The Project Gutenberg EBook of De la Dmocratie en Amrique, Vol. (4 / 4), by
Alexis de Tocqueville

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Title: De la Dmocratie en Amrique, Vol. (4 / 4)

Author: Alexis de Tocqueville

Release Date: November 21, 2009 [EBook #30516]

Language: French

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DE LA DMOCRATIE EN AMRIQUE.




PARIS.--IMPRIMERIE CLAYE ET TAILLEFER

RUE SAINT-BENOT, 7.




DE LA DMOCRATIE EN AMRIQUE

PAR

ALEXIS DE TOCQUEVILLE

Membre de l'Institut.




CINQUIME DITION

REVUE, CORRIGE

et augmente d'un Avertissement et d'un Examen comparatif de la
Dmocratie aux tats-Unis et en Suisse.


TOME QUATRIME


PARIS

PAGNERRE, DITEUR

RUE DE SEINE, 14 BIS.

1848




DE

LA DMOCRATIE

EN AMRIQUE.




TROISIME PARTIE.

INFLUENCE DE LA DMOCRATIE SUR LES MOEURS PROPREMENT DITES.




CHAPITRE I.

    Comment les moeurs s'adoucissent  mesure que les conditions
    s'galisent.


Nous apercevons, depuis plusieurs sicles, que les conditions
s'galisent, et nous dcouvrons en mme temps que les moeurs
s'adoucissent. Ces deux choses sont-elles seulement contemporaines, ou
existe-t-il entre elles quelque lien secret, de telle sorte que l'une
ne puisse avancer sans faire marcher l'autre?

Il y a plusieurs causes qui peuvent concourir  rendre les moeurs d'un
peuple moins rudes; mais, parmi toutes ces causes, la plus puissante
me parat tre l'galit des conditions. L'galit des conditions et
l'adoucissement des moeurs ne sont donc pas seulement  mes yeux des
vnements contemporains, ce sont encore des faits corrlatifs.

Lorsque les fabulistes veulent nous intresser aux actions des
animaux, ils donnent  ceux-ci des ides et des passions humaines.
Ainsi font les potes quand ils parlent des gnies et des anges. Il
n'y a point de si profondes misres, ni de flicits si pures qui
puissent arrter notre esprit et saisir notre coeur, si on ne nous
reprsente  nous-mmes sous d'autres traits.

Ceci s'applique fort bien au sujet qui nous occupe prsentement.

Lorsque tous les hommes sont rangs d'une manire irrvocable, suivant
leur profession, leurs biens et leur naissance, au sein d'une socit
aristocratique, les membres de chaque classe se considrant tous comme
enfants de la mme famille, prouvent les uns pour les autres une
sympathie continuelle et active qui ne peut jamais se rencontrer au
mme degr parmi les citoyens d'une dmocratie.

Mais il n'en est pas de mme des diffrentes classes vis--vis les
unes des autres.

Chez un peuple aristocratique chaque caste a ses opinions, ses
sentiments, ses droits, ses moeurs, son existence  part. Ainsi les
hommes qui la composent ne ressemblent point  tous les autres; ils
n'ont point la mme manire de penser ni de sentir, et c'est  peine
s'ils croient faire partie de la mme humanit.

Ils ne sauraient donc bien comprendre ce que les autres prouvent, ni
juger ceux-ci par eux-mmes.

On les voit quelquefois pourtant se prter avec ardeur un mutuel
secours; mais cela n'est pas contraire  ce qui prcde.

Ces mmes institutions aristocratiques, qui avaient rendu si
diffrents les tres d'une mme espce, les avaient cependant unis les
uns aux autres par un lien politique fort troit.

Quoique le serf ne s'intresst pas naturellement au sort des nobles,
il ne s'en croyait pas moins oblig de se dvouer pour celui d'entre
eux qui tait son chef; et, bien que le noble se crt d'une autre
nature que les serfs, il jugeait nanmoins que son devoir et son
honneur le contraignaient  dfendre, au pril de sa propre vie, ceux
qui vivaient sur ses domaines.

Il est vident que ces obligations mutuelles ne naissaient pas du droit
naturel, mais du droit politique, et que la socit obtenait plus que
l'humanit seule n'et pu faire. Ce n'tait point  l'homme qu'on se
croyait tenu de prter appui; c'tait au vassal ou au seigneur. Les
institutions fodales rendaient trs-sensible aux maux de certains
hommes, non point aux misres de l'espce humaine. Elles donnaient de la
gnrosit aux moeurs plutt que de la douceur, et, bien qu'elles
suggrassent de grands dvouements, elles ne faisaient pas natre de
vritables sympathies; car il n'y a de sympathies relles qu'entre gens
semblables; et, dans les sicles aristocratiques, on ne voit ses
semblables que dans les membres de sa caste.

Lorsque les chroniqueurs du moyen ge, qui tous, par leur naissance ou
leurs habitudes, appartenaient  l'aristocratie, rapportent la fin
tragique d'un noble, ce sont des douleurs infinies; tandis qu'ils
racontent tout d'une haleine et sans sourciller le massacre et les
tortures des gens du peuple.

Ce n'est point que ces crivains prouvassent une haine habituelle ou
un mpris systmatique pour le peuple. La guerre entre les diverses
classes de l'tat n'tait point encore dclare. Ils obissaient  un
instinct plutt qu' une passion; comme ils ne se formaient pas une
ide nette des souffrances du pauvre, ils s'intressaient faiblement
 son sort.

Il en tait ainsi des hommes du peuple, ds que le lien fodal venait
 se briser. Ces mmes sicles qui ont vu tant de dvouements
hroques de la part des vassaux pour leurs seigneurs, ont t tmoins
de cruauts inouies, exerces de temps en temps par les basses classes
sur les hautes.

Il ne faut pas croire que cette insensibilit mutuelle tnt seulement
au dfaut d'ordre et de lumires; car on en retrouve la trace dans les
sicles suivants, qui, tout en devenant rgls et clairs, sont
encore rests aristocratiques.

En l'anne 1675 les basses classes de la Bretagne s'murent  propos
d'une nouvelle taxe. Ces mouvements tumultueux furent rprims avec
une atrocit sans exemple. Voici comment madame de Svign, tmoin de
ces horreurs, en rend compte  sa fille:

                                          Aux Rochers, 3 octobre 1675.

Mon Dieu, ma fille, que votre lettre d'Aix est plaisante. Au moins
relisez vos lettres avant que de les envoyer. Laissez-vous surprendre
 leur agrment et consolez-vous, par ce plaisir, de la peine que vous
avez d'en tant crire. Vous avez donc bais toute la Provence? il n'y
aurait pas satisfaction  baiser toute la Bretagne,  moins qu'on
n'aimt  sentir le vin. Voulez-vous savoir des nouvelles de Rennes?
On a fait une taxe de cent mille cus, et si on ne trouve point cette
somme dans vingt-quatre heures elle sera double et exigible par les
soldats. On a chass et banni toute une grande rue, et dfendu de
recueillir les habitants sous peine de la vie; de sorte qu'on voyait
tous ces misrables, femmes accouches, vieillards, enfants, errer en
pleurs au sortir de cette ville sans savoir o aller, sans avoir de
nourriture, ni de quoi se coucher. Avant-hier on roua le violon qui
avait commenc la danse et la pillerie du papier timbr; il a t
cartel, et ses quatre quartiers exposs aux quatre coins de la
ville. On a pris soixante bourgeois, et on commence demain  pendre.
Cette province est un bel exemple pour les autres, et surtout de
respecter les gouverneurs et les gouvernantes, et de ne point jeter de
pierres dans leur jardin[1].

         [Note 1: Pour sentir l'-propos de cette dernire
         plaisanterie, il faut se rappeler que madame de Grignan tait
         gouvernante de Provence.]

Madame de Tarente tait hier dans ces bois par un temps enchant. Il
n'est question ni de chambre ni de collation. Elle entre par la
barrire et s'en retourne de mme...

Dans une autre lettre elle ajoute:

Vous me parlez bien plaisamment de nos misres; nous ne sommes plus
si rous; un en huit jours, pour entretenir la justice. Il est vrai
que la penderie me parat maintenant un rafrachissement. J'ai une
tout autre ide de la justice, depuis que je suis en ce pays. Vos
galriens me paraissent une socit d'honntes gens qui se sont
retirs du monde pour mener une vie douce.

On aurait tort de croire que madame de Svign, qui traait ces
lignes, ft une crature goste et barbare: elle aimait avec passion
ses enfants, et se montrait fort sensible aux chagrins de ses amis; et
l'on aperoit mme, en la lisant, qu'elle traitait avec bont et
indulgence ses vassaux et ses serviteurs. Mais madame de Svign ne
concevait pas clairement ce que c'tait que de souffrir quand on
n'tait pas gentilhomme.

De nos jours, l'homme le plus dur, crivant  la personne la plus
insensible, n'oserait se livrer de sang-froid au badinage cruel que je
viens de reproduire, et, lors mme que ses moeurs particulires lui
permettraient de le faire, les moeurs gnrales de la nation le lui
dfendraient.

D'o vient cela? Avons-nous plus de sensibilit que nos pres? Je ne
sais; mais,  coup sr, notre sensibilit se porte sur plus d'objets.

Quand les rangs sont presque gaux chez un peuple, tous les hommes
ayant  peu prs la mme manire de penser et de sentir, chacun d'eux
peut juger en un moment des sensations de tous les autres: il jette un
coup d'oeil rapide sur lui-mme; cela lui suffit. Il n'y a donc pas de
misres qu'il ne conoive sans peine, et dont un instinct secret ne
lui dcouvre l'tendue. En vain s'agira-t-il d'trangers ou d'ennemis:
l'imagination le met aussitt  leur place. Elle mle quelque chose de
personnel  sa piti, et le fait souffrir lui-mme tandis qu'on
dchire le corps de son semblable.

Dans les sicles dmocratiques, les hommes se dvouent rarement les
uns pour les autres; mais ils montrent une compassion gnrale pour
tous les membres de l'espce humaine. On ne les voit point infliger de
maux inutiles, et quand, sans se nuire beaucoup  eux-mmes, ils
peuvent soulager les douleurs d'autrui, ils prennent plaisir  le
faire; ils ne sont pas dsintresss, mais ils sont doux.

Quoique les Amricains aient pour ainsi dire rduit l'gosme en
thorie sociale et philosophique, ils ne s'en montrent pas moins fort
accessibles  la piti.

Il n'y a point de pays o la justice criminelle soit administre avec
plus de bnignit qu'aux tats-Unis. Tandis que les Anglais semblent
vouloir conserver prcieusement dans leur lgislation pnale les
traces sanglantes du moyen-ge, les Amricains ont presque fait
disparatre la peine de mort de leurs codes.

L'Amrique du nord est, je pense, la seule contre sur la terre o,
depuis cinquante ans, on n'ait point arrach la vie  un seul citoyen
pour dlits politiques.

Ce qui achve de prouver que cette singulire douceur des Amricains
vient principalement de leur tat social, c'est la manire dont ils
traitent leurs esclaves.

Peut-tre n'existe-t-il pas,  tout prendre, de colonie europenne
dans le Nouveau-Monde o la condition physique des noirs soit moins
dure qu'aux tats-Unis. Cependant les esclaves y prouvent encore
d'affreuses misres, et sont sans cesse exposs  des punitions
trs-cruelles.

Il est facile de dcouvrir que le sort de ces infortuns inspire peu
de piti  leurs matres, et qu'ils voient dans l'esclavage non
seulement un fait dont ils profitent, mais encore un mal qui ne les
touche gure. Ainsi, le mme homme qui est plein d'humanit pour ses
semblables quand ceux-ci sont en mme temps ses gaux, devient
insensible  leurs douleurs ds que l'galit cesse. C'est donc 
cette galit qu'il faut attribuer sa douceur, plus encore qu' la
civilisation et aux lumires.

Ce que je viens de dire des individus s'applique jusqu' un certain
point aux peuples.

Lorsque chaque nation a ses opinions, ses croyances, ses lois, ses
usages  part, elle se considre comme formant  elle seule l'humanit
tout entire, et ne se sent touche que de ses propres douleurs. Si la
guerre vient  s'allumer entre deux peuples disposs de cette manire,
elle ne saurait manquer de se faire avec barbarie.

Au temps de leurs plus grandes lumires, les Romains gorgeaient les
gnraux ennemis, aprs les avoir trans en triomphe derrire un
char, et livraient les prisonniers aux btes pour l'amusement du
peuple. Cicron, qui pousse de si grands gmissements  l'ide d'un
citoyen mis en croix, ne trouve rien  redire  ces atroces abus de la
victoire. Il est vident qu' ses yeux un tranger n'est point de la
mme espce humaine qu'un Romain.

 mesure, au contraire, que les peuples deviennent plus semblables les
uns aux autres, ils se montrent rciproquement plus compatissants pour
leurs misres, et le droit des gens s'adoucit.




CHAPITRE II.

    Comment la dmocratie rend les rapports habituels des Amricains
    plus simples et plus aiss.


La dmocratie n'attache point fortement les hommes les uns aux autres;
mais elle rend leurs rapports habituels plus aiss.

Deux Anglais se rencontrent par hasard aux antipodes; ils sont
entours d'trangers dont ils connaissent  peine la langue et les
moeurs.

Ces deux hommes se considrent d'abord fort curieusement et avec une
sorte d'inquitude secrte; puis ils se dtournent, ou, s'ils
s'abordent, ils ont soin de ne se parler que d'un air contraint et
distrait, et de dire des choses peu importantes.

Cependant il n'existe entre eux aucune inimiti; ils ne se sont jamais
vus, et se tiennent rciproquement pour fort honntes. Pourquoi
mettent-ils donc tant de soin  s'viter?

Il faut retourner en Angleterre pour le comprendre.

Lorsque c'est la naissance seule, indpendamment de la richesse, qui
classe les hommes, chacun sait prcisment le point qu'il occupe dans
l'chelle sociale; il ne cherche pas  monter, et ne craint pas de
descendre. Dans une socit ainsi organise, les hommes des
diffrentes castes communiquent peu les uns avec les autres; mais,
lorsque le hasard les met en contact, ils s'abordent volontiers, sans
esprer ni redouter de se confondre. Leurs rapports ne sont pas bass
sur l'galit; mais ils ne sont pas contraints.

Quand  l'aristocratie de naissance succde l'aristocratie d'argent,
il n'en est plus de mme.

Les privilges de quelques-uns sont encore trs-grands, mais la
possibilit de les acqurir est ouverte  tous; d'o il suit que ceux
qui les possdent sont proccups sans cesse par la crainte de les
perdre ou de les voir partager: et ceux qui ne les ont pas encore
veulent  tout prix les possder, ou, s'ils ne peuvent y russir, le
paratre; ce qui n'est point impossible. Comme la valeur sociale des
hommes n'est plus fixe d'une manire ostensible et permanente par le
sang, et qu'elle varie  l'infini suivant la richesse, les rangs
existent toujours, mais on ne voit plus clairement et du premier coup
d'oeil ceux qui les occupent.

Il s'tablit aussitt une guerre sourde entre tous les citoyens; les
uns s'efforcent, par mille artifices, de pntrer en ralit ou en
apparence parmi ceux qui sont au-dessus d'eux; les autres combattent
sans cesse pour repousser ces usurpateurs de leurs droits, ou plutt
le mme homme fait les deux choses, et tandis qu'il cherche 
s'introduire dans la sphre suprieure, il lutte sans relche contre
l'effort qui vient d'en bas.

Tel est de nos jours l'tat de l'Angleterre, et je pense que c'est 
cet tat qu'il faut principalement rapporter ce qui prcde.

L'orgueil aristocratique tant encore trs-grand chez les Anglais, et
les limites de l'aristocratie tant devenues douteuses, chacun craint
 chaque instant que sa familiarit ne soit surprise. Ne pouvant juger
du premier coup d'oeil quelle est la situation sociale de ceux qu'on
rencontre, l'on vite prudemment d'entrer en contact avec eux. On
redoute, en rendant de lgers services, de former malgr soi une
amiti mal assortie; on craint les bons offices, et l'on se soustrait
 la reconnaissance indiscrte d'un inconnu aussi soigneusement qu'
sa haine.

Il y a beaucoup de gens qui expliquent par des causes purement
physiques cette insociabilit singulire et cette humeur rserve et
taciturne des Anglais. Je veux bien que le sang y soit en effet pour
quelque chose; mais je crois que l'tat social y est pour beaucoup
plus. L'exemple des Amricains vient le prouver.

En Amrique, o les privilges de naissance n'ont jamais exist, et o
la richesse ne donne aucun droit particulier  celui qui la possde,
des inconnus se runissent volontiers dans les mmes lieux, et ne
trouvent ni avantage ni pril  se communiquer librement leurs
penses. Se rencontrent-ils par hasard, ils ne se cherchent ni ne
s'vitent; leur abord est donc naturel, franc et ouvert; on voit
qu'ils n'esprent et ne redoutent presque rien les uns des autres, et
qu'ils ne s'efforcent pas plus de montrer que de cacher la place
qu'ils occupent. Si leur contenance est souvent froide et srieuse,
elle n'est jamais hautaine ni contrainte; et quand ils ne s'adressent
point la parole, c'est qu'ils ne sont pas en humeur de parler, et non
qu'ils croient avoir intrt  se taire.

En pays tranger, deux Amricains sont sur-le-champ amis, par cela
seul qu'ils sont Amricains. Il n'y a point de prjug qui les
repousse, et la communaut de patrie les attire.  deux Anglais le
mme sang ne suffit point: il faut que le mme rang les rapproche.

Les Amricains remarquent aussi bien que nous cette humeur insociable
des Anglais entre eux, et ils ne s'en tonnent pas moins que nous ne
le faisons nous-mmes. Cependant les Amricains tiennent 
l'Angleterre par l'origine, la religion, la langue et en partie les
moeurs; ils n'en diffrent que par l'tat social. Il est donc permis
de dire que la rserve des Anglais dcoule de la constitution du pays
bien plus que de celle des citoyens.




CHAPITRE III.

    Pourquoi les Amricains ont si peu de susceptibilit dans leur
    pays, et se montrent si susceptibles dans le ntre.


Les Amricains ont un temprament vindicatif comme tous les peuples
srieux et rflchis. Ils n'oublient presque jamais une offense; mais
il n'est point facile de les offenser, et leur ressentiment est aussi
lent  s'allumer qu' s'teindre.

Dans les socits aristocratiques, o un petit nombre d'individus
dirigent toutes choses, les rapports extrieurs des hommes, entre eux,
sont soumis  des conventions  peu prs fixes. Chacun croit alors
savoir d'une manire prcise, par quel signe il convient de tmoigner
son respect, ou de marquer sa bienveillance, et l'tiquette est une
science dont on ne suppose pas l'ignorance.

Ces usages de la premire classe servent ensuite de modle  toutes
les autres, et de plus, chacune de celles-ci se fait un code  part,
auquel tous ses membres sont tenus de se conformer.

Les rgles de la politesse forment ainsi une lgislation complique,
qu'il est difficile de possder compltement, et dont pourtant il
n'est pas permis de s'carter sans pril; de telle sorte, que chaque
jour les hommes sont sans cesse exposs  faire ou  recevoir
involontairement de cruelles blessures.

Mais  mesure que les rangs s'effacent, que des hommes divers par leur
ducation et leur naissance se mlent et se confondent dans les mmes
lieux, il est presque impossible de s'entendre sur les rgles du
savoir-vivre. La loi tant incertaine, y dsobir n'est point un crime
aux yeux mmes de ceux qui la connaissent; on s'attache donc au fond
des actions plutt qu' la forme, et l'on est tout  la fois moins
civil et moins querelleur.

Il y a une foule de petits gards auxquels un Amricain ne tient
point; il juge qu'on ne les lui doit pas, ou il suppose qu'on ignore
les lui devoir. Il ne s'aperoit donc pas qu'on lui manque, ou bien il
le pardonne; ses manires en deviennent moins courtoises, et ses
moeurs plus simples et plus mles.

Cette indulgence rciproque que font voir les Amricains, et cette
virile confiance qu'ils se tmoignent, rsulte encore d'une cause plus
gnrale et plus profonde. Je l'ai dj indique dans le chapitre
prcdent.

Aux tats-Unis, les rangs ne diffrent que fort peu dans la socit
civile, et ne diffrent point du tout dans le monde politique; un
Amricain ne se croit donc pas tenu  rendre des soins particuliers 
aucun de ses semblables, et il ne songe pas non plus  en exiger pour
lui-mme. Comme il ne voit point que son intrt soit de rechercher
avec ardeur la compagnie de quelques uns de ses concitoyens, il se
figure difficilement qu'on repousse la sienne; ne mprisant personne 
raison de la condition, il n'imagine point que personne le mprise
pour la mme cause, et jusqu' ce qu'il ait aperu clairement
l'injure, il ne croit pas qu'on veuille l'outrager.

L'tat social dispose naturellement les Amricains  ne point
s'offenser aisment dans les petites choses. Et d'une autre part, la
libert dmocratique dont ils jouissent, achve de faire passer cette
mansutude dans les moeurs nationales.

Les institutions politiques des tats-Unis mettent sans cesse en
contact les citoyens de toutes les classes, et les forcent de suivre
en commun de grandes entreprises. Des gens ainsi occups n'ont gure
le temps de songer aux dtails de l'tiquette, et ils ont d'ailleurs
trop d'intrt  vivre d'accord, pour s'y arrter. Ils s'accoutument
donc aisment  considrer dans ceux avec lesquels ils se rencontrent,
les sentiments et les ides, plutt que les manires, et ils ne se
laissent point mouvoir pour des bagatelles.

J'ai remarqu bien des fois qu'aux tats-Unis, ce n'est point une
chose aise que de faire entendre  un homme que sa prsence
importune. Pour en arriver l, les voies dtournes ne suffisent point
toujours.

Je contredis un Amricain  tout propos, afin de lui faire sentir que
ses discours me fatiguent; et  chaque instant je lui vois faire de
nouveaux efforts pour me convaincre; je garde un silence obstin, et
il s'imagine que je rflchis profondment aux vrits qu'il me
prsente; et quand je me drobe enfin tout  coup  sa poursuite, il
suppose qu'une affaire pressante m'appelle ailleurs. Cet homme ne
comprendra pas qu'il m'excde, sans que je le lui dise, et je ne
pourrai me sauver de lui qu'en devenant son ennemi mortel.

Ce qui surprend au premier abord, c'est que ce mme homme transport
en Europe y devient tout  coup d'un commerce mticuleux et
difficile,  ce point que souvent je rencontre autant de difficult 
ne point l'offenser que j'en trouvais  lui dplaire. Ces deux effets
si diffrents sont produits par la mme cause.

Les institutions dmocratiques donnent en gnral aux hommes une vaste
ide de leur patrie et d'eux-mmes. L'Amricain sort de son pays le
coeur gonfl d'orgueil. Il arrive en Europe, et s'aperoit d'abord
qu'on ne s'y proccupe point autant qu'il se l'imaginait des
tats-Unis et du grand peuple qui les habite. Ceci commence 
l'mouvoir.

Il a entendu dire que les conditions ne sont point gales dans notre
hmisphre. Il s'aperoit en effet que parmi les nations de l'Europe
la trace des rangs n'est pas entirement efface; que la richesse et
la naissance y conservent des privilges incertains qu'il lui est
aussi difficile de mconnatre que de dfinir. Ce spectacle le
surprend et l'inquite, parce qu'il est entirement nouveau pour lui;
rien de ce qu'il a vu dans son pays ne l'aide  le comprendre. Il
ignore donc profondment quelle place il convient d'occuper dans cette
hirarchie  moiti dtruite, parmi ces classes qui sont assez
distinctes pour se har et se mpriser, et assez rapproches pour
qu'il soit toujours prt  les confondre. Il craint de se poser trop
haut, et surtout d'tre rang trop bas: ce double pril tient
constamment son esprit  la gne, et embarrasse sans cesse ses actions
comme ses discours.

La tradition lui a appris qu'en Europe le crmonial variait 
l'infini suivant les conditions; ce souvenir d'un autre temps achve
de le troubler, et il redoute d'autant plus de ne pas obtenir les
gards qui lui sont dus, qu'il ne sait pas prcisment en quoi ils
consistent. Il marche donc toujours ainsi qu'un homme environn
d'embches; la socit n'est pas pour lui un dlassement, mais un
srieux travail. Il pse vos moindres dmarches, interroge vos
regards, et analyse avec soin tous vos discours, de peur qu'ils ne
renferment quelques allusions caches qui le blessent. Je ne sais s'il
s'est jamais rencontr de gentilhomme campagnard plus pointilleux que
lui sur l'article du savoir-vivre; il s'efforce d'obir lui-mme aux
moindres lois de l'tiquette, et il ne souffre pas qu'on en nglige
aucune envers lui; il est tout  la fois plein de scrupule et
d'exigence; il dsirerait faire assez, mais il craint de faire trop,
et, comme il ne connat pas bien les limites de l'un et de l'autre, il
se tient dans une rserve embarrasse et hautaine.

Ce n'est pas tout encore, et voici bien un autre dtour du coeur
humain.

Un Amricain parle tous les jours de l'admirable galit qui rgne aux
tats-Unis; il s'en enorgueillit tout haut pour son pays; mais il s'en
afflige secrtement pour lui-mme, et il aspire  montrer que, quant 
lui, il fait exception  l'ordre gnral qu'il prconise.

On ne rencontre gure d'Amricain qui ne veuille tenir quelque peu par
sa naissance aux premiers fondateurs des colonies, et, quant aux
rejetons de grandes familles d'Angleterre, l'Amrique m'en a sembl
toute couverte.

Lorsqu'un Amricain opulent aborde en Europe, son premier soin est de
s'entourer de toutes les richesses du luxe; et il a si grand'peur
qu'on ne le prenne pour le simple citoyen d'une dmocratie, qu'il se
replie de cent faons afin de prsenter chaque jour devant vous une
nouvelle image de sa richesse. Il se loge d'ordinaire dans le quartier
le plus apparent de la ville; il a de nombreux serviteurs qui
l'entourent sans cesse.

J'ai entendu un Amricain se plaindre que, dans les principaux salons
de Paris, on ne rencontrt qu'une socit mle. Le got qui y rgne
ne lui paraissait pas assez pur, et il laissait entendre adroitement,
qu' son avis, on y manquait de distinction dans les manires. Il ne
s'habituait pas  voir l'esprit se cacher ainsi sous des formes
vulgaires.

De pareils contrastes ne doivent pas surprendre.

Si la trace des anciennes distinctions aristocratiques n'tait pas si
compltement efface aux tats-Unis, les Amricains se montreraient
moins simples et moins tolrants dans leur pays, moins exigeants et
moins emprunts dans le ntre.




CHAPITRE IV.

    Consquences des trois chapitres prcdents.


Lorsque les hommes ressentent une piti naturelle pour les maux les
uns des autres, que des rapports aiss et frquents les rapprochent
chaque jour sans qu'aucune susceptibilit les divise, il est facile de
comprendre qu'au besoin ils se prteront mutuellement leur aide.
Lorsqu'un Amricain rclame le concours de ses semblables, il est fort
rare que ceux-ci le lui refusent, et j'ai observ souvent qu'ils le
lui accordaient spontanment avec un grand zle.

Survient-il quelque accident imprvu sur la voie publique, on accourt
de toutes parts autour de celui qui en est victime; quelque grand
malheur inopin frappe-t-il une famille, les bourses de mille inconnus
s'ouvrent sans peine; des dons modiques, mais fort nombreux, viennent
au secours de sa misre.

Il arrive frquemment, chez les nations les plus civilises du globe,
qu'un malheureux se trouve aussi isol au milieu de la foule que le
sauvage dans ses bois; cela ne se voit presque point aux tats-Unis.
Les Amricains, qui sont toujours froids dans leurs manires, et
souvent grossiers, ne se montrent presque jamais insensibles, et,
s'ils ne se htent pas d'offrir des services, ils ne refusent point
d'en rendre.

Tout ceci n'est point contraire  ce que j'ai dit ci-devant  propos
de l'individualisme. Je vois mme que ces choses s'accordent, loin de
se combattre.

L'galit des conditions, en mme temps qu'elle fait sentir aux hommes
leur indpendance, leur montre leur faiblesse; ils sont libres, mais
exposs  mille accidents, et l'exprience ne tarde pas  leur
apprendre que, bien qu'ils n'aient pas un habituel besoin du secours
d'autrui, il arrive presque toujours quelque moment o ils ne
sauraient s'en passer.

Nous voyons tous les jours en Europe que les hommes d'une mme
profession s'entr'aident volontiers; ils sont tous exposs aux mmes
maux; cela suffit pour qu'ils cherchent mutuellement  s'en garantir,
quelque durs ou gostes qu'ils soient d'ailleurs. Lors donc que l'un
d'eux est en pril, et que, par un petit sacrifice passager ou un lan
soudain, les autres peuvent l'y soustraire, ils ne manquent pas de le
tenter. Ce n'est point qu'ils s'intressent profondment  son sort;
car, si, par hasard, les efforts qu'ils font pour le secourir sont
inutiles, ils l'oublient aussitt, et retournent  eux-mmes; mais il
s'est fait entre eux une sorte d'accord tacite et presque
involontaire, d'aprs lequel chacun doit aux autres un appui momentan
qu' son tour il pourra rclamer lui-mme.

tendez  un peuple ce que je dis d'une classe seulement, et vous
comprendrez ma pense.

Il existe en effet parmi tous les citoyens d'une dmocratie, une
convention analogue  celle dont je parle; tous se sentent sujets  la
mme faiblesse et aux mmes dangers, et leur intrt, aussi bien que
leur sympathie, leur fait une loi de se prter au besoin une mutuelle
assistance.

Plus les conditions deviennent semblables et plus les hommes laissent
voir cette disposition rciproque  s'obliger.

Dans les dmocraties o l'on n'accorde gure de grands bienfaits on
rend sans cesse de bons offices. Il est rare qu'un homme s'y montre
dvou, mais tous sont serviables.




CHAPITRE V.

    Comment la dmocratie modifie les rapports du serviteur et du
    matre.


Un Amricain qui avait longtemps voyag en Europe, me disait un jour:

Les Anglais traitent leurs serviteurs avec une hauteur et des
manires absolues qui nous surprennent; mais, d'une autre part, les
Franais usent quelquefois avec les leurs d'une familiarit, ou se
montrent  leur gard d'une politesse, que nous ne saurions concevoir.
On dirait qu'ils craignent de commander. L'attitude du suprieur et de
l'infrieur est mal garde.

Cette remarque est juste, et je l'ai faite moi-mme bien des fois.

J'ai toujours considr l'Angleterre comme le pays du monde o, de
notre temps, le lien de la domesticit est le plus serr, et la France
la contre de la terre o il est le plus lche. Nulle part le matre
ne m'a paru plus haut ni plus bas que dans ces deux pays.

C'est entre ces extrmits que les Amricains se placent.

Voil le fait superficiel et apparent. Il faut remonter fort avant,
pour en dcouvrir les causes.

On n'a point encore vu de socits o les conditions fussent si
gales, qu'il ne s'y rencontrt point de riches ni de pauvres; et par
consquent de matres et de serviteurs.

La dmocratie n'empche point que ces deux classes d'hommes
n'existent; mais elle change leur esprit et modifie leurs rapports.

Chez les peuples aristocratiques, les serviteurs forment une classe
particulire, qui ne varie pas plus que celle des matres. Un ordre
fixe ne tarde pas  y natre; dans la premire comme dans la seconde,
on voit bientt paratre une hirarchie, des classifications
nombreuses, des rangs marqus, et les gnrations s'y succdent sans
que les positions changent. Ce sont deux socits superposes l'une 
l'autre, toujours distinctes, mais rgies par des principes analogues.

Cette constitution aristocratique n'influe gure moins sur les ides
et les moeurs des serviteurs que sur celles des matres, et, bien que
les effets soient diffrents, il est facile de reconnatre la mme
cause.

Les uns et les autres forment de petites nations au milieu de la
grande; et il finit par natre, au milieu d'eux, de certaines notions
permanentes en matire de juste et d'injuste. On y envisage les
diffrents actes de la vie humaine sous un jour particulier qui ne
change pas. Dans la socit des serviteurs comme dans celle des
matres, les hommes exercent une grande influence les uns sur les
autres. Ils reconnaissent des rgles fixes, et  dfaut de loi ils
rencontrent une opinion publique qui les dirige; il y rgne des
habitudes rgles, une police.

Ces hommes dont la destine est d'obir, n'entendent point sans doute
la gloire, la vertu, l'honntet, l'honneur, de la mme manire que
les matres. Mais ils se sont fait une gloire, des vertus et une
honntet de serviteurs, et ils conoivent, si je puis m'exprimer
ainsi, une sorte d'honneur servile[2].

         [Note 2: Si l'on vient  examiner de prs et dans le dtail
         les opinions principales qui dirigent ces hommes, l'analogie
         parat plus frappante encore, et l'on s'tonne de retrouver
         parmi eux, aussi bien que parmi les membres les plus altiers
         d'une hirarchie fodale, l'orgueil de la naissance, le
         respect pour les aeux et les descendants, le mpris de
         l'infrieur, la crainte du contact, le got de l'tiquette,
         des traditions et de l'antiquit.]

Parce qu'une classe est basse, il ne faut pas croire que tous ceux qui
en font partie aient le coeur bas. Ce serait une grande erreur.
Quelque infrieure qu'elle soit, celui qui y est le premier, et qui
n'a point l'ide d'en sortir, se trouve dans une position
aristocratique qui lui suggre des sentiments levs, un fier orgueil
et un respect pour lui-mme, qui le rendent propre aux grandes vertus,
et aux actions peu communes.

Chez les peuples aristocratiques, il n'tait point rare de trouver
dans le service des grands, des mes nobles et vigoureuses qui
portaient la servitude sans la sentir, et qui se soumettaient aux
volonts de leur matre sans avoir peur de sa colre.

Mais il n'en tait presque jamais ainsi dans les rangs infrieurs de
la classe domestique. On conoit que celui qui occupe le dernier bout
d'une hirarchie de valets est bien bas.

Les Franais avaient cr un mot tout exprs pour ce dernier des
serviteurs de l'aristocratie. Ils l'appelaient le laquais.

Le mot de laquais servait de terme extrme, quand tous les autres
manquaient, pour reprsenter la bassesse humaine; sous l'ancienne
monarchie, lorsqu'on voulait peindre en un moment un tre vil et
dgrad, on disait de lui qu'il avait l'_me d'un laquais_. Cela seul
suffisait. Le sens tait complet et compris.

L'ingalit permanente des conditions ne donne pas seulement aux
serviteurs de certaines vertus et de certains vices particuliers; elle
les place vis--vis des matres dans une position particulire.

Chez les peuples aristocratiques, le pauvre est apprivois, ds
l'enfance, avec l'ide d'tre command. De quelque ct qu'il tourne
ses regards, il voit aussitt l'image de la hirarchie et l'aspect de
l'obissance.

Dans les pays o rgne l'ingalit permanente des conditions, le
matre obtient donc aisment de ses serviteurs une obissance prompte,
complte, respectueuse et facile, parce que ceux-ci rvrent en lui,
non seulement le matre, mais la classe des matres. Il pse sur leur
volont, avec tout le poids de l'aristocratie.

Il commande leurs actes; il dirige encore jusqu' un certain point
leurs penses. Le matre, dans les aristocraties, exerce souvent, 
son insu mme, un prodigieux empire sur les opinions, les habitudes,
les moeurs de ceux qui lui obissent, et son influence s'tend
beaucoup plus loin encore que son autorit.

Dans les socits aristocratiques, non seulement il y a des familles
hrditaires de valets, aussi bien que des familles hrditaires de
matres; mais les mmes familles de valets se fixent, pendant
plusieurs gnrations,  ct des mmes familles de matres; (ce sont
comme des lignes parallles qui ne se confondent point ni ne se
sparent); ce qui modifie prodigieusement les rapports mutuels de ces
deux ordres de personnes.

Ainsi, bien que, sous l'aristocratie, le matre et le serviteur
n'aient entre eux aucune ressemblance naturelle; que la fortune,
l'ducation, les opinions, les droits les placent, au contraire,  une
immense distance sur l'chelle des tres, le temps finit cependant par
les lier ensemble. Une longue communaut de souvenirs les attache, et,
quelque diffrents qu'ils soient, ils s'assimilent; tandis que, dans
les dmocraties, o naturellement ils sont presque semblables, ils
restent toujours trangers l'un  l'autre.

Chez les peuples aristocratiques, le matre en vient donc  envisager
ses serviteurs comme une partie infrieure et secondaire de lui-mme,
et il s'intresse souvent  leur sort, par un dernier effort de
l'gosme.

De leur ct, les serviteurs ne sont pas loigns de se considrer
sous le mme point de vue, et ils s'identifient quelquefois  la
personne du matre, de telle sorte qu'ils en deviennent enfin
l'accessoire,  leurs propres yeux comme aux siens.

Dans les aristocraties, le serviteur occupe une position subordonne,
dont il ne peut sortir; prs de lui se trouve un autre homme, qui
tient un rang suprieur qu'il ne peut perdre. D'un ct, l'obscurit,
la pauvret, l'obissance,  perptuit; de l'autre, la gloire, la
richesse, le commandement,  perptuit. Ces conditions sont toujours
diverses et toujours proches, et le lien qui les unit est aussi
durable qu'elles-mmes.

Dans cette extrmit, le serviteur finit par se dsintresser de
lui-mme; il s'en dtache; il se dserte en quelque sorte, ou plutt
il se transporte tout entier dans son matre; c'est l qu'il se cre
une personnalit imaginaire. Il se pare avec complaisance des
richesses de ceux qui lui commandent; il se glorifie de leur gloire,
se rehausse de leur noblesse, et se repat sans cesse d'une grandeur
emprunte,  laquelle il met souvent plus de prix que ceux qui en ont
la possession pleine et vritable.

Il y a quelque chose de touchant et de ridicule  la fois dans une si
trange confusion de deux existences.

Ces passions de matres transportes dans des mes de valets, y
prennent les dimensions naturelles du lieu qu'elles occupent; elles
se rtrcissent et s'abaissent. Ce qui tait orgueil chez le premier
devient vanit purile et prtention misrable chez les autres. Les
serviteurs d'un grand se montrent d'ordinaire fort pointilleux sur les
gards qu'on lui doit, et ils tiennent plus  ses moindres privilges
que lui-mme.

On rencontre encore quelquefois parmi nous un de ces vieux serviteurs
de l'aristocratie; il survit  sa race et disparatra bientt avec
elle.

Aux tats-Unis je n'ai vu personne qui lui ressemblt. Non seulement
les Amricains ne connaissent point l'homme dont il s'agit; mais on a
grand'peine  leur en faire comprendre l'existence. Ils ne trouvent
gure moins de difficult  le concevoir que nous n'en avons
nous-mmes  imaginer ce qu'tait un esclave chez les Romains, ou un
serf au moyen ge. Tous ces hommes sont en effet, quoique  des degrs
diffrents, les produits d'une mme cause. Ils reculent ensemble loin
de nos regards et fuient chaque jour dans l'obscurit du pass avec
l'tat social qui les a fait natre.

L'galit des conditions fait, du serviteur et du matre, des tres
nouveaux, et tablit entre eux de nouveaux rapports.

Lorsque les conditions sont presque gales, les hommes changent sans
cesse de place; il y a encore une classe de valets et une classe de
matres; mais ce ne sont pas toujours les mmes individus, ni surtout
les mmes familles qui les composent; et il n'y a pas plus de
perptuit dans le commandement que dans l'obissance.

Les serviteurs ne formant point un peuple  part, ils n'ont point
d'usages, de prjugs ni de moeurs qui leur soient propres; on ne
remarque pas parmi eux un certain tour d'esprit, ni une faon
particulire de sentir. Ils ne connaissent ni vices ni vertus d'tat,
mais ils partagent les lumires, les ides, les sentiments, les vertus
et les vices de leurs contemporains; et ils sont honntes ou fripons
de la mme manire que les matres.

Les conditions ne sont pas moins gales parmi les serviteurs que parmi
les matres.

Comme on ne trouve point, dans la classe des serviteurs, de rangs
marqus ni de hirarchie permanente, il ne faut pas s'attendre  y
rencontrer la bassesse et la grandeur qui se font voir dans les
aristocraties de valets aussi bien que dans toutes les autres.

Je n'ai jamais vu aux tats-Unis, rien qui pt me rappeler l'ide du
serviteur d'lite, dont en Europe nous avons conserv le souvenir;
mais je n'y ai point trouv non plus l'ide du laquais. La trace de
l'un comme de l'autre y est perdue.

Dans les dmocraties les serviteurs ne sont pas seulement gaux entre
eux, on peut dire qu'ils sont, en quelque sorte, les gaux de leurs
matres.

Ceci a besoin d'tre expliqu pour le bien comprendre.

 chaque instant le serviteur peut devenir matre, et aspire  le
devenir; le serviteur n'est donc pas un autre homme que le matre.

Pourquoi donc le premier a-t-il le droit de commander, et qu'est-ce
qui force le second  obir? l'accord momentan et libre de leurs deux
volonts. Naturellement ils ne sont point infrieurs l'un  l'autre,
ils ne le deviennent momentanment que par l'effet du contrat. Dans
les limites de ce contrat, l'un est le serviteur et l'autre le matre;
en dehors ce sont deux citoyens, deux hommes.

Ce que je prie le lecteur de bien considrer, c'est que ceci n'est
point seulement la notion que les serviteurs se forment  eux-mmes de
leur tat. Les matres considrent la domesticit sous le mme jour,
et les bornes prcises du commandement et de l'obissance sont aussi
bien fixes dans l'esprit de l'un que dans celui de l'autre.

Lorsque la plupart des citoyens ont depuis longtemps atteint une
condition  peu prs semblable, et que l'galit est un fait ancien et
admis, le sens public, que les exceptions n'influencent jamais,
assigne, d'une manire gnrale,  la valeur de l'homme, de certaines
limites au-dessus ou au-dessous desquelles il est difficile qu'aucun
homme reste longtemps plac.

En vain la richesse et la pauvret, le commandement et l'obissance
mettent accidentellement de grandes distances entre deux hommes,
l'opinion publique, qui se fonde sur l'ordre ordinaire des choses, les
rapproche du commun niveau, et cre entre eux une sorte d'galit
imaginaire, en dpit de l'ingalit relle de leurs conditions.

Cette opinion toute puissante finit par pntrer dans l'me mme de
ceux que leur intrt pourrait armer contre elle; elle modifie leur
jugement en mme temps qu'elle subjugue leur volont.

Au fond de leur me le matre et le serviteur n'aperoivent plus entre
eux de dissemblance profonde, et ils n'esprent ni ne redoutent d'en
rencontrer jamais. Ils sont donc sans mpris et sans colre, et ils ne
se trouvent ni humbles ni fiers en se regardant.

Le matre juge que dans le contrat est la seule origine de son
pouvoir, et le serviteur y dcouvre la seule cause de son obissance.
Ils ne se disputent point entre eux sur la position rciproque qu'ils
occupent; mais chacun voit aisment la sienne et s'y tient.

Dans nos armes le soldat est pris  peu prs dans les mmes classes
que les officiers et peut parvenir aux mmes emplois; hors des rangs
il se considre comme parfaitement gal  ses chefs, et il l'est en
effet: mais sous le drapeau il ne fait nulle difficult d'obir, et
son obissance, pour tre volontaire et dfinie, n'est pas moins
prompte, nette et facile.

Ceci donne une ide de ce qui se passe dans les socits dmocratiques
entre le serviteur et le matre.

Il serait insens de croire qu'il pt jamais natre entre ces deux
hommes aucune de ces affections ardentes et profondes qui s'allument
quelquefois au sein de la domesticit aristocratique, ni qu'on dt y
voir apparatre des exemples clatants de dvouement.

Dans les aristocraties, le serviteur et le matre ne s'aperoivent que
de loin en loin, et souvent ils ne se parlent que par intermdiaire.
Cependant ils tiennent d'ordinaire fermement l'un  l'autre.

Chez les peuples dmocratiques, le serviteur et le matre sont fort
proches; leurs corps se touchent sans cesse; leurs mes ne se mlent
point; ils ont des occupations communes; ils n'ont presque jamais
d'intrts communs.

Chez ces peuples, le serviteur se considre toujours comme un passant
dans la demeure de ses matres. Il n'a pas connu leurs aeux; il ne
verra pas leurs descendants; il n'a rien  en attendre de durable.
Pourquoi confondrait-il son existence avec la leur, et d'o lui
viendrait ce singulier abandon de lui-mme? La position rciproque est
change: les rapports doivent l'tre.

Je voudrais pouvoir m'appuyer dans tout ce qui prcde de l'exemple
des Amricains; mais je ne saurais le faire sans distinguer avec soin
les personnes et les lieux.

Au sud de l'Union l'esclavage existe. Tout ce que je viens de dire ne
peut donc s'y appliquer.

Au nord la plupart des serviteurs sont des affranchis ou des fils
d'affranchis. Ces hommes occupent dans l'estime publique une position
conteste: la loi les rapproche du niveau de leur matre; les moeurs
les en repoussent obstinment. Eux-mmes ne discernent pas clairement
leur place, et ils se montrent presque toujours insolents ou rampants.

Mais, dans ces mmes provinces du nord, particulirement dans la
Nouvelle-Angleterre, on rencontre un assez grand nombre de blancs qui
consentent, moyennant salaire,  se soumettre passagrement aux
volonts de leurs semblables. J'ai entendu dire que ces serviteurs
remplissent d'ordinaire les devoirs de leur tat avec exactitude et
intelligence, et que, sans se croire naturellement infrieurs  celui
qui les commande, ils se soumettent sans peine  lui obir.

Il m'a sembl voir que ceux-l transportaient dans la servitude
quelques unes des habitudes viriles que l'indpendance et l'galit
font natre. Ayant une fois choisi une condition dure, ils ne
cherchent pas indirectement  s'y soustraire, et ils se respectent
assez eux-mmes pour ne pas refuser  leurs matres une obissance
qu'ils ont librement promise.

De leur ct, les matres n'exigent de leurs serviteurs que la fidle
et rigoureuse excution du contrat; ils ne leur demandent pas des
respects; ils ne rclament pas leur amour ni leur dvouement; il leur
suffit de les trouver ponctuels et honntes.

Il ne serait donc pas vrai de dire que, sous la dmocratie, les
rapports du serviteur et du matre sont dsordonns; ils sont ordonns
d'une autre manire; la rgle est diffrente, mais il y a une rgle.

Je n'ai point ici  rechercher si cet tat nouveau que je viens de
dcrire est infrieur  celui qui l'a prcd, ou si seulement il est
autre. Il me suffit qu'il soit rgl et fixe; car ce qu'il importe le
plus de rencontrer parmi les hommes, ce n'est pas un certain ordre,
c'est l'ordre.

Mais que dirai-je de ces tristes et turbulentes poques durant
lesquelles l'galit se fonde au milieu du tumulte d'une rvolution,
alors que la dmocratie, aprs s'tre tablie dans l'tat social,
lutte encore avec peine contre les prjugs et les moeurs?

Dj la loi et en partie l'opinion proclament qu'il n'existe pas
d'infriorit naturelle et permanente entre le serviteur et le matre.
Mais cette foi nouvelle n'a pas encore pntr jusqu'au fond de
l'esprit de celui-ci, ou plutt son coeur la repousse. Dans le secret
de son me, le matre estime encore qu'il est d'une espce
particulire et suprieure; mais il n'ose le dire, et il se laisse
attirer en frmissant vers le niveau. Son commandement en devient tout
 la fois timide et dur; dj il n'prouve plus pour ses serviteurs
les sentiments protecteurs et bienveillants qu'un long pouvoir
incontest fait toujours natre, et il s'tonne qu'tant lui-mme
chang, son serviteur change; il veut que, ne faisant pour ainsi dire
que passer  travers la domesticit, celui-ci y contracte des
habitudes rgulires et permanentes; qu'il se montre satisfait et fier
d'une position servile, dont tt ou tard il doit sortir; qu'il se
dvoue pour un homme qui ne peut ni le protger ni le perdre, et qu'il
s'attache enfin, par un lien ternel,  des tres qui lui ressemblent
et qui ne durent pas plus que lui.

Chez les peuples aristocratiques, il arrive souvent que l'tat de
domesticit n'abaisse point l'me de ceux qui s'y soumettent, parce
qu'ils n'en connaissent et qu'ils n'en imaginent pas d'autres, et que
la prodigieuse ingalit qui se fait voir entre eux et le matre leur
semble l'effet ncessaire et invitable de quelque loi cache de la
Providence.

Sous la dmocratie, l'tat de domesticit n'a rien qui dgrade, parce
qu'il est librement choisi, passagrement adopt, que l'opinion
publique ne le fltrit point, et qu'il ne cre aucune ingalit
permanente entre le serviteur et le matre.

Mais, durant le passage d'une condition sociale  l'autre, il survient
presque toujours un moment o l'esprit des hommes vacille entre la
notion aristocratique de la sujtion et la notion dmocratique de
l'obissance.

L'obissance perd alors sa moralit aux yeux de celui qui obit; il ne
la considre plus comme une obligation en quelque sorte divine, et il
ne la voit point encore sous son aspect purement humain; elle n'est 
ses yeux ni sainte ni juste, et il s'y soumet comme  un fait
dgradant et utile.

Dans ce moment l'image confuse et incomplte de l'galit se prsente
 l'esprit des serviteurs; ils ne discernent point d'abord si c'est
dans l'tat mme de domesticit ou en dehors que cette galit 
laquelle ils ont droit se retrouve, et ils se rvoltent au fond de
leur coeur contre une infriorit  laquelle ils se sont soumis
eux-mmes et dont ils profitent. Ils consentent  servir, et ils ont
honte d'obir; ils aiment les avantages de la servitude, mais point
le matre, ou, pour mieux dire, ils ne sont pas srs que ce ne soit
pas  eux  tre les matres, et ils sont disposs  considrer celui
qui les commande comme l'injuste usurpateur de leur droit.

C'est alors qu'on voit dans la demeure de chaque citoyen quelque chose
d'analogue au triste spectacle que la socit politique prsente. L
se poursuit sans cesse une guerre sourde et intestine entre des
pouvoirs toujours souponneux et rivaux: le matre se montre
malveillant et doux, le serviteur malveillant et indocile; l'un veut
se drober sans cesse, par des restrictions dshonntes, 
l'obligation de protger et de rtribuer, l'autre  celle d'obir.
Entre eux flottent les rnes de l'administration domestique, que
chacun s'efforce de saisir. Les lignes qui divisent l'autorit de la
tyrannie, la libert de la licence, le droit du fait, paraissent 
leurs yeux enchevtres et confondues, et nul ne sait prcisment ce
qu'il est, ni ce qu'il peut, ni ce qu'il doit.

Un pareil tat n'est pas dmocratique, mais rvolutionnaire.




CHAPITRE VI.

    Comment les institutions et les moeurs dmocratiques tendent 
    lever le prix et  raccourcir la dure des baux.


Ce que j'ai dit des serviteurs et des matres s'applique, jusqu' un
certain point, aux propritaires et aux fermiers. Le sujet mrite
cependant d'tre considr  part.

En Amrique, il n'y a pour ainsi dire pas de fermiers; tout homme est
possesseur du champ qu'il cultive.

Il faut reconnatre que les lois dmocratiques tendent puissamment 
accrotre le nombre des propritaires, et  diminuer celui des
fermiers. Toutefois, ce qui se passe aux tats-Unis doit tre
attribu, bien moins aux institutions du pays, qu'au pays lui-mme. En
Amrique, la terre cote peu, et chacun devient aisment propritaire.
Elle donne peu, et ses produits ne sauraient qu'avec peine se diviser
entre un propritaire et un fermier.

L'Amrique est donc unique en ceci comme en beaucoup d'autres choses;
et ce serait errer que de la prendre pour exemple.

Je pense que dans les pays dmocratiques aussi bien que dans les
aristocraties, il se rencontrera des propritaires et des fermiers;
mais les propritaires et les fermiers n'y seront pas lis de la mme
manire.

Dans les aristocraties, les fermages ne s'acquittent pas seulement en
argent, mais en respect, en affection et en services. Dans les pays
dmocratiques, ils ne se paient qu'en argent. Quand les patrimoines se
divisent et changent de mains, et que la relation permanente qui
existait entre les familles et la terre disparat, ce n'est plus qu'un
hasard qui met en contact le propritaire et le fermier. Ils se
joignent un moment pour dbattre les conditions du contrat, et se
perdent ensuite de vue. Ce sont deux trangers que l'intrt rapproche
et qui discutent rigoureusement entre eux une affaire, dont le seul
sujet est l'argent.

 mesure que les biens se partagent, et que la richesse se disperse 
et l sur toute la surface du pays, l'tat se remplit de gens dont
l'opulence ancienne est en dclin, et de nouveaux enrichis dont les
besoins s'accroissent plus vite que les ressources. Pour tous ceux-l,
le moindre profit est de consquence, et nul d'entre eux ne se sent
dispos  laisser chapper aucun de ses avantages, ni  perdre une
portion quelconque de son revenu.

Les rangs se confondant, et les trs-grandes ainsi que les
trs-petites fortunes devenant plus rares, il se trouve chaque jour
moins de distance entre la condition sociale du propritaire et celle
du fermier; l'un n'a point naturellement de supriorit inconteste
sur l'autre. Or, entre deux hommes gaux et malaiss, quelle peut tre
la matire du contrat de louage? sinon de l'argent!

Un homme qui a pour proprit tout un canton et possde cent
mtairies, comprend qu'il s'agit de gagner  la fois le coeur de
plusieurs milliers d'hommes; ceci lui parat mriter qu'on s'y
applique. Pour atteindre un si grand objet, il fait aisment des
sacrifices.

Celui qui possde cent arpents ne s'embarrasse point de pareils soins;
et il ne lui importe gure de capter la bienveillance particulire de
son fermier.

Une aristocratie ne meurt point comme un homme en un jour. Son
principe se dtruit lentement au fond des mes, avant d'tre attaqu
dans les lois. Longtemps donc avant que la guerre n'clate contre
elle, on voit se desserrer peu  peu le lien qui jusqu'alors avait uni
les hautes classes aux basses. L'indiffrence et le mpris se
trahissent d'un ct; de l'autre, la jalousie et la haine; les
rapports entre le pauvre et le riche, deviennent plus rares et moins
doux; le prix des baux s'lve. Ce n'est point encore le rsultat de
la rvolution dmocratique, mais c'en est la certaine annonce. Car une
aristocratie qui a laiss chapper dfinitivement de ses mains le
coeur du peuple, est comme un arbre mort dans ses racines, et que les
vents renversent d'autant plus aisment qu'il est plus haut.

Depuis cinquante ans, le prix des fermages s'est prodigieusement
accru, non seulement en France, mais dans la plus grande partie de
l'Europe. Les progrs singuliers qu'ont faits l'agriculture et
l'industrie, durant la mme priode, ne suffisent point,  mon sens,
pour expliquer ce phnomne. Il faut recourir  quelque autre cause
plus puissante et plus cache. Je pense que cette cause doit tre
cherche dans les institutions dmocratiques que plusieurs peuples
europens ont adoptes, et dans les passions dmocratiques qui agitent
plus ou moins tous les autres.

J'ai souvent entendu de grands propritaires anglais se fliciter de
ce que, de nos jours, ils tirent beaucoup plus d'argent de leurs
domaines, que ne le faisaient leurs pres.

Ils ont peut-tre raison de se rjouir; mais,  coup sr, ils ne
savent point de quoi ils se rjouissent. Ils croient faire un profit
net, et ils ne font qu'un change. C'est leur influence qu'ils cdent
 deniers comptants; et ce qu'ils gagnent en argent, ils vont bientt
le perdre en pouvoir.

Il y a encore un autre signe auquel on peut aisment reconnatre
qu'une grande rvolution dmocratique s'accomplit ou se prpare.

Au moyen-ge, presque toutes les terres taient loues  perptuit,
ou du moins  trs-longs termes. Quand on tudie l'conomie domestique
de ce temps, on voit que les baux de quatre-vingt-dix-neuf ans y
taient plus frquents que ceux de douze ne le sont de nos jours.

On croyait alors  l'immortalit des familles; les conditions
semblaient fixes  toujours, et la socit entire paraissait si
immobile, qu'on n'imaginait point que rien dt jamais remuer dans son
sein.

Dans les sicles d'galit, l'esprit humain prend un autre tour. Il se
figure aisment que rien ne demeure. L'ide de l'instabilit le
possde.

En cette disposition, le propritaire et le fermier lui-mme,
ressentent une sorte d'horreur instinctive pour les obligations  long
terme; ils ont peur de se trouver borns un jour par la convention
dont aujourd'hui ils profitent. Ils s'attendent vaguement  quelque
changement soudain et imprvu dans leur condition. Ils se redoutent
eux-mmes; ils craignent que leur got venant  changer, ils ne
s'affligent de ne pouvoir quitter ce qui faisait l'objet de leurs
convoitises, et ils ont raison de le craindre; car, dans les sicles
dmocratiques, ce qu'il y a de plus mouvant, au milieu du mouvement de
toutes choses, c'est le coeur de l'homme.




CHAPITRE VII.

    Influence de la dmocratie sur les salaires.


La plupart des remarques que j'ai faites ci-devant, en parlant des
serviteurs et des matres, peuvent s'appliquer aux matres et aux
ouvriers.

 mesure que les rgles de la hirarchie sociale sont moins observes,
tandis que les grands s'abaissent, que les petits s'lvent et que la
pauvret aussi bien que la richesse cesse d'tre hrditaire, on voit
dcrotre chaque jour la distance de fait et d'opinion qui sparait
l'ouvrier du matre.

L'ouvrier conoit une ide plus leve de ses droits, de son avenir,
de lui-mme; une nouvelle ambition, de nouveaux dsirs le
remplissent, de nouveaux besoins l'assigent.  tout moment il jette
des regards pleins de convoitise sur les profits de celui qui
l'emploie; afin d'arriver  les partager, il s'efforce de mettre son
travail  plus haut prix, et il finit d'ordinaire par y russir.

Dans les pays dmocratiques, comme ailleurs, la plupart des industries
sont conduites  peu de frais par des hommes que la richesse et les
lumires ne placent point au-dessus du commun niveau de ceux qu'ils
emploient. Ces entrepreneurs d'industrie sont trs-nombreux; leurs
intrts diffrent; ils ne sauraient donc aisment s'entendre entre
eux et combiner leurs efforts.

D'un autre ct, les ouvriers ont presque tous quelques ressources
assures qui leur permettent de refuser leurs services lorsqu'on ne
veut point leur accorder ce qu'ils considrent comme la juste
rtribution du travail.

Dans la lutte continuelle que ces deux classes se livrent pour les
salaires, les forces sont donc partages, les succs alternatifs.

Il est mme  croire qu' la longue l'intrt des ouvriers doit
prvaloir; car les salaires levs qu'ils ont dj obtenus les rendent
chaque jour moins dpendants de leurs matres, et,  mesure qu'ils
sont plus indpendants, ils peuvent plus aisment obtenir l'lvation
des salaires.

Je prendrai pour exemple l'industrie qui de notre temps est encore la
plus suivie parmi nous, ainsi que chez presque toutes les nations du
monde: la culture des terres.

En France, la plupart de ceux qui louent leurs services pour cultiver
le sol en possdent eux-mmes quelques parcelles qui,  la rigueur,
leur permettent de subsister sans travailler pour autrui. Lorsque
ceux-l viennent offrir leurs bras au grand propritaire ou au fermier
voisin, et qu'on refuse de leur accorder un certain salaire, ils se
retirent sur leur petit domaine, et attendent qu'une autre occasion se
prsente.

Je pense qu'en prenant les choses dans leur ensemble, on peut dire que
l'lvation lente et progressive des salaires est une des lois
gnrales qui rgissent les socits dmocratiques.  mesure que les
conditions deviennent plus gales, les salaires s'lvent, et  mesure
que les salaires sont plus haut, les conditions deviennent plus
gales.

Mais, de nos jours, une grande et malheureuse exception se rencontre.

J'ai montr, dans un chapitre prcdent, comment l'aristocratie,
chasse de la socit politique, s'tait retire dans certaines
parties du monde industriel, et y avait tabli sous une autre forme
son empire.

Ceci influe puissamment sur le taux des salaires.

Comme il faut tre dj trs-riche pour entreprendre les grandes
industries dont je parle, le nombre de ceux qui les entreprennent est
fort petit. tant peu nombreux, ils peuvent aisment se liguer entre
eux, et fixer au travail le prix qu'il leur plat.

Leurs ouvriers sont, au contraire, en trs-grand nombre, et la
quantit s'en accrot sans cesse; car il arrive de temps  autre des
prosprits extraordinaires durant lesquelles les salaires s'lvent
outre mesure et attirent dans les manufactures les populations
environnantes. Or, une fois que les hommes sont entrs dans cette
carrire, nous avons vu qu'ils n'en sauraient sortir, parce qu'ils ne
tardent pas  y contracter des habitudes de corps et d'esprit qui les
rendent impropres  tout autre labeur. Ces hommes ont en gnral peu
de lumires, d'industrie et de ressources; ils sont donc presque  la
merci de leur matre. Lorsqu'une concurrence, ou d'autres
circonstances fortuites, fait dcrotre les gains de celui-ci, il peut
restreindre leurs salaires presque  son gr, et reprendre aisment
sur eux ce que la fortune lui enlve.

Refusent-ils le travail d'un commun accord: le matre, qui est un
homme riche, peut attendre aisment, sans se ruiner, que la ncessit
les lui ramne; mais eux, il leur faut travailler tous les jours pour
ne pas mourir; car ils n'ont gure d'autre proprit que leurs bras.
L'oppression les a ds longtemps appauvris, et ils sont plus faciles 
opprimer  mesure qu'ils deviennent plus pauvres. C'est un cercle
vicieux dont ils ne sauraient aucunement sortir.

On ne doit donc point s'tonner si les salaires, aprs s'tre levs
quelquefois tout  coup, baissent ici d'une manire permanente, tandis
que dans les autres professions le prix du travail, qui ne crot en
gnral que peu  peu, s'augmente sans cesse.

Cet tat de dpendance et de misre dans lequel se trouve de notre
temps une partie de la population industrielle, est un fait
exceptionnel et contraire  tout ce qui l'environne; mais, pour cette
raison mme, il n'en est pas de plus grave, ni qui mrite mieux
d'attirer l'attention particulire du lgislateur; car il est
difficile, lorsque la socit entire se remue, de tenir une classe
immobile, et, quand le plus grand nombre s'ouvre sans cesse de
nouveaux chemins vers la fortune, de faire que quelques uns supportent
en paix leurs besoins et leurs dsirs.




CHAPITRE VIII.

    Influence de la dmocratie sur la famille.


Je viens d'examiner comment, chez les peuples dmocratiques, et en
particulier chez les Amricains, l'galit des conditions modifie les
rapports des citoyens entre eux.

Je veux pntrer plus avant, et entrer dans le sein de la famille. Mon
but n'est point ici de chercher des vrits nouvelles, mais de montrer
comment des faits dj connus se rattachent  mon sujet.

Tout le monde a remarqu que, de nos jours, il s'tait tabli de
nouveaux rapports entre les diffrents membres de la famille, que la
distance qui sparait jadis le pre de ses fils tait diminue, et que
l'autorit paternelle tait sinon dtruite, au moins altre.

Quelque chose d'analogue, mais de plus frappant encore, se fait voir
aux tats-Unis.

En Amrique, la famille, en prenant ce mot dans son sens romain et
aristocratique, n'existe point. On n'en retrouve quelque vestige que
durant les premires annes qui suivent la naissance des enfants. Le
pre exerce alors, sans opposition, la dictature domestique, que la
faiblesse de ses fils rend ncessaire, et que leur intrt, ainsi que
sa supriorit incontestable, justifie.

Mais, du moment o le jeune Amricain s'approche de la virilit, les
liens de l'obissance filiale se dtendent de jour en jour. Matre de
ses penses, il l'est bientt aprs de sa conduite. En Amrique, il
n'y a pas,  vrai dire, d'adolescence. Au sortir du premier ge,
l'homme se montre et commence  tracer lui-mme son chemin.

On aurait tort de croire que ceci arrive  la suite d'une lutte
intestine, dans laquelle le fils aurait obtenu par une sorte de
violence morale, la libert que son pre lui refusait. Les mmes
habitudes, les mmes principes qui poussent l'un,  se saisir de
l'indpendance, disposent l'autre  en considrer l'usage comme un
droit incontestable.

On ne remarque donc dans le premier aucune de ces passions haineuses
et dsordonnes qui agitent les hommes, longtemps encore aprs qu'ils
se sont soustraits  un pouvoir tabli. Le second n'prouve point ces
regrets pleins d'amertume et de colre, qui survivent d'ordinaire  la
puissance dchue: le pre a aperu de loin les bornes o devait venir
expirer son autorit; et quand le temps l'a approch de ces limites,
il abdique sans peine. Le fils a prvu d'avance l'poque prcise o sa
propre volont deviendrait sa rgle; et il s'empare de la libert sans
prcipitation et sans efforts, comme d'un bien qui lui est d, et
qu'on ne cherche point  lui ravir[3].

         [Note 3: Les Amricains n'ont point encore imagin cependant,
         comme nous l'avons fait en France, d'enlever aux pres l'un
         des principaux lments de la puissance, en leur tant la
         libert de disposer aprs la mort de leurs biens. Aux
         tats-Unis, la facult de tester est illimite.

         En cela, comme dans presque tout le reste, il est facile de
         remarquer que, si la lgislation politique des Amricains est
         beaucoup plus dmocratique que la ntre, notre lgislation
         civile est infiniment plus dmocratique que la leur. Cela se
         conoit sans peine.

         Notre lgislation civile a eu pour auteur un homme qui voyait
         son intrt  satisfaire les passions dmocratiques de ses
         contemporains dans tout ce qui n'tait pas directement et
         immdiatement hostile  son pouvoir. Il permettait volontiers
         que quelques principes populaires rgissent les biens, et
         gouvernassent les familles, pourvu qu'on ne prtendt pas les
         introduire dans la direction de l'tat. Tandis que le torrent
         dmocratique dborderait sur les lois civiles, il esprait se
         tenir aisment  l'abri derrire les lois politiques. Cette
         vue tait  la fois pleine d'habilet et d'gosme; mais un
         pareil compromis ne pouvait tre durable. Car  la longue, la
         socit politique ne saurait manquer de devenir l'expression
         et l'image de la socit civile; et c'est dans ce sens qu'on
         peut dire qu'il n'y a rien de plus politique chez un peuple
         que la lgislation civile.]

Il n'est peut-tre pas inutile de faire voir comment ces changements
qui ont lieu dans la famille, sont troitement lis  la rvolution
sociale et politique qui achve de s'accomplir sous nos yeux.

Il y a certains grands principes sociaux qu'un peuple fait pntrer
partout, ou ne laisse subsister nulle part.

Dans les pays aristocratiquement et hirarchiquement organiss, le
pouvoir ne s'adresse jamais directement  l'ensemble des gouverns.
Les hommes tenant les uns aux autres, on se borne  conduire les
premiers. Le reste suit. Ceci s'applique  la famille, comme  toutes
les associations qui ont un chef. Chez les peuples aristocratiques, la
socit ne connat,  vrai dire, que le pre. Elle ne tient les fils
que par les mains du pre; elle le gouverne et il les gouverne. Le
pre n'y a donc pas seulement un droit naturel. On lui donne un droit
politique  commander. Il est l'auteur et le soutien de la famille; il
en est aussi le magistrat.

Dans les dmocraties, o le bras du gouvernement va chercher chaque
homme en particulier au milieu de la foule pour le plier isolment
aux lois communes, il n'est pas besoin de semblable intermdiaire; le
pre n'est aux yeux de la loi qu'un citoyen, plus g et plus riche
que ses fils.

Lorsque la plupart des conditions sont trs-ingales, et que
l'ingalit des conditions est permanente, l'ide du suprieur grandit
dans l'imagination des hommes; la loi ne lui accordt-elle pas de
prrogatives, la coutume et l'opinion lui en concdent. Lorsqu'au
contraire, les hommes diffrent peu les uns des autres, et ne restent
pas toujours dissemblables, la notion gnrale du suprieur devient
plus faible et moins claire; en vain, la volont du lgislateur
s'efforce-t-elle de placer celui qui obit fort au-dessous de celui
qui commande, les moeurs rapprochent ces deux hommes l'un de l'autre,
et les attirent chaque jour vers le mme niveau.

Si donc, je ne vois point dans la lgislation d'un peuple
aristocratique, de privilges particuliers accords au chef de la
famille, je ne laisserai pas d'tre assur que son pouvoir y est fort
respect et plus tendu que dans le sein d'une dmocratie; car je sais
que, quelles que soient les lois, le suprieur paratra toujours plus
haut et l'infrieur plus bas dans les aristocraties que chez les
peuples dmocratiques.

Quand les hommes vivent dans le souvenir de ce qui a t, plutt que
dans la proccupation de ce qui est, et qu'ils s'inquitent bien plus
de ce que leurs anctres ont pens, qu'ils ne cherchent  penser
eux-mmes, le pre est le lien naturel et ncessaire entre le pass et
le prsent, l'anneau o ces deux chanes aboutissent et se rejoignent.
Dans les aristocraties, le pre n'est donc pas seulement le chef
politique de la famille; il y est l'organe de la tradition,
l'interprte de la coutume, l'arbitre des moeurs. On l'coute avec
dfrence; on ne l'aborde qu'avec respect, et l'amour qu'on lui porte
est toujours tempr par la crainte.

L'tat social devenant dmocratique, et les hommes adoptant pour
principe gnral qu'il est bon et lgitime de juger de toutes choses
par soi-mme en prenant les anciennes croyances comme renseignement et
non comme rgle, la puissance d'opinion exerce par le pre sur les
fils devient moins grande, aussi bien que son pouvoir lgal.

La division des patrimoines qu'amne la dmocratie, contribue
peut-tre plus que tout le reste  changer les rapports du pre et des
enfants.

Quand le pre de famille a peu de bien, son fils et lui vivent sans
cesse dans le mme lieu, et s'occupent en commun des mmes travaux.
L'habitude et le besoin les rapprochent et les forcent  communiquer 
chaque instant l'un avec l'autre; il ne peut donc manquer de
s'tablir entre eux une sorte d'intimit familire qui rend l'autorit
moins absolue, et qui s'accommode mal avec les formes extrieures du
respect.

Or, chez les peuples dmocratiques, la classe qui possde ces petites
fortunes est prcisment celle qui donne la puissance aux ides et le
tour aux moeurs. Elle fait prdominer partout ses opinions en mme
temps que ses volonts, et ceux mmes qui sont le plus enclins 
rsister  ses commandements, finissent par se laisser entraner par
ses exemples. J'ai vu de fougueux ennemis de la dmocratie qui se
faisaient tutoyer par leurs enfants.

Ainsi, dans le mme temps que le pouvoir chappe  l'aristocratie, on
voit disparatre ce qu'il y avait d'austre, de conventionnel et de
lgal dans la puissance paternelle, et une sorte d'galit s'tablit
autour du foyer domestique.

Je ne sais si,  tout prendre, la socit perd  ce changement; mais
je suis port  croire que l'individu y gagne. Je pense qu' mesure
que les moeurs et les lois sont plus dmocratiques, les rapports du
pre et du fils deviennent plus intimes et plus doux; la rgle et
l'autorit s'y rencontrent moins; la confiance et l'affection y sont
souvent plus grandes, et il semble que le lien naturel se resserre,
tandis que le lien social se dtend.

Dans la famille dmocratique, le pre n'exerce gure d'autre pouvoir
que celui qu'on se plat  accorder  la tendresse et  l'exprience
d'un vieillard. Ses ordres seraient peut-tre mconnus; mais ses
conseils sont d'ordinaire pleins de puissance. S'il n'est point
entour de respects officiels, ses fils du moins l'abordent avec
confiance. Il n'y a point de formule reconnue pour lui adresser la
parole; mais on lui parle sans cesse, et on le consulte volontiers
chaque jour. Le matre et le magistrat ont disparu; le pre reste.

Il suffit, pour juger de la diffrence des deux tats sociaux sur ce
point, de parcourir les correspondances domestiques que les
aristocraties nous ont laisses. Le style en est toujours correct,
crmonieux, rigide, et si froid, que la chaleur naturelle du coeur
peut  peine s'y sentir  travers les mots.

Il rgne, au contraire, dans toutes les paroles qu'un fils adresse 
son pre, chez les peuples dmocratiques, quelque chose de libre, de
familier et de tendre  la fois, qui fait dcouvrir au premier abord
que des rapports nouveaux se sont tablis au sein de la famille.

Une rvolution analogue modifie les rapports mutuels des enfants.

Dans la famille aristocratique, aussi bien que dans la socit
aristocratique, toutes les places sont marques. Non seulement le pre
y occupe un rang  part et y jouit d'immenses privilges: les enfants
eux-mmes ne sont point gaux entre eux; l'ge et le sexe fixent
irrvocablement  chacun son rang et lui assurent certaines
prrogatives. La dmocratie renverse ou abaisse la plupart de ces
barrires.

Dans la famille aristocratique, l'an des fils, hritant de la plus
grande partie des biens et de presque tous les droits, devient le chef
et jusqu' un certain point le matre de ses frres.  lui la grandeur
et le pouvoir;  eux la mdiocrit et la dpendance. Toutefois, on
aurait tort de croire que, chez les peuples aristocratiques, les
privilges de l'an ne fussent avantageux qu' lui seul, et qu'ils
n'excitassent autour de lui que l'envie et la haine.

L'an s'efforce d'ordinaire de procurer la richesse et le pouvoir 
ses frres, parce que l'clat gnral de la maison rejaillit sur celui
qui la reprsente; et les cadets cherchent  faciliter  l'an toutes
ses entreprises, parce que la grandeur et la force du chef de la
famille le met de plus en plus en tat d'en lever tous les rejetons.

Les divers membres de la famille aristocratique sont donc fort
troitement lis les uns aux autres; leurs intrts se tiennent, leurs
esprits sont d'accord; mais il est rare que leurs coeurs s'entendent.

La dmocratie attache aussi les frres les uns aux autres; mais elle
s'y prend d'une autre manire.

Sous les lois dmocratiques, les enfants sont parfaitement gaux, par
consquent indpendants; rien ne les rapproche forcment, mais aussi
rien ne les carte; et comme ils ont une origine commune, qu'ils
s'lvent sous le mme toit, qu'ils sont l'objet des mmes soins, et
qu'aucune prrogative particulire ne les distingue ni ne les spare,
on voit aisment natre parmi eux la douce et juvnile intimit du
premier ge. Le lien ainsi form au commencement de la vie, il ne se
prsente gure d'occasions de le rompre; car la fraternit les
rapproche chaque jour sans les gner.

Ce n'est donc point par les intrts, c'est par la communaut des
souvenirs et la libre sympathie des opinions et des gots, que la
dmocratie attache les frres les uns aux autres. Elle divise leur
hritage, mais elle permet que leurs mes se confondent.

La douceur de ces moeurs dmocratiques est si grande, que les
partisans de l'aristocratie eux-mmes s'y laissent prendre, et que,
aprs l'avoir gote quelque temps, ils ne sont point tents de
retourner aux formes respectueuses et froides de la famille
aristocratique. Ils conserveraient volontiers les habitudes
domestiques de la dmocratie, pourvu qu'ils pussent rejeter son tat
social et ses lois. Mais ces choses se tiennent, et l'on ne saurait
jouir des unes, sans souffrir les autres.

Ce que je viens de dire de l'amour filial et de la tendresse
fraternelle, doit s'entendre de toutes les passions qui prennent
spontanment leur source dans la nature elle-mme.

Lorsqu'une certaine manire de penser ou de sentir est le produit d'un
tat particulier de l'humanit; cet tat venant  changer, il ne reste
rien. C'est ainsi que la loi peut attacher trs-troitement deux
citoyens l'un  l'autre; la loi abolie, ils se sparent. Il n'y avait
rien de plus serr que le noeud qui unissait le vassal au seigneur,
dans le monde fodal. Maintenant, ces deux hommes ne se connaissent
plus. La crainte, la reconnaissance et l'amour qui les liaient jadis
ont disparu. On n'en trouve point la trace.

Mais il n'en est pas ainsi des sentiments naturels  l'espce humaine.
Il est rare que la loi, en s'efforant de plier ceux-ci d'une certaine
manire, ne les nerve; qu'en voulant y ajouter, elle ne leur te
point quelque chose, et qu'ils ne soient pas toujours plus forts,
livrs  eux-mmes.

La dmocratie qui dtruit ou obscurcit presque toutes les anciennes
conventions sociales, et qui empche que les hommes ne s'arrtent
aisment  de nouvelles, fait disparatre entirement la plupart des
sentiments qui naissent de ces conventions. Mais elle ne fait que
modifier les autres, et souvent elle leur donne une nergie et une
douceur qu'ils n'avaient pas.

Je pense qu'il n'est pas impossible de renfermer dans une seule phrase
tout le sens de ce chapitre et de plusieurs autres qui le prcdent.
La dmocratie dtend les liens sociaux, mais elle resserre les liens
naturels. Elle rapproche les parents dans le mme temps qu'elle spare
les citoyens.




CHAPITRE IX.

    ducation des jeunes filles aux tats-Unis.


Il n'y a jamais eu de socits libres sans moeurs, et, ainsi que je
l'ai dit dans la premire partie de cet ouvrage, c'est la femme qui
fait les moeurs. Tout ce qui influe sur la condition des femmes, sur
leurs habitudes et leurs opinions, a donc un grand intrt politique 
mes yeux.

Chez presque toutes les nations protestantes, les jeunes filles sont
infiniment plus matresses de leurs actions que chez les peuples
catholiques.

Cette indpendance est encore plus grande dans les pays protestants
qui, ainsi que l'Angleterre, ont conserv ou acquis le droit de se
gouverner eux-mmes. La libert pntre alors dans la famille par les
habitudes politiques et par les croyances religieuses.

Aux tats-Unis, les doctrines du protestantisme viennent se combiner
avec une constitution trs-libre et un tat social trs-dmocratique;
et nulle part la jeune fille n'est plus promptement ni plus
compltement livre  elle-mme.

Longtemps avant que la jeune Amricaine ait atteint l'ge nubile, on
commence  l'affranchir peu  peu de la tutelle maternelle; elle n'est
point encore entirement sortie de l'enfance que dj elle pense par
elle-mme, parle librement, et agit seule; devant elle est expos sans
cesse le grand tableau du monde; loin de chercher  lui en drober la
vue, on le dcouvre chaque jour de plus en plus  ses regards, et on
lui apprend  le considrer d'un oeil ferme et tranquille. Ainsi, les
vices et les prils que la socit prsente ne tardent pas  lui tre
rvls; elle les voit clairement, les juge sans illusion et les
affronte sans crainte; car elle est pleine de confiance dans ses
forces, et sa confiance semble partage par tous ceux qui
l'environnent.

Il ne faut donc presque jamais s'attendre  rencontrer chez la jeune
fille d'Amrique cette candeur virginale au milieu des naissants
dsirs, non plus que ces grces naves et ingnues qui accompagnent
d'ordinaire chez l'Europenne le passage de l'enfance  la jeunesse.
Il est rare que l'Amricaine, quel que soit son ge, montre une
timidit et une ignorance puriles. Comme la jeune fille d'Europe,
elle veut plaire; mais elle sait prcisment  quel prix. Si elle ne
se livre pas au mal, du moins elle le connat; elle a des moeurs pures
plutt qu'un esprit chaste.

J'ai souvent t surpris et presque effray en voyant la dextrit
singulire et l'heureuse audace avec lesquelles ces jeunes filles
d'Amrique savaient conduire leurs penses et leurs paroles au milieu
des cueils d'une conversation enjoue; un philosophe aurait bronch
cent fois sur l'troit chemin qu'elles parcouraient sans accidents et
sans peine.

Il est facile, en effet, de reconnatre que, au milieu mme de
l'indpendance de sa premire jeunesse, l'Amricaine ne cesse jamais
entirement d'tre matresse d'elle-mme; elle jouit de tous les
plaisirs permis sans s'abandonner  aucun d'eux, et sa raison ne lche
point les rnes, quoiqu'elle semble souvent les laisser flotter.

En France, o nous mlons encore d'une si trange manire, dans nos
opinions et dans nos gots, des dbris de tous les ges, il nous
arrive souvent de donner aux femmes une ducation timide, retire et
presque claustrale, comme au temps de l'aristocratie, et nous les
abandonnons ensuite tout  coup, sans guide et sans secours, au milieu
des dsordres insparables d'une socit dmocratique.

Les Amricains sont mieux d'accord avec eux-mmes.

Ils ont vu que, au sein d'une dmocratie, l'indpendance individuelle
ne pouvait manquer d'tre trs-grande, la jeunesse htive, les gots
mal contenus, la coutume changeante, l'opinion publique souvent
incertaine ou impuissante, l'autorit paternelle faible et le pouvoir
marital contest.

Dans cet tat de choses, ils ont jug qu'il y avait peu de chances de
pouvoir comprimer chez la femme les passions les plus tyranniques du
coeur humain, et qu'il tait plus sr de lui enseigner l'art de les
combattre elle-mme. Comme ils ne pouvaient empcher que sa vertu ne
ft souvent en pril, ils ont voulu qu'elle st la dfendre, et ils
ont plus compt sur le libre effort de sa volont que sur des
barrires branles ou dtruites. Au lieu de la tenir dans la dfiance
d'elle-mme, ils cherchent donc sans cesse  accrotre sa confiance en
ses propres forces. N'ayant ni la possibilit ni le dsir de maintenir
la jeune fille dans une perptuelle et complte ignorance, ils se
sont hts de lui donner une connaissance prcoce de toutes choses.
Loin de lui cacher les corruptions du monde, ils ont voulu qu'elle les
vt ds l'abord et qu'elle s'exert d'elle-mme  les fuir, et ils
ont mieux aim garantir son honntet que de trop respecter son
innocence.

Quoique les Amricains soient un peuple fort religieux, ils ne s'en
sont pas rapports  la religion seule pour dfendre la vertu de la
femme; ils ont cherch  armer sa raison. En ceci, comme en beaucoup
d'autres circonstances, ils ont suivi la mme mthode. Ils ont d'abord
fait d'incroyables efforts pour obtenir que l'indpendance
individuelle se rglt d'elle-mme, et ce n'est qu'arrivs aux
dernires limites de la force humaine qu'ils ont enfin appel la
religion  leur secours.

Je sais qu'une pareille ducation n'est pas sans danger; je n'ignore
pas non plus qu'elle tend  dvelopper le jugement aux dpens de
l'imagination, et  faire des femmes honntes et froides plutt que
des pouses tendres et d'aimables compagnes de l'homme. Si la socit
en est plus tranquille et mieux rgle, la vie prive en a souvent
moins de charmes. Mais ce sont l des maux secondaires, qu'un intrt
plus grand doit faire braver. Parvenus au point o nous sommes, il ne
nous est plus permis de faire un choix, il faut une ducation
dmocratique pour garantir la femme des prils dont les institutions
et les moeurs de la dmocratie l'environnent.




CHAPITRE X.

    Comment la jeune fille se retrouve sous les traits de l'pouse.


En Amrique, l'indpendance de la femme vient se perdre sans retour au
milieu des liens du mariage. Si la jeune fille y est moins contrainte
que partout ailleurs, l'pouse s'y soumet  des obligations plus
troites. L'une fait de la maison paternelle un lieu de libert et de
plaisir, l'autre vit dans la demeure de son mari comme dans un
clotre.

Ces deux tats si diffrents ne sont peut-tre pas si contraires qu'on
le suppose, et il est naturel que les Amricains passent par l'un pour
arriver  l'autre.

Les peuples religieux et les nations industrielles se font une ide
particulirement grave du mariage. Les uns considrent la rgularit
de la vie d'une femme, comme la meilleure garantie et le signe le plus
certain de la puret de ses moeurs. Les autres y voient le gage assur
de l'ordre et de la prosprit de la maison.

Les Amricains forment tout  la fois une nation puritaine, et un
peuple commerant; leurs croyances religieuses aussi bien que leurs
habitudes industrielles les portent donc  exiger de la femme une
abngation d'elle-mme, et un sacrifice continuel de ses plaisirs 
ses affaires, qu'il est rare de lui demander en Europe. Ainsi, il
rgne aux tats-Unis une opinion publique inexorable, qui renferme
avec soin la femme dans le petit cercle des intrts et des devoirs
domestiques, et qui lui dfend d'en sortir.

 son entre dans le monde, la jeune Amricaine trouve ces notions
fermement tablies; elle voit les rgles qui en dcoulent; elle ne
tarde pas  se convaincre qu'elle ne saurait se soustraire un moment
aux usages de ses contemporains, sans mettre aussitt en pril sa
tranquillit, son honneur, et jusqu' son existence sociale, et elle
trouve dans la fermet de sa raison et dans les habitudes viriles que
son ducation lui a donnes, l'nergie de s'y soumettre.

On peut dire que c'est dans l'usage de l'indpendance qu'elle a puis
le courage d'en subir sans lutte et sans murmure le sacrifice quand le
moment est venu de se l'imposer.

L'Amricaine d'ailleurs ne tombe jamais dans les liens du mariage
comme dans un pige tendu  sa simplicit et  son ignorance. On lui a
appris d'avance ce qu'on attendait d'elle, et c'est d'elle-mme et
librement qu'elle se place sous le joug. Elle supporte courageusement
sa condition nouvelle, parce qu'elle l'a choisie.

Comme en Amrique la discipline paternelle est fort lche, et que le
lien conjugal est fort troit, ce n'est qu'avec circonspection et avec
crainte qu'une jeune fille le contracte. On n'y voit gure d'unions
prcoces. Les Amricaines ne se marient donc que quand leur raison est
exerce et mrie; tandis qu'ailleurs la plupart des femmes ne
commencent d'ordinaire  exercer et mrir leur raison, que dans le
mariage.

Je suis, du reste, trs-loin de croire que ce grand changement qui
s'opre dans toutes les habitudes des femmes aux tats-Unis, aussitt
qu'elles sont maries, ne doive tre attribu qu' la contrainte de
l'opinion publique. Souvent elles se l'imposent elles-mmes par le
seul effort de leur volont.

Lorsque le temps est arriv de choisir un poux, cette froide et
austre raison que la libre vue du monde a claire et affermie,
indique  l'Amricaine qu'un esprit lger et indpendant dans les
liens du mariage, est un sujet de trouble ternel, non de plaisir; que
les amusements de la jeune fille ne sauraient devenir les dlassements
de l'pouse, et que pour la femme les sources du bonheur sont dans la
demeure conjugale. Voyant d'avance et avec clart le seul chemin qui
peut conduire  la flicit domestique, elle y entre ds ses premiers
pas, et le suit jusqu'au bout sans chercher  retourner en arrire.

Cette mme vigueur de volont que font voir les jeunes pouses
d'Amrique, en se pliant tout  coup et sans se plaindre aux austres
devoirs de leur nouvel tat, se retrouve du reste dans toutes les
grandes preuves de leur vie.

Il n'y a pas de pays au monde o les fortunes particulires soient
plus instables qu'aux tats-Unis. Il n'est pas rare que dans le cours
de son existence, le mme homme monte et redescende tous les degrs
qui conduisent de l'opulence  la pauvret.

Les femmes d'Amrique supportent ces rvolutions avec une tranquille
et indomptable nergie. On dirait que leurs dsirs se resserrent avec
leur fortune, aussi aisment qu'ils s'tendent.

La plupart des aventuriers qui vont peupler chaque anne les
solitudes de l'ouest, appartiennent, ainsi que je l'ai dit dans mon
premier ouvrage,  l'ancienne race anglo-amricaine du nord. Plusieurs
de ces hommes qui courent avec tant d'audace vers la richesse
jouissaient dj de l'aisance dans leur pays. Ils mnent avec eux
leurs compagnes, et font partager  celles-ci les prils et les
misres sans nombre, qui signalent toujours le commencement de
pareilles entreprises. J'ai souvent rencontr jusque sur les limites
du dsert de jeunes femmes qui aprs avoir t leves au milieu de
toutes les dlicatesses des grandes villes de la Nouvelle-Angleterre,
taient passes presque sans transition de la riche demeure de leurs
parents dans une hutte mal ferme au sein d'un bois. La fivre, la
solitude, l'ennui, n'avaient point bris les ressorts de leur courage.
Leurs traits semblaient altrs et fltris, mais leurs regards taient
fermes. Elles paraissaient tout  la fois tristes et rsolues[TN-A].

Je ne doute point que ces jeunes Amricaines n'eussent amass, dans
leur ducation premire, cette force intrieure dont elles faisaient
alors usage.

C'est donc encore la jeune fille qui, aux tats-Unis, se retrouve sous
les traits de l'pouse; le rle a chang, les habitudes diffrent,
l'esprit est le mme.




CHAPITRE XI.

    Comment l'galit des conditions contribue  maintenir les bonnes
    moeurs en Amrique.


Il y a des philosophes et des historiens qui ont dit, ou ont laiss
entendre, que les femmes taient plus ou moins svres dans leurs
moeurs suivant qu'elles habitaient plus ou moins loin de l'quateur.
C'est se tirer d'affaire  bon march, et,  ce compte, il suffirait
d'une sphre et d'un compas pour rsoudre en un instant l'un des plus
difficiles problmes que l'humanit prsente[TN-B].

Je ne vois point que cette doctrine matrialiste soit tablie par les
faits.

Les mmes nations se sont montres,  diffrentes poques de leur
histoire, chastes ou dissolues. La rgularit ou le dsordre de leurs
moeurs tenait donc  quelques causes changeantes, et non pas seulement
 la nature du pays qui ne changeait point.

Je ne nierai pas que, dans certains climats, les passions qui naissent
de l'attrait rciproque des sexes ne soient particulirement ardentes;
mais je pense que cette ardeur naturelle peut toujours tre excite ou
contenue par l'tat social et les institutions politiques.

Quoique les voyageurs qui ont visit l'Amrique du nord diffrent
entre eux sur plusieurs points, ils s'accordent tous  remarquer que
les moeurs y sont infiniment plus svres que partout ailleurs.

Il est vident que, sur ce point, les Amricains sont trs-suprieurs
 leurs pres les Anglais. Une vue superficielle des deux nations
suffit pour le montrer.

En Angleterre, comme dans toutes les autres contres de l'Europe, la
malignit publique s'exerce sans cesse sur les faiblesses des femmes.
On entend souvent les philosophes et les hommes d'tat s'y plaindre de
ce que les moeurs ne sont pas assez rgulires, et la littrature le
fait supposer tous les jours.

En Amrique tous les livres, sans en excepter les romans, supposent
les femmes chastes, et personne n'y raconte d'aventures galantes.

Cette grande rgularit des moeurs amricaines tient sans doute en
partie au pays,  la race,  la religion. Mais toutes ces causes, qui
se rencontrent ailleurs, ne suffisent pas encore pour l'expliquer. Il
faut pour cela recourir  quelque raison particulire.

Cette raison me parat tre l'galit et les institutions qui en
dcoulent.

L'galit des conditions ne produit pas  elle seule la rgularit des
moeurs; mais on ne saurait douter qu'elle ne la facilite et ne
l'augmente.

Chez les peuples aristocratiques la naissance et la fortune font
souvent de l'homme et de la femme des tres si diffrents qu'ils ne
sauraient jamais parvenir  s'unir l'un  l'autre. Les passions les
rapprochent, mais l'tat social et les ides qu'il suggre les
empchent de se lier d'une manire permanente et ostensible. De l
naissent ncessairement un grand nombre d'unions passagres et
clandestines. La nature s'y ddommage en secret de la contrainte que
les lois lui imposent.

Ceci ne se voit pas de mme quand l'galit des conditions a fait
tomber toutes les barrires imaginaires, ou relles, qui sparaient
l'homme de la femme. Il n'y a point alors de jeune fille qui ne croie
pouvoir devenir l'pouse de l'homme qui la prfre; ce qui rend le
dsordre des moeurs avant le mariage fort difficile. Car, quelle que
soit la crdulit des passions, il n'y a gure moyen qu'une femme se
persuade qu'on l'aime lorsqu'on est parfaitement libre de l'pouser,
et qu'on ne le fait point.

La mme cause agit, quoique d'une manire plus indirecte, dans le
mariage.

Rien ne sert mieux  lgitimer l'amour illgitime aux yeux de ceux qui
l'prouvent, ou de la foule qui le contemple, que des unions forces
ou faites au hasard[4].

         [Note 4: Il est ais de se convaincre de cette vrit en
         tudiant les diffrentes littratures de l'Europe.

         Lorsqu'un Europen veut retracer dans ses fictions
         quelques-unes des grandes catastrophes qui se font voir si
         souvent parmi nous, au sein du mariage, il a soin d'exciter
         d'avance la piti du lecteur en lui montrant des tres mal
         assortis ou contraints. Quoique une longue tolrance ait
         depuis longtemps relch nos moeurs, il parviendrait
         difficilement  nous intresser aux malheurs de ces
         personnages s'il ne commenait par faire excuser leur faute.
         Cet artifice ne manque gure de russir. Le spectacle
         journalier dont nous sommes tmoins nous prpare de loin 
         l'indulgence.

         Les crivains amricains ne sauraient rendre aux yeux de
         leurs lecteurs de pareilles excuses vraisemblables; leurs
         usages, leurs lois, s'y refusent et, dsesprant de rendre le
         dsordre aimable, ils ne le peignent point. C'est, en partie,
          cette cause qu'il faut attribuer le petit nombre de romans
         qui se publient aux tats-Unis.]

Dans un pays o la femme exerce toujours librement son choix, et o
l'ducation l'a mise en tat de bien choisir, l'opinion publique est
inexorable pour ses fautes.

Le rigorisme des Amricains nat, en partie, de l. Ils considrent le
mariage comme un contrat souvent onreux, mais dont cependant on est
tenu  la rigueur d'excuter toutes les clauses, parce qu'on a pu les
connatre toutes  l'avance, et qu'on a joui de la libert entire de
ne s'obliger  rien.

Ce qui rend la fidlit plus obligatoire la rend plus facile.

Dans les pays aristocratiques le mariage a plutt pour but d'unir des
biens que des personnes; aussi arrive-t-il quelquefois que le mari y
est pris  l'cole et la femme en nourrice. Il n'est pas tonnant que
le lien conjugal qui retient unies les fortunes de ces deux poux
laisse leurs coeurs errer  l'aventure. Cela dcoule naturellement de
l'esprit du contrat.

Quand, au contraire, chacun choisit toujours lui-mme sa compagne,
sans que rien d'extrieur ne le gne, ni mme ne le dirige, ce n'est
d'ordinaire que la similitude des gots et des ides qui rapproche
l'homme et la femme; et cette mme similitude les retient et les fixe
l'un  ct de l'autre.

Nos pres avaient conu une opinion singulire en fait de mariage.

Comme ils s'taient aperu que le petit nombre de mariages
d'inclination, qui se faisaient de leur temps, avaient presque
toujours eu une issue funeste, ils en avaient conclu rsolument qu'en
pareille matire il tait trs-dangereux de consulter son propre
coeur. Le hasard leur paraissait plus clairvoyant que le choix.

Il n'tait pas bien difficile de voir cependant que les exemples
qu'ils avaient sous les yeux ne prouvaient rien.

Je remarquerai d'abord que si les peuples dmocratiques accordent aux
femmes le droit de choisir librement leur mari, ils ont soin de
fournir d'avance  leur esprit les lumires, et  leur volont la
force qui peuvent tre ncessaires pour un pareil choix; tandis que
les jeunes filles qui, chez les peuples aristocratiques, chappent
furtivement  l'autorit paternelle pour se jeter d'elles-mmes dans
les bras d'un homme qu'on ne leur a donn ni le temps de connatre, ni
la capacit de juger, manquent de toutes ces garanties. On ne saurait
tre surpris qu'elles fassent un mauvais usage de leur libre arbitre,
la premire fois qu'elles en usent; ni qu'elles tombent dans de si
cruelles erreurs, lorsque sans avoir reu l'ducation dmocratique,
elles veulent suivre, en se mariant, les coutumes de la dmocratie.

Mais il y a plus.

Lorsqu'un homme et une femme veulent se rapprocher  travers les
ingalits de l'tat social aristocratique, ils ont d'immenses
obstacles  vaincre. Aprs avoir rompu ou desserr les liens de
l'obissance filiale, il leur faut chapper, par un dernier effort, 
l'empire de la coutume et  la tyrannie de l'opinion; et lorsque enfin
ils sont arrivs au bout de cette rude entreprise, ils se trouvent
comme des trangers au milieu de leurs amis naturels et de leurs
proches: le prjug qu'ils ont franchi les en spare. Cette situation
ne tarde pas  abattre leur courage et  aigrir leurs coeurs.

Si donc il arrive que des poux unis de cette manire sont d'abord
malheureux, et puis coupables, il ne faut pas l'attribuer  ce qu'ils
se sont librement choisis, mais plutt  ce qu'ils vivent dans une
socit qui n'admet point de pareils choix.

On ne doit pas oublier, d'ailleurs, que le mme effort qui fait sortir
violemment un homme d'une erreur commune l'entrane presque toujours
hors de la raison; que, pour oser dclarer une guerre, mme lgitime,
aux ides de son sicle et de son pays, il faut avoir dans l'esprit
une certaine disposition violente et aventureuse, et que des gens de
ce caractre, quelque direction qu'ils prennent, parviennent rarement
au bonheur et  la vertu. Et c'est, pour le dire en passant, ce qui
explique pourquoi, dans les rvolutions les plus ncessaires et les
plus saintes, il se rencontre si peu de rvolutionnaires modrs et
honntes.

Que, dans un sicle d'aristocratie, un homme s'avise par hasard de ne
consulter dans l'union conjugale d'autres convenances que son opinion
particulire et son got, et que le dsordre des moeurs et la misre
ne tardent pas ensuite  s'introduire dans son mnage, il ne faut donc
pas s'en tonner. Mais lorsque cette mme manire d'agir est dans
l'ordre naturel et ordinaire des choses; que l'tat social la
facilite; que la puissance paternelle s'y prte, et que l'opinion
publique la prconise, on ne doit pas douter que la paix intrieure
des familles n'en devienne plus grande, et que la foi conjugale n'en
soit mieux garde.

Presque tous les hommes des dmocraties parcourent une carrire
politique ou exercent une profession, et, d'une autre part, la
mdiocrit des fortunes y oblige la femme  se renfermer chaque jour
dans l'intrieur de sa demeure, afin de prsider elle-mme, et de
trs-prs, aux dtails de l'administration domestique.

Tous ces travaux distincts et forcs sont comme autant de barrires
naturelles qui, sparant les sexes, rendent les sollicitations de l'un
plus rares et moins vives, et la rsistance de l'autre plus aise.

Ce n'est pas que l'galit des conditions puisse jamais parvenir 
rendre l'homme chaste; mais elle donne au dsordre de ses moeurs un
caractre moins dangereux. Comme personne n'a plus alors le loisir ni
l'occasion d'attaquer les vertus qui veulent se dfendre, on voit tout
 la fois un grand nombre de courtisanes et une multitude de femmes
honntes.

Un pareil tat de choses produit de dplorables misres individuelles,
mais il n'empche point que le corps social ne soit dispos et fort; il
ne dtruit pas les liens de famille et n'nerve pas les moeurs
nationales. Ce qui met en danger la socit, ce n'est pas la grande
corruption chez quelques uns; c'est le relchement de tous. Aux yeux
du lgislateur la prostitution est bien moins  redouter que la
galanterie.

Cette vie tumultueuse et sans cesse tracasse, que l'galit donne aux
hommes, ne les dtourne pas seulement de l'amour en leur tant le
loisir de s'y livrer; elle les en carte encore par un chemin plus
secret, mais plus sr.

Tous les hommes qui vivent dans les temps dmocratiques contractent
plus ou moins les habitudes intellectuelles des classes industrielles
et commerantes; leur esprit prend un tour srieux, calculateur et
positif; il se dtourne volontiers de l'idal pour se diriger vers
quelque but visible et prochain qui se prsente comme le naturel et
ncessaire objet des dsirs. L'galit ne dtruit pas ainsi
l'imagination; mais elle la limite et ne lui permet de voler qu'en
rasant la terre.

Il n'y a rien de moins rveur que les citoyens d'une dmocratie, et
l'on n'en voit gure qui veuillent s'abandonner  ces contemplations
oisives et solitaires qui prcdent d'ordinaire et qui produisent les
grandes agitations du coeur.

Ils mettent, il est vrai, beaucoup de prix  se procurer cette sorte
d'affection profonde, rgulire et paisible, qui fait le charme et la
scurit de la vie; mais ils ne courent pas volontiers aprs des
motions violentes et capricieuses qui la troublent et l'abrgent.

Je sais que tout ce qui prcde n'est compltement applicable qu'
l'Amrique, et ne peut, quant  prsent, s'tendre d'une manire
gnrale  l'Europe.

Depuis un demi-sicle que les lois et les habitudes poussent avec une
nergie sans pareille plusieurs peuples europens vers la dmocratie,
on ne voit point que chez ces nations les rapports de l'homme et de
la femme soient devenus plus rguliers et plus chastes. Le contraire
se laisse mme apercevoir en quelques endroits. Certaines classes sont
mieux rgles; la moralit gnrale parat plus lche. Je ne craindrai
pas de le remarquer, car je ne me sens pas mieux dispos  flatter mes
contemporains qu' en mdire.

Ce spectacle doit affliger, mais non surprendre. L'heureuse influence
qu'un tat social dmocratique peut exercer sur la rgularit des
habitudes est un de ces faits qui ne sauraient se dcouvrir qu' la
longue. Si l'galit des conditions est favorable aux bonnes moeurs,
le travail social, qui rend les conditions gales, leur est
trs-funeste.

Depuis cinquante ans que la France se transforme, nous avons eu
rarement de la libert, mais toujours du dsordre. Au milieu de cette
confusion universelle des ides et de cet branlement gnral des
opinions, parmi ce mlange incohrent du juste et de l'injuste, du
vrai et du faux, du droit et du fait, la vertu publique est devenue
incertaine, et la moralit prive chancelante.

Mais toutes les rvolutions, quels que fussent leur objet et leurs
agents, ont d'abord produit des effets semblables. Celles mme qui ont
fini par resserrer le lien des moeurs ont commenc par le dtendre.

Les dsordres dont nous sommes souvent tmoins ne me semblent donc pas
un fait durable. Dj de curieux indices l'annoncent.

Il n'y a rien de plus misrablement corrompu qu'une aristocratie qui
conserve ses richesses en perdant son pouvoir, et qui, rduite  des
jouissances vulgaires, possde encore d'immenses loisirs. Les passions
nergiques et les grandes penses qui l'avaient anime jadis, en
disparaissent alors, et l'on n'y rencontre plus gure qu'une multitude
de petits vices rongeurs, qui s'attachent  elle, comme des vers  un
cadavre.

Personne ne conteste que l'aristocratie franaise du dernier sicle ne
fut trs-dissolue; tandis que d'anciennes habitudes et de vieilles
croyances maintenaient encore le respect des moeurs dans les autres
classes.

On n'aura pas de peine non plus  tomber d'accord que, de notre temps,
une certaine svrit de principes ne se fasse voir parmi les dbris
de cette mme aristocratie, au lieu que le dsordre des moeurs a paru
s'tendre dans les rangs moyens et infrieurs de la socit. De telle
sorte que les mmes familles qui se montraient, il y a cinquante ans,
les plus relches se montrent aujourd'hui les plus exemplaires, et
que la dmocratie semble n'avoir moralis que les classes
aristocratiques.

La rvolution, en divisant la fortune des nobles, en les forant de
s'occuper assidment de leurs affaires et de leurs familles, en les
renfermant avec leurs enfants sous le mme toit, en donnant enfin un
tour plus raisonnable et plus grave  leurs penses, leur a suggr,
sans qu'ils s'en aperoivent eux-mmes, le respect des croyances
religieuses, l'amour de l'ordre, des plaisirs paisibles, des joies
domestiques et du bien-tre; tandis que le reste de la nation, qui
avait naturellement ces mmes gots, tait entran vers le dsordre
par l'effort mme qu'il fallait faire pour renverser les lois et les
coutumes politiques.

L'ancienne aristocratie franaise a subi les consquences de la
rvolution, et elle n'a point ressenti les passions rvolutionnaires,
ni partag l'entranement souvent anarchique qui l'a produite; il est
facile de concevoir qu'elle prouve dans ses moeurs l'influence
salutaire de cette rvolution, avant ceux mmes qui l'ont faite.

Il est donc permis de dire, quoique la chose au premier abord paraisse
surprenante, que, de nos jours, ce sont les classes les plus
anti-dmocratiques de la nation qui font le mieux voir l'espce de
moralit qu'il est raisonnable d'attendre de la dmocratie.

Je ne puis m'empcher de croire, que quand nous aurons obtenu tous
les effets de la rvolution dmocratique, aprs tre sortis du tumulte
qu'elle a fait natre, ce qui n'est vrai aujourd'hui que de quelques
uns, le deviendra peu  peu de tous.




CHAPITRE XII.

    Comment les Amricains comprennent l'galit de l'homme et de la
    femme.


J'ai fait voir comment la dmocratie dtruisait ou modifiait les
diverses ingalits que la socit fait natre; mais est-ce l tout,
et ne parvient-elle pas enfin  agir sur cette grande ingalit de
l'homme et de la femme, qui a sembl, jusqu' nos jours, avoir ses
fondements ternels dans la nature?

Je pense que le mouvement social qui rapproche du mme niveau le fils
et le pre, le serviteur et le matre, et, en gnral, l'infrieur et
le suprieur, lve la femme, et doit de plus en plus en faire l'gale
de l'homme.

Mais c'est ici, plus que jamais, que je sens le besoin d'tre bien
compris; car, il n'y a pas de sujet sur lequel l'imagination grossire
et dsordonne de notre sicle se soit donn une plus libre carrire.

Il y a des gens en Europe, qui, confondant les attributs divers des
sexes, prtendent faire de l'homme et de la femme des tres, non
seulement gaux, mais semblables. Ils donnent  l'un comme  l'autre
les mmes fonctions, leur imposent les mmes devoirs et leur accordent
les mmes droits; ils les mlent en toutes choses, travaux, plaisirs,
affaires. On peut aisment concevoir qu'en s'efforant d'galer ainsi
un sexe  l'autre, on les dgrade tous les deux; et que de ce mlange
grossier des oeuvres de la nature, il ne saurait jamais sortir que des
hommes faibles et des femmes dshonntes.

Ce n'est point ainsi que les Amricains ont compris l'espce d'galit
dmocratique qui peut s'tablir entre la femme et l'homme. Ils ont
pens que, puisque la nature avait tabli une si grande varit entre
la constitution physique et morale de l'homme et celle de la femme,
son but clairement indiqu tait de donner  leurs diffrentes
facults un emploi divers; et ils ont jug que le progrs ne
consistait point  faire faire  peu prs les mmes choses  des
tres dissemblables, mais  obtenir que chacun d'eux s'acquittt le
mieux possible de sa tche. Les Amricains ont appliqu aux deux sexes
le grand principe d'conomie politique qui domine de nos jours
l'industrie. Ils ont soigneusement divis les fonctions de l'homme et
de la femme, afin que le grand travail social ft mieux fait.

L'Amrique est le pays du monde o l'on a pris le soin le plus
continuel de tracer aux deux sexes des lignes d'action nettement
spares; et o l'on a voulu que tous deux marchassent d'un pas gal,
mais dans des chemins toujours diffrents. Vous ne voyez point
d'Amricaines diriger les affaires extrieures de la famille, conduire
un ngoce, ni pntrer enfin dans la sphre politique; mais on n'en
rencontre point non plus qui soient obliges de se livrer aux rudes
travaux du labourage, ni  aucun des exercices pnibles qui exigent le
dveloppement de la force physique. Il n'y a pas de familles si
pauvres qui fassent exception  cette rgle. Si l'Amricaine ne peut
point s'chapper du cercle paisible des occupations domestiques, elle
n'est, d'autre part, jamais contrainte d'en sortir.

De l vient que les Amricaines, qui font souvent voir une mle raison
et une nergie toute virile, conservent en gnral une apparence
trs-dlicate, et restent toujours femmes par les manires, bien
qu'elles se montrent hommes quelquefois par l'esprit et le coeur.

Jamais non plus les Amricains n'ont imagin que la consquence des
principes dmocratiques ft de renverser la puissance maritale et
d'introduire la confusion des autorits dans la famille. Ils ont pens
que toute association, pour tre efficace, devait avoir un chef, et
que le chef naturel de l'association conjugale tait l'homme. Ils ne
refusent donc point  celui-ci le droit de diriger sa compagne; et ils
croient que, dans la petite socit du mari et de la femme, ainsi que
dans la grande socit politique, l'objet de la dmocratie est de
rgler et de lgitimer les pouvoirs ncessaires, et non de dtruire
tout pouvoir.

Cette opinion n'est point particulire  un sexe, et combattue par
l'autre.

Je n'ai pas remarqu que les Amricaines considrassent l'autorit
conjugale comme une usurpation heureuse de leurs droits, ni qu'elles
crussent que ce ft s'abaisser de s'y soumettre. Il m'a sembl voir,
au contraire, qu'elles se faisaient une sorte de gloire du volontaire
abandon de leur volont, et qu'elles mettaient leur grandeur  se
plier d'elles-mmes au joug, et non  s'y soustraire. C'est l, du
moins, le sentiment qu'expriment les plus vertueuses: les autres se
taisent, et l'on n'entend point aux tats-Unis d'pouse adultre
rclamer bruyamment les droits de la femme, en foulant aux pieds ses
plus saints devoirs.

On a remarqu souvent qu'en Europe un certain mpris se dcouvre au
milieu mme des flatteries que les hommes prodiguent aux femmes: bien
que l'Europen se fasse souvent l'esclave de la femme, on voit qu'il
ne la croit jamais sincrement son gale.

Aux tats-Unis, on ne loue gure les femmes; mais on montre chaque
jour qu'on les estime.

Les Amricains font voir sans cesse une pleine confiance dans la
raison de leur compagne, et un respect profond pour sa libert. Ils
jugent que son esprit est aussi capable que celui de l'homme de
dcouvrir la vrit toute nue, et son coeur assez ferme pour la
suivre; et ils n'ont jamais cherch  mettre la vertu de l'un plus que
celle de l'autre  l'abri des prjugs, de l'ignorance ou de la peur.

Il semble qu'en Europe, o l'on se soumet si aisment  l'empire
despotique des femmes, on leur refuse cependant quelques-uns des plus
grands attributs de l'espce humaine, et qu'on les considre comme des
tres sduisants et incomplets; et, ce dont on ne saurait trop
s'tonner, c'est que les femmes elles-mmes finissent par se voir sous
le mme jour, et qu'elles ne sont pas loignes de considrer comme un
privilge la facult qu'on leur laisse de se montrer futiles, faibles
et craintives. Les Amricaines ne rclament point de semblables
droits.

On dirait, d'une autre part, qu'en fait de moeurs, nous ayons accord
 l'homme une sorte d'immunit singulire; de telle sorte qu'il y ait
comme une vertu  son usage, et une autre  celui de sa compagne; et
que, suivant l'opinion publique, le mme acte puisse tre
alternativement un crime ou seulement une faute.

Les Amricains ne connaissent point cet inique partage des devoirs et
des droits. Chez eux, le sducteur y est aussi dshonor que sa
victime.

Il est vrai que les Amricains tmoignent rarement aux femmes ces
gards empresss dont on se plat  les environner en Europe; mais ils
montrent toujours, par leur conduite, qu'ils les supposent vertueuses
et dlicates; et ils ont un si grand respect pour leur libert morale,
qu'en leur prsence chacun veille avec soin sur ses discours, de peur
qu'elles ne soient forces d'entendre un langage qui les blesse. En
Amrique, une jeune fille entreprend, seule et sans crainte, un long
voyage.

Les lgislateurs des tats-Unis, qui ont adouci presque toutes les
dispositions du Code pnal, punissent de mort le viol; et il n'est
point de crimes que l'opinion publique poursuive avec une ardeur plus
inexorable. Cela s'explique: comme les Amricains ne conoivent rien
de plus prcieux que l'honneur de la femme, et rien de si respectable
que son indpendance, ils estiment qu'il n'y a pas de chtiment trop
svre pour ceux qui les lui enlvent malgr elle.

En France, o le mme crime est frapp de peines beaucoup plus douces,
il est souvent difficile de trouver un jury qui condamne. Serait-ce
mpris de la pudeur, ou mpris de la femme? Je ne puis m'empcher de
croire que c'est l'un et l'autre.

Ainsi, les Amricains ne croient pas que l'homme et la femme aient le
devoir ni le droit de faire les mmes choses; mais ils montrent une
mme estime pour le rle de chacun d'eux, et ils les considrent comme
des tres dont la valeur est gale, quoique la destine diffre. Ils
ne donnent point au courage de la femme la mme forme ni le mme
emploi qu' celui de l'homme; mais ils ne doutent jamais de son
courage; et s'ils estiment que l'homme et sa compagne ne doivent pas
toujours employer leur intelligence et leur raison de la mme manire,
ils jugent, du moins, que la raison de l'une est aussi assure que
celle de l'autre, et son intelligence aussi claire.

Les Amricains, qui ont laiss subsister dans la socit l'infriorit
de la femme, l'ont donc leve de tout leur pouvoir, dans le monde
intellectuel et moral, au niveau de l'homme; et, en ceci, ils me
paraissent avoir admirablement compris la vritable notion du progrs
dmocratique.

Pour moi, je n'hsiterai pas  le dire: quoique aux tats-Unis la
femme ne sorte gure du cercle domestique, et qu'elle y soit, 
certains gards, fort dpendante, nulle part sa position ne m'a sembl
plus haute; et si, maintenant que j'approche de la fin de ce livre, o
j'ai montr tant de choses considrables faites par les Amricains, on
me demandait  quoi je pense qu'il faille principalement attribuer la
prosprit singulire et la force croissante de ce peuple, je
rpondrais que c'est  la supriorit de ses femmes.




CHAPITRE XIII.

    Comment l'galit divise naturellement les Amricains en une
    multitude de petites socits particulires.


On serait port  croire que la consquence dernire et l'effet
ncessaire des institutions dmocratiques est de confondre les
citoyens dans la vie prive aussi bien que dans la vie publique, et de
les forcer tous  mener une existence commune.

C'est comprendre, sous une forme bien grossire et bien tyrannique,
l'galit que la dmocratie fait natre.

Il n'y a point d'tat social ni de lois qui puissent rendre les hommes
tellement semblables, que l'ducation, la fortune et les gots ne
mettent entre eux quelque diffrence, et, si des hommes diffrents
peuvent trouver quelquefois leur intrt  faire, en commun, les mmes
choses, on doit croire qu'ils n'y trouveront jamais leur plaisir. Ils
chapperont donc toujours, quoi qu'on fasse,  la main du lgislateur;
et, se drobant par quelque endroit du cercle o l'on cherche  les
renfermer, ils tabliront,  ct de la grande socit politique, de
petites socits prives, dont la similitude des conditions, des
habitudes et des moeurs sera le lien.

Aux tats-Unis, les citoyens n'ont aucune prminence les uns sur les
autres; ils ne se doivent rciproquement ni obissance ni respect; ils
administrent ensemble la justice, et gouvernent l'tat, et en gnral
ils se runissent tous pour traiter les affaires qui influent sur la
destine commune; mais je n'ai jamais ou dire qu'on prtendt les
amener  se divertir tous de la mme manire, ni  se rjouir
confusment dans les mmes lieux.

Les Amricains, qui se mlent si aisment dans l'enceinte des
assembles politiques et des tribunaux, se divisent, au contraire,
avec grand soin en petites associations fort distinctes, pour goter 
part les jouissances de la vie prive. Chacun d'eux reconnat
volontiers tous ses concitoyens pour ses gaux, mais il n'en reoit
jamais qu'un trs-petit nombre parmi ses amis ou ses htes.

Cela me semble trs-naturel.  mesure que le cercle de la socit
publique s'agrandit, il faut s'attendre  ce que la sphre des
relations prives se resserre: au lieu d'imaginer que les citoyens des
socits nouvelles vont finir par vivre en commun, je crains bien
qu'ils n'arrivent enfin  ne plus former que de trs-petites coteries.

Chez les peuples aristocratiques, les diffrentes classes sont comme
de vastes enceintes, d'o l'on ne peut sortir, et o l'on ne saurait
entrer. Les classes ne se communiquent point entre elles; mais, dans
l'intrieur de chacunes d'elles, les hommes se pratiquent forcment
tous les jours. Lors mme que naturellement ils ne se conviendraient
point, la convenance gnrale d'une mme condition les rapproche.

Mais lorsque ni la loi ni la coutume ne se chargent d'tablir des
relations frquentes et habituelles entre certains hommes, la
ressemblance accidentelle des opinions et des penchants en dcide. Ce
qui varie les socits particulires  l'infini.

Dans les dmocraties, o les citoyens ne diffrent jamais beaucoup les
uns des autres, et se trouvent naturellement si proches qu' chaque
instant il peut leur arriver de se confondre tous dans une masse
commune, il se cre une multitude de classifications artificielles et
arbitraires  l'aide desquelles chacun cherche  se mettre  l'cart,
de peur d'tre entran malgr soi dans la foule.

Il ne saurait jamais manquer d'en tre ainsi; car, on peut changer les
institutions humaines, mais non l'homme: quel que soit l'effort
gnral d'une socit pour rendre les citoyens gaux et semblables,
l'orgueil particulier des individus cherchera toujours  chapper au
niveau, et voudra former quelque part, une ingalit dont il profite.

Dans les aristocraties, les hommes sont spars les uns des autres par
de hautes barrires immobiles; dans les dmocraties, ils sont diviss
par une multitude de petits fils presque invisibles, qu'on brise 
tous moments et qu'on change sans cesse de place.

Ainsi, quels que soient les progrs de l'galit, il se formera
toujours chez les peuples dmocratiques un grand nombre de petites
associations prives au milieu de la grande socit politique. Mais
aucune d'elles ne ressemblera, par les manires,  la classe
suprieure qui dirige les aristocraties.




CHAPITRE XIV.

    Quelques rflexions sur les manires amricaines.


Il n'y a rien, au premier abord, qui semble moins important que la
forme extrieure des actions humaines, et il n'y a rien  quoi les
hommes attachent plus de prix; ils s'accoutument  tout, except 
vivre dans une socit qui n'a pas leurs manires. L'influence
qu'exerce l'tat social et politique sur les manires vaut donc la
peine d'tre srieusement examine.

Les manires sortent, en gnral, du fond mme des moeurs, et, de
plus, elles rsultent quelquefois d'une convention arbitraire entre
certains hommes. Elles sont, en mme temps, naturelles et acquises.

Quand des hommes s'aperoivent qu'ils sont les premiers sans
contestation et sans peine; qu'ils ont chaque jour sous les yeux de
grands objets dont ils s'occupent, laissant  d'autres les dtails; et
qu'ils vivent au sein d'une richesse qu'ils n'ont pas acquise et
qu'ils ne craignent pas de perdre, on conoit qu'ils prouvent une
sorte de ddain superbe pour les petits intrts et les soins
matriels de la vie, et qu'ils aient dans la pense une grandeur
naturelle que les paroles et les manires rvlent.

Dans les pays dmocratiques, les manires ont d'ordinaire peu de
grandeur, parce que la vie prive y est fort petite. Elles sont
souvent vulgaires, parce que la pense n'y a que peu d'occasions de
s'y lever au-del de la proccupation des intrts domestiques.

La vritable dignit des manires consiste  se montrer toujours  sa
place, ni plus haut, ni plus bas; cela est  la porte du paysan comme
du prince. Dans les dmocraties, toutes les places paraissent
douteuses; d'o il arrive que les manires, qui y sont souvent
orgueilleuses, y sont rarement dignes. De plus, elles ne sont jamais
ni bien rgles ni bien savantes.

Les hommes qui vivent dans les dmocraties sont trop mobiles pour
qu'un certain nombre d'entre eux parvienne  tablir un code de
savoir-vivre et puissent tenir la main  ce qu'on le suive. Chacun y
agit donc  peu prs  sa guise, et il y rgne toujours une certaine
incohrence dans les manires, parce qu'elles se conforment aux
sentiments et aux ides individuelles de chacun, plutt qu' un modle
idal donn d'avance  l'imitation de tous.

Toutefois, ceci est bien plus sensible au moment o l'aristocratie
vient de tomber que lorsqu'elle est depuis longtemps dtruite.

Les institutions politiques nouvelles et les nouvelles moeurs
runissent alors dans les mmes lieux et forcent souvent de vivre en
commun des hommes que l'ducation et les habitudes rendent encore
prodigieusement dissemblables; ce qui fait ressortir  tout moment de
grandes bigarrures. On se souvient encore qu'il a exist un code
prcis de la politesse; mais on ne sait dj plus ni ce qu'il contient
ni o il se trouve. Les hommes ont perdu la loi commune des manires,
et ils n'ont pas encore pris le parti de s'en passer; mais chacun
s'efforce de former, avec les dbris des anciens usages, une certaine
rgle arbitraire et changeante; de telle sorte que les manires n'ont
ni la rgularit ni la grandeur qu'elles font souvent voir chez les
peuples aristocratiques, ni le tour simple et libre qu'on leur
remarque quelquefois dans la dmocratie; elles sont tout  la fois
gnes et sans gne.

Ce n'est pas l l'tat normal.

Quand l'galit est complte et ancienne, tous les hommes ayant  peu
prs les mmes ides et faisant  peu prs les mmes choses, n'ont pas
besoin de s'entendre ni de se copier pour agir et parler de la mme
sorte; on voit sans cesse une multitude de petites dissemblances dans
leurs manires; on n'y aperoit pas de grandes diffrences. Ils ne se
ressemblent jamais parfaitement, parce qu'ils n'ont pas le mme
modle; ils ne sont jamais fort dissemblables, parce qu'ils ont la
mme condition. Au premier abord, on dirait que les manires de tous
les Amricains sont exactement pareilles. Ce n'est qu'en les
considrant de fort prs, qu'on aperoit les particularits par o
tous diffrent.

Les Anglais se sont fort gays aux dpens des manires amricaines;
et, ce qu'il y a de particulier, c'est que la plupart de ceux qui nous
en ont fait un si plaisant tableau, appartenaient aux classes moyennes
d'Angleterre, auxquelles ce mme tableau est fort applicable. De telle
sorte, que ces impitoyables dtracteurs prsentent d'ordinaire
l'exemple de ce qu'ils blment aux tats-Unis; ils ne s'aperoivent
pas qu'ils se raillent eux-mmes, pour la plus grande joie de
l'aristocratie de leur pays.

Rien ne fait plus de tort  la dmocratie, que la forme extrieure de
ses moeurs. Bien des gens s'accommoderaient volontiers de ses vices,
qui ne peuvent supporter ses manires.

Je ne saurais admettre cependant qu'il n'y ait rien  louer dans les
manires des peuples dmocratiques.

Chez les nations aristocratiques, tous ceux qui avoisinent la premire
classe s'efforcent d'ordinaire de lui ressembler, ce qui produit des
imitations trs-ridicules et fort plates. Si les peuples dmocratiques
ne possdent point chez eux le modle des grandes manires; ils
chappent du moins  l'obligation d'en voir tous les jours de
mchantes copies.

Dans les dmocraties, les manires ne sont jamais si raffines que
chez les peuples aristocratiques; mais jamais non plus elles ne se
montrent si grossires. On n'y entend, ni les gros mots de la
populace, ni les expressions nobles et choisies des grands seigneurs.
Il y a souvent de la trivialit dans les moeurs, mais point de
brutalit ni de bassesse.

J'ai dit que dans les dmocraties, il ne saurait se former un code
prcis, en fait de savoir-vivre. Ceci a son inconvnient et ses
avantages. Dans les aristocraties, les rgles de la biensance
imposent  chacun la mme apparence; elles rendent tous les membres de
la mme classe semblables, en dpit de leurs penchants particuliers;
elles parent le naturel et le cachent. Chez les peuples dmocratiques,
les manires ne sont ni aussi savantes ni aussi rgulires; mais elles
sont souvent plus sincres. Elles forment comme un voile lger et mal
tiss,  travers lequel les sentiments vritables et les ides
individuelles de chaque homme se laissent aisment voir. La forme et
le fond des actions humaines s'y rencontrent donc souvent dans un
rapport intime, et, si le grand tableau de l'humanit est moins orn,
il est plus vrai. Et c'est ainsi, que dans un sens, on peut dire que
l'effet de la dmocratie n'est point prcisment de donner aux hommes
certaines manires, mais d'empcher qu'ils n'aient des manires.

On peut quelquefois retrouver dans une dmocratie, des sentiments, des
passions, des vertus et des vices de l'aristocratie; mais non ses
manires. Celles-ci se perdent et disparaissent sans retour, quand la
rvolution dmocratique est complte.

Il semble qu'il n'y a rien de plus durable que les manires d'une
classe aristocratique; car elle les conserve encore quelque temps
aprs avoir perdu ses biens et son pouvoir; ni de si fragile, car 
peine ont-elles disparu, qu'on n'en retrouve plus la trace, et qu'il
est difficile de dire ce qu'elles taient du moment qu'elles ne sont
plus. Un changement dans l'tat social opre ce prodige; quelques
gnrations y suffisent.

Les traits principaux de l'aristocratie restent gravs dans
l'histoire, lorsque l'aristocratie est dtruite, mais les formes
dlicates et lgres de ses moeurs disparaissent de la mmoire des
hommes, presque aussitt aprs sa chute. Ils ne sauraient les
concevoir ds qu'ils ne les ont plus sous les yeux. Elles leur
chappent sans qu'ils le voient ni qu'ils le sentent. Car, pour
prouver cette espce de plaisir raffin que procurent la distinction
et le choix des manires, il faut que l'habitude et l'ducation y
aient prpar le coeur, et l'on en perd aisment le got avec l'usage.

Ainsi, non seulement les peuples dmocratiques ne sauraient avoir les
manires de l'aristocratie; mais ils ne les conoivent ni ne les
dsirent; ils ne les imaginent point, elles sont, pour eux, comme si
elles n'avaient jamais t.

Il ne faut pas attacher trop d'importance  cette perte; mais il est
permis de la regretter.

Je sais qu'il est arriv plus d'une fois que les mmes hommes ont eu
des moeurs trs-distingues et des sentiments trs-vulgaires;
l'intrieur des cours a fait assez voir que de grands dehors pouvaient
souvent cacher des coeurs fort bas. Mais, si les manires de
l'aristocratie ne faisaient point la vertu, elles ornaient quelquefois
la vertu mme. Ce n'tait point un spectacle ordinaire que celui d'une
classe nombreuse et puissante, o tous les actes extrieurs de la vie
semblaient rvler  chaque instant la hauteur naturelle des
sentiments et des penses, la dlicatesse et la rgularit de gots,
l'urbanit des moeurs.

Les manires de l'aristocratie donnaient de belles illusions sur la
nature humaine; et quoique le tableau ft souvent menteur, on
prouvait un noble plaisir  le regarder.




CHAPITRE XV.

    De la gravit des Amricains, et pourquoi elle ne les empche pas
    de faire souvent des choses inconsidres.


Les hommes qui vivent dans les pays dmocratiques ne prisent point ces
sortes de divertissements nafs, turbulents et grossiers auxquels le
peuple se livre dans les aristocraties; ils les trouvent purils ou
insipides. Ils ne montrent gure plus de got pour les amusements
intellectuels et raffins des classes aristocratiques; il leur faut
quelque chose de productif et de substantiel dans leurs plaisirs; et
ils veulent mler des jouissances  leur joie.

Dans les socits aristocratiques, le peuple s'abandonne volontiers
aux lans d'une gaiet tumultueuse et bruyante qui l'arrache tout 
coup  la contemplation de ses misres; les habitants des dmocraties
n'aiment point  se sentir ainsi tirs violemment hors d'eux-mmes, et
c'est toujours  regret qu'ils se perdent de vue.  ces transports
frivoles ils prfrent des dlassements graves et silencieux qui
ressemblent  des affaires et ne les fassent point entirement
oublier.

Il y a tel Amricain qui, au lieu d'aller dans ses moments de loisir
danser joyeusement sur la place publique, ainsi que les gens de sa
profession continuent  le faire dans une grande partie de l'Europe,
se retire seul au fond de sa demeure, pour y boire. Cet homme jouit 
la fois de deux plaisirs: il songe  son ngoce, et il s'enivre
dcemment en famille.

Je croyais que les Anglais formaient la nation la plus srieuse qui
ft sur la terre, mais j'ai vu les Amricains et j'ai chang
d'opinion.

Je ne veux pas dire que le temprament ne soit pas pour beaucoup dans
le caractre des habitants des tats-Unis. Je pense, toutefois, que
les institutions politiques y contribuent plus encore.

Je crois que la gravit des Amricains nat en partie de leur orgueil.
Dans les pays dmocratiques, le pauvre lui-mme a une haute ide de sa
valeur personnelle. Il se contemple avec complaisance et croit
volontiers que les autres le regardent. Dans cette disposition, il
veille avec soin sur ses paroles et sur ses actes, et ne se livre
point, de peur de dcouvrir ce qui lui manque. Il se figure que pour
paratre digne il lui faut rester grave.

Mais j'aperois une autre cause plus intime et plus puissante qui
produit instinctivement chez les Amricains cette gravit qui
m'tonne.

Sous le despotisme les peuples se livrent de temps en temps aux clats
d'une folle joie; mais, en gnral, ils sont mornes et concentrs,
parce qu'ils ont peur.

Dans les monarchies absolues, que temprent la coutume et les moeurs,
ils font souvent voir une humeur gale et enjoue, parce qu'ayant
quelque libert et une assez grande scurit, ils sont carts des
soins les plus importants de la vie; mais tous les peuples libres sont
graves, parce que leur esprit est habituellement absorb dans la vue
de quelque projet dangereux ou difficile.

Il en est surtout ainsi chez les peuples libres qui sont constitus en
dmocraties. Il se rencontre alors dans toutes les classes un nombre
infini de gens qui se proccupent sans cesse des affaires srieuses du
gouvernement; et ceux qui ne songent point  diriger la fortune
publique, sont livrs tout entiers aux soins d'accrotre leur fortune
prive. Chez un pareil peuple la gravit n'est plus particulire 
certains hommes, elle devient une habitude nationale.

On parle des petites dmocraties de l'antiquit dont les citoyens se
rendaient sur la place publique avec des couronnes de roses, et qui
passaient presque tout leur temps en danses et en spectacles. Je ne
crois pas plus  de semblables rpubliques qu' celle de Platon; ou,
si les choses s'y passaient ainsi qu'on nous le raconte, je ne crains
pas d'affirmer que ces prtendues dmocraties taient formes
d'lments bien diffrents des ntres, et qu'elles n'avaient avec
celles-ci rien de commun que le nom.

Il ne faut pas croire, du reste, qu'au milieu de tous leurs labeurs,
les gens qui vivent dans les dmocraties se jugent  plaindre: le
contraire se remarque. Il n'y a point d'hommes qui tiennent autant 
leur condition que ceux-l. Ils trouveraient la vie sans saveur, si on
les dlivrait des soins qui les tourmentent, et ils se montrent plus
attachs  leurs soucis que les peuples aristocratiques  leurs
plaisirs.

Je me demande pourquoi les mmes peuples dmocratiques, qui sont si
graves, se conduisent quelquefois d'une manire si inconsidre.

Les Amricains, qui gardent presque toujours un maintien pos et un
air froid, se laissent nanmoins emporter souvent bien loin des
limites de la raison par une passion soudaine ou une opinion
irrflchie, et il leur arrive de faire srieusement des tourderies
singulires.

Ce contraste ne doit pas surprendre.

Il y a une sorte d'ignorance qui nat de l'extrme publicit. Dans les
tats despotiques, les hommes ne savent comment agir, parce qu'on ne
leur dit rien; chez les nations dmocratiques, ils agissent souvent au
hasard, parce qu'on a voulu leur tout dire. Les premiers ne savent
pas, et les autres oublient. Les traits principaux de chaque tableau
disparaissent pour eux parmi la multitude des dtails.

On s'tonne de tous les propos imprudents que se permet quelquefois un
homme public dans les tats libres et surtout dans les tats
dmocratiques, sans en tre compromis; tandis que, dans les monarchies
absolues, quelques mots qui chappent par hasard suffisent pour le
dvoiler  jamais et le perdre sans ressource.

Cela s'explique par ce qui prcde. Lorsqu'on parle au milieu d'une
grande foule, beaucoup de paroles ne sont point entendues, ou sont
aussitt effaces du souvenir de ceux qui les entendent; mais, dans le
silence d'une multitude muette et immobile, les moindres chuchotements
frappent l'oreille.

Dans les dmocraties, les hommes ne sont jamais fixes; mille hasards
les font sans cesse changer de place, et il rgne presque toujours je
ne sais quoi d'imprvu et, pour ainsi dire, d'improvis dans leur vie.
Aussi sont-ils souvent forcs de faire ce qu'ils ont mal appris, de
parler de ce qu'ils ne comprennent gure, et de se livrer  des
travaux auxquels un long apprentissage ne les a pas prpars.

Dans les aristocraties, chacun n'a qu'un seul but qu'il poursuit sans
cesse; mais, chez les peuples dmocratiques, l'existence de l'homme
est plus complique; il est rare que le mme esprit n'y embrasse point
plusieurs objets  la fois, et souvent des objets fort trangers les
uns aux autres. Comme il ne peut les bien connatre tous, il se
satisfait aisment de notions imparfaites.

Quand l'habitant des dmocraties n'est pas press par ses besoins, il
l'est du moins par ses dsirs; car, parmi tous les biens qui
l'environnent, il n'en voit aucun qui soit entirement hors de sa
porte. Il fait donc toutes choses  la hte; se contente sans cesse
d' peu prs, et ne s'arrte jamais qu'un moment pour considrer
chacun de ses actes.

Sa curiosit est tout  la fois insatiable et satisfaite  peu de
frais; car il tient  savoir vite beaucoup, plutt qu' bien savoir.

Il n'a gure le temps, et il perd bientt le got d'approfondir.

Ainsi donc, les peuples dmocratiques sont graves, parce que leur tat
social et politique les porte sans cesse  s'occuper de choses
srieuses; et ils agissent inconsidrment, parce qu'ils ne donnent
que peu de temps et d'attention  chacune de ces choses.

L'habitude de l'inattention doit tre considre comme le plus grand
vice de l'esprit dmocratique.




CHAPITRE XVI.

    Pourquoi la vanit nationale des Amricains est plus inquite et
    plus querelleuse que celle des Anglais[TN-C].


Tous les peuples libres se montrent glorieux d'eux-mmes; mais
l'orgueil national ne se manifeste pas chez tous de la mme manire.

Les Amricains, dans leurs rapports avec les trangers, paraissent
impatients de la moindre censure et insatiables de louanges. Le plus
mince loge leur agre, et le plus grand suffit rarement  les
satisfaire; ils vous harclent  tous moments pour obtenir de vous
d'tre lous; et, si vous rsistez  leurs instances, ils se louent
eux-mmes. On dirait que, doutant de leur propre mrite, ils veulent
 chaque instant en avoir le tableau sous leurs yeux. Leur vanit
n'est pas seulement avide, elle est inquite et envieuse. Elle
n'accorde rien en demandant sans cesse. Elle est quteuse et
querelleuse  la fois.

Je dis  un Amricain que le pays qu'il habite est beau; il rplique:
Il est vrai, il n'y en a pas de pareil au monde! J'admire la libert
dont jouissent ses habitants, et il me rpond: C'est un don prcieux
que la libert! mais il y a bien peu de peuples qui soient dignes d'en
jouir. Je remarque la puret de moeurs qui rgne aux tats-Unis: Je
conois, dit-il, qu'un tranger, qui a t frapp de la corruption qui
se fait voir chez toutes les autres nations, soit tonn  ce
spectacle. Je l'abandonne enfin  la contemplation de lui-mme; mais
il revient  moi et ne me quitte point qu'il ne soit parvenu  me
faire rpter ce que je viens de lui dire. On ne saurait imaginer de
patriotisme plus incommode et plus bavard. Il fatigue ceux mme qui
l'honorent.

Il n'en est point ainsi des Anglais. L'Anglais jouit tranquillement
des avantages rels ou imaginaires qu' ses yeux son pays possde.
S'il n'accorde rien aux autres nations, il ne demande rien non plus
pour la sienne. Le blme des trangers ne l'meut point et leur
louange ne le flatte gure. Il se tient vis--vis du monde entier dans
une rserve pleine de ddain et d'ignorance. Son orgueil n'a pas
besoin d'aliment; il vit sur lui-mme.

Que deux peuples sortis depuis peu d'une mme souche se montrent si
opposs l'un  l'autre, dans la manire de sentir et de parler, cela
est remarquable.

Dans les pays aristocratiques, les grands possdent d'immenses
privilges, sur lesquels leur orgueil se repose, sans chercher  se
nourrir des menus avantages qui s'y rapportent. Ces privilges leur
tant arrivs par hritage, ils les considrent, en quelque sorte,
comme une partie d'eux-mmes, ou du moins comme un droit naturel et
inhrent  leur personne. Ils ont donc un sentiment paisible de leur
supriorit; ils ne songent point  vanter des prrogatives que chacun
aperoit et que personne ne leur dnie. Ils ne s'en tonnent point
assez pour en parler. Ils restent immobiles au milieu de leur grandeur
solitaire, srs que tout le monde les y voit, sans qu'ils cherchent 
s'y montrer, et que nul n'entreprendra de les en faire sortir.

Quand une aristocratie conduit les affaires publiques, son orgueil
national prend naturellement cette forme rserve, insouciante et
hautaine, et toutes les autres classes de la nation l'imitent.

Lorsqu'au contraire, les conditions diffrent peu, les moindres
avantages ont de l'importance. Comme chacun voit autour de soi un
million de gens qui en possdent de tout semblables ou d'analogues,
l'orgueil devient exigeant et jaloux; il s'attache  des misres et
les dfend opinitrement.

Dans les dmocraties, les conditions tant fort mobiles, les hommes
ont presque toujours rcemment acquis les avantages qu'ils possdent;
ce qui fait qu'ils sentent un plaisir infini  les exposer aux
regards, pour montrer aux autres et se tmoigner  eux-mmes qu'ils en
jouissent; et comme,  chaque instant, il peut arriver que ces
avantages leur chappent, ils sont sans cesse en alarmes, et
s'efforcent de faire voir qu'ils les tiennent encore. Les hommes qui
vivent dans les dmocraties, aiment leur pays de la mme manire
qu'ils s'aiment eux-mmes, et ils transportent les habitudes de leur
vanit prive dans leur vanit nationale.

La vanit inquite et insatiable des peuples dmocratiques tient
tellement  l'galit et  la fragilit des conditions, que les
membres de la plus fire noblesse montrent absolument la mme passion
dans les petites portions de leur existence, o il y a quelque chose
d'instable et de contest.

Une classe aristocratique diffre toujours profondment des autres
classes de la nation, par l'tendue et la perptuit des
prrogatives; mais il arrive quelquefois que plusieurs de ses membres
ne diffrent entre eux que par de petits avantages fugitifs qu'ils
peuvent perdre et acqurir tous les jours.

On a vu les membres d'une puissante aristocratie, runis dans une
capitale ou dans une cour, s'y disputer avec acharnement les
privilges frivoles qui dpendent du caprice de la mode ou de la
volont du matre. Ils montraient alors prcisment les uns envers les
autres les mmes jalousies puriles qui animent les hommes des
dmocraties, la mme ardeur pour s'emparer des moindres avantages que
leurs gaux leur contestaient, et le mme besoin d'exposer  tous les
regards ceux dont ils avaient la jouissance.

Si les courtisans s'avisaient jamais d'avoir de l'orgueil national, je
ne doute pas qu'ils n'en fissent voir un tout pareil  celui des
peuples dmocratiques.




CHAPITRE XVII.

    Comment l'aspect de la socit, aux tats-Unis, est tout  la fois
    agit et monotone[TN-D].


Il semble que rien ne soit plus propre  exciter et  nourrir la
curiosit que l'aspect des tats-Unis. Les fortunes, les ides, les
lois y varient sans cesse. On dirait que l'immobile nature elle-mme
est mobile, tant elle se transforme chaque jour sous la main de
l'homme.

 la longue cependant la vue de cette socit si agite parat
monotone, et, aprs avoir contempl quelque temps ce tableau si
mouvant, le spectateur s'ennuie.

Chez les peuples aristocratiques, chaque homme est  peu prs fixe
dans sa sphre; mais les hommes sont prodigieusement dissemblables;
ils ont des passions, des ides, des habitudes et des gots
essentiellement divers. Rien n'y remue, tout y diffre.

Dans les dmocraties, au contraire, tous les hommes sont semblables et
font des choses  peu prs semblables. Ils sont sujets, il est vrai, 
de grandes et continuelles vicissitudes; mais, comme les mmes succs
et les mmes revers reviennent continuellement, le nom des acteurs
seul est diffrent, la pice est la mme. L'aspect de la socit
amricaine est agit, parce que les hommes et les choses changent
constamment; et il est monotone, parce que tous les changements sont
pareils.

Les hommes qui vivent dans les temps dmocratiques ont beaucoup de
passions; mais la plupart de leurs passions aboutissent  l'amour des
richesses, ou en sortent. Cela ne vient pas de ce que leurs mes sont
plus petites, mais de ce que l'importance de l'argent est alors
rellement plus grande.

Quand les citoyens sont tous indpendants et indiffrents, ce n'est
qu'en payant qu'on peut obtenir le concours de chacun d'eux; ce qui
multiplie  l'infini l'usage de la richesse, et en accrot le prix.

Le prestige qui s'attachait aux choses anciennes ayant disparu, la
naissance, l'tat, la profession ne distinguent plus les hommes, ou
les distinguent  peine; il ne reste plus gure que l'argent qui cre
des diffrences trs-visibles entre eux, et qui puisse en mettre
quelques uns hors de pair. La distinction qui nat de la richesse
s'augmente de la disparition et de la diminution de toutes les autres.

Chez les peuples aristocratiques, l'argent ne mne qu' quelques
points seulement de la vaste circonfrence des dsirs; dans les
dmocraties, il semble qu'il conduise  tous.

On retrouve donc d'ordinaire l'amour des richesses, comme principal ou
accessoire, au fond des actions des Amricains; ce qui donne  toutes
leurs passions un air de famille, et ne tarde point  en rendre
fatigant le tableau.

Ce retour perptuel de la mme passion est monotone; les procds
particuliers que cette passion emploie pour se satisfaire le sont
galement.

Dans une dmocratie constitue et paisible, comme celle des
tats-Unis, o l'on ne peut s'enrichir ni par la guerre, ni par les
emplois publics, ni par les confiscations politiques, l'amour des
richesses dirige principalement les hommes vers l'industrie. Or,
l'industrie, qui amne souvent de si grands dsordres et de si grands
dsastres, ne saurait cependant prosprer qu' l'aide d'habitudes
trs-rgulires et par une longue succession de petits actes
trs-uniformes. Les habitudes sont d'autant plus rgulires et les
actes plus uniformes que la passion est plus vive. On peut dire que
c'est la violence mme de leurs dsirs qui rend les Amricains si
mthodiques. Elle trouble leur me, mais elle range leur vie.

Ce que je dis de l'Amrique s'applique du reste  presque tous les
hommes de nos jours. La varit disparat du sein de l'espce humaine;
les mmes manires d'agir, de penser et de sentir se retrouvent dans
tous les coins du monde. Cela ne vient pas seulement de ce que tous
les peuples se pratiquent davantage et se copient plus fidlement,
mais de ce qu'en chaque pays les hommes s'cartant de plus en plus des
ides et des sentiments particuliers  une caste,  une profession, 
une famille, arrivent simultanment  ce qui tient de plus prs  la
constitution de l'homme, qui est partout la mme. Ils deviennent ainsi
semblables, quoiqu'ils ne se soient pas imits. Ils sont comme des
voyageurs rpandus dans une grande fort dont tous les chemins
aboutissent  un mme point. Si tous aperoivent  la fois le point
central et dirigent de ce ct leurs pas, ils se rapprochent
insensiblement les uns des autres, sans se chercher, sans
s'apercevoir et sans se connatre, et ils seront enfin surpris en se
voyant runis dans le mme lieu. Tous les peuples qui prennent pour
objet de leurs tudes et de leur imitation, non tel homme, mais
l'homme lui-mme, finiront par se rencontrer dans les mmes moeurs,
comme ces voyageurs au rond-point.




CHAPITRE XVIII.

    De l'honneur aux tats-Unis et dans les socits dmocratiques[5].

         [Note 5: Le mot _honneur_ n'est pas toujours pris dans le
         mme sens en franais.

         1 Il signifie d'abord l'estime, la gloire, la considration
         qu'on obtient de ses semblables: c'est dans ce sens qu'on dit
         _conqurir de l'honneur_;

         2 Honneur signifie encore l'ensemble des rgles,  l'aide
         desquelles on obtient cette gloire, cette estime et cette
         considration. C'est ainsi qu'on dit _qu'un homme s'est
         toujours conform strictement aux lois de l'honneur_; _qu'il
         a forfait  l'honneur_. En crivant le prsent chapitre, j'ai
         toujours pris le mot _honneur_ dans ce dernier sens.]


Il semble que les hommes se servent de deux mthodes fort distinctes
dans le jugement public qu'ils portent des actions de leurs
semblables: tantt ils les jugent suivant les simples notions du juste
et de l'injuste, qui sont rpandues sur toute la terre; tantt ils les
apprcient  l'aide de notions trs-particulires qui n'appartiennent
qu' un pays et  une poque. Souvent il arrive que ces deux rgles
diffrent; quelquefois elles se combattent; mais jamais elles ne se
confondent entirement, ni ne se dtruisent.

L'honneur, dans le temps de son plus grand pouvoir, rgit la volont
plus que la croyance, et les hommes, alors mme qu'ils se soumettent
sans hsitation et sans murmure  ses commandements, sentent encore,
par une sorte d'instinct obscur, mais puissant, qu'il existe une loi
plus gnrale, plus ancienne et plus sainte,  laquelle ils
dsobissent quelquefois sans cesser de la connatre. Il y a des
actions qui ont t juges  la fois honntes et dshonorantes. Le
refus d'un duel a souvent t dans ce cas.

Je crois qu'on peut expliquer ces phnomnes autrement que par le
caprice de certains individus et de certains peuples, ainsi qu'on l'a
fait jusqu'ici.

Le genre humain prouve des besoins permanents et gnraux, qui ont
fait natre des lois morales  l'inobservation desquelles tous les
hommes ont naturellement attach, en tous lieux et en tous temps,
l'ide du blme et de la honte. Ils ont appel _faire mal_ s'y
soustraire, _faire bien_ s'y soumettre.

Il s'tablit de plus, dans le sein de la vaste association humaine,
des associations plus restreintes, qu'on nomme des peuples, et, au
milieu de ces derniers, d'autres plus petites encore, qu'on appelle
des classes ou des castes.

Chacune de ces associations forme comme une espce particulire dans
le genre humain; et, bien qu'elle ne diffre point essentiellement de
la masse des hommes, elle s'en tient quelque peu  part, et prouve
des besoins qui lui sont propres. Ce sont ces besoins spciaux qui
modifient en quelque faon et dans certains pays la manire
d'envisager les actions humaines, et l'estime qu'il convient d'en
faire.

L'intrt gnral et permanent du genre humain est que les hommes ne
se tuent point les uns les autres; mais il peut se faire que l'intrt
particulier et momentan d'un peuple ou d'une classe soit, dans
certains cas, d'excuser et mme d'honorer l'homicide.

L'honneur n'est autre chose que cette rgle particulire fonde sur un
tat particulier,  l'aide de laquelle un peuple ou une classe
distribue le blme ou la louange.

Il n'y a rien de plus improductif pour l'esprit humain qu'une ide
abstraite. Je me hte donc de courir vers les faits. Un exemple va
mettre en lumire ma pense.

Je choisirai l'espce d'honneur le plus extraordinaire qui ait jamais
paru dans le monde, et celui que nous connaissons le mieux: l'honneur
aristocratique n au sein de la socit fodale. Je l'expliquerai 
l'aide de ce qui prcde, et j'expliquerai ce qui prcde par lui.

Je n'ai point  rechercher ici quand et comment l'aristocratie du
moyen-ge tait ne, pourquoi elle s'tait si profondment spare du
reste de la nation, ce qui avait fond et affermi son pouvoir. Je la
trouve debout, et je cherche  comprendre pourquoi elle considrait la
plupart des actions humaines sous un jour si particulier.

Ce qui me frappe d'abord, c'est que, dans le monde fodal, les actions
n'taient point toujours loues ni blmes en raison de leur valeur
intrinsque; mais qu'il arrivait quelquefois de les priser uniquement
par rapport  celui qui en tait l'auteur ou l'objet; ce qui rpugne 
la conscience gnrale du genre humain. Certains actes taient donc
indiffrents de la part d'un roturier, qui dshonoraient un noble;
d'autres changeaient de caractre suivant que la personne qui en
souffrait appartenait  l'aristocratie ou vivait hors d'elle.

Quand ces diffrentes opinions ont pris naissance, la noblesse formait
un corps  part au milieu du peuple, qu'elle dominait des hauteurs
inaccessibles o elle s'tait retire. Pour maintenir cette position
particulire qui faisait sa force, elle n'avait pas seulement besoin
de privilges politiques: il lui fallait des vertus et des vices  son
usage.

Que telle vertu ou tel vice appartnt  la noblesse plutt qu' la
roture; que telle action ft indiffrente quand elle avait un vilain
pour objet, ou condamnable quand il s'agissait d'un noble, voil ce
qui tait souvent arbitraire; mais qu'on attacht de l'honneur ou de
la honte aux actions d'un homme suivant sa condition, c'est ce qui
rsultait de la constitution mme d'une socit aristocratique. Cela
s'est vu, en effet, dans tous les pays qui ont eu une aristocratie.
Tant qu'il en reste un seul vestige, ces singularits se retrouvent:
dbaucher une fille de couleur nuit  peine  la rputation d'un
Amricain; l'pouser le dshonore.

Dans certains cas, l'honneur fodal prescrivait la vengeance et
fltrissait le pardon des injures; dans d'autres, il commandait
imprieusement aux hommes de se vaincre, il ordonnait l'oubli de
soi-mme. Il ne faisait point une loi de l'humanit, ni de la douceur;
mais il vantait la gnrosit; il prisait la libralit plus que la
bienfaisance, il permettait qu'on s'enricht par le jeu, par la
guerre, mais non par le travail; il prfrait de grands crimes  de
petits gains. La cupidit le rvoltait moins que l'avarice, la
violence lui agrait souvent, tandis que l'astuce et la trahison lui
paraissaient toujours mprisables.

Ces notions bizarres n'taient pas nes du caprice seul de ceux qui
les avaient conues.

Une classe qui est parvenue  se mettre  la tte et au-dessus de
toutes les autres, et qui fait de constants efforts pour se maintenir
 ce rang suprme, doit particulirement honorer les vertus qui ont de
la grandeur et de l'clat et qui peuvent se combiner aisment avec
l'orgueil et l'amour du pouvoir. Elle ne craint pas de dranger
l'ordre naturel de la conscience, pour placer ces vertus-l avant
toutes les autres. On conoit mme qu'elle lve volontiers certains
vices audacieux et brillants, au-dessus des vertus paisibles et
modestes. Elle y est en quelque sorte contrainte par sa condition.

En avant de toutes les vertus, et  la place d'un grand nombre d'entre
elles, les nobles du moyen ge mettaient le courage militaire.

C'tait encore l une opinion singulire qui naissait forcment de la
singularit de l'tat social.

L'aristocratie fodale tait ne par la guerre et pour la guerre; elle
avait trouv dans les armes son pouvoir et elle le maintenait par les
armes; rien ne lui tait donc plus ncessaire que le courage
militaire; et il tait naturel qu'elle le glorifit par-dessus tout le
reste. Tout ce qui le manifestait au dehors, ft-ce mme aux dpens de
la raison et de l'humanit, tait donc approuv et souvent command
par elle. La fantaisie des hommes ne se retrouvait que dans le dtail.

Qu'un homme regardt comme une injure norme de recevoir un coup sur
la joue et ft oblig de tuer dans un combat singulier celui qui
l'avait ainsi lgrement frapp, voil l'arbitraire; mais qu'un noble
ne pt recevoir paisiblement une injure, et ft dshonor s'il se
laissait frapper sans combattre, ceci ressortait des principes mmes
et des besoins d'une aristocratie militaire.

Il tait donc vrai, jusqu' un certain point, de dire que l'honneur
avait des allures capricieuses; mais les caprices de l'honneur taient
toujours renferms dans de certaines limites ncessaires. Cette rgle
particulire, appele par nos pres l'honneur, est si loin de me
paratre une loi arbitraire, que je m'engagerais sans peine 
rattacher  un petit nombre de besoins fixes et invariables des
socits fodales ses prescriptions les plus incohrentes et les plus
bizarres.

Si je suivais l'honneur fodal dans le champ de la politique, je
n'aurais pas plus de peine  y expliquer ses dmarches.

L'tat social et les institutions politiques du moyen-ge taient tels
que le pouvoir national n'y gouvernait jamais directement les
citoyens. Celui-ci n'existait pour ainsi dire pas  leurs yeux; chacun
ne connaissait qu'un certain homme auquel il tait oblig d'obir.
C'est par celui-l que, sans le savoir, on tenait  tous les autres.
Dans les socits fodales, tout l'ordre public roulait donc sur le
sentiment de fidlit  la personne mme du seigneur. Cela dtruit, on
tombait aussitt dans l'anarchie.

La fidlit au chef politique tait d'ailleurs un sentiment dont tous
les membres de l'aristocratie apercevaient chaque jour le prix, car
chacun d'eux tait  la fois seigneur et vassal, et avait  commander
aussi bien qu' obir.

Rester fidle  son seigneur, se sacrifier pour lui au besoin,
partager sa fortune bonne ou mauvaise, l'aider dans ses entreprises
quelles qu'elles fussent, telles furent les premires prescriptions de
l'honneur fodal en matire politique. La trahison du vassal fut
condamne par l'opinion, avec une rigueur extraordinaire. On cra un
nom particulirement infamant pour elle, on l'appela _flonie_.

On ne trouve au contraire, dans le moyen-ge, que peu de traces d'une
passion qui a fait la vie des socits antiques. Je veux parler du
patriotisme. Le nom mme du patriotisme n'est point ancien dans notre
idiome[6].

         [Note 6: Le mot _patrie_ lui-mme ne se rencontre dans les
         auteurs franais qu' partir du seizime sicle.]

Les institutions fodales drobaient la patrie aux regards; elles en
rendaient l'amour moins ncessaire. Elles faisaient oublier la nation
en passionnant pour un homme. Aussi, ne voit-on pas que l'honneur
fodal ait jamais fait une loi troite de rester fidle  son pays.

Ce n'est pas que l'amour de la patrie n'existt point dans le coeur de
nos pres; mais il n'y formait qu'une sorte d'instinct faible et
obscur, qui est devenu plus clair et plus fort,  mesure qu'on a
dtruit les classes et centralis le pouvoir.

Ceci se voit bien par les jugements contraires que portent les peuples
d'Europe sur les diffrents faits de leur histoire, suivant la
gnration qui les juge. Ce qui dshonorait principalement le
conntable de Bourbon aux yeux de ses contemporains, c'est qu'il
portait les armes contre son roi; ce qui le dshonore le plus  nos
yeux, c'est qu'il faisait la guerre  son pays. Nous le fltrissons
autant que nos ayeux, mais par d'autres raisons.

J'ai choisi pour claircir ma pense, l'honneur fodal, parce que
l'honneur fodal a des traits plus marqus et mieux connus qu'aucun
autre; j'aurais pu prendre mon exemple ailleurs, je serais arriv au
mme but par un autre chemin.

Quoique nous connaissions moins bien les Romains que nos anctres,
nous savons cependant qu'il existait chez eux, en fait de gloire et de
dshonneur, des opinions particulires qui ne dcoulaient pas
seulement des notions gnrales du bien et du mal. Beaucoup d'actions
humaines y taient considres sous un jour diffrent, suivant qu'il
s'agissait d'un citoyen ou d'un tranger, d'un homme libre ou d'un
esclave; on y glorifiait certains vices, on y avait lev certaines
vertus par-del toutes les autres.

Or, tait en ce temps-l, dit Plutarque dans la vie de Coriolan, la
prouesse honore et prise  Rome, par dessus toutes les autres
vertus. De quoi fait foi de ce que l'on la nommait _virtus_; du nom
mme de la vertu, en attribuant le nom du commun genre  une espce
particulire. Tellement que vertu en latin tait autant  dire comme
vaillance. Qui ne reconnat l le besoin particulier de cette
association singulire qui s'tait forme pour la conqute du monde?

Chaque nation prtera  des observations analogues; car, ainsi que je
l'ai dit plus haut, toutes les fois que les hommes se rassemblent en
socit particulire, il s'tablit aussitt parmi eux un honneur,
c'est--dire un ensemble d'opinions qui leur est propre sur ce qu'on
doit louer ou blmer; et ces rgles particulires ont toujours leur
source dans les habitudes spciales et les intrts spciaux de
l'association.

Cela s'applique dans une certaine mesure, aux socits dmocratiques
comme aux autres. Nous allons en retrouver la preuve chez les
Amricains[7].

         [Note 7: Je parle ici des Amricains qui habitent les pays o
         l'esclavage n'existe pas. Ce sont les seuls qui puissent
         prsenter l'image complte d'une socit dmocratique.]

On rencontre encore parses parmi les opinions des Amricains,
quelques notions dtaches de l'ancien honneur aristocratique de
l'Europe. Ces opinions traditionnelles sont en trs-petit nombre;
elles ont peu de racine et peu de pouvoir. C'est une religion dont on
laisse subsister quelques uns des temples, mais  laquelle on ne croit
plus.

Au milieu de ces notions  demi effaces d'un honneur exotique,
apparaissent quelques opinions nouvelles qui constituent ce qu'on
pourrait appeler de nos jours, l'honneur amricain.

J'ai montr comment les Amricains taient pousss incessamment vers
le commerce et l'industrie. Leur origine, leur tat social, les
institutions politiques, le lieu mme qu'ils habitent les entrane
irrsistiblement vers ce ct. Ils forment donc, quant  prsent, une
association presque exclusivement industrielle et commerante, place
au sein d'un pays nouveau et immense qu'elle a pour principal objet
d'exploiter. Tel est le trait caractristique qui, de nos jours,
distingue le plus particulirement le peuple amricain de tous les
autres.

Toutes les vertus paisibles qui tendent  donner une allure rgulire
au corps social et  favoriser le ngoce, doivent donc tre
spcialement honores chez ce peuple; et l'on ne saurait les ngliger,
sans tomber dans le mpris public.

Toutes les vertus turbulentes qui jettent souvent de l'clat, mais
plus souvent encore du trouble dans la socit, occupent au contraire
dans l'opinion de ce mme peuple un rang subalterne. On peut les
ngliger sans perdre l'estime de ses concitoyens, et on s'exposerait
peut-tre  la perdre en les acqurant.

Les Amricains ne font pas un classement moins arbitraire parmi les
vices.

Il y a certains penchants condamnables aux yeux de la raison gnrale,
et de la conscience universelle du genre humain, qui se trouvent tre
d'accord avec les besoins particuliers et momentans de l'association
amricaine; et elle ne les rprouve que faiblement, quelquefois elle
les loue; je citerai particulirement l'amour des richesses et les
penchants secondaires qui s'y rattachent. Pour dfricher, fconder,
transformer ce vaste continent inhabit, qui est son domaine, il faut
 l'Amricain l'appui journalier d'une passion nergique; cette
passion ne saurait tre que l'amour des richesses; la passion des
richesses n'est donc point fltrie en Amrique, et pourvu qu'elle ne
dpasse pas les limites que l'ordre public lui assigne, on l'honore.
L'Amricain appelle noble et estimable ambition, ce que nos pres du
moyen-ge nommaient cupidit servile; de mme qu'il donne le nom de
fureur aveugle et barbare  l'ardeur conqurante et  l'humeur
guerrire qui les jetaient chaque jour dans de nouveaux combats.

Aux tats-Unis, les fortunes se dtruisent et se relvent sans peine.
Le pays est sans bornes et plein de ressources inpuisables. Le peuple
a tous les besoins et tous les apptits d'un tre qui crot, et
quelques efforts qu'il fasse, il est toujours environn de plus de biens
qu'il n'en peut saisir. Ce qui est  craindre chez un pareil peuple,
ce n'est pas la ruine de quelques individus, bientt rpare, c'est
l'inactivit et la mollesse de tous. L'audace dans les entreprises
industrielles, est la premire cause de ses progrs rapides, de sa
force, de sa grandeur. L'industrie est pour lui comme une vaste
loterie o un petit nombre d'hommes perdent, chaque jour, mais o
l'tat gagne sans cesse; un semblable peuple doit donc voir avec
faveur et honorer l'audace en matire d'industrie. Or, toute
entreprise audacieuse compromet la fortune de celui qui s'y livre et
la fortune de tous ceux qui se fient  lui. Les Amricains, qui font
de la tmrit commerciale une sorte de vertu, ne sauraient, en aucun
cas, fltrir les tmraires.

De l vient qu'on montre, aux tats-Unis, une indulgence si singulire
pour le commerant qui fait faillite: l'honneur de celui-ci ne souffre
point d'un pareil accident. En cela, les Amricains diffrent, non
seulement des peuples europens, mais de toutes les nations
commerantes de nos jours; aussi ne ressemblent-ils, par leur position
et leurs besoins,  aucune d'elles.

En Amrique, on traite avec une svrit inconnue dans le reste du
monde tous les vices qui sont de nature  altrer la puret des moeurs
et  dtruire l'union conjugale. Cela contraste trangement, au
premier abord, avec la tolrance qu'on y montre sur d'autres points.
On est surpris de rencontrer chez le mme peuple une morale si
relche et si austre.

Ces choses ne sont pas aussi incohrentes qu'on le suppose. L'opinion
publique, aux tats-Unis, ne rprime que mollement l'amour des
richesses, qui sert  la grandeur industrielle et  la prosprit de
la nation; et elle condamne particulirement les mauvaises moeurs, qui
distraient l'esprit humain de la recherche du bien-tre, et troublent
l'ordre intrieur de la famille, si ncessaire au succs des affaires.
Pour tre estims de leurs semblables, les Amricains sont donc
contraints de se plier  des habitudes rgulires. C'est en ce sens
qu'on peut dire qu'ils mettent leur honneur  tre chastes.

L'honneur amricain s'accorde avec l'ancien honneur de l'Europe sur un
point. Il met le courage  la tte des vertus, et en fait pour l'homme
la plus grande des ncessits morales; mais il n'envisage pas le
courage sous le mme aspect.

Aux tats-Unis, la valeur guerrire est peu prise; le courage qu'on
connat le mieux et qu'on estime le plus, est celui qui fait braver
les fureurs de l'ocan pour arriver plus tt au port, supporter sans
se plaindre les misres du dsert, et la solitude, plus cruelle que
toutes les misres; le courage qui rend presque insensible au
renversement subit d'une fortune pniblement acquise, et suggre
aussitt de nouveaux efforts pour en construire une nouvelle. Le
courage de cette espce est principalement ncessaire au maintien et 
la prosprit de l'association amricaine, et il est particulirement
honor et glorifi par elle. On ne saurait s'en montrer priv, sans
dshonneur.

Je trouve un dernier trait: il achvera de mettre en relief l'ide de
ce chapitre.

Dans une socit dmocratique, comme celle des tats-Unis, o les
fortunes sont petites et mal assures, tout le monde travaille et le
travail mne  tout. Cela a retourn le point d'honneur et l'a dirig
contre l'oisivet.

J'ai rencontr quelquefois en Amrique des gens riches, jeunes,
ennemis par temprament de tout effort pnible, et qui taient forcs
de prendre une profession. Leur nature et leur fortune leur
permettaient de rester oisifs; l'opinion publique le leur dfendait
imprieusement, et il lui fallait obir. J'ai souvent vu au contraire
chez les nations europennes o l'aristocratie lutte encore contre le
torrent qui l'entrane, j'ai vu, dis-je, des hommes que leurs besoins
et leurs dsirs aiguillonnaient sans cesse demeurer dans l'oisivet
pour ne point perdre l'estime de leurs gaux, et se soumettre plus
aisment  l'ennui et  la gne qu'au travail.

Qui n'aperoit dans ces deux obligations si contraires, deux rgles
diffrentes qui pourtant l'une et l'autre manent de l'honneur.

Ce que nos pres ont appel par excellence l'honneur, n'tait,  vrai
dire, qu'une de ses formes. Ils ont donn un nom gnrique  ce qui
n'tait qu'une espce. L'honneur se retrouve donc dans les sicles
dmocratiques comme dans les temps d'aristocratie. Mais il ne sera pas
difficile de montrer que dans ceux-l il prsente une autre
physionomie.

Non seulement ses prescriptions sont diffrentes, nous allons voir
qu'elles sont moins nombreuses et moins claires et qu'on suit plus
mollement ses lois.

Une caste est toujours dans une situation bien plus particulire qu'un
peuple. Il n'y a rien de plus exceptionnel dans le monde qu'une petite
socit toujours compose des mmes familles, comme l'aristocratie du
moyen ge par exemple, et dont l'objet est de concentrer et de retenir
exclusivement et hrditairement dans son sein, la lumire, la
richesse et le pouvoir.

Or, plus la position d'une socit est exceptionnelle, plus ses
besoins spciaux sont en grand nombre, et plus les notions de son
honneur, qui correspondent  ses besoins, s'accroissent.

Les prescriptions de l'honneur seront donc toujours moins nombreuses
chez un peuple qui n'est point partag en castes, que chez un autre.
S'il vient  s'tablir des nations o il soit mme difficile de
retrouver des classes, l'honneur s'y bornera  un petit nombre de
prceptes, et ces prceptes s'loigneront de moins en moins des lois
morales adoptes par le commun de l'humanit.

Ainsi, les prescriptions de l'honneur seront moins bizarres et moins
nombreuses, chez une nation dmocratique que dans une aristocratie.

Elles seront aussi plus obscures; cela rsulte ncessairement de ce
qui prcde.

Les traits caractristiques de l'honneur, tant en plus petit nombre,
et moins singuliers, il doit souvent tre difficile de les discerner.

Il y a d'autres raisons encore.

Chez les nations aristocratiques du moyen ge, les gnrations se
succdaient en vain les unes aux autres; chaque famille y tait comme
un homme immortel, et perptuellement immobile; les ides n'y
variaient gure plus que les conditions.

Chaque homme y avait donc toujours devant les yeux les mmes objets,
qu'il envisageait du mme point de vue; son oeil pntrait peu  peu
dans les moindres dtails, et sa perception ne pouvait manquer,  la
longue, de devenir claire et distincte. Ainsi non seulement les hommes
des temps fodaux avaient des opinions fort extraordinaires qui
constituaient leur honneur; mais chacune de ces opinions se peignait
dans leur esprit sous une forme nette et prcise.

Il ne saurait jamais en tre de mme dans un pays comme l'Amrique, o
tous les citoyens remuent; o la socit, se modifiant elle-mme tous
les jours, change ses opinions avec ses besoins. Dans un pareil pays,
on entrevoit la rgle de l'honneur; on a rarement le loisir de la
considrer fixement.

La socit ft-elle immobile, il serait encore difficile d'y arrter
le sens qu'on doit donner au mot honneur.

Au moyen ge, chaque classe ayant son honneur, la mme opinion n'tait
jamais admise  la fois par un trs-grand nombre d'hommes; ce qui
permettait de lui donner une forme arrte et prcise; d'autant plus
que tous ceux qui l'admettaient, ayant tous une position parfaitement
identique et fort exceptionnelle, trouvaient une disposition naturelle
 s'entendre sur les prescriptions d'une loi qui n'tait faite que
pour eux seuls.

L'honneur devenait ainsi un code complet et dtaill, o tout tait
prvu et ordonn  l'avance, et qui prsentait une rgle fixe et
toujours visible aux actions humaines. Chez une nation dmocratique
comme le peuple amricain, o les rangs sont confondus, et o la
socit entire ne forme qu'une masse unique, dont tous les lments
sont analogues, sans tre entirement semblables, on ne saurait jamais
s'entendre  l'avance exactement sur ce qui est permis et dfendu par
l'honneur.

Il existe bien, au sein de ce peuple, de certains besoins nationaux
qui font natre des opinions communes, en matire d'honneur; mais de
semblables opinions ne se prsentent jamais en mme temps, de la mme
manire, et avec une gale force  l'esprit de tous les citoyens; la
loi de l'honneur existe, mais elle manque souvent d'interprtes.

La confusion est bien plus grande encore dans un pays dmocratique
comme le ntre o les diffrentes classes qui composaient l'ancienne
socit, venant  se mler sans avoir pu encore se confondre,
importent, chaque jour, dans le sein les unes des autres, les notions
diverses et souvent contraires de leur honneur; o chaque homme,
suivant ses caprices, abandonne une partie des opinions de ses pres
et retient l'autre; de telle sorte, qu'au milieu de tant de mesures
arbitraires, il ne saurait jamais s'tablir une commune rgle. Il est
presque impossible alors de dire  l'avance quelles actions seront
honores, ou fltries. Ce sont des temps misrables; mais ils ne
durent point.

Chez les nations dmocratiques, l'honneur tant mal dfini, est
ncessairement moins puissant; car il est difficile d'appliquer avec
certitude et fermet une loi qui est imparfaitement connue. L'opinion
publique, qui est l'interprte naturel et souverain de la loi de
l'honneur, ne voyant pas distinctement de quel ct il convient de
faire pencher le blme ou la louange, ne prononce qu'en hsitant son
arrt. Quelquefois il lui arrive de se contredire; souvent elle se
tient immobile, et laisse faire.

La faiblesse relative de l'honneur dans les dmocraties tient encore 
plusieurs autres causes.

Dans les pays aristocratiques, le mme honneur n'est jamais admis que
par un certain nombre d'hommes, souvent restreint et toujours spar
du reste de leurs semblables. L'honneur se mle donc aisment et se
confond, dans l'esprit de ceux-l, avec l'ide de tout ce qui les
distingue. Il leur apparat comme le trait distinctif de leur
physionomie; ils en appliquent les diffrentes rgles avec toute
l'ardeur de l'intrt personnel, et ils mettent, si je puis m'exprimer
ainsi, de la passion  lui obir.

Cette vrit se manifeste bien clairement quand on lit les coutumiers
du moyen-ge,  l'article des duels judiciaires. On y voit que les
nobles taient tenus, dans leurs querelles, de se servir de la lance
et de l'pe, tandis que les vilains usaient entre eux du bton,
attendu, ajoutent les coutumes, _que les vilains n'ont pas
d'honneur_. Cela ne voulait pas dire, ainsi qu'on se l'imagine de nos
jours, que ces hommes fussent mprisables; cela signifiait seulement
que leurs actions n'taient pas juges d'aprs les mmes rgles que
celles de l'aristocratie.

Ce qui tonne, au premier abord, c'est que quand l'honneur rgne avec
cette pleine puissance, ses prescriptions sont en gnral fort
tranges; de telle sorte qu'on semble lui mieux obir  mesure qu'il
parat s'carter davantage de la raison; d'o il est quelquefois
arriv de conclure que l'honneur tait fort,  cause mme de son
extravagance.

Ces deux choses ont, en effet, la mme origine; mais elles ne
dcoulent pas l'une de l'autre.

L'honneur est bizarre en proportion de ce qu'il reprsente des besoins
plus particuliers et ressentis par un plus petit nombre d'hommes; et
c'est parce qu'il reprsente des besoins de cette espce qu'il est
puissant. L'honneur n'est donc pas puissant parce qu'il est bizarre;
mais il est bizarre et puissant par la mme cause.

Je ferai une autre remarque.

Chez les peuples aristocratiques, tous les rangs diffrent, mais tous
les rangs sont fixes; chacun occupe dans sa sphre un lieu dont il ne
peut sortir, et o il vit au milieu d'autres hommes attachs autour de
lui de la mme manire. Chez ces nations, nul ne peut donc esprer ou
craindre de n'tre pas vu; il ne se rencontre pas d'homme si bas plac
qui n'ait son thtre, et qui doive chapper, par son obscurit, au
blme ou  la louange.

Dans les tats dmocratiques, au contraire, o tous les citoyens sont
confondus dans la mme foule et s'y agitent sans cesse, l'opinion
publique n'a point de prise; son objet disparat  chaque instant, et
lui chappe. L'honneur y sera donc toujours moins imprieux et moins
pressant; car l'honneur n'agit qu'en vue du public, diffrent en cela
de la simple vertu, qui vit sur elle-mme et se satisfait de son
tmoignage.

Si le lecteur a bien saisi tout ce qui prcde, il a d comprendre
qu'il existe, entre l'ingalit des conditions et ce que nous avons
appel l'honneur, un rapport troit et ncessaire qui, si je ne me
trompe, n'avait point t encore clairement indiqu. Je dois donc
faire un dernier effort pour le bien mettre en lumire.

Une nation se place  part dans le genre humain. Indpendamment de
certains besoins gnraux inhrents  l'espce humaine, elle a ses
intrts et ses besoins particuliers. Il s'tablit aussitt dans son
sein, en matire de blme et de louange, de certaines opinions qui lui
sont propres et que ses citoyens appellent l'honneur.

Dans le sein de cette mme nation, il vient  s'tablir une caste qui,
se sparant  son tour de toutes les autres classes, contracte des
besoins particuliers, et ceux-ci,  leur tour, font natre des
opinions spciales. L'honneur de cette caste, compos bizarre des
notions particulires de la nation, et des notions plus particulires
encore de la caste, s'loignera, autant qu'on puisse l'imaginer, des
simples et gnrales opinions des hommes. Nous avons atteint le point
extrme, redescendons.

Les rangs se mlent, les privilges sont abolis. Les hommes qui
composent la nation tant redevenus semblables et gaux, leurs
intrts et leurs besoins se confondent, et l'on voit s'vanouir
successivement toutes les notions singulires que chaque caste
appelait l'honneur; l'honneur ne dcoule plus que des besoins
particuliers de la nation elle-mme; il reprsente son individualit
parmi les peuples.

S'il tait permis enfin de supposer que toutes les races se
confondissent, et que tous les peuples du monde en vinssent  ce point
d'avoir les mmes intrts, les mmes besoins, et de ne plus se
distinguer les uns des autres par aucun trait caractristique, on
cesserait entirement d'attribuer une valeur conventionnelle aux
actions humaines; tous les envisageraient sous le mme jour; les
besoins gnraux de l'humanit, que la conscience rvle  chaque
homme, seraient la commune mesure. Alors, on ne rencontrerait plus
dans ce monde que les simples et gnrales notions du bien et du mal,
auxquelles s'attacheraient, par un lien naturel et ncessaire, les
ides de louange ou de blme.

Ainsi, pour renfermer enfin dans une seule formule toute ma pense, ce
sont les dissemblances et les ingalits des hommes qui ont cr
l'honneur; il s'affaiblit  mesure que ces diffrences s'effacent, et
il disparatrait avec elles.




CHAPITRE XIX.

    Pourquoi on trouve aux tats-Unis tant d'ambitieux et si peu de
    grandes ambitions.


La premire chose qui frappe aux tats-Unis, c'est la multitude
innombrable de ceux qui cherchent  sortir de leur condition
originaire; et la seconde, c'est le petit nombre de grandes ambitions
qui se font remarquer au milieu de ce mouvement universel de
l'ambition. Il n'y a pas d'Amricains qui ne se montrent dvors du
dsir de s'lever; mais on n'en voit presque point qui paraissent
nourrir de trs-vastes esprances, ni tendre fort haut. Tous veulent
acqurir sans cesse des biens, de la rputation, du pouvoir; peu
envisagent en grand toutes ces choses. Et cela surprend au premier
abord. Puisqu'on n'aperoit rien, ni dans les moeurs, ni dans les lois
de l'Amrique, qui doive y borner les dsirs, et les empcher de
prendre de tous cts leur essor.

Il semble difficile d'attribuer  l'galit des conditions ce
singulier tat de choses; car au moment o cette mme galit s'est
tablie parmi nous, elle y a fait clore aussitt des ambitions
presque sans limites. Je crois cependant que c'est principalement dans
l'tat social et les moeurs dmocratiques des Amricains qu'on doit
chercher la cause de ce qui prcde.

Toute rvolution grandit l'ambition des hommes. Cela est surtout vrai
de la rvolution qui renverse une aristocratie.

Les anciennes barrires qui sparaient la foule de la renomme et du
pouvoir, venant  s'abaisser tout  coup, il se fait un mouvement
d'ascension imptueux et universel vers ces grandeurs longtemps
envies, et dont la jouissance est enfin permise. Dans cette premire
exaltation du triomphe, rien ne semble impossible  personne.
Non-seulement les dsirs n'ont pas de bornes, mais le pouvoir de les
satisfaire n'en a presque point. Au milieu de ce renouvellement
gnral et soudain des coutumes et des lois, dans cette vaste
confusion de tous les hommes et de toutes les rgles, les citoyens
s'lvent et tombent avec une rapidit inouie, et la puissance passe
si vite de mains en mains, que nul ne doit dsesprer de la saisir 
son tour.

Il faut bien se souvenir d'ailleurs que les gens qui dtruisent une
aristocratie ont vcu sous ses lois; ils ont vu ses splendeurs, et ils
se sont laiss pntrer, sans le savoir, par les sentiments et les
ides qu'elle avait conus. Au moment donc o une aristocratie se
dissout, son esprit flotte encore sur la masse, et l'on conserve ses
instincts, longtemps aprs qu'on l'a vaincue.

Les ambitions se montrent donc toujours fort grandes, tant que dure la
rvolution dmocratique; il en sera de mme quelque temps encore aprs
qu'elle est finie.

Le souvenir des vnements extraordinaires dont ils ont t tmoins ne
s'efface point en un jour de la mmoire des hommes. Les passions que
la rvolution avait suggres ne disparaissent point avec elle. Le
sentiment de l'instabilit se perptue au milieu de l'ordre. L'ide de
la facilit du succs survit aux tranges vicissitudes qui l'avaient
fait natre. Les dsirs demeurent trs-vastes alors que les moyens de
les satisfaire diminuent chaque jour. Le got des grandes fortunes
subsiste, bien que les grandes fortunes deviennent rares, et l'on voit
s'allumer de toutes parts des ambitions disproportionnes et
malheureuses, qui brlent en secret et sans fruit le coeur qui les
contient.

Peu  peu cependant les dernires traces de la lutte s'effacent; les
restes de l'aristocratie achvent de disparatre. On oublie les grands
vnements qui ont accompagn sa chute; le repos succde  la guerre,
l'empire de la rgle renat au sein du monde nouveau; les dsirs s'y
proportionnent aux moyens; les besoins, les ides et les sentiments
s'enchanent; les hommes achvent de se niveler; la socit
dmocratique est enfin assise.

Si nous considrons un peuple dmocratique parvenu  cet tat
permanent et normal, il nous prsentera un spectacle tout diffrent de
celui que nous venons de contempler, et nous pourrons juger sans peine
que, si l'ambition devient grande tandis que les conditions
s'galisent, elle perd ce caractre quand elles sont gales.

Comme les grandes fortunes sont partages, et que la science s'est
rpandue, nul n'est absolument priv de lumires ni de biens; les
privilges et les incapacits de classes tant abolies, et les hommes
ayant bris pour jamais les liens qui les tenaient immobiles, l'ide
du progrs s'offre  l'esprit de chacun d'eux; l'envie de s'lever
nat  la fois dans tous les coeurs; chaque homme veut sortir de sa
place. L'ambition est le sentiment universel.

Mais si l'galit des conditions donne  tous les citoyens quelques
ressources, elle empche qu'aucun d'entre eux n'ait des ressources
trs-tendues; ce qui renferme ncessairement les dsirs dans des
limites assez troites. Chez les peuples dmocratiques, l'ambition est
donc ardente et continue, mais elle ne saurait viser habituellement
trs-haut; et la vie s'y passe d'ordinaire  convoiter avec ardeur de
petits objets qu'on voit  sa porte.

Ce qui dtourne surtout les hommes des dmocraties de la grande
ambition, ce n'est pas la petitesse de leur fortune, mais le violent
effort qu'ils font tous les jours pour l'amliorer. Ils contraignent
leur me  employer toutes ses forces pour faire des choses mdiocres:
ce qui ne peut manquer de borner bientt sa vue, et de circonscrire
son pouvoir. Ils pourraient tre beaucoup plus pauvres et rester plus
grands.

Le petit nombre d'opulents citoyens qui se trouvent au sein d'une
dmocratie ne fait point exception  cette rgle. Un homme qui s'lve
par degrs vers la richesse et le pouvoir, contracte, dans ce long
travail, des habitudes de prudence et de retenue dont il ne peut
ensuite se dpartir. On n'largit pas graduellement son me comme sa
maison.

Une remarque analogue est applicable aux fils de ce mme homme.
Ceux-ci sont ns, il est vrai, dans une position leve; mais leurs
parents ont t humbles; ils ont grandi au milieu de sentiments et
d'ides auxquels, plus tard, il leur est difficile de se soustraire;
et il est  croire qu'ils hriteront en mme temps des instincts de
leur pre et de ses biens.

Il peut arriver, au contraire, que le plus pauvre rejeton d'une
aristocratie puissante fasse voir une ambition vaste, parce que les
opinions traditionnelles de sa race et l'esprit gnral de sa caste le
soutiennent encore quelque temps au-dessus de sa fortune.

Ce qui empche aussi que les hommes des temps dmocratiques ne se
livrent aisment  l'ambition des grandes choses, c'est le temps
qu'ils prvoient devoir s'couler avant qu'ils ne soient en tat de
les entreprendre. C'est un grand avantage que la qualit, a dit
Pascal, qui, ds dix-huit ou vingt ans, met un homme en passe, comme
un autre pourrait l'tre  cinquante; ce sont trente ans de gagns
sans peine. Ces trente ans-l manquent d'ordinaire aux ambitieux des
dmocraties. L'galit, qui laisse  chacun la facult d'arriver 
tout, empche qu'on ne grandisse vite.

Dans une socit dmocratique, comme ailleurs, il n'y a qu'un certain
nombre de grandes fortunes  faire; et les carrires qui y mnent
tant ouvertes indistinctement  chaque citoyen, il faut bien que les
progrs de tous se ralentissent. Comme les candidats paraissent  peu
prs pareils, et qu'il est difficile de faire entre eux un choix sans
violer le principe de l'galit, qui est la loi suprme des socits
dmocratiques, la premire ide qui se prsente est de les faire tous
marcher du mme pas, et de les soumettre tous aux mmes preuves.

 mesure donc que les hommes deviennent plus semblables, et que le
principe de l'galit pntre plus paisiblement et plus profondment
dans les institutions et dans les moeurs, les rgles de l'avancement
deviennent plus inflexibles; l'avancement, plus lent; la difficult de
parvenir vite  un certain degr de grandeur s'accrot.

Par haine du privilge et par embarras du choix, on en vient 
contraindre tous les hommes, quelle que soit leur taille,  passer au
travers d'une mme filire; et on les soumet tous indistinctement 
une multitude de petits exercices prliminaires, au milieu desquels
leur jeunesse se perd, et leur imagination s'teint; de telle sorte
qu'ils dsesprent de pouvoir jamais jouir pleinement des biens qu'on
leur offre; et quand ils arrivent enfin  pouvoir faire des choses
extraordinaires, ils en ont perdu le got.

 la Chine, o l'galit des conditions est trs-grande et
trs-ancienne, un homme ne passe d'une fonction publique  une autre,
qu'aprs s'tre soumis  un concours. Cette preuve se rencontre 
chaque pas de sa carrire, et l'ide en est si bien entre dans les
moeurs, que je me souviens d'avoir lu un roman chinois o le hros,
aprs beaucoup de vicissitudes, touche enfin le coeur de sa matresse
en passant un bon examen. De grandes ambitions respirent mal  l'aise
dans une semblable atmosphre.

Ce que je dis de la politique s'tend  toutes choses; l'galit
produit partout les mmes effets; l o la loi ne se charge pas de
rgler et de retarder le mouvement des hommes, la concurrence y
suffit.

Dans une socit dmocratique bien assise, les grandes et rapides
lvations sont donc rares; elles forment des exceptions  la commune
rgle. C'est leur singularit qui fait oublier leur petit nombre.

Les hommes des dmocraties finissent par entrevoir toutes ces choses;
ils s'aperoivent  la longue que le lgislateur ouvre devant eux un
champ sans limites, dans lequel tous peuvent aisment faire quelques
pas, mais que nul ne peut se flatter de parcourir vite. Entre eux et
le vaste et final objet de leurs dsirs, ils voient une multitude de
petites barrires intermdiaires, qu'il leur faut franchir avec
lenteur; cette vue fatigue d'avance leur ambition et la rebute. Ils
renoncent donc  ces lointaines et douteuses esprances, pour
chercher prs d'eux des jouissances moins hautes et plus faciles. La
loi ne borne pas leur horizon, mais ils le resserrent eux-mmes.

J'ai dit que les grandes ambitions taient plus rares dans les sicles
dmocratiques que dans les temps d'aristocratie; j'ajoute que, quand,
malgr ces obstacles naturels, elles viennent  natre, elles ont une
autre physionomie.

Dans les aristocraties, la carrire de l'ambition est souvent tendue;
mais ses bornes sont fixes. Dans les pays dmocratiques, elle s'agite
d'ordinaire dans un champ troit; mais vient-elle  en sortir, on
dirait qu'il n'y a plus rien qui la limite. Comme les hommes y sont
faibles, isols et mouvants; que les prcdents y ont peu d'empire, et
les lois peu de dure, la rsistance aux nouveauts y est molle, et le
corps social n'y parat jamais fort droit, ni bien ferme dans son
assiette. De sorte que, quand les ambitieux ont une fois la puissance
en main, ils croient pouvoir tout oser; et, quand elle leur chappe,
ils songent aussitt  bouleverser l'tat pour la reprendre. Cela
donne  la grande ambition politique un caractre violent et
rvolutionnaire, qu'il est rare de lui voir, au mme degr, dans les
socits aristocratiques.

Une multitude de petites ambitions fort senses, du milieu desquelles
s'lancent de loin en loin quelques grands dsirs mal rgls: tel est
d'ordinaire le tableau que prsentent les nations dmocratiques. Une
ambition proportionne, modre et vaste, ne s'y rencontre gure.

J'ai montr ailleurs par quelle force secrte l'galit faisait
prdominer, dans le coeur humain, la passion des jouissances
matrielles, et l'amour exclusif du prsent; ces diffrents instincts
se mlent au sentiment de l'ambition, et le teignent, pour ainsi dire,
de leurs couleurs.

Je pense que les ambitieux des dmocraties se proccupent moins que
tous les autres des intrts et des jugements de l'avenir: le moment
actuel les occupe seul et les absorbe. Ils achvent rapidement
beaucoup d'entreprises, plutt qu'ils n'lvent quelques monuments
trs-durables; ils aiment le succs bien plus que la gloire. Ce qu'ils
demandent surtout des hommes, c'est l'obissance. Ce qu'ils veulent
avant tout, c'est l'empire. Leurs moeurs sont presque toujours restes
moins hautes que leur condition; ce qui fait qu'ils transportent
trs-souvent dans une fortune extraordinaire des gots trs-vulgaires,
et qu'ils semblent ne s'tre levs au souverain pouvoir que pour se
procurer plus aisment de petits et grossiers plaisirs.

Je crois que de nos jours il est fort ncessaire d'purer, de rgler
et de proportionner le sentiment de l'ambition, mais qu'il serait
trs-dangereux de vouloir l'appauvrir, et le comprimer outre mesure.
Il faut tcher de lui poser d'avance des bornes extrmes, qu'on ne lui
permettra jamais de franchir; mais on doit se garder de trop gner son
essor dans l'intrieur des limites permises.

J'avoue que je redoute bien moins pour les socits dmocratiques,
l'audace que la mdiocrit des dsirs; ce qui me semble le plus 
craindre, c'est que, au milieu des petites occupations incessantes de
la vie prive, l'ambition ne perde son lan et sa grandeur; que les
passions humaines ne s'y apaisent, et ne s'y abaissent en mme temps;
de sorte que chaque jour l'allure du corps social devienne plus
tranquille et moins haute.

Je pense donc que les chefs de ces socits nouvelles auraient tort de
vouloir y endormir les citoyens dans un bonheur trop uni et trop
paisible, et qu'il est bon qu'il leur donne quelquefois de difficiles
et de prilleuses affaires, afin d'y lever l'ambition, et de lui
ouvrir un thtre.

Les moralistes se plaignent sans cesse que le vice favori de notre
poque, est l'orgueil.

Cela est vrai dans un certain sens; il n'y a personne, en effet, qui
ne croie valoir mieux que son voisin, et qui consente  obir  son
suprieur; mais cela est trs-faux dans un autre: car ce mme homme,
qui ne peut supporter ni la subordination ni l'galit, se mprise
nanmoins lui-mme  ce point qu'il ne se croit fait que pour goter
des plaisirs vulgaires. Il s'arrte volontiers dans de mdiocres
dsirs, sans oser aborder les hautes entreprises: il les imagine 
peine.

Loin donc de croire qu'il faille recommander  nos contemporains
l'humilit, je voudrais qu'on s'effort de leur donner une ide plus
vaste d'eux-mmes et de leur espce; l'humilit ne leur est point
saine; ce qui leur manque le plus,  mon avis, c'est de l'orgueil. Je
cderais volontiers plusieurs de nos petites vertus pour ce vice.




CHAPITRE XX.

    De l'industrie des places chez certaines nations dmocratiques.


Aux tats-Unis, ds qu'un citoyen a quelques lumires et quelques
ressources, il cherche  s'enrichir dans le commerce et l'industrie,
ou bien il achte un champ couvert de forts et se fait pionnier. Tout
ce qu'il demande  l'tat, c'est de ne point venir le troubler dans
ses labeurs et d'en assurer le fruit.

Chez la plupart des peuples europens, lorsqu'un homme commence 
sentir ses forces et  tendre ses dsirs, la premire ide qui se
prsente  lui est d'obtenir un emploi public. Ces diffrents effets,
sortis d'une mme cause, mritent que nous nous arrtions un moment
ici pour les considrer.

Lorsque les fonctions publiques sont en petit nombre, mal rtribues,
instables, et que, d'autre part, les carrires industrielles sont
nombreuses et productives, c'est vers l'industrie et non vers
l'administration que se dirigent de toutes parts les nouveaux et
impatients dsirs que fait natre chaque jour l'galit.

Mais si, dans le mme temps que les rangs s'galisent, les lumires
restent incompltes ou les esprits timides, ou que le commerce et
l'industrie, gns dans leur essor, n'offrent que des moyens
difficiles et lents de faire fortune, les citoyens, dsesprant
d'amliorer par eux-mmes leur sort, accourent tumultueusement vers le
chef de l'tat et demandent son aide. Se mettre plus  l'aise aux
dpens du trsor public leur parat tre, sinon la seule voie qu'ils
aient, du moins la voie la plus aise et la mieux ouverte  tous pour
sortir d'une condition qui ne leur suffit plus: la recherche des
places devient la plus suivie de toutes les industries.

Il en doit tre ainsi, surtout dans les grandes monarchies
centralises, o le nombre des fonctions rtribues est immense et
l'existence des fonctionnaires assez assure; de telle sorte que
personne ne dsespre d'y obtenir un emploi et d'en jouir
paisiblement comme d'un patrimoine.

Je ne dirai point que ce dsir universel et immodr des fonctions
publiques est un grand mal social; qu'il dtruit, chez chaque citoyen,
l'esprit d'indpendance, et rpand dans tout le corps de la nation une
humeur vnale et servile; qu'il y touffe les vertus viriles; je ne
ferai point observer non plus qu'une industrie de cette espce ne cre
qu'une activit improductive et agite le pays sans le fconder: tout
cela se comprend aisment.

Mais je veux remarquer que le gouvernement qui favorise une semblable
tendance risque sa tranquillit et met sa vie mme en grand pril.

Je sais que dans un temps comme le ntre, o l'on voit s'teindre
graduellement l'amour et le respect qui s'attachaient jadis au
pouvoir, il peut paratre ncessaire aux gouvernants d'enchaner plus
troitement, par son intrt, chaque homme, et qu'il leur semble
commode de se servir de ses passions mmes pour le tenir dans l'ordre
et dans le silence; mais il n'en saurait tre ainsi longtemps, et ce
qui peut paratre durant une certaine priode une cause de force,
devient assurment  la longue un grand sujet de trouble et de
faiblesse.

Chez les peuples dmocratiques comme chez tous les autres, le nombre
des emplois publics finit par avoir des bornes; mais, chez ces mmes
peuples, le nombre des ambitieux n'en a point; il s'accrot sans
cesse, par un mouvement graduel et irrsistible,  mesure que les
conditions s'galisent; il ne se borne que quand les hommes manquent.

Lors donc que l'ambition n'a d'issue que vers l'administration seule,
le gouvernement finit ncessairement par rencontrer une opposition
permanente; car sa tche est de satisfaire avec des moyens limits des
dsirs qui se multiplient sans limites. Il faut se bien convaincre
que, de tous les peuples du monde, le plus difficile  contenir et 
diriger, c'est un peuple de solliciteurs. Quelques efforts que fassent
ses chefs, ils ne sauraient jamais le satisfaire, et l'on doit
toujours apprhender qu'il ne renverse enfin la constitution du pays
et ne change la face de l'tat, par le seul besoin de faire vaquer des
places.

Les princes de notre temps, qui s'efforcent d'attirer vers eux seuls
tous les nouveaux dsirs que l'galit suscite, et de les contenter,
finiront donc, si je ne me trompe, par se repentir de s'tre engags
dans une semblable entreprise; ils dcouvriront un jour qu'ils ont
hasard leur pouvoir en le rendant si ncessaire, et qu'il et t
plus honnte et plus sr d'enseigner  chacun de leurs sujets l'art de
se suffire  lui-mme.




CHAPITRE XXI.

    Pourquoi les grandes rvolutions deviendront rares.


Un peuple qui a vcu pendant des sicles sous le rgime des castes et
des classes ne parvient  un tat social dmocratique qu' travers une
longue suite de transformations plus ou moins pnibles,  l'aide de
violents efforts, et aprs de nombreuses vicissitudes, durant
lesquelles les biens, les opinions et le pouvoir changent rapidement
de place.

Alors mme que cette grande rvolution est termine, l'on voit encore
subsister pendant longtemps les habitudes rvolutionnaires cres par
elles, et de profondes agitations lui succdent.

Comme tout ceci se passe au moment o les conditions s'galisent, on
en conclut qu'il existe un rapport cach et un lien secret entre
l'galit mme et les rvolutions, de telle sorte que l'une ne saurait
exister sans que les autres ne naissent.

Sur ce point, le raisonnement semble d'accord avec l'exprience.

Chez un peuple o les rangs sont  peu prs gaux, aucun lien apparent
ne runit les hommes et ne les tient fermes  leur place. Nul d'entre
eux n'a le droit permanent, ni le pouvoir de commander, et nul n'a
pour condition d'obir; mais chacun, se trouvant pourvu de quelques
lumires et de quelques ressources, peut choisir sa voie, et marcher 
part de tous ses semblables.

Les mmes causes qui rendent les citoyens indpendants les uns des
autres, les poussent chaque jour vers de nouveaux et inquiets dsirs,
et les aiguillonnent sans cesse.

Il semble donc naturel de croire que, dans une socit dmocratique,
les ides, les choses et les hommes doivent ternellement changer de
formes et de places et que les sicles dmocratiques seront des temps
de transformations rapides et incessantes.

Cela est-il en effet? l'galit des conditions porte-t-elle les hommes
d'une manire habituelle et permanente vers les rvolutions?
contient-elle quelque principe perturbateur qui empche la socit de
s'asseoir et dispose les citoyens  renouveler sans cesse leurs lois,
leurs doctrines et leurs moeurs? Je ne le crois point. Le sujet est
important; je prie le lecteur de me bien suivre.

Presque toutes les rvolutions qui ont chang la face des peuples ont
t faites pour consacrer ou pour dtruire l'ingalit. cartez les
causes secondaires qui ont produit les grandes agitations des hommes,
vous en arriverez presque toujours  l'ingalit. Ce sont les pauvres
qui ont voulu ravir les biens des riches, ou les riches qui ont essay
d'enchaner les pauvres. Si donc vous pouvez fonder un tat de socit
o chacun ait quelque chose  garder, et peu  prendre, vous aurez
beaucoup fait pour la paix du monde.

Je n'ignore pas que, chez un grand peuple dmocratique, il se
rencontre toujours des citoyens trs-pauvres, et des citoyens
trs-riches; mais les pauvres, au lieu d'y former l'immense majorit
de la nation comme cela arrive toujours dans les socits
aristocratiques, sont en petit nombre, et la loi ne les a pas attachs
les uns aux autres par les liens d'une misre irrmdiable et
hrditaire.

Les riches, de leur ct, sont clairsems et impuissants; ils n'ont
point de privilges qui attirent les regards; leur richesse mme
n'tant plus incorpore  la terre, et reprsente par elle, est
insaisissable et comme invisible. De mme qu'il n'y a plus de races de
pauvres, il n'y a plus de races de riches; ceux-ci sortent chaque jour
du sein de la foule, et y retournent sans cesse. Ils ne forment donc
point une classe  part, qu'on puisse aisment dfinir et dpouiller;
et, tenant d'ailleurs par mille fils secrets  la masse de leurs
concitoyens, le peuple ne saurait gure les frapper sans s'atteindre
lui-mme. Entre ces deux extrmits des socits dmocratiques, se
trouve une multitude innombrable d'hommes presque pareils, qui, sans
tre prcisment ni riches ni pauvres, possdent assez de biens pour
dsirer l'ordre, et n'en ont pas assez pour exciter l'envie.

Ceux-l sont naturellement ennemis des mouvements violents; leur
immobilit maintient en repos tout ce qui se trouve au-dessus et
au-dessous d'eux, et assure le corps social dans son assiette.

Ce n'est pas que ceux-l mmes soient satisfaits de leur fortune
prsente, ni qu'ils ressentent de l'horreur naturelle pour une
rvolution dont ils partageraient les dpouilles sans en prouver les
maux; ils dsirent au contraire, avec une ardeur sans gale, de
s'enrichir; mais l'embarras est de savoir sur qui prendre. Le mme
tat social qui leur suggre sans cesse des dsirs, renferme ces
dsirs dans des limites ncessaires. Il donne aux hommes plus de
libert de changer et moins d'intrt au changement.

Non-seulement les hommes des dmocraties ne dsirent pas naturellement
les rvolutions, mais ils les craignent.

Il n'y a pas de rvolution qui ne menace plus ou moins la proprit
acquise. La plupart de ceux qui habitent les pays dmocratiques sont
propritaires; ils n'ont pas seulement des proprits, ils vivent dans
la condition o les hommes attachent  leur proprit le plus de prix.

Si l'on considre attentivement chacune des classes dont la socit se
compose, il est facile de voir qu'il n'y en a point chez lesquelles
les passions que la proprit fait natre soient plus pres et plus
tenaces que chez les classes moyennes.

Souvent les pauvres ne se soucient gure de ce qu'ils possdent, parce
qu'ils souffrent beaucoup plus de ce qui leur manque qu'ils ne
jouissent du peu qu'ils ont. Les riches ont beaucoup d'autres passions
 satisfaire que celle des richesses, et d'ailleurs le long et pnible
usage d'une grande fortune finit quelquefois par les rendre comme
insensibles  ses douceurs.

Mais les hommes qui vivent dans une aisance galement loigne de
l'opulence et de la misre mettent  leurs biens un prix immense.
Comme ils sont encore fort voisins de la pauvret, ils voient de prs
ses rigueurs, et ils les redoutent; entre elle et eux il n'y a rien
qu'un petit patrimoine sur lequel ils fixent aussitt leurs craintes
et leurs esprances.  chaque instant ils s'y intressent davantage
par les soucis constants qu'il leur donne, et ils s'y attachent par
les efforts journaliers qu'ils font pour l'augmenter. L'ide d'en
cder la moindre partie leur est insupportable, et ils considrent sa
perte entire comme le dernier des malheurs. Or, c'est le nombre de
ces petits propritaires ardents et inquiets que l'galit des
conditions accrot sans cesse.

Ainsi, dans les socits dmocratiques, la majorit des citoyens ne
voit pas clairement ce qu'elle pourrait gagner  une rvolution, et
elle sent  chaque instant, et de mille manires, ce qu'elle pourrait
y perdre.

J'ai dit, dans un autre endroit de cet ouvrage, comment l'galit des
conditions poussait naturellement les hommes vers les carrires
industrielles et commerantes, et comment elle accroissait et
diversifiait la proprit foncire; j'ai fait voir enfin comment elle
inspirait  chaque homme un dsir ardent et constant d'augmenter son
bien-tre. Il n'y a rien de plus contraire aux passions
rvolutionnaires que toutes ces choses.

Il peut se faire que par son rsultat final une rvolution serve
l'industrie et le commerce; mais son premier effet sera presque
toujours de ruiner les industriels et les commerants, parce qu'elle
ne peut manquer de changer tout d'abord l'tat gnral de la
consommation, et de renverser momentanment la proportion qui existait
entre la reproduction et les besoins.

Je ne sache rien d'ailleurs de plus oppos aux moeurs rvolutionnaires
que les moeurs commerciales. Le commerce est naturellement ennemi de
toutes les passions violentes. Il aime les tempraments, se plat dans
les compromis, fuit avec grand soin la colre. Il est patient, souple,
insinuant, et il n'a recours aux moyens extrmes que quand la plus
absolue ncessit l'y oblige. Le commerce rend les hommes indpendants
les uns des autres; il leur donne une haute ide de leur valeur
individuelle; il les porte  vouloir faire leurs propres affaires, et
leur apprend  y russir; il les dispose donc  la libert, mais il
les loigne des rvolutions.

Dans une rvolution, les possesseurs de biens mobiliers ont plus 
craindre que tous les autres; car, d'une part, leur proprit est
souvent aise  saisir, et, de l'autre, elle peut  tout moment
disparatre compltement; ce qu'ont moins  redouter les propritaires
fonciers qui, en perdant le revenu de leurs terres, esprent du moins
garder,  travers les vicissitudes, la terre elle-mme. Aussi voit-on
que les uns sont bien plus effrays que les autres  l'aspect des
mouvements rvolutionnaires.

Les peuples sont donc moins disposs aux rvolutions  mesure que,
chez eux, les biens mobiliers se multiplient et se diversifient, et
que le nombre de ceux qui les possdent, devient plus grand.

Quelle que soit d'ailleurs la profession qu'embrassent les hommes, et
le genre de biens dont ils jouissent, un trait leur est commun  tous.

Nul n'est pleinement satisfait de sa fortune prsente, et tous
s'efforcent chaque jour, par mille moyens divers, de l'augmenter.
Considrez chacun d'entre eux  une poque quelconque de sa vie, et
vous le verrez proccup de quelques plans nouveaux dont l'objet est
d'accrotre son aisance; ne lui parlez pas des intrts et des droits
du genre humain; cette petite entreprise domestique absorbe pour le
moment toutes ses penses, et lui fait souhaiter de remettre les
agitations publiques  un autre temps.

Cela ne les empche pas seulement de faire des rvolutions, mais les
dtourne de le vouloir. Les violentes passions politiques ont peu de
prise sur des hommes qui ont ainsi attach toute leur me  la
poursuite du bien-tre. L'ardeur qu'ils mettent aux petites affaires
les calme sur les grandes.

Il s'lve, il est vrai, de temps  autre, dans les socits
dmocratiques, des citoyens entreprenants et ambitieux, dont les
immenses dsirs ne peuvent se satisfaire en suivant la route commune.
Ceux-ci aiment les rvolutions et les appellent; mais ils ont
grand'peine  les faire natre, si des vnements extraordinaires ne
viennent  leur aide.

On ne lutte point avec avantage contre l'esprit de son sicle et de
son pays; et un homme, quelque puissant qu'on le suppose, fait
difficilement partager  ses contemporains des sentiments et des ides
que l'ensemble de leurs dsirs et de leurs sentiments repousse. Il ne
faut donc pas croire que quand une fois l'galit des conditions,
devenue un fait ancien et incontest, a imprim aux moeurs son
caractre, les hommes se laissent aisment prcipiter dans les hasards
 la suite d'un chef imprudent ou d'un hardi novateur.

Ce n'est pas qu'ils lui rsistent d'une manire ouverte,  l'aide de
combinaisons savantes, ou mme par un dessein prmdit de rsister.
Ils ne le combattent point avec nergie, ils lui applaudissent mme
quelquefois, mais ils ne le suivent point.  sa fougue, ils opposent
en secret leur inertie;  ses instincts rvolutionnaires, leurs
intrts conservateurs; leurs gots casaniers  ses passions
aventureuses; leur bon sens aux carts de son gnie;  sa posie, leur
prose. Il les soulve un moment avec mille efforts, et bientt ils lui
chappent, et comme entrans par leur propre poids, ils retombent. Il
s'puise  vouloir animer cette foule indiffrente et distraite, et il
se voit enfin rduit  l'impuissance, non qu'il soit vaincu, mais
parce qu'il est seul.

Je ne prtends point que les hommes qui vivent dans les socits
dmocratiques soient naturellement immobiles; je pense, au contraire,
qu'il rgne au sein d'une pareille socit un mouvement ternel, et
que personne n'y connat le repos; mais je crois que les hommes s'y
agitent entre de certaines limites qu'ils ne dpassent gure. Ils
varient, altrent ou renouvellent chaque jour les choses secondaires;
ils ont grand soin de ne pas toucher aux principales. Ils aiment le
changement; mais ils redoutent les rvolutions.

Quoique les Amricains modifient ou abrogent sans cesse quelques-unes
de leurs lois, ils sont bien loin de faire voir des passions
rvolutionnaires. Il est facile de dcouvrir,  la promptitude avec
laquelle ils s'arrtent et se calment lorsque l'agitation publique
commence  devenir menaante et au moment mme o les passions
semblent le plus excites, qu'ils redoutent une rvolution comme le
plus grand des malheurs, et que chacun d'entre eux est rsolu
intrieurement  faire de grands sacrifices pour l'viter. Il n'y a
pas de pays au monde o le sentiment de la proprit se montre plus
actif et plus inquiet qu'aux tats-Unis, et o la majorit tmoigne
moins de penchants pour les doctrines qui menacent d'altrer d'une
manire quelconque la constitution des biens.

J'ai souvent remarqu que les thories qui sont rvolutionnaires de
leur nature, en ce qu'elles ne peuvent se raliser que par un
changement complet et quelquefois subit dans l'tat de la proprit et
des personnes, sont infiniment moins en faveur aux tats-Unis que dans
les grandes monarchies de l'Europe. Si quelques hommes les professent,
la masse les repousse avec une sorte d'horreur instinctive.

Je ne crains pas de dire que la plupart des maximes qu'on a coutume
d'appeler dmocratiques en France seraient proscrites par la
dmocratie des tats-Unis. Cela se comprend aisment. En Amrique on a
des ides et des passions dmocratiques; en Europe nous avons encore
des passions et des ides rvolutionnaires.

Si l'Amrique prouve jamais de grandes rvolutions, elles seront
amenes par la prsence des noirs sur le sol des tats-Unis;
c'est--dire que ce ne sera pas l'galit des conditions, mais au
contraire leur ingalit qui les fera natre.

Lorsque les conditions sont gales, chacun s'isole volontiers en
soi-mme et oublie le public. Si les lgislateurs des peuples
dmocratiques ne cherchaient point  corriger cette funeste tendance
ou la favorisaient, dans la pense qu'elle dtourne les citoyens des
passions politiques et les carte ainsi des rvolutions, il se
pourrait qu'ils finissent eux-mmes par produire le mal qu'ils veulent
viter, et qu'il arrivt un moment o les passions dsordonnes de
quelques hommes, s'aidant de l'gosme inintelligent et de la
pusillanimit du plus grand nombre, finissent par contraindre le corps
social  subir d'tranges vicissitudes.

Dans les socits dmocratiques, il n'y a gure que de petites
minorits qui dsirent les rvolutions; mais les minorits peuvent
quelquefois les faire.

Je ne dis donc point que les nations dmocratiques soient  l'abri des
rvolutions, je dis seulement que l'tat social de ces nations ne les
y porte pas, mais plutt les en loigne. Les peuples dmocratiques,
livrs  eux-mmes, ne s'engagent point aisment dans les grandes
aventures; ils ne sont entrans vers les rvolutions qu' leur insu;
ils les subissent quelquefois; mais ils ne les font pas. Et j'ajoute
que quand on leur a permis d'acqurir des lumires et de
l'exprience, ils ne les laissent pas faire.

Je sais bien qu'en cette matire les institutions publiques
elles-mmes peuvent beaucoup; elles favorisent ou contraignent les
instincts qui naissent de l'tat social. Je ne soutiens donc pas, je
le rpte, qu'un peuple soit  l'abri des rvolutions par cela seul
que, dans son sein, les conditions sont gales; mais je crois que,
quelles que soient les institutions d'un pareil peuple, les grandes
rvolutions y seront toujours infiniment moins violentes et plus rares
qu'on ne le suppose; et j'entrevois aisment tel tat politique qui,
venant  se combiner avec l'galit, rendrait la socit plus
stationnaire qu'elle ne l'a jamais t dans notre occident.

Ce que je viens de dire des faits s'applique en partie aux ides.

Deux choses tonnent aux tats-Unis; la grande mobilit de la plupart
des actions humaines, et la fixit singulire de certains principes.
Les hommes remuent sans cesse, l'esprit humain semble presque
immobile.

Lorsqu'une opinion s'est une fois tendue sur le sol amricain et y a
pris racine, on dirait que nul pouvoir sur la terre n'est en tat de
l'extirper. Aux tats-Unis, les doctrines gnrales en matires de
religion, de philosophie, de morale et mme de politique, ne varient
point, ou du moins elles ne se modifient qu'aprs un travail cach et
souvent insensible; les plus grossiers prjugs eux-mmes ne
s'effacent qu'avec une lenteur inconcevable au milieu de ces
frottements mille fois rpts des choses et des hommes.

J'entends dire qu'il est dans la nature et dans les habitudes des
dmocraties de changer  tout moment de sentiments et de pense. Cela
peut tre vrai de petites nations dmocratiques, comme celles de
l'antiquit qu'on runissait tout entires sur une place publique et
qu'on agitait ensuite au gr d'un orateur. Je n'ai rien vu de
semblable dans le sein du grand peuple dmocratique qui occupe les
rivages opposs de notre Ocan. Ce qui m'a frapp aux tats-Unis,
c'est la peine qu'on prouve  dsabuser la majorit d'une ide
qu'elle a conue et de la dtacher d'un homme qu'elle adopte. Les
crits ni les discours ne sauraient gure y russir; l'exprience
seule en vient  bout; quelquefois encore faut-il qu'elle se rpte.

Cela tonne au premier abord; un examen plus attentif l'explique.

Je ne crois pas qu'il soit aussi facile qu'on l'imagine de draciner
les prjugs d'un peuple dmocratique; de changer ses croyances; de
substituer de nouveaux principes religieux, philosophiques,
politiques et moraux,  ceux qui s'y sont une fois tablis, en un
mot, d'y faire de grandes et frquentes rvolutions dans les
intelligences. Ce n'est pas que l'esprit humain y soit oisif; il
s'agite sans cesse; mais il s'exerce plutt  varier  l'infini les
consquences des principes connus et  en dcouvrir de nouvelles, qu'
chercher de nouveaux principes. Il tourne avec agilit sur lui-mme
plutt qu'il ne s'lance en avant par un effort rapide et direct; il
tend peu  peu sa sphre par de petits mouvements continus et
prcipits; il ne la dplace point tout  coup.

Des hommes gaux en droits, en ducation, en fortune et, pour tout
dire en un mot, de condition pareille, ont ncessairement des besoins,
des habitudes et des gots peu dissemblables. Comme ils aperoivent
les objets sous le mme aspect, leur esprit incline naturellement vers
des ides analogues, et, quoique chacun d'eux puisse s'carter de ses
contemporains et se faire des croyances  lui, ils finissent par se
retrouver tous, sans le savoir et sans le vouloir, dans un certain
nombre d'opinions communes.

Plus je considre attentivement les effets de l'galit sur
l'intelligence, et plus je me persuade que l'anarchie intellectuelle
dont nous sommes tmoins n'est pas, ainsi que plusieurs le supposent,
l'tat naturel des peuples dmocratiques. Je crois qu'il faut plutt
la considrer comme un accident particulier  leur jeunesse, et
qu'elle ne se montre qu' cette poque de passage o les hommes ont
dj bris les antiques liens qui les attachaient les uns aux autres,
et diffrent encore prodigieusement par l'origine, l'ducation et les
moeurs; de telle sorte que, ayant conserv des ides, des instincts et
des gots fort divers, rien ne les empche plus de les produire. Les
principales opinions des hommes deviennent semblables  mesure que les
conditions se ressemblent. Tel me parat tre le fait gnral et
permanent; le reste est fortuit et passager.

Je crois qu'il arrivera rarement que, dans le sein d'une socit
dmocratique, un homme vienne  concevoir, d'un seul coup, un systme
d'ides fort loignes de celui qu'ont adopt ses contemporains; et,
si un pareil novateur se prsentait, j'imagine qu'il aurait d'abord
grand'peine  se faire couter, et plus encore  se faire croire.

Lorsque les conditions sont presque pareilles, un homme ne se laisse
pas aisment persuader par un autre. Comme tous se voient de
trs-prs; qu'ils ont appris ensemble les mmes choses et mnent la
mme vie, ils ne sont pas naturellement disposs  prendre l'un
d'entre eux pour guide, et  le suivre aveuglment: on ne croit gure
sur parole son semblable ou son gal.

Ce n'est pas seulement la confiance dans les lumires de certains
individus qui s'affaiblit chez les nations dmocratiques, ainsi que je
l'ai dit ailleurs, l'ide gnrale de la supriorit intellectuelle
qu'un homme quelconque peut acqurir sur tous les autres ne tarde pas
 s'obscurcir.

 mesure que les hommes se ressemblent davantage, le dogme de
l'galit des intelligences s'insinue peu  peu dans leurs croyances,
et il devient plus difficile  un novateur, quel qu'il soit,
d'acqurir et d'exercer un grand pouvoir sur l'esprit d'un peuple.
Dans de pareilles socits, les soudaines rvolutions intellectuelles
sont donc rares; car, si l'on jette les yeux sur l'histoire du monde,
l'on voit que c'est bien moins la force d'un raisonnement que
l'autorit d'un nom qui a produit les grandes et rapides mutations des
opinions humaines.

Remarquez d'ailleurs que comme les hommes qui vivent dans les socits
dmocratiques ne sont attachs par aucun lien les uns aux autres, il
faut convaincre chacun d'eux. Tandis que, dans les socits
aristocratiques, c'est assez de pouvoir agir sur l'esprit de quelques
uns; tous les autres suivent. Si Luther avait vcu dans un sicle
d'galit, et qu'il n'et point eu pour auditeurs des seigneurs et des
princes, il aurait peut-tre trouv plus de difficult  changer la
face de l'Europe.

Ce n'est pas que les hommes des dmocraties soient naturellement fort
convaincus de la certitude de leurs opinions, et trs-fermes dans
leurs croyances; ils ont souvent des doutes que personne,  leurs
yeux, ne peut rsoudre. Il arrive quelquefois dans ce temps-l que
l'esprit humain changerait volontiers de place; mais, comme rien ne le
pousse puissamment ni ne le dirige, il oscille sur lui-mme et ne se
meut pas[8].

         [Note 8: Si je recherche quel est l'tat de socit le plus
         favorable aux grandes rvolutions de l'intelligence, je
         trouve qu'il se rencontre quelque part entre l'galit
         complte de tous les citoyens et la sparation absolue des
         classes.

         Sous le rgime des castes, les gnrations se succdent sans
         que les hommes changent de place; les uns n'attendent rien de
         plus, et les autres n'esprent rien de mieux. L'imagination
         s'endort au milieu de ce silence et de cette immobilit
         universelle, et l'ide mme du mouvement ne s'offre plus 
         l'esprit humain.

         Quand les classes ont t abolies et que les conditions sont
         devenues presque gales, tous les hommes s'agitent sans
         cesse, mais chacun d'eux est isol, indpendant et faible. Ce
         dernier tat diffre prodigieusement du premier; cependant il
         lui est analogue en un point. Les grandes rvolutions de
         l'esprit humain y sont fort rares.

         Mais entre ces deux extrmits de l'histoire des peuples, se
         rencontre un ge intermdiaire, poque glorieuse et trouble,
         o les conditions ne sont plus assez fixes pour que
         l'intelligence sommeille, et o elles sont assez ingales
         pour que les hommes exercent un trs-grand pouvoir sur
         l'esprit les uns des autres, et que quelques uns puissent
         modifier les croyances de tous. C'est alors que les puissants
         rformateurs s'lvent, et que de nouvelles ides changent
         tout  coup la face du monde.]

Lorsqu'on a acquis la confiance d'un peuple dmocratique, c'est
encore une grande affaire que d'obtenir son attention. Il est
trs-difficile de se faire couter des hommes qui vivent dans les
dmocraties, lorsqu'on ne les entretient point d'eux-mmes. Ils
n'coutent pas les choses qu'on leur dit, parce qu'ils sont toujours
fort proccups des choses qu'ils font.

Il se rencontre, en effet, peu d'oisifs chez les nations
dmocratiques. La vie s'y passe au milieu du mouvement et du bruit, et
les hommes y sont si employs  agir, qu'il leur reste peu de temps
pour penser. Ce que je veux remarquer surtout, c'est que non seulement
ils sont occups, mais que leurs occupations les passionnent. Ils sont
perptuellement en action, et chacune de leurs actions absorbe leur
me: le feu qu'ils mettent aux affaires les empche de s'enflammer
pour les ides.

Je pense qu'il est fort malais d'exciter l'enthousiasme d'un peuple
dmocratique pour une thorie quelconque qui n'ait pas un rapport
visible, direct et immdiat avec la pratique journalire de sa vie. Un
pareil peuple n'abandonne donc pas aisment ses anciennes croyances.
Car c'est l'enthousiasme qui prcipite l'esprit humain hors des routes
frayes, et qui fait les grandes rvolutions intellectuelles comme les
grandes rvolutions politiques.

Ainsi, les peuples dmocratiques n'ont ni le loisir ni le got d'aller
 la recherche d'opinions nouvelles. Lors mme qu'ils viennent 
douter de celles qu'ils possdent, ils les conservent nanmoins, parce
qu'il leur faudrait trop de temps et d'examen pour en changer; ils les
gardent, non comme certaines, mais comme tablies.

Il y a d'autres raisons encore et de plus puissantes qui s'opposent 
ce qu'un grand changement s'opre aisment dans les doctrines d'un
peuple dmocratique. Je l'ai dj indiqu au commencement de ce livre.

Si, dans le sein d'un peuple semblable, les influences individuelles
sont faibles et presque nulles, le pouvoir exerc par la masse sur
l'esprit de chaque individu est trs-grand. J'en ai donn ailleurs les
raisons. Ce que je veux dire en ce moment, c'est qu'on aurait tort de
croire que cela dpendt uniquement de la forme du gouvernement, et
que la majorit dt y perdre son empire intellectuel avec son pouvoir
politique.

Dans les aristocraties, les hommes ont souvent une grandeur et une
force qui leur sont propres. Lorsqu'ils se trouvent en contradiction
avec le plus grand nombre de leurs semblables, ils se retirent en
eux-mmes, s'y soutiennent et s'y consolent. Il n'en est pas de mme
parmi les peuples dmocratiques. Chez eux, la faveur publique semble
aussi ncessaire que l'air que l'on respire, et c'est, pour ainsi
dire, ne pas vivre que d'tre en dsaccord avec la masse. Celle-ci n'a
pas besoin d'employer les lois pour plier ceux qui ne pensent pas
comme elle. Il lui suffit de les dsapprouver. Le sentiment de leur
isolement et de leur impuissance les accable aussitt et les
dsespre.

Toutes les fois que les conditions sont gales, l'opinion gnrale
pse d'un poids immense sur l'esprit de chaque individu; elle
l'enveloppe, le dirige et l'opprime: cela tient  la constitution mme
de la socit bien plus qu' ses lois politiques.  mesure que tous
les hommes se ressemblent davantage, chacun se sent de plus en plus
faible en face de tous. Ne dcouvrant rien qui l'lve fort au-dessus
d'eux et qui l'en distingue, il se dfie de lui-mme, ds qu'ils le
combattent; non seulement il doute de ses forces, mais il en vient 
douter de son droit, et il est bien prs de reconnatre qu'il a tort,
quand le plus grand nombre l'affirme. La majorit n'a pas besoin de le
contraindre; elle le convainc.

De quelque manire qu'on organise les pouvoirs d'une socit
dmocratique et qu'on les pondre, il sera donc toujours
trs-difficile d'y croire ce que rejette la masse, et d'y professer ce
qu'elle condamne.

Ceci favorise merveilleusement la stabilit des croyances.

Lorsqu'une opinion a pris pied chez un peuple dmocratique et s'est
tablie dans l'esprit du plus grand nombre, elle subsiste ensuite
d'elle-mme et se perptue sans efforts, parce que personne ne
l'attaque. Ceux qui l'avaient d'abord repousse comme fausse,
finissent par la recevoir comme gnrale, et ceux qui continuent  la
combattre au fond de leur coeur, n'en font rien voir; ils ont bien
soin de ne point s'engager dans une lutte dangereuse et inutile.

Il est vrai que quand la majorit d'un peuple dmocratique change
d'opinion, elle peut oprer  son gr d'tranges et subites
rvolutions dans le monde des intelligences; mais il est
trs-difficile que son opinion change, et presque aussi difficile de
constater qu'elle est change.

Il arrive quelquefois que le temps, les vnements, ou l'effort
individuel et solitaire des intelligences, finissent par branler ou
par dtruire peu  peu une croyance, sans qu'il en paraisse rien au
dehors. On ne la combat point ouvertement. On ne se runit point pour
lui faire la guerre. Ses sectateurs la quittent un  un et sans bruit;
mais chaque jour quelques uns l'abandonnent, jusqu' ce qu'enfin elle
n'est plus partage que par le petit nombre.

En cet tat elle rgne encore.

Comme ses ennemis continuent  se taire, ou ne se communiquent qu' la
drobe leurs penses, ils sont eux-mmes longtemps sans pouvoir
s'assurer qu'une grande rvolution s'est accomplie, et dans le doute
ils demeurent immobiles. Ils observent et se taisent. La majorit ne
croit plus; mais elle a encore l'air de croire, et ce vain fantme
d'une opinion publique suffit pour glacer les novateurs, et les tenir
dans le silence et le respect.

Nous vivons  une poque qui a vu les plus rapides changements
s'oprer dans l'esprit des hommes. Cependant il se pourrait faire que
bientt les principales opinions humaines soient plus stables qu'elles
ne l'ont t dans les sicles prcdents de notre histoire; ce temps
n'est pas venu, mais peut-tre il approche.

 mesure que j'examine de plus prs les besoins et les instincts
naturels des peuples dmocratiques, je me persuade que, si jamais
l'galit s'tablit d'une manire gnrale et permanente dans le
monde, les grandes rvolutions intellectuelles et politiques
deviendront bien plus difficiles et plus rares qu'on ne le suppose.

Parce que les hommes des dmocraties paraissent toujours mus,
incertains, haletants, prts  changer de volont et de place, on se
figure qu'ils vont abolir tout  coup leurs lois, adopter de
nouvelles croyances et prendre de nouvelles moeurs. On ne songe point
que si l'galit porte les hommes au changement, elle leur suggre des
intrts et des gots qui ont besoin de la stabilit pour se
satisfaire; elle les pousse, et, en mme temps, elle les arrte, elle
les aiguillonne et les attache  la terre; elle enflamme leurs dsirs
et limite leurs forces.

C'est ce qui ne se dcouvre pas d'abord: les passions qui cartent les
citoyens les uns des autres dans une dmocratie se manifestent
d'elles-mmes. Mais on n'aperoit pas du premier coup d'oeil la force
cache qui les retient et les rassemble.

Oserais-je le dire au milieu des ruines qui m'environnent? Ce que je
redoute le plus pour les gnrations  venir, ce ne sont pas les
rvolutions.

Si les citoyens continuent  se renfermer de plus en plus troitement
dans le cercle des petits intrts domestiques, et  s'y agiter sans
repos, on peut apprhender qu'ils ne finissent par devenir comme
inaccessibles  ces grandes et puissantes motions publiques qui
troublent les peuples, mais qui les dveloppent, et les renouvellent.
Quand je vois la proprit devenir si mobile, et l'amour de la
proprit si inquiet et si ardent, je ne puis m'empcher de craindre
que les hommes n'arrivent  ce point, de regarder toute thorie
nouvelle comme un pril, toute innovation comme un trouble fcheux;
tout progrs social comme un premier pas vers une rvolution, et
qu'ils refusent entirement de se mouvoir de peur qu'on les entrane.
Je tremble, je le confesse, qu'ils ne se laissent enfin si bien
possder par un lche amour des jouissances prsentes, que l'intrt
de leur propre avenir et de celui de leurs descendants disparaisse, et
qu'ils aiment mieux suivre mollement le cours de leur destine, que de
faire au besoin un soudain et nergique effort pour le redresser.

On croit que les socits nouvelles vont chaque jour changer de face,
et moi j'ai peur qu'elles ne finissent par tre trop invariablement
fixes dans les mmes institutions, les mmes prjugs, les mmes
moeurs, de telle sorte que le genre humain s'arrte et se borne; que
l'esprit se plie et se replie ternellement sur lui-mme sans produire
d'ides nouvelles; que l'homme s'puise en petits mouvements
solitaires et striles; et que, tout en se remuant sans cesse,
l'humanit n'avance plus.




CHAPITRE XXII.

    Pourquoi les peuples dmocratiques dsirent naturellement la paix,
    et les armes dmocratiques naturellement la guerre.


Les mmes intrts, les mmes craintes, les mmes passions qui
cartent les peuples dmocratiques des rvolutions les loignent de la
guerre: l'esprit militaire et l'esprit rvolutionnaire s'affaiblissent
en mme temps et par les mmes causes.

Le nombre toujours croissant des propritaires amis de la paix, le
dveloppement de la richesse mobilire que la guerre dvore si
rapidement, cette mansutude des moeurs, cette mollesse de coeur,
cette disposition  la piti que l'galit inspire, cette froideur de
raison qui rend peu sensible aux potiques et violentes motions qui
naissent parmi les armes, toutes ces causes s'unissent pour teindre
l'esprit militaire.

Je crois qu'on peut admettre comme rgle gnrale et constante que,
chez les peuples civiliss, les passions guerrires deviendront plus
rares et moins vives,  mesure que les conditions seront plus gales.

La guerre cependant est un accident auquel tous les peuples sont
sujets, les peuples dmocratiques aussi bien que les autres. Quel que
soit le got que ces nations aient pour la paix, il faut bien qu'elles
se tiennent prtes  repousser la guerre ou, en d'autres termes,
qu'elles aient une arme.

La fortune qui a fait des choses si particulires en faveur des
habitants des tats-Unis, les a placs au milieu d'un dsert o ils
n'ont, pour ainsi dire, pas de voisins. Quelques milliers de soldats
leur suffisent, mais ceci est amricain et point dmocratique.

L'galit des conditions, et les moeurs ainsi que les institutions qui
en drivent, ne soustraient pas un peuple dmocratique  l'obligation
d'entretenir des armes, et ses armes exercent toujours une
trs-grande influence sur son sort. Il importe donc singulirement de
rechercher quels sont les instincts naturels de ceux qui les
composent.

Chez les peuples aristocratiques, chez ceux surtout o la naissance
rgle seule le rang, l'ingalit se retrouve dans l'arme comme dans
la nation; l'officier est le noble, le soldat est le serf. L'un est
ncessairement appel  commander, l'autre  obir. Dans les armes
aristocratiques, l'ambition du soldat a donc des bornes trs-troites.

Celle des officiers n'est pas non plus illimite.

Un corps aristocratique ne fait pas seulement partie d'une hirarchie;
il contient toujours une hirarchie dans son sein; les membres qui la
composent sont placs les uns au-dessous des autres, d'une certaine
manire qui ne varie point. Celui-ci est appel naturellement par la
naissance  commander un rgiment, et celui-l une compagnie; arrivs
 ces termes extrmes de leurs esprances, ils s'arrtent d'eux-mmes
et se tiennent pour satisfaits de leur sort.

Il y a d'ailleurs une grande cause qui, dans les aristocraties,
attidit le dsir de l'avancement chez l'officier.

Chez les peuples aristocratiques, l'officier, indpendamment de son
rang dans l'arme, occupe encore un rang lev dans la socit; le
premier n'est presque toujours  ses yeux qu'un accessoire du second;
le noble, en embrassant la carrire des armes, obit moins encore 
l'ambition qu' une sorte de devoir que sa naissance lui impose. Il
entre dans l'arme afin d'y employer honorablement les annes oisives
de sa jeunesse, et de pouvoir en rapporter dans ses foyers et parmi
ses pareils quelques souvenirs honorables de la vie militaire; mais
son principal objet n'est point d'y acqurir des biens, de la
considration et du pouvoir; car il possde ces avantages par
lui-mme, et en jouit sans sortir de chez lui.

Dans les armes dmocratiques, tous les soldats peuvent devenir
officiers, ce qui gnralise le dsir de l'avancement, et tend les
limites de l'ambition militaire presque  l'infini.

De son ct, l'officier ne voit rien qui l'arrte naturellement et
forcment  un grade plutt qu' un autre, et chaque grade a un prix
immense  ses yeux, parce que son rang dans la socit dpend presque
toujours de son rang dans l'arme.

Chez les peuples dmocratiques, il arrive souvent que l'officier n'a
de bien que sa paie, et ne peut attendre de considration que de ses
honneurs militaires. Toutes les fois qu'il change de fonctions, il
change donc de fortune, et il est en quelque sorte un autre homme. Ce
qui tait l'accessoire de l'existence dans les armes aristocratiques,
est ainsi devenu le principal, le tout, l'existence elle-mme.

Sous l'ancienne monarchie franaise, on ne donnait aux officiers que
leur titre de noblesse. De nos jours, on ne leur donne que leur titre
militaire. Ce petit changement des formes du langage suffit pour
indiquer qu'une grande rvolution s'est opre dans la constitution de
la socit et dans celle de l'arme.

Au sein des armes dmocratiques, le dsir d'avancer est presque
universel; il est ardent, tenace, continuel; il s'accrot de tous les
autres dsirs, et ne s'teint qu'avec la vie. Or il est facile de voir
que de toutes les armes du monde, celles o l'avancement doit tre le
plus lent en temps de paix sont les armes dmocratiques. Le nombre
des grades tant naturellement limit, le nombre des concurrents
presque innombrable, et la loi inflexible de l'galit pesant sur
tous, nul ne saurait faire de progrs rapides, et beaucoup ne peuvent
bouger de place. Ainsi le besoin d'avancer y est plus grand, et la
facilit d'avancer moindre qu'ailleurs.

Tous les ambitieux que contient une arme dmocratique souhaitent donc
la guerre avec vhmence, parce que la guerre vide les places et
permet enfin de violer ce droit de l'anciennet, qui est le seul
privilge naturel  la dmocratie.

Nous arrivons ainsi  cette consquence singulire que, de toutes les
armes, celles qui dsirent le plus ardemment la guerre sont les
armes dmocratiques, et que, parmi les peuples, ceux qui aiment le
plus la paix sont les peuples dmocratiques; et ce qui achve de
rendre la chose extraordinaire, c'est que l'galit produit  la fois
ces effets contraires.

Les citoyens, tant gaux, conoivent chaque jour le dsir et
dcouvrent la possibilit de changer leur condition et d'accrotre
leur bien-tre; cela les dispose  aimer la paix, qui fait prosprer
l'industrie et permet  chacun de pousser tranquillement  bout ses
petites entreprises; et, d'un autre ct, cette mme galit, en
augmentant le prix des honneurs militaires aux yeux de ceux qui
suivent la carrire des armes, et en rendant les honneurs accessibles
 tous, fait rver aux soldats les champs de bataille. Des deux parts,
l'inquitude du coeur est la mme, le got des jouissances est aussi
insatiable, l'ambition gale; le moyen de la satisfaire est seul
diffrent.

Ces dispositions opposes de la nation et de l'arme font courir aux
socits dmocratiques de grands dangers.

Lorsque l'esprit militaire abandonne un peuple, la carrire militaire
cesse aussitt d'tre honore, et les hommes de guerre tombent au
dernier rang des fonctionnaires publics. On les estime peu et on ne
les comprend plus. Il arrive alors le contraire de ce qui se voit dans
les sicles aristocratiques. Ce ne sont plus les principaux citoyens
qui entrent dans l'arme, mais les moindres. On ne se livre 
l'ambition militaire que quand nulle autre n'est permise. Ceci forme
un cercle vicieux d'o on a de la peine  sortir. L'lite de la nation
vite la carrire militaire, parce que cette carrire n'est pas
honore; et elle n'est point honore, parce que l'lite de la nation
n'y entre plus.

Il ne faut donc pas s'tonner si les armes dmocratiques se montrent
souvent inquites, grondantes et mal satisfaites de leur sort, quoique
la condition physique y soit d'ordinaire beaucoup plus douce et la
discipline moins rigide que dans toutes les autres. Le soldat se sent
dans une position infrieure, et son orgueil bless achve de lui
donner le got de la guerre qui le rend ncessaire, ou l'amour des
rvolutions durant lesquelles il espre conqurir, les armes  la
main, l'influence politique et la considration individuelle qu'on lui
conteste.

La composition des armes dmocratiques rend ce dernier pril fort 
craindre.

Dans la socit dmocratique, presque tous les citoyens ont des
proprits  conserver; mais les armes dmocratiques sont conduites,
en gnral, par des proltaires. La plupart d'entre eux ont peu 
perdre dans les troubles civils. La masse de la nation y craint
naturellement beaucoup plus les rvolutions que dans les sicles
d'aristocratie; mais les chefs de l'arme les redoutent bien moins.

De plus, comme chez les peuples dmocratiques, ainsi que je l'ai dit
ci-devant, les citoyens les plus riches, les plus instruits, les plus
capables n'entrent gure dans la carrire militaire, il arrive que
l'arme, dans son ensemble, finit par faire une petite nation  part,
o l'intelligence est moins tendue, et les habitudes plus grossires
que dans la grande. Or, cette petite nation incivilise possde les
armes, et seule elle sait s'en servir.

Ce qui accrot, en effet, le pril que l'esprit militaire et turbulent
de l'arme fait courir aux peuples dmocratiques, c'est l'humeur
pacifique des citoyens; il n'y a rien de si dangereux qu'une arme au
sein d'une nation qui n'est pas guerrire; l'amour excessif de tous
les citoyens pour la tranquillit y met chaque jour la constitution 
la merci des soldats.

On peut donc dire d'une manire gnrale que si les peuples
dmocratiques sont naturellement ports vers la paix par leurs
intrts et leurs instincts, ils sont sans cesse attirs vers la
guerre et les rvolutions par leurs armes.

Les rvolutions militaires, qui ne sont presque jamais  craindre dans
les aristocraties, sont toujours  redouter chez les nations
dmocratiques. Ces prils doivent tre rangs parmi les plus
redoutables de tous ceux que renferme leur avenir; il faut que
l'attention des hommes d'tat s'applique sans relche  y trouver un
remde.

Lorsqu'une nation se sent intrieurement travaille par l'ambition
inquite de son arme, la premire pense qui se prsente, c'est de
donner  cette ambition incommode la guerre pour objet.

Je ne veux point mdire de la guerre; la guerre agrandit presque
toujours la pense d'un peuple et lui lve le coeur. Il y a des cas
o seule elle peut arrter le dveloppement excessif de certains
penchants que fait naturellement natre l'galit, et o il faut la
considrer comme ncessaire  certaines maladies invtres auxquelles
les socits dmocratiques sont sujettes.

La guerre a de grands avantages; mais il ne faut pas se flatter
qu'elle diminue le pril qui vient d'tre signal. Elle ne fait que le
suspendre, et il revient plus terrible aprs elle; car l'arme souffre
bien plus impatiemment la paix aprs avoir got de la guerre. La
guerre ne serait un remde que pour un peuple qui voudrait toujours la
gloire.

Je prvois que tous les princes guerriers qui s'lveront au sein des
grandes nations dmocratiques trouveront qu'il leur est plus facile de
vaincre avec leur arme que de la faire vivre en paix aprs la
victoire. Il y a deux choses qu'un peuple dmocratique aura toujours
beaucoup de peine  faire: commencer la guerre et la finir.

Si d'ailleurs la guerre a des avantages particuliers pour les peuples
dmocratiques, d'un autre ct elle leur fait courir de certains
prils que n'ont point  en redouter, au mme degr, les
aristocraties. Je n'en citerai que deux.

Si la guerre satisfait l'arme, elle gne et souvent dsespre cette
foule innombrable de citoyens dont les petites passions ont, tous les
jours, besoin de la paix pour se satisfaire. Elle risque donc de faire
natre sous une autre forme le dsordre qu'elle doit prvenir.

Il n'y a pas de longue guerre qui dans un pays dmocratique ne mette
en grand hasard la libert. Ce n'est pas qu'il faille craindre
prcisment d'y voir, aprs chaque victoire, les gnraux vainqueurs
s'emparer par la force du souverain pouvoir,  la manire de Sylla et
de Csar. Le pril est d'une autre sorte. La guerre ne livre pas
toujours les peuples dmocratiques au gouvernement militaire; mais
elle ne peut manquer d'accrotre immensment, chez ces peuples, les
attributions du gouvernement civil; elle centralise presque forcment
dans les mains de celui-ci la direction de tous les hommes et l'usage
de toutes les choses. Si elle ne conduit pas tout  coup au despotisme
par la violence, elle y amne doucement par les habitudes.

Tous ceux qui cherchent  dtruire la libert dans le sein d'une
nation dmocratique doivent savoir que le plus sr et le plus court
moyen d'y parvenir est la guerre. C'est l le premier axiome de la
science.

Un remde semble s'offrir de lui-mme, lorsque l'ambition des
officiers et des soldats devient  craindre, c'est d'accrotre le
nombre des places  donner, en augmentant l'arme. Ceci soulage le mal
prsent, mais engage d'autant plus l'avenir.

Augmenter l'arme peut produire un effet durable dans une socit
aristocratique, parce que, dans ces socits, l'ambition militaire est
limite  une seule espce d'hommes, et s'arrte, pour chaque homme, 
une certaine borne; de telle sorte qu'on peut arriver  contenter 
peu prs tous ceux qui la ressentent.

Mais chez un peuple dmocratique on ne gagne rien  accrotre l'arme,
parce que le nombre des ambitieux s'y accrot toujours exactement dans
le mme rapport que l'arme elle-mme. Ceux dont vous avez exauc les
voeux en crant de nouveaux emplois sont aussitt remplacs par une
foule nouvelle que vous ne pouvez satisfaire, et les premiers
eux-mmes recommencent bientt  se plaindre; car la mme agitation
d'esprit qui rgne parmi les citoyens d'une dmocratie se fait voir
dans l'arme; ce qu'on y veut, ce n'est pas de gagner un certain
grade, mais d'avancer toujours. Si les dsirs ne sont pas trs-vastes,
ils renaissent sans cesse. Un peuple dmocratique qui augmente son
arme ne fait donc qu'adoucir, pour un moment, l'ambition des gens de
guerre; mais bientt elle devient plus redoutable, parce que ceux qui
la ressentent sont plus nombreux.

Je pense, pour ma part, qu'un esprit inquiet et turbulent est un mal
inhrent  la constitution mme des armes dmocratiques, et qu'on
doit renoncer  le gurir. Il ne faut pas que les lgislateurs des
dmocraties se flattent de trouver une organisation militaire qui ait
par elle-mme la force de calmer et de contenir les gens de guerre;
ils s'puiseraient en vains efforts avant d'y atteindre.

Ce n'est pas dans l'arme qu'on peut rencontrer le remde aux vices de
l'arme, mais dans le pays.

Les peuples dmocratiques craignent naturellement le trouble et le
despotisme. Il s'agit seulement de faire de ces instincts des gots
rflchis, intelligents, et stables. Lorsque les citoyens ont enfin
appris  faire un paisible et utile usage de la libert et ont senti
ses bienfaits; quand ils ont contract un amour viril de l'ordre, et
se sont plis volontairement  la rgle, ces mmes citoyens, en
entrant dans la carrire des armes, y apportent,  leur insu et comme
malgr eux, ces habitudes et ces moeurs. L'esprit gnral de la nation
pntrant dans l'esprit particulier de l'arme, tempre les opinions
et les dsirs que l'tat militaire fait natre; ou, par la force toute
puissante de l'opinion publique, il les comprime. Ayez des citoyens
clairs, rgls, fermes et libres, et vous aurez des soldats
disciplins et obissants.

Toute loi qui, en rprimant l'esprit turbulent de l'arme, tendrait 
diminuer, dans le sein de la nation, l'esprit de libert civile et  y
obscurcir l'ide du droit et des droits, irait donc contre son objet.
Elle favoriserait l'tablissement de la tyrannie militaire, beaucoup
plus qu'elle ne lui nuirait.

Aprs tout, et quoi qu'on fasse, une grande arme, au sein d'un
peuple dmocratique, sera toujours un grand pril; et le moyen le plus
efficace de diminuer ce pril, sera de rduire l'arme: mais c'est un
remde dont il n'est pas donn  tous les peuples de pouvoir user.




CHAPITRE XXIII.

    Quelle est, dans les armes dmocratiques, la classe la plus
    guerrire et la plus rvolutionnaire.


Il est de l'essence d'une arme dmocratique d'tre trs-nombreuse,
relativement au peuple qui la fournit; j'en dirai plus loin les
raisons.

D'une autre part, les hommes qui vivent dans les temps dmocratiques
ne choisissent gure la carrire militaire.

Les peuples dmocratiques sont donc bientt amens  renoncer au
recrutement volontaire, pour avoir recours  l'enrlement forc. La
ncessit de leur condition les oblige  prendre ce dernier moyen, et
l'on peut aisment prdire que tous l'adopteront.

Le service militaire tant forc, la charge s'en partage
indistinctement et galement sur tous les citoyens. Cela ressort
encore ncessairement de la condition de ces peuples et de leurs
ides. Le gouvernement y peut  peu prs ce qu'il veut, pourvu qu'il
s'adresse  tout le monde  la fois; c'est l'ingalit du poids et non
le poids qui fait d'ordinaire qu'on lui rsiste.

Or, le service militaire tant commun  tous les citoyens, il en
rsulte videmment que chacun d'eux ne reste qu'un petit nombre
d'annes sous les drapeaux.

Ainsi, il est dans la nature des choses que le soldat ne soit qu'en
passant dans l'arme, tandis que chez la plupart des nations
aristocratiques l'tat militaire est un mtier que le soldat prend, ou
qui lui est impos pour toute la vie.

Ceci a de grandes consquences. Parmi les soldats qui composent une
arme dmocratique, quelques-uns s'attachent  la vie militaire, mais
le plus grand nombre amens ainsi malgr eux sous le drapeau, et
toujours prts  retourner dans leurs foyers, ne se considrent pas
comme srieusement engags dans la carrire militaire, et ne songent
qu' en sortir.

Ceux-ci ne contractent pas les besoins et ne partagent jamais qu'
moiti les passions que cette carrire fait natre. Ils se plient 
leurs devoirs militaires, mais leur me reste attache aux intrts
et aux dsirs qui la remplissaient dans la vie civile. Ils ne
prennent donc pas l'esprit de l'arme; ils apportent plutt au sein de
l'arme l'esprit de la socit et l'y conservent. Chez les peuples
dmocratiques, ce sont les simples soldats qui restent le plus
citoyens; c'est sur eux que les habitudes nationales gardent le plus
de prise, et l'opinion publique le plus de pouvoir. C'est par les
soldats qu'on peut surtout se flatter de faire pntrer dans une arme
dmocratique l'amour de la libert, et le respect des droits qu'on a
su inspirer au peuple lui-mme. Le contraire arrive chez les nations
aristocratiques o les soldats finissent par n'avoir plus rien de
commun avec leurs concitoyens, et par vivre au milieu d'eux comme des
trangers, et souvent comme des ennemis.

Dans les armes aristocratiques, l'lment conservateur est
l'officier, parce que l'officier seul a gard des liens troits avec
la socit civile, et ne quitte jamais la volont de venir tt ou tard
y reprendre sa place; dans les armes dmocratiques, c'est le soldat,
et pour des causes toutes semblables.

Il arrive souvent, au contraire, que dans ces mmes armes
dmocratiques, l'officier contracte des gots et des dsirs
entirement  part de ceux de la nation. Cela se comprend.

Chez les peuples dmocratiques, l'homme qui devient officier rompt
tous les liens qui l'attachaient  la vie civile; il en sort pour
toujours, et il n'a aucun intrt  y rentrer. Sa vritable patrie,
c'est l'arme, puisqu'il n'est rien que par le rang qu'il y occupe; il
suit donc la fortune de l'arme, grandit ou s'abaisse avec elle, et
c'est vers elle seule qu'il dirige dsormais ses esprances.
L'officier ayant des besoins fort distincts de ceux du pays, il peut
se faire qu'il dsire ardemment la guerre, ou travaille  une
rvolution dans le moment mme o la nation aspire le plus  la
stabilit et  la paix.

Toutefois il y a des causes qui temprent en lui l'humeur guerrire et
inquite. Si l'ambition est universelle et continue chez les peuples
dmocratiques, nous avons vu qu'elle y est rarement grande. L'homme
qui, sorti des classes secondaires de la nation, est parvenu  travers
les rangs infrieurs de l'arme jusqu'au grade d'officier, a dj fait
un pas immense. Il a pris pied dans une sphre suprieure  celle
qu'il occupait au sein de la socit civile, et il y a acquis des
droits que la plupart des nations dmocratiques considreront toujours
comme inalinables[9]. Il s'arrte volontiers aprs ce grand effort,
et songe  jouir de sa conqute. La crainte de compromettre ce qu'il
possde amollit dj dans son coeur l'envie d'acqurir ce qu'il n'a
pas. Aprs avoir franchi le premier et le plus grand obstacle qui
arrtait ses progrs, il se rsigne avec moins d'impatience  la
lenteur de sa marche. Cet attidissement de l'ambition s'accrot 
mesure que, s'levant davantage en grade, il trouve plus  perdre dans
les hasards. Si je ne me trompe, la partie la moins guerrire comme la
moins rvolutionnaire d'une arme dmocratique sera toujours la tte.

         [Note 9: La position de l'officier est, en effet, bien plus
         assure chez les peuples dmocratiques que chez les autres.
         Moins l'officier est par lui-mme, plus le grade a
         comparativement de prix, et plus le lgislateur trouve juste
         et ncessaire d'en assurer la jouissance.]

Ce que je viens de dire de l'officier et du soldat n'est point
applicable  une classe nombreuse qui, dans toutes les armes, occupe
entre eux la place intermdiaire; je veux parler des sous-officiers.

Cette classe des sous-officiers qui, avant le sicle prsent, n'avait
point encore paru dans l'histoire, est appele dsormais, je pense, 
y jouer un rle.

De mme que l'officier, le sous-officier a rompu dans sa pense tous
les liens qui l'attachaient  la socit civile; de mme que lui, il a
fait de l'tat militaire sa carrire, et, plus que lui peut-tre, il a
dirig de ce seul ct tous ses dsirs; mais il n'a pas encore
atteint comme l'officier un point lev et solide o il lui soit
loisible de s'arrter et de respirer  l'aise, en attendant qu'il
puisse monter plus haut.

Par la nature mme de ses fonctions qui ne saurait changer, le
sous-officier est condamn  mener une existence obscure, troite,
malaise et prcaire. Il ne voit encore de l'tat militaire que les
prils. Il n'en connat que les privations et l'obissance, plus
difficiles  supporter que les prils. Il souffre d'autant plus de ses
misres prsentes, qu'il sait que la constitution de la socit et
celle de l'arme lui permettent de s'en affranchir; d'un jour 
l'autre, en effet, il peut devenir officier. Il commande alors, il a
des honneurs, de l'indpendance, des droits, des jouissances;
non-seulement cet objet de ses esprances lui parat immense, mais
avant que de le saisir, il n'est jamais sr de l'atteindre. Son grade
n'a rien d'irrvocable; il est livr chaque jour tout entier 
l'arbitraire de ses chefs; les besoins de la discipline exigent
imprieusement qu'il en soit ainsi. Une faute lgre, un caprice,
peuvent toujours lui faire perdre, en un moment, le fruit de plusieurs
annes de travaux et d'efforts. Jusqu' ce qu'il soit arriv au grade
qu'il convoite, il n'a donc rien fait. L seulement il semble entrer
dans la carrire. Chez un homme ainsi aiguillonn sans cesse par sa
jeunesse, ses besoins, ses passions, l'esprit de son temps, ses
esprances et ses craintes, il ne peut manquer de s'allumer une
ambition dsespre.

Le sous-officier veut donc la guerre, il la veut toujours et  tout
prix, et si on lui refuse la guerre, il dsire les rvolutions qui
suspendent l'autorit des rgles et au milieu desquelles il espre, 
la faveur de la confusion et des passions politiques, chasser son
officier et en prendre la place; et il n'est pas impossible qu'il les
fasse natre, parce qu'il exerce une grande influence sur les soldats
par la communaut d'origine et d'habitudes, bien qu'il en diffre
beaucoup par les passions et les dsirs.

On aurait tort de croire que ces dispositions diverses de l'officier,
du sous-officier et du soldat, tinssent  un temps ou  un pays. Elles
se feront voir  toutes les poques et chez toutes les nations
dmocratiques.

Dans toute arme dmocratique, ce sera toujours le sous-officier qui
reprsentera le moins l'esprit pacifique et rgulier du pays, et le
soldat qui le reprsentera le mieux. Le soldat apportera dans la
carrire militaire la force ou la faiblesse des moeurs nationales; il
y fera voir l'image fidle de la nation. Si elle est ignorante et
faible, il se laissera entraner au dsordre par ses chefs,  son
insu ou malgr lui. Si elle est claire et nergique, il les
retiendra lui-mme dans l'ordre.




CHAPITRE XXIV.

    Ce qui rend les armes dmocratiques plus faibles que les autres
    armes en entrant en campagne, et plus redoutables quand la guerre
    se prolonge.


Toute arme qui entre en campagne aprs une longue paix, risque d'tre
vaincue; toute arme qui a longtemps fait la guerre a de grandes
chances de vaincre: cette vrit est particulirement applicable aux
armes dmocratiques.

Dans les aristocraties, l'tat militaire, tant une carrire
privilgie, est honor mme en temps de paix. Des hommes qui ont de
grands talents, de grandes lumires et une grande ambition
l'embrassent; l'arme est, en toutes choses, au niveau de la nation;
souvent mme elle le dpasse.

Nous avons vu comment, au contraire, chez les peuples dmocratiques,
l'lite de la nation s'cartait peu  peu de la carrire militaire,
pour chercher, par d'autres chemins, la considration, le pouvoir et
surtout la richesse. Aprs une longue paix, et dans les temps
dmocratiques les paix sont longues, l'arme est toujours infrieure
au pays lui-mme. C'est en cet tat que la trouve la guerre; et
jusqu' ce que la guerre l'ait change, il y a pril pour le pays et
pour l'arme.

J'ai fait voir comment, dans les armes dmocratiques et en temps de
paix, le droit d'anciennet tait la loi suprme et inflexible de
l'avancement. Cela ne dcoule pas seulement, ainsi que je l'ai dit, de
la constitution de ces armes, mais de la constitution mme du peuple,
et se retrouvera toujours.

De plus, comme chez ces peuples l'officier n'est quelque chose dans le
pays que par sa position militaire, et qu'il tire de l toute sa
considration et toute son aisance, il ne se retire ou n'est exclu de
l'arme qu'aux limites extrmes de la vie.

Il rsulte de ces deux causes que lorsqu'aprs un long repos un peuple
dmocratique prend enfin les armes, tous les chefs de son arme se
trouvent tre des vieillards. Je ne parle pas seulement des gnraux,
mais des officiers subalternes, dont la plupart sont rests immobiles,
ou n'ont pu marcher que pas  pas. Si l'on considre une arme
dmocratique aprs une longue paix, on voit avec surprise que tous les
soldats sont voisins de l'enfance et tous les chefs sur le dclin; de
telle sorte que les premiers manquent d'exprience et les seconds de
vigueur.

Cela est une grande cause de revers; car la premire condition pour
bien conduire la guerre, est d'tre jeune; je n'aurais pas os le
dire, si le plus grand capitaine des temps modernes ne l'avait dit.

Ces deux causes n'agissent pas de la mme manire sur les armes
aristocratiques.

Comme on y avance par droit de naissance bien plus que par droit
d'anciennet, il se rencontre toujours dans tous les grades un certain
nombre d'hommes jeunes, et qui apportent  la guerre toute la premire
nergie du corps et de l'me.

De plus, comme les hommes qui recherchent les honneurs militaires chez
un peuple aristocratique ont une position assure dans la socit
civile, ils attendent rarement que les approches de la vieillesse les
surprennent dans l'arme. Aprs avoir consacr  la carrire des armes
les plus vigoureuses annes de leur jeunesse, ils se retirent
d'eux-mmes et vont user dans leurs foyers les restes de leur ge mr.

Une longue paix ne remplit pas seulement les armes dmocratiques de
vieux officiers, elle donne encore  tous les officiers des habitudes
de corps et d'esprit qui les rendent peu propres  la guerre. Celui
qui a longtemps vcu au milieu de l'atmosphre paisible et tide des
moeurs dmocratiques se plie d'abord malaisment aux rudes travaux et
aux austres devoirs que la guerre impose. S'il n'y perd pas
absolument le got des armes, il y prend du moins des faons de vivre
qui l'empchent de vaincre.

Chez les peuples aristocratiques, la mollesse de la vie civile exerce
moins d'influence sur les moeurs militaires, parce que, chez ces
peuples, c'est l'aristocratie qui conduit l'arme. Or, une
aristocratie, quelque plonge qu'elle soit dans les dlices, a
toujours plusieurs autres passions que celles du bien-tre, et elle
fait volontiers le sacrifice momentan de son bien-tre, pour mieux
satisfaire ces passions-l.

J'ai montr comment, dans les armes dmocratiques, en temps de paix,
les lenteurs de l'avancement sont extrmes. Les officiers supportent
d'abord cet tat de choses avec impatience; ils s'agitent,
s'inquitent et se dsesprent; mais,  la longue, la plupart d'entre
eux se rsignent. Ceux qui ont le plus d'ambition et de ressources
sortent de l'arme; les autres proportionnant enfin leurs gots et
leurs dsirs  la mdiocrit de leur sort, finissent par considrer
l'tat militaire sous un aspect civil. Ce qu'ils en prisent le plus,
c'est l'aisance et la stabilit qui l'accompagnent; sur l'assurance de
cette petite fortune, ils fondent toute l'image de leur avenir, et ils
ne demandent qu' pouvoir en jouir paisiblement.

Ainsi, non seulement une longue paix remplit de vieux officiers les
armes dmocratiques, mais elle donne souvent des instincts de
vieillards  ceux mme qui y sont encore dans la vigueur de l'ge.

J'ai fait voir galement comment, chez les nations dmocratiques, en
temps de paix, la carrire militaire tait peu honore et mal suivie.

Cette dfaveur publique est un poids trs-lourd qui pse sur l'esprit
de l'arme. Les mes en sont comme plies; et, quand enfin la guerre
arrive, elles ne sauraient reprendre en un moment leur lasticit et
leur vigueur.

Une semblable cause d'affaiblissement moral ne se rencontre point dans
les armes aristocratiques. Les officiers ne s'y trouvent jamais
abaisss  leurs propres yeux et  ceux de leurs semblables, parce
que, indpendamment de leur grandeur militaire, ils sont grands par
eux-mmes.

L'influence de la paix se fit-elle sentir sur les deux armes de la
mme manire, les rsultats seraient encore diffrents.

Quand les officiers d'une arme aristocratique ont perdu l'esprit
guerrier et le dsir de s'lever par les armes, il leur reste encore
un certain respect pour l'honneur de leur ordre, et une vieille
habitude d'tre les premiers et de donner l'exemple. Mais lorsque les
officiers d'une arme dmocratique n'ont plus l'amour de la guerre et
l'ambition militaire, il ne reste rien.

Je pense donc qu'un peuple dmocratique qui entreprend une guerre
aprs une longue paix, risque beaucoup plus qu'un autre d'tre vaincu;
mais il ne doit pas se laisser aisment abattre par les revers. Car
les chances de son arme s'accroissent par la dure mme de la guerre.

Lorsque la guerre, en se prolongeant, a enfin arrach tous les
citoyens  leurs travaux paisibles et fait chouer leurs petites
entreprises, il arrive que les mmes passions qui leur faisaient
attacher tant de prix  la paix se tournent vers les armes. La guerre,
aprs avoir dtruit toutes les industries, devient elle-mme la grande
et unique industrie, et c'est vers elle seule que se dirigent alors de
toutes parts les ardents et ambitieux dsirs que l'galit a fait
natre. C'est pourquoi ces mmes nations dmocratiques qu'on a tant de
peine  entraner sur les champs de bataille y font quelquefois des
choses prodigieuses, quand on est enfin parvenu  leur mettre les
armes  la main.

 mesure que la guerre attire de plus en plus vers l'arme tous les
regards, qu'on lui voit crer en peu de temps de grandes rputations
et de grandes fortunes, l'lite de la nation prend la carrire des
armes; tous les esprits naturellement entreprenants, fiers et
guerriers, que produit non plus seulement l'aristocratie, mais le pays
entier, sont entrans de ce ct.

Le nombre des concurrents aux honneurs militaires tant immense, et la
guerre poussant rudement chacun  sa place, il finit toujours par se
rencontrer de grands gnraux. Une longue guerre produit sur une arme
dmocratique ce qu'une rvolution produit sur le peuple lui-mme. Elle
brise les rgles et fait surgir tous les hommes extraordinaires. Les
officiers dont l'me et le corps ont vieilli dans la paix, sont
carts, se retirent ou meurent.  leur place, se presse une foule
d'hommes jeunes que la guerre a dj endurcis, et dont elle a tendu
et enflamm les dsirs. Ceux-ci veulent grandir  tout prix et grandir
sans cesse; aprs eux, en viennent d'autres qui ont mmes passions et
mmes dsirs; et aprs ces autres-l, d'autres encore, sans trouver de
limites que celles de l'arme. L'galit permet  tous l'ambition, et
la mort se charge de fournir  toutes les ambitions des chances. La
mort ouvre sans cesse les rangs, vide les places, ferme la carrire
et l'ouvre.

Il y a d'ailleurs entre les moeurs militaires et les moeurs
dmocratiques un rapport cach que la guerre dcouvre.

Les hommes des dmocraties ont naturellement le dsir passionn
d'acqurir vite les biens qu'ils convoitent, et d'en jouir aisment.
La plupart d'entre eux adorent le hasard, et craignent bien moins la
mort que la peine. C'est dans cet esprit qu'ils mnent le commerce et
l'industrie; et ce mme esprit, transport par eux sur les champs de
bataille, les porte  exposer volontiers leur vie pour s'assurer, en
un moment, les prix de la victoire. Il n'y a pas de grandeurs qui
satisfassent plus l'imagination d'un peuple dmocratique que la
grandeur militaire, grandeur brillante et soudaine qu'on obtient sans
travail, en ne risquant que sa vie.

Ainsi, tandis que l'intrt et les gots cartent de la guerre les
citoyens d'une dmocratie, les habitudes de leur me les prparent 
la bien faire; ils deviennent aisment de bons soldats, ds qu'on a pu
les arracher  leurs affaires et  leur bien-tre.

Si la paix est particulirement nuisible aux armes dmocratiques, la
guerre leur assure donc des avantages que les autres armes n'ont
jamais; et ces avantages, bien que peu sensibles d'abord, ne peuvent
manquer,  la longue, de leur donner la victoire.

Un peuple aristocratique qui, luttant contre une nation dmocratique,
ne russit pas  la ruiner, ds les premires campagnes, risque
toujours beaucoup d'tre vaincu par elle.




CHAPITRE XXV.

    De la discipline dans les armes dmocratiques.


C'est une opinion fort rpandue, surtout parmi les peuples
aristocratiques, que la grande galit sociale qui rgne au sein des
dmocraties y rend  la longue le soldat indpendant de l'officier, et
y dtruit ainsi le lien de la discipline.

C'est une erreur. Il y a en effet deux espces de discipline qu'il ne
faut pas confondre.

Quand l'officier est le noble et le soldat le serf; l'un le riche, et
l'autre le pauvre; que le premier est clair et fort, et le second,
ignorant et faible, il est facile d'tablir entre ces deux hommes le
lien le plus troit d'obissance. Le soldat est pli  la discipline
militaire avant, pour ainsi dire, que d'entrer dans l'arme, ou plutt
la discipline militaire n'est qu'un perfectionnement de la servitude
sociale. Dans les armes aristocratiques, le soldat arrive assez
aisment  tre comme insensible  toutes choses, except  l'ordre de
ses chefs. Il agit sans penser, triomphe sans ardeur, et meurt sans se
plaindre. En cet tat, ce n'est plus un homme, mais c'est encore un
animal trs-redoutable dress  la guerre.

Il faut que les peuples dmocratiques dsesprent d'obtenir jamais de
leurs soldats cette obissance aveugle, minutieuse, rsigne et
toujours gale, que les peuples aristocratiques leur imposent sans
peine. L'tat de la socit n'y prpare point: ils risqueraient de
perdre leurs avantages naturels en voulant acqurir artificiellement
ceux-l. Chez les peuples dmocratiques, la discipline militaire ne
doit pas essayer d'anantir le libre essor des mes; elle ne peut
aspirer qu' le diriger; l'obissance qu'elle cre est moins exacte,
mais plus imptueuse et plus intelligente. Sa racine est dans la
volont mme de celui qui obit; elle ne s'appuie pas seulement sur
son instinct, mais sur sa raison; aussi se resserre-t-elle souvent
d'elle-mme  proportion que le pril la rend ncessaire. La
discipline d'une arme aristocratique se relche volontiers dans la
guerre, parce que cette discipline se fonde sur les habitudes, et que
la guerre trouble ces habitudes. La discipline d'une arme
dmocratique se raffermit au contraire devant l'ennemi, parce que
chaque soldat voit alors trs-clairement qu'il faut se taire et obir
pour pouvoir vaincre.

Les peuples qui ont fait les choses les plus considrables par la
guerre, n'ont point connu d'autre discipline que celle dont je parle.
Chez les anciens, on ne recevait dans les armes que des hommes libres
et des citoyens, lesquels diffraient peu les uns des autres, et
taient accoutums  se traiter en gaux. Dans ce sens, on peut dire
que les armes de l'antiquit taient dmocratiques, bien qu'elles
sortissent du sein de l'aristocratie; aussi rgnait-il dans ces armes
une sorte de confraternit familire entre l'officier et le soldat. On
s'en convainc en lisant la vie des grands capitaines de Plutarque. Les
soldats y parlent sans cesse et fort librement  leurs gnraux, et
ceux-ci coutent volontiers les discours de leurs soldats, et y
rpondent. C'est par des paroles et des exemples, bien plus que par la
contrainte et les chtiments, qu'ils les conduisent. On dirait des
compagnons autant que des chefs.

Je ne sais si les soldats grecs et romains ont jamais perfectionn au
mme point que les Russes les petits dtails de la discipline
militaire; mais cela n'a pas empch Alexandre de conqurir l'Asie, et
Rome le monde.




CHAPITRE XXVI.

    Quelques considrations sur la guerre dans les socits
    dmocratiques.


Lorsque le principe de l'galit ne se dveloppe pas seulement chez
une nation, mais en mme temps chez plusieurs peuples voisins, ainsi
que cela se voit de nos jours en Europe, les hommes qui habitent ces
pays divers, malgr la disparit des langues, des usages et des lois,
se ressemblent toutefois en ce point, qu'ils redoutent galement la
guerre, et conoivent pour la paix un mme amour[10]. En vain,
l'ambition ou la colre arme les princes, une sorte d'apathie et de
bienveillance universelle les apaise en dpit d'eux-mmes, et leur
fait tomber l'pe des mains: les guerres deviennent plus rares.

         [Note 10: La crainte que les peuples europens montrent de la
         guerre ne tient pas seulement au progrs qu'a fait chez eux
         l'galit; je n'ai pas besoin, je pense, de le faire
         remarquer au lecteur. Indpendamment de cette cause
         permanente, il y en a plusieurs accidentelles qui sont
         trs-puissantes. Je citerai, avant toutes les autres, la
         lassitude extrme que les guerres de la rvolution et de
         l'empire ont laisse.]

 mesure que l'galit, se dveloppant  la fois dans plusieurs pays,
y pousse simultanment vers l'industrie et le commerce les hommes qui
les habitent, non seulement leurs gots se ressemblent, mais leurs
intrts se mlent et s'enchevtrent, de telle sorte qu'aucune nation
ne peut infliger aux autres des maux qui ne retombent pas sur
elle-mme, et que toutes finissent par considrer la guerre comme une
calamit, presque aussi grande pour le vainqueur que pour le vaincu.

Ainsi, d'un ct, il est trs-difficile, dans les sicles
dmocratiques, d'entraner les peuples  se combattre; mais, d'une
autre part, il est presque impossible que deux d'entre eux se fassent
isolment la guerre. Les intrts de tous sont si enlacs, leurs
opinions et leurs besoins si semblables qu'aucun ne saurait se tenir
en repos, quand les autres s'agitent. Les guerres deviennent donc plus
rares; mais, lorsqu'elles naissent, elles ont un champ plus vaste.

Des peuples dmocratiques qui s'avoisinent ne deviennent pas seulement
semblables sur quelques points, ainsi que je viens de le dire; ils
finissent par se ressembler sur presque tous[11].

         [Note 11: Cela ne vient pas uniquement de ce que ces peuples
         ont le mme tat social, mais de ce que ce mme tat social
         est tel qu'il porte naturellement les hommes  s'imiter et 
         se confondre.

         Lorsque les citoyens sont diviss en castes et en classes,
         non seulement ils diffrent les uns des autres, mais ils
         n'ont ni le got ni le dsir de se ressembler; chacun
         cherche, au contraire, de plus en plus,  garder intactes ses
         opinions et ses habitudes propres et  rester soi. L'esprit
         d'individualit est trs-vivace.

         Quand un peuple a un tat social dmocratique, c'est--dire
         qu'il n'existe plus dans son sein de castes ni de classes, et
         que tous les citoyens y sont  peu prs gaux en lumires et
         en biens, l'esprit humain chemine en sens contraire. Les
         hommes se ressemblent, et de plus ils souffrent, en quelque
         sorte, de ne pas se ressembler. Loin de vouloir conserver ce
         qui peut encore singulariser chacun d'eux, ils ne demandent
         qu' le perdre pour se confondre dans la masse commune, qui
         seule reprsente  leurs yeux le droit et la force. L'esprit
         d'individualit est presque dtruit.

         Dans les temps d'aristocratie, ceux mme qui sont
         naturellement pareils aspirent  crer entre eux des
         diffrences imaginaires. Dans les temps de dmocratie, ceux
         mme qui naturellement ne se ressemblent pas ne demandent
         qu' devenir semblables et se copient, tant l'esprit de
         chaque homme est toujours entran dans le mouvement gnral
         de l'humanit.

         Quelque chose de semblable se fait galement remarquer de
         peuple  peuple. Deux peuples auraient le mme tat social
         aristocratique, qu'ils pourraient rester fort distincts et
         trs-diffrents, parce que l'esprit de l'aristocratie est de
         s'individualiser. Mais deux peuples voisins ne sauraient
         avoir un mme tat social dmocratique, sans adopter aussitt
         des opinions et des moeurs semblables, parce que l'esprit de
         dmocratie fait tendre les hommes  s'assimiler.]

Or, cette similitude des peuples a, quant  la guerre, des
consquences trs-importantes.

Lorsque je me demande pourquoi la confdration helvtique du
quinzime sicle faisait trembler les plus grandes et les plus
puissantes nations de l'Europe, tandis que, de nos jours, son pouvoir
est en rapport exact avec sa population, je trouve que les Suisses
sont devenus semblables  tous les hommes qui les environnent, et
ceux-ci aux Suisses; de telle sorte que, le nombre seul faisant entre
eux la diffrence, aux plus gros bataillons appartient ncessairement
la victoire. L'un des rsultats de la rvolution dmocratique qui
s'opre en Europe, est donc de faire prvaloir, sur tous les champs de
bataille, la force numrique, et de contraindre toutes les petites
nations  s'incorporer aux grandes, ou du moins  entrer dans la
politique de ces dernires.

La raison dterminante de la victoire tant le nombre, il en rsulte
que chaque peuple doit tendre de tous ses efforts  amener le plus
d'hommes possible sur le champ de bataille.

Quand on pouvait enrler sous les drapeaux une espce de troupes
suprieure  toutes les autres, comme l'infanterie suisse ou la
chevalerie franaise du seizime sicle, on n'estimait pas avoir
besoin de lever de trs-grosses armes; mais il n'en est plus ainsi
quand tous les soldats se valent.

La mme cause qui fait natre ce nouveau besoin fournit aussi les
moyens de le satisfaire. Car, ainsi que je l'ai dit, quand tous les
hommes sont semblables, ils sont tous faibles. Le pouvoir social est
naturellement beaucoup plus fort chez les peuples dmocratiques que
partout ailleurs. Ces peuples, en mme temps qu'ils sentent le dsir
d'appeler toute leur population virile sous les armes, ont donc la
facult de l'y runir: ce qui fait que dans les sicles d'galit les
armes semblent crotre  mesure que l'esprit militaire s'teint.

Dans les mmes sicles, la manire de faire la guerre change aussi par
les mmes causes.

Machiavel dit dans son livre du Prince qu'il est bien plus difficile
de subjuguer un peuple qui a pour chefs un prince et des barons,
qu'une nation qui est conduite par un prince et des esclaves.
Mettons, pour n'offenser personne, des fonctionnaires publics au lieu
d'esclaves, et nous aurons une grande vrit, fort applicable  notre
sujet.

Il est trs-difficile  un grand peuple aristocratique de conqurir
ses voisins et d'tre conquis par eux. Il ne saurait les conqurir,
parce qu'il ne peut jamais runir toutes ses forces et les tenir
longtemps ensemble; et il ne peut tre conquis, parce que l'ennemi
trouve partout de petits foyers de rsistance qui l'arrtent. Je
comparerai la guerre dans un pays aristocratique  la guerre dans un
pays des montagnes: les vaincus trouvent  chaque instant l'occasion
de se rallier dans de nouvelles positions et d'y tenir ferme.

Le contraire prcisment se fait voir chez les nations dmocratiques.

Celles-ci amnent aisment toutes leurs forces disponibles sur le
champ de bataille, et, quand la nation est riche et nombreuse, elle
devient aisment conqurante; mais une fois qu'on l'a vaincue et qu'on
pntre sur son territoire, il lui reste peu de ressources, et, si
l'on vient jusqu' s'emparer de sa capitale, la nation est perdue.
Cela s'explique trs-bien: chaque citoyen tant individuellement
trs-isol et trs-faible, nul ne peut ni se dfendre soi-mme, ni
prsenter  d'autres un point d'appui. Il n'y a de fort dans un pays
dmocratique que l'tat; la force militaire de l'tat tant dtruite
par la destruction de son arme, et son pouvoir civil paralys par la
prise de sa capitale, le reste ne forme plus qu'une multitude sans
rgle et sans force qui ne peut lutter contre la puissance organise
qui l'attaque; je sais qu'on peut rendre le pril moindre en crant
des liberts et par consquent des existences provinciales; mais ce
remde sera toujours insuffisant.

Non-seulement la population ne pourra plus alors continuer la guerre,
mais il est  craindre qu'elle ne veuille pas le tenter.

D'aprs le droit des gens adopt par les nations civilises, les
guerres n'ont pas pour but de s'approprier les biens des particuliers,
mais seulement de s'emparer du pouvoir politique. On ne dtruit la
proprit prive que par occasion et pour atteindre le second objet.

Lorsqu'une nation aristocratique est envahie aprs la dfaite de son
arme, les nobles, quoiqu'ils soient en mme temps les riches, aiment
mieux continuer individuellement  se dfendre que de se soumettre;
car, si le vainqueur restait matre du pays, il leur enlverait leur
pouvoir politique, auquel ils tiennent plus encore qu' leurs biens:
ils prfrent donc les combats  la conqute, qui est pour eux le plus
grand des malheurs, et ils entranent aisment avec eux le peuple,
parce que le peuple a contract le long usage de les suivre et de leur
obir, et n'a d'ailleurs presque rien  risquer dans la guerre.

Chez une nation o rgne l'galit des conditions, chaque citoyen ne
prend, au contraire, qu'une petite part au pouvoir politique, et
souvent n'y prend point de part; d'un autre ct, tous sont
indpendants et ont des biens  perdre; de telle sorte qu'on y craint
bien moins la conqute et bien plus la guerre que chez un peuple
aristocratique. Il sera toujours trs-difficile de dterminer une
population dmocratique  prendre les armes quand la guerre sera
porte sur son territoire. C'est pourquoi il est si ncessaire de
donner  ces peuples des droits et un esprit politique qui suggre 
chaque citoyen quelques-uns des intrts qui font agir les nobles dans
les aristocraties.

Il faut bien que les princes et les autres chefs des nations
dmocratiques se le rappellent: il n'y a que la passion et l'habitude
de la libert qui puissent lutter avec avantage contre l'habitude et
la passion du bien-tre. Je n'imagine rien de mieux prpar, en cas de
revers, pour la conqute, qu'un peuple dmocratique qui n'a pas
d'institutions libres.

On entrait jadis en campagne avec peu de soldats; on livrait de petits
combats et l'on faisait de longs siges. Maintenant on livre de
grandes batailles, et, ds qu'on peut marcher librement devant soi, on
court sur la capitale, afin de terminer la guerre d'un seul coup.

Napolon a invent, dit-on, ce nouveau systme. Il ne dpendait pas d'un
homme, quel qu'il ft, d'en crer un semblable. La manire dont Napolon
a fait la guerre lui a t suggre par l'tat de la socit de son
temps, et elle lui a russi parce qu'elle tait merveilleusement
approprie  cet tat, et qu'il la mettait pour la premire fois en
usage. Napolon est le premier qui ait parcouru  la tte d'une arme
le chemin de toutes les capitales. Mais c'est la ruine de la socit
fodale qui lui avait ouvert cette route. Il est permis de croire que,
si cet homme extraordinaire ft n il y a trois cents ans, il n'et pas
retir les mmes fruits de sa mthode, ou plutt il aurait eu une autre
mthode.

Je n'ajouterai plus qu'un mot relatif aux guerres civiles, car je
crains de fatiguer la patience du lecteur.

La plupart des choses que j'ai dites  propos des guerres trangres,
s'applique  plus forte raison aux guerres civiles. Les hommes qui
vivent dans les pays dmocratiques n'ont pas naturellement l'esprit
militaire: ils le prennent quelquefois lorsqu'on les a entrans
malgr eux sur les champs de bataille; mais se lever en masse de
soi-mme et s'exposer volontairement aux misres que la guerre et
surtout que la guerre civile entrane, c'est un parti auquel l'homme
des dmocraties ne se rsout point. Il n'y a que les citoyens les plus
aventureux qui consentent  se jeter dans un semblable hasard; la
masse de la population demeure immobile.

Alors mme qu'elle voudrait agir, elle n'y parviendrait pas aisment;
car elle ne trouve pas dans son sein d'influences anciennes et bien
tablies auxquelles elle veuille se soumettre, point de chefs dj
connus pour rassembler les mcontents, les rgler et les conduire;
point de pouvoirs politiques placs au-dessous du pouvoir national, et
qui viennent appuyer efficacement la rsistance qu'on lui oppose.

Dans les contres dmocratiques, la puissance morale de la majorit
est immense, et les forces matrielles dont elles disposent hors de
proportion avec celles qu'il est d'abord possible de runir contre
elles. Le parti qui est assis sur le sige de la majorit, qui parle
en son nom et emploie son pouvoir, triomphe donc, en un moment et sans
peine, de toutes les rsistances particulires. Il ne leur laisse pas
mme le temps de natre; il en crase le germe.

Ceux qui, chez ces peuples, veulent faire une rvolution par les
armes, n'ont donc d'autres ressources que de s'emparer  l'improviste
de la machine toute monte du gouvernement, ce qui peut s'excuter par
un coup de main plutt que par une guerre; car, du moment o il y a
guerre en rgle, le parti qui reprsente l'tat est presque toujours
sr de vaincre.

Le seul cas o une guerre civile pourrait natre serait celui o,
l'arme se divisant, une portion lverait l'tendard de la rvolte et
l'autre resterait fidle. Une arme forme une petite socit fort
troitement lie et trs-vivace, qui est en tat de se suffire quelque
temps  elle-mme. La guerre pourrait tre sanglante; mais elle ne
serait pas longue; car, ou l'arme rvolte attirerait  elle le
gouvernement par la seule dmonstration de ses forces, ou par sa
premire victoire, et la guerre serait finie; ou bien la lutte
s'engagerait, et la portion de l'arme qui ne s'appuierait pas sur la
puissance organise de l'tat, ne tarderait pas  se disperser
d'elle-mme ou  tre dtruite.

On peut donc admettre comme vrit gnrale que dans les sicles
d'galit, les guerres civiles deviendront beaucoup plus rares et plus
courtes[12].

         [Note 12: Il est bien entendu que je parle ici des nations
         dmocratiques _uniques_, et non point des nations dmocratiques
         confdres. Dans les confdrations, le pouvoir prpondrant
         rsidant toujours, malgr les fictions, dans les
         gouvernements d'tat et non dans le gouvernement fdral, les
         guerres civiles ne sont que des guerres trangres
         dguises.]




QUATRIME PARTIE.

DE L'INFLUENCE QU'EXERCENT LES IDES ET LES SENTIMENTS DMOCRATIQUES
SUR LA SOCIT POLITIQUE.


Je remplirais mal l'objet de ce livre si, aprs avoir montr les ides
et les sentiments que l'galit suggre, je ne faisais voir, en
terminant, quelle est l'influence gnrale que ces mmes sentiments et
ces mmes ides peuvent exercer sur le gouvernement des socits
humaines.

Pour y russir, je serai oblig de revenir souvent sur mes pas. Mais
j'espre que le lecteur ne refusera pas de me suivre, lorsque des
chemins qui lui sont connus le conduiront vers quelque vrit
nouvelle.




CHAPITRE I.

    L'galit donne naturellement aux hommes le got des institutions
    libres.


L'galit qui rend les hommes indpendants les uns des autres, leur
fait contracter l'habitude et le got de ne suivre, dans leurs actions
particulires, que leur volont. Cette entire indpendance dont ils
jouissent continuellement vis  vis de leurs gaux et dans l'usage de
la vie prive les dispose  considrer d'un oeil mcontent toute
autorit, et leur suggre bientt l'ide et l'amour de la libert
politique. Les hommes qui vivent dans ces temps marchent donc sur une
pente naturelle qui les dirige vers les institutions libres. Prenez
l'un d'eux au hasard; remontez, s'il se peut,  ses instincts
primitifs: vous dcouvrirez que, parmi les diffrents gouvernements,
celui qu'il conoit d'abord, et qu'il prise le plus c'est le
gouvernement dont il a lu le chef et dont il contrle les actes.

De tous les effets politiques que produit l'galit des conditions,
c'est cet amour de l'indpendance qui frappe le premier les regards et
dont les esprits timides s'effraient davantage, et l'on ne peut dire
qu'ils aient absolument tort de le faire, car l'anarchie a des traits
plus effrayants dans les pays dmocratiques qu'ailleurs. Comme les
citoyens n'ont aucune action les uns sur les autres,  l'instant o le
pouvoir national qui les contient tous  leur place vient  manquer,
il semble que le dsordre doit tre aussitt  son comble, et que,
chaque citoyen s'cartant de son ct, le corps social va tout  coup
se trouver rduit en poussire.

Je suis convaincu toutefois que l'anarchie n'est pas le mal principal
que les sicles dmocratiques doivent craindre, mais le moindre.

L'galit produit, en effet, deux tendances: l'une mne directement
les hommes  l'indpendance, et peut les pousser tout  coup jusqu'
l'anarchie; l'autre les conduit, par un chemin plus long, plus secret,
mais plus sr, vers la servitude.

Les peuples voient aisment la premire et y rsistent; ils se
laissent entraner par l'autre sans la voir; il importe donc
particulirement de la montrer.

Pour moi, loin de reprocher  l'galit l'indocilit qu'elle inspire,
c'est de cela principalement que je la loue. Je l'admire en lui voyant
dposer au fond de l'esprit et du coeur de chaque homme cette notion
obscure et ce penchant instinctif de l'indpendance politique,
prparant ainsi le remde au mal qu'elle fait natre. C'est par ce
ct que je m'attache  elle.




CHAPITRE II.

    Que les ides des peuples dmocratiques en matire de gouvernement
    sont naturellement favorables  la concentration des pouvoirs.


L'ide de pouvoirs secondaires, placs entre le souverain et les
sujets, se prsentait naturellement  l'imagination des peuples
aristocratiques, parce qu'ils renfermaient dans leur sein des
individus ou des familles que la naissance, les lumires, les
richesses, tenaient hors de pair, et semblaient destiner  commander.
Cette mme ide est naturellement absente de l'esprit des hommes dans
les sicles d'galit par des raisons contraires; on ne peut l'y
introduire qu'artificiellement, et on ne l'y retient qu'avec peine;
tandis qu'ils conoivent, pour ainsi dire sans y penser, l'ide d'un
pouvoir unique et central qui mne tous les citoyens par lui-mme.

En politique, d'ailleurs, comme en philosophie et en religion,
l'intelligence des peuples dmocratiques reoit avec dlices les ides
simples et gnrales. Les systmes compliqus la repoussent, et elle
se plat  imaginer une grande nation dont tous les citoyens
ressemblent  un seul modle et sont dirigs par un seul pouvoir.

Aprs l'ide d'un pouvoir unique et central, celle qui se prsente le
plus spontanment  l'esprit des hommes dans les sicles d'galit est
l'ide d'une lgislation uniforme. Comme chacun d'eux se voit peu
diffrent de ses voisins, il comprend mal pourquoi la rgle qui est
applicable  un homme ne le serait pas galement  tous les autres.
Les moindres privilges rpugnent donc  sa raison. Les plus lgres
dissemblances dans les institutions politiques du mme peuple le
blessent, et l'uniformit lgislative lui parat tre la condition
premire d'un bon gouvernement.

Je trouve, au contraire, que cette mme notion d'une rgle uniforme,
galement impose  tous les membres du corps social, est comme
trangre  l'esprit humain dans les sicles aristocratiques. Il ne la
reoit point ou il la rejette.

Ces penchants opposs de l'intelligence finissent, de part et d'autre,
par devenir des instincts si aveugles et des habitudes si invincibles
qu'ils dirigent encore les actions, en dpit des faits particuliers.
Il se rencontrait quelquefois, malgr l'immense varit du moyen ge,
des individus parfaitement semblables: ce qui n'empchait pas que le
lgislateur n'assignt  chacun d'eux des devoirs divers et des droits
diffrents. Et, au contraire, de nos jours, des gouvernements
s'puisent, afin d'imposer les mmes usages et les mmes lois  des
populations qui ne se ressemblent point encore.

 mesure que les conditions s'galisent chez un peuple, les individus
paraissent plus petits et la socit semble plus grande, ou plutt
chaque citoyen, devenu semblable  tous les autres, se perd dans la
foule, et l'on n'aperoit plus que la vaste et magnifique image du
peuple lui-mme.

Cela donne naturellement aux hommes des temps dmocratiques une
opinion trs-haute des privilges de la socit, et une ide fort
humble des droits de l'individu. Ils admettent aisment que l'intrt
de l'un est tout et que celui de l'autre n'est rien. Ils accordent
assez volontiers que le pouvoir qui reprsente la socit possde
beaucoup plus de lumires et de sagesse qu'aucun des hommes qui le
composent, et que son devoir, aussi bien que son droit, est de
prendre chaque citoyen par la main et de le conduire.

Si l'on veut bien examiner de prs nos contemporains, et percer
jusqu' la racine de leurs opinions politiques, on y retrouvera
quelques-unes des ides que je viens de reproduire, et l'on s'tonnera
peut-tre de rencontrer tant d'accord parmi des gens qui se font si
souvent la guerre.

Les Amricains croient que, dans chaque tat, le pouvoir social doit
maner directement du peuple; mais, une fois que ce pouvoir est
constitu, ils ne lui imaginent, pour ainsi dire, point de limites;
ils reconnaissent volontiers qu'il a le droit de tout faire.

Quant  des privilges particuliers accords  des villes,  des
familles, ou  des individus, ils en ont perdu jusqu' l'ide. Leur
esprit n'a jamais prvu qu'on pt ne pas appliquer uniformment la
mme loi  toutes les parties du mme tat et  tous les hommes qui
l'habitent.

Ces mmes opinions se rpandent de plus en plus en Europe; elles
s'introduisent dans le sein mme des nations qui repoussent le plus
violemment le dogme de la souverainet du peuple. Celles-ci donnent au
pouvoir une autre origine que les Amricains; mais elles envisagent le
pouvoir sous les mmes traits. Chez toutes, la notion de puissance
intermdiaire s'obscurcit et s'efface. L'ide d'un droit inhrent 
certains individus disparat rapidement de l'esprit des hommes; l'ide
du droit tout puissant et pour ainsi dire unique de la socit vient
remplir sa place. Ces ides s'enracinent et croissent  mesure que les
conditions deviennent plus gales et les hommes plus semblables;
l'galit les fait natre, et elles htent  leur tour les progrs de
l'galit.

En France, o la rvolution dont je parle est plus avance que chez
aucun autre peuple de l'Europe, ces mmes opinions se sont entirement
empares de l'intelligence. Qu'on coute attentivement la voix de nos
diffrents partis, on verra qu'il n'y en a point qui ne les adopte. La
plupart estiment que le gouvernement agit mal; mais tous pensent que
le gouvernement doit sans cesse agir et mettre  tout la main. Ceux
mmes qui se font le plus rudement la guerre ne laissent pas de
s'accorder sur ce point. L'unit, l'ubiquit, l'omnipotence du pouvoir
social, l'uniformit de ses rgles, forment le trait saillant qui
caractrise tous les systmes politiques enfants de nos jours. On les
retrouve au fond des plus bizarres utopies. L'esprit humain poursuit
encore ces images quand il rve.

Si de pareilles ides se prsentent spontanment  l'esprit des
particuliers, elles s'offrent plus volontiers encore  l'imagination
des princes[TN-E].

Tandis que le vieil tat social de l'Europe s'altre et se dissout,
les souverains se font sur leurs facults et sur leurs devoirs des
croyances nouvelles; ils comprennent pour la premire fois que la
puissance centrale qu'ils reprsentent peut et doit administrer par
elle-mme, et sur un plan uniforme, toutes les affaires et tous les
hommes. Cette opinion qui, j'ose le dire, n'avait jamais t conue
avant notre temps par les rois de l'Europe, pntre au plus profond de
l'intelligence de ces princes; elle s'y tient ferme au milieu de
l'agitation de toutes les autres.

Les hommes de nos jours sont donc bien moins diviss qu'on ne
l'imagine; ils se disputent sans cesse pour savoir dans quelles mains
la souverainet sera remise; mais ils s'entendent aisment sur les
devoirs et sur les droits de la souverainet. Tous conoivent le
gouvernement sous l'image d'un pouvoir unique, simple, providentiel et
crateur.

Toutes les ides secondaires, en matire politique, sont mouvantes;
celle-l reste fixe, inaltrable, pareille  elle-mme. Les
publicistes et les hommes d'tat l'adoptent; la foule la saisit
avidement; les gouverns et les gouvernants s'accordent  la
poursuivre avec la mme ardeur: elle vient la premire; elle semble
inne.

Elle ne sort donc point d'un caprice de l'esprit humain, mais elle est
une condition naturelle de l'tat actuel des hommes.




CHAPITRE III.

    Que les sentiments des peuples dmocratiques sont d'accord avec
    leurs ides pour les porter  concentrer le pouvoir.


Si, dans les sicles d'galit, les hommes peroivent aisment l'ide
d'un grand pouvoir central, on ne saurait douter, d'autre part, que
leurs habitudes et leurs sentiments ne les prdisposent  reconnatre
un pareil pouvoir et  lui prter la main. La dmonstration de ceci
peut tre faite en peu de mots, la plupart des raisons ayant t dj
donnes ailleurs.

Les hommes qui habitent les pays dmocratiques n'ayant ni suprieurs,
ni infrieurs, ni associs habituels et ncessaires, se replient
volontiers sur eux-mmes et se considrent isolment. J'ai eu
occasion de le montrer fort au long quand il s'est agi de
l'individualisme.

Ce n'est donc jamais qu'avec effort que ces hommes s'arrachent  leurs
affaires particulires, pour s'occuper des affaires communes; leur
pente naturelle est d'en abandonner le soin au seul reprsentant
visible et permanent des intrts collectifs, qui est l'tat.

Non seulement ils n'ont pas naturellement le got de s'occuper du
public, mais souvent le temps leur manque pour le faire. La vie prive
est si active dans les temps dmocratiques, si agite, si remplie de
dsirs, de travaux, qu'il ne reste presque plus d'nergie ni de loisir
 chaque homme pour la vie politique.

Que de pareils penchants ne soient pas invincibles, ce n'est point moi
qui le nierai, puisque mon but principal en crivant ce livre a t de
les combattre. Je soutiens seulement que, de nos jours, une force
secrte les dveloppe sans cesse dans le coeur humain, et qu'il suffit
de ne point les arrter pour qu'ils le remplissent.

J'ai galement eu l'occasion de montrer comment l'amour croissant du
bien-tre et la nature mobile de la proprit faisaient redouter aux
peuples dmocratiques le dsordre matriel. L'amour de la tranquillit
publique est souvent la seule passion politique que conservent ces
peuples, et elle devient chez eux plus active et plus puissante 
mesure que toutes les autres s'affaissent et meurent; cela dispose
naturellement les citoyens  donner sans cesse ou  laisser prendre de
nouveaux droits au pouvoir central, qui seul leur semble avoir
l'intrt et le moyen de les dfendre de l'anarchie en se dfendant
lui-mme.

Comme, dans les sicles d'galit, nul n'est oblig de prter sa force
 son semblable, et nul n'a droit d'attendre de son semblable un grand
appui; chacun est tout  la fois indpendant et faible. Ces deux
tats, qu'il ne faut jamais envisager sparment ni confondre, donnent
au citoyen des dmocraties des instincts fort contraires. Son
indpendance le remplit de confiance et d'orgueil au sein de ses
gaux, et sa dbilit lui fait sentir, de temps en temps, le besoin
d'un secours tranger qu'il ne peut attendre d'aucun d'eux, puisqu'ils
sont tous impuissants et froids. Dans cette extrmit, il tourne
naturellement ses regards vers cet tre immense qui seul s'lve au
milieu de l'abaissement universel. C'est vers lui que ses besoins et
surtout ses dsirs le ramnent sans cesse, et c'est lui qu'il finit
par envisager comme le soutien unique et ncessaire de la faiblesse
individuelle[13].

         [Note 13: Dans les socits dmocratiques, il n'y a que le
         pouvoir central qui ait quelque stabilit dans son assiette
         et quelque permanence dans ses entreprises. Tous les citoyens
         remuent sans cesse et se transforment. Or, il est dans la
         nature de tout gouvernement de vouloir agrandir
         continuellement sa sphre. Il est donc bien difficile qu' la
         longue celui-ci ne parvienne pas  russir, puisqu'il agit
         avec une pense fixe et une volont continue sur des hommes
         dont la position, les ides et les dsirs varient tous les
         jours.

         Souvent il arrive que les citoyens travaillent pour lui sans
         le vouloir.

         Les sicles dmocratiques sont des temps d'essais,
         d'innovations et d'aventures. Il s'y trouve toujours une
         multitude d'hommes qui sont engags dans une entreprise
         difficile ou nouvelle qu'ils poursuivent  part, sans
         s'embarrasser de leurs semblables. Ceux-l admettent bien,
         pour principe gnral, que la puissance publique ne doit pas
         intervenir dans les affaires prives; mais, par exception,
         chacun d'eux dsire qu'elle l'aide dans l'affaire spciale
         qui le proccupe et cherche  attirer l'action du
         gouvernement de son ct, tout en voulant la resserrer de
         tous les autres. Une multitude de gens ayant  la fois sur
         une foule d'objets diffrents cette vue particulire, la
         sphre du pouvoir central s'tend insensiblement de toutes
         parts, bien que chacun d'eux souhaite de la restreindre.

         Un gouvernement dmocratique accrot donc ses attributions
         par le seul fait qu'il dure. Le temps travaille pour lui;
         tous les accidents lui profitent; les passions individuelles
         l'aident  leur insu mme, et l'on peut dire qu'il devient
         d'autant plus centralis que la socit dmocratique est plus
         vieille.]

Ceci achve de faire comprendre ce qui se passe souvent chez les
peuples dmocratiques, o l'on voit les hommes qui supportent si
malaisment des suprieurs, souffrir patiemment un matre, et se
montrer tout  la fois fiers et serviles.

La haine que les hommes portent au privilge s'augmente  mesure que
les privilges deviennent plus rares et moins grands, de telle sorte
qu'on dirait que les passions dmocratiques s'enflamment davantage
dans le temps mme o elles trouvent le moins d'aliments. J'ai dj
donn la raison de ce phnomne. Il n'y a pas de si grande ingalit
qui blesse les regards lorsque toutes les conditions sont ingales;
tandis que la plus petite dissemblance parat choquante au sein de
l'uniformit gnrale; la vue en devient plus insupportable  mesure
que l'uniformit est plus complte. Il est donc naturel que l'amour de
l'galit croisse sans cesse avec l'galit elle-mme; en le
satisfaisant on le dveloppe.

Cette haine immortelle et de plus en plus allume, qui anime les
peuples dmocratiques contre les moindres privilges, favorise
singulirement la concentration graduelle de tous les droits
politiques dans les mains du seul reprsentant de l'tat. Le
souverain, tant ncessairement et sans contestation au-dessus de tous
les citoyens, n'excite l'envie d'aucun d'eux, et chacun croit enlever
 ses gaux toutes les prrogatives qu'il lui concde.

L'homme des sicles dmocratiques n'obit qu'avec une extrme
rpugnance  son voisin qui est son gal; il refuse de reconnatre 
celui-ci des lumires suprieures aux siennes; il se dfie de sa
justice et voit avec jalousie son pouvoir; il le craint et le mprise;
il aime  lui faire sentir  chaque instant la commune dpendance o
ils sont tous les deux du mme matre.

Toute puissance centrale qui suit ses instincts naturels aime
l'galit et la favorise; car l'galit facilite singulirement
l'action d'une semblable puissance, l'tend et l'assure.

On peut dire galement que tout gouvernement central adore
l'uniformit; l'uniformit lui vite l'examen d'un infinit de dtails
dont il devrait s'occuper, s'il fallait faire la rgle pour les
hommes, au lieu de faire passer indistinctement tous les hommes sous
la mme rgle. Ainsi, le gouvernement aime ce que les citoyens aiment,
et il hait naturellement ce qu'ils hassent. Cette communaut de
sentiments qui, chez les nations dmocratiques, unit continuellement
dans une mme pense chaque individu et le souverain tablit entre eux
une secrte et permanente sympathie. On pardonne au gouvernement ses
fautes en faveur de ses gots; la confiance publique ne l'abandonne
qu'avec peine au milieu de ses excs ou de ses erreurs, et elle
revient  lui ds qu'il la rappelle. Les peuples dmocratiques
hassent souvent les dpositaires du pouvoir central; mais ils aiment
toujours ce pouvoir lui-mme.

Ainsi, je suis parvenu par deux chemins divers au mme but. J'ai
montr que l'galit suggrait aux hommes la pense d'un gouvernement
unique uniforme et fort. Je viens de faire voir qu'elle leur en donne
le got; c'est donc vers un gouvernement de cette espce que tendent
les nations de nos jours. La pente naturelle de leur esprit et de leur
coeur les y mne, et il leur suffit de ne point se retenir pour
qu'elles y arrivent.

Je pense que dans les sicles dmocratiques qui vont s'ouvrir,
l'indpendance individuelle et les liberts locales seront toujours un
produit de l'art. La centralisation sera le gouvernement naturel.




CHAPITRE IV.

    De quelques causes particulires et accidentelles qui achvent de
    porter un peuple dmocratique  centraliser le pouvoir ou qui l'en
    dtournent[TN-F].


Si tous les peuples dmocratiques sont entrans instinctivement vers
la centralisation des pouvoirs, ils y tendent d'une manire ingale.
Cela dpend des circonstances particulires qui peuvent dvelopper ou
restreindre les effets naturels de l'tat social. Ces circonstances
sont en trs-grand nombre; je ne parlerai que de quelques-unes.

Chez des hommes qui ont longtemps vcu libres avant de devenir gaux,
les instincts que la libert avait donns combattent jusqu' un
certain point les penchants que suggre l'galit; et, bien que parmi
eux le pouvoir central accroisse ses privilges, les particuliers n'y
perdent jamais entirement leur indpendance.

Mais quand l'galit vient  se dvelopper chez un peuple qui n'a
jamais connu ou qui ne connat plus depuis longtemps la libert, ainsi
que cela se voit sur le continent de l'Europe, les anciennes habitudes
de la nation arrivant  se combiner subitement et par une sorte
d'attraction naturelle avec les habitudes et les doctrines nouvelles
que fait natre l'tat social, tous les pouvoirs semblent accourir
d'eux-mmes vers le centre; ils s'y accumulent avec une rapidit
surprenante, et l'tat atteint tout d'un coup les extrmes limites de
sa force, tandis que les particuliers se laissent tomber en un moment
jusqu'au dernier degr de la faiblesse.

Les Anglais qui vinrent, il y a trois sicles, fonder dans les dserts
du Nouveau-Monde une socit dmocratique, s'taient tous habitus
dans la mre-patrie  prendre part aux affaires publiques; ils
connaissaient le jury; ils avaient la libert de la parole et celle de
la presse, la libert individuelle, l'ide du droit et l'usage d'y
recourir. Ils transportrent en Amrique ces institutions libres et
ces moeurs viriles, et elles les soutinrent contre les envahissements
de l'tat.

Chez les Amricains, c'est donc la libert qui est ancienne; l'galit
est comparativement nouvelle. Le contraire arrive en Europe, o
l'galit introduite par le pouvoir absolu, et sous l'oeil des rois,
avait dj pntr dans les habitudes des peuples longtemps avant que
la libert ne ft entre dans leurs ides.

J'ai dit que chez les peuples dmocratiques le gouvernement ne se
prsentait naturellement  l'esprit humain que sous la forme d'un
pouvoir unique et central, et que la notion des pouvoirs
intermdiaires ne lui tait pas familire. Cela est particulirement
applicable aux nations dmocratiques qui ont vu le principe de
l'galit triompher  l'aide d'une rvolution violente. Les classes
qui dirigeaient les affaires locales disparaissant tout  coup dans
cette tempte, et la masse confuse qui reste n'ayant encore ni
l'organisation ni les habitudes qui lui permettent de prendre en main
l'administration de ces mmes affaires, on n'aperoit plus que l'tat
lui-mme qui puisse se charger de tous les dtails du gouvernement. La
centralisation devient un fait en quelque sorte ncessaire.

Il ne faut ni louer ni blmer Napolon d'avoir concentr dans ses
seules mains presque tous les pouvoirs administratifs; car, aprs la
brusque disparition de la noblesse et de la haute bourgeoisie, ces
pouvoirs lui arrivaient d'eux-mmes; il lui et t presque aussi
difficile de les repousser que de les prendre. Une semblable ncessit
ne s'est jamais fait sentir aux Amricains, qui, n'ayant point eu de
rvolution et s'tant, ds l'origine, gouverns eux-mmes, n'ont
jamais d charger l'tat de leur servir momentanment de tuteur.

Ainsi la centralisation ne se dveloppe pas seulement chez un peuple
dmocratique suivant le progrs de l'galit, mais encore suivant la
manire dont cette galit se fonde.

Au commencement d'une grande rvolution dmocratique, et quand la
guerre entre les diffrentes classes ne fait que de natre, le peuple
s'efforce de centraliser l'administration publique dans les mains du
gouvernement, afin d'arracher la direction des affaires locales 
l'aristocratie. Vers la fin de cette mme rvolution, au contraire,
c'est d'ordinaire l'aristocratie vaincue qui tche de livrer  l'tat
la direction de toutes les affaires, parce qu'elle redoute la menue
tyrannie du peuple, devenu son gal et souvent son matre.

Ainsi ce n'est pas toujours la mme classe de citoyens qui s'applique
 accrotre les prrogatives du pouvoir; mais, tant que dure la
rvolution dmocratique, il se rencontre toujours dans la nation une
classe puissante par le nombre ou par la richesse, que des passions
spciales et des intrts particuliers portent  centraliser
l'administration publique, indpendamment de la haine pour le
gouvernement du voisin, qui est un sentiment gnral et permanent chez
les peuples dmocratiques. On peut remarquer que, de notre temps, ce
sont les classes infrieures d'Angleterre qui travaillent de toutes
leurs forces  dtruire l'indpendance locale et  transporter
l'administration de tous les points de la circonfrence au centre,
tandis que les classes suprieures s'efforcent de retenir cette mme
administration dans ses anciennes limites. J'ose prdire qu'un jour
viendra o l'on verra un spectacle tout contraire.

Ce qui prcde fait bien comprendre pourquoi le pouvoir social doit
toujours tre plus fort et l'individu plus faible, chez un peuple
dmocratique qui est arriv  l'galit par un long et pnible travail
social, que dans une socit dmocratique, o, depuis l'origine, les
citoyens ont toujours t gaux. C'est ce que l'exemple des Amricains
achve de prouver.

Les hommes qui habitent les tats-Unis n'ont jamais t spars par
aucun privilge; ils n'ont jamais connu la relation rciproque
d'infrieur et de matre, et, comme ils ne se redoutent et ne se
hassent point les uns les autres, ils n'ont jamais connu le besoin
d'appeler le souverain  diriger le dtail de leurs affaires. La
destine des Amricains est singulire: ils ont pris  l'aristocratie
d'Angleterre l'ide des droits individuels et le got des liberts
locales; et ils ont pu conserver l'une et l'autre, parce qu'ils n'ont
pas eu  combattre d'aristocratie.

Si, dans tous les temps, les lumires servent aux hommes  dfendre
leur indpendance, cela est surtout vrai dans les sicles
dmocratiques. Il est ais, quand tous les hommes se ressemblent, de
fonder un gouvernement unique et tout puissant; les instincts
suffisent. Mais il faut aux hommes beaucoup d'intelligence, de science
et d'art, pour organiser et maintenir, dans les mmes circonstances,
des pouvoirs secondaires, et pour crer, au milieu de l'indpendance
et de la faiblesse individuelle des citoyens, des associations libres
qui soient en tat de lutter contre la tyrannie, sans dtruire
l'ordre.

La concentration des pouvoirs et la servitude individuelle crotront
donc, chez les nations dmocratiques, non seulement en proportion de
l'galit, mais en raison de l'ignorance.

Il est vrai que, dans les sicles peu clairs, le gouvernement manque
souvent de lumires pour perfectionner le despotisme, comme les
citoyens pour s'y drober. Mais l'effet n'est point gal des deux
parts.

Quelque grossier que soit un peuple dmocratique, le pouvoir central
qui le dirige n'est jamais compltement priv de lumires, parce qu'il
attire aisment  lui le peu qui s'en rencontre dans le pays, et que,
au besoin, il va en chercher au dehors. Chez une nation qui est
ignorante aussi bien que dmocratique, il ne peut donc manquer de se
manifester bientt une diffrence prodigieuse entre la capacit
intellectuelle du souverain et celle de chacun de ses sujets. Cela
achve de concentrer aisment dans ses mains tous les pouvoirs. La
puissance administrative de l'tat s'tend sans cesse, parce qu'il n'y
a que lui qui soit assez habile pour administrer.

Les nations aristocratiques, quelque peu claires qu'on les suppose,
ne donnent jamais le mme spectacle, parce que les lumires y sont
assez galement rparties entre le prince et les principaux citoyens.

Le pacha qui rgne aujourd'hui sur l'gypte a trouv la population de
ce pays compose d'hommes trs-ignorants et trs-gaux, et il s'est
appropri, pour la gouverner, la science et l'intelligence de
l'Europe. Les lumires particulires du souverain arrivant ainsi  se
combiner avec l'ignorance et la faiblesse dmocratique des sujets, le
dernier terme de la centralisation a t atteint sans peine, et le
prince a pu faire du pays sa manufacture, et des habitants ses
ouvriers.

Je crois que la centralisation extrme du pouvoir politique finit par
nerver la socit, et par affaiblir ainsi  la longue le gouvernement
lui-mme. Mais je ne nie point qu'une force sociale centralise ne
soit en tat d'excuter aisment, dans un temps donn et sur un point
dtermin, de grandes entreprises. Cela est surtout vrai dans la
guerre o le succs dpend bien plus de la facilit qu'on trouve 
porter rapidement toutes ses ressources sur un certain point, que de
l'tendue mme de ses ressources. C'est donc principalement dans la
guerre que les peuples sentent le dsir et souvent le besoin
d'augmenter les prrogatives du pouvoir central. Tous les gnies
guerriers aiment la centralisation qui accrot leurs forces, et tous
les gnies centralisateurs aiment la guerre, qui oblige les nations 
resserrer dans les mains de l'tat tous les pouvoirs. Ainsi, la
tendance dmocratique qui porte les hommes  multiplier sans cesse les
privilges de l'tat et  restreindre les droits des particuliers est
bien plus rapide et plus continue chez les peuples dmocratiques,
sujets par leur position  de grandes et frquentes guerres, et dont
l'existence peut souvent tre mise en pril, que chez tous les autres.

J'ai dit comment la crainte du dsordre et l'amour du bien-tre
portaient insensiblement les peuples dmocratiques  augmenter les
attributions du gouvernement central, seul pouvoir qui leur paraisse
de lui-mme assez fort, assez intelligent, assez stable pour les
protger contre l'anarchie. J'ai  peine besoin d'ajouter que toutes
les circonstances particulires qui tendent  rendre l'tat d'une
socit dmocratique troubl et prcaire, augmente cet instinct
gnral et porte, de plus en plus, les particuliers  sacrifier  leur
tranquillit leurs droits.

Un peuple n'est donc jamais si dispos  accrotre les attributions du
pouvoir central qu'au sortir d'une rvolution longue et sanglante qui,
aprs avoir arrach les biens des mains de leurs anciens possesseurs,
a branl toutes les croyances, rempli la nation de haines furieuses,
d'intrts opposs et de factions contraires. Le got de la
tranquillit publique devient alors une passion aveugle, et les
citoyens sont sujets  s'prendre d'un amour trs-dsordonn pour
l'ordre.

Je viens d'examiner plusieurs accidents qui tous concourent  aider la
centralisation du pouvoir. Je n'ai pas encore parl du principal.

La premire des causes accidentelles qui, chez les peuples
dmocratiques, peuvent attirer dans les mains du souverain la
direction de toutes les affaires, c'est l'origine de ce souverain
lui-mme et ses penchants.

Les hommes qui vivent dans les sicles d'galit aiment naturellement
le pouvoir central et tendent volontiers ses privilges; mais s'il
arrive que ce mme pouvoir reprsente fidlement leurs intrts et
reproduise exactement leurs instincts, la confiance qu'ils lui portent
n'a presque point de bornes, et ils croient accorder  eux-mmes tout
ce qu'ils lui donnent.

L'attraction des pouvoirs administratifs vers le centre sera toujours
moins aise et moins rapide avec des rois qui tiennent encore par
quelque endroit  l'ancien ordre aristocratique, qu'avec des princes
nouveaux, fils de leurs oeuvres, que leur naissance, leurs prjugs,
leurs instincts, leurs habitudes, semblent lier indissolublement  la
cause de l'galit. Je ne veux point dire que les princes d'origine
aristocratique qui vivent dans les sicles de dmocratie ne cherchent
point  centraliser. Je crois qu'ils s'y emploient aussi diligemment
que tous les autres. Pour eux, les seuls avantages de l'galit sont
de ce ct; mais leurs facilits sont moindres, parce que les
citoyens, au lieu d'aller naturellement au-devant de leurs dsirs, ne
s'y prtent souvent qu'avec peine. Dans les socits dmocratiques, la
centralisation sera toujours d'autant plus grande que le souverain
sera moins aristocratique; voil la rgle.

Quand une vieille race de rois dirige une aristocratie, les prjugs
naturels du souverain se trouvant en parfait accord avec les prjugs
naturels des nobles, les vices inhrents aux socits aristocratiques
se dveloppent librement, et ne trouvent point leur remde. Le
contraire arrive quand le rejeton d'une tige fodale est plac  la
tte d'un peuple dmocratique. Le prince incline, chaque jour, par son
ducation, ses habitudes et ses souvenirs, vers les sentiments que
l'ingalit des conditions suggre; et le peuple tend sans cesse, par
son tat social, vers les moeurs que l'galit fait natre. Il arrive
alors souvent que les citoyens cherchent  contenir le pouvoir
central, bien moins comme tyrannique que comme aristocratique; et
qu'ils maintiennent fermement leur indpendance non seulement parce
qu'ils veulent tre libres, mais surtout parce qu'ils prtendent
rester gaux.

Une rvolution qui renverse une ancienne famille de rois pour placer
des hommes nouveaux  la tte d'un peuple dmocratique, peut affaiblir
momentanment le pouvoir central; mais quelque anarchique qu'elle
paraisse d'abord, on ne doit point hsiter  prdire que son rsultat
final et ncessaire sera d'tendre, et d'assurer les prrogatives de
ce mme pouvoir.

La premire et en quelque sorte la seule condition ncessaire pour
arriver  centraliser la puissance publique dans une socit
dmocratique est d'aimer l'galit ou de le faire croire. Ainsi, la
science du despotisme, si complique jadis, se simplifie: elle se
rduit, pour ainsi dire,  un principe unique.




CHAPITRE V.

    Que parmi les nations europennes de nos jours, le pouvoir
    souverain s'accrot, quoique les souverains soient moins stables.


Si l'on vient  rflchir sur ce qui prcde, on sera surpris et
effray de voir comment, en Europe, tout semble concourir  accrotre
indfiniment les prrogatives du pouvoir central et  rendre chaque
jour l'existence individuelle plus faible, plus subordonne et plus
prcaire.

Les nations dmocratiques de l'Europe ont toutes les tendances
gnrales et permanentes qui portent les Amricains vers la
centralisation des pouvoirs, et, de plus, elles sont soumises  une
multitude de causes secondaires et accidentelles que les Amricains
ne connaissent point. On dirait que chaque pas qu'elles font vers
l'galit les rapproche du despotisme.

Il suffit de jeter les yeux autour de nous et sur nous-mmes, pour
s'en convaincre.

Durant les sicles aristocratiques qui ont prcd le ntre, les
souverains de l'Europe avaient t privs ou s'taient dessaisis de
plusieurs des droits inhrents  leur pouvoir. Il n'y a pas encore
cent ans que, chez la plupart des nations europennes, il se
rencontrait des particuliers ou des corps presque indpendants qui
administraient la justice, levaient et entretenaient des soldats,
percevaient des impts, et souvent mme faisaient ou expliquaient la
loi. L'tat a partout repris pour lui seul ces attributs naturels de
la puissance souveraine; dans tout ce qui a rapport au gouvernement,
il ne souffre plus d'intermdiaire entre lui et les citoyens, et il
les dirige par lui-mme dans les affaires gnrales. Je suis bien loin
de blmer cette concentration des pouvoirs; je me borne  la montrer.

 la mme poque il existait en Europe un grand nombre de pouvoirs
secondaires qui reprsentaient des intrts locaux et administraient
les affaires locales. La plupart de ces autorits locales ont dj
disparu; toutes tendent rapidement  disparatre ou  tomber dans la
plus complte dpendance. D'un bout de l'Europe  l'autre, les
privilges des seigneurs, les liberts des villes, les administrations
provinciales, sont dtruites ou vont l'tre.

L'Europe a prouv, depuis un demi-sicle, beaucoup de rvolutions et
contre rvolutions qui l'ont remue en sens contraires. Mais tous ces
mouvements se ressemblent en un point: tous ont branl ou dtruit les
pouvoirs secondaires. Des privilges locaux, que la nation franaise
n'avait pas abolis dans les pays conquis par elle, ont achev de
succomber sous les efforts des princes qui l'ont vaincue. Ces princes
ont rejet toutes les nouveauts que la rvolution avait cres chez
eux, except la centralisation: c'est la seule chose qu'ils aient
consenti  tenir d'elle.

Ce que je veux remarquer, c'est que tous ces droits divers qui ont t
arrachs successivement, de notre temps,  des classes,  des
corporations,  des hommes, n'ont point servi  lever sur une base
plus dmocratique de nouveaux pouvoirs secondaires, mais se sont
concentrs de toutes parts dans les mains du souverain. Partout l'tat
arrive de plus en plus  diriger par lui-mme les moindres citoyens et
 conduire seul chacun d'eux dans les moindres affaires[14].

         [Note 14: Cet affaiblissement graduel de l'individu, en face
         de la socit, se manifeste de mille manires. Je citerai
         entre autres ce qui a rapport aux testaments.

         Dans les pays aristocratiques, on professe d'ordinaire un
         profond respect pour la dernire volont des hommes. Cela
         allait mme quelquefois, chez les anciens peuples de
         l'Europe, jusqu' la superstition: le pouvoir social, loin de
         gner les caprices du mourant, prtait aux moindres d'entre
         eux sa force; il lui assurait une puissance perptuelle.

         Quand tous les vivants sont faibles, la volont des morts est
         moins respecte. On lui trace un cercle trs-troit, et si
         elle vient  en sortir, le souverain l'annule ou la contrle.
         Au moyen ge, le pouvoir de tester n'avait, pour ainsi dire,
         point de bornes. Chez les Franais de nos jours, on ne
         saurait distribuer son patrimoine entre ses enfants, sans que
         l'tat intervienne. Aprs avoir rgent la vie entire, il
         veut encore en rgler le dernier acte.]

Presque tous les tablissements charitables de l'ancienne Europe
taient dans les mains de particuliers ou de corporations; ils sont
tous tombs plus ou moins sous la dpendance du souverain, et, dans
plusieurs pays, ils sont rgis par lui. C'est l'tat qui a entrepris
presque seul de donner du pain  ceux qui ont faim, des secours et un
asile aux malades, du travail aux oisifs; il s'est fait le rparateur
presque unique de toutes les misres.

L'ducation, aussi bien que la charit, est devenue, chez la plupart
des peuples de nos jours, une affaire nationale. L'tat reoit et
souvent prend l'enfant des bras de sa mre, pour le confier  ses
agents; c'est lui qui se charge d'inspirer  chaque gnration des
sentiments, et de lui fournir des ides. L'uniformit rgne dans les
tudes comme dans tout le reste; la diversit, comme la libert, en
disparaissent chaque jour.

Je ne crains pas non plus d'avancer que chez presque toutes les
nations chrtiennes de nos jours, les catholiques aussi bien que les
protestantes, la religion est menace de tomber dans les mains du
gouvernement. Ce n'est pas que les souverains se montrent fort jaloux
de fixer eux-mmes le dogme; mais ils s'emparent de plus en plus des
volonts de celui qui l'explique; ils tent au clerg ses proprits,
lui assignent un salaire, dtournent et utilisent  leur seul profit
l'influence que le prtre possde; ils en font un de leurs
fonctionnaires et souvent un de leurs serviteurs, et ils pntrent
avec lui jusqu'au plus profond de l'me de chaque homme[15].

         [Note 15:  mesure que les attributions du pouvoir central
         augmentent, le nombre des fonctionnaires qui le reprsentent
         s'accrot. Ils forment une nation dans chaque nation; et
         comme le gouvernement leur prte sa stabilit, ils remplacent
         de plus en plus chez chacune d'elles l'aristocratie.

         Presque partout en Europe, le souverain domine de deux
         manires: il mne une partie des citoyens par la crainte
         qu'ils prouvent de ses agents, et l'autre par l'esprance
         qu'ils conoivent de devenir ses agents.]

Mais ce n'est encore l qu'un ct du tableau.

Non seulement le pouvoir du souverain s'est tendu, comme nous venons
de le voir, dans la sphre entire des anciens pouvoirs; celle-ci ne
suffit plus pour le contenir; il la dborde de toutes parts et va se
rpandre sur le domaine que s'tait rserv jusqu'ici l'indpendance
individuelle. Une multitude d'actions qui chappaient jadis
entirement au contrle de la socit, y ont t soumises de nos
jours, et leur nombre s'accrot sans cesse.

Chez les peuples aristocratiques, le pouvoir social se bornait
d'ordinaire  diriger et  surveiller les citoyens dans tout ce qui
avait un rapport direct et visible avec l'intrt national; il les
abandonnait volontiers  leur libre arbitre en tout le reste. Chez ces
peuples le gouvernement semblait oublier souvent qu'il est un point o
les fautes et les misres des individus compromettent le bien-tre
universel, et qu'empcher la ruine d'un particulier doit quelquefois
tre une affaire publique.

Les nations dmocratiques de notre temps penchent vers un excs
contraire.

Il est vident que la plupart de nos princes ne veulent pas seulement
diriger le peuple tout entier; on dirait qu'ils se jugent responsables
des actions et de la destine individuelle de leurs sujets, qu'ils ont
entrepris de conduire et d'clairer chacun d'eux dans les diffrents
actes de sa vie, et, au besoin, de le rendre heureux malgr lui-mme.

De leur ct les particuliers envisagent de plus en plus le pouvoir
social sous le mme jour; dans tous leurs besoins ils l'appellent 
leur aide, et ils attachent  tous moments sur lui leurs regards comme
sur un prcepteur ou sur un guide.

J'affirme qu'il n'y a pas de pays en Europe o l'administration
publique ne soit devenue non seulement plus centralise, mais plus
inquisitive et plus dtaille; partout elle pntre plus avant que
jadis dans les affaires prives; elle rgle  sa manire plus
d'actions, et des actions plus petites, et elle s'tablit davantage
tous les jours  ct, autour et au-dessus de chaque individu, pour
l'assister, le conseiller et le contraindre.

Jadis, le souverain vivait du revenu de ses terres ou du produit des
taxes. Il n'en est plus de mme aujourd'hui que ses besoins ont cr
avec sa puissance. Dans les mmes circonstances o jadis un prince
tablissait un nouvel impt, on a recours aujourd'hui  un emprunt.
Peu  peu l'tat devient ainsi le dbiteur de la plupart des riches,
et il centralise dans ses mains les plus grands capitaux.

Il attire les moindres d'une autre manire.

 mesure que les hommes se mlent et que les conditions s'galisent,
le pauvre a plus de ressources, de lumires et de dsirs. Il conoit
l'ide d'amliorer son sort, et il cherche  y parvenir par l'pargne.
L'pargne fait donc natre, chaque jour, un nombre infini de petits
capitaux, fruits lents et successifs du travail; ils s'accroissent
sans cesse. Mais le plus grand nombre resteraient improductifs, s'ils
demeuraient pars. Cela a donn naissance  une institution
philanthropique qui deviendra bientt, si je ne me trompe, une de nos
plus grandes institutions politiques. Des hommes charitables ont conu
la pense de recueillir l'pargne du pauvre et d'en utiliser le
produit. Dans quelques pays, ces associations bienfaisantes sont
restes entirement distinctes de l'tat; mais, dans presque tous,
elles tendent visiblement  se confondre avec lui, et il y en a mme
quelques unes o le gouvernement les a remplaces, et o il a
entrepris la tche immense de centraliser dans un seul lieu, et de
faire valoir par ses seules mains l'pargne journalire de plusieurs
millions de travailleurs.

Ainsi, l'tat attire  lui l'argent des riches par l'emprunt, et par
les caisses d'pargne il dispose  son gr des deniers du pauvre. Prs
de lui et dans ses mains, les richesses du pays accourent sans cesse;
elles s'y accumulent d'autant plus que l'galit des conditions
devient plus grande; car, chez une nation dmocratique, il n'y a que
l'tat qui inspire de la confiance aux particuliers, parce qu'il n'y a
que lui seul qui leur paraisse avoir quelque force et quelque
dure[16].

         [Note 16: D'une part, le got du bien-tre augmente sans
         cesse, et le gouvernement s'empare, de plus en plus, de
         toutes les sources du bien-tre.

         Les hommes vont donc par deux chemins divers vers la
         servitude. Le got du bien-tre les dtourne de se mler du
         gouvernement, et l'amour du bien-tre les met dans une
         dpendance de plus en plus troite des gouvernants.]

Ainsi le souverain ne se borne pas  diriger la fortune publique; il
s'introduit encore dans les fortunes prives; il est le chef de chaque
citoyen et souvent son matre, et, de plus, il se fait son intendant
et son caissier.

Non seulement le pouvoir central remplit seul la sphre entire des
anciens pouvoirs, l'tend et la dpasse, mais il s'y meut, avec plus
d'agilit, de force et d'indpendance qu'il ne faisait jadis.

Tous les gouvernements de l'Europe ont prodigieusement perfectionn,
de notre temps, la science administrative; ils font plus de choses, et
ils font chaque chose avec plus d'ordre, de rapidit, et moins de
frais; ils semblent s'enrichir sans cesse de toutes les lumires
qu'ils ont enleves aux particuliers. Chaque jour, les princes de
l'Europe tiennent leurs dlgus dans une dpendance plus troite, et
ils inventent des mthodes nouvelles pour les diriger de plus prs, et
les surveiller avec moins de peine. Ce n'est point assez pour eux de
conduire toutes les affaires par leurs agents, ils entreprennent de
diriger la conduite de leurs agents dans toutes leurs affaires; de
sorte que l'administration publique ne dpend pas seulement du mme
pouvoir; elle se resserre de plus en plus dans un mme lieu, et se
concentre dans moins de mains. Le gouvernement centralise son action
en mme temps qu'il accrot ses prrogatives: double cause de force.

Quand on examine la constitution qu'avait jadis le pouvoir judiciaire,
chez la plupart des nations de l'Europe, deux choses frappent:
L'indpendance de ce pouvoir, et l'tendue de ses attributions.

Non seulement les cours de justice dcidaient presque toutes les
querelles entre particuliers; dans un grand nombre de cas, elles
servaient d'arbitres entre chaque individu et l'tat.

Je ne veux point parler ici des attributions politiques et
administratives que les tribunaux avaient usurpes en quelques pays,
mais des attributions judiciaires qu'ils possdaient dans tous. Chez
tous les peuples d'Europe, il y avait et il y a encore beaucoup de
droits individuels, se rattachant la plupart au droit gnral de
proprit, qui taient placs sous la sauvegarde du juge, et que
l'tat ne pouvait violer sans la permission de celui-ci.

C'est ce pouvoir semi-politique qui distinguait principalement les
tribunaux d'Europe de tous les autres; car tous les peuples ont eu
des juges, mais tous n'ont point donn aux juges les mmes privilges.

Si l'on examine maintenant ce qui se passe chez les nations
dmocratiques de l'Europe qu'on appelle libres, aussi bien que chez
les autres, on voit que, de toutes parts,  ct de ces tribunaux, il
s'en cre d'autres plus dpendants dont l'objet particulier est de
dcider exceptionnellement les questions litigieuses qui peuvent
s'lever entre l'administration publique et les citoyens. On laisse 
l'ancien pouvoir judiciaire son indpendance, mais on resserre sa
juridiction, et l'on tend, de plus en plus,  n'en faire qu'un arbitre
entre des intrts particuliers.

Le nombre de ces tribunaux spciaux augmente sans cesse, et leurs
attributions croissent. Le gouvernement chappe donc chaque jour
davantage  l'obligation de faire sanctionner par un autre pouvoir ses
volonts et ses droits. Ne pouvant se passer de juges, il veut, du
moins, choisir lui-mme ses juges et les tenir toujours dans sa main,
c'est--dire que, entre lui et les particuliers, il place encore
l'image de la justice, plutt que la justice elle-mme.

Ainsi, il ne suffit point  l'tat d'attirer  lui toutes les
affaires, il arrive encore, de plus en plus,  les dcider toutes par
lui-mme sans contrle et sans recours[17].

         [Note 17: On fait  ce sujet en France un singulier sophisme.
         Lorsqu'il vient  natre un procs entre l'administration et
         un particulier, on refuse d'en soumettre l'examen au juge
         ordinaire, afin, dit-on, de ne point mler le pouvoir
         administratif et le pouvoir judiciaire. Comme si ce n'tait
         pas mler ces deux pouvoirs, et les mler de la faon la plus
         prilleuse et la plus tyrannique, que de revtir le
         gouvernement du droit de juger et d'administrer tout  la
         fois.]

Il y a chez les nations modernes de l'Europe une grande cause qui,
indpendamment de toutes celles que je viens d'indiquer, contribue
sans cesse  tendre l'action du souverain ou  augmenter ses
prrogatives: on n'y a pas assez pris garde. Cette cause est le
dveloppement de l'industrie, que les progrs de l'galit favorisent.

L'industrie agglomre d'ordinaire une multitude d'hommes dans le mme
lieu; elle tablit entre eux des rapports nouveaux et compliqus. Elle
les expose  de grandes et subites alternatives d'abondance et de
misre, durant lesquelles la tranquillit publique est menace. Il
peut arriver enfin que ses travaux compromettent la sant et mme la
vie de ceux qui en profitent, ou de ceux qui s'y livrent. Ainsi, la
classe industrielle a plus besoin d'tre rglemente, surveille et
contenue que les autres classes, et il est naturel que les
attributions du gouvernement croissent avec elle.

Cette vrit est gnralement applicable; mais voici ce qui se
rapporte plus particulirement aux nations de l'Europe.

Dans les sicles qui ont prcd ceux o nous vivons, l'aristocratie
possdait le sol, et tait en tat de le dfendre. La proprit
immobilire fut donc environne de garanties, et ses possesseurs
jouirent d'une grande indpendance. Cela cra des lois et des
habitudes qui se sont perptues, malgr la division des terres et la
ruine des nobles; et, de nos jours, les propritaires fonciers et les
agriculteurs sont encore de tous les citoyens ceux qui chappent le
plus aisment au contrle du pouvoir social.

Dans ces mmes sicles aristocratiques, o se trouvent toutes les
sources de notre histoire, la proprit mobilire avait peu
d'importance, et ses possesseurs taient mpriss et faibles; les
industriels formaient une classe exceptionnelle au milieu du monde
aristocratique. Comme ils n'avaient point de patronage assur, ils
n'taient point protgs, et souvent ils ne pouvaient se protger
eux-mmes.

Il entra donc dans les habitudes de considrer la proprit
industrielle comme un bien d'une nature particulire, qui ne mritait
point les mmes gards, et qui ne devait pas obtenir les mmes
garanties que la proprit en gnral, et les industriels comme une
petite classe  part dans l'ordre social, dont l'indpendance avait
peu de valeur, et qu'il convenait d'abandonner  la passion
rglementaire des princes. Si l'on ouvre en effet les codes du
moyen-ge on est tonn de voir comment, dans ces sicles
d'indpendance individuelle, l'industrie tait sans cesse rglemente
par les rois, jusque dans ses moindres dtails; sur ce point, la
centralisation est aussi active et aussi dtaille qu'elle saurait
l'tre.

Depuis ce temps, une grande rvolution a eu lieu dans le monde; la
proprit industrielle, qui n'tait qu'un germe, s'est dveloppe,
elle couvre l'Europe; la classe industrielle s'est tendue, elle s'est
enrichie des dbris de toutes les autres; elle a cr en nombre, en
importance, en richesse; elle crot sans cesse; presque tous ceux qui
n'en font pas partie s'y rattachent, du moins par quelque endroit;
aprs avoir t la classe exceptionnelle, elle menace de devenir la
classe principale, et pour ainsi dire, la classe unique; cependant,
les ides et les habitudes politiques que jadis elle avait fait
natre, sont demeures. Ces ides et ces habitudes n'ont point chang,
parce qu'elles sont vieilles et ensuite parce qu'elles se trouvent en
parfaite harmonie avec les ides nouvelles et les habitudes gnrales
des hommes de nos jours.

La proprit industrielle n'augmente donc point ses droits avec son
importance. La classe industrielle ne devient pas moins dpendante en
devenant plus nombreuse; mais on dirait, au contraire, qu'elle apporte
le despotisme dans son sein, et qu'il s'tend naturellement  mesure
qu'elle se dveloppe[18].

         [Note 18: Je citerai  l'appui de ceci quelques faits. C'est
         dans les mines que se trouvent les sources naturelles de la
         richesse industrielle.  mesure que l'industrie s'est
         dveloppe en Europe, que le produit des mines est devenu un
         intrt plus gnral et leur bonne exploitation plus
         difficile par la division des biens que l'galit amne, la
         plupart des souverains ont rclam le droit de possder le
         fonds des mines et d'en surveiller les travaux; ce qui ne
         s'tait point vu pour les proprits d'une autre espce.

         Les mines, qui taient des proprits individuelles soumises
         aux mmes obligations et pourvues des mmes garanties que les
         autres biens immobiliers, sont ainsi tombes dans le domaine
         public. C'est l'tat qui les exploite ou qui les concde; les
         propritaires sont transforms en usagers; ils tiennent leurs
         droits de l'tat, et, de plus, l'tat revendique, presque
         partout, le pouvoir de les diriger; il leur trace des rgles,
         leur impose des mthodes, les soumet  une surveillance
         habituelle, et, s'ils lui rsistent, un tribunal
         administratif les dpossde, et l'administration publique
         transporte  d'autres leurs privilges; de sorte que le
         gouvernement ne possde pas seulement les mines, il tient
         tous les mineurs dans sa main.

         Cependant,  mesure que l'industrie se dveloppe,
         l'exploitation des anciennes mines augmente. On en ouvre de
         nouvelles. La population des mines s'tend et grandit. Chaque
         jour, les souverains tendent sous nos pieds leur domaine et
         le peuplent de leurs serviteurs.]

En proportion que la nation devient plus industrielle, elle sent un
plus grand besoin de routes, de canaux, de ports et autres travaux
d'une nature semi-publique, qui facilitent l'acquisition des
richesses, et en proportion qu'elle est plus dmocratique, les
particuliers prouvent plus de difficult  excuter de pareils
travaux, et l'tat plus de facilit  les faire. Je ne crains pas
d'affirmer que la tendance manifeste de tous les souverains de notre
temps est de se charger seuls de l'excution de pareilles entreprises;
par l, ils resserrent chaque jour les populations dans une plus
troite dpendance.

D'autre part,  mesure que la puissance de l'tat s'accrot, et que
ses besoins augmentent, il consomme lui-mme une quantit toujours
plus grande de produits industriels, qu'il fabrique d'ordinaire dans
ses arsenaux et ses manufactures. C'est ainsi que, dans chaque
royaume, le souverain devient le plus grand des industriels; il attire
et retient  son service un nombre prodigieux d'ingnieurs,
d'architectes, de mcaniciens, et d'artisans.

Il n'est pas seulement le premier des industriels, il tend de plus en
plus  se rendre le chef ou plutt le matre de tous les autres.

Comme les citoyens sont devenus plus faibles en devenant plus gaux,
ils ne peuvent rien faire en industrie sans s'associer; or, la
puissance publique veut naturellement placer ces associations sous son
contrle.

Il faut reconnatre que ces sortes d'tres collectifs qu'on nomme
associations, sont plus forts et plus redoutables qu'un simple
individu ne saurait l'tre, et qu'ils ont moins que ceux-ci la
responsabilit de leurs propres actes, d'o il rsulte qu'il semble
raisonnable de laisser  chacune d'elles une indpendance moins grande
de la puissance sociale qu'on ne le ferait pour un particulier.

Les souverains ont d'autant plus de pente  agir ainsi que leurs gots
les y convient. Chez les peuples dmocratiques, il n'y a que par
l'association que la rsistance des citoyens au pouvoir central puisse
se produire; aussi ce dernier ne voit-il jamais qu'avec dfaveur les
associations qui ne sont pas sous sa main; et ce qui est fort digne de
remarque, c'est que chez ces peuples dmocratiques, les citoyens
envisagent souvent ces mmes associations, dont ils ont tant besoin,
avec un sentiment secret de crainte et de jalousie, qui les empche de
les dfendre. La puissance et la dure de ces petites socits
particulires, au milieu de la faiblesse et de l'instabilit gnrale,
les tonnent et les inquitent, et ils ne sont pas loigns de
considrer comme de dangereux privilges le libre emploi que fait
chacune d'elles de ses facults naturelles.

Toutes ces associations qui naissent de nos jours sont d'ailleurs
autant de personnes nouvelles, dont le temps n'a pas consacr les
droits, et qui entrent dans le monde  une poque o l'ide des
droits particuliers est faible, et o le pouvoir social est sans
limites; il n'est pas surprenant qu'elles perdent leur libert en
naissant.

Chez tous les peuples de l'Europe, il y a certaines associations qui
ne peuvent se former qu'aprs que l'tat a examin leurs statuts, et
autoris leur existence. Chez plusieurs, on fait des efforts pour
tendre  toutes les associations cette rgle. On voit aisment o
mnerait le succs d'une pareille entreprise.

Si une fois le souverain avait le droit gnral d'autoriser 
certaines conditions les associations de toutes espces, il ne
tarderait pas  rclamer celui de les surveiller et de les diriger,
afin qu'elles ne puissent pas s'carter de la rgle qu'il leur aurait
impose. De cette manire, l'tat, aprs avoir mis dans sa dpendance
tous ceux qui ont envie de s'associer, y mettrait encore tous ceux qui
se sont associs, c'est--dire presque tous les hommes qui vivent de
nos jours.

Les souverains s'approprient ainsi de plus en plus et mettent  leur
usage la plus grande partie de cette force nouvelle que l'industrie
cre de notre temps dans le monde. L'industrie nous mne, et ils la
mnent.

J'attache tant d'importance  tout ce que je viens de dire que je suis
tourment de la peur d'avoir nui  ma pense, en voulant mieux la
rendre.

Si donc le lecteur trouve que les exemples cits  l'appui de mes
paroles sont insuffisants ou mal choisis; s'il pense que j'aie exagr
en quelque endroit les progrs du pouvoir social, et qu'au contraire
j'aie restreint outre mesure la sphre o se meut encore
l'indpendance individuelle, je le supplie d'abandonner un moment le
livre, et de considrer  son tour par lui-mme les objets que j'avais
entrepris de lui montrer. Qu'il examine attentivement ce qui se passe
chaque jour parmi nous et hors de nous; qu'il interroge ses voisins;
qu'il se contemple enfin lui-mme; je suis bien tromp s'il n'arrive
sans guide, et par d'autres chemins, au point o j'ai voulu le
conduire.

Il s'apercevra que, pendant le demi-sicle qui vient de s'couler, la
centralisation a cr partout de mille faons diffrentes. Les guerres,
les rvolutions, les conqutes ont servi  son dveloppement; tous les
hommes ont travaill  l'accrotre. Pendant cette mme priode, durant
laquelle ils se sont succd avec une rapidit prodigieuse  la tte
des affaires, leurs ides, leurs intrts, leurs passions ont vari 
l'infini; mais tous ont voulu centraliser en quelques manires.
L'instinct de la centralisation a t comme le seul point immobile,
au milieu de la mobilit singulire de leur existence et de leurs
penses.

Et lorsque le lecteur, ayant examin ce dtail des affaires humaines,
voudra en embrasser dans son ensemble le vaste tableau, il restera
tonn.

D'un ct, les plus fermes dynasties sont branles ou dtruites; de
toutes parts les peuples chappent violemment  l'empire de leurs
lois; ils dtruisent ou limitent l'autorit de leurs seigneurs ou de
leurs princes; toutes les nations qui ne sont point en rvolution
paraissent du moins inquites et frmissantes; un mme esprit de
rvolte les anime. Et de l'autre, dans ce mme temps d'anarchie et
chez ces mmes peuples si indociles, le pouvoir social accrot sans
cesse ses prrogatives; il devient plus centralis, plus entreprenant,
plus absolu, plus tendu. Les citoyens tombent  chaque instant sous
le contrle de l'administration publique; ils sont entrans
insensiblement, et comme  leur insu,  lui sacrifier tous les jours
quelques nouvelles parties de leur indpendance individuelle, et ces
mmes hommes qui de temps  autre renversent un trne et foulent aux
pieds des rois, se plient de plus en plus, sans rsistance, aux
moindres volonts d'un commis.

Ainsi donc deux rvolutions semblent s'oprer, de nos jours, en sens
contraire; l'une affaiblit continuellement le pouvoir, et l'autre le
renforce sans cesse:  aucune autre poque de notre histoire il n'a
paru si faible ni si fort.

Mais quand on vient enfin  considrer de plus prs l'tat du monde,
on voit que ces deux rvolutions sont intimement lies l'une 
l'autre, qu'elles partent de la mme source, et qu'aprs avoir eu un
cours divers, elles conduisent enfin les hommes au mme lieu.

Je ne craindrai pas encore de rpter une dernire fois ce que j'ai
dj dit ou indiqu dans plusieurs endroits de ce livre: il faut bien
prendre garde de confondre le fait mme de l'galit avec la
rvolution qui achve de l'introduire dans l'tat social et dans les
lois; c'est l que se trouve la raison de presque tous les phnomnes
qui nous tonnent.

Tous les anciens pouvoirs politiques de l'Europe, les plus grands
aussi bien que les moindres, ont t fonds dans des sicles
d'aristocratie, et ils reprsentaient ou dfendaient plus ou moins le
principe de l'ingalit et du privilge. Pour faire prvaloir dans le
gouvernement les besoins et les intrts nouveaux que suggrait
l'galit croissante, il a donc fallu aux hommes de nos jours
renverser ou contraindre les anciens pouvoirs. Cela les a conduits 
faire des rvolutions, et a inspir  un grand nombre d'entre eux ce
got sauvage du dsordre et de l'indpendance que toutes les
rvolutions, quel que soit leur objet, font toujours natre.

Je ne crois pas qu'il y ait une seule contre en Europe o le
dveloppement de l'galit n'ait point t prcd ou suivi de
quelques changements violents dans l'tat de la proprit et des
personnes, et presque tous ces changements ont t accompagns de
beaucoup d'anarchie et de licence, parce qu'ils taient faits par la
portion la moins police de la nation, contre celle qui l'tait le
plus.

De l sont sorties les deux tendances contraires que j'ai prcdemment
montres. Tant que la rvolution dmocratique tait dans sa chaleur,
les hommes occups  dtruire les anciens pouvoirs aristocratiques qui
combattaient contre elle, se montraient anims d'un grand esprit
d'indpendance, et  mesure que la victoire de l'galit devenait plus
complte, ils s'abandonnaient peu  peu aux instincts naturels que
cette mme galit fait natre, et ils renforaient et centralisaient
le pouvoir social. Ils avaient voulu tre libres pour pouvoir se faire
gaux, et,  mesure que l'galit s'tablissait davantage  l'aide de
la libert, elle leur rendait la libert plus difficile.

Ces deux tats n'ont pas toujours t successifs. Nos pres ont fait
voir comment un peuple pouvait organiser une immense tyrannie dans son
sein au moment mme o il chappait  l'autorit des nobles et
bravait la puissance de tous les rois, enseignant  la fois au monde
la manire de conqurir son indpendance et de la perdre.

Les hommes de notre temps s'aperoivent que les anciens pouvoirs
s'croulent de toutes parts; ils voient toutes les anciennes
influences qui meurent, toutes les anciennes barrires qui tombent;
cela trouble le jugement des plus habiles; ils ne font attention qu'
la prodigieuse rvolution qui s'opre sous leurs yeux, et ils croient
que le genre humain va tomber pour jamais en anarchie. S'ils
songeaient aux consquences finales de cette rvolution, ils
concevraient peut-tre d'autres craintes.

Pour moi je ne me fie point, je le confesse,  l'esprit de libert qui
semble animer mes contemporains; je vois bien que les nations de nos
jours sont turbulentes; mais je ne dcouvre pas clairement qu'elles
soient librales, et je redoute qu'au sortir de ces agitations qui
font vaciller tous les trnes, les souverains ne se trouvent plus
puissants qu'ils ne l'ont t.




CHAPITRE VI.

    Quelle espce de despotisme les nations dmocratiques ont 
    craindre.


J'avais remarqu durant mon sjour aux tats-Unis qu'un tat social
dmocratique, semblable  celui des Amricains, pourrait offrir des
facilits singulires  l'tablissement du despotisme, et j'avais vu,
 mon retour en Europe, combien la plupart de nos princes s'taient
dj servis des ides, des sentiments et des besoins que ce mme tat
social faisait natre pour tendre le cercle de leur pouvoir.

Cela me conduisit  croire que les nations chrtiennes finiraient
peut-tre par subir quelque oppression pareille  celle qui pesa
jadis sur plusieurs des peuples de l'antiquit.

Un examen plus dtaill du sujet, et cinq ans de mditations nouvelles
n'ont point diminu mes craintes, mais ils en ont chang l'objet.

On n'a jamais vu dans les sicles passs de souverain si absolu et si
puissant qui ait entrepris d'administrer par lui-mme, et sans le
secours de pouvoirs secondaires, toutes les parties d'un grand empire;
il n'y en a point qui ait tent d'assujettir indistinctement tous ses
sujets aux dtails d'une rgle uniforme, ni qui soit descendu  ct
de chacun d'eux pour le rgenter et le conduire. L'ide d'une pareille
entreprise ne s'tait jamais prsente  l'esprit humain, et, s'il
tait arriv  un homme de la concevoir, l'insuffisance des lumires,
l'imperfection des procds administratifs, et surtout les obstacles
naturels que suscitait l'ingalit des conditions, l'auraient bientt
arrt dans l'excution d'un si vaste dessein.

On voit qu'au temps de la plus grande puissance des Csars, les
diffrents peuples qui habitaient le monde romain avaient encore
conserv des coutumes et des moeurs diverses: quoique soumises au mme
monarque, la plupart des provinces taient administres  part; elles
taient remplies de municipalits puissantes et actives, et, quoique
tout le gouvernement de l'empire ft concentr dans les seules mains
de l'empereur, et qu'il restt toujours, au besoin, l'arbitre de
toutes choses, les dtails de la vie sociale et de l'existence
individuelle chappaient d'ordinaire  son contrle.

Les empereurs possdaient, il est vrai, un pouvoir immense et sans
contrepoids, qui leur permettait de se livrer librement  la
bizarrerie de leurs penchants, et d'employer  les satisfaire la force
entire de l'tat; il leur est arriv souvent d'abuser de ce pouvoir
pour enlever arbitrairement  un citoyen ses biens ou sa vie: leur
tyrannie pesait prodigieusement sur quelques-uns; mais elle ne
s'tendait pas sur un grand nombre; elle s'attachait  quelques grands
objets principaux, et ngligeait le reste; elle tait violente et
restreinte.

Il semble que si le despotisme venait  s'tablir chez les nations
dmocratiques de nos jours, il aurait d'autres caractres: il serait
plus tendu et plus doux, et il dgraderait les hommes sans les
tourmenter.

Je ne doute pas que, dans des sicles de lumires et d'galit comme
les ntres, les souverains ne parvinssent plus aisment  runir tous
les pouvoirs publics dans leurs seules mains, et  pntrer plus
habituellement et plus profondment dans le cercle des intrts
privs, que n'a jamais pu le faire aucun de ceux de l'antiquit. Mais
cette mme galit qui facilite le despotisme, le tempre; nous avons
vu comment,  mesure que les hommes sont plus semblables et plus
gaux, les moeurs publiques deviennent plus humaines et plus douces;
quand aucun citoyen n'a un grand pouvoir ni de grandes richesses, la
tyrannie manque, en quelque sorte, d'occasion et de thtre. Toutes
les fortunes tant mdiocres, les passions sont naturellement
contenues, l'imagination borne, les plaisirs simples. Cette
modration universelle modre le souverain lui-mme, et arrte dans de
certaines limites l'lan dsordonn de ses dsirs.

Indpendamment de ces raisons puises dans la nature mme de l'tat
social, je pourrais en ajouter beaucoup d'autres que je prendrais en
dehors de mon sujet; mais je veux me tenir dans les bornes que je me
suis poses.

Les gouvernements dmocratiques pourront devenir violents et mme
cruels dans certains moments de grande effervescence et de grands
prils; mais ces crises seront rares et passagres.

Lorsque je songe aux petites passions des hommes de nos jours,  la
mollesse de leurs moeurs,  l'tendue de leurs lumires,  la puret
de leur religion,  la douceur de leur morale,  leurs habitudes
laborieuses et ranges,  la retenue qu'ils conservent presque tous
dans le vice comme dans la vertu; je ne crains pas qu'ils rencontrent
dans leurs chefs des tyrans, mais plutt des tuteurs.

Je pense donc que l'espce d'oppression dont les peuples dmocratiques
sont menacs ne ressemblera  rien de ce qui l'a prcde dans le
monde; nos contemporains ne sauraient en trouver l'image dans leurs
souvenirs. Je cherche en vain moi-mme une expression qui reproduise
exactement l'ide que je m'en forme et la renferme; les anciens mots
de despotisme et de tyrannie ne conviennent point. La chose est
nouvelle, il faut donc tcher de la dfinir, puisque je ne peux la
nommer.

Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se
produire dans le monde: je vois une foule innombrable d'hommes
semblables et gaux, qui tournent sans repos sur eux-mmes pour se
procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils remplissent leur
me. Chacun d'eux, retir  l'cart, est comme tranger  la destine
de tous les autres, ses enfants et ses amis particuliers forment pour
lui toute l'espce humaine; quant au demeurant de ses concitoyens, il
est  ct d'eux; mais il ne les voit pas; il les touche et ne les
sent point; il n'existe qu'en lui-mme et pour lui seul, et s'il lui
reste encore une famille, on peut dire du moins qu'il n'a plus de
patrie[TN-G].

Au-dessus de ceux-l, s'lve un pouvoir immense et tutlaire, qui se
charge seul d'assurer leurs jouissances, et de veiller sur leur sort.
Il est absolu, dtaill, rgulier, prvoyant et doux. Il ressemblerait
 la puissance paternelle, si, comme elle, il avait pour objet de
prparer les hommes  l'ge viril; mais il ne cherche, au contraire,
qu' les fixer irrvocablement dans l'enfance; il aime que les
citoyens se rjouissent, pourvu qu'ils ne songent qu' se rjouir. Il
travaille volontiers  leur bonheur; mais il veut en tre l'unique
agent et le seul arbitre; il pourvoit  leur scurit, prvoit et
assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs
principales affaires, dirige leur industrie, rgle leurs successions,
divise leurs hritages; que ne peut-il leur ter entirement le
trouble de penser et la peine de vivre?

C'est ainsi que tous les jours il rend moins utile et plus rare
l'emploi du libre arbitre; qu'il renferme l'action de la volont dans
un plus petit espace, et drobe peu  peu  chaque citoyen jusqu'
l'usage de lui-mme. L'galit a prpar les hommes  toutes ces
choses; elle les a disposs  les souffrir et souvent mme  les
regarder comme un bienfait.

Aprs avoir pris ainsi tour  tour dans ses puissantes mains chaque
individu, et l'avoir ptri  sa guise, le souverain tend ses bras sur
la socit tout entire; il en couvre la surface d'un rseau de
petites rgles compliques, minutieuses et uniformes,  travers
lesquelles les esprits les plus originaux et les mes les plus
vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dpasser la foule; il ne
brise pas les volonts, mais il les amollit, les plie et les dirige;
il force rarement d'agir, mais il s'oppose sans cesse  ce qu'on
agisse; il ne dtruit point, il empche de natre; il ne tyrannise
point, il gne, il comprime, il nerve, il teint, il hbte, et il
rduit enfin chaque nation  n'tre plus qu'un troupeau d'animaux
timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger.

J'ai toujours cru que cette sorte de servitude, rgle, douce et
paisible, dont je viens de faire le tableau, pourrait se combiner
mieux qu'on ne l'imagine avec quelques unes des formes extrieures de
la libert, et qu'il ne lui serait pas impossible de s'tablir 
l'ombre mme de la souverainet du peuple.

Nos contemporains sont incessamment travaills par deux passions
ennemies: ils sentent le besoin d'tre conduits et l'envie de rester
libres. Ne pouvant dtruire ni l'un ni l'autre de ces instincts
contraires, ils s'efforcent de les satisfaire  la fois tous les deux.
Ils imaginent un pouvoir unique, tutlaire, tout puissant, mais lu
par les citoyens. Ils combinent la centralisation et la souverainet
du peuple. Cela leur donne quelque relche. Ils se consolent d'tre en
tutelle, en songeant qu'ils ont eux-mmes choisi leurs tuteurs.
Chaque individu souffre qu'on l'attache, parce qu'il voit que ce n'est
pas un homme ni une classe, mais le peuple lui-mme qui tient le bout
de la chane.

Dans ce systme, les citoyens sortent un moment de la dpendance pour
indiquer leur matre, et y rentrent.

Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s'accommodent trs-aisment
de cette espce de compromis entre le despotisme administratif et la
souverainet du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la libert
des individus, quand c'est au pouvoir national qu'ils la livrent. Cela
ne me suffit point. La nature du matre m'importe bien moins que
l'obissance.

Je ne nierai pas cependant qu'une constitution semblable ne soit
infiniment prfrable  celle qui, aprs avoir concentr tous les
pouvoirs, les dposerait dans les mains d'un homme ou d'un corps
irresponsable. De toutes les diffrentes formes que le despotisme
dmocratique pourrait prendre, celle-ci serait assurment la pire.

Lorsque le souverain est lectif ou surveill de prs par une
lgislature rellement lective et indpendante, l'oppression qu'il
fait subir aux individus est quelquefois plus grande; mais elle est
toujours moins dgradante, parce que chaque citoyen, alors qu'on le
gne et qu'on le rduit  l'impuissance, peut encore se figurer qu'en
obissant, il ne se soumet qu' lui-mme, et que c'est  l'une de ses
volonts qu'il sacrifie toutes les autres.

Je comprends galement que, quand le souverain reprsente la nation et
dpend d'elle, les forces et les droits qu'on enlve  chaque citoyen
ne servent pas seulement au chef de l'tat, mais profitent  l'tat
lui-mme, et que les particuliers retirent quelque fruit du sacrifice
qu'ils ont fait au public de leur indpendance.

Crer une reprsentation nationale dans un pays trs-centralis, c'est
donc diminuer le mal que l'extrme centralisation peut produire, mais
ce n'est pas le dtruire.

Je vois bien que, de cette manire, on conserve l'intervention
individuelle dans les plus importantes affaires; mais on ne la
supprime pas moins dans les petites et les particulires. L'on oublie
que c'est surtout dans le dtail qu'il est dangereux d'asservir les
hommes. Je serais, pour ma part, port  croire la libert moins
ncessaire dans les grandes choses que dans les moindres, si je
pensais qu'on pt jamais tre assur de l'une, sans possder l'autre.

La sujtion dans les petites affaires se manifeste tous les jours, et
se fait sentir indistinctement  tous les citoyens. Elle ne les
dsespre point; mais elle les contrarie sans cesse, et elle les porte
 renoncer  l'usage de leur volont. Elle teint ainsi peu  peu
leur esprit et nerve leur me; tandis que l'obissance, qui n'est due
que dans un petit nombre de circonstances trs-graves, mais
trs-rares, ne montre la servitude que de loin en loin, et ne la fait
peser que sur certains hommes. En vain chargerez-vous ces mmes
citoyens que vous avez rendus si dpendants du pouvoir central de
choisir de temps  autre les reprsentants de ce pouvoir, cet usage si
important, mais si court et si rare de leur libre arbitre n'empchera
pas qu'ils ne perdent peu  peu la facult de penser, de sentir et
d'agir par eux-mmes, et qu'ils ne tombent ainsi graduellement
au-dessous du niveau de l'humanit.

J'ajoute qu'ils deviendront bientt incapables d'exercer le grand et
unique privilge qui leur reste. Les peuples dmocratiques qui ont
introduit la libert dans la sphre politique, en mme temps qu'ils
accroissaient le despotisme dans la sphre administrative, ont t
conduits  des singularits bien tranges. Faut-il mener les petites
affaires o le simple bon sens peut suffire, ils estiment que les
citoyens en sont incapables; s'agit-il du gouvernement de tout l'tat,
ils confient  ces citoyens d'immenses prrogatives; ils en font
alternativement les jouets du souverain et ses matres; plus que des
rois et moins que des hommes. Aprs avoir puis tous les diffrents
systmes d'lection, sans en trouver un qui leur convienne, ils
s'tonnent et cherchent encore; comme si le mal qu'ils remarquent ne
tenait pas  la constitution du pays bien plus qu' celle du corps
lectoral.

Il est, en effet, difficile de concevoir comment des hommes qui ont
entirement renonc  l'habitude de se diriger eux-mmes pourraient
russir  bien choisir ceux qui doivent les conduire; et l'on ne fera
point croire qu'un gouvernement libral, nergique et sage, puisse
jamais sortir des suffrages d'un peuple de serviteurs.

Une constitution qui serait rpublicaine par la tte et
ultra-monarchique dans toutes les autres parties, m'a toujours sembl
un monstre phmre. Les vices des gouvernants et l'imbcillit des
gouverns ne tarderaient pas  en amener la ruine; et le peuple,
fatigu de ses reprsentants et de lui-mme, crerait des institutions
plus libres, ou retournerait bientt s'tendre aux pieds d'un seul
matre[TN-H].




CHAPITRE VII.

    Suite des chapitres prcdents.


Je crois qu'il est plus facile d'tablir un gouvernement absolu et
despotique chez un peuple o les conditions sont gales que chez un
autre, et je pense que si un pareil gouvernement tait une fois tabli
chez un semblable peuple, non seulement il y opprimerait les hommes,
mais qu' la longue il ravirait  chacun d'eux plusieurs des
principaux attributs de l'humanit.

Le despotisme me parat donc particulirement  redouter dans les ges
dmocratiques.

J'aurais, je pense, aim la libert dans tous les temps; mais je me
sens enclin  l'adorer dans le temps o nous sommes.

Je suis convaincu, d'autres parts, que tous ceux qui, dans les sicles
o nous entrons, essaieront d'appuyer la libert sur le privilge et
l'aristocratie choueront. Tous ceux qui voudront attirer et retenir
l'autorit dans le sein d'une seule classe choueront. Il n'y a pas,
de nos jours, de souverain assez habile et assez fort pour fonder le
despotisme en rtablissant des distinctions permanentes entre ses
sujets; il n'y a pas non plus de lgislateur si sage et si puissant
qui soit en tat de maintenir des institutions libres, s'il ne prend
l'galit pour premier principe et pour symbole. Il faut donc que tous
ceux de nos contemporains qui veulent crer ou assurer l'indpendance
et la dignit de leurs semblables, se montrent amis de l'galit; et
le seul moyen digne d'eux de se montrer tels, c'est de l'tre: le
succs de leur sainte entreprise en dpend.

Ainsi il ne s'agit point de reconstruire une socit aristocratique,
mais de faire sortir la libert du sein de la socit dmocratique o
Dieu nous fait vivre.

Ces deux premires vrits me semblent simples, claires et fcondes,
et elles m'amnent naturellement  considrer quelle espce de
gouvernement libre peut s'tablir chez un peuple o les conditions
sont gales.

Il rsulte de la constitution mme des nations dmocratiques et de
leurs besoins, que chez elles le pouvoir du souverain doit tre plus
uniforme, plus centralis, plus tendu, plus pntrant, plus puissant
qu'ailleurs. La socit y est naturellement plus agissante et plus
forte, l'individu plus subordonn et plus faible; l'une fait plus,
l'autre moins; cela est forc.

Il ne faut donc pas s'attendre  ce que, dans les contres
dmocratiques, le cercle de l'indpendance individuelle soit jamais
aussi large que dans les pays d'aristocratie. Mais cela n'est point 
souhaiter; car, chez les nations aristocratiques, la socit est
souvent sacrifie  l'individu, et la prosprit du plus grand nombre
 la grandeur de quelques-uns.

Il est tout  la fois ncessaire et dsirable que le pouvoir central
qui dirige un peuple dmocratique soit actif et puissant. Il ne s'agit
point de le rendre faible ou indolent, mais seulement de l'empcher
d'abuser de son agilit et de sa force.

Ce qui contribuait le plus  assurer l'indpendance des particuliers
dans les sicles aristocratiques, c'est que le souverain ne s'y
chargeait pas seul de gouverner et d'administrer les citoyens; il
tait oblig de laisser en partie ce soin aux membres de
l'aristocratie; de telle sorte que le pouvoir social, tant toujours
divis, ne pesait jamais tout entier et de la mme manire sur chaque
homme.

Non seulement le souverain ne faisait pas tout par lui-mme; mais la
plupart des fonctionnaires qui agissaient  sa place, tirant leur
pouvoir du fait de leur naissance, et non de lui, n'taient pas sans
cesse dans sa main. Il ne pouvait les crer ou les dtruire  chaque
instant, suivant ses caprices, et les plier tous uniformment  ses
moindres volonts. Cela garantissait encore l'indpendance des
particuliers.

Je comprends bien que de nos jours on ne saurait avoir recours au mme
moyen; mais je vois des procds dmocratiques qui les remplacent.

Au lieu de remettre au souverain seul tous les pouvoirs
administratifs, qu'on enlve  des corporations ou  des nobles, on
peut en confier une partie  des corps secondaires temporairement
forms de simples citoyens; de cette manire, la libert des
particuliers sera plus sre sans que leur galit soit moindre.

Les Amricains, qui ne tiennent pas autant que nous aux mots, ont
conserv le nom de comt  la plus grande de leurs circonscriptions
administratives; mais ils ont remplac en partie le comte par une
assemble provinciale.

Je conviendrai sans peine qu' une poque d'galit comme la ntre, il
serait injuste et draisonnable d'instituer des fonctionnaires
hrditaires; mais rien n'empche de leur substituer, dans une
certaine mesure, des fonctionnaires lectifs. L'lection est un
expdient dmocratique qui assure l'indpendance du fonctionnaire
vis--vis du pouvoir central, autant et plus que ne saurait le faire
l'hrdit chez les peuples aristocratiques.

Les pays aristocratiques sont remplis de particuliers riches et
influents, qui savent se suffire  eux-mmes, et qu'on n'opprime pas
aisment ni en secret; et ceux-l maintiennent le pouvoir dans des
habitudes gnrales de modration et de retenue.

Je sais bien que les contres dmocratiques ne prsentent point
naturellement d'individus semblables; mais on peut y crer
artificiellement quelque chose d'analogue.

Je crois fermement qu'on ne saurait fonder de nouveau, dans le monde,
une aristocratie; mais je pense que les simples citoyens, en
s'associant, peuvent y constituer des tres trs-opulents,
trs-influents, trs-forts, en un mot des personnes aristocratiques.

On obtiendrait de cette manire plusieurs des plus grands avantages
politiques de l'aristocratie sans ses injustices ni ses dangers. Une
association politique, industrielle, commerciale ou mme scientifique
et littraire, est un citoyen clair et puissant qu'on ne saurait
plier  volont ni opprimer dans l'ombre, et qui, en dfendant ses
droits particuliers contre les exigences du pouvoir, sauve les
liberts communes.

Dans les temps d'aristocratie, chaque homme est toujours li d'une
manire trs-troite  plusieurs de ses concitoyens, de telle sorte
qu'on ne saurait attaquer celui-l que les autres n'accourent  son
aide. Dans les sicles d'galit, chaque individu est naturellement
isol; il n'a point d'amis hrditaires dont il puisse exiger le
concours, point de classe dont les sympathies lui soient assures; on
le met aisment  part, et on le foule impunment aux pieds. De nos
jours, un citoyen qu'on opprime n'a donc qu'un moyen de se dfendre;
c'est de s'adresser  la nation tout entire, et, si elle lui est
sourde, au genre humain; et il n'a qu'un moyen de le faire, c'est la
presse. Ainsi la libert de la presse est infiniment plus prcieuse
chez les nations dmocratiques que chez toutes les autres; elle seule
gurit la plupart des maux que l'galit peut produire. L'galit
isole et affaiblit les hommes; mais la presse place  ct de chacun
d'eux une arme trs-puissante, dont le plus faible et le plus isol
peut faire usage. L'galit te  chaque individu l'appui de ses
proches; mais la presse lui permet d'appeler  son aide tous ses
concitoyens et tous ses semblables. L'imprimerie a ht les progrs de
l'galit, et elle est un de ses meilleurs correctifs.

Je pense que les hommes qui vivent dans les aristocraties peuvent, 
la rigueur, se passer de la libert de la presse; mais ceux qui
habitent les contres dmocratiques ne peuvent le faire. Pour garantir
l'indpendance personnelle de ceux-ci, je ne m'en fie point aux
grandes assembles politiques, aux prrogatives parlementaires,  la
proclamation de la souverainet du peuple. Toutes ces choses se
concilient, jusqu' un certain point, avec la servitude individuelle;
mais cette servitude ne saurait tre complte si la presse est libre.
La presse est, par excellence, l'instrument dmocratique de la
libert.

Je dirai quelque chose d'analogue du pouvoir judiciaire.

Il est de l'essence du pouvoir judiciaire de s'occuper d'intrts
particuliers et d'attacher volontiers ses regards sur de petits objets
qu'on expose  sa vue; il est encore de l'essence de ce pouvoir de ne
point venir de lui-mme au secours de ceux qu'on opprime, mais d'tre
sans cesse  la disposition du plus humble d'entre eux. Celui-ci,
quelque faible qu'on le suppose, peut toujours forcer le juge
d'couter sa plainte et d'y rpondre: cela tient  la constitution
mme du pouvoir judiciaire.

Un semblable pouvoir est donc spcialement applicable aux besoins de
la libert, dans un temps o l'oeil et la main du souverain
s'introduisent sans cesse parmi les plus minces dtails des actions
humaines, et o les particuliers, trop faibles pour se protger
eux-mmes, sont trop isols pour pouvoir compter sur le secours de
leurs pareils. La force des tribunaux a t, de tout temps, la plus
grande garantie qui se puisse offrir  l'indpendance individuelle;
mais cela est surtout vrai dans les sicles dmocratiques; les droits
et les intrts particuliers y sont toujours en pril, si le pouvoir
judiciaire ne grandit et ne s'tend  mesure que les conditions
s'galisent.

L'galit suggre aux hommes plusieurs penchants fort dangereux pour
la libert, et sur lesquels le lgislateur doit toujours avoir l'oeil
ouvert. Je ne rappellerai que les principaux.

Les hommes qui vivent dans les sicles dmocratiques ne comprennent
pas aisment l'utilit des formes; ils ressentent un ddain instinctif
pour elles. J'en ai dit ailleurs les raisons. Les formes excitent leur
mpris et souvent leur haine. Comme ils n'aspirent d'ordinaire qu'
des jouissances faciles et prsentes, ils s'lancent imptueusement
vers l'objet de chacun de leurs dsirs; les moindres dlais les
dsesprent. Ce temprament qu'ils transportent dans la vie politique
les indispose contre les formes, qui les retardent ou les arrtent
chaque jour dans quelques-uns de leurs desseins.

Cet inconvnient que les hommes des dmocraties trouvent aux formes
est pourtant ce qui rend ces dernires si utiles  la libert, leur
principal mrite tant de servir de barrire entre le fort et le
faible, le gouvernant et le gouvern, de retarder l'un et de donner 
l'autre le temps de se reconnatre. Les formes sont plus ncessaires 
mesure que le souverain est plus actif et plus puissant et que les
particuliers deviennent plus indolents et plus dbiles. Ainsi les
peuples dmocratiques ont naturellement plus besoin des formes que les
autres peuples, et naturellement ils les respectent moins. Cela mrite
une attention trs-srieuse.

Il n'y a rien de plus misrable que le ddain superbe de la plupart de
nos contemporains pour les questions de formes; car les plus petites
questions de formes ont acquis de nos jours une importance qu'elles
n'avaient point eue jusque-l. Plusieurs des plus grands intrts de
l'humanit s'y rattachent.

Je pense que si les hommes d'tat qui vivaient dans les sicles
aristocratiques pouvaient quelquefois mpriser impunment les formes
et s'lever souvent au-dessus d'elles, ceux qui conduisent les peuples
d'aujourd'hui doivent considrer avec respect la moindre d'entre elles
et ne la ngliger que quand une imprieuse ncessit y oblige. Dans
les aristocraties, on avait la superstition des formes; il faut que
nous ayons un culte clair et rflchi pour elles.

Un autre instinct trs-naturel aux peuples dmocratiques, et
trs-dangereux, est celui qui les porte  mpriser les droits
individuels et  en tenir peu de compte.

Les hommes s'attachent en gnral  un droit et lui tmoignent du
respect en raison de son importance ou du long usage qu'ils en ont
fait. Les droits individuels qui se rencontrent chez les peuples
dmocratiques sont d'ordinaire peu importants, trs-rcents et fort
instables; cela fait qu'on les sacrifie souvent sans peine et qu'on
les viole presque toujours sans remords.

Or il arrive que, dans ce mme temps et chez ces mmes nations o les
hommes conoivent un mpris naturel pour les droits des individus, les
droits de la socit s'tendent naturellement et s'affermissent;
c'est--dire que les hommes deviennent moins attachs aux droits
particuliers, au moment o il serait le plus ncessaire de retenir et
de dfendre le peu qui en reste.

C'est donc surtout dans les temps dmocratiques o nous sommes que les
vrais amis de la libert et de la grandeur humaine doivent sans cesse
se tenir debout et prts  empcher que le pouvoir social ne sacrifie
lgrement les droits particuliers de quelques individus  l'excution
gnrale de ses desseins. Il n'y a point dans ces temps-l de citoyen
si obscur qu'il ne soit trs-dangereux de laisser opprimer, ni de
droits individuels si peu importants qu'on puisse impunment livrer 
l'arbitraire. La raison en est simple: quand on viole le droit
particulier d'un individu, dans un temps o l'esprit humain est
pntr de l'importance et de la saintet des droits de cette espce,
on ne fait de mal qu' celui qu'on dpouille; mais violer un droit
semblable, de nos jours, c'est corrompre profondment les moeurs
nationales et mettre en pril la socit tout entire; parce que
l'ide mme de ces sortes de droits tend sans cesse parmi nous 
s'altrer et  se perdre.

Il y a de certaines habitudes, de certaines ides, de certains vices
qui sont propres  l'tat de rvolution, et qu'une longue rvolution
ne peut manquer de faire natre et de gnraliser, quels que soient
d'ailleurs son caractre, son objet et son thtre.

Lorsque une nation quelconque a plusieurs fois, dans un court espace
de temps, chang de chefs, d'opinions et de lois, les hommes qui la
composent finissent par contracter le got du mouvement et par
s'habituer  ce que tous les mouvements s'oprent rapidement  l'aide
de la force. Ils conoivent alors naturellement du mpris pour les
formes dont ils voient chaque jour l'impuissance, et ils ne supportent
qu'avec impatience l'empire de la rgle auquel on s'est soustrait tant
de fois sous leurs yeux.

Comme les notions ordinaires de l'quit et de la morale ne suffisent
plus pour expliquer et justifier toutes les nouveauts auxquelles la
rvolution donne chaque jour naissance, on se rattache au principe de
l'utilit sociale, on cre le dogme de la ncessit politique, et l'on
s'accoutume volontiers  sacrifier sans scrupule les intrts
particuliers et  fouler aux pieds les droits individuels, afin
d'atteindre plus promptement le but gnral qu'on se propose.

Ces habitudes et ces ides que j'appellerai rvolutionnaires, parce
que toutes les rvolutions les produisent, se font voir dans le sein
des aristocraties aussi bien que chez les peuples dmocratiques; mais
chez les premires elles sont souvent moins puissantes et toujours
moins durables, parce qu'elles y rencontrent des habitudes, des ides,
des dfauts et des travers qui leur sont contraires. Elles s'effacent
donc d'elles-mmes ds que la rvolution est termine, et la nation en
revient  ses anciennes allures politiques. Il n'en est pas toujours
ainsi dans les contres dmocratiques o il est toujours  craindre
que les instincts rvolutionnaires, s'adoucissant et se rgularisant
sans s'teindre, ne se transforment graduellement en moeurs
gouvernementales et en habitudes administratives.

Je ne sache donc pas de pays o les rvolutions soient plus
dangereuses que les pays dmocratiques, parce que, indpendamment des
maux accidentels et passagers qu'elles ne sauraient jamais manquer de
faire, elles risquent toujours d'en crer de permanents et pour ainsi
dire d'ternels.

Je crois qu'il y a des rsistances honntes et des rbellions
lgitimes. Je ne dis donc point, d'une manire absolue, que les hommes
des temps dmocratiques ne doivent jamais faire de rvolutions; mais
je pense qu'ils ont raison d'hsiter plus que tous les autres avant
d'en entreprendre, et qu'il leur vaut mieux souffrir beaucoup
d'incommodits de l'tat prsent que de recourir  un si prilleux
remde.

Je terminerai par une ide gnrale qui renferme dans son sein non
seulement toutes les ides particulires qui ont t exprimes dans ce
prsent chapitre, mais encore la plupart de celles que ce livre a
pour but d'exposer.

Dans les sicles d'aristocratie qui ont prcd le ntre, il y avait
des particuliers trs-puissants et une autorit sociale fort dbile.
L'image mme de la socit tait obscure, et se perdait sans cesse au
milieu de tous les pouvoirs diffrents qui rgissaient les citoyens.
Le principal effort des hommes de ces temps-l dut se porter  grandir
et  fortifier le pouvoir social,  accrotre et  assurer ses
prrogatives et, au contraire,  resserrer l'indpendance individuelle
dans des bornes plus troites, et  subordonner l'intrt particulier
 l'intrt gnral.

D'autres prils et d'autres soins attendent les hommes de nos jours.

Chez la plupart des nations modernes, le souverain, quels que soient
son origine, sa constitution et son nom, est devenu presque tout
puissant, et les particuliers tombent, de plus en plus, dans le
dernier degr de la faiblesse et de la dpendance.

Tout tait diffrent dans les anciennes socits. L'unit et
l'uniformit ne s'y rencontraient nulle part. Tout menace de devenir
si semblable dans les ntres, que la figure particulire de chaque
individu se perdra bientt entirement dans la physionomie commune.
Nos pres taient toujours prts  abuser de cette ide que les
droits particuliers sont respectables, et nous sommes naturellement
ports  exagrer cette autre que l'intrt d'un individu doit
toujours plier devant l'intrt de plusieurs.

Le monde politique change; il faut dsormais chercher de nouveaux
remdes  des maux nouveaux.

Fixer au pouvoir social des limites tendues, mais visibles et
immobiles; donner aux particuliers de certains droits et leur garantir
la jouissance inconteste de ces droits; conserver  l'individu le peu
d'indpendance, de force et d'originalit qui lui restent; le relever
 ct de la socit et le soutenir en face d'elle: tel me parat tre
le premier objet du lgislateur, dans l'ge o nous entrons.

On dirait que les souverains de notre temps ne cherchent qu' faire
avec les hommes des choses grandes. Je voudrais qu'ils songeassent un
peu plus  faire de grands hommes; qu'ils attachassent moins de prix 
l'oeuvre et plus  l'ouvrier, et qu'ils se souvinssent sans cesse
qu'une nation ne peut rester longtemps forte quand chaque homme y est
individuellement faible, et qu'on n'a point encore trouv de formes
sociales ni de combinaisons politiques qui puissent faire un peuple
nergique en le composant de citoyens pusillanimes et mous.

Je vois chez nos contemporains deux ides contraires, mais galement
funestes.

Les uns n'aperoivent dans l'galit que les tendances anarchiques
qu'elle fait natre. Ils redoutent leur libre arbitre; ils ont peur
d'eux-mmes.

Les autres, en plus petit nombre, mais mieux clairs, ont une autre
vue.  ct de la route qui, partant de l'galit, conduit 
l'anarchie, ils ont enfin dcouvert le chemin qui semble mener
invinciblement les hommes vers la servitude. Ils plient d'avance leur
me  cette servitude ncessaire; et, dsesprant de rester libres,
ils adorent dj au fond de leur coeur le matre qui doit bientt
venir.

Les premiers abandonnent la libert, parce qu'ils l'estiment
dangereuse; les seconds parce qu'ils la jugent impossible.

Si j'avais eu cette dernire croyance, je n'aurais pas crit l'ouvrage
qu'on vient de lire; je me serais born  gmir en secret sur la
destine de mes semblables.

J'ai voulu exposer au grand jour les prils que l'galit fait courir
 l'indpendance humaine, parce que je crois fermement que ces prils
sont les plus formidables aussi bien que les moins prvus de tous ceux
que renferme l'avenir. Mais je ne les crois pas insurmontables.

Les hommes qui vivent dans les sicles dmocratiques o nous entrons
ont naturellement le got de l'indpendance. Naturellement ils
supportent avec impatience la rgle: la permanence de l'tat mme
qu'ils prfrent les fatigue. Ils aiment le pouvoir; mais ils sont
enclins  mpriser et  har celui qui l'exerce, et ils chappent
aisment d'entre ses mains  cause de leur petitesse et de leur
mobilit mme.

Ces instincts se retrouveront toujours, parce qu'ils sortent du fond
de l'tat social qui ne changera pas. Pendant longtemps, ils
empcheront qu'aucun despotisme ne puisse s'asseoir, et ils fourniront
de nouvelles armes  chaque gnration nouvelle qui voudra lutter en
faveur de la libert des hommes.

Ayons donc de l'avenir cette crainte salutaire qui fait veiller et
combattre, et non cette sorte de terreur molle et oisive qui abat les
coeurs et les nerve.




CHAPITRE VIII.

    Vue gnrale du sujet.


Je voudrais, avant de quitter pour jamais la carrire que je viens de
parcourir, pouvoir embrasser d'un dernier regard tous les traits
divers qui marquent la face du monde nouveau, et juger enfin de
l'influence gnrale que doit exercer l'galit sur le sort des
hommes; mais la difficult d'une pareille entreprise m'arrte; en
prsence d'un si grand objet je sens ma vue qui se trouble et ma
raison qui chancelle.

Cette socit nouvelle que j'ai cherch  peindre et que je veux juger
ne fait que de natre. Le temps n'en a point encore arrt la forme;
la grande rvolution qui l'a cre dure encore, et, dans ce qui arrive
de nos jours, il est presque impossible de discerner ce qui doit
passer avec la rvolution elle-mme, et ce qui doit rester aprs elle.

Le monde qui s'lve est encore  moiti engag sous les dbris du
monde qui tombe, et, au milieu de l'immense confusion que prsentent
les affaires humaines, nul ne saurait dire ce qui restera debout des
vieilles institutions et des anciennes moeurs, et ce qui achvera d'en
disparatre.

Quoique la rvolution qui s'opre dans l'tat social, les lois, les
ides, les sentiments des hommes, soit encore bien loin d'tre
termine, dj on ne saurait comparer ses oeuvres avec rien de ce qui
s'est vu prcdemment dans le monde. Je remonte de sicle en sicle
jusqu' l'antiquit la plus recule; je n'aperois rien qui ressemble
 ce qui est sous mes yeux. Le pass n'clairant plus l'avenir,
l'esprit marche dans les tnbres.

Cependant, au milieu de ce tableau si vaste, si nouveau, si confus,
j'entrevois dj quelques traits principaux qui se dessinent, et je
les indique:

Je vois que les biens et les maux se rpartissent assez galement dans
le monde. Les grandes richesses disparaissent; le nombre des petites
fortunes s'accrot; les dsirs et les jouissances se multiplient; il
n'y a plus de prosprits extraordinaires ni de misres irrmdiables.
L'ambition est un sentiment universel; il y a peu d'ambitions vastes.
Chaque individu est isol et faible; la socit est agile, prvoyante
et forte; les particuliers font de petites choses, et l'tat
d'immenses.

Les mes ne sont pas nergiques; mais les moeurs sont douces et les
lgislations humaines. S'il se rencontre peu de grands dvouements, de
vertus trs-hautes, trs-brillantes et trs-pures, les habitudes sont
ranges, la violence rare, la cruaut presque inconnue. L'existence
des hommes devient plus longue et leur proprit plus sre. La vie
n'est pas trs-orne, mais trs-aise et trs-paisible. Il y a peu de
plaisirs trs-dlicats et trs-grossiers, peu de politesse dans les
manires et peu de brutalit dans les gots. On ne rencontre gure
d'hommes trs-savants ni de populations trs-ignorantes. Le gnie
devient plus rare et les lumires plus communes. L'esprit humain se
dveloppe par les petits efforts combins de tous les hommes, et non
par l'impulsion puissante de quelques-uns d'entre eux. Il y a moins de
perfection, mais plus de fcondit dans les oeuvres. Tous les liens de
race, de classe, de patrie, se dtendent; le grand lien de l'humanit
se resserre.

Si, parmi tous ces traits divers je cherche celui qui me parat le
plus gnral et le plus frappant, j'arrive  voir que ce qui se
remarque dans les fortunes se reprsente sous mille autres formes.
Presque tous les extrmes s'adoucissent et s'moussent; presque tous
les points saillants s'effacent pour faire place  quelque chose de
moyen, qui est tout  la fois moins haut et moins bas, moins brillant
et moins obscur que ce qui se voyait dans le monde.

Je promne mes regards sur cette foule innombrable compose d'tres
pareils, o rien ne s'lve ni ne s'abaisse. Le spectacle de cette
uniformit universelle m'attriste et me glace, et je suis tent de
regretter la socit qui n'est plus.

Lorsque le monde tait rempli d'hommes trs-grands et trs-petits,
trs-riches et trs-pauvres, trs-savants et trs-ignorants, je
dtournais mes regards des seconds pour ne les attacher que sur les
premiers, et ceux-ci rjouissaient ma vue; mais je comprends que ce
plaisir naissait de ma faiblesse: c'est parce que je ne puis voir en
mme temps tout ce qui m'environne qu'il m'est permis de choisir ainsi
et de mettre  part, parmi tant d'objets, ceux qu'il me plat de
contempler. Il n'en est pas de mme de l'tre tout puissant et ternel
dont l'oeil enveloppe ncessairement l'ensemble des choses, et qui
voit distinctement, bien qu' la fois, tout le genre humain et chaque
homme.

Il est naturel de croire que ce qui satisfait le plus les regards de
ce crateur et de ce conservateur des hommes, ce n'est point la
prosprit singulire de quelques-uns, mais le plus grand bien-tre de
tous; ce qui me semble une dcadence est donc  ses yeux un progrs;
ce qui me blesse lui agre. L'galit est moins leve peut-tre; mais
elle plus juste, et sa justice fait sa grandeur et sa beaut.

Je m'efforce de pntrer dans ce point de vue de Dieu; et c'est de l
que je cherche  considrer et  juger les choses humaines.

Personne, sur la terre, ne peut encore affirmer d'une manire absolue
et gnrale que l'tat nouveau des socits soit suprieur  l'tat
ancien; mais il est dj ais de voir qu'il est autre.

Il y a de certains vices et de certaines vertus qui taient attachs 
la constitution des nations aristocratiques, et qui sont tellement
contraires au gnie des peuples nouveaux qu'on ne saurait les
introduire dans leur sein. Il y a de bons penchants et de mauvais
instincts qui taient trangers aux premiers et qui sont naturels aux
seconds; des ides qui se prsentent d'elles-mmes  l'imagination des
uns, et que l'esprit des autres rejette. Ce sont comme deux humanits
distinctes, dont chacune a ses avantages et ses inconvnients
particuliers, ses biens et ses maux qui lui sont propres.

Il faut donc bien prendre garde de juger les socits qui naissent
avec les ides qu'on a puises dans celles qui ne sont plus. Cela
serait injuste, car ces socits diffrant prodigieusement entre
elles, sont incomparables.

Il ne serait gure plus raisonnable de demander aux hommes de notre
temps les vertus particulires qui dcoulaient de l'tat social de
leurs anctres, puisque cet tat social lui-mme est tomb, et qu'il a
entran confusment dans sa chute tous les biens et tous les maux
qu'il portait avec lui.

Mais ces choses sont encore mal comprises de nos jours.

J'aperois un grand nombre de mes contemporains qui entreprennent de
faire un choix entre les institutions, les opinions, les ides qui
naissaient de la constitution aristocratique de l'ancienne socit;
ils abandonneraient volontiers les unes, mais ils voudraient retenir
les autres et les transporter avec eux dans le monde nouveau.

Je pense que ceux-l consument leur temps et leurs forces dans un
travail honnte et strile.

Il ne s'agit plus de retenir les avantages particuliers que
l'ingalit des conditions procure aux hommes, mais de s'assurer les
biens nouveaux que l'galit peut leur offrir. Nous ne devons pas
tendre  nous rendre semblables  nos pres, mais nous efforcer
d'atteindre l'espce de grandeur et de bonheur qui nous est propre.

Pour moi qui, parvenu  ce dernier terme de ma course, dcouvre de
loin, mais  la fois, tous les objets divers que j'avais contempls 
part en marchant, je me sens plein de craintes et plein d'esprances.
Je vois de grands prils qu'il est possible de conjurer; de grands
maux qu'on peut viter ou restreindre, et je m'affermis de plus en
plus dans cette croyance que, pour tre honntes et prospres, il
suffit encore aux nations dmocratiques de le vouloir.

Je n'ignore pas que plusieurs de mes contemporains ont pens que les
peuples ne sont jamais ici-bas matres d'eux-mmes, et qu'ils
obissent ncessairement  je ne sais quelle force insurmontable et
inintelligente qui nat des vnements antrieurs, de la race, du sol
ou du climat.

Ce sont l de fausses et lches doctrines, qui ne sauraient jamais
produire que des hommes faibles et des nations pusillanimes: la
providence n'a cr le genre humain ni entirement indpendant, ni
tout  fait esclave. Elle trace, il est vrai, autour de chaque homme
un cercle fatal, dont il ne peut sortir; mais dans ses vastes limites,
l'homme est puissant et libre; ainsi des peuples.

Les nations de nos jours ne sauraient faire que dans leur sein les
conditions ne soient pas gales; mais il dpend d'elles que l'galit
les conduise  la servitude ou  la libert, aux lumires ou  la
barbarie,  la prosprit ou aux misres.


FIN DU TOME QUATRIME.




NOTES.


NOTE PAGE 81.[TN-A]

Je trouve, dans le journal de mon voyage, le morceau suivant qui
achvera de faire connatre  quelles preuves sont souvent soumises
les femmes d'Amrique qui consentent  accompagner leur mari au
dsert. Il n'y a rien qui recommande cette peinture au lecteur que sa
grande vrit.

..... Nous rencontrons de temps  autre de nouveaux dfrichements.
Tous ces tablissements se ressemblent. Je vais dcrire celui o nous
nous sommes arrts ce soir, il me laissera une image de tous les
autres.

La clochette que les pionniers ont soin de suspendre au cou des
bestiaux pour les retrouver dans les bois, nous a annonc de trs-loin
l'approche du dfrichement; bientt nous avons entendu le bruit de la
hache qui abat les arbres de la fort.  mesure que nous approchons,
des traces de destruction, nous annoncent la prsence de l'homme
civilis. Des branches coupes couvrent le chemin; des troncs 
moiti calcins par le feu ou mutils par la coigne se tiennent
encore debout sur notre passage. Nous continuons notre marche et nous
parvenons dans un bois dont tous les arbres semblent avoir t frapps
de mort subite; au milieu de l't, ils ne prsentent plus que l'image
de l'hiver; en les examinant de plus prs, nous apercevons qu'on a
trac dans leur corce un cercle profond qui, arrtant la circulation
de la sve, n'a pas tard  les faire prir; nous apprenons que c'est
par l en effet que dbute ordinairement le pionnier. Ne pouvant,
durant la premire anne, couper tous les arbres qui garnissent sa
nouvelle proprit, il sme du mas sous leurs branches et, en les
frappant de mort, il les empche de porter ombre  sa rcolte. Aprs
ce champ, bauche incomplte, premier pas de la civilisation dans le
dsert, nous apercevons tout  coup la cabane du propritaire; elle
est place au centre d'un terrain plus soigneusement cultiv que le
reste, mais o l'homme soutient encore cependant une lutte ingale
contre la fort; l les arbres sont coups mais non arrachs, leurs
troncs garnissent encore et embarrassent le terrain qu'ils
ombrageaient autrefois. Autour de ces dbris desschs, du bl, des
rejetons de chnes, de plantes de toutes espces, des herbes de toute
nature croissent ple-mle et grandissent ensemble sur un sol indocile
et  demi sauvage. C'est au milieu de cette vgtation vigoureuse et
varie que s'lve la maison du pionnier, ou comme on l'appelle dans
le pays, la _log-house_. Ainsi que le champ qui l'entoure, cette demeure
rustique annonce une oeuvre nouvelle et prcipite; sa longueur ne
nous parat pas excder trente pieds, sa hauteur quinze; ses murs
ainsi que le toit sont forms de troncs d'arbres non carris, entre
lesquels on a plac de la mousse et de la terre pour empcher le
froid et la pluie de pntrer dans l'intrieur.

La nuit approchant, nous nous dterminons  aller demander un asile au
propritaire de la log-house.

Au bruit de nos pas, des enfants qui se roulaient au milieu des dbris
de la fort se lvent prcipitamment et fuient vers la maison comme
effrays  la vue d'un homme, tandis que deux gros chiens  demi
sauvages, les oreilles droites et le museau allong, sortent de leur
cabane et viennent en grommelant couvrir la retraite de leurs jeunes
matres. Le pionnier parat lui-mme  la porte de sa demeure; il
jette sur nous un regard rapide et scrutateur, fait signe  ses chiens
de rentrer au logis, il leur en donne lui-mme l'exemple sans
tmoigner que notre vue excite sa curiosit ou son inquitude.

Nous entrons dans la log-house: l'intrieur n'y rappelle point les
cabanes des paysans d'Europe; on y trouve plus le superflu et moins le
ncessaire.

Il n'y a qu'une seule fentre  laquelle pend un rideau de mousseline;
sur un foyer de terre battue ptille un grand feu qui claire tout le
dedans de l'difice; au-dessus de ce foyer on aperoit une belle
carabine raye, une peau de daim, des plumes d'aigles;  droite de la
chemine est tendue une carte des tats-Unis que le vent soulve et
agite en s'introduisant entre les interstices du mur; prs d'elle, sur
un rayon form d'une planche mal carrie, sont placs quelques
volumes: j'y remarque la Bible, les six premiers chants de Milton et
deux drames de Shakespeare; le long des murs sont placs des malles au
lieu d'armoires; au centre se trouve une table grossirement
travaille, et dont les pieds forms d'un bois encore vert et non
dpouill de son corce semblent tre pousss d'eux-mmes sur le sol
quelle occupe; je vois sur cette table une thire de porcelaine
anglaise, des cuillres d'argent, quelques tasses brches et des
journaux.

Le matre de cette demeure a les traits anguleux et les membres
effils qui distinguent l'habitant de la Nouvelle-Angleterre; il est
vident que cet homme n'est pas n dans la solitude o nous le
rencontrons: sa constitution physique suffit pour annoncer que ses
premires annes se sont passes au sein d'une socit intellectuelle,
et qu'il appartient  cette race inquite, raisonnante et aventurire,
qui fait froidement ce que l'ardeur seule des passions explique, et
qui se soumet pour un temps  la vie sauvage afin de mieux vaincre et
de civiliser le dsert.

Lorsque le pionnier s'aperoit que nous franchissons le seuil de sa
demeure, il vient  notre rencontre et nous tend la main, suivant
l'usage; mais sa physionomie reste rigide; il prend le premier la
parole pour nous interroger sur ce qui arrive dans le monde, et quand
il a satisfait sa curiosit, il se tait; on le croirait fatigu des
importuns et du bruit. Nous l'interrogeons  notre tour, et il nous
donne tous les renseignements dont nous avons besoin; il s'occupe
ensuite sans empressement, mais avec diligence, de pourvoir  nos
besoins. En le voyant ainsi se livrer  ces soins bienveillants,
pourquoi sentons-nous malgr nous se glacer notre reconnaissance?
c'est que lui-mme, en exerant l'hospitalit, semble se soumettre 
une ncessit pnible de son sort: il y voit un devoir que sa position
lui impose, non un plaisir.

 l'autre bout du foyer est assise une femme qui berce un jeune enfant
sur ses genoux; elle nous fait un signe de tte sans s'interrompre.
Comme le pionnier, cette femme est dans la fleur de l'ge, son aspect
semble suprieur  sa condition, son costume annonce mme encore un
got de parure mal teint: mais ses membres dlicats paraissent
amoindris, ses traits sont fatigus, son oeil est doux et grave; on
voit rpandu sur toute sa physionomie une rsignation religieuse, une
paix profonde des passions, et je ne sais quelle fermet naturelle et
tranquille qui affronte tous les maux de la vie sans les craindre ni
les braver.

Ses enfants se pressent autour d'elle, ils sont pleins de sant, de
turbulence et d'nergie; ce sont de vrais fils du dsert; leur mre
jette de temps en temps sur eux des regards pleins de mlancolie et de
joie;  voir leur force et sa faiblesse, on dirait qu'elle s'est
puise en leur donnant la vie, et qu'elle ne regrette pas ce qu'ils
lui ont cot.

La maison habite par les migrants n'a point de sparation intrieure
ni de grenier. Dans l'unique appartement qu'elle contient, la famille
entire vient le soir chercher un asile. Cette demeure forme,  elle
seule, comme un petit monde; c'est l'arche de la civilisation perdue
au milieu d'un ocan de feuillage. Cent pas plus loin, l'ternelle
fort tend autour d'elle son ombre, et la solitude recommence.


NOTE PAGE 83.[TN-B]

Ce n'est point l'galit des conditions qui rend les hommes immoraux
et irreligieux. Mais quand les hommes sont immoraux et irreligieux en
mme temps qu'gaux, les effets de l'immoralit et de l'irreligion se
produisent aisment au dehors, parce que les hommes ont peu d'action
les uns sur les autres, et qu'il n'existe pas de classe qui puisse se
charger de faire la police de la socit. L'galit des conditions ne
cre jamais la corruption des moeurs, mais quelquefois elle la laisse
paratre.


NOTE PAGE 125.[TN-C]

Si on met de ct tous ceux qui ne pensent point et ceux qui n'osent
dire ce qu'ils pensent, on trouvera encore que l'immense majorit des
Amricains parat satisfaite des institutions politiques qui la
rgissent; et, en fait, je crois qu'elle l'est. Je regarde ces
dispositions de l'opinion publique comme un indice, mais non comme une
preuve de la bont absolue des lois amricaines. L'orgueil national,
la satisfaction donne par les lgislations  certaines passions
dominantes, des vnements fortuits, des vices inaperus, et plus que
tout cela l'intrt d'une majorit qui ferme la bouche aux opposants,
peuvent faire pendant longtemps illusion  tout un peuple aussi bien
qu' un homme.

Voyez l'Angleterre dans tout le cours du dix-huitime sicle. Jamais
nation se prodigua-t-elle plus d'encens; aucun peuple fut-il jamais
plus parfaitement content de lui-mme; tout tait bien alors dans sa
constitution, tout y tait irrprochable, jusqu' ses plus visibles
dfauts. Aujourd'hui une multitude d'Anglais semblent n'tre occups
qu' prouver que cette mme constitution tait dfectueuse en mille
endroits. Qui avait raison du peuple anglais du dernier sicle ou du
peuple anglais de nos jours?

La mme chose arriva en France. Il est certain que sous Louis XIV, la
grande masse de la nation tait passionne pour la forme du
gouvernement qui rgissait alors la socit. Ceux-ci se trompent
grandement qui croient qu'il y eut abaissement dans le caractre
franais d'alors. Dans ce sicle il pouvait y avoir  certains gards
en France servitude, mais l'esprit de la servitude n'y tait
certainement point. Les crivains du temps prouvaient une sorte
d'enthousiasme rel en levant la puissance royale au-dessus de toutes
les autres, et il n'y a pas jusqu' l'obscur paysan qui ne
s'enorgueillt dans sa chaumire de la gloire du souverain et qui ne
mourt avec joie en criant: Vive le roi! Ces mmes formes nous sont
devenues odieuses. Qui se trompait des Franais de Louis XIV ou des
Franais de nos jours?

Ce n'est donc pas sur les dispositions seules d'un peuple qu'il faut
se baser pour juger ses lois, puisque d'un sicle  l'autre elles
changent, mais sur des motifs plus levs et une exprience plus
gnrale.

L'amour que montre un peuple pour ses lois ne prouve qu'une chose,
c'est qu'il ne faut pas se hter de les changer.


NOTE PAGE 131.[TN-D]

Je viens, dans le chapitre auquel cette note se rapporte, de montrer
un pril; je veux en indiquer un autre plus rare, mais qui, s'il
apparaissait jamais, serait bien plus  craindre.

Si l'amour des jouissances matrielles et le got du bien-tre que
l'galit suggre naturellement aux hommes, s'emparant de l'esprit
d'un peuple dmocratique, arrivaient  le remplir tout entier, les
moeurs nationales deviendraient si antipathiques  l'esprit militaire,
que les armes elles-mmes finiraient peut-tre par aimer la paix en
dpit de l'intrt particulier qui les porte  dsirer la guerre.
Placs au milieu de cette mollesse universelle, les soldats en
viendraient  penser que mieux vaut encore s'lever graduellement mais
commodment et sans efforts dans la paix, que d'acheter un avancement
rapide au prix des fatigues et des misres de la vie des camps. Dans
cet esprit, l'arme prendrait ses armes sans ardeur et en userait sans
nergie; elle se laisserait mener  l'ennemi plutt qu'elle n'y
marcherait elle-mme.

Il ne faut pas croire que cette disposition pacifique de l'arme
l'loignt des rvolutions, car les rvolutions et surtout les
rvolutions militaires qui sont d'ordinaire fort rapides, entranent
souvent de grands prils, mais non de longs travaux; elles satisfont
l'ambition  moins de frais que la guerre; on n'y risque que la vie, 
quoi les hommes des dmocraties tiennent moins qu' leurs aises.

Il n'y a rien de plus dangereux pour la libert et la tranquillit
d'un peuple qu'une arme qui craint la guerre, parce que, ne cherchant
plus sa grandeur et son influence sur les champs de bataille, elle
veut les trouver ailleurs. Il pourrait donc arriver que les hommes qui
composent une arme dmocratique perdissent les intrts du citoyen
sans acqurir les vertus du soldat, et que l'arme cesst d'tre
guerrire sans cesser d'tre turbulente.

Je rpterai ici ce que j'ai dj dit plus haut. Le remde  de
pareils dangers n'est point dans l'arme, mais dans le pays. Un peuple
dmocratique qui conserve des moeurs viriles trouvera toujours au
besoin dans ses soldats des moeurs guerrires.


NOTE PAGE 262.[TN-E]

Les hommes mettent la grandeur de l'ide d'unit dans les moyens, Dieu
dans la fin; de l vient que cette ide de grandeur nous mne  mille
petitesses. Forcer tous les hommes  marcher de la mme marche, vers
le mme objet, voil une ide humaine. Introduire une varit infinie
dans les actes, mais les combiner de manire  ce que tous ces actes
conduisent par mille voies diverses vers l'accomplissement d'un grand
dessein, voil une ide divine.

L'ide humaine de l'unit est presque toujours strile, celle de Dieu
immensment fconde. Les hommes croient tmoigner de leur grandeur en
simplifiant le moyen; c'est l'objet de Dieu qui est simple, ses moyens
varient  l'infini.


NOTE PAGE 270.[TN-F]

Un peuple dmocratique n'est pas seulement port par ses gots 
centraliser le pouvoir; les passions de tous ceux qui le conduisent
l'y poussent sans cesse.

On peut aisment prvoir que presque tous les citoyens ambitieux et
capables que renferme un pays dmocratique travailleront sans relche
 tendre les attributions du pouvoir social, parce que tous esprent
le diriger un jour. C'est perdre son temps que de vouloir prouver 
ceux-l que l'extrme centralisation peut tre nuisible  l'tat,
puisqu'ils centralisent pour eux-mmes.

Parmi les hommes publics des dmocraties, il n'y a gure que des gens
trs-dsintresss ou trs-mdiocres qui veuillent dcentraliser le
pouvoir. Les uns sont rares et les autres impuissants.


NOTE PAGE 313.[TN-G]

Je me suis souvent demand ce qu'il arriverait si, au milieu de la
mollesse des moeurs dmocratiques et par suite de l'esprit inquiet de
l'arme, il se fondait jamais, chez quelques-unes des nations de nos
jours, un gouvernement militaire.

Je pense que le gouvernement lui-mme ne s'loignerait pas du tableau
que j'ai trac dans le chapitre auquel cette note se rapporte, et
qu'il ne reproduirait pas les traits sauvages de l'oligarchie
militaire.

Je suis convaincu que, dans ce cas, il se ferait une sorte de fusion
entre les habitudes du commis et celles du soldat. L'administration
prendrait quelque chose de l'esprit militaire, et le militaire
quelques usages de l'administration civile. Le rsultat de ceci serait
un commandement rgulier, clair, net, absolu; le peuple devenu une
image de l'arme, et la socit tenue comme une caserne.


NOTE PAGE 319.[TN-H]

On ne peut pas dire d'une manire absolue et gnrale que le plus
grand danger de nos jours soit la licence ou la tyrannie, l'anarchie
ou le despotisme. L'un et l'autre est galement  craindre, et peut
sortir aussi aisment d'une seule et mme cause qui est l'apathie
gnrale, fruit de l'individualisme; c'est cette apathie qui fait que
le jour o le pouvoir excutif rassemble quelques forces, il est en
tat d'opprimer, et que le jour d'aprs, o un parti peut mettre
trente hommes en bataille, celui-ci est galement en tat d'opprimer.
Ni l'un ni l'autre ne pouvant rien fonder de durable, ce qui les fait
russir aisment les empche de russir longtemps. Ils s'lvent parce
que rien ne leur rsiste, et ils tombent parce que rien ne les
soutient.

Ce qu'il est important de combattre, c'est donc bien moins l'anarchie
ou le despotisme que l'apathie qui peut crer presque indiffremment
l'un ou l'autre.


FIN DES NOTES.




APPENDICE


M. Cherbuliez, professeur de droit public  l'acadmie de Genve, a
publi un ouvrage sur les institutions et les moeurs politiques de son
pays, intitul: _De la Dmocratie en Suisse_, et en a fait hommage
d'un exemplaire  l'Acadmie des sciences morales.

Il m'a paru, messieurs, que l'importance du sujet trait par l'auteur
mritait qu'on ft du livre un examen spcial; et, pensant qu'un tel
examen pourrait offrir quelque utilit, je l'ai entrepris.

Mon intention est de me placer compltement en dehors des
proccupations du moment, comme il convient de le faire dans cette
enceinte, de passer sous silence les faits actuels qui ne relvent
point de nous, et de voir, en Suisse, moins les actes de la socit
politique, que cette socit elle-mme, les lois qui la constituent,
leur origine, leurs tendances, leur caractre. J'espre que,
circonscrit de cette manire, le tableau sera encore digne d'intrt.
Ce qui se passe en Suisse n'est pas un fait isol. C'est un mouvement
particulier au milieu du mouvement gnral qui prcipite vers sa ruine
tout l'ancien difice des institutions de l'Europe. Si le thtre est
petit, le spectacle a donc de la grandeur; il a surtout une
originalit singulire. Nulle part, la rvolution dmocratique qui
agite le monde ne s'tait produite au milieu de circonstances si
compliques et si bizarres. Un mme peuple, compos de plusieurs
races, parlant plusieurs langues, professant plusieurs croyances,
diffrentes sectes dissidentes, deux glises galement constitues et
privilgies; toutes les questions politiques tournant bientt en
questions de religion, et toutes les questions de religion aboutissant
 des questions de politique; deux socits enfin, l'une trs-vieille,
l'autre trs-jeune, maries ensemble malgr la diffrence de leurs
ges. Tel est le tableau qu'offre la Suisse. Pour le bien peindre, il
et fallu,  mon avis, se placer plus haut que ne l'a fait l'auteur.
M. Cherbuliez dclare dans sa prface, et je tiens l'assertion pour
trs-sincre, qu'il s'est impos la loi de l'impartialit. Il craint
mme que le caractre compltement impartial de son oeuvre ne jette
une sorte de monotonie sur le sujet. Cette crainte est assurment mal
fonde. L'auteur veut tre impartial, en effet, mais il n'y parvient
point. Il y a dans son livre de la science, de la perspicacit, un
vrai talent, une bonne foi vidente qui clate au milieu mme
d'approbations passionnes; mais, ce qui ne se voit pas, c'est
prcisment l'impartialit. On y rencontre tout  la fois beaucoup
d'esprit et peu de libert d'esprit.

Vers quelles formes de socit politique tend l'auteur? Cela semble
d'abord assez difficile  dire. Quoiqu'il approuve dans une certaine
mesure la conduite politique qu'ont suivie, en Suisse, les catholiques
les plus ardents, il est adversaire dcid du catholicisme,  ce point
qu'il n'est pas loign de vouloir qu'on empche, lgislativement, la
religion catholique de s'tendre dans les lieux o elle ne rgne pas.
D'une autre part, il est fort ennemi des sectes dissidentes du
protestantisme. Oppos au gouvernement du peuple, il l'est aussi 
celui de la noblesse; en religion, une glise protestante rgie par
l'tat; en politique, un tat rgi par une aristocratie bourgeoise:
tel semble tre l'idal de l'auteur. C'est Genve avant ses dernires
rvolutions.

Mais si l'on ne discerne pas toujours clairement ce qu'il aime, on
aperoit sans peine ce qu'il hait. Ce qu'il hait, c'est la dmocratie.
Atteint dans ses opinions, dans ses amitis, dans ses intrts
peut-tre, par la rvolution dmocratique qu'il dcrit, il n'en parle
jamais qu'en ennemi. Il n'attaque pas seulement la dmocratie dans
telles ou telles de ses consquences, mais dans son principe mme; il
ne voit pas les qualits qu'elle possde, il poursuit les dfauts
qu'elle a. Il ne distingue point, entre les maux qui en peuvent
dcouler, ce qui est fondamental et permanent, et ce qui est
accidentel et passager; ce qu'il faut supporter d'elle comme
invitable et ce qu'on doit chercher  corriger. Peut-tre le sujet ne
pouvait-il pas tre envisag de cette manire par un homme aussi ml
que l'a t M. Cherbuliez aux agitations de son pays. Il est permis de
le regretter. Nous verrons, en poursuivant cette analyse, que la
dmocratie suisse a grand besoin qu'on l'claire sur l'imperfection de
ses lois. Mais, pour le faire avec efficacit, la premire condition
tait de ne point la har.

M. Cherbuliez a intitul son oeuvre: _De la dmocratie en Suisse_. Ce
qui pourrait faire croire qu'aux yeux de l'auteur la Suisse est un
pays dans lequel on puisse faire sur la dmocratie un ouvrage de
doctrine, et o il soit permis de juger les institutions
dmocratiques en elles-mmes. C'est l,  mon sens, la source
principale d'o sont sorties presque toutes les erreurs du livre. Son
vrai titre et d tre: _De la Rvolution dmocratique en Suisse_. La
Suisse, en effet, depuis quinze ans est un pays en rvolution. La
dmocratie y est moins une forme rgulire de gouvernement qu'une arme
dont on s'est servi habituellement pour dtruire et quelquefois
dfendre l'ancienne socit. On peut bien y tudier les phnomnes
particuliers qui accompagnent l'tat rvolutionnaire dans l're
dmocratique o nous sommes, mais non pas y peindre la dmocratie dans
son assiette permanente et tranquille. Quiconque n'aura pas sans cesse
prsent  l'esprit ce point de dpart, ne comprendra qu'avec peine le
tableau que les institutions de la Suisse lui prsentent; et, pour mon
compte, j'prouverais une difficult insurmontable  expliquer comment
je juge ce qui est, sans dire comment je comprends ce qui a t.

On se fait d'ordinaire illusion sur ce qu'tait la Suisse lorsque la
rvolution franaise clata. Comme les Suisses vivaient depuis
longtemps en rpublique, on se figura aisment qu'ils taient beaucoup
plus rapprochs que les autres habitants du continent de l'Europe, des
institutions qui constituent et de l'esprit qui anime la libert
moderne. C'est le contraire qu'il faudrait penser.

Quoique l'indpendance des Suisses ft ne au milieu d'une
insurrection contre l'aristocratie, la plupart des gouvernements qui
se fondrent alors empruntrent bientt  l'aristocratie ses usages,
ses lois, et jusqu' ses opinions et ses penchants. La libert ne se
prsenta plus  leurs yeux que sous la forme d'un privilge, et l'ide
d'un droit gnral et prexistant qu'auraient tous les hommes  tre
libres, cette ide demeura aussi trangre  leur esprit qu'elle
pouvait l'tre  celui mme des princes de la maison d'Autriche,
qu'ils avaient vaincus. Tous les pouvoirs ne tardrent donc pas  tre
attirs et retenus dans le sein de petites aristocraties formes ou
qui se recrutaient elles-mmes. Au nord, ces aristocraties prirent un
caractre industriel; au midi, une constitution militaire. Mais, des
deux cts, elles furent aussi resserres, aussi exclusives. Dans la
plupart des cantons, les trois quarts des habitants furent exclus
d'une participation quelconque, soit directe, soit mme indirecte, 
l'administration du pays; et, de plus, chaque canton eut des
populations sujettes.

Ces petites socits, qui s'taient formes au milieu d'une agitation
si grande, devinrent bientt si stables qu'aucun mouvement ne s'y fit
plus sentir. L'aristocratie ne s'y trouvant ni pousse par le peuple,
ni guide par un roi, y tint le corps social immobile dans les vieux
vtements du moyen ge.

Les progrs du temps faisaient dj pntrer depuis longtemps le
nouvel esprit dans les socits les plus monarchiques de l'Europe, que
la Suisse lui demeurait encore ferme.

Le principe de la division des pouvoirs tait admis par tous les
publicistes, il ne s'appliquait point en Suisse. La libert de la
presse, qui existait au moins en fait dans plusieurs monarchies
absolues du continent, n'existait en Suisse ni en fait ni en droit; la
facult de s'associer politiquement n'y tait ni exerce ni reconnue;
la libert de la parole y tait restreinte dans des limites
trs-troites. L'galit des charges, vers laquelle tendaient tous les
gouvernements clairs, ne s'y rencontrait pas plus que celle des
droits. L'industrie y trouvait mille entraves: la libert individuelle
n'y avait aucune garantie lgale. La libert religieuse, qui
commenait  pntrer jusqu'au sein des tats les plus orthodoxes,
n'avait pu encore se faire jour en Suisse. Les cultes dissidents
taient entirement prohibs dans plusieurs cantons, gns dans tous.
La diffrence des croyances y crait presque partout des incapacits
politiques.

La Suisse tait encore en cet tat en 1798, lorsque la rvolution
franaise pntra  main arme sur son territoire. Elle y renversa
pour un moment les vieilles institutions, mais elle ne mit rien de
solide et de stable  la place. Napolon qui, quelques annes aprs,
tira les Suisses de l'anarchie par l'acte de mdiation, leur donna
bien l'galit, mais non la libert, les lois politiques qu'il imposa
taient combines de manire  ce que la vie publique tait paralyse.
Le pouvoir, exerc au nom du peuple, mais plac trs-loin de lui,
tait remis tout entier dans les mains de la puissance excutive.

Quand, peu d'annes aprs, l'acte de mdiation tomba avec son auteur,
les Suisses n'y gagnrent point la libert; ils y perdirent seulement
l'galit. Partout les anciennes aristocraties reprirent les rnes du
gouvernement, et remirent en vigueur les principes exclusifs et
suranns qui avaient rgn avant la rvolution. Les choses revinrent
alors, dit avec raison M. Cherbuliez,  peu prs au point o elles
taient en 1798. On a accus  tort les rois coaliss d'avoir impos,
par la force, cette restauration  la Suisse. Elle fut faite d'accord
avec eux, mais non par eux. La vrit est que les Suisses furent
entrans alors, comme les autres peuples du continent, par cette
raction passagre, mais universelle, qui raviva tout  coup dans
toute l'Europe la vieille socit; et, comme chez eux la restauration
ne fut pas consomme par des princes dont, aprs tout, l'intrt tait
distinct de celui des anciens privilgis, mais par les anciens
privilgis eux-mmes..., elle y fut plus complte, plus aveugle et
plus obstine que dans le reste de l'Europe. Elle ne s'y montra pas
tyrannique, mais trs-exclusive. Un pouvoir lgislatif entirement
subordonn  la puissance excutive; celle-ci exclusivement possde
par l'aristocratie de naissance; la classe moyenne exclue des
affaires; le peuple entier priv de la vie politique: tel est le
spectacle que prsente la Suisse dans presque toutes ses parties
jusqu'en 1830.

C'est alors que s'ouvrit pour elle l're nouvelle de la dmocratie!

Ce court expos a eu pour but de bien faire comprendre deux choses:

La premire, que la Suisse est un des pays de l'Europe o la
rvolution avait t la moins profonde, et la restauration qui la
suivit la plus complte. De telle sorte que les institutions
trangres ou hostiles  l'esprit nouveau, y ayant conserv ou repris
beaucoup d'empire, l'impulsion rvolutionnaire dut s'y conserver plus
grande.

La seconde, que dans la plus grande partie de la Suisse, le peuple,
jusqu' nos jours, n'avait jamais pris la moindre part au
gouvernement; que les formes judiciaires qui garantissent la libert
civile, la libert d'association, la libert de parole, la libert de
la presse, la libert religieuse, avaient toujours t aussi, et je
pourrais presque dire, plus inconnues  la grande majorit de ces
citoyens des rpubliques, qu'elles pouvaient l'tre,  la mme poque,
aux sujets de la plupart des monarchies.

Voil ce que M. Cherbuliez perd souvent de vue, mais ce qui doit tre
sans cesse prsent  notre pense, dans l'examen que nous allons faire
avec soin des institutions que la Suisse s'est donnes.

Tout le monde sait qu'en Suisse la souverainet est divise en deux
parts: d'un ct se trouve le pouvoir fdral, de l'autre les
gouvernements cantonaux.

M. Cherbuliez commence par parler de ce qui se passe dans les cantons,
et il a raison; car c'est l qu'est le vritable gouvernement de la
socit. Je le suivrai dans cette voie, et je m'occuperai comme lui
des constitutions cantonales.

Toutes les constitutions cantonales sont aujourd'hui dmocratiques;
mais la dmocratie ne se montre pas dans toutes sous les mmes traits.

Dans la majorit des cantons, le peuple a remis l'exercice de ses
pouvoirs  des assembles qui le reprsentent, et dans quelques-uns il
l'a conserve pour lui-mme. Il se runit en corps et gouverne. M.
Cherbuliez appelle le gouvernement des premiers des _dmocraties
reprsentatives_, et celui des autres _dmocraties pures_.

Je demanderai  l'Acadmie la permission de ne pas suivre l'auteur
dans l'examen trs-intressant qu'il fait des dmocraties pures. J'ai
plusieurs raisons pour agir ainsi. Quoique les cantons qui vivent sous
la dmocratie pure aient jou un grand rle dans l'histoire, et
puissent en jouer encore un considrable dans la politique, ils
donneraient lieu  une tude curieuse plutt qu'utile.

La dmocratie pure est un fait  peu prs unique dans le monde moderne
et trs-exceptionnel, mme en Suisse, puisque le treizime seulement
de la population est gouvern de cette manire. C'est, de plus, un
fait passager. On ne sait point assez que dans les cantons suisses,
o le peuple a le plus conserv l'exercice du pouvoir, il existe un
corps reprsentatif sur lequel il se repose en partie des soins du
gouvernement. Or, il est facile de voir, en tudiant l'histoire
rcente de la Suisse, que graduellement les affaires dont s'occupe le
peuple en Suisse sont en moins grand nombre, et qu'au contraire celles
que traitent ses reprsentants deviennent chaque jour plus nombreuses
et plus varies. Ainsi, le principe de la dmocratie pure perd un
terrain que gagne le principe contraire. L'un devient insensiblement
l'exception, l'autre la rgle.

Les dmocraties pures de la Suisse appartiennent d'ailleurs  un autre
ge; elles ne peuvent rien enseigner quant au prsent ni quant 
l'avenir. Quoiqu'on soit oblig de se servir, pour les dsigner, d'un
nom pris  la science moderne, elles ne vivent que dans le pass.
Chaque sicle a son esprit dominateur auquel rien ne rsiste. Vient-il
 s'introduire sous son rgne des principes qui lui soient trangers
ou contraires, il ne tarde pas  les pntrer, et, quand il ne peut
pas les annuler, il se les approprie et se les assimile. Le moyen ge
avait fini par faonner aristocratiquement jusqu' la libert
dmocratique. Au milieu des lois les plus rpublicaines,  ct du
suffrage universel lui-mme, il avait plac des croyances religieuses,
des opinions, des sentiments, des habitudes, des associations, des
familles qui se tenaient en dehors du peuple, le vrai pouvoir. Il ne
faut considrer les petits cantons suisses que comme des gouvernements
dmocratiques au moyen ge. Ce sont les derniers et respectables
dbris d'un monde qui n'est plus.

Les dmocraties reprsentatives de la Suisse sont, au contraire,
filles de l'esprit moderne. Toutes se sont fondes sur les ruines
d'une ancienne socit aristocratique; toutes procdent du seul
principe de la souverainet du peuple; toutes en ont fait une
application presque semblable dans leurs lois.

Nous allons voir que ces lois sont trs-imparfaites, et elles
suffiraient seules pour indiquer, dans le silence de l'histoire, qu'en
Suisse la dmocratie et mme la libert sont des puissances nouvelles
et sans exprience.

Il faut remarquer d'abord que, mme dans les dmocraties
reprsentatives de la Suisse, le peuple a retenu dans ses mains
l'exercice direct d'une partie de son pouvoir. Dans quelques cantons,
aprs que les lois principales ont eu l'assentiment de la lgislature,
elles doivent encore tre soumises au _veto_ du peuple. Ce qui fait
dgnrer, pour ces cas particuliers, la dmocratie reprsentative en
dmocratie pure.

Dans presque tous, le peuple doit tre consult de temps en temps,
d'ordinaire  des poques rapproches, sur le point de savoir s'il
veut modifier ou maintenir la constitution. Ce qui branle  la fois
et priodiquement toutes les lois.

Tous les pouvoirs lgislatifs que le peuple n'a pas retenus dans ses
mains, il les a confis  une seule assemble, qui agit sous ses yeux
et en son nom. Dans aucun canton, la lgislature n'est divise en deux
branches; partout elle se compose d'un corps unique; non-seulement ses
mouvements ne sont pas ralentis par le besoin de s'entendre avec une
autre assemble, mais ses volonts ne rencontrent mme pas l'obstacle
d'une dlibration prolonge. Les discussions des lois gnrales sont
soumises  de certaines formalits qui les prolongent, mais les
rsolutions les plus importantes peuvent tre proposes, discutes et
admises en un moment, sous le nom de dcrets. Les dcrets font des
lois secondaires quelque chose d'aussi important, d'aussi rapide et
d'aussi irrsistible que les passions d'une multitude.

En dehors de la lgislature, il n'y a rien qui rsiste. La sparation
et surtout l'indpendance relative du pouvoir lgislatif,
administratif et judiciaire en ralit n'existent pas.

Dans aucun canton, les reprsentants du pouvoir excutif ne sont lus
directement par le peuple. C'est la lgislature qui les choisit. Le
pouvoir excutif n'est donc dou d'aucune force qui lui soit propre.
Il n'est que la cration et ne peut jamais tre que l'agent servile
d'un autre pouvoir.  cette cause de faiblesse s'en joignent plusieurs
autres. Nulle part le pouvoir excutif n'est exerc par un seul homme.
On le confie  une petite assemble, o sa responsabilit se divise et
son action s'exerce. Plusieurs des droits inhrents  la puissance
excutive lui sont d'ailleurs refuss. Il n'exerce point de vto ou
n'en exerce qu'un insignifiant sur les lois. Il est priv du droit de
faire grce, il ne nomme ni ne destitue ses agents. On peut mme dire
qu'il n'a pas d'agents, puisqu'il est d'ordinaire oblig de se servir
des seuls magistrats communs.

Mais c'est surtout par la mauvaise constitution et la mauvaise
composition du pouvoir judiciaire que les lois de la dmocratie suisse
sont dfectueuses. M. Cherbuliez le remarque, mais pas assez,  mon
avis. Il ne semble pas lui-mme bien comprendre que c'est le pouvoir
judiciaire qui est principalement destin, dans les dmocraties, 
tre tout  la fois la barrire et la sauvegarde du peuple.

L'ide de l'indpendance du pouvoir judiciaire est une ide moderne.
Le moyen ge ne l'avait point aperue, ou du moins il ne l'avait
jamais conue que trs-confusment. On peut dire que chez toutes les
nations de l'Europe la puissance excutive et la puissance judiciaire
ont commenc par tre mles; en France mme o, par une trs-heureuse
exception, la justice a eu de bonne heure une existence individuelle
trs-vigoureuse, il est encore permis d'affirmer que la division des
deux puissances tait reste fort incomplte. Ce n'tait pas, il est
vrai, l'administration qui retint dans ses mains la justice, ce fut la
justice qui attira en partie dans son sein l'administration. La
Suisse, au contraire, a t de tous les pays d'Europe celui peut-tre
o la justice s'est le plus confondue avec le pouvoir politique, et
est devenue le plus compltement un de ses attributs. On peut dire que
l'ide que nous avons de la justice de cette puissance impartiale et
libre qui s'interpose entre tous les intrts et entre tous les
pouvoirs pour les rappeler souvent tous au respect de la loi, cette
ide a toujours t absente de l'esprit des Suisses, et qu'elle n'y
est encore aujourd'hui que trs-incompltement entre.

Les nouvelles constitutions ont sans doute donn aux tribunaux une
place plus spare que celle qu'ils occupaient parmi les anciens
pouvoirs, mais non une position plus indpendante. Les tribunaux
infrieurs sont lus par le peuple et soumis  rlection; le tribunal
suprme de chaque canton est choisi non par le pouvoir excutif, mais
par la puissance lgislative, et rien ne garantit ses membres contre
les caprices journaliers de la majorit.

Non-seulement le peuple ou l'assemble qui le reprsente choisit les
juges, mais ils ne s'imposent pour les choisir aucune gne. En
gnral, il n'y a point de condition de capacit exiges. Le juge,
d'ailleurs, simple excuteur de la loi, n'a pas le droit de rechercher
si cette loi est conforme  la constitution.  vrai dire, c'est la
majorit elle-mme qui juge par l'organe des magistrats.

En Suisse, d'ailleurs, le pouvoir judiciaire et-il reu de la loi
l'indpendance et les droits qui lui sont ncessaires, le pouvoir
aurait encore de la peine  jouer son rle, car la justice est une
puissance de tradition et d'opinion qui a besoin de s'appuyer sur des
ides et des moeurs judiciaires.

Je pourrais aisment faire ressortir les dfauts qui se rencontrent
dans les institutions que je viens de dcrire, et prouver qu'elles
tendent toutes  rendre le gouvernement du peuple irrgulier dans sa
marche, prcipit dans ses rsolutions et tyrannique dans ses actes.
Mais cela me mnerait trop loin. Je me bornerai  mettre en regard de
ces lois celles que s'est donnes une socit dmocratique plus
ancienne, plus paisible et plus prospre. M. Cherbuliez pense que les
institutions imparfaites que possdent les cantons suisses, sont les
seules que la dmocratie puisse suggrer ou veuille souffrir. La
comparaison que je vais faire prouvera le contraire, et montrera
comment, du principe de la souverainet du peuple on a pu tirer
ailleurs, avec plus d'exprience, plus d'art et plus de sagesse, des
consquences diffrentes. Je prendrai pour exemple l'tat de New-York,
qui contient  lui seul autant d'habitants que la Suisse entire.

Dans l'tat de New-York, comme dans les cantons suisses, le principe
du gouvernement est la souverainet du peuple, mise en action par le
suffrage universel. Mais le peuple n'exerce sa souverainet qu'un seul
jour, par le choix de ses dlgus. Il ne retient habituellement pour
lui-mme, dans aucun cas, aucune partie quelconque de la puissance
lgislative, excutive ou judiciaire. Il choisit ceux qui doivent
gouverner en son nom, et jusqu' la prochaine lection il abdique.

Quoique les lois soient changeantes, leur fondement est stable. On n'a
point imagin de soumettre d'avance, comme en Suisse, la constitution
 des rvisions successives et priodiques dont la venue ou seulement
l'attente tient le corps social en suspens. Quand un besoin nouveau se
fait sentir, la lgislature constate qu'une modification de la
constitution est devenue ncessaire, et la lgislature qui suit
l'opre.

Quoique la puissance lgislative ne puisse pas plus qu'en Suisse se
soustraire  la direction de l'opinion publique, elle est organise de
manire  rsister  ses caprices. Aucune proposition ne peut devenir
loi qu'aprs avoir t soumise  l'examen de deux assembles. Ces deux
parties de la lgislature sont lues de la mme manire et composes
des mmes lments; toutes deux sortent donc galement du peuple, mais
elles ne le reprsentent pas exactement de la mme manire: l'une est
charge surtout de reproduire ses impressions journalires, l'autre
ses instincts habituels et ses penchants permanents.

 New-York, la division des pouvoirs n'existe pas seulement en
apparence, mais en ralit.

La puissance excutive est exerce, non par un corps, mais par un
homme qui seul en porte toute la responsabilit et en exerce avec
dcision et avec force les droits et les prrogatives. lu par le
peuple, il n'est point, comme en Suisse, la crature et l'agent de la
lgislature; il marche son gal, il reprsente comme elle, quoique
dans une autre sphre, le souverain au nom duquel l'un et l'autre
agissent. Il tire sa force de la mme source o elle puise la sienne.
Il n'a pas seulement le nom du pouvoir excutif, il en exerce les
prrogatives naturelles et lgitimes. Il est le commandant de la force
arme, dont il nomme les principaux officiers; il choisit plusieurs
des grands fonctionnaires de l'tat; il exerce le droit de grce, le
vto qu'il peut opposer aux volonts de la lgislature, sans tre
absolu et pourtant efficace. Si le gouverneur de l'tat de New-York
est beaucoup moins puissant sans doute qu'un roi constitutionnel
d'Europe, il l'est du moins infiniment plus qu'un petit conseil de la
Suisse.

Mais c'est surtout dans l'organisation du pouvoir judiciaire que la
diffrence clate.

Le juge, quoiqu'il mane du peuple et dpende de lui, est une
puissance  laquelle se soumet le peuple lui-mme.

Le pouvoir judiciaire y tient cette position exceptionnelle de son
origine, de sa permanence, de sa comptence, et surtout des moeurs
publiques et de l'opinion.

Les membres des tribunaux suprieurs ne sont pas choisis, comme en
Suisse, par la lgislature, puissance collective qui, souvent, est
passionne, quelquefois aveugle, et toujours irresponsable, mais par
le gouverneur de l'tat. Le magistrat une fois institu est considr
comme inamovible. Aucun procs ne lui chappe, aucune peine ne saurait
tre prononce que par lui. Non-seulement il interprte la loi, on
peut dire qu'il la juge; quand la lgislature, dans le mouvement
rapide des partis, s'carte de l'esprit ou de la lettre de la
constitution, les tribunaux l'y ramnent en refusant d'appliquer ses
dcisions; de sorte que si le juge ne peut obliger le peuple  garder
sa constitution, il le force du moins  la respecter tant qu'elle
existe. Il ne le dirige point, mais il le contraint et le limite. Le
pouvoir judiciaire, qui existe  peine en Suisse, est le vritable
modrateur de la dmocratie amricaine.

Maintenant, qu'on examine cette constitution dans les moindres
dtails, on n'y dcouvrira pas un atome d'aristocratie. Rien qui
ressemble  une classe, pas un privilge, partout les mmes droits,
tous les pouvoirs sortant du peuple et y retournant, un seul esprit
animant toutes les institutions, nulles tendances qui se combattent:
le principe de la dmocratie a tout pntr et domine tout. Et
pourtant ces gouvernements si compltement dmocratiques ont une
assiette bien autrement stable, une allure bien plus paisible et des
mouvements bien plus rguliers que les gouvernements dmocratiques de
la Suisse.

Il est permis de dire que cela vient en partie de la diffrence des
lois.

Les lois de l'tat de New-York, que je viens de dcrire, sont
disposes de manire  lutter contre les dfauts naturels de la
dmocratie, les institutions suisses dont j'ai trac le tableau
semblent faites au contraire pour les dvelopper. Ici elles retiennent
le peuple, l elles le poussent. En Amrique, on a craint que son
pouvoir ne ft tyrannique, tandis qu'en Suisse on semble n'avoir voulu
que le rendre irrsistible.

Je ne m'exagre pas l'influence que peut exercer le mcanisme des lois
sur la destine des peuples. Je sais que ce sont  des causes plus
gnrales et plus profondes qu'il faut principalement attribuer les
grands vnements de ce monde; mais on ne saurait nier que les
institutions n'aient une certaine vertu qui leur soit propre, et que
par elles-mmes elles ne contribuent  la prosprit ou aux misres
des socits.

Si au lieu de repousser d'une manire absolue presque toutes les lois
de son pays, M. Cherbuliez avait fait voir ce qu'elles ont de
dfectueux et comment on et pu perfectionner leurs dispositions, sans
altrer leur principe, il et crit un livre plus digne de la
postrit et plus utile  ses contemporains.

Aprs avoir montr ce qu'est la dmocratie dans les cantons, l'auteur
recherche l'influence qu'elle exerce sur la confdration elle-mme.

Avant de suivre M. Cherbuliez dans cette voie, il est ncessaire de
faire ce qu'il n'a pas fait lui-mme, de bien indiquer ce que c'est
que le gouvernement fdral, comment il est organis en droit et en
fait, et comment il fonctionne.

Il serait permis de se demander d'abord si les lgislateurs de la
confdration suisse ont voulu faire une constitution fdrale ou
seulement tablir une ligue, en d'autres termes, s'ils ont entendu
sacrifier une portion de la souverainet des cantons ou n'en aliner
aucune partie. Si l'on considre que les cantons se sont interdit
plusieurs des droits qui sont inhrents  la souverainet et qu'ils
les ont concds d'une manire permanente au gouvernement fdral, si
l'on songe surtout qu'ils ont voulu que dans les questions ainsi
abandonnes  ce gouvernement la majorit ft loi, on ne saurait
douter que les lgislateurs de la confdration suisse n'aient voulu
tablir une vritable constitution fdrale et non une simple ligue.
Mais il faut convenir qu'ils s'y sont fort mal pris pour y russir.

Je n'hsiterai pas  dire qu' mon sens, la constitution fdrale de
la Suisse est la plus imparfaite de toutes les constitutions de ce
genre qui aient paru jusqu'ici dans le monde. On se croirait revenu,
en la lisant, en plein moyen ge, et l'on ne saurait trop s'tonner en
songeant que cette oeuvre confuse et incomplte est le produit d'un
sicle aussi savant et aussi expriment que le ntre.

On rpte souvent, et non sans raison, que le pacte a limit outre
mesure les droits de la Confdration, qu'il a laiss en dehors de
l'action du gouvernement qui la reprsente certains objets d'une
nature essentiellement nationale, et qui naturellement devraient
rentrer dans la comptence de la Dite: tels, par exemple, que
l'administration des postes, le rglement des poids et mesures, la
fabrication de la monnaie... Et l'on attribue la faiblesse du pouvoir
fdral au petit nombre d'attributions qui lui sont confies.

Il est bien vrai que le pacte a laiss en dehors de la constitution du
gouvernement de la Confdration plusieurs des droits qui reviennent
naturellement et mme ncessairement  ce gouvernement; mais ce n'est
pas l que rside la vritable cause de sa faiblesse, car les droits
que le pacte lui a donns lui suffiraient, s'il pouvait en faire
usage, pour acqurir bientt tous ceux qui lui manquent, ou, en tous
cas, pour les conqurir.

La Dite peut rassembler des troupes, lever de l'argent, faire la
guerre, accorder la paix, conclure les traits de commerce, nommer les
ambassadeurs. Les constitutions cantonales et les grands principes
d'galit devant la loi sont mis sous sa sauvegarde, ce qui lui
permettrait, au besoin, de s'immiscer dans toutes les affaires
locales.

Les pages et les droits sur les routes, etc., sont rgls par la
Dite, ce qui l'autorise  diriger ou  contrler les grands travaux
publics.

Enfin, la Dite, dit l'art. 4 du pacte, _prend toutes les mesures
ncessaires pour la scurit intrieure et extrieure de la Suisse_,
ce qui lui donne la facult de tout faire.

Les gouvernements fdraux les plus forts n'ont pas eu de plus grandes
prrogatives, et, loin de croire qu'en Suisse la comptence du pouvoir
central soit trop limite, je suis port  penser que ses bornes ne
sont pas assez soigneusement poses.

D'o vient donc qu'avec de si beaux privilges le gouvernement de la
Confdration a, d'ordinaire, si peu de pouvoir? La raison en est
simple: C'est qu'on ne lui a pas donn les moyens de faire ce qu'on
lui a concd, le droit de vouloir.

Jamais gouvernement ne fut mieux retenu dans l'inertie et plus
condamn  l'impuissance par l'imperfection de ses organes.

Il est de l'essence des gouvernements fdraux d'agir non pas au nom
du peuple, mais au nom des tats dont la Confdration se compose.
S'il en tait autrement, la constitution cesserait immdiatement
d'tre fdrale.

Il rsulte de l, entre autres consquences ncessaires et
invitables, que les gouvernements fdraux sont habituellement moins
hardis dans leurs rsolutions et plus lents dans leurs mouvements que
les autres.

La plupart des lgislateurs des confdrations se sont efforcs, 
l'aide de procds plus ou moins ingnieux, dans l'examen desquels je
ne veux pas entrer,  corriger en partie ce vice naturel du systme
fdral. Les Suisses l'ont rendu infiniment plus sensible que partout
ailleurs, par les formes particulires qu'ils ont adoptes. Chez eux,
non-seulement les membres de la dite n'agissent qu'au nom des
diffrents cantons qu'ils reprsentent, mais ils ne prennent en
gnral aucune rsolution qui n'ait t prvue ou ne soit approuve
par ceux-ci. Presque rien n'est laiss  leur libre arbitre; chacun
d'eux se croit li par un mandat impratif, impos d'avance; de telle
sorte que la dite est une assemble dlibrante o,  vrai dire, on
n'a aucun intrt  dlibrer, o l'on parle non pas devant ceux qui
doivent prendre la rsolution, mais devant ceux qui ont seulement le
droit de l'appliquer. La dite est un gouvernement qui ne veut rien
par lui-mme, mais qui se borne  raliser ce que vingt-deux autres
gouvernements ont sparment voulu; un gouvernement qui, quelle que
soit la nature des vnements, ne peut rien dcider, rien prvoir,
pourvoir  rien. On ne saurait imaginer une combinaison qui soit plus
propre  accrotre l'inertie naturelle du gouvernement fdral, et 
changer sa noblesse en une sorte de dbilit snile.

Il y a bien d'autres causes encore qui, indpendamment des vices
inhrents  toutes constitutions fdrales, expliquent l'impuissance
habituelle du gouvernement de la Confdration suisse.

Non-seulement la Confdration a un gouvernement dbile, mais on peut
dire qu'elle n'a pas de gouvernement qui lui soit propre. Sa
constitution, sous ce rapport, est unique dans le monde. La
Confdration met  sa tte des chefs qui ne la reprsentent pas. Le
directoire, qui forme le pouvoir excutif de la Suisse, est choisi non
par la dite, encore moins par le peuple helvtique; c'est un
gouvernement de hasard que la Confdration emprunte tous les deux ans
 Berne,  Zurich ou  Lucerne. Ce pouvoir lu par les habitants d'un
canton pour diriger les affaires d'un canton, devient ainsi
accessoirement la tte et le bras de tout le pays. Ceci peut
assurment passer pour une des plus grandes curiosits politiques que
l'histoire des lois humaines prsente. Les effets d'un pareil tat de
choses sont toujours dplorables et souvent trs-extraordinaires.
Rien de plus bizarre, par exemple, que ce qui est arriv en 1839.
Cette anne-l la dite sigeait  Zurich, et la Confdration avait
pour gouvernement le directoire de l'tat de Zurich. Survient  Zurich
une rvolution cantonale. Une insurrection populaire renverse les
autorits constitues. La Dite se trouve aussitt sans prsident, et
la vie fdrale demeure suspendue jusqu' ce qu'il plaise au canton de
se donner d'autres lois et d'autres chefs. Le peuple de Zurich, en
changeant son administration locale, avait sans le vouloir dcapit la
Suisse.

La Confdration et-elle un pouvoir excutif en propre, le
gouvernement serait encore impuissant  se faire obir, faute d'action
directe et immdiate sur les citoyens. Cette cause de faiblesse est
plus fconde  elle seule que toutes les autres ensemble; mais, pour
qu'elle soit bien comprise, il faut faire plus que de l'indiquer.

Un gouvernement fdral peut avoir une sphre d'action assez limite
et tre fort; si dans cette sphre troite il peut agir par lui-mme,
sans intermdiaire, comme le font les gouvernements ordinaires dans la
sphre illimite o ils se meuvent; s'il a ses fonctionnaires qui
s'adressent directement  chaque citoyen, ses tribunaux qui forcent
chaque citoyen de se soumettre  ses lois; il se fait obir aisment,
parce qu'il n'a jamais que des rsistances individuelles  craindre,
et que toutes les difficults qu'on lui suscite se terminent par des
procs.

Un gouvernement fdral peut au contraire avoir une sphre d'action
trs-vaste et ne jouir que d'une autorit trs-faible et
trs-prcaire, si, au lieu de s'adresser individuellement aux
citoyens, il est oblig de s'adresser aux gouvernements cantonaux; car
si ceux-ci rsistent, le pouvoir fdral trouve aussitt en face de
lui moins un sujet qu'un rival, dont il ne peut avoir raison que par
la guerre.

La puissance d'un gouvernement fdral rside donc bien moins dans
l'tendue des droits qu'on lui confre, que dans la facult plus ou
moins grande qu'on lui laisse de les exercer par lui-mme: il est
toujours fort quand il peut commander aux citoyens; il est toujours
faible quand il est rduit  ne commander qu'aux gouvernements locaux.

L'histoire des confdrations prsente des exemples de ces deux
systmes. Mais, dans aucune confdration, que je sache, le pouvoir
central n'a t aussi compltement priv de toute action directe sur
les citoyens qu'en Suisse. L, il n'y a, pour ainsi dire, pas un de
ses droits que le gouvernement fdral puisse exercer par lui-mme.
Point de fonctionnaires qui ne relvent que de lui, point de tribunaux
qui reprsentent exclusivement sa souverainet. On dirait un tre
auquel on aurait donn la vie, mais qu'on aurait priv d'organes.

Telle est la constitution fdrale ainsi que le pacte l'a faite.
Voyons maintenant, en peu de mots, avec l'auteur du livre que nous
analysons, quelle influence exerce sur elle la dmocratie.

On ne saurait nier que les rvolutions dmocratiques qui ont
successivement chang presque toutes les constitutions cantonales,
depuis quinze ans n'aient eu sur le gouvernement fdral une grande
influence; mais cette influence s'est nerve en deux sens fort
opposs. Il est trs-ncessaire de se rendre bien compte de ce double
phnomne.

Les rvolutions dmocratiques qui ont eu lieu dans les cantons ont eu
pour effet de donner  l'existence locale plus d'activit et de
puissance. Les gouvernements nouveaux, crs par ces rvolutions,
s'appuyant sur le peuple, et, pousss par lui, se sont trouv tout 
la fois une force plus grande et une ide plus haute de leur force que
ne pouvaient en montrer les gouvernements qu'ils avaient renverss. Et
comme une rnovation semblable ne s'tait point faite en mme temps
dans le gouvernement fdral, il devait en rsulter, et il en rsulta
en effet, que celui-ci se trouva comparativement plus dbile vis--vis
ceux-l qu'il ne l'avait t auparavant. L'orgueil cantonal,
l'instinct de l'indpendance locale, l'impatience de tout contrle
dans les affaires intrieures de chaque canton, la jalousie contre une
autorit centrale et suprme, sont autant de sentiments qui se sont
accrus depuis l'tablissement de la dmocratie; et,  ce point de vue,
l'on peut dire qu'elle a affaibli le gouvernement dj si faible de la
Confdration, et il a rendu sa tche journalire et habituelle plus
laborieuse et plus difficile.

Mais, sous d'autres rapports, elle lui a donn une nergie, et pour
ainsi dire une existence qu'il n'avait pas.

L'tablissement des institutions dmocratiques en Suisse a amen deux
choses entirement nouvelles.

Jusqu'alors, chaque canton avait un intrt  part, un esprit  part.
L'avnement de la dmocratie a divis tous les Suisses,  quelques
cantons qu'ils appartinssent, en deux partis: l'un, favorable aux
principes dmocratiques; l'autre, contraire. Il a cr des intrts
communs, des ides, des passions communes qui ont senti pour se
satisfaire le besoin d'un pouvoir gnral et commun qui s'tendit en
mme temps sur tout le pays. Le gouvernement fdral a ainsi possd,
pour la premire fois, une grande force dont il avait toujours manqu;
il a pu s'appuyer sur un parti; force dangereuse, mais indispensable
dans les pays libres, o le gouvernement ne peut presque rien sans
elle.

En mme temps que la dmocratie divisait la Suisse en deux partis,
elle rangeait la Suisse dans l'un des grands partis qui se partagent
le monde; elle lui crait une politique extrieure; si elle lui
donnait des amitis naturelles, elle lui crait des inimitis
ncessaires; pour cultiver et contenir les unes, surveiller et
repousser les autres, elle lui faisait sentir le besoin irrsistible
d'un gouvernement.  l'esprit public local elle faisait succder un
esprit public national.

Tels sont les effets directs par lesquels elle fortifiait le
gouvernement fdral. L'influence indirecte qu'elle a exerce et
exercera surtout,  la longue, n'est pas moins grande.

Les rsistances et les difficults qu'un gouvernement fdral
rencontre sont d'autant plus multiples et plus fortes, que les
populations confdres sont plus dissemblables par leurs
institutions, leurs sentiments, leurs coutumes et leurs ides. C'est
moins encore la similitude des intrts que la parfaite analogie des
lois, des opinions et des conditions sociales, qui rendent la tche du
gouvernement de l'Union amricaine si facile. On peut dire de mme que
l'trange faiblesse de l'ancien gouvernement fdral en Suisse tait
due principalement  la prodigieuse diffrence et  la singulire
opposition qui existait entre l'esprit, les vues et les lois des
diffrentes populations qu'il avait  rgir. Maintenir sous une mme
direction et renfermer dans une mme politique des hommes si
naturellement loigns, et si dissemblables les uns des autres, tait
l'oeuvre la plus laborieuse. Un gouvernement beaucoup mieux
constitu, et pourvu d'une organisation plus savante, n'y aurait pas
russi. L'effet de la rvolution dmocratique qui s'opre en Suisse
est de faire prvaloir successivement dans tous les cantons certaines
institutions, certaines maximes de gouvernement, certaines ides
semblables; si la rvolution dmocratique augmente l'esprit
d'indpendance des cantons vis--vis du pouvoir central, elle
facilite, d'un autre ct, l'action de ce pouvoir; elle supprime, en
grande partie, les causes de rsistance, et, sans donner aux
gouvernements cantonaux plus d'envie d'obir au gouvernement fdral,
elle leur rend l'obissance  ses volonts infiniment plus aise.

Il est ncessaire d'tudier avec grand soin les deux effets contraires
que je viens de dcrire, pour comprendre l'tat prsent et prvoir
l'tat prochain du pays.

C'est en ne faisant attention qu' l'une de ces deux tendances qu'on
est induit  croire que l'avnement de la dmocratie dans les
gouvernements cantonaux aura pour effet immdiat et pour rsultat
facile d'tendre lgislativement la sphre du gouvernement fdral, de
concentrer dans ses mains la direction habituelle des affaires
locales; en un mot, de modifier, dans le sens de la centralisation,
toute l'conomie du pacte. Je suis convaincu, pour ma part, qu'une
telle rvolution rencontrera encore, pendant longtemps, plus
d'obstacles qu'on ne le suppose. Les gouvernements cantonaux
d'aujourd'hui ne montreront pas beaucoup plus de got que leurs
prdcesseurs pour une rvolution de cette espce, et ils feront tout
ce qu'ils pourront pour s'y soustraire.

Je pense toutefois que, malgr ces rsistances, le gouvernement
fdral est destin  prendre de jour en jour plus de pouvoir en cela.
Les circonstances le serviront plus que les lois. Il n'accrotra
peut-tre pas trs-visiblement ses prrogatives, mais il en fera un
autre et plus frquent usage. Il grandira beaucoup en fait, restt-il
le mme en droit; il se dveloppera plus par l'interprtation que par
le changement du pacte, et il dominera la Suisse avant d'tre en tat
de la gouverner.

On peut prvoir galement que ceux mmes qui jusqu' prsent se sont
le plus opposs  son extension rgulire, ne tarderont pas  la
dsirer, soit pour chapper  la pression intermittente d'un pouvoir
si mal constitu, soit pour se garantir de la tyrannie plus prochaine
et plus pesante des gouvernements locaux.

Ce qu'il y a de certain, c'est que dsormais, quelles que soient les
modifications apportes  la lettre du pacte, la constitution fdrale
de la Suisse est profondment et irrvocablement altre. La
Confdration a chang de nature. Elle est devenue en Europe une chose
nouvelle; une politique d'action a succd pour elle  une politique
d'inertie et de neutralit; de purement municipale son existence est
devenue nationale; existence plus laborieuse, plus trouble, plus
prcaire et plus grande.

  A. DE TOCQUEVILLE,
      Membre de l'Institut.




TABLE


TROISIME PARTIE.

_Influence de la dmocratie sur les moeurs proprement dites._

    CHAPITRE I.--Comment les moeurs s'adoucissent  mesure que les
      conditions s'galisent.                                        1

    CHAPITRE II.--Comment la dmocratie rend les rapports habituels
      des Amricains plus simples et plus aiss.                    11

    CHAPITRE III.--Pourquoi les Amricains ont si peu de
      susceptibilit dans leur pays, et se montrent si susceptibles
      dans le ntre.                                                17

    CHAPITRE IV.--Consquence des trois chapitres prcdents.       25

    CHAPITRE V.--Comment la dmocratie modifie les rapports du
      serviteur et du matre.                                       29

    CHAPITRE VI.--Comment les institutions et les moeurs
      dmocratiques tendent  lever le prix et  raccourcir la
      dure des baux.                                               47

    CHAPITRE VII.--Influence de la dmocratie sur les salaires.     53

    CHAPITRE VIII.--Influence de la dmocratie sur la famille.      59

    CHAPITRE IX.--ducation des jeunes filles aux tats-Unis.       71

    CHAPITRE X.--Comment la jeune fille se retrouve sous les
      traits de l'pouse.                                           77

    CHAPITRE XI.--Comment l'galit des conditions contribue 
      maintenir les bonnes moeurs en Amrique.                      83

    CHAPITRE XII.--Comment les Amricains comprennent l'galit de
      l'homme et de la femme.                                       97

    CHAPITRE XIII.--Comment l'galit divise naturellement les
      Amricains en une multitude de petites socits
      particulires.                                               105

    CHAPITRE XIV.--Quelques rflexions sur les manires
      amricaines.                                                 109

    CHAPITRE XV.--De la gravit des Amricains, et qu'elle ne les
      empche pas de faire souvent des choses inconsidres.       117

    CHAPITRE XVI.--Pourquoi la vanit nationale des Amricains
      est plus inquite et plus querelleuse que celle des
      Anglais.                                                     125

    CHAPITRE XVII.--Comment l'aspect de la socit, aux
      tats-Unis, est tout  la fois agit et monotone.            130

    CHAPITRE XVIII.--De l'honneur aux tats-Unis et dans les
      socits dmocratiques.                                      137

    CHAPITRE XIX.--Pourquoi on trouve aux tats-Unis tant
      d'ambitieux et si peu de grandes ambitions.                  162

    CHAPITRE XX.--De l'industrie des places chez certaines
      nations dmocratiques.                                       175

    CHAPITRE XXI.--Pourquoi les grandes rvolutions deviendront
      rares.                                                       179

    CHAPITRE XXII.--Pourquoi les peuples dmocratiques dsirent
      naturellement la paix, et les armes dmocratiques
      naturellement la guerre.                                     205

    CHAPITRE XXIII.--Quelle est, dans les armes dmocratiques,
      la classe la plus dmocratique et la plus rvolutionnaire.   219

    CHAPITRE XXIV.--Ce qui rend les armes dmocratiques plus
      faibles que les autres armes en entrant en campagne, et
      plus redoutables quand la guerre se prolonge.                227

    CHAPITRE XXV.--De la discipline dans les armes
      dmocratiques.                                               237

    CHAPITRE XXVI.--Quelques considrations sur la guerre dans
      les socits dmocratiques.                                  241


QUATRIME PARTIE.

_De l'influence qu'exercent les ides et les sentiments dmocratiques
sur la socit politique._

    CHAPITRE I.--L'galit donne naturellement aux hommes le got
      des institutions libres.                                     254

    CHAPITRE II.--Que les ides des peuples dmocratiques en
      matire de gouvernement sont naturellement favorables  la
      concentration des pouvoirs.                                  257

    CHAPITRE III.--Que les sentiments des peuples dmocratiques
      sont d'accord avec leurs ides pour les porter  concentrer
      le pouvoir.                                                  265

    CHAPITRE IV.--De quelques causes particulires et
      accidentelles qui achvent de porter un peuple dmocratique
       centraliser le pouvoir ou qui l'en dtournent.             273

    CHAPITRE V.--Que parmi les nations europennes de nos jours,
      le pouvoir souverain s'accrot, quoique les souverains
      soient moins stables.                                        285

    CHAPITRE VI.--Quelle espce de despotisme les nations
      dmocratiques ont  craindre.                                309

    CHAPITRE VII.--Suite des chapitres prcdents.                 321

    CHAPITRE VIII.--Vue gnrale du sujet.                         339

    NOTES.                                                         347

    APPENDICE.                                                     361


FIN DE LA TABLE.




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/ 4), by Alexis de Tocqueville

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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