The Project Gutenberg EBook of Vie de Christophe Colomb, by 
Pierre-Marie-Joseph Bonnefoux

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Title: Vie de Christophe Colomb

Author: Pierre-Marie-Joseph Bonnefoux

Release Date: January 10, 2010 [EBook #30922]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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VIE

DE

CHRISTOPHE COLOMB.




[Illustration: Navire portugais du XVe sicle en dcouverte.]




VIE

DE

CHRISTOPHE COLOMB;


PAR LE BARON DE BONNEFOUX,

CAPITAINE DE VAISSEAU.




PARIS,

ARTHUS BERTRAND, DITEUR,

LIBRAIRE DE LA SOCIT DE GOGRAPHIE,

RUE HAUTEFEUILLE, 21.






_M. Alfred Nettement,_

HOMME DE LETTRES, EX-REPRSENTANT DU PEUPLE, EX-RDACTEUR EN CHEF DE
L'_Opinion publique_.


_Monsieur,_

Je regarderai toujours comme un honneur infini que vous ayez bien
voulu me permettre de publier mon livre sous vos auspices; et c'est 
vous, dont le noble coeur, le loyal caractre et l'esprit lev
peuvent si bien apprcier en quoi consiste la vritable grandeur, que
je ddie ce rcit de la vie de Christophe Colomb.

                                                _Bonnefoux._




PRFACE.


Il n'en est pas de Christophe Colomb comme de la plupart des grands
hommes que l'histoire nous prsente en exemple, et dont la gloire est
souvent ternie par des actes qui blessent la morale, la justice ou
l'humanit: c'est en vain que leurs admirateurs cherchent  justifier
de tels actes par des motifs spcieux de politique ou d'imprieuse
ncessit; cette prtendue gloire n'en est pas moins conteste, elle
est mme nie par les esprits droits qui ne reconnaissent de vritable
grandeur que celle qui est base sur la vertu.

_La gloire suit la vertu comme l'ombre suit le corps:_ a dit le
plus loquent des orateurs romains. Ces belles paroles n'ont jamais pu
s'appliquer  personne mieux qu' Christophe Colomb; aussi, pendant
que, tous les jours, on compare Annibal  Scipion, pendant qu'on
cherche  dcider si Csar l'emporte sur Alexandre ou sur tel autre
hros des temps anciens ou modernes, on voit Colomb marcher hors ligne
au-dessus de toutes les rivalits; sa gloire n'est seulement pas
effleure par les attaques que l'ignorance et l'envie ont essay de
diriger contre lui, et il est proclam comme un modle aussi parfait
qu'il est possible de le concevoir d'un simple mortel.

C'est au commencement de 1851 que je pensai  accomplir le projet,
depuis longtemps form dans mon esprit, d'crire la vie de Christophe
Colomb. Je ne me fis nullement illusion sur les qualits qui
manquaient  mon style pour traiter un tel sujet avec la supriorit
littraire qu'il exigeait; mais avant tout et selon moi, les voyages,
la carrire maritime, les thories, les plans, les dcouvertes de
Christophe Colomb ne pouvaient tre bien exposs que par un marin; et
quelle que ft mon infriorit sous d'autres rapports, je crus que
cette qualit de marin devait passer avant toutes les autres, qu'elle
me donnerait des droits  l'indulgence pour celles que je ne possdais
pas; et, en me promettant de chercher  tre clair, exact et
vridique, je me mis consciencieusement  l'oeuvre.

Je n'eus cependant pas la prsomption d'aborder la critique de front;
j'avais un libre et honorable accs dans un recueil mensuel,
intitul: _Nouvelles annales de la marine_: ce fut l qu'article par
article, j'obtins que mon histoire de Christophe Colomb serait
imprime et qu'elle se livrerait aux yeux des lecteurs. Un accueil
bienveillant fut fait  cet essai; enfin, aujourd'hui, il m'a t
permis de trouver un diteur qui a runi en un corps de volume tous
mes articles successifs[1]. Ainsi, l'auteur a dj reu quelques
loges ou plutt quelques encouragements, et l'on doit regarder ce
livre comme une seconde dition de son oeuvre primitive.

         [Note 1: Une des personnes qui s'occupent le plus de
         biographie m'avait fait craindre que je ne trouverais pas
         d'diteur,  cause du caractre srieux de l'ouvrage. Elle
         ajoutait qu'aucun libraire ne voudrait s'en charger,  moins
         que je ne consentisse  en varier la lecture par plusieurs
         _aventures galantes_ qu'il prtendait facile d'y introduire,
         et sans lesquelles il croyait que le livre ne pourrait avoir
         aucun succs. J'ai trouv ce fait caractristique; et il m'a
         sembl curieux ou utile de le consigner ici: mais ce serait 
         dsesprer du bon got en France, s'il tait vrai, pour que
         la vie d'un aussi grand homme que Colomb pt avoir des
         lecteurs, qu'il fallt faire subir  son nom une aussi
         burlesque profanation!]

Il parat mme que l'ouvrage rpond par sa nature au tour ou au
mouvement prsent des esprits parmi nous. Ce sujet a, en effet, t
trait, depuis peu, sous diverses formes, et par des hommes de grande
rputation: le _Civilisateur_ de Lamartine contient un brillant rsum
de la vie de l'immortel navigateur, principalement de la priode qui a
pour objet la dcouverte de l'Amrique; Cooper dans son roman de
Mercds, traduit en franais sous le titre de _Christophe Colomb_,
avait dj dcrit la mme priode; M. Jubinal nous a donn cette
dcouverte d'aprs des pices originales; la musique, enfin, par
l'organe de Flicien David, l'un de ses plus harmonieux interprtes,
en a fait le thme d'un des chants les plus mlodieux qui aient jamais
frapp l'oreille des hommes.

Mon oeuvre moins loquente, moins fleurie, sans doute, que celles dont
je viens de parler est, cependant, plus complte; elle embrasse toute
la vie du grand homme; enfin, et je le rpte puisque c'est son
principal ou mme son seul mrite, elle est crite par un marin.

J'ai nomm Lamartine; ce n'est pas assez de le nommer, je dois encore
le citer, bien que son magnifique style ne puisse que jeter une ombre
dfavorable sur le mien; mais il a fait de Christophe Colomb un loge
si complet, si profondment senti et si vrai, j'prouve un si grand
charme  voir mon admiration partage, en tout point, par un homme
d'un talent aussi lev, que je ne puis rsister au dsir de
reproduire ici les paroles de l'illustre crivain:

Tous les caractres du vritable grand homme sont runis dans le nom
de Christophe Colomb: gnie, travail, patience, obscurit du sort
vaincue par la force de la nature, obstination douce mais infatigable
au but, rsignation au ciel, lutte contre les choses, longue
prmditation de pense dans la solitude, excution hroque de la
pense dans l'action, intrpidit et sang-froid contre les lments
dans les temptes et contre la mort dans les sditions, confiance dans
l'toile non d'un homme, mais de l'humanit, vie jete avec abandon
et sans regarder derrire lui dans cet Ocan inconnu et plein de
fantmes, Rubicon de 1,500 lieues bien plus irrmdiable que celui de
Csar! tude infatigable, connaissances aussi vastes que l'horizon de
son temps, maniement habile mais honnte des cours pour les sduire 
la vrit, convenance, noblesse et dignit de formes extrieures, qui
rvlaient la grandeur de l'me et qui enchanaient les yeux et les
coeurs, langage  la proportion et  la hauteur de ses penses;
loquence qui convainquait les rois et qui domptait les sditions de
ses quipages, posie de style qui galait ses rcits aux merveilles
de ses dcouvertes et aux images de la nature; amour immense, ardent
et actif de l'humanit jusque dans ce lointain o elle ne se souvient
plus de ceux qui la servent; sagesse d'un lgislateur et douceur d'un
philosophe dans le gouvernement de ses colonies, piti paternelle pour
ces Indiens, enfants de la race humaine dont il voulait donner la
tutelle au vieux monde et non la servitude des oppresseurs; oubli des
injures, magnanimit de pardon envers ses ennemis; pit, enfin, cette
vertu qui contient et qui divinise toutes les autres quand elle est ce
qu'elle tait dans l'me de Colomb; prsence constante de Dieu dans
l'esprit, justice dans la conscience, misricorde dans le coeur,
reconnaissance dans les succs, rsignation dans les revers, adoration
partout et toujours!

Tel fut cet homme; nous n'en connaissons pas de plus achev; il en
contenait plusieurs en un seul!




VIE

DE

CHRISTOPHE COLOMB


Si jamais l'Europe fut impressionne par l'accomplissement d'une
grande entreprise, si jamais les esprits y furent frapps d'tonnement
et d'admiration, ce fut, sans contredit,  la nouvelle du retour de
Christophe Colomb aprs sa dcouverte d'un monde jusqu'alors inconnu:
malgr la lenteur des moyens de communication usits  cette poque,
le bruit s'en rpandit avec la rapidit de l'incendie; et ce n'tait
jamais sans enthousiasme qu'on en racontait ou qu'on en entendait
raconter les dtails!

On a dit depuis qu'il avait exist des preuves d'une frquentation qui
aurait eu lieu,  une priode recule, entre l'Europe et les pays que
nous nommons aujourd'hui l'Amrique. Platon parle aussi d'une lgende
gyptienne dans laquelle il est question d'une terre fort loigne
dans l'occident, appele _Atalantis_, et qui aurait t engloutie lors
d'une grande convulsion du globe, telle que celles qui sont signales
par des traces du sjour de l'Ocan sur de hautes montagnes. On a
encore prtendu que des barques ou des navires europens de pche ou
autres, pousss, entrans par la tempte, avaient abord, longtemps
avant Colomb, sur des ctes vers lesquelles ils avaient t ports par
de longues sries de violents vents d'Est. Enfin, les Scandinaves
avaient, dit-on, dans leurs traditions, une mystrieuse Vinlande qu'on
assure n'tre autre chose que le Labrador ou tout au moins
Terre-Neuve.

Mais sont-ce l des faits caractriss, dignes d'tre accueillis par
des hommes instruits? Il n'y a, ainsi que nous le prouverons dans le
cours de nos rcits, que l'envie qui puisse feindre de croire  leur
valeur pour chercher  affaiblir le mrite d'un grand succs; il n'y a
que la crdulit la plus aveugle qui puisse les accepter: aucun d'eux,
en effet, n'est ni avr, ni appuy sur d'assez fortes bases pour
soutenir un examen srieux; et si, par le plus grand des hasards, il
est arriv que quelque Europen ait dbarqu sur ces rivages avant
Christophe Colomb, toujours est-il certain qu'il n'en tait pas rest
de traces dans ces contres, et qu'aucun n'en tait revenu. Il est
trs-positif, au contraire, qu'avant la fin du XVe sicle, on ignorait
compltement quelles taient les limites occidentales de l'Ocan
Atlantique: sa vaste tendue n'tait regarde qu'avec effroi, et,
selon l'opinion gnrale contre laquelle personne n'aurait song 
s'lever, ces limites taient un chaos inabordable aux conjectures, et
que l'audace la plus tmraire ne pouvait jamais s'aventurer  vouloir
pntrer.

On trouve la preuve de cette opinion dans la description que fait de
cette mer l'Arabe Xerif-al-Edrisi, surnomm le Nubien, savant
crivain qui possdait toutes les connaissances gographiques dont la
science pouvait alors s'enorgueillir: L'Ocan, dit-il, entoure les
dernires limites de la terre habite; au del, tout est inconnu, et
nul ne peut le parcourir  cause de sa navigation aussi difficile que
prilleuse, de sa grande obscurit et de ses frquentes temptes.
Aucun pilote n'ose conduire son btiment dans ses eaux profondes; les
vagues en sont comme des montagnes; et quand elles brisent, il n'y a
pas de navire qui pourrait leur rsister.

Tels taient les obstacles prsums qu'avait  vaincre celui qui
runit la perspicacit de deviner les mystres de ces mers 
l'intrpidit d'en braver les dangers; dont le gnie audacieux, la
constance  toute preuve, le courage inbranlable le mirent  mme de
raliser les plans qui l'avaient longtemps proccup, d'accomplir un
projet dont nul n'avait seulement entrevu la possibilit d'excution,
et qui, par ses travaux hardis, parvint  mettre en communication les
points les plus distants de l'univers. Aucune vie n'a t traverse
d'vnements plus varis; aucun homme n'a plus mdit, n'a plus agi,
n'a joui d'une gloire plus pure ou plus mrite; aucun n'a plus
souffert!... Et c'est de cette vie si agite, qui est le lien entre
l'histoire du Nouveau-Monde et celle de l'Ancien, que nous
entreprenons de faire le rcit.

Toutefois, les historiens qui, avant nous, ont crit la vie et racont
les actes mmorables du marin qui, par le gnie, la force d'me, la
noblesse du caractre, la puret des sentiments, surpasse les grands
hommes de tous les temps et de toutes les nations, ces historiens,
disons-nous, ont trop nglig d'apprcier cette existence et ces actes
sous le point de vue de l'art nautique et de la navigation: c'est une
grande omission, selon nous; et c'est  essayer de la rparer que nous
nous proposons de consacrer plus spcialement notre attention et nos
efforts.

Le pre de Christophe Colomb, qui n'tait qu'un simple cardeur de
laine, avait pous  Gnes, sa patrie, Suzanne Fontanarossa, jeune
fille d'une condition analogue  la sienne. Christophe, l'an de
leurs enfants, naquit dans cette ville en 1435; il eut deux frres,
Barthlemy et Jacques, dont la vie, pendant sa premire priode, est
peu connue; on sait seulement qu'ils se livrrent  la construction
des cartes marines et  d'autres travaux utiles; mais il est
incontestable qu'ils taient des hommes de mrite, car lorsque, aprs
la dcouverte de l'Amrique, Christophe les appela auprs de lui, ils
parurent avec beaucoup de distinction sur la scne clatante o ils se
trouvrent transports. Barthlemy surtout, qui avait navigu,
non-seulement dploya alors les qualits d'un excellent marin, mais il
fit preuve d'un caractre de fermet, de noblesse et de vertu qu'on ne
saurait trop admirer. Enfin, une jeune soeur compltait cette famille,
mais cette soeur vcut ignore; l'obscurit de sa position l'abrita de
l'clat et aussi des infortunes de ses frres; tout ce qu'on sait de
son existence, c'est qu'elle eut pour mari un ouvrier de Gnes, nomm
Jacques Bavarello.

Une gnalogie aussi modeste n'a pas satisfait plusieurs historiens
qui se sont vertus, mme dans les temps contemporains,  en
composer une qui ft plus illustre; mais Fernand, l'un des fils de
Colomb, dit  ce sujet, avec non moins de sens que de vritable
fiert, que sa plus belle illustration tait d'tre n le fils d'un
tel pre, et qu'il la prfrait de beaucoup  celle que peut donner la
plus longue srie d'anctres nobles et titrs!

Le nom de Colomb sous lequel est connu, en France, le hros de la
dcouverte du Nouveau-Monde, n'est cependant pas exactement celui de
son pre, qui s'appelait Colombo. De telles abrviations ou
transformations sont assez usites en Europe, mais elles ont des
inconvnients; et il serait  dsirer que les noms propres ne fussent
jamais altrs; on en voit ici un exemple frappant, car, tandis que de
Colombo nous avons fait Colomb, les Anglais, ainsi que plusieurs
autres peuples, disent Columbus, et les Espagnols Colon. Quelque
vicieux que soit cet usage, il est trop gnral actuellement pour que
nous cherchions  nous y soustraire, et nous maintiendrons ici ce nom
de Colomb qui est devenu si grand et si populaire parmi nous.

Les dispositions intellectuelles du jeune Christophe taient trop
prononces pour que son pre pt songer  l'lever dans la profession
manuelle qu'il exerait; Colombo dut s'imposer des sacrifices
pcuniaires pour lui donner une ducation plus librale, et sa
tendresse paternelle, illumine peut-tre par un rayon de la divine
Providence qui rservait  son fils les plus hautes destines, ne
recula devant l'accomplissement d'aucun de ces sacrifices. Dans sa
plus tendre enfance, Colomb eut donc des professeurs de grammaire,
d'arithmtique, de dessin et de gographie pour laquelle il avait un
got dcid. Bientt il montra un penchant irrsistible vers la
marine; et, pendant toute sa vie, il n'a jamais parl de ce penchant
prcoce sans l'attribuer, avec la vritable pit qui a toujours t
l'un des caractres distinctifs de son esprit,  une impulsion
surhumaine qui le poussait invinciblement dans les seules voies par
lesquelles il pouvait parvenir  excuter les dcrets du ciel dont il
s'est toujours cru destin  tre le passif instrument.

Colombo se garda bien de contrarier des inclinations si formelles; de
nouveaux sacrifices devinrent ncessaires, et il employa rsolment
toutes ses ressources  faire entrer son fils  l'universit de Pavie.
Un pre aux inspirations vulgaires aurait fait embarquer le jeune
Christophe comme mousse sur quelque navire marchand, et il aurait cru
qu'il n'y avait plus rien  faire: mais Colombo comprit sans doute
qu'il n'en aurait fait ainsi qu'un marin ordinaire, et il pensa, avec
un grand sens, que, pour le lancer avec distinction dans une carrire
aussi difficile, il devait le mettre  mme de contempler, de manire
 s'en rendre compte, les grandes scnes auxquelles il allait
assister, les phnomnes imposants qui devaient s'offrir  ses yeux,
et de pouvoir s'lever jusqu'aux plus hautes positions maritimes, par
ses connaissances, ses lumires et son instruction.

 Pavie, Christophe apprit le latin, qui tait et qui sera toujours
une excellente base de toute ducation scientifique; c'tait
d'ailleurs le langage habituel des coles du temps, et notre jeune
lve y fut bientt familiaris: il y apprit aussi la gomtrie et
l'astronomie; il y continua l'tude de la gographie, et ce fut avec
une passion indicible qu'il s'adonna  la thorie de la navigation.

C'est ainsi que se passrent l'enfance et la premire jeunesse de
Christophe; c'est ainsi que son esprit fut prpar  lutter toute sa
vie contre des obstacles multiplis qu'il surmonta tous, et c'est
ainsi que de ses tudes, de son caractre personnel, de son ducation,
du souvenir des touchants efforts que son pre avait faits pour le
placer dignement sur le noble thtre o il devait se montrer si
suprieur, il acquit l'art difficile d'accomplir de grandes choses
avec de faibles moyens, et de suppler  l'insuffisance de ceux-ci par
les facults prodigieuses de son intelligence, par l'nergie de son
caractre: en effet, dans ses entreprises diverses, le mrite de
l'oeuvre est toujours rehauss par l'exigut des ressources avec
lesquelles il sut les excuter et les faire russir.

Ds l'ge de quatorze ans, Christophe Colomb, dou d'assez de
connaissances pour donner un libre cours  son inclination
instinctive, s'embarqua sous les ordres d'un de ses parents nomm
Colombo, qui avait une grande rputation de bravoure: actif,
tmraire, imptueux, ce capitaine tait toujours prt pour toutes
sortes d'expditions maritimes; et, soit qu'il fallt se livrer 
quelque entreprise commerciale, soit qu'il y et  chercher des
occasions de combattre qu'il prfrait par-dessus tout, on pouvait
s'adresser  lui sans hsiter.

La vie maritime tait alors toute de hasards et d'aventures; la
navigation commerciale mme ressemblait  des croisires, car la
piraterie tait en quelque sorte lgale, et les btiments marchands
devaient au moins pouvoir et savoir se dfendre. Les querelles des
divers tats de l'Italie, les courses renommes des intrpides
Catalans, les escadrilles quipes pour les intrts politiques ou
privs des nobles qui taient de petits souverains dans leurs
domaines, les armements militaires de gens cherchant fortune, enfin
les guerres religieuses contre les mahomtans, tout contribuait 
appeler sur la Mditerrane les hommes des contres baignes par cette
mer,  y faire drouler les scnes les plus mouvantes, et  la rendre
la meilleure cole o pt se trouver un apprenti navigateur; ce fut
celle  laquelle Colomb se forma comme marin, et qui l'initia aux
moeurs,  la discipline,  l'existence enfin de l'homme de mer.

En 1459, Jean d'Anjou, duc de Calabre, arma une flottille  Gnes pour
faire une descente  Naples, dans l'espoir de reconqurir ce royaume
pour son pre Ren, comte de Provence. Colomb s'embarqua sur cette
flottille afin d'y continuer ses campagnes, et il s'y trouva encore
sous les ordres de son parent. L'expdition dura quatre ans entiers
pendant lesquels elle eut des fortunes diverses: notre jeune marin s'y
distingua souvent par des actes d'intrpidit; aussi obtint-il un
commandement particulier, avec lequel il eut la mission d'aller
attaquer et enlever une galre dans le port mme de Tunis, mission
qu'il accomplit avec autant de talent que de bravoure!

Pendant plusieurs annes, Colombo et son parent Christophe
navigurent dans la Mditerrane, tantt en pousant les querelles de
quelques-uns des tats de l'Italie, tantt en guerroyant contre les
infidles. Dans le rcit des guerres maritimes de cette poque,
Colombo est quelquefois qualifi du titre d'amiral; or, ce n'est pas
un faible titre de recommandation  l'estime publique que de voir
Colomb affectionn et protg par un marin aussi renomm.

Colombo avait un neveu du mme nom que lui, dont la valeur, les
exploits et l'audace taient alors si clbres, que les femmes maures
taient dans l'habitude d'en faire une sorte d'pouvantail  leurs
enfants, lorsqu'elles voulaient refrner leurs mutineries ou leur
indocilit. C'tait un franc corsaire qui ne respirait et ne vivait
que pour faire la guerre de course dans laquelle il excellait.
Christophe eut un commandement dans plusieurs de ses croisires; il ne
sortait d'un combat que pour assister  un autre; et ces deux marins
allrent mme sur les ctes du Portugal pour y attendre quatre fortes
galres vnitiennes qui revenaient de Flandre. La rencontre eut
effectivement lieu; Christophe en attaqua une avec une grande vigueur;
il parvint  l'aborder malgr l'avantage que la galre retirait de ses
avirons pour viter la jonction; mais la dfense fut vive et le
carnage fut grand des deux cts; cependant le feu prit  bord et les
deux btiments turent incendis. Dans cet affreux dsastre, Colomb eut
le bonheur de pouvoir saisir un aviron  l'aide duquel il se soutint
sur l'eau. Ce ne fut qu'aprs deux heures d'efforts qu'il put
atteindre le rivage: puis de fatigue, il fut longtemps  se
remettre; enfin, sa forte constitution prit le dessus, et il se
rendit  Lisbonne o, trouvant plusieurs de ses compatriotes, il fixa
sa rsidence.

Nous avons cru devoir raconter ce combat, parce qu'il est attest par
Fernand, l'un des fils de Colomb, qui l'a lui-mme dcrit; mais il
paratrait, d'aprs certains documents galement dignes de foi, que
Colomb tait dj  Lisbonne lorsque ce mme combat eut lieu. Le
Portugal tait alors entr dans une voie glorieuse de dcouvertes:
ainsi, en rflchissant  l'esprit enthousiaste de Colomb pour tout ce
qui portait le cachet de grandeur maritime, on peut trs-bien se
rendre compte comment, au lieu de se trouver transport  Lisbonne par
l'effet d'un des hasards de la guerre, ce jeune marin y aurait t
conduit par un mouvement de curiosit librale, et pour chercher  s'y
frayer un chemin  la gloire par son mrite et par ses travaux.

En effet, le Portugal venait d'ouvrir la vaste carrire des voyages de
recherche et d'exploration qui jetrent un si grand clat sur ce
royaume. Les les Canaries, ou les les Fortunes des anciens, que
l'on ne connaissait plus qu' peine, tant les traditions en taient
affaiblies, avaient t retrouves, dans le quatorzime sicle, par
les Gnois et les Catalans; et les voyages frquents qu'y faisaient
les navigateurs du Portugal ainsi qu'aux ctes voisines de l'Afrique
avaient captiv l'attention publique. Cette impulsion acquit un nouvel
essor par l'influence du prince Henri, fils du roi Jean Ier, qui ayant
accompagn son pre  Ceuta dans une expdition contre les Maures, y
entendit parler de la Guine, et pensa que d'importantes dcouvertes
taient probables dans cette direction.

 son retour, il se rendit  Sagres, dans une modeste habitation, prs
du cap Saint-Vincent, afin d'y rflchir, dans le calme de la
retraite, aux ides qui avaient envahi son esprit. Ce fut l, qu'en
pleine vue de l'Ocan, il s'adonna  toutes les sciences qui se
rapportent  l'art nautique, surtout  la gographie et  l'astronomie
dont les Arabes avaient apport en Europe les premires notions, et
dans lesquelles ceux d'entre eux qui rsidaient alors en Espagne
excellaient. Il appela des savants auprs de lui, il leur fit part de
ses proccupations, et ce fut ainsi qu'il se forma l'opinion bien
arrte et fort avance pour l'poque o il vivait, que l'Afrique
tait circonnavigable, et qu'on devait arriver dans l'Inde en la
contournant par mer.

Il rflchit aussi  la grandeur des rpubliques de Venise et de
Gnes, qui s'taient enrichies par le monopole du commerce de l'Asie
qu'elles s'taient appropri  l'aide des tablissements fonds par
elles dans la mer Noire et  Constantinople, o les denres de
l'Orient, quoique portes par une route longue et dispendieuse, ne
laissaient pas de leur procurer des bnfices considrables, puisque
les ngociants de ces rpubliques taient seuls en mesure
d'approvisionner le reste de l'Europe. Le prince Henri pensa donc
qu'il serait trs-avantageux pour le Portugal de prendre sa part de la
magnificence des Vnitiens et des Gnois, et qu'il ne pouvait y
parvenir qu'en faisant suivre un autre cours au commerce ou qu'en se
rendant directement dans l'Inde par la voie de la navigation.

Mais l'art nautique tait alors dans un tat de vritable enfance; les
marins n'avaient pas encore os perdre de vue les ctes de l'Ocan;
ils ne parlaient qu'avec effroi de son tendue incommensurable, de
l'agitation de ses flots, ou,  en juger par les courants des mares
aussi bien que des eaux qui avoisinent Gibraltar, du danger qu'il y
aurait  aller s'exposer  ces mmes courants qu'on supposait encore
plus violents en s'avanant de plus en plus dans l'Atlantique. On
croyait, mme que notre plante, dans le voisinage de l'quateur,
tait barre par une zone brlante qu'une chaleur excessive empchait
de franchir; enfin, il existait gnralement dans les esprits, une
sorte de croyance superstitieuse que quiconque aurait os s'aventurer
au del du cap Bojador n'en pourrait pas revenir.

Henri se mit rsolment au-dessus de ces craintes, de ces terreurs ou
de ces scrupules, qu'il combattit avec les armes de la raison, de la
logique et de la science; il fonda un collge naval  Sagres o il
plaa les plus minents professeurs de l'art de la navigation. Les
cartes marines y furent retouches, amliores sous ses yeux  l'aide
des documents les plus authentiques qu'on put se procurer dans tous
les pays; la boussole, assez rcemment invente par Flavio Gioja
d'Amalfi, fut perfectionne; des livres spciaux pour la navigation
furent publis; les mthodes, les calculs nautiques furent simplifis;
tout enfin ce qui concernait la marine y fut tudi: aussi jaillit-il
de cette retraite un esprit d'entreprise qui s'empara de la nation
tout entire et qui la stimula vers les expditions les plus hardies.
Par l'effet de cette chaleureuse excitation, Bojador, cet effroi des
marins, fut doubl; les tropiques, o commenait la prtendue ceinture
de feu tant redoute, furent pntrs; le cap Vert avait t
dcouvert; on tait all jusqu'aux les Aores; et Jean Santarem,
accompagn de Pierre Escovar, dcouvrit les ctes de la Guine en
1471.

Pour encourager encore plus les chefs de ces expditions tmraires,
le roi Jean fit habilement jouer les ressorts de la politique. Rien ne
pouvait calmer davantage les terreurs populaires que la sanction de
l'glise donne  des voyages qui se trouvaient en complte opposition
avec les opinions dominantes; or, le pape lui-mme donna cette
sanction, en dotant, de son autorit spirituelle, la couronne de
Portugal du droit de souverainet sur tous les pays que ses sujets
dcouvriraient jusqu' l'Inde inclusivement.

La publication de la bulle papale exera une influence magique sur les
masses, qui, ds lors, partagrent entirement les ides de Henri, et
ne songrent plus qu'aux moyens de contourner l'Afrique et d'arriver
dans l'Inde par la voie de la mer. Mais hlas! le jeune prince mourut
en 1473; il ne fut pas tmoin de l'accomplissement du projet favori
dont il avait si intelligemment prpar l'excution; toutefois, il
avait assez vcu pour tre assur que ses ides d'extension et de
prosprit maritimes ne seraient pas frappes de strilit. Il fut
regrett comme doit l'tre un homme aux penses leves et dont la
devise, Faire le bien, avait t le mobile de toutes les actions.

Cependant, la renomme des dcouvertes des Portugais fixait
l'attention de l'Europe. Colomb tait arriv  Lisbonne en 1470, et
c'tait l'poque o les savants, les curieux, les hommes entreprenants
y accouraient de toutes parts; il avait alors trente-cinq ans; il
tait donc dans la force de l'ge; ses qualits morales avaient acquis
leur entier dveloppement; et ce n'est pas sans dessein que nous nous
sommes tendu sur les circonstances diverses de sa carrire maritime,
afin de montrer qu'aucun marin de l'poque ne pouvait le surpasser
dans l'art de la navigation.

Quant  son physique, quant au caractre de ses traits, peut-tre
est-ce une purilit de s'arrter  ces dtails quand il s'agit d'un
homme aussi suprieur que Colomb; nous en donnerons cependant une
description que nous croyons fidle, car elle a t faite par son fils
Fernand.

Christophe Colomb avait le front large, le visage long, le nez
aquilin; il avait les yeux clairs; son teint tait blanc et embelli de
vives couleurs; ses cheveux avaient t blonds pendant sa jeunesse; sa
taille tait au-dessus de la moyenne; son regard tait anim, et
l'expression de sa physionomie tait grave et noble.

Il existe un grand nombre de portraits de Colomb; on doit  M. Jomard
une apprciation critique des plus remarquables d'entre eux: il donne
la prfrence  celui qui, depuis quelque temps, est entr dans la
galerie de Vicence et o l'on reconnat la touche du Titien ou au
moins d'un des meilleurs peintres de son cole. Celui qui crit ces
lignes en possde un galement, qu'il conserve avec un respect
religieux, car il lui offre deux grandes garanties de ressemblance: la
premire est une identit parfaite avec la description de Fernand; la
seconde consiste dans les lignes en langue espagnole qui sont places
au-dessous, et dont voici la traduction littrale:

Christophe Colomb, grand-amiral de l'Ocan, vice-roi et gouverneur
gnral des Indes occidentales qu'il dcouvrit.--Copi d'aprs un
portrait original conserv dans sa famille.--Ladite copie donne  M.
le baron de Bonnefoux, prfet maritime, par le vice-amiral Gravina.

On sait que Gravina commandait en second l'arme navale espagnole aux
ordres de l'amiral Mazzaredo, que l'amiral Bruix amena  Brest en
1799; et qu'il commandait en chef les forces navales de sa nation
runies aux ntres  Trafalgar o il fut tu en combattant
vaillamment. Gravina tait, en outre, chambellan de Sa Majest
Catholique.

Colomb avait beaucoup d'loquence naturelle allie  une vive clart
dans la discussion; quoique ayant men une vie fort aventureuse et
ayant longtemps frquent des hommes aux moeurs trs-libres, les
siennes taient irrprochables, et nul ne savait mieux que lui se
respecter et se faire respecter; aussi le voyait-on affable,
affectueux et d'une douceur extrme envers les personnes qui
l'approchaient; il tait mme parvenu  corriger une tendance
naturelle  l'irritabilit en s'habituant  un maintien digne et
grave, en ne se permettant aucun cart de langage et en vivant avec
simplicit. Enfin, pendant sa vie entire, il fit preuve d'une pit
sincre, qui, par la suite, lorsqu'il droula ses thories devant des
thologiens qui les trouvaient en contradiction ouverte avec ce
qu'ils croyaient tre des vrits incontestables, ne permit jamais
qu'on pt le souponner d'attaquer volontairement la religion, et lui
servit plus, peut-tre, qu'aucune de ses autres qualits  faire
adopter ses plans. Tout concourait donc  en faire un homme hors ligne
et propre  excuter le projet inou qu'il conut depuis, celui de
_dcouvrir les limites de l'Atlantique_; car ce n'est pas assez
d'avoir un mrite minent, si l'on ne possde en mme temps les
qualits qui peuvent mettre ce mrite en vidence et lui faire porter
ses fruits.

 Lisbonne, Colomb se maria avec une des deux filles d'un Italien
nomm Palestrello, mort aprs avoir t l'un des marins les plus
distingus du temps du prince Henri; il avait t le colonisateur et
l'un des gouverneurs de l'le de Porto-Santo, qui, avec Madre, avait
t dcouverte en 1418 et 1419, par Tristan Vaz et par Zarco.
Toutefois, et malgr cette position avantageuse, il n'avait laiss
qu'une modique fortune. L'autre fille de Palestrello avait pous
Correo, autre marin qui avait galement t gouverneur de Porto-Santo.
Aprs son mariage, Colomb fit plusieurs voyages en Guine; il alla
mme  Porto-Santo pour des intrts de famille. Ce fut pendant le
sjour qu'il fit en cette le que naquit Diego, son fils ain. Dans
l'intervalle de ses campagnes, Colomb dressait des cartes marines dont
la vente lui servait  soulager l'existence de son vieux pre  qui il
pensait toujours avec une tendre reconnaissance, et  aider ses frres
lors de leur dbut dans le monde.

Les conversations que, dans cette priode, il eut avec Correo,
l'application qu'il portait  la construction de ses cartes qui tait
une de ses occupations favorites, l'tude qu'il fit des journaux,
manuscrits et plans de son beau-pre, furent pour lui des motifs
incessants d'examen; ces motifs, joints  l'enthousiasme avec lequel
les dcouvertes multiplies des Portugais le long du continent
d'Afrique taient accueillies, transportrent son imagination et lui
firent concevoir le dessein de tenter plus encore, et d'aller dans
l'Inde en se dirigeant vers l'Occident.

Bientt ses penses ne purent plus se dtacher de ce dessein, et plus
il s'en proccupait, plus il trouvait des raisons pour y persister.

On a dit que plusieurs entretiens, plusieurs fables, plusieurs redites
ou rapports recueillis par Colomb, soit sur la cte de Guine, soit
surtout aux Aores et  Porto-Santo, sur l'existence d'une terre
tendue situe de l'autre ct de l'Atlantique, avaient t le point
de dpart de la grande ide de Colomb; mais si ces bruits, qu'on a
cits depuis lors, avaient eu quelque consistance, le prince Henri les
aurait connus, et il n'aurait certainement laiss  aucun autre la
gloire de l'entreprise.

On ne peut donc attribuer ce point de dpart  d'autres causes qu'
celles qui sont assignes par Fernand, et qui sont le fruit de la
rflexion la plus persvrante et la mieux mrie. Suivons, en effet,
Colomb pas  pas; nous verrons ainsi se confirmer l'opinion de
Fernand, et il sera impossible de ne pas reconnatre avec lui, que des
rapports vagues, des bruits incohrents, des contes chimriques, des
faits peu concluants, tels que ceux que l'envie a invents ou
amplifis aprs l'vnement, n'eurent aucune influence sur l'esprit
vigoureux de Colomb, et que ses ides reposaient sur ses recherches
mentales et sur les convictions les mieux fondes.

Toscanelli, Italien trs-vers dans la cosmographie, habitait alors la
ville de Florence; or, il existe une correspondance entre Colomb et
Toscanelli qui remonte  l'anne 1474; mais on doit penser que le
sujet abord par Colomb tait mri dj depuis longtemps dans son
jugement, lorsqu'il entra en communication pistolaire avec ce savant.
Il y posa en principe que la terre est un corps sphrique dont on
pouvait faire le tour dans le sens de l'quateur, et que les hommes
placs aux antipodes les uns des autres, y marchaient et s'y tenaient
_debout pieds contre pieds_, ce qui tait une des assertions les plus
tmraires qu'on pt alors avancer: il divisait l'quateur, comme
toutes les circonfrences de cercle, en 360 degrs, et, s'appuyant sur
le globe de Ptolme et sur la carte plus nouvelle de Marinus de Tyr,
il accordait aux anciens la connaissance gographique de 225 de ces
degrs, qui comprenaient tout l'espace renferm de l'Est  l'Ouest,
entre la ville de Thin, extrmit orientale de l'Asie, et les les
Fortunes ou Canaries, extrmits occidentales du monde alors connu.
Depuis ce temps-l, les Portugais avaient dcouvert les Aores; ainsi,
il fallait ajouter environ 15 degrs aux 225 des anciens, ce qui
donnait une somme de 240 degrs, quivalente aux deux tiers de
l'tendue circulaire de la terre.

Ce calcul de Colomb tait rigoureux dans la supposition de
l'exactitude du globe et de la carte dont il se servait comme base;
mais il est vident pour nous aujourd'hui, que l'extrmit orientale
de l'Asie y tait porte beaucoup trop loin, et cette erreur, qu'on ne
pouvait attribuer  Colomb, fut trs-heureuse, car elle ne lui
permettait de compter que sur un parcours de 120 degrs ou de 2,400
lieues marines entre les Aores et le point le plus rapproch de
l'Asie. Il devait donc, aprs avoir franchi l'espace occup par ces
120 degrs, ou arriver aux confins orientaux de l'Asie, ou dcouvrir
les terres qui pouvaient s'interposer. Si mme on s'en rapportait aux
calculs de l'Arabe Alfragan, fonds sur l'opinion d'Aristote, de
Snque, de Pline et de Strabon, ces 120 degrs auraient t loin de
valoir 2,400 lieues, car ce mathmaticien supposait la terre moins
tendue qu'elle ne l'est rellement; selon lui, chaque degr de
l'quateur tait infrieur  20 lieues marines d'une assez grande
quantit.

La rponse de Toscanelli fut un vif encouragement pour Colomb; il y
tait mme fait mention du fameux Marco Paolo, voyageur vnitien qui
avait tabli, dans une narration de ses voyages par terre et dans
l'Orient pendant le quatorzime sicle, que les parties les plus
loignes du continent asiatique et dans lesquelles il avait pntr,
taient bien au del de l'espace assign par Ptolme. Toscanelli
avait compris immdiatement la porte extraordinaire du projet de
Colomb; il s'en montra merveill et il le conjura ardemment de le
mettre  excution, l'assurant qu'en partant de Lisbonne mme, il
aurait tout au plus 1,350 lieues marines  franchir pour arriver  la
province de Mangi, prs du Cathai par lequel on doit supposer qu'il
dsignait ce que nous appelons la Chine. Pour enflammer davantage son
imagination, il lui retraa les dtails prodigieux donns par Marco
Paolo sur le Cathai, sur la puissance et la grandeur du grand kan ou
du souverain de ces contres opulentes, sur la splendeur de Cambalu et
de Quinsai, capitales de son empire, et sur les richesses
incalculables de l'le de Cipango qui avoisinait le Cathai, et qui,
probablement, tait le Japon. Toscanelli joignit  ces renseignements
une carte sur laquelle taient portes, soit les ctes occidentales de
l'Europe et de l'Afrique, soit les parties orientales de l'Asie
spares les unes des autres de la faible distance de 1,350 lieues
marines (environ 7,500 kilomtres). On y voyait aussi,  diverses
distances et convenablement places, Cipango, Antilla, ainsi que
d'autres les de moindre importance.

Cette lettre fit sur l'esprit de Colomb une impression qui
non-seulement fut vive, mais encore trs-durable, car, dans ses
proccupations, ses voyages ou ses propositions, on voit souvent
reparatre les territoires du grand kan, le Cathai et l'le de
Cipango, qui lui avaient t offerts en perspective par son savant
correspondant.

L'approbation qui fut donne par Toscanelli aux plans de Colomb acheva
de le confirmer dans leur excellence; il s'occupa ds lors  complter
sa thorie; lorsque les diverses parties en furent bien concertes, il
s'y fixa avec une fermet inbranlable; jamais il n'en parla avec
l'accent du doute ni de l'hsitation, et ce fut pour lui chose aussi
authentique que si de ses yeux il avait aperu, que si de ses pieds il
avait foul la terre qu'il voyait par l'effet de son imagination. Un
sentiment religieux, qui avait une teinte de sublimit, se mla  ses
penses; on et dit, en l'entendant parler, qu'on avait devant soi un
homme inspir par un effet de la puissance divine, qui entre tous
l'avait choisi pour accomplir une oeuvre excdant les facults
intellectuelles d'un simple mortel, et des volonts de laquelle il
reconnaissait n'tre que le docile agent!

Et quand il ajoutait, avec une conviction intime, que le moment tait
venu o les extrmits les plus distantes de la terre devaient entrer
en communication les unes avec les autres, et o toutes les nations,
toutes les les, tous les langages allaient se runir sous la bannire
du divin rdempteur des hommes, on ne savait ce qu'on devait admirer
le plus, ou de la science profonde de ses arguments, ou de l'loquence
avec laquelle il les prononait, ou, enfin, de la foi vive et
religieuse dont il tait anim.

Il en rsulta pour son esprit une lvation nouvelle; pour son regard,
un plus grand air d'autorit; pour son maintien, une noblesse et une
dignit qui frappaient tous ceux qui l'approchaient. L'envie et le
dnigrement se tenaient mme loin de lui, pour rpandre les fables ou
les calomnies par lesquelles on cherchait quelquefois  lui ravir
l'honneur de l'ide premire, ou  entraver ses projets; mais, dans le
libre cours d'une discussion calme et srieuse, il avait toujours la
supriorit. On pouvait donc se refuser  l'aider dans ses projets;
mais il tait difficile de rpondre  ses discours, de rfuter ses
opinions, et surtout de ne pas estimer l'homme qui disait: Voil mon
plan; s'il est dangereux  excuter, je ne suis pas un simple
thoricien qui laisse aux autres la chance de succomber sous les
prils; mais je suis un homme d'action; je suis prt  sacrifier ma
vie pour servir d'exemple aux autres; et finalement, si je n'aborde
pas aux rivages de l'Asie par mer, c'est que l'Atlantique a d'autres
limites dans l'Occident, _et ces limites je les dcouvrirai!_

Cependant, Colomb quitta le Portugal pour un nouveau voyage, qu'il
entreprit vers la partie des rgions septentrionales, o les pcheurs
anglais avaient coutume d'aller exercer leur industrie: il nous
apprend lui-mme que, dpassant ces latitudes d'une centaine de
lieues, il franchit le cercle polaire, afin de s'assurer jusqu' quel
point ces parages taient habitables; il mentionne l'le de Thul,
c'est--dire probablement l'Islande, et non point l'_Ultima Thule_ des
anciens qui, selon eux, tait bien moins loin dans l'Ouest. Dans la
relation de ce voyage, on trouve encore la preuve du violent dsir
qu'il avait de sortir des limites troites de l'Ancien-Monde, pour se
lancer vers les points occidentaux et extrmes de l'Ocan.

Quel navigateur, alors, pouvait tre compar  Colomb? Il avait fait
de belles tudes prparatoires; il avait dbut jeune dans la marine,
avait fait beaucoup de campagnes, et avait, pendant plus de vingt ans,
parcouru toutes les mers frquentes; il s'tait trouv dans un grand
nombre de combats et il s'y tait distingu; il n'avait nglig aucune
occasion d'accrotre son savoir; il parlait plusieurs langues; il
avait construit des cartes marines qui lui faisaient prendre place
parmi les premiers hydrographes; aussi pouvait-il se prsenter avec
assurance et dire que s'il proposait une expdition prilleuse et
difficile, nul n'avait ni plus d'exprience, ni plus de courage, ni
plus de talents pour la commander et pour la faire russir.

Quelques annes s'coulrent sans que cet homme si suprieur et rien
dcid sur les moyens de mettre ses projets  excution; il lui
fallait un grand protecteur pour lui en procurer les moyens, et il se
rendait parfaitement compte de la difficult de trouver, pour faire
accueillir ses vues, un personnage haut plac: il ne croyait mme pas
que ce ft trop d'un souverain; tant il pensait qu'il fallait de
puissance pour ranger sous sa domination les terres o il devait
aborder, et pour lui dcerner les dignits et les rcompenses que ses
dcouvertes futures lui semblaient devoir mriter!

D'ailleurs, il devait aussi trouver des marins qui consentissent  le
suivre; or, ceux du Portugal eux-mmes, malgr l'usage plus gnral de
la boussole amliore par les soins du prince Henri, ne s'avanaient
vers le midi de l'Afrique qu'avec crainte, circonspection, et ils
osaient  peine perdre la terre de vue. Qu'et-ce t si on leur avait
propos de s'embarquer pour un voyage dirig vers l'Ouest jusqu'aux
extrmits redoutes de l'Atlantique? Rien, sans doute, ne leur aurait
sembl moins praticable ni plus dangereux.

Il parat que ce fut alors que Colomb s'adressa au gouvernement de
Gnes, sa patrie, pour lui faire part de ses plans et pour les placer
sous sa protection. Il regardait cette dmarche comme un devoir de
coeur et comme la dette sacre d'un citoyen dvou avant tout  la
gloire,  la prosprit de son pays; il s'y serait rendu
immdiatement, si ces offres avaient t acceptes: il n'en fut pas
ainsi.

En Portugal, Alphonse avait succd au roi Jean Ier; mais ses guerres
avec l'Espagne l'occupaient trop pour qu'on pt croire qu'il
s'engagerait dans une expdition qu'il jugerait probablement devoir
tre aussi coteuse qu'incertaine; aussi, dans la supposition d'un
refus, rien ne fut tent auprs de lui.

Ce fut en 1480 que Jean II succda  son tour au roi Alphonse. La
passion du prince Henri pour les dcouvertes remplissait son coeur;
sous son rgne, l'activit des navigateurs portugais, un moment
assoupie, se rveilla; et ce nouvel essor fut second par l'imprimerie
qui, rcemment invente, abrgeait les communications, propageait les
connaissances scientifiques et favorisait les progrs; mais
l'impatience de Jean II lui faisait trouver trop de lenteur dans les
tentatives de ses navires pour parvenir  l'extrmit Sud de
l'Afrique.

Il tait difficile, pourtant, qu'il en ft autrement; car, pour
s'avancer vers les parties mridionales de ce continent, il fallait
lutter sans cesse, et avec des btiments fort imparfaitement
installs, contre des calmes prolongs, des courants assez rapides et
des vents presque toujours contraires ou mme quelquefois violents
tels que ceux qui rgnent dans ces parages. Aujourd'hui que les
navires sont clairs par l'tude des localits, ds qu'ils ont
travers l'quateur, ils ne luttent pas, en louvoyant, contre les
vents dits _gnraux_ qui soufflent du Sud-Est, pour se rendre au cap
de Bonne-Esprance; mais ils se servent de ce vent pour courir une
longue borde qui les rapproche beaucoup de l'Amrique mridionale, et
semble leur faire faire un grand dtour, il est vrai, mais qui les
porte au del du tropique du Capricorne; ils trouvent, bientt alors,
des vents d'Ouest; et, en peu de jours, ils arrivent  ce cap renomm,
l'ancien _Cabo-Tormentoso_ (cap des Temptes) des Portugais, qu'il
leur aurait fallu des mois entiers pour atteindre en ctoyant
l'Afrique. Au surplus, le nom de _cap de Bonne-Esprance_, qui fut
donn plus tard au _Cabo-Tormentoso_, pour indiquer l'espoir que l'on
avait, et que _Diaz_ et _Vasco de Gama_ ralisrent en 1486 et 1498,
de trouver, en le doublant, une voie de mer pour aller dans l'Inde,
n'en est pas moins encore celui d'un point du globe frquemment battu
par d'effroyables temptes et assailli par des flots courroucs.

Mcontent de la lenteur des dcouvertes de ses navires, Jean II voulut
que la science lui vnt en aide, et il appela des hommes instruits
auprs de lui pour aviser sur ce point. Ces savants, au nombre
desquels se trouvait le clbre Martin Behem, se joignirent  ses deux
mdecins, Rodrigue et le juif Joseph, qui taient aussi des astronomes
et des gographes renomms. Plusieurs dcisions furent prises par eux:
la plus importante fut celle de l'application de l'astrolabe  la
navigation, afin de procurer aux marins les moyens de rgler leur
marche par l'observation de la hauteur des astres, et de leur donner
un surcrot de confiance ou de hardiesse, qui leur manquait dans l'art
de diriger leur route et de conduire leurs btiments.

L'astrolabe n'tait cependant que l'anneau astronomique perfectionn,
et, comme lui, qu'un instrument de suspension qui,  cause de la
mobilit d'un navire, ne pouvait donner  bord que des rsultats
approximatifs; il tait loin de l'arbalte qui vint ensuite, laquelle
tait galement loin du quart de nonante, tout  fait mis de ct,
cependant, depuis l'invention des instruments  rflexion, tels que
l'octant, le sextant et le cercle de Borda, qui ne laissent rien 
dsirer.

Toutefois, cette mesure eut un grand effet moral; car les quipages,
attribuant  l'astrolabe une perfection qu'il ne possdait pas,
s'imaginrent qu'ils navigueraient dsormais avec plus de scurit;
sous un autre rapport, elle eut des consquences du plus haut intrt.
En effet, Colomb, qui a toujours fait preuve d'une promptitude
d'esprit incomparable pour saisir les diffrentes phases d'une
question, et pour en tirer le parti le plus favorable  ses vues, ne
manqua pas de prconiser l'astrolabe comme l'instrument destin 
ouvrir un champ libre  ses dcouvertes, et de le prsenter comme
devant calmer les craintes de tous ceux qui voudraient partager sa
fortune.

Ds lors, et pendant qu'on tait sous l'impression favorable de cette
innovation, il ne balana plus un seul instant, et il demanda une
audience au roi afin de lui communiquer son projet. L'audience ne se
fit pas attendre: Colomb se prsenta avec une noble assurance; il
exposa sa thorie, montra la carte de Toscanelli, et il assura  Jean
II que s'il voulait lui confier des navires et des hommes pour les
armer, il les conduirait dans les riches contres de l'Orient en
cinglant directement  l'Ouest, et qu'il aborderait  l'le opulente
de Cipango, d'o il tablirait une communication directe avec le grand
Kan, souverain d'un des tats les plus riches et les plus splendides
du monde.

Le roi l'couta avec une attention soutenue, et lui promit d'en
rfrer  une junte, qui fut en effet nomme et qui tait compose de
Rodrigue et de Joseph, dont nous venons de parler, et du confesseur du
roi, Diego Ortiz, vque de Ceuta, Castillan de naissance,
ordinairement appel du nom de _Cazadilla_ qui tait celui de sa ville
natale, et fort estim  cause de ses lumires et de son instruction.

La junte, qui n'eut qu' dlibrer sur les plans prsents par Colomb,
sans s'entretenir avec lui-mme, dclara qu'ils taient extravagants,
et que l'auteur de ces plans ne pouvait tre qu'un visionnaire; mais
le roi qui avait entendu Colomb, et qui savait,  n'en pas douter,
que, loin d'tre un visionnaire, il s'exprimait avec toute la lucidit
d'un homme aussi instruit que sens, le roi, disons-nous, n'admit pas
cette dcision de la junte, et il assembla son conseil priv, qui
tait compos des savants les plus minents du Portugal, pour en
dlibrer.

Malheureusement, Cazadilla en faisait partie, et, plus malheureusement
encore, il est dans la nature humaine que nul n'est plus obstin ni de
plus mauvaise foi qu'un savant qui se trompe; aussi, par son ardente
influence, les thories de Colomb furent-elles qualifies
d'impraticables, et de chimres sans base et sans raison!

Cazadilla fit plus encore; car, voyant le mcontentement que le roi
Jean II prouvait de cette nouvelle dcision et le penchant qu'il
continuait  manifester pour tenter l'entreprise, il eut recours  une
manoeuvre indigne, qu'il prsenta au roi sous le prtexte spcieux, si
souvent invoqu en pareil cas, qu'il tait de la dignit de la
couronne de ne pas s'engager  cet gard par une dtermination
officielle, et qu'il fallait agir  l'insu de Colomb pour vrifier
jusqu' quel point ses propositions pouvaient tre fondes.

Le roi eut la faiblesse d'adopter ce conseil, qui n'tait qu'une ruse
odieuse dguise sous le semblant de la dignit royale; et, mettant 
profit les cartes et les communications diverses de Colomb, des
instructions furent traces, et l'ordre fut donn d'expdier
secrtement une caravelle du cap Vert, pour qu'elle ft route
immdiatement, et d'aprs ces mmes instructions.

Cependant, Colomb tait tenu en suspens par plusieurs assurances qu'on
lui donnait, que le conseil, ne pouvant agir avec trop de maturit,
prenait du temps pour mieux asseoir son jugement. Quant  la
caravelle, elle partit; mais elle prouva des contrarits; et, comme
le capitaine et l'quipage ne rencontrrent que des mers agites par
des vents imptueux, qu'ils ne virent devant eux que des horizons
menaants et que l'espace succdant  l'espace, sans l'aspect d'aucune
terre pour les encourager ou les guider, ils faillirent  l'oeuvre
comme des hommes non stipuls par l'aiguillon de la gloire ou manquant
de conviction, et ils retournrent au cap Vert, d'o ils firent voile
pour Lisbonne; l, ils s'excusrent de leur manque de rsolution, en
ridiculisant le projet comme tant draisonnable et mme extravagant.

Cette insigne duplicit indigna Colomb au point qu'il ne voulut plus
entendre  rien, mme, dit-on,  une disposition que montra le roi 
renouer la ngociation. Sa femme tait morte depuis quelque temps, il
ne tenait donc plus au Portugal par aucun lien, et il en serait parti
immdiatement, si ses affaires pcuniaires, dranges par le peu de
soins que ses proccupations scientifiques lui avaient permis d'y
donner, lui en avait laiss la facult. Il fit alors tous ses efforts
pour rtablir ses finances; et finalement, il quitta ce royaume en
1484, emmenant avec lui son jeune fils Diego.

Quelque fcheux pour notre illustre navigateur qu'aient pu tre les
vnements que nous venons de dcrire, ils ont eu, toutefois, le
rsultat de dmontrer invinciblement la fausset des allgations par
lesquelles on a cherch  insinuer que l'ide premire de ses projets
ne lui appartenait pas en propre, et qu'elle lui avait t suggre
par des rvlations qui lui avaient t faites dans ses voyages  la
cte de Guine, ou par la connaissance de faits empreints de
caractres tellement vraisemblables qu'ils avaient d tre accepts
par lui comme des preuves. Ainsi, cette prtendue statue qui, sur le
cap le plus avanc de la plus occidentale des Aores, avait un doigt
mystrieusement dirig vers l'occident; ainsi, ces vues de terres que
l'on croyait, en certains temps, apercevoir du sommet des montagnes
des les Canaries; ces pices de bois grossirement travailles,
apportes par des vents d'Ouest; ces arbres d'espces trangres 
l'Europe ou  l'Afrique, dont les troncs avaient t rouls par les
vagues jusques  notre continent; ces cadavres parvenus sur nos ctes,
et dont les traits ou les formes n'appartenaient  aucune race alors
connue dans nos pays!... tout cela tait videmment des fables; car,
s'il y avait eu la moindre certitude, s'il avait exist le moindre
prtexte  en retirer des inductions favorables, il est certain que le
roi Jean, que Cazadilla, que la junte, que le conseil priv, que les
marins de la caravelle expdie du cap Vert en auraient eu
connaissance, qu'ils n'auraient pas trait Colomb de visionnaire, et
qu'ils n'auraient point dclar que ses projets taient extravagants.

Il est donc bien dmontr que, dans le Portugal, pays o l'art de la
navigation tait le plus avanc, et qui tait le mieux situ pour
connatre l'exactitude de ces bruits ou de tous ceux qui pouvaient
alors circuler sur l'existence de contres transatlantiques, rien qui
et un caractre authentique n'y existait; que les thories de Colomb,
touchant ces mmes contres, y furent unanimement qualifies
d'impraticables ou d'insenses, et qu' lui seul revient l'honneur
tout entier non-seulement d'avoir conu de si vastes projets, mais
encore de les avoir excuts!

Il rgne quelque obscurit sur la vie de Colomb pendant l'anne 1485;
nous allons en rapporter ce qui parat le moins vague dans le rcit
des historiens qui ont trait ce sujet.

De Lisbonne il se rendit  Gnes o il renouvela ses propositions de
dcouvertes dans l'Occident; la rpublique, alors occupe de guerres
ruineuses qui minaient sa prosprit, ne crut pas pouvoir accepter
des offres qui auraient ajout beaucoup d'clat  sa puissance, et
dont les consquences avantageuses pour son opulence auraient pendant
longtemps tabli sa suprmatie commerciale. Il s'adressa ensuite 
Venise qui, se trouvant en ce moment dans une priode critique pour
ses affaires, refusa galement ses propositions. L'Angleterre,  cette
mme poque, tait gouverne par Henri VII, dont Colomb avait entendu
vanter la sagesse et la magnificence; il crut donc devoir engager son
frre Barthlemy  s'embarquer pour cette le, afin de faire connatre
ses plans  ce souverain, et de chercher  les lui faire approuver.
Quant  lui, aprs avoir embrass son vieux pre qui vivait encore, et
aprs avoir satisfait, autant qu'il tait en lui,  sa pit filiale,
par les mesures qu'il prit pour subvenir aux besoins de sa vieillesse,
il partit pour l'Espagne avec l'espoir d'y recevoir un accueil plus
favorable que celui que lui avaient fait jusqu'alors les gouvernements
auxquels il s'tait adress.

 une demi-lieue de Palos, sur une minence solitaire qui avoisine la
mer, se trouvait, et se trouve mme encore aujourd'hui, un ancien
couvent de Franciscains, entour d'un bois de pins, et qui est ddi 
Sainte-Marie de la Rabida.  la porte de ce couvent, en l'anne 1486,
s'arrta, un jour, un tranger qui venait de dbarquer sur les ctes
de l'Espagne, et qui, extnu de fatigue, conduisant par la main un
jeune enfant galement puis, frappa et demanda un peu d'eau et de
pain pour ranimer les forces dfaillantes de cet enfant qui tait son
fils. Cet tranger, qui devait, plus tard, doter la couronne d'Espagne
de possessions innombrables, et qui, en ce moment, faisait un humble
appel  la charit du frre gardien d'un simple couvent de ce royaume,
c'tait Christophe Colomb, qui se rendait  Huelva dans l'espoir d'y
trouver son beau-frre Correo!

Le suprieur du couvent entrait en ce mme moment: c'tait un homme
instruit, intelligent, qui, aprs avoir accompli les premiers devoirs
de l'hospitalit, fut tellement frapp de l'air de noblesse et de
dignit de son hte, qu'il lia conversation avec lui et qu'il
l'engagea  faire quelque sjour au couvent.

Ce suprieur, qui se nommait Jean Perez de Marchena, ne put, sans un
sentiment de sympathie extrme, entendre le rcit de la vie de
l'tranger qui lui en confia toutes les particularits et se garda
bien d'omettre les penses de dcouvertes dont il tait le plus
proccup; mais, se mfiant de son propre jugement, le suprieur en
rfra  Garcia Fernandez, mdecin de Palos, qui tait un de ses amis.
Fernandez fut sduit, comme l'avait t Jean Perez; il en conversa
avec des marins, avec des pilotes de l'endroit qui parurent frapps de
la grandeur de l'ide; mais ce qui acheva de dterminer la conviction
du suprieur du couvent, fut l'approbation dcide qui fut donne aux
thories de Colomb par Martin Alonzo Pinzon, de Palos, l'un des plus
habiles capitaines de la marine marchande espagnole, et chef d'une
famille de marins aussi riche que distingue. Pinzon fit mme plus
qu'approuver; car il offrit, spontanment, une forte somme pour
contribuer  un armement, et sa personne pour accompagner Colomb afin
de le seconder dans le voyage.

Jean Perez, qui avait t confesseur de la reine, donna alors un libre
cours  ses bonnes intentions; il conseilla  Colomb de se rendre
immdiatement  la cour; il lui remit une lettre pressante de
recommandation pour Fernando de Talavera, prieur du couvent du Prado,
confesseur actuel de la reine, homme ayant une grande influence
politique et qu'il connaissait trs-particulirement; il lui promit
aussi de garder au couvent son fils Diego, et de veiller
paternellement en tout  sa personne ainsi qu' son ducation. Pinzon
offrit les moyens pcuniaires pour subvenir au voyage; enfin, au
printemps de l'anne 1486, Colomb, enthousiasm, Colomb, le coeur ravi
de ces encouragements et de ces secours inesprs, s'loigna du
couvent de la Rabida pour se rendre  la cour de Castille runie en ce
moment,  Cordoue o les souverains espagnols, Ferdinand et Isabelle,
se trouvaient pour hter la conqute de Grenade qui appartenait encore
aux Maures.

La guerre opinitre que les Espagnols faisaient aux Maures et la
situation politique du pays, se lient trop troitement  l'excution
des projets de Christophe Colomb, pour que nous n'entrions pas,  cet
gard, dans quelques dtails qui expliquent les retards qu'il prouva
pour faire accueillir favorablement ces mmes projets.

Ferdinand, roi d'Aragon, et Isabelle, reine de Castille, rgnaient 
cette poque en Espagne: ils avaient uni leurs destines et leur
politique par un mariage qui, en satisfaisant  leur bonheur
personnel, leur permettait de combiner leurs efforts pour la gloire de
l'Espagne et pour achever d'en expulser les Maures qui, depuis
longtemps, y avaient tabli leur domination. C'tait, en ce moment,
l'unique objet de leur ambition; et tous leurs voeux, toutes leurs
ressources taient concentrs et dirigs vers ce noble but.

Cependant, les deux royaumes d'Aragon et de Castille taient, en
particulier, dans une indpendance complte l'un vis--vis de l'autre.
Grce  l'accord aussi parfait que dsintress de ces deux souverains
en tout ce qui touchait aux intrts de l'Espagne, jamais aucun
empitement ne se fit remarquer sur leurs droits respectifs: ainsi,
dans chacun des deux royaumes, les impts taient levs selon les lois
de chacun de ces pays; la justice tait rendue au nom de chacun des
souverains; mais, dans les actes gnraux, leurs deux noms taient
joints pour la signature, leurs ttes figuraient ensemble sur la
monnaie nationale, et le sceau royal portait dployes les armes
confondues de la Castille et de l'Aragon.

On a dit,  l'tranger, que Ferdinand tait fanatique, ambitieux,
goste, perfide mme; mais, en Espagne, il a toujours t cit comme
possdant un esprit tendu, une intelligence pntrante, un caractre
gal, et comme un homme d'une politique consomme, dou d'un grand
talent d'observation, et sans rival pour les travaux du cabinet.

Quant  Isabelle, les crivains contemporains n'en ont jamais parl
qu'avec un enthousiasme extrme. Le temps a confirm ce langage, et il
a t ratifi par les crivains de tous les autres pays. Lorsque
Colomb arriva  Cordoue, il y avait dix-sept ans qu'Isabelle tait
marie, et on la dpeint alors comme runissant l'activit et la
rsolution d'un homme  la douceur fminine la plus accomplie,
accompagnant son mari dans les camps, assistant  tous les conseils,
anime par les ides les plus pures de la gloire, et adoucissant
toujours, par les lans de son caractre gnreux, les rigueurs
parfois trop svres de la politique calculatrice du roi. Dans la
direction des affaires de son royaume, on nous la montre comme
uniquement occupe  amliorer la lgislation,  gurir les plaies
engendres par de longues guerres intrieures,  encourager les arts,
les sciences, la littrature, et ce fut par ses soins que l'universit
de Salamanque acquit l'illustration dont elle a joui pendant
longtemps, parmi les nations. Enfin, sa prudence semblait, en tout,
tre inspire par une sagesse infinie, elle veillait sans cesse aux
intrts de tous, et elle tait la mre du peuple dans toute
l'acception de ce mot.

Mais si nous nous reportons  la plus tendre jeunesse d'Isabelle,  ce
qu'elle tait avant d'unir son sort  celui du roi d'Aragon, rien
n'gale les descriptions qui ont t faites des charmes de sa
personne, et nous ne pouvons rsister au plaisir de citer le portrait
qui en a t trac par un auteur tranger:

La plus potique imagination de l'Espagne, pays renomm pour la
beaut des femmes, n'aurait pu concevoir une beaut plus rgulire:
ses mains, ses pieds, son buste et tous ses contours, portaient
l'empreinte de la grce la plus accomplie. Sa taille, quoique moyenne,
tait remplie de noblesse et de dignit. Celui qui la contemplait ne
savait, au premier abord, s'il tait fascin par la perfection du
corps ou par l'expression que l'me communiquait  un extrieur, pour
ainsi dire, irrprochable. Ne sous le soleil de l'Espagne, elle
descendait, cependant, par une longue suite de rois, des monarques
goths, et leurs frquentes alliances avec des princesses trangres
avaient produit, sur sa physionomie, un mlange de l'clatante
fracheur du Nord avec la sduisante vivacit des femmes du Midi. Son
teint tait blanc, et son paisse chevelure d'un brun clair; ses yeux
bleus, d'une douceur ravissante, rayonnaient d'intelligence et de
sincrit. Pour ajouter  tant d'attraits, quoique leve  la cour,
une franchise austre, mais inoffensive, rgnait dans son langage
comme dans ses regards, et, en tincelant sur son visage,  l'clat de
la jeunesse ajoutait celui de la vrit.

Telle tait, telle avait t la noble femme qui contribua, plus
peut-tre que son mari,  l'expulsion dfinitive des Maures du
territoire espagnol; et qui, quelque grande et patriotique que ft
cette oeuvre, tait destine  acqurir la gloire plus grande encore,
puisqu'elle la rend immortelle dans l'histoire, d'avoir une influence
dcisive sur la dcouverte du Nouveau-Monde. Enfin, ce qui prouve
clairement l'extrme supriorit de l'esprit d'Isabelle, c'est que,
destine  gouverner l'Espagne conjointement avec Ferdinand; dans ce
rgne  deux qui lui prsentait tant d'cueils, elle sut constamment,
tout en maintenant intactes l'tendue de son autorit, la plnitude de
ses droits, se faire aimer et respecter par le plus ombrageux des
maris, le plus inquiet des hommes et le plus absolu des souverains.

Toutefois, la guerre sainte, ainsi qu'on l'appelait en Espagne, que
Ferdinand et Isabelle avaient entreprise contre les Maures, occupait
trop les esprits, lors de l'arrive de Colomb  Cordoue, pour que le
moment ft propice  l'examen de ses plans. Fernando de Talavera,
lui-mme,  qui il remit la lettre de Jean Perez et qui devait tre
son introducteur auprs de Leurs Majests, prit  peine le temps de
lire la lettre ou de l'couter, et trouva plus commode de lui dire que
ce qu'il proposait tait inacceptable. Rien n'annonce mme que
Talavera en ait entretenu les souverains, ou s'il le fit, ce dut tre
en termes tellement froids qu'ils ne purent y prendre aucun intrt.

La campagne fut ouverte en 1486 par le roi et la reine en personnes,
et elle fut poursuivie avec vigueur. Quant  Colomb, il attendit 
Cordoue des circonstances plus favorables, esprant tout du temps
ainsi que des efforts qu'il faisait pour faire goter ses thories par
les hommes clairs avec lesquels il pouvait entrer en relations. Il
se remit  son travail de faire des cartes afin de subvenir  son
existence, et, dans cette humble position, il eut souvent  braver les
railleries de ceux qui, n'ayant pas le don de le comprendre, se
laissaient parfois aller au malin plaisir de le tourner en ridicule,
soit  cause de l'tat de pnurie o il se trouvait, ou, plus encore,
 cause des proccupations de son esprit que l'on qualifiait de
fantasques et d'insenses.

Ce fut dans cette ville qu'il s'attacha  dona Beatrix Enriquez;
toutefois, les particularits de cette liaison sont enveloppes
d'obscurit: on sait seulement que c'tait une dame de bonne famille
et qu'elle fut la mre de Fernand, son second fils, qu'il aima
toujours  l'gal de son an Diego et qui fut l'historien de son
pre; mais les autres dtails de cette partie de la vie de Colomb
restent ignors; on doute mme que l'attachement mystrieux qu'il eut
pour dona Enriquez ait jamais t lgitim par le mariage.

Quoi qu'il en soit, les ides de Colomb se rpandirent peu  peu et
obtinrent quelque crdit. Entre autres, Alonzo de Quintanilla,
contrleur des finances du royaume de Castille, fut frapp de la force
de ses raisonnements, et il ne put voir, sans en tre mu, tant de
dignit dans le langage, tant de noblesse dans les manires et tant de
foi dans les convictions; aussi, fut-il bientt un de ses approbateurs
les plus chaleureux, un de ses avocats les plus puissants, et il lui
donna asile dans sa maison.

Antoine Geraldini, nonce du pape, et son frre Alexandre Geraldini,
prcepteur des plus jeunes enfants de Ferdinand et d'Isabelle,
devinrent aussi ses partisans zls. Ils le prsentrent  Gonzalez de
Mendoza, archevque de Tolde et grand cardinal d'Espagne; c'tait un
personnage trs-considr  la cour o l'on ne prenait jamais un parti
de quelque importance sans le consulter,  tel point qu'il avait reu
le surnom de _Troisime Roi d'Espagne_! Sa science n'avait rien de
froid; son intelligence tait vive, et son habilet prompte et dcide
dans l'examen ainsi que dans l'excution ou la pratique des affaires;
aussi fut-il charm de l'loquence lucide et du noble maintien de
Colomb. Il l'couta avec une attention progressivement croissante; il
comprit bientt la porte infinie de ses projets, la vigueur de ses
arguments; et, ds sa premire conversation, il devint l'ami le plus
dvou et le plus inbranlable de son interlocuteur: il en parla
aussitt au roi, et le fruit de son intercession ne se fit pas
longtemps attendre, car l'audience qu'il demanda fut accorde 
l'instant.

Colomb avait alors cinquante et un ans; mais cet ge, dj assez
avanc pour affronter les fatigues de la navigation et les prils d'un
voyage sans donnes positives, sans terme prvu, sans autre guide que
sa confiance et que son gnie, cet ge, disons-nous, n'avait ni
branl ses rsolutions, ni affaibli l'ardeur de son courage. Les
soucis de son esprit, les mditations frquentes auxquelles il se
livrait, la crainte de ne pouvoir tre agr pour l'accomplissement de
ses desseins avaient blanchi sa chevelure, mais sa taille tait
toujours droite, sa tournure imposante, et son air grave et digne
tait rehauss par la mle simplicit de ses actions. Son costume
n'tait ni celui d'un riche, ni celui d'un gentilhomme, mais il le
portait avec l'aisance d'un homme suprieur; enfin, il y avait dans sa
personne quelque chose de respectable alli  une noble fiert qu'on
ne saurait rencontrer chez ceux que le ciel n'a pas forms pour le
commandement. On savait, on voyait facilement d'ailleurs qu'il
possdait une instruction prodigieuse; il avait la rputation d'avoir
beaucoup navigu, d'avoir, soit en sous-ordre, soit en chef, visit
tous les parages connus et d'avoir vaillamment combattu; pour tout
dire en un mot, il tait le marin le plus savant, le plus habile de
son temps; son rudition surpassait celle des ecclsiastiques les plus
renomms, et l'on disait de lui qu'il n'existait pas en Espagne un
chrtien qui ft plus pieux, ni plus attach  ses devoirs religieux.

Des lettres de Colomb apprennent que, lorsqu'il se rendit  l'audience
obtenue par le crdit de Gonzalez de Mendoza, ce fut avec le sentiment
de l'importance et de la dignit du motif qui l'animait, et comme s'il
avait t m par une inspiration divine qui lui donnait la confiance
d'un homme qui se considre comme l'instrument dont Dieu voulait se
servir pour accomplir de grands desseins. Voici, en effet, comment
dans ces lettres qui existent encore, il s'exprime sur cet pisode
remarquable de sa vie:

En pensant  ce que j'tais je me sentais prt  succomber sous la
conscience de mon humilit; mais en songeant  ce que j'apportais, je
me trouvais l'gal des ttes couronnes; je n'tais plus moi, j'tais
l'agent de Dieu, choisi et marqu pour excuter ses volonts!

Le roi le reut d'abord avec cette rserve glaciale qui tait
inhrente  son caractre naturellement mfiant; mais il tait trop
bon juge pour ne pas apprcier promptement combien le maintien assur,
quoique modeste, de Colomb, parlait en sa faveur, et il lui tmoigna
bientt de l'intrt. Le savant marin, se voyant attentivement cout,
dveloppa son systme; et ce fut avec un art infini qui n'avait
cependant rien d'adulateur, qu'il termina son expos, en cherchant 
exciter l'ambition de Ferdinand par l'assurance que ses dcouvertes
surpasseraient, en importance, celles que les Portugais avaient dj
faites sur les ctes mridionales de l'Afrique, et que la gloire qui
en rejaillirait sur sa couronne clipserait celle que les souverains
du Portugal avaient acquise dans ce vaste champ ouvert  l'activit
humaine, et dont ils tiraient tant de vanit.

Le roi se montra trs-satisfait; aussi, ordonna-t-il  Fernando de
Talavera de convoquer les astronomes et les gographes les plus
renomms du royaume, afin qu'il y et une confrence dans laquelle le
ct scientifique et pratique de la question serait examin.
Christophe Colomb fut transport de cette heureuse issue, en pensant
qu'en prsence d'hommes instruits, et qu'en s'exprimant lui-mme, sa
cause serait facile  gagner; anticipant alors sur la dcision des
juges qu'il croyait devoir tre autant au-dessus des prjugs
vulgaires que de leur intrt personnel, il pensa tre arriv au terme
de ses sollicitations et n'avoir plus qu' se livrer  l'excution de
ses plans.

La confrence eut lieu  Salamanque dans le couvent des Dominicains de
Saint-tienne, rput le plus clair de la chrtient. Colomb y fut
accueilli avec la plus grande distinction, et comme un homme  qui
l'on tait fier de donner l'hospitalit. Ces dehors flatteurs
n'inspirrent aucune vanit  celui qui tait l'objet de tant de
dfrence; et ce fut avec calme, mais avec une noble chaleur dans le
regard qu'il se prsenta au milieu du conseil le plus imposant qu'on
pt imaginer, si l'on tait fond  juger de la sagesse d'un corps par
le rang, par l'ge et par la rputation des membres qui le composent.
Mais les sances du conseil sont trop importantes et prsentent trop
d'intrt, pour que nous ne les reproduisions pas avec une certaine
tendue.

Les professeurs de l'universit ne composaient pas seuls ce mme
conseil; il y avait en outre plusieurs dignitaires de l'glise et
quelques moines rudits; toutefois, Colomb ne tarda pas  tre
convaincu que plusieurs des personnages de la confrence taient
imbus,  l'avance, de sentiments qui lui taient dfavorables, ainsi
qu'il n'arrive que trop souvent, lorsque des hommes trs-levs dans
l'chelle sociale ont  s'occuper de ceux que leur rang place
infiniment au-dessous d'eux et qu'ils sont, naturellement, enclins 
considrer comme des intrigants ou comme des imposteurs qu'il est de
leur devoir de dmasquer. Quelques-uns d'entre eux pensaient, en
effet, que Colomb, navigateur presque inconnu en Espagne et
n'appartenant  aucune institution scientifique, ne pouvait tre qu'un
aventurier ou tout au plus qu'un visionnaire; ils avaient, d'ailleurs,
cette aversion naturelle aux pdants contre toute innovation qui
attaque l'chafaudage de leurs doctrines, et ils restrent sous ces
fcheuses impressions.

Aussi, Colomb ne fut-il cout avec attention que par les moines
dominicains de Saint-tienne: les autres se retranchrent dans cette
espce de fin de non-recevoir que, lorsque tant de profonds
philosophes s'taient occups de recherches gographiques, lorsque
tant d'habiles marins avaient navigu sur toutes les mers connues
depuis un temps immmorial, et qu'aucun d'eux n'avait laiss seulement
entrevoir la possibilit de terres transatlantiques; que mme, 
leurs yeux, l'Ocan devenait infranchissable dans cette direction, il
tait plus que prsomptueux de venir leur affirmer, sans autres
preuves que des assertions imaginaires, que ces terres existaient
positivement, et de demander, pour aller  leur recherche, des navires
et des hommes que ce serait envoyer  une perte infaillible.

Colomb demanda que la discussion ft approfondie et que des objections
plus srieuses lui fussent faites, car, avec les raisonnements
prcdents, il n'y aurait jamais lieu au moindre progrs marquant, ni
 la moindre perfectibilit. Alors la Bible et les ouvrages des Pres
de l'glise furent mis en avant comme des arguments irrsistibles.
Ainsi, l'existence des Antipodes, soutenue par les anciens, fut
dclare impossible en vertu de passages des crits de saint Augustin
et de Lactance qui les traitent de fables incompatibles avec les
fondements de la foi chrtienne, puisque soutenir qu'il pouvait y
avoir du ct oppos de la terre des lieux qui fussent habits,
c'tait avancer qu'Adam n'tait pas le pre commun de tous les hommes,
ce qui serait contraire aux notions les plus certaines et les plus
respectes, et constituerait une attaque vidente contre les vrits
de la Bible. On ajouta que, puisque saint Paul avait dit, dans son
ptre aux Hbreux, que les cieux peuvent tre compars  un
tabernacle ou  une tente tendue sur la terre, on devait en conclure
que la terre tait plate comme l'est le dessous d'une tente.

Il y eut, cependant, quelques membres qui admirent l'hypothse de la
sphricit de la terre, mais ils posrent en fait que les ardeurs de
la zone torride ou autres obstacles matriels devaient empcher qu'on
ne pt aller au del, et qu'en ce qui concernait une navigation
dirige vers l'Occident pour atteindre les extrmits orientales de
l'Asie, ce devait tre un voyage impraticable, car on allgua qu'il
durerait plus de trois ans; enfin, on objecta encore qu'en voulant
bien supposer qu'on ft assez heureux pour arriver ainsi jusque dans
l'Inde, la rotondit du globe terrestre ferait alors l'effet d'une
longue montagne d'eau qui s'opposerait au retour, quelque fort et
quelque favorable que le vent pt tre imagin!

Colomb commena son plaidoyer scientifique, en dmontrant la
sphricit de la terre par deux faits positifs: le premier, c'est que,
lorsqu'un navire s'loigne de la cte, le corps du btiment disparat
le premier, ensuite les voiles les plus basses, et successivement
ainsi jusqu'aux plus leves et jusqu' la cime des mts qui disparat
la dernire  la vue. De mme, lorsqu'un btiment recommence 
paratre ou que deux btiments se rencontrent en mer par un beau
temps, on en voit les parties les plus leves assez longtemps avant
celles qui le sont le moins, et c'est le corps du navire que les yeux
aperoivent le dernier. Il en tira la consquence vidente que ce
phnomne ne pouvait tre attribu qu' la sphricit de la terre qui
s'interposait entre le spectateur et les points du navire observ qui
se trouvent de plus en plus rapprochs de la surface de la mer. Le
second fait fut que, lors des clipses de lune, on avait toujours
remarqu que, de quelque ct que comment l'clipse, soit qu'elle
ft partielle ou totale, toujours l'ombre que la terre projetait
alors sur le disque lunaire avait une figure circulaire, et il en
conclut qu'il ne pouvait y avoir qu'un corps sphrique qui put ainsi,
dans toutes les positions, projeter invariablement une ombre
circulaire.

Les lois de la gravitation universelle n'taient pas encore
tablies, et la question des Antipodes et des hommes qui pouvaient y
tre placs se trouvant rciproquement pieds contre pieds sans
tomber dans les profondeurs de l'abme, ne pouvait pas tre aussi
facilement rsolue; mais on pouvait en juger par induction, car si
deux navires, loigns l'un de l'autre de six lieues, cessent
compltement de s'entre-apercevoir par l'effet de la sphricit de
la terre, il est manifeste que les verticales passant par le centre
de chacun des deux btiments ne sont pas parallles, que, cependant,
personne  bord ne perd de sa stabilit par l'effet de cette
inclinaison relative; or, ce qui se passe  l'gard de ces deux
navires doit avoir galement lieu pour deux autres placs  six
lieues des deux premiers, et l'on arrive ainsi  prouver, par
analogie, que rien d'trange n'a lieu aux Antipodes, et que l'on
peut et doit y naviguer et y marcher tout aussi naturellement que
nous le faisons nous-mmes sur nos mers et sur notre sol. Ces
explications rfutaient galement l'argument des montagnes d'eau
juges devoir s'opposer au retour des navires d'un voyage lointain.
Colomb fit observer,  ce sujet, qu'il n'avait pour but que
d'arriver aux extrmits de l'Inde ou de l'Asie, ainsi que se le
proposaient les Portugais en contournant par mer le continent
africain; et que la seule diffrence qu'il y et, c'est qu'il
chercherait sa route en cinglant directement  l'Ouest; que, ds
lors, ce n'est pas  des pays inconnus ou imaginaires qu'il
aborderait; mais dans des contres assez voisines du lieu o fut
plac le Paradis terrestre, et que certainement les hommes qui
habitaient ces contres devaient, tout aussi bien que nous,
descendre d'Adam, ainsi qu'il le croyait religieusement en se
fondant sur les vrits des livres sacrs.

Ce fut alors que, prsumant, sans doute, le dconcerter par une
objection sans rplique, on lui demanda comment il pouvait tre assur
que les limites de l'Atlantique dans cette direction fussent les
terres asiatiques. Sans hsiter, il fit aussitt cette rponse
admirable, et qui, elle seule, quivalait  l'ide de la dcouverte du
Nouveau-Monde: Eh bien! si l'Atlantique, dans cette direction, a
d'autres limites que l'Asie, il importe plus encore de dcouvrir ces
limites, et je les dcouvrirai! C'est bien ainsi que l'on s'exprime
lorsque l'on a un grand coeur; c'est bien ainsi que parle le gnie
dont les yeux sont plus clairvoyants encore que ceux de notre corps;
et cette rponse sublime qui n'a pas t assez remarque, suffirait
pour garantir  Colomb la priorit de la dcouverte de l'Amrique,
lors mme que, ainsi que nous le ferons remarquer plus tard, ce ne
serait pas lui qui aurait, le premier, acquis la certitude de
l'existence du continent amricain.

Restaient  rfuter les difficults thologiques qui lui furent
opposes en plus grand nombre et avec le plus d'autorit. Nous avons
dj fait connatre l'air de grandeur qui tait un des traits
caractristiques de la personne de notre illustre navigateur, son
maintien noble et assur, le feu de son regard, l'animation de sa voix
et la force de son loquence. Tout ici se trouva en jeu, lorsque
repoussant, d'un geste vhment, ses plans, ses cartes, ses mmoires,
il prit une intonation inspire et se lana dans le ct religieux de
la question. Il ne laissa aucune difficult sans rponse; et
s'exprimant comme le thologien le plus pieux et le plus disert, il
sut trouver, dans les textes eux-mmes des prdictions des prophtes
et de l'criture sainte, des passages qui renversrent l'chafaudage
de toutes ces difficults, et qui, selon lui, taient le type vrai et
l'annonce formelle des magnifiques dcouvertes que le ciel le
destinait  faire en cette partie de l'univers! Dans cette assemble
o se trouvait l'lite des hommes de religion et de talent de
l'poque, qui fut le vritable savant, qui se montra le plus grand
thologien? Sans contredit, ce fut notre marin, ce fut Christophe
Colomb!

Mais rendons toute justice  la confrence; non-seulement elle fut
vivement touche en entendant vibrer  ses oreilles une loquence
aussi mle, aussi religieuse et aussi sincre, mais encore plusieurs
des auditeurs se dpouillrent de leurs prventions et furent
convaincus. Parmi ceux-ci se trouva Diego de Deza, moine dominicain,
professeur de thologie, et qui parvint ensuite  la seconde dignit
ecclsiastique de l'Espagne, celle d'archevque de Sville. C'tait un
homme rudit qui sut apprcier Colomb et lui gagner des partisans,
mais pas assez pour obtenir un rsultat favorable. Ce fut mme
beaucoup que l'on voult consacrer encore  ce sujet quelques sances
subsquentes, sans se prononcer. Afin, cependant, d'en finir, la
dcision en fut laisse au jugement de Fernando de Talavera qui s'en
occupa fort peu, et qui, entirement emport par le tourbillon des
affaires publiques et trs-importantes  la vrit du moment, n'y
avait encore donn aucune conclusion  l'poque o il fut oblig de
suivre la cour lorsqu'elle partit de Cordoue au commencement de 1487,
laissant l'affaire dans la plus grande des incertitudes.

Colomb ne se dcouragea pas, il s'attacha aux mouvements de la cour et
ne cessa de solliciter; il parvint mme  faire dcider que plusieurs
autres confrences seraient tenues et que le lieu en ft fix; mais
jamais aucune ne put avoir lieu  cause des changements de rsidence
continuels auxquels les mouvements perptuels de l'arme
assujettissaient les souverains.

Si Colomb se trouva forc par ces circonstances  accepter le rle de
solliciteur et peut-tre de courtisan, au moins s'y soumit-il avec
noblesse, car il s'associa aux fatigues militaires des guerriers qui
se pressaient en foule pour combattre en faveur de la libration de
l'Espagne; il fut prsent au sige ainsi qu' la reddition de Malaga
et de Baza, il assista  l'affaire importante  la suite de laquelle
El-Zagal, l'un des rois maures tablis en Espagne, rsigna sa couronne
entre les mains de Ferdinand, et il se distingua par sa bravoure
personnelle dans plusieurs de ces occasions.

Pendant le sige de Baza, deux des religieux prposs  la garde du
Saint-Spulcre  Jrusalem arrivrent au camp, avec la mission de
faire connatre que le sultan d'gypte avait dclar qu'il ferait
mettre  mort tous les chrtiens qui pouvaient se trouver dans les
tats o il commandait, si l'Espagne ne se dsistait pas de ses plans
de guerre contre les Maures. Cette menace fit une si grande impression
sur l'me fire et pieuse de Colomb qu'il conut, alors, le projet de
consacrer les bnfices qu'il pensait devoir lui revenir du succs de
ses dcouvertes,  l'affranchissement complet du Saint-Spulcre. Avec
sa persvrance naturelle, il ne renona jamais  cette ide, et il
est mort avec le regret de n'avoir pu la raliser.

Son nouvel ami Diego de Deza et son zl partisan Alonzo de
Quintanilla pourvoyaient  une partie de ses dpenses, et ils auraient
plus fait encore, si les souverains espagnols reconnaissants de ses
services et du zle qu'il montrait en s'associant aux oprations de
l'arme, ne l'eussent, en quelque sorte, attach  leur personne, en
ordonnant qu'il ft compt parmi les membres de leur maison et
dfray, comme tel, de sa nourriture et de son logement; ils firent
mme plus, car lorsqu'il y avait quelque calme ou quelque repos dans
la poursuite de cette guerre, Ferdinand tmoignait le dsir que la
question du voyage transatlantique ft remise sur le tapis; mais,
toujours de nouveaux incidents survenaient, qui mettaient obstacle 
la reprise des confrences.

Cet tat de choses dura jusqu' la fin de 1491; c'est l'poque o
l'arme allait se mettre en marche pour attaquer Grenade; Colomb pensa
qu'il pourrait y avoir un trop long ajournement, si le dpart avait
lieu sans qu'on prt une dcision, et il la demanda avec instance. On
fit droit  sa demande; Fernando de Talavera fut charg de prsider
une nouvelle confrence, mais la majorit condamna les plans de Colomb
comme vains et impossibles, et elle ajouta qu'il tait indigne d'aussi
grands souverains de se livrer  une entreprise aussi importante, sur
d'aussi faibles motifs que ceux qui taient allgus. Le roi et la
reine durent donc s'abstenir; mais telle tait la considration
personnelle dont Colomb jouissait dans l'arme, tel tait l'intrt
qu'il avait su inspirer  Ferdinand, que ce roi ne put se rsoudre 
rompre dfinitivement sur ce sujet et que, pensant toujours aux
avantages incalculables dont la russite devait en tre suivie, il fit
informer Colomb que les proccupations et les dpenses considrables
de la guerre ne lui permettaient pas de prendre des engagements dans
le moment actuel; mais qu'aussitt qu'il serait libre de tout souci 
cet gard, il se montrerait dispos  reprendre cette affaire et  la
faire traiter. Colomb fut trs-dsappoint de cette rponse qu'il
considra comme un refus poli, et il prit le parti de retourner 
Sville, ne comptant plus,  la vrit, sur la protection du trne
pour l'aider  excuter les plans qui, depuis vingt ans, absorbaient
toutes ses penses, taient le mobile de toutes ses dmarches, et
faisaient l'objet de toutes ses mditations.

Cependant, son frre Barthlemy n'tait pas rest inactif; il s'tait
rendu en France et en Angleterre, il y avait expos les projets de
Colomb, et il tait parvenu  intresser les souverains de ces
royaumes  l'entreprise de tenter le voyage de l'Inde, en cinglant
directement  l'Ouest. Ces nouvelles favorables arrivrent  Colomb
en mme temps qu'une invitation du roi de Portugal de retourner 
Lisbonne. Il en fut trs-mu, mais,  la rflexion, et peut-tre aussi
pour ne pas trop s'loigner de ses enfants, il pensa qu'tant devenu
un personnage trs-connu en Espagne, il lui serait facile et
avantageux de trouver aide et protection auprs de quelques-uns des
puissants seigneurs de ce pays qui avaient de vastes possessions, de
grandes fortunes, beaucoup de crdit, qui jouissaient des privilges
de plusieurs droits fodaux, et pouvaient tre compts comme des
petits souverains dans leurs domaines; sous l'influence de ces ides,
il ne s'arrta pas longtemps  la pense de quitter l'Espagne, et il
s'adressa successivement  deux des plus opulents seigneurs dont nous
venons de parler: le duc de Mdina-Sidonia et celui de Mdina-Celi,
qui avaient des proprits tendues sur le bord de la mer o se
trouvaient plusieurs ports, et de qui dpendaient de nombreux vassaux.

Le duc de Mdina-Sidonia entra, parfaitement d'abord, dans les vues
qui lui furent communiques, et fut bloui de la perspective qu'elles
offraient devant lui; mais,  la rflexion, il pensa qu'il devait y
avoir beaucoup d'exagration; et, aprs plusieurs conversations sur ce
sujet, il finit par se dsister.

Le duc de Mdina-Celi se montra galement favorable au projet, il fut
mme sur le point d'accorder trois caravelles mouilles au port de
Sainte-Marie et dont il disposait; mais il lui survint la crainte
d'tre tax d'avoir voulu empiter sur les droits de la couronne, et
il se dsista aussi.

Vivement contrari, Christophe Colomb rsolut de quitter l'Espagne:
analysant alors les diverses propositions faites par le roi de
Portugal et par son frre Barthlemy, il s'tudia  choisir celle qui
semblait lui offrir le plus de chances. Sous la pression permanente de
l'indignit qui avait t commise contre lui par la cour de Portugal,
il carta, tout d'abord, l'offre qui lui venait de ce ct, et il se
dtermina  se rendre  Paris pour, ensuite, continuer sa route
jusques  Londres si la France le repoussait; mais, auparavant, il
voulut retourner au couvent de la Rabida o il avait laiss son fils
Diego livr aux soins tendres et paternels de Jean Perez de Marchena,
suprieur de ce couvent, et d'o il comptait repartir pour conduire
Diego  Cordoue o rsidaient toujours Beatrix Enriquez et son second
fils Fernand.

Le digne suprieur laissa clater toute la peine qu'il ressentait, en
voyant son ami venir frapper encore une fois  la porte du couvent
aprs une absence de sept ans couls dans les angoisses de la
sollicitation, et en s'apercevant, par son extrieur peu satisfait et
par ses humbles vtements, qu'il tait loin d'tre heureux ou opulent;
mais, quand il eut appris que c'tait un adieu dfinitif qu'il venait
faire  l'Espagne et  lui, il s'enflamma d'une noble et patriotique
indignation, et il s'y opposa par tous les moyens que son attachement
et que l'intrt de son pays purent lui suggrer. Il avait t
confesseur de la reine, il la connaissait comme une femme d'une
imagination remarquable et particulirement accessible aux personnes
qui pouvaient lui donner des avis fonds sur la religion et sur la
gloire de son royaume; dans cette persuasion, il prit sur lui de lui
crire directement  elle-mme, pour la conjurer de ne pas refuser son
approbation  une affaire aussi importante. Il montra ensuite cette
lettre  son hte, et il obtint de lui qu'il ne partirait pas avant de
connatre quelle serait la suite de cette nouvelle dmarche dont il
esprait infiniment. C'est ainsi que la Providence avait cach le
ressort de la fortune de Colomb dans le coeur de l'amiti.

Un pilote du pays fut charg de partir pour la cour, et de faire tous
ses efforts pour remettre la lettre  la reine elle-mme, qui se
trouvait en ce moment au camp royal de Santa-F devant la ville de
Grenade, dernire forteresse des Maures et qu'on assigeait. Il
s'acquitta fidlement de sa mission et il revint au bout de quatorze
jours rapportant une rponse de cette noble princesse, dans laquelle
des remercments taient adresss au suprieur pour sa communication,
et pour l'inviter lui-mme  se rendre  la cour, mais non sans donner
les plus vives esprances  Colomb.

Dans l'exaltation de la joie que cette nouvelle causa  Perez, une
seule minute ne fut pas perdue, il partit immdiatement. Son
empressement  voir la reine fut satisfait ds son arrive  la cour.
On comprend la chaleur qu'il mit  plaider la cause de son ami; il
invoqua la terre et le ciel; il chercha  intresser la gloire de la
reine autant que sa conscience  une entreprise qui transporterait des
nations entires de l'idoltrie  la foi, et il trouva de la
persuasion et de la vivacit dans la passion de la grandeur de sa
patrie et dans les sentiments de la plus vive amiti. Isabelle, qui,
 ce qu'il parat, n'avait jamais entendu parler de Colomb que d'une
manire peu srieuse, et dont le coeur tait toujours ouvert  ce qui
portait l'empreinte de la noblesse et de la grandeur, ne put que se
rendre  l'loquence honnte et zle d'un tel avocat. Elle ordonna
sans dlai que Colomb ft mand devant elle, et qu'une somme d'argent
lui ft envoye pour son voyage afin qu'il pt se prsenter
convenablement  la cour. Colomb apprit ce rsultat des dmarches de
Perez de Marchena avec enthousiasme, et il se mit aussitt en route
pour le camp de Santa-F.

L'expulsion des Maures tait,  cette poque, presque complte par
suite des efforts incessants des Espagnols pour recouvrer
l'indpendance du royaume; mais Grenade tenait encore, et elle tait
dfendue par le roi Boabdil-el-Chico qui s'y soutenait avec une rare
vigueur.

Dans le courant de l't de 1491, pendant que les forces assigeantes
campaient devant la ville et qu'Isabelle et ses enfants suivaient avec
anxit les progrs du sige, un accident faillit tre funeste  la
famille royale et dtruire une grande partie de l'arme chrtienne: la
tente de la reine prit feu et fut rduite en cendres, ainsi que les
pavillons d'un grand nombre de gentilshommes. Des richesses
considrables en bijoux et en vaisselle d'argent furent perdues! Afin
de prvenir le retour d'un semblable dsastre, et considrant sans
doute la soumission de Grenade qui renfermait dans ses murs l'Alhambra
si renomm, comme l'acte le plus important de leur rgne, car l'avenir
cachait encore dans ses profondeurs le plus remarquable des
vnements de cette priode, les deux royaux poux rsolurent
d'entreprendre une oeuvre qui suffirait, seule, pour rendre le sige
mmorable: ils firent faire le plan d'une cit qui contiendrait de
vastes difices pour loger les troupes, et qui aurait ses avenues, ses
rues, ses places, ses remparts ainsi que ses fortifications; levant
ainsi ville contre ville, et annonant le dessein bien arrt de ne
laisser aux assigs ni trve ni rpit. Trois mois suffirent pour
achever cette merveilleuse entreprise; or, pour excuter en si peu de
temps ces travaux si rudes sous un ciel ardent, il fallut toute la
confiance en Dieu et tout le dvouement qui animait l'arme
chrtienne.

La construction de cette ville qui, comme le camp royal, fut appele
_Santa-F_ (Sainte-Foi), nom bien en harmonie avec le zle qu'il avait
fallu dployer dans cette occasion, frappa les Maures de stupeur, car
ils la regardrent comme une preuve que leurs ennemis taient
dtermins  ne lever le sige qu'en perdant la vie, et il est
probable qu'elle eut une influence majeure sur la soumission de
Boabdil, qui rendit la fameuse et magnifique mosque de l'Alhambra,
quelques semaines aprs l'tablissement des Espagnols dans leur
nouvelle rsidence. Santa-F existe encore; elle est visite avec
curiosit par les voyageurs, et c'est la seule place de quelque valeur
en Espagne qui n'ait jamais t sous la domination des Maures. Ce fut
le 24 novembre 1491 qu'eut lieu le grand vnement qui termina cette
guerre vraiment patriotique, poursuivie avec une constance
inbranlable par Ferdinand d'Aragon et Isabelle de Castille, dont la
politique ainsi que les intrts personnels avaient toujours t
dirigs avec l'accord le plus parfait.

Colomb arriva pour tre tmoin de la reddition de Grenade; il eut le
bonheur de voir Boabdil, le dernier des souverains maures qui aient
rgn en Espagne, sortir du palais des Abencrages pour remettre les
clefs de ce sjour favori, qui recelait tant de splendeurs, 
Ferdinand et  Isabelle entours de leurs mles guerriers, suivis de
toute la fleur de la chevalerie, et s'avanant d'un pas grave pour
recevoir cette marque de soumission. C'est un des triomphes les plus
clatants dans l'histoire d'Espagne; l'air retentissait des chants de
triomphe, d'hymnes de reconnaissance envers le Trs-Haut; et de toutes
parts on ne voyait que rjouissances militaires ou que crmonies
religieuses pour clbrer une aussi belle journe. Colomb, perdu dans
la foule et peu remarqu en ce moment, prit cependant une part bien
sincre  cette fte, car il avait plus de confiance en la reine qu'il
n'en avait jamais eu en qui que ce soit, et la victoire qu'il voyait
clbrer lui donnait l'espoir qu'enfin ses sollicitations allaient
toucher  leur terme.

En effet, la promesse fut tenue, et des hommes investis de toute la
confiance de la cour furent dsigns pour ngocier avec le navigateur
gnois: au nombre de ces hommes se trouva Fernando de Talavera, qui
venait d'tre nomm archevque de la ville nouvellement conquise. Mais
ds le premier pas fait dans cette voie, survinrent de graves
difficults. La stipulation principale de Colomb fut qu'il serait
investi du titre ainsi que des privilges de grand-amiral, et de
vice-roi des terres ou pays qu'il dcouvrirait, et qu'il lui serait
accord la dixime partie de tous les gains ou bnfices qui
pourraient provenir du commerce ou de la conqute de ces pays.

On se montra fort indign de prtentions aussi leves; on demanda
mme comment, lorsque Colomb n'exposait rien  lui, lorsqu'il n'avait
rien  perdre, il osait demander que tant d'avantages et d'honneurs
lui fussent garantis. Colomb rduisit alors sa demande, et
s'engageant, sur l'assurance qu'il avait de trouver des amis qui
l'aideraient de leur bourse, il offrit de subvenir  la huitime
partie des frais de l'expdition et  se borner galement  la
huitime partie des bnfices; mais il persista  vouloir tre
vice-roi et grand-amiral. Ces propositions ne parurent pas
admissibles; toutefois, l'illustre marin ne voulut pas en changer les
termes, et la ngociation fut rompue.

Nous savons qu'on a fort lou Christophe Colomb de persvrer 
vouloir obtenir ce qu'il croyait d  son mrite, aux prils et  la
grandeur de l'entreprise: nous n'ignorons pas qu'on a dit qu'il
fallait que, par l'tendue, par l'clat des rcompenses ou des
dignits  lui confres, il ft revenir les esprits mal disposs sur
son compte, qu'il inspirt par l de la confiance  ceux qu'il allait
tre appel  commander. Mais ces raisons et d'autres de mme nature
ne nous paraissent que spcieuses, et la preuve, selon nous, qu'il en
tait ainsi, c'est qu'elles compromirent vivement son expdition, car
ce n'est que par des circonstances qu'on ne pouvait pas prvoir,
qu'elle fut reprise et dcide plus tard d'une manire dfinitive.

Selon nous, Colomb devait se dire: J'ai foi en moi; tout me dit que
j'accomplirai le dessein le plus difficile, le plus grand qu'il ait
t donn  un homme de concevoir et d'excuter. Depuis plus de vingt
ans, je sollicite en vain un appui et des secours pour y parvenir; je
trouve enfin ces secours, cet appui; et, pour de vains titres, pour de
misrables questions d'argent, j'hsiterais!... Si je ne russis pas,
rien au monde ne pourra me consoler ni me ddommager; mais si je mne
mon entreprise  bonne fin, quel homme, quel savant, quel gnie, quel
potentat pourra se dire au-dessus de moi! et mon nom seul, le nom de
Colomb ne brillera-t-il pas, dans tous les sicles, parmi tous ceux et
plus peut-tre que tous ceux dont s'honore l'univers!...

Quoi qu'il en soit, Colomb pensait que, pour la grandeur elle-mme du
prsent qu'il allait faire au monde et aux souverains espagnols, que
pour justifier sa foi en Dieu et l'opinion qu'il avait de la dignit
de sa mission, il devait traiter, en quelque sorte, comme un roi, ou
demander des avantages considrables, et il fut inbranlable; ainsi,
il quitta Santa-F et il s'achemina vers Cordoue pour y faire ses
adieux  Beatrix Enriquez, et pour se rendre ensuite  Paris.

Mais ses amis les plus fervents ne purent supporter l'ide de ce
dpart. De ce nombre taient Saint-Angel, receveur des revenus
ecclsiastiques de l'Aragon, et Quintanilla. Ils s'empressrent de se
rendre auprs de la reine; ce fut Saint-Angel qui porta la parole, et
il le fit avec une force, avec une loquence qui ne laissrent aucun
point indcis. Le navigateur fut, par lui, lou, vant, disculp,
justifi avec une noble chaleur qui partait du coeur le plus
patriotique et le plus dvou  la gloire de son pays.

Isabelle fut plus que touche, car la conviction, et une conviction
profonde pntra cette fois dans son me; elle s'cria aussitt:
Qu'il revienne, faites-le revenir! Mais se rappelant soudainement
que Ferdinand, dont le trsor puis par ses guerres si glorieuses
contre les Maures, craignait de favoriser cette entreprise de peur de
n'y pouvoir suffire, elle se leva remplie d'enthousiasme, et elle
s'cria de nouveau: Oui, qu'il revienne; je mets l'expdition au
compte de la couronne de Castille, et j'engagerai mes joyaux, mes
diamants et mes bijoux pour en couvrir les frais! On l'a dit, et nous
le rptons avec attendrissement: ce mouvement inspir, cette noble
gnrosit, cette abngation personnelle marqurent le plus beau des
moments de la vie dj si belle de la reine, et le titre de patronne
de l'vnement prodigieux de la dcouverte du Nouveau-Monde demeure
acquis  son nom et  sa volont.

Saint-Angel ne prit que le temps d'assurer Isabelle qu'il ne serait
pas ncessaire qu'elle engaget ses bijoux, et il se hta d'aller
expdier un courrier  Colomb pour l'inviter, de la part de la reine,
 retourner sans dlai  Santa-F.

Pendant que Christophe Colomb s'acheminait vers Cordoue, modestement
mont sur une mule et se livrant aux rflexions les plus amres, il se
trouvait sur le pont de Pinos, qui n'est qu' deux lieues de Grenade
et qui est clbre par plusieurs hauts faits de la lutte nationale
contre les Maures, lorsque tout  coup il entend les pas d'un cheval
lanc  tout lan. Il n'a que le temps de se retourner, et il voit ce
cheval et son cavalier qui s'arrtent auprs de lui: c'tait le
courrier expdi par Saint-Angel qui, pay comme s'il se ft agi de la
destine de la monarchie espagnole, avait fendu l'espace comme un
trait et qui lui remit une lettre en lui disant de tourner bride et de
revenir sur ses pas.

Le premier mouvement de l'illustre voyageur, tant son coeur tait
ulcr! le porta  rpondre qu'il ne reviendrait pas; mais quand il
eut lu la lettre, quand il eut appris que la reine le demandait
elle-mme et qu'elle prenait l'expdition sur le compte de la couronne
de Castille, ses yeux se remplirent de larmes de reconnaissance, et,
en reprenant subitement la route de Santa-F, il s'cria: Dieu soit
lou! c'est lui qui inspire la reine, et je suis sr du succs!

Des ordres taient donns pour qu'il se prsentt immdiatement devant
la reine, et l'audience qu'il reut est encore un de ces faits qui
mritent d'tre rapports avec quelques dveloppements.

Colomb approchait alors de sa soixantime anne; le temps de son
sjour en Espagne lui semblait, tout  l'heure encore, une tache dans
son existence, et la vie paraissait se drober sous lui sans que le
but de tous ses efforts ft accompli; cependant, si son coeur tait
abreuv de chagrin, il tait aussi exempt de faiblesse; si ses cheveux
avaient entirement blanchi, ses yeux avaient conserv tout leur feu;
et sa contenance, son maintien n'avaient rien perdu de leur noblesse
ou de leur dignit. Tel il tait lorsque, introduit devant Isabelle,
il s'avana d'un pas solennel, et que, selon l'tiquette de la cour,
il se prosterna  ses pieds. La reine, qui ne l'avait jamais regard
ni avec autant d'attention ni avec autant de bienveillance, fut comme
saisie de respect, et elle s'empressa de lui dire:

Segnor Colomb, vous tes le bien venu, tous nos malentendus ont
cess; relevez-vous, et recevez ma parole qui est un gage certain.
Surtout, ajouta-t-elle en se retournant vers les personnes de sa cour,
point de discussion; le rsultat est trop beau pour en permettre, et
je n'en veux plus.

Un long cri de plaisir s'chappa de toutes les poitrines, et Colomb,
avec cette gravit mle qui donnait tant de prix  ses paroles, lui
rpondit:

Reine, mon coeur vous remercie d'une bienveillance qui m'est d'autant
plus prcieuse que ce matin mme je n'osais pas l'esprer, et Dieu
vous en rcompensera. Mais ne puis-je me flatter que sa Majest le Roi
consentira  ne pas priver mon entreprise de ses lumires et de son
appui?

Vous tes serviteur de la couronne de Castille, segnor Colomb; mais
rien d'important ne se passe dans mon royaume sans l'approbation du
roi d'Aragon, et son consentement est acquis  vos projets, bien que
sa sagesse et son esprit suprieur ne l'aient pas laiss embrasser
cette cause par les mmes motifs que ceux qui ont dcid une femme,
naturellement plus confiante et plus prompte  esprer.

Qui pourrait, dit alors Colomb, de cet accent de sincrit qui lui
tait particulier, qui pourrait dsirer un esprit plus lev et une
foi plus pure que celle de Votre Majest? Mais si j'ai pris la libert
de parler du roi, c'est que sa prudence et sa protection dtourneront
de moi les sarcasmes ou les railleries des hommes lgers, et me
donneront, dans toutes les classes du royaume, un appui moral qui sera
d'une trs-haute valeur.

En ce mme moment Ferdinand entra, et la reine lui adressa ces
paroles, accompagnes d'un regard o brillait le plus vif
enthousiasme:

Nous avons retrouv notre fugitif; rien, dsormais, ne s'oppose  son
voyage, et s'il arrive aux Indes, ce sera pour l'glise un triomphe
aussi grand que la conqute des pays possds jadis par les Maures.

Je suis trs-satisfait, rpondit le roi, de revoir le segnor Colomb;
et lors mme qu'il n'accomplirait que la moiti de nos esprances, la
couronne et lui seraient tellement enrichis, qu'il serait embarrass
de son opulence.

Un chrtien, rpliqua le navigateur, saura toujours comment se servir
de son or, aussi longtemps que le Saint-Spulcre sera au pouvoir des
infidles. Comment, dit le roi d'une voix perante, le segnor Colomb
s'occupe  la fois de la dcouverte de nouvelles rgions et d'une
croisade contre les infidles?

Sire, tel a toujours t mon projet depuis le moment o j'ai vu deux
frres gardiens du Saint-Spulcre venir dans votre camp parler des
menaces que Votre Majest a eu le noble coeur de braver; et mes
richesses, si jamais j'en acquiers, ne sauraient, je pense, trouver un
plus digne emploi.

La reine intervint en cet instant, car elle crut que la conversation
prenait un tour fcheux, et la changeant avec autant d'adresse que de
bont, elle parla  Colomb de ses esprances, de ses projets, de ses
voyages passs, des temptes qu'il avait essuyes, des combats
auxquels il avait assist et des prils qu'il avait courus. Colomb
rpondit  tout ce qui concernait ses projets et ses esprances avec
une modeste assurance, avec une nettet qui ne laissrent rien 
dsirer, qui charmrent le roi et qui le firent revenir de quelques
prventions que le zle pour le Saint-Spulcre lui avait inspires.
Quant  ses naufrages,  ses combats, aux dangers auxquels il avait
t expos:

Depuis que le pouvoir de Dieu, ajouta Colomb, a mis mon esprit en
veil pour des objets plus importants, depuis qu'il m'a choisi pour
que sa volont soit faite, pour que sa parole soit rpandue sur toute
la terre, ma mmoire a cess de s'arrter sur mes prils passs.

De plus en plus enthousiasme, Isabelle voulut lui donner une preuve
plus convaincante de l'intrt qu'il lui inspirait, et sachant, en
femme d'un naturel exquis, qu'elle allait lectriser son coeur
paternel, en lui accordant une faveur que les enfants seuls des plus
puissantes familles obtenaient, elle lui dit:

Segnor, vous avez un fils dj grand, mais qui ne saurait vous suivre
sur les mers; il restera donc avec nous, il sera livr  nos soins, et
nous le nommons page de don Juan, hritier prsomptif de la couronne.

Christophe Colomb crut rver; cette bont l'attendrit jusqu'aux
larmes, et l'motion lui ravissant presque l'usage de la parole, il
s'inclina devant la reine, et il lui rpondit:

Je suis  tout jamais le serviteur de Votre Majest; je suis le sujet
et le serviteur des souverains de l'Espagne, mon coeur, mon bras leur
sont dvous et ma vie leur appartient.

Les formalits lgales suivirent cet entretien. Jean de Coloma,
secrtaire royal, fut charg de rdiger la convention crite qui
devait avoir lieu; il s'en entendit avec Colomb, et un trait fut
souscrit par lequel il fut convenu:

1 Que Colomb, pour lui-mme, pendant sa vie, et dans l'avenir, pour
ses hritiers et successeurs, devait jouir du titre de grand-amiral de
toutes les mers, de toutes les terres ou continents qu'il pourrait
dcouvrir, et avoir droit aux mmes honneurs, aux mmes privilges que
ceux dont le grand-amiral de Castille tait en possession;

2 Qu'il serait vice-roi et gouverneur gnral de toutes les susdites
terres ou continents, avec le droit de nommer trois candidats pour le
gouvernement de chaque le ou province o il ne sigerait pas en
personne, sur lequel nombre de trois, la couronne choisirait le
titulaire;

3 Qu'il aurait droit  la dixime partie de tous les bnfices faits
sur les denres ou les produits des pays placs sous la juridiction de
son amiraut;

4 Que lui ou son reprsentant serait seul juge dans les diffrends ou
contestations qui pourraient s'lever entre le commerce de ce pays et
celui de l'Espagne;

5 Qu'il lui serait enfin permis d'entrer, pour la huitime partie,
dans les frais de toutes les expditions qui seraient diriges vers
ces mmes pays, et qu'en consquence il aurait droit  la huitime
partie des profits faits par ces expditions.

Ces stipulations furent signes par Ferdinand et par Isabelle 
Santa-F, le 17 avril 1492; et furent galement revtus de leur
signature tous les documents, ordres, mandements et pices qui firent
suite aux stipulations; mais la couronne de Castille demeura isolment
charge de tous les frais de l'expdition, qui fut mise entirement
sous les ordres de Colomb.

La convention dont nous venons de transcrire les termes ne semble
avoir, au premier coup d'oeil, qu'une importance lgale destine 
fixer les privilges et les droits de l'une des parties intresses;
mais en la lisant attentivement, on y trouve des mots qui ont une
immense porte scientifique, et qui prouvent invinciblement que ce
n'tait pas en aveugle que le savant marin cherchait, par
l'Atlantique, une route vers les rivages de l'Inde, mais en homme
profond qui croyait trs-probable qu'avant d'y arriver, il trouverait
des terres interposes.

Dans les temps contemporains, plus tard mme et encore aujourd'hui, il
s'est trouv et il se trouve des esprits envieux qui ont cherch 
rabaisser la gloire de l'illustre navigateur qui a dcouvert le
Nouveau-Monde, et qui l'ont trait de rveur ne pensant obstinment
qu'au Cathai, qu' l'le de Cipango, et ne s'tant rendu en Amrique
que par l'effet du hasard ou en cherchant des contres imaginaires.

Ces personnes ignorent donc ou feignent d'ignorer la fameuse parole de
Colomb qui, press d'arguments par un des docteurs de la confrence
de Salamanque, lui rpondit que si, dans la direction de l'Ouest,
l'Atlantique avait d'autres limites que l'Inde, _ces limites, il les
dcouvrirait!_ Mais cette rponse, ft-elle apocryphe, il n'en saurait
tre de mme des stipulations officielles textuellement reproduites
quelques lignes plus haut, et qui furent crites sous la dicte de
Colomb par Jean de Coloma; or, on y voit,  deux reprises diffrentes,
les mots _terres ou continents_; on y voit que Colomb s'y rserve
des privilges, des droits sur ces _terres ou continents_ qu'il
pourra dcouvrir, et c'est une preuve incontestable qu'il prvoyait
parfaitement que quelque _terre ou continent_ pouvait, devait mme
exister entre l'Asie et la partie occidentale de l'Europe. La
dcouverte de l'Amrique tait donc dans ses combinaisons, et l'on
peut affirmer, sur le tmoignage des stipulations, qu'il l'avait
trouve par ses prvisions longtemps avant qu'il l'et vue
matriellement.

L'expdition destine  l'entreprise si chanceuse et si hardie de
cette dcouverte ne fut cependant pas prpare dans l'un des ports
principaux de l'Espagne, mais simplement  Palos de Moguer, ce mme
petit port de l'Andalousie o nous avons vu Colomb aborder en Espagne
et aller demander des secours au couvent de la Rabida qui
l'avoisinait. Deux raisons le firent choisir: la premire, c'est qu'il
se trouvait situ en dehors du dtroit de Gibraltar, et consquemment,
mieux en position de permettre de prendre le large sans avoir  lutter
contre les contrarits que les navires prouvent souvent en voulant
sortir de la mer Mditerrane; la seconde fut que ce port tait frapp
d'une condamnation judiciaire par laquelle il tait oblig de fournir
deux caravelles armes lorsque la couronne d'Espagne l'en requrait.

Il a t d'usage, en Turquie, d'appeler caravelles des btiments d'un
assez fort tonnage; mais en Espagne et en Portugal, ce nom n'est
ordinairement donn qu' de trs-petits navires ne portant que des
voiles latines et naviguant assez bien. Telles n'taient pourtant pas
exactement celles qui durent tre armes pour le voyage. Les
renseignements manquent sur leur grandeur prcise, sur leur forme, sur
leur grment; les versions sont mme trs-contradictoires sur ce
point, et il est  regretter qu'aucune recherche n'ait pu l'claircir
compltement; on en est donc rduit  des conjectures, et voici ce
qu'on peut en dduire de plus vraisemblable.

Les deux caravelles que Palos pouvait alors quiper pour la couronne
taient deux navires de la dimension de quelques-uns de nos grands
caboteurs actuels; l'une s'appelait la _Santa-Maria_, et l'autre la
_Nia_; une troisime leur fut bientt adjointe, et son nom tait la
_Pinta_. La _Santa-Maria_ seule tait ponte ou recouverte en planches
ou bordages de bout en bout; les deux autres n'avaient que des ponts
partiels  l'arrire et  l'avant. Ces parties, dans les trois
caravelles, taient trs-releves au-dessus de l'eau.

La _Santa-Maria_, qui devait tre monte par Christophe Colomb, tait
du port de 100 tonneaux et elle tait gre pour porter des voiles
carres; la _Nia_ et la _Pinta_ n'avaient que des voiles latines;
elles se trouvaient ainsi dans de trs-mauvaises conditions pour
pouvoir profiter des vents favorables qu'elles pourraient avoir dans
le cours de leur navigation. Le personnel entier n'en excdait pas
cent vingt hommes pour les trois navires.

Voil quelles furent les ressources exigus qui furent mises  la
disposition de Christophe Colomb, et avec lesquelles, aujourd'hui, on
ne tenterait pas la plus mince entreprise de ce genre; voil les
lments avec lesquels il devait excuter le plus tmraire des
voyages, et qu'il accepta sans hsitation, pensant probablement que
son exprience, son habilet, sa vigilance pourraient compenser tout
ce que ces lments avaient d'insuffisant ou de dfectueux.

Mais il n'en fut pas de mme dans la population de Palos ni parmi les
marins ou les familles des marins qui devaient s'embarquer sur ces
caravelles; la nouvelle de cet armement y fit l'effet d'un coup de
foudre: l, comme partout ailleurs, on croyait qu'au del de certaines
limites, mme assez rapproches, l'Ocan n'tait qu'une espce de
chaos; l'imagination s'y reprsentait des courants et des tourbillons
prts  entraner les navires  leur perdition, et l'on tait mme
persuad qu'une fois arriv  un certain point, on devait
immanquablement tomber dans le vide.

Aussi, un premier ordre de la cour pour armer les caravelles
demeura-t-il sans effet; la terreur tait si profonde qu'un second
ordre plus impratif, autorisant Colomb  agir avec rigueur, fut
galement mconnu quoiqu'on et inflig une amende de 200 maravdis
par jour de retard. Colomb aurait pu svir; mais, avec sa sagesse
habituelle, il voulut laisser agir le temps; il temporisa donc
jusqu' l'arrive de Martin-Alonzo Pinzon, qui l'avait si bien compris
lors de sa premire arrive  Palos et qu'il attendait prochainement.
Alonzo devait, en effet, commander la _Pinta_, et ce fut avec joie que
Colomb le vit se rendre auprs de lui. Les choses commencrent alors 
prendre une tournure plus favorable; les esprits ne revinrent pas
entirement  la vrit, mais ils ne purent tre que trs-mus en
voyant Alonzo, se montrant franc, loyal et rsolu comme un vrai marin,
fournir  Colomb les fonds ncessaires pour payer, ainsi qu'il s'y
tait engag, la huitime partie des frais de l'expdition, accepter
le commandement de la _Pinta_, prendre son frre Francisco-Martin pour
second, et solliciter de Colomb le commandement de la _Nia_ pour un
autre de ses frres nomm Vincent-Yanez Pinzon.

Sur l'invitation de Jean Perez de Marchena, Colomb, lors de son retour
 Palos, s'tait tabli au couvent de la Rabida o il reut l'accueil
le plus cordial; Jean Perez ne se borna pas  lui prodiguer les soins
de l'hospitalit; il prsida, en quelque sorte, aux dtails de
l'expdition: prenant un intrt excessif  en voir les voiles se
dployer vers un monde inconnu qu'il apercevait dj des yeux de la
foi, comme Colomb l'apercevait de ceux du gnie, il s'appliqua, par
ses exhortations,  changer les dispositions des esprits parmi les
matelots destins  faire partie des quipages,  calmer les terreurs
de leurs familles,  dissiper les prjugs sous l'influence desquels
ils taient; et sa parole persuasive secondant les actes dvous
d'Alonzo Pinzon, on put bientt remarquer qu'un sentiment favorable
commenait  se manifester. D'ailleurs, quand ceux qui taient le plus
opposs au voyage se trouvaient en prsence de Colomb, le calme,
l'nergie, l'enthousiasme de cet homme extraordinaire qui entranaient
ses amis, faisaient toujours une impression involontaire sur leur
coeur.

C'tait le 12 mai qu'il avait quitt la cour avec de pleins pouvoirs
pour commander les deux caravelles de Palos qui devaient tre prtes 
prendre la mer dans dix jours, pour lever les marins ncessaires 
l'armement, pour frter ou quiper une troisime caravelle; et la
seule restriction qui eut lieu, fut qu'il s'abstiendrait d'aborder,
soit  la cte de Guine, soit  toute autre possession des Portugais
rcemment dcouverte. Cependant, ce fut  peine si ses navires purent
tre prts avant la fin de juillet, tant il eut d'obstacles 
surmonter pour djouer le mauvais vouloir et les sourdes menes qui
venaient  l'encontre de ses oprations! Parmi ceux qui se montrrent
le plus rcalcitrants, furent Gomez Rascon et Christophe Quintero,
propritaires de la _Nia_ et de la _Pinta_; mais en opposition  ces
noms, l'histoire a enregistr ceux de Sancho Ruiz, de Pedro Alonzo
Nio et de Barthlemy Roldan, habiles pilotes qui furent des plus
empresss  se rallier  Colomb.

L'histoire n'a pas oubli, non plus, de recommander aux loges de la
postrit Garcia Fernandez, mdecin de Palos, ce mme ami de Jean
Perez de Marchena qui, consult par lui sur la validit des thories
de Colomb, fut le premier, en Espagne, qui en reconnut la porte, et
qui resta inbranlable dans ses opinions, au point de solliciter la
faveur de partir avec le grand homme, en sa qualit de mdecin.

Lorsque les apprts du voyage furent  peu prs termins, Colomb,
entour de ses marins, se rendit au couvent pour y recevoir la
bndiction du pre suprieur, et pour se mettre, lui, son quipage et
ses btiments, sous la protection du Ciel. Au moment de franchir le
seuil de l'glise, ses matelots se rangrent avec dfrence pour le
laisser passer le premier: Entrez, mes amis, entrez, leur dit-il, il
n'y a ici ni premier ni dernier; celui qui y est le plus agrable 
Dieu, est celui qui y prie avec le plus de ferveur.

Tous communirent, tous furent bnis; le village entier s'tait rendu
 cette crmonie imposante dans laquelle rgna le plus auguste
recueillement; quant  Colomb, son air de calme et d'attention
prouvait que ses penses avaient toutes pour objet la bont de Dieu et
la fragilit des choses humaines. Un peu avant que les assistants
quittassent l'glise, le pre suprieur leur fit une allocution qui
toucha vivement leurs coeurs, et qui se termina ainsi:

Mes enfants, lorsque le grand-amiral, que je vois ici confondu dans
vos rangs, vint, pour la premire fois, frapper  la porte du couvent,
Dieu m'inspira la pense de l'interroger: sa science, son locution
eurent bientt frapp mon esprit; mais s'il gagna mon me, ce fut par
sa pit que je n'ai jamais vue surpasse chez aucun mortel: ses plus
zls partisans en Espagne sont galement ceux qui ont t le plus
convaincus de ses sentiments religieux, et qui ont reconnu en lui
l'homme qui se regarde comme l'instrument dont la Providence veut se
servir pour porter sa parole chez les peuples inconnus qu'elle a
rvls  son imagination. Ayez donc en lui, mes enfants, la mme
confiance qu'il a en Dieu: vous accomplirez ainsi les dcrets du Ciel,
vous reviendrez combls de gloire, et vous serez ternellement
honors, comme le sont toujours des hommes de foi, de courage et de
rsolution!

Cette crmonie, dans la petite glise d'un couvent jusqu'alors
presque ignor, sans pompe, sans clat, mais remarquable par une
componction sincre, et servant de prlude  l'un des plus grands
vnements de ce monde, eut un effet moral considrable dans le
village ainsi que sur les navires de l'expdition; et rellement, on y
trouve un cachet de grandeur et de majest qui efface, par sa
simplicit, tout ce que le faste aurait pu imaginer.

Enfin, les navires tant compltement arms, le dpart fut fix au 3
du mois d'aot 1492; ce mme jour, Colomb, aprs avoir crit une
dernire dpche  la cour, sortit du couvent avec Jean Perez qui
voulut l'accompagner jusqu'au canot sur lequel il devait
dfinitivement se rendre  bord de la _Santa-Maria_.

La route fut d'abord silencieuse car les deux amis taient absorbs.
Le digne ecclsiastique, convaincu par Colomb, croyait certainement ou
 l'existence de terres transatlantiques, ou  la possibilit
d'atteindre les ctes de l'Asie en cinglant vers l'Ouest; mais au
moment de se sparer d'un hte qu'il affectionnait si tendrement, il
ne pouvait penser sans terreur  la longueur du voyage, aux dangers de
mers inexplores qui pouvaient tre semes d'cueils et o les
navires de l'expdition ne trouveraient ni ports, ni abris connus pour
se rfugier; il comparait enfin la faiblesse des moyens avec
l'immensit de l'Ocan, avec les difficults incalculables de
l'entreprise, et il frmissait intrieurement de la tmrit d'un
projet qui semblait braver les lois de la nature. De son ct, Colomb
se recueillait pour mieux se prparer  remplir ses devoirs; son
esprit gotait un ravissement dont sa sagesse contenait la vivacit,
et il paraissait, il tait d'autant plus tranquille, que l'heure de
l'embarquement s'approchait. Ce fut lui qui rompit le silence, et qui
commena ce dernier entretien par ces mots:

Mon pre, je n'oublierai jamais que, sans ressources, sans
nourriture, voyageant  pied, je vins, extnu de fatigue, implorer
pour mon fils et pour moi la charit du couvent que vous m'y
accordtes avec tant de libralit! Les temps sont bien changs, et ma
position s'est considrablement amliore; mais le pass reste
ineffaablement grav dans mon coeur. Vous avez t pour moi l'ami le
plus gnreux et le plus utile; je vous dois la protection de notre
auguste reine et c'est vous qui m'avez fait ce que je suis: lorsque
l'obscur Gnois n'tait rien, c'est vous qui avez commenc  modifier
l'opinion des hommes  mon gard. L'avenir est dans les mains de Dieu,
et je pars avec la connaissance des dangers de la mer; mais j'espre
en Dieu: esprez comme moi et modrez votre affliction, car je sens
que le succs de mon entreprise est dans les desseins de la
Providence. Aussi, quoi qu'il arrive, Colomb restera inbranlable, et
rien ne le fera dvier de son but!

Mon fils, lui rpondit le pre suprieur avec motion, ta confiance
est digne de ton grand coeur; mais il est possible que tu reviennes
frustr dans tes esprances; souviens-toi, alors, de Jean Perez et du
couvent de la Rabida o tu seras toujours reu  bras ouverts.

Merci, mon pre, dit alors Colomb; mais oubliez-moi pendant quelques
mois, except dans vos prires; quand vous me reverrez, j'aurai
accompli un acte qui illustrera la couronne de Castille, au point que
la conqute de Grenade ne tiendra qu'un rang trs-secondaire dans le
rgne de Ferdinand et d'Isabelle.

Alors, le grand-amiral et l'excellent prtre se pressrent longtemps
dans les bras l'un de l'autre en s'embrassant avec effusion; et jamais
pre tendre, en voyant son fils sur le point de se lancer dans une
entreprise prilleuse, n'a senti son coeur tressaillir plus que le
pre suprieur lorsqu'il vit Colomb mettre les pieds dans son canot et
se diriger vers son btiment.

En arrivant abord, Colomb, cet amiral d'un Ocan alors ignor, ce
vice-roi de terres encore inconnues, donna l'ordre de mettre sous
voiles. Sans tre prcisment disposs  dsobir, les matelots ne
purent entendre donner cet ordre sans se retrouver sous l'empire de
leurs terreurs  peine assoupies, et il y eut un moment d'hsitation
qu'ils expliqurent en allguant, comme le font, mme quelquefois
encore, des esprits simples ou fanatiques, que le jour fix pour le
dpart avait t mal choisi, car il se trouvait tre un vendredi,
qu'on tait habitu, disaient-ils,  considrer comme un jour de
malheur et de mauvais augure.

Mes enfants, leur dit Colomb, ce n'est pas sans y avoir rflchi que
j'ai choisi un vendredi. C'est le jour o le fils de Dieu a bien voulu
se sacrifier pour les hommes, c'est le jour de notre rdemption; et
loin d'tre une annonce de malheur, c'est au contraire un prsage de
succs. Calmez donc vos inquitudes et partons remplis d'espoir!

Ces paroles prononces avec assurance, la physionomie pntre de
Colomb, l'attitude dcide d'Alonzo Pinzo et de ses frres calmrent
cette lgre effervescence, et les caravelles se mirent en mesure
d'appareiller. Elles se trouvaient alors mouilles sous Salts, petite
le place devant Palos,  l'embouchure des petites rivires Odiel et
Tinto, et Colomb, pour ne pas effrayer les esprits, avait eu la bonne
politique de faire connatre qu'il voulait d'abord se rendre aux les
Canaries, d'o il se proposait de se diriger constamment vers l'Ouest,
jusqu' ce qu'il et connaissance des terres transatlantiques. Or,
rien ne pouvait tre plus judicieux que cette route, car les les
Canaries se trouvent au commencement des parages des vents alizs qui
soufflent toujours de la partie du Nord-Est  l'Est, et qui sont si
favorables pour un voyage tel que celui que l'illustre navigateur
entreprenait. Il ignorait, il est vrai, que la direction de ces vents
tait presque invariable dans toute la ligne qu'il allait parcourir,
mais ce qu'il en avait vu lors de son voyage en Guine, ce que sa
sagacit lui en faisait prsumer, furent probablement ce qui le
dtermina dans le plan de son itinraire qui ne pouvait tre trac
avec plus de jugement. D'ailleurs, avec cette route, si l'le de
Cipango, telle qu'elle tait porte sur la carte de Toscanelli,
existait, il devait l'atteindre aprs un trajet seulement d'environ
800 lieues marines (4560 kilomtres  peu prs).

Mais pendant que les caravelles mettaient sous voiles, elles se
trouvrent soudainement entoures de barques et de chaloupes portant
la population presque entire de Palos qui, sous prtexte de venir
faire ses adieux, fit retentir l'air de cris de dsespoir. Les hommes
et les femmes de ces embarcations poussaient des exclamations
lamentables, se tordaient les mains en s'agitant dans tous les sens,
disaient que les caravelles couraient  une destruction certaine dans
les abmes de l'Ocan, et rptrent ces fables que l'on avait tant de
fois dbites sur les projets de Colomb et sur la soi-disante
absurdit de ses plans.

Colomb, debout sur la petite dunette qu'on avait tablie sur l'arrire
du pont pour lui servir de logement particulier, tait alors occup 
commander la manoeuvre, et son ami, le mdecin Garcia Fernandez tait
auprs de lui. Vous entendez ces clameurs, lui dit-il; eh bien, elles
ne sont pas plus draisonnables, elles sont mme plus excusables que
plusieurs des discours que, depuis prs de vingt ans, j'ai t
condamn  entendre sortir de la bouche de prtendus savants: quand la
nuit de l'ignorance obscurcit l'esprit, les penses entassent des
arguments absolument semblables  ceux-ci. Dans leur ressentiment, les
entendez-vous qui excitent  la rvolte, et qui me maudissent parce
que je suis n en pays tranger? Mais viendra le jour o Gnes ne se
croira nullement dshonore pour avoir donn le jour  Christophe
Colomb, o votre fire Espagne s'enorgueillira de ma gloire, et o
elle s'efforcera de la revendiquer.

Pour en finir avec ces cris, Colomb ordonna qu'on laisst accoster une
de ces chaloupes o il avait remarqu une jeune femme portant un
enfant dans ses bras, et qui se faisait distinguer autant par sa
jeunesse et sa beaut que par la vivacit de son exaspration. Il
demanda son nom; on lui dit que c'tait Monica, femme de Pp, l'un
des matelots de son btiment. Il la fit monter  bord et il s'avana
jusqu' l'escalier pour la recevoir et pour la mettre  mme de faire
ses adieux  son mari. Il lui parla avec douceur en prsence de tout
l'quipage; son regard, qui tait d'une svrit voisine de la rudesse
quand il tait mcontent, s'empreignit d'un caractre de bnignit qui
toucha tous les coeurs et attendrit mme celui de Monica qui ne put
que pleurer et se taire, quand le grand-amiral lui dit: Et moi aussi,
je laisse derrire moi des tres qui me sont plus chers que la vie;
j'ai aussi un fils, mais qui n'a pas le bonheur d'avoir une mre, et
qui serait doublement orphelin s'il nous arrivait malheur; mais nous
devons tous obir  la reine, et nous devons avoir confiance en Dieu,
qui nous protgera, puisque nous partons pour accomplir sa volont.

Les manoeuvres de l'appareillage n'avaient pas t discontinues; les
ancres furent mises en place et saisies le long du btiment, les
embarcations furent toutes hisses  bord; alors on fora de voiles;
les chaloupes des habitants de Palos, essayant vainement de suivre
les caravelles, finirent par retourner au port, et les matelots voyant
leur chef toujours trs-dcid, sachant d'ailleurs qu'ils devaient
relcher aux Canaries pour y prendre des vivres frais, esprant
peut-tre que quelque circonstance mettrait obstacle  leur grand
voyage, se soumirent  la ncessit et prirent leur parti sur le
dpart de Palos.

Les premiers soins du grand-amiral furent d'organiser le service de
mer, et de prescrire comment les relations entre son quipage et lui
seraient rgles, et comment on honorerait sa dignit. En effet, il
connaissait trop bien quelle tait la manire d'tre des btiments,
pour ignorer qu'un commandant doit s'abstenir de tout rapport familier
avec ses subordonns, et qu'afin de ne rien perdre du respect et du
prestige qu'il savait, par la suite, devoir tre si utiles au succs
de sa mission, il tait convenable qu'il agt, en gnral, par
l'intermdiaire de ses officiers, afin que l'observance rigoureuse des
formes et du dcorum retnt dans leurs positions respectives des
hommes qui pourraient se laisser aller  leurs passions, et qui
taient runis dans un espace aussi resserr.

Il ne voulut pas, cependant, vivre dans l'ignorance de ce qui se
passait ou se disait  bord, car il comprenait fort bien l'importance
d'tre averti de tout en temps utile, pour pouvoir, au besoin, y
obvier  propos. Or, il tait parfaitement en mesure sous ce rapport,
car Garcia Fernandez, que ses fonctions rapprochaient de tous, devait
le mettre dans la confidence de tous les bruits, propos ou projets qui
pourraient se tenir ou se discuter dans l'quipage. Il y avait aussi 
bord un jeune homme d'un esprit trs-chevaleresque qui lui tait
dvou: c'tait don Pedro Guttierez, gentilhomme de la maison du roi,
qui avait voulu se distinguer parmi les habitus du palais en briguant
l'honneur de s'embarquer avec Colomb; on disait mme qu'il esprait,
par l, se rendre digne de la main d'une jeune demoiselle d'une grande
beaut attache  la personne de la reine et qui, comme la reine,
avait montr le plus vif enthousiasme pour Christophe Colomb.

En accueillant don Pedro Guttierez  bord, le grand-amiral lui avait
dit: Vous avez raison de croire  ma fortune, quoique j'aie t
souvent raill comme un insens qui n'avait aucun prcdent sur lequel
il pt s'tayer; il est vrai que, d'un autre ct, j'ai t encourag
par des princes, des hommes d'tat, des ecclsiastiques d'un profond
jugement; mais quoi qu'il en soit de leurs opinions diverses, il est
un fait constant: c'est que depuis le jour o j'ai t illumin par
l'ide de mon voyage, je vois les terres qui forment la limite de
l'Atlantique dans l'Occident aussi distinctement que je puis voir
l'toile polaire pendant la nuit quand le ciel est serein; le soleil
lui-mme, lorsqu'il se lve, n'est pas plus vident  mes yeux.

C'tait le langage qu'un jeune seigneur de la trempe de don Pedro
Guttierez pt le mieux apprcier et qu'il comprenait le mieux; aussi,
s'embarqua-t-il rempli d'esprance et de gaiet.

Le troisime jour du voyage, _la Pinta_ mit en panne et signala des
avaries; la _Santa-Maria_ s'en approcha et apprit que le gouvernail,
dans les mouvements d'un tangage assez vif, s'tait dmont et qu'on
travaillait  le remettre en place. Cette opration qui demande une
mer trs-unie, devenait presque impossible avec la houle qu'il y avait
alors; aussi Colomb conseilla-t-il d'y renoncer et de chercher  fixer
cette machine au moyen de cordes et d'amarrages. Alonzo Pinzon prit,
en effet, ce parti, mais il prouva beaucoup de difficult 
l'assujettir convenablement. Les caravelles purent enfin continuer
leur route, et elles arrivrent aux Canaries o un autre btiment fut
cherch, mais en vain, pour remplacer la Pinta.

On ne manqua pas d'attribuer le manque de solidit du gouvernail de
cette caravelle au ressentiment de Gomez Rascon et de Christophe
Quintero, qui en taient les propritaires, afin qu'elle ne pt pas
tenir la mer et qu'elle revnt  Palos pour qu'ils rentrassent en sa
possession; mais ce furent de simples suppositions dont il tait
impossible de justifier la validit. Ce n'en fut pas moins la cause
d'un retard de quinze jours qui furent employs  aller de l'une des
les de cet archipel  l'autre, soit pour chercher un autre navire,
soit pour rparer l'avarie, soit enfin pour prendre des vivres frais.
Colomb en profita, d'ailleurs, pour faire substituer aux mts et aux
voiles latines de la Nia un grment dispos pour porter des voiles
carres, amlioration importante pour une longue navigation, dans
laquelle il importait, par-dessus tout, de pouvoir faire le plus de
chemin possible quand le vent serait favorable. Le grand-amiral fut
mme satisfait que le dmontage du gouvernail et lieu avant
l'arrive aux Canaries, puisque, subsquemment, c'et t un
contre-temps capital; et,  l'quipage qui avait considr cet
vnement comme un signe fatal pour l'avenir, il fit facilement
comprendre qu'il en rsultait un surcrot de garanties pour la sret
de la navigation.

Lorsque les caravelles arrivrent  Tnriffe qui est la principale
des Canaries, les commandants de la _Pinta_ et de la _Nia_ s'en
croyaient encore assez loigns; mais la vue de ces les eut lieu 
l'heure fixe annonce par Colomb. Cette exactitude dans ses calculs
fut remarque par les marins qui y virent une preuve authentique de
l'habilet de leur chef, et de la supriorit de son instruction sur
celle des autres officiers ou pilotes de l'expdition.

Colomb appareilla de ces les le 6 septembre: toutefois il tait
vivement proccup, car il avait reu l'avis formel que trois
btiments de guerre portugais croisaient dans les parages de l'le de
Fer, qui est l'le situe le plus  l'Occident de cet archipel, et que
ces btiments avaient ordre de s'opposer  son voyage. Trois mortelles
journes de calme survinrent aprs son appareillage, aussi son
impatience  franchir le voisinage de ces les tait-elle extrme;
mais il ne faisait que peu ou point de route. Il fut mme port par
les courants jusqu'en vue de l'le si redoute, et il s'en approchait
constamment au point de n'en tre plus qu' huit lieues, lorsqu'une
brise favorable se leva et lui permit de s'en loigner sans avoir vu
aucun des navires dont il craignait tant la rencontre.

Il gouverna alors  l'Ouest et il quitta ces parages sans retour; mais
tandis que ses anxits vanouies lui permettaient de se livrer  la
joie, le coeur manquait entirement aux matelots qui, en perdant la
terre de vue, crurent avoir dit un adieu ternel  leur pays,  leurs
familles,  leurs amis, au monde entier, et ne voyaient devant eux que
dangers, mystre et chaos; les plus intrpides versrent eux-mmes des
larmes et firent clater de dsolantes lamentations. Colomb crut
convenable de les haranguer; il les fit rassembler sur le gaillard
d'arrire, et, du haut de sa dunette, la tte dcouverte, le regard
serein, le maintien assur, la parole grave et convaincue, il leur
dit:

Braves marins, mes compagnons, mes frres, l'le de Fer a disparu et
avec elle la crainte des perfides Portugais! Vous le voyez, le vent
nous favorise, le temps est admirable, et ces mers qu'on vous avait
assur devoir tre si orageuses, si menaantes, sont calmes et unies
comme la Mditerrane dans ses plus beaux jours: il en sera de mme
des autres terreurs qu'on a cherch  rpandre dans vos esprits!
Voguons donc sans inquitudes et sans soucis comme de vrais marins;
avanons-nous avec rsolution vers les contres inconnues o nous
envoient nos souverains, ayons enfin la gloire de tracer aux
gnrations futures la route qui conduit aux extrmits de l'univers,
et ce sera pour nous la source de tous les biens, de tous les
honneurs, de toutes les prosprits!

Prsumant, toutefois, que les dispositions des quipages de la _Pinta_
et de la _Nia_ taient semblables  celles des marins de la
_Santa-Maria_, le grand-amiral signala aux commandants Alonzo et
Vincent Pinzon de se rendre  son bord. Ils y vinrent et ils lui
dirent, en effet, que les murmures prenaient un caractre alarmant, au
point de leur faire craindre un soulvement.

Vous devez assez connatre les hommes, leur rpondit Colomb, pour
savoir que si une trop grande familiarit nuit au respect, un peu de
condescendance employe  propos contribue beaucoup  gagner les
coeurs; tchez donc d'agir selon les circonstances, tantt avec
fermet, tantt avec bienveillance: surveillez les plus audacieux,
soyez affables envers les bons, encouragez-les tous et soutenez leur
moral par l'espoir de rcompenses non moins que par la perspective de
la gloire ou des honneurs qui les attendent.

Les deux commandants s'engagrent  suivre cette ligne de conduite,
mais en exprimant la crainte qu'il leur ft bien difficile de
s'opposer  la volont que leurs matelots commenaient  exprimer de
s'emparer des btiments et de retourner  Palos.

N'y consentez jamais, leur rpondit Colomb avec vhmence: ce serait
un opprobre pour vous. Dites-leur, s'ils semblent vouloir se porter 
quelques excs, que je connais leurs noms, que je sais leurs projets
et que je les menace de toute ma svrit, de toute la rigueur des
lois, de tout le courroux de nos souverains. Ajoutez que s'ils
venaient, par malheur pour eux,  cder  leurs folles terreurs, ils
feraient acte de lche pusillanimit, et qu'au lieu de l'illustration
et du renom qui seront leur partage s'ils restent fidles  leur
devoir, ils seront, en arrivant en Espagne, jugs, condamns comme des
tratres, et qu'ils termineront dans la honte et dans la prison le
reste de leurs jours dshonors. En un mot, soyez vigilants, soyez
fermes, rsistez  propos; surtout ne transigez jamais avec la
rvolte, et gardez-vous de pactiser avec la sdition.

Puis, prenant un ton moins svre, il termina ainsi cet entretien:

Quant  notre navigation, marchons toujours de conserve; suivez-moi
d'aussi prs que vous le pourrez, et si, par quelque circonstance
fcheuse, nous nous trouvons spars, vous continuerez  gouverner 
l'Ouest; lorsqu' partir de l'le de Fer, il y aura prs de mille
lieues de parcourues sur cet air-de-vent, redoublez de surveillance,
sondez souvent, tenez compte de tous les pronostics qui s'offriront 
vous, mais si vous prvoyez quelque danger  faire du chemin pendant
la nuit, mettez alors en panne et reprenez votre route au retour du
jour jusqu' ce qu'enfin vous ayez vu la terre que vous devez
immanquablement dcouvrir! En agissant ainsi, cela convenu et ces
points expliqus, prenons cong les uns des autres; embrassons-nous,
mes chers amis, et  la garde de Dieu qui m'a inspir dans mes
projets!

Ce mlange de fermet et de douceur, la rsolution inbranlable du
grand-amiral porte  la connaissance de l'quipage de la Santa-Maria
par Garcia Fernandez et par don Pedro Guttierez prsents  l'entrevue,
ramenrent un peu l'esprit des marins, et le temps magnifique dont
l'expdition continua  jouir y contribua aussi beaucoup.

Le dimanche 15 septembre, la messe fut clbre avec la ponctualit
accoutume; le soir, les matelots se runirent encore pour la prire
qui fut mle de chants religieux: les caravelles avaient, pour ce
moment de la journe, l'ordre de se rapprocher le plus possible de la
_Santa-Maria_, qui occupait le centre dans la ligne de front qu'elles
suivaient alors, et elles formaient ainsi une sorte de temple  ciel
dcouvert au milieu de ces vastes mers infrquentes jusque-l.
L'esprance, la gaiet qui rayonnaient sur tous les visages, furent
accrues par un cri de la vigie qui montra l'avant comme si elle
apercevait quelque chose  l'horizon. Les yeux se portrent dans cette
direction, et l'on vit effectivement comme un vaste champ d'herbes
marines d'un vert luisant qui couvraient un espace immense. Colomb
s'empressa de faire sonder; quand il se fut assur que le fond tait
toujours  une profondeur inaccessible  la sonde, il pensa qu'il ne
devait y avoir aucune terre de quelque tendue dans le voisinage, et
que ces herbes n'avaient pas t dtaches de rochers situs dans
l'Occident, d'autant qu'il avait fort bien remarqu que les courants
de ces parages suivaient la direction de l'Est  l'Ouest; mais il n'en
avait fait part  personne, dans la crainte de faire natre de
nouvelles apprhensions.

Il avait mme le soin d'altrer tous les jours un peu en moins la
longueur de la route qu'il faisait, et son estime ostensible du chemin
total parcouru le plaait toujours ainsi, moins loin des les Canaries
qu'il ne l'tait rellement; il esprait par l que les inquitudes
seraient d'autant moins grandes parmi ses marins, qu'ils se croiraient
moins avancs dans l'immensit des mers qu'ils parcouraient.

Mais la vue de ces herbes impressionna diffremment les quipages des
trois caravelles; ils se persuadrent facilement qu'elles taient
l'annonce d'une terre peu distante dans l'Occident, d'o elles avaient
t arraches par les vents et transportes au large par les lames de
la mer; ils changrent donc des cris de joie, des paroles d'esprance
que Colomb se garda bien de contrarier; et ceux qui prcdemment
avaient t le plus sur le point de se livrer au dsespoir,
s'abandonnrent le plus aussi  des transports d'allgresse inous.

On a souvent remarqu que ce ne fut pas le moindre des mrites de
Christophe Colomb que d'avoir russi dans son entreprise, avec les
instruments nautiques de l'poque et dans l'tat d'enfance o la
science de la navigation tait alors. La boussole tait en usage,  la
vrit, mais on n'avait encore observ ni l'inclinaison de l'aiguille
aimante, ni seulement sa dclinaison ou variation qui importe
beaucoup plus aux marins. On ignorait donc qu'elle dviait du Nord,
non-seulement dans le mme pays et  des poques diffrentes ou mme
sous certaines influences, mais encore selon les latitudes, surtout
selon les longitudes o l'on se trouvait, et qu'il pouvait y avoir
entre deux points du globe et au mme instant, une diffrence de
direction de l'aiguille aimante qui pouvait aller jusqu' 25 degrs
et mme au del.

La premire fois que Colomb souponna cette irrgularit, 'avait t
dans la soire du 13 septembre, au coucher du soleil; il s'en mut et
il continua pendant plusieurs jours  comparer l'air-de-vent donn par
la boussole avec celui o devait se trouver le soleil, soit  son
lever ou  son coucher, soit  midi, et il fit aussi plusieurs
comparaisons avec l'toile polaire. Ces observations confirmrent sa
premire remarque, et, comme il vit que l'irrgularit allait en
croissant, il comprit que ce pourrait tre  bord un sujet
d'inquitudes; il se garda donc bien d'en rien communiquer  qui que
ce ft, et il se contenta de diriger sa route en consquence.

Toutefois, les pilotes des caravelles ne manqurent pas de constater
ces diffrences lorsqu'elles eurent acquis une certaine gravit; ils
s'en alarmrent, ils divulgurent leurs craintes, et, bientt, les
quipages se croyant prs d'arriver dans des contres o les lois de
la nature taient totalement interverties, se laissrent aller  un
vritable dsespoir.

Le grand-amiral fit encore preuve, en cette circonstance, d'une grande
habilet; il runit les pilotes, les blma de n'en avoir pas confr
avec lui avant d'en parler aux quipages, il leur dit avec assurance
que l'aiguille aimante n'avait pas vari, mais que l'toile polaire,
comme le soleil, comme tous les autres corps clestes, avait des
mouvements particuliers; enfin, que c'tait  ces mouvements et non 
une irrgularit de la boussole, qu'on devait attribuer ces
diffrences. Il leur montra alors son journal, il leur fit voir qu'il
y avait not ces mmes diffrences, qu'il en avait tenu compte, mais
qu'il ne s'en tait nullement inquit, et qu'il les engageait  en
faire autant,  s'en rapporter  lui qui avait pass sa vie  tudier
les phnomnes du ciel, et  faire connatre ces explications aux
matelots, qui revinrent alors un peu de leur frayeur, d'autant qu'ils
avaient tous la plus haute ide des talents et de l'instruction de
leur chef.

Mais Garcia Fernandez tait un homme trop instruit pour croire  cette
explication, et il en entretint Christophe Colomb.

Non, digne ami, lui rpondit Colomb, ce n'est pas  des mouvements
particuliers des astres qu'il faut attribuer l'irrgularit de la
boussole en ce moment; c'est  la boussole elle-mme, qui,  ce qu'il
parat, a une direction diffrente selon les pays o l'on se trouve,
ce qu'il est facile de corriger en l'observant avec soin: elle ne
cesse donc pas d'tre notre guide; mais il vaut mieux que nos marins
croient qu'elle ne chancelle pas dans ces parages infrquents, il
vaut mieux qu'ils demeurent convaincus de son infaillibilit dont nul
ne doutait, que de la fixit des astres, qu'en apparence ils voient
tous les jours se lever, se coucher, monter sur l'horizon et errer
dans les cieux, de manire  ce qu'ils puissent leur supposer quelques
oscillations de peu d'importance dans leurs mouvements. Ainsi, cher
Fernandez, nous naviguerons dsormais avec autant de scurit que par
le pass; et loin d'tre dcourags par la constatation de la
variation de l'aiguille aimante, nous devons nous rjouir d'avoir
fait une dcouverte qui donnera droit  l'expdition de se glorifier
d'avoir agrandi le cercle des connaissances de l'esprit humain.

L'incident de l'motion cause par la variation de la boussole avait
eu lieu presque en mme temps que la rencontre que firent les
caravelles du mt d'un navire qui avait probablement pri en mer dans
un des voyages des Portugais le long du littoral africain et que les
courants avaient emport au large. Les quipages en furent d'abord
trs-fortement proccups, mais Colomb leur dmontra facilement que ce
ne pouvait tre dans ces parages que le naufrage avait eu lieu, ni
dans ceux vers lesquels ils cinglaient, puisque c'tait videmment le
mt d'un btiment portugais et qu'aucun de ces btiments n'avait
jamais encore perdu la terre de vue; qu'ainsi, ce dbris avait t
fortuitement transport par les flots, et qu'il n'y avait aucune
dduction fcheuse  en tirer qui ft applicable  leur voyage. Cet
argument russit mieux encore que celui dont Colomb s'tait servi au
sujet de la boussole, et les esprits se calmrent; mais on pouvait
prvoir ds lors par combien de difficults sans cesse renaissantes le
voyage serait entrav.

Les caravelles naviguaient, cependant, sur la lisire des rgions des
vents alizs, lesquels ne sont dans toute leur force que plus avant
entre le tropique et l'quateur; et bien qu'elles trouvassent un temps
gnralement trs-beau, elles ne laissaient pas que d'prouver
quelquefois des calmes, quelquefois des brises contraires et de la
pluie; mais les vents de la partie de l'Est ne tardaient pas 
reprendre leur empire, et malgr ces alternatives, elles s'avanaient
toujours vers l'Occident et pntraient un peu entre les tropiques
quoiqu'en gouvernant  l'Ouest, et cela par l'effet de la variation de
la boussole.

Autant taient changeants le temps, la mer ou les vents, autant et
plus encore taient variables les sentiments des matelots de
l'expdition, qui passaient successivement de la crainte  l'esprance
et de l'esprance  l'abattement ou  la consternation.

Si le vent devenait dfavorable, il leur semblait que la Providence,
se dclarant visiblement contre eux, leur ordonnait d'abandonner un
voyage si tmraire et de revenir dans leur patrie.

Lorsque, plus tard, les brises de la partie de l'Est recommenaient 
souffler, ils en tiraient la consquence que ce serait folie de
continuer  se laisser aller  leur impulsion, puisque rgnant le plus
habituellement dans ces parages, toute lutte contre elles deviendrait
impossible et tout retour en Espagne leur serait interdit.

Colomb, inform de tout par Fernandez et par don Pedro Guttierez, ne
se laissait pas mouvoir par ces contrastes, par ces plaintes que,
jusqu' un certain point, il tait loin de blmer; il coutait,
cependant, tout ce qui lui revenait par ces bouches amies, il tudiait
tous les symptmes, il dictait les rponses qu'il y avait  faire
contre les objections diverses qu'on lui soumettait, et il restait
aussi calme que confiant.

Un jour, dans un de ces champs d'herbes appeles aujourd'hui raisins
du tropique, et que les caravelles avaient  traverser, un crabe fut
dcouvert vivant et saisi par un matelot de la _Santa-Maria_. Le
grand-amiral,  qui il fut apport, le prit entre ses doigts, le
regarda quelque temps avec un plaisir indicible; puis il fit remarquer
qu'il tait probable que la terre vers laquelle les caravelles se
dirigeaient ne devait pas tre trs-loigne, car un si petit animal
n'aurait certainement pas pu survivre longtemps  l'accident qui l'en
avait arrach. Quelques grands oiseaux d'espces inconnues furent vus
aussi vers ce mme jour, planant au haut des airs et se dirigeant de
l'Occident  l'Orient. Colomb, qui les avait aperus le premier, en
conclut qu'ils provenaient de ces mmes contres vers lesquelles
l'expdition gouvernait, et une joie vive clata dans les esprits.

Mais bientt les champs d'herbes devinrent plus tendus et les herbes
elles-mmes plus paisses, au point que les navires prouvaient
quelque difficult, malgr la brise assez frache qui soufflait,  se
frayer leur route. En voyant,  perte de vue, ces mers qui
ressemblaient  d'immenses prairies submerges, les quipages se
crurent perdus  tout jamais, s'imaginant que bientt ils ne
pourraient ni avancer, ni reculer. Ils se rappelrent alors tout ce
qu'ils avaient entendu dire sur les limites probables de l'Atlantique
qu'on ne pourrait jamais atteindre impunment, et ils pensrent que
leurs navires taient destins  tre comme enclavs dans ces masses
d'herbes et  y prir immanquablement avec eux.

Si, ensuite, parvenant  sortir de ces sortes de liens, ils se
retrouvaient dans des eaux claires, et s'il survenait un jour ou deux
de calme: Voici actuellement, disaient-ils, un Ocan sans vagues; on
n'a jamais vu de mer si morte; ses eaux sont si tranquilles qu'on
croirait qu'elles n'obissent pas aux lois de la nature; et Dieu a,
sans doute, entour d'une ceinture d'eau dormante ces parties de
l'univers, pour dfendre aux hommes d'y pntrer.

Mais quand ils apercevaient, ainsi qu'il arrive parfois, des nuages
pais ramasss aux extrmits de l'horizon comme s'ils planaient sur
la terre, le coeur leur revenait, et ils commenaient de nouveau 
esprer, jusqu' ce qu'ils se fussent assurs que ce n'taient que de
fausses indications.

Les poissons volants, dont on n'avait jamais entendu parler jusque-l,
vinrent  leur tour vivifier la scne. Ce ne fut pas sans un sentiment
de satisfaction que l'on contemplait leurs bandes sortir de l'eau par
essaims, fournir une assez longue course avec leurs nageoires ailes,
et s'abattre, soit  quelque distance des caravelles, soit quelquefois
sur les navires eux-mmes, et y donner l'occasion d'un excellent
rgal. Garcia Fernandez ne manqua pas de saisir cette occasion pour
dire avec conviction qu'il tait impossible qu'on fut arriv aux
limites fatales de l'univers, lorsqu'il y avait tant d'tres vivants
autour d'eux qui annonaient plutt la fcondit de la nature que son
impuissance, ou que la destruction de tous les corps.

Une troupe d'oiseaux venant du Nord servit une fois de prtexte 
Alonzo Pinzon pour demander  gouverner dans cette direction; le
grand-amiral lui rpondit avec douceur, mais avec fermet, et il
continua  faire route vers l'Ouest.

Cependant les caravelles s'avanaient toujours en parcourant un espace
d'environ quarante lieues par jour; mais quoique Colomb continut 
dissimuler une partie du chemin parcouru, ainsi que celui que
faisaient faire les courants et qu'il estimait  quatre lieues de plus
en vingt-quatre heures, les quipages n'en voyaient pas moins avec
terreur la distance qui les sparait de l'Espagne augmenter  chaque
instant, et ils perdirent presque jusqu'au dernier rayon d'espoir;
mais quelques oiseaux d'un volume plus petit que ceux qui avaient t
observs auparavant, parurent  leurs yeux, et leur courage en fut un
peu ranim, car ils durent croire qu'ils ne pouvaient s'tre lancs
que de quelque point d'une terre peu loigne.

Cette heureuse disposition des esprits ne se soutint pas; la situation
de Colomb devint plus critique, et il y avait  peine quinze jours
qu'on avait cess d'apercevoir l'le de Fer, dont on pouvait alors se
trouver  quatre cents lieues environ dans l'Ouest, que l'impatience
des matelots prit un commencement de caractre de rvolte.

Ils se rassemblrent d'abord par groupes de trois ou quatre dans les
endroits les plus carts ou les moins surveills du navire, et ils y
donnrent un libre cours  leur mcontentement. Bientt, s'excitant
les uns les autres, ces groupes devinrent plus nombreux, et, leur
audace augmentant, ils poussrent des murmures et profrrent des
menaces envers le grand-amiral. Ils le traitaient d'ambitieux,
d'insens qui, dans un accs de folie, avait conu la rsolution
d'entreprendre quelque chose d'extravagant pour se faire remarquer.
Quelle obligation, ajoutaient-ils, pouvait les lier envers lui et les
forcer  le suivre, et jusqu'o pouvait-il exiger leur obissance,
puisqu'ils avaient pntr sans rien trouver, bien plus avant qu'aucun
homme ne l'et dj fait! Devaient-ils continuer jusqu' ce que leurs
btiments eussent pri, ou jusqu' ce que tout espoir de retour, sur
d'aussi frles navires, ft devenu totalement impossible! Qui pourrait
les blmer, lorsqu'il serait videmment dmontr qu'en revenant sur
leurs pas, ils n'auraient fait qu'agir dans l'intrt bien motiv du
salut de leurs vies? Et ils allaient jusqu' s'crier dans leur
dsespoir, que le chef qu'on leur avait donn tait un tranger,
n'ayant en Espagne ni amis, ni crdit; que son projet avait t
condamn comme celui d'un visionnaire, par des hommes du plus haut
rang, de la plus grande instruction; qu'ainsi, non-seulement personne
n'entreprendrait de le justifier ou de le venger, mais encore qu'on
s'en rjouirait. Il n'y avait donc plus qu' se rvolter; il fut mme
propos, pour empcher toutes plaintes ou rcriminations futures de
Colomb, de le jeter  la mer, se rservant de dire que c'tait
lui-mme qui y serait tomb par accident, en observant les astres avec
ses instruments nautiques.

Le grand-amiral n'ignorait rien de ce qui se passait dans ces
conciliabules et il se promettait bien d'agir avec nergie au premier
acte qui se manifesterait ouvertement; mais il temporisait, esprant
toujours que quelque circonstance heureuse ferait d'elle-mme changer
ces sentiments hostiles. Sa contenance tait donc toujours aussi
sereine; quand il trouvait une occasion naturelle de parler  son
quipage, c'tait toujours avec sa mme adresse, calmant les uns par
des paroles bienveillantes, excitant l'orgueil ou la cupidit de
quelques autres par des esprances d'honneurs, de gloire ou de
richesse, et faisant connatre  tous, que s'il clatait quelque
mutinerie, il saurait bien  qui s'adresser comme en tant les chefs
ou les fauteurs; qu'enfin s'il voulait bien paratre ignorer quelques
paroles dont il ne voulait pas exagrer la porte et qu'il tait
enclin  pardonner  cause de la nature toute particulire de sa
mission, il n'en connaissait pas moins toute l'tendue des pouvoirs
coercitifs que le roi et la reine avaient mis en ses mains, et qu'il
saurait trs-bien s'en servir envers les sditieux, si jamais on se
portait  quelque fait qui lui prouvt qu'il en existait  son bord.

Un phnomne particulier aux mers intertropicales est celui qui donne
le spectacle magnifique des couchers du soleil les plus blouissants
qu'il soit possible de s'imaginer. Tantt on croit voir, avec les
couleurs les plus vives, de vastes cits dont ne sauraient approcher
ni Constantinople, ses mosques en amphithtre et ses minarets, ni
Saint-Ptersbourg avec ses dmes, ses coupoles, ses flches
tincelantes et ses toitures peintes de couleurs les plus varies, ni
Grenade et son magique Alhambra, ni Calcutta, la ville des palais, son
beau ciel et l'admirable vgtation qui l'entoure; tantt on voit 
l'horizon des prairies mailles de fleurs lumineuses, des campagnes
couvertes de chteaux, de verdure ou de bosquets; un autre jour, ce
sont des batailles livres par des guerriers gigantesques dont la tte
parat atteindre le firmament, couverts d'armures o resplendissent
les rayons les plus ardents de l'astre qui les claire et qui les pare
de ses reflets les plus brillants. Ces guerriers mouvants, qui selon
les caprices de la marche des nuages, courent, se poursuivent, se
dfendent, se frappent, tombent ou se relvent, ont une animation
prodigieuse qui va jusqu' lectriser le spectateur; mais la scne
dure peu, car le soleil n'y rase jamais l'horizon; il semble se
prcipiter au-dessous plutt qu'y descendre, et le crpuscule y est
toujours fort court.

Un soir, c'tait le 25 septembre, un semblable spectacle vint rjouir
les esprits, mais l'intrt en fut d'autant plus vif, que ce fut une
chane de montagnes parfaitement ressemblantes  celles de notre
globe, qui s'offrit  tous les yeux. Les caravelles, selon l'usage,
s'taient, rapproches pour la prire, et l'apparence avait tellement
l'air de la vrit que Colomb lui-mme s'y mprit. TERRE! TERRE!
s'crie Alonzo Pinzon, je rclame la rcompense promise  celui qui
la verra le premier!

Le noble visage du grand-amiral rayonna du transport de joie le plus
expressif; il monta sur sa dunette, se dcouvrit la tte, jeta vers le
ciel un regard de reconnaissance infinie; et d'une voix mue, mais
sonore, il entonna le _Gloria in excelsis_, que tous les quipages
chantrent aussi, avec autant de ferveur que d'enthousiasme.

Gloire  Dieu au plus haut des cieux! s'criaient ces rudes marins
dont les coeurs taient attendris par le souvenir de leurs dangers, de
leurs esprances, ou par l'image de leurs succs. Nous vous louons,
rptaient-ils en choeur, nous vous bnissons, nous vous adorons,
grand Dieu, nous vous glorifions, nous vous rendons grce pour tous
vos bienfaits, Seigneur, Dieu, Roi cleste, Dieu tout-puissant!

Dans ce chant majestueux qui se rapproche du langage des anges, autant
que l'on peut croire que l'homme puisse imiter les choses divines,
dans cet hymne sublime qui, pour la premire fois retentissait au
milieu des vastes et profondes solitudes de l'Ocan, ces voix presque
en dlire s'harmoniaient avec le bruit des vagues qui, spares par la
proue des caravelles, se repliaient sur leurs flancs comme pour les
caresser avec amour, et semblaient se complaire  rpter les louanges
du Crateur.

Le soleil avait disparu sous l'horizon, le jour s'tait compltement
assombri, mais les voix retentissaient encore, et les yeux n'avaient
pas cess de se tourner vers le point o se concentraient toutes les
penses. La nuit se passa dans la plus grande anxit; on veilla avec
attention, on fit route avec prcaution, personne ne quitta le pont;
Colomb l'aurait quitt moins encore que les autres tant il tait mu!
et, par le sillage que l'on faisait, on esprait tre arriv le
lendemain matin  une petite distance de cette terre tant dsire.

Le soleil se leva et rpandit ses rayons sur le vaste panorama de la
mer.  mesure que la lumire rendait les objets plus distincts, chacun
enfonait ses regards vers l'Occident. D'abord on n'eut que la crainte
de ne pas revoir les montagnes de la veille; mais quand le soupon fut
chang en certitude, les coeurs furent glacs d'effroi: on comprit
qu'on avait t le jouet d'une de ces dispositions particulires de
l'atmosphre de ces climats, et le plus profond abattement succda,
parmi les quipages,  la joie que tout  l'heure encore ils venaient
de faire clater.

Les murmures recommencrent alors; mais le 29 septembre on vit un
oiseau de l'espce de ceux que nous appelons frgates, et que les
marins pensaient devoir peu s'loigner des terres. Son passage ranima
un peu l'espoir qui s'teignait; on trouvait aussi du charme 
respirer l'air de la temprature agrable o l'on se trouvait et qui
faisait dire  Colomb, dans son journal, qu'il se serait volontiers
cru report dans les sites dlicieux de l'Andalousie, s'il avait
entendu le chant du rossignol.

Pour donner un but positif aux ides des matelots, Colomb, tout en
recommandant d'tre trs-attentif dornavant  ne pas prendre l'image
pour la ralit, promit d'ajouter, personnellement, une bonne
rcompense  celle qui avait t destine par les souverains, en
faveur de celui qui apercevrait la terre le premier.

Quelques journes s'coulrent dans une alternative modre o
l'esprance remportait sur le mcontentement, tant les signes
prcurseurs de la terre devenait nombreux!

Un phnomne nouveau vint, toutefois, effrayer les marins de
l'expdition: ce fut l'aspect enflamm de la mer dans les sombres
nuits de la zone torride. Cet effet, connu sous le nom de
phosphorescence, est tellement vif qu'il claire sensiblement les
voiles, les cordages et le corps entier du navire  l'extrieur, et
que la moindre ondulation donne naissance  une sorte de flamme
blanchtre: on l'attribue, aujourd'hui,  la runion en ces parages
d'une infinit de mollusques qui ont la proprit de produire de la
lumire en certains cas, et ordinairement de l'lectricit. On dit
aussi que cette lumire est due  des particules de corps organiss
qui, quelquefois, ressemblent  une sorte de poussire couleur de
paille brune. Il arrive, quand la mer est phosphorescente, qu'il s'y
forme des bandes clatantes spares par des points obscurs qui
simulent des brisants; d'ailleurs, elle est alors grasse au toucher,
laisse une trace onctueuse  la peau, et rpand souvent une odeur
dsagrable.

Il faut convenir que des hommes aussi quivoquement disposs que les
matelots de l'expdition durent tre effrays par ce spectacle
inattendu, et que c'est bien alors qu'ils purent penser tre
transports dans ces mers horribles qu'on leur avait dit, avant leur
dpart, qu'ils allaient affronter; ils se crurent vous  un incendie
complet, et furent tellement saisis de terreur qu' peine ils osrent
murmurer. Le grand-amiral fit puiser un seau d'eau, il y trempa son
bras qu'il retira sain et sauf. L'quipage commena  se rassurer;
Colomb continua paisiblement ensuite sa route au milieu de ces feux et
de ces rcifs apparents qui furent franchis sans inconvnient: et,
quand le jour revint aussi pur, aussi radieux que la veille, on vit
qu'on avait encore t le jouet d'une illusion, et l'on retrouva avec
la clart du soleil, avec la douceur de l'atmosphre, la confiance
qu'on avait momentanment perdue.

Les esprits des matelots taient videmment dans cette espce d'tat
fbrile pendant lequel on se laisse aller aux changements les plus
soudains, et Colomb avait encore de rudes crises  traverser.
Heureusement la mer de ces parages tait, comme on le voit le plus
souvent, presque aussi unie que celle d'une rivire, le ciel tait
pur, l'air doux, et c'taient des motifs qui empchaient de
s'abandonner au dsespoir.

Le 4 octobre, la flotille parcourut 190 milles marins: ce fut le plus
long trajet depuis le dpart. Le 5, la Santa-Maria atteignit le
sillage de 9 milles marins par heure, qu'elle ne pouvait jamais
dpasser, ce qui promettait une aussi bonne journe; mais la brise,
flchit et ce sillage ne se soutint pas.

 la faveur de ces rsultats, le grand-amiral calcula, le 7 octobre,
qu'il devait tre sur le point d'atteindre le lieu o il supposait,
d'aprs la carte de Toscanelli, que se trouvait la grande le de
Cipango, et il fut confirm dans l'ide qu'il s'approchait de quelque
terre considrable, en voyant plusieurs troupes d'oiseaux de peu de
grosseur qui se dirigrent, le soir, vers l'Ouest-Sud-Ouest, comme
faisant un dernier effort pour voler au gte que leur faisaient
deviner la finesse de leurs organes, leurs habitudes et l'acuit de
leurs instincts.

Alonzo Pinzon et ses deux frres, Vincent et Franois, qui furent
galement frapps de la direction suivie par ces oiseaux, demandrent
au grand-amiral l'autorisation de se rendre  bord de la _Santa-Maria_
pour en confrer avec lui; quand ils furent auprs de Colomb, ils le
prirent instamment, et pour eux, et pour le contentement de leurs
quipages, de donner la route  l'Ouest-Sud-Ouest, au lieu de l'Ouest
qui tait toujours l'air-de-vent suivi par les caravelles.

Le dsir de vous tre agrable, leur dit Colomb, me fait accder
aujourd'hui  une demande de changement de route que j'ai dj
refuse dans une circonstance prcdente: il est prudent et
politique, ajouta-t-il, d'avoir de la condescendance lorsqu'il n'y a
que peu d'inconvnients matriels  en montrer. Actuellement, nous
devons tre assez prs de la terre pour qu'une dviation de quelques
degrs ne nous la fasse pas manquer, tandis que la premire fois que
ce changement me fut propos, cette dviation aurait pu nous
conduire tout  fait  ct de notre but, je ne veux donc pas me
montrer obstin hors de propos; mais si dans deux jours la terre n'a
pas t dcouverte, nous remettrons le cap  l'Ouest, car avec
l'Ouest-Sud-Ouest prolong nous allongerions trop notre route,
puisque c'est l'Ouest qui doit probablement nous conduire le plus
promptement possible au terme de nos travaux.

Il tait impossible de mieux allier le devoir et la dignit  la
condescendance; aussi les frres Pinzon se sparrent-ils de Colomb
avec satisfaction, et les quipages accueillirent-ils cette nouvelle
avec un transport de reconnaissance.

Quand ils furent partis, Colomb adressa la parole  Garcia Fernandez
qui avait t prsent  l'entretien, et, d'un ton profondment
mlancolique, il lui dit: Alonzo est certainement un marin trs-hardi
et fort habile, c'est un homme  qui j'ai les plus grandes
obligations; mais il commence  hsiter, et je crains que ses ides
n'aient plus la mme solidit qu'auparavant: puisse l'accueil que j'ai
fait  sa demande le ramener! mais certainement je ne gouvernerai pas
plus de deux jours  l'Ouest-Sud-Ouest, car ce qui n'est presque
d'aucune importance pendant un si petit laps de temps, pourrait
devenir trs-prjudiciable en se prolongeant.

Pendant ces deux jours, les marins prouvrent quelque chose de vague,
comme un pressentiment qui les avertissait que la terre tait proche,
et qu'on tait sur le point de faire une grande dcouverte. Cette
impression les plongeait dans de grandes inquitudes; aussi, quand, au
bout de deux jours de la route nouvelle, ils trouvrent que leur
espoir avait encore tait du, leur pressentiment ne les abandonna
pas encore, mais ils virent avec plaisir gouverner de nouveau 
l'Ouest, persuads alors que c'tait en effet dans cette direction que
la terre existait. Les caravelles profitrent de cette bonne
disposition des esprits et se couvrirent de toutes les voiles qu'elles
pouvaient porter. Le mme soir, des oiseaux reparurent et
s'approchrent considrablement des navires; des herbes d'un vert
trs-frais furent vues surnageant sur la mer, et ces indices
favorables augmentrent la joie des matelots.

Toutefois, la terre ne parut pas le lendemain, 10 octobre, et, quand
les matelots de la _Santa-Maria_ eurent vu le soleil s'abaisser
au-dessous de l'horizon, sans que cet objet de leurs esprances, sur
lequel ils comptaient tant, se ft montr  leurs yeux, ils poussrent
de violentes clameurs et, atteignant les limites du dsespoir, ils
s'attrouprent et s'avancrent rsolument vers la dunette du
grand-amiral, en s'criant qu'ils exigeaient positivement qu'il les
ft retourner en Espagne, et en le menaant, s'il n'y consentait pas,
de se porter aux dernires extrmits.

Colomb sortit de sa dunette et s'avana vers les rebelles avec toute
l'expression d'une physionomie indigne qui, pendant un instant, fit
bondir leur coeur et rprima leur audace.

Je veux bien vous expliquer, leur dit-il avec svrit, que nous
sommes trop avancs pour songer au retour; que nous manquerions de
vivres et d'eau pour l'effectuer, et que notre seul salut est dans la
dcouverte de la terre qui est devant nous, et mme tout me dit assez
prs de nous!

En Espagne,  Palos! rptrent-ils tout d'une voix; et puis, comme
ayant t frapps de l'argument du grand-amiral, ils ajoutrent: Eh
bien! puisque la terre est si prs de nous, si nous vous obissons
trois jours encore, et que nous ne l'ayons pas vue, nous
conduirez-vous alors en Espagne?

C'en est trop, leur rpondit Colomb tonn de tant d'audace;
n'oubliez pas que l'inspiration de mon voyage me vient de Dieu
lui-mme; souvenez-vous que ma mission m'a t donne par nos
souverains, que je leur ai promis de l'accomplir, que, quoi qu'il
arrive, je ferai mon devoir, que je suis prpar  tout, que je saurai
user des pouvoirs qui ont t mis  ma disposition, et qu'enfin jamais
je ne cderai, non, jamais! ainsi, retirez-vous et craignez de
m'irriter!

Cela dit avec fermet, Colomb rentra dans sa dunette, et les mutins,
cdant  l'air de grande autorit qui rehaussait l'effet des paroles
de leur chef, se dispersrent, mais non sans continuer  murmurer,
quoique beaucoup plus sourdement.

Ami Guttierez, dit Colomb  ce jeune seigneur qui rentra avec lui,
qu'il se prsente une occasion, et l'on verra que je sais encore
manier une pe ou un pistolet aussi bien qu'un compas et qu'un
astrolabe! Mais retenez bien ceci: j'ai la conviction intime qu'avant
trois jours la terre sera dcouverte; et si ce n'et t l'humiliation
de cder  la violence, j'aurais volontiers souscrit  la condition de
ces trois jours que ces audacieux voulaient m'imposer.

J'piais ces insolents, lui rpondit Guttierez, et si je me suis
contenu, ce n'est que par respect pour vous, seigneur grand-amiral;
mais j'ai  mon ct une fine lame de Tolde qui a fait dfaillir plus
d'un Maure; vienne le moment, alors on verra qu'elle est toujours en
des mains dignes de la porter ... Pour moi, je ne connais qu'une
chose: c'est que j'ai promis  notre reine adore de vous suivre
partout pour voir les limites de l'Atlantique dans l'Occident; or,
quelles qu'elles soient, fussent-elles, comme on l'a souvent dit, un
gouffre immense qui doit tous nous engloutir, j'en jure par don
Fernand d'Aragon, mon matre et mon souverain, j'y prirai, ou je
pourrai dire  Leurs Majests que je les ai vues!

Colomb sourit avec bienveillance, et, aprs avoir rassur don Pedro,
il le remercia des sentiments chevaleresques qu'il venait d'exprimer
avec tant de noblesse et d'nergie.

On a cependant crit que Colomb fut forc de capituler avec ses
subordonns et qu'il s'engagea, en cette occasion,  renoncer 
l'entreprise, s'il ne voyait pas la terre dans trois jours; mais le
fait est compltement faux. Les journaux de l'expdition, les
mmoires de Garcia Fernandez, les documents de l'poque prouvent
formellement que cette faiblesse a t faussement attribue au grand
navigateur, qui, aux heures d'incertitude les plus sombres, ne perdit
jamais l'exercice tout entier de son autorit, maintenant ses
rsolutions inbranlables  la distance o il tait de l'Europe, avec
autant de fermet, avec le mme sang-froid que s'il avait command
dans une rade ou dans un port de la mtropole.

Le 11 fut un beau jour, car les indices les plus certains et les plus
nombreux se prsentrent aux caravelles.

D'abord, ce fut le marin de la _Santa-Maria_, en vigie dans la mture,
qui jeta un cri de joie, et qui montra avec vivacit un objet
flottant, que tous se prcipitrent le long du bord pour mieux
apercevoir. C'tait un jonc d'un vert frais et clatant, qui fit
pousser de bruyantes acclamations et au sujet duquel Colomb fit la
remarque que les plantes marines pouvaient natre, crotre dans les
profondeurs de la mer, et s'en dtacher par la suite; mais qu'il
fallait aux joncs la lumire du jour, et que celui-ci ne pouvait avoir
vgt que sur une terre voisine.

Quelques heures plus tard, on vit des dbris de plantes terrestres
toutes fraches; vers midi, ce fut un de ces poissons  la robe
sombre, de moyenne grosseur, d'une espce trangre  l'Europe, et de
ceux qui vivent videmment et d'habitude sur les hauts-fonds ou parmi
les roches.

La _Pinta_ et la _Nia_ semblaient avoir des ailes; elles se
rapprochaient  chaque instant du grand-amiral pour lui communiquer
leurs impressions, puis elles s'en cartaient pour chercher de
nouveaux motifs de confiance, passant, repassant comme par un jeu
frivole, et toujours avec quelques bonnes nouvelles  donner.

Qu'avez-vous donc, mon cher Vincent, dit une fois le grand-amiral au
commandant de la _Nia_, que vous me ralliez si vite avec tant
d'motion?

C'est une branche d'arbuste, rpondit Vincent Pinzon, qui vient de
passer le long de mon bord, et que nous avons tous vue avec ses
feuilles merveilleusement dcoupes, et mme portant encore de petits
fruits.

C'est bien, digne ami, vous dites vrai, c'est un augure qui ne peut
tromper; allons, courage;  l'Ouest, toujours  l'Ouest, et nous
arriverons bientt!

Presque au mme moment, Alonzo Pinzon se rapprocha aussi de Colomb, et
le ravissement touffait sa voix, car il avait vu, et il eut toutes
les peines du monde  l'exprimer, il avait vu une tige de canne 
sucre, comme celle que les Gnois et les Vnitiens apportaient ou
recevaient de l'Orient par la mer Noire et par les communications qui
existaient entre eux et les Indes orientales.

Enfin, un tronc d'arbre fut recueilli, ainsi qu'une petite planche
d'un bois inconnu dans nos climats et un bton assez artistement
sculpt ou travaill. Ces objets furent tous retirs de la mer par les
embarcations des navires, et ports sur le pont de la _Santa-Maria_.

Que Dieu soit lou, s'cria Colomb, non-seulement nous allons voir
la terre, mais encore une terre habite par des tres intelligents;
allons! voil assez de preuves, ne perdons plus de temps;  l'Ouest, 
l'Ouest, et toujours  l'Ouest!

Le soir, aprs la prire, les matelots entonnrent d'eux mmes le
_Salve regina_, chant religieux si cher aux marins d'autrefois, qui se
plaaient toujours sous la protection de la divine Marie! Colomb fit,
aprs que le chant fut achev, un discours minemment pathtique, dans
lequel il affirma qu'avant vingt-quatre heures la terre serait
dcouverte, et o il n'oublia pas de remercier la Providence de
l'avoir toujours conduit comme par la main, et de lui avoir accord
les vents les plus favorables, la mer la plus unie, le temps le plus
beau qu'un marin pt dsirer.

Il serait impossible de dcrire le degr d'allgresse et d'esprance
qui rgnait parmi les quipages; de joyeuses paroles taient
changes; des chants, des exclamations sortaient de toutes les
poitrines; les coeurs taient mus et mme attendris; et la moindre
saillie provoquait le rire, l o, vingt-quatre heures auparavant,
tout tait tnbres et consternation. Les minutes s'coulaient
rapidement; ce n'tait plus vers l'arrire et vers l'Espagne que les
yeux et les penses se reportaient, mais vers l'avant, vers ce magique
Ouest que Colomb leur indiquait avec une confiance si parfaite que nul
ne croyait plus  ses mystres.

La prsence des objets que l'on venait de recueillir, de voir et de
toucher, avait cr un vritable dlire. On n'avait jusqu'alors
rencontr que des oiseaux, des poissons, des herbes marines, signes
souvent incertains; mais ce qu'ils avaient sous les yeux tmoignait si
fortement qu'ils taient prs d'une terre habite, qu'ils ne pouvaient
se refuser  cette vidence; enfin tous les doutes s'taient vanouis
devant cette confirmation inespre des prdictions du grand-amiral;
aussi tous se mirent-ils  contempler d'un oeil vigilant la ligne
resplendissante de l'horizon au moment du coucher du soleil, et ils
s'apprtrent  redoubler d'attention quand ils n'auraient plus 
regarder que la nappe assombrie de l'eau et ses paillettes
tincelantes.

Quoique la couleur de la mer n'et rien perdu de sa transparence,
Colomb avait fait sonder avec une ligne de 250 brasses, qui
n'atteignit pas le fond: Eh bien, dit-il alors, mettons toutes voiles
dehors, approchons-nous encore; mais redoublons de surveillance, car
la terre n'est certainement pas loin!

Personne, on le pense bien, ne songea  se coucher ni  dormir, tant
on tait agit, tant la scne tait attachante et tant l'intrt tait
excit! Qu'allait-on voir? O allait-on aborder? Comment taient
faites les rives que l'on allait dcouvrir? Quels tres les
habitaient? taient-ce des hommes comme nous, ou une race trange et
monstrueuse? Verrait-on, enfin, une solitude sauvage, image du chaos,
ou bien des champs couverts de plantes odorifrantes, d'arbustes en
fleurs et de villes d'or, comme on se reprsentait quelquefois celles
dont la splendeur tait dcrite par les voyageurs qui avaient pntr
dans l'Orient, et admir sa civilisation?

Pour calmer leur imagination, les matelots se mirent  chanter de
nouveau le _Salve regina!_ Ce fut une chose solennelle que d'entendre
les accents de la prire se mler aux soupirs de la brise et au
bruissement de l'eau dans ce dsert ocanique; jamais cet hymne
n'avait si doucement retenti aux oreilles charmes de Colomb.

 dix heures du soir, pendant que chacun, l'oeil fix vers l'horizon
scrutait jusqu'aux plus vagues indications de la terre, Colomb, qui
veillait autant et plus encore que les autres, aperut tout  coup,
par le travers, une lumire qui se balanait  une certaine distance,
dont il perdait la trace par intervalles, et qu'il revoyait bientt de
nouveau. Guttierez,  qui il communiqua cette dcouverte, regarda dans
la direction indique par Colomb et distingua parfaitement la lumire.
Colomb fit alors appeler Rodrigue Sanchez de Sgovie, qui tait
l'administrateur de la flotille; il voulut lui montrer la lumire,
mais elle avait disparu; cependant elle se remontra quelque temps
aprs, et tous les trois la virent trs-distinctement. Cette lumire
vient de quelque cte ou d'une barque de pcheurs, dit le
grand-amiral, et, certainement, nous verrons la terre cette nuit!

Mais comme cette lumire s'vanouit ensuite dfinitivement, les
matelots finirent par n'y attacher aucune importance. Cependant la
brise avait frachi: les caravelles avaient atteint les 9 noeuds ou
milles marins  l'heure, qui taient le maximum de la vitesse de la
_Santa-Maria_; elles continurent  naviguer toutes voiles dehors, et
toujours le cap  l'Ouest.

Par intervalles, les marins tressaillaient au sifflement du vent dans
les cordages, comme s'ils eussent entendu les voix sinistres d'un pays
inconnu; quelquefois mme, quand la lame battait la muraille de la
_Santa-Maria_, ils tournaient la tte, comme s'attendant  voir une
foule d'tres bizarres sortir du monde occidental, et apparatre sur
le pont. Soudainement, lorsque les esprits taient le plus
impressionns, un vif clat de lumire trs-apparent et trs-voisin
frappa tous les regards, et immdiatement aprs, une dtonation
formidable se fit entendre.

Amis, s'cria le grand-amiral, c'est le signal convenu; la _Pinta_ me
signale la terre par un coup de canon! Voyez-la qui met en panne comme
si elle craignait de la trop approcher; mettons en panne aussi, et au
point du jour nous y dbarquerons!

La _Pinta_, qui,  cause de son moindre tirant d'eau, marchait en
avant de la _Santa-Maria_, avait en effet vu la terre; c'tait un
matelot habitant de Triana, faubourg de Sville, mais n  Alcala de
la Guadaira, et nomm Rodrigue Bermjo qui l'avait dcouverte: son nom
mrite d'tre soigneusement inscrit et conserv  ct de celui de
Colomb, comme ayant t le premier  confirmer positivement les
thories et les prvisions du savant chef de l'expdition. La
rcompense promise d'une pension de 10,000 maravdis ne lui fut
cependant pas accorde par la suite, car on crut devoir en faire
l'honneur  Colomb qui avait dcouvert la lumire vue  dix heures;
mais il fut gnreusement indemnis.

La nuit tait assez claire, le ciel brillait de mille toiles: de
l'Ocan mme semblait maner une certaine lueur; on aperut alors
visiblement, des trois caravelles, une bande assez tendue o l'azur
du ciel cessait, et o une sombre minence s'levait au-dessus de
l'eau. Cette minence avait tous les caractres d'une cte; on en
distinguait les anfractuosits, les contours, presque les couleurs, et
il n'tait plus permis de douter.

Ce fut dans la nuit du 11 au 12 octobre,  deux heures du matin, et le
trente-cinquime jour du voyage depuis le dpart des Canaries, qu'eut
lieu ce grand vnement qui prouva la justesse des calculs, des plans
de Colomb, longtemps l'objet de l'insulte ou de la drision, mais, en
ce moment, devenus le titre et le sceau d'une gloire qui doit durer
aussi longtemps que durera l'univers.

Quels furent les transports, les rflexions, les extases des marins de
l'expdition pendant les trois heures qui suivirent la dcouverte de
la terre, serait difficile  dcrire, tant avait t prcdemment
douteuse et imprvue, pour eux, la vue de cette mme terre qu'ils
avaient sous les yeux, et dont la prsence, d'ailleurs, se manifestait
par un autre sens, celui de l'odorat: aussi tait-ce avec des dlices
incomparables qu'ils aspiraient la brise embaume qui portait jusqu'
bord les exhalaisons parfumes de la terre!

Le grand-amiral gardait le silence; les motions comme les siennes se
rvlent rarement par des paroles, mais son coeur, toujours anim par
la pit la plus sincre, tait rempli de reconnaissance envers la
Divinit. Sur la foi de Toscanelli et de Marco-Paolo, il se croyait, 
la vrit, en face de l'Inde ou de quelqu'une de ses les; cependant,
ce qu'il devait bientt voir avec dtail tait encore sous le voile
des conjectures; mais,  tout vnement, il tait prt  tout, et il
ne pouvait aborder dans aucune contre qu'il n'et prvu, dans ses
combinaisons, ce qu'elle devait ou bien ce qu'elle pouvait tre.

Enfin, le jour tant dsir parut; il fut annonc par les teintes
riantes dont se colore l'Orient, avant le lever du soleil, et le
mystre de l'Ocan qui avait dit son premier mot pendant l'obscurit
de la nuit, fut dvoil  tous les yeux. Ds lors, la lumire qui se
rpandait faiblement d'abord, et bientt  flots sur cette terre qui
tait directement oppose  ses rayons comme pour les mieux recevoir,
rendit plus distincts ses rivages, et fit dtacher ensuite, 
l'intrieur, des clairires, des arbres, des coteaux, qui s'levaient
par degrs du sein de l'obscurit, jusqu' ce que le tableau tout
entier ft visible par l'effet des clarts resplendissantes de l'astre
qui en faisait successivement ressortir les beauts. D'abord, le
soleil en dora les parties les plus saillantes; et, peu  peu, l'on
reconnut que la terre dcouverte tait une le de peu d'tendue, bien
boise, d'un aspect vert et brillant, d'une configuration assez
gracieuse pour paratre un paradis aux yeux d'hommes qui, nagure,
avaient perdu l'espoir de jamais revoir la terre ferme.

La vue du sol nourricier est toujours douce au marin, dont
l'existence, en grande partie, se passe entre le ciel et l'eau; mais
quel charme ne devait-elle pas avoir pour ceux qu'elle venait arracher
au dsespoir?

Le soleil tait  peine lev que l'on aperut des tres humains
sortir des bois de l'le et regarder, avec stupfaction les maisons
flottantes que la nuit avait amenes devant leur le, et qu'ils
croyaient tre descendues du ciel.

Les caravelles s'approchrent jusqu' pouvoir jeter l'ancre; elles
mouillrent, et le grand-amiral, devenu le vice-roi de tous les pays
qu'il allait dcouvrir, se prpara  dbarquer pour prendre possession
de l'le au nom des souverains de la monarchie espagnole.

Christophe Colomb brlait, il est vrai, d'impatience d'imprimer, le
premier, le pied d'un Europen sur ces rivages et d'y arborer, dans le
signe de la croix et avec le drapeau de l'Espagne, l'tendard d'une
conqute qu'il ne devait qu' son gnie; mais il contint son
impatience afin de pouvoir mettre  ce dbarquement toute la pompe
dont un acte aussi solennel tait digne; il prit dans son canot les
commandants de la _Pinta_ et de la _Nia_, et il se fit escorter par
les personnes les plus notables de l'expdition ainsi que par un
certain nombre de matelots arms.

Christophe Colomb tait revtu d'un riche costume en carlate et il
portait dans ses mains l'tendard royal. En prenant pied, il se
prosterna contre la terre, la baisa avec ferveur, et il rendit grce 
Dieu dans une prire latine qui nous a t conserve:

 toi, disait-il dans cette prire,  toi, qui, par l'nergie de ta
parole, as cr le firmament, la mer et la terre! que ton nom soit
bni et glorifi! Que ta majest et ta souverainet soient exaltes de
sicle en sicle, toi, qui as permis que, par le plus humble de tes
serviteurs, ton nom sacr soit connu et rpandu dans cette partie
jusqu'ici cache de notre univers!

Se relevant ensuite, il s'avana d'un pas grave et majestueux, en
faisant briller son pe et en dployant son tendard. Il fut suivi
par Alonzo et par Vincent Pinzon, qui tenaient aussi d'une main leur
pe nue, et de l'autre des bannires nationales ornes de croix,
symboles d'une expdition entreprise pour la propagation de la
religion chrtienne, et groupes, comme dans l'tendard royal, autour
d'un F et d'un Y couronns, initiales des noms espagnols de leurs
souverains, Fernando et Ysabel.

Toutes les formalits usites en pareil cas furent observes pour la
prise de possession de l'le par le vice-roi, au nom de ses
souverains; ensuite, il promena autour de lui ses yeux merveills,
pour contempler sa dcouverte.

En ce moment, les matelots, que le respect seul et l'tiquette avaient
retenus, fascins par l'air de noble dignit de leur chef, se
prcipitrent vers lui, le flicitrent dans les termes les plus
enthousiastes et exprimrent le plus vif repentir.  destine, 
exemple frappant de la versatilit des jugements humains! Celui qu'on
avait rcemment maudit comme un dtestable aventurier, comme un homme
goste, orgueilleux, obstin; celui-l mme qu'on avait mdit de
mettre  mort, passait maintenant presque pour un dieu, et l'on jurait
de lui obir toujours, quoi qu'il commandt ou qu'il voult! C'tait 
qui flchirait le genou devant lui,  qui approcherait ses lvres de
ses vtements ou de ses mains,  qui le glorifierait avec le plus
d'exagration!

Le vice-roi ne parut pas plus enorgueilli de ces adulations qu'il
n'avait t intimid des menaces qu'on avait os lui faire; il
conserva l'extrieur du plus parfait dcorum, et attribua son succs 
la divine Providence seule, qu'il remercia d'avoir bien voulu le
choisir, entre tous, pour tre l'instrument de ses desseins; mais
certes il et t bien pardonnable, s'il se ft dit alors:

Je suis ici, malgr les obstacles les plus multiplis, en dpit des
prdictions les plus sinistres, et aprs avoir t, pendant prs de
vingt ans, l'objet de l'insulte, de la drision, du mpris d'hommes
qui avaient un grand nom dans la science, dans la politique, dans la
socit; j'y arrive  un ge o l'puisement des forces physiques
commence gnralement  se faire sentir; eh bien, j'y suis par la
force de mon gnie, par l'nergie de mon caractre, par la hardiesse
de mes conceptions; et c'est uniquement  ma perspicacit,  mon
courage,  ma persvrance que je le dois!

Oui, certes, il aurait t pardonnable d'avoir cd  ce mouvement
d'un noble orgueil; il n'aurait, d'ailleurs, parl que comme nous
parlons aujourd'hui de sa personne, que comme, dans tous les sicles,
en parlera la postrit.

Il se contenta seulement de dire, en citant un de ceux qui avaient cru
le plus  l'impossibilit de se maintenir debout dans les contres qui
avoisinent plus ou moins les Antipodes: J'ignore effectivement
pourquoi cela est; mais, plus que jamais, nous devons dire que la
terre est sphrique, que pourtant nous nous tenons fort bien ici sur
nos pieds, et que la nature est un lgislateur qui sait se faire
respecter!  cette poque o les lois de la gravitation n'avaient pas
encore t trouves, on ne pouvait rien dire de plus sens; et quelle
modestie dans ce discours, quelles paroles remarquables, quel langage
touchant!

Enfin, le problme le plus ardu qu'il ft possible de poser, tait
rsolu; il l'tait avec des moyens fort peu en rapport avec la
grandeur de l'entreprise; les limites de l'Atlantique dans l'Occident,
limites que l'on croyait inabordables, taient atteintes, et Colomb,
d'un seul coup, surpassait en gloire tous les gnies de l'univers,
comme aussi il surpassait en audace tous les marins du Portugal,
malgr les grandes dcouvertes dues  leurs opinitres travaux!

Il faut avoir vu l'opulente vgtation, la fracheur et la verdure
ternelle des les intertropicales pour se faire une ide de l'aspect
que prsentait celle sur laquelle nos marins venaient de dbarquer. La
nature agreste de celle-ci, tout en ayant quelque chose de sauvage,
n'en avait pas moins la physionomie d'un verger continu o des arbres
chargs de fruits qui paraissaient excellents, abondaient; aussi
tait-elle habite; car les naturels qui, d'abord, s'taient cachs
dans les bois, en voyant de prs des tres anims dont la structure
avait de l'analogie avec la leur, en sortirent bientt en foule, et
s'approchrent de Colomb. Ils taient totalement nus; la vue des
btiments leur avait caus un tonnement prodigieux: les manoeuvres
excutes comme sans efforts, les voiles ployes et serres comme par
enchantement et qu'ils croyaient tre des ailes avec lesquelles ces
btiments taient descendus du ciel, leur arrt subit au milieu de
l'eau  l'aide de leurs ancres qu'ils ne voyaient pas, leurs bateaux
se dtachant du bord et portant  terre des tres dont les vtements
et les armes resplendissaient au soleil, tout leur avait d'abord
inspir l'pouvante, et ils s'taient rfugis dans leurs forts.

Reconnaissant bientt, cependant, que ces trangers ne cherchaient ni
 les poursuivre, ni  les molester, et la curiosit les excitant, ils
s'taient hasards  s'en approcher, se prosternant frquemment contre
la terre en signe de soumission, et donnant alternativement des
marques de crainte ou d'adoration. La teinte blanche de la peau des
Espagnols, leur barbe, leur costume, leurs armes les frapprent
d'admiration: le vice-roi, surtout, par sa taille leve, son port
majestueux, ses habits clatants, la dfrence respectueuse que chacun
lui tmoignait, attirait plus particulirement leur attention.

Colomb, charm de leur simplicit, de leur douceur, de la confiance
qui leur tait si promptement revenue, se prta aux mouvements de leur
curiosit: les sauvages furent gagns par cette bienveillance, et ils
n'en crurent pas moins qu'ils avaient devant eux des cratures
clestes qui, pendant la nuit, taient entres dans les maisons
flottantes qu'ils apercevaient non loin du rivage, et qu'aprs en
avoir dploy les ailes immenses, ils taient descendus sur les bords
de leur le.

Le grand-amiral avait trop de sagacit pour ne pas imaginer aussitt,
qu'une aussi petite le ne pouvait pas tre habite, sans qu'il y et
dans le voisinage des terres plus tendues qui formaient le centre de
la population de ces contres, et c'est ce qu'il se proposait de
chercher  claircir, ds que les premiers moyens de se faire
comprendre seraient effectus. Il sut mme, ds ce moment, que l'le
tait nomme _Guanahani_ par les naturels; mais, dans sa prise de
possession, il avait cru devoir lui donner le nom de _San-Salvador_,
qui exprimait parfaitement l'impatience avec laquelle sa dcouverte
avait t attendue, et qui tait une marque de reconnaissance envers
la Divinit. Cette le de _San-Salvador_ est une de celles qui forment
le petit archipel des les Lucayes ou de Bahama, que l'on voit dans la
bande septentrionale des Antilles, et quoiqu'elle continue  tre
ainsi appele par la plupart des nations maritimes de l'univers,
cependant les Anglais ont eu le mauvais got de la dbaptiser, et ils
la nomment _Cat-Island_ ou l'_le du Chat_: si c'est par un effet de
leur orgueil national qu'ils ont opr ce changement, on ne saurait
disconvenir qu'il est impossible de l'outrer  ce point et aussi mal 
propos.

Ces insulaires furent aussi, de leur ct, l'objet d'un examen
trs-empress de la part des Espagnols, car ils diffraient
compltement de toutes les races connues jusqu'alors chez les
Europens. Leur peau, d'une teinte cuivre, tait peinte de couleurs
varies, et charge de devises qui leur donnaient une apparence
fantastique; ils n'avaient pas de barbe, leurs cheveux n'taient pas
crpus comme ceux des hommes originaires de l'Afrique et vivant sous
la mme latitude, mais droits et rudes; sur les cts, ils taient
coups un peu au-dessus des oreilles, mais ils pendaient par derrire
jusque sur leurs paules. Quoique peints, on discernait que leurs
traits taient agrables et doux; ils avaient des yeux remarquablement
beaux et des fronts levs; leur taille tait moyenne, leurs formes
bien prises, et la plupart de ceux qui taient alors prsents ne
paraissaient pas avoir plus de trente ans.

Parmi les insulaires prsents, il n'y avait qu'une seule femme; elle
tait d'une grande jeunesse, entirement nue comme ses autres
compatriotes, et parfaitement bien faite. En rsum, ils parurent tous
appartenir  un peuple simple, sans artifice, de moeurs douces, et
manifestant d'aimables dispositions. Les hommes n'avaient pour armes
que des lances en bois durci au feu, dont la pointe avait t forme 
l'aide de cailloux aigus et d'os de poissons desschs. Quant au fer,
ils ne le connaissaient nullement,  tel point qu'un sabre dgain
leur tant prsent, ils le saisirent, en en pressant le tranchant
contre leurs mains. Colomb leur distribua quelques cadeaux de bonnets
en couleur, de verroterie, de grelots, clochettes ou autres bagatelles
qu'ils reurent comme les dons les plus prcieux, s'empressant de s'en
orner, et charms de les avoir en leur possession.

Hlas! ces peuples, au contact de la race blanche, ont depuis
longtemps disparu de cette le ainsi que de toutes celles qui
l'avoisinent, et c'est  peine si l'on en voit aujourd'hui quelques
restes sur le continent amricain, dont ils ont abandonn le littoral
aux Europens. Tels Christophe Colomb les dpeignit en 1492, tels, en
1822, nous les avons retrouvs dans la Guyane: l, tous les ans,
quelques-uns d'entre eux descendent la rivire d'Oyapok dans leurs
pirogues ou canots, et ils vont  Cayenne se prsenter au gouverneur
de la colonie; les promesses de bonne intelligence se renouvellent des
deux parts, et l se font quelques changes de prsents; eux,
apportant des ouvrages en nattes, paniers, armes des sauvages ou
autres objets vraiment remarquables par le fini du travail, et
recevant des armes europennes, des toffes de nos pays, de la
coutellerie surtout, pour laquelle ils montrent une vritable passion.
Un trait saillant de leur caractre est l'horreur et le dgot que
leur inspire la vue des noirs africains qui se trouvent  Cayenne, et
dont ils se regardent comme les ennemis naturels.

Comme Colomb croyait tre dbarqu sur quelque le qui dpendait de
l'Asie, il donna tout naturellement le nom d'Indiens aux naturels de
l'le, et c'est ce nom qui prvaut encore, quoique l'on ait appris
depuis lors que c'est  un continent interpos entre ceux d'Europe et
d'Asie que cette mme le appartient: seulement, aujourd'hui, on
distingue ces deux parties du monde par les dsignations d'Indes
occidentales et d'Indes orientales.

Les Espagnols passrent la journe entire sur l'le de San-Salvador;
ils en parcoururent les sites agrables, ils pntrrent dans les
bosquets o ils trouvrent des fruits d'un got dlicieux, ils se
dsaltrrent  l'eau pure des fontaines ou des ruisseaux, et ils ne
retournrent  bord que fort tard, et ravis de tout ce qu'ils avaient
vu.

Ds le lendemain matin, les naturels s'embarqurent dans leurs
pirogues qu'ils nommaient _canots_, et se transportrent  bord des
navires espagnols pour rendre la visite qu'ils avaient reue la
veille: quelques-uns mme, pour montrer plus d'empressement, y
arrivrent  la nage, bien que leurs pirogues pussent contenir jusqu'
quarante hommes; ils apportrent  leur tour des prsents qui
consistaient en petits ballots de coton, en perroquets apprivoiss, et
en gteaux ou pains de cassave et de manioc. Toutefois, les Espagnols
ne manqurent pas de remarquer que plusieurs d'entre eux avaient
quelques ornements en or  leurs oreilles et  leur nez: ils leur
demandrent d'o leur venaient ces objets prcieux, et ils
conjecturrent, par les signes de leurs visiteurs, que c'tait d'un
pays situ au midi de l'le; ils crurent comprendre aussi que l
rgnait un souverain qui n'tait servi que dans des plats d'or; mais
que, dans le Nord-Ouest, tait une nation belliqueuse qui faisait
quelquefois invasion dans leur le, et en emmenait les habitants en
esclavage.

Colomb apprit, en outre, qu'une petite le trs-voisine, prs de
laquelle il avait pass, tait habite: c'tait celle qui est connue
actuellement sous le nom de Watling; cette particularit le confirma
dans l'ide qu'il avait eue au commencement de la nuit de la
dcouverte, que la lumire qu'il avait aperue pouvait provenir d'une
terre drobe  ses regards par l'obscurit, tout aussi bien que d'une
barque de pcheurs.

Le grand-amiral renouvela  San-Salvador son approvisionnement d'eau
douce, de bois de chauffage; il se pourvut abondamment de bananes, de
citrons, d'oranges et de pains de cassave, mais non sans laisser des
tmoignages de sa reconnaissance; il emmena d'ailleurs avec lui sept
des insulaires, esprant qu'ils s'initieraient bientt au langage
espagnol, suffisamment du moins pour lui servir d'interprtes; et il
partit pour se mettre  la recherche de l'opulent pays qu'on lui avait
dit qu'il trouverait dans le Sud.

Les caravelles furent bientt en vue d'un nombre considrable d'les
qui appartenaient aux archipels, aujourd'hui connues sous les noms des
Lucayes et des Antilles; toutes taient belles, d'une verdure
blouissante, et paraissaient de la plus grande fertilit. Le
grand-amiral en visita trois, dont il prit galement possession en sa
qualit de vice-roi des souverains espagnols. Il nomma la premire
Sainte-Marie-de-la-Conception; c'tait un pieux tmoignage de
reconnaissance envers la sainte vierge Marie, que les marins vnrent
comme leur patronne; la seconde reut le nom de Fernandina, en
l'honneur du roi Ferdinand; et la troisime fut appele Isabella,
comme un souvenir reconnaissant de la princesse qui avait tant fait
pour faire accueillir les plans de l'illustre navigateur.

Les habitants de ces les, comme ceux de San-Salvador, parurent tout 
fait tonns et merveills  la vue des Europens; ils les
regardaient comme des tres surnaturels, et ils ne les approchaient,
pour se les rendre propices, qu'en leur prsentant des offrandes de ce
que leur pauvret ou la simplicit de leurs moeurs pouvaient leur
faire croire tre le plus digne d'tre accept. Si les Espagnols
tmoignaient le dsir de trouver quelque aiguade pour renouveler leur
provision d'eau, ils s'empressaient de les conduire aux sources les
plus abondantes, les plus fraches; ils remplissaient eux-mmes les
barriques, les roulaient, les transportaient dans les chaloupes; en un
mot, ils n'avaient qu'un dsir, c'tait d'pargner de la fatigue 
leurs htes et de se montrer agrables  leurs yeux.

Colomb tait comme attendri de tant de soins, et il ne pouvait se
lasser d'admirer les paysages, les tableaux et les scnes mouvantes
qui se droulaient devant lui.

Je ne sais, crivait-il sur son journal, comment choisir entre tant
de sites dlicieux, ni vers lequel je dois d'abord me diriger: le
gazouillement, le plumage brillant des oiseaux me tiennent dans un
ravissement inexprimable dont je voudrais ne jamais sortir; les
perroquets de l'espce la plus admirable volent en troupes qui
drobent pendant longtemps l'aspect du soleil; les arbres les plus
varis sont chargs de fruits succulents; je rencontre  chaque pas
des arbustes, des plantes qui me semblent d'une grande valeur pour les
teintures, l'picerie, la pharmacie; et je me surprends regrettant
vivement de ne pas tre botaniste, pour pouvoir indiquer leur usage,
leur utilit, l'avantage qui en reviendra pour l'Espagne, et les
ressources qu'y trouveront les btiments du commerce pour leur
chargement.

On voit que ce grand homme pensait  tout, et que ses sensations
individuelles ne l'empchaient pas de s'occuper des vrais intrts de
sa nouvelle patrie.

Le poisson, qui abondait dans les mers que parcourait l'expdition,
participait aussi du caractre de nouveaut qui, partout, frappait les
regards; les cailles de plusieurs d'entre eux avaient le reflet des
pierres les plus prcieuses; on les voyait se presser autour des
caravelles, comme pour faire resplendir l'clat de leurs couleurs, et
pour animer un spectacle que les marins ne se lassaient pas de
contempler.

Cependant, on n'entendait nullement parler de mines d'or, et les
naturels indiquaient toujours la direction du Sud o tait une grande
le qu'ils appelaient Cuba, et o l'on trouverait en abondance de
l'or, des perles, des pies, et tous les lments d'un commerce
tendu. Le grand-amiral, quoique guid d'une manire assez vague par
les indignes, et aprs avoir eu plusieurs jours de calme ou de vents
contraires, finit cependant par arriver, le 28 octobre, en vue de
cette le si considrable, si belle et si dsire. Il fut
vritablement surpris  l'aspect de cette terre si noblement dote, de
l'tendue de ses ctes qui dpassaient de beaucoup les bornes de
l'horizon, de la hauteur imposante de ses montagnes couvertes de
forts vierges aussi anciennes que le commencement de la cration, des
riches valles qui se dployaient en nappes magnifiques devant lui, et
des belles rivires qui la sillonnaient. Il jeta l'ancre dans une des
plus profondes de ces mmes rivires, situe  l'occident du lieu
actuellement nomm Nuevitas-del-Principe, il prit possession de l'le
de la manire la plus solennelle, toujours au nom de Ferdinand et
d'Isabelle; et, en l'honneur du prince Juan, hritier prsomptif de la
couronne, il lui donna le nom de Juana. Quant  la rivire, elle reut
de lui celui de San-Salvador, ce qui tait de sa part un nouvel acte
de pit et d'actions de grces envers le Tout-Puissant.

Ce qui charmait surtout Colomb, en voyant les ctes tages de l'le
s'adossant  des montagnes dont les cimes s'approchaient des nuages,
et en contemplant ses havres, les embouchures de ses rivires, ses
forts, ses villages, c'est qu'il y trouvait une grande ressemblance
avec la Sicile qu'il avait si souvent vue dans sa jeunesse et qui
avoisine sa patrie de si prs. La nature semblait avoir pris soin,
dans l'une comme dans l'autre de ces contres,  prodiguer,  leurs
peuplades heureuses, les lments de la vie et de la flicit, sans
exiger d'elles presque aucune espce de travail; c'tait pour lui
l'image de l'den des pomes et des livres sacrs.

Notre navigateur ctoya l'le pendant plusieurs jours, afin d'en
explorer les ports et les rivires. Son journal ne tarit pas en
remarques sur la beaut des pays qu'il parcourait, sur les motions
qu'il prouvait, et l'on voit videmment, dans les lignes qu'il a
traces  ce sujet, les lans d'un coeur et d'un esprit
particulirement sensibles aux grces et aux beauts de la nature.
Comment, d'ailleurs, aurait-il pu en tre autrement, car il devait
tout voir  travers le prisme de l'enthousiasme et de la satisfaction;
il avait, en effet, ralis les rves enchants de la plus grande
partie de sa vie; il avait devant lui la rcompense acquise, aprs
tant de peines et de contrarits, de ses travaux, des soucis qu'il
avait eus, des dangers qu'il avait courus; et, sans doute, nous ne
pourrons jamais nous faire une ide suffisante de l'extase qu'il
devait prouver, en analysant les charmes d'un monde aussi nouveau que
s'il sortait des mains de Dieu, et dont il avait fait la conqute par
sa persvrance, par son gnie et par le courage qu'il avait dploy.
Aussi, crivait-il dans son journal:

C'est la plus belle terre que jamais l'oeil de l'homme puisse
admirer; on voudrait y vivre  tout jamais; on n'y conoit ni la
douleur ni la mort!

Pendant que le grand-amiral ctoyait l'le, il dbarquait souvent, et
visitait des villages dont les habitants, pour la plupart fort
effrays de l'arrive de ces hommes inconnus, fuyaient vers leurs bois
et leurs montagnes. Les cabanes de ces villages taient construites en
branches de palmiers disposes de manire  former quelque chose comme
les pavillons de quelques-unes de nos maisons, et elles taient
abrites par des arbres trs-touffus; elles reprsentaient ainsi
l'assemblage des tentes de nos soldats dans un camp. Il y rgnait plus
de propret et plus de solidit que dans celles qu'on avait vues dans
les les prcdemment visites. Il y avait mme quelques dessins
grossiers et des masques en bois sculpts avec une certaine habilet.
Dans chaque cabane on trouvait des instruments plus ou moins ingnieux
pour la pche, ce qui donna  penser que les habitants s'occupaient 
prendre du poisson, non-seulement pour eux, mais pour les insulaires
de l'intrieur.

Aprs avoir explor presque toute la bande septentrionale de l'le
dans l'Ouest, Colomb se trouva en vue d'un grand promontoire tellement
couvert d'arbres, qu'il lui donna le nom de cap des Palmiers. Il
apprit l que, derrire la baie, tait une rivire d'o il n'y avait
que quatre journes de marche pour se rendre  _Cubanacan_, nom par
lequel les indignes dsignaient le _milieu de Cuba_. Pour cette fois,
et  cause de la consonnance, Colomb crut qu'il s'agissait du
_Cublay-Kan_, souverain tartare dont Marco-Paolo parle dans la
relation de ses voyages, et il s'imagina tre arriv au continent
d'Asie, but primitif qu'il s'tait propos. Le prince que, d'aprs
cette relation, il pouvait supposer rgner dans cette contre, tait
un monarque trs-puissant. Le grand-amiral prit, en consquence, la
rsolution d'envoyer  ce souverain des prsents et une des lettres de
recommandation dont,  tout vnement, il avait t charg par la cour
d'Espagne. Il choisit avec soin, pour cette mission, deux des hommes
de l'expdition dont l'un tait un juif converti, sachant le chalden
et un peu d'hbreu, langages qu'il pensait devoir tre connus par le
prince. Deux Indiens partirent avec les messagers pour leur servir de
guides, et on leur donna pour rcompense des grains de verroterie et
autres menus objets d'Europe dont ils se montrrent fort satisfaits.
Colomb leur prescrivit  tous de s'informer soigneusement de la
situation des provinces, des ports, des rivires et des productions du
pays, surtout en ce qui concernait les pices.

Ce cortge pntra douze lieues dans l'intrieur, o ce qu'on trouva
de plus considrable fut un village d'une cinquantaine de cabanes et
d'un millier d'habitants. Les envoys y furent reus avec beaucoup
d'gards; on les conduisit dans le local principal; des provisions de
toutes sortes furent places devant eux et mises  leur disposition;
aprs quoi, les Indiens s'assirent autour d'eux, et se mirent en
posture d'couter ce qui allait leur tre communiqu.

Un des insulaires qui servait d'interprte porta la parole; il fit un
discours trs-emphatique selon l'usage de ces pays, dans lequel il
vanta trs-haut la puissance, la richesse, la gnrosit de la race
blanche, et finit par expliquer le but de la visite. Ds qu'il eut
fini sa harangue, les indignes s'approchrent en foule des Espagnols,
touchrent, examinrent leur peau ainsi que leurs vtements, et ils
furent tellement merveills, qu'ils se pressaient pour baiser leurs
mains et leurs pieds, afin de faire preuve d'adoration  leur gard.
Mais il n'y avait aucune trace d'or parmi eux, et lorsqu'on leur
montra quelques chantillons d'pices, ils rpondirent qu'il n'en
existait pas dans leur contre, mais que fort loin, en dsignant le
Sud-Ouest, il est probable qu'on trouverait ces objets.

N'apercevant aucune apparence ni de ville opulente, ni de souverain
puissant, ni de cour splendide, et n'en souponnant pas la possibilit
dans le voisinage, les envoys prirent le sage parti de retourner vers
la cte, o ils furent accompagns par les indignes avec beaucoup
d'gards. Ils rendirent un compte exact au vice-roi de ce qu'ils
avaient vu, fait ou entendu, et Colomb pensa qu'il fallait renoncer 
l'ide de trouver en ces pays rien qui ressemblt  un peuple
civilis.

Mais, avant d'aller plus loin, nous n'omettrons pas de rapporter un
pisode qui ne laisse pas d'avoir quelque importance par ses
rsultats. Un Indien, croyant faire un prsent agrable  l'un des
matelots de la _Santa-Maria_, lui prsenta quelques feuilles
dessches de couleur brune, et pour lui en indiquer l'usage, il en
fit un _rouleau_ qu'il appela _Tobacco_ et qu'il remit au matelot:
celui-ci, au grand tonnement des insulaires prsents, prit le rouleau
ou tobacco et le mit dans sa poche, montrant un air de satisfaction en
signe de remercment: alors le sauvage lui redemanda le tobacco,
l'alluma, le porta  sa bouche, et se mit  lancer des bouffes d'une
fume lgre mais qui saisissait l'odorat; les Europens en furent
fort rjouis; le matelot, voulant imiter l'Indien, eut d'abord
quelques nauses qui ne l'empchrent pourtant pas d'y trouver un
certain plaisir et il continua  humer son rouleau. Bref, il fut le
premier fumeur chrtien, mais il eut bientt des mules, des rivaux;
surtout il a eu beaucoup de successeurs, et de nos jours on se montre
encore de plus en plus empress  suivre son exemple. Toutefois le nom
du rouleau ou du tobacco a prvalu, et dfinitivement c'est par ce
mme mot de tobacco (_tabac_) que la plante qui produit ces feuilles
est toujours dsigne parmi nous. Qui aurait pu prvoir, ds lors, que
l'usage seul de cette mme plante, l'un des premiers rsultats des
dcouvertes de Colomb, serait un jour l'lment d'une des branches les
plus considrables du commerce maritime de toutes les nations de
l'univers?

Cependant Colomb ne voulait pas quitter ces parages sans tre fix
d'une manire moins vague sur l'existence des mines d'or dont il
entendait souvent parler aux indignes; d'aprs les renseignements
aussi clairs qu'il fut possible d'obtenir d'eux, il se dtermina 
faire voile vers l'Est  la recherche d'un pays qu'ils appelaient, les
uns Bobque, les autres Bohio, o ses voeux devaient tre satisfaits.

Ce fut pendant ces explorations que des sentiments de jalousie
commencrent  se faire jour dans l'me d'Alonzo Pinzon: il parat
qu'il enviait  Colomb une gloire qu'il se donna l'importance et qu'il
avait la prsomption de croire qu'il aurait pu acqurir lui-mme;
quelques paroles assez vives furent mme changes entre eux, mais,
pour le moment, les choses en restrent l; cependant leurs relations
en prirent un caractre beaucoup plus froid.

Les caravelles longrent la cte pendant plusieurs jours en s'avanant
vers l'Orient; elles doublrent, dans cette route, un grand cap qui
fut nomm cap Cuba, mais elles taient vivement contraries par les
vents d'Est contre lesquels elles avaient  lutter. Le 21 novembre, au
point du jour, Colomb, en montant sur le pont, ne vit pas la _Pinta_.
La nuit, il s'tait aperu qu'elle s'loignait de lui, et il lui avait
fait de frquents signaux de ralliement auxquels elle n'avait pas
rpondu; aussi, le grand-amiral ne fut-il que mdiocrement surpris de
son absence; mais il n'en fut pas moins trs-vivement dsappoint, car
la _Pinta_ tait la meilleure voilire de l'expdition et c'tait une
diminution notable dans ses moyens d'excution.

Colomb ne put attribuer cet acte qu' un dessein prmdit de
dsertion volontaire. Certainement la capacit d'Alonzo tait
incontestable, les services qu'il avait rendus lors de l'armement
taient trs-considrables; sa fortune, ses habitudes prcdentes de
commandement, tout en faisait un homme trs-distingu; mais dans la
circonstance o il se trouvait, prtendre, comme on a dit qu'il
l'avait os,  partager le commandement avec le grand-amiral, tait
inadmissible, et Colomb avait un sentiment trop lev de sa dignit et
de sa position pour y consentir. On a dit aussi que, voulant profiter
de la supriorit de sa marche, il avait, par cupidit, voulu arriver
 Bobque avant la _Santa-Maria_; mais cette raison est aussi futile
que l'autre, et elle montre galement jusqu' quel point l'ambition et
l'intrt personnel peuvent garer les esprits. Le grand-amiral eut
une crainte encore plus aigu, ce fut qu'Alonzo ne l'et quitt, lui
qui, jadis, lui avait montr tant de zle et de dvouement, pour se
hter de se rendre en Espagne et pour se donner le mrite des
dcouvertes effectues, en comptant sur les vnements qui pourraient
empcher le retour de Colomb, ou, au moins, en gagnant du temps et en
agissant  l'avance sur les esprits.

Toutefois, le grand-amiral persista dans son projet de reconnatre les
ctes de Cuba jusqu' leur extrmit orientale, point qu'il atteignit,
en effet, et que, supposant devoir tre la partie la plus avance,
soit de l'Asie, soit des les qui en dpendaient, vers l'ancien
continent, il nomma Alpha et Omga, entendant, par l, le
commencement, en venant d'Europe, et la fin en quittant l'Asie.

Il s'loigna alors du cap qu'il avait ainsi nomm et il cingla vers le
Nord-Est pour prendre le large;  peine avait-il pris cette route,
qu'il vit dans le Sud-Est, de hautes montagnes  une trs-grande
distance; il augura que ce devait tre une terre tendue, et
immdiatement, il se dirigea pour s'en approcher. Ds que les Indiens
de San-Salvador qu'il avait  son bord se furent aperus de cette
dtermination, ils s'en montrrent fort effrays, affirmant que les
habitants de cette terre taient des cannibales d'un caractre
trs-froce, et qu'ils n'avaient qu'un oeil au milieu du front.

Colomb se garda bien d'couter leurs plaintes;  mesure qu'il
s'approchait de la cte, il tait frapp de la puret de l'air, de la
srnit d'un ciel dont la couleur bleue avait une teinte fonce
magnifique, et du charme magique de tous les points de ce pays, 
mesure que la scne se droulait  ses yeux. Les montagnes taient
plus leves que celles de Cuba; le roc en paraissait accidentellement
 nu; mais des arbres incomparablement beaux vgtaient au-dessus et
au-dessous; des plaines immenses, de vertes savanes, des feux allums
pendant la nuit, des colonnes de fume s'levant de tous cts pendant
le jour, partout les traces de la culture, partout aussi la vgtation
la plus active!... Tel tait l'aspect de cette terre qui tait l'le
d'Hati, nomme Espagnola par Colomb, devenue l'le de Saint-Domingue
si justement surnomme alors la Reine des Antilles, ensuite ayant
repris son ancien nom d'Hati; et qui, depuis lors, ayant vu dtruire
la race indigne et celle des Europens qui s'y taient tablis, est
actuellement sous la domination presque exclusive des noirs descendant
des esclaves de la cte d'Afrique que les blancs y avaient introduits,
et qui menacent de plonger ce beau pays dans la barbarie et dans la
dsolation.

Ce fut le 6 dcembre que Colomb mouilla prs de l'le qu'il venait de
dcouvrir: le port dans lequel il entra est celui qui est situ dans
sa partie occidentale, et il lui donna le nom de Saint-Nicolas qu'il
porte encore en ce moment. Les habitants, effrays  son approche,
quittrent soudainement leurs habitations et se rfugirent dans
l'intrieur: n'ayant donc pu effectuer aucune communication avec eux,
il ctoya l'le dans le Nord, jusqu' ce qu'il et trouv un autre
port; il nomma celui-ci la Conception; il y prit une connaissance plus
particulire du pays; et lui trouvant quelque ressemblance avec les
plus belles provinces de l'Espagne, voulant aussi le marquer du signe
de sa patrie d'adoption, il lui donna, ainsi que nous venons de le
dire, le nom d'Espagnola, ou, comme on le dit assez frquemment,
d'Hispaniola.

Les naturels fuyant galement lorsque les marins de l'expdition
dbarqurent, ce fut en vain que ceux-ci s'efforcrent d'oprer un
rapprochement; toutefois, aprs bien des tentatives, ils parvinrent 
se saisir d'une belle et jeune femme. Le grand-amiral l'accueillit
avec la plus grande dfrence et la renvoya parmi ses compatriotes,
bien vtue, comble de politesses, d'attentions et de prsents. Le
lendemain, prsumant bien des rapports que la jeune femme ferait de
son sjour parmi les trangers, Colomb dpcha neuf hommes de son
quipage, bien arms, accompagns d'un insulaire de Cuba pour
interprte,  la recherche du village le plus voisin. Ils en
trouvrent bientt un qui tait situ dans une charmante valle, sur
les bords d'une jolie rivire, et qui contenait un millier de maisons.
Les naturels prirent d'abord la fuite; cependant, l'interprte les
ayant joints et rassurs, ils revinrent au nombre de deux mille, mais
ne s'approchant qu'en tremblant, et plaant souvent leurs mains sur
leur tte, en signe de respect et de soumission.

La jeune femme qui avait t l'objet des soins de Colomb parut bientt
aussi, porte en triomphe sur les paules de ses compatriotes, suivie
par une foule innombrable, et prcde de son mari qui montra la
reconnaissance la plus vive du traitement qu'elle avait prouv.
Revenus compltement, ds lors, de leurs terreurs, les insulaires
conduisirent les Espagnols dans leurs cabanes, talrent devant eux de
la cassave, du poisson, des racines, des fruits, et leur offrirent,
hospitalirement, tout ce qu'ils possdaient. Le grand-amiral avait
prescrit que les relations avec les insulaires fussent toujours celles
de la politesse et de la prvenance; les mesures prudentes et humaines
qu'il ordonnait toujours  cet gard, taient fidlement observes, et
la meilleure intelligence en tait le rsultat.

Peut-tre,  la vrit, pourrait-on considrer comme un acte de
violence l'enlvement, quoique consenti, des indignes de
San-Salvador; mais Colomb sera facilement absous  cet gard, quand on
rflchira qu'il tait de toute ncessit d'avoir une preuve
irrcusable  apporter de la dcouverte de ces nouveaux pays, que
c'tait aussi une marque de dfrence due  l'autorit des souverains
espagnols, que mme, selon les ides du sicle, c'tait un grand pas
de fait pour assurer le salut de l'me de ces mmes indignes, et
par-dessus tout, enfin, que la ferme rsolution de Colomb tait de les
ramener, dans un autre voyage, au sein de leur pays natal.

Les habitants de cette le que l'on sut d'eux avoir le nom d'Hati,
parurent aux Europens plus beaux et plus civiliss que tous ceux
qu'ils avaient vus jusque-l, et ils taient galement dous de cette
docilit dont le vice-roi avait toujours tir un parti si avantageux;
quelques-uns furent remarqus comme tant pars d'ornements en or, ce
qui donna  supposer que l'le en contenait des mines, d'autant qu'ils
paraissaient y attacher fort peu de prix, car ils les changrent
volontiers contre quelques bagatelles que leur donnrent les
Espagnols.

Dans un des mouillages o le grand-amiral fut retenu par les vents
contraires, un jeune cacique port par quatre hommes dans une litire
et suivi de deux cents de ses sujets, vint faire une visite  Colomb 
bord de la _Santa-Maria_. Il entra dans la dunette, o le couvert se
trouvait mis et le dner servi; il s'assit prs du grand-amiral avec
beaucoup d'aisance, et deux vieillards qui ne le quittaient pas se
placrent  ses pieds, les yeux fixs sur ses lvres comme pour saisir
ses moindres paroles ou prvenir ses moindres dsirs. Si Colomb lui
offrait quelques mets, il se contentait de goter ce qu'on lui
donnait, il remettait le reste aux deux vieillards et conservait
toujours autant de srieux que de dignit.

Aprs dner, il offrit  Colomb une espce de baudrier assez
habilement travaill. Le grand-amiral lui fit, en retour, plusieurs
prsents, et lui montra une pice d'or portant l'empreinte des traits
de Ferdinand et d'Isabelle; mais ce fut en vain qu'il s'effora de
chercher  donner au cacique une ide de la puissance de ces
souverains, l'Hatien ne voulut jamais croire qu'il y et un pays sur
la terre o l'on pt trouver des choses aussi tonnantes que celles
qu'il voyait ou des tres aussi merveilleux; il persista donc dans
l'opinion que les Espagnols taient plus que des mortels, et que les
contres ainsi que les souverains dont on lui parlait, ne pouvaient
exister que dans les cieux.

Le 20 dcembre, Colomb jeta l'ancre dans un port auquel il donna le
nom de Saint-Thomas, qu'on suppose tre la baie actuelle d'Acul.
Bientt, il vit accoster le long de son bord une grande pirogue
portant des messagers d'un grand cacique appel Guacanagari, dont la
rsidence tait  quelques lieues plus  l'Est et qui rgnait sur
toute cette partie de l'le. Ces messagers lui apportaient, en
prsent, un grand baudrier d'un travail fort ingnieux, et un masque
en bois dont les yeux, le nez et la langue taient d'or. Ils
invitrent Colomb, au nom de leur souverain,  conduire ses btiments
jusqu'au point de la cte qui faisait face  sa rsidence; le vent
contraire s'y opposait en ce moment, mais, pour rpondre
convenablement  cette invitation, le grand-amiral envoya l'officier
civil de la _Santa-Maria_ dans un canot bien arm et bien install,
porter sa rponse au cacique, et le remercier de sa politesse.
L'officier civil,  son retour, rendit un compte si favorable des
bonnes dispositions de Guacanagari, de l'accueil qu'il en avait reu
et de l'aspect du village, que Colomb se promit de partir pour la
rsidence du cacique, aussitt que le vent le permettrait.

Le 24 dcembre, les caravelles appareillrent donc pour se diriger
vers le point de la cte o devait se trouver le village de
Guacanagari; la journe fut belle et le vent tait peu fort.  onze
heures du soir, il ne restait gure plus qu'une lieue  faire pour
arriver; Colomb donna ses ordres et il rentra chez lui pour prendre
quelques moments de repos.

On peut avoir remarqu avec quelle vigilance et quelle habilet il
fallait que le grand-amiral et navigu jusqu'alors, et dans les mers
ainsi que sur des ctes o les courants, les cueils, les calmes, les
variations des brises de terre et de mer rendent encore de nos jours
la navigation difficile, pour avoir toujours dirig et conduit ses
btiments sans que le moindre accident leur ft survenu; mais hlas!
telle est la profession du marin, que la moindre ngligence peut avoir
les consquences les plus funestes; et c'est ce qui arriva en ce
moment  la _Santa-Maria_.

 peine le grand-amiral tait-il couch et, selon son habitude, tout
habill sur son lit de repos, que le matre de l'quipage,  qui il
venait lui-mme de transmettre ses instructions et de recommander de
veiller  la route et de faire frquemment sonder, avec injonction de
le faire avertir s'il se prsentait quelque circonstance
extraordinaire, que ce mme matre d'quipage descendit lui-mme dans
l'entre-pont, et se livra au sommeil, laissant le gouvernail aux mains
d'un jeune homme assez inexpriment, sans autre guide que lui-mme.
Chacun tait  bord dans la plus parfaite scurit et dans le repos le
plus complet, d'autant que la brise tait fort lgre et que la
vitesse du navire paraissait peu considrable. Toutefois, il n'en
tait pas ainsi, car la caravelle se trouva bientt sous l'influence
d'un courant aussi vif qui, sans se manifester par aucun signe,
l'entrana rapidement sur un banc de sable o elle toucha: le choc fut
assez fort pour branler la mture et pour rveiller tout l'quipage
qui monta prcipitamment sur le pont o Colomb fut le premier rendu.

Le grand-amiral, voyant que son btiment se couchait de plus en plus
sur ce banc, et qu'il menaait de s'y briser  la leve des lames, fit
immdiatement mettre la chaloupe  la mer et y embarqua une ancre,
qu'il envoya mouiller au large afin d'essayer de se remettre  flot en
faisant force sur le cble de cette ancre. Mais les chaloupiers
taient si effrays, qu'au lieu d'aller mouiller l'ancre, ils se
rendirent  bord de la _Nia_ pour y chercher refuge. Vincent Pinzon,
qui la commandait, les reut trs-rudement, et, en brave marin qui
connaissait ses devoirs, il s'embarqua lui-mme dans un de ses canots,
et se hta d'aller offrir ses services  son chef.

Cependant, le courant et la houle continurent  charger la
_Santa-Maria_ sur le banc; quand l'ancre fut mouille et le cble
roidi, on allgea le navire en jetant  la mer plusieurs objets de
poids et en coupant la mture; mais tout fut inutile, la carne
s'entr'ouvrit, l'eau gagna l'intrieur, et il n'y eut de parti
possible que celui de sauver l'quipage, en le conduisant  bord de la
_Nia_. Un exprs fut aussitt envoy au cacique pour l'informer de ce
dsastre.

Au point du jour, ce fut un bien douloureux spectacle que de voir la
_Santa-Maria_ qui, quelques heures auparavant, flottait encore toutes
voiles dehors et dans l'clat d'un navire parfaitement en tat de
dominer l'lment o il se trouvait, gisant actuellement sur le sable,
dmte, remplie d'eau, ayant les flancs dchirs et offrant les
tristes caractres d'un naufrage irrmdiable. La _Nia_ tait
intacte, il est vrai, et mouille dans le voisinage, mais un sentiment
d'isolement et d'abandon s'emparait des assistants, en pensant  ce
navire dont le nom seul indiquait l'exigut, car _Nia_ (prononcez
_Nigna_), en espagnol, signifie _Petite_; en pensant, disons-nous, 
ce navire qui n'tait gure qu'une simple felouque, leve au rang de
btiment-amiral et devenue la seule ressource de l'expdition, au
moment o l'on allait avoir  affronter la rude preuve d'un retour en
Europe. Ce fut en faisant ces pnibles rflexions, que chacun sentit
plus vivement encore le grave prjudice qu'occasionnait la dsertion
coupable de la _Pinta_.

Lorsque le cacique apprit ce naufrage, il s'en montra afflig au point
de verser des larmes, et il se disposa  remplir les devoirs de
l'hospitalit, de la manire la plus gnreuse. Il rassembla ses
sujets, fit armer toutes leurs pirogues, les envoya au secours des
Europens, et mit tout ce qu'il possdait au service de Colomb. Ce
qu'on put retirer de la _Santa-Maria_ fut transport  terre et dpos
prs de l'habitation de Guacanagari, sous les soins de gardes
vigilants; des cabanes furent prpares pour les marins et l'on n'eut
 se plaindre d'aucun manque d'gards, d'aucune soustraction de la
part des naturels, quelque prcieux que pussent leur paratre les
objets qui se trouvaient comme sous leurs mains. Ils manifestrent, au
contraire, un chagrin profond, et s'attachrent  dmontrer combien
ils avaient  coeur de se rendre utiles aux naufrags et de les
consoler.

Colomb fut attendri de tant de bienveillance; dans son journal, qui
tait destin  tre vu par les souverains de l'Espagne, on ne peut
lire sans motion la phrase suivante, dans laquelle il rend compte de
l'impression qu'il en reut. Ces insulaires aiment leurs voisins
comme eux-mmes, leurs paroles sont toujours aussi aimables que
douces; le sourire ne quitte pas leurs lvres, et j'affirme  Leurs
Majests qu'il n'y a pas au monde une terre plus belle, ni un peuple
meilleur.

Ces sentiments, si noblement exprims, font le plus grand honneur  la
sensibilit de Colomb; mais son me magnanime ne se laissait-elle pas
abuser par des apparences souvent trompeuses?

Tel fut le sort fatal de la _Santa-Maria_, de ce navire qui eut
l'insigne honneur de porter le plus illustre des navigateurs,
lorsqu'il montra la route du Nouveau-Monde  l'Espagne si longtemps
incrdule, et  l'Europe merveille: elle prit tristement; mais son
nom vivra, ainsi que celui de la _Pinta_ et de la _Nia_, jusqu' la
postrit la plus recule; et la marine espagnole est toujours fire
de compter, parmi ses btiments, trois d'entre eux qui portent ces
noms glorieux, afin qu'ils soient sans cesse prsents au souvenir de
ses marins.

Lors de la premire entrevue du grand-amiral avec le cacique,
l'insulaire tmoigna encore la plus touchante sympathie, et offrit 
Colomb tout ce qu'il pouvait possder; il avait fait prparer, pour le
mieux recevoir, un grand banquet pendant lequel un millier de naturels
entourrent le lieu du festin, et se livrrent  des jeux et  des
danses de leur pays. Le grand-amiral, pour se montrer reconnaissant de
cet accueil, voulut galement animer la scne, mais, en mme temps, il
dsira frapper l'esprit des Indiens par l'impression de la puissance
formidable des Espagnols.

Un Castillan qui avait assist au sige de Grenade simula un combat
acharn contre un Maure, et fut fort admir par le cacique; ensuite
une arquebuse et, finalement, un canon, furent dchargs avec fracas.
Au bruit de ces dtonations inattendues, les naturels tombrent la
face contre terre comme s'ils avaient t frapps de la foudre; leur
frayeur redoubla encore quand ils virent les effets des balles et du
boulet dans le feuillage et parmi les arbres dont quelques-uns furent
coups en deux. Colomb les rassura en leur disant qu'il avait voulu
leur faire juger la force irrsistible de ses armes, pour leur faire
voir de quel secours il pourrait leur tre contre les Carabes, dont
il avait entendu parler comme tant leurs ennemis les plus terribles.
Ds lors, et dans cette confiance, les naturels passrent de l'effroi
 la joie la plus immodre, se considrant comme invincibles tant
qu'ils seraient sous la protection des enfants du ciel qui portaient
le tonnerre et les clairs dans leurs mains.

Guacanagari, lui-mme, parut si ravi, qu'il se fit apporter une
couronne d'or, la plaa sur la tte de Colomb, attacha autour de son
cou plusieurs pices ou plaques du mme mtal, et fit des cadeaux
considrables aux hommes de la suite du grand-amiral. Tout ce qu'il
reut en retour des Europens fut regard par lui comme des prsents
de la Divinit, et les naturels ne se lassaient pas de dire que tous
ces objets, qui au fond n'taient que des bagatelles, venaient
indubitablement du ciel.

Le cacique ne manqua pas de remarquer le plaisir que les Espagnols
prenaient  la vue de l'or; aussi informa-t-il le grand-amiral que
plus loin, dans les montagnes, ce mtal tait si abondant qu'on ne l'y
voyait qu'avec indiffrence. Christophe Colomb nota ces renseignements
avec soin, et il en joignit quelques autres qui lui parurent aussi
utiles  recueillir.

Trois grandes cabanes furent prpares pour les naufrags qui, vivant
ainsi au milieu des naturels et se mlant librement avec eux, furent
fascins par leurs habitudes de vie douces et commodes. Il tait
difficile, d'ailleurs, de rester indiffrent  l'clat naturel du
pays, o, comme sur les bords de la Mditerrane, la hardiesse des
sites est tempre par la douceur d'une latitude peu leve qui rpand
autour des lacs, sur le bord des fleuves, et mme sur les
promontoires, des charmes pareils  ceux que, comme on l'a dit
potiquement, la beaut d'une femme emprunte  un sourire radieux!

Quand il arrivait  ces navigateurs de remonter une rivire, ils
parvenaient alors dans quelque valle o la nature semblait avoir
puis tous ses moyens de sduction. Le paysage avait un aspect hardi,
mais que la prsence de l'homme avait dpouill de sa rudesse. Ainsi,
ces lieux possdaient une grce naturelle parfaite, que n'avait pas
affaiblie la rgularit trop tudie des travaux des peuples
civiliss. Les cases, quoique simples comme les besoins de leurs
propritaires, n'taient pas dpourvues d'lgance; les fleurs
s'panouissaient, quoique le soleil se trouvt  l'extrmit du
tropique oppos, et les branches fcondes de la plupart des arbres
flchissaient sous le poids de fruits exquis, dont quelques-uns
taient fort nourrissants. Ajoutez  cela qu'une grande partie de la
journe se passait dans le repos, dans la jouissance de sensations
inspires par un climat voluptueux, et que, le soir, avaient lieu les
danses du pays au son de leurs rustique tambours.

Il n'est donc pas tonnant que plusieurs Espagnols, comparant les
rudes labeurs de leur existence de marins, avec les douceurs de celle
des Indiens, aient, eux-mmes, reprsent au grand-amiral les
inconvnients d'embarquer tout le personnel de la _Santa-Maria_ sur la
_Nia_, et qu'ils se soient offerts  rester dans l'le jusqu'au
retour de Colomb sur un plus grand btiment. Il est certain qu'il y
avait de grands dangers  courir en retraversant l'Ocan sur un aussi
frle navire que la _Nia_; il pouvait bien en exister aussi  rester
 Hispaniola, mais ils devaient paratre moindres; aussi, le
grand-amiral y donna-t-il son consentement. Toutefois, il voulut
pourvoir ceux dont il se sparait presque forcment, d'une garantie de
scurit, et il ordonna que l'on levt une forteresse pour les
recevoir: c'tait, selon lui, un commencement de colonisation; les
dbris de la _Santa-Maria_ devaient en fournir amplement les
matriaux; les hommes qu'il allait laisser exploreraient l'le,
apprendraient la langue du pays, et les renforts qu'il ramnerait
d'Europe complteraient l'oeuvre. Telles taient les penses de
Colomb, elles souriaient  son imagination et il faut convenir que
c'tait ce qu'il y avait de mieux dans la situation o il se trouvait.

Guacanagari,  qui Colomb fit part de ces projets, se montra fort
satisfait que les Espagnols laissassent auprs de lui un dtachement
qui pourrait le dfendre contre les Carabes, il se rjouit aussi de
l'espoir qu'il en concevait de revoir prochainement Christophe Colomb,
et il ordonna  ses sujets de travailler de concert avec les marins de
l'expdition  l'rection de la forteresse.

Pendant qu'on se livrait  ces travaux, quelques Indiens du voisinage
qui se rendirent sur les lieux, donnrent l'assurance qu'ils avaient
vu, au mouillage,  quelques lieues dans l'Est, un autre btiment que
Colomb pensa ne pouvoir tre que la _Pinta_. Aussitt, il dpcha un
bon canot  sa recherche, avec un ordre formel adress  Alonzo Pinzon
de venir le joindre immdiatement. Ce canot parcourut un espace de
trente lieues; n'ayant pas vu la _Pinta_, il se trouva  court de
provisions, il revint, et le grand-amiral eut le chagrin de penser que
si la _Pinta_ elle-mme tait aussi perdue, tout le succs de
l'expdition reposerait sur sa petite caravelle, qui aurait  refaire
une longue et dangereuse navigation, dans laquelle il n'tait pas
improbable que quelque sinistre accident vnt faire ensevelir, dans
le profond abme des mers, toutes les circonstances de son voyage et
de ses dcouvertes.

C'tait le jour de Nol 1492, que la _Santa-Maria_ avait fait
naufrage; le 4 janvier suivant, la forteresse tait finie et Colomb
put appareiller pour effectuer son retour. Cette forteresse tait une
tour en bois, leve solidement sur une vote et entoure d'un foss:
des canons, des munitions, des provisions de toute espce y furent
laisss, et le grand-amiral lui donna le nom de la Navidad ou de la
Natividad, c'est--dire de la Nativit, ce qui tait une allusion au
jour de Nol qui, comme nous venons de le dire, tait celui de son
naufrage, et en mme temps une action de grces  la Providence, pour
avoir permis qu'en ce fatal vnement aucune personne de son quipage
n'et pri.

Dans le nombre des hommes qui avaient demand  rester dans l'le,
Colomb en choisit trente-neuf qu'il plaa sous les ordres de Diego de
Arana, officier civil et capitaine d'armes de la _Santa-Maria_; en cas
de dcs, Pedro de Guttierez devait lui succder; aprs lui venait en
rang Rodrigo de Escobido. Il serait superflu de chercher  dcrire
avec quel serrement de coeur Colomb pensa  se sparer de don Pedro de
Guttierez  qui il s'tait vivement attach; mais le caractre
chevaleresque de ce noble espagnol lui faisait rechercher avidement
toutes les occasions o il y avait du danger ou de la gloire 
acqurir; aussi, se confiant  la bont divine et en un retour
prochain du grand-amiral, il l'avait instamment pri de le laisser
sous les ordres de Diego de Arana. Les instructions expresses que
laissa Colomb aux dfenseurs de la forteresse furent d'tre
subordonns envers leurs chefs, respectueux pour Guacanagari,
circonspects et affectueux  l'gard des naturels et, surtout, unis
entre eux, parce que, en cas de dissidence avec les insulaires, leur
principale force consisterait dans leur union; il ajouta ensuite qu'il
les engageait  chercher prudemment  prendre connaissance du pays, 
s'informer de ses productions, de ses mines s'il y en avait, et 
tablir des relations amicales avec les voisins de la localit.

Avant son dpart, Colomb crut convenable de dployer tout le fracas
d'un appareil militaire, car il s'tait convaincu que rien ne pouvait
plus mouvoir ces peuples ni les mieux disposer. Des escarmouches, des
combats simuls eurent encore lieu; on mit en jeu les lances, les
boucliers, les pes, les arcs, les armes  feu; et quand tous les
canons de la tour tirrent, et que la forteresse fut enveloppe par la
fume de la poudre, quand les forts retentirent de ce bruit inusit,
les naturels demeurrent comme ptrifis de respect et d'admiration.

Au moment des adieux, Guacanagari fut vu rpandant des larmes de
chagrin; son coeur paraissait avoir t compltement gagn par la
puissance surhumaine qu'il attribuait  Colomb non moins que par sa
bienveillance et son air de dignit naturelle, et il tmoigna toutes
sortes de regrets. Les adieux furent encore plus tristes quand les
marins qui partaient embrassrent ceux qui restaient dans l'le et
dont les rsolutions parurent un moment chanceler. Colomb tint
longtemps press contre sa poitrine Diego de Arana et surtout don
Pedro de Guttierez, qui s'tait accoutum  voir un second pre en
Christophe Colomb; enfin, il fallut se sparer; et si l'on tait
destin  ne plus se revoir, il tait difficile de prvoir si la cause
en serait dans les chances hasardeuses de la navigation sur un navire
comme la _Nia_, d'un ct; ou de l'autre, dans les prils qui
pourraient accompagner un tablissement certainement assez prcaire
sur un sol tranger et parmi des hommes presque encore inconnus.

Une remarque essentielle  faire, c'est que l'expdition tait arrive
 San-Salvador  peu prs  la mi-octobre, et que c'est l'poque o
finit la saison de quatre mois que dure l'hivernage dans ces contres.
Or, par le mot hivernage, on entend la priode pendant laquelle
rgnent, aux Antilles, les pluies, les vents variables, les calmes,
les chaleurs touffantes, les orages et, quelquefois, ces ouragans
terribles dont nous n'avons pas d'ide dans nos climats, qui
renversent les maisons, dracinent les arbres, dtruisent les rcoltes
pendantes, et font courir les plus grands dangers aux navires qui se
trouvent dans leur rayon d'action, mais plus, peut-tre,  ceux qui
sont mouills sur les rades qu' ceux qui sont surpris en mer par ces
flaux destructeurs. Tout le reste de l'anne offre une srie de jours
ravissants par la puret du ciel ainsi que par l'agrment de la
temprature; les vents alizs reprennent un empire non interrompu au
large des les, et avec eux la navigation devient gnralement douce:
prs de celles qui ont quelque tendue, elle est encore plus facile
par les alternatives des brises de terre et du large qui soufflent,
les premires pendant la nuit, les secondes aprs le lever du soleil.

Ce fut dans ces dernires circonstances que les caravelles avaient eu
 faire leurs explorations; Colomb qui ne vit jamais, pendant son
sjour, que les temps les plus propres  seconder ses desseins, put
donc croire qu'il en tait constamment ainsi, et que ces parages
taient perptuellement sous les mmes influences; aussi, en quittant
la Navidad, pensa-t-il d'abord  prolonger la cte Nord d'Hispaniola
vers l'Est pour en constater l'tendue, ensuite  louvoyer, s'il le
fallait, dans les vents alizs, pour regagner  peu prs le mridien
des Aores.

Certes, de nos jours ou avec nos btiments, une semblable ide
n'aurait pas la moindre apparence de rationalit, puisqu'on sait qu'en
gouvernant vers le Nord ds le dpart d'Hati, on arrive assez
promptement au del du tropique, o l'on trouve bientt la rgion des
vents variables qui donnent des chances favorables, malgr le dtour
que l'on fait, d'arriver assez rapidement aux atterrages de l'Europe;
mais Colomb ne pouvait pas avoir l'exprience des brises le plus
communment rgnantes, soit au Nord, soit au Sud du tropique, et la
route qu'il se dcida  prendre et qui a t critique, tait pourtant
la meilleure  laquelle il pt songer: d'ailleurs, il faut rflchir
que la _Nia_ tait un navire de trs-petite dimension et non pont
dans sa partie centrale; or, le grand-amiral devait esprer que les
mers intertropicales seraient beaucoup plus favorables  la navigation
de ce petit btiment, et lui feraient courir infiniment moins de
risques que celles des latitudes plus leves, s'il allait les
chercher en partant.

Au surplus, il eut fort  s'applaudir de la dtermination qu'il avait
prise; en effet, le troisime jour aprs son dpart, la vigie cria:
navire! Le btiment aperu qui, de son ct, venait d'avoir
connaissance de la _Nia_ changea aussitt de route et se dirigea vers
elle. C'tait la _Pinta_ qui se couvrit de voiles pour que la jonction
et lieu plus tt; les marins de la _Nia_, en revoyant ce navire,
ressentirent un moment de bonheur comparable, peut-tre,  celui
qu'ils avaient prouv, lorsque la terre de San-Salvador fut
dcouverte par eux.

Alonzo Pinzon, appel  bord du grand-amiral par un signal, s'y rendit
immdiatement; il chercha  excuser sa sparation, en allguant un
grain tomb  son bord qui lui avait apport un violent vent
contraire, et en faisant valoir l'obscurit de la nuit. Colomb
l'couta avec une froideur glaciale, il vita de rien lui dire qui pt
rveiller ses ressentiments, et il le quitta en lui donnant, par
crit, l'ordre positif de ne jamais le perdre de vue.

Cependant les canotiers de la _Pinta_ avaient parl, et Christophe
Colomb apprit bientt, par son ami le docteur Garcia Fernandez,
qu'Alonzo s'tait loign de lui avec prmditation, et que, guid par
des naturels qu'il avait  son bord, il tait all  la recherche
d'une partie de l'le o il devait trouver beaucoup d'or: l, il en
avait effectivement recueilli une assez grande quantit; comme
capitaine, il en avait gard une moiti, et il avait abandonn l'autre
 son quipage; finalement, en appareillant, il avait emmen, par
force, quatre Hatiens et deux Hatiennes avec l'intention avoue de
les vendre  son profit, en arrivant en Espagne.

Le grand-amiral, aprs avoir reu ces renseignements, fit voile vers
une rivire qui tait celle o Alonzo avait jet l'ancre, et 
laquelle il substitua le nom de Rio-de-Gracia  celui de la rivire
Martin-Alonzo que lui avait donn le capitaine de la _Pinta_: en
arrivant, il fit habiller les six insulaires, leur distribua des
prsents et les fit conduire  terre, Alonzo voulut essayer de
rsister  ces dispositions; il lui chappa mme quelques paroles
violentes; mais le grand-amiral le remit  sa place, le menaa du
courroux des souverains espagnols, et la restitution eut lieu.

 l'extrmit orientale d'Hispaniola, les caravelles trouvrent une
vaste baie o elles jetrent l'ancre: elles virent, sur la cte, un
peuple qui provenait des montagnes dites de Ciguai; c'tait une race
d'hommes audacieux et guerriers, d'un aspect froce, hideusement
peints par tout le corps et ayant la tte couverte de plumes. Ils
avaient des arcs, des flches, des massues; aussi les marins
crurent-ils que c'taient les Carabes tant redouts des naturels de
la Navidad; mais, quand ces montagnards furent questionns, ils
dsignrent le ct de l'Orient, et rpondirent que les Carabes
habitaient fort loin dans cette direction.

Avec de tels hommes, il tait difficile qu'il n'y et pas un choc
entre les Espagnols et eux. Une attaque de la part des naturels eut
lieu en effet, mais les marins taient sur leurs gardes et ils firent
usage de leurs armes; la bruyante dtonation des arquebuses se fit
entendre suivie du sifflement de ses projectiles meurtriers; plusieurs
Indiens furent tus sur le coup, et comme, dans leur ignorance, il
leur parut de toute impossibilit de rsister  cette foudroyante
dcharge qu'ils crurent venir du ciel, ils prirent tous la fuite, et
au bout de deux minutes pas un seul n'tait plus en vue. En mmoire de
ce petit combat, la baie reut le nom de golfe des Flches, mais elle
est connue aujourd'hui sous le nom de Samana. Ce fut la premire rixe
qui eut lieu entre les hommes de l'Ancien et du Nouveau Monde; et le
vice-roi tmoigna le plus vif regret que les efforts, heureux
jusque-l, qu'il avait toujours faits pour maintenir la bonne
intelligence, eussent chou au dernier moment qu'il avait  passer
dans ces pays.

Toutefois, par un trait qui prouve combien les peuples sauvages sont
moins sensibles aux procds qu'ils reoivent, qu' des leons quelque
svres qu'elles puissent tre pourvu qu'elles soient justes, ds le
lendemain, les farouches montagnards de Ciguai revinrent au rivage, et
se mlrent aux Espagnols avec autant de familiarit que s'il ne
s'tait rien pass la veille. Leur cacique nomm Mayonabex, qui, comme
le jour prcdent, se trouvait avec eux, tant inform que le vice-roi
tait  son bord, ne fit aucune difficult de demander  y tre
conduit avec trois de ses sujets; et aucun des naturels ne montra, ni
 terre ni  bord, la moindre dfiance, la moindre crainte, ni la
moindre inimiti. Une telle conduite fut fort apprcie de Colomb; il
reut le cacique avec la plus grande distinction, et lui fit  lui
ainsi qu'aux trois hommes qui raccompagnaient plusieurs prsents; ce
tmoignage d'extrme confiance impressionna vivement le cacique. La
suite de cette histoire fera connatre qu'il y avait vraiment beaucoup
de valeur et de magnanimit dans l'me de Mayonabex.

Le grand-amiral eut une vellit d'embarquer  son bord quatre
naturels qui demandaient  le guider vers les les habites par les
Carabes; il voulait ainsi augmenter les dcouvertes qu'il avait
faites; mais il rflchit que son intrt le plus pressant tait
d'aller faire connatre  l'Espagne le succs dont son voyage avait
t couronn relativement aux pays o il avait si heureusement et si
promptement abord; aussi, le vent devenant favorable, il appareilla;
et selon le plan qu'il s'tait trac, il dirigea sa route  travers la
bande septentrionale de la douce rgion des vents alizs.

Cette navigation de Christophe Colomb qui, au moins, sauva  sa frle
_Nia_ les temptes qui soufflent si souvent aux Bermudes dans le
voisinage desquelles il aurait pass en traversant immdiatement le
tropique pour aller chercher les brises variables, et qui lui pargna
galement les mauvais temps et les brouillards si communs entre le
mridien de Terre-Neuve et celui des Aores, cette navigation,
disons-nous, en louvoyant dans les parages des vents alizs, ne fut
mme pas aussi longue qu'on pourrait le supposer; car, ds le 12
fvrier, Colomb avait quitt ces parages pour se mettre sur le
parallle des Aores, et pour les reconnatre afin de pouvoir ensuite
diriger sa route avec plus de certitude jusqu' son arrive en
Espagne.

Il tait donc alors dans l'Ouest et assez prs des Aores; mais dj
les bruits qui circulaient  bord y faisaient supposer que les
caravelles se trouvaient aux approches de Madre, et qu'on devait
s'attendre  voir cette le  tout moment.

Garcia Fernandez fit part de ces suppositions au grand-amiral, et lui
dit que, d'accord avec les calculateurs de la _Pinta_, Vincent Yanez
Pinzon, Sancho Ruis, Alonzo Nio et Barthlemy Roldan qui se
donnaient,  bord, comme trs-certains de leur point, plaaient, en ce
moment, les deux navires  une trs-petite distance de Madre; mais
qu'il croyait qu'ils se flattaient et qu'ils parlaient plutt selon
leurs dsirs que d'aprs leurs connaissances.

Non, cher docteur, il n'en est pas ainsi, lui rpondit Colomb; nous
en sommes cent cinquante lieues plus loin qu'ils ne le supposent, et
plt  Dieu qu'ils dissent vrai; car nous nous trouvons sur la route
des Aores o soufflent quelquefois des vents trs-violents, mais que
je ne crois pas pouvoir me dispenser de chercher  reconnatre.  la
grce de Dieu donc, mon digne ami; toutefois je dsire qu'Alonzo,
Vincent, Ruis et tous les autres restent dans leur erreur jusqu' ce
que j'aie publi la carte de notre voyage: il n'y a pas, en effet, un
seul de ces hommes qui ne se croie capable actuellement d'avoir
command l'expdition; et, cependant, aucun d'eux ne pourrait
retrouver sa route, quoique l'ayant parcourue en sens inverse comme
nous l'avons fait depuis notre dpart des Canaries jusqu' notre
arrive  San-Salvador.

Garcia Fernandez vit, par ce discours, qu'il fallait se garder de
partager les esprances qu'entretenaient les marins de la _Nia_, et
que le grand-amiral s'attendait  quelque rude preuve avant
d'atteindre la terre d'Espagne; il se garda cependant bien d'en rien
faire connatre parmi l'quipage; et nous dirons bientt jusqu' quel
point les prvisions du grand-amiral devaient se raliser.

Peu de temps aprs l'entretien que nous venons de rapporter, le vent
vint, en effet,  souffler avec violence du Sud-Ouest; et, pourtant,
des clairs d'une vivacit extrme parcouraient les nuages et
l'horizon dans la direction du Nord-Est. Colomb se prpara comme pour
une tempte, et il fit bien de prendre ses prcautions, car elle
clata bientt de la manire la plus intense. Pendant la nuit du 14,
elle fut dans toute sa force; l'intrpide grand-amiral ne chercha pas
 dissimuler  Garcia Fernandez toute l'tendue des craintes que lui
faisaient concevoir le bouleversement des lments d'un ct, et la
fragilit des caravelles de l'autre; il n'en resta pas moins calme et
ferme, comme un homme qui est familier avec le danger et qui sait tout
ce qu'il faut faire pour le conjurer; pas une plainte ne lui chappa
devant son ami, mais il tait ais de voir que sa grande me tait
contriste par l'ide que la connaissance de ses dcouvertes pouvait
en tre perdue  jamais.

Quant au docteur Fernandez, il n'y avait pas d'me mieux trempe que
la sienne; mais comment, lors d'une premire campagne, ne pas se
laisser mouvoir au milieu de ces cataclysmes de la nature? Les hommes
les plus froids voudraient en vain s'appuyer sur la force de leur
esprit; leurs efforts sont insuffisants et il faut payer tribut aux
circonstances. Voici une bien mauvaise nuit, dit-il  Colomb d'un
air en apparence tranquille, comme cherchant  montrer plus
d'indiffrence qu'il n'en prouvait rellement.

Excellent ami, rpondit Colomb avec dignit, si la Providence veut la
perte des caravelles et la ntre, il faut nous soumettre; cependant il
me vient une ide pour nous survivre  nous-mmes, et nous allons la
mettre  excution car l'homme ne doit pas s'abandonner! Si ses
efforts physiques sont impuissants, sa pense ne doit pas tre inerte
ni assoupie; et, continuant, en montrant cet esprit de ressource qui
lui tait si familier, il ajouta: Dans le tiroir de cette table, il y
a un parchemin que nous allons partager en deux, et sur chacune des
moitis, chacun de nous crira ce que je vais dicter.

Ils tracrent en effet sur ce parchemin le rsum succinct de toute la
campagne; ils se firent apporter deux petits barils o ces crits
furent placs; l'ouverture en fut hermtiquement bouche; et le
grand-amiral montrant un air de satisfaction, comme si la moiti de
lui-mme tait arrache au trpas, il termina cette scne en disant:
Si nous prissons, ces barils surnageront: nous les jetterons  la
mer au moment suprme, ou d'eux-mmes ils y tomberont; plus tard, ils
seront sans doute retrouvs par quelque navigateur, et l'on saura,
avec la grce de Dieu, que, si nous avons succomb sous la fureur des
flots, ce n'aura pas t sans gloire et sans faire tout ce que le
courage et la prudence humaine nous prescrivaient.

Le reste de la nuit, il fut impossible d'avoir aucune voile dehors:
la _Nia_ fut oblige de fuir devant le temps et de courir vent
arrire. La _Pinta_ de son ct luttait avec habilet contre la
tourmente, et elle rpondit, pendant quelque temps, aux signaux de
conserve que lui faisait le grand-amiral; toutefois, la lumire des
fanaux qu'elle avait allums disparut graduellement; et, quand le jour
revint, la _Nia_ se trouva encore un coup toute seule, mais, cette
fois, au milieu des horreurs de l'ouragan qui tait toujours dchan
sur l'horizon.

Certes, le parti de fuir vent arrire devant le temps en gouvernant 
mts et  cordes, tait trs-prilleux sur un navire aussi petit; mais
la _Nia_ n'tait pas ponte dans sa partie centrale, et en mettant 
la cape, les lames qui venaient se briser avec fracas sur sa joue
ainsi que sur son travers et dont une partie passait par-dessus son
plat-bord, menaaient d'emplir sa cale et de la faire sombrer.
Pourtant un autre danger tait  craindre pour un btiment d'une
mture si peu leve en courant le vent en poupe; c'tait que la
caravelle n'et la brise intercepte par la hauteur des lames et
qu'elle ne ft pas assez de sillage pour soustraire son arrire  leur
choc et  leur envahissement. Il parat que notre illustre navigateur
avait bien calcul ce qu'il y avait de mieux  faire, et, en effet, la
_Nia_ se comporta aussi bien que possible sous cette allure.

Le jour avait succd  la nuit, mais la tempte n'avait pas diminu
et l'on continua  fuir devant le temps: tout ce qu'il tait
humainement convenable de faire pour la sret du navire avait t
prescrit et excut; il ne restait plus qu' attendre quel serait le
terme de cette cruelle situation. Les matelots, selon l'usage de
l'poque, songrent alors  se placer plus particulirement sous la
protection de la divine Providence, en faisant des voeux. Le
grand-amiral gota fort de ce projet qui rentrait si bien dans ses
habitudes de pit, et il l'adopta de la meilleure volont du monde.
Plusieurs avis furent mis sur ce projet; celui qui prvalut fut que
Colomb et tout son quipage, s'ils se retrouvaient en terre ferme, se
rendraient en procession, pieds nus, sans autre vtement que leur
chemise, jusqu' l'glise la plus voisine o ils rendraient  la
sainte vierge Marie de solennelles actions de grces. La journe se
passa  s'occuper de ces voeux; mais la _Pinta_ ne reparut pas. Le
grand-amiral tmoigna la crainte qu'elle n'et pri et il s'en
affligea, surtout par la pense que c'tait un moyen de moins pour que
les dcouvertes de l'expdition fussent connues.

Dans la partie de l'Ocan qui avoisine le midi de l'Europe, pendant
que le vent de Sud-Ouest souffle encore avec une grande violence, on
voit, parfois tout  coup, les nuages se dchirer, le ciel reparatre,
une frache brise de Nord-Ouest s'tablir rapidement et tendre 
coucher et  amoindrir la hauteur des vagues que le Sud-Ouest avait
amonceles; la tempte est alors finie, et les marins se prennent 
respirer plus librement.

C'est ce que vit arriver la _Nia_ le soir mme que la rsolution des
voeux avait t arrte; l'quipage attribua, naturellement, ce
changement inespr  l'efficacit de ces voeux, et il n'en fut que
plus ferme dans le dessein de les accomplir. La joie redoubla
lorsque, le lendemain matin, on se trouva en vue de terre. Les
pilotes crurent fermement tre en vue de Madre; Colomb pensa au
contraire tre prs de l'une des Aores, et il dsigna mme
Sainte-Marie, qui est l'le le plus au midi de cet archipel.

Toutefois, la _Nia_ tait un peu affale sous le vent, mais le
grand-amiral lutta avec constance pour ne perdre l'le de vue que le
moins possible et pour s'en approcher en louvoyant. La mer tait
encore assez grosse et la manoeuvre difficile; mais la persvrance
triompha et Christophe Colomb parvint  y mouiller aprs deux ou trois
jours d'efforts: c'tait effectivement l'le de Sainte-Marie.

Le grand-amiral pensa tout d'abord  l'accomplissement du voeu;
cependant la nature du mouillage o il se trouvait ne permettait pas
que l'quipage tout entier descendit  la fois. Il ordonna donc qu'on
irait par moiti, et, comme il se crut fond  se mfier des Portugais
 qui l'le appartenait, il se rserva pour le second voyage. La
premire moiti se rendit, en arrivant,  une chapelle solitaire
leve presque sur le bord de la mer, prcisment sous l'invocation et
sous le patronage de la sainte Vierge; mais  peine ces marins pieux
et reconnaissants avaient-ils commenc leurs prires, que le
gouverneur,  la tte d'un fort dtachement, entoura l'glise et 
leur sortie il les fit tous prisonniers. On a prtendu que, par cette
indigne conduite, il avait voulu s'emparer de Christophe Colomb, en
vertu d'ordres du roi de Portugal notifis dans toutes ses
possessions, de se saisir de sa personne dans la crainte du prjudice
que ses dcouvertes pourraient porter au royaume.

Le gouverneur, qui croyait avoir russi  s'assurer de la personne de
Christophe Colomb, fut trs-dsappoint quand il apprit qu'il tait
rest  bord; il feignit, alors, de n'tre venu que pour faire honneur
et politesse aux marins espagnols, et il fit dire  Colomb qu'il
l'attendait dans son htel; mais le grand-amiral ne fut pas la dupe de
ce stratagme, et il refusa poliment, quoique avec fermet, de s'y
rendre. Alors le gouverneur, honteux d'tre dcouvert dans sa mauvaise
foi, ne mit pas de bornes  sa colre et il crivit  Colomb qui lui
rpondit avec dignit mais en lui remontrant l'odieux de sa conduite,
et en lui faisant connatre qu'il avait le brevet de grand-amiral
d'Espagne et de vice-roi de toutes les terres qu'il avait dcouvertes.

Le gouverneur, qui comprit quelle responsabilit il assumerait en
saisissant un homme devenu aussi puissant, et que la couronne
d'Espagne s'empresserait de rclamer ou de venger, n'eut plus de parti
 prendre que celui de se dsavouer lui-mme en allguant qu'il avait
dout que le commandant d'un si petit navire que la _Nia_ ft investi
de pouvoirs aussi tendus et de dignits aussi leves, mais que, du
moment que son esprit tait clair, il tait prt  lui rendre tous
les services qui dpendraient de lui; son premier soin, aprs cette
dclaration, fut de renvoyer les marins qu'il avait retenus
prisonniers, et, de qui, d'ailleurs, il avait appris les principaux
dtails du voyage du grand-amiral.

C'tait tout ce que voulait Colomb, il lui suffisait que le succs de
l'expdition ft connu dans une le relevant d'un souverain europen;
il refusa donc l'offre du gouverneur, se contenta de lui faire
remettre des lettres et dpches pour l'Espagne et, le vent devenant
favorable, il appareilla de cette le le 24 fvrier 1493.

La _Nia_ parcourut une centaine de lieues en bonne direction et par
un temps qui semblait promettre un terme prompt au voyage; mais une
nouvelle tempte se dclara, plus affreuse, peut-tre, que la
premire. L'atmosphre tait imprgne d'un brouillard blanchtre,
semblable  une lgre fume; la brise rugissait, et la mer s'levait
avec tant de rage que l'on et dit que les lments s'taient conjurs
contre le retour du btiment, tant il tait ballott avec vhmence!

La nuit fut terrible  passer et l'aurore reparut; quels que soient
les vnements qui se produisent  la surface de notre globe, il n'en
continue pas moins ses rvolutions habituelles avec sa sublime
grandeur, comme pour montrer la diffrence infinie qui existe entre
les simples mortels et la puissance suprieure et ternelle qui rgle
ses mouvements.

C'est le temps le plus affreux que j'aie jamais vu, dit Colomb 
Fernandez qui l'interrogeait du regard, mais si nous parvenons, comme
je l'espre,  passer la nuit prochaine sans accident et si nous
revoyons le soleil nous rendre sa lumire, nous devons avoir tout
espoir.

Quel temps! dites-vous, rpondit le docteur, et pourtant comme vous
paraissez calme!

Le grand-amiral lui rpondit:

Ami, le marin qui ne peut pas commander  sa voix et  ses sens, mme
au moment le plus critique, celui-l, dis-je, a manqu sa vocation.

Il s'attendrit cependant un moment en pensant  ses fils, car dans la
prcdente tempte il avait tout oubli pour s'absorber dans la
crainte que le succs de son voyage restt  jamais ignor; ou si la
voix de la nature s'tait rveille en son coeur, il avait eu assez
d'empire sur lui-mme pour n'en faire rien connatre.

Mes fils, mes chers fils: s'cria-t-il donc, c'est pour eux seuls que
j'ai des inquitudes: pardonnez, docteur, ce mouvement et cette
exclamation irrsistibles, mais aprs tout je suis pre, et vous ne
sauriez me blmer!

Reprenant aussitt son sang-froid accoutum, il ajouta en
raffermissant sa voix et sous l'inspiration de sa mle pit: Au
fait, pourquoi ces inquitudes, j'ai toute confiance en Dieu qui
n'abandonne jamais les orphelins.

Toutefois, au milieu de la nuit, l'air retentit du cri de terre! En
toute autre circonstance ce cri aurait excit la joie la plus vive; en
ce moment, il tait un prsage de malheur puisque ce ne pouvait tre
que la cte de Portugal; or, l'on sait qu'elle se prolonge en une
ligne droite inflexible, allant du Nord au Sud; et que tous les points
en sont d'un accs toujours difficile, surtout par un mauvais temps.

Il fallut, malgr le danger de la manoeuvre, serrer le vent, au moins
jusqu'au jour, pour mieux juger la position. Quoique la nuit ft
sombre, comme l'obscurit diminuait par moments on pouvait voir cette
terre de temps en temps; et comme, pendant la nuit, les distances
paraissent plus rapproches, elle semblait n'tre qu' un ou deux
milles de la _Nia_. L'pouvante tait dans l'quipage qui pensait
qu'on ne pourrait distinguer l'entre d'aucun port si mme il s'en
trouvait dans le voisinage, tant le temps tait couvert et tant les
objets devraient tre diffus  l'oeil, aprs mme le lever du soleil!
D'ailleurs, la mer tait affreuse: le littoral du Portugal est, en
effet, comme nous le faisions remarquer tout  l'heure, un des plus
dangereux du monde, battu qu'il est, lors des vents du large, par des
lames qui viennent s'y briser avec des ondulations qui, sans tre
affaiblies par la prsence d'les ou de promontoires, s'accroissent en
s'avanant aprs avoir parcouru des centaines de lieues et sans
obstacle aucun.

Le jour claira un bien triste spectacle: le soleil tait totalement
cach par d'pais nuages disposs en deux couches, la plus leve
ressemblant  une vaste coupole immobile et d'une couleur plombe, la
plus voisine compose de masses distinctes et qui, par la rapidit de
leur course, indiquaient quelle tait l'extrme vitesse du vent. Une
paisse vapeur que soulevait la tempte, remplissait l'atmosphre et
raccourcissait considrablement la porte de la vue: la pluie tombait
parfois  torrents, et une nappe d'cume permanente s'tendait sur la
surface de la mer.

La caravelle drivait cependant toujours vers la cte qu'elle
apercevait par son travers sous l'apparence d'une terre haute: aussi
la consternation tait  son comble, chacun pouvant,  part soi, faire
le calcul du faible intervalle de temps qui s'coulerait entre
l'instant o l'on se trouvait, et celui o l'on serait broy contre
les roches qui servaient de base  cette mme cte: tous avaient les
yeux fixs de ce ct, tous frmissaient, et Colomb interrogeait la
terre d'un regard encore plus vif qu'aucun autre; enfin un morne
silence, signe d'un profond dsespoir, rgnait dans les mes et tout
espoir de salut semblait perdu pour tous, lorsque le grand-amiral,
d'une voix vhmente, s'cria: Je vois les rochers de Cintra; nous
sommes sauvs! il ordonna aussitt de laisser arriver et de mettre le
cap sur ces rochers.

Eh quoi! lui dit le pilote Roldan, vous voudriez entrer dans le Tage
sans le secours d'un pilote de la localit; quoi! lorsque le vent peut
changer  toute minute, vous voulez courir  une perte certaine, et
vous allez jeter la caravelle sur ces rochers que vous voyez et qui ne
sont peut-tre pas ceux de Cintra!

Silence, rpondit Colomb, et qu'on obisse sans mot dire! Ai-je eu
besoin des pilotes de la localit pour mouiller  San-Salvador, Juana,
Hispaniola et tant d'autres les? Ne craignez rien, j'ai bien reconnu
ces rochers, je sais qu'on trouve un grand fond d'eau  leur pied, et
il y a des cas o la manoeuvre la plus hardie est aussi la plus sre;
dans un quart d'heure nous serions souvents, alors il serait trop
tard; nous aurions  nous reprocher de n'avoir pas saisi le moment
favorable, et, je le rpte, foi de Colomb, nous sommes sauvs!

 ces nobles paroles, l'quipage, un moment tonn et indcis, reprit
toute sa confiance dans le chef dont tous connaissaient la science, la
prudence, le talent, et la joie commena  briller dans des yeux qui
nagure n'exprimaient que la douleur et l'abattement.

Lorsque la caravelle eut commenc  s'approcher de l'embouchure du
Tage, les objets devinrent plus distincts, et tous ceux qui avaient
prcdemment t  Lisbonne ne purent plus douter de l'exactitude de
l'assertion du grand-amiral.

Cependant Fernandez s'approcha de Colomb et lui demanda s'il n'tait
pas imprudent d'aller se livrer soi-mme au roi Jean II, aprs les
traitements iniques qu'il en avait reus. Non, lui rpondit
l'illustre navigateur; je n'tais alors qu'un Gnois obscur et
sollicitant; aujourd'hui, je suis grand-amiral, je suis vice-roi, je
suis enfin ce Colomb qui a dcouvert des terres immenses, et le roi de
Portugal ne voudra pas se dshonorer! D'ailleurs, ajouta-t-il, notre
naufrage tait invitable; or, mieux vaudrait sans doute encore le
courroux et l'inimiti de ce souverain!

Bientt la _Nia_ fut si prs de la terre, qu'on y distinguait les
hommes accourus pour voir si ce btiment chapperait  sa ruine. Il y
a dans l'existence des marins certains instants o la mort est tout
prs de la vie, et o la destruction et le salut se touchent comme par
la main. On entendit, peu aprs, le bruit redoutable du ressac caus 
terre par le choc formidable des flots en s'en approchant, s'y brisant
et s'en retirant; l'on vit aussi  quelle norme hauteur ils
bondissaient en battant les rochers.

On fit observer  Colomb que la caravelle allait raser la terre d'une
manire effrayante: Attention  bien gouverner, rpondit-il, obissez
exactement  mes moindres paroles, et, Dieu soit lou, nous sommes
sauvs!

Nul ne dit plus un mot: tous excutrent minutieusement les dtails
des manoeuvres commandes par Colomb; la _Nia_ marchait avec une
vitesse qui semblait double par le voisinage de la terre; elle
effleura les roches avec une prcision admirable; elle entra ensuite
en ligne droite dans le Tage; les marins bannirent alors toute crainte
de leur coeur, et ils mouillrent, le 4 mars,  trois heures du soir,
en face de Rastello, prs de l'embouchure du fleuve.

Ainsi, pousse par les vents en furie, assaillie par les lames
menaantes d'une mer dchane, mais commande par le plus habile, et,
tout  la fois, le plus audacieux des navigateurs, passa sous les
rochers de Cintra la frle _Nia_, portant dans ses flancs le grand
Colomb, et les prcieux chantillons des magnificences du
Nouveau-Monde dont son gnie lui avait rvl l'existence mystrieuse,
et dont il venait de faire l'clatante et pacifique conqute!

Les habitants accoururent  bord de divers points de la cte pour
fliciter l'quipage de sa miraculeuse prservation; depuis le matin,
ils n'taient occups qu' observer ce malheureux btiment qui leur
semblait vou  un naufrage certain, et ils n'avaient cess de faire
des prires pour son salut; les plus anciens d'entre eux disaient que
jamais encore ils n'avaient t tmoins d'une aussi rude tempte, et
qu'ils avaient longtemps dout qu'avec un horizon aussi raccourci et
se trouvant sans pilote de l'endroit, on et pu discerner l'entre du
fleuve et tenter d'y pntrer.

Ds son arrive, Christophe Colomb expdia un courrier et des
dpches au roi et  la reine d'Espagne; il crivit aussi au roi de
Portugal, lui demandant respectueusement la permission d'aller
mouiller  Lisbonne, afin d'y tre plus en sret qu' Rastello o il
sut bientt que les habitants pourraient bien attaquer sa caravelle
qu'ils croyaient remplie d'or; il donna en mme temps  Jean II un
prcis de son voyage, de la route qu'il avait suivie, des dcouvertes
qu'il avait faites, et il eut grand soin de faire remarquer qu'il
s'tait constamment loign du chemin que prenaient les navires
portugais d'exploration, afin de ne pas pouvoir tre souponn
d'avoir, en aucune manire, empit sur leurs droits ou sur leurs
prtentions lgitimes.

Lisbonne ne fut remplie, aprs l'arrive de la _Nia_, que de bruits
et de nouvelles qui circulaient et volaient de bouche en bouche sur le
miraculeux voyage de ce fragile navire qui revenait d'un pays inconnu
et jusque-l ni par les hommes qui, dans la science, tenaient la
place la plus minente. On n'y parlait que des productions, que des
richesses de ce pays, et surtout que des naturels que la caravelle
avait rapports. Le Tage tait couvert de bateaux, de canots et
d'embarcations qui ne faisaient qu'aller  bord visiter le btiment et
revenir; parmi les visiteurs taient des officiers de la couronne, des
nobles, des cavaliers du plus haut rang. Tous taient dans la joie et
dans le ravissement en entendant le rcit des dtails des vnements
de l'expdition; ils admiraient avec une curiosit insatiable les
plantes, les animaux et l'or rapports par les marins; mais pendant
que l'enthousiasme des uns n'avait pas de bornes, le mcontentement
des autres ne tarissait pas sur les funestes effets des mauvais
conseils qui avaient empch le roi de se mettre en possession des
terres dcouvertes avec tant de succs et de talent.

Le 8 mars, Christophe Colomb reut un message de Jean II pour le
fliciter sur son retour, ainsi que pour l'inviter  se rendre  la
rsidence royale de Valparaiso, situe  neuf lieues de Lisbonne et o
la cour se trouvait alors; Colomb fut en mme temps inform que des
ordres taient donns pour que lui-mme et son btiment reussent,
sans frais, tous les objets et tous les secours qu'il lui plairait de
demander. Le grand-amiral, afin d'viter qu'on ne le souponnt
capable de concevoir aucune mfiance, partit immdiatement.

 son approche de Valparaiso, il fut salu par les principaux
personnages de la maison du roi qui l'attendaient pour lui prsenter
leurs respects et pour l'introduire aussitt auprs de Sa Majest.
C'est avec ce cortge, et au milieu du crmonial le plus recherch,
qu'il entra chez le roi Jean. Le roi lui dit qu'il s'estimait heureux
que le mauvais temps l'et conduit  Lisbonne, puisqu'il se trouvait
ainsi plus tt inform de ses glorieuses dcouvertes; il le
complimenta en termes trs-obligeants sur la russite de son
entreprise, et aprs lui avoir dit qu'il serait charm d'en connatre
les principales circonstances de sa propre bouche, il lui ordonna de
s'asseoir, ce qui tait un honneur accord seulement aux personnes du
sang royal. Colomb rpondit avec cette modestie distingue qui lui
tait particulire, et le roi ne se lassait pas de l'couter et de le
questionner, mais plus spcialement sur les pays dcouverts et sur la
route qu'il avait suivie tant en allant qu' son retour. Christophe
Colomb, qui avait pens que ce serait l l'objet principal des
questions de Jean II, avait apport la carte de son voyage. Le roi fut
sensiblement touch de cette attention dlicate, et il retint
l'illustre navigateur pendant quelque temps  la cour pour renouveler
plusieurs fois un entretien qu'il trouvait si instructif. On ne peut
douter, cependant, que Jean II n'et plusieurs fois conu la secrte
et douloureuse pense qu'un si beau projet lui avait t offert et
qu'il l'avait refus, comme aussi qu'il pouvait tre  craindre que
les dcouvertes dont il apprenait la nouvelle ne fussent
prjudiciables aux avantages qu'il retirait des territoires dsigns
par la teneur de la bulle papale, laquelle garantissait  la couronne
de Portugal la possession de toutes les terres places dans l'Est du
mridien du cap Non, et jusque dans l'Inde.

Il parat mme qu'il fit part de ces craintes  ses conseillers, parmi
lesquels se trouvaient quelques-uns des hommes qui avaient ridiculis
et fait rejeter les propositions de Colomb. Il n'en fallut pas
davantage pour donner l'essor  leur mauvais gnie, car les cours sont
ainsi faites qu'il s'y trouve toujours des flatteurs qui ne reculent
devant rien pour se faire valoir, et qui ont le talent de colorer les
plus dtestables avis, d'un vernis de zle, de patriotisme ou de
dvouement, lequel manque rarement d'obtenir le rsultat auquel ils
tendent avec autant d'adresse que de mauvaise foi.

Une fois le champ ouvert  leur esprit de dnigrement, les uns
prtendirent que la couleur, les cheveux et la structure des
trangers venus  bord de la _Nia_, s'accordaient parfaitement avec
la description donne de ceux des habitants de l'Inde qui taient
indiqus dans la bulle du pape; d'autres soutinrent qu'il y avait
trs-peu de distance entre les Aores et les terres vues par Colomb;
qu'ainsi, les unes et les autres devaient appartenir au Portugal. Il y
en eut qui cherchrent artificieusement  exciter le ressentiment du
roi, en prtendant que le grand-amiral, vain de ses nouveaux titres,
avait eu un ton ironique en lui parlant, et cela pour se venger
d'avoir vu ses propositions prcdemment rejetes par la cour de
Portugal.

Le roi Jean prta peu l'oreille  ces opinions; mais un avis fut
ouvert pour conseiller d'expdier immdiatement une force navale sous
la direction d'un Portugais qui se trouvait embarqu sur la _Nia_, et
qui s'emparerait des terres explores par Colomb; il serait ensuite
rest  vider la question avec l'Espagne par la voie des armes; cet
avis, dans lequel le courage voilait assez adroitement la perfidie,
fixa un moment l'attention du souverain; toutefois, il s'en offrit un
dernier qui consistait  piquer le grand-amiral dans son orgueil,  le
provoquer ensuite, enfin  se dbarrasser de lui d'une manire ou
d'autre  la suite d'une rixe et par la voie des armes; mais cette
lche proposition rveilla la magnanimit du roi qui s'cria alors
avec indignation:

Assez de mauvais conseils! Je n'en ai que trop cout dans toute
cette affaire, et plt  Dieu que je ne m'en fusse jamais rapport
qu' mes inspirations. Ce marin que j'ai reu dans ma cour est un
homme que son mrite individuel a lev si haut, qu'il ne sera
peut-tre jamais donn  personne de le surpasser; il est un des
grands officiers de la couronne d'Espagne, il est vice-roi, il est
venu dans mon royaume par l'effet d'une horrible tempte qui a menac
de l'engloutir; je lui dois honneur, aide, protection, et il les
obtiendra de moi. Que chacun donc le respecte, car il y a droit, et je
l'ordonne ainsi.

Le roi lui offrit alors une escorte et une suite d'honneur, en
l'engageant  traverser le Portugal pour se rendre en Espagne, et en
s'offrant  subvenir  tous les frais du voyage. Colomb lui rpondit:

Sire, je suis confus de tant de bonts, mais je suis li corps et me
aux matelots qui sont sous mes ordres; ils sont partis avec moi de
Palos, et je dois les ramener  Palos; j'aime encore mieux me
rembarquer sur ma petite, mais bien chre _Nia_, que de voyager avec
un train princier dont je supporterais pniblement les douceurs et
l'clat, en songeant que mes braves compagnons de mer auraient
peut-tre encore  lutter contre le mauvais temps et regretteraient
mon absence; merci mille fois, sire, merci! Mais permettez-moi de
terminer mon voyage en compagnie des hommes dvous avec qui je l'ai
commenc.

Jean II ne put qu'applaudir  des sentiments si beaux, si dsintresss;
il n'insista pas, mais il eut la bienveillance de demander que Colomb se
rendt au monastre de Saint-Antoine-de-Villefranche o rsidait Sa
Majest la reine, qui serait, sans doute, trs-satisfaite de le voir et
de l'entendre. Colomb rpondit qu'il considrait cette invitation comme
une faveur insigne, et il alla  Villefranche o la reine et les dames
de sa cour l'accueillirent avec les gards les plus recherchs, et
l'coutrent avec l'intrt le plus vif.

Aprs cette dernire visite, le grand-amiral se transporta  bord,
quitta le Tage le 13 mars et arriva le 15  Palos, aprs une absence
d'environ sept mois et demi employs  accomplir la plus mmorable
entreprise que les annales du monde puissent rapporter, et pendant
lesquels on a vu quelle srie incessante d'vnements, soit heureux,
soit malheureux, se trouvent presss avec la plus tonnante fcondit.

Deux autres voyages excuts par de grands marins tonnrent aussi le
monde peu aprs la mme poque, et sont encore aujourd'hui, ainsi que
celui de Colomb, l'objet de l'admiration universelle. Ce sont celui de
Vasco de Gama qui dcouvrit la cte orientale de l'Afrique et
conduisit ses heureux vaisseaux jusqu' la cte du Malabar; et celui
qui fut entrepris par Magellan, pour faire le tour du monde et achever
de rsoudre le grand problme de la sphricit de la terre conteste
encore jusque-l par quelques esprits. Colomb accomplit le sien, qui
tient, de beaucoup, le premier rang, en 1492; Vasco de Gama aborda aux
rivages de l'Inde en 1498, et ce fut en 1520 que Magellan partit pour
sa circonnavigation. Rien, sous ce rapport, ne peut tre compar  ces
trois expditions, et les noms de ces trois hommes vivront entours
d'honneurs et de respects, jusqu' la dernire postrit!

Le retour de la _Nia_  Palos fut un vnement qui y causa la plus
profonde et la plus naturelle impression, car toutes les familles
taient plus ou moins intresses au sort de ce btiment, comme y
ayant quelque prs parent ou quelque ami dont la mort avait t plus
d'une fois pleure, en ajoutant, au triste sort que l'on croyait avoir
t rserv  l'quipage, les horreurs les plus lamentables que
l'imagination pouvait suggrer.

Aussi, quand la _Nia_ fut reconnue, et qu'on la vit serrer ses voiles
aprs avoir mouill dans le port, des transports de joie inexprimables
clatrent de toutes parts, les cloches sonnrent  toute vole, les
affaires furent suspendues, les boutiques, les magasins se fermrent,
les maisons furent tendues de tapisseries, on joncha les rues de
fleurs, et la population tout entire se porta sur le rivage pour
assister  l'arrive du grand-amiral, que l'on reconnut bientt dans
son canot se dirigeant vers le dbarcadre.

 l'instant o Colomb allait mettre pied  terre, un homme trs-mu se
montra, perant la foule, et paraissant en proie  l'agitation la plus
vive; un silence religieux rgnait dans cette masse compacte qui
attendait le dbarquement du grand-amiral pour faire rsonner dans
l'air les acclamations par lesquelles on voulait le saluer. Colomb
sort de son canot, fait signe de la main comme pour demander que les
acclamations soient retardes, marche  pas prcipits vers cet homme
en qui il avait reconnu Jean Perez de Marchena, suprieur du couvent
de la Rabida, se htant de son cot pour s'approcher de lui; et, quand
ils sont tous les deux sur le point de se joindre, Colomb l'enserre
dans l'ampleur majestueuse de ses bras, et lui dit, en le pressant sur
son sein: Mon pre, vous avez pri Dieu pour moi, et me voici!

Oui, mon fils, rpondit le suprieur Jean Perez, j'ai pri le jour,
j'ai pri la nuit, et toujours du fond du coeur!

Eh bien, mon pre, allons actuellement prier ensemble et rendre 
Dieu toutes les actions de grces que nous lui devons.

Les deux amis, aprs s'tre tenus quelque temps embrasss, se prirent
par la main et se dirigrent vers le village; ce fut alors que la
foule, dont l'enthousiasme s'tait encore accru  la vue de la scne
que nous venons de dcrire, poussa des cris qui tenaient du dlire,
rendit  Colomb des honneurs comme  peine on en rendrait  un
souverain, et qui contrastaient singulirement avec les clameurs, avec
l'excration qui, quelques mois auparavant, l'avaient accompagn
jusques en pleine mer. Monica, elle-mme, la femme de ce matelot de la
_Santa-Maria_ qui s'tait tant fait remarquer par son exaspration, se
livrait  des mouvements de joie inous, et montrait, dans un seul
individu, l'exemple du changement total que l'opinion publique avait
subi.

Mais, dans cette chaleureuse rception, il n'y eut certainement rien
de plus touchant que l'entrevue de Colomb et de Jean Perez. Que l'on
cherche, en effet, dans les annales de l'histoire, que l'on parcoure
les rcits des potes, des romanciers qui ont le plus parl au coeur
de leurs lecteurs; et nulle part, dans aucun livre, dans aucune
reprsentation thtrale, on ne trouvera rien de plus simple, rien de
plus attendrissant que le dialogue qui eut lieu entre l'homme qui
venait de s'lever au premier rang entre tous, et celui en qui se
runissaient, au suprme degr, rattachement sincre de l'ami et la
sublimit de l'me du vritable chrtien!

Christophe Colomb, marchant en tte et de front avec le vnrable Jean
Perez, prit le chemin de l'glise paroissiale de Saint-Georges o la
foule se pressa sur leurs pas. Le service divin fut clbr dans le
plus grand recueillement; mais,  sa sortie, les acclamations les plus
frntiques recommencrent jusqu' ce qu'enfin le grand-amiral,
arrivant  la porte du couvent de la Rabida o il allait jouir de
l'hospitalit que son ami lui avait offerte, se retourna vers la
foule, remercia de la rception si flatteuse qu'on venait de lui
faire, parla aux hommes les plus minents du village qu'il put
distinguer et alla se reposer, entour des soins de ses htes, dans ce
mme asile o quelques annes auparavant, tenant son fils par la main
et puis de fatigue, il tait venu demander un peu d'eau et de pain
pour ne pas succomber sous le poids de la fatigue qui les accablait
l'un et l'autre.

Colomb apprit bientt que les souverains espagnols avaient pass
l'hiver  Barcelone o, le 7 dcembre, une tentative d'assassinat
avait t dirige contre le roi,  cause, probablement, de la
perscution qu'il exerait contre les Juifs depuis l'expulsion des
Maures. L'assassin lui avait fait au cou une blessure profonde,
quoique non mortelle; et tout le temps que la vie de Ferdinand avait
pu tre en danger, Isabelle avait veill  son chevet avec la
sollicitude d'une pouse tendre et dvoue.

La cour tait encore  Barcelone lors de l'arrive de la _Nia_; la
premire ide du grand-amiral fut de s'y rendre par mer avec sa
caravelle; c'tait une pense de vrai marin; mais ce navire avait
besoin de rparations qui auraient occasionn un trop grand retard et
il fallut renoncer  ce projet; Colomb se contenta donc d'crire aux
souverains espagnols afin de les informer qu'il tait arriv  Palos
aprs avoir russi dans son voyage dont il donna les dtails, et qu'il
allait attendre les ordres du roi et de la reine  Sville o il se
rendit effectivement, aprs avoir pris affectueusement cong du digne
et vnrable suprieur et des autres ecclsiastiques du couvent de
Sainte-Marie-de-la-Rabida.

Le soir mme de l'arrive de la _Nia_  Palos, avait eu galement
lieu celle de la _Pinta_. Il parat hors de doute que, puisque le
premier de ces navires s'tait maintenu dans la latitude des les
Aores, le second, dont les qualits nautiques taient de beaucoup
suprieures et qui tait pont, aurait pu s'y conserver galement, et
ne pas perdre de vue le btiment-amiral qui lui en avait donn l'ordre
par crit: d'ailleurs la situation tait critique; la _Nia_ tait
trs-expose dans un pareil coup de vent, le chef de l'expdition
tait  bord, Vincent Yanez, frre d'Alonzo, y tait aussi; et
puisque, n'tant retenu ni par un sentiment du devoir, ni par
humanit, Alonzo Pinzon voulut profiter de l'obscurit de la nuit pour
faire vent arrire et s'loigner, on peut conjecturer, quoiqu'
regret, qu'un motif d'ambition fut la cause de cette manoeuvre
inqualifiable, et que, calculant sur la perte plus que probable de la
_Nia_, il lui parut fort avantageux d'arriver seul en Espagne, et
fort utile de s'attribuer les honneurs du rsultat du voyage.

La route que fit Alonzo l'entrana jusque dans le golfe de Gascogne o
il atteignit le port de Bayonne. Dans la crainte suppose que Colomb
n'et pri dans la tempte, il crivit, de l, aux souverains
espagnols, leur rendit compte des dcouvertes effectues, et demanda
la permission d'aller  la cour pour en donner les explications
dtailles.

Ds que le vent fut devenu favorable, il appareilla de Bayonne et il
partit pour Palos o il se flattait d'tre l'objet d'une brillante
rception; mais hlas! il n'y arriva que pour voir la _Nia_
paisiblement mouille dans le port et que pour entendre les cris de
joie de la population en l'honneur de Colomb. Confus, dsespr, il
resta  bord, refusa d'y recevoir qui que ce ft; et, quand la nuit
fut close, il dbarqua et alla se cacher dans la maison d'un ami
jusqu'aprs le dpart du grand-amiral, qui probablement ne quitta si
promptement le couvent de la Rabida pour se rendre  Sville, que pour
ne pas avoir  svir contre un homme  qui il avait de si grandes
obligations; en effet, le grand-amiral, pendant le peu de temps qu'il
sjourna  Palos, eut l'extrme dlicatesse de ne prononcer
ouvertement une seule fois, ni le nom de la _Pinta_, ni celui de son
commandant, et d'agir comme s'il ignorait que ce btiment ft amarr
dans le port.

La lettre que Pinzon reut de la cour en rponse  sa dpche de
Bayonne fut porte par le mme courrier qui tait charg de celle que
les souverains adressrent  Sville pour Colomb. Dans celle-ci, le
roi et la reine se montrrent aussi tonns qu'blouis de
l'acquisition nouvelle autant que prompte et facile d'une augmentation
si considrable de territoire et de richesse. Colomb y tait qualifi
de ses titres de vice-roi, de grand-amiral; les plus magnifiques
rcompenses lui taient promises, et il y trouva l'ordre de partir
pour la cour sans dlai, ainsi que l'annonce d'une seconde expdition
place sous son commandement.

Quant  Alonzo Pinzon, ce furent de durs reproches qu'il lut dans sa
dpche, et il lui tait schement interdit de paratre devant Leurs
Majests. L'humiliation qu'il en prouva fut si aigu qu'il tomba
malade, et que peu de jours aprs il mourut en proie au chagrin et au
repentir, comme pour servir d'exemple aux ambitieux qui trahissent
leurs devoirs.

Les fautes d'Alonzo furent certainement capitales et nous n'avons pas
cherch  les attnuer; disons pourtant  sa louange qu'il avait t
l'un des premiers promoteurs de l'entreprise, qu'il s'y tait engag
de sa fortune et associ de sa personne lorsque, partout encore, on la
regardait comme une chimrique monstruosit. Disons encore qu'il ne se
laissa pas intimider par les menaces de son quipage quand les
matelots voulaient contraindre les capitaines  abandonner le voyage
pour retourner  Palos; et que, toujours, il se conduisit, sinon avec
la franche loyaut, au moins avec l'habilet nautique d'un marin. Ce
sont des titres incontestables qui auraient pu faire employer moins de
svrit envers lui, car s'il est juste de punir les coupables, on
doit, sans contredit, quelques adoucissements  ceux qui, avant leur
faute, ont rendu des services signals  la socit. Au surplus, la
postrit a t plus indulgente, le nom de Pinzon n'est pas cit par
elle sans honneur; et si la marine espagnole a le soin de compter
toujours dans sa flotte un btiment du nom de Colomb pour le mettre en
relief, elle ne nglige pas de donner celui de Pinzon  un autre
navire de rang infrieur.

La lettre que Christophe Colomb avait crite de Palos, bien que
destine pour les deux souverains, tait particulirement adresse 
la reine de qui le grand-amiral relevait plus directement comme
protectrice de l'expdition et en sa qualit de reine de Castille;
elle arriva un peu avant celle qu'Alonzo avait crite de Bayonne, et
mme avant le courrier que Colomb avait expdi du Portugal: les
circonstances de la lecture de ce message mritent d'tre rapportes.

Isabelle, dlivre rcemment de ses alarmes d'pouse au sujet de la
tentative faite sur la personne de Ferdinand, tait rentre dans le
cours paisible de ses devoirs et de ses actes de bienfaisance; elle
venait d'prouver les soucis qui s'attachent  la grandeur et,
aspirant par-dessus tout au repos domestique, elle vivait plus que
jamais au milieu de ses enfants et de ses confidents.

Un soir, aprs une petite rception qu'il y avait eu  la cour, la
reine, heureuse d'tre quitte du crmonial usit en pareil cas, tait
rentre dans ses appartements pour y jouir de la conversation de ceux
qu'elle affectionnait. Outre le roi et quelques membres de la famille
royale ou autres personnages attachs  Sa Majest, il y avait,
auprs d'elle l'archevque de Grenade, Louis de Saint-Angel et Alonzo
de Quintanilla, ces deux amis si dvous de Colomb, mais qui n'osaient
plus prononcer son nom devant la reine, parce que craignant qu'il ne
lui ft arriv quelque dsastre, elle ressentait une peine extrme 
entendre parler de lui. Toute affaire tait finie, et Isabelle rendait
le cercle agrable par la condescendance de la princesse qu'elle
savait si bien allier  l'amnit d'une femme d'esprit.

Ce fut pendant ces moments o chacun se laissait aller au charme
qu'Isabelle faisait rgner autour d'elle, qu'une lettre lui fut
apporte; c'tait celle de Colomb! Elle tait longue comme, en
gnral, toutes celles qu'il crivait, et la reine voulait en remettre
la lecture au lendemain lorsqu'en tournant machinalement le feuillet,
elle aperut la signature de Colomb. Les assistants remarqurent
aussitt une motion extrme se peindre sur ses traits, et ils virent
son attention compltement absorbe pendant qu'elle parcourait cet
crit: bientt l'image d'un vrai plaisir clata sur son auguste
visage; ensuite les marques de la surprise animrent sa physionomie;
enfin, s'abandonnant  une sorte de sainte extase, elle se leva en
tendant la lettre au roi qui ne savait que penser de cette scne
muette, et en s'criant: Non pas  nous, mon Dieu, mais  vous seul
appartient tout l'honneur de cette miraculeuse dcouverte, et grces
vous soient rendues!

Le roi lut la lettre avec empressement et il perdit, un instant, l'air
froid, glacial, calcul qui lui tait naturel. De sa vie, il n'avait
paru si mu; ce fut d'abord l'tonnement qu'il tmoigna, puis le
dsir et l'ambition, pour ne pas dire la cupidit, enfin une joie sans
bornes, comme il n'en avait jusque-l manifest, ni ressenti.

Isabelle n'avait plus rien ajout, voulant laisser  son royal poux
le plaisir de divulguer le grand vnement; Ferdinand le fit en ces
termes:

Brave Saint-Angel, fidle et honnte Quintanilla, voici de
magnifiques nouvelles de votre ami Colomb qui vont singulirement vous
rjouir; il a parfaitement russi dans son entreprise: quant au saint
prlat, ajouta-t-il en regardant l'archevque de Grenade, quoiqu'il
n'ait pas t un partisan bien zl de l'illustre navigateur, il
apprendra cependant avec bonheur, et dans les intrts de l'glise,
que Colomb a dcouvert des contres d'une tendue, d'une richesse au
del de toute croyance, enfin qu'il a augment nos tats et agrandi
notre puissance de la manire la plus considrable.

La satisfaction la plus complte illumina aussitt toutes les figures;
il ne fut plus question que de ces dcouvertes dont le bruit se
rpandit bientt dans Barcelone, et l'on ne s'occupa plus que des
prparatifs  faire pour bien accueillir le grand-amiral, qui fut
aussitt mand  la cour.

Christophe Colomb, pendant le cours de sa vie, a pris peu de part  ce
qu'on est convenu d'appeler les plaisirs de ce monde: pour lui, les
travaux taient ininterrompus, les fatigues presque incessantes, et le
temps lui manqua presque toujours, pour se livrer  d'agrables
dlassements. C'est qu'aussi, aprs avoir eu la gloire de russir
dans son voyage de dcouvertes, aprs avoir t inond du bonheur de
contempler cette terre de _Guanahani_ qu'il rvait depuis vingt ans,
il devait falloir de bien vives impressions pour toucher sa grande
me! L'poque de son retour dut, cependant, les lui faire ressentir,
ces bien vives impressions: tout se runit en cette occasion, pour
flatter  la fois son amour-propre et son esprit, et nous ne savons de
quels termes nous servir pour peindre les transports de reconnaissance
et d'exaltation que tout un peuple en dlire, fit alors clater; mais
dans les scnes qui vont se drouler, il n'en est aucune, peut-tre,
qui lui fit goter des moments plus heureux que les embrassements de
Jean Perez de Marchena, et que l'espace de temps, quoique si court,
que dans l'accomplissement de ses esprances et dans la jouissance de
sa gloire, il passa  se reposer au modeste couvent de la Rabida!

La gloire, en effet, n'tait pas tout pour Colomb; il lui fallait
aussi les chaudes motions du coeur; et si le coeur et l'honneur, sont
insparables de toute vraie grandeur, si la droiture, si un caractre
toujours honorable, si la noblesse d'attitude, si la fermet du
maintien en sont les signes caractristiques, nul ne peut contester
que Colomb, qui eut d'ailleurs le gnie, le talent, qui d'une
condition infime sut s'lever par lui-mme et parvint  se placer sur
le plus magnifique thtre, soit un homme complet, un homme
vritablement grand entre tous!

 Sville comme  Palos, sur la route de Barcelone comme  Sville,
Christophe Colomb fut ft comme, peut-tre, il n'en a jamais exist
d'exemples pour aucun potentat, pour aucun conqurant: les maisons
affluaient de personnes qui se portaient en foule aux portes, aux
croises, aux balcons et mme sur les toits pour le voir passer; les
grands chemins taient bords de curieux accourus de points loigns
pour jouir un moment de sa prsence; l'Espagne s'tait revtue de ses
habits de fte, et tout ce que l'enthousiasme pouvait imaginer, tait
partout mis en usage pour mieux tmoigner la joie que l'on prouvait 
voir celui qui rapportait  l'Espagne et  l'Ancien Monde une conqute
comme nul n'en avait encore fait, comme nul, aprs lui, ne pouvait
esprer d'en faire d'aussi belle et d'aussi prodigieuse!

Le jour de l'arrive  Barcelone, cette ville tait remplie de
l'agitation la plus tumultueuse; on y tait accouru de tout le
voisinage, si ce n'est pour voir et pour entendre Colomb, tous ne
pouvaient l'esprer, au moins pour savoir plus tt ce qui
transpirerait sur son compte: toutefois, la reine ne fut pas oublie
dans l'ivresse gnrale; son nom tait rpt aussi souvent que celui
de l'illustre navigateur et l'on aimait  se dire qu'elle avait t
l'me de l'entreprise; jamais souveraine ne fut plus dignement
rcompense qu'elle, par la reconnaissance de ce public qui avait la
conscience de la part qu'elle avait prise  ce voyage, et qui la
flicitait sincrement, par ses acclamations, des rsultats qui
couronnaient et son zle et ses voeux.

Ce fut au milieu du mois d'avril que Colomb fit son entre 
Barcelone; la beaut, la srnit de la journe contriburent
beaucoup, de leur ct, adonner de la splendeur  la crmonie qui
avait t prpare, et dont chaque Espagnol tait jaloux d'tre
spectateur ou acteur, tant la gloire du grand-amiral allait au coeur
de tous, et tant son nom remplissait toutes les bouches! De jeunes
cavaliers qui s'taient joints  une dputation de la cour et de la
ville allrent  sa rencontre, le complimentrent et l'escortrent
suivis d'une foule innombrable; les Indiens amens par Colomb, peints
selon l'usage de leur pays et couverts de parures et d'ornements en
or, marchaient en tte; venaient ensuite les perroquets ou autres
oiseaux vivants ou empaills, les plantes que l'on tait parvenu 
conserver, les couronnes, les bijoux, les parures, les armes, en un
mot toutes les curiosits recueillies par l'expdition et portes par
des marins de la _Nia_; enfin paraissait le hros de la fte revtu
de son brillant costume de vice-roi, et mont sur un magnifique
cheval. Il y avait vraiment quelque chose de sublime dans ce triomphe
pourtant si pacifique, o la solennit n'excluait pas la joie
publique; et l'aspect vnrable de celui  qui tant d'hommages taient
adresss, semblait tre en harmonie parfaite avec la grandeur et la
dignit de l'vnement.

Tous les regards se concentraient sur cet homme que l'on disait
n'avoir pu tre inspir que par Dieu lui-mme; on admirait la beaut
de ses traits, la majest rflchie de sa physionomie, la vigueur de
la jeunesse qui perait dans ses yeux et qui dmentait ses pais
cheveux blancs; on voulait lui rendre en honneurs l'quivalent de ce
qu'il apportait en conqutes; et selon les relations de l'poque, on
croyait voir en lui une de ces figures des hros de la Bible, sous
les pas de qui le peuple se plaisait  jeter les palmes de
l'admiration.

Enfin, tous sentaient en lui, ajoutent ces relations, le plus
favoris et le plus grand des hommes!

Pour ne rien drober aux regards avides de la population, les
souverains avaient fait lever en plein air un trne splendide sur une
estrade trs-leve: une tente de la plus grande richesse abritait ce
trne o taient assis Ferdinand et Isabelle qui avaient  ct d'eux
leur fils Don Juan, hritier prsomptif de la couronne, et qui taient
entours de la cour et des principales notabilits. L'approche de
Colomb et son abord auprs des souverains, sa mine imposante, la
dignit de son regard, tout a t dcrit dans les relations du temps
comme donnant en lui une exacte ide du plus noble des snateurs de
l'ancienne Rome. Les souverains eux-mmes, frapps comme d'une sorte
de respect, se levrent spontanment pour l'accueillir. Alors, et
suivant l'tiquette de la cour, Colomb voulut se mettre  genoux pour
leur adresser la parole, mais ils l'en empchrent de la manire la
plus gracieuse, et ils lui ordonnrent de s'asseoir sur un sige
prpar pour lui, ce qui tait un honneur qui n'tait mme pas
toujours accord aux princes du sang.

Sur l'invitation du roi, Colomb fit, avec un ton parfait de convenance
et, cependant, avec l'loquence potique qui dcoulait habituellement
de ses lvres, le rcit des parties les plus saillantes de son voyage;
il prsenta les Indiens  Leurs Majests, montra les productions, les
objets et les curiosits qu'il avait rapports, et finit en donnant
l'assurance que ce n'taient que de faibles marques des dcouvertes
qui restaient  faire, et qui ajouteraient aux possessions espagnoles
d'opulents royaumes dont les sujets ne manqueraient pas d'tre
prochainement des proslytes de la vraie foi.

 peine Colomb eut-il fini, que le roi et la reine, imits par tous
les assistants, s'agenouillrent, levrent leurs mains vers le ciel,
et, les yeux remplis de pieuses larmes, rendirent des actions de
grces  Dieu. Le plus grand silence rgnait dans toute la masse
compacte des spectateurs: ce fut au milieu de cette extase muette, que
le _Te Deum_ fut entonn par les musiciens de la chapelle du roi et
harmonieusement accompagn par des instruments mlodieux qui
semblaient porter vers les cieux la reconnaissance, les penses et les
sentiments des auditeurs dont les voix se mlrent bientt  ce
religieux concert. C'est de cette manire vraiment digne, que la cour
d'Espagne fta et vit fter ce beau jour, offrant un tribut de louange
 Dieu, et le glorifiant pour la dcouverte d'un monde aussi nouveau
que peu souponn.

Telle fut la fin de ce grand pisode de l'histoire du monde auquel
aucun autre ne peut tre compar. L'Europe apprit ce prodigieux
vnement avec une admiration sans bornes; on crut,  la vrit, que
les terres dcouvertes taient dans le voisinage de l'Inde, mais on ne
leur en donna pas moins le nom gnrique de Nouveau Monde, par
anticipation de celles que l'on supposait, instinctivement, devoir
tre trouves plus tard dans leur voisinage. D'ailleurs, le rsultat
dj obtenu prouvait la sphricit du globe par une dmonstration
physique, et par l, le dbat contest qui s'tait lev  cette
occasion, devait se trouver termin. Les dtails du voyage, la
fertilit des terres, la douceur du climat, les richesses en or, en
pierres prcieuses, en plantes ou denres de grande valeur qui
croissaient en ces pays et qui y devaient faire la base du commerce le
plus tendu, les indignes qui avaient t ramens, les curiosits que
le vice-roi avait rapportes, furent l'intarissable sujet de tous les
entretiens.

Les Espagnols qui avaient fait pendant de longues annes des efforts
dsesprs pour chasser les Maures du sol national, trouvrent
eux-mmes ce triomphe si chrement achet, fort au-dessous de la
conqute nouvelle qui leur arrivait par le gnie, par les travaux d'un
seul homme n'ayant dispos que de faibles moyens d'excution; et ils
taient comme blouis par l'aurole de gloire qui rayonnait autour du
navigateur  qui ils devaient cette conqute.

Enfin, les hommes ambitieux de fortune ne rvrent plus que des
monceaux d'or, et les ngociants, que des expditions lucratives; les
politiques calculrent l'accroissement de la puissance espagnole; les
savants, tout en comptant sur des sources futures de connaissance, se
rjouirent du triomphe de l'esprit sur l'ignorance et sur les
prjugs; les ennemis de l'Espagne, n'osant mme pas montrer leur
jalousie, furent stupfaits; enfin, les hommes pieux et la gnralit
des ecclsiastiques qui avaient le plus dnonc la folie des plans ou
des thories de Colomb, abjurrent soudainement leurs erreurs sur la
forme de notre plante ainsi que sur les limites de l'Atlantique dans
l'Occident, et ne pensrent plus qu' s'applaudir du vaste
dveloppement qu'allait recevoir la propagation de l'vangile.

Aussitt aprs la crmonie de la rception faite  Colomb par les
souverains de la monarchie, son fils Diego lui fut amen; il eut le
doux plaisir de le serrer contre son coeur paternel, et bientt il
embrassa aussi son second fils Fernand, qu'on se hta de faire venir
de Cordoue  Barcelone.

Pendant le temps du sjour de Christophe Colomb  Barcelone, les
souverains ne ngligrent aucune occasion de lui accorder les marques
de la considration la plus distingue; il tait admis en prsence de
Leurs Majests toutes les fois qu'il se prsentait; le roi se plaisait
 faire des promenades  cheval, en le faisant placer  l'un de ses
cts pendant que son fils tait  l'autre; la reine prenait un
plaisir indicible  lui parler de ses voyages; et, pour perptuer dans
sa famille le souvenir de son expdition, il lui fut octroy des
armoiries particulires dans lesquelles, outre le chteau et le lion
castillans, on remarquait un groupe d'les et la devise suivante:

  A CASTILLA Y A LEON,
  NUEVO MUXDO DIO COLON!

qui se traduit ainsi

  _Aux royaumes de Castille et de Lon,
   Un Nouveau Monde donna Colomb!_

Les distinctions dont le grand-amiral tait l'objet  la cour ne lui
firent pas oublier son ancien projet de la dlivrance du
Saint-Spulcre. L'esprit rempli de la perspective des richesses
immenses qu'il devait acqurir, il dressa ses plans pour accomplir sa
pieuse mission, et il destina des fonds pour entretenir pendant sept
ans une arme de quarante mille fantassins et de quatre mille
cavaliers devant former une nouvelle croisade. On voit, dans ce
projet, combien cet homme tait suprieur aux vues gostes ou
intresses, et comment il apprciait les dvouements hroques qui,
lors des premires croisades, avaient enflamm les guerriers les plus
braves et les princes les plus illustres de la chrtient.

On pense bien que les faveurs dont le comblaient Leurs Majests
espagnoles, si elles purent lui susciter des envieux et des ennemis,
le firent aussi rechercher par les personnes du plus haut rang. Dans
un grand dner qui lui fut donn par le cardinal Mendoza, un
gentilhomme nomm Juan d'Orbitello, et qui tait du nombre des hommes
que les louanges accordes  un autre fatiguent toujours, se permit
quelques railleries sur ce qu'avait avanc un des assistants, que le
voyage de Colomb aurait pour rsultat certain d'arracher un grand
nombre d'infidles  la perdition ternelle. Le cardinal crut arrter
d'Orbitello, en disant gravement que nul ne pouvait tre assez hardi
pour limiter l'action du Ciel, et qu'il n'appartenait pas  l'homme de
discuter les moyens qu'il lui plaisait d'employer, ou de douter de sa
puissance pour en adopter ou en crer d'autres si cela entrait dans la
divine sagesse! Mais le jeune seigneur insista, et tout en convenant
qu'il n'tait pas dans ses intentions d'lever des doutes sur les
points soulevs par le saint cardinal, il s'adressa directement 
Colomb et lui demanda s'il pensait srieusement avoir t l'agent du
Ciel en cette occasion.

Oui, rpondit Colomb, avec une gravit solennelle; ds le
commencement, j'ai senti une impulsion que je n'ai pu qualifier que
d'origine cleste. Depuis lors, un rayon qui me semblait divin a
toujours illumin mon intelligence,  tel point que j'ai toujours eu
devant moi, et comme si ces objets existaient rellement, le terme de
mes travaux et le succs de mon voyage. Aussi, ai-je t constamment
inbranlable, et rien ne m'a fait flchir dans mes convictions.

Vous pensez donc, seigneur grand-amiral, lui dit alors son
interlocuteur, que l'Espagne n'aurait pas pu produire un autre homme
aussi capable que vous de mener  bien cette entreprise?

La hardiesse et la singularit de l'apostrophe tonnrent la
compagnie; aussi toutes les ttes se penchrent-elles avec un
redoublement d'attention pour entendre la rponse qui ne se fit pas
attendre, et que le vice-roi fit en ces termes:

Je le pense certainement si vous entendez parler de la conception de
l'ide; car, dans les grandes dcouvertes, Dieu n'illumine jamais
qu'un seul esprit  la fois!... Mais s'il s'agit de l'excution
matrielle, je suis d'accord avec vous; cependant vous m'accorderez
que, dans l'excution de mes plans, il y avait quelques difficults
qui, sans trop de vanit, exigeaient au moins une capacit peu
commune, et pour prouver, par un exemple, que les choses que l'on
croit les plus simples chappent parfois  la sagacit d'hommes
trs-suprieurs, si le saint cardinal Mendoza veut bien le permettre,
je demanderai que quelques oeufs soient apports et mis sur cette
table.

Sur un signe du cardinal, les oeufs furent apports. Colomb en prit un
entre ses doigts, il invita les assistants  en prendre un aussi comme
lui, et il leur dit:

Chacun de ces oeufs peut se tenir droit sur une assiette, le gros
bout en l'air, sans aucun appui tranger, et en utilisant les
ressources que donne leur nature particulire; la chose est
trs-simple, chacun peut y russir, mais encore faut-il connatre le
moyen  employer!

Plusieurs des invits essayrent  y parvenir, mais en vain. Alors
Colomb frappa lgrement le petit bout de l'oeuf contre son assiette;
le coup cassa la coque, en fit aplatir ou rentrer une partie en
elle-mme, et l'oeuf se trouva sur une base qui suffit pour le
maintenir droit, sans qu'il vacillt. Un murmure d'applaudissements
suivit cette indulgente leon, et d'Orbitello fut heureux de s'abriter
derrire sa nullit, dont il aurait mieux fait de ne pas chercher 
sortir.

Quoique la leon ft indirectement donne, elle n'en fut pas moins
aussi svre que fine et polie; nous nous permettrons, cependant,
d'ajouter que Colomb aurait t en droit de dire  son grossier
interlocuteur que le Portugal possdait les meilleurs marins de
l'poque, que ses propres plans livrs par le perfide Cazadilla
avaient, peu de temps auparavant, t confis au capitaine d'un navire
qui avait appareill des les du cap Vert, pour remplir la mission
dont lui, Colomb, avait demand  tre charg, et que cette mission
tait si peu facile, qu'aprs avoir vainement tent de l'accomplir, ce
mme capitaine tait revenu au port et qu'il n'avait trouv rien de
mieux  faire, en se rendant  Lisbonne, que de ridiculiser ses
projets de dcouvertes, et de les qualifier de chimriques et
d'insenss.

La cour d'Espagne, au milieu de ses rjouissances, ne ngligea pas de
chercher  s'assurer la proprit soit de ses nouvelles possessions,
soit de celles sur lesquelles elle comptait  l'avenir. Pendant les
croisades, une doctrine s'tait tablie dans la chrtient d'aprs
laquelle le pape, de sa suprme autorit sur les choses temporelles et
agissant comme vicaire de Jsus-Christ, avait le droit de disposer, en
faveur de qui bon lui semblait, de tous les pays peupls par les
infidles que les souverains chrtiens soumettraient par leur
puissance,  la charge par eux de s'attacher  en convertir les
habitants  la vraie foi.

Alexandre VI, n  Valence, sujet de la couronne d'Aragon, avait t
rcemment lev  la dignit papale. Ferdinand, qui connaissait le
caractre priv peu honorable de ce pontife, espra, en employant des
moyens adroits, en obtenir les consentements qu'il dsirait, et il lui
envoya un ambassadeur  qui il traa soigneusement lui-mme son plan
de conduite.

Les ngociations tournrent effectivement selon les dsirs du roi;
mais comme il fallait mnager les prtendus droits acquis des
Portugais qui taient galement garantis par une autre bulle,
Alexandre, selon une dcision prise le 2 mai 1493, investit les
Espagnols des mmes droits dans l'Occident que les Portugais
possdaient dans l'Orient, et toujours sous la condition d'employer
tous leurs moyens  la propagation de la religion catholique et
romaine. Il restait  prvenir tout conflit et afin d'y parvenir, une
ligne gographique fut trace d'un ple  l'autre  cent lieues dans
l'Ouest des Aores; il pouvait, cependant, se prsenter le cas o les
deux puissances rivales se seraient rencontres aux Antipodes et o
chacune d'elles aurait voulu passer outre, mais alors personne n'y
pensa et la question resta indcise sous ce rapport.

La diplomatie n'empcha pas de s'occuper de la seconde expdition de
Colomb. On commena par crer une administration particulire pour
assurer la rgularit et la promptitude de toutes les oprations
d'outre-mer. Jean Rodrigue de Fonseca fut plac  la tte de cette
administration; il tait archidiacre  Sville; il fut successivement
promu aux siges piscopaux de Badajos, Valence, Burgos, et, finalement,
il fut nomm patriarche des Indes. Francisco Pinelo reut le titre de
trsorier, Jean de Soria celui de contrleur. Leurs bureaux furent
tablis  Sville o ils devinrent le germe de la compagnie royale
espagnole des Indes qui s'leva par la suite  une trs-haute
importance. Un des principaux rglements de l'administration propose
par Fonseca fut que nul ne pourrait s'embarquer pour le Nouveau Monde
sans une permission expresse des souverains, de Colomb ou de lui-mme
Fonseca; mais, il y introduisit plusieurs dispositions qui tmoignaient
hautement de son esprit despotique et arbitraire.

Comme le grand objet apparent tait la conversion des peuplades
paennes avec lesquelles on allait se trouver en contact, on dsigna
douze ecclsiastiques,  la tte desquels se trouvait un moine
bndictin nomm Bernard Buyl ou Boyle, n en Catalogne, trs-renomm
pour sa pit, homme de talent, mais politique subtil et d'un
caractre passionn pour les intrigues; ce fut le pape qui le nomma et
qui le qualifia du titre de son vicaire apostolique dans le Nouveau
Monde. La reine Isabelle tmoigna un grand intrt en faveur de ces
religieux; elle recommanda elle-mme au grand-amiral, d'abord de les
traiter avec beaucoup de bienveillance, ensuite de punir svrement
quiconque pourrait se permettre de leur manquer d'gards ou de
respect. Les Indiens que Colomb avait amens furent baptiss avec une
solennit toute particulire; le roi, la reine, le prince Juan y
officirent comme parrains ou marraine, et les baptmes de ces Indiens
furent considrs comme un premier hommage rendu  Dieu, en
reconnaissance de la dcouverte de leur pays.

On a prtendu que Jean II, roi de Portugal, avait cherch  entraver
cette seconde expdition et  en faire une lui-mme, mais que la
politique de Ferdinand avait eu le dessus en cette occasion, et qu'il
tait parvenu  faire annuler les prparatifs de son rival. Les
prtentions rciproques de ces deux souverains sur la dlimitation de
leurs possessions, se ranimrent  cette occasion; Jean finit par
obtenir du pape que la ligne mridienne de partage ft porte  370
lieues marines de 20 au degr, de la plus occidentale des les du cap
Vert. C'est ce nouvel arrangement en vertu duquel, plus tard, la
domination du Brsil fut dvolue au Portugal.

La flotte de la seconde expdition fut bientt prte; elle se composa
de dix-sept btiments: des artisans, des ouvriers de toutes
professions y furent embarqus; elle fut pourvue de tout ce qui tait
ncessaire pour l'approvisionnement en tout genre, pour la dfense,
pour la culture ou le dfrichement du pays, pour l'exploitation des
mines, pour tablir un commerce d'changes avec les naturels. Des
chevaux y furent aussi embarqus soit pour des courses dans
l'intrieur, soit pour naturaliser, en ces contres, cette race
d'animaux si utiles  la civilisation.

Le retentissement du premier voyage de Colomb avait mis en vogue les
expditions maritimes; on ne les envisageait plus comme indignes de la
noblesse; l'exemple de Guttierez, au sort de qui tout le monde
s'intressait et qui tait gnralement envi, cessa d'tre blm; on
l'applaudissait, au contraire, d'avoir fait preuve d'un dvouement
dont on ne se dissimulait pas les dangers, en restant au milieu des
sauvages de la Navidad, et d'avoir montr du penchant pour la marine 
une poque o les campagnes par terre suffisaient  l'illustration des
hommes de son rang. L'Ocan devint donc  la mode; des seigneurs dont
les domaines avoisinaient la mer, quiprent de petits navires, yachts
du quinzime sicle, et ils se piqurent d'une glorieuse mulation.
L'esprit de l'poque prit ainsi un tour tout  fait maritime, et l'on
eut, en quelque sorte, honte d'avoir condamn prcdemment ce que le
got du jour et la politique du moment s'unissaient pour favoriser.
C'taient bien l les intrts vritables de l'Espagne si
merveilleusement situe pour se placer au premier rang parmi les
puissances navales; elle le comprit pendant longtemps; elle brilla
alors par le dploiement de ses escadres et de sa marine marchande;
mais, aujourd'hui, sa force de mer est presque anantie; et, par
suite, son influence s'est singulirement amoindrie.

Ces ides nouvelles, excites encore par la rivalit du Portugal,
stimulrent donc les hommes qui vivaient dans cette priode vers la
nouvelle expdition de Colomb; le jeune Espagnol sdentaire eut
bientt plus  craindre les brocards que ne l'avait fait auparavant
l'inconstant aventurier; d'ailleurs, la fin de la guerre contre les
Maures, en laissant beaucoup de bras inoccups, ouvrait un champ libre
aux caractres impatients, et ceux-ci ont toujours domin par le
nombre dans cette nation. Des seigneurs, des cavaliers de haut rang
demandaient avec empressement  faire, mme  leurs frais, la campagne
projete; ils ne rvaient que combats glorieux ou que fortunes
brillantes promptement acquises parmi les peuples  moiti sauvages de
l'Occident. Aucun, cependant, n'avait une ide prcise de l'objet ou
de la nature du service auquel il s'engageait. On ne voulait mme rien
savoir: lorsque l'imagination est saisie de cette sorte de fivre, la
ralit, si on la lui prsentait, serait repousse avec ddain, tant
le public redoute d'tre troubl dans les chimres qu'il a su se
crer!

Parmi les jeunes gens de grande distinction qui montrrent le plus de
dsir de s'associer au voyage de Colomb, on voyait Don Alonzo de
Ojeda, qui mrite une mention particulire; parce que son nom a
marqu dans la carrire hasardeuse o il allait faire les premiers
pas.

Il tait de petite taille mais bien fait et possdant une grande force
musculaire; son teint tait brun, son maintien anim et sa supriorit
tait reconnue dans tous les exercices du corps; quant  son courage,
il tait indomptable: en un mot, aucun de ceux qui prirent parti dans
l'expdition n'tait plus renomm pour les entreprises prilleuses, ni
pour les exploits singuliers. Pour citer un de ses traits de hardiesse
ou plutt de tmrit, un jour que la reine Isabelle se trouvait en
face de la Giralda qui est la tour, btie par les Maures, la plus
leve de la cathdrale de Sville, il parut  une ouverture d'o
saillait,  une prodigieuse hauteur, une poutre qui s'avanait
horizontalement de vingt pieds dans l'espace. Ojeda marche sur cette
poutre avec autant de confiance que s'il s'tait promen dans sa
chambre et il va jusqu' son extrmit la plus avance; arriv  ce
point, il se pose sur la pointe d'un de ses pieds, lve l'autre en
l'air, se retourne agilement, se dirige vers la tour, et, avant d'y
arriver, il jette une orange sur la plate-forme qui la surmonte!

Cependant, les dpenses de la flotte excdrent, comme on devait bien
le penser, les sommes qui y avaient t destines, et Jean de Soria ne
manqua pas d'agir comme font  peu prs tous les contrleurs;
c'est--dire qu'il leva des difficults insignifiantes et qu'il
refusa sa signature aux comptes prsents par le grand-amiral.
Fonseca, s'attachant aussi  la lettre de ses fonctions
administratives, chicana sur ses demandes de serviteurs et de
domestiques qu'il rclamait en sa qualit de vice-roi; Colomb se vit
oblig d'en rfrer  la cour qui expdia immdiatement l'ordre qu'on
n'avait pas cru ncessaire de donner plus explicitement, que tout ce
qui tait ou serait demand personnellement par le grand-amiral,
devait tre fourni sans dlai ni rflexions.

Rien n'tait plus naturel, ni plus juste; mais ces deux hommes, imbus
d'ides mesquines peu dignes de vritables administrateurs, en
conurent une irritation violente; et c'est  cette cause si futile
que les historiens du temps attribuent la rancune et la haine qui
prirent alors naissance en leur coeur, qu'ils ne ngligrent, par la
suite, aucune occasion de manifester envers Colomb, et qui, si ce
grand homme en ressentit les funestes effets, n'en ont pas moins
dshonor, aux yeux de la postrit, ceux qui s'en rendirent
coupables, et ont refoul leurs noms au niveau de ceux que la bassesse
et l'envie ont le plus avilis.

Christophe Colomb se rendit  Cadix, qui tait le lieu o sa flotte
avait t quipe; il y trouva son ami, le docteur Garcia Fernandez, 
qui il y avait donn rendez-vous. Fernandez lui remit une lettre
trs-affectueuse du vnrable suprieur Jean Perez de Marchena, et il
se chargea de la rponse que lui crivit le vice-roi. Tous les jours,
Colomb et Fernandez avaient de frquentes entrevues et de longues
conversations; dans un de ces entretiens, Colomb lui dit une fois:

Vous savez, excellent docteur, l'affection que je vous porte, et je
suis certain de votre estime; je vais donc vous parler  coeur ouvert:
je quitte l'Espagne pour une expdition moins prilleuse que la
prcdente, mais plus compromettante pour moi. Il y a prs d'un an que
mon dpart s'effectuait obscurment; alors j'avais au moins pour
consolation, en quittant Palos, l'amiti sincre du respectable Jean
Perez  qui vous pouvez dire que je ne pense et que je ne penserai
jamais sans une vive motion et sans une reconnaissance infinie.
Aujourd'hui, sur le point de quitter encore le vieux monde, je ne vois
que trop que, sous des dehors bienveillants, l'envie, la mchancet se
sont veilles sur mon compte, et que je serai poursuivi par elles.
Oui, c'est facile  prvoir: en mon absence, on agira sourdement; ceux
qui me flattent le plus deviendront mes calomniateurs, et ils se
vengeront de la faveur que j'ai obtenue, en me dnigrant avec
acharnement. Les souverains seront assigs de mensonges et l'on
m'imputera  crime le moindre chec ou le moindre malheur. Je laisse,
il est vrai, des amis tels que vous, tels que Jean Perez, Saint-Angel
et Quintanilla; aussi, je compte beaucoup sur vous tous, non pour
obtenir des distinctions qui ne procurent gure que des jaloux, mais
pour agir et pour parler dans l'intrt de la justice et de la
vrit.

Aprs quelques rflexions de Fernandez, Colomb ajouta:

Vous venez de nommer Fonseca qui a tant de pouvoir dans les affaires
extrieures; gardez-vous de croire en lui: quoi qu'il dise ou qu'il
fasse, il est mon ennemi; je l'ai pntr malgr son grand art de
dissimuler; et soyez assur que je ne me trompe pas. Il en est un
autre dont,  l'gal de la sienne, je redoute fort l'inimiti; je veux
parler d'un certain Francesco de Bobadilla: celui-ci a moins dguis
ses sentiments  mon gard, et il ne manquera pas de me nuire quand il
en aura l'occasion.

Je sais, rpondit Fernandez, que le roi, jadis chevalier si courtois
et si digne de respects, admet aujourd'hui prs de lui beaucoup
d'intrigants; mais la reine!...

--Ah! reprit Colomb avec vivacit, on ne peut rien attendre que de
gnreux de son noble caractre; mais, assaillie de faux bruits
rpandus avec autant de persistance que d'adresse, l'esprit mme
travaill, peut-tre par le roi, son oreille pourra-t-elle toujours
rester sourde  la calomnie et ouverte  la vrit? Mais, quoi qu'il
arrive, dit le grand-amiral, d'une voix qui trahissait une motion
extrme, le souvenir de ses bonts ne sortira jamais de mon coeur, et
le mal qu'on pourra me faire n'galera jamais le bienfait que j'ai
reu d'elle, en obtenant l'armement de mon premier voyage; oui, l'on
aura beau faire, rien ne pourra empcher que je n'aie command
l'expdition de la dcouverte et que je n'y aie eu tout le succs que
je pouvais dsirer.

Sur les dix-sept btiments de la flotte, trois taient d'un port
considrable; les quatorze autres taient des caravelles entirement
pontes, mais dont quelques-unes avaient des voiles latines qui sont
fort utiles en certains cas et, sans contredit, les plus pittoresques
de toutes; vent arrire, on voit leurs extrmits aigus s'tendre
transversalement, elles ressemblent alors aux ailes d'un oiseau
gigantesque qui les dploierait en sortant de son nid.

Rien de plus frappant, au surplus, que le contraste des ressources de
cette seconde expdition avec celles de la premire. Colomb tait
parti dans l'isolement, presque dans l'oubli, avec trois frles
caravelles qu'accompagnaient les maldictions des habitants de Palos.
Aujourd'hui, les voiles des btiments les mieux arms allaient
blanchir les flots de l'Ocan; rien ne manquait  bord; le
grand-amiral tait entour d'une partie de l'lite de la noblesse du
royaume qui avait brigu l'honneur de le suivre, et qui allait se
familiariser avec la vue de cette mer se prsentant dans un horizon
sans bornes, comme pour mieux ressembler  l'ternit.

La population de Cadix, ainsi que celle de toutes les autres villes
d'Espagne, tmoigna le plus vif plaisir  recevoir Colomb et elle se
portait avec empressement sur son passage pour le voir, lui et ses
deux fils qui raccompagnaient. Le cortge du grand-amiral se composait
ordinairement de jeunes seigneurs dont le plus grand nombre devait
partir avec lui, et dont la figure anime, la dmarche fire, l'oeil
souriant annonaient la parfaite satisfaction. Le personnel de
l'expdition avait d'abord t fix  mille hommes; mais plusieurs
volontaires y furent ensuite admis, et, y compris les individus qui
russirent  s'embarquer en cachette, ce mme personnel ne s'levait
pas  moins de quinze cents hommes. Le frre le plus jeune du
grand-amiral, celui qui avait pour prnom: _Giacomo_ (en franais
_Jacques_, en espagnol _Diego_), tait accouru en Espagne au bruit
des succs de son frre: il faisait partie de l'expdition, et
l'empressement du public de Cadix se manifestait pour sa personne avec
le plus grand intrt.

La flotte se mit  la voile le 25 septembre; elle se rendit aux les
Canaries o elle complta son approvisionnement de vivres, d'eau et de
bois de chauffage; elle y prit aussi des plantes et des graines dont
on voulait essayer la culture  Hispaniola. Le 13 octobre, le
grand-amiral, aprs avoir appareill des Canaries, perdit de vue l'le
de Fer et se trouva encore une fois voguant dans l'immensit des mers,
mais alors avec la connaissance du but qu'il voulait atteindre. Il se
plaa, pendant ce second voyage, dans une latitude moins leve que
lors du premier; il voulait s'assurer de l'existence des les
Carabes, dont les insulaires d'Hispaniola lui avaient  peu prs
indiqu la position; et, effectivement, le 2 novembre, il vit une
belle le de moyenne grandeur, trs-leve, qu'il nomma _Dominica_ (la
Dominique), du nom du jour du dimanche qui tait celui de la
dcouverte de cette le. Il en prolongea la cte occidentale; en
continuant sa route vers le Nord, il vit plusieurs autres les de
semblable configuration, spares les unes des autres par de petits
dtroits de quelques lieues de largeur, qui faisaient partie du bel
archipel nomm aujourd'hui les _Antilles-du-Vent_ ou les
_Petites-Antilles_, par opposition  Saint-Domingue, Cuba et autres
avoisinantes, qui sont plus sous le vent, et qui, en gnral, ont une
tendue plus considrable. Les Antilles-du-Vent que Colomb venait de
dcouvrir forment presque un demi-cercle, depuis la cte de la partie
avance de l'Amrique mridionale jusque dans le voisinage de la
pointe orientale de Porto-Rico; et ce demi-cercle semble servir de
barrire entre l'Atlantique et la mer des les Carabes, plus
frquemment nomme mer des Antilles.

Dans une de ces les,  laquelle les Espagnols donnrent le nom de
_Guadaloupe_, ils firent connaissance avec le beau fruit de l'ananas,
et ils trouvrent un bordage de la poupe d'un btiment europen,
provenant, sans doute, d'un naufrage dont ce dbris, port par les
courants et pouss par les vents alizs, s'tait arrt sur ce rivage;
ils ne purent recueillir aucune indication  cet gard.

En pntrant dans les cases des indignes, les yeux des marins de la
flotte furent saisis d'horreur, lorsqu'ils y virent des membres de
corps humains, les uns suspendus comme objet d'approvisionnement, les
autres cuisant auprs du feu. Colomb en conclut qu'il tait rellement
au milieu des Carabes qu'on lui avait dpeints comme de vrais
cannibales; plusieurs captifs, que ses hommes dlivrrent et lui
amenrent, vinrent confirmer ses suppositions. Ces Carabes taient
les hommes les plus froces de tous ces parages; ils faisaient, dans
leurs pirogues, des courses de 100  150 lieues, dbarquaient sur
toutes les les, ravageaient les villages, enlevaient, pour en faire
leurs esclaves, les filles les plus jeunes ou les plus belles, et
emmenaient les hommes vivants dans le but de les tuer et de les
manger.

Ce fut  _Guadaloupe_ ou  La Guadeloupe qu'un dtachement de huit
hommes, commands par un nomm Diego Marque, s'gara en faisant une
reconnaissance dans l'intrieur de l'le. Ne le voyant pas revenir,
Colomb envoya divers autres dtachements avec des tambours et des
trompettes pour les appeler; mais ceux-ci battirent le pays en vain et
ils revinrent sans avoir aperu leurs camarades. Ojeda, dont le
caractre entreprenant ne pouvait lui permettre l'inactivit, demanda
aussi  aller  leur recherche et il partit avec quarante hommes. Il
parcourut beaucoup de valles, pntra dans un grand nombre de bois,
gravit plusieurs montagnes, traversa  la nage vingt-six rivires ou
cours d'eau, et il revint fort enthousiasm de la beaut du sol, du
luxe de la vgtation, de l'admirable varit de plantes aromatiques
et d'arbres fruitiers ou autres qu'il avait vus, mais sans nouvelles
de Diego. Cependant, le grand-amiral crut devoir prolonger son sjour
dans l'le pour se donner le temps de retrouver les hommes si
fatalement absents: mais n'en ayant aucune nouvelle et perdant tout
espoir, il allait partir, lorsqu'ils parurent sur le rivage. gars et
cherchant leur route, ils avaient fini par arriver sur le bord de la
mer, presque  l'oppos du lieu du mouillage de la flotte; alors, ils
prirent le sage parti de ctoyer l'le jusqu' ce qu'ils atteignissent
le point o taient leurs btiments, et ils arrivrent extnus, 
l'instant o l'on allait mettre sous voiles.

Christophe Colomb s'arrta encore  plusieurs autres les de cet
archipel; entre autres  Sainte-Croix, o une de ses chaloupes qui
allait faire de l'eau eut une escarmouche avec une pirogue monte par
quelques indignes. Deux femmes s'y trouvaient; elles combattirent
avec une vigueur extrme, et elles blessrent un soldat espagnol avec
une de leurs flches. La pirogue ayant chavir dans la mle, les
insulaires ne cessrent pas de se servir de leurs arcs, quoique dans
l'eau; en arrivant  terre, ils prirent position sur les rochers
glissants de la cte, et continurent l'action avec autant de courage
que d'adresse. Ce fut avec beaucoup de difficult que les Europens
parvinrent  les vaincre et  s'emparer d'eux. Conduits  bord, ils ne
dmentirent ni leur audace, ni leur fiert. Une des femmes semblait
tre leur reine, tant ses compatriotes lui tmoignaient de dfrence!
Elle avait auprs d'elle un robuste jeune homme dont l'oeil tait
trs-menaant, et qui avait t bless. Un autre Indien, transperc
d'un coup de lance, mourut presque en arrivant sur le btiment, et un
Espagnol mourut aussi, ayant t atteint d'une flche empoisonne.

En reprenant le cours de son voyage, le grand-amiral passa prs d'un
groupe trs-considrable de petites les qu'il nomma les _Onze mille
Vierges_, et il arriva un soir en vue d'une belle le couverte de
magnifiques forts et possdant plusieurs ports. Les habitants
appelaient cette le _Boriquen_, nom qui fut chang en celui de
_Saint-Jean-Baptiste_; c'est aujourd'hui _Porto-Rico_. Toute la
journe, il la ctoya de prs pour mieux l'admirer; il mouilla le soir
 son extrmit occidentale, et, aprs en avoir appareill, il se
trouva, le 2 novembre,  la hauteur de la partie Est d'Hispaniola. Il
serait superflu de dcrire l'enthousiasme de tous les marins, de tous
les passagers de la flotte, en voyant tant de belles les au sol
fertile,  la verdure clatante,  la vgtation inoue, qui
ravissaient leurs regards et qui, habites seulement par quelques
sauvages, semblaient s'offrir d'elles-mmes  la prise de possession
de l'expdition, et promettre  la mre patrie des richesses infinies;
toutefois le premier but que l'on pouvait atteindre c'tait un
dbarquement  Hispaniola, c'tait le ravitaillement de la petite
colonie de la Navidad, c'tait de lui donner des secours et, surtout,
d'embrasser ou de revoir ceux de leurs gnreux compatriotes, dont le
dvouement les avait ports  y rester jusqu'au retour de Colomb qui,
fidle  sa promesse, arrivait enfin et se prparait  leur remettre
plus encore qu'il ne leur avait promis en les quittant.

La vue d'Hispaniola causa des transports de joie inous dans toute la
flotte. Une traverse si heureuse, la perspective enchanteresse de
toutes les les dcouvertes, la beaut du ciel, l'aspect majestueux de
la reine des Antilles, tout se runissait pour augmenter
l'enthousiasme, et il n'y avait personne qui n'en ft profondment
saisi. On ne parlait plus que des camarades qu'on allait joindre, que
du renouvellement de ces charmantes parties que les quipages de la
premire expdition avaient faites dans les valles dlicieuses
habites par Guacanagari et par sa tribu.

En passant devant le golfe des Flches (la baie de Samana), Colomb
dbarqua un Indien de ce pays qui avait demand  le suivre en Europe;
il lui donna un assortiment complet de vtements; il lui fit plusieurs
cadeaux afin de bien disposer ses compagnons en faveur des Europens;
mais il n'entendit jamais plus parler de lui. Un des naturels de
Guanahani (San-Salvador) tait alors le seul des indignes partis
avec Colomb qui se trouvait  bord. Il portait le nom du plus jeune
des frres du grand-amiral (Diego); il ne voulut jamais quitter les
Espagnols, et il leur fut aussi fidle que dvou.

La _Nia_, dans le premier voyage, avait visit la rivire qui avait
t appele _Rio-del-Oro_, parce qu'elle passait pour rouler ses eaux
sur un sable o l'on trouvait souvent de l'or; Colomb s'y arrta
encore pour y faire le plan d'un tablissement. Quelle ne fut pas sa
douleur, quand on lui fit le rapport que des matelots dbarqus, en
parcourant le rivage, y avaient vu les cadavres de trois hommes et
d'un enfant, dont l'un avait une corde de chanvre d'Espagne encore
serre autour du cou, et un autre toute sa barbe, ce qui tait un
indice certain que c'tait un Europen! Les corps taient en tat de
putrfaction, mais encore assez bien conservs pour qu'on pt y
remarquer des signes visibles de violence. Le grand-amiral, sous
l'impression funeste que ce rcit fit sur son esprit, ordonna le
rembarquement de tous les hommes qui taient descendus  terre; il mit
sous voiles prcipitamment, et il se hta d'aller  la Navidad pour y
vrifier les tristes pressentiments dont il tait obsd sur le sort
d'Arana, de son ami Guttierez et de leurs compagnons.

La flotte arriva le 27 novembre au soir devant la Navidad et y jeta
l'ancre; l'obscurit de la nuit qui commenait, empchant de
distinguer les objets, le grand-amiral fit tirer deux coups de canon,
dans l'espoir que ce signal serait entendu de la forteresse, et qu'on
y rpondrait soit par d'autres coups de canon, soit en hissant des
fanaux allums dans des endroits apparents. Aucune rponse ne fut
faite, et plusieurs heures se passrent dans une extrme anxit.
Toutefois, vers minuit, une pirogue monte par des Indiens se dirigea
vers le btiment de Colomb et demanda le grand-amiral; on dit aux
Indiens de monter  bord, mais ils s'y refusrent  moins d'tre
assurs que Colomb tait prsent. Le vice-roi, qui avait le plus grand
dsir d'avoir des informations, se prsenta  la coupe de l'chelle
qui tait claire; il fut reconnu  sa mle contenance,  son air de
dignit, et les naturels montrent aussitt.

L'un d'eux tait parent de Guacanagari dont il portait un prsent: le
grand-amiral s'empressa de lui demander des nouvelles de la garnison;
l'insulaire lui rpondit que plusieurs des Espagnols rests  Hati
taient morts de maladie, que d'autres avaient pri dans des rixes
intestines, que le reste, enfin, s'tait dispers en divers quartiers
de l'le. Il ajouta que Guacanagari avait t attaqu par Caonabo,
cacique des montagnes aux mines d'or de Cibao, qu'il avait t bless,
et que son village ayant t brl, il s'tait retir, fort souffrant
de sa blessure, dans une sorte de hameau voisin.

Ce rcit donna au vice-roi une lueur d'espoir de retrouver
quelques-uns des hommes de la garnison; il eut donc beaucoup
d'attentions pour les Indiens, qui partirent en promettant de revenir
le lendemain matin avec Guacanagari; mais la matine se passa, la
soire lui succda sans que personne et paru, sans mme qu'on et vu
 terre aucune fume. Colomb, trop inquiet pour attendre au
lendemain, envoya avant la nuit un canot en reconnaissance; au retour
de cette embarcation, on apprit que la forteresse avait t brle et
dmolie, que les palissades taient abattues, que le sol tait couvert
de malles brises, de provisions parpilles et de vestiges de
vtements europens; qu'enfin, aucun Hatien ne s'tait laiss
approcher, qu'on en avait vu piant  travers les arbustes, mais
qu'ils s'enfuyaient au plus vite quand ils s'apercevaient qu'ils
taient dcouverts.

Ces lugubres dtails transpercrent l'me de Colomb, qui descendit
lui-mme  terre le lendemain matin et alla droit  la forteresse
qu'il vit effectivement dtruite et dserte. Il y fit faire des
recherches pour retrouver au moins des corps ensevelis; il fit tirer
du canon pour se faire entendre des survivants s'il en existait; ce
fut en vain. Se souvenant alors qu'il avait donn l'ordre  Arana
d'enterrer les richesses qu'il pourrait avoir, ou, en cas de pressant
danger, de les jeter dans le puits qu'il avait fait creuser, il fit
faire des perquisitions, des fouilles, des excavations, esprant par
l arriver  la dcouverte de quelque fait; mais rien ne fut trouv
dans le fort. Il battit alors le terrain avoisinant et il finit par
apercevoir sous un tertre qui pourtant tait dj raffermi, les
cadavres de onze hommes assez mconnaissables pour que leurs noms
demeurassent un mystre, mais qu'il tait facile de voir tre ceux
d'Europens. Il visita alors les cases voisines: elles paraissaient
avoir t abandonnes avec prcipitation, et il y trouva divers objets
qui ne pouvaient pas avoir t obtenus du consentement volontaire de
la garnison; mais comme, d'un autre ct, le village jadis habit par
Guacanagari portait les traces de l'incendie et ne prsentait qu'un
monceau de ruines, Colomb put croire qu'une attaque violente et
soudaine de Caonabo avait envelopp dans la mme destruction et les
Indiens et les Espagnols. Le grand-amiral fit alors tous ses efforts
pour entrer en communication avec les naturels; il parvint  se faire
voir et reconnatre; sa prsence calmant les apprhensions, un
rapprochement eut lieu, et voici ce qui lui fut dit ou expliqu par
son interprte.

Peu de temps aprs le dpart de la _Nia_, les ordres et les conseils
du grand-amiral avaient t mconnus; les Espagnols, par toutes sortes
de moyens, cherchrent  s'approprier les ornements en or ou autres
objets prcieux qui taient en la possession des naturels et 
courtiser ouvertement leurs femmes et leurs filles; il en rsulta des
querelles quelquefois sanglantes. Ce fut en vain qu'Arana interposa
son autorit ou voulut agir selon ses instructions; l'union avait
disparu; elle avait t remplace par l'insubordination: ses
lieutenants eux-mmes, don Pedro Guttierez et Rodrigue Escobedo,
voulurent tre indpendants ou mme commander, et ne pouvant russir
ni  obtenir cette concession d'Arana, ni  se faire obir, ils
partirent  la suite d'une rixe dans laquelle un Espagnol avait t
tu, emmenant avec eux neuf de leurs adhrents et plusieurs femmes,
pour se rendre aux montagnes de Cibao o ils avaient l'espoir de se
procurer beaucoup d'or provenant des mines qu'elles renfermaient. Mais
ces montagnes taient enclaves dans le territoire du fameux Caonabo,
appel par les Espagnols le Seigneur de la maison d'or, et qui,
Carabe de naissance et arriv  Hati comme un aventurier, avait su
par son ascendant froce, parvenir au rang d'un des caciques les plus
redouts et les plus puissants. Tout ce que Caonabo avait entendu dire
des Europens, lui avait donn  penser que son pouvoir ne se
maintiendrait pas en face d'envahisseurs aussi formidables, de sorte
que, sachant le grand-amiral parti, et voyant un si petit nombre de
ces trangers sur son territoire, il s'tait ht de les faire saisir
par une multitude d'Indiens et de les mettre  mort. Ce succs enflant
son courage et voyant la garnison rduite d'autant, il partit aussitt
dans le plus grand mystre, suivi de ses sujets les plus prouvs, et
marcha vers la forteresse de la Navidad o il ne restait plus que dix
hommes runis auprs d'Arana; les autres taient pars dans le village
de Guacanagari o ils se trouvaient dans une scurit profonde.
Caonabo et les siens fondirent  la fois sur la forteresse et sur le
village en poussant des cris affreux; tous les Europens furent noys
ou massacrs, et Guacanagari, qui avait voulu embrasser leur dfense,
fut vaincu, oblig de se cacher, et son village fut livr aux flammes.

Quoiqu'il ft assez extraordinaire que Guttierez, au mpris des ordres
exprs du vice-roi qu'il respectait infiniment, eut prtendu
dpossder Arana sous le commandement de qui il avait demand  rester
 la Navidad, et qu'oubliant l'injonction prcise de vivre dans la
plus grande union, il ft all lui-mme se livrer  Caonabo dont la
frocit tait connue; cependant ce rcit, dans son ensemble, pouvait
tre accept comme probable, et si la confiance en Guacanagari en fut
branle, au moins ne fut-elle pas dtruite, et Colomb alla le voir
dans un village voisin o il s'tait retir. Le cacique se montra fort
souffrant de la blessure que lui avait faite  la jambe un violent
coup de pierre, et plusieurs des Indiens qui l'entouraient purent
montrer des blessures qui avaient videmment t causes par des armes
du pays. Guacanagari tait d'ailleurs fort agit en prsence de
Colomb, mais il en assignait la cause au malheur de la garnison dont
il ne parlait qu'avec des larmes dans les yeux. Le grand-amiral fit
examiner la jambe du cacique par son chirurgien qui ne put voir aucune
trace de blessure malgr les cris que jetait le prtendu malade toutes
les fois qu'on la touchait; aussi plusieurs Espagnols furent-ils
persuads que tous ces rcits et ce coup de pierre n'taient qu'une
invention qui cachait une perfidie.

Colomb doutait toujours  cause du souvenir de l'ancienne sympathie du
cacique, et il l'invita  venir  bord; celui-ci s'y rendit; il se
montra fort merveill de tout ce qu'il vit; il admira les chevaux
par-dessus tout. Dans ces les, et en gnral en Amrique, les
quadrupdes sont de petite espce; aussi le chef indien ne pouvait-il
se lasser de contempler la hauteur de ces nobles animaux, leur force,
leur aspect terrifiant et pourtant leur docilit parfaite; la vue des
prisonniers carabes qui taient  bord accrut encore la grande
opinion qu'il avait de la vaillance des Espagnols, dont l'audace les
avait bravs ou vaincus jusque chez eux, tandis que lui pouvait 
peine, sans frissonner, les regarder dans leur humble position de
prisonniers.

Parmi ces Carabes, il y avait quelques femmes galement captives. Une
d'elles, que les Espagnols remarquaient pour sa beaut et  qui ils
avaient donn le nom de Catalina, frappa extraordinairement les
regards de Guacanagari; il lui parla avec beaucoup de douceur et parut
prendre du plaisir  cette conversation.

Une collation fut servie; Colomb, malgr le vif chagrin qu'il
ressentait du sort de la garnison et de la mort du chevaleresque
Guttierez  qui il s'tait tendrement attach lors de son premier
voyage, Colomb, disons-nous, voulant chercher  regagner la confiance
entire de Guacanagari, fit les honneurs de cette collation avec une
affabilit extrme; mais tout fut inutile; le cacique se montra
compltement mal  son aise. Le pre Boyle, qui l'observait d'un oeil
scrutateur, le jugea coupable d'un grand attentat contre la garnison
et il conseilla au vice-roi, puisqu'il l'avait  bord dans sa
dpendance, de l'arrter et de le garder comme prisonnier. Colomb ne
disconvint pas que la conduite de Guacanagari ne ft suspecte; mais sa
grande me s'indigna  la pense de se venger, par l'emploi de moyens
perfides, d'un homme venu sous la garantie d'une invitation, lors mme
que sa culpabilit serait avre; il rpondit qu'un semblable conseil
tait contraire d'abord  la bonne foi, ensuite aux rgles d'une saine
politique. Guacanagari ne put s'empcher de remarquer qu' l'exception
du grand-amiral, tout le monde  bord le regardait d'un air
souponneux; aussi s'empressa-t-il de prendre cong et de retourner 
terre.

Le jour suivant, une grande agitation parut rgner sur le rivage parmi
les Indiens. Le frre de Guacanagari vint cependant  bord du
grand-amiral, portant plusieurs bijoux du pays dont il se dfit en
change de divers articles europens. En parcourant le btiment, il
eut l'occasion de voir les prisonniers carabes et de leur parler,
principalement  Catalina. Il quitta le navire assez tard, ne
tmoignant ni empressement ni inquitude.

Toutefois, il parat que, sans que personne du bord s'en doutt, il
avait remis un message  la belle insulaire, car  minuit elle
rveilla ses compagnes avec prcaution, et leur proposa de se jeter 
la nage pour gagner le sol hatien o elle les assura qu'elles
seraient bien accueillies. La distance du btiment  terre tait de
trois milles; mais leur habitude de se tenir dans l'eau mme avec un
mauvais temps, les empcha de trouver ce trajet trop long; elles
acceptrent donc la proposition, se laissrent glisser  la mer et
nagrent bravement. Elles furent cependant aperues par les
sentinelles; l'veil fut donn, on arma aussitt un canot et l'on se
mit  leur poursuite dans la direction d'un feu allum  terre que
l'on supposa tre le but qui leur tait indiqu. Les agiles Carabes,
semblables aux nymphes des eaux, paraissaient voler sur la surface de
la mer; elles atteignirent la cte un peu avant l'embarcation, mais 
terre, elles furent moins heureuses; quatre d'entre elles furent
reprises par les marins qui les poursuivirent et qui les ramenrent 
bord; de ce nombre n'tait pas la sduisante Catalina, qui, tombant
dans les bras de l'amoureux cacique venu sur la plage pour la recevoir
et fuyant avec cette proie qu'il avait tant convoite, la ravit  la
recherche des Europens. Guacanagari disparut donc avec sa jeune
beaut; il fit emporter en mme temps tous les objets ou effets qui
taient dans sa case, et il se retira dans l'intrieur. Cette sorte de
dsertion ajouta une force nouvelle aux soupons dj conus sur sa
bonne foi, et il fut gnralement accus d'avoir t le destructeur
principal de la garnison qui excitait tant de regrets.

Colomb abandonna alors l'ide que des circonstances forces lui
avaient suggre, d'tablir une colonie en cet endroit, d'autant
qu'aprs plus mr examen il put observer que le lieu tait bas, humide
et qu'il manquait de pierres propres  btir des maisons ou  lever
des difices. Il chercha donc un autre point qui ft plus
favorablement situ, et il arrta ses rsolutions sur le terrain
avoisinant un port,  dix lieues dans l'Est de Monte-Christi, protg
d'un ct par un rempart de rochers, de l'autre par une fort
sculaire, ayant une belle plaine entre les deux, et arrose par deux
rivires. D'ailleurs, ce terrain n'tait pas loign des montagnes de
Cibao, renommes, comme on peut se le rappeler, par les mines d'or
qu'elles contenaient.

Les troupes furent dbarques ainsi que le personnel destin pour
cette colonie; les provisions, les armes, les munitions, le btail le
furent aussi. Un camp fut form sur la lisire de la plaine autour
d'une nappe d'eau; le plan d'une ville fut trac et l'on commena 
btir des maisons. Les difices publics, tels qu'une glise, un vaste
magasin, une rsidence pour le vice-roi furent construits en pierres;
les maisons aussi bien que les servitudes le furent en bois, en
roseaux, en pltre ou ciment et tels autres matriaux qu'il tait
facile de se procurer. La ville nouvellement fonde, qui fut la
premire ville chrtienne leve sur le sol du Nouveau Monde, reut le
nom sympathique d'Isabella, en l'honneur de la gracieuse et magnanime
souveraine dont les bonts avaient fait une si vive et si respectueuse
impression dans l'me reconnaissante de Christophe Colomb.

Chacun d'abord s'tait mis  l'oeuvre avec autant de bonne volont que
d'ardeur; mais des maladies, dues  l'action d'un climat  la fois
chaud et humide sur des corps accoutums  vivre dans un pays sec et
cultiv, ne tardrent pas  se dclarer. Les pnibles travaux de la
construction des maisons et, tout  la fois, de la culture du sol
fatigurent extrmement des hommes pour la plupart peu exercs  ce
genre de vie et qui avaient besoin de repos et de distractions; enfin,
les maladies de l'esprit se joignirent  celles du corps.

Il n'tait pas tonnant, en effet, qu'il en ft ainsi de personnes
qui, pour la plupart, mme parmi les ouvriers ou les artisans,
s'taient embarques n'ayant devant l'esprit que la perspective de
richesses promptement amasses, de gloire  acqurir et de fortunes
aussi brillantes que faciles. Quand, au lieu de ces rves souriants,
on se voyait entour de forts peu praticables, soumis  des chaleurs
inaccoutumes, condamn  un rude labeur ne ft-ce que pour obtenir sa
subsistance, et que, d'ailleurs, l'or qui avait enflamm tant
d'imaginations ne pouvait tre recueilli qu'en petites quantits et
avec beaucoup de peine, la nature des choses voulait que la tristesse
et le dcouragement en fussent les consquences. Toute colonisation
est toujours une oeuvre longue, pineuse, mme pour les peuples qui y
ont le plus d'aptitude, et encore n'est-il peut-tre donn de
s'approprier un pays, vite et bien, qu'aux hommes qui fuient une
perscution ou qui veulent se soustraire  une misre  laquelle ils
ne voient pas d'autre remde, aux condamns par la justice qui sont
dports ou qui sont expatris,  ceux, enfin, qui s'adonnent  cette
colonisation sous l'influence d'une cause force ou dterminante. Mais
celui qui part de chez lui, y ayant l'aisance, le travail, le
contentement, sera toujours un mauvais colon; le premier sentiment
auquel il se livrera aprs quelques lgres preuves, sera le regret
du sol natal et le dsir extrme d'y retourner.

Colomb, lui-mme, malgr la fermet de son caractre, malgr l'nergie
dont son me tait trempe, fut atteint par la maladie, et, pendant
quelques semaines, il se vit forc de garder constamment le lit; mais
sa prsence d'esprit ne l'abandonna pas, il ne cessa pas un seul
instant de donner ses ordres pour la construction de la ville et pour
la direction des affaires de la flotte.

Les dbarquements qui avaient eu lieu rendaient plusieurs navires
inutiles. Cependant, le grand-amiral ne voulait pas les faire partir
pour l'Espagne sans qu'ils rapportassent au moins des esprances: la
mort de la garnison avait dtruit celles qu'il avait conues de
trouver dans la forteresse de l'or  renvoyer en Europe, et il savait
que, de toutes choses, ce seraient les chantillons qui seraient le
plus agrables; il voulut donc, avant le dpart de ces navires, faire
quelque acte, entreprendre quelque excursion qui soutiendrait la
rputation de ses dcouvertes, qui justifierait les magnifiques
descriptions qu'il en avait faites. Voici le parti auquel il s'arrta:
la rgion des mines n'tait loigne d'Isabella que de trois ou quatre
journes de marche, et malgr la rputation de courage et d'audace de
Caonabo, cacique de cette partie du pays, il rsolut d'y envoyer une
expdition. Si le rsultat correspondait aux renseignements que les
indignes avaient donns, il pouvait, en toute confiance, renvoyer une
partie de la flotte, puisque la nouvelle de la dcouverte des mines
d'or des montagnes de Cibao suffirait pour la faire bien accueillir.
Le choix du commandant de cette entreprise difficile et aventureuse
tomba naturellement sur Ojeda qui accepta cette mission avec
ravissement.

Il partit  la tte d'un dtachement de jeunes cavaliers de bonne
volont et parfaitement disposs  le seconder, il traversa le premier
rang des montagnes, et il arriva dans une vaste plaine o se
trouvaient plusieurs villages dont les habitants exercrent envers lui
et ses compagnons l'hospitalit la plus cordiale. Aprs avoir sjourn
quelque temps dans cette valle et s'y tre fait beaucoup d'amis par
leurs manires prvenantes, les Espagnols continurent leur route
guids par des Indiens des villages qu'ils venaient de quitter,
traversrent un assez grand nombre de rivires, la plupart  la nage,
et parvinrent enfin  atteindre le pied des montagnes de Cibao.

Leur attente ne fut ni due ni longue  se raliser; ils reconnurent
tout d'abord les signes d'une grande richesse mtallique. Le lit des
torrents des montagnes tait parsem de parcelles d'or qui brillaient
de tous cts; les pierres et les roches en taient mailles et
incrustes jusqu' leur partie centrale, comme si, dans un travail
volcanique, le mtal et le roc, confondus ensemble et lancs  la
surface de la terre par une violente secousse, n'avaient plus pu se
sparer et s'taient condenss ensemble. En quelques endroits gisaient
des morceaux d'or pur, de volumes assez considrables, parmi lesquels
Ojeda en dcouvrit un qui pesait neuf onces.

Ces points tant bien constats, le dtachement retourna  Isabella,
portant des preuves videntes du succs de ses recherches. Un jeune
Espagnol, nomm Garvolan, que le vice-roi avait envoy avec quelques
hommes dans une autre direction et en mme temps qu'Ojeda, rapporta
les mmes faits ainsi que les mmes esprances. Le vice-roi, satisfait
de ces preuves, expdia ds lors, sans plus tarder, douze de ses
btiments sous les ordres d'Antonio de Torras, l'un des principaux
officiers de la flotte, et n'en garda que cinq pour le service de la
colonie. Aux chantillons de l'or trouv, il ajouta des fruits, des
plantes, des graines d'espces prcieuses ou inconnues en Europe,
donna un dtail des pices de sortes diverses qui croissaient
spontanment dans l'le, fit remarquer le dveloppement que la canne 
sucre acqurait en ce pays, et il envoya, en mme temps, ses
prisonniers carabes, pour qu'ils fussent instruits dans la langue
espagnole et initis aux principes de la religion chrtienne, afin
qu'ils pussent, dans la suite, servir d'interprtes, et contribuer 
la propagation de la foi qu'il regardait comme le meilleur moyen de
civilisation. On sait quel est le parti que, rcemment, les Anglais
ont tir de cette ide, et combien leur commerce et la culture des
terres de l'Ocanie sont redevables au zle de leurs missionnaires.
Colomb n'oublia pas, enfin, de demander des vivres et des
approvisionnements, allguant, avec beaucoup de raison, que ce qu'il
en possdait serait bientt puis, et qu'il serait fatal  la sant
des hommes sous ses ordres, d'tre obligs de se nourrir entirement
avec les productions de l'le.

Mais, au milieu d'indications utiles, Colomb, qui craignait qu'une
colonie qui demandait beaucoup, et qui encore ne rapportait rien en
ralit, ne ft considre comme une charge trop pesante, eut la
malheureuse pense de proposer, pour indemniser la mtropole des
dpenses qu'elle avait faites et qu'elle allait tre oblige de faire,
que les naturels froces des les Carabes, qui taient les ennemis
dclars de la paix des autres les, pussent tre capturs et vendus
comme esclaves ou donns  des ngociants, en change de provisions
pour la colonie; il colora mme cette proposition de l'avantage qu'il
y aurait, pour ces cannibales paens, de pouvoir gagner ainsi le ciel
par l'instruction religieuse qu'ils seraient en mesure d'acqurir dans
leur nouvelle condition. Quoique les Espagnols et d'autres peuples
europens aient, plus tard, commis, dans ces pays, des infractions
bien plus blmables  la morale et  l'humanit, cependant cette
proposition de Colomb a lieu d'tonner, car sa philanthropie et la
rectitude de son esprit ne permettent pas de comprendre comment il put
se laisser aller  la formuler: on ne peut la mettre sur le compte que
de la crainte o il tait de voir sa colonie nglige ou abandonne
par suite des frais qu'elle devrait occasionner. Quoi qu'il en soit,
la magnanime Isabelle, qui se montra toujours la protectrice
bienveillante des Indiens, ordonna que des secours fussent envoys 
Colomb, mais que la libert des Carabes ft respecte.

Lorsque Antonio de Torras fut arriv en Espagne, quoiqu'il
n'apportt pas d'or, cependant les nouvelles qu'il y donna furent
trs-favorablement accueillies, et ce fut  peine si les petits
calculs des esprits mdiocres purent se produire. Il y avait, en
effet, quelque chose de vraiment grand  penser qu'on allait entrer
en connaissance de plus en plus prononce avec de nouvelles races
d'hommes, de nouvelles espces d'animaux, d'une quantit
considrable de plantes jusqu'alors inconnues, qu'on allait btir
des villes, fonder des colonies, et jeter le germe des lumires dans
ces pays sauvages et si beaux. Les savants pensaient  l'extension
qu'en devraient prendre les connaissances humaines; et les
littrateurs, se repaissant des rves de leur imagination, croyaient
tre sur le point de voir se raliser, de nouveau, les temps
potiques de Saturne, de Crs, de Triptolme, voyageant en ces
contres, y rpandant les inventions des hommes, et renouvelant les
entreprises renommes des Phniciens.

Pendant que l'Espagne saluait ainsi l'aurore de cet avenir, les
murmures et la sdition se faisaient jour parmi les colons d'Isabella.
Dsappoints, dgots, malades, tout ce qui les entourait leur
semblait un dsert, et ils ne pensaient plus qu' retourner en
Espagne. Un nomm Firmin Cado, qui s'tait donn comme essayeur de
mtaux, mais ignorant, obstin et d'un esprit captieux, se fit
remarquer au nombre des mcontents; il prtendit, d'ailleurs, qu'il
n'y avait que fort peu d'or dans l'le, et que ce qu'on en avait vu
provenait de l'accumulation qui en avait t faite pendant des
sicles, de gnration en gnration. Une conspiration fut mme ourdie
par Bernal Diaz de Pisa, contrleur de la flotte, et il n'tait
question de rien moins que de profiter de l'tat de souffrance o
tait encore le vice-roi et de s'emparer des btiments pour retourner
en Espagne: l, leur plan consistait  se faire absoudre, en taxant
Colomb de dceptions et de palpables exagrations.

On pense bien que Colomb connaissait trop les hommes et se trouvait
dans une position trop exceptionnelle pour ne s'tre pas mnag des
intelligences parmi ses subordonns. Ds qu'il fut inform que le
complot existait effectivement, il agit avec la rsolution qu'il
montrait toujours dans les grandes occasions, il fit arrter les
principaux moteurs, et il fit emprisonner Bernal Diaz  bord d'un des
navires pour tre envoy en Espagne par la premire occasion afin d'y
tre jug. Quelques autres, moins compromis, furent punis mais avec
indulgence, car le vice-roi ne voulait se montrer svre que pour
rprimer et que pour empcher le retour de semblables mfaits. Comme
ce fut le premier acte de rigueur exerc dans le gouvernement du
vice-roi, et qu'un grand nombre d'Espagnols auraient dsir la
russite de la conspiration, il y eut d'abord quelques clameurs contre
Colomb, et l'on paraissait se croire fort vis--vis de lui, parce que,
tant tranger, on pensait qu'il aurait moins d'appui dans la
mtropole que ses opposants dont plusieurs appartenaient  de
puissantes familles; mais la justice tait videmment de son ct et
les esprits se calmrent. Toutefois, ce n'tait pas assez pour le
vice-roi qui pensa qu'afin de couper le mal dans sa racine, il fallait
oprer une diversion tranche dans les esprits; c'est ce qu'il fit en
annonant son projet de faire lui-mme et avec une grande partie des
colons, une autre expdition sur une chelle plus considrable, dans
l'intrieur d'Hispaniola.

Il laissa donc le commandement d'Isabella  son frre Diego, et il se
mit en route, le 12 mars 1494, emmenant avec lui les hommes valides
dont il put disposer et sa cavalerie entire. Tous taient
parfaitement arms; les cultivateurs, les ouvriers, les mineurs furent
aussi de l'expdition qui tait suivie par une multitude d'Indiens.
Aprs avoir travers la plaine et les deux rivires, Colomb se trouva
au pied d'un sentier difficultueux qui conduisait  travers les
montagnes. De ce sentier il fallait former une sorte de route: les
travailleurs, encourags, aids mme par les jeunes cavaliers qui
taient encore remplis d'ardeur, parvinrent, aprs bien des travaux, 
rendre ce chemin praticable; ce fut le premier qui fut excut par les
Europens dans le Nouveau Monde; en commmoration de cet vnement,
comme aussi pour rendre un juste hommage au zle de ces jeunes
cavaliers, la route fut nomme _Puerto de los Hidalgos_, c'est--dire
Passage des Gentilshommes.

Le jour suivant, ce petit corps d'arme arriva  la gorge de la
montagne qui dbouchait dans l'intrieur; on eut de l un coup d'oeil
admirable: au bas tait une plaine dlicieuse, maille de toutes les
richesses de la vgtation tropicale. Une imposante fort en ornait
une partie; on y remarquait des palmiers d'une hauteur inoue et des
arbres d'acajou tendant au loin leurs longues branches charges d'un
pais feuillage; des ruisseaux serpentaient au milieu de cette plaine
dont ils entretenaient la fracheur tout en fournissant une eau
abondante aux villages au pied desquels ils passaient. On voyait aussi
des colonnes de fume s'lever du milieu de la fort, indiquant par l
que d'autres villages y existaient. La vue se portait ainsi jusqu'aux
extrmits d'un horizon loign, o le ciel et la terre semblaient se
confondre dans une mme nuance d'un rose ml de bleu de la plus belle
douceur. Les Espagnols demeurrent longtemps en extase, contemplant
cette scne ravissante qui ralisait  leurs yeux l'ide du paradis
terrestre; frapp de sa splendide tendue, le vice-roi lui donna le
nom de _Vega-Real_ (Plaine-Royale).

Le corps d'arme, dont les armes brillaient au loin en tincelant aux
rayons du soleil, pntra dans cette plaine au bruit de ses
instruments guerriers qui faisaient entendre les fanfares les plus
retentissantes. Quand les Indiens virent ces guerriers, leurs chevaux,
leurs bannires dployes, et que les chos rptrent les sons mles
de leurs trompettes, de leurs tambours, ils furent saisis d'tonnement
et s'enfuirent dans leurs bois; mais rappels amicalement et pousss
par la curiosit, ils revinrent et se familiarisrent bientt avec les
Europens qu'ils ne pouvaient se lasser d'admirer. Les cavaliers
surtout firent sur eux une forte impression; ils croyaient que le
cheval et l'homme ne formaient qu'un seul tre, et rien ne peut galer
leur surprise quand ils les virent se sparer et se runir  volont.
Alors ils se htrent d'apporter des provisions en abondance, ils
trouvrent mme fort trange qu'on leur donnt une rcompense ou un
salaire en change, car ils avaient cru ne faire que remplir
strictement les devoirs de l'hospitalit.

En comparant les cavaliers espagnols  des centaures, et en croyant
qu'ils ne faisaient qu'un avec leurs chevaux, les Hatiens eurent une
ide qui s'est renouvele depuis, mais sur un sujet burlesque: ce fut
lorsque l'illustre Cook visita les les de l'Ocanie; dans une d'entre
elles, un officier de sa suite qui tait chauve et qui portait une
perruque, s'en dbarrassa un moment pour essuyer avec son mouchoir la
transpiration qui inondait sa tte. Les Indiens prsents jetrent
alors un cri d'tonnement extrme, croyant que c'tait la propre
chevelure de l'officier qui se dtachait ainsi tout entire  volont,
et que celle de tous les Europens avait la mme proprit.

Le corps d'arme prit sa route par la plaine, traversa deux rivires
dont l'une fut nomme Rivire des Roseaux, l'autre Rivire Verte, et
aprs plusieurs jours de marche, il arriva au pied d'une chane de
montagnes trs-arides qui contrastaient singulirement avec les pays
fertiles qu'il venait de parcourir, comme si la nature s'tait plu 
tablir des contrastes en regard les uns des autres, comme galement
si elle avait cherch  donner  ces montagnes l'extrieur de la
misre, tandis qu'elles reclaient dans leur sein de riches mines
d'or: c'taient rellement les montagnes si vantes de Cibao dont le
nom signifiait pierre, mais o il fut facile de trouver des parcelles
nombreuses du mtal dsir. Colomb y chercha un emplacement convenable
pour y lever un fort; ds qu'il l'eut trouv, le fort fut bientt
bti, et il en donna le commandement  un jeune Catalan de l'ordre de
Santiago, nomm don Pedro-Marguerite.

Seigneur vice-roi, lui dit ce gentilhomme, je m'incline
respectueusement devant votre volont, mais il me reste  savoir quel
est le nom que Votre Altesse veut que porte ce fort?

Don Pedro, lui dit le vice-roi en souriant, je n'y avais vraiment pas
pens, et je vous remercie de l'observation; puis il ajouta finement:
Vous avez sous vos ordres plusieurs hommes qui ont partag l'opinion
de Firmin Cado, et qui, comme l'aptre saint Thomas, ne veulent croire
qu' bon escient; eh bien! le fort que vous commandez s'appellera le
fort Saint-Thomas.

Pendant cette construction, un jeune cavalier de Madrid, nomm Jean de
Luxan, alla explorer les environs; il revint avec les assurances les
plus formelles de productions aurifres, vgtales et forestires dont
le pays abondait.

Les Indiens des villages voisins accoururent  Saint-Thomas, o ils
apportaient de l'or pour faire des changes. Un d'eux se trouva
parfaitement satisfait de recevoir un grelot de faucon pour deux
morceaux d'or pesant ensemble une once; on assura le vice-roi qu'il y
en avait un peu plus loin d'aussi gros qu'une orange et mme que des
ttes d'enfant.

Colomb, aprs avoir bien approvisionn le fort o il laissa
cinquante-six hommes pour le dfendre, commena  effectuer son retour
 Isabella; mais il procda lentement, parce qu'il s'occupait, chemin
faisant, de la route qui devait joindre le fort  la colonie.

Le vice-roi avait  peine mis le pied  Isabella, qu'un messager de
don Pedro-Marguerite lui apporta la nouvelle que les Indiens du
voisinage avaient tous abandonn leurs villages sur un ordre formel de
Caonabo qui, ayant eu connaissance de l'tablissement form 
Saint-Thomas, et en craignant les consquences pour son pouvoir, avait
annonc son dessein de dtruire le fort ainsi que la garnison. Le
grand-amiral envoya aussitt un renfort de vingt hommes  don Pedro,
et il expdia trente ouvriers pour achever d'ouvrir des communications
faciles entre Isabella et Saint-Thomas. Tant de marches et de travaux
joints  l'action d'un climat dissolvant,  la pnurie des provisions
et au peu de ressources mdicales, tout augmenta les maladies qui
atteignirent les Europens; le vice-roi donnant aussitt l'exemple, se
rduisit et rduisit chacun dans la ration accoutume des vivres
europens; il y eut alors de longs murmures, parmi lesquels on ne
peut, sans indignation, citer ceux d'hommes levs par leur position,
entre autres du moine bndictin Boyle, qui se montra fort irrit que
lui et les gens de sa maison fussent soumis  une rgle que le
vice-roi s'tait cependant impose.

Il tait devenu ncessaire de construire un moulin pour moudre le
grain: les ouvriers tant malades, il fallut bien que Colomb ft
excuter ce travail par les personnes valides, quel que ft leur rang.
Plusieurs gentilshommes voulurent s'y refuser; quand des moyens
coercitifs furent employs, ils dirent audacieusement qu'ils n'taient
pas faits pour tre ainsi mens par un intrigant tranger qui, pour
son lvation, ne reculait pas devant l'ide de porter atteinte  la
dignit de la noblesse espagnole, et outrageait ainsi la nation dans
son honneur.

On ne peut se dissimuler que le sort de cette jeune noblesse,
accoutume  toutes les douceurs de la vie civilise de l'Espagne et
dpourvue en ce moment des consolations et des aises du toit paternel,
ne ft trs  plaindre. Le pays, au premier coup d'oeil et examin 
travers les esprances de l'avenir, tait, il est vrai, fort
sduisant; mais on ne savait pas alors que le travail manuel en plein
air y est souvent fatal aux Europens, et l'on ne connaissait pas
encore les ardeurs de la chaleur qu'on devait y ressentir pendant les
mois o le soleil allait darder ses rayons d'aplomb sur le sol.

Ces jeunes gentilshommes furent donc sous l'influence de ces causes et
sous celle de l'irritation produite par la blessure que ressentait
leur orgueil; aussi tombaient-ils comme des victimes; et, dans leur
dsespoir, ils maudissaient le jour o ils avaient quitt leur
patrie. L'effet de ces morts affreuses et prcoces sur l'esprit public
fut tel, que, longtemps aprs que l'tablissement d'Isabella eut t
abandonn, des lgendes lamentables circulaient sur ces tristes
vnements, et qu'on affirmait que ses ruines et ses rues dsertes
taient parcourues la nuit par les mes errantes de ces jeunes
seigneurs, se tranant lentement avec leurs costumes anciens, saluant
les visiteurs avec un silence aussi triste que solennel, et
s'vanouissant comme des ombres fugitives quand on s'en approchait.
Les ennemis de Colomb ne manqurent pas de lui attribuer ces dsastres
et de dire que ces infortuns, qui cependant s'taient presss en
foule pour briguer l'honneur de l'accompagner, avaient t perfidement
sduits par ses promesses dcevantes, et sacrifis par lui pour
satisfaire ses intrts personnels.

Avant que la saison des fortes chaleurs, dont il faut dire que Colomb
ignorait parfaitement quelles seraient les funestes influences, ft
arrive, le vice-roi, toujours dans le but principal de soutenir le
moral des hommes de son expdition, rsolut de faire un voyage  l'le
de Cuba ou de Juana; mais auparavant, il voulut mettre les affaires de
la colonie sur le meilleur pied possible. Il dtacha donc d'Isabella
tous les hommes qui ne lui parurent pas ncessaires  la police, aux
travaux de cette ville ou aux soins des malades, et il expdia sur
Saint-Thomas un corps de deux cent cinquante archers, de cent dix
arquebusiers, de dix-huit cavaliers et de vingt officiers; il en donna
le commandement  don Pedro-Marguerite, qui devait laisser celui du
fort  Ojeda que Colomb employait aussi souvent qu'il le pouvait sans
lui faire supporter des fatigues excessives ou sans exciter contre lui
la jalousie de ses gaux.

Le vice-roi, dans les instructions crites et minutieuses qu'il envoya
 don Pedro, lui prescrivait de faire une tourne militaire,
d'explorer les parties principales et les plus distantes possible qui
se trouveraient dans le rayon du fort, lui enjoignait d'entretenir la
discipline la plus exacte, de protger soigneusement les droits ou les
intrts des insulaires, et il lui recommandait par-dessus tout de
cultiver leur amiti en tant que ce serait compatible avec sa
scurit.

Malheureusement qu'Ojeda, en se rendant  la forteresse, apprit que
les Indiens avaient, au gu d'une rivire, vol les effets de trois
Espagnols, et que les coupables avaient t protgs par leur cacique
qui avait partag ce butin avec eux. Ojeda, dont l'esprit tait
essentiellement militaire, vit l une injure grave et fit rechercher
les voleurs; on lui en amena un, il lui fit aussitt couper les
oreilles au milieu de la place publique du village, et il l'envoya
lui, le cacique, son fils et son neveu chargs de chanes, au vice-roi
qui, dsol d'apprendre le supplice inflig  l'un d'eux, les mit tous
en libert, mais en dclarant que ce n'tait que par pure
commisration qu'il ne les condamnait pas  mort.

Le vice-roi, avant de partir pour l'le de Cuba, forma une junte pour
gouverner la colonie: son frre Diego en fut le prsident; les autres
membres furent le pre Boyle, Pedro Fernandez Coronal, Alonzo Sanchez
Caravajal et Jean de Luxan. Il appareilla alors avec trois de ses cinq
btiments, dont les noms taient la _Santa-Clara_ le _San-Juan_ et la
_Cordera_. Nous ferons remarquer ici que Colomb, en commmoration de
la campagne qu'il avait faite dans son premier voyage sur la _Nia_,
avait donn ce mme nom  la _Santa-Clara_ o flottait son pavillon de
grand-amiral. Ce fut le 24 avril qu'eut lieu son dpart d'Isabella.

Un des desseins qu'il se proposait dans cette expdition tait de
visiter la partie occidentale de Cuba, afin de s'assurer si cette
terre tait une le ou un grand promontoire de l'Asie dont alors il se
proposait de prolonger la cte pour arriver soit dans l'Inde, soit 
Mangi, au Cathay ou autres terres riches et commerantes qu'il se
flattait en ce cas de dcouvrir, et qui devaient confiner aux tats du
Grand-Khan, tels qu'en effet ils avaient t dcrits par les illustres
voyageurs Mandeville et Marco-Paolo.

Le grand-amiral s'arrta  un ou deux points de l'le qu'il
prolongeait par sa cte mridionale; il y prit de l'eau et des vivres
frais. Partout, les habitants, merveills de voir d'aussi grands
btiments glisser aussi rapidement sur la surface azure de l'eau,
sortaient de leurs villages, s'embarquaient dans leurs pirogues et
venaient offrir en cadeau tout ce qu'ils avaient de plus agrable au
got. Sur leur rapport unanime qu'il y avait dans le Sud une grande
le qui contenait beaucoup d'or, Colomb, se dcidant  faire cette
nouvelle dcouverte, mit effectivement le cap dans cette direction.
Ds le 3 mai, les sommets bleutres de l'le qui porte aujourd'hui le
nom de la Jamaque s'offrirent  sa vue; mais il ne put l'atteindre
que deux jours aprs. Il la ctoya jusqu' un golfe de sa partie
occidentale qu'il appela le golfe _Buentempio_, o il mouilla. Les
naturels lui en parurent plus ingnieux, mais aussi plus belliqueux
que ceux de Juana et d'Hispaniola. Leurs pirogues construites avec un
certain art, avaient des ornements sculpts  la poupe ainsi qu' la
proue; quelques-unes taient mme fort grandes, mais toutes
provenaient d'un seul arbre creus qui tait ordinairement de l'espce
de l'acajou. Le grand-amiral mesura une de ces pirogues, dont il
consigna dans son journal les principales dimensions, lesquelles
taient de 96 pieds de long sur 8 de large. Chaque cacique en
possdait une  peu prs de cette grandeur, qu'il semblait considrer
comme les souverains considraient alors en Europe une galre royale.

Les Espagnols furent reus avec hostilit par ces fiers insulaires;
mais, aprs quelques escarmouches, les naturels, voyant la supriorit
des armes des nouveaux dbarqus, se dcidrent  tablir des
relations amicales. Christophe Colomb eut bientt reconnu que l'or qui
pouvait exister dans l'le ne se trouvait, pour la plus grande partie,
que dans des mines qu'il fallait exploiter. Il crut alors son voyage
assez utilis par la dcouverte d'une terre d'une aussi grande
fertilit, et il se dtermina  en appareiller pour aller continuer
son exploration de Cuba. Au moment de son dpart, un jeune Indien se
rendit  son bord et demanda aux Espagnols de l'emmener avec eux.
Presque au mme moment, arrivrent ses parents qui le supplirent de
renoncer  ce projet. Pendant quelque temps, il fut indcis entre son
dsir d'aller visiter le pays de ces trangers qui l'impressionnaient
si vivement et la tendresse de sa famille; mais la curiosit, jointe
au penchant de la jeunesse pour les voyages, l'emporta; il s'arracha
aux embrassements de ses amis et, pour ne plus tre tmoin de leurs
larmes ou de leurs instances, il se prcipita dans la cale du btiment
o il se blottit dans l'endroit le plus cach. Le vice-roi, touch de
cette scne attendrissante, se sentit pris d'un intrt extrme pour
ce jeune homme rsolu, et il ordonna qu'il ft trait avec les plus
grands gards. De nos jours, on aurait attach beaucoup de prix 
tudier, chez ce sauvage aux ides si arrtes, l'effet qu'auraient
produit en lui le contact des marins, les merveilles savantes de la
navigation et, plus tard, la vue et l'habitation de notre monde
civilis; mais, telles ne furent pas les proccupations des Espagnols
dans cette priode, et rien n'a plus transpir sur ce que devint ce
jeune Indien, ni sur les motions qu'il prouva dans sa nouvelle
existence.

La _Nia_ atterrit le 18 mai  Cuba prs d'un grand cap auquel fut
donn le nom de _cap de la Croix_ qu'il porte encore; continuant sa
route  l'Ouest, elle se trouva au milieu d'un labyrinthe de petites
les et de caves qui rendaient la navigation trs-dangereuse et qui
exigeaient la plus active surveillance. Les cayes sont des bancs dont
le sommet est plat, assez tendu, peu loign du niveau de la mer, et
qui sont forms de sable mou, de vase, de coraux et de madrpores;
quelques-unes ont des arbustes qui verdoient au-dessus de la mer, mais
dont le pied est dans l'eau. Les cayes ont acquis depuis lors une
grande clbrit, comme ayant servi d'asile et de refuge presque
inaccessible aux navires des fameux flibustiers,  ceux des pirates
et d'une infinit de corsaires qu'on a vus faire une guerre des plus
acharnes, principalement  ces mmes Espagnols qui alors, sous la
conduite de Christophe Colomb, faisaient la conqute des Antilles, et
qui sous Cortez, Pizarre et autres vaillants guerriers, devaient
complter celle des deux Amriques.  ces les et  ces cayes ornes
d'une si frache verdure, Colomb donna le nom d'_Archipel des Jardins
de la Reine_. De nos jours, les cayes sont, en gnral, le repaire des
contrebandiers.

Quittant l'Archipel des Jardins de la Reine, la flottille trouva,
pendant trente-cinq lieues, une mer libre, qu'elle parcourut en
ctoyant la partie de l'le qui se trouvait  sa droite, et qui
s'appelait _Ornofay_. La vue des navires europens y excita la joie
des naturels qui s'empressaient de se rendre  bord avec des fruits et
des prsents. Le soir, quand la brise de terre s'levait, et aprs les
ondes de pluie qui accompagnaient sa venue, on respirait  bord la
frache douceur d'un air embaum, apportant en mme temps les chants
des insulaires ainsi que le bruit des tam-tams ou autres instruments
qui leur servaient  clbrer, par des danses et par des chants
nationaux, le passage de ces merveilleux trangers.

Bientt se prsentrent de nouveaux amas d'lots et de cayes qui
avoisinent l'extrmit occidentale de Cuba. Il faut tre marin pour
comprendre les peines, les difficults, les dangers d'un semblable
voyage. Les navires touchaient souvent sur des cueils sous-marins, et
il fallait des efforts incroyables pour les rafflouer; mais, quoique
Colomb tint pour probable qu'il tait prs de la terre ferme de
l'Asie, et que, ce point admis, il et pu s'arrter et revenir o des
intrts plus puissants l'appelaient, il continua sa route  l'Ouest
afin de vrifier une information que les hommes de l'le lui avaient
donne de l'existence d'un pays voisin o les habitants taient
habills, et qu'ils appelaient _Mangon_, nom qu'il pensa pouvoir tre
celui de Mangi, grande province de l'Asie dcrite par Marco Paolo. On
lui avait parl aussi de montagnes un peu plus loignes, o rgnait
un monarque puissant dont les vtements tranaient jusqu'au sol, qu'on
qualifiait de saint, et qui ne communiquait ses ordres  ses sujets
que par signes. Son imagination le reporta alors aux histoires qu'il
avait lues du clbre prtre Jean, potentat mystrieux qui a longtemps
figur, tantt comme souverain, tantt comme prtre, dans les
narrations des voyageurs orientaux; bientt ses convictions se
communiquant  ses officiers et aux quipages, il n'y eut personne 
bord qui ne partaget ses ides  cet gard.

Un jour qu'une corve de marins tait alle  terre pour remplir
plusieurs barriques d'eau potable, un archer descendu avec eux
s'enfona dans un bois  la recherche de quelque gibier. Tout  coup,
on le vit revenir saisi d'une terreur sans pareille. Il dclarait
avoir vu par une clairire, un homme vtu d'une longue robe blanche,
suivi de deux autres portant des tuniques de la mme couleur; tous
avaient la peau et la complexion d'Europens. Christophe Colomb put se
croire, en ce moment, arriv au pays de Mangon; dans cet espoir, il
envoya deux dtachements arms pour s'assurer de la vrit de ce
rapport. L'un des deux revint sans nouvelles; le second avait suivi 
la trace les empreintes de pas figurant des griffes de quelque grand
animal qu'on supposa d'abord tre un lion ou un gros griffon, mais
qui, plus probablement, tait un de ces monstrueux crocodiles qui
abondaient alors sur ces terres intertropicales. Effrays, les hommes
du dtachement revinrent au village; et, comme on acquit dans cette
contre la certitude que ce n'tait pas l que l'on plaait les
Indiens habills, mais beaucoup plus loin, on finit par comprendre que
le corps vtu de blanc aperu par l'archer, n'tait autre chose que la
sentinelle de grues blanches gigantesques qui, vue par derrire, 
travers des broussailles, et par un homme dont l'esprit tait prvenu,
pouvait reprsenter assez bien la hauteur et la rectitude d'une forme
humaine. On sait, en effet, que ces oiseaux marchent en compagnie, et
que, lorsqu'ils cherchent leur nourriture dans quelque tang, ils ont
le soin de laisser quelques-uns d'entre eux  une certaine distance,
pour surveiller ce qui se passe auprs, afin d'avertir en cas de
l'approche de quelque ennemi.

Toutes ces circonstances, surtout la prsence des lots et des cayes
dont on ne voyait pas la fin, dcidrent le grand-amiral 
discontinuer ses dcouvertes le long de l'le de Cuba; ces
circonstances taient, il est vrai, dterminantes; mais nous savons
aujourd'hui qu'il ne fallait pas plus de deux ou trois jours de marche
pour arriver  l'extrmit de l'le et pour la doubler dans
l'occident; or, il est fcheux, sous un autre rapport, qu'il n'ait
pas cru convenable, dans cette position, de poursuivre la route 
l'Ouest pendant deux ou trois jours de plus, puisqu'une direction plus
utile aurait pu tre donne  ses voyages futurs. Colomb remit donc le
cap  l'Est; les quipages puiss de fatigue, crass par la chaleur
caniculaire du mois de juillet et presque dpourvus de provisions de
campagne, salurent cette dtermination d'unanimes acclamations.

Selon la plupart des historiens qui ont crit la vie de Christophe
Colomb, il est un point qui n'a pas t contest; mais qui nous parat
tellement incroyable, que nous dclarons d'avance ne pas pouvoir
l'admettre; et qu'aprs l'avoir aussi rapport, nous le combattrons
immdiatement comme marin, en donnant les motifs qu'en cette qualit
nous avons  mettre pour en prouver l'impossibilit; si nous
parvenons  faire adopter nos convictions  cet gard, ce sera une des
preuves de l'avantage qui existe  ce que la vie de Colomb soit crite
et apprcie par un homme de la mme profession que lui.

On affirme qu'avant de discontinuer sa route dans l'Est le long de la
bande mridionale de Cuba, l'illustre navigateur avait arrt le
dessein de se diriger vers la mer Rouge, d'y pntrer, de traverser
par terre l'isthme de Suez, et de se rendre en Espagne par la
Mditerrane; ou, si ce projet se trouvait tre d'une excution trop
difficile, d'attaquer la cte orientale de l'Afrique, d'en faire le
tour par le cap de Bonne-Esprance, et d'aller serrer ses voiles 
Cadix, prs des fameuses colonnes d'Hercule qui, en gographie,
taient le _nec plus ultra_ des anciens. On ajoute que ses officiers
partageaient, comme lui, l'opinion que l'le de Cuba tait un
promontoire de l'Asie; mais que les dangers, la longueur de
l'entreprise les effrayrent, qu'ils employrent tous les moyens de
persuasion pour dtourner le grand-amiral de cette ide, que Colomb
cda  leurs instances quoique avec beaucoup de rpugnance, mais qu'il
exigea auparavant que les officiers et les matelots signassent une
dclaration dans laquelle ils assuraient tre dans la ferme conviction
que Cuba appartenait au continent asiatique, et en tait le point le
plus avanc.

La premire partie de ce projet est si absurde, que c'est peu la peine
de s'y arrter, car qu'aurait fait Colomb de ses trois btiments, en
supposant qu'il et pu les conduire jusqu'aux bords de l'isthme de
Suez? et, dans ces temps o la croix et le croissant taient en guerre
permanente, comment aurait-il pu parvenir  quelqu'un des ports
ottomans de la Mditerrane, et y trouver les moyens de se faire
transporter,  une poque o la navigation de cette mer tait si peu
rpandue, lui et tous les siens, jusqu'en Espagne?

Admettons maintenant que Colomb et ses compagnons, qui n'avaient
d'autres donnes que la carte de Toscanelli, que les descriptions de
Marco Paolo et de Mandeville, n'aient pas souponn l'existence du
continent amricain, et qu'ils aient cru tre arrivs aux confins
orientaux de l'Asie. Que prouverait tout cela, si ce n'est que l'Asie
aurait t avance beaucoup plus dans l'Orient qu'on n'avait pu encore
le vrifier? Mais on ne peut contester que Colomb ne st fort bien que
cette terre de Cuba n'tait qu' environ 90 degrs ou 1,800 lieues
marines de l'ancien continent, et que, pour revenir  ce continent en
faisant le tour du monde de l'Est  l'Ouest, il y avait 270 autres
degrs  parcourir, qui,  cause des dtours invitables, exigeaient
au moins une navigation de 6  7,000 lieues. Or, comment et-il pu
venir  l'esprit de n'importe quel homme dou d'aussi peu de bon sens
qu'on le voudra, qu'avec des navires avaris par de frquents
chouages, des quipages fatigus, sans aucun port de ravitaillement
connu, dans des mers infrquentes, sans vivres de campagne, sans
presque plus de rechanges, on ait pu penser  s'aventurer dans ce
voyage de 6  7,000 lieues! Colomb tait trs-tmraire, dira-t-on;
oui certainement, il avait cette qualit du marin de savoir tre
tmraire  l'occasion; mais aussi,  l'occasion, il tait prudent;
et, sans ces deux qualits employes  propos, se compensant l'une
l'autre, se corrigeant l'une par l'autre, et servant tour  tour,
selon que les circonstances l'exigent, nous pouvons poser en principe
qu'il n'existe pas de vrai marin; or, Colomb tait marin suivant
l'expression la plus tendue du mot; et c'est  ce mlange de ces deux
qualits qu'il dut et ses dcouvertes et l'habilet avec laquelle il
parvint  les effectuer.

D'ailleurs, dans l'excution de ces projets, que devenaient sa colonie
d'Isabella, les deux btiments qu'il y avait laisss et les hommes qui
l'y attendaient et qui l'auraient,  juste titre, accus de la plus
lgre et de la plus inqualifiable dsertion?

Enfin, qu'tait-ce que cette prtendue dclaration de ses officiers
et de ses matelots dont, en ces temps d'ignorance, l'avis ne pouvait
certainement tre compt comme ayant quelque valeur? Colomb ne pouvait
pas ignorer combien de pareilles dclarations sont de peu
d'importance. C'est, en gnral, un trs-mauvais moyen qu'un homme qui
a quelque confiance en soi ddaigne toujours d'employer: plus que qui
que ce soit, notre illustre navigateur tait en droit de se passer de
semblables conseils ou de telles approbations; et il l'avait prouv en
plusieurs circonstances trs-remarquables.

Nous pensons donc, pour nous rsumer, que Colomb a fort bien pu dire
qu'il croyait avoir la mer ouverte devant lui jusqu' l'extrmit
mridionale de l'Afrique, et qu'il aurait dsir tre en position
d'achever la circonnavigation du globe dont ses dcouvertes laissaient
entrevoir la possibilit; mais c'et t chose insense  lui, de
vouloir alors excuter cette circonnavigation et d'en avoir le projet
assez fermement arrt pour qu'il ait fallu des instances infinies
ainsi qu'une dclaration crite de ses officiers et de ses matelots
pour l'y faire renoncer. C'et t insens, disons-nous, et moins qu'
qui que ce soit c'est un reproche qu'on n'a jamais t en droit
d'adresser  notre minent marin.

En reprenant la route  l'Est qui,  longueur gale, exige toujours
plus de temps en ces parages,  cause des vents et des courants, que
celle que l'on fait  l'Ouest, la petite division navale du
grand-amiral eut beaucoup  souffrir de la fatigue, de la pnurie de
vivres de campagne et de la chaleur, car on tait alors au mois de
juillet. Dans la saison qui venait de commencer, la temprature y est
en effet suffocante et presque mortelle aux Europens qui en
affrontent les ardeurs. Aujourd'hui mme, soit  cause des maladies
qui y rgnent, soit pour se drober aux ouragans qui peuvent s'y
dclarer, la navigation y est alors presque entirement interrompue;
les btiments, quand ils sont forcs de sjourner dans ces pays,
s'amarrent  quatre amarres dans le fond le plus recul de quelque
port bien  l'abri; et en gnral, sur tous les navires qui
frquentent les Antilles, les tentes sont faites ds le matin pour
amortir un peu la chaleur sur le pont du btiment, et tout travail de
force,  moins de circonstances trs-presses, est interdit sur rade,
depuis neuf heures du matin jusqu' cinq heures du soir.

Ces prcautions, qui sont loin de suffire de nos jours, et les
ressources en hpitaux, mdecins, remdes, pharmacies et magasins
remplis de nos denres que trouvent nos marins dans ces colonies,
manquaient totalement  Colomb ainsi que l'exprience des localits;
l'on peut apprcier par l quelle navigation pnible ses btiments
avaient  faire et combien ils devaient souffrir.

Le 7 juillet, ils mouillrent, pour prendre quelque repos, 
l'embouchure d'une belle rivire. Suivant son habitude, le vice-roi,
en signe de prise de possession, y planta une croix; c'tait un
dimanche matin: un cacique accompagn de plusieurs indignes voulut
tre tmoin de la crmonie et Colomb y mit une certaine pompe. La
messe fut clbre avec beaucoup de pit sous un massif de verdure
odorante; mais quel ne fut pas l'tonnement de Colomb, lorsque aprs
cette clbration, un vieillard, ami du cacique, s'avana vers lui,
avec un maintien fort digne, et lui dit: J'ai appris que tu tais
venu dans ces contres avec beaucoup de forces, que tu avais soumis
plusieurs les, et que tu as rpandu une grande terreur dans divers
pays; mais n'en tire pas trop de vanit: les mes des dfunts ont un
voyage  accomplir, soit dans un lieu d'horreur et de tnbres prpar
pour ceux qui ont t injustes ou cruels, soit dans un sjour rempli
de dlices destin  ceux qui ont fait rgner la paix sur la terre et
parmi ses habitants. _Si donc tu es mortel_, aie bien soin de ne faire
de mal  qui que ce soit, surtout  ceux qui ne t'en ont pas fait.

Christophe Colomb, rjoui d'apprendre qu'une aussi saine notion de
l'immortalit de l'me rgnait dans les croyances de ces insulaires,
fut extrmement touch de l'allocution que ce vieillard avait
prononce avec une loquence si naturelle; il le fit assurer, par son
interprte, qu'il n'avait t envoy par _ses souverains_ que dans des
vues parfaitement conformes aux doctrines qu'il venait d'entendre, que
pour les protger contre la dvastation ou l'anthropophagie, et que
pour soumettre les Carabes ou les initier  ces mmes doctrines. Le
vnrable Indien fut trs-surpris de comprendre par cette rponse
qu'un homme qui lui paraissait aussi extraordinaire que Colomb ft
sujet et non pas roi; et quand on lui eut parl de la beaut de
l'Espagne, de la grandeur de ses souverains et des merveilles de
l'Europe, il fut saisi d'un dsir si violent de s'embarquer avec le
grand-amiral et de le suivre, qu'il fallut des efforts inous de sa
femme, de ses enfants et du cacique lui-mme pour l'en dissuader. En
commmoration de ce touchant pisode, cette rivire fut nomme
_Rio-de-la-Misa_ (rivire de la Messe).

Colomb alla reconnatre le cap de la Croix, et de l il fit route pour
la Jamaque dont il voulait achever l'exploration. Il mouillait
presque tous les soirs et il appareillait le matin pour mieux
connatre cette le. Dans ses frquentations avec les naturels, il
reut une visite qui lui rappela, sur une plus grande chelle, le
dsir du vieillard de _Rio-de-la-Misa_: ce fut celle d'un cacique et
de sa femme suivis de leur famille consistant en deux jeunes filles
fort belles, deux fils et cinq de ses frres; tous peints ou tatous
et orns de plumes, de manteaux, de bijoux, escorts par des
porte-tendards et par des Indiens qui faisaient rsonner l'air de
leurs tam-tams, tambours et trompettes en bois. Ils voulaient aussi
s'embarquer avec Colomb et le suivre en Espagne; mais le vice-roi,
songeant aux dceptions qu'ils prouveraient ainsi qu'au malaise
auquel ils seraient soumis pendant le voyage, se refusa  cette offre
par un sentiment de compassion; il leur fit des prsents et il leur
dit que, ne devant retourner en Espagne que dans un temps assez
loign, il tait oblig de les prier d'attendre dans leur le, et
que, s'il le pouvait, il y reviendrait pour les chercher.

Le 19 du mois d'aot, la flottille quitta la Jamaque; bientt, elle
se trouva prs de la longue presqu'le d'Hispaniola connue sous le nom
de cap Tiburon, et  laquelle le vice-roi avait donn celui de
Saint-Michel. Il ctoya le Midi de l'le; pendant une violente
tempte, il eut le bonheur de trouver un abri dans le canal de Saona;
mais il n'en fut pas de mme des deux btiments qui naviguaient avec
lui et qui reurent le mauvais temps en mer: aussi Colomb eut-il
beaucoup d'inquitude sur leur compte.

tant enfin rejoint par ces btiments, il se dirigea vers l'Est pour
complter la reconnaissance des les Carabes. Cependant, cinq mois
d'une navigation aussi pnible o tout roulait sur lui, o rien ne se
faisait sans qu'il et bien vu et ordonn, o la surveillance de tous
les moments qu'il avait  exercer lui laissait  peine la facult de
prendre quelques heures de repos, toutes ces causes, disons-nous,
ragirent de nouveau sur sa constitution; et, succombant, pour ainsi
dire, sous le poids de la fatigue et sous l'excs de la chaleur, la
maladie, qui fit de rapides progrs, le plongea bientt dans une
profonde lthargie presque semblable  la mort.  bord, on crut
impossible qu'il revnt  la sant; dans cette supposition, dont on
regardait le fatal dnoment comme trs-prochain, on se hta de se
rendre  Isabella o Colomb tait encore dans un tat complet
d'insensibilit, quand la _Nia_ y arriva. Son frre Barthlemy s'y
trouvait rendu et l'y attendait; mais dans quelle fcheuse situation
il le revoyait!

Il faut savoir avec quelle tendresse Colomb aimait ce frre pour
comprendre l'motion et le bonheur qu'il prouva lorsque les soins
qu'il reut, l'ayant rendu  la vie, il vit Barthlemy veillant auprs
de son chevet. Il n'en pouvait croire ni ses yeux ni ses oreilles;
c'tait pourtant bien lui; c'tait le compagnon le plus aim de son
enfance; c'tait l'missaire zl qu'il avait envoy aux cours de
France et d'Angleterre pour faire approuver ses projets; c'tait
enfin un second lui-mme, car, quoiqu'il ft excessivement attach 
son plus jeune frre Diego qui tait galement prsent, cependant il y
avait toujours eu des rapprochements plus intimes entre lui et
Barthlemy.

C'est  Paris que Barthlemy avait appris la nouvelle de la dcouverte
du Nouveau Monde par son frre, celle de son retour en Espagne, du
triomphe qu'on lui avait dcern et des prparatifs d'une seconde
expdition qu'il devait commander. Colomb lui avait crit
immdiatement pour l'engager  venir le joindre le plus tt possible,
et c'tait bien aussi son intention. Le roi de France Charles VIII,
ds qu'il connut ces dtails, s'empressa, avec sa libralit
accoutume, de mettre Barthlemy en tat d'accomplir promptement ce
voyage, et il lui fit compter l'argent qui pouvait lui tre ncessaire
pour cet objet. Barthlemy fit alors toute diligence; mais,  cette
poque, les moyens de transport taient fort lents; aussi, quelque
hte qu'il y mt, il ne put atteindre que Sville, le jour mme o son
frre venait d'appareiller de Cadix.

La reine Isabelle, toujours magnanime, ne se contenta pas de lui en
faire tmoigner ses regrets, elle fit quiper trois btiments dont
elle lui donna le commandement pour aller, au plus vite, retrouver son
frre bien-aim; on mit sur ces btiments des approvisionnements en
tous genres, on pressa leur armement, et Barthlemy mit sous voiles;
mais hlas! en arrivant  Isabella, il apprit que le vice-roi venait
d'en partir: craignant alors de ne pas le rencontrer en mer faute de
donnes positives, il prit la rsolution de rester dans la nouvelle
colonie, jusqu'au retour de l'expdition.

Ce jour arriva; quel navrant spectacle pour Barthlemy que la vue de
ce corps presque inanim dans lequel il avait peine  reconnatre
celui dont il attendait l'arrive avec tant d'anxit! Ce furent alors
lui et Diego qui prirent la haute main dans la direction de la sant
d'un malade si cher, qui ne le quittrent pas une seule minute et qui
eurent enfin le bonheur de voir ses yeux se rouvrir  la lumire, et
ses sens revenir progressivement.

Si la prsence de Barthlemy fit l'effet d'un baume salutaire sur la
sant du vice-roi, elle apporta aussi de grands soulagements  son
esprit, car il apprit bientt que la colonie avait besoin d'une main
plus ferme que celle de Diego qui tait un excellent homme, mais dont
le caractre le portait plus exclusivement aux occupations de la
science qu'au gouvernement d'un pays. Barthlemy tait galement fort
instruit, mais il tait actif, rsolu; et son physique vigoureux, sa
taille leve, son air d'autorit secondaient merveilleusement ces
qualits. Gnreux, affable mme et bienveillant  l'occasion, il
temprait par l une sorte de rudesse qui pouvait lui faire beaucoup
d'ennemis; enfin, il entendait parfaitement ce que l'on nomme les
affaires; mais il n'avait pas ce liant, cette fleur exquise
d'urbanit, cette bont inpuisable, ce maintien grave et digne que la
nature avait ajouts  tous les dons qu'elle avait prodigus 
Christophe Colomb, qui, simple fils d'un ouvrier et ayant pass vingt
des premires annes de sa vie parmi les hommes qui se piquaient le
moins de science ou de politesse, tait aussi bien plac dans les
salons des grands ou des rois et dans les assembles des savants que
sur le pont d'un btiment.

Mais racontons ce qui s'tait pass  Isabella depuis le dpart du
vice-roi. Pedro-Marguerite,  qui Colomb avait donn l'ordre de faire
une tourne militaire dans l'le, tait effectivement parti avec la
plus grande partie des troupes, et il avait laiss Ojeda dans sa
forteresse de Saint-Thomas. Mais, au lieu de chercher  reconnatre
les points essentiels du pays, il se rpandit dans la plaine, s'y
tablit dans les villages les plus hospitaliers ou les plus peupls,
et se livra, lui et les siens,  une conduite licencieuse et
oppressive qui excita bientt la haine et l'indignation des naturels.
Diego en fut inform, il rassembla la junte, et, au nom du conseil qui
la composait, il crivit  Pedro-Marguerite, lui fit des reproches et
lui ordonna de poursuivre sa tourne ainsi que l'avait ordonn le
vice-roi.

Pedro rpondit d'un ton arrogant, qu'il tait indpendant  l'gard de
son commandement, et qu'il n'avait aucun compte  rendre ni  la junte
ni  don Diego. Il fut mme soutenu dans son insubordination par une
sorte de parti aristocratique qui s'tait form des gentilshommes les
plus entichs de leur noblesse, et qui, dans leur orgueil alors pouss
trs-loin  cet gard en Espagne, affectaient de faire fort peu de cas
de l'lvation rapide et rcente de Diego, et de considrer le
vice-roi et ses frres comme des trangers parvenus. Le moine Boyle,
qui commenait  tre trs-fatigu de vivre dans ce qu'il appelait un
sauvage dsert, n'avait pas craint de paratre approuver ces procds
si blmables, et mme de faire clater de l'hostilit contre la
personne de Christophe Colomb.

Il poussa l'insolence jusqu' monter une cabale avec Pedro, et ils
eurent l'audace, sans consulter ni Diego ni les autres membres de la
junte, de s'emparer d'un des navires mouills dans le port et de
partir pour l'Espagne, o ils pensrent qu'tant tous les deux
personnellement connus du roi et protgs par lui, il leur serait
facile de se justifier de cette infraction si grave  leurs devoirs
militaires ou religieux, en mettant sous ses yeux l'tat fcheux de la
colonie et en accusant Colomb et son frre Diego de tyrannie et
d'oppression.

Le dpart de Marguerite laissant ses soldats sans chef, ceux-ci se
dispersrent par bandes et se livrrent  toutes sortes d'excs. Les
indignes, quand ils virent l'hospitalit qu'ils avaient d'abord
accorde avec tant de prvenance, si mal rcompense, se refusrent 
porter dornavant des vivres aux Europens qui furent dans la
ncessit d'en obtenir par la ruse ou par la violence. Les naturels
devinrent alors leurs ennemis dclars, et toutes les fois qu'ils
pouvaient s'emparer d'un Espagnol, ils le tuaient; il y eut mme un
chef nomm Guatiguana, qui en fit prir dix dans son village, incendia
une maison qui en contenait quarante de malades, et fit le sige d'une
petite forteresse rcemment btie, appele Sainte-Madeleine, dont le
commandant n'eut d'autre parti  prendre que de s'y renfermer pour s'y
dfendre et pour attendre des renforts.

Mais le plus redoutable ennemi des Espagnols tait Caonabo, ce cacique
carabe dont il a dj t question dans les tristes vnements de La
Navidad, et dont nous avons parl plus rcemment  propos de
l'rection du fort Saint-Thomas, lequel, bti presque dans ses
dominations, lui avait inspir de vives inquitudes. Il savait
qu'Ojeda, qui commandait le fort, n'avait que cinquante hommes sous
ses ordres; et, voyant le corps d'arme de Marguerite dtruit, il crut
le moment favorable pour recommencer la scne cruelle de La Navidad;
mais, quoiqu'il et l'appui de trois de ses frres, tous aussi
entreprenants, aussi vindicatifs que lui, et de dix mille guerriers
indiens, il allait avoir  lutter contre un commandant qui ne se
laissait pas facilement intimider.

Ojeda tait en effet un homme opinitre et dcid, de la trempe de
ceux qui firent, plus tard, la conqute du Mexique et du Prou, et qui
avait vu de trs-prs plusieurs des phases les plus sanglantes de la
guerre contre les Maures; toujours il s'y tait distingu, et, dans
toutes ces batailles, dans tous les duels que son caractre enflamm
lui suscitait, jamais il n'avait t bless. Selon l'esprit religieux
de l'poque, il portait sur lui une image de la vierge Marie sous la
protection spciale de qui il s'tait plac, et il avait la persuasion
intime que cette prcieuse image le rendait invulnrable; on le
voyait, dans ses marches, s'arrter quelquefois, mettre au jour son
talisman, le fixer contre un arbre et dvotement faire ses prires en
le contemplant. Il ne jurait que par la Vierge; il l'invoquait en
toute occasion; sous son gide, il n'y avait aucun danger qu'il ne ft
dispos  braver.

Caonabo, ni ses trois frres, ni ses dix mille guerriers ne purent
rien contre un tel homme; ce fut en vain qu'ils firent le sige de la
forteresse pendant trente jours, ce fut en vain qu'Ojeda et sa
garnison furent rduits  la plus grande dtresse, rien
n'affaiblissait leur courage; presque tous les soirs, ils faisaient
des sorties o ils tuaient les plus braves guerriers du cacique;
aussi, fatigu de l'inutilit de ses efforts, Caonabo se retira,
emportant la plus haute ide de la vaillance d'Ojeda.

Toutefois, l'astucieux cacique ne renona pas  ses projets de
vengeance ou d'ambition;  peine rentr dans le lieu de sa rsidence
habituelle, il chercha  ourdir quelque trame contre les Europens; il
s'appliqua  former une ligue avec quatre autres caciques des
districts les plus voisins: c'taient Guarionex, qui gouvernait la
plus grande partie de la plaine dite Royale; Guacanagari, celui-l
mme qui avait enlev la belle Catalina, et qui rgnait sur le
district appel Marion dans lequel avait t construite la forteresse
de La Navidad; Behechio, qui dominait  Xaragua, et Cotabanama, qui
avait sous sa dpendance le domaine de Higuey occupant presque toute
la partie orientale de l'le jusque-l peu visite par les Espagnols.
Trois de ces caciques, pleins de ressentiments contre les trangers,
entrrent d'abord dans les projets de Caonabo; mais Guacanagari, qui
tait celui sur lequel il comptait le plus, fut parmi les deux
opposants. Non-seulement il se refusa aux instances qui lui furent
faites pour l'y engager, mais il informa les Espagnols de ces projets
et il se chargea d'entretenir cent d'entre eux sur son territoire, et
de subvenir  leur alimentation avec son ancienne gnrosit.
Behechio, courrouc, tua une de ses femmes qu'on supposa tre cette
belle Catalina qui, aprs s'tre jete  la nage  La Navidad,
s'tait passionnment jete dans ses bras; Caonabo lui en enleva une
autre qu'il retint en captivit; mais rien ne put branler sa
fidlit, et, comme c'taient ses domaines qui taient contigus  la
colonie d'Isabella, les projets hostiles des autres caciques ne purent
avoir un effet immdiat.

Tel tait l'tat critique de l'tablissement europen lors du retour
du vice-roi; Guacanagari se rendit auprs de lui ds qu'il eut t
inform de son arrive, car son coeur tait reconnaissant de
l'indulgence que Colomb lui avait tmoigne lors de sa visite  bord
de la _Santa-Clara_ o il s'tait fort bien aperu que tout le monde
tait exaspr contre lui, et qu'on avait engag le grand-amiral  se
saisir de sa personne. Dans sa nouvelle entrevue avec Colomb, il
chercha  dissiper tous les anciens nuages; et, soit que sa conduite
ait t prcdemment coupable ou non, soit qu'il crt dans ses
intrts de ne pas se liguer avec Caonabo, il rvla les confidences
intimes qu'il avait reues de lui, et il s'offrit  conduire ses
sujets dans les rangs des Espagnols et  combattre avec eux. Le
vice-roi parut convaincu de sa bonne foi; ce n'tait pas le moment de
rveiller d'anciens griefs et il accepta ses offres, mais avec la
pense de s'assurer de leur sincrit.

Colomb, dont la sant se rtablissait peu  peu, considrait alors la
confdration des caciques comme ayant peu de consistance  cause de
leur inexprience des choses de la guerre ou de la politique; il tait
d'ailleurs trop faible pour entrer rsolument en campagne lui-mme;
Diego tant peu militaire de sa personne, il ne pouvait penser  lui
donner le commandement des troupes; quant  Barthlemy, il tait trop
rcemment arriv, trop peu connu et trop jalous, pour qu'il lui
confit un poste aussi important. Cependant, il le nomma _Adelantado_,
c'est--dire lieutenant-gouverneur, afin d'avoir une occasion de le
mettre parfois en vidence.

Ne pouvant donc attaquer les Indiens de front et avec une vigueur
spontane, il s'attacha  les prendre en dtail. Il commena par
envoyer des secours au fort Sainte-Madeleine; il fit poursuivre
Guatiguana qui avait incendi la maison contenant quarante Espagnols
malades, et il ordonna que son pays ft ravag. Plusieurs des
guerriers de ce petit chef furent tus, mais il se droba  la
vengeance des Europens par une prompte fuite. Comme il tait
tributaire de Guarionex, souverain de cette portion de la Plaine
Royale, on expliqua  celui-ci que ce n'tait pas  sa puissance ni 
lui qu'on en voulait, mais qu'il s'agissait seulement de venger un
horrible attentat. Guarionex tait un homme paisible qui ne demandait
pas mieux que d'avoir un prtexte honnte de rester neutre; le
vice-roi, pour le maintenir dans cette disposition favorable, ngocia,
avec l'habilet qui lui tait particulire, le mariage d'une des
filles de ce mme cacique avec l'insulaire de San-Salvador qui avait
t baptis en Espagne sous le nom de Diego, et qui, dvou au
grand-amiral, avait renonc  retourner dans son le pour rester avec
les Espagnols. Par suite de ce mariage, Colomb obtint de Guarionex son
assentiment pour btir, au milieu de ses domaines, une forteresse qui
reut le nom de la Conception.

Ce succs partiel et quelques autres prouvrent combien la prsence
d'un homme peut contribuer  l'amlioration d'affaires chancelantes,
et avec quelle nergie mle de prudence, le vice-roi rparait les
fautes commises pendant son voyage; mais le but essentiel n'tait pas
atteint, car tant que Caonabo aurait le pouvoir de nuire  la colonie,
il n'y avait  esprer aucune scurit. Colomb tait fort proccup de
cette ide, lorsque s'en entretenant avec Ojeda qu'il avait mand
auprs de lui, ce jeune et vaillant guerrier aborda le coeur mme de
la question, et, allant droit au but, lui dit qu'il ne demandait que
dix hommes dtermins, choisis de sa main, et qu'il s'engageait, sous
serment fait  sa patronne, la vierge Marie, d'amener le cacique, soit
de gr, soit captif,  la ville d'Isabella, mais qu'il demandait carte
blanche en tout et pour tout.

Je vous donne toute latitude, lui rpondit Colomb ravi de cette
proposition inattendue, parce que je sais que vous tes un homme
d'honneur, et que si vous connaissez les lois et les ruses de la
guerre, vous savez aussi qu'il ne faut pas compromettre la rputation
de votre chef, et que vous ne devez, mme envers un ennemi aussi
perfide que Caonabo, prendre, soit en mon nom, soit au vtre, aucun
engagement que ni vous ni moi ne puissions tenir.

Et puis, sur un geste d'assentiment d'Ojeda, il ajouta, comme en se
parlant  lui-mme: Heureux les hommes qui se sentent en eux assez de
rsolution, de confiance et d'habilet, pour faire russir d'aussi
prilleuses entreprises; et plus heureux encore les chefs lorsqu'ils
ont de tels hommes pour les seconder!

Ojeda fut on ne peut plus sensible  un compliment aussi flatteur, et
il dit en s'inclinant avec une respectueuse reconnaissance:

Seigneur vice-roi, nul, plus que Votre Altesse, n'a le droit de
parler de rsolution, de noble confiance en soi et d'habilet; aussi,
quoi que je puisse faire, je resterai toujours fort au-dessous des
nobles exemples que vous en avez donns  l'univers, et dont tous les
jours nous sommes les tmoins!

Ojeda partit avec dix cavaliers bien monts; aprs un trajet de 60
lieues, il se montra, sans crainte, au milieu d'un gros village o
rsidait le cacique, et il l'aborda en lui disant qu'il venait traiter
avec lui d'une affaire fort importante. L'agilit, l'air ouvert, la
force musculaire d'Ojeda, son adresse dans tous les exercices
charmrent Caonabo qui se sentit dispos  l'couter favorablement.
Notre jeune guerrier dsirait l'emmener  Isabella; il employa toute
son loquence pour y parvenir, lui disant que s'il y allait de bonne
grce, il trouverait le vice-roi trs-dispos  faire avec lui un
trait qui lui serait fort avantageux. Ces moyens oratoires ne
russissant pas, Ojeda lui parla de la cloche de la chapelle espagnole
qui faisait l'admiration de tous les insulaires. Quand elle sonnait
pour la messe ou pour les vpres, les Hatiens avaient remarqu que
les Europens accouraient vers la chapelle, ou si c'tait pour
l'_Anglus_, qu'ils s'arrtaient sur le champ, interrompaient leurs
travaux, taient leurs chapeaux, et priaient. Ils s'imaginaient que
cette cloche avait un pouvoir mystrieux, ils ne se lassaient pas de
l'couter, ils admiraient comme le bruit de ses battements traversait
l'espace et rsonnait majestueusement dans les forts voisines; ils
croyaient enfin qu'elle venait du _Turey_ ou du ciel, qu'elle avait le
don de parler aux hommes, de s'en faire obir; et lorsque Ojeda eut
dit  Caonabo qu'elle serait le prix du trait, celui-ci qui en avait
fort entendu vanter les merveilles, ne put rsister  la tentation de
la possder, et il se montra dcid  partir.

Le jour fut fix; mais Ojeda fut trs-surpris de voir une arme
d'Indiens se prsenter pour accompagner Caonabo; aussi fit-il
l'observation que c'tait beaucoup d'appareil pour une visite purement
amicale. Le cacique rpondit qu'un prince comme lui ne pouvait pas
faire moins pour sa dignit et pour les convenances. Ojeda craignit
quelque sinistre projet; pour djouer les intentions prsumes de
Caonabo contre lui ou contre la colonie d'Isabella, il eut recours 
un stratagme qui parat ressembler  une fable, mais qui est rapport
par tous les historiens contemporains, et qui, d'ailleurs, rentre dans
le caractre aventureux du chef de l'entreprise, et dans les ides des
ruses de guerre habituelles aux Indiens quand ils ont des diffrends
ou des dmls, et qu'ils sont en tat d'hostilit.

Comme l'arme s'tait arrte vers la fin du voyage prs d'une petite
rivire appele Yegua, Ojeda montra avec une sorte d'affectation une
paire de menottes en acier si parfaitement poli qu'elles taient plus
brillantes que de l'argent, et il dit  Caonabo que c'tait un
ornement port par les monarques castillans dans les grandes
crmonies. Le guerrier indien les regarda avec convoitise, et Ojeda
se montra dispos  les lui offrir en prsent; mais il ajouta qu'il
fallait, pour s'en parer, une sorte de purification qui consistait en
un bain pris dans la rivire, aprs quoi, il le ferait monter en
croupe sur son cheval; que l, il le dcorerait de ce bijou prcieux
qu'il lui attacherait aux poignets, et qu'ensuite il le ferait passer
devant ses sujets qui seraient rangs en ligne pour le voir et
l'admirer.

Le cacique, bloui de l'clat de ces menottes, et charm de se montrer
 ses guerriers dans l'appareil d'un souverain espagnol et mont sur
un de ces beaux animaux tant admirs par ses compatriotes, consentit 
tout; mais  peine fut-il sur le cheval, et eut-il une menotte passe
 chaque poignet que, le saisissant vigoureusement par les mains,
Ojeda runit les deux menottes, les ferma, et, suivi de sa troupe,
prit un temps de galop forc, emmenant Caonabo captif derrire lui.
Arrivs  bonne distance dans une fort, le cacique fut li avec des
cordes; et ce fut avec Caonabo attach derrire lui qu'Ojeda fit son
entre  Isabella.

Le fier Indien se prsenta devant Colomb avec un maintien orgueilleux;
il n'essaya mme pas de se justifier de la part qu'il avait prise au
massacre de La Navidad; il alla jusqu' se vanter d'tre venu
secrtement  Isabella pour reconnatre la place et dresser un plan de
destruction; mais quant  Ojeda, il ne lui montra aucune rancune de la
ruse qu'il avait employe pour se rendre matre de lui, convenant
qu'elle tait dans les lois de la guerre, et la regardant comme un des
stratagmes les plus habiles et les mieux imagins,  tel point que
lorsque le vice-roi entrait dans sa prison, et que tout le monde se
levait et le saluait, lui restait immobile et ddaigneux; mais quand
il voyait Ojeda, il disait que c'tait l l'homme qui avait os se
rendre dans le coeur de ses tats pour mettre la main sur sa personne,
et il n'y avait pas de marques de respect qu'il ne lui tmoignt.

Plus Colomb tait frapp de cet hrosme naturel, plus aussi il
trouvait prudent de maintenir cet ennemi si dangereux en captivit: il
le tint donc renferm, mais en le traitant avec tous les gards, avec
toute la douceur possibles, jusqu' ce qu'il pt l'envoyer en Espagne.
Cependant, un des frres de Caonabo rassembla des Indiens pour essayer
de s'emparer du fort Saint-Thomas par un coup de main, esprant ainsi
faire des prisonniers et obtenir, par change, la libert du cacique;
mais l'infatigable Ojeda, averti  temps, prvint cette attaque, se
lana avec quelques cavaliers au milieu des ennemis, en tua un grand
nombre, dispersa ces guerriers et fit beaucoup de prisonniers, au
nombre desquels se trouvait celui des frres de Caonabo qui tait le
chef de cette entreprise.

 l'arrestation du cacique se joignit un autre vnement qui rpandit
une grande joie dans la colonie: ce fut l'arrive de quatre btiments
venant d'Espagne, sous le commandement de ce mme Antonio de Torres 
qui le vice-roi avait confi les navires qui lui taient devenus
inutiles  Isabella pour les ramener en Europe, aprs qu'il en eut
dbarqu les hommes et la cargaison destins pour la colonie. Il y
avait  bord un mdecin, un pharmacien, des ouvriers de diverses
professions, et, en particulier, des meuniers, des laboureurs; enfin,
il s'y trouvait beaucoup d'approvisionnements de toutes sortes.
Antonio de Torres remit, en outre,  Colomb une lettre des souverains
espagnols, o l'approbation la plus complte tait donne  tous ses
actes, et par laquelle il tait inform que quelques diffrends qui
s'taient levs entre les cours d'Espagne et de Portugal, au sujet de
la dlimitation finale de leurs prtentions rciproques en fait de
dcouvertes, taient sur le point d'tre aplanis. Enfin, il tait
invit  retourner en Europe pour assister  la confrence qui devait
tre tenue pour cet objet, ou au moins  envoyer quelqu'un qui pt
dignement l'y reprsenter.

Le vice-roi rsolut de faire repartir ces btiments; il y fit porter
tout l'or qu'il avait pu recueillir, beaucoup de plantes, d'arbustes,
de vgtaux prcieux, et il ordonna que ses prisonniers, au nombre de
cinq cents, y fussent embarqus pour tre vendus  Sville comme
esclaves. Il est facile, aujourd'hui, de condamner une telle mesure et
de prendre fait et cause contre cet outrage fait  l'humanit: on se
laisse mme entraner si loin  cet gard que, parmi les crivains qui
ont blm cet acte, il s'en trouve un d'un trs-grand mrite
assurment, mais qui appartient  une nation se disant trs-libre,
fort claire, justifiant, d'ailleurs, cette bonne opinion d'elle-mme
sous beaucoup de rapports, mais chez laquelle l'esclavage de la race
africaine existe encore aujourd'hui et est maintenu avec une extrme
opinitret. Il faut, cependant, pour bien juger cette mesure, se
reporter  l'poque o elle fut prise, et penser qu'alors rien n'tait
si commun, ni considr comme plus naturel que de voir les Maures
captifs, vendus en Espagne comme des esclaves, et les chrtiens tre
tous mis en servitude chez les puissances barbaresques lorsque le sort
des armes les livrait entre leurs mains, ou que, seulement, ils
devenaient la proie des pirates, des corsaires, des bandits qui
infestaient la Mditerrane, et qui poussaient l'audace jusqu' venir
dbarquer sur les ctes europennes pour y faire des prisonniers.

Colomb comprenait fort bien, pourtant, la porte de l'accusation
lance contre ses dcouvertes, lorsqu'on disait qu'elles cotaient
beaucoup et qu'elles ne rapportaient rien. On ignorait, alors, qu'il
ne peut qu'en tre ainsi de tous les tablissements coloniaux; que
pour les faire progresser, pour leur faire acqurir une grande valeur,
il faut beaucoup d'argent, beaucoup de soins, beaucoup de patience;
que ce n'est qu' ce prix que l'on peut fonder des colonies prospres,
et qu'enfin ce n'est que longtemps aprs, qu'elles peuvent rendre, et
au centuple, les frais qu'elles ont occasionns. Le vice-roi voulait
donc, par la vente de ces prisonniers quelque rprhensible qu'elle
puisse tre aujourd'hui, faire rentrer au trsor une partie des sommes
que cotaient les armements excuts pour ses expditions, et, par l,
attnuer les critiques que l'on faisait de ses projets que, faute de
l'exprience de ces choses, ses amis eux-mmes n'taient pas en mesure
de repousser.

Cependant, sa sant tait revenue; l'arrestation de Caonabo, l'arrive
d'Antonio de Torres, tout concourait  mettre la joie dans le coeur
des Espagnols,  rtablir compltement Colomb, et il htait les
prparatifs du dpart des quatre btiments, lorsque Guacanagari vint
l'informer qu'un autre frre de Caonabo, nomm Manicaotex, ayant joint
ses forces  celles des deux caciques qui avaient voulu faire cause
commune entre eux, marchait vers Isabella pour y livrer un grand
assaut. Colomb prfrant aller au-devant d'eux que de les attendre,
partit lui-mme avec toutes ses troupes; mais auparavant, il expdia
ses navires, et ce fut Diego, son frre, qu'il envoya pour le
reprsenter dans la confrence projete entre les Espagnols et les
Portugais.

Qu'il nous soit permis ici de faire une rflexion: Colomb allait
atteindre sa soixantime anne; il avait beaucoup d'ennemis; il tait
tranger; la noblesse lui avait t confre ainsi qu' son frre
Diego; or, ces titres de Don Cristoval (Don Christophe) et de Don
Diego dont ils avaient t rcemment gratifis, les dignits de
vice-roi et de grand-amiral dont il jouissait, la haute faveur que lui
manifestaient les souverains espagnols, toutes ces causes lui
suscitaient un grand nombre d'envieux: d'ailleurs, il avait
certainement assez fait pour sa gloire; eh bien! lorsqu'il recevait
une invitation de retourner en Espagne pour rgler un grand diffrend
international, il et t sage et prudent qu'il saist cette
excellente occasion de quitter le thtre o son gnie devait jeter
encore de vives lueurs, mais aussi avoir quelques clipses, et qu'il
se repost, aprs tant de travaux, dans l'existence la plus honorable
qu'il soit donn  un homme de possder. L'illustration qu'il avait
acquise par ses dcouvertes, pouvait difficilement tre augmente par
quelques services subsquents quelque signals qu'on puisse les
supposer, et il se ft pargn bien des peines, bien des soucis, bien
des malheurs! Mais, ainsi sont faits les hommes; il est rare qu'ils
sachent s'arrter ou se modrer, et ils finissent, presque toujours,
par tre entrans plus loin qu'ils ne devraient aller!

Nous n'entendons pourtant pas blmer Colomb d'avoir livr bataille 
Manicaotex; son devoir tait trac: il devait, comme il le fit si
noblement, prendre le commandement en personne; mais il aurait pu
retenir ses btiments jusqu'aprs l'issue du combat, et, ensuite, se
rendre aux voeux de ses souverains; rien, selon nous, n'tait plus
dans les intrts de sa gloire et de son bonheur, que de faire alors
ses adieux au Nouveau Monde, d'aller mener en Espagne la vie d'un
philosophe, et de s'y faire admirer comme le savant le plus clair,
l'homme le plus illustre de la chrtient.

N'omettons pas de mentionner que la recommandation la plus importante
que fit Colomb  Don Diego, fut de s'attacher minutieusement  bien
exposer, en Espagne, l'odieuse conduite des infmes Boyle et Pedro
Marguerite, et  rfuter les calomnies qu'ils devaient avoir dverses
sur la colonie et sur lui.

Le vice-roi entra en campagne avec deux cents fantassins et vingt
cavaliers  la tte desquels se trouvait Ojeda. Il y avait aussi vingt
chiens d'une force prodigieuse, trs-redouts des Indiens contre qui
ces froces animaux avaient une sorte d'aversion naturelle. Pour
prouver sa fidlit, Guacanagari se joignit aux Espagnols avec les
guerriers de son domaine.

Ce fut le 27 mars 1494 que Colomb, second par son frre Barthlemy
agissant dans ses fonctions d'Adelantado, partit d'Isabella et
s'avana rapidement vers ses ennemis qui taient rassembls dans la
Plaine Royale prs du lieu o, depuis lors, la ville de Santiago a t
btie, et qui, quoiqu'au nombre, peut-tre exagr, qu'on a valu
tre de cent mille hommes, furent branls dans la confiance qu'ils
avaient montre jusque-l, en voyant l'intrpidit avec laquelle
Colomb s'avanait vers eux. Sans perdre de temps, le vice-roi fit
commencer l'attaque. L'Adelantado, avec son imptuosit
caractristique, entrana  sa suite l'infanterie masse par petits
dtachements qui firent feu presque  bout portant de la manire la
plus efficace: le bruit des tambours, les fanfares des trompettes
retentirent avec fracas, et les Indiens commencrent  plier. Le
bouillant Ojeda arriva alors avec ses cavaliers, le sabre au poing, et
fit un carnage effroyable; les chiens furent aussi lancs, ils
terrassaient les ennemis en leur sautant  la gorge, et puis ils leur
dchiraient les entrailles; en un mot, la droute fut totale et la
victoire fut complte.

Le vice-roi poursuivit son triomphe en faisant une tourne militaire
dans les contres voisines, qu'il soumit  sa domination et o il
imposa divers tributs ou diverses redevances qui devaient tre
acquitts en or ou en coton. Plusieurs forteresses furent leves dans
les endroits les plus convenables, et la bataille, recevant le nom du
lieu o elle avait t livre, fut appele bataille de la _Vega Real_
ou de la Plaine Royale.

Cette lutte, cette bataille, ce sang vers, sont sans doute
dplorables, mais c'tait une consquence force de la situation. En
effet, du moment o ces beaux pays taient dcouverts, il devenait de
toute impossibilit que le bon accord entre les Europens et les
naturels durt toujours, et que les habitants restassent ternellement
plongs dans la paresse et dans l'idoltrie; il tait galement
impossible que les richesses territoriales en demeurassent  jamais
inexploites; il ne se pouvait pas, enfin, que les habitants
continuassent  y tre exposs aux incursions, au brigandage, 
l'anthropophagie des Carabes qui les tenaient dans des alarmes
continuelles. Nous ne nous dissimulons pas tous les maux qui leur ont
t apports par la domination europenne, mais nous avons beau y
rflchir, nous n'imaginons pas comment les choses auraient pu se
passer autrement.

Toute oppression, cependant, amne ncessairement une raction
quelconque: aussi vit-on les Hatiens, dsabuss de l'ide de rsister
par la force, avoir recours  la ruse; et, sachant que la nourriture
des Espagnols dpendait presque totalement de leurs cultures, ils
dtruisirent leurs champs de mas, dpouillrent les arbres de leurs
fruits, fouillrent leurs plantations de manioque pour les arracher,
et allrent se cacher dans leurs montagnes.

 leur tour, les Espagnols presque affams, les poursuivirent dans
leurs retraites, les pourchassrent comme des btes fauves, et firent
expier  un grand nombre le prjudice, pourtant bien naturel, qu'ils
prouvaient. Ces malheureux n'eurent donc plus de ressources que de se
rendre, de se soumettre au joug et de travailler. Telle fut enfin la
terreur inspire par les Espagnols, qu'un seul d'entre eux, avec son
fusil sur l'paule, aurait pu marcher, circuler dans toute l'le, et
trouver des naturels prts  le transporter sur leurs paules quand il
le jugeait convenable, ou qu'il tait fatigu. Tristes et pnibles
consquences d'un commencement d'occupation, et qui si, comme nous le
croyons, elles sont invitables, suffiraient peut-tre pour dtourner
d'en jamais entreprendre!

Quant  Guacanagari, il devint en excration  ses compatriotes:
quelque respectables que puissent tre les sentiments d'amiti qui
l'attachaient  Colomb, si toutefois, ce qu'il croyait tre son
intrt personnel ne l'excitait pas, on ne saurait disconvenir que
cette excration tait mrite. Pendant une absence du vice-roi, ses
voisins le soumirent, lui-mme,  un tribut qui lui tait fort
onreux. Alors, ne pouvant supporter les murmures de ses sujets, les
hostilits des autres caciques, les extorsions de ses ennemis, et la
vue des malheurs auxquels il sentait bien qu'il avait contribu, il se
retira dans les montagnes, s'y cacha avec obscurit et y mourut dans
la misre. Sa vie est reste une nigme; son admiration pour Colomb
l'avait fascin; il ne parat pourtant pas exempt de reproches dans le
massacre de la garnison de La Navidad, et son malheur parat avoir
consist  n'avoir jamais su prendre un parti bien net, et  n'avoir
pas pu adopter une ligne de conduite franche et invariable.

Si nous tournons nos yeux vers l'Espagne, nous y verrons que ce que
Colomb avait prvu s'tait ralis de tous points, et qu'on y avait
prt l'oreille aux odieuses calomnies des infmes dserteurs Pedro
Marguerite et du moine bndictin Boyle, qui, s'ils avaient t
traits comme ils le mritaient, auraient d tre arrts ds leur
arrive et passer en conseil de guerre. Ils taxrent le vice-roi
d'exagrations coupables dans les descriptions qu'il avait donnes des
contres qu'il avait dcouvertes, de tyrannie et d'oppressions 
l'gard des colons; ils le reprsentrent comme ayant contraint les
Espagnols  un travail excessif malgr l'tat de faiblesse et de
maladie o ils se trouvaient, comme ayant inflig des peines svres
pour les moindres offenses, et comme ayant trait avec indignit les
gentilshommes du rang le plus lev; mais ils eurent grand soin de
taire les causes pour lesquelles un travail inusit avait t exig,
la paresse et l'indiscipline ou la sensualit des colons, les cabales
enfin et l'insolence, ou au moins les singulires prtentions de ces
gentilshommes, qui pensaient que leur rang devait les faire exempter
de toute participation aux charges et aux labeurs que la situation
imposait. Ces calomnies des deux dserteurs taient d'ailleurs
appuyes par des fainants revenus du Nouveau Monde avec le
mcontentement de ne pas y avoir amass, en ne prenant aucune peine,
des monceaux d'or sur lesquels ils avaient eu la simplicit de
compter, sans mme, ainsi que nous l'avons dj fait observer, avoir
voulu tre clairs sur ce point. De proche en proche, ces singulires
et puriles accusations parvinrent jusqu'aux grands personnages du
royaume; elles altrrent la popularit de Christophe Colomb, et mme
l'ancienne faveur dont il jouissait auprs de Leurs Majests.

La premire mesure qui annona le dclin de cette faveur fut une
proclamation par laquelle tout Espagnol fut autoris  se rendre 
Hispaniola,  commercer avec le Nouveau Monde, et  y faire,  son
compte, des dcouvertes. Une partie des bnfices devait en revenir 
la couronne, et Colomb conservait, il est vrai, ses droits au huitime
de ces mmes bnfices en sa qualit de grand-amiral; mais il fut
trs-mcontent de n'avoir pas t consult, et il comprit facilement
qu'une pareille facult accorde  tout le monde, dans un moment o
rien n'tait encore assis ni tabli dans ces pays, apporterait une
grande perturbation dans le cours rgulier des dcouvertes, par la
licence et par les entreprises dprdatrices d'obscurs et d'avides
aventuriers.

L'arrive des btiments commands par Antonio de Torres contre-balana
un peu le mauvais effet qui venait d'tre produit; mais on n'en pensa
pas moins qu'il fallait envoyer un commissaire  Isabella, pour s'y
enqurir de l'tat des choses en gnral, et de la conduite de Colomb
en particulier: ce fut un nomm Jean Aguado qui fut charg de cette
mission. Il avait dj t dans la colonie et il en tait revenu avec
des lettres de recommandation du vice-roi, de sorte qu'on pensa que si
l'on commettait un acte dsagrable  Colomb par l'envoi d'un
commissaire, le choix que l'on faisait d'une personne qui devait lui
tre dvoue, temprerait l'pret de cet acte.

L'affaire des cinq cents Indiens prisonniers ramens par Torres pour
tre vendus en Espagne comme esclaves, avait aussi caus quelque
motion: avec son grand sens, la reine Isabelle la soumit  une
confrence de pieux thologiens qui dbattirent longtemps la question,
mais qui ne purent se mettre d'accord et ne formrent aucune majorit
tranche. La clmente Isabelle, ne consultant alors que la magnanimit
de son coeur vraiment religieux, ordonna que ces prisonniers fussent
ramens dans leur patrie, et qu'ils y fussent mis en libert aussitt
que la tranquillit de la colonie le permettrait.

Le commissaire Aguado partit d'Espagne vers la fin du mois d'aot 1495,
avec quatre caravelles charges de secours et d'approvisionnements: Don
Diego revint aussi par la mme occasion. Ce commissaire tait un esprit
faible  qui cette mission avait donn le vertige; il n'eut rien de plus
press que d'oublier les obligations qu'il avait  Colomb, et d'excder
les limites de son mandat. Le vice-roi tait en tourne quand ces
caravelles arrivrent; alors, sans aucun gard pour Barthlemy, frre du
vice-roi et Adelantado ou lieutenant-gouverneur, il prit en mains le
commandement suprme, il fit publier ses prtendus pouvoirs  son de
trompe, il fit arrter plusieurs officiers publics, exigea de quelques
autres des comptes rigoureux, et invita tous les individus qui pouvaient
avoir quelques plaintes  formuler contre Colomb  se prsenter  lui
pour les faire connatre; il poussa mme l'audace jusqu' insinuer que
Colomb prolongeait son absence par crainte des recherches qu'il avait 
faire sur sa conduite, et jusqu' manifester l'intention de se mettre 
la tte de quelques cavaliers pour aller  sa poursuite et pour
l'arrter. C'tait en vrit d'une rare insolence de la part d'un
simple commissaire qui ne venait, en quelque sorte, que pour dresser un
procs-verbal de l'tat des choses, et qui, au lieu d'y procder avec
justice, sens et mnagement, bouleversait tout, affichait des
prtentions ridicules, et plongeait la colonie dans la plus horrible
confusion.

Le vice-roi, inform de l'arrive de cet trange personnage et de ses
inconcevables procds, fit voir qu'il ne craignait ni recherches ni
imputations quelconques, et il se hta de retourner  Isabella. Il
aborda cet Aguado avec un maintien grave et crmonieux, prit
connaissance de ses instructions; puis, voyant qu'il y avait beaucoup
de vague, il lui dit que, dans la crainte de ne pas interprter comme
il convenait les ordres de Leurs Majests pour lesquels son respect ne
pouvait tre gal que par sa reconnaissance, il lui laissait, sous sa
responsabilit, toute latitude d'en agir comme il l'entendait;
qu'ensuite, lorsqu'il croirait avoir rempli sa mission et jug
convenable de retourner en Espagne, il s'y rendrait lui aussi pour se
justifier d'accusations qui n'en taient rellement pas, et pour
expliquer les vraies causes du malaise de la colonie.

Lorsque l'ingrat et infatu Aguado eut achev de remplir le pitoyable
rle qu'il s'tait donn, de provocateur  la dlation et  la
calomnie, on songea au dpart; mais pendant qu'on en faisait les
prparatifs, il clata sur l'le un de ces coups de vent dvastateurs
que les Indiens appelaient _uricans_, nom que nous avons conserv en
France sous celui d'ouragans. Trois des btiments qui taient 
l'ancre furent briss et couls avec leurs quipages; d'autres furent
jets les uns sur les autres et pousss  la cte o ils s'chourent
comme des navires naufrags. Le btiment-amiral la _Santa-Clara_,
celui auquel Colomb, par un souvenir de prdilection, avait donn le
surnom de la _Nia_, fut le moins maltrait; mais il avait besoin de
grandes rparations. On s'occupa donc de ces rparations; enfin le
vice-roi eut l'ide de faire construire un nouveau navire avec les
dbris qu'il put sauver des autres.

On se livrait  ces travaux, lorsqu'on apprit la dcouverte de mines
d'or trs-riches dans l'intrieur de l'le. Un jeune Aragonais nomm
Michel Diaz, au service de l'Adelantado, ayant bless un de ses
compatriotes dans une querelle, avait fui d'Isabella avec cinq ou six
camarades. Aprs avoir longtemps err dans l'le, ils arrivrent  un
village indien plac sur les bords de la rivire Ozema, l mme o la
ville de San-Domingo est en ce moment situe; les habitants les y
accueillirent avec bienveillance et ils y prirent leur rsidence. Ce
village tait gouvern par une femme qui en tait la cacique; elle
conut un vif attachement pour Diaz, et des relations intimes
s'ensuivirent entre eux.

L'Aragonais paraissait aussi heureux que son amante, mais au bout de
quelques mois, il devint inquiet, mlancolique, et il tait proccup
du dsir de revoir Isabella et les compagnons qu'il y avait laisss;
toutefois, craignant la svrit de l'Adelantado, il ne savait comment
accomplir son dessein. La cacique se rendit parfaitement compte des
tristesses de Diaz, elle craignit d'en tre prochainement abandonne;
et comme elle avait entendu parler de l'attrait que l'or avait pour
les Europens, elle imagina de rvler  son hte qu'il y en avait de
grandes quantits dans le voisinage, afin qu'il le ft connatre aux
colons d'Isabella et qu'ils se transportassent tous sur les bords de
l'Ozma, o elle donnait l'assurance qu'ils seraient parfaitement
reus.

Diaz fut ravi d'entendre ces propositions qu'il voulut se hter
d'aller transmettre  ses compatriotes, se flattant que, porteur
d'aussi bonnes nouvelles, il obtiendrait son pardon de l'Adelantado.
Son espoir ne fut pas du, le vice-roi, lui-mme, lui en sut le
meilleur gr, car il pensa aussitt quel excellent argument ce serait
 opposer aux insinuations fcheuses que ses ennemis rpandaient dans
la mtropole sur son compte.

L'Adelantado, dont l'activit tait incomparable, partit immdiatement
avec l'Aragonais et ses guides qui les conduisirent sur les bords
d'une rivire appele Hayna, o ils trouvrent beaucoup plus d'or et
en morceaux beaucoup plus gros que n'en fournissait la province de
Cibao; ils aperurent aussi plusieurs excavations qui leur firent
conjecturer que ces terrains taient exploits depuis de longues
annes. L'Adelantado ne perdit pas une minute pour aller rapporter ces
dtails ainsi que plusieurs magnifiques chantillons au vice-roi, qui
en tmoigna la plus vive satisfaction, et qui ordonna qu'une
forteresse ft aussitt leve dans le voisinage des mines. Alors, il
prit encore moins de souci qu'il ne l'avait fait jusque-l des
forfanteries d'Aguado, et il pressa le dpart.

Pour l'honneur de Diaz, et pour montrer que la jeune et belle cacique
de ces contres avait fait sur le coeur de son amant une impression
aussi profonde que passionne, nous constaterons qu'il la fit baptiser
sous le mme nom de Catalina que les Espagnols avaient donn 
l'intrpide Carabe dlivre par Guacanagari; que l'Aragonais se maria
lgitimement avec elle; qu'il resta constamment fidle  ses
engagements, et que l'Hatienne lui donna, par la suite, deux enfants
qui furent levs dans la religion catholique.

Le navire nouvellement construit tait une caravelle nomme la
_Sainte-Croix_; Aguado y prit passage, et le grand-amiral, aprs avoir
laiss le commandement de la colonie  son frre l'Adelantado,
s'embarqua sur la _Nia_. Ces btiments portaient deux cent vingt-cinq
hommes, soit malades ou dbauchs et fainants dont on dbarrassait
l'le d'Hati, et qui formaient le plus triste aperu qu'on puisse
imaginer de cette colonie o ils taient alls comme  une terre de
promission; il y avait aussi trente Indiens  bord, parmi lesquels se
trouvaient Caonabo, le chef nagure si redout, un de ses frres et un
de ses neveux. Colomb leur avait promis  tous de les ramener libres
dans leur pays, esprant qu'aprs avoir t prsents  ses
souverains, et qu'tant touchs des bons traitements qui leur seraient
faits, ils garderaient le souvenir de la puissance, de la grandeur de
l'Espagne, renonceraient  toute hostilit, et deviendraient de
trs-utiles auxiliaires pour amener une prompte soumission de l'le et
le got du travail parmi les indignes.

Le grand-amiral, dans sa navigation, au lieu d'aller au Nord du
tropique, chercher des vents variables, suivit la mme route que lors
de son premier retour, c'est--dire qu'il lutta avec persvrance
contre les vents alizs et contre les courants que la continuit de
ces vents dtermine. Nous avons expliqu, en parlant du voyage
prcdent, par quels motifs Christophe Colomb avait pu se dcider 
prendre cette direction; mais, quoique la _Nia_ actuelle et beaucoup
souffert de l'ouragan, et que la _Sainte-Croix_ n'et pas pu tre
construite avec le mme soin qu'on l'aurait fait en Europe, cependant
ces btiments taient beaucoup plus navigables que l'ancienne _Nia_
qui n'tait mme pas ponte, de sorte qu'ils auraient fort bien pu
soutenir, surtout dans la belle saison o l'on se trouvait, les mers
de la zone tempre, bien qu'elles soient plus rudes que celles de la
zone torride. Nous ne nous expliquons donc pas cet itinraire,  moins
qu'il n'ait t adopt par la crainte d'tre oblig de passer dans le
voisinage des orageuses Aores, et de s'y retrouver assailli par
quelqu'une de ces vigoureuses temptes comme l'ancienne _Nia_ en
avait vu deux fondre sur elle et qui lui firent courir des dangers
auxquels il ne fallait pas exposer deux navires meilleurs, il est
vrai, mais loin d'offrir toutes les garanties de solidit dsirables.

Les contrarits que le grand-amiral prouva furent si nombreuses,
qu'tant parti d'Hispaniola le 10 mars, il ne se trouvait, le 10
avril, que dans le voisinage des les Carabes, et qu'il crut devoir
relcher  la Guadeloupe pour y renouveler son eau douce, son bois de
chauffage, et prendre quelques provisions en vivres frais. Il n'y fut
reu qu'avec hostilit: hommes et femmes se prsentrent bravement
pour s'opposer au dbarquement, et montrrent autant de courage que
de force et d'agilit. La rsistance fut opinitre, mais il fallut
cder: une des guerrires se fit remarquer par son intrpidit;
oblige pourtant de fuir, elle se serait chappe tant sa course tait
prompte, si elle n'avait t poursuivie par un matelot espagnol des
les Canaries renomm pour sa lgret et qui la serra de trs-prs.
Cependant elle tourna la tte, vit que ce matelot tait assez en avant
de sa troupe; alors elle fit volte-face, s'lana sur lui, le saisit 
la gorge, et l'aurait trangl dans la lutte qui s'engagea entre eux,
sans l'arrive d'autres matelots qui la firent prisonnire; plusieurs
de ses compatriotes furent galement faits prisonniers.

Avant de quitter la Guadeloupe, le grand-amiral, non-seulement rendit
la libert aux Indiens qu'il avait pris, mais encore il leur fit 
tous des prsents. Toutefois, la guerrire dont nous venons de parler
ne voulut pas retourner  terre; elle demanda avec instance qu'on la
laisst  bord pour adoucir, par sa prsence, la captivit du cacique
Caonabo qu'elle avait appris tre aussi un Carabe, et dont elle avait
entendu raconter les exploits et le malheur. Hlas! son dvouement ne
put sauver Caonabo de la mort qui l'attendait prochainement, et qui
eut lieu pendant le cours du trajet qui restait  faire pour retourner
en Europe; ce n'en fut pas moins un acte trs-honorable pour la jeune
Guadeloupienne; et quoiqu'on puisse l'attribuer  une passion tendre
qui prit naissance en son coeur  la vue de l'infortune du cacique,
cependant ce n'tait pas une me vulgaire qui pouvait avoir conu
l'ide d'un si grand sacrifice.

Si Colomb avait compt, en prenant la route qu'il suivit, sur un
voyage exempt de mauvais temps, ses prvisions furent parfaitement
justifies; mais il lui fallut une priode assez longue pour
l'excuter, et des inconvnients d'une nature trs-grave en furent la
consquence. Il avait appareill de la Guadeloupe le 20 avril; le 20
mai, c'est--dire un mois plus tard, il n'tait encore que peu avanc
dans l'Est; il fallut alors songer  rduire les rations  six onces
de biscuit et  une bouteille et demie d'eau par homme et par jour. Au
commencement de juin, il y avait  bord une sorte de famine; cependant
on s'tait rapproch un peu plus, proportionnellement, qu'auparavant;
mais les esprits taient exasprs, et comme on ne voyait pas de terme
 cette traverse, et que la disette pervertissait tous les sentiments
d humanit, on en vint, au bout de quelques jours,  proposer de tuer
quelques prisonniers indiens pour les manger, ou tout au moins de les
jeter  la mer afin de diminuer, par l, les consommations. Il fallut
toute l'autorit de Colomb, toute son nergie, tout l'ascendant qu'il
avait sur les hommes de l'quipage, pour les forcer  se dsister de
ces projets homicides; afin, d'ailleurs, de les ramener  leur devoir
par un argument qu'il crut tre d'un trs-grand poids, il les assura
qu'il comptait, trs-prochainement, avoir connaissance du cap
Saint-Vincent.

Cette promesse fut considre  bord comme n'ayant d'autre but que de
calmer les mcontentements; mais bientt,  la joie universelle, la
prdiction s'accomplit; on vit effectivement le cap Saint-Vincent et,
dans la soire de ce mme jour, 11 juin 1496, la _Nia_ et la
_Sainte-Croix_ jetrent l'ancre dans la rade de Cadix, aprs un voyage
long,  la vrit, mais qui, en rsum, n'avait pas excd
cinquante-deux jours depuis le dpart de la Guadeloupe.

La ville de Cadix montra le plus grand empressement  voir ces
arrivants du Nouveau Monde; mais, cette fois, la vue fut peu rjouie 
l'aspect de tant de malheureux, partis malades, pour la plupart,
d'Isabella, et extnus par les privations de leur traverse; eux qui,
avant de quitter l'Espagne, ne croyaient, dans les illusions qu'ils se
faisaient, y revenir que le coeur satisfait, l'esprit joyeux, et
surtout les mains remplies d'or!

Christophe Colomb mme, qu'on n'avait vu qu'avec un maintien noble et
digne, s'imagina, sans qu'on ait jamais pu en savoir la vraie cause
qu'on a suppose tre un voeu religieux qu'il accomplissait,
s'imagina, disons-nous, de dbarquer, lui vice-roi et grand-amiral,
vtu d'une robe de moine franciscain, serre  la taille par une
corde, et ayant laiss pousser toute sa barbe comme les
ecclsiastiques de cet ordre. C'est ainsi qu'il fit sa route de Cadix
 Burgos o tait alors la cour; cependant, pour parler aux yeux d'une
autre manire, il fit une grande exhibition de couronnes, de colliers,
de bracelets et autres bijoux en or, dont il para les Indiens qu'il
avait emmens d'Hispaniola, et par qui il se faisait accompagner. Un
frre de Caonabo, qui tait l'un des caciques de l'le, portait sur sa
personne un collier et une chane en or massif, du poids de six cents
_castillanos_ qui sont reprsents par environ dix-sept mille francs
de notre monnaie.

En pensant aux intrigues et aux calomnies de Marguerite et de Boyle,
en se rappelant les inqualifiables procds d'Aguado, Colomb
s'attendait  tre accueilli froidement par Ferdinand et par Isabelle;
mais il n'en fut pas ainsi: les souverains espagnols, en le revoyant,
revinrent des prventions qu'on avait cherch  leur inspirer, et ils
le reurent avec la faveur la plus marque; ils eurent trop de
pntration pour ne pas apprcier les difficults extraordinaires de
sa situation; ils connaissaient trop son mrite pour ne pas lui rendre
justice, ils ne firent mme aucune allusion soit aux calomnies, soit
aux procds que nous venons de mentionner.

Encourag par ces nouvelles marques de bont, Colomb entretint
longtemps Leurs Majests des difficults ainsi que des esprances de
la colonisation de pays aussi riches et aussi fertiles: il dveloppa
les plans qu'il avait conus; il parla des dcouvertes infinies qui
restaient  faire dans cette partie du globe; il revint sur la
probabilit d'atteindre ainsi les rivages de l'Inde, et il fit la
demande de huit btiments dont deux porteraient des approvisionnements
 Hispaniola, et dont les six autres seraient placs sous son
commandement pour de nouvelles dcouvertes.

Les souverains, charms de tant de belles perspectives, promirent
d'accorder des btiments, et ils taient sincres dans leurs
promesses, mais l'poque n'en fut pas prcise; dans les circonstances
politiques o l'on se trouvait, elle ne pouvait mme pas l'tre, de
sorte qu'il y eut un retard considrable caus par l'tat des
finances de l'Espagne.

 cette poque, en effet, Ferdinand consacrait toutes ses ressources 
des entreprises guerrires; il se tenait artificieusement dans un tat
de contestation et de politique tortueuse avec la France; en tendant
obstinment  se saisir du sceptre de Naples, il posait les fondements
d'une connexion imposante par le mariage de ses enfants, d'o rsulta
l'alliance de famille qui, par la suite, plaa et consolida un des
plus immenses empires qui aient jamais exist, entre les mains de son
petit-fils et successeur, le clbre Charles-Quint. Hlas! que sont
les projets des hommes, et qu'est devenue cette puissance colossale?

Ce ne fut qu'au printemps de 1497, que la reine Isabelle put revenir
avec sa sympathie naturelle,  s'occuper des affaires du Nouveau
Monde, et elle le fit avec un zle qui montrait une volont bien
arrte de les placer sur une base durable. Elle s'apercevait
parfaitement que le roi n'tait plus proccup que de ses projets
ambitieux dans le midi de l'Europe; elle ne pouvait pas ignorer que le
jaloux et haineux Fonseca, charg de diriger les oprations
d'outre-mer, ne ngligeait aucune occasion d'attaquer la rputation,
les actes de l'illustre navigateur; et elle commena par faire dfinir
clairement et d'une manire stable, quels seraient ses pouvoirs, et
comment il serait rcompens des services minents qu'il avait rendus;
car il n'tait pas de chicane, de ruse, d'odieuse machination que
Fonseca ne mt en usage pour que Colomb ft dpossd et de ces
pouvoirs et de ces rcompenses.

Il est ais de se rendre compte comment les dpenses des expditions
entreprises jusque-l, avaient considrablement excd la valeur des
retours; aussi, conformment aux conventions conclues entre la
couronne et Colomb, Fonseca maintenait rigoureusement que l'minent
marin tait le dbiteur du trsor public pour des sommes qu'il n'tait
pas difficile  un administrateur de grossir dmesurment. La
gnreuse Isabelle commena par couper court  cette absurde
prtention, en se dclarant financirement satisfaite, et en ordonnant
que ce sujet ft  jamais cart. Elle prescrivit en outre que,
pendant les trois annes subsquentes, le dixime de tous les profits
nets ft allou  Colomb.

La question de la permission accorde  tous les Espagnols de naviguer
librement dans les ports des colonies naissantes, et de pouvoir se
livrer  des voyages de dcouvertes sans aucun contrle, avait, comme
nous l'avons fait connatre, vivement afflig Colomb par la crainte du
tort que causeraient  ces pays ou  ces tablissements  peine
forms, des aventuriers, qui n'tant retenus par aucun frein, y
commettraient toutes sortes d'excs. Cette question fut mise sur le
tapis: Fonseca apporta dans la discussion, l'opposition qui lui tait
habituelle quand il s'agissait de Colomb; mais l'acte fut rvoqu en
tout ce qui pouvait tre prjudiciable  ses intrts. C'tait un
moyen adroit d'annuler ce mme acte sans paratre se contredire, et
sans dtruire trop ouvertement une mesure qui avait le privilge
d'tre revtue des signatures royales.

La reine permit ensuite  Christophe Colomb d'tablir ou de former un
majorat dans sa famille, rversible, dans sa descendance, de mle en
mle, et par rang de primogniture, mais sous la condition expresse
que les titres de vice-roi et de grand-amiral qui lui avaient t
confrs s'teindraient avec lui, et que les possesseurs du majorat
n'en prendraient aucun autre que simplement celui d'_Amiral_.
Christophe Colomb, le coeur rempli de reconnaissance pour l'appui que
la reine Isabelle lui avait donn avec tant de bienveillance sur les
points prcdents, n'insista nullement sur celui-ci, et il accepta
cette condition.

Une affaire trs-dlicate restait  traiter: c'tait celle du titre
d'Adelantado ou de lieutenant-gouverneur, dont le vice-roi avait
investi son frre Barthlemy contre qui Fonseca tait parvenu 
vivement indisposer le roi Ferdinand, en lui reprsentant que toute
autorit manait de sa personne, et qu'il n'appartenait qu'au
souverain seul de donner,  qui que ce ft, le droit de commander les
sujets de la couronne.

Certainement, et en droit absolu, ce raisonnement est incontestable;
mais lorsqu' une distance extrme de la mtropole, un vice-roi malade
et presque sur le bord de la tombe, se trouve revenu dans une colonie
o il n'y avait plus que dsordre et confusion, il y a bien ncessit
 ce qu'il attribue,  la personne qui lui inspire le plus de
confiance, un rang et un pouvoir qui mettent cette personne  mme de
se faire obir. Il avait, ensuite, fallu marcher contre l'ennemi que
les mmoires du temps affirment avoir form une arme de cent mille
combattants runis dans la _Vega Real_. Nous admettrons qu'il n'y
avait que moiti de ce nombre; mais n'tait-ce donc rien que ces
cinquante mille hommes arms de massues, d'arcs et de flches, et
anims par les excitations de leurs caciques? Une telle multitude
aurait pu effrayer, par sa masse seule, un corps de troupes beaucoup
plus considrable que celui du vice-roi qui s'levait  peine  deux
cent vingt hommes; et, sans aucun doute, si Colomb avait montr la
moindre indcision, c'en tait fait de lui, de ses soldats, et tous
auraient subi le sort de leurs compatriotes gorgs  La Navidad. Mais
il jugea parfaitement la situation: il eut foi dans son habilet, dans
l'intrpidit de celui qu'il avait nomm Adelantado, dans le courage
indomptable du vaillant Ojeda; et,  eux trois, ils eurent
indubitablement la plus belle part au gain de la grande bataille de la
_Vega Real_, laquelle eut le rsultat immdiat de livrer toute l'le
si tendue d'Hispaniola  la domination de l'Espagne.

Colomb fit valoir ces arguments avec son loquence naturelle, et il
obtint que le titre d'Adelantado serait conserv  Barthlemy qui fut
anobli d'ailleurs comme ses deux autres frres, et qui acquit ainsi le
droit d'tre appel Don Barthlemy, comme ceux-ci taient devenus Don
Cristoval et Don Diego.

Aprs que la reine Isabelle eut donn  Colomb ces sujets de
satisfaction, en faisant rgler ces diffrends, elle s'occupa des
intrts matriels de la colonie. Le personnel en hommes et en femmes
qui dut tre envoy  Hispaniola, fut fix; des rglements furent
tablis pour la solde, ainsi que pour les secours ou les vivres qui
leur seraient allous; on ft la rpartition des terres qui devaient
tre ouvertes  la culture; l'intelligente Isabella insista
personnellement sur le systme de bienveillance qu'il convenait
d'adopter envers les naturels, et sur la nature ou l'tendue des
tributs qu'il convenait de faire peser sur eux; enfin, cette
souveraine si claire et dont la bont du coeur tait inpuisable,
recommanda expressment que, dans l'exercice du gouvernement de la
colonie, les mesures de rigueur ne fussent employes que dans les cas
d'absolue ncessit, et que l'on chercht toujours  clairer l'esprit
des insulaires par les principes de la religion, tout en les attirant
par l'indulgence et la douceur.

Colomb ne fut tranger, par les opinions qu'il mit,  aucun de ces
actes; ce sera un honneur qui rejaillira ternellement sur Isabelle et
sur lui, que d'avoir trac une ligne de conduite qui, si elle avait
t fidlement et constamment suivie, aurait pargn aux Europens
bien des souillures, et  ces beaux pays de longues scnes de
dsolation dont ils se ressentent encore, et dont peut-tre ils se
ressentiront toujours.

Toutefois, ces scnes de dsolation auraient t fort affaiblies, au
moins pour l'poque dont nous parlons, si les intentions de la reine
avaient pu tre remplies dans toutes leurs parties. Il en fut une,
entre autres,  l'excution de laquelle des obstacles matriels
s'opposrent si compltement qu'il fut impossible de la raliser: nous
voulons parler de l'envoi des colons en ces pays. Il ne s'en prsenta,
en effet, aucun: le dcouragement avait remplac le charme qui avait
saisi les Espagnols lors du voyage prcdent de Christophe Colomb; et,
au lieu de milliers de personnes, mme des rangs les plus levs, qui
alors se pressaient sur ses pas et briguaient l'honneur de
l'accompagner, il ne s'en trouva plus une seule qui dsirt
s'expatrier, et qui voult changer l'existence la plus mdiocre en
Espagne, contre l'espoir, qu'on voyait si incertain, de revenir
bientt avec des richesses sur lesquelles on avait appris qu'il
fallait peu compter pour le moment prsent.

Pour obvier  cet inconvnient, on eut la funeste ide de transporter
dans la colonie, pour un temps dtermin, des condamns  l'exil ou
aux galres, except pourtant ceux qui avaient commis des crimes
atroces. Ce fut une source de malheurs; l'on doit tre encore plus
surpris, quand on pense qu'aprs le triste rsultat qu'eut alors cette
mesure, d'autres nations aient cru, depuis, devoir l'adopter.

Toutes ces causes, tous ces retards ne permirent d'envoyer 
Hispaniola les deux btiments demands pour cette le, qu'au
commencement de 1498, poque o enfin ils partirent sous le
commandement de Pedro-Fernandez Coronal. Quant aux six autres
btiments destins pour la nouvelle expdition de Colomb, Fonseca
qui, tout en tant devenu vque de Badajoz, avait conserv la
direction des affaires d'outre-mer, en entrava l'armement par mille
dlais. Les officiers de cette flottille taient les cratures de
l'vque; et tous, pour se rendre agrables  Fonseca, se faisaient
remarquer par un mauvais vouloir, par une attitude dnigrante qui
paralysaient tout.

Colomb en souffrait vivement et ne savait comment y remdier, nul ne
se mettant ouvertement ni compltement en tat de dsobissance. Il
pensait bien  s'adresser  Fonseca pour faire rentrer ces malheureux
dans de meilleurs sentiments; mais il comprenait aussitt que cette
satisfaction qu'il procurerait  Fonseca, en se montrant en quelque
sorte son subordonn, n'aurait d'autre rsultat que d'accrotre son
orgueil. Il craignait alors qu'une scne violente ne s'ensuivt; et
comment, si ce n'est  son dsavantage, pouvait se terminer un clat
entre lui et un vque? C'est l le grand mal qu'il y a  confrer un
pouvoir civil quelconque  des ecclsiastiques; ils savent, en effet,
trs-bien se prvaloir des droits que leur donne ce pouvoir pour se
faire obir; mais quand il s'agit de vider une affaire particulire ou
de rpondre de leur conduite devant les tribunaux, ils peuvent se
targuer de leur qualit d'ecclsiastiques, et chercher par l  se
soustraire aux ressentiments de ceux qu'ils ont offenss, ou aux
jugements de l'autorit temporelle. Aujourd'hui, tout cela s'est un
peu modifi; mais, en rgle gnrale, le vrai rle d'un prtre est de
se vouer exclusivement au service de Dieu; et il peut y avoir danger
pour la socit, lorsqu'il est appel  prendre une part quelconque
dans les affaires civiles d'un tat qui ne vit pas sous le rgime
thocratique.

L'insolence des cratures de Fonseca alla toujours en croissant
jusqu'au moment du dpart du grand-amiral,  tel point qu'un jeune
homme nomm Ximeno de Breviesca, Maure converti, qui tait devenu
trsorier, et qui se faisait partout remarquer par ses provoquants
propos sur le compte de Colomb, crut se rendre agrable  son patron
dont, au surplus, il n'tait que l'cho, en barrant le passage au
grand-amiral  l'instant o il allait dfinitivement s'embarquer, et
en lui tenant le langage le plus impudemment offensant.

L'indignation fit un moment sortir Colomb de la ligne modre qu'il
avait toujours suivie; il ne vit que l'insulte odieuse qui lui tait
faite, et comme Ximeno s'obstina  empcher le grand-amiral de
s'avancer, tout en continuant  donner un libre cours  sa langue de
vipre, Colomb, exaspr, le saisit au collet d'un bras nerveux, et en
lui disant: Tmraire, tu me pousses  bout; voil ton chtiment! Il
terrassa et foula aux pieds cet indigne favori, que nous voyons
qualifi, dans les pages d'un auteur trs-grave, d'avoir t le mignon
de l'vque Fonseca.

Les ennemis de Colomb, Fonseca  leur tte, exploitrent habilement ce
mouvement pourtant si naturel de colre: Fonseca en crivit au roi; il
reprsenta cette action (trs-blmable quoique si excusable) comme une
preuve vidente du caractre irascible du grand-amiral et comme une
confirmation des plaintes qui taient venues de la colonie sur l'oppression
et la cruaut dont quelques malheureux l'y accusaient. Il est certain
que ces imputations artificieusement prsentes firent, comme on put
s'en apercevoir, une impression fcheuse sur l'esprit de Sa Majest.
Quel prtre, grand Dieu, quel ministre de la religion! Et quelle
diffrence avec le vnrable Diego de Deza de la confrence de
Salamanque, devenu ensuite archevque de Sville, et avec l'excellent
Jean Perez de Marchena, suprieur du couvent de Sainte-Marie-de-la-Rabida,
dont nous regrettons vivement que les historiens du temps ne nous donnent
plus l'occasion de parler!

Quant  Colomb, il fut au dsespoir de s'tre laiss aller  ce
mouvement de vengeance; avant de partir, il crivit une longue lettre
aux souverains espagnols pour expliquer comment il n'avait pas pu
s'empcher de punir une semblable insulte, et pour les supplier de
continuer  l'honorer de leur bienveillance, lui qui en avait tant
besoin dans le rle difficile qu'il tait appel  remplir, et qui
d'ailleurs, aux dsavantages d'tre tranger et fort jalous, allait
encore avoir celui d'tre absent, et de ne pouvoir se dfendre
personnellement.

Ce fut le 30 mai 1498, que Christophe Colomb, dans la
soixante-quatrime anne de son ge, appareilla avec ses six
btiments, du port de San-Lucar-de-Barrameda, pour un troisime voyage
de dcouvertes, et avec le dessein de vrifier les assertions des
naturels d'Hati et des les Carabes sur des les qu'ils lui avaient
affirm se trouver dans le Sud; il pensait mme, d'aprs leurs
versions, trouver ces pays habits par des hommes de race noire, chose
qui lui paraissait assez probable, attendu qu'en Afrique, sous de
semblables latitudes, cette couleur noire tait celle des habitants.
Il toucha  Porto-Santo ainsi qu' Madre, pour y prendre de l'eau et
du bois; il se rendit ensuite aux les Canaries d'o il expdia trois
de ses navires pour la colonie d'Isabella o ils portaient des
approvisionnements: avec les trois autres, dont un seul, celui qu'il
montait, tait entirement pont, il fit route pour les les du cap
Vert, et il y arriva avec une forte fivre et avec une attaque de
goutte beaucoup plus prononce que plusieurs autres qu'il avait dj
ressenties, mais qui n'avaient jusque-l svi que fort lgrement. Il
n'avait cependant pas cess de diriger la route de son btiment et
d'en ordonner toutes les manoeuvres avec sa vigilance, son exactitude
et son habilet accoutumes.

Le 5 juillet, aprs avoir complt de nouveau son eau, ses provisions
et son bois, Colomb partit des les du cap Vert et fit route au
Sud-Ouest jusqu' ce qu'il et atteint le cinquime degr de latitude.
Il y prouva, comme on le voit frquemment dans les parages qui
avoisinent la ligne quinoxiale, des calmes profonds et une chaleur
touffante qui fit fondre le brai des bordages du pont de son navire,
qui attaqua ses viandes sales alors fort mal prpares, et qui fit
clater plusieurs barriques des vins capiteux si abondamment
alcooliss de l'Espagne. Quelques pluies survinrent, mais la chaleur
en fut  peine diminue; elles rendirent l'atmosphre beaucoup plus
lourde, et elles couvrirent tout,  bord, d'une sorte de moisissure.
Les marins perdirent presque toute leur nergie; ils se rappelrent
alors les anciennes fables sur les rgions torrides, sur les barrires
infranchissables de feu, et sur l'impossibilit de pouvoir vivre dans
ces parages.

Le grand-amiral jugea bientt devoir mettre le cap au Nord-Ouest pour
se rapprocher des les Carabes; aprs avoir suivi cet air-de-vent
pendant quelques jours, et aprs avoir prouv des alternatives
frquentes de brises favorables, de calmes, de pluies et de vives
chaleurs, le ciel devint tout  coup clair et serein, le soleil se
montra dans toute sa gloire, la brise frachit un peu; enfin, quoique
la temprature ft encore assez leve, cependant elle tait devenue
trs-supportable.

Le 31 juillet, c'est  peine s'il se trouvait un tonneau d'eau  bord
lorsqu'un matelot en vigie, nomm Alonzo Perez, cria _Terre!_ et
aperut trois montagnes qui se dtachaient au-dessus de l'horizon. Peu
aprs, on s'assura que ces trois montagnes se tenaient par leur base;
aussi, le grand-amiral ne manqua-t-il pas de leur donner le nom de la
Trinit qu'elles conservent encore en ce jour. Colomb s'approcha de
l'extrmit orientale de l'le de laquelle elles s'levaient; il
trouva qu'elle avait la configuration d'une galre  la voile, et il
appela ce cap Pointe-de-la-Galre. Ctoyant cette mme le dans le
Sud, il vit au large une tendue de terres de plus de 20 lieues;
c'tait la cte plate sur laquelle se dversent les branches de
l'embouchure de l'Ornoque. Colomb, d'abord, pensa que cette partie du
continent, qui est aujourd'hui dsigne sous le nom d'Amrique
mridionale, tait une le, et il l'appela l'le-Sainte. Se trouvant
alors dans le golfe de Paria, il crut, et chacun croyait  bord,
naviguer dans un archipel auquel on esprait trouver une issue, en
continuant  faire route en avant. Comme il ne marchait gure que le
jour, il fut une fois arrach de son mouillage par un fort raz de
mare, et il alla jeter l'ancre un peu plus loin; l, il dbarqua sur
le long promontoire de Paria qui fait partie du continent amricain:
il fut donc le premier Europen qui mit le pied sur ce mme continent;
mais l'opinion gnrale  bord tait qu'on se trouvait sur une le. Il
y eut diverses entrevues avec les naturels, auprs desquels il se
procura une grande quantit de perles dont quelques-unes taient
d'une grosseur et d'une beaut remarquables.

Cependant Colomb ne put s'empcher de remarquer la quantit abondante
d'eau  peine saumtre qui arrivait toujours dans le golfe de Paria et
qui formait un vif courant; il crut ne pouvoir l'attribuer qu' un
grand fleuve dont le cours devait avoir plusieurs centaines de lieues,
et qui, par consquent, avait sa source dans quelques montagnes
loignes et traversait un grand nombre de pays. Il en tait
trs-agit, et la nuit, aprs y avoir mrement rflchi, il se
confirma avec sa sagacit transcendante dans l'ide que les terres
qu'il voyait dans le Sud et que le promontoire lui-mme de Paria
faisaient partie d'un continent. Son gnie frappa donc juste encore
une fois, et le matin, en paraissant sur le pont, l'imagination
toujours chauffe des hautes penses qui l'avaient si fortement
proccup, il assembla son quipage autour de lui, et donnant un libre
cours  ses paroles loquentes, il leur dit:

Dieu nous a rcompenss de nos peines, de nos travaux, de nos
souffrances; car ces terres que vous voyez au midi et que nous avons
dcouvertes, ne sont pas des les, mais un continent qui doit tre
immense, et que nous lguerons  nos successeurs pour l'explorer, le
cultiver, le civiliser et l'lever  la connaissance de notre sainte
religion. Le ciel soit lou de m'avoir permis de voir et de deviner,
le premier, des pays d'une fertilit, d'une richesse inoues, et qui,
s'ils sont gouverns avec intelligence et humanit, seront une source
ternelle de prosprit pour l'Espagne! Mon premier voyage m'avait mis
sur la voie, le second a confirm toutes mes hypothses, celui-ci sera
non moins glorieux, et ce sera un honneur ternel pour nous, d'avoir
abord dans ces belles contres!

D'abord on se refusa  le croire, mais il entra dans les dtails avec
tant de conviction, il parla avec un enthousiasme si clair, qu'enfin
son opinion prvalut; il fut encore salu par de vives acclamations
comme le plus grand gnie de l'humanit; et ses marins qui, quelques
minutes auparavant, se croyaient dans un archipel, demeurrent
persuads de la ralit du continent que le grand-amiral venait de
leur annoncer.

Ce qui charma surtout Colomb ce fut la temprature de ces pays o,
effectivement, le thermomtre se tient ordinairement dans les limites
de 18  26 degrs Raumur (environ 23 et 32 degrs centigrades). Nous
savons actuellement que cette circonstance est due  la quantit des
pluies qui y tombent pendant huit mois, et  la fracheur qui y est
entretenue par la vgtation le plus active qu'il soit possible
d'imaginer. Colomb qui n'avait pas  cet gard notre exprience, se
laissa aller  une foule de suppositions et de systmes fort ingnieux
qui attestaient sa brillante imagination, mais qu'il serait superflu
de rapporter ici.

La passion des dcouvertes tait tellement inne chez Christophe
Colomb, qu'il allait oublier la pnurie de ses subsistances pour
retourner vers le Sud, et visiter les ctes de ce continent dont la
dcouverte flattait tant son esprit: on lui en fit faire la remarque
au moment o il allait donner l'ordre de gouverner dans cette
direction; revenant alors  la rectitude exquise de son jugement, il
se dtermina  se diriger vers Hispaniola o il promit de donner
quelque repos  ses quipages, et d'o il se proposait d'expdier son
frre, l'intrpide Adelantado pour complter l'importante dcouverte
qu'il venait de faire. Quel homme tait-ce donc que ce Christophe
Colomb, et de quelle trempe tait la vigueur intellectuelle de son
esprit, de penser  poursuivre, lui-mme, de semblables projets,
lorsque la goutte, cette affreuse ennemie de la sant de l'homme,
svissait sur lui avec plus d'intensit que jamais? La fivre
cependant l'avait abandonn; mais ses veilles continuelles jointes 
la chaleur ainsi qu' l'humidit de ces climats, attaqurent ses yeux
d'une inflammation ardente; et c'est  peine s'il pouvait jouir du
sens de la vue.

Le 14 aot, il se trouva dans un dtroit fort resserr, situ entre le
promontoire de Paria et l'le de la Trinit. Toutes les eaux provenant
des rivires des Amazones, de l'Oyapock, de l'Approuague, du Maroni et
autres fleuves de la Guyane, ainsi que celles de l'Ornoque non moins
majestueux que les Amazones, semblent se donner rendez-vous dans ce
dtroit dont le voisinage ou les abords sont parsems de petites les,
de roches et de bancs, et elles y ont un cours violent, saccad, qui
rendent la navigation de ce dtroit fort dangereuse. Le grand-amiral
s'y trouva plusieurs fois en danger imminent d'y faire naufrage; mais
ses talents nautiques lui firent surmonter toutes les difficults; il
parvint, enfin,  franchir ce dfil qu'il trouva assez redoutable
pour lui donner le nom de Bouches-du-Dragon.  ceux qui pouvaient
encore douter, il fit considrer ces masses normes d'eau  peine
saumtre, et il leur demanda quelles seraient les les qui pourraient
les produire; en effet, le doute n'tait plus permis.

Aprs avoir reconnu la cte dans l'Ouest jusqu'aux les Cubaga et
Marguerite, et lui avoir trouv les caractres d'une portion de
continent, il fut satisfait de ce surcrot de preuves; il mit donc le
cap sur la rivire Ozema de l'le d'Hati o il savait qu'il devait
trouver son frre dans le nouvel tablissement qu'il lui avait enjoint
de faire prs des mines; il eut pniblement  lutter contre les
courants qui l'entranaient vers l'Occident; mais,  la fin, il
atteignit sa petite rivire d'Ozema; et, s'il y arriva excd de
fatigues, presque perclus de goutte, et les yeux dans un tat
pitoyable, au moins eut-il la satisfaction infinie d'y tre reu par
son cher frre, Don Barthlemy, son second lui-mme, l'Adelantado.

Don Barthlemy avait pour lui l'amiti la plus tendre qui s'alliait au
respect profond qu'il portait  son gnie; de son ct Don Cristoval
Colomb, avait pour l'Adelantado la plus grande confiance dans son
activit infatigable, dans son courage, dans sa connaissance des
affaires, et surtout dans sa dfrence absolue pour lui. Les deux
frres, pendant cette longue sparation, avaient souvent regrett de
ne pas pouvoir s'appuyer de plus prs l'un sur l'autre, et de ne pas
avoir eu  se donner des marques frquentes de sympathie; il est donc
facile de s'imaginer avec quel plaisir ils se revirent et se tinrent
troitement embrasss.

Colomb avait compt sur quelque repos  Hispaniola, mais les
nouvelles que lui en donna l'Adelantado le dtromprent promptement.
D'abord, Don Barthlemy commena par se rjouir de la dcouverte
nouvelle du continent que son frre venait de faire, et il attacha 
cet vnement une porte encore plus grande, si c'est possible, que
son frre ne l'avait fait; aprs lui en avoir adress les
flicitations les plus cordiales, il entreprit le rcit qu'il avait 
lui drouler sur la position de la colonie et sur les vnements qui y
taient survenus depuis leur sparation.

Suivant les instructions du vice-roi, l'Adelantado avait commenc, ds
le dpart de son frre,  btir une forteresse dans le voisinage des
mines d'Hayna,  laquelle en l'honneur de Colomb, il donna le nom de
Saint-Christophe; il en leva, ensuite, une autre sur le bord oriental
de la rivire Ozema, prs du village habit par la cacique qui y avait
attir Michel Diaz  qui elle avait uni sa destine. Cette nouvelle
forteresse fut appele San-Domingo; elle fut le point de dpart de la
ville qui porte encore ce nom, et qui a t longtemps la capitale des
tablissements espagnols dans l'le d'Hispaniola.

Il mit ces deux forteresses sur un pied respectable et il partit pour
visiter les dominations du cacique Behechio, qui rgnait sur les
terres avoisinant le grand lac de Xaragua jusqu' la partie
occidentale de l'le y compris le cap Tiburon. Les habitants avaient
la rputation d'tre les plus agrables, les moins sauvages, les plus
favoriss, sous le rapport physique, de toute l'le d'Hati dont cette
contre tait considre comme une sorte d'lyse.

Avec Behechio, rsidait sa soeur Anacoana, veuve du redoutable
Caonabo; c'tait, non-seulement, une des plus belles femmes de l'le,
mais encore une des plus intelligentes et des plus distingues par sa
grce et son air de dignit. Son nom, suivant l'usage du pays, avait
une signification particulire, et voulait dire Fleur d'or. Fidle 
la fortune de son mari pendant ses luttes, elle n'avait, cependant,
jamais partag ses prventions contre les Espagnols qu'elle admirait
comme des tres d'une origine surhumaine; elle avait mme cherch 
adoucir la haine que Caonabo leur portait: c'est dans le mme esprit
et avec plus de force encore, qu'elle s'efforait de persuader son
frre, en lui mettant, d'ailleurs, sous les yeux, les malheurs que la
rsistance de Caonabo avait fait peser sur lui.

L'Adelantado pntra dans les territoires de Behechio, tambour
battant, bannires dployes, et avec cette attitude rsolue qui lui
tait particulire; le cacique s'avana vers lui  la tte d'une
multitude d'Indiens arms,  qui le courage paraissait revenu:
l'Adelantado lui fit connatre qu'il tait prt  livrer bataille,
mais que sa visite n'avait rien que d'amical. Sa parole tait toujours
crue avec autant de respect que celle du vice-roi; aussi,  l'instant
mme, Behechio fit disperser ses soldats et il engagea Don Barthlemy
 aller voir sa rsidence principale, situe dans une grande ville
hatienne prs de la baie profonde qui porte actuellement le nom de
Logane.

Anacoana, charme du rsultat de cette rencontre et avertie  temps,
prpara une rception magnifique au frre de Colomb. Trente jeunes
filles des plus belles allrent au-devant de lui, agitant, dans les
airs, des branches de palmiers, chantant leurs ballades favorites et
dansant avec un ensemble parfait; elles s'agenouillrent en
s'approchant de l'Adelantado, cessrent leurs chants et dposrent
leurs branches de palmiers  ses pieds. La belle cacique traversa
alors un passage que lui avaient laiss ouvert les jeunes filles; elle
tait gracieusement assise sur une litire porte par six vigoureux
Indiens; elle tait revtue d'une toffe en coton de couleurs
clatantes et varies qu'elle avait drape sur son corps avec une
intention manifeste de coquetterie fminine; une guirlande de fleurs
moiti blanches, moiti d'un rouge vif, reposait sur sa tte anime,
et elle en avait aussi les bras et les mains orns. Elle descendit de
sa litire, salua l'Adelantado de l'air le plus affable, et le pria de
se rendre dans la demeure qu'elle avait fait prparer avec le plus
grand soin pour le recevoir.

L'Adelantado s'tait fait une loi pour lui, comme aussi pour donner
l'exemple sur un point aussi essentiel, d'imiter son frre dans une
austrit extrme en tout ce qui concernait ses relations avec les
femmes du pays; aussi quoique touch de tant de sductions, de tant de
prvenances, quoique ravi de ces sites charmants, qui, d'eux-mmes,
excitaient  la mollesse; quoiqu'il et pu se croire transport, comme
en rve, dans les jardins enchants d'Armide, ou  la cour de
Clopatre, ou enfin dans les rgions mystrieuses du voluptueux
Orient, il accepta l'invitation avec un grand air de supriorit, mais
qui n'avait aucune teinte d'orgueil et qui tait plutt tempr par
un maintien trs-bienveillant. Tel il fut, en tendant une main amie 
la belle Anacoana, tel il marcha, pour se rendre  la rsidence du
cacique, avec le cortge des trente jeunes et gracieuses filles qui
reprirent leurs branches de palmiers, et qui recommencrent leurs
danses et leurs chants joyeux jusque chez Behechio. Une foule
innombrable d'insulaires faisant retentir l'air de cris de joie et du
son de leurs instruments, les accompagnaient et compltaient ce
cortge enthousiasm.

La visite dura plusieurs jours qui furent une succession non
interrompue de ftes dont Anacoana, avec les grces inexprimables
qu'elle tenait de la nature, faisait le plus bel ornement. Don
Barthlemy eut, cependant, plusieurs confrences avec Behechio, il lui
promit assistance et protection contre tous les ennemis qui pourraient
se dclarer contre lui; le cacique de son ct s'imposa un tribut
priodique en coton, cassave et autres productions de la localit; et
quand l'Adelantado quitta ces lieux hospitaliers, Espagnols et
Hatiens se montrrent remplis de regrets sincres. Les adieux, en
particulier, de l'Adelantado au cacique et  la noble Anacoana eurent
quelque chose de pathtique qui fit beaucoup d'impression sur les
spectateurs. Voil bien comme l'on gagne les coeurs, comme l'on
colonise; mais qu'il y a peu de personnes qui sachent pratiquer cette
manire d'agir!

Le petit corps d'arme, aprs cette expdition amicale, se dirigea
vers Isabella qui se trouvait dans un tat fort prcaire de sant et
presque dpourvue de provisions; l'Adelantado en carta tous les
hommes qui taient trop faibles ou trop maladifs pour porter les armes
en cas d'attaque, et il les cantonna en divers points de l'intrieur
o l'air tait meilleur et les vivres plus abondants: pour leur
protection et comme ouvrages de dfense militaire de la colonie, il
fit en mme temps lever des forts qui reliaient entre eux San-Domingo
et Isabella, c'est--dire le Nord et le Sud de l'le et qui devaient
tenir en respect ses deux parties orientale et occidentale  chacune
desquelles cette ligne de fortifications, fort bien combine, faisait
face de chaque ct.

Mais l'impatience, quelques insultes de la part des Espagnols, des
punitions trs-svres infliges par eux dans la _Vega Real_, et des
exigences outres pour les tributs imposs, firent natre chez les
Hatiens un esprit de vengeance qui fut communiqu  leur cacique
Guarionex, homme trs-modr cependant, par plusieurs autres chefs qui
l'excitrent  prendre les armes. La garnison du fort de la Conception
fut presque aussitt informe de ce projet qui devait avoir pour
premier but l'enlvement de ce fort, sa destruction et le massacre de
ses soldats. Le point le plus difficile tait d'en donner connaissance
 l'Adelantado, car le fort fut bientt bloqu. Une lettre porte par
un Indien pouvait seule en fournir le moyen; mais les naturels
envisageaient cet expdient avec terreur, persuads qu'une lettre
pouvait parler et les perdre; enfin,  force de prsents, on en trouva
un qui sortit du fort en se disant estropi et retournant dans ses
foyers: la ruse russit, on le laissa passer et il remit la lettre.

L'Adelantado partit comme la foudre, fondit  l'improviste sur les
assigeants, arrta Guarionex de sa propre main, punit deux des
instigateurs du complot, de la peine de mort, pardonna au reste, et
termina cette affaire avec autant de vigueur dans l'action que de
modration dans la vengeance. Il fit plus: apprenant que ce qui avait
le plus excit Guarionex, avait t un outrage dont un Espagnol
s'tait rendu coupable envers sa femme, il infligea un chtiment
public  l'Espagnol, et rendit la libert au cacique qui s'attendait 
perdre la vie. Cette clmence inespre toucha sensiblement le coeur
de Guarionex; son premier acte fut, alors, de rassembler ses sujets et
de leur faire un discours  la louange des Europens. Il fut cout
avec beaucoup d'attention, et ses auditeurs, en signe d'assentiment,
le prirent sur leurs paules et le portrent triomphalement jusqu'
son domicile. La tranquillit de la _Vega_ fut, par l, rtablie pour
quelque temps.

Fidle  ses promesses, Behechio quelque temps aprs, fit informer Don
Barthlemy que le tribut promis tait prt. Par les dtails qui furent
donns, l'Adelantado comprit que les denres annonces excdaient de
beaucoup celles qui avaient t convenues; il jugea donc devoir
conduire lui-mme vers ces parages, une caravelle qui y fut accueillie
et fte avec enthousiasme. Les marins de ce navire s'accordrent 
dire n'avoir rien vu de si beau que ce pays qu'ils comparaient  un
paradis, ni d'aussi aimable que ses habitants.

Behechio et Anacoana voulurent visiter la caravelle: Don Barthlemy
alla les chercher pour leur en faire les honneurs. Quand ils
quittrent le rivage, une salve d'artillerie partit du btiment: ce
bruit formidable, la fume qui se droulait majestueusement en rasant
les flots, l'embrasement de la poudre qui, semblable  des clairs,
perait cette fume, tout frappa les insulaires d'pouvante. Anacoana
s'vanouit en tombant entre les bras de l'Adelantado, et tous les
autres visiteurs ou visiteuses se seraient jets  l'eau, s'ils
n'avaient t rassurs par ses paroles et par ses gestes affectueux.

L'admiration des insulaires se manifesta visiblement quand ils furent
monts  bord, qu'ils y entendirent une musique guerrire, qu'ils
virent l'intrieur entier du btiment, qu'ils s'en furent fait
expliquer les dtails, qu'ils eurent sous les yeux l'aspect des marins
en grande tenue et pleins du respect qu'ils tmoignaient  leurs
chefs. Une collation lgante tait servie  laquelle ils prirent part
de la meilleure grce du monde; ensuite, l'Adelantado s'offrit  leur
faire faire une promenade au large sur le navire, et il se mit en
mesure de se prparer pour l'appareillage. Quand tout fut dispos, il
alla chercher ses invits et il monta sur le pont avec eux; mais au
moment de mettre sous voiles, la ravissante Anacoana, avec cet air de
nonchalance ml de bouderie qui a tant d'attraits chez les femmes de
couleur de ces pays, s'approcha de Don Barthlemy et lui dit:

Seigneur Adelantado, vous ne savez pas ce que pense mon frre,
l-bas, dans ce coin; et je ne sais vraiment pas si je dois le
communiquer  Votre Excellence!

Certainement, Princesse, rpondit Don Barthlemy, et je dois le
savoir!

Eh bien, puisque vous m'enhardissez, il faut que vous sachiez qu'il
croit que vous voulez tous nous emmener  Isabella et nous y retenir
prisonniers. Quant  moi, je n'ai aucune apprhension de cette sorte,
et vous pouvez faire tout ce qu'il vous plaira, sans que j'en sois
aucunement alarme!

Mais n'a-t-il pas ma parole, et n'est-il pas mon invit?

Il est votre invit, c'est vrai, mais il n'a pas votre parole, car
s'il l'avait, il n'aurait aucune inquitude; croyez-le bien, seigneur
Adelantado!

Eh bien, charmante princesse, veuillez lui dire que, par cela seul
qu'il est mon invit, il a ma parole; mais puisqu'il la veut
expressment, je la donne.

Il suffit, dit Anacoana, en saluant de la main avec une grce
parfaite: un moment aprs, elle reparut avec Behechio qui riait comme
un enfant, tant il tait heureux d'tre rassur.

L'Adelantado tait un marin consomm qui avait navigu une grande
partie de sa vie; il est mme des auteurs qui le citent parmi les
hardis compagnons de Barthlemy Diaz, lorsque cet autre illustre
navigateur fit, en 1486, la dcouverte si longtemps cherche de la
pointe mridionale de l'Afrique que nous connaissons sous le nom de
cap de Bonne-Esprance. Il manoeuvra avec un grand aplomb, au milieu
d'un silence profond: l'ancre fut drape, les voiles furent
prsentes pour recevoir une brise douce, il fit avancer, tourner,
revenir son btiment, comme si c'et t un jeu; et, aprs deux heures
d'volutions, il ramena ses htes au lieu mme d'o il tait parti,
comme si son navire avait t un immense tre intelligent  qui il ne
fallait que parler pour tre obi. C'est, en effet, le plus grand
effort de l'esprit humain que d'avoir ainsi emprisonn les vents dans
des toiles lgres, et de les avoir fait servir,  force de science et
d'audace,  dompter les mers et  excuter les volonts de l'homme.

On revint  terre, mais il fallut bientt songer  quitter ces pays
dlicieux, leurs aimables habitants, et la fascinante Anacoana, qui
montra les plus vifs regrets. Don Barthlemy fut poli, affectueux,
mais toujours austre; et si, comme l'affirment les crivains
contemporains, il quitta cette jeune et charmante princesse avec la
stoque froideur d'un Caton, il eut une retenue et une gloire dont on
ne peut faire honneur  un grand nombre de capitaines qui se
trouvrent dans des positions aussi dlicates. En prenant cong de
Behechio, il lui dit qu'il avait fait le calcul de la quantit dont ce
qu'il emportait excdait le tribut convenu, et que ce serait  dduire
du prochain envoi. Il fit des prsents sans nombre  Anacoana, il
l'assura que son souvenir resterait ternellement grav dans son
esprit; et il les quitta tous les deux sur la plage o il s'embarqua,
en les saluant avec sa dignit accoutume et en leur faisant, de la
voix et de la main, de nouveaux adieux  mesure qu'il s'loignait: 
l'instant de perdre le rivage de vue, il fit un dernier salut avec son
artillerie, et il disparut.

Nous sera-t-il permis de dire, ici, que notre carrire maritime nous
avait mis  mme,  l'ge de vingt-deux ans, de visiter le sol des
quatre parties du monde, que, lors de l'expdition de Saint-Domingue
ordonne, en 1802, et qui fut suivie de tant de calamits, nous avons
aussi parcouru les lieux gouverns, trois cents ans auparavant, par
Behechio. Hlas! dans les temps agits du sjour que nous y fmes,
retrouver rien qui pt nous rappeler ce cacique et son aimable soeur,
tait de toute impossibilit! Nous n'en avons pas moins jet aux vents
les doux noms d'Anacoana et de l'Adelantado, mais  peine si les chos
attrists de contres alors si bouleverses, purent seulement les
rpter!

Pendant que par cet heureux mlange de vigueur, de modration, de
justice, de prudence et d'abngation, le frre de Colomb apaisait les
insurrections, gagnait des amis  la cause espagnole, et travaillait 
la colonisation de cette le magnifique sur la meilleure base
possible, les factions fermentaient  Isabella, et elles s'y
dveloppaient sous l'influence d'un nomm Francisco Roldan, que la
protection du vice-roi avait progressivement lev au rang
d'alcade-major ou de chef de la justice dans la colonie. Quand Colomb
partit pour dtruire, par sa prsence, les imputations d'Aguado,
Roldan crut que son crdit n'y rsisterait pas, et il voulut profiter
de cette chute prsume. Il chercha donc  prparer son avnement au
pouvoir suprme dans la colonie en annonant, comme chose certaine, la
disgrce prochaine du vice-roi, en critiquant tous ses actes, et en
reprsentant ses frres comme des parvenus, comme des trangers qui ne
pouvaient porter aucun intrt au bien du pays, qui mme, se servaient
des Espagnols pour les surcharger de travaux, et pour faire btir, par
leurs mains, des forteresses, afin de s'y mettre en sret, eux et
les richesses qu'ils extorquaient des caciques. Lorsque ces ides
eurent germ dans les esprits, il ne lui restait plus, pour saisir
l'autorit, qu' faire assassiner l'Adelantado afin de se substituer 
sa place; ce fut, en effet, le projet auquel il s'arrta; mais il
fallait une occasion favorable pour l'excuter, et il tait difficile
de la trouver avec un homme aussi actif, aussi vigilant que Don
Barthlemy.

Quand la caravelle fut arrive de Xaragua avec les approvisionnements
qu'elle apportait, l'Adelantado laissa le soin d'en faire le
dchargement  son frre Don Diego qui tait revenu  Isabella, et il
s'absenta pour faire une tourne dans l'le. Don Diego, prouvant
beaucoup de difficults  ce dchargement  cause du petit nombre
d'embarcations propres  ce service qu'il possdait, et voyant,
d'ailleurs, l'tat de vtust du navire qui ne lui permettait pas de
retourner en Europe, prit le parti de le faire jeter sur un endroit
propice de la cte, pour que l'opration du dchargement cott moins
de peines et de temps.

Roldan ne dit rien pour s'y opposer; mais, quand la caravelle fut
choue, il se rpandit en insolentes clameurs, disant que les deux
oppresseurs des Espagnols avaient imagin ce moyen pour les empcher
de retourner jamais dans leur patrie; la conclusion de ses discours
fut qu'il fallait remettre le navire en mer, s'en emparer, y proclamer
l'indpendance des colons, et aller mener une vie licencieuse dans la
partie de l'le qui leur plairait, faisant travailler les Indiens
comme des esclaves et leur enlevant leurs femmes.

Don Diego, trop pacifique pour rsister ouvertement et pour faire
punir ce misrable, imagina de l'loigner en lui offrant un
commandement, sous prtexte de rvoltes qu'il paraissait craindre dans
la _Vega_. Roldan saisit cette occasion de se voir  la tte d'une
force qu'il parvint  lever au nombre de soixante-dix hommes bien
arms; il se les attacha par une infinit de promesses; mais comme les
penses de rbellion n'existaient pas chez les Indiens de la _Vega_,
il n'eut pas  les combattre; il employa, au contraire, tous ses
moyens de sduction pour s'y faire des amis, en promettant aux chefs
qui voudraient faire cause commune avec lui, de les exonrer de leurs
tributs.

Ayant russi  faire accepter ses propositions par ces chefs, il posa
ouvertement le masque qu'il avait gard jusqu'alors, revint 
Isabella, jeta insolemment un dfi  l'Adelantado qui tait encore
absent et  son frre, les dpeignit comme ne tenant leur autorit que
de Colomb qui avait perdu la sienne; et, aux cris de Vivent Leurs
Majests! prtendit pouvoir agir en matre et gouverner la colonie.
Il voulut alors faire remettre la caravelle  flot, mais il ne put y
parvenir. En ddommagement, il fit ouvrir de force tous les magasins
et il y puisa  pleines mains pour donner  ses compagnons des armes,
des munitions, des vtements et des provisions; ensuite, ils partirent
tous pour s'emparer du fort de la Conception, qui, heureusement,
command par un brave et loyal militaire nomm Michel Ballester,
refusa d'en ouvrir les portes, et annona sa dtermination de se
dfendre jusqu' la dernire extrmit.

Au factieux Roldan, se joignirent bientt Adrien de Moxica et Diego
de Escobar, alcade du fort de la Madeleine; les choses en taient l,
quand l'Adelantado fut inform de ces trahisons. Ne sachant  qui se
fier, ignorant mme l'tendue vritable de la conspiration, il ne put
agir avec sa vivacit ordinaire. Ce qui lui parut le plus press fut
de se rendre sur les lieux et chez le seul partisan sur lequel il pt
compter, qui tait Michel Ballester; il se jeta donc dans le fort de
la Conception avec des soldats dont il connaissait le dvouement;
quand il se fut ainsi assur un point respectable de rsistance, il
demanda  Roldan une entrevue, que celui-ci accepta, au pied de la
forteresse o il se rendit pendant que l'Adelantado parlait par une
embrasure de canon. La scne fut vive: l'Adelantado exigeait une
soumission immdiate et promettait, en ce cas, un pardon complet; de
son ct, Roldan voulait obtenir le dsistement volontaire de Don
Barthlemy,  son profit, et il s'engageait  faire,  cette
condition, embarquer paisiblement les deux frres de Christophe Colomb
pour l'Espagne. Aucun des deux ne voulut accder  de semblables
propositions; et les affaires de la colonie en prirent un tour
trs-fcheux.

Les Indiens, profitant de ces divisions, cessrent de payer leurs
tributs. La bande de Roldan se recrutait tous les jours; les soldats
qui voulaient rester fidles  leurs devoirs taient forcs de
s'enfermer dans les forts et d'y vivre de privations; les provisions,
livres au gaspillage, s'puisaient, et l'Adelantado, sachant qu'il
serait assassin s'il mettait les pieds au dehors du fort de la
Conception, ne pouvait songer  le quitter.

Ce fut dans cette critique situation qu'eut lieu l'arrive 
San-Domingo, des deux btiments commands par Pedro-Fernandez Coronal.
Ils eurent bientt divulgu la nouvelle que le vice-roi, toujours
protg par les souverains espagnols, allait arriver avec une escadre
puissante, et que Don Barthlemy avait t officiellement confirm en
sa qualit d'Adelantado par le roi Ferdinand.

 peine l'Adelantado en fut-il inform que, sans plus craindre aucun
de ses ennemis ouverts ou secrets, sans daigner en faire avertir le
perfide Roldan, il fit ouvrir les portes du fort et se mit en marche
pour San-Domingo. Cette noble audace intimida tous ceux qui avaient
jur sa perte, et il traversa leurs dtachements sans que pas un seul
homme ost seulement l'approcher.

En sret  San-Domingo, l'Adelantado eut la magnanimit de dpcher
Coronal vers Roldan, lui offrant amnistie complte s'il voulait, lui
et les siens, mettre bas les armes. Arriv  un dfil, Coronal fut
arrt par quelques archers  la tte desquels tait Roldan, qui lui
dit: Halte-l, tratre! si tu tais arriv huit jours plus tard, tu
n'aurais trouv ici qu'un seul parti, et c'et t le mien! Coronal
fit tout ce qu'il put pour ramener Roldan, qui lui rpondit que jamais
il ne reconnatrait que le vice-roi; que s'il arrivait, il se
soumettrait  son autorit, mais non  celle d'aucune autre personne
quelconque.

Au retour de Coronal, il ne restait plus  l'Adelantado qu' lancer
une proclamation dclarant Roldan ainsi que ses adhrents, tratres,
et c'est ce qu'il fit.  cette nouvelle, Roldan rsolut de s'loigner;
il fit  ses soldats les tableaux les plus attachants du pays
enchanteur de Xaragua, il leur dit de se rappeler tout ce que leurs
compatriotes qui y taient alls avec l'Adelantado, en avaient
rapport sur la fertilit du sol, sur la douceur des habitants, sur
l'extrme beaut des femmes; il leur promit de les laisser se livrer 
tous leurs dsirs, et ce fut cette charmante contre vivant heureuse
sous les lois de Behechio, sous l'influence de l'esprit distingu
d'Anacoana, qu'ils allrent souiller de leur infme prsence.

Mais  peine eurent-ils quitt la _Vega Real_ que les Indiens ne
voyant qu'un trs-petit nombre d'Espagnols autour d'eux, se mirent en
insurrection. Leur cacique Guarionex, y avait t excit par Roldan
lui-mme, lors de son dpart; il eut l'imprudence de suivre ce
conseil, il devint ingrat envers l'Adelantado et il commena ses
oprations en bloquant le fort de la Conception. Don Barthlemy
accourut aussitt au secours de la forteresse; son nom seul et la
nouvelle de son approche glacrent le courage de Guarionex, qui prit
la fuite au plus vite et ne s'arrta, avec sa famille et quelques-uns
de ses serviteurs les plus fidles, qu'aux montagnes de Ciguay, les
mmes qui avoisinent la baie de Samana et dont les habitants avaient
eu une escarmouche avec les marins de la _Nia_, lors du premier
voyage de Colomb dans ces parages. Mayonabex tait toujours le cacique
de cette localit.

L'Adelantado, indign, prit avec lui quatre-vingt-dix hommes dvous,
et se mit  la poursuite de Guarionex, le traquant  travers les
montagnes, les forts, les rivires, et sans s'inquiter en aucune
manire des embuscades des Indiens ni des difficults du terrain. Il
arriva ainsi prs du cap Cabron o rsidait Mayonabex, et il lui fit
intimer l'ordre de remettre Guarionex, lui promettant alors amiti,
paix et secours; mais, en cas de refus, se proposant de livrer ses
dominations aux flammes et au pillage.

Dites  votre chef, rpondit noblement le cacique  l'envoy de Don
Barthlemy, que je respecte infiniment en lui la qualit du frre de
Colomb dont je n'ai pas oubli les gnreux sentiments; mais Guarionex
est mon ami, il est en fuite, il est venu chercher un asile chez moi,
je lui ai promis protection et je tiendrai ma parole!

Disons ici en toute sincrit et malgr notre admiration pour les
grands talents de l'Adelantado, qu'il agit en cette circonstance avec
beaucoup moins de noblesse que Mayonabex: l'orgueil de ne pas vouloir
revenir sur une parole mal calcule l'entrana dans de coupables
excs; il avait menac, en cas de refus du cacique, de livrer ses
dominations aux flammes et au pillage, et il eut la cruaut de le
faire. Rien ne fut pargn: pendant trois mois entiers, le pays fut
battu et dvast; Mayonabex, quoique vivement sollicit par ses sujets
de livrer son confrre, s'y refusa obstinment et se cacha: il fut 
la fin dcouvert par douze Espagnols qui parvinrent  s'emparer de
lui, de sa femme, de ses enfants, de quelques serviteurs, et qui les
amenrent  l'Adelantado. Satisfait de ce rsultat, Don Barthlemy
revint sur ses pas avec ses prisonniers qu'il confina au fort de la
Conception, mais qu'il relcha peu de temps aprs,  l'exception de
Mayonabex. Que ne fut-il mieux inspir pour sa gloire, et qu'il eut
t plus noble de laisser partir aussi le cacique lui-mme! Il crut
peut-tre que ce serait un otage qui lui garantirait la paix de
l'avenir. L'Adelantado avait cependant laiss quelques soldats dans
les montagnes de Ciguay, avec l'ordre de chercher  s'emparer de
Guarionex; ils y russirent, le chargrent de chanes et le
conduisirent au fort de la Conception. Ses insurrections ritres, la
persvrance avec laquelle il avait t poursuivi, ne lui parurent pas
pouvoir faire esprer de trouver grce devant la rigidit de
l'Adelantado; il crut donc devoir se donner la mort! Ainsi disparut de
la scne du monde ce malheureux cacique, nouvelle victime, d'abord de
sa faiblesse de caractre, et ensuite des consquences dsolantes de
l'occupation.

Ce fut aprs ces expditions, que Don Barthlemy effectua son retour 
San-Domingo, et qu'il eut le bonheur d'y voir arriver son frre aprs
une sparation de prs de deux ans et demi.

Une des premires mesures que prit le vice-roi fut d'approuver les
actes du gouvernement de l'Adelantado, en dclarant tratres Roldan et
ses adhrents. Cet homme turbulent et insubordonn s'tait cependant
rendu  Xaragua o les naturels lui firent une bienveillante
rception, et o une circonstance heureuse pour lui, vint augmenter
ses forces ainsi que ses ressources. On se souvient que Colomb avait
expdi des les Canaries, trois caravelles ayant mission de porter
des approvisionnements  la colonie: or, il arriva que les courants
ayant agi sur leur route, ce fut  la cte de Xaragua qu'elles
abordrent. Les rebelles se crurent poursuivis; mais Roldan ayant t
fix sur leur compte, recommanda le secret aux hommes de sa bande, et,
se disant envoy en mission dans cette partie de l'le, parvint
d'abord  se procurer des armes ainsi que des provisions, ensuite 
s'attacher plusieurs hommes de cette expdition qui, tant en grande
partie des criminels et des vagabonds, ne demandrent pas mieux que de
s'engager avec Roldan et de mener avec lui une existence de licence et
d'oisivet. Ce ne fut qu'au bout de trois jours qu'Alonzo-Sanchez de
Carvajal, qui commandait les caravelles, dcouvrit la ruse; mais le
mal tait fait.

Les btiments furent d'ailleurs retenus par des vents contraires;
alors, il fut convenu qu'un des capitaines de ces navires, nomm
Jean-Antoine Colombo, parent du vice-roi, dbarquerait avec quarante
hommes arms qu'il serait charg de conduire par terre  San-Domingo.
Colombo dbarqua, en effet, avec quarante hommes: quelle ne fut pas sa
surprise en se voyant abandonn aussitt,  l'exception de huit
d'entre eux, par ses soldats qui, se joignant aux rvolts, en furent
reus  bras ouverts et avec de longs cris de joie. Colombo voyant ses
forces considrablement rduites par cette dsertion, retourna  bord.
Carvajal, pour ne pas donner lieu  de nouvelles dsertions, donna le
commandement de sa caravelle  son second, fit partir les navires et
resta pour chercher  ramener dans le devoir, et Roldan, qu'il avait
cru remarquer tre quelquefois chancelant dans sa rbellion, et les
hommes qu'il avait entrans; mais tout ce qu'il put obtenir, fut que
Roldan lui promit, ds que l'arrive de Colomb lui serait notifie, de
se rendre  San-Domingo pour lui faire connatre ses griefs et pour
ajuster tous les diffrends. Il crivit mme, dans ce sens, une lettre
au vice-roi, que Carvajal se chargea de lui remettre. Ne pouvant
obtenir davantage, Carvajal quitta ces lieux, escort jusqu' huit
lieues de San-Domingo, par six rebelles, et il y trouva le vice-roi
qui y tait dbarqu depuis quelques jours.

En remettant la lettre de Roldan, Carvajal exprima son opinion sur la
probabilit de ramener les rvolts; mais ceux-ci se rassemblrent
bientt dans le village de Bonao, situ dans la valle de ce mme nom,
 vingt lieues de San-Domingo,  dix du fort de la Conception, et ils
prirent leur quartier gnral dans l'habitation d'un nomm Pedro
Reguelme qui tait l'un de ces rvolts. Inform de ces dtails,
Colomb crivit  Michel Ballester qui commandait toujours le fort de
la Conception, et il lui donna des pleins pouvoirs pour avoir une
entrevue avec Roldan, et pour lui offrir amnistie complte s'il
voulait se soumettre et se rendre  San-Domingo afin de traiter avec
le vice-roi lui-mme, sous l'assurance crite de sa sret
personnelle. En mme temps, il publia une proclamation, par laquelle
il annonait donner passage gratuit  tous ceux qui voudraient
retourner en Espagne, esprant par l, dbarrasser la colonie de tous
les mcontents et de tous les paresseux.

L'intgrit, la loyaut de Ballester en faisaient un choix qui aurait
d tre facilement accept par Roldan; et l'on vit bien clairement,
alors, que toutes les protestations de respect de cet insolent
factieux envers le vice-roi n'taient que des moyens de gagner du
temps et de rendre sa position meilleure: il rpondit effectivement
qu'il n'entendait traiter que par l'intermdiaire de Carvajal, dont,
disait-il, il avait appris  apprcier la droiture  Xaragua.

Colomb pensa alors  recourir aux armes, mais avant d'y faire un appel
dfinitif, il voulut connatre combien il pourrait ranger de soldats
sous son drapeau; or, il obtint ainsi la fcheuse assurance que,
except soixante-dix militaires fidles au devoir, tous se
rallieraient  Roldan, sous les ordres de qui ils avaient  esprer
une vie de brigandage et de sensualit. Colomb se garda donc bien de
mettre en trop grande vidence l'exigut du chiffre numrique de ses
partisans, et quelque cruel qu'il ft pour lui de mnager un misrable
comme Roldan, il fut oblig de temporiser. Quelle pnible extrmit
cependant, pour un homme d'honneur comme Colomb, d'tre si souvent
forc de tendre une main amie  un individu qu'il ne pouvait que
mpriser, et qui, lui-mme, semblait se faire un jeu de son
dshonneur!

Le vice-roi se borna donc, pour le moment,  activer le dpart de cinq
de ses navires pour purger l'le du plus grand nombre possible de
mcontents, afin de diminuer par l les chances qu'il voyait  ce
qu'ils se ralliassent  Roldan s'ils restaient plus longtemps  porte
de ses excitations. Il crivit, par cette occasion,  ses souverains,
 qui il envoya une carte ainsi qu'une description de la partie du
vaste continent qu'il avait dcouverte, et il y joignit les perles
magnifiques qu'il s'y tait procures dans ses entrevues avec les
naturels. Il n'oublia pas de leur faire connatre tous les dtails de
la rbellion de Roldan, qu'il dpeignit comme provenant principalement
d'un dml entre l'Adelantado et lui; et, pour que l'affaire fut bien
instruite, il pria Leurs Majests d'envoyer dans la colonie un
fonctionnaire vers dans les matires juridiques, avec le titre de
premier juge.

Roldan ne manqua pas aussi de profiter de cette occasion pour crire
en Espagne, ce qu'il ft en accusant, comme toujours, Colomb
d'injustice et d'oppression. Rien cependant ne prouvait mieux le dsir
du vice-roi d'tre  l'abri de ces reproches que la demande qu'il
faisait de voir les attributions de la justice distraites de son
pouvoir, et remises entre les mains d'un juge expriment nomm par la
couronne. On verra, cependant, que les imputations articules par un
tratre et envenimes par l'odieux Fonseca qui dtestait toujours en
Colomb un tranger et un homme dont les services clatants avaient
acquis une grande faveur auprs de Leurs Majests, finirent par faire
beaucoup trop d'impression sur leur esprit.

Aprs le dpart des navires, le vice-roi reprit ses ngociations avec
Roldan, il alla mme jusqu' lui crire avec une bont marque: il lui
rappela l'ancienne confiance qu'il s'tait plu  avoir en lui, il lui
dit qu'il tait prt  renouer ses anciennes relations avec sa
personne, il l'invita fortement, au nom de son ancienne rputation
elle-mme qui tait bien connue du roi,  ne pas persister dans la
ligne fcheuse de conduite qu'il tenait, et il renouvela l'assurance
qu'il pouvait venir s'expliquer avec lui, sous la garantie formelle
de l'inviolabilit de sa personne.

Il s'agissait de savoir qui porterait cette lettre; Roldan avait
dclar qu'il n'avait confiance qu'en Carvajal, et l'on reprsentait 
Colomb que cette prfrence exclusive tait de nature  crer de
violents soupons contre la fidlit de cet officier. Le vice-roi prit
alors son parti avec sa grandeur d'me habituelle, et il ne voulut
s'en rapporter qu' lui seul. Il fit donc appeler Carvajal, le
questionna franchement, noblement; et, ayant acquis la conviction de
sa loyaut, il lui confia la mission difficile d'entamer la
ngociation avec Roldan.

On comprend combien l'missaire de Colomb eut de peines et essuya
d'humiliations dans le cours de cette affaire. Il finit cependant par
obtenir que Roldan crivit au vice-roi et, de plus, qu'il et une
entrevue avec lui. Les rvolts sentaient leur force, et ils
exigeaient les choses les plus extravagantes. Sur ces entrefaites,
Michel Ballester crivit au vice-roi; il l'informa que le parti des
rebelles augmentait  tel point qu'il n'y avait d'autre parti 
prendre qu' accepter leurs conditions quelles qu'elles fussent. Je
ne dois pas laisser ignorer  Votre Altesse, disait-il en terminant sa
lettre, que les soldats eux-mmes de la garnison du fort que je
commande, sont en voie continuelle de dsertion, et que je pense qu'
moins d'un prompt arrangement, qu' moins de l'embarquement prochain
des insurgs pour la mtropole, non-seulement l'autorit de Votre
Altesse, mais aussi son existence courent le plus grand danger.
Certainement, je saurai mourir  mon poste et vous dfendre jusqu'
la dernire goutte de mon sang; mais j'aurai si peu d'imitateurs, que
notre rsistance et la vtre ne pourront certainement pas conjurer le
danger.

Quelque triste et affligeant que ft le contenu de cette lettre,
l'esprit se repose pourtant avec plaisir sur les beaux sentiments
professs par cet honorable militaire qui brille avec beaucoup d'clat
au milieu de tant de rvoltes, de trahisons, d'entranements funestes;
et l'on aime  voir un loyal soldat qui aprs avoir trac d'une main
afflige, les dfaillances, les torts de ses compatriotes coupables ou
gars, retrouve toute la trempe de son caractre pour exprimer son
dvouement inaltrable, son attachement  ses devoirs qu'il prfre 
la vie, et pour s'engager jusqu' la mort,  dfendre l'autorit et la
personne de son chef.

Tant de motifs dcidrent Colomb  faire un arrangement avec les
rvolts: il fut stipul que Roldan et ses adhrents s'embarqueraient
au port de Xaragua, pour l'Espagne, sur deux navires qui seraient
prts  prendre la mer dans cinquante jours au plus tard; qu'ils
recevraient tous un certificat individuel de bonne conduite et une
garantie pour leur solde jusqu'au jour du dpart; que des esclaves
leur seraient donns, comme on l'avait fait pour certains colons, en
considration de services rendus; que ceux d'entre eux qui avaient des
Indiennes pour femmes pourraient les emmener en lieu et place de mme
nombre d'esclaves; que les proprits qui leur avaient appartenu et
qui avaient t squestres, leur seraient restitues, et qu'il en
serait de mme des avantages qui avaient prcdemment t faits 
Roldan.

Cet odieux trait, qu'on ne pouvait mme se flatter de voir accompli,
tait d'une nature si rvoltante qu'on a de la peine  se figurer que
Colomb n'et pas prfr s'exposer  toutes les consquences
possibles, qu' l'obligation de le signer. Pour nous, nous aimerions
infiniment mieux que le vice-roi, plutt que de courber la tte sous
des exigences si mortifiantes, et quitt une colonie o il lui tait
devenu impossible de rtablir l'ordre si profondment troubl par les
factieux, et que, la lettre de Ballester  la main, il ft all
demander aux souverains espagnols la faveur d'tre remplac dans un
commandement qu'en sa qualit d'tranger qui inspirait de si funestes
prventions, il ne pouvait plus exercer avec avantage, soit pour la
colonie, soit pour la mtropole. On a prtendu que Colomb avait 
coeur d'envoyer son frre l'Adelantado en exploration vers le
continent qu'il avait dcouvert, pour y recueillir des renseignements
plus prcis, et qu'il lui aurait fallu renoncer  ce dessein, s'il ne
pacifiait pas la colonie: mais tout n'tait-il pas boulevers; et, en
accordant deux navires  Roldan, lui restait-il assez de ressources
pour donner suite  l'expdition projete? D'ailleurs, la dcouverte
du continent tait faite; aucun autre que lui ne pouvait y prtendre
et cela devait lui suffire.  lui, en effet, l'honneur insigne d'y
avoir abord le premier;  d'autres, le soin de glaner aprs lui et de
coloniser les beaux pays dont il avait ouvert l'entre aux nations
merveilles!

Quoi qu'il en soit, Roldan et ses bandits se rendirent  Xaragua, et
le vice-roi, laissant temporairement le commandement  son frre
Diego; partit avec l'Adelantado pour visiter les forteresses et pour
rtablir les choses sur leur ancien pied.

Cependant, quelques dtails invitables et de trs-mauvais temps
retardrent les deux navires au del de l'poque convenue. Il en
rsulta des plaintes; on allgua que les btiments taient mal arms;
que les dlais avaient eu lieu  dessein et il s'ensuivit un refus de
s'embarquer. De nouvelles conditions tant mme demandes par ces
misrables, il faillit ouvrir d'autres ngociations. Sans doute que
Roldan pensant  sa conduite passe, avait rflchi qu'il serait
imprudent  lui de retourner en Espagne; sans doute aussi que la
canaille qui l'accompagnait rpugnait  quitter la vie de licence et
de dsordre qu'elle menait; et l'on dut voir bientt combien il serait
difficile d'amener tous ces vauriens  dlivrer l'le de leur prsence
impure.

Au milieu de ces difficults, le vice-roi reut une lettre d'Espagne
en rponse  celles o il avait dpeint le fcheux tat de la colonie,
cette lettre tait crite par Fonseca qui se bornait  lui dire que
cette affaire ne pouvait pas tre traite immdiatement, attendu que
les souverains entendaient la rgler eux-mmes. Il pensa d'aprs cela
que l'astucieux directeur des affaires d'outre-mer voulait laisser les
esprits s'envenimer de plus en plus, et qu'il tait dispos  ne rien
faire, soit pour amliorer la situation de l'le, soit pour faire
disparatre les difficults dans lesquelles Colomb se trouvait
envelopp.

Le vice-roi ne voyant rien de plus press que le dpart de Roldan,
espra le dcider  l'effectuer en allant lui-mme, vers la fin du
mois d'aot 1408, au port d'Azna o il se rendit sur deux caravelles,
accompagn des personnages les plus importants qui lui taient rests
dvous. Loin d'tre sensible  cette dmarche, l'infme Roldan
affecta des airs de hauteur, comme si c'et t  lui de dicter des
conditions: il demanda que des terres fussent concdes gratuitement 
ceux de ses partisans qui voudraient rester  Hispaniola, et qu'il
ft, lui-mme, rtabli dans ses fonctions d'alcade-major.

L'me est abreuve de dgots  l'aspect de tant de noirceurs, de
bassesses et de perfidies; et l'on ne peut que plaindre Colomb
lorsqu'on apprend qu'abandonn de presque tous, et ne trouvant nulle
part ni un appui ni un conseil, il se crut forc de signer encore un
trait qui garantissait aux insurgs leurs nouvelles et insolentes
demandes. Il est vrai qu'on lui avait donn l'avis que ses propres
adhrents songeaient  s'emparer de la province de Higuey o ils
avaient l'intention de se dclarer indpendants. Toujours est-il qu'il
consentit encore une fois aux exigences toujours croissantes des
rebelles; et quoique, dit-on, il et l'intention de renier plus tard
ce nouveau trait comme lui ayant t arrach par une force  laquelle
il ne pouvait pas rsister dans ce moment, il n'en est pas moins vrai
que ce mme trait reut immdiatement un commencement d'excution, et
qu'une fois Roldan rintgr dans son emploi, il y dploya toute
l'arrogance qu'on pouvait supposer devoir clater chez un homme aussi
entier et aussi peu dlicat que lui.

Quelle tche pour Colomb que d'avoir  lutter contre l'insolence de
cet odieux personnage, que d'avoir  ramener  San-Domingo, ce
ramassis d'tres honts  qui il fallut assigner des portions de
terrain, accorder des esclaves indiens provenant des prisonniers de
guerre, et indiquer des rsidences choisies, soit  Bonao, soit sur
diffrents points de la _Vega Real_, nagure le thtre des exploits
de Colomb, de l'Adelantado et d'Ojeda!

Le vice-roi fit en mme temps un arrangement avec divers caciques
voisins, qui durent dsigner un certain nombre de leurs sujets, pour
travailler,  certaines poques,  la culture des terres des
Espagnols. Ce fut une sorte de service fodal qui devint l'origine des
fameux _Repartimientos_ ou des distributions et leves d'Indiens
libres, institues pour aider les colons, et dont, par la suite,
ceux-ci abusrent tellement dans toutes leurs possessions
transatlantiques, qu'elles finirent par avoir pour rsultat,
l'extermination de la race indigne en gnral, et plus rapidement
encore de celle de l'le d'Hispaniola. Mais de quoi n'ont pas alors
abus les Espagnols dans ces pays; quelles autres scnes y ont-ils
prsentes que celles de la violence, de la jalousie, de la rapine,
des dissensions intestines; et, en analysant ce qui se passait sous
l'administration de Colomb qui avait tant de talents, tant de gnie,
et qui tait anim de si excellentes intentions, comme il tait facile
de prvoir ds lors, que mme sur les points o la puissance espagnole
pourrait d'abord le plus s'lever, elle tomberait bientt en
dissolution!

Roldan obtint pour sa part plusieurs terres dans le voisinage
d'Isabella, qu'il rclama comme prtendant lui avoir appartenu avant
sa rvolte; en outre, une trs-belle ferme royale, situe dans la
_Vega_, connue sous le nom de _La Esperanza_; plus des proprits
tendues dans la province de Xaragua avec des _Repartimientos_; plus
enfin certains droits  prlever des provisions de bouche sur les
indiens.

Un des premiers actes de cet homme absolu, prtendant agir en sa
qualit d'alcade-major, fut de nommer Pedro Reguelme, un de ses plus
actifs partisans, alcade de Bonao. Colomb en fut fort choqu, car il
vit dans cette nomination une usurpation de pouvoirs et une atteinte
formelle porte  son autorit de vice-roi; il le fut bien plus
encore, quand il apprit que Reguelme, sous prtexte de btir une
ferme, levait sur la crte d'une colline un difice assez solidement
construit pour pouvoir tre facilement converti en forteresse. Roldan
n'tait pas tranger  l'ide de cette construction qu'il regardait
comme un lieu de refuge en certains moments prvus. Toutefois, Colomb
ordonna imprieusement que les travaux fussent immdiatement
discontinus sur ce point et ils le furent.

Voyant une apparence de tranquillit rtablie dans la colonie, le
vice-roi songea  retourner en Espagne, pour expliquer  ses
souverains, mieux qu'il ne pouvait le faire dans sa correspondance,
quel tait l'tat vritable de l'le; mais les maladies svissaient
alors, et il ne crut pas pouvoir quitter le pays dans un moment aussi
critique. Il se contenta d'expdier deux caravelles o il donna toutes
facilits aux soldats de Roldan de s'embarquer. Plusieurs s'y
dcidrent; ils emmenrent avec eux, soit les esclaves qui taient
devenus leur proprit par la teneur des traits, soit des filles de
caciques qu'ils taient parvenus  persuader d'unir leurs destines
aux leurs et de quitter leurs familles pour les suivre en Espagne.

Colomb crivit par cette occasion  Leurs Majests. Comprenant
parfaitement que ses stipulations avec Roldan seraient critiques, il
s'appliqua  dmontrer que lui ayant t arraches par la violence,
elles ne liaient nullement la couronne; il ritra sa demande de la
dsignation d'un juge suprme pour rendre la justice dans la colonie;
il dsira qu'un conseil dont les membres seraient nomms en Europe,
ft organis dans l'le pour dlibrer sur les points importants; il
demanda qu'il ft pourvu  certains emplois des finances, et que les
pouvoirs de tous fussent assez bien dfinis, pour qu'il n'y eut ni
empitements dans l'autorit, ni difficults quant aux rangs, honneurs
et privilges; enfin, sentant l'influence d'un ge avanc, il priait
Leurs Majests de lui envoyer son fils Diego, toujours page  la cour
mais dont la raison commenait  se dvelopper, afin de l'initier aux
affaires et d'tre aid par lui dans l'accomplissement de ses devoirs.
Son second fils Fernand tait aussi  la cour et il devait galement
aux bonts de la reine d'tre page; mais il tait trop jeune pour que
son pre penst  l'appeler auprs de lui.

Malgr le moment de calme qui semblait rgner en ce moment, et dont,
aprs tant de bouleversements, on aurait pu croire que chacun devait
dsirer la continuation, la mesure n'tait pas comble, les ennemis
de Colomb n'taient pas satisfaits: leur jalousie odieuse, leurs
menes iniques, leurs trames criminelles continuaient  s'ourdir sous
la direction de l'excrable Fonseca; et nous aurons bientt  dire
comment cet infme personnage parvint  outrager toutes les lois de la
justice, de l'honneur, de l'humanit, et  faire peser sur Colomb le
poids de la haine la plus ignominieuse qui ait pu couver dans le coeur
du plus grand monstre d'hypocrisie et de mchancet qui ait jamais
exist!

On commenait  peine  respirer dans la colonie, et l'on avait
atteint l'anne 1499, lorsque le vice-roi reut la nouvelle que quatre
btiments avaient mouill dans la partie occidentale de l'le, un peu
au del de l'endroit actuellement appel Jacquemel, et que les marins
de ces btiments paraissaient avoir le dessein de couper des bois de
teinture et d'emmener des Indiens comme esclaves; mais ce qui surprit
le plus Christophe Colomb, fut d'apprendre que cette expdition tait
commande par le mme Ojeda qui avait donn tant de marques de
bravoure, de dvouement  sa personne, et qui, aprs son exploit de la
prise de Caonabo, tait retourn en Europe. Il fallait vraiment que
les tranges procds de Fonseca, que l'appui qu'il donnait 
quiconque entreprenait de saper l'autorit de Colomb ou de lui crer
des embarras fussent bien connus, il fallait tre bien sr de plaire 
ce dispensateur des grces ou des faveurs et de pouvoir agir avec
impunit, pour que le mal et gagn jusqu'au coeur d'un guerrier qui,
jusque-l, avait profess tant de respect pour le vice-roi. Il en
tait cependant ainsi, et c'tait bien Ojeda qui, commandant de quatre
btiments, se prsentait sur un point important de l'le et qui
prtendait y agir sans contrle.

Colomb qui, mieux que personne, connaissait l'esprit entreprenant de
ce nouvel ennemi, pensa qu'il ne pourrait rien faire sans Roldan qui
mme pourrait, s'il refusait de se rallier  lui, paralyser ses moyens
d'action contre Ojeda; il imagina alors, avec beaucoup de tact, de
faire comprendre  Roldan que ce serait une occasion d'attnuer ses
torts, et il lui offrit de se charger de s'opposer aux projets du chef
de cette expdition. Roldan accepta avec empressement: ses actes
sditieux avaient mis en son pouvoir les objets de tous ses voeux; il
fit aussitt la rflexion que font ordinairement les ambitieux ou les
perturbateurs lorsqu'ils sont entrs en possession de ce qu'ils ont
convoit, que, quelque mal acquises que soient leurs richesses, il est
bon, selon eux, de les conserver, et que ce qu'il y a de mieux pour y
parvenir, c'est de les placer sous l'gide de bons services rendus qui
puissent faire oublier leurs anciennes offenses.

Roldan partit donc de San-Domingo avec deux caravelles; il arriva le
26 septembre  deux lieues du port o les quatre btiments d'Ojeda
taient mouills; il dbarqua avec vingt-cinq hommes rsolus, apprit
qu'Ojeda tait parti pour une excursion dans l'intrieur de l'le, et
il se posta pour couper la communication entre lui et ses quatre
btiments.

Ds qu'il put entrer en pourparlers avec Ojeda, il lui demanda
pourquoi, sans seulement avoir inform le vice-roi de son arrive, il
avait opr son dbarquement sur un point aussi loign et aussi peu
frquent de l'le. Ojeda rpondit avec adresse qu'ayant entrepris un
voyage de dcouvertes, il se trouvait en dtresse quand il avait jet
l'ancre, et qu'il ne demandait qu' rparer ses navires et qu'
obtenir quelques provisions.

Vinrent ensuite d'autres explications prives d'o il rsulta qu'Ojeda
avait entendu parler, en Espagne, de la dcouverte, par Colomb, d'un
continent trs-tendu et des perles magnifiques qu'il avait envoyes,
qui provenaient de ce continent; que Fonseca, dsirant s'attacher
Ojeda pour se servir de lui contre Colomb, lui avait communiqu les
lettres du vice-roi aussi bien que les plans et les cartes qu'il avait
dresss de ce pays et sur lesquels il avait trac la route qu'il avait
suivie; qu'encourag par ce mme Fonseca, il avait form une
expdition dans laquelle il s'tait associ un riche Florentin, nomm
Amerigo Vespucci qui avait fait une grande partie des frais de
l'armement, et qu'aprs avoir parcouru tous les lieux visits par
Colomb dans les parages de l'Ornoque, il s'tait rendu aux les
Carabes o,  la suite de plusieurs engagements contre les
insulaires, il leur avait fait un grand nombre de prisonniers qu'il
comptait vendre comme esclaves sur le march de Sville. Au surplus,
Ojeda protesta de son respect pour le vice-roi, et il affirma
qu'aussitt que ses btiments seraient prts, il appareillerait pour
San-Domingo afin de lui rendre ses devoirs. Roldan crut, un peu
lgrement sans doute,  cette prtendue assurance; satisfait de ce
qui s'tait pass, il leva l'ancre, et il retourna avec ses deux
caravelles  San-Domingo, pour rendre compte de sa mission.

Mais avant de parler des projets rels d'Ojeda, qui d'ailleurs taient
fort peu en harmonie avec son ancien caractre chevaleresque, tant ses
entretiens avec le perfide Fonseca l'avaient perverti! faisons
remarquer d'abord que l'autorisation donne, en Espagne  Ojeda, par
le mme Fonseca, n'tait signe que par lui et nullement par les
souverains; ensuite, qu'elle tait totalement contraire aux
conventions faites avec Colomb, qui aux termes de ces conventions,
devait tre pralablement consult sur toute expdition projete pour
le Nouveau Monde, d'autant qu'il s'agissait ici d'un continent qu'il
venait de dcouvrir, et qu'il tait d'une justice rigoureuse de lui en
rserver la future exploration, ou au moins de lui laisser le choix
des premiers explorateurs destins  marcher sur ses traces.

Pour ne citer qu'un inconvnient d'un pareil procd, il suffit de
dire que cette autorisation qui, d'ailleurs, tait, de la part de
Fonseca, un manquement formel  ses devoirs envers ses souverains, fut
la cause directe de l'ide qu'eut Amerigo de donner  cet immense
continent son nom lequel, malgr l'ingratitude qu'il y et  en
dpossder Colomb, fut adopt par l'envieux Fonseca, prvalut ensuite
dans un public insouciant, et a fini par tre accept par toutes les
nations et  tre conserv par elles; tellement l'habitude et les
premires impressions ont d'empire sur les hommes! Il est, cependant,
certain qu'Amerigo, qui fut toujours un des admirateurs les plus zls
de Colomb, ne crut pas que cette ide pourrait jamais tre considre
comme une usurpation prjudiciable au hros de la dcouverte du
Nouveau Monde; mais Fonseca y dut voir une satisfaction donne  ses
sentiments d'envie; or, il n'est pas douteux qu'il n'ait saisi, avec
ardeur, ce moyen d'affaiblir la popularit de Christophe Colomb, et
qu'il n'ait fortement contribu  maintenir le nom d'Amrique au
continent nouvellement dcouvert. Enfin, soit dessein prmdit, soit
caprice de la fortune, Colomb fut dshrit de l'honneur de nommer le
Nouveau Monde, et le nom d'Amerigo prvalut. Drision, peut-on dire,
de la gloire humaine dont le grand homme fut victime, mais dont
l'heureux Florentin ne fut pas prcisment coupable; si donc on peut
reprocher une injustice et une ingratitude  ceux qui donnrent ou qui
sanctionnrent cette dnomination, au moins doit-on en absoudre
presque compltement Amerigo!

Loin de songer  faire voile pour San-Domingo, Ojeda se rendit 
Xaragua o les anciens corebelles de Roldan, dans l'espoir de gagner 
leur cause un homme aussi audacieux, l'accueillirent avec des
transports de joie, et lui proposrent,  dfaut de Roldan qu'ils
blmaient svrement de se tenir  l'cart actuellement qu'il avait
obtenu tout ce qu'il dsirait, de se mettre  leur tte pour se faire
compter par Colomb un arrir de solde, qu'il tait pourtant
totalement impossible au vice-roi de leur payer par suite de la
pnurie extrme de ses finances. Ojeda, certain de l'appui de Fonseca
et connaissant par lui la dcroissance de la faveur de Colomb auprs
du roi, accepta; et il proposa de marcher immdiatement sur
San-Domingo pour forcer le vice-roi  accder  cette demande; mais, 
l'instant de partir, quelques-uns d'entre ces hommes, et des moins
draisonnables, refusrent de marcher, allguant qu' tout considrer,
ils se trouvaient heureux o ils taient, sans avoir  courir les
chances d'une rvolte ouverte pour obtenir ce que le vice-roi ne
pourrait pas leur payer. Furieux, leurs camarades, plus insatiables,
voulurent les contraindre par la violence; alors une rixe opinitre
eut lieu, plusieurs hommes des deux partis furent tus ou blesss, et
la victoire resta  ceux qui voulaient aller  San-Domingo.

Roldan, inform du nouveau projet d'Ojeda, alla au-devant de lui avec
quelques soldats bien disposs, et il reut, chemin faisant, le
renfort de son ancien compagnon, Diego de Escobar, accompagn de
plusieurs partisans. Ojeda ne pouvant faire tte  ces opposants,
revint  bord de ses btiments o il saisit l'occasion de faire des
dbarquements pour inquiter l'ennemi. Roldan n'en fut pas intimid;
il manoeuvra avec intelligence pour ne pas laisser gagner du terrain 
Ojeda qui, voyant l'inutilit de ses efforts, finit par se dcider 
appareiller et  faire voile vers d'autres les afin d'y complter une
cargaison d'esclaves indiens. Quelle triste issue d'une expdition
commande par un guerrier si brillant quand il servait fidlement sous
les ordres de Colomb!

Les soldats de Roldan, accoutums  dicter des lois  leur chef pour
prix des services qu'ils pouvaient rendre, lui demandrent bientt 
recevoir en partage la belle province de Cahay, contigu  celle de
Xaragua. Roldan, qui cherchait  se faire une meilleure rputation, se
refusa  leurs sollicitations; toutefois, pour calmer leur rapacit,
il consentit  rpartir entre eux les terres qui lui avaient t
concdes  lui-mme dans la province de Xaragua.

Pendant les oprations de cette rpartition, on vit arriver un jeune
gentilhomme nomm Hernando de Guevara, cousin d'Adrien de Moxica l'un
des chefs de la rvolte prcdente, qui avait t banni de San-Domingo
 cause de sa conduite licencieuse, et qui tait destin  partir sur
les navires d'Ojeda. Il arriva trop tard; mais Roldan, voyant en lui
un ancien camarade, le traita avec bont; il fut mme reu avec
distinction chez la belle Anacoana qui, malgr les scnes fcheuses
dont elle venait d'tre tmoin, avait toujours conserv une grande
partialit en faveur des Espagnols: elle avait une fille de douze ou
treize ans, mais dj nubile ainsi que le sont gnralement les femmes
nes dans ces climats. Cette jeune fille, dont le pre tait
l'infortun Caonabo, s'appelait Higuenamota et se faisait remarquer
par une extrme beaut. Guevara en devint passionnment amoureux.
Jeune, d'un physique fort agrable, de manires fort engageantes qui
laissaient peu souponner la dpravation de ses moeurs, il toucha
facilement le coeur d'Higuenamota, et Anacoana, charme de voir sa
fille demande en mariage par un cavalier qui lui semblait aussi
accompli, y donna son consentement.

Mais Roldan, galement pris de cette jeune fille, devint extrmement
jaloux de la prfrence qu'elle accordait  son rival; aussi
exila-t-il Guevara de la province de Cahay. Celui-ci feignit de
partir, revint pendant la nuit et se cacha chez Anacoana; il y fut
dcouvert, trouva Roldan implacable, mais se soustrayant  ses
menaces, il mdita un plan de vengeance consistant  se faire un parti
chez les mmes hommes qui, ayant nagure idoltr Roldan comme chef de
conjurs, le dtestaient aujourd'hui qu'il paraissait rentr dans la
ligne de ses devoirs. On convint de s'emparer de lui par surprise et
de le tuer ou de lui arracher les yeux; toutefois, le complot fut
dcouvert, Guevara fut arrt avec sept de ses complices sous les yeux
d'Higuenamota et de sa mre, et ils furent envoys  San-Domingo pour
y tre retenus prisonniers dans la forteresse.

Adrien de Moxica, en apprenant cette arrestation, se rendit au milieu
des anciens rvolts de Bonao o se trouvait le nouvel alcade, Pedro
de Reguelme, dont il rclama un appui qui fut promptement accord.
Moxica, se trouvant  la tte d'une force assez imposante, se proposa
non-seulement de dlivrer son cousin, mais de pousser la vengeance
jusqu' tuer Roldan et mme le vice-roi.

Colomb tait au fort de la Conception quand il fut inform de ces
dtails, et il n'y disposait que d'un nombre insignifiant de soldats.
Il jugea bientt que son salut ne pouvait dpendre que de mesures
promptes et vigoureuses: on sait qu'alors il n'hsitait jamais; il ne
trouva qu'une dizaine d'hommes dvous  le suivre; il les arma
cependant, partit la nuit, arriva  l'improviste au milieu des
conjurs et il s'empara de Moxica ainsi que de plusieurs des
principaux chefs de ce parti qu'il emmena au fort de la Conception. Il
tait indispensable de faire un exemple qui pt inspirer une terreur
salutaire, et mettre un terme  ce parti pris de rvoltes continuelles
qui clataient sous le moindre prtexte. Le vice-roi tenait entre ses
mains un des grands instigateurs de ces troubles, l'occasion tait
bonne; il valait mieux frapper un des hommes marquants de ces
rbellions, que des malheureux qui, souvent, ne s'cartent de leur
devoir qu'en cdant  des instances auxquelles ils ne savent pas
rsister; il ordonna donc que Moxica ft pendu au haut de la
forteresse. Le condamn demanda un confesseur qui vint aussitt; mais
au lieu de s'accuser de ses fautes, il se laissa entraner  profrer
 haute voix des imputations atroces contre plusieurs Espagnols,
contre Colomb lui-mme,  tel point que l'indignation publique ne
pouvant tre contenue, il fut jet du haut des remparts et mourut au
pied du fort.

Cet acte de svrit eut d'heureuses suites: Pedro Reguelme fut
surpris, cach dans une caverne du pays de Bonao, et fut conduit  la
forteresse de San-Domingo. Les autres conspirateurs s'enfuirent dans
la province de Xaragua, o ils furent vigoureusement poursuivis par
l'actif Adelantado que secondait Roldan; la plupart furent saisis et
bientt les factieux furent compltement subjugus.

Libre de soucis de ce ct, Colomb songea  reprendre son projet de
l'exploration du continent qu'il avait dcouvert, et de
l'tablissement d'une pcherie pour arriver  la possession des perles
qui gisaient dans les eaux de ce pays; mais hlas! combien ses
esprances furent encore trompes, comme ses plans furent cruellement
bouleverss! Dans ses mditations, il ne voyait que des succs, des
richesses, des trsors de toute espce pour l'Espagne; il touchait
cependant au moment o cette mme Espagne, devenue ingrate, allait le
plonger dans les plus grandes infortunes, lui arracher ses honneurs,
le dpouiller de ses avantages si rudement acquis par ses travaux, son
gnie, ses efforts, et le rendre un des exemples les plus frappants
des vicissitudes humaines.

Il n'arrivait pas un navire du Nouveau Monde en Espagne, que, par
suite des instigations de Fonseca, les calomnies les plus odieuses ne
fussent rpandues sur le compte de Colomb. C'tait, disait-on, un
tranger qui n'avait en vue que ses intrts particuliers et qui
n'agissait nullement selon ceux de la mtropole; puis on prtendait
qu'il voulait se faire proclamer roi de ces contres, ou tout au moins
les faire passer, pour des sommes considrables, entre les mains d'un
autre souverain, ajoutant,  cet gard, tout ce que l'on savait
pouvoir le mieux exciter le mcontentement du roi Ferdinand qui tait
fort jaloux de son pouvoir et surtout trs-mfiant; on allguait que
ces pays cotaient fort cher au trsor public et qu'ils ne lui
rapportaient  peu prs rien du tout; il s'ensuivait ou que les
tableaux sduisants de l'opulence de ces contres taient faux et
avaient t fort exagrs par Colomb qui, alors, avait sciemment
tromp Leurs Majests, ou qu'il tait inhabile  grer les affaires de
ces mmes contres. Ensuite, on faisait retentir bien haut les
plaintes de ceux qui, en revenant, rclamaient,  tort ou  raison,
des arrirs de solde que le vice-roi avait sans doute, selon eux,
retenus  son bnfice; on vit mme un jour une cinquantaine de ces
misrables suivre le roi lors d'une de ses promenades  cheval, et lui
montrer quelques grappes de raisin qu'ils tenaient  la main, criant
que c'tait la seule alimentation qui leur ft permise par l'effet des
fausses promesses de Colomb; et, comme ils virent passer ses deux fils
qui taient pages  la cour: Voil, s'crirent-ils, les enfants,
magnifiquement traits dans les palais de nos souverains, de celui qui
a dcouvert une terre de vanit et de dception, propre seulement 
servir de tombeau aux Espagnols!

Tout cela tait absurde, extravagant, facile  rfuter si l'on avait
pu ou voulu tablir une discussion calme ou srieuse sur tous ces
points; mais c'est ce que Fonseca ne voulait pas; il cherchait, au
contraire, en toute occasion,  donner du poids  ces ridicules
imputations; et,  force d'y revenir, il gagnait toujours du terrain.
Enfin, il fallut que ce ft bien fort, puisque la magnanime Isabella
elle-mme se laissa aller  avoir quelques doutes: Colomb et ses
frres sont des hommes honntes, dit-elle un jour, du moins j'aime 
le penser; mais ils peuvent errer; et, en se trompant, ft-ce de bonne
foi, on est expos  causer autant de tort  l'tat que si l'on tait
rellement incapable ou mchant. La reine, il est vrai, n'mettait,
en parlant ainsi, que de simples suppositions; mais le roi tait plus
affirmatif et il se disait convaincu. On avait remarqu plusieurs fois
qu'il ne s'exprimait plus sur le compte de Colomb avec son ancienne
cordialit, et que, depuis que la domination des terres dcouvertes
tait un fait bien accompli et entirement en sa faveur, il regrettait
les pouvoirs tendus qu'il lui avait confrs.

Il prit donc la fatale et injuste rsolution d'envoyer  Hispaniola un
personnage qui et  rechercher quelle tait la situation vritable de
l'le et  y prendre le commandement si la ncessit lui en tait
dmontre. Dans l'tat actuel des affaires, c'tait un moyen certain,
quoique dtourn et indigne d'un souverain, de poser en principe la
destitution de Colomb; encore, si l'on s'tait content de le
destituer! On reconnat bien, dans ces actes dtestables, le
machiavlisme de Fonseca qui y avait pris effectivement la part la
plus active, et qui s'empressait de les faire mettre  excution.

Les ordres furent donc crits, les instructions furent dresses; mais
Fonseca rencontra un obstacle qu'il ne put pas alors briser. Ce fut la
volont de la reine, qui, en voyant la duret d'un procd aussi
exorbitant contre un homme pour qui elle avait conu tant de
reconnaissance et d'admiration, dclara, lorsqu'on lui prsenta ces
pices  signer, qu' l'instant de prendre un parti si excessif, sa
main se refusait  les revtir de son nom, et qu'elle ne pouvait
encore s'y rsoudre. Honneur et gloire  la reine, qui, une fois de
plus, fut bien inspire en cdant aux excellents mouvements de son
coeur gnreux!

Cependant, les btiments qui portaient les complices de Roldan
arrivrent; on vit alors le roi, lui-mme, s'oublier au point de
donner son approbation  la conduite de Roldan, et des loges  ceux
qui l'avaient imit. Jusque-l, Isabelle serait reste dans les mmes
sentiments vis--vis de Colomb, mais on se souvient que le vice-roi
s'tait cru oblig de laisser emmener par ces misrables, des esclaves
indiens et mme des jeunes filles qui arrivrent avec eux, les unes
tant enceintes, les autres dj mres, et toutes dans un tat de
misre difficile  dcrire.

Tout cela, dit-on  la reine, avait t fait sciemment et
volontairement par les ordres exprs de Colomb. Sa sensibilit s'en
mut, sa dignit de femme s'en trouva offense: Qui donc,
s'cria-t-elle, a pu donner  Colomb le droit de disposer de mes
sujets et de mes vassaux; j'ordonne que tous les Indiens qui se
trouvent en Espagne soient ramens dans leur patrie, je veux qu'on y
reconduise aussi ces jeunes femmes avec toutes sortes de soins ou
d'gards, et j'entends que de semblables faits ne se renouvellent
plus!

Fonseca voyant quelle tait l'indignation de la reine mit aussitt
sous ses yeux une lettre que le vice-roi avait crite, dans laquelle
il tablissait son opinion, qui, au surplus, tait gnralement
partage alors, except par Isabelle qui avait tant devanc son
sicle, que l'esclavage des prisonniers indiens devait tre maintenu
_pendant quelque temps encore_, dans l'intrt de l'occupation
gnrale; il sut si bien profiter de la disposition d'esprit o se
trouvait la reine en ce moment, qu'il la fit consentir  la mesure de
l'envoi d'un haut commissaire charg de porter ses investigations sur
l'administration de Colomb, et de le remplacer dans ses fonctions
s'il tait reconnu coupable.

Le personnage qui fut dsign pour cette mission fut choisi et
prsent par Fonseca; on peut penser qu'il n'tait ni impartial, ni
favorable  Colomb. Ce fut Don Francisco de Bobadilla, officier de la
maison du roi et commandeur de l'ordre militaire et religieux de
Calatrava. Fonseca put alors donner un libre cours  sa haine jalouse,
et nous allons dire comment il se dshonora  tout jamais en cherchant
 satisfaire cette honteuse passion.

Bobadilla arriva  San-Domingo le 23 aot 1500. Avant d'entrer dans le
port, il fut inform par les hommes d'une pirogue qui accosta son
btiment, que le vice-roi et l'Adelantado taient en tourne dans
l'intrieur de l'le, et que c'tait leur frre Don Diego qui exerait
le commandement pendant leur absence. Il apprit galement la rcente
insurrection de Moxica, le chtiment qu'avaient reu plusieurs
assassins dont sept venaient d'tre pendus et celui de cinq rebelles
qui taient renferms dans la forteresse de San-Domingo. Parmi ceux-ci
se trouvaient Pedro Reguelme, et Guevara dont la passion pour
Higuenamota avait t la cause premire de la rvolte. Bobadilla put
mme voir en entrant deux potences dresses, une de chaque ct du
port, o, selon l'usage des temps de laisser les supplicis pendant
quelques jours exposs aux regards de la multitude, taient encore
suspendus deux des condamns  mort.

Ds qu'on sut  San-Domingo qu'un commissaire royal tait  bord du
navire qui venait d'arriver, on s'empressa d'aller au-devant de lui et
de rechercher sa faveur; on remarqua, plus particulirement, parmi
ces courtisans, les hommes qui auraient d avoir le plus  craindre de
la justice du commissaire, si lui-mme tait venu avec des intentions
impartiales. Or, ce furent ceux-l mmes qui obtinrent le meilleur
accueil et qui reurent tout encouragement pour articuler des plaintes
contre le vice-roi; on peut donc affirmer qu'avant le dbarquement de
Bobadilla, la culpabilit de Colomb tait un point arrt dans son
esprit.

Ce qui le prouve jusqu' l'vidence, c'est qu'il publia aussitt des
proclamations dans lesquelles il donnait des extraits de ses lettres
patentes, d'o il rsultait qu'il tait autoris  faire toutes sortes
de recherches sur l'tat des choses et  poursuivre les dlinquants;
qu'en consquence il exigeait la mise en libert de Reguelme et de
Guevara pour entendre leurs dpositions.

Don Diego dclara qu'il ne pouvait rien faire sans les ordres du
vice-roi de qui il tenait ses pouvoirs, et qu'il ne relcherait pas
les prisonniers demands; il ajouta qu'il tait convenable qu'il lui
ft dlivr une copie exacte des lettres patentes du commissaire afin
qu'il les envoyt  son frre; mais cette demande, pourtant si
naturelle, fut refuse. Bobadilla, esprant plus de succs d'une
nouvelle proclamation, en fit publier une autre le lendemain, par
laquelle il prenait les titres et l'autorit de gouverneur de toutes
les les et du continent nouvellement dcouverts: c'tait
excessivement outre-passer ses instructions qui ne lui permettaient de
se qualifier de gouverneur que dans le cas o Colomb serait trouv
coupable, et il n'avait encore t ni entendu ni mme vu.  l'issue
de cette trange publication, il exigea de nouveau la remise des
prisonniers entre ses mains, mais Don Diego qui, pour tre un savant
trs-pacifique, n'en tait pas moins dou d'une grande fermet,
demeura inflexible, allguant d'abord les devoirs d'un subordonn
envers celui de qui il tenait son mandat, et ensuite les titres du
vice-roi qui tenait des souverains espagnols des pouvoirs beaucoup
plus levs que ceux sur lesquels Bobadilla s'appuyait.

Le commissaire imagina alors d'informer les habitants qu'il tait
nanti d'un mandat de la couronne, enjoignant  Christophe Colomb et 
ses frres de livrer entre ses mains tous les forts, tous les
btiments ou navires, tout enfin ce qui appartenait  l'tat, et
ordonnant que tout arrir quelconque de solde ft pay par eux  qui
de droit. Cette dernire injonction fut accueillie avec de grands
transports de la joie la plus bruyante par la multitude charme.

Cette popularit acquise par un si pitoyable moyen qui n'tait
d'ailleurs qu'un leurre, puisqu'il n'tait au pouvoir de personne de
tenir la solde  jour lorsque la mtropole laissait les caisses
publiques de la colonie presque constamment vides; cette popularit,
disons-nous, accrut l'audace de Bobadilla, qui dclara que si Don
Diego ne lui remettait pas les prisonniers, il irait lui-mme les
chercher et les dlivrer. Don Diego persista avec nergie dans son
refus; alors le commissaire se rendit au fort et somma Michel Diaz,
qui le commandait, de faire sortir les prisonniers. Michel Diaz
rpondit qu'il n'y consentirait que sur l'ordre du vice-roi;  cette
rponse, Bobadilla ne connut plus de bornes, il fit dbarquer les
matelots de son navire, se fit suivre par la lie de la population; et
 la tte d'une tourbe ardente et ameute, il attaqua le fort qui, peu
en tat de se dfendre, fut pris par ce ramassis de gens sans aveu.
Les prisonniers furent ainsi dlivrs; mais, pour conserver une
apparence de justice dans ce renversement de toute lgalit, ils
furent mis sous la surveillance d'un alguazil.

Ainsi dbuta le haut commissaire royal, qui venait cependant pour
rtablir l'ordre, scruter avec impartialit la conduite de chacun, et
faire rgner les lois et l'quit. Consquent avec ce premier acte, il
prit domicile dans la maison de Colomb, s'y installa en matre, se mit
en possession de ses armes, de ses objets prcieux, de ses chevaux, de
ses livres, de ses lettres, de ses manuscrits particuliers,
n'tablissant aucun compte de ce dont il s'emparait, payant quelque
arrir  ceux qu'il favorisait le plus, avec les deniers de Colomb,
et disposant du reste comme il l'entendait sous prtexte qu'il avait
tout confisqu au profit de la couronne. Puis, il donna des
autorisations de vingt annes pour se livrer  la recherche de l'or,
n'imposant que le onzime du produit net pour l'tat au lieu du tiers
qui avait t exig jusque-l; enfin, il tint le langage le plus
vhment contre Colomb, et dit publiquement qu'il avait pouvoir de le
renvoyer en Espagne charg de fers, affirmant que jamais plus ni lui
ni personne de sa famille n'exercerait le commandement de l'le.

Tels furent les premiers actes de ce commissaire, qui tait le mme
Bobadilla que, dans ses entretiens avec le docteur Garcia Fernandez,
Christophe Colomb, avant son dpart de Cadix pour son second voyage
d'Amrique, avait signal comme un de ses ennemis les plus prononcs:
et encore, il tait impossible qu'il put alors prvoir jusqu' quel
point l'me perverse d'un tel homme pousserait la violence de
l'inimiti. Nous allons dire quels furent les excs o il osa se
laisser aller.

Ce fut au fort de la Conception que Colomb apprit ces tranges
nouvelles. Malgr la connaissance qu'il eut des proclamations de
Bobadilla, il aimait  se flatter qu'il ne devait voir en lui qu'un
premier chef de la justice dont il avait plusieurs fois demand
l'envoi  ses souverains, et que tout au plus celui-ci avait des
pouvoirs particuliers pour s'enqurir des troubles qui avaient
rcemment clat: tout ce qui, selon lui, sortait de ces limites,
tait, comme on l'avait vu pour Aguado, une extension d'autorit que
le nouveau commissaire assumait de son fait. Le sentiment qu'il avait
de ses services, de son intgrit, de sa confiance en Leurs Majests
lui permettait peu de souponner toute la vrit.

Sous l'empire de ces ides, il crivit des lettres aussi modres que
conciliantes  Bobadilla et,  son tour, il fit des proclamations pour
contre-balancer l'effet de celles du commissaire. Des missaires lui
furent alors expdis porteurs de lettres royales o il lui tait
ordonn, s'il en tait requis par Bobadilla, de lui obir en quoi que
ce ft; en mme temps il fut mand immdiatement  San-Domingo pour
comparatre devant le nouveau gouverneur.

Quoique bless au dernier point dans sa dignit, il n'hsita pas et il
partit sans emmener presque aucune suite. Bobadilla fit quelques
sortes de prparatifs militaires pour recevoir Colomb, comme s'il
avait paru craindre qu'il n'en et appel aux caciques de la _Vega_
pour l'aider  conserver ses pouvoirs. De plus, il avait fait arrter
Don Diego, et, sans aucun motif allgu, il l'avait fait mettre aux
fers  bord d'une caravelle.

Poursuivant le cours de ses violences, ds que Colomb fut arriv, il
le fit galement arrter, mettre aux fers et enfermer dans un fort.
Cet outrage immense fait, sans aucune autre raison que sa volont
personnelle,  un homme d'une apparence ainsi que d'un caractre si
vnrables et qui avait rendu des services si minents  l'Espagne,
parut si norme, que nul ne voulut prendre la charge de le consommer,
et que ce fut un des domestiques de Bobadilla qui eut cette triste
mission. Las Casas a consign, dans ses crits, l'infme nom de ce vil
mercenaire qu'il dpeint comme un type d'insolence: il s'appelait
Espinosa. Colomb tendit les mains et les pieds  ce stipendi, et il
n'opposa que le ddain et le mpris  tant d'injustice et
d'ingratitude.

Colomb se soumit donc sans rsistance, et mme sans se plaindre de
l'arrogance d'un tre aussi violent et aussi mal inspir que l'tait
Bobadilla: il se garda bien d'accuser Leurs Majests qu'il pensait
bien devoir un jour prouver une grande indignation, lorsqu'elles
sauraient jusqu' quel point Bobadilla avait durement agi contre lui.
Il adhra, enfin, sans rcriminer aux iniquits criantes de Bobadilla
et il poussa la magnanimit jusqu' crire  son frre Don Barthlemy,
qui tait  Xaragua  la tte d'un corps de troupes arm, de se
soumettre aussi; Don Barthlemy licencia aussitt ses soldats, se
dirigea paisiblement vers San-Domingo et n'y arriva que pour tre
galement mis aux fers et transfr sur une caravelle, autre que celle
o tait dtenu Don Diego. Bobadilla ne voulut se donner la honte de
voir ni Colomb ni aucun de ses frres, et il les fit emprisonner en se
contentant de faire savoir qu'il tenait ses instructions de Fonseca.

Ce fut ainsi que ces deux hommes, l'un l'me de ces affreuses
machinations, l'autre le servile instrument de son horrible chef,
procdrent pour consommer la ruine de celui qui avait dcouvert l'le
et qui y avait gagn la grande bataille de la _Vega Real_; eux dont
l'un ne devait parler, ne devait tendre sa main piscopale que pour
concilier, que pour bnir au nom d'un Dieu de paix, de mansutude et
de charit; et dont l'autre, charg de rendre la justice en ne
consultant que sa conscience, profanait ce saint nom de justice en
n'coutant que les passions dont il se faisait l'cho, et en ne
faisant servir son pouvoir que pour plaire lchement  celui qui
l'avait fait nommer pour accomplir ces attentats inous!

Honte! oui, cent fois honte et excration sur le mprisable Fonseca!
Honte! cent fois honte et excration sur son lche acolyte Bobadilla!
et puissent leurs noms ne passer  la postrit que fltris par tous
les coeurs honntes et gnreux! On vit ainsi le gnie, le dvouement,
les grands services, l'lvation de caractre chargs de fers dans
les personnes de Colomb ainsi que de ses frres; et, pour pendant  ce
triste tableau, on vit la lchet, l'ignominie, la haine, la trahison,
la perfidie triompher dans les personnes odieuses de Fonseca et de
Bobadilla. Nous le rptons donc avec une motion que rien ne pourra
jamais affaiblir: Honte! cent fois honte et excration  tout jamais,
sur Fonseca et sur Bobadilla!

Les plus mauvais jours du temps d'Aguado furent alors mille fois
surpasss: on alla jusqu' accuser le pieux et intgre Colomb de
s'tre oppos  la conversion des naturels, pour avoir le prtexte de
les faire vendre comme esclaves, et d'avoir cach et dtourn  son
profit une grande quantit de perles de la cte de Paria qui auraient
d figurer dans les valeurs de la couronne. Les plus tars d'entre les
rvolts furent admis  dposer contre Colomb; Guevara, Reguelme
furent publiquement acquitts et dchargs de toute prvention; et, si
Roldan conserva son pouvoir, ce fut non pas  cause de son retour  de
meilleurs sentiments qu'on eut de la peine  lui pardonner, mais
uniquement parce qu'il avait t l'un des premiers rebelles, et qu'il
avait donn le fatal exemple de mconnatre le pouvoir et l'autorit
du vice-roi.

Il ne restait plus qu' statuer sur le sort de Colomb et de ses
frres; ce fut une tche facile pour l'infme Bobadilla et promptement
remplie par lui: il ordonna qu'ils seraient conduits en Espagne sur
des btiments dont on hta les prparatifs de dpart, et que quelques
pices  leur charge rdiges par lui, seraient en mme temps envoyes
 la mtropole.  ces pices furent jointes des lettres particulires
de Bobadilla qui avaient pour but de prouver la culpabilit des
prisonniers. Un trait fut ajout  ces scandales, c'est que l'ordre
fut donn de conserver, pendant la traverse, les fers et les chanes
rivs sur les personnes de Colomb, de Barthlemy, de Diego! Jusqu' un
certain point, on pouvait supposer qu'aussi longtemps que ces
illustres personnages auraient t  Hispaniola ou dans le voisinage,
Bobadilla aurait pu croire possible leur vasion et, dans des vues
d'intrt personnel, leur laisser ces ignobles fers dont il avait eu
l'ignominie de les charger; mais il ne pouvait avoir une semblable
crainte lorsque les navires auraient atteint le large; et ce ne peut
tre que par l'effet de la mchancet la plus noire et la plus
injustifiable qu'il put prescrire une mesure aussi dtestable.

Alonzo de Villejo fut l'officier charg d'excuter les ordres de
Bobadilla; ses instructions portaient expressment de ne remettre ses
prisonniers qu' Fonseca en personne, ce qui tait une preuve vidente
de l'accord qu'il y avait entre ces deux hommes. Villejo se rendit 
la prison o tait Colomb, et il se prsenta  lui en disant qu'il
venait le chercher.

Villejo, lui dit Colomb, vous savez que j'ai souvent brav la mort et
que je ne la crains pas; mais si mes jours doivent tre tranchs, je
ne demande qu'une seule grce, c'est qu'il me soit permis d'crire une
lettre  Leurs Majests pour leur dire que je meurs innocent, et plein
de reconnaissance ainsi que de respect pour les facilits qu'elles
m'ont donnes lors du premier voyage pendant lequel j'ai dcouvert des
pays qui me sont devenus si funestes, mais qui pourront tre un jour
une source intarissable de richesse et de grandeur pour l'Espagne.

Excellence, lui rpondit Villejo, il est vrai que je tiens mon
commandement de monseigneur Fonseca, mais je ne l'aurais pas accept
si 'avait t pour me dshonorer. J'ai l'ordre de conduire Votre
Excellence en Espagne; mais j'en jure par mon pe, ds que vous aurez
mis le pied  mon bord, vous serez  l'abri de toute insulte. Malheur
 celui qui oserait y manquer d'gards ou de respect  l'homme que les
revers accablent si cruellement, mais que je n'admire pas moins comme
le plus grand gnie de l'humanit!

Colomb fut attendri jusqu'aux larmes en entendant des paroles si
diffrentes de celles qu'on lui adressait depuis l'arrive de
Bobadilla; il releva alors majestueusement son front qu'il avait tenu
appuy contre une de ses mains, et ce fut en ces termes qu'il remercia
Villejo:

Villejo, vous avez un noble coeur; il me tarde de me trouver sur le
pont d'un btiment dont l'air sera purifi par l'effet de votre
prsence, par celle de vos braves marins; ne perdons pas une minute,
partons, je vous suis, et laissons cette terre qui m'est devenue si
inhospitalire.

Les navires appareillrent dans le mois d'octobre;  peine eurent-ils
perdu la cte de vue, que Villejo voulut faire enlever les chanes de
Colomb; mais il s'y refusa obstinment en disant avec fiert:

Leurs Majests m'ont enjoint d'obir strictement aux ordres de
Bobadilla; c'est en s'appuyant sur leur autorit qu'il m'a fait
charger de fers, je dois donc les garder jusqu' ce que nos souverains
en ordonnent autrement; je les conserverai ensuite comme des souvenirs
de mes services et de mes infortunes.

Fernand, second fils de Colomb, qui, ainsi que nous l'avons dj
mentionn, fut l'historien de son pre, affirme avoir, depuis lors,
toujours vu ces chanes dans le cabinet de Colomb, qui,  l'poque de
sa mort, demanda qu'elles fussent ensevelies avec lui: c'tait un
appel qu'il faisait  Dieu de l'injustice et de l'ingratitude dont il
avait t la victime; c'tait comme s'il avait voulu prsenter au ciel
les preuves de la mchancet des misrables qui l'avaient si
outrageusement perscut.

Malgr le refus de Colomb, Villejo n'en fut pas moins trs-bien
inspir; l'histoire, qui a mission de fltrir les lches, les infmes
et les perscuteurs, doit aussi prconiser ceux qui ont agi avec
noblesse, dsintressement, abngation et grandeur. Que Villejo soit
donc glorifi pour sa belle conduite, et n'oublions pas de mettre
presque sur la mme ligne, son second, Andreas Martin, qui tmoigna,
pendant toute la campagne, la plus vive sympathie pour l'illustre
captif et qui ne cessa de lui prodiguer les marques les plus sincres
d'attentions et de respect! La traverse fut courte, exempte de
mauvais temps. Elle fut en quelque sorte dirige par Colomb  qui
Villejo soumettait toujours ses vues; et ce fut  Cadix que Villejo
aborda avec Colomb toujours charg de fers, mais qui supporta
trs-stoquement cette preuve pourtant si douloureuse.

Il y eut un long cri d'indignation pouss  Cadix lorsqu'on y apprit
que Colomb y arrivait avec ces mmes fers; et ce cri eut un
retentissement qui se propagea en Espagne avec autant de rapidit que
l'avait fait la nouvelle de son retour triomphant aprs son premier
voyage. Nul ne voulait connatre ni seulement couter quels en taient
les motifs rels ou supposs: Colomb tait ignominieusement renvoy du
Nouveau Monde qu'il avait eu la gloire de dcouvrir; c'en tait assez
pour exalter l'opinion publique du pays, qui se montra on ne peut plus
exaspre de l'indigne affront dont on avait abreuv un aussi grand
coeur que celui de Colomb. Ainsi, tous les soins que s'tait donns
Bobadilla pour chercher  indisposer la nation contre notre illustre
marin par les lettres particulires qu'il avait crites afin qu'elles
fussent lues et rpandues, ces soins furent entirement perdus; les
lettres furent, au contraire, tenues secrtes ou dtruites: elles
auraient t dchires avec colre, si l'on s'tait permis d'en
proposer la lecture  qui que ce ft.

Christophe Colomb ne sachant pas exactement jusqu' quel point les
souverains espagnols avaient autoris Bobadilla dans l'indigne
traitement qu'on lui avait fait subir, avait pens qu'il n'tait pas
dans les convenances qu'il leur crivt immdiatement, mais il avait
adress une lettre dtaille  une dame de la cour qui avait t
gouvernante du prince Juan pendant son enfance, qui tait l'une des
personnes les plus aimes d'Isabelle, et qui avait constamment port
l'intrt le plus vif  tout ce qui concernait Colomb ainsi que ses
deux fils, toujours pages  la cour. Cette lettre arriva  Grenade o
taient alors Leurs Majests, au moment mme o de violents murmures
sur le sort de Colomb clataient jusque dans l'Alhambra qui tait le
palais de leur rsidence.

Quel est donc ce bruit inaccoutum, dit la reine d'un air tonn, et
pourquoi cette explosion soudaine de mcontentement?

Comme Isabelle prononait ces mots, entra chez elle l'ex-gouvernante
de son fils, tenant la lettre de Colomb ouverte  la main, et qui lui
dit:

Lisez, reine, vous saurez tout; et je dsire vivement ne pas mriter
votre dsapprobation en ajoutant que je partage ce mcontentement.

Isabelle lut cet crit avec une motion extrme. En voyant combien on
avait abus de sa condescendance et de son consentement en lui faisant
signer un acte dont il avait t fait un usage si abominable, elle se
leva, se rendit avec prcipitation chez le roi  qui l'on venait
d'expliquer la cause de l'indignation du peuple, et elle lui remit la
lettre, en s'criant:

Sire, faites justice, expdiez un courrier extraordinaire, et que
Colomb et ses frres soient libres!

Le roi, toujours mal dispos envers Colomb qu'il se repentait d'avoir
lev  de si hautes dignits, rflchissait, lorsque Isabelle entra
chez lui,  ce qu'il y avait lieu de faire dans la circonstance
prsente, et il tait encore indcis; mais la voix convaincue de la
reine ne lui permit plus d'hsiter, et il pensa qu'il serait au moins
trs-imprudent de chercher  rsister  la force du voeu populaire qui
se prononait avec une nergie toujours croissante. C'tait un des
traits caractristiques de Ferdinand de savoir cder  propos ou
lorsque encore on le pouvait avec honneur: il est peu de rois qui
aient possd ce tact si heureux.

Ferdinand acquiesa donc aux dsirs d'Isabelle; sans attendre mme les
documents de Bobadilla, il fut dcid qu'un blme svre serait jet
sur lui, et qu'on ferait mettre  l'instant mme Colomb en libert
comme si son innocence ne pouvait pas tre l'objet d'un doute; il fut
aussi ordonn que ses frres seraient libres et dgags de toute
poursuite; qu'ils seraient traits avec la plus grande distinction;
que Leurs Majests criraient  Colomb pour lui exprimer leurs regrets
les plus vifs du traitement qu'il avait subi et pour l'inviter  se
rendre  Grenade; enfin, qu'une somme de 2,000 ducats lui serait
expdie pour le mettre  mme de faire dignement les frais de son
voyage.

Colomb se sentit revivre en recevant la lettre royale qui lui fut
crite; il partit pour Grenade et il y arriva, non comme un homme
ruin ou malheureux, mais la figure souriante, la physionomie ouverte,
et vtu d'habits d'une richesse et d'une lgance extrmes: c'tait le
temps des beaux costumes; or,  personne mieux qu' Colomb la mise de
l'poque ne pouvait convenir,  cause des avantages personnels de sa
taille leve, de sa tournure distingue et de son maintien imposant.

Le roi et la reine mirent tous leurs soins  le recevoir dignement.
Quand Isabelle vit cet homme vnrable qu'elle avait toujours
affectionn, s'approcher avec sa noblesse et sa modestie accoutumes,
et qu'elle pensa  toutes ses souffrances, elle ne put matriser son
attendrissement; des larmes s'chapprent de ses yeux. Colomb avait
t bien malheureux, bien maltrait, et il avait tout support avec
impassibilit; mais quand il vit l'accueil bienveillant du roi, quand
il aperut les pleurs de la sensible Isabelle, des sanglots sortirent
de sa poitrine oppresse, il se jeta  leurs pieds, et pendant
quelques minutes, il lui fut impossible de profrer une seule parole.

Ferdinand et Isabelle s'empressrent de le relever et cherchrent 
l'encourager par les expressions les plus gracieuses; alors il
redevint matre de lui-mme, fit une loquente justification de sa
conduite, parla du zle qui l'avait sans cesse anim et qui
l'animerait toujours pour les intrts de l'Espagne, et pria Leurs
Majests de croire que si, comme il tait probable, il avait commis
quelques fautes, ses intentions n'en avaient pas moins toujours t
pures, que ces fautes tenaient en partie aux difficults de la
position, et peut-tre aussi  son inexprience dans l'art du
gouvernement.

Leurs Majests exprimrent vivement toute leur indignation contre
Bobadilla qu'elles dsavourent compltement pour la manire odieuse
dont il avait interprt leurs sentiments; elles dclarrent qu'il
serait destitu, que Colomb rentrerait en possession de ses
privilges, de ses dignits, et qu'il serait indemnis de toutes ses
pertes.

Colomb conut, d'aprs cette rparation, l'espoir qu'il serait
trs-prochainement rappel au gouvernement d'Hispaniola et des Indes
occidentales, avec ses titres de vice-roi et de grand-amiral; mais il
eut la douleur en ceci d'prouver un dsappointement qui rpandit un
nuage de tristesse sur le reste de sa vie. Ferdinand avait bien pu, en
effet, se complaire  donner  la reine et au peuple espagnol la
satisfaction d'une dsapprobation formelle aux actes iniques de
Bobadilla qui, seul, fut en cause en cette circonstance, puisque rien
ne pouvait mettre Colomb en mesure de prouver matriellement la
connivence de Fonseca; d'ailleurs, il croyait au-dessous de sa dignit
de descendre au rle d'accusateur. Ferdinand avait bien pu aussi faire
 l'illustre marin une rception clatante; mais les historiens
s'accordent  dire qu'il fut au fond trs-satisfait de l'loignement
de Colomb du thtre de sa gloire, de la perte de ses fonctions, et
qu'il avait rsolu, dans son esprit, que jamais il ne les
roccuperait. Il s'tait longtemps repenti d'avoir accord  un sujet,
particulirement  un tranger, des pouvoirs et des prrogatives aussi
tendus, se doutant peu, quand il les avait accords, quelle serait
l'importance des contres qui seraient dcouvertes.

De rcents voyages entrepris au mpris des stipulations faites avec
Colomb prouvaient  Ferdinand que ces contres, ainsi que l'avait
annonc l'illustre navigateur aprs avoir dbarqu sur la cte de
Paria, devaient rellement prsenter une surface pour ainsi dire sans
bornes; Vincent Yanez Pinzon, qui commandait la _Nia_ dans la
premire expdition du Nouveau Monde, avait, depuis lors, travers la
Ligne quinoxiale et confirm les assertions de Colomb, en explorant
la cte orientale de l'Amrique jusqu'au cap Saint-Augustin. Diego
Lepe, autre marin de Palos, avait, aprs Pinzon, doubl ce mme cap et
vu le continent se dessiner  l'oeil selon une longue ligne indfinie
qui se dirigeait dans le Sud-Ouest. En un mot, tous ceux qui en
revenaient dpeignaient ce pays comme tant d'une fertilit, d'une
richesse extrmes. Ferdinand n'en dplorait que plus, selon ses ides
gostes, d'avoir cr Colomb vice-roi de ce mme pays, avec un droit
sur ses productions et sur les profits du commerce qui y serait
effectu. Ainsi donc, chaque dcouverte nouvelle qui aurait d, si son
esprit avait eu de la grandeur, augmenter sa reconnaissance, ne
faisait qu'accrotre ses regrets d'avoir accord d'aussi magnifiques
rcompenses.

D'ailleurs, selon l'habitude des princes qui font de la politique plus
avec la tte qu'avec le coeur, Ferdinand considrait que Colomb ne
pouvait plus personnellement lui tre utile. La grande dcouverte
tait faite, la route d'un monde nouveau tait connue, et chacun
pouvait la parcourir. Des marins habiles s'taient forms et enhardis
sous ses auspices; ils assigeaient le gouvernement, offrant de faire
des expditions  leur compte, et mme de donner  la couronne une
bonne part dans les gains. Pourquoi donc, toujours, selon lui,
confrer des dignits leves et des avantages princiers, tandis qu'il
trouvait sous la main nombre d'hommes qui ne demandaient qu'une simple
autorisation de pouvoir faire des armements et de partir.

Tels furent les motifs qu'on attribua  Ferdinand pour loigner Colomb
du gouvernement auquel il avait toutes sortes de droits; et dans le
fait, sa conduite subsquente prouva que c'tait bien sous ce point de
vue rtrci qu'il avait envisag cette question. Peu lui importa donc
de manquer  ses engagements, d'tre injuste, peu gnreux, d'tre
mme ingrat; son but tait que Colomb n'exert plus les fonctions de
vice-roi, et il s'attacha  l'atteindre.

Il fallut alors trouver une raison plus ou moins plausible, pour
paratre justifier l'loignement de Colomb, et Fonseca ne fut pas
longtemps  la proposer. C'est, en effet, le propre de certains hommes
de savoir colorer leurs actes, quelque injustes qu'ils soient, par un
certain vernis qui leur donne l'apparence des convenances ou de
l'quit. Ainsi, l'on prtendit que les lments des factions qui
avaient t en guerre ouverte  Hispaniola, n'avaient pas cess
d'exister et qu'ils se reproduiraient pour causer de nouveaux
troubles, si Colomb y retournait trop tt; qu'il tait donc plus sage
d'y envoyer un officier de talent pour remplacer Bobadilla et pour y
exercer le commandement pendant deux ans; qu'alors, seulement, les
mauvaises passions seraient calmes, et que Colomb pourrait y
retourner pour reprendre son autorit avec plus de facilit pour
lui-mme, et plus d'avantage pour la couronne. Mais si l'on pense que
Colomb avait alors soixante-cinq ans, on sera convaincu que c'tait
partie gagne que d'obtenir un dlai de deux annes pendant lesquelles
il perdrait l'habitude des affaires; il en prouva un vif dplaisir,
mais il fut oblig de se contenter de ce mauvais arrangement et d'un
espoir aussi incertain.

Le choix du successeur de Bobadilla fut fait en faveur de Don Nicolas
de Ovando, dcor de l'ordre d'Alcantara; l'on verra plus loin que cet
homme qui passait alors pour tre quitable, modr et modeste,
cachait, sous son apparente humilit, une soif excessive du
commandement. Il fut le flau le plus impitoyable de la race indienne;
et, dans ses procds envers Colomb, il manqua compltement de justice
et de gnrosit.

Plusieurs causes retardrent le dpart d'Ovando: pendant ces dlais,
il arrivait d'Hispaniola les plus fcheuses nouvelles. Bobadilla
s'tait persuad que la svrit avait t le principal cueil de ses
prdcesseurs; et ses premiers actes avaient t une protection
dclare accorde  la rvolte,  l'indiscipline,  la licence: la
porte avait t ouverte par l  l'insubordination,  l'oubli de toute
rgle; la foule s'tait lance dans ce courant d'ides qui promettait
l'impunit  tous ses caprices; et quand Bobadilla voulut rtablir un
peu d'ordre dans la colonie, il lui fut impossible de se faire obir,
et il recueillit amplement ce qu'il avait sem. Enfin, ceux mmes des
ennemis de Colomb qui avaient conserv un peu de droiture et qui ne
voulaient pas aller  une catastrophe terrible, en vinrent  regretter
leur ancien vice-roi, toujours si juste et si dvou, ainsi que
l'administration de son frre l'Adelantado, dont la rgle svre tait
plus inflexible encore pour lui-mme que pour les autres.

Chaque concession de Bobadilla tait suivie de la demande d'une
nouvelle concession toujours plus compromettante. On vendit les fermes
et les domaines de la couronne  de trs-bas prix; on accorda toutes
sortes de permissions pour l'exploitation des mines; on n'exigea que
la rtribution de la onzime partie de leurs produits au lieu du tiers
qui, jusque-l, avait t pay  la couronne. Il fallut donc, pour
conserver l'intgralit du revenu public, augmenter considrablement
les concessions, ce qui entrana naturellement l'accroissement des
fameux _repartimientos_, si prjudiciables aux intrts et  la
conservation de la population indigne; alors, on en vint  un
recensement des naturels,  leur classement; et puis, on en disposait
en faveur des colons, selon la faveur, le caprice ou l'importunit.

Bobadilla poussait l'oubli de toutes les convenances, jusqu' dire 
ses administrs: Ne perdez pas de temps, ne ngligez rien pour vous
enrichir; qui peut savoir combien cela durera! Ceux-ci agissaient
d'aprs ses incitations; ils crasaient les insulaires de travaux: et,
dans le fait, ils firent produire au droit du onzime, plus que
n'avait produit celui du tiers; mais les Indiens succombaient par
milliers  la peine sans qu'on en prt le moindre souci. La tyrannie
la plus oppressive tait exerce contre eux par leurs matres dont la
plupart n'taient autre chose que d'ignobles condamns provenant des
cachots de l'Espagne. Ces insolents parvenus se donnaient des airs de
grands seigneurs; ils ne marchaient que suivis d'une quantit
considrable de serviteurs; ils prenaient  leur service les femmes et
les filles des caciques eux-mmes; dans leurs voyages ou mme dans
leurs courses, ils se faisaient porter sur les paules des Indiens,
nonchalamment allongs sur des litires ou dans des hamacs, et se
faisaient rafrachir par d'autres Indiens, agitant l'air qu'ils
respiraient avec des feuilles de palmiers ou avec des ventails en
plumes. On voyait parfois les paules de ces infortuns porteurs
ruisseler du sang que le poids ou le frottement des litires en
faisait jaillir; les Espagnols n'en avaient aucune piti. Quand ils
arrivaient dans un village, ils s'emparaient capricieusement de toutes
les provisions qui taient  leur convenance; ils faisaient danser les
jeunes filles et les jeunes gens pour rcrer leurs loisirs; jamais
ils ne parlaient aux naturels que dans le langage le plus grossier et
le plus dgradant; enfin, pour les moindres fautes, ou au moindre
accs de mauvaise humeur, ils les faisaient battre ou frapper  coups
de fouet,  tel point que plusieurs en mouraient sans que personne
intervnt en leur faveur.

Ces affreux dtails parvenus aux oreilles de la reine Isabelle,
affligrent profondment le coeur de cette gnreuse princesse; aussi
pressa-t-elle, autant qu'il fut en son pouvoir, le dpart d'Ovando. Il
fut ordonn au nouveau gouverneur de faire cesser immdiatement des
abus si criants; de rvoquer les licences ou les autorisations
imposant des travaux excessifs qui avaient t accordes par
Bobadilla; d'allger considrablement les fardeaux exigs des Indiens;
de s'occuper, avec soin, de leur instruction religieuse; de prciser
les pertes que l'on avait fait subir  Colomb tant lors de son
emprisonnement, que pour les arrirs de solde ou autres moluments
qui pouvaient lui tre dus, afin qu'il pt en tre compltement
indemnis ou ddommag: il fut enfin tabli que Colomb aurait un
reprsentant dans l'le pour surveiller ses intrts, et
qu'Hispaniola serait la capitale du gouvernement colonial qui devait
s'tendre sur toutes les les avoisinantes ainsi que sur le continent
rcemment dcouvert. L'homme que Colomb dsigna pour le reprsenter
fut le mme Alonzo Sanchez de Carvajal, dont la conduite honorable a
pu tre apprcie dans le rcit que nous avons fait de la rvolte de
Roldan.

Plusieurs autres mesures administratives furent prises en mme temps:
en particulier, nous citerons le dcret en vertu duquel il fut permis
de transporter, dans l'le, des ngres esclaves bien que ns en
Espagne, et qui descendaient des naturels de la cte de Guine o le
trafic dit des noirs avait lieu de la part des Espagnols et des
Portugais. On ne peut s'empcher de faire,  cette occasion, le
rapprochement que c'est dans cette mme le d'Hispaniola o fut
effectue la premire introduction de ces esclaves, qu'a eu lieu aussi
la premire et terrible insurrection d'une population noire contre ses
matres, qui a branl pour bien longtemps peut-tre encore, la
scurit et le bonheur de ce beau pays.

L'armement quip pour Ovando fut le plus considrable que l'on et
encore vu pour cette destination. Ce gouverneur tait un des favoris
du roi; Fonseca s'appliqua  tre aussi libral pour lui, qu'il avait
t mesquin envers Colomb, et c'tait encore une manire de tmoigner
l'antipathie qu'il avait toujours prouve  son gard. La flotte se
composa, en effet, de trente btiments bien approvisionns, contenant
2,500 hommes, dont plusieurs taient d'un haut rang; il s'y trouvait
un assez grand nombre de familles. Un cortge brillant fut accord au
nouveau gouverneur; on lui donna des gardes du corps  cheval; et,
malgr les lois somptuaires de l'Espagne qui interdisaient certains
objets de luxe aux sujets de la couronne, il lui fut permis de se
parer de pierres prcieuses et d'toffes de soie de la plus grande
valeur. On voit que rien ne fut fait pour adoucir, dans l'esprit de
Colomb, la mortification qu'on lui faisait prouver en la personne du
rival qui lui tait si injustement prfr. Ce fut le 13 fvrier 1502,
que la flotte appareilla.

Notre illustre marin passa neuf mois  Grenade, toujours attendant
qu'on s'occupt de lui mais s'efforant de rtablir ses affaires
tombes, depuis les derniers vnements, dans la plus grande
confusion. Il y reprit aussi son projet sur le Saint-Spulcre, et avec
sa ferveur accoutume, il fit un long crit pour rappeler  Leurs
Majests l'engagement qu'il avait pris devant elles, de faire tourner
au succs de cette opration, les avantages qu'il avait alors espr
recueillir de ses dcouvertes; mais l'on doute qu'il ait jamais
communiqu ou prsent cet crit aux souverains espagnols. Toutefois,
ce mme crit existe encore, minut de la main de Colomb et runi en
un corps de volume. C'est la bibliothque dite Colombienne de la
cathdrale de Sville qui possde ce prcieux manuscrit.

Il parait que ce qui l'empcha d'entretenir les souverains espagnols
du retour de ses ides vers ce sujet, fut la nouvelle direction
qu'elles prirent lorsqu'il fut inform de l'heureuse issue du voyage
de Vasco de Gama qui venait de contourner l'Afrique, de conduire ses
vaisseaux triomphants jusqu'aux ctes occidentales de la presqu'le
de l'Inde, et d'en renvoyer une partie sous les ordres de Pedro
Alvarez Cabral, qui les ramena en Portugal chargs de marchandises
prcieuses de l'Orient. Les richesses du Calicut devinrent alors l'me
de toutes les conversations; les beaux rves du prince Henri et du roi
Jean II se trouvaient ainsi raliss; et tandis que les sauvages
rgions du Nouveau Monde si opulentes, mais en esprance seulement
pour le moment, ne rapportaient rien  l'Espagne et ne lui
rapporteraient rien pendant longtemps encore, la route que Gama avait
fraye allait mettre immdiatement le Portugal en jouissance et comme
en possession des trsors de ces merveilleuses contres.

Il est probable que les lauriers que Colomb avait cueillis dans sa
dcouverte du Nouveau Monde, avaient enflamm le courage de Vasco de
Gama dont les succs,  leur tour, excitrent l'imagination de Colomb
en qui la passion pour les dcouvertes ne pouvait tre affaiblie ni
par son ge dj assez avanc, ni par les malheurs qu'il avait
prouvs; il formula alors un systme qui reposait sur de grandes
probabilits, mais auquel il manquait la sanction de l'exprience, et
cette sanction, il s'offrit  Ferdinand et  Isabelle pour consacrer
ses efforts  l'obtenir. Selon lui, le continent qu'il avait dcouvert
dans sa partie septentrionale, se dirigeait, aussi loin qu'il avait pu
en observer le gisement de la cte, vers la partie de l'Ouest, et un
fort courant des eaux de la mer tait tabli dans le mme sens. 
l'oppos de ce continent dans le Nord, tait la longue langue de terre
appele Cuba, que tout le monde  son bord et lui-mme pendant son
second voyage, considraient comme le promontoire extrme des points
les plus orientaux de l'Asie. Tout disait donc, toujours selon lui,
que plus loin, entre ce promontoire et le continent qu'il avait
dcouvert, se trouvait un dtroit qui devait conduire dans l'Inde. Il
se flattait de trouver ce dtroit, de le traverser, de parcourir une
route encore plus facile et plus directe que celle que les Portugais
venaient de suivre en doublant le cap de Bonne-Esprance, et c'est par
l qu'il voulait terminer la longue srie de ses voyages et de ses
travaux. Il est  remarquer que le point du globe qu'il avait dsign
comme tant celui o devait se trouver son dtroit, tait prcisment
le mme o l'on voit l'isthme de Panama. Par ce brillant expos, on se
convainc que l'esprit de Christophe Colomb tait rest insensible aux
atteintes de la vieillesse, et que son corps tait dj suffisamment
repos des perscutions dont il avait t l'objet. L'homme disait-il,
est un instrument qui doit se briser  l'oeuvre dans la main de la
Providence lorsqu'elle a besoin de s'en servir. Aussi longtemps que
l'esprit dclare vouloir, le corps doit obir!

Ce plan rencontra, comme toujours, quelques contradicteurs toutefois
peu srieux; mais, en gnral, il fut got comme n'ayant pu tre
conu que par un esprit trs-suprieur; on l'adopta et une expdition
fut prpare pour qu'il ft mis  excution. Colomb partit, en effet,
de Sville o il se trouvait pendant l'automne de 1501, pour aller en
surveiller les prparatifs; mais Fonseca et ses agents y mirent tant
de mauvais vouloir, y apportrent tant d'obstacles, que ce ne fut
qu'au mois de mai de l'anne suivante, que les btiments furent prts
 prendre la mer.

Avant de mettre  la voile, Colomb pensa  prendre quelques mesures de
prvoyance en cas qu'il lui arrivt, quelque catastrophe dans un
voyage si long, et dans une entreprise assez prilleuse pour glacer
des courages ordinaires. Il avait alors 66 ans; sa constitution
n'tait plus aussi vigoureuse que par le pass, mais le dclin de ses
forces physiques n'avait nullement altr sa grande intelligence, ni
abattu son nergie naturelle; aussi, se disposait-il  partir,  cette
priode de la vie o l'homme, en gnral, cherche le repos, et pour
une expdition dont on ne pouvait se dissimuler ni les fatigues ni les
incidents fcheux, avec autant d'ardeur que s'il avait t dans toute
la force de l'ge.

Il fit dresser des copies authentiques de toutes les lettres patentes
qui manaient de Leurs Majests au sujet des diverses stipulations le
concernant qui avaient t passes; il fit galement enregistrer la
lettre qu'il avait adresse  l'ex-gouvernante du prince Juan, o il
se justifiait pleinement des accusations de Bobadilla; il en fut de
mme de deux autres lettres qu'il avait crites aux directeurs de la
banque de Gnes qu'il chargeait de percevoir le dixime de ses
revenus, pour tre employ  diminuer les droits sur les objets de
consommation de sa ville natale, et il en fit parvenir les copies
certifies et lgalises  son ami le docteur Nicolo Oderigo, qui
avait t ambassadeur de la rpublique de Gnes prs la cour
d'Espagne, le priant de veiller  ce qu'elles fussent dposes en
lieu de sret, et de tenir son fils Diego au courant de tout ce qui
aurait trait  cette transaction.

Enfin, il crivit au pape Alexandre VII, pour lui faire connatre son
intention inbranlable de lever,  son retour, des troupes pour une
croisade au Saint-Spulcre; l'informant des causes qui, en lui faisant
perdre son gouvernement, l'avaient forc d'ajourner cette expdition,
esprant cependant pouvoir plus tard donner suite  son projet, et
exprimant le dsir d'aller, aprs son voyage, prsenter ses
respectueux hommages au chef de la chrtient.

Colomb appareilla de Cadix le 9 mai 1502; sa flottille se composait
seulement de quatre caravelles dont la plus grande n'tait que de 70
tonneaux; la plus petite n'en jaugeait que 50. Le personnel de ces
btiments n'tait que de 150 hommes; et c'est avec un si faible
armement, avec des navires si frles, qu'il allait  la recherche d'un
dtroit dont il esprait franchir les eaux pour se lancer ensuite dans
des mers tout  fait inconnues, et accomplir la circonnavigation
complte du globe. On le voit, Colomb avait toujours le mme dsir des
grandes choses et la mme confiance en lui pour parvenir  les
excuter malgr l'insignifiance des moyens. Son frre, Don Barthlemy,
commandait une des caravelles, et son plus jeune fils Fernand, qui
tait alors dans sa quatorzime anne, l'accompagnait dans ce voyage.

La flottille se dirigea sur les Canaries o elle relcha; continuant
bientt sa route, elle fit une excellente traverse jusqu'aux les
Carabes; elle aborda, le 15 juin,  l'une d'entre elles du nom de
Mantinino et qui est aujourd'hui appele la Martinique. Le dessein
primitif de Colomb avait t de se rendre directement  la Jamaque,
et d'y prendre son point de dpart pour aller  la recherche du
dtroit suppos; mais parmi ses quatre navires, il y en avait un qui
se trouvait en si mauvais tat, qu'il fut oblig de s'arrter aux les
Carabes pour le rparer de son mieux, et qu'ensuite, il se vit forc
de le conduire  San-Domingo, se proposant de l'y laisser et de l'y
changer contre un de ceux de la flotte nombreuse d'Ovando. Il tait,
 la vrit, contraire  ses instructions de toucher  Hispaniola;
mais il y avait ici un cas de force majeure: en effet, puisque le
btiment avari qui tait sous ses ordres pouvait  peine continuer 
tenir la mer, o devait-il le conduire et le laisser, si ce n'est 
San-Domingo? C'est un de ces cas exceptionnels qui sont admis chez
toutes les nations, et mme en temps de guerre, par les puissances
belligrantes.

La flotte qui avait amen Ovando, tait alors dans le port de
San-Domingo, et prte  remettre  la voile pour l'Espagne. Il s'y
trouvait Roldan, Bobadilla et d'autres ardents ennemis de Colomb; dans
la ville elle-mme, il y avait aussi plusieurs de leurs adhrents
contre lesquels des mesures svres avaient t prises et qui taient
tous dans un tat d'exaspration difficile  dcrire. Le btiment sur
lequel Bobadilla devait effectuer la traverse, tait le plus
considrable; il y avait fait porter une quantit d'or de trs-haute
valeur qu'il avait recueillie pendant son usurpation, et dont il
esprait faire servir une partie  se faire des amis puissants en
Espagne qui le mettraient  mme de conserver le reste pour lui. Dans
le nombre des prsents qu'il destinait pour Leurs Majests, on voyait
une grosse masse d'or vierge, qui est encore cite  cause du poids
qu'elle avait, lequel tait de trois mille six cents castillanos,
quivalents  prs de cent mille francs de notre monnaie. Roldan et
d'autres aventuriers avaient galement fait embarquer beaucoup d'or
qui, hlas! tait le rsultat du travail excessif impos aux Indiens
et de leurs longues sueurs.

C'tait le 29 juin que Colomb tait arriv  San-Domingo; il expdia
aussitt un officier au gouverneur pour lui expliquer le but de sa
relche; en outre, il demanda la permission de remonter un peu la
rivire dont l'embouchure formait, en quelque sorte, le port, pour y
mettre sa flottille  l'abri, parce qu'il prvoyait un ouragan comme
devant clater bientt. Ovando ne prit conseil que de l'effroi que lui
causait la prsence de Colomb aussi prs du sige de son gouvernement,
et il se refusa soit  l'change d'un de ses navires contre celui de
Colomb qui tait avari, soit  la demande fonde sur l'approche d'une
tempte que, dans son inexprience, il traitait de prophtie absurde
et menteuse.

Colomb indign de ne pouvoir s'arrter un seul moment dans un port
qu'il avait dcouvert, s'loigna pour chercher un refuge loin des yeux
du jaloux Ovando; mais voyant que le mauvais temps devenait de plus en
plus imminent, il navigua le long de la cte, esprant y trouver un
abri dans quelque baie ou quelque rivire jusqu'alors inexplore. La
flotte de Bobadilla appareilla presque au mme moment, sans se
proccuper de l'avertissement de Colomb qui ne se vrifia que trop,
deux jours aprs qu'il eut t donn. L'ouragan fut, en effet, d'une
rare furie; les navires de Colomb furent spars. Il put,  son bord,
se maintenir prs de terre et y trouver un mouillage; mais les autres
btiments furent pousss au large et eurent  lutter pendant longtemps
contre la rage des lments. Don Barthlemy ne dut son salut qu' son
exprience et  son nergie; il perdit son grand canot qui fut emport
de dessus le pont par une lame affreuse, et il eut plusieurs avaries;
les autres navires souffrirent pareillement beaucoup; enfin, ils se
rallirent tous au port Hermoso, situ  quelques lieues dans l'Ouest
de San-Domingo.

Quant  la flotte de Bobadilla, l'ouragan la frappa avec toute sa
violence; et, comme elle tait beaucoup moins bien manoeuvre que les
btiments de Colomb, elle prouva les plus grands dsastres. Le
navire, entre autres, o se trouvaient Bobadilla, Roldan et les
ennemis les plus invtrs de Colomb, coula au fond: tout l'quipage
prit! La fameuse masse d'or vierge fut engloutie; plusieurs autres
btiments furent galement perdus; ceux qui purent revenir 
San-Domingo taient dans un tat dplorable; un seul enfin se trouva
en tat de continuer son voyage; ce fut prcisment le plus faible de
tous, celui  bord duquel se trouvaient quatre mille pices d'or qui
taient la proprit de Colomb et qui furent rapportes en Espagne par
son fond de pouvoir Carvajal.

Ce terrible vnement a t dcrit par Fernand, fils de Colomb, et
par le vnrable Las Casas, qui fut, par la suite, l'avocat si zl
des Indiens et l'aptre si renomm de la religion dont il tait un des
plus dignes ministres; tous les deux le considrrent comme un de ces
jugements redoutables qui semblent quelquefois suppler  la justice
humaine, et comme une punition inflige par la Providence. Tous les
deux aussi font ressortir cette circonstance que, pendant que les
adversaires les plus actifs de Colomb mouraient presque sous ses yeux
en mprisant sa science profonde, le seul navire qui n'et prouv
aucune avarie et que la tempte et, en quelque sorte, pris plaisir 
pargner, fut la frle caravelle qui portait sa proprit. Les
quipages, alors trs-superstitieux, allrent jusqu' dire que
l'habile navigateur, par une puissance surnaturelle, avait voqu
l'ouragan et l'avait fait servir  la destruction de ses ennemis.
Guarionex, l'infortun cacique de la _Vega_, tait sur le mme navire
que Bobadilla et que Roldan, et il y prit aussi.

Ce n'est pas nous qui, en aucun cas, contesterons le savoir de Colomb;
nous croyons, cependant, devoir dire, en cette occasion, que nous nous
croyons fond  n'admettre l'infaillibilit absolue d'aucun homme,
d'aucun instrument mtorologique, d'aucune donne pralable, d'aucun
signe prcurseur, en ce qui concerne toute prdiction ou toute annonce
sur le temps qu'il fera, non-seulement deux jours, mais mme deux
heures  l'avance. Que Colomb, par exemple, en cette occasion, ait
remarqu que les nuages des rgions suprieures avaient une marche
assez prononce  l'encontre de celle des nuages plus voisins de la
terre; qu'il ait observ que les vents alizs faiblissaient, que par
intervalles, les brises de l'Ouest prenaient de l'ascendant ou toute
autre indication pratique, et qu'il ait jug prudent de prendre ses
prcautions et de se mettre  l'abri; nous le concevons facilement,
d'autant qu'en marin consomm, Colomb avait l'habitude, qui est celle
de tous les chefs prudents, d'avoir toujours la pense proccupe de
sa route, de son navire, de l'tat du ciel et des probabilits du
moment! Mais quant  dclarer positivement qu'une tempte devait
clater dans deux jours, nous croyons que c'est au-dessus des facults
humaines, et que ni Colomb ni personne au monde n'a jamais pu le
prdire avec certitude!

Aprs avoir quoique imparfaitement pu rparer ses navires et avoir
renouvel sa provision d'eau et de bois de chauffage, Colomb mit le
cap sur le continent qu'il avait dcouvert; mais les calmes survinrent
et les courants le portrent jusqu' la cte Sud-Ouest de Cuba.
Lorsque le vent redevint favorable, la flottille reprit sa route et,
le 30 juillet, elle atteignit l'le de Guanaga, situe prs de la
terre d'Honduras; une grande pirogue s'en dtacha et se rendit  bord
de Colomb avec un cacique et sa famille. La pirogue tait manoeuvre
par vingt-cinq Indiens; elle tait tente avec des feuilles de
palmiers et charge d'objets du pays parmi lesquels on remarquait des
haches, des ustensiles de cuivre et des sortes de creusets pour faire
fondre ce mtal; il y avait aussi diffrents vases de marbre,
d'argile, de bois durci au feu, des espces de manteaux en coton de
couleurs varies, et plusieurs articles qui annonaient un certain
degr de civilisation. On prtend, autant que les naturels purent se
faire comprendre, qu'ils conseillrent  Colomb de se diriger vers le
pays d'o ils venaient, et qu'il y trouverait une contre riche,
cultive et des habitants industrieux; ainsi, dit-on, il serait
promptement arriv  Yucatan, et la dcouverte du Mexique s'en serait
suivie. Il est facile de raisonner aprs l'vnement et de faire
parler  sa guise des Indiens dont la langue est inconnue, et dont on
interprte le dire selon ses ides; mais ce n'tait pas l le plan de
Colomb ce n'tait pas ce qui avait t approuv par ses souverains, et
il dut naturellement continuer sa recherche du dtroit imaginaire, il
est vrai, mais qu'il esprait et qu'il pouvait raisonnablement esprer
de trouver.

Quelques lieues plus dans le Sud, Colomb aperut des montagnes, et
puis le cap Honduras. Dans ces parages, il prouva des temps
trs-mauvais; il y eut beaucoup d'orages et il tombait souvent une
forte pluie. Ses btiments furent trs-endommags dans leur voilure,
dans leur grment; ils eurent des voies d'eau, et les provisions se
dtriorrent. Les matelots puiss de fatigues, se trouvrent
assaillis par plusieurs de leurs terreurs habituelles. Colomb, de son
ct, fut repris par la goutte; mais quoique accabl par ses veilles,
quoiqu'en proie aux plus fortes douleurs, il ne cessait de tout voir,
de tout ordonner; et, d'un lit de repos qu'il avait fait placer 
l'entre de la petite dunette construite  bord pour lui, il se tenait
au fait de tout ce qui se passait. Si la maladie svissait avec trop
de rigueur, il s'armait de patience, mais il regrettait parfois
d'avoir fait faire une aussi rude campagne  son fils Fernand et  son
frre chri Don Barthlemy; ses penses se reportaient alors aussi sur
Diego, son fils ain, et sur les embarras et les difficults de toutes
sortes que sa mort lui causerait, si elle venait  avoir lieu.

Pour donner une ide des rigueurs de ce voyage, il nous suffira de
faire observer que, dans l'espace de quarante jours, on ne put
franchir qu'une distance de 70 lieues. Enfin, le 14 septembre, on
arriva devant un cap o le gisement de la terre prit brusquement la
direction du Sud. On doubla ce cap; aussitt une douce brise se fit
sentir, on fit dployer toutes les voiles, et le nom _Gracias--Dios_
(Grce--Dieu!) fut donn  cette partie du continent.

Pendant trois autres semaines, Colomb battit la cte voisine; il eut
le malheur d'y perdre, dans la houle de l'embouchure d'un fleuve, un
de ses canots et l'quipage entier de cette embarcation. Les entrevues
qu'il eut gnralement alors avec les naturels eurent un caractre de
mfiance et d'inimiti. On alla jusqu' dire que les Indiens y
possdaient un pouvoir de lancer des sorts et des charmes sur leurs
adversaires, et que leur magie s'tait tendue sur les navires
espagnols et sur les mers qu'ils visitaient en ce moment.

Toutefois, le 5 octobre, Colomb atteignit le point de la cte appel
_Costa-Rica_ (Cte-Riche), ainsi nomm,  cause des mines d'or et
d'argent contenues dans les flancs de ses montagnes; il y trouva les
naturels en possession d'une grande quantit d'ornements de l'or le
plus pur. Cette quantit augmenta encore dans le pays appel Veragua,
o on l'assura qu'existaient les mines les plus belles de toutes les
contres avoisinantes. En naviguant le long de ces terres, on
l'entretint souvent d'un royaume trs-tendu situ  quelques jours de
marche dans l'Occident, nomm Ciguare, o les habitants portaient des
bracelets, des couronnes d'or, brodaient leurs vtements avec des fils
de ce mtal, et en garnissaient en relief leurs meubles et leurs
effets. On ajoutait qu'ils taient arms de boucliers, d'pes, de
cuirasses comme les Espagnols; qu'ils avaient des chevaux; qu'enfin,
il y avait des ports frquents, qu'on y faisait le commerce, et que
mme le canon y tait connu. Colomb crut comprendre, d'aprs ces
narrations d'ailleurs fort confuses, que la mer bordait une grande
partie de ce royaume de Ciguare, et que, non bien loin de l, tait
une magnifique rivire, qu'il se plut  croire pouvoir tre le Gange.

On a pu supposer, depuis lors, que, dans ces vagues rumeurs, il tait
question du royaume du Mexique; mais nous devons nous souvenir que si
Colomb se mprit  cet gard et crut soit au voisinage des tats du
Grand-Kan, soit  celui du Gange, c'est qu'il devait fonder ses
raisonnements sur les opinions trs-arrtes de tous les savants de
l'poque, qui attribuaient  la circonfrence de notre globe une
tendue moindre d'un tiers que celle qui a t constate depuis lors.

Aussi, l'illustre et infatigable navigateur continua-t-il  se livrer,
avec opinitret,  la recherche de son dtroit, luttant contre les
vents, les courants, les difficults d'une navigation on ne peut plus
prilleuse, et ayant  surmonter le mauvais vouloir des Indiens de ces
contres qui se montrrent plus ou moins hostiles, et qu'on a crus
tre de la mme race que les habitants des les Carabes.  la vue des
btiments de la flottille, ces Indiens faisaient retentir leurs forts
et leurs montagnes, de cris de guerre, du bruit de leurs tambours ou
autres instruments, et ils ne se prsentaient, en gnral, sur le
rivage, qu'en troupes considrables, arms de massues, de lances et de
sortes d'pes fabriques avec leur bois le plus dur.

Enfin, aprs avoir dcouvert Porto-Bello et doubl le cap
Nombre-de-Dios, Colomb atteignit un petit dtroit qu'il nomma _el
Retrete_ (le Cabinet). C'tait un point qu'un voyageur entreprenant,
appel Bastides, venait d'explorer; mais Colomb l'ignorait. Quoi qu'il
en soit, ses navires taient, en ce moment, dans un tat si pitoyable,
et ses quipages dans une situation si fcheuse de lassitude et de
maladie, que toute sa persvrance dut cder devant l'imprieuse loi
de la ncessit, et qu'il fallut songer au retour. Cependant, il
voulut donner  son voyage un caractre d'utilit, et il se proposa de
se diriger vers la cte de Veragua avec le dessein d'acqurir quelque
certitude sur les mines qui paraissaient si abondantes en ce pays. Il
y avait loin de l, il faut le dire,  l'accomplissement des vues
leves qui avaient prsid  la grande et glorieuse pense du but
primitif de son expdition; mais puisqu'il tait devenu de toute
impossibilit de continuer  y donner suite, il tait d'un bon esprit
de ne pas quitter ces parages sans chercher au moins  trouver une
compensation dans les avantages matriels qu'ils pourraient procurer.

Ainsi, malgr ses travaux pour ainsi dire surhumains, le problme
gographique d'une si minente porte qu'il s'tait pos et que son
ge avanc ne l'empcha pas de vouloir rsoudre lui-mme, resta voil,
et l'on ne put pas savoir alors s'il se trouvait un dtroit ou un
isthme au fond du golfe dans lequel il s'tait si intrpidement lanc,
ou si les terres qu'il avait devant lui taient attenantes  celles de
l'Asie, ou enfin s'il existait une mer interpose entre ces mmes
terres et les contres de l'Inde.

On a su, quelques annes aprs, que c'tait cette dernire hypothse
qui tait la vritable; ce fut un chef de guerriers espagnols nomm
Nugnez Balboa qui, en 1513, aprs avoir travers le Mexique par terre,
vit, le premier, paratre devant ses yeux blouis le vaste ocan qui
est connu sous le nom de Mer Pacifique, et que, quelquefois aussi, on
appelle Mer du Sud. L'pisode de cette dcouverte, bien que ce soit
ici une digression, mrite d'tre rapport dans cette histoire de la
vie de Colomb, car c'est un vnement remarquable qui rentre sous
plusieurs rapports dans notre sujet.

Ce fut aprs avoir gravi le sommet d'une minence, que Nugnez Balboa
se trouva spontanment en face d'une immense tendue d'eau dont les
ondes paisibles,  peine plisses par le souffle lger d'une brise
naissante, brillrent devant lui sous l'clat d'un ciel azur
qu'enflammait le soleil le plus radieux. Aucune terre ne bornait
cette vaste nappe liquide du ct du couchant.  ce spectacle imprvu,
Nugnez Balboa fut saisi d'un saint respect, ainsi que l'est tout homme
 qui se rvle, pour la premire fois, quelque grande cration de la
nature. Ses ides furent d'abord confuses et indcises comme celles
qui suivent un long sommeil; mais la rflexion vint bientt les fixer,
et il pressentit que l'Ocan qu'il venait de dcouvrir tait celui qui
baignait, par son autre extrmit, les rivages de l'Inde que le grand
Colomb avait cherchs dans cette direction.

L'enthousiasme s'empara de lui  la pense qu'il avait ainsi complt
la dcouverte de l'immortel navigateur; cdant  cet enthousiasme, il
prit son lan, se prcipita le long de l'minence en courant vers la
plage qu'il atteignit bientt et, continuant sa course, il pntra
dans l'onde amre o il s'avana jusqu' ce que sa poitrine y ft 
moiti plonge; en ce moment, il leva les bras, tendit les mains,
redressa firement la tte; puis avec l'accent d'un homme inspir qui
prend les cieux  tmoin, il s'cria de toute la voix que ses poumons
purent lui donner:

Mer calme et resplendissante, mer mystrieuse, mer si longtemps
cherche! au nom de mon souverain, je prends possession de tes eaux et
je te nomme la Mer Pacifique! Heureux celui qui, le premier, franchira
ton tendue; heureux celui qui abordera ainsi au continent asiatique!
La navigation aura atteint par l sa phase suprme; les peuples de
tous les continents seront en relation directe entre eux; et, libres
d'changer leurs produits, ils entreront dans une re nouvelle qui
sera l'honneur de l'humanit!

Il s'arrta alors un moment, ensuite reprenant:

Mer calme et resplendissante, dit-il, mer mystrieuse, mer si
longtemps cherche! je rpte que je te nomme la Mer Pacifique; c'est
 un fils de la noble Espagne que l'univers devra ta dcouverte, et
cette dcouverte sera,  tout jamais, la gloire de Nugnez Balboa.

Ces nobles paroles planrent sur la surface des flots et, s'levant
dans les airs, le vent les apporta aux oreilles attentives des
compagnons de Nugnez Balboa qui, bahis sur la plage, taient en
contemplation devant cette scne sans pareille dans les annales du
monde; elles furent redites ensuite, propages, rpandues; enfin, sept
ans aprs, elles portrent leur fruit.

Ce fut, en effet, en 1520 qu'un autre intrpide navigateur, qui
s'appelait Magellan, rsolut d'accomplir les prdictions ou les voeux
de Nugnez Balboa. Il partit, ctoya la bande occidentale de l'Amrique
vers le Sud, dcouvrit la terre de Feu, doubla le continent par son
extrmit mridionale; et aprs avoir travers cette mme Mer
Pacifique dans toute son tendue, en gouvernant vers ce magique Ouest
que Colomb, dans son premier voyage, indiquait avec tant de confiance
aux frres Pinzon qui commandaient la _Pinta_ et la _Nia_, deux des
navires de Magellan, dans l'espace d'un peu moins de deux ans, eurent
l'honneur d'aborder en Espagne, aprs avoir accompli le premier voyage
qui ait t fait autour de la terre. Mais, hlas! Magellan n'eut pas
la douce satisfaction de voir la fin d'une campagne qu'il avait si
brillamment commence; il fut tu par les sauvages de l'le de Matan,
le 27 avril 1521!

Quant  Christophe Colomb qui avait indiqu la route et qui fut oblig
de renoncer  son projet, ce ne fut pas sans des difficults extrmes
qu'il parvint  rejoindre la cte de Veragua; nous allons voir, en
effet, que si, jusqu' cette priode, il avait, dans sa recherche d'un
dtroit, t en butte  mille tribulations ou expos  des prils sans
cesse renaissants, son retour ne fut ni moins accident, ni moins
dangereux; on verra aussi quelle force d'me, quelle habilet infinie,
quelles ressources d'imagination il fallait qu'il y et, dans sa
splendide organisation intellectuelle, pour triompher de tous les
obstacles qui vinrent, de nouveau, se runir contre lui.

Ce fut le 5 dcembre de l'anne 1502, que Colomb appareilla d'El
Retrete pour retourner vers la cte de Veragua. Presque aussitt, le
vent lui devint aussi dfavorable qu'il l'avait t lorsqu'il avait 
suivre la direction oppose; il augmenta mme  tel point que la
navigation en devint presque impraticable: pendant neuf jours surtout,
ce fut une tempte continuelle, d'autant plus redoutable que la
flottille se trouvait dans une mer inconnue, et qu' chaque instant
elle pouvait craindre de se voir jete  la cte ou sur quelque
rocher. Le journal de Colomb dpeint la mer aussi tourmente que si
elle avait t dans un tat de haute bullition, s'levant parfois en
montagnes couvertes d'cume. Pendant la nuit, elle lanait des parties
lumineuses qui s'en dtachaient comme des flammes; une journe
entire, le ciel lui-mme sembla galement enflamm, tant les nues
s'entr'ouvraient souvent pour livrer passage  des clairs
tincelants! Le tonnerre s'y mlait avec sa voix formidable et,
presque sans cesse, des torrents de pluie inondaient les navires et
transperaient les vtements des infortuns matelots.

Un autre danger vint menacer l'expdition: ce fut celui d'une trombe
qui s'en approcha en aspirant l'eau de la mer que l'on voyait dans ses
flancs, et la soulevant jusqu'aux nuages. Jamais pareil spectacle
n'avait frapp les yeux des marins de ces btiments, et jamais,
peut-tre, phnomne de cette nature ne s'est annonc avec un
caractre aussi funeste; toutefois, par un hasard providentiel que les
quipages attriburent  la vertu des prires qu'ils adressrent 
saint Jean l'vangliste, le flau passa entre les navires effrays et
il ne leur causa aucun dommage.

Le calme survint ensuite et dura avec une persvrance dsolante. Ce
qui, particulirement, impressionna beaucoup alors les marins, c'est
qu'ils virent une grande quantit de requins obstins  rder dans
leurs eaux. On avait la croyance  bord que ces animaux voraces, qui
suivent ordinairement les btiments pour recueillir les dbris
alimentaires qu'on en jette au dehors, avaient aussi l'instinct ou le
pressentiment de la mort de quelque homme  bord, ou mme du naufrage
prochain du navire.

Trois semaines s'coulrent encore aprs ce calme, pendant lesquelles,
repouss par les vents, contrari par les courants, Colomb ne put pas
franchir plus de 30 lieues en bonne direction; aussi donna-t-il  la
partie de la terre qui avoisinait le plus la route qu'il avait eue 
faire, le nom de _Costa de los contrastes_ (Cte des contrarits).
Enfin,  la joie inexprimable de tous, et  force de prudence, de
travaux, de fatigues, de veilles et d'habilet, le grand-amiral vit,
le 6 janvier, les rivages tant dsirs de Veragua, et il mouilla dans
une rivire  laquelle, en l'honneur de la fte du jour qui tait
celui de l'piphanie, il donna le nom de Belem ou de Bethlem.

Les naturels se tinrent d'abord sur la dfensive, mais il fallait se
les concilier pour obtenir les renseignements que l'on voulait avoir.
Le puissant moyen de sduction, celui des prsents, fut employ;
Colomb y joignit celui qui manquait rarement de produire son effet: il
se prsenta personnellement, il dploya son affabilit, agit sur les
esprits par la fascination qu'exeraient habituellement son noble
visage, son grand air de dignit naturelle; et, aprs quelque
indcision, les indignes consentirent  entrer en pourparlers; ils
apportrent plusieurs objets d'un trs-bel or pour en faire des
changes, et ils dirent qu'il y avait des mines de ce mtal prs de la
rivire de Veragua, qui n'tait qu' deux lieues de distance.

Don Barthlemy fut charg par Colomb d'avoir une entrevue particulire
avec Quibian: c'tait le cacique de Veragua; il l'invita  aller voir
les btiments de la flottille o il fut reu avec une grande
distinction. Quibian tait un homme srieux, mfiant, taciturne et
trs-robuste. Peu de jours aprs, Don Barthlemy, accompagn par
soixante-huit marins bien arms, partit pour aller explorer le terrain
o se trouvaient les mines. Il remonta la rivire une lieue et demie
au-dessus de son embouchure, et il arriva en vue du village o
rsidait Quibian. Le cacique descendit de la hauteur o tait le
village avec une suite non arme, mais trs-nombreuse, et il s'assit
sur une pierre auprs de la rivire. Il accueillit les Espagnols avec
dfrence, surtout Don Barthlemy dont la haute stature, le regard
fier et les formes herculennes avaient fait une grande impression sur
son esprit. On pouvait cependant voir une secrte jalousie se
manifester sur sa physionomie  l'aspect des Europens, mais il ne
leur en donna pas moins des guides pour les diriger.

Don Barthlemy, en suivant les indications de ses guides, parcourut un
espace d'environ six lieues; l, dans un sol de la plus magnifique
vgtation, il trouva la terre effectivement parseme d'une telle
quantit de parcelles d'or, qu'elles adhraient aux racines
elles-mmes des arbres; puis, il fut conduit sur une minence d'o il
put contempler un paysage dlicieux, garni de plusieurs villages
entours d'arbustes ou de plantes charmantes, et il acquit la
certitude que toute l'tendue en tait remplie du prcieux mtal,
jusqu' une distance de vingt journes de marche vers l'Ouest.

Une autre expdition le long de la cte vers l'occident, galement
commande par l'infatigable Don Barthlemy, fut non moins
satisfaisante. Ce qu'il vit, ce qu'on lui raconta ou ce qu'il crut
comprendre, tout non-seulement confirma ses ides sur la richesse
aurifre du pays en gnral, mais lui garantit l'assurance d'un
royaume riche et civilis dans l'intrieur. L'imagination brillante de
Colomb s'enflamma aux rcits de son frre; il se lana dans ses
hypothses savantes, il se crut sur le point d'atteindre les contres
fabuleuses que l'historien Josephe plaait aux points les plus
loigns du globe, et d'o l'on avait retir les monceaux d'or qu'il
avait fallu pour btir et embellir le temple de Jrusalem.

Don Barthlemy, qui tait un homme trs-positif, entra pourtant tout 
fait dans les ides de Colomb; ils pensrent tous les deux qu'il
fallait fonder une colonie sur le point o ils taient, et qu'elle
serait le centre de la vaste rgion de ces mines qui semblaient
inpuisables. Colomb proposa alors  son frre de rester sur les lieux
avec tout le personnel dont il serait permis de disposer, pendant que
lui-mme irait en Espagne pour y faire goter ses plans, et pour en
revenir avec des renforts et des moyens de colonisation. Le dvouement
de Don Barthlemy  la personne de son frre tait tel qu'il
ressemblait  l'obissance aveugle du fils le plus respectueux envers
le pre le plus tendrement aim, et Colomb n'eut pas plutt exprim
son dsir, que son frre y acquiesa sans faire la moindre objection.

On se mit aussitt  tout prparer pour l'excution du projet:
quatre-vingts hommes furent choisis pour rester sur les lieux; des
maisons en bois, couvertes en feuilles de palmiers, furent construites
sur la rive la plus leve de la crique o taient les navires, et un
magasin fut lev pour recevoir les munitions, les provisions, ainsi
que l'artillerie. Mais, au moment de partir, le grand-amiral s'aperut
d'une diminution assez considrable dans la hauteur des eaux, 
l'embouchure de la rivire o il tait mouill; il chercha une passe,
sonda sur plusieurs points, essaya de franchir les moins levs en
s'allgeant ou en se touant; mais tout fut inutile; il se vit dans
l'obligation de renoncer  appareiller pour le moment, et d'attendre
le retour des pluies pour pouvoir sortir du bassin, momentanment
ferm, o il tait enclav.

Cependant, les prparatifs pour un sjour prolong dans ce pays,
avaient veill la susceptibilit, on doit le dire fort naturelle, de
Quibian. On le vit, en effet, tenir des hommes piant avec anxit
tout ce qui se faisait, et l'on sut qu'il envoyait des missaires dans
toutes les directions, pour faire rassembler les guerriers de ses
dominations auprs de lui. Ces mouvements furent suivis avec autant de
zle que d'intelligence par un nomm Diego Mendez, notaire,
remplissant dans l'expdition les fonctions d'officier de l'tat
civil, et qui tait entirement dvou au grand-amiral. L'intrpidit
de cet homme lui fit mme affronter un danger extrme pour mieux
connatre ce qui se passait sur les lieux: suivi d'un seul compagnon,
il osa pntrer jusqu' la rsidence du cacique, allguant qu'ayant
appris qu'il avait t bless  la jambe par une flche, dans une
escarmouche avec un dtachement maraudeur ennemi, il venait, en
qualit de chirurgien, lui offrir ses services et l'usage de drogues
bienfaisantes dont il s'tait pourvu. L'habitation de Quibian tait
entoure de trois cents poteaux surmonts de ttes d'adversaires tus
en diverses rencontres; c'tait fort peu encourageant pour Mendez,
mais il ne se laissa pas intimider par cet affreux spectacle; il eut
l'audace de s'avancer jusqu' la porte du cacique o le fils de
celui-ci se prsenta avec colre, et le repoussa d'un coup de poing
violent qu'il lui appliqua sur la poitrine. L'Espagnol n'en parut que
fort peu mu, fit connatre le but suppos de sa visite, et montra
quelques prsents qu'il destinait  Quibian et  sa famille. Les
prsents furent accepts, Mendez put rester quelques heures dans le
village comme pour prendre du repos, mais il ne lui fut pas permis de
voir le cacique.

Il se retira convaincu de la ralit de ses soupons et il fit part 
Colomb de mille dtails qui ne pouvaient laisser aucun doute. Un
Indien vint, d'ailleurs, fortifier les assertions de Mendez, en
affirmant que la blessure de Quibian n'tait que suppose; que c'tait
parce qu'elle n'existait pas qu'il n'avait pas voulu se laisser voir,
et qu'il avait le projet d'aller, au moment le plus sombre de la nuit,
incendier les maisons ainsi que les magasins, massacrer les Espagnols
et mettre le feu  leurs navires.

Don Barthlemy s'offrit aussitt pour porter un coup fatal au cacique
et pour djouer ses desseins en les prvenant spontanment. Le
grand-amiral, qui n'hsitait jamais plus que son frre, lui donna
soixante-quatorze hommes bien arms, parmi lesquels tait le courageux
Mendez, et il les fit embarquer dans des canots qui les portrent, 
l'entre de la nuit, jusqu'au point le plus prs du village des
ennemis. Tous tant dbarqus, Don Barthlemy prit les devants seul
avec Mendez et quatre hommes, recommandant aux autres d'observer le
plus strict silence, de ne le suivre qu' une assez grande distance,
mais de s'lancer au pas de course lorsque la dtonation d'une
arquebuse se ferait entendre. Ils auraient alors  lui porter secours
et, surtout,  entourer l'habitation, pour qu'aucun des chefs qu'il y
supposait runis, ne put s'chapper.

Quibian, entendant du bruit prs de sa demeure, se prcipita vers la
porte, s'assit sur le seuil, et, reconnaissant Don Barthlemy, il
l'invita  s'approcher tout seul. L'intrpide marin, inaccessible  la
crainte, fait signe  Mendez de s'arrter avec les quatre hommes, et
va droit au cacique, s'informant de sa blessure qu'il demande  voir.
Quibian s'y refuse; alors Don Barthlemy le prend par le bras comme
pour l'aider  se mettre debout: son adversaire rsiste, un
commencement de lutte s'engage; aussitt Mendez et ses quatre
compagnons accourent. Cependant Don Barthlemy et Quibian faisant tous
les deux usage de leur force musculaire qui tait remarquable,
s'treignent et combattent corps  corps avec une nergie et une
vigueur sans gales; mais le cacique est renvers, et soudain Mendez
et sa suite lui garrottent les pieds et les mains. Toutefois, ils
avaient fait le signal convenu de la dcharge d'une arquebuse; le gros
de la troupe arrive en courant, l'habitation est cerne et tous ceux
qui s'y trouvaient, les femmes du cacique, ses enfants, les chefs
principaux, tous furent pris, tous furent dirigs vers les navires de
Colomb.

Don Barthlemy retint avec lui ceux des soldats qui ne furent pas
jugs ncessaires pour escorter les prisonniers, et, toujours
infatigable, il se mit  la poursuite des Indiens qui pouvaient tre
hostiles.

Quant  Quibian, il fut confi  la garde spciale de Jean Sanchez,
premier pilote de la flottille, avec mission de veiller avec le plus
grand soin  ce qu'il ne s'vadt pas. Sanchez s'y engagea, et dit
mme que si son prisonnier lui chappait, il consentait  ce que sa
barbe lui fut entirement arrache, et poil par poil. En arrivant dans
son canot, il y fit attacher Quibian  l'un des bancs; mais les
gmissements et les plaintes de Quibian sur les douleurs que lui
faisait souffrir la pression des cordes furent si vifs, que Sanchez
consentit  ce qu'il ft donn un peu de jeu  ses liens. Or, pendant
qu'on y procdait, le captif glissa comme une anguille, et se jeta 
l'eau! Il faisait nuit et quoi que l'on fit  bord du canot, il fut
impossible de le reprendre. Sanchez ramena  bord le reste des
prisonniers, mais rien ne put le consoler de la mortification que lui
causrent, d'un ct, l'assurance si peu ralise qu'il avait donne
que le cacique ne lui chapperait pas, de l'autre, le chagrin d'avoir
t vaincu en stratagme par un sauvage.

Don Barthlemy ne revint que le lendemain soir; tout tait ou
redevenait tranquille  son approche, et il arriva avec les dpouilles
conquises dans l'habitation de Quibian, parmi lesquelles taient des
bracelets, des anneaux pour le bas des jambes, des plaques et deux
couronnes en or. Le cinquime du butin fut mis de ct pour le trsor
de leurs Majests Espagnoles; une couronne fut dcerne, par un voeu
unanime, au brave Don Barthlemy, et le reste fut partag entre ceux
qui l'avaient accompagn et si bien second!

Une crue dans les eaux de la rivire permit, peu aprs,  Colomb, de
faire sortir sa flottille; il laissa cependant une caravelle pour
l'usage du nouvel tablissement, et il mouilla une lieue au large pour
y attendre des vents favorables.

Mais Quibian ne s'tait pas noy comme quelques personnes l'avaient
suppos: revenu chez lui et trouvant son habitation dvaste, voyant
les navires espagnols au large, pensant que ses femmes, ses enfants,
ses amis les plus chers y taient captifs, et que ses joyaux ou autres
objets les plus prcieux y taient aussi renferms, il fut anim d'un
dsir infini de vengeance, alla chercher des guerriers dans les
environs, arriva  l'improviste au milieu des Espagnols rests dans le
pays, peu sur leurs gardes en ce moment et dissmins  quelque
distance de leurs maisons. Don Barthlemy, qui se trouvait
heureusement sur les lieux et qui entendit les cris affreux que
poussaient les naturels, saisit une lance, sortit avec huit hommes qui
se trouvaient auprs de lui et s'lana sur les Indiens. Mendez, selon
sa coutume, prt  braver le danger, accourut  leur secours avec
quelques autres Espagnols qu'il put promptement rallier; la rencontre
fut rude, un Europen fut tu, huit furent blesss; Don Barthlemy
reut un coup de lance dans la gorge, mais il n'abandonna pas le champ
de bataille. Enfin les Indiens, aprs avoir vu tomber un grand nombre
des leurs, s'enfuirent dans leurs forts et dans leurs montagnes.
Prcisment, pendant la mle, une chaloupe de la flottille vint dans
la rivire pour chercher de l'eau et du bois. Diego Tristan, qui
commandait la caravelle d'o provenait la chaloupe, tait  bord;
malgr l'avis de plusieurs personnes, il persista  vouloir remonter
la rivire; mais quelques-uns des fuyards qui taient cachs, se
croyant dcouverts, firent pleuvoir sur l'embarcation une nue de
traits, de flches ou de javelots. Tristan, surpris, et n'ayant pu
faire usage de ses armes  feu, fut atteint  l'oeil par un de ces
javelots, et mourut  l'instant. La confusion la plus grande succda 
cette catastrophe; les naturels s'enhardirent jusqu' aborder la
chaloupe avec leurs pirogues et ils en massacrrent l'quipage 
l'exception d'un seul homme qui se jeta par-dessus le bord, nagea
entre deux eaux et atteignit le rivage o il se cacha pour se drober
au sort fatal dont il tait menac.

Les colons furent tellement impressionns de cette attaque et de
l'ide des dangers nouveaux qui paraissaient devoir les menacer  tout
moment dans l'avenir, qu'ils rsolurent de s'embarquer sur leur
caravelle et d'abandonner l'tablissement. Don Barthlemy, soumis
aveuglment aux ordres de son frre, s'y opposa de toutes ses forces,
mais on persista  vouloir donner suite au projet. Toutefois, les
pluies avaient cess, les eaux de la rivire s'taient de nouveau
abaisses, et il fut impossible  la caravelle de franchir les
hauts-fonds qui barraient le passage. Pour comble de contrarits, les
vents devinrent trs-forts, la mer fut trs-mauvaise, et il fut
impossible d'informer le grand-amiral de la situation fcheuse o l'on
tait. Les colons furent d'ailleurs trs-douloureusement mus quand
ils virent les cadavres de Diego Tristan et de ses compagnons,
soulevs  fleur d'eau par l'effet de leur dcomposition, et descendre
le courant de la rivire accompagns de troupes de corbeaux ou autres
oiseaux carnassiers qui s'en disputaient les restes, se battant entre
eux et jetant des cris qui imprimaient la dsolation dans le coeur des
tmoins de cette horrible scne.

La position des Espagnols tait devenue vraiment dplorable; le jour,
ils voyaient de tous cts, derrire les arbres, dans les fosss, prs
des tertres, partout enfin, des Indiens qui les espionnaient de loin
avec des figures sinistres et qui fuyaient dans l'intrieur ds qu'ils
taient poursuivis; la nuit, les bois et les montagnes retentissaient
de hurlements affreux et du bruit rauque ou discordant de trompettes
ou de tambours sauvages, qui taient des appels aux armes prmdits
contre eux. Don Barthlemy crut, par prudence, devoir abandonner le
village, et il alla se fortifier le mieux qu'il put sur un plateau
dcouvert o il ne pouvait pas tre surpris. L, il fallut monter une
garde incessante, se tenir perptuellement sur le qui-vive, et faire
de temps en temps usage de ses armes  feu pour inspirer quelque
terreur; mais les provisions et les munitions devaient finir par
s'puiser, et le moment en tait extrmement redout de tous.

Pendant que des dangers si grands menaaient ceux qui taient  terre,
une anxit trs-pnible rgnait  bord des navires de Colomb. Tristan
ne revenait pas; on ne possdait plus qu'un seul canot dans toute la
flottille, la mer continuait  tre trs-mauvaise, de sorte qu'on
tait sans nouvelles de la terre et qu'on vivait dans l'impatience la
plus vive d'en avoir. Les naturels qui taient prisonniers sur les
navires, tentrent alors un effort dsespr pour aller informer leurs
compatriotes de l'agitation et du malaise qu'ils n'avaient pu
s'empcher de remarquer autour d'eux. Pendant l'obscurit d'une nuit,
ils se dgagrent de leurs liens et, malgr la grosse mer qu'ils
allaient avoir  franchir, ils voulurent se jeter  la nage.
Plusieurs y russirent; ceux qui en furent empchs furent saisis et
confins dans une prison du bord; mais tel tait leur dsespoir,
qu'ils se servirent des cordes qui les attachaient, pour se pendre ou
pour s'trangler, et que le lendemain ils furent tous trouvs morts!

C'est dans les grandes occasions que l'on voit les grands dvouements;
un nomm Pedro Ledesma en fit preuve en cette circonstance. Il s'tait
parfaitement rendu compte de l'tat o l'on se trouvait, il apprciait
les proccupations qui devaient assaillir le grand-amiral, et il
demanda  tre admis devant lui. Il s'offrit alors  traverser  la
nage la barre qui brisait prs du rivage, si la seule embarcation qui
restait  la flottille voulait le porter jusque-l,  aller ensuite
chercher des nouvelles de Don Barthlemy, et  revenir aussitt les
transmettre  Colomb. On ne pouvait faire une proposition plus hardie
ni, en mme temps, plus opportune et plus utile; aussi fut-elle
accepte avec autant de promptitude que de reconnaissance.

Le courageux Pedro Ledesma eut la force, l'nergie et le bonheur
d'accomplir sa mission comme il avait eu l'heureuse ide et la
rsolution d'en concevoir le plan; il partit donc et, le mme jour, il
revint auprs du grand-amiral,  qui il fit le tableau sincre, mais
affligeant, de tout ce qu'il avait ou vu ou appris. Colomb en conut
un chagrin profond; il ne balana pas dans le projet de recueillir sur
ses navires tout ce qui pouvait rester  terre, en personnel ou en
matriel de l'tablissement, mais il n'en voyait pas moins que le
moment allait en tre longtemps retard par un mauvais temps dont
rien ne lui annonait la fin comme devant tre prochaine: et combien
d'vnements sinistres il pouvait se passer jusque-l!

Les navires de la flottille, eux-mmes, couraient aussi de grands
dangers, mouills comme ils l'taient, sur une rade foraine o aucun
abri ne les garantissait de la violence d'un vent trs-intense et
d'une mer fort tourmente, d'autant qu'ils n'taient retenus sur leurs
ancres que par des cbles fatigus ou nervs. Le souci constant que
tant de puissants motifs entretenaient dans l'me de Colomb, les
veilles non interrompues auxquelles il se livrait, surtout la douleur
de ne pouvoir porter aucun secours  Don Barthlemy, son frre, qu'il
aimait tant, finirent par ragir sur sa sant, et il tomba dans un
tat de maladie si grave, que le dlire s'empara de son esprit et
qu'on craignit srieusement pour ses jours.

Le sentiment de l'garement de ses ides ne lui fut cependant pas
inconnu, car, dans une lettre qu'il crivit peu de temps aprs  Leurs
Majests, il fait allusion  cette circonstance, et il raconte
comment, dans les instants o sa raison semblait le plus l'abandonner,
une voix secrte et divine semblait aussi lui dire qu'il triompherait
de difficults infinies qui l'assigeaient, de mme que, par sa
confiance en Dieu, il avait triomph de beaucoup d'autres;
effectivement, au moment o il y avait le plus  dsesprer de sa
gurison et du retour du beau temps, la sant lui tait revenue et le
calme s'tait rtabli dans les lments.

Les communications se renourent donc entre la mer et la terre; tout
ce qui avait quelque valeur fut transport sur la flottille; les
hommes rentrrent tous  bord, mais il fallut se rsigner  la perte
de la caravelle choue dans la rivire. Don Barthlemy, toujours
semblable  lui-mme, toujours faisant preuve de ce beau caractre
qu'il avait dploy dans ses anciennes fonctions d'Adelantado, et
Mendez, toujours aussi actif, aussi dvou, se surpassrent dans cette
opration pnible du transport des objets et du rembarquement des
hommes, qu'ils firent effectuer malgr les obstacles qu'y apportaient
les naturels, avec autant de bravoure que d'intelligence; ils
quittrent la terre les derniers: en revoyant Colomb, l'un trouva un
frre tendre et rassur qui le remercia et le rcompensa en le
pressant troitement sur son coeur; l'autre, un chef juste et
bienveillant qui, en retour de ses bons et loyaux services, lui donna
le commandement de la caravelle, devenu vacant par la mort de
l'infortun Tristan.

Ce fut  la fin d'avril 1503, que la flottille put quitter la cte de
Veragua; le grand-amiral avait le plus grand dsir et, certainement
aussi, le besoin le plus vif de se rendre  Hispaniola, qui tait le
seul point o il put trouver  se ravitailler et  se rparer. Il
profita,  cet effet, d'un vent assez favorable qui lui permit de
gagner du chemin vers l'Est, et il chercha  s'lever suffisamment
pour atteindre l'le le plus promptement possible. Heureusement pour
lui qu'il fit cette route qui l'loignait peu de la cte, car il
arriva subitement que celle de ses caravelles qu'il avait voulu
laisser  San-Domingo, ne put plus tenir la mer; il n'eut que le temps
de la faire entrer dans un port, appel par la suite Porto-Bello, o
il en retira l'quipage et o il la laissa. Il continua ensuite 
suivre son mme air-de-vent; mais bientt, il fut oblig de mettre le
cap au Nord, et il ne put atteindre que le groupe des lots des
Jardins-de-la-Reine qui est situ dans le Sud de Cuba. Cette
navigation avait dur plus de trente jours pendant lesquels ses
matelots, sans cesse  la pompe ou aux manoeuvres et d'ailleurs fort
mal nourris, taient littralement puiss. Ils essuyrent cependant
une bourrasque violente pendant laquelle les deux seules caravelles
qui restaient, d'abord souventes, s'abordrent ensuite et
s'endommagrent tellement, qu'il ne fut pas possible de songer 
gagner Hispaniola. Le grand-amiral se dirigea donc vers la terre alors
la plus voisine qui tait l'le de la Jamaque, mais il ne parvint  y
mouiller que le 24 juin.

Le port dans lequel entra Colomb fut nomm par lui San-Gloria; il vit
l,  l'inspection de ses navires, qu'il lui serait impossible de les
y radouber, qu'il y avait mme danger  ce qu'ils coulassent dans le
port; il se hta, ds lors, de les amarrer ensemble et de les chouer
sur la partie la plus vaseuse de la cte; il y ft lever des sortes
de teugues ou de dunettes sur toute la longueur des ponts, pour y
coucher et y abriter son monde; il les mit en tat de dfense contre
une attaque soudaine des naturels, et il prit toutes les mesures de
discipline ou de prudence ncessaires pour viter tout conflit avec
eux. Les Indiens accoururent bientt sur le rivage; Colomb donna 
deux officiers la charge expresse de surveiller tous les changes ou
achats, afin qu'ils fussent faits avec la plus grande loyaut de la
part des Espagnols; il envoya l'intrpide Mendez accompagn de quatre
hommes dans l'intrieur, pour y traiter amicalement avec les caciques
des environs afin d'assurer ses approvisionnements, et il prouva un
grand soulagement d'esprit lorsqu'il vit ce serviteur si zl, si
dvou et si intelligent, revenir au bout de quelques jours, dans une
belle pirogue qu'il avait achete, qu'il avait remplie de vivres, et
aprs avoir conclu des arrangements satisfaisants pour tablir des
marchs.

Ayant ainsi pourvu au plus press, Colomb porta ses penses vers
l'avenir, mais il ne put se le peindre que sous les couleurs les plus
sombres. Au nombre des ventualits futures, celle de l'impossibilit
de sortir de l'le et d'tre condamn  y prir, lui ainsi que tous
les siens, de misre, de chagrin, peut-tre mme de mort violente,
n'tait pas la moins probable de toutes. Il fallait trouver un moyen
de se rendre  Hispaniola ou d'y faire connatre sa position; sans
cela il n'y avait que le hasard le plus providentiel qui put amener,
de lui-mme, un navire europen prcisment au point o l'on tait, et
donner un secours qu'on pouvait considrer comme inespr; mais
comment quitter l'le sans btiment, sans moyens d'en construire un,
sans mme une seule chaloupe ou un seul canot en bon tat! Obsd par
ces rflexions et par de plus pnibles encore, frmissant au sort
funeste qui pouvait atteindre son fils Fernand et son frre Don
Barthlemy, Colomb s'enferma le soir dans sa cabine comme pour prendre
quelque repos, mais en ralit pour se livrer aux plus profondes
mditations, et pour chercher dans les ressources toujours si fcondes
de son imagination quel tait le meilleur parti  suivre dans la
situation si critique o il tait.

Au point du jour, il se leva; quoique la veille il et eu assez
d'empire sur lui pour ne laisser apercevoir dans sa physionomie aucune
trace de l'anxit qui l'assigeait, on aurait pu remarquer qu'en
faisant son apparition au milieu de ses marins, il y avait sur ses
traits une certaine empreinte de satisfaction qui clatait comme
malgr lui. Mendez fut un des premiers qui s'approcha de lui pour le
saluer; le grand-amiral lui parla sur un ton en apparence fort
indiffrent, mais en le quittant pour recevoir d'autres marques de
respect, il lui dit  mi-voix de venir le voir bientt dans sa cabine
o il avait quelque chose de trs-particulier  lui communiquer.

Mendez fut ponctuel. Nous allons rapporter l'entretien qui eut lieu
pendant cette confrence. L'art de formuler des dialogues a t pouss
trs-loin depuis quelque temps dans les relations; les historiens
eux-mmes n'en ddaignent pas l'emploi quoique souvent ces dialogues
ne soient que des fictions, tant il y a de charmes dans ces
conversations o le coeur semble se montrer  dcouvert, tant on est
certain d'attacher le lecteur et de l'intresser ainsi! Mais on en a
tellement abus, on a tellement ainsi mtamorphos la vrit elle-mme
en roman, que, pour viter cet cueil dans un rcit aussi srieux que
celui-ci, nous nous en sommes le plus souvent abstenu, et que nous
n'avons fait parler nos personnages que lorsque nous avons eu des
raisons suffisantes de croire que le langage que nous placions dans
leur bouche avait t rellement tenu par eux. Tel est le dialogue
suivant dont l'authenticit est doublement constate, d'abord par le
tmoignage de Colomb lui-mme; ensuite, par celui de Mendez qui l'a
insr tout entier dans une description qu'il a faite de ces
vnements dont il pouvait certainement bien dire:

_Quorum pars magna fui!_

Le vnrable grand-amiral ouvrit la conversation en ces termes:

Diego Mendez, mon fils, de tous ceux qui sont ici, vous et moi nous
connaissons le mieux le pril o nous nous trouvons: nous sommes en
trs-petit nombre, et ces sauvages insulaires sont au contraire
trs-nombreux; d'ailleurs, leur caractre est irritable et changeant;
 la suite de la moindre altercation, ils peuvent trs-facilement
jeter  notre bord des faisceaux de broussailles et de bois embrass,
et nous brler sur nos btiments. Je vous sais on ne peut plus de gr
des mesures que vous avez prises pour assurer notre subsistance; mais
le capricieux Indien qui nous apporte des vivres avec joie
aujourd'hui, peut cesser de venir demain, et nous forcer, soit 
mourir de faim, soit  faire une guerre qui devrait finir par notre
extermination. J'ai cherch un remde  ces maux, mais je ne puis rien
sans un homme trs-capable, trs-nergique et trs-dtermin! Je vais
m'expliquer: vous avez eu la fort heureuse ide d'acheter une bonne
pirogue; c'est bien peu pour s'aventurer sur des mers comme celles qui
nous entourent, mais avec l'assistance de Dieu, et avec un brave marin
pour la conduire et la diriger, je suis persuad que cette pirogue
atteindra Hispaniola ... Il n'y a que ce moyen de nous procurer un
navire et de nous tirer d'ici; dites-moi, Mendez, qu'en pensez-vous?

Seigneur grand-amiral, rpondit Mendez, le danger dont vous parlez
est effectivement beaucoup plus grand qu'on ne peut aisment
l'imaginer; mais la traverse d'ici  Hispaniola, dans une aussi frle
embarcation et  travers ces mers dont nous ne connaissons que trop
bien la violence, est,  mon sens, une entreprise inutile  tenter,
car elle est impossible  excuter! Je ne connais personne, Seigneur,
qui ost s'aventurer  ce point.

Colomb s'abstint de rpondre; mais,  l'air expressif de son noble
visage, Mendez comprit facilement que c'tait lui que le grand-amiral
dsirait charger de cette prilleuse mission; il reprit alors sa
phrase, et il la continua ainsi:

Seigneur, j'ai plusieurs fois expos ma vie pour le salut de nous
tous, et Dieu m'a protg de la manire la plus clatante; l'exposer
une fois de plus pour vous obir ne m'arrterait pas; mais sachez que
l'on s'est plaint  bord que, lorsqu'il y avait quelque honneur 
retirer d'une mission, c'tait moi que Votre Excellence choisissait,
tandis que d'autres auraient aussi bien pu s'en acquitter que moi; je
ne puis donc accepter aujourd'hui que si, aprs avoir publiquement
communiqu votre projet et rclam le dvouement des quipages,
personne ne se prsente pour remplir vos intentions. En ce cas, je
m'avancerai, et je me mettrai  votre disposition.

Le grand-amiral consentit joyeusement  l'offre de Mendez; l'quipage
fut, quelques moments aprs, rassembl en sa prsence, et il fit un
appel  une bonne volont  laquelle nul ne se sentit le dsir de
rpondre, tant le projet parut tmraire et irralisable! Aussitt,
Diego Mendez s'avana vers Colomb, et il lui dit d'une voix ferme et
accentue qui impressionna vivement tous les assistants:

Seigneur, je n'ai qu'une vie  perdre, mais j'en fais volontiers le
sacrifice pour votre service et pour le bien de tous ceux qui sont ici
prsents; d'ailleurs, j'ai foi en la bont de Dieu, et je me mets sous
sa protection!

Le grand Colomb embrassa le gnreux Mendez; et tous les marins le
comblrent d'actions de grces et de marques de reconnaissance et de
respect.

Sans perdre de temps, la pirogue fut hale  terre, on y plaa une
fausse quille et des fargues qui en exhaussaient le plat-bord; on y
appliqua un bon couroi; on y mit quelque lest; elle fut mate et
voile; des vivres, de l'eau y furent embarqus ainsi qu'une boussole
et plusieurs autres instruments de navigation; des instructions
trs-prcises sur la route  suivre furent dresses par le
grand-amiral, et il crivit  Ovando, gouverneur d'Hispaniola, pour
qu'il lui envoyt un navire propre  le ramener avec ses compagnons;
enfin il remit  Mendez une lettre pour tre porte  Leurs Majests.

Dans cette dernire lettre, Colomb donnait tous les dtails relatifs 
son dernier voyage; il demandait qu'un btiment lui ft expdi 
Hispaniola, pour qu'il pt effectuer son retour en Espagne, et il
s'offrait  repartir aussitt pour Veragua, dpeignant les avantages
qu'il y avait  en recueillir pour la mtropole, et la ncessit d'en
initier les nombreuses peuplades aux clarts de la religion
chrtienne. Quel gnie pour les dcouvertes, quelle foi religieuse, et
quelle passion pour les voyages n'y avait-il pas dans le coeur de cet
homme extraordinaire, puisqu'il persistait toujours dans les mmes
ides, lors mme que l'ge et les infirmits se faisaient si
pniblement ressentir, et qu'il tait enferm dans des dbris de
navires, sur la cte loigne d'une le presque compltement inconnue
en Europe!

Tout tant dispos pour le dpart, Diego Mendez s'embarqua sur sa
pirogue avec un autre Espagnol qui, stimul par lui, consentit  le
suivre; six Indiens furent aussi de l'expdition. Le commencement du
voyage fut rude et prilleux; ils ctoyrent l'le et ils eurent
beaucoup de peine  en atteindre la pointe orientale. Arrivs l, ils
voulurent mettre pied  terre pour se reposer, mais ils furent
entours par les naturels qui s'emparrent d'eux et les conduisirent
trois lieues dans l'intrieur, avec leurs vtements et leurs
provisions qu'ils avaient l'intention de se partager entre eux, et o
ils se proposaient de les mettre  mort.

On en fit mme les apprts, mais une dispute s'leva sur la
distribution du butin. Pendant cette querelle, Mendez parvint seul 
s'chapper; il fut poursuivi, il n'eut que le temps de regagner sa
pirogue, de pousser au large, et il eut le bonheur de retourner au
port o taient les naufrags.

Mais rien ne pouvait dcourager un homme comme Mendez; il avait fait
le sacrifice de sa vie pour le salut commun, et il considrait comme
un devoir ou de la perdre, ou de russir dans son entreprise. Il se
disposa donc  partir de nouveau; toutefois il demanda  tre escort
sur le rivage jusqu' l'extrmit de l'le par une force arme pour le
protger. Cette demande fut accueillie: un Gnois, nomm Barthlemy
Fiesco, qui avait command une des caravelles et qui tait extrmement
attach au grand-amiral, s'offrit mme  partager les prils de la
traverse entire. Son dvouement excita celui des six autres
Espagnols; une seconde pirogue fut procure et dix Indiens se
joignirent  eux. En arrivant  Hispaniola, Fiesco devait
immdiatement revenir  la Jamaque pour y donner des nouvelles de
leur voyage, et Mendez devait, en toute hte, continuer sa route
jusqu' San-Domingo pour y expdier le plus tt possible un navire 
Colomb, et pour s'embarquer et se rendre en Europe avec les dpches
du grand-amiral  Leurs Majests.

Aussi bien arms, aussi bien disposs et approvisionns que possible,
ces hommes gnreux partirent, ils furent salus par des acclamations
unanimes d'encouragement et d'admiration lorsqu'ils quittrent le
rivage; Don Barthlemy,  la tte de plusieurs marins, les suivit sur
la cte, en mesurant sa marche sur la leur. Ils atteignirent tous
ainsi l'extrmit de l'le o il fallut attendre, pendant trois jours,
un temps plus favorable que celui qu'ils avaient en ce moment. Enfin,
les pirogues s'lancrent bravement dans l'espace; Don Barthlemy,
mont sur une minence, y attendit qu'elles disparussent  l'horizon;
alors, satisfait de les voir en bonne route et paraissant naviguer
avec succs, il retourna vers son frre, pour lui communiquer ces
dtails tranquillisants.

Cependant plusieurs mois s'coulrent, et Colomb n'entendit parler ni
de Mendez, ni de Fiesco, ni du rsultat de leur entreprise. On
comprend quel devait tre l'tat des naufrags, se regardant comme
abandonns et  jamais confins dans cette solitude o la nourriture
tait presque entirement compose de vgtaux, dans un climat tantt
trs-humide, tantt trs-chaud, et o les esprits taient en proie 
une tristesse que la rflexion ne faisait qu'augmenter. Les jours
succdaient aux jours, les semaines suivaient les semaines; on piait
 l'horizon tout ce qui pouvait tre le signe de quelque apparence
nouvelle; la moindre pirogue indienne aperue du rivage donnait des
lueurs d'esprance qui s'vanouissaient toujours; on ne pensait qu'
une libration qui n'arrivait pas; on n'osait se livrer  l'ide que
les courageux messagers de Colomb eussent pri en mer, tant cette
supposition, une fois admise, aurait enfant de terreurs! mais, au
fait, rien n'arrivait, le dsespoir se glissait dans les mes, les
maladies assaillaient les meilleures sants, l'irritation croissait de
moment en moment; quelques-uns taient mme assez injustes pour
accuser leur amiral de tous les maux qui pesaient sur eux, comme s'il
avait pu les empcher, comme si, au contraire, il n'avait pas fait
tout ce que peuvent la science et la prudence pour les conjurer, comme
enfin s'il ne les ressentait pas autant, et plus sans doute encore,
que ceux qui taient assez injustes pour le reprsenter comme tant la
cause de ces maux!

Au nombre des officiers de l'expdition se trouvaient deux frres,
Francisco et Diego Porras, qui poussrent l'oubli de leurs devoirs
jusqu' affirmer que Colomb ne pouvait pas, en ralit, avoir
l'intention de retourner en Espagne puisqu'il en tait banni par leurs
souverains; ils ajoutaient que l'accs de l'le d'Hispaniola lui tait
galement interdit, et qu'il ne pouvait vouloir autre chose que rester
 la Jamaque jusqu' ce que ses amis eussent obtenu son rappel  la
cour. C'tait pour ses intrts privs, disaient encore les frres
Porras, que Mendez et Fiesco avaient t expdis, non pas afin de
dcider Ovando  lui envoyer un navire car il tait bien vident qu'il
n'en ferait rien, mais pour aller en Espagne et pour solliciter en sa
faveur; s'il en tait autrement, pourquoi le navire d'Hispaniola
n'arrivait-il pas; pourquoi, seulement, Fiesco, qui avait promis de
revenir aussitt qu'on aurait vu cette le, ne retournait-il pas?
Enfin, si les pirogues avaient eu vraiment la mission d'aller demander
du secours, ou elles seraient revenues depuis longtemps, ou elles
auraient pri en mer; or, dans ces deux hypothses, il fallait se
dcider  mourir  la Jamaque de misre et d'inanition, ou tenter la
fortune en se procurant d'autres pirogues et en partant pour
Hispaniola. Mais quelle apparence que le grand-amiral voult prendre
un tel parti, tant aussi g et aussi infirme qu'il l'tait devenu?

Ces suggestions insidieuses taient parfaitement calcules pour porter
les ttes  la rvolte, et les frres Porras ne manquaient pas
d'assurer qu'on pouvait compter sur l'appui d'Ovando et de Fonseca
dont la haine jalouse contre Colomb ne devait tre rvoque en doute
par personne, et mme, jusqu' un certain point, sur celui de Leurs
Majests qui avaient tmoign visiblement leur mauvais vouloir envers
Colomb, en le dpouillant, ainsi que chacun le savait, d'une grande
partie de ses dignits, honneurs et privilges.

Les quipages tant ainsi excits, on rsolut de se rvolter. En
consquence, le 2 janvier 1504, Francisco Porras entra rsolument dans
la cabine o le grand-amiral tait retenu par une attaque de goutte;
il eut l'audace de lui reprocher avec vhmence de garder
volontairement les Espagnols dans ce lieu de dsolation, et de n'avoir
nullement l'intention de les ramener dans leur patrie. Colomb qui
tait couch, se souleva sur son sant et, conservant le calme le plus
parfait, il voulut entreprendre de dmontrer  son interlocuteur que
jamais assertions n'avaient t moins fondes; Porras parut tre sourd
 tout argument, et il s'cria d'une voix qui retentit jusqu'aux
extrmits des deux caravelles:

Embarquez-vous pour partir ou restez ici si vous le prfrez; mais
moi, je quitte cet affreux sjour et je veux revoir la Castille: que
ceux qui sont de mon avis se disposent  me suivre!

Ce fut le signal du soulvement gnral, de tous cts on entendit
vocifrer:

Castille! Castille!

Et, l'exaltation gagnant tous les cerveaux, des armes furent saisies,
des lances furent brandies avec colre, et des voix coupables et
gares allrent jusqu' menacer les jours du grand-amiral!

Colomb, toujours insensible  la crainte, sortit de son lit en
trbuchant  chaque pas par l'effet des douleurs aigus de sa maladie;
l'animation lui donnant des forces, il arriva sur le pont pour faire
face aux rebelles. Don Barthlemy tait accouru pour faire  son frre
bien-aim un rempart de son corps; les mutins qui allaient se couvrir
d'un opprobre ternel en portant leurs odieuses mains sur la personne
de leur chef, furent arrts par la vigueur, par la rsolution de Don
Barthlemy, et la rflexion revenant  plusieurs d'entre eux, ceux-ci
conjurrent les deux frres, pour laisser calmer la premire
effervescence, pour viter un effroyable malheur, de rentrer dans la
cabine du grand-amiral. Ils les y forcrent mme en quelque sorte par
leurs supplications; et, au moins, un grand crime ne fut pas commis.

Les rvolts s'emparrent alors de dix pirogues que le grand-amiral
avait achetes des naturels; et, au nombre de quarante-huit, ils se
mirent en mesure de quitter l'le.

Partez, dit Colomb  ces malheureux gars, partez, puisque mes
conseils ne peuvent pas vous retenir; je ne vous reproche pas de
m'abandonner ici dans l'tat o vous me voyez, quoique Dieu me soit
tmoin, et j'en ai donn la preuve sur la _Nia_, que dans aucun cas,
dans aucun pril, il n'est pas de sacrifice que je n'aie t prt 
faire pour partager le sort de mes quipages; mais je vous reproche de
tenter une entreprise que, conduite par vous, je regarde comme
dsespre, et de ne pas assez croire en la bont de Dieu qui, j'en ai
la confiance, peut vouloir nous prouver en nous laissant attendre ici
pendant quelque temps encore, mais qui ne nous y abandonnera pas 
tout jamais. Partez donc, puisque tel est votre dessein, et
puissiez-vous russir dans votre tentative!

Ils partirent, en effet, et il ne resta avec Colomb que son frre et
quelques malades qui regrettaient mme de ne pas pouvoir s'en aller.

Les frres Porras ctoyrent l'le o ils firent plusieurs
dbarquements, prenant des vivres, maltraitant, pillant les habitants,
et ayant l'infamie de leur dire que c'tait par les ordres de Colomb,
afin de les animer contre lui. Arrivs  l'extrmit orientale de la
Jamaque, ils embarqurent un supplment d'Indiens pour les faire
ramer sur leurs pirogues, et ils continurent leur route. Mais  peine
eurent-ils fait quatre lieues sur la mer, qu'ils comprirent combien
l'opposition du grand-amiral  ce voyage tait fonde en raison.
D'abord, les vents et les courants contraires, qui rgnent en ces
parages, taient un obstacle presque insurmontable  ce qu'ils
gagnassent du chemin dans l'Est, ensuite la surcharge extraordinaire
de leurs pirogues et la confusion qui y rgnait en faisaient une
impossibilit. Le danger d'emplir et de couler au fond leur fut
bientt dmontr; dans leur alarme, ils jetrent par-dessus le bord
une partie de leurs effets et de leur chargement, et, le pril
augmentant, ils se servirent de leurs pes pour forcer les Indiens 
se jeter  l'eau. Ceux-ci taient certainement d'habiles nageurs, mais
la distance o ils taient de la terre les effraya; plusieurs
voulurent revenir  bord: en s'approchant des pirogues, ils
s'accrochrent au plat-bord pour tcher d'y rentrer; mais les
impitoyables Espagnols les poignardaient ou leur coupaient les mains,
et, impassibles, les voyaient mourir sous leurs veux, soit de leurs
blessures, soit d'puisement; enfin, il ne survcut que ceux qui
furent conservs  bord, comme strictement ncessaires au service des
pagayes ou des avirons pour pouvoir ramer jusqu' terre.

Ils y abordrent ds qu'ils le purent, mais ils voulurent, aprs avoir
pris quelque repos, faire un nouvel essai qui fut aussi infructueux;
ils prirent alors le parti de rester dans cette partie de l'le et d'y
subsister de rapine en errant de village en village, prenant des
provisions par violence et vivant de la manire la plus licencieuse.
Si les naturels essayaient de faire quelques remontrances et de dire
qu'ils s'en plaindraient  Colomb, ils rpondaient, toujours avec la
mme mauvaise foi, que le grand-amiral le voulait lui-mme ainsi, que
c'tait l'ennemi le plus implacable de la race indienne, et que son
but principal tait de dominer tyranniquement sur toute l'le.

Pendant ce temps, la sant du grand-amiral, grce surtout aux tendres
soins de son frre, parvint  reprendre le dessus; il s'effora alors
 son tour d'agir par le moral et par des attentions prvenantes pour
oprer la gurison des malades qui taient rests avec lui: il y
joignit tous les bons traitements qu'il put employer, et il parvint
ainsi  obtenir le rtablissement de la plupart d'entre eux. Pendant
leur convalescence, il fit rserver pour les plus faibles ce qui lui
restait de biscuit ou d'aliments nourrissants; et d'ailleurs, il les
encourageait par l'espoir qu'il leur donnait, et qui ne l'abandonnait
jamais, d'une prochaine dlivrance, ajoutant qu'il ne ngligerait, 
son retour en Espagne, pour faire valoir leurs souffrances et pour les
recommander chaudement  la bienveillance de leurs souverains. Ce fut
ainsi qu'au bout de quelque temps il se vit entour d'hommes valides
et capables de faire un bon service.

Mais un nouveau danger vint menacer ce reste de l'expdition. Rduits
 un trs-petit nombre, les Espagnols n'osaient plus se livrer  des
excursions pour se procurer des vivres; les naturels, attachant tous
les jours moins de prix aux objets europens qui leur taient livrs
en change, se montraient de plus en plus indiffrents  leur
possession; les nouvelles des mauvais traitements infligs par les
frres Porras taient parvenues jusque dans l'Ouest de l'le, et leurs
instigations pour laisser affamer Colomb avaient eu de l'effet sur
plusieurs des naturels. La famine s'annonait donc comme imminente et
elle aurait prochainement frapp les marins des caravelles, si le
grand-amiral n'avait pas trouv, dans les ressources inpuisables de
son gnie, un moyen de dtourner ce flau et de ramener l'abondance.
L'ide qu'il eut alors est une de celles qui ne peuvent clore que
dans le cerveau de quelques hommes privilgis que les revers et le
malheur ne sauraient abattre, et qui, loin de se laisser dcourager,
trouvent, au contraire, dans les moments les plus difficiles, comment
il est possible d'y rsister et d'y remdier.

Colomb fit assembler tous les caciques des environs, sous prtexte
d'une communication trs-importante qu'il avait  leur faire; quand
ils furent runis sur la plage, il s'avana vers eux, sortant de son
btiment avec une physionomie qui semblait proccupe des plus graves
intrts, marchant d'un pas lent et solennel, levant les yeux au ciel
comme s'il continuait de l'interroger, et accompagn d'un interprte 
qui il recommanda de rendre fidlement le sens de ses paroles. Il dit
alors:

J'adore une divinit qui rside dans le firmament; j'ai lu dans les
astres que cette divinit est irrite contre les Indiens qui refusent
 son protg et aux Espagnols qui ont la mme foi, le tribut de
vivres qui avait t promis; mais cette infraction sera punie de la
manire la plus exemplaire; et comme un signe vident de la colre
cleste, chacun pourra voir, cette nuit mme, la lune changer de
couleur et perdre graduellement sa lumire qui ne lui sera rendue que
si les insulaires se repentent du fond de leur coeur, et se remettent
 excuter les anciens traits en rapportant, sans y manquer jamais
plus, les provisions qu'ils taient accoutums  livrer.

Cela dit, Colomb se retira avec le mme air inspir qu'il avait eu en
sortant de son bord et, si quelques naturels furent vivement
impressionns par ce langage et par l'attitude majestueuse de Colomb,
il y en eut cependant plusieurs qui tournrent cette scne en
drision.

Mais Colomb savait,  n'en pas douter, que, pendant la nuit, la lune
serait clipse; il attendait avec confiance le rsultat de la
prdiction qu'il avait faite, et il fit savoir qu'il allait rester en
prires jusqu' ce que l'vnement qu'il avait prophtis et lieu,
bien certain qu'il tait alors que les plus incrdules seraient
tremblants et convaincus.

Tout se passa comme l'illustre navigateur l'avait prvu:  l'heure
annonce, l'astre des nuits se couvrit d'une ombre lugubre, ses rayons
disparurent et l'obscurit devint progressivement complte. Soudain,
on entendit des hurlements formidables; les sauvages furent
consterns, ils coururent se charger de vivres, de provisions, et ils
les dposrent aux pieds du grand-amiral, le conjurant de prier de
nouveau pour dtourner d'eux la punition qu'ils confessaient n'avoir
que trop mrite, et promettant bien qu' l'avenir ils ne
s'exposeraient plus  de semblables calamits. Colomb, qui avait
quitt sa cabine pour recevoir leurs promesses et leurs hommages, y
rentra pour intercder en leur faveur. Il revint bientt, dit que sa
divinit, qui lisait dans les coeurs, lui avait annonc qu'elle tait
satisfaite et que la lune allait reprendre son clat accoutum. La
lumire reparut bientt en effet; et les Indiens, admirant le pouvoir
surhumain du grand-amiral, qui,  son gr, obscurcissait les astres ou
en ranimait l'clat, tombrent  ses pieds et lui jurrent obissance
et loyaut  toute preuve. Ils tinrent parole, et depuis ce moment,
les approvisionnements ne se firent jamais plus attendre.

Huit longs mois s'taient couls depuis le dpart de Mendez et de
Fiesco; aucune nouvelle n'en avait t reue; l'espoir abandonnait les
plus confiants d'entre les marins qui se considrant comme vous  un
abandon ternel, ne savaient plus que penser ni que devenir. Quant 
Colomb, il conservait sa foi en la Providence, il croyait au courage,
 l'habilet de Mendez,  l'efficacit des moyens qu'il avait mis 
sa disposition pour parvenir  effectuer son prilleux voyage, et il
attendait toujours avec le calme qu'il puisait dans ses pieuses
convictions: son frre et son fils Fernand, qui n'avaient de penses
que les siennes, partageaient, seuls, les mmes sentiments et
attendaient aussi avec la mme rsignation. Enfin un beau soir,
pendant que ces trois personnages, si bien inspirs, causaient avec
panchement sur le bord de la mer en admirant un de ces magnifiques
couchers de soleil dont la nature est si prodigue en ces climats et
qui rpandait sur la riche vgtation de l'le un charme inexprimable;
un beau soir, disons-nous, alors que la conversation la plus intime
allait cesser et qu'on allait dire la prire avant de se livrer au
repos, une petite caravelle doubla le cap le plus avanc qui, d'un
ct, formait l'entre du port et, contournant l'extrmit de ce cap
avec la lgre vitesse d'un oiseau, s'arrta en face des naufrags,
mit en panne devant eux et leur expdia aussitt une embarcation. Un
cri de joie s'chappa de toutes les poitrines, la nouvelle s'en
propagea avec rapidit et tous les marins accoururent sur le rivage.

Cette embarcation portait Diego de Escobar, un des anciens complices
de Roldan que Colomb reconnut de loin et qu'il jugea n'avoir t
choisi que pour tre le porteur d'un mauvais message. Cette impression
se ralisa. Qu'attendre, en effet, d'un homme qui avait t condamn 
mort pour rbellion, et  qui l'infme Bobadilla s'tait empress de
pardonner? Colomb, cependant, s'effora de l'accueillir avec
politesse.

La caravelle d'Escobar tait la plus petite qui existt  Hispaniola,
et elle ne pouvait certainement pas recevoir ou ramener tous les
quipages de l'expdition. Colomb, Don Barthlemy et Fernand auraient
pu,  la vrit, y effectuer leur retour; mais le grand-amiral,
toujours magnanime, toujours consquent avec lui-mme, dit noblement
qu'il subirait le mme sort que ses marins et qu'il ne se sparerait
pas d'eux.

Escobar remit  Colomb une lettre d'Ovando, mais qui n'tait remplie
que de compliments de condolance sur sa fcheuse position, et de
regrets de n'avoir pas pu envoyer plus tt ni une rponse, ni un
btiment plus considrable, ajoutant, cependant, qu'il en expdierait
un ds qu'il en aurait la possibilit. Le grand-amiral se hta de
rpondre  Ovando pour lui dpeindre l'horreur de la situation o se
trouvaient ses marins et lui, et pour rclamer instamment l'excution
de sa promesse relative  un navire de plus fortes dimensions. Escobar
prit cette lettre et soudain retourna  bord de sa caravelle, qui
disparut bientt au milieu de l'obscurit toujours croissante de la
nuit.

Nous avons, prcdemment, fait connatre avec quel luxe Ovando, avant
son dpart d'Espagne, avait fait rgler l'tat de sa maison de
gouverneur; eh bien! le fastueux Ovando fut assez impudent, fut assez
hont pour se contenter d'envoyer  Colomb, afin de renouveler ses
provisions que Mendez lui avait dit ds lors tre presque puises, un
simple baril de vin et un quartier de lard! On peut reconnatre, dans
ce trait honteux, l'homme qui agissait sous l'influence de la jalouse
haine de Fonseca, et qui, s'il ne s'est pas rendu coupable envers
Colomb d'iniquits aussi rvoltantes que lui et que Bobadilla, n'en
est pas moins indigne d'obtenir, dans l'histoire, autre chose que le
blme le plus svre.

Le grand-amiral fut, intrieurement, fort indign du procd d'Ovando;
il pensa que cet homme n'avait retard l'envoi de secours, que dans
l'espoir qu'il mourrait de misre et de chagrin  la Jamaque, et
qu'ainsi, toute concurrence entre eux pour le gouvernement
d'Hispaniola serait anantie. Il ne vit dans Escobar qu'une sorte
d'espion charg de s'assurer de la ralit des choses; mais il ne fit
aucunement part de ces rflexions  ses marins, dont il chercha, au
contraire,  relever le moral en leur promettant qu'aucun retard ne
serait apport  leur dlivrance, que la lettre qu'il avait reue lui
donnait le droit de le garantir, que c'tait beaucoup que leur sort
ft connu  San-Domingo ou que leur existence y ft confirme, et que
tout, dornavant, devait marcher selon leurs souhaits. L'esprit des
matelots est naturellement confiant, et ces explications rendirent la
joie et l'esprance.

Colomb, afin mme de montrer combien il comptait sur ces rsultats,
fit partir deux missaires vers les frres Porras pour leur annoncer
la visite qu'il avait reue, pour les engager  revenir auprs de lui
afin d'tre en mesure de s'embarquer sur le btiment qu'il attendait,
et il eut la gnrosit de leur promettre l'oubli du pass s'ils
revenaient au sentiment de leur devoir. Francisco Porras accueillit
ces missaires, accompagn seulement de quelques-uns de ses intimes
et, sans permettre qu'ils eussent aucune communication avec le gros
de sa troupe, il leur dit qu'il refusait de retourner au port, mais il
s'engagea  se conduire paisiblement si on lui promettait
solennellement que, dans le cas o deux navires seraient envoys, il y
en aurait un d'exclusivement destin pour lui et ses compagnon; enfin
que, s'il n'en arrivait qu'un, la moiti leur en serait dvolue ainsi
que le partage tant des provisions du navire que de toutes celles qui
pourraient rester au grand-amiral, ou des objets d'change qui
seraient encore en sa possession au moment de l'arrive du navire.

Les missaires firent observer  Francisco Porras que ces demandes ne
pourraient tre trouves qu'extravagantes ou inadmissibles,  quoi il
rpondit avec arrogance que, si elles n'taient pas volontairement
accordes, il saurait bien obtenir par la force ce qu'il dclarait
tre dans son droit de rclamer. Ainsi, tout fut inutile, et ce fut
dans ces termes que l'on se spara.

Toutefois, quel que ft le dsir de Porras que l'objet de cette
confrence restt ignor, il y eut des indiscrtions commises et la
plupart de ses adhrents, apprenant combien Colomb tait bienveillant
en leur offrant une amnistie qui serait suivie de leur retour 
Hispaniola, ressentirent un sentiment de reconnaissance et ils
exprimrent le voeu de revenir parmi leurs anciens camarades rests au
port. Francisco Porras chercha alors  les dissuader, en leur disant
que c'taient des paroles insidieuses employes par le grand-amiral
pour ressaisir sur eux l'autorit qu'il avait perdue, et pour se
venger de leur dsertion par des chtiments qu'il leur prparait; il
ajouta que la prtendue caravelle qui, selon les missaires
eux-mmes, n'avait fait que paratre avec le crpuscule et disparatre
avec la nuit, tait une illusion que Colomb, fort habile dans l'art
des malfices ou des sortilges, avait produite aux yeux prvenus des
assistants, et qui si 'avait rellement t un btiment, pour si
petit qu'il fut, il aurait pu contenir le grand-amiral, son frre et
son fils, qui n'auraient pas manqu de se dlivrer ainsi de l'exil
qu'ils subissaient sur cette terre ennemie, funeste et sauvage. En
tenant ce langage, Porras jugeait de Colomb probablement par lui-mme,
et il prouvait qu'il n'aurait pas eu la grandeur d'me de prfrer son
devoir en restant captif avec ses marins,  son intrt particulier en
les abandonnant pour recouvrer sa libert.

Quand il crut avoir persuad ses complices, il voulut les rendre tout
 fait indignes du pardon du grand-amiral en leur faisant commettre un
acte d'hostilit qui les compromt sans retour; enflammant leur esprit
par la perspective du partage des dpouilles de Colomb et de son
parti, il marcha vers le port avec le dessein de charger Colomb de
fers, comme l'avait fait l'infme Bobadilla, et de s'emparer de tout
ce qui se trouvait renferm  bord des caravelles choues.

Le grand-amiral avait une prudence trop consomme pour ne pas
entretenir des intelligences dans les lieux qu'habitait ou que
parcourait Porras. Des Indiens vinrent l'informer du nouveau plan que
l'on mditait de mettre  excution contre lui et, selon son
excellente maxime qu'il valait mieux, quand c'tait possible, marcher
contre l'ennemi que de l'attendre, il se disposa rsolument  aller
en avant. Son frre approuva fort ce projet, mais il fut trs-alarm
de voir le grand-amiral,  son ge et valtudinaire, vouloir se mettre
 la tte du mouvement, et il lui tint ce langage:

Mon amiral, mon ami, mon frre, vous savez si je respecte vos
moindres volonts; vous savez si jamais aucun de vos subordonns eut
autant de zle pour le bien gnral, autant de dvouement  votre
personne vnre que moi. Je suis bien peu de chose pour oser vous
faire une objection; mais mon opinion est que vous ne devez pas
partir; vous devez rester ici avec votre fils, avec les malades, avec
les convalescents; vous devez faire une forteresse de vos caravelles,
et l, j'en conviens, si vous tes attaqu, vous devez vous dfendre
jusqu' la dernire extrmit. Moi, mon devoir est de marcher vers
l'ennemi; et, anim comme je le suis par le dsir de prserver vos
jours, d'tre utile  ceux qui resteront prs de vous, croyez que,
quelque nombreux que soient nos adversaires, votre frre Barthlemy
saura les vaincre et les disperser. Qu'avez-vous  objecter  ce plan,
et n'auriez-vous plus confiance dans celui qui eut l'honneur sans gal
d'tre votre Adelantado?

Il est vrai, rpondit Colomb, que, dans l'ardeur dont j'tais
transport, j'oubliais nos malades, nos convalescents et mon fils!
J'oubliais que vous avez toujours ce grand coeur, ce courage
indomptable, cette force athltique qui ont si souvent et si bien
servi notre cause. Partez donc, et croyez que Colomb est sans
inquitude sur le rsultat!

Ds que Don Barthlemy se trouva en prsence du corps de Porras, il
envoya un message de paix et de rconciliation. Porras reut les
propositions de Don Barthlemy avec mpris; il montra alors  ses
hommes combien tait petit le nombre des soldats ennemis, et il ajouta
que la maladie les avait puiss ou affaiblis, un seul choc subirait
pour les mettre eu fuite. Aussitt Francisco Porras et les siens
s'lancent, et six d'entre eux, conduits par lui, cherchent Don
Barthlemy avec l'intention de le tuer: mais le fier guerrier abat
tous ceux qui rapprochent et se fait jour jusqu' Porras qui d'un coup
de sa longue et forte pe, transpera son bouclier et le blessa  la
main; cependant l'pe resta embarrasse dans le bouclier, et, avant
qu'il et pu l'en retirer, le redoutable Don Barthlemy sauta sur lui
comme un tigre furieux, le saisit et le fit prisonnier.

 cet exploit vainqueur, les rebelles furent consterns: dsesprant
d'arracher  Don Barthlemy la proie dont il avait eu la gloire de
s'emparer, ils fuirent dans toutes les directions, pendant que les
Indiens, surpris au suprme degr de voir les Europens se battre
entre eux, attendaient l'issue du combat pour se ranger du ct du
parti victorieux. Don Barthlemy retourna triomphant vers son frre,
emmenant avec lui Porras et d'autres prisonniers, et n'ayant 
regretter que la mort d'un des siens. Le jour suivant, les compagnons
de Porras crivirent au grand-amiral pour implorer sa clmence, pour
annoncer qu'ils seraient dsormais les plus fidles de ses
subordonnes, et pour dire qu'ils se vouaient  toutes les maldictions
s'ils ne tenaient pas leur nouveau serment d'obissance. Colomb,
toujours aussi indulgent en face du repentir que svre envers la
rvolte, pardonna  tous ces malheureux, mme  Jean Sanchez, celui
qui,  Veragua, avait laiss chapper le cacique Quibian, et qui tait
un des six agresseurs de Don Barthlemy dans cette dernire affaire;
toutefois, il retint Francisco Porras prisonnier afin qu'il ft plus
tard envoy en Espagne pour y tre jug; et ce n'tait que justice.

Mais avant de faire un pas de plus dans ce rcit de la vie de Colomb,
il est convenable d'exposer sous les yeux de nos lecteurs le dtail de
la manire dont la mission donne  l'intrpide Mendez avait t
remplie, car l'arrive de la petite caravelle d'Escobar  la Jamaque
prouve que le plan judicieux du grand-amiral pour faire connatre sa
fcheuse position  Hispaniola avait russi, et que Mendez tait
parvenu  atteindre cette le, but difficile de ses efforts.

Le calme rgnait sur la mer quand Mendez et Fiesco cessrent de
naviguer en vue de la Jamaque; c'tait une circonstance
trs-favorable pour la marche  la rame, mais le ciel tait sans
nuages et la chaleur tait excessive. Les Indiens furent souvent
obligs de se plonger dans la mer pour rafrachir leur corps: la nuit
vint et elle facilita un peu le travail des pagayes ou des avirons
auquel les naturels se livraient par moiti pour que l'autre moiti
prit du repos; il en fut de mme des Espagnols, qui avaient  diriger
la route et  surveiller les Indiens contre lesquels ils se tenaient
en garde, de crainte de quelque surprise ou de quelque perfidie de
leur part. On comprend combien ce devait tre pnible pour tous.

Le besoin incessant de se dsaltrer amena bientt de la pnurie dans
l'approvisionnement d'eau potable qui, sur de pareilles embarcations,
ne pouvait tre que trs-restreint.  midi, du jour suivant, Mendez et
Fiesco, touchs de compassion de l'tat o se trouvaient les Indiens,
mirent en vidence deux barils qu'ils avaient embarqus pour leur
usage particulier, et dont ils administraient une simple cuillere 
chacun des rameurs lorsqu'ils s'apercevaient que les forces allaient
leur manquer. L'espoir seul que leur avait donn le grand-amiral dans
ses instructions, de rencontrer une petite le appele Nevasa, pouvait
les soutenir, car ils comptaient y trouver de l'eau et y prendre
quelque repos; mais la nuit vint et l'le tant dsire ne parut pas.
Ils craignirent alors d'avoir fait une mauvaise route et l'effroi se
peignit sur tous les visages.

Le lever du soleil fut tmoin de l'agonie d'un des naturels qui expira
dans les angoisses de la fatigue, de la soif et dans les accablements
de la chaleur. Les autres taient gisants et pantelants dans le fond
des pirogues, se dbattant sous l'influence de tourments affreux,
cherchant quelquefois  avaler de l'eau de mer qu'ils rejetaient
bientt avec dgot, et la journe ne fut qu'une suite non interrompue
d'essais fort courts pour ramer, de tentatives  chaque instant
contraries par le vent pour faire du chemin avec les voiles, et de
douleurs toujours renaissantes.

Mendez et Fiesco s'efforaient de relever le moral, d'inspirer du
courage, et ils luttaient avec une admirable nergie contre les
souffrances et le dsespoir; mais leur vigueur physique et
intellectuelle commenait  n'y plus suffire lorsque la nuit arriva.
Heureusement qu'alors les voiles se remplirent d'une brise faible mais
favorable, et tous cherchrent  rparer un peu leurs forces puises
en prenant quelque repos et en respirant l'air frais du moment; tous,
disons-nous, except Mendez, qui, confiant dans les indications
donnes par le grand-amiral, avait les yeux attentivement fixs vers
l'horizon du ct de l'Orient. La lune allait se lever, il en voyait
les rayons teindre de leur clart ple et rose les parties les moins
leves du firmament, mais quoique le ciel ft sans nuages et que
cette clart ft assez vive pour qu'il pt supposer que l'astre devait
avoir franchi la ligne de sparation qui existe entre la mer et le bas
de la vote cleste, cependant il ne le voyait pas.

mu au dernier point, mais incertain, ses yeux ne se dtachaient pas
du lieu o il s'attendait toujours  voir la lune lui apparatre; tout
 coup, un point blanc et lumineux attire son attention un peu plus
haut, et il aperoit l'astre se dtacher d'une minence noirtre qu'il
reconnut parfaitement tre une masse de terre: Terre, terre!
s'cria-t-il aussitt de toute la force que ses poumons affaiblis
laissaient encore  sa voix; et,  ce mot magique, le sommeil cesse
partout, la joie ranime tous les corps, et chacun vient contempler ce
spectacle si doux et si consolant.

Oui, mes amis, leur dit Mendez, c'est bien la terre et c'est sans
doute la bienheureuse le Nevasa, car notre grand-amiral l'a dit et il
ne se trompe jamais! Heureux, heureux, mille fois heureux d'y pouvoir
arriver sans avoir prouv des vents assez forts pour compromettre
notre existence!

C'tait bien en effet l'le Nevasa: une impatience fivreuse remplaa
alors les forces absentes: chacun voulut ramer; on n'agissait, il est
vrai, sur les avirons que d'une manire saccade et comme par des
effets galvaniques, mais enfin, tant bien que mal, les pirogues
recevaient l'impulsion et, au point du jour, le vent aidant d'ailleurs
un peu, on fut assez favoris pour atteindre le rivage o, en
dbarquant, des actions de grces furent rendues  Dieu pour le salut
inespr qu'on venait de trouver. L'le n'tait qu'un amas de rochers,
mais il s'y rencontrait des dpts naturels d'eaux pluviales et
c'tait ce qu'on dsirait le plus. Les Espagnols eurent la prudence
d'en user avec modration et de recommander beaucoup de sobrit aux
Indiens; plusieurs d'entre ceux-ci ne s'astreignirent pas  suivre ce
sage conseil, aussi quelques-uns en burent-ils assez pour mourir sur
place; d'autres furent dangereusement malades.

La journe fut consacre au repos; on ramassa quelques coquillages qui
furent trouvs excellents; une fois la soif apaise, ce qui charma le
plus les voyageurs fut la vue des hautes montagnes d'Hispaniola se
dessinant sur le bleu azur du firmament, et qu'on aperut en
gravissant une petite hauteur; on les salua avec joie comme montrant,
presque sous la main, le terme de toutes les fatigues d'une entreprise
dont on avait commenc  dsesprer. Les pirogues partirent  la
fracheur du soir, on rama avec une ardeur sans gale; enfin, aprs
quatre jours de souffrances et de peines infinies, on aborda au cap
Tiburon. Fidle  sa parole, Fiesco se mit aussitt en mesure de
revenir vers Colomb; mais ni un seul Indien, ni un seul Espagnol ne
voulurent,  aucun prix, consentir  se risquer de nouveau pour le
retour.

Mendez, avec six naturels, partit pour San-Domingo; aprs avoir lutt
l'espace de quatre-vingts lieues contre la mer et les courants, il
apprit que le gouverneur se trouvait  cinquante lieues, guerroyant 
Xaragua. Inbranlable dans sa rsolution, il quitta sa pirogue et,
seul, il se mit en route  travers les forts, les ravins, les
montagnes, et il finit par accomplir un des voyages les plus prilleux
qui aient jamais t tents par terre.

Ovando parut tre fort afflig de la situation fcheuse du
grand-amiral; il promit de lui envoyer des secours, mais ce fut en
vain que Mendez sollicita _pendant sept mois_ pour qu'il tnt sa
parole; il ne voulut mme pas permettre  ce fidle messager d'aller 
San-Domingo, o il aurait pu expdier lui-mme un btiment. Le
gouverneur allguait toujours qu'il n'avait pas  sa disposition de
navire assez grand pour remplir cette mission. Enfin,  force
d'intercessions, Mendez obtint pourtant l'autorisation d'aller 
San-Domingo, pour y attendre quelques navires qui taient annoncs et
pour en expdier un; il avait soixante-dix lieues de route  faire
dans un pays presque inaccessible et au milieu de peuplades hostiles;
rien ne l'arrta, il partit  pied, sans guide, soutenu par son seul
courage.

Aprs son dpart, Ovando vint  rflchir que sa conduite vis--vis
de Colomb serait svrement interprte  San-Domingo: comme tous les
hommes d'une porte mdiocre, et sans lvation dans les sentiments,
il eut peur de ses actes; croyant peut-tre aussi que Colomb et ses
naufrags devaient avoir pri de privations et de chagrins, il envoya
presque immdiatement la petite caravelle d'Escobar, qu'il aurait fort
bien pu expdier plus tt, ne ft-ce que pour engager le grand-amiral
 prendre patience, et que pour ramener une partie des naufrags, sauf
 la renvoyer plusieurs fois pour aller chercher le reste.

Escobar,  son retour, fit connatre au gouverneur que la plus grande
partie des marins de Colomb vivait encore; mais il dit qu'il fallait
se hter de les dlivrer si l'on ne voulait pas encourir la plus
redoutable des responsabilits. Dj ce long retard avait excit
l'indignation publique des habitants d'Hispaniola,  tel point que le
clerg lui-mme, qui,  l'exception de l'vque Fonseca, avait
toujours accord  Colomb ses plus sincres sympathies  cause de sa
pit bien connue, laissa tomber du haut de la chaire vanglique les
paroles svres qui, tout bas, circulaient de bouche en bouche.

Eh quoi! disait-on partout, c'est ainsi que l'on traite le grand
Colomb; voil comme on laisse dans l'abandon, dans l'exil, dans le
dnment, le _Descubridor_ du Nouveau Monde, le vainqueur de la _Vega
Real_, celui qui a rendu son nom immortel par plus de travaux que les
rcits des temps fabuleux n'en racontent dans les annales de
l'antiquit; celui, enfin, qui a gouvern l'le avec une sagesse que,
si l'on en excepte son frre l'Adelantado galement abandonn sur une
le sauvage, aucun de ses successeurs n'a jamais pu galer! Et nos
compatriotes, les malheureux marins qui sont avec lui, on les oublie
aussi et on les laisse vous  une mort presque invitable!

Mendez, que rien n'arrtait, tait cependant parvenu  atteindre
San-Domingo. Il eut bientt trouv un navire qu'il se htait d'quiper
en se servant du crdit de Colomb ou des fonds qui taient disponibles
chez son fond de pouvoirs, et l'infortune du grand-amiral ayant
touch les coeurs de ceux mme qui lui avaient t hostiles, chacun
s'empressait d'aider Mendez et de presser la dlivrance des naufrags,
lorsque les conseils d'Escobar faisant impression sur Ovando, l'ordre
fut envoy d'expdier, aussi promptement que possible, deux grands
btiments sous le commandement de Diego de Salcedo qui tait
prcisment le fond de pouvoirs  qui Mendez s'tait adress.

L'actif Mendez se voyant dgag du soin de continuer l'armement de son
navire, profita de l'occasion d'une caravelle qui effectuait son
retour en Espagne o le grand-amiral lui avait enjoint de se rendre le
plus tt possible.  peine arriv, il demanda une audience  Leurs
Majests pour leur remettre les dpches de l'illustre grand-amiral;
Leurs Majests lui firent savoir immdiatement qu'elles le recevraient
avec la plus grande satisfaction.

Les souverains espagnols se firent minutieusement raconter par Mendez
les particularits du malheureux voyage si contrari, entrepris par
Colomb pour la solution importante du problme qui consistait 
dterminer si les deux grandes portions du continent amricain taient
spares par un isthme ou par un dtroit. Lorsque Mendez eut achev
son rcit qui finissait par l'obligation o avait t l'illustre
amiral de se jeter  la cte  cause du fcheux tat de ses deux
dernires caravelles, et qu'il eut dpeint toutes les horreurs de la
situation dsesprante o il s'tait si longtemps trouv dans une le
sauvage et en dehors de toute communication avec Hispaniola, la reine
Isabelle, extrmement affecte de ce qu'elle venait d'apprendre,
pronona quelques-unes de ces paroles si nobles, si compatissantes qui
lui taient naturelles, et elle dplora amrement que l'infortun
Colomb n'et pas reu un secours plus immdiat.

Ce qui avait trait au dvouement de Mendez et  sa traverse presque
incroyable de la Jamaque  Hispaniola fut aussi trs-vivement
apprci. Leurs Majests s'appesantirent beaucoup sur cet intressant
pisode: Mendez fut combl de rcompenses, il reut des lettres de
noblesse et il lui fut permis de placer dans ses armoiries une
pirogue, comme un souvenir parlant de sa gnreuse obissance aux
intentions de Colomb. Mendez s'en montra trs-reconnaissant, mais son
grand coeur lui en fit reporter l'hommage jusqu' l'amiral, dont il
fut toute la vie le plus zl, le plus fidle des amis. Colomb
manifesta, plus tard, par un sentiment d'affectueuse gratitude, le
dsir qu'il ft nomm chef des alguazils d'Hispaniola; mais cette
faveur, quoique si bien mrite, ne fut pas accorde. Cet intrpide et
excellent homme eut, ainsi que nous le dirons bientt, le bonheur de
revoir Colomb, et il fit par la suite, plusieurs voyages de
dcouvertes. On sait enfin qu'il mourut presque dans la pauvret, lui
qui avait tant de titres  une belle et brillante existence! Il avait
fait lui-mme son pitaphe dans laquelle il ne profra aucune plainte
contre l'injustice des hommes, et o il paraissait n'avoir d'autre
dsir que de glorifier son hros. Cette pitaphe fut grave sur sa
tombe par les soins de ses hritiers; elle tait ainsi conue:

Ci-gt le corps de l'honorable cavalier Diego Mendez, qui servit
fidlement la couronne royale d'Espagne dans la conqute des Indes,
sous les ordres du grand-amiral Christophe Colomb, de glorieuse
mmoire; et qui, ensuite, la servit encore sur des btiments quips
par ses deniers particuliers. Passant, accorde-lui, par charit, la
prire d'un _Pater noster_ et d'un _Ave Maria_!

Aprs cette courte digression sur le sort d'un si loyal et si brave
serviteur, revenons  nos naufrags  qui Diego de Salcedo s'empressa,
autant qu'il fut en son pouvoir, de conduire un btiment pour les
ramener. Ce fut le 28 juin 1504 que leur embarquement eut lieu, mais
les vents et les courants contraires les empchrent d'arriver 
San-Domingo avant le 13 du mois d'aot; Colomb fut accueilli avec un
vif enthousiasme: ceux-mmes qui avaient le malheur ou le triste
courage de nier son mrite, accordrent  ses longues infortunes et
aux souffrances qu'il avait endures, le tribut que leur jalousie
avait refus  ses triomphes.

Ovando, qui tait revenu dans cette ville, fut oblig de suivre
l'impulsion gnrale. Il sortit de son palais avec un nombreux
tat-major et suivi de toute la population, pour aller au devant du
grand-amiral. Colomb fut log chez Ovando par qui il fut trait avec
toutes les marques extrieures de la courtoisie la plus prvenante;
mais le gouverneur avait l'esprit trop troit pour que ces
dmonstrations fussent sincres. Bientt, en effet, il leva la
prtention de prendre connaissance et de s'tablir juge de tout ce qui
s'tait pass  la Jamaque; il poussa l'indignit jusqu' mettre en
libert le rebelle Porras, et parla de punir ceux qui avaient agi, par
les ordres de Colomb, dans la rpression de la rvolte. Colomb, qui
voulait viter tout sujet de discorde, chercha  tout apaiser; il ne
put cependant abandonner la cause de ceux qui lui avaient fidlement
obi, et il montra, par ses instructions, qu'il avait une juridiction
absolue sur tous les hommes de son expdition, depuis le jour de son
dpart jusqu' celui de son retour en Espagne. Ovando l'couta avec un
extrieur de dfrence; mais il fit observer que les instructions de
Colomb ne lui donnaient aucune autorit dans son propre gouvernement.
Il finit cependant par craindre encore une fois d'avoir t trop loin;
il abandonna donc l'ide de punir les adhrents du grand-amiral, et il
envoya Porras en Espagne pour que sa conduite y ft examine par
l'administration qui tait charge des affaires d'outre-mer.

Il ne fallut pas que Colomb ft un long sjour  Hispaniola, pour
prendre connaissance du fcheux tat o cette le se trouvait; voici
en peu de mots quelle en tait la position  cette poque.

Un grand nombre d'aventuriers s'taient embarqus  la suite d'Ovando
lors de son dpart d'Espagne, et tous avec la persuasion qu'ils allaient
faire une fortune rapide, ou amasser en peu de temps des quantits
considrables d'or. Aussi, ds leur arrive, s'empressrent-ils de se
rendre sur les terrains o les mines taient signales. Ils partirent la
joie au coeur, emportant chacun un havre-sac rempli de provisions, et
des outils ou instruments pour fouiller la terre; mais ils virent
bientt que l'exprience leur manquait pour dcouvrir les veines du
mtal, que l'habitude d'un pnible travail leur tait trop peu familire
pour faire les recherches opinitres que l'opration exigeait, que
l'exercice de l'art du mineur demandait beaucoup de patience, de
fatigues, de lenteurs, et que le rsultat en tait, le plus souvent,
trs-incertain.

Ds lors il arriva, ainsi que nous l'apprend le respectable vque Las
Casas, que leur labeur leur donnait un vif apptit, mais fort peu
d'or. Ils ne tardrent pas  se dcourager, et la plupart
retournrent, en murmurant,  San-Domingo qu'ils avaient quitt avec
de si riantes esprances. La pauvret devint leur partage; la fatigue,
les maladies, la misre furent le lot de ces hommes qui avaient rv
des richesses infaillibles, et bientt un millier d'entre eux payrent
de leur vie, l'ambitieuse crdulit qui les avait conduits dans cette
colonie.

On se souvient, d'ailleurs, que la reine Isabelle, vivement afflige
du cruel esclavage que Bobadilla avait fait peser sur les malheureux
Indiens, les avait tous rendus libres. Une sage politique, beaucoup de
tact, pouvaient seuls ramener ces peuples affranchis au got ou 
l'habitude d'un travail rgulier et librement consenti, alors qu'ils
sortaient d'un tat de contrainte qu'ils avaient abhorr. Ce rsultat
ne fut pas obtenu; aussi, au lieu de voir, comme pendant
l'administration de l'Adelantado, les caciques doubler volontairement
le tribut convenu, on n'obtint qu'un refus net et prononc de se
livrer  l'exploitation des mines.

Ovando informa son gouvernement de cette disposition des esprits des
naturels, qu'il dpeignit, non-seulement comme ruineuse pour la
colonie, mais fatale, disait-il, aux Indiens eux-mmes, qui en
contractaient des habitudes de paresse, de dbauche et d'irrligion.
Ainsi prsente, l'opinion du gouverneur fit impression sur Leurs
Majests Espagnoles, qui se laissrent aller de nouveau  permettre
qu'on impost du travail aux Indiens, mais avec modration et
seulement en tant que ce serait utile  leur bien-tre; ajoutant qu'il
fallait que ce travail ft rtribu convenablement, avec rgularit,
que la persuasion et la bont fussent employes pour les y engager au
lieu de la force ou de la violence, et qu'il y et des jours fixs
pour leur enseigner les prceptes de la religion chrtienne.

Aussitt que cette latitude fut donne, et que le travail rtribu et
permis dans des vues avantageuses au corps et  l'esprit fut autoris,
les abus ne tardrent pas  renatre, et peu de temps s'coula avant
qu'on vt rgner un rgime de cruauts encore plus horribles que
celles que Bobadilla avait laiss infliger aux infortuns Indiens. Un
grand nombre mourut de faim; beaucoup perdirent aussi la vie sous les
excs des mauvais traitements, des coups de fouet ou de brutalits
extrmes; il y en eut plusieurs qui se turent de dsespoir et, pour
comble d'horreur, des mres prtendirent aimer assez leurs enfants
pour leur arracher la vie et pour les soustraire ainsi  l'existence
ignominieuse et pitoyable qui les attendait! Infiniment peu d'entre
eux, ayant eu la force et le courage d'achever la rude tche qui leur
avait t impose, obtinrent,  cause de l'tat de faiblesse o ils
taient tombs, la permission de retourner chez eux; mais les uns
furent trouvs morts de lassitude sous un arbre ou auprs d'un
ruisseau, et presque tous prirent en route. C'est ce qu'affirme
l'vanglique Las Casas, qui dit avec la plus amre indignation:

J'ai trouv des cadavres sur les chemins, sous les arbres; et les
malheureux qui n'taient pas encore morts, pouvaient  peine articuler
ces mots qu'ils prononaient dans leur agonie: faim, faim!

Ovando fut aussi peu clment dans ses guerres. Ayant eu  rprimer une
lgre insurrection dans la province d'Higuey, situe vers la partie
orientale de l'le, il y envoya ses troupes qui dvastrent le pays
par leurs armes aides de l'incendie, ne firent aucune diffrence
quant  l'ge ou au sexe, arrachrent la vie  des milliers de
naturels sous le moindre prtexte au milieu de tortures inoues, et
emmenrent Cotabanama, l'un des caciques les plus influents de l'le,
charg de chanes,  San-Domingo o le gouverneur le fit
ignominieusement pendre, sans autre grief que d'avoir bravement
combattu pour son pays, en lgitime dfense, contre des usurpateurs
avides et trangers.

Au nombre des actes les plus atroces du gouvernement d'Ovando et qui
doivent couvrir son nom d'un opprobre ternel, nous citerons le
chtiment inique qu'il infligea aux habitants de la belle contre de
Xaragua, nagure la plus fidle allie des Espagnols lorsque ceux-ci
taient sous l'autorit du loyal Adelantado, et renomme alors 
l'gal d'un paradis terrestre. La perception du tribut que le dvou
cacique Behechio payait avec une gnrosit si empresse, et que
l'administration actuelle cherchait toujours  faire augmenter, amena
quelques difficults que le gouverneur se plut, sur des avis fort
exagrs,  qualifier de rvolte et de conspiration. Ovando crut
devoir aller lui-mme dans ce district  la tte de quatre cents
soldats, parmi lesquels se trouvaient soixante-dix cavaliers
compltement bards de feuilles d'acier qui les mettaient  l'abri de
l'atteinte des armes des naturels.

Behechio tait mort: sa soeur, la belle Anacoana avait t appele 
lui succder par le voeu unanime des Xaraguais. Comme Ovando s'tait
annonc en ami qui ne voulait arranger le diffrend existant que d'une
manire pacifique, Anacoana alla au-devant de lui avec plusieurs
caciques voisins qu'elle avait invits pour que la rception du
gouverneur ft plus honorable. Pendant quelques jours on ne vit que
des ftes, et la charmante Higuenamota, fille d'Anacoana, en fut un
des plus beaux ornements. Le perfide Ovando feignit de vouloir rendre
politesse pour politesse; il dit qu'il ne s'tait fait accompagner par
un tel nombre de soldats que pour donner au pays le coup d'oeil d'un
tournoi; Anacoana, sa fille, les caciques, une multitude d'Indiens se
rendirent dans un vaste champ, pour assister  ce spectacle qui devait
tre si curieux pour eux. Mais quand tous furent rassembls, Ovando
donna un signal! Alors, soldats et cavaliers se prcipitrent avec
fureur sur les Indiens trop confiants; et, sans distinction de
personnes, les renversrent, les foulrent aux pieds de leurs chevaux,
sabrant les uns, transperant les autres avec leurs lances, brlant la
cervelle  plusieurs, et s'acharnant  cette infme boucherie, sans
gards ni piti! Les caciques qui chapprent  ce carnage furent
attachs  des poteaux et mis  la torture jusqu' ce qu'ils eussent
fait l'aveu forc d'un prtendu complot; du feu fut aussitt allum
sous leurs pieds et ils prirent tous dans les flammes.

Quant  la belle Anacoana, on l'avait pargne pour la conduire 
San-Domingo o son procs fut instruit d'aprs les aveux arrachs aux
caciques; ce fut sur des preuves aussi honteuses qu'elle fut
barbarement condamne  tre pendue!

Telle fut la fin tragique de cette femme intressante, si belle, si
attache aux Espagnols, qui avait si bien mrit son doux nom de la
Fleur d'or d'Hati, et qui avait rgn avec tant de bonheur sur un des
plus sduisants pays de l'univers, devenu par l'effet des viles
passions d'oppresseurs trangers, un thtre d'horreur et de
dsolation. En effet, et pour combler la mesure, ces excutions et ces
massacres ne mirent pas fin aux violences d'Ovando: pendant six mois
encore, la province fut ravage; elle fut force de se soumettre  la
plus abjecte soumission; enfin, quand sa ruine et sa misre furent
compltes, le gouverneur fit une proclamation pour glorifier le
succs de ses armes, et pour annoncer que _l'ordre tait rtabli dans
ce quartier!_ Il poussa l'impudence jusqu' fonder prs d'un lac, en
commmoration de ce qu'il appelait son triomphe, une ville qu'il nomma
_Santa-Maria-de-la-Verdadera-Paz_ (Sainte Marie de la vritable paix).

Voil ce que fut Ovando; il a cependant trouv des pangyristes qui
l'ont beaucoup lou de sa prudence et de son habilet. Cela prouve
seulement que le puissant a toujours d'effronts flatteurs; et que,
dans ce cas-ci, on ne pouvait dshonorer le respectable mot de
prudence, plus qu'en confondant cette noble qualit avec la politique
odieuse et sanguinaire qui ne connat pour mobile que le carnage, la
mauvaise foi, le meurtre; et qui n'tablit son empire que sur des
ruines et des tombeaux. La vritable habilet n'est pas seulement
celle qui est suivie du succs; c'est encore celle de l'homme au coeur
honnte,  l'esprit insoucieux de tout intrt personnel, qui n'agit
que sous l'impulsion de la fermet allie  la bienveillance, et qui,
lorsque la ncessit exige l'emploi de mesures rigoureuses, n'oublie
jamais ni les dictes de l'honneur, ni les devoirs sacrs imposs par
la justice et par l'humanit.

On comprend facilement l'affliction profonde que ces tristes dtails
produisirent dans le grand coeur de Colomb. Son frre Don Barthlemy,
l'ancien Adelantado de la colonie, en fut encore plus affect si c'est
possible. Aussi, se sentait-il mal  l'aise  San-Domingo; il passait
ses journes dans une sorte de consternation en pensant  ces odieuses
boucheries,  la mort tragique et immrite de la belle Anacoana dont
il ne pouvait se dissimuler qu'il avait possd toute la tendresse, et
pour qui, si par devoir, si par l'austrit de moeurs qu'il s'tait
promis d'observer comme chef suprme de l'le, il avait pu paratre
indiffrent comme amant, il avait d'ailleurs montr ou profess les
gards les plus sympathiques, l'amiti la plus sincre et le
dvouement le plus fraternel.

Je l'aurais dfendue jusqu' la dernire goutte de mon sang si
j'avais t prsent, disait-il quelquefois, en se parlant  lui-mme
avec une exaltation fivreuse; et, malheureux que je suis, je ne puis
mme pas la venger!... Mais, au moins, je la plaindrai du fond de
l'me, et je maudirai ternellement ses infmes bourreaux!

C'est l'esprit rempli de ces ides et le coeur dbordant de ces
ressentiments qu'il entra un soir chez son frre occup alors 
crire. Le grand-amiral lui fit un geste amical pour l'inviter 
s'asseoir, et il continua une lettre qu'il tait sur le point de
finir, en lui disant qu'il n'avait plus que quelques mots  y ajouter.
Don Barthlemy s'assit en effet, en observant, avec le respect qu'on
portait alors  un frre an et qu'il tait accoutum lui-mme 
avoir, jusque dans ses moindres actions, pour Christophe Colomb, le
silence que le grand-amiral semblait rclamer. Bientt Colomb achve
sa lettre, il se retourne vers Don Barthlemy, et il lui dit avec
panchement:

Qu'avez-vous donc, cher frre? votre visage parat encore plus
assombri que d'habitude.

Mon frre, lui rpondit Don Barthlemy, je viens vous demander une
grce, c'est de hter notre dpart le plus qu'il vous sera possible.
Tout ce que je vois ici m'irrite, m'exaspre!... Nous qui avions tant
fait pour y faire bnir le nom espagnol, nous ne pouvons y entendre
que des maldictions de la part des naturels, et des maldictions bien
justifies!... J'avais pens, cependant, que l'on fonderait ici un
tat puissant dans lequel Indiens et Espagnols auraient un jour
confondu leurs efforts et leur sang pour la prosprit du pays; mais
mes illusions cessent et je crains qu'il n'en faille dsesprer  tout
jamais. Ces nouveaux dominateurs sont-ils des hommes? Ils ont gorg
des vieillards, ils ont immol des enfants; non, ils n'en mritent pas
le nom! Enfin, ils ont condamn une femme: aprs un semblant de
jugement, les monstres l'ont attache  un gibet, et ils l'ont
ignominieusement pendue!

Colomb laissa un moment l'agitation de Don Barthlemy se calmer; il
lui dit ensuite avec un accent plus mu que ne l'tait ordinairement
le sien:

Je m'explique parfaitement votre animation, cher frre, parce que je
la partage; je ne veux vous en donner d'autre preuve que les dernires
phrases de cette dpche adresse  nos souverains, et que je
finissais quand vous tes entr: lisez-la; vous verrez si en ceci,
comme en toutes choses, mon coeur et mes sentiments ne sont pas 
l'unisson des vtres.

Don Barthlemy prit la lettre des mains de Christophe Colomb, et,
entre autres passages, il y lut les suivants:

Les cinq grandes tribus qui, lors de la dcouverte de l'le, en
peuplaient les valles et les montagnes, et qui, par un mlange de
villages, de hameaux et de terrains cultivs, faisaient de ce pays
enchanteur une suite de jardins dlicieux, tout a pass! Princes et
caciques ont pri; ils ont pri de morts violentes! Depuis mon dernier
voyage, les neuf diximes de la population ont disparu de la surface
de la terre, et tous, hommes, femmes et enfants, par suite de mesures
atroces et barbares, ou de traitements inhumains; les uns par le fer,
d'autres par le fouet, plusieurs par la famine, le reste de dnment
dans les montagnes o ils s'taient rfugis pour se soustraire au
travail excessif exig d'eux, et qu'ils taient incapables
d'accomplir!

Don Barthlemy s'tait un peu senti soulag en recevant la lettre de
son frre et en voyant qu'il s'occupait de faire connatre la vrit 
Leurs Majests; quand il l'eut lue, il la lui rendit avec une
expression de physionomie qui exprimait sa joie, et en pensant avec
satisfaction qu'enfin les souffrances de ces infortuns seraient
connues  la cour, et qu'elles pourraient y tre apprises avec une
juste svrit.

Quant  ses affaires particulires, Colomb les avait trouves dans la
plus grande confusion,  cause des obstacles qu'Ovando crait  chaque
instant pour entraver son fond de pouvoirs; mais il ne s'arrta pas
un seul instant  l'ide goste de prolonger son sjour  Hispaniola
pour chercher  les rtablir; il se hta, au contraire, de faire
rparer  ses frais le navire qui l'avait ramen de la Jamaque; il en
loua un autre pour offrir gratuitement passage  ceux de ses
compagnons de naufrage qui voulurent retourner en Espagne; il leur
avait donn mme les moyens pcuniaires de vivre  San-Domingo et de
se pourvoir de tout ce qui serait ncessaire  leur traverse, et il
acheva ainsi de dpenser gnreusement tout ce qu'il avait pu
recueillir, en adoucissant la position d'hommes dont quelques-uns
cependant avaient t ses ennemis dclars. C'tait se venger avec
noblesse des mauvais procds de quelques individus ingrats ou gars;
c'est bien ainsi que se manifeste la vraie grandeur.

Le grand-amiral appareilla le 12 septembre 1504;  peine en mer, un
grain trs-fort fit casser son grand mt. Il ne voulut cependant pas
revenir  San-Domingo; mais il y renvoya son btiment, aprs s'tre
fait transborder, lui, son fils et ceux qui dsirrent l'accompagner,
sur l'autre btiment que commandait Don Barthlemy. Toutefois, ce
voyage semblait prdestin  n'tre, depuis le dpart d'Espagne
jusqu'au retour, qu'une srie non interrompue de contrarits. Les
mauvais temps et les temptes se succdrent sans relche; il ne
fallut rien moins que le talent de Colomb et de son frre, qui taient
les meilleurs marins de l'poque, pour faire arriver leur navire au
port. Enfin, ce ne fut que le 7 novembre qu'ils parvinrent  atteindre
San-Lucar, d'o Colomb se rendit  Sville, avec son fils et son
frre, dans l'espoir d'y rtablir sa sant, et d'y jouir d'un repos
qui aurait t bien d aux fatigues, aux peines, aux malheurs et aux
contrarits dont il venait de faire la longue et cruelle exprience.

Hlas! nul ne peut chapper  sa destine, et il tait dans celle de
Colomb de vivre, sans cesse, au milieu d'agitations toujours
renouveles. On vient de voir avec quelle gnrosit il avait puis
toutes les ressources que son procureur fond avait pu raliser pour
lui  Hispaniola; le trsor public restait lui devoir beaucoup en
Espagne; mais, sous le prtexte dilatoire d'un rglement de comptes,
il n'en recevait rien; ainsi, pendant que le public devait le croire
immensment riche, la vrit est qu'il se trouvait dans un tat de
gne trs-voisin du besoin. Des lettres de lui, adresses  son fils
Diego, en sont la preuve irrcusable.

Mon fils, lui crivait-il, soyez trs-conome jusqu' ce que les
sommes arrires auxquelles j'ai droit de prtendre, m'aient t
payes.... Je ne reois rien de ce qui m'est d.... Je suis mme
oblig d'emprunter pour vivre, et je n'emprunte que lorsqu'il m'est
tout  fait impossible de faire diffremment.... Combien peu m'ont
rapport de fortune mes longues annes de travaux, de fatigues, de
prils, puisque je ne possde mme pas un toit,  moi appartenant,
sous lequel je puisse enfin me reposer.... C'est dans une auberge que
je suis forc de vivre, et je n'ai pas toujours ce qu'il faut pour en
payer les frais lorsque vient le jour de l'chance.

Que de navrantes rflexions font faire ces lignes o l'on voit que
celui qui avait dcouvert tant d'les et de terres, n'avait mme pas
un toit pour s'abriter et pour se reposer de ses longs travaux passs!

La goutte l'avait repris  Sville; il aurait bien voulu pouvoir se
rendre auprs de Leurs Majests; sa mauvaise sant l'en empchait
absolument. Ce n'tait donc que par des lettres, ou par
l'intermdiaire de quelques amis, qu'il pouvait communiquer avec la
cour; mais s'il parlait quelquefois de la restitution lgitime de ses
honneurs, ou du payement de son arrir, il faisait toujours passer,
en premire ligne, les adoucissements qu'il croyait qu'on devait se
hter d'apporter au sort des malheureux Indiens, et les rparations ou
rcompenses dues  ses braves marins. C'taient deux points qui
excitaient sa plus vive sollicitude et sur lesquels il trouvait qu'il
ne pouvait jamais assez s'appesantir. Quel noble et excellent coeur
que celui d'un homme qui, dans les angoisses de la maladie et de la
misre, savait ainsi faire passer ses sympathies avant ses besoins
personnels!

Cependant tout tait inutile; le roi Ferdinand avait arrt, dans sa
politique tnbreuse, que Colomb ne devait plus ressaisir les rnes de
son gouvernement. Mais si, par des motifs secrets qu'on ne peut
attribuer qu'aux regrets du roi de l'avoir plac si haut, ou qu'
l'influence pernicieuse du mprisable Fonseca, l'illustre
_Descubridor_ du Nouveau Monde devait tre priv, sans retour, des
avantages, honneurs et biens qui lui avaient t garantis, eh bien,
tout cela devait tre masqu, sous l'apparence de justes gards, par
une immense concession honorifique et pcuniaire; depuis longtemps, on
aurait d crer, pour le grand Colomb, une position trs-leve, comme
celle de prsident d'un conseil suprieur des Indes ou toute autre
semblable, dans laquelle l'ancien vice-roi aurait trouv un quivalent
de ses dignits perdues, une existence splendide bien due  son gnie
ou  ses services minents, et un repos que ne justifiaient que trop
ses dangereux voyages et les malheurs qu'il avait essuys. Mais
l'ingratitude prvalut dans le coeur du roi; et, alors mme qu'il en
tait encore temps pour son propre honneur, pour le soin de sa
rputation, Ferdinand laissa les lettres de Colomb la plupart sans
rponse; ses rclamations furent ngliges et ses instances suivies
d'une coupable indiffrence.

Plus encore, tout ce qui venait de la cour tait de nature  le
mortifier. Ainsi, Porras, le chef des rvolts de la Jamaque, celui
que Don Barthlemy avait arrt les armes  la main et qui avait t
envoy en Espagne pour y tre jug, fut mis en libert parce que les
documents officiels sur sa conduite n'taient pas arrivs en mme
temps que lui. Porras eut, par l, toute latitude pour se faire
couter d'hommes en place et pour altrer les faits qui dposaient si
fortement contre lui. Colomb apprit mme qu'il devait craindre, ainsi
qu'on l'avait vu dans l'affaire de Roldan, qu'il n'en rsultt un acte
d'accusation contre lui-mme.

Ces menes ne pouvaient tre diriges que par l'appui ou la connivence
de l'odieux Fonseca. Toutefois, l'honnte et fidle Diego Mendez se
trouvait  la cour; aussi Colomb s'adressa-t-il  lui avec la
confiance que devaient lui inspirer le dvouement et le zle
infatigable de cet homme qui lui tait si respectueusement
affectionn. C'est donc  lui qu'il s'en rapporta pour contredire les
faussets articules par Porras. Rien ne peut galer la touchante et
modeste simplicit avec laquelle Colomb tablit son innocence et sa
loyaut en cette occasion: on peut en juger par le passage suivant
d'une de ses lettres.

J'ai servi Leurs Majests, crivait-il, avec autant de zle et
d'empressement que s'il s'tait agi de gagner le paradis; si je suis
en faute sur quelque point que j'ignore, je dsire qu'au moins on me
le fasse savoir; j'espre qu'alors, il me sera facile de prouver que
c'est sans aucune intention de mal faire, et uniquement parce que mes
connaissances dans l'art du gouvernement n'taient pas assez tendues,
ou que j'tais restreint par mes pouvoirs et par mes instructions.

En lisant de telles paroles, peut-on se figurer que l'homme qui les a
traces tait le mme que celui qui, quelques annes auparavant, avait
t idoltr par la cour, que la population tout entire de l'Espagne
portait dans son coeur, qui avait t accueilli partout avec une
distinction suprme, avec des honneurs royaux, et qui, depuis lors,
non-seulement n'avait pas dmrit mais avait encore rendu des
services clatants?

La dtresse pcuniaire de l'illustre navigateur et l'abandon honteux
dans lequel on le laissait ne sauraient porter aucune atteinte  sa
gloire ni  son renom qui s'en trouvent mme rehausss par la
rsignation avec laquelle il les supporta. Il est loin d'en tre ainsi
en ce qui concerne le roi Ferdinand, sur le caractre de qui cette
dtresse et cet abandon jettent une ombre ineffaable. Mais Isabelle
ne saurait mriter aucun reproche  cet gard; car, elle aussi, elle
prouvait les coups de la fortune, et ces coups taient encore plus
cruels que ceux auxquels Colomb tait en proie: tant il est vrai que
la pourpre du trne, que la couronne, que les adulations mme les plus
mrites, que les sentiments les plus gnreux ne sauraient mettre les
souverains  l'abri des revers, pas plus que les plus humbles de
leurs sujets!

Cette reine, si grande et si adore, venait, en effet, d'tre frappe
dans ses affections les plus chres: son fils, le prince Juan, avait
t enlev  ses embrassements par une mort prcoce; la princesse
Isabelle, sa fille, son amie de coeur et qui tait si digne de l'tre,
avait pri dans la fleur de sa belle jeunesse; et son petit-fils, Don
Miguel, devenu l'hritier prsomptif de la couronne, les avait suivis
dans la tombe. Enfin, son autre fille, Juana, dont le mariage avec
l'archiduc Philippe devint pour elle une source de calamits, donnait
 la reine des inquitudes bien cruelles,  cause de l'altration
survenue  ses facults intellectuelles. On comprend quelle tristesse
assigeait son esprit depuis toutes ces infortunes, et quelle profonde
mlancolie dut s'emparer d'un coeur qui tait un vrai trsor de
tendresse maternelle. Sa sant ne put que s'en ressentir avec beaucoup
d'intensit; Colomb, qui avait t inform de ces lugubres dtails,
avait trop de dlicatesse dans les sentiments pour chercher  faire
connatre  Isabelle la fcheuse position o ses propres affaires se
trouvaient. Il se contenta donc, en lui crivant, de lui parler de ses
respects, de ses douleurs pour ce qui avait trait aux malheurs qu'elle
prouvait, de son dvouement sincre et ternel  sa personne; mais,
toujours, il lui pargna le rcit de ses afflictions personnelles,
parce qu'il pensait que ce serait ajouter aux regrets de la reine qui
n'en avait que trop de particuliers.

Tant d'assauts ritrs furent plus que n'en pouvait supporter
Isabelle; la maladie s'empara d'elle avec une progression fatale;
enfin, ce fut un jour, pendant que Colomb crivait: Puisse la
Sainte-Trinit prendre en piti les maux de notre reine souveraine, et
la rendre  la sant! qu'il apprit qu'elle venait de succomber sous
le poids de ses peines.

Ainsi mourut,  Mdina del Campo, le 26 novembre 1504, et  l'ge de
54 ans seulement, la reine Isabelle que l'on peut citer comme un
modle achev. Elle avait pris la part la plus active  l'expulsion
des Maures,  cette guerre sainte qui finit par l'tablissement de
l'indpendance nationale, par la libration complte du territoire
espagnol et qu'il avait fallu des sicles pour accomplir; elle fut la
cause intelligente et premire de l'excution des plans merveilleux de
Christophe Colomb, jusque-l et partout, qualifis de chimriques et
d'absurdes; sa vie entire fut employe  l'amlioration des
institutions qui rgissaient ses sujets; elle fut la protectrice des
sciences et des arts auxquels elle fit faire des progrs marqus dans
ses tats; sa bienfaisance, son humanit ne connaissaient pas de
bornes; son esprit lev la fit toujours considrer avec une sorte de
respect par le roi, son poux, que seule elle avait le pouvoir de
ramener souvent  des ides moins svres ou moins absolues; elle
tait d'une pit librale et claire; enfin, elle avait t belle
entre toutes les femmes, et nous n'en connaissons aucune, ni dans les
temps modernes, ni dans les temps anciens, qui l'ait surpasse, qui
l'ait mme gale en vritable grandeur, en noblesse et en bont!

On peut juger du dsespoir de Colomb, en apprenant cette mort funeste.
Ce fut un coup de foudre pour lui, qui avait aussi tant de vritable
grandeur, tant de noblesse et de bont! L'impression en fut si
considrable que sa maladie en prit aussitt un caractre plus
fcheux. Bientt, hlas! il ne put plus crire. Persuad qu'une
entrevue avec le roi Ferdinand tait devenue indispensable, il avait,
 tout prix, rsolu de partir pour la cour, et il avait command une
litire qui se rendit  sa porte pour l'y conduire; mais, sous
l'impression terrible de la mort de la reine, sa sant ne lui laissa
pas la facult d'y monter.

Dans son testament, la reine avait dit: Que mon corps soit enterr
dans le monastre de San-Francisco, au milieu de l'Alhambra de la
ville de Grenade; que mon spulcre soit d'une extrme simplicit,
qu'il n'y ait qu'une pierre ordinaire pour le recouvrir et qu'une
inscription peu fastueuse, en harmonie avec la modestie de mes
gots!... Mais si le roi, mon cher poux, choisit un lieu de spulture
dans quelque autre monastre ou glise du royaume, que mon cercueil y
soit aussitt transport, et que j'y sois ensevelie  ct de lui,
afin que la bienheureuse union dont nous avons joui ensemble pendant
la vie, et qui, j'en ai la consolante esprance, continuera, avec la
grce de Dieu,  rgner pour nos mes dans le ciel, ne cesse point sur
la terre et y soit ainsi reprsente!

Isabelle fut, en effet, enterre dans l'Alhambra; le roi Ferdinand
voulut aussi y tre enseveli, et il ordonna que leurs restes mortels
reposassent ensemble. Les effigies des deux royaux poux y ont depuis
t sculptes, l'une prs de l'autre, sur un tombeau somptueux;
l'autel de la chapelle en est orn de bas-reliefs reprsentant la
conqute de la ville de Grenade, et nous regrettons sincrement que
ces bas-reliefs ne reprsentent pas galement la dcouverte du Nouveau
Monde, ainsi que l'image du grand et pieux Colomb pliant aux pieds de
la grande et pieuse Isabelle pour qui il avait toujours eu tant de
vnration!

Trois sicles et demi ont pass depuis la mort de cette reine
adorable, les regrets qu'elle causa ont conserv leur vivacit, et
nous en lisons encore l'expression dans un crit rcemment publi,
dont nous transcrivons le passage suivant:

Le testament de cette admirable femme tmoigne de la modeste humilit
de son coeur, dans lequel les affections de l'amour conjugal taient
dlicatement confondues avec la religion la plus fervente, avec la
plus tendre mlancolie. Elle fut un des esprits les plus purs qui
aient jamais donn des lois  une nation. Quel malheur pour l'humanit
qu'une si grande souveraine n'ait pas vcu plus longtemps! Sa
vigilance bienveillante aurait prvenu bien des scnes d'horreur qui
se sont trouves mles  l'oeuvre de la colonisation du Nouveau
Monde, et elle aurait adouci le sort de ses malheureux habitants.
Toutefois, tel qu'il est encore, son nom brillera ternellement d'un
cleste clat dans l'aurore de l'histoire de cette dcouverte!

C'tait  son fils Diego qu'tait adresse la lettre que Colomb
crivait, quand il reut la nouvelle de cette mort funeste; aussitt,
il y ajouta ces paroles crites au milieu de l'accablement qu'il
ressentait de ce triste vnement, mais qui portent l'empreinte du
plus touchant attendrissement.

Que te reste-t-il  faire, mon cher fils Diego? D'abord et avant
tout, prie Dieu pour l'me de la reine qui fut notre souveraine,
quoique sa vie, modle de pit, ne nous laisse aucun doute qu'elle a
t admise dans les gloires du ciel, et qu'elle est actuellement bien
leve au-dessus des soucis de ce monde. Ensuite, attache-toi  faire
tout ce qui dpendra de toi pour le bien du service du roi et pour
adoucir son chagrin. Sa Majest est le chef de la Chrtient, et
souviens-toi du proverbe qui dit que lorsque la tte souffre, le corps
entier est malade. Nous, chrtiens, nous devons donc oublier nos
ressentiments si nous en avons, et ne penser qu' adresser au
Tout-Puissant des voeux pour le bonheur du roi, pour sa sant, et pour
qu'il ait une longue et glorieuse existence; nous sommes, d'ailleurs,
toi et moi, particulirement  son service, et nous devons prier plus
encore que tout autre.

Heureusement pour Colomb qu'il avait auprs de lui son ancien
Adelantado, son frre chri, Don Barthlemy, qui toujours fidle,
respectueux et dvou, s'empressait auprs de lui et qui, tout en
comprenant son affliction, tout en la partageant, s'efforait, par les
moyens les plus dlicats, par les soins les plus assidus,  la lui
faire oublier et  le consoler. Certes, en le voyant doux et soumis,
comme l'et t la plus tendre des filles auprs d'un pre bien-aim,
on n'et jamais souponn en lui le courage intrpide du guerrier
valeureux qui avait mass ses soldats et charg si rudement les
Indiens le jour de la bataille de la _Vega Real_, de celui qui, de sa
main puissante, avait terrass le colossal Quibian, et dont le bras
vigoureux avait fait prisonnier le rebelle et audacieux Porras!

Fernand, second fils de Colomb qui avait fait avec lui sa dernire
campagne, tait aussi auprs de lui et secondait Don Barthlemy dans
ses soins affectueux; leur concours empress parvint  rendre une
amlioration momentane  la sant de l'illustre malade, et la goutte
qui avait envahi ses mains, en fut enfin chasse. Colomb, se voyant un
peu mieux, conut le projet d'envoyer  la cour ce jeune homme qui
avait alors 17 ans: Don Barthlemy fut charg de l'y conduire et, en
mme temps, de veiller au succs de ses propres dmarches ou de ses
affaires. Ce projet de Christophe Colomb alarma singulirement son
frre, qui croyait que le malade tait encore plus srieusement menac
qu'on ne le pensait, et qui rsista, aussi longtemps qu'il le put,
sans dsobir formellement  son frre. Mais Colomb exprima sa volont
avec tant de fermet, que Don Barthlemy se rendit respectueusement 
une intention si fortement manifeste, et qu'il partit, d'autant que,
pour contredire trop ouvertement Colomb, il aurait d dire, ou au
moins donner  entendre qu'il craignait pour ses jours, et que c'et
t, probablement, agir d'une manire trs-compromettante sur le moral
du malade, dont l'tat, d'ailleurs, n'tait pas encore tout  fait
dsespr.

Colomb chargea, en particulier, Don Barthlemy d'une lettre pour son
fils Diego, dans laquelle, aprs avoir dpeint Fernand comme un jeune
homme d'une intelligence et d'une conduite fort au-dessus de ce qu'on
pouvait attendre de son ge, il cherchait  lui inculquer les
avantages des liens de famille et de l'attachement fraternel; il y
faisait ensuite une allusion chaleureuse et touchante au bien qui lui
tait personnellement rsult d'avoir pratiqu de semblables
sentiments.

Envers ton frre, disait-il, conduis-toi comme un frre an le doit
envers ses cadets, c'est--dire comme un pre. Tu n'en as pas d'autres
que lui, et je rends grce  Dieu qu'il soit tel que tu ne pourrais
jamais en avoir eu de meilleur. Quant  moi, je n'ai pas eu de plus
sincres amis que mes frres. Que de services ils m'ont rendus, quelle
affection inpuisable j'ai trouve dans leurs coeurs!

Une circonstance particulire de la vie de Colomb fut, qu' cette
poque, _Amerigo Vespucci_ (Amric Vespuce), le mme qui, d'aprs les
cartes que Colomb avait envoyes en Espagne et qui avaient t livres
par Fonseca, avait fait, avec Ojeda, un voyage au continent qui avait
reu son nom, se trouvait alors  la cour d'Espagne. Colomb entretint
avec lui des relations amicales dans lesquelles rien ne dnote qu'il
fut seulement contrari que les terres qu'il avait lui-mme
dcouvertes eussent t appeles du nom de son comptiteur, et il en
parle toujours comme d'un homme malheureux, n'ayant pas retir autant
d'avantages qu'il l'aurait d de ses entreprises, digne d'un meilleur
sort, et s'tant montr fort empress  lui tre utile ou agrable.

Enfin, au mois de mai 1505, le malade, se sentant quelques moments de
rpit, en profita et se rendit, quoique avec beaucoup de difficult, 
la cour qui tait en ce moment  Sgovie; mais celui qui, peu
d'annes auparavant, avait fait  Barcelone une entre triomphale,
n'tait plus qu'un homme fatigu, triste et nglig. Il ressentit
cruellement la disparition de sa constante protectrice, de la
magnanime et bienveillante Isabelle. En effet, il ne trouva plus la
bont cordiale, la sympathie vivifiante, les attentions dlicates
qu'elle lui avait toujours tmoignes et qu'il mritait plus que
jamais qu'on lui prodigut,  cause de son ge, des services qu'il
avait continu  rendre, et des souffrances qu'il avait prouves. Le
roi, il est vrai, lui fit beaucoup de protestations d'intrt, lui
accorda quelques-uns de ces sourires qui passent sur la physionomie
comme un rayon du soleil entre deux nuages; mais ce fut tout.
Cependant plusieurs mois s'coulrent ainsi en dmarches pnibles, en
sollicitations ritres, mais qui n'taient suivies d'aucun rsultat
satisfaisant.

L'objet auquel Colomb tenait le plus en ce moment, et cela  cause de
ses enfants qui sont souvent le mobile le plus puissant pour exciter 
de grandes actions, et ce motif suffirait pour justifier la concession
de rcompenses hrditaires, cet objet, disons-nous, tait la
restitution de son titre de gouverneur. Quant aux sommes arrires qui
lui taient dues, quant  ses lgitimes rclamations pcuniaires, il
dclara qu'il les considrait comme de peu d'importance, et qu'il s'en
rapportait  la justice ou  la bont du roi; mais son gouvernement,
ses dignits, selon lui, faisaient partie de sa rputation et lui
appartenaient en vertu de traits aussi rguliers que solennels; on
ne pouvait donc en faire un point de discussion. Toutefois, c'tait,
prcisment, ce que Ferdinand tait le moins dispos  lui rendre, et
il s'opposait toujours  toute conclusion sur ce sujet. Press,
cependant, par l'vidence, il renvoya l'affaire  une junte dite _de
Descargos_, c'est--dire ayant pour mission l'arrangement des affaires
de la feue reine; mais rien n'y fut arrt, car les desseins du roi
taient trop bien connus pour qu'on y vnt  quelque chose de
dfinitif.

Tant de difficults, tant d'angoisses et toujours l'impression
ineffaable de la mort de la reine, ragirent de nouveau sur sa sant
et il fut oblig de garder non-seulement la chambre, mais encore le
lit. Ce fut de ce lit de douleur qu'il fit un dernier appel  la
justice de Ferdinand; dans cet appel il ne voulut plus intercder
personnellement pour lui; mais il demanda que ce fut son fils Diego
qui ft investi du gouvernement dont il tait dpossd; voici comment
il s'exprimait  cet gard:

C'est une affaire qui touche  mon honneur; quant au reste, j'en suis
venu  l'abandonner si Sa Majest le juge convenable; qu'elle me le
restitue si elle le croit juste; qu'elle le garde si c'est dans les
intrts de sa couronne; dans l'un comme dans l'autre cas, je me
montrerai satisfait!

Ferdinand rpondit  cette offre dsintresse, par de nouveaux
arguments vasifs; et, au lieu de titres, emplois ou dignits dans le
Nouveau Monde, il offrit des titres et des biens dans le royaume de
Castille. Colomb rejeta ces propositions comme compromettant les
distinctions qui taient le signe parlant de ses dcouvertes. Il
acheva, ds ce moment, de se convaincre qu'il devait perdre tout
espoir d'obtenir du roi ce qui tait le but de ses efforts; la preuve
en est dans une lettre qui existe encore, qu'il adressa  son ancien
ami Diego de Deza, de la confrence de Salamanque, devenu archevque
de Sville, et de laquelle nous extrayons le passage suivant:

Il parat que Sa Majest ne trouve pas convenable de remplir les
promesses que lui et la reine, qui est actuellement dans les gloires
du ciel, me firent par paroles, par crit et sous le sceau royal.
Lutter davantage contre sa volont serait vouloir louvoyer contre un
vent furieux. J'ai fait tout ce que j'ai pu; je l'ai fait parce que
j'ai d m'acquitter d'un devoir de pre; j'abandonne donc cette
affaire  la bont de Dieu qui s'est toujours montr propice et
secourable envers moi, toutes les fois que le malheur m'a le plus
accabl.

Il survint, effectivement, un incident qu'il put considrer comme une
justification de la pense exprime  la fin de l'extrait de la lettre
que nous venons de citer; ce fut l'arrive en Espagne du roi Philippe
et de la reine Juana, qui venaient de Flandre pour prendre possession
du trne de Castille, lequel leur tait dvolu par la mort d'Isabelle.
Dans la fille de cette reine  qui elle avait si souvent entendu
parler de Colomb, de l'intrt qu'elle lui portait, de l'admiration
qu'elle professait pour son gnie, et qu'elle-mme elle avait vu
briller  la cour par la distinction de sa personne, par l'clat qui
rayonnait autour de lui, l'illustre navigateur aimait  penser et il
pensait, avec raison, qu'il trouverait une protectrice et mme une
amie.

Le roi Ferdinand et toute la cour se rendirent  Loreda, pour y
accueillir les jeunes souverains. Colomb, ne pouvant y paratre 
cause de l'tat de sa sant, dsigna encore son frre chri, son
ancien Adelantado, pour le reprsenter en cette circonstance, et il ne
pouvait faire un meilleur choix que celui d'un homme qui avait une
prestance si remarquable, une physionomie si distingue, un caractre
si ferme, un esprit si ouvert, et qui lui tenait de si prs. Don
Barthlemy, malgr les agrments d'une semblable mission, ne voulut,
cependant, se sparer de son cher malade que sur l'invitation
pressante qui lui en fut faite, et il dsira, en outre, que Don Diego,
fils du grand-amiral, put rester auprs de son pre: Don Diego, de son
ct, insista nergiquement pour obtenir l'assentiment de Colomb qui
le donna afin de ne pas mcontenter son fils; et Don Barthlemy
partit, mais avec un secret pressentiment que le coup port dans le
coeur de son frre, par la mort d'Isabelle, ne lui permettrait pas de
rsister davantage  ses maux, et qu'il tait destin  ne plus jamais
le revoir!

Hlas, Don Barthlemy ne revit plus, en effet, son frre; mais si nous
n'avons plus  parler de lui dans cette relation, que ce ne soit pas
sans consigner, encore une dernire fois, notre admiration pour son
noble et grand caractre. Il n'eut ni le gnie de Christophe, ni la
science de Diego; mais que de noblesse et de vertus dans le coeur, que
d'clatantes qualits dans le caractre! Heureux ceux  qui, comme 
Colomb, le ciel donne pour frres des hommes tels que Barthlemy et
que Diego, qui, de la plus humble sphre, transports spontanment sur
le plus vaste thtre, ont su s'y maintenir avec honneur et dignit:
avantage prcieux, mais que la Providence accorde rarement aux
parvenus haut placs, dont les familles, en gnral, savent si peu
partager ou soutenir l'lvation!

L'Adelantado tait charg d'une lettre de Colomb adresse  Leurs
Majests de Castille, dans laquelle il exprimait ses regrets de ne
pouvoir aller leur porter lui-mme l'expression de son respectueux
dvouement, et, en mme temps, l'espoir qu'elles voudraient bien le
rtablir dans ses dignits, honneurs et biens. La rception qui fut
faite  Don Barthlemy fut telle qu'il pouvait l'esprer; on lui donna
les assurances les plus cordiales que prompte satisfaction serait
donne aux rclamations du grand-amiral.

Cette flatteuse esprance, dont Colomb fut promptement inform, lui
aurait caus un bonheur infini s'il avait appris cet heureux rsultat
dans une position de sant ordinaire; mais le moment tait venu o le
mal faisait des progrs effrayants; il avait dj jug que sa
situation tait dsespre et il ne pensait plus qu' deux points:
mourir en bon chrtien, en homme pieux et rsign, et dicter ses
dernires volonts.

Dans un codicille trac peu avant ses derniers moments, il revint avec
force sur les dispositions du testament qu'il avait fait, instituant
son fils an Diego son hritier universel, avec transmission de ses
honneurs et de ses biens  ses descendants mles, par droit de
primogniture. Son second fils Fernand et ses deux frres bien-aims
Don Barthlemy et Don Diego, furent pourvus par lui, avec un esprit
de convenance qui tmoignait de l'affection qu'il leur portait. Il
n'oublia pas non plus Beatrix Enriquez, mre de Fernand; il fit des
legs aux personnes de sa famille qui vivaient encore; il s'occupa des
objets les plus minutieux concernant les cranciers ou les
fournisseurs  qui il pouvait devoir les sommes mme les plus minimes.
Enfin, envisageant certaines ventualits pcuniaires qui, au surplus,
taient fondes sur les promesses de Leurs Majests et sur ses
transactions avec la couronne, lorsqu'il entreprit son premier et
immortel voyage qui tait si audacieux, il destina une large part des
sommes qui devaient lui en revenir, d'abord  la construction de
quelques glises, ensuite  l'accomplissement de la rsolution qu'il
avait prise lorsqu'il assistait au sige de Baza, et qu'il y vit deux
frres gardiens du Saint-Spulcre faisant part au roi des menaces du
sultan d'gypte:  cet gard, il enjoignait minutieusement dans son
testament, qu'une portion de ces sommes et des revenus qui en
proviendraient fut dpose annuellement  la banque de Saint-Georges 
Gnes, jusqu' ce qu'il se formt ainsi, par accumulation, une
nouvelle somme assez forte pour armer et faire une croisade dont le
but serait la libration du Saint-Spulcre. On trouve en ceci,
non-seulement une preuve de plus de cet esprit de tenace persvrance
que rien ne pouvait branler et auquel, sans doute, il dut la russite
de ses plans pour la dcouverte du Nouveau Monde, mais encore un
tmoignage ritr de sa constante pit, et de son dsir de voir
affranchir de la domination des Musulmans, les lieux chers aux
chrtiens sur lesquels se trouvent Nazareth o s'arrta l'toile des
rois mages, le lac Tibriade, la montagne o le Christ se transfigura,
le village o pleura la plus inconsolable des mres, et le
Saint-Spulcre objet de la vnration et des regrets des fidles.

Ayant ainsi satisfait, autant qu'il tait en lui,  tous les devoirs
d'affection, de justice et de loyaut, il concentra ses penses vers
le ciel; il se confessa, il communia et il s'associa, d'un coeur
ferme,  toutes les crmonies religieuses de l'glise envers les
mourants. Son fils Diego ne quitta pas le chevet de son lit, et Colomb
encourageait souvent son me dfaillante pour qu'elle supportt cette
dernire preuve avec le courage d'un chrtien. Il eut la douce
consolation de voir auprs de lui, dans ces tristes moments, les
fidles Mendez et Fiesco qui avaient, avec tant d'abngation, accept
la mission qu'il leur avait donne de la prilleuse traverse de la
Jamaque  Hispaniola, sur de frles pirogues o tout devait leur
manquer, mme la subsistance, mme l'eau pourtant si ncessaire dans
ces climats brlants. Ce fut, entour de ces amis constants et
empresss, ce fut en leur serrant les mains avec affection, que ce
grand homme, faisant preuve jusqu' la fin de la rsignation la plus
parfaite, mourut le 20 mai 1506, dans la soixante-dixime anne de son
ge, et en prononant les mmes paroles qui taient sorties de la
divine poitrine de Jsus-Christ: _In manus tuas, Domine, commendo
spiritum meum!_ (Entre tes mains,  mon Dieu! je remets le salut de
mon me!)

Le corps de Christophe Colomb fut d'abord plac au couvent de
Saint-Franois, et ses funrailles furent clbres en grande pompe
dans l'glise paroissiale de Sainte-Marie-d'Antigue  Valladolid. On
trouva, cependant bientt, que l'on n'avait pas fait assez pour les
restes mortels de l'illustre navigateur; aussi les fit-on transporter,
en 1513, au couvent de Las-Cuevas  Sville o ils furent dposs dans
la chapelle de Santo-Christo. Mais plus on rflchissait aux services
clatants, aux malheurs, au gnie de ce grand homme, plus on
reconnaissait, en Espagne, que des honneurs significatifs devaient
tre rendus  sa mmoire; et que plus on avait t injuste et ingrat
envers lui pendant sa vie, plus aussi la gratitude publique devait se
manifester, afin de compenser les rigueurs dont les dpositaires du
pouvoir avaient frapp son coeur magnanime jusqu'aux derniers moments
de son existence. Il y avait  ce sujet une sorte de malaise dans la
nation qui se faisait jour dans toutes les occasions; enfin ce voeu
populaire de rhabilitation se fit sentir dans le gouvernement.

On prit donc un grand parti et l'on dcida que rien ne pourrait mieux
correspondre aux sentiments de l'Espagne, et  ce qu'on devait au
souvenir glorieux des services du _Descubridor_ du Nouveau Monde, que
de faire traverser les mers  son cercueil, et que de l'ensevelir,
avec le plus magnifique appareil, dans l'le mme qu'il avait
dcouverte et gouverne, et qui avait t le thtre de sa loyale
administration, de ses exploits guerriers, et des indignits que lui
avaient fait subir l'ignoble Fonseca, l'infme Bobadilla et le
mprisable Ovando. Ce projet reut son excution en 1536, de la
manire la plus pompeuse: recommenant alors aprs sa mort, le mme
voyage  l'issue duquel Colomb avait ouvert les portes de l'Amrique 
l'univers tonn, son corps arriva  San-Domingo o on le plaa  ct
du grand autel de la cathdrale.

Toutefois, il ne devait pas y rester et il tait dans sa destine
d'prouver, aprs avoir quitt la vie, des agitations semblables 
celles qui l'avaient accompagn pendant sa carrire. En effet, l'le
d'Hispaniola (ou de Saint-Domingue) fut cde tout entire  la France
en 1793; mais l'Espagne n'en tait plus au temps o les mrites de
Colomb trouvaient des envieux qui les contestaient; elle considrait
alors le cercueil qui renfermait de si prcieuses reliques, comme une
proprit nationale d'un prix tel, que rien ne pourrait en compenser
la possession; elle se rserva donc ce glorieux cercueil, et le fit
embarquer pour l'le de Cuba, afin de l'y conserver comme un monument
qui se rattachait aux plus belles poques de la monarchie.

En consquence, le 20 dcembre 1795, en prsence de tous les
dignitaires militaires ou civils et devant la population entire, le
clerg fit ouvrir la vote ainsi que le cercueil en plomb qui s'y
trouvait; on y vit des ossements et des dbris qui tmoignaient de
l'identit du dfunt; on les recueillit soigneusement; on les plaa
dans une caisse galement en plomb, mais plaque en or; cette caisse
fut ferme  clef, puis scelle et enferme dans une bire du bois le
plus dur, que l'on recouvrit d'un beau velours noir, orn de galons,
de franges, de glands en argent, et l'on mit cette bire dans un
mausole temporaire.

Le jour suivant, eurent lieu les crmonies les plus minutieuses et
les plus splendides; le corps fut enlev pour tre port  bord d'un
btiment o il arriva suivi d'une procession innombrable: ce fut 
bras que le cercueil fut port; ce qu'il y avait de plus lev dans
l'arme, dans la magistrature, dans l'administration, dans la colonie,
rivalisa d'empressement pour avoir l'honneur d'tre employ  ce
transport dans lequel les hommes se renouvelaient sans cesse pour
avoir, chacun, un tour de faveur dans ce pieux devoir. Des bannires
garnies de crpes taient dployes, toutes les maisons taient
tendues de noir; les rues taient jonches de fleurs; et ce fut au
milieu d'une musique funbre, de dcharges incessantes de mousqueterie
et d'artillerie, du glas des cloches et du retentissement sourd de
tambours voils, que ce dpt arriva et fut reu  bord. Juste retour
de la fortune qui montrait, salu avec enthousiasme, le peu que le
temps avait pargn de celui qu'il y avait prs de trois cents ans, on
avait vu quitter ce mme port charg de fers odieux!

 la Havane de Cuba qui fut le lieu o se dirigea le btiment qui
portait le cercueil, le capitaine gnral, ds qu'il en apprit la
nouvelle, fit prendre aux autorits un deuil que la population
s'empressa de porter; il se rendit au dbarcadre pour recevoir le
corps, et il y fut accompagn non-seulement par les habitants de la
ville, mais encore par ceux de contres mme trs-loignes qui
taient accourus en foule pour honorer la mmoire du grand homme. Il y
eut, en outre, une flottille innombrable de canots et de bateaux, qui
se rangrent autour du navire, attendant l'instant o l'extraction
aurait lieu, les marins, moins que qui que ce fut, ne pouvant rester
trangers  cet acte imposant. Le mme crmonial fut observ  la
Havane qu' San-Domingo; enfin, ce fut au milieu de ces hommages, de
ces dmonstrations, de ces respects, que le noble cercueil fut port 
la cathdrale, et qu'il fut enseveli  droite et prs du matre-autel.

 qui donc s'adressaient ces honneurs, ces distinctions suprmes?
tait-ce  un grand-amiral; tait-ce  un vice-roi; bien plus encore,
tait-ce  un souverain? Non, sans aucun doute; pour aucun d'eux, on
n'aurait vu autant d'empressement! C'tait  un homme de gnie; le
gnie seul a le privilge d'impressionner  ce point, nous ne dirons
pas la multitude, mais, sans exception, toutes les classes de la
socit.

Enfin, aprs tant de changements, de translations et de mouvements
n'est-on pas en droit de s'crier:

Reposez en paix, restes mortels de Colomb! Reposez sous les votes
sombres du tombeau o la reconnaissance publique vous a plac, et dans
une des plus belles les du Nouveau Monde que vous, Colomb, vous etes
le gnie de deviner, l'audace de chercher, la gloire et le talent de
dcouvrir!

Nagure cependant, l'esprit d'usurpation a essay d'infecter de son
souffle empoisonn, et de troubler le magnifique pays qui a le bonheur
de possder vos cendres; et vous, grand Colomb, vous qui ftes
l'honneur, le courage, la loyaut mmes, votre ombre courrouce a d
en tressaillir d'indignation.

Mais un exemple terrible a t donn; il servira sans doute de frein
 ceux qui oseraient encore rver d'aussi coupables entreprises; et
cette le chrie, si elle est gouverne par la politique sage,
librale, prvoyante, dont vous avez si souvent donn l'exemple et le
conseil, s'lvera jusqu'au plus haut point de prosprit!

La terre qui vous recle est sacre, puisqu'on peut dire d'elle:

_Colomb la dcouvrit_, et sa cendre y repose!

Reposez donc ternellement en paix, restes mortels de Colomb!

Certes, tant de manifestations, de si touchantes rparations ont t
tardives et n'ont port de soulagement, ni aux malheurs de Colomb, ni
aux tribulations que l'injustice et l'ingratitude lui ont fait
souffrir et que la sympathie seule de la sensible et intelligente
Isabelle a pu quelquefois adoucir; mais si nous avons pris  coeur de
les dtailler avec tant d'exactitude, c'est que la descendance de
Christophe Colomb en ligne directe existe encore en Espagne, et que
c'est rendre au chef glorieux, de qui cette descendance reoit son
illustration, un hommage entirement selon son coeur; car il pensait,
lui, que la gloire d'un pre est le plus beau patrimoine qu'on puisse
laisser  ses enfants. Or, ceux-ci ne peuvent qu'tre heureux et
attendris, en voyant une mmoire aussi grande tre rappele 
l'admiration de l'humanit.

C'est, d'ailleurs, une haute leon  placer sous les yeux des hommes,
que de prsenter le tableau du gnie et du talent ddaigns ou
perscuts, mais se mettant au-dessus de ces attaques, tendant  leur
but sans que rien puisse branler leur constance ni affaiblir
l'nergie de leur rsolution, et recevant aprs eux, et jusqu' la fin
des sicles, le tribut d'loges et d'admiration qui, de leur vivant,
ne leur fut qu'imparfaitement rendu.

Nous venons de dire que la descendance de Christophe Colomb en ligne
directe existe encore en Espagne: effectivement, Diego, son fils an,
s'y maria, et laissa une fille qui pousa le duc de Veraguas. C'est de
cette union de la petite-fille de Colomb avec ce duc de Veraguas, que
provient directement le duc de Veraguas actuel, grand d'Espagne, homme
d'un mrite minent, qui fait partie des socits savantes les plus
distingues, qui patronne et encourage les arts, les sciences avec la
libralit la plus claire, et dont le caractre inspire partout la
confiance et le respect. Les Veraguas prennent d'ailleurs le nom de
Colomb comme tant le titre le plus digne des gards de leurs
contemporains, et ils signent: _Colon, duque de Veraguas_ (Colomb, duc
de Veraguas). On nous a mme assur que le duc actuel, chef de la
famille existante en ce moment, signe: _Colon y Colon, duque de
Veraguas_ (Colomb et Colomb, duc de Veraguas). Nous en ignorons la
cause; peut-tre serait-ce que son pre aurait pous une de ses
cousines descendant galement de Colomb, ce qui lui aurait inspir le
noble orgueil de rpter ce beau nom dans sa signature.

Ce mme duc de Veraguas, vivant aujourd'hui, possde dans ses archives
un nombre considrable de documents authentiques relatifs 
Christophe Colomb, et, en particulier, les autographes les plus
prcieux de son illustre aeul; il arriva que, lors de l'mancipation
ou de la cession des colonies espagnoles, la fortune de sa famille,
consistant, pour la plus grande partie, en revenus qui en provenaient,
fut presque totalement perdue.  cette poque de gne, on offrit des
sommes trs-leves pour obtenir la proprit de ces documents,
surtout de celles de ces pices qui taient crites de la main du
_Descubridor_ du Nouveau Monde; mais rien ne put dcider la famille 
s'en dessaisir quelque brillantes que fussent les offres qui furent
faites, tant elle attachait de valeur  conserver cet inapprciable
dpt!

En ce moment, enfin, le duc de Veraguas jouit non pas d'une fortune
qui surpasse, qui atteigne mme le niveau ordinaire de celle des
grands d'Espagne en gnral, mais d'une position pcuniaire qui, si
elle n'est pas  cette hauteur, a l'avantage inestimable de pouvoir
tre considre comme un tmoignage du respect que l'Espagne tient 
rendre  la mmoire du grand homme. Cette position pcuniaire consiste
en une pension de 24,000 piastres (environ 110,000 fr.), qui sont
prleves tous les ans sur les revenus des les de Cuba et de
Porto-Rico.

Dans le rcit que nous venons de faire de la vie de Colomb, nous nous
sommes efforc, par-dessus tout, d'tre vridique et impartial; nous
n'avons pas recherch les phrases  effet, l'exagration du style, les
mots ambitieux qui ne dguisent que trop souvent l'insignifiance des
actes sous la pompe hyperbolique des paroles; et nous avons pens
que, pour retracer de grandes choses, la simplicit jointe 
l'exactitude et  la sincrit suffisait. Quoi de plus grand, en
effet, que le spectacle de l'humble fils d'un simple ouvrier s'levant
par degrs, de lui-mme ou sans protecteurs, jusqu'aux hauteurs les
plus sublimes de la science, jusqu'aux conceptions les plus
surprenantes du gnie; qui, soutenu par ses seules convictions, par la
pit la plus fervente, par la foi la plus ferme, est parvenu 
excuter, avec les moyens les plus exigus, le plus merveilleux des
projets qui aient jamais t conus; qui a su trouver dans son esprit
intarissable, les ressources propres  lever les difficults provenant
de la nature des choses; et qui, dans l'adversit, dans l'abandon o
il fut laiss  la Jamaque, dans mille autres circonstances
critiques, a fait preuve de la plus parfaite rsignation?

Lorsque, dans la premire priode de notre existence, notre jeune
imagination commena  s'ouvrir aux clarts de l'intelligence, nous
recherchmes par-dessus tout l'histoire des grandes choses et celle
des hommes suprieurs qui les excutrent; les temps anciens, les
temps modernes nous offrirent alors des tableaux qui transportaient
notre esprit; mais aucun ne nous impressionna davantage que ceux o
Colomb nous apparaissait dans une aurole immortelle qui nous
fascinait entirement et dont nos yeux ne pouvaient se dtacher, tant
ils excitaient notre admiration!

Plus de cinquante ans, depuis lors, sont venus blanchir notre tte,
mrir notre jugement et, quelquefois, modifier certaines premires
impressions; mais jamais cette admiration pour Colomb n'a cess de
s'accrotre, et plus nous avons pu l'apprcier, plus aussi nous avons
cru devoir le placer au-dessus de toute rivalit. Sa gloire fut
honnte et pure; son instruction fut au niveau de celle des plus
savants; il devana de beaucoup son sicle o si peu de personnes le
comprirent, et o, sans les clestes inspirations de la magnanime
Isabelle, il n'aurait t considr que comme un visionnaire. Son
caractre respirait la loyaut; partout il paraissait avec clat, soit
sur le pont d'un navire, soit au milieu des docteurs les plus
consomms des universits les plus renommes, soit dans le sein des
cours, ou soit dans les hasards de la guerre et des combats; il fut
humain, juste, bienveillant, inflexible devant la rvolte, clment en
face du repentir; on le vit le plus respectueux des fils, le plus
tendre des pres, le plus affectueux des frres; bref, il eut un gnie
surhumain, il accomplit l'entreprise la plus audacieuse, la plus
incroyable qui put tre tente; il devint grand-amiral, il fut
vice-roi; et s'il eut quelques imperfections, aucune n'a port
atteinte ni  sa renomme, ni  sa grandeur, et n'a souill son nom ni
son caractre d'une de ces taches indlbiles qui ternissent la
mmoire de la plupart des autres grands hommes dont l'histoire
conserve le souvenir.

Quand nous embrassmes, nous-mme, la carrire de la marine, rien ne
nous flattait plus que la pense d'avoir ce petit point de
ressemblance avec l'illustre navigateur qui absorbait tout notre
enthousiasme. Nous brlions du dsir de voir les murs de Gnes sa
patrie, les rivages o sont situs Palos, Lisbonne, Cadix, San-Lucar
qui salurent son glorieux pavillon; c'tait pour nous un bonheur
infini, de parcourir les routes et les mers qu'il avait parcourues, de
contempler les les ou les terres que, le premier de notre continent,
il avait contemples, de fouler le sol qu'il avait foul, de nous
extasier devant les immenses conqutes pacifiques, qui, elles-mmes,
avaient excit ses extases, de nous associer aux sentiments douloureux
qu'il avait prouvs, lorsque la _Santa-Maria_ fit naufrage  la
Navidad, lorsque la frle _Nia_ fut assaillie par des temptes
furieuses prs des Aores, lorsque les vents contraires et les temps
les plus orageux s'opposrent, prs de Veragua,  l'accomplissement de
l'important voyage qu'il avait entrepris dans un but scientifique de
premier ordre, de nous attendrir enfin et de nous indigner lorsqu'il
fut jet  la cte, et qu'avec l'intrpide Adelantado, son frre, et
le jeune Fernand, son fils, il attendit dans la misre, le dnment et
l'abandon, le bon plaisir du jaloux Ovando, qui semblait se complaire
 y prolonger son poignant exil.

Grces soient rendues  la Providence! Ces murs, ces ports, ces
routes, ces mers, ces lieux enchants dont quelques-uns rappellent
cependant de si tristes souvenirs, mais dont le plus grand nombre
tmoigne du gnie de Colomb, nous les avons vus, nous les avons
salus, admirs, interrogs; partout nous avons recueilli ou not tout
ce qui pouvait avoir trait au grand homme par excellence selon notre
coeur; et le jour venu o le repos de la retraite nous a permis de
prendre la plume et de mettre quelque ordre  nos impressions, nous
avons concentr tout ce qui nous restait de facults, pour rendre
hommage  celui que nous avons tant admir, et au culte intellectuel
de qui nous resterons fidle jusqu'au dernier de nos jours!

Toutefois, notre tche serait incomplte, et notre impartialit
pourrait tre rvoque en doute, si,  ct de l'loge, nous ne
placions pas la critique, et si nous ne faisions pas connatre les
imperfections ou les erreurs qui ont t reproches au hros de cette
histoire. Ces reproches, nous allons donc les passer en revue ou les
examiner de prs; le lecteur dcidera ensuite lui-mme, quel crdit il
pourra leur donner, et s'il doit ou les sanctionner ou les regarder
comme mal fonds.

On l'a accus d'avoir aspir aux richesses et aux honneurs ou aux
dignits, non moins qu' la renomme.

Comme la renomme ou l'illustration  laquelle il prtendait tait de
la plus noble sorte, nous ne pensons pas qu'on ait voulu dire qu'il y
et eu rien  blmer de sa part, en la recherchant avec ardeur.

S'il a aspir aux richesses, on a vu que c'tait pour en faire un
magnifique usage. Nous avons dit, en effet, qu'il puisa toutes ses
ressources  San-Domingo pour armer deux btiments  ses frais, et
pour y offrir un passage gratuit  ses malheureux compagnons du
naufrage de la Jamaque  chacun desquels il distribua, en outre, des
vtements et des secours qui leur permirent d'attendre que ces mmes
btiments fussent arms et prts  prendre la mer. Ensuite, nous
l'avons vu  son arrive, se trouver dans un tat de gne voisin du
besoin et tre oblig d'avoir recours  des cranciers; nous avons
galement cit les dons qu'il a faits  Gnes, en faveur des
malheureux; nous avons dit quelles furent les dispositions qu'il
institua  cet gard pour l'avenir; nous avons parl du soin qu'il a
pris de son pre, de ses frres, de ses parents ou amis; enfin, nous
avons fait connatre la dotation splendide dont sa pit lui suggra
l'ide pour la dlivrance du Saint-Spulcre. L'homme qui fait un tel
emploi de biens aussi pniblement, aussi laborieusement, aussi
lgitimement acquis que les siens, ne peut tre tax d'aimer les
richesses dans le sens que l'on donne  cette expression; enfin, il
est impossible de prouver qu'une seule obole des sommes qu'il put
avoir en sa possession, et t le rsultat de la concussion ou de la
dloyaut.

Quant aux honneurs ou aux dignits, le reproche, au fond, existe en
effet. Certes, philosophiquement parlant, les honneurs ou les dignits
sont de frivoles purilits; mais nous ne vivons pas, on ne vivait pas
alors plus qu'aujourd'hui dans un monde imbu d'abstractions
mtaphysiques, ni dans un milieu de sages remplis d'austrit. Dans la
socit, au contraire, telle qu'elle est faite, les honneurs et les
dignits sont, non-seulement un vhicule puissant qui stimule  de
belles actions, mais encore ces distinctions honorifiques ont
frquemment un but trs-utile que Colomb qualifia avec beaucoup de
justesse, quand il dit  la reine Isabelle que celles qu'il pourrait
recevoir du roi Ferdinand, mettraient un frein aux sarcasmes des gens
lgers qui n'taient que trop enclins  dnigrer ses projets, et
qu'elles empcheraient le refroidissement de la confiance des marins
qui pourraient tre destins  l'accompagner dans son premier voyage.
On a pu galement remarquer que lorsqu'il mouilla aux Aores sur la
_Nia_ ce ne fut que parce qu'il put se prvaloir de ses titres de
vice-roi et de grand-amiral, que le gouverneur relcha ses matelots
qu'il avait faits prisonniers, et que l'hostilit de ce gouvernement
cessa. De plus, Colomb pensait beaucoup  ses enfants en ambitionnant
des dignits hrditaires; et pour peu que l'on connaisse le coeur
humain, on sait que l'on fait souvent pour eux, ce qu'on ne ferait pas
pour soi-mme. Il aima donc beaucoup les honneurs et les dignits,
soit; mais, au moins, il ne chercha pas  les acqurir en mnageant sa
personne, ni en se tenant  l'cart quand il y avait un pril 
affronter.

Il est des esprits chagrins qui ont blm sa pit qu'ils ont, en
certains cas, taxe de superstitieuse. Nous ne saurions nous associer
 une semblable critique. Nous avouerons, en toute sincrit, qu'en ce
qui nous concerne, nous avons toujours plus pratiqu et profess la
sainte morale de Jsus-Christ dans nos actions et dans notre coeur,
que par une participation assidue aux crmonies de l'glise; mais
nous ne saurions articuler le moindre reproche contre ceux qui croient
devoir faire,  ce sujet, des manifestations plus prononces; or, si
ces manifestations sont dignes de nos gards quand elles sont
consciencieuses, qui, plus que Colomb, mrite qu'elles soient
respectes? Si donc, il a fait des voeux ou des processions, s'il
s'est livr  d'autres actes que, fort lgrement sans doute, on
traite de superstitieux, nous trouvons qu'il a bien fait puisque le
mobile en tait dans ses convictions intimes; qu'en aucune
circonstance, il n'a rien impos coercitivement  qui que ce ft; et
que l'accomplissement de ces mmes actes, n'a jamais nui  celui de
ses devoirs comme chef et comme commandant. Il a pass toute sa
jeunesse au milieu de corsaires et d'aventuriers; mais il les a
quitts avec des moeurs pures, avec une rputation intacte; aucune
trace enfin n'est reste en lui de leur vie drgle, de leurs
habitudes dissolues, pas mme de leur langage peu mesur; et, sans
doute, il le dut  sa pit.

D'ailleurs, et l'on en a fait la remarque, sa pit lui valut l'appui
de plusieurs ecclsiastiques, entre autres du respectable Diego de
Deza, et de son second pre, l'admirable suprieur du couvent de la
Rabida, Jean Perez de Marchena. Or, sans cet appui, sans la garantie
que ces dignes prtres donnrent  la reine de ses sentiments
religieux, il n'aurait pas pu faire approuver des plans fonds sur la
sphricit de notre globe alors fort peu admise, sur les limites qu'il
attribuait  l'Atlantique, sur des terres situes  l'Occident et
autres points que la plupart des hommes mme les plus clairs
considraient alors comme impossibles ou chimriques, et mme comme
attentatoires  la vrit de la religion. Aussi, nulle part on ne put
mettre en question sa ferveur chrtienne; ce qui fut accept comme
venant de lui, aurait indubitablement t rejet si cela avait t
prsent par quelqu'un moins pieux, et la dcouverte de l'Amrique en
aurait t ajourne pour un temps indfini.

Viennent ensuite les plaisanteries de ceux qui l'ont reprsent comme
ne pensant qu'au Cathay, qu'aux tats du Grand-Kan et qu' l'le de
Cipango. Il est incontestable que, s'tant adress  Toscanelli pour
obtenir son approbation  l'gard de ses thories, et que ce savant
lui ayant envoy une carte dresse sur les indications de Marco Paolo
qui tait le voyageur le plus clair qui et pntr aussi avant dans
l'Orient, il ne pouvait qu'tre fort impressionn par la prsence de
ces lieux sur cette carte; sa proccupation si naturelle dura mme
longtemps et cela devait tre; mais, en beaucoup d'occasions, surtout
lorsque les embouchures de l'Ornoque rvlrent,  lui seul entre
tous les marins de son expdition, que ce fleuve ne pouvait appartenir
qu' un continent, il sut fort bien se mettre au-dessus de ces
proccupations, et reconnatre une vrit  laquelle ses conavigateurs
se refusaient eux-mmes  ajouter foi. Il crut donc au Cathay, aux
tats du Grand-Kan,  Cipango; il y crut longtemps parce qu'il ne
pouvait en tre autrement; mais dans la pratique des faits, il sut
toujours distinguer le vrai d'avec le faux, et reconnatre, comme il
le dit une fois avec tant de sens, que la nature est un lgislateur
qui sait se faire respecter.

On lui a mme fait des reproches opposs ou contradictoires; ainsi,
pendant que quelques-uns de ses dtracteurs, car qui n'en a pas? ont
prtendu ou prtendent encore que l'Amrique tait connue en Europe
longtemps avant le premier voyage de Colomb, et qu'il ne fit que
mettre en usage les donnes qu'il avait pu se procurer  cet gard; il
en est d'autres qui ont galement prtendu ou qui prtendent encore
que ce fut par hasard qu'il trouva le Nouveau Monde, lorsque tout
simplement, il ne cherchait qu' se rendre dans l'Inde, en cinglant
vers l'Occident.

Aux premiers, nous rpondrons en les renvoyant au commencement de
cette histoire o nous avons accumul des preuves irrfutables qui
tablissent, avec certitude, que tout ce qu'on avait allgu sur ce
sujet, ne portait aucune marque de vraisemblance, ni aucun caractre
de vrit, et qu'il est, au contraire, trs-avr que le Portugal, qui
tait alors la nation la plus verse dans les connaissances maritimes,
croyait si peu  ces assertions de l'existence du Nouveau Monde, que
les plans de Colomb y furent publiquement traits d'insenss, que
mme, une expdition tant secrtement partie des les du cap Vert
pour lui ravir l'honneur de la dcouverte, les btiments de cette
expdition rentrrent au port, aprs plusieurs jours de navigation et
convaincus de l'inutilit de poursuivre une entreprise qu'ils
qualifirent d'extravagante. C'est donc bien  Colomb qu'tait
rserve par la Providence, ainsi que le dit un auteur espagnol, la
gloire de traverser une mer qui avait donn lieu  _tant de fables_,
et de pntrer le _grand mystre_ qui, par lui, devait tre _dvoil 
son sicle_.

Aux seconds, la rponse sera tout aussi facile: Il est constant, en
effet, que Colomb cherchait  se rendre dans l'Inde en cinglant 
l'Occident, et c'tait en soi, une entreprise assez audacieuse pour
suffire  immortaliser son nom; mais cet illustre navigateur avait
prvu le _hasard_ de la dcouverte d'les et de _continents_, dont nul
autre ne souponnait l'existence; la preuve en est dans les
stipulations qu'avant de partir, il consigna dans la convention qui
fut rdige par lui, et portant sa signature, ainsi que celle de Jean
de Coloma, secrtaire royal, agissant au nom de Leurs Majests
Espagnoles; ces stipulations, que nous avons dj relates, portent
expressment, que Colomb jouira lui-mme pendant sa vie, et que ses
hritiers jouiront aprs sa mort, du titre de grand-amiral de toutes
les mers, de toutes les les et de _tous les continents_ qu'il
pourrait dcouvrir, et que, de plus, il serait vice-roi et gouverneur
de ces mmes les, terres et _continents_.

Cependant, on insiste, et il se trouve encore des personnes qui
veulent absolument que des navigateurs, que des pcheurs danois ou
normands aient, longtemps avant l'anne 1492, abord soit au
Gronland, soit  Terre-Neuve, et qui ajoutent que Christophe Colomb
devait en avoir t inform. Nulle part, nous n'avons vu de preuves de
ces faits; mais s'ils taient vrais, comment se peut-il que le
Portugal, la France et l'Angleterre n'en aient pas fait l'objection,
lorsque Colomb leur fit ses propositions d'une expdition
transatlantique. D'ailleurs, pourquoi l'illustre navigateur se
serait-il tant obstin  aller chercher dans l'Ouest des Canaries, des
terres qu'il aurait su exister beaucoup plus au Nord? En dernier lieu,
et nous sommes encore forc de le dire, ce ne sont pas des contres
nouvelles que Christophe Colomb offrait d'aller dcouvrir: il
s'annonait, seulement, comme voulant aller dans l'Inde en faisant
route  l'Ouest des Canaries; et ce qui porte vraiment le cachet de
l'audace et du gnie, c'est qu'ayant prvu le cas de terres
interposes il avait positivement dit que si, dans cet air-de-vent,
l'Atlantique avait d'autres limites que l'Inde, CES AUTRES LIMITES, IL
LES DCOUVRIRAIT!

On a avanc aussi qu'il y avait parmi les gens de _la maison_ de
Colomb en Espagne, un pilote qui lui avait donn des notions certaines
de l'existence du Nouveau Monde: mais si le fait de ce pilote avait
exist, nous dirons de nouveau que les plans proposs pendant vingt
ans  diverses cours par l'illustre navigateur, n'auraient t
susceptibles d'aucune contradiction, et que l'honneur en aurait
rejailli non sur lui, mais sur le pilote que l'on a prtendu avoir t
si bien inform. D'ailleurs, ce qui prouve, matriellement, que ce
bruit est une absurde fable, c'est qu'il est authentique, ainsi qu'on
le voit dans cette histoire, que jamais Christophe Colomb n'a t
(loin de l) en position de tenir _une maison_ en Espagne.

Colomb fut enfin le premier entre tous les marins, et ce titre
suffirait seul pour l'immortaliser, qui,  part mme ses projets de
dcouvertes, osa, sciemment, entreprendre une longue navigation _en
perdant la terre de vue_, et cela  une poque o la science de la
gographie naissait  peine, o la sphricit de notre globe tait
gnralement conteste, o l'art nautique tait dans l'enfance, et o
la boussole, elle-mme, tait si mal connue qu'on ne souponnait
seulement pas la dclinaison ou la variation de l'aiguille aimante.
Il fallait donc bien qu'il y et une immense supriorit dans l'homme
qui, le 17 avril 1492, tait entr comme simple particulier dans le
palais de la reine Isabelle  Grenade, et qui en tait sorti investi
des titres de grand-amiral et de vice-roi, sans devoir cette
clatante fortune  d'autres causes qu' son gnie et qu' son mrite
personnel!

Nous avons tout dit, nous avons tout analys, et le lecteur jugera.
Mais nous irons plus loin; nous admettrons, si l'on veut, la validit
de tous les reproches, de toutes les accusations que nous avons
exposs avec autant d'exactitude que d'impartialit; nous demanderons
ensuite, sans crainte, ce qui reste de tout cela. Or, il n'est
personne qui, ayant lu le rcit de tant de voyages, d'actions, de
faits, de gloire, de malheurs, qui pensant  tout ce qu'il a fallu de
gnie, de persvrance, de rsignation, de science et de talent pour
accomplir une si belle vie; non, il n'est personne qui ne doive dire
que ce qui reste de ces faibles attaques, c'est un grand homme
au-dessus de toutes les insinuations, de toutes les calomnies, et dont
la gloire brillera jusqu'au dernier jour des sicles  venir.

Mais si l'univers doit,  tout jamais, son admiration au grand marin
dont nous venons de dcrire la vie agite et les travaux gigantesques,
Gnes, qui fut la patrie de ce grand marin, doit, en particulier,
s'enorgueillir d'avoir donn naissance  l'homme dont les conceptions
surhumaines ont doubl notre monde. Quelle merveilleuse poque que
celle o Gama, franchissant le cap des Temptes, traa une route
nouvelle vers les Indes; o se propageant comme la foudre, l'invention
de Guttemberg qui suivit d'assez prs celle de la poudre  canon,
allait multiplier,  l'infini, les chefs-d'oeuvre de l'intelligence;
et o, surpassant tous ses mules, Christophe Colomb s'associa  ce
mouvement de la rgnration moderne!  partir de cette poque, les
destines des peuples s'agrandirent; et, grce  ces tres
privilgis, les horizons ouverts devant l'humanit prirent des
proportions infinies! Enorgueillissez-vous donc, Gnes la superbe,
aucune ville, aucune nation n'en eurent jamais plus le droit et le
motif!

FIN.










End of the Project Gutenberg EBook of Vie de Christophe Colomb, by 
Pierre-Marie-Joseph Bonnefoux

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE CHRISTOPHE COLOMB ***

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