The Project Gutenberg EBook of De la Dmocratie en Amrique, Vol. (3 / 4), by 
Alexis de Tocqueville

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Title: De la Dmocratie en Amrique, Vol. (3 / 4)

Author: Alexis de Tocqueville

Release Date: November 21, 2009 [EBook #30515]

Language: French

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DE LA DMOCRATIE EN AMRIQUE.




PARIS.--IMPRIMERIE CLAYE ET TAILLEFER

RUE SAINT-BENOT, 7.




DE LA DMOCRATIE EN AMRIQUE

PAR

ALEXIS DE TOCQUEVILLE

Membre de l'Institut.




CINQUIME DITION

REVUE, CORRIGE

et augmente d'un Avertissement et d'un Examen comparatif de la
Dmocratie aux tats-Unis et en Suisse.


TOME TROISIME.


PARIS

PAGNERRE, DITEUR

RUE DE SEINE, 14 BIS.

1848




DE

LA DMOCRATIE

EN AMRIQUE.




AVERTISSEMENT.


Les Amricains ont un tat social dmocratique qui leur a
naturellement suggr de certaines lois et de certaines moeurs
politiques.

Ce mme tat social a, de plus, fait natre, parmi eux, une
multitude de sentiments et d'opinions qui taient inconnus dans les
vieilles socits aristocratiques de l'Europe. Il a dtruit ou
modifi des rapports qui existaient jadis, et en a tabli de
nouveaux. L'aspect de la socit civile ne s'est pas trouv moins
chang que la physionomie du monde politique.

J'ai trait le premier sujet dans l'ouvrage publi par moi il y a
cinq ans, sur la Dmocratie amricaine. Le second fait l'objet du
prsent livre. Ces deux parties se compltent l'une par l'autre et
ne forment qu'une seule oeuvre.

Il faut que, sur-le-champ, je prvienne le lecteur contre une erreur
qui me serait fort prjudiciable.

En me voyant attribuer tant d'effets divers  l'galit, il pourrait
en conclure que je considre l'galit comme la cause unique de tout
ce qui arrive de nos jours. Ce serait me supposer une vue bien
troite.

Il y a, de notre temps, une foule d'opinions, de sentiments,
d'instincts qui ont d la naissance  des faits trangers ou mme
contraires  l'galit. C'est ainsi que si je prenais les tats-Unis
pour exemple, je prouverais aisment que la nature du pays,
l'origine de ses habitants, la religion des premiers fondateurs,
leurs lumires acquises, leurs habitudes antrieures, ont exerc et
exercent encore, indpendamment de la Dmocratie, une immense
influence sur leur manire de penser et de sentir. Des causes
diffrentes mais aussi distinctes du fait de l'galit se
rencontreraient en Europe et expliqueraient une grande partie de ce
qui s'y passe.

Je reconnais l'existence de toutes ces diffrentes causes et leur
puissance, mais mon sujet n'est point d'en parler. Je n'ai pas
entrepris de montrer la raison de tous nos penchants et de toutes
nos ides; j'ai seulement voulu faire voir en quelle partie
l'galit avait modifi les uns et les autres.

On s'tonnera peut-tre qu'tant fermement de cette opinion, que la
rvolution dmocratique dont nous sommes tmoins, est un fait
irrsistible contre lequel il ne serait ni dsirable ni sage de
lutter, il me soit arriv souvent dans ce livre d'adresser des
paroles si svres aux socits dmocratiques que cette rvolution
a cres.

Je rpondrai simplement que c'est parce que je n'tais point un
adversaire de la Dmocratie, que j'ai voulu tre sincre envers
elle.

Les hommes ne reoivent point la vrit de leurs ennemis, et leurs
amis ne la leur offrent gure; c'est pour cela que je l'ai dite.

J'ai pens que beaucoup se chargeraient d'annoncer les biens
nouveaux que l'galit promet aux hommes, mais que peu oseraient
signaler de loin les prils dont elle les menace. C'est donc
principalement vers ces prils que j'ai dirig mes regards, et,
ayant cru les dcouvrir clairement, je n'ai pas eu la lchet de les
taire.

J'espre qu'on retrouvera dans ce second ouvrage l'impartialit
qu'on a paru remarquer dans le premier. Plac au milieu des opinions
contradictoires qui nous divisent, j'ai tch de dtruire
momentanment dans mon coeur les sympathies favorables ou les
instincts contraires que m'inspire chacune d'elles. Si ceux qui
liront mon livre y rencontrent une seule phrase dont l'objet soit de
flatter l'un des grands partis qui ont agit notre pays, ou l'une
des petites factions qui, de nos jours, le tracassent et l'nervent,
que ces lecteurs lvent la voix et m'accusent.

Le sujet que j'ai voulu embrasser est immense; car il comprend la
plupart des sentiments et des ides que fait natre l'tat nouveau
du monde. Un tel sujet excde assurment mes forces; en le traitant,
je ne suis point parvenu  me satisfaire.

Mais, si je n'ai pu atteindre le but auquel j'ai tendu, les lecteurs
me rendront du moins cette justice que j'ai conu et suivi mon
entreprise dans l'esprit qui pouvait me rendre digne d'y russir.




DE

LA DMOCRATIE

EN AMRIQUE.




PREMIRE PARTIE.

INFLUENCE DE LA DMOCRATIE SUR LE MOUVEMENT INTELLECTUEL AUX
TATS-UNIS.




CHAPITRE I.

    De la mthode philosophique des Amricains.


Je pense qu'il n'y a pas, dans le monde civilis, de pays o l'on
s'occupe moins de philosophie qu'aux tats-Unis.

Les Amricains n'ont point d'cole philosophique qui leur soit
propre, et ils s'inquitent fort peu de toutes celles qui divisent
l'Europe; ils en savent  peine les noms.

Il est facile de voir cependant que presque tous les habitants des
tats-Unis dirigent leur esprit de la mme manire, et le conduisent
d'aprs les mmes rgles; c'est--dire qu'ils possdent, sans qu'ils
se soient jamais donn la peine d'en dfinir les rgles, une
certaine mthode philosophique qui leur est commune  tous.

chapper  l'esprit de systme, au joug des habitudes, aux maximes
de familles, aux opinions de classe, et, jusqu' un certain point,
aux prjugs de nation; ne prendre la tradition que comme un
renseignement, et les faits prsents que comme une utile tude pour
faire autrement et mieux; chercher par soi-mme et en soi seul la
raison des choses; tendre au rsultat sans se laisser enchaner au
moyen; et viser au fond  travers la forme, tels sont les principaux
traits qui caractrisent ce que j'appellerai la mthode
philosophique des Amricains.

Que si je vais plus loin encore, et que parmi ces traits divers je
cherche le principal, et celui qui peut rsumer presque tous les
autres, je dcouvre, que dans la plupart des oprations de l'esprit,
chaque Amricain n'en appelle qu' l'effort individuel de sa raison.

L'Amrique est donc l'un des pays du monde o l'on tudie le moins,
et o l'on suit le mieux les prceptes de Descartes. Cela ne doit
pas surprendre.

Les Amricains ne lisent point les ouvrages de Descartes, parce que
leur tat social les dtourne des tudes spculatives, et ils
suivent ses maximes parce que ce mme tat social dispose
naturellement leur esprit  les adopter.

Au milieu du mouvement continuel qui rgne au sein d'une socit
dmocratique, le lien qui unit les gnrations entre elles se
relche ou se brise; chacun y perd aisment la trace des ides de
ses aeux, on ne s'en inquite gure.

Les hommes qui vivent dans une semblable socit ne sauraient non
plus puiser leurs croyances dans les opinions de la classe 
laquelle ils appartiennent, car il n'y a, pour ainsi dire, plus de
classes, et celles qui existent encore sont composes d'lments si
mouvants, que le corps ne saurait jamais y exercer un vritable
pouvoir sur ses membres.

Quant  l'action que peut avoir l'intelligence d'un homme sur celle
d'un autre, elle est ncessairement fort restreinte dans un pays o
les citoyens, devenus  peu prs pareils, se voient tous de fort
prs, et, n'apercevant dans aucun d'entre eux les signes d'une
grandeur et d'une supriorit incontestables, sont sans cesse
ramens vers leur propre raison comme vers la source la plus
visible et la plus proche de la vrit. Ce n'est pas seulement alors
la confiance en tel homme qui est dtruite, mais le got d'en croire
un homme quelconque sur parole.

Chacun se renferme donc troitement en soi-mme, et prtend de l
juger le monde.

L'usage o sont les Amricains de ne prendre qu'en eux-mmes la
rgle de leur jugement conduit leur esprit  d'autres habitudes.

Comme ils voient qu'ils parviennent  rsoudre sans aide toutes les
petites difficults que prsente leur vie pratique, ils en concluent
aisment que tout dans le monde est explicable, et que rien n'y
dpasse les bornes de l'intelligence.

Ainsi, ils nient volontiers ce qu'ils ne peuvent comprendre: cela
leur donne peu de foi pour l'extraordinaire, et un dgot presque
invincible pour le surnaturel.

Comme c'est  leur propre tmoignage qu'ils ont coutume de s'en
rapporter, ils aiment  voir trs-clairement l'objet dont ils
s'occupent; ils le dbarrassent donc, autant qu'ils le peuvent, de
son enveloppe, ils cartent tout ce qui les en spare, et enlvent
tout ce qui le cache aux regards, afin de le voir de plus prs et en
plein jour. Cette disposition de leur esprit les conduit bientt 
mpriser les formes, qu'ils considrent comme des voiles inutiles
et incommodes placs entre eux et la vrit.

Les Amricains n'ont donc pas eu besoin de puiser leur mthode
philosophique dans les livres, ils l'ont trouve en eux-mmes. J'en
dirai autant de ce qui s'est pass en Europe.

Cette mme mthode ne s'est tablie et vulgarise en Europe qu'
mesure que les conditions y sont devenues plus gales et les hommes
plus semblables.

Considrons un moment l'enchanement des temps:

Au seizime sicle, les rformateurs soumettent  la raison
individuelle quelques-uns des dogmes de l'ancienne foi; mais ils
continuent  lui soustraire la discussion de tous les autres. Au
dix-septime, Bacon, dans les sciences naturelles, et Descartes,
dans la philosophie proprement dite, abolissent les formules reues,
dtruisent l'empire des traditions et renversent l'autorit du
matre.

Les philosophes du dix-huitime sicle, gnralisant enfin le mme
principe, entreprennent de soumettre  l'examen individuel de chaque
homme l'objet de toutes ses croyances.

Qui ne voit que Luther, Descartes et Voltaire, se sont servis de la
mme mthode, et qu'ils ne diffrent que dans le plus ou moins grand
usage qu'ils ont prtendu qu'on en fit?

D'o vient que les rformateurs se sont si troitement renferms
dans le cercle des ides religieuses? pourquoi Descartes, ne voulant
se servir de sa mthode qu'en certaines matires, bien qu'il l'et
mise en tat de s'appliquer  toutes, a-t-il dclar qu'il ne
fallait juger par soi-mme que les choses de philosophie et non de
politique? Comment est-il arriv qu'au dix-huitime sicle on ait
tir tout  coup, de cette mme mthode, des applications gnrales
que Descartes et ses prdcesseurs n'avaient point aperues ou
s'taient refuss  dcouvrir? D'o vient enfin qu' cette poque la
mthode dont nous parlons est soudainement sortie des coles pour
pntrer dans la socit et devenir la rgle commune de
l'intelligence, et qu'aprs avoir t populaire chez les Franais,
elle a t ostensiblement adopte ou secrtement suivie par tous les
peuples de l'Europe?

La mthode philosophique dont il est question a pu natre au
seizime sicle, se prciser et se gnraliser au dix-septime; mais
elle ne pouvait tre communment adopte dans aucun des deux. Les
lois politiques, l'tat social, les habitudes d'esprit qui dcoulent
de ces premires causes, s'y opposaient.

Elle a t dcouverte  une poque o les hommes commenaient 
s'galiser et  se ressembler. Elle ne pouvait tre gnralement
suivie que dans des sicles o les conditions taient enfin devenues
 peu prs pareilles et les hommes presque semblables.

La mthode philosophique du dix-huitime sicle n'est donc pas
seulement franaise, mais dmocratique, ce qui explique pourquoi
elle a t si facilement admise dans toute l'Europe dont elle a tant
contribu  changer la face. Ce n'est point parce que les Franais
ont chang leurs anciennes croyances et modifi leurs anciennes
moeurs qu'ils ont boulevers le monde, c'est parce que, les
premiers, ils ont gnralis et mis en lumire une mthode
philosophique  l'aide de laquelle on pouvait aisment attaquer
toutes les choses anciennes, et ouvrir la voie  toutes les
nouvelles.

Que si maintenant l'on me demande pourquoi, de nos jours, cette mme
mthode est plus rigoureusement suivie, et plus souvent applique
parmi les Franais que chez les Amricains, au sein desquels
l'galit est cependant aussi complte et plus ancienne, je
rpondrai que cela tient en partie  deux circonstances qu'il est
d'abord ncessaire de faire bien comprendre.

C'est la religion qui a donn naissance aux socits
anglo-amricaines; il ne faut jamais l'oublier: aux tats-Unis la
religion se confond donc avec toutes les habitudes nationales et
tous les sentiments que la patrie fait natre; cela lui donne une
force particulire.

 cette raison puissante, ajoutez cette autre qui ne l'est pas
moins: En Amrique la religion s'est, pour ainsi dire, pos
elle-mme ses limites; l'ordre religieux y est rest entirement
distinct de l'ordre politique, de telle sorte qu'on a pu changer
facilement les lois anciennes sans branler les anciennes croyances.

Le christianisme a donc conserv un grand empire sur l'esprit des
Amricains, et, ce que je veux surtout remarquer, il ne rgne point
seulement comme une philosophie qu'on adopte aprs examen, mais
comme une religion qu'on croit sans la discuter.

Aux tats-Unis, les sectes chrtiennes varient  l'infini et se
modifient sans cesse; mais le christianisme lui-mme est un fait
tabli et irrsistible qu'on n'entreprend point d'attaquer ni de
dfendre.

Les Amricains, ayant admis sans examen les principaux dogmes de la
religion chrtienne, sont obligs de recevoir de la mme manire un
grand nombre de vrits morales qui en dcoulent et qui y tiennent.
Cela resserre dans des limites troites l'action de l'analyse
individuelle, et lui soustrait plusieurs des plus importantes
opinions humaines.

L'autre circonstance dont j'ai parl est celle-ci:

Les Amricains ont un tat social et une constitution dmocratiques,
mais ils n'ont point eu de rvolution dmocratique. Ils sont arrivs
 peu prs tels que nous les voyons sur le sol qu'ils occupent. Cela
est trs-considrable.

Il n'y a pas de rvolutions qui ne remuent les anciennes croyances,
n'nervent l'autorit et n'obscurcissent les ides communes. Toute
rvolution a donc plus ou moins pour effet de livrer les hommes 
eux-mmes et d'ouvrir devant l'esprit de chacun d'eux un espace vide
et presque sans bornes.

Lorsque les conditions deviennent gales  la suite d'une lutte
prolonge entre les diffrentes classes dont la vieille socit
tait forme, l'envie, la haine et le mpris du voisin, l'orgueil et
la confiance exagre en soi-mme, envahissent, pour ainsi dire, le
coeur humain et en font quelque temps leur domaine. Ceci,
indpendamment de l'galit, contribue puissamment  diviser les
hommes;  faire qu'ils se dfient du jugement les uns des autres et
qu'ils ne cherchent la lumire qu'en eux seuls.

Chacun entreprend alors de se suffire et met sa gloire  se faire
sur toutes choses des croyances qui lui soient propres. Les hommes
ne sont plus lis que par des intrts et non par des ides, et l'on
dirait que les opinions humaines ne forment plus qu'une sorte de
poussire intellectuelle qui s'agite de tous cts, sans pouvoir se
rassembler et se fixer.

Ainsi, l'indpendance d'esprit que l'galit suppose, n'est jamais
si grande et ne parat si excessive qu'au moment o l'galit
commence  s'tablir et durant le pnible travail qui la fonde. On
doit donc distinguer avec soin l'espce de libert intellectuelle
que l'galit peut donner, de l'anarchie que la rvolution amne. Il
faut considrer  part chacune de ces deux choses, pour ne pas
concevoir des esprances et des craintes exagres de l'avenir.

Je crois que les hommes qui vivront dans les socits nouvelles
feront souvent usage de leur raison individuelle; mais je suis loin
de croire qu'ils en fassent souvent abus.

Ceci tient  une cause plus gnralement applicable  tous les pays
dmocratiques et qui,  la longue, doit y retenir dans des limites
fixes, et quelquefois troites, l'indpendance individuelle de la
pense.

Je vais la dire dans le chapitre qui suit.




CHAPITRE II.

    De la source principale des croyances chez les peuples
    dmocratiques.


Les croyances dogmatiques sont plus ou moins nombreuses, suivant les
temps. Elles naissent de diffrentes manires, et peuvent changer de
forme et d'objet; mais on ne saurait faire qu'il n'y ait pas de
croyances dogmatiques, c'est--dire d'opinions que les hommes
reoivent de confiance et sans les discuter. Si chacun entreprenait
lui-mme de former toutes ses opinions et de poursuivre isolment la
vrit, dans des chemins frays par lui seul, il n'est pas probable
qu'un grand nombre d'hommes dt jamais se runir dans aucune
croyance commune.

Or, il est facile de voir qu'il n'y a pas de socit qui puisse
prosprer sans croyances semblables, ou plutt il n'y en a point qui
subsistent ainsi; car, sans ides communes, il n'y a pas d'action
commune, et, sans action commune, il existe encore des hommes, mais
non un corps social. Pour qu'il y ait socit, et,  plus forte
raison, pour que cette socit prospre, il faut donc que tous les
esprits des citoyens soient toujours rassembls et tenus ensemble
par quelques ides principales; et cela ne saurait tre,  moins que
chacun d'eux ne vienne quelquefois puiser ses opinions  une mme
source et ne consente  recevoir un certain nombre de croyances
toutes faites.

Si je considre maintenant l'homme  part, je trouve que les
croyances dogmatiques ne lui sont pas moins indispensables pour
vivre seul que pour agir en commun avec ses semblables.

Si l'homme tait forc de se prouver  lui-mme toutes les vrits
dont il se sert chaque jour, il n'en finirait point; il s'puiserait
en dmonstrations prliminaires sans avancer; comme il n'a pas le
temps,  cause du court espace de la vie, ni la facult,  cause des
bornes de son esprit, d'en agir ainsi, il en est rduit  tenir pour
assurs une foule de faits et d'opinions qu'il n'a eu ni le loisir
ni le pouvoir d'examiner et de vrifier par lui-mme, mais que de
plus habiles ont trouvs ou que la foule adopte. C'est sur ce
premier fondement qu'il lve lui-mme l'difice de ses propres
penses. Ce n'est pas sa volont qui l'amne  procder de cette
manire; la loi inflexible de sa condition l'y contraint.

Il n'y a pas de si grand philosophe dans le monde qui ne croie un
million de choses sur la foi d'autrui, et qui ne suppose beaucoup
plus de vrits qu'il n'en tablit.

Ceci est non-seulement ncessaire, mais dsirable. Un homme qui
entreprendrait d'examiner tout par lui-mme, ne pourrait accorder
que peu de temps et d'attention  chaque chose; ce travail tiendrait
son esprit dans une agitation perptuelle qui l'empcherait de
pntrer profondment dans aucune vrit et de se fixer avec
solidit dans aucune certitude. Son intelligence serait tout  la
fois indpendante et dbile. Il faut donc que, parmi les divers
objets des opinions humaines, il fasse un choix et qu'il adopte
beaucoup de croyances sans les discuter, afin d'en mieux approfondir
un petit nombre dont il s'est rserv l'examen.

Il est vrai que tout homme qui reoit une opinion sur la parole
d'autrui met son esprit en esclavage; mais c'est une servitude
salutaire qui permet de faire un bon usage de la libert.

Il faut donc toujours, quoi qu'il arrive, que l'autorit se
rencontre quelque part dans le monde intellectuel et moral. Sa place
est variable, mais elle a ncessairement une place. L'indpendance
individuelle peut tre plus ou moins grande; elle ne saurait tre
sans bornes. Ainsi, la question n'est pas de savoir s'il existe une
autorit intellectuelle dans les sicles dmocratiques, mais
seulement o en est le dpt et quelle en sera la mesure.

J'ai montr dans le chapitre prcdent comment l'galit des
conditions faisait concevoir aux hommes une sorte d'incrdulit
instinctive pour le surnaturel, et une ide trs-haute et souvent
fort exagre de la raison humaine.

Les hommes qui vivent dans ces temps d'galit sont donc
difficilement conduits  placer l'autorit intellectuelle  laquelle
ils se soumettent en dehors et au-dessus de l'humanit. C'est en
eux-mmes ou dans leurs semblables qu'ils cherchent d'ordinaire les
sources de la vrit. Cela suffirait pour prouver qu'une religion
nouvelle ne saurait s'tablir dans ces sicles, et que toutes
tentatives pour la faire natre ne seraient pas seulement impies,
mais ridicules et draisonnables. On peut prvoir que les peuples
dmocratiques ne croiront pas aisment aux missions divines, qu'ils
se riront volontiers des nouveaux prophtes et qu'ils voudront
trouver dans les limites de l'humanit, et non au-del, l'arbitre
principal de leurs croyances.

Lorsque les conditions sont ingales et les hommes dissemblables, il
y a quelques individus trs-clairs, trs-savants, trs-puissants
par leur intelligence, et une multitude trs-ignorante et fort
borne. Les gens qui vivent dans les temps d'aristocratie sont donc
naturellement ports  prendre pour guide de leurs opinions la
raison suprieure d'un homme ou d'une classe, tandis qu'ils sont peu
disposs  reconnatre l'infaillibilit de la masse.

Le contraire arrive dans les sicles d'galit.

 mesure que les citoyens deviennent plus gaux et plus semblables,
le penchant de chacun  croire aveuglment un certain homme ou une
certaine classe diminue. La disposition  en croire la masse
augmente, et c'est de plus en plus l'opinion qui mne le monde.

Non seulement l'opinion commune est le seul guide qui reste  la
raison individuelle chez les peuples dmocratiques, mais elle a chez
ces peuples une puissance infiniment plus grande que chez nul autre.
Dans les temps d'galit, les hommes n'ont aucune foi les uns dans
les autres,  cause de leur similitude; mais cette mme similitude
leur donne une confiance presque illimite dans le jugement du
public; car il ne leur parat pas vraisemblable qu'ayant tous des
lumires pareilles, la vrit ne se rencontre pas du ct du plus
grand nombre.

Quand l'homme qui vit dans les pays dmocratiques se compare
individuellement  tous ceux qui l'environnent, il sent avec orgueil
qu'il est gal  chacun d'eux; mais lorsqu'il vient  envisager
l'ensemble de ses semblables et  se placer lui-mme  ct de ce
grand corps, il est aussitt accabl de sa propre insignifiance et
de sa faiblesse.

Cette mme galit qui le rend indpendant de chacun de ses
concitoyens en particulier, le livre isol et sans dfense 
l'action du plus grand nombre.

Le public a donc chez les peuples dmocratiques une puissance
singulire dont les nations aristocratiques ne pouvaient pas mme
concevoir l'ide. Il ne persuade pas ses croyances, il les impose et
les fait pntrer dans les mes par une sorte de pression immense de
l'esprit de tous sur l'intelligence de chacun.

Aux tats-Unis, la majorit se charge de fournir aux individus une
foule d'opinions toutes faites, et les soulage ainsi de l'obligation
de s'en former qui leur soient propres. Il y a un grand nombre de
thories en matire de philosophie, de morale ou de politique que
chacun y adopte ainsi sans examen sur la foi du public; et si l'on
regarde de trs-prs on verra que la religion elle-mme y rgne bien
moins comme doctrine rvle que comme opinion commune.

Je sais que parmi les Amricains, les lois politiques sont telles
que la majorit y rgit souverainement la socit; ce qui accrot
beaucoup l'empire qu'elle y exerce naturellement sur l'intelligence.
Car il n'y a rien de plus familier  l'homme que de reconnatre une
sagesse suprieure dans celui qui l'opprime.

Cette omnipotence politique de la majorit aux tats-Unis augmente,
en effet, l'influence que les opinions du public y obtiendraient
sans elle sur l'esprit de chaque citoyen, mais elle ne la fonde
point. C'est dans l'galit mme qu'il faut chercher les sources de
cette influence, et non dans les institutions plus ou moins
populaires que des hommes gaux peuvent se donner. Il est  croire
que l'empire intellectuel du plus grand nombre serait moins absolu
chez un peuple dmocratique soumis  un roi qu'au sein d'une pure
dmocratie; mais il sera toujours trs-absolu, et, quelles que
soient les lois politiques qui rgissent les hommes dans les sicles
d'galit, l'on peut prvoir que la foi dans l'opinion commune y
deviendra une sorte de religion dont la majorit sera le prophte.

Ainsi l'autorit intellectuelle sera diffrente, mais elle ne sera
pas moindre; et, loin de croire qu'elle doive disparatre, j'augure
qu'elle deviendrait aisment trop grande et qu'il pourrait se faire
qu'elle renfermt enfin l'action de la raison individuelle dans des
limites plus troites qu'il ne convient  la grandeur et au bonheur
de l'espce humaine. Je vois trs-clairement dans l'galit deux
tendances; l'une qui porte l'esprit de chaque homme vers des penses
nouvelles, et l'autre qui le rduirait volontiers  ne plus penser.
Et j'aperois comment, sous l'empire de certaines lois, la
dmocratie teindrait la libert intellectuelle que l'tat social
dmocratique favorise, de telle sorte qu'aprs avoir bris toutes
les entraves que lui imposaient jadis des classes ou des hommes,
l'esprit humain s'enchanerait troitement aux volonts gnrales du
plus grand nombre.

Si,  la place de toutes les puissances diverses qui gnaient et
retardaient outre mesure l'essor de la raison individuelle, les
peuples dmocratiques substituaient le pouvoir absolu d'une
majorit, le mal n'aurait fait que changer de caractre. Les hommes
n'auraient point trouv le moyen de vivre indpendants; ils
auraient seulement dcouvert, chose difficile, une nouvelle
physionomie de la servitude. Il y a l, je ne saurais trop le
redire, de quoi faire rflchir profondment ceux qui voient dans la
libert de l'intelligence une chose sainte et qui ne hassent point
seulement le despote, mais le despotisme. Pour moi, quand je sens la
main du pouvoir qui s'appesantit sur mon front, il m'importe peu de
savoir qui m'opprime, et je ne suis pas mieux dispos  passer ma
tte dans le joug, parce qu'un million de bras me le prsentent.




CHAPITRE III.

    Pourquoi les Amricains montrent plus d'aptitude et de got pour
    les ides gnrales que leurs pres les Anglais.


Dieu ne songe point au genre humain, en gnral. Il voit d'un seul
coup d'oeil et sparment tous les tres dont l'humanit se compose,
et il aperoit chacun d'eux avec les ressemblances qui le
rapprochent de tous et les diffrences qui l'en isolent.

Dieu n'a donc pas besoin d'ides gnrales; c'est--dire qu'il ne
sent jamais la ncessit de renfermer un trs-grand nombre d'objets
analogues sous une mme forme afin d'y penser plus commodment.

Il n'en est point ainsi de l'homme. Si l'esprit humain entreprenait
d'examiner et de juger individuellement tous les cas particuliers
qui le frappent, il se perdrait bientt au milieu de l'immensit des
dtails et ne verrait plus rien; dans cette extrmit, il a recours
 un procd imparfait mais ncessaire, qui aide sa faiblesse et qui
la prouve.

Aprs avoir considr superficiellement un certain nombre d'objets
et remarqu qu'ils se ressemblent, il leur donne  tous un mme nom,
les met  part, et poursuit sa route.

Les ides gnrales n'attestent point la force de l'intelligence
humaine, mais plutt son insuffisance, car il n'y a point d'tres
exactement semblables dans la nature; point de faits identiques;
point de rgles applicables indistinctement et de la mme manire 
plusieurs objets  la fois.

Les ides gnrales ont cela d'admirable qu'elles permettent 
l'esprit humain de porter des jugements rapides sur un grand nombre
d'objets  la fois; mais, d'une autre part, elles ne lui fournissent
jamais que des notions incompltes, et elles lui font toujours
perdre en exactitude ce qu'elles lui donnent en tendue.

 mesure que les socits vieillissent, elles acquirent la
connaissance de faits nouveaux et elles s'emparent chaque jour,
presque  leur insu, de quelques vrits particulires.

 mesure que l'homme saisit plus de vrits de cette espce, il est
naturellement amen  concevoir un plus grand nombre d'ides
gnrales. On ne saurait voir sparment une multitude de faits
particuliers, sans dcouvrir enfin le lien commun qui les rassemble.
Plusieurs individus font percevoir la notion de l'espce; plusieurs
espces conduisent ncessairement  celle du genre. L'habitude et le
got des ides gnrales seront donc toujours d'autant plus grands
chez un peuple, que ses lumires y seront plus anciennes et plus
nombreuses.

Mais il y a d'autres raisons encore qui poussent les hommes 
gnraliser leurs ides ou les en loignent.

Les Amricains font beaucoup plus souvent usage que les Anglais des
ides gnrales et s'y complaisent bien davantage; cela parat fort
singulier au premier abord, si l'on considre que ces deux peuples
ont une mme origine, qu'ils ont vcu pendant des sicles sous les
mmes lois, et qu'ils se communiquent encore sans cesse leurs
opinions et leurs moeurs. Le contraste parat beaucoup plus frappant
encore lorsque l'on concentre ses regards sur notre Europe, et que
l'on compare entre eux les deux peuples les plus clairs qui
l'habitent.

On dirait que chez les Anglais l'esprit humain ne s'arrache qu'avec
regret et avec douleur  la contemplation des faits particuliers
pour remonter de l jusqu'aux causes, et qu'il ne gnralise qu'en
dpit de lui-mme.

Il semble, au contraire, que parmi nous le got des ides gnrales
soit devenu une passion si effrne qu'il faille  tout propos la
satisfaire. J'apprends, chaque matin en me rveillant, qu'on vient
de dcouvrir une certaine loi gnrale et ternelle dont je n'avais
jamais ou parler jusque l. Il n'y a pas de si mdiocre crivain
auquel il suffise pour son coup d'essai de dcouvrir des vrits
applicables  un grand royaume, et qui ne reste mcontent de
lui-mme, s'il n'a pu renfermer le genre humain dans le sujet de son
discours.

Une pareille dissemblance entre deux peuples trs-clairs m'tonne.
Si je reporte enfin mon esprit vers l'Angleterre, et que je remarque
ce qui se passe depuis un demi-sicle dans son sein, je crois
pouvoir affirmer que le got des ides gnrales s'y dveloppe 
mesure que l'ancienne constitution du pays s'affaiblit.

L'tat plus ou moins avanc des lumires ne suffit donc point seul
pour expliquer ce qui suggre  l'esprit humain l'amour des ides
gnrales ou l'en dtourne.

Lorsque les conditions sont fort ingales et que les ingalits sont
permanentes, les individus deviennent peu  peu si dissemblables,
qu'on dirait qu'il y a autant d'humanits distinctes qu'il y a de
classes; on ne dcouvre jamais  la fois que l'une d'elles, et,
perdant de vue le lien gnral qui les rassemble toutes dans le
vaste sein du genre humain, on n'envisage jamais que certains hommes
et non pas l'homme.

Ceux qui vivent dans ces socits aristocratiques ne conoivent donc
jamais d'ides fort gnrales relativement  eux-mmes, et cela
suffit pour leur donner une dfiance habituelle de ces ides, et un
dgot instinctif pour elles.

L'homme qui habite les pays dmocratiques ne dcouvre au contraire,
prs de lui, que des tres  peu prs pareils; il ne peut donc
songer  une partie quelconque de l'espce humaine, que sa pense ne
s'agrandisse et ne se dilate jusqu' embrasser l'ensemble. Toutes
les vrits qui sont applicables  lui-mme lui paraissent
s'appliquer galement et de la mme manire  chacun de ses
concitoyens et de ses semblables. Ayant contract l'habitude des
ides gnrales dans celle de ses tudes dont il s'occupe le plus,
et qui l'intresse davantage, il transporte cette mme habitude dans
toutes les autres, et c'est ainsi que le besoin de dcouvrir en
toutes choses des rgles communes, de renfermer un grand nombre
d'objets sous une mme forme, et d'expliquer un ensemble de faits
par une seule cause, devient une passion ardente et souvent aveugle
de l'esprit humain.

Rien ne montre mieux la vrit de ce qui prcde que les opinions de
l'antiquit relativement aux esclaves.

Les gnies les plus profonds et les plus vastes de Rome et de la
Grce n'ont jamais pu arriver  cette ide si gnrale, mais en mme
temps si simple, de la similitude des hommes, et du droit gal que
chacun d'eux apporte, en naissant,  la libert; et ils se sont
vertus  prouver que l'esclavage tait dans la nature, et qu'il
existerait toujours. Bien plus, tout indique que ceux des anciens
qui ont t esclaves avant de devenir libres, et dont plusieurs nous
ont laisss de beaux crits, envisageaient eux-mmes la servitude
sous ce mme jour.

Tous les grands crivains de l'antiquit faisaient partie de
l'aristocratie des matres, ou du moins ils voyaient cette
aristocratie tablie sans contestation sous leurs yeux; leur esprit,
aprs s'tre tendu de plusieurs cts, se trouva donc born de
celui-l, et il fallut que Jsus-Christ vnt sur la terre pour faire
comprendre que tous les membres de l'espce humaine taient
naturellement semblables et gaux.

Dans les sicles d'galit, tous les hommes sont indpendants les
uns des autres, isols et faibles; on n'en voit point dont la
volont dirige d'une faon permanente les mouvements de la foule;
dans ces temps, l'humanit semble toujours marcher d'elle-mme. Pour
expliquer ce qui se passe dans le monde, on en est donc rduit 
rechercher quelques grandes causes, qui, agissant de la mme manire
sur chacun de nos semblables, les porte ainsi  suivre tous
volontairement une mme route. Cela conduit encore naturellement
l'esprit humain  concevoir des ides gnrales, et l'amne  en
contracter le got.

J'ai montr prcdemment comment l'galit des conditions portait
chacun  chercher la vrit par soi-mme. Il est facile de voir
qu'une pareille mthode doit insensiblement faire tendre l'esprit
humain vers les ides gnrales. Lorsque je rpudie les traditions
de classe, de profession et de famille, que j'chappe  l'empire de
l'exemple pour chercher, par le seul effort de ma raison, la voie 
suivre, je suis enclin  puiser les motifs de mes opinions dans la
nature mme de l'homme, ce qui me conduit ncessairement, et presque
 mon insu, vers un grand nombre de notions trs gnrales.

Tout ce qui prcde achve d'expliquer pourquoi les Anglais montrent
beaucoup moins d'aptitude et de got pour la gnralisation des
ides que leurs fils les Amricains, et surtout que leurs voisins
les Franais, et pourquoi les Anglais de nos jours en montrent plus
que ne l'avaient fait leurs pres.

Les Anglais ont t longtemps un peuple trs-clair, et en mme
temps trs-aristocratique; leurs lumires les faisaient tendre sans
cesse vers des ides trs-gnrales, et leurs habitudes
aristocratiques les retenaient dans des ides trs-particulires. De
l, cette philosophie, tout  la fois audacieuse et timide, large et
troite, qui a domin jusqu'ici en Angleterre, et qui y tient encore
tant d'esprits resserrs et immobiles.

Indpendamment des causes que j'ai montres plus haut, on en
rencontre d'autres encore, moins apparentes, mais non moins
efficaces, qui produisent chez presque tous les peuples
dmocratiques le got et souvent la passion des ides gnrales.

Il faut bien distinguer entre ces sortes d'ides. Il y en a qui sont
le produit d'un travail lent, dtaill, consciencieux de
l'intelligence, et celles-l largissent la sphre des connaissances
humaines.

Il y en a d'autres qui naissent aisment d'un premier effort rapide
de l'esprit, et qui n'amnent que des notions trs-superficielles et
trs-incertaines.

Les hommes qui vivent dans les sicles d'galit ont beaucoup de
curiosit et peu de loisir; leur vie est si pratique, si complique,
si agite, si active, qu'il ne leur reste que peu de temps pour
penser. Les hommes des sicles dmocratiques aiment les ides
gnrales parce qu'elles les dispensent d'tudier les cas
particuliers; elles contiennent, si je puis m'exprimer ainsi,
beaucoup de choses sous un petit volume, et donnent en peu de temps
un grand produit. Lors donc qu'aprs un examen inattentif et court,
ils croient apercevoir entre certains objets un rapport commun, ils
ne poussent pas plus loin leur recherche, et, sans examiner dans le
dtail comment ces divers objets se ressemblent ou diffrent, ils se
htent de les ranger tous sous la mme formule, afin de passer
outre.

L'un des caractres distinctifs des sicles dmocratiques, c'est le
got qu'y prouvent tous les hommes pour les succs faciles et les
jouissances prsentes. Ceci se retrouve dans les carrires
intellectuelles comme dans toutes les autres. La plupart de ceux qui
vivent dans les temps d'galit sont pleins d'une ambition tout  la
fois vive et molle; ils veulent obtenir sur-le-champ de grands
succs, mais ils dsireraient se dispenser de grands efforts. Ces
instincts contraires les mnent directement  la recherche des ides
gnrales,  l'aide desquelles ils se flattent de peindre de
trs-vastes objets  peu de frais, et d'attirer les regards du
public sans peine.

Et je ne sais s'ils ont tort de penser ainsi; car leurs lecteurs
craignent autant d'approfondir, qu'ils peuvent le faire eux-mmes,
et ne cherchent d'ordinaire dans les travaux de l'esprit que des
plaisirs faciles et de l'instruction sans travail.

Si les nations aristocratiques ne font pas assez d'usage des ides
gnrales, et leur marquent souvent un mpris inconsidr, il arrive
au contraire que les peuples dmocratiques sont toujours prts 
faire abus de ces sortes d'ides et  s'enflammer indiscrtement
pour elles.




CHAPITRE IV.

    Pourquoi les Amricains n'ont jamais t aussi passionns que les
    Franais pour les ides gnrales en matire politique.


J'ai dit prcdemment que les Amricains montraient un got moins
vif que les Franais pour les ides gnrales. Cela est surtout vrai
des ides gnrales relatives  la politique.

Quoique les Amricains fassent pntrer dans la lgislation
infiniment plus d'ides gnrales que les Anglais, et qu'ils se
proccupent beaucoup plus que ceux-ci d'ajuster la pratique des
affaires humaines  la thorie, on n'a jamais vu aux tats-Unis de
corps politiques aussi amoureux d'ides gnrales, que l'ont t
chez nous l'Assemble constituante et la Convention; jamais la
nation amricaine tout entire ne s'est passionne pour ces sortes
d'ides de la mme manire que le peuple franais du dix-huitime
sicle, et n'a fait voir une foi aussi aveugle dans la bont et dans
la vrit absolue d'aucune thorie.

Cette diffrence entre les Amricains et nous, nat de plusieurs
causes, mais de celle-ci principalement:

Les Amricains forment un peuple dmocratique qui a toujours dirig
par lui-mme les affaires publiques, et nous sommes un peuple
dmocratique qui, pendant longtemps, n'a pu que songer  la
meilleure manire de les conduire.

Notre tat social nous portait dj  concevoir des ides
trs-gnrales en matire de gouvernement, alors que notre
constitution politique nous empchait encore de rectifier ces ides
par l'exprience, et d'en dcouvrir peu  peu l'insuffisance: tandis
que chez les Amricains ces deux choses se balancent sans cesse et
se corrigent naturellement.

Il semble, au premier abord, que ceci soit fort oppos  ce que j'ai
dit prcdemment que les nations dmocratiques puisaient dans les
agitations mme de leur vie pratique l'amour qu'elles montrent pour
les thories. Un examen plus attentif fait dcouvrir qu'il n'y a l
rien de contradictoire.

Les hommes qui vivent dans les pays dmocratiques sont fort avides
d'ides gnrales parce qu'ils ont peu de loisirs et que ces ides
les dispensent de perdre leur temps  examiner les cas particuliers;
cela est vrai, mais ne doit s'entendre que des matires qui ne sont
pas l'objet habituel et ncessaire de leurs penses. Des commerants
saisiront avec empressement et sans y regarder de fort prs toutes
les ides gnrales qu'on leur prsentera relativement  la
philosophie,  la politique, aux sciences et aux arts; mais ils ne
recevront qu'aprs examen celles qui auront trait au commerce, et ne
les admettront que sous rserve.

La mme chose arrive aux hommes d'tat, quand il s'agit d'ides
gnrales relatives  la politique.

Lors donc qu'il y a un sujet sur lequel il est particulirement
dangereux que les peuples dmocratiques se livrent aveuglment et
outre mesure aux ides gnrales, le meilleur correctif qu'on puisse
employer, c'est de faire qu'ils s'en occupent tous les jours et
d'une manire pratique; il faudra bien alors qu'ils entrent
forcment dans les dtails, et les dtails leur feront apercevoir
les cts faibles de la thorie.

Le remde est souvent douloureux, mais son effet est sr.

C'est ainsi que les institutions dmocratiques qui forcent chaque
citoyen de s'occuper pratiquement du gouvernement, modrent le got
excessif des thories gnrales en matire politique, que l'galit
suggre.




CHAPITRE V.

    Comment, aux tats-Unis, la religion sait se servir des instincts
    dmocratiques.


J'ai tabli dans un des chapitres prcdents que les hommes ne
peuvent se passer de croyances dogmatiques, et qu'il tait mme trs
 souhaiter qu'ils en eussent de telles. J'ajoute ici que, parmi
toutes les croyances dogmatiques, les plus dsirables me semblent
tre les croyances dogmatiques en matire de religion; cela se
dduit trs-clairement, alors mme qu'on ne veut faire attention
qu'aux seuls intrts de ce monde.

Il n'y a presque point d'action humaine, quelque particulire qu'on
la suppose, qui ne prenne naissance dans une ide trs-gnrale que
les hommes ont conue de Dieu, de ses rapports avec le genre humain,
de la nature de leur me et de leurs devoirs envers leurs
semblables. L'on ne saurait faire que ces ides ne soient pas la
source commune dont tout le reste dcoule.

Les hommes ont donc un intrt immense  se faire des ides bien
arrtes sur Dieu, leur me, leurs devoirs gnraux envers leur
crateur et leurs semblables; car le doute sur ces premiers points
livrerait toutes leurs actions au hasard, et les condamnerait, en
quelque sorte, au dsordre et  l'impuissance.

C'est donc la matire sur laquelle il est le plus important que
chacun de nous ait des ides arrtes, et malheureusement c'est
aussi celle dans laquelle il est le plus difficile que chacun, livr
 lui-mme, et par le seul effort de sa raison, en vienne  arrter
ses ides.

Il n'y a que des esprits trs-affranchis des proccupations
ordinaires de la vie, trs-pntrants, trs-dlis, trs-exercs,
qui,  l'aide de beaucoup de temps et de soins, puissent percer
jusqu' ces vrits si ncessaires.

Encore voyons-nous que ces philosophes eux-mmes sont presque
toujours environns d'incertitudes; qu' chaque pas la lumire
naturelle qui les claire s'obscurcit et menace de s'teindre, et
que, malgr tous leurs efforts, ils n'ont encore pu dcouvrir qu'un
petit nombre de notions contradictoires, au milieu desquelles
l'esprit humain flotte sans cesse depuis des milliers d'annes, sans
pouvoir saisir fermement la vrit ni mme trouver de nouvelles
erreurs. De pareilles tudes sont fort au-dessus de la capacit
moyenne des hommes, et quand mme la plupart des hommes seraient
capables de s'y livrer, il est vident qu'ils n'en auraient pas le
loisir.

Des ides arrtes sur Dieu et la nature humaine sont indispensables
 la pratique journalire de leur vie, et cette pratique les empche
de pouvoir les acqurir.

Cela me parat unique. Parmi les sciences, il en est qui, utiles 
la foule, sont  sa porte; d'autres ne sont abordables qu' peu de
personnes et ne sont point cultives par la majorit qui n'a besoin
que de leurs applications les plus loignes; mais la pratique
journalire de celle-ci est indispensable  tous, bien que son tude
soit inaccessible au plus grand nombre.

Les ides gnrales relatives  Dieu et  la nature humaine sont
donc parmi toutes les ides, celles qu'il convient le mieux de
soustraire  l'action habituelle de la raison individuelle, et pour
laquelle il y a le plus  gagner et le moins  perdre, en
reconnaissant une autorit.

Le premier objet, et l'un des principaux avantages des religions,
est de fournir sur chacune de ces questions primordiales une
solution nette, prcise, intelligible pour la foule et trs-durable.

Il y a des religions trs-fausses et trs-absurdes; cependant l'on
peut dire que toute religion, qui reste dans le cercle que je viens
d'indiquer et qui ne prtend pas en sortir, ainsi que plusieurs
l'ont tent, pour aller arrter de tous cts le libre essor de
l'esprit humain, impose un joug salutaire  l'intelligence, et il
faut reconnatre que, si elle ne sauve point les hommes dans l'autre
monde, elle est du moins trs-utile  leur bonheur et  leur
grandeur dans celui-ci.

Cela est surtout vrai des hommes qui vivent dans les pays libres.

Quand la religion est dtruite chez un peuple, le doute s'empare des
portions les plus hautes de l'intelligence, et il paralyse  moiti
toutes les autres. Chacun s'habitue  n'avoir que des notions
confuses et changeantes sur les matires qui intressent le plus ses
semblables et lui-mme; on dfend mal ses opinions ou on les
abandonne, et, comme on dsespre de pouvoir,  soi seul, rsoudre
les plus grands problmes que la destine humaine prsente, on se
rduit lchement  n'y point songer.

Un tel tat ne peut manquer d'nerver les mes; il dtend les
ressorts de la volont et il prpare les citoyens  la servitude.

Non-seulement il arrive alors que ceux-ci laissent prendre leur
libert; mais souvent ils la livrent.

Lorsqu'il n'existe plus d'autorit en matire de religion, non plus
qu'en matire politique, les hommes s'effraient bientt  l'aspect
de cette indpendance sans limites. Cette perptuelle agitation de
toutes choses les inquite et les fatigue. Comme tout remue dans le
monde des intelligences, ils veulent, du moins, que tout soit ferme
et stable dans l'ordre matriel et, ne pouvant plus reprendre leurs
anciennes croyances, ils se donnent un matre.

Pour moi, je doute que l'homme puisse jamais supporter  la fois une
complte indpendance religieuse et une entire libert politique;
et je suis port  penser que, s'il n'a pas de foi, il faut qu'il
serve, et s'il est libre, qu'il croie.

Je ne sais cependant si cette grande utilit des religions n'est pas
plus visible encore chez les peuples o les conditions sont gales
que chez tous les autres.

Il faut reconnatre que l'galit qui introduit de grands biens dans
le monde, suggre cependant aux hommes, ainsi qu'il sera montr
ci-aprs, des instincts fort dangereux; elle tend  les isoler les
uns des autres, pour ne porter chacun d'eux  ne s'occuper que de
lui seul.

Elle ouvre dmesurment leur me  l'amour des jouissances
matrielles.

Le plus grand avantage des religions est d'inspirer des instincts
tous contraires. Il n'y a point de religion qui ne place l'objet des
dsirs de l'homme au-del et au-dessus des biens de la terre, et qui
n'lve naturellement son me vers des rgions fort suprieures 
celles des sens. Il n'y en a point non plus qui n'impose  chacun
des devoirs quelconques envers l'espce humaine, ou en commun avec
elle, et qui ne le tire ainsi, de temps  autre, de la contemplation
de lui-mme. Ceci se rencontre dans les religions les plus fausses
et les plus dangereuses.

Les peuples religieux sont donc naturellement forts prcisment 
l'endroit o les peuples dmocratiques sont faibles; ce qui fait
bien voir de quelle importance il est que les hommes gardent leur
religion en devenant gaux.

Je n'ai ni le droit ni la volont d'examiner les moyens surnaturels
dont Dieu se sert pour faire parvenir une croyance religieuse dans
le coeur de l'homme. Je n'envisage en ce moment les religions que
sous un point de vue purement humain; je cherche de quelle manire
elles peuvent le plus aisment conserver leur empire dans les
sicles dmocratiques o nous entrons.

J'ai fait voir comment, dans les temps de lumires et d'galit,
l'esprit humain ne consentait qu'avec peine  recevoir des
croyances dogmatiques, et n'en ressentait vivement le besoin qu'en
fait de religion. Ceci indique d'abord que, dans ces sicles-l, les
religions doivent se tenir plus discrtement qu'en tous les autres
dans les bornes qui leur sont propres, et ne point chercher  en
sortir, car, en voulant tendre leur pouvoir plus loin que les
matires religieuses, elles risquent de n'tre plus crues en aucune
matire. Elles doivent donc tracer avec soin le cercle dans lequel
elles prtendent arrter l'esprit humain, et au-del le laisser
entirement libre et l'abandonner  lui-mme.

Mahomet a fait descendre du ciel, et a plac dans le Coran,
non-seulement des doctrines religieuses, mais des maximes
politiques, des lois civiles et criminelles, des thories
scientifiques. L'vangile ne parle au contraire que des rapports
gnraux des hommes avec Dieu, et entre eux. Hors de l, il
n'enseigne rien et n'oblige  rien croire. Cela seul, entre mille
autres raisons, suffit pour montrer que la premire de ces deux
religions ne saurait dominer longtemps dans des temps de lumires et
de dmocratie, tandis que la seconde est destine  rgner dans ces
sicles comme dans tous les autres.

Si je continue plus avant cette mme recherche, je trouve que, pour
que les religions puissent, humainement parlant, se maintenir dans
les sicles dmocratiques, il ne faut pas seulement qu'elles se
renferment avec soin dans le cercle des matires religieuses. Leur
pouvoir dpend encore beaucoup de la nature des croyances qu'elles
professent, des formes extrieures qu'elles adoptent, et des
obligations qu'elles imposent.

Ce que j'ai dit prcdemment que l'galit porte les hommes  des
ides trs-gnrales et trs-vastes, doit principalement s'entendre
en matire de religion. Des hommes semblables et gaux conoivent
aisment la notion d'un Dieu unique, imposant  chacun d'eux les
mmes rgles et leur accordant le bonheur futur au mme prix. L'ide
de l'unit du genre humain les ramne sans cesse  l'ide de l'unit
du Crateur, tandis qu'au contraire des hommes trs-spars les uns
des autres et fort dissemblables en arrivent volontiers  faire
autant de divinits qu'il y a de peuples, de castes, de classes et
de familles, et  tracer mille chemins particuliers pour aller au
ciel.

L'on ne peut disconvenir que le christianisme lui-mme n'ait en
quelque faon subi cette influence qu'exerce l'tat social et
politique sur les croyances religieuses.

Au moment o la religion chrtienne a paru sur la terre, la
Providence, qui, sans doute, prparait le monde pour sa venue, avait
runi une grande partie de l'espce humaine, comme un immense
troupeau, sous le sceptre des Csars. Les hommes qui composaient
cette multitude diffraient beaucoup les uns des autres; mais ils
avaient cependant ce point commun qu'ils obissaient tous aux mmes
lois; et chacun d'eux tait si faible et si petit par rapport  la
grandeur du prince, qu'ils paraissaient tous gaux quand on venait 
les comparer  lui.

Il faut reconnatre que cet tat nouveau et particulier de
l'humanit dut disposer les hommes  recevoir les vrits gnrales
que le christianisme enseigne, et sert  expliquer la manire facile
et rapide avec laquelle il pntra alors dans l'esprit humain.

La contre-preuve se fit aprs la destruction de l'empire.

Le monde romain s'tant alors bris, pour ainsi dire, en mille
clats, chaque nation en revint  son individualit premire.
Bientt, dans l'intrieur de ces mmes nations, les rangs se
gradurent  l'infini; les races se marqurent; les castes
partagrent chaque nation en plusieurs peuples. Au milieu de cet
effort commun qui semblait porter les socits humaines  se
subdiviser elles-mmes en autant de fragments qu'il tait possible
de le concevoir, le christianisme ne perdit point de vue les
principales ides gnrales qu'il avait mises en lumire. Mais il
parut nanmoins se prter, autant qu'il tait en lui, aux tendances
nouvelles que le fractionnement de l'espce humaine faisait natre.
Les hommes continurent  n'adorer qu'un seul Dieu crateur et
conservateur de toutes choses; mais chaque peuple, chaque cit, et,
pour ainsi dire, chaque homme crut pouvoir obtenir quelque privilge
 part et se crer des protecteurs particuliers auprs du souverain
matre. Ne pouvant diviser la Divinit, l'on multiplia du moins et
l'on grandit outre mesure ses agents; l'hommage d aux anges et aux
saints devint pour la plupart des chrtiens un culte presque
idoltre, et l'on put craindre un moment que la religion chrtienne
ne rtrogradt vers les religions qu'elle avait vaincues.

Il me parat vident que plus les barrires qui sparaient les
nations dans le sein de l'humanit et les citoyens dans l'intrieur
de chaque peuple tendent  disparatre, plus l'esprit humain se
dirige, comme de lui-mme, vers l'ide d'un tre unique et tout
puissant, dispensant galement et de la mme manire les mmes lois
 chaque homme. C'est donc particulirement dans ces sicles de
dmocratie qu'il importe de ne pas laisser confondre l'hommage rendu
aux agents secondaires avec le culte qui n'est d qu'au Crateur.

Une autre vrit me parat fort claire: c'est que les religions
doivent moins se charger de pratiques extrieures dans les temps
dmocratiques que dans tous les autres.

J'ai fait voir,  propos de la mthode philosophique des Amricains,
que rien ne rvolte plus l'esprit humain dans les temps d'galit
que l'ide de se soumettre  des formes. Les hommes qui vivent dans
ces temps supportent impatiemment les figures; les symboles leur
paraissent des artifices purils dont on se sert pour voiler ou
parer  leurs yeux des vrits qu'il serait plus naturel de leur
montrer toutes nues et au grand jour; ils restent froids  l'aspect
des crmonies et ils sont naturellement ports  n'attacher qu'une
importance secondaire aux dtails du culte.

Ceux qui sont chargs de rgler la forme extrieure des religions
dans les sicles dmocratiques doivent bien faire attention  ces
instincts naturels de l'intelligence humaine pour ne point lutter
sans ncessit contre eux.

Je crois fermement  la ncessit des formes; je sais qu'elles fixent
l'esprit humain dans la contemplation des vrits abstraites, et,
l'aidant  les saisir fortement, les lui font embrasser avec ardeur.
Je n'imagine point qu'il soit possible de maintenir une religion sans
pratiques extrieures; mais, d'une autre part, je pense que, dans les
sicles o nous entrons, il serait particulirement dangereux de les
multiplier outre mesure; qu'il faut plutt les restreindre, et qu'on
ne doit en retenir que ce qui est absolument ncessaire pour la
perptuit du dogme lui-mme, qui est la substance des religions[1]
dont le culte n'est que la forme. Une religion qui deviendrait plus
minutieuse, plus inflexible et plus charge de petites observances
dans le mme temps que les hommes deviennent plus gaux, se verrait
bientt rduite  une troupe de zlateurs passionns au milieu d'une
multitude incrdule.

         [Note 1: Dans toutes les religions il y a des crmonies
         qui sont inhrentes  la substance mme de la croyance et
         auxquelles il faut bien se garder de rien changer. Cela se
         voit particulirement dans le catholicisme o souvent la
         forme et le fond sont si troitement unis qu'ils ne font
         qu'un.]

Je sais qu'on ne manquera pas de m'objecter que les religions ayant
toutes pour objet des vrits gnrales et ternelles, ne peuvent
ainsi se plier aux instincts mobiles de chaque sicle, sans perdre
aux yeux des hommes les caractres de la certitude; je rpondrai
encore ici qu'il faut distinguer trs-soigneusement les opinions
principales qui constituent une croyance et qui y forment ce que les
thologiens appellent des articles de foi, et les notions
accessoires qui s'y rattachent. Les religions sont obliges de tenir
toujours ferme dans les premires, quel que soit l'esprit
particulier du temps; mais elles doivent bien se garder de se lier
de la mme manire aux secondes, dans les sicles o tout change
sans cesse de place et o l'esprit, habitu au spectacle mouvant des
choses humaines, souffre  regret qu'on le fixe. L'immobilit dans
les choses extrieures et secondaires ne me parat une chance de
dure que quand la socit civile elle-mme est immobile; partout
ailleurs je suis port  croire que c'est un pril.

Nous verrons que, parmi toutes les passions que l'galit fait
natre ou favorise, il en est une qu'elle rend particulirement vive
et qu'elle dpose en mme temps dans le coeur de tous les hommes:
c'est l'amour du bien-tre. Le got du bien-tre forme comme le
trait saillant et indlbile des ges dmocratiques.

Il est permis de croire qu'une religion qui entreprendrait de
dtruire cette passion-mre, serait  la fin dtruite par elle; si
elle voulait arracher entirement les hommes  la contemplation des
biens de ce monde pour les livrer uniquement  la pense de ceux de
l'autre, on peut prvoir que les mes s'chapperaient enfin d'entre
ses mains, pour aller se plonger loin d'elle dans les seules
jouissances matrielles et prsentes.

La principale affaire des religions est de purifier, de rgler et de
restreindre le got trop ardent et trop exclusif du bien-tre que
ressentent les hommes dans les temps d'galit; mais je crois
qu'elles auraient tort d'essayer de le dompter entirement et de le
dtruire. Elles ne russiront point  dtourner les hommes de
l'amour des richesses; mais elles peuvent encore leur persuader de
ne s'enrichir que par des moyens honntes.

Ceci m'amne  une dernire considration qui comprend, en quelque
faon, toutes les autres.  mesure que les hommes deviennent plus
semblables et plus gaux, il importe davantage que les religions,
tout en se mettant soigneusement  l'cart du mouvement journalier
des affaires, ne heurtent point sans ncessit les ides
gnralement admises, et les intrts permanents qui rgnent dans la
masse; car l'opinion commune apparat de plus en plus comme la
premire et la plus irrsistible des puissances, et il n'y a pas en
dehors d'elles d'appui si fort qui permette de rsister longtemps 
ses coups. Cela n'est pas moins vrai chez un peuple dmocratique,
soumis  un despote, que dans une rpublique. Dans les sicles
d'galit, les rois font souvent obir, mais c'est toujours la
majorit qui fait croire; c'est donc  la majorit qu'il faut
complaire dans tout ce qui n'est pas contraire  la foi.

J'ai montr dans mon premier ouvrage comment les prtres amricains
s'cartaient des affaires publiques. Ceci est l'exemple le plus
clatant, mais non le seul exemple de leur retenue. En Amrique, la
religion est un monde  part o le prtre rgne, mais dont il a soin
de ne jamais sortir; dans ses limites, il conduit l'intelligence; au
dehors, il livre les hommes  eux-mmes et les abandonne 
l'indpendance et  l'instabilit qui sont propres  leur nature et
au temps. Je n'ai point vu de pays o le christianisme s'enveloppt
moins de formes, de pratiques et de figures qu'aux tats-Unis, et
prsentt des ides plus nettes, plus simples et plus gnrales 
l'esprit humain. Bien que les chrtiens d'Amrique soient diviss en
une multitude de sectes, ils aperoivent tous leur religion sous ce
mme jour. Ceci s'applique au catholicisme aussi bien qu'aux autres
croyances. Il n'y a pas de prtres catholiques qui montrent moins de
got pour les petites observances individuelles, les mthodes
extraordinaires et particulires de faire son salut, ni qui
s'attachent plus  l'esprit de la loi et moins  sa lettre que les
prtres catholiques des tats-Unis; nulle part on n'enseigne plus
clairement et l'on ne suit davantage cette doctrine de l'glise qui
dfend de rendre aux saints le culte qui n'est rserv qu' Dieu.
Cependant les catholiques d'Amrique sont trs-soumis et
trs-sincres.

Une autre remarque est applicable au clerg de toutes les
communions: les prtres amricains n'essayent point d'attirer et de
fixer tous les regards de l'homme vers la vie future; ils
abandonnent volontiers une partie de son coeur aux soins du prsent;
ils semblent considrer les biens du monde comme des objets
importants, quoique secondaires; s'ils ne s'associent pas eux-mmes
 l'industrie, ils s'intressent du moins  ses progrs et y
applaudissent, et tout en montrant sans cesse au fidle l'autre
monde comme le grand objet de ses craintes et de ses esprances, ils
ne lui dfendent point de rechercher honntement le bien-tre dans
celui-ci. Loin de faire voir comment ces deux choses sont divises
et contraires, ils s'attachent plutt  trouver par quel endroit
elles se touchent et se lient.

Tous les prtres amricains connaissent l'empire intellectuel que la
majorit exerce, et le respectent. Ils ne soutiennent jamais contre
elle que des luttes ncessaires. Ils ne se mlent point aux
querelles des partis, mais ils adoptent volontiers les opinions
gnrales de leur pays et de leur temps, et ils se laissent aller
sans rsistance dans le courant de sentiments et d'ides qui
entranent autour d'eux toutes choses. Ils s'efforcent de corriger
leurs contemporains, mais ils ne s'en sparent point. L'opinion
publique ne leur est donc jamais ennemie; elle les soutient plutt
et les protge, et leurs croyances rgnent  la fois et par les
forces qui lui sont propres et par celles de la majorit qu'ils
empruntent.

C'est ainsi qu'en respectant tous les instincts dmocratiques qui ne
lui sont pas contraires et en s'aidant de plusieurs d'entre eux, la
religion parvient  lutter avec avantage contre l'esprit
d'indpendance individuelle, qui est le plus dangereux de tous pour
elle.




CHAPITRE VI.

    Des progrs du catholicisme aux tats-Unis.


L'Amrique est la contre la plus dmocratique de la terre, et c'est
en mme temps le pays o, suivant des rapports dignes de foi, la
religion catholique fait le plus de progrs. Cela surprend au
premier abord.

Il faut bien distinguer deux choses: l'galit dispose les hommes 
vouloir juger par eux-mmes; mais d'un autre ct, elle leur donne
le got et l'ide d'un pouvoir social unique, simple, et le mme
pour tous. Les hommes qui vivent dans les sicles dmocratiques sont
donc fort enclins  se soustraire  toute autorit religieuse. Mais
s'ils consentent  se soumettre  une autorit semblable, ils
veulent du moins qu'elle soit une et uniforme; des pouvoirs
religieux qui n'aboutissent pas tous  un mme centre, choquent
naturellement leur intelligence, et ils conoivent presque aussi
aisment qu'il n'y ait pas de religion que plusieurs.

On voit de nos jours, plus qu'aux poques antrieures, des
catholiques qui deviennent incrdules et des protestants qui se font
catholiques. Si l'on considre le catholicisme intrieurement, il
semble perdre; si on regarde hors de lui, il gagne. Cela s'explique.

Les hommes de nos jours sont naturellement peu disposs  croire;
mais, ds qu'ils ont une religion, ils rencontrent aussitt en
eux-mmes un instinct cach qui les pousse  leur insu vers le
catholicisme. Plusieurs des doctrines et des usages de l'glise
romaine les tonnent: mais ils prouvent une admiration secrte pour
son gouvernement, et sa grande unit les attire.

Si le catholicisme parvenait enfin  se soustraire aux haines
politiques qu'il a fait natre, je ne doute presque point que ce
mme esprit du sicle, qui lui semble si contraire, ne lui devnt
trs-favorable, et qu'il ne ft tout  coup de grandes conqutes.

C'est une des faiblesses les plus familires  l'intelligence
humaine, de vouloir concilier des principes contraires et d'acheter
la paix aux dpens de la logique. Il y a donc toujours eu et il y
aura toujours des hommes qui, aprs avoir soumis  une autorit
quelques unes de leurs croyances religieuses, voudront lui en
soustraire plusieurs autres, et laisseront flotter leur esprit au
hasard entre l'obissance et la libert. Mais je suis port  croire
que le nombre de ceux-l sera moins grand dans les sicles
dmocratiques que dans les autres sicles, et que nos neveux
tendront de plus en plus  ne se diviser qu'en deux parts, les uns
sortant entirement du christianisme, et les autres entrant dans le
sein de l'glise romaine.




CHAPITRE VII.

    Ce qui fait pencher l'esprit des peuples dmocratiques vers le
    panthisme.


Je montrerai plus tard comment le got prdominant des peuples
dmocratiques pour les ides trs-gnrales se retrouve dans la
politique; mais je veux indiquer, ds  prsent, son principal effet
en philosophie.

On ne saurait nier que le panthisme n'ait fait de grands progrs de
nos jours. Les crits d'une portion de l'Europe en portent
visiblement l'empreinte. Les Allemands l'introduisent dans la
philosophie, et les Franais dans la littrature. Parmi les ouvrages
d'imagination qui se publient en France, la plupart renferment
quelques opinions ou quelques peintures empruntes aux doctrines
panthistiques, ou laissent apercevoir chez leurs auteurs une sorte
de tendance vers ces doctrines. Ceci ne me parat pas venir
seulement d'un accident, mais tenir  une cause durable.

 mesure que, les conditions devenant plus gales, chaque homme en
particulier devient plus semblable  tous les autres, plus faible et
plus petit, on s'habitue  ne plus envisager les citoyens pour ne
considrer que le peuple; on oublie les individus pour ne songer
qu' l'espce.

Dans ces temps, l'esprit humain aime  embrasser  la fois une foule
d'objets divers; il aspire sans cesse  pouvoir rattacher une
multitude de consquences  une seule cause.

L'ide de l'unit l'obsde, il la cherche de tous cts, et, quand
il croit l'avoir trouve, il s'tend volontiers dans son sein et s'y
repose. Non seulement il en vient  ne dcouvrir dans le monde
qu'une cration et un crateur; cette premire division des choses
le gne encore, et il cherche volontiers  grandir et  simplifier
sa pense en renfermant Dieu et l'univers dans un seul tout. Si je
rencontre un systme philosophique suivant lequel les choses
matrielles et immatrielles, visibles et invisibles, que renferme
le monde, ne sont plus considres que comme les parties diverses
d'un tre immense qui seul reste ternel au milieu du changement
continuel et de la transformation incessante de tout ce qui le
compose, je n'aurai pas de peine  conclure qu'un pareil systme,
quoiqu'il dtruise l'individualit humaine, ou plutt parce qu'il la
dtruit, aura des charmes secrets pour les hommes qui vivent dans
les dmocraties; toutes leurs habitudes intellectuelles les
prparent  le concevoir et les mettent sur la voie de l'adopter. Il
attire naturellement leur imagination et la fixe; il nourrit
l'orgueil de leur esprit et flatte sa paresse.

Parmi les diffrents systmes  l'aide desquels la philosophie
cherche  expliquer l'univers, le panthisme me parat l'un des plus
propres  sduire l'esprit humain dans les sicles dmocratiques;
c'est contre lui que tous ceux qui restent pris de la vritable
grandeur de l'homme, doivent se runir et combattre.




CHAPITRE VIII.

    Comment l'galit suggre aux Amricains l'ide de la
    perfectibilit indfinie de l'homme.


L'galit suggre  l'esprit humain plusieurs ides qui ne lui
seraient pas venues sans elle, et elle modifie presque toutes celles
qu'il avait dj. Je prends pour exemple l'ide de la perfectibilit
humaine, parce qu'elle est une des principales que puisse concevoir
l'intelligence, et qu'elle constitue  elle seule une grande thorie
philosophique dont les consquences se font voir  chaque instant
dans la pratique des affaires.

Bien que l'homme ressemble sur plusieurs points aux animaux, un trait
n'est particulier qu' lui seul: il se perfectionne, et eux ne se
perfectionnent point. L'espce humaine n'a pu manquer de dcouvrir ds
l'origine cette diffrence. L'ide de la perfectibilit est donc aussi
ancienne que le monde; l'galit ne l'a point fait natre, mais elle
lui donne un caractre nouveau.

Quand les citoyens sont classs suivant le rang, la profession, la
naissance, et que tous sont contraints de suivre la voie  l'entre
de laquelle le hasard les a placs, chacun croit apercevoir prs de
soi les dernires bornes de la puissance humaine, et nul ne cherche
plus  lutter contre une destine invitable. Ce n'est pas que les
peuples aristocratiques refusent absolument  l'homme la facult de
se perfectionner; ils ne la jugent point indfinie; ils conoivent
l'amlioration, non le changement; ils imaginent la condition des
socits  venir meilleure, mais non point autre, et, tout en
admettant que l'humanit a fait de grands progrs et qu'elle peut en
faire quelques uns encore, ils la renferment d'avance dans de
certaines limites infranchissables.

Ils ne croient donc point tre parvenus au souverain bien et  la
vrit absolue (quel homme ou quel peuple a t assez insens pour
l'imaginer jamais?), mais ils aiment  se persuader qu'ils ont
atteint  peu prs le degr de grandeur et de savoir que comporte
notre nature imparfaite; et, comme rien ne remue autour d'eux, ils
se figurent volontiers que tout est  sa place. C'est alors que le
lgislateur prtend promulguer des lois ternelles, que les peuples
et les rois ne veulent lever que des monuments sculaires, et que
la gnration prsente se charge d'pargner aux gnrations futures
le soin de rgler leurs destines.

 mesure que les castes disparaissent, que les classes se
rapprochent, que, les hommes se mlant tumultueusement, les usages,
les coutumes, les lois varient, qu'il survient des faits nouveaux,
que des vrits nouvelles sont mises en lumire, que d'anciennes
opinions disparaissent, et que d'autres prennent leur place, l'image
d'une perfection idale et toujours fugitive se prsente  l'esprit
humain.

De continuels changements se passent alors  chaque instant sous les
yeux de chaque homme. Les uns empirent sa position, et il ne
comprend que trop bien qu'un peuple, ou qu'un individu, quelque
clair qu'il soit, n'est point infaillible. Les autres amliorent
son sort, et il en conclut que l'homme en gnral est dou de la
facult indfinie de perfectionner. Ses revers lui font voir que
nul ne peut se flatter d'avoir dcouvert le bien absolu; ses succs
l'enflamment  le poursuivre sans relche. Ainsi, toujours
cherchant, tombant, se redressant, souvent du, jamais dcourag,
il tend incessamment vers cette grandeur immense qu'il entrevoit
confusment au bout de la longue carrire que l'humanit doit encore
parcourir.

On ne saurait croire combien de faits dcoulent naturellement de
cette thorie philosophique suivant laquelle l'homme est
indfiniment perfectible, et l'influence prodigieuse qu'elle exerce
sur ceux mme qui, ne s'tant jamais occups que d'agir et non de
penser, semblent y conformer leurs actions sans la connatre.

Je rencontre un matelot amricain, et je lui demande pourquoi les
vaisseaux de son pays sont construits de manire  durer peu, et il
me rpond sans hsiter que l'art de la navigation fait chaque jour
des progrs si rapides, que le plus beau navire deviendrait bientt
presque inutile s'il prolongeait son existence au-del de quelques
annes.

Dans ces mots prononcs au hasard par un homme grossier et  propos
d'un fait particulier, j'aperois l'ide gnrale et systmatique
suivant laquelle un grand peuple conduit toutes choses.

Les nations aristocratiques sont naturellement portes  trop
resserrer les limites de la perfectibilit humaine, et les nations
dmocratiques les tendent quelquefois outre mesure.




CHAPITRE IX.

    Comment l'exemple des Amricains ne prouve point qu'un peuple
    dmocratique ne saurait avoir de l'aptitude et du got pour les
    sciences, la littrature et les arts.


Il faut reconnatre que, parmi les peuples civiliss de nos jours,
il en est peu chez qui les hautes sciences aient fait moins de
progrs qu'aux tats-Unis, et qui aient fourni moins de grands
artistes, de potes illustres et de clbres crivains.

Plusieurs Europens, frapps de ce spectacle, l'ont considr comme
un rsultat naturel et invitable de l'galit, et ils ont pens
que, si l'tat social et les institutions dmocratiques venaient une
fois  prvaloir sur toute la terre, l'esprit humain verrait
s'obscurcir peu  peu les lumires qui l'clairent et que les
hommes retomberaient dans les tnbres.

Ceux qui raisonnent ainsi confondent, je pense, plusieurs ides
qu'il serait important de diviser et d'examiner  part. Ils mlent
sans le vouloir ce qui est dmocratique avec ce qui n'est
qu'amricain.

La religion que professaient les premiers migrants, et qu'ils ont
lgue  leurs descendants, simple dans son culte, austre et
presque sauvage dans ses principes, ennemie des signes extrieurs et
de la pompe des crmonies, est naturellement peu favorable aux
beaux-arts, et ne permet qu' regret les plaisirs littraires.

Les Amricains sont un peuple trs-ancien et trs-clair, qui a
rencontr un pays nouveau et immense dans lequel il peut s'tendre 
volont, et qu'il fconde sans peine. Cela est sans exemple dans le
monde. En Amrique, chacun trouve donc des facilits, inconnues
ailleurs, pour faire sa fortune ou pour l'accrotre. La cupidit y
est toujours en haleine, et l'esprit humain, distrait  tout moment
des plaisirs de l'imagination et des travaux de l'intelligence, n'y
est entran qu' la poursuite de la richesse. Non seulement on voit
aux tats-Unis, comme dans tous les autres pays, des classes
industrielles et commerantes, mais, ce qui ne s'tait jamais
rencontr, tous les hommes s'y occupent  la fois d'industrie et de
commerce.

Je suis cependant convaincu que si les Amricains avaient t seuls
dans l'univers, avec les liberts et les lumires acquises par leurs
pres, et les passions qui leur taient propres, ils n'eussent point
tard  dcouvrir qu'on ne saurait faire longtemps des progrs dans
la pratique des sciences sans cultiver la thorie; que tous les arts
se perfectionnent les uns par les autres, et, quelque absorbs
qu'ils eussent pu tre dans la poursuite de l'objet principal de
leurs dsirs, ils auraient bientt reconnu qu'il fallait, de temps
en temps, s'en dtourner pour mieux l'atteindre.

Le got des plaisirs de l'esprit est d'ailleurs si naturel au coeur
de l'homme civilis que, chez les nations polies, qui sont le moins
disposes  s'y livrer, il se trouve toujours un certain nombre de
citoyens qui le conoivent. Ce besoin intellectuel, une fois senti,
aurait t bientt satisfait.

Mais en mme temps que les Amricains taient naturellement ports 
ne demander  la science que ses applications particulires aux
arts, que les moyens de rendre la vie aise; la docte et littraire
Europe se chargeait de remonter aux sources gnrales de la vrit,
et perfectionnait en mme temps tout ce qui peut concourir aux
plaisirs comme tout ce qui doit servir aux besoins de l'homme.

En tte des nations claires de l'ancien monde, les habitants des
tats-Unis en distinguaient particulirement une  laquelle les
unissaient troitement une origine commune et des habitudes
analogues. Ils trouvaient chez ce peuple des savants clbres,
d'habiles artistes, de grands crivains, et ils pouvaient recueillir
les trsors de l'intelligence, sans avoir besoin de travailler  les
amasser.

Je ne puis consentir  sparer l'Amrique de l'Europe, malgr
l'Ocan qui les divise. Je considre le peuple des tats-Unis comme
la portion du peuple anglais charge d'exploiter les forts du
Nouveau-Monde; tandis que le reste de la nation, pourvue de plus de
loisirs et moins proccupe des soins matriels de la vie, peut se
livrer  la pense et dvelopper en tous sens l'esprit humain.

La situation des Amricains est donc entirement exceptionnelle, et
il est  croire qu'aucun peuple dmocratique n'y sera jamais plac.
Leur origine toute puritaine, leurs habitudes uniquement
commerciales, le pays mme qu'ils habitent et qui semble dtourner
leur intelligence de l'tude des sciences, des lettres et des arts;
le voisinage de l'Europe qui leur permet de ne point les tudier
sans retomber dans la barbarie; mille causes particulires dont je
n'ai pu faire connatre que les principales, ont d concentrer
d'une manire singulire l'esprit amricain dans le soin des choses
purement matrielles. Les passions, les besoins, l'ducation, les
circonstances, tout semble, en effet, concourir pour pencher
l'habitant des tats-Unis vers la terre. La religion seule lui fait,
de temps en temps, lever des regards passagers et distraits vers le
ciel.

Cessons donc de voir toutes les nations dmocratiques sous la figure
du peuple amricain, et tchons de les envisager enfin sous leurs
propres traits.

On peut concevoir un peuple dans le sein duquel il n'y aurait ni
castes, ni hirarchie, ni classes; o la loi, ne reconnaissant point
de privilges, partagerait galement les hritages, et qui, en mme
temps, serait priv de lumires et de libert. Ceci n'est pas une
vaine hypothse: un despote peut trouver son intrt  rendre ses
sujets gaux, et  les laisser ignorants, afin de les tenir plus
aisment esclaves.

Non seulement un peuple dmocratique de cette espce ne montrera
point d'aptitude ni de got pour les sciences, la littrature et les
arts; mais il est  croire qu'il ne lui arrivera jamais d'en
montrer.

La loi des successions se chargerait elle-mme  chaque gnration
de dtruire les fortunes, et personne n'en crerait de nouvelles.
Le pauvre, priv de lumires et de libert, ne concevrait mme pas
l'ide de s'lever vers la richesse, et le riche se laisserait
entraner vers la pauvret sans savoir se dfendre. Il s'tablirait
bientt entre ces deux citoyens une complte et invincible galit.
Personne n'aurait alors ni le temps, ni le got de se livrer aux
travaux et aux plaisirs de l'intelligence. Mais tous demeureraient
engourdis dans une mme ignorance et dans une gale servitude.

Quand je viens  imaginer une socit dmocratique de cette espce,
je crois aussitt me sentir dans un de ces lieux bas, obscurs et
touffs, o les lumires, apportes du dehors, ne tardent point 
plir et  s'teindre. Il me semble qu'une pesanteur subite
m'accable, et que je me trane au milieu des tnbres qui
m'environnent pour trouver l'issue qui doit me ramener  l'air et au
grand jour. Mais tout ceci ne saurait s'appliquer  des hommes dj
clairs qui, aprs avoir dtruit parmi eux les droits particuliers
et hrditaires qui fixaient  perptuit les biens dans les mains
de certains individus ou de certains corps, restent libres.

Quand les hommes, qui vivent au sein d'une socit dmocratique,
sont clairs, ils dcouvrent sans peine que rien ne les borne ni ne
les fixe et ne les force de se contenter de leur fortune prsente.

Ils conoivent donc tous l'ide de l'accrotre, et, s'ils sont
libres, ils essaient tous de le faire, mais tous n'y russissent pas
de la mme manire. La lgislature n'accorde plus, il est vrai, de
privilges, mais la nature en donne. L'ingalit naturelle tant
trs-grande, les fortunes deviennent ingales du moment o chacun
fait usage de toutes ses facults pour s'enrichir.

La loi des successions s'oppose encore  ce qu'il se fonde des
familles riches, mais elle n'empche plus qu'il n'y ait des riches.
Elle ramne sans cesse les citoyens vers un commun niveau auquel ils
chappent sans cesse; ils deviennent plus ingaux en biens  mesure
que leurs lumires sont plus tendues et leur libert plus grande.

Il s'est lev de nos jours une secte clbre par son gnie et ses
extravagances, qui prtendait concentrer tous les biens dans les
mains d'un pouvoir central, et charger celui-l de les distribuer
ensuite, suivant le mrite,  tous les particuliers. On se ft
soustrait, de cette manire,  la complte et ternelle galit qui
semble menacer les socits dmocratiques.

Il y a un autre remde plus simple et moins dangereux, c'est de
n'accorder  personne de privilge, de donner  tous d'gales
lumires et une gale indpendance, et de laisser  chacun le soin
de marquer lui-mme sa place. L'ingalit naturelle se fera bientt
jour et la richesse passera d'elle-mme du ct des plus habiles.

Les socits dmocratiques et libres renfermeront donc toujours dans
leur sein une multitude de gens opulents ou aiss. Ces riches ne
seront point lis aussi troitement entre eux que les membres de
l'ancienne classe aristocratique; ils auront des instincts
diffrents et ne possderont presque jamais un loisir aussi assur
et aussi complet; mais ils seront infiniment plus nombreux que ne
pouvaient l'tre ceux qui composaient cette classe. Ces hommes ne
seront point troitement renferms dans les proccupations de la vie
matrielle, et ils pourront, bien qu' des degrs divers, se livrer
aux travaux et aux plaisirs de l'intelligence: ils s'y livreront
donc; car, s'il est vrai que l'esprit humain penche par un bout vers
le born, le matriel et l'utile, de l'autre, il s'lve
naturellement vers l'infini, l'immatriel et le beau. Les besoins
physiques l'attachent  la terre, mais, ds qu'on ne le retient
plus, il se redresse de lui-mme.

Non seulement le nombre de ceux qui peuvent s'intresser aux oeuvres
de l'esprit sera plus grand, mais le got des jouissances
intellectuelles descendra, de proche en proche, jusqu' ceux mmes
qui, dans les socits aristocratiques, ne semblent avoir ni le
temps ni la capacit de s'y livrer.

Quand il n'y a plus de richesses hrditaires, de privilges de
classes et de prrogatives de naissance, et que chacun ne tire plus
sa force que de lui-mme, il devient visible que ce qui fait la
principale diffrence entre la fortune des hommes, c'est
l'intelligence. Tout ce qui sert  fortifier,  tendre,  orner
l'intelligence, acquiert aussitt un grand prix.

L'utilit du savoir se dcouvre avec une clart toute particulire
aux yeux mme de la foule. Ceux qui ne gotent point ses charmes
prisent ses effets, et font quelques efforts pour l'atteindre.

Dans les sicles dmocratiques, clairs et libres, les hommes n'ont
rien qui les spare ni qui les retienne  leur place; ils s'lvent
ou s'abaissent avec une rapidit singulire. Toutes les classes se
voient sans cesse parce qu'elles sont fort proches. Elles se
communiquent et se mlent tous les jours, s'imitent et s'envient;
cela suggre au peuple une foule d'ides, de notions, de dsirs
qu'il n'aurait point eus si les rangs avaient t fixes et la
socit immobile. Chez ces nations le serviteur ne se considre
jamais comme entirement tranger aux plaisirs et aux travaux du
matre, le pauvre  ceux du riche; l'homme des champs s'efforce de
ressembler  celui des villes, et les provinces  la mtropole.

Ainsi, personne ne se laisse aisment rduire aux seuls soins
matriels de la vie, et le plus humble artisan y jette, de temps 
autre, quelques regards avides et furtifs dans le monde suprieur de
l'intelligence. On ne lit point dans le mme esprit et de la mme
manire que chez les peuples aristocratiques; mais le cercle des
lecteurs s'tend sans cesse et finit par renfermer tous les
citoyens.

Du moment o la foule commence  s'intresser aux travaux de
l'esprit, il se dcouvre qu'un grand moyen d'acqurir de la gloire,
de la puissance, ou des richesses, c'est d'exceller dans
quelques-uns d'entre eux. L'inquite ambition que l'galit fait
natre se tourne aussitt de ce ct comme de tous les autres. Le
nombre de ceux qui cultivent les sciences, les lettres et les arts,
devient immense. Une activit prodigieuse se rvle dans le monde de
l'intelligence; chacun cherche  s'y ouvrir un chemin, et s'efforce
d'attirer l'oeil du public  sa suite. Il s'y passe quelque chose
d'analogue  ce qui arrive aux tats-Unis dans la socit politique;
les oeuvres y sont souvent imparfaites, mais elles sont
innombrables; et, bien que les rsultats des efforts individuels
soient ordinairement trs-petits, le rsultat gnral est toujours
trs-grand.

Il n'est donc pas vrai de dire que les hommes qui vivent dans les
sicles dmocratiques soient naturellement indiffrents pour les
sciences, les lettres et les arts; seulement il faut reconnatre
qu'ils les cultivent  leur manire, et qu'ils apportent, de ce
ct, les qualits et les dfauts qui leur sont propres.




CHAPITRE X.

    Pourquoi les Amricains s'attachent plutt  la pratique des
    sciences qu' la thorie.


Si l'tat social et les institutions dmocratiques n'arrtent point
l'essor de l'esprit humain, il est du moins incontestable qu'ils le
dirigent d'un ct plutt que d'un autre. Leurs efforts, ainsi
limits, sont encore trs-grands, et l'on me pardonnera, j'espre,
de m'arrter un moment pour les contempler.

Nous avons fait, quand il s'est agi de la mthode philosophique des
Amricains, plusieurs remarques dont il faut profiter ici.

L'galit dveloppe dans chaque homme le dsir de juger tout par
lui-mme; elle lui donne, en toutes choses, le got du tangible et
du rel, le mpris des traditions et des formes. Ces instincts
gnraux se font principalement voir dans l'objet particulier de ce
chapitre.

Ceux qui cultivent les sciences chez les peuples dmocratiques
craignent toujours de se perdre dans les utopies. Ils se dfient des
systmes, ils aiment  se tenir trs-prs des faits et  les tudier
par eux-mmes; comme ils ne s'en laissent point imposer facilement
par le nom d'aucun de leurs semblables, ils ne sont jamais disposs
 jurer sur la parole du matre; mais, au contraire, on les voit
sans cesse occups  chercher le ct faible de sa doctrine. Les
traditions scientifiques ont sur eux peu d'empire; ils ne s'arrtent
jamais longtemps dans les subtilits d'une cole et se paient
malaisment de grands mots; ils pntrent, autant qu'ils le peuvent,
jusqu'aux parties principales du sujet qui les occupe, et ils aiment
 les exposer en langue vulgaire. Les sciences ont alors une allure
plus libre et plus sre, mais moins haute.

L'esprit peut, ce me semble, diviser la science en trois parts.

La premire contient les principes les plus thoriques, les notions
les plus abstraites, celles dont l'application n'est point connue ou
est fort loigne.

La seconde se compose des vrits gnrales qui, tenant encore  la
thorie pure, mnent cependant par un chemin direct et court  la
pratique.

Les procds d'application et les moyens d'excution remplissent la
troisime.

Chacune de ces diffrentes portions de la science peut tre cultive
 part, bien que la raison et l'exprience fassent connatre
qu'aucune d'elles ne saurait prosprer longtemps, quand on la spare
absolument des deux autres.

En Amrique la partie purement pratique des sciences est
admirablement cultive, et l'on s'y occupe avec soin de la portion
thorique immdiatement ncessaire  l'application; les Amricains
font voir de ce ct un esprit toujours net, libre, original et
fcond; mais il n'y a presque personne, aux tats-Unis, qui se livre
 la portion essentiellement thorique et abstraite des
connaissances humaines. Les Amricains montrent en ceci l'excs
d'une tendance qui se retrouvera, je pense, quoiqu' un degr
moindre, chez tous les peuples dmocratiques.

Rien n'est plus ncessaire  la culture des hautes sciences, ou de
la portion leve des sciences que la mditation, et il n'y a rien
de moins propre  la mditation que l'intrieur d'une socit
dmocratique. On n'y rencontre pas, comme chez les peuples
aristocratiques, une classe nombreuse qui se tient dans le repos
parce qu'elle se trouve bien; et une autre qui ne remue point parce
qu'elle dsespre d'tre mieux. Chacun s'agite; les uns veulent
atteindre le pouvoir, les autres s'emparer de la richesse. Au milieu
de ce tumulte universel, de ce choc rpt des intrts contraires,
de cette marche continuelle des hommes vers la fortune, o trouver
le calme ncessaire aux profondes combinaisons de l'intelligence?
comment arrter sa pense sur un seul point quand autour de soi tout
remue, et qu'on est soi-mme entran et ballott chaque jour dans
le courant imptueux qui roule toutes choses?

Il faut bien discerner l'espce d'agitation permanente qui rgne au
sein d'une dmocratie tranquille et dj constitue, des mouvements
tumultueux et rvolutionnaires qui accompagnent presque toujours la
naissance et le dveloppement d'une socit dmocratique.

Lorsqu'une violente rvolution a lieu chez un peuple trs-civilis,
elle ne saurait manquer de donner une impulsion soudaine aux
sentiments et aux ides.

Ceci est vrai surtout des rvolutions dmocratiques, qui, remuant 
la fois toutes les classes dont un peuple se compose, font natre en
mme temps d'immenses ambitions dans le coeur de chaque citoyen.

Si les Franais ont fait tout  coup de si admirables progrs dans
les sciences exactes, au moment mme o ils achevaient de dtruire
les restes de l'ancienne socit fodale, il faut attribuer cette
fcondit soudaine, non pas  la dmocratie, mais  la rvolution
sans exemple qui accompagnait ses dveloppements. Ce qui survint
alors tait un fait particulier; il serait imprudent d'y voir
l'indice d'une loi gnrale.

Les grandes rvolutions ne sont pas plus communes chez les peuples
dmocratiques que chez les autres peuples; je suis mme port 
croire qu'elles le sont moins. Mais il rgne dans le sein de ces
nations un petit mouvement incommode, une sorte de roulement
incessant des hommes les uns sur les autres, qui trouble et distrait
l'esprit sans l'animer ni l'lever.

Non seulement les hommes qui vivent dans les socits dmocratiques
se livrent difficilement  la mditation, mais ils ont naturellement
peu d'estime pour elle. L'tat social et les institutions
dmocratiques portent la plupart des hommes  agir constamment; or,
les habitudes d'esprit qui conviennent  l'action ne conviennent pas
toujours  la pense. L'homme qui agit en est rduit  se contenter
souvent d' peu prs parce qu'il n'arriverait jamais au bout de son
dessein, s'il voulait perfectionner chaque dtail. Il lui faut
s'appuyer sans cesse sur des ides qu'il n'a pas eu le loisir
d'approfondir, car c'est bien plus l'opportunit de l'ide dont il
se sert que sa rigoureuse justesse qui l'aide; et,  tout prendre,
il y a moins de risque pour lui  faire usage de quelques principes
faux, qu' consumer son temps  tablir la vrit de tous ses
principes. Ce n'est point par de longues et savantes dmonstrations
que se mne le monde. La vue rapide d'un fait particulier, l'tude
journalire des passions changeantes de la foule, le hasard du
moment et l'habilet  s'en saisir, y dcident de toutes les
affaires.

Dans les sicles o presque tout le monde agit, on est donc
gnralement port  attacher un prix excessif aux lans rapides et
aux conceptions superficielles de l'intelligence, et, au contraire,
 dprcier outre mesure son travail profond et lent.

Cette opinion publique influe sur le jugement des hommes qui
cultivent les sciences, elle leur persuade qu'ils peuvent y russir
sans mditation, ou les carte de celles qui en exigent.

Il y a plusieurs manires d'tudier les sciences. On rencontre chez
une foule d'hommes un got goste, mercantile et industriel pour
les dcouvertes de l'esprit qu'il ne faut pas confondre avec la
passion dsintresse qui s'allume dans le coeur d'un petit nombre;
il y a un dsir d'utiliser les connaissances et un pur dsir de
connatre. Je ne doute point qu'il ne naisse, de loin en loin, chez
quelques uns, un amour ardent et inpuisable de la vrit, qui se
nourrit de lui-mme et jouit incessamment sans pouvoir jamais se
satisfaire. C'est cet amour ardent, orgueilleux et dsintress du
vrai qui conduit les hommes jusqu'aux sources abstraites de la
vrit pour y puiser les ides mres.

Si Pascal n'et envisag que quelque grand profit, ou si mme il
n'et t mu que par le seul dsir de la gloire, je ne saurais
croire qu'il et jamais pu rassembler, comme il l'a fait, toutes les
puissances de son intelligence pour mieux dcouvrir les secrets les
plus cachs du Crateur. Quand je le vois arracher, en quelque
faon, son me du milieu des soins de la vie, afin de l'attacher
tout entire  cette recherche, et, brisant prmaturment les liens
qui la retiennent au corps, mourir de vieillesse avant quarante ans,
je m'arrte interdit, et je comprends que ce n'est point une cause
ordinaire qui peut produire de si extraordinaires efforts.

L'avenir prouvera si ces passions, si rares et si fcondes, naissent
et se dveloppent aussi aisment au milieu des socits
dmocratiques qu'au sein des aristocraties. Quant  moi, j'avoue que
j'ai peine  le croire.

Dans les socits aristocratiques, la classe qui dirige l'opinion et
mne les affaires, tant place d'une manire permanente et
hrditaire au-dessus de la foule, conoit naturellement une ide
superbe d'elle-mme et de l'homme. Elle imagine volontiers pour lui
des jouissances glorieuses, et fixe des buts magnifiques  ses
dsirs. Les aristocraties font souvent des actions fort tyranniques
et fort inhumaines, mais elles conoivent rarement des penses
basses, et elles montrent un certain ddain orgueilleux pour les
petits plaisirs, alors mme qu'elles s'y livrent; cela y monte
toutes les mes sur un ton fort haut. Dans les temps aristocratiques
on se fait gnralement des ides trs-vastes de la dignit, de la
puissance, de la grandeur de l'homme. Ces opinions influent sur ceux
qui cultivent les sciences comme sur tous les autres; elles
facilitent l'lan naturel de l'esprit vers les plus hautes rgions
de la pense, et la disposent naturellement  concevoir l'amour
sublime et presque divin de la vrit.

Les savants de ces temps sont donc entrans vers la thorie, et il
leur arrive mme souvent de concevoir un mpris inconsidr pour la
pratique. Archimde, dit Plutarque, a eu le coeur si haut qu'il ne
daigna jamais laisser par crit aucune oeuvre de la manire de
dresser toutes ces machines de guerre, et rputant toute cette
science d'inventer et composer machines et gnralement tout art qui
rapporte quelque utilit  le mettre en pratique, vil, bas et
mercenaire, il employa son esprit et son tude  crire seulement
choses dont la beaut et la subtilit ne ft aucunement mle avec
ncessit. Voil la vise aristocratique des sciences.

Elle ne saurait tre la mme chez les nations dmocratiques.

La plupart des hommes qui composent ces nations sont fort avides de
jouissances matrielles et prsentes; comme ils sont toujours
mcontents de la position qu'ils occupent, et toujours libres de la
quitter, ils ne songent qu'aux moyens de changer leur fortune ou de
l'accrotre. Pour des esprits ainsi disposs, toute mthode nouvelle
qui mne par un chemin plus court  la richesse, toute machine qui
abrge le travail, tout instrument qui diminue les frais de la
production, toute dcouverte qui facilite les plaisirs et les
augmente, semble le plus magnifique effort de l'intelligence humaine.
C'est principalement par ce ct que les peuples dmocratiques
s'attachent aux sciences, les comprennent et les honorent. Dans les
sicles aristocratiques on demande particulirement aux sciences les
jouissances de l'esprit; dans les dmocraties, celles du corps.

Comptez que plus une nation est dmocratique, claire et libre,
plus le nombre de ces apprciateurs intresss du gnie
scientifique ira s'accroissant, et plus les dcouvertes
immdiatement applicables  l'industrie, donneront de profit, de
gloire, et mme de puissance  leurs auteurs; car, dans les
dmocraties, la classe qui travaille prend part aux affaires
publiques, et ceux qui la servent ont  attendre d'elle des honneurs
aussi bien que de l'argent.

On peut aisment concevoir que dans une socit organise de cette
manire, l'esprit humain soit insensiblement conduit  ngliger la
thorie, et qu'il doit au contraire, se sentir pouss avec une
nergie sans pareille vers l'application, ou tout au moins vers
cette portion de la thorie qui est ncessaire  ceux qui
appliquent.

En vain, un penchant instinctif l'lve-t-il vers les plus hautes
sphres de l'intelligence, l'intrt le ramne vers les moyennes.
C'est l qu'il dploie sa force et son inquite activit, et enfante
des merveilles. Ces mmes Amricains, qui n'ont pas dcouvert une
seule des lois gnrales de la mcanique, ont introduit dans la
navigation une machine nouvelle qui change la face du monde.

Certes, je suis loin de prtendre que les peuples dmocratiques de nos
jours soient destins  voir teindre les lumires transcendantes de
l'esprit humain, ni mme qu'il ne doive pas s'en allumer de nouvelles
dans leur sein.  l'ge du monde o nous sommes, et parmi tant de
nations lettres, que tourmente incessamment l'ardeur de l'industrie,
les liens qui unissent entre elles les diffrentes parties de la
science ne peuvent manquer de frapper les regards; et le got mme de
la pratique s'il est clair, doit porter les hommes  ne point
ngliger la thorie. Au milieu de tant d'essais d'applications, de
tant d'expriences chaque jour rptes, il est comme impossible que,
souvent, des lois trs-gnrales ne viennent pas  apparatre; de telle
sorte que les grandes dcouvertes seraient frquentes, bien que les
grands inventeurs fussent rares.

Je crois d'ailleurs aux hautes vocations scientifiques. Si la
dmocratie ne porte point les hommes  cultiver les sciences pour
elles-mmes, d'une autre part elle augmente immensment le nombre de
ceux qui les cultivent. Il n'est pas  croire que, parmi une si
grande multitude, il ne naisse point de temps en temps quelque gnie
spculatif, que le seul amour de la vrit enflamme. On peut tre
assur que celui-l s'efforcera de percer les plus profonds mystres
de la nature, quel que soit l'esprit de son pays et de son temps. Il
n'est pas besoin d'aider son essor; il suffit de ne point l'arrter.
Tout ce que je veux dire est ceci: l'ingalit permanente des
conditions porte les hommes  se renfermer dans la recherche
orgueilleuse et strile des vrits abstraites; tandis que l'tat
social et les institutions dmocratiques les disposent  ne demander
aux sciences que leurs applications immdiates et utiles.

Cette tendance est naturelle et invitable. Il est curieux de la
connatre, et il peut tre ncessaire de la montrer.

Si ceux qui sont appels  diriger les nations de nos jours
apercevaient clairement et de loin ces instincts nouveaux qui
bientt seront irrsistibles, ils comprendraient qu'avec des
lumires et de la libert, les hommes qui vivent dans les sicles
dmocratiques, ne peuvent manquer de perfectionner la portion
industrielle des sciences, et que dsormais tout l'effort du pouvoir
social doit se porter  soutenir les hautes tudes, et  crer de
grandes passions scientifiques.

De nos jours, il faut retenir l'esprit humain dans la thorie, il
court de lui-mme  la pratique, et au lieu de le ramener sans cesse
vers l'examen dtaill des effets secondaires, il est bon de l'en
distraire quelquefois, pour l'lever jusqu' la contemplation des
causes premires.

Parce que la civilisation romaine est morte  la suite de l'invasion
des barbares, nous sommes peut-tre trop enclins  croire que la
civilisation ne saurait autrement mourir.

Si les lumires qui nous clairent venaient jamais  s'teindre,
elles s'obscurciraient peu  peu, et comme d'elles-mmes.  force de
se renfermer dans l'application, on perdrait de vue les principes,
et quand on aurait entirement oubli les principes, on suivrait mal
les mthodes qui en drivent; on ne pourrait plus en inventer de
nouvelles, et l'on emploierait sans intelligence et sans art de
savants procds qu'on ne comprendrait plus.

Lorsque les Europens abordrent, il y a trois cents ans,  la
Chine, ils y trouvrent presque tous les arts parvenus  un certain
degr de perfection, et ils s'tonnrent, qu'tant arrivs  ce
point, on n'et pas t plus avant. Plus tard, ils dcouvrirent les
vestiges de quelques hautes connaissances qui s'taient perdues. La
nation tait industrielle; la plupart des mthodes scientifiques
s'taient conserves dans son sein; mais la science elle-mme n'y
existait plus. Cela leur expliqua l'espce d'immobilit singulire
dans laquelle ils avaient trouv l'esprit de ce peuple. Les Chinois,
en suivant la trace de leurs pres, avaient oubli les raisons qui
avaient dirig ceux-ci. Ils se servaient encore de la formule sans
en rechercher le sens; ils gardaient l'instrument et ne possdaient
plus l'art de le modifier et de le reproduire. Les Chinois ne
pouvaient donc rien changer. Ils devaient renoncer  amliorer. Ils
taient forcs d'imiter toujours et en tout leurs pres, pour ne
pas se jeter dans des tnbres impntrables, s'ils s'cartaient un
instant du chemin que ces derniers avaient trac. La source des
connaissances humaines tait presque tarie; et, bien que le fleuve
coult encore, il ne pouvait plus grossir ses ondes ou changer son
cours.

Cependant la Chine subsistait paisiblement, depuis des sicles; ses
conqurants avaient pris ses moeurs; l'ordre y rgnait. Un sorte de
bien-tre matriel s'y laissait apercevoir de tous cts. Les
rvolutions y taient trs-rares, et la guerre pour ainsi dire
inconnue.

Il ne faut donc point se rassurer en pensant que les barbares sont
encore loin de nous; car, s'il y a des peuples qui se laissent
arracher des mains la lumire, il y en a d'autres qui l'touffent
eux-mmes sous leurs pieds.




CHAPITRE XI.

    Dans quel esprit les Amricains cultivent les arts.


Je croirais perdre le temps des lecteurs et le mien, si je
m'attachais  montrer comment la mdiocrit gnrale des fortunes,
l'absence du superflu, le dsir universel du bien-tre, et les
constants efforts auxquels chacun se livre pour se le procurer, font
prdominer dans le coeur de l'homme le got de l'utile sur l'amour
du beau. Les nations dmocratiques, chez lesquelles toutes ces
choses se rencontrent, cultiveront donc les arts qui servent 
rendre la vie commode, de prfrence  ceux dont l'objet est de
l'embellir; elles prfreront habituellement l'utile au beau, et
elles voudront que le beau soit utile.

Mais je prtends aller plus avant, et aprs avoir indiqu le premier
trait, en dessiner plusieurs autres.

Il arrive d'ordinaire que dans les sicles de privilges, l'exercice
de presque tous les arts devient un privilge, et que chaque
profession est un monde  part o il n'est pas loisible  chacun
d'entrer. Et lors mme que l'industrie est libre, l'immobilit
naturelle aux nations aristocratiques, fait que tous ceux qui
s'occupent d'un mme art, finissent nanmoins par former une classe
distincte, toujours compose des mmes familles, dont tous les membres
se connaissent, et o il nat bientt une opinion publique et un
orgueil de corps. Dans une classe industrielle de cette espce, chaque
artisan n'a pas seulement sa fortune  faire, mais sa considration 
garder. Ce n'est pas seulement son intrt qui fait sa rgle, ni mme
celui de l'acheteur, mais celui du corps, et l'intrt du corps est
que chaque artisan produise des chefs-d'oeuvre. Dans les sicles
aristocratiques, la vise des arts est donc de faire le mieux
possible, et non le plus vite, ni au meilleur march.

Lorsqu'au contraire chaque profession est ouverte  tous, que la
foule y entre et en sort sans cesse, et que ses diffrents membres
deviennent trangers, indiffrents et presque invisibles les uns aux
autres,  cause de leur multitude, le lien social est dtruit, et
chaque ouvrier ramen vers lui-mme, ne cherche qu' gagner le plus
d'argent possible aux moindres frais, il n'y a plus que la volont
du consommateur qui le limite. Or, il arrive que, dans le mme
temps, une rvolution correspondante se fait sentir chez ce dernier.

Dans les pays o la richesse comme le pouvoir se trouve concentre,
dans quelques mains, et n'en sort pas, l'usage de la plupart des
biens de ce monde appartient  un petit nombre d'individus toujours
le mme; la ncessit, l'opinion, la modration des dsirs en
cartent tous les autres.

Comme cette classe aristocratique se tient immobile au point de
grandeur o elle est place sans se resserrer, ni s'tendre, elle
prouve toujours les mmes besoins et les ressent de la mme
manire. Les hommes qui la composent puisent naturellement dans la
position suprieure et hrditaire qu'ils occupent, le got de ce
qui est trs-bien fait et trs-durable.

Cela donne une tournure gnrale aux ides de la nation en fait
d'arts.

Il arrive souvent que, chez ces peuples, le paysan lui-mme aime
mieux se priver entirement des objets qu'il convoite, que de les
acqurir imparfaits.

Dans les aristocraties les ouvriers ne travaillent donc que pour un
nombre limit d'acheteurs, trs-difficiles  satisfaire. C'est de la
perfection de leurs travaux que dpend principalement le gain qu'ils
attendent.

Il n'en est plus ainsi lorsque tous les privilges tant dtruits,
les rangs se mlent, et que tous les hommes s'abaissent et s'lvent
sans cesse sur l'chelle sociale.

On rencontre toujours dans le sein d'un peuple dmocratique, une
foule de citoyens dont le patrimoine se divise et dcrot. Ils ont
contract, dans des temps meilleurs, certains besoins qui leur
restent, aprs que la facult de les satisfaire n'existe plus, et
ils cherchent avec inquitude s'il n'y aurait pas quelques moyens
dtourns d'y pourvoir.

D'autre part, on voit toujours dans les dmocraties un trs-grand
nombre d'hommes dont la fortune crot, mais dont les dsirs
croissent bien plus vite que la fortune, et qui dvorent des yeux
les biens qu'elle leur promet, longtemps avant qu'elle ne les livre.
Ceux-ci cherchent de tous cts  s'ouvrir des voies plus courtes
vers ces jouissances voisines. De la combinaison de ces deux causes,
il rsulte qu'on rencontre toujours dans les dmocraties une
multitude de citoyens dont les besoins sont au-dessus des
ressources, et qui consentiraient volontiers  se satisfaire
incompltement, plutt que de renoncer tout  fait  l'objet de leur
convoitise.

L'ouvrier comprend aisment ces passions, parce que lui-mme les
partage: dans les aristocraties, il cherchait  vendre ses produits
trs-cher  quelques uns; il conoit maintenant qu'il y aurait un
moyen plus expditif de s'enrichir; ce serait de les vendre bon
march  tous.

Or, il n'y a que deux manires d'arriver  baisser le prix d'une
marchandise.

La premire est de trouver des moyens meilleurs, plus courts et plus
savants de la produire. La seconde est de fabriquer en plus grande
quantit des objets  peu prs semblables, mais d'une moindre
valeur. Chez les peuples dmocratiques, toutes les facults
intellectuelles de l'ouvrier sont diriges vers ces deux points.

Il s'efforce d'inventer des procds qui lui permettent de
travailler, non pas seulement mieux, mais plus vite, et  moindre
frais, et, s'il ne peut y parvenir, de diminuer les qualits
intrinsques de la chose qu'il fait, sans la rendre entirement
impropre  l'usage auquel on la destine. Quand il n'y avait que les
riches qui eussent des montres, elles taient presque toutes
excellentes. On n'en fait plus gure que de mdiocres, mais tout le
monde en a. Ainsi, la dmocratie ne tend pas seulement  diriger
l'esprit humain vers les arts utiles; elle porte les artisans 
faire trs-rapidement beaucoup de choses imparfaites, et le
consommateur  se contenter de ces choses.

Ce n'est pas que dans les dmocraties l'art ne soit capable, au
besoin, de produire des merveilles. Cela se dcouvre parfois, quand
il se prsente des acheteurs qui consentent  payer le temps et la
peine. Dans cette lutte de toutes les industries, au milieu de cette
concurrence immense et de ces essais sans nombre, il se forme des
ouvriers excellents qui pntrent jusqu'aux dernires limites de
leur profession; mais ceux-ci ont rarement l'occasion de montrer ce
qu'ils savent faire: ils mnagent leurs efforts avec soin; ils se
tiennent dans une mdiocrit savante qui se juge elle-mme, et qui,
pouvant atteindre au-del du but qu'elle se propose, ne vise qu'au
but qu'elle atteint. Dans les aristocraties au contraire, les
ouvriers font toujours tout ce qu'ils savent faire, et lorsqu'ils
s'arrtent, c'est qu'ils sont au bout de leur science.

Lorsque j'arrive dans un pays et que je vois les arts donner
quelques produits admirables, cela ne m'apprend rien sur l'tat
social et la constitution politique du pays. Mais si j'aperois que
les produits des arts y sont gnralement imparfaits, en trs-grand
nombre et  bas prix, je suis assur que, chez le peuple o ceci se
passe, les privilges s'affaiblissent, et les classes commencent 
se mler et vont bientt se confondre.

Les artisans qui vivent dans les sicles dmocratiques ne cherchent
pas seulement  mettre  la porte de tous les citoyens leurs
produits utiles, ils s'efforcent encore de donner  tous leurs
produits des qualits brillantes que ceux-ci n'ont pas.

Dans la confusion de toutes les classes, chacun espre pouvoir
paratre ce qu'il n'est pas et se livre  de grands efforts pour y
parvenir. La dmocratie ne fait pas natre ce sentiment qui n'est
que trop naturel au coeur de l'homme; mais elle l'applique aux
choses matrielles: l'hypocrisie de la vertu est de tous les temps;
celle du luxe appartient plus particulirement aux sicles
dmocratiques.

Pour satisfaire ces nouveaux besoins de la vanit humaine, il n'est
point d'impostures auxquelles les arts n'aient recours; l'industrie
va quelquefois si loin dans ce sens qu'il lui arrive de se nuire 
elle-mme. On est dj parvenu  imiter si parfaitement le diamant,
qu'il est facile de s'y mprendre. Du moment o l'on aura invent
l'art de fabriquer les faux diamants, de manire  ce qu'on ne
puisse plus les distinguer des vritables, on abandonnera
vraisemblablement les uns et les autres, et ils redeviendront des
cailloux.

Ceci me conduit  parler de ceux des arts qu'on a nomms, par
excellence, les beaux-arts.

Je ne crois point que l'effet ncessaire de l'tat social et des
institutions dmocratiques soit de diminuer le nombre des hommes qui
cultivent les beaux-arts; mais ces causes influent puissamment sur
la manire dont ils sont cultivs. La plupart de ceux qui avaient
dj contract le got des beaux-arts devenant pauvres, et, d'un
autre ct, beaucoup de ceux qui ne sont pas encore riches
commenant  concevoir, par imitation, le got des beaux-arts, la
quantit des consommateurs en gnral s'accrot, et les
consommateurs trs-riches et trs-fins, deviennent plus rares. Il se
passe alors dans les beaux-arts quelque chose d'analogue  ce que
j'ai dj fait voir quand j'ai parl des arts utiles. Ils
multiplient leurs oeuvres et diminuent le mrite de chacune d'elles.

Ne pouvant plus viser au grand, on cherche l'lgant et le joli; on
tend moins  la ralit qu' l'apparence.

Dans les aristocraties on fait quelques grands tableaux, et, dans
les pays dmocratiques, une multitude de petites peintures. Dans les
premires on lve des statues de bronze, et dans les seconds on
coule des statues de pltre.

Lorsque j'arrivai pour la premire fois  New-York par cette partie
de l'ocan Atlantique qu'on nomme la rivire de l'Est, je fus
surpris d'apercevoir, le long du rivage,  quelque distance de la
ville, un certain nombre de petits palais de marbre blanc, dont
plusieurs avaient une architecture antique; le lendemain, ayant t
pour considrer de plus prs celui qui avait particulirement attir
mes regards, je trouvai que ses murs taient de briques blanchies et
ses colonnes de bois peint. Il en tait de mme de tous les
monuments que j'avais admirs la veille.

L'tat social et les institutions dmocratiques donnent, de plus, 
tous les arts d'imitation, de certaines tendances particulires
qu'il est facile de signaler. Ils les dtournent souvent de la
peinture de l'me pour ne les attacher qu' celle du corps; et ils
substituent la reprsentation des mouvements et des sensations 
celle des sentiments et des ides;  la place de l'idal ils mettent
enfin le rel.

Je doute que Raphal ait fait une tude aussi approfondie des
moindres ressorts du corps humain que les dessinateurs de nos jours.
Il n'attachait pas la mme importance qu'eux  la rigoureuse
exactitude sur ce point, car il prtendait surpasser la nature. Il
voulait faire de l'homme quelque chose qui ft suprieur  l'homme,
il entreprenait d'embellir la beaut mme.

David et ses lves taient, au contraire, aussi bons anatomistes
que bons peintres. Ils reprsentaient merveilleusement bien les
modles qu'ils avaient sous les yeux, mais il tait rare qu'ils
imaginassent rien au-del; ils suivaient exactement la nature,
tandis que Raphal cherchait mieux qu'elle. Ils nous ont laiss une
exacte peinture de l'homme, mais le premier nous fait entrevoir la
Divinit dans ses oeuvres.

On peut appliquer au choix mme du sujet ce que j'ai dit de la
manire de le traiter.

Les peintres de la renaissance cherchaient d'ordinaire au-dessus
d'eux, ou loin de leur temps, de grands sujets qui laissassent 
leur imagination une vaste carrire. Nos peintres mettent souvent
leur talent  reproduire exactement les dtails de la vie prive
qu'ils ont sans cesse sous les yeux, et ils copient de tous cts de
petits objets qui n'ont que trop d'originaux dans la nature.




CHAPITRE XII.

    Pourquoi les Amricains lvent en mme temps de si petits et de
    si grands monuments.


Je viens de dire que, dans les sicles dmocratiques, les monuments
des arts tendaient  devenir plus nombreux et moins grands. Je me
hte d'indiquer moi-mme l'exception  cette rgle.

Chez les peuples dmocratiques, les individus sont trs-faibles;
mais l'tat qui les reprsente tous, et les tient tous dans sa main,
est trs-fort. Nulle part les citoyens ne paraissent plus petits que
dans une nation dmocratique. Nulle part la nation elle-mme ne
semble plus grande et l'esprit ne s'en fait plus aisment un vaste
tableau. Dans les socits dmocratiques, l'imagination des hommes
se resserre quand ils songent  eux-mmes; elle s'tend indfiniment
quand ils pensent  l'tat. Il arrive de l que les mmes hommes qui
vivent petitement dans d'troites demeures, visent souvent au
gigantesque ds qu'il s'agit des monuments publics.

Les Amricains ont plac sur le lieu dont ils voulaient faire leur
capitale, l'enceinte d'une ville immense qui aujourd'hui encore,
n'est gure plus peuple que Pontoise, mais qui, suivant eux, doit
contenir un jour un million d'habitants; dj, ils ont dracin les
arbres  dix lieues  la ronde, de peur qu'ils ne vinssent 
incommoder les futurs citoyens de cette mtropole imaginaire. Ils
ont lev au centre de la cit, un palais magnifique pour servir de
sige au congrs et ils lui ont donn le nom pompeux de Capitole.

Tous les jours, les tats particuliers eux-mmes conoivent et
excutent des entreprises prodigieuses dont s'tonnerait le gnie
des grandes nations de l'Europe.

Ainsi, la dmocratie ne porte pas seulement les hommes  faire une
multitude de menus ouvrages; elle les porte aussi  lever un petit
nombre de trs-grands monuments. Mais entre ces deux extrmes, il
n'y a rien. Quelques restes pars de trs-vastes difices
n'annoncent donc rien sur l'tat social et les institutions du
peuple qui les a levs.

J'ajoute, quoique cela sorte de mon sujet, qu'ils ne font pas mieux
connatre sa grandeur, ses lumires et sa prosprit relle.

Toutes les fois qu'un pouvoir quelconque sera capable de faire
concourir tout un peuple  une seule entreprise, il parviendra avec
peu de science et beaucoup de temps  tirer du concours de si grands
efforts quelque chose d'immense, sans que pour cela il faille
conclure que le peuple est trs-heureux, trs-clair ni mme
trs-fort. Les Espagnols ont trouv la ville de Mexico remplie de
temples magnifiques et de vastes palais; ce qui n'a point empch
Corts de conqurir l'empire du Mexique avec 600 fantassins et 16
chevaux.

Si les Romains avaient mieux connu les lois de l'hydraulique, ils
n'auraient point lev tous ces aqueducs qui environnent les ruines
de leurs cits, ils auraient fait un meilleur emploi de leur
puissance et de leur richesse. S'ils avaient dcouvert la machine 
vapeur, peut-tre n'auraient-ils point tendu jusqu'aux extrmits
de leur empire ces longs rochers artificiels qu'on nomme des voies
romaines.

Ces choses sont de magnifiques tmoignages de leur ignorance en mme
temps que de leur grandeur.

Le peuple qui ne laisserait d'autres vestiges de son passage que
quelques tuyaux de plomb dans la terre et quelques tringles de fer
sur sa surface, pourrait avoir t plus matre de la nature que les
Romains.




CHAPITRE XIII.

    Physionomie littraire des sicles dmocratiques.


Lorsqu'on entre dans la boutique d'un libraire aux tats-Unis, et
qu'on visite les livres amricains qui en garnissent les rayons, le
nombre des ouvrages y parat fort grand; tandis que celui des
auteurs connus y semble au contraire fort petit.

On trouve d'abord une multitude de traits lmentaires destins 
donner la premire notion des connaissances humaines. La plupart de
ces ouvrages ont t composs en Europe. Les Amricains les
rimpriment en les adaptant  leur usage. Vient ensuite une quantit
presque innombrable de livres de religion, bibles, sermons,
anecdotes pieuses, controverses, comptes-rendus d'tablissements
charitables. Enfin, parat le long catalogue des pamphlets
politiques; en Amrique, les partis ne font point de livres pour se
combattre, mais des brochures qui circulent avec une incroyable
rapidit, vivent un jour et meurent.

Au milieu de toutes ces obscures productions de l'esprit humain,
apparaissent les oeuvres plus remarquables d'un petit nombre
d'auteurs seulement qui sont connus des Europens ou qui devraient
l'tre.

Quoique l'Amrique soit peut-tre de nos jours le pays civilis o
l'on s'occupe le moins de littrature, il s'y rencontre cependant
une grande quantit d'individus qui s'intressent aux choses de
l'esprit, et qui en font sinon l'tude de toute leur vie, du moins
le charme de leurs loisirs. Mais c'est l'Angleterre qui fournit 
ceux-ci, la plupart des livres qu'ils rclament. Presque tous les
grands ouvrages anglais sont reproduits aux tats-Unis. Le gnie
littraire de la Grande-Bretagne darde encore ses rayons jusqu'au
fond des forts du Nouveau-Monde. Il n'y a gure de cabane de
pionnier o l'on ne rencontre quelques tomes dpareills de
Shakespeare. Je me rappelle avoir lu pour la premire fois le drame
fodal d'Henri V dans une log-house.

Non seulement les Amricains vont puiser chaque jour dans les
trsors de la littrature anglaise, mais on peut dire avec vrit
qu'ils trouvent la littrature de l'Angleterre sur leur propre sol.
Parmi le petit nombre d'hommes qui s'occupent aux tats-Unis 
composer des oeuvres de littrature la plupart sont Anglais par le
fond et surtout par la forme. Ils transportent ainsi au milieu de la
dmocratie les ides et les usages littraires qui ont cours chez la
nation aristocratique qu'ils ont prise pour modle. Ils peignent
avec des couleurs empruntes des moeurs trangres; ne reprsentant
presque jamais dans sa ralit le pays qui les a vus natre, ils y
sont rarement populaires.

Les citoyens des tats-Unis semblent eux-mmes si convaincus que ce
n'est point pour eux qu'on publie des livres, qu'avant de se fixer
sur le mrite d'un de leurs crivains, ils attendent d'ordinaire
qu'il ait t got en Angleterre. C'est ainsi, qu'en fait de
tableaux on laisse volontiers  l'auteur de l'original le droit de
juger la copie.

Les habitants des tats-Unis n'ont donc point encore,  proprement
parler, de littrature. Les seuls auteurs que je reconnaisse pour
Amricains sont des journalistes. Ceux-ci ne sont pas de grands
crivains, mais ils parlent la langue du pays et s'en font entendre.
Je ne vois dans les autres que des trangers. Ils sont pour les
Amricains ce que furent pour nous les imitateurs des Grecs et des
Romains  l'poque de la naissance des lettres, un objet de
curiosit, non de gnrale sympathie. Ils amusent l'esprit, et
n'agissent point sur les moeurs.

J'ai dj dit que cet tat de choses tait bien loin de tenir
seulement  la dmocratie, et qu'il fallait en rechercher les causes
dans plusieurs circonstances particulires et indpendantes d'elle.

Si les Amricains, tout en conservant leur tat social et leurs
lois, avaient une autre origine et se trouvaient transports dans un
autre pays, je ne doute point qu'ils n'eussent une littrature. Tels
qu'ils sont, je suis assur qu'ils finiront par en avoir une; mais
elle aura un caractre diffrent de celui qui se manifeste dans les
crits amricains de nos jours et qui lui sera propre. Il n'est pas
impossible de tracer ce caractre  l'avance.

Je suppose un peuple aristocratique chez lequel on cultive les
lettres; les travaux de l'intelligence, de mme que les affaires du
gouvernement, y sont rgls par une classe souveraine. La vie
littraire, comme l'existence politique, est presque entirement
concentre dans cette classe ou dans celles qui l'avoisinent le plus
prs. Ceci me suffit pour avoir la cl de tout le reste.

Lorsqu'un petit nombre d'hommes, toujours les mmes, s'occupent en
mme temps des mmes objets, ils s'entendent aisment, et arrtent
en commun certaines rgles principales qui doivent diriger chacun
d'eux. Si l'objet qui attire l'attention de ces hommes est la
littrature, les travaux de l'esprit seront bientt soumis par eux 
quelques lois prcises dont il ne sera plus permis de s'carter.

Si ces hommes occupent dans le pays une position hrditaire ils
seront naturellement enclins non-seulement  adopter pour eux-mmes
un certain nombre de rgles fixes, mais  suivre celles que
s'taient imposes leurs aeux; leur lgislation sera tout  la fois
rigoureuse et traditionnelle.

Comme ils ne sont point ncessairement proccups des choses
matrielles, qu'ils ne l'ont jamais t, et que leurs pres ne
l'taient pas davantage, ils ont pu s'intresser, pendant plusieurs
gnrations, aux travaux de l'esprit. Ils ont compris l'art
littraire et ils finissent par l'aimer pour lui-mme et par goter
un plaisir savant  voir qu'on s'y conforme.

Ce n'est pas tout encore: les hommes dont je parle ont commenc leur
vie et l'achvent dans l'aisance ou dans la richesse; ils ont donc
naturellement conu le got des jouissances recherches et l'amour
des plaisirs fins et dlicats.

Bien plus, une certaine mollesse d'esprit et de coeur, qu'ils
contractent souvent au milieu de ce long et paisible usage de tant
de biens, les porte  carter de leurs plaisirs mmes ce qui
pourrait s'y rencontrer de trop inattendu et de trop vif. Ils
prfrent tre amuss que vivement mus; ils veulent qu'on les
intresse, mais non qu'on les entrane.

Imaginez maintenant un grand nombre de travaux littraires excuts
par les hommes que je viens de peindre, ou pour eux, et vous
concevrez sans peine une littrature o tout sera rgulier et
coordonn  l'avance. Le moindre ouvrage y sera soign dans ses plus
petits dtails; l'art et le travail s'y montreront en toutes choses;
chaque genre y aura ses rgles particulires dont il ne sera point
loisible de s'carter, et qui l'isoleront de tous les autres.

Le style y paratra presque aussi important que l'ide, la forme que
le fond; le ton en sera poli, modr, soutenu. L'esprit y aura
toujours une dmarche noble, rarement une allure vive, et les
crivains s'attacheront plus  perfectionner qu' produire.

Il arrivera quelquefois que les membres de la classe lettre, ne
vivant jamais qu'entre eux et n'crivant que pour eux, perdront
entirement de vue le reste du monde, ce qui les jettera dans le
recherch et le faux; ils s'imposeront de petites rgles littraires
 leur seul usage qui les carteront insensiblement du bon sens et
les conduiront enfin hors de la nature.

 force de vouloir parler autrement que le vulgaire ils en viendront
 une sorte de jargon aristocratique qui n'est gure moins loign
du beau langage que le patois du peuple.

Ce sont l les cueils naturels de la littrature dans les
aristocraties.

Toute aristocratie qui se met entirement  part du peuple devient
impuissante. Cela est vrai dans les lettres aussi bien qu'en
politique[2].

         [Note 2: Tout ceci est surtout vrai des pays
         aristocratiques, qui ont t longtemps et paisiblement
         soumis au pouvoir d'un roi.

         Quand la libert rgne dans une aristocratie, les hautes
         classes sont sans cesse obliges de se servir des basses;
         et, en s'en servant, elles s'en rapprochent. Cela fait
         souvent pntrer quelque chose de l'esprit dmocratique
         dans leur sein. Il se dveloppe, d'ailleurs, chez un corps
         privilgi qui gouverne une nergie et une habitude
         d'entreprise, un got du mouvement et du bruit, qui ne
         peuvent manquer d'influer sur tous les travaux
         littraires.]

Retournons prsentement le tableau et considrons le revers.

Transportons-nous au sein d'une dmocratie que ses anciennes
traditions et ses lumires prsentes rendent sensible aux
jouissances de l'esprit. Les rangs y sont mls et confondus; les
connaissances comme le pouvoir y sont diviss  l'infini, et, si
j'ose le dire, parpills de tous cts.

Voici une foule confuse dont les besoins intellectuels sont 
satisfaire. Ces nouveaux amateurs des plaisirs de l'esprit n'ont
point tous reu la mme ducation; ils ne possdent pas les mmes
lumires, ils ne ressemblent point  leurs pres, et  chaque
instant ils diffrent d'eux-mmes; car ils changent sans cesse de
place, de sentiments et de fortunes. L'esprit de chacun d'eux n'est
donc point li  celui de tous les autres par des traditions et des
habitudes communes, et ils n'ont jamais eu ni le pouvoir, ni la
volont, ni le temps de s'entendre entre eux.

C'est pourtant au sein de cette multitude incohrente et agite que
naissent les auteurs, et c'est elle qui distribue  ceux-ci les
profits et la gloire.

Je n'ai point de peine  comprendre que, les choses tant ainsi, je
dois m'attendre  ne rencontrer dans la littrature d'un pareil
peuple qu'un petit nombre de ces conventions rigoureuses que
reconnaissent dans les sicles aristocratiques les lecteurs et les
crivains. S'il arrivait que les hommes d'une poque tombassent
d'accord sur quelques unes, cela ne prouverait encore rien pour
l'poque suivante, car, chez les nations dmocratiques, chaque
gnration nouvelle est un nouveau peuple. Chez ces nations, les
lettres ne sauraient donc que difficilement tre soumises  des
rgles troites, et il est comme impossible qu'elles le soient
jamais  des rgles permanentes.

Dans les dmocraties, il s'en faut de beaucoup que tous les hommes qui
s'occupent de littrature aient reu une ducation littraire et,
parmi ceux d'entre eux qui ont quelque teinture de belles-lettres, la
plupart suivent une carrire politique, ou embrassent une profession
dont ils ne peuvent se dtourner, que par moments, pour goter  la
drobe les plaisirs de l'esprit. Ils ne font donc point de ces
plaisirs le charme principal de leur existence; mais ils les
considrent comme un dlassement passager et ncessaire au milieu des
srieux travaux de la vie: de tels hommes ne sauraient jamais acqurir
la connaissance assez approfondie de l'art littraire pour en sentir
les dlicatesses; les petites nuances leur chappent. N'ayant qu'un
temps fort court  donner aux lettres, ils veulent le mettre  profit
tout entier. Ils aiment les livres qu'on se procure sans peine, qui se
lisent vite, qui n'exigent point de recherches savantes pour tre
compris. Ils demandent des beauts faciles qui se livrent
d'elles-mmes et dont on puisse jouir sur l'heure; il leur faut
surtout de l'inattendu et du nouveau. Habitus  une existence
pratique, conteste, monotone, ils ont besoin d'motions vives et
rapides, de clarts soudaines, de vrits ou d'erreurs brillantes qui
les tirent  l'instant d'eux-mmes et les introduisent tout  coup, et
comme par violence, au milieu du sujet.

Qu'ai-je besoin d'en dire davantage? et qui ne comprend, sans que je
l'exprime, ce qui va suivre?

Prise dans son ensemble, la littrature des sicles dmocratiques ne
saurait prsenter, ainsi que dans les temps d'aristocratie, l'image
de l'ordre, de la rgularit, de la science et de l'art; la forme
s'y trouvera, d'ordinaire, nglige et parfois mprise. Le style
s'y montrera souvent bizarre, incorrect, surcharg et mou, et
presque toujours hardi et vhment. Les auteurs y viseront  la
rapidit de l'excution plus qu' la perfection des dtails. Les
petits crits y seront plus frquents que les gros livres; l'esprit
que l'rudition, l'imagination que la profondeur; il y rgnera une
force inculte et presque sauvage dans la pense, et souvent une
varit trs-grande et une fcondit singulire dans ses produits.
On tchera d'tonner plutt que de plaire, et l'on s'efforcera
d'entraner les passions plus que de charmer le got.

Il se rencontrera sans doute de loin en loin des crivains qui
voudront marcher dans une autre voie, et, s'ils ont un mrite
suprieur, ils russiront, en dpit de leurs dfauts et de leurs
qualits,  se faire lire; mais ces exceptions seront rares, et ceux
mme qui, dans l'ensemble de leurs ouvrages, seront ainsi sortis du
commun usage, y rentreront toujours par quelques dtails.

Je viens de peindre deux tats extrmes; mais les nations ne vont
point tout  coup du premier au second; elles n'y arrivent que
graduellement et  travers des nuances infinies. Dans le passage qui
conduit un peuple lettr de l'un  l'autre, il survient presque
toujours un moment o le gnie littraire des nations dmocratiques
se rencontrant avec celui des aristocraties, tous deux semblent
vouloir rgner d'accord sur l'esprit humain.

Ce sont l des poques passagres, mais trs-brillantes: on a alors
la fcondit sans exubrance, et le mouvement sans confusion. Telle
fut la littrature franaise du dix-huitime sicle.

J'irais plus loin que ma pense, si je disais que la littrature
d'une nation est toujours subordonne  son tat social et  sa
constitution politique. Je sais que, indpendamment de ces causes,
il en est plusieurs autres, qui donnent de certains caractres aux
oeuvres littraires; mais celles-l me paraissent les principales.

Les rapports qui existent entre l'tat social et politique d'un
peuple et le gnie de ses crivains sont toujours trs-nombreux; qui
connat l'un, n'ignore jamais compltement l'autre.




CHAPITRE XIV.

    De l'industrie littraire.


La dmocratie ne fait pas seulement pntrer le got des lettres
dans les classes industrielles, elle introduit l'esprit industriel
au sein de la littrature.

Dans les aristocraties, les lecteurs sont difficiles et peu
nombreux; dans les dmocraties il est moins malais de leur plaire,
et leur nombre est prodigieux. Il rsulte de l que, chez les
peuples aristocratiques, on ne doit esprer de russir qu'avec
d'immenses efforts, et que ces efforts qui peuvent donner beaucoup
de gloire, ne sauraient jamais procurer beaucoup d'argent; tandis
que, chez les nations dmocratiques, un crivain peut se flatter
d'obtenir  bon march une mdiocre renomme et une grande fortune.
Il n'est pas ncessaire pour cela qu'on l'admire, il suffit qu'on le
gote.

La foule toujours croissante des lecteurs et le besoin continuel
qu'ils ont du nouveau, assurent le dbit d'un livre qu'ils
n'estiment gure.

Dans les temps de dmocratie le public en agit souvent avec les
auteurs, comme le font d'ordinaire les rois avec leurs courtisans;
il les enrichit et les mprise. Que faut-il de plus aux mes vnales
qui naissent dans les cours, ou qui sont dignes d'y vivre?

Les littratures dmocratiques fourmillent toujours de ces auteurs
qui n'aperoivent dans les lettres qu'une industrie, et, pour
quelques grands crivains qu'on y voit, on y compte par milliers des
vendeurs d'ides.




CHAPITRE XV.

    Pourquoi l'tude de la littrature grecque et latine est
    particulirement utile dans les socits dmocratiques.


Ce qu'on appelait le peuple dans les rpubliques les plus
dmocratiques de l'antiquit ne ressemblait gure  ce que nous
nommons le peuple.  Athnes, tous les citoyens prenaient part aux
affaires publiques; mais il n'y avait que vingt mille citoyens sur
plus de trois cent cinquante mille habitants; tous les autres
taient esclaves, et remplissaient la plupart des fonctions qui
appartiennent de nos jours au peuple et mme aux classes moyennes.

Athnes, avec son suffrage universel, n'tait donc, aprs tout,
qu'une rpublique aristocratique o tous les nobles avaient un droit
gal au gouvernement.

Il faut considrer la lutte des patriciens et des plbiens de Rome
sous le mme jour et n'y voir qu'une querelle intestine entre les
cadets et les ans de la mme famille. Tous tenaient en effet 
l'aristocratie, et en avaient l'esprit.

L'on doit, de plus, remarquer que dans toute l'antiquit les livres
ont t rares et chers, et qu'on a prouv une grande difficult 
les reproduire et  les faire circuler. Ces circonstances venant 
concentrer dans un petit nombre d'hommes le got et l'usage des
lettres, formaient comme une petite aristocratie littraire de
l'lite d'une grande aristocratie politique. Aussi rien n'annonce
que chez les Grecs et les Romains les lettres aient jamais t
traites comme une industrie.

Ces peuples, qui ne formaient pas seulement des aristocraties, mais
qui taient encore des nations trs-polices et trs-libres, ont
donc d donner  leurs productions littraires les vices
particuliers et les qualits spciales qui caractrisent la
littrature dans les sicles aristocratiques.

Il suffit, en effet, de jeter les yeux sur les crits que nous a
laisss l'antiquit, pour dcouvrir que si les crivains y ont
quelquefois manqu de varit et de fcondit dans les sujets, de
hardiesse, de mouvement et de gnralisation dans la pense, ils
ont toujours fait voir un art et un soin admirables dans les
dtails; rien dans leurs oeuvres ne semble fait  la hte ni au
hasard; tout y est crit pour les connaisseurs, et la recherche de
la beaut idale s'y montre sans cesse. Il n'y a pas de littrature
qui mette plus en relief que celle des anciens les qualits qui
manquent naturellement aux crivains des dmocraties. Il n'existe
donc point de littrature qu'il convienne mieux d'tudier dans les
sicles dmocratiques. Cette tude est, de toutes, la plus propre 
combattre les dfauts littraires inhrents  ces sicles; quant 
leurs qualits naturelles, elles natront bien toutes seules, sans
qu'il soit ncessaire d'apprendre  les acqurir.

C'est ici qu'il est besoin de bien s'entendre.

Une tude peut tre utile  la littrature d'un peuple, et ne point
tre approprie  ses besoins sociaux et politiques.

Si l'on s'obstinait  n'enseigner que les belles-lettres, dans une
socit o chacun serait habituellement conduit  faire de violents
efforts pour accrotre sa fortune, ou pour la maintenir, on aurait
des citoyens trs-polis et trs-dangereux; car l'tat social et
politique leur donnant, tous les jours, des besoins que l'ducation
ne leur apprendrait jamais  satisfaire, ils troubleraient l'tat,
au nom des Grecs et des Romains, au lieu de le fconder par leur
industrie.

Il est vident que, dans les socits dmocratiques, l'intrt des
individus, aussi bien que la sret de l'tat, exigent que
l'ducation du plus grand nombre soit scientifique, commerciale et
industrielle, plutt que littraire.

Le grec et le latin ne doivent pas tre enseigns dans toutes les
coles; mais il importe que ceux que leur naturel ou leur fortune
destinent  cultiver les lettres, ou prdisposent  les goter,
trouvent des coles o l'on puisse se rendre parfaitement matre de
la littrature antique, et se pntrer entirement de son esprit.
Quelques Universits excellentes vaudraient mieux, pour atteindre ce
rsultat, qu'une multitude de mauvais collges, o des tudes
superflues qui se font mal, empchent de bien faire des tudes
ncessaires.

Tous ceux qui ont l'ambition d'exceller dans les lettres, chez les
nations dmocratiques, doivent souvent se nourrir des oeuvres de
l'antiquit. C'est une hygine salutaire.

Ce n'est pas que je considre les productions littraires des
anciens comme irrprochables. Je pense seulement qu'elles ont des
qualits spciales qui peuvent merveilleusement servir 
contrebalancer nos dfauts particuliers. Elles nous soutiennent par
le bord o nous penchons.




CHAPITRE XVI.

    Comment la dmocratie amricaine a modifi la langue anglaise.


Si ce que j'ai dit prcdemment,  propos des lettres en gnral, a
t bien compris du lecteur, il concevra sans peine quelle espce
d'influence l'tat social et les institutions dmocratiques peuvent
exercer sur la langue elle-mme, qui est le premier instrument de la
pense.

Les auteurs amricains vivent plus,  vrai dire, en Angleterre que
dans leur propre pays, puisqu'ils tudient sans cesse les crivains
anglais, et les prennent chaque jour pour modle. Il n'en est pas
ainsi de la population elle-mme: celle-ci est soumise plus
immdiatement aux causes particulires qui peuvent agir sur les
tats-Unis. Ce n'est donc point au langage crit, mais au langage
parl, qu'il faut faire attention, si l'on veut apercevoir les
modifications que l'idiome d'un peuple aristocratique peut subir en
devenant la langue d'une dmocratie.

Des Anglais instruits et apprciateurs plus comptents de ces
nuances dlicates que je ne puis l'tre moi-mme, m'ont souvent
assur que les classes claires des tats-Unis diffraient
notablement, par leur langage, des classes claires de la
Grande-Bretagne.

Ils ne se plaignaient pas seulement de ce que les Amricains avaient
mis en usage beaucoup de mots nouveaux; la diffrence et
l'loignement des pays et suffi pour l'expliquer; mais de ce que
ces mots nouveaux taient particulirement emprunts, soit au jargon
des partis, soit aux arts mcaniques, ou  la langue des affaires.
Ils ajoutaient que les anciens mots anglais taient souvent pris par
les Amricains dans une acception nouvelle. Ils disaient enfin que
les habitants des tats-Unis entremlaient frquemment les styles
d'une manire singulire, et qu'ils plaaient quelquefois ensemble
des mots qui, dans le langage de la mre-patrie, avaient coutume de
s'viter.

Ces remarques, qui me furent faites  plusieurs reprises par des
gens qui me parurent mriter d'tre crus, me portrent moi-mme 
rflchir sur ce sujet, et mes rflexions m'amenrent, par la
thorie, au mme point o ils taient arrivs par la pratique.

Dans les aristocraties, la langue doit naturellement participer au
repos o se tiennent toutes choses. On fait peu de mots nouveaux,
parce qu'il se fait peu de choses nouvelles; et ft-on des choses
nouvelles, on s'efforcerait de les peindre avec les mots connus, et
dont la tradition a fix le sens.

S'il arrive que l'esprit humain s'y agite enfin de lui-mme, ou que
la lumire, pntrant du dehors, le rveille, les expressions
nouvelles qu'on cre ont un caractre savant, intellectuel et
philosophique, qui indique qu'elles ne doivent pas la naissance 
une dmocratie. Lorsque la chute de Constantinople eut fait refluer
les sciences et les lettres vers l'occident, la langue franaise se
trouva presque tout  coup envahie par une multitude de mots
nouveaux, qui tous avaient leur racine dans le grec et le latin. On
vit alors en France un nologisme rudit, qui n'tait  l'usage que
des classes claires, et dont les effets ne se firent jamais
sentir, ou ne parvinrent qu' la longue jusqu'au peuple.

Toutes les nations de l'Europe donnrent successivement le mme
spectacle. Le seul Milton a introduit dans la langue anglaise plus
de six cents mots, presque tous tirs du latin, du grec et de
l'hbreu.

Le mouvement perptuel qui rgne au sein d'une dmocratie, tend au
contraire  y renouveler sans cesse la face de la langue, comme
celle des affaires. Au milieu de cette agitation gnrale et de ce
concours de tous les esprits, il se forme un grand nombre d'ides
nouvelles; des ides anciennes se perdent ou reparaissent; ou bien
elles se subdivisent en petites nuances infinies.

Il s'y trouve donc souvent des mots qui doivent sortir de l'usage,
et d'autres qu'il faut y faire entrer.

Les nations dmocratiques aiment d'ailleurs le mouvement pour
lui-mme. Cela se voit dans la langue aussi bien que dans la
politique. Alors qu'elles n'ont pas le besoin de changer les mots,
elles en sentent quelquefois le dsir.

Le gnie des peuples dmocratiques ne se manifeste pas seulement
dans le grand nombre de nouveaux mots qu'ils mettent en usage, mais
encore dans la nature des ides que ces mots nouveaux reprsentent.

Chez ces peuples c'est la majorit qui fait la loi en matire de
langue, ainsi qu'en tout le reste. Son esprit se rvle l comme
ailleurs. Or, la majorit est plus occupe d'affaires que d'tudes,
d'intrts politiques et commerciaux que de spculations
philosophiques, ou de belles-lettres. La plupart des mots crs ou
admis par elle, porteront l'empreinte de ces habitudes; ils
serviront principalement  exprimer les besoins de l'industrie, les
passions des partis ou les dtails de l'administration publique.
C'est de ce ct-l que la langue s'tendra sans cesse, tandis qu'au
contraire elle abandonnera peu  peu le terrain de la mtaphysique
et de la thologie.

Quant  la source o les nations dmocratiques puisent leurs mots
nouveaux, et  la manire dont elles s'y prennent pour les
fabriquer, il est facile de les dire.

Les hommes qui vivent dans les pays dmocratiques ne savent gure la
langue qu'on parlait  Rome et  Athnes, et ils ne se soucient
point de remonter jusqu' l'antiquit, pour y trouver l'expression
qui leur manque. S'ils ont quelquefois recours aux savantes
tymologies, c'est d'ordinaire la vanit qui les leur fait chercher
au fond des langues mortes; et non l'rudition qui les offre
naturellement  leur esprit. Il arrive mme quelquefois que ce sont
les plus ignorants d'entre eux qui en font le plus d'usage. Le
dsir tout dmocratique de sortir de sa sphre les porte souvent 
vouloir rehausser une profession trs-grossire, par un nom grec ou
latin. Plus le mtier est bas et loign de la science, plus le nom
est pompeux et rudit. C'est ainsi que nos danseurs de corde se sont
transforms en acrobates et en funambules.

 dfaut de langues mortes, les peuples dmocratiques empruntent
volontiers des mots aux langues vivantes. Car, ils communiquent sans
cesse entre eux, et les hommes des diffrents pays s'imitent
volontiers, parce qu'ils se ressemblent chaque jour davantage.

Mais c'est principalement dans leur propre langue que les peuples
dmocratiques cherchent les moyens d'innover. Ils reprennent de
temps en temps dans leur vocabulaire, des expressions oublies
qu'ils remettent en lumire; ou bien, ils retirent  une classe
particulire de citoyens, un terme qui lui est propre pour le faire
entrer avec un sens figur dans le langage habituel; une multitude
d'expressions qui n'avaient d'abord appartenu qu' la langue
spciale d'un parti ou d'une profession, se trouvent ainsi
entranes dans la circulation gnrale.

L'expdient le plus ordinaire qu'emploient les peuples
dmocratiques pour innover en fait de langage, consiste  donner 
une expression dj en usage un sens inusit. Cette mthode-l est
trs-simple, trs-prompte et trs-commode. Il ne faut pas de science
pour s'en bien servir, et l'ignorance mme en facilite l'emploi.
Mais elle fait courir de grands prils  la langue. Les peuples
dmocratiques en doublant ainsi le sens d'un mot, rendent
quelquefois douteux celui qu'ils lui laissent et celui qu'ils lui
donnent.

Un auteur commence par dtourner quelque peu une expression connue
de son sens primitif, et, aprs l'avoir ainsi modifie, il l'adapte
de son mieux  son sujet. Un autre survient qui attire la
signification d'un autre ct; un troisime l'entrane avec lui dans
une nouvelle route; et, comme il n'y a point d'arbitre commun, point
de tribunal permanent qui puisse fixer dfinitivement le sens du
mot, celui-ci reste dans une situation ambulatoire. Cela fait que
les crivains n'ont presque jamais l'air de s'attacher  une seule
pense, mais qu'ils semblent toujours viser au milieu d'un groupe
d'ides, laissant au lecteur le soin de juger celle qui est
atteinte.

Ceci est une consquence fcheuse de la dmocratie. J'aimerais mieux
qu'on hrisst la langue de mots chinois, tartares ou hurons, que de
rendre incertain le sens des mots franais. L'harmonie et
l'homognit ne sont que des beauts secondaires du langage. Il y a
beaucoup de conventions dans ces sortes de choses, et l'on peut  la
rigueur s'en passer. Mais il n'y a pas de bonne langue sans termes
clairs.

L'galit apporte ncessairement plusieurs autres changements au
langage.

Dans les sicles aristocratiques, o chaque nation tend  se tenir 
l'cart de toutes les autres, et aime  avoir une physionomie qui
lui soit propre, il arrive souvent que plusieurs peuples qui ont une
origine commune deviennent cependant fort trangers les uns aux
autres, de telle sorte, que sans cesser de pouvoir tous s'entendre,
ils ne parlent plus tous de la mme manire.

Dans ces mmes sicles chaque nation est divise en un certain
nombre de classes qui se voient peu et ne se mlent point; chacune
de ces classes prend et conserve invariablement des habitudes
intellectuelles qui ne sont propres qu' elle, et adopte de
prfrence certains mots et certains termes qui passent ensuite de
gnration en gnration comme des hritages. On rencontre alors
dans le mme idiome une langue de pauvres et une langue de riches,
une langue de roturiers et une langue de nobles, une langue savante
et une langue vulgaire. Plus les divisions sont profondes et les
barrires infranchissables, plus il doit en tre ainsi. Je parierais
volontiers que parmi les castes de l'Inde le langage varie
prodigieusement, et qu'il se trouve presque autant de diffrence
entre la langue d'un paria et celle d'un brame qu'entre leurs
habits.

Quand, au contraire, les hommes, n'tant plus tenus  leur place, se
voient et se communiquent sans cesse, que les castes sont dtruites
et que les classes se renouvellent et se confondent, tous les mots
de la langue se mlent. Ceux qui ne peuvent pas convenir au plus
grand nombre prissent; le reste forme une masse commune o chacun
prend  peu prs au hasard. Presque tous les diffrents dialectes
qui divisaient les idiomes de l'Europe tendent visiblement 
s'effacer; il n'y a pas de patois dans le nouveau monde, et ils
disparaissent chaque jour de l'ancien.

Cette rvolution dans l'tat social influe aussi bien sur le style
que sur la langue.

Non seulement tout le monde se sert des mmes mots, mais on
s'habitue  employer indiffremment chacun d'eux. Les rgles que le
style avait cres sont presque dtruites. On ne rencontre gure
d'expressions qui, par leur nature, semblent vulgaires, et d'autres
qui paraissent distingues. Des individus sortis de rangs divers
ayant amen avec eux, partout o ils sont parvenus, les expressions
et les termes dont ils avaient l'usage, l'origine des mots s'est
perdue comme celle des hommes, et il s'est fait une confusion dans
le langage comme dans la socit.

Je sais que dans la classification des mots il se rencontre des
rgles qui ne tiennent pas  une forme de socit plutt qu' une
autre, mais qui drivent de la nature mme des choses. Il y a des
expressions et des tours qui sont vulgaires parce que les sentiments
qu'ils doivent exprimer sont rellement bas, et d'autres qui sont
relevs parce que les objets qu'ils veulent peindre sont
naturellement fort haut.

Les rangs, en se mlant, ne feront jamais disparatre ces
diffrences. Mais l'galit ne peut manquer de dtruire ce qui est
purement conventionnel et arbitraire dans les formes de la pense.
Je ne sais mme si la classification ncessaire, que j'indiquais
plus haut, ne sera pas toujours moins respecte chez un peuple
dmocratique que chez un autre; parce que, chez un pareil peuple, il
ne se trouve point d'hommes que leur ducation, leurs lumires et
leurs loisirs disposent d'une manire permanente  tudier les lois
naturelles du langage et qui les fassent respecter en les observant
eux-mmes.

Je ne veux point abandonner ce sujet sans peindre les langues
dmocratiques par un dernier trait qui les caractrisera plus
peut-tre que tous les autres.

J'ai montr prcdemment que les peuples dmocratiques avaient le
got et souvent la passion des ides gnrales; cela tient  des
qualits et  des dfauts qui leur sont propres. Cet amour des ides
gnrales se manifeste, dans les langues dmocratiques, par le
continuel usage des termes gnriques et des mots abstraits, et par
la manire dont on les emploie. C'est l le grand mrite et la
grande faiblesse de ces langues.

Les peuples dmocratiques aiment passionnment les termes gnriques
et les mots abstraits, parce que ces expressions agrandissent la
pense et permettant de renfermer en peu d'espace beaucoup d'objets,
aident le travail de l'intelligence.

Un crivain dmocratique dira volontiers d'une manire abstraite
_les capacits_ pour les hommes capables, et sans entrer dans le
dtail des choses auxquelles cette capacit s'applique. Il parlera
des _actualits_ pour peindre d'un seul coup les choses qui se
passent en ce moment sous ses yeux, et il comprendra, sous le mot
_ventualits_, tout ce qui peut arriver dans l'univers  partir du
moment o il parle.

Les crivains dmocratiques font sans cesse des mots abstraits de
cette espce, ou ils prennent dans un sens de plus en plus abstrait
les mots abstraits de la langue.

Bien plus, pour rendre le discours plus rapide, ils personnifient
l'objet de ces mots abstraits et le font agir comme un individu
rel. Ils diront que la _force des choses veut que les capacits
gouvernent_.

Je ne demande pas mieux que d'expliquer ma pense par mon propre
exemple:

J'ai souvent fait usage du mot galit dans un sens absolu; j'ai, de
plus, personnifi l'galit en plusieurs endroits, et c'est ainsi
qu'il m'est arriv de dire que l'galit faisait de certaines
choses, ou s'abstenait de certaines autres. On peut affirmer que les
hommes du sicle de Louis XIV n'eussent point parl de cette sorte;
il ne serait jamais venu dans l'esprit d'aucun d'entre eux d'user du
mot galit sans l'appliquer  une chose particulire, et ils
auraient plutt renonc  s'en servir que de consentir  faire de
l'galit une personne vivante.

Ces mots abstraits qui remplissent les langues dmocratiques, et
dont on fait usage  tout propos sans les rattacher  aucun fait
particulier, agrandissent et voilent la pense; ils rendent
l'expression plus rapide et l'ide moins nette. Mais, en fait de
langage, les peuples dmocratiques aiment mieux l'obscurit que le
travail.

Je ne sais d'ailleurs si le vague n'a point un certain charme secret
pour ceux qui parlent et qui crivent chez ces peuples.

Les hommes qui y vivent tant souvent livrs aux efforts individuels
de leur intelligence, sont presque toujours travaills par le doute.
De plus, comme leur situation change sans cesse, ils ne sont jamais
tenus fermes  aucune de leurs opinions par l'immobilit mme de
leur fortune.

Les hommes qui habitent les pays dmocratiques, ont donc souvent des
penses vacillantes; il leur faut des expressions trs-larges pour
les renfermer. Comme ils ne savent jamais si l'ide qu'ils expriment
aujourd'hui conviendra  la situation nouvelle qu'ils auront demain,
ils conoivent naturellement le got des termes abstraits. Un mot
abstrait est comme une bote  double fond; on y met les ides que
l'on dsire, et on les en retire sans que personne le voie.

Chez tous les peuples les termes gnriques et abstraits forment le
fond du langage; je ne prtends donc point qu'on ne rencontre ces
mots que dans les langues dmocratiques; je dis seulement que la
tendance des hommes, dans les temps d'galit, est d'augmenter
particulirement le nombre des mots de cette espce; de les prendre
toujours isolment dans leur acception la plus abstraite, et d'en
faire usage  tous propos, lors mme que le besoin du discours ne le
requiert point.




CHAPITRE XVII.

    De quelques sources de posie chez les nations dmocratiques.


On a donn plusieurs significations fort diverses au mot posie. Ce
serait fatiguer les lecteurs que de rechercher avec eux lequel de
ces diffrents sens il convient le mieux de choisir; je prfre leur
dire sur-le-champ celui que j'ai choisi.

La posie,  mes yeux, est la recherche et la peinture de l'idal.

Celui qui, retranchant une partie de ce qui existe, ajoutant
quelques traits imaginaires au tableau, combinant certaines
circonstances relles, mais dont le concours ne se rencontre pas,
complte, agrandit la nature, celui-l est le pote. Ainsi, la
posie n'aura pas pour but de reprsenter le vrai, mais de l'orner,
et d'offrir  l'esprit une image suprieure.

Les vers me paratront comme le beau idal du langage, et, dans ce
sens, ils seront minemment potiques; mais,  eux seuls, ils ne
constitueront pas la posie.

Je veux rechercher si parmi les actions, les sentiments et les ides
des peuples dmocratiques, il ne s'en rencontre pas quelques uns qui
se prtent  l'imagination de l'idal, et qu'on doive, pour cette
raison, considrer comme des sources naturelles de posie.

Il faut d'abord reconnatre que le got de l'idal et le plaisir que
l'on prend  en voir la peinture ne sont jamais aussi vifs et aussi
rpandus chez un peuple dmocratique qu'au sein d'une aristocratie.

Chez les nations aristocratiques, il arrive quelquefois que le corps
agit comme de lui-mme, tandis que l'me est plonge dans un repos
qui lui pse. Chez ces nations, le peuple lui-mme fait souvent voir
des gots potiques, et son esprit s'lance parfois au-del et
au-dessus de ce qui l'environne.

Mais, dans les dmocraties, l'amour des jouissances matrielles,
l'ide du mieux, la concurrence, le charme prochain du succs, sont
comme autant d'aiguillons qui prcipitent les pas de chaque homme
dans la carrire qu'il a embrasse, et lui dfendent de s'en carter
un seul moment. Le principal effort de l'me va de ce ct.
L'imagination n'est point teinte; mais elle s'adonne presque
exclusivement  concevoir l'utile et  reprsenter le rel.

L'galit ne dtourne pas seulement les hommes de la peinture de
l'idal; elle diminue le nombre des objets  peindre.

L'aristocratie, en tenant la socit immobile, favorise la fermet
et la dure des religions positives, comme la stabilit des
institutions politiques.

Non seulement elle maintient l'esprit humain dans la foi, mais elle
le dispose  adopter une foi plutt qu'une autre. Un peuple
aristocratique sera toujours enclin  placer des puissances
intermdiaires entre Dieu et l'homme.

On peut dire qu'en ceci l'aristocratie se montre trs favorable  la
posie. Quand l'univers est peupl d'tres surnaturels qui ne
tombent point sous les sens, mais que l'esprit dcouvre;
l'imagination se sent  l'aise, et les potes, trouvant mille sujets
divers  peindre, rencontrent des spectateurs sans nombre prts 
s'intresser  leurs tableaux.

Dans les sicles dmocratiques, il arrive, au contraire, quelquefois
que les croyances s'en vont flottantes, comme les lois. Le doute
ramne alors l'imagination des potes sur la terre, et les renferme
dans le monde visible et rel.

Lors mme que l'galit n'branle point les religions, elle les
simplifie; elle dtourne l'attention des agents secondaires, pour la
porter principalement sur le souverain matre.

L'aristocratie conduit naturellement l'esprit humain  la
contemplation du pass, et l'y fixe. La dmocratie, au contraire,
donne aux hommes une sorte de dgot instinctif pour ce qui est
ancien. En cela, l'aristocratie est bien plus favorable  la posie;
car les choses grandissent d'ordinaire et se voilent  mesure
qu'elles s'loignent; et, sous ce double rapport, elles prtent
davantage  la peinture de l'idal.

Aprs avoir t  la posie le pass, l'galit lui enlve en partie
le prsent.

Chez les peuples aristocratiques, il existe un certain nombre
d'individus privilgis, dont l'existence est pour ainsi dire en
dehors et au-dessus de la condition humaine; le pouvoir, la
richesse, la gloire, l'esprit, la dlicatesse et la distinction en
toutes choses paraissent appartenir en propre  ceux-l. La foule ne
les voit jamais de fort prs; ou ne les suit point dans les dtails;
on a peu  faire pour rendre potique la peinture de ces hommes.

D'une autre part, il existe chez ces mmes peuples des classes
ignorantes, humbles et asservies; et celles-ci prtent  la posie,
par l'excs mme de leur grossiret et de leur misre, comme les
autres par leur raffinement et leur grandeur. De plus, les
diffrentes classes dont un peuple aristocratique se compose tant
fort spares les unes des autres, et se connaissant mal entre
elles, l'imagination peut toujours, en les reprsentant, ajouter ou
ter quelque chose au rel.

Dans les socits dmocratiques, o les hommes sont tous trs petits
et fort semblables, chacun, en s'envisageant soi-mme, voit 
l'instant tous les autres. Les potes qui vivent dans les sicles
dmocratiques ne sauraient donc jamais prendre un homme en
particulier pour sujet de leur tableau; car un objet d'une grandeur
mdiocre, et qu'on aperoit distinctement de tous les cts, ne
prtera jamais  l'idal.

Ainsi donc l'galit, en s'tablissant sur la terre, tarit la
plupart des sources anciennes de la posie.

Essayons de montrer comment elle en dcouvre de nouvelles.

Quand le doute eut dpeupl le ciel, et que les progrs de l'galit
eurent rduit chaque homme  des proportions mieux connues et plus
petites, les potes, n'imaginant pas encore ce qu'ils pouvaient
mettre  la place de ces grands objets qui fuyaient avec
l'aristocratie, tournrent les yeux vers la nature inanime.
Perdant de vue les hros et les dieux, ils entreprirent d'abord de
peindre des fleuves et des montagnes.

Cela donna naissance, dans le sicle dernier,  la posie qu'on a
appele, par excellence, descriptive.

Quelques uns ont pens que cette peinture, embellie des choses
matrielles et inanimes qui couvrent la terre, tait la posie
propre aux sicles dmocratiques; mais je pense que c'est une
erreur. Je crois qu'elle ne reprsente qu'une poque de passage.

Je suis convaincu qu' la longue la dmocratie dtourne
l'imagination de tout ce qui est extrieur  l'homme pour ne la
fixer que sur l'homme.

Les peuples dmocratiques peuvent bien s'amuser un moment 
considrer la nature; mais ils ne s'animent rellement qu' la vue
d'eux-mmes. C'est de ce ct seulement que se trouvent chez ces
peuples les sources naturelles de la posie, et il est permis de
croire que tous les potes qui ne voudront point y puiser perdront
tout empire sur l'me de ceux qu'ils prtendent charmer, et qu'ils
finiront par ne plus avoir que de froids tmoins de leurs
transports.

J'ai fait voir comment l'ide du progrs et de la perfectibilit
indfinie de l'espce humaine tait propre aux ges dmocratiques.

Les peuples dmocratiques ne s'inquitent gure de ce qui a t;
mais ils rvent volontiers  ce qui sera, et, de ce ct, leur
imagination n'a point de limites; elle s'y tend et s'y agrandit
sans mesure.

Ceci offre une vaste carrire aux potes et leur permet de reculer
loin de l'oeil leur tableau. La dmocratie, qui ferme le pass  la
posie, lui ouvre l'avenir.

Tous les citoyens qui composent une socit dmocratique tant  peu
prs gaux et semblables, la posie ne saurait s'attacher  aucun
d'entre eux; mais la nation elle-mme s'offre  son pinceau. La
similitude de tous les individus, qui rend chacun d'eux sparment
impropre  devenir l'objet de la posie, permet aux potes de les
renfermer tous dans une mme image, et de considrer enfin le peuple
lui-mme. Les nations dmocratiques aperoivent plus clairement que
toutes les autres leur propre figure, et cette grande figure prte
merveilleusement  la peinture de l'idal.

Je conviendrai aisment que les Amricains n'ont point de potes; je
ne saurais admettre de mme qu'ils n'ont point d'ides potiques.

On s'occupe beaucoup en Europe des dserts de l'Amrique; mais les
Amricains eux-mmes n'y songent gure. Les merveilles de la nature
inanime les trouvent insensibles, et ils n'aperoivent pour ainsi
dire les admirables forts qui les environnent qu'au moment o elles
tombent sous leurs coups. Leur oeil est rempli d'un autre spectacle.
Le peuple amricain se voit marcher lui-mme  travers ces dserts,
desschant les marais, redressant les fleuves, peuplant la solitude
et domptant la nature. Cette image magnifique d'eux-mmes ne s'offre
pas seulement de loin en loin  l'imagination des Amricains; on
peut dire qu'elle suit chacun d'entre eux dans les moindres de ses
actions comme dans les principales, et qu'elle reste toujours
suspendue devant son intelligence.

On ne saurait rien concevoir de si petit, de si terne, de si rempli
de misrables intrts, de si anti-potique, en un mot, que la vie
d'un homme aux tats-Unis; mais, parmi les penses qui la dirigent,
il s'en rencontre toujours une qui est pleine de posie, et celle-l
est comme le nerf cach qui donne la vigueur  tout le reste.

Dans les sicles aristocratiques, chaque peuple comme chaque
individu, est enclin  se tenir immobile et spar de tous les
autres.

Dans les sicles dmocratiques, l'extrme mobilit des hommes et
leurs impatients dsirs font qu'ils changent sans cesse de place, et
que les habitants des diffrents pays se mlent, se voient,
s'coutent et s'empruntent. Ce ne sont donc pas seulement les
membres d'une mme nation qui deviennent semblables; les nations
elles-mmes s'assimilent, et toutes ensemble ne forment plus 
l'oeil du spectateur qu'une vaste dmocratie dont chaque citoyen est
un peuple. Cela met pour la premire fois au grand jour la figure du
genre humain.

Tout ce qui se rapporte  l'existence du genre humain pris en
entier,  ses vicissitudes,  son avenir, devient une mine
trs-fconde pour la posie.

Les potes qui vcurent dans les ges aristocratiques ont fait
d'admirables peintures en prenant pour sujets certains incidents de
la vie d'un peuple ou d'un homme; mais aucun d'entre eux n'a jamais
os renfermer dans son tableau les destines de l'espce humaine,
tandis que les potes qui crivent dans les ges dmocratiques
peuvent l'entreprendre.

Dans le mme temps que chacun, levant les yeux au-dessus de son
pays, commence enfin  apercevoir l'humanit elle-mme, Dieu se
manifeste de plus en plus  l'esprit humain dans sa pleine et
entire majest.

Si dans les sicles dmocratiques la foi aux religions positives est
souvent chancelante, et que les croyances  des puissances
intermdiaires, quelque nom qu'on leur donne, s'obscurcissent;
d'autre part les hommes sont disposs  concevoir une ide beaucoup
plus vaste de la Divinit elle-mme, et son intervention dans les
affaires humaines leur apparat sous un jour nouveau et plus grand.

Apercevant le genre humain comme un seul tout, ils conoivent
aisment qu'un mme dessein prside  ses destines; et, dans les
actions de chaque individu, ils sont ports  reconnatre la trace
de ce plan gnral et constant suivant lequel Dieu conduit l'espce.

Ceci peut encore tre considr comme une source trs-abondante de
posie, qui s'ouvre dans ces sicles.

Les potes dmocratiques paratront toujours petits et froids s'ils
essaient de donner  des dieux,  des dmons ou  des anges, des
formes corporelles, et s'ils cherchent  les faire descendre du ciel
pour se disputer la terre.

Mais s'ils veulent rattacher les grands vnements qu'ils retracent
aux desseins gnraux de Dieu sur l'univers, et, sans montrer la
main du souverain matre, faire pntrer dans sa pense, ils seront
admirs et compris, car l'imagination de leurs contemporains suit
d'elle-mme cette route.

On peut galement prvoir que les potes qui vivent dans les ges
dmocratiques peindront des passions et des ides plutt que des
personnes et des actes.

Le langage, le costume et les actions journalires des hommes dans
les dmocraties se refusent  l'imagination de l'idal. Ces choses
ne sont pas potiques par elles-mmes, et elles cesseraient
d'ailleurs de l'tre, par cette raison qu'elles sont trop bien
connues de tous ceux auxquels on entreprendrait d'en parler. Cela
force les potes  percer sans cesse au-dessous de la surface
extrieure que les sens leur dcouvrent, afin d'entrevoir l'me
elle-mme. Or, il n'y a rien qui prte plus  la peinture de l'idal
que l'homme ainsi envisag dans les profondeurs de sa nature
immatrielle.

Je n'ai pas besoin de parcourir le ciel et la terre pour dcouvrir
un objet merveilleux plein de contrastes, de grandeurs et de
petitesses infinies, d'obscurits profondes et de singulires
clarts; capable  la fois de faire natre la piti, l'admiration,
le mpris, la terreur. Je n'ai qu' me considrer moi-mme: l'homme
sort du nant, traverse le temps, et va disparatre pour toujours
dans le sein de Dieu. On ne le voit qu'un moment errer sur la limite
des deux abmes, o il se perd.

Si l'homme s'ignorait compltement, il ne serait point potique; car
on ne peut peindre ce dont on n'a pas l'ide. S'il se voyait
clairement, son imagination resterait oisive, et n'aurait rien 
ajouter au tableau. Mais l'homme est assez dcouvert pour qu'il
aperoive quelque chose de lui-mme, et assez voil pour que le
reste s'enfonce dans des tnbres impntrables parmi lesquelles il
plonge sans cesse, et toujours en vain, afin d'achever de se saisir.

Il ne faut donc pas s'attendre  ce que, chez les peuples
dmocratiques, la posie vive de lgendes, qu'elle se nourrisse de
traditions et d'antiques souvenirs, qu'elle essaie de repeupler
l'univers d'tres surnaturels auxquels les lecteurs et les potes
eux-mmes ne croient plus, ni qu'elle personnifie froidement des
vertus et des vices, qu'on veut voir sous leur propre forme. Toutes
ces ressources lui manquent; mais l'homme lui reste, et c'est assez
pour elle. Les destines humaines, l'homme, pris  part de son temps
et de son pays, et plac en face de la nature et de Dieu, avec ses
passions, ses doutes, ses prosprits inouies et ses misres
incomprhensibles, deviendront pour ces peuples l'objet principal et
presque unique de la posie; et c'est ce dont on peut dj
s'assurer, si l'on considre ce qu'ont crit les plus grands potes
qui aient paru depuis que le monde achve de tourner  la
dmocratie.

Les crivains qui, de nos jours, ont si admirablement reproduit les
traits de Child-Harold, de Ren et de Jocelyn, n'ont pas prtendu
raconter les actions d'un homme; ils ont voulu illuminer et agrandir
certains cts encore obscurs du coeur humain.

Ce sont l les pomes de la dmocratie.

L'galit ne dtruit donc pas tous les objets de la posie; elle les
rend moins nombreux et plus vastes.




CHAPITRE XVIII.

    Pourquoi les crivains et les orateurs amricains sont souvent
    boursoufls.


J'ai souvent remarqu que les Amricains qui traitent en gnral les
affaires dans un langage clair et sec, dpourvu de tout ornement et
dont l'extrme simplicit est souvent vulgaire, donnent volontiers
dans le boursoufl, ds qu'ils veulent aborder le style potique.
Ils se montrent alors pompeux sans relche d'un bout  l'autre du
discours, et l'on croirait, en les voyant prodiguer ainsi les images
 tout propos, qu'ils n'ont jamais rien dit simplement.

Les Anglais tombent plus rarement dans un dfaut semblable.

La cause de ceci peut tre indique sans beaucoup de peine.

Dans les socits dmocratiques, chaque citoyen est habituellement
occup  contempler un trs-petit objet, qui est lui-mme. S'il
vient  lever plus haut les yeux, il n'aperoit alors que l'image
immense de la socit, ou la figure plus grande encore du genre
humain. Il n'a que des ides trs-particulires et trs-claires, ou
des notions trs-gnrales et trs-vagues; l'espace intermdiaire
est vide.

Quand on l'a tir de lui-mme, il s'attend donc toujours qu'on va
lui offrir quelque objet prodigieux  regarder, et ce n'est qu' ce
prix qu'il consent  s'arracher un moment aux petits soins
compliqus qui agitent et charment sa vie.

Ceci me parat expliquer assez bien pourquoi les hommes des
dmocraties, qui ont, en gnral, de si minces affaires, demandent 
leurs potes des conceptions si vastes et des peintures si
dmesures.

De leur ct, les crivains ne manquent gure d'obir  ces
instincts qu'ils partagent: ils gonflent leur imagination sans
cesse, et l'tendant outre mesure, ils lui font atteindre le
gigantesque pour lequel elle abandonne souvent le grand.

De cette manire, ils esprent attirer sur-le-champ les regards de
la foule, et les fixer aisment autour d'eux, et ils russissent
souvent  le faire; car la foule qui ne cherche dans la posie que
des objets trs-vastes, n'a pas le temps de mesurer exactement les
proportions de tous les objets qu'on lui prsente, ni le got assez
sr pour apercevoir facilement en quoi ils sont disproportionns.
L'auteur et le public se corrompent  la fois l'un par l'autre.

Nous avons vu d'ailleurs que, chez les peuples dmocratiques, les
sources de la posie taient belles, mais peu abondantes. On finit
bientt par les puiser. Ne trouvant plus matire  l'idal dans le
rel et dans le vrai, les potes en sortent entirement et crent
des monstres.

Je n'ai pas peur que la posie des peuples dmocratiques se montre
timide ni qu'elle se tienne trs-prs de terre. J'apprhende plutt
qu'elle ne se perde  chaque instant dans les nuages, et qu'elle ne
finisse par peindre des contres entirement imaginaires. Je crains
que les oeuvres des potes dmocratiques n'offrent souvent des
images immenses et incohrentes, des peintures surcharges, des
composs bizarres et que les tres fantastiques sortis de leur
esprit ne fassent quelquefois regretter le monde rel.




CHAPITRE XIX.

    Quelques observations sur le thtre des peuples dmocratiques.


Lorsque la rvolution qui a chang l'tat social et politique d'un
peuple aristocratique commence  se faire jour dans la littrature,
c'est en gnral par le thtre qu'elle se produit d'abord, et c'est
l qu'elle demeure toujours visible.

Le spectateur d'une oeuvre dramatique est, en quelque sorte, pris au
dpourvu par l'impression qu'on lui suggre. Il n'a pas le temps
d'interroger sa mmoire, ni de consulter les habiles; il ne songe
point  combattre les nouveaux instincts littraires qui commencent
 se manifester en lui; il y cde avant de les connatre.

Les auteurs ne tardent pas  dcouvrir de quel ct incline ainsi
secrtement le got du public. Ils tournent de ce ct-l leurs
oeuvres, et les pices de thtre, aprs avoir servi  faire
apercevoir la rvolution littraire qui se prpare, achvent bientt
de l'accomplir. Si vous voulez juger d'avance la littrature d'un
peuple qui tourne  la dmocratie, tudiez son thtre.

Les pices de thtre forment d'ailleurs chez les nations
aristocratiques elles-mmes la portion la plus dmocratique de la
littrature. Il n'y a pas de jouissance littraire plus  porte de
la foule que celles qu'on prouve  la vue de la scne. Il ne faut
ni prparation ni tude pour les sentir. Elles vous saisissent au
milieu de vos proccupations et de votre ignorance. Lorsque l'amour
encore  moiti grossier des plaisirs de l'esprit commence 
pntrer dans une classe de citoyens, il la pousse aussitt au
thtre. Les thtres des nations aristocratiques ont toujours t
remplis de spectateurs qui n'appartenaient point  l'aristocratie.
C'est au thtre seulement que les classes suprieures se sont
mles avec les moyennes et les infrieures, et qu'elles ont
consenti sinon  recevoir l'avis de ces dernires, du moins 
souffrir que celles-ci le donnassent. C'est au thtre que les
rudits et les lettrs ont toujours eu le plus de peine  faire
prvaloir leur got sur celui du peuple, et  se dfendre d'tre
entrans eux-mmes par le sien. Le parterre y a souvent fait la loi
aux loges.

S'il est difficile  une aristocratie de ne point laisser envahir le
thtre par le peuple, on comprendra aisment que le peuple doit y
rgner en matre, lorsque les principes dmocratiques ayant pntr
dans les lois et dans les moeurs, les rangs se confondent, et les
intelligences se rapprochent comme les fortunes, et que la classe
suprieure perd, avec ses richesses hrditaires, son pouvoir, ses
traditions et ses loisirs.

Les gots et les instincts naturels aux peuples dmocratiques, en
fait de littrature, se manifesteront donc d'abord au thtre, et on
peut prvoir qu'ils s'y introduiront avec violence. Dans les crits,
les lois littraires de l'aristocratie se modifieront peu  peu,
d'une manire graduelle et pour ainsi dire lgale. Au thtre, elles
seront renverses par des meutes.

Le thtre met en relief la plupart des qualits et presque tous les
vices inhrents aux littratures dmocratiques.

Les peuples dmocratiques n'ont qu'une estime fort mdiocre pour
l'rudition, et ils ne se soucient gure de ce qui se passait  Rome
et  Athnes; ils entendent qu'on leur parle d'eux-mmes, et c'est
le tableau du prsent qu'ils demandent.

Aussi, quand les hros et les moeurs de l'antiquit sont reproduits
souvent sur la scne, et qu'on a soin d'y rester trs-fidle aux
traditions antiques, cela suffit pour en conclure que les classes
dmocratiques ne dominent point encore au thtre.

Racine s'excuse fort humblement dans la prface de _Britannicus_
d'avoir fait entrer Junie au nombre des vestales, o, selon
Aulu-Gelle, dit-il, on ne recevait personne au-dessous de six ans,
ni au-dessus de dix. Il est  croire qu'il n'et pas song 
s'accuser ou  se dfendre d'un pareil crime s'il avait crit de nos
jours.

Un semblable fait m'claire, non seulement sur l'tat de la
littrature dans les temps o il a lieu, mais encore sur celui de la
socit elle-mme. Un thtre dmocratique ne prouve point que la
nation est en dmocratie, car comme nous venons de le voir, dans les
aristocraties mmes il peut arriver que les gots dmocratiques
influent sur la scne; mais, quand l'esprit de l'aristocratie rgne
seul au thtre, cela dmontre invinciblement que la socit tout
entire est aristocratique, et l'on peut hardiment en conclure que
cette mme classe rudite et lettre, qui dirige les auteurs,
commande les citoyens et mne les affaires.

Il est bien rare que les gots raffins et les penchants hautains de
l'aristocratie, quand elle rgit le thtre, ne la portent point 
faire, pour ainsi dire, un choix dans la nature humaine. Certaines
conditions sociales l'intressent principalement, et elle se plat 
en retrouver la peinture sur la scne; certaines vertus, et mme
certains vices, lui paraissent mriter plus particulirement d'y
tre reproduits; elle agre le tableau de ceux-ci tandis qu'elle
loigne de ses yeux tous les autres. Au thtre, comme ailleurs,
elle ne veut rencontrer que de grands seigneurs, et elle ne s'meut
que pour des rois. Ainsi des styles. Une aristocratie impose
volontiers, aux auteurs dramatiques, de certaines manires de dire,
elle veut que tout soit dit sur ce ton.

Le thtre arrive souvent ainsi  ne peindre qu'un des cts de
l'homme, ou mme quelquefois  reprsenter ce qui ne se rencontre
point dans la nature humaine; il s'lve au-dessus d'elle et en
sort.

Dans les socits dmocratiques les spectateurs n'ont point de
pareilles prfrences, et ils font rarement voir de semblables
antipathies; ils aiment  retrouver sur la scne le mlange confus
de conditions, de sentiments et d'ides qu'ils rencontrent sous
leurs yeux; le thtre devient plus frappant, plus vulgaire, et plus
vrai.

Quelquefois cependant ceux qui crivent pour le thtre, dans les
dmocraties, sortent aussi de la nature humaine, mais c'est par un
autre bout que leurs devanciers.  force de vouloir reproduire
minutieusement les petites singularits du moment prsent, et la
physionomie particulire de certains hommes, ils oublient de
retracer les traits gnraux de l'espce.

Quand les classes dmocratiques rgnent au thtre, elles
introduisent autant de libert dans la manire de traiter le sujet
que dans le choix mme de ce sujet.

L'amour du thtre tant, de tous les gots littraires, le plus
naturel aux peuples dmocratiques, le nombre des auteurs et celui
des spectateurs s'accrot sans cesse chez ces peuples comme celui
des spectacles. Une pareille multitude, compose d'lments si
divers et rpandus en tant de lieux diffrents, ne saurait
reconnatre les mmes rgles et se soumettre aux mmes lois. Il n'y
a pas d'accord possible entre des juges trs-nombreux, qui ne
sachant point o se retrouver, portent chacun  part leur arrt. Si
l'effet de la dmocratie est en gnral de rendre douteuses les
rgles et les conventions littraires, au thtre elle les abolit
entirement pour n'y substituer que le caprice de chaque auteur et
de chaque public.

C'est galement au thtre que se fait surtout voir ce que j'ai dj
dit ailleurs, d'une manire gnrale,  propos du style et de l'art
dans les littratures dmocratiques. Lorsqu'on lit les critiques que
faisaient natre les ouvrages dramatiques du sicle de Louis XIV, on
est surpris de voir la grande estime du public pour la vraisemblance
et l'importance qu'il mettait  ce qu'un homme, restant toujours
d'accord avec lui-mme, ne ft rien qui ne pt tre aisment
expliqu et compris. Il est galement surprenant combien on
attachait alors de prix aux formes du langage et quelles petites
querelles de mots on faisait aux auteurs dramatiques.

Il semble que les hommes du sicle de Louis XIV attachaient une
valeur fort exagre  ces dtails qui s'aperoivent dans le
cabinet, mais qui chappent  la scne. Car, aprs tout, le
principal objet d'une pice de thtre est d'tre reprsente et son
premier mrite d'mouvoir. Cela venait de ce que les spectateurs de
cette poque taient en mme temps des lecteurs. Au sortir de la
reprsentation, ils attendaient chez eux l'crivain, afin d'achever
de le juger.

Dans les dmocraties on coute les pices de thtre, mais on ne les
lit point. La plupart de ceux qui assistent aux jeux de la scne n'y
cherchent pas les plaisirs de l'esprit, mais les motions vives du
coeur. Ils ne s'attendent point  y trouver une oeuvre de
littrature, mais un spectacle, et pourvu que l'auteur parle assez
correctement la langue du pays pour se faire entendre, et que ses
personnages excitent la curiosit et veillent la sympathie, ils
sont contents; sans rien demander de plus  la fiction, ils rentrent
aussitt dans le monde rel. Le style y est donc moins ncessaire;
car,  la scne, l'observation de ses rgles chappe davantage.

Quant aux vraisemblances, il est impossible d'tre souvent nouveau,
inattendu, rapide en leur restant fidle. On les nglige donc et le
public le pardonne. On peut compter qu'il ne s'inquitera point des
chemins par o vous l'avez conduit, si vous l'amenez enfin devant un
objet qui le touche. Il ne vous reprochera jamais de l'avoir mu en
dpit des rgles.

Les Amricains mettent au grand jour les diffrents instincts que je
viens de peindre, quand ils vont au thtre. Mais il faut
reconnatre qu'il n'y a encore qu'un petit nombre d'entre eux qui y
aillent. Quoique les spectateurs et les spectacles se soient
prodigieusement accrus depuis quarante ans aux tats-Unis, la
population ne se livre encore  ce genre d'amusement qu'avec une
extrme retenue.

Cela tient  des causes particulires, que le lecteur connat dj,
et qu'il suffit de lui rappeler en deux mots:

Les Puritains qui ont fond les rpubliques amricaines n'taient
pas seulement ennemis des plaisirs; ils professaient de plus une
horreur toute spciale pour le thtre. Ils le considraient comme
un divertissement abominable, et, tant que leur esprit a rgn sans
partage, les reprsentations dramatiques ont t absolument
inconnues parmi eux. Ces opinions des premiers pres de la colonie
ont laiss des traces profondes dans l'esprit de leurs descendants.

L'extrme rgularit d'habitude et la grande rigidit de moeurs qui
se voient aux tats-Unis, ont d'ailleurs t jusqu' prsent peu
favorables au dveloppement de l'art thtral.

Il n'y a point de sujets de drames dans un pays qui n'a pas t
tmoin de grandes catastrophes politiques, et o l'amour mne
toujours par un chemin direct et facile au mariage. Des gens qui
emploient tous les jours de la semaine  faire fortune, et le
dimanche  prier Dieu, ne prtent point  la muse comique.

Un seul fait suffit pour montrer que le thtre est peu populaire
aux tats-Unis.

Les Amricains, dont les lois autorisent la libert et mme la
licence de la parole en toutes choses, ont nanmoins soumis les
auteurs dramatiques  une sorte de censure. Les reprsentations
thtrales ne peuvent avoir lieu que quand les administrateurs de la
commune les permettent. Ceci montre bien que les peuples sont comme
les individus. Ils se livrent sans mnagement  leurs passions
principales, et ensuite ils prennent bien garde de ne point trop
cder  l'entranement des gots qu'ils n'ont pas.

Il n'y a point de portion de la littrature qui se rattache par des
liens plus troits et plus nombreux  l'tat actuel de la socit
que le thtre.

Le thtre d'une poque ne saurait jamais convenir  l'poque
suivante, si, entre les deux, une importante rvolution a chang les
moeurs et les lois.

On tudie encore les grands crivains d'un autre sicle. Mais on
n'assiste plus  des pices crites pour un autre public. Les
auteurs dramatiques du temps pass ne vivent que dans les livres.

Le got traditionnel de quelques hommes, la vanit, la mode, le
gnie d'un acteur peuvent soutenir quelque temps ou relever un
thtre aristocratique au sein d'une dmocratie; mais bientt il
tombe de lui-mme. On ne le renverse point, on l'abandonne.




CHAPITRE XX.

    De quelques tendances particulires aux historiens dans les
    sicles dmocratiques.


Les historiens qui crivent dans les sicles aristocratiques font
dpendre d'ordinaire tous les vnements de la volont particulire
et de l'humeur de certains hommes, et ils rattachent volontiers aux
moindres accidents les rvolutions les plus importantes. Ils font
ressortir avec sagacit les plus petites causes, et souvent ils
n'aperoivent point les plus grandes.

Les historiens qui vivent dans les sicles dmocratiques montrent
des tendances toutes contraires.

La plupart d'entre eux n'attribuent presque aucune influence 
l'individu sur la destine de l'espce, ni aux citoyens sur le sort
du peuple. Mais, en retour, ils donnent de grandes causes gnrales
 tous les petits faits particuliers. Ces tendances opposes
s'expliquent.

Quand les historiens des sicles aristocratiques jettent les yeux
sur le thtre du monde, ils y aperoivent tout d'abord un trs
petit nombre d'acteurs principaux qui conduisent toute la pice. Ces
grands personnages, qui se tiennent sur le devant de la scne,
arrtent leur vue et la fixent: tandis qu'ils s'appliquent 
dvoiler les motifs secrets qui font agir et parler ceux-l, ils
oublient le reste.

L'importance des choses qu'ils voient faire  quelques hommes leur
donne une ide exagre de l'influence que peut exercer un homme, et
les dispose naturellement  croire qu'il faut toujours remonter 
l'action particulire d'un individu pour expliquer les mouvements de
la foule.

Lorsque, au contraire, tous les citoyens sont indpendants les uns
des autres, et que chacun d'eux est faible, on n'en dcouvre point
qui exerce un pouvoir fort grand, ni surtout fort durable, sur la
masse. Au premier abord, les individus semblent absolument
impuissants sur elle; et l'on dirait que la socit marche toute
seule par le concours libre et spontan de tous les hommes qui la
composent.

Cela porte naturellement l'esprit humain  rechercher la raison
gnrale qui a pu frapper ainsi  la fois tant d'intelligences, et
les tourner simultanment du mme ct.

Je suis trs convaincu que, chez les nations dmocratiques
elles-mmes, le gnie, les vices ou les vertus de certains individus
retardent ou prcipitent le cours naturel de la destine du peuple;
mais ces sortes de causes fortuites et secondaires sont infiniment
plus varies, plus caches, plus compliques, moins puissantes, et
par consquent plus difficiles  dmler et  suivre dans des temps
d'galit que dans des sicles d'aristocratie, o il ne s'agit que
d'analyser, au milieu des faits gnraux, l'action particulire d'un
seul homme ou de quelques uns.

L'historien se fatigue bientt d'un pareil travail; son esprit se
perd au milieu de ce labyrinthe; et, ne pouvant parvenir 
apercevoir clairement, et  mettre suffisamment en lumire les
influences individuelles, il les nie. Il prfre nous parler du
naturel des races, de la constitution physique du pays, ou de
l'esprit de la civilisation. Cela abrge son travail, et  moins de
frais satisfait mieux le lecteur.

M. de Lafayette a dit quelque part, dans ses Mmoires, que le
systme exagr des causes gnrales procurait de merveilleuses
consolations aux hommes publics mdiocres. J'ajoute qu'il en donne
d'admirables aux historiens mdiocres. Il leur fournit toujours
quelques grandes raisons qui les tirent promptement d'affaire 
l'endroit le plus difficile de leur livre, et favorisent la
faiblesse ou la paresse de leur esprit, tout en faisant honneur  sa
profondeur.

Pour moi, je pense qu'il n'y a pas d'poque o il ne faille
attribuer une partie des vnements de ce monde  des faits trs
gnraux, et une autre  des influences trs particulires. Ces deux
causes se rencontrent toujours; leur rapport seul diffre. Les faits
gnraux expliquent plus de choses dans les sicles dmocratiques
que dans les sicles aristocratiques, et les influences
particulires moins. Dans les temps d'aristocratie, c'est le
contraire: les influences particulires sont plus fortes, et les
causes gnrales sont plus faibles,  moins qu'on ne considre comme
une cause gnrale le fait mme de l'ingalit des conditions, qui
permet  quelques individus de contrarier les tendances naturelles
de tous les autres.

Les historiens qui cherchent  peindre ce qui se passe dans les
socits dmocratiques ont donc raison de faire une large part aux
causes gnrales, et de s'appliquer principalement  les dcouvrir;
mais ils ont tort de nier entirement l'action particulire des
individus, parce qu'il est mal ais de la retrouver et de la suivre.

Non seulement les historiens qui vivent dans les sicles
dmocratiques sont entrans  donner  chaque fait une grande
cause, mais ils sont encore ports  lier les faits entre eux et 
en faire sortir un systme.

Dans les sicles d'aristocratie, l'attention des historiens tant
dtourne  tous moments sur les individus, l'enchanement des
vnements leur chappe; ou plutt ils ne croient pas  un
enchanement semblable. La trame de l'histoire leur semble  chaque
instant rompue par le passage d'un homme.

Dans les sicles dmocratiques, au contraire, l'historien voyant
beaucoup moins les acteurs, et beaucoup plus les actes, peut tablir
aisment une filiation et un ordre mthodique entre ceux-ci.

La littrature antique, qui nous a laiss de si belles histoires,
n'offre point un seul grand systme historique, tandis que les plus
misrables littratures modernes en fourmillent. Il semble que les
historiens anciens ne faisaient pas assez usage de ces thories
gnrales dont les ntres sont toujours prs d'abuser.

Ceux qui crivent dans les sicles dmocratiques ont une autre
tendance plus dangereuse.

Lorsque la trace de l'action des individus sur les nations se perd,
il arrive souvent qu'on voit le monde se remuer sans que le moteur
se dcouvre. Comme il devient trs difficile d'apercevoir et
d'analyser les raisons qui, agissant sparment sur la volont de
chaque citoyen, finissent par produire le mouvement du peuple, on
est tent de croire que ce mouvement n'est pas volontaire, et que
les socits obissent sans le savoir  une force suprieure qui les
domine.

Alors mme que l'on croit dcouvrir sur la terre le fait gnral qui
dirige la volont particulire de tous les individus, cela ne sauve
point la libert humaine. Une cause assez vaste pour s'appliquer 
la fois  des millions d'hommes, et assez forte pour les incliner
tous ensemble du mme ct, semble aisment irrsistible; aprs
avoir vu qu'on y cdait, on est bien prs de croire qu'on ne pouvait
y rsister.

Les historiens qui vivent dans les temps dmocratiques ne refusent
donc pas seulement  quelques citoyens la puissance d'agir sur la
destine du peuple, ils tent encore aux peuples eux-mmes, la
facult de modifier leur propre sort, et ils les soumettent soit 
une providence inflexible, soit  une sorte de fatalit aveugle.
Suivant eux, chaque nation est invinciblement attache, par sa
position, son origine, ses antcdents, son naturel,  une certaine
destine que tous ses efforts ne sauraient changer. Ils rendent les
gnrations solidaires les unes des autres, et remontant ainsi,
d'ge en ge et d'vnements ncessaires en vnements ncessaires,
jusqu' l'origine du monde, ils font une chane serre et immense
qui enveloppe tout le genre humain et le lie.

Il ne leur suffit pas de montrer comment les faits sont arrivs; ils
se plaisent encore  faire voir qu'ils ne pouvaient arriver
autrement. Ils considrent une nation parvenue  un certain endroit
de son histoire, et ils affirment qu'elle a t contrainte de suivre
le chemin qui l'a conduite l. Cela est plus ais que d'enseigner
comment elle aurait pu faire pour prendre une meilleure route.

Il semble, en lisant les historiens des ges aristocratiques, et
particulirement ceux de l'antiquit, que, pour devenir matre de
son sort et pour gouverner ses semblables, l'homme n'a qu' savoir
se dompter lui-mme. On dirait, en parcourant les histoires crites
de notre temps, que l'homme ne peut rien, ni sur lui, ni autour de
lui. Les historiens de l'antiquit enseignaient  commander, ceux de
nos jours n'apprennent gure qu' obir. Dans leurs crits l'auteur
parat souvent grand, mais l'humanit est toujours petite.

Si cette doctrine de la fatalit, qui a tant d'attraits pour ceux
qui crivent l'histoire dans les sicles dmocratiques, passant des
crivains  leurs lecteurs, pntrait ainsi la masse entire des
citoyens et s'emparait de l'esprit public, on peut prvoir qu'elle
paralyserait bientt le mouvement des socits nouvelles, et
rduirait les chrtiens en Turcs.

Je dirai de plus qu'une pareille doctrine est particulirement
dangereuse  l'poque o nous sommes; nos contemporains ne sont que
trop enclins  douter du libre arbitre, parce que chacun d'eux se
sent born de tous cts par sa faiblesse, mais ils accordent encore
volontiers de la force et de l'indpendance aux hommes runis en
corps social. Il faut se garder d'obscurcir cette ide, car il
s'agit de relever les mes et non d'achever de les abattre.




CHAPITRE XXI.

    De l'loquence parlementaire aux tats-Unis.


Chez les peuples aristocratiques, tous les hommes se tiennent et
dpendent les uns des autres; il existe entre tous un lien
hirarchique  l'aide duquel on peut maintenir chacun  sa place et
le corps entier dans l'obissance. Quelque chose d'analogue se
retrouve toujours au sein des assembles politiques de ces peuples.
Les partis s'y rangent naturellement sous de certains chefs auxquels
ils obissent, par une sorte d'instinct qui n'est que le rsultat
d'habitudes contractes ailleurs. Ils transportent dans la petite
socit les moeurs de la plus grande.

Dans les pays dmocratiques, il arrive souvent qu'un grand nombre de
citoyens se dirigent vers un mme point; mais chacun n'y marche, ou
se flatte du moins de n'y marcher que de lui-mme. Habitu  ne
rgler ses mouvements que suivant ses impulsions personnelles, il se
plie mal aisment  recevoir du dehors sa rgle. Ce got et cet
usage de l'indpendance le suivent dans les conseils nationaux. S'il
consent  s'y associer  d'autres pour la poursuite du mme dessein,
il veut du moins rester matre de cooprer au succs commun  sa
manire.

De l vient que dans les contres dmocratiques, les partis
souffrent si impatiemment qu'on les dirige, et ne se montrent
subordonns que quand le pril est trs-grand. Encore, l'autorit
des chefs, qui dans ces circonstances peut aller jusqu' faire agir
et parler, ne s'tend-elle presque jamais jusqu'au pouvoir de faire
taire.

Chez les peuples aristocratiques, les membres des assembles
politiques sont en mme temps les membres de l'aristocratie. Chacun
d'eux possde par lui-mme un rang lev et stable, et la place
qu'il occupe dans l'assemble est souvent moins importante  ses
yeux que celle qu'il remplit dans le pays. Cela le console de n'y
point jouer un rle dans la discussion des affaires, et le dispose
 n'en pas rechercher avec trop d'ardeur un mdiocre.

En Amrique, il arrive d'ordinaire que le dput n'est quelque chose
que par sa position dans l'assemble. Il est donc sans cesse
tourment du besoin d'y acqurir de l'importance, et il sent un
dsir ptulant d'y mettre  tous moments ses ides au grand jour.

Il n'est pas seulement pouss de ce ct par sa vanit, mais par
celle de ses lecteurs et par la ncessit continuelle de leur
plaire.

Chez les peuples aristocratiques, le membre de la lgislature est
rarement dans une dpendance troite des lecteurs; souvent il est
pour eux un reprsentant en quelque faon ncessaire; quelquefois il
les tient eux-mmes dans une troite dpendance, et, s'ils viennent
enfin  lui refuser leur suffrage, il se fait aisment nommer
ailleurs, ou, renonant  la carrire publique, il se renferme dans
une oisivet qui a encore de la splendeur.

Dans un pays dmocratique, comme les tats-Unis, le dput n'a
presque jamais de prise durable sur l'esprit de ses lecteurs.
Quelque petit que soit un corps lectoral, l'instabilit
dmocratique fait qu'il change sans cesse de face. Il faut donc le
captiver tous les jours.

Il n'est jamais sr d'eux; et, s'ils l'abandonnent, il est aussitt
sans ressource; car il n'a pas naturellement une position assez
leve pour tre facilement aperu de ceux qui ne sont pas proches;
et, dans l'indpendance complte o vivent les citoyens, il ne peut
esprer que ses amis ou le gouvernement l'imposeront aisment  un
corps lectoral qui ne le connatra pas. C'est donc dans le canton
qu'il reprsente que sont dposs tous les germes de sa fortune;
c'est de ce coin de terre qu'il lui faut sortir pour s'lever 
commander le peuple et  influer sur les destines du monde.

Ainsi, il est naturel que, dans les pays dmocratiques, les membres
des assembles politiques songent  leurs lecteurs plus qu' leur
parti, tandis que, dans les aristocraties, ils s'occupent plus de
leur parti que de leurs lecteurs.

Or, ce qu'il faut dire pour plaire aux lecteurs n'est pas toujours
ce qu'il conviendrait de faire pour bien servir l'opinion politique
qu'ils professent.

L'intrt gnral d'un parti est souvent que le dput qui en est
membre ne parle jamais des grandes affaires qu'il entend mal; qu'il
parle peu des petites dont la marche des grandes serait embarrasse,
et le plus souvent enfin qu'il se taise entirement. Garder le
silence est le plus utile service qu'un mdiocre discoureur puisse
rendre  la chose publique.

Mais ce n'est point ainsi que les lecteurs l'entendent.

La population d'un canton charge un citoyen de prendre part au
gouvernement de l'tat, parce qu'elle a conu une trs-vaste ide de
son mrite. Comme les hommes paraissent plus grands en proportion
qu'ils se trouvent entours d'objets plus petits, il est  croire
que l'opinion qu'on se fera du mandataire sera d'autant plus haute
que les talents seront plus rares parmi ceux qu'il reprsente. Il
arrivera donc souvent que les lecteurs espreront d'autant plus de
leur dput qu'ils auront moins  en attendre; et, quelque incapable
qu'il puisse tre, ils ne sauraient manquer d'exiger de lui des
efforts signals qui rpondent au rang qu'ils lui donnent.

Indpendamment du lgislateur de l'tat, les lecteurs voient encore
en leur reprsentant le protecteur naturel du canton prs de la
lgislature; ils ne sont pas mme loigns de le considrer comme le
fond de pouvoirs de chacun de ceux qui l'ont lu, et ils se
flattent qu'il ne dploiera pas moins d'ardeur  faire valoir leurs
intrts particuliers que ceux du pays.

Ainsi, les lecteurs se tiennent d'avance pour assurs que le dput
qu'ils choisiront sera un orateur; qu'il parlera souvent s'il le
peut, et que, au cas o il lui faudrait se restreindre, il
s'efforcera du moins de renfermer dans ses rares discours l'examen
de toutes les grandes affaires de l'tat, joint  l'expos de tous
les petits griefs dont ils ont eux-mmes  se plaindre; de telle
faon que, ne pouvant se montrer souvent, il fasse voir  chaque
occasion ce qu'il sait faire, et que, au lieu de se rpandre
incessamment, il se resserre de temps  autre tout entier sous un
petit volume, fournissant ainsi une sorte de rsum brillant et
complet de ses commettants et de lui-mme.  ce prix, ils promettent
leurs prochains suffrages.

Ceci pousse au dsespoir d'honntes mdiocrits qui, se connaissant,
ne se seraient pas produites d'elles-mmes. Le dput, ainsi excit,
prend la parole au grand chagrin de ses amis, et, se jetant
imprudemment au milieu des plus clbres orateurs, il embrouille le
dbat et fatigue l'assemble.

Toutes les lois qui tendent  rendre l'lu plus dpendant de
l'lecteur, ne modifient donc pas seulement la conduite des
lgislateurs, ainsi que je l'ai fait remarquer ailleurs, mais aussi
leur langage. Elles influent tout  la fois sur les affaires et sur
la manire d'en parler.

Il n'est pour ainsi dire pas de membre du congrs qui consente 
rentrer dans ses foyers sans s'y tre fait prcder au moins par un
discours, ni qui souffre d'tre interrompu avant d'avoir pu
renfermer dans les limites de sa harangue tout ce qu'on peut dire
d'utile aux vingt-quatre tats dont l'union se compose, et
spcialement au district qu'il reprsente. Il fait donc passer
successivement devant l'esprit de ses auditeurs de grandes vrits
gnrales qu'il n'aperoit souvent lui-mme, et qu'il n'indique que
confusment, et de petites particularits fort tnues qu'il n'a que
trop de facilit  dcouvrir et  exposer. Aussi arrive-t-il
trs-souvent que dans le sein de ce grand corps, la discussion
devient vague et embarrasse, et qu'elle semble se traner vers le
but qu'on se propose plutt qu'y marcher.

Quelque chose d'analogue se fera toujours voir, je pense, dans les
assembles publiques des dmocraties.

D'heureuses circonstances et de bonnes lois pourraient parvenir 
attirer dans la lgislature d'un peuple dmocratique des hommes
beaucoup plus remarquables que ceux qui sont envoys par les
Amricains au congrs; mais on n'empchera jamais les hommes
mdiocres qui s'y trouvent de s'y exposer complaisamment, et de tous
les cts au grand jour.

Le mal ne me parat pas entirement gurissable, parce qu'il ne
tient pas seulement au rglement de l'assemble, mais  sa
constitution et  celle mme du pays.

Les habitants des tats-Unis semblent considrer eux-mmes la chose
sous ce point de vue, et ils tmoignent leur long usage de la vie
parlementaire, non point en s'abstenant de mauvais discours, mais en
se soumettant avec courage  les entendre. Ils s'y rsignent comme
au mal que l'exprience leur a fait reconnatre invitable.

Nous avons montr le petit ct des discussions politiques dans les
dmocraties; faisons voir le grand.

Ce qui s'est pass depuis cent cinquante ans dans le parlement
d'Angleterre n'a jamais eu un grand retentissement au dehors; les
ides et les sentiments exprims par les orateurs ont toujours
trouv peu de sympathie chez les peuples mme qui se trouvaient
placs le plus prs du grand thtre de la libert britannique.
Tandis que, ds les premiers dbats qui ont eu lieu dans les petites
assembles coloniales d'Amrique  l'poque de la rvolution,
l'Europe fut mue.

Cela n'a pas tenu seulement  des circonstances particulires et
fortuites, mais  des causes gnrales et durables.

Je ne vois rien de plus admirable ni de plus puissant qu'un grand
orateur discutant de grandes affaires, dans le sein d'une assemble
dmocratique. Comme il n'y a jamais de classe qui y ait ses
reprsentants chargs de soutenir ses intrts, c'est toujours  la
nation tout entire, et au nom de la nation tout entire qu'on
parle. Cela agrandit la pense et relve le langage.

Comme les prcdents y ont peu d'empire; qu'il n'y a plus de
privilges attachs  certains biens, ni de droits inhrents 
certains corps ou  certains hommes, l'esprit est oblig de remonter
jusqu' des vrits gnrales puises dans la nature humaine pour
traiter l'affaire particulire qui l'occupe. De l nat dans les
discussions politiques d'un peuple dmocratique, quelque petit qu'il
soit, un caractre de gnralit qui les rend souvent attachantes
pour le genre humain. Tous les hommes s'y intressent parce qu'il
s'agit de l'homme qui est partout le mme.

Chez les plus grands peuples aristocratiques, au contraire, les
questions les plus gnrales sont presque toujours traites par
quelques raisons particulires tires des usages d'une poque ou des
droits d'une classe; ce qui n'intresse que la classe dont il est
question, ou tout au plus le peuple dans le sein duquel cette classe
se trouve.

C'est  cette cause autant qu' la grandeur de la nation franaise,
et aux dispositions favorables des peuples qui l'coutent, qu'il
faut attribuer le grand effet que nos discussions politiques
produisent quelquefois dans le monde.

Nos orateurs parlent souvent  tous les hommes, alors mme qu'ils ne
s'adressent qu' leurs concitoyens.




DEUXIME PARTIE.

INFLUENCE DE LA DMOCRATIE SUR LES SENTIMENTS DES AMRICAINS.




CHAPITRE I.

    Pourquoi les peuples dmocratiques montrent un amour plus ardent
    et plus durable pour l'galit que pour la libert.


La premire et la plus vive des passions que l'galit des
conditions fait natre, je n'ai pas besoin de le dire, c'est l'amour
de cette mme galit. On ne s'tonnera donc pas que j'en parle
avant toutes les autres.

Chacun a remarqu que de notre temps, et spcialement en France,
cette passion de l'galit prenait chaque jour une place plus grande
dans le coeur humain. On a dit cent fois que nos contemporains
avaient un amour bien plus ardent et bien plus tenace pour l'galit
que pour la libert; mais je ne trouve point qu'on soit encore
suffisamment remont jusqu'aux causes de ce fait. Je vais l'essayer.

On peut imaginer un point extrme o la libert et l'galit se
touchent et se confondent.

Je suppose que tous les citoyens concourent au gouvernement et que
chacun ait un droit gal d'y concourir.

Nul ne diffrant alors de ses semblables, personne ne pourra exercer
un pouvoir tyrannique; les hommes seront parfaitement libres, parce
qu'ils seront tous entirement gaux; et ils seront tous
parfaitement gaux parce qu'ils seront entirement libres. C'est
vers cet idal que tendent les peuples dmocratiques.

Voil la forme la plus complte que puisse prendre l'galit sur la
terre; mais il en est mille autres, qui, sans tre aussi parfaites,
n'en sont gure moins chres  ces peuples.

L'galit peut s'tablir dans la socit civile, et ne point rgner
dans le monde politique. On peut avoir le droit de se livrer aux
mmes plaisirs, d'entrer dans les mmes professions, de se
rencontrer dans les mmes lieux; en un mot, de vivre de la mme
manire et de poursuivre la richesse par les mmes moyens, sans
prendre tous la mme part au gouvernement.

Une sorte d'galit peut mme s'tablir dans le monde politique,
quoique la libert politique n'y soit point. On est l'gal de tous
ses semblables, moins un, qui est, sans distinction, le matre de
tous, et qui prend galement, parmi tous, les agents de son pouvoir.

Il serait facile de faire plusieurs autres hypothses suivant
lesquelles une fort grande galit pourrait aisment se combiner
avec des institutions plus ou moins libres, ou mme avec des
institutions qui ne le seraient point du tout.

Quoique les hommes ne puissent devenir absolument gaux sans tre
entirement libres, et que par consquent l'galit, dans son degr
le plus extrme, se confonde avec la libert, on est donc fond 
distinguer l'une de l'autre.

Le got que les hommes ont pour la libert, et celui qu'ils
ressentent pour l'galit, sont, en effet, deux choses distinctes,
et je ne crains pas d'ajouter que, chez les peuples dmocratiques,
ce sont deux choses ingales.

Si l'on veut y faire attention, on verra qu'il se rencontre dans
chaque sicle un fait singulier et dominant auquel les autres se
rattachent; ce fait donne presque toujours naissance  une pense
mre, ou  une passion principale qui finit ensuite par attirer 
elle et par entraner dans son cours tous les sentiments et toutes
les ides. C'est comme le grand fleuve vers lequel chacun des
ruisseaux environnants semble courir.

La libert s'est manifeste aux hommes dans diffrents temps et sous
diffrentes formes; elle ne s'est point attache exclusivement  un
tat social, et on la rencontre autre part que dans les dmocraties.
Elle ne saurait donc former le caractre distinctif des sicles
dmocratiques.

Le fait particulier et dominant qui singularise ces sicles, c'est
l'galit des conditions; la passion principale qui agite les hommes
dans ces temps-l, c'est l'amour de cette galit.

Ne demandez point quel charme singulier trouvent les hommes des ges
dmocratiques  vivre gaux, ni les raisons particulires qu'ils
peuvent avoir de s'attacher si obstinment  l'galit plutt qu'aux
autres biens que la socit leur prsente: l'galit forme le
caractre distinctif de l'poque o ils vivent; cela seul suffit
pour expliquer qu'ils la prfrent  tout le reste.

Mais, indpendamment de cette raison, il en est plusieurs autres
qui, dans tous les temps, porteront habituellement les hommes 
prfrer l'galit  la libert.

Si un peuple pouvait jamais parvenir  dtruire ou seulement 
diminuer lui-mme dans son sein l'galit qui y rgne, il n'y
arriverait que par de longs et pnibles efforts. Il faudrait qu'il
modifit son tat social, abolt ses lois, renouvelt ses ides,
changet ses habitudes, altrt ses moeurs. Mais, pour perdre la
libert politique, il suffit de ne pas la retenir, et elle
s'chappe.

Les hommes ne tiennent donc pas seulement  l'galit parce qu'elle
leur est chre; ils s'y attachent encore parce qu'ils croient
qu'elle doit durer toujours.

Que la libert politique puisse, dans ses excs, compromettre la
tranquillit, le patrimoine, la vie des particuliers, on ne
rencontre point d'hommes si borns et si lgers qui ne le
dcouvrent. Il n'y a au contraire, que les gens attentifs et
clairvoyants qui aperoivent les prils dont l'galit nous menace,
et d'ordinaire ils vitent de les signaler. Ils savent que les
misres qu'ils redoutent sont loignes, et ils se flattent qu'elles
n'atteindront que les gnrations  venir, dont la gnration
prsente ne s'inquite gure. Les maux que la libert amne
quelquefois sont immdiats; ils sont visibles pour tous, et tous,
plus ou moins, les ressentent. Les maux que l'extrme galit peut
produire ne se manifestent que peu  peu; ils s'insinuent
graduellement dans le corps social; on ne les voit que de loin en
loin, et au moment o ils deviennent les plus violents, l'habitude a
dj fait qu'on ne les sent plus.

Les biens que la libert procure ne se montrent qu' la longue; et
il est toujours facile de mconnatre la cause qui les fait natre.

Les avantages de l'galit se font sentir ds  prsent, et chaque
jour on les voit dcouler de leur source.

La libert politique donne de temps en temps,  un certain nombre de
citoyens, de sublimes plaisirs.

L'galit fournit chaque jour une multitude de petites jouissances 
chaque homme. Les charmes de l'galit se sentent  tous moments, et
ils sont  la porte de tous; les plus nobles coeurs n'y sont pas
insensibles, et les mes les plus vulgaires en font leurs dlices.
La passion que l'galit fait natre doit donc tre tout  la fois
nergique et gnrale.

Les hommes ne sauraient jouir de la libert politique sans l'acheter
par quelques sacrifices, et ils ne s'en emparent jamais qu'avec
beaucoup d'efforts. Mais les plaisirs que l'galit procure
s'offrent d'eux-mmes. Chacun des petits incidents de la vie prive
semblent les faire natre, et pour les goter il ne faut que vivre.

Les peuples dmocratiques aiment l'galit dans tous les temps,
mais il est de certaines poques o ils poussent jusqu'au dlire la
passion qu'ils ressentent pour elle. Ceci arrive au moment o
l'ancienne hirarchie sociale, longtemps menace, achve de se
dtruire, aprs une dernire lutte intestine, et que les barrires
qui sparaient les citoyens sont enfin renverses. Les hommes se
prcipitent alors sur l'galit comme sur une conqute, et ils s'y
attachent comme  un bien prcieux qu'on veut leur ravir. La passion
d'galit pntre de toutes parts dans le coeur humain, elle s'y
tend, elle le remplit tout entier. Ne dites point aux hommes qu'en
se livrant ainsi aveuglment  une passion exclusive, ils
compromettent leurs intrts les plus chers; ils sont sourds. Ne
leur montrez pas la libert qui s'chappe de leurs mains, tandis
qu'ils regardent ailleurs; ils sont aveugles, ou plutt ils
n'aperoivent dans tout l'univers qu'un seul bien digne d'envie.

Ce qui prcde s'applique  toutes les nations dmocratiques. Ce qui
suit ne regarde que nous-mmes.

Chez la plupart des nations modernes, et en particulier chez tous
les peuples du continent de l'Europe, le got et l'ide de la
libert n'ont commenc  natre et  se dvelopper qu'au moment o
les conditions commenaient  s'galiser, et comme consquence de
cette galit mme. Ce sont les rois absolus, qui ont le plus
travaill  niveler les rangs parmi leurs sujets. Chez ces peuples,
l'galit a prcd la libert; l'galit tait donc un fait ancien,
lorsque la libert tait encore une chose nouvelle; l'une avait dj
cr des opinions, des usages, des lois qui lui taient propres,
lorsque l'autre se produisait seule, et pour la premire fois, au
grand jour. Ainsi, la seconde n'tait encore que dans les ides et
dans les gots, tandis que la premire avait dj pntr dans les
habitudes, s'tait empare des moeurs, et avait donn un tour
particulier aux moindres actions de la vie. Comment s'tonner si les
hommes de nos jours prfrent l'une  l'autre?

Je pense que les peuples dmocratiques ont un got naturel pour la
libert; livrs  eux-mmes, ils la cherchent, ils l'aiment, et ils
ne voient qu'avec douleur qu'on les en carte. Mais ils ont pour
l'galit une passion ardente, insatiable, ternelle, invincible;
ils veulent l'galit dans la libert, et, s'ils ne peuvent
l'obtenir, ils la veulent encore dans l'esclavage. Ils souffriront
la pauvret, l'asservissement, la barbarie, mais ils ne souffriront
pas l'aristocratie.

Ceci est vrai dans tous les temps, et surtout dans le ntre. Tous
les hommes et tous les pouvoirs qui voudront lutter contre cette
puissance irrsistible, seront renverss et dtruits par elle. De
nos jours, la libert ne peut s'tablir sans son appui, et le
despotisme lui-mme ne saurait rgner sans elle.




CHAPITRE II.

    De l'individualisme dans les pays dmocratiques.


J'ai fait voir comment, dans les sicles d'galit, chaque homme
cherchait en lui-mme ses croyances; je veux montrer comment, dans
les mmes sicles, il tourne tous ses sentiments vers lui seul.

L'_individualisme_ est une expression rcente qu'une ide nouvelle a
fait natre. Nos pres ne connaissaient que l'gosme.

L'gosme est un amour passionn et exagr de soi-mme, qui porte
l'homme  ne rien rapporter qu' lui seul et  se prfrer  tout.

L'individualisme est un sentiment rflchi et paisible qui dispose
chaque citoyen  s'isoler de la masse de ses semblables, et  se
retirer  l'cart avec sa famille et ses amis; de telle sorte que,
aprs s'tre ainsi cr une petite socit  son usage, il abandonne
volontiers la grande socit  elle-mme.

L'gosme nat d'un instinct aveugle; l'individualisme procde d'un
jugement erron plutt que d'un sentiment dprav. Il prend sa
source dans les dfauts de l'esprit autant que dans les vices du
coeur.

L'gosme dessche le germe de toutes les vertus; l'individualisme
ne tarit d'abord que la source des vertus publiques; mais,  la
longue, il attaque et dtruit toutes les autres, et va enfin
s'absorber dans l'gosme.

L'gosme est un vice aussi ancien que le monde. Il n'appartient
gure plus  une forme de socit qu' une autre.

L'individualisme est d'origine dmocratique, et il menace de se
dvelopper  mesure que les conditions s'galisent.

Chez les peuples aristocratiques, les familles restent pendant des
sicles dans le mme tat, et souvent dans le mme lieu. Cela rend,
pour ainsi dire, toutes les gnrations contemporaines. Un homme
connat presque toujours ses aeux et les respecte; il croit dj
apercevoir ses arrire-petits-fils, et il les aime. Il se fait
volontiers des devoirs envers les uns et les autres, et il lui
arrive frquemment de sacrifier ses jouissances personnelles  ces
tres qui ne sont plus ou qui ne sont pas encore.

Les institutions aristocratiques ont, de plus, pour effet de lier
troitement chaque homme  plusieurs de ses concitoyens.

Les classes tant fort distinctes et immobiles dans le sein d'un
peuple aristocratique, chacune d'elles devient pour celui qui en
fait partie une sorte de petite patrie, plus visible et plus chre
que la grande.

Comme, dans les socits aristocratiques, tous les citoyens sont
placs  poste fixe, les uns au-dessus des autres, il en rsulte
encore que chacun d'entre eux aperoit toujours plus haut que lui un
homme dont la protection lui est ncessaire, et plus bas il en
dcouvre un autre dont il peut rclamer le concours.

Les hommes qui vivent dans les sicles aristocratiques sont donc
presque toujours lis d'une manire troite  quelque chose qui est
plac en dehors d'eux, et ils sont souvent disposs  s'oublier
eux-mmes. Il est vrai que, dans ces mmes sicles, la notion
gnrale du semblable est obscure, et qu'on ne songe gure  s'y
dvouer pour la cause de l'humanit; mais on se sacrifie souvent 
certains hommes.

Dans les sicles dmocratiques, au contraire, o les devoirs de
chaque individu envers l'espce sont bien plus clairs, le dvouement
envers un homme devient plus rare: le lien des affections humaines
s'tend et se desserre.

Chez les peuples dmocratiques, de nouvelles familles sortent sans
cesse du nant, d'autres y retombent sans cesse, et toutes celles
qui demeurent changent de face; la trame des temps se rompt  tout
moment, et le vestige des gnrations s'efface. On oublie aisment
ceux qui vous ont prcd, et l'on n'a aucune ide de ceux qui vous
suivront. Les plus proches seuls intressent.

Chaque classe venant  se rapprocher des autres et  s'y mler, ses
membres deviennent indiffrents et comme trangers entre eux.

L'aristocratie avait fait de tous les citoyens une longue chane qui
remontait du paysan au roi: la dmocratie brise la chane et met
chaque anneau  part.

 mesure que les conditions s'galisent, il se rencontre un plus
grand nombre d'individus qui, n'tant plus assez riches ni assez
puissants pour exercer une grande influence sur le sort de leurs
semblables, ont acquis cependant ou ont conserv assez de lumires
et de biens pour pouvoir se suffire  eux-mmes. Ceux-l ne doivent
rien  personne, ils n'attendent pour ainsi dire rien de personne;
ils s'habituent  se considrer toujours isolment, et ils se
figurent volontiers que leur destine tout entire est entre leurs
mains.

Ainsi, non seulement la dmocratie fait oublier  chaque homme ses
aeux, mais elle lui cache ses descendants et le spare de ses
contemporains; elle le ramne sans cesse vers lui seul, et menace de
le renfermer enfin tout entier dans la solitude de son propre
coeur.




CHAPITRE III.

    Comment l'individualisme est plus grand au sortir d'une rvolution
    dmocratique qu' une autre poque.


C'est surtout au moment o une socit dmocratique achve de se
former sur les dbris d'une aristocratie, que cet isolement des
hommes les uns des autres, et l'gosme qui en est la suite,
frappent le plus aisment les regards.

Ces socits ne renferment pas seulement un grand nombre de citoyens
indpendants, elles sont journellement remplies d'hommes qui,
arrivs d'hier  l'indpendance, sont enivrs de leur nouveau
pouvoir: ceux-ci conoivent une prsomptueuse confiance dans leurs
forces, et n'imaginant pas qu'ils puissent dsormais avoir besoin
de rclamer le secours de leurs semblables, ils ne font pas
difficult de montrer qu'ils ne songent qu' eux-mmes.

Une aristocratie ne succombe d'ordinaire qu'aprs une lutte
prolonge, durant laquelle il s'est allum entre les diffrentes
classes des haines implacables. Ces passions survivent  la
victoire; et l'on peut en suivre la trace au milieu de la confusion
dmocratique qui lui succde.

Ceux d'entre les citoyens qui taient les premiers dans la
hirarchie dtruite ne peuvent oublier aussitt leur ancienne
grandeur; longtemps ils se considrent comme des trangers au sein
de la socit nouvelle. Ils voient dans tous les gaux que cette
socit leur donne des oppresseurs, dont la destine ne saurait
exciter la sympathie; ils ont perdu de vue leurs anciens gaux, et
ne se sentent plus lis par un intrt commun  leur sort; chacun,
se retirant  part, se croit donc rduit  ne s'occuper que de
lui-mme. Ceux, au contraire, qui jadis taient placs au bas de
l'chelle sociale, et qu'une rvolution soudaine a rapprochs du
commun niveau, ne jouissent qu'avec une sorte d'inquitude secrte
de l'indpendance nouvellement acquise; s'ils retrouvent  leurs
cts quelques uns de leurs anciens suprieurs, ils jettent sur eux
des regards de triomphe et de crainte, et s'en cartent.

C'est donc ordinairement  l'origine des socits dmocratiques que
les citoyens se montrent le plus disposs  s'isoler.

La dmocratie porte les hommes  ne pas se rapprocher de leurs
semblables; mais les rvolutions dmocratiques les disposent  se
fuir, et perptuent au sein de l'galit les haines que l'ingalit
a fait natre.

Le grand avantage des Amricains est d'tre arrivs  la dmocratie
sans avoir  souffrir de rvolutions dmocratiques, et d'tre ns
gaux au lieu de le devenir.




CHAPITRE IV.

    Comment les Amricains combattent l'individualisme par des
    institutions libres.


Le despotisme, qui, de sa nature, est craintif, voit dans
l'isolement des hommes le gage le plus certain de sa propre dure,
et il met d'ordinaire tous ses soins  les isoler. Il n'est pas de
vice du coeur humain qui lui agre autant que l'gosme: un despote
pardonne aisment aux gouverns de ne point l'aimer, pourvu qu'ils
ne s'aiment pas entre eux. Il ne leur demande pas de l'aider 
conduire l'tat; c'est assez qu'ils ne prtendent point  le diriger
eux-mmes. Il appelle esprits turbulents et inquiets ceux qui
prtendent unir leurs efforts pour crer la prosprit commune, et
changeant le sens naturel des mots, il nomme bons citoyens ceux qui
se renferment troitement en eux-mmes.

Ainsi, les vices que le despotisme fait natre sont prcisment ceux
que l'galit favorise. Ces deux choses se compltent et
s'entr'aident d'une manire funeste.

L'galit place les hommes  ct les uns des autres, sans lien
commun qui les retienne. Le despotisme lve des barrires entre eux
et les spare. Elle les dispose  ne point songer  leurs
semblables, et il leur fait une sorte de vertu publique de
l'indiffrence.

Le despotisme, qui est dangereux dans tous les temps, est donc
particulirement  craindre dans les sicles dmocratiques.

Il est facile de voir que dans ces mmes sicles les hommes ont un
besoin particulier de la libert.

Lorsque les citoyens sont forcs de s'occuper des affaires
publiques, ils sont tirs ncessairement du milieu de leurs intrts
individuels et arrachs, de temps  autre,  la vue d'eux-mmes.

Du moment o l'on traite en commun les affaires communes, chaque
homme aperoit qu'il n'est pas aussi indpendant de ses semblables
qu'il se le figurait d'abord, et que, pour obtenir leur appui, il
faut souvent leur prter son concours.

Quand le public gouverne, il n'y a pas d'homme qui ne sente le prix
de la bienveillance publique et qui ne cherche  la captiver en
s'attirant l'estime et l'affection de ceux au milieu desquels il
doit vivre.

Plusieurs des passions qui glacent les coeurs et les divisent sont
alors obliges de se retirer au fond de l'me et de s'y cacher.
L'orgueil se dissimule; le mpris n'ose se faire jour. L'gosme a
peur de lui-mme.

Sous un gouvernement libre, la plupart des fonctions publiques tant
lectives, les hommes que la hauteur de leur me ou l'inquitude de
leurs dsirs mettent  l'troit dans la vie prive, sentent chaque
jour qu'ils ne peuvent se passer de la population qui les environne.

Il arrive alors que l'on songe  ses semblables par ambition, et que
souvent on trouve en quelque sorte son intrt  s'oublier soi-mme.
Je sais qu'on peut m'opposer ici toutes les intrigues qu'une
lection fait natre; les moyens honteux dont les candidats se
servent souvent et les calomnies que leurs ennemis rpandent. Ce
sont l des occasions de haine, et elles se reprsentent d'autant
plus souvent que les lections deviennent plus frquentes.

Ces maux sont grands sans doute, mais ils sont passagers, tandis
que les biens qui naissent avec eux demeurent.

L'envie d'tre lu peut porter momentanment certains hommes  se
faire la guerre; mais ce mme dsir porte  la longue tous les
hommes  se prter un mutuel appui; et, s'il arrive qu'une lection
divise accidentellement deux amis, le systme lectoral rapproche
d'une manire permanente une multitude de citoyens qui seraient
toujours rests trangers les uns aux autres. La libert cre des
haines particulires; mais le despotisme fait natre l'indiffrence
gnrale.

Les Amricains ont combattu par la libert l'individualisme que
l'galit faisait natre, et ils l'ont vaincu.

Les lgislateurs de l'Amrique n'ont pas cru que, pour gurir une
maladie si naturelle au corps social dans les temps dmocratiques et
si funeste, il suffisait d'accorder  la nation tout entire une
reprsentation d'elle-mme; ils ont pens que de plus il convenait
de donner une vie politique  chaque portion du territoire, afin de
multiplier  l'infini, pour les citoyens, les occasions d'agir
ensemble, et de leur faire sentir tous les jours qu'ils dpendent
les uns des autres.

C'tait se conduire avec sagesse.

Les affaires gnrales d'un pays n'occupent que les principaux
citoyens. Ceux-l ne se rassemblent que de loin en loin dans les
mmes lieux; et comme il arrive souvent qu'ensuite ils se perdent de
vue, il ne s'tablit pas entre eux de liens durables. Mais quand il
s'agit de faire rgler les affaires particulires d'un canton par
les hommes qui l'habitent, les mmes individus sont toujours en
contact, et ils sont en quelque sorte forcs de se connatre et de
se complaire.

On tire difficilement un homme de lui-mme pour l'intresser  la
destine de tout l'tat, parce qu'il comprend mal l'influence que la
destine de l'tat peut exercer sur son sort. Mais faut-il faire
passer un chemin au bout de son domaine, il verra d'un premier coup
d'oeil qu'il se rencontre un rapport entre cette petite affaire
publique et ses plus grandes affaires prives, et il dcouvrira,
sans qu'on le lui montre, le lien troit qui unit ici l'intrt
particulier  l'intrt gnral.

C'est donc en chargeant les citoyens de l'administration des petites
affaires, bien plus qu'en leur livrant le gouvernement des grandes,
qu'on les intresse au bien public, et qu'on leur fait voir le
besoin qu'ils ont sans cesse les uns des autres pour le produire.

On peut, par une action d'clat, captiver tout  coup la faveur d'un
peuple; mais, pour gagner l'amour et le respect de la population qui
vous entoure, il faut une longue succession de petits services
rendus, de bons offices obscurs, une habitude constante de
bienveillance et une rputation bien tablie de dsintressement.

Les liberts locales, qui font qu'un grand nombre de citoyens
mettent du prix  l'affection de leurs voisins et de leurs proches,
ramnent donc sans cesse les hommes les uns vers les autres, en
dpit des instincts qui les sparent, et les forcent  s'entr'aider.

Aux tats-Unis, les plus opulents citoyens ont bien soin de ne point
s'isoler du peuple; au contraire, ils s'en rapprochent sans cesse,
ils l'coutent volontiers, et lui parlent tous les jours. Ils savent
que les riches des dmocraties ont toujours besoin des pauvres, et
que dans les temps dmocratiques on s'attache le pauvre par les
manires plus que par les bienfaits. La grandeur mme des bienfaits,
qui met en lumire la diffrence des conditions, cause une
irritation secrte  ceux qui en profitent; mais la simplicit des
manires a des charmes presque irrsistibles: leur familiarit
entrane, et leur grossiret mme ne dplat pas toujours.

Ce n'est pas du premier coup que cette vrit pntre dans l'esprit
des riches. Ils y rsistent d'ordinaire tant que dure la rvolution
dmocratique, et ils ne l'admettent mme point aussitt aprs que
cette rvolution est accomplie. Ils consentent volontiers  faire
du bien au peuple; mais ils veulent continuer  le tenir
soigneusement  distance. Ils croient que cela suffit; ils se
trompent. Ils se ruineraient ainsi sans rchauffer le coeur de la
population qui les environne. Ce n'est pas le sacrifice de leur
argent qu'elle leur demande; c'est celui de leur orgueil.

On dirait qu'aux tats-Unis il n'y a pas d'imagination qui ne
s'puise  inventer des moyens d'accrotre la richesse et de
satisfaire les besoins du public. Les habitants les plus clairs de
chaque canton se servent sans cesse de leurs lumires pour dcouvrir
des secrets nouveaux propres  accrotre la prosprit commune; et,
lorsqu'ils en ont trouv quelques uns, ils se htent de les livrer 
la foule.

En examinant de prs les vices et les faiblesses que font voir
souvent en Amrique ceux qui gouvernent, on s'tonne de la
prosprit croissante du peuple, et on a tort. Ce n'est point le
magistrat lu qui fait prosprer la dmocratie amricaine; mais elle
prospre parce que le magistrat est lectif.

Il serait injuste de croire que le patriotisme des Amricains et le
zle que montre chacun d'eux pour le bien-tre de ses concitoyens
n'aient rien de rel. Quoique l'intrt priv dirige, aux tats-Unis
aussi bien qu'ailleurs, la plupart des actions humaines, il ne les
rgle pas toutes.

Je dois dire que j'ai souvent vu des Amricains faire de grands et
vritables sacrifices  la chose publique, et j'ai remarqu cent
fois qu'au besoin ils ne manquaient presque jamais de se prter un
fidle appui les uns aux autres.

Les institutions libres que possdent les habitants des tats-Unis,
et les droits politiques dont ils font tant d'usage, rappellent sans
cesse, et de mille manires,  chaque citoyen qu'il vit en socit.
Elles ramnent  tous moments son esprit vers cette ide, que le
devoir aussi bien que l'intrt des hommes est de se rendre utiles 
leurs semblables; et comme il ne voit aucun sujet particulier de les
har, puisqu'il n'est jamais ni leur esclave ni leur matre, son
coeur penche aisment du ct de la bienveillance. On s'occupe
d'abord de l'intrt gnral par ncessit, et puis par choix; ce
qui tait calcul devient instinct; et,  force de travailler au bien
de ses concitoyens, on prend enfin l'habitude et le got de les
servir.

Beaucoup de gens en France considrent l'galit des conditions
comme un premier mal, et la libert politique comme un second. Quand
ils sont obligs de subir l'une, ils s'efforcent du moins d'chapper
 l'autre. Et moi je dis que, pour combattre les maux que l'galit
peut produire, il n'y a qu'un remde efficace: c'est la libert
politique.




CHAPITRE V.

    De l'usage que les Amricains font de l'association dans la vie
    civile.


Je ne veux point parler de ces associations politiques  l'aide
desquelles les hommes cherchent  se dfendre contre l'action
despotique d'une majorit ou contre les empitements du pouvoir
royal. J'ai dj trait ce sujet ailleurs. Il est clair que si
chaque citoyen,  mesure qu'il devient individuellement plus faible,
et par consquent plus incapable de prserver isolment sa libert,
n'apprenait pas l'art de s'unir  ses semblables pour la dfendre,
la tyrannie crotrait ncessairement avec l'galit. Il ne s'agit
ici que des associations qui se forment dans la vie civile, et dont
l'objet n'a rien de politique.

Les associations politiques qui existent aux tats-Unis ne forment
qu'un dtail au milieu de l'immense tableau que l'ensemble des
associations y prsente.

Les Amricains de tous les ges, de toutes les conditions, de tous
les esprits, s'unissent sans cesse. Non seulement ils ont des
associations commerciales et industrielles auxquelles tous prennent
part; mais ils en ont encore de mille autres espces: de
religieuses, de morales, de graves, de futiles, de fort gnrales et
de trs-particulires, d'immenses et de fort petites; les Amricains
s'associent pour donner des ftes, fonder des sminaires, btir des
auberges, lever des glises, rpandre des livres, envoyer des
missionnaires aux antipodes; ils crent de cette manire des
hpitaux, des prisons, des coles. S'agit-il enfin de mettre en
lumire une vrit, ou de dvelopper un sentiment par l'appui d'un
grand exemple: ils s'associent. Partout o,  la tte d'une
entreprise nouvelle, vous voyez en France le gouvernement, et en
Angleterre un grand seigneur, comptez que vous apercevrez aux
tats-Unis une association.

J'ai rencontr en Amrique des sortes d'associations dont je
confesse que je n'avais pas mme l'ide, et j'ai souvent admir
l'art infini avec lequel les habitants des tats-Unis parvenaient 
fixer un but commun aux efforts d'un grand nombre d'hommes, et  les
y faire marcher librement.

J'ai parcouru depuis l'Angleterre, o les Amricains ont pris
quelques unes de leurs lois et beaucoup de leurs usages, et il m'a
paru qu'on tait fort loin d'y faire un aussi constant et un aussi
habile emploi de l'association.

Il arrive souvent que des Anglais excutent isolment de
trs-grandes choses, tandis qu'il n'est gure de si petite
entreprise pour laquelle les Amricains ne s'unissent. Il est
vident que les premiers considrent l'association comme un puissant
moyen d'action; mais les autres semblent y voir le seul moyen qu'ils
aient d'agir.

Ainsi le pays le plus dmocratique de la terre se trouve tre celui
de tous o les hommes ont le plus perfectionn de nos jours l'art de
poursuivre en commun l'objet de leurs communs dsirs, et ont
appliqu au plus grand nombre d'objets cette science nouvelle.

Ceci rsulte-t-il d'un accident, ou serait-ce qu'il existe en effet
un rapport ncessaire entre les associations et l'galit?

Les socits aristocratiques renferment toujours dans leur sein, au
milieu d'une multitude d'individus qui ne peuvent rien par
eux-mmes, un petit nombre de citoyens trs-puissants et
trs-riches; chacun de ceux-ci peut excuter  lui seul de grandes
entreprises.

Dans les socits aristocratiques, les hommes n'ont pas besoin de
s'unir pour agir, parce qu'ils sont retenus fortement ensemble.

Chaque citoyen, riche et puissant, y forme comme la tte d'une
association permanente et force qui est compose de tous ceux qu'il
tient dans sa dpendance et qu'il fait concourir  l'excution de
ses desseins.

Chez les peuples dmocratiques, au contraire, tous les citoyens sont
indpendants et faibles; ils ne peuvent presque rien par eux-mmes,
et aucun d'entre eux ne saurait obliger ses semblables  lui prter
leur concours. Ils tombent donc tous dans l'impuissance s'ils
n'apprennent  s'aider librement.

Si les hommes qui vivent dans les pays dmocratiques n'avaient ni le
droit, ni le got de s'unir dans des buts politiques, leur
indpendance courrait de grands hasards; mais ils pourraient
conserver longtemps leurs richesses et leurs lumires; tandis que
s'ils n'acquraient point l'usage de s'associer dans la vie
ordinaire, la civilisation elle-mme serait en pril. Un peuple chez
lequel les particuliers perdraient le pouvoir de faire isolment de
grandes choses sans acqurir la facult de les produire en commun
retournerait bientt vers la barbarie.

Malheureusement le mme tat social qui rend les associations si
ncessaires aux peuples dmocratiques les leur rend plus difficiles
qu' tous les autres.

Lorsque plusieurs membres d'une aristocratie veulent s'associer ils
russissent aisment  le faire. Comme chacun d'eux apporte une
grande force dans la socit, le nombre des socitaires peut tre
fort petit, et, lorsque les socitaires sont en petit nombre, il
leur est trs-facile de se connatre, de se comprendre et d'tablir
des rgles fixes.

La mme facilit ne se rencontre pas chez les nations dmocratiques,
o il faut toujours que les associs soient trs-nombreux pour que
l'association ait quelque puissance.

Je sais qu'il y a beaucoup de mes contemporains que ceci
n'embarrasse point. Ils prtendent qu' mesure que les citoyens
deviennent plus faibles, et plus incapables, il faut rendre le
gouvernement plus habile et plus actif, afin que la socit puisse
excuter ce que les individus ne peuvent plus faire. Ils croient
avoir rpondu  tout en disant cela. Mais je pense qu'ils se
trompent.

Un gouvernement pourrait tenir lieu de quelques unes des plus
grandes associations amricaines, et, dans le sein de l'Union,
plusieurs tats particuliers l'ont dj tent. Mais quel pouvoir
politique serait jamais en tat de suffire  la multitude
innombrable de petites entreprises que les citoyens amricains
excutent tous les jours  l'aide de l'association?

Il est facile de prvoir que le temps approche o l'homme sera de
moins en moins en tat de produire par lui seul les choses les plus
communes et les plus ncessaires  sa vie. La tche du pouvoir
social s'accrotra donc sans cesse, et ses efforts mmes la rendront
chaque jour plus vaste. Plus il se mettra  la place des
associations, et plus les particuliers, perdant l'ide de
s'associer, auront besoin qu'ils viennent  leur aide: ce sont des
causes et des effets qui s'engendrent sans repos. L'administration
publique finira-t-elle par diriger toutes les industries auxquelles
un citoyen isol ne peut suffire? et s'il arrive enfin un moment o,
par une consquence de l'extrme division de la proprit foncire,
la terre se trouve partage  l'infini, de sorte qu'elle ne puisse
plus tre cultive que par des associations de laboureurs,
faudra-t-il que le chef du gouvernement quitte le timon de l'tat
pour venir tenir la charrue?

La morale et l'intelligence d'un peuple dmocratique ne courraient
pas de moindres dangers que son ngoce et son industrie, si le
gouvernement venait y prendre partout la place des associations.

Les sentiments et les ides ne se renouvellent, le coeur ne
s'agrandit, et l'esprit humain ne se dveloppe que par l'action
rciproque des hommes les uns sur les autres.

J'ai fait voir que cette action est presque nulle dans les pays
dmocratiques. Il faut donc l'y crer artificiellement. Et c'est ce
que les associations seules peuvent faire.

Quand les membres d'une aristocratie adoptent une ide neuve, ou
conoivent un sentiment nouveau, ils les placent, en quelque sorte,
 ct d'eux sur le grand thtre o ils sont eux-mmes, et, les
exposant ainsi aux regards de la foule, ils les introduisent
aisment dans l'esprit ou le coeur de tous ceux qui les environnent.

Dans les pays dmocratiques il n'y a que le pouvoir social qui soit
naturellement en tat d'agir ainsi, mais il est facile de voir que
son action est toujours insuffisante et souvent dangereuse.

Un gouvernement ne saurait pas plus suffire  entretenir seul et 
renouveler la circulation des sentiments et des ides chez un grand
peuple, qu' y conduire toutes les entreprises industrielles. Ds
qu'il essaiera de sortir de la sphre politique pour se jeter dans
cette nouvelle voie, il exercera, mme sans le vouloir, une tyrannie
insupportable; car, un gouvernement ne sait que dicter des rgles
prcises; il impose les sentiments et les ides qu'il favorise, et
il est toujours malais de discerner ses conseils de ses ordres.

Ce sera bien pis encore s'il se croit rellement intress  ce que
rien ne remue. Il se tiendra alors immobile, et se laissera
appesantir par un sommeil volontaire.

Il est donc ncessaire qu'il n'agisse pas seul.

Ce sont les associations qui, chez les peuples dmocratiques,
doivent tenir lieu des particuliers puissants que l'galit des
conditions a fait disparatre.

Sitt que plusieurs des habitants des tats-Unis ont conu un
sentiment ou une ide qu'ils veulent produire dans le monde, ils se
cherchent, et, quand ils se sont trouvs, ils s'unissent. Ds lors
ce ne sont plus des hommes isols, mais une puissance qu'on voit de
loin, et dont les actions servent d'exemple; qui parle, et qu'on
coute.

La premire fois que j'ai entendu dire aux tats-Unis que cent mille
hommes s'taient engags publiquement  ne pas faire usage de
liqueurs fortes, la chose m'a paru plus plaisante que srieuse, et
je n'ai pas bien vu d'abord pourquoi ces citoyens si temprants ne
se contentaient point de boire de l'eau dans l'intrieur de leur
famille.

J'ai fini par comprendre que ces cent mille Amricains, effrays des
progrs que faisait autour d'eux l'ivrognerie, avaient voulu
accorder  la sobrit leur patronage. Ils avaient agi prcisment
comme un grand seigneur qui se vtirait trs-uniment afin d'inspirer
aux simples citoyens le mpris du luxe. Il est  croire que si ces
cent mille hommes eussent vcu en France, chacun d'eux se serait
adress individuellement au gouvernement, pour le prier de
surveiller les cabarets sur toute la surface du royaume.

Il n'y a rien, suivant moi, qui mrite plus d'attirer nos regards
que les associations intellectuelles et morales de l'Amrique. Les
associations politiques et industrielles des Amricains tombent
aisment sous nos sens; mais les autres nous chappent; et, si nous
les dcouvrons, nous les comprenons mal, parce que nous n'avons
presque jamais vu rien d'analogue. On doit reconnatre cependant
qu'elles sont aussi ncessaires que les premires au peuple
amricain, et peut-tre plus.

Dans les pays dmocratiques, la science de l'association est la
science-mre; le progrs de toutes les autres dpend des progrs de
celle-l.

Parmi les lois qui rgissent les socits humaines, il y en a une
qui semble plus prcise et plus claire que toutes les autres. Pour
que les hommes restent civiliss ou le deviennent, il faut que parmi
eux l'art de s'associer se dveloppe et se perfectionne dans le mme
rapport que l'galit des conditions s'accrot.




CHAPITRE VI.

    Du rapport des associations et des journaux.


Lorsque les hommes ne sont plus lis entre eux d'une manire solide et
permanente on ne saurait obtenir d'un grand nombre d'agir en commun, 
moins de persuader  chacun de ceux dont le concours est ncessaire
que son intrt particulier l'oblige  unir volontairement ses efforts
aux efforts de tous les autres.

Cela ne peut se faire habituellement et commodment qu' l'aide d'un
journal; il n'y a qu'un journal qui puisse venir dposer au mme
moment dans mille esprits la mme pense.

Un journal est un conseiller qu'on n'a pas besoin d'aller chercher,
mais qui se prsente de lui-mme, et qui vous parle tous les jours
et brivement de l'affaire commune, sans vous dranger de vos
affaires particulires.

Les journaux deviennent donc plus ncessaires  mesure que les
hommes sont plus gaux et l'individualisme plus  craindre. Ce
serait diminuer leur importance que de croire qu'ils ne servent qu'
garantir la libert; ils maintiennent la civilisation.

Je ne nierai point que, dans les pays dmocratiques, les journaux ne
portent souvent les citoyens  faire en commun des entreprises fort
inconsidres; mais s'il n'y avait pas de journaux, il n'y aurait
presque pas d'action commune. Le mal qu'ils produisent est donc bien
moindre que celui qu'ils gurissent.

Un journal n'a pas seulement pour effet de suggrer  un grand
nombre d'hommes un mme dessein; il leur fournit les moyens
d'excuter en commun les desseins qu'ils auraient conus
d'eux-mmes.

Les principaux citoyens qui habitent un pays aristocratique
s'aperoivent de loin; et s'ils veulent runir leurs forces, ils
marchent les uns vers les autres, entranant une multitude  leur
suite.

Il arrive souvent, au contraire, dans les pays dmocratiques, qu'un
grand nombre d'hommes qui ont le dsir ou le besoin de s'associer ne
peuvent le faire, parce qu'tant tous fort petits et perdus dans la
foule, ils ne se voient point et ne savent o se trouver. Survient
un journal qui expose aux regards le sentiment ou l'ide qui s'tait
prsente simultanment, mais sparment,  chacun d'entre eux. Tous
se dirigent aussitt vers cette lumire, et ces esprits errants, qui
se cherchaient depuis longtemps dans les tnbres, se rencontrent
enfin et s'unissent.

Le journal les a rapprochs, et il continue  leur tre ncessaire
pour les tenir ensemble.

Pour que chez un peuple dmocratique une association ait quelque
puissance, il faut qu'elle soit nombreuse. Ceux qui la composent
sont donc dissmins sur un grand espace, et chacun d'entre eux est
retenu dans le lieu qu'il habite par la mdiocrit de sa fortune et
par la multitude des petits soins qu'elle exige. Il leur faut
trouver un moyen de se parler tous les jours sans se voir, et de
marcher d'accord sans s'tre runis. Ainsi il n'y a gure
d'association dmocratique qui puisse se passer d'un journal.

Il existe donc un rapport ncessaire entre les associations et les
journaux: les journaux font les associations, et les associations
font les journaux; et, s'il a t vrai de dire que les associations
doivent se multiplier  mesure que les conditions s'galisent, il
n'est pas moins certain que le nombre des journaux s'accrot 
mesure que les associations se multiplient.

Aussi, l'Amrique est-elle le pays du monde o l'on rencontre  la
fois le plus d'associations et le plus de journaux.

Cette relation entre le nombre des journaux et celui des
associations, nous conduit  en dcouvrir une autre entre l'tat de
la presse priodique et la forme de l'administration du pays, et
nous apprend que le nombre des journaux doit diminuer ou crotre
chez un peuple dmocratique,  proportion que la centralisation
administrative est plus ou moins grande. Car, chez les peuples
dmocratiques, on ne saurait confier l'exercice des pouvoirs locaux
aux principaux citoyens comme dans les aristocraties. Il faut abolir
ces pouvoirs ou en remettre l'usage  un trs-grand nombre d'hommes.
Ceux-l forment une vritable association tablie d'une manire
permanente par la loi pour l'administration d'une portion du
territoire, et ils ont besoin qu'un journal vienne les trouver
chaque jour au milieu de leurs petites affaires, et leur apprenne en
quel tat se trouve l'affaire publique. Plus les pouvoirs locaux
sont nombreux, plus le nombre de ceux que la loi appelle  les
exercer est grand, et plus, cette ncessit se faisant sentir 
tous moments, les journaux pullulent.

C'est le fractionnement extraordinaire du pouvoir administratif,
bien plus encore que la grande libert politique et l'indpendance
absolue de la presse, qui multiplie si singulirement le nombre des
journaux en Amrique. Si tous les habitants de l'Union taient
lecteurs, sous l'empire d'un systme qui bornerait leur droit
lectoral au choix des lgislateurs de l'tat, ils n'auraient besoin
que d'un petit nombre de journaux, parce qu'ils n'auraient que
quelques occasions trs-importantes, mais trs-rares, d'agir
ensemble; mais, au dedans de la grande association nationale, la loi
a tabli dans chaque province, dans chaque cit, et pour ainsi dire
dans chaque village, de petites associations ayant pour objet
l'administration locale. Le lgislateur a forc de cette manire
chaque Amricain de concourir journellement avec quelques uns de ses
concitoyens  une oeuvre commune, et il faut  chacun d'eux un
journal pour lui apprendre ce que font tous les autres.

Je pense qu'un peuple dmocratique[3] qui n'aurait point de
reprsentation nationale, mais un grand nombre de petits pouvoirs
locaux, finirait par possder plus de journaux qu'un autre chez
lequel une administration centralise existerait  ct d'une
lgislature lective. Ce qui m'explique le mieux le dveloppement
prodigieux qu'a pris aux tats-Unis la presse quotidienne, c'est que
je vois chez les Amricains la plus grande libert nationale s'y
combiner avec des liberts locales de toutes espces.

         [Note 3: Je dis un _peuple dmocratique_. L'administration
         peut tre trs dcentralise chez un peuple aristocratique,
         sans que le besoin des journaux se fasse sentir, parce que
         les pouvoirs locaux sont alors dans les mains d'un trs
         petit nombre d'hommes qui agissent isolment ou qui se
         connaissent et peuvent aisment se voir et s'entendre.]

On croit gnralement en France et en Angleterre qu'il suffit
d'abolir les impts qui psent sur la presse, pour augmenter
indfiniment les journaux. C'est exagrer beaucoup les effets d'une
semblable rforme. Les journaux ne se multiplient pas seulement
suivant le bon march, mais suivant le besoin plus ou moins rpt
qu'un grand nombre d'hommes ont de communiquer ensemble et d'agir en
commun.

J'attribuerais galement la puissance croissante des journaux  des
raisons plus gnrales que celles dont on se sert souvent pour
l'expliquer.

Un journal ne peut subsister qu' la condition de reproduire une
doctrine ou un sentiment commun  un grand nombre d'hommes. Un
journal reprsente donc toujours une association dont ses lecteurs
habituels sont les membres.

Cette association peut tre plus ou moins dfinie, plus ou moins
troite, plus ou moins nombreuse; mais elle existe au moins en germe
dans les esprits, par cela seul que le journal ne meurt pas.

Ceci nous mne  une dernire rflexion qui terminera ce chapitre.

Plus les conditions deviennent gales, moins les hommes sont
individuellement forts, plus ils se laissent aisment aller au
courant de la foule, et ont de peine  se tenir seuls dans une
opinion qu'elle abandonne.

Le journal reprsente l'association; l'on peut dire qu'il parle 
chacun de ses lecteurs au nom de tous les autres, et il les entrane
d'autant plus aisment qu'ils sont individuellement plus faibles.

L'empire des journaux doit donc crotre  mesure que les hommes
s'galisent.




CHAPITRE VII.

    Rapport des associations civiles et des associations politiques.


Il n'y a qu'une nation sur la terre o l'on use chaque jour de la
libert illimite de s'associer dans des vues politiques. Cette mme
nation est la seule dans le monde dont les citoyens aient imagin de
faire un continuel usage du droit d'association dans la vie civile,
et soient parvenus  se procurer de cette manire tous les biens que
la civilisation peut offrir.

Chez tous les peuples o l'association politique est interdite
l'association civile est rare.

Il n'est gure probable que ceci soit le rsultat d'un accident;
mais on doit plutt en conclure qu'il existe un rapport naturel et
peut-tre ncessaire entre ces deux genres d'associations.

Des hommes ont par hasard un intrt commun dans une certaine
affaire. Il s'agit d'une entreprise commerciale  diriger, d'une
opration industrielle  conclure; ils se rencontrent et s'unissent;
ils se familiarisent peu  peu de cette manire avec l'association.

Plus le nombre de ces petites affaires communes augmente, et plus
les hommes acquirent,  leur insu mme, la facult de poursuivre en
commun les grandes.

Les associations civiles facilitent donc les associations
politiques; mais, d'une autre part, l'association politique
dveloppe et perfectionne singulirement l'association civile.

Dans la vie civile chaque homme peut,  la rigueur, se figurer qu'il
est en tat de se suffire. En politique, il ne saurait jamais
l'imaginer. Quand un peuple a une vie publique, l'ide de
l'association et l'envie de s'associer se prsentent donc chaque
jour  l'esprit de tous les citoyens: quelque rpugnance naturelle
que les hommes aient  agir en commun, ils seront toujours prts 
le faire dans l'intrt d'un parti.

Ainsi la politique gnralise le got et l'habitude de
l'association; elle fait dsirer de s'unir et apprend l'art de le
faire  une foule d'hommes qui auraient toujours vcu seuls.

La politique ne fait pas seulement natre beaucoup d'associations,
elle cre des associations trs-vastes.

Dans la vie civile il est rare qu'un mme intrt attire
naturellement vers une action commune un grand nombre d'hommes. Ce
n'est qu'avec beaucoup d'art qu'on parvient  en crer un semblable.

En politique l'occasion s'en offre  tous moments d'elle-mme. Or,
ce n'est que dans de grandes associations que la valeur gnrale de
l'association se manifeste. Des citoyens individuellement faibles ne
se font pas d'avance une ide claire de la force qu'ils peuvent
acqurir en s'unissant; il faut qu'on le leur montre pour qu'ils le
comprennent. De l vient qu'il est souvent plus facile de rassembler
dans un but commun une multitude que quelques hommes; mille citoyens
ne voyent point l'intrt qu'ils ont  s'unir; dix mille
l'aperoivent. En politique, les hommes s'unissent pour de grandes
entreprises, et le parti qu'ils tirent de l'association dans les
affaires importantes leur enseigne, d'une manire pratique,
l'intrt qu'ils ont  s'en aider dans les moindres.

Une association politique tire  la fois une multitude d'individus
hors d'eux-mmes; quelque spars qu'ils soient naturellement par
l'ge, l'esprit, la fortune, elle les rapproche et les met en
contact. Ils se rencontrent une fois et apprennent  se retrouver
toujours.

L'on ne peut s'engager dans la plupart des associations civiles
qu'en exposant une portion de son patrimoine; il en est ainsi pour
toutes les compagnies industrielles et commerciales. Quand les
hommes sont encore peu verss dans l'art de s'associer et qu'ils en
ignorent les principales rgles, ils redoutent, en s'associant pour
la premire fois de cette manire, de payer cher leur exprience.
Ils aiment donc mieux se priver d'un moyen puissant de succs, que
de courir les dangers qui l'accompagnent. Mais ils hsitent moins 
prendre part aux associations politiques qui leur paraissent sans
pril parce qu'ils n'y risquent pas leur argent. Or, ils ne
sauraient faire longtemps partie de ces associations-l sans
dcouvrir comment on maintient l'ordre parmi un grand nombre
d'hommes, et par quel procd on parvient  les faire marcher,
d'accord et mthodiquement, vers le mme but. Ils y apprennent 
soumettre leur volont  celle de tous les autres, et  subordonner
leurs efforts particuliers  l'action commune, toutes choses qu'il
n'est pas moins ncessaire de savoir dans les associations civiles
que dans les associations politiques.

Les associations politiques peuvent donc tre considres comme de
grandes coles gratuites, o tous les citoyens viennent apprendre la
thorie gnrale des associations.

Alors mme que l'association politique ne servirait pas directement
au progrs de l'association civile, ce serait encore nuire 
celle-ci que de dtruire la premire.

Quand les citoyens ne peuvent s'associer que dans certains cas, ils
regardent l'association comme un procd rare et singulier, et ils
ne s'avisent gure d'y songer.

Lorsqu'on les laisse s'associer librement en toutes choses, ils
finissent par voir, dans l'association, le moyen universel, et pour
ainsi dire unique, dont les hommes peuvent se servir pour atteindre
les diverses fins qu'ils se proposent. Chaque besoin nouveau en
rveille aussitt l'ide. L'art de l'association devient alors,
comme je l'ai dit plus haut, la science mre; tous l'tudient et
l'appliquent.

Quand certaines associations sont dfendues et d'autres permises, il
est difficile de distinguer d'avance les premires des secondes.
Dans le doute on s'abstient de toutes, et il s'tablit une sorte
d'opinion publique qui tend  faire considrer une association
quelconque comme une entreprise hardie et presque illicite[4].

         [Note 4: Cela est surtout vrai lorsque c'est le pouvoir
         excutif qui est charg de permettre ou de dfendre les
         associations suivant sa volont arbitraire.

         Quand la loi se borne  prohiber certaines associations et
         laisse aux tribunaux le soin de punir ceux qui
         dsobissent, le mal est bien moins grand; chaque citoyen
         sait alors  peu prs d'avance sur quoi compter; il se juge
         en quelque sorte lui-mme avant ses juges, et s'cartant
         des associations dfendues, il se livre aux associations
         permises. C'est ainsi que tous les peuples libres ont
         toujours compris qu'on pouvait restreindre le droit
         d'association. Mais s'il arrivait que le lgislateur
         charget un homme de dmler d'avance quelles sont les
         associations dangereuses et utiles, et le laisst libre de
         dtruire toutes les associations dans leur germe ou de les
         laisser natre, personne ne pouvant plus prvoir d'avance
         dans quel cas on peut s'associer, et dans quel autre il
         faut s'en abstenir, l'esprit d'association serait
         entirement frapp d'inertie. La premire de ces deux lois
         n'attaque que certaines associations, la seconde s'adresse
          la socit elle-mme et la blesse. Je conois qu'un
         gouvernement rgulier ait recours  la premire, mais je ne
         reconnais  aucun gouvernement le droit de porter la
         seconde.]

C'est donc une chimre que de croire que l'esprit d'association,
comprim sur un point, ne laissera pas de se dvelopper avec la mme
vigueur sur tous les autres, et qu'il suffira de permettre aux
hommes d'excuter en commun certaines entreprises, pour qu'ils se
htent de le tenter. Lorsque les citoyens auront la facult et
l'habitude de s'associer pour toutes choses, ils s'associeront aussi
volontiers pour les petites que pour les grandes. Mais s'ils ne
peuvent s'associer que pour les petites, ils ne trouveront pas mme
l'envie et la capacit de le faire. En vain leur laisserez-vous
l'entire libert de s'occuper en commun de leur ngoce: ils
n'useront que nonchalamment des droits qu'on leur accorde; et, aprs
vous tre puiss en efforts pour les carter des associations
dfendues, vous serez surpris de ne pouvoir leur persuader de former
les associations permises.

Je ne dis point qu'il ne puisse pas y avoir d'associations civiles
dans un pays o l'association politique est interdite; car les
hommes ne sauraient jamais vivre en socit sans se livrer  quelque
entreprise commune. Mais je soutiens que, dans un semblable pays,
les associations civiles seront toujours en trs-petit nombre,
faiblement conues, inhabilement conduites, et qu'elles
n'embrasseront jamais de vastes desseins, ou choueront en voulant
les excuter.

Ceci me conduit naturellement  penser que la libert d'association
en matire politique n'est point aussi dangereuse pour la
tranquillit publique qu'on le suppose, et qu'il pourrait se faire
qu'aprs avoir quelque temps branl l'tat, elle l'affermisse.

Dans les pays dmocratiques, les associations politiques forment
pour ainsi dire les seuls particuliers puissants qui aspirent 
rgler l'tat. Aussi les gouvernements de nos jours considrent-ils
ces espces d'associations du mme oeil que les rois du moyen-ge
regardaient les grands vassaux de la couronne: ils sentent une sorte
d'horreur instinctive pour elles, et les combattent en toutes
rencontres.

Ils ont, au contraire, une bienveillance naturelle pour les
associations civiles, parce qu'ils ont aisment dcouvert que
celles-ci, au lieu de diriger l'esprit des citoyens vers les
affaires publiques, servent  l'en distraire, et, les engageant de
plus en plus dans des projets qui ne peuvent s'accomplir sans la
paix publique, les dtournent des rvolutions. Mais ils ne prennent
point garde que les associations politiques multiplient et
facilitent prodigieusement les associations civiles, et qu'en
vitant un mal dangereux ils se privent d'un remde efficace.
Lorsque vous voyez les Amricains s'associer librement, chaque jour,
dans le but de faire prvaloir une opinion politique, d'lever un
homme d'tat au gouvernement, ou d'arracher la puissance  un autre,
vous avez de la peine  comprendre que des hommes si indpendants ne
tombent pas  tous moments dans la licence.

Si vous venez, d'autre part,  considrer le nombre infini
d'entreprises industrielles qui se poursuivent en commun aux
tats-Unis, et que vous aperceviez de tous cts les Amricains
travaillant sans relche  l'excution de quelque dessein important
et difficile, que la moindre rvolution pourrait confondre, vous
concevez aisment pourquoi ces gens si bien occups ne sont point
tents de troubler l'tat ni de dtruire un repos public dont ils
profitent.

Est-ce assez d'apercevoir ces choses sparment, et ne faut-il pas
dcouvrir le noeud cach qui les lie? C'est au sein des associations
politiques que les Amricains de tous les tats, de tous les esprits
et de tous les ges prennent chaque jour le got gnral de
l'association, et se familiarisent  son emploi. L, ils se voient
en grand nombre, se parlent, s'entendent, et s'animent en commun 
toutes sortes d'entreprises. Ils transportent ensuite dans la vie
civile les notions qu'ils ont ainsi acquises, et les font servir 
mille usages.

C'est donc en jouissant d'une libert dangereuse que les Amricains
apprennent l'art de rendre les prils de la libert moins grands.

Si l'on choisit un certain moment dans l'existence d'une nation, il
est facile de prouver que les associations politiques troublent
l'tat et paralysent l'industrie; mais qu'on prenne la vie toute
entire d'un peuple, et il sera peut-tre ais de dmontrer que la
libert d'association en matire politique est favorable au
bien-tre et mme  la tranquillit des citoyens.

J'ai dit dans la premire partie de cet ouvrage: La libert
illimite d'association ne saurait tre confondue avec la libert
d'crire: l'une est tout  la fois moins ncessaire et plus
dangereuse que l'autre. Une nation peut y mettre des bornes sans
cesser d'tre matresse d'elle-mme; elle doit quelquefois le faire
pour continuer  l'tre. Et plus loin j'ajoutais: On ne peut se
dissimuler que la libert illimite d'association en matire
politique ne soit, de toutes les liberts, la dernire qu'un peuple
puisse supporter. Si elle ne le fait pas tomber dans l'anarchie,
elle la lui fait pour ainsi dire toucher  chaque instant.

Ainsi, je ne crois point qu'une nation soit toujours matresse de
laisser aux citoyens le droit absolu de s'associer en matire
politique, et je doute mme que, dans aucun pays et  aucune poque,
il ft sage de ne pas poser des bornes  la libert d'association.

Tel peuple ne saurait, dit-on, maintenir la paix dans son sein,
inspirer le respect des lois, ni fonder de gouvernement durable,
s'il ne renferme le droit d'association dans d'troites limites. De
pareils biens sont prcieux sans doute, et je conois que, pour les
acqurir ou les conserver, une nation consente  s'imposer
momentanment de grandes gnes; mais encore est-il bon qu'elle sache
prcisment ce que ces biens lui cotent.

Que, pour sauver la vie d'un homme, on lui coupe un bras, je le
comprends; mais je ne veux point qu'on m'assure qu'il va se montrer
aussi adroit que s'il n'tait pas manchot.




CHAPITRE VIII.

    Comment les Amricains combattent l'individualisme par la doctrine
    de l'intrt bien entendu.


Lorsque le monde tait conduit par un petit nombre d'individus
puissants et riches, ceux-ci aimaient  se former une ide sublime
des devoirs de l'homme; ils se plaisaient  professer qu'il est
glorieux de s'oublier soi-mme et qu'il convient de faire le bien
sans intrt, comme Dieu mme. C'tait la doctrine officielle de ce
temps en matire de morale.

Je doute que les hommes fussent plus vertueux dans les sicles
aristocratiques que dans les autres, mais il est certain qu'on y
parlait sans cesse des beauts de la vertu; ils n'tudiaient qu'en
secret par quel ct elle est utile; mais,  mesure que
l'imagination prend un vol moins haut, et que chacun se concentre en
soi-mme, les moralistes s'effraient  cette ide de sacrifice, et
ils n'osent plus l'offrir  l'esprit humain; ils se rduisent donc 
rechercher si l'avantage individuel des citoyens ne serait pas de
travailler au bonheur de tous, et, lorsqu'ils ont dcouvert un de
ces points o l'intrt particulier vient  se rencontrer avec
l'intrt gnral, et  s'y confondre, ils se htent de le mettre en
lumire; peu  peu les observations semblables se multiplient. Ce
qui n'tait qu'une remarque isole devient une doctrine gnrale, et
l'on croit enfin apercevoir que l'homme en servant ses semblables se
sert lui-mme, et que son intrt particulier est de bien faire.

J'ai dj montr, dans plusieurs endroits de cet ouvrage, comment
les habitants des tats-Unis savaient presque toujours combiner leur
propre bien-tre avec celui de leurs concitoyens. Ce que je veux
remarquer ici, c'est la thorie gnrale  l'aide de laquelle ils y
parviennent.

Aux tats-Unis, on ne dit presque point que la vertu est belle. On
soutient qu'elle est utile, et on le prouve tous les jours. Les
moralistes amricains ne prtendent pas qu'il faille se sacrifier 
ses semblables, parce qu'il est grand de le faire; mais ils disent
hardiment que de pareils sacrifices sont aussi ncessaires  celui
qui se les impose qu' celui qui en profite.

Ils ont aperu que, dans leur pays et de leur temps, l'homme tait
ramen vers lui-mme par une force irrsistible et, perdant l'espoir
de l'arrter, ils n'ont plus song qu' le conduire.

Ils ne nient donc point que chaque homme ne puisse suivre son
intrt, mais ils s'vertuent  prouver que l'intrt de chacun est
d'tre honnte.

Je ne veux point entrer ici dans le dtail de leurs raisons, ce qui
m'carterait de mon sujet; qu'il me suffise de dire qu'elles ont
convaincu leurs concitoyens.

Il y a longtemps que Montaigne a dit: Quand, pour sa droicture, je
ne suyvray pas le droict chemin, je le suyvray pour avoir trouv par
exprience, qu'au bout du compte c'est communment le plus heureux
et le plus utile.

La doctrine de l'intrt bien entendu n'est donc pas nouvelle, mais
chez les Amricains de nos jours elle a t universellement admise;
elle y est devenue populaire: on la retrouve au fond de toutes les
actions; elle perce  travers tous les discours. On ne la rencontre
pas moins dans la bouche du pauvre que dans celle du riche.

En Europe, la doctrine de l'intrt est beaucoup plus grossire
qu'en Amrique, mais en mme temps elle y est moins rpandue et
surtout moins montre, et l'on feint encore tous les jours parmi
nous de grands dvoments qu'on n'a plus.

Les Amricains, au contraire, se plaisent  expliquer,  l'aide de
l'intrt bien entendu, presque tous les actes de leur vie; ils
montrent complaisamment comment l'amour clair d'eux-mmes les
porte sans cesse  s'aider entre eux, et les dispose  sacrifier
volontiers au bien de l'tat une partie de leur temps et de leurs
richesses. Je pense qu'en ceci il leur arrive souvent de ne point se
rendre justice: car, on voit parfois aux tats-Unis, comme ailleurs,
les citoyens s'abandonner aux lans dsintresss et irrflchis qui
sont naturels  l'homme; mais les Amricains n'avouent gure qu'ils
cdent  des mouvements de cette espce; ils aiment mieux faire
honneur  leur philosophie qu' eux-mmes.

Je pourrais m'arrter ici et ne point essayer de juger ce que je
viens de dcrire. L'extrme difficult du sujet serait mon excuse.
Mais je ne veux point en profiter, et je prfre que mes lecteurs,
voyant clairement mon but, refusent de me suivre que de les laisser
en suspens.

L'intrt bien entendu est une doctrine peu haute, mais claire et
sre. Elle ne cherche pas  atteindre de grands objets; mais elle
atteint sans trop d'efforts, tous ceux auxquels elle vise. Comme
elle est  la porte de toutes les intelligences, chacun la saisit
aisment et la retient sans peine. S'accommodant merveilleusement
aux faiblesses des hommes, elle obtient facilement un grand empire,
et il ne lui est point difficile de le conserver, parce qu'elle
retourne l'intrt personnel contre lui-mme et se sert, pour
diriger les passions, de l'aiguillon qui les excite.

La doctrine de l'intrt bien entendu ne produit pas de grands
dvouements; mais elle suggre chaque jour de petits sacrifices; 
elle seule, elle ne saurait faire un homme vertueux, mais elle forme
une multitude de citoyens, rgls, temprants, modrs, prvoyants,
matres d'eux-mmes; et, si elle ne conduit pas directement  la
vertu, par la volont, elle en rapproche insensiblement par les
habitudes.

Si la doctrine de l'intrt bien entendu venait  dominer
entirement le monde moral, les vertus extraordinaires seraient sans
doute plus rares. Mais je pense aussi qu'alors les grossires
dpravations seraient moins communes. La doctrine de l'intrt bien
entendu empche peut-tre quelques hommes de monter fort au-dessus
du niveau ordinaire de l'humanit; mais un grand nombre d'autres qui
tombaient au-dessous la rencontrent et s'y retiennent. Considrez
quelques individus, elle les abaisse. Envisagez l'espce, elle
l'lve.

Je ne craindrai pas de dire que la doctrine de l'intrt bien
entendu me semble, de toutes les thories philosophiques, la mieux
approprie aux besoins des hommes de notre temps, et que j'y vois la
plus puissante garantie qui leur reste contre eux-mmes. C'est donc
principalement vers elle que l'esprit des moralistes de nos jours
doit se tourner. Alors mme qu'ils la jugeraient imparfaite, il
faudrait encore l'adopter comme ncessaire.

Je ne crois pas,  tout prendre, qu'il y ait plus d'gosme parmi
nous qu'en Amrique; la seule diffrence, c'est que l il est
clair et qu'ici il ne l'est point. Chaque Amricain sait sacrifier
une partie de ses intrts particuliers, pour sauver le reste. Nous
voulons tout retenir, et souvent tout nous chappe.

Je ne vois autour de moi que des gens qui semblent vouloir enseigner
chaque jour  leurs contemporains, par leur parole et leur exemple,
que l'utile n'est jamais dshonnte. N'en dcouvrirai-je donc point
enfin qui entreprennent de leur faire comprendre comment l'honnte
peut tre utile?

Il n'y a pas de pouvoir sur la terre qui puisse empcher que
l'galit croissante des conditions ne porte l'esprit humain vers la
recherche de l'utile, et ne dispose chaque citoyen  se resserrer en
lui-mme.

Il faut donc s'attendre que l'intrt individuel deviendra plus que
jamais le principal, sinon l'unique mobile des actions des hommes;
mais il reste  savoir comment chaque homme entendra son intrt
individuel.

Si les citoyens, en devenant gaux, restaient ignorants et
grossiers, il est difficile de prvoir jusqu' quel stupide excs
pourrait se porter leur gosme, et l'on ne saurait dire  l'avance
dans quelles honteuses misres ils se plongeraient eux-mmes, de
peur de sacrifier quelque chose de leur bien-tre  la prosprit de
leurs semblables.

Je ne crois point que la doctrine de l'intrt, telle qu'on la
prche en Amrique, soit vidente dans toutes ses parties; mais elle
renferme un grand nombre de vrits si videntes, qu'il suffit
d'clairer les hommes pour qu'ils les voient. clairez-les donc 
tout prix; car le sicle des dvouements aveugles et des vertus
instinctives fuit dj loin de nous, et je vois s'approcher le temps
o la libert, la paix publique et l'ordre social lui-mme ne
pourront se passer des lumires.




CHAPITRE IX.

    Comment les Amricains appliquent la doctrine de l'intrt bien
    entendu en matire de religion.


Si la doctrine de l'intrt bien entendu n'avait en vue que ce
monde, elle serait loin de suffire; car il y a un grand nombre de
sacrifices qui ne peuvent trouver leur rcompense que dans l'autre;
et, quelque effort d'esprit que l'on fasse pour prouver l'utilit de
la vertu, il sera toujours malais de faire bien vivre un homme qui
ne veut pas mourir.

Il est donc ncessaire de savoir si la doctrine de l'intrt bien
entendu peut se concilier aisment avec les croyances religieuses.

Les philosophes qui enseignent cette doctrine disent aux hommes que,
pour tre heureux dans la vie, on doit veiller sur ses passions et
en rprimer avec soin l'excs; qu'on ne saurait acqurir un bonheur
durable qu'en se refusant mille jouissances passagres, et qu'il
faut enfin triompher sans cesse de soi-mme pour se mieux servir.

Les fondateurs de presque toutes les religions ont tenu  peu prs
le mme langage. Sans indiquer aux hommes une autre route, ils n'ont
fait que reculer le but; au lieu de placer en ce monde le prix des
sacrifices qu'ils imposent, ils l'ont mis dans l'autre.

Toutefois, je me refuse  croire que tous ceux qui pratiquent la
vertu par esprit de religion n'agissent que dans la vue d'une
rcompense.

J'ai rencontr des chrtiens zls qui s'oubliaient sans cesse afin
de travailler avec plus d'ardeur au bonheur de tous, et je les ai
entendus prtendre qu'ils n'agissaient ainsi que pour mriter les
biens de l'autre monde; mais je ne puis m'empcher de penser qu'ils
s'abusent eux-mmes. Je les respecte trop pour les croire.

Le christianisme nous dit, il est vrai, qu'il faut prfrer les
autres  soi, pour gagner le ciel; mais le christianisme nous dit
aussi qu'on doit faire le bien de ses semblables par amour de Dieu.
C'est l une expression magnifique; l'homme pntre par son
intelligence dans la pense divine; il voit que le but de Dieu est
l'ordre; il s'associe librement  ce grand dessein, et, tout en
sacrifiant ses intrts particuliers  cet ordre admirable de toutes
choses, il n'attend d'autres rcompenses que le plaisir de le
contempler.

Je ne crois donc pas que le seul mobile des hommes religieux soit
l'intrt; mais je pense que l'intrt est le principal moyen dont
les religions elles-mmes se servent pour conduire les hommes, et je
ne doute pas que ce ne soit par ce ct qu'elles saisissent la foule
et deviennent populaires.

Je ne vois donc pas clairement pourquoi la doctrine de l'intrt
bien entendu carterait les hommes des croyances religieuses, et il
me semble, au contraire, que je dmle comment elle les en
rapproche.

Je suppose que, pour atteindre le bonheur de ce monde, un homme
rsiste en toutes rencontres  l'instinct, et raisonne froidement
tous les actes de sa vie; qu'au lieu de cder aveuglment  la
fougue de ses premiers dsirs, il ait appris l'art de les combattre,
et qu'il se soit habitu  sacrifier sans efforts le plaisir du
moment  l'intrt permanent de toute sa vie.

Si un pareil homme a foi dans la religion qu'il professe, il ne lui
en cotera gure de se soumettre aux gnes qu'elle impose. La raison
mme lui conseille de le faire, et la coutume l'a prpar d'avance
 le souffrir.

Que s'il a conu des doutes sur l'objet de ses esprances, il ne s'y
laissera point aisment arrter, et il jugera qu'il est sage de
hasarder quelques uns des biens de ce monde pour conserver ses
droits  l'immense hritage qu'on lui promet dans l'autre.

De se tromper en croyant la religion chrtienne vraie, a dit
Pascal, il n'y a pas grand'chose  perdre; mais quel malheur de se
tromper en la croyant fausse!

Les Amricains n'affectent point une indiffrence grossire pour
l'autre vie; ils ne mettent pas un puril orgueil  mpriser des
prils auxquels ils esprent se soustraire.

Ils pratiquent donc leur religion sans honte et sans faiblesse; mais
on voit d'ordinaire, jusqu'au milieu de leur zle, je ne sais quoi
de si tranquille, de si mthodique et de si calcul, qu'il semble
que ce soit la raison bien plus que le coeur qui les conduit au pied
des autels.

Non seulement les Amricains suivent leur religion par intrt, ils
placent souvent dans ce monde l'intrt qu'on peut avoir  la
suivre. Au moyen ge, les prtres ne parlaient que de l'autre vie;
ils ne s'inquitaient gure de prouver qu'un chrtien sincre peut
tre un homme heureux ici-bas.

Mais les prdicateurs amricains reviennent sans cesse  la terre,
et ils ne peuvent qu' grande peine en dtacher leurs regards. Pour
mieux toucher leurs auditeurs, ils leur font voir chaque jour
comment les croyances religieuses favorisent la libert et l'ordre
public, et il est souvent difficile de savoir, en les coutant, si
l'objet principal de la religion est de procurer l'ternelle
flicit dans l'autre monde ou le bien-tre en celui-ci.




CHAPITRE X.

    Du got du bien-tre matriel en Amrique.


En Amrique, la passion du bien-tre matriel n'est pas toujours
exclusive, mais elle est gnrale; si tous ne l'prouvent point de
la mme manire, tous la ressentent. Le soin de satisfaire les
moindres besoins du corps et de pourvoir aux petites commodits de
la vie y proccupe universellement les esprits.

Quelque chose de semblable se fait voir de plus en plus en Europe.

Parmi les causes qui produisent ces effets pareils dans les deux
mondes, il en est plusieurs qui se rapprochent de mon sujet, et que
je dois indiquer.

Quand les richesses sont fixes hrditairement dans les mmes
familles, on voit un grand nombre d'hommes qui jouissent du
bien-tre matriel, sans ressentir le got exclusif du bien-tre.

Ce qui attache le plus vivement le coeur humain, ce n'est point la
possession paisible d'un objet prcieux, mais le dsir imparfaitement
satisfait de le possder et la crainte incessante de le perdre.

Dans les socits aristocratiques, les riches, n'ayant jamais connu
un tat diffrent du leur, ne redoutent point d'en changer;  peine
s'ils en imaginent un autre. Le bien-tre matriel n'est donc point
pour eux le but de la vie; c'est une manire de vivre. Ils le
considrent, en quelque sorte, comme l'existence, et en jouissent
sans y songer.

Le got naturel et instinctif que tous les hommes ressentent pour le
bien-tre, tant ainsi satisfait sans peine et sans crainte, leur
me se porte ailleurs et s'attache  quelque entreprise plus
difficile et plus grande, qui l'anime et l'entrane.

C'est ainsi qu'au sein mme des jouissances matrielles les membres
d'une aristocratie font souvent voir un mpris orgueilleux pour ces
mmes jouissances, et trouvent des forces singulires quand il faut
enfin s'en priver. Toutes les rvolutions, qui ont troubl ou
dtruit les aristocraties, ont montr avec quelle facilit des gens
accoutums au superflu pouvaient se passer du ncessaire, tandis que
des hommes qui sont arrivs laborieusement jusqu' l'aisance,
peuvent  peine vivre aprs l'avoir perdue.

Si, des rangs suprieurs, je passe aux basses classes, je verrai des
effets analogues produits par des causes diffrentes.

Chez les nations o l'aristocratie domine la socit, et la tient
immobile, le peuple finit par s'habituer  la pauvret comme les
riches  leur opulence. Les uns ne se proccupent point du bien-tre
matriel parce qu'ils le possdent sans peine; l'autre n'y pense
point parce qu'il dsespre de l'acqurir et qu'il ne le connat pas
assez pour le dsirer.

Dans ces sortes de socits l'imagination du pauvre est rejete vers
l'autre monde; les misres de la vie relle la resserrent; mais elle
leur chappe et va chercher ses jouissances au dehors.

Lorsque, au contraire, les rangs sont confondus et les privilges
dtruits, quand les patrimoines se divisent et que la lumire et la
libert se rpandent, l'envie d'acqurir le bien-tre se prsente 
l'imagination du pauvre, et la crainte de le perdre  l'esprit du
riche. Il s'tablit une multitude de fortunes mdiocres. Ceux qui
les possdent ont assez de jouissances matrielles pour concevoir
le got de ces jouissances, et pas assez pour s'en contenter. Ils ne
se les procurent jamais qu'avec effort et ne s'y livrent qu'en
tremblant.

Ils s'attachent donc sans cesse  poursuivre ou  retenir ces
jouissances si prcieuses, si incompltes et si fugitives.

Je cherche une passion qui soit naturelle  des hommes que
l'obscurit de leur origine ou la mdiocrit de leur fortune
excitent et limitent, et je n'en trouve point de mieux approprie
que le got du bien-tre. La passion du bien-tre matriel est
essentiellement une passion de classe moyenne; elle grandit et
s'tend avec cette classe; elle devient prpondrante avec elle.
C'est de l qu'elle gagne les rangs suprieurs de la socit et
descend jusqu'au sein du peuple.

Je n'ai pas rencontr, en Amrique, de si pauvre citoyen qui ne
jett un regard d'esprance et d'envie sur les jouissances des
riches, et dont l'imagination ne se saist  l'avance des biens que
le sort s'obstinait  lui refuser.

D'un autre ct, je n'ai jamais aperu chez les riches des
tats-Unis ce superbe ddain pour le bien-tre matriel qui se
montre quelquefois jusque dans le sein des aristocraties les plus
opulentes et les plus dissolues.

La plupart de ces riches ont t pauvres; ils ont senti l'aiguillon
du besoin; ils ont longtemps combattu une fortune ennemie, et,
maintenant que la victoire est remporte, les passions qui ont
accompagn la lutte lui survivent; ils restent comme enivrs au
milieu de ces petites jouissances qu'ils ont poursuivies quarante
ans.

Ce n'est pas qu'aux tats-Unis, comme ailleurs, il ne se rencontre
un assez grand nombre de riches qui, tenant leurs biens par
hritage, possdent sans efforts une opulence qu'ils n'ont point
acquise. Mais ceux-ci mme ne se montrent pas moins attachs aux
jouissances de la vie matrielle. L'amour du bien-tre est devenu le
got national et dominant; le grand courant des passions humaines
porte de ce ct, il entrane tout dans son cours.




CHAPITRE XI.

    Des effets particuliers que produit l'amour des jouissances
    matrielles dans les sicles dmocratiques.


On pourrait croire, d'aprs ce qui prcde, que l'amour des
jouissances matrielles doit entraner sans cesse les Amricains
vers le dsordre des moeurs, troubler les familles et compromettre
enfin le sort de la socit mme.

Mais il n'en est point ainsi: la passion des jouissances matrielles
produit dans le sein des dmocraties d'autres effets que chez les
peuples aristocratiques.

Il arrive quelquefois que la lassitude des affaires, l'excs des
richesses, la ruine des croyances, la dcadence de l'tat,
dtournent peu  peu vers les seules jouissances matrielles le
coeur d'une aristocratie. D'autres fois, la puissance du prince ou
la faiblesse du peuple, sans ravir aux nobles leur fortune, les
force  s'carter du pouvoir, et, leur fermant la voie aux grandes
entreprises, les abandonnent  l'inquitude de leurs dsirs; ils
retombent alors pesamment sur eux-mmes, et ils cherchent dans les
jouissances du corps l'oubli de leur grandeur passe.

Lorsque les membres d'un corps aristocratique se tournent ainsi
exclusivement vers l'amour des jouissances matrielles, ils
rassemblent d'ordinaire de ce seul ct toute l'nergie que leur a
donne la longue habitude du pouvoir.

 de tels hommes la recherche du bien-tre ne suffit pas; il leur
faut une dpravation somptueuse et une corruption clatante. Ils
rendent un culte magnifique  la matire, et ils semblent  l'envi
vouloir exceller dans l'art de s'abrutir.

Plus une aristocratie aura t forte, glorieuse et libre, plus alors
elle se montrera dprave, et, quelle qu'ait t la splendeur de ses
vertus, j'ose prdire qu'elle sera toujours surpasse par l'clat de
ses vices.

Le got des jouissances matrielles ne porte point les peuples
dmocratiques  de pareils excs. L'amour du bien-tre s'y montre
une passion tenace, exclusive, universelle, mais contenue. Il n'est
pas question d'y btir de vastes palais, d'y vaincre ou d'y tromper
la nature, d'puiser l'univers pour mieux assouvir les passions d'un
homme; il s'agit d'ajouter quelques toises  ses champs, de planter
un verger, d'agrandir une demeure, de rendre  chaque instant la vie
plus aise et plus commode, de prvenir la gne, et de satisfaire
les moindres besoins sans efforts et presque sans frais. Ces objets
sont petits, mais l'me s'y attache: elle les considre tous les
jours et de fort prs; ils finissent par lui cacher le reste du
monde, et ils viennent quelquefois se placer entre elle et Dieu.

Ceci, dira-t-on, ne saurait s'appliquer qu' ceux d'entre les
citoyens dont la fortune est mdiocre; les riches montreront des
gots analogues  ceux qu'ils faisaient voir dans les sicles
d'aristocratie. Je le conteste.

En fait de jouissances matrielles, les plus opulents citoyens d'une
dmocratie ne montreront pas des gots fort diffrents de ceux du
peuple, soit que, tant sortis du sein du peuple, ils les partagent
rellement, soit qu'ils croient devoir s'y soumettre. Dans les
socits dmocratiques, la sensualit du public a pris une certaine
allure modre et tranquille,  laquelle toutes les mes sont tenues
de se conformer. Il y est aussi difficile d'chapper  la rgle
commune par ses vices que par ses vertus.

Les riches qui vivent au milieu des nations dmocratiques visent
donc  la satisfaction de leurs moindres besoins plutt qu' des
jouissances extraordinaires; ils contentent une multitude de petits
dsirs, et ne se livrent  aucune grande passion dsordonne. Ils
tombent ainsi dans la mollesse plutt que dans la dbauche.

Ce got particulier que les hommes des sicles dmocratiques
conoivent pour les jouissances matrielles n'est point
naturellement oppos  l'ordre; au contraire, il a souvent besoin de
l'ordre pour se satisfaire. Il n'est pas non plus ennemi de la
rgularit des moeurs; car les bonnes moeurs sont utiles  la
tranquillit publique et favorisent l'industrie. Souvent mme il
vient  se combiner avec une sorte de moralit religieuse; on veut
tre le mieux possible en ce monde, sans renoncer aux chances de
l'autre.

Parmi les biens matriels, il en est dont la possession est
criminelle; on a soin de s'en abstenir. Il y en a d'autres dont la
religion et la morale permettent l'usage;  ceux-l on livre sans
rserve son coeur, son imagination, sa vie, et l'on perd de vue, en
s'efforant de les saisir, ces biens plus prcieux qui font la
gloire et la grandeur de l'espce humaine.

Ce que je reproche  l'galit, ce n'est pas d'entraner les hommes
 la poursuite des jouissances dfendues; c'est de les absorber
entirement dans la recherche des jouissances permises.

Ainsi, il pourrait bien s'tablir dans le monde une sorte de
matrialisme honnte qui ne corromprait pas les mes, mais qui les
amollirait et finirait par dtendre sans bruit tous leurs ressorts.




CHAPITRE XII.

    Pourquoi certains Amricains font voir un spiritualisme si exalt.


Quoique le dsir d'acqurir les biens de ce monde soit la passion
dominante des Amricains, il y a des moments de relche o leur me
semble briser tout  coup les liens matriels qui la retiennent, et
s'chapper imptueusement vers le ciel.

On rencontre quelquefois dans tous les tats de l'Union, mais
principalement dans les contres  moiti peuples de l'ouest, des
prdicateurs ambulants qui colportent de place en place la parole
divine.

Des familles entires, vieillards, femmes et enfants, traversent
des lieux difficiles et percent des bois dserts, pour venir de
trs-loin les entendre; et, quand elles les ont rencontrs, elles
oublient plusieurs jours et plusieurs nuits, en les coutant, le
soin des affaires et jusqu'aux plus pressants besoins du corps.

On trouve  et l, au sein de la socit amricaine, des mes
toutes remplies d'un spiritualisme exalt et presque farouche, qu'on
ne rencontre gure en Europe. Il s'y lve de temps  autres des
sectes bizarres qui s'efforcent de s'ouvrir des chemins
extraordinaires vers le bonheur ternel. Les folies religieuses y
sont fort communes.

Il ne faut pas que ceci nous surprenne.

Ce n'est pas l'homme qui s'est donn  lui-mme le got de l'infini
et l'amour de ce qui est immortel. Ces instincts sublimes ne
naissent point d'un caprice de sa volont: ils ont leur fondement
immobile dans sa nature; ils existent en dpit de ses efforts. Il
peut les gner et les dformer, mais non les dtruire.

L'me a des besoins qu'il faut satisfaire; et, quelque soin que l'on
prenne de la distraire d'elle-mme, elle s'ennuie bientt,
s'inquite et s'agite au milieu des jouissances des sens.

Si l'esprit de la grande majorit du genre humain se concentrait
jamais dans la seule recherche des biens matriels, on peut
s'attendre qu'il se ferait une raction prodigieuse dans l'me de
quelques hommes. Ceux-l se jetteraient perduement dans le monde
des esprits, de peur de rester embarrasss dans les entraves trop
troites que veut leur imposer le corps.

Il ne faudrait donc pas s'tonner si, au sein d'une socit qui ne
songerait qu' la terre, on rencontrait un petit nombre d'individus
qui voulussent ne regarder que le ciel. Je serais surpris si, chez
un peuple uniquement proccup de son bien-tre, le mysticisme ne
faisait pas bientt des progrs.

On dit que ce sont les perscutions des empereurs et les supplices
du cirque qui ont peupl les dserts de la Thbade; et moi je pense
que ce sont bien plutt les dlices de Rome et la philosophie
picurienne de la Grce.

Si l'tat social, les circonstances et les lois ne retenaient pas si
troitement l'esprit amricain dans la recherche du bien-tre, il
est  croire que, lorsqu'il viendrait  s'occuper des choses
immatrielles, il montrerait plus de rserve et plus d'exprience,
et qu'il se modrerait sans peine. Mais il se sent emprisonn dans
des limites dont on semble ne pas vouloir le laisser sortir. Ds
qu'il dpasse ces limites il ne sait o se fixer lui-mme, et il
court souvent, sans s'arrter, par del les bornes du sens commun.




CHAPITRE XIII.

    Pourquoi les Amricains se montrent si inquiets au milieu de leur
    bien-tre.


On rencontre encore quelquefois dans certains cantons retirs de
l'ancien monde, de petites populations qui ont t comme oublies au
milieu du tumulte universel et qui sont restes immobiles quand tout
remuait autour d'elles. La plupart de ces peuples sont fort
ignorants et fort misrables; ils ne se mlent point aux affaires du
gouvernement, et souvent les gouvernements les oppriment. Cependant,
ils montrent d'ordinaire un visage serein, et ils font souvent
paratre une humeur enjoue.

J'ai vu en Amrique les hommes les plus libres et les plus clairs,
placs dans la condition la plus heureuse qui soit au monde; il m'a
sembl qu'une sorte de nuage couvrait habituellement leurs traits;
ils m'ont paru graves et presque tristes jusque dans leurs plaisirs.

La principale raison de ceci est que les premiers ne pensent point
aux maux qu'ils endurent, tandis que les autres songent sans cesse
aux biens qu'ils n'ont pas.

C'est une chose trange de voir avec quelle sorte d'ardeur fbrile
les Amricains poursuivent le bien-tre, et comme ils se montrent
tourments sans cesse par une crainte vague de n'avoir pas choisi la
route la plus courte qui peut y conduire.

L'habitant des tats-Unis s'attache aux biens de ce monde, comme
s'il tait assur de ne point mourir, et il met tant de
prcipitation  saisir ceux qui passent  sa porte, qu'on dirait
qu'il craint  chaque instant de cesser de vivre avant d'en avoir
joui. Il les saisit tous, mais sans les treindre, et il les laisse
bientt chapper de ses mains pour courir aprs des jouissances
nouvelles.

Un homme aux tats-Unis btit avec soin une demeure pour y passer
ses vieux jours, et il la vend pendant qu'on en pose le fate; il
plante un jardin, et il le loue comme il allait en goter les
fruits; il dfriche un champ, et il laisse  d'autres le soin d'en
rcolter les moissons. Il embrasse une profession, et la quitte. Il
se fixe dans un lieu dont il part peu aprs pour aller porter
ailleurs ses changeants dsirs. Ses affaires prives lui
donnent-elles quelque relche, il se plonge aussitt dans le
tourbillon de la politique. Et quand, vers le terme d'une anne
remplie de travaux, il lui reste encore quelques loisirs, il promne
 et l dans les vastes limites des tats-Unis sa curiosit
inquite. Il fera ainsi cinq cents lieues en quelques jours, pour se
mieux distraire de son bonheur.

La mort survient enfin et elle l'arrte avant qu'il se soit lass de
cette poursuite inutile d'une flicit complte qui fuit toujours.

On s'tonne d'abord en contemplant cette agitation singulire que
font paratre tant d'hommes heureux, au sein mme de leur abondance.
Ce spectacle est pourtant aussi vieux que le monde; ce qui est
nouveau, c'est de voir tout un peuple qui le donne.

Le got des jouissances matrielles doit tre considr comme la
source premire de cette inquitude secrte qui se rvle dans les
actions des Amricains, et de cette inconstance dont ils donnent
journellement l'exemple.

Celui qui a renferm son coeur dans la seule recherche des biens
de ce monde est toujours press, car il n'a qu'un temps limit pour
les trouver, s'en emparer et en jouir. Le souvenir de la brivet
de la vie l'aiguillonne sans cesse. Indpendamment des biens qu'il
possde, il en imagine  chaque instant mille autres que la mort
l'empchera de goter, s'il ne se hte. Cette pense le remplit de
troubles, de craintes et de regrets, et maintient son me dans une
sorte de trpidation incessante qui le porte  changer  tout moment
de desseins et de lieu.

Si au got du bien-tre matriel vient se joindre un tat social
dans lequel la loi ni la coutume ne retiennent plus personne  sa
place, ceci est une grande excitation de plus pour cette inquitude
d'esprit: on verra alors les hommes changer continuellement de
route, de peur de manquer le plus court chemin, qui doit les
conduire au bonheur.

Il est d'ailleurs facile de concevoir, que si les hommes qui
recherchent avec passion les jouissances matrielles dsirent
vivement, ils doivent se rebuter aisment; l'objet final tant de
jouir, il faut que le moyen d'y arriver soit prompt et facile, sans
quoi la peine d'acqurir la jouissance surpasserait la jouissance.
La plupart des mes y sont donc  la fois ardentes et molles,
violentes et nerves. Souvent, la mort y est moins redoute que la
continuit des efforts vers le mme but.

L'galit conduit par un chemin plus direct encore,  plusieurs des
effets que je viens de dcrire.

Quand toutes les prrogatives de naissance et de fortune sont
dtruites, que toutes les professions sont ouvertes  tous, et qu'on
peut parvenir de soi-mme au sommet de chacune d'elles, une carrire
immense et aise semble s'ouvrir devant l'ambition des hommes, et ils
se figurent volontiers qu'ils sont appels  de grandes destines.
Mais c'est l une vue errone que l'exprience corrige tous les jours.
Cette mme galit qui permet  chaque citoyen de concevoir de vastes
esprances, rend tous les citoyens individuellement faibles. Elle
limite de tous cts leurs forces, en mme temps qu'elle permet 
leurs dsirs de s'tendre.

Non-seulement ils sont impuissants par eux-mmes, mais ils trouvent
 chaque pas d'immenses obstacles qu'ils n'avaient point aperus
d'abord.

Ils ont dtruit les privilges gnants de quelques uns de leurs
semblables; ils rencontrent la concurrence de tous. La borne a
chang de forme plutt que de place. Lorsque les hommes sont  peu
prs semblables et suivent une mme route, il est bien difficile
qu'aucun d'entre eux marche vite et perce  travers la foule
uniforme qui l'environne et le presse.

Cette opposition constante qui rgne entre les instincts que fait
natre l'galit, et les moyens qu'elle fournit pour les satisfaire,
tourmente et fatigue les mes.

On peut concevoir des hommes arrivs  un certain degr de libert
qui les satisfasse entirement. Ils jouissent alors de leur
indpendance sans inquitude et sans ardeur. Mais les hommes ne
fonderont jamais une galit qui leur suffise.

Un peuple a beau faire des efforts, il ne parviendra pas  rendre
les conditions parfaitement gales dans son sein; et s'il avait le
malheur d'arriver  ce nivellement absolu et complet, il resterait
encore l'ingalit des intelligences, qui, venant directement de
Dieu, chappera toujours aux lois.

Quelque dmocratique que soit l'tat social et la constitution
politique d'un peuple, on peut donc compter que chacun de ses
citoyens apercevra toujours prs de soi plusieurs points qui le
dominent, et l'on peut prvoir qu'il tournera obstinment ses
regards de ce seul ct. Quand l'ingalit est la loi commune d'une
socit, les plus fortes ingalits ne frappent point l'oeil; quand
tout est  peu prs de niveau les moindres le blessent. C'est pour
cela que le dsir de l'galit devient toujours plus insatiable 
mesure que l'galit est plus grande.

Chez les peuples dmocratiques les hommes obtiennent aisment une
certaine galit; ils ne sauraient atteindre celle qu'ils dsirent.
Celle-ci recule chaque jour devant eux, mais sans jamais se drober
 leurs regards, et, en se retirant, elle les attire  sa poursuite.
Sans cesse ils croyent qu'ils vont la saisir, et elle chappe sans
cesse  leurs treintes. Ils la voient d'assez prs pour connatre
ses charmes, ils ne l'approchent pas assez pour en jouir, et ils
meurent avant d'avoir savour pleinement ses douceurs.

C'est  ces causes qu'il faut attribuer la mlancolie singulire que
les habitants des contres dmocratiques font souvent voir au sein
de leur abondance, et ces dgots de la vie qui viennent quelquefois
les saisir au milieu d'une existence aise et tranquille.

On se plaint en France que le nombre des suicides s'accrot; en
Amrique le suicide est rare, mais on assure que la dmence est plus
commune que partout ailleurs.

Ce sont l des symptmes diffrents du mme mal.

Les Amricains ne se tuent point, quelque agits qu'ils soient,
parce que la religion leur dfend de le faire, et que chez eux le
matrialisme n'existe pour ainsi dire pas, quoique la passion du
bien-tre matriel soit gnrale.

Leur volont rsiste, mais souvent leur raison flchit.

Dans les temps dmocratiques les jouissances sont plus vives que
dans les sicles d'aristocratie, et surtout le nombre de ceux qui
les gotent est infiniment plus grand; mais, d'une autre part, il
faut reconnatre que les esprances et les dsirs y sont plus
souvent dus, les mes plus mues et plus inquites, et les soucis
plus cuisants.




CHAPITRE XIV.

    Comment le got des jouissances matrielles s'unit chez les
    Amricains  l'amour de la libert et au soin des affaires
    publiques.


Lorsqu'un tat dmocratique tourne  la monarchie absolue,
l'activit qui se portait prcdemment sur les affaires publiques et
sur les affaires prives, venant, tout  coup,  se concentrer sur
ces dernires, il en rsulte, pendant quelque temps, une grande
prosprit matrielle; mais bientt le mouvement se ralentit et le
dveloppement de la production s'arrte.

Je ne sais si l'on peut citer un seul peuple manufacturier et
commerant, depuis les Tyriens jusqu'aux Florentins et aux Anglais,
qui n'ait t un peuple libre. Il y a donc un lien troit et un
rapport ncessaire entre ces deux choses: libert et industrie.

Cela est gnralement vrai de toutes les nations, mais spcialement
des nations dmocratiques.

J'ai fait voir plus haut comment les hommes qui vivent dans les
sicles d'galit avaient un continuel besoin de l'association pour
se procurer presque tous les biens qu'ils convoitent, et, d'une
autre part, j'ai montr comment la grande libert politique
perfectionnait et vulgarisait dans leur sein l'art de s'associer. La
libert, dans ces sicles, est donc particulirement utile  la
production des richesses. On peut voir, au contraire, que le
despotisme lui est particulirement ennemi.

Le naturel du pouvoir absolu, dans les sicles dmocratiques, n'est
ni cruel ni sauvage, mais il est minutieux et tracassier. Un
despotisme de cette espce, bien qu'il ne foule point aux pieds
l'humanit, est directement oppos au gnie du commerce et aux
instincts de l'industrie.

Ainsi, les hommes des temps dmocratiques ont besoin d'tre libres,
afin de se procurer plus aisment les jouissances matrielles aprs
lesquelles ils soupirent sans cesse.

Il arrive cependant, quelquefois, que le got excessif qu'ils
conoivent pour ces mmes jouissances les livre au premier matre
qui se prsente. La passion du bien-tre se retourne alors contre
elle-mme, et loigne sans l'apercevoir l'objet de ses convoitises.

Il y a, en effet, un passage trs-prilleux dans la vie des peuples
dmocratiques.

Lorsque le got des jouissances matrielles se dveloppe chez un de
ces peuples plus rapidement que les lumires et que les habitudes de
la libert, il vient un moment o les hommes sont emports, et comme
hors d'eux-mmes,  la vue de ces biens nouveaux qu'ils sont prts 
saisir. Proccups du seul soin de faire fortune, ils n'aperoivent
plus le lien troit qui unit la fortune particulire de chacun d'eux
 la prosprit de tous. Il n'est pas besoin d'arracher  de tels
citoyens les droits qu'ils possdent; ils les laissent volontiers
chapper eux-mmes. L'exercice de leurs devoirs politiques leur
parat un contre-temps fcheux qui les distrait de leur industrie.
S'agit-il de choisir leurs reprsentants, de prter main forte 
l'autorit, de traiter en commun la chose commune, le temps leur
manque; ils ne sauraient dissiper ce temps si prcieux en travaux
inutiles. Ce sont l jeux d'oisifs qui ne conviennent point  des
hommes graves et occups des intrts srieux de la vie. Ces gens-l
croient suivre la doctrine de l'intrt, mais ils ne s'en font
qu'une ide grossire, et, pour mieux veiller  ce qu'ils nomment
leurs affaires, ils ngligent la principale, qui est de rester
matres d'eux-mmes.

Les citoyens qui travaillent ne voulant pas songer  la chose
publique, et la classe qui pourrait se charger de ce soin pour
remplir ses loisirs n'existant plus, la place du gouvernement est
comme vide.

Si,  ce moment critique, un ambitieux habile vient  s'emparer du
pouvoir, il trouve que la voie  toutes les usurpations est ouverte.

Qu'il veille quelque temps  ce que tous les intrts matriels
prosprent; on le tiendra aisment quitte du reste. Qu'il garantisse
surtout le bon ordre. Les hommes qui ont la passion des jouissances
matrielles dcouvrent d'ordinaire comment les agitations de la
libert troublent le bien-tre, avant que d'apercevoir comment la
libert sert  se le procurer; et, au moindre bruit des passions
publiques qui pntrent au milieu des petites jouissances de leur
vie prive, ils s'veillent et s'inquitent; pendant longtemps la
peur de l'anarchie les tient sans cesse en suspens et toujours prts
 se jeter hors de la libert au premier dsordre.

Je conviendrai sans peine que la paix publique est un grand bien;
mais je ne veux pas oublier cependant que c'est  travers le bon
ordre que tous les peuples sont arrivs  la tyrannie. Il ne
s'ensuit pas assurment que les peuples doivent mpriser la paix
publique; mais il ne faut pas qu'elle leur suffise. Une nation qui
ne demande  son gouvernement que le maintien de l'ordre est dj
esclave au fond du coeur; elle est esclave de son bien-tre, et
l'homme qui doit l'enchaner peut paratre.

Le despotisme des factions n'y est pas moins  redouter que celui
d'un homme.

Lorsque la masse des citoyens ne veut s'occuper que d'affaires
prives, les plus petits partis ne doivent pas dsesprer de devenir
matres des affaires publiques.

Il n'est pas rare de voir alors sur la vaste scne du monde, ainsi
que sur nos thtres, une multitude reprsente par quelques hommes.
Ceux-ci parlent seuls au nom d'une foule absente ou inattentive;
seuls ils agissent au milieu de l'immobilit universelle; ils
disposent, suivant leur caprice, de toutes choses, ils changent les
lois, et tyrannisent  leur gr les moeurs; et l'on s'tonne en
voyant le petit nombre de faibles et d'indignes mains dans
lesquelles peut tomber un grand peuple.

Jusqu' prsent, les Amricains ont vit avec bonheur tous les
cueils que je viens d'indiquer; et en cela ils mritent
vritablement qu'on les admire.

Il n'y a peut-tre pas de pays sur la terre o l'on rencontre moins
d'oisifs qu'en Amrique, et o tous ceux qui travaillent soient plus
enflamms  la recherche du bien-tre. Mais si la passion des
Amricains pour les jouissances matrielles est violente, du moins
elle n'est point aveugle, et la raison, impuissante  la modrer, la
dirige.

Un Amricain s'occupe de ses intrts privs comme s'il tait seul
dans le monde, et, le moment d'aprs, il se livre  la chose
publique comme s'il les avait oublis. Il parat tantt anim de la
cupidit la plus goste, et tantt du patriotisme le plus vif. Le
coeur humain ne saurait se diviser de cette manire. Les habitants
des tats-Unis tmoignent alternativement une passion si forte et si
semblable pour leur bien-tre et leur libert, qu'il est  croire
que ces passions s'unissent et se confondent dans quelque endroit de
leur me. Les Amricains voient, en effet, dans leur libert le
meilleur instrument et la plus grande garantie de leur bien-tre.
Ils aiment ces deux choses l'une par l'autre. Ils ne pensent donc
point que se mler du public ne soit pas leur affaire; ils croient,
au contraire, que leur principale affaire est de s'assurer par
eux-mmes un gouvernement qui leur permette d'acqurir les biens
qu'ils dsirent, et qui ne leur dfende pas de goter en paix ceux
qu'ils ont acquis.




CHAPITRE XV.

    Comment les croyances religieuses dtournent de temps en temps
    l'me des Amricains vers les jouissances immatrielles.


Aux tats-Unis, quand arrive le septime jour de chaque semaine, la
vie commerciale et industrielle de la nation semble suspendue, tous
les bruits cessent. Un profond repos, ou plutt une sorte de
recueillement solennel lui succde, l'me rentre enfin en possession
d'elle-mme, et se contemple.

Durant ce jour, les lieux consacrs au commerce sont dserts; chaque
citoyen, entour de ses enfants, se rend dans un temple; l, on lui
tient d'tranges discours qui semblent peu faits pour son oreille.
On l'entretient des maux innombrables causs par l'orgueil et la
convoitise. On lui parle de la ncessit de rgler ses dsirs, des
jouissances dlicates attaches  la seule vertu, et du vrai bonheur
qui l'accompagne.

Rentr dans sa demeure, on ne le voit point courir aux registres de
son ngoce. Il ouvre le livre des saintes critures; il y trouve des
peintures sublimes ou touchantes, de la grandeur et de la bont du
Crateur, de la magnificence infinie des oeuvres de Dieu, de la
haute destine rserve aux hommes, de leurs devoirs et de leurs
droits  l'immortalit.

C'est ainsi que, de temps en temps, l'Amricain se drobe en quelque
sorte  lui-mme, et que, s'arrachant pour un moment aux petites
passions qui agitent sa vie et aux intrts passagers qui la
remplissent, il pntre tout  coup dans un monde idal o tout est
grand, pur, ternel.

J'ai recherch dans un autre endroit de cet ouvrage, les causes
auxquelles il fallait attribuer le maintien des institutions
politiques des Amricains, et la religion m'a paru l'une des
principales. Aujourd'hui que je m'occupe des individus, je la
retrouve et j'aperois qu'elle n'est pas moins utile  chaque
citoyen qu' tout l'tat.

Les Amricains montrent, par leur pratique, qu'ils sentent toute la
ncessit de moraliser la dmocratie par la religion. Ce qu'ils
pensent  cet gard sur eux-mmes est une vrit dont toute nation
dmocratique doit tre pntre.

Je ne doute point que la constitution sociale et politique d'un
peuple ne le dispose  certaines croyances, et  certains gots dans
lesquels il abonde ensuite sans peine; tandis que ces mmes causes
l'cartent de certaines opinions et de certains penchants, sans
qu'il y travaille de lui-mme, et pour ainsi dire sans qu'il s'en
doute.

Tout l'art du lgislateur consiste  bien discerner d'avance ces
pentes naturelles des socits humaines, afin de savoir o il faut
aider l'effort des citoyens, et o il serait plutt ncessaire de le
ralentir. Car ses obligations diffrent suivant les temps. Il n'y a
d'immobile que le but vers lequel doit toujours tendre le genre
humain; les moyens de l'y faire arriver varient sans cesse.

Si j'tais n dans un sicle aristocratique, au milieu d'une nation
o la richesse hrditaire des uns et la pauvret irrmdiable des
autres, dtournassent galement les hommes de l'ide du mieux, et
tinssent les mes comme engourdies dans la contemplation d'un autre
monde; je voudrais qu'il me ft possible de stimuler chez un pareil
peuple le sentiment des besoins, je songerais  dcouvrir des moyens
plus rapides et plus aiss de satisfaire les nouveaux dsirs que
j'aurais fait natre, et, dtournant vers les tudes physiques les
plus grands efforts de l'esprit humain, je tcherais de l'exciter 
la recherche du bien-tre.

S'il arrivait que quelques hommes s'enflammassent inconsidrment 
la poursuite de la richesse et fissent voir un amour excessif pour
les jouissances matrielles, je ne m'en alarmerais point; ces traits
particuliers disparatraient bientt dans la physionomie commune.

Les lgislateurs des dmocraties ont d'autres soins.

Donnez aux peuples dmocratiques des lumires et de la libert, et
laissez-les faire. Ils arriveront sans peine,  retirer de ce monde
tous les biens qu'il peut offrir; ils perfectionneront chacun des
arts utiles, et rendront tous les jours la vie plus commode, plus
aise, plus douce; leur tat social les pousse naturellement de ce
ct. Je ne redoute pas qu'ils s'arrtent.

Mais tandis que l'homme se complat dans cette recherche honnte et
lgitime du bien-tre, il est  craindre qu'il ne perde enfin
l'usage de ses plus sublimes facults, et, qu'en voulant tout
amliorer autour de lui, il ne se dgrade enfin lui-mme. C'est l
qu'est le pril et non point ailleurs.

Il faut donc que les lgislateurs des dmocraties et tous les hommes
honntes et clairs qui y vivent, s'appliquent sans relche  y
soulever les mes et  les tenir dresses vers le ciel. Il est
ncessaire que tous ceux qui s'intressent  l'avenir des socits
dmocratiques, s'unissent, et que tous de concert fassent de
continuels efforts pour rpandre dans le sein de ces socits le
got de l'infini, le sentiment du grand et l'amour des plaisirs
immatriels.

Que, s'il se rencontre parmi les opinions d'un peuple dmocratique,
quelques unes de ces thories malfaisantes qui tendent  faire
croire que tout prit avec le corps; considrez les hommes qui les
professent comme les ennemis naturels de ce peuple.

Il y a bien des choses qui me blessent dans les matrialistes. Leurs
doctrines me paraissent pernicieuses, et leur orgueil me rvolte. Si
leur systme pouvait tre de quelque utilit  l'homme, il semble
que ce serait en lui donnant une modeste ide de lui-mme. Mais ils
ne font point voir qu'il en soit ainsi; et, quand ils croient avoir
suffisamment tabli qu'ils ne sont que des brutes, ils se montrent
aussi fiers que s'ils avaient dmontr qu'ils taient des Dieux.

Le matrialisme est chez toutes les nations une maladie dangereuse
de l'esprit humain; mais il faut particulirement le redouter chez
un peuple dmocratique, parce qu'il se combine merveilleusement
avec le vice de coeur le plus familier  ces peuples.

La dmocratie favorise le got des jouissances matrielles. Ce got,
s'il devient excessif, dispose bientt les hommes  croire que tout
n'est que matire; et le matrialisme,  son tour, achve de les
entraner avec une ardeur insense vers ces mmes jouissances. Tel
est le cercle fatal dans lequel les nations dmocratiques sont
pousses. Il est bon qu'elles voient le pril, et se retiennent.

La plupart des religions ne sont que des moyens gnraux, simples et
pratiques, d'enseigner aux hommes l'immortalit de l'me. C'est l
le plus grand avantage qu'un peuple dmocratique retire des
croyances, et ce qui les rend plus ncessaires  un tel peuple qu'
tous les autres.

Lors donc qu'une religion quelconque a jet de profondes racines au
sein d'une dmocratie, gardez-vous de l'branler; mais conservez-la
plutt avec soin comme le plus prcieux hritage des sicles
aristocratiques; ne cherchez pas  arracher aux hommes leurs
anciennes opinions religieuses, pour en substituer de nouvelles, de
peur que, dans le passage d'une foi  une autre, l'me se trouvant
un moment vide de croyances, l'amour des jouissances matrielles ne
vienne  s'y tendre, et  la remplir tout entire.

Assurment, la mtempsychose n'est pas plus raisonnable que le
matrialisme; cependant, s'il fallait absolument qu'une dmocratie
ft un choix entre les deux, je n'hsiterais pas, et je jugerais que
ses citoyens risquent moins de s'abrutir en pensant que leur me va
passer dans le corps d'un porc, qu'en croyant qu'elle n'est rien.

La croyance  un principe immatriel et immortel, uni pour un temps
 la matire, est si ncessaire  la grandeur de l'homme, qu'elle
produit encore de beaux effets lorsqu'on n'y joint pas l'opinion des
rcompenses et des peines, et que l'on se borne  croire qu'aprs la
mort le principe divin renferm dans l'homme s'absorbe en Dieu ou va
animer une autre crature.

Ceux-l mme considrent le corps comme la portion secondaire et
infrieure de notre nature; et ils le mprisent alors mme qu'ils
subissent son influence; tandis qu'ils ont une estime naturelle et
une admiration secrte pour la partie immatrielle de l'homme,
encore qu'ils refusent quelquefois de se soumettre  son empire.
C'en est assez pour donner un certain tour lev  leurs ides et 
leurs gots, et pour les faire tendre sans intrt, et comme
d'eux-mmes, vers les sentiments purs et les grandes penses.

Il n'est pas certain que Socrate et son cole eussent des opinions
bien arrtes sur ce qui devait arriver  l'homme dans l'autre vie;
mais la seule croyance sur laquelle ils taient fixs, que l'me n'a
rien de commun avec le corps et qu'elle lui survit, a suffi pour
donner  la philosophie platonicienne cette sorte d'lan sublime qui
la distingue.

Quand on lit Platon, on aperoit que dans les temps antrieurs 
lui, et de son temps, il existait beaucoup d'crivains qui
prconisaient le matrialisme. Ces crivains ne sont pas parvenus
jusqu' nous, ou n'y sont parvenus que fort incompltement. Il en a
t ainsi dans presque tous les sicles: la plupart des grandes
rputations littraires se sont jointes au spiritualisme. L'instinct
et le got du genre humain soutiennent cette doctrine; ils la
sauvent souvent en dpit des hommes eux-mmes, et font surnager les
noms de ceux qui s'y attachent. Il ne faut donc pas croire que dans
aucun temps, et quel que soit l'tat politique, la passion des
jouissances matrielles et les opinions qui s'y rattachent pourront
suffire  tout un peuple. Le coeur de l'homme est plus vaste qu'on
ne le suppose; il peut renfermer  la fois le got des biens de la
terre et l'amour de ceux du ciel; quelquefois il semble se livrer
perduement  l'un des deux; mais il n'est jamais longtemps sans
songer  l'autre.

S'il est facile de voir que c'est particulirement dans les temps de
dmocratie qu'il importe de faire rgner les opinions spiritualistes;
il n'est pas ais de dire comment ceux qui gouvernent les peuples
dmocratiques doivent faire pour qu'elles y rgnent.

Je ne crois pas  la prosprit non plus qu' la dure des
philosophies officielles, et, quant aux religions d'tat, j'ai
toujours pens que si parfois elles pouvaient servir momentanment
les intrts du pouvoir politique, elles devenaient toujours tt ou
tard fatales  l'glise.

Je ne suis pas non plus du nombre de ceux qui jugent que pour
relever la religion aux yeux des peuples, et mettre en honneur le
spiritualisme qu'elle professe, il est bon d'accorder indirectement
 ses ministres une influence politique que leur refuse la loi.

Je me sens si pntr des dangers presque invitables que courent
les croyances quand leurs interprtes se mlent des affaires
publiques, et je suis si convaincu qu'il faut  tout prix maintenir
le christianisme dans le sein des dmocraties nouvelles, que
j'aimerais mieux enchaner les prtres dans le sanctuaire que de les
en laisser sortir.

Quels moyens reste-t-il donc  l'autorit pour ramener les hommes
vers les opinions spiritualistes ou pour les retenir dans la
religion qui les suggre?

Ce que je vais dire va bien me nuire aux yeux des politiques. Je
crois que le seul moyen efficace dont les gouvernements puissent se
servir pour mettre en honneur le dogme de l'immortalit de l'me,
c'est d'agir chaque jour comme s'ils y croyaient eux-mmes; et je
pense que ce n'est qu'en se conformant scrupuleusement  la morale
religieuse dans les grandes affaires, qu'ils peuvent se flatter
d'apprendre aux citoyens  la connatre,  l'aimer et  la respecter
dans les petites.




CHAPITRE XVI.

    Comment l'amour excessif du bien-tre peut nuire au bien-tre.


Il y a plus de liaison qu'on ne pense entre le perfectionnement de
l'me et l'amlioration des biens du corps; l'homme peut laisser ces
deux choses distinctes, et envisager alternativement chacune
d'elles; mais il ne saurait les sparer entirement sans les perdre
enfin de vue l'une et l'autre.

Les btes ont les mmes sens que nous et  peu prs les mmes
convoitises: il n'y a pas de passions matrielles qui ne nous soient
communes avec elles, et dont le germe ne se trouve dans un chien
aussi bien qu'en nous-mmes.

D'o vient donc que les animaux ne savent pourvoir qu' leurs
premiers et  leurs plus grossiers besoins, tandis que nous varions
 l'infini nos jouissances et les accroissons sans cesse?

Ce qui nous rend suprieurs en ceci aux btes, c'est que nous
employons notre me  trouver les biens matriels vers lesquels
l'instinct seul les conduit. Chez l'homme, l'ange enseigne  la
brute l'art de se satisfaire. C'est parce que l'homme est capable de
s'lever au-dessus des biens du corps, et de mpriser jusqu' la
vie, ce dont les btes n'ont pas mme l'ide, qu'il sait multiplier
ces mmes biens  un degr qu'elles ne sauraient non plus concevoir.

Tout ce qui lve, grandit, tend l'me, la rend plus capable de
russir  celle mme de ses entreprises o il ne s'agit point
d'elle.

Tout ce qui l'nerve, au contraire, ou l'abaisse, l'affaiblit pour
toutes choses, les principales comme les moindres, et menace de la
rendre presque aussi impuissante pour les unes que pour autres.
Ainsi, il faut que l'me reste grande et forte, ne ft-ce que pour
pouvoir, de temps  autre, mettre sa force et sa grandeur au service
du corps.

Si les hommes parvenaient jamais  se contenter des biens
matriels, il est  croire qu'ils perdraient peu  peu l'art de les
produire, et qu'ils finiraient par en jouir sans discernement et
sans progrs, comme les brutes.




CHAPITRE XVII.

    Comment, dans les temps d'galit et de doute, il importe de
    reculer l'objet des actions humaines.


Dans les sicles de foi, on place le but final de la vie aprs la
vie.

Les hommes de ces temps-l s'accoutument donc naturellement, et,
pour ainsi dire, sans le vouloir,  considrer pendant une longue
suite d'annes, un objet immobile vers lequel ils marchent sans
cesse, et ils apprennent, par des progrs insensibles,  rprimer
mille petits dsirs passagers, pour mieux arriver  satisfaire ce
grand et permanent dsir qui les tourmente. Lorsque les mmes hommes
veulent s'occuper des choses de la terre, ces habitudes se
retrouvent. Ils fixent volontiers  leurs actions d'ici bas un but
gnral et certain, vers lequel tous leurs efforts se dirigent. On
ne les voit point se livrer chaque jour  des tentatives nouvelles;
mais ils ont des desseins arrts qu'ils ne se lassent point de
poursuivre.

Ceci explique pourquoi les peuples religieux ont souvent accompli
des choses si durables. Il se trouvait qu'en s'occupant de l'autre
monde, ils avaient rencontr le grand secret de russir dans
celui-ci.

Les religions donnent l'habitude gnrale de se comporter en vue de
l'avenir. En ceci elles ne sont pas moins utiles au bonheur de cette
vie qu' la flicit de l'autre. C'est un de leurs plus grands cts
politiques.

Mais  mesure que les lumires de la foi s'obscurcissent, la vue des
hommes se resserre, et l'on dirait que chaque jour l'objet des
actions humaines leur parat plus proche.

Quand ils se sont une fois accoutums  ne plus s'occuper de ce qui
doit arriver aprs leur vie, on les voit retomber aisment dans
cette indiffrence complte et brutale de l'avenir qui n'est que
trop conforme  certains instincts de l'espce humaine. Aussitt
qu'ils ont perdu l'usage de placer leurs principales esprances 
long terme, ils sont naturellement ports  vouloir raliser sans
retard leurs moindres dsirs, et il semble que du moment o ils
dsesprent de vivre une ternit ils sont disposs  agir comme
s'ils ne devaient exister qu'un seul jour.

Dans les sicles d'incrdulit il est donc toujours  craindre que
les hommes ne se livrent sans cesse au hasard journalier de leurs
dsirs, et que, renonant entirement  obtenir ce qui ne peut
s'acqurir sans de longs efforts, ils ne fondent rien de grand, de
paisible et de durable.

S'il arrive que, chez un peuple ainsi dispos, l'tat social
devienne dmocratique, le danger que je signale s'en augmente.

Quand chacun cherche sans cesse  changer de place, qu'une immense
concurrence est ouverte  tous, que les richesses s'accumulent et se
dissipent en peu d'instants au milieu du tumulte de la dmocratie,
l'ide d'une fortune subite et facile, de grands biens aisment
acquis et perdus, l'image du hasard, sous toutes ses formes, se
prsente  l'esprit humain. L'instabilit de l'tat social vient
favoriser l'instabilit naturelle des dsirs. Au milieu de ces
fluctuations perptuelles du sort, le prsent grandit; il cache
l'avenir qui s'efface, et les hommes ne veulent songer qu'au
lendemain.

Dans ces pays o, par un concours malheureux, l'irrligion et la
dmocratie se rencontrent, les philosophes et les gouvernants
doivent s'attacher sans cesse  reculer aux yeux des hommes l'objet
des actions humaines; c'est leur grande affaire.

Il faut que se renfermant dans l'esprit de son sicle et de son
pays, le moraliste apprenne  s'y dfendre. Que chaque jour il
s'efforce de montrer  ses contemporains, comment au milieu mme du
mouvement perptuel qui les environne, il est plus facile qu'ils ne
le supposent de concevoir et d'excuter de longues entreprises.
Qu'il leur fasse voir que, bien que l'humanit ait chang de face,
les mthodes  l'aide desquelles les hommes peuvent se procurer la
prosprit de ce monde sont restes les mmes, et que, chez les
peuples dmocratiques, comme ailleurs, ce n'est qu'en rsistant 
mille petites passions particulires de tous les jours, qu'on peut
arriver  satisfaire la passion gnrale du bonheur, qui tourmente.

La tche des gouvernants n'est pas moins trace.

Dans tous les temps il importe que ceux qui dirigent les nations se
conduisent en vue de l'avenir. Mais cela est plus ncessaire encore
dans les sicles dmocratiques et incrdules que dans tous les
autres. En agissant ainsi, les chefs des dmocraties font non
seulement prosprer les affaires publiques, mais ils apprennent
encore, par leur exemple, aux particuliers l'art de conduire les
affaires prives.

Il faut surtout qu'ils s'efforcent de bannir autant que possible le
hasard du monde politique.

L'lvation subite et immrite d'un courtisan, ne produit qu'une
impression passagre dans un pays aristocratique, parce que
l'ensemble des institutions et des croyances, forcent habituellement
les hommes  marcher lentement dans des voies dont ils ne peuvent
sortir.

Mais il n'y a rien de plus pernicieux que de pareils exemples,
offerts aux regards d'un peuple dmocratique. Ils achvent de
prcipiter son coeur sur une pente o tout l'entrane. C'est donc
principalement dans les temps de scepticisme et d'galit, qu'on
doit viter avec soin que la faveur du peuple, ou celle du prince,
dont le hasard vous favorise ou vous prive, ne tienne lieu de la
science et des services. Il est  souhaiter que chaque progrs y
paraisse le fruit d'un effort, de telle sorte qu'il n'y ait pas de
grandeurs trop faciles, et que l'ambition soit force de fixer
longtemps ses regards sur le but avant de l'atteindre.

Il faut que les gouvernements s'appliquent  redonner aux hommes ce
got de l'avenir, qui n'est plus inspir par la religion et l'tat
social, et que, sans le dire, ils enseignent chaque jour
pratiquement aux citoyens que la richesse, la renomme, le pouvoir,
sont les prix du travail; que les grands succs se trouvent placs
au bout des longs dsirs, et qu'on n'obtient rien de durable que ce
qui s'acquiert avec peine.

Quand les hommes se sont accoutums  prvoir de trs-loin ce qui
doit leur arriver ici bas, et  s'y nourrir d'esprances, il leur
devient malais d'arrter toujours leur esprit aux bornes prcises
de la vie, et ils sont bien prts d'en franchir les limites, pour
jeter leurs regards au-del.

Je ne doute donc point qu'en habituant les citoyens  songer 
l'avenir dans ce monde, on les rapprocht peu  peu, et sans qu'ils
le sussent eux-mmes, des croyances religieuses.

Ainsi, le moyen qui permet aux hommes de se passer, jusqu' un
certain point, de religion, est peut-tre, aprs tout, le seul qui
nous reste pour ramener par un long dtour le genre humain vers la
foi.




CHAPITRE XVIII.

    Pourquoi, chez les Amricains, toutes les professions honntes
    sont rputes honorables.


Chez les peuples dmocratiques, o il n'y a point de richesses
hrditaires, chacun travaille pour vivre, ou a travaill, ou est n
de gens qui ont travaill. L'ide du travail comme condition
ncessaire, naturelle et honnte de l'humanit s'offre donc de tout
ct  l'esprit humain.

Non-seulement le travail n'est point en dshonneur chez ces peuples,
mais il est en honneur, le prjug n'est pas contre lui, il est pour
lui. Aux tats-Unis, un homme riche croit devoir  l'opinion
publique de consacrer ses loisirs  quelque opration d'industrie,
de commerce, ou  quelques devoirs publics. Il s'estimerait mal fam
s'il n'employait sa vie qu' vivre. C'est pour se soustraire  cette
obligation du travail que tant de riches Amricains viennent en
Europe: l ils trouvent des dbris de socits aristocratiques parmi
lesquelles l'oisivet est encore honore.

L'galit ne rhabilite pas seulement l'ide du travail, elle relve
l'ide du travail procurant un lucre.

Dans les aristocraties, ce n'est pas prcisment le travail qu'on
mprise, c'est le travail en vue d'un profit. Le travail est
glorieux quand c'est l'ambition ou la seule vertu qui le fait
entreprendre. Sous l'aristocratie cependant, il arrive sans cesse
que celui qui travaille pour l'honneur n'est pas insensible 
l'appt du gain. Mais ces deux dsirs ne se rencontrent qu'au plus
profond de son me. Il a bien soin de drober  tous les regards la
place o ils s'unissent. Il se la cache volontiers  lui-mme. Dans
les pays aristocratiques, il n'y a gure de fonctionnaires publics
qui ne prtendent servir sans intrt l'tat. Leur salaire est un
dtail auquel quelquefois ils pensent peu, et auquel ils affectent
toujours de ne point penser.

Ainsi, l'ide du gain reste distincte de celle du travail. Elles ont
beau tre jointes au fait, la pense les spare.

Dans les socits dmocratiques, ces deux ides sont au contraire
toujours visiblement unies. Comme le dsir du bien-tre est
universel, que les fortunes sont mdiocres et passagres, que chacun
a besoin d'accrotre ses ressources ou d'en prparer de nouvelles 
ses enfants, tous voient bien clairement que c'est le gain qui est
sinon en tout, du moins en partie ce qui les porte au travail. Ceux
mmes qui agissent principalement en vue de la gloire s'apprivoisent
forcment avec cette pense qu'ils n'agissent pas uniquement par
cette vue, et ils dcouvrent, quoi qu'ils en aient, que le dsir de
vivre se mle chez eux au dsir d'illustrer leur vie.

Du moment o, d'une part, le travail semble  tous les citoyens une
ncessit honorable de la condition humaine, et o, de l'autre, le
travail est toujours visiblement fait, en tout ou en partie, par la
considration du salaire, l'immense espace qui sparait les
diffrentes professions dans les socits aristocratiques disparat.
Si elles ne sont pas toutes pareilles, elles ont du moins un trait
semblable.

Il n'y a pas de profession o l'on ne travaille pas pour de
l'argent. Le salaire qui est commun  toutes, donne  toutes un air
de famille.

Ceci sert  expliquer les opinions que les Amricains entretiennent
relativement aux diverses professions.

Les serviteurs amricains ne se croient pas dgrads parce qu'ils
travaillent; car autour d'eux tout le monde travaille. Ils ne se
sentent pas abaisss par l'ide qu'ils reoivent un salaire; car le
prsident des tats-Unis travaille aussi pour un salaire. On le paie
pour commander, aussi bien qu'eux pour servir.

Aux tats-Unis, les professions sont plus ou moins pnibles, plus ou
moins lucratives, mais elles ne sont jamais ni hautes ni basses.
Toute profession honnte est honorable.




CHAPITRE XIX.

    Ce qui fait pencher presque tous les Amricains vers les
    professions industrielles.


Je ne sais si de tous les arts utiles l'agriculture n'est pas celui
qui se perfectionne le moins vite chez les nations dmocratiques.
Souvent mme on dirait qu'il est stationnaire, parce que plusieurs
autres semblent courir.

Au contraire, presque tous les gots et les habitudes qui naissent
de l'galit conduisent naturellement les hommes vers le commerce et
l'industrie.

Je me figure un homme actif, clair, libre, ais, plein de dsirs.
Il est trop pauvre pour pouvoir vivre dans l'oisivet; il est assez
riche pour se sentir au-dessus de la crainte immdiate du besoin, et
il songe  amliorer son sort. Cet homme a conu le got des
jouissances matrielles; mille autres s'abandonnent  ce got sous
ses yeux; lui-mme a commenc  s'y livrer, et il brle d'accrotre
les moyens de le satisfaire davantage. Cependant la vie s'coule, le
temps presse. Que va-t-il faire?

La culture de la terre promet  ses efforts des rsultats presque
certains, mais lents. On ne s'y enrichit que peu  peu et avec
peine. L'agriculture ne convient qu' des riches qui ont dj un
grand superflu, ou  des pauvres qui ne demandent qu' vivre. Son
choix est fait: il vend son champ, quitte sa demeure, et va se
livrer  quelque profession hasardeuse, mais lucrative.

Or, les socits dmocratiques abondent en gens de cette espce; et,
 mesure que l'galit des conditions devient plus grande, leur
foule augmente.

La dmocratie ne multiplie donc pas seulement le nombre des
travailleurs; elle porte les hommes  un travail plutt qu' un
autre; et, tandis qu'elle les dgote de l'agriculture, elle les
dirige vers le commerce et l'industrie[5].

         [Note 5: On a remarqu plusieurs fois que les industriels
         et les commerants taient possds du got immodr des
         jouissances matrielles, et on a accus de cela le commerce
         et l'industrie, je crois qu'ici on a pris l'effet pour la
         cause.

         Ce n'est pas le commerce et l'industrie qui suggrent le
         got des jouissances matrielles aux hommes, mais plutt ce
         got qui porte les hommes vers les carrires industrielles
         et commerantes, o ils esprent se satisfaire plus
         compltement et plus vite.

         Si le commerce et l'industrie font augmenter le dsir du
         bien-tre, cela vient de ce que toute passion se fortifie 
         mesure qu'on s'en occupe davantage, et s'accrot par tous
         les efforts qu'on tente pour l'assouvir.

         Toutes les causes qui font prdominer dans le coeur humain
         l'amour des biens de ce monde dveloppent le commerce et
         l'industrie. L'galit est une de ces causes. Elle favorise
         le commerce, non point directement en donnant aux hommes le
         got du ngoce, mais indirectement en fortifiant et
         gnralisant dans leurs mes l'amour du bien-tre.]

Cet esprit se fait voir chez les plus riches citoyens eux-mmes.

Dans les pays dmocratiques, un homme, quelque opulent qu'on le
suppose, est presque toujours mcontent de sa fortune parce qu'il se
trouve moins riche que son pre, et qu'il craint que ses fils le
soient moins que lui. La plupart des riches des dmocraties rvent
donc sans cesse aux moyens d'acqurir des richesses, et ils tournent
naturellement leurs yeux vers le commerce et l'industrie, qui leur
paraissent les moyens les plus prompts et les plus puissants de se
les procurer. Ils partagent sur ce point les instincts du pauvre
sans avoir ses besoins, ou plutt ils sont pousss par le plus
imprieux de tous les besoins: celui de ne pas dchoir.

Dans les aristocraties, les riches sont en mme temps les
gouvernants. L'attention qu'ils donnent sans cesse  de grandes
affaires publiques les dtourne des petits soins que demandent le
commerce et l'industrie. Si la volont de quelqu'un d'entre eux se
dirige nanmoins par hasard vers le ngoce, la volont du corps
vient aussitt lui barrer la route; car on a beau se soulever contre
l'empire du nombre, on n'chappe jamais compltement  son joug, et,
au sein mme des corps aristocratiques qui refusent le plus
opinitrement de reconnatre les droits de la majorit nationale, il
se forme une majorit particulire qui gouverne[6].

         [Note 6: Voir la note  la fin du volume.]

Dans les pays dmocratiques, o l'argent ne conduit pas au pouvoir
celui qui le possde, mais souvent l'en carte, les riches ne savent
que faire de leurs loisirs. L'inquitude et la grandeur de leurs
dsirs, l'tendue de leurs ressources, le got de l'extraordinaire,
que ressentent presque toujours ceux qui s'lvent, de quelque
manire que ce soit, au-dessus de la foule, les pressent d'agir. La
seule route du commerce leur est ouverte. Dans les dmocraties, il
n'y a rien de plus grand ni de plus brillant que le commerce; c'est
lui qui attire les regards du public et remplit l'imagination de la
foule; vers lui toutes les passions nergiques se dirigent. Rien ne
saurait empcher les riches de s'y livrer, ni leurs propres
prjugs, ni ceux d'aucun autre. Les riches des dmocraties ne
forment jamais un corps qui ait ses moeurs et sa police; les ides
particulires de leur classe ne les arrtent pas, et les ides
gnrales de leur pays les poussent. Les grandes fortunes qu'on voit
au sein d'un peuple dmocratique ayant, d'ailleurs, presque toujours
une origine commerciale, il faut que plusieurs gnrations se
succdent avant que leurs possesseurs aient entirement perdu les
habitudes du ngoce.

Resserrs dans l'troit espace que la politique leur laisse, les
riches des dmocraties se jettent donc de toutes parts dans le
commerce; l ils peuvent s'tendre et user de leurs avantages
naturels; et c'est, en quelque sorte,  l'audace mme et  la
grandeur de leurs entreprises industrielles qu'on doit juger le peu
de cas qu'ils auraient fait de l'industrie s'ils taient ns au sein
d'une aristocratie.

Une mme remarque est de plus applicable  tous les hommes des
dmocraties, qu'ils soient pauvres ou riches.

Ceux qui vivent au milieu de l'instabilit dmocratique ont sans
cesse sous les yeux l'image du hasard, et ils finissent par aimer
toutes les entreprises o le hasard joue un rle.

Ils sont donc tous ports vers le commerce, non seulement  cause
du gain qu'il leur promet, mais par l'amour des motions qu'il leur
donne.

Les tats-Unis d'Amrique ne sont sortis que depuis un demi-sicle
de la dpendance coloniale dans laquelle les tenait l'Angleterre; le
nombre des grandes fortunes y est fort petit, et les capitaux encore
rares. Il n'est pas cependant de peuple sur la terre qui ait fait
des progrs aussi rapides que les Amricains dans le commerce et
l'industrie. Ils forment aujourd'hui la seconde nation maritime du
monde; et bien que leurs manufactures aient  lutter contre des
obstacles naturels presque insurmontables, elles ne laissent pas de
prendre chaque jour de nouveaux dveloppements.

Aux tats-Unis, les plus grandes entreprises industrielles
s'excutent sans peine, parce que la population tout entire se mle
d'industrie, et que le plus pauvre aussi bien que le plus opulent
citoyen unissent volontiers en ceci leurs efforts. On est donc
tonn chaque jour de voir les travaux immenses qu'excute sans
peine une nation qui ne renferme pour ainsi dire point de riches.
Les Amricains ne sont arrivs que d'hier sur le sol qu'ils
habitent, et ils y ont dj boulevers tout l'ordre de la nature 
leur profit. Ils ont uni l'Hudson au Mississipi, et fait communiquer
l'Ocan atlantique avec le golfe du Mexique,  travers plus de cinq
cents lieues de continent qui sparent ces deux mers. Les plus
longs chemins de fer qui aient t faits jusqu' nos jours sont en
Amrique.

Mais ce qui me frappe le plus aux tats-Unis, ce n'est pas la
grandeur extraordinaire de quelques entreprises industrielles; c'est
la multitude innombrable des petites entreprises.

Presque tous les agriculteurs des tats-Unis ont joint quelque
commerce  l'agriculture; la plupart ont fait de l'agriculture un
commerce.

Il est rare qu'un cultivateur amricain se fixe pour toujours sur le
sol qu'il occupe. Dans les nouvelles provinces de l'ouest
principalement, on dfriche un champ pour le revendre, et non pour
le rcolter; on btit une ferme dans la prvision que, l'tat du
pays venant bientt  changer par suite de l'accroissement de ses
habitants, on pourra en obtenir un bon prix.

Tous les ans un essaim d'habitants du nord descend vers le midi, et
vient s'tablir dans les contres o croissent le coton et la canne
 sucre. Ces hommes cultivent la terre dans le but de lui faire
produire en peu d'annes de quoi les enrichir, et ils entrevoient
dj le moment o ils pourront retourner dans leur patrie jouir de
l'aisance ainsi acquise. Les Amricains transportent donc dans
l'agriculture l'esprit du ngoce, et leurs passions industrielles se
montrent l comme ailleurs.

Les Amricains font d'immenses progrs en industrie, parce qu'ils
s'occupent tous  la fois d'industrie; et pour cette mme cause ils
sont sujets  des crises industrielles trs-inattendues et
trs-formidables.

Comme ils font tous du commerce, le commerce est soumis chez eux 
des influences tellement nombreuses et si compliques, qu'il est
impossible de prvoir  l'avance les embarras qui peuvent natre.
Comme chacun d'eux se mle plus ou moins d'industrie, au moindre
choc que les affaires y prouvent, toutes les fortunes particulires
trbuchent en mme temps, et l'tat chancelle.

Je crois que le retour des crises industrielles est une maladie
endmique chez les nations dmocratiques de nos jours. On peut la
rendre moins dangereuse, mais non la gurir, parce qu'elle ne tient
pas  un accident, mais au temprament mme de ces peuples.




CHAPITRE XX.

    Comment l'aristocratie pourrait sortir de l'industrie.


J'ai montr comment la dmocratie favorisait les dveloppements de
l'industrie, et multipliait sans mesure le nombre des industriels;
nous allons voir par quel chemin dtourn l'industrie pourrait bien
 son tour ramener les hommes vers l'aristocratie.

On a reconnu que quand un ouvrier ne s'occupait tous les jours que
du mme dtail, on parvenait plus aisment, plus rapidement et avec
plus d'conomie  la production gnrale de l'oeuvre.

On a galement reconnu que plus une industrie tait entreprise en
grand, avec de grands capitaux, un grand crdit, plus ses produits
taient  bon march.

Ces vrits taient entrevues depuis longtemps, mais on les a
dmontres de nos jours. Dj on les applique  plusieurs industries
trs-importantes, et successivement les moindres s'en emparent.

Je ne vois rien dans le monde politique, qui doive proccuper
davantage le lgislateur que ces deux nouveaux axiomes de la science
industrielle.

Quand un artisan se livre sans cesse et uniquement  la fabrication
d'un seul objet, il finit par s'acquitter de ce travail avec une
dextrit singulire. Mais il perd, en mme temps, la facult
gnrale d'appliquer son esprit  la direction du travail. Il
devient chaque jour plus habile et moins industrieux, et l'on peut
dire qu'en lui, l'homme se dgrade  mesure que l'ouvrier se
perfectionne.

Que doit-on attendre d'un homme qui a employ vingt ans de sa vie 
faire des ttes d'pingles? et  quoi peut dsormais s'appliquer
chez lui cette puissante intelligence humaine, qui a souvent remu
le monde, sinon  rechercher le meilleur moyen de faire des ttes
d'pingles!

Lorsqu'un ouvrier a consum de cette manire une portion
considrable de son existence, sa pense s'est arrte pour jamais
prs de l'objet journalier de ses labeurs; son corps a contract
certaines habitudes fixes dont il ne lui est plus permis de se
dpartir. En un mot, il n'appartient plus  lui-mme, mais  la
profession qu'il a choisie. C'est en vain que les lois et les moeurs
ont pris soin de briser autour de cet homme toutes les barrires, et
de lui ouvrir de tous cts mille chemins diffrents vers la
fortune; une thorie industrielle plus puissante que les moeurs et
les lois, l'a attach  un mtier, et souvent  un lieu qu'il ne
peut quitter. Elle lui a assign dans la socit une certaine place
dont il ne peut sortir. Au milieu du mouvement universel, elle l'a
rendu immobile.

 mesure que le principe de la division du travail reoit une
application plus complte, l'ouvrier devient plus faible, plus born
et plus dpendant. L'art fait des progrs, l'artisan rtrograde.
D'un autre ct,  mesure qu'il se dcouvre plus manifestement que
les produits d'une industrie sont d'autant plus parfaits et d'autant
moins chers que la manufacture est plus vaste et le capital plus
grand, des hommes trs-riches et trs-clairs se prsentent pour
exploiter des industries qui, jusque-l, avaient t livres  des
artisans ignorants ou malaiss. La grandeur des efforts ncessaires
et l'immensit des rsultats  obtenir les attire.

Ainsi donc, dans le mme temps que la science industrielle abaisse
sans cesse la classe des ouvriers elle lve celle des matres.

Tandis que l'ouvrier ramne de plus en plus son intelligence 
l'tude d'un seul dtail, le matre promne chaque jour ses regards
sur un plus vaste ensemble, et son esprit s'tend en proportion que
celui de l'autre se resserre. Bientt il ne faudra plus au second
que la force physique sans l'intelligence; le premier a besoin de la
science, et presque du gnie pour russir. L'un ressemble de plus en
plus  l'administrateur d'un vaste empire, et l'autre  une brute.

Le matre et l'ouvrier n'ont donc ici rien de semblable, et ils
diffrent chaque jour davantage. Ils ne se tiennent que comme les
deux anneaux extrmes d'une longue chane. Chacun occupe une place
qui est faite pour lui, et dont il ne sort point. L'un est dans une
dpendance continuelle, troite et ncessaire de l'autre, et semble
n pour obir comme celui-ci pour commander.

Qu'est-ce ceci sinon de l'aristocratie?

Les conditions venant  s'galiser de plus en plus dans le corps de
la nation, le besoin des objets manufacturs s'y gnralise et s'y
accrot, et le bon march qui met ces objets  la porte des
fortunes mdiocres, devient un plus grand lment de succs.

Il se trouve donc chaque jour que des hommes plus opulents et plus
clairs, consacrent  l'industrie leurs richesses et leurs
sciences, et cherchent en ouvrant de grands ateliers, et en divisant
strictement le travail,  satisfaire les nouveaux dsirs qui se
manifestent de toutes parts.

Ainsi,  mesure que la masse de la nation tourne  la dmocratie, la
classe particulire qui s'occupe d'industrie devient plus
aristocratique. Les hommes se montrent de plus en plus semblables
dans l'une, et de plus en plus diffrents dans l'autre, et
l'ingalit augmente dans la petite socit, en proportion qu'elle
dcrot dans la grande.

C'est ainsi que, lorsqu'on remonte  la source, il semble qu'on voie
l'aristocratie sortir par un effort naturel du sein mme de la
dmocratie.

Mais cette aristocratie-l ne ressemble point  celles qui l'ont
prcde.

On remarquera d'abord, que ne s'appliquant qu' l'industrie et 
quelques unes des professions industrielles seulement, elle est une
exception, un monstre dans l'ensemble de l'tat social.

Les petites socits aristocratiques que forment certaines industries
au milieu de l'immense dmocratie de nos jours, renferment comme les
grandes socits aristocratiques des anciens temps, quelques hommes
trs-opulents et une multitude trs-misrable. Ces pauvres ont peu de
moyens de sortir de leur condition et de devenir riches, mais les
riches deviennent sans cesse des pauvres, ou quittent le ngoce aprs
avoir ralis leurs profits. Ainsi, les lments qui forment la classe
des pauvres sont  peu prs fixes; mais les lments qui composent la
classe des riches ne le sont pas.  vrai dire, quoiqu'il y ait des
riches, la classe des riches n'existe point; car ces riches n'ont pas
d'esprit ni d'objets communs, de traditions ni d'esprances communes.
Il y a donc des membres, mais point de corps.

Non-seulement les riches ne sont pas unis solidement entre eux, mais
on peut dire qu'il n'y a pas de lien vritable entre le pauvre et le
riche. Ils ne sont pas fixs  perptuit l'un prs de l'autre; 
chaque instant l'intrt les rapproche et les spare. L'ouvrier
dpend en gnral des matres, mais non de tel matre. Ces deux
hommes se voient  la fabrique et ne se connaissent pas ailleurs, et
tandis qu'ils se touchent par un point, ils restent fort loigns
par tous les autres. Le manufacturier ne demande  l'ouvrier que son
travail, et l'ouvrier n'attend de lui que le salaire. L'un ne
s'engage point  protger, ni l'autre  dfendre, et ils ne sont
lis d'une manire permanente, ni par l'habitude, ni par le devoir.
L'aristocratie que fonde le ngoce ne se fixe presque jamais au
milieu de la population industrielle qu'elle dirige; son but n'est
point de gouverner celle-ci, mais de s'en servir.

Une aristocratie ainsi constitue ne saurait avoir une grande prise
sur ceux qu'elle emploie; et parvnt-elle  les saisir un moment,
bientt ils lui chappent. Elle ne sait pas vouloir et ne peut agir.

L'aristocratie territoriale des sicles passs tait oblige par la
loi, ou se croyait oblige par les moeurs, de venir au secours de
ses serviteurs et de soulager leurs misres. Mais l'aristocratie
manufacturire de nos jours, aprs avoir appauvri et abruti les
hommes dont elle se sert, les livre en temps de crise  la charit
publique pour les nourrir. Ceci rsulte naturellement de ce qui
prcde. Entre l'ouvrier et le matre, les rapports sont frquents,
mais il n'y a pas d'association vritable.

Je pense, qu' tout prendre, l'aristocratie manufacturire que nous
voyons s'lever sous nos yeux, est une des plus dures qui aient paru
sur la terre; mais elle est en mme temps une des plus restreintes
et des moins dangereuses.

Toutefois, c'est de ce ct que les amis de la dmocratie doivent
sans cesse tourner avec inquitude leurs regards; car, si jamais
l'ingalit permanente des conditions et l'aristocratie pntrent de
nouveau dans le monde, on peut prdire qu'elles y entreront par
cette porte.

FIN DU TOME TROISIME.




NOTE, PAGE 316.

Il y a cependant des aristocraties qui ont fait avec ardeur le
commerce, et cultiv avec succs l'industrie. L'histoire du monde en
offre plusieurs clatants exemples. Mais, en gnral, on doit dire
que l'aristocratie n'est point favorable au dveloppement de
l'industrie et du commerce. Il n'y a que les aristocraties d'argent
qui fassent exception  cette rgle.

Chez celles-l, il n'y a gure de dsir qui n'ait besoin des
richesses pour se satisfaire. L'amour des richesses devient, pour
ainsi dire, le grand chemin des passions humaines. Tous les autres y
aboutissent ou le traversent.

Le got de l'argent et la soif de la considration et du pouvoir se
confondent alors si bien, dans les mmes mes, qu'il devient
difficile de discerner si c'est par ambition que les hommes sont
cupides, ou si c'est par cupidit qu'ils sont ambitieux. C'est ce
qui arrive en Angleterre o l'on veut tre riche pour parvenir aux
honneurs, et o l'on dsire les honneurs comme manifestation de la
richesse. L'esprit humain est alors saisi par tous les bouts et
entran vers le commerce et l'industrie qui sont les routes les
plus courtes qui mnent  l'opulence.

Ceci, du reste, me semble un fait exceptionnel et transitoire. Quand
la richesse est devenue le seul signe de l'aristocratie, il est bien
difficile que les riches se maintiennent seuls au pouvoir et en
excluent tous les autres.

L'aristocratie de naissance et la pure dmocratie sont aux deux
extrmits de l'tat social et politique des nations; au milieu se
trouve l'aristocratie d'argent; celle-ci se rapproche de
l'aristocratie de naissance en ce qu'elle confre  un petit nombre
de citoyens de grands privilges; elle tient  la dmocratie en ce
que les privilges peuvent tre successivement acquis par tous; elle
forme souvent comme une transition naturelle entre ces deux choses,
et l'on ne saurait dire si elle termine le rgne des institutions
aristocratiques, ou si dj elle ouvre la nouvelle re de la
dmocratie.




TABLE.


PREMIRE PARTIE.

_Influence de la Dmocratie sur le Mouvement intellectuel aux
tats-Unis._

    CHAPITRE I.--De la mthode philosophique des Amricains.         1

    CHAPITRE II.--De la source principale des croyances chez les
      peuples dmocratiques.                                        10

    CHAPITRE III.--Pourquoi les Amricains montrent plus d'aptitude
      et de got pour les ides gnrales que leurs pres les
      Anglais.                                                      21

    CHAPITRE IV.--Pourquoi les Amricains n'ont jamais t aussi
      passionns que les Franais pour les ides gnrales en matire
      politique.                                                    31

    CHAPITRE V.--Comment, aux tats-Unis, la religion sait se servir
      des instincts dmocratiques.                                  35

    CHAPITRE VI.--Des progrs du catholicisme aux tats-Unis.       53

    CHAPITRE VII.--Ce qui fait pencher l'esprit des peuples
      dmocratiques vers le panthisme.                             57

    CHAPITRE VIII.--Comment l'galit suggre aux Amricains l'ide
      de la perfectibilit indfinie de l'homme.                    61

    CHAPITRE IX.--Comment l'exemple des Amricains ne prouve
      point qu'un peuple dmocratique ne saurait avoir de l'aptitude
      et du got pour les sciences, la littrature et les arts.     67

    CHAPITRE X.--Pourquoi les Amricains s'attachent plutt  la
      pratique des sciences qu' la thorie.                        79

    CHAPITRE XI.--Dans quel esprit les Amricains cultivent les
      arts.                                                         93

    CHAPITRE XII.--Pourquoi les Amricains lvent en mme temps
      de si petits et de si grands monuments.                      103

    CHAPITRE XIII.--Physionomie littraire des sicles
      dmocratiques.                                               107

    CHAPITRE XIV.--De l'industrie littraire.                      119

    CHAPITRE XV.--Pourquoi l'tude de la littrature grecque et
      latine est particulirement utile dans les socits
      dmocratiques.                                               121

    CHAPITRE XVI.--Comment la dmocratie amricaine a modifi
      la langue anglaise.                                          125

    CHAPITRE XVII.--De quelques sources de posie chez les nations
      dmocratiques.                                               139

    CHAPITRE XVIII.--Pourquoi les crivains et les orateurs
      amricains sont souvent boursoufls.                         153

    CHAPITRE XIX.--Quelques observations sur le thtre des peuples
      dmocratiques.                                               157

    CHAPITRE XX.--De quelques tendances particulires aux historiens
      dans les sicles dmocratiques.                              167

    CHAPITRE XXI.--De l'loquence parlementaire aux tats-Unis.    175


DEUXIME PARTIE.

Influence de la Dmocratie sur les sentiments des Amricains.

    CHAPITRE I.--Pourquoi les peuples dmocratiques montrent un
      amour plus ardent et plus durable pour l'galit que pour la
      libert.                                                     185

    CHAPITRE II.--De l'individualisme dans les pays dmocratiques. 195

    CHAPITRE III.--Comment l'individualisme est plus grand au sortir
      d'une rvolution dmocratique qu' une autre poque.         201

    CHAPITRE IV.--Comment les Amricains combattent l'individualisme
      par des institutions libres.                                 205

    CHAPITRE V.--De l'usage que les Amricains font de l'association
      dans la vie civile.                                          213

    CHAPITRE VI.--Du rapport des associations et des journaux.     223

    CHAPITRE VII.--Rapport des associations civiles et des
      associations politiques.                                     231

    CHAPITRE VIII.--Comment les Amricains combattent l'individualisme
      par la doctrine de l'intrt bien entendu.                   243

    CHAPITRE IX.--Comment les Amricains appliquent la doctrine
      de l'intrt bien entendu en matire de religion.            251

    CHAPITRE X.--Du got du bien-tre matriel en Amrique.        257

    CHAPITRE XI.--Des effets particuliers que produit l'amour des
      jouissances matrielles dans les sicles dmocratiques.      263

    CHAPITRE XII.--Pourquoi certains Amricains font voir un
      spiritualisme si exalt.                                     269

    CHAPITRE XIII.--Pourquoi les Amricains se montrent si inquiets
      au milieu de leur bien-tre.                                 273

    CHAPITRE XIV.--Comment le got des jouissances matrielles
      s'unit chez les Amricains  l'amour de la libert et au soin
      des affaires publiques.                                      281

    CHAPITRE XV.--Comment les croyances religieuses dtournent de
      temps en temps l'me des Amricains vers les jouissances
      immatrielles.                                               289

    CHAPITRE XVI.--Comment l'amour excessif du bien-tre peut
      nuire au bien-tre.                                          299

    CHAPITRE XVII.--Comment, dans les temps d'galit et de doute,
      il importe de reculer l'objet des actions humaines.          303

    CHAPITRE XVIII.--Pourquoi, chez les Amricains, toutes les
      professions honntes sont rputes honorables.               309

    CHAPITRE XIX.--Ce qui fait pencher presque tous les Amricains
      vers les professions industrielles.                          313

    CHAPITRE XX.--Comment l'aristocratie pourrait sortir de
      l'industrie.                                                 321

FIN DE LA TABLE.






End of the Project Gutenberg EBook of De la Dmocratie en Amrique, Vol. (3
/ 4), by Alexis de Tocqueville

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DE LA DMOCRATIE EN AMRIQUE ***

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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


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