aux barrires.

Que tout tait grand, que tout tait beau alors, et que Paris tait
rellement une ville d'enchantemens! Il y avait je ne sais quelle
vitalit dans les choses de cette poque. Ce que nous voyions
s'accomplir sous nos yeux tait plus grand que ce que nous avions admir
dans les histoires de l'antiquit. La Prusse conquise en courant; la
monarchie du grand Frdric livre  la merci du vainqueur dans une
seule bataille; la paix enfin, cette paix si douce, tant souhaite des
peuples, et qui jette en arrire un reflet si brillant sur les batailles
qui l'ont prcde! Qui peut avoir oubli cet empressement avec lequel
on recherchait les bulletins de la grande arme, quand, le matin, le
canon des Invalides avait proclam le sommaire du _Moniteur_ du jour!

Suivant de prs la nouvelle de la paix conclue, l'empereur arriva 
Paris le premier de janvier 1808. C'est  cette poque, sans doute,
qu'il faut placer le point culminant de la gloire de l'empereur, qui
tait encore celle de la France. Le chancre de l'Espagne ne dvorait pas
encore nos soldats et nos trsors, et dj le bronze de Vienne se
fondait en bas-reliefs pour dresser sur la place Vendme le plus beau
monument des temps modernes. Enfin, il restait encore, quoique bien
effaces, quelques traces de la rpublique, puisque les titres
nobiliaires n'existaient encore que dans le cerveau de l'empereur; mais
ils ne tardrent pas  en sortir. Au reste, l'enthousiasme tait si
plein, si vrai, si gnral, qu'on se trouvait involontairement entran
 approuver tout ce que voulait l'empereur. Je le demande aux hommes de
mon temps: y a-t-il ici la moindre exagration? et n'est-il pas vrai
qu'une joie immense se manifesta alors partout o se montra Napolon?

La fin de l'hiver ne fut qu'une longue srie de ftes. On se livrait aux
plaisirs pour se rjouir, et non pour se distraire, ce qui est bien
diffrent; presque point de figures sinistres, plus de querelles de
parti, et chez presque tout le monde cette confiance de la vie qui
aujourd'hui n'est plus mme, hlas! l'apanage de la jeunesse. Chaque
jour voyait revenir au sein de la capitale les trangers que la guerre
en avait momentanment loigns, et nos gnraux, que l'empereur, aprs
Tilsitt, avait combls de riches gratifications. Un de mes amis, alors
chef de bataillon dans la garde, m'a dit avoir reu pour sa part une
somme de quarante mille francs. Jamais je n'avais vu  Paris les
boutiques aussi brillantes, et surtout aussi frquentes; et je m'en
rapporte aux marchands pour tablir la diffrence qui existe entre les
curieux et les acheteurs. Pour ma part, je dclare que je ne professe
aucune estime pour ces promeneurs qui s'arrtent devant l'talage d'un
libraire, regardent la couverture d'un livre, en lisent le titre, puis
le remettent  sa place, et s'en vont sans l'acheter.

Dans le mouvement continuel que prsentait Paris pendant l'hiver que
j'appellerais volontiers l'hiver de Tilsitt, le Palais-Royal tait un
lieu de rendez-vous presque gnral: car le Palais-Royal est la capitale
de Paris, aussi bien que Paris est la capitale de France.  cinq heures
on y voyait circuler une foule nombreuse, on se pressait autour de la
Rotonde, et de l on se rpandait dans les salons des plus brillans
restaurateurs et ensuite dans les spectacles alors trs-frquents. 
cette occasion je puis citer un fait vraiment caractristique et qui
peint bien cette importance qu'avait le Palais-Royal, et dont je parlais
tout  l'heure. J'y passais un jour par hasard, quelques minutes avant
cinq heures. Je rencontre un de mes anciens camarades de collge,
Sopransi, fils de la clbre madame Visconti, qui l'avait eu de son
premier mari, le comte Sopransi, gnral au service de Prusse. Il tait
alors aide-de-camp de Berthier, et revenait de la campagne de Russie.
Nous voir et nous embrasser ne fut pour ainsi dire qu'un mme mouvement;
puis les questions d'usage: O vas-tu?... Que fais-tu?...--Que viens-tu
faire ici? demandais-je.--Ma foi! j'y viens parce que j'y ai donn
rendez-vous  Gardanne[83]; je l'attends. Parbleu, puisque te voil,
nous dnerons tous les trois, ou tous les deux s'il ne vient
pas.--Comment! tu n'es donc pas sr qu'il vienne? Quel jour l'as-tu
vu?--Ma foi! il y a dj assez long-temps; je ne l'ai aperu qu'un
instant  la tte de sa compagnie de dragons,  la bataille d'Eylau,
comme j'allais porter un ordre du marchal. Nous nous sommes donn
rendez-vous ici pour le premier fvrier, et c'est bien aujourd'hui.
Nous continumes  nous promener, en devisant sur tout ce qui nous
passait par la tte, et au bout de dix minutes environ nous vmes
arriver Gardanne, qui n'avait pas plus que Sopransi oubli ce
rendez-vous si singulirement donn. Nous dnmes tous les trois, bien
plus occups de nos souvenirs du collge que des affaires du temps, et
je me rappelle que nous passmes une fort joyeuse soire.

On se fait difficilement aujourd'hui une ide des moeurs du temps dont je
parle; Paris n'tait pas mort  onze heures du soir, on n'avait pas peur
de vivre trop long-temps, et pour tous ceux qui frquentaient le monde,
la nuit n'tait qu'un heureux prolongement du jour. Ah! si je ne
craignais d'abuser de la patience du lecteur, que j'aimerais  le
rajeunir de vingt et quelques annes, pour le conduire aux bals brillans
de madame de La Fert. Invitez, lui dirais-je, cette jeune et jolie
personne que vous voyez l auprs de sa mre; c'est mademoiselle
Georgette Ducrest, une des meilleures danseuses d'ici! Que j'aimerais
encore  le faire asseoir  la table de Cambacrs, entre M.
d'Aigrefeuil et M. de Villevieille! Chacun de ces deux messieurs tait
dou d'un apptit on ne peut plus recommandable, qui donnait  l'un et 
l'autre une trs-grande valeur; mais leur runion m'a toujours paru un
des phnomnes de l'empire. Dissertez maintenant sur l'influence que
peut avoir la bonne chre sur l'embonpoint humain! gaux en estomac,
hros de la mme table, nourris des mmes sucs, l'un tait le plus gras,
l'autre le plus maigre des hommes! Messieurs les physiologistes, c'est 
vous que ceci s'adresse. Au reste, voil de ces souvenirs auxquels je
n'ose me livrer que dans la solitude, car alors, quoi de plus doux que
de revivre le temps que l'on a dj vcu? mais de souvenir en souvenir
on peut devenir indiscret, et l'indiscrtion est une horreur.

Cependant la saison des plaisirs s'avanait et le temps approchait o
les fatales affaires de l'Espagne allaient attirer l'empereur  Bayonne,
et o chacun par consquent allait retourner  son poste, ou occuper
pour la premire fois celui qui venait de lui tre assign. Au nombre de
ces derniers se trouvait le prince Borghse, pour lequel l'empereur,
avant de partir, avait ralis les projets conus  Tilsitt.  la mme
poque furent rcrs, par un snatus-consulte, des comtes, des barons
et des chevaliers de l'empire; il n'y manqua que les marquis. Cette
mesure, je dois le dire, eut la dsapprobation gnrale de tous les
rpublicains qui ne furent pas titrs, et ce fut un vaste champ ouvert
aux pigrammes du faubourg Saint-Germain.  parler srieusement, les
hommes les plus sages ne virent pas avec plaisir cette restauration de
titres que la rvolution avait dtruits, et, en vrit, la gloire de
l'empire n'avait pas besoin d'tre entoure d'un essaim de glorioles
ridicules. L'empereur rtablit aussi dans le mme temps l'ancienne
Universit, c'est--dire cet chafaudage monstrueux o l'instruction et
l'ducation redevenaient l'objet d'un monopole, aussi bien que le sel et
le tabac. Mais, je le rpte, la masse presque entire de la nation
tait emporte par la confiance que lui inspirait Napolon.

Les dpartemens du Pimont runis  la France formaient dj un
gouvernement gnral, dont le commandement avait t d'abord confi au
gnral Jourdan, puis au gnral Menou, qui l'occupait alors; mais je
glisse sur cet objet, attendu que j'aurai  y revenir quand nous serons
installs  Turin. Il ne faut pas que j'oublie que nous ne sommes pas
mme encore en route, puisqu'il s'agit seulement de l'rection de notre
gouvernement en grande dignit de l'empire. Tout se fit de la manire la
plus solennelle; l'empereur envoya un message au snat, et le snat y
rpondit le deux de fvrier, par le snatus-consulte suivant:

* * *

ART. I. Le gouvernement gnral des dpartemens au del des Alpes est
rig en grande dignit de l'empire, sous le titre de gouverneur
gnral.

ART. II. Le prince gouverneur-gnral jouira des titres, rangs et
prrogatives attribus aux autres princes grands dignitaires.

ART. III. Dans l'tendue de son gouvernement, et lorsque Sa Majest
Impriale ne sera pas prsente, il prendra rang avant les autres
titulaires des grandes dignits et immdiatement aprs les princes
franais.

ART. IV. Il exercera dans les dpartemens au del des Alpes les
fonctions suivantes, concurremment avec les princes grands dignitaires,
auxquels elles sont attribues:

1. Il portera  la connaissance de l'empereur les rclamations formes
par les collges lectoraux, ou par les assembles de canton desdits
dpartemens, pour la conservation de leurs privilges.

2. Il _recevra le serment des prsidens des collges lectoraux_, et
des assembles de canton, des prsidens et des procureurs gnraux des
cours et des tribunaux, des administrateurs civils et des finances, des
majors, chefs de bataillon et d'escadron de toutes armes.

3. Lorsque Sa Majest Impriale se trouvera dans les dpartemens au
del des Alpes, le gouverneur gnral prsentera au serment les gnraux
et fonctionnaires publics admis  prter serment devant elle.

Il prsentera galement les dputations des collges lectoraux, des
villes, des cours et des tribunaux.

ART. V. Il prsidera l'assemble du collge lectoral du dpartement de
Gnes.

* * *

Telle fut la Charte octroye par le snat au gouverneur gnral des
dpartemens au del des Alpes, qui n'tait encore nomm que _in petto_.
Quand j'en eus pris connaissance, je vis que les pouvoirs du prince
gouverneur-gnral taient assez vaguement dfinis, sous le rapport de
l'autorit administrative qu'il aurait  exercer, et que, par
consquent, ce serait  lui  se faire la meilleur part possible dans
l'exercice du pouvoir. Je fus frapp en outre de l'ide que, sous le
prtexte de fonder un gouvernement gnral, l'empereur avait voulu
seulement faire natre l'occasion de donner une cour  l'ancienne
capitale des tats du roi de Sardaigne. Je ne concevais pas non plus
comment il avait pu chapper,  des rdacteurs aussi habiles que ceux
qui avaient rdig le snatus-consulte, une contradiction qui me
semblait absurde. Il est dit au troisime paragraphe de l'art. IV: _Le
prince gouverneur-gnral recevra le serment des prsidens des collges
lectoraux_, etc.; et, aux termes de l'article V: _Il prsidera le
collge lectoral du dpartement de Gnes_; d'o il rsultait que le
prince recevrait son propre serment. Cela me paraissait tellement
contraire  toute raison,  tout esprit de lgislation, que je crus
devoir soumettre mes observations  un grand fonctionnaire de l'tat,
qui m'avait toujours tmoign beaucoup de bienveillance. Quand il m'eut
cout, au lieu de me rpondre, il m'adressa cette question,  laquelle,
je l'avoue, je ne m'attendais gure: Quel ge avez-vous?--Bientt
vingt-trois ans.--Ah!... Vos observations sont justes; mais vous avez
tort, et je vous engage  les garder pour vous.--Comment donc...?--Oui,
vous dis-je, vous tes trop jeune pour avoir raison. En cette
circonstance je profitai de cet excellent conseil, dont malheureusement
je ne profitai pas toujours depuis.

Mais revenons  notre fameux snatus-consulte et  ce qui en fut la
suite. L'empereur l'approuva le sept fvrier; et le quinze du mme mois
il adressa au snat un nouveau message pour lui faire connatre, ce
qu'aucun snateur n'ignorait, le choix qu'il avait fait du nouveau grand
dignitaire de l'empire. Napolon s'exprima en ces termes:

* * *

     Snateurs,

     Nous avons jug convenable de nommer notre beau-frre, le prince
     Borghse,  la dignit de gouverneur-gnral, rige par le
     snatus-consulte organique du deux du prsent mois. Nos peuples des
     dpartemens au del des Alpes reconnatront, dans cette dignit, et
     dans le choix que nous avons voulu faire pour la remplir, notre
     dsir d'tre plus immdiatement instruit de tout ce qui peut les
     intresser, et le sentiment qui rend aujourd'hui prsentes  notre
     pense les parties mme les plus loignes de notre empire.

* * *

Le message de l'empereur me rconcilia un peu avec le snatus-consulte.
_Le dsir d'tre plus immdiatement instruit_ me parut un de ces mots de
valeur qui, mans directement de l'empereur, nous fortifierait contre
la lettre du snatus-consulte, s'il survenait, comme cela ne manqua pas
d'arriver, des conflits d'autorit. Il devait en survenir beaucoup, car
la position du gouverneur gnral se trouvait unique dans la vaste
tendue de l'empire. Il n'tait pas vice-roi, comme Eugne, qui avait
des ministres spciaux pour le royaume d'Italie; le dcret ne le mettait
en relation directe qu'avec les autres grands dignitaires de l'empire:
mais l'administration restait _une_ dans toutes ses branches; mais
l'influence des ministres de Paris s'tendait sur les dpartemens au
del des Alpes, tout aussi bien que sur ceux de l'intrieur de
l'ancienne France; point de nominations  faire, par consquent point de
pouvoir: et pourtant il fallait, pour se faire bien venir, jouer toutes
les simagres du pouvoir. N'ayant rien  donner  la ralit des
intrts, il fallut nous borner  exploiter le champ de l'amour-propre;
mais ce champ tait vaste, bien prpar et fcond; le Pimont est un
pays fertile.

Le prince fut enchant quand il reut le magnifique diplme de sa
nomination. Le snatus-consulte s'y trouvait relat dans son ensemble,
sur une belle feuille de peau de vlin, scelle du grand sceau de
l'empire, revtue de la signature de l'empereur, et, par ampliation, de
celle de Cambacrs; enfin, rien n'y manquait.

 cette poque, la princesse Borghse n'tait point  Paris; sa sant,
ou, si l'on veut, son caprice, l'avait engage  passer la fin de
l'hiver  Nice, ville dont le climat est si favorable aux mdecins qui
veulent envoyer mourir leurs malades ailleurs. L'empereur, cependant,
avait donn  sa soeur un brevet de bonne sant au moins momentane, en
lui prescrivant d'accompagner son mari dans sa prise de possession du
gouvernement gnral des dpartemens au del des Alpes. L'empereur tant
parti le trois d'avril, le prince quitta Paris le lendemain, accompagn
du colonel Curto son premier aide-de-camp, pour aller rejoindre la
princesse  Nice; et le reste du convoi se mit en marche le sept du mme
mois, comme on le verra dans le chapitre suivant. Si, au reste, je
brusque un peu la fin de celui-ci, j'aurais le droit d'appeler cela du
style imitatif: car on ne peut se figurer en quelle hte chacun
dguerpissait de Paris.




CHAPITRE II.

     Le marronnier prcoce et grande observation.--Voyage au devant du
     printemps.--Dpart de Paris pour Nice.--La cour de l'htel
     Borghse.--Les aides-de-camp du prince.--M. de Montbreton et M. de
     Clermont-Tonnerre.--Rapidit extraordinaire.--Point de changemens
     de temprature.--Arrive  Lyon et le souper de cent cus.--Le vin
     de l'Ermitage.--Deux mois en une nuit.--Admirable climat du
     Comtat.--Tristesse des oliviers.--La bonne femme de
     Brignolles.--Trente-six francs et six gnraux.--Les gorges de
     l'Estrelle.--Quatre millions de diamans et petit conseil.--Absence
     de voleurs et mauvais chemins.--Le golfe Juan et la rade
     d'Antibes.--Bonnes relations entre les voyageurs.--Le bal de madame
     de Luynes et dguisemens.--Don Quichotte et M. de Louvois.--Arrive
      Nice.--Maison de M. Vinaille occupe par la princesse
     Borghse.--Conversation avec le prince en regardant la mer.--Coup
     d'oeil admirable.--Histoire des statues du prince.--La vente
     force.--Emploi de dix-huit millions.--Le prince tromp par
     l'empereur.--Influence de la conduite de l'empereur sur le
     caractre de son beau-frre.--Commencement de
     dsenchantement.--Commensaux de la princesse.--Madame de
     Chambaudouin, la lectrice et les dames d'annonces.--Blangini et ses
     premiers concerts.--Premier dner  la cour.--Ma prsentation  la
     princesse.--Paulette, petit nom d'amiti.--Portrait de
     Pauline.--Conversation et musique.--Singulier caprice de la
     princesse.--Exil d'une minute.--La princesse et la femme.--Le
     colonel Gruyer.--Le gnral Garnier, plan des Alpes maritimes et
     bon effet du hasard.--Promenade dans Nice avec M. de
     Clermont-Tonnerre.--Madame d'Escars en surveillance et lettre 
     l'empereur.--Souvenir d'une visite chez Fouch.--Ordre de
     l'empereur de parler toujours franais.--Tous les jours une lettre
      l'empereur.--Promenade sur mer et amabilit de Pauline.--La
     pointe de Monaco et lecture inattendue.--Prparatifs de notre
     dpart pour Turin.


SI je ne profitais pas de cette occasion pour faire une observation que
je renouvelle chaque anne, quand je me trouve  Paris, aux approches du
printemps, je me le reprocherais toute ma vie. Parmi les marronniers des
Tuileries, qui s'lvent en dme au dessus des statues d'Hippomne et
d'Atalante, il en est un dont la verdure se dveloppe avant celle de
tous les autres arbres de Paris; voil vingt-cinq ans au moins que j'en
fais la remarque et jamais je n'ai trouv mon arbre en dfaut. Il y a
plus, comme j'en parlais un jour devant quelques personnes, une d'elles
me fit voir dans les papiers de son grand-pre la mme remarque
consigne et se rapportant parfaitement au mme marronnier, par la
dsignation du lieu o il est situ.  prsent me voil soulag, car
depuis long-temps je brlais de faire part au public de cette grande et
utile observation; c'est aux naturalistes  dterminer la cause de ce
phnomne. Mais, quel rapport, dira-t-on peut-tre, entre cet arbre
et...?--Pardon, si je vous interromps, mais il y en a beaucoup, comme
vous l'allez voir. Le sept d'avril, jour de notre dpart pour rejoindre
le prince et la princesse  Nice, les gousses de mon arbre taient 
peine gonfles; enfin, dans les jardins htifs de Paris aucun signe
encore de verdure, et nous allions voyager au devant du printemps! Ceci
n'est point une exagration, comme on le verra tout  l'heure.

Le sept d'avril,  une heure aprs midi, la veille du jour o devaient
commencer les promenades de Longchamp, la grande cour de l'htel
Borghse[84] retentissait du bruit des chevaux et des voitures de
voyage. Six chevaux taient attels  une grande et commode berline,
quatre  une dormeuse, et un onzime cheval tait destin au courrier 
la livre de l'empereur, charg de commander nos relais sur toute la
route. M. Louis de Montbreton, cuyer de la princesse, et roi du voyage
en sa qualit d'cuyer, monta dans la dormeuse avec le colonel Gruyer,
aide-de-camp du prince. La berline fut occupe par le chef de bataillon
Henrion, le capitaine du gnie Delmas, autres aides-de-camp du prince;
M. Enard de Clermont-Tonnerre, chambellan de la princesse, et moi. Nous
voil partis.

Rien n'est plus doux que de voyager de la sorte; on va grand train, et
pas une minute  attendre aux relais; aussi ne mmes-nous que quatre
heures moins un quart  franchir les quatorze lieues de Paris 
Fontainebleau. Nous ne devions nous arrter qu'une seule nuit pour
coucher  Lyon. Le lendemain, quand le jour vint  poindre, point de
changement sensible encore dans la temprature ni dans la vgtation. Le
second jour, entre Roanne et Tarare, quelques feuilles, mais rares, des
amandiers et des cerisiers en fleurs nous annoncrent le retour de la
belle saison; et le neuf, nous arrivmes de fort bonne heure  Lyon, o,
moyennant une lgre rtribution de trois cents francs, nous trouvmes 
l'htel de l'Europe, sur la place Bellecour, chacun un lit, un bain, 
souper et  djeuner le lendemain matin. C'tait un peu cher, mais
l'ordre tait donn de ne point lsiner et de payer largement sur toute
la route: aussi, en arrivant  Nice, ne resta-t-il pas grand'chose des
dix mille francs destins aux dpenses du voyage.

Partis de Lyon le dix, nous suivmes la route qui longe les bords du
Rhne  travers le Dauphin; nous dnmes  Thain, sur le terroir qui
produit l'excellent vin de l'Ermitage, et nous ne manqumes pas d'en
remplir les caves de nos voitures, en nargue des droits-runis. Nous
traversmes de nuit Montlimart, et le lendemain quel rveil pour nous!
Sans exagration nous avions chang de climat; nous tions sous un autre
ciel; le temps tait magnifique, la campagne verte et riante comme elle
l'est  Paris  la fin de mai; enfin c'tait le printemps dans toute sa
splendeur; nous avions vcu deux mois en une nuit: et nous arrivmes 
Avignon par une chaleur trs-forte, tandis qu' Paris, il n'tait pas
encore prudent de quitter le coin du feu. Ce changement de temprature,
et la richesse de la vgtation du Comtat, produisit sur moi une
impression que je ne puis rendre; et mes compagnons, bien que plus
expriments que moi en fait de voyages, en furent galement frapps.

Nous dnmes  Avignon dans l'htel o depuis fut horriblement massacr
l'infortun marchal Brune; vers le soir, nous traversmes la Durance
dans un bac, et nous nous avanmes vers Aix, o nous arrivmes le 12 au
matin. Avant d'arriver  Aix, je me rappelle qu' la pointe du jour nous
nous tions arrts dans un hameau dpendant du bourg de Brignolles. De
l, la vue s'tendait,  notre gauche et dans un fond, sur une vaste
plaine entirement plante d'oliviers. L'arbre de Minerve, comme nous
disions dans nos amplifications de collge, me parut d'une tristesse
affreuse, et c'est peut-tre pour cela que l'ingnieuse antiquit en
avait fait le symbole de la desse de la sagesse. Comme nous tions 
contempler cette mer d'oliviers, une grosse femme,  l'accent provenal
trs-caractris, nous pria de faire honneur  son tablissement en
prenant chacun une tasse de caf au lait de chvre. Nous acceptmes la
proposition, et quand il fut question de payer, notre htesse, en
essayant de donner de la grce  son gros sourire, nous demanda
trente-six francs. Malgr la recommandation de payer gnreusement, nous
ne pmes nous empcher de nous rcrier un peu; mais elle, sans se
dconcerter, nous tint  peu prs cette harangue: Si vous voulez payer
ce que cela vaut, Messieurs, c'est huit sous par personne: mais nous
sommes bien pauvres; et, d'ailleurs, ajouta-t-elle en se rengorgeant, on
n'a pas tous les jours l'honneur de recevoir six gnraux! On lui donna
un louis, ce dont elle parut fort satisfaite. Six gnraux!... Cela
valait bien a.

Cependant, nous n'avions plus qu'une nuit  passer en voiture, et nous
devions traverser le soir, assez tard, la fort et les gorges resserres
de l'Estrelle, lieu clbre par la quantit des vols et des assassinats
qui s'y taient commis depuis long-temps et qui s'y commettaient encore
quelquefois. Or nous aurions t de bien bonne prise; car prcisment la
vache place sur l'impriale de la berline dans laquelle j'tais,
contenait les diamans du prince et ceux de la princesse, et il y en
avait pour une valeur de quatre millions au moins. Nous tnmes un petit
conseil pour savoir si nous prendrions une escorte de gendarmerie. Aprs
avoir pes le pour et le contre, nous arrtmes qu'il valait mieux
continuer notre route sans aucune prcaution, pensant qu'une ostensible
escorte de gendarmerie ne servirait qu' donner l'veil dans un pays o
la plupart des brigands de nuit n'taient que les honntes habitans du
jour. Nous n'emes point  nous repentir du parti que nous avions pris;
car nous ne rencontrmes sur la route d'autre obstacle que le mauvais
tat des chemins, qui taient affreux. C'est dans l'Estrelle que je vis
pour la premire fois cette espce de chne vert et lanc dont l'corce
forme le lige. La nuit passe sans encombre, nous apermes la mer
presque au point du jour; nous la perdmes bientt de vue pour nous
enfoncer dans de nouvelles gorges, et nous arrivmes enfin sur les bords
de cette mer au golfe Juan, lieu destin  devenir si clbre, et dont
aucun de nous alors n'aurait pu rver la future clbrit. Nous
djeunmes dans une cabane de pcheur, que la mer baignait de ses flots,
ayant en perspective l'le Sainte-Marguerite qui s'levait au dessus des
eaux, comme une vaste corbeille de verdure.  notre gauche se
dveloppait la rade d'Antibes jusqu'aux bouches du Var et jusqu' Nice.
Une friture d'anchois pchs sous nos yeux nous parut une chose exquise,
et l finit la provision que nous avions faite  l'Ermitage.

Pour peu que le lecteur ait voyag, il sait quelle intimit s'tablit
entre personnes qui ont fait deux cents lieues dans la mme voiture. La
ntre tait d'autant plus grande que nous tions destins  vivre
ensemble; et d'aprs l'tude que j'avais faite de mes compagnons de
voyage, je vis que ce serait une chose facile et agrable. La vrit
est, que je ne connaissais ces messieurs que pour les avoir vus deux ou
trois fois chez le prince,  l'exception toutefois de M. de Montbreton,
homme bon et excellent s'il en fut. Je l'avais assez souvent rencontr
dans le monde, dans les bals, notamment  l'htel de Luynes, et dans nos
runions maonniques de la trs-respectable loge cossaise de
Sainte-Caroline. Il me serait impossible d'oublier la superbe mascarade
de don Quichotte, qui produisit tant d'effet  un bal de madame de
Luynes; mascarade dans laquelle M. de Montbreton, dans le personnage de
Sancho, aurait t incontestablement le plus beau de la troupe, si M. de
Louvois n'et prt sa figure au hros de la Manche.

Dans la journe du treize, nous arrivmes  Nice vers deux heures, aprs
avoir travers le Var pour ainsi dire  pied sec.  Avignon, nous avions
trouv le printemps; nous trouvmes presque l't  Nice. On nous
attendait, et nos logemens avaient t prpars  l'avance dans une
maison particulire que le prince avait fait louer. Celle que la
princesse avait occupe pendant l'hiver n'tait pas assez spacieuse pour
nous contenir tous; mais c'tait notre grand quartier-gnral. C'tait
cependant une habitation dlicieuse, appartenant  M. Vinaille, dont la
fille avait un talent trs-remarquable comme peintre de miniature. Cette
maison, situe  droite en arrivant  Nice, dominait un magnifique
jardin d'orangers et de citronniers qui descendait en pente jusque sur
le bord de la mer. L rgne une plage de sable dont l'inclinaison est si
peu sensible, que quand la mer est calme on peut faire mouiller
l'extrmit de ses souliers sans que la vague s'lve plus haut. Mon
premier soin fut de me rendre dans l'appartement du prince, qui occupait
l'tage suprieur, au dessus de l'appartement de la princesse. Nous nous
mmes  la fentre, le prince et moi, pour jouir de la plus belle vue
que je pouvais alors me figurer.  droite s'tendaient les ctes de
France,  gauche, la partie cintre de la rade de Nice jusqu' la pointe
de Monaco, et devant nous la mer. Comme ce spectacle tait nouveau pour
moi, je ne me lassais pas de l'admirer. L'immobile uniformit de la mer
n'tait rompue que par quelques barques qui se hasardaient  peu de
distance des ctes, mais qui revenaient chaque soir au port, dans la
crainte de surprise par les btimens anglais, qui sillonnaient
continuellement ces parages.

Ce fut l que j'appris du prince l'histoire de ses statues, que
l'empereur venait tout rcemment de lui acheter. Un jour, comme il
sortait du lever de l'empereur, celui-ci le fit rappeler et l'emmena
avec lui dans son cabinet. Aprs avoir t d'une amabilit extrme,
l'empereur, rompant tout  coup la conversation fraternelle qu'il avait
tablie entre eux:  propos, lui dit-il, j'ai oubli de te dire que
j'achetais tes statues. Le prince, pris au dpourvu, et profondment
tonn de cette brusque interpellation, allgua d'abord qu'il n'avait
pas le droit d'en disposer, que la galerie qu'il possdait tait
substitue dans sa famille; se hasardant ensuite  ajouter que, quand
mme elle ne le serait pas, il regarderait comme un devoir de conserver
une collection que son pre avait pris tant de peine  complter.
Substitue! interrompit l'empereur avec une humeur marque, substitue!
qu'est-ce cela? Est-ce que je reconnais des substitutions? D'ailleurs,
je ne te demande pas si tu veux vendre tes statues; je te dis que je les
achte: mets-y un prix.

Voyant que l'empereur le prenait sur ce ton-l, me dit le prince, je
vis bien qu'il fallait cder. N'osant d'ailleurs mettre un prix  mes
statues, je lui dis, ce qui est vrai, que mon pre en avait refus
vingt-cinq millions, que lui offrit une compagnie anglaise. L-dessus
l'empereur se calma tout  coup, et me dit d'un ton trs-amical:
coute, mon ami: vingt-cinq millions, cela serait trop; cependant j'y
veux mettre un bon prix; je t'en donne dix-huit millions, et je te ferai
trs-prochainement savoir quel sera le mode de paiement que j'aurai
arrt.

Je ne saurais dire combien j'tais pein en apprenant ces choses, et
combien je le fus encore plus quand j'appris comment l'empereur paya au
prince ses dix-huit millions. Cela commena  me dsenchanter sur cette
grandeur impriale, que j'aurais voulu voir toujours au milieu d'une
aurole de gloire. Or, voici ce qui advint: l'empereur donna au prince
trois cent mille livres de rentes sur le grand livre, comme si la rente
et t au pair pour six millions; ensuite il lui donna pour six autres
millions le domaine de Lucedio, domaine national situ en Pimont, 
quelques lieues de Verceil, et qui n'en valait pas plus de la moiti. Un
million fut destin par l'empereur  achever de payer l'htel de Paris
et  le faire remeubler  neuf; ensuite l'empereur fit dire qu'il
gardait entre ses mains _les quatre autres millions_ pour en faire plus
tard un emploi convenable, en achetant pour le prince une belle
rsidence aux environs de Paris. Maintenant, rcapitulons: six et six
font douze, et un treize, et quatre dix-sept. Le prince fit lui-mme
cette addition, d'o il lui sembla rsulter qu'il y avait soustraction
d'un million sur dix-huit, et il en fit l'observation  l'empereur, qui
lui rpondit: Et le million que je t'ai donn d'avance  Tilsitt! Il
n'y eut rien  rpliquer, et il fallut bien que la volont de l'empereur
ft faite en toutes choses.

La conduite de l'empereur en cette circonstance eut une influence
fcheuse sur le caractre du prince. Naturellement mfiant, et tromp de
la sorte par son beau-frre, il ne crut plus  la probit de personne;
malheur presque aussi grand chez un prince que de croire  la probit de
tout le monde. En outre, tout objet d'art lui devint fastidieux, et
arrta en lui le penchant qu'il aurait eu  protger les artistes en
achetant leurs ouvrages. Quand on lui en proposait, ce qui m'arriva
plusieurs fois, il me rpondait: Que voulez-vous que j'achte des
tableaux et des statues! Est-ce que je pourrai jamais remplacer ma
galerie?  cette rponse, je n'avais rien  rpliquer.

L'histoire des statues du prince m'a presque fait oublier que nous
n'tions encore qu' Nice; j'y reviens. Comme les logemens taient peu
nombreux dans la maison qui nous tait destine, je me trouvai colloqu
dans la mme chambre que le colonel Gruyer; et l commena entre ce
brave militaire, cet excellent homme, et moi, une liaison que rien n'a
jamais altre. Celui-l, certes, tait bien peu fait pour tre le
commensal d'une cour; et il en tait de mme du chef de bataillon
Henrion: c'taient des hommes si droits, si francs! Aussi le salon leur
tait-il fort antipathique, et ils aimaient bien mieux le champ de
bataille.

Aprs nous tre dbarbouills de la poussire du voyage, nous revnmes
tous, vers six heures, chez la princesse. Le prince et elle dnrent
seuls; ce que l'on appelle, en style de cour, dans leur intrieur. Pour
nous, nous dnmes tous ensemble, avec les personnes qui avaient
accompagn la princesse. C'tait donc pour moi de nouvelles figures 
examiner, et la plupart taient fort agrables  voir. Madame de
Chambaudouin, femme du prfet d'vreux, tait l la seule dame
d'honneur; les autres taient des lectrices, des demoiselles d'annonce,
mademoiselle Millo et mademoiselle de Quincy, dont j'aurai  reparler.
L je retrouvai Blangini, musicien plein de got, que j'avais dj connu
 Paris lorsqu'il donnait tous les dimanches matin, rue
Basse-du-Rempart, des concerts que la mode avait pris sous sa
protection. Blangini avait inspir de l'intrt  tout le monde par le
soin qu'il avait pris de sa famille. Forc de fuir le Pimont, sa
patrie, poursuivi par les barbets, qui commirent tant de cruauts dans
les Alpes maritimes, charg d'une mre, de quatre soeurs ou frres en bas
ge, il s'tait rfugi  Paris, tant  peine g de dix-huit ans, et,
par l'exercice de son talent, il tait parvenu  lever et  tablir sa
famille; une de ses soeurs mme tait devenue lectrice de la princesse,
ou plutt cantatrice; car elle chantait  merveille; ce dont je pus
juger plus tard  Turin.

Aprs le dner, magnifiquement servi, comme on peut le croire, quoique
cela ne ressemblt pas encore au luxe des tables de Turin, on vint
annoncer que le prince et la princesse taient dans le salon. Chacun
s'empressa d'y monter; mais comme je n'avais pas encore t prsent 
la princesse, je ne savais pas trop ce que je devais faire, n'ignorant
pas combien une infraction  l'tiquette serait un cas grave. Dans le
doute, je m'abstins, priant seulement M. de Montbreton de demander au
prince s'il avait quelque ordre  me donner. L'ordre fut de monter; et
le prince, qui tait venu au devant de moi dans un premier salon, me dit
fort aimablement: Puisqu'il n'y a pas ici de matre des crmonies pour
vous prsenter  la princesse, je vais vous prsenter moi-mme  ma
femme. La prsentation eut lieu immdiatement, et je dus juger, 
l'accueil charmant que je reus, que l'on n'avait pas encore mdit de
moi. Je remarquai qu'en parlant  la princesse, son mari l'appelait
Paulette, petit nom d'amiti qu'il lui donnait en diminutif du nom de
Pauline, quand ils n'taient point en bisbille. La conversation roula
sur Paris, sur les riens du grand monde, sur les spectacles, les modes,
enfin, sur ces importantes frivolits sans lesquelles la plupart des
gens n'auraient pas grand'chose  se dire; mais le plus qu'il me fut
possible, je rduisis mon rle  celui d'observateur, et j'avoue que
cela m'amusait beaucoup. M. de Clermont-Tonnerre tait celui qui tenait
le dez, et je me confirmai dans l'opinion que j'avais dj que c'tait
un homme fort aimable, et surtout racontant  merveille.

Je voyais Pauline pour la premire fois; elle me parut d'une beaut
trs-suprieure encore  tout ce que j'en avais entendu dire: c'tait
rellement la perfection. Il y avait en elle je ne sais quoi d'idal, de
fin, de coquet, dont il est impossible de rendre compte; enfin, c'tait
une femme femme, et c'est, selon moi, le plus grand loge qu'on puisse
faire d'une femme: ceux qui s'y connaissent me comprendront. On voyait
de la vie dans sa langueur et de l'nergie dans sa faiblesse apparente;
son regard surtout avait quelque chose de pntrant et de spirituel qui
donnait  sa physionomie, sinon  ses traits, quelque ressemblance avec
la physionomie de l'empereur. Je m'efforai de ne rien laisser paratre
de l'admiration relle que j'prouvai; car je savais dj qu'un visage
_discret_, sinon menteur, tait de mise indispensable  la cour.
L'impassibilit que j'affectai fut probablement cause du singulier
caprice dont je devins l'objet au moment o j'y pensais le moins. La
musique avait succd  la conversation; dj Blangini et mademoiselle
Millo avaient chant d'une manire ravissante le duo d'Armide; alors on
pria la princesse de chanter aussi, et, par discrtion, je n'osai
joindre mes instances  celles de quelques-uns de ces messieurs, me
modelant en cela sur les aides-de-camp du prince.

Le piano tait au milieu du salon. Bien que la princesse nous et tous
invits  nous asseoir, j'tais rest debout, le bras gauche appuy sur
la chemine, de telle sorte que je me trouvais presque en face des
excutans. Cependant la princesse venait de cder aux instances de ces
messieurs et de ces dames; elle tait debout devant le piano,
s'apprtant  chanter un duetto italien avec Blangini; dj mme la
ritournelle tait acheve, et la princesse commenait  filer un premier
son, quand, s'arrtant tout  coup, aprs avoir eu un instant les yeux
dirigs de mon ct, elle me dit: Je ne chanterai pas si vous restez;
non!... On m'a dit que vous tiez trs-mchant, et je suis sre que vous
vous moqueriez de moi. J'assurai la princesse du contraire; mais, comme
tout en souriant elle rptait que je me moquerais d'elle, je lui dis
que je ne me pardonnerais jamais de priver la socit du bonheur
d'entendre Son Altesse Impriale, et je m'avanai vers la porte, que je
refermai doucement sur moi.

Au bout d'une minute d'exil, je rompis mon ban; et voici pourquoi.
J'avais rflchi; ceci, m'tais-je demand, est-il bien un ordre de
princesse? assurment non. Qu'est-ce donc? un caprice de femme; donc il
doit tre pass, puisqu'il a une minute de date. Si j'ai l'air d'en
avoir dout, je passe videmment pour un sot; et d'ailleurs, si la
princesse se fche, ce qui n'est pas probable, la femme pardonnera.
Enhardi par ce beau raisonnement, je rentrai donc tout doucement, et je
me remis  la place o j'tais prcdemment; ce que la princesse vit
trs-bien, mais ce qui ne l'empcha nullement d'achever son duo. Quand
il fut fini, je m'approchai de la princesse,  laquelle je demandai
trs-respectueusement si Son Altesse voulait bien me permettre de
l'avoir entendue. Pardi, me dit-elle en riant, il est bien temps!

Vers onze heures, on se retira. Gruyer et moi nous regagnmes notre
chambre commune, o, avant de nous endormir, nous fmes la causette,
prenant pour texte la soire qui venait de s'couler. Mon brave colonel
ne manqua pas de me dire de prendre bien garde  moi; conseil fort sage,
mais dont je n'avais pas besoin, car je connaissais le terrain sur
lequel j'avais  marcher.

Le lendemain, j'allai de bonne heure chez le prince; il me donna 
examiner une nombreuse collection de cartes topographiques, et me dit de
lui en donner mon opinion par crit: c'tait le plan des Alpes
maritimes, dress sur une chelle assez vaste, par le gnral Garnier.
Je l'avais connu  Paris, comme un brave soldat et comme un intrpide
joueur de bouillotte; mais  son ton et  ses manires un peu
_sanculotides_, je ne me serais jamais dout qu'il ft un ingnieur
aussi habile. Il avait fait ses cartes pour tre offertes  l'empereur,
si on les en jugeait dignes. Comme il tait alors  Nice, il devait
venir le jour mme savoir ce que le prince en pensait, et voil que ce
jugement se trouvait remis  ma dcision. Or je dclare avec toute
franchise que nul plus que moi n'tait incapable de juger le travail du
gnral Garnier; ce qui, toutefois, ne m'arrta pas une seule minute. Je
consignai dans une note que ses plans taient d'une parfaite exactitude,
pensant que si je me trompais, l'auteur du moins rendrait justice  mes
connaissances, et en cette occasion le hasard me servit  miracle; car
j'ai su depuis que les cartes du gnral Garnier, qui sont encore, je le
crois, au dpt de la guerre, furent considres comme les meilleures
cartes topographiques des Alpes maritimes que l'on et encore faites.

Cela russit quelquefois; mais il ne serait pas bon de s'y fier
toujours. Toutefois, sous le gouvernement imprial, tout marchait si
vite que l'on aurait pardonn plus facilement une erreur que la moindre
hsitation; aussi racontait-on qu'un jour l'empereur, s'tant
brusquement approch d'un colonel, lui dit: Combien d'hommes dans votre
rgiment?--Douze cent vingt-cinq.--Combien  l'hpital?--Treize cent
dix.--C'est bon. Le colonel avait rpondu si rapidement que l'empereur
avait  peine eu le temps de comparer ses rponses.

Les journes que nous passmes  Nice se ressemblrent beaucoup. J'allai
voir la ville, qui me parut fort peu remarquable par ses difices. Je la
parcourus un jour avec M. de Clermont-Tonnerre; et il n'y a point
d'exagration  dire que si, dans les jardins, l'odeur de la fleur
d'oranger se fait toujours sentir, l'odeur du fromage nous poursuivit
dans presque toutes les rues, mitige seulement paf l'odeur de l'ail. Il
y avait alors  Nice quelques Franais exils de Paris; j'y rencontrai
M. Alexandre de la Tour-du-Pin, et M. de Clermont-Tonnerre y alla voir
madame d'Escars et sa fille, mademoiselle de Nadaillac, qui avaient
obtenu la permission de s'y fixer, aprs avoir t long-temps dtenues 
l'le Sainte-Marguerite. Il me donna sur la captivit de ces dames des
dtails qui me firent vraiment piti, et ds le jour mme je proposai au
prince d'crire  l'empereur en leur faveur. Je vis avec une vive
satisfaction, par la manire dont ma proposition fut accueillie, que je
n'prouverais jamais de difficults pour des demandes de cette nature.
Madame d'Escars obtint quelque temps aprs l'autorisation de revenir
dans l'intrieur de la France. Nous crivmes aussi  Fouch, qui tait
encore ministre de la police, pour l'engager  tre favorable  la
demande qui lui serait probablement renvoye. J'avais vu ce personnage
clbre la veille de notre dpart pour Paris, car j'avais oubli d'aller
prendre des passe-ports pour notre voyage, et comme les bureaux taient
ferms le soir, Fouch seul pouvait me les faire expdier sur-le-champ,
ce qu'il fit avec la meilleure grce du monde. Pendant que l'on
excutait l'ordre qu'il avait donn pour nos passe-ports, je remarquai
qu'il me regardait fort attentivement, aprs quoi il me donna, quoique
sans me connatre, quelques instructions, me recommandant surtout de lui
donner souvent des renseignemens sur l'tat des prisonniers en Pimont;
et, chose assez singulire, la mme recommandation se trouvait au nombre
des instructions particulires que l'empereur avait remises au prince.
Je me rappelle que l'empereur y insistait principalement sur ce que
chacun de nous parlt franais, et vitt de se jamais servir de la
langue italienne. Je fis  Nice une tude de ces instructions, et j'en
eus tout le loisir, car nous n'avions encore  faire que des projets de
gouvernement. Il tait dit encore dans les instructions de l'empereur
que le prince,  dater de son arrive  Turin, lui crirait tous les
jours.

Le seize au matin, comme nous finissions de djeuner, on vint dire au
colonel Gruyer et  moi que la princesse nous demandait. Nous nous
htmes de nous rendre  ses ordres, et nous trouvmes chez elle le
prince et madame de Chambaudouin. La princesse me dit d'une manire fort
affable: Je vous ai entendu dire hier que vous n'aviez jamais t sur
la mer; je veux voir si cela vous fera mal au coeur. Je fus enchant de
cette proposition; car,  part son rang et mme sa beaut, Pauline tait
en vrit une femme extrmement aimable quand le vent de ses caprices
tait au beau. Nous descendmes tous les cinq par le jardin, la
princesse ayant pris mon bras, et nous trouvmes sur le bord de la mer
une lgante chaloupe garnie d'une seule voile, et dirige par quatre
rameurs. Nous mmes une heure environ  gagner en ligne droite la pointe
de Monaco, trajet d'une lieue et demie, et voil, je l'avoue, la plus
longue navigation qui puisse me donner des droits  tre un jour
ministre de la marine. Quant  l'essai que voulait faire la princesse,
il me russit au mieux, car je n'prouvai pas le plus lger symptme de
ce qu'on appelle le mal de mer. Nous descendmes  terre, et nous
allmes nous promener dans une magnifique campagne qui appartient aussi
 M. Vinaille. Nous nous assmes sur le gazon, o la princesse, qui
avait fait apporter un livre, voulut que je fisse la lecture.  quatre
heures, nous reprmes la route de Nice par la mme voie, ne me lassant
point d'admirer le magnifique coup d'oeil qu'offrent les ctes, vues 
une certaine distance, et qui semblent se rapprocher sans que l'on sente
le mouvement qui en rapproche, au contraire. Je sus dans cette
promenade, vraiment dlicieuse, que le jour de notre dpart pour Turin
tait fix au surlendemain, et que nous nous y rendrions par le col de
Tende. Ainsi donc, adieu, Nice.




CHAPITRE III.

     Voyage de Nice  Turin par le col de Tende.--Heureuse disposition
     des voyageurs.--Les arcs de triomphe et les maldictions.--L'hiver
     dans les montagnes.--La berline de la princesse et la chaise 
     porteur.--Caprices sur caprices.--Dispute de Pauline avec son mari
     sur la prsance.--M. de Clermont-Tonnerre et les oreillers de la
     princesse.--Le froid aux pieds et madame de Chambaudouin.--Mon
     premier voyage dans les montagnes.--Les Alpes maritimes.--Sospello
     et les billets de logement.--Mes deux bonnes religieuses.--_Siete
     pur Francese_!--Seconde journe.--Sites pittoresques et hardiesse
     des chemins.--Arrive  Tende et apptit gnral.--Scne comique et
     inattendue.--Histoire d'une fraise de veau et souper
     retard.--Causeries nocturnes avec M. de
     Clermont-Tonnerre.--Anecdotes piquantes.--Souvenirs d'une
     nuit.--Conversation remarquable de l'empereur avec M. de
     Clermont-Tonnerre.--_Conseils_ de Napolon.--Manire de faire un
     colonel.--La montagne de Tende.--Le porteur de la princesse, une
     bouteille de vin de Bordeaux et des ricochets.--Approches de notre
     gouvernement.--La princesse voulant rpondre aux
     autorits.--Nouvelle dispute.--Observation faite  Pauline et
     influence du nom de l'empereur.--Arrive  Coni--La ville
     illumine.--Discours de l'vque et rponse du prince.--Influence
     du clerg en Pimont.--Mot heureux de Voltaire sur les papes.--M.
     Arborio, prfet de Coni.--Promenade de Coni  Racconiggi.--Maison
     de plaisance des princes de Carignan.--Parc dessin par Le
     Ntre.--Le lit de Louis XV et l'cho factice.--Commencement de
     l'tiquette.--Le service d'honneur.--Mademoiselle Millo et
     mademoiselle de Quincy.--Notre entre  Turin et le canon de la
     citadelle.


IL faudrait avoir la plume de Sterne pour raconter dignement toutes les
bizarreries, tous les incidens comiques qui signalrent notre voyage de
Nice  Turin par le col de Tende. Nous tions tous jeunes, tous disposs
 nous amuser, et pour chacun de nous l'avenir ne se prsentait qu'en
beau. Qui de nous, en effet, aurait pu supposer alors que cet empire, si
grand, si fort, si puissant, ne tarderait pas  s'crouler? En concevoir
la possibilit et t chose absurde. Cependant je ne tardai pas 
m'apercevoir, comme j'aurai l'occasion de le faire remarquer plus tard,
qu'il y avait plus d'apparence que de ralit dans l'attachement  la
France des peuples annexs  l'empire. Quoi qu'il en soit, nous voil
sur la route du chef-lieu de notre gouvernement gnral, o nous
attendent de brillantes rceptions, des arcs triomphaux, des ftes 
l'extrieur, et au dedans bon nombre de maldictions. Nous mmes quatre
grands jours pour parcourir un espace d'environ cinquante lieues, dont
trente dans les montagnes: c'est dire assez que nous voyagions  petites
journes, ainsi que l'exigeait la sant de la princesse. Elle me
paraissait se bien porter alors; mais elle possdait au suprme degr
l'art d'tre malade  volont. Il nous fallut en outre dire
momentanment adieu au printemps anticip dont nous avions joui si
dlicieusement.  peine, en effet, emes-nous fait quelques lieues en
nous enfonant dans les gorges des montagnes, que nous retrouvmes
l'hiver, et un hiver trs-rigoureux.

Notre convoi se composait de sept ou huit voitures au moins, sans
compter la chaise  porteur de la princesse, o elle montait chaque fois
que la raideur des escarpemens nous obligeait  descendre de voiture.
Elle tait, le reste du temps, dans la berline que nous avions amene de
Paris, et que le sellier Braidy avait faite aussi douce que possible
exprs pour ce voyage. Dans la mme voiture se trouvait le prince,
madame de Chambaudouin, et M. de Clermont-Tonnerre. Dieu sait ce qu'ils
eurent  souffrir sur toute la route des caprices de la princesse, car
le vent y tait  la tempte. Il faut lui rendre cette justice: elle
tait comme un vrai dmon; mais quel joli petit dmon!  peine elle
tait dans sa voiture qu'elle voulait qu'on la portt, et quelques
minutes aprs, il fallait remonter en voiture. L'ennui et l'impatience,
 grande peine contenus, que l'on voyait sur la figure du prince,
taient  faire piti; aussi, tant qu'il le put, fit-il la route  pied.
Sa femme le tourmentait sur tous les points possibles: tantt elle lui
disait qu'elle voulait prendre le pas sur lui, arguant du fameux
snatus-consulte que j'ai rapport prcdemment; elle y avait vu que le
prince avait le pas immdiatement aprs les princes franais, d'o elle
concluait que les princesses franaises se trouvaient dans le mme cas,
et que, par consquent, ce serait  elle  rpondre aux harangues des
autorits. Vainement le prince objectait que c'tait lui qui tait le
gouverneur-gnral, et qu'elle n'tait point, elle, gouvernante
gnrale; elle n'en voulait point dmordre, et lui disait alors d'une
faon peu aimable qu'il n'tait gouverneur-gnral que parce qu'il tait
son mari, et qu'il ne serait rien s'il n'et pas pous la soeur de
l'empereur, ce qui, au fond, ne manquait pas de quelque vrit. Alors le
prince l'appelait Paulette, Paulette!... du ton le plus doux possible;
mais je t'en souhaite! Paulette avait de la tte, et son tat capricieux
demeurait en permanence. Quant  M. de Clermont-Tonnerre, lui, il tait
simplement victime du jeu des oreillers. Or, voici ce que c'tait: de
bon compte fait, il y avait bien au moins quatre ou cinq oreillers dans
la voiture de la princesse. Par momens, ce nombre tait  peine
suffisant pour envelopper Pauline d'un rempart de plumes; mais parfois
aussi la princesse s'en trouvait trop chauffe; alors on les entassait
sur les genoux de monsieur le chambellan de service, qui, n'tant pas
trs-grand, tait oblig de se tenir extrmement droit pour pouvoir
respirer au dessus de cette masse de plume. Pour madame de Chambaudouin,
c'tait autre chose: quand la princesse avait trop grand froid aux
pieds, il fallait qu'elle et de temps  autres des complaisances peu
dcentes, pour que Pauline trouvt  mettre ses pieds dans un endroit
assez chaud.

 cette poque, je n'avais point encore voyag dans les montagnes;
depuis, j'ai parcouru les Alpes proprement dites et les Apennins; mais
je puis assurer que, dans aucune des chanes qui sparent l'Italie du
reste de l'Europe ou la dominent dans sa longueur, je n'ai trouv une
nature aussi bizarrement saccade que dans les Alpes maritimes, depuis
Nice jusqu' Coni. L j'ai pu admirer ce que peuvent le temps et la main
des hommes pour forcer des montagnes ardues  livrer un passage aux
voyageurs. J'avais peine  concevoir comment les princes de la maison de
Savoie avaient pu parvenir  excuter des travaux qui sont rellement
prodigieux.

Notre itinraire tait trac d'avance, et nous devions coucher le
premier soir  Sospello, bourg enclav dans une profonde valle que de
hautes montagnes dominent de tous cts. Quelle que soit mon horreur
pour le genre descriptif, je ne puis me dispenser de dire quelques mots
de la disposition vraiment unique de ce point des Alpes maritimes. Vers
deux heures de l'aprs-midi, nous nous trouvmes en vue de Sospello, et
nous avions encore prs de quatre heures de marche pour y arriver.
Figurez-vous un immense cne renvers, ou, si vous aimez mieux un terme
plus simple, un vaste entonnoir; supposez un bourg bti dans sa partie
la plus profonde, et vous aurez une ide de Sospello. Arrivs sur un des
points dominans du cercle de l'entonnoir, nous en dcouvrions
trs-facilement la profondeur; il semblait qu'avec la main on aurait
lanc une pierre sur le clocher de l'glise; eh bien! c'est de ce point
que nous avions encore quatre heures de marche, en suivant les
sinuosits des voies pratiques le long des flancs intrieurs de la
montagne; il fallait aller, revenir, aller de nouveau, revenir encore,
et quand nous avions fait une lieue de chemin,  peine nous tions-nous
approchs de deux cents toises de notre but. Nous y parvnmes enfin un
peu avant la chute du jour, et la princesse s'tant enferme avec ses
femmes, nous n'en entendmes plus parler de la soire. Nous emes
seulement  essuyer la visite de toutes les petites autorits du lieu,
sans en excepter le sminaire. Rien n'est plus pittoresque que Sospello;
le bas-fond sur lequel ce bourg est construit a plus d'tendue que nous
n'aurions pu le supposer en le voyant d'en haut. Le torrent qui le
traverse n'tait  cette poque qu'une jolie petite rivire encaisse
par des quais. Sospello tait autrefois le quartier-gnral des Barbets,
auxquels il avait fallu faire une guerre d'extermination, et
vritablement on dirait que la providence, qui pense  tout, a pens, en
taillant ces montagnes sur un patron si bizarre,  doter les brigands
d'une retraite inexpugnable.

Le prince et la princesse furent logs dans la maison du maire, et nous
distribus dans le bourg par billets de logement. M. de Montbreton,  sa
qualit d'cuyer commandant le voyage, joignait les fonctions de
marchal-des-logis. Pour s'assurer du profond respect que m'inspirerait,
l'hospitalit, il m'avait fait la plaisanterie de me colloquer chez deux
bonnes vieilles religieuses, ce qui, le lendemain, divertit beaucoup le
prince et la princesse. Les bonnes et excellentes femmes! Elles avaient
mis tout sens dessus dessous pour m'arranger, dans le modeste asile
qu'elles habitaient en commun, une chambre aussi confortable que
possible; elles avaient enfin runi les matelas de leurs lits pour que
je fusse mieux couch. M'en tant aperu, je leur dclarai positivement
que je m'en irais  l'instant de chez elles si elles me laissaient plus
qu'un matelas, et ne refaisaient pas leurs lits, les assurant que pour
tout au monde je ne voudrais pas les incommoder un seul instant. Non, je
n'oublierai de ma vie l'expression de surprise qui se manifestait sur
leurs figures vnrables pendant que je parlais de la sorte. Quand j'eus
fini, la plus jeune des deux, qui avait au moins cinquante ans, me dit
en croisant ses deux mains et avec un accent impossible  rendre: _Ma,
Signor, siete pur Francese!_... Comment, Monsieur, mais vous tes
pourtant un Franais!... Quelle avait donc t la conduite d'indignes
Franais dans la profondeur de ces montagnes, pour que deux pauvres
religieuses fussent si surprises de voir un Franais faire ce que tout
homme bien lev ferait  l'gard de toutes les femmes! Elles reprirent
leur chambre, m'arrangrent un lit de sangle dans une autre petite
pice, et le lendemain matin elles piaient mon rveil pour m'offrir une
tasse de caf, _di caf nero_, comme disent les Italiens. Au surplus
j'avais reu l une excellente leon qui me ddommagea par avance des
plaisanteries du lendemain.

Le cortge se remit en route d'assez bonne heure sans que la princesse
et pens  en contrarier le dpart par une fantaisie instantane, et
nous nous dirigemes vers Tende, o nous devions coucher. Lorsque nous
emes gravi le versant oppos  celui que nous avions descendu la
veille, et redescendu une autre montagne, l'aspect et la nature des
lieux changrent tout--fait; nous n'emes plus  monter ni  descendre;
nous suivmes une route unie, mais extrmement sinueuse, fraye sur les
bords d'un torrent. Rien de plus pittoresque que cette partie des Alpes
maritimes dans lesquelles nous nous trouvions pour ainsi dire encaisss;
je me rappelle surtout deux lieues que nous fmes sur une route taille
dans le roc un peu au dessus du torrent, dont les eaux grondaient au
milieu des roches dtaches. Les deux cts de la montagne, extrmement
rapprochs, se resserraient encore  leur ouverture, c'est--dire 
quatre cents pieds au dessus de nos ttes, de telle sorte que ces
immenses murailles naturelles s'avanaient sur la route,  peu prs
comme la tour penche de Pise du ct o elle est saillante. Ce chemin
avait t creus sous le duc de Savoie Victor-Amde.

Enfin nous arrivmes  Tende, village affreux, compos moins de maisons
que de tannires, qui s'lvent en amphithtre sur le plan inclin de
la montagne qui fait face  la route. Ces maisons sont tellement les
unes au dessus des autres, que pour se faire une ide exacte de Tende,
il suffit de regarder une de ces vieilles gravures sur bois o il y a
absence totale de perspective, celle, par exemple, o le fameux cheval
de Troie se trouve perch sur un fort joli chantillon de rempart; on la
trouve, je crois, dans le Virgile in-folio _ex codice vaticano_.

Quiconque a prouv l'influence de l'air des montagnes sur l'estomac
humain, concevra quel devait tre notre apptit  cinq heures du soir,
n'ayant pris de tout le jour qu'un trs-lger djeuner  huit heures du
matin; aussi n'y avait-il qu'un cri aprs le repas tant souhait. Les
ordres taient donns, le couvert mis, et dj nous croyions le moment
venu de nous mettre  table, quand un vnement imprvu vint rpandre
parmi nous la consternation. Un mouvement extraordinaire venait de se
manifester dans l'espce d'htellerie o tait descendue la princesse;
on allait, on venait, on se heurtait dans les escaliers; la grosse femme
de chambre milie courait comme un page; tous les valets taient sur
pieds, les courriers prts  monter  cheval, la dame d'honneur tout en
moi; les lectrices ne savaient o donner de la tte, enfin les apprts
du souper taient gnralement suspendus. Que se passait-il donc? Nous
ne le smes pas d'abord, mais enfin nous fmes officiellement informs
que la princesse avait la colique, et son altesse venait de signifier
qu'il lui fallait absolument un lavement  la fraise de veau. C'tait
admirable dans un pays o il n'y a pas de veau! mais les entrailles de
la princesse n'admirent aucune espce de conciliation; la farine de
graine de lin fut rejete avec horreur, et l'huile d'amande douce
elle-mme ne put obtenir la moindre faveur; c'tait une fraise de veau
qu'il fallait. Tous les valets se mirent donc en campagne avec des
guides du pays; enfin, par une espce de miracle, au bout de deux
heures, un des courriers revint triomphant, portant en selle un jeune
veau qui fut immdiatement immol. La fraise en fut extraite, lave,
bouillie; nous emes  notre souper la seule fraise de veau qui
probablement ait paru sur une table de Tende depuis la cration, et les
entrailles de la princesse se trouvrent mollies  la satisfaction
gnrale.

Cet incident, comme on peut le croire, jeta beaucoup de gaiet sur notre
souper, bien qu'il en ait t retard jusqu' huit heures, et je me
rappelle que M. de Clermont-Tonnerre et moi ayant t dsigns pour
occuper la mme chambre, nous nous en donnmes au coeur-joie fort avant
dans la nuit. Il tait impossible d'tre plus aimable que mon camarade
de chambre; il savait surtout raconter avec une grce infinie une foule
d'anecdotes dont sa mmoire tait remplie. Je pense qu'il n'y aura pas
d'indiscrtion  en rapporter ici une qui me vient en souvenance: elle
est d'ailleurs caractristique, et montre parfaitement quelles furent
les dispositions de l'empereur en faveur de l'ancienne noblesse.

* * *

Il y avait peu de temps que M. de Clermont-Tonnerre avait accept les
fonctions de chambellan de la princesse Borghse, fonctions qui
donnaient le droit d'assister au lever de l'empereur, lorsqu'un jour,
aprs le lever, Napolon lui adressa la parole, et poursuivit mme assez
loin la conversation. Vous avez bien fait, lui dit l'empereur, de vous
rattacher  moi. Je vous en sais gr, et j'aurai soin de vous. Mais,
voyez-vous, M. de Clermont-Tonnerre, tre chambellan de ma soeur, cela ne
vous suffit pas; il faut servir... Dam!... coutez... je ne puis pas
vous rendre les privilges que vous aviez autrefois... Non, cela ne se
peut pas... Mais, enfin, allez voir Clarke, il est ministre de la
guerre... Demandez-lui de vous faire capitaine et de vous prendre pour
aide-de-camp... Vous lui direz que c'est moi qui vous l'ai _conseill_.
Certes, M. de Clermont-Tonnerre n'eut garde de manquer  suivre un aussi
bon _conseil_, et Clarke, comme on peut le croire, s'empressa fort d'y
faire droit, d'o il advint que M. Clermont-Tonnerre fit la campagne
d'Ina en qualit de capitaine aide-de-camp du ministre de la guerre.
Mais il advint, ma foi, bien autre chose! Aprs le retour de Tilsitt,
l'empereur ayant encore remarqu M. de Clermont-Tonnerre  son lever,
l'interpella de la sorte: Pourquoi n'tes-vous pas colonel?... Vous
avez tort...--Sire.--Oui, je sais bien, les difficults... C'est
difficile, en effet. Pourtant... faites ce que je vais vous dire: On
organise dans ce moment-ci des rgimens de gardes-ctes. Votre
belle-mre a des proprits en Normandie; allez-y. Montrez du zle, de
l'activit; mettez-vous  la tte d'un de ces rgimens; prenez des
paulettes de colonel;  votre retour, vous viendrez me voir avec; je ne
dirai rien, et vous verrez que personne n'osera rien dire. Cela passera
comme a, et je suis sr que Clarke sera trs-flatt d'avoir un
aide-de-camp colonel[85]. Il serait superflu d'ajouter que ce nouveau
conseil donn par l'empereur ne fut pas moins ponctuellement suivi que
le premier; l'issue, d'ailleurs, n'en fut pas moins heureuse.

Cependant il ne faut pas que je m'arrte trop long-temps  nos causeries
nocturnes, car ce serait  n'en pas finir. Il vaut mieux nous replacer
au point o nous en tions, M. de Clermont-Tonnerre et moi, quand nous
nous imposmes un mutuel silence pour profiter du peu d'heures qui nous
restaient  dormir. En effet, il fallait tre sur pied le lendemain 
six heures du matin, notre troisime journe tant de douze heures de
marche, dont sept pour monter seulement les soixante-douze grandes
marches, lies par des tournans, qui conduisent au sommet de l'immense
escalier que prsente la montagne de Tende. Jusque l nous n'avions vu
de neige que sur quelques roches culminantes; mais,  demi-monte, nous
en trouvmes beaucoup mme sur la route, et il faisait un froid des plus
rigoureux. La plupart des hommes taient  pied, et, pour ma part, je ne
montai en voiture que quand nous fmes parvenus sur le plateau qui
s'tend au sommet de la montagne de Tende, mais qui a cependant beaucoup
moins d'tendue que la plaine leve du Mont-Cnis. L, je me le
rappelle, le froid et la marche nous donnaient une soif excessive, et
nous n'avions aucun moyen de l'tancher, quand j'aperus un des porteurs
de la princesse qui buvait  mme une bouteille de vin de Bordeaux. Le
gaillard avait t de prcaution, et je l'en flicitai en enviant son
sort. Il m'assura que s'il n'avait pas bu  mme, il m'en offrirait
volontiers;  quoi je lui rpondis qu'il ne m'inspirait aucun dgot, et
la bouteille passa de ses mains dans les miennes.  peine eus-je hum
quelques gorges, que le prince m'apercevant: Ne buvez pas tout, me
cria-t-il. Moi, alors, lui rendant le scrupule que m'avait tmoign le
porteur de la princesse: Monseigneur, lui dis-je, si je n'avais pas bu
 mme, je...--Ah! bah! donnez, donnez donc! je meurs de soif. Quand le
prince eut bu, la bouteille me revint, et je la rendis  son premier
propritaire, fort satisfait de ne pas la revoir tout--fait vide.

Quand nous commenmes  dvaler du ct du Pimont, il fit un temps
pouvantable; une espce de tourmente venait de s'lever: le vent et la
neige, qui tombait  flocons serrs, nous coupaient la figure; et les
roues de nos voitures s'enfonaient dans de profondes ornires de neige;
enfin nous arrivmes au premier village de notre gouvernement, o la
princesse commena  raliser ses menaces en voulant rpondre au maire
du lieu, tandis que le prince lui rpondait de son ct; d'o il rsulta
que le maire n'eut rellement, pour rponse aux magnifiques complimens
qu'il avait dbits, qu'une dispute de prsance entre le mari et la
femme. Je ris de ceci, aujourd'hui que je ris de tout: mais je n'en
riais point alors; j'tais au contraire profondment afflig de l'espce
de dconsidration que de pareilles discussions pouvaient faire retomber
sur le prince, et je me permis, quand nous arrivmes  Coni, tout
aussitt que nous fmes descendus de voiture, de m'approcher de la
princesse et de lui en faire respectueusement l'observation, ajoutant
que si l'empereur en tait inform, Sa Majest serait fort mcontente.
C'tait le grand moyen, car le nom de l'empereur seul y pouvait quelque
chose; encore ce moyen n'tait-il pas toujours efficace. Il russit
pourtant cette fois, et il fut arrt que ce serait le prince qui
rpondrait au discours de flicitations que devait prononcer l'vque de
Coni au nom de toutes les autorits du dpartement de la Stura.

Cependant nous tions tous descendus  la prfecture, aprs avoir
travers une partie de la ville de Coni, toute resplendissante
d'illuminations. La princesse passa avec ses femmes dans l'appartement
qui lui tait destin. Je me rendis dans la chambre du prince, o nous
prmes pralablement connaissance du discours de l'vque. Il nous parut
fort convenable, et nous arrangemes en toute hte une rponse dans
laquelle le prince se flicitait d'entendre la voix d'un vnrable
ecclsiastique lui donner la premire assurance du dvouement des
Pimontais  l'empereur; qu'un pareil choix le flattait personnellement,
puisqu'il devait toute son illustration  sa parent avec un des princes
de l'glise. Ce rapprochement fit un bon effet dans un pays o
l'influence du clerg tait trs-grande, et o un grand nombre de
personnes taient adonnes  la dvotion. En somme, sous l'Empire mme,
la partie la plus dlicate dans l'action du gouvernement, tait celle o
elle se trouvait en contact avec le clerg, surtout dans les dpartemens
au del des Alpes; d'ailleurs, c'est un principe gnralement reconnu,
que les politesses, mme exagres, n'ont jamais d'inconvniens, et ne
compromettent jamais quand elles s'adressent aux femmes et aux vques.
Voltaire, dont les plaisanteries sont quelquefois si pleines de raison,
a touch du doigt la chose quand il a dit, en parlant des papes, qu'il
fallait continuer  leur baiser les pieds, mais leur lier les mains. Si
j'tais roi, je ne donnerais pas d'autres instructions  mon ambassadeur
 Rome; mais voil sur ce point assez de bavardage.

La prfecture de Coni, depuis que nous y tions descendus en si grand
nombre, prsentait un tat de dsordre qui ressemblait presque  de
l'anarchie. On ne savait auquel entendre, soit pour le service des
tables, soit pour les logemens. Nous fmes encore presque tous
dissmins dans la ville, et j'chus en partage  un bon Pimontais,
dont j'ai oubli le nom, mais dont la maison tait plus noire et plus
enfume qu'une vieille prison. Au surplus, je ne vins me coucher que
fort tard, tant rest plusieurs heures avec le prfet, pour m'informer
de l'tat et des besoins de son dpartement. C'tait un fort brave
homme, menant bien sa barque sans bruit, et comptant peu de rfractaires
parmi les conscrits de son dpartement, ce qui tait un des points
essentiels il se nommait M. Arborio. Il mourut malheureusement quelques
mois aprs, et ce fut une perte relle pour son dpartement qu'il menait
aussi doucement que les ordres d'en haut pouvaient le permettre.

Le lendemain, conformment  notre itinraire, nous n'avions que douze
lieues  faire, et ce fut plutt une promenade qu'une fraction de
voyage. En peu d'heures, nous emes franchi la distance de Coni 
Racconiggi, o nous devions passer la journe, afin d'y concerter notre
entre solennelle qui devait avoir lieu  Turin le lendemain. Les routes
taient magnifiques, comme elles le sont toutes en Pimont, o elles
ressemblent rellement  des alles de jardin; aussi ne sont-elles point
larges comme nos routes dlabres de l'intrieur de la France, dont on
devrait vendre la moiti pour faire rparer l'autre. Les campagnes que
nous traversmes taient riches de culture et de vgtation, et je
remarquai, ds lors, le systme d'irrigation que j'ai tant admir
depuis, et qui rpandait dans toutes les terres la vie et la fcondit.

Racconiggi, palais de campagne des princes de Carignan, est une des
belles habitations de prince qui existent. Le Ntre en a dessin le parc
rserv, qui n'a pas moins de deux cents arpens d'tendue. La vgtation
y est admirable, les eaux superbes et convenablement loignes du
palais. Les btimens sont vastes et parfaitement en harmonie avec les
jardins. L, se trouvait, dans une chambre, le lit qui avait servi au
mariage de Louis XV; dans une autre, l'architecte avait mnag un cho
factice que nos lectrices, ou demoiselles d'annonce, firent bavarder 
qui mieux mieux. Les autorits de Turin accoururent prsenter leurs
hommages au prince et  la princesse. Les officiers de leurs maisons,
les dames pimontaises de la princesse s'y rendirent galement: mais ce
serait trop nous hter que de faire, ds  prsent, connaissance avec
tout ce monde-l. Ce fut  Racconiggi que la sainte tiquette rclama
pour la premire fois ses droits imprescriptibles, et le service
d'honneur, dont je n'avais pas l'honneur de faire partie, fut seul admis
 la table du prince et de la princesse, o il y eut grand gala; et
comme ma table n'tait point encore officiellement organise, je dnai
avec deux jeunes personnes dont l'une tait fort jolie, et l'autre fort
agrable, mademoiselle Millo et mademoiselle de Quincy, dont j'ai dj
parl, mais que je ne commenai rellement  connatre que ce jour-l.
J'aimais mieux ce petit comit, qui n'tait pas sans charmes, mais qui
aurait pu aussi ne pas tre sans inconvnient. Enfin, tout se passa pour
le mieux; et le lendemain, vingt-deux d'avril, jour de ma naissance, ce
qui est pour moi une circonstance assez singulire, nous fmes, en
grande pompe, notre entre  Turin, escorts par une garde d'honneur, et
salus par le bruit du canon de la citadelle.




CHAPITRE IV.

     Conseil bon  suivre.--Les faiseurs de plans.--Souvenir du
     ministre des relations extrieures.--Simplicit
     d'organisation.--Le colonel Clment, M. d'Auzer, M. Dauchy et le
     gnral Porson.--Les deux secrtaires.--M. Charles de La Ville et
     sa famille.--Les chefs d'tat-major de Rapp et de
     Davoust.--Difficults de notre position.--Circulaire aux prfets
     dans l'intrt des administrs.--Le baron Giulio.--Lutte engage et
     allgations de droits.--Correspondance singulire.--Le prfet sur
     les grands chemins.--Dcision indispensable.--Conciliation
     amiable.--Visite au gnral Menou.--Horreur du gnral pour payer
     ses cranciers.--Le danseur de soixante-dix ans.--Madame de Menou
     victime de l'expdition d'gypte.--Seule distraction de madame de
     Menou.--Le gnral Menou et le tyran domestique.--Le thtre
     Carignan et la troupe de mademoiselle Raucourt.--Ma premire soire
     au spectacle et moeurs nouvelles.--Incertitudes  l'occasion d'une
     clef.--M. et madame d'Angennes.--Les thtres clairs.--La cour
     dcente et mot du prince Borghse.--Mon lit et le frre assassin
     par son frre.--Promenades avec M. de Clermont-Tonnerre.--La
     _consola_ et les _ex-voto_.--Rencontres d'anciennes
     connaissances.--M. de Salmatoris et M. de Seyssel.--Bon usage
     pimontais.--Le comte Peiretti et M. de Luzerne.--Le thtre de
     l'Opra orgueil des habitans de Turin.--M. Ngro, maire de
     Turin.--Grand bal donn par la ville au prince et  la
     princesse.--Bonne ide et heureux effet d'un petit moyen.--Fte
     magnifique, et Pauline la reine du bal.--Honneurs rendus au
     fauteuil de l'empereur.--Conseil suivi par Pauline, et enthousiasme
      propos d'une Montferrine.


QUAND ON arrive dans un pays o l'on aura  exercer une part quelconque
d'autorit dans le gouvernement ou dans l'administration, la premire
chose  faire est de chercher parmi les habitans un homme intgre, sans
fonctions, sans ambition et appartenant  la classe aise. Quand vous
l'avez un peu tt, donnez-lui votre confiance; mais, sur toutes choses,
ne la donnez qu' lui: ne l'parpillez pas sur ces innombrables donneurs
d'avis, sur ces faiseurs de projets, qui se jettent  votre tte. 
peine tions-nous  Turin, que les plans nous pleuvaient de tout ct,
comme des projectiles sur une citadelle assige. Si l'on en avait cru
la plupart de ces messieurs, l'administration du gouvernement des
dpartemens au del des Alpes, aurait ressembl  un ministre de Paris,
ayant ses divisions, ses bureaux, ses chefs, ses sous-chefs et son arme
d'employs. J'avais remarqu, dans ma premire jeunesse, que le
personnel du ministre des relations extrieures, qui n'tait pas
autrement mal rgi par M. de Talleyrand, se bornait  quarante-cinq
employs, y compris le ministre et ses secrtaires. Je jugeai, d'aprs
cela, que notre machine gubernative serait d'autant meilleure qu'elle
serait plus simple; par cette raison toute naturelle, que, moins il y a
de roues  une voiture, et plus elle roule facilement. Ds lors, point
de divisions, point de bureaux. Les affaires de la maison du prince, ou,
si l'on veut ennoblir les choses, l'administration de notre liste
civile, ressortissait d'un intendant gnral, le colonel Clment; M.
d'Auzers, ancien chevalier de Malte et migr, tait intendant gnral
de la police; le gnral Porson, chef d'tat major du prince; et le
conseiller d'tat Dauchy, intendant gnral des finances. Ces messieurs,
comme on dit vulgairement, taient chargs du gros de la besogne, de la
partie matrielle qui se rattachait  leurs attributions respectives.
Quant aux matires plus dlicates, elles furent rserves, soit pour le
secrtaire des commandements, soit pour le cabinet particulier. Mais les
attributions de ces deux secrtariats ne furent point tellement
dfinies, que les deux titulaires n'aient souvent confondu leurs
fonctions; ce qui tait sans inconvnient, car ils ne tardrent pas  se
lier de la plus troite intimit. Charles de La Ville, secrtaire des
commandemens, tait un homme excellent, plein d'esprit et de
connaissances varies. Il tait Pimontais, mais n'avait rien de cette
_sournoiserie_ que l'on peut reprocher  un certain nombre de ses
compatriotes. Son pre, ancien prfet de Turin, s'tait ds l'origine
prononc en faveur de la cause franaise, pour la runion du Pimont 
la France; aussi avait-il t nomm snateur et chambellan de Madame
Mre. Le seul reproche que peut-tre on aurait pu adresser au comte de
La Ville aurait t la trop longue prolongation d'habitudes qui
devraient tre plus spcialement l'apanage de la jeunesse. Il avait deux
autres fils, Csar et Alexandre, alors colonels tous les deux dans
l'arme franaise, dont l'un fut chef d'tat-major de Rapp  Dantzig, et
l'autre chef d'tat-major de Davoust  Hambourg. C'est dire assez que
c'taient des officiers distingus. Au surplus, les trois frres de La
Ville taient presque Franais; ils l'taient du moins par leur
ducation, ayant t tous les trois levs au collge de Sorrze.

On a pu voir facilement, par ce qui prcde, comment se trouva organis
le gouvernement gnral des dpartemens au del des Alpes. Mais
qu'est-ce qu'un gouvernement dont le chef n'a point de places  donner?
Le prince se trouvait soumis par le fait  l'action de chacun des
ministres dans la sphre de leurs attributions. Quand le ministre de
l'intrieur, par exemple, avait obtenu de l'empereur la nomination de
tel ou tel prfet, de tel ou tel sous-prfet; si, nous qui tions sur
les lieux, nous le jugions, soit incapable, soit digne d'avancement, il
fallait que le prince s'adresst au ministre de l'intrieur, et si
celui-ci ne faisait pas droit aux observations du prince, que devenait
la considration dont devait tre entoure la personne du prince
gouverneur-gnral, qui ne pouvait pas, d'ailleurs, descendre jusqu'
invoquer l'influence souvent toute-puissante des bureaux?  la vrit,
il partait chaque jour du cabinet du prince une _lettre  l'empereur_;
mais ce n'tait pas avec un homme comme Napolon que l'on et t bien
venu de faire servir cette note quotidienne  des intrts privs, qui
cependant n'en taient pas moins sacrs. Toutefois, nous emes
quelquefois recours  ce moyen, et presque toujours avec succs; ce qui
tenait peut-tre  ce que nous n'en usions qu'avec rserve, et avec une
parfaite connaissance de cause.

Ds les premiers temps de notre arrive, nous pensmes que, dans
l'intrt des services publics, il fallait tcher de donner une
direction commune  l'action des prfets et  la ntre; nous envoymes 
cet effet une circulaire aux prfets des neuf dpartemens dont se
composait le gouvernement. Nous les engagions  nous communiquer l'objet
de leur correspondance, pour que, la ntre concidant avec la leur, les
affaires pussent obtenir une dcision plus prompte. Certes, une pareille
invitation tait bien videmment dans l'intrt gnral: aussi fut-elle
comprise de la sorte par huit de nos neuf prfets, qui s'empressrent de
l'accueillir et nous en adressrent mme des remerciemens. Quant au
neuvime, le baron Giulio, prfet de Verceil, il prit la chose tout de
travers. C'tait un ancien mdecin, patriote plus que chaud dans les
troubles du Pimont, bon administrateur, mais jaloux de toute autorit
qui portait ombrage  la sienne. Il ne vit, lui, dans notre invitation
qu'un besoin indiscret de nous immiscer dans les affaires de sa
prfecture, que sais-je? un simple acte de curiosit. Il voulut donc se
renfermer dans son droit, et l'alla puiser dans ce mme snatus-consulte
en vertu duquel Pauline voulait avoir le pas sur son mari. Il faut dire,
d'abord, que la circulaire contre laquelle il se gendarmait avait t
crite, _par ordre du prince_, mais non signe par lui. Ce fut donc au
signataire de la lettre que le baron Giulio rpondit qu'aprs avoir bien
examin le snatus-consulte en question, il n'y voyait aucune
disposition qui le contraignt  communiquer sa correspondance au prince
gouverneur-gnral; que, par consquent, il croyait devoir s'abstenir de
le faire, jusqu' ce qu'il et consult le ministre de l'intrieur. Le
cas tait dlicat parce que, au fait, le prfet avait rigoureusement
raison. Comment faire pour ne froisser aucun droit et pourtant ne pas
cder? Nous fmes servis au mieux par la dcouverte que nous fmes, dans
les instructions particulires de l'empereur au prince, d'un article
ainsi conu: _Le prince gouverneur-gnral a le droit, quand il le
jugera convenable, de mander  son lever les chefs d'administration de
son gouvernement._ Nous voil donc sauvs. Le prfet, en rponse  sa
lettre en reut une conue  peu prs en ces termes:

* * *

Monsieur le prfet, j'ai reu avec surprise la lettre que vous avez
jug  propos de rpondre  celle que je vous ai adresse par ordre du
prince gouverneur-gnral. Cependant vous tes dans votre droit. Non,
Son Altesse impriale n'a pas le droit d'exiger la communication de
votre correspondance avec les ministres; aussi _n'exigeait-elle pas_;
elle vous _engageait_ seulement  la lui communiquer dans l'intrt de
vos administrs. Vous ne l'avez pas voulu; chacun se trouve donc, par
votre faute, replac dans son droit. Aux termes de tel article des
instructions de l'empereur, Son Altesse impriale a le droit de vous
mander  son lever quand elle le jugera convenable, et elle en use. J'ai
donc l'honneur de vous faire savoir, Monsieur le prfet, que le prince
juge convenable de vous mander  son lever tous les matins jusqu'
nouvel ordre. Le chef-lieu de votre prfecture n'est qu' quinze lieues
de Turin, ainsi, en partant  cinq heures du matin, vous pourrez arriver
ici de manire  vous trouver au lever de Son Altesse impriale, qui a
lieu  dix heures prcises.

* * *

Qui fut penaud, au reu de cette lettre? Ce fut notre rcalcitrant
prfet. Ds le lendemain, le voil sur la route avant le jour, et  neuf
heures et demie il tait auprs du signataire de la lettre, se rcriant,
comme on peut le croire, sur un ordre qui lui faisait passer la moiti
de son temps sur les chemins. Les appointemens de ma prfecture,
disait-il, n'y suffiront pas pendant deux mois.  cela on lui
rpondait: Que pouvons-nous y faire? vous arguez d'un droit, nous
arguons d'un autre droit. C'est votre faute.--Ma faute! ma faute! Cela
ne peut-il pas s'arranger? Parbleu, je ne demande pas mieux que de vous
communiquer mes correspondances.--Nous ne demandons pas autre chose, et,
s'il faut vous l'avouer, notre surprise a t grande de voir un
administrateur aussi clair que vous l'tes ne pas comprendre tout de
suite que nous n'avons agi comme nous l'avons fait que pour le plus
grand bien de votre dpartement. Nous pourrons, par ce moyen, appuyer
les justes rclamations que vous aurez  faire dans l'intrt de vos
administrs.

M. Giulio se rendit tout d'abord  ces raisons; puis il ajouta avec un
peu de frayeur: Mais, dites-moi, monsieur, le prince est peut-tre
furieux contre moi; je crains qu'il ne me fasse des reproches.--Le
prince!... Il ne sait pas un mot de tout ceci, et il est inutile qu'il
en sache rien. Croyez-vous que nous aurions t si lgrement vous nuire
dans son esprit? Non, monsieur; nous tions trop sr de la manire dont
finirait ce lger malentendu tout aussitt que nous aurions eu la
moindre explication avec vous. Voyez le prince, si vous voulez; il vous
recevra bien, comme il reoit tous les fidles et dvous serviteurs de
l'empereur. Alors qui fut content? ce fut le prfet.

* * *

Mais voil assez long-temps que je tiens le lecteur enferm dans le
cabinet de Turin; il est, je pense,  propos d'en sortir. La ville,
d'ailleurs, est fort agrable  voir, et nous pouvons faire des
rencontres qui ne le seront pas moins. Cependant je crois que la
convenance exige que nous commencions par faire une visite au gnral
Menou, puisque nous sommes venus le supplanter dans son gouvernement, en
rduisant ses fonctions  celles de commandant de la vingt-septime
division militaire. Le gnral Menou tait, comme l'on dit, un vrai
_panier-perc_, mais en mme temps un homme parfaitement aimable. Plus
l'empereur lui donnait d'argent, plus il faisait de dettes, et jamais
homme n'a pouss plus loin l'horreur de payer ses cranciers.

C'tait pour lui une espce de religion  laquelle il tait bien plus
dvot qu'il ne l'avait t  la religion catholique et mme au culte de
Mahomet. Comme j'avais connu  Paris beaucoup de personnes de sa
connaissance, je me trouvai tout d'abord en point de contact avec lui.
C'tait un vrai philosophe, se moquant des grandeurs, des dignits, des
rangs, et sachant parfaitement jouir des avantages rels qui y taient
attachs. Il tait fort gros, d'une taille mdiocre, mais d'une force
prodigieuse; car, tant alors g de soixante-dix ans, il ne quittait
gure la place dans les bals du prince qui avaient lieu tous les lundis.
On sait qu'il avait pous une gyptienne; d'abord il l'avait tenue
long-temps presque renferme, ou, si elle sortait, ce n'tait que la
tte couverte d'un voile pais qui ne permettait pas de distinguer ses
traits. La pauvre femme! c'est bien elle sans doute qui a t la plus
malheureuse victime de notre expdition d'gypte, car le gnral Menou
tait un des premiers entre ces maris qui dpensent au dehors toute leur
amabilit, et rapportent chez eux,  cet gard, une conomie qui
ressemble beaucoup  de l'avarice. Cependant depuis notre arrive,
madame de Menou avait un peu de libert, et celle de se dcouvrir la
figure n'tait pas la plus agrable pour les autres, car elle tait
d'une extrme laideur; mais, en vrit, elle tait si malheureuse
qu'elle faisait piti, et chaque fois que nous lui faisions une visite,
nous pouvions regarder cela comme une bonne action. Elle n'avait reu
aucune espce d'instruction, ne savait ni lire, ni crire, ni travailler
 aucun ouvrage de femme; long-temps sa seule distraction fut de jouer
sur un piano, l'air: _Ah! vous dirai-je maman_, le seul qu'elle et pu
parvenir  apprendre. De notre temps, elle allait au spectacle, et je
puis citer, comme tant de la plus scrupuleuse vrit, un fait qui
donnera ide des douceurs de son mnage. Un jour, j'allai la voir dans
sa loge, au thtre Carignan, o les comdiens franais, sous la
direction de mademoiselle Raucourt, donnaient une reprsentation du
_Tyran domestique_. Madame de Menou, dans je ne sais plus quelle
situation de la pice, se met  fondre en larmes; je lui demande avec
empressement ce quelle a. Monsieur, me rpondit-elle, c'est comme le
gnral, quand il est de bonne humeur. Quand il est de bonne humeur!...
Jugez, si vous connaissez l'oeuvre de M. Alexandre Duval, de ce que cela
devait tre quand le gnral tait de mauvaise humeur. Madame de Menou
ne devait, au reste, le plus de libert dont elle jouissait, qu'
l'ntervention du prince; mais elle ne paraissait jamais chez le gnral
quand il donnait des ftes et de grands dns.

Puisque j'ai cit le thtre Carignan, je veux parler du singulier usage
dont je fus frapp le jour o j'y allai pour la premire fois. Ce fut,
je crois, le lendemain de notre arrive. J'arrive  la porte du thtre,
et je demande un billet de premire. On me prend vingt sous, et l'on me
met en place dans la main, une espce de contremarque. Un individu qui
se trouvait l soulve un rideau de vieille tapisserie, et me voil dans
une salle de mdiocre grandeur, claire seulement par deux lumignons
placs de l'un et de l'autre ct de l'avant-scne. Je ressors bien vite
pour expliquer au bureau que je veux un billet de premires loges, et
non un billet de parterre, me faisant comprendre d'autant plus
difficilement que je n'entendais encore rien au baragouin pimontais.
Cependant, moyennant une nouvelle rtribution d'une pice pimontaise,
de trois livres douze sous, on me donne une clef. J'avoue qu' la vue de
cette clef je crus m'tre mal expliqu, trouvant cependant que c'tait
un peu cher pour la jouissance momentane du lieu que je la supposais
destine  ouvrir. Mon embarras tait extrme quand quelqu'un m'indiqua
l'escalier par lequel je devais monter. Je monte; point d'ouvreuses, et
par consquent nouvel embarras.  force d'aller et de venir dans les
corridors obscurs, je vis arriver un monsieur et une dame, auxquels je
demandai, en ma qualit d'tranger, la permission de leur expliquer
l'objet de ma perplexit. C'tait prcisment le marquis et la marquise
d'Angennes, fort aimables tous les deux, et que je revis beaucoup dans
la suite. L'un et l'autre parlaient trs-bien le franais, et ils
m'expliqurent que la clef que j'avais tait celle d'une loge dont
j'avais la jouissance pour la soire, que j'en connatrais la situation
par un numro grav  droite de la clef si la loge tait  droite, et 
gauche si la loge tait du ct gauche, et que la contremarque, prise
sparment, attestait un simple droit d'entrer dans la salle. Ainsi
inform, j'entrai dans ma loge, o j'coutai nonchalamment une partie du
spectacle; aprs quoi je retournai au palais, fort peu satisfait de ma
dconvenance: car, s'il faut parler vrai, j'avais t au spectacle dans
l'espoir d'y avoir des voisins et surtout des voisines. Rien n'tait
triste comme cette salle, claire seulement par la rampe, mais en peu
de temps nous changemes tout cela, et les thtres de Turin eurent des
lustres,  l'instar des salles de Paris. Puisque je suis sur ce
chapitre, j'ajouterai que cette innovation ne fut pas du got de tout le
monde et surtout des maris, parce que les femmes se trouvrent obliges
 de plus grands frais de toilette; ce  quoi elles se rsignrent avec
beaucoup de complaisance.

Avant nous, en effet, le thtre  Turin n'tait, pour ainsi dire, pas
l'objet d'une dpense; l'obscurit des salles permettait aux femmes d'y
venir  peu prs comme elles seraient restes chez elles; elles y
recevaient des visites; et d'ailleurs, le prix d'une loge pour une
saison tait trs-peu lev. Plusieurs personnes en faisaient mme
l'objet d'une innocente spculation, en louant leur clef les jours o
elles n'allaient point au thtre. Sans cela, mme, des trangers,
passant par Turin, n'auraient pas pu trs-souvent se procurer une loge.
Les jeunes gens, eux, taient fort ennemis de l'introduction des
lumires, pour des motifs que je laisse deviner; mais nous avions en
notre faveur les lois de la dcence, et il est bon que l'on sache, 
n'en pas douter, que notre cour tait trs-dcente. Comment pourrait-il
en tre autrement, remarquait trs-judicieusement le prince, quand le
chef donne l'exemple? Or ceci, je vous prie de le croire, est dit
trs-srieusement.

Les deux ou trois premiers jours que nous passmes  Turin, furent
consacrs  notre organisation intrieure; nous nous installmes dans
nos appartemens, qui taient fort convenables. Pour moi, je couchai dans
un lit qui avait t prcdemment le thtre d'un vnement tragique; un
frre y tait mort assassin par son frre. Il se nommait, je crois,
Capello. Cela ne me fit faire aucun mauvais rve; toutefois je ne pus
dormir  cause du bruit que faisaient, au moindre mouvement de ma part,
les feuilles de bl de Turquie, dont on avait rempli une paillasse,
conformment  l'usage du Pimont. Ds le lendemain, feus soin de m'en
faire dbarrasser. Les heures de loisir, qui taient assez nombreuses,
surtout au commencement, ne me parurent nullement longues. Un de nos
grands plaisirs,  M. de Clermont-Tonnerre et  moi, tait d'aller
visiter les glises, et nous rendmes notre premire visite  l'glise
ddie  Notre-Dame de Consolation. Elle est en grande vnration 
Turin, aussi l'appelle-t-on tout simplement _la Consola_, parce qu'il
faut un nom court  tout ce qui est populaire. Nous fmes frapps de la
quantit norme d'_ex-voto_ dont tous les murs intrieurs taient
tapisss, tant dans l'glise suprieure que dans l'glise souterraine;
il y en avait jusque sur les murs des galeries qui conduisent  l'ancien
clotre. On y voyait, sans aucun doute, plus de bras et de jambes qu'il
n'en manque  notre htel des Invalides; ici ce sont des bateaux prts 
chavirer sur une rivire, l des cavaliers emports par des chevaux
fougueux, mais ce qui surtout y domine, ce sont les femmes en couches.
Telle partie de l'glise passerait facilement pour avoir t peinte
d'aprs nature,  l'hospice de la Maternit. C'est,  parler
franchement, un muse minemment grotesque, tant ces petites peintures
sont bizarrement faites; mais, par bonheur, les yeux de la foi n'ont pas
besoin de se connatre en peinture. Je me rappelle que ce premier examen
nous divertit beaucoup, et je renouvelai plusieurs fois mes visites 
_la Consola_, dont la collection est infiniment plus riche et plus
varie que celle de Martinet.

Au bout de quelques jours, je commenai  voir du monde, n'tant pas
d'ailleurs trs-press de me mettre en avant, tant je pensais qu'il y
avait  gagner  tudier le terrain; mais je rencontrai plusieurs
personnes que j'avais connues  Paris, et notamment  notre fameuse loge
cossaise de Sainte-Caroline, que j'ai dj cite une fois. Tels furent
le bon homme Salmatoris, ancien prfet du palais sous le Consulat, et
alors intendant des domaines de la couronne en Pimont, et M. de
Seyssel, introducteur des ambassadeurs, qui venait passer le temps de
ses congs  Turin. Ces messieurs parlrent obligeamment de moi 
quelques personnes, et, en peu de temps, je reus un assez bon nombre de
visites que, bien entendu, il fallut rendre, ce qui m'amne tout
naturellement  parler d'un usage pimontais que je trouve excellent.

Quand vous arrivez  Turin, il est fort inutile que vous alliez faire
des visites; on ne vous recevrait pas; si l'on veut vous voir, vous tes
prvenu. Par ce moyen on est sr d'un bon accueil, et on ne peut
s'exposer  en recevoir un mauvais. Je me trouvai donc introduit dans la
maison du vnrable M. de Balbe, directeur de l'Universit de Turin,
homme d'un grand savoir, d'un rare mrite et d'une extrme modestie qui
avait pous une franaise, veuve de M. de Sguin: si je ne me trompe,
madame de Sguin avait jou un certain rle  Paris, lors du dernier
ministre de M. de Maurepas; dans tous les cas, c'tait une femme
extrmement aimable; le temps, quoiqu'elle ft dj assez ge, avait
laiss sur son visage des souvenirs de beaut, et ses manires taient
on ne peut plus distingues. Je vis aussi le comte Peiretti, notre
premier prsident de la cour impriale, et sa jolie femme; le marquis et
la marquise Dubourg, dont la maison passait avec raison pour tre la
premire de Turin, mais o il tait extrmement difficile aux Franais
d'tre admis; enfin M. de Luzerne, gouverneur du palais de Stupinis, me
prsenta chez la comtesse de Salmours, o se runissait la socit la
plus distingue de Turin, et dont, trs-certainement, j'aurai  reparler
encore.

Cependant la ville de Turin, fire avec raison de la beaut de sa grande
salle de spectacle, voulant nous la faire voir dans toute sa splendeur,
se disposait  y donner un grand bal par au prince et  la princesse.
Le jour en tant fix, ce fut un mouvement gnral pour se procurer des
billets et pour se livrer aux importans travaux de la toilette. Nous,
nous n'avions pas besoin de solliciter pour nous, mais chacun tait
assailli de demandes, et le baron Ngro, maire de Turin, et en cette
qualit grand distributeur des invitations, ne savait  qui entendre. Le
matin du jour o devait avoir lieu le bal, j'tais all faire tout seul
une promenade  cheval dans les environs de Turin; tout en chevauchant
il me vint pour le soir une ide que je trouvai bonne, et je rsolus
d'en faire part  la princesse, dont l'esprit _bonaparte_ me parut
surtout susceptible de l'apprcier. En rentrant au palais, je me rendis
donc  l'appartement de la princesse, o je me prsentai du ct des
petites entres. Elle occupait dans le palais Chablais, que nous
habitions, l'appartement le plus rapproch de la place Impriale, tandis
que l'appartement du prince se trouvait  l'opposite. Mademoiselle
Millo, sa lectrice, alla lui dire que je demandais  lui parler, et je
fus reu immdiatement dans la galerie mme o plus tard se trouva
place mystrieusement la statue de Canova. L'accueil de la princesse
fut extrmement gracieux, et je lui parlai  peu prs en ces termes:
Madame, l'influence des riens est souvent trs-grande, et Votre Altesse
ne peut l'ignorer. Quoique nous soyons ici depuis huit jours seulement,
j'ai dj pu observer combien les Pimontais sont engous de tout ce qui
leur reste de national. Ce soir, c'est naturellement Votre Altesse qui
ouvrira le bal. Faites-le commencer par une Montferrine. C'est un
enfantillage peut-tre, mais j'ai la certitude que tout le monde vous en
saura gr. Pour que cela produise plus d'effet, ajoutai-je, il faudrait
faire donner l'ordre  Canavassi[86] de faire entendre la ritournelle
d'une contredanse franaise, et alors vous lui ferez imposer silence en
disant que vous voulez une Montferrine. Ainsi parl-je, et j'eus la
satisfaction de voir que Pauline gota fort mon avis. Tout cela,
dira-t-on, est bien frivole: eh! bon dieu! pas plus qu'autre chose;
remontez donc aux causes premires des plus grands vnemens, et vous
m'en direz des nouvelles.

Quoi qu'il en soit, tout se passa le soir comme je l'avais prvu.  neuf
heures prcises, nous nous rendmes tous  pied  la salle de l'Opra,
par les galeries intrieures du Palais-Imprial et la longue galerie qui
communique au thtre. Nous entrmes par une grande porte pratique au
milieu de la salle, sur l'emplacement qu'occupait ordinairement la
grande loge d'apparat, et je dois dire que nous fmes tous saisis d'un
mouvement d'admiration involontaire en voyant cette salle magnifique
claire par des milliers de bougies, et remplie de femmes brillantes de
jeunesse et de parure, parmi lesquelles il y en avait d'extrmement
jolies. Mais le prix de la beaut appartenait sans conteste  la
princesse, qui tait, si on peut ainsi s'exprimer, ruisselante de
diamans. Les banquettes pour les dames formaient un immense carr long,
autour duquel les hommes circulaient. Au fond de la salle tait le
fauteuil de l'empereur, et comme s'il et t prsent, toutes les
personnes attaches  son service se tenaient debout derrire son
fauteuil. De chaque ct on avait plac seulement une chaise, l'une 
droite pour le prince, l'autre  gauche pour la princesse, qui tolra,
sans murmurer, cette infraction  ses prtentions. Derrire leur chaise
les personnes de ce que l'on appelait leur maison d'honneur taient
debout, comme les officiers civils de l'empereur derrire son fauteuil,
et ce genre de service parut bien nouveau  mes bons aides-de-camp.
Gruyer et Henrion auraient mieux aim tre chargs d'une mission 
travers la mitraille; mais enfin ils se considrrent comme des soldats
en faction, et ne bougrent pas du poste.

Quand le prince et la princesse eurent fait le tour de l'assemble en
singeant le mieux possible les habitudes de l'empereur en pareille
circonstance, ils allrent prendre place, et je me tins coi pour
observer l'effet que produirait notre comdie concerte le matin.
Canavassi et ses acolytes commencrent une ritournelle de contredanse
franaise, et la princesse joua son rle  ravir.  peine elle eut fait
entendre ces mots: _Une Montferrine_! ce fut un cri gnral. Les _vive
l'empereur! vive le prince! vive la princesse!_ formrent un tintamarre
 ne pas s'entendre, et c'est ce que l'on appelle de l'enthousiasme.
Pauvre peuple, que tu es bte!




CHAPITRE V.

     M. Alfieri de Sostegno.--Beaut et gravit d'un matre des
     crmonies.--La femme morte d'ennui.--Trve de plaisanteries et
     caractre honorable de M. Alfieri.--Correspondances entre Turin et
     Cagliari.--Belle conduite de M. de Saint-Marsan envers
     Napolon.--Singulier exemple de la mmoire de l'empereur.--Mes
     souvenirs et les proverbes de Sancho.--Mademoiselle Raucourt 
     Turin.--Usage de la langue franaise, remontant dans quelques
     localits au temps de Louis XIV.--Notre statistique dramatique 
     Turin.--Soire  la cour.--Mademoiselle Raucourt, _Jocaste_ et un
     _OEdipe_ improvis.--Reprsentations de mademoiselle Raucourt au
     thtre Carignan.--Monrose et Perrier.--Le bton de marchal des
     comdiens.--Thorie morale de mademoiselle Raucourt, sur le
     principal et l'accessoire.--Rcompenses donnes par l'empereur au
     gnral Menou.--M. de Menou remplac par Csar Berthier, et les
     deux dissipateurs.--Folies de Csar Berthier et mcontentement de
     son frre.--Huissiers battus et intervention
     indispensable.--Charmante famille de Csar Berthier.--Esprit de
     mademoiselle Raucourt et leon de convenance donne  Csar
     Berthier.--Lettre du prince de Neufchtel au prince Borghse.--Mort
     de M. Visconti et dsespoir du marchal.--Plaintes confidentielles
     contre l'empereur.--Vive tendresse du prince pour sa
     mre.--Incroyable influence de la temprature sur son
     humeur.--Soixante mille francs d'aumnes par an.--Le prince malade
     d'ennui.--Arrive  Turin du prince Aldobrandini.--Singulire
     ambition du dentiste de la cour et les dents des deux frres.--Le
     P et l'Eridan.--Un mot sur Turin.--Mugissemens d'un taureau
     d'airain et croyance des bonnes femmes.--La manie des
     alignemens.--La part de Turin dans les projets d'embellissemens de
     l'empereur.--Le nouveau pont de Turin.--Murmures contre la
     destruction d'une glise.--Enttement d'une madone, suivi de
     complaisance.--Cause srieuse de la chute de l'empire et dfi port
     aux savans.--Apparition de Lucien  Turin sans qu'il voie sa
     soeur.--Palais de plaisance des rois de Sardaigne.--La Vennerie,
     Montcallier et Stupinis.--La cour  Stupinis.--Courte
     description.--Histoire de ma chambre.--L'empereur, la belle dame et
     l'aide-de-camp.--Bon voisinage du colonel Gruyer.--La chasse aux
     yeux d'un pape.--Tour d'colier et utilit du blanc
     d'Espagne.--Bonne qualit du prince Aldobrandini, lettre de
     l'empereur et dpart.--Prsentation en habit de soldat et les
     paulettes de colonel.--Le roi Joseph,  Stupinis.--Le Pimont pris
     en grippe par Pauline.--Caprices plus violens que jamais.--Dpart
     de Pauline pour les eaux d'Aix et la cour sans femmes.


CE que l'esprit humain a invent de plus grand, ce que le gnie des
sicles a engendr de plus sublime, ce qui atteste le plus la dignit de
l'homme, l'tiquette, puisqu'il faut l'appeler par son nom, n'tait pas
moins scrupuleusement observe  la petite cour de Turin qu' la cour
des Tuileries. La direction de cette sauve-garde des empires tait
confie  M. Alfieri de Sostegno. Qu'il tait beau dans l'exercice de
ses fonctions de matre des crmonies! Il me semble le voir encore! Le
voil, revtu d'un habit bleu de ciel tout chamarr de broderies
d'argent. Le voyez-vous, le corps lgrement appuy sur la hanche
gauche, le pied droit en avant, et de sa main droite se faisant une
espce de garde-vue? Savez-vous ce que fait notre matre des crmonies
dans cette attitude? Il lorgne, car il faut que vous sachiez qu'il
lorgne toujours, mme  table, et surtout au dessert, pour arrter dans
sa pense quels sont les bonbons qu'il mettra dans sa poche. Son fidle
lorgnon, attach en sens contraire  une bague, ne le quitte jamais, et
c'est  l'aide de cet instrument que M. Alfieri surveille les grandes
volutions de l'tiquette. M. Alfieri a des cheveux noirs et un peu
crpus. Or ceci, sachez-le bien, est une des conqutes du prince
Borghse, car M. Alfieri a t poudr  blanc. Qu'il me soit mme permis
de dire ici par anticipation que ce fut pendant que Napolon prenait
Vienne pour la seconde fois, que son beau-frre,  la suite d'habiles
ngociations, amena M. Alfieri  quitter la poudre, et, qui plus est, 
danser _le grand-pre_.

Or, maintenant, voici bien autre chose. C'tait un bruit gnralement
rpandu dans la haute socit mdisante de Turin, que la femme de M.
Alfieri tait morte d'ennui; on allait mme jusqu' dire que son mari
n'avait pas t tranger  ce crime involontaire. Madame Alfieri,
m'a-t-on dit, tait une femme fort agrable, doue des plus aimables
qualits et d'une vertu que la calomnie elle-mme n'aurait os attaquer.
Elle avait succomb, assurait-on,  la suite de nombreuses
conversations, dont la dernire l'avait emporte, mais cela sans qu'il
s'y ft joint aucun accident tranger: pas le plus lger symptme de
maladie, pas le plus petit accs de fivre. D'abord, ennemi, comme doit
l'tre tout bon chrtien, de tout ce qui peut ressembler  de la
mdisance, je pris un pareil bruit pour un jeu de langues fminines;
cependant, ayant eu souvent l'honneur de causer avec M. Alfieri, j'ai d
demeurer convaincu que cela tait, sinon vrai, au moins trs-possible.

Eh! mon Dieu! n'est pas amusant qui veut; et j'ai connu tels personnages
qui, pour se donner la rputation d'hommes d'esprit, n'avaient trouv
d'autre moyen que de se renfermer dans un silence absolu. Tel tait 
Paris, dans ma jeunesse, M. Raymond Delaistre. Au surplus, M. Alfieri
tait un homme essentiellement honnte et d'une rigide vertu. Oppos
d'abord  la cause franaise par attachement, par fidlit aux anciens
rois de Sardaigne, il avait mme subi un assez long exil en France, et,
je crois, quelque temps de dtention  Dijon; mais le trsor des grces
impriales tait alors inpuisable pour ceux qui n'avaient t que les
ennemis de la rpublique franaise. Nous savions bien que la plupart des
nobles pimontais n'avaient accept de fonctions dans le gouvernement et
de places  la cour qu'aprs avoir pris l'assentiment du roi de
Sardaigne; nous savions bien qu'il existait encore quelques
correspondances entre Turin et Cagliari; il y a plus, nous savions bien
ce que contenaient ces correspondances, mais le gouvernement imprial
tait si fort qu'il n'y avait pas lieu  autre chose qu' fermer les
yeux quand il ne s'agissait que de vains regrets et de voeux qui nous
semblaient insenss.  cette occasion je regarde comme un devoir de
rendre justice  M. d'Auzers, car il n'tait nullement du parti de la
perscution.

Parmi les Pimontais il y en eut un dont la conduite envers l'empereur
fut remarquablement noble et exemplaire. Je parle ici de M. de
Saint-Marsan, frre de la marquise Dubourg. M. de Saint-Marsan et M. de
Balbe taient rellement les deux hommes les plus distingus du Pimont.
Lors de la runion des tats du roi de Sardaigne  la France, Bonaparte,
l'homme peut-tre qui se soit jamais le mieux connu en hommes, ayant su
apprcier les rares qualits de M. de Saint-Marsan, le fit venir et lui
proposa de s'attacher  lui.  cela, M. de Saint-Marsan ne dissimula pas
au premier consul l'attachement sincre qu'il conservait  ses anciens
princes, qu'il nourrissait encore des esprances pour eux; et sa
conclusion fut qu'il verrait plus tard, mais _qu'il n'tait pas encore
temps_. Loin de se plaindre de cette loyale franchise de la part d'un
homme de conscience et de mrite, le premier consul n'en conut que plus
d'estime pour M. de Saint-Marsan. Ses dernires paroles mme, et je puis
certifier ce fait, restrent si bien graves dans la tte de Napolon,
que lorsqu'en mil huit cent cinq l'empereur s'arrta  Turin, avant de
se faire couronner roi d'Italie, ayant distingu M. de Saint-Marsan
parmi les nombreuses personnes qui s'taient rendues au Palais, il alla
droit  lui, et lui dit: Eh bien! monsieur de Saint-Marsan, _est-il
temps_?--Oui, Sire. Ds lors l'empereur compta dans ses conseils un
homme capable et fidle de plus: M. de Saint-Marsan fut fait conseiller
d'tat et quelques annes plus tard nomm  l'ambassade de Berlin, o il
servit la France avec toute la loyaut que l'on peut attendre d'un homme
qui ne s'est pas montr trop empress de servir.

J'enfile ces souvenirs, comme ils se prsentent  ma mmoire,  la bonne
franquette, absolument comme Sancho enfilait ses proverbes. Sans cela,
s'il m'tait donn de m'astreindre  quelque rgularit, j'aurais dj
d parler de mademoiselle Raucourt  Turin, des premires rceptions
chez la princesse, de l'arrive du prince Aldobrandini, de la position
de Turin, de sa dlicieuse colline et surtout de notre premier sjour 
Stupinis. C'est ce que je vais essayer de faire, sans rpondre toutefois
qu'il ne me viendra pas quelque autre ide  la traverse.

Mademoiselle Raucourt avait obtenu un privilge pour l'exploitation d'un
thtre franais dans le royaume d'Italie et dans les dpartemens au
del des Alpes. Ses comdiens taient diviss en deux troupes, dont
l'une demeurait  poste fixe  Milan. L'autre passait environ six mois 
Turin, depuis la fin du carme jusqu' la saison d'automne. Le reste de
l'anne elle devenait presque nomade, et allait donner des
reprsentations tantt  Gnes, tantt  Alexandrie, et quelquefois 
Casal, l'une des villes du Pimont o la langue franaise tait le plus
usite, et c'tait un reste traditionnel de la possession de Casal par
la France, sous le rgne de Louis XIV. J'ajouterai, en passant, que je
remarquai la mme chose  Pignerol et dans les valles de la Tour et de
Luzerne. Au mois de septembre, la troupe de mademoiselle Raucourt qui se
tenait au thtre Carignan, o l'on a vu mon dbut, cdait cette salle 
une troupe d'Opra Buffa, dont la clture avait lieu le premier jour de
l'Avent; pendant l'Avent point de spectacle, et le commencement du
carnaval tait signal par l'ouverture du grand Opra, dont la dernire
reprsentation avait lieu le mardi gras. Clture gnrale des thtres
pendant le carme, et jamais de reprsentation le vendredi. Joignez 
cela deux autres petits thtres, o venaient des comdiens italiens et
des _Buffi Caricali_: le thtre d'Angennes, faisant partie de la maison
du marquis d'Angennes; et le thtre Sutera, dans la rue du P: vous
aurez alors une ide complte de notre statistique dramatique.

Ayant donc appris l'arrive  Turin du prince et de la princesse,
mademoiselle Raucourt, qui se trouvait alors  Milan, s'empressa de
venir prsenter ses hommages  Leurs Altesses; et elle donna plusieurs
reprsentions au thtre Carignan. Je la vis d'abord  la cour,  une
soire chez la princesse, o elle dclama plusieurs passages de nos
potes tragiques, entre autres le songe d'Athalie, avec une relle
supriorit. La princesse, dans cette mme soire, voulut entendre
Jocaste dans la grande scne de la double confidence; mais il manquait
un OEdipe, et Pauline me mtamorphosa en roi de Thbes. Je dirai  cette
occasion que je ne m'en tirai pas mal et mme bien; car il faut
absolument que l'outre qui renferme notre amour-propre crve par quelque
endroit; et j'ai beau faire pour tre modeste, je ne puis me dissimuler
que j'ai de la prtention  bien dire des vers, et surtout des vers de
tragdie. Au thtre, nous emes Mde, Clytemnestre, Mrope, o un gros
monsieur Chaperon vocifra le rle de Polyphonte. En gnral, notre
troupe tragique tait mdiocre, surtout en l'absence de mademoiselle
Raucourt; mais notre troupe comique comptait de jeunes sujets qui
annonaient un vrai talent. Je puis citer parmi ceux-ci Monrose et
Perrier, qui ont actuellement obtenu le bton de marchal des comdiens,
c'est--dire la dignit de socitaire  la Comdie franaise.

Mademoiselle Raucourt n'tait point seulement une grande actrice; elle
joignait  beaucoup d'esprit des manires trs-distingues, et se tenait
parfaitement dans le monde. Sa morale tait fort douce pour ses
compagnes, cependant elle trouvait qu'il y avait un peu trop de luxe
dans leur commerce de galanterie. Je ne demande point, lui ai-je
entendu dire, je ne demande point que ces dames soient des vestales;
cela est trop difficile; mais je voudrais que l'on ne ft pas le
principal de ce qui ne devrait tre qu'un agrment, et tout au plus un
accessoire. Au surplus, mademoiselle Raucourt avait un tact exquis, et
je pus en juger un jour o elle donna  Csar Berthier une leon de
convenance, et cela de la manire la plus dlicate.

Le gnral Menou avait t nomm comte de l'empire, ce dont il ne se
souciait gure, et grand-aigle de la Lgion-d'Honneur, pour le
ddommager de la perte de son gouvernement. L'empereur avait dcid en
outre que, quelles que fussent ses fonctions, M. de Menou jouirait, sa
vie durant, d'un traitement de trois cent mille francs; mais il ne
voulut jamais lui permettre de revenir en France. Ayant rsolu de former
un gouvernement gnral des pays Toscans, l'empereur le nomma prsident
de la junte d'organisation. Cette petite explication tait ncessaire
pour que Csar Berthier ne nous tombt pas des nues. Aprs le dpart de
M. de Menou, il fut appel  Turin pour le remplacer dans le
commandement de la vingt-septime division militaire; et je puis dire
que, sous le rapport de la dissipation, il tait impossible de trouver
dans toute l'arme un homme plus digne de succder au gnral Menou.
Csar Berthier venait de Corfou, o il s'tait signal, comme
prcdemment  Naples, par les plus incroyables extravagances. Comme son
frre le marchal n'avait pas d'enfans, et que lui il avait un petit
garon de cinq  six ans, qui au reste tait trs-gentil, il lui avait
donn une maison telle que devait tre celle de l'hritier prsomptif de
la principaut de Neufchtel. Par malheur, les carrossiers et les
maquignons du futur monseigneur n'ayant pas t pays, Csar Berthier
avait eu la douleur de voir ces impertinens cranciers saisir chevaux et
voitures au moment o il sortait de Naples. Son frre avait souvent pay
ses dettes, mais il ne voulait plus les payer  l'avenir, et il l'avait
fait appeler  Turin, dans l'espoir que, se voyant cras par le luxe de
la maison vraiment royale du prince Borghse, il mettrait un frein  sa
folle manie de briller. Mais le pli tait pris, et il tait bien
difficile de le redresser: aussi Csar Berthier passa-t-il quelquefois
son temps entre des huissiers le matin et des ftes le soir. Or les
huissiers n'taient nullement de son got, et je me rappelle que nous
fmes obligs d'intervenir dans une petite affaire o il avait trait
ces noirs plumitifs comme il n'est permis de le faire que dans les
comdies. Le prince avait pay douze mille francs, par gard pour le
prince de Neufchtel qu'il aimait beaucoup, et ainsi tout s'tait
arrang. Au surplus, si Csar Berthier ne jouissait d'aucune
considration personnelle, sa charmante famille tait digne du plus
grand intrt. Madame Berthier tait une femme presque aussi bonne que
malheureuse, et outre leur fils ils avaient trois filles dont deux
taient dj de grandes personnes. L'une des deux tait extrmement
jolie, et toutes deux charmantes de manires. Un jour donc, me trouvant
 dner chez Csar Berthier, celui-ci tenait des propos tellement
lestes, malgr la prsence de ses filles, que nous en tions rellement
 la gne; mademoiselle Raucourt surtout, qui se trouvait place entre
lui et moi, et  laquelle il s'adressait. Elle affectait de ne pas
rpondre, et le gnral insistait d'autant plus: enfin de guerre lasse,
mademoiselle Raucourt se retourne de son ct, et lui dit d'un ton
demi-solennel, en lui montrant ses filles: Gnral, quel ge ont ces
demoiselles?... Csar Berthier comprit, et immdiatement nous nous
htmes de donner un autre tour  la conversation, pour que cela et
l'air de passer inaperu. Il faut convenir que c'tait une chose assez
curieuse que de voir une actrice rappeler  un pre de famille le
respect qu'il doit  l'innocence de ses enfans.

Cependant, vers cette poque, Csar Berthier venait de recevoir un assez
rude chec dans ses rves de future principaut pour son fils. Le prince
de Neufchtel venait d'pouser une princesse de Bavire, et gare aux
hritiers directs. Le pauvre marchal! Je me rappellerai toujours quelle
lettre douloureuse il crivit au prince Borghse  la mort de M.
Visconti, qui eut lieu six semaines environ aprs son mariage. Mon cher
prince, lui disait-il, vous savez combien de fois l'empereur m'a press
d'engager madame Visconti  faire divorce avec son mari et de l'pouser.
Mais le divorce a toujours rpugn  mes principes d'ducation.
J'attendais tout du temps. Aujourd'hui madame Visconti est libre, et je
pourrais tre le plus heureux des hommes. Mais l'empereur m'a forc  un
mariage qui m'empche d'pouser la seule femme que je puisse jamais
aimer. Ah! mon cher prince! tout ce que l'empereur a fait pour moi, tout
ce qu'il pourra faire encore, ne sera jamais capable de compenser le
malheur ternel auquel il m'a condamn. Toute la lettre de Berthier
tait sur ce ton, et bien que je cite de mmoire, je puis rpondre de la
parfaite exactitude du fragment que l'on vient de lire. Il est bien sr
que Berthier rappelait au prince que l'empereur lui avait souvent
conseill le divorce de madame Visconti, et le prince me dit
qu'effectivement Berthier le lui avait dit plusieurs fois. Berthier
parlait aussi de son frre, de tous les dsagrmens que lui causait sa
conduite et de la ferme rsolution o il tait de ne plus rien faire
pour lui.

Ds le jour de notre arrive  Turin, le prince avait crit  Rome,  sa
mre et  son frre. Je ferai remarquer ici, comme une chose
parfaitement honorable pour le prince, que la vnration qu'il avait
pour sa mre tait un vritable culte. Elle tait ne princesse
Salviati. Son fils avait pour elle une tendresse que rien ne peut
galer, et quand il la perdit, il fut dans une profonde affliction qui
dura beaucoup plus long-temps que ne semblait le comporter la frivolit
de son caractre; elle lui crivait des lettres adorables, et chaque
fois qu'il en arrivait une au prince, le moment aurait t bien choisi
pour les solliciteurs qui auraient eu quelque chose  lui demander, car
cela le mettait toujours dans des dispositions bienveillantes. Au
surplus, je n'ai jamais connu un homme dont le caractre ft soumis, 
l'gal de celui du prince Borghse,  l'influence de la temprature: le
ciel tait-il pur, l'air rare, le soleil brillant? il tait gai,
allgre, bien dispos, trs-obligeant; mais le temps tait-il couvert,
brumeux? le vent soufflait-il de l'ouest? il devenait morose, et il n'y
avait rien de bon  en esprer. Quelquefois il convenait lui-mme de
cette fcheuse influence, et me disait qu'elle tait tellement
puissante, tellement active sur lui, qu'il lui tait impossible d'en
triompher. Il importait donc beaucoup avec lui de consulter le
baromtre. Le prince tait essentiellement bon, mais goste et avare,
si ce n'est envers les pauvres, pour lesquels il avait fix dans son
budget de dpenses une somme annuelle de soixante mille francs, sans que
la gazette de Turin s'extasit tous les matins sur l'_inpuisable bont
du meilleur des princes_. Cette propension  la charit tait en mme
temps un hommage  sa mre, dont la bienfaisance tait proverbiale 
Rome. Mais, par une de ces contradictions si communes chez les hommes et
surtout chez les princes, tout en faisant donner aux pauvres, il avait
la plus invincible rpugnance  donner quoi que ce ft lui-mme.

Le prince tait atteint de la plus fatale de toutes les maladies, de
l'ennui. Il s'ennuyait, parce qu'il avait un insurmontable dgot pour
toute occupation srieuse; quand il n'tait pas  cheval, en voiture, 
table, au bal ou au spectacle, il fallait qu'il ft couch; jamais je ne
lui ai vu prendre un livre, et de tous les journaux que nous recevions,
le seul qu'il lt habituellement tait le journal des modes. Il aurait
aim  avoir une socit particulire,  vivre bourgeoisement, mais sa
position ne le lui permettrait pas. Combien de fois ne regretta-t-il pas
cette premire socit qu'il avait eue  Paris chez le concierge de
l'htel d'Oigny! Et combien de fois aussi, lorsque je lui disais ce que
je comptais faire le soir, ne me dit-il pas: Ah! vous tes heureux,
vous; vous allez chez madame Dubourg; vous allez rire, vous amuser... Et
moi!... Allons, il faut que je fasse mon mtier de prince: je vais
m'ennuyer.

* * *

Son frre, ayant su son arrive  Turin, quitta Rome et s'empressa de
venir le rejoindre. Ce fut pour le prince un moment de vive
satisfaction, car les deux frres taient parfaitement unis et
s'aimaient beaucoup tous les deux. Le prince Aldobrandini n'tait pas
trs-riche, et le prince Borghse l'tait immensment; mais celui-ci
avait soin que son frre tnt un tat convenable  sa position. Le
prince Aldobrandini tait fort bon, trs-gai, sans aucune espce de
morgue, trs-simple dans ses manires, enfin ce que l'on appelle dans le
monde un excellent garon. Quant  son ducation, elle avait t
malheureusement pareille  celle de son frre an. Sa prsence donna du
mouvement  la cour, et fut cause d'une anecdote qui me parut trop
plaisante pour que je ne la rapporte pas ici. Le dentiste de la cour,
dont j'ai oubli le nom, vint un matin chez moi pour voir si j'avais
besoin de ses services, et je lui dis que je n'en avais nul besoin, ce
qui tait heureusement vrai. Comme il ne s'en allait pas, je vis qu'il
avait quelque dmangeaison de causer avec moi, et comme j'tais de
loisir, je lui adressai sur Turin quelques-unes de ces questions
oiseuses qui quivalent  un interrogatoire en rgle sur la pluie et le
beau temps. Aprs quelques propos changs: Monsieur, me dit-il, le
prince Aldobrandini est un prince bien aimable.--Sans aucun doute.
Est-ce que vous l'avez-vu?--J'ai eu cet honneur; je sors de chez lui...
Ah! quel dommage que ce ne soit pas lui qui soit le gouverneur
gnral!...--Comment?... que dites-vous l?... Est-ce que le prince
Camille...?--Ah! Monsieur, je ne dis pas... Le prince Camille est aussi,
sans doute, un prince bien aimable... Mais...--Comment, mais?--Tenez, je
vais vous dire. Son altesse impriale a des dents magnifiques; elle ne
me fait jamais appeler; mes fonctions sont nulles; bref, je ne suis
rien. Au lieu que si c'tait le prince Aldobrandini!... D'aprs l'tat
de ses dents, que je viens d'examiner, j'ai lieu de penser qu'on me
manderait souvent; je serais quelque chose. Il est bien permis de songer
un peu  soi. Je fus, je l'avoue, fort gay de la noble ambition de
notre arracheur de dents.

Turin passe avec raison pour une des plus jolies villes de l'Europe, et
en est probablement la plus rgulire. Mais, la main sur la conscience,
il faut convenir que cette rgularit mme a quelque chose de monotone
et par consquent de triste. C'est une ville d'une forme  peu prs
ovale, situe  l'extrmit de la plaine qui descend de Rivoli, par une
pente douce, jusqu'aux bords du P. Du P!... Au seul nom de ce fleuve,
je ne saurais contenir ma mauvaise humeur contre les modernes qui ont
baptis d'une manire si ignoble ce superbe Eridan que Virgile avait
couronn roi des fleuves. Tous les dictionnaires de gographie vous
diront d'ailleurs, avec cette douce fiert que donne l'rudition, que
Turin se nommait _Augusta Taurinorum_, du nom d'Auguste, et  cause des
magnifiques taureaux qui, ds l'antiquit, creusaient les sillons de ses
campagnes. La ville de Turin en avait conserv un taureau pour
armoiries, et quand les Franais y arrivrent, un taureau d'airain
s'levait sur le sommet d'une haute tour situe dans la grande rue de
Suze. Malheureusement la tour s'avanait un peu sur la rue; elle devint
donc victime de la rage des alignemens, et le taureau antique fut
confin dans quelque cave souterraine de la mairie. Or ne plaisantez
point sur ce taureau; tout d'airain qu'il tait, il mugissait presque
aussi bien qu'un de ses pareils en chair et en os. Comme le prince
Borghse, il avait une profonde antipathie pour le vent; quand le vent
soufflait avec violence, il mugissait de toutes ses forces. Alors les
bonnes femmes de Turin se signaient, et disaient que le taureau tait en
colre contre la tempte. Bien est-il vrai que des philosophes ont
prtendu que ce mugissement, s'il a exist, provenait du son produit par
le vent lui-mme qui s'engouffrait avec violence dans le taureau qui
tait creux, et le faisait ainsi retentir. J'en demande bien pardon aux
philosophes, mais ici je suis tout--fait du parti des bonnes femmes: le
taureau tait en colre.

Nous ne fmes point coupables de la suppression du taureau; ce crime se
rapporte, je crois, au gouvernement du gnral Jourdan; mais nous en
commmes un qui fit bien autrement crier les bonnes femmes. Turin avait
sa part dans les immenses projets de l'empereur pour l'embellissement
des principales villes de l'empire. Dj les anciennes fortifications de
la ville n'existaient plus; aux remparts avaient succd des boulevards
plants en promenades et qui commenaient dans l't  dessiner autour
de Turin un cercle de verdure; mais il restait encore  former une
esplanade unie et rgulire sur le terrain qui spare la ville de la
rive gauche du P; un abord plus vaste tait en effet indispensable au
devant du pont magnifique que l'on allait substituer au vieux pont tout
dmantel qui conduisait  la colline,  la Vigne-de-la-Reine et 
l'embouquement de la route de Montcallier et d'Alexandrie. Quelques
vieilles maisons taient encore debout sur cet emplacement; mais de l
ne venaient pas les difficults: il y avait une glise, et dans cette
glise une madone en grande vnration, une madone qui passait pour
avoir plus de caractre que madone de pierre ou de marbre en ait jamais
eu. On commenait  murmurer dans le peuple sur l'impit des Franais,
qui ne respectaient point le temple de la sainte femme; et les glises
ne dsemplissaient pas, sans doute pour attirer sur nous les
bndictions d'en haut. Enfin le peuple se rassura quand la croyance se
fut rpandue que la madone tait parfaitement dcide  ne point
descendre de sa niche, et qu'elle craserait le premier tmraire qui
oserait porter sur elle une main sacrilge. Cependant la madone changea
d'avis; par une belle nuit elle se laissa enlever sans former la moindre
opposition, et les bonnes femmes demeurrent dment convaincues que cela
nous porterait malheur. Eh bien! que diriez-vous si,  moi, aujourd'hui,
il me plaisait d'assurer que l'enlvement de la madone de la porte du P
a t la cause vidente de la chute de l'empire, bien qu'elle n'ait eu
lieu que six ans aprs? Messieurs les membres de l'Acadmie des
Sciences, comment feriez-vous pour me prouver le contraire? Diriez-vous
que je n'ai pas le sens commun?... C'est possible, mais ce n'est pas une
preuve.

Il y avait au plus une quinzaine de jours que nous tions  Turin quand
le prince fut inform que Lucien avait quitt Rome et se dirigeait sur
le Pimont pour voir sa soeur. La princesse comprit facilement qu'une
pareille entrevue serait de nature  dplaire beaucoup  l'empereur, et
comme le courrier porteur de cette nouvelle ne prcdait Lucien que de
peu de temps, on se dtermina  aller s'tablir  Stupinis, o il tait
dj arrt que la cour irait passer quelque temps, mais seulement un
peu plus tard. Lucien vint en effet; mais sur les observations qui lui
furent faites par la personne charge de le recevoir, il rebroussa
chemin aprs avoir dn au palais, et sa courte apparition fut tenue si
secrte que trs-peu de personnes en eurent connaissance.

J'avais dj dirig quelques-unes de mes promenades du ct de Stupinis,
qui est  Turin ce que Saint-Cloud est  Paris. C'est un lgant
pavillon qui s'lve en dme surmont d'un cerf de bronze dor. Cet
attribut annonait que Stupinis n'tait qu'un rendez-vous de chasse; en
effet les rois de Sardaigne taient dans l'habitude d'y ouvrir
ponctuellement les chasses chaque anne et d'y clbrer la saint Hubert;
mais ils ne l'habitaient pas. Leurs palais de plaisance taient la
Vennerie et Montcallier. La Vennerie,  une lieue et demie  peu prs de
Turin, tait un palais immense,  en juger par ses dbris. Effectivement
la Vennerie avait t abattue et son parc dvast en partie, lors de la
rvolution du Pimont. Il restait cependant quelques fragmens de
btimens, par exemple un petit appartement au rez-de-chausse, bois en
vieux laque de Chine; les curies taient intactes, et elles devraient
servir de modle aux architectes chargs de faire de pareilles
constructions de luxe. Il y en a une entre autres destine  contenir
cent chevaux. C'est un btiment long et vot, sans tage suprieur; les
chevaux sont rangs des deux cts, et la voie du milieu est assez
spacieuse pour qu'une voiture y passe commodment; en outre, on y a
mnag un courant d'eau qui coule sans cesse. Quant au palais de
Montcallier, il est situ  l'extrmit de la colline,  une grande
lieue de Turin, sur la route d'Alexandrie. On en avait fait un hpital
militaire. De ce point, la vue est admirable et s'tend sur l'immense
plaine du Pimont sillonne par le P, les deux Doires et quelques
torrens. Parmi ces torrens, il en est un, le Sangon, qu'il faut
traverser pour aller  Stupinis. Pendant l't ce n'est rien; il n'y a
alors qu'un suintement d'eau, tout juste ce qu'il en faut pour tenir des
grenouilles en joie; mais  la fonte des neiges, ou aprs un violent
orage, c'est tout autre chose; les communications entre Turin et
Stupinis deviennent impossibles.

Le palais de Stupinis est assez rgulirement bti. Le dme dont j'ai
parl est d'une grande lgance. Au rez-de-chausse de ce dme sont
douze grandes chemines, o les chasseurs se schaient quand ils avaient
t surpris par la pluie; et dans l'intervalle des chemines douze
grandes portes, dont six sont vitres, et donnent, trois sur le perron
de la cour, trois sur le perron du jardin; les autres conduisent 
autant d'appartemens et  un escalier par lequel on monte au milieu du
dme,  une galerie pratique  l'endroit o la coupole commence 
s'arrondir: et de cette galerie on communique avec les appartemens du
premier tage. Il y a en outre,  gauche en arrivant, un assez long
btiment dont l'extrmit forme angle droit avec la faade du palais. Le
premier tage de ce btiment est travers par un corridor, aux deux
cts duquel rgne une suite de fort jolis appartemens; c'est l que
nous fmes logs, et j'eus en partage l'appartement mme qui avait t
tmoin d'une scne nocturne fort singulire, mais que je rapporterai
trs-succinctement parce que je suppose qu'on la connat dj.

Dans la chambre donc que j'occupais avait t loge une des dames de
Josphine quand l'empereur habita le palais de Stupinis  l'poque du
couronnement d'Italie. L'empereur avait une clef qui ouvrait toutes les
portes. Il entre une nuit dans la chambre de la dame en question, muni
d'une lanterne sourde, s'asseoit devant la chemine, et se met en devoir
d'allumer les bougies. Hlas! la belle dame n'tait pas seule. Pourquoi?
Je n'en sais rien; c'est peut-tre parce qu'elle avait peur des souris,
dont il y avait beaucoup  Stupinis. Quoiqu'il en soit, un aide-de-camp
de l'empereur se trouvait par hasard dans le lit de la dame quand
Napolon entra. L'aide-de-camp, au premier bruit de la clef dans la
serrure, pensant bien que l'empereur seul pouvait venir  cette heure,
s'tait laiss glisser dans la ruelle, entranant avec lui tout ce qui
pouvait tmoigner de sa prsence. Cependant l'empereur s'tait approch
de la belle, qui feignait de dormir; que voit-il?... _Horreseo
referens_!... Il voit... prcisment ce vtement que Louvet a si
heureusement surnomm,  l'usage des oreilles de bonne compagnie, le
vtement ncessaire; car qui est-ce qui oserait dire une culotte? Ce
n'est pas moi, assurment. Je me figure l'empereur les yeux fixs sur la
fatale pice de conviction.  cette vue, il dit d'un ton svre, mais
calme: Il y a un homme ici! Qui que vous soyez, je vous ordonne de vous
montrer. Il n'y avait pas  tortiller; il fallut obir, et l'empereur,
reconnaissant son aide-de-camp, lui dit seulement: Habillez-vous!
L'aide-de-camp s'habilla et sortit. Je ne sais malheureusement pas ce
qui se passa ensuite entre l'empereur et la belle dame; mais, selon
toute probabilit, elle dut commencer par essayer de faire croire 
l'empereur qu'il se trompait: je sais seulement que le lendemain, 
l'heure du lever, l'aide-de-camp tait dans ses petits souliers; que,
cependant, il y parut, parce qu'il ne pouvait faire autrement. Il en fut
quitte pour la peur, car jamais l'empereur ne lui dit un mot qui pt lui
faire croire qu'il se souvenait de la scne nocturne de ma chambre de
Stupinis.

L'appartement qu'occupait mon bon colonel Gruyer tait contigu au mien,
et nous nous entendions si facilement  travers la cloison qui nous
sparait, que cela explique comment l'aventure que je viens de raconter
n'a pas t perdue pour la postrit. Une voisine fut indiscrte, et il
est peu probable que l'empereur, l'aide-de-camp ou mme la dame en aient
jamais parl  personne. Nos appartemens taient composs de deux
chambres et orns d'un grand nombre de portraits de papes. Gruyer un
jour eut la singulire fantaisie de leur tirer aux yeux avec un
pistolet, et, comme il y tait trs-adroit,  l'aide de deux balles il
aveugla effectivement l'effigie d'une saintet; j'essayai d'en faire
autant, mais, comme j'tais moins habile, je n'atteignis pas l'oeil
auquel je visais; de sorte que, grce  ma maladresse, je n'ai
rellement  me reprocher que le nez d'un page. Nous fmes cette belle
quipe un jour qu'il n'y avait personne au palais. Un autre jour nous
voulmes nous claircir d'un doute, et pour cela nous emes recours  un
tour pardonnable au plus  des coliers. Nous souponnions depuis
quelques jours que, lorsque tout le monde tait endormi, un de nos
voisins sortait de sa chambre pour aller... je ne vous dirai pas o, et
avait grand soin de rentrer avant le jour. Pour nous en assurer, nous
imaginmes de broyer un pain de blanc d'Espagne, et de rpandre cette
poussire devant la porte de notre voisin aprs que nous le smes rentr
chez lui. Le lendemain,  la pointe du jour, nous vmes dans le corridor
des empreintes de pieds marques en blanc, prcisment dans la direction
que nous souponnions, et nous fmes tout disparatre avant que personne
ft lev dans le palais.

Le prince Aldobrandini, qui ne faisait pas le prince du tout, allait
ordinairement passer la soire  Turin; et comme le prince et la
princesse se retiraient de bonne heure, chacun dans leur appartement,
nous nous runissions le soir chez madame de Cavour, dame d'honneur de
la princesse. L se trouvaient runies toutes les personnes du service,
les lectrices, les aides-de-camp et moi. Le temps se passait en
conversation et  raconter des histoires jusqu'au retour du prince
Aldobrandini; alors on prenait du th, des glaces, et l'on jasait encore
jusqu' minuit ou une heure du matin.

Cependant, nous venions de recevoir des dpches de Bayonne, dans
lesquelles se trouvait une lettre de l'empereur qui disait au prince de
lui envoyer son frre. Son dpart fut immdiatement fix au lendemain,
et alors fut entame la question de savoir dans quel costume le prince
Aldobrandini se prsenterait  l'empereur. Cela paraissait regarder
spcialement le chambellan directeur de la garde-robe; cependant le
prince m'en parla, je ne sais par quel hasard. Je lui dis que selon moi
ce qu'il y avait de mieux  faire pour son frre, c'tait de se
prsenter en habit de simple soldat; que c'tait un moyen de tmoigner 
l'empereur l'intention de le servir, sans faire aucune demande de grade,
et que c'tait une chose que Sa Majest ne pouvait manquer d'apprcier.
Ce conseil transmis au prince Aldobrandini par son frre fut adopt, et
ce fut alors, ainsi que je crois l'avoir dit tout au commencement de ces
souvenirs, que le prince Aldobrandini fut nomm colonel du quatrime
rgiment de cuirassiers.

Aprs le dpart du prince Aldobrandini, le prince eut la visite de son
beau-frre Joseph, qui venait d'tre promu au trne de Naples. Son
arrive mit tout en mouvement; car un prince qui reoit un roi, c'est
presque comme un chef de bureau qui a l'honneur de donner  dner  son
chef de division. J'eus l'occasion de causer quelques momens avec
Joseph, qui me parut fort simple, et ne faisant pas du tout le roi. Il
ne resta qu'un jour  Stupinis, o l'on compta sur sa prsence pour
temprer les caprices de la princesse qui taient alors dans leur lune
rousse. Depuis quelque temps elle avait pris le Pimont en grippe, et ne
voulait plus absolument y rester. Mais les ordres de l'empereur ne lui
permettaient pas de revenir en France, et sur cela mme elle n'entendait
plus raison. Dans ses charmantes fureurs, elle disait qu'elle tait
citoyenne franaise, qu'elle ne voulait plus tre princesse, que son
plus beau titre tait celui de veuve du gnral Leclerc, qu'elle avait
vingt mille livres de rentes qui ne lui venaient pas de l'empereur,
qu'elle aimait mieux vivre comme une simple bourgeoise que d'tre
tyrannise, que le climat de Turin lui tait mortel, qu'on voulait la
tuer, enfin tout ce qui peut traverser un cerveau fminin. Alors elle se
disait malade, et pour prouver qu'elle l'tait en effet, elle prenait
mdecine sur mdecine. Elle en fit tant qu'il fallut bien consentir 
ses dsirs, et elle partit pour les eaux d'Aix en Savoie; de sorte que
nous voil maintenant avec une cour sans femmes, ce qui est bien plus
tranquille, mais beaucoup moins amusant.




CHAPITRE VI.

     Manie des Franais de se prendre pour termes de
     comparaison.--Usages pimontais.--Les dames romaines et la valeur
     du temps.--Singulire signification d'un mot franais en
     Pimont.--Moeurs pimontaises.--Bizarrerie d'un jaloux.--L'empereur
     content de nous.--Quelques souvenirs sur la suite de
     Pauline.--Organisation de ma table et les capitaines de garde au
     palais.--Madame Hamelin, mrite et rsignation.--La lettre de
     recommandation.--Histoire vridique du capitaine Poulet.--Son
     portrait, sa jeunesse et sa femme.--Bonnes manires des officiers
     sortis des pages et des gendarmes d'ordonnance.--Motifs de
     l'empereur en crant les gendarmes d'ordonnance.--Craintes et
     plaintes de quelques chefs de l'arme.--Licenciement des gendarmes
     d'ordonnance.--Le capitaine Aubriot.--Dtails curieux sur le corps
     licenci.--Le gnral Montmorency, d'Albignac, et leon de
     hirarchie militaire.--Notre gouvernement un joli petit
     royaume.--M. Vincent de Margnolas, prfet de Turin, conseiller
     d'tat  vingt-sept ans.--Jeu inou de la fatalit.--Le naissance
     et la mort ensemble sous le mme toit.--Position de nos neuf
     dpartemens.--Notre statistique prfectorale.--M. de Chabrol notre
     prfet modle.--M. Bourdon de Vatry  Gnes.--Nos trois dpartemens
     maritimes.--Somnolence du prfet de Chiavari.--M. Nardau  Parme;
     bal le vendredi-saint et destitution immdiate.--M. Robert, prfet
     de Marengo.--Mot remarquable de l'empereur sur Alexandrie.--M. de
     la Vieuville, chambellan de l'empereur.--Convoitise d'un
     dpartement et envoi dans un autre.--M. de la Vieuville, prfet de
     Coni.--M. Soyris et le beau idal d'un directeur des
     douanes.--Auto-da-f de marchandises anglaises.--Saisie de soixante
     cachemires adresss  Josphine.--Svrit de l'empereur.--Le
     quintal de tableaux de Raphal!--Le dpartement de la Doire, Ivre
     et madame Jub.--Promenade  Racconiggi.--Le souper impromptu et la
     cave de Garda.


J'AIME beaucoup que l'on soit fier de son pays, que l'on tienne  ses
moeurs,  ses usages; mais ce que je ne puis souffrir, c'est l'exclusion,
l'esprit de dnigrement envers les usages ou les moeurs d'une autre
contre. Mes chers compatriotes, je vous le dis en vrit: ce besoin ou
plutt cette manie de trouver les choses bien ou mal, selon qu'elles se
rapportent aux manires franaises ou en diffrent, est notre dfaut
capital. Nous nous prenons trs-volontiers pour le mtre gnral d'aprs
lequel on doit tout mesurer; et, comme cela m'est arriv  moi-mme plus
d'une fois, j'ai bien le droit de dire que c'est extrmement ridicule.
J'ai vu de fort bons Franais trouver que la bourgeoisie de Turin tait
en retard de plus d'un sicle, parce qu'il lui plat de commencer son
dner par une friture et de ne manger son potage qu'en second ou en
troisime. Faites comme vous voulez, mais laissez faire aux autres comme
ils veulent; voil mon grand principe. Certes, une petite matresse de
Paris rougirait de honte, si on la surprenait buvant un verre de liqueur
sur le comptoir d'un distillateur; je l'approuve fort; mais je ne veux
pas qu'elle empche les belles dames de Turin d'entrer quelquefois chez
Michel Armandi,  ct de la mairie, pour y prendre du rosoglio, parce
que l'usage le leur permet. Je ne dis point que les beauts
sentimentales du doux pays de France soient blmables pour faire
soupirer leurs amans pendant un temps plus ou moins long; mais je me
rcrie aussitt qu'elles mdisent des Romaines, parce que les dames
romaines connaissent mieux la valeur du temps. Je le rpte: faites
comme vous voulez, mais laissez faire aux autres comme ils veulent.

Je conviens que, quand on arrive dans un pays nouveau, il y a des choses
qui surprennent par l'inaccoutumance o l'on en est; mais est-ce une
raison pour les blmer? L, souvent, un mot a une signification tout
autre que celle que nous avons l'habitude de lui donner. Ainsi, par
exemple, ayant un jour demand  une fort jolie et tout innocente
demoiselle de Turin des nouvelles de sa sant, jugez quelle fut ma
surprise quand elle me rpondit, en franais, avec une navet gale 
celle d'Agns mettant _une tarte  la crme_ au jeu du corbillon: Je me
porte assez bien, Monsieur; mais je suis _un peu constipe_. Or besoin
n'est de vous dire ce que cela signifie en bon franais, et vous
comprenez, par consquent, combien mon oreille fut effarouche en
entendant une expression qui me sembla la plus incroyable confidence de
garde-robe. Eh bien! j'avais tort, et vous serez oblig d'en convenir,
puisque,  Turin, une _constipation_ n'est autre chose que cette
indisposition gnante que nous appelons un rhume de cerveau.

 Turin, la bourgeoisie se voit peu entre elle; chacun vit beaucoup chez
soi et en famille, l'hiver en ville et l't dans de charmantes
habitations que l'on nomme des _Vignes_, dissmines sur toute la
colline au milieu des bois et des jardins. Les banquiers de Turin
n'talent aucun luxe; ils font leurs affaires dans des bureaux beaucoup
moins lgans que l'antichambre d'un courtier de Paris, n'ont ni morgue
ni brillans quipages, et reoivent fort poliment les trangers que
leurs correspondans leur adressent; c'est bien bourgeois, mais aussi,
pendant plusieurs annes, n'ai-je pas vu une seule banqueroute un peu
importante  Turin. La plupart des hommes se font donner le titre
d'avocat, du moins il en tait ainsi  l'poque dont je parle, et la
socit, proprement dite, se composait presque exclusivement, de
l'ancienne noblesse pimontaise et des Franais, encore s'en trouvait-il
trs-peu parmi nous qui fussent admis dans l'intimit des maisons,
hormis les jours de bal et de rception d'apparat. Ici je raconterai un
fait assez bizarre, et qui est cependant d'une parfaite exactitude; il
prouve, ce me semble, quelle singulire influence peut avoir la vanit
du rang mme sur la jalousie. Un des plus nobles et des plus riches
seigneurs du Pimont avait une femme fort agrable et trs-aimable, mais
coquette au par-dessus. La coquetterie n'est bien souvent que
l'antichambre de la galanterie, et il en advint ainsi pour la noble
dame. Tant que ses amans ne furent que des jeunes gens sans trop de
consquence, le mari ferma les yeux, et se contenta de se divertir de
son ct, ce dont, peut-tre, il avait le premier donn l'exemple. Mais
un homme, qui lui tait au moins gal en nom et en qualit, s'tant mis
sur les rangs, la chose prit une toute autre couleur  ses yeux. Il alla
trouver le nouveau venu, et lui proposa de se battre s'il remettait les
pieds chez sa femme; des amis intervinrent et le duel n'eut pas lieu.
Quant  la susceptibilit du seigneur pimontais, l'explique qui voudra
ou qui pourra; pour moi je ne m'en charge pas. Je prends soin, comme
l'on voit, de taire les noms; car mon intention n'est pas de faire une
chronique scandaleuse. Ah! si je le voulais!... Rassurez-vous; il n'en
sera rien. Cependant il faudra bien que je vous dise quelques mots de
Mariette; mais pas encore: attendez. Quant  la jolie madame Jub, femme
du prfet d'Ivre, je ne sais pas encore si je vous en parlerai; cela
dpendra d'un caprice.

Depuis le dpart de la princesse, nous avions pris une assiette plus
pose; tout marchait bien, et nous avions le bonheur de voir que
l'empereur tait satisfait. C'tait alors le but commun des efforts de
tous ceux qui se trouvaient entrans dans la sphre d'activit de son
gouvernement. Le prince passait en revue les troupes de la garnison, ou
celles qui traversaient Turin pour se rendre  leur destination. Ces
jours-l taient les jours de fte de Gruyer, qui tait si heureux quand
il commandait la parade. J'avais perdu, par le dpart de la princesse,
la socit de M. de Clermont-Tonnerre et de M. de Montbreton, que je
regrettais beaucoup; mais je m'tais cas; j'avais distribu l'emploi de
mon temps; enfin j'avais, comme on dit, pris des habitudes. Au lieu
d'avoir  ma table la jolie mademoiselle Millo, mademoiselle de Quincy,
Blangini et sa soeur, qui tait venue rejoindre la princesse  Turin, et
une excellente femme, madame Hamelin, qui n'tait pas traite avec tous
les gards qu'elle mritait, j'avais les capitaines et les officiers de
garde au palais; et si cela tait moins amusant, au moins en trouvai-je
parmi ces messieurs qui taient fort bons  connatre. Mais avant
d'aller plus avant, il faut que je dise quelques mots sur madame
Hamelin. Veuve d'un officier de marine, sans fortune, n'tant plus
jeune, mais encore assez pour que l'on vt qu'elle avait d tre
trs-belle, madame Hamelin, par amour pour ses enfans, jeunes encore et
qui venaient d'entrer dans la carrire de leur pre, avait eu la
rsignation, d'accepter les fonctions de femme de charge chez la
princesse. Vertueuse comme elle l'tait, oblige de voir des choses dont
je ne veux pas me souvenir, madame Hamelin avait  souffrir
horriblement, et je l'ai vue bien souvent pleurer sur son sort; mais
elle pensait  ses fils, et son courage revenait. J'imaginai, pour lui
donner quelque consolation, de les faire recommander par le prince au
ministre de la marine; et certes, si jamais lettre a t pressante, ce
fut la lettre du prince  M. Decrs. Je n'en avais rien dit  madame
Hamelin, et je ne saurais peindre la joie que j'eus le bonheur de lui
causer en lui remettant la lettre. Il y a vingt-deux ans de cela; j'ai 
peine revu madame Hamelin pendant nos sjours  Paris. Je ne sais ce
qu'elle est devenue depuis seize ans: mais, si l'on oublie facilement
des matresses, on n'oublie pas de mme une femme que tout honnte homme
aurait souhait d'avoir pour amie.

Je reviens maintenant  mes officiers, et pour vous mettre en joie je
commencerai par vous parler de M. Poulet.

M. Poulet tait un capitaine d'infanterie de je ne sais plus quel
rgiment. M. Poulet tait trs-maigre, trs-grand, trs-rouge de figure,
trs-blanc de cheveux, comptant cinquante ans d'ge, trente de service
et vingt ans de grade de capitaine. Il tait, comme Napolon, le fils de
ses oeuvres; mais n'ayant t lev ni  Brienne, ni  l'cole Militaire,
ni probablement ailleurs, il avait un langage tout particulier; si bien
qu'un jour, voulant prciser l'poque d'un de ses plus beaux faits
d'armes qu'il venait de me raconter, il me dit: _C'est quand les
austrits recommena avec les Quinze-reliques._ Vous ne comprenez
peut-tre pas trs-bien?... Eh bien! moi, qui m'tais dj familiaris
avec l'idiome de M. Poulet, je compris tout de suite qu'il voulait me
dire: C'est quand les hostilits recommencrent avec les Autrichiens.

Il faut vous dire que dans ce temps-l je ne buvais presque que de
l'eau; mais je versais trs-volontiers rasade  M. Poulet, et quand son
verre tait plein, il aurait fallu qu'une mouche ft bien adroite pour
trouver le temps de s'y noyer. Si,  jeun, M. Poulet tait un hros, il
devenait aprs boire extrmement sentimental, et ne me laissait rien
ignorer des garemens de sa jeunesse.  peine eut-il endoss l'uniforme
qu'il regarda comme un devoir de ne point laisser s'teindre en lui la
dynastie des Poulet, qu'un boulet de canon pouvait _craser dans l'oeuf_.
Il y travailla de concert avec une jeune vivandire qui, me disait-il,
_lui repassait_ toujours quelque chose  boire. M. Poulet devint pre,
et comme c'tait un honnte homme, il fit lgitimer devant l'autel une
union commence  la buvette et consomme sur le lit de camp. Aprs son
mariage, madame Poulet continua son commerce ambulant, suivant toujours
M. Poulet  l'arme, o, M. Poulet me l'a avou, il donna _plus d'un
atout_  la boutique de sa femme. Mais voil que M. Poulet devint
sous-lieutenant. Ds lors il comprit que l'honneur de l'paulette
exigeait le sacrifice du sacr-chien-tout-pur et du riquiqui.
Malheureusement madame Poulet, en changeant d'tat, ne put changer de
manires, et son mari les trouvait trop communes pour oser la produire.
Il ne m'a pas cach que son mariage de soldat l'avait plus d'une fois
gn depuis qu'il tait capitaine. Il aurait souhait que sa femme et
un meilleur ton; que, par exemple, elle jurt moins souvent: mais je
dois  la vrit de dire que M. Poulet n'en aimait pas moins sa femme;
je suis du moins, autoris  le croire d'aprs l'loge qu'il m'en fit un
jour dans un accs de sensibilit conjugale: Le croiriez-vous? me
disait-il, le croiriez-vous? Voil vingt-huit ans qu'elle est ma femme:
eh bien! il n'y a rien de si rare que j'aie t oblig de _lever la
main_.  cet loge M. Poulet ajoutait que sa femme tait de la premire
force dans l'art de faire de la soupe aux choux et au lard fum. Du
reste, je n'ai jamais eu l'honneur de voir madame Poulet.

Tous mes officiers ne ressemblaient pas  M. Poulet: parmi eux se
trouvaient des hommes trs-bien levs, notamment ceux qui sortaient des
pages de l'empereur, des coles de Fontainebleau et de Saint-Cyr, et
particulirement des gendarmes d'ordonnance. Dans le cas o vous auriez
oubli ce que c'tait que les gendarmes d'ordonnance, je vous demanderai
la permission de vous le rappeler. Ds avant la campagne de Tilsitt,
l'empereur avait dj rsolu dans sa pense de rapprocher de son trne
les dbris de l'ancienne aristocratie, et les gendarmes d'ordonnance
taient, selon toute probabilit, destins  devenir une partie
privilgie de la garde; on le croyait du moins, et beaucoup de jeunes
gens riches et appartenant  de bonnes familles s'enrlrent
volontairement et s'quiprent  leurs frais, ayant chacun un domestique
 eux pour panser leurs chevaux. Ceci, comme on peut le croire, donna de
la jalousie  quelques chefs sortis des rangs plbiens, qui crurent
mme lire les intentions futures de l'empereur dans le choix du vieux
gnral Montmorency-Laval pour colonel des gendarmes d'ordonnance. Le
premier chec qui leur fut port ds que l'arme commena ses oprations
en Prusse, fut le retrait de leurs domestiques, d'o il rsulta que ce
corps, compos d'hommes braves, mais habitus aux douceurs de la vie,
fut assez mal tenu; autre chose est de marcher droit  l'ennemi ou
d'tre le palefrenier de son cheval quand on n'en a pas l'habitude. Ceux
que la cration des gendarmes d'ordonnance avait le plus offusqus
revinrent plusieurs fois  la charge auprs de Napolon; ils finirent
par l'emporter, et ce corps fut licenci aprs la campagne. Tous ceux
qui en avaient fait partie furent nomms officiers dans des rgimens de
cavalerie, et plusieurs mme mritrent un avancement rapide. C'est par
suite de cette dissmination des gendarmes d'ordonnance que quelques-uns
furent envoys  Turin dans le 7e rgiment de cuirassiers, dont le
dpt faisait partie de notre garnison. Le major Berlioz, qui en avait
le commandement, tait, je me le rappelle, un bon et excellent homme.
Parmi les officiers sortis des gendarmes d'ordonnance, il en tait un
avec lequel je me liai trs-troitement. Il se nommait Aubriot. Il
approchait de la quarantaine, ayant servi dans sa jeunesse et ensuite 
l'arme de Cond; mais il tait revenu de toutes les rveries de
l'migration. Nous nous trouvmes, comme l'on dit, en pays de
connaissance, parce que j'avais connu  Paris plusieurs de ses anciens
camarades dont il me parlait, et notamment d'Albignac, qui devint en
trs-peu de temps gnral au service de Jrme, et ensuite ministre de
la guerre du royaume de Westphalie. C'tait un homme extrmement capable
et dou d'un caractre trs-gai. Aubriot m'en raconta un trait o je le
reconnus tout entier.

Quand les gendarmes d'ordonnance furent arrivs en Prusse, d'Albignac,
qui tait pour ainsi dire  tu et  toi avec leur colonel le gnral
Montmorency, s'approcha un jour de lui, et lui demanda directement
quelque chose dont il avait besoin pour son quipement. L-dessus, M. de
Montmorency le prenant au grand srieux: Mon cher d'Albignac, lui
dit-il,  Paris, chez madame de Luynes, quand nous jouons au creps, nous
causons familirement, comme de bons amis, comme des camarades; mais ici
n'est pas la mme chose; il faut que je vous dise ce que c'est que la
hirarchie militaire. Vous avez besoin d'une bride, d'une souventrire;
c'est trs-bien: mais vous me demandez cela  moi, et cela n'est pas
dans l'ordre. Il faut vous adresser  votre marchal-des-logis; il fera
son rapport au lieutenant, qui le transmettra au capitaine; le capitaine
en rferrera au chef d'escadron, qui viendra ensuite prendre mes ordres,
puisque je suis votre gnral en chef. Entendez-vous bien cela?--Oui,
gnral. Quelque temps aprs, d'Albignac ayant t bless  Ina, M. de
Montmorency alla le voir et lui demanda comment il se trouvait.
Quoiqu'il souffrt beaucoup, d'Albignac trouva plaisant de faire voir 
M. de Montmorency combien il tait pntr de ses hauts enseignemens sur
la hirarchie militaire; aussi, au lieu de rpondre  sa question, il
lui dit: Gnral, donnez vos ordres au chef d'escadron; il les
transmettra au capitaine, qui en fera part au lieutenant, qui m'enverra
mon marchal-des-logis. M. de Montmorency ne put s'empcher de rire de
la gaiet que d'Albignac conservait au milieu de ses souffrances, et
cette anecdote divertit beaucoup les gendarmes d'ordonnance.

Savez-vous que notre gouvernement des dpartemens au del des Alpes
aurait fait un fort joli petit royaume? D'abord nous avions notre grand
quartier-gnral  Turin, dans le dpartement du P, o  notre arrive
nous trouvmes pour prfet M. Vincent de Margnolas, fort jeune encore,
puisqu'il n'avait que vingt-sept ans. C'tait un homme fort remarquable
par la varit de ses connaissances et la solidit de son caractre. Il
tait de Lyon et possdait une fortune considrable. Son mariage avec
une demoiselle d'une des premires familles de Turin, mademoiselle de
Perron, mariage qui eut lieu six semaines environ aprs notre arrive 
Turin, fut tout--fait du got de l'empereur, qui aurait voulu voir se
multiplier les alliances entre Franais et Pimontais. Peu de temps
aprs, l'empereur lui en tmoigna sa satisfaction en le nommant
conseiller-d'tat. Je puis, par exemple, certifier une chose; c'est que
cette faveur, dont M. Vincent tait parfaitement digne, n'avait t
nullement sollicite par lui. Je dnais chez lui prcisment le jour o,
pendant que nous tions  table, au palais Carignan devenu l'htel de la
prfecture, on lui apporta le _Moniteur_, qui contenait sa nomination en
mme temps que celle de M. de Mol aux mmes fonctions. J'ai vu la
surprise de M. Vincent, qui ne pouvait en croire ses yeux. Cette
lvation  un rang qui tait alors si ambitionn et que l'on n'obtenait
que quand on en tait vraiment digne, rendit vacante la prfecture de
Turin, et nous apprmes avec satisfaction le choix que fit ensuite
l'empereur de M. Alexandre de Lameth pour remplacer M. Vincent.

Il est pour de certains hommes une fatalit qui dmonte la raison
humaine et qui donnerait envie de prendre au srieux les ingnieuses
rveries de M. Azas sur les compensations. Une belle fortune, une belle
femme, une belle position, vingt-sept ans, tels taient les avantages
accumuls sur la tte de M. Vincent. Sa femme devient grosse; dix mois
se passent, et M. Vincent est atteint d'une cruelle maladie; rien ne
peut arrter les progrs du mal: il meurt au moment mme o  tant de
bienfaits la providence en ajoutait un autre si doux. Dans le mme temps
la mort et la vie apparaissent sous le mme toit, et madame Vincent
devint veuve au moment mme o elle donnait naissance  un fils. Mais
laissons ces tristes souvenirs, et continuons  faire une espce
d'inventaire succinct du personnel et du matriel de notre gouvernement,
dans lequel nous ferons prochainement une courte excursion.

Le dpartement du P s'tendait au nord jusqu'au Mont-Cnis, et touchait
par ce point au dpartement du Mont-Blanc, dont la Maurienne et la
Savoie faisaient partie. Nos autres chefs-lieux taient Gnes, dont le
nom tait commun  la ville et au dpartement et dont M. Bourdon de
Vatry tait alors le prfet; Gnes tait en mme temps le chef-lieu de
la 27e division militaire. Au nord de Gnes le dpartement de
Montenotte, contigu  la France par le dpartement des Alpes maritimes,
ayant pour chef-lieu Savone, o rsidait M. de Chabrol, notre
prfet-modle; au midi de Gnes, le dpartement des Apennins, dont la
capitale tait Chiavari, o somnolait sur son sige prfectoral M.
Rolland de Villarceaux, trs-veill pour les affaires, mais qui
s'endormait toujours quand il tait assis. Ces trois dpartemens
composaient notre littoral, et vous pouvez juger par l que nous aurions
t une fort jolie petite puissance maritime si Dieu et la flotte
anglaise l'eussent voulu. Les tats runis de Parme et de Plaisance
marquaient les limites de notre gouvernement du ct de la Toscane, et
formaient le dpartement du Taro, dont il n'est pas besoin de vous dire
que Parme tait le chef-lieu. Quant au nom du prfet, il m'chappe en ce
moment; mais je me rappelle un fait qui me fera peut-tre pardonner
cette inadvertance de mmoire. Vous verrez comment l'empereur voulait
que l'on respectt les croyances religieuses. M. Nardau, spcialement
protg par Joseph Bonaparte, avait t le premier prfet envoy  Parme
lors de la runion de cette ville  la France. Il tait arriv dans sa
rsidence vers la fin du carme. L, encore trs-imbu des principes
rpublicains qu'il avait professs, et parfaitement exempt de prjugs,
M. Nardau se prsenta  ses administrs avec un costume de fantaisie,
mais qui sentait son rpublicain d'une lieue; enfin c'tait  peu de
choses prs, m'a-t-on dit, l'habit semi-romain des membres de l'ancien
conseil des cinq-cents. Ce ne fut pas tout: notre prfet, sachant que
l'appt du plaisir est souvent un excellent moyen de gouvernement,
rsolut de donner un bal  l'lite des beauts parmesanes; mais pas une
n'y vint, et en voici la raison: dans un pays dvot comme l'est Parme,
M. Nardau avait adroitement choisi le vendredi saint pour mettre son
monde en danse, et il en fut pour ses prparatifs, ses violons, ses
glaces et ses rafrachissemens. Si, d'ailleurs, personne ne vint au bal,
il y eut des gens qui crivirent  l'empereur. Lettre dcachete et lue,
rapide dpart d'un courrier, destitution immdiate du prfet, tout cela
fut l'affaire d'un instant; car, je ne sais pas si vous vous en seriez
dout, quand l'empereur s'y mettait, il ne badinait pas.

Arrivons maintenant au dpartement de Marengo, qui formait en quelque
sorte le coeur de notre gouvernement. Je vous y ferai faire plus tard
connaissance avec le gnral Despinois; maintenant il me suffira de vous
dire que dans Alexandrie nous avions pour prfet un excellent homme, un
trs-bon administrateur, M. Robert, ancien gnral de brigade, et qui
servait bien de sa plume aprs avoir bien servi de son pe. Ici vous
admirerez peut-tre une tincelle de ce tact imprial qui fit choix d'un
ancien guerrier pour prsider  l'administration d'un dpartement qui
devait son nom  la victoire, et dont le chef-lieu, disait l'empereur,
devait un jour n'tre habit que par des vivandires et des soldats.
Nous perdmes bientt M. Robert, qu'une maladie enleva  ses
administrs, et qui fut remplac par M. de Coss-Brissac. Vous
connaissez dj M. Arborio, notre prfet de la Stura, et la ville noire
de Coni, puisque c'est par l que nous avons fait notre entre; vous
savez aussi que la mort nous l'enleva promptement: mais je ne serai pas
fch de vous dire l'espce de dsappointement qu'prouva son successeur
en venant s'ensevelir dans une valle des Alpes.

L'empereur venait d'appeler au snat M. Garnier, prfet de Versailles.
Or la prfecture de Seine-et-Oise a toujours t un morceau trs-friand
pour quiconque aspire  tre prfet. L'ancien duc de la Vieuville, comte
de l'empire, chambellan de l'empereur, homme du monde, homme de cour,
jadis un des beaux danseurs des bals de la reine, jugea que cela lui
irait comme un gant. Profitant donc du droit que lui donnait sa charge
d'approcher de l'empereur, il lui tmoigna le dsir de s'attacher 
l'administration. Cette ouverture fut parfaitement accueillie, et
l'empereur lui demanda s'il voulait tre prfet;  quoi il rpondit que
c'tait l'objet de tous ses voeux, de toute son ambition; et l'empereur
rpliqua: Vous serez prfet. Quelle douce nuit dut passer M. de la
Vieuville! Il ne connaissait point d'autre prfecture vacante que celle
de Versailles: donc la prfecture de Versailles allait tre son lot; il
tait impossible de raisonner autrement. Mais voil que sur ces
entrefaites la nouvelle de la mort de M. Arborio arrive  l'empereur, et
au lever suivant Napolon annonce  M. de la Vieuville qu'il l'a nomm
prfet de la Stura, l'engageant  se rendre le plus promptement possible
dans sa rsidence. Il n'y eut pas  reculer, et voil comment l'ancien
duc de la Vieuville vint faire son essai administratif dans nos
montagnes. Il se rsigna facilement, s'occupa beaucoup de son
dpartement, et peu de temps aprs l'empereur, auquel nous ne le
laissmes pas ignorer, l'appela  la prfecture de Colmar.

En voil, si je ne me trompe, pour sept de nos dpartemens; donc il nous
en reste encore deux, quoique vous ayez dj reu un -compte sur le
dpartement de la Ssia, et son chef-lieu Verceil,  l'occasion des
difficults que nous fit M. Giulio, lequel, soit dit en passant, avait
une fort jolie femme, mademoiselle Millet, fille d'un riche ngociant de
Turin.  Verceil, nous avions pour directeur des douanes un homme de fer
qui rclame imprieusement un souvenir. C'tait M. Soyris. Il y a des
gens qui deviennent douaniers; M. Soyris, lui, tait n douanier, ou
plutt, c'tait la douane vivante. Sa ligne d'observation s'tendait sur
les limites de notre gouvernement du ct du royaume d'Italie, et il
fallait que des contrebandiers fussent bien fins pour l'attraper. Pour
lui, saisir tait vivre, et il eut de bien beaux momens quand il prsida
aux auto-da-f des marchandises anglaises que nous avions l'ordre de
faire impitoyablement brler. Je veux bien croire que c'tait un acte de
haute et grande politique; mais ce que je puis assurer, c'est que cette
politique n'tait nullement comprise par des groupes de malheureux qui
regardaient pieds nus la flamme dvorer des milliers de bas de fabrique
anglaise. Ce que c'est que d'avoir des ides troites! ils croyaient,
dans leur simplicit, qu'on aurait mieux fait de les leur distribuer.
Pour M. Soyris, il regardait cela comme je suppose que Nron regarda
l'incendie de Rome. Au surplus sa rigidit n'admettait aucune
prfrence. Un jour il nous crivit pour notifier au prince la saisie
qu'il venait de faire d'un ballot de soixante cachemires arrivs
directement de Constantinople, et adresss  l'impratrice Josphine.
Nous tnmes un petit conseil, pensant au plaisir qu'prouverait la bonne
impratrice, si le ballot pouvait lui tre rendu; mais les ordres de
l'empereur taient tellement prcis, que nous n'osmes conseiller au
prince de lever l'ordre de M. Soyris, et bien nous en prit. Ayant en
effet jug qu'il y avait lieu  consulter l'empereur, sa rponse fut
qu'il n'y avait d'exception pour personne, pas plus pour l'impratrice
que pour un autre; que M. Soyris avait bien fait, et que les cachemires
devaient tre vendus au profit de la douane.

Une autre fois, M. Soyris crivit encore en prince pour une chose qui
tait personnelle  Son Altesse, et qui le mettait dans le plus grand
embarras. Comme on faisait remettre  neuf l'intrieur de l'htel de
Paris, le prince avait fait venir de Rome des tableaux de Raphal, de
l'Albane, du Corrge et des plus grands matres de sa galerie de Rome,
pour en orner une gaierie de l'htel. Ces objets tant arrivs  la
douane de Verceil, ferme sur ses principes, M. Soyris avait commenc par
mettre la main dessus pour leur infliger un droit d'entre. Ce qui
l'embarrassait tait de savoir quel article du tarif il leur
appliquerait; il lui fut rpondu qu'il pouvait faire payer au prince tel
droit qu'il jugerait convenable. Alors sa sagacit naturelle lui inspira
l'ide de les frapper d'un droit de quinze pour cent le quintal.
L'entendez-vous? le quintal!... Un quintal de tableaux de Raphal! Oh!
barbare!

Les petites stations que nous faisons sur la route nous font arriver un
peu tard  notre dernier dpartement, le dpartement de la Doire enclav
entre le dpartement du P, celui de la Ssia, les Alpes et le royaume
d'Italie. Il a pour chef-lieu Ivre, et pour prfet, le gnral Jub,
ancien commandant de la garde de notre feu directoire jusqu'au dix-huit
brumaire. M. Jub tait un homme d'infiniment d'esprit, qui avait t un
des hommes  la mode quand les fournisseurs brillaient dans Paris. Sa
femme tait extrmement jolie, et venait trs-souvent nous voir  Turin,
o elle tait un des ornemens de nos bals; nous avons souvent bien ri
notamment au retour d'une partie que nous avions faite, dix ou douze
personnes ensemble,  Racconiggi. Elle est trop bonne pour ne me l'avoir
pas pardonn, mais je me rappelle que je lui jouai le tour d'inviter
impertinemment toute la compagnie  souper chez elle, comme si c'et t
de sa part, faisant tout haut les invitations devant elle pour qu'elle
ne pt pas reculer, de sorte que nos trois calches descendirent  sa
porte, ou plutt  la porte du riche Garda, dont l'htel tait  sa
disposition quand elle venait  Turin. La cave de Garda tait
excellente, sa maison bien approvisionne, de sorte qu'en peu d'instans
nous emes un souper qui ne sentit pas du tout l'improvisation, et que
nous prolongemes gaiement fort avant dans la nuit. La seule chose que
je ne me rappelle pas bien, c'est si madame Jub invita Garda  souper
chez lui.




CHAPITRE VII.

     La femme sans tte et impertinence des Pimontais.--L'htel de
     Londres et la place Saint-Charles.--Le palais d'Aoste devenu le
     palais de Justice.--Situation et intrieur du palais imprial.--La
     cathdrale de Turin et le vrai saint suaire.--Le prince et la cour
      la messe.--Levers du prince dans le palais imprial.--La galerie
     de Van-Dick, le boudoir des miniatures et le prie-dieu des reines
     de Sardaigne.--Prodigalit d'incrustations.--Le jardin du palais,
     promenade  la mode.--Le Ntre, jardinier des rois.--Les arcades de
     la rue de P.--Srnades nocturnes et le guitariste
     Anelli.--Promenades hors de la ville.--Les alles du Valentin.--La
     route de Montcallier.--Les jolis chevaux du prince.--La manufacture
     de tabacs.--M. de V... et application d'un mot de Rivarol.--Grand
     projet de chasse.--Les lapins de la rpublique et le gibier de
     l'empire.--Le daim de Racconiggi.--Csar Berthier notre
     grand-veneur.--Partie manque et journe charmante.--La comtesse de
     Solar.--Saint Hubert plus content de nous.--Le palais du prince
     auberge des princes et des rois.--La marquise de Gallo et la
     princesse d'Avelino  Turin.--Exemple incroyable d'exagration
     italienne.--Passage de Murat.--Le petit prince Achille, et
     singulire disposition au commandement.--Convoitise
     insurmontable.--Le marquis de Pri et son valet de chambre vidant
     ses poches.--Autre manie du marquis de Pri.--Madame de Pri en
     surveillance et rentre en grce.--Petit conseil tenu  la suite
     d'une lettre de l'empereur.--Raret des hommes de mrite, et
     abondance de matire snatoriale.--Luxe d'cuyers et de
     chambellans.--M. de Barolo snateur.--Disposition des Pimontais
     envers le gouvernement.--Haine contre les Gnois.--Gentillesse de
     Mrinos.--Conversation d'un cuyer avec un chien.--La socit de
     Turin.--M. Alexandre de Saluces et M. de Grimaldi.--Salon de la
     comtesse de Salmours.--La marquise Dubourg.--M. de Villette.--La
     saint Napolon  Turin.--Elgance d'un souper et
     quatre-vingt-quinze femmes  table.--Conseils du marchal de
     Richelieu aux courtisans.--Promenade  la sortie du bal.--Visite 
     la Superga.--La madone du Pilon et la vigne Chablais.--glise de la
     Superga et le bon abb Avogadro.--Le djeuner d'anachorte et le
     chien battu.--Tombeaux des rois de Sardaigne.--Le caveau de la
     branche de Carignan et la dernire princesse de Carignan.--Effet
     prodigieux d'un rayon de soleil.--Pension obtenue de l'empereur
     pour l'abb Avogadro.--Retour  cheval et station chez Laurent
     Dufour.--Histoire du comte de Scarampi et rare exemple de
     fermet.--Le silence volontaire.


J'AI VU  Turin, mais vu, comme je vois en ce moment mon papier et ma
plume, j'ai vu, dis-je, une femme sans tte, non pas moralement parlant,
o serait la merveille? mais physiquement; du reste; cette femme
paraissait parfaitement conforme du cou aux pieds. Il y a des
charlatans qui oseraient ajouter selon la formule: _Elle est vivante et
elle a des dents_; mais je ne suis pas de cette force-l. Je veux
seulement que vous sachiez jusqu'o peut aller l'impertinence des
Pimontais envers ces tres timides et dlicats que l'on voit toujours
se presser par milliers autour d'un chafaud les jours d'excution. La
femme sans tte dont je vous parle n'tait point vivante, et cependant
elle n'tait pas morte, puisqu'elle tait peinte au dessus de la porte
d'une auberge trs-achalande, qui avait pour enseigne: _ la bonne
femme_; or voil une impertinence s'il en fut, et pour laquelle
seulement le Pimont mriterait de n'avoir jamais un gouvernement
reprsentatif. Ce n'est pas que l'htel de la bonne femme soit le
premier htel de Turin; non, les trangers de haute distinction
descendent ordinairement sur la place Saint-Charles  l'htel de
Londres. Cette place, qui forme un carr long, est rgulirement
construite sur les deux principaux cts o rgnent des arcades, mais
moins belles que celles qui prennent naissance  l'entre de la place
impriale, se prolongent sur ses deux cts, et se joignent en retour
aux arcades de la magnifique rue de P. Au milieu de la place impriale
s'lve l'ancien palais d'Aoste, remarquable surtout par son double
escalier, de la proportion la plus lgante. Autrefois le palais d'Aoste
attenait par une galerie au grand palais, mais on avait dj fait
disparatre cette construction, qui rompait la rgularit de l'une des
plus belles places qui existent dans le monde. Quand nous arrivmes 
Turin, le palais d'Aoste tait devenu le palais de justice.

Quant au grand palais, il se trouve situ  gauche de la grande place
quand on arrive de Paris par le Mont-Cnis, Suze et Rivoli. On entre
dans une premire cour carre, que dominent  gauche les appartemens du
palais Chablais, que le prince occupait; encore  gauche, existe une
vote par laquelle nous arrivions  l'entre assez mesquine de notre
habitation, donnant sur la place o s'lve l'glise cathdrale, sous
l'invocation de Saint-Laurent. Cette glise, o officiait aux grands
jours notre respectable et tolrant archevque, M. de la Torre, n'est
pas d'une beaut ni surtout d'une tendue remarquable, mais en revanche
elle possde le vritable saint suaire, que l'on tient soigneusement
enferm, et qui depuis un temps immmorial n'a pris l'air que deux fois,
l'une en l'honneur du pape Pie VII, l'autre en l'honneur de l'empereur.
C'est  Saint-Laurent que le prince et sa cour entendaient rgulirement
la messe le dimanche, dans une tribune leve,  laquelle on
communiquait par les appartemens. Les jours de grande crmonie, comme
par exemple  la Saint-Napolon, le prince tenait son lever au palais
imprial, et ces jours-l toute la maison tait sur pied. Les
appartemens de ce palais taient d'une rare beaut, et remarquables
surtout par la richesse des parquets et la varit des incrustations.
J'allais frquemment y examiner dans la galerie une collection de
portraits peints par Van-Dick, et qui tenaient  la dcoration, tant
sertis par des cadres unis  la boiserie. Il y avait aussi le boudoir
des miniatures; mais ce qui me frappa surtout, ce fut l'oratoire et le
prie-dieu des anciennes reines de Sardaigne. Ce prie-dieu tait en bois
d'bne et couvert d'incrustations en ivoire. L'artiste avait eu l'ide
ingnieuse de placer sur la tablette qui se trouvait immdiatement sous
les yeux de la reine, quand elle faisait ses prires, une scne vraiment
touchante. Il avait reprsent une reine de Sardaigne descendant de
voiture  la porte du P, et distribuant elle-mme des aumnes aux
pauvres. J'en avais pris une esquisse, mais je ne sais pas ce que cela
est devenu.

Le jardin du palais tait public, on y entrait par une vote donnant sur
la place impriale, Le Ntre, ce grand jardinier des rois de son temps,
en avait dirig l'conomie, et avait tir le meilleur parti possible
d'un terrain qui ne lui offrait que des difficults,  cause de la
multiplicit des angles saillans et rentrans que formaient de ce ct
les sinuosits des fortifications. Le dimanche, de midi  deux heures,
la mode y appelait tout ce que Turin renfermait de plus lgant en
hommes et en femmes, et sous ce rapport nous n'aurions point recul
devant un dfi de votre alle du printemps. Dans le temps des trop
grandes chaleurs, la promenade du matin tait suspendue, et pendant
l'hiver les promeneurs se transportaient sous les arcades de la rue de
P, o circulait en tous temps une population assez nombreuse. Pendant
l't les promenades se prolongeaient le soir assez tard, souvent mme
jusqu' l'heure o les spectacles taient ferms, et vers minuit bon
nombre de musiciens s'emparaient de la ville, qu'ils parcouraient en
donnant des srnades. C'tait alors le triomphe du guitariste Anelli,
qui avait un trs grand talent, Je me rappelle mme que je voulus
prendre de ses leons, mais j'avais tant de plaisir  l'entendre jouer
et chanter, que la leon se passait toute en exercices du matre, de
sorte que l'colier ne devint pas plus fort sur la guitare que madame de
Menou sur le piano.

Telles taient les promenades des pitons; voici maintenant celles des
heureux du temps qui sortaient de la ville  cheval, en calche ou en
voiture: nous avions adopt la promenade du Valentin et ses belles
alles, situes  peu de distance de Turin, et la route de Montcallier,
assise au bas de la colline et dominant le P qu'elle ctoie. Le prince
n'y manquait presque jamais, et il fallait que le temps ft impraticable
pour qu'on ne le vt pas conduisant un carricle  pompe, attel de ses
deux jolis chevaux gris truits et suivi de deux jokeis monts sur des
chevaux pareils. Ceux qui donnaient la prfrence aux lieux solitaires
se dirigeaient dans la belle alle qui conduit de Turin  la manufacture
alors impriale des tabacs, dont le gouvernement gnral appartenait 
M. de V... en sa qualit de directeur-gnral des sels et tabacs au del
des Alpes. Je ne sais plus de quel homme trs-gros Rivarol a dit qu'il
avait t cr et mis au monde pour faire voir jusqu'o pouvait aller la
peau humaine; en crant M. de V... Dieu avait voulu sans doute rsoudre
le mme problme  l'gard de la vanit. Sa maison cependant tait fort
agrable, mais non pas  cause de lui. Madame de V... tait remplie
d'esprit et de talens; et sa belle-mre une des femmes les plus aimables
de la socit, pleine d'indulgence et de vraie bont, bien qu'elle m'ait
paru quelquefois un peu encline  ces mdisances de bon ton, qui
n'effleurent que l'piderme des amours-propres trop chatouilleux, font
le charme de ceux qui les entendent et ne font aucun mal  ceux qui en
sont l'objet.

Long-temps nos exercices se bornrent  des promenades, mais un beau
jour Csar Berthier mit en tte au prince qu'il devrait organiser des
parties de chasse  courre. Ds lors voil nos piqueurs s'vertuant 
donner du cor, et quelques anciens chasseurs du roi de Sardaigne faisant
de nombreuses rptitions _de tayaut et d'halali_. Le jour d'une
premire chasse en rgle fut donc arrt; mais le pouvoir, mme
imprial, a des bornes; il ne peut pas faire qu'il y ait du gibier l o
il n'y en a pas, et nous n'avions pas  notre disposition les ressources
qu'avait prcdemment trouves M. de Talleyrand au quai de la Valle,
pour offrir au premier consul le divertissement d'une chasse aux lapins.
D'ailleurs, nous ddaignions fort les lapins. Des lapins!... C'tait bon
sous la rpublique; mais alors! Il nous fallait un bel et bon cerf, ou
tout au moins un daim.

On se souvint heureusement qu'il existait encore dans le parc de
Racconiggi quelques chantillons de ces animaux devenus presque
domestiques; l'ordre fut donc donn d'enlever un daim de choix  ses
paisibles habitudes, et de le transfrer dans un autre grand parc situ
 deux lieues de Turin sur la route de Rivoli. Ce parc, dont j'ai oubli
le nom, appartenait  un ancien couvent et faisait partie du domaine
imprial. On y fit conduire la meute oisive, dont les pnates taient au
chenil de Stupinis, et le grand jour arriv, nous montmes tous  cheval
ds le matin, et les dames se rendirent en calche au lieu du
rendez-vous. Le pauvre daim fut lanc selon toutes les rgles sous la
direction de Csar Berthier, qui tant frre du grand veneur, se croyait
un illustre chasseur par communication de dignits. La bte (je parle du
daim) ne nous permit pas de jouir long-temps du plaisir barbare que nous
trouvions  la poursuivre  travers les alles et les fourrs du parc;
au bout d'une heure elle se rendit: au prince appartenait l'honneur de
lui donner le coup de couteau de chasse, et je vis avec plaisir que cet
gorgement lui dplut au point qu'il en laissa le soin aux piqueurs, et
le cor sonna la cure. Si, d'ailleurs, notre chasse fut de courte dure,
le reste de la journe fut fort agrable, car l'tiquette n'tait pas de
la partie. Les dames s'taient arrang  la hte des amazones de
fantaisie, qui leur allaient fort bien, et notamment  madame de Solar,
l'une des dames de l'impratrice Josphine et la plus intrpide de nos
danseuses. L'espce de djeuner dnatoire que nous fmes tous ensemble
vers une heure, fut extrmement gai et se prolongea jusqu'au soir, o
nous reprmes le chemin du palais. Par la suite nous devnmes plus
expriments; les bois de Stupinis furent garnis de cerfs, de daims et
de chevreuils, et saint Hubert n'et plus autant  rougir de nous.

La maison du prince Borghse  Turin pouvait rellement tre considre
comme une auberge impriale,  l'usage des princes et des rois qui
allaient de France en Italie ou d'Italie en France. Nous avons dj vu
le prince Aldobrandini, Lucien et le roi Joseph; voici venir maintenant
les dames napolitaines de la nouvelle reine d'Espagne, qui se rendaient
 Madrid pour l'y recevoir. Le chef de ce convoi tait le colonel
Filangieri, en sa qualit d'cuyer de Joseph. Parmi les dames qu'il
devait faire arriver  bon port se trouvait la belle marquise de Gallo,
que j'avais beaucoup vue  Paris, et une toute jolie petite princesse
blonde, quoique napolitaine, la princesse d'Avelino. Je n'ai jamais rien
vu de plus fin ni de plus mignon. Elle avait la peau d'une blancheur
blouissante, et je ne saurais l'oublier, car cette blancheur donna lieu
 une des plus belles exagrations que j'aie jamais entendu sortir mme
de la bouche d'un Italien. Un de nos messieurs se montrait fort empress
auprs de la princesse d'Avelino, et je me plaisais  irriter
l'admiration qu'elle lui inspirait en lui dtaillant les beauts et
surtout les gentillesses qui me frappaient le plus en elle. Quand j'en
fus venu  la blancheur de sa peau: Ah! s'cria-t-il, si une goutte de
lait tombait sur son bras, on croirait que c'est une mouche! Or, ceci,
je ne l'invente pas, je l'ai entendu.

 ce convoi en succda bientt un autre venant de France. Murat ayant
t appel par l'empereur  succder  Joseph sur le trne de Naples,
que l'on appelait par courtoisie le trne des deux Siciles, bien qu'il
n'y en et qu'une en sa possession, envoya en avant son fils an, le
prince Achille, g de six  sept ans, accompagn de son grave et
estimable gouverneur M. Bandus, mort il y a quelques annes chef du
bureau politique aux affaires trangres, d'o il tait sorti. Je
m'tais assez bien acclimat aux dnominations honorifiques que l'on
ajoutait au nom des souverains et des princes, parce qu'aprs tout
c'taient des hommes. Mais, un enfant!... Non, je ne saurais dire
combien cela me parut ridicule la premire fois que j'entendis donner du
monseigneur et de l'altesse royale par le nez d'un bambin, Le petit
bonhomme, du reste, montrait beaucoup de dispositions au commandement,
et de tous les temps des verbes qu'il commenait  tudier, celui qui
lui tait le plus familier tait sans contredit l'impratif. Tudieu!
comme il y allait: Faites ceci, faites cela. Je ne veux personne dans
mon intrieur; faites fermer cette porte; mon valet de chambre seul
couchera dans ma chambre; vous logerez ailleurs, mon gouverneur... Que
sais-je? Et  cela il fallait rpondre: Oui, monseigneur. Le tout,
sans doute, afin de lui inculquer de bonne heure le principe ternel de
l'galit des hommes devant Dieu et devant la loi.

Aprs le fils nous emes le pre; mais Murat ne resta que peu de momens
 Turin, press qu'il tait de se montrer  ses nouveaux sujets. Il
arriva au palais pour dner, alla le soir au spectacle avec le prince,
ne dormit que peu d'heures dans les appartemens d't que son fils avait
occups, et poursuivit sa route le lendemain de bonne heure. J'ai oubli
de dire que le petit prince Achille, puisque prince il y avait, tait
tellement sduit par les objets qu'il trouvait  sa convenance
enfantine, qu'aussitt que nous smes son arrive  Turin, le prince se
mit en devoir de serrer dans un secrtaire une foule de petits bijoux,
de botes, d'pingles et d'autres objets qui erraient ordinairement sur
sa chemine, et comme je lui tmoignais ma surprise de cette prcaution
inaccoutume, il m'assura qu'elle tait indispensable, parce que quand
son neveu venait le voir  Paris il lui demandait tout ce qu'il voyait,
et qu'il n'osait pas le refuser.

Cette disposition  la convoitise est assez naturelle dans un enfant
gt, et n'a rien qui doive surprendre, puisque beaucoup de grandes
personnes ne s'en gurissent jamais radicalement. Qui, par exemple, n'a
entendu parler  Turin du marquis dcri, qui jouissait d'une fortune
immense, et chez lequel le vol tait une manie? Il ne vivait plus quand
nous arrivmes en Pimont, mais j'en ai entendu raconter aux personnes
les plus dignes de foi des choses qui passent toute croyance. Ainsi, par
exemple, le marquis de Pri n'allait nulle part sans mettre quelque
chose dans ses poches; le soir, quand il tait couch, son valet de
chambre en faisait l'inventaire, rangeait en ordre les montres, bijoux,
couverts d'argent, tabatires que le marquis s'tait appropris, et
comme on savait les diffrentes maisons o il avait t, tous ces objets
taient remis  leurs propritaires par les soins du fidle valet de
chambre, et M. de Pri, tout en recommenant le lendemain, ne
s'enquerrait jamais de son butin de la veille. Le mme personnage,
m'a-t-on dit, avait bien encore une autre manie, mais qui, pour lui,
tait entirement un objet de luxe; il se plaisait  pourvoir  la
dpense et aux fantaisies de deux ou trois beauts, et c'tait les
seules personnes de sa connaissance auxquelles il ne drobt rien; il en
jouissait absolument comme ces gens qui ont une loge  l'Opra pour la
prter  leurs amis, mais qui ne vont jamais au spectacle. Madame de
Pri s'tait montre, parmi les dames pimontaises, une des plus
opposes  l'empereur, opposition qu'elle avait expie par plusieurs
annes de dtention, et qu'elle expiait encore en mil huit cent-huit,
par un tat de surveillance assez rigoureux; l'allgement de cette
peine, et plus tard la rentre en grce de madame de Pri, furent encore
de ces choses que l'empereur accorda aux sollicitations de son
beau-frre, aussi bien que la permission de revenir  Paris pour la
famille de Tourzel, qui tait exile  Turin. Le fils de madame de Pri,
Dmtrius fut nomm auditeur au conseil-d'tat et ensuite l'un des
matres des crmonies de la maison de l'empereur, charge dont les
fonctions lui allaient beaucoup mieux que celles de son premier emploi.

En gnral il y avait bien  Turin quelques hommes de mrite, mais
trs-peu qui s'levassent au dessus d'un certain niveau, surtout pour
l'exercice d'un emploi public d'un ordre lev. Je me rappelle trs-bien
qu'un jour le prince reut une lettre de l'empereur dans laquelle il lui
demandait une liste, accompagne de notes, des hommes les plus notables
du Pimont, avec indication de ceux qui paratraient dignes d'entrer au
snat, d'tre appels au conseil-d'tat, ou de remplir des fonctions de
prfet. Nous passmes en revue  cette occasion le haut personnel de nos
sujets dlgus, et s'il faut le dire, nous ne trouvmes pour le
conseil-d'tat que M. de Balbe, puisque M. de Saint-Marsan y tait dj.
L'illustre La Grange, comme l'on sait, tait de Turin, mais je ne cite
jamais un gnie hors de ligne quand je parle d'hommes d'un mrite lev.
La Grange n'tait que snateur, mais c'tait un honneur pour le snat
bien plus que pour lui, comme c'est une gloire pour l'Acadmie franaise
de compter dans son sein M. de Chateaubriand, dont la renomme
europenne aurait pu se passer d'tre en mme temps acadmicienne. Au
surplus, si nous nous trouvmes pauvres en personnages dignes de siger
dans le conseil-d'tat, la matire snatoriale nous parut plus riche;
nous ne le fmes gure en hommes de haute administration; mais quel luxe
quand nous en vnmes aux hommes de cour! Le Pimont aurait pu  lui seul
dfrayer la moiti des cours de l'Europe en chambellans, en cuyers et
en majordomes.

Parmi les snateurs pimontais il y en eut qui ne durent leur entre au
snat qu' leur nom et  leur fortune: tel tait M. de Barolo, le plus
riche seigneur du Pimont, et dont l'influence tait grande sur une
classe assez nombreuse de Pimontais qui voulaient bien tre sujets de
l'empereur, mais auraient voulu en mme temps n'tre pas Franais.
Ceux-ci auraient souhait que l'empereur ft du Pimont un royaume 
l'instar du royaume d'Italie, et qu'il et ajout  ses titres celui de
roi du Pimont dont il aurait dlgu la vice-royaut. Il est probable
que l'empereur ne gota jamais cette ide; car nous ne pmes faire
autrement que de lui en donner connaissance  titre de renseignement sur
les opinions, et jamais ce ne fut de sa part l'objet d'une observation.
Jusqu' un certain point les Pimontais se seraient cependant rsigns
assez volontiers  tre Franais, si cela ne les et pas rendus les
compatriotes des Gnois. Au moment o j'cris ceci, je ne sais comment
les choses se passent au del des Alpes, mais il me parat invitable
qu'au premier mouvement qui clatera en Italie il y ait sparation
force entre Gnes et le Pimont.  l'occasion de cette inimiti je me
rappelle un fait qui, pour tre puril, n'en est pas moins
caractristique. Il eut peut-tre mieux trouv sa place quand je
parlerai de notre voyage  Gnes; mais puisqu'il vient se glisser dans
mon propos, le voici.

Il faut d'abord que vous sachiez que le prince Borghse avait un chien
superbe nomm Mrinos; et ce nom lui allait suprieurement, car il tait
doux comme un agneau; bien fait de sa personne, et d'une courtoisie
digne des plus beaux temps de la chevalerie. Mrinos ne recevait jamais
une politesse sans la rendre, et pourtant il avait sa part dans nos
grandeurs d'emprunt. Il n'habitait pas un chenil vulgaire, comme ses
pareils; il tait servi par un domestique qui en prenait soin, et dnait
 ses heures. La nature avait sans doute beaucoup fait pour Mrinos,
mais il devait son principal mrite  une brillante ducation. Son
gouverneur lui avait enseign  tenir en arrt une perdrix au point
qu'avec lui il n'tait pas ncessaire d'avoir un fusil pour aller  la
chasse; sa rputation et son mrite taient connus mme des rois, car le
roi Jrme avait demand au prince d'en faire l'change contre un cheval
 choisir dans ses curies. Mrinos tait de tous nos voyages, et voil
comment il se trouva  Gnes.

Un jour donc que je descendais du palais Durazzo o logeait le prince,
j'aperois, au bas du grand-escalier, M. de Montealto, gendre de M. de
Saint-Marsan et l'un des cuyers du prince, en grande conversation avec
Mrinos. J'coute sans tre vu, et j'entends M. de Montealto qui le
caressait, en lui disant: Viens, mon bon chien; viens, mon bon Mrinos.
La... la... _Tu n'es pas un Gnois, toi!_ Je vous le demande: cela
est-il caractristique? Est-ce chose facile d'amalgamer deux peuples
dont l'un flicite un chien de ne pas appartenir  l'autre?

La socit de Turin offrait des hommes de mrite, sans doute, mais
c'taient plutt des hommes d'tude que des hommes d'action. Tels
taient M. Alexandre de Saluces, homme prodigieusement instruit, et M.
de Grimaldi. Je fis la connaissance de ces messieurs chez la comtesse de
Salmours, o je crois vous avoir dit que je fus prsent par M. de
Luzerne, notre gouverneur de Stupinis, qui lui-mme tait fort aimable.
Madame de Salmours recevait peu de femmes; la marquise Dubourg presque
seule y venait assez assidment: mais son salon tait le rendez-vous des
hommes les plus distingus de la socit. Madame de Salmours tait
Saxonne; son mari tait Pimontais, mais ne vivait point  Turin. Je
passai chez elle des soires dont le souvenir me charme encore, car on y
jouissait de cette libert qui fait la douceur de la vie sociale quand
elle ne va pas trop loin, ce qui ne peut tre  redouter entre personnes
bien leves. Madame de Salmours avait long-temps habit Paris qu'elle
aimait beaucoup, et se plaisait fort  en parler. Sans tre belle, elle
tait trs-agrable; ses cheveux blonds attestaient assez son lieu
natal, que dcelait en mme temps un reste presque imperceptible
d'accent allemand, ce qui mettait son parler en harmonie parfaite avec
un peu d'abandon qui semblait naturel en elle.

Ce fut chez Madame de Salmours que je fis connaissance avec M. de
Villette, de la mme famille que celui qui tait devenu fameux par son
alliance avec Voltaire. C'tait un homme tout rond, tout simple, fort
gai, et ne manquant pas d'esprit. Je me liai avec lui de relations
habituelles; nous fmes mme ensemble, je me le rappelle, le voyage de
la Superga; voyage que je vous demande la permission de vous raconter,
aprs, toutefois, vous avoir dit un mot du bal qui prcda notre
excursion ascendante.

Il serait difficile de supposer une fte plus lgante et plus brillante
que celle que donna le prince Borghse le quinze d'aot,  l'occasion de
la fte de l'empereur. Le matin, il y avait eu grand lever, grande
rception, et ensuite grand dner au palais imprial, force
illuminations dans toute la ville et le feu d'artifice d'usage;
distribution de comestibles, mais  domicile, car nous ne voulions pas
nous modeler sur les cures populacires des Champs-lyses, et enfin
des mariages de jeunes filles dotes par la ville. Le soir,  neuf
heures, toutes les personnes invites taient arrives; car il tait
d'usage que le prince entrt dans la salle du bal  neuf heures, aprs
quoi personne n'tait plus admis; ce qui, soit dit en passant, donnait
aux dames une leon d'exactitude dont la plupart ont si grand besoin. Le
fauteuil de l'empereur joua son rle accoutum, et au bout de quelques
instans nous voil tous en danse. Le souper, servi  deux heures, fut
rellement une chose magique, tant par l'lgance du service que par
l'ordre parfait qui y prsida. Figurez-vous deux salons carrs d'gale
grandeur, et assez vastes pour que quatre tables, places dans les
angles de chacun de ces salons, laissassent une libre circulation.
Figurez-vous un nombre innombrable de bougies, des cristaux, des
porcelaines du plus grand prix, les mets les plus dlicats, les vins les
plus fins, une nue de valets de pied en grande livre, nos cuyers
tranchans sous les armes, et M. Eusse, le matre-d'htel du prince,
commandant les volutions debout et avec un aplomb et un sang-froid
dignes d'un gnral d'arme. Voyez chacune des tables entoure de douze
couverts, o viennent s'asseoir quatre-vingt-quinze femmes, nombre
prcis auquel s'taient bornes les invitations, pour que toutes fussent
places, et le quatre-vingt-seizime couvert rserv pour le prince. Ses
deux grands ngres se tenaient immobiles derrire sa chaise comme deux
immenses candlabres tout couverts d'or et d'argent, portant soleil sur
la poitrine et soleil sur le dos, et la tte couverte d'un bonnet
cacique d'o s'levaient des flots de plumes d'autruche. C'tait
rellement un coup d'oeil ravissant. Pour nous, nous mangemes debout,
l'pe au ct, le chapeau sous le bras, ce qui n'est pas trs-commode;
mais enfin on se fait  tout. Cela prouve d'ailleurs combien tait sage
l'un des trois conseils que le marchal de Richelieu donnait aux
courtisans: Asseyez-vous toutes les fois que vous en trouverez
l'occasion. Ses deux autres conseils taient, je crois, de demander
toutes les places vacantes, et de ne jamais dire de mal de personne.
Quoi qu'il en soit, le souper fini, le bal recommena de plus belle, et
dura jusqu' cinq heures du matin.

Depuis long-temps il faisait grand jour, ce que voyant, M. de Villette
et moi, nous rsolmes, au lieu de nous coucher, de tenter les hauteurs
de la colline, devers le point que domine l'glise de la Superga. Ayant,
chacun de notre ct, substitu le frac bourgeois aux oripeaux de cour,
nous nous rejoignmes au pont du P, et nous voil en route, ou, pour
mieux dire, assis dans un batelet qui va nous conduire  la Madone du
Pilon,  trois quarts de lieue de Turin. C'tait une chose ravissante
que de voir,  notre droite, se dployer la riche varit des mouvemens
de terrain de la colline jusqu' la vigne Chablais, o nous arrivmes
aprs avoir salu la Madone. L nous commenmes  monter par une voie
assez escarpe, et, aprs deux heures de marche, nous touchmes enfin au
plateau sur lequel sont construits l'glise et le clotre de la Superga.
Cette glise doit son existence  l'accomplissement du voeu d'un roi de
Sardaigne, qui promit  la Vierge de lui en faire hommage si les troupes
franaises, sous le rgne de Louis XIV, levaient le sige de Turin. La
sainte Vierge consentit  faire lever le sige, et se servit pour cela
de l'entremise du prince Eugne. La Superga a t construite en petit
sur le modle de Saint-Pierre de Rome; je crois qu'elle en offre la
rptition  demi-grandeur. Nous montmes sur le dme, couronn par une
galerie d'o l'on jouit d'une des vues les plus tendues qu'il y ait sur
aucun point du continent de l'Europe, puisque, lorsque le ciel est
parfaitement pur et l'air dgag de vapeurs, on peut distinguer le dme
de la cathdrale de Milan, qui en est distant de trente lieues.

En arrivant nous avions commenc par prsenter nos hommages 
l'excellent abb Avogadro, qui tait venu me voir  Turin, et qui depuis
long-temps me pressait de faire un plerinage sur sa montagne. Du temps
des rois de Sardaigne, le clotre de la Superga nourrissait d'tudes
thologiques un sminaire privilgi qui servait de ppinire aux
vques du Pimont. C'tait, comme on voit, un chapitre, d'vques en
herbe, tout  l'oppos de celui que l'empereur avait fond  Saint-Denis
pour les vieux princes de l'glise. Seul avec un chien, l'abb Avogadro
tait demeur gardien de ces votes solitaires. Il nous fit l'accueil le
plus aimable et le plus empress, nous ouvrit les portes de l'glise, et
nous laissa ensuite pour nous prparer  djeuner, nous tmoignant
beaucoup de regrets de n'avoir pas t prvenu de notre visite. Cette
offre venait fort  propos; car, malgr le souper de la nuit, la danse,
l'exercice du matin, et surtout l'air rare de la montagne, nous avaient
donn un trs-grand apptit. Quand nous emes parcouru l'glise, et joui
 loisir de la vue que l'on dcouvre au sommet du dme, d'o les Alpes
formaient, devant nous et  notre gauche, un vaste rideau circulaire
coup d'immenses ravines, et o s'lve, comme la cathdrale des Alpes,
la pointe du mont Viso, nous redescendmes, et nos oreilles furent
vivement frappes des cris que faisait le chien de l'abb Avogadro.
Qu'avait-il donc? Son matre le battait. Et pourquoi? parce qu'il
venait, nous dit l'abb, de manger l'omelette qu'il nous avait prpare
avec les seuls oeufs qui fussent en sa possession. Notre ordinaire se
trouva donc rduit  des noisettes, quelques raisins secs et des
gressini[87], le tout arros avec de belle eau bien claire et une larme
de rosoglio; de sorte que nous fmes, dans toute la rigueur du terme, un
vrai repas d'anachortes.

L'abb Avogadro nous conduisit ensuite lui-mme dans l'glise
souterraine, divise en deux caveaux. Dans l'un sont dposs les restes
des princes de la branche rgnante de la maison de Savoie, et dans
l'autre ceux des princes de Savoie-Carignan. Ces tombes sont
trs-simples; ce sont des sarcophages en marbre qui n'ont pour ornemens
que des ttes de mort sculptes en marbre et des os en croix. Voil,
nous dit l'abb, la tombe o repose la dernire venue, madame la
princesse de Carignan. Jeune, belle, bienfaisante, mais atteinte d'une
maladie de langueur, elle vint visiter ces tombeaux trois mois avant
l'poque o je devais lui en ouvrir les portes pour n'en jamais sortir.
Je l'accompagnais; elle tait place prcisment  l'endroit o vous
tes, quand un rayon de soleil, pntrant  travers les soupiraux, vint
frapper sur l'endroit o elle repose. Quand je mourrai, me dit-elle, je
veux que mon corps soit plac l; j'aime tant le soleil!... L'abb
disait de la sorte, quand, par un de ces inexplicables effets du hasard,
un rayon de soleil vint reluire sur la tombe de la princesse de
Carignan. Peindre l'espce de saisissement qui,  cette vue, nous frappa
tous les trois comme une tincelle lectrique, cela est hors de ma
porte; nous nous regardmes un moment sans rien dire, et il n'y a point
d'esprit si ferme qu'on le suppose qui n'et prouv comme nous une
profonde motion. Or, ceci n'est point un jeu d'imagination, une
invention romanesque: c'est la vrit. Les tombeaux de la Superga, lors
de la rvolte du Pimont, faillirent d'tre traits comme les tombes
royales de Saint-Denis. C'est au gnral Grouchy que l'on en dut la
conservation.

Cependant nous prmes cong de l'abb Avogadro, mais non sans que je lui
eusse demand quelles taient ses ressources; elles taient presque
nulles; j'en parlai au prince; l'empereur en fut inform, et peu de
temps aprs l'abb Avogadro eut une pension qui le mit  mme de
pouvoir, en cas de besoin, rparer les fcheux rsultats de la
gourmandise de son chien. Comme nous nous tions fait amener des chevaux
au bas de la monte, en un temps de galop nous fmes  Turin, o nous
allmes djeuner sur la place impriale chez Laurent-Dufour, trs-bon
restaurateur franais qui s'y tait tabli et qui faisait fort bien ses
affaires.

Chez Dufour vivait habituellement un riche Pimontais dont il n'est pas
hors de propos que je vous entretienne quelques instans. Vous verrez
jusqu'o peut aller la volont d'un homme.

Le comte de Scarampi, jouissant de vingt-cinq ou trente mille livres de
rente, ce qui est une belle fortune en Pimont et partout ailleurs pour
quiconque sait tre heureux, tait un homme d'environ trente ans, d'un
extrieur agrable, montant trs-bien  cheval, et jouant  la paume,
dont il fit mme quelques parties avec le prince, mais sans que jamais
aucune tentative, aucune avance ait pu le dterminer  profrer un seul
mot. Dans sa jeunesse il avait commis une indiscrtion qui avait amen
un duel dans lequel un de ses amis avait succomb. Dans le dsespoir que
lui causa ce malheur irrparable et dont il tait la cause, M. de
Scarampi se condamna  un silence absolu, et depuis dix ans que cette
rsolution tait prise, aucune considration n'avait pu l'entraner  y
faire la moindre infraction. Son domestique assurait que, dans sa
chambre mme, et quand il tait seul, il ne lui avait jamais entendu
dire un seul mot. Chaque matin il crivait ses ordres pour la journe,
et se montrait sur toutes choses d'une impassibilit  toute preuve.
Chez Dufour, o, comme je l'ai dit, il prenait ses repas, le garon qui
le servait... Tiens! voil que je me rappelle son nom! il se nommait
Battistino... Battistino, donc, prsentait la carte  M. de Scarampi
qui, avec la pointe de son couteau, indiquait ce qu'il fallait lui
servir. Personne  Turin ne songeait  rire de la fermet de M. de
Scarampi  remplir si religieusement l'engagement qu'il avait pris
vis--vis lui-mme; il tait au contraire l'objet d'une sorte de
vnration, et les dames surtout ne se lassaient point de l'admirer.




CHAPITRE VIII.

     La pie de Thouar.--Le Panthon des animaux clbres.--Le
     receveur-gnral de Turin.--Les deux financiers et les deux
     extrmes.--M. Destor et ses distractions.--La partie d'checs de M.
     Victor de Caraman.--Jeux  la cour.--Petits bals chez madame
     Destor.--Une Parisienne et aventure bauche.--Informations
     exactes, et voyage sentimental.--Stupfaction d'une jolie
     femme.--Rendez-vous et discrtion.--Arrive d'un
     jaloux.--Dsappointement et persistance.--Intrigue dans une
     loge.--Le mouchoir et la bote aux lettres.--Conseils de morale 
     la jeunesse.--Le contenu d'une lettre.--Deux chevaux blancs et
     Machiavel.--Mauvaise issue et oubli.--M. Belmondi.--M. de Navarre
     et l'pe de Louis XVIII.--Ptitions singulires.--Le prince
     Borghse Jsus-Christ.--Leon de politesse donne avec un
     poignard.--Passion des Pimontais pour le jeu.--Le comte Pastoris
     et le pre avare.--Histoire d'un original.--M. de La Payne et la
     croix de la Lgion-d'Honneur.--Correspondance de M. de
     Lacpde.--Inconcevables motifs donns  une demande, et le
     dbordement du P.--Madame de La Payne et le deuil par
     anticipation.--Rencontre d'originaux.--Le contrleur de
     Pignerol.--L'employ cuisinier.--M. de Marcolle et la confusion des
     langues.--Ce que c'est que M. Simon.--L'employ, son chef, et
     bizarre motif d'une prolongation de cong.--ducation des
     pigeons.--Le gastronome, et solution du problme des vanneaux.


JE ne sais pourquoi j'ai envie de commencer ce chapitre par l'histoire
d'une pie, d'une couve de canards, d'une servante et d'un juge-de-paix.
Cette histoire m'a t atteste vridique par des personnes telles qu'il
ne m'est pas permis de la rvoquer en doute. Elle n'a, j'en conviens,
aucun rapport avec mes souvenirs du Pimont; mais j'y rattacherai mon
thme comme je le pourrai: ce sera mon affaire.  trois lieues de
Nantes, avant d'y arriver,  une demi-lieue de la Loire, s'lve, 
mi-cte, un village qui a nom Thouar. L florissait, il y a quelques
annes, une pie de la plus haute distinction, une pie dont la mmoire
mrite d'tre consacre dans le Panthon des animaux clbres. Elle
tait commensale du juge-de-paix du lieu, et vivait dans la meilleure
intelligence avec sa servante, M. le juge-de-paix, trs-friand de
canards, en possdait une couve que l'on menait patre dans les champs,
pour qu'un exercice salutaire et une nourriture abondante et conomique
les entretinssent en tat de sant. Ce fut d'abord la servante qui, 
ses loisirs, surveillait les canards, et dame Margot accompagnait
fidlement son amie. La servante fit une remarque. La pie tait toujours
 la porte du poulailler  l'heure fixe pour la promenade. Un jour que
la servante fut oblige de revenir sur ses pas, quelle fut sa surprise
quand elle vit que sa paisible cavalcade s'acheminait comme de coutume
sous la seule conduite de Margot, qui de son bec piquait les canards
retardataires pour hter leur marche! Le lendemain elle essaya de la
laisser sortir sans elle. La pie prit le commandement du troupeau, et
ds lors elle fut seule charge de conduire les canards aux champs, d'o
elle les ramenait le soir. Mais les canards n'taient point pour
monsieur le juge-de-paix de vains objets de luxe; c'tait l'espoir de sa
broche, et comme ils avaient acquis un degr d'embonpoint fort
raisonnable, la reine Margot vit successivement diminuer le nombre de
ses sujets. Son coeur monarchique subit toutes ces preuves avec une rare
fermet, et quand il ne lui resta plus qu'un canard  conduire aux
champs, celui-ci devint son ami. Elle le conduisait et le ramenait avec
la mme ponctualit. Cependant, M. le juge-de-paix, sans piti pour son
prochain, ayant ordonn que le dernier de la couve suivt ses frres
sur sa table, la servante se mit en devoir d'excuter cet ordre barbare.
Alors Margot, se livrant  son juste courroux, s'lana sur la servante,
de son bec et de ses griffes lui mit le visage tout en sang, prit son
vol, et disparut sans qu'on l'ait jamais revue. Que pensez-vous de cela?
Pour moi, si la mtempsycose existe, que je sois chang en canard et que
je me souvienne de la pie de Thouar, il est bien certain que je
convoquerai les plus notables de ma nouvelle espce, et je leur
proposerai,  l'aide d'une souscription, de faire riger  Margot un
beau monument, sur le fronton duquel on lira: AUX GRANDES PIES LES
CANARDS RECONNAISSANS.

Actuellement il faut que je fusse comme l'Arioste, ou que je trouve une
transition pour revenir un peu dcemment du fait de mes canards  la
capitale du Pimont. Une transition!... J'tais bien sr qu'elle ne me
manquerait pas. Nous avions  Turin un receveur-gnral dont je ne vous
ai encore rien dit, et qui me revient tout naturellement en mmoire.
C'tait bien l'esprit le plus financier que j'aie jamais connu;
cependant, malgr son intelligence un peu compacte, ses grces
lgrement paisses, M. M... aurait pu passer pour un fort brave homme,
si sa personne n'et t la satire vivante de ses prtentions. Plus
qu'aucun autre, mais sans tre le seul, il aimait  _jouer  la cour_
dans son salon, et n'tait nullement satisfait quand nous nous
permettions d'aller  ses soires en bottes; il lui fallait le bas de
soie, chose  laquelle M. de Lameth, tout prfet qu'il tait, tenait si
peu, et dont ne se souciait nullement notre bon Destor, directeur des
contributions directes. Il y avait entre nos deux chefs de la finance
toute la distance qui spare la morgue de la bonhomie, d'o il rsultait
que l'on se moquait de l'un  belles baise-mains, et que tout le monde
aimait l'autre.

J'allais beaucoup chez M. Destor, dont la maison tait d'autant plus
agrable que son cercle tait plus born. Sa femme tait une crole fort
aimable et d'une socit douce et trs-agrable; quant  lui, il tait
dou d'un esprit moins cultiv qu'abondant en saillies; mais il lui en
chappait souvent de trs-originales; il avait d'ailleurs des
distractions fort comiques, et se livrait  de petites vivacits bien
tranquilles qui contrastaient singulirement avec la mansutude de son
excellent caractre. Nous jouions quelquefois au trictrac, et ses
emportemens contre les mauvais des taient vraiment on ne peut plus
divertissans. On contait encore  Turin, quand nous y arrivmes, une de
ses vivacits les plus singulires. M. Victor de Caraman, qui fut,
depuis la Restauration, ambassadeur  Vienne, avait t long-temps en
surveillance  Turin. Un jour, faisant une partie d'checs avec Destor,
il avait pos une fort jolie montre sur le guridon o tait plac
l'chiquier, pour ne point outrepasser le temps qu'il pouvait consacrer
au jeu. M. de Caraman ayant jou je ne sais quelle pice qui portait le
dsarroi dans toutes les combinaisons de Destor, celui-ci frappe un
grand coup de poing sur le guridon, le renverse, fait rouler dans
l'appartement rois et reines, fantassins et cavaliers; et la montre de
M. de Caraman est en bringues. Dans ce conflit Destor n'tait nullement
mu; il n'tait occup que d'une chose, c'tait de soutenir qu'il
n'avait pas perdu, qu'il avait la partie dans sa tte, et qu'il allait
replacer toutes les pices dans l'tat o elles taient auparavant.

 la cour, les jours de bal, on jouait aussi; c'tait au whist, au
piquet et  un jeu pimontais nomm _barsiga_. L, Destor n'tait
nullement  son aise, parce qu'il tait oblig de se contenir. Nous
avions grand soin de le placer de manire  ce qu'il fit face  la
muraille, parce que, tournant le dos aux personnes qui circulaient dans
le salon, au moindre signe d'impatience de sa part, ces seuls mots:
Voil le prince, le rtablissaient dans un calme parfait.

On dansait quelquefois chez madame Destor; mais c'tait en toute gat,
sans prtention et sans apparat. Je me rappelle qu' un de ces petits
bals j'entamai une aventure que je ne me permettrais pas de raconter si
je l'eusse conduite  bien. Ayant mal tourn pour moi, il n'y a point de
fatuit  en parler, et d'ailleurs elle contient quelques dtails qui
servirent  faire voir de quelle manire j'tais inform de ce que je
voulais savoir. J'avais rencontr plusieurs fois  Paris, et
particulirement dans les bals de madame de La Fert, une jeune femme on
ne peut plus jolie, fort coquette, et dont vous me permettrez de taire
le nom. Ma surprise fut grande de la rencontrer chez madame Destor dans
la matine d'un jour o l'on devait y danser le soir. Par galanterie je
l'invitai ds lors pour la premire contredanse, et je m'arrangeai pour
arriver de bonne heure; mais j'allai puiser  la grande source des
informations, et j'en sus, comme on le verra tout--l'heure, plus que je
n'en esprais savoir. J'arrive donc chez madame Destor, et nous voil en
place. Aussitt que nous emes dans cette figure prparatoire que l'on
nomme, je ne sais pourquoi, _un pantalon_, j'entamai  voix basse la
conversation avec ma danseuse, et je lui dis: Vous avez t oblige de
prendre bien des prcautions pour quitter Paris. Une personne qui vous
est fort attache faisait pier votre dpart. Vous tes cependant
parvenue  tromper sa vigilance. Vous tes monte tel jour dans une
diligence de la rue Notre-Dame-des-Victoires avec votre femme de chambre
et vos deux petites filles. Entre Nevers et Moulins, un peu avant la
poste de Saint-Imbert, vous avez t rejointe par une chaise de poste.
Vous tes descendue de la diligence et monte dans la chaise de poste.
Vous avez couch, et non pas seule,  Moulins, rue de Paris,  l'auberge
de _l'Image_. Quand on vous a rveille pour monter en diligence vous
l'avez laiss partir. Vous tes remonte plus tard dans la chaise de
poste, et vous avez rattrap la diligence un peu avant Roanne. Vous
alliez  Roanne chercher votre mari, qui y avait une place, pour le
conduire  sa nouvelle destination. Vous venez de l'y conduire, et c'est
en revenant que vous vous tes arrte  Turin, o vous tes depuis cinq
jours.

Je n'eus pas, comme on doit le penser, le loisir de dfiler de suite
tout mon chapelet; tout cela fut lard entre les momens o nous devions
figurer  la contredanse; et comme j'avais le soin de donner  ma figure
une expression toute oppose au sens de mes paroles, les personnes qui
nous voyaient durent croire que je dbitais  ma danseuse de ces riens,
de ces niaiseries galantes que les femmes coutent en se regardant dans
une glace presque sans les entendre. Elle, cependant, tait frappe de
surprise, ou plutt de stupeur,  chaque circonstance que j'ajoutais au
rcit de son voyage sentimental, et je ne pouvais me lasser d'admirer,
au milieu des tribulations que je lui causais, comme elle se laissait
emporter au plaisir de la danse et se livrait gament au mouvement de la
mesure. Les femmes! les femmes! Je n'ai pas besoin de dire que ma
danseuse, dans son incroyable tonnement, me pressait de lui dire
comment je pouvais savoir tout cela. Je lui promis de satisfaire sa
curiosit le lendemain, si elle voulait bien m'accorder une audience. Je
tirai bon augure de l'heure qu'elle m'indiqua, quand elle me dit de
venir  huit heures du matin  l'htel de Londres. Ds lors j'affectai
de ne pas montrer auprs de ma danseuse plus d'empressement que pour les
autres dames; je ne lui offris pas surtout de la reconduire chez elle
comme le font quelques nigauds inexpriments, et je rentrai au palais
me croyant destin aux grandes aventures.

Ah bien oui! Elle fut jolie, mon aventure! Le diable s'en mla. Mais
procdons par ordre. Le lendemain, comme on peut le croire, je fus exact
au rendez-vous, et huit heures n'taient pas sonnes quand j'arrivai 
l'htel de Londres. Je vis qu'on me guettait avec une sorte d'anxit,
car lorsque j'entrai un index mystrieux pos sur la plus jolie bouche
du monde m'indiqua qu'il fallait tre discret, et la dame n'eut que le
temps de me dire: Le vilain est arriv. Il y avait effectivement une
demi-heure que l'homme  la chaise de poste, pouss par le dmon de la
jalousie, tait descendu  l'htel de Londres. Ds qu'il eut entendu le
moindre bruit, il entra dans la chambre o j'tais. C'tait un homme
fort bien, et que je connaissais de nom. Je pensai qu'il fallait faire
bonne contenance, quoique l'heure ft bien traitresse. Nous causmes
tous les trois fort poliment pendant huit ou dix minutes, aprs quoi je
jugeai qu'il tait temps de mettre fin  une conversation qui n'tait
agrable pour aucun de nous, et je me retirai, sans toutefois me tenir
encore pour battu.

C'tait pendant l'hiver de dix-huit-cent-huit  dix-huit-cent-neuf, en
plein carnaval, de sorte que le grand thtre de l'Opra tait ouvert.
Je m'y rendis dans ma loge, jugeant bien que le nouveau venu ne
manquerait pas de conduire sa beaut au spectacle. Mes yeux erraient
dans cette vaste salle, et je dcouvris bientt dans la mme loge, au
rez-de-chausse, madame Destor et ma jolie danseuse de la veille sur le
devant, M. Destor et mon jaloux occupant la seconde banquette. Ayant
bien examin la disposition des lieux, mon plan d'attaque fut dress. Je
priai un de mes amis d'entrer dans la loge, et de dire  Destor que
quelqu'un le demandait. Ds qu'il fut sorti, je profitai de ce qu'une
place sur la seconde banquette se trouvait momentanment vacante pour
faire une courte visite  madame Destor, ayant soin de ne m'occuper que
d'elle. Je trouvai cependant le moyen de dire  ma dame de mettre son
mouchoir sous son bras, qui tait appuy sur le rebord de sa loge, et je
remontai dans la mienne, qui tait  l'opposite, pour voir si on se
prterait  cette volution. Je vis le mouchoir  poste fixe, et ds
lors je rsolus de le mtamorphoser en bureau de petite poste. Je
retournai un moment au palais pour y crire une lettre selon l'exigence
du cas, aprs quoi je revins  l'Opra. Quand j'entrai, le mouchoir n'y
tait plus; mais je le vis reparatre, et je descendis dans le parterre,
o sont mnags des espaces sans banquettes pour que l'on puisse
circuler le long des loges. Arriv devant la loge qui m'intressait, je
glissai, le plus adroitement qu'il me fut possible, mon billet sous le
mouchoir, et j'eus la satisfaction de le voir saisir par de jolis petits
doigts qui ne me parurent pas en tre  leur apprentissage.

Maintenant, si je ne me trompe, vous tes curieux de savoir ce qu'il y
avait dans la lettre. Je vous le dirai dans un instant; mais comme
j'aime beaucoup  glisser dans ce que j'cris d'utiles conseils, j'en
prendrai texte pour faire quelques recommandations  la jeunesse.
D'abord, crivez le moins que vous pourrez; c'est un moyen auquel il ne
faut recourir que quand on n'en a plus d'autres  sa disposition.
Ensuite, quand vous tes dans la ncessit absolue d'crire, ayez grand
soin de mettre dans votre lettre quelques mots qui puissent compromettre
celle  qui vous l'adressez; car, parmi les dames, il y en a beaucoup
qui se permettent de se moquer de nous, et qui sacrifient volontiers une
correspondance indiscrte quand cela leur est ncessaire pour cacher une
autre intrigue.  l'aide du moyen que je vous indique, vous n'avez rien
de tel  redouter puisqu'elles ont intrt  bien cacher vos lettres; et
si vous leur dites des choses qui ne sont pas vraies, o est
l'inconvnient? Elles seules et vous tant dans la confidence, vous
savez  quoi vous en tenir, et cela n'apprend rien  personne.

Je mis en usage cet excellent prcepte de morale. J'crivis  la dame
que, d'aprs le rendez-vous qu'elle m'avait donn et le peu de mots
qu'elle avait pu m'adresser le matin, je pouvais esprer qu'elle
profiterait du seul moyen que nous avions de nous voir; qu'une voiture,
attele de deux chevaux blancs, pour tre plus reconnaissable, serait
prs de la citadelle, sur le boulevard Borghse, depuis dix heures
jusqu' cinq heures de l'aprs-midi, et qu'elle n'aurait autre chose 
dire au cocher que ce seul mot: _Ouvrez_.  prs de six heures mon
cocher revint  vide, et je me rappelle que je passai cette longue
matine  lire Machiavel, que j'tudiais alors avec une sorte de fureur,
et qui me parat  moi l'homme le plus violemment ennemi de la tyrannie
de tous ceux qui ont crit sur la politique, quoique l'opinion contraire
soit gnralement accrdite. Quoi qu'il en soit de Machiavel, je ne
revis plus ma jolie dame; j'appris par madame Destor que son vilain,
comme elle l'appelait, tait reparti avec elle pour Paris, et au bout de
huit jours je n'y pensai plus. Cependant, comme vous venez de le voir,
cette aventure m'est revenue  la mmoire. Je vis bien que madame Destor
avait t mise dans la confidence; car,  quelque temps de l, lui ayant
offert de la ramener avec son mari d'un bal o nous tions chez Csar
Berthier, elle me demanda des nouvelles de mes chevaux blancs, ce que
j'eus l'air de ne pas comprendre.

Destor recevait souvent chez lui les employs de son administration, et
parmi eux il y en avait de fort bons  rencontrer. L'inspecteur des
contributions dans le dpartement du P, Belmondi, tait un homme
extrmement instruit, et l'un des plus grands travailleurs que j'aie
connus de ma vie; je me liai avec lui d'une vritable amiti, et cette
liaison ne cessa qu' sa mort, arrive il y a huit ou neuf ans. Mon
pauvre Belmondi tait d'une laideur extraordinaire, et il avait la
faiblesse, la seule que je lui ai connue, d'en tre profondment
afflig. Je n'ai point connu d'homme plus positif que lui, plus
religieux  sa parole, plus entier dans ses dterminations, et, en mme
temps, plus sensible  une injustice. Le commis des finances, Legrand,
lui en fit une criante; Belmondi en eut la tte frappe, et mourut aprs
avoir survcu  sa raison. Il ne resta pas trs-long-temps  Turin, mais
ne sortit pas pour cela de notre gouvernement, ayant t nomm directeur
 Alexandrie. L il remplaait un M. de Navarre, l'homme le plus maigre
et le plus mince qui ait peut-tre jamais exist; Louis XVIII l'aurait
port en pe. Je me le rappelle  cause de la singularit d'une
ptition qu'il adressa au prince pour obtenir la croix de la
Lgion-d'Honneur. On sait combien peu l'empereur en tait prodigue 
cette poque; cependant M. de Navarre fondait ses droits sur une
fracheur qu'il avait attrape dans la Valteline,  la suite de laquelle
il avait perdu cinq dents. Rellement, il faut avoir vu passer entre ses
mains un grand nombre de ptitions pour se faire une ide de toutes les
folies qui peuvent entrer dans la tte des solliciteurs; des courtisans
mme y puiseraient des hyperboles de flatterie qui leur paratraient
nouvelles; ainsi, par exemple, un honnte habitant de Tortone adressa au
prince une ptition pour lui demander, je crois, une place de percepteur
des contributions, et jugez comme cela nous regardait; mais j'ai vu peu
de rdactions aussi curieuse que celle de cette ptition. L'objet de la
demande y occupait fort peu de place; mais je ne conois pas o le
ptitionnaire avait t chercher tous les titres qu'il donnait au
prince, finissant par l'appeler: JSUS-CHRIST! Je crus que c'tait
l'oeuvre d'un fou, et je fis mme prendre des informations  ce sujet;
j'appris que notre ptitionnaire passait pour un homme fort raisonnable,
qui seulement avait encore exagr l'exagration si naturelle aux
Italiens. Au surplus ils ne sont pas moins exigeans que respectueux; car
tout au commencement de la runion du Pimont  la France, un pauvre
jeune homme franais avait t victime de n'avoir pas parl  la
troisime personne.  une question que lui adressait un Pimontais il
avait rpondu _vi dir_... au lieu de _dir lei_... comme l'exigeait la
politesse; le Pimontais furieux, s'criant: _Tinsegner a darmi del
lei_, lui plongea son stylet dans le coeur.

De notre temps les stylets n'taient plus de mode en Pimont; la
svrit des ordres de l'empereur y avait mis bon ordre, ou du moins on
les tenait si bien cachs que c'tait comme s'ils n'eussent pas exist.
Sous ce rapport les moeurs des Pimontais taient devenues moins
farouches: mais quelle incroyable passion pour le jeu! Les Pimontais
formaient sans contredit le peuple le plus joueur de l'Europe. C'tait
piti de voir dans les cafs avec quel acharnement les jeunes gens de
bonne famille jouaient entre eux, ou, quand ils n'avaient pas d'argent,
comment ils restaient oisifs des journes entires assis sur les bancs
placs dans la rue  l'extrieur des cafs. Les enfans de bonne maison
usaient ainsi leur vie jusqu' la mort de leur pre, car la plupart ne
connaissaient le toit paternel que pour y coucher; ils recevaient une
pension, et vivaient ensuite o et comme ils le voulaient. Ces pensions
taient en gnral modiques; de l des dettes usuraires acquittables
dans l'avenir. Il y avait  Turin un exemple bien frappant de l'avarice
d'un pre envers son fils. Le comte Pastoris, homme tout--fait comme il
faut et vraiment aimable, tait parvenu  l'ge de cinquante-cinq ans,
tant toujours  la pension de deux mille livres, quoiqu'il ft fils
unique et que son pre et plus de soixante mille livres de rente.

Ceci est une petite digression imprvue sur les moeurs pimontaises; mais
je n'en ai pas encore tout--fait fini avec nos solliciteurs, et je vais
vous en prsenter un avec lequel j'imagine que vous ne serez pas fch
de faire connaissance. Ce grand homme sec et portant perruque que vous
voyez est M. de la Payne, ancien capitaine de vaisseau de la marine
royale de France, ancien chevalier de Saint-Louis, et pour le moment
directeur de la navigation du P. La croix de la Lgion-d'Honneur tait
aussi l'objet de son ambition. Il lui tait pnible de voir sa
boutonnire veuve d'un ruban qui l'avait dcore autrefois. Il venait me
voir de temps en temps, et me reproduisait toujours avec des variantes
l'vidence de ses droits, qu'il fondait sur son ancienne croix de
Saint-Louis. Enfin, un jour, touch de ses dolances, je l'engageai 
adresser une ptition au prince, l'assurant qu'elle serait transmise par
lui  M. de Lacpde avec une lettre de recommandation. C'tait une
satisfaction que nous pouvions trs-bien lui donner sans que cela tirt
 consquence. La rponse de M. de Lacpde fut, comme toutes celles qui
sortaient de la grande chancellerie de la Lgion d'Honneur, pleine de
ces choses obligeantes qui enflamment l'espoir des ptitionnaires
toujours enclins  se flatter. Avec M. de Lacpde surtout, jamais
personne n'avait eu plus de droits que celui auquel il rpondait, et 
cela il joignait habituellement la promesse de mettre la demande sous
les yeux de l'empereur  la premire occasion favorable. Or ce n'tait
pas sa faute si l'occasion favorable ne venait jamais. M. de La Payne
l'attendit en brave pendant deux mois; mais commenant  s'impatienter,
il tta alors une autre corde qui tait beaucoup plus dlicate; il me
pria d'engager le prince  demander pour lui la croix de la
Lgion-d'Honneur directement  l'empereur. Je lui fis comprendre que
cela tait extrmement difficile, et qu'il faudrait pouvoir citer un
fait du moment, une circonstance extraordinaire  l'appui. Voil donc M.
de La Payne  l'afft des circonstances, et il me laissa long-temps
tranquille, quand un beau jour je le vois entrer chez moi tout rayonnant
de joie et d'esprance.

Eh bien! me dit-il tout d'abord, voil une occasion, s'il en fut
jamais, de demander pour moi la croix de la Lgion-d'Honneur 
l'empereur.--Comment? Quelle occasion?--Eh quoi! ne savez-vous pas que
le P est dbord?--Si vraiment, et c'est une affreuse calamit.--Sans
doute, mais enfin c'est moi qui suis directeur de la navigation du P;
le dbordement est immense; l'eau s'tend  plus d'une lieue dans les
campagnes; l'le de Staffarde en est entirement couverte; on calcule
que les dgts seront au moins de trois ou quatre millions; un pareil
vnement ne peut manquer de fixer l'attention de l'empereur, et alors
si le prince voulait... J'avoue qu'il me fallut tout mon sang-froid
pour ne pas clater de rire au nez de M. de La Payne; j'y parvins
cependant, mais je n'y pus pas tenir dans une autre circonstance que
voici.

Quoique M. de La Payne ft d'un ge plus que mr, il avait pous une
fort jolie demoiselle, toute jeune, bien douce, bien innocente, et ne
levant jamais les yeux  l'glise de dessus son livre de messe. Il en
eut toutes les joies du paradis; mais son bonheur ne dura gure. Bientt
il vit qu'il tait dans sa destine de subir les grandes chances du
mariage, et trouva mme une sorte de consolation dans le nombre des
complices qui avaient conspir contre sa flicit conjugale. De l
advint une sparation  l'amiable, par suite de laquelle madame de La
Payne alla s'tablir  Milan et M. de La Payne resta  Turin; mais des
gens mchans s'amusaient  lui demander sans cesse des nouvelles de sa
femme, ce qui lui dplaisait fort, et ce qui le dtermina  prendre le
grand parti que vous allez voir.

Un jour, passant sous les arcades de la place impriale, je me trouvai
nez  nez avec M. de La Payne; il tait en grand deuil, portant crpe au
bras et crpe  son chapeau. Je lui en demandai la cause: Eh, mon Dieu!
il y a huit jours que je l'ai perdue, et je voulais aller vous en faire
part.--Perdue! et qui donc?--Ma femme.--Votre femme!... Ah! ma foi, je
dois l'avouer, cette exclamation fut accompagne de ma part d'un clat
de rire dont je ne fus pas matre, et la raison en tait bien simple;
car la veille mme j'avais reu une lettre de Milan, dans laquelle on me
parlait de madame de La Payne comme d'une personne trs-vivante. Je lui
dis qu'il se mprenait fort, qu'on l'avait faussement alarm, et que je
pouvais lui en donner la preuve. Alors, lui: Ma foi, Monsieur, me
dit-il, je vois bien qu'il faut vous dire la vrit l dessus; eh
bien,... non,... elle n'est pas morte. Mais c'tait  n'y plus tenir;
ils taient toujours  me corner aux oreilles: Comment se porte madame
de La Payne? Avez-vous des nouvelles de madame de La Payne? Madame de La
Payne par ci, madame de La Payne par l; enfin, j'ai pris mon parti: je
leur ai dit qu'elle tait morte, et j'en ai pris le deuil pour qu'ils me
laissent tranquille. Voil, je crois, un original qui n'avait rien 
envier  ceux que Fagan a runis dans une comdie o Dugazon tait si
divertissant.

Au surplus, j'ai t toute ma vie assez heureux dans la rencontre
d'originaux, et j'aurais en vrit de quoi en faire une galerie. 
Turin, par exemple, nous en avions un qu'il serait dommage de laisser
passer indit. C'tait un des employs de l'administration de Destor, M.
de Marcolle, dont le pre tait conseiller, je crois mme prsident au
parlement de Nancy. Il tait dlgu au contrle de Pignerol; mais il
venait trs-frquemment  Turin, tant il tait habile dans l'art
d'extorquer des congs  notre bon Destor. Il s'tait trouv seul et
abandonn en migration  l'ge de onze ou douze ans, et n'avait trouv
d'autres ressources pour vivre que d'entrer dans les cuisines de
l'lecteur de Bavire, o il puisa, avec les meilleurs principes de
rti, cette passion pour l'art culinaire,  laquelle il n'a jamais t
infidle un seul instant de sa vie. Il tait rsult de ce systme
d'ducation que Marcolle tait beaucoup plus fort sur les entres et les
entremets que sur le beau langage. Il avait beaucoup d'originalit,
beaucoup d'esprit naturel, et savait un peu de latin, un peu d'allemand,
un peu d'italien et un peu plus de franais. Cependant le concours
simultan de ces quatre idiomes lui tait quelquefois indispensable
quand il voulait tenir un discours suivi; mais ce qui tait vraiment
comique, c'tait son enthousiasme pour la cuisine, qu'il faisait mieux
que le plus habile cuisinier. Simon lui-mme, le cuisinier du prince,
dont le traitement tait de douze mille francs, aurait trouv dans
Marcolle un rival dangereux. Marcolle cependant n'avait pas ce
sang-froid que donne l'habitude du commandement, et que possdait notre
illustre chef quand il distribuait ses escouades de la rtisserie et de
la ptisserie  leur poste, ou quand lui-mme mettait en faction  ses
fourneaux son arme de marmitons. Simon, dans l'exercice de ses
fonctions, quand il avait reu son _menu_ des mains de M. Euss, notre
matre d'htel, avait une dignit  laquelle Marcolle ne pouvait
aspirer; mais celui-ci lui tait suprieur dans l'art de faire rtir un
filet de boeuf piqu avec des lanires d'anchois, et pour lequel il avait
compos une sauce dont le secret doit malheureusement mourir avec lui.

Un matin j'tais dans le cabinet de Destor, qui, ce jour-l, donnait 
dner. Marcolle, dont le cong tait expir de la veille, y entre tout 
coup, la figure toute renverse. Son directeur le salue d'abord de
quelques reproches sur ce qu'il n'tait pas parti. Il s'agit vraiment
bien de cela! s'crie Marcolle au lieu de s'excuser. Que viens-je de
voir? c'est abominable! Je viens de traverser votre cuisine; c'est 
faire piti! J'ai vu des poulets tout abms! Votre cuisinire n'entend
rien  cela! Vous avez le prfet et des personnes de la maison du prince
 dner; votre dner va vous dshonorer!... Enfin Marcolle faisait 
son directeur une scne d'autant plus plaisante qu'il la faisait
trs-srieusement. Destor alors lui dit: Eh bien, voulez-vous faire le
dner d'aujourd'hui? Oh! alors ce fut un panouissement de satisfaction
sur la figure de Marcolle; mais, ne perdant pas la carte, il fit
observer que cela valait au moins une prolongation de huit jours de
cong. Destor ne voulut pas; il y eut ngociation. Le trait fut conclu
moyennant une prolongation de quatre jours; et le bienheureux Marcolle
alla s'emparer des fourneaux avec autant d'empressement qu'un homme bien
pris s'empare du lit conjugal aprs le coucher de la marie.

Je n'en finirais pas si je voulais enregistrer ici la moiti des traits
pareils dont la vie culinaire de Marcolle n'offre qu'une longue srie.
Le malheureux! il engraissait des pigeons, passe encore pour les canards
du juge-de-paix de Thouar; mais des pigeons! Ces petits animaux qui
sont si gentils quand ils se bqutent au retour du printemps; eh bien!
lui, il les engraissait dans une marmite! dans une marmite recouverte
pour que, n'ayant jamais pris aucun exercice ni d'aile ni de patte, ils
eussent les chairs plus tendres et plus dlicates. Un jour il prsenta 
sa soeur un de ses amis en lui disant, non point qui il tait ni ce qu'il
faisait, mais avec cette seule recommandation Ma bonne amie, voil
Monsieur que j'ai surpris un jour  son dner; il y avait sur sa table
des perdreaux rtis piqus d'un ct et non piqus de l'autre, de sorte
que chacun peut tre servi  son got.

Maintenant je terminerai ce chapitre par un dernier trait que je choisis
entre mille. Il prouve d'ailleurs la persvrance de Marcolle dans son
got pour ses premires tudes chez l'lecteur de Bavire. Quelque temps
aprs la chute de l'empire je le rencontrai  Paris; nous fmes change
d'adresses; il vint me voir, et je l'allai voir aussi. Il demeurait rue
Neuve-des-Capucines, dans une espce de donjon, divis en plusieurs
compartimens dont le plus important, bien entendu, tait consacr  sa
cuisine, ou plutt  son laboratoire. Ma visite tait bien inattendue.
En entrant ma vue fut frappe d'un grand vase plac sur une table et 
moiti rempli d'une liqueur jauntre, o nageaient des tronons de
carottes et des oignons; au dessus descendait du plancher un cerceau
suspendu par une ficelle; autour du cerceau taient attachs par le bec
trois ou quatre oiseaux qui trempaient  moiti dans la liqueur.
Qu'est-ce cela? lui demandai-je. Alors lui, du plus grand srieux:
C'est, me dit-il, le problme du vanneau que je crois avoir rsolu, et
c'est une question extrmement dlicate. Le vanneau, voyez-vous, est un
oiseau trs-fin; mais il a offert jusqu'ici de bien grandes difficults.
Ou le train de derrire est trop avanc, ou le train de devant ne l'est
pas assez. J'ai rflchi l dessus, et j'ai pens qu'en faisant prendre
aux vanneaux un demi-bain dans une saumure conservatrice, cela donnerait
le temps  l'air d'agir sur les ailes en proportion convenable, et
qu'ainsi il serait galement bon dans son entier. Si vous voulez venir
demain dner avec moi, nous verrons si je suis sur la voie. Je n'eus
garde de refuser une pareille invitation, et voil pourquoi je puis
aujourd'hui le proclamer en toute justice: Oui Marcolle a rsolu le
problme du vanneau.




CHAPITRE IX.

     Nos moyens de correspondance.--L'estafette de Naples 
     Paris.--Miracles du tlgraphe.--Dtails sur l'estafette.--Dfenses
     svres de l'empereur.--Lgres infractions.--Napolon crevant le
     porte-manteau des dpches.--Le directeur-gnral pris en
     fraude.--Emploi des courriers, et missions
     extraordinaires.--Souvenir d'enfance de l'empereur.--Projets sur la
     Spezzia.--_M'en reparler souvent_.--Phnomne remarquable.--Eau
     douce dans la mer.--Grand projet, et les habitans sans
     contributions.--Correspondance du docteur Vastapani, et maladie de
     la princesse.--Le courrier Camille.--La vie d'un homme sauve par
     hasard.--Bont du prince Borghse.--La bande de brigands de
     Narzoli.--Meino et sa femme.--Scarcello, Vivalda et le colonel
     Boizard.--Le modle de _Jean Sbogar_.--Moeurs et usages des
     brigands.--Enlvemens et contributions.--La croix de
     Salicetti.--Meino  Alexandrie, et sagacit du gnral
     Despinois.--Un jour  Stupinis, et excution  Turin.--Le mnage de
     garons.--Le colonel Jameron.--M. de Valori et M.
     d'Adhmar.--Pourquoi l'on jouait  la cour.--Conseils de M. de
     Lameth.--Mort du neveu de M. de Lameth, lettre de sa mre et
     singulire rponse.--Nobles manires d'Alexandre de
     Lameth.--Subvention extraordinaire.--Madame et mademoiselle Robert
      Turin.--Incroyable changement d'tat.--Conversation avec M. de
     Lameth.--Les veuves des prfets, et projet sans excution.--M. de
     Garaud.--Je mets le feu au palais.--L'aide-de-camp en
     mission.--Sottise d'un architecte, et la poutre
     brle.--Saint-Laurent et moi.--Mot de Jean-Jacques.


DE Turin, nous avions avec Paris, Naples et le quartier-gnral de
l'empereur, deux moyens de correspondance: la poste et l'estafette. La
poste est connue de tout le monde; mais l'estafette l'est moins, et je
pense qu'il n'est pas hors de propos d'en dire ici quelques mots. Ce
moyen de correspondance acclre avait t tabli par l'empereur, dont
l'impatience aurait souvent voulu dvorer le temps. Nous avions encore
un moyen plus rapide, le tlgraphe; et vraiment je fus un jour
merveill de cette rapidit. Un jour donc, tant all moi-mme au
tlgraphe situ sur le palais d'Aoste, pour transmettre  Cambacrs,
en l'absence de l'empereur, je ne sais quelle nouvelle (c'tait, je
crois, la prise de Capri), il me serait difficile de peindre ma surprise
quand, un peu moins de quatre heures aprs, je vis entrer chez moi le
directeur du tlgraphe, m'apportant la rponse  notre dpche. Quand
il s'agissait d'un renseignement  demander  Milan, cela ne valait pas
la peine de descendre du tlgraphe; ce n'tait quelquefois que
l'affaire d'un quart d'heure; et il est  la lettre que, s'ils l'eussent
voulu, Eugne et le prince Borghse auraient pu faire la conversation
quand le temps tait beau. L'estafette mettait sept jours  venir de
Naples  Paris, o le porte-manteau qui contenait les dpches ne devait
pas peser plus de vingt-cinq livres  son arrive. Comme ce moyen
appartenait exclusivement au gouvernement, les dpenses qu'il
occasionait n'taient point  la charge de l'tat; elles taient
rembourses  l'administration des postes par l'empereur, et s'levaient
environ  mille cus par jour. Le porte-manteau des dpches tait ferm
 clef, et il y avait une clef pour l'ouvrir seulement chez les
directeurs des postes de Rome, de Florence, de Turin et de Lyon. La
ligne de Naples  Paris n'tait jamais interrompue, et la ligne
variable, dont le point de dpart tait au lieu o se trouvait
l'empereur, venait rejoindre la ligne invariable  celui des grands
bureaux qui tait le plus rapproch du quartier-gnral imprial. C'est
par cette voie que nous correspondions dans tous les cas urgens et que
nous recevions le _Moniteur_ deux jours avant tout le monde. Par la
suite le prince fit  M. de Lameth la galanterie de lui faire venir le
sien par la mme voie.

L'empereur avait expressment dfendu que l'on ft jamais servir
l'estafette  aucune correspondance particulire; mais j'avoue que j'ai
 me reprocher plus d'une infraction  cette dfense; il est si doux
d'obliger quand on en a la possibilit. Au surplus, je n'tais pas le
seul, ce qui, j'en conviens, ne serait pas une excuse; mais dans tous
les cas, ces infractions furent trs-rares.

 l'occasion de l'estafette, je puis citer un fait qui prouve combien
peu l'empereur entendait la plaisanterie sur ce point. Un jour, se
rendant  Milan, il rencontra dans le Maurienne le postillon porteur des
dpches se dirigeant sur Paris. Il donne l'ordre de faire arrter le
postillon, et voil le sac aux dpches dans la voiture de l'empereur.
Mais point de clef pour l'ouvrir! Il s'y prit alors  peu prs comme son
ancien confrre de Macdoine en usa avec le noeud gordien. De la pointe
de son pe Napolon ventra le porte-manteau, et le voil parcourant
les dpches qui pouvaient l'intresser. Au nombre des paquets s'en
trouvait un adress  M. de Lavalette, directeur-gnral des postes. Ce
paquet contenait plusieurs lettres pour des particuliers. L'empereur les
remit dans le paquet, qu'il fit refermer aprs avoir crit au crayon
dans l'intrieur de l'enveloppe: Je ne m'tonne pas si les postes n'ont
rapport que tant l'anne dernire, puisque le directeur-gnral fait
lui-mme la contrebande. Puis il signa, replaa toutes les dpches
dans le porte-manteau, et le fit recoudre comme on put; aprs quoi il
continua sa route.

Dans l'intrieur du gouvernement nous nous servions de courriers pour
les cas urgens; et quand un vnement extraordinaire ou la ncessit de
renseignemens prcis se manifestait sur un point quelconque, c'tait
l'objet d'une mission pour un des aides-de-camp du prince. Ainsi, par
exemple, Delmas fut plusieurs fois envoy  la Spezzia; car c'tait une
des ides mignonnes de l'empereur que d'y faire construire un jour un
grand port militaire; aussi nos lettres  l'empereur roulaient-elles
souvent sur cet objet favori, et cela ne lui dplaisait point, puisqu'un
jour je lus dans une de ses lettres au prince: J'ai vu la Spezzia quand
je suis, pour la premire fois, venu de Corse sur le continent. Tout
enfant que j'tais, cet emplacement m'avait frapp. Je l'ai revu depuis.
C'est, aprs Constantinople, la plus belle position de l'Europe pour un
grand tablissement maritime; mais, pour commencer les travaux en grand,
il me faudrait vingt millions, et je ne les ai pas. M'en reparler
souvent. La disposition naturelle de l'anse de la Spezzia est en effet
admirable. Deux petites les s'lvent  une certaine distance au devant
de son ouverture, et semblent poses exprs pour recevoir la
construction de deux forts qui auraient dfendu l'entre du port. On
devait en outre construire sur le littoral, qui, sur ce point de la
cte, est un peu lev, une ville considrable que l'on aurait peuple
en dispensant pendant un demi-sicle ses habitans de toute contribution;
et pour donner de l'eau  cette ville leve, il ne s'agissait de rien
moins que d'un de ces miracles enfants souvent par nos ingnieurs. Il y
a dans le port de la Spezzia un phnomne des plus extraordinaires. 
quelque distance dans la mer s'lve et bouillonne quelquefois,  cinq
ou six pouces au dessus de son niveau, une colonne d'eau douce
parfaitement bonne  boire. Toutes les recherches que l'on a pu faire
pour savoir d'o cette eau provenait ont t infructueuses; on se
bornait  des conjectures, dont la plus admissible tait qu'une masse
d'eau concentre dans un vaste entonnoir des Apennins, et renouvele
sans cesse par les pluies et la fonte des neiges, tait parvenue  se
faire une issue, d'abord souterraine et ensuite sous-marine, d'o, par
sa propre force, elle surgissait visible  tous les yeux. Le projet de
l'empereur tait d'encaisser cette eau dans une vaste construction, de
l'lever  la hauteur du point le plus dominant de la ville, et de la
conduire dans des rservoirs d'o elle aurait t distribue dans toutes
les maisons et sur les places publiques de la Spezzia. On n'est vraiment
pas surpris que l'empereur nous ait dit: M'en reparler souvent. Aussi,
combien de plans, combien de projets ont t faits pour la Spezzia!

Nous emes une fois  Turin une preuve bien remarquable de l'utilit
dont peuvent tre les courriers. Nous en avions deux, dont un surtout
faisait ses courses avec une incroyable rapidit. C'tait un Romain
nomm Camille, comme le prince, et qui lui ressemblait bien un peu. Le
prince l'envoya un jour aux eaux d'Aix, en Savoie, pour savoir des
nouvelles de la princesse, que l'on avait dit trs-malade; et ici il n'y
avait point  le nier, car le docteur Vastapani, premier mdecin de la
cour, nous transmettait des dtails sur le sige des souffrances de la
princesse dont il aurait pu se dispenser: le prince en tait mme
dgot; il parlait, que sais-je? _d'un gran dolore a l'ano_, et de
toutes sortes de choses semblables, qui auraient bien mieux figur dans
sa correspondance avec M. Baricalla, notre apothicaire, que dans ses
lettres au prince. Quoi qu'il en soit, Camille tait de retour au bout
trente-trois heures, et il avait fait cent quarante lieues.

Ce n'est point  ce que l'on vient de lire que se rapporte l'utilit
dont peut tre un courrier. Il s'agit d'une circonstance o la vie d'un
homme dpendait d'un moment de retard. Charles de La Ville, le
secrtaire des commandemens du prince, entre un jour, par hasard, dans
son cabinet  une heure o il n'y allait jamais. Il voit sur le bureau
une lettre timbre de Gnes; il la dcachte et parcourt, sans y mettre
plus d'importance qu' une chose qui doit tre examine  son heure, les
diffrentes pices qu'elle contenait. Il voit qu'un homme doit tre
fusill le lendemain  midi sur la place de l'Aqua-Verde. Alors il donne
toute son attention  l'examen de cette affaire, et dcouvre que l'homme
condamn a t mal  propos jug et condamn comme militaire, son dlit
appartenant aux tribunaux civils, devant lesquels il aurait encouru tout
au plus une peine de deux annes d'emprisonnement. Il tait alors prs
de cinq heures de l'aprs-midi, et par consquent le prince dormait. De
La Ville n'hsita pas un moment  le faire rveiller par son fidle
valet de chambre Menicuccio; et quand ensuite il me raconta quelques
instans aprs ce qui venait de se passer, nous fmes tous les deux
extrmement satisfaits de l'extrme bont de coeur que le prince montra
en cette circonstance. Il se jeta en bas de son lit; peu s'en fallut
mme qu'il n'embrasst de La Ville, qu'il remerciait de lui avoir donn
l'occasion de sauver la vie d'un homme. L'ordre de surseoir fut expdi
en un clin d'oeil, et tout aussitt Camille  cheval sur la route de
Gnes. Il y avait cinquante-six lieues  faire et la Boquette  passer:
Camille tait  Gnes  neuf heures et demie du matin. L'homme fut
sauv, et l'on ne put pas nous accuser de laisser mal appliquer les
lois. Mais, je le rpte, tout ne fut que l'effet du hasard; car, ni de
La Ville ni moi ne devions entrer  cette heure-l dans le cabinet du
prince. Au surplus, je recommande ce fait  tous ceux qui prennent un
peu trop facilement pour devise:  demain les affaires.

Il n'y avait pas six mois que nous tions dans notre gouvernement, et la
dernire bande de brigands qui infestaient l'Italie disparut entirement
par la prise de ses chefs et de ses complices, et c'est une chose assez
remarquable que ce fut pour la premire fois depuis l'empire romain que
l'Italie se trouva sans brigands organiss, ceux de la Calabre
n'existant pas encore. J'insisterai peu sur cette affaire, attendu qu'on
en a parl dans beaucoup d'ouvrages et que je ne hais rien tant que les
rptitions. Tout le monde  peu prs sait que la bande des brigands de
Narzoli avait pour chef Meino, dont Scarcello et le comte de Vivalda
taient les deux premiers lieutenans. Ces hommes, d'une intrpidit qui
passe toute imagination, finirent cependant par tre pris dans une ferme
du dpartement de Marengo, o l'on ne parvint  s'emparer d'eux qu'en y
mettant le feu. Ils se dfendirent vigoureusement et turent un grand
nombre de gendarmes. On les conduisit  Turin, o ils furent jugs,
condamns et excuts. J'eus la curiosit de les voir, et j'assistai un
jour aux dbats. Meino ne paraissait pas g de plus de vingt-trois ou
vingt-quatre ans; il serait difficile de se figurer un homme dont
l'extrieur ft plus hroque que celui de Meino, et je dirai que son
souvenir a encore ajout au charme que j'ai trouv  la lecture du Jean
Sbogar de Nodier, parce qu'il m'tait impossible de le voir autrement
que sous les traits de Meino, ou plutt il me semblait que j'avais connu
Jean Sbogar. Dans les dbats les accuss rclamaient hautement le titre
de brigands, et rpudiaient comme indigne celui de voleur, titre, disait
souvent Meino, qui convenait bien mieux  M. Boizard, colonel de la
gendarmerie, qu' aucun homme de sa troupe. Ils demandaient aussi  tre
fusills, et envisageaient la mort, qu'ils ne pouvaient viter, avec la
plus rare audace.

Je ne sais pas ce que devinrent leurs richesses; mais la vrit est
qu'au moment o ils furent pris ils possdaient des sommes
considrables; ils taient mme, dclarrent-ils, sur le point de se
retirer pour aller vivre en honntes gens en Angleterre. Ils ne tuaient
point de prime-abord, ils se contentaient de faire des enlvemens. Ils
prenaient ainsi un homme qu'ils savaient appartenir  une famille riche,
lui bandaient les yeux, le conduisaient dans leurs retraites, et l le
traitaient avec les plus grands gards. Prenez votre temps,
disaient-ils  leurs prisonniers. Vous faut-il quinze jours, trois
semaines, un mois? prenez-le; crivez  votre famille; faites dposer 
l'poque convenue dix, quinze, vingt, cinquante, cent mille francs, en
tel lieu; il ne vous sera rien fait; vous serez reconduit chez vous et 
l'abri de tout enlvement, de toute attaque pour l'avenir; mais si la
somme n'est pas dpose au jour dit, vous serez immdiatement fusill.
Comme ils ne s'adressaient qu' des personnes riches, et qu'ils basaient
leurs exigences sur leur fortune, ils durent recueillir des fonds
considrables. Quant aux vols ordinaires, ils en commettaient peu,
encore tait-ce principalement dans le but de se procurer des papiers et
des costumes, dont ils possdaient une grande varit. Meino en avait un
d'aide-de-camp de l'empereur, et portait la croix d'officier de la
Lgion-d'Honneur qu'il avait enleve  Salicetti. Cette croix passa
ensuite, par ordre de l'empereur, sur la poitrine du chef d'escadron de
gendarmerie d'Alexandrie qui avait dirig la dernire attaque, dans
laquelle ils avaient t pris, et qui n'tait alors que simple
lgionnaire.

Meino avait une femme jeune et belle comme lui. Elle ne fut point
condamne. Le comte de Vivalda tait Milanais, et paraissait avoir
environ cinquante ans. Ils taient tous d'une audace telle, que cela
semblait leur servir de sauve-garde, et il est probable qu'ils avaient
des intelligences dans quelques villes et dans beaucoup de villages du
Pimont. Comme ils avaient prcieusement conserv les uniformes du grand
nombre de gendarmes qu'ils avaient tus, ils s'en revtaient fort
souvent, et alors servaient d'escorte  leur chef, qui voyageait en
chaise de poste avec un de ces faux passe-ports enlevs aux voyageurs.
Une fois, et ceci vous donnera une occasion d'admirer la sagacit du
gnral Despinois, une fois Meino vint en plein jour dans la ville
d'Alexandrie; quelques personnes le reconnurent, et bientt le bruit en
va aux oreilles du gnral Despinois, commandant de la place.
Immdiatement il fait mettre sous les armes une partie de la garnison;
mais, arriv  la place d'Armes, il ne rsiste point au dsir de
s'assurer si, malgr la prcipitation de ses ordres, tout est bien en
rgle dans les sacs des soldats, si enfin il n'aura  punir aucune
infraction  l'ordonnance; mais tandis qu'il savoure ses dlices d'une
revue de dtail, Meino, averti  temps, roulait dj dans la plaine de
Marengo.

Il faut que la puissance qu'exerce un bel extrieur, runi  un courage
surnaturel, soit bien grande; car la vrit est que l'on ne pouvait
s'empcher de prendre quelque intrt  Meino. Aussi, le jour o sa tte
tomba, avec celles de ses hommes, sur la place Carline, y eut-il quelque
chose de sinistre dans Turin, du moins  ce que l'on me dit; car nous
allmes tous passer cette journe-l  Stupinis, le prince, par
sentiment de dlicatesse, ne voulant pas se trouver l o l'chafaud
tait dress; et je puis dire que c'tait une chose dont on lui savait
beaucoup de gr.

Je ne pense pas que les allocutions de Meino, en parlant de notre
colonel de gendarmerie, y aient t pour quelque chose; mais ce qu'il y
a de certain, c'est que le colonel Boizard, qui tait un homme
extrmement dur, ne resta pas long-temps  Turin aprs l'excution des
brigands de Narzoli. Il fut remplac par le colonel Jameron, qui du
moins tait un homme sociable. Il fit bientt partie d'une runion, ou
plutt d'un mnage de garons, compos des Franais sans femme qui
occupaient  Turin des places d'un ordre distingu; et j'y fus plusieurs
fois invit par quelques-uns de ces messieurs.  Turin, je ne me faisais
aucun scrupule d'aller demander  dner aux personnes avec lesquelles
j'tais en relations d'intimit; car elles taient bien sres que
c'tait uniquement pour le plaisir de les voir, puisque je quittais une
table bien prfrable  toutes celles que je courais la chance de
rencontrer. Je me plaisais tant dans la runion dont je viens de parler,
qu'il y aurait une sorte d'ingratitude de ma part  ne vous pas dire un
mot de quelques-uns de ses membres, qui taient fort bons  connatre.

Parmi eux se trouvait M. de Valori, receveur particulier de la ville de
Turin, et qui depuis a t receveur gnral. Son frre, qui tait au
service, pousa mademoiselle Kesnaer, dont le frre tait
receveur-gnral du dpartement de la Doire, o il rsidait peu, tant,
 Alexandrie, le bras droit de M. Dauchy, intendant-gnral des
finances. Nul homme, je crois, n'a eu  l'gal de M. Kesnaer une
rputation d'obligeance et de bont, et nul plus que lui ne l'a mrite.
Puis venait M. Adhmar, payeur de la guerre, homme fin, trs-aimable et
remarquable par l'excellence de son ton et la distinction de ses
manires. Il tait parent, quoique loign, de mademoiselle Millo,
lectrice de la princesse, dont le pre avait t gouverneur de la
principaut _bonbonnire_ de Monaco. M. Berger, sous-inspecteur aux
revues, grand amateur du jeu de whist, et l'un de mes partners habituels
 la cour. Nous jouions pour nous reposer; car sans cela il fallait
rester debout, les femmes seules tant assises, ce qui devenait assez
fatigant quand les sances se prolongeaient.  cette occasion je regarde
comme un devoir de transmettre  ceux de mes lecteurs qui ont le malheur
d'tre dans l'obligation d'aller  une cour, l'excellent conseil que me
donna Alexandre de Lameth, notre aimable prfet. Me voyant un jour
galement appuy sur mes deux jambes: Que faites-vous donc l? me
dit-il; vous fatiguez vos deux jambes  la fois!... cela est contraire 
tous les principes. Jamais on ne doit,  la cour, faire porter son corps
que sur un seul pied; l'autre jambe se repose pendant ce temps-l.

 propos d'Alexandre de Lameth, je me rappelle la singulire lettre
qu'il me montra, en rponse  une lettre de sa mre. MM. de Lameth
taient, comme l'on sait, quatre frres: l'an, que l'on dsignait sous
le nom du marquis de Lameth, Alexandre, Charles et Thodore. Le marquis
seul avait des enfans, Alfred et une fille, qui fut marie  M.
Christian de Nicola. Alfred de Lameth fut tu tout au commencement de
la guerre d'Espagne, et madame Lameth la mre, outre la douleur que lui
causa la mort de son petit-fils, vit avec beaucoup de peine l'extinction
d'un nom auquel elle avait donn, elle, quatre soutiens. Un jour donc,
tant all voir M. de Lameth un matin d'assez bonne heure, je le
trouvai, par parenthse, lisant Tacite dans une fort jolie dition
Elzevir. Aprs que je lui eus dit ce qui m'amenait et que j'eus reu sa
rponse: Parbleu, me dit-il en souriant, il faut que je vous montre la
lettre que je viens de rpondre  ma mre. Je crois bien que celle
qu'elle m'a crite est une circulaire-adresse en mme temps  Charles,
 Thodore et  moi. Ma mre nous presse de nous marier parce que, me
dit-elle, elle ne mourra heureuse qu'avec la certitude de laisser un
hritier du nom de mon pre. M. de Lameth me montra alors sa rponse,
dans laquelle il lui disait: Eh, mon Dieu! ma bonne mre, vos demandes
seront toujours pour moi des ordres, et, malgr la rpugnance qu' mon
ge on doit naturellement avoir pour le mariage, je n'hsiterais pas 
prendre femme sans la triste certitude o je suis que cela ne saurait
contribuer  atteindre le but que vous vous proposez.

* * *

M. de Lameth n'tait point de ces prfets ignobles et parcimonieux qui
restreignent les traitemens des bureaux pour en grossir leurs molumens.
Quand  la fin de l'anne on n'avait pas dpens les soixante-six mille
francs auxquels s'levait l'abonnement de sa prfecture, il en
distribuait le surplus  ses employs,  la fin de l'anne,  titre de
gratification. Outre son traitement, qui tait, je crois, de trente-six
mille francs, M. de Lameth recevait de l'empereur une subvention
annuelle de vingt-quatre mille francs pour couvrir les frais, que
ncessitait l'existence d'une cour dans le chef-lieu de sa prfecture.
Il dpensait le tout de la manire la plus noble, et faisait beaucoup de
bien. Je me rappelle un projet dont M. de Lameth me donna connaissance,
et qui, de sa part, tait bien dsintress, puisque, comme on l'a vu,
il n'tait pas mari. Aprs la mort de M. Robert, prfet d'Alexandrie,
sa veuve et sa fille, qui tait une jeune personne charmante, vinrent
s'tablir  Turin. Elles taient sans fortune, et tout ce que l'on put
obtenir,  force de recommandations, fut une pension de neuf cents
francs pour la mre et une de trois cents francs pour la fille. Or,
j'avoue que je ne connais rien de plus pnible que de voir, des femmes
surtout, passer subitement d'un tat brillant  un tat plus que
modeste, et descendre du salon d'une prfecture dans un simple rduit.
Un jour que j'en causais avec Alexandre de Lameth: Il y a long-temps,
me dit-il, que je suis frapp comme vous de ce qu'il y a de pnible dans
ces changemens de fortune aussi subits. Il y a telle femme de prfet
qui, ayant une voiture, des gens et des femmes pour la servir, peut tout
 coup, par la mort de son mari, tre rduite  nettoyer ses souliers.
Non-seulement c'est un malheur, mais c'est en mme temps un grave
inconvnient; et ce n'est pas ma faute si on n'y a pas encore remdi.
Il y a plusieurs annes que j'ai propos  tous mes confrres, dans
toute l'tendue de l'empire, d'tablir, sur nos traitemens, une retenue
proportionnelle, jusqu' la concurrence de cent vingt ou cent cinquante
mille francs, pour former un fonds de secours pour les veuves des
prfets laissant  leur mort moins de six mille livres de rente. Trois
ou quatre, tout au plus, dans une seule anne, pourraient se trouver
dans ce cas-l, et, du moins, elles auraient de quoi vivre. Moi, garon,
je pouvais faire cette proposition mieux qu'un autre; mais elle a t
accueillie par un si petit nombre de mes collgues, que cela en est
rest l. Chose singulire, ajouta M. de Lameth, aucun des dix ou douze
prfets qui y ont adhr n'tait mari,  l'exception d'un seul, qui est
personnellement trs-riche.

* * *

Mais voil que M. de Lameth m'a singulirement loign de la runion que
j'tais en train de vous faire connatre; au surplus il n'y manque plus
qu'un convive, lequel encore n'tait pas  poste fixe  Turin, mais qui
y avait tabli son grand quartier-gnral. C'tait M. de Garaud,
inspecteur-gnral de la rgie des sels et tabacs, et dont les courses,
bon an mal an, n'taient pas moindres que dix-huit cents  deux mille
lieues. Ces messieurs, comme je vous l'ai dit, avaient form une espce
de communaut sculire, ayant en commun un salon, une salle  manger,
une cuisine, une cuisinire et un domestique pour les servir, chacun
d'ailleurs demeurant chez soi, et la communaut n'existant que pour
l'heure des repas.

* * *

 prsent, et sans aucune prparation, il faut que je vous raconte comme
quoi il m'arriva fort innocemment de mettre le feu au palais de Turin.
Le premier appartement que j'occupais tait au second, et ma chambre 
coucher formait l'angle de la place de la Cathdrale et de la rue du
Sminaire, de sorte que je n'avais qu' me mettre  ma fentre pour voir
dfiler l'espoir de notre clerg. L aussi passaient souvent les morts
que l'on prsentait  l'glise Saint-Laurent, et rien, dans les premiers
temps surtout, ne me saisissait plus pniblement le coeur que la vue des
jeunes filles que l'on ensevelissait  visage dcouvert, le corps
recouvert d'un voile et la tte ceinte d'une couronne de fleurs
blanches, dernire parure de la mort. Quoi qu'il en soit, peu s'en
fallut que je ne fusse moi-mme conduit  l'glise Saint-Laurent, o le
patron du lieu n'aurait pu me refuser sa bndiction particulire,
puisque je faillis d'tre grill comme lui, ainsi que vous l'allez voir
tout  l'heure.

Le chef de bataillon Henrion, aide-de-camp du prince, occupait
l'appartement situ immdiatement au dessous du mien. Il tait depuis
quelques jours en mission, et sa chambre, par consquent, tait
inhabite. Nous approchions de l'hiver; il faisait trs-grand froid.
J'avais eu un surcrot de travail, et plusieurs de ces messieurs se
runissaient le soir chez moi, de sorte qu'un grand feu avait t, pour
ainsi dire, en permanence dans ma chemine. L'architecte du palais
Chablais, que Dieu confonde! avait appuy l'tre de ma chemine sur une
poutre; peu  peu la poutre s'tait incandesce, et le feu enfin
s'tait, au bout de huit jours, communiqu en dessous aux rideaux du lit
d'Henrion et de l dans sa chambre. Dj, depuis quelques jours, j'avais
cru sentir une odeur de pierre calcine qui manait du plancher; mais je
n'y avais pas fait autrement attention. Cependant un soir l'odeur devint
plus forte, et lorsque, vers minuit, je me fus couch, elle me parut
tellement insupportable que je me relevai pour ouvrir une de mes
fentres, aprs quoi je me recouchai et m'endormis. Le lendemain,  la
pointe du jour, je fus rveill par des voix confuses qui s'levaient de
la place, et dont plusieurs prononaient mon nom, disant qu'il fallait
m'avertir au plus vite. Je me tins pour suffisamment averti; j'appelai
mon domestique, et nous dmnagemes en toute hte, d'abord quelques
cartons de papiers et ensuite quelques autres objets, aprs quoi je
descendis sur la place, sentant dj le plancher brlant faiblir sous
mes pas. Il tait temps de me sauver; car quelques minutes plus tard je
n'aurais pas eu l'honneur de vous dbiter toutes ces fariboles. Enfin
j'en fus quitte pour la peur, tant protg par un bon hasard, je dirais
volontiers par mon toile; mais je me rappelle fort  propos qu'un jour
quelqu'un s'tant servi de cette vaniteuse expression devant
Jean-Jacques, celui-ci lui rabattit le caquet en lui disant brusquement:
Eh! bon Dieu! Monsieur, est-ce que vous croyez avoir une toile?


FIN DU SIXIME VOLUME.


FOOTNOTES:

[1] Je suis heureux de pouvoir citer,  l'appui de ce que j'avance ici,
l'opinion exprime par M. de Bourrienne,  propos d'un triste vnement
dont je rendrai compte en son lieu.

C'est dans la nuit qui prcda le retour du marchal Macdonald 
Fontainebleau que l'on assure que Napolon tenta de s'empoisonner; mais
comme je n'ai aucun dtail certain sur cette tentative d'empoisonnement,
et que je ne veux parler que de ce dont je suis bien sr, je
m'abstiendrai de donner, comme quelques personnes l'ont fait, des
conjectures toujours hasardes sur un fait de cette gravit que Napolon
a rejet bien loin dans les conversations de Sainte-Hlne. Le seule
personne qui puisse lever les doutes qui existent  cet gard, est
Constant, qui, m'assura-t-on, n'avait pas quitt Napolon de la nuit.

(_Mmoires de M. de Bourrienne_, page 161, tome X.)

[2] Depuis j'ai t assez heureux pour lui faire obtenir de l'empereur,
une place qu'il dsirait pour retraite, ayant perdu l'usage de son bras
droit.

[3] Madame de Crigny fut depuis madame Denon.

[4] Michau, de la comdie franaise, tait le professeur de la troupe;
quand il arrivait qu'un des acteurs manquait de chaleur, Michau criait:
Chaud! chaud! chaud!

[5] Deux monumens ont t levs dans Paris au brave Desaix; une statue
sur la place des Victoires, et un buste sur la place Dauphine. La statue
affectait une pose thtrale qui ne s'accordait gure avec les manires
srieuses et le naturel parfait de celui dont elle tait cense
reproduire l'image. D'ailleurs une nudit complte, mal voile dans ce
qu'elle aurait eu de plus _antique_ par le ceinturon d'une pe,
choquait tous les regards, et excitait la verve des mauvais plaisans. Le
grand vainqueur de Waterloo s'est fait reprsenter, de son vivant, dans
Hyde-Park, en _Achille_ colossal, et sa grce (du moins la statue de sa
grce) est excute de manire  ce que les curieux ne perdent pas une
seule ligne, un seul muscle de son hroque personne. Pour que rien ne
manque  cette parodie, ce sont les _ladies_ anglaises, si susceptibles
sur l'article de la dcence et de la dignit, qui ont lev ce monument
 la gloire de Mylord-Duc.

Pour en revenir  Desaix (c'est revenir de loin), la statue qui lui
avait t leve sur la place des Victoires, a t enleve sous
l'empire, par ordre du gouvernement. Quant au buste que l'on voit encore
aujourd'hui sur la place Dauphine, il serait difficile d'imaginer
quelque chose de plus mesquin, de plus enfum et de plus nglig; c'est
ainsi qu'est traite l'image de Desaix; en revanche, Pichegru a des
statues de bronze.

[6] Le prfet de police adressa aux consuls un rapport dans lequel,
aprs avoir racont les dtails de cet vnement affreux, il donnait la
liste des morts et celle des blesss. La premire tait de huit
individus; la seconde de vingt-huit.

Quarante-six maisons, ajoute le rapport, sont extrmement endommages.

Le dgt des immeubles est estim  la somme de 40,845 francs.

Celui des meubles  celle de 123,645 francs.

Les maisons nationales ne sont point comprises dans cette estimation.

Le cheval, les dbris de la voiture et quelques parties des tonneaux ont
t apports  la prfecture.

Ces dbris ont t scrupuleusement recueillis. L'on a pris avec le plus
grand soin le signalement du cheval.

M. Dubois avait cru devoir terminer son rapport par un compliment au
premier consul, dans lequel il y a pourtant quelque chose de vrai: c'est
que l'attentat du 3 nivse avait redoubl l'attachement des Franais
pour le chef de l'tat. Voici l'avant-dernire phrase du rapport:

Ds les premiers momens de l'explosion, on a fait une enqute sur les
lieux mmes. Des dclarations furent reues; et au milieu des cris que
la douleur arrachait aux malheureuses victimes du plus atroce des
attentats, le coeur put encore prouver une sensation agrable: ces
infortuns s'oubliaient pour ne penser qu'au premier consul: c'tait
pour lui qu'ils demandaient vengeance.

[7] Mademoiselle Adle Augui, soeur de madame la marchale Ney, avait
pous le gnral de Brocq, grand marchal de la cour de Hollande. Sa
majest la reine Hortense tant aux eaux d'Aix en Savoie, en 1812, se
plaisait  faire, avec son amie, des excursions sur les montagnes les
plus escarpes. Dans une de ces courses un torrent se trouva sur leur
passage, et il n'y avait pour le franchir qu'une planche fragile. La
reine, conduite par son cuyer, passa la premire, et elle se retournait
pour encourager madame de Brocq, lorsqu'elle la vit glisser et tomber 
pic dans le prcipice.  cette horrible vue, la reine poussa des cris
perans. Son dsespoir ne la priva point pourtant de sa prsence
d'esprit. Elle donna des ordres, multiplia les prires et les promesses.
Mais tout secours tait inutile. Le corps de la jeune femme avait t
fracass dans sa chute, et un certain temps s'coula avant qu'on ne pt
retirer de l'eau le cadavre froid et mutil. Ces tristes restes furent
rapports  Saint-Leu, dont tous les habitans furent plongs dans la
plus profonde douleur. Madame de Brocq tait charge de distribuer les
nombreux bienfaits de la reine. Elle mritait les larmes que sa mort fit
rpandre.

[8] L'auteur du _Mmorial_ cite de l'Empereur  Sainte-Hlne un trait
pareil  celui que je rapporte ici. Sa Majest professait la plus haute
estime pour les cultivateurs et se plaisait  les consulter mme sur des
matires trangres  leurs occupations, mais sur lesquelles leur bon
sens et leur exprience pouvaient ouvrir un avis salutaire. Il avait
coutume de dire _qu'il exposait aux paysans les difficults de son
Conseil d'tat, et rapportait au Conseil d'tat les observations des
paysans_.

[9] M. Bousquet, clbre dentiste, fut appel  Neuilly (rsidence de la
princesse Pauline), afin de visiter la bouche et de nettoyer les dents
de Son Altesse Impriale. Introduit prs d'elle, il se prpare 
commencer son opration. Monsieur, dit un charmant jeune homme en robe
de chambre, ngligemment couch sur un canap, prenez bien garde, je
vous prie,  ce que vous allez faire. Je tiens extrmement aux dents de
ma Paulette, et je vous rends responsable de tout accident.--Soyez
tranquille, mon prince; je puis assurer votre altesse impriale qu'il
n'y aura aucun danger. Pendant tout le temps que M. Bousquet fut occup
 arranger cette jolie bouche, les recommandations continurent; enfin,
ayant termin ce qu'il avait  faire, il passa par le salon de service,
o se trouvaient runies les dames du palais, les chambellans, etc., qui
attendaient le moment d'entrer chez la princesse. On s'empressa de
demander des nouvelles  M. Bousquet. Son Altesse impriale est
trs-bien, et doit tre heureuse du tendre attachement que lui porte son
auguste poux, et qu'il vient de lui tmoigner devant moi, d'une manire
si touchante. Son inquitude tait extrme, je ne russissais que
difficilement  le rassurrer sur les suites de la chose du monde la plus
simple. Je dirai partout ce dont je viens d'tre tmoin. Il est doux
d'avoir de tels exemples de tendresse conjugale  citer dans un rang si
lev. J'en suis vraiment pntr. On ne cherchait point  arrter
l'honnte M. Bousquet dans les expressions de son enthousiasme; l'envie
de rire empchait de prononcer une parole; et il partit convaincu que
nulle part il n'existait un meilleur mnage que celui de la princesse et
du prince Borghse.... Ce dernier tait en Italie, et le beau jeune
homme tait M. de Canouville.

J'emprunte cette curieuse anecdote aux _Mmoires de Josphine_, dont
l'auteur, qui a vu et observ la cour de Navarre et de Malmaison, avec
tant de vrit et un si bon jugement, est, m'a-t-on dit, une femme, et
ne peut tre, en effet, qu'une femme fort spirituelle, et qui s'est
trouve mieux place que personne pour connatre l'intrieur de S. M.
l'impratrice.

[10] Il fut tu par le boulet d'une pice franaise, que l'on
dchargeait aprs une action, dans laquelle il avait montr le plus
brillant courage.

[11] Pre de M. Victor Hugo, qui est lui-mme filleul de madame Delle.

[12] L'illustre gnral Foy.

[13] Nous arrivmes  Tentoura le 20 mai: il faisait ce jour-l une
chaleur touffante, qui produisait un dcouragement gnral. Nous
n'avions pour nous reposer que des sables arides et brlans;  notre
droite une mer ennemie et dserte. Nos pertes en blesss et en malades
taient dj considrables, depuis que nous avions quitt Acre. L'avenir
n'avait rien de riant. Cet tat vritablement affligeant, dans lequel se
trouvaient les dbris du corps d'arme que l'on a appel _triomphant_,
fit sur le gnral en chef une impression qu'il tait impossible qu'il
ne produist pas.  peine arriv  Tentoura, il fit dresser sa tente; il
m'appela, et me dicta avec proccupation un ordre pour que tout le monde
allt  pied, et que l'on donnt tous les chevaux, mulets et chameaux
aux blesss, aux malades et aux pestifrs qui avaient t emmens, et
qui manifestaient encore quelques signes de vie. _Portez cela 
Berthier_. L'ordre fut expdi sur-le-champ.  peine fus-je de retour
dans la tente, que Vigogne pre, cuyer du gnral en chef, y entra, et,
portant la main  son chapeau: _Gnral, quel cheval vous
rservez-vous?_ Dans le premier mouvement de colre qu'excita cette
question, le gnral en chef appliqua un violent coup de cravache sur la
figure de l'cuyer, et puis, il ajouta d'une voix terrible: Que tout le
monde aille  pied f...! et moi le premier: ne connaissez-vous pas
l'ordre? Sortez.

(_Mmoires de M. de Bourrienne_, tom. 2, chap. 16, pag. 252.)

[14] On sut depuis qu'il y avait vingt brlots destins  dtruire la
flotille.

[15] La croisire anglaise tait commande par lord Melvil et lord
Keith.

[16] _Ce coup de pied_ ressemble beaucoup aux prtendus mauvais
traitemens que l'on a reproch  l'empereur d'exercer contre ses gens.
M. Constant a rpondu ailleurs  cette ridicule accusation.
(_Note de l'diteur_.)

[17] La dcision de l'empereur fut qu'il fallait rprimander le
journaliste; et, de ce moment, on leur dfendit de jamais imprimer
aucune rponse de l'empereur ou de l'impratrice, avant de l'avoir vue
dans le Moniteur. (Note de l'diteur.)

[18]  cette poque, l'empereur tait encore amoureux de Josphine.
(_Note de madame----._)

[19] La suite a prouv qu'elle s'abusait.
(_Note de madame---._)

[20] Si Napolon recherche dans le pass les causes de sa chute, il est
difficile, s'il a conserv cette faiblesse superstitieuse, qu'il ne
remarque pas que, depuis son divorce, les vnemens qu'il avait
matriss si long-temps ont tous tourn contre lui.
(_Note de madame---._)

[21] C'est un crime d'une nouvelle espce, que de n'avoir pas _toutes
les grces de l'tat_ d'arlequin. Les manires de l'empereur taient
simples et naturelles, mais sans gaucherie. Sans doute elles
contrastaient avec les formes obsquieuses et courtisanesques des
_grands seigneurs_ qui l'entouraient; car il se tenait seul droit et
debout, tandis que ces messieurs se courbaient jusqu' terre.
(_Note de l'diteur._)

[22] Quelque temps aprs cette poque, le comte de Narbonne fut nomm 
l'ambassade de Vienne, et devint l'un des hommes les mieux traits par
Bonaparte. Que lui importait l'attachement, le dvouement des personnes
qu'il employait? Il savait qu'il ne les obtiendrait jamais; mais il
aimait la flatterie des anciens courtisans, parce qu'elle tait plus
adroite que celle des nouveaux.
(_Note de madame---._)

[23] Il y a l, pour le moins, une grande _erreur_. L'empereur savait se
faire aimer, et il tait aim en effet de toutes les personnes de son
service. Je crois en avoir fourni plus d'une preuve dans mes _Mmoires_.
De tous ses anciens serviteurs j'ose affirmer qu'il n'en est pas un seul
qui voult me donner un dmenti sur ce point. Que l'empereur n'ait pas
t aim de ses courtisans, cela est possible. Avec une puissance comme
la sienne, on fait encore plus d'ingrats que d'heureux; et la
reconnaissance des gens de cour est proverbiale. Mais fallait-il en
faire un sujet de reproche contre Sa Majest?
(_Note de Constant._)

[24] _Comment ne pas s'tonner_ qu'il paraisse _tonnant_  Madame***
que l'empereur aimt assez son honneur et sa femme pour tre jaloux de
l'un et de l'autre? la _rpublique_ et _l'amour du pouvoir_ n'avaient
rien  faire l-dedans.
(_Note de Constant._)

[25] Qu'importe que l'empereur se mt au courant de ce qui regardait les
pays qu'il avait  parcourir _une heure_ ou un an avant son audience?
Toujours est-il qu'il s'y mettait. Et s'il apprenait cela _par coeur_,
comment pouvait-il l'avoir oubli au bout d'une heure? Il l'oubliait si
peu qu'il marquait gnreusement son passage par des bienfaits et des
amliorations qui attestaient sa parfaite connaissance des localits.
(_Note de Constant_)

[26] Il n'tait pas plus d'usage dans l'ancienne cour que dans la
nouvelle qu'on _ost_ adresser la parole au souverain, sans en tre
interrog.
(_Note de l'diteur._)

[27] Les lettres crites d'Italie, par le gnral Bonaparte  sa femme,
et publies pour la premire fois dans les _Mmoires d'une
Contemporaine_, l'admirable nouvelle intitule _Giulio_, dans les
Mmoires de M. de Bourrienne montrent assez si l'empereur savait, ou
non, parler d'amour.
(_Note de l'diteur._)

[28] Quiconque a approch de l'empereur, et a pu entendre ses entretiens
tincelans d'esprit et d'originalit avec les hommes les plus distingus
de sa cour, particulirement avec M. de Fontanes, s'tonnera justement
de voir dans le journal de madame*** que Napolon n'avait pas du tout
d'esprit.
(_Note de l'diteur._)

[29] Ces mots furent entendus par le duc de Bassano, qui tait appuy
sur la chemine, prs de laquelle causaient MM. de Talleyrand et
Smonville; il n'y a nul doute qu'ils furent rpts par lui  Napolon.
(_Note de madame---._)

[30] M. de Talleyrand tait trop fin courtisan pour tenir un pareil
propos, devant de tels tmoins; mais s'il l'et tenu en effet, M. le duc
de Bassano n'et point t capable de le redire  l'empereur.
(_Note de l'diteur._)

[31] M. de Smonville perdit son ambassade, et fut honorablement
_annul_ au snat. En se rappelant ces faits, d'une vrit exacte, on
doit s'tonner que M. de Montholon, l'un des deux beaux-fils de M. de
Smonville, se soit attach dans la suite au sort de Napolon. Quand on
cherche l'explication de cette trange conduite, on peut la trouver dans
le mariage de M. de Montholon, qui ne fut point approuv par sa famille,
ce qui le brouilla avec elle.

[32] Depuis, duchesse de Montebello.

[33] Encore les manires de L'empereur! Mais ce jour-l _il s'tait
dchan contre les femmes_, ce qui explique l'humeur de Madame***
contre lui. Nous n'avons pas besoin de dire qu'il y a plus que de
l'exagration  appeler _de l'insolence_ la brusquerie que l'on, a pu
quelquefois reprocher  l'empereur comme  Frdric II et  d'autres
grands hommes, et  ne voir dans ses momens d'affabilit _que la gat
la plus vulgaire_. (Note de l'diteur.)

[34] Depuis, princesse de Neufchtel et de Wagram.

[35] Je ne vois pas que l'empereur doive perdre sa _brillante aurole_,
pour s'tre couch quelquefois de bonne heure, et avoir fait un usage
modr de caf.
(_Note de Constant_.)

[36] L'empereur tait conome et prchait sans cesse l'conomie. (_Note
de Constant._)

[37] Jamais l'empereur n'a t sujet  des attaques d'pilepsie. C'est
encore l une de ces histoires dont on a tant dbit sur son compte. On
verra, dans le portrait que j'ai trac de l'empereur, ce qui a pu donner
lieu  celle-ci.
(_Note de Constant._)

[38] Il est de notorit publique aujourd'hui que M. le duc de Vicence,
si indignement calomni pendant tant d'annes par des ennemis habiles 
profiter du silence que lui imposait sa position auprs de l'empereur,
n'a pris, ni mme pu prendre, aucune part  la catastrophe du duc
d'Enghien. Il est prouv qu'au moment mme o le gnral Ordener, charg
_seul_ de l'arrestation du malheureux prince, s'acquittait de cette
fatale mission, M. de Caulaincourt tait  trente lieues d'Ettenheim,
charg, de son ct, d'arrter la baronne de Reich et quelques migrs
qui entretenaient une correspondance contre le chef du gouvernement
franais, et que M. de Caulaincourt relcha, avant d'avoir repass la
frontire avec eux. Il est prouv que M. de Caulaincourt n'eut
connaissance de la mission confie au gnral Ordener, qu'en mme temps
que tout le monde, et aprs cette mission remplie; enfin il est prouv
que M. de Caulaincourt tait  Lunville le jour et  l'heure de la
sanglante excution du duc d'Enghien. M. de Bourrienne a dj relev
dans ses mmoires l'erreur dont M. le duc de Vicence a t trop
long-temps victime. Nous nous faisons galement un devoir de protester
ici contre tout passage du journal de Madame*** qui pourrait tre
trouv injurieux  la mmoire d'un des hommes les plus honorables de
l'empire.
(_Note de l'diteur._)

[39] J'ai t quinze ans valet de chambre de l'empereur, et je nesuis
point de l'avis de l'auteur du journal.
(_Note de Constant_.)

[40] Depuis, grand duc de Francfort.

[41] Faisant allusion aux soeurs de Bonaparte auxquelles on n'avait pas
pens dans le premier moment qu'on cra l'empire, et qui vinrent
tourmenter leur frre le lendemain pour les titres qu'elles voulaient
avoir, ce qui donna lieu  beaucoup de plaisanteries dans le public.

[42] On voit par cette scne ridicule, combien Bonaparte tait esclave
de l'tiquette et de minuties misrables, puisque, dans cette
circonstance, il se laissa emporter par la colre, jusqu' dire des
choses trs-dures  Josphine, pour elle et pour son fils.

Cependant il aimait le prince Eugne autant qu'il tait susceptible
d'aimer, et peu de temps aprs il leur en donna la preuve, comme chacun
sait.

[43] Voir ci-dessus la note de l'diteur sur M. le duc de Vicence.

[44] Aujourd'hui grand duc de Bade.

[45] Nous avons dmontr plus haut que les princes de Bade n'avaient
rien  _tmoigner extrieurement_  M. de Caulaincourt, et que
_l'aisance_ de celui-ci ne pouvait tonner qu'une personne prvenue
d'avance contre lui, par trop de confiance dans une imputation
matriellement fausse.
(_Note de l'diteur._)

[46] Chacun son mtier; c'tait dans les camps que M. de Caulaincourt
avait fait son apprentissage de courtisan; il pouvait donc bien ne pas y
tre tout--fait aussi rompu que l'avaient t ses parens _qui taient 
l'ancienne cour_. Au reste, nous avons souvent ou parler, dans un tout
autre sens, et nous avons pu juger nous-mme des manires de M. le duc
de Vicence.
(_Note de l'diteur._)

[47]  cette poque o s'est forme la confdration du Rhin, Francfort
n'en faisait pas encore partie, et Bonaparte tait trs-indispos contre
cette ville, qui tait l'entrept gnral des marchandises anglaises.

[48] On sait que la peine du gnral de Lajolais fut commue en quatre
annes de dtention, dans une prison d'tat; que ses biens furent
confisqus et vendus, et qu'il mourut au chteau d'If, bien au del du
terme marqu pour l'expiration de sa captivit.
(_Note de l'diteur_.)

[49] Outre le prince Louis, les Prussiens perdirent en peu de jours deux
de leurs meilleurs officiers gnraux. Le gnral Schmettau, mort 
Weimar de ses blessures, et au convoi duquel l'empereur assista; et le
vieux duc de Brunswick, dj plus que septuagnaire et couvert
d'infirmits, lorsqu'il reut  Auerstaedt une mort glorieuse.

Le duc de Brunswick, grivement bless  la bataille d'Auerstaedt,
arriva le 29 octobre  Altona. Son entre dans cette ville fut un nouvel
et frappant exemple des vicissitudes de la fortune. On vit un prince
souverain, jouissant,  tort ou  raison, d'une grande rputation
militaire, nagure puissant et tranquille dans sa capitale, maintenant
battu et bless  mort, faisant son entre dans Altona, sur un misrable
brancard port par dix hommes, sans officiers, sans domestiques, escort
par une foule d'enfans et de vagabonds qui le pressaient par curiosit,
dpos dans une mauvaise auberge, et tellement abattu par la fatigue et
la douleur de ses yeux, que le lendemain de son arrive le bruit de sa
mort tait gnral. Le malheureux duc fit appeler sur-le-champ le
docteur Unzer pour apaiser les violentes douleurs que lui causait sa
blessure. Dans le peu de jours que le duc de Brunswick y survcut, il ne
vit que sa femme qui arriva auprs de lui le 1er novembre. Il refusa
constamment toutes visites et mourut le 10 novembre.

(_Mmoires de M. de Bourrienne_, tome VII, page 150.)

[50] Depuis madame Sbastiani, morte  Constantinople dans la brillante
ambassade de son mari

[51] M. Sigismond de Berckeim fut dans la suite aide-de-camp du gnral
Caulaincourt. Ce fut lui qui remit  l'lecteur de Bade la lettre du
premier consul, relative  l'arrestation du duc d'Enghien. Il n'apprit
l'issue de cette dplorable mission qu' son retour  Paris, o il
arriva le mme jour que le malheureux prince. Ce jeune et brave officier
en apprenant le lendemain l'excution de Vincennes, perdit entirement
la tte et resta long-temps dans ce cruel tat.

[52] Ce jeune homme fut tu  Stockholm, dans un duel,  l'ge de vingt
ans.

[53] On trouve dans les oeuvres compltes de madame de Stal une pice
lyrique intitule _Agar_, qui pourrait tre celle que jouent ici les
htes de Clichy-la-Garenne.

[54] Aujourd'hui comtesse de Montholon.

[55] Qui fut si long-temps le favori de Catherine.

[56] Le marquis de Luchsini s'tait lev d'un poste obscur dans un
ministre, jusqu'aux fonctions d'ambassadeur. On avait beaucoup vant
ses talens avant son arrive en France. Quelques personnes prtendent
qu'il fallut un peu en rabattre.

[57] On sait que ce fut  cette bataille livre le 22 mai 1809, que
Lannes fut bless  mort.

[58] Je fus quatorze ans sans entendre parler de lui, sans en recevoir
aucune nouvelle. Enfin aprs mille recherches je dcouvris, en 1818,
qu'il tait alors en Angleterre. J'y allai; j'eus beaucoup de peine 
l'y trouver. Il y vgtait par les rsultats d'un commerce trs-peu
considrable sur les marchandises prohibes. J'en tirai quelques billets
pour une faible somme de 10,000; mais ces billets dans la suite ne
furent pas pays. Je fus oblige de retourner  Londres. Enfin aprs
plusieurs voyages, beaucoup de peines et de fatigues, je fus oblige,
pour ne pas perdre le tout, de recevoir des marchandises pour six mille
francs environ.

Depuis j'ai appris qu'il tait mort  peu prs insolvable.

[59] Ces paroles bienveillantes ne prouvaient que la bont de Josphine,
et nullement mon mrite.

[60] On sent bien (sans qu'il soit besoin de l'expliquer) que cette
indiffrence, ce laissez-aller ne s'tend qu'aux dtails de la vie
intrieure qui ne lui paraissaient pas valoir la peine qu'il s'en
occupt.

[61] Il lui tait dfendu pour sa sant.

[62] Ce tableau flamand, qui reprsentait la boutique d'un savetier dont
la femme raccommodait une chemise  ct de son mari, tait dans la
chambre  coucher occupe par Josphine.

[63] Ce mot est attribu  Bernadotte.

[64] Ce manuscrit est entre les mains de M. Ladvocat.

[65] Les fraises produisaient le mme effet sur le roi de Rome; mais,
plus surveill ou plus docile, il cessa d'en manger, quand madame de
Montesquiou, sa gouvernante, le lui eut dfendu.

[66] Voici la liste des personnes qui composaient la suite des deux
empereurs:

    _Personnages composant la suite de sa majest l'empereur des
    Franais_.

  Le grand-marchal duc de Frioul,
  Le prince de Neufchtel,
  Le gnral Caulaincourt, duc de Vicence, grand-cuyer, ambassadeur
  de France  Ptersbourg,
  Le prince de Bnvent, grand-chambellan,
  Le duc de Bassano,
  Le duc de Cadore, ministre des relations extrieures,
  Le premier cuyer, gnral Nansouty,
  M. de Rmusat, premier chambellan,
  Le gnral Lauriston, aide-de-camp de l'empereur,
  Le gnral Savary, duc de Rovigo, aide-de-camp de l'empereur,
  M. le comte Daru,
  M. Cavaletti, cuyer,
  M. Eugne de Montesquiou, chambellan,
  M. de Canouville, marchal-des-logis du palais,
  M. de Menneval, secrtaire du cabinet de Sa Majest,
  M. Fain, autre secrtaire,
  M. de Beausset, prfet du palais,
  M. Yvan, chirurgien de Sa Majest,
  Huit pages,
  Un menin.

_Personnes composant la suite de sa majest l'empereur de Russie_.

  Le comte de Tolsto, grand-marchal du palais,
  Le prince de Galitzin, secrtaire de Sa Majest,
  Le comte Romanzoff, ministre des affaires trangres,
  Le gnral comte Tolsto, ambassadeur de Russie en France,
  _venu de Paris_.

  Le comte Speranki,    |
  Le prince Wolkonski,  |
  Le comte Oggeroski,   |
  Le prince Trubetsko, |----aides-de-camp de Sa Majest
  Le prince Gargarin,   |
  Le comte Oraklscheff, |
  Le comte Schouvaloff, |

  Le gnral Kitroff, aide-de-camp du grand-duc Constantin,
  M. Apraxin, aide-du-camp du ministre de la guerre,
  M. Balabin, colonel des chevaliers-gardes,
  M. Alkoukieff,
  Le prince Olgorouki, officier aux gardes,
  Le comte Ozanski, chambellan attach aux relations extrieures,


  M. Gervais,  |
  M. Creidmann,|----Conseillers d'tat attachs aux relations extrieures
  M. Sculpoff, |

  Le comte de Nesselrode,|----secrtaires d'ambassade, _venus de Paris,_
  M. Bouhagin,           |

  M. de Lebanski, consul de Russie en France, _idem_,
  Le gnral Kanikoff, ministre de Russie en Saxe, _venu de
  Dresde_,
  M. Schoodes, secrtaire de lgation, _idem_,
  M. Bethmann, consul de Russie  Francfort, _venu de Francfort._



[67] Voici la liste des principaux:

  Le roi de Bavire,
  Le roi de Wurtemberg,
  Le roi de Saxe,
  Le roi et la reine de Westphalie,
  Le prince primat,
  Le grand-duc et la grande-duchesse de Hesse-Darmstadt,
  Le grand-duc et la grande-duchesse de Bade,
  Le duc et la duchesse de Weimar,
  Le prince hrditaire de Weimar,
  Le prince Lopold de Saxe-Cobourg,
  Le duc de Saxe-Gotha,
  Le duc d'Oldembourg,


Le prince Guillaume de Prusse,

  Le prince de Mecklembourg-Schwerin,
  Le prince de Mecklembourg-Strelitz,
  Le prince d'Anhalt-Dessau,
  Le prince de Waldeck,
  Le prince de Laleyen,
  Le prince de Reuss,
  Le prince d'Eberdsdorff,
  Le prince de Gera,
  Le prince de Schleitz,
  La princesse de la Tour et Taxis,
  Le prince de Salm-Dick, aide-de-camp du roi de Wurtemberg,
  Le prince de Hohenlohe-Kirhberg, _idem_,
  Le prince de Salm-Salm,
  Le prince de Schaumbourg,
  Le prince de Bernbourg,
  Le prince d'Isembourg,
  Le prince de Rudolstadt,
  Le prince de Hohenzollern-Sigmaringen,
  Le duc Guillaume de Bavire,
  La duchesse d'Hilburghausen,
  La comtesse de Truxs,
  Le comte et la comtesse de Bochols,
  Le comte de Mongellaz,
  Le comte de Wurtemberg,
  Le comte de Reuss,
  Le baron de Vincent,
  Le duc de Mondragone,
  Le duc de Birkenfeld,
  Le comte de Goerliz, grand-cuyer du roi de Wurtemberg,
  Le comte de Taube, premier ministre, _idem_,
  Le comte de Dille, aide-de-camp, _idem_, etc., etc.



[68] M. de Fermon, conseiller d'tat, directeur de la liquidation
gnrale: on l'appelait communment _Fermons-la-Caisse_.

[69] Voir le rcit de la disgrce de madame de La Rochefoucault.

[70] C'tait l'pe de Charles XII, que Gustave avait tire de l'arsenal
de Stockholm, et qu'il avait fait raccourcir et allger pour l'ajuster 
sa taille. Gustave s'tait propos Charles XII pour modle, et portait,
comme lui, un costume trs-simple et les cheveux courts et relevs.

[71] Dans la rponse de l'empereur au conseil-d'tat, on remarquait le
passage suivant qu'il n'est peut-tre pas hors de propos de rappeler
comme une chose fort curieuse aujourd'hui.

C'est  l'idologie,  cette tnbreuse mtaphysique, qui, en cherchant
avec subtilit les causes premires, veut sur ses bases fonder la
lgislation des peuples, au lieu d'approprier les lois  la connaissance
du coeur humain et aux leons de l'histoire, qu'il faut attribuer tous
les malheurs qu'a prouvs notre belle France. Ces erreurs devaient et
ont effectivement amen le rgime des hommes de sang. En effet, qui a
proclam le principe d'insurrection comme un devoir? Qui a adul le
peuple en le proclamant  une souverainet qu'il tait incapable
d'exercer? Qui a dtruit la saintet et le respect des lois, en les
faisant dpendre non des principes sacrs de la justice, de la nature
des choses et de la justice civile, mais seulement de la volont d'une
assemble d'hommes trangers  la connaissance des lois civiles,
criminelles, administratives, politiques et militaires? Lorsqu'on est
appel  rgnrer un tat, ce sont des principes constamment opposs
qu'il faut suivre.
(_Note de l'diteur._)

[72] Roustan obtint la mme faveur le mme jour.

[73] Cette allocution remarquable de Sa Majest au marchal Kellermann a
dj t rapporte dans un autre ouvrage, mais j'ai cru pouvoir me
permettre de la reproduire ici, parce qu'elle vient tout--fait 
l'appui des renseignemens que j'ai pu recueillir particulirement sur
l'entrevue du pape  Fontainebleau et que l'on vient de lire.

[74] La maison de l'empereur, refaite en partie pour cette campagne de
1813, se composait ainsi qu'il suit:

_Grand-marchal du palais_, M. le duc de Frioul.

_Grand-cuyer_, M. le duc de Vicence.

_Aides-de-camp_, MM. les gnraux Mouton, comte de Lobau; Lebrun, duc de
Plaisance; MM. les gnraux Drouot, Flahaut, Dejean, Corbineau, Bernard,
Durosnel et Hogendorg.

_Premier officier d'ordonnance_, M. le colonel Gourgaud.

_Officiers d'ordonnance_, M. le baron de Mortemart, M. le baron Athalin,
M. Branger, M. de Lauriston, MM. les barons Desaix, Laplace et de
Caraman, MM. de Saint-Marsan, de Lamezan, Pretet et Pailhou; il y avait
aussi M. d'Aremberg, mais  cette poque il tait renferm dans la ville
de Dantzig.

_Premier chambellan, matre de la garde-robe_, M. le comte de Turenne.

_Prfet du palais_, M. le baron de Beausset.

_Marchal-des-logis du palais_, M. le baron de Canouville.

_cuyers_, MM. les barons Van Lenneps, Montaran et de Mesgrigny.

_Secrtaires du cabinet_, M. le baron Mounier, M. le baron Fain.

_Commis du cabinet_, MM. Jouanne et Prvost.

_Secrtaires interprtes_, MM. Lelorgne, Dideville et Vonzowitch.

_Directeur du bureau topographique_, M. le baron Bacler d'Albe.

_Ingnieurs gographes_, MM. Lameau et Duvivier.

_Pages_, MM. Montarieu, Devienne, Saint-Perne et Ferreri.

[75] Le marchal Gouvion-Saint-Cyr tait alors le plus jeune en date des
marchaux de l'empire, ayant reu le bton de marchal sur le champ de
bataille pendant la campagne de Moscou, aprs le combat du 18 aot.

[76] C'tait le comte de Mier, charg de garantir  Murat la possession
de ses tats s'il abandonnait la cause de l'empereur. Il l'abandonna;
que conserva-t-il?
(_Note de l'diteur._)

[77] Le Danemarck, comme je l'ai dit, avait dj conclu son armistice
avec la Russie, mais la nouvelle n'en arriva  Paris que quelques jours
aprs.

[78] M. Robert de Sainte-Croix, dont le pre, ancien ambassadeur de
France  Constantinople, tait alors prfet de Valence, avait eu deux
frres tus tous deux, l'un capitaine de vaisseau et l'autre, le gnral
Charles de Sainte-Croix, frapp  mort en Espagne. Leur mre,
mademoiselle Talon, par consquent tante de madame du Cayla, ancienne
dame d'honneur de la femme de Louis XVIII, prsenta son fils  ce
monarque en 1814. Le roi lui ayant demand des nouvelles de sa famille,
Sire, rpondit M. Robert de Sainte-Croix, de trois frres que nous
tions, voil la seule jambe qui reste.
(_Note de l'diteur._)

[79] On sait que l'empereur ne prodiguait pas la croix-d'honneur. En
voici une nouvelle preuve: il tait trs-content de services de M.
Veyrat, inspecteur gnral de la police, et celui-ci dsirait la croix.
Je prsentai quelques ptitions pour lui  Sa Majest, qui me dit un
jour: _Je suis content de Veyrat; il me sert bien; je lui donnerai de
l'argent tant qu'il en voudra_: MAIS LA CROIX, JAMAIS!

[80] C'est une chose assez singulire que l'opra de _l'Oriflamme_ ait
fourni  Geoffroy le sujet de son dernier feuilleton. Ce clbre
critique mourut peu de jours aprs, sinon pour le repos de son me, au
moins pour celui des acteurs. (_Note de l'diteur._)

[81] J'ai su depuis que la comtesse de W... tait alle avec son fils
voir l'empereur  l'le d'Elbe. Cet enfant ressemblait beaucoup  Sa
Majest; aussi ce voyage fit-il alors rpandre le bruit que le roi de
Rome avait t amen  son pre. Madame W... resta peu de temps  l'le
d'Elbe.

[82] M. Filangieri avait effectivement eu prcdemment  Paris un duel
avec M. de Saint-Simon, que l'on avait d'abord cru tu, mais qui finit
par revenir de la blessure trs-dangereuse qu'il avait reue.

[83] Gardanne tait un autre de nos camarades, fils du gnral Gardanne
qui fut ambassadeur en Perse.

[84] L'ancien htel de _Choiseul Charost_, aujourd'hui l'htel de
l'ambassadeur d'Angleterre, que le gouvernement britannique acheta du
prince un million aprs la premire restauration, et qui en vaut plus de
deux aujourd'hui.

[85] Clarke n'tait que gnral de division, et les marchaux seuls,
sous l'empire, avaient le droit, aprs l'empereur et les princes,
d'avoir des aides-de-camp colonels.

[86] C'tait le chef d'orchestre.

[87] On appelle _gressini_,  Turin, des pains de pte sche, gros comme
le double d'un tuyau de macaroni et longs d'un ou deux pieds. On en
faisait frquemment des envois  l'empereur.






End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires de Constant, premier valet de
chambre de l'empereur, sur la vie prive de Napolon, sa famille et sa cour., by Louis Constant Wairy

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