Project Gutenberg's La troisime jeunesse de Madame Prune, by Pierre Loti

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Title: La troisime jeunesse de Madame Prune

Author: Pierre Loti

Release Date: April 2, 2010 [EBook #31863]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TROISIME JEUNESSE ***




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PIERRE LOTI

DE L'ACADMIE FRANAISE

LA TROISIME JEUNESSE DE MADAME PRUNE

PARIS CALMANN-LVY, DITEURS 3, RUE AUBER, 3

Droits de reproduction et de traduction rservs pour tous les pays,
y compris la Sude, la Norvge et la Hollande.




LA TROISIME JEUNESSE
DE
MADAME PRUNE

CALMANN-LVY, DITEURS


DU MME AUTEUR

Format grand in-18.

AU MAROC                                               1 vol.
AZIYAD                                                1 --
LES DERNIERS JOURS DE PKIN                            1 --
LE DSERT                                              1 --
L'EXILE                                               1 --
FANTME D'ORIENT                                       1 --
FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT                        1 --
FLEURS D'ENNUI                                         1 --
LA GALILE                                             1 --
L'INDE (sans les Anglais)                              1 --
JAPONERIES D'AUTOMNE                                   1 --
JRUSALEM                                              1 --
LE LIVRE DE LA PITI ET DE LA MORT                     1 --
MADAME CHRYSANTHME                                    1 --
LE MARIAGE DE LOTI                                     1 --
MATELOT                                                1 --
MON FRRE YVES                                         1 --
PCHEUR D'ISLANDE                                      1 --
PROPOS D'EXIL                                          1 --
RAMUNTCHO                                              1 --
REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE                            1 --
LE ROMAN D'UN ENFANT                                   1 --
LE ROMAN D'UN SPAHI                                    1 --
VERS ISPAHAN                                           1 --


Format in-8 cavalier.

OEUVRES COMPLTES. Tomes I  VII                        7 vol.


ditions illustres.

PCHEUR D'ISLANDE, illustr de nombreuses compositions
de E. RUDAUX                                           1 vol.

LES TROIS DAMES DE LA KASBAH, format in-16
colombier. Illustrations de GERVAIS-COURTELLEMONT      1 --

LE MARIAGE DE LOTI, format in-8 jsus. Illustrations
de l'auteur et de A. ROBAUDI                           1 --

IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGRE, 20, PARIS.--1046-1-05.--(Encre
Lorilleux).




AVANT-PROPOS


A mes chers compagnons du _Redoutable_, en souvenir de leur bonne
camaraderie pendant nos vingt-deux mois de campagne, je ddie ce livre,
o j'ai voulu seulement noter quelques-unes des choses qui nous ont
amuss, sans insister jamais sur nos fatigues et nos peines.

Ce n'est qu'un long badinage, crit au jour le jour, il y a trois ans
bientt, alors que les Japonais n'avaient pas commenc d'arroser de leur
sang les plaines de la Mandchourie. Aujourd'hui, malgr la brutalit de
leur agression premire, leur bravoure incontestablement mrite que l'on
s'incline, et je veux saluer ici, d'un salut profond et grave, les
hroques petits soldats jaunes tombs devant Port-Arthur ou vers
Moukden. Mais il ne me semble pas que le respect d  tant de morts
m'oblige d'altrer l'image qui m'est reste de leur pays.

P. LOTI.

Janvier 1905.




LA TROISIME JEUNESSE DE MADAME PRUNE




I


Samedi, 8 dcembre 1900.

L'horreur d'une nuit d'hiver, par coup de vent et tourmente de neige, au
large, sans abri, sur la mer chevele, en plein remuement noir. Une
bataille, une rvolte des eaux lourdes et froides contre le grand
souffle mondial qui les fouaille en hurlant; une droute de montagnes
liquides, souleves, chasses et battues, qui fuient en pleine
obscurit, s'entrechoquent, cument de rage. Une aveugle furie des
choses,--comme, avant les crations d'tres, dans les tnbres
originelles;--un chaos, qui se dmne en une sorte d'bullition
glace...

Et on est l, au milieu, ballott dans la cohue de ces masses
affreusement mouvantes et engloutissantes, rejet de l'une  l'autre
avec une violence  tout briser; on est l, au milieu, sans recours
possible, livr  tout, de minute en minute plongeant dans des gouffres,
plus obscurs que la nuit, qui sont en mouvement eux aussi comme les
montagnes, qui sont en fuite affole, et qui chaque fois menacent de se
refermer sur vous.

On s'est aventur l dedans, quelques centaines d'hommes ensemble, sur
une machine de fer, un cuirass monstre, qui paraissait si norme et si
fort que, par temps plus calme, on y avait presque l'illusion de la
stabilit; on s'y tait mme install en confiance, avec des chambres,
des salons, des meubles, oubliant que tout cela ne reposerait jamais que
sur du fuyant et du perfide, prt  vous happer et  vous engloutir...
Mais, cette nuit, comme on prouve bien l'instinctive inquitude et le
vertige d'tre dans une maison qui ne tient pas, qui n'a pas de base...
Rien nulle part, aux immenses entours, rien de sr, rien de ferme o se
rfugier ni se raccrocher; tout est sans consistance, tratre et
mouvant... Et en dessous, oh! en dessous, vous guettent les abmes sans
fond, o l'on se sent dj plonger  moiti entre chaque crte de lame,
et o la grande plonge dfinitive serait si effroyablement facile et
rapide!...

Dans la partie habite et ferme du navire,--o, bien entendu, les
objets usuels, en lamentable dsarroi, se jettent brutalement les uns
sur les autres, avec des pousses et des repousses stupides,--on tait
jusqu' cette heure  peu prs  couvert de la mouillure des lames, et
le grand bruit du dehors, attnu par l'paisseur des murailles de fer,
ne bourdonnait que sourdement, avec une monotonie sinistre. Mais voici,
au coeur mme de ce pauvre asile, si entour d'agitation et de fureur, un
bruit soudain, trs diffrent de la terrible symphonie ambiante, un
bruit qui clate comme un coup de canon et qui s'accompagne aussitt
d'un ruissellement de cataracte: un sabord vient d'tre dfonc par la
mer, et l'eau noire, l'eau froide, entre en torrent dans nos logis.

Pour nous, peu importe; mais, tout  l'arrire du cuirass, il y a notre
pauvre amiral, cette nuit-l entre la vie et la mort. Aprs les longues
fatigues endures dans le golfe de Petchili, pendant le dbarquement du
corps expditionnaire, on l'emmenait au Japon pour un peu de repos dans
un climat plus doux; et l'eau noire, l'eau froide envahit aussi la
chambre o presque il agonise.

Vers une heure du matin, l-bas, l-bas apparat un petit feu, qui est
stable, dirait-on, qui ne danse pas la danse macabre comme toutes les
choses ambiantes; il est trs loin encore;  travers les rafales et la
neige aveuglantes, on le distingue  peine, mais il suffit  tmoigner
que dans sa direction existe du _solide_, de la terre, du roc, un
morceau de la charpente du monde. Et nous savons que c'est la pointe
avance de l'le japonaise de Kiu-Siu, o nous trouverons bientt un
refuge.

Avec la confiance absolue que l'on a maintenant en ces petites lueurs,
inchangeables et presque ternelles comme les toiles, que les hommes
de nos jours entretiennent au bord de tous les rivages, nous nous
dirigeons d'aprs ce phare, dans la tourmente o les yeux ne voient que
lui; sur ses indications seules, nous contournons des caps menaants,
qui sont l mais que rien ne rvle tant il fait noir, et des lots, et
des roches sournoises qui nous briseraient comme verre.

Presque subitement nous voici abrits de la fureur des lames, la paix
s'impose sur les eaux, et, sans avoir rien vu, nous sommes entrs dans
la grande baie de Nagasaki. Les choses aussitt retrouvent leur
immobilit, avec la notion de la verticale qu'elles avaient si
compltement perdue; on se tient debout, on marche droit sur des
planches qui ne se drobent plus; la danse puisante a pris fin,--on
oublie ces abmes obscurs, dont on avait si bien le sentiment tout 
l'heure.

A l'aveuglette, le grand cuirass avance toujours dans les tnbres,
dans le vent d'hiver qui siffle et dans les tourbillons de neige;
transis de froid et de mouillure, nous devons tre  prsent 
mi-chemin de cet immense couloir de montagnes qui conduit  la ville de
madame Chrysanthme.

En effet, d'autres feux par myriades commencent  scintiller, de droite
et de gauche sur les deux rives, et c'est Nagasaki, tage l en
amphithtre,--Nagasaki singulirement agrandie,  ce qu'il me semble,
depuis quinze ans que je n'y tais venu.

Le bruit et la secousse de l'ancre qui tombe au fond, et la fuite de
l'norme chane de fer destine  nous tenir: c'est fini, nous sommes
arrivs; dormons en paix jusqu'au matin.

Demain donc, au rveil, quand le jour sera lev, le Japon, aprs quinze
annes, va me rapparatre, l tout autour et tout prs de moi. Mais
j'ai beau le savoir de la faon la plus positive, je ne parviens pas 
me le figurer, sous cette neige, dans ce froid et ces tnbres de
dcembre,--mon arrive de jadis, ici-mme, ne m'ayant laiss que des
souvenirs de voluptueux t, de chaude langueur: tout le temps des
cigales perdument bruissantes, une ombre exquise, une nuit verte
crible de rayons de soleil, d'admirables verdures partout suspendues et
retombant des hauts rochers jusque sur la mer...




II


Dimanche, 9 dcembre 1900.

Rveill tard, aprs une telle nuit de grande secoue, j'ouvre mon
sabord, pour saluer le Japon.

Et il est bien l, toujours le mme,  premire vue du moins, mais
uniformment feutr de neige, sous un ple soleil qui me droute et que
je ne lui connaissais point. Les arbres verts, qui couvrent encore les
montagnes comme autrefois, cdres, camlias et bambous, sont poudrs 
blanc, et les toits des maisonnettes de faubourg, qui grimpent vers les
sommets, ressemblent dans le lointain  des myriades de petites tables
blanches.

Aucune mlancolie de souvenir,  revoir tout cela, qui reste joli
pourtant sous le suaire hivernal; aucune motion: les pays o l'on n'a
ni aim ni souffert ne vous laissent rien. Mais c'est trange, au seul
aspect de cette baie, quantit de choses et de personnages oublis se
reprsentent  mon esprit: certains coins de la ville, certaines
demeures, et des figures de Nippons et de Nipponnes, des expressions
d'yeux ou de sourire. En mme temps, des mots de cette langue, qui
semblait  jamais sortie de ma mmoire, me reviennent  la file; je
crois vraiment qu'une fois descendu  terre je saurai encore parler
japonais.

Au soleil de deux heures, la neige est partout fondue. Et on voit mieux
alors toutes les transformations qui se dissimulaient ce matin sous la
couche blanche.

 et l des tuyaux d'usine ont coquettement pouss, et noircissent de
leur souffle les entours. L-bas, l-bas, au fond de la baie, le vieux
Nagasaki des temples et des spultures semble bien tre rest
immuable,--ainsi que ce faubourg de Dioudjendji que j'habitais, 
mi-montagne;--mais, dans la concession europenne et partout sur les
quais nouveaux, que de btisses modernes, en style de n'importe o! Que
d'ateliers fumants, de magasins et de cabarets!

Et puis, o sont donc ces belles grandes jonques,  membrure d'oiseau,
qui avaient la grce des cygnes? La baie de Nagasaki jadis en tait
peuple; majestueuses, avec leur poupe de trirme, souples, lgres, on
les voyait aller et venir par tous les vents; des petits athltes
jaunes, nus comme des antiques, manoeuvraient lestement leurs voiles 
mille plis, et elles glissaient en silence parmi les verdures des rives.
Il en reste bien encore quelques-unes, mais caduques, djetes, et que
l'on dirait perdues aujourd'hui dans la foule des affreux batelets en
fer, remorqueurs, chalands, vedettes, pareils  ceux du Havre ou de
Portsmouth. Et voici de lourds cuirasss, des destroyers difformes,
qui sont peints en ce gris sale, cher aux escadres modernes, et sur
lesquels flotte le pavillon japonais, blanc orn d'un soleil rouge.

Le long de la mer, quel massacre! Ce manteau de verdure, qui jadis
descendait jusque dans l'eau, qui recouvrait les roches mme les plus
abruptes, et donnait  cette baie profonde un charme d'den, les hommes
l'ont tout dchiquet par le bas; leur travail de malfaisantes fourmis
se rvle partout sur les bords; ils ont entaill, coup, gratt, pour
tablir une sorte de chemin de ronde, que bordent aujourd'hui des usines
et de noirs dpts de charbon.

Et trs loin, trs haut sur la montagne, qu'est-ce donc qui persiste de
blanc, aprs que la neige est fondue? Ah! des lettres,--japonaises, il
est vrai,--des lettres blanches, longues de dix mtres pour le moins,
formant des mots qui se lisent d'une lieue: un systme d'affichage
amricain; une rclame pour des produits alimentaires!




III


Mardi, 11 dcembre.

Un soleil d'arrire-automne, chaud sans excs, lumineux comme avec
nostalgie, tel,  cette saison, le soleil au midi de l'Espagne; un
soleil idal, s'attardant  dorer les vieilles pagodes,  mrir les
oranges et les mandarines des jardinets mignards...

De peur d'tre trop du, j'ai prfr attendre ce beau temps-l, pour
quitter mon navire et faire ma premire visite au Japon.

Donc, aujourd'hui seulement, surlendemain de mon arrive, me voici
errant au milieu des maisonnettes de bois et de papier, un peu
dsorient d'abord par tant de changements survenus dans les quartiers
voisins de la mer, et puis me reconnaissant davantage aux abords des
grands temples, au fin fond du vieux Nagasaki purement japonais.

Quoi qu'on en ait dit, il existe bien toujours, ce Japon lointain,
malgr le vent de folie qui le pousse  se transformer et  se dtruire.
Quant  la mousm, je la retrouve toujours la mme, avec son beau
chignon d'bne vernie, sa ceinture  grandes coques, sa rvrence et
ses petits yeux si brids qu'ils ne s'ouvrent plus; son ombrelle seule a
chang: au lieu d'tre  mille nervures et en papier peint, la voil,
hlas! en soie de couleur sombre, et baleine  la mode occidentale.
Mais la mousm est encore l, pareillement attife, aussi gentiment
comique, et d'ailleurs innombrable, emplissant les rues de sa grce
mivre et de son rire. Du ct des hommes, les gracieux chapeaux melons
et les petits complets d'Occident ne sont pas sensiblement plus nombreux
que jadis; on dirait mme que la vogue en est passe.

Comme c'est drle: j'ai t quelqu'un de Nagasaki, moi, il y a
longtemps, longtemps, il y a beaucoup d'annes!... Je l'avais presque
oubli, mais je me le rappelle de mieux en mieux,  mesure que je
m'enfonce dans cette ville trange. Et mille choses me jettent au
passage un mlancolique bonjour, avec une petite gerbe de
souvenirs,--mille choses: les cdres centenaires penchs autour des
pagodes, les monstres de granit qui veillent depuis des ges sur les
seuils, et les vieux ponts courbes aux pierres ronges par la mousse.

Des bonjours mlancoliques, disais-je... Mlancolie des quinze ans
couls depuis que nous nous sommes perdus de vue, voil tout. Par
ailleurs, pas plus d'motion que le jour de l'arrive: c'tait donc bien
sans souffrance et sans amour que j'avais pass dans ce pays.

Ces quinze annes pourtant ne psent gure sur mes paules. Je reviens
au pays des mousms avec l'illusion d'tre aussi jeune que la premire
fois, et, ce que je n'aurais pu prvoir, bien moins obsd par
l'angoisse de la fuite des jours; j'ai tant gagn sans doute en
dtachement que, plus prs du grand dpart, je vis comme s'il me
restait au contraire beaucoup plus de lendemains. En vrit, je me sens
dispos  prendre gament notre sjour imprvu dans cette baie, qui est
encore,  ce qu'il semble, l'un des coins les plus amusants du monde.

Sur le soir de cette journe, presque sans l'avoir voulu, je suis ramen
vers Dioudjendji, le faubourg o je demeurais: l'habitude peut-tre, ou
bien quelque attirance inavoue des sourires de madame Prune... Je
monte, je monte, me figurant que je vais arriver tout droit. Mais, qui
le croirait? dans ces petits chemins jadis si familiers, je m'embrouille
comme dans un labyrinthe, et me voici tournant, retournant, incapable de
reconnatre ma demeure.

Tant pis! ce sera pour un autre jour, peut-tre. Et puis, j'y tiens si
peu!




IV


Jeudi, 13 dcembre.

J'ai eu le plaisir de rencontrer ce matin au march madame Renoncule, ma
belle-mre,  peine change; ces quinze ans n'ont pour ainsi dire pas
altr les beaux restes que je lui connaissais, et nous nous sommes
salus sans la moindre hsitation.

Elle a t on ne peut plus aimable, et m'a convi  un grand dner, o
je dois revoir quantit de belles-soeurs, de nices et de cousines. En
outre, elle m'a appris que sa fille, madame Chrysanthme, tait trs
avantageusement tablie, dans une ville voisine, marie en justes noces
 un M. Pinson, fabricant de lanternes en gros; toutefois le ciel se
refuse, hlas!  bnir cette union, qui demeure obstinment strile, et
c'est le seul nuage  ce bonheur.

Le dner de famille, auquel je n'ai pas cru devoir refuser de prendre
part, promet d'tre nombreux et cordial. Mon fidle serviteur Osman, que
j'ai prsent comme un jeune cousin, y assistera aussi. Mais ma
belle-mre qui, dans les situations les plus dlicates, ne perd jamais
le sentiment des nuances, a jug plus convenable que monsieur et madame
Pinson n'y fussent point convis.




V


Samedi, 15 dcembre.

Je m'ennuyais aujourd'hui dans Motokagomachi,--qui est la rue lgante
et un peu modernise de la ville, la rue o quelques boutiques
s'essaient  avoir des glaces, des talages  l'europenne; je
m'ennuyais, et l'ide m'est venue, pour me distraire, de recourir aux
guchas, comme nous faisions jadis...

Des guchas, pour sr il devait y en avoir encore, bien que, au Japon,
tout s'en aille. Et je m'en suis ouvert  l'homme-coureur qui, depuis un
moment, me voiturait de toute la vitesse de ses jambes muscles et
trapues:

--Monsieur, m'a-t-il rpondu, je vais vous conduire dans une de nos
maisons-de-th les plus lgantes, qui s'appelle la Maison de la Grue,
et l'on s'empressera de contenter votre caprice.

(Je prie que l'on ne s'y trompe pas: dans cette appellation, le mot
_grue_ (o tsuru) ne dsigne qu'un oiseau.)

C'est tout  ct de Motokagomachi, dans une ruelle; on entre par un
petit portique d'apparence comme il faut; on traverse un bijou de petit
jardin ou il y a des montagnes naines, des rocailles de poupe, des
vieux arbres eh miniature; et la Maison de la Grue est au fond, trs
accueillante et trs discrte. Comme les Europens n'y frquentent
gure, elle a conserv sa minutieuse propret japonaise; je mie
dchausse en entrant, et deux servantes,  mon aspect, tombent a quatre
pattes, le nez contre le plancher, suivant la pure tiquette
d'autrefois, que je croyais perdue. Au premier tage, dans une grande
pice blanche qui est vide et sonore, on m'installe par terre, sur des
coussins de velours noir, et on se prosterne  nouveau pour attendre
mes ordres.

Voici. Je dsire louer pour une heure une gucha, c'est--dire une
musicienne, et une mako, c'est--dire une danseuse. C'est trs bien: on
va prvenir deux de ces dames, qui habitent le quartier et travaillent
d'ordinaire pour la maison.

En attendant qu'elles viennent, la dnette obligatoire m'est apporte
avec mille grces, sur des amours de petits plateaux.... Dcidment, il
existe encore, mon Japon de jadis, celui du temps de Chrysanthme et du
temps de ma jeunesse; je reconnais tout cela, les tasses minuscules, les
btonnets en guise de fourchette, le rchaud de bronze dont les poignes
figurent des ttes de monstre,--et surtout les rvrences, les petits
rires engageants, les continuelles minauderies des servantes.

Mais j'avais connu ces choses  la splendeur de l't; or, je les
retrouve en dcembre, et l'hiver de l'anne,--peut-tre aussi l'hiver de
ma vie,--me rendent leur mivrerie par trop triste, intolrablement
triste...

Qu'on se dpche de m'amener ces dames. Je gle et je m'ennuie, l tout
seul, pieds nus sur ces nattes blanches. Un petit vent, rafrachi  la
neige, passe en gmissant entre les panneaux de papier qui servent de
murailles;  part ma dnette, pose  terre, et mes coussins de velours
noir, rien dans cette vaste chambre, rien qu'un frle bouquet l-bas,
dans un vase, sur un trpied de laque,--un bouquet d'un got exquis,
j'en conviens; mais c'est gal, cette nudit absolue est pour me geler
davantage encore. J'ai froid, froid jusqu' l'me; je me sens ridicule
et pitoyable, accroupi au milieu de la solitude qu'est cette chambre.
Vite, qu'on m'amne ces dames, ou je m'en vais!

--Patience, monsieur, me dit-on avec mignardise; patience, on lisse leur
chignon, elles se parent!

Pour me donner le change sur la lenteur de cette toilette, on m'apporte
un par un divers accessoires: d'abord la guitare  long manche,
enveloppe d'une housse en crpon rouge, et la spatule d'ivoire pour en
gratter les cordes; ensuite un coffre lger,--en laque, il va sans
dire,--contenant les masques varis de la danseuse, ses fleurs en papier
de riz, ses banderoles de soie; tout son petit bagage de saltimbanque
raffine, exotique, extra-lointaine.

Enfin, des froufrous dans l'escalier, des rires d'enfant, des pas lgers
qui montent: Les voil, monsieur, les voil! Il tait temps, j'allais
me lever pour partir.

Entre d'abord une frle crature, un diminutif de jeune fille, en longue
robe de crpon gris souris, avec une ceinture rose fleur-de-pcher,
noue par derrire et dont les coques ressemblent aux ailes d'un
papillon gant qui se serait pos l. C'est mademoiselle Matsuko, la
musicienne, qui se prosterne; le hasard m'a bien servi, car elle est
fine et jolie.

Ensuite parat le plus trange petit tre que j'aie jamais vu dans mes
courses par le monde, moiti poupe et moiti chat, une de ces figures
qui, du premier coup, se gravent, par l'excs mme de leur bizarrerie,
et que l'on n'oublie plus. Elle s'avance, en souriant du coin de ses
yeux brids; sa tte, grosse comme le poing, se dresse invraisemblable,
sur un cou d'enfant, un cou trop long et trop mince, et son petit corps
de rien se perd dans les plis d'une robe extravagante,  grands ramages,
 grands chrysanthmes dors. C'est mademoiselle Pluie-d'Avril, la
danseuse, qui se prosterne aussi.

Elle avoue treize ans, mais, tant elle est petite, menue, fluette, on
lui en donnerait  peine huit, n'tait parfois l'expression de ses yeux
clins et drles o passe furtivement, entre deux sourires, trs
enfantins, un peu de fminit prcoce, un peu d'amertume. Telle quelle,
dlicieuse  regarder dans ses falbalas d'Extrme-Asie, droutante, ne
ressemblant  rien, indfinissable et insexue.

Je ne m'ennuie plus, je ne suis plus seul; j'ai rencontr le jouet que
j'avais peut-tre vaguement dsir toute ma vie: un petit chat qui
parle.

Avant que la reprsentation commence, je dois faire les honneurs de ma
dnette  mes impayables petites invites; donc, sachant depuis
longtemps les belles manires nipponnes, je lave _moi-mme_, dans un bol
d'eau chaude, apport  cet usage, la tasse en miniature o j'ai bu,
j'y verse quelques gouttes de saki, et les offre successivement aux deux
mousms; elles font mine de boire, je fais mine de vider la coupe aprs
elles, et nous changeons de crmonieuses rvrences: l'tiquette est
sauve.

Maintenant, la guitare prlude. Le petit chat s'est lev, dans les plis
de sa robe mirifique; du fond de sa bote de laque, il retire des
masques, se choisit une figure qu'il ne montre pas, l'attache sur son
minois comique en me tournant le dos, et brusquement se refait voir!...
Oh! quelle surprise!... O est-il, mon petit chat?... Il est devenu une
grosse bonne femme,  l'air si tonn, si naf et si bte que l'on ne se
tient pas d'clater de rire. Et il danse, avec une btise voulue, qui
est vraiment du grand art.

Nouvelle volte-face, nouveau plongeon dans la bote  malice, choix d'un
nouveau masque attach prestement, et rapparition  faire frmir...
Maintenant c'est une vieille, vieille goule, au teint de cadavre, avec
des yeux  la fois dvorants et morts dont l'expression est
insoutenable. Cela danse tout courb, comme en rampant; cela conserve
des bras de fillette qui, tout le temps fauchent dans l'air, de grandes
manches qui s'agitent comme des ailes de chauve-souris. Et la guitare,
sur des notes graves, gmit en trmolo sinistre...

Quand la mousm ensuite, sa danse finie, laisse tomber son masque
affreux pour faire la rvrence, on trouve d'autant plus exquise, par
contraste, son amour de petite figure.

C'est la premire fois qu'au Japon, je suis sous le charme.... Je
reviendrai souvent dans la Maison de la Grue.




VI


18 dcembre.

J'ai revu aujourd'hui ce jardinet de madame Renoncule, ma belle-mre,
dont le seul aspect suffisait jadis  me donner le spleen.

Et je l'ai revu tout pareil, aussi maladif, dans sa pnombre, entre ses
vieux murs. Ses arbres nains, qui paraissaient dj centenaires, n'ont
ni chang, ni grandi d'une ligne. Tel bouquet de petits cdres avortons,
que je me rappelle si bien, de petits cdres qui n'ont pas deux pieds de
haut, se mire toujours dans le lac en miniature, dont la surface est
ternie de poussire. La mme teinte, verdtre et comme moisie, est
reste aux rocailles nostalgiques, dans les recoins sans soleil....

Il y a toujours un tonnement  retrouver, dans des pays trs loigns,
et aprs de longues annes qui ont t remplies pour vous d'agitations
et de courses par le monde,  retrouver de pauvres petites choses
demeures immuables, d'infimes petites plantes qui continuent de vgter
aux mmes places.




VII


20 dcembre.

A mon prcdent sjour, il y a quinze ans, on ne voyait d'ivrognes au
Japon que les matelots d'Europe. Maintenant les matelots japonais s'y
sont mis,  l'alcool;  peu prs semblables  ceux de chez nous, sauf
leur figure plate et jaune, portant le mme col bleu et le mme bonnet,
ils vont bras dessus bras dessous, chantant et titubant par les rues.
Quantit d'autres personnages, en robe nipponne, se grisent aussi le
dimanche et se battent dans les cabarets.

En fait de maisons-de-th, celles-l seules qui sont trs lgantes et
trs fermes, qui n'admettent que de purs Japonais et quelques trangers
de marque, celles-l seules ont gard la tradition: minutieuse propret
blanche, grandes salles o il n'y a rien, raffinement extrme dans
l'absolue simplicit.

Mais toutes les autres, ouvertes  qui veut entrer, sont devenues sales
et empestent l'absinthe. On y est admis sans se dchausser, en gros
souliers boueux; plus de nattes immacules par terre, plus de coussins
pour s'asseoir; des chaises et des tables de cabaret; sur les tagres,
au lieu des gentilles porcelaines pour dnettes de poupes, aujourd'hui
des alignements de bouteilles, du wisky, du brandy, du pale-ale; tous
les poisons d'Angleterre et d'Amrique, dverss chaque jour  pleins
paquebots, sur le vieil empire du Soleil-Levant.

Et pourtant le Japon existe encore. A certaines heures, dans certains
lieux, on le retrouve si intact et si japonais, qu'il semble n'avoir
subi qu'une atteinte superficielle. Cette grande baie singulire o nous
sommes, entre ses hautes montagnes aux dentelures excessives, ne cesse
point d'tre un rceptacle d'inpuisables trangets. Nagasaki, malgr
ses lampes lectriques et la fume de ses usines, est encore, au fond,
une ville trs lointaine, spare de nous par des milliers de lieues,
par des temps et des ges.

Si son port est ouvert  tous les navires et  toutes les importations
d'Occident, du ct de la montagne elle a gard ses petites rues des
sicles passs, sa ceinture de vieux temples et de vieux tombeaux. Les
pentes vertes qui l'entourent sont hantes par ces milliers d'mes
ancestrales, auxquelles on brle tarit d'encens chaque jour; elles n'ont
pas cess d'tre le tranquille royaume des morts; les mystrieux
symboles, les stles de granit, les bouddhas en prire s'y pressent du
haut en bas, parmi les cdres et les bambous. Et tout cet immense lieu
de recueillement et d'adoration, comme suspendu au-dessus de la ville,
jette son ombre sur les drolatiques petites choses qui se passent en
bas. Dans Nagasaki, n'importe o l'on se promne et l'on s'amuse,
toujours, au-dessus de soi l'on sent cet amas de pagodes et de
cimetires, tags parmi la verdure; chaque rue qui s'loigne de la
rive, chaque rue qui monte finit toujours par y aboutir, et on rencontre
frquemment d'extraordinaires cortges qui s'y rendent, accompagnant
quelque Nippon dfunt que l'on conduit l-haut, l-haut, dans une
gentille chaise  porteurs...




VIII


23 dcembre.

J'ai retrouv madame Prune, et je l'ai retrouve libre et veuve!... a
par exemple, 'a t une motion...

J'tais mont par hasard vers Dioudjendji, ne pensant point  mal, quand
tout  coup un tournant de sentier, un vieil arbre, une pierre, m'ont
reconnu au passage d'une faon saisissante: ces choses avaient t jadis
quotidiennement inscrites dans mes yeux; j'tais  deux pas de mon
ancienne demeure...

J'y suis all tout droit, et je l'ai revue toujours la mme, malgr cet
air de vtust qu'elle n'avait point encore au temps o je l'habitais.
Sans hsiter, glissant la main entre les barreaux du portail, j'ai fait
jouer la fermeture  secret pour entrer dans le jardin... Madame Prune
tait l, dans un nglig qui lui a t pnible, la pauvre chre me que
je n'aurais pas d surprendre, le chignon sans apprts, vaquant 
quelques menus soins de mnage. Et tel a t son trouble de me revoir,
qu'il ne m'est plus possible de mettre en doute la persistance de son
sentiment pour moi.

Voici trois annes, parat-il, que M. Sucre a pay son tribut  la
nature;  quelque cent mtres au-dessus de sa maison, il repose dans
l'un des cimetires de la montagne. La veuve conserve pieusement les
reliques de l'poux qui sut puiser dans son art tant de dtachement et
de philosophie: l'encrier de jade, que j'ai tout de suite reconnu, avec
la maman crapaud et les jeunes crapoussins; les lunettes rondes; et
enfin la dernire tude qui sortit, inacheve, de cet habile pinceau, un
groupe de cigognes, il va sans dire.

Quant  mademoiselle Oyouki, depuis plus de dix ans elle est marie,
tablie  la campagne, et mre d'une charmante famille.

Et madame Prune, en baissant les yeux, a insist sur cette libert et
cette solitude du coeur, que sa nouvelle situation lui laisse...




IX


26 dcembre.

Ceux-l seuls qui ont le _sens du chat_ pourront me suivre et me
comprendre dans le dveloppement de ma passion pour la petite
mademoiselle Pluie-d'Avril, professionnelle de danse nipponne.

On a le sens du chat ou on ne l'a pas; il n'y a point  raisonner sur la
question. J'ai vu des gens qui par ailleurs ne donnaient aucun autre
signe d'alination mentale, embrasser des chats irrsistiblement, avec
frnsie, sans que l'affection et encore moins l'amour fussent en cause.
Et ces gens n'taient pas toujours des raffins, des nvross, mais
souvent aussi des tres sains et primitifs; ainsi je me rappelle que
certaine petite chatte grise, de six mois,  bord d'un de mes derniers
navires, causait de vritables transports  bon nombre de matelots; ils
lui donnaient les noms les plus dlirants, la ptrissaient de caresses,
se fourraient longuement la moustache dans son pelage doux et propre,
l'embrassaient  la manger,--tout comme j'tais capable de faire
moi-mme, quand par hasard je l'attrapais, cette moumoutte, dans un coin
propice et sans tmoins indiscrets.

Inutile de dire que je ne vais pas aussi loin avec mademoiselle
Pluie-d'Avril en falbalas, qui sans doute serait trs choque du
procd; mais les jeunes chats et elle me causent des sensations du mme
ordre, c'est incontestable, et il y a des instants o des vellits me
prennent de la ptrir,--ce que je pourrais faire d'ailleurs sans plus de
trouble intime que si c'tait mademoiselle Moumoutte en fourrure grise.

Je viens donc souvent m'asseoir sur les nattes immacules, dans les
grands appartements vides et sonores de la Maison de la Grue. On y
gle, par ces froids de dcembre, jamais bien srieux au Japon, il est
vrai, mais attristants  subir, entre des parois de papier, loin du
clair soleil qui rayonne dehors, et sans autre feu qu'une braise dans un
minuscule rchaud.

Et puis mademoiselle Pluie-d'Avril n'en finit plus  sa toilette. On
court la prvenir ds que j'arrive, mais il faut chaque fois compter une
heure avant qu'elle paraisse, une heure  s'ennuyer devant la dnette
pose par terre, et  changer de niais propos avec deux ou trois
servantes prosternes.

Quand il entre enfin, mon petit chat habill, c'est toujours la surprise
d'atours nouveaux, d'un dessin extravagant et d'un coloris chimrique.
Du fond de la grande salle un peu en pnombre, elle s'avance clatante,
avec une majest de marionnette; elle est presque une petite naine, mais
surtout elle est une petite fe; et le corps, ngligeable par lui-mme,
se noie dans les plis de la robe, qui est garnie en bas d'un bourrelet
trs dur, pour que la trane s'tale de tous cts pompeusement. Ce qui
fait surtout l'invraisemblance du personnage, c'est, je crois bien, la
longueur du cou et l'extrme petitesse de la tte. Mais le charme, l'air
vraiment chat, est dans les yeux; des yeux brids, retrousss, clins,
spirituels et tout le temps narquois.

Mademoiselle Matsuko, la gucha, suit  quelques pas derrire, trs
jolie aussi, mais boudeuse, avec une moue de dignit offense, ayant
trop bien compris que je ne viens point pour elle, et affectant de plus
en plus de s'habiller sans recherche, en des nuances teintes.

Non seulement elle danse, mais elle chante aussi, mademoiselle
Pluie-d'Avril, o elle dclame, tout en excutant les pas que
mademoiselle Matsuko lui joue sur sa longue mandoline. Et ce sont des
sries de petits miaulements tout  fait chatiques, mais  peine
perceptibles, avec, de temps  autre, en baissant la tte, des sons
impayables, tirs du fond du gosier, et visant aux notes de
basse-taille,--comme quand les moumouttes sont trs en colre.

Elle m'a excut aujourd'hui la danse des roues de fleurs, qui exige
un jeu de plusieurs cerceaux garnis de camlias rouges, et le pas de
la source avec deux bandes de soie blanche, qu'elle parvenait  agiter
d'un continuel et inexplicable mouvement d'ondulation, rappelant l'eau
des torrents.




X


27 dcembre.

Malgr la discrtion parfaite avec laquelle la chose m'a t insinue,
il a t clair aujourd'hui pour moi que madame Renoncule me verrait sans
dplaisir renouveler mon titre de gendre par une union morganatique avec
mademoiselle Fleur-de-Sureau, la plus jeune de ses filles. J'ai feint de
ne point entendre, et ma belle-mre, avec son tact habituel, sans
insister davantage, m'a conserv ses bonnes grces. J'ai cru convenable
toutefois de prtexter un empchement de service, le soir de son grand
dner, ne me trouvant vraiment plus assez de la famille pour y prendre
part.




XI


31 dcembre.

L'immense et formidable escadre qui s'tait runie cet t, de tous les
coins du monde, dans le golfe de Petchili, vient forcment de se
disperser  l'approche des glaces. Les monstres en fer, qui ne peuvent
plus rder aux abords de Pkin, sont alls s'abriter un peu partout,
dans des rgions moins froides, pour attendre le printemps, o l'on
s'assemblera de nouveau comme une troupe de btes de proie.

Plusieurs de ces monstres ont cherch asile, comme nous, dans la grande
baie de Nagasaki, tide et ferme. Nous sommes l quantits de
cuirasss et de croiseurs, immobiliss pour quelques mois, et attendant.

Des centaines de marins, fort divers d'allure et de langage, animent
donc chaque soir de leurs chansons ou de leurs cris les quartiers de la
ville o l'on s'amuse, les innombrables bars  l'amricaine remplaant
les maisons-de-th d'autrefois. Les ntres fraternisent un peu avec ceux
de la Russie, mais beaucoup plus avec ceux de l'Allemagne, qui sont
d'ailleurs remarquables de bonne tenue et d'lgance. C'tait imprvu,
cette sympathie entre matelots franais et allemands, qui vont par les
rues bras dessus bras dessous, toujours prts  tomber ensemble  coups
de poing sur les matelots anglais ds qu'ils les aperoivent.

Au milieu de tout ce monde, les petits matelots japonais, vigoureux,
lestes, propres, font trs bonne figure. Et les cuirasss du Japon,
irrprochablement tenus, extra-modernes et terribles, paraissent de
premier ordre.

Combien de temps resterons-nous dans cette baie? Vers quelle patrie
serons-nous dirigs ensuite? Et quelle sera la fin de l'aventure?... La
guerre d'abord, entre la Russie et le Japon, la guerre s'affirme
invitable et prochaine; sans dclaration peut-tre, elle risque
d'clater demain, par quelque bagarre impulsive aux avant-postes, tant
elle est dcide dans chaque petite cervelle jaune; le moindre portefaix
dans la rue en parle comme si elle tait commence, et compte
effrontment sur la victoire.

Malgr toute l'incertitude de l'avenir, en ce moment nous nous amusons
de la vie; aprs notre sjour sur les eaux chinoises, qui fut si
austre, si fatigant et si dur, cette baie nous semble un agrable
jardin, o l'on nous aurait envoys en vacances, parmi des bibelots
dlicats et des poupes.

Bien que le retour soit encore si douteux et loign, vraiment oui, nous
nous amusons de la vie, pendant que notre amiral, amen ici mourant,
reprend ses forces de jour en jour, sous ce climat presque artificiel,
entre ces montagnes qui arrtent les rafales glaces. Un soleil, qui a
l'air de passer  travers des vitres, surchauffe presque chaque jour les
pentes dlicieusement boises entre lesquelles Nagasaki s'enferme. Sur
les versants au midi, les oranges mrissent; les normes cycas de cent
ans, qui, au seuil des vieilles pagodes, semblent des bouquets d'arbres
antdiluviens, baignent dans la lumire leurs plumes vertes; contre les
murs des jardins, les camlias fleurissent, avec les dernires roses, et
on peut s'asseoir dehors comme au printemps, devant les petites
maisons-de-th qui sont perches au-dessus de la ville,  diffrentes
hauteurs, parmi les temples et les milliers de tombeaux.

Vers la fin de la journe, quand le soleil s'en va et quand c'est
l'heure de rentrer  bord, il fait juste assez froid pour que l'on
trouve hospitalire et aimable la petite salle aux murs de tle, bien
chauffe par la vapeur, le carr o l'on dne avec de bons camarades.

Et aujourd'hui, dernier jour de l'an et du sicle, par un temps tide,
suave, tranquille, je suis all chez messieurs les horticulteurs nippons
qui, de pre en fils, torturent longuement les arbres, dans des petits
pots, parmi des petites rocailles, pour obtenir des nains vieillots qui
se vendent trs cher. Au soleil de la Saint-Sylvestre, se chauffaient
l, tout le long des alles, des alignements de potiches o l'on voyait
des chnes, des pins, des cdres centenaires, la mine vnrable et
caduque, pas plus hauts que des choux. Mais je ne voulais que des fleurs
coupes, des roses d'arrire saison, des branches de camlias  ptales
rouges, de quoi remplir deux pousse-pousse, qui ont travers la ville 
ma suite.

Ce soir donc, toute cette moisson tait dans ma chambre du _Redoutable_
qui ressemblait  la cabane d'un fleuriste. Deux braves matelots en
composaient des gerbes sous ma direction, et,  l'heure du th, je les
ai portes  notre amiral, qui nous semblait prs de mourir il y a trois
semaines, mais qui a repris sa figure des bons jours, qui est ressuscit
comme par miracle, au milieu de ce calme que le Japon lui donne.




XII


1er janvier 1901.

veill par une aubade bruyante, alerte et joyeuse, qui clate avant
jour dans les flancs de l'norme cuirass endormi: c'est le branlebas
de l'quipage, la musique pour faire lever les matelots. Mais cette
fois,  ce premier matin de l'anne et du sicle, clairons et tambours,
dans l'obscurit, n'en finissent plus de jouer toutes les dianes de leur
rpertoire; jamais les hommes du _Redoutable_ au rveil n'ont eu ce long
tapage de fte.

O suis-je? J'ai si souvent dans ma vie chang de place, qu'il m'arrive
plus d'une fois de ne pas savoir, comme a tout de suite, au sortir du
sommeil... La lumire, que machinalement j'ai fait jaillir, la lumire
lectrique, me montre un troit rduit tendu de peluche rouge, et rempli
de camlias rouges; de longues branches, presque des buissons de
camlias, dans des vases de bronze. Et des desses en robes d'or, au
visage trs doux, sont l assises prs de moi, les yeux baisss,--comme
dans les temples de la Ville Interdite[1], o elles habitrent trois
fois cent ans...

Ah! oui... Ma chambre  bord du _Redoutable_... Je reviens de Chine, et
je suis au Japon...

On frappe  ma porte, discrtement: l'un aprs l'autre, quatre ou cinq
matelots, qui viennent de se lever, entrent pour me souhaiter la bonne
anne et le _bon sicle_, avec des petits compliments nafs. C'est donc
bien aujourd'hui le commencement du XXe. Je m'tais figur le
commencer l'an dernier, pendant la nuit du 1er janvier 1900, sur la
lagune indienne, alors qu'une barque du Maharajah de Travancore
m'emmenait au clair des toiles, entre deux rideaux sans fin de grands
palmiers noirs; mais non, je m'tais tromp, affirment les
chronologistes, et ce matin seulement je verrai l'aube de ce sicle
nouveau.

Aube de janvier, lente  paratre; une heure se passe encore avant que
les deux desses, gardiennes de ma chambre, s'clairent d'un peu de
jour.

Mais quand enfin j'ouvre ma fentre, le Japon qui m'apparat alors,
indcis et comme chimrique, moiti gris perle et moiti rose, est plus
trange, plus lointain, plus _japonais_ que les peintures des ventails
ou des porcelaines; un Japon d'avant le soleil lev, un Japon
s'indiquant  peine, sous le voile des bues, dans le mystre des
nuages. Tout auprs de moi, des eaux luisent, semblent des miroirs
refltant de la lumire rose, et puis, en s'loignant, cette surface de
la mer tranquille devient de la nacre sans contours, se perd dans
l'imprcision et la pleur. Des flocons de brume, des ouates colores
comme des touffes d'hortensia, enveloppent et dissimulent tout ce qui
est rivage; plus haut seulement, et toujours en rose, en rose trs
attnu de grisailles, s'esquissent des bouquets d'arbres suspendus, des
rochers  peine possibles tant ils ont de hardiesse ou de fantaisie, et
enfin des montagnes, plutt des reflets de montagnes, n'ayant pas de
base, rien que des cimes, des dentelures, des pointes riges dans le
ciel vague. Ces choses transparentes, on n'est pas sr qu'elles
existent; en soufflant dessus, on risquerait sans doute de changer tout
ce dcor imaginaire. Il fait idalement doux; dans l'air presque tide
on sent l'odeur de la mer et un peu le parfum de ces baguettes que les
gens brlent ici perptuellement sur les tombes, ou sur les autels des
morts. Voici maintenant une grande jonque, une d'autrefois, qui passe
avec sa voilure archaque et sa poupe de trirme; dans le site irrel,
devant cette sorte de trompe-l'oeil qui a des nuances de nacre et de
fleur, elle glisse sans que l'on entende l'eau remuer, et la brume
enveloppante l'agrandit; on croirait un navire fantme, si elle n'tait
toute rose elle-mme, sur ces fonds roses.

Dix heures; les bues du matin ont fondu au soleil, qui est chaud
aujourd'hui comme un soleil de mai.

L'amiral me dlgue pour aller, en paulettes et en armes, prsenter au
gouverneur japonais ses voeux de bonne anne, et une baleinire du
_Redoutable_ m'emmne,  l'aviron, sur l'eau devenue trs bleue.

La foule nipponne dans les rues est dj en habits de fte.

Il me faudra deux coureurs  ma _djinricha_, pour la vitesse, et surtout
pour le dcorum, en tant qu'officier franais;--or, c'est difficile 
recruter un jour de premier de l'an, car messieurs les coureurs font
leurs visites et dposent leurs cartes. Quand j'ai trouv cependant mon
quipe, nous partons  toutes jambes avec des cris pour carter le
monde.

Et un monde si drolatique ou si gracieux! Un monde  sourires et 
rvrences, qui s'empresse vers mille devoirs de civilit, et se
complimente tout le long du chemin, avec un affairement bien inconnu aux
premiers de l'an chez nous. Des mousms vont par bande, aussi vite que
permettent leurs sandales attaches entre le pouce et les doigts; elles
sont habilles de clair, de nuances tendres, et des piquets de fleurs
artificielles rehaussent leur chignon aux coques parfaites. Des bbs
adorables, aux yeux de chat, trottinent se donnant la main, l'air
important, en longue robe de crmonie, coiffs d'une manire trs
apprte, avec des petites touffes, des petits pinceaux de cheveux
s'rigeant dans diverses directions. Enfin messieurs les portefaix et
messieurs les coureurs sont eux-mmes en tenue de gala, en robe de coton
bleu bien neuve et bien raide, orne de larges inscriptions blanches sur
le dos et la poitrine; ils tiennent  la main les cartes de visite
qu'ils vont au pas de course distribuer  leurs brillantes relations.

Une maison neuve,  peu prs europenne, dont les abords sont encombrs
par les djinrichas d'innombrables visiteurs: c'est chez le gouverneur de
la ville, qui nous reoit avec le frac brod et le sourire officiel des
prfets d'Occident.

Aprs un grand djeuner d'officiers,  la table de l'amiral, vite je
quitte ma tenue de marin pour retourner  terre, me mler  la foule
japonaise.

Nagasaki, d'un bout  l'autre de ses rues, est enguirlande d'une
manire uniforme. Tout le long des maisonnettes de bois, vieilles ou
neuves, court une interminable frange verte, faite de touffes en roseau
alternant avec de longues feuilles de fougre pendues par la tige. Et,
devant l'entre de chaque demeure, au cordon qui soutient cette frange,
est attache une pendeloque toujours pareille, qui se compose d'une
carapace rouge de homard, de deux coquilles d'oeuf et d'un peu de
feuillage. Tout cela, parat-il, est traditionnel, symbolique,
inchangeable dcoration du premier jour de chaque anne.

Entre ces guirlandes ininterrompues, l'agitation souriante de la foule
bat son plein, sous le soleil d'hiver; gentilles mousms, plottes et
mivres, vieilles dugnes aux sourcils rass, aux dents laques de noir,
se saluent et se resaluent au passage, comme si, de se rencontrer,
c'tait chaque fois une joie et une surprise  n'en plus revenir; des
dames, qui se trouvent nez  nez  un carrefour, stationnent une heure
en face les unes des autres, casses en deux pour les plus profondes
rvrences, et c'est  qui n'osera pas se redresser la premire. Du ct
des hommes, mme de ceux qui restent vtus  la japonaise, les chapeaux
melon svissent en ce jour avec fureur, et quelques grands lgants,
fidles encore  la robe de soie des anctres, ont fait cependant une
concession au got moderne en se coiffant d'un haut de forme.

Trs empresss, les visiteurs, les visiteuses, en gnral sont reus
dans le vestibule de la maison,--le petit vestibule tapiss de nattes
blanches, o se trouve aujourd'hui un plateau rempli de sucreries
cocasses,  ct de l'invitable vase de bronze contenant la braise pour
allumer les pipes en miniature des dames. Ils dgoisent avec volubilit
leurs compliments, ces visiteurs si polis, leurs compliments entrecoups
de rvrences, saisissent du bout des doigts, aprs mille crmonies et
mille grces, un de ces petits bonbons en forme de fleur ou d'oiseau,
tout  fait immangeables pour nous, puis reprennent leur course, en se
retournant plusieurs fois dans la rue pour saluer encore.

Oh!... Mon petit chat qui fait ses visites lui aussi!... Mon petit chat
vtu de couleurs presque svres, pour la rue, et s'empressant comme les
grandes personnes  remplir ses devoirs de civilit!... Non, qui n'a pas
vu la petite mademoiselle Pluie-d'Avril assise avec dignit dans son
pousse-pousse, et tenant en main ses cartes de visite, lilliputiennes
comme elle-mme; qui n'a pas rencontr a, et n'en a pas reu au passage
un crmonieux salut, n'imaginera jamais la grce et le charme d'une
mousm de douze ans, diplme pour la danse et le beau maintien...

Tant de remuement comique, et un si clair soleil sur la bigarrure des
costumes, chassaient la tristesse que chaque premier de l'an trane  sa
suite; mais elle n'tait pas loin, elle rdait dans l'air, cette
tristesse  laquelle on n'chappe pas ce jour-l, et bientt nous nous
retrouvons, elle et moi, comme d'anciens amis, fatigus de s'tre trop
connus; c'est au milieu des quartiers caducs, aujourd'hui silencieux,
qui confinent  l'immense ville des morts et o passe  peine, de temps
 autre, quelque mousm furtive, jetant l'clat de sa robe de fte au
milieu des antiques boiseries et des vnrables pierres. Nagasaki finit
 la montagne abrupte, qui s'lve charge de temples et de spultures,
qui forme tout alentour un seul et mme cimetire, tag au-dessus de la
ville des vivants, un cimetire un peu dominateur, mais tellement doux
et ombreux...

Au pied mme de cette ncropole, passe une rue dlaisse, o demeure la
vieille et maigre madame L'Ourse, ma fleuriste habituelle. C'est une rue
trs ancienne; d'un ct, il y a des maisonnettes d'autrefois, des
choppes centenaires o l'on vend des fleurs pour les tombes, et, de
rencontre, des petits dieux domestiques, ou des autels en laque pour
anctres; de l'autre, il y a le flanc mme de la montagne, le rocher
presque vertical, interrompu de distance en distance par les grands
portiques sans ge, les grands escaliers qui conduisent aux pagodes, ou
bien par les petits sentiers de chvre, tapisss de capillaires et de
mousses, qui vont se perdre l-haut, chez messieurs les morts et
mesdames les mortes. J'y viens souvent, dans cette rue, non pas
seulement  cause de madame L'Ourse, mais pour prendre ensuite quelqu'un
de ces sentiers grimpants et monter dans l'immense et dlicieux
cimetire. Surtout par un soleil nostalgique, d'une tideur d'orangerie,
comme celui de ce soir, je ne sais pas s'il existe au monde un lieu plus
adorable; c'est un labyrinthe de petites terrasses superposes, de
petites sentes, de petites marches, parmi la mousse, le lichen et les
plus fines capillaires aux tiges de crin noir. En s'levant, on domine
bientt toutes les antiques pagodes, ranges  la base de cette montagne
comme pour servir d'atrium aux quartiers ariens o dorment les
gnrations antrieures; la vue plonge alors sur leurs toits compliqus,
leurs cours aux dalles tristes, leurs symboles, leurs monstres. Au del,
toute cette ville de Nagasaki, vue  vol d'oiseau, tale ses milliers
de maisonnettes drles couleur vieux bois et de poussire; au del
encore, viennent les rives de verdure, la baie profonde, la mer en nappe
bleue, la tourmente gologique d'alentour, l'escarpement des cimes, tout
cela lointain et comme _apais_ par la distance. L'apaisement, la paix,
c'est surtout ce que l'on sent pntrer en soi, plus on sjourne dans ce
lieu et plus on monte; mais pour nous elle est trs trange, la paix que
cette ville des morts exhale avec la senteur de ses cdres et la fume
de ses baguettes d'encens: paix de ces milliers d'mes dfuntes qui
perurent le monde et la vie  travers de tout petits yeux obliques et
dont le rve fut si diffrent du ntre. Ils sont innombrables, les tres
dont la cendre se mle ici  la terre; les bornes tombales, inscrites de
lettres inconnues, se groupent par familles, se pressent sur le flanc de
la montagne comme une multitude assemble pour un spectacle; il en est
de si anciennes, de si uses qu'elles n'ont plus de forme. Et tout ce
versant regarde le sud et l'ouest, de faon  tre constamment baign de
rayons, le soir surtout, attidi et dor mme quand dcline le soleil
d'hiver, comme en ce moment. Le long des troits sentiers, aujourd'hui
sems de feuilles mortes, qui grimpent vers les cimes, on passe parfois
devant des alignements de gnomes assis sous la retombe des fougres,
bouddhas en granit de la taille d'un enfant, la plupart briss par les
sicles, mais chacun ayant au cou une petite cravate d'toffe rouge,
noue l par les soins de quelque main pieuse. Par exemple, de
personnages vivants, on n'en rencontre gure; un bcheron, de temps 
autre, un rveur; une mousm qui, par hasard, ne rit pas, ou une vieille
dame apportant des chrysanthmes, allumant sur une tombe une gerbe de
ces baguettes parfumes qui donnent  l'air d'ici une senteur d'glise.
Il y a des camlias de cent ans, devenus de grands arbres; il y a des
cdres qui penchent au-dessus de l'abme leurs normes ramures, noueuses
comme des bras de vieillard. Des capillaires de toute fantaisie, longues
et fragiles, forment des amas de dentelles vertes, dans les recoins qui
ont la tideur et l'humidit des serres. Mais ce qui envahit surtout
les tombes et les terrasses des morts, c'est une certaine plante de
muraille, empresse  tapisser comme le lierre de chez nous, une plante
charmante aux feuilles en miniature, qui est l'amie insparable de
toutes les pierres japonaises.

On reoit en plein les rayons rouges du soir, en ce moment, dans les
hauts cimetires tranquilles; les feuilles mortes, le long des chemins,
semblent une jonche d'or, en attendant qu'elles se dcomposent pour
fconder les mousses et tout le petit monde dlicat des fougres. Les
bruits d'en bas arrivent  peine jusqu'ici; la ville, aperue dans un
gouffre, au-dessous de ses pagodes et de ses tombes, n'envoie point sa
clameur vers le quartier de ses morts: dans ce calme idal, dans cette
tideur, comme artificielle, pandue sur la ncropole par le soleil
d'hiver, les mes d'anctres, mme les plus dissoutes par le temps,
doivent reprendre un peu de conscience et de souvenir.

Quant  moi, qui suis n sur l'autre versant du monde, voici qu'au
milieu de ces ambiances tranges je songe trs mlancoliquement  mon
pays,  l'anne qui vient de finir, au sicle tomb ce matin dans
l'abme et qui fut celui de ma jeunesse...

Maintenant une cloche sonne, en bas dans une pagode, une cloche
formidable et lente,--quelqu'une de ces cloches normes qui sont
couvertes d'inscriptions mystrieuses ou de figures de monstre, et que
l'on fait vibrer au choc d'une poutre suspendue;--elle sonne 
intervalles trs espacs, comme chez nous pour les agonies. Elle ne
trouble rien; plutt elle accentue, elle souligne cet exotique silence.
En l'entendant, je me sens plus loin encore de la terre natale; je
regarde avec plus de tristesse ce rouge soleil au dclin, qui,  cette
heure mme, se lve l-bas, pour un matin sans doute glac, sur ma
maison familiale...




XIII


2 janvier.

Un seigneur japonais, un vritable, un qui se souvient encore d'avoir
t, au temps de son adolescence, un Samoura  deux sabres, mais qui
porte aujourd'hui tunique de colonel et casquette galonne  la russe,
nous a convis ce soir  faire la fte avec lui, dans la maison-de-th
la plus lgante de la ville et la plus ferme, o l'on ddaignerait de
nous recevoir si nous n'tions ses htes.

C'est tout au fond du vieux Nagasaki, prs de la grande pagode du
Cheval de Jade, et nous nous y rendons en djinricha, au coup de neuf
heures du soir, par une nuit froide et pure, claire d'une belle lune
d'hiver.

Dans ce quartier o brillent  peine quelques lanternes, la maison qui
nous attend, connue pour les rendez-vous de noble compagnie, est sombre,
close, silencieuse, immense: elle a deux tages, trs hauts de plafond,
et se dresse plutt tristement sur le ciel toil. Nos coureurs nous
dversent  la porte, au pied d'un escalier, dans un vestibule
minutieusement propre o nous devons ds l'abord quitter nos chaussures.

Aussitt, des mousms, qui sans doute nous guettaient  travers les
chssis de papier mince, se prcipitent du haut de l'escalier sur nos
personnes, s'abattent comme un vol de petites fes clatantes. Il y en a
juste autant que d'invits,--et honni soit qui mal y pense, car tout se
passera comme dans le monde; ces dames, des guchas de renom, que le
seigneur  deux sabres nous offre pour la soire, ont seulement accept
charge de nous distraire, de partager notre dnette, de charmer nos
yeux; rien de plus. Chacun de nous aura la sienne; chacun de nous, dans
le moment mme qu'il se dchausse, est accapar par une de ces gentilles
cratures, qui ne le quittera plus; du premier coup, les couples se
forment dans le brouhaha de l'arrive, presque sans choix, comme au
hasard, et c'est deux par deux, la main dans la main, que nous
gravissons l'escalier, avec une musique de petits rires voulus, purils
sans navet, mais jolis quand mme.

Au premier tage, la salle de rception, o nous sommes juste douze, les
guchas comprises, contiendrait facilement deux cents convives; nous y
avons l'air perdu, au milieu de l'immacule blancheur du papier mural,
ou des nattes couvrant le plancher. Et il n'y a rien pour orner cette
blanche solitude: ce serait une faute d'lgance; rien qu'un grand
bouquet frle qui s'lance d'un vase ancien et rare, pos sur un haut
socle d'bne; tout le luxe du lieu consiste dans les vastes
proportions, l'espace, et aussi dans la finesse des boiseries,
l'impeccable nettet des choses.

Le seigneur, pour nous recevoir, a repris ses longues robes de soie;
n'taient ses cheveux coups court, il serait redevenu un Japonais du
vieux temps. Quant au dcor, il est aussi trs pur, sauf la lumire
lectrique, la trop moderne lumire, qui tombe a et l du plafond, mais
d'une manire discrte cependant, et voile de verre dpoli.

Quand nous sommes tous accroupis par terre, bien en rang au fond de la
salle, sur des coussins de velours noir, six servantes pareillement
vtues apparaissent  la porte, dans le lointain de ce petit dsert de
nattes et de papier, se prosternent et font une premire entre tout 
fait rituelle pour venir d'abord placer, devant chacun des couples
assis, l'invitable rchaud de bronze. Ce sont des personnes entre deux
ges, et d'aspect respectable, ces servantes, ples, distingues, les
cheveux lisss en ailes de corbeau; elles ont arbor la tenue et la
couleur de grand apparat, qui sont spciales aux ftes du nouvel an et
ne doivent se porter que la premire semaine de chaque anne: robe de
crpon noir, d'un noir mat et profond comme le voile de la nuit, avec un
blason blanc au milieu du dos; robe qui trane derrire, trane sur les
cts, trane devant, et qui, grce  un jeu de bourrelets intrieurs,
reste toujours majestueusement tale autour de la mivre petite bonne
femme.

Et la dnette commence par terre, tous les services apports en bon
ordre et en rang par les six servantes correctes, dont la noire thorie
s'avance chaque fois comme pour le deuil trs officiel de quelque
personnage lointain et saugrenu.

C'est la mme dnette japonaise que l'on a dj faite partout: les
petites soupes aux algues, les nigmatiques et minuscules choses pour
poupes. Mais tout est d'un raffinement extrme, servi dans des
porcelaines diaphanes, dans des laques lgers, lgers, presque
impondrables. Et il y a d'tonnantes ptisseries imitant des paysages,
des sites de rve nippon, rocailles en sucre brun, vieux cdres en sucre
verdtre trs dlicatement feuillus.

Aprs souper, ces dames, qui sont haut cotes et se font payer fort
cher, consentent  retirer de leurs tuis de crpon les longues guitares
 voix de sauterelle et les spatules d'ivoire qui servent d'archets.
Elles chantent, comme de jeunes chats qui miauleraient le soir du haut
d'un mur. Et enfin elles dansent, avec des masques divers; la danse de
la goule, celle de la grosse dame joufflue et bte, la danse des roues
de fleurs, le pas de la source; tout ce que mademoiselle Pluie-d'Avril,
mon amie, m'a dj fait connatre dans la Maison de la Grue, et qui
est de tradition infiniment ancienne, m'est rdit ici, dans un cadre
plus vaste, plus distingu et plus vide encore.

Ces dames ont des robes adorablement nuances, qui passent du bleu
cendr de la nuit au rose de l'aube, et que traversent de grandes fleurs
imaginaires, ou bien des vols de cigognes au plumage d'or. A force de
grce et d'artifices, elles sont presque jolies, et on subirait leur
charme apprt s'il faisait moins froid. Mais on gle sur ces nattes,
dans la salle trop grande o les braises des gentils rchauds nous
enttent sans donner de chaleur. Et la lune de janvier, dont on peroit,
 travers les carreaux de papier de riz, la pleur spectrale, en
concurrence avec l lumire lectrique, nous rappelle que dehors la
gele blanche de l'extrme matin doit commencer de se dposer sur la
ville endormie. Il est temps de quitter ce lieu d'lgance trange.

Pour finir, un jeu puril sans gat. Par terre, dans la salle trs
vide, on forme un cercle avec les coussins de velours funraire, espacs
d'une longueur de mousm, et l-dessus nous voici tous courant  la file
et en rond, d'un pas que rythme une chanson de cent ans.--Les Japonais
s'amusaient  ce jeu dans la nuit des ges: de vieilles images en font
foi.--A perdu qui n'est pas perch sur le velours d'un coussin noir,
quand brusquement la chanson s'arrte, et les guchas alors font
entendre des petits rires, comme une dgringolade de perles fausses.

Oh! la niaiserie et la tristesse de cela, au milieu de cet exotisme
extrme, au pied de la pagode du Cheval de Jade, dans le grand silence
des entours et dans la froidure d'un minuit de janvier!...

Allons-nous-en!--Nos coureurs, en bas, nous attendent, endormis dans des
couvertures,  ct de nos souliers. Enfin rechausss, nous nous
installons sur nos petits chars, et l'air vif nous saisit, la nuit du
dehors nous enveloppe, tandis que les guchas, restes dans l'escalier,
en groupe lumineux, tourdissant de couleur, s'inclinent pour des
rvrences charmantes. Sur le ciel tout bleui de rayons de lune, les
vieux cdres sacrs du temple voisin dcoupent en noir leurs branches
tordues, aux rares bouquets de feuillage, d'un dessin trs japonais. Et
peu  peu nous prenons de la vitesse,  mesure que s'veillent mieux nos
coureurs; nous voil partis pour une longue course aux lanternes,
traversant un Nagasaki bleutre, vaporeux et lunaire, qui dort tout
baign de brume hivernale.




XIV


Mardi, 8 janvier.

Oh! les tonnantes petites personnes, que j'ai rencontres aujourd'hui 
la campagne! Je les voyais de loin cheminer devant moi, une
cinquantaine, presque en rang comme un peloton de soldats, toutes
pareilles et toutes blanches. Des peignoirs de calicot blanc,--aux
manches plates, attachs  la taille par une ceinture, sans corset,--en
faisaient des bonnes femmes bien rondes,  tournure de grosse paysanne
inlgante. Des bonnets de calicot, tout simples et tout raides, mais
trop majestueux et comme gonfls de vent, semblaient des cloches 
melon sur les ttes... Qu'est-ce que a pouvait bien tre, ce monde-l?
Des Japonaises, fagotes ainsi, lourdement et sans grce?--Pas possible.

J'ai press le pas pour vrifier. Et, sous les hauts bonnets comiques,
j'ai bien vu des figures plates de mousms ou de jeunes femmes
nipponnes; mais ces dames avaient l'air srieux, pntr, ne riaient
point; l'habituel badinage des rencontres n'et pas t de circonstance,
videmment, et j'ai pass, sans rire moi non plus.

Ensuite je me suis inform: c'tait l'cole des ambulancires pour
l'arme, qui faisait une promenade hyginique d'entranement!... Tout
est  la guerre, en ce moment-ci, tout est prparatifs pour cette grande
tentative contre la Russie,--qui, du reste, ne constituera que la
manifestation initiale de l'immense Pril jaune.

On m'a assur que, dans les rangs de ces petites cratures empaquetes
en tenue d'hpital, il se trouvait des dames nobles, des descendantes de
ces vieilles familles dans lesquelles nous autres trangers ne
pntrons pas encore. Et des officiers, mes camarades, qui ont dj t
soigns et panss par elles, gardent le meilleur souvenir de leurs mains
si petites, douces, adroites, aux patiences inlassables.

Mais ces normes bonnets gonfls d'air, ces espces de coiffes  la
Cauchoise, qui dira pourquoi?...




XV


Samedi, 12 janvier.

Madame Renoncule, ma belle-mre, a vraiment toutes les dlicatesses.
Malgr ma rserve si marque vis--vis de mademoiselle Fleur-de-Sureau
ma belle-soeur, elle m'avait de nouveau convi hier soir  un repas de
famille, que j'aurais eu trop mauvaise grce de refuser encore.
J'esprais toutefois m'y amuser davantage, et je dois reconnatre que
l'attitude gnrale a t plutt guinde. On gelait, en chaussettes, sur
les nattes du plancher. On disait des choses cherches et vides,
galantes avec rserve, dont on essayait de rire. Les petites soupes
taient froides dans les bols en miniature. Tout tait froid.

Et tout serait rest incolore si, vers la fin du repas, une de mes
cousines marie depuis peu, madame Fleur-de-Cerisier,--jeune personne
trs distingue, mais qui ds l'ge le plus tendre a t maintes fois
victime d'un temprament trop inflammable,--ne s'tait prise d'Osman au
point de lui proposer d'oublier pour lui tous ses devoirs. A la suite de
cet incident, que l'on ne saurait trop dplorer, une gne trs notable
s'est glisse dans mes rapports avec ma belle-famille.

Toutefois mes relations avec madame Prune n'en ont point souffert, et ce
matin je l'ai accompagne jusqu' la tombe de feu ce pauvre M. Sucre, o
elle avait senti le besoin d'aller dposer avec moi quelques fleurs. Son
culte est vraiment touchant pour la mmoire de cet poux dbonnaire, qui
ne suffisait peut-tre pas  la fougue de sa nature, mais que paraient
tant de qualits discrtes, et qui possdait comme pas un le tact de
s'clipser  propos.

C'taient de tardifs chrysanthmes, couleur de rouille, gracieusement
entremls  des branchettes de cryptomeria, que madame Prune avait
choisis pour sa fidle offrande.

Il m'a paru un peu  l'abandon, le coin de cimetire o M. Sucre repose,
mais situ fort aimablement sur la montagne, avec une vue attrayante.
Aux quatre coins de la tombe, des tubes de bambou fichs en terre
forment de nafs porte-bouquets o nous avons dispos nos fleurs, non
sans quelque recherche d'arrangement. Une courte invocation aux Esprits
des anctres; quelques baguettes d'encens allumes dans le petit
brle-parfum funraire, et la veuve, avec un soupir, s'est arrache  ce
lieu mlancolique; il fallait se hter, car la pluie menaait de nous
surprendre au milieu de nos pieux devoirs.

Cette averse a d'ailleurs rendu plus intime notre retour, car, dans les
chemins de descente, tout de suite glissants et dangereux, madame Prune,
chausse de socques en bois, a d chercher le secours de mon bras, et
nous sommes revenus ensemble sous son large parapluie.

Il tait trs vaste, ce parapluie de madame Prune,  mille nervures et
garni de papier gomm; tout autour, peintes en transparent, foltraient
des cigognes,--interprtes un peu  la manire du cher dfunt, qui
restera toutefois le peintre incomparable de ce genre d'oiseau.




XVI


16 janvier.

Aujourd'hui, une visite dont je m'amusais d'avance, ma premire 
mademoiselle Pluie-d'Avril, dans son domicile particulier.

Et je l'ai trouv tel que je l'imaginais, ce logis de petite cigale sans
lendemain, de petite crature qui n'existe que par la grce phmre et
le chatoiement des atours,  l'gal de quelque papillon clos pour
charmer nos yeux. C'est dans une vieille rue qui monte,--non vers les
montagnes des temples et des tombeaux, mais vers la Montagne ronde,
sorte de colline dtache en pleine ville et ne supportant que des
maisons-de-th ou des maisons de plaisir. L, au premier tage d'une
construction  la mode ancienne, toute de bois de cdre et de papier, le
nid de la petite danseuse s'avance en balcon, au-dessus des passants
rares et discrets. On se dchausse, il va sans dire, ds le bas de
l'escalier, garni de nattes blanches, et tout est minutieusement propre
dans la maisonnette sonore, dont les bois, desschs depuis cent ans,
vibrent comme la caisse d'une guitare.

Mademoiselle Pluie-d'Avril habite avec M. Swong, un norme chat, matou
bien fourr, d'imposante allure, qui porte une collerette tuyaute, et
madame Pigeon, une vieille, vieille femme  cheveux blancs qu'elle
appelle grand'mre,--quelque madame Prune du temps pass, sans doute,
mais qui a pourtant de braves yeux, un air de bonne aeule, douce et
presque respectable.

Aprs mille rvrences, pendant qu'on se hte de me prparer des bonbons
et du th, je passe, du coin de l'oeil, l'inspection de ce logis. C'est
drle d'tre l, et mademoiselle Pluie-d'Avril, en matresse de maison,
comment dire ses belles manires, son affairement, et le srieux de son
impayable minois!... Un intrieur bien modeste; on est comme chez des
gens du peuple, mais soigneux. Ce qui dtonne seulement, ce sont les
coffres de laque contenant les costumes de danse, dont quelques-uns,
jets  et l, semblent des robes de fe qui traneraient dans une
chaumine. Aux murs, de bois sec et de papier blanc, il y a des
photographies de mademoiselle Pluie-d'Avril et de quelques-unes de ses
camarades, dans leurs rles  succs: frimousses de jeunes chattes, avec
des falbalas comme les princesses nipponnes de jadis, ou avec des
perruques de douairire. Et,  titre de curiosit exotique, il y a aussi
deux images europennes: l'impratrice Eugnie et le roi
Victor-Emmanuel... Cependant je ne vois nulle part la table des
anctres, le recoin vnr, toujours un peu noirci par la fume des
baguettes d'encens, que l'on trouve dans les maisons les plus pauvres.
Non, il fait dfaut ici, cet autel qui est l'indice de toute famille
constitue; la petite danseuse n'a donc point de parents, et n'est
chaperonne dans la vie que par ce matou sournois et cette grand'mre de
hasard.

Au fait, pourquoi donc s'en est-elle alle, la soi-disant grand'mre, la
vieille dame aux yeux rests honntes?... Et pourquoi M. Swong, assis
gravement sur son postrieur, la collerette releve en fraise  la
Mdicis, m'observe-t-il fixement avec ses yeux verts?... Dans ce
milieu-l, tout est mystrieux et tout est possible... Cependant, non,
je ne peux croire que cette clipse de madame Pigeon soit
intentionnelle; un pareil soupon me gterait ce propret logis, cette
petite crature fine, et la collation pose devant moi sur les nattes du
plancher. Chassons le doute mauvais, et asseyons-nous par terre pour
faire la dnette, avec des crmonies, comme dans le monde...

Quand il est l'heure de prendre cong, j'embrasse mademoiselle
Pluie-d'Avril et M. Swong, chacun sur la joue, et on me reconduit trs
aimablement, trs cordialement, aprs avoir exprim l'esprance de me
revoir. Sans aucun doute, je reviendrai, car tout s'est pass 
souhait, il n'y a eu nulle quivoque, et, sur la dernire marche du
vieil escalier, mademoiselle Pluie-d'Avril, prosterne, son ventail 
la main, me suit d'un franc et gentil sourire...

Mais qu'est-ce qu'il peut bien y avoir, dans cette toute petite tte de
danseuse, et dans ce petit coeur?... Toujours la mlancolique
interrogation sans rponse, que j'ai si souvent ressasse  propos
d'tres essentiellement diffrents de moi et indchiffrables, chats,
singes, ou enfants des races humaines trs distantes de la ntre, dont
le regard tait entr dans le mien par la route profonde... Et puis,
quels seront ses lendemains,  celle-l, et quelles prostitutions
l'attendent? Restera-t-elle seulement jolie en grandissant, quand la
fleur de l'enfance sera fane sur ses joues? Et alors, si elle ne l'est
plus, jolie, dans quelle misre ira-t-elle finir, la petite fille aux
belles robes?...

Tout en songeant  ces lendemains de mademoiselle Pluie-d'Avril, qui
incarne encore un rve du vieux Japon, du Japon des laques et des
ventails, je retombe peu  peu dans le Nagasaki moderne, et voici les
quais, les cabarets  l'amricaine. C'est l'heure o la foule
lamentable des ouvriers quitte les usines, visages noircis par ce hideux
charbon de terre, qui aura t, plus que l'alcool peut-tre, le flau
destructeur de notre espce. Et l-bas, sur la rive d'en face, au pied
de ces montagnes qui ne connaissaient nagure que les cdres, les
bambous et les pagodes, des tuyaux fument, fument, empoisonnent l'air du
soir, et des machines sifflent, crient avec des voix de Guignol: l est
l'arsenal maritime, o l'on s'puise nuit et jour  construire les plus
ingnieuses machines, pour ces grandes tueries d'ensemble, inconnues 
nos anctres.




XVII


Jeudi, 17 janvier.

La pluie tombait dru sur la mer, qui en tait comme crible, qui
semblait fumer au coup de fouet de ces milliers de gouttelettes
cinglantes.

Dans ma chambre du _Redoutable_,--la porte ferme pour moins entendre ce
perptuel bruit des entreponts bonds de matelots,--un tel dluge
mettait, avant l'heure, une obscurit de soir. Le piano, que je venais
d'ouvrir, avait ses sons feutrs des jours o il pleut, et la pdale
sourde, tout le temps maintenue  cause des voisins, attnuait aussi la
musique de Wagner, comme si on l'et joue au fond d'une armoire close:
c'tait un passage de _Tristan et Iseult_, que j'accompagnais, d'une
manire un peu distraite tout d'abord, et que mon serviteur Osman
chantait  demi-voix. Par la fentre, on voyait les verdures de la rive,
dans un effacement gris, des verdures mouilles, des roches mouilles,
des feuillages qui se couchaient sous l'averse; on se sentait entour
d'eau, envelopp de ruissellements.

Porte ferme, la vie, le remuement, la clameur contenue des six cents
hommes, entasss un jour de pluie dans les flancs du navire, vous
arrivait bien encore,  travers les cloisons de fer; mais c'tait une
symphonie si habituelle que vraiment on l'entendait  peine, on
l'entendait mme de moins en moins,  mesure que le chant wagnrien vous
prenait davantage, que la voix montait, et que s'exaltait
l'accompagnement.

Or les paroles disaient: ...dans un pays lointain, dans un pays o
rgne l'ombre, quand le canon tout  coup est venu branler notre
maison blinde... Des coups espacs,  intervalles funbres, ne
rappelant pas ces saluts que, dans une escadre comme la ntre, on
entend chaque jour... Et j'ai envoy Osman aux informations.

Il est rentr vite pour me dire, du reste sans altration notable sur sa
figure joyeuse: C'est la vieille _couine_ qui est morte! Et un
timonier, l'instant d'aprs, venait avec plus de correction m'annoncer
aussi: Commandant, les Anglais saluent, pour la Reine Victoria qui est
dcde.--Oh! alors, si c'est cela, tous les navires vont s'y mettre;
et le _Redoutable_ lui-mme; nous en avons pour jusqu' ce soir, de ces
longues salves pompeuses. Reprenons donc _Tristan et Iseult_, malgr le
fracas du dehors. La nouvelle d'ailleurs n'interrompt pas non plus
l'exercice de gymnastique des matelots qui font les mouvements
d'assouplissement au-dessus de ma tte, ni leurs voix gaies qui comptent
toutes ensemble: une, deux, trois! sans souci de ce deuil officiel.

La canonnade cependant se propage sur tous les points de la baie, o
sont rassembls tant de navires de combat, et l'cho de la montagne
aussi s'en mle, rpond comme un tonnerre lointain.

Or, il en va de mme tout autour de la terre. Et c'est trange, quand on
s'y appesantit, la rpercussion de cette mort sur le monde... Ainsi, une
aeule rassasie de jours vient de s'teindre l-bas, l-bas, dans une
le brumeuse; des milliers d'autres cratures, un peu partout, rendaient
en mme temps leur me, dont on ne s'occupe point; mais celle-ci, par
une des plus antiques et des plus enfantines conventions humaines,
personnifiait un peuple, le _peuple de proie_; alors, un rseau de fils
enveloppant les pays et les mers, a propag la nouvelle, et c'est un
immense bruit, troublant le repos de tous; dans chaque lieu, dans chaque
recoin o les hommes ont group des machines  tuer, un vacarme d'orage
retentit, comme ici mme dans cette baie si loigne et si trangre.

D'aucuns la disaient bonne et pitoyable aux souffrances, la si vieille
reine qui vient de mourir: alors, combien son dclin dut tre angoiss
par les spectres du Transvaal, si seulement elle avait gard un coeur un
peu maternel malgr l'orgueil,  travers les griseries de l'adulation
et du faste. Nul ne m'tait plus indiffrent qu'elle, et cependant sa
fin m'meut presque, en cette pluvieuse journe d'hiver; c'est qu'elle
tait souveraine bien des annes avant ma naissance, et, tout enfant,
j'entendais souvent prononcer son nom, en ce temps-l sympathique aux
Franais; une priode meurt avec son interminable rgne, et il semble
qu'elle nous entrane un peu tous  sa suite dans le pass...

Mais, il tait crit que, dans ce pays, je ne pourrais rien prendre au
srieux, pas mme un deuil royal... Voici maintenant que je pense 
l'impression des mousms, dans toutes ces maisonnettes perches sur la
rive, entre les feuillages tremps de pluie,  leur surprise d'entendre
ces salves qui ne finissent plus; les petits carreaux de papier, les
petits chssis  glissire s'ouvrant partout, dans ces logis frles
comme des jouets de Nuremberg, et des ttes gentiment comiques, se
risquant sous l'averse, pour se demander les unes aux autres, aprs la
rvrence oblige: Qu'est-ce qu'il y a, mademoiselle Tulipe?...
Qu'est-ce qui se passe donc, mademoiselle La Lune?... Alors le sourire
me vient malgr moi, ce sourire irrsistible que me causent toujours les
figures des mousms ou des jeunes chats...

Sur le soir, quand le vrai crpuscule s'ajoute  la pnombre des nuages
et de la pluie, la canonnade par degrs s'apaise. A longs intervalles,
quelques derniers coups grondent encore, prolongs par l'cho. Et puis
un infini silence retombe sur cette mort, avec la nuit qui vient: la
page de l'histoire est tourne; la vieille dame orgueilleuse commence sa
descente ternelle, dans la paix peut-tre, assurment dans la cendre et
l'oubli...




XVIII


Dimanche, 20 janvier.

Les derniers chrysanthmes, frips par les geles du matin, ont disparu
de l'talage de madame L'Ourse, ma fleuriste ordinaire, pour faire place
 des camlias et  des branchettes de saule, ornes dj de ces petites
pendeloques jauntres qui sont des floraisons d'extrme renouveau. Notre
sjour indtermin dans ce pays se prolonge de semaine en semaine, et
nous finirons par y voir poindre le printemps.

Dans sa vieille rue toujours en pnombre, qui longe le flanc de la
montagne et les soubassements des temples, cette boutique de madame
L'Ourse est un point o je m'arrte chaque jour, avant d'aller m'isoler
l-haut, dans les bosquets des morts. Nous sommes du reste un peu en
galanterie, madame L'Ourse et moi: c'tait fatal.

Sa maisonnette de bois est noirtre, caduque comme la rue tout entire,
moisie  l'ombre de ces terrasses moussues qui soutiennent les pagodes
et la ncropole. A la devanture, sont accrochs quantit de tubes en
bambou remplis d'eau, o trempent des fleurs, des feuillages, des
fougres, des herbes.--Les Japonais, mme du bas peuple, chacun sait
cela, nous ont devancs de plusieurs sicles dans le raffinement des
bouquets, dans l'art de composer, avec les plantes les plus vulgaires,
des gerbes d'une grce inimitable, dignes de leurs vases aux mille
formes.

Avec madame L'Ourse,--qui est dans les ges de madame Prune, autant dire
 l'poque de la vie o les femmes sont le plus aimables,--le prix des
fleurs se dbat toujours longuement, pour le seul plaisir de marchander,
en se faisant un doigt de cour. Cela s'entremle de madrigaux que je
lui adresse sur sa personne et qu'elle sait me rendre avec une civilit
parfaite; d'autres dames du voisinage sortent alors des petits logis
vermoulus et sombres pour assister au galant tournoi: c'est madame
Montagne-Peinte, marchande de bric--brac au coin de la rue, ou madame
Le Nuage qui vend des baguettes d'encens pour les Trpasss, ou encore
madame Tubreuse, dont l'poux, au fond d'un hangar poussireux, redore
les bouddhas centenaires et rpare les autels d'anctres.

Lorsque ma gerbe est enfin choisie et paye, je la laisse en dpt chez
la marchande (prtexte  revenir), et je commence mon ascension  peu
prs quotidienne  la sainte montagne qui surplombe.

Quantits de chemins s'offrent  moi, tout le long de cette rue
vnrable, o il fait plus froid qu'ailleurs faute de soleil. Tantt je
m'en vais par les troits raidillons qui grimpent au milieu des roches
verdies, des mousses  reflet de velours, des capillaires aux tiges de
crin noir, des petites sources parpilles sur les feuilles comme des
perles de verre.

Ou bien je monte plus lentement par les larges escaliers de granit et
les terrasses des temples.--Mais l, le sourire s'arrte, car
soudainement tout devient grave, et une horreur religieuse inconnue sort
des vieux sanctuaires obscurs. Il y a de quoi faire chaque jour quelque
dcouverte nouvelle, dans ces quartiers de silence et d'abandon, tages
au-dessus de la ville, et prcds de tant de vestibules, de terrasses,
de portiques svres. Dans les cours dalles, des arbres qui ont vu
passer les sicles tendent leurs grosses branches mourantes, soutenues
a et l par des bquilles de bois ou de granit; il y pousse aussi des
cycas gants, dont le tronc multiple s'arrange en forme de candlabre;
des cycas qui supportent le froid, admettent  l'occasion la neige sur
leurs beaux plumets,--rsistent aux hivers, dans ce pays, comme font du
reste quantit d'autres plantes dlicates, et comme les singes des
forts, comme les grands papillons pareils  ceux des Tropiques, le
Japon, semble-t-il, ayant le privilge d'une flore et d'une faune qui
ne sont plus de son climat.--Des galeries couvertes, aux colonnes de
cdre, entourent d'une zone d'ombre les sanctuaires presque toujours
ferms, o l'on voit,  travers les barreaux des portes, briller des
dorures attnues, luire les mains et les visages des dieux assis en
rang sur des fauteuils. Ces temples, comme leurs arbres, ont vu couler
des annes par centaines, et le moment approche o leurs boiseries,
leurs laques s'en iront en dbris et en cendre. Sur les autels, ou bien
aux plafonds poudreux, aux frises des vieilles colonnades, derrire les
toiles d'araignes, il y a partout du mystre; partout il y a de
l'trange et de l'inquitant, dans les moindres formes des figures ou
des symboles. Et on sent bien, ici, qu'au fond de l'me de ce peuple
badin, au fin fond pour nous impntrable, doit rsider autre chose que
de la frivolit et du rire, sans doute quelque conception plutt
terrible de la destine humaine, de la vie et de l'anantissement...

En montant toujours, voici bientt la peuplade des petits bouddhas en
granit, tout barbus de lichen, et les innombrables bornes funraires,
enlaces de plantes aux minuscules feuilles; voici le rseau des
sentiers qui se croisent parmi les tombes, sous les bambous et les
camlias sauvages; voici tout le labyrinthe des morts. Et,  cette
hauteur, je retrouve presque chaque fois ce soleil du soir, couleur de
cuivre, qui, avant de s'abmer l-bas dans la mer Jaune, s'attarde si
languissamment sur ces pentes exposes au sud et  l'ouest, pour y
apporter une tideur pas naturelle et comme enferme, et me donner
toujours la mme illusion de serre.  et l, gisant sur quelque
terrasse mortuaire, une chaise  porteurs, toute petite et en bois blanc
trs mince, comme pour promener une poupe, indique la place d'un mort
nouvellement amen  ce haut domaine; c'est l dedans qu'on a apport sa
cendre, et l'usage veut qu'on laisse le vhicule lger pourrir sur
place, avec les lotus en papier d'argent qui servirent au cortge. O
les brle-t-on, ces morts, dans quel recoin clandestin, et avec quelle
pudeur de les montrer? En ville on ne les rencontre jamais que dj tout
incinrs, tout rduits, tout gentils, et ne pesant plus, ports
allgrement  l'paule sur des btonnets, dans des petits palanquins en
bois blanc, d'lgante et prcise menuiserie; et quand j'ai interrog
des Japonais sur le lieu des bchers, ils m'ont chaque fois vasivement
rpondu: Dans les montagnes... par l-bas... par l-haut... Il n'y a
donc que de la poussire humaine, ici, point de cadavres jamais, ni de
dcompositions, ni de forme affreuse, et cela supprime tout effroi sous
ces ombrages.

L'heure du soir est l'heure par excellence, dans ces hauts cimetires o
la senteur hivernale des feuilles mortes, des mousses et des lichens se
mle au parfum des baguettes d'encens allumes sur les tombes. C'est
aussi l'heure o je conois le mieux l'normit des distances; en
regardant, du haut de mon tranquille observatoire, dcliner le soleil du
Japon, qui se lve  ce moment mme sur mon pays, j'ai comme
l'impression physique, un peu vertigineuse, de la convexit de la Terre,
et de sa courbe immense. Et je me sens si loin, si loin, dans le
crpuscule qui vient, que tout  coup me prend le frisson de nostalgie,
au souvenir du pays Basque, ou bien de ma maison natale...

Le plus souvent il est couch, ce soleil, quand je repasse devant chez
madame L'Ourse, mais elle m'attend pour tirer les vieux chssis de bois
qui ferment sa devanture. Avec un regard plein de sous-entendus, elle ne
manque jamais d'ajouter  la gerbe achete deux ou trois fleurs, pour
moi particulirement prcieuses, parce qu'elles sont un cadeau, une
surprise qu'elle me rservait.

Et maintenant, vite un pousse-pousse rapide, un coureur qui ait de
bonnes jambes, afin de retraverser la ville nipponne et de ne pas
manquer le dernier canot du soir. D'abord c'est la longue rue des
marchands, o, devant les petites boutiques de bois, papillotent les
porcelaines, les ventails, les maux, les laques, toutes les choses
manires et jolies que fabriquent par milliers les Japonais et que
vendent les mousms souriantes. L dfilent, dans le mme sens que le
mien, quantit d'autres pousse-pousse empresss qui ramnent vers la mer
les officiers de notre escadre ou des cuirasss trangers, chacun
rapportant nombre de petits paquets ingnieusement ficels, de petites
caisses finement menuises: les exasprants bibelots auxquels ici
personne n'chappe.

Le long des nouveaux quais  l'amricaine, o les coureurs haletants
nous dposent, on se retrouve; on se trie par nations, sous un petit
vent glac qui manque rarement de se lever le soir et d'asperger
d'embruns notre retour  bord.

On nous a tant traits de pillards, dans certains journaux, nous tous,
officiers ou soldats de l'expdition de Chine, que nous avons admis la
dnomination pillage pour toute chinoiserie ou japonerie, si
honntement achete soit-elle, et paye en monnaie sonnante. Or, il est
de rgle sur mon bateau qu'aprs le souper,  l'instant des cigarettes,
chacun doit exhiber son pillage du jour; la table du carr se garnit
donc tous les soirs d'tonnantes choses, prsentes par leur
propritaire respectif. Mon Dieu, qu'on est bien, les nuits d'hiver, en
rade tranquille, install  son bord, entre bons camarades, rentr dans
cette petite France flottante qui vous porte si fidlement, mais qui
voisine tour  tour avec les pays les plus saugrenus du monde!...




XIX


Lundi, 21 janvier.

Madame Prune caressait depuis de longs jours le rve de venir me voir 
bord, comme elle tait venue jadis sur la _Triomphante_, il y a tantt
quinze ans, hlas!  l'poque o s'panouissaient, dans toute leur
fracheur premire, ses sentiments pour moi.

J'avais galamment consenti, mais, en homme correct qui craint de donner
 jaser, je m'tais rendu chez madame Renoncule ma belle-mre pour la
prier de chaperonner la visiteuse. Et, afin d'enlever mme tout
caractre clandestin  cette entrevue, j'avais convi aussi deux de mes
belles-soeurs et quatre jeunes guchas de ma connaissance, en leur
recommandant d'apporter des guitares.

Il avait fallu ensuite prvenir la police nipponne, pour les raisons
suivantes. Depuis des annes, le Japon dtenait le monopole d'exporter
dans toutes les villes maritimes de l'Extrme-Orient des jeunes
personnes de caractre gai, spcialement destines  faire oublier aux
navigateurs les austrits de la mer; mais le gouvernement du Mikado
veut supprimer aujourd'hui cet usage, qu'il regarde comme attentatoire
au bon renom national, et devient trs circonspect lorsqu'il s'agit de
laisser des dames seules se rendre  bord des navires.

La perspective d'tre prsents  madame Prune avait jet parmi mes
camarades un doux moi. Ils avaient fait des frais, command pour la
table des fleurs et de trs ingnieuses sucreries. Et,  l'instant fix,
leurs jumelles se promenaient discrtement sur tous les sampans de la
rade, pour pier la venue de nos invites.

Au bout d'une demi-heure, personne. Au bout d'une heure, rien encore. Et
j'ai envoy aux informations, sur le quai.

Des policiers,--trop peu physionomistes, hlas!--s'taient opposs 
l'embarquement de ces dames, malgr l'autorisation accorde la veille,
croyant au dpart d'une relve de pensionnaires pour certaines maisons
de Shanga ou de Singapour.

Madame Renoncule, parat-il, toujours si matresse d'elle-mme, avait
reu ce coup le front haut, et s'tait contente de ramener avec dignit
mes belles-soeurs au logis.

Mais,  l'ide d'tre prise pour l'une de ces htares migratrices, qui
ne craignent pas d'abandonner l'autel de leurs anctres pour aller
vendre  l'tranger leur sourire, madame Prune s'tait vanouie.




XX


Mercredi, 23 janvier.

Je passais tranquillement, avec un de mes camarades du _Redoutable_,
dans Motokagomachi, la grande rue des boutiques, regardant les bibelots
extraordinaires aux devantures et les sourires de ces gentilles petites
personnes, qui ont les yeux si brids. Mais, en avant de nous l-bas,
trs vite un rassemblement se formait, d'o partaient des vocifrations
aigus, grinantes, rugueuses, comme celles des Chinois en guerre. Et au
milieu de ce groupe excit, deux officiers franais, contre lesquels
semblait tourne la fureur gnrale!... Alors, nous sommes accourus
aussi, il va sans dire.

C'taient deux enseignes de vaisseau, arrivs d'hier  Nagasaki sur un
croiseur. Des bonshommes autour d'eux avaient les poings levs, leurs
courts bras jaunes sortant jusqu' l'paule des manches de leurs robes.
Or, ces bonshommes, nous les connaissions bien: c'taient des marchands
de potiches du voisinage, chez lesquels nous avions l'habitude de
frquenter, gens  sourires et  rvrences plus que personne, gens
d'ordinaire obsquieux et patelins,--mais si transfigurs aujourd'hui
par la colre! Leurs petits yeux devenus effrayants, leur bouche
contracte par un rictus de fauve! Des tres pour nous tout  fait
nouveaux, imprvus, ressemblant  ces masques de guerre qui grimacent la
mort, et dont les Japonais ont bien d en effet prendre le modle chez
eux quelque part.

Tout simplement ces Franais avaient pouss du pied le chien d'un de ces
marchands, qui voulait mordre: alors, besoin immdiat de revanche
nationale contre les deux trangers...

Le calme un peu ddaigneux des attaqus, notre arrive aussi,  nous qui
tions connus pour tre d'assez faciles acheteurs, empcha la bagarre
d'aller jusqu'au premier coup de poing; sans cela nous tions
aveuglment houspills par la foule, et non moins aveuglment trans au
poste par une escouade de police, ainsi qu'il arriva la semaine dernire
aux officiers d'une autre flotte europenne.

Ce petit peuple, arrogant et plein de mystre, cache, sous ses dehors
gracieux, une haine farouche pour les hommes de race blanche.

Imaginerait-on mme qu'un de leurs sujets de jalousie contre les
Europens est de ne pouvoir, pour cause de visage trop plat, user d'un
pince-nez? Aussi les lgants d'entre eux se htent-ils d'en porter,
mme s'ils n'en ont pas besoin, pour peu qu'ils se sentent au milieu de
la figure un soupon de quelque chose permettant d'en accrocher un.




XXI


Vendredi, 25 janvier.

Le temple du Renard devient depuis quelques jours un de mes lieux de
plerinage habituels.

Un chemin d'ombre verte, dans un repli de montagne, vous y conduit en
grimpant comme un escalier au bord d'une petite cascade alerte et
glace. Il y a quinze ans, j'avais pu vivre tout un t  Nagasaki sans
le connatre, et je ne l'aurais pas dcouvert cette fois non plus, sans
les emblmes religieux chelonns  diverses hauteurs parmi les
branches, le long du sentier presque clandestin. Ces emblmes sont des
renards blancs, assis sur des socles,--des renards fantastiques, bien
entendu, des renards dforms par l'imagination japonaise et traduits
sous les traits de maigres btes aux oreilles de chauves-souris,
montrant les dents avec un de ces rires  ne pas regarder, comme en ont
les ttes de mort; ou bien ce sont de frles portiques de menuiserie,
peints en rouge et couverts d'inscriptions noires, parfois espacs au
hasard, ailleurs si rapprochs qu'ils forment une sorte de vote
rougetre, sous l'autre vote si verte des feuilles. Quelques
maisonnettes s'tagent aussi sur le parcours, humbles boutiques de
baguettes d'encens pour le temple, de bonbons pour les enfants qui
montent en plerinage, ou de petits renards en pltre, longs comme le
doigt mais taills sur le modle de ceux de la route et montrant
l'affreux rictus qui convient. Partout des branches retombantes, des
mousses, des fougres; de beaux mandariniers, garnis de leurs fruits
d'or qui achvent lentement de mrir au soleil hivernal. Des roches
polies, arrondies par le temps et que d'imperceptibles lichens ont
marbres,  l'ombre, de nuances douces et rares: des verts cendrs, des
gris passant au rose. Et  et l, pos sur quelque vieille pierre
debout, un temple en miniature, de la taille d'un thtre de Guignol,
trs vieux lui aussi, trs fruste, mais ayant ses emblmes nigmatiques,
ses renards blancs et ses bouquets de riz apports en offrande. La
cascade, le plus souvent cache dans des fissures profondes, vous
accompagne de sa grle musique, tandis qu'on s'lve sous les ramures,
par le sentier ardu ou par les marches uses.

Enfin le temple lui-mme apparat, en avant d'un rideau de grands
arbres. Un assez petit temple, mais si trange! Tout ouvert comme un
hangar, trs simple, ainsi que tous les sanctuaires de ce Dieu-l, et
dpourvu d'aucune idole de forme humaine. Il est en bois, sans doute
ancien, mais d'un ge indfinissable, tant on l'a bien entretenu, tant
sont soigneusement lavs ses panneaux et ses colonnes. Au milieu,
descend du plafond comme un lustre un norme grelot galement en bois,
sur quoi les fidles frappent ds l'arrive, et c'est pour que le Dieu,
en train peut-tre de flner parmi les nuages, soit averti qu'on est
l, que l'on demande audience. Alentour, les hommes ont arrang cette
nature, dj presque trop jolie par elle-mme, en quelque chose de plus
joli encore, de plus compliqu surtout, ajoutant des rocailles aux
rochers, crant des petits ruisseaux pour y jeter des ponts. Les herbes
trs dlicates, les mousses, toute l'exquise flore sauvage d'ici;
apportent leur charme intime  ces arrangements qui ne seraient gure
que prtentieux chez nous. Par ailleurs, ce temple, ces objets
symboliques, droutants de simplicit bizarre, que l'on aperoit au fond
sur l'autel, imprgnent le jardin dsert d'on ne sait quelle
transcendante et indicible japonerie. Et, au-dessus de tout cela, se
dresse la montagne avec ses fourrs de verdure.

Juste en face du sanctuaire, une maison-de-th, gentille et vieillotte,
se dissimule  moiti dans les arbres; on y accde par un arceau en
granit feutr de lichen, qui enjambe un torrent, et prs duquel, dans
une vaste cage, deux grues blanches  huppe rouge, de la grande espce,
se tiennent immobiles: pensionnaires sacres du temple, il va sans
dire, mais trs mlancoliques captives.

La propritaire de cette maison-de-th, plutt modeste et peu
achalande, s'appelle madame La Cigogne. Bien que cette dame compte sans
doute une dizaine de printemps de moins que madame Prune, elle est d'une
maturit incontestable, mais n'a point abdiqu encore, et j'arrive de
jour en jour  me convaincre que le temps lui a laiss,  elle aussi,
quelques attraits.

Sitt qu'elle m'aperoit,  l'ore du sentier vert, madame La Cigogne se
prosterne et affecte une expression d'extase qui semble dire: En
croirai-je mes yeux? Quelle faveur inespre le ciel m'envoie! Je me
fais un devoir de saluer fort civilement  mon tour, avant de prendre
place sur les nattes blanches, devant la petite vranda enguirlande de
plantes qui s'tiolent  l'ombre de tant d'arbres, et o languissamment
fleurissent quelques ples roses d'hiver.

Madame La Cigogne, aprs de nouvelles rvrences, me prsente aussitt
la chatte de la maison, que j'honore de mon amiti, une certaine
mademoiselle Sato, jeune personne de six mois,  fourrure grise, qui a
conserv l'humeur foltre de l'enfance. Ensuite, vient ma tasse de th,
sucre toujours  point. Et puis les bonbons que j'aime, et deux fines
baguettes de bois pour les saisir. A part quelques plerins, qui
viennent se restaurer ici, aprs des gnuflexions, des exercices
religieux trop prolongs dans le temple, je suis presque toujours le
seul client de cette dame, ce qui favorise entre nous de longs
tte--tte. Dans le sentier voisin, personne non plus, personne ne
passe, si ce n'est de temps  autre quelques marchands d'eau,
athltiques et demi-nus qui redescendent, portant  l'paule, au bout
d'un bton, des seaux en bois, remplis aux sources claires de la
montagne. On n'entend d'autre bruit que celui des petites cascades
perles dgringolant sous les herbes; ou bien c'est, dans les branches,
le remuement discret des oiseaux, attrists parce que le soleil de
janvier reste incolore.

Le lieu est paisible, trange et ignor. On y respire la senteur des
feuilles mortes et de la terre humide. Malgr la prsence enjoue de
cette dame, on s'imprgne ici, dans le silence, de la japonerie spciale
qui mane du temple aux lignes simples, et qui est une japonerie haute
et sereine. On sent comme des esprits, des essences trs inconnues,
rder sous les futaies, dormir au fond des grosses pierres aux ttes
rondes. Et la tombe du soir vous apporte dans ce recoin du Japon une
petite terreur charmante, dont on cherche en vain le sens introuvable.

En quittant la maison-de-th, je continue souvent de suivre le sentier
qui monte, jusqu' l'instant o il finit dans la brousse. Sur des
pierres moussues mergeant du sol, encore deux ou trois de ces vieux
temples pour poupe, inquitants  rencontrer malgr leur petitesse de
jouet d'enfant; mais les fougres, les racines deviennent de plus en
plus souveraines, dans la nuit verte qui s'paissit, et tout se perd
bientt au fond des bois, o les boutons des camlias sauvages, en
retard sur ceux des jardins d'en bas, commencent  peine  rougir...

Pour tre tout  fait franc vis--vis de moi-mme, je suis forc de
m'avouer que me voici un peu en coquetterie avec madame La Cigogne...




XXII


Jeudi, 31 janvier.

Il semblait certain que notre grand cuirass, la guerre tant unie,
allait reprendre la route de France et qu'aprs des relches en
Inde-Chine il nous ramnerait chez nous pour le beau mois de juin. Il y
avait bien la petite tristesse de quitter bientt ce navire, cette vie
de bord avec de bons camarades, cet amusant pays, de voir finir  jamais
toute cette priode trs spciale de l'existence; mais cela se noyait
pour nous dans la joie du retour.

Et voici qu'aujourd'hui le courrier de France nous apporte un dsolant
contre-ordre: nous resterons deux ans dans les mers de Chine! Sitt que
les glaces fondront  l'entre du Peho, force nous sera de rebrousser
chemin vers le Nord chinois, et de recommencer, sous le mauvais soleil,
le dur mtier de l'automne pass: pourvoir au rapatriement du corps
expditionnaire, rembarquer sur des transports, par grosse mer probable,
ces milliers d'hommes et ce matriel que nous avions eu dj tant de
peine  dposer sur la rive...

En une minute la nouvelle, entendue par des matelots  travers la
portire de brocart rouge de l'amiral, a t propage  voix de
confidence, presque silencieusement, parmi l'quipage, semant la
consternation du haut en bas du _Redoutable_,--depuis les passerelles o
vivent, la longue-vue  la main, les timoniers chargs d'pier le plus
loin possible les choses du dehors, jusque chez les pauvres garons,
plis comme des mineurs, qui habitent et travaillent au-dessous de
l'eau, entre des rouages de fer, au milieu des entrailles caches du
navire, dans l'obscurit et dans l'odeur des huiles.

Deux ans,  errer sur les mers de Chine! Tous, expdis de France en
coup de vent,  l'annonce des affaires de Pkin, nous pensions que la
campagne durerait six mois  peine. C'tait volontairement que nous
tions partis, nous les officiers, mais non pas les matelots. Forcs
d'accepter, ceux-ci, leur destination imprvue, ils avaient laiss en
suspens leurs humbles petites affaires,--des mariages, des baptmes, des
rglements d'intrts,--d'ailleurs convaincus, comme nous, qu'on allait
bientt revenir...

Mais voici maintenant que cela durera deux annes! Et d'abord il va
falloir passer tout un t mortel sur les eaux chaudes et souilles de
l'embouchure du Petchili, tre parqus l dans une caisse de fer o l'on
respire par des trous, ne sortir de l'touffante demeure que pour peiner
au milieu des lames, sous un ciel accablant! Bientt, c'est invitable,
reviendront les dysenteries, les fivres, et plus d'un sans doute ira
traner ou mourir dans quelque hpital de la cte chinoise... Tel est
l'ordre sans merci qui nous arrive. Adieu le retour!

Pour rflchir  ce changement de mes lendemains, et essayer de m'y
soumettre, j'aurais voulu m'en aller l-haut, sur l'exquise montagne des
cimetires, mon lieu de mditation prfr, et m'asseoir devant le
soleil couchant. Mais il tombe une petite pluie d'hiver trs froide, qui
sent la neige. Faute de mieux, j'irai dans la maison-de-th o mes
jouets habituels, mes deux petites poupes  musique, entre les murs de
papier, me distrairont avec une guitare et des masques.

       *       *       *       *       *

Jamais elle ne m'avait paru si mlancolique, la salle vide et blanche,
aux parois minces, o je me trouve une heure aprs, les jambes croises
sur un coussin de velours noir. Mademoiselle Matsuko, la gucha, qui ne
prend plus la peine de faire grande toilette en mon honneur, arrive
bientt, modestement vtue de crpon gris perle, s'assied par terre,
gentille et boudeuse, puis commence, d'un air rsign,  gratter les
cordes de son chamecen avec sa spatule d'ivoire. Dans le silence, dans
la lumire grise, dj crpusculaire, une petite musique alors sautille
et pleure, triste  faire couler des larmes, trange  donner le
frisson,--en attendant que paraisse l'autre, celle qui est moiti fe et
moiti chat, mademoiselle Pluie-d'Avril avec sa trane et ses
rvrences.

J'ai eu tort de venir ici; c'est plus triste que ma chambre du
_Redoutable_. Le son de cette guitare, on dirait le chant d'une
sauterelle d'hiver, enferme dans une cage de papier, une sauterelle de
pays trs lointain, dont la maigre voix voquerait un monde inconnu; je
l'entends sans l'couter, mais cela suffit  maintenir pour moi cette
notion d'exotisme extrme qui avive ma nostalgie.

Alors, deux ans dans les mers de Chine!... Il est fini, hlas! le temps
o j'tais angoiss, au cours des trop longues campagnes, par la crainte
de ne pas retrouver la figure vnre et chrie de Celle  qui depuis
l'enfance on rapporte toutes choses, de Celle que personne au monde ne
supple... Cette crainte-l est aujourd'hui change en une certitude,
sur laquelle mme un peu de rsignation a commenc de venir. A ce point
de vue-l donc, peu importe  prsent la dure de l'absence, puisque je
ne la retrouverai plus,  aucun de mes retours, jamais... Pourtant, des
liens profonds me tiennent encore au foyer,--et d'ailleurs mes annes
sont bien comptes, pour que je les perde en exil...

Elle se lve, la gucha, qui visiblement s'ennuie; elle pose sa longue
guitare et se met  marcher, indolente et gracieuse, si lgre que le
plancher ne semble mme pas s'en apercevoir,--ce plancher mince qui
gmissait tout  l'heure sous le pas des servantes, lorsque la dnette
nous a t servie. Et, au moment o s'est arrte sa musique monotone,
je songeais  certain vieux jardin qui est situ au-dessous de nous, de
l'autre ct de la terre, et qui, dans mon enfance, reprsentait pour
moi le monde. A l'instant prcis o la sauterelle de rve a cess de
chanter, c'est ce jardin-l que je revoyais, aprs avoir repass tant de
choses en souvenir, ce jardin avec ses treilles, ses vieux arbres, et
surtout un grenadier plant jadis par un aeul, qui,  chaque mois de
juin depuis cent ans, sme en pluie ses ptales rouges sur le sable
d'une alle. Ce ne sera donc pas le printemps prochain que je reverrai
cette jonche de fleurs rouges, ni mme le printemps d'aprs; ce ne sera
peut-tre jamais plus...

La gucha, d'une main distraite, entr'ouvre l'un des chssis de bois et
de papier par o nous vient la ple lumire: Tiens, dit-elle, la
neige! Et vite elle referme le panneau transparent, qui a laiss
pntrer un souffle de glace dans la salle dj si froide. La neige,
j'ai eu le temps de l'apercevoir pendant cette seconde o le panneau
s'est entr'ouvert: des flocons blancs qui tourbillonnent avec lenteur,
dans un ciel mort, au-dessus d'un toit japonais aux petites tuiles
rondes, d'un gris noirtre.

Alors, non, ce n'est plus tenable, ici!...

Heureusement, voici la diversion ncessaire: des pas d'enfant dans
l'escalier, des froufrous de soie; mon petit chat qui arrive!

Elle apparat, cette petite mademoiselle Pluie-d'Avril, stupfiante 
son ordinaire, dans ses falbalas, mivre et comme sans consistance,
ainsi empaquete dans ses toffes  grands ramages. Elle est en dame
d'autrefois et porte un immense ventail de cour. Elle salue, fait
quelques pas, salue de nouveau, s'avance encore, et, tandis qu'elle se
prosterne cette fois pour une solennelle rvrence  la mode ancienne,
une imperceptible expression de gaminerie plisse le coin de ses yeux
retrousss, sa bouche s'entr'ouvre pour laisser passer le miaou d'un
chat,--si bien imit, si imprvu que j'clate de rire...

--Oh!--fait mademoiselle Matsuko, pointue,--voil trois jours qu'elle
prparait a, pour distraire ta seigneurie. Avec son gros matou de
monsieur Swong, elle prenait des rptitions...

Laisse dire, va, petite fe. C'tait ce qu'il fallait; tu as russi 
amuser celui qui te paie pour a, et il te remercie.

Maintenant, l-bas derrire toi, tourne, fais jaillir la lumire
lectrique, ce sera moins lugubre. Et puis commence quelqu'une de tes
danses ou de tes scnes mimes,--celle, par exemple, du pcheur endormi
cent ans au fond de la mer; celle, tu sais, qui exige au dernier tableau
un masque de vieillard tout blme avec une barbe comme des algues
blanches.

       *       *       *       *       *

Le soir,  bord, pendant que la neige tombe abondamment du ciel
nocturne, je reois la visite de quelques-uns de mes amis matelots, en
qute de renseignements plus prcis sur la consternante nouvelle et
gardant un vague espoir que je la dmentirai peut-tre, que je les
rassurerai un peu.

En dernier, m'arrive une sorte de gant breton, aux jolis yeux de
douceur triste profondment enfoncs sous un front large et ttu. Il
allait se marier dans un mois, celui-l, quand le navire, qui semblait
destin  un long sjour en France, a reu l'ordre imprvu de faire
campagne en Chine. A l'annonce du retour, il avait employ ses conomies
 acheter une pice de crpon blanc pour la robe de noces, et diffrents
bibelots japonais afin d'orner le logis. Mais maintenant, au milieu de
sa consternation enfantine, un des points qui le tourmentent le plus,
c'est la crainte que tout cela ne se gte, pendant deux annes, dans le
fauxpont humide, et il me demande timidement si je ne pourrais pas
loger la caisse, sans que a me gne trop, dans un coin de ma chambre.

Comment lui refuser cette consolation-l? Certainement, bien que je sois
dj encombr  ne savoir que devenir, je donnerai l'hospitalit  la
gentille pice de soie blanche et aux modestes cadeaux de mariage.




XXIII


1er fvrier.

Cdant aux larmes de madame Prune, j'tais retourn hier  la police
nipponne, pour reprsenter  messieurs les agents qu'il ne s'agissait
point d'une migration, mais d'une simple visite de courtoisie, et qu'au
bout d'une heure ou deux nous rendrions toutes ces dames intactes 
leurs foyers. On s'tait donc excus de l'offensante mprise, et
aujourd'hui nous avons eu la joie de recevoir nos visiteuses, sous un
soleil printanier.

Deux sampans, qui semblaient transforms en des barques cythrennes,
toutes de sduction et de grce, nous les ont amenes au coup de trois
heures, pour prendre le th.

Madame Renoncule cependant, en mre prudente, avait prfr cette fois
ne pas amener ses filles; mais nous avions madame Prune, entoure d'un
essaim de jeunes guchas. Une douce gat, du meilleur aloi, n'a cess
de rgner pendant toute la visite de ces dames. Elles avaient fait des
toilettes extrmement galantes, et en particulier le chignon de madame
Prune, amplifi  souhait par d'habiles posticheurs, restera dans toutes
les mmoires. Pour donner plus de piquant  cette runion, mes camarades
s'taient procur quelques-unes de ces sucreries japonaises, composes
avec tant d'esprit,--allgoriques, pourrait-on dire,--qui reprsentent
tantt des objets usuels, tantt les fragments les plus divers de
l'organisme humain; ils les avaient spcialement choisies, bien entendu,
pour la principale invite, et d'ailleurs avec autant de finesse que de
tact et de discrtion...




XXIV


2 fvrier.

Donc, nous restons ici jusqu'au printemps, c'est--dire environ deux
mois encore, car il faudra sans doute le soleil d'avril pour fondre ces
glaces, l-bas, qui nous ferment la sinistre entre du Peho.

Et il ne s'annonce gure, le printemps de cette anne, mme dans la baie
si close, si dfendue contre les vents de Nord, o notre navire
s'abrite.

Au contraire nous sommes plus que jamais en pleine saison de bourrasques
et de neiges. Or, tout ce Japon, amusant par le soleil, devient
pitoyable, ds qu'il est boueux, ruisselant et transi. Du reste, on
meurt comme mouche,  Nagasaki dans ce moment; entre deux grains, ds
que le soleil d'hiver se montre, les gracieux cortges de messieurs les
morts et de mesdames les mortes se htent vers la ncropole de la
montagne; on en trouve parfois deux, trois ensemble, qui s'abordent nez
 nez  un carrefour, changent de suprmes politesses, font  qui ne
passera pas devant l'autre, entravent la circulation et arrtent par
douzaines les pousse-pousse crotts. En tte, marchent toujours quelques
bonzes en bonnet archaque, robe sombre et surplis d'ancien brocart
d'or. Ensuite le hros du dfil, le mort lui-mme, rduit  sa plus
simple expression, port  l'paule dans la toujours pareille petite
chsse de fine menuiserie blanche. A l'paule galement, plusieurs vases
en bois d'o s'chappent, pour dominer la foule, de fantastiques plantes
artificielles: lotus gigantesques  ptales d'argent, rables du Japon 
feuilles rouges, cerisiers ou pchers tout en fleurs. Puis, la thorie
des dames ou mousms vtues de deuil, en blanc de la tte aux pieds. Et
enfin, la partie hautement comique du convoi, les hommes en robes de
soie et chapeaux melons; quelques redingotes; beaucoup de lunettes, et
surtout de lunettes bleues, toujours instables sur ces visages trop
plats. Quand survient une averse, les parapluies s'ouvrent, d'affreux
parapluies de chez nous, et  et l quelques autres du Japon, en papier
gomm avec des peinturlures, des fleurs et des cigognes envoles, dans
cette note plus gaie qu'affectionne encore madame Prune pour le sien.

Vers les pagodes et la montagne, tout cela se dirige; par les sentiers
mouills et glissants, tout cela grimpe, au milieu des vieilles tombes
charmantes en rangs dj presss.

C'est de la poitrine surtout que meurent ces pauvres petits bonshommes;
les paysans mme, ces paysans japonais si rbls, aux courtes tailles si
bien prises, aux membres d'athlte, s'en vont de ce mal-l, depuis que
l'amricanisme les oblige  s'habiller, au lieu de vivre nus comme les
anctres.




XXV


3 fvrier.

Encore la neige, le ciel bas et plomb. Ce soir, sur la colline de la
concession europenne o je frquente peu, j'ai chemin par une route
saupoudre de blanc, et d'ailleurs bien entretenue, bien droite, borde
de consulats; on se serait cru en Europe,  la tombe d'une nuit
d'hiver, sans les quelques mousms drlement emmitoufles que l'on
rencontrait de temps  autre, et qui ramenaient la notion du lieu
lointain.

J'allais  l'hpital russe, faire visite  un officier d'un rgiment de
Grodno, bless vers Moukden. Auprs de son lit veillait un jeune homme
en tenue de malade, avec lequel j'ai caus d'abord sans prsentation: un
autre officier videmment, d'allure lgante, au fin visage trs
franais, et parlant notre langue avec un imperceptible accent espagnol.
C'tait dom Jaime de Bourbon, fils de dom Carlos, et prtendant carliste
au trne d'Espagne. Engag dans l'arme russe, il avait demand d'aller
en Extrme-Orient, pour guerroyer, par humeur franaise, et maintenant
il tait l, convalescent d'un typhus grave pris en Mandchourie.




XXVI


5 fvrier.

Chez ces marchands de bric--brac, qui pullulent chaque jour davantage 
Nagasaki, les plus tranges objets voisinent entre eux, clos parfois 
mille ans d'intervalle, mais rapprochs l sur des tagres proprettes,
bien poussets et  peine ternis par la cendre des sicles.

Quantit de dbris du palais imprial de Pkin, pris et revendus par des
soldats, sont aussi venus s'chouer dans ces boutiques: des bronzes, des
jades, des porcelaines. Et les marchands, rien que par le prix qu'ils
en demandent, rien que par leur ton respectueux pour dire: cela vient
de Chine, rendent tous un hommage involontaire  l'art de ce pays,--cet
art typique et primordial, d'o l'art japonais drive, comme une
branchette particulirement gracieuse, mais frle et de nuance plie,
qui aurait jailli d'un grand arbre exubrant. A la profusion et  la
magnificence de leurs matres chinois, ces petits insulaires d'en face
ont substitu la simplicit lgante et la prcision minutieuse;  la
franche gat des couleurs,  l'clat des verts accoupls aux roses, les
nuances estompes, dgrades et comme fuyantes. Et enfin, pour les
palais et les temples, au lieu de ce perptuel flamboiement des ors
rouges, qui devient une obsession d'un bout  l'autre de la Chine, ils
ont adopt les laques noirs polis comme des glaces, les boiseries
incolores finement ajustes comme les pices d'une horloge, et les
panneaux d'impeccable papier blanc.

Parmi tant de surprenantes boutiques, celles qui donnent le plus 
rflchir sont pour moi, dans une rue que les trangers connaissent 
peine, ces espces de hangars poussireux, o s'entassent les vieilles
armes, les vieilles cuirasses, les vieux visages d'acier, tout
l'attirail pour faire peur qui servait aux anciennes batailles, et les
fanions des Samouras, leurs emblmes de ralliement, leurs tendards.
Sur des fantmes de mannequins qui ne tiennent plus debout, posent des
armures squameuses, des moitis de figures poilues, des masques ricanant
la mort. Un fouillis d'objets ultra-mchants, qui pour nous ne
ressemblent  rien de connu, tellement qu'on les croirait tombs de
quelque plante  peine voisine. Ce Japon  demi fantastique,
soudainement croul aprs des millnaires de dure, gt l ple-mle et
continue de dgager un vague effroi. Ainsi, les pres, ou les
grands-pres tout au plus, de ces petits soldats d'aujourd'hui, si
drlement corrects dans leurs uniformes d'Occident, se dguisaient
encore en monstres de rve, il y a cinquante ans  peine, lorsqu'il
s'agissait d'aller se battre; ils mettaient ces cornes, ces crtes, ces
antennes; ils ressemblaient  des scarabes, des hippocampes, des
chimres; par les trous de ces masques  grimace, luisaient leurs yeux
obliques et sortaient leurs cris de fureur ou d'agonie.... Et c'est dans
les valles ou les champs de ce gentil pays vert qu'avaient lieu ces
scnes uniques au monde: les rencontres et les corps  corps d'armes
rivales, vtues avec cet art dmoniaque, alors que les longs sabres si
coupants, tenus  deux mains au bout de bras musculeux et courts,
dcrivaient leurs moulinets en l'air, puis faisaient partout des
entailles saignantes, fauchaient ensemble les casques cornus et les
figures masques.

Quel que soit le changement radical survenu de nos jours dans les
costumes et les armes,  l'instar d'Europe, un peuple qui, hier encore,
a rv et confectionn de tels pouvantails, doit garder de la guerre
une conception horrible, cruelle et sans merci.




XXVII


7 fvrier.

Deux mois de Japon dj, et Nagasaki m'est redevenu familier comme si je
n'avais pas cess d'y vivre. Entre ce sjour et le premier, des liens se
nouent de plus en plus, qui jettent parfois comme dans un recul de
second plan les quinze annes d'intervalle. Mes camarades d'exil se
japonisent aussi de jour en jour, sans s'en apercevoir. On s'habitue 
l'enserrement de ces montagnes et aux dentelures de leurs cimes; on ne
trouve plus leurs pointes si singulires ni si japonaises. On
s'habitue  ces bois suspendus alentour,  ces nappes de verdure jetes
sur toutes les pentes, depuis le ciel jusqu' la mer,  tout ce site
presque trop joli que les brumes roses des matins de fvrier dforment
et compliquent souvent jusqu' la plus charmante invraisemblance. On
circule comme chez soi au milieu de cette ville, parmi cet amas de
maisonnettes de bois et de papier, aussi drles que des jouets d'enfant.
On cueille, de-ci de-l, en passant dans les rues, les sourires et les
rvrences d'une quantit de mousms qui vous connaissent; on a des amis
et des amies chez tout ce petit monde,  l'abord accueillant et
facile,-- l'me ferme, exclusive, vaniteuse et ennemie.

Et rien encore n'indique le printemps, qui nous fera quitter ce pays
pour nous envoyer  la peine, sur les ctes de cette grande Chine
funbre...

J'ai vraiment commis une erreur, il y a quinze ans, en n'pousant pas
plutt madame Renoncule ma belle-mre. Chaque jour augmente mon regret
de l'avoir ainsi mconnue. Elle-mme, si je ne m'abuse, le dplore
secrtement, et, aujourd'hui que l'irrparable est accompli entre nous,
ne se lasse point de me traiter en gendre, pour maintenir au moins ce
lien-l, faute de mieux.

Par ces froides pluies d'hiver, je passe chez elle des heures
nostalgiques  entendre pleurer sa longue guitare, dans le silence de sa
maison, dans l'ternel crpuscule de ses chssis de papier, devant ses
rocailles verdies  l'ombre, ses arbres nains qui n'ont pas d grandir
depuis un sicle, son jardin de vieille poupe, o tombe un jour gris,
entre des murs... Oh! ce jardin de ma belle-mre, dont le seul aspect
autrefois me donnait dj le spleen au soleil d'aot, qui dira sa
mlancolie, sous le ple clairage de fvrier!... Du fond de la pice,
o l'on est assis plus en pnombre,  couter la petite musique de
mystre chappe des cordes grles, on aperoit par la baie de la
vranda une sorte de site sauvage qui ds le premier coup d'oeil vous
droute par quelque chose de pas au point, de pas naturel. Sont-ce de
vritables vieux arbres, sur des rochers, un vritable lointain agreste
vu  travers une lunette faussant les perspectives? Cependant on dirait
bien que cela est tout petit et tout prs. Plutt ne serait-ce pas un
dcor romantique, dcoup et peint pour thtre de marionnettes, sur
lequel un rflecteur laisserait tomber de la lumire verdtre? Pas un
coin du vrai ciel ne se dcouvre au-dessus de ce paysage enclos; mais le
mur du fond, tout en grisailles estompes,  mesure que le jour baisse,
finit par n'avoir plus l'air d'un mur; il joue les nuages lourds, les
nuages en linceul, amoncels au-dessus d'un monde tiol par la vtust
et qui aurait perdu son soleil.

Tous les jardins de Nagasaki ne portent pas au spleen comme celui-l;
mais tous sont de patientes rductions de la nature, arbres nains,
longuement torturs, et montagnes naines, avec des temples d'un pied de
haut qui ont l'air centenaire. Comment concilier, dans l'me japonaise,
cette prdilection atavique pour tout ce qui est minuscule, mivre,
prtentieusement gentil, comment concilier cela avec ce got
transcendant de l'horrible, cette conception diabolique de la bataille
qui a engendr les masques et les cornes des combattants, toutes les
effrayantes figures des divinits et des guerriers? Et comment faire
marcher de pair cet excs de politesse, de saluts et de sourires, avec
la morgue nationale et la haine orgueilleuse contre l'tranger?...

Les petits ths de cinq heures chez ma belle-mre sont trs courus et
trs slects. Pendant que le chant de la guitare si tristement sautille,
ou gmit  fendre l'me, de crmonieuses voisines arrivent sur la
pointe du pied, des mousms fragiles comme des statuettes de porcelaine;
sans bruit elles s'accroupissent  ct de mes jeunes belles-soeurs, pour
couter la musique ou accepter une sucrerie, qu'elles cueillent du bout
de leurs btonnets. Leurs yeux en amande oblique, si brids qu'on aurait
envie de les fendre d'un coup de canif  chaque coin, ressemblent  ceux
des chattes lorsqu'elles ferment  demi leurs paupires par nonchalante
clinerie. Leurs beaux chignons apprts et reluisants font leurs ttes
trop grosses sur les cous minces, sur les dlicates paules... Et c'est
l l'trange petit monde qui mdite de s'attaquer frocement  l'immense
Russie; les maris, les frres de ces bibelots de Saxe veulent affronter
les armes du tsar!... On n'en revient pas de tant de confiance et
d'audace, surtout lorsque dans la rue on voit ces soldats, ces matelots
japonais, tout proprets et tout petits, imberbes figures de bb jaune,
passer  ct des lourds et solides garons blonds qui composent les
quipages russes.

Entre chien et loup, devant les tasses de fine porcelaine bleue et les
plateaux en miniature, ce petit monde reste assis par terre, immobile 
cause de la guitare qui l'enchante et hypnotis par le paysage
artificiel, de plus en plus teint, sur lequel souvent un peu de neige
tombe,--de la neige vraie, dont les flocons paraissent trop grands pour
les arbres qui les reoivent. Madame Renoncule, la notable gucha
d'autrefois, retrouve pendant ces heures grises son pouvoir et son
charme. Comme il arrivait  madame Chrysanthme sa fille, un changement
se fait dans sa figure, qui s'ennoblit; ses yeux ne sont plus ni purils
ni brids; ils refltent d'insondables rveries de race jaune, o l'on
devine de l'nergie farouche et qui bouleversent vos apprciations
d'avant sur ce peuple rieur.

J'ai subi jadis un commencement d'initiation  cette musique lointaine
qui, les premires fois, ne me semblait qu'une dbauche de sons
incohrents et discords; de soir en soir, elle me pntre davantage;
presque autant que la ntre, elle me fait frissonner, d'un frisson plus
incomprhensible, il est vrai; quand cette femme, aux yeux tout changs,
agite fivreusement sur les cordes la spatule d'ivoire, on dirait que
l'ombre des mythes religieux, mal enferms dans les temples voisins,
vient rder alentour, derrire ces vieux chssis de papier, qui nous
font alors des murailles plus assez sres: dans l'antique maisonnette,
toujours plus enveloppe de crpuscule et d'hiver, on sent passer des
effrois d'un ordre inconnu... Il y a aussi des instants o la mlodie
descend aux notes de basse extrme, devient soudainement rauque,
sauvage, et si primitive qu'elle a d tre transmise jusqu' nous, comme
tant d'autres choses nipponnes, par les arrire-anctres, tablis dans
ces les au commencement des ges. Quand enfin les tnbres arrivent
pour tout de bon, quand il n'y a plus qu'un reste de lueur blme,  la
cime des arbres nains, pour nous indiquer encore le faux paysage, voici
que la gucha vieillie, qui ne veut pas qu'on allume de lampe, est prise
de fatigue, de torpeur. La guitare, que les dames assises continuent
d'couter dans l'obscurit, ne rend plus que des petites plaintes
sourdes, entrecoupes, des notes intermittentes, ou qui vont deux par
deux, trois par trois, en groupes s'espaant. La guitare mourante cesse
d'voquer les mythes invisibles, cesse d'mouvoir, de faire peur; tout
simplement elle distille de la tristesse, de la tristesse sans nom, qui
tombe sur nous comme la pluie lente d'un ciel mort;  moi, elle dit
l'exil, les deux annes de Chine en avant de ma route, la fuite de la
jeunesse et des jours; surtout elle me fait sentir jusqu' l'angoisse
l'isolement de mon me de Franais au milieu de ces lgions d'mes
japonaises, trangres, hostiles, qui m'enserrent dans ce quartier
loign, au pied des pagodes et des spultures,  prsent que la nuit
vient.

Et c'est l'heure o j'ai envie de m'en aller. C'est l'heure o je sens
une hte presque enfantine de prendre ma course  travers les ruelles
boueuses, o tant de lanternes baroques, tourmentes par le vent de
neige, font miroiter les flaques d'eau; d'atteindre au plus vite,
l-bas, les quais dserts; de me jeter dans un canot, qui pourtant sera
secou, dans le noir, par mille petites lames mchantes,--d'arriver
enfin dans cette sorte d'lot blind, dans ce navire qui est un coin de
France, et o je reverrai les bons visages de chez nous avec leurs yeux
droits et bien ouverts.




XXVIII


10 fvrier.

Entre autres charmes contre lesquels la main du temps est reste si
impuissante, madame Prune possde sans conteste celui de la nuque, de la
tombe des paules et de la chute du dos. Elle est vraiment de celles
qui gagnent  tre vues par derrire, depuis surtout que les coques de
sa chevelure ont repris,  mon intention peut-tre, une ampleur qu'elles
n'avaient plus.

Dans un des quatre ou cinq grands thtres de la ville, j'avais t
conduit ce soir par un vague pressentiment sans doute de la bonne
fortune qui m'y attendait; c'tait un thtre du genre lger, et dj
la salle se trouvait comble,  cause des reprsentations d'un comique 
la mode, spcialiste incomparable pour jouer les maris frapps
d'infortunes. On m'avait cependant fait place d'assez bonne grce,
malgr l'attitude de plus en plus arrogante qu'affectent les Nippons
d'aujourd'hui vis--vis des trangers, et je m'tais install au milieu
du parterre, dans les rangs compacts de la foule assise  mme le
plancher.

Jamais aucune dcoration intrieure, dans ces thtres, du bois brut,
des poutres  peine quarries soutenant les tribunes et le plafond; une
simplicit d'table. Mais l'assistance m'avait sembl ds l'abord assez
choisie; on ne voyait partout que des chignons trs soigns, luisants et
comme vernis. Fort peu de vestons: les spectateurs des deux sexes
taient vtus presque tous de robes dans ces bleus foncs ou ces
grisailles qui sont ici les nuances les mieux portes. (Contrairement 
ce que l'on imagine chez nous, rien n'est plus svre de couleur qu'une
foule japonaise, le soir, sauf en des circonstances particulires de
fte ou de plerinage.) Chaque famille gardait auprs de soi une petite
bote  fumer, avec des braises dans un lger rchaud, et un rcipient
de forme gracieuse o l'on secouait en commun les cendres des pipes
minuscules. Il y avait aussi quantit de bbs, de nourrissons endormis
que les jeunes mamans tenaient sur leurs genoux, et ils taient si
petits, si menus, enfants de cratures menues, et si jolis, si drles,
qu'on et dit ces poupes du Japon, rpandues aujourd'hui dans tous nos
bazars d'Occident.

Deux dames accroupies devant moi, et qui partageaient la mme bote 
fumer, avaient soudain captiv mon attention. Du premier coup d'oeil, je
les avais juges du meilleur monde; beaucoup de dignit dans le
maintien, et des robes de soie bleu marine, ce qui est par excellence la
couleur comme il faut. De plus, l'une d'elles, dans les paules et dans
la nuque, avait pour moi comme une grce dj vue.

La comdie se droulait, au milieu des rires encore contenus et
discrets: un ingnieux imbroglio dans le got de Regnard; une
succession d'irrparables malheurs, arrivant  un pauvre poux qui
passait son temps, un bougeoir en main,  chercher dans tous les recoins
de sa maison des ravisseurs toujours introuvables. (Il est tonnant de
constater qu'en aucun pays du monde ce genre d'infortune n'veille les
srieuses sympathies qu'il mrite.) Tandis que les autres acteurs
voluaient et marchaient comme tout le monde, ce mari d'une si coupable
pouse, tenant sa continuelle bougie allume, sautillait perptuellement
 petits pas, sur la cadence gaie d'un air toujours le mme, que
l'orchestre entonnait ds qu'il entrait en scne.

Ces deux dames toutefois ne se retournaient point. Mais, tout  coup,
celle qui avait la nuque si captivante se mit  secouer sa petite pipe
contre le rebord de sa bote, d'une main rapide et nerveuse: pan pan pan
pan! Et ce bruit, qu'une oreille inattentive et confondu avec les
innombrables pan pan pan pan des autres fumeurs de la salle, avait pour
moi quelque chose d'unique, de dj entendu mille fois, jadis, durant
des nuits d't et de languides journes. Cette voisine d'en face me
troublait donc de plus en plus... Alors, pour en avoir le coeur net, je
me risquai  lui chatouiller lgrement l'pine dorsale du bout d'un
ventail, une de ces familiarits anodines qui, au Japon et avec une
femme bien leve, ne sauraient jamais tre mal prises...

Je ne m'tais pas tromp: c'tait bien madame Prune!

Sa compagne tait madame Renoncule, ma belle-mre. Et, me rendant 
leurs aimables instances, je m'avanai d'un rang, pour m'asseoir entre
elles deux.

La comdie continua, au milieu d'une hilarit croissante, mais toujours
de bon ton. Le principal comique avait des jeux de physionomie qui
taient vraiment du grand art, chaque fois qu'il flairait dans son
mnage un malheur nouveau. Je regardais souvent, derrire moi, toute
cette foule accroupie, en vtements sombres. Sous l'bne des chevelures
aux coques luisantes, tous ces visages de mousms, bien ronds et bien
plots, qui en temps normal n'ont que des yeux  peine ouverts,
semblaient n'en avoir plus du tout ce soir, convulss qu'ils taient par
le rire; et les innombrables bbs, plus petits et plus jolis que
nature, dans les bras des mamans, continuaient leur sommeil de poupe.

Ma belle-mre, qui est au fond une crature sans dtours, n'ayant eu
d'autre objectif dans l'existence que de donner le plus possible de
citoyens et de citoyennes  la patrie, s'amusait franchement, sans
toutefois le laisser paratre plus qu'il n'tait convenable. Madame
Prune, au contraire, qui, dans sa premire jeunesse, on peut bien le
dire sans offense, a plutt marivaud comme les dames en scne, a plutt
baguenaud sur la question si srieuse du peuplement de l'empire, madame
Prune semblait mlancolique et pince. Ce spectacle videmment tait mal
choisi pour elle, nous ne le comprmes que trop tard, madame Renoncule
et moi; elle pouvait y trouver des allusions gnantes; de plus, veuve
depuis peu de temps en somme, sans doute souffrait-elle, dans son culte
pour la mmoire du regrett M. Sucre de voir le principal personnage de
la comdie soulever cette inexplicable joie dans le public.

L'poux malheureux,  la fin, las de ne jamais trouver le coupable sur
la scne, fit irruption dans la salle, toujours son bougeoir  la main,
toujours sautillant sur la mme petite ritournelle d'orchestre, et se
mit  regarder sous le nez, avec un air de soupon farouche, tous les
spectateurs mles assis au parterre. Alors cela devint des pmoisons, du
dlire. Et toutes les petites poupes, que cela drangeait, commencrent
de se plaindre, en roulant leurs yeux de jais noir.

Seule, madame Prune demeurait guinde, et n'pargnait point ses
critiques  la pice: a n'tait pas pris sur le vif, pas vcu; et puis,
voyons, est-ce que M. Sucre,--qui reste  ses yeux l'idal du
genre,--est-ce que jamais M. Sucre aurait eu l'ide d'aller chercher
comme a, partout, avec une lanterne?...




XXIX


12 fvrier.

La neige, encore la neige, qui ne reste pas longtemps sur la terre, il
est vrai, mais qui chaque jour, pour quelques heures, suffit  teinter
de blanc les arbres, les maisons, les pagodes.

Ce soir,  la nuit tombante, dans la concession europenne,  cent
mtres de haut, je cheminais sur une belle route qui tait blanche, qui
tait poudre  frimas comme tous les objets alentour. On voyait de
diffrents cts se dployer les lointains des montagnes, les lointains
de la mer charge de navires de combat. Pas un souffle; l'atmosphre 
peine froide, tant elle tait immobile. Un ciel bas et plomb; les
montagnes aussi, plombes; toutes les choses terrestres, figes sous les
nuances de plomb et d'encre que donne le voisinage trop clatant de la
neige. Derrire moi cette ville, en voie d'tonnante transformation,
allumait ses lanternes anciennes  ct de ses lampes lectriques. Sur
la rade, pareille  une grande glace incolore, les navires, poss comme
des insectes noirs, allumaient leurs feux pour la nuit; ils taient
immobiles, comme l'air et comme tout, mais cela semblait une immobilit
d'attente, on et dit qu'ils se recueillaient pour des vnements
prochains et des batailles; tant de cuirasss, runis en Extrme-Orient,
tant de croiseurs, de torpilleurs appartenant  toutes les nations
d'Europe, donnaient ce soir, au milieu de cet immense calme rflchi, le
pressentiment que l'histoire du monde approchait de quelque tournant
grave et dcisif...

Cette route solitaire me conduisait  l'hpital russe, o j'allais
prendre don Jaime de Bourbon, et nous devions retourner ensemble, dans
la ville de bois de cdre et de papier de riz, pour un petit dner
japonais intime, avec musiques de guchas et danses de makos, auquel
Son Altesse avait bien voulu me convier.

Aprs que j'ai eu dit  ce prince, ds notre seconde entrevue, combien
je suis peu carliste, je me suis trouv libre de lui tmoigner la vraie
sympathie  laquelle il a droit en ce moment de notre part  tous.
C'est, en somme, un Franais; l'autre jour  bord, quand il tait venu
si simplement s'asseoir  notre table de marins en campagne, aucun de
nous n'avait l'impression qu'il pouvait tre un tranger. De plus, il
est en ce moment un Franais gar comme moi en pays Jaune, et un qui a
risqu par got sa vie au feu, un qui a brav aussi le typhus chinois
dont il a failli mourir.

Une heure aprs, dans un cabinet particulier de la Maison du Phnix
(trs recommande pour les soupers fins de bonne compagnie), nous avions
pris place par terre, don Jaime, deux autres invits et moi, dchausss
tous, jambes croises sur les ternels coussins de velours noir, et
aussitt les ternelles petites servantes, casses en deux par des
saluts sans fin, taient venues poser devant nous, sur des trpieds de
laque, des bols adorables, lgers comme des coquilles d'oeuf, et
contenant une soupe au lichen et aux algues, la valeur de deux ou trois
cuilleres environ. Ce cabinet particulier tait, comme dans tous les
tablissements d'un rel bon ton, une vaste pice vide et blanche, aux
nattes immacules, aux parois dmontables en papier tout uni; pas un
sige, pas un meuble, rien; seulement, dans une niche de mur, aussi
blanche que la salle entire, un bizarre et grle bouquet, d'un mtre de
haut, s'chappant d'un vase prcieux en bronze antique, deux ou trois
longues branches, pas plus, de je ne sais quelles rares fleurs d'hiver,
arranges avec une adresse et une grce qui ne se retrouvent qu'au
Japon.

On gelait, au dbut de ce repas; chacun essayait de s'asseoir sur ses
propres bouts de pieds, ou de se les frotter avec les mains, pour viter
l'ongle. Peu  peu cependant, les petits rchauds en bronze, orns de
chimres, que les mousms nous avaient apports, remplis de braises
odorantes, ont commenc de rpandre un peu de chaleur, tout en
alourdissant beaucoup nos ttes, dans l'enfermement toujours si
hermtique produit par les chssis de papier. A btons rompus, nous
causions de mille choses, assis sur nos coussins d'un noir funraire: du
pays Basque, de Madrid, de la Cour d'Espagne, mme de l'histoire de
France, et je ne sais comment de la Rvocation de l'dit de
Nantes.--Tiens, c'est vrai, m'a dit tout  coup le prince en riant, ma
famille dans ce temps-l a d bien tourmenter la vtre!--Plutt oui, en
effet. Mais, ternel revirement des destines humaines: ce petit-fils de
Louis XIV et ce petit-fils d'obscurs huguenots, que le roi Soleil avait
ddaigneusement perscuts, runis l cte  cte,  faire la dnette
lgante, au Japon, dans une maison-de-th...

Nous attendions les guchas, commandes pour le dessert. On en tait au
_saki_, la liqueur de riz apporte bouillante dans de trs dlicates
buires de porcelaines  long col. Son Altesse m'avait annonc une
merveille de petite danseuse, dont il n'avait pas retenu le nom, tant
convalescent depuis peu de jours et encore novice en japonerie. Elle
est ptrie d'esprit, m'avait-il dclar; chacun de ses gestes est
spirituel. Et cela m'avait paru beaucoup ressembler  mademoiselle
Pluie-d'Avril, cette dfinition-l.

On entendit enfin dans l'escalier leurs froufrous de soie et leurs rires
enfantins.

Elles firent leur entre, et tombrent  genoux, leur nez plat contre le
plancher. Quatre petites cratures, dans des toilettes ahurissantes;
deux musiciennes et deux ballerines. Et le premier sujet, l'toile,
j'avais devin juste, c'tait mademoiselle Pluie-d'Avril, le jeune chat
habill, le joujou favori de mes mauvaises heures.

L'autre danseuse, une fluette de douze ans  peine, frachement moulue
du Conservatoire, s'appelait mademoiselle Jardin-Fleuri; son nez en bec
d'aigle, son petit nez de rien du tout, perdu au milieu de sa figure
poudre  blanc, ses yeux comme deux petites fentes obliques incapables
de s'ouvrir, et ses sourcils minces juchs au milieu du front,
ralisaient ce type idal de la beaut japonaise, trs rare dans la
nature, mais divulgu chez nous par les images. Celle-ci jouait surtout
les dames nobles, ancien rgime, et portait une robe du vieux temps.

Elles dansrent, un peu dans le lointain, et dans la vague fume de
braises endormeuses; elles mimrent d'anciennes lgendes, sous des
masques risibles ou effroyables, au rythme des guitares et des chansons
tristes. Nous ne parlions plus gure, fascins doucement par le jeu de
ces petites prtresses de la danse, par le groupe clatant et irrel
qu'elles formaient l, dans la blancheur vide de cette salle trop
grande.

A la longue pourtant le froid revint, accompagn d'un peu de lassitude
et d'ennui; on recommenait  se frotter les doigts de pieds, ou  les
garantir de son mieux sous le velours des coussins noirs; on s'endormait
peut-tre. Le prince proposa de lever la sance et de remonter en
pousse-pousse.

Dehors, il neigeait, une neige pas bien mchante, des flocons lents,
qui avaient l'air de voltiger plutt que de tomber.

Pour rentrer chez nous, il fallait traverser un quartier trs spcial,
qui se retrouve dans toutes les villes japonaises et s'appelle toujours
le Yochivara.

A Nagasaki, le Yochivara est une longue rue, en pente si roide que les
pousse-pousse risquent de s'y emballer, pour descendre. D'ailleurs une
longue rue; des deux cts et d'un bout  l'autre, rien que des maisons
trs accueillantes, aux portes grandes ouvertes, aux vestibules fort
galamment clairs de lanternes peintes. Dans l'une quelconque de ces
demeures, si l'on jette les yeux, on est toujours sr d'apercevoir ds
l'abord,  travers un lger grillage en bois, un salon d'apparence comme
il faut, orn de dlicates peintures murales reprsentant des fleurs, ou
des vols de grues dans des ciels de nuance tendre; l, quelques jeunes
personnes aux yeux baisss, accroupies en cercle sur des nattes,
devisent  voix basse ou fument innocemment des petites pipes, dont
elles secouent de temps  autre la cendre, avec autant de grce que de
prcaution, dans une gentille bote  cet usage, en faisant pan pan pan
pan sur le rebord. Toutes les maisons de cette aimable rue se
ressemblent, par la disposition intrieure, comme par l'aspect si
cordialement hospitalier. Toutes, except une seule, une immense et
somptueuse, qui perche au sommet de la monte, pour couronner,
dirait-on, le sympathique ensemble; celle-l reste close, ou
n'entr'ouvre sa porte qu'avec circonspection extrme. (Assez intrigante,
cette vaste maison d'en haut, qui fait mine de n'en tre pas, et qui a
pourtant bien l'air d'en tre... Que diable peut-il se passer l
dedans?...)

Le Yochivara est, bien entendu, le quartier o l'animation et la douce
gat extrieures se prolongent le plus tard dans la nuit, en ce moment
surtout, car nombre de marins trangers, qui hivernent  Nagasaki, ont
regard comme un agrable devoir de se faire prsenter  ces jeunes
dames. A l'heure o nous passons (onze heures du soir  peu prs), la
fte quotidienne bat son plein, malgr cette neige vraiment anodine, qui
nous fait plutt l'effet de s'amuser, elle aussi. Des messieurs
japonais circulent en foule, vtus de robes de soie ou de petits
complets charmants, coiffs, qui d'un melon, qui d'un fashionable
canotier, et presque tous, abritant leur vue dlicate sous des lunettes
bleues, que de solides mais  peine visibles crochets maintiennent
derrire les oreilles. Beaucoup de matelots aussi, faisant leurs visites
en pousse-pousse, groups par nation et circulant  la file: cortge de
Russes, cortge d'Allemands, etc.; mme,--j'ai le regret de le
constater,--ils manifestent leur joie d'une manire trop bruyante
peut-tre, qui risque de n'tre pas apprcie dans ces milieux si
courtois, et de jeter un discrdit sur nos ducations occidentales.

Maintenant voici, je crois, un cortge de Franais qui s'avance! Une
douzaine de permissionnaires du _Redoutable_, leurs pousse-pousse
aligns comme  l'cole de peloton. Et, si je ne m'abuse, le premier,
celui qui mne la bande, l'oeil au guet, examinant les numros inscrits
sur les lanternes des portes, c'est 233 Legall, fusilier brevet, mon
ordonnance!

Malgr la puret de mes intentions, j'avoue que cette rencontre me gne:
est-on jamais sr de n'tre pas jug sur les apparences, surtout
lorsqu'on a affaire  des mes naves, comme doit tre celle de 233? A
Nagasaki cependant, tout le monde passe par le Yochivara; les mres les
plus timores le traversent avec leurs filles; c'est une artre de
communication trs avouable...

--Par le flanc droit! Halte! commande 233, qui a sans doute enfin trouv
la maison amie.

Alors, tant mieux, nous ne nous croiserons pas.

Lestes  sauter  terre, ils entrent tous, s'essayant, non sans quelque
succs,  des rvrences dans le plus haut style local, et c'est au
moment prcis o nous passons devant le vestibule largement ouvert. J'ai
donc la double satisfaction, et de garder mon incognito, et de
m'assurer,  l'empressement flatteur de l'accueil, que mes hommes ont su
se crer de srieuses sympathies dans ces salons.

Au prochain tournant de rue, je dois me sparer du prince et des deux
autres convives de la dnette, qui remonteront vers l'hpital russe,
tandis que je m'en irai solitairement tout le long des quais, jusqu'
l'chelle coutumire. L, je rveillerai, pour qu'il me ramne  bord,
quelqu'un de ces bateliers nippons, qui se tiennent blottis jusqu'au
matin dans la cabane de leur sampan.

Minuit  peu prs, quand j'arrive aux escaliers de granit qui descendent
dans la mer, et la neige tombe plus fort; la rade, emplie de lourdes
tnbres, entre les montagnes de ses rives, semble un bien sinistre
gouffre. J'appelle dans l'obscurit:

--Sampan! sampan!

D'en bas rpond une voix touffe, et puis une trappe s'ouvre, dans une
espce de petit sarcophage qui flottait sur l'eau sombre, et la tte
d'un sampanier se montre claire par une lanterne.

--C'est pour aller o?

--L-bas, au grand cuirass franais.

Mais, tandis que nous parlementons, je distingue une forme humaine, qui
gt par terre et sur laquelle un peu de poudre blanche est tombe. Un
col bleu! Un matelot de chez nous peut-tre: cela leur arrive... Non, un
alli seulement. L'allumette, qui brle une demi-seconde et que le vent
de neige m'teint aussitt, me montre dans un clair une figure de
Russe,  belle moustache jaune, ivre-mort. Que faire pour ce pauvre
diable, que de vilains petits rdeurs japonais sont capables de noyer,
comme cela s'est vu plus d'une fois depuis l'arrive des escadres?...
Bon! voici maintenant, deux autres silhouettes humaines qui se dessinent
et s'approchent. Encore des grands cols. Ah! je les connais, ceux-l:
deux du _Redoutable_. Un peu gris, ayant envie de rentrer  bord et ne
sachant comment s'y prendre. C'est bien, je leur donnerai place, mais
ils emporteront le Russe, qu'en passant on dposera  bord d'un bateau
quelconque de sa nation. Un par les pieds, un par la tte, ils le
descendent pendant que le sampanier, tenant au bout d'un btonnet le
petit ballon rouge de sa lanterne, claire de son mieux, sur les marches
o l'on glisse, cette scne d'ensevelissement.

Insinuons-nous donc tous au fond du sarcophage, fermons au-dessus de
nos ttes la petite trappe, car on gle, et,  la grce de Dieu et du
sampanier, en route sur les lames sautillantes, dans ce noir d'rbe o
tourbillonnent des flocons blancs.




XXX


Fvrier.

Madame Ichihara la marchande de singes, et mademoiselle Matsumoto sa
fille, revenaient aujourd'hui d'une promenade  la campagne, en robe de
soie claire, rapportant de longs rameaux tout blancs de fleurs:
c'taient de ces pruneliers sauvages que l'on appelle chez nous de
l'pine noire et dont la floraison, dans nos haies et nos bois, prcde
toujours le printemps. (Je suis en coquetterie, depuis une quinzaine de
jours, avec madame Ichihara.)

Ces dames avaient t cueillir leurs gracieuses primeurs dans un vallon
abrit, connu d'elles seules. Sur leurs instances aimables, j'ai
accept de leurs mains quelques-unes de ces nouveauts de la saison, que
j'ai installes  bord dans des vases de bronze, en m'efforant de
donner  ces frles bouquets une grce japonaise.

Nulle part les fleurs des arbres prcoces ne sont guettes avec plus
d'impatience qu'au Japon, fleurs de cerisier, fleurs de pcher ou
d'abricotier, que tout le monde cueille par grandes branches, sans souci
des fruits  venir pour les mettre  tremper dans des potiches, et s'en
rjouir les yeux pendant un jour.

Madame Ichihara, ma nouvelle connaissance, tient un commerce de macaques
apprivoiss, de ces gros macaques de l'le Kiu-Siu, qui ont toujours la
fourrure use et la chair au vif,  la partie de leur corps sur laquelle
ils s'asseyent. Cette dame, qui doit tre contemporaine de madame
Renoncule, est reste dans sa maturit l'une des plus jolies personnes
de Nagasaki; il est regrettable que ses frquentations si spciales
imprgnent ses vtements d'un pnible arme: madame Ichihara sent le
singe.

Chaque fois que ma fantaisie me pousse vers la grande pagode du Cheval
de Jade, je m'arrte en chemin chez elle, pour flirter quelques
instants. Tout le bas de sa maison est occup par ses nombreux
pensionnaires, les uns en cage, les autres simplement enchans et
batifolant de droite et de gauche; en passant par l, on est toujours
expos  quelque avanie: une petite main leste et froide se faufile
entre deux barreaux et vous attrape l'oreille, ou bien un jeune
espigle, perch sur une solive d'en haut, vous jette  la figure l'eau
de son cuelle  boire. Mais quand on a russi, par l'escalier du fond,
 atteindre le premier tage, on est en scurit dans une sorte de petit
boudoir fort accueillant, o reoivent ces deux dames.

Madame Ichihara, qui s'est enrichie dans les singes, vient d'ajouter 
ce commerce un intressant rayon d'antiquits. Elle tient surtout les
vieux ivoires, risqus ou drolatiques, et, pendant qu'elle s'occupe,
sans avoir l'air de rien,  vous prparer le th, sa fille ne manque
jamais de vous en faire admirer quelques-uns: ivoires articuls,
truqus, groupes de personnages  peine longs comme la dernire
phalange du doigt, et qui remuent, qui se livrent entre eux  des
actes, hlas! souvent bien rprhensibles. Cette mademoiselle Matsumoto,
une mousm de seize ans; qui sent le singe comme sa mre, mais qui est
la candeur mme, peut sans inconvnient manier de tels sujets, parce
qu'elle n'en saisit pas la porte; les yeux baisss et mi-clos, aux
lvres un pudique sourire, elle donne le mouvement aux subtils
mcanismes; plus dlicats que des ressorts de montre, et s'y entend 
merveille pour mettre ainsi en valeur de menus objets d'art, qui
feraient certainement rougir dans leurs cages les pensionnaires du
rez-de-chausse...

De l'obscne et du macabre; amalgams par des cervelles au rebours des
ntres, pour arriver  produire de l'effroyable qui n'a plus de nom:
c'est ainsi qu'on pourrait dfinir la plupart de ces minuscules ivoires;
jaunis comme des dents d'octognaire. Figures de spectres ou de gnomes,
si petites qu'il faudrait presque une loupe pour en dmler toute
l'horreur; ttes de mort, d'o s'chappent des serpents par les trous
des yeux; vieillards rids, au front tout bouffi par l'hydrocphale;
embryons humains ayant des tentacules de poulpe; fragments d'tres qui
s'treignent, ricanent la luxure, et dont les corps finissent en amas
confus de racines ou de viscres...

Et cette mousm si agrablement habille,  ct d'une fine potiche o
des branches de fleurs sont poses d'une faon exquise, cette mousm au
perptuel sourire, talant avec grce tant de monstruosits qui ont d
coter jadis des mois de travail, cette mousm est comme une vivante
allgorie de son Japon, aux puriles gentillesses de surface et aux
inlassables patiences, avec, dans l'me, des choses qu'on ne comprend
pas, qui rpugnent ou qui font peur...




XXXI


14 fvrier.

Cette grande pagode du Cheval de Jade o j'allais si souvent jadis,  la
splendeur toile des nuits de juillet, et qui est cause aujourd'hui de
mes stations chez madame Ichihara, elle a pris un air de vtust,
d'abandon, elle me fait l'effet d'avoir vieilli, depuis quinze ans, de
deux ou trois sicles. Les immenses marches de granit, les escaliers de
Titans qui y conduisent,  mi-montagne, je me souviens d'y tre mont
jadis, aux musiques, aux lanternes, aux milliers de lanternes tranges,
presque port par des foules qui se rendaient en plerinage.
Aujourd'hui quand j'y vais, je n'aperois gure d'autre visiteur que
moi, du haut en bas de ces escaliers superbes o je suis comme perdu. Et
combien ils sont frustes, uss, disjoints, les granits des dalles, les
granits des portiques religieux, chelonns sur le parcours,--ces
portiques de tous les abords de temple, toujours pareils, et toujours si
en contraste avec le Japon, simples et rudes, grandioses comme des
pylnes gyptiens. Tout en haut dans la dernire cour, devant l'norme
pagode en bois de cdre, qui a pris une couleur plus grise et plus
teinte, le cheval de jade mdite solitairement sur son vieux socle
effrit. L'herbe pousse et les dalles mmes verdissent. Chaque fois, je
le trouve clos et silencieux, le sanctuaire au fond duquel je me
souviens d'avoir aperu jadis, par-dessus la foule prosterne, les
grands dieux d'or entours de lotus d'or... Ce Japon, qui me parat en
voie de renier tous ses vieux rves, que va-t-il faire bientt de ses
milliers de pagodes, dont quelques-unes taient si merveilleuses, et qui
occupent infiniment plus de place que chez nous les glises?...

En sortant par la gauche de cette cour, o l'antique cheval de jade
trne encore, on arrive comme autrefois sur l'esplanade aux
maisons-de-th et aux petits berceaux de verdure, d'o la vue embrasse
tout Nagasaki, et sa baie profonde. Il y a mme toujours cette
maison-de-th des Crapauds[2] o je venais avec madame Chrysanthme et
la fine fleur des mousms de son temps; les crapauds sont rests aussi,
ces mmes crapauds-monstres qui taient la gloire de l'tablissement, et
comme jadis leurs grosses voix de basse font couac! couac! dans les
rocailles du gentil bassin. Ce qui a chang seulement, c'est le matriel
de la maison; on y voit aujourd'hui des tables de cabaret, des
bouteilles de wisky, alignes avec du gin du de l'absinthe Pernod, enfin
tous les breuvages civilisateurs dont notre Occident a dot le monde.

Plus haut que l'esplanade; des sentiers montent vers une rgion de calme
et d'ombre qui a des airs de bois sacr. Des camlias  fleurs simples,
presque grands comme nos ormeaux, qui sont en ce moment sur la fin de
leur floraison hivernale, y jonchent la terre de leurs ptales rouges;
d'autres arbres, au feuillage persistant, des arbres immenses qui ont
peut-tre l'ge du temple, font vote au-dessus des tapis d'herbe fine
ou de petites plantes rares. A mesure que l'on s'lve, on voit s'lever
aussi dans un demi-lointain, au del de cette valle enclose o Nagasaki
a group ses milliers de toitures grises, les montagnes d'en face,
celles qui sont couvertes de bois funraires, de pagodes et de tombeaux,
celles dont le terrain est si ml de cendre humaine et d'o s'exhale
ternellement le parfum des baguettes brles pour les morts. Plus loin,
la grande chancrure bleue de la rade s'ouvre entre les escarpements et
les complications charmantes de ses rives. Et enfin, tout l-bas, 
peine dessins, presque perdus dans ce bleu qui devient de plus en plus
souverain, apparaissent les lots avancs qui terminent le Japon, ces
lots que l'on dirait trop confiants en l'immensit liquide alentour, et
trop jolis, avec leurs cdres des bords, qui se penchent sur la mer...

Vers ces sommets, au-dessus des temples, on est dans un Japon admirable,
quintessenci, suprmement lgant, recueilli, presque religieux, et
l'on cesse de sourire, pour admirer.




XXXII


15 fvrier.

A la rflexion, cette maison si austre, au bout de la monte du
Yochivara, m'intriguant davantage, je m'en suis d'abord ouvert  233,
qui est un observateur subtil:

--Peuh! m'a-t-il rpondu, une bote comme les autres!... Seulement c'est
des bonnes femmes qui fait sa duchesse et sa marquise; a ne reoit pas
le pauv' matelot.

Cette premire apprciation ne m'ayant pas suffi, j'ai eu recours aux
lumires de M. Marouyama, notre interprte officiel, un jeune Japonais
aussi rudit que mondain, et trs au courant des choses galantes.

--Monsieur, m'a-t-il dit, c'est en effet une maison habite par des
dames, et o les messieurs sont admis  venir chercher le soir quelques
distractions payantes. Mais toutes les pensionnaires sont des jeunes
personnes d'excellente famille et principalement de race noble, que des
revers momentans ont contraintes  se faire une position; aussi leurs
salons demeurent-ils trs ferms, et nos regrettables prjugs nationaux
s'opposent  ce que les trangers y soient reus.

De l'aveu mme de M. Marouyama, ces jeunes personnes sont plutt moins
jolies que les autres et encore plus dpourvues d'yeux, mais si
distingues! Lettres pour la plupart et mme potesses, sachant
apporter dans la conversation, dans le flirt, le badinage, et en gnral
dans tout ce qui concerne leur partie, un ton, une allure absolument
hors de pair.




XXXIII


25 fvrier.

A l'talage de madame L'Ourse, dans ses tubes de bambous emplis d'eau
claire, les derniers camlias disparaissent, comme avaient disparu les
chrysanthmes, et font place  des branches de prunier toutes garnies de
fleurs neigeuses,  des branches de pcher toutes roses. Le long des
rues, aux devantures des boutiques, mme des plus humbles choppes
d'ouvriers, on voit de ces premires fleurs du vrai printemps, disposes
avec un got dlicat dans quelque vase de porcelaine ou de bronze. (Les
gens du plus bas peuple, en ce pays, sont plus artistes et plus affins
que la moyenne des bourgeois de chez nous.)

Et les mousms, entre deux giboules, quand luit un peu de soleil, se
promnent en robes de nuances plus claires,--des gris perle, des bleus
de cendre ou des lilas, qui rvlent des aspects nouveaux de leur
gentillesse un peu factice, mais toujours si artistement accommode. Je
crois mme qu'elles ont un rire appropri  la saison, un rire de fin
d'hiver, qui est encore plus gai, et plus contagieux que celui de
dcembre ou de janvier.

Il va donc arriver pour tout de bon, ce printemps qui nous fera partir,
mais qui, heureusement pour nous, est toujours tardif au Japon, aprs de
si beaux automnes de lumire. Dans la montagne aux temples et aux
spultures, il y a dj quantit d'arbres fruitiers follement fleuris;
ils ressemblent  des touffes de ruban rose, ou de ruban blanc,  ct
des pagodes dont les grisailles se font au contraire plus tristes et
plus vieilles, par contraste avec toute cette fracheur; on dirait d'une
dcoration de fte, artificielle, fragile et sans lendemain. Les
Japonais du reste aiment peindre ces aspects phmres de leurs vergers;
ils en font ces images qui, transportes chez nous, paraissent trop
jolies, dans une exagration de couleur.




XXXIV


26 fvrier.

Madame Prune n'a jamais t mre... Ce n'est pas sans un trouble intime
que je viens de l'apprendre.

A cela sans doute, elle doit d'avoir conserv cette jeunesse dans les
sentiments, et, dans tout l'organisme, cette verdeur que j'admirais sans
me l'expliquer. Pendant l'une de ces minutes de tte--tte et
d'panchement, qu'elle ne redoute plus assez de provoquer entre nous et
que le printemps va rendre plus capiteuses, elle s'est dcide  la
dlicate confidence.

--Mais alors, et la toute mignonne et potele madame Oyouki? Une fille
adoptive, simplement?

--Hlas! non... Une erreur de feu ce pauvre monsieur Sucre... Une enfant
conue en dehors des liens sacrs du mariage...

--Madame Prune, en croirai-je  mes oreilles?... Monsieur Sucre, ce pur
artiste, capable de s'tre oubli  ce point!... Quelle atteinte vous
venez de porter pour moi  sa mmoire!...

Et dire que j'ai pu vivre tout un t sous le mme toit que ce mnage,
sans souponner un secret si lourd...




XXXV


1er mars.

Malgr les robes printanires des mousms, malgr la floraison htive
des vergers et l'allongement des soirs, c'taient toujours les mauvais
vents de Nord, la pluie, la neige, nous faisant un Japon plus sombre,
plus humide et plus gel qu'au coeur de l'hiver. Et les orangers
s'tonnaient, et les grands cycas arborescents, dans les cours des
pagodes, se disaient que depuis un sicle ils n'avaient pas vu tant de
poudre blanche sur leurs beaux plumets verts.

Mais voici que la griserie d'un printemps soudain est venue nous
prendre, dans ce Nagasaki o nous finissons notre quatrime mois d'un
exil trs enjleur.

L-haut, chez messieurs les Trpasss, la montagne se tapisse de
fleurettes sauvages, pour nous inconnues; autour des stles
innombrables, le petit monde frileux des fougres dplie partout en
confiance ses feuilles nouvelles, d'une teinte ple et rare. Dans la
verte ncropole, plus grande que le quartier des vivants,--que j'avais
abandonne par ces temps de neige, et o je recommence de venir,--ce
n'est plus cette tideur languide et mourante de l'arrire-automne qui
s'harmonisait si bien avec les tombes; c'est un ensoleillement de
renouveau, une envahissante gat d'herbes folles, qui ne cadrent plus,
qui doivent effaroucher les pauvres dfunts en cendre et faire
s'vanouir plus vite ce qui restait encore de leurs mes flottantes.
Tandis que les grandes pagodes gardiennes, sous ces rayons trop clairs,
se rvlent plus vieilles et plus mornes, leurs boiseries plus
vermoulues, leurs monstres plus caducs.

En bas, sur la ville de cdre et de papier, la lumire est maintenant en
continuelle fte; les mille petites boutiques ouvertes accrochent du
soleil et des reflets sur leurs potiches, leurs laques ou leurs toffes
aux nuances de fleurs.

Et le soir, par les longs crpuscules attidis, chaque rue s'emplit
d'une myriade de petits enfants, aux ttes rondes, aux yeux de chat
moiti clins moiti mauvais. En aucun pays de la Terre on n'en voit une
telle abondance. Ils sortent par douzaine de chaque porte. Presque tous
jolis, eux qui deviendront si laids en grandissant, ils sont coiffs
encore, comme autrefois, avec un art comique, avec une science
suprieure de la drlerie, en petites queues alternant avec des places
rases,--petites queues qui retombent sur les oreilles, ou bien petites
queues qui se redressent au-dessus de la nuque, suivant le genre de
minois du personnage. Leurs robes ont beaucoup d'ampleur et sont trop
longues, leurs manches pagodes sont trop larges; cela leur donne des
tournures emptres ou pompeuses. Ils ne font pas de bruit. Ils ne rient
pas, en ce pays o leurs grandes soeurs et leurs mamans savent si bien
rire. Ils sont la gnration prochaine qui verra tout changer dans cet
Empire du Soleil-Levant jadis immuable, et dj ils ont l'air d'observer
attentivement la vie, avec leurs prunelles de jais noir, mystrieuses
entre leurs paupires brides. Surtout ils se protgent et s'entr'aident
les uns les autres, d'une faon gentille et touchante; il n'en est pas
de si petit auquel ne soit confi un frre, moindre encore et plus
poupe que lui. Pourtant on en voit aussi qui s'amusent; gravement ils
tiennent la ficelle de quelqu'un de ces cerfs-volants qui,  l'heure des
chauves-souris, se mettent de tous cts  planer dans le ciel, ayant
forme de chauve-souris eux-mmes, ou de phalne ou de chimre.

Il ne fait plus froid, tout s'gaye, tout s'claire... Et la grce des
mousms, que j'avais  peine comprise, il y a quinze ans, c'est
aujourd'hui, dirait-on, qu'elle m'est rvle...

Une fois de plus, aprs tant d'autres fois, on se laisse prendre  cette
ternelle duperie de la nature, qui n'a pour but que de prparer les
feuilles mortes et les dprissements jaunes d'un trs prochain
automne. On se laisse prendre, et cependant il y a cette anne deux
causes de tristesse  le sentir approcher, ce printemps: d'abord, ce
n'est pas ici qu'on avait pens le recevoir, chacun comptait bien tre
l-bas, dans son coin de terre natale, quand arriveraient les
hirondelles: ensuite ce beau temps sonne le dpart pour la Chine; les
glaces de l'affreux Petchili doivent fondre sous ce soleil, et on va
nous rappeler bientt  nos postes d'nervante fatigue.




XXXVI


15 mars.

Dans ce rayonnement de printemps,  peine avais-je mis pied  terre
aujourd'hui, que trois mousms dans la rue ont attir mon attention.
Qu'y avait-il donc entre elles d'inusit, que je dfinissais mal au
premier abord? Avec des petites moues particulires, des envies de rire
contenues, elles cheminaient ensemble, le nez au vent tide, l'air de
_se savoir drles_ et de perptrer quelque farce... Ah! cela venait de
leur coiffure: elles s'taient fait des bandeaux et des chignons comme
les grand'mres. Et, quand elles eurent compris,  mon regard, que
j'avais remarqu, elles rpondirent des yeux: Hein! n'est-ce pas que
nous sommes cocasses? et passrent en riant pour tout de bon.

Quelques pas plus loin, deux vieilles dames... Qu'avaient-elles
d'inusit, celles-l encore?... Ah! leur coiffure: elles s'taient fait
des bandeaux et des chignons de jeune fillette, avec un lger piquet de
fleurs sur le ct, comme en porte mademoiselle Pluie-d'Avril. Et leur
sourire me rpondit de mme: Mais oui, c'est ainsi, ne t'en dplaise!
Oh! nous le savons, va, que nous sommes comiques!

Tout le long du chemin, pareille mascarade; renversement gnral des
coiffures et des ges. (Bien entendu, fallait-il avoir l'oeil dj
compltement fait aux japoneries pour recevoir une impression de stupeur
telle que la mienne. C'tait comme si, chez nous, un beau jour, toutes
les aeules apparaissaient en cheveux, avec des nattes dans le dos, et
toutes les petites filles, en bonnet tuyaut, avec des anglaises.)

Quelques instants plus tard, dans le faubourg de Dioudjendji, prs de
mon ancienne demeure. Devant moi cheminait une dame de galante
tournure, ayant cette ligne incomparable de la nuque et des paules qui
la dclerait entre mille: madame Prune, coiffe aujourd'hui en petite
mousm, en petite colire, avec un piquet de roses pompons se balanant
au bout d'une longue pingle d'caille!...

Avertie par son flair toujours si sr, elle se retourna pour me montrer,
dans un sourire, l'un des derniers rteliers laqus de noir que Nagasaki
possde encore: N'est-ce pas, demandaient pudiquement ses yeux baisss,
n'est-ce pas, cher, que a ne va pas trop mal?

--Madame Prune, j'allais vous le dire. Mais je vous prie,
expliquez-moi...

Alors elle me conta que, depuis le temps des anctres lointains, c'tait
de tradition que les dames, ce jour du calendrier, fussent coiffes
comme les jeunes filles, et les jeunes filles comme les dames.

Et tout tait joli autour de nous, aussi bizarrement joli et aussi
invraisemblablement arrang que dans une aquarelle japonaise. Ce
faubourg o nous passions avait l'air en pleine ivresse de printemps.
Notre sentier dominait,  soixante mtres de haut, la rade bleue,
sinueuse entre ses rives boises. Autour des vieilles maisonnettes, aux
chssis de papier, il y avait des arbres tout blancs et des arbres tout
roses; il y avait aussi des glycines dont les longues grappes
commenaient de se colorer en violet ple; et tout cela, maisonnettes
gentilles comme des jouets, arbres roses des petits jardins, glycines en
guirlandes, dvalait sous nos pieds jusqu' la mer, dans un ple-mle
qui semblait instable et impossible; tout cela avait l'air de tenir par
ensorcellement, sans souci de l'quilibre ni de la pesanteur. Une
lumire idale, dlicate, clatante sans blouir, s'pandait pareille,
sur les choses proches et sur les lointains limpides. Dans le ciel
pointaient ces cimes trs singulires des montagnes de Kiu-Siu, qui
ressemblent  des cnes tapisss de peluche verte. Et, l-bas, du ct
o la rade s'ouvre sur la mer de Chine, plus d'habitations humaines, un
manteau uniforme de verdure jet partout, mme du haut en bas des trs
abruptes falaises; rien que deux ou trois petits temples, perchs dans
des coins presque inaccessibles, discrets d'ailleurs, mergeant  peine
du fouillis des branches, et vous aux Esprits des bois qui doivent tre
souverains par l, sur ces ctes si vertes.

Une seule tache, dans l'immense dcor souriant; un peu en arrire de
nous, de l'autre ct de la baie, un lieu pel, horrible et maudit d'o
monte un bruit perptuel de ferraille tapote; une bouche de l'enfer qui
souffle une haleine, noire par mille tuyaux: l'arsenal o se fabriquent
nuit et jour les nouvelles machines  tuer.

Madame Prune, continuant de marivauder  son ordinaire, tandis que le
piquet de roses pompons s'agitait au-dessus de son opulente coiffure,
m'entranait insensiblement vers sa demeure. Et moi, fascin comme
toujours par ses dents laques, couleur d'bne polie, je constatai
qu'elles venaient d'tre remises  neuf,  mon intention sans doute: de
patients spcialistes y avaient introduit de place en place des petits
morceaux d'or qui prenaient, sur ce fond noir, normment d'importance
et d'clat, tout comme sur les laques des plateaux ou des botes.

On n'imagine pas ce qu'il y a de dentistes  Nagasaki; les moindres
portefaix ont des dents dores par leurs soins. Ils travaillent du reste
sans mystre, car je me souviens d'avoir vu, par des fentres ouvertes,
des dames au chignon d'un beau galbe, la tte renverse sur un coussinet
et tenant bantes leurs mchoires, qu'un oprateur semblait perforer
avec d'tonnants petits vilebrequins. Ils ont, parat-il, appris cet art
en Amrique. Quantit de matelots de chez nous, sduits par leurs
enseignes  images, se sont confis  eux et les dclarent d'une
dextrit merveilleuse.

En ce qui est affaire d'adresse, de patience et d'exactitude, ces petits
Japonais ne pouvaient qu'exceller. C'est pourquoi ils se sont appropri
si vite l'art de nos lectriciens et de nos constructeurs de machines;
on s'tonne seulement qu'ils n'aient pas invent eux-mmes, des
millnaires avant nous, tout cela, avec quoi ils jonglent aujourd'hui
comme des virtuoses.

Et nos plus modernes engins de guerre, qui ne sont en somme que
bibelots de prcision, vont devenir, hlas! entre leurs mains prestes et
sres, de bien effroyables jouets...

Mon Dieu, sauf madame Prune, que tout tait joli ce jour-l autour de
moi, aussi bien en bas, au bord de la rade profonde, qu'en haut vers le
ciel plement bleu o montaient les tranges cimes vertes! Et qu'elle
est adorable, cette le de Kiu-Siu, de finir ainsi, l-bas au loin, par
des falaises magiquement garnies d'arbres, des falaises qui portent des
petits temples  demi cachs sous leur verdure et qui descendent, comme
les remparts de quelque forteresse enchante, dans le grand nant de la
mer, aujourd'hui si lumineux et diaphane!...




XXXVII


25 mars.

Amusantes et douces,  cette fin de mars, s'en vont nos journes, nos
dernires journes dans ce Japon, qu'il faudra quitter bientt, quitter
demain peut-tre, aprs-demain, qui sait, au reu de quelque ordre
brusque et sans merci.

Et je regretterai des recoins d'ombre et de mousse, parmi de vieux
granits et de fraches cascades, sur des versants de montagne, au-dessus
de mystrieux temples...

La vranda ombreuse et calme de la maison-de-th que tient madame La
Cigogne, devant le temple du Renard, les antiques terrasses de la ville
des morts, aux pierres grises, sous les cdres de cent ans, je ne
retrouverai jamais ces heures de silence et de presque voluptueuse
mlancolie, passes l dans la nuit verte des arbres.

Et puis j'ai aussi une amie mousm, pour laquelle je donnerais bien
madame Renoncule, et madame Prune avec mademoiselle Pluie-d'Avril, et
que je rencontre, au coeur mme de la haute ncropole, dans une sorte de
bocage enclos, environn d'un peuple de tombes.--Oh! en tout bien tout
honneur, nos entrevues: cela arrive, mme au Japon.--Et je crois que
c'est elle, cette mousm, qui personnifie  prsent pour moi Nagasaki et
la montagne dlicieuse de ses morts. Il en faut presque toujours une,
n'est-ce pas, n'importe o le sort vous ait exil, une me fminine et
jeune (dont l'enveloppe soit un peu charmante, car c'est l encore un
leurre ncessaire) et qui vous vienne en aide dans la grande
solitude,--mme trs honntement parfois, en petite soeur de passage,
pour qui l'on garde, quelque temps aprs le dpart, une pense douce,
et puis, que l'on oublie...

Je n'en avais point parl encore, de cette mousm Inamoto. Voici
pourtant plus de trois mois que nous avons fait connaissance; c'tait
encore au temps de ces tranquilles soleils rouges des soirs d'automne
sur les jonches de feuilles mortes. Et, depuis, nous n'avons cess que
par les temps de neige nos innocents rendez-vous, toujours l-haut dans
ce mme bois triste et mur; mais cela reste tellement enfantin que je
ne suis pas sr que ce ne soit amrement ridicule. Est-ce elle que je
regretterai le jour du dpart, ou seulement cette montagne avec son
mystre et son ombre, avec ses enclos de vieilles pierres et ses
mousses?... Il est certain que je suis l'homme des vieux petits murs
dans les bois, des vieux petits murs gris, moussus, avec des capillaires
plein les trous; j'ai vcu dans leur intimit quand j'tais enfant, je
les ai adors, et ils continuent d'exercer sur moi un charme que je ne
sais pas rendre. En retrouver, dans cette montagne japonaise, de tout
pareils  ceux de mon pays, a t un des premiers lments de sduction
pour me faire revenir, plus encore que la paix de tout ce merveilleux
cimetire, plus encore que la profondeur et l'tranget magnifique des
lointains dploys alentour.

Quant  la mousm dont l'attraction est venue se greffer par l-dessus,
c'est un beau soir empourpr de dcembre, _au sicle dernier_, que
brusquement nous nous sommes trouvs face  face. J'errais seul dans la
ncropole,  l'heure de cuivre rouge qui annonce le coucher du soleil
d'automne, quand l'ide me prit d'escalader un mur, plus haut que les
autres, pour pntrer dans l'espce de bocage qu'il semblait enclore de
toutes parts.

Je tombai dans un ancien parc  l'abandon, aujourd'hui moiti jungle et
moiti fort, o une jeune fille, assise sur la mousse, l'air d'tre
chez elle, feuilletait un livre d'images reprsentant des dieux et des
desses dans les nues.

Elle commena naturellement par rire (tant Japonaise et mousm) avant
de me demander: Qui es-tu, d'o sors-tu, qui t'a permis de sauter ce
mur? Elle avait des yeux  peine brids, presque des yeux comme une
petite fille brune de Provence ou d'Espagne, avec un teint d'ambre roux;
elle respirait la sant, la jeunesse frache, et son regard tait si
honnte que je quittai tout de suite pour elle ce ton de badinage,
toujours indiqu dans les salons de madame Prune ou de madame Renoncule
ma belle-mre.

J'appris, ce premier soir, qu'elle se nommait Inamoto, qu'elle tait
fille du bonze, ou du simple gardien peut-tre, de certaine grande
pagode, dont j'apercevais, cinquante mtres plus bas,  travers des
branches, la toiture tourmente et les cours au dallage funbre.

--Petite mademoiselle Inamoto, demandai-je avant l'escalade de sortie,
cela me ferait plaisir de te revoir quelquefois. Aprs-demain s'il ne
tombe ni pluie ni neige, je reviendrai ici,  cette mme heure. Et toi,
est-ce que tu viendras?

--Je viendrai, dit-elle, je viens tous les jours sans pluie.

Elle ajouta, avec une rvrence: Sayanara! (Je te salue!) et se mit 
redescendre par un sentier de chvre, vers le temple, trs soucieuse de
protger les belles coques de ses cheveux lisses contre les petites
branches de bambou qui, au passage, lui fouettaient la figure.

Depuis ce jour-l, j'ai bien franchi cinquante fois,  cette mme place,
ce mme vieux mur... C'est aussi chaste qu'avec mademoiselle
Pluie-d'Avril, mais diffrent et plus profond; il ne s'agit plus d'un
petit chat habill, mais d'une jeune fille, qui, malgr son rire de
mousm, a des yeux candides et parfois graves.

Comment cela peut-il durer entre nous, sans lassitude, puisque la
diffrence des langages empche toute communion approfondie entre nos
deux mes, sans doute essentiellement diverses, et puisque par ailleurs,
dans nos rendez-vous, il n'y a jamais un instant d'quivoque, un instant
trouble?...

Bien que la ncropole soit solitaire,  certains jours il faut des ruses
d'Apache pour arriver sans tre vu,--et cela encore est amusant. Elle a
de plus en plus peur, la mousm, peur que l'on nous observe, que son
pre la gronde, qu'on lui dfende de venir. Quelquefois c'est un porteur
d'eau, qui descend des sommets et nous gne; le lendemain c'est une
vieille dame qui nous tient longuement en chec, tant occupe sans hte
 disposer des branches de verdure dans des tubes de bambou aux quatre
coins d'une tombe, ou bien  brler des baguettes d'encens pour ses
anctres, ou simplement  regarder sous ses pieds le panorama des
pagodes, de la ville et de la mer. Et je reste cach derrire quelque
grand cdre, apercevant, au-dessus du mur, des cheveux biens noirs qui
dpassent les pierres, un front et deux yeux au guet (jamais un bout de
nez, jamais rien de plus): ma petite amie qui s'est perche l pour
surveiller, elle aussi, la solution de l'incident, toujours prte 
disparatre au moindre danger, comme un gentil personnage de guignol qui
retomberait dans sa bote.

Oui, c'est bien enfantin et ridicule, et pour que tout cela ait pu
durer, il a fallu l'exotisme extrme, le charme de ce lieu unique et le
charme d'Inamoto combins ensemble.

Est-ce elle que je regretterai, ou sa montagne, ou encore le vieux mur
gris, protecteur de nos rendez-vous? Vraiment je ne sais plus, tant sa
gentille personnalit est pour moi amalgame aux ambiances.




XXXVIII


26 mars.

Des nouvelles arrives de Chine disent qu' l'entre du Peho les glaces
fondent; donc ce sera d'un moment  l'autre, le dpart, et nous comptons
les jours de grce qui nous restent, nous sentant plus japoniss que
nous ne pensions,  l'heure de tout quitter.

Ma petite amie Pluie-d'Avril est venue aujourd'hui me faire visite 
bord, accompagne de la vieille dame qu'elle appelle grand'mre. Une
visite tout  fait bon enfant et sans crmonie; elle avait pris un
costume qui, pour elle, tait plutt simple, mais o tout de mme de
grandes fleurs aux nuances fantastiques s'talaient sur fond ivoire.

Elle est si connue, et d'ailleurs si bb, que messieurs les agents de
police la laissent aller et venir. A bord, les matelots aussi la
connaissent, et disent: Voil le petit chat qui arrive.

Aujourd'hui, elle s'est intresse  nos canons; qui aurait cru cela, et
o la proccupation de la guerre va-t-elle se nicher? Nos bateaux, 
nous Japonais, en ont-ils de pareils? Est-ce que ceux des Russes peuvent
tuer aussi loin? Oh! qu'elle tait drle,  ct de l'une de ces
grosses pices du _Redoutable_, que deux canonniers s'taient amuss 
lui ouvrir, et fourrant sa petite tte dedans, avec son beau chignon,
pour examiner les rayures.




XXXIX


31 mars.

Dans la matine, vers dix heures, s'est referm derrire nous le long
couloir de verdure, au fond duquel Nagasaki s'tale dans son cadre de
pagodes et de cimetires. Ensuite, ont dfil ces petits lots, qui sont
comme les sentinelles avances du Japon,--petits lots charmants, que
tout le monde connat, pour les avoir vus peints sur tant de potiches et
d'ventails. Et puis la mer, _le large_ a commenc de nous envelopper de
sa majest sereine et de son silence, plus saisissants par contraste,
aprs tant de mignardises, et de musiquettes, et de gentils rires,
auxquels nous venions longuement de nous habituer.

Trs brusque a t l'ordre de dpart. A peine ai-je trouv le temps de
saluer ma belle-mre en moi. C'tait dj si court, les deux heures que
j'avais, pour aller dans la montagne dire adieu  la mousm Inamoto...

Faut-il que je l'aie escalad souvent, le vieux mur de son bois enclos,
pour que les traces de mon passage se voient dj si bien sur le gris
des pierres! je ne l'avais jamais remarqu comme ce jour de dpart, il y
a de quoi donner l'veil, et  mon retour il faudra changer de chemin.
Dans l'herbe aussi, mon pas a dessin une vague sente, comme ces foules
que font les btes en fort.

Mousm qui n'avait pas des yeux ordinaires de mousm, fleur nigmatique
et jolie, fleur de pagode et de cimetire, qu'ai-je su comprendre
d'elle, et qu'a-t-elle compris de moi? Rien que l'un de nous soit
capable de dfinir. Assis cte  cte sur la terre de ce bois, disant
des choses forcment purils,  cause de cette langue dont je connais
trop peu de mots, nous tions comme deux sphinx qui s'amuseraient 
faire les enfants, faute d'un moyen, d'une clef pour se dchiffrer, mais
qui seraient retenus l chacun par l'me inconnue de l'autre, vaguement
devine. Il est certain qu'entre nous commenait de se nouer cette sorte
de lien qu'on appelle affection, qui ne se discute ni ne s'analyse, et
qui souvent rapproche des tres infiniment dissemblables... Au-dessus du
mur, ce gentil front et cette paire de jeunes yeux qui m'accompagnaient
hier au soir, pendant ma fuite  travers le ddale des terrasses
funraires et des tombes, je me suis retourn deux fois pour les
regarder; quand je les ai vus disparatre, je crois mme que je me suis
senti plus seul encore dans ces lointains pays jaunes... Et ce petit
serrement de coeur, en m'loignant, tait comme un reflet trs
attnu,--crpusculaire, si l'on peut dire ainsi,--de ces angoisses qui,
 l'poque de ma jeunesse, ont accompagn tant de fois mes grands
dparts. Il est vrai, je suis sr de revenir, autant qu'on peut tre sr
des choses de demain, car nous restons deux ans, hlas! dans les mers
de Chine, o Nagasaki sera notre lieu de ravitaillement et de repos. Et
je la reverrai, cette mousm, j'entendrai encore sa voix, trs doucement
bizarre, rpter, avec un accent qui fait sourire, les mots franais
qu'elle s'amuse  apprendre...

Quant  madame Prune, c'tait trop haut perch pour cette fois, le
faubourg qu'elle habite. Mais nous reviendrons, nous reviendrons, et,
s'il plat  la Desse de la Grce, cette idylle, bauche entre nous il
y aura seize ans bientt, ne se dnoue point encore...

Ce soir donc,  l'heure o le soleil se couche dans de longs voiles de
brume, le Japon a disparu; l'le amusante s'est vanouie dans les
lointains d'une immensit toute ple, qui luit comme un miroir sans fin,
et qui ondule trs lentement, avec une clinerie perfide. Nous faisons
route vers le Nord et vers la Chine. Il y a quinze ans, aprs un
amollissant sjour dans ce mme coin du Japon et un mariage pour rire
avec une certaine petite Chrysanthme, je remontais ainsi la mer Jaune,
par un calme pareil, sous des brumes comme celles-ci, un soir aussi
blme. Et le grand nant de la mer, comme cette fois, m'enveloppait de
sa paix funbre.

Je m'en allais avec moins de mlancolie,--sans doute parce que la vie
tait encore en avant de moi dans ce temps-l, tandis qu' prsent elle
est plutt en arrire...




XL

A SOUL

DANS LA RUE


Juin 1901.

A la splendeur de juin, qui est l-bas rayonnante et limpide plus encore
que chez nous, je me souviens de m'tre pos pour quelques jours dans
une maisonnette,  Soul, devant le palais de l'empereur de Core, juste
en face de la grande porte. Ds l'aube--naturellement trs htive 
cette saison,--des sonneries de trompettes me rveillaient, et c'tait
la relve matinale de la garde: une longue parade militaire, o
figuraient chaque fois un millier d'hommes. Les autres bruits de Soul
commenaient ensuite, domins par le hennissement continuel des
chevaux,--de ces petits chevaux corens, bouriffs et toujours en
colre, qui se battent et qui mordent.

Ce palais d'empereur se dissimulait derrire des murs. En se mettant 
ma fentre on n'en pouvait rien voir, que l'enceinte morose et le grand
portique rouge, dcor  la chinoise, avec des monstres sur la frise.
D'tranges petits soldats, vtus  l'europenne, montaient la faction
devant cette demeure ferme, ceux-l mmes dont les trompettes sonnaient
chaque jour, avant le soleil lev: sous des kpis comme en portent nos
troupiers, des figures plates et jaunes, paraissant tout tonnes d'un
accoutrement encore si nouveau.

De ma fentre, on apercevait aussi, en enfilade, une rue large et
droite, o s'agitait une foule uniformment habille de mousseline
blanche, entre deux rangs de maisonnettes bien basses, bien saugrenues,
d'un gris monotone et d'un aspect  peu prs chinois.

La parade finie, c'tait l'heure des audiences et des Conseils. Alors,
dans d'lgantes chaises de laque, on apportait quantit de crmonieux
personnages en robe de soie  fleurs, coiffs de ce haut bonnet,--avec
deux espces de pavillons comme des oreilles cartes, comme des
antennes--qui s'est dmod en Chine depuis environ trois sicles. Et,
tandis que les abords du portique rouge s'encombraient de toutes ces
belles chaises au repos et de leurs longs brancards flexibles gisant par
terre, je regardais ces gens de Cour gravir l'un aprs l'autre les
marches du seuil imprial, puis disparatre dans le palais: dignitaires
antdiluviens qui venaient rgler les choses du vieil empire croulant;
sous leur costume d'apparat, ils avaient l'air de grands insectes, aux
ttes compliques, aux lytres chatoyants.

Alentour, le soleil de juin s'pandait en lumire de fte sur les
grisailles de Soul, qui reste la plus parfaitement grise de toutes ces
antiques cits, encore vivantes en extrme Asie. Et c'tait un soleil
brlant, car le climat de Core est excessif, comme celui de la Chine;
 des hivers presque sibriens succdent toujours sans transition de
chauds et merveilleux printemps.

Ds le matin, il flambait, ce soleil, sur l'immense ville grise,
enferme dans ses remparts crnels et dans son cirque de montagnes
grises. Des rues droites, d'une lieue de long sur cent mtres de large,
au sol gris, entre des myriades de maisonnettes poudreuses,  peu prs
toutes se ressemblant, toutes gales, et recouvertes de pareilles
carapaces en briques couleur de cendre. Et dominant ces innombrables
petites choses, de tous cts surgissait dans le ciel, comme un terrible
mur en pierrailles noirtres, la chane de ces montagnes enveloppantes,
qui tait l comme pour emprisonner, maintenir, condenser la tristesse
et l'immobilit de Soul,--vieille capitale loigne de la mer, et
n'ayant mme pas un fleuve pour lui amener les navires, toujours
colporteurs d'ides et de choses nouvelles.

Si larges et si dcouvertes, les rues de cette ville, qu'on les voyait
d'un bout  l'autre; on les voyait l-bas, l-bas dans le lointain
extrme et la poussire, aboutir aux portes des remparts, qui taient
surmontes, comme  Pkin, d'normes donjons noirs et cornus. Ces foules
toutes blanches, toutes en mousseline blanche, processionnant sur les
longues chausses, voquaient, pour nous Europens, l'ide d'un essaim
de jeunes filles runies  quelque fte d't; mais les promeneurs
taient presque uniquement des hommes, au visage plat,  la barbiche
rude et clairseme comme les babines des phoques. Les garons, les
jeunes n'ayant pas encore convol en justes noces, allaient tte nue,
prenant un air virginal avec leur robe immacule, leur raie au milieu et
leur longue tresse dans le dos,  la manire des petites filles
d'Occident. Quant aux hommes maris, ils taient irrsistiblement
drles, coiffs tous, d'aprs l'usage inluctable, d'un noeud de cheveux
et d'une espce de petit chapeau imitant notre haut de forme, en crin
noir avec des brides pour nouer sous le menton; si petits, ces chapeaux,
d'une si ridicule petitesse, qu'on et dit ceux qu'ont invents chez
nous les clowns. Et comme on tait en juin et qu'il faisait trs chaud,
nombre de gens portaient autour du torse et des bras, sous la robe
lgre, une sorte de carcasse, de crinoline en jonc tress, pour isoler
la mousseline du corps; cela donnait des bonshommes tout ronds, comme
des poussahs en baudruche souffle.

Au milieu des blancheurs de ces milliers de robes, quelques points
rouges clataient dans la foule comme des coquelicots: les bbs, tous
en manteau carlate, avec capuchon dor. Aussi quelques points couleur
de feuille frache: les dame de qualit, toutes en manteau vert clair,
coiffes d'un grand pli d'toffe blanche comme les Napolitaines, et
s'appuyant pour marcher sur de longues cannes, dans le genre des
houlettes de bergre  Trianon; costumes d'ailleurs trs montants, mais
avec deux ouvertures pour laisser sortir les pointes des deux seins.--Et
les hommes en deuil!... De blanc habills, ceux-l comme les autres, ils
disparaissaient sous des chapeaux en paille de riz, larges d'au moins
trois pieds, ayant forme d'abat-jour, et, de plus, ils se cachaient
derrire un cran de circonstance,  deux poignes, qu'ils tenaient des
deux mains, de manire  se l'appliquer hermtiquement sur le
visage[3].--D'ailleurs, dans toute cette bizarrerie des costumes, on ne
sentait l'influence ni de la Chine ni du Japon, les deux redoutables
pays voisins; non, c'tait quelque chose de trs  part, ayant germ ici
mme, entre ces montagnes, au pied de ces amas de pierrailles grises.

Devant les humbles boutiques ouvertes le long des rues, d'assez
monotones et modestes choses s'talaient au soleil et  la poussire.
Beaucoup de harnais, pour ces mchants petits chevaux  tous crins et
d'humeur si batailleuse. Beaucoup de bahuts, tous pareils, en laque
rouge avec des fermoirs dors. Et surtout des milliers d'objets en ce
merveilleux cuivre de Core, qui est ple, ple comme du vermeil
mourant, mais dont l'clat ne se ternit jamais: coupes, brle-parfums
et hauts flambeaux d'une grce exquise.

Les Corens des vieux ges furent cependant des matres aux inventions
diverses. C'est eux qui jadis initirent les Japonais  la fabrication
de la porcelaine;--et, dans les tombeaux de leurs souverains
lgendaires, on retrouve d'adorables cramiques, presque toujours
grises, couleur de souris, dont l'tranget sobre, inspire de la
feuille ou de la fleur des lotus, atteste un art dj trs avanc. C'est
aussi par eux que le secret de la boussole marine, vers le XIe
sicle, fut rvl  des navigateurs arabes, qui l'apportrent dans
notre Occident barbare. Mais  prsent l'immense dcrpitude asiatique
s'est tendue sur ce peuple trop vieux, et la Core se meurt comme le
Cleste Empire.

Ces milliers de petites carapaces, longues et troites, servant de
toitures aux maisons de Soul, je me rappelle comme elles jouaient
singulirement les pierres tombales lorsqu'on les apercevait  vol
d'oiseau. La ville, regarde du haut des grands miradors couronnant les
portes, produisait un tonnant effet de cimetire; on et dit une
infinie jonche de tombes dans une enceinte crnele,--avec de longues
avenues o s'agitait une peuplade de fantmes, toujours en diaphanes
vtements blancs.

Au sortir des remparts, aussitt franchies les lourdes portes  donjons,
on trouvait une campagne infiniment paisible et mlancolique. Un sol
pierreux; partout des affleurements de ces rocailles gristres,
pareilles aux montagnes environnantes. Des cdres, des saules, des
verdures d'un clat tout neuf: une merveilleuse apothose du printemps,
 cette fin de juin; des tapis de fleurs qu'inondait la gaie lumire; un
bruissement perptuel de cigales. Et des gens  l'air doux, qui jouaient
de l'ventail--des gens vtus de mousseline blanche, il va sans dire, et
coiffs du tout petit chapeau de clown, en crin noir, avec des
brides,--venaient timidement et gentiment essayer de causer, avec trois
mots franais ou latins, appris dans les coles; ils vous offraient
aussi de vous asseoir avec eux, au bord du chemin, sous le toit de
quelque petite choppe o l'on vendait d'innocentes boissons trs
sucres rafrachies  la neige;--tout cela avait des apparences
d'inaltrable bonhomie, et pourtant, quinze jours plus tt, dans le sud
de l'empire, dans l'le de Quelpaert, de grands massacres de chrtiens
venaient encore d'avoir lieu, avec des raffinements d'atroce cruaut.

       *       *       *       *       *

Les massacres! Les massacres passs, prsents ou  venir: en extrme
Asie, c'est toujours avec cela qu'il faut compter... N'empche qu'il y
avait  Soul une immense et folle cathdrale, comme nos missionnaires
rvent obstinment d'en construire dans les empires jaunes, malgr la
certitude presque absolue qu'elles seront saccages, et qu'eux-mmes,
prtres ou religieuses, rfugis quelque jour dans cet asile suprme, y
trouveront une horrible mort... Elle tait pose superbement sur une
colline, cette aventureuse glise de Soul, dominant les milliers de
maisonnettes  toiture en carapace, qui, regardes du haut de sa flche
gothique, semblaient un peuple de cloportes. Et tout autour c'tait la
mission franaise; un quartier pour l'heure accueillant et paisible, o
des bonnes Soeurs de chez nous levaient des bandes de petits Corens et
de petites Corennes aux minois de chat, leur apprenant  exercer
d'humbles mtiers, et  parler un peu notre langue.

Plus loin il y avait aussi deux ou trois rues o l'on aurait pu se
croire  Nagasaki ou  Yeddo; on y retrouvait les mousms rieuses aux
jolis chignons luisants, les boutiques proprettes et les gentilles
maisons-de-th, gayes de bouquets trs prtentieux dans des vases de
bronze.--Et c'tait le commencement de cette infiltration japonaise,
l'un des prils menaant le plus l'existence de la Core.

       *       *       *       *       *

Oh! la cocasserie, pour moi si imprvue, d'une journe de pluie  Soul!
L'amusant souvenir que j'en ai gard! Cette fois-l, en ouvrant ma
fentre au matin, j'avais vu tout assombri et tout nuageux ce ciel
ordinairement si pur. Autour de la ville grise, les montagnes drles et
trop pointues semblaient piquer dans un mme voile pais, qui
descendait peu  peu, peu  peu embrumant les choses. Et des gouttes
d'eau, d'abord trs fines, avaient commenc de tomber: la pluie, la
vraie pluie, que l'Empereur tait all demander lui-mme aux dieux de la
Core, la veille au soir, en sacrifiant de sa main un mouton, dans la
campagne, sur un rocher. Alors, il y avait eu changement  vue dans la
saugrenuit des foules; en un clin d'oeil, ce pays tait devenu le
royaume de la toile gomme, couleur jaune serin. Devant l'entre
impriale, o stationnaient comme toujours les chaises  porteurs de
tant de grands personnages, les valets prestement avaient mis des capots
en toile cire jaune sur toutes ces belles caisses laques noir et or.
Par-dessus leur petit chapeau de clown, les passants avaient tous pos
en quilibre un immense cornet de pareille toile cire jaune; les plus
craintifs de l'eau avaient aussi endoss une veste bouffante, de mme
toffe et de mme couleur. Des parapluies larges,  mille plissures,
toujours en toile cire jaune, s'taient dploys partout au-dessus des
ttes. Et les robes de mousseline blanche, que l'on troussait le plus
haut possible, maintenant molles, fripes, s'emplissaient de crotte.
Jusqu'au soir la pluie tomba du ciel lourd, tomba tranquille et
incessante. Dans la rue boueuse, la foule circulait, aussi presse;
seulement, de blanche qu'elle avait coutume d'tre, voici qu'elle venait
de passer au jaune uniforme, et les centaines de ttes, avec leurs
espces de grands bonnets de magicien enfoncs jusqu'aux yeux, taient 
prsent des cnes bien pointus, sur lesquels ruisselait l'averse.

Et enfin j'ai gard souvenance d'un jeune moineau, trop vite chapp du
nid, qui ce jour-l s'tait abattu dans ma chambre, ne pouvant plus
voler tant il avait reu de pluie sur ses pauvres petites plumes neuves.
Le lendemain matin, bien sch et rconfort, il s'en alla par la
fentre ouverte rejoindre ses frres, moinillons de la mme couve, qui
ppiaient au beau soleil reparu, en face, perchs sur des gnomes de
pltre et de faence,  la frise du portique imprial.


II

A LA COUR


A la Cour de Core, quand j'y suis pass, la grande affaire  l'ordre du
jour tait la translation des restes de l'Impratrice, poignarde par
des assassins, environ sept annes auparavant, une nuit, dans son vieux
palais. Les immuables rites exigeaient qu'tant morte de malemort, elle
comment par deux sjours prolongs en terre, dans deux trous
diffrents, afin de n'arriver  sa dernire demeure, chez ses
tranquilles anctres, qu'aprs s'tre dbarrasse, dans les provisoires
spultures, de certains dmons trs agits qui s'acharnent toujours aux
cadavres des personnes assassines. Or, l'poque tait venue d'oprer le
premier transfert[4]; avant de creuser la seconde fosse, les trois
grands ncromanciens de l'Empereur avaient t consults sur le choix du
terrain,--qui doit tre friable, exempt de pierres et mme de cailloux;
mais voici qu' cinq pieds  peine on avait trouv le rocher! Les trois
ncromanciens donc avaient t sur-le-champ condamns  mort[5];
cependant cela ne rparait rien; le lieu de la seconde spulture n'en
demeurait pas moins indtermin; aussi, parat-il, tait-on fort
perplexe, l, en face de chez moi, derrire la muraille impriale.

Oh! le vieux palais, o cette impratrice mourut sous le couteau, et qui
fut depuis la nuit du crime abandonn avec terreur!... Un matin de juin,
par un beau soleil impassible, quel curieux plerinage on m'y fit
faire,--sous la conduite de deux bonshommes en robe de mousseline
blanche et en petit haut de forme de crin noir! Au milieu de parcs
silencieux et murs, qui dj retournaient  la brousse, au hallier
primitif, c'tait une confusion de lourds btiments pompeux ou de
kiosques frles, tout cela ferm et en pnombre sous de grands stores;
quelque chose comme les quartiers de la Ville jaune  Pkin, avec les
mmes toitures de faence aux lignes courbes, les mmes terrasses de
marbre;  tous les perrons, des monstres gardiens, accroupis comme
l-bas, mais ayant une figure _autre_, un rictus de frocit diffrente.
Dans les cours dalles, l'herbe des champs croissait entre les larges
pierres blanches; parmi ces marbres, dj trs disjoints, mrissaient de
petites fraises sauvages, que je cueillais en chemin et qui montraient
partout leurs gentilles taches rouges sur ces blancheurs mornes. Il y
avait aussi, entre des murs ou des rochers naturels, quelques jardinets
trs enclos pour les mystrieuses promenades des princesses de jadis;
parmi des potiches et de prtentieuses rocailles, il y fleurissait des
pivoines, des roses, des iris, malgr l'envahissement des ronces et des
gramines folles; les arbousiers, les cerisiers y semaient par terre
leurs fruits rouges, inutiles, perdus mme pour les oiseaux, qui ne
semblaient gure frquenter dans ce palais de la peur. La petite chambre
du crime, sombre aussi et les stores baisss, talait un funbre
dsordre: boiseries brises, noircies, comme lches par le feu. La
grande salle d'apparat avait une vote  caissons, d'un rouge de sang,
et partout des peintures reprsentant les divinits et les btes qui
hantent le rve des hommes d'ici; le trne de Core, du mme rouge
sinistre, s'levait au milieu; il se dtachait, monumental, sur une
trange peinture crpusculaire, dploye comme la toile de fond d'un
dcor au thtre, o, dans des nuages d'or livide, une plante se
levait, large et sanglante, au-dessus de montagnes chaotiques.

L'Empereur donc, ne pouvant plus se sentir dans ce palais, o il voyait
des mains sans corps et trempes dans du sang remuer autour de lui ds
qu'il faisait noir, avait ordonn la construction de ce petit palais
moderne et mesquin,  l'autre bout de Soul, prs de la concession
europenne, l, en face de mon logis; et tout s'en allait en ruine chez
les somptueux anctres.

Dans un autre palais, encore plus ancien que celui du crime, nous nous
tions ensuite rendus ce matin-l, rouls en des petites voitures par
des hommes coureurs qui galopaient  toutes jambes. C'tait trs loin,
par des quartiers morts, par de longues avenues de donjons noirs. Les
cours, les dpendances, les jardins, les parcs occupaient un espace
infini, toute une zone sacre, interdite,  jamais inutilisable et
perdue. L encore il y avait des btiments immenses, posant sur des
terrasses de marbre. Il y avait une salle du trne, abandonne depuis
deux ou trois sicles, o des centaines de pigeons, nichs  la vote de
laque rouge et n'attendant point notre visite, menaient au-dessus de nos
ttes un bruit d'ailes effares; et ce plus vnrable trne se dtachait
lui aussi, comme le prcdent, sur un paysage de cauchemar, avec des
forts, des cimes escarpes, et le lever d'une lune gante, ou de je ne
sais quel fantme d'astre sans rayons. Les chambres des princesses
taient petites, sombres, spulcrales, ornes de peintures effrayantes,
et on se demandait comment les belles du vieux temps avaient pu, dans
cette obscurit, faire leur toilette, revtir leurs tranants atours.
Mais les parcs avaient une mlancolique grandeur, avec des bouquets de
cdres centenaires, des lacs pleins de roseaux et de lotus, de vraies
solitudes, presque des horizons sauvages, en pleine ville, dans
l'enceinte des remparts; les btes y vivaient comme dans la brousse, les
hrons, les faisans, les cerfs et les biches;--et mes deux guides me
contaient que pendant la nuit les tigres, habitants obstins des
montagnes d'alentour, escaladaient les murs d'enclos pour y venir faire
la chasse.

       *       *       *       *       *

Trois ou quatre jours aprs mon arrive  Soul, notre amiral y tait
venu lui-mme, avec d'autres officiers, pour une visite  l'Empereur. Et
un soir on nous avait vus tous en grande tenue franchir le portique du
palais nouveau.

La dception avait d'abord t complte pour nous en entrant l: aucune
magnificence, ni mme aucune tranget dans ces constructions modernes.
Les ncromanciens, consults sur l'appartement o il convenait de nous
recevoir pour que notre visite n'et point de consquences funestes,
avaient obstinment indiqu une sorte de hangar, aux boiseries vert
bronze avec quelques peinturlures vermillon; on y avait jet des tapis
en hte et apport un grand paravent admirable, en soie blanche, seul
luxe de cette salle ouverte. C'est devant ce fond d'un blanc d'ivoire,
brod et rebrod de fleurs, d'oiseaux et de papillons, que nous taient
apparus l'Empereur et le prince hritier, debout tous les deux et dans
une attitude consacre, la main posant sur une petite table; le pre
vtu de jaune imprial, le fils, de rouge cerise. Leurs robes
somptueuses, toutes broches d'or, avec des pans comme des lytres,
taient retenues  la taille par des ceintures de pierreries. Quelques
personnages officiels, interprtes et ministres, se tenaient  leurs
cts en robes de soie sombre. Et tous taient coiffs de ce haut
bonnet,  antennes de scarabe, qui se portait jadis  Pkin du temps
des empereurs mings,--et qui est du reste le seul emprunt fait par les
Corens aux modes chinoises. Lui, l'Empereur, un visage de parchemin
ple, trs souriant, avec des babines grises; de tout petits yeux
mobiles et vifs; beaucoup de distinction, d'intelligence et de bont. Le
prince au contraire, le masque dur, l'air irrit et cruel, paraissait
supporter  peine notre prsence; il nous semblait que tout le temps son
pre ft oblig de le calmer, d'un regard tendre et suppliant, d'une
parole douce prononce  voix basse, ou bien d'une main caressante qui
prenait la sienne pour la reposer sur la petite table et l'y maintenir.
Qui dira les drames intimes, peut-tre, entre ces deux ftiches soyeux,
l'un rouge et l'autre jaune?

L'Empereur, dont la physionomie s'ouvrait de plus en plus, interrogea
l'amiral sur la guerre de Chine, que nous venions de finir, sur nos
armements, nos cuirasss, nos torpilleurs, et, aprs une audience trs
prolonge qui semblait l'intresser, nous congdia d'un salut courtois.

Il y eut ensuite, dans une salle toute neuve et quelconque, btie
spcialement pour les rceptions d'Europens, un grand dner offert 
notre amiral et  ses officiers, au ministre de France et aux attachs
de sa lgation. Tous les vins, tous les plats de chez nous, apports ici
 grands frais; un dner qui et t de mise  l'lyse[6]. La seule
note exotique, donne par les hauts bonnets tranges de quelques
personnages de Cour, que le souverain, redevenu invisible, avait
dlgus pour s'asseoir presque silencieusement parmi nous. Mais nous
savions que dans la soire le corps de ballet de l'Empereur devait
danser pour nous distraire, et c'tait une attente si amusante!

En plein air, par la belle nuit douce, on nous servit du caf, des
liqueurs, des cigares sur une vaste estrade improvise, recouverte de
tapis europens tout neufs et de draperies cloues de frais. Au milieu
de nos petites tables, un large cercle restait vide,--sans doute pour
ces danseuses attendues, mais qui ne paraissaient point. La musique de
notre escadre, amene par l'amiral pour distraire un moment le vieux
souverain, jouait bruyamment je ne sais quelle banalit comme _les
Cloches de Corneville ou la Mascotte_. Et on se serait cru  quelque
fte foraine, n'importe o, except dans le palais haut mur d'un
empereur de Soul.

Mais sitt que finit la musiquette sautillante, un orchestre coren, que
l'on ne voyait pas, prluda sans transition. L'air s'emplit de
beuglements sinistres pousss par des trompes au timbre grave, que des
tam-tam en diffrents tons accompagnaient de leur fracas. C'tait
brusque, imprvu, droutant, mais si lugubre  entendre que l'on
frissonnait plutt que d'avoir envie de sourire. Et, durant la premire
minute de saisissement, deux normes tigres, sortis comme d'une trappe,
avaient bondi au milieu de nous, dans le cercle vide rserv aux
danseurs. Deux tigres rays de Mongolie, beaucoup plus grands que
nature, des monstres artificiels en peluche noire et jaune, mus chacun
intrieurement par deux hommes dont les jambes simulaient des pattes
griffues. Leurs grosses ttes rondes aux yeux louches, aux crinires en
chenille de soie, taient interprtes avec cette science du grimaant
et du froce, avec cet art transcendant du rictus qui est spcial aux
gens d'extrme Asie. L'orchestre leur jouait quelque chose de triste et
de sauvage qui ne ressemblait  rien de connu, mais o l'on distinguait
peu  peu d'habiles harmonies. Et eux, les deux tigres, dansaient en
mesure, une danse d'ours, en dandolinant leur visage de frocit
souriante.

Des acrobates parurent aprs, tonnamment trapus, avec des cous de
taureau, leurs robes de mousseline blanche laissant transparatre les
saillies de leurs muscles pais. Quand ils eurent fait des tours, ils se
mirent en cercle pour chanter: des petites voix d'oiseau ou de cigale,
des trilles sans fin excuts  l'unisson avec un ensemble parfait et
une virtuosit rare, sur des notes extra-hautes. De loin, cela devait
ressembler au bruissement joyeux que font les insectes dans les foins,
les beaux soirs d't.--On nous apprit que c'taient des sous-officiers
de la garde, qui pour la circonstance s'taient mis _en civil_.

Des serviteurs apportrent ensuite des gerbes de pivoines artificielles,
d'une grosseur invraisemblable; d'autres vinrent poser un petit arc de
triomphe en carton peint;--et c'taient les accessoires des danseuses
tant dsires, qui enfin parurent...

Une douzaine de petites personnes si drles, mivres, plottes, avec des
airs si pudiques dans leurs robes longues! De minuscules figures plates,
des yeux brids  ne plus pouvoir s'ouvrir, d'invraisemblables difices
de cheveux en torsade, reprsentant pour chacune la toison d'une
douzaine de femmes normales; et des petits chapeaux bergre poss
l-dessus! Quelque chose de notre XVIIIe sicle franais se
retrouvait dans ces atours, d'une mode infiniment plus ancienne; elles
avaient un faux air de poupes Louis XVI. Jamais sous de tels aspects on
n'aurait imagin des danseuses asiatiques; mais en Core tout est
saugrenu, impossible  prvoir.

Les yeux baisss, le visage inexpressif, elles excutrent d'abord une
sorte de pas tragique, en brandissant des coutelas dans leurs mains
frles. Ensuite, tant leur petit chapeau rococo, elles firent un
interminable jeu, d'une purilit niaise. L'une aprs l'autre, avec des
gestes mous et alanguis, elles venaient jeter une balle lgre qui
devait traverser le gentil portique de carton par un trou perc dans la
frise; lorsque la balle passait bien, les autres poupes, avec mille
grces prtentieuses, s'empressaient  planter une pivoine monstre,
comme rcompense, dans les faux cheveux de l'adroite petite personne; si
au contraire la balle ne passait pas, la coupable tait punie d'une
croix noire, que l'une de ses compagnes venait lui tracer  l'encre de
Chine sur la joue, avec force mignardises.

A la fin, toutes taient barbouilles, et toutes avaient, par-dessus
l'extravagant chignon, un difice de fleurs. C'tait lassant,
hypnotisant, la continuelle rptition des mmes poses manires et des
mmes lenteurs voulues, au son de cette musique corenne, non plus
terrible et hurlante comme tout  l'heure pour la danse des tigres,
mais mystrieusement tranquille, triste sans tre plaintive, comme
exprimant la rsignation  l'immense ennui de la vie. C'tait lassant,
et malgr soi on regardait, on coutait, on subissait un peu de
fascination; il y avait l'lgance dans tout cela, du rythme et de l'art
lointain...

Le lendemain, nous quittmes tous ensemble Soul pour rejoindre
l'escadre, chargs de prsents par l'Empereur: quantit de paquets
soigneusement envelopps de papier de riz, et portant notre nom en
coren; pour chacun de nous, un coffret en acier niell d'argent et un
autre en marbre vert, des stores d'une finesse exquise, des pices de
rabane et des peintures sur soie blanche, signes d'artistes connus dans
le pays.

       *       *       *       *       *

Combien de temps encore subsistera l'trange Core? A peine vient-elle
de secouer le joug dbonnaire de la Chine, voici que des menaces de
tous cts l'entourent: le Japon la convoite comme une proie facile, 
porte de la main; et du ct du nord, la Russie s'approche  grands
pas,  travers les steppes sibriens et les plaines de Mandchourie. Le
vieil Empereur, longtemps momifi, commence de s'veiller dans
l'effarement,  se sentir de jour en jour plus enserr par la douce
civilisation du genre occidental. Il veut des chemins de fer, des usines
qui fument. Et vite il arme des soldats, il fait venir des fusils, des
canons, toutes ces jolies choses que nous avons nous-mmes _pour tuer
vite et loin_.




XLI


30 juin.

Trois mois ont pass. J'ai revu l'immense Pkin de ruines et de
poussire, j'ai fait ma longue chevauche aux tombeaux des Tsin, j'ai
visit l'empereur de Soul et sa vieille cour. Maintenant, je reviens,
et les voici qui reparaissent, les gentils lots annonciateurs du Japon.
Nous revenons, fatigus tous, et notre cuirass lourd, comme s'il tait
fatigu lui-mme, a l'air de se traner sur les eaux chaudes et sous le
ciel accablant. Les orages d't couvent dans de grosses nues sombres,
dont le pays est comme envelopp.

On touffe dans la baie de madame Prune, dans le couloir de montagnes,
quand nous y entrons. Mais comme tout est joli! Et puis je m'y reconnais
mieux qu' notre arrive prcdente; j'y retrouve comme il y a quinze
ans le concert infini des cigales, et aussi les magnificences de la
verdure de juin. Ah! la verdure annuelle, comme elle crase de sa
fracheur la nuance de ces arbres d'hiver, cdres, pins ou camlias, qui
rgnaient seuls ici, quand nous tions venus en dcembre.

Ce ne sont pas, dirait-on, les mmes figures de matelots, bien saines et
bien rondes, que le _Redoutable_ ramne  Nagasaki; il y en a vraiment
qu'on ne reconnat plus. Notre quipage a longuement souffert, sur l'eau
remuante et empeste de Takou, souffert surtout de la mauvaise chaleur
et de l'enfermement, plus encore que des manoeuvres pnibles et de la
dpense continuelle de force. Sous le soleil de Chine, vivre six ou sept
cents dans une bote en fer o d'normes feux de charbon restent allums
nuit et jour, entendre un ternel tapage augment par des rsonnances de
mtal, recevoir de l'air qui a dj pass par des centaines de
poitrines et qu'une ventilation artificielle vous envoie  regret,
respirer par des trous, tre constamment baign de sueur!... Il tait
temps d'arriver ici, o l'on pourra se dtendre, marcher, courir,
oublier.

Prs de quatre heures du soir, quand je puis enfin mettre pied  terre.
Dans la rue, je trouve jolies toutes les mousms; tant de verdure et de
fleurs m'enchante; aprs la Chine grandiose et lugubre, aux visages
ferms et maussades, chacune de ces petites personnes que je regarde ici
me donne envie de rire, comme ces petites maisons, ces petits bibelots
et ces petits jardins.--Et on va se reposer un mois dans cette le: mon
Dieu, que la vie est donc une chose amusante!

Trop tard pour aller dans la montagne d'Inamoto, qui ne m'attend point;
j'irai donc d'abord remplir mes devoirs de famille, saluer madame
Renoncule et mes belles-soeurs; ensuite je monterai chez ma petite amie
Pluie-d'Avril,--et peut-tre, qui sait, chez madame Prune, car je me
sens dans l'esprit ce soir un certain tour drolatique et badin qui m'y
attire.

La rue ascendante qui mne  la maisonnette de la danseuse est
solitaire, comme toujours, et triste cette fois, sous le ciel orageux et
sombre, avec ces touffes d'herbes, signes de dlaissement, que le mois
de juin a semes  et l entre les dalles. A cette porte, l-bas, ce
gros chat assis avec dignit et regardant passer les hirondelles, si je
ne m'abuse, c'est bien M. Swong-san, le minois pompeusement encadr par
sa fraise  la Mdicis, en mousseline tuyaute, qu'une rosette attache
sous le menton. Et, derrire ce chssis de papier qui vient de s'ouvrir,
au premier tage, cette petite fille en robe simplette, qui se retrousse
les manches, un savon  la main, pour barboter des deux bras dans une
cuve de porcelaine, c'est Pluie-d'Avril, la petite fe des
maisons-de-th et des temples, vaquant aujourd'hui  de menus soins
d'intrieur, comme la dernire des mousms.

Et qu'elle est mignonne, surprise ainsi! Je ne l'avais jamais vue dans
cette humble robe de coton bleu, ni ne me l'tais reprsente lavant
elle-mme ses fines chaussettes  orteil spar, faisant acte de
mnagre conome. Pauvre petite saltimbanque, somme toute, malgr ses
falbalas de mtier, pauvre petite, oblige peut-tre de compter beaucoup
pour faire marcher le mnage  trois: elle, la vieille dame et le
chat...

Vite elle veut s'habiller, un peu confuse, mettre une belle robe pour
m'offrir le th:

--Non, je t'en prie, garde ton costume d'enfant du peuple, ma petite
Pluie-d'Avril; je te trouve plus relle ainsi, et plus touchante; reste
comme a!

       *       *       *       *       *

En montant chez madame Prune, une sorte de pressentiment m'tait venu du
trop galant spectacle qui pouvait m'y attendre. C'tait l'heure de la
baignade, que les Nippons, les soirs d't, pratiquent sans mystre.
Dans ce haut faubourg, o les moeurs sont demeures plus simples qu'en
ville, cela se passait encore au temps de Chrysanthme; des personnes
sans malice, tant d'un sexe que de l'autre, se rafrachissaient dans des
cuves de bois, ou des jarres de terre cuite, poses sur les portes ou
dans les jardinets, et leurs visages, mergeant de l'eau claire,
tmoignaient d'un innocent bien-tre... Si madame Prune aussi, me
disais-je, allait tre dans son bain!...

Et elle y tait!

Quand j'eus fait tourner le mcanisme  secret du portillon, j'aperus
ds l'abord une cuve, qui m'tait depuis longtemps connue, et d'o
s'chappait une nuque charmante, comme sortirait une fleur d'un
bouquetier. Et la baigneuse, spirituelle et enjoue mme dans les
occurrences les plus prosaques de la vie, s'amusait gracieusement toute
seule  faire: Blou, blou, blou, brrr! en soufflant  grand bruit sous
l'eau.




XLII


1er juillet

Combien c'est chang dans les sentiers de la montagne! Une folle
vgtation herbace a tout envahi; elle a presque submerg les tombes,
comme une innocente et frache mare verte, venue en silence de partout
 la fois. Quand je monte aujourd'hui chez la mousm Inamoto, sous un
ciel pesant et charg d'averses, mes pieds s'embarrassent dans les
gramens, les fougres, et, le long du mur qui enferme le bois, on ne
voit plus la foule que j'avais faite.

La mousm Inamoto, je ne me figurais pas qu'elle serait l, 
m'attendre, et je me sens tout saisi d'apercevoir, au-dessus du mur
gris, son front, ses deux yeux qui me regardaient venir.

--C'est moi que tu attends? Tu savais donc?

--Hier, dit-elle, quand les canons ont tir, j'ai reconnu le grand
vaisseau de guerre franais. Il n'y a que le tien si grand et peint en
noir.

Moi qui craignais de ne pas la retrouver, ou d'tre dsenchant en la
revoyant! Je crois seulement qu'elle a un peu grandi, comme les fougres
de son parc, mais elle est mme plus jolie, et j'aime encore davantage
l'expression de ses yeux.

De nouveau nous voil donc ensemble et  l'abri de l'autre ct du mur;
installs sur la terre et les herbages, la tte pleine de choses que
nous voudrions exprimer, mais obligs de nous en tenir  des mots bien
simples,  des tournures bien enfantines, qui ne rendent plus rien du
tout.

Et  peine suis-je assis, pan, je reois une claque sur la main gauche,
pan, une autre sur la main droite. Qu'est-ce qui te prend, petite
mousm? Autrefois tu tais si correcte. Ah! les moustiques... Cet hiver
ils n'taient pas ns. En une minute, sortis par centaines des paisses
verdures, les voici assembls autour de nous comme un nuage, et c'est
pour m'en dbarrasser, toutes ces gifles amicales. Alors, moi aussi je
lui rendrai la pareille, et pan sur ses mains, et pan sur ses bras nus,
o chaque piqre fait une grosse cloche instantane, plus rose que
l'ambre de sa chair... Avec la plupart des dames nipponnes de ma
connaissance, un tel jeu dgnrerait tout de suite; avec madame Prune
par exemple, je ne m'y aventurerais point; mais, avec Inamoto, cela ne
risque pas d'tre plus qu'un chaste enfantillage.

--Demain, dit-elle, j'apporterai deux ventails, un pour toi, un pour
moi; s'venter trs fort, c'est ce qu'il y a de mieux; comme a ils s'en
vont tous.




XLIII


2 juillet.

Madame L'Ourse, elle, n'a point grandi comme la mousm Inamoto, mais il
me semble qu'elle s'est encore dfrachie et que son sourire, toujours
prometteur, me montre des dents plus longues. Cependant je continue de
frquenter sa vieille petite boutique, aux poutres noircies et manges
par le temps, d'abord parce qu'elle est sur le chemin de la ncropole
surplombante, presque dans son ombre, ensuite parce qu'on y trouve
maintenant ces beaux lotus, qui sont incomparables dans les vieux
cloisonns de ma chambre de bord.--Je suis persuad que certaines
formes trs anciennes des vases de Chine furent inventes uniquement
pour les lotus.

Fleurs de juin et de juillet, fleurs de plein t, ces grands calices
roses panouis sur tous les lacs japonais. Madame Chrysanthme jadis en
mettait chaque matin dans notre chambre, et leur senteur, plus encore
que la guitare triste de ma belle-mre, me rappelle le temps de mon
mnage de poupe,--au premier tage, au-dessus de chez M. Sucre et
madame Prune.

Mais avions-nous autrefois, dans cette baie, une si nervante chaleur?
Je n'en ai pas souvenance, non plus que de ces accablants ciels d'orage.
On touffe entre ces montagnes. Nos pauvres matelots fatigus ne
reprennent point leur mine, loin de l; Nagasaki, en cette saison, est
un mauvais sjour pour des anmis de Chine qui doivent continuer de
vivre, ici comme l-bas, dans une caisse en fer. Entre autres, on vient
d'emporter  l'hpital le fianc breton qui m'avait confi la petite
caisse de prsents et la robe blanche. Quant  notre amiral, que le
Japon avait miraculeusement remis lors de notre dernier voyage, voici
qu'il nous inquite de nouveau; lui qui,  la fin de l'hiver, avait
retrouv son bon air de gat--et ne manquait jamais, quand je rentrais
 bord, de s'informer, sur diffrents tons impayablement graves, de la
sant de madame Prune,--on ne l'entend plus plaisanter ni rire; les plis
de lassitude et de souffrance ont reparu sur sa figure.




XLIV


3 juillet.

Une dception de coeur m'attendait aujourd'hui au temple du Renard, chez
madame La Cigogne,  qui je m'tais fait un devoir d'aller sans plus
tarder offrir mes hommages d'arrive.

Par un temps lourd, sous ces nues basses emplies d'orage qui ne nous
quittent plus, j'avais pris les sentiers de l'ombreuse montagne. Ils
taient tout changs, comme ceux qui mnent chez Inamoto, tout envahis
d'herbes folles et de longues fougres; on y rencontrait de grands
papillons singuliers, qui se posaient avec des airs prtentieux sur les
plus hautes tiges, comme pour se faire voir; on y respirait une
humidit chaude, sature de parfums de plantes; sous la vote des
verdures tonnamment paissies, tout semblait tide et mouill; on se
serait cru en pays tropical  la saison malsaine.

En arrivant l-haut, j'avais aperu de loin madame La Cigogne, comme aux
aguets, sous sa vranda qui tait enguirlande des mmes roses qu'en
hiver, toujours ces roses plies  l'ombre des arbres, mais plus
largement panouies en cette saison, plus nombreuses, et s'effeuillant
sur le sentier, comme des fleurs qui seraient en train de mourir pour
s'tre trop prodigues.

Toutefois cette dame n'avait manifest qu'avec froideur en me voyant
approcher, et s'tait contente de m'indiquer une humble place dans un
coin.

Ses yeux restaient fixs, l-bas en face de nous, sur le temple ouvert
o trois dames de qualit, accompagnes d'un petit garon de quatre ans
au plus, venaient de tomber en oraison, aprs avoir sonn le grelot de
bois de mandragore suspendu  la vote, sonn, sonn  toute vole,
comme pour une communication urgente au Dieu de cans. C'taient
visiblement des personnes trs cossues, appartenant  un monde o mes
relations ne m'ont pas permis de me faire prsenter. Face  l'autel,
agenouilles et  quatre pattes, elles s'offraient  nous vues de dos,
ou plutt de bas de dos, et leurs prosternements le nez contre le
plancher nous rvlaient chaque fois des dessous d'une lgance on ne
peut plus comme il faut. Leur enfant, juponn en poupe, semblait prier
comme elles avec une conviction touchante; mais, chez lui au contraire,
les dessous avaient t supprims,  cause de la temprature sans doute,
et,  chacun de ses plongeons, sa robe de soie se relevait pour nous
montrer, avec une innocente candeur, son petit derrire.

Que pouvaient-elles bien avoir  solliciter du Dieu trange, symbolis
sur l'autel par ces deux ou trois objets aux formes d'une simplicit si
mystrieuse? Quelles conceptions particulires de la divinit
tourmentaient leurs petits cerveaux, sous leurs coques de cheveux bien
lustres? Quelles angoisses de l'au-del et de la grande nigme les
retenaient tant de minutes  genoux devant ce Dieu si inattentif, si
fuyant et mauvais, qu'il fallait constamment rappeler  l'ordre en
claquant des mains ou en ressonnant la cloche de madragore?...

Elles se relevrent enfin, leur dvotion finie, et ce fut un instant
d'anxit pour madame La Cigogne, qui, de plus en plus en arrt,
s'avana jusque dans le chemin. Viendraient-elles se restaurer dans
l'humble maison-de-th, les si belles dames, ou bien
redescendraient-elles simplement vers Nagasaki, par le sentier de
mousses et de fougres?...

Oh! joie!... Plus d'hsitation, elles venaient! Alors madame La Gigogne
tomba soudain  quatre pattes, le visage extasi, murmurant  mi-voix
des choses obsquieuses qui coulaient comme l'eau d'une fontaine.

Elles taient du reste agrables  regarder venir, les visiteuses,
agrables  regarder franchir le torrent, par le vieil arceau de granit
tout frang de branches retombantes. Jolies toutes trois, les yeux
brids juste  point pour imprimer  leur figure le sceau de l'extrme
Asie; fines et presque sans corps, habilles de soies rares, qui
tombaient en n'indiquant point de contours et dont les tranes, garnies
de bourrelets, s'talaient avec une raideur artificielle; coiffes et
peintes  ravir, comme les dames que reprsentent les images de la bonne
poque purement japonaise. La pagode ouverte, derrire elles formait un
fond d'une religiosit ultra-bizarre et lointaine. Au-dessus, c'tait la
demi-nuit des ramures, des feuilles touffues et d'un coin de montagne
qui s'enfonait dans les grosses nues trs proches. Au-dessous, c'tait
la dgringolade rapide du torrent et du sentier, plongeant tous deux
cte  cte dans une obscurit plus sombrement verte encore, sous des
futaies plus serres,--parmi ces roches polies, gristres, qui semblent
des fronts ou des dos d'lphants, vautrs dans l'paisseur des
fougres.

Elles s'avanaient doucement, les trois belles dames, avec des vagues
sourires, l'me peut-tre encore en prire chez le Dieu qui rgne ici.
Et les gentilles cascades, enfouies sous les herbes et les
scolopendres, leur jouaient une marche d'entre calme et discrte, comme
en tapotant sur des lames de verre.

A la place d'honneur elles s'assirent, et madame La Cigogne, toujours 
quatre pattes, reut de leur part une commande longue, bourre de
dtails, confidentielle mme, semblait-il, et entremle de saluts, que
l'on n'en finissait pas de s'adresser et de se rendre. J'observai que
l'on ne se parlait qu'en _dgosarimas_, ce qui est la manire la plus
lgante, et ce qui consiste, comme chacun sait,  intercaler ce mot-l
entre chaque verbe et sa dsinence. Je n'avais jamais entendu madame La
Cigogne s'exprimer avec autant de distinction, ni s'affirmer si femme du
monde.

Mais qu'est-ce qu'elles avaient bien pu commander, ces dames? Madame La
Cigogne, maintenant affaire, venait de se retrousser les manches, de se
laver les mains  la source jaillissant du plus voisin rocher, et
commenait de ptrir  pleins doigts, dans une grande cuve de
porcelaine, une matire dense, lourde et noirtre, qui semblait trs
rsistante.

De ce ptrissage rsultrent bientt une vingtaine de boules sombres,
grosses comme des oranges; madame La Cigogne, qui les avait tant
tripotes, paraissait ne plus oser les toucher du bout de l'ongle,
maintenant qu'elles taient  point; pour viter mme un frlement, elle
les servit aux dames  l'aide de btonnets, avec des prcautions de
chatte qui a peur de se brler; et ces boules faisaient pouf, pouf, en
tombant dans les assiettes, comme des choses trs pesantes, comme des
pelotes de mastic ou de ciment.

Aprs avoir grignot quelques menues sucreries, chacune de ces femmes
distingues, avec mille grces, avala une demi-douzaine de ces objets
compacts et noirs. Des autruches en seraient mortes sur le coup.
L'enfant aux dessous simplifis en avala trois. Et, quand il s'agit de
rgler, ce fut un dialogue dans ce genre:

--Combien dgosarimas vous devons-nous[7]?

--C'est dgosarimas deux francs soixante quinze.

Mais bien entendu la grossire traduction que j'en donne n'est que trop
impuissante  rendre le jeu des intonations adorables, tout ce que
madame La Cigogne, rien que par sa faon de filer chaque syllabe, sut
mettre de mnagements discrets dans la rvlation de ce chiffre, et sa
rvrence un peu mutine, esquisse sur la fin de la phrase pour y
ajouter du piquant, l'agrmenter d'un tantinet de drlerie.

Ces dames, ne voulant pas tre en reste de belles manires, offrirent
alors l'une aprs l'autre leurs picettes de monnaie, le petit doigt
lev, imitant l'espiglerie d'un singe qui prsenterait un morceau de
sucre  un autre singe en faisant mine de le lui disputer par petite
farce amicale...

Il n'y a qu'au Japon dcidment que se pratique l'aimable et le vrai
savoir vivre!

Quand les belles se furent enfin retires, madame La Cigogne, aprs un
long prosternement final, essaya bien de se rapprocher de moi et de
m'amadouer par quelques chatteries. Mais le coup tait port. Je savais
maintenant n'tre pour elle qu'un de ces flirts que l'on avoue  peine
devant les personnes vraiment huppes de la clientle.




XLV


25 juillet.

Les papillons du sentier de madame La Cigogne n'taient encore que de
vulgaires insectes, compars  celui qui paradait ce soir au-dessus du
jardinet de ma belle-mre.

Dans le demi-jour habituel de la maison, nous prenions le th de quatre
heures assis sur les nattes blanches,  mme le plancher, agitant
ngligemment des ventails, tant pour nous rafrachir que pour intimider
quelques moustiques indiscrets. Madame Prune,--car elle tait l,
s'tant remise  frquenter assidment chez madame Renoncule depuis mon
retour dans le pays,--madame Prune, si sujette aux vapeurs pendant la
priode caniculaire, cartait d'une main les bords de son corsage afin
de s'venter l'estomac, et faisait ainsi pntrer dans son intimit
d'heureux petits souffles fripons, que toutefois la ceinture serre  la
taille empchait pudiquement de se risquer trop bas. Trois de mes jeunes
neveux, enfants de cinq ou six ans, taient assis avec nous, bien sages
et luttant contre le sommeil. Nous regardions tous, comme toujours,
l'ternel paysage factice, qui est l'orgueil du logis, les arbres nains,
les montagnes naines, se mirant dans la petite rivire momifie aux
surfaces ternies de poussire. Un rayon de soleil passait au-dessus de
ces choses nostalgiques, sans les atteindre, une trane lumineuse qui
n'effleurait mme pas la cime des rocailles verdies de moisissure, des
cdres contrefaits aux airs de vieillard, et rien, dans ce site morbide,
ne laissait prvoir la visite du papillon qui nous arriva tout  coup
par-dessus le mur. C'tait un de ces tres surprenants, que font clore
les vgtations exotiques: des ailes dcoupes, extravagantes, trop
larges, trop somptueuses pour le frle corps impondrable qui avait
peine  les maintenir. Cela volait gauchement et prtentieusement, jouet
de la moindre brise qui d'aventure aurait souffl; cela restait, comme
avec intention, dans le rayon de soleil, qui en faisait une petite chose
clatante et lumineuse, au-dessus de ce triste dcor tout entier dans
l'ombre morte. Et le voisinage de ce trompe-l'oeil, qu'tait un tel
jardin de pygme, donnait  ce papillon tant d'importance qu'il semblait
bien plus grand que nature. Il resta longtemps  papillonner pour nous,
 faire le prcieux et le joli, sans se poser nulle part. En d'autres
pays, des enfants qui auraient vu cela se seraient mis en chasse, 
coups de chapeau, pour l'attraper; mes petits neveux nippons, au
contraire, ne bougrent pas, se bornant  regarder; tout le temps, les
cercles d'onyx de leurs prunelles roulrent de droite et de gauche dans
la fente troite des paupires, afin de suivre ce vol qui les captivait;
sans doute emmagasinaient-ils dans leur cervelle des documents pour
composer plus tard ces dessins, ces peintures o les Japonais excellent
 rendre, en les exagrant, les attitudes des insectes et la grce des
fleurs.

Quand le papillon eut assez parad devant nous, il s'en alla, pour
amuser ailleurs d'autres yeux. Et jamais je n'avais si bien compris
qu'il y a d'innocents petits tres purement dcoratifs, crs pour le
seul charme de leur coloris ou de leur forme... Mais alors, tant qu'
faire, pourquoi ne les avoir pas invents plus jolis encore? A ct de
quelques papillons ou scarabes un peu merveilleux, pourquoi ces
milliers d'autres, ternes et insignifiants, qui sont l comme des essais
bons  dtruire?

Rien n'est droutant pour l'me comme d'apercevoir, dans les choses de
la cration, un indice de ttonnement ou d'impuissance. Et plus encore,
d'y surprendre la preuve d'une pense, d'une ruse, d'un calcul
indniables, mais en mme temps nafs, maladroits et  vue courte.
Ainsi, entre mille exemples, les pines  la tige des roses semblent
bien tmoigner que, des millnaires peut-tre avant la cration de
l'homme, on avait prvu la main humaine, seule capable d'tre tente de
cueillir. Mais alors pourquoi n'avoir pas su prvoir aussi le couteau ou
les ciseaux, qui viendraient plus tard djouer ce puril moyen de
dfense?...

Ma belle-mre, aprs le dpart du papillon, avait retir de l'tui de
soie rouge sa longue guitare, qui maintenant me charme ou m'angoisse.
Les cordes commencrent  gmir quelque chose comme un hymne 
l'inconnu. Et les prunelles d'onyx des trois enfants, qui n'avaient plus
 regarder que le jardin vide, s'immobilisrent de nouveau; mais ils ne
s'endormaient plus; leurs jeunes cervelles flines, sournoises et sans
doute suprieurement lucides, s'intressaient  l'nigme des sons, se
sentaient en veil et captives, sans pouvoir bien dfinir...

De tous les mystres au milieu desquels notre vie passe, tonne et
inquite, sans jamais rien comprendre, celui de la musique est, je
crois, l'un de ceux qui doivent nous confondre le plus: que telle suite
ou tel assemblage de notes,-- peine diffrent de tel autre qui n'est
que banal,--puisse nous peindre des poques, des races, des contres de
la terre ou d'ailleurs; nous apporter les tristesses, les effrois d'on
ne sait quelles existences futures, ou peut-tre dj vcues depuis des
sicles sans nombre; nous donner (comme par exemple certains fragments
de Bach ou de Csar Franck) la vision et presque l'assurance d'une
survie cleste; ou bien encore (comme ce que me chante la guitare de
cette femme), nous faire entrevoir les dessous froces, peurants et 
jamais inassimilables, de toute japonerie...




XLVI

RAPATRIEMENT DE ZOUAVES


Aot.

Amiral,

Je reois votre dpche et viens de la communiquer  notre bataillon;
il a pouss un hourra en votre honneur.

Vous ne vous tiez pas tromp, le salut de notre drapeau tait le salut
de la 2e brigade  nos frres de la flotte qui, aprs nous avoir si
bien trac notre devoir au dbut de la campagne, ont ensuite pendant des
mois accept la charge lourde, pnible et ingrate d'assurer notre
bien-tre.

Mais, dans l'esprit de tous, ce salut devait aussi et surtout aller 
vous, amiral, dont nous avons senti vibrer l'ardent amour de la patrie,
 vous que nous aimons tous et que aurions t heureux de servir...
Etc.

LE COLONEL ***

Commandant le *** rgiment de marche.

       *       *       *       *       *

Quand j'ai relu cette lettre toute militaire, toute simple et vibrante
aussi, que notre cher amiral a garde parmi ses papiers de souvenir, la
scne de ce dpart de zouaves s'voque soudainement  ma mmoire.

Un cadre sinistre, extra lointain: le golfe de Petchili. Une mer inerte,
sous la lourdeur d'un ciel incolore qui semblait couver de la fatigue et
de la fivre. Et l tout  coup, dans l'atmosphre sourde, au milieu du
silence accabl, une clameur magnifique et jeune; quelques centaines de
nafs enfants de France, donnant de la voix perdument, tandis que
s'inclinaient sous leurs yeux, pour un adieu grandiose, ces loques
sublimes qui s'appellent des drapeaux.

Ceux qui criaient ainsi  pleine poitrine taient des matelots et des
zouaves. Les zouaves s'en retournaient vers leur village natal, ou vers
leur seconde patrie algrienne. Les matelots, eux, restaient; pendant de
longs mois indtermins, leur exil devait durer encore. Et cela se
passait, ces hourras et cet adieu, au fond d'un golfe touffant de la
mer Jaune,  la saison des orages de juillet, pendant l'horrible
canicule chinoise. Notre _Redoutable_--tandis que son quipage, pour une
minute, se grisait ainsi de juvnile enthousiasme--languissait immobile,
semblait mort, entre les eaux couleur de boue et le ciel plomb; et,
comme chaque jour, ses murailles de fer condensaient la chaleur mouille
o s'anmiaient  la longue les robustes sants et plissaient les
pauvres figures de vingt ans. Au contraire, le paquebot plus lger, qui
allait emporter ce millier de zouaves, voluait en ce moment avec un air
d'aisance sur la mer amollie; il manoeuvrait de faon  passer  poupe de
notre cuirass norme, pour ce salut que doivent  l'amiral ceux qui ont
fini et qui vont partir.

Nous connaissions de longue date ces zouaves-l, et une sorte de
fraternit particulire les unissait  nos hommes. C'est nous qui,
l'anne prcdente, les avions installs, au pied de la Grande
Muraille, dans le fort chinois o ils avaient habit durant l'hiver;
c'est nous ensuite qui avions assur leur ravitaillement et leurs
communications avec le reste du monde, dans ce recoin perdu. Quand enfin
quelques-uns des leurs taient tombs sous les balles russes, nous
tions venus assister aux funrailles, notre amiral lui-mme conduisant
le deuil--un cortge que je revois encore, sous les nuages blmes d'un
matin de novembre, aux premiers frissons de l'automne, pendant que
s'effeuillaient sur nous les tristes saules de la Chine... Et, en
reconnaissance de cela et de mille choses, leur bataillon s'appelait le
bataillon de l'amiral Pottier.

Maintenant l'heure sonnait pour eux de quitter l'affreux Empire jaune. A
part une vingtaine, qui dormaient en terre d'exil, dans le petit
cimetire improvis de Ning-Ha, ils s'en retournaient vers l'Europe.
Nos matelots, toute la nuit d'avant, sur une mer remue et dangereuse,
avaient pein pour embarquer leurs munitions, leurs bagages,--et ils
avaient fait cela avec l'abngation habituelle, sans un murmure, sans
se demander: Pourquoi s'en vont-ils, les zouaves; pourquoi s'en
vont-ils, tous les soldats, tandis qu'il n'est pas question de retour
pour nous, les marins, fatalement vous, de par les conditions mmes de
cette campagne trs spciale, aux besognes obscures et aux puisantes
fatigues?...

Donc, le paquebot qui portait le bataillon de l'amiral Pottier
s'approchait tranquillement du _Redoutable_, tous les zouaves sur le
pont, en rangs serrs, tournant vers nous des centaines de ttes
brunies, coiffs du bonnet carlate. C'tait au dclin d'un soleil qu'on
ne voyait pas, mais qui diffusait de mauvaises lueurs rougetres dans le
ciel pais et sur la mer boueuse; le cercle de l'horizon restait
imprcis, perdu dans les vapeurs de ces orages qui menaaient toujours,
sans fondre jamais; et,  et l, de monstrueuses fumes noires, comme
des haleines de volcan, souffles par des navires de guerre,
compltaient la laideur lugubre des aspects qui nous furent familiers
durant plusieurs mois dans le golfe de Takou.

Cependant on avait fait monter tous nos matelots pour regarder partir
les zouaves. Et quand, en leur honneur, la musique du _Redoutable_
entonna _la Marseillaise_, on vit d'abord, sur ce paquebot qui
s'approchait, les centaines de bonnets rouges tomber, d'un mme
mouvement d'ensemble, dcouvrant le velours des cheveux ras sur les
ttes brunes ou blondes; ensuite s'levrent les habituelles clameurs:
Vivent les marins! Vive l'amiral!--les matelots rpondant: Vivent les
zouaves!

Au commandement, ou au sifflet des matres de manoeuvre, ces immenses
cris taient rgls, de manire qu'ils partaient  l'unisson et que les
paroles s'entendaient claires. Et le beau fracas de ces voix d'hommes
couvrait le bruit des tambours et des cuivres, branlait chaque fois
l'air morne, pendant que s'abaissaient et se relevaient lentement, pour
un salut, les pavillons des deux navires, leurs larges tamines
tricolores, clatantes ce soir-l sur les nuances tristes de la mer et
du ciel.

Mais, comme encore cela ne dpassait pas le crmonial coutumier des
dparts, le commandant des zouaves improvisa une chose qui ne s'tait
jamais vue: en passant  l'arrire du cuirass, sous la galerie o se
tenait notre amiral, faire dployer le drapeau du bataillon, son drapeau
d'Afrique et l'incliner devant lui.

Alors,  cette apparition, qu'on n'attendait pas, du vieux ftiche aux
trois couleurs, les hourras plus formidables s'levrent  nouveau des
mille poitrines de ces exils,--venus ici, dans ce golfe morose,
sacrifier sans une plainte des annes de jeunesse et risquer d'y mourir.

Et tout cela, c'tait de la beaut, de la vie: enthousiasme des jeunes,
des braves, des simples, pour des ides simples aussi, mais superbement
gnreuses,--et sans doute ternelles, malgr l'effort d'une secte
moderne pour les dtruire...

       *       *       *       *       *

Les cris finissaient et le silence retombait  peine, quand je fus
averti par un timonier que l'amiral me demandait sur sa galerie:

--Je voulais savoir, me dit-il, si vous tiez sur le pont, si vous aviez
assist  a... N'est-ce pas, c'tait beau?...

Et, tandis qu'il continuait de saluer en souriant le bateau des zouaves
qui s'loignait, je vis que ses yeux s'taient voils de larmes.

       *       *       *       *       *

Il fut vite diminu  notre vue, leur paquebot, toute petite chose en
fuite, tranant sa fume noire vers les lointains de ce nant sans
contours et de nuance neutre qui tait la mer. Cela semblait
invraisemblable que ce petit rien, noy dans du vide infini, dt un jour
atteindre la France, car on la sentait ce soir  des distances qui
donnaient le vertige, derrire tant de continents et de mers; on savait
cependant qu'au bout d'un mois, de cinq ou six semaines, cela
arriverait; alors quelques-uns de ces matelots, qui criaient si
joyeusement tout  l'heure, regardaient maintenant l-bas, au fond des
grisailles du soir, la disparition de cet atome de paquebot, avec une
expression de figure change et, dans les yeux, une tristesse d'enfant.




XLVII


23 septembre.

Vers le milieu de juillet, le _Redoutable_ avait quitt Nagasaki, pour
retourner en Chine,  Takou, son poste de souffrance. Ensuite, aprs
deux mois de pnibles travaux, le rembarquement du corps expditionnaire
tant termin, nous avons fait route vers le nord du Japon, afin que
tout l'quipage pt respirer un peu d'air froid et salubre, avant de
redescendre du ct de la Cochinchine, si nervante et chaude.

Et aujourd'hui, nous avons mouill devant Yokohama, par un de ces temps
frais qui rendent la vie aux anmis. Nous aurions cependant prfr
Nagasaki, mais il n'en est plus question dans le programme de cet hiver,
et il faut sans doute en faire notre deuil, nous ne le reverrons plus.

Yokohama, il y quinze ans, c'tait dj la ville la plus europanise du
Japon. Et depuis, le bienfaisant _progrs_ y a march si vite, que c'est
 n'y plus rien reconnatre. Dans les rues, que des fils lectriques
enveloppent  prsent comme les mailles sans fin d'une immense toile
d'araigne, quelle mascarade  faire piti! Chapeaux melons de tous les
styles, petits complets couleur puce ou couleur queue de rat, tous les
vieux stocks de costumes invendables en Europe, dverss  bouche que
veux-tu sur ces seigneurs, qui nagure encore se drapaient de soie. De
vastes comptoirs modernes, o se liquident  la grosse, pour tre
exports en Amrique, des imitations, des dformations truques de ces
objets d'art, trop manirs  mon got, mais singuliers et gracieux, que
les Japonais jadis composaient avec tant de patience et de rverie.

Des soldats, partout des soldats, des rgiments en manoeuvre, en parade;
tout  la guerre.

Pour comble, au tournant d'une rue, me voici dpist, interview, tout
vif et en anglais, par un journaliste  figure jaune, qui porte jaquette
et haut-de-forme... Alors, non, je rentre  bord, ne voulant plus rien
savoir de ce Japon-l!...




XLVIII


5 octobre.

Et j'ai tenu rigueur  cette ville et  ses entours jusqu'au dpart.

Quelques-uns de mes camarades sont alls visiter le grand arsenal
voisin; ils y ont trouv un empressement, des nuages de fume noire
comme au bord de la Tamise, et sont revenus stupfaits de la quantit de
navires et de machines de guerre que l'on y prpare fivreusement nuit
et jour.

D'autres sont alls  Tokio pour accompagner notre amiral  une
rception de Leurs Majests nipponnes. Dans les rues, ils ont crois
des bandes d'tudiants, qui manifestaient contre l'tranger, et l'un
deux, renvers de son pousse-pousse par malveillance, s'est fractur le
bras. Ils ont vu l'Impratrice, sous la forme aujourd'hui d'une toute
petite bonne femme, habille  Paris par quelque bon faiseur, lgante
encore malgr ce dguisement, demeure jolie, mme presque jeune sous
son masque de pltre, et conservant toujours cet air qu'elle avait
jadis, cet air de desse offense de ce qu'on ose la regarder.

Mais combien je prfre ne l'avoir point revue, et en rester sur
l'exquise image premire: cette Impratrice Printemps, au milieu de ses
jardins, environne de chrysanthmes fous, et dans des atours jamais
vus, ne ressemblant  aucune crature terrestre.

Donc, je n'ai plus remis pied  terre, dans ce no-Japon, tant qu'a dur
notre escale.

Maintenant nous redescendons vers le sud, tout doucement, par la mer
Intrieure, et ce soir,  la nuit tombante, nous venons de mouiller pour
deux jours devant Miyasima, l'le sacre, que rgissent des lois
spciales et tranges. Elle nous apparat en ce moment, cette le,
comme un lieu de mystre qui ne veut pas se laisser trop voir. Ce doit
tre un bloc de hautes montagnes tapisses de forts, mais nous en
apercevons tout juste la base dlicieusement verte, la partie qui touche
aux plages et  la mer; tout le reste nous est dissimul par des nuages
gardiens et jaloux, qui pour un peu descendraient traner jusque sur les
eaux.

Contre toute attente, il parat dcid que nous nous arrterons deux ou
trois semaines  Nagasaki en passant, pour des rparations au navire, et
c'est presque une fte, de revoir tout ce gentil monde fminin, dans
cette baie si jolie. L au moins, tant de recoins du pass persistent
encore! Et nous emplirons une dernire fois nos yeux, nos mmoires de
mille choses finissantes, qui s'vanouiront demain, pour faire place 
la plus vulgaire laideur.

Car enfin ce Japon n'avait pour lui que sa grce et le charme
incomparable de ses lieux d'adoration. Une fois tout cela vanoui, au
souffle du bienfaisant progrs, qu'y restera-t-il? Le peuple le plus
laid de la Terre, physiquement parlant. Et un peuple agit, querelleur,
bouffi d'orgueil, envieux du bien d'autrui, maniant, avec une cruaut et
une adresse de singe, ces machines et ces explosifs dont nous avons eu
l'inqualifiable imprvoyance de lui livrer les secrets. Un tout petit
peuple qui sera, au milieu de la grande famille jaune, le ferment de
haine contre nos races blanches, l'excitateur des tueries et des
invasions futures.




XLIX


Dimanche, 6 octobre.

Vraiment ces Japonais parfois vous confondent, vous forcent d'admirer
tout  coup sans rserve, par quelque pure et idale conception d'art;
alors on oublie pour un temps leurs ridicules, leur saugrenuit, leur
vaniteuse outrecuidance; ils vous tiennent sous le charme.

Par exemple, cette le sacre de Miyasima, ce refuge dnique o il
n'est pas permis de tuer une bte, ni d'abattre un arbre, o nul n'a le
droit _de natre ni de mourir_!... Aucun lieu du monde ne lui est
comparable, et les hommes qui, dans les temps, ont imagin de la
prserver par de telles lois, taient des rveurs merveilleux.

Depuis hier, depuis que nous sommes venus jeter l'ancre en face, le mme
ciel bas et obscur ne cesse de peser sur l'le sainte; il nous la
dissimule en partie, il nous drobe toutes ses forts d'en haut, comme
ferait un voile pos sur un sanctuaire, et cela ajoute encore 
l'impression qu'elle cause: on dirait qu'elle communique par le fate
avec le Dieu des nuages.

Une petite pluie chaude, qui mouille  peine et qui semble parfume aux
essences de plantes forestires, commence de tomber, quand je me dirige
aujourd'hui en baleinire vers la tranquille plage de cette Miyasima. Et
je vois d'abord des vieux temples, pour mieux dire des vieux portiques
de temples qui s'avancent jusque dans l'eau, des portiques religieux,
poss sur pilotis et reflts dans cette petite mer enclose, qui n'a
jamais de bien srieuses fureurs. Je vois un village aussi; mais il n'a
pas l'air vrai, tant les maisonnettes y sont gentiment arranges parmi
des jardinets de plantes rares; on croirait un village sans utilit,
invent et bti pour le seul plaisir des yeux. Et au-dessus, tout de
suite l'paisse verdure commence, l'inviolable fort sculaire, qui va
se perdre dans les nues grises...

Une le d'o l'on a voulu bannir toute souffrance, mme pour les btes,
mme pour les arbres, et o nul n'a le droit de natre ni de mourir!...
Quand quelqu'un est malade, quand une femme est prs d'tre mre, vite,
on l'emmne en jonque, dans l'une des grandes les d'alentour, qui sont
terres de douleur comme le reste du monde. Mais ici, non, pas de
plaintes, pas de cris, pas de deuils. Et paix aussi, scurit pour les
oiseaux de l'air, pour les daims et les biches de la fort...

Me voici descendu sur la grve au sable fin, et des verdures
m'environnent de toutes parts, d'humides verdures qui voisinent,
au-dessus de ma tte, avec le ciel bas, et plongent bientt dans le
mystre des nuages. De chaque ct de la rue ombreuse qui se prsente 
moi, s'ouvrent des maisons-de-th. Elles alternent avec de mignonnes
boutiques  l'usage des plerins, qui affluent ici de tous les points de
l'archipel nippon; on y vend des petits dieux, des petits emblmes,
sculpts dans le bois de quelque arbre,--mort de sa belle mort bien
entendu, sans quoi on ne l'aurait point coup.

Une route vient ensuite, et me conduit  la baie proche, qui joue un peu
le rle du tabernacle, dans cet immense lieu d'adoration qu'est l'le
entire. Une route empreinte de tant de srnit recueillie, qu'on
s'tonne d'y rencontrer quelques passants, quelques Nippons pareils 
ceux d'ailleurs, quelques mousms qui sourient, tout comme sur une route
banale. Du ct de la mer, elle est borde par une file de petits
dicules religieux, en granit, qui se succdent comme les balustres
d'une rampe,--toujours ces mmes petits dicules au toit cornu, d'une
forme inchangeable depuis les plus vieux temps, et qui, d'un bout 
l'autre du Japon, annoncent l'approche des temples ou des ncropoles,
veillent pour les initis le sentiment de l'inconnu ou de la mort. Du
ct de la montagne, on est domin par les ramures qui se penchent, les
fougres qui retombent; des arbres dont on ne sait plus l'ge tendent
des branches trop longues et fatigues, que l'on a pieusement soutenues
avec des bquilles de bois ou de pierre; des cycas, qui seraient hauts
comme des dattiers d'Afrique, mais qui s'inclinent, se courbent de
vieillesse, ont des supports en bambou, des suspentes en cordes
tresses, pour prolonger le plus possible leurs existences indfinies.
Et de vagues sentiers montent verticalement  travers ce royaume des
plantes, vont se perdre dans les obscurits d'en haut, parmi les futaies
trop paisses, parmi les pluies, les orages toujours
suspendus;--sentiers, ou peut-tre simples foules de ces btes de la
fort, qui sont innocentes, ici, et auxquelles personne ne fait de mal.

De temples,  proprement parler il n'y en a point; c'est l'le qui est
le temple, et, comme je disais, c'est la baie qui est le tabernacle.
Pour la fermer aux profanes, cette baie de la grande srnit ombreuse,
des portiques religieux  plusieurs arceaux en gardent l'entre,
s'avancent comme d'imposantes et muettes sentinelles, assez loin dans la
mer; ils sont trs levs, trs purs de style ancien, avec des parties
qui commencent  crouler par vtust, surtout vers la base, o ils
reoivent l'ternelle caresse humide de Benten, desse de cans.
Au-dessus de leur image ternellement renverse, qui les allonge de
moiti, ils paraissent immenses, et trop sveltes pour tre bien rels.

On peut, si l'on veut, contourner la baie; mais le chemin des plerins
la traverse sur un pont sacr, que soutiennent des pilotis et que
recouvre dans toute sa longueur une toiture en planches de cdre. De
chaque ct de cette voie lgre, en quilibre sur l'eau calme, les
emblmes et les peintures mythologiques se succdent comme pour les
stations d'une sorte de chemin de croix; il y en a d'un archasme 
donner le frisson; on y voit surtout Benten, la ple et mince desse de
la mer, entoure de ses longs cheveux comme des ruissellements d'une eau
marine.

Continuant de suivre la ligne des grves, je rencontre une troite
prairie  l'herbe de velours, resserre entre la plage et la montagne 
pic avec son manteau de verdure. Un hameau de pcheurs est l, d'une
tranquillit paradisiaque, entour d'altas  fleurs roses. Devant la
porte de leurs cabanes, les hommes demi-nus, aux musculatures superbes,
raccommodent leurs filets: on dirait une scne de l'ge d'or. (Seuls les
poissons ne bnficient point de la trve gnrale; on les attrape et on
les mange. Ils constituent d'ailleurs la principale nourriture des
Japonais, qui ne sauraient s'en passer.)

Plus loin, une source jaillit dans un bassin naturel, et voici une
troupe de biches, avec leurs faons, qui descendent de la fort pour y
boire. Par crainte de les effaroucher, j'avais d'abord ralenti le pas,
mais je comprends bientt qu'elles n'ont aucune frayeur. Et mme,
l'instant d'aprs, nous nous trouvons cheminer ensemble dans le mme
sentier d'ombre, elles si prs de moi que je sens leur souffle sur ma
main.

Le soir, quand je reviens, par la baie que gardent les grands portiques
dans l'eau, autre compagnie de biches encore, qui s'amuse  traverser le
frle pont sacr, entre les images de dieux ou de desses. Et, arrives
au bout, les voil prises d'une soudaine fantaisie de vitesse, o la
peur certainement n'entre pour rien; elles filent alors comme le vent,
puis disparaissent dans les sentiers de la montagne surplombante, et
bientt sans doute dans les nuages proches,--o quelque divinit d'ici a
d les appeler.




L


Lundi, 7 octobre.

Nous repartons ce matin sans avoir aperu le sommet de l'le aux
forts,--le dme, pourrait-on dire, de cet immense temple vert,--car le
mme rideau de nues persiste  l'envelopper. Et bientt disparat
l'abrupt rivage si magnifiquement tapiss de verdure; disparaissent les
portiques religieux, en sentinelle aux abords, avec leurs longs reflets
dans l'eau.

Nous nous en allons tranquillement sur cette mer Intrieure, qui est
comme un lac immense, aux rives heureuses. Les grandes jonques
anciennes, qui ont des voiles pareilles  des stores draps, circulent
encore en tous sens, pousses aujourd'hui par une brise trs douce,
d'une tideur d't.  et l, au fond des gentilles baies, on aperoit
les villages proprets, aux maisonnettes en planches de cdre, avec
toujours, pour les protger, quelque vieille pagode perche au-dessus,
dans un recoin d'ombre et de grands arbres. De loin en loin, un chteau
de Samouras: forteresse aux murailles blanches, avec donjon
noir,--quelqu'un de ces donjons  la chinoise qui ont plusieurs tages
de toitures et qui donnent tout de suite la note d'extrme Asie. Et,
dans ce Japon, les cultures n'enlaidissent pas comme chez nous la
campagne; les champs, les rizires sont des milliers de petites
terrasses superposes; au flanc des coteaux, on dirait, dans le
lointain, d'innombrables hachures vertes.

C'est dj, pour un peuple, un rare privilge et un gage de dure,
d'tre _peuple insulaire_; mais surtout c'est une chance unique, d'avoir
une mer intrieure, une mer  soi tout seul o l'on peut en scurit
absolue ouvrir ses arsenaux, promener ses escadres.




LI


Jeudi, 10 octobre.

Avant de sortir ce matin de la mer Intrieure, nous nous tions arrts,
les derniers jours, dans quelques villages des bords; villages tous
pareils, o semblait rgner la mme activit physique, et la mme
tranquillit dans les esprits. Des petits ports encombrs de jonques de
pche et o l'on sentait l'acre odeur de la saumure. Des maisons tout en
fine et dlicate menuiserie, d'une propret idale, gardant l'clat du
bois neuf. Une population alerte et vigoureuse, singulirement
diffrente de celle des villes, bronze  l'air marin, btie en force,
en paisseur, avec un sang vermeil aux joues. Des hommes nus comme des
antiques, souvent admirables, dans leur taille trapue, leur musculature
excessive, ressemblant  des rductions de l'hercule Farnse. A vrai
dire, des femmes sans grce, malgr leur teint de sant et leurs cheveux
bien lisses; trop solides, trop courtaudes, avec de grosses mains
rouges. Et d'innombrables petits enfants, des petits enfants partout,
emplissant les sentiers, s'amusant dans le sable, s'asseyant par ranges
sur le bord des jonques comme des brochettes de moineaux. Ce peuple ne
tardera pas  touffer dans ses les, et fatalement il lui faudra se
dverser autre part.

Dans les campagnes, en s'loignant de la rive, mme population
laborieuse et rble; ce n'est plus  la pche, ici, que se dpense la
vigueur des hommes; c'est aux travaux de cette terre japonaise, dont
chaque parcelle est utilise avec sollicitude. Les milliers de rizires
en terrasses, qu'on apercevait du large, sont entretenues fraches par
des rseaux sans fin de petits conduits en bambou, de petits ruisselets
ingnieux; tout cela a d coter dj une somme de travail norme, et
atteste les patiences hrditaires de plusieurs gnrations
d'agriculteurs aux infatigables bras.

C'est dans ces champs tranquilles que le Mikado compte trouver, quand
l'heure sera venue, des rserves pour ses armes. Et ils feront
d'tonnants soldats, ces petits paysans extra-musculeux, au front large,
bas et obstin, au regard oblique de matou, sobres de pre en fils
depuis les origines, sans nervosit et par suite sans frisson devant la
coule du sang rouge, n'ayant d'ailleurs que deux rves, que deux
cultes, celui de leur sol natal et celui de leurs humbles anctres.

Ils taient des privilgis et des heureux de ce monde, ces paysans-l,
jusqu'au jour o l'affolement contagieux, qu'on est convenu d'appeler le
progrs, a fait son apparition dans leur pays. Mais  prsent voici
l'alcool qui s'infiltre au milieu de leurs calmes villages; voici les
impts crasants et augments chaque anne, pour payer les nouveaux
canons, les nouveaux cuirasss, toutes les infernales machines; dj
ils se plaignent de ne pouvoir plus vivre. Et bientt on les enverra,
par milliers et centaines de milliers, joncher de leurs cadavres ces
plaines de Mandchourie, o doit se drouler la guerre invitable et
prochaine... Pauvres petits paysans japonais!...

Donc, nous avons quitt aujourd'hui dans la matine ce dlicieux lac du
vieux temps qu'est la mer Intrieure. Et ce soir,  nuit close, nous
sommes revenus mouiller dans la baie aux mille lumires, devant la ville
de madame Prune,--autant dire chez nous, car  la longue, il n'y a pas 
dire, nous nous sentons presque des gens de Nagasaki.

Une bonne nouvelle nous attendait du reste  l'arrive, une dpche
annonant que le _Redoutable_ rentrera en France au mois de janvier
prochain, aprs ses vingt mois de campagne. Et tout le monde, officiers
et matelots, s'est endormi dans la joie.




LII


Mardi, 15 octobre.

Aprs beaucoup de tergiversations, de contre-ordres, nous voici
cependant de retour dans ce Nagasaki, que je ne pensais plus jamais
revoir: je me dis cela, ds ce matin au rveil, et, d'avance, je m'en
amuse tant! Au moins trois semaines  y rester, et pendant la plus
dlicieuse saison de l'anne, les jardinets pleins de fleurs, le tide
soleil d'octobre mrissant les mandarines et les kakis d'or, du haut
d'un ciel tout le temps bleu.

Mon empressement joyeux  m'habiller pour aller courir est comme un
regain de ce que j'prouvais, tout enfant, chaque fois que je venais
d'arriver chez mes cousins du Midi, o se passaient mes vacances; je ne
tenais pas en place, le premier matin, dans ma hte d'aller rejoindre
mes petits camarades de l'autre t, d'aller revoir des coins de bois o
l'on avait fait tant de jeux, des coins de vignes o l'on avait tant ri
aux vendanges d'antan...

Je me retrouve tel aujourd'hui, ou peu s'en faut, ce qui prouve
dcidment que le Japon possde encore un charme d'unique et
ensorcelante drlerie. Vite une embarcation, ensuite un pousse-pousse
rapide, et je suis enfin dans les gentilles rues, cueillant au passage
des rvrences de petites amies quelconques, mousms, guchas,
marchandes de bibelots, qui rient sous le soleil, au milieu d'une fte
gnrale de couleurs et de lumire.

La boutique de madame L'Ourse clate de loin, comme un norme et frais
bouquet sur fond sombre; tout son talage est de roses roses et de
chrysanthmes jaunes. En face, les soubassements normes de la ncropole
et des temples, murs ou rochers primitifs, ont des garnitures, comme
des volants de dentelles vertes, en capillaires, avec  et l des
grappes de campanules qui retombent.

C'est chez la mousm Inamoto que je me rends d'abord, il va sans dire.

Pour tre aperu d'elle qui ne m'attend point, il faut me risquer jusque
dans la cour de la pagode o elle demeure, et me poster au guet,
derrire le tronc d'un cdre de cinq cents ans. Jamais je n'avais fait
une station si longue, cach et observant tout, dans ce lieu vnrable
o vit Inamoto, ce lieu o son me s'est forme, singulire et tellement
respectueuse de tous les antiques symboles d'ici. L'herbe pousse entre
les larges dalles de cette cour, o les fidles ne doivent plus beaucoup
venir; des cycas se dressent au milieu, sur des tiges gantes, et
l'arbre qui m'abrite tend des branches horizontales tonnamment
longues, qui se seraient brises depuis un sicle si des bquilles ne
les soutenaient de place en place. On est environn de terrasses qui
supportent des bouddhas en granit et des tombes: on est domin par toute
la masse de la montagne emplie de spultures. Juste devant moi, il y a
le vieux temple de cdre, jadis colori, dor, laqu, aujourd'hui tout
vermoulu et couleur de poussire; de chaque ct de la porte close, les
deux gardiens du seuil, enferms dans des cages comme des btes
dangereuses, dardent depuis des ges leurs gros yeux froces, et
maintiennent leur geste de furie.

Je veille comme un trappeur en fort. Au Japon, rien de bien terrible ne
peut se passer, je le sais bien; mais je regretterais tant de lui causer
le moindre ennui,  la pauvre petite innocente que je suis venu
troubler!... Personne... Aucun bruit, que celui de la chute lgre des
feuilles d'octobre. Et tant de calme autour de moi, tant de calme que
l'attitude de ces deux forcens dans leur cage ne s'explique plus... Ce
silence commence de m'inquiter. Est-ce que tout serait abandonn
alentour, et ma petite amie envole...

Avec un gmissement de vieille ferrure, la porte du temple enfin
s'ouvre, et c'est Inamoto elle-mme qui parat, en robe simplette, les
manches retrousses, un balai  la main, poussant les feuilles mortes
en jonche sur les marches. Oh! si jolie, entre les deux grimaces
atroces des divinits du seuil, qui grincent les dents derrire leurs
barreaux!

Un brusque nuage rose apparat sur ses joues; en moins d'une seconde,
elle a jet son balai  terre, baiss l'une aprs l'autre ses deux
manches pagodes, pour courir vers moi, dans un lan d'enfantine et
franche amiti...

Mais comme elle m'tonne de n'avoir pas peur, elle si craintive
d'ordinaire!...

C'est que je suis tomb, parat-il,  un moment choisi comme  miracle:
ses petits frres,  l'cole; sa servante, en ville; son pre, qui ne
sort jamais, jamais, parti depuis un instant pour conduire  sa dernire
demeure un ami bonze. Verrouill, le grand portail en bas, par o
quelque plerin aurait pu venir. Donc c'est la scurit complte et nous
sommes chez nous.

De l'le sacre, j'ai apport pour elle une petite desse de la mer, en
ivoire, qu'elle cache dans sa robe. Et elle rit, de son joli rire de
mousm, qui n'est pas banal comme celui des autres; elle rit parce
qu'elle est contente, mue, parce qu'elle est jeune, parce que le
soleil est clair, le temps limpide et berceur.

--Veux-tu venir voir notre temple? propose-t-elle.

Et nous pntrons dans le vieux sanctuaire obscur, empli de symboles
agits, de formes contournes, de gestes menaants qui s'bauchent dans
l'ombre. Un peu de paix seulement vers le fond, o des lotus d'or, dans
de grands vases, s'talent et se penchent avec une grce de fleurs
naturelles, devant une sorte de tabernacle voil d'ancien brocart. Mais
sur les cts, des dieux de taille humaine, rangs contre les murs,
gesticulent avec fureur. Et, au plafond, embusqus entre les solives,
des tres vagues, moiti reptile, moiti racine ou viscre, nous
regardent avec de gros yeux louches.

--Veux-tu venir voir ma maison? dit-elle ensuite.

Et j'entre, aprs m'tre poliment dchauss, dans un logis centenaire,
mais propre et blanc, o la nudit des parois et l'lgance d'un vase de
bronze, empli de fleurs, tmoignent de la distinction des htes. L'autel
des anctres, en laque rouge et or, trs enfum par l'encens, est
encore fort beau, et trs longues sont les gnalogies inscrites sur les
saintes tablettes.

pouvante tout  coup, comme de quelque sacrilge commis en me montrant
cela, ma petite amie me regarde, au fond des yeux, avec une
interrogation ardente.--Mais non, mes yeux  moi n'expriment rien
d'ironique, du respect au contraire, et je ne souris pas. Alors, sa
jeune conscience aussitt se calme; elle m'ouvre des coffrets en forme
d'armoire, enfermant chacun une divinit dore qu'elle vnre.

Bientt l'heure d'aller ouvrir le portail en bas de la cour,  cause des
petits frres qui vont rentrer de l'cole. Et elle me reconduit, par le
sentier vertical aux marches de terre, jusqu' la jungle mure, l-haut,
o se donnaient nos rendez-vous autrefois, et d'o je m'en irai par
escalade comme j'tais venu.

Ainsi nous nous retrouvons ensemble, dans ce mme bois, qui nous runira
encore presque chaque soir pendant au moins trois semaines,--quand
j'avais si bien cru que c'tait fini, qu'entre nous tait tomb le
rideau de plomb d'une sparation sans retour, sans lettres possibles,
aggrav d'immdiat et ternel silence...

       *       *       *       *       *

--Quel dommage, me dit une heure plus tard mademoiselle Pluie-d'Avril,
assise sur les nattes blanches de son logis, avec M. Swong dans les
bras,--quel dommage que tu ne sois pas venu tout droit chez nous ce
matin!... Ma grand'mre t'aurait indiqu... Tu serais all vite  la
pagode du Cheval de Jade, o il y avait une grande fte et des danses
religieuses; nous y tions presque toutes, les meilleures danseuses de
Nagasaki, et moi je me tenais en haut, comme sur un nuage; je faisais le
rle d'une desse, et je lanais des flches d'or. Mais, ajoute-t-elle,
demain aprs-midi, tu m'entends bien, c'est la fte des guchas et des
makos; a ne se fait qu'une fois l'an; nous sortirons toutes en beau
costume, par groupes, sous des dais magnifiques, et nous reprsenterons
des scnes de l'histoire, sur des estrades que l'on nous aura prpares
dans les rues. Ne va pas manquer a, au moins!

En approchant de chez madame Renoncule, je faisais de louables efforts
pour tre mu. C'est que, vraisemblablement, j'allais y rencontrer les
poux Pinson, ma belle-mre m'ayant annonc autrefois qu'ils viendraient
avec l'automne s'installer auprs d'elle.

Frais superflus, inutile drangement de coeur:  la suite d'un plerinage
efficace  certain temple, trs recommand pour les cas rebelles comme
le sien, madame Chrysanthme, aprs quatorze ans de mariage strile,
s'tait tout  coup sentie dans une position intressante trs avance,
qui n'avait pas permis de songer  un plus long voyage.--Et ce n'est pas
sans une teinte d'orgueil maternel que madame Renoncule me fait part de
telles esprances.

Allons, le sort en est jet, nous ne nous reverrons point. Aprs tout,
c'est plus correct ainsi. Et puis, il faut savoir se mettre  la place
de son prochain: M. Pinson n'aurait-il pas prouv quelque gne  m'tre
prsent?

       *       *       *       *       *

Mon Dieu, qu'est-ce qu'il se passe donc chez madame Prune? Ce n'est pas
le mme incident que chez madame Chrysanthme, les suites d'un
plerinage trop efficace?... Non, vraiment je me refuse  le croire...
Cependant je vois sortir de chez elle un mdecin; puis deux commres
affaires qui ont des visages de circonstance. Et je presse le pas, trs
perplexe.

L'aimable femme est tendue sur un matelas lger; les formes,
dissimules par un _fton_,--qui est une couverture avec deux trous
garnis de manches pour passer les bras.--La tte, qui repose sur un
petit chevalet en bois d'bne, me parat plutt engraisse, mais avec
je ne sais quoi de calm, de moins provocateur dans le regard. Et je
m'tonne surtout du peu d'motion que parat causer ma prsence.

Deux dames agenouilles s'occupent  lui faire avaler une prire, crite
sur papier de riz qu'elles ptrissent en boule, comme une pilule. Et
debout se tient une personne que je n'avais pas vue depuis quinze ans,
mais qui certes me reconnat, et qu'un grain de beaut sur la narine
gauche me permet aussi d'identifier au premier coup d'oeil: mademoiselle
Dd, l'ancienne servante du mnage Sucre et Prune, devenue aujourd'hui
une imposante matrone, un peu marque, mais agrable encore.

Avec un sourire spcial, gros de confidences intimes, mademoiselle Dd,
qui a vu mon moi, me donne d'abord  entendre que ce n'est rien de
grave.

Dans le jardin o elle me reconduit ensuite,--car je ne prolonge pas
davantage une entrevue qui semble  peine plaire,--elle m'explique
comment madame Prune, aprs une jeunesse interminable, vient de
traverser enfin, et victorieusement du reste, certaine crise, certain
tournant de la vie par o les autres femmes passent toutes, mais en
gnral nombre d'annes plus tt.

Elle me conte aussi qu'elle-mme, Dd-San, aprs avoir consacr
quatorze annes de sa jeunesse  l'une des maisons les mieux frquentes
du Yochivara, se voit aujourd'hui revenue de tant d'illusions, de tant
et tant qu'elle a rsolu de se retirer, avec son petit pcule, sous
l'gide indulgente de madame Prune.




LIII


Mercredi, 16 octobre.

--Ne va pas manquer cela, au moins! m'avait dit hier mademoiselle
Pluie-d'Avril, en me parlant de la fte d'aujourd'hui.

Et le beau soleil de une heure me trouve  flner, dans les rues par o
les petites fes doivent passer.

Un premier dais, l-bas, s'avance lentement, suivi d'un cortge de
curieux. Il est rond et semble une immense ombrelle plate. Au-dessus
tremble une folle vgtation de lotus roses, plus grands que nature. Il
est trs nettement cercl par un large bourrelet de velours funraire,
o se reconnat le got de ce peuple pour la couleur noire et aussi pour
la prcision des contours. Un seul homme porte pniblement l'difice,
par une hampe centrale, comme serait le manche d'un parasol. Et des
draperies de brocart d'or, qui retombent en rideaux  demi ferms,
laissent entrevoir l-dessous cinq ou six dames nobles d'autrefois,
ayant bien douze ans chacune: des figures qui paraissent encore plus
enfantines, encadres par de si solennelles perruques,--et peintes, et
attifes avec quel art stupfiant et lointain!... Mais je ne connais
personne dans ce petit monde. Passons.

Un quart d'heure aprs, rencontre d'un nouveau dais, cercl de velours
noir comme le prcdent, mais au-dessus duquel des branches d'rable 
feuilles rouges, en place des lotus, simulent une broussaille de fort.
On me sourit l dedans; deux ou trois des invraisemblables petites
bonnes femmes, aperues entre les rideaux de brocart, me disent bonjour:
danseuses, que j'ai vaguement connues dans quelque maison-de-th. Mais
ce n'est pas ce que je cherche. Passons encore!

Troisime dais qui apparat dans le lointain, avec aussi son bourrelet
noir. Il est surmont, celui-l, d'un cerisier en fleurs, chaque rameau
tout neigeux de frais ptales blancs; un cerisier si bien imit qu'il
apporte presque une impression de printemps frileux au milieu de ce
tide automne. C'est du reste le dais le plus riche, et aussi le plus
suivi: derrire, cheminent une centaine d'enfants, mouskos[8] ou
mousms, qui viennent sans doute de s'chapper de l'cole, car ils ont
encore sur le dos leur carton et leurs livres... Oh! mais qu'est-ce
qu'il y a l-dessous, quels tranges petits tres?... Des petits
guerriers d'autrefois, arms de pied en cap, portant beau et farouche,
mais lilliputiens, et paraissant plus comiques encore auprs du solide
garon qui tient  l'paule la hampe du dais somptueux.

Et un de ces petits personnages, qui ressemble au chat bott, passe
entre les rideaux sa tte casque, pour me faire signe, et encore signe,
avec une singulire insistance.--Est-ce possible? Pluie-d'Avril!...
Pluie-d'Avril en samoura  deux sabres! Non, jamais je ne l'avais vue
si tonnante et si drle; une cuirasse, toute une armure, un casque et
des cornes; sur le minois, des traits au pinceau pour donner l'air
terrible qu'ont les guerriers des vieilles images, et, par je ne sais
quel procd spcial, des sourcils remonts jusqu'au milieu du front.
Auprs d'elle, son amie Matsuko, en samoura galement, la figure aussi
peinturlure dans le genre froce, et les sourcils changs de place. Et
puis trois ou quatre nobles douairires, dans les douze ou treize ans,
fort blasonnes, avec des robes  trane.

Cette fois, je fais cortge, bien entendu.

A certain carrefour, le mieux frquent de la ville, une estrade tait
dresse, sur laquelle tous ces petits guignols exquis prennent place
avec dignit.

Alors commence une scne historique de haute allure. Pluie-d'Avril, qui
a le premier rle et brandit son sabre en beaux gestes du tragdie,
dclame tout le temps sur sa plus grosse voix de moumoutte en colre.
Une voix qu'elle tire on ne sait comment du fond de son gosier menu.
Une voix qui, parfois, tourne, se drobe en son de petite flte, en
fausset de petit enfant,--et c'est alors qu'elle est le plus
adorablement impayable, ma srieuse tragdienne.




LIV


Jeudi, 17 octobre.

Dans le cabinet particulier de la maison-de-th, o je les ai mandes
aujourd'hui pour leur faire compliment, elles arrivent languissantes et
en nglig intime, mes deux petites amies, Pluie-d'Avril et Matsuko qui
ne boude plus. Elles n'ont apport ni masques ni guitares, sachant bien
que ce n'est point comme autrefois pour leurs chants et leurs danses,
mais pour elles-mmes que je continue de venir les voir, en vieux
camarades que nous sommes  prsent.

Mais sont-elles changes! Ce n'est pas seulement la fatigue d'hier, il
y a autre chose... Ah! leurs sourcils qui manquent! Elles les avaient
rass, les petites barbares, pour s'en mettre de postiches  deux
centimtres plus haut! Les voil donc presque vilaines, jusqu' ce
qu'ils aient repouss. Et puis, aucun apprt dans la chevelure, point de
coques lgantes ni de piquets de fleurs; les cheveux encore tout colls
et tout plats, comme la veille sous les casques lourds, elles
ressemblent  deux pauvres petites moumouttes qui seraient tombes 
l'eau et en garderaient encore le poil mouill. Presque vilaines, oui,
mais fines et mignonnes cratures quand mme.

Elles m'ont apport leurs photographies promises, auxquelles il s'agit
maintenant de mettre la ddicace. Et, sur leur ordre, des mousms
servantes dposent  leurs cts, par terre, une bote  crire en
laque, avec pinceaux dlicats, encre de Chine, godets, l'attirail qu'il
faut. C'est par terre aussi qu'elles sont assises, et c'est par terre
aussi que tout cela va se passer, bien entendu. D'abord elles discutent
gravement sur les termes, et mme, je crois, sur certain point obscur
d'orthographe. Et puis,  main leve,  main sre et vive, elles tracent
de haut en bas, sur les petits cartons o est leur image, un grimoire
sans doute fort aimable, que je me ferai traduire plus tard.

A prsent, laissons-les se reposer, d'autant plus que le soleil
d'automne rayonne dehors, mlancolique et doux, et qu'Inamoto m'attend
sur la dlicieuse montagne,--o partout les fougres sont devenues
longues, longues, dans leur dernier dveloppement de fin d't, et o
dj les sentiers se parent de tapis couleur de rouille et d'or,  la
chute des feuilles mortes.

       *       *       *       *       *

Qu'elles auront donc pass vite et lgrement, ces trois dernires
semaines dans la ville de madame Prune. Est-ce possible qu'elles soient
dj si prs de finir?

Aujourd'hui, vrai dimanche d'automne, premier jour sombre, froid; les
montagnes alentour, comme crases sous un ciel bas et lugubre.

Et puis, ternels changements de la vie maritime: hier, on tait encore
tout  la joie de cette dpche, annonant le retour du _Redoutable_ en
France; aujourd'hui, dcouragement sans bornes en prsence d'un nouveau
contre-ordre qui maintient le navire et son quipage une troisime anne
dans les mers de Chine. Mes plus proches camarades et moi, nous
rentrerons quand mme au printemps prochain, par quelque paquebot, avec
notre amiral dont nous composons la suite; mais nos pauvres matelots
resteront  bord, exils pour une anne de plus, y compris le
mlancolique fianc, avec sa petite caisse de prsents et sa pice de
soie blanche pour la robe de marie.

De toute faon, si le _Redoutable_ plus tard revient  Nagasaki, je n'y
serai plus, et quand il quittera ce pays mercredi prochain pour faire
route vers l'Annam, il me faudra dire l'ternel adieu  toute
japonerie...

Aujourd'hui, mon suprme rendez-vous dans la montagne avec Inamoto, ma
gentille amie, que son pre emmne demain je ne sais o, dans
l'intrieur de l'le, bien loin d'ici. Sous le ciel obscur, je
m'achemine donc une dernire fois vers le vieux parc abandonn,
l-haut, en pleine ville des morts. Par ce temps gris, automnal pour la
premire fois de la saison, je retrouve dans les chemins grimpants,
parmi les feuilles mortes et les longues fougres somptueuses, mes
nostalgies de l'automne pass. Combien m'taient dj familires les
moindres choses de ces parages, chaque tournant des sentiers, chaque
tombe enlace de son lierre japonais aux feuilles en miniature, et les
vieux petits bouddhas de granit au sourire d'enfant mort, et les lichens
vert ple sur le tronc des grands cdres... Vraiment je n'arrive pas 
me figurer que tout cela, je ne le reverrai jamais, jamais plus.

De l'autre ct du mur aux fines capillaires, Inamoto m'attendait,
agite, inquite, disant que je n'tais pas  l'heure, que son pre
allait l'appeler, qu'on aurait  peine le temps de se voir.

Est-ce possible qu'au fond de sa petite me il y ait eu sincrement un
peu d'amiti pour moi? Il le faut bien,  ce qu'il semble, pour qu'elle
soit tout le temps revenue. Et d'ailleurs je ne crois pas que
l'affection ait toujours besoin de paroles, de connaissance approfondie,
ni mme de cause raisonnable quelconque; elle peut jaillir comme cela,
d'un regard, d'une expression d'yeux, d'un rien moindre encore, qui
chappe  toute analyse.

Et maintenant il va falloir se sparer d'une faon brusque et absolue
sans mme de lettres pour se rappeler l'un  l'autre, sans communication
possible, jamais. C'est comme une brutale coupure de sabre, entre nos
deux existences pendant un an rapproches.

On l'appelle d'en bas, dans la cour de la pagode, sur un ton de
commandement. Elle rpond: Oui, mon pre, je viens. Je n'avais jamais
entendu sa voix,  elle, vibrer si loin, une voix claire et jolie.
Allons, il faut se dire adieu. Et je l'embrasse, ce que je n'avais pas
os faire encore; une embrassade de bonne amiti attriste. Elle croit
devoir me rendre mon baiser,--et s'y prend avec tant de gentille
gaucherie, comme un bb qui ne sait pas!... On dirait qu'elle n'a
jamais de sa vie embrass personne.

Au fait, s'embrassent-ils entre eux, les Japonais? Je ne l'ai jamais vu.
Mme les petites mamans nipponnes, qui sont si tendres, n'ont jamais, en
ma prsence, mis un baiser sur la joue de leur enfant-poupe.

On appelle  nouveau d'en bas. Elle va quitter Nagasaki tout  l'heure,
son petite bagage prt, ses socques et son parapluie; impossible de
prolonger... Et l'instant de la sparation s'claire tout  coup d'une
sorte de feu de Bengale, comme pour un effet au thtre: c'est le soleil
couchant qui, au bas de l'horizon, vient d'apparatre dans une dchirure
du grand nuage en vote ferme; alors les mille tiges des bambous ont
l'air d'avoir t soudainement peintes  l'or rouge. Elle se sauve, la
mousm, qui aujourd'hui ne pourra mme pas, comme les soirs habituels,
risquer les yeux par-dessus l'enclos pour surveiller ma fuite au milieu
des tombes. Et, en escaladant le mur, j'arrache cette fois une poigne
de capillaires, que j'emporte.

Il y a maintenant un reflet d'incendie sur la montagne des morts, que le
soleil illumine en plein; la ncropole o j'aimais tant venir se met en
frais pour mon dernier soir.

Je m'en allais avec lenteur, dans les petits sentiers encombrs de
fougres, et, m'tant retourn par hasard, voici que j'aperois, l-bas
au-dessus du mur, les cheveux noirs, le gentil front et les deux yeux
qui avaient coutume de me regarder descendre. Elle est donc revenue sur
ses pas, la mousm!... Et le sentiment qui l'a ramene l me touche
infiniment plus que tout ce qu'elle aurait pu me dire. J'ai envie de
remonter. Mais elle me fait signe: non, trop tard, et il y a un danger,
adieu!...

Pourtant, je l'oublierai dans quelques jours, c'est certain. Quant  ces
capillaires que j'ai prises, par quelque rappel instinctif de mes
manires d'autrefois, il m'arrivera bientt de ne plus savoir d'o elles
viennent, et alors je les jetterai--comme tant d'autres pauvres fleurs,
cueillies de mme, dans diffrents coins du monde, jadis,  des heures
de dpart, avec l'illusion de jeunesse que j'y tiendrais jusqu' la
fin...




LV


Lundi, 28 octobre.

Encore les nuages bas et sombres, avec un de ces premiers brouillards
qui annoncent l'hiver.

Pour moi, l'me de ce pays s'en est un peu alle hier au soir avec la
mousm Inamoto, je le sens bien.

J'ai prfr ne pas retourner seul dans son vieux parc, ni dans la
ncropole alentour, et ma promenade d'aujourd'hui, sans but, sur une
montagne  peu prs dserte que je ne connaissais point, m'a fait
rencontrer par hasard le sentier des cadavres... Ils passaient devant
moi, tandis que j'tais assis tout au bord du chemin, sous la vranda
d'une maison-de-th isole, misrable et de mauvais aspect, o l'on
avait paru trs surpris de me voir. Ils passaient chacun dans une espce
de grande cuve enveloppe de drap blanc et attache  un bton que deux
portefaix  mine spciale tenaient sur l'paule. Sans cortge, seuls et
sournois, ils allaient se faire brler, un peu plus haut, dans la
brousse, me frlant presque de leur linceul drap,--moi qui ne savais
pas, moi qui trouvais seulement un peu tranges et inquitantes ces
cuves enveloppes, allant toutes vers le mme endroit comme  un
rendez-vous. Au cinquime qui passa, le brusque soupon vnt me faire
frissonner: j'avais senti une odeur de pourriture humaine.

--Qu'est-ce qu'ils emportent, ces hommes? demandai-je  la vieille
pauvresse qui versait mon th.

--Comment, tu ne sais pas?

Et elle acheva sa rponse par une plaisanterie macabre, fermant les
yeux, ouvrant sa bouche dente et s'affaissant tout de travers, la
tte dans sa main... Oh! non, j'aurai prfr n'importe quels mots 
cette mimique effroyable... Horreur, j'tais  deux pas des bchers,
dans la maison-de-th des brleurs et des croque-morts!

En me sauvant, par le sentier de descente, j'en croisai encore un autre,
qui montait  la fte avec son petit. Sa cuve tait norme,  celui-l,
et il devait peser lourd, si l'on en jugeait par l'expression angoisse
des deux portefaix en sueur; quant  son petit, un enfant tout jeune
sans doute, il s'en allait dans un seau, galement envelopp de linge
blanc, que l'un des deux croque-morts s'tait pendu  la ceinture. Et,
tant le chemin tait troit, il fallut me jeter dans les pines et les
fougres pour n'tre point frl. Quelle figure cela pouvait-il avoir,
ce qui tait accroupi dans cette cuve, quelle sorte de grimace cela
pouvait-il bien faire  madame la Mort?...

Ainsi j'avais habit longuement Nagasaki  plusieurs reprises, sans
dcouvrir o on les brlait, tous ces cadavres, avant de les promener si
allgrement en ville dans leur gentille chsse, avec cortge de fleurs
artificielles et de mousms en robe blanche. Non, ce n'tait
qu'aujourd'hui, par ce temps brumeux d'hiver, rendant lugubres toutes
choses, et  la veille mme de m'en aller pour toujours, que je devais
tomber par hasard sur le lieu clandestin de cette cuisine...




LVI


Mardi, 29 octobre.

Encore un des matins charmants d'ici; l'avant-dernier, puisque demain, 
la premire heure, ce sera le dpart. Une aube rose et adorablement
confuse, sur les grandes montagnes qui entourent le _Redoutable_ et sur
l'appareillage silencieux des jonques de pche, aux voiles  peine
tendues, glissant toutes vers le large comme ces bateaux de ferie qui
n'ont pas de poids et que l'on fait passer doucement sur de l'eau
imite.

C'est trange, je me sens plus triste  ce dpart qu' celui d'il y a
quinze ans,--sans doute parce que tout l'inconnu de la vie n'est plus
en avant de mon chemin, et que je suis  peu prs sr aujourd'hui de ne
revenir jamais.

Demain donc, ce sera fini du Japon; le grand large nous aura repris, le
grand large apaisant et bleu, qui fait tout oublier. Et nous irons vers
le soleil; dans cinq ou six jours, nous serons dans les pays d'ternelle
chaleur, d'ternelle lumire...

Tant d'adieux j'ai  faire aujourd'hui, ayant su me crer en ville de si
brillantes relations: madame L'Ourse, madame Ichihara, madame Le Nuage,
madame La Cigogne, etc.!

Un temps  souhait; un doux soleil d'arrire-saison, qui rayonn sur mon
dernier jour. Il n'y a vraiment pas de pays plus joli que celui-l, pas
de pays o les choses, comme les femmes, sachent mieux s'arranger, avec
plus de grce et d'imprvu, pour amuser les yeux. C'est le pays lui-mme
que je regretterai, plus sans doute que la pauvre petite mousm Inamoto;
ce sont les montagnes, les temples, les verdures, les bambous, les
fougres. Et, tous les recoins qui me plaisaient, j'ai envie cet
aprs-midi de les revoir encore.

En allant prendre cong de madame L'Ourse, je passe devant une pagode o
il y a fte et plerinage; depuis quinze ans je n'avais plus revu de ces
ftes-l et je les croyais tombes en dsutude. C'est un de ces lieux
d'adoration, au flanc de la montagne, o l'on grimpe par des escaliers
en granit de proportions colossales. Suivant l'usage, le vieux
sanctuaire en bois de cdre, qu'on aperoit l-haut, est envelopp pour
la circonstance d'un velum blanc, sur lequel tranchent de larges blasons
noirs, d'un dessin ultra-bizarre, mais simple, prcis et impeccable. Et
la porte ouverte laisse voir, mme d'en bas, les dorures des dieux ou
des desses assis au fond du tabernacle.

Des mendiants estropis, des idiots rongs de lpre ont pris place au
soleil d'automne des deux cts de l'escalier pour recevoir les
offrandes des plerins. Et un pauvre petit chat, galeux et crott, est
aussi venu d'instinct s'aligner avec ces chantillons de misres.

Mais comme il y a peu de fidles! Dcidment la foi se meurt, dans cet
empire du Soleil-Levant. Quelques bons vieux, quelques bonnes vieilles,
qui se prparent  fixer bientt dans cette montagne leur rsidence
ternelle, grimpent avec effort,  pas menus, courbs, leur parapluie
sous le bras; ils ont l'air bien naf, bien respectable; ils tranent
des bbs par la main; et les socques en bois de ces braves gens,
enfants ou vieillards, font clac, clac, sur le granit des marches.

Au premier palier,  mi-hauteur, stationne un groupe de petites mousms
ravissantes, d'une dizaine d'annes, qui sortent de l'cole avec leur
carton sous le bras. Que regardent-elles ainsi, avec tant d'attention et
de stupeur, ces petites beauts de demain?--Oh! une horrible chose; un
vieux mendiant aux yeux obscnes et goguenards, qui est l couch,
talant avec complaisance devant lui un innomable tas de chair
hypertrophie, de la grosseur d'un quartier de porc... Et c'est on ne
peut plus japonais, cet assemblage; ces gracieuses petites colires 
ct de cette monstruosit qui, chez nous, serait interne tout de
suite par la police des moeurs.

       *       *       *       *       *

Je me rends ensuite chez madame Renoncule. Trs corrects, trs bien,
avec juste la dose d'motion qui convenait, mes adieux  ma
belle-mre--et  son jardinet, que je suis sr de revoir dans mes
songes, aux priodes de spleen.

Plus gentils, mes adieux  ma petite Pluie-d'Avril, qui reste prosterne
au seuil de sa porte, avec M. Swong dans les bras, tant que je suis
visible au bout de la rue solitaire. Pauvre mignonne saltimbanque!
Oblige par mtier d'tre un peu comme ces jeunes chats qui font ronron
pour tout le monde, je crois cependant qu'elle me gardait un peu plus
d'amiti qu' tant d'autres.

Pour la fin j'ai rserv madame Prune et ses effusions probables. Depuis
cette visite du mois dernier, o je la trouvai aux prises avec son
mdecin, croirait-on que je n'ai plus song  m'informer d'elle...

Je commence donc l'ascension de Dioud jendji, et c'est par ce sentier
 chelons si raides, qui jadis arrachait tant de soupirs  la petite
madame Chrysanthme, quand nous rentrions le soir, avec nos lanternes
achetes chez madame L'Heure, aprs avoir fait la fte anodine dans
quelque maison-de-th. Il me semble que rien n'a chang ici, pas plus
les maisonnettes que les arbres ou les pierres.

L'air est doucement tide, et un petit vent sans malice promne autour
de moi des feuilles mortes. Madame Prune, l'avouerai-je, est bien loin
de ma pense; si je remonte vers son faubourg tranquille, c'est pour
dire adieu  des choses, des lieux, des perspectives de mer et des
silhouettes de montagne, o quelques souvenirs de mon pass demeurent
encore; je suis tout entier  la mlancolie de me dire que, cette fois,
je ne reviendrai jamais,--et ce sentiment du _jamais plus_ emprunte
toujours  la Mort un peu de son effroi et de sa grandeur...

L-haut dans le jardinet de mon ancien logis, dont j'ouvre le portail en
habitu, une vieille dame  l'air bat est assise au soleil du soir et
fume sa pipe. Robe d'intrieur en simple coton bleu. Plus rien de
fringant dans le port de tte. Ni apprts ni postiches dans la
chevelure; deux petites queues grises, noues sur la nuque  la bonne
franquette. Enfin, une personne ayant compltement abdiqu, cela saute
aux yeux de prime abord, et je n'en reviens pas.

--Madame Prune, dis-je, voici l'heure du grand adieu.

Petit salut insouciant, en guise de rponse. Debout derrire elle,
replte aussi, niaise et un peu narquoise, se tient mademoiselle Dd.

--Madame Prune, insiste-je, ne me croyant pas compris, je m'en retourne
dans mon pays; entre nous l'ternit commence.

Second salut de simple politesse, et, pour m'inviter  m'asseoir, geste
aimable sans chaleur.

Comment, tant de calme en prsence de la suprme sparation!... Mais
alors, c'est donc que, seul, mon corps prissable aurait eu le don
d'mouvoir cette dame, puisque aujourd'hui, dlivre enfin de la
tyrannie d'une imagination trop romanesque, elle ne trouve plus dans
son coeur un seul lan vers le mien.

--Eh bien! non, madame Prune, s'il en est ainsi, je ne m'assoirai point:
je croyais vos sentiments placs plus haut. La dception est trop
cruelle. Je m'en vais.

La fermeture  secret du portail, que j'ai fait de nouveau jouer pour
sortir, rend son bruit familier, son toujours pareil crissement, que
j'entends ce soir pour la dernire des dernires fois. Quand je jette
ensuite un coup d'oeil en arrire, sur cette maisonnette o j'ai pass
jadis un t sans souci, au chant des cigales, j'aperois encore la
petite vieille bien grasse, bien repue, bien contente, et tasse
maintenant sur elle-mme, qui secoue sa pipe contre le rebord de sa
bote (un pan pan pan que je ne rentendrai jamais) et qui me regarde
partir, d'un air trs dtach. Non, dcidment rien ne vibre plus dans
cet organisme gracieux, qui fut durant des annes la sensibilit mme;
l'ge a fait son oeuvre!...

Ainsi finit brusquement cette troisime jeunesse de madame Prune, que la
desse de la Grce avait, je crois, prolonge un peu plus que de raison.

FIN


IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGRE, 20, PARIS.--1046-1-05.--(Encre
Lorilleux).

       *       *       *       *       *

NOTES:

[1] La Ville Interdite, ville impriale, au coeur de Pkin.

[2] La Donko-Tchaya.

[3] C'est dans cet appareil de deuil, trs dissimulateur, que l'vque
actuel de Soul et quelques prtres, chapps au martyre, se risqurent
 revenir ici, aprs le dernier grand massacre des chrtiens de Core.

[4] Chacun de ces transports ncessite une voie dalle, tablie tout
exprs; chacune de ces tapes mortuaires exige un palais spcial,
construit sur le lieu du repos momentan;  Soul, les gens bien
documents estimaient  une quarantaine de millions la dpense totale de
ces funrailles.

[5] Peine commue le lendemain en la dportation perptuelle.

[6] C'est une vieille demoiselle franaise, d'ailleurs trs respectable,
qui est depuis longtemps attache au service de l'Empereur pour faire
les commandes en Europe et ordonner les repas.

[7] Ikoura degosarimaska?--Itchi yen ni djou sen degosarimas.

[8] Mousko, petit garon.

    [Note du transcripteur: changes faites]
    mme ==> mme {1}
    Chrsyanthme ==> Chrysanthme {1}
    pylones ==> pylnes {1}
    Inamato ==> Inamoto {2}
    Yoshivara ==> Yochivara {1}
    Soleil Levant ==> Soleil-Levant {1}
    automme ==> automne {1}
    arome ==> arme {1}
    pagole ==> pagode {1}
    XXVII 10 fvrier. ==> XXVIII 10 fvrier. {1}





End of the Project Gutenberg EBook of La troisime jeunesse de Madame Prune, by 
Pierre Loti

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TROISIME JEUNESSE ***

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     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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