The Project Gutenberg EBook of Vingt annes de Paris, by Andr Gill

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Title: Vingt annes de Paris

Author: Andr Gill

Commentator: Alphonse Daudet

Release Date: December 17, 2009 [EBook #30696]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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ANDR GILL

VINGT ANNES

DE PARIS

AVEC UNE PRFACE PAR ALPHONSE DAUDET

[image]

PARIS

C. MARPON ET E. FLAMMARION DITEURS 26, RUE RACINE, PRS L'ODON

1883

Tous droits rservs.




VINGT ANNES DE PARIS

DU MME AUTEUR:

LA MUSE A BIBI

1 vol. in-16 elzvir illustr 2 fr.

PARIS.--IMP. C. MARPON ET E. FLAMMARION, RUE RACINE, 26.




TABLE DES MATIRES


PRFACE.

Histoire d'un melon

Le Muse du Luxembourg

Jules Valls

Feu le boeuf gras

Actes en vers

Pauvres censeurs

L'inflexible Pitri

Sermon de carme

Clment Thomas

Le Modle

A l'cole des Beaux-Arts

Le Tableau de Marcel

Le Chauffeur

Gustave Courbet

Le Vol

Portraits aprs dcs

Charenton

Eugne Vermesch

Le Nain. Souvenir du pav latin

La Charge de M. Thiers

Lettre de Populot  son cousin Bibi

L'Ouvrier boulanger

[image]




PRFACE


_Vingt ans de Paris!_

_Quelle rumeur dans ces quatre mots, quelle houle remuante et grondante
d'hommes, de livres, d'aventures et d'ides, que d'amis perdus, de joies
sombres, d'engloutissements sans nom, effacs par le temps qui monte;
et comme il faut qu'il ait la vie dure le souvenir qui tient debout sur
ce cimetire d'paves!_

_Andr Gill est pour moi un de ces souvenirs._

_Je l'ai rencontr au bon moment,  l'heure frache des amitis de
jeunesse, quand la terre encore molle s'ouvre  toute semence, pour des
moissons de tendresse et d'admiration. J'avais vingt-trois ans, lui
gure davantage. J'tais campagnard  l'poque, campagnard de banlieue,
hirsute, velu, chevelu, bott comme un tzigane, coiff comme un
tyrolien, logeant entre Clamart et Meudon,  la porte du bois. Nous
vivions l quatre ou cinq dans des_ payotes, _Charles Bataille, Jean
Duboys, Paul Arne, qui encore? On s'tait runis pour travailler, et
l'on travaillait surtout  courir les routes forestires, cherchant des
rimes fraches et des champignons  gros pieds._

_Entre temps une borde sur Paris, toute la bande. Chaque fois la nuit
nous surprenait, aprs l'heure des trains et des carrioles, attards aux
lumires des terrasses avant de nous lancer, bras dessus bras dessous et
chantant des airs de Provence, dans le noir des mauvais chemins. On
faisait tous les cafs de potes; et le plerinage finissait
rgulirement au petit estaminet de Bobino, lequel tait alors l'arche
d'alliance de tout ce qui rimait, peignait, cabotinait au quartier
Latin. C'est  Bobino que j'ai fait la connaissance d'Andr Gill._

_Il dclamait debout sur une table, robuste et beau, les cheveux dans le
gaz, au milieu d'un cercle de chopes. Sa voix de faubourg, un peu
lourde, laissait tomber la rime et dhanchait la phrase qu'il dessinait
d'un coup de pouce, en rapin. Aprs des vers de lui, dlicats et
spirituels, il dit de la prose de moi, une fantaisie parue la veille
dans un journal et qu'il avait apprise. On est sensible  ces choses
quand on dbute, et de cette soire on fut amis. D'abord de trs prs,
puis avec des intermittences de rencontres, de grands espaces de
silence, mais non d'oubli._

_Les annes filrent, nous entranant loin du carrefour o nos vies
s'taient mles. La mienne aprs bien des cahots avait march droit 
son but sur des rails solides; la sienne continuait  s'gailler,  hue,
 dia, brle  tous les becs de gaz, acclame sur les tables de caf
dont il ne sut jamais descendre. Il venait rarement chez moi, malgr mes
instances et le plaisir qu'on avait  le voir. En face d'une femme
distingue, je le sentais mal  l'aise, gn par la pense de sa vie et
de ses habitudes; on avait beau l'encourager, sa verve ne dgelait pas,
il restait timide, trop poli, ne savait ni entrer ni s'en aller,
mangeait loin de la table, et souffrait d'ignorer, car il y avait en lui
un singulier mlange de populacerie et de raffinement, de sang rouge et
de sang bleu._

_Je l'aimais mieux rue d'Enfer, dans le dlabrement de son vaste atelier
meubl de deux chevalets et d'un trapze. On tait toujours sr de
trouver l un ramas de pauvres hres, des misres recueillies, de ces
mes de poche comme il y en a dans Tourgueneff et dont les loques
rsignes fumaient silencieusement autour du pole. Tout en causant,
Gill travaillait, bauchait des toiles normes pour des cadres gants
que son rve dpassait encore. Blas sur ses succs de dessin et las de
l'ternelle grimace des caricatures, il avait l'ambition d'tre un grand
peintre, marquait sa place trs haut, entre Vollon et Courbet._

_Se trompait-il?... Je n'entends rien  la peinture et ne l'aime
gure,--tant d'autres s'y connaissent et se pment devant, par
profession!--Mais il me semble qu'Andr Gill avait ainsi que Dor la
palette noire des crayonneurs. Son oeil pris et comme hypnotis par la
ligne restait ferm  la couleur. En tout cas, ceux qui ouvriront son
livre plein de pages exquises, chaudes de vrit et de bont,
s'assureront que le caricaturiste, tendre comme tous les grands
railleurs, tait un pote et un crivain._

_Les dernires fois o je le vis, il me paraissait triste et las, rebut
par la misre qu'il cachait firement. Tout  coup j'appris qu'il tait
 Charenton, boucl. Ceux qui vivaient plus prs de lui ne s'tonnrent
pas, m'a-t-on dit. Pour moi, ce fut une stupeur et une pouvante. Gill
tait le troisime de notre petite bande que la folie me prenait:
Charles Bataille, Jean Duboys morts aux alins, presque sous mes yeux.
Le courage me manqua pour aller voir celui-l. Je me raisonnais, je
m'enchanais par des rendez-vous, que je manquai tous, obsd par
l'ide fixe du mal qui frappait autour de moi._

_Un jour, en sortant, je heurte sur le palier quelqu'un sonnant  ma
porte:_

_Tiens!... Gill!..._

_Gill, maigri, des cheveux blancs, mais toujours beau, toujours son
cordial sourire de grand enfant sensuel et bon._

_Je sors de Charenton... Je suis guri..._

_Et l'on descendit au Luxembourg. Comme il n'y avait plus de Bobino, on
s'assit dans un petit caf dsert au milieu du jardin,  peu prs  la
place o l'on s'tait connu. Il ne m'en voulait pas de n'tre pas all
le voir._

_Bah!... pour les visites qu'on me faisait!... J'tais une curiosit,
une chronique... un but de promenade et de friture au bord de l'eau..._

_Puis il me parla de la maison de fous, trs sens, trs calme, un peu
trop convaincu seulement qu'il n'y avait pas un malade  Charenton, rien
que des victimes. On n'a pas ide des crimes qui se commettent dans
cette bote... Un beau livre  crire... Si vous voulez, je vous
donnerai des notes... Et pendant une minute, la fixit de cet oeil vert,
sans pupille, m'inquita. Passant ensuite au motif qui l'amenait chez
moi, il me demanda un titre et une prface pour un volume de souvenirs
qu'il allait publier. Je lui donnai son titre,_--Vingt ans de
Paris,--_et lui promis les quelques lignes d'en-tte dont il croyait
avoir besoin. L-dessus nous nous sparions, sans phrases, sur une
poigne de main qui ne mentait pas._

_--A bientt, Gill?_

_--Parbleu!_

_Trois jours aprs, on le ramassait sur une route de campagne, jet en
travers d'un tas de pierres, l'pouvante dans les yeux, la bouche
ouverte, le front vide, fou, refou._

_Il y a des mois de cela; et depuis des mois je cherche sa prface, je
lutte pour l'crire contre le frisson qui me fait tomber la plume des
mains._

_Gill, mon ami, tes-vous l? M'entendez-vous? Est-ce bien loin o vous
tes?... Je vous jure que j'aurais voulu vous offrir quelque chose
d'loquent, une page bonne comme vous, gnreuse, artiste, lumineuse,
comme votre chre mmoire. J'ai essay, je n'ai pas pu._

ALPHONSE DAUDET.




VINGT

ANNES DE PARIS




HISTOIRE D'UN MELON


Par une belle matine du mois d'aot 1868, mon meilleur ami, celui qui
partage exactement mes peines et mes joies, et, pour tout dire, mon
linge aussi, tait arrt,  l'angle de la rue Vavin, en extase devant
un melon.

Une outre de jus, un boulet de lumire! un vrai chef-d'oeuvre de l't
qui, prs de l, dans sa chaleur exagre et suprme, commenait de
rouiller les feuillages du Luxembourg!

Il talait, le fruit savoureux, son orgueil obse au milieu de ses
frres cantaloups, dans la paille dore et rayonnante, rond comme un
astre, ventru, vermeil, norme et parfum, la queue en vrille comme un
cochon, ballonnant au soleil sa sphre aux ctes rebondies, avec la
majest d'une couronne d'empereur et la joie d'un turban de carnaval.

Mon ami, sans doute, avait vu bien d'autres cucurbitacs au cours de sa
carrire sans en tre mu. Celui-l fut une rvlation. Peut-tre aussi
faut-il aux melons, comme  certains musiciens, plusieurs auditions
pour tre compris. Alors, ce fut l'audition dcisive; car, aprs
quelques instants de contemplation, mon meilleur ami pntra dans la
boutique, y dposa, sur le comptoir, quelque menue monnaie, saisit
l'objet de sa convoitise, et s'en fut radieux, par les rues, avec sa
conqute.

Il faut connatre le vertueux, riant, clair, calme quartier de
l'Observatoire, pour comprendre le plaisir infini de s'y promener avec
un melon sous le bras. Je dis--avec un melon--parce que ce hors-d'oeuvre
(considr par quelques-uns comme dessert) donne  celui qui le porte un
air de bourgeoisie cossue, de citoyen qui a de quoi, d'o il rsulte,
pour le promeneur, un certain aplomb, une recrudescence d'aise et de
nonchalance heureuse dans la marche.

Mais, en rsum, le melon n'est pas indispensable.

Mon ami se promena donc tranquillement, humant la brise tide, flnant
aux enseignes, regardant les passants; il se croisa peut-tre avec M.
Littr, qui a le bon got de demeurer par l, peut-tre avec Michelet,
son voisin, lequel vivait encore; avec Sainte-Beuve, lanc au trot
derrire une fillette...

Puis, tout  coup, il se souvint que c'tait mardi, qu'il avait  faire,
comme chaque mardi, son dessin de _la Lune_; il s'lana vers son
domicile.

Maintenant que je crois tre reconnu, je reprends mon pronom personnel:

J'habitais alors la rue d'Assas, dans une maison en briques, un tage
au-dessous du logement de Valls, qui serait bien l'homme le plus
tendre, le plus spirituel, le plus charmant et loquent du monde,
n'tait la manie, qui le tient, de ne se croire  l'aise que dans la
fume des batailles ou la gueule des faubourgs. On allait de l'un chez
l'autre; on avait de grands rires, des espoirs fous; le soir,  la
fentre, au ciel plissant, on regardait devant soi,  l'angle de la
maison Lahure, un grand mur de lierre o venaient se coucher les
oiseaux. C'tait le bon temps...--Passons.

J'arrivai, avec mon melon, pour le moment du djeuner. Nous nous
trouvmes trois,--peut-tre quatre: la chanson des _Fraises_, _zell'
Thrse_, avait dconsidr le nombre trois. La table tait dresse; mon
acquisition eut les honneurs de la sance; et comme, entre soi, quand
les nerfs sont dtendus on est aise quelquefois de se laisser aller  la
simplicit de l'esprit, comme les grosses plaisanteries sont, alors, les
plus gotes, tout le chapelet des niaiseries qui se peuvent dire, 
propos d'un melon, fut gren.

En fin de compte, on tomba d'accord qu'il fallait publier son portrait.

Le portrait du melon? Oui.--Dans le journal? Parfaitement. Puisque la
censure interdisait tout, puisqu'on ne pouvait plus rien risquer
d'expressif, il fallait dessiner le melon. Cela ne voudrait rien dire.

--Qu'importe!

Et je le fis.

Les collectionneurs le retrouveront au n 29 _bis_ de la 1re anne de
_l'clipse_.

_La Lune_ tait _l'clipse_ alors, ayant t, quelques mois auparavant,
contrainte  s'_clipser_ par la jurisprudence de l'Empire.

Le dessin fut prsent, le lendemain, au ministre; la Censure fut
magnanime, l'autorisation de paratre fut accorde.

Mais, ds le surlendemain, nous recevions, au bureau de la publication,
l'ordre de comparatre devant un juge d'instruction dont le nom
m'chappe,--grand dommage! La nouvelle de cette poursuite fit scandale.

Il se trouva, juste, dans toute la presse, un seul tre, depuis
me-damne de Villemessant, pour ne pas nous dfendre.

Nous tions accuss..... d'obscnit!

C'tait raide! On en parla huit jours; et la fortune du dessin courut
Paris, renforce des mille quolibets de la foule, qui a sa faon de
lgifrer, elle aussi.

Comme le croquis ne reprsentait personne, il fut facile d'en appliquer
l'intention  tout le monde, et chacun de son ct le fit pour sa bte
noire.

Rochefort, dans une de ses _Lanternes_, y veut reconnatre Delesvaux, ce
prsident de la 6e chambre, qui, aprs s'tre concili les faveurs de
la cour par une srie d'arrts iniques, s'est enfin rendu bonne justice
en se crevant d'excs.

M. Francisque Sarcey fit un bon article indign et gaulois dont je le
remercie encore. Et la poursuite fut abandonne.

Voici comment:

Au jour indiqu par l'assignation, je me rendis chez le juge. Nous
comptions bien sur le procs. N'avais-je pas dj retenu, chez un
fruitier, un autre melon que je devais prsenter au tribunal, en arguant
de mon innocence par la sienne?

Cela, peut-tre, et t joyeux. Il n'empche, qu' l'exemple de ce
juste atterr sous l'accusation d'avoir vol les tours de Notre-Dame,
j'tais mal  l'aise en grimpant les rigides escaliers de pierre et en
enfilant les couloirs bourrus du Palais de Justice.

On me fit entrer, asseoir mme dans le cabinet aux soupons. Le greffier
poussireux, raccorni, se tenait prt  crire. Le juge dont j'oublie le
nom, l'homme de loi, le roi de pique, celui qu'on appelle David chez les
tireuses de cartes, une tte pointue, l'oeil louche, figure biseaute,
m'observait de coin: il m'interrogea tout  coup:

[image]

--Vous vous reconnaissez l'auteur d'un dessin reprsentant un melon,
auquel il manque une tranche fuyant devant un crayon, et intitul: M. X,
deux points?

Vous entendez, lecteurs? X deux points, c'est--dire: X..., trois
lettres, si l'on veut.

Deux points, trois points, je n'y saisissais nulle malice, et je ne sais
pourquoi je rpondis, pris d'un subit et providentiel souci de la
minutieuse exactitude:

--Non, monsieur: X, trois points.

--Bah! fit le magistrat.

Il reprit le journal, regarda.

--C'est vrai, dit-il; vous pouvez vous retirer.

L'instruction tait abandonne; Thmis, dsarme!

Comprenez-vous? Moi, j'ai longtemps cherch.--Accusation
d'obscnit?--A force de m'exercer  voir de l'oeil du jurisconsulte de
cette poque,  entrer, comme on dit, dans la peau du bonhomme, j'ai
fini par supposer vaguement!

Mais cela est tout  fait impossible  dire.

[image]

[image




LE MUSE DU LUXEMBOURG


On parlait l'autre jour de supprimer le muse du Luxembourg, d'en
bouleverser les salles et d'en arracher les tableaux, pour je ne sais
quel amnagement snatorial. Bon Dieu! Messieurs les snateurs
exigent-ils tant d'espace? Pour podagres et impotents que je les
suppose, la plupart, il me reste nanmoins un vague espoir qu'on ne va
pas installer un lit  baldaquin et machin pour les infirmits de
chacun d'eux.

Le Snat, dont l'existence ne repose gure que sur un pilotis de btons
dans les roues de la Rpublique, voudra bien, pour cette fois,
j'imagine, serrer ses augustes coudes et laisser vivre le Conservatoire
de notre art moderne, le lieu d'tude et d'mulation de la jeune
gnration, statuaire et peintre, le muse du Luxembourg, une des grces
de la Rive Gauche.

Aisment je calcule de combien peu d'importance est mon impression
personnelle, pour la chose publique; mais je ne saurais, sans protester
au nom de mes souvenirs, laisser consommer le sacrifice.

Du plus loin que je regarde en arrire, je vois mon grand-pre me tenant
par la main, tout petit enfant, bizarrement fagot d'une plerine 
carreaux rouges, d'une casquette  gland, et me tranant  travers les
galeries, o son got quelque peu surann l'arrtait en extase devant
les tartines beurres et confitures des sous-lves de David, les
Lancrenon, les Mauzaisse, les Delorme; _Alphe et Arthuse, le fleuve
Scamandre, Hector reprochant  Pris sa lchet_, puis encore devant les
navets sculpts de MM. Bra et Brun.

Un peu plus tard, ds que j'avais un instant la libre disposition de mon
jeune individu, j'y courais tout seul,  ce Muse qui m'enchantait. Je
grimpais, timide, l'escalier de pierre; et souvent, le gardien-chef
m'interdisait l'entre. Alors je restais, le coeur gros, sur le palier,
jusqu' ce qu'un copiste, arrivant  son tour, me prt, souriant, par la
main, et m'introduist, sous le couvert de son autorit.

Qu'on m'excuse de parler tendrement de mon enfance. Il me parat que ce
bambin de huit ans, amoureux d'art, qu'une grande bte de gardien
pouvante et fait reculer sur le seuil d'un muse public, est un
tableau qui pourrait tenter la plume ou le crayon.

Plus tard encore, ainsi que tous les lves des Beaux-Arts, j'ai fait l
quelques bauches de copies, dans le silence religieux du jour calme
tombant en nappes gales des grandes baies du cintre; avec la joie des
croises ouvertes au bout des salles sur les frondaisons ensoleilles du
jardin, le sable d'or des alles, le rire et les jeux des enfants aux
jambes nues, aux costumes bariols.

Enfin, plus rcemment, aprs que la guerre, proscrivant les tableaux,
transformant en ambulance la galerie, en eut longtemps suspendu, sur des
lits de mourants, les cadres vides, je l'ai ressuscit, ce muse du
Luxembourg.

Et, tout  l'heure, en feuilletant le carnet de cette
anne-l--1871--n'ai-je pas retrouv des rimes fanes?

       *       *       *       *       *

    O cher temps envol!--Quand, la grille ferme,
    Nous allions, tous les deux dans l'ombre parfume,
    Seuls matres des lilas; le doux silence... Rien
    Que ma voix qui fredonne un menuet ancien
    Et votre jeune rire gren sous les arbres.
    Nous allions, pelant, sur la blancheur des marbres,
    Le nom de quelque reine au profil solennel,
    Ou choisissant parfois un astre dans le ciel,
    Et puis trs curieux, ramenant de la nue
    Nos regards, de trouver l'toile devenue
    Perle dans l'eau, parmi les duvets d'argent fin
    Que les cygnes secouent sur l'onde du bassin.

           *       *       *       *       *

    T'en souviens-tu?--C'tait du temps de la Commune.

On voit que j'tends  ma jeunesse la faveur rclame pour mon enfance;
il faut passer quelque chose  un homme dont les cheveux commencent 
grisonner, et dont le coeur se tourne dj vers le pass.

Oui, le plaisir de parcourir le soir, aprs la retraite, le jardin
paisible, dbarrass de la foule, c'tait l'immunit de fonctions qui
ont failli me coter cher. Un groupe d'artistes, fidles  Paris malgr
le danger, soucieux de ses trsors artistiques, m'avait confi le soin
de reconstituer le muse du Luxembourg, et de le garder.

Au reste je n'y ai point fait que de mchants vers, et, tandis que je me
tiens par la main, j'aurai l'honneur de prsenter au matre
idologue-peintre Chenavard le citoyen qui donna l'accs des galeries 
sa _Divine Comdie_, aux trois portraits restauration de M. Ingres, aux
_Armures_ et aux _Poissons_ de Vollon,  tant d'autres toiles
mritantes, abandonnes jusqu'alors aux rats des greniers impriaux.

Quand j'arrivai sur le lieu de ma commission, le palais de Marie de
Mdicis tait dsert, dvast; les appartements dmeubls offraient,
bantes aux regards, leurs solitudes grises de poussire. Quant au
Muse, plus un tableau, plus un buste, je l'ait dit. L'ambulance tait
dmnage depuis longtemps; vide absolu. Les araignes filaient 
l'aise.

Au rez-de-chausse, dans l'aile de btiment qui contient aujourd'hui la
sculpture, les gardiens familiers avaient imagin, construit, consolid
maintes bicoques en planches, trs propices  leur agrment domestique:
un parfum de saucisses, de pommes de terre frites, circulait sous les
votes: des tuyaux noirs de cuisine s'enfonaient dans les pilastres
corinthiens: c'tait joli tout  fait! La nourriture substantielle
primant l'intellectuelle; le ventre  la place du cerveau; comble du
naturalisme!

Il est vrai qu'un des fauteurs, houspill pour cette dbauche de
_popotte_, me rpondit: Oh! je ne fais la mienne qu' l'huile!

On m'avait revtu des pouvoirs les plus complets pour me substituer au
conservateur officiel, M. de Tournemine. Je devais le remplacer partout,
dans sa charge et dans ses appartements. Quand je lui rendis visite, et
m'expliquai, il plit dans son fauteuil. Moi, j'tais debout, et je lui
dis:

--Tranquillisez-vous, monsieur; je passe et ne suis pas gnant; ne
drangez rien  vos affaires; il n'y a ici qu'un travailleur de plus qui
vient vous aider.

Et alors, nous travaillmes. Le bataillon des gardiens lava, frotta,
pousseta; les cadres enchssrent de nouveau leurs toiles, et la bonne
odeur du vernis du Muse chassa les manations pharmaceutiques de
l'ambulance.

Tous les jours, avec un camarade que m'avait adjoint la commission, un
statuaire dont les statues sont rares,--tes statues sont rares, mon
vieux Jean!--tous les jours nous allions explorer les hangars, les
greniers du Louvre et du palais de l'Industrie, rapportant de nos
investigations les marbres, les toiles qui pouvaient enrichir
visiblement la collection publique. C'est ainsi qu'un merveilleux
paysage de Courbet: _Sous Bois_, est entr au Luxembourg. Il est vrai
qu'on l'en a fait ressortir depuis, afin de l'envoyer  l'impratrice.
Pourquoi? je me le demande. Nous poussmes la coquetterie jusqu'
rapporter, un jour, un paysage de M. de Tournemine lui-mme. En dehors
de ses attributions de conservateur, M. de Tournemine avait la
spcialit des lphants peints sur ciels orange.

Une galerie de bois, construite sur le double pont qui relie les ailes
du palais faisant face  la rue de Tournon, fournit l'emplacement
ncessaire au regain de collection.

Enfin le muse de sculpture, supprim depuis des annes, fut rinstall
sous les arceaux du rez-de-chausse. Il y est encore.

Les journes de Mai arrivrent avec la fin de nos travaux. Je me
rappelle mon dernier jour de prsence.

Les gardiens, masss en un coin de la galerie principale, se croisaient
les bras. Je les priai de continuer leur besogne qui tait d'accrocher
des tableaux.

--Eh! monsieur, s'cria l'un, on se bat  cinq cents pas d'ici!

--Eh bien! accrochons pour les vainqueurs.

M. de Tournemine, qui survenait, fut de mon avis: on se remit 
l'ouvrage. C'tait le mardi ou le mercredi...

Vers quatre heures, le bruit de bataille du dehors approchant, vers
quatre heures,--ici je ne puis m'empcher de sourire,--il me vint une
vague ide que, peut-tre, j'avais tournure de hros: _Impavidum!_

Il faut que je l'avoue: un diable est en moi qui me pousse  cambrer la
taille dans les situations tendues. Nombre de timides,  ma faon, que
je connais, ont au corps un diable pareil, et mourant d'effroi de
paratre gauches, dveloppent, aux instants dlicats, les attitudes
monumentales et harmonieuses des marbres grecs. Ils en tirent le juste
bnfice; toute la vie, on les appelle: _poseurs_.

Je fis donc trois pas vers le groupe des gardiens, et, tirant de ma
poche une pice de cinq francs, des deux qui composaient mon
avoir,--voyez l'opulence!--je la leur offris en disant:

--Citoyens, nous ne nous reverrons plus sans doute; acceptez ceci pour
boire  la sant de la Rpublique.

C'tait ridicule probablement. Il n'en parut pas ainsi. Et M. de
Tournemine, me serrant trs cordialement la main, m'affirma qu'il
garderait, quoiqu'il arrivt, le souvenir d'avoir vcu quelque temps en
compagnie d'un parfait gentilhomme.--Je cite le texte.

Et je partis: je ne l'ai point revu. Un fantaisiste quelconque a,
depuis, voulu faire entendre qu'avant de mourir, M. de Tournemine se
serait plaint de tourments endurs pendant la Commune. Cela n'est pas
vrai; M. de Tournemine n'a pas menti.

       *       *       *       *       *

Je reviens  mon voeu. On m'a demand mes notes personnelles; je les
donne bnvolement, sans m'inquiter fort de l'intrt qu'elles peuvent
avoir; mais ce qui est,  coup sr, intressant, c'est la conservation
du muse du Luxembourg et son maintien  la place qu'il occupe, dans le
quartier des coles de l'Avenir.

On a propos de le transporter sur l'autre rive; jamais! Il me parat
aussi ncessaire au dbut, au dveloppement des esprits, que les coles
de droit ou de mdecine, tant lui-mme un foyer d'tude et d'esprance,
une oasis pour le rve aux jours de lutte ou de sombre hiver. Et si les
jeunes manquent  cette heure de gnrosit, de sve, d'lan: s'ils
s'attardent aux brasseries, s'puisent en des plaisirs nervants, n'en
pourrait-on attribuer quelque peu la cause  cette dvastation
progressive du champ de leur ducation?

Pour ne parler que du Luxembourg, n'est-ce pas assez que la guerre en
ait fait  peu prs chauve le jardin? N'est-ce pas trop que l'Empire, en
sa fivre de spculation, en ait dtruit sa posie, la Ppinire, ce
coin de paradis des rveurs, aux mandres parfums, aux parterres
encombrs du fouillis des roses, o le printemps, chaque anne, ramenait
les fronts studieux  l'ombre des lilas nouveaux? Hritage embaum et
charmant, sacr par l'tude et l'amour des ans, qu'es-tu devenu?

La gnration nouvelle n'est-elle pas assez dpossde? Faut-il qu'on
lui enlve encore l'chantillon d'art, le coin de rcration qui lui
reste?

Hol! Jeunesse, on te dpouille. Dfends ton Muse.

[image]

[image]




JULES VALLS

    C'est bien l ma mine bourrue,
    Qui, dans un salon ferait peur,
    Mais qui, peut-tre, dans la rue,
    Plairait  la foule en fureur.
    Je suis l'ami du pauvre hre
    Qui, dans l'ombre, a faim, froid, sommeil,
    Comment, artiste, as-tu pu faire
    Mon portrait avec du soleil?

    JULES VALLS, _au bas de sa photographie_.


En voil un que j'aime de tout mon coeur, et que je vais dsoler en
disant le bien que je pense de lui.

La vrit avant tout: Valls a le caractre le plus jeune, le plus gai,
le plus merveill que je connaisse. Ajoutez  cela une sant
inbranlable. Il se battrait, peut-tre encore, avec acharnement, pour
le sourire en coulisse d'une danseuse de corde; et, pour ma part, je
l'en flicite. Mais lui, n'aime pas qu'on le sache.

Avec sa chevelure hrisse et rebelle, sa barbe bourrue et
retrousse,--barbe et cheveux blancs aujourd'hui, luisants et noirs,
jadis, comme charbon de terre,--avec ses yeux hardis, ronds sous les
rudes sourcils, son nez coup court, retrouss, aux narines de dogue ou
de Socrate, les trente-deux dents tincelantes ranges sous le pli
ddaigneux et amer de sa lvre, avec tout son masque heurt, aux plans
durs, qui semble avoir t martel par quelque tailleur de fer, en son
pays d'Auvergne; avec, surtout, sa voix de cuivre, amoureuse de tempte,
et le roulis farouche de son allure, il s'est fait, autrefois, une
renomme de casse-cou, d'exalt violent, dur  cuir.

C'est son premier succs, son succs de jeunesse; il y tient.

Et, soigneusement toujours, il a dfendu, de la retouche et de
l'altration, cette extravagante contrefaon de sa propre physionomie,
o, depuis vingt ans, le public le voit grinant de la mchoire, et
rageusement camp devant la socit.

Moi-mme, pour complaire  sa manie bien plus qu' mon sentiment, ne
l'ai-je pas caricatur en chien crott, lugubre, tranant,  la queue,
une casserole bossue et retentissante?

       *       *       *       *       *

--J'ai un cou d'athlte, un cou d'Auvergnat, rptait-il souvent; les
gens qui ont, comme moi, un cou de taureau...

Je regardai, un jour, ce cou fameux, et, saisi de franchise:

--Vous avez un petit cou, lui dis-je.

Il y eut un silence de quelques secondes; puis Valls rpondit:

--Oui, j'ai un petit cou!

Mais j'avais vu flamber son regard: il tait vex.

Tout le faible de Valls est l.

Pour ma part, j'aime en lui jusqu' cet enfantillage persistant de son
hroque dsir, lequel ne peut s'accommoder, pour enveloppe, de la
taille modeste et de la musculature moins terrifiante que frle qui lui
sont dvolues.

Quand je le rencontrai pour la premire fois, il fendait l'espace, en
compagnie de Daniel Lvy, son associ d'une heure: secouant une canne
norme, il arpentait le boulevard Montmartre; les pans d'une redingote,
allonge dmesurment sur commande, flottaient derrire lui; un chapeau
vertigineux, lanc de sa tte, menaait le ciel...

--Il est un peu haut, lui dis-je.

--Jamais trop haut, me cria-t-il, jamais! pour un chapeau d'ambitieux.

A cette poque, il avait dj fait les _Rfractaires_, ce chef-d'oeuvre
de style, d'ironie et de sensibilit. Il venait de terminer, 
l'_vnement_, une srie d'articles mus, intimes, de souvenirs, de
paysages, dont les merveilleuses qualits de nature, de parfum, de got
et d'lvation s'taient trouves peu accessibles au public des
journaux, et avaient d s'interrompre pour cder la place aux chroniques
boulevardires.

Ces miettes d'un, art sans prcdent jusqu'alors ont t recueillies et
publies sous ce titre: _la Rue_, en un volume devenu introuvable, et
dont je regrette fort qu'on n'ait point fait de nouvelles ditions.

Les favoriss qui en possdent un exemplaire savent de quelle manire
exquise et pntrante cet orageux Valls entend et fait entendre la
chanson des bois, des champs, _Mai_, _la Lessive_, _la Rue de province_,
les grands peupliers droits  l'entre de son village!...

J'avais dvor le livre; je rencontrai l'auteur: son aspect, rbarbatif
 d'autres, rapparaissait absolument joyeux et sduisant.

Je me sentis invinciblement pouss vers lui, comme je l'avais t,
quelques jours auparavant, vers Alphonse Daudet, quand celui-ci m'tait
apparu au caf de Bobino, jeune, radieux, tout poudr de la farine
parfume de son _Moulin_.

Impressions lointaines qui me sont restes fidles. Ces deux artistes,
ces deux hommes, si diffrents, sont demeurs pour moi l'objet d'une
gale et tendre admiration.

       *       *       *       *       *

Valls vint loger, rue d'Assas, en la maison de briques dont j'ai parl
dj, o se sont coules les heures de ma vie les meilleures; c'est l
que j'ai pu apprcier ce pote, ce rveur sensible et vaillant, avec sa
belle verve ternelle, son intarissable gaiet.

Pour la premire fois, en ce moment, paraissait _la Rue_, son journal,
qu'il a refait et refera, toujours sous ce titre: _la Rue_, qui lui est
cher:--une feuille fantaisiste plus fournie d'audace et d'humour que de
numraire. Aussi bien la _cuisine_ en tait-elle curieuse  observer,
chez Cadart d'abord, dans les salles d'exposition; plus tard, rue
Drouot, dans le fond d'une arrire-boutique abandonne.

C'tait une vaste table en bois blanc, o tranaient, ple-mle,
manuscrits et cornets de _frites_, aliments confondus de l'esprit et du
corps, quelques chaises dpailles, nombre de cannes, deux ou trois
placards violents, piqus d'pingles au mur; et, debout, scandant ses
loquences du poing, Valls dclamant, ricanant, dictant ses articles,
chauffant ses collaborateurs, distribuant la besogne, corrigeant les
preuves.--Une activit furieuse et jamais lasse; des feux d'artifice
de saillies, de paradoxes, des fuses de blague, des ptards
d'indignation, des chandelles romaines d'enthousiasme; et toujours du
talent, une grande forme hardie, latine, bien moderne cependant,
lyrique... et, j'ajoute pour l'agacer, romantique.

On rencontrait l des compagnons dont les noms, accoupls, jurent 
cette heure:

[image]

Maroteau et Magnard, Francis Enne, Albert Brun, Puissant,
Pipe-en-bois, Bellanger et d'autres.

Dans les aprs-midi de repos, rares d'ailleurs, on partait en expdition
pour quelque campagne _extra muros_,  Belleville ou Charenton, le plus
souvent aux mornes plaines chauves de la Glacire, le long du cours
sinueux et savonneux de la Bivre. Je vois encore mon ami, son geste
dcoup sur le ciel; j'entends sa voix, la brise qui, au-dessus de nos
ttes, faisait fcher les feuilles, le petit bruit doux et triste de la
rivire.

On allait ainsi jusqu' l'humble auberge o sont la table verte au plein
air, le vin bleu.--_Avancez les lamentables!_--On invitait un pauvre.

Puis _la Rue_ offusqua l'Empire; elle fut trangle. Et, vers le mme
temps, Valls alla percher plus bas dans Paris, rue de Tournon, un tage
au-dessous de cet aventureux et charmant illumin, le capitaine
Lambert, qui, certainement, aurait franchi le ple, comme il l'avait
promis, si la destine, brusquement, ne l'et couch, cribl de balles,
dans une capote de simple soldat, devant les murs tragiques de Buzenval.

Mes relations avec Valls devinrent plus rares; je le rencontrai moins
souvent. Il tait tout entier repris par ses proccupations politiques,
lesquelles m'ont toujours navr.

Il me convient, toutefois, de rappeler ici le grotesque soupon qu'on a
voulu faire peser sur sa vie,  ce moment. Le mot de police a t
prononc: agent provocateur, a-t-on dit, je crois. Pour qui connat, de
Valls, la hautaine inflexibilit du caractre, c'tait une accusation
absurde,  ce point que je n'en ai jamais voulu connatre la teneur
prcise.

       *       *       *       *       *

A prsent, je le perds de vue presque compltement jusqu'au sige, o je
le retrouve commandant un bataillon de Mnilmontant, qu'il menait jouer
au bouchon, comme les autres, sur le glacis. J'allai voir ses galons et
son sabre.

Mais ce harnachement platonique l'ennuyait probablement; il rvait
mieux; car, au 31 octobre, il est cass, poursuivi. Bientt je le vois
revenir, par les rues encombres de neige, effaces dans l'ouate
brumeuse du ciel d'hiver, que refoule, sans cesse, le canon prussien.

Des soirs, en cachette, il vient partager sa bche de bois et son pain
de paille en mon logis.

Que de fois encore, l, du coin de la chemine maussade, il nous
emporte, oublieux, sur l'aile de sa parole ardente, image, au del des
remparts, de l'ennemi, de la saison, de l'angoisse, en des lointains
verdoyants, fleuris de ses souvenirs!

Cependant, les jours terribles se suivent. On meurt de faim, on meurt de
froid; on ne se plaint pas. Mais la lutte est termine: vaine esprance,
adieu! Voici l'armistice, la honte,-- douleur!

Et voici la Commune!.....

       *       *       *       *       *

Il ne m'appartient pas de prciser le rle que Valls a jou dans cette
folie effrayante. Je m'en suis peu souci.

On m'a dit qu'aprs l'affaire de Chtillon, la mort de Duval, il avait
protg de la foule, sauv les gendarmes qu'on ramenait prisonniers. Je
sais qu'il a t condamn, surtout pour une phrase qu'il n'a ni
conseille ni crite; puis encore, une farce au ministre de
l'instruction publique, o il dcrta, pour rire:

_Art._ 1er.--_L'orthographe est abolie._

Je n'en sais pas plus long. Je ne le vis qu'une fois en ces temps
funestes:

Il marchait dans les rangs, un rouleau de papier sous le bras, derrire
la manifestation, en cortge, des francs-maons, chamarrs de symboles,
qui s'en allaient parlementer, du ct de Versailles.

--Et vous? lui dis-je en m'approchant, vous n'avez donc pas une charpe
rouge?

--Ne m'en parlez pas; je n'ose la mettre, elle me donne l'air d'un
singe.--Elle est l.

--Sous votre bras? dans ce papier?

--Oui; comme un homard!

       *       *       *       *       *

Valls est, depuis neuf ans, sur la terre d'exil. Sa tte est blanche.
Toujours vigoureux et vert, son robuste talent inscrit, parfois, dans
nos journaux, sa marque lonine. Faut-il rvler le secret de
Polichinelle, dire que c'est lui-mme qui signe _Jacques Vingtras_?

Il vit de plus en plus seul, regardant les autres, tour  tour,
reprendre le chemin de la Patrie. A Londres, le plus souvent; par
chappes,  Bruxelles, qui lui rappelle mieux Paris, il reoit la
visite d'une amie qui, aux jours d'effroyable danger, l'a suivi partout,
l'exhortant, le conjurant de vivre, voulant le sauvegarder;--mais je
m'arrte, craignant d'effleurer la dlicatesse d'une modestie hroque,
de manquer, par la moindre indiscrtion, au profond respect que
j'prouve devant cette noble figure du dvouement.

       *       *       *       *       *

Quant aux capacits politiques de Valls, je les ignore. Elle ne
sauraient prvaloir,  mes yeux, sur sa gloire littraire. Je le
voudrais ici, tout simplement, faisant ce qu'il peut faire, tant ce
qu'il doit tre, ce que Philarte Chasles, rouvrant son cours, aprs les
journes de Mai, n'a pas craint de proclamer en pleine chaire de
littrature: Un des matres de la langue franaise!

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FEU LE BOEUF-GRAS


Que vont devenir les ambitieux,  cette heure o il n'y a plus de
boeuf-gras? Car Monselet l'a dit:

    Et l'on n'a pas t grand'chose
    Quand on n'a pas t boeuf-gras.

Il est vrai que par la chert des vivres qui se payent, et la froidure
des temps qui courent, une des sept vaches maigres du Pharaon
symboliserait mieux la situation. C'est gal: on peut regretter le
boeuf-gras. Il tait un prtexte  la joie, une tradition gauloise, un
divertissement de haulte graisse, clatant et sonore, chassant
l'ennui devant ses paillons et ses fanfares, un exutoire  la
glaudissante furie populaire; et, n'en dplaise aux Spartiates modernes,
je crois que la sant des peuples, comme celle des hommes, ne va gure
sans rire.

Au reste, ce que j'en dis n'est pas pour exprimer un souci personnel. Le
boeuf-gras lgendaire m'a combl pour ma part. J'en ai eu tout mon
compte; mieux encore: je l'ai t.

_Adsum!_ Ami des boeufs-gras, boeuf-gras moi-mme. Je le fus en 1866 ou
67; consultez les archives du Carnaval. Je n'en conclurai point, selon
le mot du plus aimable des lettrs, que cette prrogative ait le moins
du monde agrandi ma chose. On le verra tout  l'heure!

En dehors du lustre, au moins momentan, requis des prtendants,
l'honneur d'tre boeuf-gras ne vous arrive pas tout dcern dans le
gilet. C'est comme la croix d'honneur, cela se demande; et Franois
Polo, fondateur de _la Lune_, l'avait demand pour son journal qui, je
pense, tait un peu moi-mme. Ayant obtenu ce comble de faveur, il me
pria de choisir mon boeuf, et j'allai voir l'acqureur.

L'acqureur des boeufs-gras, cette anne-l, c'tait Flchelle, Achille
Flchelle, le bouillant Achille, comme il dit lui-mme, aujourd'hui
retir des affaires, ex-boucher de l'empereur.

Les habitus du caf des Bouffes l'ont connu. Dans ces derniers temps,
il aimait peu parler de politique; mais fidle  son client dboulonn,
quand Daubray lui lanait des pointes, il se contentait de grogner,
moiti figue, moiti raisin, avec un rire entrelard:

--L'empereur, c'est mon ami; eh! l-bas, petit, faut pas le dbiner!...
sans a... pfwittt! ah! chaleur!...

Et son bras court et gros, fendant l'espace, entaillait un gigot
imaginaire.

Au demeurant, jovial et bon enfant; trinquant  la ronde.

La surveille des jours gras, j'allai donc voir Flchelle; et, en
arrivant  l'angle du carrefour Gaillon, o prosprait son commerce, je
vis un tableau rutilant de couleur, qui pourrait s'intituler: _Madame la
Bouchre_, et que je recommande aux ralistes:

Une trs jolie femme, adorablement vtue de soie et de velours aux tons
chatoyants et clairs, franchissait le seuil de la boutique encadr de
viandes. Autour de son chapeau lger o flottait une plume, et de sa
mante aux reflets mordors, se dcoupaient les gigantesques moitis de
boeufs entremlant  la pourpre de leur chair de larges bandes de gras
jaune. Ce qu'il aurait fallu, pour peindre cela, de tubes de blanc
d'argent, de laque, de garance et de cadmium, est rjouissant 
calculer.

C'tait Mme Flchelle qui partait chez le marchal Vaillant, pour y
arrter, sous son approbation, l'itinraire du cortge des boeufs-gras.

Je m'effaai devant elle, puis,  mon tour, franchis la porte de
beefsteacks, et pntrai dans le charnier o je trouvai le patron
officiant lui-mme, en grand tablier blanc, le fusil au poing.

Comme tous les fournisseurs des Tuileries, en ce temps, Flchelle, tte
 _rouflaquettes_,  barbiche,  moustaches, faisait ses efforts pour
copier le masque imprial; je dois  l vrit de dire qu'il tait
mieux: l'oeil plus vif, le teint plus clair.

Il me reut avec de vigoureuses dmonstrations de belle humeur, et me
donna l'adresse de ses boeufs, pour y aller faire mon choix:--au Jardin
d'acclimatation.

Ce fut l'affaire d'un fiacre.

Au retour, comme je lui dnonais ma prfrence pour un vaste animal aux
puissantes cornes, dont le blanc pelage me paraissait en harmonie avec
le titre du journal: _la Lune_, le matre boucher fut pris, dans son
antre, d'une allgresse infinie; il bondissait, exalt, parmi les
entrectes, ne cessant de s'crier:

--Ah! il a le nez creux, le jeune homme!... il a mis dans le joint,
dites donc?... c'est le plus beau _boece_!... il a mis dans le joint...
du premier coup, l: pfwitt!... un _boece_ de dix-huit cents... ah!
chaleur!...

En effet, c'tait le plus beau boeuf des cinq; il venait premier dans le
dfil, et ce fut lui qui s'appela: _la Lune_.

Or, le dimanche-gras, dans l'aprs-midi, comme le populaire, en masse
compacte et en grand moi, s'tait agglomr devant le portail du Snat,
grouillant et attendant le cortge, il y avait,  trois pas de la
bousculade, sur le trottoir, un groupe compos de deux personnes
seulement, mais trs anim.

Ces deux personnes taient votre serviteur, d'une part, et, de l'autre,
_Mouchu_ Monet. Mouchu Monet tait mon propritaire.

Entre parenthses, au cas o la postrit, dans la suite des temps, se
dciderait  dcorer de plaques commmoratives mes diffrents sjours,
elle retrouverait facilement ceux-ci: msure peinte jusqu' mi-btisse,
en rouge fonc, _Htel du Luxembourg_,  deux culbutes du Snat. Je n'ai
jamais connu rien de plus gai. La porte tait implacablement ferme 
onze heures du soir; mais j'avais, aux fentres, des camarades qui me
descendaient la clef par une ficelle.--Chut!

Mouchu Monet, donc, en cette aprs-midi du dimanche gras, refusait de me
laisser rentrer chez moi, faute de sept francs--_chette_--que je lui
devais et n'avais en poche...

J'entends d'ici les personnes amoureuses de solennel blmer la manire
abandonne dont je confesse,  propos de boeuf gras, ma vache enrage.

Que voulez-vous? Polo n'tait pas encore prodigue  mon endroit;
moi-mme j'tais un peu dsordonn, insouciant, mal conome: enfin
j'tais trs jeune. Au fait, cela m'est plus doux  dire que le
contraire; et, en ce moment mme o je censure le grand garon chevel
que j'tais alors, je me fais un peu l'effet du bon parrain qui daube,
en public, son filleul, mais qui, au fond de soi, ne peut s'empcher de
sourire, et songe, en le regardant: si j'avais encore son estomac et son
apptit, du diable si je ne serais pas tout pareil!

Admettons l'enfantillage: on n'en est pas moins dur  la peine, moins
droit dans le danger.

J'avais dpens, pour amollir l'inexorable Monet, plus d'arguments qu'il
n'en faudrait au savant docteur Bergeron pour faire guillotiner trois
douzaines de pharmaciens; j'avais t tour  tour enjou, superbe et
suppliant: c'tait une erreur, un oubli inconcevable de ma part de
n'avoir pas demand d'argent, la veille,  la caisse. Aujourd'hui,
dimanche, impossible: bureau ferm. D'ailleurs, quoi? la belle affaire!
douze heures de retard... N'y avait-il pas l-haut de quoi couvrir
douze fois la somme? et patati, et patata.--Rien!

Tout  coup, une gigantesque rumeur s'leva, une irrsistible pousse
fit onduler, refluer la foule, envahit le trottoir; les sergents de
ville se prcipitrent; les becs de gaz, en un clin d'oeil, se
transformrent en grappes de mmes; les toits, les fentres pullulrent
de silhouettes penches, avides de voir: on entendait les fanfares, la
mascarade arrivait, hrauts en tte, blouissante, somptueuse, avine et
braillante, frappant sur la peau d'ne et soufflant dans les cuivres.

L'ami de l'empereur tait dans le tas, Flchelle lui-mme, panoui
dans sa voiture, en costume de crmonie, tout reluisant de drap neuf,
apoplectique et rayonnant, se disant sans doute en son coeur:--Dans toute
la boucherie parisienne, non!..... je mets au dfi! il n'y en a pas de
comme moi... Des bouchers comme Achille? ah! chaleur! pfwitt!

Et la bte bonne  manger, mugissante, immense et blanche,  son tour
parut, enguirlande de roses, dore aux cornes, la bave au mufle, ses
gros yeux troubles errant, effars, sur la dmence de ses bourreaux;
morne, maintenue par les quatre sacrificateurs sur la claie roulante,
avec, en haut, l'oriflamme qui droulait sa banderolle dans le vent,
allumait, au soleil, sa lgende, en six grandes lettres d'or: LA LUNE.

Et moi, frapp soudain d'une lueur, comme si un ptard m'avait clat
sous le crne, je saisis mouchu Monet par un bouton de sa guenille, et
je lui criai:

--Quand on pense que vous osez m'enbter pour sept francs, le jour mme
o je suis boeuf-gras!--Regardez!

Et j'attendis ses excuses, fier et calme, fig dans un mouvement de
piti souveraine;  part moi, je pensais: Mlingue voudrait bien tre 
ma place.

Mouchu Monet contempla mon boeuf d'un oeil froid, fit osciller d'une
paule  l'autre, quelque temps, sa lourde tte, extnue du calcul des
menues additions, puis, sombre comme le Destin, rpondit:

--Cha ne me regarde pas.

       *       *       *       *       *

Voil ce que je connais de la gloire.

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ACTES EN VERS


Au quartier Latin, le dimanche, Talien joue les Jeunes.

C'est--dire que le directeur du petit thtre de Cluny tente,  ses
risques et prils, une aventure devant laquelle se drobent volontiers
les gaillards qui ont ce danger pour mission, et que l'tat subventionne
_ad hoc_.

Il appelle  lui les aspirants  la gloire, ce qui est gnreux,
ausculte attentivement leurs essais, ce qui est courageux; et quand un
manuscrit, dans le tas, lui parat suffisamment conforme au bon sens,
le met en scne et le joue, ce qui est hroque.

Il y ainsi des hommes de bonne volont qui font le devoir des autres.

Cela mrite un encouragement, une rcompense; Talien, peut-tre, l'aura,
si le ministre jette les regards de son ct. D'ailleurs, ce n'est pas
la question que je veux soulever en ce moment.

Je ne veux que dplorer la nue d'lucubrations _en un acte_, _en vers_,
qui, ds la premire avance de Talien, a crev tout  coup, inondant les
cartons de Cluny.

Je sais qu'une hsitation est permise devant la grande Thse humaine et
pantelante, qu'on ne peut, sans quelque frisson, songer, pour la
premire fois,  charpenter les solives d'un drame de haute
architecture; mais aussi, l'acte en vers, dont le principe est de faire
miroiter une ide grosse comme une tte d'aiguille, l'acte en vers o
il est indiffrent d'avoir grand'chose  dire, suffisamment entran
qu'on est vers la quantit par l'enfilade des rimes, le petit acte en
vers, creux et paillet comme un mirliton, me parat une arme un peu
trop purile  qui rve de forcer le succs. Trop srement, ce hochet au
poing, on risque de s'y reprendre  deux fois, comme dit le grand
Corneille, pour se faire connatre, et sans tre un Cid ni le faire,
un jeune, de vrai temprament, doit frapper plus fort son premier
coup.

Est-ce timidit, cependant, ou paresse? Obstinment, les jeunes
poussent, l'un aprs l'autre, au dbut, ce vagissement rhythmique
succdan des pleurs du berceau, qui n'intresse que les mamans et les
petites soeurs.

C'est la faute du _Passant_.

Oui, le _Passant_, bijou exquis, diamant taill dans le rve, serti dans
la grce, dont les feux allumrent les premiers la gloire d'un ravissant
pote, le _Passant_ a donn des bluettes  toute la jeunesse prise de
littrature; il a fait du mal, il en fait encore aux jeunes crivains,
comme on prtend que l'oeuvre de Balzac fait du mal aux jeunes calicots.

Songez-donc! avec un seul acte, entrer au coeur de la foule,
enthousiasmer, rgner le soir, tre illustre! Il y a de quoi tenter
l'imitation, affoler tous les conomes d'efforts, les presss de jouir,
tous les susurreurs de rien que le farouche rdacteur de _la Rue_,
autrefois, a nomm: _les Crotte-Menu_...

La premire du _Passant_! je me la rappelle comme si c'tait hier:

On l'avait annonce, prne, escompte au caf de _Bobino_, voisin des
arbres du Luxembourg, o se runissaient les _Parnassiens_, o passait
Rochefort, o venait de dbarquer, avec _Pierrot Hritier_, Paul Arne
au bras d'Alphonse Daudet, clbre dj par les _Lettres de mon moulin_.

L'auteur, avec son joli nom cisel: Franois Coppe, avec son profil
nerveux et de pur came, avait dit des fragments aux tables, distribu 
la ronde des poignes de main. On savait que deux belles filles, deux
artistes de race, allaient prter le charme de leur chair et de leur
talent  l'interprtation; tout bas, on ajoutait mme... que l'une
d'elles tait aime du pote, que l'autre en schait de jalousie: un
vrai roman!

Enfin, c'tait notre drapeau  tous que le camarade allait dresser dans
la bataille...

Comble de l'motion! J'en appelle  ceux de mon ge: le lustre de
l'Odon, ce soir-l, nous sembla rayonner notre aurore.

Dans la salle, il y avait le Tout-Paris de l'Empire: un bruit d'perons,
des entrecroisements de moustaches, des femmes pltres, tincelantes de
parures, des crnes luisants surchauffs d'agio, des ventres balonns
d'expropriation, des nez affils par la ruse, une odeur de luxe violent
et malappris, de virements, de police et d'indigestion splendide:
c'tait superbe!

Il y avait aussi les matres venus pour encourager l'lve: Gautier,
Banville, Augier, Leconte de Lisle, tous les fronts ombrags du vert
laurier, tous, except Hugo, qui tait ailleurs...

On frappa les trois coups.

Vous connaissez la pice; elle arriva comme une manne:

Ce rien enguirland de fleurs, enbaum de jeunesse, le naf et chaste
amour de Zanetto s'offrant, au clair de lune,  la Sylvia, la
courtisane charnue et rveuse aprs boire, un idal de l'Empire, fut
tout de suite accueilli, acclam, ador. La pice droula son collier de
rimes prcieuses, tendrement, perle  perle, dans une musique si
imprvue et si douce, qu'il s'en rpandit, par la salle enivre, une
sensation de fracheur pour ainsi dire virginale.

Ce fut un enchantement comme une goutte de rose sur une bouche en
fivre.

Toutes les dames dcolletes d'alors agitaient les reins dans leurs
fauteuils; les sous-prfets de passage  Paris, ce jour-l, roulaient
des yeux humects. Mathilde s'affaissait, pme, dans sa loge.

Quel succs! On fit relever quatre fois le rideau.

Et nous donc! la phalange de Bobino. Du dlire!...

Aprs avoir touch la main du vainqueur chancelant d'motion, courant
affol par les couloirs, embrass, ft  la vole, serr de bras en
bras, on s'en fut par les rues endormies, chacun de son ct chafaudant
son acte en vers.

Hlas! moi comme les autres...

Il a vu le feu de la rampe sur cette mme scne de l'Odon, mon acte, un
soir que j'avais grand mal  la tte.

Beaucoup de monde dans les places, comme on dit.

J'avais fait ailleurs une besogne plus hardie; on croyait peut-tre que
j'allais dire un mot de vrit. Point! j'avais pniblement cousu de
rimes une pantalonnade.

Et le coeur me battait!... Je sue encore au souvenir de ces niaiseries.

La calotte de cuivre du pompier, perdu prs de moi dans la coulisse,
avait, pour ma prunelle effare, les flamboiements d'un casque
d'Athne.

Je me rappelais un mot de Flix Pyat: Quand la toile s'est leve pour
la premire du _Chiffonnier_, j'ai eu la sensation d'un homme  qui ou
enlve sa chemise. Et j'attendais...

--Place au Thtre!

Ce cri pouss, le rideau se leva, roulant sur sa tringle:

--V'lan! a y est, fit Duquesnel en me frappant sur l'paule. Je le
regardai; Duquesnel n'est pas une bte: il avait dans le regard cette
tincelle de malice qu'allume aux yeux expriments la contemplation
d'un jobard.

V'lan! a y tait: les acteurs parlaient; Porel tranait  son cou une
corde o mon orgueil d'auteur est rest pendu.

Est-ce  dire que l'acte en vers, m'ayant t dur, sera condamn? Non,
certes, et tant d'autres en ont tir, sauront en tirer meilleur parti
que je ne l'ai su faire moi-mme, parbleu! Seulement, j'ai peine  voir
se prsenter tous les jeunes cerveaux marqus pareillement, comme les
ttes de moutons aux barrires.

Je tenais  dire que le _Passant_ ne se recommence pas, qu'il a eu la
chance d'une fortune sans seconde, mme pour son bnficiaire.

Tenez: Coppe, l'autre semaine, donnait encore un acte en vers 
l'Odon: _le Trsor_.

Eh bien!--il me pardonnera, parce qu'il sait que je lui garde une
admiration bien affectueuse,--mais, pendant qu'on jouait sa pice, il
m'est apparu, bien que nous n'ayons encore, ni l'un ni l'autre, que je
sache, doubl le cap de la quarantaine, il m'est apparu, dis-je, dans la
brume de l'imagination, ple, un peu cass, pareil  un vieux petit
employ, l'employ  l'acte en vers.

Effaons cela. Coppe a bien d'autres trsors dont il n'est pas avare;
son oeuvre est considrable; il n'est plus  juger.

Je parle aux dbutants, sans en avoir le droit peut-tre; ils feront de
mon conseil ce qu'ils voudront. Mais j'imagine qu' cette heure, le
moule de l'acte en vers est un peu us, fragile, qu'il faut aujourd'hui,
pour se faire place dans la cohue des esprits, un cri plus haut, plus
humain. La guerre et la Commune ont boulevers le chemin des _Passants_.

A Saint-Cloud, les mirlitons!

L'acte de fantaisie en vers gracieux est un badinage d'antan.

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PAUVRES CENSEURS!


Le 4 septembre 1870, vers quatre heures de l'aprs-midi, en rentrant
chez lui, celui qui crit ces lignes, comme dit le Matre, saisit son
portier par la tte, et l'embrassa avec transport.

J'en avais embrass bien d'autres dans le trajet de la place de la
Concorde  l'Entrept!...

La Rpublique venait d'tre proclame; l'Empire tait  bas. J'avais
l'ge admirable o, selon l'expression populaire, on marche sur ses
vingt-huit ans. Depuis la veille, le sang m'affluait au coeur  le
rompre... Enfin, c'tait fait: Libert! galit! Fraternit! Vive la
Rpublique! J'avais entendu et soutenu, d'une voix retentissante, le cri
de dlivrance du peuple devant le Corps lgislatif!

Puis, je m'tais ru  travers la foule, perdu, les cheveux tout
droits, avec une inexprimable joie, un irrsistible besoin d'embrasser.
Le premier au cou duquel je sautai fut Richard Lesclide, ce qui n'est
pas un petit travail, Richard ayant sept pieds de haut. Il reut mon
treinte comme un chne qu'il est et sera longtemps encore; puis me
rendit au niveau terrestre de l'humanit, d'o je m'lanai de nouveau
pour continuer...

Enfin, je pris un fiacre; la voiture dcouverte tait alors une des
manifestations de ma bonne humeur. C'est du haut d'un de ces chars
banals que, tantt dress, rpondant aux passants avec des gestes de
bas-reliefs de Rude, et tantt rassembl, assis dans la majest sereine
d'un arc de triomphe, je rentrai chez moi par les boulevards.

Le flot humain inondait Paris; l'exaltation tait  son comble: il
clatait des rires, il coulait des pleurs. On voyait  chaque instant,
du coin d'une enseigne, du haut d'un fronton, tomber une aigle de pierre
ou de fonte, arrache par l'indignation victorieuse, et qui allait
s'craser sur le trottoir, dans le ruisseau... La foule qui, dans ses
jours de liesse, aime bien crier quelque chose, criait de temps en
temps: Vive Gill! comme elle criait vive un autre, au passage de toute
figure amie.--Quelle journe!...

Une chose que je ne remarquai pas d'abord, que je vis sans en chercher
la raison, c'est qu' partir du Chtelet, les groupes arrivaient
infailliblement en sens inverse de ma course, et que je remontais le
courant populaire.

O donc allaient les autres? Je l'ai su plus tard: ils allaient 
l'Htel de Ville.

Quant  moi, je rentrai radieux; je dnai comme quatre; puis je
m'endormis du sommeil des hommes antiques, berc dans le rve des
vieilles rpubliques guerrires; et l'ombre de Lonidas me donna, sur
l'oreiller, quelques poignes de main vraiment flatteuses.

Maintenant, pour drouiller un des clichs narratifs de Dumas pre, je
dirai qu'un explorateur qui, trois mois plus tard, battant les
carrefours et les rues de la rive gauche, en aurait observ les
habitants, et remarqu sans doute un homme trs jeune encore,
pitoyablement vtu d'un kpi, d'une capote de soldat et d'un pantalon
gris  bande rouge. En poussant plus loin ses investigations, il et pu
mme se convaincre que, par un systme illusoire et compliqu
d'pingles, le jeune homme en question, probablement clibataire, avait
essay vainement d'_hermtiser_ sa dfroque ouverte, par maints hyatus,
au vent d'hiver.

Le jeune homme, c'tait encore celui qui crit ces lignes. En souvenir
de la misre commune, on excusera le dshabill de l'aveu. On tait en
plein sige. Plus de pain, plus de bois, plus d'argent, plus de journaux
 images, plus de travail...

Il y avait bien les trente sous de la garde nationale. Tant de
malheureux ont, depuis, pour les dfendre, vers tant de sang vermeil,
qu'on aurait peine  les passer sous silence... Mais les jeunes estomacs
sont insatiables; je souhaitais plus encore; et comme, entre les sorties
de Trochu, il y avait du temps de reste, je rvais d'employer ce temps
 quelque besogne en rapport avec mes facults, et qu'on m'aurait pu
accorder.

Pourquoi, me dira-t-on, ne vous contentiez-vous pas de ce qui suffisait
 tant d'autres? Parce que certaines comparaisons, si humble que l'on
soit, font parfois natre des rancoeurs; et, depuis le 4 Septembre,
j'avais d'anciens camarades prfets, sous-prfets, dlgus ci, dlgus
l, tous, rcemment, plus ou moins dors, chamarrs: l'un, entre autres,
que je ne nommerai point, dsol que je serais de l'affliger d'ailleurs,
et qui portait une casquette de ferie, absolument dissimule sous la
spirale infinie des galons; j'imagine qu'il tait quelque chose comme
gnral des bibliothques!

C'taient ceux qui, le 4 Septembre, n'avaient point nglig de se rendre
 l'Htel de Ville. Je ne parlerai pas non plus des inspecteurs de
muses de province qui, bloqus dans Paris, continurent  marger
autre chose que trente sous, je vous jure! Je constate mlancoliquement,
sans la moindre colre...

Enfin, j'tais trs misrable, et, timide comme je l'ai toujours t,
sans qu'il y paraisse, tout  fait emptr.

J'allai voir Rochefort.

C'tait rue Cadet, dans la maison qu'avait auparavant habite Timothe
Trimm. Il y avait, chez le membre du gouvernement de la Dfense, un
certain nombre de personnes dont je ne saurais dire aujourd'hui les
noms; je me rappelle seulement son fils aux cheveux blonds, qui, dans
l'embrasure d'une croise, souriant, exerait un petit oiseau  se tenir
immobile dans le creux de sa main, couch sur le dos, faisant le mort,
comme un soldat de Champigny.

J'aime Rochefort et ne cache point ma sympathie, n'en dplaise  ses
ennemis. Je n'ai point  apprcier sa politique  laquelle je n'entends
point grand'chose de plus qu' une autre; mais, habitu  juger les
hommes sur la physionomie, je lui sais gr de la distinction de ses
traits nerveux et tourments, de la lueur de bravoure qui veille au fond
de ses yeux gamins et rsolus.

Il me reut cordialement, me fit manger d'un pt compos de menus os de
je ne sais quel animal; et, en apprenant ma dtresse, poussa quelques
exclamations qui semblaient protester.

--Je vais vous donner une lettre pour Charles Blanc, me dit-il, il ne
peut vous refuser.

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Je pris la lettre. M. Charles Blanc tait alors dlgu au ministre des
beaux-arts; l, mieux qu'ailleurs, je pouvais tre employ: j'y
courus.

Le laquais de l'antichambre tait gigantesque, imposant, tout  fait
imprial. Il prit ma lettre, cependant, la fit passer, puis, aprs
quelques minutes, m'introduisit.

--Monsieur, me dit M. Charles Blanc, vous avez beaucoup de talent,
beaucoup d'esprit, beaucoup...

Je me sentis perdu.

--Mais ce que vous demandez est impossible.

--Ah!...

--Oui. Vous savez qu'il n'y a plus de censure.

--Je suis pay, au moins, pour savoir qu'il y en avait une.

On se rappelle les dmls du journal _la Lune_ avec les ciseaux de
l'Empire.

--Oui, continuait toujours le dlgu impassible, eh bien! il n'y en a
plus. Mais nous avons toujours les censeurs.

--Bah!

--Certainement. Ces gens-l se trouvaient sur le pav. Qu'en faire? Nous
leur avons donn les places dont on pouvait disposer.

--Bon! vous les avez indemniss... Et Troppmann?

Il me regarda, effar.

--Oui, ce pauvre Troppmann, vous ne l'avez pas indemnis, lui. C'est
dommage!

Et je repartis dans la neige, aprs avoir salu profondment la
valetaille.

Voil quel tait le systme administratif, en 1870, pendant la guerre.

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L'INFLEXIBLE PITRI


Condamn trois fois,--rien que cela! trois fois emprisonn, deux fois
comme civil, une fois comme militaire; voil les tats de service que
m'attribua l'_Inflexible_, en 1868. Je ne sais ce qu'il en serait
aujourd'hui; mais, en ce temps, quand les improvisateurs de la police
donnaient carrire  leur imagination, la fantaisie des potes tait
rondement distance.

       *       *       *       *       *

L'_Inflexible_!--Se souvient-on de cette publication qui vulgarisait
l'idal de l'immonde? ou la collection honteuse de ses quelques numros
pourrit-elle, oublie, dans le fumier de l'Empire? Le malheureux qui ne
craignit pas d'taler le nom de son pre sur cette ordure, un long et
jeune Polonais jauntre, efflanqu, gluant, les yeux en trous de pipe,
la lvre en rebord de vase, a, depuis, suppli pitoyablement qu'on
l'oublit. Je ne le nommerai point.

Donc, en son deuxime numro de l'_Inflexible_,  travers le torrent
d'injures et de calomnies dont il essayait d'engloutir, sous la bave,
les noms de Rochefort et de Valls, le Polonais en question, me
dsignant par une initiale transparente, m'accusait d'avoir t
incarcr trois fois, tant par la justice militaire que civile; mais,
par exemple, toujours pour vol: manque de varit dans le motif.

Il avait, l'aimable drle, pour collaborateur anonyme en cette affaire,
un fils prsum de Dupin et d'une danseuse, un soi-disant gnral de
Bussy, que Nadar se souvient peut-tre encore d'avoir ross, en 1849, au
bal d'Antin, et qui, finalement, s'est laiss crever prs d'une borne,
en sorte que son me est reste noye en quelque ruisseau de la Villette
ou de la Chopinette, Ophlie de la boue.

Misrable coeur d'infamie,  qui le dgot de soi-mme, au passage d'un
corbillard, arracha ce mot d'loquence monstrueuse: Que ne suis-je
mort, pour qu'on me salue!

Il tait vieux d'ailleurs au moment de l'outrage;  peine je l'avais
entrevu: je m'occupai du jeune. Et, le jour mme de l'apparition du
placard, je me mis en qute d'en rencontrer le signataire que je
connaissais davantage; autre part je dirai comment.

Certes, si l'ignoble attaque se ft produite une quinzaine plus tard,
elle n'et soulev qu'un rire norme de dgot; il et t superflu d'y
rpondre; la lumire tait faite alors sur l'_Inflexible_ et sa
rdaction; mais cela se passait ds le second numro; on ne savait rien
encore; l'opinion publique tait en suspens; il fallait manifester sur
l'heure.

       *       *       *       *       *

Je fouillai, je parcourus tout le quartier Montparnasse o l'animal
tait baug. Probable, s'il avait paru, que j'en eusse fait quelque
gchis. Mais le hasard, qui m'a dot de la pesanteur du bras, ne permit
point que j'en fisse usage en cette occasion. Le coquin fut introuvable;
et le soir, dsespr, je courus chercher deux tmoins, esprant qu'ils
seraient plus aviss ou moins vents.

Or, ces deux tmoins, Franois Polo, rdacteur en chef de l'_clipse_,
et mon cousin, le docteur Morpain, s'tant mis en route le lendemain, me
revenaient vers cinq heures du soir, harasss  leur tour, ayant explor
les maisons et les bouges de l'ancienne barrire, sans y dcouvrir
apparence du Polonais, enfoui dans sa cachette.

Mme, je me rappelle que le docteur, me voyant atterr, m'offrit un
chiffon de papier, un procs-verbal de l'inutilit des recherches en
ajoutant:

--Allons! allons! tranquillise-toi, et mets cela dans ta poche.

Pauvre cousin! si peu de famille que l'on ait, voil les plaisanteries
qu'on en reoit!

Comme j'tais tranquille, vous pouvez en juger!

Je m'enfermais, je n'osais plus sortir; ce soir-l je n'ai vu que Victor
Noir, le grand enfant, qui vint se jeter dans mes bras les yeux pleins
de larmes, mu et frmissant, tout mouill, comme un bon et brave chien
de Terre-Neuve qu'il aurait d natre. Mais cela ne suffisait point.

La nuit se passa, pour moi, sans sommeil; et, le lendemain matin,
j'avais mon plan: voir Pitri.

Le prfet de police rgnait alors; il tait chef suprme, dominant
l'empereur, absolu, formidable, terrifiant. Mais, comme le boulet qui
devait tuer Napolon, le personnage qui m'intimidera, dans la dfense de
mon honneur, n'est pas encore fondu.

       *       *       *       *       *

A onze heures du matin, un samedi peut-tre, en fin de compte, le jour
o l'_clipse_, sous presse, attendait mon arrive pour imprimer, je
m'en fus  la Prfecture, dans un fiacre aux stores baisss. Je vous
dis qu'avant d'avoir lav l'injure, je me serais laiss mourir de faim
plutt que de montrer le bout de mon nez aux Parisiens!

Sur le palier du grand escalier de pierre, une sorte d'accablement subit
me prit, une sensation d'crasement, d'annihilation, de dgot. Je
m'appuyai sur le rebord d'une des vastes croises qui donnaient sur la
Seine, et, vaguement, mes regards s'attardrent  l'eau qui coule, comme
la vie, emportant les immondices de l'humanit...

Il faisait beau temps, le grand soleil de juillet; les arbres du quai
balanaient leurs panaches verts, les passants allaient et venaient
allgrement; sur le pont Saint-Michel,  gauche, des filles, en toilette
claire, riaient en agitant des ombrelles. Sur le quai des
Vieux-Augustins, en face, on apercevait les talages de bouquins, les
devantures de marchands d'estampes, et,  droite encore, la boutique du
restaurant Laprouse o la table est si gaie, o, devant la fentre
ouverte, avec un doigt de cognac sous le nez, tout en voyant passer les
bateaux, on poursuit, de l'oeil idal, des papillons de rve si jolis
par-dessus les parapets... Tout cela, hier, m'appartenait, et c'tait
mon droit d'en user joyeusement, de circuler le front haut, comme un
gars vigoureux et libre... et aujourd'hui! L'indignation me redressa
d'un coup.

--M. Pitri? demandai-je au premier venu.

       *       *       *       *       *

Je suis rest surpris  jamais de la facilit avec laquelle fut
accueillie ma demande d'audience.

--Par ici, entrez donc... Le garon d'antichambre tait pli en deux
sur mon passage, et je pntrai dans l'antre du souverain de la Police.

Je vois encore le masque  moustaches et  impriale cosmtiques, le
crne en forme d'oeuf, les yeux troubles, en tain, du prfet d'alors,
assis dans la vaste salle claire  demi, quasi tnbreuse, devant une
table immense, couverte d'un drap vert, trois cordons de sonnettes
pendant du plafond,  porte de sa main.--Il parla:

--Que puis-je pour votre service, monsieur?

--Monsieur le prfet, je suis accus d'avoir t trois fois en prison,
par un journal de ce matin; et, comme en ces moments d'angoisse, un peu
de fivre chauffe toujours le dbit, je ne craignis pas d'ajouter: un
journal qu'on prtend mme man de votre administration.

Le Pitri, impassible, ne sourcilla pas. Je continuai:

--Or, il y a, jusqu' cette heure, ceci de remarquable dans ma vie, que
je n'ai point mme sjourn une minute dans le plus humble violon. Vous
tes le chef de la police, en situation, par consquent, de tmoigner
des antcdents de vos administrs; je viens vous demander l'attestation
de ma virginit judiciaire.

Le prfet me rpondit:

--Monsieur, cela ne se fait pas... Cependant, j'ai le plus vif dsir de
vous tre agrable (oh! oui), mais... dites-moi? l'accusation ne porte
pas uniquement sur vos antcdents civils. Vous avez t soldat?

--Parfaitement, 44e de ligne, 5e du 1er.

--Avez-vous votre cong?

--Mon cong?... ah! ma foi, je l'ai gar.

--J'en aurais besoin. Procurez-vous en un double.

--Mais pour cela, il faut du temps... je suis perdu!

--Apportez-moi votre cong... vers quatre heures. Bonsoir, monsieur.

       *       *       *       *       *

Me voil reparti. Mon cong, il me faut l'aller redemander au ministre
de la guerre:

--Cocher, au Gros-Caillou!--J'arrive; j'attends: les heures
s'coulent... Enfin, on me le donn, ce cong qui ne fait mention
d'aucun crime, d'aucun chtiment.--Cocher,  la Prfecture! brlez le
pav!--Sauv, mon Dieu! j'arrive, il est juste quatre heures, l'heure
prescrite... M. le prfet de police est parti depuis longtemps.

J'entre dans des bureaux, je force des consignes. Des aides de camp du
chef, des employs subalternes m'affirment avec douceur que leur matre
est tout dispos en ma faveur, qu'il ferait l'impossible pour m'tre
utile; mais... il est parti. Reviendra-t-il demain?... ce soir?
aprs-demain? on ne sait.

Du coup, je repars  travers les escaliers et les couloirs, en hurlant,
gesticulant, parlant haut; j'expose mon cas  d'innocents garons posts
pour ouvrir les portes, enseigner le chemin.

L'un d'eux tout  coup me dit--le pauvre diable a peut-tre pay cher
cette parole--:

--Mais c'est le _Casier judiciaire_ que vous demandez: ici, la porte 
gauche; 1 fr. 25.

J'entre, je donne 1 fr. 25, on me dlivre un papier que tous ont le
droit de rclamer, au mme prix: c'est l'extrait du casier, le relev
des antcdents judiciaires de chacun. Le mien n'a qu'un mot: NANT.

Je l'emporte, enthousiasm, je l'imprime: mes lecteurs de cette poque
l'ont vu dans le n 4 de la premire anne de l'_clipse_,  la date du
5 juillet 1868.

       *       *       *       *       *

M. Pitri, prfet de police de l'Empire, avait jug utile et agrable de
me laisser ignorer ce dtail de son administration, l'existence du
Casier judiciaire.

J'avais nglig de lui en faire mes compliments; j'en saisis l'occasion.

Mille excuses pour le retard.

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SERMON DE CARME


Un mot charmant, bien naf, est celui de cet enfant, assis inerte sur
son banc d'cole, et qu'un visiteur interroge:

--Tu ne travailles donc pas, mon petit ami?

--Non, m'sieu.

--Alors, que fais-tu l?

--J'attends _qu'on sort_.

Eh! bien, ce mot qu'on ne peut entendre sans sourire, il me fait choir
en mlancolie, quand je songe  quantit de grands garons qui ont
vingt-cinq ans  cette heure et qui, continuant la tradition du moutard
de l'asile, bien portants, mais sceptiques, sans foi, sans feu, sans
but, ennuys, inutiles, ennuyeux, semblent plants dans la vie
uniquement pour attendre _qu'on sort_.

La jeunesse a-t-elle t toujours ainsi?

       *       *       *       *       *

J'ai l'honneur d'tre admis dans l'intimit de quelques sexagnaires qui
m'merveillent par la vitalit physique et intellectuelle qu'ils
dveloppent incessamment. Quand une heure sombre m'arrive, il me faut
fuir en hte les hommes de mon ge, et surtout l'entretien strile des
plus jeunes.--C'est prs de quelque grand an que je me rfugie.

Difficilement, en effet, trouverais-je autre part, en t, un gant de
belle humeur qui, comme l'illustre professeur Pajot, m'entrant, toute
une aprs-midi, sur les flots jaseurs et ombrags de la Marne,  force
d'avirons; l'hiver, un viveur intressant de causerie prestigieuse,
enthousiaste et consolant comme Molin, dont l'esprit, l'apptit et le
coeur sont toujours en veil; ou mme, en tout temps, un espigle de
haute futaie, comme Nadar, qui, fatigu de photographie, de dessin,
d'arostation et de littrature, se repose en bondissant, comme un
clown,  travers ses ateliers, dfaisant, de minute en minute, le noeud
de ma cravate, avec les cris de joie d'un colier lch!

Et qu'on ne dise point que ce sont l des cas spciaux rsultant
d'organisations exceptionnelles; il m'est revenu du courage, de
l'espoir, de tous les anciens que j'ai connus.

Les jeunes ont des vapeurs, des nvroses, de l'ennui latent, des
ironies cliches pour tout ce qui fut admirable, un vilain dgot de
l'effort, un rire de crcelle  tout idal, une avide recherche du
_truc_ lucratif et rapide, une matresse en coopration, des vices
solitaires.

       *       *       *       *       *

D'o vient cette dgnrescence?

D'une fabrication ruine d'abord, j'entends bien que les rudes soldats
de 92, au retour des batailles, devaient offrir,  la fcondit de leurs
puissantes pouses librement vtues, des arguments que n'ont pu galer,
de leur chine flchie, les sous-prfets de l'Empire, accoints de leurs
minces dames sangles, de la nuque  la crinoline, en d'troits
corselets.

De mme, je ne saurais oublier que les _Nana_, dont, tantt, l'histoire
nous fut conte, ont triomphalement, aux applaudissements du dernier
rgne, invent, vulgaris, multipli quantit de pratiques peu
ravigotantes pour la descendance de leurs adorateurs.

Mais ce sont l fatalits dont on ne peut attendre un remde que du
temps et d'une ducation nouvelle. D'ailleurs, un peu moins de muscle,
de pourpre dans le sang, n'est point ce que je dplore uniquement dans
la gnration actuelle. Encore que la vaillance de la chair ait, avec
celle de l'esprit, une indniable correspondance, on ne peut exciper de
la fragilit des poumons pour absoudre un manque de souffle idal, un
dprissement de l'entrain, de la verdeur gauloise. Un ardent pote
regrett, Glatigny, qui, certes, n'tait point robuste, a nanmoins
brl jusqu'au bout d'une belle flamme; et, si nous n'tions en proie 
une cole de dcouragement systmatique, on pourrait peut-tre encore
se tirer d'affaire, avec de violents dpuratifs.

Malheureusement, il y a parti pris d'indiffrence lche, de
ramollissement htif. On ne voit, en haut du pav, que rejetons de
bourgeois et de banquiers, ples de sucer leurs petites cannes,
hritiers, fainants, ignorants, railleurs; et si l'on venait dire
aujourd'hui: Tel a bien mrit de l'humanit, tous rpondraient en
choeur: _Faut pas nous la faire!_

       *       *       *       *       *

La gnration de 48, aprs l'coeurement d'une rvolution rate, pendant
les loisirs dbauchs de l'Empire, a commenc l'oeuvre de dnigrement par
dgot, dsesprance, peut-tre pour s'excuser elle-mme.

L'habitude en est venue, la mode: l'usage en a pass dans l'art et dans
la science. Va pour la science dont les analyses dcevantes sont
compenses par le bien-tre des dcouvertes; mais pour l'Art. L'Art, qui
doit tre comme un baume appliqu proportionnellement sur les blessures
de la science en perptuelle dmonstration du Nant, l'Art peut-il
abandonner sa mission sacre, qui est de faire sans cesse clore, aux
champs dsols de la ralit, l'Illusion, fleur ternelle qui parfume le
monde, et console de la vie?

1848, il est vrai, succdait  1830, et dans l'ordre naturel des
ractions, devait ddaigner la moisson de gloire que lui avaient lgue
les devanciers, comme on voit, aux annes de rcolte surabondante,
couler le sang de la vigne aux ruisseaux.

Tant pis! Je regrette les romantiques fureurs des anciens; j'eusse aim
mieux porter l'carlate pourpoint de Gautier que le gilet de flanelle
des reints de mon temps!

Ah! nous sommes loin du Corrge et de son cri d'enthousiasme: _Anch'io
son pittor!_ devant Raphal; bien loin, mme, de Carpeaux, le grand
statuaire attard parmi nous, qui, souffrant dj du mal dont il devait
mourir, en quittant les galeries du Louvre, jetait, au _Prisonnier_ de
Michel-Ange, la rose de sa boutonnire, avec un baiser!...

Le fonds qui manque le plus, c'est l'admiration; l'admiration, ressort
indispensable! Qui admire est tent d'galer, de surpasser...

Au fait, je demande pardon au lecteur de cette homlie. Je ne voulais
que lui conter une anecdote  laquelle prte un regain d'actualit le
rcent anniversaire de Victor Hugo: un cri d'admiration pouss loin
d'ici, voil longtemps. La scne est  deux personnages; l'un est le
Matre lui-mme; l'autre, un mien vieil ami que j'ai nomm tout 
l'heure.

       *       *       *       *       *

Donc, en septembre 1843, ce mien ami descendait  cheval, rayonnant de
jeunesse, un des sentiers rocheux des Hautes-Pyrnes. Il allait
tranquille au soleil, abandonnant sa chevelure aux vives caresses de
l'air.

Un piton montait la cte, au mme instant, un peu courb quoique dans
la force de l'ge, le chapeau sur les yeux. Tout  coup, soit excs de
chaleur, soit fatigue, soit pour toute autre cause, il se dcouvrit, et
le cavalier, tremblant, perdu en reconnaissant son visage, exclama dans
l'tendue ce cri retentissant:

--Hugo!

Hugo--c'tait lui--s'arrta, s'inclina; mais le cheval effray du cri,
violemment refrn, se cabra si rudement, qu'il envoya son cavalier sur
le sol, et s'enfuit.

Mon homme dsaronn, meurtri, se releva, salua profondment; puis,
interloqu, prit le parti de courir aprs sa monture.

Il se disait, entre chaque enjambe: bon! le Matre est ici; je le
retrouverai bien.

Il le retrouva en effet, le soir mme, assis et causant comme un
personnage naturel chez la marchande de tabac du village. Il n'osa
l'interrompre, songea: demain matin, j'irai le voir. Et, pendant la
nuit, il eut des songes merveilleux, o Hugo lui proposait sa
collaboration et l'appelait: mon cher!

Hlas! le lendemain, Hugo tait parti, un message arriv de la veille
l'avait rappel en toute hte.

Ce fut pour mon homme un dsappointement si amer, qu'il demanda, toute
la journe, des consolations au vin d'Espagne, et le soir, n'ayant
obtenu qu'une recrudescence de mlancolie, s'alla glisser dans un
torrent qui cascadait par l.

En rsum, ajoute le hros de cette quipe, vous savez qu'autrefois, en
arrivant  Lyon, j'ai travers le Rhne  belles brasses, pour un
maigre pari. Quand on est nageur  ce point, on nage malgr soi: le
lendemain matin, je m'veillai dans mon lit d'auberge.

       *       *       *       *       *

Assurment je n'engage personne  suivre cet hyperbolique exemple, o
s'affirme trop clairement l'influence du Malaga sur un cerveau gentiment
fl au pralable.

C'est gal: cela sent bon, l'enthousiasme et l'amour du beau! Tout excs
dvotieux est,  mon got, prfrable au dnigrement en face d'un
gnie, unique depuis les prophtes, et pour l'closion duquel il a fallu
l'effort de dix-huit cents ans!...

Quant  moi, si j'avais  choisir entre le danger de la noyade et le
mtier de certains laids bossus qui, aprs avoir,  genoux et roulant
des yeux de crapaud extatique, bais le pupitre du Matre,  Guernesey,
essayent,  cette heure, de le blaguer dans les journaux o cette
besogne est lucrative, on me verrait, rapide, courir  la rivire!

Un peu d'enthousiasme et d'idal, mes frres; admirons, aimons,
travaillons avant _qu'on sort_! C'est la grce que je vous souhaite.
_Amen!_

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CLMENT THOMAS


Le 18 mars--inutile d'ajouter le millsime, on le connat,--le 18 mars,
au matin, comme j'tais encore couch (j'habitais alors du ct de
l'Entrept, boulevard Saint-Germain), j'entendis ma porte s'ouvrir, ce
qui n'avait rien que de naturel, ma clef restant toujours  la
disposition des amateurs; et je vis entrer Agricol.

--Encore  la paille! s'cria-t-il; tu ne sais donc pas qu'il y a une
rvolution?

--Bon! depuis quand?

--Depuis tout  l'heure,  Montmartre; il faut voir a!

--Voyons.

Et sautant  bas du lit, je prcipitai ma toilette, interrogeant, par
secousses, mon camarade occup  fumer des cigarettes et  taquiner un
poids de quarante qui me suit depuis l'adolescence...

       *       *       *       *       *

Un peu rude, mon camarade: moiti ouvrier, moiti artiste, hardiment
bti, ttu, Breton d'origine, faubourien d'habitudes, nous l'appelions
Agricol  cause de sa ressemblance avec un personnage de roman d'Eugne
Sue. Autre part, peut-tre, je dirai son vritable nom.

L'exercice violent lui est indispensable; et jamais la gravure en
taille-douce  laquelle il tait destin, qu'il exera par intervalles,
non sans talent, n'a pu apaiser le tourment de ses muscles. Avec cela,
une sorte de curiosit invincible des mtiers populaires. Je l'ai connu,
tour  tour, peintre, cordonnier, forgeron, dmnageur. Comme
dmnageur, il aimait monter un piano, sur ses paules, au cinquime
tage, et, l, le placer, l'ouvrir et en jouer, au grand bahissement du
ou de la locataire.

Un drle de corps, comme vous voyez.

Il est, lui-mme le dit, _rustique_, et, j'ajoute, mal commode 
malmener. Fier d'ailleurs, enclin  l'hrosme et aux grands mouvements
du coeur. Voici un fait:

Engag des premiers, au moment de la guerre, dans les francs-tireurs de
Mocquart, il partit battre la plaine avec sa compagnie, puis tomba
malade: il avait rencontr la petite vrole noire qui courut le
guilledou en ce temps. Sa face nergique tait belle, de ligne
rgulire et pure; elle est, depuis lors, couture, laboure. Tant bien
que mal, s'accrochant aux arbres, rampant le long des buissons, se
reposant au bord des fosss, il revint seul, se trana jusque dans
Paris, frappa  la porte d'une ambulance, y fut recueilli.

L, dans le crpuscule des salles d'agonie et le frisson somnolent de la
fivre, un fragment de journal tomba entre ses mains; il y put lire
qu'on promettait des pensions aux veuves de soldats victimes du sige.
Il avait une matresse, une pauvre fille dbile, rachitique,  ce point
que, nommant l'homme Agricol, nous appelions sa femme la Mayeux, une
chtive crature qui s'tait abandonne perdument  ce grand garon. Il
la fit venir, l'pousa, comptant mourir et lui laisser du pain...

Pour peuple que soit mon homme, on voit qu'il s'en peut rencontrer de
plus vulgaires.

       *       *       *       *       *

Revenons au 18 mars.

Assurment, je ne vais pas refaire l'historique ressass du premier jour
de la Commune; il y en aurait bon besoin cependant, l'impartialit
m'ayant paru trangre  tous les rcits que j'en ai lus. Seul, douard
Lockroy s'est trouv d'accord avec mon impression. Il raconte une sorte
de fte, une procession populaire en armes, un dfil, des mouvements de
bataillons trs calmes, trs joyeux en plein soleil rayonnant qu'il
faisait ce jour-l, une grimpe serpentante de bayonnettes sur la butte,
une prise de possession illusoire du sol familier, du grand air et de la
libert.

Je voudrais dire, au surplus, ce qu'il m'a sembl dmler
d'enfantillage en cette affaire.

On avait le printemps tout neuf, cinq mois d'pouvantable misre 
oublier,  savourer un facile triomphe que, le matin, M. Thiers, sachant
bien ce qu'il faisait, avait mnag aux pauvres diables jaloux de leur
armement. (On connat l'quipe des canons rquisitionns, sans chevaux
pour les emmener.)

Les gens de Montmartre y mettaient de l'ostentation, de la pavane; on
jouait au soldat. Le peuple, enfant ignorant et malheureux, toujours en
dfiance et qu'on pourrait mener par une franche persuasion, s'irrite et
se dsespre aux malices d'une diplomatie dont il se sent dupe; il
rsiste; la rpression motive par sa rsistance, pif! paf!... on le
rprime.

Le chtiment formidable et solennel exagre la physionomie des
rprouvs, et d'ombres dans la vie fait des statues dans la mort. Je
parle des meneurs comme des mens, du troupeau comme des chefs:
ignorance et misre d'une part, extravagance outrecuidante et purile de
l'autre.

J'ai connu grand nombre des niais d'alors que, depuis, la lgende a
faits terrifiants. Un jour ou l'autre, je les passerai en revue; il
faudra rabattre de leur hyperbolique importance.

En rsum, si j'avais  synthtiser le tableau du dsastre, je n'aurais
qu' me rappeler un cadavre entre autres qu'il m'a fallu enjamber plus
tard,  la fin de mai. C'tait un homme fusill, les pieds au mur, la
tte au bord du trottoir, le bras rejet tendant ses doigts raidis vers
une crote roule au ruisseau.

En dpit de ses fautes, le peuple de la Commune gardera cet aspect pour
la piti humaine:

Un malheureux, rvolt, mort en croyant dfendre son morceau de pain.

       *       *       *       *       *

Il ne s'agit d'ailleurs, en ce moment, que d'une rencontre et d'une
observation que je fis le 18 mars, en compagnie d'Agricol, et les voici:

Aprs avoir travers Paris, djeun dans un cabaret de la place Blanche,
explor le quartier des Buttes, serr quelques chantillons de mains
calleuses, nous repassions, pour la dixime fois peut-tre, devant la
maison de la _Boule-Noire_, quand un groupe de trois personnes attira
notre attention.

Il pouvait tre environ trois heures et demie ou quatre heures du soir.
Prs du troisime arbre, au bord du trottoir, sur le terre-plein qui
rgne au milieu de la chausse, je les vois encore; ils taient debout:
un sergent de fdrs, petit, physionomie chafouine; un homme quelconque
de sa compagnie, au port d'armes, et de profil; enfin, rpondant au
sergent et lui faisant face, un grand vieillard  barbe blanche, en
pardessus gris, chapeau haut de forme, une canne  la main, droit, sec
et propre. Silhouette trange, inusite, ce jour-l, dans ces parages,
o ne se voyaient gure que guenilles et uniformes. C'est ce qui nous
fit approcher, nous arrter prs du triangle form par les trois hommes.

Le vieux, en ce moment, parla; je me rappelle exactement ses paroles:

--Non, mes enfants, disait-il, non; vous savez bien que je ne peux plus
rien tre.

Un passant qui vint s'ajouter  nous murmura:

--Tiens! c'est Clment Thomas.

Celui qui avait men la garde nationale  Buzenval tait-il sollicit de
reprendre son commandement? Je ne sais.

Il y eut un instant de silence pesant; puis l'ex-gnral recula, fit un
pas en arrire pour se retirer, mais gauchement, maladroitement, comme
incertain de son libre arbitre. Ceci est le point dcisif  remarquer;
j'y insiste: il ne sut point repartir.

Je connais mdiocrement l'histoire de Clment Thomas et n'ai pas pris le
temps de l'tudier; mais ce geste a suffi pour me convaincre que la
nettet, la franchise d'allures n'taient point du ressort de ses
vertus. En une seconde, son trouble, sa tournure embarrasse, sa
retraite oblique avaient allum la dfiance du groupe qui s'tait form
autour de nous, groupe qui devenait foule.

Une voix cria: il faut l'arrter! La retraite lui fut barre; on
l'entoura.

Rest en place, interdit, je le vis disparatre, entran dans une masse
arme et tumultueuse.

Alors mon compagnon me dit:

--Suivons-les: on va le fusiller.

Certes, si j'avais entrevu la probabilit d'un tel dnouement, j'aurais,
selon le conseil d'Agricol, accompagn la foule; videmment nous
eussions fait, pour sauver l'homme, tout ce que pouvaient deux grands
garons rsolus, de stature et d'accent populaires.

Mais cela tait si loin de mes prvisions, de l'impression bonhomme du
commencement de la journe, que, haussant les paules, fatigu de
promenade, je pris mon compagnon par le bras, et le ramenai dans Paris.

Ce n'est que vers huit heures du soir que la rumeur nous apprit la
double excution de Lecomte et de Clment Thomas.

--Tu vois! me dit Agricol; eh bien, maintenant la Commune est f....ue!

       *       *       *       *       *

Ds ce soir de son premier jour, en effet, la Commune prit tournure
d'pouvante et perdit les neuf diximes de ses adhrents ou de ses
tolrants. Si ce meurtre n'avait pas t commis, les vnements,
peut-tre, eussent eu un autre cours. Clment Thomas, qui avait alors la
soixantaine, serait mort depuis ou ne vaudrait gure mieux; trente mille
hommes de France, vigoureux et jeunes, qui sont enfouis sous la terre, y
seraient encore debout, vivant pour le travail et pour la Rpublique.

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LE MODLE

A Coquelin cadet.


P'fft!

Depuis quatorze ans que Mme Basculard, mon pouse, me rpte:
Armand, nous n'avons pas ton portrait; c'est ridicule; un chef de
famille doit avoir son image accroche  la place d'honneur de son
foyer; je n'ai pas trouv le temps de me faire faire. Un commerant
srieux n'a pas de loisirs... P'fft.

Mes enfants ont t photographis chez Nadar.

Ma femme a prfr poser chez Carjat, parce qu'en dehors de son mtier,
cet artiste fait des vers; moi, je ne comprends pas qu'on s'occupe de
trente-six choses  la fois; c'est du dsordre; mais ma femme adore la
posie; elle est donc alle chez Carjat. Moi, je n'ai t tir nulle
part.

J'avais mon ide. Un projet caress depuis longtemps. A l'instar de mon
respectable beau-pre et prdcesseur, qui mourut en regrettant de ne
pas nous laisser son image trace par Horace Vernet, j'ai toujours
ambitionn, moi, de me faire peindre en grandeur naturelle, p'fft... et
 l'huile. J'ai mille raisons, p'fft... pour prfrer atout autre ce
genre de reproduction de la figure humaine. La photographie n'a ni
consistance, ni valeur srieuse; elle passe, on l'gare; en rsum, ce
n'est que du papier; la sculpture est triste, ple, encombrante et
lourde en diable; on ne sait o la fourrer; si on prend le parti de la
mettre au jardin--encore faut-il avoir ce jardin--elle est expose aux
caprices de la temprature. Le dessin au crayon, mme aux deux crayons,
manque de solidit; c'est encore du papier. Bref, il n'y a rien de tel
qu'un bon tableau, gai  l'oeil, dans un beau cadre dor qui brille et
qu'on accroche aux murs de son salon. C'est une valeur mobilire. Tel
est mon sentiment,  moi. P'fft!

Et si, comme il est prsumable, mon sentiment se transmet  ma
descendance, il y a lieu ds lors de prjuger que mes fils et
petits-fils imitant mon exemple, une galerie se formerait ainsi des
hommes de ma race, un panthon des chefs successifs de la maison
Basculard, qui ne serait pas, j'imagine,--p'fft!--sans intrt pour
l'Histoire.

Ces considrations m'avaient dcid. Une seule chose me retenait
encore; le prix qu'on  coutume de payer ces sortes de produits. J'avais
interrog, prs du Louvre, un gardien du Muse:

--Combien pensez-vous, avais-je dit  cet homme, que me demanderait un
bon peintre, M. Duran ou M. Bonnat, pour faire mon portrait en grandeur
naturelle, comme ceci,  mi-corps?

--De dix  vingt mille francs.

P'fft... J'avais envie de demander  ce fonctionnaire de bas tage:

--Combien croyez-vous donc qu'il me faut,  moi, expdier de kilogrammes
de chocolat vanill, pralin, sans rival, pour les gagner, ces dix ou
vingt mille francs?

Mais il n'aurait pas compris; je me bornai  lui rpondre en pinant les
lvres:

--Bigre! il faut convenir que ces messieurs gagnent l'argent bien
facilement.

Je le lui dis ainsi comme je vous le rpte, et comme je suis prt  le
redire  qui voudra: on pourra m'arracher le coeur, mais on ne
m'arrachera pas l'indpendance du langage.

Vingt mille francs! Certes, la maison Basculard s'appuie sur une caisse
qui, je puis le dire, ne craint pas les fluctuations commerciales: mais
je serais dsespr que la fortune m'et rendu prodigue. Et, d'ailleurs,
je considre ces faons orientales de traiter certaines gens, peintres
ou comdiens, comme attentatoires  l'quilibre moral. O irions-nous si
tous les capitalistes s'ingraient de jeter l'or en barres  la tte des
individus qui s'cartent de la socit pour embrasser des professions
irrgulires? P'fft!

Heureusement nous avons dans le quartier un artiste plus abordable.

Au moins, s'il a de ces prtentions scandaleuses, n'a-t-il pas russi
encore  les imposer, car on a saisi ses meubles avant-hier. Je le tiens
de mon huissier qui venait d'instrumenter en personne.

Aussitt je me suis dit: c'est le moment; voici un gaillard  qui la
Providence vient d'enseigner  propos la modestie. Ttons-le. Et je l'ai
fait venir. P'fft!

--Mon garon, lui ai-je dit, vous n'tes pas heureux,--ma femme me
poussait le coude, mais Mme Basculard n'entend rien aux
affaires,--mon garon, vous n'tes pas heureux, soyez raisonnable.

Il me fait un prix, je lui en ai dit un autre; nous avons coup la poire
en deux, et hier, j'ai pos pour la premire fois dans son atelier.

Nous commenons par chercher la pose.

Je voulais une pose qui ft digne de moi, p'fft!... Je dis  l'artiste:

--Faites-moi  mi-corps. A mi-corps... avec la pose favorite de M.
Thiers... en y ajoutant quelque chose du Vercingtorix qui tait 
l'Exposition...

--Bien, me dit-il.

Aprs quelques ttonnements, j'attrape la pose. Nous commenons.

C'est trs fatigant de poser, p'fft!... Et puis rien n'est ennuyeux et
dplaisant  voir comme un atelier. C'est sale, c'est mal rang. Des
couleurs partout. Il est bien regrettable que pour se faire faire en
peinture, on soit oblig d'aller chez des peintres. Enfin!...

Le dsordre de l'atelier, le fouillis des toiles, des meubles, des
toffes jetes ple-mle, et l'obligation de rester immobile ne
tardrent pas  me faire mal au coeur. J'avais envie de fermer les yeux.
Je dis  l'artiste:

--Avez-vous besoin du regard?

Il me dit:

--Non. Nous verrons plus tard le regard.

--Bien. Je ferme les yeux et peu  peu une douce somnolence m'envahit.
P'ffffft!...

Tout  coup, j'entends--dans ma somnolence--la porte s'ouvrir et une
voix--juvnile--prononcer ces paroles:

--Avez-vous besoin d'un modle?

Je rouvre les yeux et je vois une fillette de quatorze, quinze ans; mal
vtue, trs mal; en cheveux, l'air doux, pas vilaine, la beaut du
diable, p'fft!

L'artiste la regarde, interrompt mon portrait et lui dit:

--Fais voir.

Je me demandais: _Fais voir_... quoi? Savez-vous ce qu'elle fait
voir?--p'fft!--elle te sa jupe, sa camisole, elle te tout, et se met
nue, compltement nue, p'fft! p'fft! p'fft!

Vous comprenez que Mme Basculard ne m'a pas habitu  ces choses-l.
J'tais... rvolt et... mu en mme temps. P'fft!

Elle, cependant, avait l'air le plus tranquille du monde. L'artiste
aussi. Il tournait autour d'elle, l'examinait. Tout  coup, il me dit:

--Comment la trouvez-vous?

A ce coup, le rouge me monta  la face. Je me levai, je pris mon
chapeau.

--Monsieur, lui dis-je, je suis mari!

Et je sortis.

Dans la rue, je respirai plus librement, p'fft! p'fft!... Mon
indignation se calmait. La pense me vint d'attendre cette enfant. Il me
semblait qu'il y avait l une bonne action  faire, qu'on pouvait encore
ramener au bien cette me gare...

Au bout de cinq minutes, elle sortit. Je ne pus, en la revoyant, me
dfendre d'une certaine motion, p'fft! La piti probablement. Je
m'approchai d'elle et lui parlai avec bont.

Quelques minutes plus tard, entran sans savoir comment, je me trouvais
chez elle.

Un taudis!... un vrai chenil!

       *       *       *       *       *

Nanmoins... j'y passai quelques instants... Fut-ce une faute? je ne le
crois pas. Je ne saurais me rsoudre  qualifier de coupable un acte qui
a la vertu pour dnouement;--et c'est ce qui arriva:

Au moment de quitter la malheureuse, pris d'une inspiration soudaine, je
me plaai devant elle, et avec l'autorit qui rsulte de mon ge et de
ma situation,--p'fft!

--Jurez-moi, lui dis-je, que c'est la dernire fois, et que vous serez
sage dsormais.

Elle me le promit.

Vous en penserez ce que vous voudrez; mais, moi, je m'loignai, le coeur
plein du lgitime orgueil que donne le sentiment d'avoir, probablement,
fait une bonne action.

Aprs un bel inventaire de fin d'anne, je ne sais rien de meilleur dans
la vie.

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A L'COLE DES BEAUX-ARTS


Jeudi prochain, 25 mars, tous les jeunes Franais, illusionns d'art,
pourront se prsenter au concours des prix de Rome, et tenter la
premire preuve de peinture. Ils seront un peu moins d'une
soixantaine--je connais cela--runis, aux premires lueurs de l'aube,
dans la troisime cour,  gauche, de l'cole des Beaux-Arts, arms d'une
bote  couleurs, d'un chevalet portatif, d'une toile de 6, et munis
d'un petit pain d'un sou.

Il y a vingt ans,  pareille poque, j'tais de la fte; je voudrais
pouvoir en tre encore. Je n'avais point ferm l'oeil de la nuit
prcdente; si l'on m'avait propos de renoncer au concours, pour tre,
tout simplement, sur l'heure, Vlasquez ou Titien, j'aurais eu un beau
rire de ddain et de refus. La plupart des concurrents, jeudi, seront
tout pareils  ce que j'tais.

Tout pareillement aussi, un gardien les appellera nominativement, tour 
tour, selon l'ordre des inscriptions prises dans le courant de la
semaine; il fera le simulacre de les fouiller, pour constater qu'ils
n'ont apport aucun document, croquis ou calque de matre. Un  un, ils
graviront le petit escalier raide qui mne au lieu du concours,
dboucheront dans un long couloir, orn, en son milieu, de poles en
fonte espacs, perc,  droite et  gauche, d'troites logettes.

Chacun choisira la sienne; puis tous attendront, par groupes de
camarades, l'arrive du programme que sont en train d'laborer les
professeurs. Pour tuer le temps, on se regarde, on se rapproche, quand
on se connat; on fait, aux inconnus, des _scies_. Blaguer le nouveau,
c'est la tradition. Je me rappelle avoir t _sci_ par Lambron, le beau
Lambron, le peintre des croque-morts. J'avais dix-sept ans, les yeux
bleus, les cheveux longs. Il m'accabla d'une srie de plaisanteries qui
me confusionnrent beaucoup, tout en me paraissant d'un got douteux.

La gaiet, d'ailleurs, est rarement affine, chez les jeunes gens,
peintres ou sculpteurs. Ds l'enfance, marqus au front de la folie
spciale qui prendra leur vie, rarement ils font leurs tudes,
observent autrement que par les yeux, soumettent leur esprit au crible
de la frquentation.

Beaucoup sont pauvres et, nobles d'aspiration, par nature, sortent de
souche esclave.

De l, cette vulgarit dans l'expression parle, cette lourdeur dans les
relations, cette inlgance des faons et de la tenue, ces espigleries
brutales dont l'usage commence  dcrotre, mais dont la lgende est
toujours en faveur: de l'_chelle_ de la _Broche en dos_, du cheval mis
en couleur, dans la cour de l'Institut, pendant que son cavalier rendait
visite  Vernet; du camarade expos nu, sur un toit, l'hiver, et
succombant au froid.

J'y ajouterai deux traits que je tiens d'un vieux, d'un ancien, du temps
o l'on payait encore un sou pour passer le pont des Arts, et o le
pont Neuf tait,  droite et  gauche, flanqu de niches en pierre o de
petits marchands dbitaient leurs produits.

--Quelquefois, me disait Henri Rousseau, riant encore,--car il tait
rest primitif et mal dgrossi,--quelquefois, pour conomiser un quart
d'heure de trajet, ceux qui habitaient la rive droite se dcidaient, au
sortir de l'cole,  prendre le pont des Arts; et, pour rire, ceux qui
habitaient la rive gauche les accompagnaient, en grande partie. On
prenait son lan, ds l'Institut, et, au grand galop, on se prcipitait
sur les planches du pont sonore, tandis que l'invalide prpos au
contrle, se jetant hors de sa gurite, essayait de prvenir son
collgue de l'autre bout, par des signaux dsesprs.

Mais alors, un des grands de la bande, l'homme  barbe du tas,
l'arrtait d'un air protecteur, disant: Laissez donc! ce sont des
enfants; je vais payer. Et tandis que le malheureux invalide,  demi
rassrn, guignait, du coin de l'oeil, le tourbillon disparaissant, lui
semblait compter autant de sous que de fuyards, puis, tout  coup, les
voyant hors d'atteinte, campait un sou unique dans la main du garde, et
ricanait: Tiens! voil pour moi, vieux serin; eux, je ne les connais
pas. Et il s'en allait, superbe.

Une autre fois, un des rapins ayant eu maille  partir avec une
marchande de beignets du pont Neuf, on rsolut de le venger. L'un des
meneurs alla commander  la pauvre _cent_ beignets pour la sortie de
l'cole.--Ayez soin qu'ils soient bien chauds pour six heures, lui
rpta-t-il avec instance. La malheureuse prpara les cent beignets, les
sortit de la pole,  l'instant mme o arrivaient les cent drles.
Alors on lui demanda: Sont-ils bien chauds?

--Oh! oui, messieurs.--Bien chauds! brlants!

--Eh bien, alors,--et le coeur tout entier des polissons hurlait,--eh
bien alors, une!... deux!... trois!... f... lanquez-vous les au... rein!

Voil donc le genre de plaisanterie, la monnaie d'esprit dont on fte
les nouveaux venus. Le couloir des loges s'emplit de quolibets et de
rires; les voix de gorge et les voix de tte rsonnent, roulant d'chos
en chos... Tout  coup, profond silence; voil le programme qu'on
apporte, le texte du sujet de concours; en quelques lignes, sur papier
timbr du sceau de l'cole et qu'on accroche, aprs lecture officielle,
aux murs de la chambre.

C'est gnralement une belle parole de l'histoire sainte ou paenne. Il
s'agit d'exprimer, avec des tons, des contours et des plis d'toffe,
l'loquence d'un Gracque ou d'un Machabe!

Comment les pauvres diables s'y prennent-ils pour allumer leur jeune
imagination  ces vieilles cendres, depuis trois mille ans teintes? O
prennent-ils l'enthousiasme? O le renseignement? Tout le monde se met 
l'oeuvre aussitt; il faut qu'au soir, l'esquisse soit termine, rendue
au gardien, qui les range au fur et  mesure. Les malins, ceux qui ont
chapp au contrle de l'entre, tirent en hte, de leurs poches, les
calques de vieilles gravures qu'ils ont apportes, tant bien que mal
adaptent, au sujet prescrit, les plis, les attitudes d'un vieux poncif.
Les autres font comme ils peuvent. Et quand le jour dcline, ils s'en
vont incertains, inquiets, moins brillants que le matin. L'impassible
gardien met sous cl soixante toiles de 6,  jamais barbouilles.

Deux jours aprs, le jugement sera rendu: vingt lves, sur cette
premire preuve, seront admis au concours de la figure peinte. Enfin,
dix, de ces vingt, monteront dfinitivement en loges, pour, de nouveau
et plus amplement, peindre une belle parole de l'antiquit.

Le vainqueur de ces dix aura le Prix de Rome. C'est--dire que, honor
de la faveur patriotique et d'une subvention de l'tat, au lieu d'tre
un artiste, une sorte d'initiateur, de prophte, mu au cours de sa vie,
laissant, en ses oeuvres, trace de son temps pour la postrit, il
s'tudiera  refaire du vieux, loin de son pays, refroidissant sa flamme
aux marbres mietts de l'irrmdiable Italie, puisant son amour aux
grandes filles en pain d'pice du Transtvre, grenant ses belles
annes dans la poussire et l'ennui des choses mortes.

Puis, si vraiment il est marqu du signe auquel on reconnat les
peintres majestueux, il reviendra vieillir en France, investi des
commandes officielles, dposant sans relche, le long des murs, de
vastes et insipides pastiches des coles enterres.

       *       *       *       *       *

Qu'importe!... Allez au premier essai du concours, enfants. Si, quelque
jour, un souffle d'amour rel pour l'Art et la Vrit vous emplit les
poumons, si la poignante et auguste Ralit vous fait battre le coeur,
vous saurez bien, de vous-mme, rejeter la guenille moisie et cuistrale
qu'on vous impose. Allez, pendant tout un jour, manger votre pain blanc
de jeunesse, au fumet vertigineux de l'Esprance...

Et soyez mus devant vos professeurs, comme je le fus, autrefois,
devant Horace Vernet:

Voil longtemps dj. C'tait prs de l'cole: je voyais venir  moi,
sec, astiqu, cambr, ce petit vieux gaillard, qu'il convient de ne
point rapprocher de Delacroix, par exemple, mais qui n'en droulait pas
moins les _Smala_, du bout de la brosse, avec une certaine dsinvolture.

Il fumait un norme cigare, et j'avais aux doigts les premires
cigarettes.

--Si je lui demandais du feu? pensai-je.

On a de ces audaces ravies, dans l'enfance. Horace Vernet s'y prta fort
bien, souriant. Mais moi, perdant la tte, rouge au del des oreilles,
je laissai choir ma cigarette, la ramassai, de plus en plus confus;
puis, prenant le cigare qui me parut teint, songeant peut-tre, dans
mon dlire,  le raviver, je l'approchai de mes lvres, avec un trouble
tel que je mis dans ma bouche le ct du feu.

--Bon! ce n'est rien; du feu, vous en avez l, me dit le vieillard, en
me touchant le front; et riant d'un rire qui fit vaciller les longues
pointes gommes de sa moustache; il ajouta:

--Vous en avez l! vous serez un artiste...

Hlas!

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LE TABLEAU DE MARCEL


C'est fait! la cage est vide, l'oiseau envol, l'enfant hors du logis.
Du taudis ou de l'htel, de tout atelier d'artiste peintre ou statuaire,
est sorti le tableau nouveau-n, le marbre neuf. Des lointains paisibles
du Luxembourg aux mercantiles hauteurs de Montmartre, on a vu, pendant
dix jours, camions, voitures de dmnagement, fiacres, haquets,
commissionnaires, emporter, vers le palais  coiffe de verre des
Champs-lyses, la moisson d'art annuelle.

Il y a eu, comme toujours, grande presse au dernier moment, sur le
passage des envois,  la porte n 9. Rapins et matres mls, confondus
sur les degrs du grand escalier de pierre, ont fraternellement imit le
chant du coq, entonn les scies de rigueur pendant le dfil. Les
camarades se sont retrouvs; les forts ont t salus, les chtifs,
blagus. Des feutres d'un autre ge ont t signals  et l, camps
sur des yeux enfantins et des barbes fluviales, ainsi qu'aux jours
d'meute reparaissent les types de barricadiers. La dernire
_peintresse_ est revenue, toujours pareille, mue et empanache, filant
les yeux baisss, dissimulant, dans un foulard, sa nature morte encore
frache.

On a hurl des bans pour Carolus, espr vainement Sarah Bernardt.
Enfin les gardiens du Palais ont repouss la foule au dehors. A cinq
heures, les portes se sont fermes. Silence. Il faut attendre
maintenant les dcisions du jury. Que faire jusqu'au premier mai,
jusqu' l'ouverture de l'Exposition?

L'oeuvre accomplie, l'effort puis, la _tartine_ ou le _navet_ disparu,
l'artiste, aux premiers instants, semble hbt, prostr, comme amput
d'un morceau de son tre. Il erre, tranant son dsoeuvrement, son
inquitude, par les rues, les brasseries, le regard vague, les bras
ballants, rebelle au sjour de l'atelier vide, veuf de sa chimre.

En effet, si mdiocre que soit l'oeuvre, on y a laiss de soi-mme;
utilement ou non, ce marbre, on l'a mu de son souffle, on a laiss de
sa vie en cette toile;  l'heure de la sparation, non seulement c'est
un vide  l'atelier, c'est vritablement un trou dans le coeur. Chez les
isols surtout, les clibataires. Pour eux, c'est absolument l'ami qui
s'en va, le consolateur, le confident des causeries muettes pendant les
longs crpuscules d'hiver, aux reflets mourants du pole, alors que,
dans la magie du soir, il semblait qu'on vt, par moments, s'animer,
palpiter l'bauche.

Il en est ainsi pour le peintre Marcel.

Son tableau de cette anne reprsente un intrieur ouvrier; trois
personnages: l'homme, la femme, l'enfant. La mre effare serre entre
ses bras son petit emmaillot. Scne violente.

Quand l'ide a jailli, soudaine, arme de pied en cap ainsi que la
Minerve au sortir du crne olympien, Marcel en a bross tout aussitt
l'esquisse, au courant du premier jet. Puis est venue la rflexion;
l'tude a dtermin les proportions, la gamme.

Il a fallu songer aux modles.

Trouver l'ouvrier, la femme du peuple, rien de plus facile. Depuis
l'abandon des acadmies, le dlaissement du nu, les poseurs sont en
grve; il en pleut dans la misre de Paris.

Quant aux femmes, il n'est point rare de voir se musser, dans
l'entrebillement des portes d'atelier, la frimousse bouriffe et
curieuse d'une fille qu'ennuie la couture ou le fer  repasser, et qui,
sur le conseil d'une rouleuse, a entrepris le tour des artistes, vient
offrir sa beaut paresseuse.

Un enfant au maillot, c'est autre chose  obtenir. A moins d'tre voisin
d'un bureau de nourrices, et encore?...

Le mieux serait de l'avoir fait; mais est-ce que Marcel a eu le temps
d'tre pre?

Orphelin de bonne heure, jet au vent du hasard, en ddaignant les
aubaines, retenu en mme temps que pouss hors des troites conventions
de la socit moyenne, par ces deux fatalits natives:--pauvret,
imagination,--il a grandi dans l'indpendance d'allure et d'esprit qui
le dsigne  la rprobation bourgeoise. Aucun guide, aucune aide. Ses
amitis? des partages de peines; ses amours? quelques sourires, par
chappes, longuement suivis de pleurs. Cependant, il poursuit son but.
Les ans passent.

Il vient tard, le nid,  ces oiseaux-l!

       *       *       *       *       *

Non, Marcel n'a pas d'enfant.

C'est pourquoi notre homme est all voir un camarade, ancien disciple de
Prault, qui, pour le salut de son estomac, substitua nagure le moule
au ciseau, et fait aujourd'hui, au lieu de statues, des accessoires de
thtre.

L, dans la fume des pipes, le chant des ouvriers, la joyeuse odeur du
vernis, sous le regard trou des ttes de cotillon, la trompe en
baudruche des lphants de ferie; dans le vaste pandmonium, encombr
de bibelots en toc et de simili-meubles  trucs, qui est son usine, le
cartonnier, sur l'heure, a model, moul, enlumin, mis au monde factice
un enfant parfaitement conform, articul, propre  l'illusion, et l'a
jet au bras de Marcel qui s'en est all ravi.

Il ne s'agissait plus que d'habiller le bb.

La Providence, encore une fois, s'est manifeste sous les traits de
Mme Henriette.

C'est la vieille femme de mnage de Marcel; une autre misre: 30 francs
par mois. Elle a t marie. Son homme, un cordonnier, alors qu'elle fut
prs d'accoucher, la dlaissa pour une autre qui avait plus de
manires, dit-elle humblement.

L'enfant est venu, un garon; elle l'a lev tant bien que mal.
Maintenant il est soldat.

Quand elle a eu connaissance de l'embarras de Marcel:

--Passez-moi cela, lui a-t-elle dit, c'est mon affaire.

--Mais les vtements?

--J'ai ceux du petit.

--Votre garon? mais c'est un homme!

--Oh! j'ai gard ses petites affaires de dans le temps.

--Oui. Eh bien, mre Henriette, allez! vous me ferez plaisir.

Cela n'a pas t long. La mre Henriette a couru vers son taudis, elle
est revenue avec un paquet de vieux langes, une brassire, un petit
bonnet. Elle tait rajeunie de vingt-cinq ans. C'tait plaisir de voir
virer, s'assouplir, vivre le poupon dans ces vieilles mains maternelles.

Une pingle ici, une pingle l; en un clin d'oeil ce fut fini; puis,
soulevant le poupon dans ses bras, et le contemplant d'un oeil enchant:

--C'est tout  fait lui, fit-elle.

Et tandis que se mouillaient ses yeux, elle appuya, d'un geste emport,
ses lvres sur le carton colori...

       *       *       *       *       *

O grandeur de la chair! puissance de l'enfant! culte jamais lass; oeuvre
jamais finie et toujours prsente; amour dont l'ternel clair suffit 
entretenir la flamme au coeur des vieillards.

C'est  cela, c'est  ce geste loquent, naf, irrflchi d'une pauvre
servante, que songe  prsent Marcel, en son atelier vide et muet, le
regard errant aux solives du plafond, o les araignes, silencieusement,
tissent leurs fils pareils  des cheveux gris.

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LE CHAUFFEUR

Cet homme  peau de bte, coiff
comme un pendu, que la pluie
glace, que la vapeur brle, debout
sur la locomotive, dvorant les routes,
coupant le vent, avalant la
neige, mcanicien, chauffeur, c'est
le peuple!

J. VALLS.


Cet homme  peau de bte, coiff comme un pendu, debout sur la
locomotive, ce chauffeur qui, d'un bout du monde  l'autre, mne,  son
sort divers, l'humanit, cet humble ouvrier de vertige et de prcision,
il a, aujourd'hui, charge d'me et de chair souveraines: il conduit un
prince, un cousin d'empereur, au plaisir.

Il conduit un prince du sang, oui, du sang! Touchera-t-il, pour ce
surcrot d'honneur, un surcrot de salaire? Aucun.

C'est quatre-vingt-dix francs qu'il gagne par mois, quatre-vingt-dix, et
tout  l'heure, en prenant place devant la fournaise, il a calcul que
ce voyage de douze heures lui assure trois francs d'existence.

Trois francs! pour tout son monde: pour lui, pour les petits, pour le
pre us au travail, pour la femme qui, peut-tre, l'oublie et le
trompe, dans les longues nuits d'absence, au logis,  l'abri du froid,
du vent qu'il coupe, de la neige qu'il avale, lui, debout au rang du
devoir.--Il faut gagner trois francs pour ta famille, chauffeur!

Le chauffeur, grave, est mont  son poste, sur le monstrueux cheval de
fer qui dvore la braise et la flamme. Il allume sa pipe, le chauffeur,
et sourit... Que voulez-vous? la vie est faite ainsi pour lui; 
d'autres la joie, aux princes! L'effrayant coursier mugit, siffle,
beugle, crache et s'branle: _All right!_

_All right!_ En avant! L'espace dvor, les champs, les bois envols,
les arbres penchs et rapides qui s'enfuient, les fleuves, les rivires,
la course des flots dpasse, la fume en tourbillonnant dlire, et
l-bas, derrire, le pays qui s'en va, qui dcrot, s'vanouit... _All
right!_ En avant!

En avant! sous les tunnels, roule et gronde, ouragan de bronze et de
feu; hurle sur les rails, encombre de brume touffante, au passage, la
vote aux parois humides; hue! par la route raye d'acier, longe de
fils de tlgraphe qui montent et descendent, comme une porte de
musique note d'oiseaux. Hurrah! nous n'avons pas le temps de saluer
les clochers; hurrah! plus vite! et droule, plus paisse et plus folle
encore, ta tresse chevele de vapeur noire: le prince est press.

Il est press, ce prince. Il ne va pas  la bataille, certes, mais bien
plutt pour voir sa belle; on est, chez lui, moins diable  quatre que
vert-galant. Et, malgr l'impatience, tendu nonchalamment sur le
velours du wagon d'honneur, on offre  sa suite quelques drages
prolifiques, aimable prince!--et puis, on bille.

On bille, entends-tu, chauffeur? Un prince bille. Allons! plus vite
encore, active et dchane, et lance, plus ardente encore, la
retentissante chimre qui bouillonne et rugit sous ta main calleuse, et,
malgr la pluie qui te glace, la vapeur qui te brle, en avant!... Le
chemin va... va! va!...

Oh! horreur!...

Horreur! que voit-on, l, en avant, sur la ligne? Une masse arrte,
norme!... un tombereau charg de pierres de taille. Le charretier
pouvant dtelle ses chevaux: il abandonne le fardier.--Horrible! Que
faire? Le train se prcipite  toute vapeur: c'est la mort!

C'est la mort? Pour le mcanicien, pour le chauffeur, peut-tre; mais,
avec de l'audace, pour le prince,--non!--Qu'en dis-tu?... Le mcanicien
hausse les paules. Allons! encore, encore! Lchons tout!... O dmence!
pouvantable intrpidit! Dvouement sublime!

Sublime! On entend un effroyable fracas de heurt et d'crasement; le sol
craque, le train sursaute, se cabre; la locomotive est effondre,
ventre; la chemine s'abat; de toutes parts, des quartiers de roc,
lancs de la charrette broye, volent en clats, en poussire; les deux
ouvriers gisent sur le chemin, le mcanicien tu, le chauffeur, les
jambes fracasses; mais le train franchit l'obstacle, passe... Le prince
est sauf!

Ah! prince, vous tes sauf. Quel bonheur! Quelle joie pour votre auguste
famille! quelle perte c'et t pour elle et pour nous! Voil une
heureuse chappe, un vrai miracle, un chauffeur providentiel,--infirme
dsormais, pauvre diable; mais on lui doit une belle chandelle. Il
l'aura sans doute... Cependant, le prince est sombre.

Il est sombre, ce bon prince; pour la premire fois, ses intestins se
resserrent. Il songe  ce qui aurait pu arriver... Quelle imprudence! et
qui l'a commise?... Oh! ce chauffeur, ce gueux! Qu'on ne le laisse pas
s'chapper!--Ne craignez rien, Altesse, il n'a plus de jambes!--Ah! trs
bien. Qu'on le juge! On le juge.--Qu'on le condamne! On le condamne.

Te voil condamn, chauffeur! Tu n'as plus tes quatre-vingt-dix francs,
plus de famille; tes petits sont bien abandonns; ton pre en cheveux
blancs, il peut crever,  cette heure, comme un vieux cheval de charrue.
Et ta femme; c'est maintenant qu'elle t'oublie, pendant les longs jours
et les longues nuits qu'il te faut rler en prison... Qu'importe?
Rjouis-toi: ton prince est vivant, bien vivant, pour ta patrie et sa
belle, et pour longtemps!

Il y a longtemps de cette histoire, chauffeur. Sans doute, estropi,
misrable, dsespr, tu t'es couch dans la tombe depuis bien des
annes. coute, je le dis pour consoler ta cendre: il est plus gras que
jamais, le prince; il a perdu le got des voyages; il rve une situation
assise, un trne, par exemple, d'o son coeur gnreux, comme il a fait
pour toi, se pencherait sur des millions de travailleurs, tes pareils,
sur l'innombrable troupeau de tes frres, sur le peuple de France.
Allons, dors en paix, chauffeur!

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GUSTAVE COURBET

    Les farouches taureaux, dans les vallons du Doubs,
    Quand ils le voient passer, jalousent ses paules
    Comme un Turc il est fort, et comme un agneau, doux.
    Son nom, cach longtemps, a vol jusqu'aux ples.

    C'est le peintre, le vrai, des vallons et des bois,
    Des chevreuils et des boeufs gars dans les plaines,
    Des femmes en chansons laissant mourir leurs voix,
    Et des curs bats aux immenses bedaines.

    E. VERMESCH.


Ces vers, dont l'encens parut fade  Courbet, me sont revenus au
souvenir, l'autre jour, en visitant les salles d'exposition de
l'_Impressionnisme_, une cole dont chaque adepte, tour  tour, aussitt
qu'il parvient  forcer la porte du Salon officiel, se hte
d'abandonner les rsolutions intransigeantes.

Impressionnisme, d'ailleurs, quivaut  toute autre _chosisme_: c'est la
devise quelconque, variable selon l'poque, au moyen de laquelle se
rallient les mcontents, pour inquiter l'opinion publique et combattre
les ides reues, qui, sans cela, dgnreraient en prjugs. Je n'y
vois aucun inconvnient pour ma part, et j'honore profondment la
mmoire de Courbet, qui peut-tre, aujourd'hui, se ft appel
_impressionniste_, et qui des premiers livra la bataille avec la
supriorit d'un talent norme et l'aplomb d'une vanit sans seconde.

Sa vanit mise  part, c'tait un simple s'il en fut, en dpit du
retroussis narquois de sa lvre. Honnte homme, d'ailleurs, trs
honnte, et ce doit tre le remords de M. Dumas fils de l'avoir insult.
Tout au plus fallait-il en rire, aprs avoir admir l'inconscient gnie
du peintre.

Inconscient, en effet, il le fut comme un boeuf, dont il avait la
redoutable encolure et l'irrsistible coup d'paule, avec la lenteur du
ruminant, le front ttu et dur.--Il a du charbon dans le crne, disait
l'Auvergnat Valls.

Inconscient vis--vis de sa propre production. Lorsqu'il partageait avec
Bonvin, le railleur, son atelier, celui-ci s'amusait  lui faire
choisir, dans son oeuvre d'une anne, les moindres morceaux pour les
envoyer au Salon.

La chose admirable vraiment, en son masque d'idole assyrienne paissie
de rusticit villageoise, tait le regard: deux yeux, non, deux lacs,
allongs, profonds, doux et bleus. J'ai song bien des fois, en les
regardant,  leur puissance inoue de vision; je les imaginais
s'ouvrant sur tel ou tel coin de nature, l'absorbant, pour ainsi dire,
et en emprisonnant  jamais le reflet, sous les paupires.

Cette facult phnomnale a marqu son talent. Il rapportait le paysage
entier, tons et valeurs, dans son souvenir, et pouvait l'excuter 
l'atelier comme s'il et t devant _le motif_. De l, peut-tre, cette
ampleur de la facture dbarrasse de comparaison mticuleuse au moment
de faire; de l aussi quelques ngligences de dessin. Je n'entends pas
dire qu'il et coutume de procder ainsi; au contraire, c'tait le plus
rarement; mais je l'ai vu peindre _de chic_.

De thorie prconue, d'esthtique initiale, je n'ai jamais suppos
qu'il en et l'ombre; le secret de sa force tait dans un robuste
instinct.

Le _Matre d'Ornans_ tait peintre et paysan. Proudhon, Champfleury,
Castagnary l'ont gratifi d'une philosophie. Sa vanit flatte s'effora
d'en revtir l'toffe et s'y carra jusqu'au ridicule. Faiblesse et
sottise.

Pour ma part, en furetant par les coins de son atelier, j'ai quelquefois
dcouvert des esquisses de jeunesse qu'il se htait de m'ter des mains,
et o les troubadours abricot mandolinaient  fleur de nacelle, au fil
de l'eau, pms aux pied des blanches damoiselles.

Qu'est-ce que cela prouve? Qu'il avait cherch sa voie, comme tout le
monde, et s'tait heureusement rsolu  sa pente naturelle. Il n'y a l
rien que de trs louable, et la lgende est au moins superflue, qui veut
embellir Courbet d'une langue de feu spontane et native,  l'instar des
prophtes.

Ajoutons que cette grosse vanit dont on lui a fait un crime, et qui
l'entrana vers les plus sots dangers, lui fut bien utile, au dbut, en
se doublant d'opinitret.

Ses commencements avaient t durs.

       *       *       *       *       *

Il racontait parfois des pisodes.

Celui-ci entre autres: dans sa bouche nave, avec le parler tranard et
chanteur de Franche-Comt, le rcit devenait grand. J'essaierai d'en
retrouver les mots; mais il faudrait les gestes et l'accent du bonhomme.

--Un matin que j'tais encore _couchais_,--c'est Courbet qui parle,--que
j'tais encore _couchais_, j'entends ma porte s'ouvrir, et qui est-ce
que je vois _entrais_? C'tait mon pre; il arrivait de _chais_ nous
avec son bton.

--Eh bien! donc, qu'il s'crie, qu'est-ce que tu fais l, encore
_couchais_? Toujours  dormir, donc?

--Bon! qu'est-ce que vous me _fichais_? Faut donc point dormir pour
_travaillais_? Et la mre?

--Elle va bien. Embrasse-moi. Mais tu sais que nous ne sommes point tant
riches. Nous avons dj vendu un champ, l'anne dernire, pour
_t'encourageais_. Quand est-ce que tu vas _gagnais_ de l'argent? On n'en
veut donc point de ta _panture_? Elle est donc pourrie? a ne va donc
point?

--a ne peut pas _allais_ mieux! Ils n'ont jamais rien fait de pareil.

--Pourquoi qu'ils te refusent toujours  l'Exposition, alors? Ils ne
sont pas plus malins que toi? Non! C'est donc toi qu'es plus malin
qu'_eusse_. Eh ben! je voudrais voir a; montre-moi donc leur muse, 
_eusse_!

Courbet accde au dsir de son pre; il le mne au Louvre.

tourdi, aveugl par l'clat des dorures, le vieux villageois tourne,
glisse et se torticolise en la splendeur des salles, sans rien
comprendre.

--C'est ben beau, tout a, c'est ben beau! Tu crois que t'es plus fort
que a, toi?

--a, rpond Courbet, a, c'est de la.....!

Je n'cris point le mot, mais Courbet le rptait avec fracas.

--Ah! bah! vraiment? fait alors le pre, en es-tu ben sr? Eh ben! mais
alors, si t'en es si sr que a, NOUS ALLONS VENDRE ENCORE UN CHAMP!

Et il s'en va content.

N'est-ce pas que c'est beau et grand cette foi robuste du paysan en
l'infaillibilit du fils de sa chair?...

       *       *       *       *       *

tay sur ce dvouement, Courbet put s'obstiner, s'imposer, parvint.

Il a t incontestablement une des grandes figures, un des initiateurs
de la peinture contemporaine.

Il est venu au moment opportun pour endiguer le romantisme dbord. Il a
ramen vers l'observation la sincrit, la ralit; rveill l'amour de
la nature, y compris ses vulgarits, par opposition aux excs inventifs
des fougueux cavaliers d'idal de 1830; ainsi que Delacroix avait
dbrid toutes les extravagances de la ligne et de la couleur, en haine
des froides conventions de l'cole de David.

Aujourd'hui que la politique a surmen l'attention publique, une priode
artistique est imminente; il y a lieu d'esprer que le matre futur aura
une admirable formule, tant oblig, pour dominer, de rsumer les
qualits de ces trois grands chefs.

Revenons  l'homme et au pittoresque de ses verrues.

       *       *       *       *       *

J'ignore s'il eut en sa jeunesse des heures de fougue, d'emportement. Je
ne l'ai connu qu' l fin de l'Empire;  ce moment il paraissait lourd,
envahi par la graisse, paissi.

Ses journes se suivaient, pareilles.

Couch tard gnralement, il s'arrachait tard aussi, vers les neuf
heures, aux discutables douceurs du lit de fer o il reposait dans un
coin de son atelier.

Cet atelier--je crois qu'il n'en eut jamais d'autre  Paris--tait situ
 l'entre-sol d'une vieille maison de la rue Hautefeuille, aujourd'hui
disparue. Le vitrage en donnait sur une cour, et la lumire y tombait
crue et triste, arrte au milieu de la pice, bauchant confusment,
dans le fond, les toiles dlaisses, les chssis briss, les cadres hors
d'usage abandonns ple-mle avec quelques vieux meubles sans valeur
envahis par la poussire.

En manches de chemise, bretelles pendantes, l'homme errait par
l'atelier, tranant ses savates, arrt tour  tour devant chaque
chevalet, grattant par-ci, retouchant par-l, n'attaquant que rarement
une toile blanche.

Puis venait l'heure du djeuner, qui le menait prs de l, rue des
Poitevins, chez son ami Laveur,  la table d'hte o se sont assis, peu
ou prou, tous les tudiants d'alors.

L'aprs-midi tait le moment du travail rel, qui durait jusqu'au dner.

Puis il retournait chez Laveur, y faisant de longues stations, le samedi
surtout, o le _Dner Courbet_ runissait autour de lui la foule des
camarades, les Toussenel, les Charton, les Dupr, les Valls, les Andr
Lemoyne, etc...

C'est alors qu'il fallait voir, les manches retrousses, son bras blanc
et gras tal sur la table, Courbet se fourvoyer dans les discussions o
trbuchaient  chaque pas son ignorance et son dbit empt! Les
flagorneurs, qui toujours pullulent autour des clbrits,
encourageaient sa jactance. Il chantait, au dessert, des romances de sa
composition, dnues de rimes et de bon sens, sur des airs  lui,
prtendait-il, et qui n'taient que des souvenirs.

Je me rappelle ceci:

    Mets ton chapeau de _paille_,
    Ta robe ray-_bleu_,
    Avec ton ruban _blanc_
    Autour de ton cou _brun_.

--Bigre! fis-je, quand il eut entonn ce singulier quatrain, voil de la
posie de coloriste!

Il m'en voulut longtemps de mon irrvrence.

Un autre soir, il courut haletant vers Montmartre, arriva en sueur au
bal de l'lyse, se laissa tomber sur une chaise et fit demander Mtra,
qui conduisait l'orchestre.

--_coutais!_ fit-il, aussitt que le musicien des _Roses_ l'eut
rejoint.

Il croyait avoir trouv une nouvelle _Marseillaise_ et se mit 
glousser un long _trou lou lou_ rappelant, comme air, la valse du
_Lauterbach_.

En temps ordinaire, il achevait sa soire aux brasseries, chez Andler ou
 la _Suisse_; puis,  l'heure de la fermeture, en t, pendant les
nuits tides, allait prolonger sa veille sur un banc du boulevard
Saint-Michel, o son ombre norme inquita d'abord les sergents de
ville, qui finirent par s'y habituer.

J'arrive  la colonne.

L'ide du dboulonnement (mon _idaie_, prononait-il), qui lui avait
pouss en septembre 1870 et qui n'avait alors excit aucune rprobation
du gouvernement de la Dfense, ardent  rpudier tout souvenir des
Csars; l'ide tait-elle reste cloue en son crne, ou s'tait-elle
envole? Je ne sais. Cependant, il n'en avait plus reparl; ce n'est pas
lui qui en dtermina l'excution. Je crois qu'il assista au renversement
de la colonne, mais en simple spectateur.

C'est, je pense, le mot _dboulonner_ qui avait d le sduire. Un mot
inconnu, nouveau, tombant dans la cervelle de Courbet, y faisait du
ravage, y causait une obsession, comme le bourdonnement d'un hanneton
dans une cruche.

Il me scia, tout un soir, en me rptant  chaque minute:

--Faites donc un tel en Torquemada!

Torquemada, Torquemada, Torrrr...!

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Ce mot lui roulait sous le front et l'incendiait, sans autre motif que
sa sonorit.

On voit que je fais la bonne part de ridicule  celui qui fut mon
professeur pendant quelques mois.

Il est bon de rappeler maintenant qu'il a fait les _Casseurs de
pierres_, la _Vague_, le _Combat de Cerfs_, la _Remise de Chevreuils_,
tant d'autres merveilles!...

O est donc pass l'_Enterrement d'Ornans_, que, pendant la Commune,
j'avais fait apporter au Luxembourg?

Courbet, cette masse engourdie et fruste, avec une vision saine et un
bel instinct puissant, a rayonn sur la peinture contemporaine et lui a
impos sa marque.

Il a su garder l'indpendance, la libert de ses sensations; tel il
tait, tel il s'est ru tout entier dans son effort, et c'est pourquoi
peut-tre il aura quelque jour en son pays une statue que ne
dboulonnera pas la postrit.

On peut sourire en notant les faiblesses de l'homme; il faut s'incliner
respectueusement devant l'oeuvre toujours vivant, toujours fier du
matre.

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LE VOL


Que fait, seul, avec cette chatte endormie  ses pieds, dans cet troit
gis molbos encombr de meubles fans, ce jeune garon de dix-sept ans,
aux longs cheveux, le coude appuy sur une table, un livre  images, le
_Muse des Familles_ ou le _Magasin pittoresque_, ouvert devant lui?

Il ne lit pas. Ses yeux ardents et fixes poursuivent, dans l'espace, une
des mille illusions de son ge. Il est devant la vie ouverte  peine,
incertain, enthousiaste de tout, vigoureux, plein de dsirs non encore
formuls.

Tout  l'heure, il lisait. A quelques pages de distance, il a trouv
successivement les portraits de Vincent de Paul, de Jean Bart, de
Mandrin. Il connat leur histoire. Son cerveau bouillonne: il voudrait
tre grand, lui aussi: grand aptre, grand soldat, grand bandit; blouir
par la charit, se colleter avec la tempte, ou turlupiner le prfet de
police, qu'importe, pourvu qu'il rayonne!...

A-t-il eu le temps de peser le bien et le mal? Il est bachelier; cela
suffit-il pour avoir une conscience dtermine? Il a eu le prix de
gymnastique; il forait le douze au saut de mouton; la tte est
chaude, le muscle dur: il s'agit de plaire aux femmes, d'tonner le
monde,--voil tout!

Comme il fait triste en ce rduit! Par la fentre, on ne voit que le
pav de la cour o l'herbe pousse, et un pan de mur gris, plein de
moisissure, o s'adosse une pompe en fer.

Il est enferm. Il ne connat du monde que le collge qu'il  quitt, et
sa tante qui l'a recueilli, une vieille demoiselle, une sainte, s'il y a
des saintes, mais qu'pouvante cette besogne d'lever, de sauvegarder un
grand garon en rut.--Pourquoi faut-il que les enfants grandissent?...
Son petit Louis, elle voudrait qu'il ft toujours le petit Louis; elle
le nommera ainsi jusqu' ce qu'elle meure.

Elle est dvote; elle va demander  Dieu l'inspiration; deux fois par
jour, elle part pour l'glise. Et, chaque fois, elle ferme la porte 
cl derrire elle.

Une vieille colombe qui protge un jeune loup aux dents serres et
blanches!...

Il rve: avoir des perons, des bottes de buffle comme d'Artagnan, le
fer qui sonne  la hanche de Hernani, le rayon qui dore la chevelure de
Raphal, la chane aux pieds, comme Christophe Colomb,... pouvanter,
ricaner comme Cartouche, tre rou ensuite,... tre crucifi comme
Jsus, mais ador!...

Il rve: le monde est  deux pas, tout proche, vivant, hurlant,
grouillant, avec ses passions, ses batailles, sa gloire, ses filles, ses
ivresses!... Et ce marteau du chaudronnier Bonaf qui retentit de
l'autre ct de la rue, chantant sa chanson dore et sonore... qui
l'appelle!

--Ah! on touffe ici.

Il se lve, promne un regard sombre sur les murs, les armoires, les
hardes, les souvenirs, les vieux portraits dcors d'un brin de buis
fltri...

Dans un coin de la chambre, il y a deux commodes, l'une sur l'autre; la
tante,  l'troit dans son refuge, a empil les meubles; elle n'a rien
voulu aliner de l'humble hritage. Il ouvre les tiroirs, les fouille...
Quelle est cette vieille tabatire? Il l'ouvre: dans la tabatire, il y
a deux pices de monnaie jaunes, jaunes comme les yeux de la chatte qui
s'est veille et l'observe; de l'or! du vieil or d'conomie, tout ce
que possde la pauvre femme, sans doute, deux louis.

Il en prend un, referme violemment le tiroir, se redresse, repousse d'un
coup de pied la chatte qui file en miaulant; ouvre la fentre, enjambe
l'appui; au risque de se tuer, gagne la terrasse en s'accrochant aux
asprits du mur, atteint l'escalier, s'enfuit.

Le voil dehors, envol, libre!... L'air est vif, les passants vont et
viennent; il lui semble qu'on le regarde. Que va-t-il faire?... il n'a
ni faim, ni soif; il est ivre, ivre de son vol. Cette pice d'or, au
fond de sa poche, lui brle le creux de la main; l'atmosphre  ses
oreilles bourdonne comme un train de chemin de fer en marche. O aller?
avec qui? Ses anciens camarades de collge? ils sont riches, lui pauvre:
il serait moqu, humili!... Il ira droit devant lui,  l'aventure!
Tiens! la barrire; on lui en a toujours fait un tableau pouvantable,
de cette barrire o le peuple s'amuse. Pourquoi? Les gens n'y sont pas
fiers; il y a d'autres grands gamins. Il y va.

Ce n'est pas le vrai peuple qui paresse par l... Des vagabonds, de faux
ouvriers, curieux de frotter leur cuir  cette peau dlicate, l'emmnent
boire, lui font changer sa pice: on ne le quitte plus, il a de quoi
payer.

L'heure passe... Il entre dans un bastringue o ses longs cheveux, sa
joue imberbe, le font regarder singulirement; des voyous  casquette
crase, au poil gras plaqu aux tempes, ras au crne, l'appellent
tante.

Tante!... elle est l-bas, bien triste, bien accable sans doute; elle
s'est aperue de la laide action de son neveu; elle se dit en sanglotant
qu'il finira mal!...

Lui, on le bouscule, on le fait sortir; il faut se battre: voil qu'il a
reu un coup de couteau sur la main; cela n'est rien. Mais il fait nuit
noire. Seul de nouveau, il erre longtemps par les boulevards extrieurs
muets. coeur, meurtri, la fivre le prend; sa poche est vide, il
grelotte...

Le matin lentement blanchit les toits. Combien de temps a-t-il march
ainsi sans voir le chemin?... Maintenant, il est dans son quartier:
l'instinct l'a ramen: voil sa rue. Les boutiques s'ouvrent; on le
regarde passer honteux, dfait, les vtements en dsordre; on le
connat, le petit Louis: des regards tonns le suivent. La demeure
qu'il fuyait hier est ouverte; allons!... il en franchit le seuil, tte
baisse, traverse la cour, monte l'escalier en touffant ses pas. La
porte est entrebille: dans l'entrebillement, la chatte arrte le
regarde venir; elle fixe sur lui ses yeux, ses deux yeux jaunes.

Il arrive,--oh! comme son coeur bat!--d'un doigt tremblant, il pousse la
porte qui cde...

Elle n'a pas dormi non plus, la vieille tante; elle est l, debout,
toute droite, petite, en deuil, et si ple!... Elle ne fait point de
reproche; elle dit seulement:

--Ah! vous voil.

Alors lui, le misrable enfant, il succombe, ses jarrets flchissent:
il s'abat sur les genoux.

Et la pauvre femme enveloppe de ses bras chtifs ce fils de son frre,
qui vient de la faire tant souffrir. Et ils pleurent longtemps
ensemble...

Et le petit Louis se relve honnte homme pour toujours,--oh! oui, pour
toujours!

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PORTRAITS APRS DCS


Oui, mon cher ami, il est de moi, ce croquis que vous avez trouv un
soir chez l'Auvergnat de la rue Serpente, au milieu de la ferraille et
des verres casss; quant au profil qu'il reprsente, je ne l'ai pas
connu vivant.

Avant d'avoir conquis ma part de pain au soleil, j'ai crayonn beaucoup
de ces dessins lugubres, _Portraits aprs dcs_; c'tait, je crois, une
spcialit dans le quartier pauvre que j'habitais alors, et l'on en
retrouverait quelques-uns par-ci, par-l, dans les mansardes ouvrires.
Du reste, je ne regrette pas que le besoin de gagner ma vie m'ait plac
souvent en face de ces ttes de trpasss: le doigt de la mort, en les
modelant pour l'ternit, leur imprime d'tranges grimaces, de
singuliers sourires. Pour le mtier que je fais,  prsent, ce sont l
de bonnes tudes.

Celle que vous avez retrouve, que j'ai vue l'autre jour  votre mur
dans un petit cadre noir, porte la date lointaine de 1865. Il y a eu de
l'ouvrage pour moi dans ce temps-l. Le cholra, dont j'avais peur, m'a
fait vivre  peu prs un an, ma foi!

Les gens tombaient comme des mouches. La photographie cotait cher, on
me savait pauvre et peu exigeant:--Allez chercher l'artiste de la rue
Neuve-Guillemin!

L'artiste tait au bain froid. Une fois au moins, chaque jour, entre
deux brasses, j'entendais le baigneur crier mon nom. Eh! houp! J'tais
hors de l'eau, ruisselant comme un caniche. Courir  ma cabine,
m'essuyer dans mes hardes, c'tait l'affaire d'un moment, et j'tais au
client. Je le suivais, quel qu'il ft, dans les greniers, dans les
galetas, dans les petits logements d'ouvriers; j'arrivais aprs le
mdecin, aprs le prtre; je laissais en partant cette consolation de
ceux qui restent: un souvenir du visage des tres disparus. Et j'ai
souvent fait crdit. Tenez, le dessin que vous avez, il ne m'a pas t
pay.

Dans la petite rue noire, troite o je demeurais moi-mme, c'tait un
pauvre homme de menuisier dont la femme tait morte en quelques heures.
J'entrai timide et furtif, conduit par un voisin; il me reut gravement
et avec embarras, parlant bas, me regardant avec des yeux qui
remerciaient dj.

C'tait une grande misre. Il y avait une chaise prpare en face du
cadavre; je tirai une feuille de papier et je commenai. Le voisin s'en
tait all.

--Vous n'y verrez peut-tre pas assez, monsieur?

--Trs bien; merci.

La fentre tait ferme, les rideaux, tirs. Sur la table de nuit,
couverte d'un grand mouchoir blanc, on avait dpos l'eau bnite et la
branche de buis dans une soucoupe fle. Tout prs, deux chandelles
fumaient en guise de cierges, clairant la morte mal couche dans un lit
de bois peint, disloqu aux jointures. Autour le taudis tait noir. A
peine on distinguait confusment les lignes misrables du mobilier: une
table, une commode en bois blanc, quelques ustensiles de cuisine
abandonns, aux angles desquels la lumire vacillante mettait des tons
rougetres. Et dans le coin, au fond, les deux yeux du veuf qui tait
au pied du lit.

Le dessin avanait lentement. C'tait un vilain mtier, rude et triste.

Au dehors, pas un bruit: cette rue, dmolie aujourd'hui, tait dserte,
morne; quelques rares passants, jamais une voiture. Il n'y avait dans le
silence que la respiration entrecoupe de l'homme: je ne le voyais pas
pleurer, je l'entendais sangloter en dedans. Ils aiment bien leurs
femmes, ces gueux-l!

Et je continuais  copier les froides lignes du visage mort, les cheveux
plaqus aux tempes, la peau colle  l'os, le nez pinc, la bouche
reste tordue d'avoir vomi son dernier rle, et les prunelles ternes
avec le regard tonn des yeux qu'on n'a pas ferms. C'est une chose
trange et particulire aux cholriques qu'on ne peut baisser leurs
paupires.

Il y avait une odeur cre qui m'pouvantait; je ne sais si l'homme s'en
aperut:

--Monsieur, me dit-il, voulez-vous que j'aille chercher du chlore?

Je le regardai: il avait les dents serres, la peau de son visage
tremblait, les larmes allaient jaillir. Je rpondis:--Non.

Nous restmes l une heure encore, moi, le coeur serr, respirant le
moins possible, songeant aux opinions contradictoires des mdecins,  la
contagion, aux miasmes, observant la dcomposition rapide et l'horreur
grandissante; lui, toujours immobile sur sa chaise. Il ne se leva que
deux ou trois fois pour moucher les chandelles dont le suif coulait en
larmes jaunes.

Le dessin tait fini; je le lui prsentai.

--Oui..., oui..., fit-il, et il fut presque heureux, une seconde. Puis,
comme j'avais pris mon chapeau et mon carton:

--Pardonnez-moi, monsieur, fit-il, en me reconduisant sur le carr, je
n'avais pas os vous dire..., vous n'auriez pas voulu tirer le
portrait..., voil dj bien du temps que je ne travaille pas...

--Ne parlons pas de cela, lui dis-je; plus tard... c'est bon... au
revoir, monsieur.

Je retrouvai le jour et la respiration dans la rue.

Et au bain froid, tout de suite! Jamais je n'ai t dshabill plus
vite. Je grimpai l'chelle, et... une... deux... trois... pouf! Du haut
de la girafe, mon cher! Ah! l'eau tait bonne!

Aujourd'hui encore, ces pauvres ttes mortes me reviennent en mmoire et
je les vois grimacer parfois sous le crayon, dans la bouffissure des
heureux, des puissants du jour, de ceux que je dessine  cette heure.

Et c'est peut-tre la cause de cette mlancolie que vous avez su lire 
travers la gaiet bouffonne de mes caricatures.

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CHARENTON


Puiss-je, en appelant l'attention publique sur un fait personnel de peu
d'importance, faire pntrer l'examen, l'enqute, le contrle en ces
tablissements qu'on dcore hypocritement du nom d'_asiles_.

J'ai dj dit en plusieurs endroits que j'aimais la Belgique et que j'y
allais frquemment. J'aime ce pays de lumire blanche, de claire
verdure, o le peuple est nul, sans ambition, sans guerre, sans
enthousiasme, sans talent, sans esprit et sans caractre. Je m'y sens
vivre et penser plus clairement qu'autre part. Puis, tout autour sont
les Flandres, pays de religion artistique, o la mmoire des matres se
mle aux reliques barioles et pittoresques des guerres espagnoles.

Donc, vers le mois d'octobre 1881, j'tais  Bruxelles, et, selon mon
habitude, j'tais all saluer,  Anvers, le fauteuil de Rubens, enseveli
dans sa cage de verre; le puits de Quentin Matsys, qui droule en l'air
ses volutes forges sur la place de la cathdrale; j'avais pay 50
centimes le droit de faire dcouvrir la _Descente de croix_ de Rubens,
et, vers quatre heures de l'aprs-midi, je repris la route de Bruxelles.

Une voiture me conduisit jusqu' Malines; l, le cocher manifesta le
dsir de ne pas aller plus loin. Je le quittai, je cherchai  le
remplacer, je n'y pus parvenir; Malines est un bourg mort. Je pris donc
le parti de franchir  pied la distance qui me restait  parcourir, et
je me mis en route. Cette distance est de trois lieues  peine; il me
fallut toute la nuit et le jour du lendemain pour en avoir raison. Il
faut dire que, vers cinq heures, le ciel s'tait couvert de nuages
noirs, et qu'un vent terrible s'tait mis  souffler, dracinant les
arbres, branlant les toits, fauchant les herbes.

Assez mal renseign sur la route  suivre, je me mis donc  errer par la
plaine, buttant aux monticules, roulant aux fosss, chutant aux
ruisseaux; au bout d'une demi-heure, j'tais en guenilles et couvert de
boue.

Le vent me jeta tout  coup sur un arbre donc le choc m'tourdit et me
fit ricocher dans une mare; en me relevant j'aperus deux yeux
flamboyants fixs sur moi. C'tait un loup.

Je crois l'avoir tu d'un coup de canne.

A l'aube blanchissante, quelques chaumires m'apparurent encore
endormies, la plupart dvastes par l'ouragan; j'y frappai. Les paysans
stupides me regardrent avec terreur, donnant tous les signes de la plus
vive agitation et refusrent de m'ouvrir; ce n'est que beaucoup plus
tard que j'ai compris qu'ils me prenaient pour un fou.

Je continuai donc et j'atteignis enfin les portes de Bruxelles. J'y vis
un fiacre, j'y voulus monter; le cocher, sans explication, me rejeta sur
le pav; je lui dchargeai ma canne sur les paules et j'en hlai un
autre. Il pouvait tre huit heures du soir.

Celui-l me conduisit  l'htel de Termonde; mais, aussitt arriv, il
exigea le prix de sa course, refusa de venir le chercher  deux pas de
l, chez un ami, et me fit conduire au poste, o d'ignobles employs
qui, je l'espre, ont t depuis jets  la porte, me firent passer la
nuit au violon.

Le lendemain, sans que j'y comprisse rien, deux hommes, qui taient
alors mes camarades, Gil-Naza et Stoquart, vinrent me chercher en
voiture et me conduisirent  Ever, dans un asile d'alins.

C'est ma premire tape.

Le premier moment de stupfaction pass, je repris mes sens; j'examinai
l'entourage, assez propre. Un vieux, qui se disait roi de tous les pays,
m'offrit le trne de Belgique, dont il ne se souciait plus, puis me
quitta pour aller souffleter lentement et mthodiquement un idiot qui
chantait en bavant.

Je restai l vingt-quatre heures, assez mal trait. J'ai subi la cellule
et la camisole de force.

Puis Valls vint me chercher, un matin, avec une voiture. Le soir, 
huit heures, j'tais  Paris; je couchai chez moi.

Comment se fait-il qu'aprs avoir repris mon train habituel, djeun
chez Brbant, dn chez Marguerite, je fus accost, dans la rue, par des
individus qui me menrent  la prfecture? L encore je fus enferm
pendant une heure en cellule, puis je vis M. Mac, qui me causa
familirement, et me parut un homme intelligent et agrable.

Vers minuit, autre fiacre. Cette fois, on me dpose  Ville-vrard, un
asile de gteux. Vingt-quatre heures. De Ville-vrard  Sainte-Anne.
Encore vingt-quatre heures. Et enfin, en m'annonant la libert,
dernire voiture, qui me conduit  Charenton, qu'on appelle
Saint-Maurice, par euphmisme sans doute.

Cette btisse, divise en cinq ou six ailes et surmonte d'une chapelle
 fronton, regarde l'espace du haut des collines.

Elle a des prtentions au monument et se carre, muette et farouche,
enceinte d'un foss. Des corbeaux y voltigent sur les toits plats 
l'italienne. Ils attendent les cadavres.

De l-haut, la vue est vaste et magnifique. C'est la valle o viennent
confluer la Seine et la Marne. L't, c'est un poudroiement d'or, un
fourmillement de verdure admirable en toute cette tendue; l'hiver,
c'est une solitude nue, froide et mlancolique. J'arrivais en automne:
j'eus des aurores pourpres, lilas, et des couchants d'or tout mon sol.
Mais les grilles se croisent partout, et l'on voit la nature comme un
poisson,  travers les mailles d'un filet.

L'tablissement de Charenton se compose de dix-huit divisions, dix pour
les femmes, huit pour les hommes. Toutes sont tablies sur le mme
modle: une range de cellules enveloppant une cour entoure d'arcades.
Pour mon dbut, on me squestrait  la huitime, la division des agits,
des fous dangereux; je ne pouvais pas tre mieux servi. Je m'attendais
donc  vivre dans une tempte de cris, de coups, de vocifrations, de
bonds dsordonns, d'extravagances. Quelle ne fut pas ma surprise en me
trouvant dans un groupe de seize  dix-huit personnes parfaitement
recueillies, reposes et bien portantes. A peine deux fous.

L'un d'eux s'appelait S... C'tait un boucher de province. Telles
taient sa maigreur, son tisie, sa faiblesse, qu' peine se pouvait-il
tenir sur les jambes. Deux garons l'tayaient de chaque ct pour
l'aider  marcher et pour le faire manger. Entre chaque bouche, le
misrable tait pris de hoquets et d'horribles vomissements de sang.

L'infortun n'avait aucune colre; il se bornait  gmir d'une voix
triste, lamentable, puise:

--Pourquoi suis-je ici?... Oh! l l! Oh! l l!

Un beau matin, vers trois heures, il mourut, et l'on tendit son corps
dcharn sur la table d'amphithtre.

       *       *       *       *       *

Je ne vois plus que des tres intelligents et paisibles: Sylvis, ancien
diplomate, taill en hercule; Laudart, un joyeux soldat, capitaine
d'infanterie; Cossonel, qui a peut-tre un grain, car il se prtend
investi d'un pouvoir occulte et forc de rester pour accomplir sa
mission jusqu'au bout; Richemont, le plus distingu des musiciens
gentilshommes.

La maison marche  la cloche;  chaque instant on entend une sonnerie,
qui indique telle ou telle fonction de la journe.

Tout le monde sort dans la cour, quelque temps qu'il fasse, pendant
qu'on prpare les tables.

Un autre coup de cloche rappelle  table les pensionnaires.

Deux repas par jour, le caf au lait ou le chocolat le matin.

On se lve  cinq heures et demie. La cloche ternelle se met en branle;
un vieux embouche un clairon et y souffle un simulacre de diane. Les
portes s'ouvrent avec un grand fracas de cls. Chaque dtenu ramasse ses
hardes, jetes dans le couloir la veille, et s'habille.

Presque aussitt, caf au lait;  huit heures et demie, la visite du
mdecin.

Il s'avance, suivi de son tat-major d'internes et de surveillants,
passe rapidement devant chacun et ne s'arrte que pour signer une
feuille o il a prescrit les diffrentes ordonnances.

--Je ne comprends pas, me disait-il, pourquoi l'on vous a arrt 
Bruxelles; il y a un mystre l-dessous.

Comme s'il n'tait pas plus stupfiant de voir Paris squestrer de parti
pris et indfiniment un homme que la maison d'ver, du moins, avait
relch aprs examen.

Sa visite est ternellement pareille.

--Comment allez-vous?

--Trs bien, docteur.

--Vous ne dessinez pas?

--Non, docteur, j'ai le malheur de ne savoir travailler avec fruit
qu'en libert.

--Vous avez tort. Vous nous prouveriez que vous pourriez reprendre vos
travaux une fois libr.

--Je ne vous prouverai pas cela. D'ailleurs, cela conduirait  un
systme dplorable.

--Comment cela?

--Certainement. Il suffirait de mettre la camisole  tous les hommes de
talent, puis de leur dire: Maintenant, faites-nous un chef-d'oeuvre pour
nous prouver que vous n'tes pas fou.

--Monsieur Gill, vous avez trop d'esprit.

--Cela fait compensation pour ceux qui n'en ont pas assez. D'ailleurs,
Victor Hugo a trop de gnie, Csar avait trop de gloire, Jsus, trop de
bont.

Tous ceux qui ont quelque chose l'ont trop pour ceux qui ne l'ont pas du
tout.

C'est pour cela qu'on les enferme; ce qui n'empche pas les esprits
gnreux de rechercher les mmes qualits, quitte  en mourir aussi.

--Allons, donnez-lui un bain.

Voil ce qu'on a pour faire diversion  la vie qui s'coule lentement,
btement, sans incidents ni distractions. La plupart entrent
intelligents et, petit  petit, s'atrophient, deviennent stupides.

J'ai frmi en entendant un vieillard accuser cinquante-quatre ans de
prsence dans ce bouge.

Que de forces perdues! Que de cerveaux annihils! Mais quoi! nul ne s'en
occupe.

Sans doute, la maison est considre comme infaillible et la moindre
question relative  ses oeuvres serait considre comme dplace.

Messieurs nos gouvernants ont probablement d'autres chiens  fouetter.

C'est dommage! Il y aurait cependant l de quoi jeter un grand cri de
justice, d'humanit, une belle page  crire dans l'histoire
parlementaire, un grand nombre d'mes et de cerveaux  tirer du gouffre
immonde o les laisse pourrir l'indiffrence de la socit ventrue!

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EUGENE VERMESCH


En feuilletant chez l'diteur Charavay, l'autre soir, un manuscrit
posthume de ce condamn mort en exil, sa physionomie m'est rapparue
dans le souvenir...

Lors de ma prime jeunesse, un beau matin, nous vmes entrer, dans
l'htel o je vivotais en compagnie de quelques tudiants, un garon de
vingt ans, blondasse, rp, nez en qute, chapeau sur l'oreille, qui
semblait un compos de Gringoire et de Panurge.

Le carabin qu'il venait voir nous le prsenta:

--M. Eugne Vermesch, pote.

La maison, rue Vavin, maison aujourd'hui dtruite, tait prcde d'une
cour plante d'arbres, sous lesquels on dressait en ce moment la nappe
de la table d'hte. Invit  prendre sa part du djeuner frugal,
Vermesch,  la hte, engloutit quelques bouches, puis, c'tait l sa
proccupation, tira de ses poches quelques feuillets imprims
frachement, et commena de nous jeter  la tte ses lucubrations.

Ce qu'il nous lut, c'tait les _Lettres  Mimi_, une brochure qu'on a
vue se faner parmi tant d'autres sous les galeries de l'Odon,
l'invitable vagissement de la vingtime anne en ce temps, une
ritournelle ressasse en l'honneur de la grisette idale, ce mythe
vanoui.

La guitare d'Eugne en valait une autre du mme genre, pas plus.
Difficilement, sur cet chantillon, l'auteur et obtenu le moindre brin
du vert laurier dont Banville est dpositaire; mais il montrait un
rve si pareil au mien, de si bon coeur enfilait le chapelet des
hmistiches, que tout d'abord il me fut sympathique, et qu'aujourd'hui
encore, je me rappelle en souriant sa tte enthousiaste, renverse en
arrire, laissant pendre les cheveux, ses longs yeux doux filtrant une
lueur charme, les trois fils d'or de sa moustache, et le geste de sa
main, qu'il avait belle, envol  la suite des rimes dans la brise qui,
l haut, chantait  travers les arbres, et semait des fleurs d'acacia
dans nos verres.

Ce qu'un autre, plus expriment ds lors, aurait pu lui reprocher,
c'tait un manque de personnalit, une assimilation trop flagrante; ses
vers, pas mal faits d'ailleurs, sonnaient trop clairement l'cho des
Branger, des Musset, des Mrger. Pas de notes individuelles. Par l, il
manquait au premier devoir de l'homme, et surtout de l'artiste, qui est
de se montrer soi-mme afin de rendre fidlement  l'oeuvre les
virtuosits originales qu'il a reues de la nature.

Mais tant d'autres ont russi et sont honors pour une pareille lchet
de temprament, que je ne saurais en faire un crime  Vermesch.
D'ailleurs il en est mort. Oui, feu Vermesch est une victime du
pastiche, et je le montrerai tout  l'heure.

Depuis son dbarquement du pays, Lille en Flandre, il vivait rue de
Seine, en une chambre d'htel qui l'abrita jusqu' l'heure de la fuite,
c'est--dire neuf annes environ.

Partout, sur les meubles dtraqus, sur le vieux divan, sur le carreau,
des montagnes, des croulements de livres et de brochures qu'il empilait
sans cesse. La demeure en tait encombre; ce que Vermesch a lu de
l'criture des autres est incalculable. Il ne se plaisait qu'en ce
fouillis d'imprims ou aux discussions esthtiques. J'insiste sur sa
fidlit au logis, parce qu'elle indique,  mon sens, un besoin de
recueillement et d'intimit propre aux natures tendres et inoffensives.

C'est donc l, dans cet amas de bouquins amis, que Vermesch, les yeux
humides, le nez au ciel, incessamment en proie au voeu littraire,
improvisait, dclamait, remchait des vers et des morceaux de prose,
inspirs toujours par l'admiration des matres qu'il ne cessait de lire.

Entre temps, il flnait  gauche ou  droite, sous l'Odon ou sur les
quais, bouquinant, poussant des reconnaissances dans les bureaux de
rdaction du _Hanneton_ ou d'autres feuilles de cette valeur, et y
laissant gratis le fruit de sa veine.

Pas d'autre souci. La mdecine, qui lui avait servi de prtexte  gagner
Paris, tait depuis longtemps dlaisse. Sa mre, veuve, lui servait une
petite pension. Ses gots taient sobres. Je crois qu'il tait heureux.
Sa mre mourut.

Du mince hritage qui lui revint,--une quinzaine de mille francs,--il
confia la presque totalit  son ami Victor Azam qui depuis... mais
qu'importe?-- son diteur et ami Victor Azam qui, lanc  la Bourse,
devait amplement et rapidement faire fructifier le magot. On ignora
toujours le dtail des oprations triomphantes qui s'ensuivirent; ce qui
est certain, c'est que Victor Azam ne rendit  son ami et collaborateur
que les _coquilles_... des typographes de son imprimerie.

Alors ce fut la misre.

Je l'ai revu en ce temps, couvert d'un paletot de poils qui devint
lgendaire, coiff d'un feutre avachi, courant les librairies, les
bibliothques, les journaux, sans plainte, mais amaigri, inquiet,
affam. C'tait fini de rire  la Muse. Il fallait tirer le pain
quotidien de ce qui n'avait t jusqu'alors qu'amusements et
dilettantisme. Un reste de la vanit qu'avaient fait clore les faciles
applaudissements des camarades lui raidissait l'chine, le rendait peu
sympathique aux marchands de copie.

Cependant il trouva quelques maigres dbouchs, mit en oeuvre ses
procds d'assimilation, travaillant beaucoup, mais obsd toujours de
la manie d'imitation qui avait dat ses dbuts, ne trouvant rien de bien
neuf, de saisissant, et, avec beaucoup d'rudition et conscience,
perdant son encre.

Il ne faudrait point cependant dnier  Vermesch tout mrite littraire.
Ses _Hommes du jour_ et ses _Binettes rimes_, deux volumes inspirs de
Banville et Monselet (toujours le pastiche), montrent des qualits
d'ironie et de finesse qui, en une autre poque, eussent suffi  la
fortune d'un dbutant.

J'ai rompu des lances et en romprai encore contre quiconque pour la
dfense des huitains, ballades et stances qui composent le _Testament du
sieur Vermesch_. Malheureusement, l'ide du _Testament_ est  Villon, et
sa forme,  tout le monde un peu; c'est gal! je ne sais rien de plus
tendre et de plus accompli que les strophes  _Rachel_, qui commencent
ainsi:

    Si de l'or flne en mon gilet,
    Qu'on le porte chez Rachel, fille
    Qui reste seule, sans famille
    Et loge prs du Chtelet.

    Elle est jolie et mal fame,
    Elle a l'oeil bleu, grand et moqueur.
    Et c'est, des reines de mon coeur,
    Celle que j'ai le mieux aime.

De mme pour l'ode hroque qui ouvre et ferme le volume. Il y a
incontestablement dans ces vers, en dehors de la facture, imite de
Hugo, un mouvement et un souffle, un lyrisme difficiles  rencontrer
autre part, dans le prtentieux fatras des rapsodies modernes.

Vermesch avait de la nature, de la volont, du travail, surtout de
l'enthousiasme, une motion sincre. Encourag, sans doute il et pris
son vol plus audacieusement, plus librement dans l'art, se ft
dbarrass des chanes qui rivaient son effort  l'admiration servile du
pass. Tout l'ont ignor, ddaign. L'amertume est venue: la destine,
obstinment, lui refusait place. Il a fallu, pour qu'on l'apert,--et
 quelle lueur!--qu'il crivt: le _Pre Duchne_!

Et dans quel but? Dans quelles circonstances? Mourant de faim, aprs le
sige; pour, avec son flair de journaliste et son procd coutumier
d'adaptation, arracher un succs avec un morceau de pain  l'actualit,
pour essayer d'un pastiche au got du jour. Je vous dis que c'est le
pastiche qui l'a perdu!

Vermesch, en ressuscitant le _Pre Duchne_, j'en suis certain, n'a pas,
une seconde, prvu son importance folle et ses effroyables consquences.

Il a voulu pasticher Hbert, comme il avait pastich Villon, Rabelais,
Hugo, Leconte de l'Isle, etc...

Est-ce  dire que je veuille l'absoudre? Non! Mais j'interviens centre
les traditions exagres qui transforment en pouvantes ternelles des
aventures niaises, et du premier jobard mal inspir font un spectre
terrifiant et gigantesque.

Vermesch, indcis, chtif, timide et bayant aux toiles, n'aurait pas
tu une mouche, comme on dit.

Mettons plus souvent au jour vrai la physionomie relle des rprouvs de
la tradition. Cela, sans doute, ne diminuera pas le mal qu'il ont pu
faire; mais, du moins, teindrait-on cette aurole de damns dont
l'imagination les affuble, qui est une sorte de gloire aussi, et qui
peut tenter les hallucins de l'avenir.

Un mot de Vermesch pour finir et prouver son inconscience en tant que
fauteur du _Pre Duchne_.

Aux premiers jours de juin, comme les massacres de la rpression
duraient encore, il tait rfugi, rue du Four-Saint-Germain, dans une
de ces admirables familles dont rien ne dsempare la charit.

C'est l que je le vis.

Dans la rue, les soldats allaient et venaient; les vigilances de la
rpression se multipliaient.

Tout  coup, tranquillement, Vermesch parla d'une course  faire dans
les environs, d'une visite,  deux cents pas, disait-il, l'affaire de
dix minutes.

--L'affaire de la mort, malheureux! m'criai-je. Tu seras fusill en
arrivant sous la porte!

Et il me rpondit:

--DE QUEL DROIT?

Il n'y avait qu' hausser les paules jusqu'au plafond et  se taire;
c'est ce que je fis.

Il ne sortit pas du reste; on le fit vader; il alla s'engloutir dans
le brouillard de Londres.

En 1871, il crivait, parlant de ses regrets, de sa douleur d'expatri:
Si cela dure, je mourrai.

Cela a dur huit ans pour lui.

Et, l'anne dernire, on l'a enterr dans un coin du sol anglais. Par un
beau temps, les journaux l'ont dit. Pour un jour, le ciel de Londres
tait bleu. Il faisait du soleil comme en France.

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[image]




LE NAIN

SOUVENIR DU PAV LATIN.


Puisque Jean Richepin, mon excellent camarade et confrre, a nomm
dernirement dans ses articles Astezani, je veux, en souvenir de
l'intrt que nous inspira jadis cette bauche macabre, essayer d'en
voquer la silhouette tordue et touchante.

Je l'ai peint d'ailleurs, autrefois, grattant sa mandoline, assis au
milieu des fleurs, et j'ai conserv la toile; il est l devant moi,
tandis que je noircis ce papier; il me regarde crire.

Il doit tre peu de Parisiens de ma gnration, j'entends des Parisiens
de la rive gauche, des amoureux de l'Odon et du Luxembourg, de ce beau
quartier paisible, parfum, naf, o mourut Michelet, o vieillit
Sainte-Beuve, o Hugo fut jeune, o l'enthousiasme nat, o se repose la
gloire; il doit tre, dis-je, peu de mes contemporains qui n'aient, le
soir, en ces dernires annes, tressailli, sursaut mme en apercevant
tout  coup dans l'ombre,  hauteur des genoux, une sorte de gnome
transparent, surmont d'un chapeau de haut tuyau, semblable  un pole
en marche.

Barbu, bourru, couvert d'un manteau loqueteux, frappant le trottoir d'un
bton court, proportionn  sa taille, l'tre, au moment mme o l'on
allait marcher sur lui, poussait un sourd grognement. Le passant,
effar, sautait de ct, et, dans l'espace rest libre, le nain passait
avec un ton fanfaron.

C'tait Astezani qui trottait au travail ou en revenait, selon qu'il
tait huit heures ou minuit. Son travail c'tait la musique; le
gonflement qu'il avait au ct droit sous son manteau, quilibrant sa
bosse, tait caus par une mandoline qu'il portait amoureusement serre
 son flanc difforme; une antique et jolie mandoline florentine, au
manche arrondi en volute, fane, recuite, couleur de vieille orange.

Il arrivait des profondeurs de la banlieue, rveur, grommelant,
grincheux, livrant, du bout de sa canne, des combats aux chiens
indiscrets qui le venaient flairer, gagnait le boulevard Michel et se
haussait aux vitres des cafs.

Quand il russissait  atteindre le bouton de la porte, il entrait.

Astezani tait connu. Sitt qu'il paraissait, les filles de service
l'installaient sur un sige.

Lui, impassible, avec un feu de mpris dans l'oeil, se laissait faire; on
le hissait, on le calait.

Et alors, aprs quelques minutes pendant lesquelles il s'efforait de
s'isoler, le bout d'homme commenait de gratter son jambon.

Le silence aussitt s'tablissait profond, respectueux.

Je m'intressai  ce monstre de gnie; je le suivis, le fis parler, le
fis poser; il tait exigeant et demandait, pour poser, cinquante sous de
l'heure.

J'appris qu'il tait propritaire,  la Butte-aux-Cailles, d'une masure
qui lui rapportait cinquante sous par semaine.

Je voulus le diminuer, le rduire au prix habituel des modles.

Il se fcha et ne revint plus.

J'allai le chercher; il tait mort; je vis sa veuve, car il avait femme
et enfants. La femme tait aveugle.

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LA CHARGE DE M. THIERS


Je l'cris pour l'ahurissement des provinciaux: je n'ai jamais vu M.
Thiers. Je l'ai,  ma faon, dessin cinq cents fois peut-tre; je ne
l'ai jamais vu.

Cela tient probablement  ce qu'il en est de mon humble individu comme
de la plupart des Parisiens qui, peu soucieux de leurs monuments,
laissent volontiers s'couler la vie sans s'inquiter de savoir si
l'oblisque a une porte et sans gargariser d'ascensions extnues la
colonne.

Je n'ai pas enjamb le petit Thiers. Cet aveu fait, je n'ai plus qu'
exasprer les peintres fanatiques de la copie mticuleuse du modle, en
dclarant qu'il me semble avoir mieux fait pour dessiner Thiers de ne le
pas voir, et que, par ce moyen, j'ai mieux tenu compte de la lgende et
servi au public une silhouette plus conforme  ses ides prconues.

J'ai eu l'honneur d'obtenir un soir,  dner, l'approbation du grand
Hugo pour cette parole.

On a le droit d'tre laid jusqu' trente ans; plus tard, la laideur est
hassable, car elle ne vient plus de la nature, mais du caractre.
Thiers n'tait pas absolument laid, mais petit, grincheux et bourgeois.

C'est la bourgeoisie qui lui doit des statues; le peuple ne lui doit
rien; au reste, il a eu soin de donner la mesure de sa tendresse pour le
peuple  Transnonain et en mai 71.

Le Mirabeau-mouche, l'lve de Talleyrand, Pickochole, disait Castille,
Foutriquet, disait le marchal Soult, sans foi politique, ajoutait
Cormenin, mais avide de pouvoir, non pour le bien qu'il peut faire, mais
pour celui qu'il procure, le trafiquant, avec Simon Deatz, de la
duchesse de Berry, M. Thiers a bu largement et peut-tre immodrment 
la coupe d'une popularit qui faisait fausse route.

J'ai la satisfaction d'avoir, au cours de mon oeuvre modeste, os parfois
dpailleter sa robe de prophte et montrer l'tincelle mchante qui
crpitait au fond de ses lunettes. Le faux-col de Prudhomme se hausse de
lui-mme aux oreilles et  la mchoire de ce partisan du pape, de cet
ennemi de Proudhon et des chemins de fer. Le pli de sa lvre serre a le
tranchant du sabre.

Est-ce  dire que la mmoire de M. Thiers usurpe la grande place que lui
a concde l'histoire? Non; mais j'ai trouv un peu vaste pour lui le
manteau que lui a taill le peintre Vibert dans le drapeau tout entier
de la France. Il et suffi du moindre lambeau du haillon sublime qui
couvre l'Humanit.

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LETTRE DE POPULOT

A SON COUSIN BIBI.


Pendant que ces muffes-l digrent ou tripotent des machines de Bourse
en disant qu'il n'y a pas de question sociale, pour n'avoir pas  s'en
occuper, je te vas l'expliquer en deux temps, moi, la question sociale,
mon vieux Bibi.

Tu vas voir qu'y a pas besoin de grands mots ni de grandes phrases, ni
de se f... des torticolis, ni d'avaler tant de verres d'eau sucre pour
dire une bonne fois ce qui tombe sous le bon sens du premier venu.

Quand t'es venu au monde, est-ce que t'as demand  faire partie de la
socit? Non, pas vrai? Une fois sevr, t'avais devant toi tes quatre
pattes pour en faire ce que tu pourrais. Si t'avais t d'ge  choisir,
t'aurais peut-tre prfr la vie sauvage, les bois, les fleuves, le
grand vent, la chasse, la pche, et un coin de terre  toi, car la terre
a de quoi donner un coin  chacun de ses enfants.

Mais pas du tout. On t'a pig au dbuch du ventre de ta mre, inscrit,
catalogu. Ton couillon de pre et ta pauvre dinde de mre n'ont pas
pip.

a y tait: t'tais de la socit. C'est--dire que t'tais engag,
forc d'aller te faire casser la gueule  vingt ans, sans savoir
pourquoi, que tu seras forc de payer des impts  jet continu jusqu'au
trou.

Pour t'imposer ces devoirs-l, quand t'as pas encore les yeux ouverts,
qu'est-ce qu'elle te fourre en retour, la socit?

Rien du tout. Dbrouille-toi et casque! Ah! si t'es le fils d'un
proprio, chouette! a va bien; t'as qu' te laisser aller: tu peux tre
crtin de naissance, te croiser les pattes, biturer le Cliquot, te
boucher la gueule avec des truffes et te ramollir la colonne avec les
filles. C'est ton droit; t'as le sac; ton pre te l'a laiss, qui
l'avait peut-tre bien hrit aussi. Y a comme a des bandes de
fainants qui se pondent les uns les autres pendant des sicles, et qui
n'ont pas autre chose  faire que de s'empiffrer du sac qu'a vol le
premier de la bande.

Car il y a a d'esbrouffant, qu'on te fait avaler comme un miel, depuis
le commencement des commencements, que les morts, avant de crever, ont
le droit de disposer  tort et  travers de l'argent qui devrait tre
uniquement aux vivants, pour faciliter leurs transactions et leurs
relations; en sorte que le capital, qui devrait tre mobilis
perptuellement, s'endort dans les mains des fainants, des gostes,
des ventrus. Comme si l'homme, aprs sa crevaison, avait droit  autre
chose que de pourrir avec tous les autres atomes abolis de l'humanit.
Comme si tout le monde, en ce monde, ne devait pas travailler pour soi,
puis, en quittant le jeu, rendre tout  la masse, pour aider le jeu des
nouveaux!

Comme si l'on avait droit, parce qu'on s'est enrichi dans sa vie, de
modifier, quand on n'est plus rien sur terre, la destine des vivants:
sous prtexte qu'on a un faible pour ceux qui vous sortent de la
cuisse,--ce qui n'est jamais bien sr. Qu'on jouisse en sa vie de ce
qu'on a su acqurir, rien de plus juste; mais encore aprs sa mort,
c'est monstrueux.

C'est pourtant comme cela; et il se passera des sicles encore, sans
qu'on ose toucher  l'hrdit qu'est le plus noir des crimes de
lse-humanit.

Oui! voyons: deux enfants qui naissent, l'un au premier, l'autre au
grenier, ont-ils mme droit devant la nature et la vie?

Autre chose que la somme et la qualit de leurs facults et de leurs
vertus doit-il les distinguer dans la suite?

Le fils du galrien vient au monde aussi fier que le fils de l'empereur;
peut-tre, est-il mieux dou pour l'utilit publique.

Il n'aura cependant que la honte, la misre, l'ternelle suspicion; s'il
est orphelin, la prison qui avilit, jusqu' la majorit!

Puis une balle de fusil dans quelque champ de bataille ou le cabanon des
maudits.

L'autre, cependant, nagera dans le bien-tre, se vautrera dans les
jouissances de toute sorte et se croira d'essence suprieure parce qu'il
aura reu le jour et l'hritage d'un cochon gras.

Crve, enfant du pauvre; tu avais peut-tre l'me de Jsus, le gnie de
Hugo. Tant pis! Crve!

POPULOT.

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L'OUVRIER BOULANGER


Quand Paris dort, quand, sur le pav des rues mouilles o se mire la
lune, on n'entend plus que le pas cadenc des sergents de ville; quand
toutes fentres sont closes et qu' peine on voit encore tinceler
d'ici, de l, dans les hauteurs des mansardes, la lampe obstine d'un
studieux ou d'une ouvrire qui veille, avez-vous entendu quelquefois,
dans la nuit, jaillir du sol comme un rle puissant et rhythmique?

Alors, sans doute, le coeur serr d'angoisse, ignorant la nature de ce
bruit, vous avez march, guid par le son; vous tes arriv prs d'un
soupirail ardent, ouvert  fleur du trottoir, et, plongeant le regard
dans la cave flamboyante et grise de poussire, vous y avez vu, comme
une vision d'enfer, des hommes demi-nus, rouges du feu des fours, se
courbant, se tordant avec le vent de la nuit sur l'chine, soulevant
entre leurs bras nerveux une pte paisse et pesante, puis la rejetant
au ptrin avec le _Han_! d'angoisse arrach par l'effort.

Ces hommes sont les geindres. Ils ptrissent le pain.

Le geindre n'est pas seul. Il est aid par le mitron: l'un ptrit,
l'autre enfourne et pse. Ils commencent ensemble,  sept heures du
soir, et finissent  trois heures du matin. Ensemble aussi, la farine en
poussire les touffe; la ncessit d'tre debout incessamment les
afflige de varices. Il n'est point rare de voir les jambes du geindre
troues de crevasses. En gnral, il meurt jeune et poussif.

A ce prix il conquiert, pendant sa courte existence, une maigre part de
ce pain tant gaspill par les uns, tant convoit par les autres, qu'il
boulange en rlant pour le monde, et qu'il remonte, aprs la besogne
finie, dvorer dans son taudis, plus ple que la cendre du four teint.

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       *       *       *       *       *




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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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