The Project Gutenberg EBook of Mmoires d'une contemporaine (7/8), by 
Ida Saint-Elme, 1778-1845

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Title: Mmoires d'une contemporaine (7/8)
       Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de
       la Rpublique, du Consulat, de l'Empire, etc...

Author: Ida Saint-Elme, 1778-1845

Release Date: August 22, 2009 [EBook #29755]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE (7/8) ***




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MMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE,

OU

SOUVENIRS D'UNE FEMME SUR LES PRINCIPAUX PERSONNAGES DE LA RPUBLIQUE,
DU CONSULAT, DE L'EMPIRE, ETC.

J'ai assist aux victoires de la Rpublique, j'ai travers les
saturnales du Directoire, j'ai vu la gloire du Consulat et la grandeur
de l'Empire: sans avoir jamais affect une force et des sentimens qui ne
sont pas de mon sexe, j'ai t,  vingt-trois ans de distance, tmoin
des triomphes de Valmy et des funrailles de Waterloo. MMOIRES,
_Avant-propos_.

TOME SEPTIME.

Troisime dition.

PARIS.

LADVOCAT, LIBRAIRE, QUAI VOLTAIRE, ET PALAIS-ROYAL, GALERIE DE BOIS.

1828.




CHAPITRE CLXVII.


La soeur Thrse.--Lettre  D. L***.--Le pre de la soeur
Thrse.--Julie.--L'vque de Vannes, M. de Pancemont.--M. Bernier,
vque d'Orlans.--Fouch.--Conspiration de Georges Cadoudal.--Henriette
et sa mre.--Mme de La Valette.--Souvenirs dchirans.--Mort de
Julie.--M. Oberkampf, _seigneur de Jouy_.


Il y avait douze jours que tout tait fini pour moi; le monde avait
comme disparu sous mes larmes. De mes innombrables souvenirs il ne m'en
restait qu'un, celui de l'pouvantable catastrophe qui m'avait tout
rendu indiffrent. Les illusions qui soutiennent l'existence ne
pouvaient arriver jusqu' mon coeur... Je vivais uniquement sur un
tombeau... La bonne soeur  qui j'eus de si touchantes obligations tait
la seule personne que j'avais voulu voir et entendre, et dont la
prsence ne me ft pas odieuse. Je n'tais pas rentre chez moi. Rien
n'aurait pu me dcider  revoir les lieux o j'aurais rv une flicit
teinte dans les flots d'un sang gnreux; j'avais choisi un autre
appartement prs la rue de Vaugirard, pour me rapprocher de ma bonne et
pieuse consolatrice: elle avait acquis un empire absolu sur mes
volonts, parce qu'elle pleurait  mes larmes. Me consoler et t
blasphmer ma douleur... Ah! j'aimais mon dsespoir comme je l'avais
aim; c'tait tout ce qui me restait de lui... La bonne soeur venait tous
les matins me chercher pour la premire messe, que nous allions entendre
 la chapelle du boulevart des Invalides; je l'avais supplie de me
laisser le costume sous lequel mon assiduit  l'glise pouvait
n'exciter aucune curiosit... Pauvre bonne soeur! Je manque peut-tre 
la rigidit de quelques rglemens, me disait-elle; Dieu, qui voit les
coeurs, sait que le mien attache  cette condescendance pour votre
douleur l'espoir de gagner une me noble, et de la rendre digne de le
connatre; et elle cda... Je ne trompais point sa pieuse bienveillance
par d'hypocrites promesses; mais, en voyant ma douleur il tait naturel
 celle qui attendait tout de la religion qu'elle la crt seule capable
de me consoler... D. L*** faisait mille dmarches pour me parler. Je
l'vitais; mais je lui avais crit: Je serai fidle  ma parole, jamais
votre nom ne sortira de ma bouche; mais toutes nos relations sont
finies. Puis-je oublier que si vous m'eussiez sacrifi vos abominables
devoirs le hros tait sauv?... Ne craignez rien de moi; si jamais la
vengeance pouvait lui rendre la vie, alors vous devriez trembler...
Renvoyez mes papiers par le porteur. SAINT-ELME.


D. L*** ne renvoya que mon argent et le peu de bijoux qui me restaient
avant le fatal 7 dcembre. Je fis peu d'attention alors  mes papiers
retenus par lui. Hlas! je ne croyais plus  un lendemain dans ma vie!
Quant  ma situation financire, je ne m'en occupais pas davantage; je
crois qu'il me restait encore cinq mille francs. N'tais-je pas assez
riche pour un avenir que mes voeux ardens et sincres bornaient 
quelques heures?... Changer de religion m'a toujours paru une sorte de
lchet, et je n'y songeais certes pas; mais je n'en priais pas moins
avec entranement avec la bonne soeur. J'tais si fervente qu'elle dut
croire  ma vocation. La religion rforme n'admet point la consolation
d'invoquer les saints pour protecteurs, et je sentais que dans les
grandes amertumes de l'ame une image est comme un appui visible pour les
prires adresses aux amis qu'on a perdus... Avec quels lans de foi je
pressais sur mon coeur quelques restes des cheveux du guerrier, seul bien
qui me restait! J'levais mes yeux noys de pleurs vers la sainte pour
l'ternel bonheur d'une si noble victime. Je vcus ainsi jusqu'au 22
dcembre sans repos et presque sans nourriture, et cependant ne
succombant pas  ma douleur. La bonne soeur me croyant  jamais divorce
avec le monde, ne fit aucune tentative pour m'en arracher. Mais je
voyais que son ame gnreuse se complaisait dans l'esprance de ne me
voir, chercher que le ciel pour consolateur, d'adoucissement  mes
souffrances que la prire, et des actes de charit pour distraction.
J'aime  arrter ma pense sur ces jours de deuil!

Soeur Thrse avait une de ces physionomies douces et expressives qui,
sans beaut et sans jeunesse, attirent cependant par leur sourire en
causant avec elle dans les courts momens enlevs  ses pieuses
occupations: soulagement des infortuns, exercices d'une dvotion
sincre. Dans un de ces momens o je tmoignai  la bonne soeur ma
surprise de la voir si bien instruite des bruits de guerre, de nos
victoires, et des grands vnemens de l'empire, dans l'effusion de ses
confidences et de ses souvenirs, elle me donna les dtails suivans qui
resserrrent encore les liens de la reconnaissance qui m'attachaient 
elle:

Vous vous tes peut-tre plus d'une fois tonne, Madame, de me voir,
dans mes obscurs devoirs, si instruite des intrts terrestres. Hlas!
dans la grande famille franaise, o sont les mres, les pouses, les
soeurs, qui ne virent pas un poux, un frre ou un ami succomber avec
honneur ou revenir avec gloire, aprs avoir combattu pour la commune
patrie? Bien jeune encore je perdis mon pre  la bataille de Friedland;
mon frre Philippe fit les campagnes de 1805 et 1806 avec le sixime
corps: dans celle de Russie il fut bless de Viazma  Smolensk o le
marchal Ney combattit dix jours comme un soldat. C'est l qu'il sauva
la vie  mon frre, qui serait rest sur le champ de bataille si cet ami
du soldat n'et regard comme ses enfans les braves associs  sa
gloire. Ma famille est de Sarrelouis. Mon frre tant revenu souffrant
de ses blessures, voulut y aller finir ses jours avec moi. Notre modique
patrimoine et suffi aux besoins de notre obscure existence. Philippe
tait l'oracle de nos veilles; on se pressait autour de lui pour
entendre les actions hroques. Alors je lui disais: Philippe, si l'on
se bat encore, je veux tre soeur de charit; je veux secourir et
consoler ceux qui souffrent.--Je connais ta vocation, disait-il, elle
est noble et gnreuse. Lorsque tous les rois arms se levrent de
nouveau contre Napolon, mon frre courut aux drapeaux. Mais hlas! il
prit dans notre dernire campagne. Fidle  mon voeu, je me fis recevoir
soeur de charit, et j'obtins la faveur de me rendre  Mzires. Ah!
Madame, c'est l que j'ai entendu les derniers soupirs des moribonds qui
ressemblaient encore  des cris de triomphes. Je n'appris la mort de mon
frre que plusieurs mois aprs l'avoir perdu. Ce fut long-temps aprs
l'accumulation de nos derniers dsastres, que j'appris l'arrestation du
chef de mon pauvre frre, l'arrestation du marchal Ney. Ah! combien
alors je trouvai mon frre heureux de n'avoir pas vcu jusqu' ce jour
funeste! J'aurais donn, croyez-le, ma chre dame, le reste de ma vie
pour que le hros et trouv comme Philippe la mort du champ de
bataille...--Chre bonne Thrse, ah! je ne veux plus me sparer de
vous, lui rpondis-je; et cette promesse partait du fond de mon coeur.
Que de maux, en effet, j'eusse vits! si ds lors je me fusse jete
dans les bras de la pieuse fille qui rptait souvent: Je suis
heureuse! car ma vie se passe  _secourir_ et _consoler_. Vous, si
bonne, si naturellement charitable, puisque le monde vous pse,
croyez-moi, cet habit vous sera un abri contre les chagrins. Dj il
soutint votre agonie dans un moment o la terre n'avait point de
consolations pour de pareilles douleurs. Lui seul peut consacrer son
deuil.

--Thrse, bonne Thrse, ah! vous dites bien, m'criai-je en pleurant
sur son sein; oui, je veux comme vous passer le reste de ma vie 
consoler et  secourir... Ma rsolution tait sincre. Mais le sort
m'attendait encore pour bien d'autres agitations! et le lendemain mme
du touchant discours de soeur Thrse, le hasard le plus singulier me
rattacha de nouveau  toutes les vicissitudes de ma destine errante et
bizarre.

Ma bonne Thrse avait promis de venir de grand matin. Je l'attendis
long-temps, et avec une impatience bien naturelle dans mon tat et aprs
ses promesses. Elle arriva enfin; ses traits taient altrs. Je
quitte, me dit-elle avec trouble, une femme malade dont l'obstination 
repousser toute parole religieuse me chagrine et me dsespre. Vous qui
avez mieux que moi l'loquence du monde, ce langage que peut comprendre
une malheureuse crature qui n'ose esprer en une misricorde qu'elle
n'invoqua jamais, oh! venez, de grce,  son secours et au mien.

--Ma chre soeur, j'y consens. Je vous accompagne.

-- ce trait je vous reconnais. Eh bien, venez sous vos habits; la
svrit du mien l'a effraye. Son me souffre et repousse la prire qui
seule adoucit les peines et les remords eux-mmes.

Je jetai une robe et un schall sur moi, et suivis aussitt la bonne
soeur, qui me conduisit dans une maison prs de Saint-Sulpice. Aprs
avoir parl au portier, Thrse m'indiqua le numro de la chambre et
s'loigna, me promettant de venir dans une heure me reprendre: Tchez,
ajouta-t-elle, de prparer les voies du repentir.

Je montai un troit et vieil escalier; au dernier tage je trouvai une
jeune femme qui se donnait pour la garde, et voulut m'empcher de voir
la malade; quelques pices de monnaie l'apaisrent. Jamais je ne vis
plus triste rduit: une seule fentre, fort leve, rpandait  peine l
quelque clart. J'approchai, tchant, avec le secours de mon flacon, de
ranimer une vie qui paraissait s'teindre. La malade me regardait d'un
air gar, et se soulevait avec effort; elle repoussa ma main qui lui
prodiguait du secours: loignez-vous, qu'on me laisse mourir; je veux,
je dois mourir; et cependant la mort m'pouvante; j'ai une fille, je
l'ai perdue. Ah! je crains la mort!

--Je conois vos terreurs, vous tes mre, mais si vous avez des torts
sur la conscience, faites que votre enfant n'ait pas  vous les
reprocher. Calmez-vous d'abord, je suis venue pour vous aider.

--M'aider! et le pouvez-vous, y a-t-il des secours contre le
remords!... Ma fille, c'est moi, moi, hlas! qui l'ai perdue; je lui
laisse pour hritage la misre et l'opprobre. Ici cette malheureuse
poussa des cris si dchirans, que ma rsolution en fut branle. tant
enfin parvenue  la calmer un peu, elle me dit, sans que j'eusse
provoqu ses aveux, qu'elle tait fille d'une femme qui avait, dans la
rvolution, sauv la vie au cur de Saint-Sulpice,  l'poque des
massacres de septembre; que celui-ci, pour chapper  une proscription
commune, les avait emmenes en Allemagne, d'o ils n'taient revenus
qu'en 1800. J'avais  mon retour quatorze ans, et, bientt aprs, je
perdis ma mre. M. de Pancemont s'occupa de me donner un tat; on me
trouvait jolie, j'eus le malheur de le croire, et  mon tour je devins
mre; j'levai secrtement le fruit de cette premire et coupable
sduction; M. de Pancemont eut la gnrosit de ne pas nous retirer sa
protection. L'intelligence prcoce de ma fille le touchant, il se
l'attacha, lorsqu'en 1802 il fut nomm vque de Vannes.

M. de Pancemont tait trs li avec un prtre du parti venden, dans le
temps de la faveur de ce prlat auprs de Napolon, avant et  l'poque
o il fut sacr par le cardinal Caprara, lgat du pape. M. de Pancemont
employait souvent cette femme, que je nommerai Julie,  des voyages et 
une active correspondance avec l'abb Bernier. Elle me prouva qu'elle
avait t fort avant dans les secrets de l'vque de Vannes, par les
dtails qu'elle me donna sur les relations de M. de Pancemont avec
l'vque d'Orlans, M. Bernier,  l'poque et au sujet de la fameuse
dclaration des vques constitutionnels, lors de la restauration du
culte; lorsque M. de Pancemont parcourait son diocse pour y rtablir la
concorde, Julie fit un voyage en Angleterre, o se trouvait M. Amelot,
vque de Vannes, non asserment et simplement dmissionnaire. L
l'imprudente migre se lia avec une foule de personnes qui lui firent
oublier ce qu'elle devait  M. de Pancemont, qui tait fort dvou 
Napolon. Julie, qui lui devait tant, devint son ennemie pour un peu
d'or; exerant auprs de son bienfaiteur un espionnage tranger, elle
instruisait ses nouveaux amis des secrets d'une intimit qui et d tre
sacre pour elle; c'est ainsi qu'elle se regarda avec raison comme cause
de la mort de l'vque de Vannes, par l'vnement de 1806, lors de
l'arrestation de deux individus faisant partie du dbarquement effectu
sur les ctes de Bretagne, par les affids de Georges Cadoudal. On
arrta deux de ces individus dans le Morbihan, accuss d'tre les
principaux auteurs de ce coup de main. Peu de jours aprs, M. de
Pancemont alla donner la confirmation dans un village  quelques lieues
de Vannes; sa voiture fut arrte, on le saisit, on l'emmena affubl
d'habillemens grossiers; une ranon norme lui fut impose: il
souscrivit atout pour sauver ses jours et ceux de son secrtaire gard
en otage. M. de Pancemont, mu par l'vnement, et malgr les
tmoignages du plus touchant intrt, mourut peu de temps aprs, en
1807, regrett et pleur par tout le monde. Julie, depuis cet vnement,
n'avait plus eu de repos; son bienfaiteur lui avait laisse en mourant
des preuves d'une bont qu'elle avait si indignement paye par
l'ingratitude; elle chercha  se rapprocher des agens du gouvernement
avec lesquels elle avait eu des relations; ses services honteux furent
plus tard employs et largement pays. Mais bientt encore la
perscution succda  la faveur; un des complices de Georges Cadoudal
fut arrt: instrument obscur d'une trame fort tendue, c'tait celui
qui avait entran Julie  trahir la reconnaissance qu'elle devait  M.
de Pancemont.

Fouch tait  cette poque tout  Napolon, et Julie porta la peine de
ce double changement de matre et de services; Julie resta en prison
pendant deux ans, et ne dut sa libert qu'aux dmarches de sa fille.
Cette coupable femme avoua qu'elle avait elle-mme pouss sa fille  se
livrer  un homme qui mit son intrt et ses services subalternes, mais
puissans, au prix du dshonneur. Cette infortune, moins dprave que sa
coupable mre, prodigua les plus tendres soins  celle qu'elle venait de
rendre  la libert.  peine sortie de l'enfance, belle, innocente
encore, quoique fltrie, la pauvre Henriette voulut travailler pour sa
mre; celle-ci spcula sur d'autres ressources, et russit  vaincre les
rsistances de l'infortune qui lui devait le fatal prsent d'une vie de
honte. Deux ou trois annes d'opulence payrent tant de sacrifices; mais
Henriette, en suivant les conseils de sa mre, avait, en perdant la
pudeur, acquis les vices de sa cruelle position, et bientt, mprisant
sa mre, elle s'en spara sans regret, pour suivre un homme qui
l'abandonna  son tour. Une chute de cheval dtruisit  jamais tous ses
honteux moyens de fortune, en la dfigurant hideusement. Elle fut
recueillie dans un des hpitaux de Londres, o son amant l'avait
dlaisse.

Une lettre dchirante, qu'Henriette crivit  sa mre, avait ht, par
de tardifs remords, l'agonie de cette malheureuse femme, depuis
long-temps commence. Cette femme ne mritait certes aucune piti, et
m'inspirait mme comme un sentiment d'pouvante; mais elle souffrait,
elle tait seule, pauvre, dsespre, et je ne pus lui refuser ma
compassion, surtout lorsque, aprs mes offres bienveillantes, elle me
supplia les mains jointes de faire une dmarche qui pouvait, en
secourant sa fille, rendre au moins  elle la mort moins amre.

Je vous promets, lui rpondis-je, de vous rendre votre fille si elle
existe encore; indiquez-m'en les moyens. Alors Julie, se ranimant, me
donna l'adresse de Mme de La Valette, pouse du marquis de ce nom, qui
avait t receveur des Basses-Alpes, et dont j'ai parl ailleurs. Elle
me plaint, elle connat celui qui m'a ravi ma fille; elle vous dira,
Madame, les moyens de la faire revenir. Voil des lettres qui
tmoigneront de toute ma franchise et de toute ma vracit; et elle m'en
remit plusieurs en effet, portant une signature bien connue. Je laissai
quelqu'un prs de Julie, et pourvus  ce qu'il ne lui manqut rien,
exigeant qu'elle ret les soins d'une soeur de la charit.

--Mille fois plutt mourir de besoin! s'cria cette femme endurcie.

J'eus, en pensant  ma bonne Thrse, presque honte de ma piti, et
n'excutai ma promesse que par le religieux scrupule qu'elle m'avait
inspir. J'tais reste fort long-temps, et Thrse qui m'attendait en
bas ne s'tait point lasse. Je lui dis que j'avais chou, et que mon
dessein tait de faire les dmarches ncessaires pour le retour de la
malheureuse Henriette.

Ah! oui, je serai de moiti dans cette bonne oeuvre, s'cria-t-elle. Si
jeune elle ne sera peut-tre pas endurcie comme sa pauvre pcheresse de
mre qu'il ne faut pourtant pas abandonner. Si nous sauvons ces deux
mes, quelle esprance de pardon pour nos propres fautes auprs du
ciel!

Je rapporte les propres termes de cette bonne Thrse. Je ne suis ni
dvote ni hypocrite, et j'assure en toute sincrit que jamais dans mes
plus beaux jours aucune loquence ne m'attendrit plus profondment que
ce langage simple et ingnument religieux.

Je me rendis chez Mme de La Valette. La rception fut dchirante. Amie
dvoue de l'infortun Labdoyre, elle avait t compromise pour avoir
voulu le sauver. Nous pleurmes sur la mme inutilit d'esprances pour
les mmes malheurs. Ce fut un moment cruel, un renouvellement de larmes!
Mais j'y recueillis des consolations que je n'aurais pu devoir aux soins
pieux et tendres de ma bonne Thrse; et ce hasard, cette rencontre
d'une connaissance qui datait des jours de nos triomphes, m'attacha par
la puissante magie des souvenirs.

Mme de La Valette se chargea de tout pour la fille de la coupable Julie,
et fit plus encore qu'elle n'avait promis, avec cette courageuse
activit d'hrone qui la distinguait. Je la quittai aprs tre
convenues de nous voir tous les jours. Nous avions dj tant de voyages
projets! De retour chez moi, j'y trouvai Thrse qui m'annona que
Julie tait  l'agonie et totalement sans connaissance. Je me sentais de
l'loignement pour des maux sans remde, et Thrse elle-mme m'engagea
 viter ce funeste spectacle. Elle retourna seule remplir un pnible
devoir; et lorsque je la revis, Julie avait cess de souffrir: ce qui
changea les dispositions de Mme de La Valette pour sa fille; et au lieu
de la mander  Paris, elle assura son exil  Londres, o je la vis trois
ans aprs. Je trouvai chez Mme de La Valette un ami du clbre
Oberkampf, celui qui tablit en France la fabrique des toiles de Jouy,
et que Napolon appelait en plaisantant _le Seigneur de Jouy_. C'tait
le lendemain de la mort de Julie; et cette rencontre, dont je rendrai
compte dans le chapitre suivant, dcida mon dpart pour la Belgique, et
me rejeta de nouveau dans toutes les agitations d'une vie nomade.




CHAPITRE CLXVIII.

La visite au Pre-Lachaise.--L'ami d'Oberkampf.--Dpart pour Lille.--Mon
duel dans cette ville.--Le gnral marquis de Jumilhac.


J'allais partir... Quitter la France, o rien de cher  mon coeur
n'existait plus, n'tait pas un sacrifice; mais la terre de la patrie
avait reu un prcieux dpt, et ce dpt mortel faisait encore de la
France le lieu o j'aurais voulu vivre pour pleurer... Le sort en
ordonna autrement; et bien des vnemens allaient encore se placer entre
le jour d'un ternel adieu et le retour  la tombe du hros... Je me
dcidai  une visite au cimetire du Pre-Lachaise. J'errai l plusieurs
heures, au milieu de ces monumens funbres qui n'attestent que
l'opulence des morts ou l'orgueil de ceux qu'enrichissent leurs
hritages. Je cherchais une simple tombe, une inscription touchante,
quelque ingnieux emblme d'une immortelle douleur... Rien... Rien ne
disait plus: _Ici repose Michel_ NEY, _nagure encore soldat franais,
aujourd'hui un peu de poussire[1]._

J'avais voulu venir seule  cette station de deuil; et prive alors de
la prsence de la religieuse fille qui avait purifi mes chagrins en les
partageant, j'avoue que ma douleur se ressentit de mon isolement, et que
mon imagination, un moment abattue, s'exaltait ensuite par d'affreuses
ides de vengeance; des mots inarticuls s'chappaient de mes lvres
avec des maldictions. Je m'aperus bientt que mes bruyantes
exclamations devenaient l'objet d'une importune curiosit. N'ayant plus
 perdre qu'un seul bien, ma libert individuelle, je quittai ce triste
sjour, aprs avoir prononce le serment d'un ternel regret.

Sous l'empire encore du sentiment qui m'avait absorbe, j'allai faire
mes adieux  l'homme bon et sensible qui, le premier, avait fait sur la
tombe de Ney une dmarche que je venais seulement d'imiter. Chez lui
demeurait un ami de Mme de La Valette et du clbre Oberkampf, dont je
me rappelais avoir entendu parler  M. Lecouteux de Canteleux, lequel
m'avait fait connatre cette charmante apostrophe de Napolon au grand
manufacturier:

Vous et moi, nous faisons, M. Oberkampf, une bonne guerre, aux Anglais,
vous par votre industrie, moi par mes armes; et c'est encore vous qui
faites la meilleure.

M. Sabatier, nous dit l'ami d'Oberkampf, tait un homme fort instruit,
un de ces bons et aimables vieillards,  l'imagination frache encore, 
la tte droite et vive, malgr les annes. Il tait parent de ce
conseiller Sabatier qui, sous l'ancien rgime, avait t enferm dans le
chteau de Doulens pour s'tre lev contre l'enregistrement des dits
burseaux. M. Sabatier trouvait un incroyable plaisir  parler de son
ami; le nom d'Oberkampf tait toujours le premier qu'il prononait, On
tait, disait-il, si ignorant encore, et si ennemi de l'industrie, que
ce grand citoyen fut oblig de tout vaincre pour doter son pays de
nouvelles richesses. Oberkampf fit comme Galile, pour prouver que la
terre tourne, il se mit  mettre en mouvement ses machines; et la France
grandit bientt dans cette nouvelle voie, rivale de l'Angleterre.
Sabatier, dans son noble orgueil pour son ami, s'abandonnait  cette
effusion de souvenirs intarissables et chers. Voil, dis-je, un de ces
hommes utiles  qui on devrait lever des statues.

Sa modestie repoussa tous ces hommages: le snat mme: il ne voulut
point y entrer; il ne voulut recevoir que la croix d'or de la
Lgion-d'Honneur, que Napolon lui offrit en la dtachant de sa propre
boutonnire.

Sabatier tait venu  Paris pour tre utile  Mme de La Valette, dans
les dsagrmens qu'elle s'tait attirs lors du jugement du malheureux
Charles de Labdoyre. Oh! ce bon M. Sabatier tait un vrai modle
d'amiti!

--J'ai besoin de votre obligeance, me dit-il; mon amie Mme La Valette
m'a assur que votre zle et votre dvouement intrpide appartenaient 
qui les invoquait. Je suis forc de rester ici; et vous savez que les
lettres sont fort peu sres du secret  la poste; voudriez-vous,
pourriez-vous faire un voyage  Mont-Brisson? Et l'aimable et bon
vieillard me tenait la main serre dans ses mains tremblantes, et son
regard plein d'une gnreuse bienveillance sollicitait la mienne; elle
lui tait trop pleinement acquise dj, pour que je voulusse faire
valoir comme un sacrifice ce que trs sincrement je regardais comme un
vritable bonheur: Disposez de moi, de tous mes momens, et comptez sur
mon infatigable activit. Il s'agissait du salut de l'infortun
Mouton-Duvernet, qui s'tait soustrait jusque l par la fuite au conseil
de guerre devant lequel il devait tre traduit, par suite de
l'ordonnance royale du mois de juillet 1815.

J'avais connu le gnral Duvernet en 1807, au moment o il venait d'tre
nomm colonel du 63e rgiment de ligne, et plus intimement pendant la
campagne de France. Je l'estimais pour sa bravoure bien connue, pour les
qualits de son coeur mille fois prouves par ses amis; je me trouvai
donc heureuse d'tre appele  lui rendre service. Chercher  sauver les
victimes des condamnations politiques, quand leurs actions ne se
rattachent pas  du sang vers et n'ont pas t jusqu'au forfait, m'a
toujours paru un dvouement digne de mon sexe, un dvouement qui
prvient souvent les regrets des gouvernemens eux-mmes, forcs de svir
contre de pareils coupables et qu' quelques annes de distance ils
iraient peut-tre jusqu' rcompenser. Oui, on et peut-tre rendu
service  nos princes, si l'on et sauv les guerriers frapps, et ayant
failli comme Biron, ce Biron que Henri IV prsentait avec un gal
orgueil  ses amis et  ses ennemis, et qu'il et t pour cela si beau
de sauver en dpit de sa faute et de lui-mme. M. Sabatier me remercia
les larmes aux yeux; nous convnmes de mon dpart, pour le lendemain et
d'une entrevue nouvelle le soir mme chez Mme La Valette[2], dont il me
vantait avec enthousiasme le noble caractre, et surtout la fermet
hroque; hlas! bientt j'allais la lui voir cruellement mettre 
l'preuve. Mais n'anticipons point sur l'avenir.

Avant de me rendre chez elle pour convenir de mon dpart, je passai pour
la dernire fois au simple asile dont bientt j'aurai  regretter
l'obscure scurit. J'y trouvai ma bonne soeur Thrse; sa vue ne
changeait point ma rsolution, mais elle rendait bien cruel l'aveu de
mon dpart; il y a pour moi comme un joug dans les tmoignages d'un
intrt sincre; aussi quoique j'aie eu la force de m'y soustraire, je
n'oublierai jamais l'expression douloureusement rsigne qui accompagna
cette phrase d'un regret touchant: _Nous ne prierons donc plus
ensemble?_;

--Ah! vous prierez pour moi, chre et bonne soeur; que les voeux d'une
amie me suivent au loin pour me sauver de moi-mme et de ma destine.

--Chre dame, pourquoi me quitter?

--Nous nous reverrons bientt, je l'espre... Mais non, chre soeur, je
ne veux point tromper votre sollicitude; le sort m'attache de nouveau 
des intrts de ce monde que vous devez ignorer. Non, je ne vous
reverrai plus ici bas.

--Eh bien! que la sainte volont de Dieu soit faite; mais ne m'tez pas
l'espoir de nous revoir. Oh! oui, je prierai pour vous.

Son visage baign de larmes, et ses regards purs levs vers le ciel, me
furent tmoins et garans de la sincrit de ses pieux souhaits.

Nous nous quittmes aprs avoir pris les moyens de donner de mes
nouvelles. Au mrite du coeur, la bonne soeur joignait cette grce
naturelle d'un esprit tranquille et droit dont les passions n'avaient
jamais boulevers les principes; plus tard je citerai quelques lettres,
sinon comme modles de style, du moins comme exemples de tout ce que le
courage peut inspirer de tendre et de bon  une faible femme, prodiguant
sa vie au soulagement des autres.

Aprs avoir termin quelques affaires, il m'en restait une des plus
dsagrables, et cependant d'un haut intrt; mes papiers taient rests
entre les mains de D. L***. Ne redoutant rien au monde autant que de le
revoir, je l'informai par billet de mon dpart, sans lui en confier le
motif ni le terme, le priant simplement de me faire tenir ce qu'il avait
 moi. Au lieu de mes papiers, je ne reus que ces mots: Je sais tout
ce qui vous est arriv depuis le 7 dcembre; je devine vos projets: je
n'ai aucun papier qui vous soit ncessaire dans un pareil tat de
choses; prenez garde  vous.

Rsolue  ne point me laisser intimider, je pris le parti d'affecter une
complte insouciance sur ces papiers, et de partir sans passeport. Je me
rendis chez Mme La Valette; je la trouvai, non pas dsespre, car cette
femme tait vraiment extraordinaire pour le sang-froid et la rsolution,
mais elle venait de recevoir une lettre qui lui donnait de srieuses
inquitudes pour la libert de son mari. J'invoquais vos offices pour
un ami proscrit, me dit-elle, et voil que j'en ai besoin pour moi-mme,
pour M. de La Valette, dont on menace la libert. Je vais quitter Paris;
adressez-moi vos lettres rue des Amandiers: cette voie est sre. Ce bon
Sabatier m'a parl de votre obligeant empressement; je ne veux point le
dtourner de son objet sacr; hlas! ce pauvre Duvernet, plus avide de
gloire que de richesse, se trouve peut-tre sans ressource. Ma fortune
est bien mdiocre, la proscription est suspendue sur toute ma famille;
eh bien, mon amie, je partagerais encore ce qui nous reste pour sauver
Mouton-Duvernet. Tant qu'il reste quelque chose  faire pour l'amiti et
le malheur, on doit le tenter. Mme de La Valette arrivait  une grande
nergie de caractre par une extrme bienveillance de coeur; le contact
de cette me extraordinaire communiquait tout ce qu'elle prouvait
elle-mme, et, en l'approchant, je me trouvai heureuse d'obir  cette
voix qui m'appelait  des agitations et  des vicissitudes que peu de
jours avant j'avais ensevelies dans l'anantissement d'une dernire
catastrophe.

Toutes mes dispositions taient prises pour mon dpart de Paris, quand,
prs de monter en voiture pour Lyon, je reus un mot qui changea mon
itinraire, et je pris la direction contraire de Lille. Il ne peut rien
survenir d'extraordinaire sur la route de Flandre, aussi j'arrivai 
Lille sans vnement.  peine descendue  l'htel de Gand, je m'occupai,
ds le soir mme, de voir les personnes pour lesquelles le bon Sabatier
m'avait envoy des lettres, avec ma _feuille_ de route pour cette
nouvelle campagne. Je n'eus rien de satisfaisant  transmettre; on ne
savait rien du gnral Mouton-Duvernet, depuis une premire lettre de
lui d'une date dj ancienne et antrieure aux inquitudes de ses amis.
Cette lettre annonait l'intention de traverser la Belgique pour se
rendre aux tats-Unis: tait-il pass ou non? voil ce qu'on ignorait.
Je me dcidai aussitt  me rendre  Bruxelles,  Anvers, et en Hollande
mme s'il le fallait pour rejoindre le gnral.

J'tais trop prs du champ de bataille de Mont-Saint-Jean pour n'y pas
faire un plerinage; je m'arrangeai avec mon conducteur pour y tre
conduite le lendemain  la pointe du jour. Je dnai ce jour-l  table
d'hte; j'tais habille en homme, et l'impression peu avantageuse que
je produisis sur un jeune officier qui arrivait  sa premire garnison,
eut des suites bizarres que je ne veux point passer sous silence.
C'tait un petit jeune homme tout gentil, tout guind dans son premier
uniforme; avec cela cependant un profil distingu, des yeux superbes et
les plus belles dents du monde. On attendait l'heure du dner, et le
jeune officier parcourait en long et en large la vaste salle  manger,
fredonnant avec un accent d'colier un air de bravoure, s'arrtant par
intervalles pour lorgner en fat plus exerc une jeune et belle femme
vtue en deuil, et assise avec une paysanne fort ge dans un des coins
de la salle, qui causait peu, fort bas, et qui paraissait fort interdite
des manires lestes et impertinentes du jeune officier: _Mi mangiava
l'anima_[3], comme disent les Italiens; je trpignais d'impatience. Il
faisait extrmement froid; la dame en deuil se tenait loin du feu, parce
que, pour en approcher, il lui et fallu se croiser avec l'officier, qui
parfois s'y arrtait, tournait sa chaise avec un air de prendre racine.
Je tenais, moi, le coin oppos. J'tais si bien dissimule par ma
cravate de couleur, et mon bonnet de loutre couvrait si bien mes yeux,
que l'on devait me prendre plutt pour un commis voyageur que pour une
femme; aussi, lorsque prenant piti de la gne et du froid que souffrait
la belle inconnue, je me levai et l'engageai  venir se chauffer  ma
place, le son de ma voix fit faire un saut en arrire au jeune officier.
La dame s'installa au coin de la chemine, et j'allai moi-mme prendre
une chaise pour sa vieille domestique, qui me fit force rvrences: tous
les voyageurs me regardrent avec surprise, mais avec intrt. Elle me
remercia avec une politesse exquise; et sa conversation tait en si
parfaite harmonie avec son extrieur distingu, que je me sus un gr
infini de m'tre dvoue  sa dfense: j'tais prte  devenir son
champion au besoin.

Le dner fut servi, et je me plaai  ct d'elle: le jeune officier se
trouva plac en face de nous  table. La dame, encourage par mon
accueil, me fit part de quelques circonstances de sa situation; elle
venait de perdre une soeur chrie, marie  un cossais; qui laissait une
petite fille de deux ans, qu'elle allait chercher  Namur o son
beau-frre tait mort de blessures reues  Waterloo, et cet enfant
tait rest en dpt chez la fille de la bonne femme que je venais de
voir avec elle. Et vous, lui dis-je, si jeune, comment vous exposer 
des voyages? comment ne pas confier cette mission  un parent,  votre
mari?

--Parce que la mort de ma soeur me laisse seule au monde; l'enfant
qu'elle me lgue est un bien qui doit me tenir lieu de tout, et dont je
ne puis confier le soin qu' moi seule.

Je la regardai, et rien au monde ne pourrait reproduire l'anglique
expression d'une sensibilit plus naturelle. Je crois aussi que mon
regard lui dit tout ce qu'elle m'inspirait d'intrt, car elle me pressa
lgrement la main, en me priant de vouloir bien causer plus intimement
dans sa chambre ou la mienne. Les manires de l'officier en question me
firent hter ce moment. Nous quittmes la table; et comme ma chambre
tait au premier, ce fut l que nous nous rendmes.

L'aimable voyageuse ne m'avait pas parl un quart d'heure, que j'avais
dj devin qu'elle tait du parti royaliste dans ses opinions; d'une
famille d'migrs, dont plusieurs membres avaient pri lors des
massacres des prisons de l'Abbaye. Je regardais et j'coutais cette dame
avec une inexprimable compassion me raconter les horreurs de ces jours
abominables; je pressais ses mains dans les miennes; mes larmes les
arrosrent quand elle me dit: Mes frres ont pri de la mme manire,
mes parens n'ayant pu emmener que ma soeur et moi. Marie  un tranger,
je devais me retirer avec eux  dimbourg. La guerre, ce cruel flau, la
guerre m'enleva tout. Ah! Madame, comment se peut-il qu'il y ait des
femmes qui se passionnent pour la gloire militaire? Elles doivent avoir
un coeur barbare!... Si l'on m'et dit pareille chose avec un air
sentencieux ou d'esprit de parti, j'aurais sans hsiter entam la
discussion du _pour_ et du _contre_. Mais l'accent tait celui du
regret, et les regards de l'trangre exprimaient une douleur si relle,
que je me serais crue vraiment barbare d'oser seulement lui dire que je
ne voyais pas absolument comme elle. Nous passmes une soire dlicieuse
et toute d'motions. La bonne vieille paysanne ne nous en causa pas une
mdiocre, par les dtails qu'elle nous donna de l'arrive du beau-frre
de la dame chez elle, de la cruelle position de sa femme qui avait enfin
succomb de douleur. C'est un bien trange penchant du coeur humain, que
cette sorte de plaisir qu'on trouve  s'abreuver de larmes,  dchirer
son propre coeur par des images douloureuses! Singulire volupt des
pleurs, dont l'amertume n'enlve jamais le soulagement! Le temps
s'coulait avec dlices au milieu de tant de pnibles rcits, lorsque
j'ouvris ma porte pour reconduire la dame. La pauvre femme, qui nous
prcdait une lumire  la main, jeta un cri d'pouvante, et laissa
tomber le bougeoir  la vue du jeune officier qui se glissait comme un
revenant prs la rampe de l'escalier. La petite dame tremblait, sa
camariste se signait; mais moi, plus aguerrie, je parlai  l'officier en
termes presque militaires sur l'inconvenance de sa conduite. Je me htai
de remettre ma compagne chez elle, o elle s'enferma avec la bonne
paysanne. J'tais  peine dans ma chambre, que l'officier sortit de la
sienne, vint droit  moi et me dit, avec un ton qu'il crut plaisant, des
choses qui n'taient que plates et ridicules. Je rpondis en lui
tournant le dos et en lui fermant ma porte. Interdit un moment, il
revint  la charge en frappant du pied. Je m'tais mise  crire, bien
rsolue de ne pas rpondre; mais impatiente au dernier degr de cette
longanimit d'impolitesse, pousse  bout par l'importunit de ses
propos qu'il trouvait moyen de continuer par la serrure, j'ouvre
violemment ma porte, repoussant le fluet apprenti de Mars, d'une main
vigoureuse, jusqu' la rampe de l'escalier, en lui disant: On peut fort
bien, Monsieur, vous trouver un sot, et ce ne sont pas ces gens-l qu'on
prend mme pour les tranges fantaisies dont si lestement vous croyez
toutes les femmes capables. Et aprs ce bel exploit je lui vrouille de
nouveau la porte au nez.

J'entendis bientt que le militaire battu et mcontent appela un des
garons de l'htel, qu'il eut une longue conversation avec lui. Ce
garon me dit plus tard qu'il s'tait amus  persuader au jeune
officier que j'tais un homme; que je profitais de ma mine un peu
effmine pour passer en Belgique sans passeport; que j'avais servi
l'usurpateur; que j'tais de l'arme de la Loire, un agent bonapartiste.
Le jeune officier, crdule comme on peut sans ridicule l'tre  dix-huit
ou vingt ans,  une premire anne de garnison, le jeune officier se
laissa imposer une conviction qui flattait son orgueil, parce qu'il
avait  coeur le soufflet reu. Quoi qu'il en soit, il s'en tira en
galant homme, en militaire franais, et moi en vritable mauvaise tte.
J'avais dit  mon voiturier d'tre prt avant le jour; il fut exact, car
il n'tait pas six heures qu'on vint m'veiller. Mais mon officier fut
encore plus matinal que lui; et rien ne saurait peindre ma surprise ni
l'accs de fou rire dont je fus saisie, en trouvant sur le plateau que
l'on m'apporta avec mon caf un cartel, dment en rgle, de celui  qui
ma vanit fminine n'avait pas d supposer de si belliqueuses
intentions.

Trs convaincue qu'avant l'engagement on en viendrait  l'explication,
je n'eus rien de plus press que d'accepter, et presque srieusement, en
relisant le billet, o un terme, dont je n'eus que plus tard
l'explication; me choqua au point que, certaine de recevoir la mort, je
me serais encore prsente sur le terrain sans sourciller. Le cartel me
laissait le choix de l'heure et du lieu, ainsi que _des armes_. Le
pistolet m'aurait convenu, si j'avais cru vraiment me battre; mais
l'pe m'a toujours paru plus noble, et je rpondis: Je n'ai pas
l'honneur d'tre un des _brigands de la Loire_, mais je porte un coeur
franais, et j'espre vous le prouver, mon petit sous-lieutenant,  huit
heures, au bas du rempart, porte de Bruxelles: j'ai mon tmoin et mon
pe.

Aussitt cette belle ptre envoye, je contremande ma voiture pour huit
heures seulement, route de Bruxelles. Aprs avoir satisfait mon htesse,
je courus dans la ville chercher l'ami du bon Sabatier, et lui contai,
en riant aux clats, mon aventure. Il tait aussi d'humeur peu
traitable, et, au lieu de s'opposer  ce duel, il voulait en partager et
mme en prendre seul les prils, pour apprendre au petit sous-lieutenant
 mieux distribuer les pithtes. Nous voil partis, et chemin faisant
mon tmoin ou mon dfenseur me disait: Vous battez-vous?

--Oui, en vrai chevalier.

--Mais savez-vous tirer?

--Pas aussi bien que Lamotte o Saint Georges, mais... _j'aurai trop de
force, ayant assez de coeur_.

Nous arrivmes les premiers, mais le jeune officier ne se fit pas
attendre; et, j'aime  le dire, son visage me parut embelli; ses
manires, son ton, tout avait gagn. Cela me fit penser au malheur des
prventions politiques: ce jeune homme tait trs brave, et il venait se
battre pour avoir voulu dnigrer la bravoure de ceux qui, pendant vingt
ans, avaient donn leurs preuves, et qu'il tait fait pour apprcier.

Les tmoins prirent nos armes; leur loquence s'puisa inutilement pour
empcher le combat. Le jeune sous-lieutenant mit bas l'habit; je fus un
peu plus lente, quoique prcautionne contre la reconnaissance de mon
sexe; et, toute rsolue  me battre comme si le terrain m'et inspire,
je noue aussitt mon foulard autour de mes oreilles, pour ne plus rien
entendre, et tant aussi mon habit, je suis en garde au mme instant. Le
fer est crois: l'officier fond sur moi par un dgagement que je pare
d'un contre de quarte. Voyant les choses si srieuses, mon tmoin crie:
Halte pour Dieu! c'est une femme. Aussitt mon jeune et brave
adversaire posant la pointe de son pe en terre, dit d'un air
stupfait: Comment ai-je pu vous mconnatre? Ah! Madame; comment
m'excuser? Nos tmoins arrangrent tout, et l'on se spara les
meilleurs amis du monde, en convenant de djeuner ensemble  onze
heures.

Mais l'vnement s'tait bruit par les caquetages du garon de
l'htel; et  peine avais-je pris un nouvel arrangement avec le
voiturier, que je vis arriver le planton du gnral de Jumilhac, qui
m'invitait  passer chez lui. Je savais cet officier gnral un ardent
royaliste, ennemi dclar de l'Empereur, et je m'attendais  une verte
semonce. Je me trompais fort: le gnral Jumilhac avait sinon beaucoup
d'esprit, au moins, infiniment d'usage et fort bon ton. Il fut on ne
saurait plus aimable; seulement, en me faisant l'honneur de m'inviter 
dner chez lui, il m'engagea fort  poursuivre ma route le lendemain,
crainte, disait-il plaisamment, de quelque rechute d'humeur martiale,
qui pourrait finir par mettre la garnison aux arrts.

Mais j'espre, lui dis-je, que le sous-lieutenant n'y est pas?

--Pour huit jours.

--Ah! c'est une affreuse injustice; c'est moi qui seule ai tort: ce
jeune officier est brave; je l'ai frapp, que pouvait-il faire? m'en
demander raison.

--Non, s'apercevoir de ce qui ne trompe personne: voir que vous tes
une femme.

--Mais, gnral, il y a dix-huit ans que je trompe les plus habiles; je
vous en prie, ne le punissez pas de mon extravagance. Et, grce  mes
instances, l'ordre des arrts fut rvoqu.

La dame qui avait t cause de tout tait partie. Il y eut djener
militaire  l'htel; et, pour qu'il ne restt aucun doute  mon
adversaire, je parus sous mes habits de deuil, en femme. Ce fut un
moment de triomphe, et un triomphe de coeur sans aucune vanit; car mon
jeune officier, restant comme extasi, rptait: Que ne vous tes-vous
montre ainsi, Madame; vous eussiez t l'objet de mon respect, en me
rappelant les traits adors de ma mre.

--Et vous, Monsieur, que ne vous tes-vous montr ce que vous tes
rellement; je vous aurais tmoign l'intrt bienveillant que vous
mritez d'inspirer. Il apprit aprs mon dpart que j'avais empch ses
arrts, et je reus  Bruxelles une lettre spirituelle et pleine de bon
sens; je pus  loisir faire des rflexions sur les jugemens prcipits;
car, certes, j'avais eu, je puis dire, la plus triste opinion de ce
jeune officier, et non pas sans quelque raison. Le dner chez le gnral
Jumilhac fut gai assez militairement; j'y vis un colonel qui fut fort
peu charm de m'y trouver, ayant quelque peine  accorder son dlire
pour la restauration de 1815 avec l'enthousiasme du 20 mars, mme anne.
Je me contentai de peindre toutes les _revues_ et _ftes_ o s'tait
montr mon dvouement, dont l'objet seul n'tait pas nomm. J'aime
tellement la franchise des opinions, que tout en me disputant avec le
gnral Jumilhac, j'admirais cette chevalerie de caractre quand il
s'criait: Oui! ma vie, mon bras, mon me, tout est aux Bourbons; et
s'il faut le prouver, n'en doutez point, nos rois lgitimes trouveront
dans l'occasion des braves qui vaudront ceux d'Austerlitz et de
Marengo. Nous nous sparmes les meilleurs amis du monde, et je pris
enfin  deux heures de la nuit la route de Wavres, o j'avais une
information  prendre avant d'aller au Mont-Saint-Jean. Je courus
cependant sans m'arrter.




CHAPITRE CLXIX.

Plerinage  Waterloo.--Le duc de Kent: gnrosit de ce prince.--Adle,
ou la folle de Waterloo.


En partant de Lille, je franchis la frontire sans avoir aucun plan bien
arrt; l'ami de Sabatier m'avait fait esprer de trouver peut-tre des
traces de l'objet de notre sollicitude  un petit hameau entre
Mont-Saint-Jean et le village de Haye-Sainte: je m'y laissai donc
conduire; aprs m'tre convaincue de l'inutilit de nos conjectures, par
rapport au gnral Mouton-Duvernet, je pris un enfant de l'auberge du
hameau pour me conduire  ce lieu de souvenir et de deuil, o sept mois
auparavant mon coeur se flattait encore de toutes les esprances, o je
faisais des voeux pour la victoire; lieux o je n'apportais plus que le
dchirant regret de n'y avoir point vu tomber le plus brave au milieu
d'une arme de hros. Je marchais au hasard, hlas! sans pouvoir faire
un pas qui ne me ft tressaillir, en foulant cette terre abreuve de
sang. J'tais si occupe de mes douloureux souvenirs, que je n'avais pas
remarqu un groupe d'trangers, dont je paraissais fixer singulirement
l'attention; j'avais conserv les habits de mon sexe, et mon deuil,
autant que mes manires, durent me valoir cette curiosit. J'avais
march  grands pas; je m'tais assise; on et pu, sans tre injuste, me
prendre pour folle. Je m'loignai  la hte; un de ces trangers se
dtacha du groupe, vint vers moi, et me barra pour ainsi dire le
passage; il y avait une motion touchante sur ses traits, nobles mais
altrs, et dans tout son aspect cet intrt des personnes doues de
quelques avantages extrieurs, et qui, je crois encore, succombent aux
maux de poitrine et dont le maintien, l'organe, tout exprime _la peine
de vivre_. L'tranger s'arrta devant moi; en voyant que c'tait, un
Anglais, mon premier mouvement fut du ddain; mais un regard sur cette
noble et ple figure le changea en vive compassion, que je me reprochai
presque d'prouver pour un des vainqueurs du Mont-Saint-Jean,
peut-tre!...

Les premiers accens acquirent cependant toute mon admiration au duc de
Kent[4] (car c'tait lui); il me tendit la main comme pour cheminer
ensemble; j'y posai la mienne sans penser que ce ft ni un signe
d'amiti, ni de pardon. J'tais dj trop sous le charme pour m'arrter
 une dcence de convention.

--Vous tes Franaise, soeur, veuve ou mre peut-tre d'un Franais
tomb ici? Vous ne sauriez croire, Madame, combien votre surprise 
notre aspect, cet loignement que vous n'avez pas su matriser, vous
lvent  mes yeux. Il y a courage et non pas ostentation  la franchise
de votre aversion pour les Anglais, pour les vainqueurs du 18 juin.
Tchez, Madame, de n'y pas joindre une prvention injuste; tchez de
vaincre ce sentiment en ma faveur, car j'ai un bien vif dsir d'tre de
vos amis.

Je traduis les propres paroles de ce prince anglais; car, en ayant
montr toute mon opinion, je crois ne pas me donner envers personne le
tort d'une haineuse prvention d'esprit de parti. Le duc renvoya sa
suite,  l'exception d'un homme d'un ge mr, et que je sus plus tard
tre un savant dessinateur, qui m'avait crayonne dans l'attitude o
j'tais lorsque le duc de Kent m'aperut, mon chapeau pass au bras, mes
cheveux en dsordre autour de ma tte, et mon vtement non serr au cou,
en forme d'une robe de religieuse. J'ai, en 1823, achet une
lithographie  Paris, qui me reprsentait exactement, except qu'on a
beaucoup embelli le visage. Les paroles si bienveillantes, l'intrt si
flatteusement tmoign, oprrent facilement sur un caractre aussi peu
haineux que le mien, et j'avoue que j'prouvai une orgueilleuse
consolation  parler librement de mes regrets,  montrer tout mon
enthousiasme pour notre arme au frre du roi d'Angleterre. Il y a un
attrait irrsistible dans tout ce qui sort de la ligne commune, et du
moment que mon imagination est en jeu, je ne me guide plus que par ses
inspirations. Le duc de Kent me dit qu'il tait venu avec le projet de
visiter tous les villages environnans, surtout les postes que le
marchal Ney avait occups. Si prs de douloureux vnemens, je ne
pouvais, sans tressaillir, entendre ce nom chri et prononc avec
l'accent de l'hommage par une bouche ennemie; ce fut trop pour ma
prudence, et je demandai en sanglottant d'tre du plerinage du
souvenir. Le duc de Kent observait dans cette tourne le plus strict
incognito. Je renvoyai mon voiturier, lui donnant ordre pour dposer mes
malles  Bruxelles, aprs avoir toutefois chang mes vtemens de deuil
contre mes habits d'homme, pour moins embarrasser et tre moins gne
moi-mme. Le duc tait en calche, et deux domestiques seulement
conduisaient des chevaux de main.

Notre tourne fut de sept jours:  Gosselies, dernier village o Ney
avait culbut l'ennemi, avant l'attaque des Quatre-Bras, le 16, il nous
arriva une scne singulire qui nous fit sentir qu'on ne brave jamais
impunment les convenances, et que les gens qu'on appelle _peuple_ en
ont, pour ce qui touche au coeur, le sentiment profond. Partout dans ces
villages, quand le duc de Kent faisait des questions sur les Franais,
les rponses furent autant de chants  leur gloire. Il arrivait mme
quelquefois que ceux qu'il interrogeait, ne pouvant ou ne voulant
dguiser leurs regrets pour les vaincus et la haine des vainqueurs, lui
rpondaient, eh feignant de ne pas le reconnatre pour Anglais, des
choses qu' Paris on n'aurait os dire, et dont je voyais avec
admiration que la fiert plaisait au noble caractre du duc de Kent. 
Gosselies, au moment o nous allions remonter en voiture, un des
domestiques du duc lui dit quelque chose en anglais, que je ne compris
qu' moiti. Il me l'expliqua aussitt aprs avoir donn des ordres pour
dteler. Je ne vous demande pas si cela vous arrange; je croirais vous
faire injure. Il est question d'tre utile  une femme malade qui est
ici soutenue par les bons coeurs amis de vos braves; nous allons la voir
et la secourir, venez. Et il prit mon bras, m'entranant sans attendre
ma rponse. Nous arrivmes  une espce de masure ou, sous les vtemens
dlabrs de l'indigence, nous trouvmes un coeur digne des beaux jours ou
l'amour de la patrie faisait braver la torture et la mort. C'tait une
femme de soldat de la grande arme; elle pouvait avoir alors quarante
ans; grande, fortement muscle, laide, et le maintien hardi. Elle avait
t entrane par le mouvement de retraite du 18. Vers Beaumont, foule
aux pieds des chevaux et abandonne, elle dut la vie  un bon paysan qui
la mit sur sa charrette et la conduisit chez lui. On la saigna, et elle
se rtablit assez pour se lever; mais ses membres, frapps par la chute
et les coups qu'elle avait reus, taient rests inhabiles  une
occupation quelconque; et la malheureuse Adle (son nom), sentant
qu'elle tait une charge pour ses pauvres htes, avait tent de se
donner la mort. Elle avait inspir un intrt sincre aux bonnes gens
qui l'avaient recueillie; ils lui firent sentir le fort d'une pareille
conduite, le chagrin et les dsagrmens qui en rsulteraient pour eux,
et Adle promit de vivre. Elle devint plus tranquille, ne courait plus,
s'occupait  veiller les deux enfans en bas ge de ses htes, et payait
ainsi en quelque sorte, par ses soins, le bienfait de leur hospitalit.
Tout le village aimait Adle; tous  l'envi lui faisaient raconter sa
vie militaire. Fille d'un caporal et femme de soldat, depuis l'ge de
sept ans, Adle ne connaissait d'autre vie que celle des camps; partout
elle avait suivi les drapeaux franais, partout elle avait partag les
fatigues, les prils de ces hommes dont on peut dire:

     Ils ont brav les feux du soleil d'Italie,
     De la Castille ils ont franchi les monts,
     Et le Nord les a vus marcher sur les glaons
     Dont l'ternel rempart protge la Russie.

Un malheur vint changer en misre la pauvret des htes d'Adle. Le
mari, ayant dans une dispute voulu sparer d'autres ouvriers, ses
camarades, reut un coup qui le priva de la vue; sa femme, jeune et
jolie, disparut avec un tranger, et Adle se dvoua  solliciter la
piti des bons coeurs pour l'homme honnte qui lui avait donn une si
grande preuve de la gnrosit du sien. Tout ce qui passait  Gosselies
allait voir Adle; mme dans les environs on parlait d'elle; les uns
comme de la folle de Waterloo, les autres comme de la veuve de la grande
arme; et tous ceux qui arrivaient, guids par la simple curiosit, ne
quittaient la masure qui abritait Adle, son hte et ses deux enfans,
qu'attendris, tonns du rare assemblage des qualits les plus nobles
sous les livres de la pauvret et les dehors rudes et grossiers de la
dernire classe du peuple. Le duc de Kent tait facile  reconnatre
pour Anglais; et Adle, en se dvouant pour son malheureux hte, avait
stipul qu'elle ne solliciterait que la piti des Franais, et qu'elle
aurait droit de repousser toute aumne trangre. Cette condition,
qu'elle, remplissait avec une sorte d'orgueil, la consolait,
disait-elle, de sa triste existence de mendiante.

Le domestique du duc l'avait prvenu de tout cela, et il me disait;
Vous allez entrer seule, et soyez mon aumnier; remettez-lui, avec
ceci, de quoi acheter une chaumire et vivre quelques jours tranquille.
Il me donna un rouleau de guines. Au moment o j'allais heurter  la
porte du triste rduit, Adle parat pour aller, avec le plus jeune des
enfans,  sa place sur la route de Frasmes  Mellet; elle s'arrta avec
surprise; et, ayant aperu le duc, elle me prit aussi pour une Anglaise,
et repoussa ma main et mon offre de service. Elle me dit: Je n'en
accepte point des ennemis de la France; un pain que je devrais  un
Anglais, un Prussien ou un Cosaque, m'toufferait; j'aimerais mieux
mcher une cartouche et y mettre le feu moi-mme.

--Prenez, Adle; vous vous trompez, je suis Franaise.

--Vous, je commence  le voir; mais ce Monsieur est Anglais (dsignant
le duc), et je n'en veux pas davantage de votre argent. J'ai le coeur
plus franais que vous; car vous m'avez bien l'air d'une de ces bonnes
_luronnes_ qui suivaient nos gnraux quand il y avait des ftes et de
l'or  attraper, et qui ont port l'amour qu'elles avaient pour _les
napolons d'or_ aux guines des soldats de _Wellington_. Allez, allez,
vous n'aurez pas le plaisir de dire: J'ai fait l'aumne  _la folle de
Waterloo,  la veuve de la grande arme_.

Le duc regardait cette femme avec une sorte d'admiration, que je trouvai
trop indulgente; et je fus plus que confuse lorsque, s'approchant de
lui, elle lui dit: Monsieur l'Anglais, il y a beaucoup de Franaises,
comme Madame que voil, qui sont toujours du parti du vainqueur; mais
s'il y en avait eu seulement dix comme moi, vos soldats eussent t
rtis comme vos biftecks au bivac du bois de Boulogne, ou comme vous
ftes autrefois rtir la pauvre Jeanne d'Arc, parce qu' elle seule elle
valait mieux que la moiti de vos armes. Et sur ce petit trait
d'rudition brutalement patriotique, Adle nous quitta avec un vritable
maintien de port d'arme.

Le duc, qui tait aussi sens que bon, me dit: Il y a quelqu'un dans la
chaumire; il faut faire  cette femme malheureuse du bien en dpit
d'elle-mme. Nous trouvmes un homme infirme, aveugle et perclus; je
portai seule la parole: le duc regardait, visitait ce lieu de misre.
Brave homme, voil, dis-je, une bien forte somme que plusieurs
officiers franais m'ont charge de donner  Adle,  condition
d'acheter ici, aux environs, une petite ferme, et y vivre avec vous et
vos enfans; nous viendrons vous voir quelquefois.

--Ah! mon Dieu, Madame, s'il y a 600 fr., nous rachterons mon champ,
ma bonne chaumire, l-bas, et nous serons tous riches; mais cela ne se
peut pas, il faudrait un _roi_, un _empereur_, un _gnral_ (la chute
fit sourire le duc), pour nous donner une somme comme .

--Mon brave homme, il y a la moiti de plus; tes-vous content?

Le pauvre homme voulut se jeter  nos pieds; je l'en empchai, et lui
demandai s'il avait quelqu'un de confiance: il nous indiqua le gendre du
maire. Le duc laissa quelque argent  l'enfant qui tait rest  la
garde de son pre infirme, pour aller acheter la nourriture dont ils
avaient grand besoin, et nous passmes une partie de la journe 
terminer l'affaire du rachat ou rentre en possession: tout bien conclu,
il restait plus de 500 fr. pour partager entre les acqureurs. Le duc
fit retenir deux logemens  l'auberge, et nous rsolmes de ne repartir
que le lendemain, pour voir l'effet de la surprise d'Adle. Hlas! nous
n'en pmes jouir, et celle qui paya la noble gnrosit du duc fut
pnible et peu mrite.

Le village avait t en un moment au fait de la fortune arrive au
pauvre aveugle et  la folle de Waterloo. Adle avait un lieu fixe o,
assise tous les jours, elle ne sollicitait pas, mais obtenait  son seul
aspect d'abondantes aumnes; les commres du village y coururent lui
dire qu'un Monsieur et son fils taient  la chaumire de l'aveugle;
qu'ils avaient port de l'or tant et plus au notaire, que le champ de
l'aveugle tait rachet; qu'il avait encore Dieu sait combien de pices
de reste, et que tout cela tait  moiti pour elle et l'aveugle. Adle
devina trs bien que le Monsieur et son fils taient ceux  qui elle
avait le matin parl avec tant de rudesse; elle se fit mieux tout
expliquer en se rendant vers le soir  l'entre du village: tout y tait
en rumeur sur la fortune si inespre du pauvre aveugle et de la folle
de Waterloo. En apercevant cette dernire, on courait vers elle;
c'taient des flicitations  n'en plus finir.

Adle, bonne Adle, c'est vous qui lui avez port bonheur, lui
disait-on, entre autres tmoignages d'estime et de joie.

Je lui porterai bonheur tout--fait, disait-elle  voix basse, et d'un
air calme et rsolu.

Elle conduisit la petite fille de son hte chez une pauvre femme, lui
disant qu'elle allait venir la prendre. On ne revit pas Adle, et la
consternation fut plus grande, lorsqu'on eut la certitude de sa
disparition, que ne le fut la joie de la fortune inespre qui fut cause
de la fuite de cette singulire crature. Lorsque, le matin de fort
bonne heure, le duc me fit demander comment nous devions nous y prendre
avec l'trange et fire Adle, j'allais lui proposer de me rendre seule
 la chaumire; au moment mme arriva le gendre du maire, que l'infirme
avait fait appeler pour l'instruire de la fuite d'Adle. Nous tions
tous consterns; le duc devina ce que je n'avais pas voulu dire.

C'est un grand et noble caractre, cette femme, disait cet homme
aimable et bon; elle a devin d'o vient la fortune de son hte, et fuit
plutt que d'accepter un bien d'une main qu'elle regarde comme celle
d'un ennemi de sa patrie; de pareils sentimens eussent honor une
Romaine, et placent bien haut cette malheureuse femme.

Avec quel sincre enthousiasme je remerciai le prince anglais d'admirer
ainsi une femme qui poussait envers lui ses patriotiques regrets jusqu'
l'injustice. Nous discutions encore, quand un petit paysan vint demander
une dame habille en homme, qui tait avec un Anglais. Je suis sr, dit
le duc, que c'est un message de la fire Franaise. On introduisit le
petit paysan: il arrivait des environs de Frasnes, et me remit une
lettre qui prouva que le duc avait devin juste. En la transcrivant, je
ne me crois pas permis de ridiculiser l'orthographe, car le duc pensa,
comme moi, que des sentimens tels que ceux de la malheureuse Adle
pouvaient se passer des grces et de la puret du style.

LETTRE D'ADLE.

     Le jour de la droute fatale du 18 juin, o, foule sous les pieds
     des chevaux, abandonne mourante, recueillie par la piti du
     pauvre, je n'avais plus d'espoir au monde que cette piti, j'ai
     moins souffert, j'tais moins malheureuse qu'aujourd'hui; je
     vgtais du moins aux environs de la terre qui dvora nos
     immortelles phalanges; je pouvais errer libre sur leurs tombeaux;
     je pouvais maudire ces _hros du nombre_, si insolens pour notre
     dfaite, et si petits trente ans devant nos baonnettes
     victorieuses. Je pouvais m'asseoir sur ce tertre, o j'ai tenu la
     main glace de mon Henri, pendant que son corps mutil
     disparaissait dj sous la terre qui le couvre avec ses camarades
     de gloire et de mort. J'tais pauvre, mais heureuse; le pain ne
     nous a jamais manqu, et je ne l'ai demand qu'aux Franais qui ne
     foulent qu'avec respect les terres du Mont-Saint-Jean. Vous
     arrivez, vous tes Franaise, et vous osez venir  Waterloo dans
     les bras d'un Anglais? N'avez-vous point de honte? Si vous avez
     aim nos braves, osez-vous bien venir fouler leur cendre avec un de
     leurs ennemis, ennemis jurs de la France? Et, si vous aimez vos
     rois, pouvez-vous oublier l'horreur que doivent les royalistes aux
     hros de Quiberon. J'y tais: j'ai vu foudroyer les malheureux
     Vendens qu'pargnait le feu des rpublicains, je les ai vus
     foudroys par le canon des perfides Anglais; leur nom m'est en
     horreur, et leur vue m'est fatale. _Le geolier de Napolon est
     anglais, ce mot seul immortalise ma haine pour eux_; la mort et la
     misre me paraissent mille fois prfrables au chagrin de leur
     devoir de la reconnaissance. Je ne vous remercie point pour le
     malheureux Jacques, car votre or le prive d'un coeur dvou, d'un
     coeur franais, et l'or de l'Angleterre n'est bon qu' payer des
     tratres. Je maudis vos funestes bienfaits.

     ADLE,

     Veuve d'un brave, mort  l'attaque de la Haye-Sainte.

Le duc et moi restmes  nous regarder; aprs avoir encore relu cette
trange ptre, il fit rcompenser gnreusement le petit paysan, qui
nous disait: Que la _folle de Waterloo_ tait alle  Beaumont avec une
de leurs charrettes, qu'on lui avait donn beaucoup d'argent aprs
qu'elle eut fait lire sa lettre  un Monsieur  la table de la
diligence, qui lui en avait crit une, et que la folle avait pleur en
la recevant, mais pleur de joie (ajoutait le petit). Le duc me dit:
nous pouvons nous flatter qu'en France on nous rend plus de justice.

J'avoue que, le voyant si excellent, si aimable, l'admiration pour ses
qualits, et le respect d  sa naissance, et ma franchise naturelle, me
mirent dans un embarras qui cependant me prouva que j'avais affaire  un
homme d'un grand mrite et de beaucoup d'esprit. Je lui avouai qu'avant
de l'avoir rencontr j'aurais applaudi  la rudesse des aveux d'une
haine que, jusque l, j'avais eue comme Adle, haine qui n'tait pas
teinte pour la gnralit, mais qui admettait de nobles exceptions.

Ne me flattez jamais, Madame; soyez telle que lorsque, avec plus de
biensance, mais aussi nergiquement, vos regards me prouvrent tout ce
qu'a trac la main de cette infortune. Croyez-moi, un vritable Anglais
n'estime rien tant que le patriotisme, l'amour du sol natal. Si Napolon
et russi  soumettre l'Angleterre, les femmes de Londres n'eussent pas
reu avec des couronnes et des cris de joie les troupes trangres dans
les rues de Londres. Occupons-nous d'abord du pauvre infirme:
voulez-vous lui aller confirmer que tout est  lui? Nous n'avons pas
besoin de recommander Adle; si elle revient, elle trouvera toujours
amiti et secours ici.

J'y fus, et malgr l'heureux changement, je trouvai tout le monde
constern. Je le dis au duc: Ah! rpondit-il, cette Adle ne doit
effectivement rien ambitionner; elle est chrie par des coeurs
reconnaissans. Il me parut attrist par cette rflexion, car un sombre
nuage passa sur sa noble physionomie. Ah! lui dis-je, ce n'est pas
vous, M. le duc, qui devez rencontrer des ingrats. Je ne sais ce que je
n'aurais invent pour le distraire de sa mlancolique proccupation;
oui, sans que la prvention o j'tais contre les Anglais me part une
injustice depuis que j'avais entendu le duc de Kent exprimer avec tant
de loyaut son admiration pour nos armes, parler sans haine de leurs
illustres chefs, j'aurais cru manquer  toute convenance et au
savoir-vivre si je n'eusse loign, au lieu de les chercher, les
occasions de manifester mon opinion. Mais, faisant route avec lui pour
Bruxelles, il se prsenta un cueil  ma rsolution, o toute ma
prudence choua; et cet cueil, qui livra  cet homme noble et sensible
le secret de ma vie et de ma mortelle douleur, ne devint pour moi qu'un
motif de joindre  une haute estime une douloureuse reconnaissance pour
la gnreuse compassion que le duc de Kent montra en faveur d'une si
haute infortune; il m'apprit la dmarche de Mme la marchale Ney, 
l'poque du procs. Cette pouse infortune s'tait confie  la bont
d'un grand caractre, et avait crit  un prince franais, pour le
supplier de rendre le rgent favorable  la cause de son poux. J'ai une
copie de la lettre: le prince franais rpondit de la plus noble manire
 cette confiance; il crivit au rgent pour l'engager  faire
comprendre le marchal, prince de la Moskowa, dans la convention du 12.
Cette lettre ne fut connue qu'en Angleterre, me disait le duc de Kent;
elle y produisit un effet bien honorable  celui qui l'crivit, aussi
bien que pour l'illustre et malheureux guerrier qui en tait l'objet.
Si vous aviez entendu ce qu'on disait au sujet du marchal Ney, vous ne
croiriez pas, Madame, la nation anglaise ennemie de la gloire si
brillante de la vtre; et le duc me cita plusieurs dmarches faites
pour favoriser et appuyer prs du rgent la noble et gnreuse dmarche
du prince franais. Si sa grce et dpendu de moi, disait-il, j'aurais
mis mon orgueil et mon bonheur  sauver une si belle vie.

Depuis qu'il parlait du marchal, mon motion tait visible et allait
croissant:  cette assurance, je n'en fus plus matresse; je saisis la
main de cet ennemi gnreux, et la pressai fortement contre mon sein que
soulevaient mes sanglots. Le duc, fixant comme avec surprise ses regards
sur moi, me dit: Grand Dieu! qui tes-vous?... Se pourrait-il que vous
fussiez la veuve infortune du marchal?...

--Ah! M. le duc, y songez-vous; serais-je ici? m'eussiez-vous trouve
seule?... Madame la marchale gmit au milieu d'une famille qui l'adore;
elle est entoure des respects dus  son rang, et  une si haute et si
irrparable infortune. Madame la marchale est aussi beaucoup plus jeune
que moi; elle se doit  ses fils, au monde et aux convenances. Hlas!
son deuil mme doit avoir de la prudence. Moi, je suis seule; oh! bien
seule au monde! Mon dsespoir est ma seule convenance, et je m'y livre
et vis avec ma douleur, sans m'inquiter si je choque les usages et
l'opinion reue! Que m'importe ce qu'on pense de moi; ce qu'on dit! il
n'est plus... ma vie vritable s'est teinte le 7 dcembre; toutes mes
esprances de bonheur et d'avenir se sont brises contre un cercueil...

--Pauvre infortune, oh! combien vous me devenez chre! Combien,
combien avec ce coeur brlant, cette dlirante imagination, vous avez d
souffrir de morts!...

--J'ai eu tous mes maux, et sa mort, je l'ai vue et... j'existe!... Je
n'tais plus  moi. Ah! M. le duc, la douleur ne tue pas...

Il tenait mes mains, il les pressa fortement contre son coeur, et, les
regards fixs sur les miens, il me dit: Vous m'avez surpris, tonn;
j'avais une vive curiosit de vous connatre; ds ce moment, je ne sens
plus que l'ardent besoin de vous tre utile; je puis quelque chose, et
tout ce que je puis vous est offert et acquis. Et toute sa noble et si
touchante physionomie confirmait son offre bienveillante; il fut
satisfait, je crois, de l'expression de ma reconnaissance; car ses
regards me le dirent: je ne pus m'empcher de lui faire part des
rflexions que me fit natre notre rencontre... Convenez, M. le duc,
qu'il y a dans ma destine du vraiment extraordinaire; je me demande si
je suis bien veille, lorsque je pense aux sept jours qui viennent de
s'couler, et  me voir ici assise familirement dans la voiture et avec
le frre d'un roi rgnant. En vrit, M. le duc, je crains d'avoir un
peu abus de votre excessive bont.

--Ma chre dame, un _frre de roi_, quand il ne vaut pas mieux, est
bien prs de valoir infiniment moins qu'un homme ordinaire; et je pense,
et gnralement les princes de ma famille, que pour valoir quelque chose
de plus il ne faut pas placer entre les hommes et le trne les sottes
entraves de l'tiquette: vous m'avez dit que vous dsirez voir Londres;
vous y verrez, le roi sans garde, sans suite, et sans tre moins
respect ni moins chri. Une chose que j'ai souvent remarque moi-mme
dans mes courses, un matelot, un homme du peuple arrive au milieu de ses
pareils, s'il veut dire qu'il a vu le roi, il crie  ses amis: _J'ai vu;
je viens de voir Georges_; et  ces mots, tous les chapeaux ou bonnets
sont ts spontanment; si par bonheur il y a eu quelque mot ou quelque
trait de bont  citer, ce sont alors des _god save_  n'en finir et qui
partent du coeur.

--Ah! M. le duc, vous voulez me faire chrir les Anglais en me forant
de les admirer! J'y aurais du penchant, si je pouvais oublier les lieux
que nous venons de visiter et... le prisonnier de Sainte-Hlne!

--Ma chre dame, je vous estimerais moins, si vous pouviez cesser
d'tre ce que je vous ai vue prs de Mont-Saint-Jean. Nous n'tions
plus qu' une lieue de Bruxelles, et sachant que j'y trouverais
quelqu'un qui depuis plusieurs jours, d'aprs ma lettre, devait guetter
mon arrive (j'aurais t un peu embarrasse d'tre vue par un parent du
malheureux Boyer Peyreleau dans la voiture du frre du roi d'Angleterre,
et j'tais fort embarrasse aussi pour dire  celui-ci que je voulais me
soustraire  l'honneur d'arriver avec lui), je pris encore en cela le
parti de la franchise, et fis bien; car j'y gagnai des conseils amicaux
et des marques d'un intrt que j'apprciai. Mon voyage, M. le duc, lui
dis-je, a un but srieux, et qui m'intresse beaucoup. J'ai eu le
plaisir de vous le dire; mais je ne vous ai pas avou toutes les
relations que j'ai  Bruxelles, ni ne le puis, M. le duc; car ce secret
n'est pas le mien. Je dois  ces relations de ne pas tre vue d'une
faon qui m'honore, mais qui pourrait inquiter ou du moins surprendre
mes amis, et je dsirerais descendre  une petite distance de la ville,
et...

--Je vous comprends parfaitement. J'allais vous proposer de vous
conduire rue de l'Empereur, montagne de la Cour, o vous seriez bien
chez de bons et honntes Flamands; mais puisque vous tes attendue, vous
aurez un logement arrt. Eh bien, crivez-moi; voici mon adresse.
coutez, vous m'inspirez un intrt extraordinaire, parce qu'en vous
tout est hors du commun de la vie. Je respecte vos secrets, je ne vous
en parlerai jamais; mais laissez-moi l'espoir de vous voir, celui de
vous prouver mon amiti sincre, et promettez-moi de la prudence pour
vous-mme. Aprs tant de chagrins de coeur, croyez-moi, n'assombrissez
pas le reste de votre vie par les terribles craintes et les dangers
rels des relations politiques... Du reste, en tout comptez sur moi,
et... n'oubliez pas l'Anglais du Mont-Saint-Jean.

--Jamais, M. le duc, jamais. Je vous crirai ds demain.

--J'y compte, et vous pouvez compter sur moi. Adieu...

--Non, M. le duc, au revoir.

Et un lger et brillant quipage l'loigna de ma vue; pendant qu'un
funeste pressentiment oppressait mon coeur... Hlas! il tait dans ma
destine de pleurer tous les objets de mon admiration et de mon estime!
Un an ne s'tait pas coul que dj je versais des larmes prs le
cercueil de ce royal bienfaiteur, ce gnreux ennemi que le sort m'avait
envoy comme un consolateur sur le champ du deuil et du souvenir.




CHAPITRE CLXX.

Arrive  Bruxelles.--Cambacers  Saint-Gudule.--L'officier 
demi-solde.--Dpart pour Paris.--Je retrouve Lopold.--Voyage  Lyon et
 Marseille.--La plerine de la Sainte-Baume.--Le chteau d'If.--Retour
 Lyon.--L'ami de Mouton-Duvernet.


Jamais prcaution ne fut prise plus  propos que la mienne. Je trouvai
mes amis  une petite distance de la porte, et si je fusse arrive dans
la voiture du prince anglais, les commentaires sur cet honneur insigne
eussent t longs, et ils auraient bien certainement nui  la cordialit
de l'accueil. L'ami de Boyer tait depuis peu en Belgique; il l'avait
parcourue dans tous les sens, et il me donna la certitude que le gnral
Mouton-Duvernet, non seulement n'avait pas eu le bonheur de s'embarquer,
mais qu'il n'avait mme paru dans aucun des ports du pays. Un joli petit
logement avait t retenu prs la porte d'Anvers, non loin d'un jardin
public, espce de Tivoli belge, o se donnaient d'assez belles ftes; on
m'y conduisit comme en triomphe. J'arrivais de Paris, et on pouvait, 
cette poque, tout dire en Belgique. On y parlait tout haut et presque
sur les toits. L'ami de Boyer paraissait accabl par la conviction de la
perte de Duvernet. Nos communications duraient encore  la fin de
novembre. Depuis, tout moyen de correspondance est devenu impraticable.
Mouton, dans ces circonstances si difficiles, ne peut renoncer  cette
insouciante sincrit du brave qui croit toujours que sa fortune, son
courage et son honneur seront plus forts que le gnie de la
proscription. On ne peut avoir des amis plus actifs que les siens. Eh
bien! nos efforts ne le sauveront pas de lui-mme.

--Il se donnerait la mort?

--Non; mais il ngligera toutes les prcautions qui pourraient nous
aider  le faire chapper au sort qui l'attend. Que fait-il en France?
Que n'est-il dj parti, embarqu pour l'Amrique.

On parla ensuite de tous nos exils volontaires et autres; l se
trouvait un personnage pour qui j'avais une lettre de M. Sabatier,
personnage fort distingu, fort connu, et que je ne dois pas nommer ici.
Son existence est tellement un contraste avec celle du proscrit de 1816,
que je ne crois pas qu'il me st gr de relever en lui la _gloire de
l'exil_. Je dois agir ainsi pour une autre raison encore: je dois  cet
homme un souvenir de juste reconnaissance pour l'accueil que j'en reus
alors, et des soins qu'il se donna pour nos amis.

Monsieur *** parlait parfaitement italien, et s'il _me lit_ (car on lit
quelquefois  la cour), il se rappellera qu'au sujet des condamns pour
opinion, en me parlant de la ncessit de passer les mers, il me citait
ce vers de l'_Agamemnon_ d'Alfieri:

     Un istesso paese non cape chi di Thieste nasce e chi d'Atreo[5].

Qu'il me paraissait grand et digne, lorsque, parlant de notre gloire
franaise et de nos cruels revers sur une terre d'exil, mais
hospitalire aux braves, il trouva dans le Corneille de ma patrie cette
citation qui exprimait ses sentimens... d'alors. J'ai revu cette mme
personne en 1825; il a fallu que je fusse bien change _extrieurement_,
car il m'a t comme impossible de me faire connatre, tout en prouvant
que mes sentimens taient les mmes. Ce militaire tait ou du moins
avait t en relation avec le baron de Mont-Brun, non pas celui qui
mourut en 1812, mais son frre, celui qui, aprs s'tre acquis quelque
rputation  Lunville contre les Russes, prouva un chec qui le
conduisit  une forte disgrce, en se repliant sur Fontainebleau, dont
il gardait la fort. Ce baron de Mont-Brun fut un des juges de
Boyer-Peyreleau. On savait que j'avais beaucoup connu le brave Mont-Brun
dans la campagne de Russie, et, supposant que mes relations pouvaient
s'tendre aux deux frres, on voulut me questionner sur beaucoup de
choses. Je ne savais mme pas que le brave Mont-Brun et eu un frre,
et, aux dtails que me donnrent ces Messieurs, je ne l'aurais pas
reconnu pour tel.

On me demanda ensuite de me charger de parler  Cambacrs, pour
l'intresser  une souscription en faveur des officiers qui taient
arrts dans leur dpart pour l'Amrique, par une soustraction affreuse
que venait de leur faire un individu en qui ils avaient un peu trop
lgrement plac leur confiance. Je vis ces trois messieurs le
lendemain, et l'espoir de pouvoir tre utile me rendit toute l'activit
qu'une terrible catastrophe avait sembl anantir chez moi. Le soir mme
je dposai deux lignes  la belle maison qu'occupait
l'ex-archichancelier de l'empire, et le lendemain matin, sous mon
modeste vtement de deuil, je me fis annoncer chez lui. Un valet de
chambre, vtu comme un quaker hollandais, me rpondit que _le prince_
tait  _la messe_ et ne reviendrait de l'glise que vers une heure (il
en tait huit et demie). Je crus un moment  la folie de cet homme ou 
une de ces mystifications que les valets de l'opulence se permettent
comme passe-temps. Je demande, lui rptai-je, _le prince
archichancelier_; comprenez-vous?

--Oui, Madame,  merveille; et j'ai l'honneur de vous rpter que le
prince est  l'glise.

--Il y a donc aujourd'hui quelque grande crmonie?

--Non, la messe tout bonnement, comme tous les jours.

--Et le prince va  la messe?

--Il n'y manque jamais, Madame.

--Et il reste  l'glise de huit jusqu' une heure?

--Mais il y retourne souvent pour entendre les _vpres_.

-- quelle glise?

-- Saint-Gudule.

Je sortis fort tonne de chez le religieux archichancelier, et, je ne
sais pourquoi, agite de la crainte de ne pas russir dans ma dmarche,
non que je veuille dire que l'observance de la religion rende
insensible, loin de moi un pareil blasphme, mais il y avait, dans cette
conversion de Cambacrs une ostentation telle que je n'osais presque
plus rclamer un sentiment gnreux et bienveillant de celui qui
affichait  outrance une si subite vocation dvotieuse.

Voulant toutefois me convaincre avant de me laisser aller  mon
imagination, je montai  Saint-Gudule, cathdrale de Bruxelles.  peine
entre, que, de l'glise principale, je vis agenouill sur le marbre,
dans l'humble posture du pcheur pnitent, vtu non en moine, mais comme
son valet de chambre, en quaker hollandais, habit brun, et norme
chapeau qui tait pos devant les genoux du prince Cambacrs,
ex-archichancelier de l'empire franais. Depuis le _fatal_ dcembre, je
n'tais pas entre dans une glise catholique sans motion ni intention
de prier Dieu; mais, je l'avoue, aucune ide attendrissante ni pieuse ne
tint dans mon coeur  la vue de cet tonnant changement, qui fit faire
malgr moi  mon souvenir un terrible pas rtrograde. Place  peu de
distance et en face de l'ex-dignitaire de l'empire, je le regardais et
me demandais encore: Est-ce bien lui? Une laideur, passe en proverbe,
ne pouvait laisser subsister le doute, et je me bornai donc  observer.
Le prince archichancelier n'est plus, et je crois faire une prire pour
son me en souhaitant que tout ce que je lui vis faire d'exercices
extrieurs d'humilit, de repentir et d'extases, fut le rsultat d'une
conversion sincre et d'une foi pure.

Je crus ne pas devoir tirer le prince de sa pieuse attitude, en
m'offrant  lui subitement et en rveillant, par ma vue, des souvenirs
mondains qui paraissaient si loin de lui, et je le laissai, sortir
devant moi. On monte  l'glise de Saint-Gudule par une longue suite de
marches en pierre; la moiti de l'espace tait envahie par des mendians;
l'effet que produisit sur cette foule en haillons la vue de Cambacrs
me redonna, pour le sort de mes amis, un espoir que les apparences d'une
dvotion outre avaient fort affaibli. De toutes parts, les mains
s'levrent pour demander, et toutes se fermrent sur une large aumne;
toutes les voix bnirent le Franais charitable que je suivis des yeux.
Il faut rellement que la bienfaisance et la vertu aient une beaut bien
communicative, car, dans ce moment-l, j'tais tente de trouver
Cambacrs d'une figure supportable. Je le vis lentement descendre les
degrs et prendre le chemin du parc; je rsolus de demander ma premire
audience au hasard. Je devanai l'illustre promeneur, je me trouvai en
sa prsence au moment o il tournait vers le ct du thtre du parc.
Mes douleurs et mon lugubre vtement avaient bien pu me changer, mais il
y avait trop peu de temps que nous nous tions vus  Paris pour que je
pusse tre mconnaissable aux yeux de l'archichancelier; aussi fus-je
bien tonne de sa surprise, et de nouveau je tremblai pour la cause
qu'on m'avait confie, et je me disais: l'aumne mme aurait-elle ses
hypocrites?

Enfin, lorsque j'eus, par toutes les dsignations possibles, forc la
mmoire de l'ex-dignitaire de l'empire  reconnatre l'amie du comte
Regnault de Saint-Jean-d'Angely et la _fama volat_ de Napolon, ce
furent des empressemens  se dbarrasser de moi, auxquels j'eus, par
seule malice, l'air de ne rien comprendre; et des recommandations de
prudence, qui me furent garant que l'ex-dignitaire n'en aurait jamais
besoin pour lui-mme. Je trouvai tant de petitesse dans ces
recommandations, que, loin de m'y rendre, j'expliquai le motif qui
m'avait fait dsirer une audience.

En vrit, l'ex-dignitaire de l'empire tait fait pour me faire passer
par toutes les alternatives de la crainte, du doute et de l'esprance,
au seul mot de _militaire malheureux_... Assez, assez, disait-il; de
grce, envoyez-le-moi demain  deux heures.

L'archichancelier l-dessus hta le pas, et je ne l'accompagnai plus que
de deux ou trois pour l'assurer de ma reconnaissance et de
l'empressement de l'officier.

Je parcourus le parc en me rptant: Il est immensment riche; il dut
tout  l'Empereur; il se fera un bonheur et une gloire d'tre le
protecteur des braves qui le dfendirent encore, quand tout l'avait
abandonn, hors l'arme... On va voir que je comptais on ne saurait
plus mal.

En passant sur la place de la Comdie, j'aperus l'ami de Peyreleau
(Boyer de), et le chargeai d'annoncer  notre ami tout ce que j'avais
recueilli d'esprances. Il ne me parut pas les partager, ce qui me fcha
presque; car, rien au monde ne me dplat autant que de voir
l'incrdulit qui doute de tous les sentimens honorables, au lieu de se
fier  l'lan des mes gnreuses. Je sais bien, hlas! que l'exprience
vit de raisonnemens froids, mais je prfrerai toujours l'illusion qui
me flatte  une raison qui m'afflige.

Je vous attends  demain aprs l'audience, m'avait dit l'ami de
Peyreleau en nous quittant; et j'attendis ce moment avec impatience; et
le moment n'apporta que de tristes ralits. Le malheureux officier
revint, tremblant de fureur et d'indignation. L'insensibilit et le
ridicule des observations avaient surpass tout ce qu'on aurait pu
imaginer de plus mal, et ne se pouvaient comparer qu' l'inconvenance du
don offert par l'ex-archichancelier de l'empire. Dix livres  un
lieutenant de lanciers de la garde, prt  passer en Amrique, et
victime d'une infamie qui lui enlevait ses uniques ressources!

Croirait-on, nous disait l'officier, qu'il a os me reprocher mon
dvouement  l'Empereur? J'ai vu le moment o il m'aurait propos de me
faire moine; il est bien heureux de son ge qui excuse ses faiblesses,
de l'affaiblissement de ses facults qui peut absoudre son esprit, sans
cela je lui aurais rappel tout ce qu'il oubliait.

--Qu'avez-vous rpondu, au fait?

--Je lui ai jet ses deux pices de cinq livres aux pieds, en lui
tournant le dos, et je suis sorti du cabinet du prince comme on sort
d'un corps-de-garde, sans salut et sans faon.

Je racontai alors  nos amis la rencontre  Saint-Gudule. La partie fut
faite d'aller le lendemain admirer la conversion de l'ex-dignitaire;
mais, le soir, mme, nous nous occupmes efficacement de rparer la
strile bienveillance de Monseigneur. Je promis beaucoup, et ce n'tait
pas trop prsumer de mes moyens; je songeai  l'aimable sensibilit du
duc de Kent, et je me proposai d'user, pour un homme malheureux, du
droit qu'il m'avait donn de recourir  lui en toute occasion. Le succs
dpassa mme ma juste confiance, car en peu de jours notre officier eut
tous les moyens de partir. Il m'avait fallu, pour tous ces arrangemens,
aller et venir de Bruxelles  Anvers, et d'Anvers  Gand.

Le duc de Kent avait un tact si ingnieux de bienfaisance, qu'il
commenait par vous enlever toute ide de refus, en donnant toujours
pour prtexte d'une gnrosit un service rendu dont elle ne semblait
plus que le prix mrit. Ainsi, des leons d'Italien que je lui donnais,
pour la prononciation spcialement, rendaient naturels tous nos
rapports. Homme aimable et gnreux, cet aveu est un tribut d'une
immortelle reconnaissance.

--Nos relations, me disait-il, pourraient veiller les soupons de la
malignit ou de la politique: ajoutons aux charmes de l'tude l'attrait
du mystre; j'ai un jardin prs du rempart,  la porte de Namur; en
voici une clef, j'y passe rgulirement deux ou trois heures le matin;
que je vous y trouve le plus souvent possible, et les moyens qu'on croit
propres au rtablissement d'une sant chancelante en deviendront plus
puissans, vous me lirez et je tcherai de lire les potes italiens; je
vous couterai dans vos rcits de gloire militaire, et quoique vous
n'aimiez pas la ntre, qu'en effet vous ne devez pas aimer, je vous
couterai toujours avec plaisir, car votre opinion a de l'exaltation,
mais point de haine.

--Ah! M. le duc, lui rptais-je souvent, s'il pouvait me rester des
prventions, comment ne cderaient-elles pas  de si gnreux sentimens,
 une si noble bienveillance!

Chaque fois que je prvenais le duc de quelques jours d'absence, il ne
me recommandait que de veiller  mon repos, de ne point exposer ma
scurit pour d'inutiles projets et de chimriques esprances. Je
n'coutais pas assez ces conseils du plus touchant intrt, cette voix
d'une sage modration, dont hlas! la mort cruelle allait trop tt
teindre les accens.

Il y avait quelque temps que j'tais  Bruxelles, lorsqu'une lettre de
madame de La Valette vint me donner les plus vives inquitudes pour la
tranquillit de cette dame. Aussitt je me tins prte  voler prs
d'elle, et pour tre mieux  mme de la servir, je mnageai, autant que
mon malheureux caractre le pouvait permettre, les ressources que je
tenais de la gnrosit du duc de Kent. Dans une de mes courses 
Anvers, j'eus occasion de m'applaudir de ce dernier pas que je croyais
avoir fait vers l'ordre et l'conomie, et qui, hlas! ne devait pas
jeter racine chez moi. Conservant plus que jamais mes habitudes
indpendantes, pousse par mes inquites rflexions, je parcourais le
Strand,  Anvers, pendant une froide et triste soire; j'tais sous
toute la puissance d'un rcent et dchirant souvenir, quand tout  coup
je vois non loin de moi, dans le plus triste accablement et sous les
dehors d'une plus triste misre, cette mme Allemande, jeune et alors
bien jolie, que j'avais vue chez Regnault de Saint-Jean-d'Angely par
hasard, que je mprisais, que j'avais plainte, et qui, dans cette
rencontre inopine, et par le cruel contraste de son extrieur,
m'inspira une vive et pnible compassion. Je l'avais vue entoure de
l'clat des favoris de la fortune, et je la trouvais seule,
malheureuse!... La fracheur et la jeunesse avaient fui de ses traits
charmans... Les passions, la douleur, les remords, y avaient imprim
leurs traces. Tout son maintien tait celui d'une profonde et amre
mditation; parfois ses yeux se levaient vers le ciel, et comme pour
l'accuser de la laisser vivre. Mon motion devint inexprimable,  l'ide
de cette solitude qu'elle avait cherche si prs des ondes; je
m'imaginai qu'elle y tait peut-tre conduite par un projet sinistre, et
j'approchai insensiblement pour tre  mme d'en prvenir l'excution.
Le visage de l'infortune tait baign de larmes; le nom de Charles
sortit de sa bouche avec un accent si dchirant, que je cdai  l'clat
de ma sensibilit. Je l'appelai par son nom et me prsentai devant elle,
sans rflchir au saisissement que j'allais lui causer.  ma brusque
interpellation, elle s'lana vers le bas-ct du port, comme prte 
chercher un refuge dans l'Escaut, me faisait, d'une main, signe de
m'loigner, et de l'autre, pressant fortement un portefeuille et un
portrait contre son sein; puis elle cria avec une vhmence nergique:
loignez-vous, ou voil mon tombeau! Quoi! ici mme, au sein de la
misre et de l'obscurit, je ne puis le pleurer en libert!  Charles,
infortun Labdoyre, tu as d repousser un tre couvert d'opprobre,
mais ton me gnreuse accueille les larmes du remords et de mon affreux
dsespoir.

--Quoi! vous ne me reconnaissez pas? lui dis-je.

Pauvre femme! que ses excuses taient touchantes, et que ses aveux
dchirans me la firent plaindre! Un misrable avait profit des premiers
troubles de la seconde restauration pour l'effrayer. Elle lui avait
confi tout son argent, et il l'avait dpouille de tout. La malheureuse
s'tait trane jusqu'en Belgique, dans l'espoir de s'embarquer pour le
Champ-d'Asile, nouvelle patrie rve par la valeur aux prises avec le
sort, et qui ne devait exister que dans ses songes. Il restait  la dame
une dernire ressource, une somme assez considrable dpose entre les
mains d'anciens amis tablis  Lige. Elle y tait arrive extnue,
malade. On l'avait mal accueillie, et une si ingrate hospitalit s'tait
encore aigrie au rcit de son infortune et de sa juste et lgitime
prtention du remboursement du dpt qui en tait la naturelle
consquence. Intimide par l'accueil, Mme de *** fut pouvante des
menaces; elle consentit  un dsistement de toute prtention sur quinze
mille francs loyalement prts, pour une misrable somme de douze cents
francs, et le lendemain elle s'enfuit de chez ses indignes htes, se
croyant assez riche, puisqu'elle avait de quoi payer son passage pour
les rives trangres, o le nom qui lui tait cher pourrait du moins ne
pas paratre sditieux aux chos. Mais la fatalit dont elle tait
marque la poursuivit sans relche.

Comment rsister au bonheur de scher des larmes! Ah! je puis sans
aucune affectation dire que je ne le conois pas; je n'aimais ni pouvais
estimer cette femme; je n'aurais mme voulu aucuns rapports intimes avec
elle; eh bien! je me trouvai heureuse de pouvoir lui dire: Je vous
offre de pourvoir aux frais de votre passage. Je vous faciliterai les
moyens d'arriver  ces terres o votre coeur dchir espre trouver un
soulagement  son dsespoir. Je connaissais le frre d'un capitaine
dont le btiment tait en charge pour New-York. Il se rappela
heureusement un bien faible service que j'avais pu lui rendre dans les
cent jours, et se fit un devoir et un plaisir de faciliter nos
arrangemens. Nous runmes  la hte une petite pacotille des choses les
plus ncessaires; je payai la traverse  moiti prix, et glissai dans
un ncessaire un peu d'or pour les premiers besoins de l'exil. Mme de
*** s'embarqua fortement recommande au capitaine. Je vois encore son
regard douloureux; il y avait dans cette me place pour les plus nobles
qualits; mais elle avait t envahie par de tristes habitudes que le
repentir mme n'efface plus.

En revenant  Bruxelles, je trouvai une lettre de Sabatier, qui ne me
laissa que le temps ncessaire d'arrter ma place au courrier, et de me
rendre aux environs de Mont-Brisson. La lettre m'indiquait l'asile du
proscrit, et celle que j'avais pour lui renfermait les moyens de gagner
la Suisse pour y attendre des jours plus prospres. Je descendis  Paris
chez une femme dont le fils avait servi sous les ordres de
Mouton-Duvernet, et qui fut bless prs de lui, au combat de Cuena, o
Mouton fut, sur le champ de bataille, promu au grade de gnral de
brigade... Cette excellente femme tait au fait et prvenue de tout.
Mme de La Valette me quitte, me dit-elle; voici ce qu'elle m'a laiss 
votre adresse; elle est partie pour Lyon. Sa lettre ne disait que ces
mots: Restez, tout est inutile. L'insouciance a rendu impuissans les
efforts de l'amiti: il est arrt! L'ordonnance royale du 24 juillet
1815 aura son excution. Vous trouverez Sabatier  Bruxelles. Laissez
votre rponse  la bonne Mme ***. J'ai la tte perdue et le coeur navr.
Adieu. M. Sabatier avait suivi de prs sa lettre, et je rsolus aussi
de repartir, ne pouvant tre utile  personne de mes amis. Nous
touchions  la fin de mars, le temps tait froid, et Paris me parut
triste comme un tombeau. Que de rflexions se pressaient dans mon
esprit! Le 20 mars allait luire; mais cette fois sans aucun rayon
d'esprance. J'avais pris un cabriolet pour me conduire  la chambre que
j'avais occupe depuis le fatal 7 dcembre jusqu' mon dpart.
J'esprais y rencontrer soeur Thrse, qui tait connue de la
propritaire. Je ne pus la voir; elle tait dans un des hospices confis
 ses soins infatigables. Je dposai pour cette excellente femme ces
lignes de souvenir: Bonne soeur, conservez mon nom dans vos prires, le
vtre est toujours sur ce coeur que vous seule avez sauv du
dsespoir[6]. Je n'aurais pas quitt Paris sans faire mes stations de
douleur au Luxembourg et au Pre-Lachaise. Je ne voulus pas non plus
ngliger, n'ayant pas vu la bonne soeur, de plier un instant les genoux
devant ce mme autel o j'avais pri  ses cts. Je me rendis  la
chapelle du Boulevart. Le sort m'y rservait une surprise, que dans la
disposition d'esprit o j'tais je fus tente de regarder comme une
visible faveur du ciel.

Le saint lieu que j'allai visiter n'tait point en ce moment solitaire;
il s'y faisait un service pour une jeune fille enleve  ses parens au
moment o un hymen heureux allait l'unir  l'amant de leur choix.
J'appris ces dtails au milieu de la foule rassemble devant l'glise.
J'approche, et j'aperois, appuy contre un banc, et dans l'attitude
d'un accablement profond, sous l'uniforme de sous-officier d'un rgiment
d'lite du nouveau rgime, le fils bien-aim de la baronne de L***,
Lopold..., celui que j'avais cru mort  Waterloo. Mon premier mouvement
fut tout de joie et de bonheur, le second de rflexion si terrible que
mon sang reflua vers mon coeur, et que je crus expirer au pied du
cercueil o je m'tais agenouille. Lopold tait plac de faon  ne
pas me reconnatre, tandis qu'aucun de ses mouvemens ne pouvait
m'chapper. Je pouvais lire sur ses traits toutes les motions de son
me ardente. Il jetait quelquefois autour de lui de ces regards vagues
et mlancoliques qui ne voient pas. Plus souvent encore ses yeux
restaient fixs sur le ct de l'glise o se trouvait un groupe des
filles de Saint-Vincent-de-Paul, et alors quelques larmes coulaient de
sa paupire. Le fier jeune homme ne s'agenouillait point; mais sa noble
tte se penchait sur ses mains saintement et convulsivement
rapproches... _Il prie pour lui et il pense  moi_, me disait mon coeur,
et mon coeur ne me trompait point.

Quelle incroyable confusion de sentimens! Retrouver si soudainement
celui que j'avais aim, dont j'avais pleur la mort! le retrouver dans
un saint lieu, o le souvenir d'un plus vif et plus solennel attachement
appelait mes larmes! Ce rayon d'un bonheur inattendu et d'une douce
surprise venant clairer l'abme de mon dsespoir, il y avait l de quoi
bouleverser ma raison, dj si facile  garer. Je n'eus ni la force de
me lever ni de me faire reconnatre par Lopold, qui sortit avant la
messe finie; je le vis s'loigner, et, lorsque les battans de l'glise
retombrent sur lui, il se fit comme un bruit confus dans ma tte.
Immobile, je regardais le catafalque; j'coutais les chants religieux,
et je me disais: C'est une vision: Lopold n'est-il pas tomb au milieu
des carrs de la jeune garde?

La messe venait de finir: j'tais toujours dans la mme attitude. La
femme qui vint ranger les chaises me crut vanouie, et, me prenant pour
une parente de la jeune dfunte, dont on venait de clbrer les
obsques, m'offrit des soins avec beaucoup de bienveillance. Je sortis
de la chapelle dans un tat singulier de faiblesse et d'exaltation tout
ensemble. Lopold existait... je venais de le voir... je l'avais laiss
s'loigner sans lui ouvrir mon me!... Qu'tait-il devenu?... mille
penses contraires augmentaient mes regrets. Lopold portait l'uniforme
d'un corps d'lite... il a donc pass par bien des vicissitudes!...
Comment les savoir? comment les apprendre de lui-mme?...

Je sortis de l'glise dans cette perplexit. Au moment mme, je fus
arrte par un ami de Mme de La Valette, qui m'apprit que le gnral
Mouton venait d'tre arrt  Mont-Brisson, de l transfr  Lyon, et
traduit devant un conseil de guerre. Madame de La Valette est au
dsespoir, me dit-il; je veux vous montrer sa lettre. Je lui donnai mon
adresse, en ajoutant que mon intention avait t de retourner 
Bruxelles, mais que cet vnement changeait mon itinraire, et que
j'allais partir pour Lyon dans la nuit mme, si l'on croyait que ma
prsence pt tre de quelque secours ou de quelque consolation  notre
amie. Ah! vous la sauverez peut-tre, me dit le messager; mais je ne
dois pas cependant vous engager  ce parti: je crois votre dpart pour
la Belgique plus imprieux pour votre repos.

C'tait juste me dire ce qui pouvait me dcider  partir sans dlai pour
une autre destination; car il y a souvent quelque chose de si peu
fminin dans mon caractre, que je rougirais de moi-mme si je pouvais
reculer pour une chance de danger ou cder  une menace. Chez moi,
pourtant, ce n'est pas duret: nul coeur ne s'ouvre plus facilement  la
plainte et ne compatit avec plus d'abandon au malheur. D'o vient donc
ce mpris des dangers?... d'o vient cet instinct de courage, cette
espce de vocation pour la gloire, qui semblait rendre invitable mon
amour pour _le brave des braves_? L'ami de Mme de La Valette cessa de
combattre une rsolution qu'il vit sortir d'une volont si ferme; il
promit, en consquence, de m'apporter le soir mme deux lettres et
autres papiers, s'excusant toutefois de ne pouvoir, comme je l'en
priais, se charger d'arrter ma place et de m'accompagner au bureau des
passeports. Je crus dcouvrir dans ce refus une arrire-pense; elle me
parut lche et presque perfide. Mais comme une ancienne estime ne me
permettait pas de garder un soupon avec M***, je lui tmoignai ma
surprise, et cet ami dvou me donna, par sa sincrit, lieu de
l'estimer encore plus.

Si vous prouviez, me dit-il, des malheurs que la fortune peut
soulager, notre amie commune sait que la mienne lui appartient; mais je
suis pre, et, gardant religieusement mes souvenirs, j'y ai vou un
culte invariable, mais prudent.

     L'on ne me verra point, en indigne adversaire,
     D'un facile triomphe insulter le malheur,
     Et des Dieux inconnus, adorateur vulgaire,
     Leur porter de mes voeux l'hommage adulateur.

Mais la chance d'un dlit politique m'effraya pour ma famille; je
recule devant l'ide de la proscription, parce que je porte avec moi des
destines chres et sacres. La secousse que la France vient d'prouver
a t violente, et les prcautions sont naturellement au niveau des
prils qu'on peut craindre.

--Mais je ne conspire point, m'criai-je en l'interrompant; Mme de La
Valette non plus.

--Non, mais elle en est souponne; son mari subit une dtention
politique: vous crivez, vous agissez pour un proscrit; une lettre peut
s'intercepter; croyez-moi, on peut, par une seule imprudence, faire
beaucoup de malheureux.

Pendant que ce gnreux, mais prudent ami de nos braves me parlait, il
s'levait en mon me une confusion de penses rtrogrades, de rflexions
et de regrets, de souhaits inutiles, qui, malgr moi, me firent verser
d'amres larmes. L'ami de Mme La Valette les comprit en partie, et sut y
compatir, mais rien ne pouvant changer ma rsolution prise, je ne crus
pas aussi lui devoir une entire confidence de mes rflexions qui
drivaient des siennes, et dont Lopold tait aussi l'objet. Si, par la
position o j'avais trouv ce dernier, je n'eusse eu des craintes sur sa
fortune, cette position dj m'et dfendu de chercher  rveiller nos
souvenirs; et depuis les explications de l'ami de Mme de La Valette, je
sentais plus encore que je devais au repos de Lopold le _sacrifice_ de
mon dsir de le voir, ne pouvant y immoler mes liaisons, et craignant
que la sienne avec moi ne lui ft un reproche aux yeux de ses nouveaux
chefs.

Ma vie n'a presque t qu'une scne continuelle d'garemens et de
faiblesses; mais je me rappelle avoir eu une plus forte lutte  soutenir
contre mon coeur et la raison; la dernire triompha, et je partis la nuit
mme pour Lyon, aprs avoir crit  Lopold les lignes suivantes:

     Vous vivez, cher Lopold; comment se fait-il que, du 18 juin 1815
     au commencement de 1816, je l'aie ignor? tandis que le lieu o je
     vous ai vu hier, vos regards, votre attitude, tout m'a prouv que
     vous n'avez rien ignor de ce que j'ai souffert d'angoisses et de
     dsespoir. J'tais bien prs de vous hier: jugez de l'effort qu'il
     a d m'en coter pour ne vous point dire: Et moi aussi, je vis
     encore! mais le lieu, mon deuil, et... votre uniforme m'en ont
     empche. Quand vous recevrez celle-ci, j'aurai quitt Paris; je
     vous crirai de Bruxelles, peut-tre mme je reviendrai  Paris,
     sous peu. Vous pouvez m'crire chez Mme Louis, rue
     d'Anjou-Saint-Honor, o nous avions le projet de loger votre
     aimable et malheureuse mre, avant le dpart qui l'enleva  votre
     filial amour et  ma tendre amiti. Parlez-moi de vous, cher
     Lopold; dites-moi tout, tout ce qui vous est arriv depuis huit
     mois; dposez encore toutes vos peines dans le coeur de votre
     seconde mre.

     IDA.

Je fis porter cette lettre  l'htel au nom de la famille que portait le
fils du gnral D***, avec ordre de ne la remettre qu' lui-mme. La
commission fut parfaitement excute; et  peine tais-je  Lyon, que
mon amie me fit passer une rponse de Lopold, que je placerai peut-tre
plus loin pour ne pas interrompre le fil des vnemens, et que cependant
je ne crois pas devoir taire, pour les rapports que plusieurs dtails de
cette longue ptre ont avec les vnemens du 18 juin, et quelques
claircissemens qu'elle donne sur les principaux personnages. Je me mis
dans le courrier pour Lyon, et fis ces cent dix-huit lieues comme tant
de fois j'en avais fait cinq et six cents, sans m'occuper d'autre chose
que du but de ma cause. Je descendis  l'htel des Clestins;
l'arrestation de Duvernet tait le bruit du jour, et la gnralit du
public en paraissait consterne. C'est une chose  remarquer que
l'intrt qu'inspirent aux gens de tous les partis les victimes de leur
opinion: s'ils taient has par le parti qui les punissait, cette haine
n'osait se montrer  dcouvert chez les particuliers; il y avait chez
les royalistes les plus exalts comme une espce de pudeur politique,
qui leur faisait cacher leur joie sous les dehors d'une gnreuse
compassion. Toutes les personnes que j'ai vues, pendant mon sjour 
Lyon, paraissaient plaindre sincrement le gnral Mouton-Duvernet. Je
me fis conduire chez Mme La Valette, je la trouvai trs agite, mais
rsolue: Je suis _observe_, me disait-elle; la police a l'oeil sur
toutes mes dmarches; mon mari est dj en sa puissance, je voudrais
l'instruire d'une chose bien essentielle. Je connais bien votre coeur, ma
chre Saint-Elme, mais le mien se fait un scrupule de vous associer 
mes dangers et  mes peines.

Je la rassurai entirement et sus lui persuader que, loin de me
dplaire, un voyage  Marseille me convenait, puisque j'avais encore
quelques intrts  rgler. Alors Mme de La Valette me donna mes
instructions. Son mari tait dtenu au chteau d'If, mais avec la
libert de se promener une heure par jour; il s'agissait de lui faire
tenir une lettre importante et d'en recevoir la rponse. Je le promis 
l'admirable femme dont je recueillais la confidence; elle se jeta dans
mes bras, en pleurant de reconnaissance; je n'avais plus assez d'argent
pour refuser celui qu'elle m'offrit pour le voyage et l'occasion qui
pourrait se prsenter d'un sacrifice imprvu; mais je puis assurer que
l'conomie que je n'ai jamais eue pour ma bourse, je l'eus pour celle de
l'amiti. Oui, l'conomie me parut un bonheur, lorsque plus tard un
nouveau malheur ayant priv mon amie de sa libert, je pus lui rendre
presque la totalit d'une somme qui lui devenait bien prcieuse dans
cette cruelle circonstance.

Je partis pour Marseille, aprs avoir crit  l'ami du clbre Oberkampf
tout ce que j'avais recueilli d'un peu rassurant sur l'objet de son
inquitude; madame de La Valette y joignit deux lignes, exaltant auprs
de Sabatier le mrite de la dmarche que j'allais faire pour elle. Cette
lettre fut retrouve en 1818 dans, mes papiers, et me causa de fort
ennuyeuses recherches, comme on le verra plus tard. Arrive  Marseille,
je descendis  la mme auberge, o quatorze annes avant, emporte par
des folies moins srieuses, j'avais fait un trait d'alliance avec une
troupe ambulante de comdiens... Quel changement, grand Dieu! Quelles
rflexions dchirantes ce lieu faisait natre! Le ciel de la Provence
est doux, et, aux premiers jours d'avril, les soires offraient dj
l'aspect d'un beau printemps: rien n'est imposant comme l'avenue d'Aix,
deux alles d'arbres normes, dont l'pais feuillage drobe entirement
la vue des maisons dont une large avenue les spare encore. Je comptais
me reposer  l'auberge quarante-huit heures, et voir une personne qui
devait arriver de Brignolles. Habille en homme, je sortis pour fuir
l'importun tumulte des tables d'hte; j'emportai mes penses, mes
souvenirs, mes proccupations ordinaires et extraordinaires. Assise au
pied d'un de ces vieux arbres voisins qui avaient attir mes pas, tous
les vnemens des dix derniers mois qui venaient de s'couler se
reprsentaient  moi comme de sinistres prsages; cependant, n'ayant
plus  perdre que moi-mme, et pouvant esprer de servir encore des
malheureux et des proscrits, je fis le serment intrieur de leur dvouer
ma vie.




CHAPITRE CLXXI.

Paula.--La prison d'tat.--M. de La Valette au chteau d'If.--Le
gendarme sensible.


Ma grande mthode, quand je suis dans une ville pour une affaire
pressante, pour le plus palpitant intrt, pour le plus sincre
dvouement  mes amis, est de faire prcder d'une promenade sans but
les dmarches qui ont l'objet le plus puissant et le plus rel. Il
semble que la rverie soit la prface ncessaire de toutes mes actions.
Il en fut de mme  mon arrive  Marseille. Ds le soir, j'tais assise
sur un banc solitaire qu'ombrageaient de beaux arbres. Mon imagination
rassemblait tout  la fois les images du pass et les blessures du
prsent. Tout  coup des noms qui taient ceux de la gloire et de mes
souvenirs frappent mon oreille; je m'approche du ct d'o les sons
paraissaient venir. Que vois-je? une femme en longue robe de plerine,
un norme chapelet  la main. Je m'approche davantage de l'trangre, et
sans la provoquer trop indiscrtement, je tchai de savoir comment elle
se trouvait seule et si tard sur une grande route, et m'offris  lui
rendre tous les services qui dpendraient de moi.

Je viens, me rpondit-elle dans un langage qui annonait une personne
bien leve, je viens de Beaucaire; je me rends  la Sainte-Baume pour
accomplir un voeu avant de retourner en Pologne, ma patrie. C'est l'excs
seul de la fatigue qui m'a force de m'asseoir. En entendant prononcer
le nom de l'infortun marchal, le meilleur ami de l'poux que je
regrette, je n'ai pas t matresse de ma douleur. Alors, me remerciant
de mes bons offices, elle me montra une lettre qui l'adressait  une
dame de la ville, qui demeurait loin encore: j'offris de l'accompagner,
ce qu'elle accepta avec reconnaissance. Elle fut reue avec empressement
par une dame ge, chez laquelle tout respirait la dvotion: mon
vtement d'homme l'effaroucha, je m'loignai bientt.

J'avais pri l'trangre de m'accorder quelques instans le lendemain, et
nous tions convenues que je l'accompagnerais  quelque distance de la
ville, sur la route de la Sainte-Baume, et que, pour ne pas exciter la
curiosit, j'irais l'attendre  un petit quart de lieue de la ville. Je
la quittai donc sans autre explication, et rentrai pour prendre quelques
heures de repos. Mais, impossible: l'inquitude de la mission, que je
m'tais impose, les souvenirs qu'en vain je cherchais  loigner, et
dont chaque pense tait une douleur ou un regret; la nouvelle rencontre
que je venais de faire, et qui promettait d'ajouter une aventure bizarre
de plus  tant de bizarres aventures, tout cela me tint veille dans
une extrme agitation; et,  peine le jour commenait  paratre, que
j'tais sur la route de Digne.

Je ne tardai pas  voir arriver celle que j'attendais; son norme
chapeau cachait ses traits; un bton aidait sa marche lente et pnible:
la vie semblait s'affaisser sous ses pas. Lorsqu'en approchant, je vis
encore ses pieds nus et meurtris, j'avoue que je murmurai hautement
contre des voeux pareils.

C'est un voeu d'expiation, me dit l'trangre, et son regard et son ton
firent expirer le murmure sur mes lvres. Nous marchmes quelques
instans en silence;  un dtour de la route, nous trouvmes un abri
charmant, d'un bosquet de jeunes arbres plants autour d'un tertre de
gazon. Arrtons-nous ici, me dit-elle; je veux encore une dernire fois
ranimer mon me au souvenir d'un monde que je vais quitter pour
toujours; je veux encore m'abreuver des douces larmes d'amour que
bientt remplaceront le jene, la pnitence et la prire. Encore, mon
Dieu, encore quelques regards vers les chimres du monde, et puis
j'accepte  jamais la solitude, les privations et l'oubli.

Je la regardais, et sa beaut qui m'avait frappe dpassait en ralit
mes premires impressions; je n'ai rien vu de plus cleste, rien vu de
comparable. Elle me dit qu'elle se nommait Paula Raphali, qu'elle tait
ne dans la capitale du Palatinat de la Russie Rouge, d'une famille qui
avait brill  la cour de Frdric Auguste. Marie,  peine sortie de
l'enfance,  un Polonais qui suivit la fortune de Napolon, Paula vint
en France avec son mari, qui tait officier des lanciers de la garde,
devenus Franais par droit de courage et de prodiges. Laisse  Paris
par son mari, le sjour et les sductions de cette ville eurent de
funestes suites pour son honneur et pour son repos. Paula me donna
rapidement tous les dtails de sa faiblesse, ajoutant avec de nouveaux
sanglots: Celui que j'oubliais apprit mes fautes au moment o il venait
d'obtenir de la main de Napolon l'toile du brave; sur sa croix, il
jura de se venger: l'occasion en vint bientt. Aprs la campagne de
France, pendant que je tchais  Marseille de drober  tous les yeux
mon tat de grossesse, mon mari se trouvait en mission auprs du
marchal Brune. Attire par les cris d'une rvolte contre les soldats,
j'entendis prononcer le nom qui m'avait t cher; je vis un homme de la
foule ameuter principalement contre lui la rage sanguinaire des
assaillans; j'entendis les pas froces de ces cannibales, poursuivant le
brave qu'ils n'avaient os combattre, mais qu'ils allaient accabler. Ma
raison s'gara  l'ide de ce danger;  l'horreur de ce spectacle,
d'affreuses convulsions prcipitrent la naissance de l'enfant que je
portais dans mon sein, et qui mourut en recevant la vie. Je restai neuf
mois dans un tat complet d'alination; quand mes esprits revinrent, je
ne retrouvai un peu de calme qu'en prononant un voeu de pnitence entre
les mains du prtre vnrable qui me sauva de mes propres et aveugles
fureurs. Je l'avoue, je n'ai pas assez de foi pour remplir sans peine le
pnible devoir que je me suis impos; je crois  peine  la rcompense
qu'on me promet pour une autre vie, mais j'ai plac entre le retour et
l'excution d'un voeu imprudent la publicit d'une dmarche
extraordinaire. Il y a eu de la sincrit dans le dsespoir qui
m'arracha ce voeu imprudent, mais au fond de mon coeur, je sens que ce
n'est gure que pour obir au monde que je le remplirai... Ah! lorsque
je vous ai entendue prononcer un nom qui me rappelle les beaux jours
d'une brillante existence, je ne sais vous rendre ce qui se passait en
moi; je fus prs de me jeter  vos pieds, de vous supplier de m'emmener,
de me protger... Mais la nuit a calm ces coupables dsirs; ma destine
est irrvocable; dans peu de jours je reviendrai ici. Tout est rgl
pour mon dpart, et un cercueil m'attend aux Carmlites... Le voyage est
long et pnible: qui sait, peut-tre n'arriverai-je pas? peut-tre une
mort prompte me prservera-t-elle de m'ensevelir vivante dans un
tombeau?

La belle tte de Paula tomba sur son sein, et nous restmes quelques
instans en silence. Je n'osai hasarder de la dtourner d'un voeu
religieux qui lui a concili la bienveillance des personnes pieuses et
des prtres dans les villes qu'elle avait parcourues; seulement je crus
pouvoir me permettre quelques observations qui ne portaient que sur les
inconvniens de son isolement. Enfin, ayant gagn son entire confiance,
j'eus l'heureuse adresse de lui faire sentir qu'une femme de son ge et
de sa figure, courant les grands chemins, sous un habit de plerine,
n'est pas plus sre d'tre respecte que si elle s'y trouvait sous le
costume le plus mondain; que les voeux de pnitence pouvaient se remplir
en se rendant accompagne ou en voiture  la Sainte-Baume. Elle
consentit  prendre un guide au premier village, mais sans vouloir
consentir  pargner  ses pieds le reste du chemin. Je la conduisis
jusqu' un village voisin, o deux paysannes, galement prtes au mme
plerinage, devinrent  mes yeux des motifs d'entire scurit et de
sparation avec la voyageuse. Elle me pria de lui expdier de suite 
Aix, chez Mme Dutertre, quelques objets.

Mais il me semble, rpondis-je, qu'il serait mieux de charger cette
dame elle-mme de cette mission.

--Non, dit-elle, car il y a quelques uns de ces objets, dont le zle de
cette bonne dame pour mon salut me priverait, et dont je ne veux me
sparer; _son portrait_, quelques volumes choisis, une cassette avec des
lettres, vous adresserez le tout ici. Si la malheureuse Paula vous
inspire quelque amiti, gardez le recueil renferm dans l'tui qui porte
son portrait; vous y trouverez des anecdotes de la cour de Jean Casimir,
qui vous prouveront que les loisirs de mes beaux jours furent consacrs
 de plus doux passe-temps que les monotones exercices d'une vocation
force, qui vont terminer ma carrire, qu'une criminelle erreur a voue
 l'humiliation, qu'un long repentir effacera, je l'espre.

Que Paula tait touchante! et que je fus afflige de combattre sa
rsolution! Je souffris avec un peu de malaise, je l'avoue, les
exhortations des paysannes, compagnes et guides de Paula vers la
Sainte-Baume. Oh! qu'il y avait loin de cette bigoterie ignorante et
fanatique  la religion compatissante et ignore de ma soeur Thrse, que
j'aurais voulue pour consolatrice  la malheureuse Paula, humble et
douce crature! ses reproches mme taient de la piti, et ses
exhortations pieuses des conseils pour la terre. Ces rflexions
m'accablrent par le contraste, et mes tristes regards suivirent Paula
avec un dchirant regret. Je la voyais encore, et, involontairement elle
cherchait l'appui des bras de ses compagnes, quand ses pieds dlicats
heurtaient quelque caillou. Mon coeur se soulevait, et machinalement je
tendis les bras vers la fugitive, en lui criant de loin: Paula! Paula!
Paula! revenez, revenez! l'amiti aussi a des consolations!... Hlas!
ma voix se perdait dans les airs! L'loignement emportait les traces de
la pnitente; et, triste, silencieuse, je repris le chemin de la ville,
o je trouvai une lettre de Mme de La Valette, qui me fit hter mon
dpart. Elle me disait que, redoutant pour son mari l'effet d'une
longue dtention, il fallait ne point lui communiquer ses premires
instructions, mais simplement savoir s'il se prterait  une vasion..

Une demi-heure aprs avoir lu la lettre, j'tais sur la route du chteau
d'If, o M. de La Valette tait dtenu. Je ne revis pas sans motion ce
rocher que j'avais visit dj, o j'avais prouv des motions si
diverses. J'allais le visiter en ce moment dans un bien noble but,
compatir aux maux de la proscription, fille moi-mme d'un proscrit. Dans
la patrie de ma mre, occupe par les armes de la rpublique, j'ai
allg le sort de plus d'un migr poursuivi par les lois et le malheur,
en faisant partager ma piti  des vainqueurs gnreux. Les victimes des
bouleversemens politiques sont toujours dignes de ce sentiment, parce
que l'opinion est la conscience de l'homme, et qu'elle doit tre libre
comme sa religion. Avec de semblables ides, qui ne me quitteront
jamais, on juge de l'ardente activit de mon intrt pour M. de La
Valette. J'abordai le gardien du chteau, en lui disant que je venais
voir la chapelle o fut si long-temps dpos le corps du gnral Klber;
mais cet homme me prvint qu'il fallait me tenir  l'cart, prs de la
chapelle, jusqu' ce qu'on et amen un prisonnier qu'il attendait.

On attend un prisonnier! Peut-on savoir qui?

--Non... Mais c'est encore pour la mme cause que le marquis... vous
savez? celui qui a tent de bouleverser la restauration...

--Non, je ne sais rien ni de l'un ni de l'autre, mon ami; mais je
serais bien aise de voir le prisonnier, si cela se peut sans vous
compromettre; et aussitt une petite gnrosit fit trouver la chose
possible... Le signal se fit entendre; des pas lourds rsonnrent sur
l'escalier. Voil les gendarmes, me dit le geolier, et presque
aussitt j'aperus un homme d'un ge dj mr, d'une figure noble et
douce, que je reconnus pour l'avoir vu souvent chez le comte Regnault de
Saint-Jean-d'Angely. Son visage s'anima au moment o, le cortge faisant
halte pour parler au geolier et constater l'crou, il me dcouvrit
portant la main  mon coeur en signe de compassion et d'intrt. Son
regard rpondit au mien de manire  me faire frissonner... Il y avait
cependant encore, dans ce coup d'oeil, la dlicatesse qui comprend et
craint de compromettre.

Le cortge passa au fond du plateau: C'est l qu'on va le renfermer, me
dit le gardien, l, dans la grande chambre aprs celle du marquis de La
Valette: dame c'est la plus belle; rien ne lui manquera que la
libert... Je suivis mon garde et vis la chapelle et autres lieux qu'on
montre aux trangers, ayant toujours les yeux fixs sur la plus belle
chambre et au-dessous. Au retour de l'escorte, un des gendarmes, qui
m'avait observe, m'aborda d'un air libre et me dit: Allons, petite
dame, ne restez pas plus long-temps  ce triste chteau; profitez de
notre barque, elle est plus sre que celle qui vous a amene, revenez 
Marseille sous bonne et sre escorte. Malgr ce ton presque ironique,
je trouvai de la bont dans la voix et les regards de ce _fonctionnaire
arm_, et je crus y entrevoir un mystre obligeant, et ne pouvant
d'ailleurs rester sans me rendre suspecte, j'acceptai le bras qui
m'tait offert pour descendre.  peine  moiti du vilain escalier, il
m'avait dj gliss dans la main un papier roul, accompagn d'un regard
qui m'et fait lui sauter au cou, si ce terrible uniforme de gendarme
n'et t l comme un avertissement de prendre garde mme  la piti...
Je rpondis par un air de bont qui tmoignait seulement un contentement
sensible. Quelle fut mon impatience pendant un long trajet, car la mer
tait houleuse et haute. J'tais malade  prir, mais mon me me
soutenait; je combattis le mal qui te le plus l'nergie, en me disant:
Mes amis ont besoin de moi. Tous les hommes de l'escorte furent polis...
 leur manire; mais celui qui s'tait fait mon cavalier protecteur me
tmoignait un intrt qui me semblait, en dpit de ma prvention contre
son habit, ne pouvoir natre que de celui qu'il me supposait pour le
prisonnier. Je me berai, comme malgr moi, des plus flatteuses
esprances; je dis en secret  l'homme d'armes que je l'attendrais le
lendemain sur le port.

J'y serai en bourgeois, me dit-il avec empressement. Aussitt sur le
rivage, je courus de la Canobire  la porte d'Aix, et en courant
j'ouvris le billet. Voici ce qu'il portait: Instruisez une famille
plonge dans l'affliction, du lieu o gmit le prisonnier; qu'on soit
tranquille sur son sort. J'ai rempli ma mission, et je ne compte que
sur la reconnaissance d'une famille console.

Le lendemain,  sept heures, j'tais au rendez-vous; j'y trouvai le
gendarme; il me dit qu'il avait eu piti du dtenu dont il connaissait
les parens, qu'il n'avait pu rsister au besoin de le tranquilliser;
mais qu'il n'et jamais pu donner en personne les avis dont le billet me
chargeait. Je vis, par son discours, qu'il ne se doutait pas du motif
qui m'avait conduite  cette terrible prison d'tat, et malgr le
mouvement gnreux auquel il avait cd, je ne crus pas devoir mettre sa
sensibilit  une preuve trop contraire  ses cruels devoirs...
J'appris, dans une causerie que je tchai de ne pas rendre trop
significative, que l'insurrection dont Lyon fut le thtre au mois de
juin avait t pressentie ds l'arrestation du gnral Mouton-Duvernet;
qu'on surveillait bien des _gens imprudens_ qui ne se croyaient pas
_clairs_ de si prs.

 peine avais-je quitt ce gendarme, aprs des remercmens bien
sincres, que j'crivis deux lignes  madame de La Valette, ainsi qu'au
bon Sabatier, ne pouvant douter qu'ils ne fussent de ceux dont la
lanterne sourde de la police _clairait_ tous les pas. Mes avis
parvinrent, mais les choses taient trop avances; et, sans aucun projet
criminel, madame de La Valette fut compromise et eut  subir, comme je
le dirai plus tard, les cruels dangers d'un jugement.

Malgr l'ide que je m'exposais aussi  la surveillance, je songeai 
retourner au chteau d'If, et, le lendemain de grand matin, j'tais
encore dans une barque. J'arrivai au moment o M. de La Valette
profitait de la libert qu'il avait de prendre l'air une demi-heure par
jour. J'entrevis le prisonnier de la veille, et un imperceptible signe
le rassura sur le sort de son billet. Oh! combien je me sentis
orgueilleuse de moi-mme sur cette triste plate-forme, o les regards de
deux prisonniers cherchaient les miens! les uns pour y lire la
confirmation d'un service rendu, ceux de l'autre pour y trouver la
rsolution courageuse prte  le servir galement dans ses prils.

Une nouvelle libralit me rendit le geolier si favorable, que je
trouvai presque de l'excs dans sa facilit  me laisser errer
librement. Avant de m'avancer vers M. de La Valette, je regardai bien
minutieusement autour de moi, pour observer si, dans cette facilit, il
n'y avait pas un peu d'espionnage plus habile; mais ma craintive
prudence n'tait pas mrite. Le Hackinctertof de cette prison d'tat
tait descendu et faisait sa ronde aux autres chambres, j'approchai
rapidement vers le bas-ct, o se promenait l'poux de mon amie; il
laissa glisser une lettre, que je retins heureusement au moment o un
coup de vent allait l'emporter dans la mer. Je serrai vite ce prcieux
billet, car j'entendis revenir le cerbre du lieu. Ah! ah! me dit-il,
vous faites la causette avec les prisonniers; savez-vous que c'est
dfendu ?

--Il serait un peu difficile de causer de si haut, rpondis-je, en
ajoutant un nouvel argument et plus positif  mon excuse. Cet homme
sourit  me faire tressaillir, et je craignis bien d'avoir manqu le but
du don en le faisant trop gnreux. J'en fus si tourmente, que je me
htai presque de fuir du fatal rocher.

Je dois ici faire un aveu: j'prouve tant d'horreur au nom d'une prison,
que je tombai dans des rflexions assez gostes sur ma dangereuse manie
de me jeter pour les autres dans des menes politiques... Mais comment
reculer, quand on espre consoler ou sauver ceux qu'on estime? Monsieur
de La Valette me priait de bien dire  sa femme que tout espoir
d'vasion tait inutile, et que toute tentative serait une charge de
plus contre lui; qu'elle ne devait rien entreprendre, qu'il l'exigeait;
parce que la crainte des prils o elle pourrait s'exposer, serait pour
lui un tourment mille fois plus affreux que la captivit; et,
ajoutait-il, la mienne est trs supportable. Laissez-moi subir ici mon
jugement; une fois libre, nous quitterons la France pour aller demander
asile et repos aux terres de l'hospitalire Amrique. Hlas! il y
trouva, ainsi que sa courageuse compagne, le repos... de la mort!

Munie de cette lettre, et persuade que je ne pouvais trop me hter, je
rsolus de me remettre en route le soir mme pour Aix; mais avant je me
prsentai  l'adresse que m'avait donne la pauvre Paula, pour rclamer
la cassette et les livres dsigns dans sa lettre. Je ne fus pas
mdiocrement surprise de trouver dans la dpositaire des effets de la
belle Polonaise, l'amie des deux aimables voyageuses avec qui j'avais
fait route lors de mon premier voyage  Marseille: elle ne me reconnut
point; mais lorsque je lui eus rappel la part qu'elle avait prise aux
peines du _jeune forat_[7], ce ne furent que transports de joie; je
n'en connais pas de plus vive que celle qu'on prouve  retrouver d'une
manire inattendue des personnes avec lesquelles notre coeur a eu de
certaines sympathies.

Mme Devram me donna des dtails pleins d'intrt sur Paula, dtails que
sa modestie n'avait pas voulu me confier. Cette Polonaise avait donn
des preuves de dvouement  la cause de l'Empereur, au moment o les
projets de Murat forcrent le gnral Brune au refus un peu dur d'une
escorte; Mme Devram ajouta qu'elle s'tait vraiment oppose au voeu
draisonnable de Paula, voeu qui lui fut conseill par une vieille
hypocrite, et que, dit Mme Devram, je souponne fort d'tre cause du
triste vnement, en prvenant le mari de la Polonaise de l'arrive du
sducteur de sa femme.

J'ai, me disait Mme Devram, une somme trs considrable en dpt; elle
m'a dit d'en faire des distributions, d'en envoyer une grande partie 
une dame Dutertre  Aix; mais je n'en ferai rien: Paula terminera
bientt son plerinage; alors si sa tte n'est pas remise, il n'y a plus
d'espoir.

--Comment! serait-elle prive de sa raison?

--Vous le demandez! mon Dieu! ne faut-il pas qu'une femme soit plus que
folle pour entreprendre pieds nus un voyage de vingt ou trente lieues
pour aller passer des nuits  brler des cierges  une sainte au milieu
d'un pays dsert, comme si Dieu n'tait pas partout? Ma chre, je suis
religieuse, mais je ne suis pas pour les dmonstrations extrieures.
Paula est d'un caractre faible, que d'adroits hypocrites ont exploite,
mais j'espre la revoir; Paula a failli, mais elle est digne de piti et
d'intrt.

--Ah! Madame, votre coeur comprend bien le malheur.

Mme Devram me remit alors un charmant souvenir; c'tait un manuscrit de
la main de Paula, contenant plusieurs fragmens de contes polonais! Je
n'en transcrirai qu'un; il portait en marge des notes curieuses et
quelques vers qui respirent l'expression d'une me noble et leve, et
d'un esprit cultiv. Mme Devram se demandait comment un esprit si
distingu avait pu couter la voix de l'ignorance et de la superstition.

Paula a d tre bien malheureuse, puisqu'elle en est venue  regarder
ce plerinage comme une consolation; cependant, Madame, je puis vous
l'attester, rien ne console du dsespoir comme une rsolution
extraordinaire.

Il me fallut beaucoup de peine pour dcider Mme Devram  me permettre de
partir la nuit; je ne l'obtins qu'en lui disant qu'il y allait du repos
d'une amie bien malheureuse, sans toutefois nommer Mme de La Valette.

 huit heures Mme Devram me conduisit avec son beau-frre  la porte
d'Aix, et je repris la route de Lyon, n'ayant laiss en passant qu'un
mot  l'adresse de Mme Dutertre, pour tre remise  notre plerine de la
Sainte-Baume, et o je lui disais que Mme Devram tait reste
dpositaire de tout, except du charmant recueil qu'elle m'avait remis,
et que je conservais comme un prcieux souvenir.

 Avignon, le courrier prit un voyageur dont l'esprit singulier me
frappa bientt; ce personnage se mit  raconter une foule d'anecdotes
qu'il paraissait avoir puises  bonne source sur la cour de Napolon et
de Louis XVIII; il parlait avec une gale libert de l'une et de
l'autre, et jouait d'une manire fort originale avec les renommes et
les grandeurs. La conversation une fois engage sur ce ton, notre jeune
compagnon se mit  s'crier, aprs une foule d'autres propos: Tenez,
voici entr'autres un trait de ce pauvre tyran, lequel trait prouve que
celui qui imposait assez durement ses volonts aux monarques et aux
nations tait au fond aussi bonhomme, dans l'intrieur, qu'un simple
particulier. Quelques jours avant que Josphine quittt les Tuileries,
pour la Malmaison, tout dormait dans le palais; mais le repos n'avait
pas d gagner la couche dj veuve de l'aimable et un peu vaine
Josphine. Elle se laissait aller, dans son appartement,  cette
causerie pleine d'abandon et de confiance qui, sans rien ter  la
dignit d'une souveraine, lve dans le secret d'une alcove la plus
humble de ses femmes jusqu'au rang d'une amie. La question du divorce
tait sur le tapis; Josphine expliquait quelques secrtes
particularits de la grande question, et madame R... donnait un timide
avis... Ah! disait l'impratrice, ce que je crains surtout, c'est
l'oubli, un oubli absolu. Une femme jeune et belle le captivera, si 
ses charmes elle unit quelque esprit, alors loin de lui je n'aurai mme
pas la consolation de me savoir regrette, et je ne trouverai dans le
faste des striles honneurs dont on m'entourera que des entraves aux
paisibles jouissances d'une obscure fortune. Madame R... savait qu'on
pouvait beaucoup oser avec Josphine, lorsqu'on avait comme elle son
entire confiance, et elle hasarda de lui dire: Mais Madame parle de
l'Empereur comme si elle en tait prise, et... Josphine, levant un
regard plein de douceur, lui dit: Vous pensez donc que je n'aime pas
Napolon? bien des gens partagent votre erreur... Dtrompez-vous, et
croyez qu'il entre dans ma douleur sur ce divorce toutes les amertumes
de la rivalit plus encore que l'orgueil bless de la souveraine... Oui,
j'aime Napolon; s'il se dtachait entirement de moi, je le
regretterais avec dsespoir: Jeune, il me donna son nom; dj couvert de
tant de gloire, n'tait-ce donc que pour m'en faire descendre qu'il m'a
leve sur le premier trne du monde?...

--Eh bien! cette injustice ne rvolte et n'indigne pas Madame?

--Elle me dsespre. Si le coeur qu'il recherche allait ne pas
comprendre le sien qui est si sensible, si tendre et si bon? Vous avez
l'air d'en douter, disait Josphine  madame R...; qui faisait une mine
d'incrdulit  l'loge de la bont impriale, vous avez tort, car
Napolon est d'une nature compatissante et douce; si quelque brusquerie
lui chappe, bientt il se rapproche du coeur qu'il a bless, avec un
gnie plein de bont qui semble gal chez lui  celui du gouvernement et
de la gloire. Vous vous rappelez le jour de cette vivacit  laquelle
vous faisiez tout  l'heure allusion; eh bien! il vint dans mon cabinet
au moment o je m'y attendais le moins, me parla d'Eugne comme si nous
n'eussions pas eu le plus lger diffrend, le nomma son fils, me dit:
_Je vous aime en lui et lui en vous_; sachant ainsi mouvoir mon orgueil
maternel jusqu' l'enthousiasme. Je voulus me jeter aux pieds de celui
qui savait consoler si noblement; il me reut sur son coeur.
Puissions-nous, lui dis-je, mon Eugne et moi, tre toujours dignes de
vous... Ici un lger bruit se fit entendre sur l'escalier intrieur de
l'alcove, et causa une vive motion  l'Impratrice, en glaant de
frayeur son humble confidente... Aprs un moment de silence et les yeux
fixs sur l'alcove, Josphine dit en soupirant: Ce n'est qu'une
illusion, dj j'embrassais une douce chimre; elles naissent facilement
dans les coeurs qui aiment et souffrent. Puis elle ajouta avec amertume:
Depuis long-temps cet escalier n'est plus la rout du bonheur pour
Napolon... En ce moment une voix tonnante pronona le nom de
l'Impratrice, et Napolon se trouva tout  coup en face de Josphine.
L'Empereur dit gaiement  Josphine: Il y a long-temps que je vous
coute; Molire aussi consultait sa servante.... Josphine, qui
redoutait une humiliation pour sa confidente, dit avec empressement:
Hlas! je ne fais point de pices de thtre, et mon plus beau rle est
jou. Un regard de l'Empereur fit reculer madame R..., qui m'avoua
qu'elle se sauva d'abord en courant jusqu' la dernire antichambre;
mais bientt elle revint doucement se placer dans un dgagement
intrieur, d'o elle pouvait entendre et o en effet elle entendit des
paroles qui promettaient  Josphine la certitude d'un attachement et
d'une confiance ternels. Un assez long silence succda  cette scne
muette, l'Empereur le rompit le premier. Vous tes donc bien sre de
cette femme, pour l'admettre dans une confidence si intime?

--Oui, et  dire vrai, l'affliction raisonne peu ce qui soulage; mon
coeur est si triste, que je n'ai pas la force de me priver du plaisir de
parler de mes peines.

--J'coutais, j'ai tout entendu, je vous sais gr de tout; mais je
n'aime pas que vous vous livriez  ces sortes d'panchemens...
Croyez-moi, au rang o vous et moi sommes levs, il est possible
peut-tre de rencontrer un ami; mais il est prudent de ne voir que des
valets de louage dans la plupart des gens qui sont bien plus du service
de notre fortune que de notre personne. Si votre coeur a besoin de
s'ouvrir, n'avez-vous pas un fils?... Le meilleur, le plus digne!...

--Vous avez raison, dit Josphine, et vos observations me sont encore
des tmoignages de votre attachement.

--Josphine, cet attachement ne cessera jamais.

--Je ne serai donc jamais malheureuse! rpondit l'impratrice, avec ce
ton doux et pntrant dont elle savait le pouvoir... Ici Mme R... perdit
le fil de la conversation; puis elle entendit l'Empereur rpter d'une
voix presque caressante: Restez, restez toujours assez prs de moi pour
que la distance ne devienne jamais une impossibilit pour le bonheur de
vous voir. Mme R... n'entendit plus que des mots sans suite sur Jrme
et Pauline. Revenue prs de Josphine quand l'Empereur fut parti, Mme
R... tcha de reprendre la causerie interrompue; mais impossible. Le
tte--tte imprial avait ranim des esprances. Josphine n'tait plus
une femme qui souffre, mais une reine replace sur son trne, et je
m'acquittai silencieusement de mon devoir.

Oh! ajoutait le conteur, il faut en convenir, c'tait un drle de corps
que notre Empereur; cependant je l'aimais assez.

--Et moi je l'aime beaucoup, rpondit notre courrier.

--Et vous le dites?

--Pourquoi pas donc? Est-ce que a se commande?

--Comme vous dites, cela ne se commande pas, reprit notre conteur. Je
l'observais; le soupon me disait tout bas: C'est un agent
provocateur; mais sa figure riante, ouverte, et mme l'lgance de ses
manires, faisaient aussitt taire cette accusation. Je fus plus
convaincue encore de mon injuste prvention, lorsqu' un relais un
militaire en demi-solde vint parler  notre voyageur, et lorsqu'au nom
du gnral Mouton je le vis plir; je m'approchai en lui demandant s'il
y avait quelques nouvelles craintes  concevoir pour le gnral.

Tout est fini, me rpondit-il d'une voix altre, le pourvoi est
rejet.

Cet homme bon et sensible tait un ami de Mouton-Duvernet. Il ne reprit
point avec nous la voiture. Je le revis deux mois aprs  Bruxelles: il
me dit alors qu'il me connaissait depuis long-temps, qu'il avait t 
Marseille  peu prs dans le mme but que moi, et qu'il avait cherch,
dans le courrier,  tenter ma prudence. Je l'ai revu dans l'un de mes
voyages  Londres; je l'ai revu encore en Espagne, et toujours pour
quelque preuve de zle, de dvouement  de glorieux souvenirs.

Cet homme spirituel et bon a appris que je griffonnais mes souvenirs. Il
m'a crit  ce sujet, et m'a prie de ne le point nommer, dans ces
Mmoires. Voici  ce sujet sa prire:

J'appartiens  une famille qui regarderait comme une calamit en 1826
ce qui au commencement de 1815 faisait encore son orgueil et son espoir.
Laissons-les comme ils sont. Contentons-nous de rester fidles au
souvenir et au malheur.

Je ne le dsignerai donc que sous le nom de Fez...

Le reste de la route jusqu' Lyon se passa en cruelles rflexions, sur
la nouvelle qu'on venait de nous donner. Le courrier qui avait connu le
gnral Mouton lorsqu'il commandait  Lyon, et qui ne tarissait pas en
loges, en arrivant dans la cour de la poste, me dit vivement:
Prenez-garde, car il y a de l'extraordinaire: voil un rgiment de
mouchards. Je vis en effet beaucoup d'hommes qui rdaient autour des
voyageurs qui arrivaient et partaient. Ils se sparaient et se
runissaient en groupe. Notre voiture en fut bientt entoure. Je vis un
de ces hommes me dsigner  son acolyte. Je sautai lgrement hors de la
malle.

Vos passeports?

--Ce n'est pas ici, je pense, qu'on les montre. Je loge aux Clestins;
vous voudrez bien vous donner la peine de les y venir chercher, si
toutefois vous en avez le droit. Il faut bien que l'air rsolu en
impose aux gens qui font un vilain mtier; car cet homme se tut et se
retira. Je me fis conduire  l'htel, et envoyai de suite chez Mme de La
Valette. Une heure aprs j'tais chez elle.

Je rserve les dtails de notre entrevue au chapitre suivant.




CHAPITRE CLXXII.

Madame de La Valette.--Sdition de 1816.--L'ami du baron Larrey.--Retour
 Bruxelles.--Tourne officieuse.--Vision.--Affligeantes
nouvelles.--Mort du duc de Kent.--M. de La Tour-du-Pin, ambassadeur de
France prs le roi des Pays-Bas.--Le compatriote de Lemot.


Je ne dois pas entrer dans les dtails politiques de la conspiration de
Lyon, qui clata au mois de juin 1816. Je me bornerai aux remarques que
je pus faire, ainsi que Mme de La Valette que je voyais assidment, sur
l'intrt gnral qu'inspirait aux gens les plus honntes une
insurrection qu'on pourrait appeler celle de la piti, mais d'une piti
lectrique. Le mouvement de Lyon tenait uniquement aux sentimens
d'intrt qu'inspirait le jugement du gnral Duvernet. Mme de La
Valette tait courageuse, spirituelle et dcide. Elle prit son parti
sur la rsignation de son mari. Mais quand je tchais de lui faire
entendre qu'elle risquait son repos pour une impossibilit, elle me
rpondait: Il n'est rien dont on ne vienne  bout avec de l'or et
surtout avec une volont.

Il y avait quelques jours que je me prparais  partir. Je ne voulais
pas m'attacher  des projets qui dpassaient l'amiti. Mme de La Valette
tait une femme fort extraordinaire; souvent, en l'engageant  tre
prudente,  ne pas hasarder des dmarches ni entretenir des relations
qui pourraient lever des charges contre elle, elle ne faisait que
prendre plus de rsolution  les affronter: on et dit qu'elle se
plaisait surtout  dfier la fortune.

Mme de La Valette voyait beaucoup de monde; nous tions au 28 mai, et ce
jour-l il y avait eu chez elle une runion plus nombreuse qu'
l'ordinaire. On m'apporta une lettre; elle tait de Sabatier. Comme il
n'y pouvait avoir indiscrtion, je le nommai, et une des personnes
prsentes me dit: Savez-vous s'il est parent du clbre Sabatier,
chirurgien des Invalides, qui forma notre brave Larrey? Je lui dis ce
que je savais, et sans dcider la question de la parent des Sabatier.
Ce commencement de conversation nous amena  parler beaucoup de
l'intrpide baron Larrey.

J'ai dit dj que M. le baron Larrey tait la providence de nos
militaires blesss: il en tait aussi le dfenseur. Voici encore un
trait qui me fut alors rappel, et que je me fais un devoir de ne pas
omettre. Aprs les batailles de Bautzen, nos jeunes conscrits blesss,
qui avaient fait leur apprentissage sur un si terrible champ de
bataille, avaient t accuss d'une lche et volontaire mutilation:
Larrey indign (et qui mieux que lui pouvait attester un courage dont il
avait vu les preuves jusque sous la mitraille ennemie?), Larrey
rassembla tous les chirurgiens suprieurs, et dmontra la glorieuse
lgalit des blessures. Napolon, en lisant le rapport du jour, rendit
justice au courage calomni, et surtout  l'homme gnreux qui  toutes
ses autres vertus joignait encore le courage de dire la vrit.

Ah! Monsieur, dis-je au compatriote du baron Larrey, l'humanit et la
gloire lui doivent des autels! J'ai parcouru presque tous les pays o
nos armes ont pass, et dans presque tous retentit ce nom du chirurgien
en chef, ce nom pacifique et immortel. En Italie,  Venise surtout, on
n'en parle encore qu'avec attendrissement. Dans le Frioul, ses prodiges
furent encore plus admirs. Mais le beau trait de cette vie d'hrosme
et de bienfaits, c'est celui que le marchal Ney me raconta plusieurs
fois:  la bataille d'Aboukir, o Larrey donna, ainsi que le gnral en
chef, ses chevaux pour le transport des blesss, c'est l qu'il opra le
gnral Fugires, sous le canon, et que Bonaparte lui remit l'pe que
Fugires lui avait offerte, en ajoutant au don des mots que l'avenir a
rendus prophtiques[8].

Je parlais avec beaucoup de feu dans cette runion d'amis dvous  la
mme cause. J'y produisis l'effet que souvent j'avais produit avant la
fatale catastrophe de 1815: c'est de me faire croire profondment
initie aux secrets politiques, tandis que mon coeur et mon singulier
caractre furent uniquement cause de ce que j'en appris pour ainsi dire
par accident. La personne qui m'avait particulirement adress la parole
au sujet du baron Larrey tait un riche propritaire des
Hautes-Pyrnes, prs de Bagnires. Il tait parent par alliance d'un
des Girondins condamns par les comits rvolutionnaires, et que le
clbre Larveillire-Lepeaux accompagnait, dans un sublime dvouement,
jusqu'aux pieds de l'chafaud. On parla et on s'inquita beaucoup dans
cette soire du sort du gnral Mouton. Je crus deviner un projet de le
soustraire  sa sentence, et j'avoue que je m'y serais dvoue s'il
n'et fallu que ranimer des souvenirs, stimuler un zle courageux, pour
arracher un brave militaire  la mort; mais je crus dmler d'autres
intrts, d'autres vues, et le soir mme je prvins Mme de La Valette de
mes apprhensions et de ma ferme rsolution de partir.

Je serais fche, me dit Mme de La Valette, de vous retenir, d'autant
plus qu'en partant vous pourrez me rendre des services qui n'ont rien de
contraire aux rgles de conduite que vous vous tes imposes; vous ne
refuserez pas de remettre plusieurs lettres que je ne veux pas envoyer
par la poste, et que je ne peux confier qu' votre sre amiti. Je me
chargeai de toutes; toutes taient confies ouvertes, et non seulement
je n'en lus aucune, mais, aussitt remises, j'oubliai l'adresse. Ces
lettres me firent faire de singuliers dtours, et il fallut ma grande
habitude de courir en voiture,  cheval, en diligence et en poste, sur
les grands chemins, pour ne pas prendre en ennui mes courses de Paris,
d'o il me fallut aller en premier au Bourget,  Verte-Feuille, 
Soissons,  Laon,  Avesnes, d'o enfin je me rendis  Mons, et de l 
Bruxelles.

J'arrivai dans cette dernire ville le 18 juillet, malade de corps et
d'esprit, et presque folle de l'accumulation de tant de souvenirs, et,
malgr mon caractre rsolu, dans un accablement mortel; je me mis au
lit dans cette disposition d'esprit o _Macbeth_ dit que _l'homme le
plus fort est  charge  lui-mme_. Je restai sans fermer l'oeil jusqu'
prs de deux heures; enfin, endormie de fatigue et de souffrance,
j'avais pleur, pri, en pensant  ma bonne soeur Thrse et aux peines
que Lopold aurait prouves  la lecture de ma lettre, qui lui avait
appris ma prsence prs de lui et mon dpart sans le voir. Je ne puis
attribuer qu' ce chaos d'agitations le rve terrible qui prcda mon
rveil... Je me crus au bras de Lopold, dans un souterrain  peine
clair par quelques lampes. Une runion nombreuse d'hommes vtus
bizarrement l'encombrait; ils parlaient entre eux; Lopold me serre
vivement dans ses bras, puis me repousse loin de lui; le groupe d'hommes
se spare, et au milieu parat un piquet militaire; je veux m'lancer au
devant de Lopold, je ne puis... Mes cheveux se hrissent, ma langue
glace me refuse un son; une dtonation me fait tomber et me rveille;
ma lampe de nuit tait teinte, et je n'eus ni la force ni le courage de
me lever pour la ranimer; j'aurais craint de heurter un cadavre...  ce
moment, l'horloge de Saint-Gudule sonna cinq heures... Ah! me dis-je,
touffant de sanglots, le jour est si peu avanc, ce n'est qu'un rve...
Oui, Dieu de misricorde, faites que ce ne soit qu'un rve et non un
pouvantable pressentiment... Cinq heures... Oh! non, non... J'tais
rellement veille, le jour commenait  poindre  travers les volets
et les doubles rideaux; tout  coup il passa comme un nuage devant mes
yeux, et il me sembla entendre une voix, une voix chrie, bien connue,
murmurer 7 heures, 7 dcembre... Je jetai, non pas un cri d'effroi, mais
une plaintive prire; mon garement fut tel, que je tendis les bras, que
j'invoquai une ombre adore, une ombre illustre...

Je n'ai eu que bien rarement le soulagement de perdre connaissance dans
une grande douleur, mais j'prouvai un anantissement si total aprs
cette terrible motion, que lorsqu' huit heures la servante m'apporta
le djener, elle recula d'pouvante, en jetant les yeux sur mon visage
ple et altr, et m'en demanda la cause. Il me fut impossible de lui
rpondre autrement que par des larmes. Cette fille tait bonne, les
Franais taient trs aims en Belgique, surtout  Bruxelles; je passais
pour une veuve de militaire, mort  Waterloo; cette fille se mit prs de
mon lit, me prodigua tous les soins d'un intrt touchant. La pauvre
Marianne ne pouvait prvoir qu'elle manquerait le but, en me donnant des
nouvelles arrives de France, qu'elle supposait tre ma patrie, et elle
me remit une lettre qui m'apprenait l'arrestation de mon imprudente amie
madame de La Valette[9]. La lettre tait du compatriote du baron Larrey;
il me mandait d'tre sans aucune inquitude, qu'il tait sr de la
non-participation de son amie  l'insurrection, et que je pouvais
compter sur une prochaine lettre qui m'annoncerait la mise en libert.
En effet, quinze jours aprs, une seconde lettre de la mme personne en
renfermait une de madame de La Valette elle-mme, o elle m'annonait
son acquittement et sa rsolution de partir pour l'Amrique.

Je vous trouverai  Bruxelles avec mon mari et mes enfans; nous nous
exilons tous, m'crivit-elle; hlas! que n'avons-nous pu y conduire
l'infortun Duvernet; vous savez, sans doute, que le conseil de guerre
le condamna  mort, que le conseil de rvision a confirm la sentence et
qu'elle a eu sa terrible excution le 19 juillet, _ cinq heures du
matin_... Mouton-Duvernet est mort avec le courageux sang-froid du champ
de bataille, et la fermet nergique qui brilla dans son discours  la
tribune nationale, et qui fut cause de sa condamnation. Mon amie, venez
avec nous, nous voguerons en famille vers les libres rivages du
Nouveau-Monde; votre coeur y trouvera des souvenirs et votre esprit des
inspirations sous le toit hospitalier des proscrits. Dans quinze jours
nous vous embrasserons  Bruxelles.

J'avais lu machinalement la fin de cette lettre, car le rcit de la mort
de Duvernet m'avait absorbe. J'tais seule, assise au secrtaire. Je ne
rougis pas d'avouer que cette singulire concidence d'une catastrophe
avec un rve encore prsent me causa une sorte de terreur qui me fit
fermer les yeux et rester immobile, comme si j'eusse craint de voir
autour de moi... Heureusement qu'on vint, en portant les lumires, me
rendre  moi-mme... Je passai plusieurs jours sans sortir; je n'avais
encore donn  aucune de mes connaissances avis de mon arrive 
Bruxelles; j'avais mme pouss cette ngligence  ne pas m'informer du
duc de Kent: j'eus la douleur d'apprendre qu'il tait alit et fort
dangereusement malade. Ce chagrin me fit sortir de mon apathique
lthargie. L'ide qu'une mort prmature allait frapper cet homme si
bon, si bienveillant et si aimable, me causa une agitation nouvelle qui
sauva peut-tre ma vie et ma raison, en me rendant le bienfait des
larmes. Si la femme clbre qui a peint d'une manire si touchante les
souffrances de l'infortune Lavalire; si madame de Genlis a raison en
disant: _que toutes les larmes viennent du coeur, et que pleurer c'est
aimer_, j'aimais le prince anglais; car sa mort m'a fait verser des
pleurs, et, je puis l'assurer, sans que mon intrt y entrt pour la
moindre chose. Hlas! les belles qualits de l'me sont si rares, que
les voir enleves  la terre, dans la personne de ceux qui les
possdent, peut causer des regrets plus dsintresss et plus purs que
les regrets de l'amour. Mon plus pnible sentiment, pendant la cruelle
maladie du duc de Kent, tait qu'il ignort la part que mon coeur prenait
 ses souffrances. Hlas! de bien vives inquitudes vinrent y donner le
change; mais il me faut un moment revenir sur mes pas.

Dans mes nombreuses tournes en France, j'avais eu le bonheur d'tre
utile  une honnte famille d'Amiens, o M. de La Tour-du-Pin tait
alors prfet. Cette famille, reste trs royaliste, avait prouv je ne
sais quelle difficult avec un employ subalterne. Bien qu'il ne ft pas
encore question alors de la cause des Bourbons, ces bonnes gens se
figurrent que le prfet, fils d'un noble pre dont la tte tomba sous
la hache rvolutionnaire[10], et proscrit lui-mme, ne svirait pas
contre d'anciens serviteurs de Louis XVI; mais l'employ eut le dessus,
et il assura que M. de La Tour-du-Pin tait trop zl serviteur de
Napolon pour manquer  un devoir de dvouement; et soit que le prfet
ft ou mme ne ft nullement instruit de la vrit, les pauvres braves
gens en furent pour le regret d'avoir compt sur sa protection.
L'employ avait rpt qu'il n'y avait pas en France un prfet plus zl
pour l'Empereur que M. de La Tour-du-Pin, et je trouverais cela naturel
et honorable, car cela tait de la reconnaissance, pour l'homme qui lui
avait rendu une patrie. J'prouvai je ne sais quelle satisfaction quand
je sus que M. de La Tour-du-Pin tait nomm ministre de France prs le
roi des Pays-Bas. Le moment o il arriva  Bruxelles tait bien critique
pour quelques Franais proscrits. Toutes ces infortunes trouveront, me
disais-je, auprs de lui aide et protection. Il est une piti que dans
tous les partis les nobles coeurs peuvent ressentir; et la compassion
peut toujours s'accorder avec les devoirs.

J'tais donc fort contente de l'arrive de M. de La Tour-du-Pin, et avec
ma malheureuse irrflexion me voil crivant, implorant, recommandant
auprs du nouvel ambassadeur. Il me semblait que j'allais tre utile 
tous mes compatriotes. Ces belles esprances s'vanouirent bientt, et
peut-tre fut-il heureux pour moi de rencontrer un ami dont la prudence
calma mon empressement en m'assurant, sur des tmoignages irrcusables,
que M. de La Tour-du-Pin paraissait tellement pntr du besoin de
constater son dvouement au nouvel ordre de choses en France, que nos
exils quels qu'ils fussent ne devaient compter que sur eux-mmes.

--Vous croyez?

--J'en suis trop certain.

--Ah! mon Dieu! je ne pourrai donc rien pour mes amis! fut la pense
qui vint m'accabler.

J'avais cd le logement o j'tais descendue lors de ma premire
arrive de Paris,  deux officiers dont l'un tait parent de Lemot qui
avait fait mon portrait[11]. Il m'en avait parl, et son amiti avec un
homme dont j'avais t l'amie m'inspira un intrt d'autant plus sincre
que l'objet en tait plus  plaindre. Ce militaire, jeune encore,
laissait en France une femme qu'il adorait trop pour lui faire partager
son exil, et il n'avait pas assez de force d'me pour se consoler de son
absence. Cet officier allait partir pour Anvers avec un compatriote. Je
les avais vus un moment la veille. Je ne rendrai jamais l'effroi dont
nous fmes saisis, en trouvant, au lieu des personnes que nous allmes
visiter ensemble, ce billet:

     Nous serons embarqus quand vous recevrez cet avis. Nous sommes
     bien aises de ne vous avoir jamais instruite du vritable motif de
     notre sjour  Bruxelles. Recevez nos remercmens du reste de vos
     soins obligeans.

     FERDINAND D***.

Ah! dis-je, ils sont arrts, et ce billet est une sauvegarde imagine
contre le soupon de complicit dans quelque conspiration imaginaire.
M. *** me calma de son mieux; mais on nous observait dj. Je le priai
de me quitter. Ne nous attirons pas les honneurs de la perscution, me
dit-il; promettez-moi d'tre prudente. Il avait fait venir son
cabriolet  la porte, et me fora de me laisser reconduire  mon htel:
ce que je fis. Mais je lui promis aussi d'tre fort tranquille, fort
circonspecte, de dner dans ma chambre, de ne pas sortir. Cela et t
sage, raisonnable; je n'en fis rien, et l'on verra dans le chapitre
suivant les nouveaux et fcheux effets de mon malheureux caractre.




CHAPITRE CLXXIII.

La table d'hte.--L'tranger mystrieux.--Dispute militaire avec des
Anglais.--Dtails sur Napolon.--Surprise nouvelle de Paula.


En rentrant  l'htel, j'avais trouv tout le monde dans la cour,
rassembl autour d'une diligence. Je m'approchai aussi pour voir
descendre les voyageurs: il y avait plusieurs Anglais. La douleur que
j'avais prouve de la mort rcente de l'aimable frre du roi
d'Angleterre adoucissait beaucoup ma prvention et, il faut le dire, ma
haine contre les vainqueurs de Waterloo. Aussi, quoiqu'il y et
rellement de ces caricatures britanniques qui, malgr leur gravit,
provoquent un rire difficile  rprimer, je m'abstins de l'hilarit
gnrale. L, parmi ces voyageurs, il se trouvait, avec deux ou trois
autres personnes, un vieillard du plus vnrable aspect. Les cheveux
blancs font sur moi un subit et invitable effet. L'tranger m'observait
avec une curiosit bienveillante: il s'tait approch de moi, et
cherchait  entamer la conversation. Comme j'tais sous mon vtement
d'homme, il me donna le titre de Monsieur. Je le remerciai du respect
qu'il portait  mon travestissement. Mais, lui dis-je, ayant droit de
le porter, et nul motif pour me cacher, je vous prie de m'appeler
Madame.

--En vrit, malgr la douceur de votre organe, je ne vous ai point
prise pour une dame; d'ailleurs je vous ai vue toucher  des pistolets.

--Et mme  un sabre; c'est mon petit arsenal ambulant.

--Vous avez donc fait la guerre?

--Non... mais j'ai assist aux ftes de la gloire.

--Ah! je crois comprendre; vous tes l'pouse de quelque officier
suprieur? vous restiez en arrire de l'arme?

--J'tais avec les Franais, et je vous prie de croire que je n'y tais
pas avec des gens qui restaient en arrire.

--Pardon, me rpondit l'aimable vieillard, je me reproche l'motion que
je vous ai cause; vous m'intressez singulirement. Vous avez donc
rellement assist  des batailles?

-- quatre: Eylau, Leipsick, Mont-Saint-Jean, et la campagne de France.

--Ah! me dit-il, j'ai perdu mon fils dans cette dernire campagne!

--Consolez-vous, pauvre pre, votre fils est mort sur le lit des
braves!

--tes-vous ici depuis quelque temps, me demanda-t-il, en me
remerciant par une lgre pression de la main du regret que je venais de
lui exprimer. Vous connaissez Ney; je le vois  la manire dont vous en
parlez. Savez-vous que son fils est ici?

--Oh! oui, je serais bien heureuse de voir le fils du hros qui sauva
tant de Franais dans cette fatale campagne de Russie, de celui qui
redevenait soldat en restant gnral! Ah! je veux voir le fils de Ney et
lui dire: Si les regrets et le sort vous conduisent en d'autres
climats, n'oubliez jamais la France! que jamais d'autres drapeaux ne
reoivent vos sermens! Vivez digne de votre illustre pre, et conservez
le droit de rpter avec un orgueil patriotique: Le sang dont je sors a
coul pour la France.

La maison aurait pu crouler, qu'anime comme je l'tais je n'aurais rien
entendu. La foule des voyageurs s'tait augmente, et l'on se mit
trs-bruyamment  table. Le hasard malheureusement me plaa  ct d'un
de ces nombreux Anglais venus pour visiter le champ de bataille de
Waterloo: il parlait exclusivement sa langue avec ses compatriotes; mais
j'en savais assez pour que la conversation et son triste sujet me
causassent une nouvelle impatience. Je n'y tenais plus, et voulant
viter un clat, je fis un mouvement pour me lever. L'tranger n'avait
pu se mprendre sur l'impression que produisaient sur moi tous ces
discours; mais ne sachant pas l'anglais, il me retint pour me demander:

Mais quels sont ces discours?

--Un indigne tissu de mensonges, m'criai-je  haute voix, en me
levant et en dsignant les Anglais. Je dois l'avouer  leur loge, en
reconnaissant une femme dans l'auteur de cette violente sortie, ils se
conduisirent avec un honorable sentiment de convenance et de respect.
L'un de ces Messieurs m'adressa la parole en anglais; les autres me
regardrent avec curiosit.

--Je comprends l'anglais; j'accepte vos excuses, rpondis-je, et vous
prie de recevoir les miennes sur un mouvement dont je n'ai pas t
matresse. Mais des militaires, des gens d'honneur doivent-ils oublier
le respect d  la valeur malheureuse? Vous tiez, dites-vous, 
dimbourg au 18 juin, et moi, Messieurs, j'tais  Waterloo. Jugez donc
qui de nous a le droit de parler des faits de cette mmorable journe?
Tout le monde me regarda avec tonnement. Les Anglais se levrent, me
salurent respectueusement,  l'exception d'un seul,  la figure
blafarde,  la plus ridicule tournure. Il n'tait pas du tout content de
moi ni de ses compatriotes.

Je me retirai dans ma chambre; elle tait au premier, et donnait sur la
cour. Mon blond ennemi, car l'Anglais boudeur tait blond, se promenait
en long et en large. Je ne pouvais lever les yeux sans rencontrer ses
regards de colre. Il commenait  me beaucoup ennuyer, et j'allais
descendre le lui dire, quand mon aimable vieillard vint frapper  ma
porte, et me demander la permission d'entrer. Soyez assez bon, lui
dis-je, pour ne pas me condamner sans m'entendre; vous ne sauriez croire
combien j'ai besoin de penser que vous ne me dsapprouverez pas. Il me
rassura, me faisant toutefois sentir mon imprudence, et m'engageant 
plus de circonspection. Je le lui promis; on va voir comment je tins
parole. Il me proposa de faire un tour sur le port; j'y consentis.
Chemin faisant, il me demanda la permission d'entrer un moment chez un
ami o il tait certain de savoir si le fils du marchal se trouvait 
Bruxelles ou non. Je l'en priai, et me promenai en l'attendant. Du plus
loin que je l'aperus revenant, je m'criai: H bien?

--Il est parti hier; il est en sret.

Ce mot, en me laissant supposer l'existence d'un pril, ne me fit sentir
que le bonheur d'y voir drob le fils du marchal par son prompt
loignement, et oublier mon regret de ne point le voir.

Nous dcidmes d'aller au petit thtre du parc.

Ne parlez pas haut, me dit M. Brihaut, et je dfie qu'on vous
connaisse. Si je rencontre quelque ami, vous serez un jeune Sudois, ne
sachant ni le franais ni le flamand. Je cdai  cet obligeant
empressement pour me distraire. En entrant dans le parc, j'aperus au
milieu de cinq ou six jeunes gens l'Anglais en question. Sitt qu'il me
vit, son visage ple et insignifiant s'anima. Il s'approcha des jeunes
gens, leur parla en assez mauvais franais de ses fureurs politiques; le
mot de Waterloo retentit  mon oreille. Un jeune Franais l prsent mit
dans la discussion toute la prvention du parti qu'il aimait, et
l'Anglais toute l'injustice de la haine nationale, et celui-ci ne
profrait pas une parole sans me regarder, comme pour me braver. M.
Brihaut voulut m'entraner, et j'allais cder  ses sages observations;
mais il tait crit l-haut que je n'chapperais  aucune extravagance.
L'Anglais me voyant m'loigner me poursuivit de cette nouvelle
apostrophe: Quoi! vous ne pensez pas que lord Wellington soit le plus
grand gnral de l'Europe?

--Votre Wellington d'un mot pouvait sauver un hros; mais ce mot, il ne
l'a pas dit.

--Vous parlez de Ney; lord Wellington a bien fait de ne pas prendre
piti de son crime.

Rapide comme la pense, je m'lance vers l'Anglais, et lui applique un
soufflet qui,  la surprise et  la force du coup, fixe mon adversaire
sur la place.

Jamais, m'criai-je en le regardant avec fiert, un Anglais ne
prononcera, du moins en ma prsence, une si barbare brutalit. On fit
cercle autour de nous. M. Brihaut montrait une vive inquitude et
voulait m'entraner. L'Anglais s'tait relev et prononait le mot de
_boxer_. Ma voix avait trahi mon sexe, et tout ce qui tait l se
moquait du brave.

Eh bien, puisque je ne puis me battre, _moi_, _elle_ doit me faire des
excuses.

--Des excuses! poltron que vous tes; ne profitez pas du prtexte, et
vous verrez si je fais bien les honneurs de mon habit. Si vous prfrez
garder le soufflet, qu'il vous apprenne  mieux parler des militaires
franais,  respecter le malheur et la gloire.

 ce langage et  la vhmence de mon action, l'auditoire resta muet.
L'Anglais rpta le mot _boxer_. Alors un rire gnral clata, et,
profitant du brouhaha qu'on faisait autour du pauvre champion
britannique, je m'loignai lestement du champ de bataille; mais, comme
mes extravagances ne peuvent se faire  demi, j'eus soin, auparavant, de
jeter ma carte dans le chapeau de mon ennemi. J'tais dans une agitation
terrible. Le bon M. Brihaut employait vainement son loquence pour me
calmer. Je devrais partir ce soir, me dit-il; mais vous m'inquitez.
Comment, avec une figure si douce, se conduire en vritable _virago_!

--Je fais mon possible pour la calmer; mais avec cet habit cela m'est
impossible.

--Eh bien, me dit l'aimable vieillard, avec un calme comique, alors on
garde ses jupons.

--En jupons mme je n'entendrais pas impunment offenser la gloire
franaise, ni surtout d'illustres mnes.

--Allons, allons, n'en parlons plus, calmez-vous; car s'il est
impossible de vous donner raison, il est trop difficile de vous gronder;
puis si la tte est un peu trop vive, le coeur est excellent. Mais,
enfin, si vous eussiez rencontr dans l'Anglais, au lieu d'un boxeur, un
spadassin?

--Ah! mon ami, malheureusement, ayant reconnu mon sexe, aucun homme
n'et accept la partie, et voil ce qui est dsesprant.

J'avais mis  cette rponse toute la sincre expression d'un regret qui
parut au bon et calme M. Brihaut le comble de l'extravagance.

Quoi! s'il et accept, vous eussiez eu l'audace de vous battre 
l'pe, au pistolet? risquer d'tre estropie?

--J'aurais risqu tout cela, mme en laissant, comme agresseur, le
choix des armes. Je vous assure que je fais ce que je puis pour viter
ces extrmits; mais quand le hasard ou mon caractre m'y entrane,
prendre le parti de la prudence est un effort impossible. Alors je lui
contai mon aventure avec le jeune officier de la garnison de Lille.

Mais, en vrit, vous prirez par les armes!

--Que le ciel vous entende, Monsieur, et que ce soit en dfendant la
mmoire de ceux que j'ai aims! et je croirai bien dignement mourir. Et
le bon M. Brihaut d'admirer celle qu'il venait de rprimander tout 
l'heure.

Malgr l'heure avance, nous continumes une promenade qui durait depuis
si long-temps, et qui avait t marque par une bizarre vicissitude qui
nous entrana dans le rcit de toutes les aventures de ma vie
passionne, auxquelles, l'me du vieillard semblait sympathiser d'une
manire inquite et sombre, surtout quand mes aveux touchaient aux
vnemens politiques. Le froid, la fatigue, l'motion, la vue surtout de
cette tte blanchie qu'animaient jusqu' l'exaltation les rminiscences
d'un pass qui semblait avoir agi sur sa destine, tout cela finit par
me jeter dans un saisissement de suppositions  l'gard de mon cavalier
sexagnaire: je croyais voir en lui quelque grand criminel, jug tel par
la partiale politique, ou du moins quelque tre bien malheureux. Je lui
exprimai ma pense avec toute la franchise de la douleur, en lui
demandant qui il tait pour tre initi dans les secrets dont il m'avait
fait l'aveu.

Je suis, me rpondit-il, un homme malheureux, sur qui pse une horrible
destine. J'tais parvenu,  force de rsignation,  supporter le poids
de mes souvenirs; mais votre rencontre et tout ce qui vient de se passer
me rappelle un pass si prs encore et trop brillant dans son existence,
trop terrible dans sa fin, pour qu'il puisse n'tre pas toujours prsent
 ceux qui furent attachs  cette fabuleuse et tragique fortune du
prisonnier de Sainte-Hlne. Ma destine a touch de trop prs  cette
destine, pour avoir pu s'en dtacher sans dchiremens. Mon fils tait
officier suprieur dans les lanciers de la garde. Un autre de mes enfans
est mort au service de Napolon. Ce n'est pas lui que je pleure; c'est
mon Henri, mon an, victime d'une passion terrible, mort  la fleur de
son ge, pour avoir voulu venger son honneur bless, frapp par les
mains du lche suborneur de sa femme. Oh! oui, je suis bien malheureux!

Une pense soudaine, une illumination terrible sembla me montrer dans le
vieillard le beau-pre de l'infortune Paula, et cette espce de rve
tait une ralit. Dans l'effusion de mes ides et de mon intrt, je
racontai au dsespoir de ce pre comment j'avais rencontr Paula, dont
je peignis les remords, en parlant d'un manuscrit et d'un portrait
qu'elle m'avait donns en signe de repentir et d'amiti. Le vieillard me
demanda comme une grce de lui cder l'un et l'autre. Il m'avoua que
tous ses voyages avaient pour objet la recherche de Paula; qu'il
comptait se rendre  Londres dans l'espoir de l'y trouver enfin. Je lui
donnai tous les renseignemens ncessaires pour Marseille, Aix et la
Sainte-Baume, et il rsolut de prendre cette route sans dlai.  tout ce
que je racontais de Paula, le pauvre M. Brihaut passait par
l'alternative des sentimens les plus dchirans.

Au lieu de courir les grands chemins en plerine, c'est prs de moi que
Paula aurait d chercher un refuge. N'tait-elle pas sre d'tre
accueillie par le pre trop indulgent qui cacha ses premires erreurs?

Nous reprmes lentement le chemin de l'htel. M. Brihaut, aprs avoir vu
le portrait de Paula, et bien convaincu que la plerine n'tait autre
que la belle-fille qu'il cherchait, fit retenir sa place pour le
lendemain. Je pleurai avec lui, et lui promis le manuscrit et le
portrait, quoique j'y attachasse du prix. Mais je ne le lui remis pas
avant d'avoir copi la _nouvelle Polonaise_, qui m'avait le plus
intresse, et plus encore quand M. Brihaut m'et assur que Paula
descendait par les femmes de l'infortune Odeska, dont bien jeune encore
sa plume facile et lgante avait crit la vie malheureuse. M. Brihaut,
en change du sacrifice que je lui fis, me fora d'accepter une fort
belle montre. Mais ce que j'estimai bien au-dessus du prsent, ce fut la
confidence qu'il me fit, la lettre qu'il me donna pour une dame Fanny
Brouann, dont il peignait l'me comme semblable  la mienne pour son
enthousiasme militaire. Nous convnmes de quelques moyens srs de
correspondance. Il me donna trois autres lettres, et nous nous
quittmes.

De toutes les confidences que M. Brihaut venait de me faire, celle qui
m'occupait le plus se rapportait  un Franais arrt  Bruxelles, mis
en libert par la protection de l'ambassadeur, M. de La Tour-du-Pin;
quoiqu'il et t accus, comme d'autres Franais, d'avoir pris part 
une espce de conspiration. M. Brihaut tait persuad que la disparition
de quelques amis dont je lui avais alors parl tenait aux rvlations
fausses ou vraies de cet homme, et il m'avait prie de le tenir au
courant.

J'avais reu une lettre qui hta mon dpart pour Anvers, et je fis aussi
retenir ma place pour le lendemain dix heures. Je ne pus fermer l'oeil de
la nuit, et j'en passai une grande partie  copier le fragment du
manuscrit de Paula, avant de le remettre  son beau-pre, que je
regardais ds ce jour comme un ami, aprs tant de confidences qui toutes
taient en rapport avec ce pass qui avait tant boulevers ma jeunesse,
et qui allait encore par le souvenir me rejeter dans un ddale de
nouvelles vicissitudes.




CHAPITRE CLXXXIV.

La route d'Anvers.--La veuve du soldat.--Je perds le manuscrit de
Paula.--Arrive  Anvers.


Rien n'est beau comme la route de Bruxelles  Anvers, surtout pendant
trois ou quatre lieues. En allant prendre ma place, je reconnus que
c'tait en plein air que je ferais mon voyage, car la place qui m'tait
rserve dans le cabriolet ne me tenta nullement. Le conducteur avait
cd la sienne, et je me serais trouve entre un sminariste de Malines
et un brasseur dont l'embonpoint avait toute l'effrayante circonfrence
d'une des futailles qu'il employait pour son far. Je grimpai donc
lestement sur l'impriale: un sige commode,  dossier lastique;
personne que le conducteur  qui je payai deux places pour n'avoir pas
l'accident de quelque nouveau voyageur, et me voil contente comme si
j'avais t en poste dans la berline ou la calche la plus confortable.
Une fois hors la porte de Laeken, les postillons mirent leur vigoureux
attelage au train de poste, et je ne saurais dire quel singulier plaisir
j'prouvai  tre ainsi comme entrane dans les airs; mais je me
rappelle que je pensais que si dans cette position j'eusse pu
transmettre mes motions au papier, je n'aurais jamais crit avec plus
d'abandon et de verve.  que de souvenirs amers et de rves dlicieux
encore! Mon coeur, au lieu de repousser les premiers, s'y livrait avec
cet avide besoin de m'accuser moi-mme, que je ne puis appeler encore
qu'une douloureuse jouissance.  peu de distance du chteau de Laeken,
la route aboutit au chteau qui avait appartenu  M. Van M***. Que de
fautes, que de malheurs aussi s'taient placs entre l'heureuse poque
de ma jeunesse, o bien imprudente dj, mais non criminelle encore!
j'entrais dans la vie entoure de la considration que donnent la
richesse et un nom respectable... Oh! comme mon coeur s'oppressait  la
vue de ces promenades, de ce jardin o je formais tous les projets d'un
long et brillant avenir... Aujourd'hui il s'tait accompli, cet avenir,
avec des peines que l'imagination elle-mme n'et jamais pu rver; et
seule, dchue de tous mes titres au respect, enchane par mon coeur 
toutes les chances d'un imprudent dvouement, je passais ignore, et
heureuse de l'tre, devant la somptueuse demeure o j'avais rgn en
souveraine. Mes larmes coulrent; mes regards se portent une fois encore
vers la grille de Schoonzigt, et s'arrtent avec surprise sur un groupe
de pitons dont la prsence excite bien naturellement mon intrt. Un
petit garon de quatre ou cinq ans, beau comme l'enfance heureuse,
devanait de quelques pas une femme d'une taille leve, qui en portait
sur son dos un plus jeune encore. Nous touchions  une monte, et je pus
 mon aise observer. Le petit bonhomme tait en uniforme de grenadier
enfantin. C'est, me disais-je, quelque veuve qui, aprs nos temps de
victoires et de revers, regagne, prive de son appui, le village o elle
vcut heureuse. Je ne me trompais pas. Je brlais d'envie de causer
avec cette jeune femme. Dispose comme je l'tais, je ne pouvais laisser
chapper cette occasion de m'attendrir; et cependant comment m'y
prendre?... Mais, me disais-je, les mres sont toujours sensibles aux
loges qu'on prodigue  leurs enfans. Conducteur, m'criai-je,
faites-moi descendre.

--Au pont, Madame.

--Non, ici, et  l'instant.

Me voil balance  ct de la diligence, perdant le point d'appui, et
sautant au moins de moiti de la hauteur. Je me fis un mal affreux au
genou; mais j'allais satisfaire ma curieuse envie. Je fis aussitt mon
plan de ne reprendre la voiture qu' l'auberge prochaine, et d'aborder
la mre du joli enfant.

Vous me paraissez fatigue; voulez-vous, Madame, que je vous aide 
porter votre joli fardeau?

Je mis dans cette offre tout ce que ma voix a jamais pu avoir de
douceur, et j'eus la joie de voir qu'elle n'avait pas perdu tout son
charme. La pauvre jeune femme me rpondit:

Mon Dieu! Madame, votre habit m'a trompe; mais votre voix me rassure.
Ah! j'ai besoin de piti pour mon pauvre petit Louis. Vous permettrez
bien que je me place dans la voiture avec mes enfans; ils ne sont ni
mchans ni importuns; ma petite Caroline dort souvent, et Louis est
sage. Ah! mon Dieu, que c'est heureux; car je n'aurais jamais pu arriver
chez nous  pied.

Prenez mon bras, vous allez djener avec moi, et nous monterons
ensemble dans l'intrieur s'il y a place, ou vous avec votre petite;
laissez-moi arranger cela. Je tenais le petit garon d'une main et
donnais l'autre bras  sa mre, et nous cheminmes jusqu' l'auberge
prochaine o je devais retrouver la voiture. Une fois arrivs l, mon
costume lgant contrastait trop avec la propret dcente, mais pauvre,
de ma petite famille improvise, pour ne pas nous attirer l'importune
curiosit de toutes les auberges; je m'en inquitai peu et m'emparai
d'un coin de table que je fis charger d'une ample provision de gteaux.
Je me trouvai heureuse, dans mon exil dj ncessiteux, de possder un
reste de capital qui me permettait de ces largesses bien simples et
cependant efficaces pour qui est plus malheureux que nous, et, cette
fois encore, j'prouvai combien il est facile de faire beaucoup de bien
avec peu de chose; car je suis sre que les bndictions de cette veuve
s'lvent encore souvent pour moi, si elle existe, et il ne m'en cota
pas le prix de la plus mince fantaisie, pas quatre napolons pour
procurer presque de l'aisance  une pauvre veuve. J'appelai le
conducteur et lui demandai s'il y avait place dans l'intrieur.

Oui, Madame, car je vous avais promis de vous sauver de l'impriale.

--Mais l'impriale aussi m'est ncessaire pour cette jeune femme et ses
enfans. Cet homme me regarda et me dit d'un air pntr: C'est bien
a, Madame; c'est une bonne action, j'en veux ma part; si vous le voulez
bien, je ne prendrai que moiti de mon prix.--Brave homme, votre
pour-boire y gagnera.

Au moment o nous allions monter, une grosse femme richement, mais
_follement_ vtue, vint regarder du haut en bas ma protge, et, se
plaant  son aise, dit au conducteur qu'elle pensait bien qu'il
n'allait pas laisser monter  ct d'elle _cette mendiante_; un vieux
prtre, qui allait monter comme nous dans la voiture, rprimanda avec
une touchante bont la vilaine femme. La voiture se ferma sur ce sermon
qui en valait bien un autre, et nous partmes. Je ferai grce  mes
lecteurs des plates durets que la vieille mgre murmurait entre ses
dents; mais je me rappelle encore le langage doux et affectueux du
vieillard respectable, qui encouragea la pauvre veuve  nous conter sa
courte, mais touchante histoire. La grosse et riche Anversoise avait
beau se dplacer, se plaindre de la mauvaise compagnie, en face de qui
s'y connaissait mieux qu'elle, le vieil ecclsiastique n'en tint pas
plus de compte que moi, et accablait la veuve de questions pleines
d'intrt. Homme respectable et bon, avec quel attendrissement je vous
coutais; avec quelle vnration j'observais cet extrieur o tout
annonait la modicit des moyens pcuniaires, tandis que dans vos traits
vnrables, dans vos paroles consolantes, respirait une me remplie de
toute l'immense charit de l'vangile. Avant de rapporter l'histoire de
la veuve du soldat, je ne puis m'empcher de rendre ma conversation avec
le bon prtre.

Vous me paraissez, Madame, connatre et faire cas de cette famille.

--Connatre comme vous; mais en faire cas, certainement.

Alors la veuve lui raconta notre rencontre; le bon vieillard me serrait
la main d'un air touch; il ajouta cependant: Je suis fch de vous
voir sous un costume qui me choque toujours comme un mensonge et une
imprudence. Ma chre dame, avec un coeur comme le vtre, rempli d'une
douce charit pour le prochain, pourquoi gter par des dehors
dfavorables la bonne opinion que vous mritez? Pardonnez  mon zle,
mais la dcence, la religion et la morale, dfendent galement ces
travestissemens. Le besoin que je sentis de l'indulgence de ce
respectable ecclsiastique me rendit sans doute loquente  fournir mes
excuses, car il me dit: J'entre dans votre logique, la franchise
respire dans vos aveux, et vos bonnes actions plaident pour l'innocence
de cette habitude.

La grosse femme tait au dsespoir, et j'avoue que j'avais plaisir  sa
peine. Il y a, en gnral, une certaine joie  voir la sottise en colre
et l'orgueil dsappoint. Il se trouva, par un heureux hasard, que mon
excellent cur allait  un village situ tout prs du hameau de la
veuve, et il s'offrit pour la conduire chez sa mre, quand la voiture
arriverait  la sparation des routes. La veuve, touche de tous les
procds dont elle venait d'tre l'objet, accepta en ajoutant que son
mari, Franais de naissance et de coeur, avait t tu dans la dernire
campagne. Je n'avais que quatorze ans, nous dit-elle, lorsque
l'Empereur vint avec Marie-Louise  Anvers, o je tenais la maison d'une
de mes tantes; ce n'tait que joie, ftes et plaisirs. Louis servait
dans les soldats de la garde. Vous savez ce qu'tait alors dans les
familles un militaire franais; ma tante, comme tout le monde chez nous,
les aimait. Louis me demanda pour femme et obtint la permission de
l'Empereur mme, ce qui tait un honneur, au moins; je partis avec lui,
heureuse et fire; je l'ai suivi  la dernire campagne d'Allemagne; mon
petit Louis et Henriette sont enfans de troupe, mais enfans lgitimes
(avec un regard fier sur la grosse femme), et quoique je retourne  mon
village, pauvre et bien malheureuse, j'y reviens comme une honnte
femme, et mon petit Louis pourra regarder mme un prince sans rougir; au
village, avec un peu de travail, notre existence sera possible; mais,
Madame, j'aurais eu de la peine  m'y traner. De grosses larmes
avaient accompagn ce rcit simple et vrai de la bonne veuve. Le
compatissant ecclsiastique ranima le courage de la veuve, en lui
promettant son fidle intrt. L'homme de Dieu, j'en suis sre, a tenu
sa parole. Quand je priai la veuve de me permettre de lui offrir
quelques secours, j'eus besoin de l'entremise de la voix respectable qui
venait de parler, pour combattre et vaincre la gnrosit de son refus.
 l'avant-dernier relais, la belle orgueilleuse nous quitta; alors le
bon prtre nous expliqua plus librement ce qu'il comptait faire pour la
petite famille.

Avec quel plaisir j'coutais ses charitables projets! combien je
regrettais de n'tre plus assez riche pour pouvoir dire: Acceptez, digne
serviteur d'un divin matre, acceptez cet or pour vos pauvres, si bien
confis  votre humanit! Mdicamens pour la mre malade, l'ducation du
petit Louis, du travail, il promit tout, et j'ai su qu'il avait beaucoup
plus tenu encore qu'il n'avait promis. En nous sparant, ce respectable
vieillard joignit aux exhortations pleines de sagesse qu'il me fit des
loges que le peu que j'avais fait ne mritait pas; mais ils me
flattrent venant d'une bouche si pure. La jeune mre reprit son doux
fardeau; le petit Louis, charg des dpouilles militaires de celui qui
lui avait donn la vie, sauta gaiement en avant vers l'humble berceau de
sa mre qui suivait lentement, appuye sur le bras de son digne
protecteur, en me prodiguant encore au loin les signes de sa
reconnaissance.

Nous avions encore trois lieues  faire. tant seule dans l'intrieur,
j'aimai mieux reprendre ma place au-dessus. Le temps tait fort beau,
et, l'me rafrachie par une bonne action, je jouis dlicieusement des
douceurs d'une belle soire. Depuis le changement qui avait spar la
Belgique de la France, partout dans les villages catholiques on voyait
des processions, des plantations de croix, et par les routes beaucoup de
plerins;  l'aspect de ces foules pieuses, je pensai  Paula. Mais ici
c'taient de grosses paysannes,  face rembrunie, mal enfroques sous la
robe qui se drapait si bien autour de la taille lgante de la belle
Polonaise. Depuis le singulier hasard qui m'avait fait rencontrer son
beau-pre, elle m'occupait mille fois plus encore, et dans la
disposition d'esprit o venait de me plonger le peu de bien que je
venais de faire, je ne pus m'empcher de penser qu'il y avait vraiment
quelque chose d'attach  ma destine qui rassemblait autour de moi
toutes les aventures des autres; on et dit que j'tais destine  tre
l'historienne de toutes les vicissitudes prives! Une voix funeste
semblait me dire: Tu n'as pas vu Paula pour la dernire fois, et cette
voix, je l'accueillis avec d'autant plus de joie, que depuis la lecture
du manuscrit cette trangre avait acquis un haut degr d'intrt dans
mon esprit. Je voulus vainement le parcourir, le mouvement de la voiture
ne me permettait que les jouissances de la riante campagne que nous
parcourions, car de Bruxelles  Anvers, c'est une ravissante promenade.
Je crus bien avoir replac le manuscrit, et je le perdis. Je ne m'en
aperus que le soir en me dshabillant; il tait trop tard pour
retrouver le conducteur, il tait reparti. On verra dans un prochain
chapitre par quelle circonstance il me fut rendu, et comme tout semblait
rellement concourir  donner de l'extraordinaire aux plus simples
vnemens d'une vie dj si pleine de tourmens.




CHAPITRE CLXXXV.

Sjour  Anvers.--Un Italien exil.--Mot de Morforio au Pape.--Souvenirs
de Paula.--Passage de Regnault de Saint-Jean-d'Angely.


J'arrivai  Anvers dans une disposition d'ame qui me rendit accessible 
toutes les impressions; j'avais dj demeur prs de la Bourse, aux
Trois-Fontaines, et je trouvai le mme logement  ma disposition. J'en
fus charme, car j'avais donn cette adresse, et le moindre retard pour
mes correspondances et t pour moi une cruelle contrainte. Le matre
de l'htel me dit le soir mme qu'un tranger, qu'il croyait italien 
son accent, tait venu plusieurs fois me demander et devait revenir. Je
priai qu'on voult bien le prvenir, et je me fis servir  souper en
attendant. Je ne m'ennuyais pas, car je ne sais pas m'ennuyer, et la
solitude a toujours une sorte d'attrait pour moi. Cependant une foule
d'ides, de rflexions, venaient m'assaillir dans la grande et assez
triste chambre o je me trouvais assise, et une immense table d'un seul
couvert et vis--vis d'une glace qui rptait ma personne de la tte aux
pieds commenait  me fatiguer. J'avais la tte appuye sur ma main
droite et je regardais, comme sans voir, lorsqu'un lger bruit  ma
porte, qui tait ouverte, me fait lever les yeux, et me montre derrire
ma chaise les grands yeux noirs et bien veills du bon Cettini, de
Rome, du compagnon de mon premier voyage  Naples.

Quoi, vous? quoi, cher Cettini?

--_Son io_.--Et il restait devant moi, me regardant avec un air de
doute et de contentement mls.

Mon cher Cettini, quelle joie de vous revoir! mais, mon Dieu! quel
motif a pu vous faire quitter _I Patri Lidi_?

--Les honneurs de l'exil?

--Impossible.

--Trs possible; et c'est malheureusement trop vrai.

Nous nous assmes. Aprs les premires questions, il m'apprit qu'au
retour du pape  Rome, aprs la chute de l'Empereur, on avait violemment
perscut tout ce qui avait t du parti franais, et lui-mme, qui
n'avait fait que les aimer, sans que cependant ses sentimens eussent eu
aucune action directe. Mais les filets de la proscription sont immenses,
et le bon Cettini y avait t envelopp, peut-tre pour faire nombre.
Cettini avait runi  la hte tout ce qu'il avait pu ramasser de sa
fortune, et se proposait de passer en Amrique. Nous tions au
commencement du rve brillant _du Champ d'Asile_.

Je n'ai jamais eu les gots belliqueux ni le temprament conspirateur,
me disait Cettini; mais je respecte la gloire et les braves;
j'attraperai la gente perscutante. Je porterai  la colonie une
pacotille des pacifiques ustensiles du mnage et les utiles instrumens
aratoires.

--Et vous avez tout abandonn! Quoi! mon pauvre et excellent ami, vous
voil,  plus que moiti de votre carrire, exil, malheureux. Ah, mon
Dieu!

--Ne me plaignez pas, j'ai la vie sauve; laissez-moi tout le bonheur de
vous avoir retrouve.

--Bon Cettini!

Alors, un peu plus calme, il me donna des dtails sur les tristes scnes
qui s'taient passes  Rome, que je ne rpterai pas, car les ractions
politiques sont toujours si cruelles! mais je ne puis m'empcher de
citer une satire qui fut attache  la statue de _Morforio_[12].

     Papa-Santo in che abbiam peccato?
     Voi l'avete unto e noi l'abbiam leccato[13].

Le lendemain, me dit Cettini, il y eut sept ou huit arrestations; je
fus heureusement averti  temps, et mon jugement n'a frapp que mes
dieux lares. Ah! quels changemens  Rome, c'est  ne plus s'y
reconnatre!

Cettini avait eu des relations d'un commerce trs tendu avec plusieurs
maisons de France et de Belgique; il avait heureusement encore de trs
fortes sommes  recouvrer, et du moins sous les rapports de l'aisance je
n'eus pas de crainte pour lui, mais pour le reste. Oh! que l'exil me
parat terrible! je me gardais bien de lui en drouler le tableau, mais
mon coeur n'y perdait rien. Le sien prouvait pour moi les mmes peines,
et il m'exprima librement la part qu'il prenait  mon sort. Lors des
vnemens de Naples, un ami qui avait pass chez lui,  Rome, lui avait
donn de mes nouvelles; et depuis les perscutions exerces contre les
partisans des Franais, il avait entretenu des relations trs suivies
avec le docteur Pistorini de Bologne, qui tait intimement li avec
Eugne, avec cet ami dvou et cher, qui m'avait si gnreusement aide
dans mon agonie des derniers jours de 1815. Cettini tait donc au fait
de toutes mes souffrances, et ne m'en parla que pour venir  des offres
qui assurassent le repos de mon avenir.

Je vous ai cherche, me disait-il, et puisque le sort me favorise,
mettez-moi de moiti dans vos projets. Si vous voulez passez la mer,
c'est mon envie; si vous prfrez la froide Belgique aux doux ombrages
des platanes: restons ici; hors la France et Rome, _sono con lei_. Pour
Rome, je ne pense pas, continua-t-il, que vous y pensiez, car vous
n'avez pas le got des plerinages religieux. Ah! que je vous conte, 
propos de plerine; j'en ai rencontr une dans la Maurienne qui est
faite  tourner la tte au pape, mme quand elle ira baiser sa mule.

Je pensai de suite  Paula, et le signalement fort mondain de sa taille
et de sa figure confirma mes soupons que c'tait elle que Cettini avait
rencontre. Une femme superbe, disait-il, quoique dj succombant sous
la fatigue d'une longue route et de mille privations. Je fus afflige
en pensant  M. Brihaut, et plaignis trs sincrement Paula de chercher
le repos de son coeur dans les pnitences dont la publicit ne pouvait
que perptuer le souvenir de la faute  laquelle elle cherchait une
expiation. Je l'ai vue, ajoutait Cettini, d'abord suivant un sentier 
cot de la grande route, marchant pniblement, puis sortant de
Lanslebourg. Je l'ai retrouve  genoux devant une chapelle sur le grand
chemin; je lui ai adress la parole, elle m'a rpondu avec modestie,
avec des paroles douces et simples; je lui offris des lettres pour Rome;
elle m'a, je l'avoue, trangement surpris par la puret, l'lgance de
son langage, l'esprit qui anime ses discours, et sa singulire
rsolution.

Je dis  Cettini que je la connaissais, et lui racontai comment je
l'avais trouve  Aix, et comment encore j'avais rencontr  Bruxelles
son beau-pre qui courait sur ses traces pour la rendre au monde et  sa
famille.

Peines perdues! c'est une tte tourne. Figurez-vous qu'elle se croit
sous l'gide visible d'une sainte qui la guide dans les chemins
impraticables; qu'elle a entendu et entend la voix de son mari
l'appelant  Rome; et dans ces extravagances il perce tant d'esprit que
ma foi, je croyais  tout en la regardant. Je montrai  Cettini le
fragment crit par Paula.

Ah! je ne suis plus tonn, me dit-il; une tte  roman, au premier
malheur, tourne toujours  la dvotion; mon amie, je ne serais pas
surpris de vous trouver un jour comme cette belle et singulire
Polonaise.

--Peut-tre soeur de charit, peut-tre religieuse; mais jamais en
plerinage sur une grande route, je puis l'assurer.

Pendant que notre conversation avait pris ce tour un peu moins triste,
nous n'avions pas observ ni l'un ni l'autre deux individus qui taient
arrts sur le carr, et qui nous piaient trs attentivement. Cettini
les aperut et sauta en fureur vers eux avec des termes peu mnags.
Aussitt un des deux s'avance et dit, avec une trs maussade politesse:
Monsieur, vous allez nous suivre; voici l'ordre de vous arrter; et
effectivement il l'exhiba. J'tais extrmement saisie; Cettini fit par
son sang-froid honneur au nom romain. C'est une mprise, dit-il; mais
il faut obir, Messieurs, au lieu d'couter  la porte. Il fallait tout
bonnement vous annoncer de suite; car je pense que de notre conversation
vous ne rapporterez gure... (Nous avions toujours parl italien.) O me
conduisez-vous?

--Chez le commissaire de police.

Je leur demandai si je pouvais accompagner mon ami. La faveur fut
accorde, et nous voil  onze heures dans les solitaires quartiers
d'Anvers, escorts par quatre gardes. Le commissaire tait aussi poli
que ces messieurs le sont peu en gnral. La mprise fut prouve, et
aprs deux bonnes heures d'explication on nous laissa la libert de
regagner notre auberge. Cettini me dit: Voil qui me dgote du sjour
de cette ville. Je veux aller voir Gand. Venez-vous avec moi? c'est une
promenade.

J'en fus tente; mais j'attendais des lettres, et je le laissai partir
aprs tre convenus que nous nous cririons rgulirement, et qu'au
premier mot on se joindrait, si je me dcidais  passer la mer.

 peine rentre, on me dit qu'un jeune homme, qui crivait au
Constitutionnel d'Anvers, tait venu et devait revenir. Il tait trop
tard pour l'attendre. Combien j'eus de regrets d'avoir sacrifi mon
pressentiment aux convenances! car mon coeur me disait qu'il venait
m'annoncer une chose agrable, quoique douloureuse aussi. Regnault de
Saint-Jean-d'Angely passait cette nuit mme  Anvers. Ce jeune homme
avait reu une lettre pour me la donner  moi-mme, et cette lettre je
ne la reus que lorsque Regnault tait dj loin: J'avais manqu une
preuve de souvenir  un ami malheureux; oh! j'tais vraiment
inconsolable!




CHAPITRE CLXXXVI

Souvenir de Regnault.--Augustine.--L'ex-procureur imprial Van
Maanen.--Les frres d'armes.--Dpart pour Gand.


 peu de distance d'Anvers, un parent de Lepeltier-Saint-Fargeau
habitait une maisonnette fort jolie; Regnault m'avait souvent parl de
cet ami et me disait que je n'tais pas au monde quand ils obtenaient
dj des prix ensemble au collge du Plessis; il aimait  se rappeler
ces jours heureux d'une enfance studieuse,  rpter combien il avait
t fier et glorieux, lorsqu'en 1782 il avait obtenu une place  la
prvt de la marine, qui l'avait mis  mme de soutenir l'aisance de
son pre frapp d'une ccit absolue. Ah! Regnault tait bon, oui,
parfaitement bon; j'aime ici, en retraant son exil,  rappeler ses
qualits obscurcies par de malheureuses brusqueries, mais encore plus
calomnies par la malveillance. J'ai entendu des gens traiter Regnault
de rvolutionnaire; lui qui jamais n'appartint  aucune faction, et dont
la voix loquente ne s'leva[14] que pour raffermir la monarchie
menace. La runion dont il a t membre avait lieu chez le duc de La
Rochefoucauld, o se trouvaient _Lafayette_, _Bailli_, _Castellane_,
_Noailles_, _Liancourt_, _Mathieu de Montmorency_, _de Tracy_ et
_d'Andr_. Non, non, Regnault ne fut pas un rvolutionnaire; lui qui ne
dut la vie qu' l'erreur des forcens de sa section, qui, en gorgeant
le malheureux Suleau, crurent l'immoler. Regnault,  cette terrible
poque, n'chappa au massacre que par les soins d'amis fidles et
dvous; jusqu'au 9 thermidor, il ne dut la vie qu' la plus profonde
retraite; son nom tait sur la fatale liste qui proscrivait Bailly,
Barnave et Thouret.

Quand l'orage se calma un peu, Regnault, retir chez lui, se livra  des
spculations de commerce; il acquit une honorable aisance, et c'est
alors qu'il pousa la fille de M. de Bonneuil qui, au dpart de Louis
XVI, avait t jet en prison pour son dvouement  _Monsieur_. Madame
Regnault est parente de monsieur et madame Desprmenil, morts tous deux
sur l'chafaud, victimes de leur attachement aux Bourbons. Si Regnault
et t souill des crimes rvolutionnaires, et-il os demander et
surtout et-il obtenu la main de mademoiselle de Bonneuil?

Regnault, enthousiaste et plein d'imagination, fut ami et partisan des
ides gnreuses, de tout ce qui promettait la grandeur de sa patrie,
depuis que ses missions en Italie le lirent avec le vainqueur de Rivoli
et le pacificateur de Radstadt; il fut  Napolon de tout le dvouement
d'une ame de feu. S'il poussa loin le zle pour celui qui imposait des
souverains  l'Europe, du moins ne dshonora-t-il pas son admiration;
car malgr les plus vives sollicitations pour se dtacher d'une cause
que depuis les dsastres de la Russie on regardait comme perdue,
Regnault ne fut jamais plus dvou que depuis que l'toile de l'Empereur
semblait plir. Ah! j'aime  rendre cet hommage  son souvenir, avant
que je n'aie mme  retracer le terrible moment o, le sachant enfin
rappel dans sa patrie, je n'appris son retour que pour apprendre en
mme temps les perscutions qui le forcrent de se traner mourant
d'asile en asile, et qui ne lui accordrent que la triste faveur de
venir  Paris[15] exhaler son dernier soupir.

Le jeune homme, qui tait venu le soir o Cettini fut arrt chez moi,
avait une lettre de N***, qui me disait que Regnault allait passer 
Anvers la nuit; qu'il tait accompagn de sa courageuse et noble pouse;
que si je voulais le voir il m'envoyait deux lignes, qui seraient
agrables au noble exil. On a vu que le messager ne me trouva point.
Lorsque je sus le contenu du message, je fus au dsespoir, mais console
promptement; car le matin mme M. N*** apprit que sa lettre avait
prouv un long retard, et que le comte Regnault et sa belle compagne
d'exil taient dj heureusement embarqus au moment o on esprait le
voir passer  Anvers.

Je trouvai chez l'ami de Lepelletier de Saint-Fargeau un militaire dont
on nous raconta l'histoire et les chagrins qui plus que les vnemens
politiques l'avaient amen sur les terres de l'exil.

Ce militaire avait une fille d'une grande beaut; elle avait t l'appui
de sa famille. Mais en donnant des leons, la jeune Augustine avait
rencontr dans une maison opulente et d'un grand nom, un de ces hommes
dpravs  qui le malheur n'inspire que le dsir d'en abuser, pour y
ajouter l'opprobre. Augustine avait cout la voix perfide qui lui
promettait le bonheur, pour la couvrir de honte. Un grade plus lev
pour son pre, ses frres et soeurs placs dans des pensionnats, tout fut
offert; et en tombant dans le pige de la sduction, la belle et
innocente Augustine crut faire un sacrifice gnreux  l'amour filial.
Elle crivit une lettre qui ne fut point envoye; on expdia des
prsens, et le vil corrupteur osa y joindre de l'or... De l'or  une
mre, pour payer le dshonneur de sa fille! Le tout fut dpos entre les
mains d'un magistrat intgre dont les recherches pour trouver Augustine
furent long-temps infructueuses. La mre d'Augustine tomba malade, et
succomba en pardonnant  sa fille, conjurant son poux, de sa mourante
voix, de ne jamais maudire l'enfant de leur amour, et d'accueillir son
repentir qui, disait la pauvre agonisante, pntrera tt ou tard son
coeur que j'avais form  la vertu. Alfred, si tu veux me voir mourir
sans dsespoir, promets, oh! jure-moi de ne point maudire la pauvre
fille. Le malheureux pre promit; mais dsespr de la perte d'une
pouse adore, il lui fut impossible de ne point har celle qu'il
regardait justement comme cause de la mort de sa mre. C'tait peu avant
le retour de l'le d'Elbe. Il avait ralis sa petite fortune, plac ses
autres enfans en apprentissage, et se prparait  quitter la France,
lorsque les vnemens donnrent un nouvel lan  son me abattue. Ayant
fait partie de l'arme de La Loire, il partagea le sort d'une grande
partie de ces militaires, et vint, en ayant vainement cherch 
retrouver sa fille, tcher de l'oublier sur les terres de l'exil. Chez
les femmes les plus vertueuses, l'indignation que leur causent les
garemens de la jeunesse ont quelque chose de tendre qui tient  la
piti. Chez un homme d'honneur, tout ce qui touche ce dpt sacr
l'irrite et lui inspire des dsirs de vengeance. Je dcouvrirai le vil
suborneur, s'criait encore le malheureux pre d'Augustine; je lui
arracherai son odieuse vie, et sa misrable complice expiera son crime
dans la longue agonie d'une rclusion perptuelle. M. N*** avait
cherch  le calmer, mais inutilement; et peu de jours avant son
embarquement pour l'Amrique, un nouveau chagrin vint fondre sur lui.
Une lettre de sa malheureuse et coupable fille lui apprit qu'abandonne
de son sducteur elle languissait souffrante, sans appui. Elle implorait
le pardon de son malheureux pre qui, ne pouvant retarder son dpart,
laissa Augustine, ainsi que ses autres enfans, recommands  la noble
bienfaisance de l'ami de Lepelletier.

Cet officier se nommait Regnault; il tait du dpartement de l'Eure, et
parent de Wilfrid Regnault, qui fut condamn pour une accusation
d'assassinat, et qui du fond de sa prison intenta un procs en calomnie
au marquis de Blosseville, dput de la Chambre de 1815, qui l'avait
accus d'tre un septembriseur. Wilfrid gagna son procs contre le
marquis de Blosseville, mais perdit son procs capital; sa peine de mort
fut commue, par la clmence royale, en vingt ans de rclusion. Cette
cause avait fait grand bruit. La non culpabilit de Wilfrid parut
prouve par un loquent plaidoyer de M. Mauguin. M. N*** s'y intressait
vivement, et rien n'tait actif comme son zle. M. N*** tait li avec
plusieurs Belges et Hollandais; il aurait voulu que le pre d'Augustine
ne passt pas les mers, se flattant de russir  l'occuper par le moyen
de ses connaissances. Je ne sais par quel hasard il avait su que je
parle hollandais; mais il crut voir en cela un grande avantage pour nos
amis qui pourraient avoir besoin des autorits, et voulut absolument que
je me chargeasse d'une dmarche prs de M. Van Maanen, ministre de la
justice du roi des Pays-Bas.

Je connaissais trs bien M. Van Maanen, depuis 1795; je l'avais vu
ensuite procureur imprial. Je savais  quel point il avait toujours
pouss le zle. Je me serais bien garde de croire ces souvenirs un
titre, pour en tre favorablement accueillie; il n'y a rien de si
terrible que les gens en place qui ont chang de matre: il semble en
honneur qu'ils se font un devoir de perscuter ceux avec qui ils en ont
servi un autre, pour persuader de leur dvouement. La suite me prouva
combien j'avais bien devin et prudemment agi. M. Van Maanen, dans ses
nouvelles fonctions, porte une telle confiance du total oubli du pass,
qu'il sige souvent  ct de M. Repelaer Van Driel, son ardent
adversaire politique, royaliste batave trs prononc; celui que le
rquisitoire du premier, alors procureur fiscal, manqua d'envoyer 
l'chafaud. Il y a de bien singulires choses dans les variations
politiques. Je contai  M. N*** que Cettini avait t arrt chez moi;
que trs heureusement on l'avait de suite mis en libert, mais que je
n'en avais pas moins t agite.

--Mon Dieu! tes-vous bien sre qu'il est libre?

--Nul doute; il est  prsent sur la route de Gand, o il va passer
quelques jours; puis il se rendra  Ostende. N*** tait impotent des
deux jambes, et ne pouvait servir ses amis que de coeur, de tte et
souvent de sa bourse. Je le vis dans une si vive agitation, que je lui
offris aussitt de faire n'importe quel voyage, de courir aprs
l'Italien exil, s'il avait besoin de le voir, ou bien de lui porter une
lettre.

En l'arrtant ici, on l'a pris pour un autre.

--Cet autre est mon intime ami, celui que j'attends avec anxit, qui
aurait d me venir avertir de la route de Regnault, qui ne vient pas, et
qui me fait mourir d'inquitude et d'impatience. Vous concevrez pour lui
mon attachement: il servait avec mon fils dans le 5e corps, lorsqu'ils
marchrent au feu  Salsfeld et  Ina. Il sauva la vie  mon Victor,
qui s'tait jet en avant avec plus de bravoure que de prudence, au
moment o le gnral Gudin fut bless, et o le gnral Reille prit le
commandement. Ils taient toujours ensemble au feu. Le marchal Lannes
les distingua  Ostrolensks. Mon fils tomba au moment o le brave
gnral Campana perdit aussi la vie dans cette journe o s'immortalisa
le brave Reille. C'est le sosie de votre Italien exil qui me rapporta
la croix et les cheveux de mon Victor. Lui il est revenu avec la croix
qu'il gagna au sige de Stralsund, et une jambe de moins qu'il perdit en
Catalogne. En voil assez pour vous y intresser, et vous prouver
l'intrt qu'il m'inspire. C'est une tte difficile  mener. Il faut
cependant qu'il cde, qu'il coute la raison. Ah! je donnerais dix
annes de ma vie pour savoir de votre compatriote quelles questions on
lui  faites, et si on pourrait tirer quelques indices certains sur le
lieu o on souponne que mon pauvre ami s'est retir. Je crains une
arrestation. Il faut la prvenir. Il y a ici un lieu sr  ma
disposition, et je veux l'y conduire.

--Puisqu'il y va d'un tel intrt, je vais courir aprs mon exil. Gand
n'est pas un voyage; le temps est superbe; ainsi dans une heure je pars,
et demain je vous dirai avec points et virgules tout ce que j'aurai pu
savoir du Romain.

Il faut que la rsolution et une sorte de courage aillent pourtant bien
 mon sexe, et soient peu ordinaires au degr o j'ose dire les avoir
portes dans ces sortes d'occasions! car,  ces offres faites sans nulle
ostentation, je crus que le pauvre N*** perdrait la tte. C'taient des
transports d'admiration... Je m'y laissai aller. Il y a quelque chose de
si sduisant  se voir admirer, louer avec enthousiasme, pour une
qualit _ part_ de notre sexe! Je quittai N*** aussi charme de sa
reconnaissance et de ses loges qu'il pouvait l'tre de mon dvouement.
Je trouve que rien ne donne de l'attrait aux liaisons les plus
passagres comme la conformit d'opinion, de souvenirs et de regrets ou
d'esprance. En rentrant  l'htel, je trouvai une lettre qui fit battre
mon coeur bien superstitieusement; car elle tait de Lopold, et avant de
l'ouvrir mme je me disais: J'entreprends une bonne action, en voil la
rcompense; et je pressais contre mon coeur qu'elle faisait battre
violemment la lettre qu'on va lire au chapitre prochain.




CHAPITRE CLXXXVII.

Arrive  Gand.--Nouvelles de Carnot.--Lettre de madame de La
Valette.--Les frres Faucher.--M. Niret.--Le mari ressuscit.--Lettre de
Lopold.


Je ne connais rien au monde de plus triste que l'norme ville de Gand;
on dirait un immense clotre. Les Gantois sont Belges aussi, mais ce ne
sont plus les Belges de Bruxelles. Ces derniers, amis des Franais dont
ils ont adopt les manires, les opinions et les habitudes, ne voient
pas encore et ne voyaient pas surtout en 1816 et 1817 arriver des
Franais sans se souvenir qu'eux aussi l'ont t, et que dans notre
gloire ils avaient eu leur part noble et large.  Bruxelles, la
fraternit n'avait point perdu ses liens et ses souvenirs; mais  Gand
la fusion des moeurs avait eu moins de puissance, et le flegme plus
lourdement flamand de ses citoyens ne savait offrir que la froideur de
l'tiquette aux exils qui sentaient bien en arrivant que cette ville ne
pourrait gure tre pour eux qu'une halte et point un sjour. C'est au
premier abord que Gand me fit cet effet; plus tard j'y trouvai des amis,
mais sans pouvoir jamais m'accoutumer  son crmonieux ennui. Je
descendis  l'auberge de la poste,  ct du thtre franais, salle
fort laide, dserte alors, et dont le mauvais got semblait avoir t
l'architecte. Mais en revanche, l'htel de la poste tait une des
meilleures auberges que j'aie pratiques dans mes nombreux voyages;
table parfaite, service leste, appartemens propres et riches, et mme
prix modr.  peine descendue de voiture, je courus  la poste aux
lettres; je me rappelais avoir crit le jour de mon arrive  Anvers que
j'allais me rendre  Gand et de l  Bruges, et qu'au lieu d'Anvers l'on
m'adresst mes lettres, poste restante,  la premire de ces villes.
J'en trouvai trois, une de Mme de La Valette, une de Carnot et une de
Lopold. Cette dernire, je ne l'aurais pas ouverte avant d'tre retire
dans ma chambre; car  la seule vue de ces caractres bien connus et
bien chers, mon coeur retomba dans une motion qui me fit trembler pour
mon avenir.

Le premier clair de bonheur qui m'ait surprise depuis le fatal 7
dcembre fut de savoir Lopold vivant. J'avais eu la force de fuir une
explication ardemment dsire, parce que chaque battement de mon coeur me
disait: Tu l'aimes avec passion, et il ne doit tre que ton fils; mais
il n'avait pas une minute cess d'tre prsent  ma pense. Dj je
l'avais accus d'un trop long silence, et pourtant j'tais moi-mme
cause du retard que sa lettre avait subi. Les femmes seules sont juges
de ces inconsquences, elles seules me comprendront. Enfin je la tenais
cette lettre, et, sans aucune exagration, je puis dire qu'elle brlait
mon sein o je l'avais place. Ce moment est peut-tre le seul dans ma
vie o j'ai senti un regret de la perte de ma jeunesse et de ma beaut;
car je ne pouvais tomber dans l'affreux ridicule d'une liaison avec un
homme qui et pu tre mon fils; mais je sentais qu'aimer, tre aime de
Lopold, et rempli au del tout ce que jamais j'avais pu goter de
flicit terrestre.

La lettre de Mme de La Valette tait affligeante en partie; elle
m'annonait des pertes de fortune, sa prochaine arrive, et en mme
temps une vive inquitude sur le sort de Sabatier, qui tout  coup avait
cess de donner de ses nouvelles. J'en suis d'autant plus tourmente,
m'crivait Mme de La Valette, qu'il m'a mand son projet de faire un
voyage  Bordeaux avant de partir pour le Nouveau-Monde. Sabatier tait
intimement li avec les infortuns frres Faucher. Mme de La Valette
ajoutait en _post-scriptum_: Gardez cette lettre;  mon passage, je
vous donnerai d'autres dtails sur notre situation. Je suis toujours
d'avis, chre Saint-Elme, que vous feriez fort bien de vous embarquer
avec nous; pour moi, il me semble que je ne serai bien que loin de la
France. Le sort m'y a perscute dans tout; je ne quitterai que des
tombeaux. Pauvre amie, hlas! elle devait bientt trouver le sien au
del des mers prs de celui de son poux...

Quant  Carnot, il m'annonait son dpart pour Cassel, et me disait
qu'ayant besoin de faire parvenir des papiers  un ami  Anvers, et
sachant que j'y faisais sjour, il me demandait la permission de me les
adresser; cet ami ne devait arriver  Anvers que dans quelques jours, et
il ne voulait pas laisser tomber ces papiers en d'autres mains. Sa
lettre tait aussi stoque, aussi romaine, que toute sa vie.

Je m'enfermai avec la lettre de Lopold pour la lire, pour la relire
mille fois. En passant devant le grand caf, sur la promenade o est
situ l'htel de la poste, je m'entends nommer comme par une joyeuse
exclamation, et presque aussitt je me trouve arrte par un officier
qui avait servi sous les ordres du gnral Razout, et que depuis Eylau
je n'avais pas vu. Je fus charme de le revoir, quoique craignant que sa
prsence dans l'hospitalire Belgique ne ft une preuve de quelque peine
politique.

Non, me dit-il, je n'ai point eu mes paulettes enleves par les
ordonnances, mais je viens de les dposer volontairement. J'ai chapp
aux honneurs de l'exil, mais je cours en mari Don Quichotte sur les
traces d'une femme faible, coupable, repentante. On m'a fait esprer que
je la trouverais ici avec mon pre; Bruxelles, Anvers, Ostende, Bruges,
j'ai tout parcouru; partout o j'arrive, elle vient de partir...

--Ah! mon Dieu, mon cher, vous voil le modle du sentiment. Mais,
partez-vous de suite?

--Non, j'attends ici le rsultat des dmarches que je viens de faire
pour la dcouvrir.

--Dnez-vous avec nous?

--Trs certainement. Comment! vous n'avez pas entendu parler de ma
malheureuse affaire?

--Non.

--Mais j'ai pass pour mort, j'ai tu...

--L'amant de votre femme; vous tes, m'criai-je en l'interrompant avec
feu, vous tes donc le mari de la belle Polonaise?

--Oui, en savez-vous des nouvelles?

--Je l'ai vue ainsi que votre pre. Alors je lui fis la relation
exacte de ma rencontre avec Paula. Le pauvre homme n'en pouvait revenir,
et malgr sa joie, sa douleur, et toutes les motions attendrissantes
sur les souffrances de sa jeune et belle femme, l'ide de ses
plerinages le faisait parfois clater de rire, et dans un autre moment
il me demandait, d'un grand srieux, si je ne la croyais pas un peu
folle; puis la jalousie reprenait ses droits; il ne voulait pas
absolument croire que, seule, elle aurait os parcourir les grandes
routes. Je lui rptai que je l'y avais trouve, que je l'avais vue le
lendemain entreprendre nu-*pieds une route de huit ou dix lieues, et
qu'elle tait dcide alors  finir ses dvotions par la prise du voile
dans un couvent en Pologne, mais que depuis elle avait t  Rome. Il
perdait la tte, cet infortun d'Autr. Je lui montrai la copie du
manuscrit de Paula; si c'et t l'original, il n'y et pas eu moyen de
le refuser  ses vives instances.

Ah! me disait-il, si vous saviez combien elle a d'esprit et surtout
d'instruction, vous cesseriez de vous tonner de mon tonnement. Se
jeter dans un couvent, cela se conoit encore; mais courir, s'exposer 
un vagabondage qui, pour tre religieux, n'en est pas moins imprudent!
ah! c'est moi qui en perdrai la raison.

Puis par une fort plaisante transition, passant des plus touchans
regrets aux rflexions de la plus purile vanit, le voyageur plaignait
seulement les pieds mignons et le beau teint de la plerine.

Elle sera horrible.

--Et qu'importe! n'est-ce pas toujours elle? songeons d'abord  la
retrouver: si bien sincrement vous pouvez lui pardonner, vous serez
trs heureux avec elle, car j'ai pu apprcier dans Paula une me peu
commune.

Enfin, je le consolai de mon mieux et lui remis la copie qu'il lut et
relut. Je reviens  ce fragment que je place  la fin de ce chapitre,
parce que c'est au simple rcit des amours et des souffrances de deux
coeurs passionns que je dus les premires inspirations de quelques
opuscules qui me valurent d'honorables encouragemens. L'heure du dner
arriva tout en causant, sans que j'aie pu trouver un moment pour monter
 ma chambre et lire cette lettre qui m'touffait le coeur. Aprs le
dner, un autre retard survint, et ce ne fut que lorsque d'Autr (nom du
mari de Paula) se fut rendu au spectacle, que, montant  mon appartement
et dfendant l'entre  tout le monde, je pus dans toute la solitude de
mon bonheur, baiser les signes d'une main chrie que j'ai encore l
devant les yeux. Aujourd'hui, o aucune illusion ne peut plus arriver 
mon coeur, je ne me les reprsente qu'avec l'motion d'un doux rve, et
(cette franchise me sera-t-elle pardonne?) qu'avec le regret de n'avoir
os accepter l'enivrante ralit de cette passion.


LETTRE DE LOPOLD.

     Vous avez pass  Paris, vous m'avez vu, vous tiez dans le mme
     lieu, et si prs, que nos vtemens se touchrent presque... vous me
     l'crivez, et ce lieu o vous m'avez trouv, qui dut vous parler en
     faveur de tous les sentimens qui pouvaient nous unir, ce lieu ne
     vous a inspir que le besoin de me fuir, l'affreux besoin de me
     laisser sans courage, sans consolation et ananti par la conviction
     de vous tre indiffrent!... Ah! je suis au dsespoir. Vous me
     dites de vous parler de mon sort... il est horrible et vous en tes
     cause!... Vous me fuyez, tandis que prs de vous aucun bonheur
     n'galerait le mien... Que pouvez-vous craindre? Que redoutez-vous?
     une passion qui n'a su vous toucher, l'expression d'une douleur sur
     laquelle vous seule pouvez quelque chose... Je contraindrai l'une
     et l'autre. Je ne vous demande qu'un _amour de mre_, mais d'une
     mre tendre, qui, au lieu de fuir, console son fils. Oh! que j'ai
     besoin de vous voir, d'entendre cette voix chrie toujours anime
     par les nobles inspirations du coeur ou du gnie: ne repoussez, ne
     ddaignez pas mon dvouement. Je pleurai votre perte, et, unissant
     toutes mes douleurs, je vgtais avec l'espoir de succomber. Oh!
     combien d'heures prcieuses j'ai pass  _pleurer_, _prier_ et
     _croire_. Ayez piti de moi, de cet avenir qui peut-tre si long
     encore; _revenez_, ou dites _venez_. Je puis tre libre demain,
     aujourd'hui, quand vous l'ordonnerez: mais songez que je ne puis
     vivre loin de vous; vous avez promis de me servir de mre, et sans
     vous tout espoir de bonheur et de repos sont  jamais perdus pour

     LOPOLD.

_P. S._ Je ne veux ni pourrai vous rien dire de ce qui a suivi la
fatale journe du 18. Ah! c'est  vos pieds, invoquant d'illustres
mnes, que je veux redire les immortels exploits de nos braves et... les
siens...

J'avais ferm ma porte; j'tais assise, la tte sur mes deux mains, en
face d'une norme glace; il y avait sur la table un volume des belles
posies de madame Dufresnoy; en lisant cette lettre, cette dclaration
d'un amour dont la sincrit ne pouvait m'tre suspecte, tout mon tre
sembla se bouleverser:

     Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler;
     Je sentis tout mon corps et transir et brler.

Je ne puis le nier, j'eus un moment d'hsitation; il se fit en moi un
changement absolu, mais trs heureusement momentan; ma vanit voulut
ressaisir l'espoir de plaire encore. Il m'aime, ne me le prouve-t-il
pas? pourquoi refuserais-je un bonheur offert? suis-je donc si vieille,
trop vieille dj? ne me trouve-t-on point belle encore, et l'amour de
Lopold tient-il  ma figure? Jetant tour  tour un coup d'oeil sur sa
lettre nave, et parcourant du regard les vers dlicieux de notre muse
franaise, je cdai insensiblement  l'attrait d'une illusion que je
brlais de pouvoir ressaisir encore. Pendant quelques instans,
j'prouvai toute l'exaltation dlirante de mes belles annes; mon
imagination allait au devant de toutes les chimres d'un amour partag.
J'avais son portrait, je n'avais os le regarder que bien rarement; je
le pris, le pressai contre mon coeur... il me rendit  moi-mme. Oui, je
puis l'assurer avec vrit, en regardant cette physionomie noble et
douce, pare de tout l'clat de la jeunesse, je la comparai  la mienne
qui se refltait dans la glace, et je sentis que la jeunesse seule peut
rpondre  la jeunesse: Je me dois cet aveu aprs tant d'autres; le
dsespoir suivait pour moi cette conviction d'impossibilit, j'y
succombais, et ce ne fut qu'aprs un long et dchirant combat que ma
raison, assez matresse de mes soupirs, put rpondre  Lopold comme une
mre et crit  un fils bien-aim; et si des circonstances m'ont, dans
la suite, mise bien prs de la plus sduisante des erreurs, je puis du
moins me rendre tmoignage que, non seulement je n'y ai jamais cd,
mais que je n'ai plus regard celui qui et pu me la faire partager, que
comme un fils, un fils chri et respect plus encore.

Je passai la nuit la plus agite; et  peine tait-il jour, qu'on frappa
 ma porte pour me demander si je voulais permettre  M. d'Autr de
venir me faire ses adieux; je jetai vite une robe et un schall sur moi
et le reus. D'Autr venait de recevoir une lettre de son pre, qui
avait enfin retrouv les traces de Paula, et qui engageait son mari 
venir les chercher  Gnes, o elle tait lgrement indispose; il
assurait  d'Autr que sa femme tait, depuis son plerinage  Rome,
absolument revenue de l'ide de se faire religieuse; il disait: Paula,
mon fils, est encore digne de toi; Paula est une excellente femme, et
belle, oh! belle comme les plus belles vierges qui ornent ici toutes les
galeries. M. Brillant d'Autr connaissait la faiblesse un peu vaniteuse
de son fils, il le flattait pour gagner du temps; aussi d'Autr ne
rvait plus que Paula; il me montrait son portrait, ses souvenirs, et me
demanda, comme une faveur, de lire avec lui le fragment que voici, et
d'crire quelques lignes en marge du manuscrit que je lui avais offert.
D'Autr tait un excellent homme, et de ce caractre qui, parmi les
militaires, se dsigne par _un bon enfant_; sans instruction ni beaucoup
d'esprit, mais nanmoins aimable, de cette gaiet franaise que donne
une heureuse nature. D'Autr me quitta avec promesse de m'crire. La
lettre  Lopold tait reste non acheve sur la table: j'y jetai un
regard, hsitai encore un moment, tout prs d'y joindre quelques mots
plus tendres; enfin, je la cachetai et je la fis porter bien vite  la
poste. Ayant de nouveau dfendu ma porte, je me mis  lire le rcit
suivant:

Dans une des solitaires, mais superbes campagnes du Palatinat de
Podalie, vivait depuis deux ans la jeune et belle Odeska, fille d'un
noble Polonais, unie par ordre paternel  l'opulent, mais sauvage
possesseur de ces contres. Odeska, leve dans le got des lettres et
des arts par une mre qui fut long-temps la brillante idole de la cour
de Jean Casimir, la jeune Odeska aspirait au bonheur d'tre aime.
Hlas! elle ne gota un instant ce bonheur si pur que pour le payer par
le dsespoir et les larmes. Au nombre des pages qu'un grand nom sans
fortune attachait  la cour de Pologne, se distinguait le jeune Mazeppa.
 peine entr dans son adolescence, dou de tous les avantages
extrieurs et surtout d'une de ces physionomies qui semblent porter sur
leurs traits des destines extraordinaires, Mazeppa joignait, au don de
faire natre un vif intrt au premier coup d'oeil, le mrite plus rel
de justifier cet intrt par les qualits d'une me pleine
d'enthousiasme et d'une nergie qui semblait, dans cet ge si tendre,
dfier dj le destin. Jean Casimir faisait des vers, et toute la
brillante jeunesse de sa cour soupirait des lgies ou des madrigaux aux
pieds de la beaut. Mazeppa eut bientt distingu la plus jolie, et son
hommage ne fut point repouss par Odeska, libre alors. Trois mois
s'coulrent au milieu des dlicieuses illusions de l'esprance et des
courts et mystrieux instans d'une intime confiance, drobe  la vie de
cour et d'tiquette.

Ordinairement le jeune page de Casimir attendait sa belle matresse
sous un berceau, o les attentions de l'amour avaient ml le doux
parfum de mille fleurs aux fraches manations d'un pais feuillage. L,
cachs  tous les regards, une couronne et t peu pour celui qui, plus
tard, devait mourir sur les terres de l'exil, pour avoir voulu conqurir
un trne; le banc de mousse qui recevait son amie tait celui qui
occupait l'ambition du jeune page de Jean Casimir. Il y faisait rsonner
sous ses doigts la guitare, accompagnait la romance que soupirait la
mlodieuse voix d'Odeska; dans d'autres instans, l'enthousiaste Mazeppa
rptait  son amie les vers sublimes des potes d'Italie, ou les
hroques inspirations d'Homre. L'Amour vit de superstitions dans le
coeur des femmes; au milieu des pressentimens, un cruel vnement se
prparait pour les deux amans, et le coeur d'Odeska en reut d'avance la
fatale prvision dans un rve funeste. Descendu avant l'aurore au
bosquet, Mazeppa fut surpris d'y trouver dj son amie, que son ardeur y
devanait toujours. Il fut tonn du dsordre de sa beaut. Des larmes
furtives, que voilaient mal ses paupires, tombaient de ses yeux baisss
vers la terre.

Pourquoi ces larmes? quel malheur peut menacer nos beaux jours?
s'cria l'imptueux Mazeppa, et il enlaait d'un bras protecteur la
jeune fille, comme pour lui faire de son corps un rempart... Odeska,
dans ce trouble dlicieux qu'augmente le bonheur des larmes, la main sur
son coeur, dit  son amant: Cher Mazeppa, je rougis de ma terreur et je
ne puis la vaincre; elle me poursuit jusque dans tes bras; mon ami, tu
en es l'objet: oh! ne m'accuse pas de faiblesse; que l'adversit arrive,
et tu verras si mon attachement ne sera pas plus fort qu'elle; mais te
perdre... ah! c'est plus que mourir!

 ces mots, elle laissa tomber sa belle tte sur le sein du jeune page,
qui puisa tous les accens de la tendresse pour dissiper ses noirs
pressentimens. Elle rpondait comme poursuivie d'une affreuse vision: 
mon cher Mazeppa! je t'ai vu entraner loin de moi; la terre et le ciel
te refusaient un appui. J'ai vu des supplices et de trompeuses
grandeurs. Mazeppa, la terreur glace tous mes sens. Hlas! le charme de
l'amour n'est-il plus avec nous?... et ta voix expire dans les
sanglots! Tout  coup le bosquet retentit des cris du reproche et des
menaces de la colre que profrait le pre d'Odeska: il venait de
surprendre les deux amans... En vain la mre de la jeune amante de
Mazeppa intercda-t-elle, en vain ce dernier fit-il valoir sa naissance
et son amour; peu de jours aprs Odeska fut unie, malgr sa rsistance,
 un homme puissant qui l'loigna de la cour et des bras de sa mre,
pour la relguer, comme sa proie, dans une terre prs des frontires de
l'Ukraine. Les regrets d'Odeska s'envenimrent encore par la prsence
d'un poux que son coeur repoussait, et qui ne justifiait que trop ses
dgots.

Aprs la perte de son amie, malgr la faveur dont il jouissait auprs
de Jean Casimir, le jeune Mazeppa n'eut qu'une seule pense: celle qu'on
avait arrache  son coeur. Odeska, loin d'avoir tent d'adoucir son
tyran, du moins par les apparences de la soumission, repoussait ses
caresses et ne rpondait  l'invitation des droits de l'hymen, que par
le nom de Mazeppa. La seule distraction de l'pouse tait d'aller aux
confins des terres qu'elle habitait, parcourir d'un regard douloureux
cette immensit qui la sparait des lieux tmoins de son amour. Un soir,
appuye contre l'orme dont le tronc portait sur son corce noueuse le
nom de Mazeppa et les emblmes de la fidlit, un nuage de poussire
s'lve au loin et appelle l'attention d'Odeska. Un cri de joie et de
terreur chappe de sa bouche: C'est lui! s'cria-t-elle; oui, cette
course rapide me l'annonce. Quel autre que Mazeppa guiderait ainsi un
coursier sur la plaine? C'est lui! Dieu! ayez piti de nous. C'est aussi
le fantme de mon rve horrible! Oh! privez-moi, grand Dieu, du bonheur
de le revoir, si le rveil de cette flicit doit tre celui d'un songe
affreux. L'infortune tomba  genoux, les bras tendus vers les sables
dont la poussire la drobait encore  la vue de son amant: car le coeur
d'Odeska avait bien devin, c'tait Mazeppa; il reconnut aussi le
cleste visage de son amie. L'imptueux jeune homme poussa son coursier
et gravit le rocher couvert de ronces, o venait de lui apparatre
Odeska, qui laissa chapper un cri en se sentant enlace dans les bras
et presse sur le coeur du fougueux favori de Jean Casimir.

J'ai tout quitt pour te revoir; m'appartiens-tu encore? Odeska, es-tu
toujours mienne?

--Prs de toi, l'univers n'a rien qui puisse causer un regret ni un
remords  ton amie. Hlas! elle oublia sur le sein de son amant
qu'aucun serment ne permet impunment de parjure. Le chtiment se pesait
dj dans la balance de la justice divine.

Le Cheval de Mazeppa portait les chiffres de son matre et d'Odeska sur
sa housse richement brode par les mains d'Odeska, et selon l'usage
d'une cour galante, cette housse montrait aussi des emblmes de l'amour.
Abandonn par son matre, le coursier parcourut lentement les dtours
qui conduisaient  la grille principale du chteau de l'poux d'Odeska.
Les chevaux sont pour les Polonais, comme pour les Tartares, les objets
d'un culte. La beaut de celui de Mazeppa, son riche harnois, l'absence
de son cavalier, tout excita la curiosit des nombreux habitans du
chteau et surtout du matre. Des mains caressantes attirrent le
coursier, il se laissa prendre.  peine l'poux d'Odeska a-t-il jet un
regard sur la housse, qu'il s'crie dans un transport de fureur: Il est
ici l'infme qui ose me disputer son coeur! voil le chiffre de
Mazeppa... Courez, volez aprs les coupables... Ah! je vais donc me
venger de tes ddains orgueilleux: femme, frmis!... chaque goutte du
sang de ton amant va te coter mille larmes! Couple perfide! les
supplices, la mort, vont vous unir! Une heure aprs l'ordre donn,
Mazeppa et Odeska, enchans, parurent en prsence de leur bourreau.
Femme parjure, et toi, vil suborneur, qu'avez-vous  rpondre?

--Le coeur d'Odeska tait mon bien avant que ton or l'et achet de son
pre, dit Mazeppa; Odeska ne t'appartient point, elle ne fut point 
toi, et je venais reprendre mon bien, mon bien unique et sans prix. Le
sort trahit notre espoir; nous allons payer par la mort les doux rves
de l'amour! Mais la mort, nous l'acceptons, lui cria Odeska, il y a un
Dieu vengeur, appui des coeurs innocens, je vais l'implorer pour toi.
Odeska tomba anantie aux pieds de son barbare poux, et ne revint  la
vie que pour se trouver dans un affreux cachot o elle languit pendant
trois annes.




CHAPITRE CLXXVIII.

La premire grenade d'honneur.--Madame de Balbi.--Cambacrs et le major
Garnier.--La protge de l'abb Raynal, ou la femme savante.


Je ne rendrai pas compte de tous les combats que j'eus  me livrer pour
ne pas cder  la voix du bonheur et de l'esprance qui me parlaient
pour Lopold; il m'en cota, mais heureusement, comme je l'ai dit, la
raison eut le dessus, et heureusement encore les singuliers hasards de
ma destine m'offraient  tout instant des distractions; je me trouvai
de nouveau attache  des intrts que j'avais crus teints, et
auxquels, sur les libres terres de la Belgique, tous les malheurs, les
perscutions, l'exil et la mort, semblaient donner une activit
nouvelle. Je me prparais  faire la commission dont me chargeait la
lettre de Carnot, lorsqu' Ath je fis une rencontre qui m'intressa
singulirement. Ath est un fort vilain bourg entre Gand et Anvers: ne
voulant pas rester dans la salle de l'auberge avec une demi-douzaine de
fumeurs, je me promenais dehors en attendant le dpart de la voiture. 
quelques pas de la porte tait assis un militaire qu'au seul aspect je
reconnus pour un Franais,  la cravatte noire,  la redingote de route,
au large pantalon bleu,  la mine d'un philosophe de bivac. Il tait
adoss contre un de ces gros arbres entours d'un banc en cercle, si
communs dans les villages de Hollande. Son sac tait  ses pieds, et il
le poussait avec un air tantt triste, tantt de mauvaise humeur et
d'impatience. Aussitt je me laissai aller au mme mouvement qui me
valut un si rude accueil de la part du colonel espagnol[16]. Pardon,
mon brave, dis-je au vtran, vous me paraissez fatigu et las
d'attendre ici?

 ma voix de femme, il m'avait regarde avec surprise, puis avec un
sourire bienveillant: Une Franaise, cela me fait plaisir  rencontrer
dans ce pays de buveurs de bire o on me disait qu'on nous aimait tant,
et o je ne trouve pas seulement  me faire comprendre.

Nous voil, nous, installs sous une espce de treille, et moi de faire
appeler un excellent djener.

Je viens de loin, me dit le militaire; plus de paie, et me voil lanc
dans l'migration.

--Je ne suis pas riche, mais deux napolons, je les ai toujours au
service d'un militaire, d'un ancien camarade.

--Vous avez servi? tenez, je voyais qu'il y avait quelque chose de a
dans votre tournure; vous tes d'une jolie taille au moins! L, vrai,
avez-vous vu le feu?  quelles journes tiez-vous? parlons-en, cela
fait oublier que me voil vieux, pauvre, cherchant  gagner ma vie en
philosophe.

Je pensai que c'tait vraiment un don particulier de Napolon que cet
attachement qu'il inspirait aux soldats,  ceux qui mme aprs vingt
annes de fatigues et de prils n'avaient encore pour rcompense que ces
fatigues et ces prils. Je renouvelai mon offre, y joignant celle
d'adresser le militaire  Anvers  quelqu'un de sr qui pourrait lui
tre utile.

--Je l'accepte, ma petite dame, avec le mme bon coeur que vous
l'offrez; a se connat de suite, et je devine que vous tes ici depuis
que nous sommes des brigands; tenez, votre double napolon me fera pour
toutes sortes de raisons grand bien; mais j'aime autant votre offre de
m'adresser  des amis, car c'est du travail que je cherche et tout ne me
convient pas, car voil bientt trente ans que je n'ai mani que le
fusil, et a gte la main pour tout autre mtier. Le seul tat que j'ai
su, c'est la reliure.

--Eh bien! tant mieux, j'ai votre fait  Bruxelles; si vous savez
relier, vous serez plac en arrivant.

--Eh bien alors, gardez votre double napolon, a vous servira.

--Prenez toujours, il ne faut pas qu'en arrivant vous soyez, forc de
demander des avances; tenez, voil un mot (et je l'crivis) pour vous
loger. En y jetant les yeux et en lisant: _Rue de l'Empereur_, Cela me
portera bonheur; oh! c'est que nous avons, tels que nous voil, des
raisons trs particulires pour ne pas l'oublier, c'est une vieille
connaissance, a date de Marengo; tenez, il y a dans ce sac un habit qui
a t  l'le d'Elbe, je veux tre enterr dedans. Je ne le donnerais
pas pour une fortune, mon pauvre habit que j'aime, et j'ai l-dedans un
autre trsor.

--Votre croix?

--Celle-l reste ici cache, et il pressa son coeur. Mais l'autre est
un souvenir d'un ami bien cher, d'un pays, d'un frre d'armes, c'est une
grenade d'honneur.

--Qu'est-ce que cela veut dire, mon brave?

--C'tait dans ce temps-l comme la croix, une rcompense de la
bravoure, et c'tait  mon bon, mon brave Renaud, que Napolon donna
cette premire rcompense sur le champ de bataille. Il tait sergent
d'artillerie; nous sommes tous deux de Selangey, Cte-d'Or. Renaud fit
au passage du Simplon des actions qui dj le firent remarquer de
Napolon, connaisseur en soldats.  Marengo il se coucha sous sa pice,
et y mit le feu au moment o les Autrichiens venaient s'en emparer;
figurez-vous la dbcle, c'est l-dessus que Napolon lui dcerna la
grenade d'honneur qui tait la premire donne;  la mme journe, il
dmonta encore une batterie autrichienne. Oh! c'tait un homme
extraordinaire, brave comme l'pe de Napolon, et humain et doux comme
une bonne femme. Mon Dieu! c'est un trait d'humanit qui lui cota la
vie, et c'est comme cela que malheureusement j'ai cette grenade
d'honneur qui ne me quittera plus. Nous tions  Neuhaff, quand un
terrible incendie vint  clater; la maison o le feu faisait le plus de
ravages tait habite par un pre de famille, un ami intime aussi de mon
camarade, qui  la vue du danger n'en fit ni une ni deux, mit habit bas
et s'lana au secours de son ami; je l'avais suivi et tchais vainement
de l'arrter quand je vis pour lui une mort invitable et horrible. Il
faut que je parvienne jusqu' lui, cria-t-il, et il enfona une porte;
il croyait trouver l son ami; la flamme qui s'chappait avec fureur
l'enveloppa; j'tais moi-mme suspendu sur une poutre prs de l'escalier
embras; je vis le malheureux et intrpide Renaud tomber et disparatre
dans un tourbillon de fume et de feu; une seule parole me parvint:
_Garde ma grenade_. Ce cri, Madame, je crois bien souvent encore
l'entendre, et cette grenade, prix de la bravoure, signe de l'honneur
militaire, je l'ai apporte avec moi sur les champs de bataille d'Ina,
Wagram, Austerlitz, de la Moskowa et de Mont-Saint-Jean; aujourd'hui,
c'est--dire depuis les jours de paix et de dlivrance, je l'ai cousue
dans mon uniforme, et voil mon linceul, c'est une relique pour ceux qui
sont comme moi fidles  la religion du soldat, au souvenir du drapeau.

--J'ai vu des sabres d'honneur, rpondis-je, mais je ne savais mme pas
qu'on et donn des grenades. Je serai bien aise de la voir quand j'irai
vous trouver  Bruxelles; mais n'en parlez pas, il faut maintenant,
comme vous dites, vivre en philosophe. Il me tmoigna beaucoup de
regret de ce que je n'allais pas  Bruxelles, et voulut dfaire son sac;
je m'y opposai, non par dfaut d'intrt, mais parce qu'on mettait les
chevaux, et que je voulus voir emballer ma nouvelle connaissance, que je
quittai avec le doux sentiment d'avoir peut-tre assur son existence
par cette rencontre.

Ce brave homme s'appelait Bois-Marie et se disait parent d'une jeune
fille sacrifie dans la rvolution  la haine froce d'un ami intime de
Robespierre, si Robespierre put avoir des amis.

Renaudin de Saint-Remi, qui quitta son sige de sage pour dposer comme
tmoin contre l'innocente et infortune Marie, opina ensuite pour la
mort comme jur. J'appris plus tard d'autres dtails de ce _grognard_ de
l'le d'Elbe. Quelques uns sont honorables  la mmoire de Tallien; je
les placerai dans le cours de ces volumes. Il monta sur la voiture,
heureux et joyeux, en chantant d'une voix qui tait plus propre 
commander _ droite, gauche, fixe_, qu' fredonner la romance; il chanta
l'air de _Cendrillon: Dieu protgera j'espre._

 une lieue d'Ath, je descendis et pris un chemin de traverse qui me
conduisit  une fort jolie maison de campagne o j'avais quelqu'un 
prendre pour venir  Anvers. J'y trouvai grande socit; on m'y donna
des nouvelles de Mme de La Valette. Tous les convives taient amis ou
connaissances de mes amis, et la conversation se ressentit de la
confiance que produit naturellement la conformit d'opinion.

Parmi les convives tait le major Garnier: c'tait de tous celui que je
connaissais le moins; et je n'en parlerais mme pas, n'ayant pas de bien
 en dire, si, malheureusement trop crdule pour tout ce qui est service
 rendre, je ne me fusse trouve attache  des intrigues et projets
d'embauchage que j'atteste sur mon honneur avoir toujours ignors.
Quter pour ceux qui partaient ou affectaient de vouloir partir pour le
Champ-d'Asile, beau rve des proscrits; courir, crire, user de tous mes
moyens pour leur tre utile: voil ce que j'ai constamment fait pendant
quatre annes que j'ai voyag de Bruxelles  Anvers, Gand, Bruges,
Ostende, Londres et Amsterdam; j'ai mme t souvent dupe de mon
exaltation; mais j'ai sch quelques larmes, et je ne saurais regretter
une facilit d'attendrissement qui a eu de pareils rsultats.
D'ailleurs, je ne me cite jamais en exemple  imiter; mes dfauts, mes
qualits, tiennent ensemble, si bien que ne pas agir de premier lan est
pour moi d'une impossibilit absolue; cder  ce premier mouvement a
mme pour moi un charme inexprimable; aussi ds que le major Garnier,
avec sa laideur toute militaire m'et prononc les noms magiques de Ney
et Waterloo, unissant par une dchirante pense de regret ces deux
affreuses poques d'amertume et de deuil, je supposai  celui qui m'en
parlait avec me tous mes regrets, toute ma douleur, et ds ce moment la
rflexion qui n'et pas t en faveur du major n'et pu se faire jour
dans mon esprit; il me disait qu'il avait vu Ney, lorsque extnu de
fatigue, bless,  pied, et guid par un sous-officier de la garde, il
arriva, aprs le fatal 18, au lieu o un officier du gnral Desnouettes
lui donna son cheval pour se rendre  Marchienne-au-Pont. Ds ce moment
nous fmes amis, de mon ct avec la plus loyale franchise, du sien avec
toutes les confidences qui pouvaient le mieux m'attacher  ses vues, et
me les faire servir malgr moi et  mon insu.

Le major Garnier avait alors prs de cinquante ans; il annonait avoir
servi dans les gardes franaises, et racontait fort bien une infinit
d'anecdotes. Il tait li avec l'hte de l'Aigle-Noir,  Lige.

Je vous y adresserai, me dit-il, vous coucherez dans la chambre o
Louis XVIII, alors MONSIEUR, coucha avec son fidle d'Avaray, ce modle
des amis, ce Bertrand de 92.

Les dtails qu'il nous donna sur ce prince taient remplis d'intrt;
mais je ne crois pas, ne pouvant en garantir l'authenticit, devoir les
rapporter ici, puisqu'il s'agit d'un personnage auguste; je ne puis
taire pourtant un mot de Mme Balbi, femme du gouverneur du Luxembourg,
et qui, ayant montr la plus constante fidlit au sort du prince, avait
contribu  sa fuite, et brav toutes les tristes chances de
l'migration. Je fus bien un peu surprise de voir un soldat d'Arcole,
comme se prtendait le major, si bien au fait des secrets des princes;
car presque tous ceux qui vcurent sous les drapeaux ignoraient aussi
bien les actions d'un courageux dvouement, que les crimes affreux qui
signalrent cette poque de la rvolution.

Rien, disait le major, n'tait aimable et sduisant comme la comtesse
de Balbi. Dans les diffrens pays que, pendant sa longue migration,
cette dame a parcourus, on chante ses louanges.

Madame de Balbi parlait des malheurs de Louis XVI et de l'infortune
Marie-Antoinette, et leur faisait des partisans en arrachant des larmes.
J'ai log en Allemagne dans une maison o Mme de Balbi avait habit; un
migr, qui alors tait devenu un des plus zls sujets de Napolon Ier,
le major Garnier, conta un mot de cette dame qui ne fit pas fortune dans
la haute socit germanique, peu faite encore  l'lgant laisser-aller
des favoris. Mme de Balbi se trouva  un cercle nombreux qui se pressait
pour la voir et l'entendre. Une jeune et nave allemande passa sa belle
tte blonde et son frais visage entre les paules un peu tudesques de
son fianc, et l'migr en question laissa chapper cette navet: _Is
das ein koenings hoer?_[17] Mme de Balbi, qui entendit l'insolente
pithte, se tourna avec cette aisance que donne la cour, et rpondit:
Ma chre, _le sang des princes ne tache pas_.

Je me rappelai avoir, sous le consulat, entendu parler d'une Mme de
Balbi qui vivait sous les dehors de la mdiocrit dans une ville de
province; je demandai au major s'il croyait que ce ft de la mme
famille.

Bien mieux, c'est, dit-il, la mme personne. Mme de Balbi a servi les
princes de toutes les manires. Rentre en 97, elle a su intresser le
Consul en excitant la sensibilit de l'excellente Josphine, dont le
faible  protger l'ancienne aristocratie a bien un peu nui peut-tre 
la solidit du trne imprial. Mme de Balbi est, sans nul doute,
intervenue dans quelques tentatives politiques, mais elle a eu
l'heureuse adresse d'en esquiver les consquences, et cela  une poque
o la police n'tait pas mal faite; c'est qu'elle a de l'esprit comme un
dmon, l'esprit des affaires.

--Vous ne jugez pas cela comme moi, lui dis-je; je vois Mme de Balbi
noblement dvoue  la cause de la royaut, seule cause lgitime pour
elle; je la vois toujours marchant au but: j'aime ce courage de
constance, cette longue rsignation; les princes ne trouvent dj pas si
souvent ces vertus dans les hommes aux jours de l'adversit, qu'il n'y
ait un mrite de plus pour une femme. La seule chose que je n'approuve
pas, c'est d'avoir affect les dehors de la pauvret, d'avoir jou le
rle de solliciteuse prs de l'homme dont elle devait dsirer la chute;
c'est trahir les bienfaits: qu'on demande des renseignemens pour sauver
ses amis, bien permis; mais accepter les dons, demander les grces de
ceux qu'on hait, il y a l dedans quelque chose qui ne va ni  la fiert
du malheur ni  la dignit d'une cause.

Je mis dans ce discours assez de vhmence pour attirer l'attention, et
j'eus le plaisir de voir tout le monde de mon avis. Le major Garnier se
rendait  Bruxelles; il avait des lettres pour Cambacrs: je ne pus
m'empcher de lui parler de l'affaire de l'officier  demi-solde avec
l'ex-archichancelier.

J'en espre mieux, me dit le major; j'ai une recommandation qui ne peut
manquer son effet, c'est un souvenir de jeunesse...

--Pas avec vous, j'espre, major, lui dis-je en riant.

--Ce n'est pas ce que votre malice s'imagine.

--Ah! tant mieux, car j'aurais regrett de voir invoquer de pareils
souvenirs.

Voil qui s'appelle pousser loin l'intrt du sexe.

Le major,  ce dernier mot, fit une singulire grimace qui le rendit si
laid qu'il n'y eut plus moyen de douter de la parfaite innocence des
souvenirs qu'il allait invoquer; du reste, sa morale tait si facile que
le moyen qui russissait lui paraissait toujours le moyen par
excellence; je lui donnai mon adresse  Anvers, et il quitta la socit
avant moi.

La matresse de la maison tait une parente du fameux
Rabaut-Saint-tienne, et ne  Nmes, comme lui, professant la religion
rforme. Cette dame, dont la destine fut fort bizarre, devenue victime
d'un mariage d'inclination, se plaisait  citer un important service que
lui rendit le clbre abb Raynal.

C'tait dj, disait-elle, un vieillard en 92, mais l'homme le
meilleur, le plus aimable, et d'une figure noble et belle. J'tais bien
jeune alors, et le zle officieux, les services de ce dfenseur de
l'humanit, qui habitait une retraite dans le midi de la France, me
sauvrent l'honneur et la vie.

On voyait, dans les discours et le caractre de cette dame, que la
socit du philosophe avait un peu dteint sur sa conversation
travaille et presque oratoire; mais je n'ai gure vu de coeur plus
dvou  ses amis que celui de Mme tienne Rabaut; elle se prit
d'extrme amiti pour moi.

Puisque vous avez habit la Hollande, me dit-elle, voil un ouvrage qui
vous intressera: c'tait l'_Histoire du Stathouderat_, par l'abb
Reynal. Madame tienne y avait crit quelques notes qui me prouvrent
qu'elle visait au savoir, et ce fut sans doute mon invincible dgot
pour cette prtention, qui m'a fait mettre moins d'empressement 
cultiver l'amiti d'une personne d'ailleurs si distingue. Nous parlmes
beaucoup de Carnot, cet homme intgre et philosophe, sorti pauvre de
toutes les situations de sa vie. Madame tienne fit les honneurs de la
soire par son savoir et ses citations toujours justes, ce qui n'est pas
peu pour qui cite beaucoup. Je l'admirais, mais sans me dire: _J'en
voudrais savoir autant_. L o perce l'tude chez les femmes, il me
semble que le charme disparat; presque toujours un succs que nous
avons trop l'air de chercher nous chappe; non que je veuille faire
l'apologie de l'ignorance, et dnigrer les supriorits; mais avec un
peu moins de prtentions, madame tienne et t une personne parfaite.
Comme c'est chez elle que je voyais la plupart de mes amis, j'aurai
plusieurs fois occasion de revenir sur son chapitre. Je partis dans la
nuit pour Anvers, afin d'y remplir la commission dont je m'tais
charge, commission qui eut pour rsultat mon premier voyage  Londres,
comme je le dirai dans le chapitre suivant.




CHAPITRE CLXXIX.

Embarquement.--Rencontre d'un pote italien.--Un pisode de la
rvolution.--Arrive  Douvres.--Le major Garnier.


Je rsolus d'aller prendre le paquebot  Ostende, et partis d'Anvers
aussitt ma commission faite. L'argent que j'avais eu de mes leons
d'italien, si largement payes par l'aimable et infortun duc de Kent,
cet argent commenait non seulement  diminuer, mais la crainte d'en
manquer dans un pays o les Franais paient double, me dcida au
sacrifice d'une fort jolie montre de chasse  rptition. Le profil de
Napolon, grav dans l'intrieur de la double bote, me la fit vendre
trois fois plus que sa valeur, et moi qui, si long-temps, n'avais
regard cent et mille louis que comme une bagatelle, je ne saurais dire
quelle fortune je crus possder en comptant douze cents malheureux
francs. Hlas! les jours se prparaient o le plus strict ncessaire me
devait seul rester pour bien des annes.

J'arrivai  Ostende, et descendis  la grande auberge  ct du thtre;
il tait sept heures: il y avait spectacle; et quoique je connusse par
exprience toute la porte des talens de province, je n'eus rien de plus
press que de courir au thtre. La troupe tait fort au-dessus du
mdiocre: on donnait la _Femme jalouse_. J'ai l'habitude de toujours
couter le spectacle, bon ou mauvais. Tout  coup mon attention fut
dtourne par cette vive exclamation: _che seccatura mio Dio! Porta
mio, che diresti?--Direbbe che  poco garbato il parlar cosi_[18],
rpondis-je aussitt au personnage, en le regardant assez firement. Il
s'excusa de son mieux, toujours dans la mme langue, et m'exprima avec
une vivacit tout italienne son bonheur de rencontrer une personne qui
parlait _la tosca favella_, dans un pays o les oreilles taient au
supplice. La connaissance fut bientt faite, et, pendant la petite
pice, _la Jambe de bois ou l'Amour filial_, je m'amusai  contrarier
Mangrini, en lui soutenant ce que j'tais loin de penser, que nos opras
comiques valaient mieux que les opras buffa de l'Italie.  tout, il me
rpondait en faisant de ridicules grimaces. _Ma, per bacco, non cantano
quei personnagi_[19]! Le spectacle n'tait pas fini, que j'tais aussi
enchante de cette rencontre, que Mangrini l'tait de la mienne; les
Italiens en gnral ont la parole un peu retentissante. Je voyais qu'on
nous remarquait; je l'en prvins et l'engageai  quitter le spectacle;
il me dit qu'il partait aussi par le paquebot, et j'en fus charme, car
sa vivacit spirituelle promettait un compagnon de route fort agrable,
et mon attente ne fut point trompe. Mangrini tait Romain, parent du
clbre musicien de ce nom, et ami intime du clbre Porta, pote
milanais, dont il me parla avec cette abondance de dtails, que relve
cependant la pantomime italienne. Mangrini me cita entre autres la
bizarre pitaphe que cet homme original composa lui-mme en milanais, et
dont le sens est: Je suis parvenu  faire piti mme  un prtre qui ne
vit que d'enterremens, faisant allusion aux maux cruels que la goutte
lui faisait souffrir.

Porta tait un pote populaire; les vnemens du jour s'embellissaient
sous sa plume par le trait d'une fine satire qui attaquait tous les
ridicules, tous les vices en masse, sans personnalit aucune; l'esprit
enjou et caustique de Porta tait tempr par un caractre noble et
gnreux. Croirez-vous, me disait Mangrini, que Porta, dont toutes les
posies respirent une gaiet et un enjouement parfait, est l'homme le
plus triste, le plus mlancolique; c'est une contradiction bien
singulire et qui existe pourtant. Presque toujours les potes expriment
dans leurs vers le contraire de ce qu'ils prouvent... Je ne fus pas du
tout de l'avis de Mangrini: Je ne m'lve pas, lui dis-je,  la hauteur
de la posie; mais ce que j'cris en prose est toujours l'image des
sentimens que j'prouve... Il rpondit par des complimens si bizarres
et si chargs de superlatifs, que j'en clatai de rire. On vint 
l'htel avertir les voyageurs pour l'Angleterre, que si le vent ne
changeait pas, on mettrait  la voile  quatre heures. Nous rsolmes de
ne pas nous coucher et de parcourir la triste ville d'Ostende; mais 
peine emes-nous command notre souper, que le matelot revint dire qu'il
fallait se rendre au port. Mangrini, qui avait compt se rgaler avec
des _talladelli  la milanese_, exprima d'une faon si comique son
dsappointement de gourmand, que je ne me souviens pas d'avoir jamais ri
d'aussi bon coeur; mais ncessit fut de se soumettre, et bientt nous
fmes en chemin pour le port. Il y avait fort peu de passagers, et la
traverse fut heureuse. Mangrini avait,  l'poque dont je parle, de
quarante-cinq  cinquante ans; il avait vcu en France, et s'y trouvait
aux premiers temps de la rvolution. Il s'tait arrang pour
_schivare_[20], disait-il, _les mesures de salut public_, en se mettant
 la suite d'Antonelle, chef du jury, qui prsida  la condamnation du
duc d'Orlans, pre du duc actuel.

Cette confidence nous mit naturellement sur le chapitre de ce prince
malheureux, qui, dans sa captivit et surtout  sa mort funeste, se
montra fidle au caractre qui avait marqu le commencement de sa
carrire. Mangrini me raconta un trait d'une pauvre mre de famille,
sauve d'une affreuse misre par les charitables dons du duc d'Orlans,
alors encore duc de Montpensier.

Cette femme, sitt que le duc d'Orlans eut t enferm  l'Abbaye;
cette femme, dont le mari frquentait les clubs, se donna le mouvement
le plus honorable pour son bienfaiteur, arrt avec son plus jeune fils,
le comte de Beaujolais, g seulement de treize ans alors. Le jour o
cette me reconnaissante apprit que Billaud Varennes avait propos
d'ajouter le nom du duc d'Orlans  la liste des dputs qu'on allait
mettre en accusation, et qu'on allait le chercher au chteau de
Marseilles, elle parvint  s'introduire  la conciergerie, o elle
savait qu'on conduirait le prisonnier; elle esprait lui faire passer un
avis, russir  le sauver; elle n'avait point calcul l'active haine de
ses ennemis. La nuit du 5 novembre arriva, le duc comparut le lendemain
devant le tribunal; la pauvre femme s'y tait porte avec quelques amis
de son mari, esprant toujours que le prince ne serait pas condamn, son
mari et les siens ayant promis de s'entremettre pour le sauver.

Hlas! disait Mangrini, la pauvre femme tait encore chez moi  me
prier de rendre Antonelle favorable au duc, que celui-ci marchait dj 
l'chafaud. Le prince, ajoutait-il, par le grand caractre qu'il a
dploy devant un odieux tribunal, a effac quelques autres pages de son
histoire. Quand, aprs sa brve et simple dfense, il se vit condamner,
il dit  ses juges: Puisque mon sort est dcid, je vous demande de ne
pas me faire languir ici jusqu' demain, et d'ordonner que je sois
conduit  la mort sur-le-champ; seule grce que les bourreaux d'alors
pouvaient accorder. Antonelle rentra, continua Mangrini; la femme tait
toujours dans mon cabinet, je lui demandai si le duc tait _acquitt_;
il tira froidement sa montre, et rpondit avec un affreux sourire,
_excut maintenant_.  ce mot, la malheureuse qui l'entendit tomba
vanouie derrire un paravent qui la cachait par bonheur. Je frissonnai
de la tte aux pieds; si Antonelle l'et aperue et dans cet tat, elle
et couru le danger de quelque expiation  son gnreux dvouement. Je
parvins avec beaucoup de peine  la faire sortir de chez moi. J'eus
soin, ds le soir, d'aller voir cette excellente femme; j'appris, sur la
jeunesse du duc d'Orlans, des dtails pleins d'intrt et que la pauvre
femme racontait avec le charme d'un coeur que la reconnaissance inspire.

Lorsque le duc d'Orlans pousa en 1769 la fille du duc de Penthivre,
 la chapelle de Versailles, disait cette dame, j'avais  peine quatorze
ans; j'tais au milieu de la foule qui regardait le beau mariage: au
moment de la bndiction, le prince, qui n'avait pas pris la place
assigne au mari dans ces sortes de crmonies, sauta, aussitt qu'on
lui fit remarquer son erreur d'tiquette, par-dessus la queue de la robe
de la royale marie. En bas, tout le monde riait de cela; mais en haut,
dans les tribunes, on avait l'air bien mcontent. Huit jours aprs le
mariage, je me trouvai en bas du parc comme le prince y passa; un gros
chien s'lance, le prince court  moi, saisit le chien, le terrasse; il
appelle et dit  un de ses gens de conduire la jeune personne qu'il
vient de sauver, en ajoutant un don au bienfait de la vie; nous n'tions
pas pauvres alors; mon pre voulut rendre le don au prince; mais je fis
tant que je l'avais encore trois ans aprs mon mariage, au moment o le
duc de Chartres fut nomm lieutenant gnral des _armes de mer_ en
1778. Mon mari tait de Brest, attach au port; nous prouvmes de
grands malheurs. J'eus l'ide d'implorer le prince, qui, enfant, m'avait
sauv la vie et dont la gnrosit nous sauva encore du dsespoir. Je
lui peignais, dans une lettre, ma situation; vingt-quatre heures aprs,
mon mari tait plac prs du comte d'Orvilliers, qui commandait comme
vice-amiral, et le soir, tant assise  rflchir  cette lettre que
j'avais os crire, je vois entrer le duc de Chartres avec un de ses
gentilshommes; il me dit: Je vous remercie de vous tre rappel le
bonheur que j'eus peut-tre de vous sauver la vie; je veux qu'elle soit
heureuse, l'existence que je vous ai conserve; vous tes mre, je vous
donnerai un parrain, continua le _bon seigneur_, et voil pour la
layette; l-dessus il me donna une somme si norme, cinquante louis,
que j'en tais comme folle; et cette main gnreuse fut tendue sur moi
jusqu'au terrible moment o la rvolution commena. Alors, craignant
pour mon bienfaiteur, je suis venue  Paris le jour o l'on y promenait
les bustes de M. Necker et du duc d'Orlans. La bonne madame Thierry
m'avouait, continua Mangrini, qu'elle tait heureuse de ces hommages;
comme elle le disait encore, ni son mari ni elle n'entendaient rien  la
politique, et prenaient tous les changemens pour des esprances; son
mari allait dans les clubs, et l il apprenait que le parti populaire,
loin d'tre tout dvou au duc d'Orlans, cherchait des prtextes pour
s'en sparer. La veille des terribles journes des 5 et 6 octobre, un
rpublicain exalt offrit de l'or au mari de madame Thierry, pour lui
faire avouer qu'il en recevait du duc d'Orlans dans un dessein
anarchique; Thierry promit par peur, avertit sa femme, qui instruisit
fidlement celui sur lequel grondait l'orage.

Mangrini, qui avait beaucoup d'esprit et un esprit sans aucune
prtention, me faisait remarquer la reconnaissance de cette pauvre
femme, rsistant au malheur et qui, disait-il, par cet attachement si
rare dans les classes infrieures, m'inspira un intrt plus fort que la
prudence qui m'tait commande par ma position auprs de gens que
j'abhorrais et que j'tais oblige de servir pour sauver ma tte. J'ai,
mme puis, dans d'autres aveux de cette femme, la certitude que le duc
d'Orlans fut tranger  quelques uns des mouvemens rvolutionnaires
dont on a prtendu trop souvent qu'il fut l'me. D'autres raisons,
puises dans les confidences des coryphes de ces temps, que j'tais si
souvent contraint d'entendre, me disposent  me rendre  la dclaration
faite par M. Chabroud. Cette dclaration absout le prince de toute
participation  un vnement trs grave.

Vous aimez  vous instruire, rpondis-je, et tiendrais  vous convaincre
de mes ides sur le personnage dont nous venons de parler longuement;
lisez la correspondance: _Louis Philippe, duc d'Orlans_; vous y
trouverez une lettre au Roi, et d'autres aux diffrens ministres. Je
vous prterai galement la procdure, l'expos de la conduite du duc
d'Orlans dans la rvolution; celui de la consultation dlibre 
Paris, le 29 octobre 1790; le mmoire  consulter pour L. P. J.
d'Orlans, qui sont dans les mmoires du marquis de Ferrires. Quand il
s'agit de si illustres accuss, on ne saurait trop chercher la vrit;
et j'ai lu toutes les pices de cette longue procdure. Un singulier
intrt de souvenir m'attachait  cette recherche; j'avais comme un
besoin d'me de trouver innocent d'une horrible inculpation le pre du
jeune prince que j'avais vu, au prix de son sang, dfendre, contre
l'invasion de l'tranger, les frontires de sa patrie. C'est long-temps
aprs, et  mon retour  Paris, qu'en lisant les mmoires si touchans du
duc de Montpensier, je me suis applaudie de la patience qui me fit lire
tout ce qui tend  attnuer la gravit des bruits rpandus contre la
mmoire de son pre; malheureusement la postrit est quelquefois aussi
crdule que les contemporains, et par paresse on s'arrte aux opinions
faites d'avance.

J'ai voulu sur ce point penser d'aprs moi-mme, et j'ai eu quelquefois,
et pour plusieurs faits, l'occasion de m'applaudir d'une constance
d'tudes qui m'a valu le droit de penser et de dire que le prince, dont
les torts ont t si chargs de circonstances aggravantes, valait mieux
que sa renomme.

Nous tions partis  trois heures du matin du port d'Ostende, et  sept
heures du soir nous tions aux prises avec les aubergistes de Douvres.
Ma premire pense, en touchant le libre rivage de l'Angleterre, fut un
regret si terrible que je n'en pus cacher la dchirante amertume  mon
bon et spirituel compatriote et compagnon de voyage. J'avais saisi son
bras convulsivement en m'criant: que ne m'a-t-il coute! que n'ai-je
pu le conduire ici, le voir, le sauver du moins, mourir  ses pieds ou
le consoler et le servir. Cette pense rtrograde fit place aux ennuis
d'une arrive, et d'une arrive en Angleterre; ni chagrin ni humeur ne
pouvaient tenir heureusement contre les contestations comiques et
bruyantes de ce bon Mangrini, qui ne pouvait se persuader qu'une fille
d'auberge du duch de Kent ne comprt pas le mauvais franais d'un pote
italien. On m'a toujours dit que je prononais parfaitement les langues
que je parle; j'en fis une utile exprience avec la servante de
l'auberge de Douvres, qui, aprs mes cinq ou six mots d'anglais, me fit
le mme compliment, et aussi brutalement qu' mon compagnon de route. En
entrant dans la salle, je ne fus pas mdiocrement surprise d'y trouver
le major Garnier, que je croyais  Bruxelles, sollicitant auprs de
Cambacrs pour les exils du Champ d'Asile; il me parut soucieux, mais
fort content de notre rencontre, et la confidence qu'il me fit me le
prouva. Je la rserve pour le chapitre suivant, ainsi que les dtails de
mon dpart pour Londres et de mon arrive dans cette capitale; du
commerce, de la libert, et cependant aussi des prjugs et des abus.




CHAPITRE CLXXX.

Confidence du major Garnier.--Dpart et arrive  Londres.--L'orgueil
britannique.


Une fois installe  Douvres, Mangrini, qui me vit trs occupe  causer
avec le major Garnier que je venais de rencontrer, s'loigna pour
parcourir la ville, et disparut jusqu'au souper. Garnier, frapp sans
doute de son accent italien, me demanda avec un air qui me dplut, des
renseignemens sur lui. Vous les lui demanderez, lui dis-je; il n'est
pas avare de paroles. Le major vit qu'il avait t indiscret, et
s'excusa avec politesse. Il m'tonna singulirement en me parlant de la
commission que j'avais faite  Anvers, et des papiers que j'avais remis
et que j'tais convaincue m'avoir t adresss par Carnot. Garnier
m'assura que depuis que Fouch avait inscrit Carnot sur une liste
d'exil, celui-ci tait venu  Cassel, peut-tre; mais qu'au moment o
nous en parlions, il avait la certitude que Carnot tait  Varsovie.
C'est tellement vrai, ajoutait Garnier, que nous savons la manire dont
le grand-duc Constantin a accueilli le vainqueur de Wattigny, et
l'ex-ministre de l'empire, qui, avec sa fiert toujours rpublicaine,
n'a pas mieux rpondu aux offres superbes du prince russe, qu'il ne le
fit lors de sa belle dfense d'Anvers au prince-royal de Sude, son
ancien co-religionnaire en politique. Connaissez-vous cette rponse? La
voici: J'tais l'ami du gnral Bernadotte; mais je suis l'ennemi du
prince tranger qui tourne ses armes contre ma patrie. J'coutais
Garnier les yeux fixes, la bouche bante; il ne parut pas y faire
attention, et me montra une liste de souscription, me disant qu'il
comptait sur moi, mon activit et mon esprit, pour voir tous les
Franais  Londres, pour les intresser en faveur d'un projet qui allait
assurer un asile  la valeur malheureuse. Avec ces mots-l, on m'et
fait traverser un brasier allum. Je promis plus, qu'il ne demandait. Je
lui dis que, me prvalant de la gnreuse bienveillance d'un prince, du
duc de Kent dfunt, je tcherais de voir et d'approcher les princes ses
frres; enfin je me dvouai encore par pure exaltation  des gens que je
ne connaissais que de nom. Mais je restai nanmoins fort inquite des
papiers que j'avais ports  Anvers chez M. Van B***. Il n'y a pas dans
cette ville une maison o l'on ne prononce le nom de Carnot avec
respect. On se rappelle avec vnration qu'en prenant de sages et fortes
mesures pour la dfense de la ville, il en protgea les intrts, en ne
voulant pas consentir  la dmolition du faubourg Belgrade. Tout le
monde sait  Anvers que le gnral Carnot reut d'un des agens des
puissances l'offre de quatre millions pour livrer la ville, et Carnot
refusa.

Ayant remis ce paquet, adress au gnral, chez des amis srs, je ne
pouvais donc en tre inquite; mais je l'tais davantage par l'trange
nouvelle que m'apprenait Garnier. Je ne sais pourquoi je ne lui montrai
pas la lettre que j'avais crue et croyais encore de Carnot, mais, sans
aucun soupon arrt, mon esprit ne se sentait point attir vers le
major par cette aveugle confiance qui nous fait un imprieux besoin de
tout confier  l'amiti; aussi gardai-je toute mon incertitude; mais le
soir mme j'crivis  M. Van B***,  Anvers, pour lui expliquer ce qui
venait de m'tre communiqu, l'engageant, au lieu de garder les papiers
soi-disant adresss par Carnot,  les ouvrir,  en voir le contenu, pour
ne pas tre victime d'une perfidie  laquelle j'aurais si innocemment
coopr; je ne reus aucune rponse, et lorsque plus tard je revins 
Anvers, M. Van B*** venait de s'embarquer pour rejoindre le gnral
Carra Saint-Cyr, nomm par S. M. Louis XVIII gouverneur de la Guiane
franaise; j'appris bien quelques dtails, mais ne sus jamais
positivement le motif rel de ce singulier voyage. La poste ou plutt
les postes de tous les pays exposaient singulirement alors  la plus
inexacte correspondance certaines personnes, et il fallait souvent
qu'elles se revissent pour savoir qu'elles s'taient crit. Ce que
j'avance est si vrai, que long-temps aprs le dpart de Van B***, et
lors de mon second voyage  Londres, j'appris d'une personne attache au
gouvernement des Pays-Bas, qu'il avait lu dans les bureaux un passage
extrait de mes papiers.

Garnier me demanda si j'avais trait de ma place pour Londres; lui ayant
rpondu ngativement, il s'en chargea, et revint tout naturellement
encore  me parler de Mangrini. Je ne me gnai pas pour lui dclarer que
son insistance me dplaisait.

Il y a beaucoup d'Italiens  Londres, me dit-il; il ne faudra pas vous
lier avec eux.

-- propos de quoi?

--Parce qu'on les surveille bien plus que les Franais.

--Mais, mon Dieu, je ne voyage pas pour conspirer, mais pour _secourir_
et _consoler_, si je puis.

--Je le sais, et je vous en indiquerai une belle et touchante occasion;
je vous ferai connatre une personne intimement lie avec le brave et
malheureux gnral Gruyer[21], l'ami du prfet de Paris; oui, son ami et
son compatriote.

--On me l'a dit.

--Ces traits de gnrosit sont si rares dans les temps de parti et de
la part des hommes du pouvoir, que je suis heureux de vous apprendre que
M. de Chabrol a eu le courage de le sauver.

--Eh bien! je tiens M. de Chabrol pour un des plus honorables
caractres de nos temps de passions aveugles et sottes. Mais est-ce le
brave Gruyer qui rclame  Londres la chaleur de mes services?

--Non, mais un de ses intimes amis.

--Eh bien! aussitt arrive, vous me le ferez connatre.

Au moment o le major me quitta pour aller arrter nos places, je vois
entrer Mangrini, rouge de colre, serrant les poings et dbitant en
italien toutes les hyperboles furibondes de l'indignation; je le priai
d'abord de se calmer, puis de me dire le motif de son motion. Oh!
_maledellittissimi inglesi!_ ils insultent, et quand on leur en demande
raison, ils vous montrent leurs poings ferms comme des _facchini_. Ah!
vivent les Franais! cela n'hsite pas pour un coup d'pe ou de
pistolet, c'est un plaisir; mais les Anglais, la sotte et orgueilleuse
nation; grossire, insupportable! Voulez-vous fuir aussitt avec moi de
cette terre maudite?

--Mais  qui en avez-vous? Que vous est-il donc arriv?

--J'en ai  une quinzaine d'ivrognes; je veux voir Douvres, je parle
mal l'anglais, j'ai demand un guide, on s'est moqu de moi; ils m'ont
poursuivi du nom de Franais, de propos sur Waterloo, sur leur
Wellington. Je leur ai cri qu'il ne valait pas une chiquenaude d'un des
grognards de l'le d'Elbe.

--Mais vous tes fou, mon pauvre ami; songez-vous que nous sommes 
Douvres?

--Oh! j'en ai dit bien d'autres! J'ai prdit, car j'tais sur mon
trpied, que la France se relverait un jour grande et forte, qu'elle
tendrait un bras vengeur des funrailles de Mont-Saint-Jean; alors,
bravement, ils se sont tous mis contre moi; j'ai propos la partie, un 
un,  six des plus furieux, ils m'ont rpondu en me montrant leurs
poings ferms; je les ai appels poltrons, et puis ils m'ont laiss
tranquillement partir.

Quelques Anglais entrrent alors; ils regardaient tous mon bon Mangrini,
et dix minutes aprs il tait au milieu du groupe, criant, prorant et
disant hautement, dans la salle d'une auberge de Douvres, ce qu'on
n'aurait pu,  cette poque, dire dans un salon  Paris. La dispute
allait finir, je le crus du moins, comme une rconciliation britannique,
par un bol de punch; mais malheureusement un des adversaires avait parl
de Naples, de Nelson, et Mangrini ne se possda plus; il reprocha aux
Anglais la conduite barbare de leur amiral envers le malheureux
Corraccioli, qui valait  lui seul mieux qu'une flotte. On disputait
encore quand le major Garnier rentra; je m'tais tenue  quatre pour ne
pas prendre part  l'action; on n'avait pas fait attention  moi plus
qu'aux autres voyageurs, et mes cheveux encore presque blonds, mon teint
assez frais, m'avaient sans doute,  Douvres comme  Bruxelles, fait
prendre pour un enfant de la Grande-Bretagne. Garnier, en m'adressant la
parole, dtruisit l'illusion, et j'entendis trois ou quatre fois rpter
_french lady_, et tous les yeux se tournrent sur moi; il y eut un jeune
anglais qui m'interpella avec beaucoup de politesse, comme arbitre
contre le fougueux Mangrini. Je dclinai ma comptence, disant qu'il
s'agissait d'un de mes compatriotes, et que, son emportement  part, je
trouvais qu'il avait non seulement raison, mais que je remerciais
sincrement Mangrini de son zle  dfendre la gloire franaise, et
surtout de son horreur pour un genre de combat que, dans tout autre
pays, en France surtout, on appelle _la bravoure du peuple_. J'ai
retrouv depuis,  Anvers, ce jeune Anglais appel Charles. Dunderdale
me regarda avec un air o ma vanit flatte me fit trouver de
l'admiration; ce qu'il me dit de mon enthousiasme pour la gloire
militaire de la France nous lia aussitt d'amiti. Celui-l tait un
vritable Anglais, plaant son pays au-dessus de tout, mais par suite
des mmes ides, n'estimant galement chez les autres que l'ardente
proccupation et l'exclusif amour de la nationalit: Et tenez, Madame,
je prfre une Franaise qui parle comme vous de notre victoire du
Mont-Saint-Jean,  d'autres belles dames de France que j'ai vues
embrasser les bottes de nos cavaliers, et adorer la ple figure de notre
Wellington. Vous voyez donc que la prvention n'a aucune prise sur moi;
mais je ne cde jamais non plus  celle des autres, et ce M. Mangrini
tait  son tour bien grossier d'insulter les gens chez eux. M.
Dunderdale parlait parfaitement franais, et je ne trouvais pas un mot 
dire  sa rponse sage et modre. Pour finir la dispute, il proposa de
dner ensemble et de porter un toast aux braves des deux pays: Oui,
volontiers, disait Mangrini, mais avant tout, au retour de la gloire
franaise!

--Pas au dtriment de ma patrie, pas comme vous le pensez, Monsieur,
rpliqua Dunderdale. J'avais, pendant toute cette discussion, observ
assez attentivement le major Garnier, et je ne fus satisfaite ni de sa
physionomie ni de son action; car avec son air d'tre uniquement occup
de la rdaction de la carte, il crivait avec une dextrit qui ne
m'chappa point tous les dtails de la scne, et quand nos yeux se
rencontrrent, ses regards et ses grimaces d'intelligence me rappelaient
la scne de _Jacquinet_ d'_Une Folie_[22]; et l'envie me prit de dire
aussi au major, comme la pupille du malin tuteur: Je crois que cet
imbcile me fait des signes. Un peu plus tard, je ne m'aperus que trop
que le major mritait une pithte plus nergique.

Enfin, grce  l'aimable et bienveillante intercession de M. Dunderdale,
tout se calma; on dna du meilleur accord; les toasts furent ports  la
gloire des braves morts  Waterloo, et aux braves de l'Angleterre; ce
dernier, non sans une grimace de la part de Mangrini. Dunderdale nous
fit des adieux d'ami, et s'embarqua pour Calais; et Garnier, Mangrini et
moi, aprs avoir, chacun dans une chambre dpourvue de tout le
_superflu_ ncessaire, pass une dtestable nuit, nous montmes sur la
galerie d'une voiture lgante, parfaitement attele, et roulmes avec
la rapidit de l'clair jusqu' Londres, par le comt le moins beau de
l'Angleterre, mais qui, pour les trangers, offre encore l'aspect d'un
immense parc rgulirement, c'est--dire ennuyeusement, vert et beau.




CHAPITRE CLXXXI.


Route de Douvres  Londres.--Rencontre.--Les proscrits.--Lettre de
Lopold.


Si le ciel de l'Angleterre n'tait pas charg, mme dans la plus
heureuse saison, de cette froideur nbuleuse qui n'offre jamais aux yeux
l'clat de cette puret azure dont brille l'Italie et mme la France,
l'Angleterre serait un assez beau pays; et quoique le comt de Kent en
soit la moins belle partie, nous trouvmes encore admirable l'uniforme
magnificence des routes, des prairies et des jardins. Il y a entre les
paysages anglais et ceux de la Hollande une grande ressemblance; mais
j'aime mieux ceux de ma patrie. Le nom du duch de Kent, que je
parcourais, me rappelait tout naturellement le souvenir d'un bienfaiteur
trop tt enlev  ma reconnaissance, et ce souvenir embellissait la
contre.

Le major Garnier tenta de me tirer de la rverie profonde dans laquelle
j'tais tombe, en me parlant d'un projet dont le charme disparaissait 
mesure que j'avanais. Je ne lui rpondais qu'avec la plus dsobligeante
distraction, et l'ennui de la route ne diminuait que par les piquantes
boutades de l'imptueux Mangrini. Sa conversation s'levait quelquefois,
et son esprit riche en lectures et en souvenirs m'tait d'une prcieuse
ressource. Il passait en revue tous les personnages clbres qu'il avait
connus: j'appris dans ses confidences plusieurs traits de la vie du
clbre auteur[23] de Fnlon et d'Henri VIII, qui me donnrent, pour
son caractre, autant d'estime que j'avais eu d'admiration pour son
talent. Mangrini, qui avait t secrtaire d'un des membres du Comit de
salut public, et qui, dans une position force mais confidentielle,
avait vu  fond la vrit des hommes et des choses, dfendait avec un
accent de coeur Chnier de l'accusation d'avoir tremp dans la
condamnation de son frre: J'ai vu, s'cria Mangrini, Marie Joseph
solliciter au risque de sa vie, auprs des bourreaux Marat et
Robespierre, la grce d'Andr. La haine des partis, toujours prompte 
inventer des fables atroces, l'a appel terroriste; mais je sais, moi, 
la rage avec laquelle les jacobins purs parlaient de lui, qu'il ne
participa jamais  leurs crimes. Il a sauv des victimes et il n'en a
point fait. Le gnral Montesquiou et Talleyrand lui doivent leur retour
en France. Ce ne fut qu'aprs le 9 thermidor que Chnier eut quelque
crdit dans les affaires; lisez ses vers adresss aux mnes de son
malheureux frre: d'ailleurs, s'il et t couvert de son sang, et-il
os se rfugier dans les bras de sa mre?

Ce raisonnement me suffit, je n'en veux point d'autre, m'criai-je 
mon tour; je vous remercie de cette religion d'amiti pour un homme
clbre.

Nous arrivmes en causant  Cantorbry; je ne voulus pas accompagner ces
messieurs pour aller, en courant, visiter la cathdrale; on ne s'arrte
que peu d'instans  Cantorbry; et quand je voyage, je veux avoir tout
le temps de sentir  mon aise la beaut des objets.

De Cantorbry  Worchester, la vue de la Tamise excita l'enthousiasme de
Mangrini. Ces sites bien lgans, ces eaux bien limpides, avaient trop
de monotonie pour mon coeur; il me faut des spectacles plus mouvans, plus
de grandiose, il faut  mon imagination les Alpes ou l'Ocan.

 Worchester, Mangrini rencontra un autre exil de sa connaissance et
qui tait aussi de la mienne, quoique je ne le remisse pas; c'tait
Charbonnires, conventionnel que j'avais quelquefois rencontr chez
l'amiral Gantheaume, et que la socit de l'amiral, qui n'tait pas
celle des jacobins, sparait des agens intresss ou coupables de cette
poque si cruelle de la terreur.

Charbonnires tait en effet d'un caractre lev et gnreux;
opinitre, il est vrai,  la manire de Carnot dans son rpublicanisme
romain, mais aussi le plus intgre des hommes; attach long-temps au
ministre de la marine, il s'y tait fait estimer et chrir jusqu'au
moment o la loi d'amnistie du 12 janvier 1816 le rejeta loin d'une
patrie qu'il aimait toujours.

Aprs les premiers embrassemens des deux camarades, Charbonnires parla
 son ancien commensal de trois autres amis qui se trouvaient galement
 Rochester, dans l'espoir d'y voir arriver le gnral
Lefebvre-Desnouettes, dont l'absence prolonge leur causait les plus
vives alarmes.

Mangrini avait des lettres de change sur un banquier de Londres, qui
devaient servir  son embarquement. Je sus depuis qu'il en employa la
plus grande partie au soulagement des amis qu'il venait de rencontrer.
Avec Charbonnires il venait de retrouver le clbre Cambon, le grand
financier de la Convention, qui, par une contradiction commune dans ces
temps, sut allier  toute la douceur des moeurs prives toute la frnsie
des passions politiques; vieillard chez lequel l'ge n'avait amorti
aucun des principes de sa jeunesse, et qui, ayant reparu  la Chambre du
Champ de Mai, avait par cette seule apparition gagn l'exil. J'avoue
qu'en voyant de prs dans le malheur des mes qui savaient le supporter
avec noblesse, qu'en coutant les rcits de leur vie passe, des
effroyables ncessits qui avaient presque toujours pes sur leurs
actions, je revenais un peu de l'ancienne horreur que certains noms
avaient toujours excite en moi.

Cambon me parut instruit, peu aimable, regrettant les dsastres de notre
gloire militaire, et ne maudissant point sa patrie. Au milieu de tant
d'vnemens qui venaient de prcipiter une partie de l'Europe contre
l'autre, la grande proccupation de Cambon, sa grande colre tait
encore contre les nobles et les prtres. Il les hassait avec une
franchise qui  tout instant lui chappait. Les ministres du culte
anglican ne lui plaisaient pas plus que les catholiques; et,  dfaut de
capucins, il panchait sa bile  Londres contre les quakers. Eh bien, 
quelque temps de l, j'ai appris de la bouche de Tallien un fait qui
contraste singulirement dans la vie de Cambon avec son antipathie si
violente contre toute association religieuse: aprs quelques
observations, il avait laiss libre la vocation d'une de ses soeurs,
entre dans un couvent, et tait rest son protecteur et son ami.

Une fois installs, notre petite colonie s'occupa du sort commun de tous
les exils  secourir. Cambon, en assemble gnrale, pensa que pour
assurer les moyens, d'un embarquement avantageux il tait bon de se
concerter avec la Belgique et une socit d'hommes gnreux, trs ardens
 y seconder l'entreprise du Champ-d'Asile. J'offris mes services, ma
prsence en Hollande pour cet objet important.  cette proposition, tous
ces Messieurs m'entourrent avec des acclamations de reconnaissance.
Rien cependant ne fut encore arrt. Mais le lendemain on prit un parti
sur la cotisation de dvouement et de dmarches que chacun devait
apporter  la cause du malheur. On pensa que mes relations avec un
illustre personnage pouvaient rendre ma prsence plus utile  Londres.
Je devais donc y rester avec le major Maingredini. Cambon eut Douvres
pour mission, Charbonnier et Tareni Maidstoe, tous avec des
recommandations, et, ce qui est la meilleure, avec une bourse bien
garnie. J'tais descendue  Londres dans le Strand, chez une dame qui
tenait des appartemens garnis fort propres, mais dpourvus de cette
lgance, de ce luxe qu'on se donne  Paris avec seulement de l'aisance.
Londres est encore bien en arrire pour la distribution et l'ameublement
des maisons; mais tout ce qui tient  la propret extrieure y est
soign jusqu' la coquetterie, comme en Hollande. Mon htesse paraissait
une fort bonne personne, parlait fort passablement le franais, et tait
assez favorablement dispose pour notre nation; elle nous dit, presque
ds la seconde parole, qu'elle attendait un de nos gnraux exils. Le
major qui m'avait accompagne pour le choix de ce logement, m'offrit de
se charger de toutes les informations qui pourraient faciliter mes
dmarches. Je le remerciai de son zle officieux, sans en tre touche
le moins du monde. Je ne sais quoi retenait ma confiance. Ce jour-l il
revint le soir chez moi, tout constern, m'annonant qu'il tait forc
de repartir pour Douvres, o il avait oubli son portefeuille. Aussitt
il m'entra mille vilains soupons dans l'esprit, et assez justement.

Mon htesse se prit tout  coup pour moi d'une tendresse  laquelle je
rpondais trs peu, et qui m'impatientait fort. Il faut  mon coeur des
tmoignages d'amiti auxquels la physionomie puisse me faire croire, et
j'avoue que la glaciale figure de miss Buller dtruisait  mes yeux
toutes les expressions de son subit attachement. Ne me sentant aucune
sympathie d'affection pour l'ennuyeuse Anglaise, je m'occupai de
chercher un appartement o ma libert ft plus entire. Je m'arrangeai 
merveille avec une veuve franaise qui demeurait dans Bond-Street. Pour
comprendre tout ce que ce nouvel arrangement avait d'agrable pour moi,
il faudrait savoir  quel point, dans mes courses, j'aime  rencontrer
des compatriotes. Un instinct invincible m'emporte vers des contres
trangres, et dans ces contres trangres un second mouvement de mon
coeur m'y rend ncessaire de ne parler presque que de ma patrie.

La physionomie ouverte et spirituelle de Mme Duvernot quivalait, pour
ma confiance,  dix annes d'intimit. Elle levait avec elle la fille
d'une soeur malheureuse, et cet aimable enfant rendait sa socit encore
plus douce et plus anime. Mon appartement rpondait  mon exigence et 
mes habitudes; il tait assez lgant pour me faire souhaiter d'y
prolonger mon sjour; mais quand mes yeux se portaient sur le triste
ciel de Londres, je sentais comme une impossibilit d'y respirer
heureuse; et le mois que je devais passer  Londres m'et paru un
sicle, sans ce charme d'un intrieur o toutes les conversations me
reportant aux souvenirs et aux intrts de la France, me faisaient
presque oublier que j'en tais absente. Une des premires questions que
m'avait adresses Mme Duvernot avait t relative  mon compagnon de
voyage. Je lui nommai le major. Ayant t en relations avec presque tous
les Franais que les derniers changemens politiques avaient amens 
Londres, elle me promit de sres informations sur mon compagnon de
route. J'en rendrai compte plus loin, et l'on sera peut-tre tonn de
toutes les formes que savait prendre le plus odieux espionnage, pour
ajouter encore aux malheurs de l'exil ces mille piges du faux intrt
devenant bientt un surcrot de surveillance. Je n'tais pas installe
depuis huit jours, que dj ma correspondance devenait active.

Il n'aurait vraiment tenu qu' moi de me croire un agent diplomatique.
Parmi mes nombreuses lettres, il s'en trouva une de Lopold. Je n'en
citerai rien, parce qu'elle contenait l'expression d'un dlire que je ne
pouvais partager. Lopold me peignait en traits inconcevables, la
proccupation de son esprit, l'emploi entier de sa vie pour dcouvrir
les traces de chacun de mes voyages. Lopold finissait par me dire
qu'heureux enfin aprs tant de dmarches, puisqu'il savait o j'tais,
il m'envoyait un de ses amis pour me confier tout ce qu'il n'osait
encore confier  son amie...  sa mre.

La lecture de cette lettre me jeta dans mille penses plus extravagantes
les unes que les autres; mais, le lendemain, ma raison fut encore
victorieuse de ces nouveaux combats, et j'eus la force de ne rpondre 
Lopold que comme une mre. Quand je me rappelle tout ce que ce courage
de refus me cota d'efforts, je suis fire et heureuse de cet empire sur
moi-mme qui m'a valu, en change des joies passagres que j'avais
fuies, un de ces contentemens du coeur, une de ces ressources pures de la
vieillesse dont l'affection, l'estime de Lopold me sont garans.

Aprs la lecture de la lettre de Lopold, j'avais un besoin de solitude,
d'air et de libert. On ne remporte jamais de grandes victoires morales
sur soi-mme, sans en payer l'effort par une espce d'anantissement
physique; les courses, les promenades, sont mes ressources quand je
tombe dans cet tat. Je sortis donc en voiture et me fis conduire 
Kensington; ce n'tait point l'heure  la mode, l'heure du beau monde,
plus ridiculement aristocratique en Angleterre que partout ailleurs,
mme dans le choix de ses plaisirs. Je pus donc m'enfoncer en toute
libert sous les ombrages de ce jardin royal plus beau que ceux de
Paris, car il met mieux, si je puis m'exprimer ainsi, la campagne dans
la cit la plus populeuse; les cerfs et les chevreuils y courent avec
cette indpendance qui vous transporte  cent lieues d'une capitale,
vritable Babel de la civilisation. L, appuye au pied d'un arbre, je
me laissai aller  tout ce dsordre d'ides o vous jette le
retentissement d'une grande passion; l, je n'tais plus une femme
combattant son coeur avec sa raison; je redevenais un tre faible et mu,
ne regrettant pas une immolation, un devoir, mais ressaisissant avec
dlices les riantes images, les douces chimres du sentiment que j'avais
touff; les heures s'coulaient, dans ce rve enivrant, j'oubliais les
annes, les obstacles, les distances; j'oubliais tout, except Lopold.
Je venais de faire un acte de vertueuse raison; mais les vertus humaines
sont si peu de chose, que je dois avouer que la mienne, dont peu de
femmes eussent pu tre capables aprs pareil assaut, ne tint peut-tre
qu' l'absence de l'objet qui la mettait en pril. Cette absence me
sauva seule d'une faiblesse qui m'et rendue  jamais malheureuse, car
elle m'et prive de tout droit de m'estimer moi-mme.

Toutefois, je me levai plus forte que je ne m'tais assise; le parc
commena  s'animer par la foule lgante des deux sexes. La curiosit
de ce spectacle m'arracha au trouble de mes motions. Je remarquai le
nombre incroyable de jolies femmes; mais ce qui en diminuait peut-tre
le mrite, c'est qu'elles paraissaient toutes l'tre de mme. Quoiqu'en
gnral les femmes anglaises soient grandes, ma taille parut fixer
l'attention des belles promeneuses, et ne voulant pas subir
l'importunit de tant de regards, je doublai le pas, et mis encore plus
d'empressement dans cette espce de fuite,  la vue d'un groupe de ces
jeunes fats dont Londres fourmille, et qui ont dans ce genre une
supriorit relle sur ceux de Paris. Ne connaissant pas du tout les
localits, je m'garai compltement; au lieu de sortir du parc, je m'y
enfonai encore davantage. Quelques jeunes gens avaient l'air de vouloir
me barrer le chemin: je levai mon voile, les engageant en franais, et
d'un ton trs expressif,  me laisser l'espace libre; aussitt l'un des
plus jeunes me regarde, et s'crie: Quoi! mon Dieu! Madame de
Saint-Elme, c'est vous? Vous,  Londres? Je ne remis pas dans le moment
le jeune Chteauneuf[24]; mais, heureuse de m'entendre interpeller en
bon franais, je rpondis avec un joyeux sourire; j'acceptai aussitt le
bras qu'il m'offrit, aprs avoir congdi ses amis. Je l'avais alors
reconnu.

Armand de Chteauneuf tait la rencontre la plus agrable que je pusse
faire  Londres; il y tait pour ainsi dire naturalis, tant par ses
divers voyages que par un long sjour. Il m'offrit ses services, et je
les employai utilement pour quelques uns de nos malheureux compatriotes.
Chteauneuf me reconduisit, et, une fois rentre chez moi, raffermie
dans toutes mes ides de devoir, j'crivis de nouveau  Lopold, et dans
des termes qui, moins courts et plus tendres, pussent lui persuader et
lui faire partager ma rsolution raisonnable. Au surplus, voici cette
lettre:

     CHER LOPOLD, MON AMI, MON FILS,

     Lisez-moi sans trouble, il y va de votre bonheur et de tout mon
     repos... Je ne veux entre nous d'autre juge que votre coeur. Votre
     lettre, si vivement dsire et si affligeante, cette lettre me
     dcide  rendre nos destines insparables, et je vais vous en
     expliquer les seuls moyens. Oui, Lopold, je consens  vous appeler
     prs de moi. J'accepte votre appui, mais  une inexorable
     condition, c'est que j'acquerrai un fils et vous une mre, mais
     _seulement une mre_. Je ne vous blme point de fautes dj
     expies; je vous plains trop sincrement pour vous trouver encore
     coupable. Il faut, en attendant votre cong, prendre une permission
     de trois ou six mois; il faut les aller passer dans le lieu de
     votre naissance, ou du moins l o s'coula votre enfance. Vous ne
     pouvez douter de l'motion que m'ont cause les dtails de votre
     blessure; mais je n'y rpondrai pas en ce moment, car j'ai besoin
     de ma raison, et je l'exposerais. Tant que vous serez militaire,
     cher Lopold, j'exige que vous ne m'interrogiez jamais sur mes
     amis, sur mes voyages, sur mes relations; je ne fais rien dont
     j'aie  rougir; tout ce que je fais est de souvenir, et mes
     souvenirs sont ma vie; mais je ne dois pas les mettre en contact
     avec vos nouveaux devoirs. crivez-moi, en ne me parlant que de
     vous et de moi. Rglez vos intrts sans songer  moi. Plus de
     lettres comme le commencement de la dernire. Votre dvouement, je
     l'accepte; votre amiti, j'y rponds par l'amiti la plus tendre:
     mais le mot d'_amour_ prononc, nous sparerait  jamais. Si
     j'avais besoin d'argent, c'est  vous, mon ami, mon fils chri, que
     j'oserais dire: _Aidez-moi!_ Adressez-moi toujours vos lettres
     poste restante. Vous me demandez si l'Angleterre est un beau pays?
     Non, et il me faut pour en supporter le sjour l'objet important
     qui m'y a conduite. Si votre attachement s'pure, si  tout votre
     attachement vous joignez une raison qui me rassure, nous irons au
     printemps prochain visiter l'Italie. Oui, je conduirai le fils de
     mon adoption sous les doux ombrages de Val-Ombrosa, o, me
     retraant mon heureuse enfance, je veux, par la religieuse image de
     ma mre, en apprendre moi-mme les devoirs sacrs. C'est demain
     l'anniversaire de votre naissance, cher Lopold; vous avez
     vingt-trois ans: j'en ai eu trente-neuf il y a six jours. Ainsi me
     voil atteinte par la fatale quarantaine; ce sera la plus heureuse
     poque de ma vie, si je trouve dans votre coeur les sentimens qui
     peuvent seuls rpondre  l'attachement,  l'amour de mre que je
     vous ai vous pour la vie.

     Ida Saint-Elme.

Les combats que j'avais eu  soutenir avec moi-mme m'avaient absorbe
depuis quelques jours, et toute ma sensibilit employe pour mon propre
compte s'tait, sinon refroidie pour le service de mes compatriotes, du
moins singulirement ajourne dans toutes les dmarches que j'avais
promises. Mon coeur une fois plus tranquille, ma raison un peu plus
raffermie  l'gard de Lopold, je repris mon activit, et ce dvouement
aux autres, en mme temps que je le remplissais comme un devoir, me
soulagea comme une distraction. Ceux de mes compagnons de voyage qui
s'taient dtachs dans diverses directions, revinrent successivement 
Londres, mais sans avoir pu russir  nouer un ensemble de volonts et
de ressources. C'taient les belles promesses de Paris qui s'en allaient
en fume, les correspondances de Belgique qui avaient manqu, la
diversit des opinions empchant d'agir, enfin toutes les mille
difficults que les proscrits et les malheureux se crent  eux-mmes,
rien n'avait t pargn par le sort contre nos projets.

Pour redonner  mes amis un peu de ce courage, qui nat de l'union et du
bon accord, je tentai, auprs d'un grand personnage, une dmarche qui,
en leur assurant la protection sinon ouverte, du moins efficace du
gouvernement anglais, les enchant comme malgr eux  un centre
d'action et de volont. Ce personnage, que j'avais entrevu quelquefois 
Bruxelles auprs du duc de Kent, m'avait peu remarque; mais le prince
gnreux qui m'avait traite avec tant de bont, m'avait parl du jeune
lord *** dans les termes d'une grande confiance, et sur ma
recommandation, l'avait pri, quand il retournerait  Londres, de
s'intresser  quelques Franais fort perscuts. Je pensai qu'en me
prsentant chez le jeune pair, le souvenir de son royal ami suffirait
pour qu'il me facilitt quelques ouvertures utiles auprs des
puissances.

Lord douard me reut avec cette politesse aristocratique, vritable
attribut des grands seigneurs anglais, et mme avec une sorte de respect
 ma seule invocation d'un nom auguste. Je lui expliquai le but de ma
visite; il me comprit, et je le remerciai presque de la noblesse de ses
refus de me servir presque autant que d'une promesse chaleureuse de
dvouement. Je prends sance depuis fort peu de temps au parlement, me
dit-il; le ministre me dplat, je suis d'un temprament d'opposition;
ma place a t bientt choisie, je ne veux rien devoir, rien demander,
pas mme une bonne action  nos hommes d'tat, qui d'ailleurs me la
refuseraient. Je regrette bien vivement que mes devoirs parlementaires
ne me permettent pas de remplacer celui que son haut rang et mis
au-dessus de ces convenances. Mais, Madame, ce que le membre de
l'opposition ne peut faire auprs du pouvoir, le vritable Anglais,
l'ami de l'humanit, doit s'en acquitter autrement. Je proposerai  mes
amis une souscription pour vos rfugis; moi-mme je m'inscrirai  la
tte, et comme mon offre au malheur sera considrable, l'ide de ne pas
me cder en magnificence grossira la liste, et la bonne oeuvre est bien
capable d'obtenir chez nous la fortune d'un pari.

Je convoquai ma petite colonie le jour mme, et lui fis part de ma
dmarche, de son rsultat ngatif sur un point, de son succs plus
complet sur un autre. Mangrini parla le premier, et fit remarquer que,
quel que ft le malheur de la position, des Franais ne pouvaient
accepter la proposition de lord douard, honorable pour lui, mais peu
flatteuse pour eux: qu'isolment on pouvait accepter de qui offre, mais
que faisant dans cette circonstance corps de nation, la thse changeait;
que le nom de Franais tait la seule chose qui leur restt, et qu'ils
la pourraient compromettre par les apparences d'une aumne forme de
l'or des trangers, de ces trangers surtout avec lesquels nous devions
conserver le plus rigoureusement notre honneur.

Les avis furent unanimes, et j'avoue que par une verve gale de
patriotisme, je partageai ces religieux scrupules que le ton noble,
affectueux et digne de l'Anglais m'avait empche d'apercevoir dans
l'effusion d'une intime confrence. J'crivis  lord douard, sance
tenante, et pour viter les perscutions aimables qu'allait de sa part
m'attirer sa manire de procder, je rsolus de quitter Londres dans les
quarante-huit heures. Cela fut d'ailleurs une consquence de nos projets
ds lors avorts; chacun prit son parti. On convint de s'isoler, de
disputer chacun de son ct contre le sort, de s'abandonner enfin  la
fortune prive, puisque la fortune commune ne pourrait qu'tre  charge
 quelques uns, sans profit pour les autres.

Le lendemain mme, je fis mes adieux  Mme Duvernot, non sans la
remercier beaucoup de tous ses soins, car l'hospitalit, lors mme qu'on
la paie, mrite encore plus que votre argent, quand elle est aussi
agrable que celle dont je venais de jouir.




CHAPITRE CLXXXII.

L'htel Meurice  Calais.--Inquitudes politiques.--Les dames
anglaises.--La pice de quarante sous.--Dpart mystrieux.


J'tais malade et triste en arrivant  Calais; je sentais que j'aurais
d rester  Londres encore: jamais traverse ne fut plus pnible. Je
m'tais fait conduire  l'htel Meurice, aprs avoir subi l'ennui d'une
inspection douanire fort superflue avec moi sous le rapport mercantile,
car par got et par honneur je dteste la fraude, mais visite qui tait
un peu plus utile sous le rapport de la politique. Dans mes papiers se
trouvait un bagage de journaux anglais et belges, qui n'taient rien
moins qu'innocens, et dont l'entre tait interdite.

Aprs une courte toilette, je descendis au salon du magnifique htel que
j'avais choisi. Mon oeil, naturellement inquiet et pntrant, aperut
dans un des coins du salon, une figure dont l'impression faillit me
faire tomber  la renverse: c'tait l'_me damne_ de D. L***, un de ces
hommes de mystre comme lui, que j'avais vu chez lui, avec lui; qui dans
les cent jours tait _trs napoloniste_, se disant brouill avec D.
L***, mais le voyant toujours. Je ne saurais dire  quel corps
appartenait cet homme, mais je l'avais souvent remarqu sous des habits
trs bourgeois, et des habits trs militaires. Je fus tellement saisie
par cette rencontre, que je me demandais _in petto_: ai-je quelque chose
 redouter? J'ai eu de la compassion pour le malheur, mais on n'est pas
factieuse pour avoir t sensible. Cependant le systme des
interprtations peut faire sortir le crime de la pense la plus pure, et
alors je me rappelai qu'il y avait dans mes papiers quelques strophes 
Napolon, sur l'hospitalit qu'il avait demande  l'Angleterre, qui la
lui avait donne dans une prison, sur un rocher, au bout du monde. Au
souvenir de l'indignation qui m'avait dans ce moment rendue pote, je
tremblai de l'nergie de ma philippique, et me sentis atteinte d'une
sueur froide. J'tais comme cloue  ma place par un pouvoir
d'imagination plus fort que ma volont, et je restai  regarder le
_basilic_ dont l'aspect m'avait ptrifie. La foule qui arriva pour se
placer  table me fora de changer, et je me trouvai malgr moi porte
tout auprs de l'tre que j'aurais voulu expdier  deux mille lieues de
l. J'tais bien sre de me prserver de ses questions par le silence,
mais j'tais, d'un autre ct, bien convaincue que tout ce qui pourrait
se dire serait soigneusement crit: j'tais au supplice.

Le dner finit sans que l'argus ost me regarder. Il perdit mme les
frais de son attention, car, chose merveilleuse, une table d'hte fut
silencieuse; il est vrai que les Anglais y taient en force. Je suivis
l'exemple de leurs dames, dont la dsertion fut prompte, et
j'accompagnai les deux plus jeunes.

Deux de ces dames se donnaient un petit air d'importance en parlant
italien. Je ne rsistai pas  la vanit de leur montrer que j'tais plus
forte qu'elles; je les saluai donc en italien, et de ce moment il n'y
eut plus moyen de nous quitter. Leur politesse avait en une minute fait
tomber toutes mes prventions; rien n'tait moins pdant que ces deux
charmantes Anglaises, et nous passmes une soire qui nous rendit
pnibles les adieux du lendemain. Je les ai retrouves  Londres plus
tard, et j'aurai plus loin  rendre compte du vif intrt qu'elles
prirent  ma bizarre destine. Le soir mme, ayant appel un des garons
de l'htel pour lui demander quelques volumes laisss avec mes bagages,
cet homme en me les apportant m'annona que le monsieur qui avait dn 
ct de moi me demandait un moment d'entretien. Quel est ce monsieur?
demandai-je; comment s'appelle-t-il? Le garon regarda autour de lui,
puis, avec un air mystrieux, il me dit: Je le crois, entre nous,
Madame, un de ces voyageurs qui ne voyagent pas pour leur compte. Les
maisons, les voitures, les paquet-boat en sont remplis; et, Madame, il
en a toujours t ainsi. En douze annes d'auberge on voit bien des
gouvernemens passer, et entretenir des espions qu'ils mettent en croupe
avec eux. Vous avez quelque chose d'extraordinaire qui affriande les
curieux de cette espce. Vous veniez de Londres, vous passiez pour veuve
de militaire, les Anglais parlaient beaucoup de vous, c'en tait bien
assez pour l'intresser. Que faut-il que je lui dise, Madame?

--Que je ne suis aux ordres de personne, que je ne reois que mes
connaissances, et que je ne veux pas faire la sienne.

--Il faut dire comme cela?--Tout comme cela, et ne plus accepter de
pareil message.

Aprs cet accs de courage et de fiert par-devant tmoin, je tombai
dans un trouble extrme. Je n'tais point en coupable mle  la
politique, mais mon coeur m'avait cependant jete dans des dmarches
susceptibles des interprtations les plus dangereuses. J'avais en outre
des lettres d'amis qui, sans tre plus criminels que moi, les avaient
galement crites sous des inspirations capables de compromettre. Je
passai une nuit fort agite, et en maudissant de nouveau le souvenir de
D. L*** qui semblait me poursuivre.

Mon projet tait de me rendre de Calais  Dunkerque, et de prendre la
barque pour entrer en Belgique par Bruges. En descendant le lendemain
matin, j'aperus l'argus en grande conversation avec le garon de
l'htel, auquel il faisait subir un interrogatoire. Je me glissai
jusqu' l'escalier, o j'entendis ces mots de la bouche du _quidam_:
c'est une femme suspecte, une bonapartiste.

Vous n'allez pas, j'espre, l'arrter ici  l'htel?

--Malheureusement je n'ai pas d'ordre, mais elle est recommande; elle
 fait viser son passeport pour Bruges, elle ira par Dunkerque.

--Oh! sans doute, rpondit le garon avec un accent qui me fit deviner
que son intention tait de m'avertir. L'honnte domestique vint me
raconter bientt que l'homme, comme il l'appelait, lui avait offert 40
francs pour lui laisser seulement voir le ncessaire qui recelait mes
lettres. Oh! Madame, servir ces gens-l, plutt gratter la terre. Je
n'tais plus dans l'heureuse position de pouvoir rcompenser de si
nobles sentimens; j'offris deux pices au pauvre homme qui n'en voulait
accepter qu'une de quarante sous, parce qu'elle tait troue, et qu'il
allait, disait-il, l'attacher  sa montre pour la conserver toujours.
Madame, ajouta-t-il, au lieu d'aller  Dunkerque, allez  Boulogne. Je
vais faire charger vos effets; il croit que vous ne partez qu'aprs
dner, vous sortirez comme pour une simple promenade, vous monterez hors
la porte, et vous pouvez tre  Boulogne,  Amiens avant seulement que
le mauvais gnie ne sache votre dpart.

Je pris la rsolution de suivre le conseil de l'honnte garon; car,
sans avoir des craintes positives, l'ide de cette escorte de police me
poursuivait; puis ces voyageurs utiles ont souvent des vellits
arbitraires qu'il leur est toujours facile d'excuter, au moins un
moment. Disparatre me parut encore le plus sr, et sans dlibrer
davantage je rassemblai mes effets, payai ma carte, et, aprs avoir
recommand mon bagage  la prudence du bon Louis, je fus en me promenant
attendre la diligence sur la route de Boulogne. Je fis de bien
singulires rflexions pendant cette promenade, et je ne sais pas si je
ne trouvais point quelque orgueil  me voir ainsi perscute comme un
grand personnage. Je me sentis alors une humeur d'hrone contre toutes
les chances que le sort pourrait me rserver. Au lieu de renoncer
prudemment  tous ces voyages qui n'taient pas mes affaires, je
m'emportai  une orgueilleuse obstination de dvouement aux souvenirs.
Assise sur la route, je rvais pril, gloire et mort. De tant de
personnages clbres que j'avais vus au plus haut degr de prosprit,
que reste-t-il? me disais-je; l'exil... la mort.

Jamais, ou du moins je puis dire rarement, l'ide de l'avenir pntrait
dans mon esprit, et le regret de tout ce que j'avais eu de luxe et
d'abondance ne m'a jamais, je puis le garantir, cot un soupir. Mais
dans ce moment, seule sur un grand chemin, inquite dans mes dmarches,
n'ayant aucun plan fixe, n'osant reposer mon coeur sur le seul sentiment
qui et pu le soulager, accable du sort de tous les objets de ma
reconnaissance et de mon admiration, je puis dire que leur malheur seul
me touchait encore.

Le bruit sourd de la diligence vint heureusement m'arracher  mes
affreuses rveries. Aussitt je monte lestement, et m'informe du sort de
mes effets. Le conducteur me dit d'tre tranquille, que Louis a tout
surveill, et je crus voir une intention marque dans ces mots. Je me
trouvai dans la voiture avec un Anglais fort g et souffrant de la
goutte, qui ne comprenait pas un mot de franais. Je me fis une loi d'un
rigoureux silence, et ne rpondis que par le signe qui l'impose  tout
ce qui se dbitait dans la voiture; et, vritable vnement! j'arrivai 
Boulogne sans avoir profr une parole. Que mon arrive dans cette ville
ressemblait peu  ma prsence brillante du camp et de la campagne de
1804! Les rves du bonheur avaient disparu pour moi comme ceux de la
gloire pour ma patrie. Alors dans la ville tout tait ardeur et haine
contre l'Angleterre; aujourd'hui le nombre des Anglais y fait dominer
une sorte de patriotisme tranger. Du reste, toute cette cohue
britannique donnait  Boulogne un aspect mouvant et anim; ce n'taient
que courses, que promenades, que femmes et jeunes gens courant par
cavalcades bruyantes dans tous les environs. Mon humeur n'tait pas de
nature  sympathiser avec ces bruyans plaisirs; mais il en tait un que
je voulais me mnager: c'tait d'aller visiter la maison o j'avais
pass un si doux moment d'attente. J'eus le bonheur de trouver le mme
appartement disponible, et il me sembla qu'en le louant pour quelques
jours je reprenais possession d'une partie de mes souvenirs. Une fois
installe, je m'empressai de satisfaire les inquitudes que j'avais eues
sur mes papiers. En fouillant mon trsor de secrets, d'motions, de
confidences, je trouvai beaucoup de choses suspectes, mais rien de
coupable, et je pris le parti de ne rien dtruire, mais de tout arranger
de faon  chapper srement aux recherches susceptibles de me causer
des ennuis. La prcaution tait excellente, et n'en fut cependant pas
plus heureuse, comme on le verra plus tard.

Lors de mon premier voyage  Boulogne, j'avais connu une famille qui
m'avait vivement intresse; ce n'taient que de bien petits bourgeois,
mais que de vertus et de qualits se cachaient dans leur humble asile!
J'eus encore  m'applaudir d'tre reste fidle  ce sentiment de
bienveillance qui me fait un besoin de revoir les personnes dont j'ai eu
 me louer. Ce qui me reste  dire me fait un devoir de ne point nommer
cette famille; ma seule dsignation sera celle de M. et Mme Louis. Je
fus reue par ces braves gens avec attendrissement; ils venaient de
donner asile  un officier, dans lequel je reconnus un ancien camarade
du gnral Poret de Morvan, et parent de madame de La Valette. Cet
officier tait  Boulogne pour attendre les facilits de s'embarquer.
On prpare une conspiration, me dit-il, et je voudrais tre loin; car
j'ai vu trente ans le feu de l'ennemi sans effroi, mais l'ide d'une
arrestation politique me fait peur. Il est trop dur de se voir fusiller
comme imbcile; tout le monde n'a pas le bonheur d'avoir un ange
gardien, un bon gnie comme les La Valette et Poret de Morvan.
L-dessus il nous donna les dtails de la courageuse conduite de
l'pouse de ce gnral, qu'une ordonnance royale venait de rappeler en
France.

Je n'avais point connu le gnral Poret de Morvan, mais j'avais entendu
parler de lui par le marchal Ney, avec l'enthousiasme d'un vrai juge.
J'coutai de la bouche de l'officier, et avec un incroyable intrt, les
dtails de l'arrestation du gnral Poret de Morvan. Vous tiez  la
campagne de France, ajouta le capitaine Mil... Vous tiez  Waterloo; je
n'ai donc pas besoin de vous raconter des exploits que vous avez en
quelque sorte partags; mais, Madame, toute cette gloire est aujourd'hui
ce que nous devons le plus cacher; je vous conseille de retourner en
Belgique; l, seulement, il nous est permis encore d'abriter nos
souvenirs.

Ce pauvre capitaine Mil..., qui trouvait des consolations  m'offrir,
tait frapp lui-mme dans tous ses intrts et tous ses amis. Parent de
Tallien, il m'apprit que ce dernier ayant perdu la pension de 15,000 fr.
que Napolon lui avait accorde et dont il avait continu de jouir en
1814, tait rduit  la misre. Tallien vit  Paris dans un rduit
obscur; si vous faites un voyage en France, allez voir un homme bon,
gnreux, de qui le monde entier s'est retir. Nagure consul 
Alicante, il y a contract le germe d'une mortelle agonie.

--Est-ce qu'il n'a plus, m'criai-je, aucune relation avec sa femme?

--Aucune.

--Quoi! elle est opulente, et l'homme dont elle a port le nom,  qui
elle dut le bonheur et la gloire d'arracher plus d'une victime  la
mort, cet homme reste par elle abandonn!

--Oui, Madame, le coeur de madame Tallien s'est entirement ferm.

--Dtrompez-vous, madame Tallien est aussi bonne qu'elle fut belle. Ce
que vous croyez de l'insensibilit n'est que l'ignorance de l'affreuse
situation de Tallien. Voulez-vous que je lui crive?

--crire, non; mais si vous la voyez, tchez de l'mouvoir en faveur de
mon cousin. En le secourant, madame Tallien s'honorera elle-mme, et
cela consolerait doublement.

--Je ferai, si je la rencontre, tout ce qu'il faudra pour l'mouvoir.

Le capitaine Mil... me renouvela l'expos de toutes les raisons qui
devaient me faire prfrer la Belgique pour asile; tout notre petit
conseil d'amis opina pour ce parti. En attendant, je quittai Boulogne
pour me rendre directement  Dunkerque, o j'avais une lettre de change
 toucher, dernier dbris de ma fortune, avec la dtermination de me
rendre de l  Ostende, afin de me rapprocher de ma famille, de laquelle
je croyais avoir le droit de rclamer ma mince pension. Aprs de bien
sincres adieux de la part de mes htes, je me mis en route pour
Dunkerque.

Une fois arrive l, j'attendis l'heure de me prsenter dans la maison
sur laquelle j'avais une traite; l'argent touch, je fis mes prparatifs
d'embarquement pour Ostende. Dans le trouble o venait de me jeter une
lettre de Lopold retrouve dans mes papiers, j'oubliai les prcautions
indispensables pour soustraire ma correspondance aux harpies de la
douane; qu'on explique cette incroyable mobilit du coeur. La lettre de
Lopold, pour laquelle j'avais eu le courage des refus au moment mme de
sa rception, dont le temps et d affaiblir les impressions, cette
lettre m'inspirait,  trois mois de distance, des rsolutions
contraires. J'tais reste plonge dans une sorte d'anantissement;
j'allais prendre la plume lorsque j'entendis la cloche de l'htel.
L'heure du dpart de la barque tait passe; mes effets seront partis
sans moi, fut la seule rflexion qui me rendit  moi-mme; je sonnai
aussitt, et la fille de l'auberge vint m'apprendre, en effet, que
j'avais manqu l'heure, ajoutant, avec une stupidit intresse, que,
puisque je n'avais pas prvenu, ce n'tait pas aux aubergistes  dire
aux voyageurs de s'en aller. En arrivant  la barque, de Dunkerque, 
Ostende, j'acquis de nouveau la triste conviction que mes malles taient
en avant et parties la veille. La personne qui me donnait cet avis avait
prouv l'inquite sollicitude des visiteurs des douanes. J'allais  mon
tour passer par leurs mains, et j'en tremblais. Heureusement j'avais sur
moi quelques uns des plus prcieux papiers qui eussent pu me
compromettre; mais mes terreurs n'en taient que plus vives pour le
reste.  peine arrive, il me fallut retourner  Dunkerque, o je
dcouvris enfin que mes papiers n'taient point partis. M'embarquant de
nouveau, j'eus occasion de m'apercevoir que j'tais accompagne d'un
observateur. J'inspirais un si vif intrt  ce que Gilblas et appel
la Sainte-Hermandad, que je fus rduite  faire quelque sjour dans la
juridiction de ces messieurs, qui cependant, je leur dois cette justice,
me rendirent le dpt dont la perte m'avait condamne  tant de marches
et de contre-marches.




CHAPITRE CLXXXIII.

Le commissaire de police.--L'ami du gnral Lefebvre-Desnouettes.--Le
colonel Seruzier.--Le marquis de Fontanes.--Le duc de Choiseul.--Papiers
brls.


Quand tout nous abandonne, ce n'est que lorsqu'on s'abandonne soi-mme
que tout est perdu. J'ai toujours t si pntre de ce principe, que
dans tous les vnemens qui ont marqu ma carrire, j'ai tch de me
conduire en consquence;  Dunkerque il ft encore ma rgle. Je n'avais
pas mis le pied  l'htel, qu'un ordre de me rendre chez le commissaire
de police m'y suivit. L'objet que j'aperus, dpos sur son bureau, me
fit sentir combien j'allais avoir besoin de ne pas me laisser abattre
par les perscutions de la fatalit. C'tait un foulard dont je croyais
avoir fait une cachette, et qui tait rest dans la barque que nous
venions de quitter. Des lettres de mes amis, des rponses, des notes de
toutes les personnes qui s'intressaient  leur sort; enfin une foule de
ces choses dont l'obligeance ne peut refuser d'tre dpositaire: tout
cela ne formait point le noeud d'aucune entreprise sditieuse ou
coupable, mais fournissait des motifs de surveillance, et des entraves
trs probables  mes voyages; enfin il y avait dans cette affaire
matire  bien des dsagrmens. Ils se fussent multiplis pour moi, si
le commissaire de police ne se ft trouv un honnte homme, un tre
compatissant et juste.

J'eus le bonheur de rencontrer, chez le fonctionnaire dont le titre me
faisait trembler, Bichat, ami intime du gnral Lefebvre-Desnouettes. Il
mrite une place dans mes souvenirs; mais que je me dbarrasse de mon
interrogatoire.

D'aprs ce que me dit le commissaire de police, j'avais t _signale_
par les agens du gouvernement franais, comme tant en relation avec
tous les anciens partisans de Bonaparte, en correspondance avec tous les
gnraux, comme lie en outre et protge par des Anglais de
distinction, et tous ennemis du gouvernement royal; que mes voyages
n'taient autre chose qu'une affaire monte; qu'enfin j'avais t note
 l'poque des troubles de Lyon comme amie intime de Mme de La Valette.

Je m'en glorifie, Monsieur, rpondis-je au commissaire; mon amie a t
acquitte de la fausse accusation porte contre elle; mais et-elle eu 
subir la peine d'un dlit politique, je l'avouerais encore, et j'aurais
cherch  lui en adoucir l'amertume. Sa correspondance est en partie
entre vos mains. Elle l'a adresse  l'amiti, et point du tout crite
pour les gouvernemens; vous y trouverez l'expression d'une me
souffrante. Des regrets ne sont pas des conspirations, aussi j'attends
de votre quit que vous fassiez la part de la douleur et celle de la
politique. L'homme du devoir me regardait tout en classant mes papiers
qu'il n'ouvrait pas. Nous tions dans son cabinet particulier, mon
portefeuille ou plutt ma cassette tait devant lui, pose sur le
foulard. On vint parler bas au commissaire; aussitt il se lve et suit
la personne. Le portefeuille tait  porte de ma main, je n'avais qu'
l'tendre pour rentrer en possession de mes secrets les plus intimes,
des confidences de mes amis, qui, au fait, m'appartenaient bien
uniquement, et nullement  l'avidit inquisitoriale de la police. Avec
la rapidit de la pense les papiers passent prs de mon coeur. Certes,
ce n'tait pas une mauvaise action; eh bien! mon coeur battait avec
violence, et mes mains tremblantes parvenaient avec peine  cacher mon
trsor. Le commissaire me laissa long-temps seule, ce qui fit qu' son
retour j'tais absolument remise. En y pensant depuis et d'aprs
l'excessive indulgence de ce fonctionnaire envers moi, j'ai toujours
suppos que sa longue absence fut un calcul de sa bont mme pour me
laisser le temps de faire ce que je fis en effet.

En revenant auprs de moi, le commissaire continua l'inspection des
lettres. Il ne s'ensuivit pas un terrible procs-verbal, mais une sage
et bienveillante recommandation d'viter des dmarches qui veillaient
l'attention de l'autorit, et qui ne pouvaient que troubler mon repos et
celui de mes amis, sans rsultat. Ce brave homme visa mon passeport, et
me conseilla de voyager avec ce seul papier plutt que de m'exposer 
oublier les autres. Je le quittai fche de mes premires impressions. 
l'ide de ses terribles fonctions, je comprimai mon penchant 
l'abandon, de peur que la voix du devoir ne ft taire celle de la
gnrosit.  ma grande satisfaction, je quittai le cabinet du
commissaire. Dans la seconde pice j'aperois Bichat, qui, avec un
visage allong d'impatience, se promenait en attendant audience.
J'hsitais  l'aborder ou  lui parler; mais il mit fin  mon
incertitude en venant  moi avec empressement. Je lui donnai le nom de
mon htel et je fus l'y attendre.

Bichat vint me retrouver une heure aprs. Brave comme Desnouettes, dont
l'intrpidit fabuleuse a laiss tant de souvenirs, Bichat avait partag
quelques unes des vicissitudes de son gnral. Mis  la retraite et
officier jeune encore, il me raconta qu'assailli et sollicit par une
foule d'anciens frres d'armes, il avait cout leurs conseils, leurs
projets chimriques; et que, ml sans le savoir  une entreprise dont
il ignorait la fin et toutes les intentions, il avait lieu de craindre
pour sa libert; et pourtant, ajoutait Bichat, je me suis tenu 
l'cart. Oblig rcemment de faire un voyage  Paris, mon beau-frre,
qui en savait plus que moi, sans vouloir davantage, exigea par plus de
prudence que je partisse pour la Belgique, jusqu' ce que tout ft
calm. Nous avions quelques intrts avec une maison de cette ville, et
j'ai voulu m'en occuper, avant de quitter la France, peut-tre pour
toujours. J'ai pass par Amiens, Boulogne, Calais, et je me suis un peu
trop arrt. Pendant ce temps, les dnonciations ont t leur train; et
tout cela m'a valu l'honneur involontaire de voir M. le commissaire,
contrainte dont je ne me plains pas, puisque sans elle je ne vous aurais
pas retrouve.

--Mon pauvre ami, il ne s'agit pas ici de politesse ni de galanterie;
avez-vous votre libert, vos passeports? pouvez-vous quitter la France
sans dlai? voil de quoi il faut nous occuper. On a donc intercept
quelque lettre? on l'a donc ouverte? Ah! ma malheureuse amie Mme de La
Valette avait bien raison de me dire souvent: Craignez Dieu et... la
poste.

Bichat me rassura faiblement sur ses moyens de gagner les libres
rivages, o  cette poque les exils franais comptaient raliser le
beau rve d'un champ de repos et de souvenirs. Il me restait peu
d'argent et moins d'espoir d'en obtenir; mais l'heureuse insouciance de
mon caractre tait l pour ne me faire sentir que le dlicieux espoir
d'tre utile, je me fis aussitt riche de cent louis de pension.
J'offris, et Bichat consentit  accepter ce qu'il et t mille fois
plus heureux d'offrir lui-mme. Il n'y a rien de tel pour lectriser les
mes, pour les disposer  bien faire, comme les bouleversemens
politiques. Jamais je n'ai lu les sanglantes annales de la terreur, sans
enthousiasme pour tant de femmes, honneur de notre sexe, qui bravrent
l'pouvante des massacres, mme la prison et l'chafaud, pour sauver ou
consoler ceux qui leur taient chers.

Bichat, sans avoir personnellement pris aucune part  d'aventureuses
tentatives, avait eu des relations et des correspondances innombrables
avec des amis moins prudens. Je citai  Bichat un exemple pour lui faire
sentir le danger de garder des papiers dont mille circonstances
imprvues peuvent changer le sens et aggraver l'interprtation.
L'intrpide militaire ne concevait pas mes terreurs. Non, je ne puis
livrer tout cela au feu, disait-il; je croirais une seconde fois tre
oubli de tous mes amis. Enfin Bichat entendit raison, et nous fmes
ensemble la visite. Au nom du brave colonel Seruzier qui sortit d'abord
de la fouille, je fus la premire  ne pas vouloir anantir une seule
des paroles d'un homme d'un caractre si franc, d'une droiture si
militaire. La pice qui nous tomba bientt aprs sous les yeux tait
signe de M. de Fontanes; Bichat la prit, et, la froissant entre ses
mains, la jeta au feu. J'ai des obligations  l'ancien grand-matre,
mais elles datent de l'empire; je respecte ses opinions, son talent, son
esprit; mais il n'y a pas entre nous sympathie de conduite, de
sentimens. Son amiti protectrice a cess; il y aurait de ma part
faiblesse  retenir des tmoignages qui ne seraient plus exacts
aujourd'hui.

Je ne partageais pas les ides un peu exagres de Bichat sur M. de
Fontanes; je me rappelais son noble vote, sa compatissante conduite dans
le procs du marchal Ney, et je ne pouvais qu'accorder plus de prix 
sa gnrosit dans cette circonstance, quand je songeais que chez lui la
bont avait eu  vaincre l'opinion politique.

C'est vrai, rpliqua Bichat, et vous connaissez sans doute la rponse
du duc de Choiseul, proscrit et victime lui-mme; il s'est souvenu de
cette terrible fatalit de la politique, caractre admirable de loyaut
qui transporte dans les ides nouvelles, dans les principes de la
libert, cette chevalerie des nobles sentimens, apanage de quelques noms
historiques.

Enfin, laissons tous les souvenirs, dis-je  Bichat, et occupons-nous du
prsent. Brlez tous ces papiers, il y a trop de noms propres mls 
ces confidences de l'amiti, des notes, des expressions, toutes choses
o l'oeil de la malveillance, s'il y pntrait jamais, trouverait
toujours matire suffisante  vous tourmenter. Aprs bien des
rflexions, bien des rsistances de la part d'un militaire qui ne
croyait pas au crime de sensibilit, notre petit auto-da-f de
prcautions fut enfin rsolu et accompli.

Malheureusement l'opration fut incomplte; une foule de papiers ne
furent point compris dans le sacrifice, soit par ngligence, soit par un
noble mouvement de l'officier, qui eut plus tard  se repentir de cette
gnreuse imprudence.

En me quittant, au lieu de se rendre immdiatement de Dunkerque  Calais
et de l  Douvres, Bichat ayant une lettre pressante du major Garnier,
partit pour Gand o douze jours aprs il fut arrt avec plusieurs
autres Franais, et mis  la disposition du procureur du roi. Mais le
major Garnier se tira d'affaires, car il fut trs poliment reconduit 
la frontire de France.

Trs entendue avec mes amis sur notre correspondance, je ne manquais
jamais de trouver de ville en ville quelque norme paquet de dpches.
Mais comme ma dernire halte avait t force, et qu'elle n'avait t
cette fois officielle pour personne, je trouvai, poste restante, un
paquet dont la possession immdiate m'et t bien prcieuse. C'tait un
souvenir, un secours, une pense de la princesse lisa, de ma gnreuse
bienfaitrice. Hlas! ma vie errante me priva et du plaisir de profiter 
temps de cette surprise et du bonheur d'en exprimer ma reconnaissance.
Moins poursuivie par le sort qui semblait me chasser de contres en
contres, j'eusse pu vous prouver que le temps, le malheur,
l'loignement n'avaient point altr les sentimens d'une femme dvoue 
toutes vos fortunes, et qui n'avait pas besoin d'un dernier bienfait
pour tre prte  courir encore au bout du monde pour vous servir.

La lettre de la princesse lisa m'engageait  m'embarquer pour aller la
rejoindre  Trieste; une lettre de change de 2,000 francs accompagnait
l'invitation. J'tais heureuse, je dvorais dj l'espace qui se
trouvait entre moi et ma bienfaitrice; je sentais pourtant quelque peine
de laisser en souffrance les intrts dont je m'tais volontairement
charge. Je sentais qu'en partant les lettres qui pouvaient m'arriver
resteraient sans rponse, et que mon brusque dpart allait tre funeste
 beaucoup d'amis. J'tais dans une trange alternative de joie sur mon
avenir et de crainte pour celui des autres; je n'ose affirmer la
rsolution que j'aurais pu prendre, si les nouvelles de Paris n'eussent
tranch toutes mes irrsolutions en me prsentant la ncessit de ce
dpart. Triste sort des proscrits! ils raisonnent toujours leur
situation, et ils ne savent pas qu'elle se dcide toujours malgr eux et
sans eux. Dans le nombre des lettres que je venais de recevoir, il y en
avait une de mes amis de Bruxelles; on m'y parlait d'un prcis
historique que le gnral Berton avait publi sur les fautes de la
journe de Waterloo; lorsque je vis qu'on m'engageait  y rpondre, je
me surpris  hausser les paules. J'tais si loin de toute espce de
prtention d'auteur, que je trouvai la proposition ridicule; mais quand
j'eus lu l'ouvrage, qui me sembla une sorte d'accusation contre une
gloire sortie pure mme de la mort, j'oubliai la faiblesse de mes talens
pour ne songer qu' mes devoirs d'amie.

J'tais d'autant plus affecte de l'assertion du gnral Berton sur la
conduite du marchal Ney, dans la journe du 18 juin, que non seulement
j'en connaissais l'absolue fausset, mais que je savais l'estime
personnelle dont l'illustre guerrier avait mille fois renouvel les
tmoignages  l'gard du jeune gnral. Quand mon coeur est fortement
mu, les penses m'touffent, et ma plume, brlante comme mon coeur, peut
 peine en exprimer la chaleureuse abondance. Aussi, dans l'imptuosit
d'une rfutation qui me semblait aussi sacre que possible, je passai le
jour, je passai la nuit  jeter sur le papier ce que j'avais entendu
d'une bouche auguste et chre sur la bataille de Waterloo. Je me livrai
 cette oeuvre de justice avec toute la chaleur d'une conviction qui
devait me servir de talent, et qui me tenait presque lieu de bonheur
dans l'accumulation de mes peines. Je fus cruellement arrache  ce
travail par la prsence, dans ma retraite, d'un personnage semblable 
plusieurs de ceux dont l'oeil avait dj suivi et perscut mes
dmarches. Le personnage en question tait un sieur d'A*** que j'avais
vu en Italie, parlant de sa famille migre, intressant fort la bonne
compagnie du rgime imprial par quelque peu de l'esprit et des manires
alors si gotes de l'ancien rgime, et vivant sur l'intrt de sa
ruine, consomme par la rvolution, qui pourtant n'avait eu rien  lui
prendre, comme s'il avait eu les dix mille livres de rente qu'elle ne
lui avait pas enleves.

Ce mme d'A***, je l'avais rencontr dans les cent jours; je l'avais
rencontr depuis la restauration, et toujours au service intime et trs
tendre du gouvernement existant; je l'avais aperu et vit  Bruxelles;
j'avais cru le voir aussi  Londres, et j'avais remarqu qu'alors,  son
tour, il m'avait vite.

Rien ne saurait galer mon tonnement, de voir un pareil homme tomber
inopinment sur moi, lancer un regard sur mes papiers beaucoup plus vite
que sur ma personne; je m'attendais  voir entrer chez moi ses
alguazils. Loin de l, je le vois au contraire s'asseoir d'un air
abattu, fermer la porte et s'crier: Je suis proscrit et malheureux;
voici une lettre, vous pouvez me sauver, et je sais que vous demander
une bonne action c'est l'obtenir. Il me prsenta une lettre d'une
criture pitoyable, me dbita une fable plus ridicule encore, mais tout
cela tait sign du nom d'une personne qui m'tait chre, et qui, de
Bruges, me recommandait ce Franais malheureux. Incapable de souponner
toute la noirceur des agens mis  ma poursuite par l'inquitude de D.
L***, je fus encore dupe d'un homme qui n'tait que son missaire; mais
en offrant ma bourse  d'A***, ma simplicit n'alla point jusqu' lui
livrer ce qu'il et aim davantage, quelques lettres d'introduction
auprs des personnes avec lesquelles il me supposait en sret.

L'tre le plus sot peut, en s'adressant  ma piti, m'entraner comme un
enfant; mais pour le compte des autres je suis moins facile; je songe
plus  leur sret; et le souvenir de ces intrts me ramena  ma vague
mfiance. Ainsi tout en payant la dette de la compassion par quelques
louis, je remplis aussi celle de la prudence, en tenant  d'A*** ce
langage: J'ai pris le parti de me rendre  Ostende, pour voler de l
sur les traces d'une bienfaitrice, pour aller rejoindre la princesse
lisa  Trieste. Je ne puis rien pour vous ni  Londres ni ici. Ce que
vous avez de mieux  faire, c'est de brusquer le visa de vos papiers, et
de vous embarquer.

La face de mon auditeur parut un peu altre par mes paroles.

L'exil, me disait-il, on peut le prendre partout, et Trieste vaut
Londres pour un malheureux.

Ces argumens n'branlaient nullement ma conviction, et la dfiance seule
ne me donnait pas de la fermet; mes gots d'indpendance taient ma
rsistance et ma force. D'A*** prit alors un autre ton.

Vous pouvez, Madame, ne pas me permettre de vous suivre; mais je ne
vous en suivrai pas moins. Il le faut, c'est mon devoir, je ne puis
faire autrement.  cette surveillance hautement dclare, je tombai de
surprise et de mpris pour la pauvre humanit, produisant de pareils
caractres. Cet homme tenait encore  la main les cent francs offerts
par ma gnrosit  sa misre, et il tait sitt ingrat. Je regrettais
mon argent; mais j'en voulais encore plus  d'A*** de me faire maudire
ma piti, et de m'enlever ainsi jusqu'aux illusions de la bienfaisance.

Par une singulire mobilit de ma nature, en une minute, de la sensation
la plus pnible, je passe au plus confiant abandon par l'effet d'un mot,
d'un regard, d'un geste. Il en fut ainsi avec d'A***. Cet homme eut
l'art d'expliquer, de justifier les paroles qu'il m'avait dites, de les
tourner dans un sens qui, de nouveau, me rendit imprudente. Except le
nom de mes amis, d'A*** reut de nouveau, je ne dis pas mes confidences,
mais les trop faibles indiscrtions d'une tte trop proccupe; par je
ne sais quel mouvement de faiblesse ou de vanit, je fus entrane
jusqu' lire  qui devait si peu la comprendre, une rfutation que je
venais de tracer du prcis du gnral Berton sur la bataille de
Waterloo. Dans le feu de mon dbit, dans l'incroyable renouvellement
d'motions que causait ce souvenir, je m'exaltai jusqu' ne plus croire
mon auditeur prsent. Je ne suivais plus ni les regards ni les mains
industrieuses d'un couteur si intress, et j'ai la certitude qu'il
profita de ma proccupation pour y placer une lettre et une note de noms
qui se retrouva sur le bureau du procureur du roi  Gand.

Malgr ce retour de faiblesse pour les importunits de mon cavalier
malgr moi, je le congdiai le soir mme, et envoyai retenir ma place
pour Ostende avec l'intention de m'embarquer.

Au moment de ce dpart, je songeai  faire mon tat de caisse. Elle ne
se composait plus que de 600 florins et du don encore rcent de la
gnreuse lisa. Jusqu' ce dernier renfort pcuniaire, les bonts
magnifiques du duc de Kent avaient fourni  mes courses nombreuses, aux
prodigalits de cette vie nomade de Belgique en Angleterre, qui se
dpensait comme ma bourse pour les autres. Avec mon insouciance pour ce
qu'on appelle avenir, je me trouvai de nouveau presque riche, et trs
revenue de mes prventions contre le vil d'A*** aussi vite que je les
avais conues. Je lui donnai rendez-vous  Ostende,  l'htel
d'Angleterre; nous nous quittmes, ni lui ni moi ne nous doutant de la
triste cause qui allait, en changeant ma rsolution, me sauver
momentanment des embches qu'il m'avait tendues.




CHAPITRE CLXXXIV.

Sjour  Bruxelles.--Lettre anonime.--Rsolution subite.--Second voyage
en Angleterre.--Je revois lord douard.


Je changeai tout  coup d'ides, en fouillant mes papiers pour mon
dpart, et en y trouvant une lettre de crdit de quelques mille francs
sur Bruxelles. Cette pice s'tant intercale dans d'autres, je l'avais
perdue de vue, et je fis un saut de joie  cette dcouverte. Elle ne
portait point d'poque fixe d'chance, ce qui la rendait aussi
disponible que le jour o j'eusse pu en user. J'avais vcu, j'avais
pourvu  bien des dpenses, et mme  quelques bienfaits, et je me
trouvais encore des ressources. Ainsi une fois dans la vie j'avais t
conome; il est vrai, comme on vient de le voir, que c'tait par hasard.

Quoi qu'il en ft, je me rendis immdiatement  Bruxelles, je m'y
installai dans l'un de mes htels favoris, et je me mis immdiatement en
course pour la rentre des cent louis, devenus tout  coup une fortune
pour celle qui en avait souvent englouti le triple dans un mois. Munie
de cette ressource inespre, je menai pendant quelque temps une
existence libre, assez heureuse, mais monotone. Les rfugis franais
taient moins nombreux en Belgique: quelques uns avaient obtenu la
permission de rentrer en France; la plupart avaient de gr et souvent de
force pris d'autres directions; enfin, je ne rencontrai cette fois dans
la capitale des Pays-Bas que trs peu des connaissances qui m'en eussent
rendu le sjour agrable. L'ide d'tre devenue inutile aux autres, de
n'avoir plus de services  rendre, de n'avoir point d'intrts actifs
dans la vie, me devint insupportable. Les jours, les mois, s'coulaient
sans m'apporter la moindre de ces vives impressions ncessaires  mon
bouillant caractre. La fivre me saisit un soir en sortant du grand
thtre. Mon humeur se jouait de la maladie comme de tous les autres
accidens, et je croyais qu'une gurison devait, ainsi que tout le reste,
se brusquer et se faire en poste. Cette ngligence me fut fatale: je
tombai dans des fivres intermittentes que tout l'art du mdecin que je
m'tais dcide  faire appeler, ne parvint  vaincre qu'au bout de six
mois.

Un incroyable incident, un mystre encore inexplicable pour moi, vint
tout  coup donner  mon esprit une secousse qui, par cette utile
diversion, m'arracha  la langueur dont mon corps tait consum. Une
lettre de Londres, portant bien minutieusement mon nom, l'adresse de
l'htel que j'occupais  Bruxelles, m'arriva par la poste. Elle ne
portait aucune signature, et contenait simplement ces mots:

     MADAME,

     Quel que soit l'tat de votre sant, que d'ailleurs on dit
     beaucoup amliore, faites un de ces efforts qui n'ont jamais cot
      votre dvouement pour le malheur, l'amiti et le souvenir; partez
     pour Londres au reu de ces lignes traces  la hte par un grand
     intrt. Le procs de la reine va s'instruire; la mmoire du duc de
     Kent peut tre invoque. Dans tous les cas, la prsence qu'on
     rclame de vous peut tre utile aux autres, et ne peut tre
     nuisible pour vous. On connat assez la gnrosit de votre
     caractre pour se dispenser de plus amples renseignemens. Dans tous
     les cas, soyez  Londres au plus vite; on vous en conjure au nom de
     vos souvenirs.

     _P. S._ Le voyage que l'on implore de la gnrosit de madame
     Saint-Elme tant un acte de dvouement  des personnes qui y
     trouveront la garantie de leur fortune, et sa position prsente
     pouvant tre un obstacle  la promptitude si ncessaire du dpart,
     le banquier M... lui comptera, sur son reu, une somme de cinq
     cents livres sterling.

Cette lettre nigmatique, cette pice mystrieuse, cette somme mise  ma
disposition, toute cette accumulation de circonstances singulires,
redonnrent  ma tte l'exaltation dont l'assoupissement venait de
m'tre si fatal. Accepter, obir, fut pour moi comme une de ces
rsolutions capricieuses que les malades prouvent, comme une de ces
envies indfinissables qui emportent la volont sans le concours de la
raison.

Au lieu de me fatiguer le cerveau  chercher les motifs et l'auteur de
ce singulier billet d'invitation que je venais de recevoir, au lieu de
rflchir, je me mis  agir cette fois comme toujours. En deux fois
vingt-quatre heures, j'tais matresse du pactole anonime qui venait de
couler pour moi, et ce qui est bien autre chose pour ma nature
volcanique, j'avais repris avec l'ide d'une course nouvelle, d'une
romanesque entreprise, la fracheur et la sant qui avaient si mal 
propos fui d'un visage qui avait bien assez des annes, et que le
surcrot des souffrances physiques tait venu fort mal  propos
assiger.

 peine en chaise de poste, il me sembla que je redevenais jeune et
brillante; et ce dernier argument, en faveur d'un voyage aussi trange
que celui dans lequel je m'tais jete, on voudra bien reconnatre qu'il
tait irrsistible pour une femme. D'ailleurs, j'avais tellement
l'habitude des choses et des vnemens extraordinaires, que
l'invraisemblable mme commenait  me paratre tout naturel. Les seuls
soupons qui me vinssent  l'esprit, avec une apparence d'application
possible sur la source de l'vnement qui tait venu me chercher 
Bruxelles, tombaient sur lord douard, cet Anglais gnreux, ce noble
ami du duc de Kent, dont j'avais pris si brusquement cong lors de ma
premire apparition dans la capitale de la Grande-Bretagne. Depuis ce
temps, je n'avais eu avec lui aucune relation; mais, alors, j'avais cru
produire sur lui quelque impression, et, soit souvenir, soit
arrire-pense de profiter de mon caractre entreprenant, je me figurai
qu'il avait pu, dans tous les cas, songer  moi dans l'intrt de ses
amis de l'opposition, au moment o le procs de la Reine multipliait de
tous cts les mines et les contre-mines d'un grand mouvement politique.

J'imaginai bien encore que tout ceci pourrait tre une mystification de
quelques uns de ces innombrables intrigans qui ont toujours rd autour
de _la Contemporaine_ pour faire tourner  leurs projets l'exaltation de
sa pauvre tte, trs dispose aux aventures, mais jamais avec les ides
d'intrt ou de politique, que j'ai toujours repousses quand je les ai
aperues. Cependant je trouvais la mystification un peu trop
dispendieuse pour ceux qui auraient pu l'organiser, les arrhes des
entrepreneurs trop considrables; car, enfin, on ne mystifie pas
d'ordinaire avec indemnit pralable pour les mystifis. Plus je
rflchissais, ainsi qu'il arrive toujours, des profondes mditations
sur un objet qui conduisent souvent  plus de doutes et d'incertitudes,
et moins je devinais ce nouveau et mystrieux accident de ma destine;
mais ce qui achvera de confondre la pntration de mes lecteurs comme
elle confondit dans le temps la mienne, c'est qu'une fois arrive 
Londres, je n'entendis plus parler de rien, et ne pus me mettre sur la
voie de la combinaison qui m'y avait appele. Lord douard, que j'y vis
plusieurs fois et auprs duquel je m'en expliquai avec franchise, me dit
que j'avais trs bien fait de venir; que je serais peut-tre utile aux
_bons_, mais qu'il tait tranger  l'_affaire_. J'eus beau insister, je
n'en pus obtenir davantage, et j'ai toujours cru cependant que le
solliciteur secret ne pouvait tre un autre, et que ces dngations
n'taient qu'une ingnieuse libralit pour m'empcher de rendre la
somme dont j'avais t gratifie.

Quoi qu'il en ft de toutes mes suppositions et des dmarches
innombrables auxquelles je me livrai pour saisir le fond de toute cette
affaire, je n'en entendis plus parler, une fois  Londres; elle est
reste impntrable, et mon sjour se prolongea en vain pour ma
curiosit  cet gard. Mais j'en pris mon parti: j'engage mes lecteurs 
imiter ma rsignation; si je ne dcouvris pas ce que j'allais chercher,
je surpris beaucoup de choses que je ne cherchais pas; et,  dfaut du
mot d'une nigme, on trouvera dans mon second voyage en Angleterre des
vrits et des rvlations plus importantes que celles qui pouvaient
concerner ma personne. Plus grands que moi occuperont la scne dans les
chapitres qui vont suivre, et mes impressions s'agrandiront de toute
l'importance des vnemens et des personnages qui se pressrent sous mes
yeux pendant un sjour de plus de six mois.




CHAPITRE CLXXXV.

Arrive  Londres par la Tamise.--Douane et Alien-Office.--La
reine.--Portraits de famille.


Lors de mon premier voyage, tout entire  mon enthousiasme pour les
proscrits, je n'avais cherch qu'eux sur les bords de la Tamise: ma plus
vive motion, c'tait un portrait de Napolon qui l'avait fait natre;
je me promettais cette fois de ne plus me contenter de voir l'Angleterre
 travers le voile nbuleux de son climat, mais de pntrer au moins
dans quelques unes de ses maisons et d'en enlever le toit, comme
l'Asmode de Lesage le fit pour celles de Madrid en faveur de don
Clophas. Mais que les dams anglaises, si rserves, si jalouses de
leurs foyers domestiques, ne s'effraient pas d'avance de mes
rvlations:  l'ge o j'ai reu en Angleterre des complimens qui
pouvaient me rappeler ma jeunesse, Asmode n'tait que trop rellement
pour moi un _diable boiteux_.

J'arrivai dans Londres par la Tamise, orgueil de la nation britannique;
long-temps encore avant de se confondre avec la mer, le fleuve-roi, par
son immensit et par la foule de navires qui se croisent en tous sens
sur son sein, parat lui-mme un autre Ocan; quand ses rivages se
rapprochent l'illusion dure encore, grces au nombre des mts  travers
lesquels il faut les chercher. Enfin Greenwich se montre, monument rival
de l'Htel des Invalides; et  quelques milles plus loin, on dcouvre la
coupole de Saint-Paul, au milieu des mille clochers en pointes qui
semblent en quelque sorte continuer la fort de mts du port de Londres.
 peine dbarque et chappe aux mailles du vaste filet auquel il me
prend fantaisie de comparer l'inquisition de la douane, j'allais me
faire inscrire, je ne sais trop par quelle ide, comme italienne 
l'_Alien-Office_: Gardez-vous-en bien, me dit un de mes compagnons de
voyage avec qui j'avais chang quelques paroles de la langue du Tasse,
on vous prendra pour un des tmoins du procs de la reine, et il vous
faudra opter entre l'ovation ou les hues, suivant l'opinion que vous
laisserez percer au sujet de la question qui occupe aujourd'hui la
Grande-Bretagne. Je prfrai donc en cette occasion mon origine
hollandaise; cependant je pensai avec plaisir que le drame de cette
cause extraordinaire devait donner au pays cette physionomie de sdition
qu'on dit lui aller si bien. C'tait pour moi l'annonce d'un spectacle,
et rien de plus; mais  peine tablie depuis vingt-quatre heures dans
_Old Slaughter's Coffee-House_, maison o je choisis mon logement, je
faillis jouer un rle qui et doubl pour moi l'attrait de curiosit que
ce procs fameux avait pour tout le monde. Je ne saurais me rappeler
jusqu' quel point j'avais pu, dans le paquebot, parler  mon donneur
d'avis sur l'_Alien-Office_, de ma liaison avec le duc de Kent; j'ignore
mme si je devinai juste en souponnant que cet inconnu avait des
relations mystrieuses avec la reine; mais de quelque part que me vnt
cette importance, je reus un billet qui me priait de passer 
South-Audley-Street, o est situe la maison de l'alderman Wood. C'tait
chez cet ex-maire de Londres que rsidait la reine: je m'y rendis ce
jour mme avec empressement. Il me tardait de voir cette princesse,
accuse par les uns d'tre une Messaline, proclame par les autres
l'innocence calomnie. Malheureusement il se mlait  cette dernire
opinion un caractre vident d'opposition politique. Si les accusateurs
de Caroline taient des ministriels, l'esprit dmocratique de ses
rponses aux adresses populaires n'tait pas moins suspect; mais elle
tait femme et opprime: c'et t dj un titre pour une femme plus
scrupuleuse que je ne saurais l'tre. Pourquoi ne le dirais-je pas avec
ma franchise accoutume? je sentais qu'une partie de ma sympathie pour
la reine provenait de ces mmes torts de conduite que son mari
prtendait faire prouver par cent et quelques tmoins. Singulire
inspiration de mon amour-propre! je me comparais un moment  cette
Majest errante qui avait conquis une si quivoque illustration dans ses
amoureux plerinages. Ne sur le trne, aurais-je t, me demandai-je,
plus fidle  un premier poux? hlas! non, sans doute. Mais quand je
venais  penser au choix tout physique de Caroline, je repoussais avec
un orgueil qu'on qualifiera comme on voudra, cette triste comparaison.
Il me semble que reine comme femme obscure, je n'aurais jamais pu aimer
que des hros ou des rois; si un caprice m'et fait droger, j'eusse
trouv encore assez de pudeur pour penser alors  l'histoire qui
enregistre si impitoyablement les moindres faiblesses des ttes
couronnes. Mais, aprs toutes ces belles suppositions, je m'arrtai au
ct romanesque des amours nomades de l'pouse de Georges IV. Mon
imagination vagabonde aimait  errer avec elle en Afrique et en Asie,
sous la tente de l'arabe au dsert, et sous le toit des harems dans les
tats barbaresques, sous l'abri d'un couvent de la sainte Jrusalem, et
dans les palais profanes de l'Italie. Enfin j'entrai chez la reine
d'Angleterre toute dispose  la trouver riche de noblesse, de beaut
mme, et  saluer en elle une autre Cloptre, digne  la fois de Csar
et d'Antoine. Hlas! en apercevant une femme bourgeonne, petite,
grosse, commune, je fus tente de m'crier:  courageux Bergami!
Cependant c'tait une reine, et son affabilit agit sur moi:
l'affabilit est tout ce qu'il y a de plus lgitime dans le pouvoir
qu'exerce la royaut sur l'imagination. Caroline me fit asseoir auprs
d'elle, et entamant la conversation: On m'a parl de vous, me dit-elle,
comme d'une amie de mon beau-frre le duc de Kent; venez-vous ici
grossir la liste des tmoins italiens recruts contre moi par les
ministres? Dans une confrence de mes avocats avec les commissaires de
mon poux, j'ai t menace d'une rvlation clatante, d'un irrcusable
tmoignage! Tous les tmoins ont parl et ont t confondus; faites-vous
partie du corps de rserve dans cette guerre de dnonciateurs suborns?
Mon frre de Kent possdait, je le sais, une pice importante. En
seriez-vous dpositaire? Dans ses panchemens avec vous a-t-il jamais
prononc mon nom, et dans quels termes? C'tait un honnte prince, je le
dis d'avance, quelle que soit votre dposition...

Aussi brusquement interpelle, j'aurais pu perdre contenance; mais ce
qu'il pouvait y avoir de svre et de dur dans ces mots tait tempr
par un regard d'amiti ou de douceur. J'tais, d'ailleurs, forte de ma
nullit dans cette circonstance, et je rpondis avec une simplicit qui
persuada tout d'abord  la reine qu'elle avait t bien maladroitement
alarme sur mon voyage: j'ajoutai ensuite de moi-mme quelques
explications tout aussi naves sur mes vritables rapports avec le duc
de Kent. Ma vivacit et ma franchise amusrent Sa Majest.

Vous avez eu du bonheur, me dit-elle; vous pouviez plus mal tomber dans
cette royale famille. Je crus qu'elle faisait involontairement allusion
 son propre mari, et me rappelant les trois mots anglais _fat, fair and
forty_, je pensai en souriant que je n'aurais eu que deux des qualits
requises pour mriter que l'Assurus britannique prfrt _la
Contemporaine_  Vashti. On sait qu'on a dit de Georges IV, que pour lui
plaire il fallait tre grasse (_fat_), blonde (_fair_), et ge de
quarante ans au moins (_forty_); tels taient alors et tels sont encore
les titres de la Marquise de Coningham qui a succd  mistress
Fitz-Hebert. Mais la reine rpudie comprenait dans sa rflexion amre
tous les princes de la famille,  l'exception sans doute du duc de
Sussex, qui, embrassant toujours le parti dmocratique d'une question
d'tat, s'tait rcus comme juge dans le procs de sa belle-soeur.

Oui, continua la reine, qui, comme toutes les femmes qu'un violent
dpit dvore, aimait  trouver un nouvel auditeur pour recommencer ses
plaintes; oui, vous pouviez plus mal tomber; car ne croyez pas que ce
soit, comme ils le prtendent, au nom de la morale publique, au nom de
la dignit du trne outrag qu'ils me poursuivent: comment la
respectent-ils eux-mmes, cette morale publique? comment l'honorent-ils,
ce trne? Ce trs saint duc d'York qui mourait, disait-il, pour la
religion de son pre,  quel prix allait-il visiter le vieux roi 
Windsor? moyennant un subside accord par la chambre bnvole  sa pit
filiale. Qui n'a entendu parler de ses amours avec l'intrigante mistress
Clarke, qui vendait les emplois militaires d'aprs un tarif connu? Le
jeu l'a ruin plus d'une fois, et la nation a pay; mais il lui reste
des dettes d'honneur: comment le roi et lui s'acquitteront-ils, par
exemple, avec le bon M. Ball[25], qui, tout ravi d'tre admis  la cour,
se laissait tricher par ses princes affables avec toute la gnrosit
d'un loyal sujet? Le duc de Clarence, dont les fils illgitimes
formeraient seuls un bataillon, a t entretenu par la pauvre actrice
mistress Gordan, qu'il a laisse aller mourir de misre en France;
savez-vous pourquoi il affiche  mon occasion tant de respect pour les
moeurs publiques? il a besoin d'une dot pour Eliza Fitz-Clarence, sa
troisime fille naturelle, qu'il est question de marier au comte
d'Errol.

Sa Majest tait en verve et continua  faire ainsi des portraits de
fantaisie de chaque membre de son auguste famille. Cette colre de Junon
n'tait pas tout--fait pique, et toutes ses expressions n'taient pas
choisies. Je fis de mon mieux pour paratre touche.

Vous me plaignez, me dit-elle, mais vous avez tort, j'ai la nation pour
moi. Le scandale retombera sur ses auteurs, et leurs petitesses
m'amusent. Ils sont occups maintenant  me faire surveiller par les
argus de Bow-Street[26]; la visite que vous me faites vous en fera faire
une autre; attendez-vous  tre mande chez lord Castlereagh, qui voudra
jouer auprs de vous l'homme de cour. Le hros lui-mme, le grand
Wellington, tiendra peut-tre  vous prouver qu'il est aimable, et
mettra ses lauriers  vos pieds.

Nous fmes interrompus par l'entre de M. Brougham; je pris cong de la
reine qui fit  son avocat un signe me concernant,  ce que je pus
croire. J'aurais bien pu rester; mais j'aurais voulu au moins en tre
prie. D'ailleurs, soit ennui, soit caprice, la figure de M. Brougham ne
me prvint pas en sa faveur, ou du moins excita peu ma curiosit; je
l'ai revu depuis: tout son talent n'a pu me rconcilier avec son air
aigre et dur.

On croira probablement que je n'ose qu'indiquer mon entrevue avec la
reine: j'avouerai que je ne dis pas tout; mais je dois ici sacrifier 
certaines convenances quelques dtails de mon histoire. Les journaux du
temps en ont cependant assez dit pour m'excuser, si je voulais en dire
davantage: j'y ai lu ma visite singulirement interprte, et si mon nom
n'avait t encore plus dfigur par ces feuilles, je serais tenue ici 
une explication. Qu'il me soit seulement permis de dclarer que, quoi
qu'on ait dit et imprim, je ne touche aucune pension de la part ni de
Georges IV, ni mme de cet excellent duc de Kent dont l'amiti me fut si
douce pendant sa vie. Si je laisse quelque secret sous le voile,
l'histoire, en dpit du _non mi ricordo_ d'une analyste inexacte, n'y
perdra pas grand'chose dans cette Angleterre, o la libert de la presse
n'oublie rien dans son magique miroir.




CHAPITRE CLXXXVI.

Visite chez Castlereagh.--Lord Wellington.--Jeu muet.--Retraite du
vainqueur de Waterloo.--Lord Castlereagh.


La reine avait devin: le lendemain je fus invite  passer chez le
marquis de Londonderry. Je ferai grce cette fois au lecteur de mes
rflexions, et je l'introduirai d'abord avec moi chez ce noble ministre
qui fut le vainqueur diplomatique de Napolon, le ngociateur de la paix
gnrale, caress et flatt par tous les rois de l'Europe. Entre dans
son cabinet, j'y remarquai d'abord au coin d'une table, parcourant une
gazette, un homme dont la figure, moiti aigle, moiti mouton, me
frappa, quoiqu'il et la prcaution de se couvrir de la feuille
politique comme d'un masque; c'tait Wellington,  qui je trouvai bien
mauvaise grce de se cacher ainsi derrire ce bouclier de papier: ce
petit mange me fit sourire aux dpens du ressentiment dont je ne
saurais me dfendre contre le prince de Waterloo: mais tout aussitt, me
reprochant de laisser en cette prsence un sourire mme de haine
effleurer mes lvres, j'appelai dans mes regards cet clair de menace
qui est redoutable pour ceux  qui il s'adresse,  ce que j'ai entendu
dire quelquefois. Le noble duc avait autoris l'attaque, en se mettant
sur la dfensive; il ne put soutenir mon coup d'oeil, et ludant son
embarras par une impolitesse, il retourna tout--fait sa chaise; puis,
ne pouvant rester ainsi  me tourner le dos, il se leva, frappa
impatiemment la terre de sa botte peronne, et battit enfin retraite,
comme s'il y avait pour lui un coup de poignard dans le regard d'une
amie de Ney. Si j'avais t moins mue, je me serais beaucoup amuse de
cette bizarre et muette entrevue avec le _Turenne_ anglais. Wellington,
du reste, jouait alors un triste rle en Angleterre; il ne pouvait tre
reconnu dans une foule sans qu'on le fort de crier _vive la Reine!_ Et
ce cri, comme l'_amen_ de _Macbeth_, lui serrait cruellement la gorge.
On sait cependant qu'il osa un jour ajouter  l'exclamation oblige de
_vive la Reine!_--_oui, vive, vive la Reine! et puissent toutes vos
femmes lui ressembler!_ Malgr ce bon mot, Wellington ne brille
nullement par ses saillies: c'est un grand administrateur d'arme, un
pauvre politique; sa tte a besoin d'tre monte  _l'hrosme_ par le
son du tambour. En temps de paix elle est vide; une petite intrigue de
cour puise tous ses moyens; il n'a plus de sa gloire que la vanit. Ses
loisirs, pour tre ceux d'un gnral, devraient se passer dans le parc
d'un grand chteau, avec une meute et un lion  poursuivre; il prfre
les frivolits des fats de ville, et s'enorgueillit de donner son nom 
un col de chemise ou  un pantalon.

Le lord Castlereagh ne me laissa pas long-temps seule; aprs un aimable
salut et quelques adroites questions, il s'aperut, comme la reine, que
mon importance tait bien exagre; il se tira en homme d'esprit de la
mystification dont je lui persuadai que la reine, lui et moi surtout
nous tions peut-tre dupes. J'avais sans doute us toute ma bile de ce
jour dans ma scne muette avec Wellington; il me prit fantaisie d'tre
aimable avec Castlereagh, ou plutt il fit lui-mme assez de frais pour
m'inspirer l'envie de le paratre: je russis; mais, par un nouveau
caprice, quand le grand homme voulut essayer d'tre tendre, je feignis
de ne voir dans ses prvenances qu'un pige de la politique: plus il me
disait qu'il manquait quelque chose  son bonheur, plus je lui vantais
ses talens en diplomatie et sa toute-puissance. Jamais je n'ai vu un
homme  qui la grandeur pest davantage; il se sentait attir par un
besoin d'panchement; je l'exilai dans un cercle de complimens flatteurs
dont il tentait en vain de s'chapper: ce fut enfin avec l'accent d'une
douloureuse franchise, que, s'criant qu'il tait le plus malheureux des
hommes, il sortit tout  coup de l'appartement, comme dans un accs de
dsespoir ou de dlire. J'allais profiter de ce moment pour disparatre
moi-mme; mes yeux s'arrtrent sur un volume entr'ouvert sur la table:
je le pris, comme pour trouver dans cette lecture peut-tre favorite de
lord Castlereagh une indication de sa pense la plus habituelle; c'tait
_la Nouvelle Hlose_, et le passage o l'impression du doigt avait
laiss son ombre tait l'apologie du suicide. Lorsque j'ai appris depuis
que le marquis de Londonderry avait termin sa vie en s'ouvrant l'artre
carotide, j'ai compris que cette mort pouvait bien avoir t mdite
depuis plus long-temps qu'on ne l'a cru, et je tiens de personnes sres
que _la Nouvelle Hlose_, ouverte  la mme Lettre de Saint-Preux,
tait encore sur la table du ministre suicid, le jour de la
catastrophe. J'aurais omis cette particularit, si je ne pouvais citer
l'autorit respectable de M. le vicomte de Marcellus, alors secrtaire
d'ambassade, pour en rendre tmoignage.

Cependant, tout en tant persuade, avec les amis du marquis
Londonderry, qu'il y avait dans le cerveau de cet homme d'tat un germe
de folie, je ne suis pas loigne de croire que son suicide fut caus
par un dsespoir raisonn. Terme mmorable d'une politique toute
machiavlique!  l'extrieur, la grande pense de Castlereagh a t
l'humiliation de la France: et il a laiss grandir le colosse effrayant
de la Russie, en oubliant que l'intrt de l'Angleterre voulait que sur
le continent les fils des Gaulois pussent au besoin jeter l'pe de
Brennus dans la balance. En Angleterre, en prtendant comprimer les
whigs, Castlereagh en avait grossi le camp des radicaux: il s'en aperut
lorsqu'il n'tait plus temps de sortir avec honneur de son systme. Sa
conscience lui criait de cder la place  Canning, et sa haine envoyait
ce rival de son influence dans l'exil honorable du gouvernement de
l'Inde. Mais Canning retardait sans cesse son dpart, comme s'il et
devin que l'Europe allait enfin avoir une chance de salut. Son nom
poursuivait chaque matin Castlereagh dans quelque paragraphe de journal.
Dans ce combat entre la haine et le remords qui agitait l'me du premier
ministre, il conut la possibilit d'une disgrce, et lui prfra ce
suicide qu'il s'tait habitu  envisager de sang-froid; mais je fais
ici de la politique aprs l'vnement, et je dois rentrer dans mon rle
de simple observatrice.




CHAPITRE CLXXXVII.

Le thtre anglais.--Shakespeare.--Kean dans _le Marchand de Venise_:
critique.


Je quittai l'htel du ministre avec une certaine tristesse, et sentant
un vrai besoin de distraction, je fus heureuse de trouver, en rentrant 
mon logement de Saint-Martin's-Lane, l'honnte figure du matre-d'htel
du duc d'York, qui venait m'offrir le jeton d'ivoire ou ticket de la
loge de Son Altesse Royale au thtre de Drury-Lane. J'avais t
adresse  M. Ude lors de mon prcdent voyage  Londres, et je suis
presque une ingrate de ne pas l'avoir alors mentionn; car j'avais fait
chez lui un dner de gourmand et got d'un excellent vin qui avait
acquis ses quartiers de noblesse dans les caves du duc d'York. Son
Altesse Royale avait la plus grande confiance en son matre-d'htel, qui
la mritait  juste titre. Le duc aimait les arts; M. Ude rgalait
volontiers les artistes; pour eux, il daignait ceindre encore ses reins
du tablier de cuisine, et se souvenir de ses talens en gastronomie. Ce
jour-l, M. Ude vint lui-mme me chercher, et m'annona que nous
jouirions de la loge en tte--tte,  moins qu'il ne prt fantaisie au
duc d'y venir incognito: le duc y vint en effet passer une heure; il
tait alors en deuil de la duchesse; mais on prtend qu'il ne la
regrettait pas beaucoup, sous prtexte que Sa Grce aimait plus ses
chats que son mari; en effet, la duchesse d'York avait toujours autour
d'elle un bataillon de ces animaux domestiques. Respectant l'incognito
du duc, j'admirai  part moi la belle physionomie, la noble taille et
les manires distingues de ce prince, qui runissait tant de vices 
tant de qualits. Mais il faut dire aussi que j'en aurais voulu au roi
lui-mme de me distraire du spectacle; on jouait _le Marchand de
Venise_, et Shylock tait reprsent par Kean: ce personnage va
admirablement  la figure de cet acteur, qui affectionne les rles o un
mlange d'nergie et de trivialits lui donne l'occasion d'tonner les
spectateurs par ces brusques transitions d'accent, de gestes et
d'attitude, que Talma ne ddaignait pas dans sa noble simplicit. Kean
est petit, mal fait des jambes, et avec des paules ingales; mais il y
a du charme dans sa physionomie, et une vraie fascination de serpent,
qui sduit, dit-on, les femmes, mme au del des planches du thtre. On
cite ses bonnes fortunes, et la dame du respectable alderman Coxe a
prouv depuis, par un procs clbre, que le Roscius de Drury-Lane
s'expose quelquefois  des affaires de _crim-con_[27]; mais je reviens 
Shylock: Kean exprime admirablement l'instinct de haine et de vengeance
qui dicte au juif le singulier trait du prt d'argent qu'il fait 
Antonio. Au moment o, se croyant sr de gagner sa cause, il se prpare
 se rendre justice  lui-mme, il y a dans les yeux de l'acteur une
soif de sang qui fait frmir; les scnes de son dsespoir ne sont pas
moins dchirantes. Shakespeare, crivant sous l'influence des prjugs
de son sicle, a rendu son juif hideux: Walter Scott, en faisant de
Shylock son juif Isaac dans _Yvanhoe_, a adouci quelques traits de cette
figure, non moins dramatique dans le roman que dans la pice.

Les spectateurs anglais ne sont pas moins habiles  saisir les allusions
que les spectateurs franais. Quand Gratiano, dans la grande scne du 4e
acte, parle de sa femme qu'il voudrait voir au ciel, on n'a pas manqu
d'appliquer  Sa Majest Georges IV la rponse de Shylock: _There be the
Christian husbands_, etc.[28] Les assembles populaires savent
merveilleusement dtourner le sens d'un mot, et traduire le pouvoir sur
la scne pour le siffler ou l'applaudir ironiquement.

Ayant visit plusieurs fois les thtres de Londres, j'oserai hasarder
ici un jugement gnral sur le thtre anglais. Kean est le Talma
britannique; mais qu'il est loin de Talma! C'est du moins le jugement
d'une femme qui ne saurait concevoir le gnie sans dignit. Ayant vcu
avec des rois et des princes parvenus, je me suis habitue peut-tre 
leur noblesse factice, comme si c'tait en eux une nouvelle nature.
Cependant mon ide est aussi celle du peuple, qui a besoin qu'on prenne
avec lui des airs de grandeur, pour qu'il accorde son respect. On ne
contestait pas  Napolon sa tournure d'empereur; l'envie tait rduite
 supposer qu'il prenait des leons de Talma pour se draper; Murt en
prenait rellement de l'acteur Philippe. Il faut dire aussi que Kean
pourrait se faire _homme_ sans confondre la bonhomie avec la trivialit,
comme cela lui arrive quelquefois. Quant  sa dclamation, elle est
saccade, ingale: il se rserve pour les momens d'clat, les mots
d'effet; tout le reste est pour lui de la _vile prose_ qu'il daigne 
peine prononcer. Les acteurs secondaires de Drury-Lane ont dans la voix
une monotonie de dbit qui est tout aussi peu naturelle que le rcitatif
de l'opra franais: les actrices surtout cadencent dsagrablement leur
plaintive dclamation; aucune de ces dames ne joue, il est vrai,
passablement la tragdie. Quant aux acteurs, Kean a des rivaux: Young,
Wallack, et un jeune homme qui ira loin, Macready.

La comdie anglaise est bien pauvre; la haute comdie, veux-je dire, car
les Anglais ont une foule de pices bouffonnes qu'ils jouent 
merveille. Liston est un farceur qui grasseie assez comiquement. En
rsum, le triomphe d'un acteur comique est ici dans la peinture de
l'ivrognerie; le triomphe d'un tragdien dans les combats des
dnouemens. Les ivrognes du thtre excellent  reproduire la _bonne
ivresse_, celle du peuple, comme dit Figaro; les assauts d'armes du
tyran et de l'amoureux sont dignes de Saint-Georges. Dans Richard III,
par exemple, Kean ne consent  mourir qu'aprs une demi-heure d'escrime;
et les spectateurs d'applaudir son adresse encore plus que ses scnes de
passion la plus profonde. Le professeur en fait d'armes du bon M.
Jourdain et trouv tout naturellement Shakespeare un plus grand homme
que Corneille et Racine.

Je serais injuste si, aprs avoir t si svre pour toutes les actrices
en gnral, je n'avouais que j'ai vers des larmes  _la Pie voleuse_,
joue par miss Kelly avec un pathtique dchirant. Cette actrice lve
par son jeu le mlodrame au rang de la tragdie.

S'il m'tait permis de juger les pices anglaises, aprs avoir jug les
acteurs, j'ajouterais, d'aprs mes impressions, que le got britannique
est en contradiction avec toute espce de sens commun. Shakespeare n'est
plus de ce sicle; il faudrait l'excepter de ma critique, si l'on
n'avait refait ou arrang ses pices; mais telles qu'on les joue, elles
font partie du systme dramatique le plus faux qui existe. Ou l'_art_
dramatique est un _art_, ou ce n'en est pas un; si c'en est un, il doit
avoir ses rgles et ses conditions: or, il est impossible, quelque
_lches_ qu'on les suppose, que ces conditions et ces rgles permettent
de violer l'unit d'intrt aussi bien que les units de lieu et de
temps. Une oeuvre dramatique doit composer un tout, un ensemble; les
scnes doivent se suivre et se lier entre elles, mais non dpayser
continuellement l'attention et la curiosit, comme les scnes d'une
lanterne magique.

Parmi ces scnes incohrentes, le hasard en amnera quelques unes de
comiques, de touchantes, de sublimes; mais cela suffit-il pour faire une
pice? Peut-tre me dira-t-on que le hasard prside au thtre anglais
comme  la vie relle, que l'art en est banni, et que tout doit y avoir
un air de nature et d'improvisation; alors pourquoi cette posie
ampoule, ou cette prtention de bouffonnerie, qui ne sont ni l'une ni
l'autre ni dans la nature ni dans la spontanit de la langue parle?
pourquoi ces saluts des acteurs au public au milieu d'une tirade?
pourquoi ces fanfares de trompettes pour annoncer un roi ou une reine?
Les Romains de Shakespeare parlent souvent par allusions anglaises; ses
bourgeois de Londres jurent par Jupiter. Il fallait, en mutilant
Shakespeare, faire disparatre avant tout ces dfauts du sicle pdant
auquel le _pote naturel_ paya tribut aussi bien que Johnson, le _pote
classique_. C'est ainsi que dans leurs costumes les acteurs anglais ont
bien, comme ceux de France, abandonn l'habit de cour et la perruque
poudre pour jouer les personnages historiques; mais, au lieu d'imiter
en tous points le got clair de Talma et sa noble simplicit, ils ont
un luxe d'oripeaux et de paillettes qui les confond avec les funambules
et les comdiens de pantomime.

Voil une critique bien gnrale, mais elle est vraie; restent les
exceptions  faire. Shakespeare, pote dramatique, est le Thespis encore
barbouill de lie des anciens, ou, si l'on veut, le Tabarin moderne.
Shakespeare, moraliste et pote, est un gnie extraordinaire: il y a
dans son thtre une mine inpuisable de caractres, et tous les lmens
de la vraie tragdie. Les Anglais ont taill quelques facettes sur ce
diamant; mais ils l'ont gt en ouvriers maladroits.




CHAPITRE CLXXXVIII.

Sermon anglais; vque anglican.--La nouvelle Manon Lescaut.


Je pourrais tre aussi svre au prche qu'au thtre, car au moins le
thtre ne m'a pas ennuye; le sermon anglais m'a paru bien long et bien
monotone; mais on rira peut-tre de l'occasion qui m'y a fait aller.
Parmi les commissions que j'avais pour Londres, j'tais charge d'une
dette  payer. Le capitaine Ernest*****, aujourd'hui major dans la garde
royale et prcdemment proscrit pour sa conduite dans les cent jours,
s'tait trouv tout  coup,  Londres, dans une pnurie vraiment
dsesprante. Le jour o il s'aperut que sa bourse tait vide, il avait
justement un rendez-vous galant chez une jeune compatriote engage au
thtre franais de Totenham-Street, qui lui avait dit en plaisantant,
derrire les coulisses, que l'homme qui viendrait chez elle avec un
rameau d'or ne trouverait pas de Cerbre  sa porte. Ernest arrive chez
Mlle Cidal, l'air triste et soucieux. Il se sentait, rduit 
l'alternative de la tromper, ou de subir l'humiliation d'un cong.
Cependant le luxe de l'appartement semblait lui annoncer que ce ne
pouvait tre la disette qui le rendait matre de la place. Pendant qu'il
attend, dans le parloir, que Mlle Cidal soit habille, il jette un
regard dans la rue, et aperoit ou croit apercevoir un crancier qui
s'est mis en faction sur le trottoir avec un homme de mauvais augure.
Mlle Cidal parat en ce moment radieuse d'abord et surprise bientt de
l'embarras de son hte et de sa pleur. Ernest se dcide  un acte de
franchise: Mademoiselle, dit-il, je serais un lche de vous tromper;
vous m'avez pris pour quelque grand seigneur venu  Londres afin d'y
rivaliser de folie et de dpense avec les _fashionables_ nationaux: je
ne suis qu'un exil, pauvre et mme endett. Mlle Cidal sourit et lui
rpond: Croyez-vous que j'ignore qui vous tes? Vous me parliez hier de
Gustave votre ami, et qui fut le mien: il vous a recommand  moi dans
une lettre qui contenait mille cus qu'il vous prte et dont vous
voudrez bien me faire un reu que je lui enverrai. Ernest accepta les
mille cus; et trop bien n pour parler de tout autre sentiment que de
la reconnaissance avant d'avoir pay sa dette, il respecta d'autant plus
la gnreuse Cidal qu'il conut pour elle une affection vritable. De
retour en France, il avait plus d'une fois form le projet de revenir 
Londres chercher lui-mme la quittance dont on se doute bien que l'ami
Gustave n'avait jamais ou parler; mais le capitaine ne pouvait se
dissimuler que les mille cus, si noblement prts, n'en taient pas
moins les dpouilles d'un amant anglais. Se dfiant de sa faiblesse, il
s'tait content de me charger de la somme, ayant su mon projet de
voyage en Angleterre. Ernest m'avait tout racont. J'tais curieuse de
voir, de connatre cette nouvelle Le Couvreur. Je m'y rendis un dimanche
matin; je fus accueillie en amie, et Mlle Cidal me pria de passer toute
la journe avec elle. J'y consentis. Mais, quel fut mon tonnement
quand, au lieu de me voir engage  une partie de plaisir, j'appris que
mon actrice se proposait de m'emmener avec elle  l'glise pour
entendre, me dit-elle, un sermon prononc par le trs vnrable et
surtout trs loquent lord vque B...t. Allons, pensais-je, cette
petite fille a de la religion une fois la semaine, ou peut-tre est-ce
quelque plan de conqute, un complot contre la libert de quelque me
pieuse. La conqute tait dj faite; nous entrmes dans la chapelle, et
nous nous plames gravement en face du prdicateur. Jamais femme
n'entendit aussi dvotement un sermon que Mlle Cidal; et quel sermon!
sermon de deux heures, froidement compos, plus froidement dbit, en un
mot un sermon anglican. Mais ma nouvelle amie en semblait enchante; ses
motions se peignaient dans ses yeux et dans le mouvement onduleux de
son sein. Je fus donc difie de l'actrice, si je fus peu touche du
prdicateur. Mais quand nous fums de retour, je ne pus m'empcher de
m'crier, aprs un billement touff avec la main:

Ma chre amie, que vous tes heureuse de comprendre si bien l'anglais!
Vous avez l'air bien contente du savant dignitaire que nous venons
d'entendre.

--Je le crois bien, me rpondit-elle; je suis paye pour cela!

--Comment? expliquez-vous.

--Eh bien, ajouta Mlle Cidal, vous n'y tes pas! C'est mon vque 
moi: il m'aime; c'est bien le moins que je l'admire. Il a une femme fort
jolie, mais qui a eu le malheur de lui dire un jour comme Gilblas 
l'archevque de Grenade: Monseigneur, ne faites plus d'homlies. Quant 
sa trs humble servante, tant qu'elle recevra de Monseigneur mille
guines par mois, il sera pour elle un Bossuet anglais; comme l'abb
Pellegrin.

     Je dne de l'autel et soupe du thtre.

Je partis  ces mots d'un grand clat de rire. Cet amour me parut si
comique, ce contrat d'amour-propre et de fidlit si nouveau, que je
pardonnai  monseigneur tout l'ennui de son discours interminable. Comme
on le voit, Mlle Cidal tait une espce de Manon Lescaut, bonne, mais
folle; sensible, mais tourdie; originale enfin et amusante par le
mlange des qualits les plus opposes. Une plaisanterie chez elle
n'tait jamais une mchancet, mais l'expression de la bonne humeur. Si
elle allait jusqu' la malice, le sourire qui panouissait son visage en
moussait mme alors toute la pointe; enfin elle ne pouvait croire  la
colre ou  la bouderie des autres: elle vous persuadait  vous-mme que
vos reproches ou vos airs svres n'taient qu'une feinte, un jeu de
thtre. Ce jour-l elle avait  dner une partie de la troupe; ce fut
un vrai repas de comdiens. On parla beaucoup de Paris, et l'on compara
souvent les acteurs anglais aux acteurs franais. Le Champagne fit
partir au moins dix bouchons; les ttes s'animrent en faveur de Mars et
de Talma contre les descendans de Shakespeare. Au dessert, on tait dj
bien loin de cette conversation sur l'art en gnral: chacun faisait son
propre loge; notre htesse seule avait conserv toute sa modestie, et
s'amusait de voir ses convives si contens d'eux-mmes. Enfin, aprs
beaucoup de cris et de gros rires, la socit se dispersa. J'allais me
retirer aussi, lorsqu'entra le lord vque qui venait chercher son
compliment de tous les dimanches. Le compliment lui fut donn avec
beaucoup de grce, et le mit en bonne humeur. Je lui fus prsente, et
ayant tmoign, dans la conversation, la curiosit de faire une
excursion  Oxford, j'eus le plaisir de trouver monseigneur assez
obligeant pour m'offrir une lettre de recommandation ou d'introduction,
comme on dit en Angleterre.




CHAPITRE CLXXXIX.

Oxford.--Coup de patte  la reine lisabeth.--L'hetman des cosaques.--Le
roi de Prusse et l'empereur Alexandre.


Je ne partis pour Oxford que le surlendemain, et le lundi j'eus le
plaisir de voir au thtre de Totenham-Street le dignitaire anglican
recevoir, d'un air ravi, une leon de dclamation de mademoiselle Cidal.
Mais ma bonne fortune me fit rencontrer derrire les coulisses le pote
critique, Leigh Hunt, ami de lord Byron et de Shelley. M. Leigh Hunt a
dans ses manires une faon d'indolence capricieuse qui lui donne la
tournure d'un fat langoureux: en l'entendant nommer je le pris d'abord
pour le fameux Hunt le Radical; mais celui-ci n'est ni pote ni
petit-matre. Leigh Hunt me demanda si je n'tais pas curieuse de
connatre quelques uns des grands noms de l'Angleterre littraire.
Byron, lui dis-je, est absent: mais il est, parmi vos collgues de la
presse priodique, le fameux Cobbet, qui mrite bien d'tre connu.

L'vque qui m'avait coute me fit signe de m'approcher de lui. Je
vous ai donn, me dit-il tout bas, une lettre pour Oxford; vous en
trouverez une autre chez vous, qui vous introduira chez une femme dont
nous avons dit hier quelques mots, et que le nom de Byron me rappelle.
Quand vous aurez vu Oxford, nous nous retrouverons au chteau de lady
Caroline Lamb, o je vous annoncerai, si j'arrive avant vous.

Aprs ces offres aimables, monseigneur s'clipsa. Je m'aperus que Leigh
Hunt le regardait d'un air sardonique: Vous voyez, me dit-il, que notre
aristocratie sacerdotale a ses petites flicits terrestres. Car je le
reconnais, c'est un prince de notre glise. C'est au thtre que cet
vque vient mditer la liturgie: moi j'ai compos mon meilleur pome en
prison.

Leigh Hunt aime  parler de son gnie, et heureusement pour lui, dans
cette occasion, il pouvait s'aider de l'italien pour se faire
comprendre. On sait que la littrature italienne lui a fourni le sujet
de sa _Francesca de Rimini_, imitation affadie du Dante, vraie
priphrase en trois ou quatre chants de ce vers:

     Qual giorno piu non vi leggiamo avante.[29]

Le lendemain, j'tais sur la route d'Oxford.

Si j'aimais les descriptions, j'aurais beau jeu pour peindre les
coupoles et les flches de clocher qui dominent cette cit savante, o
chaque difice semble temple et palais: j'tais place sur l'impriale
de la diligence aux approches d'Oxford, et je n'tais pas la seule femme
 ce poste lev; mais j'avais surtout pour voisin un tudiant qui
s'efforait de me faire admirer tous les dmes et les tours carres qui
se dessinaient de plus en plus distinctement  l'horizon. Si je les cite
 mon tour, c'est, je l'avoue, une affaire de mmoire plutt que de
sentiment; mais l'tudiant ne pouvait me croire si indiffrente, et il
s'offrit pour tre mon _cicerone_ dans cette excursion au pays latin de
la Grande-Bretagne: c'tait m'viter la peine de porter la lettre de
l'vque, j'acceptai; et le lendemain matin de mon arrive, je vis
entrer  l'htel mon guide obligeant: il avait chang de costume; un
manteau noir pendait  ses paules et une toque  glands d'or tait
pose lgamment sur sa tte blonde et boucle. Il m'expliqua que
c'tait le costume de rigueur. Ce costume n'est pas le mme pour tous
les tudians: l'tudiant noble, l'tudiant bourgeois, l'tudiant
boursier, ont chacun le leur. Singulire distinction de rangs dans
l'enceinte toute rpublicaine d'un temple d'tudes classiques. J'en fis
l'observation; mon jeune _nobleman_ avait ses raisons pour y tenir. La
manie de l'galit, me dit-il, est une maladie franaise; elle n'existe
pas en Angleterre: on nous accoutume de bonne heure, du moins,  n'y pas
croire: et en cela nous sommes consquens. Si l'tudiant-peuple se
faisait ici mon gal pendant trois ou quatre ans, pour ne plus retrouver
en moi dans le monde qu'un suprieur, il ne s'y accoutumerait pas, et me
demanderait raison de mon rang et de ma fortune. Il faillit bien me
contenter de cet argument, et je suivis mon jeune ergoteur pour visiter
tous les monumens universitaires, la bibliothque Radcliffe et son dme
digne de Sainte-Genevive; Sainte-Madeleine, avec sa tour quadrangulaire
et sa chapelle gothique; le collge de la Reine et sa colonnade
comparable  celle du Louvre; la bibliothque Bodleienne et ses trsors;
le collge du Christ; le musum d'Ashmolle; les collges d'Oriel, de
Merton, de Baliol, de Toutes-les-mes, de Lincoln, de la Trinit, du
Nez-de-Bronze, etc. Je retrouve tous ces noms aligns sur mes tablettes
d'annotation, et  la marge du papier je reconnais l'criture de mon
_cicerone_, qui avait pris la peine d'ajouter l'pithte oblige 
chaque difice. C'est  lui que je renvoie la comparaison de la coupole
de Radcliffe et du collge de la reine avec le dme de Sainte-Genevive
et la colonnade du Louvre. Quand je cherche  recueillir mes propres
impressions, je me figure encore une galerie de portraits qui dcoraient
une immense salle, et reprsentaient les notabilits de l'universit,
mais plutt les grands hommes qui en sont sortis que les lves qui se
sont distingus comme _lves_  Oxford mme: Canning est du nombre, et
Pitt, je crois. Mais je fus surtout frappe des images trangres
d'Alexandre et du roi de Prusse. Quoi donc, demandai-je, ces ttes
couronnes n'ont pas ddaign le laurier scholastique!

--Ah! me dit mon tudiant, je vous ai pargn une cruelle torture en
enlevant aux guides habituels le plaisir de vous montrer toutes nos
richesses; ces guides n'oublient jamais de vous dire: Le roi de Prusse
admira beaucoup cette salle; l'empereur Alexandre fit ici une halte de
cinq minutes; dans cette cour le roi de Prusse mit la main  sa poche;
dans cette autre l'empereur Alexandre se gratta l'oreille. Le plus
curieux, c'est que ces nobles souverains voulurent, en compagnie avec
Georges IV, tre dcors du titre de docteurs d'Oxford: leur rception
eut lieu dans les formes ordinaires, et c'est ce qui nous a valu leurs
portraits; mais il faut tout vous dire, avec eux fut reu docteur en
droit l'hetman des cosaques, le fameux Platoff. Vous conviendrez que
rien ne manque  la gloire d'Oxford.

--Un cosaque docteur en droit, m'criai-je.

--Oui, reprit mon guide, l'hetman Platoff parut comme candidat devant
nos illustres professeurs, et faisant cder _les armes  la toge_, il
revtit la robe doctorale sans se permettre de rire.

--Oui, repris-je, mais les autres rirent pour lui..

--Pas du tout, continua l'tudiant.  Molire! pensai-je, quel pendant
 ta scne de la rception d'un mamamouchi.

Je ne quittai pas Oxford sans me promener sous les arbres d'lisabeth;
c'est une alle superbe, qui date du rgne de cette reine, grande
protectrice des pdans. On dira peut-tre que je mentionne ici un peu
lestement une princesse qui mourut vierge, selon l'histoire: on avouera,
au moins, que ce dernier titre ne saurait la relever aux yeux de _la
Contemporaine_; mais je dteste dans lisabeth le despote en jupon et la
reine rgicide: en voil assez pour la brouiller  la fois avec les
libraux et les ultras..

Non loin de l'alle d'lisabeth coule l'Isis, o les tudians font de
joyeuses parties en bateau.

 huit milles d'Oxford est situ Woodstock: le roman auquel ce joli
village donne son nom vient de lui procurer une illustration nouvelle,
et je le cite d'autant plus volontiers qu'il me fournit l'occasion de
placer ici comme souvenir le nom d'un ami dont j'aimerai toujours 
parler, M. Alexandre Duval, qui, au moment o j'cris, compose une
comdie en trois actes, intitule aussi _Woodstock_.

 l'poque de mon voyage, Woodstock n'avait pour moi d'autre attrait que
l'espoir d'y reconnatre les traces de la belle et malheureuse
Rosemonde. Mais elles y sont toutes effaces; le labyrinthe d'amour est
devenu l'emplacement de Blenheim, chteau donn jadis au grand
Marlborough. Le mauvais got de l'architecte Vanburgh est connu: ce
chteau, qu'on voudrait comparer  Versailles, est un difice sans
grce: mais, comme tout ce qui est vaste et riche, il a un caractre de
grandeur. Le parc et les jardins sont magnifiques; les tableaux, les
statues, l'ameublement des appartemens, annoncent un prince. Les Van
Dycke, les Rubens, les Carlo Dolce, les Titiens, etc., etc., sont en
grand nombre; mais ce n'est pas moi qui dcrirai tous ces trophes d'une
gloire trangre.

J'interromps volontiers ce chapitre, et, disant adieu aux pompes de
Blenheim, je me transporte avec mes lecteurs dans l'asile plus modeste
de lady Caroline Lamb, o je passai huit des plus heureux jours de ma
vie.




CHAPITRE CXC.

De l'gotisme.--Brocket-Hall.--Ugo Foscolo.--Lady Caroline Lamb.--Amours
de Byron; ses aventures.


Un voyageur et encore plus un auteur de mmoires sont toujours leurs
propres hros. Les Anglais ont une heureuse expression, celle
d'_gotisme_, qui n'est pas odieuse comme le mot franais _gosme_,
pour caractriser la manie, ou quelquefois la ncessit de mettre au
premier rang, dans un rcit, les pronoms personnels _je_ et _moi_.
Quoique dans cette histoire d'une vie aventureuse et agite, j'aie
souvent  me reprocher le pch d'_gotisme_, le _moi_ individuel me
fatigue et m'ennuie moi-mme: je brusque de bon coeur une transition, je
supprime maintes remarques personnelles, et j'aime  mettre en scne,
sans prparation, ceux dont l'intimit flatte le plus _la
Contemporaine_. La reconnaissance m'oblige cependant  dire ici en
quelques lignes que je reus  Brocket-Hall l'accueil le plus
hospitalier: une sympathie presque romanesque m'initia ds le second
jour aux secrets de lady Caroline Lamb. La clbrit littraire de cette
dame auteur, ses amours presque publics avec l'illustre lord Byron, ses
relations d'amiti avec Wellington, Canning, Hobhouse, madame de Stal,
Ugo Foscolo et une foule d'autres noms fameux de la France, de l'Italie
et de l'Angleterre, taient sans doute beaucoup  mes yeux; mais ces
titres  ma curiosit ne sont rien en comparaison des droits que son
affectueuse confidence lui donna sur mon coeur. Mon amie, me
disait-elle, je me suis quelquefois crue au-dessus des prjugs: j'ai
essay de parler de moi comme des autres avec une vritable
impartialit, aprs l'avoir fait avec tant de passion: eh bien! je me
trompais moi-mme; je cdais encore  une sotte pruderie. Votre
franchise a vaincu mes dernires rticences; je me sens le courage de me
peindre en pied et non pas seulement en buste. Lady Caroline pouvait
avoir, en 1820, 36 ans; elle tait petite de taille, mais bien faite:
elle n'tait pas prcisment jolie et ne l'avait jamais t; mais il y
avait un charme tout particulier dans l'expression de ses traits; ses
cheveux blonds et son teint d'une blancheur tout anglaise contrastaient
avec ses yeux noirs comme ceux d'une Espagnole; ses manires taient
sduisantes; ses gales pouvaient, au premier abord, la trouver un peu
fire; mais quand on faisait le premier pas ou qu'on devenait son
oblig, elle s'abandonnait  son caractre expansif, et quand elle vous
disait: je vous aime ou vous me plaisez, il y avait dans son accent
quelque chose qui vous le persuadait: j'ai entendu critiquer son manque
de dignit; mais c'tait en elle un abandon plein de naturel et de grce
que gnralement les Anglaises ne sauraient comprendre; son premier
mouvement, quand on blessait son amour-propre ou sa tendresse, tait 
craindre. Le roman de _Glenarvon_ atteste encore sa rancune contre lord
Byron; mais je lui ai entendu dire que c'tait ce mme ouvrage qui avait
tempr cette susceptibilit fatale: Croyez-moi, rptait-elle, ma
vengeance m'a cot bien des larmes; je n'ai pu m'en consoler qu'en me
disant sans cesse que le portrait n'tait pas ressemblant.

Lady Caroline tait fille du comte de Bemborough. C'tait en 1805
qu'elle avait pous l'honorable William Lamb, second fils du lord
Melbourne et, par la mort de son frre an, appel  succder un jour 
ce titre. Depuis sa rupture avec lord Byron, lady Caroline a publi
outre _Glenarvon_, le roman de _Graham Hamilton_ et celui d'_Ada Ris_;
mais s'tant condamne bientt  la solitude, elle a d laisser en
manuscrit plusieurs autres ouvrages de prose et de vers; car elle tait
pote, et je suis fche de ne pas pouvoir citer ici de mmoire sa jolie
romance sur le don des larmes.

     Ne sais-tu pas qu'il est doux de pleurer?

Son mari lui avait rendu son estime, et venait souvent passer plusieurs,
jours avec elle  la campagne, mais il ne prenait que le titre d'ami.
Elle ne parlait elle-mme de M. Lamb qu'avec un certain respect: C'est,
me disait-elle, un frre pour moi; pas davantage, aujourd'hui du moins.
Si l'on recommence  aimer dans l'autre monde, M. Lamb y sera encore
l'poux de mon choix, et j'espre lui tre plus fidle. Ugo Foscolo
tait un des htes de Brocket-Hall, il ramenait volontiers la
conversation sur la posie italienne; lady Caroline le prvenait souvent
et trouvait mme l'occasion de citer  propos quelques unes de ses
penses ou de ses vers. Les lettres de Jacobo Ortiz taient aussi
rappeles souvent, et je m'aperus que Foscolo tenait surtout  cet
ouvrage dont le hros a t avec raison appel un Werther politique. Un
homme de talent hsite avant de parler de son esprit, tandis qu'il
trouve un orgueil lgitime  rappeler son patriotisme. Les lettres de
Jacobo Ortiz sont un livre national, une loquente protestation en
faveur de l'indpendance italienne. Foscolo n'a pas seulement plaid la
cause de l'Italie sous la forme d'un apologue littraire, ses discours
au congrs de Lyon, sa disgrce quand la rpublique cisalpine n'exista
plus, son noble refus de prononcer le serment de fidlit au
gouvernement autrichien, et son exil volontaire immortalisent comme
patriote ce noble martyr de la patrie italienne. Dans la conversation,
Ugo Foscolo me surprenait par sa facilit, son accent dramatique et
surtout ses gestes anims; car j'avais entendu dire qu'en public il
parlait des heures entires les mains fixes sur une chaise, debout et
immobile; malgr cette absence d'action il a t proclam un _parlatore
felicissimo e fecondo_. Qu'on juge de l'impression qu'il devait produire
lorsqu'il ne s'imposait pas cette contrainte? car chez lui c'tait un
systme d'viter en parlant aux assembles populaires toute espce de
charlatanisme: je l'ai entendu critiquer sous ce rapport les orateurs
des Hustings et des chambres anglaises. Les gestes, selon lui, taient
une invention de la dcadence de l'art oratoire. Pricls, disait-il,
prorait sans geste et sans mlodie, envelopp dans sa chlamyde; _nella
clamide senza gesto n melodia._

Avec Ugo Foscolo toutes les discussions littraires aboutissaient  la
politique; bien qu'elle ne ft trangre  aucune question, lady
Caroline accuse  tort d'tre un bas-bleu, comme on appelle les femmes
pdantes en Angleterre, laissait volontiers Ugo Foscolo haranguer dans
le salon, et me faisait signe de la suivre dans le parc. Mon
rpublicain italien, disait-elle, a mis de la politique dans ses romans,
c'est une usurpation: voil maintenant notre Walter Scott qui met de
l'histoire dans les siens; il est bienheureux que nous autres femmes
nous nous mlions encore un peu de cette partie de la littrature pour
la ramener  son origine, l'amour.

--N'avez-vous pas recul devant le titre d'auteur qui va si mal  une
jolie femme, demandai-je un jour  lady Caroline.

--Quoi donc, me rpondit-elle, est-on auteur pour avoir publi un
roman? Mais oui, ma foi, vous avez raison; les gazettes sont l pour
nous en avertir: pauvres femmes, comme nous souffrons des coups
d'pingles de leur critique. J'ai manqu mourir deux fois de dpit; la
premire, c'tait dans un bal o deux vieilles femmes, assises  dix
chaises de la mienne, piloguaient sur ma toilette et ma tournure: je
n'osai plus me regarder au miroir, elles avaient fini par me persuader
que j'tais mise  faire peur. Chaque compliment qu'un danseur
m'adressait de bonne foi me semblait une pigramme; la critique
empoisonne jusqu' l'loge: j'prouvais une sensation analogue lorsque
je reus le journal malveillant qui rendit compte de mon premier
ouvrage; une amie officieuse s'tait hte de me l'apporter, en
affectant la plus grande colre contre les vampires du journalisme. J'en
voulus plus  mon amie qu' l'aristarque malveillant.

--Ma chre lady, rpondis-je  mon aimable htesse, vous oubliez le
dpit de l'amour... il vaut bien celui de l'amour-propre.

--Vous vous trompez, ma chre, reprit lady Caroline, il faut dissimuler
l'un, on peut pleurer de l'autre. Le dpit d'amour-propre nous touffe;
j'ai aussi pass par celui de l'amour.

Cette conversation se termina par la confidence entire de lady
Caroline: je vais la rapporter en supprimant les rflexions dont je
l'interrompis, et qui pourraient impatienter mes lecteurs; je les en
prviens pour expliquer un long discours qui, certes, ne fut pas
prononc comme ceux de Foscolo, les mains sur le dos d'une chaise.

J'avais t ce qu'on appelle un enfant prcoce, me dit lady Caroline;
fille unique, je fus aussi un enfant gt. Mes petits succs de famille
me firent trouver tout naturels mes succs dans le monde, lorsque j'y
fis mon entre sous les auspices de M. Lamb. Mon mari tait fier de moi,
et me vantait peut-tre trop lui-mme: nous recevions beaucoup d'amis,
nous tions de toutes les parties  la mode: le bruit de ces plaisirs et
de ces ftes, qui se succdaient sans cesse, suffit pour me distraire de
toute sduction directe; mais je m'aperus enfin que je m'tais habitue
 ne plus voir dans mon mari qu'un homme aimable de plus, qui n'avait
gure plus de droit qu'un autre de m'occuper: j'oubliai que mon premier
devoir tait de lui plaire et que ce devoir serait devenu un bonheur:
quand l'ennui me saisit, jeune encore, et que j'en fus rduite  la
fatigue de Xercs demandant sans cesse quelque distraction nouvelle, je
confondis M. Lamb avec la foule des hommes frivoles qui m'importunaient
par leurs fadeurs. Je sentais le besoin d'une passion pour y puiser
quelque nergie contre l'ennui de moi-mme: au lieu de me rfugier dans
le calme des affections domestiques, je crus qu'il fallait  mon coeur
une tendresse romanesque pour chapper au dgot de la vie. J'tais dans
cette exaltation, qui tenait de la folie, lorsque j'entendis parler pour
la premire fois de lord Byron. Ses singularits autant que son gnie
potique faisaient alors sa renomme: je riais des contes qu'on
rpandait sur ses voyages, et cependant j'tais curieuse de le voir,
comme si je les croyais: bientt je me surpris  ajouter moi-mme des
attributs fantastiques  ce caractre trange, et  embellir d'aventures
imaginaires le roman de sa vie. L'idal de Byron me poursuivait partout;
endormie, dans mes songes; rveille, dans mes rveries. Je lui parlais
comme s'il tait prsent, attentif, quoique invisible: ses rponses, je
les cherchais dans ses ouvrages, que j'ouvrais au hasard, comme un
oracle mystrieux; quand je tombais sur un passage ou un vers qui
cadrait avec ma pense du moment, je me l'appliquais, je l'apprenais par
coeur, et puis je rimais  mon tour ma rplique. Cette singulire passion
me charmait, comme la lecture d'un pome ou d'un roman. Je la comparais
 celle de la Sophie de Rousseau pour _Tlmaque_; elle ne me faisait
aucune peur, ou plutt quand je me reprochais ma folie, je me disais que
la vue de Byron suffirait pour la terminer, en me montrant que le Byron
de mon imagination n'existait pas. Cependant quand on me citait quelque
femme que la mdisance de la ville donnait au pote pour matresse, je
m'aperus qu'un instinct de jalousie me rendait toute contrarie,
injuste et mme indiscrte contre cette rivale vraie ou fausse: il me
tardait de rompre ce lien romanesque qui me paraissait ridicule dans mes
lueurs de bon sens, et qui n'tait pas innocent, puisque je me serais
bien garde d'en parler  mon mari;  compter de ce moment, il me vint 
l'ide que M. Lamb tait pour moi un censeur incommode: je lui fis un
crime de mon indiffrence pour lui; je lui en voulus de ses attentions
conjugales  un prosaque mari plac entre moi et l'amant imaginaire que
je m'tais donn: enfin un soir, chez lady Jersey, on annona l'auteur
de _Childe-Harold_. Je le vis entrer et saluer la matresse de la
maison, puis porter un regard distrait sur le reste de la socit: je
l'observais,  l'cart, mue, tremblante et bien embarrasse: ni son
visage ni sa dmarche, ni le son de sa voix, ni le geste de sa main, de
cette main si belle cependant, et dont il tait fier comme Napolon de
la sienne; rien n'tait conforme  mon idal; mais ce visage, cette
dmarche, cette voix et ces gestes, me rendirent infidle au portrait
imaginaire. Toute l'attention du cercle fut absorbe par le vrai Byron:
tous les yeux cherchaient les siens; pour lui, il paraissait presque
timide en se voyant ainsi le point de mire des autres. Dsirant
s'asseoir, il choisit tout juste le canap o j'tais, parce qu'il tait
plac dans un enfoncement  l'cart. On ignorait si j'tais connue de
lui. On crut qu'il venait  moi pour me parler, et l'on respecta le coin
privilgi, o je me trouvai presque dans un tte--tte avec Byron:
nous en restmes  une suite de lieux communs dans ce premier entretien.
J'tais dsespre de me trouver si sotte: Byron, trop heureux
d'chapper  ces espces de thses que les femmes alors lui faisaient
soutenir dans le monde, _se reposait sans doute de son esprit_ dans
l'insignifiance de nos complimens; il affectait d'tre intress: et
quand il me quitta, on vint me fliciter de ma conversation, moi qui me
disais que Byron avait d prendre une bien pauvre ide de moi. Cette
crainte ne me quitta que lorsque j'eus form la rsolution de lui
prouver par une lettre que je valais mieux qu'il n'avait pu me juger en
si peu de temps.

De retour  l'htel, je pris la plume sans remords; je veux, disais-je,
engager avec lui une correspondance littraire; je dchirai dix lettres,
enfin j'y renonai; je trouvai mille objections contre cette imprudence,
et je m'arrtai  l'ide de le revoir auparavant. Quand nous voulons
courir  notre perte, il semble que tous les chemins nous y mnent; je
ne tardai pas  revoir Byron,  le revoir tel que je voulais qu'il ft
pour l'aimer; lui cependant, il vitait de me comprendre; ce fut alors
que je lui crivis; mais il ne s'agissait plus de littrature ou plutt
la littrature tait une manire de m'associer  sa destine, ma tte
romanesque m'identifiant tour  tour aux diverses hrones du pote.

Je portai moi-mme ma lettre, et voici comment: je fis faire une livre
 ma taille, et demandai  parler  Byron, insistant pour le voir seul
et affectant un air de mystre qui devait veiller les soupons de son
valet de chambre. Ce valet, nomm Fletcher, ancien cordonnier que Byron
avait amen de Newstead-Abbey, tait une espce de Sganarelle, simple,
avec une prtention de malice, confident discret d'ailleurs, quoique
moralisant aussi en vrai valet de don Juan; il hsita long-temps 
m'introduire. Milord n'tait pas seul.--J'attendrai.--Milord ne voulait
voir personne aujourd'hui.--Je ne pouvais attendre le lendemain. Je fus
enfin introduite. Byron tait pench nonchalamment sur un canap; ses
mains tenaient avec grce un livre sur lequel ses yeux,  demi-ferms,
ne s'arrtaient que par momens. Au lieu de parler, je tendis ma lettre:
je ne me souviens que du sens. Faisant allusion au corsaire, j'offrais 
Conrad l'amour de Gulnare ou les services de Kaled. Je m'tais bien
reproch d'tre si hardie, de faire les avances, car il faut au moins
oser ici employer le mot propre; mais le gnie de celui que j'aimais me
semblait mon excuse. Byron se retourne et me reconnat. Je suis bien
coupable, me dit-il, car je me laisse prvenir, et cependant mon coeur
est libre! C'tait abrger, de son ct, toutes les phrases, tous les
prliminaires de la galanterie. Combien cette dclaration qui
m'apprenait qu'il tait libre, me ravit! Je suis  vous, lui dis-je;
mais pour aujourd'hui je veux tre Kaled. Cette lettre vous apprend o
vous trouverez Gulnare. Byron semblait hsiter  me laisser sortir sans
ranon; je l'avais prvu, et je lui montrai un poignard cach dans une
poche de ma livre. Voil qui est turc tout de bon, mon page, dit
Byron; mais auriez-vous le courage de me tuer?--Oui, lui rpondis-je;
j'ai bien eu celui de venir; je suis prte  tout.--Et moi, je ne le
suis pas, rpondit-il; mais puisque chez vous le myrte et les roses
cachent un poignard, je vous reverrai quand j'aurai fait mon testament.
J'tais bien sre qu'il viendrait au rendez-vous, et il n'y manqua pas.
Cette fois le poignard dormit dans son fourreau. On prtend que Byron a
crit ses Mmoires; sans doute il n'y aura pas oubli un incident qui
faillit me mettre dans un grand embarras.  la suite d'un bal, je lui
avais donn l'hospitalit pour la nuit: nous dormions tous les deux, moi
dans mon lit, Byron sur un divan. Tout  coup je m'entends appeler, je
m'veille et reconnais la voix de M. Lamb. Caroline, me dit-il tout
bas, levez-vous; mon domestique prtend qu'il y a un voleur dans la
maison; nous l'avons cherch partout; nous allons maintenant faire
l'inspection de votre chambre; que le bruit ne vous effraie pas.--Ciel!
m'criai-je, un voleur! et je me htai de regarder du ct o Byron
s'tait endormi; il n'y tait plus, et je vis son ombre se dessiner
contre le mur, puis disparatre. Ciel! un voleur! M. Lamb voulait
m'empcher de crier. Je ne reconnais pas votre courage, me dit-il; mais
vous voil avertie, je vous laisse. En ce moment, nous entendmes
rouler un homme dans l'escalier, et M. Lamb courut de ce ct:
heureusement c'tait le domestique qui avait gliss. Je craignais qu'il
n'et rencontr Byron, mais il tait rest cach derrire la porte; il
rentra en ce moment. Caroline, me dit-il, le poignard de Kaled! Je
sautai hors du lit; j'ouvris un tiroir, je pris le poignard et je le lui
remis. Maintenant, me dit-il, vous tes sauve; il s'entoura la tte
d'un mouchoir de manire  se cacher un oeil, serra son manteau autour de
son corps, l'y fixa avec un lger schall  moi pour ceinture, et ainsi
dguis: Caroline, me dit-il, maintenant je suis un voleur vritable;
votre crin, ou vous tes morte! Je lui donnai mes bijoux; il sonna.
Que faites-vous? m'criai-je!--Vous allez voir, continua-t-il, en me
poussant vers la porte; dites que M. Lamb peut seul entrer. M. Lamb
accourut en effet au bruit de la sonnette. Je ne suis visible que pour
vous, lui dis-je, sachant  peine ce que je faisais en obissant ainsi
aux ordres et aux signes de Byron. M. Lamb entre et ferme la porte; il
m'aperoit  genoux, et le prtendu voleur me tenant par les cheveux,
prt  me frapper le sein avec le poignard: Elle est morte! dit-il  M.
Lamb d'une voix creuse, si vous ne me jurez, elle et vous, de
m'accompagner jusqu' la rue, et de me laisser ces diamans. Je n'avais
pas besoin de feindre la terreur dans cette scne de comdie. M. Lamb
fut tromp sur les motifs; le trait eut lieu, nous descendmes avec le
voleur et lui ouvrmes nous-mmes la porte. Le lendemain les bijoux nous
furent renvoys, avec un billet  peu prs conu ainsi pour M. Lamb: Le
voleur vous doit la vie; les bijoux sont de trop pour lui cette fois:
mais tenez-vous bien sur vos gardes, il espre aller les reprendre!
Malheureusement ce voleur romanesque avait laiss tomber dans la maison,
une lettre  l'adresse de Byron. M. Lamb me la montra.

Vous l'avouerai-je, la contrainte que m'imposait un reste de mystre me
pesait; je laissai deviner  M. Lamb qui tait le voleur. C'tait du
moins renfermer le scandale de cette scne dans la maison: bientt,
hlas! le monde dcouvrit aussi quelques uns de nos secrets, peut-tre
aussi ai-je t bien imprudente. J'tais parvenue  croire que Byron
m'aimait: j'exigeai davantage de lui. Fier de ma conqute, je triomphai
de trop de rivales pour n'en avoir pas de jalouses; je voulus me
prcautionner contre une infidlit: je demandai  Byron, en public, une
assiduit qui constatt mes titres au coeur de mon amant. Ce fut ce qui
me perdit: on lui fit honte de son servage; les sductions ne lui
manquaient pas. Ah! s'il publiait la moiti des lettres galantes qu'il a
reues! J'en ai vu une d'une dame qui lui proposait sa fille  condition
qu'elle passerait elle-mme par-dessus le march. Enfin, il y en eut une
plus heureuse que les autres, et je fus avertie qu'elle irait  tel jour
et  telle heure chez Byron pour me supplanter; j'avais ma police, et
mes espions me servaient bien; je me dguisai en voiturier, sous une
grande blouse, et Fletcher ne me reconnut pas, sans cela je n'eusse pas
pntr au-del de l'antichambre du rez-de-chausse, tant les ordres
taient svres; j'tais si bien instruite, que ce ne fut pas Byron que
je demandai, mais la dame elle-mme, comme si je venais par son ordre la
chercher; j'entrais dans la chambre o je trouvai ma place prise sur le
canap comme dans le coeur de Byron. Je me dcouvris sans plus tarder.
Connaissant tout mon empire sur mon amant, et la peur qu'il avait des
_scnes_, je m'avanai vers la dame, la pris par le bras et la mis  la
porte, en lui dfendant de reparatre dans cette maison. Quand nous
fmes seuls, je dclarai  Byron que je cessais de l'aimer, que je
renonais  lui, mais qu'il n'aurait pas d'autre matresse sans ma
permission. Jugez si un dpit aussi extravagant ne doit pas justifier un
peu Byron de m'avoir traite avec tant de rigueur.

Quelques jours aprs, dans un bal, on vint me proposer une walse:
Puis-je l'accepter, demandai-je  Byron.

--Comme vous voudrez, me rpondit-il avec froideur. Cette froideur
tait  mes yeux une rvolte publique; j'tais dcide  le tourmenter;
je walsai, mais je me trouvai mal; j'eus un accs de folie, je
l'appelai, je ne voulus revenir  moi que dans ses bras; sa confusion
amusa beaucoup tout le cercle des danseurs. J'tais contente de toutes
ces scnes, et je ne vous les cite que pour m'en accuser amrement. Un
jour je me rendis chez Byron, il tait sorti; je m'installai dans son
cabinet, et apercevant le roman de _Vatheck_ ouvert sur sa table,
j'crivis sur la premire page _souvenez-vous de moi_: Byron tait
dcid  une rupture dfinitive, il dchira le feuillet et me le renvoya
avec ces vers:

     Remember thee! remember thee!
     Till Leths, etc.

Me ressouvenir de toi! me ressouvenir de toi! Ah! jusqu' ce que la
flamme de ta vie s'teigne dans le Leth, le remords et la honte
s'attacheront  toi, et te poursuivront comme un songe dlirant. Me
ressouvenir de toi! Ah! oui, n'en doute pas... et ton poux aussi s'en
ressouviendra; ni l'un ni l'autre nous ne t'oublierons, femme perfide
pour lui, et dmon pour moi.

Ma rponse  ces paroles accablantes fut le roman de _Glenarvon_. La
composition de ce livre trompa du moins ma fureur; quand il fut fini, la
distraction avait produit son effet. Bientt d'ailleurs je fus bien
autrement venge: Byron se maria. Hlas! aujourd'hui je le plains; il
est plus malheureux que moi-mme; car, je le connais, son exil lui pse:
l'Angleterre est son Athnes. C'est ici qu'il est lu dans sa langue
natale.  chaque occasion il rentre dans la lice des discussions
littraires, religieuses ou politiques. Chaque chant de son _Don Juan_
est un cartel envoy  nos critiques,  nos lords,  nos femmes. Voyez,
comme par ses allusions aux moeurs de la Grande-Bretagne il se transporte
du fond de l'Espagne, des les de la Grce et de l'enceinte du srail,
dans ce climat du nord, objet de ses fausses moqueries! Soyez sre qu'il
finira par conduire son hros  Londres, et alors, gare  nous, pauvres
femmes qui l'avons aim!

Lady Caroline tait parvenue  parler en effet avec une certaine
impartialit de Byron et de sa liaison avec lui. Mais au milieu de ce
calme philosophique, elle sentait, comme Didon, que le trait fatal
dchirait encore secrtement son sein. Elle avait aim Byron
d'imagination et de coeur: elle lui avait sacrifi sa rputation et sa
conscience. Que de larmes elle devait garder en rserve pour la solitude
des nuits! Au moment o je trace ces lignes, j'apprends qu'elle a cess
de vivre, et qu'elle passait depuis trois ans pour tre prive de sa
raison. Il m'en cote de rapprocher ces dernires scnes de sa vie du
rcit de ses amours. La nouvelle de la mort de lord Byron  Missolonghi
avait fait en apparence peu d'impression sur Lady Caroline. On vitait
d'en parler  Brocket-Hall, M. Lamb tant alors dans le chteau. Un jour
Lady Caroline et lui se promenaient  cheval sur la route de Nottingham:
tout  coup les chevaux s'arrtent en apercevant devant eux un long
cortge noir. Des constables et des hraults ouvraient la marche; puis
venait un coursier de parade richement caparaonn en velours noir brod
d'or, conduit par deux pages et mont par un cavalier qui soutenait une
couronne de lord sur un coussin cramoisi; immdiatement aprs roulait
lentement un char attel de six chevaux, couvert de tentures de deuil,
et contenant une urne spulcrale. La marche tait ferme par d'autres
voitures funbres et une foule de cavaliers la tte baisse et l'air
recueilli. C'tait le convoi qui transportait  Newstead-Abbey les
cendres de lord Byron. M. Lamb et lady Caroline s'taient rangs de ct
pour laisser dfiler le cortge lugubre. Lady Caroline immobile, ple et
glace, ne reconnut que trop les cussons du pote, et cette devise
qu'elle avait si souvent baise tendrement sur le cachet de ses lettres.
Elle fut ramene mourante  Brocket-Hall, et une maladie longue et
srieuse succda  cette scne de douleur. Pendant cette maladie, un
dlire presque continuel avait inspir  lady Caroline les paroles les
plus tranges, expression des visions les plus horribles: la sant du
corps revint seule; sa raison tait reste avec ses songes. Cependant
elle s'aperut elle-mme, dans quelques momens plus calmes, du dsordre
de ses ides. Ses souvenirs taient si funestes qu'elle exagrait encore
tout ce qu'ils devaient prter d'extravagance  son langage dans les
heures de son dlire. Elle repoussa les soins de son mari, et lui
dclara qu'elle ne pouvait plus le revoir qu' de longs intervalles. Je
vous tromperais, dit-elle, je n'ai jamais cess de l'aimer; mais
dsormais je serais deux fois coupable de vous rendre tmoin de la
prfrence que je donne sur vous  une ombre. Oui, je l'aime encore,
mort comme vivant; je le vois, je lui parle; il habite ce chteau:
chassez-le ou laissez-moi seule avec lui. M. Lamb respecta ces regrets
d'une passion, criminelle sans doute, mais dsormais associe  une
folie qui ne mritait plus que la piti. Il venait chaque mois saluer
son pouse, et retournait le mme jour  Londres. Il lui crivait en son
absence, et entrait dans toutes ses ides. La mort seule a termin le
dlire de lady Caroline. On m'assure cependant que ses derniers instans
ont t plus calmes. Mais n'tait-ce pas chez elle l'effet du
pressentiment qu'elle devait avoir de son dpart pour ce monde de
fantmes, o, depuis la mort de Byron, elle vivait dj par
l'imagination avec celui qu'elle avait tant aim.

Je m'aperois qu'aprs le rcit de cette catastrophe, je ne saurais plus
rien dire d'intressant sur mon sjour  Brocket-Hall. Je revins 
Londres avec Ugo Foscolo, avant que l'vque B*** ft arriv, malgr sa
promesse; mais je ne le retrouvai plus chez Mlle Cidal. Nous nous tions
croiss en route. Je fus donc dispense le dimanche d'aller m'endormir 
ses sermons.




CHAPITRE CXCI.

Excursion  Brighton.--Vente de journaux.--Idiotisme de lord
Portsmouth.--Pavillon chinois.--Rencontre avec Belzoni.


Je me proposais de rentrer en France par Douvres et Calais; j'tais
cependant curieuse de voir Brighton: profitant de cette facilit de
voyager, qu'on ne trouve qu'en Angleterre et qui s'accorde si bien avec
ma vie errante, les caprices de mon caractre et la spontanit de mes
rsolutions, je partis un matin pour Brighton, projetant d'y sjourner
au moins deux fois vingt-quatre heures. Le bon monsieur Ude m'adressait
 mistress W..., la femme de charge du pavillon royal. Avide d'air et
d'motion, je pris place sur l'impriale d'une diligence, qui nous
descendit au Glocester-htel. J'admirai dans la route un commerce tout
particulier  l'Angleterre: un revendeur de journaux, portant sous son
bras et  la main cent exemplaires humides du _Morning-Chronicle_,
s'tait assis  ct du cocher, aprs avoir pay sa place une guine. Il
y avait dans une des colonnes de ce journal vingt lignes sur la reine;
chaque voiture que nous rencontrions tait salue par notre nouvelliste:
_Voil le procs de la reine_, criait-il, et comme l'intrt de cette
affaire ajoutait encore  l'apptit des gazettes, avec lequel tout
Anglais se rveille chaque jour, les cent exemplaires du
_Morning-Chronicle_ furent vendus  trois schellings pice, avant que
nous fussions aux portes de Brighton; qu'on juge si le voyage du
marchand lui fut pay. Voil certes un homme, me dis-je, qui ne sait
peut-tre pas lire, mais qui combattrait jusqu' la mort pour la libert
de la presse, tant il doit en comprendre les avantages matriels.

Je rptai cette rflexion tout haut le soir  l'htel de Glocester, en
m'adressant  un Anglais qui prenait un bol de punch sur une table
voisine de celle o je soupais solitairement. Ce _gentleman_, s'arrtant
 la partie de ma phrase qui l'intressait personnellement, me rpondit
qu'il lui tardait que la reine ft mise hors de cour ou hors de cause,
parce qu'elle lui faisait un tort peut-tre irrparable. La conversation
s'engagea; tout ce qu'il y a en moi d'esprit communicatif appela bientt
la confidence presque sans rserve du jeune Anglais; si je m'en souviens
bien, son nom tait Fellower ou Fellows:

Je suis, me dit-il, le neveu de lord Portsmouth; me trouvant  la
veille de faire un procs  ma tante, j'ai besoin que ce procs fasse du
bruit, et comme je crains la concurrence du procs de la reine, je
diffre. Cette manire originale de s'ouvrir  moi m'amusa, et de
question en question, de rponse en rponse, j'appris que M. Fellower
avait  faire  l'oncle le plus extraordinaire des trois royaumes. Il ne
s'agissait de rien moins que d'obtenir son interdiction du grand
chancelier; je crois qu'il y est parvenu depuis, et, en attendant, il
tait oblig d'emprunter sur ce procs, qui mrite de compter parmi les
nombreuses affaires de _conversation criminelle_ que chaque anne voit
se succder dans la Grande-Bretagne.

Ma chre tante, me dit M. Fellower, vient de me pousser  bout, en me
donnant un cousin malgr moi; je l'avais bien prvenue que cela nous
brouillerait, elle n'en a pas tenu compte. Figurez-vous d'abord que mon
vieux oncle, quoique mari en secondes noces, ne connat du mariage que
la crmonie religieuse. Feu ma premire tante, femme respectable en
tous points, me l'a dit cent fois, et reconnaissant avec toute la
famille que milord tait _incapable_ de toute espce d'affaires, elle
avait consenti  lui donner quatre curateurs pour administrer ses biens.
Mais la bonne lady est morte, et l'attorney Hanson n'a rien eu de plus
press que de marier sa fille  mon oncle; il a trouv des tmoins
complaisans, entre autres lord Byron, pour signer cette alliance presque
secrte, mais qui a eu lieu enfin trs lgalement. La nouvelle tante
s'est bientt aperue que le mariage tait une _sine-*cure_ pour mon
pauvre oncle: savez-vous  quoi celui-ci passe son temps? il va dans les
coles de village, et fait donner le fouet aux enfans en sa prsence,
pour son plaisir. Quand les coliers ont t tous assez sages pour qu'en
conscience le magister n'en puisse lgitimement faire punir aucun,
milord promet une rcompense  celui qui voudra se prter de bonne
volont  la fustigation. Une autre de ses manies est d'ensevelir les
morts; quand il entend sonner les cloches d'un enterrement, il court
chez l'entrepreneur des pompes funbres, et rclame la faveur de servir
de cocher au corbillard.

Voyant que M. Fellower, malgr sa rancune contre sa tante, mettait de la
bonne humeur dans ce rcit, je lui payai mon cot d'anecdotes, en lui
racontant celle qui a valu douze cents francs de pension  un ancien
colon de Saint-Domingue: je veux parler de M. de Lomond,  qui le
mdecin avait ordonn de l'exercice, et qui, comme le comte de
Portsmouth, tait continuellement sur la route de l'glise au cimetire,
avec cette diffrence que le lord anglais montait sur le sige des
voitures de deuil, tandis que le colon franais prenait place dans
l'intrieur avec les parens du dfunt: aussi se vit-il invit un jour 
prononcer une oraison funbre, sans savoir seulement le nom de celui
qu'il avait accompagn avec la tristesse d'usage jusqu' son dernier
asile...

Quand ma premire tante mourut, continua M. Fellower, lord Portsmouth
lui rendit ainsi par partie de plaisir les derniers devoirs. La pauvre
femme, que ne vit-elle encore! ses soins affectueux, sa prudente amiti,
procuraient du moins quelques jours de calme  son mari. La nouvelle
lady Portsmouth gouverne un peu plus despotiquement; c'est par la
terreur qu'elle parvient  contenir milord. Elle a appel dans la maison
un mdecin officieux, un certain M. Alder; qui cumule les fonctions de
docteur et celle de cavalier servant. Aussi mon oncle, tout idiot qu'il
est, appelle sa femme mistress Alder; c'est vous apprendre que le cousin
dont je viens d'tre gratifi est un prsent d'Esculape. Ma tante a pris
ses prcautions; chaque soir, depuis dix mois, elle avait soin de se
coucher devant tmoins dans le mme lit que lord Portsmouth; mais quand
tout le monde tait retir, milady tirait de dessous l'oreiller un fouet
confisqu  son mari, et le frappant de cet instrument, que le pauvre
lord aimait tant  voir appliquer sur un postrieur tranger, elle le
forait d'aller chercher lui-mme M. Alder pour le faire coucher en
tiers dans le lit conjugal. Enfin, ma chre dame, me voil forc de
prouver au lord chancelier et  toute l'Angleterre, que le fils de ma
tante n'est nullement mon cousin.

Je passai avec M. Fellower deux heures fort gaies; le lendemain il
offrit de me donner le bras pour aller visiter le pavillon: nous y fmes
reus d'une manire fort aimable par mistress Wh..., le Kislar-aga
fminin de ce srail anglais, o Georges IV aime  deviser avec lady
Coningham pendant quelques mois de la belle saison. Un tranger y tait
admis en mme temps que nous, et il attira notre attention par sa taille
de plus de six pieds, ses larges favoris et sa figure italienne: il y
avait en lui quelque chose de Bergami, et certes la rencontre et t
curieuse dans cet asile des plaisirs de Sa Majest. L'tranger tait
Italien en effet; il avait aussi sa rputation, mais dans un autre genre
que le postillon royal de Caroline. Nous reconnmes plus tard en lui le
fameux Belzoni.

Les chemines en minarets du pavillon, les coupoles surmontes d'une
aiguille, les aiguilles surmontes d'une boule, et tous les dtails
extrieurs de l'architecture des pagodes dont les termes me manquent par
malheur, seraient fort mal dcrits par moi. J'admirai galement en
profane tous les appartemens intrieurs de cet difice, presque
fantastique, qu'on croirait transport par enchantement du pays des
Mandarins au milieu d'une ville anglaise. Partout l'or moulu, les
tentures de soie, la peinture des boiseries, la forme des meubles, les
dragons ails qui supportent les lustres, l'abondance de la porcelaine;
les tapis, les tableaux reprsentant des vues de Pkin ou des Chinois et
des Chinoises de tous les rangs, entretiennent l'illusion et amusent les
regards comme un spectacle d'opra. Tout  coup nous fmes rgals par
les accords ravissans d'une musique d'orgue qui nous joua un _God save
the king_ capable de convertir le membre le plus radical de
l'opposition: nous sortmes enchants du pavillon chinois. M. Fellower
me servit de cavalier pour visiter ensuite les principales librairies de
Brighton. Ces librairies sont de vritables cercles littraires o les
dames sont admises; il est reu d'y critiquer la coupe d'une robe aussi
bien que le style d'un livre.

Le soir, je retrouvai  l'htel l'Italien du matin, et nous limes
connaissance trs facilement. Belzoni s'occupait de mettre en ordre la
relation de ses dcouvertes en gypte: il me parla beaucoup de ses
aventures dans la terre antique des Pharaons, et je lui dois la premire
ide d'un projet que j'excuterai ds que j'aurai moi-mme publi mes
Mmoires. Oui, j'espre ne pas mourir avant d'avoir salu ces pyramides
dsormais associes  la gloire franaise imprissable comme ces
gigantesques monumens qui datent dj de quarante sicles. Belzoni
m'apprit qu'il tait n  Padoue, quoiqu'il et pass sa premire
jeunesse  Rome o il se destinait  tre moine, lorsque la rvolution
franaise vint faire rpter aux chos du Capitole les noms presque
oublis de rpublique et de libert. L'me active et entreprenante de
Belzoni trouva l'enceinte du clotre trop troite: il jeta le froc aux
orties pour mener une vie errante. En 1803, il se rendit en Angleterre
o il se maria.

Je n'tais pas riche, me dit-il; je le fus bien moins avec une femme.
Je rsolus d'utiliser quelques connaissances que j'avais en physique, et
je parcourus les villes d'cosse et d'Irlande, en faisant voir aux
curieux des expriences d'hydraulique. Ce spectacle ne suffisant plus
pour attirer du monde, j'eus recours  la force musculaire que le ciel
m'a donne, pour surprendre mes spectateurs par d'autres prodiges. Je
soulevais comme une plume des poids normes, et j'ai port jusqu' vingt
personnes qui, les unes montaient sur mon dos, les autres s'attachaient
 mon col,  mes bras,  ma ceinture. Les bons paysans irlandais
s'avisrent enfin de prendre le physicien pour un sorcier. Je partis
pour Lisbonne o je m'engageai au thtre de San Carlos, et je jouai le
rle de Samson, dans _un Mystre_. Un prdicateur me cita  son prne
pour prouver aux bonnes mes portugaises que l'criture n'avait pas
exagr la vigueur du vainqueur des Philistins. De Lisbonne je me rendis
 Madrid, o je fis l'admiration de la cour de Ferdinand VII, revenu
depuis peu de Valencey. D'Espagne j'allai  Malte, et c'est l que je
rencontrai Ismal Gibraltar, l'agent du pacha d'gypte, qui me persuada
de me rendre au Caire, pour y construire une machine hydraulique propre
 introduire les eaux du Nil dans son jardin.

 ces dtails Belzoni ajouta plusieurs circonstances de sa vie en
gypte. On croira sans peine qu'un homme constitu comme lui avait plus
qu'un autre les moyens d'en imposer aux Arabes. Nous revnmes ensemble 
Londres o je le revis encore une fois avant mon dpart.

J'espre un jour, je le rpte, retrouver ses traces dans cette gypte
que d'autres voyageurs ont explore sans doute avec plus de science;
mais aucun avec un esprit plus naturellement observateur, aucun avec
plus de persvrance et de courage que Belzoni. La cupidit avait,
depuis des sicles, uni ses recherches  celles de la passion des
antiquits, pour obtenir accs dans la pyramide de Cephrnes; Belzoni le
premier descendit dans les entrailles de ce monument mystrieux. Non
seulement Belzoni dcouvrit l'intrieur d'un temple funraire qui tait
rest jusqu' lui impntrable, mais encore il a eu l'industrie de
transporter en Europe ce souterrain tout entier, que nous avons vu 
Paris, et que Londres a admir comme la capitale de la France.




CHAPITRE CXCII.

Dpart de Londres.--Calais.--Shelley.--Nouveaux dtails sur lord Byron
en Italie.


Le procs de la reine fut l'occasion de plusieurs scnes populaires dont
je fus tmoin, et que je ne dcrirai pas, ayant t prvenue par les
journaux qui ont tout dit sur ce drame, moiti tragique, moiti bouffon,
donn gratis  l'Europe par Leurs Majests Britanniques. Je quittai
l'Angleterre avant le dnouement, et m'embarquant  Douvres, un matin, 
dix heures, j'tais  deux heures aprs midi installe  l'htel
Dessein,  Calais, o j'eus le plaisir de dormir dans la chambre de
Sterne: l'htel tait plein, et je dus cette chambre d'honneur  la
galanterie d'un jeune Anglais qui me la cda pour en occuper une plus
haute et moins commode. C'tait bien le moins de lui adresser quelques
remercmens; il voulut bien venir les recevoir dans la chambre mme, et
je n'appris pas sans quelque motion que j'tais l'oblige de l'illustre
et malheureux Percy Bisshe Shelley, ami de lord Byron, avec lequel il a
vcu long-temps  Genve et  Pise. C'tait pour moi l'occasion de
m'entretenir de nouveau d'un pote que j'admire comme le premier gnie
du Parnasse anglais moderne. C'tait un double bonheur d'en parler avec
un autre pote qui ne le cde peut-tre qu' lui en nergie et en
originalit. D'aprs tout ce que j'en avais ou dire, Shelley me
semblait devoir tre un misanthrope farouche. Bien loin de l,
l'infortun avait une douceur de regard et un accent affectueux qui
gagnaient les coeurs ds qu'on l'avait vu et entendu une fois.

D'une taille au-dessus de la moyenne, mais un peu vot des paules,
Shelley avait une figure qu'on pouvait citer comme le type d'un
phthisique, et entre autres ces taches rouges sur les os des joues que
Byron compare quelque part  la couleur carlate des feuilles d'automne.
Son air de souffrance inspirait l'intrt. Sujet  des attaques de nerfs
qui le foraient de s'tendre par terre pendant des heures entires pour
viter de tomber avec violence, il y avait dans l'accablement qui
succdait  ces crises une trange empreinte de fatalit, comme si
c'tait une force mystrieuse qui le domptait tout  coup; ces
vanouissemens lui procuraient aussi, disait-il par fois, des espces
d'extases; enfin sa sant et la tournure toute individuelle de ses ides
avertissaient Shelley qu'il n'tait pas de ce monde. J'osai lui demander
si l'athsme dont on l'a accus et qui l'a fait bannir d'Angleterre,
n'tait pas une calomnie de ses ennemis. J'ouvris indirectement par
cette question une plaie mal ferme; j'ignorais que le lord chancelier
lui avait fait d'autorit retirer ses jeunes enfans de peur qu'un tel
pre ne corrompt leur instinct moral.

C'est une erreur commune, me dit Shelley sans aigreur, de confondre le
scepticisme avec l'athsme: comme tant d'autres jeunes gens, j'ai eu
mon petit orgueil voltairien, mais l'ide d'un Dieu ne rpugne nullement
 ma conscience. Ce Dieu, quel est-il? c'est ce que j'ignore: il n'est
pas, certes, tel que le font _ leur image_ le roi d'Angleterre, le
primat de Cantorbery, le chancelier, etc., etc., mais j'adore un Dieu
indfinissable que mon coeur me porte  croire bon autant que grand;
l'unit du catholicisme me rpugne bien moins que l'troite et prosaque
bigoterie de nos anglicans. Voil ce que j'ai dit et imprim: au lieu de
me rfuter, on a cri  l'athisme! l'Angleterre s'humilie depuis
quelques annes sous le joug d'une hypocrisie intolrante; j'ai prfr
l'exil  la honte de faire passer ma raison sous ces fourches caudines
de la tartuferie anglicane.

--Mais on vous accuse aussi de rpublicanisme, dis-je  Shelley.--Sans
doute, reprit-il, j'ai parl de la ncessit d'une loi agraire pour
rtablir l'quilibre entre notre aristocratie et le peuple. J'appartiens
 l'aristocratie moi-mme, et j'en connais les secrets. Voici mon ide
rvolutionnaire: quelques familles possdent toutes les terres dans la
Grande-Bretagne, je crois qu'il serait temps de suspendre le systme des
substitutions, afin de faciliter l'admission de l'industrie au partage
des proprits, et de forcer l'aristocratie  se rgnrer par une
concurrence avec les classes industrielles: les seigneurs trouvent plus
commode de borner le nombre de leurs enfans. L'an ajoute une branche
de plus  l'arbre hraldique; le second entre dans les ordres et obtient
un rectorat ou un bnfice; de l vient l'alliance intime du haut clerg
et de l'aristocratie, c'est une mme famille: le lord peroit les
rentes; le prtre la dme. On me dira que les fils des lords forment du
moins un clerg clair: oui, le haut clerg; mais un bnficier
rside-t-il? Nullement; il reste titulaire de son rectorat et paie un
substitut qui dessert l'autel  bon march. Commencez-vous  comprendre
mon athisme?--On vous accuse encore, dis-je,  Shelley, qui me peignait
ainsi  grands traits cette Angleterre si librale et si morale; on vous
accuse de prcher le concubinage, etc., etc.--En effet, continua-t-il;
calculant les nombreux procs en adultre de nos annales judiciaires,
j'ai hasard de dclarer que le mariage tait un lien contre nature dans
un pays o il fait si peu d'heureux, o l'en se joue de tout ce qu'il a
de sacr, d'inviolable, et o il est contract si lgrement. Moi-mme
j'ai pu me marier  peine sorti de l'adolescence; ma femme tait un
enfant, moi un autre; au bout d'une anne, notre sparation est devenue
ncessaire. Ma femme est morte; on a prtendu que c'tait de dsespoir;
vous voyez donc que je suis convaincu d'tre l'ennemi jur du mariage
lgitime; je me suis cependant mari une seconde fois.

La seconde femme de Shelley est la fille du clbre Godwin, femme de
lettres elle-mme.

Le pauvre Shelley, comme on voit, regardait en piti ses perscuteurs;
il me dveloppa avec plus de dtail toute sa mtaphysique, mais je n'ose
me vanter de l'avoir retenue, et je ne serai pas ici pdante plus
long-temps. J'aime mieux citer un trait de sa vie qui peint assez bien
son esprit d'opposition. Ce trait me semble  moi du moins avoir t
dict par une charit digne de celui qui ne repoussa pas de sa prsence
Madeleine pcheresse. Hlas! quand je n'aurais pas dit moi-mme
franchement mon ge, au nouveau got de mes conversations avec les
hommes remarquables que je rencontre, je sens bien que pour moi est
arrive enfin l'heure de ne plus pcher. Shelley se trouvait  un bal de
province, o, parmi un groupe de femmes, les unes jolies, les autres
distingues par leur toilette, il en tait une qui avait eu le malheur
de se laisser sduire par un des merveilleux de l'endroit. Nglige mme
par celui qui avait t au moins complice de sa faute, elle entendait
chuchoter autour d'elle avec un air de ddain ou de moquerie. Tout
semblait la menacer de l'humiliation d'tre abandonne sur sa chaise
pour l'dification des prudes de la fte. Shelley, dont le pre tait un
riche baronet et le seigneur du canton, ne pouvait qu'honorer celle avec
laquelle il daignerait ouvrir le bal. La hirarchie de la socit
anglaise est organise d'aprs les lois d'une tiquette rigoureuse;
Shelley eut piti de la victime d'un prjug qui serait juste s'il ne
faisait pas une cruelle distinction entre les deux coupables.  la
surprise gnrale, ce fut la malheureuse jeune fille qui se vit l'objet
d'une prfrence envie. Cet acte de compassion fut considr comme un
affront sanglant fait  la vertu.

Je ne crois pas que Shelley ait jamais prtendu dtruire la socit
telle qu'elle existe pour y substituer l'anarchie, ou la licence d'un
tat sauvage; mais sa haine des hypocrites le rendait tolrant pour ceux
qui servaient de texte  leurs anathmes. Je lui parlai, par exemple,
des torts matrimoniaux de son ami Byron. Il tait convaincu que ce grand
pote tait victime d'une conspiration de femmes et de tartufes. Il
trouvait assez lgitime qu'il se consolt avec la comtesse Guiccioli de
l'inexorable ressentiment de lady Byron.

Lord Byron, me disait-il, a le coeur d'un bon pre: parler de sa fille
est son plus grand plaisir; la raison d'un ge plus mur, jointe  ce
sentiment, aurait fini par le rconcilier tout--fait aux habitudes
paisibles du bonheur domestique. La mode avait fait de lui un hros de
salon, la mode a renvers son idole pour la traner dans la boue. Byron
a prfr l'exil dans un pays catholique, aux tortures de l'inquisition
des chrtiens d'Angleterre.

Pour carter les questions de religion et de politique, je demandai 
Shelley quelques dtails sur cette dame Guiccioli qui avait le privilge
de rendre constant, depuis deux ans, le _Don Juan_ anglais. Shelley me
la peignit comme une blonde  l'air voluptueux, c'est--dire, doue de
cette grce facile que nous appelons en Italie, _desenvoltura_. C'est,
me dit-il, une vraie tte du Giorgione. Marie  un homme d'un certain
ge, elle a pu, sans tre trop blme, prendre quelque chose de mieux
qu'un Cigisbe honoraire: la seule objection de son mari tait que Byron
tant un hrtique, il ne se sentait pas la conscience tranquille sur un
pareil supplant de ses fonctions. Mais ce n'tait l qu'une excuse pour
s'loigner lui-mme de sa femme: la sparation a eu lieu, et Byron a
pris chez lui Thrsa et la famille. Rien d'amusant comme d'entendre la
jolie Comtesse prcher son _Inglese_: elle ne dsespre pas de le
convertir  la foi romaine: il y a dans le caractre de Byron une teinte
de superstition qui lui donne quelque esprance d'en venir  bout. Un
moine lui a prdit qu'il mourrait martyr de cette religion dont il
n'avait pas toujours respect le mystre.

Le pauvre Shelley n'a pas vcu assez pour voir son ami vrifier une
partie de cette prophtie, en mourant sous l'tendard de la Croix.

Shelley lui-mme tait grand partisan des Grecs; il ddia un pome 
Maurocordato, et la libert des Hellnes tait un de ses rves chris.

S'il tait svre sur la socit anglaise (je dis svre mais juste et
sans aigreur), il savait aussi peindre avec esprit les travers de la
socit italienne. Malgr son got pour la solitude et la mditation au
grand air, comme il appelait ses promenades, il avait frquent, 
Florence, le cercle du prince Borghse; il y avait vu aussi la duchesse
d'Albany, la veuve du dernier des Stuarts et d'Alfieri. Il m'assura que
malgr les regrets qu'elle ne cessait d'exprimer sur ce second poux, la
Duchesse s'tait crue quitte avec lui, moyennant le mausole qu'elle lui
avait fait lever par le grand Canova, et qu'elle s'tait secrtement
unie en troisimes noces au peintre Fabre. D'aprs Shelley, les Anglais
qui passaient  Florence donnaient  la Duchesse le titre de Majest: je
crois qu'elle est morte en 1823, dans un ge trs avanc.

Chacun sait comment ce pauvre Shelley a pri lui-mme dans une tempte:
son corps, retrouv aprs avoir t le jouet des flots pendant quinze
jours, a t brl selon son dsir; ses cendres furent dposes dans une
urne pour tre places  Rome auprs de celles d'un de ses amis, prs la
pyramide de Caius Sextus.

Malgr le bonheur de ma rencontre  Calais, je ne tardai pas  partir de
cette ville, d'o Shelley lui-mme devait incessamment se rendre en
Italie, en traversant la France.

FIN DU SEPTIME VOLUME.




NOTES

[1: Toutes les classes, mme les plus obscures, avaient t tellement
touches de la mort du prince de la Moskowa, que, pour prvenir ces
pieux rassemblemens, qu'alors on et autrement interprts, le bruit
avait t rpandu que le corps du marchal avait t enlev du lieu de
repos. En effet, de ce moment, aucun signe extrieur n'indiqua 
l'intrt public le lieu qui cachait les restes mortels du _brave des
braves_; mais l'amour au dsespoir, mais le constant dvouement d'une
longue admiration, surent le deviner.]

[2: Cette dame n'est point parente de madame de La Valette, dont le nom
brille sur une des plus touchantes pages de l'histoire; mais il y a
cependant une tonnante conformit dans leurs infortunes. Celles de
l'une sont heureusement finies; l'autre, mon amie, n'a trouv le repos
que dans le tombeau, sur les terres de l'exil.]

[3: Je me mangeais l'me.]

[4: Le frre du roi actuel d'Angleterre, et qui mourut  Bruxelles.]

[5: Un mme pays ne peut renfermer les fils d'Atre et de Thieste.]

[6: La petite croix d'un rosaire qu'elle me donna et qui ne me quittera
jamais; elle a touch les lvres glaces du hros.]

[7: Tome III, chapitre LXVIII des Mmoires.]

[8: Gnral, un jour peut-tre vous envierez mon sort.]

[9: On ne doit pas, je le rpte ici de nouveau, la confondre avec la
courageuse pouse dont le nom est inscrit sur une des plus touchantes
pages de l'histoire contemporaine. Mon amie tait pouse de M. le
marquis de La Valette, ancien receveur gnral des Basses-Alpes.]

[10: M. de La Tour-du-Pin pre, qui parut le 14 octobre comme tmoin
dans le procs de la reine qu'il salua avec respect, et qui fut condamn
et excut le mme jour, peu aprs.]

[11: Le clbre artiste dont j'ai dj parl, auteur de la Cloptre que
j'ai donne dans le temps  M. de Talleyrand.]

[12: Morforio et Pasquino sont deux statues types chez les Romains
d'aujourd'hui de toutes leurs satires et pasquinades politiques ou
autres.]

[13:
     Saint-Pre, en quoi avons-nous pch?
     Vous l'avez oint et nous l'avons lch.
]

[14: Dans l'Assemble constituante, il avait t charg par le collge
lectoral de la snchausse de Saint-Jean-d'Angely, de la rdaction des
cahiers du tiers-tat.]

[15: 10 mars 1819.]

[16: 5e volume, chapitre CXXX.]

[17: Est-ce l une parole de roi?]

[18: Quel ennui, mon Dieu! Porta, mon ami, qu'en dirais-tu?--Il dirait
que c'est trs impoli de parler comme vous faites.]

[19: Mais, de par tous les diables, ils ne chantent pas, ces gens-l!]

[20: Esquiver.]

[21: Condamn  mort en 1816.]

[22: Opra comique.]

[23: Chnier.]

[24: Parent du fameux comte Chteauneuf-Randon-de-Montesson, et par
d'autant de qualits et de mrite que son excrable parent tait souill
de crimes.]

[25: Richard de Londres, qui a pous mademoiselle Mercandotti, et qu'on
a surnomm Golden-Ball (la boule d'or).]

[26: Les bureaux de la police  Londres.]

[27: Conversation criminelle, procs en adultre.]

[28: Voil bien les poux chrtiens, etc.]

[29: Ce jour-l nous ne lmes pas davantage.]










End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires d'une contemporaine (7/8), by 
Ida Saint-Elme, 1778-1845

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