The Project Gutenberg EBook of La petite fadette, by George Sand

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Title: La petite fadette

Author: George Sand

Release Date: November 3, 2010 [EBook #34204]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PETITE FADETTE ***




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  LA

  PETITE FADETTE

  PAR

  GEORGE SAND


  NOUVELLE DITION

  PARIS

  MICHEL LVY FRRES, DITEURS
  RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
  A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

  1869
  Droits de reproduction et de traduction rservs




  OEUVRES

  DE

  GEORGE SAND

  MICHEL LVY FRRES, DITEURS


  OEUVRES COMPLTES
  DE
  GEORGE SAND

  FORMAT GRAND IN-18


  LES AMOURS DE L'AGE D'OR               1 vol.

  ADRIANI                                1 --

  ANDR                                  1 --

  ANTONIA                                1 --

  LES BEAUX MESSIEURS DE BOIS-DOR       2 --

  CADIO                                  1 --

  LE CHATEAU DES DSERTES                1 --

  LE COMPAGNON DU TOUR DE FRANCE         2 --

  LA COMTESSE DE RUDOLSTADT              2 --

  LA CONFESSION D'UNE JEUNE FILLE        2 --

  CONSTANCE VERRIER                      1 --

  CONSUELO                               3 --

  LES DAMES VERTES                       1 --

  LA DANIELLA                            2 --

  LA DERNIRE ALDINI                     1 --

  LE DERNIER AMOUR                       1 --

  LE DIABLE AUX CHAMPS                   1 --

  ELLE ET LUI                            1 --

  LA FAMILLE DE GERMANDRE                1 --

  LA FILLEULE                            1 --

  FLAVIE                                 1 --

  FRANOIS LE CHAMPI                     1 --

  HISTOIRE DE MA VIE                    10 --

  UN HIVER A MAJORQUE--SPIRIDION         1 --

  L'HOMME DE NEIGE                       3 --

  HORACE                                 1 --

  INDIANA                                1 --

  ISIDORA                                1 --

  JACQUES                                1 --

  JEAN DE LA ROCHE                       1 --

  JEAN ZISKA.--GABRIEL                   1 --

  JEANNE                                 1 --

  LAURA                                  1 --

  LLIA.--MTELLA.--CORA                 2 --

  LETTRES D'UN VOYAGEUR                  1 --

  LUCREZIA FLORIANI-LAVINIA              1 --

  MADEMOISELLE LA QUINTINIE              1 --

  MADEMOISELLE MERQUEM                   1 --

  LES MATRES MOSASTES                  1 --

  LES MATRES SONNEURS                   1 --

  LA MARE AU DIABLE                      1 --

  LE MARQUIS DE VILLEMER                 1 --

  MAUPRAT                                1 --

  LE MEUNIER D'ANGIBAULT                 1 --

  MONSIEUR SYLVESTRE                     1 --

  MONT-REVCHE                           1 --

  NARCISSE                               1 --

  NOUVELLES                              1 --

  LA PETITE FADETTE                      1 --

  LE PCH DE M. ANTOINE                 2 --

  LE PICCININO                           2 --

  PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE         1 --

  LE SECRTAIRE INTIME                   1 --

  SIMON                                  1 --

  TAMARIS                                1 --

  TEVERINO.--LONE LONI                 1 --

  THATRE COMPLET                        4 --

  THATRE DE NOHANT                      1 --

  L'USCOQUE                              1 --

  VALENTINE                              1 --

  VALVDRE                               1 --

  LA VILLE NOIRE                         1 --

Clichy.--Impr. M. LOIGNON, PAUL DUPONT et Cie,
12, rue du Bac-d'Asnires.




NOTICE

C'est  la suite des nfastes journes de juin 1848, que troubl et
navr, jusqu'au fond de l'me, par les orages extrieurs, je
m'efforai de retrouver dans la solitude, sinon le calme, au moins la
foi. Si je faisais profession d'tre philosophe, je pourrais croire ou
prtendre que la foi aux ides entrane le calme de l'esprit en
prsence des faits dsastreux de l'histoire contemporaine: mais il
n'en est point ainsi pour moi, et j'avoue humblement que la certitude
d'un avenir providentiel ne saurait fermer l'accs, dans une me
d'artiste,  la douleur de traverser un prsent obscurci et dchir
par la guerre civile.

Pour les hommes d'action qui s'occupent personnellement du fait
politique, il y a, dans tout parti, dans toute situation, une fivre
d'espoir ou d'angoisse, une colre ou une joie, l'enivrement du
triomphe ou l'indignation de la dfaite. Mais pour le pauvre pote,
comme pour la femme oisive, qui contemplent les vnements sans y
trouver un intrt direct et personnel, quel que soit le rsultat de
la lutte, il y a l'horreur profonde du sang vers de part et d'autre,
et une sorte de dsespoir  la vue de cette haine, de ces injures, de
ces menaces, de ces calomnies qui montent vers le ciel comme un impur
holocauste,  la suite des convulsions sociales.

Dans ces moments-l, un gnie orageux et puissant comme celui du
Dante, crit avec ses larmes, avec sa bile, avec ses nerfs, un pome
terrible, un drame tout plein de tortures et de gmissements. Il faut
tre tremp comme cette me de fer et de feu, pour arrter son
imagination sur les horreurs d'un enfer symbolique, quand on a sous
les yeux le douloureux purgatoire de la dsolation sur la terre. De
nos jours, plus faible et plus sensible, l'artiste, qui n'est que le
reflet et l'cho d'une gnration assez semblable  lui, prouve le
besoin imprieux de dtourner la vue et de distraire l'imagination, en
se reportant vers un idal de calme, d'innocence et de rverie. C'est
son infirmit qui le fait agir ainsi, mais il n'en doit point rougir,
car c'est aussi son devoir. Dans les temps o le mal vient de ce que
les hommes se mconnaissent et se dtestent, la mission de l'artiste
est de clbrer la douceur, la confiance, l'amiti, et de rappeler
ainsi aux hommes endurcis ou dcourags, que les moeurs pures, les
sentiments tendres et l'quit primitive, sont ou peuvent tre encore
de ce monde. Les allusions directes aux malheurs prsents, l'appel aux
passions qui fermentent, ce n'est point l le chemin du salut; mieux
vaut une douce chanson, un son de pipeau rustique, un conte pour
endormir les petits enfants sans frayeur et sans souffrance, que le
spectacle des maux rels renforcs et rembrunis encore par les
couleurs de la fiction.

Prcher l'union quand on s'gorge, c'est crier dans le dsert. Il est
des temps o les mes sont si agites qu'elles sont sourdes  toute
exhortation directe. Depuis ces journes de juin dont les vnements
actuels sont l'invitable consquence, l'auteur du conte qu'on va lire
s'est impos la tche d'tre _aimable_, dt-il en mourir de chagrin.
Il a laiss railler ses _bergeries_, comme il avait laiss railler
tout le reste, sans s'inquiter des arrts de certaine critique. Il
sait qu'il a fait plaisir  ceux qui aiment _cette note-l_, et que
faire plaisir  ceux qui souffrent du mme mal que lui,  savoir
l'horreur de la haine et des vengeances, c'est leur faire tout le bien
qu'ils peuvent accepter: bien fugitif, soulagement passager, il est
vrai, mais plus rel qu'une dclamation passionne, et plus saisissant
qu'une dmonstration classique.

GEORGE SAND.

Nohant, 21 dcembre 1851.




LA PETITE FADETTE




I.


Le pre Barbeau de la Cosse n'tait pas mal dans ses affaires, 
preuve qu'il tait du conseil municipal de sa commune. Il avait deux
champs qui lui donnaient la nourriture de sa famille, et du profit
par-dessus le march. Il cueillait dans ses prs du foin  pleins
charrois, et, sauf celui qui tait au bord du ruisseau, et qui tait
un peu ennuy par le jonc, c'tait du fourrage connu dans l'endroit
pour tre de premire qualit.

La maison du pre Barbeau tait bien btie, couverte en tuile, tablie
en bon air sur la cte, avec un jardin de bon rapport et une vigne de
six journaux. Enfin il avait, derrire sa grange, un beau verger, que
nous appelons chez nous une ouche, o le fruit abondait tant en prunes
qu'en guignes, en poires et en cormes. Mmement les noyers de ses
bordures taient les plus vieux et les plus gros de deux lieues aux
entours.

Le pre Barbeau tait un homme de bon courage, pas mchant, et
trs-port pour sa famille, sans tre injuste  ses voisins et
paroissiens.

Il avait dj trois enfants, quand la mre Barbeau, voyant sans doute
qu'elle avait assez de bien pour cinq, et qu'il fallait se dpcher,
parce que l'ge lui venait, s'avisa de lui en donner deux  la fois,
deux beaux garons; et, comme ils taient si pareils qu'on ne pouvait
presque pas les distinguer l'un de l'autre, on reconnut bien vite que
c'taient deux bessons, c'est--dire deux jumeaux d'une parfaite
ressemblance.

La mre Sagette, qui les reut dans son tablier comme ils venaient au
monde, n'oublia pas de faire au premier n une petite croix sur le
bras avec son aiguille, parce que, disait-elle, un bout de ruban ou un
collier peut se confondre et faire perdre le droit d'anesse. Quand
l'enfant sera plus fort, dit-elle, il faudra lui faire une marque qui
ne puisse jamais s'effacer;  quoi l'on ne manqua pas. L'an fut
nomm Sylvain, dont on fit bientt Sylvinet, pour le distinguer de son
frre an, qui lui avait servi de parrain; et le cadet fut appel
Landry, nom qu'il garda comme il l'avait reu au baptme, parce que
son oncle, qui tait son parrain, avait gard de son jeune ge la
coutume d'tre appel Landriche.

Le pre Barbeau fut un peu tonn, quand il revint du march, de voir
deux petites ttes dans le berceau. Oh! oh! fit-il, voil un berceau
qui est trop troit. Demain matin, il me faudra l'agrandir. Il tait
un peu menuisier de ses mains, sans avoir appris, et il avait fait la
moiti de ses meubles. Il ne s'tonna pas autrement et alla soigner sa
femme, qui but un grand verre de vin chaud, et ne s'en porta que
mieux.--Tu travailles si bien, ma femme, lui dit-il, que a doit me
donner du courage. Voil deux enfants de plus  nourrir, dont nous
n'avions pas absolument besoin; a veut dire qu'il ne faut pas que je
me repose de cultiver nos terres et d'lever nos bestiaux. Sois
tranquille; on travaillera; mais ne m'en donne pas trois la prochaine
fois, car a serait trop.

La mre Barbeau se prit  pleurer, dont le pre Barbeau se mit fort
en peine.--Bellement, bellement, dit-il, il ne faut te chagriner, ma
bonne femme. Ce n'est pas par manire de reproche que je t'ai dit
cela, mais par manire de remercment, bien au contraire. Ces deux
enfants-l sont beaux et bien faits; ils n'ont point de dfauts sur le
corps, et j'en suis content.

--Alas! mon Dieu, dit la femme, je sais bien que vous ne me les
reprochez pas, notre matre; mais moi j'ai du souci, parce qu'on m'a
dit qu'il n'y avait rien de plus chanceux et de plus malais  lever
que des bessons. Ils se font tort l'un  l'autre, et, presque
toujours, il faut qu'un des deux prisse pour que l'autre se porte
bien.

--Oui-da! dit le pre: est-ce la vrit? Tant qu' moi, ce sont les
premiers bessons que je vois. Le cas n'est point frquent. Mais voici
la mre Sagette qui a de la connaissance l-dessus, et qui va nous
dire ce qui en est.

La mre Sagette tant appele, rpondit:--Fiez-vous  moi: ces deux
bessons-l vivront bel et bien, et ne seront pas plus malades que
d'autres enfants. Il y a cinquante ans que je fais le mtier de
sage-femme, et que je vois natre, vivre, ou mourir tous les enfants
du canton. Ce n'est donc pas la premire fois que je reois des
jumeaux. D'abord, la ressemblance ne fait rien  leur sant. Il y en a
qui ne se ressemblent pas plus que vous et moi, et souvent il arrive
que l'un est fort et l'autre faible; ce qui fait que l'un vit et que
l'autre meurt; mais regardez les vtres, ils sont chacun aussi beau et
aussi bien corpor que s'il tait fils unique. Ils ne se sont donc pas
fait dommage l'un  l'autre dans le sein de leur mre; ils sont venus
 bien tous les deux sans trop la faire souffrir et sans souffrir
eux-mmes. Ils sont jolis  merveille et ne demandent qu' vivre.
Consolez-vous donc, mre Barbeau, a vous sera un plaisir de les voir
grandir; et, s'ils continuent, il n'y aura gure que vous et ceux qui
les verront tous les jours qui pourrez faire entre eux une diffrence;
car je n'ai jamais vu deux bessons si pareils. On dirait deux petits
perdreaux sortant de l'oeuf; c'est si gentil et si semblable, qu'il
n'y a que la mre-perdrix qui les reconnaisse.

--A la bonne heure! fit le pre Barbeau en se grattant la tte; mais
j'ai ou dire que les bessons prenaient tant d'amiti l'un pour
l'autre, que quand ils se quittaient ils ne pouvaient plus vivre, et
qu'un des deux, tout au moins, se laissait consumer par le chagrin,
jusqu' en mourir.

--C'est la vraie vrit, dit la mre Sagette; mais coutez ce qu'une
femme d'exprience va vous dire. Ne le mettez pas en oubliance; car,
dans le temps o vos enfants seront en ge de vous quitter, je ne
serai peut-tre plus de ce monde pour vous conseiller. Faites
attention, ds que vos bessons commenceront  se reconnatre, de ne
pas les laisser toujours ensemble. Emmenez l'un au travail pendant que
l'autre gardera la maison. Quand l'un ira pcher, envoyez l'autre  la
chasse; quand l'un gardera les moutons, que l'autre aille voir les
boeufs au pacage; quand vous donnerez  l'un du vin  boire, donnez
 l'autre un verre d'eau, et rciproquement. Ne les grondez point ou
ne les corrigez point tous les deux en mme temps; ne les habillez pas
de mme; quand l'un aura un chapeau, que l'autre ait une casquette, et
que surtout leurs blouses ne soient pas du mme bleu. Enfin, par tous
les moyens que vous pourrez imaginer, empchez-les de se confondre
l'un avec l'autre et de s'accoutumer  ne pas se passer l'un de
l'autre. Ce que je vous dis l, j'ai grand peur que vous ne le
mettiez dans l'oreille du chat; mais si vous ne le faites pas, vous
vous en repentirez grandement un jour.

La mre Sagette parlait d'or et on la crut. On lui promit de faire
comme elle disait, et on lui fit un beau prsent avant de la renvoyer.
Puis, comme elle avait bien recommand que les bessons ne fussent
point nourris du mme lait, on s'enquit vitement d'une nourrice.

Mais il ne s'en trouva point dans l'endroit. La mre Barbeau, qui
n'avait pas compt sur deux enfants, et qui avait nourri elle-mme
tous les autres, n'avait pas pris ses prcautions  l'avance. Il
fallut que le pre Barbeau partt pour chercher cette nourrice dans
les environs; et pendant ce temps, comme la mre ne pouvait pas
laisser ptir ses petits, elle leur donna le sein  l'un comme 
l'autre.

Les gens de chez nous ne se dcident pas vite, et, quelque riche qu'on
soit, il faut toujours un peu marchander. On savait que les Barbeau
avaient de quoi payer, et on pensait que la mre, qui n'tait plus de
la premire jeunesse, ne pourrait point garder deux nourrissons sans
s'puiser. Toutes les nourrices que le pre Barbeau put trouver lui
demandrent donc 18 livres par mois, ni plus ni moins qu' un
bourgeois.

Le pre Barbeau n'aurait voulu donner que 12 ou 15 livres, estimant
que c'tait beaucoup pour un paysan. Il courut de tous les cts et
disputa un peu sans rien conclure. L'affaire ne pressait pas beaucoup;
car deux enfants si petits ne pouvaient pas fatiguer la mre, et ils
taient si bien portants, si tranquilles, si peu braillards l'un et
l'autre, qu'ils ne faisaient presque pas plus d'embarras qu'un seul
dans la maison. Quand l'un dormait, l'autre dormait aussi. Le pre
avait arrang le berceau, et quand ils pleuraient tous deux  la fois,
on les berait et on les apaisait en mme temps.

Enfin le pre Barbeau fit un arrangement avec une nourrice pour 15
livres, et il ne se tenait plus qu' cent sous d'pingles, lorsque sa
femme lui dit:--Bah! notre matre, je ne vois pas pourquoi nous allons
dpenser 180 ou 200 livres par an, comme si nous tions des messieurs
et dames, et comme si j'tais hors d'ge pour nourrir mes enfants.
J'ai plus de lait qu'il n'en faut pour cela. Ils ont dj un mois, nos
garons, et voyez s'ils ne sont pas en bon tat! La Merlaude que vous
voulez donner pour nourrice  un des deux n'est pas moiti si forte et
si saine que moi: son lait a dj dix-huit mois, et ce n'est pas ce
qu'il faut  un enfant si jeune. La Sagette nous a dit de ne pas
nourrir nos bessons du mme lait, pour les empcher de prendre trop
d'amiti l'un pour l'autre, c'est vrai qu'elle l'a dit; mais
n'a-t-elle pas dit aussi qu'il fallait les soigner galement bien,
parce que, aprs tout, les bessons n'ont pas la vie tout  fait aussi
forte que les autres enfants? J'aime mieux que les ntres s'aiment
trop, que s'il faut sacrifier l'un  l'autre. Et puis, lequel des deux
mettrons-nous en nourrice? Je vous confesse que j'aurais autant de
chagrin  me sparer de l'un comme de l'autre. Je peux dire que j'ai
bien aim tous mes enfants, mais, je ne sais comment la chose se fait,
m'est avis que ceux-ci sont encore les plus mignons et les plus
gentils que j'aie ports dans mes bras. J'ai pour eux un je ne sais
quoi qui me fait toujours craindre de les perdre. Je vous en prie, mon
mari, ne pensez plus  cette nourrice; nous ferons pour le reste tout
ce que la Sagette a recommand. Comment voulez-vous que des enfants 
la mamelle se prennent de trop grande amiti, quand c'est tout au
plus s'ils connatront leurs mains d'avec leurs pieds quand ils seront
en sevrage?

--Ce que tu dis l n'est pas faux, ma femme, rpondit le pre Barbeau
en regardant sa femme, qui tait encore frache et forte comme on en
voit peu; mais si, pourtant,  mesure que ces enfants grossiront, ta
sant venait  dprir?

--N'ayez peur, dit la Barbeaude, je me sens d'aussi bon apptit que si
j'avais quinze ans; et d'ailleurs, si je sentais que je m'puise, je
vous promets que je ne vous le cacherais pas, et il serait toujours
temps de mettre un de ces pauvres enfants hors de chez nous.

Le pre Barbeau se rendit, d'autant plus qu'il aimait bien autant ne
pas faire de dpense inutile. La mre Barbeau nourrit ses bessons sans
se plaindre et sans souffrir, et mme elle tait d'un si beau naturel
que, deux ans aprs le sevrage de ses petits, elle mit au monde une
jolie petite fille qui eut nom Nanette, et qu'elle nourrit aussi
elle-mme. Mais c'tait un peu trop, et elle et eu peine  en venir 
bout, si sa fille ane, qui tait  son premier enfant, ne l'et
soulage de temps en temps, en donnant le sein  sa petite soeur.

De cette manire, toute la famille grandit et grouilla bientt au
soleil, les petits oncles et les petites tantes avec les petits neveux
et les petites nices, qui n'avaient pas  se reprocher d'tre
beaucoup plus turbulents ou plus raisonnables les uns que les autres.




II.


Les bessons croissaient  plaisir sans tre malades plus que d'autres
enfants, et mmement ils avaient le temprament si doux et si bien
faonn qu'on et dit qu'ils ne souffraient point de leurs dents ni de
leur crot, autant que le reste du petit monde.

Ils taient blonds et restrent blonds toute leur vie. Ils avaient
tout  fait bonne mine, de grands yeux bleus, les paules bien
avales, le corps droit et bien plant, plus de taille et de hardiesse
que tous ceux de leur ge, et tous les gens des alentours qui
passaient par le bourg de Cosse, s'arrtaient pour les regarder, pour
s'merveiller de leur retirance, et chacun s'en allait disant:--C'est
tout de mme une jolie paire de gars.

Cela fut cause que, de bonne heure, les bessons s'accoutumrent 
tre examins et questionns, et  ne point devenir honteux et sots en
grandissant. Ils taient  leur aise avec tout le monde, et, au lieu
de se cacher derrire les buissons, comme font les enfants de chez
nous quand ils aperoivent un tranger, ils affrontaient le premier
venu, mais toujours trs-honntement, et rpondaient  tout ce qu'on
leur demandait, sans baisser la tte et sans se faire prier. Au
premier moment, on ne faisait point entre eux de diffrence et on
croyait voir un oeuf et un oeuf. Mais, quand on les avait observs
un quart d'heure, on voyait que Landry tait une miette plus grand et
plus fort, qu'il avait le cheveu un peu plus pais, le nez plus fort
et l'oeil plus vif. Il avait aussi le front plus large et l'air plus
dcid, et mmement un signe que son frre avait  la joue droite, il
l'avait  la joue gauche et beaucoup plus marqu. Les gens de
l'endroit les reconnaissaient donc bien; mais cependant il leur
fallait un petit moment, et,  la tombe de la nuit ou  une petite
distance, ils s'y trompaient quasi tous, d'autant plus que les bessons
avaient la voix toute pareille, et que, comme ils savaient bien qu'on
pouvait les confondre, ils rpondaient au nom l'un de l'autre sans se
donner la peine de vous avertir de la mprise. Le pre Barbeau
lui-mme s'y embrouillait quelquefois. Il n'y avait, ainsi que la
Sagette l'avait annonc, que la mre qui ne s'y embrouillt jamais,
ft-ce  la grande nuit, ou du plus loin qu'elle pouvait les voir
venir ou les entendre parler.

En fait, l'un valait l'autre, et si Landry avait une ide de gaiet et
de courage de plus que son an, Sylvinet tait si amiteux et si fin
d'esprit qu'on ne pouvait pas l'aimer moins que son cadet. On pensa
bien, pendant trois mois,  les empcher de trop s'accoutumer l'un 
l'autre. Trois mois, c'est beaucoup, en campagne, pour observer une
chose contre la coutume. Mais, d'un ct, on ne voyait point que cela
ft grand effet; d'autre part, M. le cur avait dit que la mre
Sagette tait une radoteuse et que ce que le bon Dieu avait mis dans
les lois de la nature ne pouvait tre dfait par les hommes. Si bien
qu'on oublia peu  peu tout ce qu'on s'tait promis de faire. La
premire fois qu'on leur ta leur fourreau pour les conduire  la
messe en culottes, ils furent habills du mme drap, car ce fut un
jupon de leur mre qui servit pour les deux habillements, et la faon
fut la mme, le tailleur de la paroisse n'en connaissant point deux.

Quand l'ge leur vint, on remarqua qu'ils avaient le mme got pour la
couleur, et quand leur tante Rosette voulut leur faire cadeau  chacun
d'une cravate,  la nouvelle anne, ils choisirent tous deux la mme
cravate lilas au mercier colporteur qui promenait sa marchandise de
porte en porte sur le dos de son cheval percheron. La tante leur
demanda si c'tait pour l'ide qu'ils avaient d'tre toujours habills
l'un comme l'autre. Mais les bessons n'en cherchaient pas si long;
Sylvinet rpondit que c'tait la plus jolie couleur et le plus joli
dessin de cravate qu'il y et dans tout le ballot du mercier, et de
suite Landry assura que toutes les autres cravates taient vilaines.

--Et la couleur de mon cheval, dit le marchand en souriant, comment la
trouvez-vous?

--Bien laide, dit Landry. Il ressemble  une vieille pie.

--Tout  fait laide, dit Sylvinet. C'est absolument une pie mal
plume.

--Vous voyez bien, dit le mercier  la tante, d'un air judicieux, que
ces enfants-l ont la mme vue. Si l'un voit jaune ce qui est rouge,
aussitt l'autre verra rouge ce qui est jaune, et il ne faut pas les
contrarier l-dessus, car on dit que quand on veut empcher les
bessons de se considrer comme les deux empreintes d'un mme dessin,
ils deviennent idiots et ne savent plus du tout ce qu'ils disent.--Le
mercier disait cela parce que ses cravates lilas taient mauvais teint
et qu'il avait envie d'en vendre deux  la fois.

Par la suite du temps, tout alla de mme, et les bessons furent
habills si pareillement, qu'on avait encore plus souvent lieu de les
confondre, et soit par malice d'enfant, soit par la force de cette loi
de nature que le cur croyait impossible  dfaire, quand l'un avait
cass le bout de son sabot, bien vite l'autre cornait le sien du mme
pied; quand l'un dchirait sa veste ou sa casquette, sans tarder,
l'autre imitait si bien la dchirure, qu'on aurait dit que le mme
accident l'avait occasionne: et puis, mes bessons de rire et de
prendre un air sournoisement innocent quand on leur demandait compte
de la chose.

Bonheur ou malheur, cette amiti-l augmentait toujours avec l'ge, et
le jour o ils surent raisonner un peu, ces enfants se dirent qu'ils
ne pouvaient pas s'amuser avec d'autres enfants quand un des deux ne
s'y trouvait pas; et le pre ayant essay d'en garder un toute la
journe avec lui, tandis que l'autre restait avec la mre, tous les
deux furent si tristes, si ples et si lches au travail, qu'on les
crut malades. Et puis quand ils se retrouvrent le soir, ils s'en
allrent tous deux par les chemins, se tenant par la main et ne
voulant plus rentrer, tant ils avaient d'aise d'tre ensemble, et
aussi parce qu'ils boudaient un peu leurs parents de leur avoir fait
ce chagrin-l. On n'essaya plus gure de recommencer, car il faut dire
que le pre et la mre, mmement les oncles et les tantes, les frres
et les soeurs, avaient pour les bessons une amiti qui tournait un
peu en faiblesse. Ils en taient fiers,  force d'en recevoir des
compliments, et aussi parce que c'tait, de vrai, deux enfants qui
n'taient ni laids, ni sots, ni mchants. De temps en temps, le pre
Barbeau s'inquitait bien un peu de ce que deviendrait cette
accoutumance d'tre toujours ensemble quand ils seraient en ge
d'homme, et se remmorant les paroles de la Sagette, il essayait de
les taquiner pour les rendre jaloux l'un de l'autre. S'ils faisaient
une petite faute, il tirait les oreilles de Sylvinet par exemple,
disant  Landry: Pour cette fois, je te pardonne  toi, parce que tu
es ordinairement le plus raisonnable. Mais cela consolait Sylvinet
d'avoir chaud aux oreilles, de voir qu'on avait pargn son frre, et
Landry pleurait comme si c'tait lui qui avait reu la correction. On
tenta aussi de donner,  l'un seulement, quelque chose dont tous deux
avaient envie; mais tout aussitt, si c'tait chose bonne  manger,
ils partageaient; ou si c'tait toute autre amusette ou pelette 
leur usage, ils le mettaient en commun, ou se le donnaient et
redonnaient l'un  l'autre, sans distinction du tien et du mien.
Faisait-on  l'un un compliment de sa conduite, en ayant l'air de ne
pas rendre justice  l'autre, cet autre tait content et fier de voir
encourager et caresser son besson, et se mettait  le flatter et  le
caresser aussi. Enfin, c'tait peine perdue que de vouloir les diviser
d'esprit ou de corps, et comme on n'aime gure  contrarier des
enfants qu'on chrit, mme quand c'est pour leur bien, on laissa vite
aller les choses comme Dieu voulut; ou bien on se fit de ces petites
picoteries un jeu dont les deux bessons n'taient point dupes. Ils
taient fort malins, et quelquefois, pour qu'on les laisst
tranquilles, ils faisaient mine de se disputer et de se battre; mais
ce n'tait qu'un amusement de leur part, et ils n'avaient garde, en se
roulant l'un sur l'autre, de se faire le moindre mal; si quelque
badaud s'tonnait de les voir en bisbille, ils se cachaient pour rire
de lui, et on les entendait babiller et chantonner ensemble comme deux
merles dans une branche.

Malgr cette grande ressemblance et cette grande inclination, Dieu,
qui n'a rien fait d'absolument pareil dans le ciel et sur la terre,
voulut qu'ils eussent un sort bien diffrent, et c'est alors qu'on vit
que c'taient deux cratures spares dans l'ide du bon Dieu, et
diffrentes dans leur propre temprament.

On ne vit la chose qu' l'essai, et cet essai arriva aprs qu'ils
eurent fait ensemble leur premire communion. La famille du pre
Barbeau augmentait, grce  ses deux filles anes qui ne chmaient
pas de mettre de beaux enfants au monde. Son fils an, Martin, un
beau et brave garon, tait au service; ses gendres travaillaient
bien, mais l'ouvrage n'abondait pas toujours. Nous avons eu, dans nos
pays, une suite de mauvaises annes, tant pour les vimaires du temps
que pour les embarras du commerce, qui ont dlog plus d'cus de la
poche des gens de campagne qu'elles n'y en ont fait rentrer. Si bien
que le pre Barbeau n'tait pas assez riche pour garder tout son monde
avec lui, et il fallait bien songer  mettre ses bessons en condition
chez les autres. Le pre Caillaud, de la Priche, lui offrit d'en
prendre un pour toucher ses boeufs, parce qu'il avait un fort
domaine  faire valoir, et que tous ses garons taient trop grands ou
trop jeunes pour cette besogne-l. La mre Barbeau eut grand'peur et
grand chagrin quand son mari lui en parla pour la premire fois. On
et dit qu'elle n'avait jamais prvu que la chose dt arriver  ses
bessons, et pourtant elle s'en tait inquite leur vie durant; mais,
comme elle tait grandement soumise  son mari, elle ne sut que dire.
Le pre avait bien du souci aussi pour son compte, et il prpara la
chose de loin. D'abord les deux bessons pleurrent et passrent trois
jours  travers bois et prs, sans qu'on les vt, sauf  l'heure des
repas. Ils ne disaient mot  leurs parents, et quand on leur demandait
s'ils avaient pens  se soumettre, ils ne rpondaient rien, mais ils
raisonnaient beaucoup quand ils taient ensemble.

Le premier jour ils ne surent que se lamenter tous deux, et se tenir
par les bras comme s'ils avaient crainte qu'on ne vnt les sparer par
force. Mais le pre Barbeau ne l'et point fait. Il avait la sagesse
d'un paysan, qui est faite moiti de patience et moiti de confiance
dans l'effet du temps. Aussi le lendemain, les bessons voyant qu'on ne
les taboulait point, et que l'on comptait que la raison leur
viendrait, se trouvrent-ils plus effrays de la volont paternelle
qu'ils ne l'eussent t par menaces et chtiments.--Il faudra pourtant
bien nous y ranger, dit Landry, et c'est  savoir lequel de nous s'en
ira; car on nous a laiss le choix, et le pre Caillaud a dit qu'il ne
pouvait pas nous prendre tous les deux.

--Qu'est-ce que a me fait que je parte ou que je reste, dit Sylvinet,
puisqu'il faut que nous nous quittions? Je ne pense seulement pas 
l'affaire d'aller vivre ailleurs; si j'y allais avec toi, je me
dsaccoutumerais bien de la maison.

--a se dit comme a, reprit Landry, et pourtant celui qui restera
avec nos parents aura plus de consolation et moins d'ennui que celui
qui ne verra plus ni son besson, ni son pre, ni sa mre, ni son
jardin, ni ses btes, ni tout ce qui a coutume de lui faire plaisir.

Landry disait cela d'un air assez rsolu; mais Sylvinet se remit 
pleurer; car il n'avait pas autant de rsolution que son frre, et
l'ide de tout perdre et de tout quitter  la fois lui fit tant de
peine qu'il ne pouvait plus s'arrter dans ses larmes.

Landry pleurait aussi, mais pas autant, et pas de la mme manire; car
il pensait toujours  prendre pour lui le plus gros de la peine, et il
voulait voir ce que son frre en pouvait supporter, afin de lui
pargner tout le reste. Il connut bien que Sylvinet avait plus peur
que lui d'aller habiter un endroit tranger et de se donner  une
famille autre que la sienne.

--Tiens, frre, lui dit-il, si nous pouvons nous dcider  la
sparation, mieux vaut que je m'en aille. Tu sais bien que je suis un
peu plus fort que toi et que quand nous sommes malades, ce qui arrive
presque toujours en mme temps, la fivre se met plus fort aprs toi
qu'aprs moi. On dit que nous mourrons peut-tre si l'on nous spare.
Moi je ne crois pas que je mourrai; mais je ne rpondrais pas de toi,
et c'est pour cela que j'aime mieux te savoir avec notre mre, qui te
consolera et te soignera. De fait, si l'on fait chez nous une
diffrence entre nous deux, ce qui ne parat gure, je crois bien que
c'est toi qui es le plus chri, et je sais que tu es le plus mignon et
le plus amiteux. Reste donc, moi je partirai. Nous ne serons pas loin
l'un de l'autre. Les terres du pre Caillaud touchent les ntres, et
nous nous verrons tous les jours. Moi j'aime la peine et a me
distraira, et comme je cours mieux que toi, je viendrai plus vite te
trouver aussitt que j'aurai fini ma journe. Toi, n'ayant pas
grand'chose  faire, tu viendras en te promenant me voir  mon
ouvrage. Je serai bien moins inquiet  ton sujet que si tu tais
dehors et moi dedans la maison. Par ainsi, je te demande d'y rester.




III.


Sylvinet ne voulut point entendre  cela; quoiqu'il et le coeur
plus tendre que Landry pour son pre, sa mre et sa petite Nanette, il
s'effrayait de laisser l'endosse  son cher besson.

Quand ils eurent bien discut, ils tirrent  la courtepaille et le
sort tomba sur Landry. Sylvinet ne fut pas content de l'preuve et
voulut tenter  pile ou face avec un gros sou. Face tomba trois fois
pour lui, c'tait toujours  Landry de partir.

--Tu vois bien que le sort le veut, dit Landry, et tu sais qu'il ne
faut pas contrarier le sort.

Le troisime jour, Sylvinet pleura bien encore, mais Landry ne pleura
presque plus. La premire ide du dpart lui avait fait peut-tre une
plus grosse peine qu' son frre, parce qu'il avait mieux senti son
courage et qu'il ne s'tait pas endormi sur l'impossibilit de
rsister  ses parents; mais,  force de penser  son mal, il l'avait
plus vite us, et il s'tait fait beaucoup de raisonnements, tandis
qu' force de se dsoler, Sylvinet n'avait pas eu le courage de se
raisonner: si bien que Landry tait tout dcid  partir, que Sylvinet
ne l'tait point encore  le voir s'en aller.

Et puis Landry avait un peu plus d'amour-propre que son frre. On leur
avait tant dit qu'ils ne seraient jamais qu'une moiti d'homme s'ils
ne s'habituaient pas  se quitter, que Landry, qui commenait  sentir
l'orgueil de ses quatorze ans, avait envie de montrer qu'il n'tait
plus un enfant. Il avait toujours t le premier  persuader et 
entraner son frre, depuis la premire fois qu'ils avaient t
chercher un nid au fate d'un arbre, jusqu'au jour o ils se
trouvaient. Il russit donc encore cette fois-l  le tranquilliser,
et, le soir, en rentrant  la maison, il dclara  son pre que son
frre et lui se rangeaient au devoir, qu'ils avaient tir au sort, et
que c'tait  lui, Landry, d'aller toucher les grands boeufs de la
Priche.

Le pre Barbeau prit ses deux bessons sur un de ses genoux, quoiqu'ils
fussent dj grands et forts, et il leur parla ainsi:

--Mes enfants, vous voil en ge de raison, je le connais  votre
soumission et j'en suis content. Souvenez-vous que quand les enfants
font plaisir  leurs pre et mre, ils font plaisir au grand Dieu du
ciel qui les en rcompense un jour ou l'autre. Je ne veux pas savoir
lequel de vous deux s'est soumis le premier. Mais Dieu le sait, et il
bnira celui-l pour avoir bien parl, comme il bnira aussi l'autre
pour avoir bien cout.

L-dessus il conduisit ses bessons auprs de leur mre pour qu'elle
leur ft son compliment; mais la mre Barbeau eut tant de peine  se
retenir de pleurer, qu'elle ne put rien leur dire et se contenta de
les embrasser.

Le pre Barbeau, qui n'tait pas un maladroit, savait bien lequel des
deux avait le plus de courage et lequel avait le plus d'attache. Il ne
voulut point laisser froidir la bonne volont de Sylvinet, car il
voyait que Landry tait tout dcid pour lui-mme, et qu'une seule
chose, le chagrin de son frre, pouvait le faire broncher. Il veilla
donc Landry avant le jour, en ayant bien soin de ne pas secouer son
an, qui dormait  ct de lui.

--Allons, petit, lui dit-il tout bas, il nous faut partir pour la
Priche avant que ta mre te voye, car tu sais qu'elle a du chagrin, et
il faut lui pargner les adieux. Je vas te conduire chez ton nouveau
matre et porter ton paquet.

--Ne dirai-je pas adieu  mon frre? demanda Landry. Il m'en voudra si
je le quitte sans l'avertir.

--Si ton frre s'veille et te voit partir, il pleurera, il rveillera
votre mre, et votre mre pleurera encore plus fort,  cause de votre
chagrin. Allons, Landry, tu es un garon de grand coeur, et tu ne
voudrais pas rendre ta mre malade. Fais ton devoir tout entier, mon
enfant; pars sans faire semblant de rien. Pas plus tard que ce soir,
je te conduirai ton frre, et comme c'est demain dimanche, tu viendras
voir ta mre sur le jour.

Landry obit bravement et passa la porte de la maison sans regarder
derrire lui. La mre Barbeau n'tait pas si bien endormie ni si
tranquille qu'elle n'et entendu tout ce que son homme disait 
Landry. La pauvre femme, sentant la raison de son mari, ne bougea et
se contenta d'carter un peu son rideau pour voir sortir Landry. Elle
eut le coeur si gros qu'elle se jeta  bas du lit pour aller
l'embrasser, mais elle s'arrta quand elle fut devant le lit des
bessons, o Sylvinet dormait encore  pleins yeux. Le pauvre garon
avait tant pleur depuis trois jours et quasi trois nuits, qu'il tait
vann par la fatigue, et mme il se sentait d'un peu de fivre, car il
se tournait et retournait sur son coussin, envoyant de gros soupirs et
gmissant sans pouvoir se rveiller.

Alors la mre Barbeau, voyant et avisant le seul de ses bessons qui
lui restt, ne put pas s'empcher de se dire que c'tait celui qu'elle
et vu partir avec le plus de peine. Il est bien vrai qu'il tait le
plus sensible des deux, soit qu'il et le temprament moins fort, soit
que Dieu, dans sa loi de nature, ait crit que de deux personnes qui
s'aiment, soit d'amour, soit d'amiti, il y en a toujours une qui doit
donner son coeur plus que l'autre. Le pre Barbeau avait un brin de
prfrence pour Landry, parce qu'il faisait cas du travail et du
courage plus que des caresses et des attentions. Mais la mre avait ce
brin de prfrence pour le plus gracieux et le plus clin, qui tait
Sylvinet.

La voil donc qui se prend  regarder son pauvre gars, tout ple et
tout dfait, et qui se dit que ce serait grand'piti de le mettre dj
en condition; que son Landry a plus d'toffe pour endurer la peine, et
que d'ailleurs l'amiti pour son besson et pour sa mre ne le foule
pas au point de le mettre en danger de maladie. C'est un enfant qui a
une grande ide de son devoir, pensait-elle; mais tout de mme, s'il
n'avait pas le coeur un peu dur, il ne serait pas parti comme a
sans barguigner, sans tourner la tte et sans verser une pauvre larme.
Il n'aurait pas eu la force de faire deux pas sans se jeter sur ses
genoux pour demander courage au bon Dieu, et il se serait approch de
mon lit, o je faisais la frime de dormir, tant seulement pour me
regarder et pour embrasser le bout de mon rideau. Mon Landry est bien
un vritable garon. a ne demande qu' vivre,  remuer,  travailler
et  changer de place. Mais celui-ci a le coeur d'une fille; c'est
si tendre et si doux qu'on ne peut pas s'empcher d'aimer a comme ses
yeux.

Ainsi devisait en elle-mme la mre Barbeau tout en retournant  son
lit, o elle ne se rendormit point, tandis que le pre Barbeau
emmenait Landry  travers prs et pacages du ct de la Priche. Quand
ils furent sur une petite hauteur, d'o l'on ne voit plus les
btiments de la Cosse aussitt qu'on se met  la descendre, Landry
s'arrta et se retourna. Le coeur lui enfla, et il s'assit sur la
fougre, ne pouvant faire un pas de plus. Son pre fit mine de ne
point s'en apercevoir et de continuer  marcher. Au bout d'un petit
moment, il l'appela bien doucement en lui disant:

--Voil qu'il fait jour, mon Landry; dgageons-nous si nous voulons
arriver avant le soleil lev.

Landry se releva, et comme il s'tait jur de ne point pleurer devant
son pre, il rentra ses larmes qui lui venaient dans les yeux grosses
comme des pois. Il fit comme s'il avait laiss tomber son couteau de
sa poche, et il arriva  la Priche sans avoir montr sa peine, qui
pourtant n'tait pas mince.




IV.


Le pre Caillaud, voyant que des deux bessons on lui amenait le plus
fort et le plus diligent, fut tout aise de le recevoir. Il savait bien
que cela n'avait pas d se dcider sans chagrin, et comme c'tait un
brave homme et un bon voisin, fort ami du pre Barbeau, il fit de son
mieux pour flatter et encourager le jeune gars. Il lui fit donner
vitement la soupe et un pichet de vin pour lui remettre le coeur,
car il tait ais de voir que le chagrin y tait. Il le mena ensuite
avec lui pour lier les boeufs, et il lui fit connatre la manire
dont il s'y prenait. De fait, Landry n'tait pas novice dans cette
besogne-l; car son pre avait une jolie paire de boeufs, qu'il
avait souvent ajusts et conduits  merveille. Aussitt que l'enfant
vit les grands boeufs du pre Caillaud, qui taient les mieux tenus,
les mieux nourris et les plus forts de race de tout le pays, il se
sentit chatouill dans son orgueil d'avoir une si belle aumaille au
bout de son aiguillon. Et puis il tait content de montrer qu'il
n'tait ni maladroit ni lche, et qu'on n'avait rien de nouveau  lui
apprendre. Son pre ne manqua pas de le faire valoir, et quand le
moment fut venu de partir pour les champs, tous les enfants du pre
Caillaud, garons et filles, grands et petits, vinrent embrasser le
besson, et la plus jeune des filles lui attacha une branche de fleurs
avec des rubans  son chapeau, parce que c'tait son premier jour de
service et comme un jour de fte pour la famille qui le recevait.
Avant de le quitter, son pre lui fit une admonestation en prsence de
son nouveau matre, lui commandant de le contenter en toutes choses et
d'avoir soin de son btail comme si c'tait son bien propre.

L-dessus, Landry ayant promis de faire de son mieux, s'en alla au
labourage, o il fit bonne contenance et bon office tout le jour, et
d'o il revint ayant grand apptit; car c'tait la premire fois qu'il
travaillait aussi rude, et un peu de fatigue est un souverain remde
contre le chagrin.

Mais ce fut plus malais  passer pour le pauvre Sylvinet,  la
Bessonnire: car il faut vous dire que la maison et la proprit du
pre Barbeau, situes au bourg de la Cosse, avaient pris ce nom-l
depuis la naissance des deux enfants, et  cause que, peu de temps
aprs, une servante de la maison avait mis au monde une paire de
bessonnes qui n'avaient point vcu. Or, comme les paysans sont grands
donneurs de sornettes et sobriquets, la maison et la terre avaient
reu le nom de Bessonnire; et partout o se montraient Sylvinet et
Landry, les enfants ne manquaient pas de crier autour d'eux:--Voil
les bessons de la Bessonnire!

Or donc, il y avait grande tristesse ce jour-l  la Bessonnire du
pre Barbeau. Sitt que Sylvinet fut veill, et qu'il ne vit point
son frre  son ct, il se douta de la vrit, mais il ne pouvait
croire que Landry pt tre parti comme cela sans lui dire adieu; et il
tait fch contre lui au milieu de sa peine.

--Qu'est-ce que je lui ai donc fait, disait-il  sa mre, et en quoi
ai-je pu le mcontenter? Tout ce qu'il m'a conseill de faire, je m'y
suis toujours rendu; et quand il m'a recommand de ne point pleurer
devant vous, ma mre mignonne, je me suis retenu de pleurer, tant que
la tte m'en sautait. Il m'avait promis de ne pas s'en aller sans me
dire encore des paroles pour me donner courage, et sans djeuner avec
moi au bout de la Chenevire,  l'endroit o nous avions coutume
d'aller causer et nous amuser tous les deux. Je voulais lui faire son
paquet et lui donner mon couteau qui vaut mieux que le sien. Vous lui
aviez donc fait son paquet hier soir sans me rien dire, ma mre, et
vous saviez donc qu'il voulait s'en aller sans me dire adieu?

--J'ai fait la volont de ton pre, rpondit la mre Barbeau.

Et elle dit tout ce qu'elle put s'imaginer pour le consoler. Il ne
voulait entendre  rien; et ce ne fut que quand il vit qu'elle
pleurait aussi, qu'il se mit  l'embrasser,  lui demander pardon
d'avoir augment sa peine, et  lui promettre de rester avec elle pour
la ddommager. Mais aussitt qu'elle l'eut quitt pour vaquer  la
basse-cour et  la lessive, il se prit de courir du ct de la Priche,
sans mme songer o il allait, mais se laissant emporter par son
instinct comme un pigeon qui court aprs sa pigeonne sans
s'embarrasser du chemin.

Il aurait t jusqu' la Priche s'il n'avait rencontr son pre qui en
revenait, et qui le prit par la main pour le ramener, en lui
disant:--Nous irons ce soir, mais il ne faut pas dtemcer ton frre
pendant qu'il travaille, a ne contenterait pas son matre; d'ailleurs
la femme de chez nous est dans la peine, et je compte que c'est toi
qui la consoleras.




V.


Sylvinet revint se pendre aux jupons de sa mre comme un petit enfant,
et ne la quitta point de la journe, lui parlant toujours de Landry et
ne pouvant pas se dfendre de penser  lui, en passant par tous les
endroits et recoins o ils avaient eu coutume de passer ensemble. Le
soir il alla  la Priche avec son pre, qui voulut l'accompagner.
Sylvinet tait comme fou d'aller embrasser son besson, et il n'avait
pas pu souper, tant il avait hte de partir. Il comptait que Landry
viendrait au-devant de lui, et il s'imaginait toujours le voir
accourir. Mais Landry, quoiqu'il en et bonne envie, ne bougea point.
Il craignit d'tre moqu par les jeunes gens et les gars de la Priche
pour cette amiti bessonnire qui passait pour une sorte de maladie,
si bien que Sylvinet le trouva  table, buvant et mangeant comme s'il
et t toute sa vie avec la famille Caillaud.

Aussitt que Landry le vit entrer, pourtant, le coeur lui sauta de
joie, et s'il ne se ft pas contenu, il aurait fait tomber la table et
le banc pour l'embrasser plus vite. Mais il n'osa, parce que ses
matres le regardaient curieusement, se faisant un amusement de voir
dans cette amiti une chose nouvelle et un phnomne de nature, comme
disait le matre d'cole de l'endroit.

Aussi, quand Sylvinet vint se jeter sur lui, l'embrasser tout en
pleurant, et se serrer contre lui comme un oiseau se pousse dans le
nid contre son frre pour se rchauffer, Landry fut fch  cause des
autres, tandis qu'il ne pouvait pourtant pas l'empcher d'tre content
pour son compte; mais il voulait avoir l'air plus raisonnable que son
frre, et il lui fit de temps en temps signe de s'observer, ce qui
tonna et fcha grandement Sylvinet. L-dessus, le pre Barbeau
s'tant mis  causer et  boire un coup ou deux avec le pre Caillaud,
les deux bessons sortirent ensemble, Landry voulant bien aimer et
caresser son frre comme en secret. Mais les autres gars les
observrent de loin; et mmement la petite Solange, la plus jeune des
filles du pre Caillaud, qui tait maligne et curieuse comme un vrai
linot, les suivit  petits pas jusque dans la coudrire, riant d'un
air penaud quand ils faisaient attention  elle, mais n'en dmordant
point, parce qu'elle s'imaginait toujours qu'elle allait voir quelque
chose de singulier, et ne sachant pourtant pas ce qu'il peut y avoir
de surprenant dans l'amiti de deux frres.

Sylvinet, quoiqu'il ft tonn de l'air tranquille dont son frre
l'avait abord, ne songea pourtant pas  lui en faire reproche, tant
il tait content de se trouver avec lui. Le lendemain, Landry sentant
qu'il s'appartenait, parce que le pre Caillaud lui avait donn
licence de tout devoir, il partit de si grand matin qu'il pensa
surprendre son frre au lit. Mais malgr que Sylvinet ft le plus
dormeur des deux, il s'veilla dans le moment que Landry passait la
barrire de l'ouche, et s'en courut nu-pieds comme si quelque chose
lui et dit que son besson approchait de lui. Ce fut pour Landry une
journe de parfait contentement. Il avait du plaisir  revoir sa
famille et sa maison, depuis qu'il savait qu'il n'y reviendrait pas
tous les jours, et que ce serait pour lui comme une rcompense.
Sylvinet oublia toute sa peine jusqu' la moiti du jour. Au djeuner,
il s'tait dit qu'il dnerait avec son frre; mais quand le dner fut
fini, il pensa que le souper serait le dernier repas, et il commena
d'tre inquiet et mal  son aise. Il soignait et clinait son besson 
plein coeur, lui donnant ce qu'il y avait de meilleur  manger, le
croton de son pain et le coeur de sa salade; et puis il
s'inquitait de son habillement, de sa chaussure, comme s'il et d
s'en aller bien loin, et comme s'il tait bien  plaindre, sans se
douter qu'il tait lui-mme le plus  plaindre des deux, parce qu'il
tait le plus afflig.




VI.


La semaine se passa de mme, Sylvinet allant voir Landry tous les
jours, et Landry s'arrtant avec lui un moment ou deux quand il venait
du ct de la Bessonnire; Landry prenant de mieux en mieux son parti,
Sylvinet ne le prenant pas du tout, et comptant les jours, les heures,
comme une me en peine.

Il n'y avait au monde que Landry qui pt faire entendre raison  son
frre. Aussi la mre eut-elle recours  lui pour l'engager  se
tranquilliser; car de jour en jour l'affliction du pauvre enfant
augmentait. Il ne jouait plus, il ne travaillait que command; il
promenait encore sa petite soeur, mais sans presque lui parler et
sans songer  l'amuser, la regardant seulement pour l'empcher de
tomber et d'attraper du mal. Aussitt qu'on n'avait plus les yeux sur
lui, il s'en allait tout seul et se cachait si bien qu'on ne savait o
le prendre. Il entrait dans tous les fosss, dans toutes les
bouchures, dans toutes les ravines, o il avait eu accoutumance de
jouer et de deviser avec Landry, et il s'asseyait sur les racines o
ils s'taient assis ensemble, il mettait ses pieds dans tous les
filets d'eau o ils avaient pataug comme deux vraies canettes; il
tait content quand il y retrouvait quelques bouts de bois que Landry
avait chapuss avec sa serpette, ou quelques cailloux dont il s'tait
servi comme de palet ou de pierre  feu. Il les recueillait et les
cachait dans un trou d'arbre ou sous une cosse de bois, afin de venir
les prendre et les regarder de temps en temps, comme si 'avait t
des choses de consquence. Il allait toujours se remmorant et
creusant dans sa tte pour y retrouver toutes les petites souvenances
de son bonheur pass. a n'et paru rien  un autre, et pour lui
c'tait tout. Il ne prenait point souci du temps  venir, n'ayant
courage pour penser  une suite de jours comme ceux qu'il endurait. Il
ne pensait qu'au temps pass, et se consumait dans une rvasserie
continuelle.

A des fois, il s'imaginait voir et entendre son besson, et il causait
tout seul, croyant lui rpondre. Ou bien il s'endormait l o il se
trouvait, et rvant de lui; et quand il se rveillait, il pleurait
d'tre seul, ne comptant pas ses larmes et ne les retenant point,
parce qu'il esprait qu' fine force la fatigue userait et abattrait
sa peine.

Une fois qu'il avait t vaguer jusqu'au droit des tailles de
Champeaux, il retrouva sur le riot qui sort du bois au temps des
pluies, et qui tait maintenant quasiment tout assch, un de ces
petits moulins que font les enfants de chez nous avec des grobilles,
et qui sont si finement agencs qu'ils tournent au courant de l'eau et
restent l quelquefois bien longtemps, jusqu' ce que d'autres enfants
les cassent ou que les grandes eaux les emmnent. Celui que Sylvinet
retrouva, sain et entier, tait l depuis plus de deux mois, et,
comme l'endroit tait dsert, il n'avait t vu ni endommag par
personne. Sylvinet le reconnaissait bien pour tre l'ouvrage de son
besson, et, en le faisant, ils s'taient promis de venir le voir; mais
ils n'y avaient plus song, et depuis ils avaient fait bien d'autres
moulins dans d'autres endroits.

Sylvinet fut donc tout aise de le retrouver, et il le porta un peu
plus bas, l o le riot s'tait retir, pour le voir tourner et se
rappeler l'amusement que Landry avait eu  lui donner le premier
branle. Et puis il le laissa, se faisant un plaisir d'y revenir au
premier dimanche avec Landry, pour lui montrer comme leur moulin avait
rsist, pour tre solide et bien construit.

Mais il ne put se tenir d'y revenir tout seul le lendemain, et il
trouva le bord du riot tout troubl et tout battu par les pieds des
boeufs qui y taient venus boire, et qu'on avait mis pacager le
matin dans la taille. Il avana un petit peu, et vit que les animaux
avaient march sur son moulin et l'avaient si bien mis en miettes
qu'il n'en trouva que peu. Alors il eut le coeur gros, et s'imagina
que quelque malheur avait d arriver ce jour-l  son besson, et il
courut jusqu' la Priche pour s'assurer qu'il n'avait aucun mal. Mais
comme il s'tait aperu que Landry n'aimait pas  le voir venir sur le
jour,  cause qu'il craignait de fcher son matre en se laissant
dtemcer, il se contenta de le regarder de loin pendant qu'il
travaillait, et il ne se fit point voir  lui. Il aurait eu honte de
confesser quelle ide l'avait fait accourir, et il s'en retourna sans
mot dire et sans en parler  personne, que bien longtemps aprs.

Comme il devenait ple, dormait mal et ne mangeait quasi point, sa
mre tait bien afflige et ne savait que faire pour le consoler. Elle
essayait de le mener avec elle au march, ou de l'envoyer aux foires 
bestiaux avec son pre ou ses oncles; mais de rien il ne se souciait
ni ne s'amusait, et le pre Barbeau, sans lui en rien dire, essayait
de persuader au pre Caillaud de prendre les deux bessons  son
service. Mais le pre Caillaud lui rpondait une chose dont il sentait
la raison.

--Un suppos que je les prendrais tous deux pour un temps, a ne
pourrait pas durer, car, l o il faut un serviteur, il n'en est
besoin de deux pour des gens comme nous. Au bout de l'anne, il vous
faudrait toujours en louer un quelque autre part. Et ne voyez-vous pas
que si votre Sylvinet tait dans un endroit o on le fort de
travailler, il ne songerait pas tant, et ferait comme l'autre, qui en
a pris bravement son parti? Tt ou tard il faudra en venir l. Vous ne
le louerez peut-tre pas o vous voudrez, et si ces enfants doivent
encore tre plus loigns l'un de l'autre, et ne se voir que de
semaine en semaine, ou de mois en mois, il vaut mieux commencer  les
accoutumer  n'tre pas toujours dans la poche l'un de l'autre. Soyez
donc plus raisonnable que cela, mon vieux, et ne faites pas tant
d'attention au caprice d'un enfant que votre femme et vos autres
enfants ont trop cout et trop clin. Le plus fort est fait, et
croyez bien qu'il s'habituera au reste si vous ne cdez point.

Le pre Barbeau se rendait et reconnaissait que plus Sylvinet voyait
son besson, tant plus il avait envie de le voir. Et il se promettait,
 la prochaine Saint-Jean, d'essayer de le louer, afin que voyant de
moins en moins Landry, il prt finalement le pli de vivre comme les
autres et de ne pas se laisser surmonter par une amiti qui tournait
en fivre et en langueur.

Mais il ne fallait point encore parler de cela  la mre Barbeau; car,
au premier mot, elle versait toutes les larmes de son corps. Elle
disait que Sylvinet tait capable de se prir, et le pre Barbeau
tait grandement embarrass.

Landry, tant conseill par son pre et par son matre, et aussi par
sa mre, ne manquait point de raisonner son pauvre besson; mais
Sylvinet ne se dfendait point, promettait tout, et ne se pouvait
vaincre. Il y avait dans sa peine quelque autre chose qu'il ne disait
point, parce qu'il n'et su comment le dire: c'est qu'il lui tait
pouss dans le fin-fond du coeur une jalousie terrible  l'endroit
de Landry. Il tait content, plus content que jamais il ne l'avait
t, de voir qu'un chacun le tenait en estime et que ses nouveaux
matres le traitaient aussi amiteusement que s'il avait t l'enfant
de la maison. Mais si cela le rjouissait d'un ct, de l'autre il
s'affligeait et s'offensait de voir Landry rpondre trop, selon lui, 
ces nouvelles amitis. Il ne pouvait souffrir que, sur un mot du pre
Caillaud, tant doucement et patiemment qu'il ft appel, il court
vitement au-devant de son vouloir, laissant l pre, mre et frre,
plus inquiet de manquer  son devoir qu' son amiti, et plus prompt
 l'obissance que Sylvinet ne s'en serait senti capable quand il
s'agissait de rester quelques moments de plus avec l'objet d'un amour
si fidle.

Alors le pauvre enfant se mettait en l'esprit un souci que, devant, il
n'avait eu,  savoir qu'il tait le seul  aimer, et que son amiti
lui tait mal rendue; que cela avait d exister de tout temps sans
tre venu d'abord  sa connaissance; ou bien que, depuis un temps,
l'amour de son besson s'tait refroidi, parce qu'il avait rencontr
par ailleurs des personnes qui lui convenaient mieux et lui agraient
davantage.




VII.


Landry ne pouvait pas deviner cette jalousie de son frre; car, de son
naturel, il n'avait eu, quant  lui, jalousie de rien en sa vie.
Lorsque Sylvinet venait le voir  la Priche, Landry, pour le
distraire, le conduisait voir les grands boeufs, les belles vaches,
le brebiage consquent et les grosses rcoltes du fermage au pre
Caillaud; car Landry estimait et considrait tout cela, non par envie,
mais pour le got qu'il avait au travail de la terre,  l'levage des
bestiaux, et pour le beau et le bien fait dans toutes les choses de la
campagne. Il prenait plaisir  voir propre, grasse et reluisante, la
pouliche qu'il menait au pr, et il ne pouvait souffrir que le moindre
ouvrage ft fait sans conscience, ni qu'aucune chose pouvant vivre et
fructifier, ft dlaisse, nglige et comme mprise, emmy les
cadeaux du bon Dieu. Sylvinet regardait tout cela avec indiffrence,
et s'tonnait que son frre prt tant  coeur des choses qui ne lui
taient de rien. Il tait ombrageux de tout, et disait  Landry:

--Te voil bien pris de ces grands boeufs; tu ne penses plus  nos
petits taurins qui sont si vifs et qui taient pourtant si doux et si
mignons avec nous deux, qu'ils se laissaient lier par toi plus
volontiers que par notre pre. Tu ne m'as pas seulement demand des
nouvelles de notre vache qui donne du si bon lait, et qui me regarde
d'un air tout triste, la pauvre bte, quand je lui porte  manger,
comme si elle comprenait que je suis tout seul, et comme si elle
voulait me demander o est l'autre besson.

--C'est vrai qu'elle est une bonne bte, disait Landry; mais regarde
donc celles d'ici! tu les verras traire, et jamais de ta vie tu
n'auras vu tant de lait  la fois.

--a se peut, reprenait Sylvinet, mais pour tre d'aussi bon lait et
d'aussi bonne crme que la crme et le lait de la Brunette, je gage
bien que non, car les herbes de la Bessonnire sont meilleures que
celles de par ici.

--Diantre! disait Landry, je crois bien que mon pre changerait
pourtant de bon coeur, si on lui donnait les grands foins du pre
Caillaud pour sa joncire du bord de l'eau!

--Bah! reprenait Sylvinet en levant les paules, il y a dans la
joncire des arbres plus beaux que tous les vtres, et tant qu'au
foin, s'il est rare, il est fin, et quand on le rentre, c'est comme
une odeur de baume qui reste tout le long du chemin.

Ils disputaient ainsi sur rien, car Landry savait bien qu'il n'est
point de plus bel avoir que celui qu'on a, et Sylvinet ne pensait pas
 son avoir plus qu' celui d'autrui, en mprisant celui de la Priche;
mais au fond de toutes ces paroles en l'air, il y avait, d'une part,
l'enfant qui tait content de travailler et de vivre, n'importe o et
comment, et de l'autre, celui qui ne pouvait point comprendre que son
frre et  part de lui un moment d'aise et de tranquillit.

Si Landry le menait dans le jardin de son matre, et que tout en
devisant avec lui, il s'interrompt pour couper une branche morte sur
une pente, ou pour arracher une mauvaise herbe qui gnait les lgumes,
cela fchait Sylvinet, qu'il et toujours une ide d'ordre et de
service pour autrui, au lieu d'tre comme lui  l'afft du moindre
souffle et de la moindre parole de son frre. Il n'en faisait rien
paratre parce qu'il avait honte de se sentir si facile  choquer;
mais au moment de le quitter, il lui disait souvent:--Allons, tu as
bien assez de moi pour aujourd'hui; peut-tre bien que tu en as trop
et que le temps te dure de me voir ici.

Landry ne comprenait rien  ces reproches-l. Ils lui faisaient de la
peine, et,  son tour, il en faisait reproche  son frre qui ne
voulait ni ne pouvait s'expliquer.

Si le pauvre enfant avait la jalousie des moindres choses qui
occupaient Landry, il avait encore plus fort celle des personnes  qui
Landry montrait de l'attachement. Il ne pouvait souffrir que Landry
ft camarade et de bonne humeur avec les autres gars de la Priche, et
quand il le voyait prendre soin de la petite Solange, la caresser ou
l'amuser, il lui reprochait d'oublier sa petite soeur Nanette, qui
tait,  son dire, cent fois plus mignonne, plus propre et plus
aimable que cette vilaine fille-l.

Mais comme on n'est jamais dans la justice quand on se laisse manger
le coeur par la jalousie, lorsque Landry venait  la Bessonnire, il
paraissait s'occuper trop, selon lui, de sa petite soeur. Sylvinet
lui reprochait de ne faire attention qu' elle, et de n'avoir plus
avec lui que de l'ennui et de l'indiffrence.

Enfin, son amiti devint peu  peu si exigeante et son humeur si
triste, que Landry commenait  en souffrir et  ne pas se trouver
heureux de le voir trop souvent. Il tait un peu fatigu de s'entendre
toujours reprocher d'avoir accept son sort comme il le faisait, et on
et dit que Sylvinet se serait trouv aussi malheureux s'il et pu
rendre son frre moins malheureux que lui. Landry comprit et voulut
lui faire comprendre que l'amiti,  force d'tre grande, peut
quelquefois devenir un mal. Sylvinet ne voulut point entendre cela, et
considra mme la chose comme une grande duret que son frre lui
disait; si bien qu'il commena  le bouder de temps en temps, et 
passer des semaines entires sans aller  la Priche, mourant d'envie
pourtant de le faire, mais s'en dfendant et mettant de l'orgueil dans
une chose o jamais il n'aurait d y en entrer un brin.

Il arriva mme que, de paroles en paroles, et de fcheries en
fcheries, Sylvinet, prenant toujours en mauvaise part tout ce que
Landry lui disait de plus sage et de plus honnte pour lui remettre
l'esprit, le pauvre Sylvinet en vint  avoir tant de dpit qu'il
s'imaginait par moment har l'objet de tant d'amour, et qu'il quitta
la maison, un dimanche, pour ne point passer la journe avec son
frre, qui n'avait pourtant pas une seule fois manqu d'y venir.

Cette mauvaiset d'enfant chagrina grandement Landry. Il aimait le
plaisir et la turbulence, parce que, chaque jour, il devenait plus
fort et plus dgag. Dans tous les jeux, il tait le premier, le plus
subtil de corps et d'oeil. C'tait donc un petit sacrifice qu'il
faisait  son frre, de quitter les joyeux gars de la Priche, chaque
dimanche, pour passer tout le jour  la Bessonnire o il ne fallait
point parler  Sylvinet d'aller jouer sur la place de la Cosse, ni
mme de se promener ici ou l. Sylvinet, qui tait rest enfant de
corps et d'esprit beaucoup plus que son frre, et qui n'avait qu'une
ide, celle de l'aimer uniquement et d'en tre aim de mme, voulait
qu'il vnt avec lui tout seul dans _leurs_ endroits, comme il disait,
 savoir dans les recoins et cachettes o ils avaient t s'amuser 
des jeux qui n'taient maintenant plus de leur ge: comme de faire
petites brouettes d'osier, ou petits moulins, ou saulnes  prendre
les petits oiseaux; ou encore des maisons avec des cailloux, et des
champs grands comme un mouchoir de poche, que les enfants font mine de
labourer  plusieurs faons, faisant imitation en petit de ce qu'ils
voient faire aux laboureurs, semeurs, herseurs, hserbeurs et
moissonneurs, et s'apprenant ainsi les uns aux autres, dans une heure
de temps, toutes les faons, cultures et rcoltes que reoit et donne
la terre dans le cours de l'anne.

Ces amusements-l n'taient plus du got de Landry, qui maintenant
pratiquait ou aidait  pratiquer la chose en grand, et qui aimait
mieux conduire un grand charroi  six boeufs, que d'attacher une
petite voiture de branchages  la queue de son chien. Il aurait
souhait d'aller s'escrimer avec les forts gars de son endroit, jouer
aux grandes quilles, vu qu'il tait devenu adroit  enlever la grosse
boule et  la faire rouler  point  trente pas. Quand Sylvinet
consentait  y aller, au lieu de jouer il se mettait dans un coin sans
rien dire, tout prt  s'ennuyer et  se tourmenter si Landry avait
l'air de prendre au jeu trop de plaisir et de feu.

Enfin Landry avait appris  danser  la Priche, et quoique ce got lui
ft venu tard,  cause que Sylvinet ne l'avait jamais eu, il dansait
dj aussi bien que ceux qui s'y prennent ds qu'ils savent marcher.
Il tait estim bon danseur de bourre  la Priche, et quoiqu'il n'et
pas encore de plaisir  embrasser les filles, comme c'est la coutume
de le faire  chaque danse, il tait content de les embrasser, parce
que cela le sortait, par apparence, de l'tat d'enfant; et il et mme
souhait qu'elles y fissent un peu de faon comme elles font avec les
hommes. Mais elles n'en faisaient point encore, et mmement les plus
grandes le prenaient par le cou en riant, ce qui l'ennuyait un peu.

Sylvinet l'avait vu danser une fois, et cela avait t cause d'un de
ses plus grands dpits. Il avait t si en colre de le voir embrasser
une des filles du pre Caillaud, qu'il avait pleur de jalousie et
trouv la chose tout  fait indcente et malchrtienne.

Ainsi donc, chaque fois que Landry sacrifiait son amusement  l'amiti
de son frre, il ne passait pas un dimanche bien divertissant, et
pourtant il n'y avait jamais manqu, estimant que Sylvinet lui en
saurait gr, et ne regrettant pas un peu d'ennui dans l'ide de donner
du contentement  son frre.

Aussi quand il vit que son frre, qui lui avait cherch castille dans
la semaine, avait quitt la maison pour ne pas se rconcilier avec
lui, il prit  son tour du chagrin, et, pour la premire fois depuis
qu'il avait quitt sa famille, il pleura  grosses larmes et alla se
cacher, ayant toujours honte de montrer son chagrin  ses parents, et
craignant d'augmenter celui qu'ils pouvaient avoir.

Si quelqu'un et d tre jaloux, Landry y aurait eu pourtant plus de
droits que Sylvinet. Sylvinet tait le mieux aim de la mre, et
mmement le pre Barbeau, quoiqu'il et une prfrence secrte pour
Landry, montrait  Sylvinet plus de complaisance et de mnagement. Ce
pauvre enfant tant le moins fort et le moins raisonnable, tait aussi
le plus gt, et l'on craignait davantage de le chagriner. Il avait le
meilleur sort, puisqu'il tait dans la famille et que son besson avait
pris pour lui l'absence et la peine.

Pour la premire fois le bon Landry se fit tout ce raisonnement, et
trouva son besson tout  fait injuste envers lui. Jusque-l son bon
coeur l'avait empch de lui donner tort, et, plutt que de
l'accuser, il s'tait condamn en lui-mme d'avoir trop de sant, et
trop d'ardeur au travail et au plaisir, et de ne pas savoir dire
d'aussi douces paroles, ni s'aviser d'autant d'attentions fines que
son frre. Mais, pour cette fois, il ne put trouver en lui-mme aucun
pch contre l'amiti; car, pour venir ce jour-l, il avait renonc 
une belle partie de pche aux crevisses que les gars de la Priche
avaient complote toute la semaine, et o ils lui avaient promis bien
du plaisir s'il voulait aller avec eux. Il avait donc rsist  une
grande tentation, et,  cet ge-l, c'tait beaucoup faire. Aprs
qu'il eut bien pleur, il s'arrta  couter quelqu'un qui pleurait
aussi pas loin de lui, et qui causait tout seul, comme c'est assez la
coutume des femmes de campagne quand elles ont un grand chagrin.
Landry connut bien vite que c'tait sa mre, et il courut  elle.

--Hlas! faut-il, mon Dieu, disait-elle en sanglotant, que cet
enfant-l me donne tant de souci! Il me fera mourir, c'est bien sr.

--Est-ce moi, ma mre, qui vous donne du souci? s'exclama Landry en se
jetant  son cou. Si c'est moi, punissez-moi et ne pleurez point. Je
ne sais pas en quoi j'ai pu vous fcher, mais je vous en demande
pardon tout de mme.

A ce moment-l, la mre connut que Landry n'avait pas le coeur dur
comme elle se l'tait souvent imagin. Elle l'embrassa bien fort, et,
sans trop savoir ce qu'elle disait, tant elle avait de peine, elle lui
dit que c'tait Sylvinet, et non pas lui, dont elle se plaignait; que,
quant  lui, elle avait eu quelquefois une ide injuste, et qu'elle
lui en faisait rparation; mais que Sylvinet lui paraissait devenir
fou, et qu'elle tait dans l'inquitude, parce qu'il tait parti sans
rien manger, avant le jour. Le soleil commenait  descendre, et il ne
revenait pas. On l'avait vu  midi du ct de la rivire, et
finalement la mre Barbeau craignait qu'il ne s'y ft jet pour finir
ses jours.




VIII.


Cette ide, que Sylvinet pouvait avoir eu envie de se dtruire, passa
de la tte de la mre dans celle de Landry aussi aisment qu'une
mouche dans une toile d'araigne, et il se mit vivement  la recherche
de son frre. Il avait bien du chagrin tout en courant, et il se
disait:--Peut-tre que ma mre avait raison autrefois de me reprocher
mon coeur dur. Mais,  cette heure, il faut que Sylvinet ait le sien
bien malade pour faire toute cette peine  notre pauvre mre et  moi.

Il courut de tous les cts sans le trouver, l'appelant sans qu'il lui
rpondt, le demandant  tout le monde, sans qu'on pt lui en donner
nouvelles. Enfin il se trouva au droit du pr de la Joncire, et il y
entra, parce qu'il se souvint qu'il y avait par l un endroit que
Sylvinet affectionnait. C'tait une grande coupure que la rivire
avait faite dans les terres en dracinant deux ou trois vergnes qui
taient rests en travers de l'eau, les racines en l'air. Le pre
Barbeau n'avait pas voulu les retirer. Il les avait sacrifis parce
que, de la manire qu'ils taient tombs, ils retenaient encore les
terres qui restaient prises en gros cossons dans leurs racines, et
cela tait bien  propos; car l'eau faisait tous les hivers beaucoup
de dgts dans sa joncire et chaque anne lui mangeait un morceau de
son pr.

Landry approcha donc de la coupure, car son frre et lui avaient la
coutume d'appeler comme cela cet endroit de leur joncire. Il ne prit
pas le temps de tourner jusqu'au coin o ils avaient fait eux-mmes un
petit escalier en mottes de gazon appuyes sur des pierres et des
_racicots_, qui sont de grosses racines sortant de terre et donnant du
rejet. Il sauta du plus haut qu'il put pour arriver vitement au fond
de la coupure,  cause qu'il y avait au droit de la rive de l'eau tant
de branchages et d'herbes plus hautes que sa taille, que si son frre
s'y ft trouv, il n'et pu le voir,  moins d'y entrer.

Il y entra donc, en grand moi, car il avait toujours dans son ide,
ce que sa mre lui avait dit, que Sylvinet tait dans le cas d'avoir
voulu finir ses jours. Il passa et repassa dans tous les feuillages et
battit tous les herbages, appelant Sylvinet en sifflant le chien qui
sans doute l'avait suivi, car de tout le jour on ne l'avait point vu 
la maison non plus que son jeune matre.

Mais Landry eut beau appeler et chercher, il se trouva tout seul dans
la coupure. Comme c'tait un garon qui faisait toujours bien les
choses et s'avisait de tout ce qui est  propos, il examina toutes les
rives pour voir s'il n'y trouverait pas quelque marque de pied, ou
quelque petit boulement de terre qui n'et point coutume d'y tre.
C'est une recherche bien triste et aussi bien embarrassante, car il y
avait environ un mois que Landry n'avait vu l'endroit, et il avait
beau le connatre comme on connat sa main, il ne se pouvait faire
qu'il n'y et toujours quelque petit changement. Toute la rive droite
tait gazonne, et mmement, dans tout le fond de la coupure, le jonc
et la prle avaient pouss si dru dans le sable, qu'on ne pouvait voir
un coin grand comme le pied pour y chercher une empreinte. Cependant,
 force de tourner et de retourner, Landry trouva dans un fond la
piste du chien, et mme un endroit d'herbes foules, comme si Finot ou
tout autre chien de sa taille s'y ft couch en rond.

Cela lui donna bien  penser, et il alla encore examiner la berge de
l'eau. Il s'imagina trouver une dchirure toute frache, comme si une
personne l'avait faite avec son pied en sautant, ou en se laissant
glisser, et quoique la chose ne ft point claire, car ce pouvait tout
aussi bien tre l'ouvrage d'un de ces gros rats d'eau qui fourragent,
creusent et rongent en pareils endroits, il se mit si fort en peine,
que ses jambes lui manquaient, et qu'il se jeta sur ses genoux, comme
pour se recommander  Dieu.

Il resta comme cela un peu de temps, n'ayant ni force ni courage pour
aller dire  quelqu'un ce dont il tait si fort angoiss, et regardant
la rivire avec des yeux tout gros de larmes, comme s'il voulait lui
demander compte de ce qu'elle avait fait de son frre.

Et, pendant ce temps-l, la rivire coulait bien tranquillement,
frtillant sur les branches qui pendaient et trempaient le long des
rives, et s'en allant dans les terres, avec un petit bruit, comme
quelqu'un qui rit et se moque  la sourdine.

Le pauvre Landry se laissa gagner et surmonter par son ide de
malheur, si fort qu'il en perdait l'esprit, et que, d'une petite
apparence qui pouvait bien ne rien prsager, il se faisait une
affaire  dsesprer du bon Dieu.

--Cette mchante rivire qui ne dit mot, pensait-il, et qui me
laisserait bien pleurer un an sans me rendre mon frre, est justement
l au plus creux, et il y est tomb tant de cosses d'arbres depuis le
temps qu'elle ruine le pr, que si on y entrait on ne pourrait jamais
s'en retirer. Mon Dieu! faut-il que mon pauvre besson soit peut-tre
l, tout au fond de l'eau, couch  deux pas de moi, sans que je
puisse le voir ni le retrouver dans les branches et dans les roseaux,
quand mme j'essaierais d'y descendre!

L-dessus il se mit  pleurer son frre et  lui faire des reproches;
et jamais de sa vie il n'avait eu un pareil chagrin.

Enfin l'ide lui vint d'aller consulter une femme veuve, qu'on
appelait la mre Fadet, et qui demeurait tout au bout de la Joncire,
rasibus du chemin qui descend au gu. Cette femme, qui n'avait ni
terre ni avoir autre que son petit jardin et sa petite maison, ne
cherchait pourtant point son pain,  cause de beaucoup de connaissance
qu'elle avait sur les maux et dommages du monde; et, de tous cts, on
venait la consulter. Elle pansait _du secret_, c'est comme qui dirait
qu'au moyen du _secret_, elle gurissait les blessures, foulures et
autres estropisons. Elle s'en faisait bien un peu accroire, car elle
vous tait des maladies que vous n'aviez jamais eues, telles que le
dcrochement de l'estomac ou la chute de la toile du ventre, et pour
ma part, je n'ai jamais ajout foi entire  tous ces accidents-l,
non plus que je n'accorde grande croyance  ce qu'on disait d'elle,
qu'elle pouvait faire passer le lait d'une bonne vache dans le corps
d'une mauvaise, tant vieille et mal nourrie ft-elle.

Mais pour ce qui est des bons remdes qu'elle connaissait et qu'elle
appliquait au refroidissement du corps, que nous appelons
_sanglaure_; pour les empltres souverains qu'elle mettait sur les
coupures et brlures; pour les boissons qu'elle composait  l'encontre
de la fivre, il n'est point douteux qu'elle gagnait bien son argent
et qu'elle a guri nombre de malades que les mdecins auraient fait
mourir si l'on avait essay de leurs remdes. Du moins elle le disait,
et ceux qu'elle avait sauvs aimaient mieux la croire que de s'y
risquer.

Comme, dans la campagne, on n'est jamais savant sans tre quelque peu
sorcier, beaucoup pensaient que la mre Fadet en savait encore plus
long qu'elle ne voulait le dire, et on lui attribuait de pouvoir faire
retrouver les choses perdues, mmement les personnes; enfin, de ce
qu'elle avait beaucoup d'esprit et de raisonnement pour vous aider 
sortir de peine dans beaucoup de choses possibles, on infrait qu'elle
pouvait en faire d'autres qui ne le sont pas.

Comme les enfants coutent volontiers toutes sortes d'histoires,
Landry avait ou dire  la Priche, o le monde est notoirement crdule
et plus simple qu' la Cosse, que la mre Fadet au moyen d'une
certaine graine qu'elle jetait sur l'eau en disant des paroles,
pouvait faire retrouver le corps d'une personne noye. La graine
surnageait et coulait le long de l'eau, et, l o on la voyait
s'arrter, on tait sr de retrouver le pauvre corps. Il y en a
beaucoup qui pensent que le pain bnit a la mme vertu, et il n'est
gure de moulins o on n'en conserve toujours  cet effet. Mais Landry
n'en avait point, la mre Fadet demeurait tout  ct de la Joncire,
et le chagrin ne donne pas beaucoup de raisonnement.

Le voil donc de courir jusqu' la demeurance de la mre Fadet et de
lui conter sa peine en la priant de venir jusqu' la coupure avec lui,
pour essayer par son secret de lui faire retrouver son frre, vivant
ou mort.

Mais la mre Fadet, qui n'aimait point  se voir outre-passe de sa
rputation, et qui n'exposait pas volontiers son talent pour rien, se
gaussa de lui et le renvoya mme assez durement, parce qu'elle n'tait
pas contente que, dans le temps, on et employ la Sagette  sa place,
pour les femmes en mal d'enfant au logis de la Bessonnire.

Landry, qui tait un peu fier de son naturel, se serait peut-tre
plaint ou fch dans un autre moment: mais il tait si accabl qu'il
ne dit mot et s'en retourna du ct de la coupure, dcid  se mettre
 l'eau, bien qu'il ne st encore plonger ni nager. Mais, comme il
marchait la tte basse et les yeux fichs en terre, il sentit
quelqu'un qui lui tapait l'paule, et se retournant il vit la
petite-fille de la mre Fadet, qu'on appelait dans le pays la petite
Fadette, autant pour ce que c'tait son nom de famille que pour ce
qu'on voulait qu'elle ft un peu sorcire aussi. Vous savez tous que
le fadet ou le farfadet, qu'en d'autres endroits on appelle aussi le
follet, est un lutin fort gentil, mais un peu malicieux. On appelle
aussi fades les fes auxquelles, du ct de chez nous, on ne croit
plus gure. Mais que cela voult dire une petite fe, ou la femelle du
lutin, chacun en la voyant s'imaginait voir le follet, tant elle tait
petite, maigre, bouriffe et hardie. C'tait un enfant trs-causeur
et trs-moqueur, vif comme un papillon, curieux comme un rouge-gorge
et noir comme un grelet.

Et quand je mets la petite Fadette en comparaison avec un grelet,
c'est vous dire qu'elle n'tait pas belle, car ce pauvre petit cricri
des champs est encore plus laid que celui des chemines. Pourtant, si
vous vous souvenez d'avoir t enfant et d'avoir jou avec lui en le
faisant enrager et crier dans votre sabot, vous devez savoir qu'il a
une petite figure qui n'est pas sotte, et qui donne plus envie de rire
que de se fcher: aussi les enfants de la Cosse, qui ne sont pas plus
btes que d'autres, et qui, aussi bien que les autres, observent les
ressemblances et trouvent les comparaisons, appelaient-ils la petite
Fadette le grelet, quand ils voulaient la faire enrager, mmement
quelquefois par manire d'amiti; car en la craignant un peu pour sa
malice, ils ne la dtestaient point,  cause qu'elle leur faisait
toutes sortes de contes et leur apprenait toujours des jeux nouveaux
qu'elle avait l'esprit d'inventer.

Mais tous ses noms et surnoms me feraient bien oublier celui qu'elle
avait reu au baptme et que vous auriez peut-tre plus tard envie de
savoir. Elle s'appelait Franoise; c'est pourquoi sa grand'mre, qui
n'aimait point  changer les noms, l'appelait toujours Fanchon.

Comme il y avait depuis longtemps une pique entre les gens de la
Bessonnire et la mre Fadet, les bessons ne parlaient pas beaucoup 
la petite Fadette, mmement ils avaient comme un loignement pour
elle, et n'avaient jamais bien volontiers jou avec elle, ni avec son
petit frre, le _sauteriot_, qui tait encore plus sec et plus malin
qu'elle, et qui tait toujours pendu  son ct, se fchant quand elle
courait sans l'attendre, essayant de lui jeter des pierres quand elle
se moquait de lui, enrageant plus qu'il n'tait gros et la faisant
enrager plus qu'elle ne voulait, car elle tait d'humeur gaie et
porte  rire de tout. Mais il y avait une telle ide sur le compte de
la mre Fadet, que certains, et notamment ceux du pre Barbeau,
s'imaginaient que le _grelet_ et le _sauteriot_, ou, si vous l'aimez
mieux, le grillon et la sauterelle, leur porteraient malheur s'ils
faisaient amiti avec eux. a n'empchait point ces deux enfants de
leur parler, car ils n'taient point honteux, et la petite Fadette ne
manquait d'accoster les _bessons de la Bessonnire_, par toutes sortes
de drleries et de sornettes, du plus loin qu'elle les voyait venir de
son ct.




IX.


Adoncques le pauvre Landry, en se retournant, un peu ennuy du coup
qu'il venait de recevoir  l'paule, vit la petite Fadette, et, pas
loin derrire elle, Jeanet le sauteriot, qui la suivait en clopant, vu
qu'il tait biganch et mal jamb de naissance.

D'abord Landry voulut ne pas faire attention et continuer son chemin,
car il n'tait point en humeur de rire, mais la Fadette lui dit, en
rcidivant sur son autre paule:--Au loup! au loup! Le vilain besson,
moiti de gars qui a perdu son autre moiti!

L-dessus Landry, qui n'tait pas plus en train d'tre insult que
d'tre taquin, se retourna derechef et allongea  la petite Fadette
un coup de poing qu'elle et bien senti si elle ne l'et esquiv, car
le besson allait sur ses quinze ans, et il n'tait pas manchot: et
elle, qui allait sur ses quatorze, et si menue et si petite, qu'on ne
lui en et pas donn douze, et qu' la voir on et cru qu'elle allait
se casser, pour peu qu'on y toucht.

Mais elle tait trop avise et trop alerte pour attendre les coups, et
ce qu'elle perdait en force dans les jeux de mains, elle le gagnait en
vitesse et en tratrise. Elle sauta de ct si  point, que pour bien
peu Landry aurait t donner du poing et du nez dans un gros arbre qui
se trouvait entre eux.

--Mchant grelet, lui dit alors le pauvre besson tout en colre, il
faut que tu n'aies pas de coeur pour venir agacer un quelqu'un qui
est dans la peine comme j'y suis. Il y a longtemps que tu veux
m'malicer en m'appelant moiti de garon. J'ai bien envie aujourd'hui
de vous casser en quatre, toi et ton vilain sauteriot, pour voir si, 
vous deux, vous ferez le quart de quelque chose de bon.

--Oui-da, le beau besson de la Bessonnire, seigneur de la Joncire
au bord de la rivire, rpondit la petite Fadette en ricanant
toujours, vous tes bien sot de vous mettre mal avec moi qui venais
vous donner des nouvelles de votre besson et vous dire o vous le
retrouverez.

--a, c'est diffrent, reprit Landry en s'apaisant bien vite; si tu le
sais, Fadette, dis-le-moi, et j'en serai content.

--Il n'y a pas plus de Fadette que de grelet pour avoir envie de vous
contenter  cette heure, rpliqua encore la petite fille. Vous m'avez
dit des sottises, et vous m'auriez frappe si vous n'tiez pas si
lourd et si ptu. Cherchez-le donc tout seul, votre imbriaque de
besson, puisque vous tes si savant pour le retrouver.

--Je suis bien sot de t'couter, mchante fille, dit alors Landry en
lui tournant le dos et en se remettant  marcher. Tu ne sais pas plus
que moi o est mon frre, et tu n'es pas plus savante l-dessus que ta
grand'mre, qui est une vieille menteuse et une pas grand'chose.

Mais la petite Fadette, tirant par une patte son sauteriot, qui avait
russi  la rattraper et  se pendre  son mauvais jupon tout
cendroux, se mit  suivre Landry, toujours ricanant et toujours lui
disant que sans elle il ne retrouverait jamais son besson. Si bien que
Landry, ne pouvant se dbarrasser d'elle, et s'imaginant que, par
quelque sorcellerie, sa grand'mre ou peut-tre elle-mme, par quelque
accointance avec le follet de la rivire, l'empcheraient de retrouver
Sylvinet, prit son parti de tirer en sus de la Joncire et de s'en
revenir  la maison.

La petite Fadette le suivit jusqu'au sautoir du pr, et l, quand il
l'eut descendu, elle se percha comme une pie sur la barre, et lui
cria:--Adieu donc, le beau besson sans coeur, qui laisse son frre
derrire lui. Tu auras beau l'attendre pour souper, tu ne le verras
pas d'aujourd'hui ni de demain non plus; car l o il est, il ne bouge
non plus qu'une pauvre pierre, et voil l'orage qui vient. Il y aura
des arbres dans la rivire encore cette nuit, et la rivire emportera
Sylvinet si loin, si loin, que jamais plus tu ne le retrouveras.

Toutes ces mauvaises paroles, que Landry coutait quasi malgr lui,
lui firent passer la sueur froide par tout le corps. Il n'y croyait
pas absolument, mais enfin la famille Fadet tait rpute avoir tel
entendement avec le diable, qu'on ne pouvait pas tre bien assur
qu'il n'en ft rien.

--Allons, Fanchon, dit Landry en s'arrtant, veux-tu, oui ou non, me
laisser tranquille, ou me dire, si, de vrai, tu sais quelque chose de
mon frre?

--Et qu'est-ce que tu me donneras si, avant que la pluie ait commenc
de tomber, je te le fais retrouver? dit la Fadette en se dressant
debout sur la barre du sautoir, et en remuant les bras comme si elle
voulait s'envoler.

Landry ne savait pas ce qu'il pouvait lui promettre, et il commenait
 croire qu'elle voulait l'affiner pour lui tirer quelque argent. Mais
le vent qui soufflait dans les arbres et le tonnerre qui commenait 
gronder lui mettaient dans le sang comme une fivre de peur. Ce n'est
pas qu'il craignt l'orage, mais, de fait, cet orage-l tait venu
tout d'un coup et d'une manire qui ne lui paraissait pas naturelle.
Possible est que, dans son tourment, Landry ne l'et pas vu monter
derrire les arbres de la rivire, d'autant plus que se tenant depuis
deux heures dans le fond du Val, il n'avait pu voir le ciel que dans
le moment o il avait gagn le haut. Mais, en fait, il ne s'tait
avis de l'orage qu'au moment o la petite Fadette le lui avait
annonc, et tout aussitt, son jupon s'tait enfl; ses vilains
cheveux noirs sortant de sa coiffe, qu'elle avait toujours mal
attache, et quintant sur une oreille, s'taient dresss comme des
crins; le sauteriot avait eu sa casquette emporte par un grand coup
de vent, et c'tait  grand'peine que Landry avait pu empcher son
chapeau de s'envoler aussi.

Et puis le ciel, en deux minutes, tait devenu tout noir, et la
Fadette, debout sur la barre, lui paraissait deux fois plus grande
qu' l'ordinaire; enfin Landry avait peur, il faut bien le confesser.

--Fanchon, lui dit-il, je me rends  toi, si tu me rends mon frre. Tu
l'as peut-tre vu; tu sais peut-tre bien o il est. Sois bonne fille.
Je ne sais pas quel amusement tu peux trouver dans ma peine.
Montre-moi ton bon coeur, et je croirai que tu vaux mieux que ton
air et tes paroles.

--Et pourquoi serais-je bonne fille pour toi? reprit-elle, quand tu me
traites de mchante sans que je t'aie jamais fait de mal! Pourquoi
aurais-je bon coeur pour deux bessons qui sont fiers comme deux
coqs, et qui ne m'ont jamais montr la plus petite amiti?

--Allons, Fadette, reprit Landry, tu veux que je te promette quelque
chose; dis-moi vite de quoi tu as envie et je te le donnerai. Veux-tu
mon couteau neuf?

--Fais-le voir, dit la Fadette en sautant comme une grenouille  ct
de lui.

Et quand elle eut vu le couteau, qui n'tait pas vilain et que le
parrain de Landry avait pay dix sous  la dernire foire, elle en fut
tente un moment; mais bientt, trouvant que c'tait trop peu, elle
lui demanda s'il lui donnerait bien plutt sa petite poule blanche,
qui n'tait pas plus grosse qu'un pigeon, et qui avait des plumes
jusqu'au bout des doigts.

--Je ne peux pas te promettre ma poule blanche, parce qu'elle est  ma
mre, rpondit Landry; mais je te promets de la demander pour toi, et
je rpondrais que ma mre ne la refusera pas, parce qu'elle sera si
contente de revoir Sylvinet, que rien ne lui cotera pour te
rcompenser.

--Oui da! reprit la petite Fadette, et si j'avais envie de votre
chebril  nez noir, la mre Barbeau me le donnerait-elle aussi?

--Mon Dieu! mon Dieu! que tu es donc longue  te dcider, Fanchon!
Tiens, il n'y a qu'un mot qui serve: si mon frre est dans le danger
et que tu me conduises tout de suite auprs de lui, il n'y a pas 
notre logis de poule ni de poulette, de chvre ni de chevrillon que
mon pre et ma mre, j'en suis trs-certain, ne voulussent te donner
en remercment.

--Eh bien! nous verrons a, Landry, dit la petite Fadette en tendant
sa petite main sche au besson, pour qu'il y mt la sienne en signe
d'accord, ce qu'il ne fit pas sans trembler un peu, car, dans ce
moment-l, elle avait des yeux si ardents qu'on et dit le lutin en
personne. Je ne te dirai pas  prsent ce que je veux de toi, je ne le
sais peut-tre pas encore: mais souviens-toi bien de ce que tu me
promets  cette heure, et si tu y manques, je ferai savoir  tout le
monde qu'il n'y a pas de confiance  avoir dans la parole du besson
Landry. Je te dis adieu ici, et n'oublie point que je ne te rclamerai
rien jusqu'au jour o je me serai dcide  t'aller trouver pour te
requrir d'une chose qui sera  mon commandement et que tu feras sans
retard ni regret.

--A la bonne heure! Fadette, c'est promis, c'est sign, dit Landry en
lui tapant dans la main.

--Allons! dit-elle d'un air tout fier et tout content, retourne de ce
pas au bord de la rivire; descends-la jusqu' ce que tu entendes
bler; et o tu verras un agneau bureau, tu verras aussitt ton frre:
si cela n'arrive pas comme je te le dis, je te tiens quitte de ta
parole.

L-dessus le grelet, prenant le sauteriot sous son bras, sans faire
attention que la chose ne lui plaisait gure et qu'il se dmenait
comme une anguille, sauta tout au milieu des buissons, et Landry ne
les vit et ne les entendit non plus que s'il avait rv. Il ne perdit
point de temps  se demander si la petite Fadette s'tait moque de
lui. Il courut d'une haleine jusqu'au bas de la Joncire; il la suivit
jusqu' la coupure, et l, il allait passer outre sans y descendre,
parce qu'il avait assez questionn l'endroit pour tre assur que
Sylvinet n'y tait point; mais, comme il allait s'en loigner, il
entendit bler un agneau.

--Dieu de mon me, pensa-t-il, cette fille m'a annonc la chose;
j'entends l'agneau, mon frre est l. Mais s'il est mort ou vivant, je
ne peux le savoir.

Et il sauta dans la coupure et entra dans les broussailles. Son frre
n'y tait point; mais, en suivant le fil de l'eau,  dix pas de l,
et toujours entendant l'agneau bler, Landry vit sur l'autre rive son
frre assis, avec un petit agneau qu'il tenait dans sa blouse, et qui,
pour le vrai, tait bureau de couleur depuis le bout du nez jusqu'au
bout de la queue.

Comme Sylvinet tait bien vivant et ne paraissait gt ni dchir dans
sa figure et dans son habillement, Landry fut si aise qu'il commena
par remercier le bon Dieu dans son coeur, sans songer  lui demander
pardon d'avoir eu recours  la science du diable pour avoir ce
bonheur-l. Mais, au moment o il allait appeler Sylvinet, qui ne le
voyait pas encore, et ne faisait pas mine de l'entendre,  cause du
bruit de l'eau qui grouillait fort sur les cailloux en cet endroit, il
s'arrta  le regarder; car il tait tonn de le trouver comme la
petite Fadette le lui avait prdit, tout au milieu des arbres que le
vent tourmentait furieusement, et ne bougeant non plus qu'une pierre.

Chacun sait pourtant qu'il y a danger  rester au bord de notre
rivire quand le grand vent se lve. Toutes les rives sont mines en
dessous, et il n'est point d'orage qui, dans la quantit, ne dracine
quelques-uns de ces vergnes qui sont toujours courts en racines, 
moins qu'ils ne soient trs-gros et trs-vieux, et qui vous
tomberaient fort bien sur le corps sans vous avertir. Mais Sylvinet,
qui n'tait pourtant ni plus simple ni plus fou qu'un autre, ne
paraissait pas tenir compte du danger. Il n'y pensait pas plus que
s'il se ft trouv  l'abri dans une bonne grange. Fatigu de courir
tout le jour et de vaguer  l'aventure, si, par bonheur, il ne s'tait
pas noy dans la rivire, on pouvait toujours bien dire qu'il s'tait
noy dans son chagrin et dans son dpit, au point de rester l comme
une souche, les yeux fixs sur le courant de l'eau, la figure aussi
ple qu'une fleur de nape[1], la bouche  demi ouverte comme un petit
poisson qui bille au soleil, les cheveux tout emmls par le vent, et
ne faisant pas mme attention  son petit agneau, qu'il avait
rencontr gar dans les prs, et dont il avait eu piti. Il l'avait
bien pris dans sa blouse pour le rapporter  son logis; mais, chemin
faisant, il avait oubli de demander  qui l'agneau perdu. Il l'avait
l sur ses genoux, et le laissait crier sans l'entendre, malgr que le
pauvre petit lui faisait une voix dsole et regardait tout autour de
lui avec de gros yeux clairs, tonn de ne pas tre cout de
quelqu'un de son espce, et ne reconnaissant ni son pr, ni sa mre,
ni son table, dans cet endroit tout ombrag et tout herbu, devant un
gros courant d'eau qui, peut-tre bien, lui faisait grand'peur.

  [1] Nape, Nympha, Nnufar.




X.


Si Landry n'et pas t spar de Sylvinet par la rivire qui n'est
large, dans tout son parcours, de plus de quatre ou cinq mtres (comme
on dit dans ces temps nouveaux), mais qui est, par endroits, aussi
creuse que large, il et, pour sr, saut sans plus de rflexion au
cou de son frre. Mais Sylvinet ne le voyant mme pas, il eut le temps
de penser  la manire dont il l'veillerait de sa rvasserie, et
dont, par persuasion, il le ramnerait  la maison; car si ce n'tait
pas l'ide de ce pauvre boudeur, il pouvait bien tirer d'un autre
ct, et Landry n'aurait pas de si tt trouv un gu ou une passerelle
pour aller le rejoindre.

Landry ayant donc un peu song en lui-mme, se demanda comment son
pre, qui avait de la raison et de la prudence pour quatre, agirait
en pareille rencontre; et il s'avisa bien  propos que le pre Barbeau
s'y prendrait tout doucement et sans faire semblant de rien, pour ne
pas montrer  Sylvinet combien il avait caus d'angoisse, et ne lui
occasionner trop de repentir, ni l'encourager trop  recommencer dans
un autre jour de dpit.

Il se mit donc  siffler comme s'il appelait les merles pour les faire
chanter, ainsi que font les ptours quand ils suivent les buissons 
la nuit tombante. Cela fit lever la tte  Sylvinet, et, voyant son
frre, il eut honte et se leva vivement, croyant n'avoir pas t vu.
Alors Landry fit comme s'il l'apercevait, et lui dit sans beaucoup
crier, car la rivire ne chantait pas assez haut pour empcher de
s'entendre:

--H, mon Sylvinet, tu es donc l? Je t'ai attendu tout ce matin, et,
voyant que tu tais sorti pour si longtemps, je suis venu me promener
par ici, en attendant le souper o je comptais bien te retrouver  la
maison; mais puisque te voil, nous rentrerons ensemble. Nous allons
descendre la rivire, chacun sur une rive, et nous nous joindrons au
gu des Roulettes. (C'tait le gu qui se trouvait au droit de la
maison  la mre Fadet.).

--Marchons, dit Sylvinet en ramassant son agneau, qui, ne le
connaissant pas depuis longtemps, ne le suivait pas volontiers de
lui-mme; et ils descendirent la rivire sans trop oser se regarder
l'un l'autre, car ils craignaient de se faire voir la peine qu'ils
avaient d'tre fchs et le plaisir qu'ils sentaient de se retrouver.
De temps en temps, Landry, toujours pour paratre ne pas croire au
dpit de son frre, lui disait une parole ou deux, tout en marchant.
Il lui demanda d'abord o il avait pris ce petit agneau bureau, et
Sylvinet ne pouvait trop le dire, car il ne voulait point avouer qu'il
avait t bien loin et qu'il ne savait pas mme le nom des endroits o
il avait pass. Alors Landry, voyant son embarras, lui dit:

--Tu me conteras cela plus tard, car le vent est grand, et il ne fait
pas trop bon  tre sous les arbres le long de l'eau; mais, par
bonheur, voil l'eau du ciel qui commence  tomber, et le vent ne
tardera pas  tomber aussi.

Et en lui-mme, il se disait:--C'est pourtant vrai que le grelet m'a
prdit que je le retrouverais avant que la pluie ait commenc. Pour
sr, cette fille-l en sait plus long que nous.

Il ne se disait point qu'il avait pass un bon quart d'heure 
s'expliquer avec la mre Fadet, tandis qu'il la priait et qu'elle
refusait de l'couter, et que la petite Fadette, qu'il n'avait vue
qu'en sortant de la maison, pouvait bien avoir vu Sylvinet pendant
cette explication-l. Enfin, l'ide lui en vint; mais comment
savait-elle si bien de quoi il tait en peine, lorsqu'elle l'avait
accost, puisqu'elle n'tait point l du temps qu'il s'expliquait avec
la vieille? Cette fois, l'ide ne lui vint pas qu'il avait dj
demand son frre  plusieurs personnes en venant  la Joncire, et
que quelqu'un avait pu en parler devant la petite Fadette; ou bien,
que cette petite pouvait avoir cout la fin de son discours avec la
grand'mre, en se cachant comme elle faisait souvent pour connatre
tout ce qui pouvait contenter sa curiosit.

De son ct, le pauvre Sylvinet pensa aussi en lui-mme  la manire
dont il expliquerait son mauvais comportement vis--vis de son frre
et de sa mre, car il ne s'tait point attendu  la feinte de Landry,
et il ne savait quelle histoire lui faire, lui qui n'avait menti de
sa vie, et qui n'avait jamais rien cach  son besson.

Aussi se trouva-t-il bien mal  l'aise en passant le gu; car il tait
venu jusque-l sans rien trouver pour se sortir d'embarras.

Sitt qu'il fut sur la rive, Landry l'embrassa; et, malgr lui, il le
fit avec encore plus de coeur qu'il n'avait coutume; mais il se
retint de le questionner, car il vit bien qu'il ne saurait que dire,
et il le ramena  la maison, lui parlant de toutes sortes de choses
autres que celle qui leur tenait  coeur  tous les deux. En passant
devant la maison de la mre Fadet, il regarda bien s'il verrait la
petite Fadette, et il se sentait une envie d'aller la remercier. Mais
la porte tait ferme et l'on n'entendait pas d'autre bruit que la
voix du sauteriot qui beuglait parce que sa grand'mre l'avait
fouaill, ce qui lui arrivait tous les soirs, qu'il l'et mrit ou
non.

Cela fit de la peine  Sylvinet, d'entendre pleurer ce galopin, et il
dit  son frre:--Voil une vilaine maison o l'on entend toujours des
cris ou des coups. Je sais bien qu'il n'y a rien de si mauvais et de
si diversieux que ce sauteriot; et, quant au grelet, je n'en donnerais
pas deux sous. Mais ces enfants-l sont malheureux de n'avoir plus ni
pre ni mre, et d'tre dans la dpendance de cette vieille charmeuse,
qui est toujours en malice, et qui ne leur passe rien.

--Ce n'est pas comme a chez nous, rpondit Landry. Jamais nous
n'avons reu de pre ni de mre le moindre coup, et mmement quand on
nous grondait de nos malices d'enfant, c'tait avec tant de douceur et
d'honntet, que les voisins ne l'entendaient point. Il y en a comme
a qui sont trop heureux, et qui ne connaissent point leurs avantages;
et pourtant, la petite Fadette, qui est l'enfant le plus malheureux et
le plus maltrait de la terre, rit toujours et ne se plaint jamais de
rien.

Sylvinet comprit le reproche et eut du regret de sa faute. Il en avait
dj bien eu depuis le matin, et, vingt fois, il avait eu envie de
revenir; mais la honte l'avait retenu. Dans ce moment, son coeur
grossit, et il pleura sans rien dire; mais son frre le prit par la
main en lui disant:--Voil une rude pluie, mon Sylvinet; allons-nous
en d'un galop  la maison.--Ils se mirent donc  courir, Landry
essayant de faire rire Sylvinet, qui s'y efforait pour le contenter.

Pourtant, au moment d'entrer dans la maison, Sylvinet avait envie de
se cacher dans la grange, car il craignait que son pre ne lui ft
reproche. Mais le pre Barbeau, qui ne prenait pas les choses tant au
srieux que sa femme, se contenta de le plaisanter; et la mre
Barbeau,  qui son mari avait fait sagement la leon, essaya de lui
cacher le tourment qu'elle avait eu. Seulement, pendant qu'elle
s'occupait de faire scher ses bessons devant un bon feu et de leur
donner  souper, Sylvinet vit bien qu'elle avait pleur, et que, de
temps en temps, elle le regardait d'un air d'inquitude et de chagrin.
S'il avait t seul avec elle, il lui aurait demand pardon, et il
l'et tant caresse qu'elle se ft console. Mais le pre n'aimait pas
beaucoup toutes ces mijoteries, et Sylvinet fut oblig d'aller au lit
tout de suite aprs souper, sans rien dire, car la fatigue le
surmontait. Il n'avait rien mang de la journe; et, aussitt qu'il
eut aval son souper, dont il avait grand besoin, il se sentit comme
ivre, et force lui fut de se laisser dshabiller et coucher par son
besson, qui resta  ct de lui, assis sur le bord de son lit, et lui
tenant une main dans la sienne.

Quand il le vit bien endormi, Landry prit cong de ses parents et ne
s'aperut point que sa mre l'embrassait avec plus d'amour que les
autres fois. Il croyait toujours qu'elle ne pouvait pas l'aimer autant
que son frre, et il n'en tait point jaloux, se disant qu'il tait
moins aimable et qu'il n'avait que la part qui lui tait due. Il se
soumettait  cela autant par respect pour sa mre que par amiti pour
son besson, qui avait, plus que lui, besoin de caresses et de
consolation.

Le lendemain, Sylvinet courut au lit de la mre Barbeau avant qu'elle
ft leve, et, lui ouvrant son coeur, lui confessa son regret et sa
honte. Il lui conta comme quoi il se trouvait bien malheureux depuis
quelque temps, non plus tant  cause qu'il tait spar de Landry, que
parce qu'il s'imaginait que Landry ne l'aimait point. Et quand sa mre
le questionna sur cette injustice, il fut bien empch de la motiver,
car c'tait en lui comme une maladie dont il ne se pouvait dfendre.
La mre le comprenait mieux qu'elle ne voulait en avoir l'air, parce
que le coeur d'une femme est aisment pris de ces tourments-l, et
elle-mme s'tait souvent ressentie de souffrir en voyant Landry si
tranquille dans son courage et dans sa vertu. Mais, cette fois, elle
reconnaissait que la jalousie est mauvaise dans tous les amours, mme
dans ceux que Dieu nous commande le plus, et elle se garda bien d'y
encourager Sylvinet. Elle lui fit ressortir la peine qu'il avait
cause  son frre, et la grande bont que son frre avait eue de ne
pas s'en plaindre ni s'en montrer choqu. Sylvinet le reconnut aussi
et convint que son frre tait meilleur chrtien que lui. Il fit
promesse et forma rsolution de se gurir, et sa volont y tait
sincre.

Mais malgr lui, et bien qu'il prt un air consol et satisfait,
encore que sa mre et essuy toutes ses larmes et rpondu  toutes
ses plaintes par des raisons trs-fortifiantes, encore qu'il ft tout
son possible pour agir simplement et justement avec son frre, il lui
resta sur le coeur un levain d'amertume.--Mon frre, pensait-il
malgr lui, est le plus chrtien et le plus juste de nous deux, ma
chre mre le dit et c'est la vrit; mais s'il m'aimait aussi fort
que je l'aime, il ne pourrait pas se soumettre comme il le fait.--Et
il songeait  l'air tranquille et quasi indiffrent que Landry avait
eu en le retrouvant au bord de la rivire. Il se remmorait comme il
l'avait entendu siffler aux merles en le cherchant, au moment o,
lui, pensait vritablement  se jeter dans la rivire. Car s'il
n'avait pas eu cette ide en quittant la maison, il l'avait eue plus
d'une fois, vers le soir, croyant que son frre ne lui pardonnerait
jamais de l'avoir boud et vit pour la premire fois de sa vie.--Si
c'tait lui qui m'et fait cet affront, pensait-il, je ne m'en serais
jamais consol. Je suis bien content qu'il me l'ait pardonn, mais je
pensais pourtant qu'il ne me le pardonnerait pas si aisment.--Et
l-dessus, cet enfant malheureux soupirait tout en se combattant et se
combattait tout en soupirant.

Pourtant, comme Dieu nous rcompense et nous aide toujours, pour peu
que nous ayons bonne intention de lui complaire, il arriva que
Sylvinet fut plus raisonnable pendant le reste de l'anne; qu'il
s'abstint de quereller et de bouder son frre, qu'il l'aima enfin plus
paisiblement, et que sa sant, qui avait souffert de toutes ces
angoisses, se rtablit et se fortifia. Son pre le fit travailler
davantage, s'apercevant que moins il s'coutait, mieux il s'en
trouvait. Mais le travail qu'on fait chez ses parents n'est jamais
aussi rude que celui qu'on a de commande chez les autres. Aussi
Landry, qui ne s'pargnait gure, prit-il plus de force et plus de
taille cette anne-l que son besson. Les petites diffrences qu'on
avait toujours observes entre eux devinrent plus marquantes, et, de
leur esprit, passrent sur leur figure. Landry, aprs qu'ils eurent
compt quinze ans, devint tout  fait beau garon, et Sylvinet resta
un joli jeune homme, plus mince et moins couleur que son frre.
Aussi, on ne les prenait plus jamais l'un pour l'autre, et, malgr
qu'ils se ressemblaient toujours comme deux frres, on ne voyait plus
du mme coup qu'ils taient bessons. Landry, qui tait cens le cadet,
tant n une heure aprs Sylvinet, paraissait  ceux qui les voyaient
pour la premire fois, l'an d'un an ou deux. Et cela augmentait
l'amiti du pre Barbeau, qui,  la vraie manire des gens de
campagne, estimait la force et la taille avant tout.




XI.


Dans les premiers temps qui ensuivirent l'aventure de Landry avec la
petite Fadette, ce garon eut quelque souci de la promesse qu'il lui
avait faite. Dans le moment o elle l'avait sauv de son inquitude,
il se serait engag pour ses pre et mre  donner tout ce qu'il y
avait de meilleur  la Bessonnire: mais quand il vit que le pre
Barbeau n'avait pas pris bien au srieux la bouderie de Sylvinet et
n'avait point montr d'inquitude, il craignit bien que, lorsque la
petite Fadette viendrait rclamer sa rcompense, son pre ne la mt 
la porte en se moquant de sa belle science et de la belle parole que
Landry lui avait donne.

Cette peur-l rendait Landry tout honteux en lui-mme, et  mesure que
son chagrin s'tait dissip, il s'tait jug bien simple d'avoir cru
voir de la sorcellerie dans ce qui lui tait arriv. Il ne tenait pas
pour certain que la petite Fadette se ft gausse de lui, mais il
sentait bien qu'on pouvait avoir du doute l-dessus, et il ne trouvait
pas de bonnes raisons  donner  son pre pour lui prouver qu'il avait
bien fait de prendre un engagement de si grosse consquence; d'un
autre ct, il ne voyait pas non plus comment il romprait un pareil
engagement, car il avait jur sa foi et il l'avait fait en me et
conscience.

Mais,  son grand tonnement, ni le lendemain de l'affaire, ni dans le
mois, ni dans la saison, il n'entendit parler de la petite Fadette 
la Bessonnire ni  la Priche. Elle ne se prsenta ni chez le pre
Caillaud pour demander  parler  Landry, ni chez le pre Barbeau pour
rclamer aucune chose, et lorsque Landry la vit au loin dans les
champs, elle n'alla point de son ct et ne parut point faire
attention  lui, ce qui tait contre sa coutume, car elle courait
aprs tout le monde, soit pour regarder par curiosit, soit pour rire,
jouer et badiner avec ceux qui taient de bonne humeur, soit pour
tancer et railler ceux qui ne l'taient point.

Mais la maison de la mre Fadet tant galement voisine de la Priche
et de la Cosse, il ne se pouvait faire qu'un jour ou l'autre, Landry
ne se trouvt nez contre nez avec la petite Fadette dans un chemin;
et, quand le chemin n'est pas large, c'est bien force de se donner une
tape ou de se dire un mot en passant.

C'tait un soir que la petite Fadette rentrait ses oies, ayant
toujours son sauteriot sur ses talons; et Landry, qui avait t
chercher les juments au pr, les ramenait tout tranquillement  la
Priche; si bien qu'ils se croisrent dans le petit chemin qui descend
de la Croix des bossons, au gu des Roulettes, et qui est si bien
fondu entre deux encaissements, qu'il n'y est point moyen de
s'viter. Landry devint tout rouge, pour la peur qu'il avait de
s'entendre sommer de sa parole, et, ne voulant point encourager la
Fadette, il sauta sur une des juments du plus loin qu'il la vit, et
joua des sabots pour prendre le trot; mais comme toutes les juments
avaient les enfarges aux pieds, celle qu'il avait enfourche n'avana
pas plus vite pour cela. Landry se voyant tout prs de la petite
Fadette, n'osa la regarder, et fit mine de se retourner, comme pour
voir si les poulains le suivaient. Quand il regarda devant lui, la
Fadette l'avait dj dpass, et elle ne lui avait rien dit; il ne
savait mme point si elle l'avait regard, et si des yeux ou du rire
elle l'avait sollicit de lui dire bonsoir. Il ne vit que Jeanet le
sauteriot qui, toujours traversieux et mchant, ramassa une pierre
pour la jeter dans les jambes de sa jument. Landry eut bonne envie de
lui allonger un coup de fouet, mais il eut peur de s'arrter et
d'avoir explication avec la soeur. Il ne fit donc pas mine de s'en
apercevoir et s'en fut sans regarder derrire lui.

Toutes les autres fois que Landry rencontra la petite Fadette, ce fut
 peu prs de mme. Peu  peu, il s'enhardit  la regarder; car, 
mesure que l'ge et la raison lui venaient, il ne s'inquitait plus
tant d'une si petite affaire. Mais lorsqu'il eut pris le courage de la
regarder tranquillement, comme pour attendre n'importe quelle chose
elle voudrait lui dire, il fut tonn de voir que cette fille faisait
exprs de tourner la tte d'un autre ct, comme si elle et eu de lui
la mme peur qu'il avait d'elle. Cela l'enhardit tout  fait vis--vis
de lui-mme, et, comme il avait le coeur juste, il se demanda s'il
n'avait pas eu grand tort de ne jamais la remercier du plaisir que,
soit par science, soit par hasard, elle lui avait caus. Il prit la
rsolution de l'aborder la premire fois qu'il la verrait, et ce
moment-l tant venu, il fit au moins dix pas de son ct pour
commencer  lui dire bonjour et  causer avec elle.

Mais, comme il s'approchait, la petite Fadette prit un air fier et
quasi fch; et se dcidant enfin  le regarder, elle le fit d'une
manire si mprisante, qu'il en fut tout dmont et n'osa point lui
porter la parole.

Ce fut la dernire fois de l'anne que Landry la rencontra de prs,
car  partir de ce jour-l, la petite Fadette, mene par je ne sais
pas quelle fantaisie, l'vita si bien, que du plus loin qu'elle le
voyait, elle tournait d'un autre ct, entrait dans un hritage ou
faisait un grand dtour pour ne point le voir. Landry pensa qu'elle
tait fche de ce qu'il avait t ingrat envers elle; mais sa
rpugnance tait si grande qu'il ne sut se dcider  rien tenter pour
rparer son tort. La petite Fadette n'tait pas un enfant comme un
autre. Elle n'tait pas ombrageuse de son naturel, et mme, elle ne
l'tait pas assez, car elle aimait  provoquer les injures ou les
moqueries, tant elle se sentait la langue bien affile pour y rpondre
et avoir toujours le dernier et le plus piquant mot. On ne l'avait
jamais vue bouder et on lui reprochait de manquer de la fiert qui
convient  une fillette lorsqu'elle prend dj quinze ans et commence
 se ressentir d'tre quelque chose. Elle avait toujours les allures
d'un gamin, mmement elle affectait de tourmenter souvent Sylvinet, de
le dranger et de le pousser  bout, lorsqu'elle le surprenait dans
les rvasseries o il s'oubliait encore quelquefois. Elle le suivait
toujours pendant un bout de chemin, lorsqu'elle le rencontrait; se
moquant de sa _bessonnerie_, et lui tourmentant le coeur en lui
disant que Landry ne l'aimait point et se moquait de sa peine. Aussi
le pauvre Sylvinet qui, encore plus que Landry, la croyait sorcire,
s'tonnait-il qu'elle devint ses penses et la dtestait bien
cordialement. Il avait du mpris pour elle et pour sa famille, et,
comme elle vitait Landry, il vitait ce mchant grelet, qui,
disait-il, suivrait tt ou tard l'exemple de sa mre, laquelle avait
men une mauvaise conduite, quitt son mari et finalement suivi les
soldats. Elle tait partie comme vivandire peu de temps aprs la
naissance du sauteriot, et, depuis, on n'en avait jamais entendu
parler. Le mari tait mort de chagrin et de honte, et c'est comme cela
que la vieille mre Fadet avait t oblige de se charger des deux
enfants, qu'elle soignait fort mal, tant  cause de sa chicherie que
de son ge avanc, qui ne lui permettait gure de les surveiller et de
les tenir proprement.

Pour toutes ces raisons, Landry, qui n'tait pourtant pas aussi fier
que Sylvinet, se sentait du dgot pour la petite Fadette, et,
regrettant d'avoir eu des rapports avec elle, il se gardait bien de le
faire connatre  personne. Il le cacha mme  son besson, ne voulant
pas lui confesser l'inquitude qu'il avait eue  son sujet; et, de
son ct, Sylvinet lui cacha toutes les mchancets de la petite
Fadette envers lui, ayant honte de dire qu'elle avait eu divination de
sa jalousie.

Mais le temps se passait. A l'ge qu'avaient nos bessons, les semaines
sont comme des mois et les mois comme des ans, pour le changement
qu'ils amnent dans le corps et dans l'esprit. Bientt Landry oublia
son aventure, et, aprs s'tre un peu tourment du souvenir de la
Fadette, n'y pensa non plus que s'il en et fait le rve.

Il y avait dj environ dix mois que Landry tait entr  la Priche,
et on approchait de la Saint-Jean, qui tait l'poque de son
engagement avec le pre Caillaud. Ce brave homme tait si content de
lui qu'il tait bien dcid  lui augmenter son gage plutt que de le
voir partir; et Landry ne demandait pas mieux que de rester dans le
voisinage de sa famille et de renouveler avec les gens de la Priche,
qui lui convenaient beaucoup. Mmement, il se sentait venir une petite
amiti pour une nice du pre Caillaud qui s'appelait Madelon et qui
tait un beau brin de fille. Elle avait un an de plus que lui et le
traitait encore un peu comme un enfant; mais cela diminuait de jour en
jour, et, tandis qu'au commencement de l'anne elle se moquait de lui
lorsqu'il avait honte de l'embrasser aux jeux ou  la danse, sur la
fin, elle rougissait au lieu de le provoquer, elle ne restait plus
seule avec lui dans l'table ou dans le fenil. La Madelon n'tait
point pauvre, et un mariage entre eux et bien pu s'arranger par la
suite du temps. Les deux familles taient bien fames et tenues en
estime par tout le pays. Enfin, le pre Caillaud, voyant ces deux
enfants qui commenaient  se chercher et  se craindre, disait au
pre Barbeau que a pourrait bien faire un beau couple, et qu'il n'y
avait point de mal  leur laisser faire bonne et longue connaissance.

Il fut donc convenu, huit jours avant la Saint-Jean, que Landry
resterait  la Priche, et Sylvinet chez ses parents; car la raison
tait assez bien revenue  celui-ci, et le pre Barbeau ayant pris les
fivres, cet enfant savait se rendre trs-utile au travail de ses
terres. Sylvinet avait eu grand'peur d'tre envoy au loin, et cette
crainte-l avait agi sur lui en bien; car, de plus en plus, il
s'efforait  vaincre l'excdant de son amiti pour Landry, ou du
moins ne point trop le laisser paratre. La paix et le contentement
taient donc revenus  la Bessonnire, quoique les bessons ne se
vissent plus qu'une ou deux fois la semaine. La Saint-Jean fut pour
eux un jour de bonheur; ils allrent ensemble  la ville pour voir la
loue des serviteurs de ville et de campagne, et la fte qui s'ensuit
sur la grande place. Landry dansa plus d'une bourre avec la belle
Madelon; et Sylvinet, pour lui complaire, essaya de danser aussi. Il
ne s'en tirait pas trop bien; mais la Madelon, qui lui tmoignait
beaucoup d'gards, le prenait par la main, en vis--vis, pour l'aider
 marquer le pas; et Sylvinet, se trouvant ainsi avec son frre,
promit d'apprendre  bien danser, afin de partager un plaisir o
jusque-l il avait gn Landry.

Il ne se sentait pas trop de jalousie contre Madelon, parce que Landry
tait encore sur la rserve avec elle. Et d'ailleurs, Madelon flattait
et encourageait Sylvinet. Elle tait sans gne avec lui, et quelqu'un
qui ne s'y connatrait pas aurait jug que c'tait celui des bessons
qu'elle prfrait. Landry et pu en tre jaloux, s'il n'et t, par
nature, ennemi de la jalousie; et peut-tre un je ne sais quoi lui
disait-il, malgr sa grande innocence, que Madelon n'agissait ainsi
que pour lui faire plaisir et avoir occasion de se trouver plus
souvent avec lui.

Toutes choses allrent donc pour le mieux pendant environ trois mois,
jusqu'au jour de la Saint-Andoche, qui est la fte patronale du bourg
de la Cosse, et qui tombe aux derniers jours de septembre.

Ce jour-l, qui tait toujours pour les deux bessons une grande et
belle fte, parce qu'il y avait danse et jeux de toutes sortes sous
les grands noyers de la paroisse, amena pour eux de nouvelles peines
auxquelles ils ne s'attendaient mie.

Le pre Caillaud ayant donn licence  Landry d'aller ds la veille
coucher  la Bessonnire, afin de voir la fte sitt le matin, Landry
partit avant souper, bien content d'aller surprendre son besson qui ne
l'attendait que le lendemain. C'est la saison o les jours commencent
 tre courts et o la nuit tombe vite. Landry n'avait jamais peur de
rien en plein jour: mais il n'et pas t de son ge et de son pays
s'il avait aim  se trouver seul la nuit sur les chemins, surtout
dans l'automne, qui est une saison o les sorciers et les follets
commencent  se donner du bon temps,  cause des brouillards qui les
aident  cacher leurs malices et malfices. Landry, qui avait coutume
de sortir seul  toute heure pour mener ou rentrer ses boeufs,
n'avait pas prcisment grand souci, ce soir-l, plus qu'un autre
soir; mais il marchait vite et chantait fort, comme on fait toujours
quand le temps est noir, car on sait que le chant de l'homme drange
et carte les mauvaises btes et les mauvaises gens.

Quand il fut au droit du gu des Roulettes, qu'on appelle de cette
manire  cause des cailloux ronds qui s'y trouvent en grande
quantit, il releva un peu les jambes de son pantalon; car il pouvait
y avoir de l'eau jusqu'au-dessus de la cheville du pied, et il fit
bien attention  ne pas marcher devant lui, parce que le gu est
tabli en biaisant, et qu' droite comme  gauche il y a de mauvais
trous. Landry connaissait si bien le gu qu'il ne pouvait gure s'y
tromper. D'ailleurs on voyait de l,  travers les arbres qui taient
plus d' moiti dpouills de feuilles, la petite clart qui sortait
de la maison de la mre Fadet; et en regardant cette clart, pour peu
qu'on marcht dans la direction, il n'y avait point chance de faire
mauvaise route.

Il faisait si noir sous les arbres, que Landry tta pourtant le gu
avec son bton avant d'y entrer. Il fut tonn de trouver plus d'eau
que de coutume, d'autant plus qu'il entendait le bruit des cluses
qu'on avait ouvertes depuis une bonne heure. Pourtant, comme il voyait
bien la lumire de la croise  la Fadette, il se risqua. Mais, au
bout de deux pas, il avait de l'eau plus haut que le genou et il se
retira, jugeant qu'il s'tait tromp. Il essaya un peu plus haut et un
peu plus bas, et, l comme l, il trouva le creux encore davantage. Il
n'avait pas tomb de pluie, les cluses grondaient toujours: la chose
tait donc bien surprenante.




XII.


--Il faut, pensa Landry, que j'aie pris le faux chemin de la
charrire, car, pour le coup, je vois  ma droite la chandelle de la
Fadette, qui devrait tre sur ma gauche.

Il remonta le chemin jusqu' la Croix-au-Livre, et il en fit le tour
les yeux ferms pour se dsorienter; et quand il eut bien remarqu les
arbres et les buissons autour de lui, il se trouva dans le bon chemin
et revint jouxte  la rivire. Mais bien que le gu lui part commode,
il n'osa point y faire plus de trois pas, parce qu'il vit tout d'un
coup, presque derrire lui, la clart de la maison Fadette, qui aurait
d tre juste en face. Il revint  la rive, et cette clart lui parut
tre alors comme elle devait se trouver. Il reprit le gu en biaisant
dans un autre sens, et, cette fois, il eut de l'eau presque jusqu' la
ceinture. Il avanait toujours cependant, augurant qu'il avait
rencontr un trou, mais qu'il allait en sortir en marchant vers la
lumire.

Il fit bien de s'arrter, car le trou se creusait toujours, et il en
avait jusqu'aux paules. L'eau tait bien froide, et il resta un
moment  se demander s'il reviendrait sur ses pas; car la lumire lui
paraissait avoir chang de place, et mmement il la vit remuer,
courir, sautiller, repasser d'une rive  l'autre, et finalement se
montrer double en se mirant dans l'eau, o elle se tenait comme un
oiseau qui se balance sur ses ailes, et en faisant entendre un petit
bruit de grsillement comme ferait une ptrole de rsine.

Cette fois Landry eut peur et faillit perdre la tte, et il avait ou
dire qu'il n'y a rien de plus abusif et de plus mchant que ce
feu-l; qu'il se faisait un jeu d'garer ceux qui le regardent et de
les conduire au plus creux des eaux, tout en riant  sa manire et en
se moquant de leur angoisse.

Landry ferma les yeux pour ne point le voir, et se retournant
vivement,  tout risque, il sortit du trou, et se retrouva au rivage.
Il se jeta alors sur l'herbe, et regarda le follet qui poursuivait sa
danse et son rire. C'tait vraiment une vilaine chose  voir. Tantt
il filait comme un martin-pcheur, et tantt il disparaissait tout 
fait. Et, d'autres fois, il devenait gros comme la tte d'un boeuf,
et tout aussitt menu comme un oeil de chat; et il accourait auprs
de Landry, tournait autour de lui si vite, qu'il en tait bloui; et
enfin, voyant qu'il ne voulait pas le suivre, il s'en retournait
frtiller dans les roseaux, o il avait l'air de se fcher et de lui
dire des insolences.

Landry n'osait point bouger, car de retourner sur ses pas n'tait pas
le moyen de faire fuir le follet. On sait qu'il s'obstine  courir
aprs ceux qui courent, et qu'il se met en travers de leur chemin
jusqu' ce qu'il les ait rendus fous et fait tomber dans quelque
mauvaise passe. Il grelottait de peur et de froid, lorsqu'il entendit
derrire lui une petite voix trs-douce qui chantait:

    Fadet, fadet, petit fadet,
    Prends ta chandelle et ton cornet;
    J'ai pris ma cape et mon capet;
    Toute follette a son follet.

Et tout aussitt la petite Fadette, qui s'apprtait gaiement  passer
l'eau sans montrer crainte ni tonnement du feu follet, heurta contre
Landry, qui tait assis par terre dans la brune, et se retira en
jurant ni plus ni moins qu'un garon, et des mieux appris.

--C'est moi, Fanchon, dit Landry en se relevant, n'aie pas peur. Je ne
te suis pas ennemi.

Il parlait comme cela parce qu'il avait peur d'elle presque autant que
du follet. Il avait entendu sa chanson, et voyait bien qu'elle faisait
une conjuration au feu follet, lequel dansait et se tortillait comme
un fou devant elle et comme s'il et t aise de la voir.

--Je vois bien, beau besson, dit alors la petite Fadette aprs qu'elle
se fut consulte un peu, que tu me flattes, parce que tu es moiti
mort de peur, et que la voix te tremble dans le gosier, ni plus ni
moins qu' ma grand'mre. Allons, pauvre coeur, la nuit on n'est
pas si fier que le jour, et je gage que tu n'oses passer l'eau sans
moi.

--Ma foi, j'en sors, dit Landry, et j'ai manqu de m'y noyer. Est-ce
que tu vas t'y risquer, Fadette? Tu ne crains pas de perdre le gu?

--Eh! pourquoi le perdrais-je? Mais je vois bien ce qui t'inquite,
rpondit la petite Fadette en riant. Allons, donne-moi la main,
poltron; le follet n'est pas si mchant que tu crois, et il ne fait de
mal qu' ceux qui s'en peurent. J'ai coutume de le voir, moi, et nous
nous connaissons.

L-dessus, avec plus de force que Landry n'et suppos qu'elle en
avait, elle le tira par le bras et l'amena dans le gu en courant et
en chantant:

    J'ai pris ma cape et mon capet,
    Toute fadette a son fadet.

Landry n'tait gure plus  son aise dans la socit de la petite
sorcire que dans celle du follet. Cependant, comme il aimait mieux
voir le diable sous l'apparence d'un tre de sa propre espce que sous
celle d'un feu si sournois et si fugace, il ne fit pas de rsistance,
et il fut tt rassur en sentant que la Fadette le conduisait si
bien, qu'il marchait  sec sur les cailloux. Mais comme ils marchaient
vite tous les deux et qu'ils ouvraient un courant d'air au feu follet,
ils taient toujours suivis de ce mtore, comme l'appelle le matre
d'cole de chez nous, qui en sait long sur cette chose-l, et qui
assure qu'on n'en doit avoir nulle crainte.




XIII.


Peut-tre que la mre Fadet avait aussi de la connaissance l-dessus,
et qu'elle avait enseign  sa petite-fille  ne rien redouter de ces
feux de nuit; ou bien,  force d'en voir, car il y en avait souvent
aux entours du gu des Roulettes, et c'tait un grand hasard que
Landry n'en et point encore vu de prs, peut-tre la petite
s'tait-elle fait une ide que l'esprit qui les soufflait n'tait
point mchant et ne lui voulait que du bien. Sentant Landry qui
tremblait de tout son corps  mesure que le follet s'approchait d'eux:

--Innocent, lui dit-elle, ce feu-l ne brle point, et si tu tais
assez subtil pour le manier, tu verrais qu'il ne laisse pas seulement
sa marque.

--C'est encore pis, pensa Landry; du feu qui ne brle pas, on sait ce
que c'est: a ne peut pas venir de Dieu, car le feu du bon Dieu est
fait pour chauffer et brler.

Mais il ne fit pas connatre sa pense  la petite Fadette, et quand
il se vit sain et sauf  la rive, il eut grande envie de la planter l
et de s'ensauver  la Bessonnire. Mais il n'avait point le coeur
ingrat, et il ne voulut point la quitter sans la remercier.

--Voil la seconde fois que tu me rends service, Fanchon Fadet, lui
dit-il, et je ne vaudrais rien si je ne te disais pas que je m'en
souviendrai toute ma vie. J'tais l comme un fou quand tu m'as
trouv; le follet m'avait vann et charm. Jamais je n'aurais pass la
rivire, ou bien je n'en serais jamais sorti.

--Peut-tre bien que tu l'aurais passe sans peine ni danger si tu
n'tais pas si sot, rpondit la Fadette; je n'aurais jamais cru qu'un
grand gars comme toi, qui est dans ses dix-sept ans, et qui ne tardera
pas  avoir de la barbe au menton, ft si ais  peurer, et je suis
contente de te voir comme cela.

--Et pourquoi en tes-vous contente, Fanchon Fadet?

--Parce que je ne vous aime point, lui dit-elle d'un ton mprisant.

--Et pourquoi est-ce encore que vous ne m'aimez point?

--Parce que je ne vous estime point, rpondit-elle; ni vous, ni votre
besson, ni vos pre et mre, qui sont fiers parce qu'ils sont riches,
et qui croient qu'on ne fait que son devoir en leur rendant service.
Ils vous ont appris  tre ingrat, Landry, et c'est le plus vilain
dfaut pour un homme, aprs celui d'tre peureux.

Landry se sentit bien humili des reproches de cette petite fille, car
il reconnaissait qu'ils n'taient pas tout  fait injustes, et il lui
rpondit:

--Si je suis fautif, Fadette, ne l'imputez qu' moi. Ni mon frre, ni
mon pre, ni ma mre, ni personne chez nous n'a eu connaissance du
secours que vous m'avez dj une fois donn. Mais pour cette fois-ci,
ils le sauront, et vous aurez une rcompense telle que vous la
dsirerez.

--Ah! vous voil bien orgueilleux, reprit la petite Fadette, parce que
vous vous imaginez qu'avec vos prsents vous pouvez tre quitte
envers moi. Vous croyez que je suis pareille  ma grand'mre, qui,
pourvu qu'on lui baille quelque argent, supporte les malhonntets et
les insolences du monde. Eh bien, moi, je n'ai besoin ni envie de vos
dons, et je mprise tout ce qui viendrait de vous, puisque vous n'avez
pas eu le coeur de trouver un pauvre mot de remerciement et d'amiti
 me dire depuis tantt un an que je vous ai guri d'une grosse peine.

--Je suis fautif, je l'ai confess, Fadette, dit Landry, qui ne
pouvait s'empcher d'tre tonn de la manire dont il l'entendait
raisonner pour la premire fois. Mais c'est qu'aussi il y a un peu de
ta faute. Ce n'tait pas bien sorcier de me faire retrouver mon frre,
puisque tu venais sans doute de le voir pendant que je m'expliquais
avec ta grand'mre; et si tu avais vraiment le coeur bon, toi qui me
reproches de ne l'avoir point, au lieu de me faire souffrir et
attendre, et au lieu de me faire donner une parole qui pouvait me
mener loin, tu m'aurais dit tout de suite: Dvalle le pr, et tu le
verras au rivet de l'eau. Cela ne t'aurait point cot beaucoup, au
lieu que tu t'es fait un vilain jeu de ma peine; et voil ce qui a
mandr le prix du service que tu m'as rendu.

La petite Fadette, qui avait pourtant la repartie prompte, resta
pensive un moment. Puis elle dit:

--Je vois bien que tu as fait ton possible pour carter la
reconnaissance de ton coeur, et pour t'imaginer que tu ne m'en
devais point,  cause de la rcompense que je m'tais fait promettre.
Mais, encore un coup, il est dur et mauvais, ton coeur, puisqu'il ne
t'a point fait observer que je ne rclamais rien de toi, et que je ne
te faisais pas mme reproche de ton ingratitude.

--C'est vrai, a, Fanchon, dit Landry qui tait la bonne foi mme; je
suis dans mon tort, je l'ai senti, et j'en ai eu de la honte; j'aurais
d te parler; j'en ai eu l'intention, mais tu m'as fait une mine si
courrouce que je n'ai point su m'y prendre.

--Et si vous tiez venu le lendemain de l'affaire me dire une parole
d'amiti, vous ne m'auriez point trouve courrouce; vous auriez su
tout de suite que je ne voulais point de paiement, et nous serions
amis: au lieu qu' cette heure, j'ai mauvaise opinion de vous, et
j'aurais d vous laisser dbrouiller avec le follet comme vous auriez
pu. Bonsoir, Landry de la Bessonnire; allez scher vos habits; allez
dire  vos parents: Sans ce petit guenillon de grelet, j'aurais, ma
foi, bu un bon coup, ce soir, dans la rivire.

Parlant ainsi, la petite Fadette lui tourna le dos, et marcha du ct
de sa maison en chantant:

    Prends ta leon et ton paquet,
    Landry Barbeau le bessonnet.

A cette fois, Landry sentit comme un grand repentir dans son me, non
qu'il ft dispos  aucune sorte d'amiti pour une fille qui
paraissait avoir plus d'esprit que de bont, et dont les vilaines
manires ne plaisaient point, mme  ceux qui s'en amusaient. Mais il
avait le coeur haut et ne voulait point garder un tort sur sa
conscience. Il courut aprs elle, et la rattrapant par sa cape:

--Voyons, Fanchon Fadet, lui dit-il, il faut que cette affaire-l
s'arrange et se finisse entre nous. Tu es mcontente de moi, et je ne
suis pas bien content de moi-mme. Il faut que tu me dises ce que tu
souhaites, et pas plus tard que demain je te l'apporterai.

--Je souhaite ne jamais te voir, rpondit la Fadette trs-durement; et
n'importe quelle chose tu m'apporteras, tu peux bien compter que je
te la jetterai au nez.

--Voil des paroles trop rudes pour quelqu'un qui vous offre
rparation. Si tu ne veux point de cadeau, il y a peut-tre moyen de
te rendre service et de te montrer par l qu'on te veut du bien et non
pas du mal. Allons, dis-moi ce que j'ai  faire pour te contenter.

--Vous ne sauriez donc me demander pardon et souhaiter mon amiti? dit
la Fadette en s'arrtant.

--Pardon, c'est beaucoup demander, rpondit Landry, qui ne pouvait
vaincre sa hauteur  l'endroit d'une fille qui n'tait point
considre en proportion de l'ge qu'elle commenait  avoir, et
qu'elle ne portait pas toujours aussi raisonnablement qu'elle l'aurait
d; quant  ton amiti, Fadette, tu es si drlement btie dans ton
esprit, que je ne saurais y avoir grand'fiance. Demande-moi donc une
chose qui puisse se donner tout de suite, et que je ne suis pas oblig
de te reprendre.

--Eh bien, dit la Fadette d'une voix claire et sche, il en sera comme
vous le souhaitez, besson Landry. Je vous ai offert votre pardon, et
vous n'en voulez point. A prsent je vous rclame ce que vous m'avez
promis, qui est d'obir  mon commandement, le jour o vous en serez
requis. Ce jour-l, ce ne sera pas plus tard que demain  la
Saint-Andoche, et voici ce que je veux: Vous me ferez danser trois
bourres aprs la messe, deux bourres aprs vpres, et encore deux
bourres aprs l'Anglus, ce qui fera sept. Et dans toute votre
journe, depuis que vous serez lev jusqu' ce que vous soyez couch,
vous ne danserez aucune autre bourre avec n'importe qui, fille ou
femme. Si vous ne le faites, je saurai que vous avez trois choses bien
laides en vous: l'ingratitude, la peur et le manque de parole.
Bonsoir, je vous attends demain pour ouvrir la danse,  la porte de
l'glise.

Et la petite Fadette, que Landry avait suivie jusqu' sa maison, tira
la corillette et entra si vite que la porte fut pousse et recorille
avant que le besson et pu rpondre un mot.




XIV.


Landry trouva d'abord l'ide de la Fadette si drle qu'il pensa  en
rire plus qu' s'en fcher.

--Voil, se dit-il, une fille plus folle que mchante, et plus
dsintresse qu'on ne croirait, car son paiement ne ruinera pas ma
famille.--Mais, en y songeant, il trouva l'acquit de sa dette plus dur
que la chose ne semblait. La petite Fadette dansait trs-bien; il
l'avait vue gambiller dans les champs ou sur le bord des chemins, avec
les ptours, et elle s'y dmenait comme un petit diable, si vivement
qu'on avait peine  la suivre en mesure. Mais elle tait si peu belle
et si mal attife, mme les dimanches, qu'aucun garon de l'ge de
Landry ne l'et fait danser, surtout devant du monde. C'est tout au
plus si les porchers et les gars qui n'avaient point encore fait leur
premire communion la trouvaient digne d'tre invite, et les belles
de campagne n'aimaient point  l'avoir dans leur danse. Landry se
sentit donc tout  fait humili d'tre vou  une pareille danseuse;
et quand il se souvint qu'il s'tait fait promettre au moins trois
bourres par la belle Madelon, il se demanda comment elle prendrait
l'affront qu'il serait forc de lui faire en ne les rclamant point.

Comme il avait froid et faim, et qu'il craignait toujours de voir le
follet se mettre aprs lui, il marcha vite sans trop songer et sans
regarder derrire lui. Ds qu'il fut rendu, il se scha et conta qu'il
n'avait point vu le gu  cause de la grand'nuit, et qu'il avait eu de
la peine  sortir de l'eau; mais il eut honte de confesser la peur
qu'il avait eue, et il ne parla ni du feu follet ni de la petite
Fadette. Il se coucha en se disant que ce serait bien assez tt le
lendemain pour se tourmenter de la consquence de cette mauvaise
rencontre; mais quoi qu'il ft, il ne put dormir que trs-mal. Il fit
plus de cinquante rves, o il vit la petite Fadette  califourchon
sur le fadet, qui tait fait comme un grand coq rouge et qui tenait,
dans une de ses pattes, sa lanterne de corne avec une chandelle
dedans, dont les rayons s'tendaient sur toute la joncire. Et alors
la petite Fadette se changeait en un grelet gros comme une chvre, et
elle lui criait, en voix de grelet, une chanson qu'il ne pouvait
comprendre, mais o il entendait toujours des mots sur la mme rime:
grelet, fadet, cornet, capet, follet, bessonnet, Sylvinet. Il en avait
la tte casse, et la clart du follet lui semblait si vive et si
prompte que, quand il s'veilla, il en avait encore les orblutes, qui
sont petites boules noires, rouges ou bleues, lesquelles nous
semblent tre devant nos yeux, quand nous avons regard avec trop
d'assurance les orbes du soleil ou de la lune.

Landry fut si fatigu de cette mauvaise nuit qu'il s'endormait tout le
long de la messe, et mmement il n'entendit pas une parole du sermon
de M. le cur, qui, pourtant, loua et magnifia on ne peut mieux les
vertus et proprits du bon saint Andoche. En sortant de l'glise,
Landry tait si charg de langueur qu'il avait oubli la Fadette. Elle
tait pourtant devant le porche, tout auprs de la belle Madelon, qui
se tenait l, bien sre que la premire invitation serait pour elle.
Mais quand il s'approcha pour lui parler, il lui fallut bien voir le
grelet qui fit un pas en avant et lui dit bien haut avec une hardiesse
sans pareille:

--Allons, Landry, tu m'as invite hier soir pour la premire danse, et
je compte que nous allons n'y pas manquer.

Landry devint rouge comme le feu, et voyant Madelon devenir rouge
aussi, pour le grand tonnement et le grand dpit qu'elle avait d'une
pareille aventure, il prit courage contre la petite Fadette.

--C'est possible que je t'aie promis de te faire danser, grelet, lui
dit-il; mais j'avais pri une autre auparavant, et ton tour viendra
aprs que j'aurai tenu mon premier engagement.

--Non pas, repartit la Fadette avec assurance. Ta souvenance te fait
dfaut, Landry; tu n'as promis  personne avant moi, puisque la parole
que je te rclame est de l'an dernier, et que tu n'as fait que me la
renouveler hier soir. Si la Madelon a envie de danser avec toi
aujourd'hui, voici ton besson qui est tout pareil  toi et qu'elle
prendra  ta place. L'un vaut l'autre.

--Le grelet a raison, rpondit la Madelon avec fiert en prenant la
main de Sylvinet; puisque vous avez fait une promesse si ancienne, il
faut la tenir, Landry. J'aime bien autant danser avec votre frre.

--Oui, oui, c'est la mme chose, dit Sylvinet tout navement. Nous
danserons tous les quatre.

Il fallut bien en passer par l pour ne pas attirer l'attention du
monde, et le grelet commena  sautiller avec tant d'orgueil et de
prestesse, que jamais bourre ne fut mieux marque ni mieux enleve.
Si elle et t pimpante et gentille, elle et fait plaisir  voir,
car elle dansait par merveille, et il n'y avait pas une belle qui
n'et voulu avoir sa lgret et son aplomb; mais le pauvre grelet
tait si mal habill, qu'il en paraissait dix fois plus laid que de
coutume. Landry, qui n'osait plus regarder Madelon, tant il tait
chagrin et humili vis--vis d'elle, regarda sa danseuse, et la
trouva beaucoup plus vilaine que dans ses guenilles de tous les jours;
elle avait cru se faire belle, et son dressage tait bon pour faire
rire.

Elle avait une coiffe toute jaunie par le renferm, qui, au lieu
d'tre petite et bien retrousse par le derrire, selon la nouvelle
mode du pays, montrait de chaque ct de sa tte deux grands oreillons
bien larges et bien plats; et, sur le derrire de sa tte, la cayenne
retombait jusque sur son cou, ce qui lui donnait l'air de sa
grand'mre et lui faisait une tte large comme un boisseau sur un
petit cou mince comme un bton. Son cotillon de droguet tait trop
court de deux mains; et, comme elle avait grandi beaucoup dans
l'anne, ses bras maigres, tout mordus par le soleil, sortaient de ses
manches comme deux pattes d'aranelle. Elle avait cependant un tablier
d'incarnat dont elle tait bien fire, mais qui lui venait de sa mre,
et dont elle n'avait point song  retirer la bavousette, que, depuis
plus de dix ans, les jeunesses ne portent plus. Car elle n'tait
point de celles qui sont trop coquettes, la pauvre fille, elle ne
l'tait pas assez, et vivait comme un garon, sans souci de sa figure,
et n'aimant que le jeu et la rise. Aussi avait-elle l'air d'une
vieille endimanche, et on la mprisait pour sa mauvaise tenue, qui
n'tait point commande par la misre, mais par l'avarice de sa
grand'mre, et le manque de got de la petite-fille.




XV.


Sylvinet trouvait trange que son besson et pris fantaisie de cette
Fadette, que, pour son compte, il aimait encore moins que Landry ne
faisait. Landry ne savait comment expliquer la chose, et il aurait
voulu se cacher sous terre. La Madelon tait bien malcontente, et
malgr l'entrain que la petite Fadette forait leurs jambes de
prendre, leurs figures taient si tristes qu'on et dit qu'ils
portaient le diable en terre.

Aussitt la fin de la premire danse, Landry s'esquiva et alla se
cacher dans son ouche. Mais, au bout d'un instant, la petite Fadette,
escorte du sauteriot, qui, pour ce qu'il avait une plume de paon et
un gland de faux or  sa casquette, tait plus rageur et plus
braillard que de coutume, vint bientt le relancer, amenant une bande
de drlesses plus jeunes qu'elle, car celles de son ge ne la
frquentaient gure. Quand Landry la vit avec toute cette volaille,
qu'elle comptait prendre  tmoin, en cas de refus, il se soumit et la
conduisit sous les noyers o il aurait bien voulu trouver un coin pour
danser avec elle sans tre remarqu. Par bonheur pour lui, ni Madelon,
ni Sylvinet n'taient de ce ct-l, ni les gens de l'endroit; et il
voulut profiter de l'occasion pour remplir sa tache et danser la
troisime bourre avec la Fadette. Il n'y avait autour d'eux que des
trangers qui n'y firent pas grande attention.

Sitt qu'il eut fini, il courut chercher Madelon pour l'inviter 
venir sous la rame manger de la fromente avec lui. Mais elle avait
dans avec d'autres qui lui avaient fait promettre de se laisser
rgaler, et elle le refusa un peu firement. Puis, voyant qu'il se
tenait dans un coin avec des yeux tout remplis de larmes, car le dpit
et la fiert la rendaient plus jolie fille que jamais elle ne lui
avait sembl, et l'on et dit que tout le monde en faisait la
remarque, elle mangea vite, se leva de table et dit tout haut: Voil
les vpres qui sonnent; avec qui vais-je danser aprs? Elle s'tait
tourne du ct de Landry, comptant qu'il dirait bien vite: Avec
moi! Mais, avant qu'il et pu desserrer les dents, d'autres s'taient
offerts, et la Madelon, sans daigner lui envoyer un regard de reproche
ou de piti, s'en alla  vpres avec ses nouveaux galants.

Du plus vite que les vpres furent chantes, la Madelon partit avec
Pierre Aubardeau, suivie de Jean Aladenise, et d'tienne Alaphilippe,
qui tous trois la firent danser l'un aprs l'autre, car elle n'en
pouvait manquer, tant belle fille et non sans avoir. Landry la
regardait du coin de l'oeil, et la petite Fadette tait reste dans
l'glise, disant de longues prires aprs les autres; et elle faisait
ainsi tous les dimanches, soit par grande dvotion selon les uns,
soit, selon d'autres, pour mieux cacher son jeu avec le diable.

Landry fut bien pein de voir que la Madelon ne montrait aucun souci 
son endroit, qu'elle tait rouge de plaisir comme une fraise, et
qu'elle se consolait trs-bien de l'affront qu'il s'tait vu forc de
lui faire. Il s'avisa alors de ce qui ne lui tait pas encore venu 
l'ide,  savoir, qu'elle pouvait bien se ressentir d'un peu beaucoup
de coquetterie, et que, dans tous les cas, elle n'avait pas pour lui
grande attache, puisqu'elle s'amusait si bien sans lui.

Il est vrai qu'il se savait dans son tort, du moins par apparence;
mais elle l'avait vu bien chagrin sous la rame, et elle aurait pu
deviner qu'il y avait l-dessous quelque chose qu'il aurait voulu
pouvoir lui expliquer. Elle ne s'en souciait mie pourtant, et elle
tait gaie comme un biquet, quand son coeur,  lui, se fendait de
chagrin.

Quand elle eut content ses trois danseurs, Landry s'approcha d'elle,
dsirant lui parler en secret et se justifier de son mieux. Il ne
savait comment s'y prendre pour l'emmener  l'cart, car il tait
encore dans l'ge o l'on n'a gure de courage avec les femmes; aussi
ne put-il trouver aucune parole  propos et la prit-il par la main
pour s'en faire suivre; mais elle lui dit d'un air moiti dpit,
moiti pardon:

--Oui-da, Landry, tu viens donc me faire danser  la fin?

--Non pas danser, rpondit-il, car il ne savait pas feindre et n'avait
plus l'ide de manquer  sa parole; mais vous dire quelque chose que
vous ne pouvez pas refuser d'entendre.

--Oh! si tu as un secret  me dire, Landry, ce sera pour une autre
fois, rpondit Madelon en lui retirant sa main. C'est aujourd'hui le
jour de danser et de se divertir. Je ne suis pas encore  bout de mes
jambes, et puisque le grelet a us les tiennes, va te coucher si tu
veux, moi je reste.

L-dessus elle accepta l'offre de Germain Audoux qui venait pour la
faire danser. Et comme elle tournait le dos  Landry, Landry entendit
Germain Audoux qui lui disait, en parlant de lui:--Voil un gars qui
paraissait bien croire que cette bourre-l lui reviendrait.

--Peut-tre bien, dit Madelon en hochant la tte, mais ce ne sera pas
encore pour son nez!

Landry fut grandement choqu de cette parole, et resta auprs de la
danse pour observer toutes les allures de la Madelon, qui n'taient
point malhonntes, mais si fires et de telle nargue, qu'il s'en
dpita; et quand elle revint de son ct, comme il la regardait avec
des yeux qui se moquaient un peu d'elle, elle lui dit par bravade:--Eh
bien donc, Landry, tu ne peux trouver une danseuse, aujourd'hui. Tu
seras, ma fine, oblig de retourner au grelet.

--Et j'y retournerai de bon coeur, rpondit Landry; car si ce n'est
la plus belle de la fte, c'est toujours celle qui danse le mieux.

L-dessus, il s'en fut aux alentours de l'glise pour chercher la
petite Fadette, et il la ramena dans la danse, tout en face de la
Madelon, et il y dansa deux bourres sans quitter la place. Il fallait
voir comme le grelet tait fier et content! Elle ne cachait point son
aise, faisait reluire ses coquins d'yeux noirs, et relevait sa petite
tte et sa grosse coiffe comme une poule huppe.

Mais, par malheur, son triomphe donna du dpit  cinq ou six gamins
qui la faisaient danser  l'habitude, et qui, ne pouvant plus en
approcher, eux qui n'avaient jamais t fiers avec elle, et qui
l'estimaient beaucoup pour sa danse, se mirent  la critiquer,  lui
reprocher sa fiert et  chuchoter autour d'elle:--Voyez donc la
grelette qui croit charmer Landry Barbeau! grelette, sautiote,
farfadette, chat grill, grillette, rlette,--et autres sornettes  la
manire de l'endroit.




XVI.


Et puis, quand la petite Fadette passait auprs d'eux, ils lui
tiraient sa manche, ou avanaient leur pied pour la faire tomber, et
il y en avait, des plus jeunes s'entend, et des moins bien appris, qui
frappaient sur l'orillon de sa coiffe et la lui faisaient virer d'une
oreille  l'autre, en criant:--Au grand calot, au grand calot  la
mre Fadet!

Le pauvre grelet allongea cinq ou six tapes  droite ou  gauche; mais
tout cela ne servit qu' attirer l'attention de son ct; et les
personnes de l'endroit commencrent  se dire:--Mais voyez donc notre
grelette, comme elle a de la chance aujourd'hui, que Landry Barbeau la
fait danser  tout moment! C'est vrai qu'elle danse bien, mais la
voil qui fait la belle fille et qui se carre comme une agasse.--Et
parlant  Landry, il y en eut qui dirent:--Elle t'a donc jet un sort,
mon pauvre Landry, que tu ne regardes qu'elle? ou bien c'est que tu
veux passer sorcier, et que bientt nous te verrons mener les loups
aux champs.

Landry fut mortifi; mais Sylvinet, qui ne voyait rien de plus
excellent et de plus estimable que son frre, le fut encore davantage
de voir qu'il se donnait en rise  tant de monde, et  des trangers
qui commenaient aussi  s'en mler,  faire des questions, et  dire:
C'est bien un beau gars: mais, tout de mme, il a une drle d'ide de
se coiffer de la plus vilaine qu'il n'y ait pas dans toute
l'assemble. La Madelon vint, d'un air de triomphe, couter toutes
ces moqueries, et, sans charit, elle y mla son mot:--Que
voulez-vous? dit-elle; Landry est encore un petit enfant, et,  son
ge, pourvu qu'on trouve  qui parler, on ne regarde pas si c'est une
tte de chvre ou une figure chrtienne.

Sylvinet prit alors Landry par le bras, en lui disant tout
bas:--Allons-nous-en, frre, ou bien il faudra nous fcher: car on se
moque, et l'insulte qu'on fait  la petite Fadette revient sur toi. Je
ne sais pas quelle ide t'a pris aujourd'hui de la faire danser quatre
ou cinq fois de suite. On dirait que tu cherches le ridicule; finis
cet amusement-l, je t'en prie. C'est bon pour elle de s'exposer aux
durets et au mpris du monde. Elle ne cherche que cela, et c'est son
got: mais ce n'est pas le ntre. Allons-nous-en, nous reviendrons
aprs l'_Angelus_, et tu feras danser la Madelon qui est une fille
bien comme il faut. Je t'ai toujours dit que tu aimais trop la danse,
et que cela te ferait faire des choses sans raison.

Landry le suivit deux ou trois pas, mais il se retourna en entendant
une grande clameur; et il vit la petite Fadette que Madelon et les
autres filles avaient livre aux moqueries de leurs galants, et que
les gamins, encourags par les rises qu'on en faisait, venaient de
dcoiffer d'un coup de poing. Elle avait ses grands cheveux noirs qui
pendaient sur son dos, et se dbattait toute en colre et en chagrin;
car, cette fois, elle n'avait rien dit qui lui mritt d'tre tant
maltraite, et elle pleurait de rage, sans pouvoir rattraper sa coiffe
qu'un mchant galopin emportait au bout d'un bton.

Landry trouva la chose bien mauvaise, et, son bon coeur se soulevant
contre l'injustice, il attrapa le gamin, lui ta la coiffe et le
bton, dont il lui appliqua un bon coup dans le derrire, revint au
milieu des autres qu'il mit en fuite, rien que de se montrer, et,
prenant le pauvre grelet par la main, il lui rendit sa coiffure.

La vivacit de Landry et la peur des gamins firent grandement rire les
assistants. On applaudissait  Landry; mais la Madelon tournant la
chose contre lui, il y eut des garons de l'ge de Landry, et mme de
plus gs, qui eurent l'air de rire  ses dpens.

Landry avait perdu sa honte; il se sentait brave et fort, et un je ne
sais quoi de l'homme fait lui disait qu'il remplissait son devoir en
ne laissant pas maltraiter une femme, laide ou belle, petite ou
grande, qu'il avait prise pour sa danseuse, au vu et au su de tout le
monde. Il s'aperut de la manire dont on le regardait du ct de
Madelon, et il alla tout droit vis--vis des Aladenise et des
Alaphilippe, en leur disant:

--Eh bien! vous autres, qu'est-ce que vous avez  en dire? S'il me
convient,  moi, de donner attention  cette fille-l, en quoi cela
vous offense-t-il? Et si vous en tes choqus, pourquoi vous
dtournez-vous pour le dire tout bas? Est-ce que je ne suis pas devant
vous? est-ce que vous ne me voyez point? On a dit par ici que j'tais
encore un petit enfant; mais il n'y a pas par ici un homme ou
seulement un grand garon qui me l'ait dit en face! J'attends qu'on me
parle, et nous verrons si l'on molestera la fille que ce petit enfant
fait danser.

Sylvinet n'avait pas quitt son frre, et, quoiqu'il ne l'approuvt
point d'avoir soulev cette querelle, il se tenait tout prt  le
soutenir. Il y avait l quatre ou cinq grands jeunes gens qui avaient
la tte de plus que les bessons; mais, quand ils les virent si rsolus
et comme, au fond, se battre pour si peu tait  considrer, ils ne
soufflrent mot et se regardrent les uns les autres, comme pour se
demander lequel avait eu l'intention de se mesurer avec Landry. Aucun
ne se prsenta, et Landry, qui n'avait point lch la main de la
Fadette, lui dit:

--Mets vite ton coiffage, Fanchon, et dansons, pour que je voie si on
viendra te l'ter.

--Non, dit la petite Fadette en essuyant ses larmes, j'ai assez dans
pour aujourd'hui, et je te tiens quitte du reste.

--Non pas, non pas, il faut danser encore, dit Landry, qui tait tout
en feu de courage et de fiert. Il ne sera pas dit que tu ne puisses
pas danser avec moi sans tre insulte.

Il la fit danser encore, et personne ne lui adressa un mot ni un
regard de travers. La Madelon et ses soupirants avaient t danser
ailleurs. Aprs cette bourre, la petite Fadette dit tout bas 
Landry:

--A prsent, c'est assez, Landry. Je suis contente de toi, et je te
rends ta parole. Je retourne  la maison. Danse avec qui tu voudras ce
soir.

Et elle s'en alla reprendre son petit frre qui se battait avec les
autres enfants, et s'en alla si vite que Landry ne vit pas seulement
par o elle se retirait.




XVII.


Landry alla souper chez lui avec son frre; et, comme celui-ci tait
bien soucieux de tout ce qui s'tait pass, il lui raconta comme quoi
il avait eu maille  partir la veille au soir avec le feu follet, et
comment la petite Fadette l'en ayant dlivr, soit par courage, soit
par magie, elle lui avait demand pour sa rcompense de la faire
danser sept fois  la fte de la Saint-Andoche. Il ne lui parla point
du reste, ne voulant jamais lui dire quelle peur il avait eue de le
trouver noy l'an d'auparavant, et en cela il tait sage, car ces
mauvaises ides que les enfants se mettent quelquefois en tte y
reviennent bientt, si l'on y fait attention et si on leur en parle.

Sylvinet approuva son frre d'avoir tenu sa parole, et lui dit que
l'ennui que cela lui avait attir augmentait d'autant l'estime qui lui
en tait due. Mais, tout en s'effrayant du danger que Landry avait
couru dans la rivire, il manqua de reconnaissance pour la petite
Fadette. Il avait tant d'loignement pour elle qu'il ne voulut point
croire qu'elle l'et trouv l par hasard, ni qu'elle l'et secouru
par bont.

--C'est elle, lui dit-il, qui avait conjur le fadet pour te troubler
l'esprit et te faire noyer; mais Dieu ne l'a pas permis, parce que tu
n'tais pas et n'as jamais t en tat de pch mortel. Alors ce
mchant grelet, abusant de ta bont et de ta reconnaissance, t'a fait
faire une promesse qu'elle savait bien fcheuse et dommageable pour
toi. Elle est trs-mauvaise, cette fille-l: toutes les sorcires
aiment le mal, il n'y en a pas de bonnes. Elle savait bien qu'elle te
brouillerait avec la Madelon et tes plus honntes connaissances. Elle
voulait aussi te faire battre; et si, pour la seconde fois, le bon
Dieu ne t'avait point dfendu contre elle, tu aurais bien pu avoir
quelque mauvaise dispute et attraper du malheur.

Landry, qui voyait volontiers par les yeux de son frre, pensa qu'il
avait peut-tre bien raison, et ne dfendit gure la Fadette contre
lui. Ils causrent ensemble sur le follet, que Sylvinet n'avait jamais
vu, et dont il tait bien curieux d'entendre parler, sans pourtant
dsirer de le voir. Mais ils n'osrent pas en parler  leur mre,
parce qu'elle avait peur, rien que d'y songer; ni  leur pre, parce
qu'il s'en moquait, et en avait vu plus de vingt sans y donner
d'attention.

On devait danser encore jusqu' la grand'nuit; mais Landry, qui avait
le coeur gros  cause qu'il tait pour de bon fch contre la
Madelon, ne voulut point profiter de la libert que la Fadette lui
avait rendue, et il aida son frre  aller chercher ses btes au
pacage. Et comme cela le conduisit  moiti chemin de la Priche, et
qu'il avait le mal de tte, il dit adieu  son frre au bout de la
joncire. Sylvinet ne voulut point qu'il allt passer au gu des
Roulettes, crainte que le follet ou le grelet ne lui fissent encore l
quelque mchant jeu. Il lui fit promettre de prendre le plus long et
d'aller passer  la planchette du grand moulin.

Landry fit comme son frre souhaitait, et au lieu de traverser la
joncire, il descendit la trane qui longe la cte du Chaumois. Il
n'avait peur de rien, parce qu'il y avait encore du bruit en l'air 
cause de la fte. Il entendait tant soit peu les musettes et les cris
des danseurs de la Saint-Andoche, et il savait bien que les esprits ne
font leurs malices que quand tout le monde est endormi dans le pays.

Quand il fut au bas de la cte, tout au droit de la carrire, il
entendit une voix gmir et pleurer, et tout d'abord il crut que
c'tait le courlis. Mais,  mesure qu'il approchait, cela ressemblait
 des gmissements humains, et, comme le coeur ne lui faisait jamais
dfaut quand il s'agissait d'avoir affaire  des tres de son espce,
et surtout de leur porter secours, il descendit hardiment dans le plus
creux de la carrire.

Mais la personne qui se plaignait ainsi fit silence en l'entendant
venir.

--Qui pleure donc a par ici? demanda-t-il d'une voix assure.

On ne lui rpondit mot.

--Y a-t-il par l quelqu'un de malade? fit-il encore.

Et comme on ne disait rien, il songea  s'en aller; mais auparavant il
voulut regarder emmy les pierres et les grands chardons qui
encombraient l'endroit, et bientt il vit,  la clart de la lune qui
commenait  monter, une personne couche par terre tout de son long,
la figure en avant et ne bougeant non plus que si elle tait morte,
soit qu'elle n'en valt gure mieux, soit qu'elle se ft jete l dans
une grande affliction, et que, pour ne pas se faire apercevoir, elle
ne voult point remuer.

Landry n'avait jamais encore vu ni touch un mort. L'ide que c'en
tait peut-tre un lui fit une grande motion; mais il se surmonta,
parce qu'il pensa devoir porter assistance  son prochain, et il alla
rsolument pour tter la main de cette personne tendue, qui, se
voyant dcouverte, se releva  moiti aussitt qu'il fut auprs
d'elle; et alors Landry connut que c'tait la petite Fadette.




XVIII.


Landry fut fch d'abord d'tre oblig de trouver toujours la petite
Fadette sur son chemin; mais comme elle paraissait avoir une peine, il
en eut compassion. Et voil l'entretien qu'ils eurent ensemble:

--Comment, Grelet, c'est toi qui pleurais comme a? Quelqu'un t'a-t-il
frappe ou pourchasse encore, que tu te plains et que tu te caches?

--Non, Landry, personne ne m'a moleste depuis que tu m'as si
bravement dfendue; et d'ailleurs je ne crains personne. Je me cachais
pour pleurer, et c'est tout, car il n'y a rien de si sot que de
montrer sa peine aux autres.

--Mais pourquoi as-tu une si grosse peine? Est-ce  cause des
mchancets qu'on t'a faites aujourd'hui? Il y a eu un peu de ta
faute; mais il faut t'en consoler et ne plus t'y exposer.

--Pourquoi dites-vous, Landry, qu'il y a eu de ma faute? C'est donc un
outrage que je vous ai fait de souhaiter de danser avec vous, et je
suis donc la seule fille qui n'ait pas le droit de s'amuser comme les
autres?

--Ce n'est point cela, Fadette; je ne vous fais point de reproche
d'avoir voulu danser avec moi. J'ai fait ce que vous souhaitiez, et je
me suis conduit avec vous comme je devais. Votre tort est plus ancien
que la journe d'aujourd'hui, et si vous l'avez eu, ce n'est point
envers moi, mais envers vous-mme, vous le savez bien.

--Non, Landry; aussi vrai que j'aime Dieu, je ne connais pas ce
tort-l; je n'ai jamais song  moi-mme, et si je me reproche quelque
chose, c'est de vous avoir caus du dsagrment contre mon gr.

--Ne parlons pas de moi, Fadette, je ne vous fais aucune plainte;
parlons de vous; et puisque vous ne vous connaissez point de dfauts,
voulez-vous que, de bonne foi et de bonne amiti, je vous dise ceux
que vous avez?

--Oui, Landry, je le veux, et j'estimerai cela la meilleure rcompense
ou la meilleure punition que tu puisses me donner pour le bien ou le
mal que je t'ai fait.

--Eh bien, Fanchon Fadet, puisque tu parles si raisonnablement, et
que, pour la premire fois de ta vie, je te vois douce et traitable,
je vas te dire pourquoi on ne te respecte pas comme une fille de seize
ans devrait pouvoir l'exiger. C'est que tu n'as rien d'une fille et
tout d'un garon, dans ton air et dans tes manires; c'est que tu ne
prends pas soin de ta personne. Pour commencer, tu n'as point l'air
propre et soigneux, et tu te fais paratre laide par ton habillement
et ton langage. Tu sais bien que les enfants t'appellent d'un nom
encore plus dplaisant que celui de grelet. Ils t'appellent souvent le
_mlot_. Eh bien, crois-tu que ce soit  propos,  seize ans, de ne
point ressembler encore  une fille? Tu montes sur les arbres comme un
vrai chat-curieux, et quand tu sautes sur une jument, sans bride ni
selle, tu la fais galoper comme si le diable tait dessus. C'est bon
d'tre forte et leste; c'est bon aussi de n'avoir peur de rien, et
c'est un avantage de nature pour un homme. Mais pour une femme trop
est trop, et tu as l'air de vouloir te faire remarquer. Aussi on te
remarque, on te taquine, on crie aprs toi comme aprs un loup. Tu as
de l'esprit et tu rponds des malices qui font rire ceux  qui elles
ne s'adressent point. C'est encore bon d'avoir plus d'esprit que les
autres; mais  force de le montrer, on se fait des ennemis. Tu es
curieuse, et quand tu as surpris les secrets des autres, tu les leur
jettes  la figure bien durement, aussitt que tu as  te plaindre
d'eux. Cela te fait craindre, et on dteste ceux qu'on craint. On leur
rend plus de mal qu'ils n'en font. Enfin, que tu sois sorcire ou non,
je veux croire que tu as des connaissances, mais j'espre que tu ne
t'es pas donne aux mauvais esprits; tu cherches  le paratre pour
effrayer ceux qui te fchent, et c'est toujours un assez vilain renom
que tu te donnes l. Voil tous tes torts, Fanchon Fadet, et c'est 
cause de ces torts-l que les gens en ont avec toi. Rumine un peu la
chose, et tu verras que si tu voulais tre un peu plus comme les
autres, on te saurait plus de gr de ce que tu as de plus qu'eux dans
ton entendement.

--Je te remercie, Landry, rpondit la petite Fadette, d'un air
trs-srieux, aprs avoir cout le besson bien religieusement. Tu
m'as dit  peu prs ce que tout le monde me reproche, et tu me l'as
dit avec beaucoup d'honntet et de mnagement, ce que les autres ne
font point; mais  prsent veux-tu que je te rponde, et, pour cela,
veux-tu t'asseoir  mon ct pour un petit moment?

--L'endroit n'est gure agrable, dit Landry, qui ne se souciait point
trop de s'attarder avec elle, et qui songeait toujours aux mauvais
sorts qu'on l'accusait de jeter sur ceux qui ne s'en mfiaient point.

--Tu ne trouves point l'endroit agrable, reprit-elle, parce que vous
autres riches vous tes difficiles. Il vous faut du beau gazon pour
vous asseoir dehors, et vous pouvez choisir dans vos prs et dans vos
jardins les plus belles places et le meilleur ombrage. Mais ceux qui
n'ont rien  eux n'en demandent pas si long au bon Dieu, et ils
s'accommodent de la premire pierre venue pour poser leur tte. Les
pines ne blessent point leurs pieds, et l o ils se trouvent ils
observent tout ce qui est joli et avenant au ciel et sur la terre. Il
n'y a point de vilain endroit, Landry, pour ceux qui connaissent la
vertu et la douceur de toutes les choses que Dieu a faites. Moi, je
sais, sans tre sorcire,  quoi sont bonnes les moindres herbes que
tu crases sous tes pieds; et quand je sais leur usage, je les regarde
et ne mprise ni leur odeur ni leur figure. Je te dis cela, Landry,
pour t'enseigner tout  l'heure une autre chose qui se rapporte aux
mes chrtiennes aussi bien qu'aux fleurs des jardins et aux ronces
des carrires; c'est que l'on mprise trop souvent ce qui ne parat ni
beau ni bon, et que par l on se prive de ce qui est secourable et
salutaire.

--Je n'entends pas bien ce que tu veux signifier, dit Landry en
s'asseyant auprs d'elle;--et ils restrent un moment sans parler, car
la petite Fadette avait l'esprit envol  des ides que Landry ne
connaissait point; et, quant  lui, malgr qu'il en et un peu
d'embrouillement dans la tte, il ne pouvait pas s'empcher d'avoir du
plaisir  entendre cette fille; car jamais il n'avait entendu une voix
si douce et des paroles si bien dites que les paroles et la voix de la
Fadette dans ce moment-l.

--coute, Landry, lui dit-elle, je suis plus  plaindre qu' blmer;
et si j'ai des torts envers moi-mme, du moins n'en ai-je jamais eu de
srieux envers les autres; et si le monde tait juste et raisonnable,
il ferait plus d'attention  mon bon coeur qu' ma vilaine figure et
 mes mauvais habillements. Vois un peu, ou apprends si tu ne le sais,
quel a t mon sort depuis que je suis au monde. Je ne te dirai point
de mal de ma pauvre mre qu'un chacun blme et insulte, quoiqu'elle
ne soit point l pour se dfendre, et sans que je puisse le faire, moi
qui ne sais pas bien ce qu'elle a fait de mal, ni pourquoi elle a t
pousse  le faire. Eh bien, le monde est si mchant, qu' peine ma
mre m'eut-elle dlaisse, et comme je la pleurais encore bien
amrement, au moindre dpit que les autres enfants avaient contre moi,
pour un jeu, pour un rien qu'ils se seraient pardonn entre eux, ils
me reprochaient la faute de ma mre et voulaient me forcer  rougir
d'elle. Peut-tre qu' ma place une fille raisonnable, comme tu dis,
se ft abaisse dans le silence, pensant qu'il tait prudent
d'abandonner la cause de sa mre et de la laisser injurier pour se
prserver de l'tre. Mais moi, vois-tu, je ne le pouvais pas. C'tait
plus fort que moi. Ma mre tait toujours ma mre, et qu'elle soit ce
qu'on voudra, que je la retrouve ou que je n'en entende jamais parler,
je l'aimerai toujours de toute la force de mon coeur. Aussi, quand
on m'appelle enfant de coureuse et de vivandire, je suis en colre,
non  cause de moi: je sais bien que cela ne peut m'offenser, puisque
je n'ai rien fait de mal; mais  cause de cette pauvre chre femme que
mon devoir est de dfendre. Et comme je ne peux ni ne sais la
dfendre, je la venge, en disant aux autres les vrits qu'ils
mritent, et en leur montrant qu'ils ne valent pas mieux que celle 
qui ils jettent la pierre. Voil pourquoi ils disent que je suis
curieuse et insolente, que je surprends leurs secrets pour les
divulguer. Il est vrai que le bon Dieu m'a faite curieuse, si c'est
l'tre que de dsirer connatre les choses caches. Mais si on avait
t bon et humain envers moi, je n'aurais pas song  contenter ma
curiosit aux dpens du prochain. J'aurais renferm mon amusement dans
la connaissance des secrets que m'enseigne ma grand'mre pour la
gurison du corps humain. Les fleurs, les herbes, les pierres, les
mouches, tous les secrets de nature, il y en aurait eu bien assez pour
m'occuper et pour me divertir, moi qui aime  vaguer et  fureter
partout. J'aurais toujours t seule, sans connatre l'ennui; car mon
plus grand plaisir est d'aller dans les endroits qu'on ne frquente
point et d'y rvasser  cinquante choses dont je n'entends jamais
parler aux personnes qui se croient bien sages et bien avises. Si je
me suis laisse attirer dans le commerce de mon prochain, c'est par
l'envie que j'avais de rendre service avec les petites connaissances
qui me sont venues et dont ma grand'mre elle-mme fait souvent son
profit sans rien dire. Eh bien, au lieu d'tre remercie honntement
par tous les enfants de mon ge dont je gurissais les blessures et
les maladies, et  qui j'enseignais mes remdes sans demander jamais
de rcompense, j'ai t traite de sorcire, et ceux qui venaient bien
doucement me prier quand ils avaient besoin de moi, me disaient plus
tard des sottises  la premire occasion.

Cela me courrouait, et j'aurais pu leur nuire, car si je sais des
choses pour faire du bien, j'en sais aussi pour faire du mal; et
pourtant je n'en ai jamais fait usage; je ne connais point la rancune,
et si je me venge en paroles, c'est que je suis soulage en disant
tout de suite ce qui me vient au bout de la langue, et qu'ensuite je
n'y pense plus et pardonne ainsi que Dieu le commande. Quant  ne
prendre soin ni de ma personne ni de mes manires, cela devrait
montrer que je ne suis pas assez folle pour me croire belle, lorsque
je sais que je suis si laide que personne ne peut me regarder. On me
l'a dit assez souvent pour que je le sache; et, en voyant combien les
gens sont durs et mprisants pour ceux que le bon Dieu a mal
partags, je me suis fait un plaisir de leur dplaire, me consolant
par l'ide que ma figure n'avait rien de repoussant pour le bon Dieu
et pour mon ange gardien, lesquels ne me la reprocheraient pas plus
que je ne la leur reproche moi-mme. Aussi, moi, je ne suis pas comme
ceux qui disent: Voil une chenille, une vilaine bte; ah! qu'elle est
laide! il faut la tuer! Moi, je n'crase pas la pauvre crature du bon
Dieu, et si la chenille tombe dans l'eau, je lui tends une feuille
pour qu'elle se sauve. Et  cause de cela on dit que j'aime les
mauvaises btes et que je suis sorcire, parce que je n'aime pas 
faire souffrir une grenouille,  arracher les pattes  une gupe et 
clouer une chauve-souris vivante contre un arbre. Pauvre bte, que je
lui dis, si on doit tuer tout ce qui est vilain, je n'aurais pas plus
que toi le droit de vivre.




XIX.


Landry fut, je ne sais comment, motionn de la manire dont la petite
Fadette parlait humblement et tranquillement de sa laideur, et, se
remmorant sa figure, qu'il ne voyait gure dans l'obscurit de la
carrire, il lui dit, sans songer  la flatter:

--Mais, Fadette, tu n'es pas si vilaine que tu le crois, ou que tu
veux bien le dire. Il y en a de bien plus dplaisantes que toi  qui
l'on n'en fait pas reproche.

--Que je le sois un peu de plus, un peu de moins, tu ne peux pas dire,
Landry, que je suis une jolie fille. Voyons, ne cherche pas  me
consoler, car je n'en ai pas de chagrin.

--Dame! qu'est-ce qui sait comment tu serais si tu tais habille et
coiffe comme les autres? Il y a une chose que tout le monde dit:
c'est que si tu n'avais pas le nez si court, la bouche si grande et la
peau si noire, tu ne serais point mal; car on dit aussi que, dans tout
le pays d'ici, il n'y a pas une paire d'yeux comme les tiens, et si tu
n'avais point le regard si hardi et si moqueur, on aimerait  tre
bien vu de ces yeux-l.

Landry parlait de la sorte sans trop se rendre compte de ce qu'il
disait. Il se trouvait en train de se rappeler les dfauts et les
qualits de la petite Fadette; et, pour la premire fois, il y donnait
une attention et un intrt dont il ne se serait pas cru capable un
moment plus tt. Elle y prit garde, mais n'en fit rien paratre,
ayant trop d'esprit pour prendre la chose au srieux.

--Mes yeux voient en bien ce qui est bon, dit-elle, et en piti ce qui
ne l'est pas. Aussi je me console bien de dplaire  qui ne me plat
point, et je ne conois gure pourquoi toutes ces belles filles, que
je vois courtises, sont coquettes avec tout le monde, comme si tout
le monde tait de leur got. Pour moi, si j'tais belle, je ne
voudrais le paratre et me rendre aimable qu' celui qui me
conviendrait.

Landry pensa  la Madelon, mais la petite Fadette ne le laissa pas sur
cette ide-l; elle continua de parler comme s'ensuit:

--Voil donc, Landry, tout mon tort envers les autres, c'est de ne
point chercher  quter leur piti ou leur indulgence pour ma laideur.
C'est de me montrer  eux sans aucun attifage pour la dguiser, et
cela les offense et leur fait oublier que je leur ai fait souvent du
bien, jamais de mal. D'un autre ct, quand mme j'aurais soin de ma
personne, o prendrais-je de quoi me faire brave? Ai-je jamais mendi,
quoique je n'aie pas  moi un sou vaillant? Ma grand'mre me
donne-t-elle la moindre chose, si ce n'est la retirance et le manger?
Et si je ne sais point tirer parti des pauvres hardes que ma pauvre
mre m'a laisses, est-ce ma faute, puisque personne ne me l'a
enseign, et que depuis l'ge de dix ans je suis abandonne sans amour
ni merci de personne? Je sais bien le reproche qu'on me fait, et tu as
eu la charit de me l'pargner: on dit que j'ai seize ans et que je
pourrais bien me louer, qu'alors j'aurais des gages et le moyen de
m'entretenir; mais que l'amour de la paresse et du vagabondage me
retient auprs de ma grand'mre, qui ne m'aime pourtant gure et qui a
bien le moyen de prendre une servante.

--Eh bien, Fadette, n'est-ce point la vrit? dit Landry. On te
reproche de ne pas aimer l'ouvrage, et ta grand'mre elle-mme dit 
qui veut l'entendre, qu'elle aurait du profit  prendre une domestique
 ta place.

--Ma grand'mre dit cela parce qu'elle aime  gronder et  se
plaindre. Et pourtant quand je parle de la quitter, elle me retient,
parce qu'elle sait que je lui suis plus utile qu'elle ne veut le dire.
Elle n'a plus ses yeux ni ses jambes de quinze ans pour trouver les
herbes dont elle fait ses breuvages et ses poudres, et il y en a qu'il
faut aller chercher bien loin et dans des endroits bien difficiles.
D'ailleurs, je te l'ai dit, je trouve moi-mme aux herbes des vertus
qu'elle ne leur connat pas, et elle est bien tonne quand je fais
des drogues dont elle voit ensuite le bon effet. Quant  nos btes,
elles sont si belles qu'on est tout surpris de voir un pareil troupeau
 des gens qui n'ont de pacage autre que le communal. Eh bien, ma
grand'mre sait  qui elle doit des ouailles en si bonne laine et des
chvres en si bon lait. Va, elle n'a point envie que je la quitte, et
je lui vaux plus gros que je ne lui cote. Moi, j'aime ma grand'mre,
encore qu'elle me rudoie et me prive beaucoup. Mais j'ai une autre
raison pour ne pas la quitter, et je te la dirai si tu veux, Landry.

--Eh bien, dis-la donc, rpondit Landry, qui ne se fatiguait point
d'couter la Fadette.

--C'est, dit-elle, que ma mre m'a laiss sur les bras, alors que je
n'avais encore que dix ans, un pauvre enfant bien laid, aussi laid que
moi, et encore plus disgraci, pour ce qu'il est clop de naissance,
chtif, maladif, crochu, et toujours en chagrin et en malice parce
qu'il est toujours en souffrance, le pauvre gars! Et tout le monde le
tracasse, le repousse et l'avilit, mon pauvre sauteriot! Ma
grand'mre le tance trop rudement et le frapperait trop, si je ne le
dfendais contre elle en faisant semblant de le tarabuster  sa place.
Mais j'ai toujours grand soin de ne pas le toucher pour de vrai, et il
le sait bien, lui! Aussi quand il a fait une faute, il accourt se
cacher dans mes jupons, et il me dit: Bats-moi avant que ma
grand'mre ne me prenne! Et moi, je le bats pour rire, et le malin
fait semblant de crier. Et puis je le soigne; je ne peux pas toujours
l'empcher d'tre en loques, le pauvre petit; mais quand j'ai quelque
nippe, je l'arrange pour l'habiller, et je le guris quand il est
malade, tandis que ma grand'mre le ferait mourir, car elle ne sait
point soigner les enfants. Enfin, je le conserve  la vie, ce
malingret, qui sans moi serait bien malheureux, et bientt dans la
terre  ct de notre pauvre pre, que je n'ai pas pu empcher de
mourir. Je ne sais pas si je lui rends service en le faisant vivre,
tortu et malplaisant comme il est; mais c'est plus fort que moi,
Landry, et quand je songe  prendre du service pour avoir quelque
argent  moi et me retirer de la misre o je suis, mon coeur se
fend de piti et me fait reproche, comme si j'tais la mre de mon
sauteriot, et comme si je le voyais prir par ma faute. Voil tous mes
torts et mes manquements, Landry. A prsent, que le bon Dieu me juge;
moi, je pardonne  ceux qui me mconnaissent.




XX.


Landry coutait toujours la petite Fadette, avec une grande contention
d'esprit, et sans trouver  redire  aucune de ses raisons. En dernier
lieu, la manire dont elle parla de son petit frre le sauteriot, lui
fit un effet, comme si, tout d'un coup, il se sentait de l'amiti pour
elle, et comme s'il voulait tre de son parti contre tout le monde.

--Cette fois-ci, Fadette, dit-il, celui qui te donnerait tort serait
dans son tort le premier; car tout ce que tu as dit l est trs-bien
dit, et personne ne se douterait de ton bon coeur et de ton bon
raisonnement. Pourquoi ne te fais-tu pas connatre pour ce que tu es?
on ne parlerait pas mal de toi, et il y en a qui te rendraient
justice.

--Je te l'ai bien dit, Landry, reprit-elle. Je n'ai pas besoin de
plaire  qui ne me plat point.

--Mais si tu me le dis  moi, c'est donc que...

L-dessus Landry s'arrta, tout tonn de ce qu'il avait manqu de
dire; et, se reprenant:

--C'est donc, fit-il, que tu as plus d'estime pour moi que pour un
autre? Je croyais pourtant que tu me hassais  cause que je n'ai
jamais t bon pour toi.

--C'est possible que je t'aie ha un peu, rpondit la petite Fadette;
mais si cela a t, cela n'est plus  partir d'aujourd'hui, et je vas
te dire pourquoi, Landry. Je te croyais fier, et tu l'es; mais tu sais
surmonter ta fiert pour faire ton devoir, et tu y as d'autant plus de
mrite. Je te croyais ingrat, et, quoique la fiert qu'on t'a
enseigne te pousse  l'tre, tu es si fidle  ta parole que rien ne
te cote pour t'acquitter; enfin, je te croyais poltron, et pour cela
j'tais porte  te mpriser; mais je vois que tu n'as que de la
superstition, et que le courage, quand il s'agit d'un danger certain 
affronter, ne te fait pas dfaut. Tu m'as fait danser aujourd'hui,
quoique tu en fusses bien humili. Tu es mme venu, aprs vpres, me
chercher auprs de l'glise, au moment o je t'avais pardonn dans mon
coeur aprs avoir fait ma prire, et o je ne songeais plus  te
tourmenter. Tu m'as dfendue contre de mchants enfants, et tu as
provoqu de grands garons qui, sans toi, m'auraient maltraite.
Enfin, ce soir, en m'entendant pleurer, tu es venu  moi pour
m'assister et me consoler. Ne crois point, Landry, que j'oublierai
jamais ces choses-l. Tu auras toute ta vie la preuve que j'en garde
une grande souvenance, et tu pourras me requrir,  ton tour, de tout
ce que tu voudras, dans quelque moment que ce soit. Ainsi, pour
commencer, je sais que je t'ai fait aujourd'hui une grosse peine. Oui,
je le sais, Landry, je suis assez sorcire pour t'avoir devin, encore
que, ce matin, je ne m'en doutais point. Va, sois certain que j'ai
plus de malice que de mchancet, et que, si je t'avais su amoureux de
la Madelon, je ne t'aurais pas brouill avec elle, comme je l'ai fait
en te forant  danser avec moi. Cela m'amusait, j'en tombe d'accord,
de voir que, pour danser avec une laideron comme moi, tu laissais de
ct une belle fille; mais je croyais que c'tait seulement une petite
piqre  ton amour-propre. Quand j'ai peu  peu compris que c'tait
une vraie blessure dans ton coeur, que, malgr toi, tu regardais
toujours du ct de Madelon, et que son dpit te donnait envie de
pleurer, j'ai pleur aussi, vrai! j'ai pleur au moment o tu as
voulu te battre contre ses galants, et tu as cru que c'taient des
larmes de repentance. Voil pourquoi je pleurais encore si amrement
quand tu m'as surprise ici, et pourquoi je pleurerai jusqu' ce que
j'aie rpar le mal que j'ai caus  un bon et brave garon comme je
connais  prsent que tu l'es.

--Et, en supposant, ma pauvre Fanchon, dit Landry, tout mu des larmes
qu'elle recommenait  verser, que tu m'aies caus une fcherie avec
une fille dont je serais amoureux comme tu dis, que pourrais-tu donc
faire pour nous remettre en bon accord?

--Fie-toi  moi, Landry, rpondit la petite Fadette. Je ne suis pas
assez sotte pour ne pas m'expliquer comme il faut. La Madelon saura
que tout le tort est venu de moi. Je me confesserai  elle et je te
rendrai blanc comme neige. Si elle ne te rend pas son amiti demain,
c'est qu'elle ne t'a jamais aim et...

--Et que je ne dois pas la regretter, Fanchon; et comme elle ne m'a
jamais aim, en effet, tu prendrais une peine inutile. Ne le fais donc
pas, et console-toi du petit chagrin que tu m'as fait. J'en suis dj
guri.

--Ces peines-l ne gurissent pas si vite, rpondit la petite Fadette;
et puis, se ravisant:--Du moins  ce qu'on dit, fit-elle. C'est le
dpit qui te fait parler, Landry. Quand tu auras dormi l-dessus,
demain viendra et tu seras bien triste jusqu' ce que tu aies fait la
paix avec cette belle fille.

--Peut-tre bien, dit Landry, mais,  cette heure, je te baille ma foi
que je n'en sais rien et que je n'y pense point. Je m'imagine que
c'est toi qui veux me faire accroire que j'ai beaucoup d'amiti pour
elle, et moi, il me semble que si j'en ai eu, c'tait si petitement
que j'en ai quasiment perdu souvenance.

--C'est drle, dit la petite Fadette en soupirant; c'est donc comme a
que vous aimez, vous, les garons?

--Dame! vous autres filles, vous n'aimez pas mieux; puisque vous vous
choquez si aisment, et que vous vous consolez si vite avec le premier
venu. Mais nous parlons l de choses que nous n'entendons peut-tre
pas encore, du moins toi, ma petite Fadette, qui vas toujours te
gaussant des amoureux. Je crois bien que tu t'amuses de moi encore 
cette heure, en voulant arranger mes affaires avec la Madelon. Ne le
fais pas, te dis-je, car elle pourrait croire que je t'en ai charge,
et elle se tromperait. Et puis a la fcherait peut-tre de penser que
je me fais prsenter  elle comme son amoureux attitr; car la vrit
est que je ne lui ai encore jamais dit un mot d'amourette, et que, si
j'ai eu du contentement  tre auprs d'elle et  la faire danser,
elle ne m'a jamais donn le courage de le lui faire assavoir par mes
paroles. Par ainsi, laissons passer la chose; elle en reviendra
d'elle-mme si elle veut, et si elle n'en revient pas, je crois bien
que je n'en mourrai point.

--Je sais mieux ce que tu penses l-dessus que toi-mme, Landry,
reprit la petite Fadette. Je te crois quand tu me dis que tu n'as
jamais fait connatre ton amiti  la Madelon par des paroles: mais il
faudrait qu'elle ft bien simple pour ne l'avoir pas connue dans tes
yeux, aujourd'hui surtout. Puisque j'ai t cause de votre fcherie,
il faut que je sois cause de votre contentement, et c'est la bonne
occasion de faire comprendre  Madelon que tu l'aimes. C'est  moi de
le faire et je le ferai si finement et si  propos, qu'elle ne pourra
point t'accuser de m'y avoir provoque. Fie-toi, Landry,  la petite
Fadette, au pauvre vilain grelet, qui n'a point le dedans aussi laid
que le dehors; et pardonne-lui de t'avoir tourment, car il en
rsultera pour toi un grand bien. Tu connatras que s'il est doux
d'avoir l'amour d'une belle, il est utile d'avoir l'amiti d'une
laide; car les laides ont du dsintressement et rien ne leur donne
dpit ni rancune.

--Que tu sois belle ou laide, Fanchon, dit Landry en lui prenant la
main, je crois comprendre dj que ton amiti est une trs-bonne
chose, et si bonne, que l'amour en est peut-tre une mauvaise en
comparaison. Tu as beaucoup de bont, je le connais  prsent; car je
t'ai fait un grand affront auquel tu n'as pas voulu prendre garde
aujourd'hui, et quand tu dis que je me suis bien conduit avec toi, je
trouve, moi, que j'ai agi fort malhonntement.

--Comment donc, a, Landry? Je ne sais pas en quoi...

--C'est que je ne t'ai pas embrasse une seule fois  la danse,
Fanchon, et pourtant c'tait mon devoir et mon droit, puisque c'est la
coutume. Je t'ai traite comme on fait des petites filles de dix ans,
qu'on ne se baisse pas pour embrasser, et pourtant tu es quasiment de
mon ge; il n'y a pas plus d'un an de diffrence. Je t'ai donc fait
une injure, et si tu n'tais pas si bonne fille, tu t'en serais bien
aperue.

--Je n'y ai pas seulement pens, dit la petite Fadette; et elle se
leva, car elle sentait qu'elle mentait, et elle ne voulait pas le
faire paratre. Tiens, dit-elle en se forant pour tre gaie; coute
comme les grelets chantent dans les bls en chaume; ils m'appellent
par mon nom, et la chouette est l-bas qui me crie l'heure que les
toiles marquent dans le cadran du ciel.

--Je l'entends bien aussi, et il faut que je rentre  la Priche; mais
avant que je te dise adieu, Fadette, est-ce que tu ne veux pas me
pardonner?

--Mais je ne t'en veux pas, Landry, et je n'ai pas de pardon  te
faire.

--Si fait, dit Landry, qui tait tout agit d'un je ne sais quoi,
depuis qu'elle lui avait parl d'amour et d'amiti, d'une voix si
douce que celle des bouvreuils qui gazouillaient en dormant dans les
buissons paraissait dure auprs. Si fait, tu me dois un pardon, c'est
de me dire qu'il faut  prsent que je t'embrasse pour rparer de
l'avoir omis dans le jour.

La petite Fadette trembla un peu: puis, tout aussitt reprenant sa
bonne humeur:

--Tu veux, Landry, que je te fasse expier ton tort par une punition.
Eh bien, je t'en tiens quitte, mon garon. C'est bien assez d'avoir
fait danser la laide, ce serait trop de vertu que de vouloir
l'embrasser.

--Tiens, ne dis pas a, s'exclama Landry en lui prenant la main et le
bras tout ensemble; je crois que a ne peut tre une punition de
t'embrasser...  moins que la chose ne te chagrine et ne te rpugne,
venant de moi...

Et quand il eut dit cela, il fit un tel souhait d'embrasser la
petite Fadette, qu'il tremblait de peur qu'elle n'y consentt point.

--coute, Landry, lui dit-elle de sa voix douce et flatteuse, si
j'tais belle, je te dirais que ce n'est le lieu ni l'heure de
s'embrasser comme en cachette. Si j'tais coquette, je penserais, au
contraire, que c'est l'heure et le lieu, parce que la nuit cache ma
laideur, et qu'il n'y a ici personne pour te faire honte de ta
fantaisie. Mais, comme je ne suis ni coquette ni belle, voil ce que
je te dis: Serre-moi la main en signe d'honnte amiti, et je serai
contente d'avoir ton amiti, moi qui n'en ai jamais eu, et qui n'en
souhaiterai jamais d'autre.

--Oui, dit Landry, je serre ta main de tout mon coeur, entends-tu,
Fadette? Mais la plus honnte amiti, et c'est celle que j'ai pour
toi, n'empche point qu'on s'embrasse. Si tu me dnies cette
preuve-l, je croirai que tu as encore quelque chose contre moi.

Et il tenta de l'embrasser par surprise; mais elle y fit rsistance,
et, comme il s'y obstinait, elle se mit  pleurer en disant:

--Laisse-moi, Landry, tu me fais beaucoup de peine.

Landry s'arrta tout tonn, et si chagrin de la voir encore dans les
larmes, qu'il en eut comme du dpit.

--Je vois bien, lui dit-il, que tu ne dis pas la vrit en me disant
que mon amiti est la seule que tu veuilles avoir. Tu en as une plus
forte qui te dfend de m'embrasser.

--Non, Landry, rpondit-elle en sanglotant; mais j'ai peur que, pour
m'avoir embrasse la nuit, sans me voir, vous ne me hassiez quand
vous me reverrez au jour.

--Est-ce que je ne t'ai jamais vue? dit Landry impatient; est-ce que
je ne te vois pas,  prsent? Tiens, viens un peu  la lune, je te
vois bien, et je ne sais pas si tu es laide, mais j'aime ta figure,
puisque je t'aime, voil tout.

Et puis il l'embrassa, d'abord tout en tremblant, et puis, il y revint
avec tant de got qu'elle en eut peur, et lui dit en le repoussant:

--Assez! Landry, assez! on dirait que tu m'embrasses de colre ou que
tu penses  Madelon. Apaise-toi, je lui parlerai demain, et demain tu
l'embrasseras avec plus de joie que je ne peux t'en donner.

L-dessus, elle sortit vitement des abords de la carrire, et partit
de son pied lger.

Landry tait comme affol, et il eut envie de courir aprs elle. Il
s'y reprit  trois fois avant de se dcider  redescendre du ct de
la rivire. Enfin, sentant que le diable tait aprs lui, il se mit 
courir aussi et ne s'arrta qu' la Priche.

Le lendemain, quand il alla voir ses boeufs au petit jour, tout en
les affenant et les clinant, il pensait en lui-mme  cette causerie
d'une grande heure qu'il avait eue dans la carrire du Chaumois avec
la petite Fadette, et qui lui avait paru comme un instant. Il avait
encore la tte alourdie par le sommeil et par la fatigue d'esprit
d'une journe si diffrente de celle qu'il aurait d passer. Et il se
sentait tout troubl et comme peur de ce qu'il avait senti pour
cette fille, qui lui revenait devant les yeux, laide et de mauvaise
tenue, comme il l'avait toujours connue. Il s'imaginait par moment
avoir rv le souhait qu'il avait fait de l'embrasser, et le
contentement qu'il avait eu de la serrer contre son coeur, comme
s'il avait senti un grand amour pour elle, comme si elle lui avait
paru tout d'un coup plus belle et plus aimable que pas une fille sur
terre.

--Il faut qu'elle soit charmeuse comme on le dit, bien qu'elle s'en
dfende, pensait-il, car pour sr elle m'a ensorcel hier soir, et
jamais, dans toute ma vie, je n'ai senti pour pre, mre, soeur ou
frre, non pas certes pour la belle Madelon, et non pas mme pour mon
cher besson Sylvinet, un lan d'amiti pareil  celui que, pendant
deux ou trois minutes, cette diablesse m'a caus. S'il avait pu voir
ce que j'avais dans le coeur, mon pauvre Sylvinet, c'est du coup
qu'il aurait t mang par la jalousie. Car l'attache que j'avais pour
Madelon ne faisait point de tort  mon frre, au lieu que si je devais
rester seulement tout un jour affol et enflamb comme je l'ai t
pour un moment  ct de cette Fadette, j'en deviendrais insens et je
ne connatrais plus qu'elle dans le monde.

Et Landry se sentait comme touff de honte, de fatigue et
d'impatience. Il s'asseyait sur la crche de ses boeufs, et avait
peur que la charmeuse ne lui et t le courage, la raison et la
sant.

Mais, quand le jour fut un peu grand et que les laboureurs de la
Priche furent levs, ils se mirent  le plaisanter sur sa danse avec
le vilain grelet, et ils la firent si laide, si mal leve, si mal
attife dans leurs moqueries, qu'il ne savait o se cacher, tant il
avait de honte, non-seulement de ce qu'on avait vu, mais de ce qu'il
se gardait bien de faire connatre.

Il ne se fcha pourtant point, parce que les gens de la Priche taient
tous ses amis et ne mettaient point de mauvaise intention dans leurs
taquineries. Il eut mme le courage de leur dire que la petite Fadette
n'tait pas ce qu'on croyait, qu'elle en valait bien d'autres, et
qu'elle tait capable de rendre de grands services. L-dessus, on le
railla encore.

--Sa mre, je ne dis pas, firent-ils; mais elle, c'est un enfant qui
ne sait rien, et si tu as une bte malade, je ne te conseille pas de
suivre ses remdes, car c'est une petite bavarde qui n'a pas le
moindre secret pour gurir. Mais elle a celui d'endormir les gars, 
ce qu'il parat, puisque tu ne l'as gure quitte  la Saint-Andoche,
et tu feras bien d'y prendre garde, mon pauvre Landry; car on
t'appellerait bientt le grelet de la grelette, et le follet de la
Fadette. Le diable se mettrait aprs toi. Georgeon viendrait tirer nos
draps de lit et boucler le crin de notre chevaline. Nous serions
obligs de te faire exorciser.

--Je crois bien, disait la petite Solange, qu'il aura mis un de ses
bas  l'envers hier matin. a attire les sorciers, et la petite
Fadette s'en est bien aperue.




XXI.


Sur le jour, Landry, tant occup  la couvraille, vit passer la
petite Fadette. Elle marchait vite et allait du ct d'une taille o
Madelon faisait de la feuille pour ses moutons. C'tait l'heure de
dlier les boeufs, parce qu'ils avaient fait leur demi-journe; et
Landry, en les reconduisant au pacage, regardait toujours courir la
petite Fadette, qui marchait si lgre qu'on ne la voyait point fouler
l'herbe. Il tait curieux de savoir ce qu'elle allait dire  Madelon,
et, au lieu de se presser d'aller manger sa soupe, qui l'attendait
dans le sillon encore chaud du fer de la charrue, il s'en alla
doucement le long de la taille, pour couter ce que tramaient ensemble
ces deux jeunesses. Il ne pouvait les voir, et, comme Madelon
marmottait des rponses d'une voix sourde, il ne savait point ce
qu'elle disait; mais la voix de la petite Fadette, pour tre douce,
n'en tait pas moins claire, et il ne perdait pas une de ses paroles,
encore qu'elle ne crit point du tout. Elle parlait de lui  la
Madelon, et elle lui faisait connatre, ainsi qu'elle l'avait promis 
Landry, la parole qu'elle lui avait prise, dix mois auparavant, d'tre
 commandement pour une chose dont elle le requerrait  son plaisir.
Et elle expliquait cela si humblement et si gentillement que c'tait
plaisir de l'entendre. Et puis, sans parler du follet ni de la peur
que Landry en avait eue, elle conta qu'il avait manqu de se noyer en
prenant  faux le gu des Roulettes, la veille de Saint-Andoche.
Enfin, elle exposa du bon ct tout ce qui en tait, et elle dmontra
que tout le mal venait de la fantaisie et de la vanit qu'elle avait
eues de danser avec un grand gars, elle qui n'avait jamais dans
qu'avec les petits.

L-dessus, la Madelon, colre, leva la voix pour dire:--Qu'est-ce
que me fait tout cela? Danse toute ta vie avec les bessons de la
Bessonnire, et ne crois pas, grelet, que tu me fasses le moindre
tort, ni la moindre envie.

Et la Fadette reprit:--Ne dites pas des paroles si dures pour le
pauvre Landry, Madelon, car Landry vous a donn son coeur, et si
vous ne voulez le prendre, il en aura plus de chagrin que je ne
saurais dire.--Et pourtant elle le dit, et en si jolies paroles, avec
un ton si caressant et en donnant  Landry de telles louanges, qu'il
aurait voulu retenir toutes ses faons de parler pour s'en servir 
l'occasion, et qu'il rougissait d'aise en s'entendant approuver de la
sorte.

La Madelon s'tonna aussi pour sa part du joli parler de la petite
Fadette; mais elle la ddaignait trop pour le lui tmoigner.--Tu as
une belle jappe et une fire hardiesse, lui dit-elle, et on dirait
que ta grand'mre t'a fait une leon pour essayer d'enjler le monde;
mais je n'aime pas  causer avec les sorcires, a porte malheur, et
je te prie de me laisser, grelet cornu. Tu as trouv un galant,
garde-le, ma mignonne, car c'est le premier et le dernier qui aura
fantaisie pour ton vilain museau. Quant  moi, je ne voudrais pas de
ton reste, quand mme a serait le fils du roi. Ton Landry n'est qu'un
sot, et il faut qu'il soit bien peu de chose, puisque, croyant me
l'avoir enlev, tu viens me prier dj de le reprendre. Voil un beau
galant pour moi, dont la petite Fadette elle-mme ne se soucie point!

--Si c'est l ce qui vous blesse, rpondit la Fadette d'un ton qui
alla jusqu'au fin fond du coeur de Landry, et si vous tes fire 
ce point de ne vouloir tre juste qu'aprs m'avoir humilie,
contentez-vous donc, et mettez sous vos pieds, belle Madelon,
l'orgueil et le courage du pauvre grelet des champs. Vous croyez que
je ddaigne Landry, et que, sans cela, je ne vous prierais pas de lui
pardonner. Eh bien, sachez, si cela vous plat, que je l'aime depuis
longtemps dj, que c'est le seul garon auquel j'aie jamais pens,
et peut-tre celui  qui je penserai toute ma vie; mais que je suis
trop raisonnable et trop fire aussi pour jamais penser  m'en faire
aimer. Je sais ce qu'il est, et je sais ce que je suis. Il est beau,
riche et considr; je suis laide, pauvre et mprise. Je sais donc
trs-bien qu'il n'est point pour moi, et vous avez d voir comme il me
ddaignait  la fte. Alors, soyez donc satisfaite, puisque celui que
la petite Fadette n'ose pas seulement regarder vous voit avec des yeux
remplis d'amour. Punissez la petite Fadette en vous moquant d'elle et
en lui reprenant celui qu'elle n'oserait vous disputer. Que si ce
n'est par amiti pour lui, ce soit au moins pour punir mon insolence;
et promettez-moi, quand il reviendra s'excuser auprs de vous, de le
bien recevoir et de lui donner un peu de consolation.

Au lieu d'tre apitoye par tant de soumission et de dvouement, la
Madelon se montra trs-dure, et renvoya la petite Fadette en lui
disant toujours que Landry tait bien ce qu'il lui fallait, et que,
quant  elle, elle le trouvait trop enfant et trop sot. Mais le grand
sacrifice que la Fadette avait fait d'elle-mme porta son fruit, en
dpit des rebuffades de la belle Madelon. Les femmes ont le coeur
fait en cette mode, qu'un jeune gars commence  leur paratre un homme
sitt qu'elles le voient estim et choy par d'autres femmes. La
Madelon, qui n'avait jamais pens bien srieusement  Landry, se mit 
y penser beaucoup, aussitt qu'elle eut renvoy la Fadette. Elle se
remmora tout ce que cette belle parleuse lui avait dit de l'amour de
Landry, et en songeant que la Fadette en tait prise au point d'oser
le lui avouer, elle se glorifia de pouvoir tirer vengeance de cette
pauvre fille.

Elle alla, le soir,  la Priche, dont sa demeurance n'tait loigne
que de deux ou trois portes de fusil, et, sous couleur de chercher
une de ses btes qui s'tait mle aux champs avec celles de son
oncle, elle se fit voir  Landry, et de l'oeil, l'encouragea 
s'approcher d'elle pour lui parler.

Landry s'en aperut trs-bien; car, depuis que la petite Fadette s'en
mlait, il tait singulirement dgourdi d'esprit.--La Fadette est
sorcire, pensa-t-il, elle m'a rendu les bonnes grces de Madelon, et
elle a plus fait pour moi, dans une causette d'un quart d'heure, que
je n'aurais su faire dans une anne. Elle a un esprit merveilleux et
un coeur comme le bon Dieu n'en fait pas souvent.

Et, en pensant  cela, il regardait Madelon, mais si tranquillement
qu'elle se retira sans qu'il se ft encore dcid de lui parler. Ce
n'est point qu'il ft honteux devant elle; sa honte s'tait envole
sans qu'il st comment, mais, avec la honte, le plaisir qu'il avait eu
 la voir, et aussi l'envie qu'il avait eue de s'en faire aimer.

A peine eut-il soup qu'il fit mine d'aller dormir. Mais il sortit de
son lit par la ruelle, glissa le long des murs et s'en fut droit au
gu des Roulettes. Le feu follet y faisait encore sa petite danse ce
soir-l. Du plus loin qu'il le vit sautiller, Landry pensa: C'est tant
mieux, voici le fadet, la Fadette n'est pas loin. Et il passa le gu
sans avoir peur, sans se tromper, et il alla jusqu' la maison de la
mre Fadet, furetant et regardant de tous cts. Mais il y resta un
bon moment sans voir de lumire et sans entendre aucun bruit. Tout le
monde tait couch. Il espra que le grelet, qui sortait souvent le
soir aprs que sa grand'mre et son sauteriot taient endormis,
vaguerait quelque part aux environs. Il se mit  vaguer de son ct.
Il traversa la Joncire, il alla  la carrire du Chaumois, sifflant
et chantant pour se faire remarquer; mais il ne rencontra que le
blaireau qui fuyait dans les chaumes, et la chouette qui sifflait sur
son arbre. Force lui fut de rentrer sans avoir pu remercier la bonne
amie qui l'avait si bien servi.




XXII.


Toute la semaine se passa sans que Landry pt rencontrer la Fadette,
de quoi il tait bien tonn et bien soucieux.--Elle va croire encore
que je suis ingrat, pensait-il, et pourtant, si je ne la vois point,
ce n'est pas faute de l'attendre et de la chercher. Il faut que je lui
aie fait de la peine en l'embrassant quasi malgr elle dans la
carrire, et pourtant ce n'tait pas  mauvaise intention, ni dans
l'ide de l'offenser.

Et il songea durant cette semaine plus qu'il n'avait song dans toute
sa vie; il ne voyait pas clairement dans sa propre cervelle, mais il
tait pensif et agit, et il tait oblig de se forcer pour
travailler, car, ni les grands boeufs, ni la charrue reluisante, ni
la belle terre rouge, humide de la fine pluie d'automne, ne
suffisaient plus  ses contemplations et  ses rvasseries.

Il alla voir son besson le jeudi soir, et il le trouva soucieux comme
lui. Sylvinet tait un caractre diffrent du sien, mais pareil
quelquefois par le contre-coup. On aurait dit qu'il devinait que
quelque chose avait troubl la tranquillit de son frre, et pourtant
il tait loin de se douter de ce que ce pouvait tre. Il lui demanda
s'il avait fait la paix avec Madelon, et, pour la premire fois, en
lui disant que oui, Landry lui fit volontairement un mensonge. Le fait
est que Landry n'avait pas dit un mot  Madelon, et qu'il pensait
avoir le temps de le lui dire; rien ne le pressait.

Enfin vint le dimanche, et Landry arriva des premiers  la messe. Il
entra avant qu'elle ft sonne, sachant que la petite Fadette avait
coutume d'y venir dans ce moment-l, parce qu'elle faisait toujours de
longues prires, dont un chacun se moquait. Il vit une petite,
agenouille dans la chapelle de la sainte Vierge, et qui, tournant le
dos, cachait sa figure dans ses mains pour prier avec recueillement.
C'tait bien la posture de la petite Fadette, mais ce n'tait ni son
coiffage, ni sa tournure, et Landry ressortit pour voir s'il ne la
trouverait point sous le porche, qu'on appelle chez nous une
guenillire,  cause que les gredots peilleroux, qui sont mendiants
loqueteux, s'y tiennent pendant les offices.

Les guenilles de la Fadette furent les seules qu'il n'y vit point; il
entendit la messe sans l'apercevoir, et ce ne fut qu' la prface que,
regardant encore cette fille qui priait si dvotement dans la
chapelle, il lui vit lever la tte et reconnut son grelet, dans un
habillement et un air tout nouveaux pour lui. C'tait bien toujours
son pauvre dressage, son jupon de droguet, son devanteau rouge et sa
coiffe de linge sans dentelle; mais elle avait reblanchi, recoup et
recousu tout cela dans le courant de la semaine. Sa robe tait plus
longue et tombait plus convenablement sur ses bas, qui taient bien
blancs, ainsi que sa coiffe, laquelle avait pris la forme nouvelle et
s'attachait gentillement sur ses cheveux noirs bien lisss; son fichu
tait neuf et d'une jolie couleur jaune doux qui faisait valoir sa
peau brune. Elle avait aussi rallong son corsage, et, au lieu d'avoir
l'air d'une pice de bois habille, elle avait la taille fine et
ployante comme le corps d'une belle mouche  miel. De plus, je ne sais
pas avec quelle mixture de fleurs ou d'herbes elle avait lav pendant
huit jours son visage et ses mains, mais sa figure ple et ses mains
mignonnes avaient l'air aussi net et aussi doux que la blanche pine
du printemps.

Landry, la voyant si change, laissa tomber son livre d'heures, et, au
bruit qu'il fit, la petite Fadette se retourna tout  fait et le
regarda, tout en mme temps qu'il la regardait. Et elle devint un peu
rouge, pas plus que la petite rose des buissons; mais cela la fit
paratre quasi belle, d'autant plus que ses yeux noirs, auxquels
jamais personne n'avait pu trouver  redire, laissrent chapper un
feu si clair qu'elle en parut transfigure. Et Landry pensa encore:
Elle est sorcire; elle a voulu devenir belle de laide qu'elle tait,
et la voil belle par miracle. Il en fut comme transi de peur, et sa
peur ne l'empchait pourtant point d'avoir une telle envie de
s'approcher d'elle et de lui parler, que, jusqu' la fin de la messe,
le coeur lui en sauta d'impatience.

Mais elle ne le regarda plus, et, au lieu de se mettre  courir et 
foltrer avec les enfants aprs sa prire, elle s'en alla si
discrtement qu'on eut  peine le temps de la voir si change et si
amende. Landry n'osa point la suivre, d'autant que Sylvinet ne le
quittait point des yeux; mais, au bout d'une heure, il russit 
s'chapper, et, cette fois, le coeur le poussant et le dirigeant, il
trouva la petite Fadette qui gardait sagement ses btes dans le petit
chemin creux qu'on appelle la _Trane-au-Gendarme_, parce qu'un
gendarme du roi y a t tu par les gens de la Cosse, dans les anciens
temps, lorsqu'on voulait forcer le pauvre monde  payer la taille et 
faire la corve, contrairement aux termes de la loi, qui tait dj
bien assez dure, telle qu'on l'avait donne.




XXIII.


Comme c'tait dimanche, la petite Fadette ne cousait ni ne filait en
gardant ses ouailles. Elle s'occupait  un amusement tranquille que
les enfants de chez nous prennent quelquefois bien srieusement. Elle
cherchait le trfle  quatre feuilles, qui se trouve bien rarement et
qui porte bonheur  ceux qui peuvent mettre la main dessus.

--L'as-tu trouv, Fanchon? lui dit Landry aussitt qu'il fut  ct
d'elle.

--Je l'ai trouv souvent, rpondit-elle; mais cela ne porte point
bonheur comme on croit, et rien ne me sert d'en avoir trois brins dans
mon livre.

Landry s'assit auprs d'elle, comme s'il allait se mettre  causer.
Mais voil que tout d'un coup il se sentit plus honteux qu'il ne
l'avait jamais t auprs de Madelon, et que, pour avoir eu intention
de dire bien des choses, il ne put trouver un mot.

La petite Fadette prit honte aussi, car si le besson ne lui disait
rien, du moins il la regardait avec des yeux tranges. Enfin, elle lui
demanda pourquoi il paraissait tonn en la regardant.

--A moins, dit-elle, que ce ne soit  cause que j'ai arrang mon
coiffage. En cela j'ai suivi ton conseil, et j'ai pens que, pour
avoir l'air raisonnable, il fallait commencer par m'habiller
raisonnablement. Aussi, je n'ose pas me montrer, car j'ai peur qu'on
ne m'en fasse encore reproche, et qu'on ne dise que j'ai voulu me
rendre moins laide sans y russir.

--On dira ce qu'on voudra, dit Landry, mais je ne sais pas ce que tu
as fait pour devenir jolie; la vrit est que tu l'es aujourd'hui, et
qu'il faudrait se crever les yeux pour ne point le voir.

--Ne te moque pas, Landry, reprit la petite Fadette. On dit que la
beaut tourne la tte aux belles, et que la laideur fait la dsolation
des laides. Je m'tais habitue  faire peur, et je ne voudrais pas
devenir sotte en croyant faire plaisir. Mais ce n'est pas de cela que
tu venais me parler, et j'attends que tu me dises si la Madelon t'a
pardonn.

--Je ne viens pas pour te parler de la Madelon. Si elle m'a pardonn
je n'en sais rien et ne m'en informe point. Seulement, je sais que tu
lui as parl, et si bien parl que je t'en dois grand remerciement.

--Comment sais-tu que je lui ai parl? Elle te l'a donc dit? En ce
cas, vous avez fait la paix?

--Nous n'avons point fait la paix; nous ne nous aimons pas assez, elle
et moi, pour tre en guerre. Je sais que tu lui as parl, parce
qu'elle l'a dit  quelqu'un qui me l'a rapport.

La petite Fadette rougit beaucoup, ce qui l'embellit encore, car
jamais jusqu' ce jour-l elle n'avait eu sur les joues cette honnte
couleur de crainte et de plaisir qui enjolive les plus laides; mais,
en mme temps elle s'inquita en songeant que la Madelon avait d
rpter ses paroles, et la donner en rise pour l'amour dont elle
s'tait confesse au sujet de Landry.

--Qu'est-ce que Madelon a donc dit de moi? demanda-t-elle.

--Elle a dit que j'tais un grand sot, qui ne plaisait  aucune fille,
pas mme  la petite Fadette; que la petite Fadette me mprisait, me
fuyait, s'tait cache toute la semaine pour ne me point voir,
quoique, toute la semaine, j'eusse cherch et couru de tous cts pour
rencontrer la petite Fadette. C'est donc moi qui suis la rise du
monde, Fanchon, parce que l'on sait que je t'aime et que tu ne m'aimes
point.

--Voil de mchants propos, rpondit la Fadette tout tonne, car elle
n'tait pas assez sorcire pour deviner que dans ce moment-l Landry
tait plus fin qu'elle; je ne croyais pas la Madelon si menteuse et si
perfide. Mais il faut lui pardonner cela, Landry, car c'est le dpit
qui la fait parler, et le dpit c'est l'amour.

--Peut-tre bien, dit Landry, c'est pourquoi tu n'as point de dpit
contre moi, Fanchon. Tu me pardonnes tout, parce que, de moi, tu
mprises tout.

--Je n'ai point mrit que tu me dises cela, Landry; non vrai, je ne
l'ai pas mrit. Je n'ai jamais t assez folle pour dire la menterie
qu'on me prte. J'ai parl autrement  Madelon. Ce que je lui ai dit
n'tait que pour elle, mais ne pouvait te nuire, et aurait d, bien au
contraire, lui prouver l'estime que je faisais de toi.

--coute, Fanchon, dit Landry, ne disputons pas sur ce que tu as dit,
ou sur ce que tu n'as point dit. Je veux te consulter, toi qui es
savante. Dimanche dernier, dans la carrire, j'ai pris pour toi, sans
savoir comment cela m'est venu, une amiti si forte que de toute la
semaine je n'ai mang ni dormi mon sol. Je ne veux rien te cacher,
parce qu'avec une fille aussi fine que toi, a serait peine perdue.
J'avoue donc que j'ai eu honte de mon amiti le lundi matin, et
j'aurais voulu m'en aller bien loin pour ne plus retomber dans cette
follet. Mais lundi soir, j'y tais dj retomb si bien, que j'ai
pass le gu  la nuit sans m'inquiter du follet, qui aurait voulu
m'empcher de te chercher, car il tait encore l, et quand il m'a
fait sa mchante rise, je la lui ai rendue. Depuis lundi, tous les
matins, je suis comme imbcile, parce que l'on me plaisante sur mon
got pour toi; et, tous les soirs, je suis comme fou, parce que je
sens mon got plus fort que la mauvaise honte. Et voil qu'aujourd'hui
je te vois gentille et de si sage apparence que tout le monde va s'en
tonner aussi, et qu'avant quinze jours, si tu continues comme cela,
non-seulement on me pardonnera d'tre amoureux de toi, mais encore il
y en aura d'autres qui le seront bien fort. Je n'aurai donc pas de
mrite  t'aimer; tu ne me devras gure de prfrence. Pourtant, si tu
te souviens de dimanche dernier, jour de la Saint-Andoche, tu te
souviendras aussi que je t'ai demand, dans la carrire, la permission
de t'embrasser, et que je l'ai fait avec autant de coeur que si tu
n'avais pas t rpute laide et hassable. Voil tout mon droit,
Fadette. Dis-moi si cela peut compter, et si la chose te fche au lieu
de te persuader.

La petite Fadette avait mis sa figure dans ses deux mains, et elle ne
rpondit point. Landry croyait par ce qu'il avait entendu de son
discours  la Madelon, qu'il tait aim d'elle, et il faut dire que
cet amour-l lui avait fait tant d'effet qu'il avait command tout
d'un coup le sien. Mais, en voyant la pose honteuse et triste de cette
petite, il commena  craindre qu'elle n'et fait un conte  la
Madelon, pour, par bonne intention, faire russir le raccommodement
qu'elle ngociait. Cela le rendit encore plus amoureux, et il en prit
du chagrin. Il lui ta ses mains du visage, et la vit si ple qu'on
et dit qu'elle allait mourir; et, comme il lui reprochait vivement de
ne pas rpondre  l'affolement qu'il se sentait pour elle, elle se
laissa aller sur la terre, joignant ses mains et soupirant, car elle
tait suffoque et tombait en faiblesse.




XXIV.


Landry eut bien peur, et lui frappa dans les mains pour la faire
revenir. Ses mains taient froides comme des glaces et raides comme du
bois. Il les chauffa et les frotta bien longtemps dans les siennes,
et quand elle put retrouver la parole, elle lui dit:

--Je crois que tu te fais un jeu de moi, Landry. Il y a des choses
dont il ne faut pourtant point plaisanter. Je te prie donc de me
laisser tranquille et de ne me parler jamais,  moins que tu n'aies
quelque chose  me demander, auquel cas je serai toujours  ton
service.

--Fadette, Fadette, dit Landry, ce que vous dites l n'est point bon.
C'est vous qui vous tes joue de moi. Vous me dtestez, et pourtant
vous m'avez fait croire autre chose.

--Moi! dit-elle tout afflige. Qu'est-ce que je vous ai donc fait
accroire? Je vous ai offert et donn une bonne amiti comme celle que
votre besson a pour vous, et peut-tre meilleure; car, moi, je n'avais
pas de jalousie, et, au lieu de vous traverser dans vos amours, je
vous y ai servi.

--C'est la vrit, dit Landry. Tu as t bonne comme le bon Dieu, et
c'est moi qui ai tort de te faire des reproches. Pardonne-moi,
Fanchon, et laisse-moi t'aimer comme je pourrai. Ce ne sera peut-tre
pas aussi tranquillement que j'aime mon besson ou ma soeur Nanette,
mais je te promets de ne plus chercher  t'embrasser si cela te
rpugne.

Et, faisant retour sur lui-mme, Landry s'imagina qu'en effet la
petite Fadette n'avait pour lui que de l'amiti bien tranquille; et,
parce qu'il n'tait ni vain ni fanfaron, il se trouva aussi craintif
et aussi peu avanc auprs d'elle que s'il n'et point entendu de ses
deux oreilles ce qu'elle avait dit de lui  la belle Madelon.

Quant  la petite Fadette, elle tait assez fine pour connatre enfin
que Landry tait bel et bien amoureux comme un fou, et c'est pour le
trop grand plaisir qu'elle en avait qu'elle s'tait trouve comme en
pmoison pendant un moment. Mais elle craignait de perdre trop vite un
bonheur si vite gagn;  cause de cette crainte, elle voulait donner 
Landry le temps de souhoiter vivement son amour.

Il resta auprs d'elle jusqu' la nuit, car, encore qu'il n'ost plus
lui conter fleurette, il en tait si pris et il prenait tant de
plaisir  la voir et  l'couter parler, qu'il ne pouvait se dcider 
la quitter un moment. Il joua avec le sauteriot, qui n'tait jamais
loin de sa soeur, et qui vint bientt les rejoindre. Il se montra
bon pour lui, et s'aperut bientt que ce pauvre petit, si maltrait
par tout le monde, n'tait ni sot ni mchant avec qui le traitait
bien; mmement, au bout d'une heure, il tait si bien apprivois et si
reconnaissant qu'il embrassait les mains du besson et l'appelait mon
Landry, comme il appelait sa soeur ma Fanchon; et Landry tait
compassionn et attendri pour lui, trouvant tout le monde et lui-mme
dans le pass bien coupables envers les deux pauvres enfants de la
mre Fadet, lesquels n'avaient besoin, pour tre les meilleurs de
tous, que d'tre un peu aims comme les autres.

Le lendemain et les jours suivants, Landry russit  voir la petite
Fadette, tantt le soir, et alors il pouvait causer un peu avec elle,
tantt le jour, en la rencontrant dans la campagne: et encore qu'elle
ne pt s'arrter longtemps, ne voulant point et ne sachant point
manquer  son devoir, il tait content de lui avoir dit quatre ou cinq
mots de tout son coeur et de l'avoir regarde de tous ses yeux. Et
elle continuait  tre gentille dans son parler, dans son habillement
et dans ses manires avec tout le monde; ce qui fit que tout le monde
y prit garde, et que bientt on changea de ton et de manires avec
elle. Comme elle ne faisait plus rien qui ne ft  propos, on ne
l'injuria plus, et, comme elle ne s'entendit plus injurier, elle n'eut
plus tentation d'invectiver, ni de chagriner personne.

Mais, comme l'opinion des gens ne tourne pas aussi vite que nos
rsolutions, il devait encore s'couler du temps avant qu'on passt
pour elle du mpris  l'estime et de l'aversion au bon vouloir. On
vous dira plus tard comment se fit ce changement; quant  prsent,
vous pouvez bien vous imaginer vous-mmes qu'on ne donna pas grosse
part d'attention au rangement de la petite Fadette. Quatre ou cinq
bons vieux et bonnes vieilles, de ceux qui regardent s'lever la
jeunesse avec indulgence, et qui sont, dans un endroit, comme les
pres et mres  tout le monde, devisaient quelquefois entre eux sous
les noyers de la Cosse, en regardant tout ce petit ou jeune monde
grouillant autour d'eux, ceux-ci jouant aux quilles, ceux-l dansant.
Et les vieux disaient:--Celui-ci sera un beau soldat s'il continue,
car il a le corps trop bon pour russir  se faire exempter; celui-l
sera finet et entendu comme son pre; cet autre aura bien la sagesse
et la tranquillit de sa mre; voil une jeune Lucette qui promet une
bonne servante de ferme; voici une grosse Louise qui plaira  plus
d'un, et quant  cette petite Marion, laissez-la grandir, et la raison
lui viendra bien comme aux autres.

Et, quand ce venait au tour de la petite Fadette  tre examine et
juge:

--La voil qui s'en va bien vite, disait-on, sans vouloir chanter ni
danser. On ne la voit plus depuis la Saint-Andoche. Il faut croire
qu'elle a t grandement choque de ce que les enfants d'ici l'ont
dcoiffe  la danse; aussi a-t-elle chang son grand calot, et 
prsent on dirait qu'elle n'est pas plus vilaine qu'une autre.

--Avez-vous fait attention comme la peau lui a blanchi depuis un peu
de temps? disait une fois la mre Couturier. Elle avait la figure
comme un oeuf de caille,  force qu'elle tait couverte de taches de
rousseur; et la dernire fois que je l'ai vue de prs, je me suis
tonne de la trouver si blanche, et mmement si ple que je lui ai
demand si elle n'avait point eu la fivre. A la voir comme elle est
maintenant, on dirait qu'elle pourra se refaire; et, qui sait? il y en
a eu de laides qui devenaient belles en prenant dix-sept ou dix-huit
ans.

--Et puis la raison vient, dit le pre Naubin, et une fille qui s'en
ressent apprend  se rendre lgante et agrable. Il est bien temps
que le grelet s'aperoive qu'elle n'est point un garon. Mon Dieu, on
pensait qu'elle tournerait si mal que a serait une honte pour
l'endroit. Mais elle se rangera et s'amendera comme les autres. Elle
sentira bien qu'elle doit se faire pardonner d'avoir eu une mre si
blmable, et vous verrez qu'elle ne fera point parler d'elle.

--Dieu veuille, dit la mre Courtillet, car c'est vilain qu'une fille
ait l'air d'un chevau chapp; mais j'en espre aussi de cette
Fadette, car je l'ai rencontre devant z'hier, et au lieu qu'elle se
mettait toujours derrire moi  contrefaire ma boiterie, elle m'a dit
bonjour et demand mon portement avec beaucoup d'honntet.

--Cette petite-l dont vous parlez est plus folle que mchante, dit le
pre Henri. Elle n'a point mauvais coeur, c'est moi qui vous le dis;
 preuve qu'elle a souvent gard mes petits enfants aux champs avec
elle, par pure complaisance, quand ma fille tait malade; et elle les
soignait trs-bien, et ils ne la voulaient plus quitter.

--C'est-il vrai ce qu'on m'a racont, reprit la mre Couturier, qu'un
des bessons au pre Barbeau s'en tait affol  la dernire
Saint-Andoche?

--Allons donc! rpondit le pre Naubin; il ne faut pas prendre a au
srieux. C'tait une amusette d'enfants, et les Barbeau ne sont point
btes, les enfants pas plus que le pre ni la mre, entendez-vous?

Ainsi devisait-on sur la petite Fadette, et le plus souvent on n'y
pensait mie, parce qu'on ne la voyait presque plus.




XXV.


Mais qui la voyait souvent et faisait grande attention  elle, c'tait
Landry Barbeau. Il en tait comme enrag en lui-mme, quand il ne
pouvait lui parler  son aise; mais sitt qu'il se trouvait un moment
avec elle, il tait apais et content de lui, parce qu'elle lui
enseignait la raison et le consolait dans toutes ses ides. Elle
jouait avec lui un petit jeu qui tait peut-tre entach d'un peu de
coquetterie; du moins, il le pensait quelquefois; mais comme son motif
tait l'honntet, et qu'elle ne voulait point de son amour,  moins
qu'il n'et bien tourn et retourn la chose dans son esprit, il
n'avait point droit de s'en offenser. Elle ne pouvait pas le suspecter
de la vouloir tromper sur la force de cet amour-l, car c'tait une
espce d'amour comme on n'en voit pas souvent chez les gens de
campagne, lesquels aiment plus patiemment que ceux des villes. Et
justement Landry tait un caractre patient plus que d'autres, jamais
on n'aurait pu prsager qu'il se laisserait brler si fort  la
chandelle, et qui l'et su (car il le cachait bien) s'en ft
grandement merveill. Mais la petite Fadette, voyant qu'il s'tait
donn  elle si entirement et si subitement, avait peur que ce ne ft
feu de paille, ou bien encore qu'elle-mme prenant feu du mauvais
ct, la chose n'allt plus loin entre eux que l'honntet ne permet 
deux enfants qui ne sont point encore en ge d'tre maris, du moins
au dire des parents et de la prudence: car l'amour n'attend gure, et,
quand une fois il s'est mis dans le sang de deux jeunesses, c'est
miracle s'il attend l'approbation d'autrui.

Mais la petite Fadette, qui avait t dans son apparence plus
longtemps enfant qu'une autre, possdait au dedans une raison et une
volont bien au-dessus de son ge. Pour que cela ft, il fallait
qu'elle et un esprit d'une fire force, car son coeur tait aussi
ardent, et plus encore peut-tre que le coeur et le sang de Landry.
Elle l'aimait comme une folle, et pourtant elle se conduisit avec une
grande sagesse; car si le jour, la nuit,  toute heure de son temps,
elle pensait  lui et schait d'impatience de le voir et d'envie de le
caresser, aussitt qu'elle le voyait elle prenait un air tranquille,
lui parlait raison, feignait mme de ne point encore connatre le feu
d'amour, et ne lui permettait pas de lui serrer la main plus haut que
le poignet.

Et Landry, qui, dans les endroits retirs o ils se trouvaient souvent
ensemble, et mmement quand la nuit tait bien noire, aurait pu
s'oublier jusqu' ne plus se soumettre  elle, tant il tait
ensorcel, craignait pourtant si fort de lui dplaire, et se tenait
pour si peu certain d'tre aim d'amour, qu'il vivait aussi
innocemment avec elle que si elle et t sa soeur, et lui Jeanet,
le petit sauteriot.

Pour le distraire de l'ide qu'elle ne voulait point encourager, elle
l'instruisait dans les choses qu'elle savait, et dans lesquelles son
esprit et son talent naturel avaient surpass l'enseignement de sa
grand'mre. Elle ne voulait faire mystre de rien  Landry, et comme
il avait toujours un peu peur de la sorcellerie, elle mit tous ses
soins  lui faire comprendre que le diable n'tait pour rien dans les
secrets de son savoir.

--Va, Landry, lui dit-elle un jour, tu n'as que faire de
l'intervention du mauvais esprit. Il n'y a qu'un esprit et il est bon,
car c'est celui de Dieu. Lucifer est de l'invention de M. le cur, et
Georgeon de l'invention des vieilles commres de campagne. Quand
j'tais toute petite, j'y croyais, et j'avais peur des malfices de ma
grand'mre. Mais elle se moquait de moi, car l'on a bien raison de
dire que si quelqu'un doute de tout, c'est celui qui fait tout croire
aux autres, et que personne ne croit moins  Satan que les sorciers
qui feignent de l'invoquer  tout propos. Ils savent bien qu'ils ne
l'ont jamais vu et qu'ils n'ont jamais reu de lui aucune assistance.
Ceux qui ont t assez simples pour y croire et pour l'appeler n'ont
jamais pu le faire venir,  preuve le meunier de la Passe-aux-Chiens,
qui, comme ma grand'mre me l'a racont, s'en allait aux quatre
chemins avec une grosse trique, pour appeler le diable, et lui donner,
disait-il, une bonne vanne. Et on l'entendait crier dans la nuit:
Viendras-tu, figure de loup? Viendras-tu, chien enrag? Viendras-tu,
Georgeon du diable? Et jamais Georgeon ne vint. Si bien que ce meunier
en tait devenu quasi fou de vanit, disant que le diable avait peur
de lui.

--Mais, disait Landry, ce que tu crois l, que le diable n'existe
point, n'est pas dj trop chrtien, ma petite Fanchon.

--Je ne peux pas disputer l-dessus, rpondit-elle; mais s'il existe,
je suis bien assure qu'il n'a aucun pouvoir pour venir sur la terre
nous abuser et nous demander notre me pour la retirer du bon Dieu. Il
n'aurait pas tant d'insolence, et, puisque la terre est au bon Dieu,
il n'y a que le bon Dieu qui puisse gouverner les choses et les hommes
qui s'y trouvent.

Et Landry, revenu de sa folle peur, ne pouvait pas s'empcher
d'admirer combien, dans toutes ses ides et dans toutes ses prires,
la petite Fadette tait bonne chrtienne. Mmement elle avait une
dvotion plus jolie que celle des autres. Elle aimait Dieu avec tout
le feu de son coeur, car elle avait en toutes choses la tte vive et
le coeur tendre; et quand elle parlait de cet amour-l  Landry, il
se sentait tout tonn d'avoir t enseign  dire des prires et 
suivre des pratiques qu'il n'avait jamais pens  comprendre, et o il
se portait respectueusement de sa personne par l'ide de son devoir,
sans que son coeur se ft jamais chauff d'amour pour son Crateur,
comme celui de la petite Fadette.




XXVI.


Tout en devisant et marchant avec elle, il apprit la proprit des
herbes et toutes les recettes pour la gurison des personnes et des
btes. Il essaya bientt l'effet des dernires sur une vache au pre
Caillaud, qui avait pris l'enflure pour avoir mang trop de vert; et,
comme le vtrinaire l'avait abandonne, disant qu'elle n'en avait pas
pour une heure, il lui fit boire un breuvage que la petite Fadette lui
avait appris  composer. Il le fit secrtement; et, au matin, comme
les laboureurs, bien contraris de la perte d'une si belle vache,
venaient la chercher pour la jeter dans un trou, ils la trouvrent
debout et commenant  flairer la nourriture, ayant bon oeil, et
quasiment toute dsenfle. Une autre fois, un poulain fut mordu de la
vipre, et Landry, suivant toujours les enseignements de la petite
Fadette, le sauva bien lestement. Enfin, il put essayer aussi le
remde contre la rage sur un chien de la Priche, qui fut guri et ne
mordit personne. Comme Landry cachait de son mieux ses accointances
avec la petite Fadette, il ne se vanta pas de sa science, et on
n'attribua la gurison de ses btes qu'aux grands soins qu'il leur
avait donns. Mais le pre Caillaud, qui s'y entendait aussi, comme
tout bon fermier ou mtayer doit le faire, s'tonna en lui-mme, et
dit:

--Le pre Barbeau n'a pas de talent pour le bestiau, et mmement il
n'a point de bonheur; car il en a beaucoup perdu l'an dernier, et ce
n'tait pas la premire fois. Mais Landry y a la main trs-heureuse,
et c'est une chose avec laquelle on vient au monde. On l'a ou on ne
l'a pas; et, quand mme on irait tudier dans les coles comme les
_artistes_, cela ne sert de rien si on n'y est adroit de naissance. Or
je vous dis que Landry est adroit, et que son ide lui fait trouver ce
qui convient. C'est un grand don de la nature qu'il a reu, et a lui
vaudra mieux que du capital pour bien conduire une ferme.

Ce que disait le pre Caillaud n'tait pas d'un homme crdule et sans
raison, seulement il se trompait en attribuant un don de nature 
Landry: Landry n'en avait pas d'autre que celui d'tre soigneux et
entendu  appliquer les recettes de son enseignement. Mais le don de
nature n'est point une fable, puisque la petite Fadette l'avait, et
qu'avec si peu de leons raisonnables que sa grand'mre lui avait
donnes, elle dcouvrait et devinait comme qui invente, les vertus que
le bon Dieu a mises dans certaines herbes et dans certaines manires
de les employer. Elle n'tait point sorcire pour cela, elle avait
raison de s'en dfendre; mais elle avait l'esprit qui observe, qui
fait des comparaisons, des remarques, des essais, et cela c'est un don
de nature, on ne peut pas le nier. Le pre Caillaud poussait la chose
un peu plus loin. Il pensait que tel bouvier ou tel laboureur a la
main plus ou moins bonne, et que, par la seule vertu de sa prsence
dans l'table, il fait du bien ou du mal aux animaux. Et pourtant,
comme il y a toujours un peu de vrai dans les plus fausses croyances,
on doit accorder que les bons soins, la propret, l'ouvrage fait en
conscience, ont une vertu pour amener  bien ce que la ngligence ou
la btise font empirer.

Comme Landry avait toujours mis son ide et son got dans ces
choses-l, l'amiti qu'il avait conue pour la Fadette s'augmenta de
toute la reconnaissance qu'il lui dut pour son instruction et de toute
l'estime qu'il faisait du talent de cette jeune fille. Il lui sut
alors grand gr de l'avoir forc  se distraire de l'amour dans les
promenades et les entretiens qu'il faisait avec elle, et il reconnut
aussi qu'elle avait pris plus  coeur l'intrt et l'utilit de son
amoureux, que le plaisir de se laisser courtiser et flatter sans cesse
comme il l'et souhait d'abord.

Landry fut bientt si pris qu'il avait mis tout  fait sous ses pieds
la honte de laisser paratre son amour pour une petite fille rpute
laide, mauvaise et mal leve. S'il y mettait de la prcaution,
c'tait  cause de son besson, dont il connaissait la jalousie et qui
avait eu dj un grand effort  faire pour accepter sans dpit
l'amourette que Landry avait eue pour Madelon, amourette bien petite
et bien tranquille au prix de ce qu'il sentait maintenant pour Fanchon
Fadet.

Mais, si Landry tait trop anim dans son amour pour y mettre de la
prudence, en revanche, la petite Fadette, qui avait un esprit port au
mystre, et qui, d'ailleurs, ne voulait pas mettre Landry trop 
l'preuve des taquineries du monde, la petite Fadette, qui en fin de
compte l'aimait trop pour consentir  lui causer des peines dans sa
famille, exigea de lui un si grand secret qu'ils passrent environ un
an avant que la chose se dcouvrt. Landry avait habitu Sylvinet 
ne plus surveiller tous ses pas et dmarches, et le pays, qui n'est
gure peupl et qui est tout coup de ravins et tout couvert d'arbres,
est bien propice aux secrtes amours.

Sylvinet, voyant que Landry ne s'occupait plus de la Madelon,
quoiqu'il et accept d'abord ce partage de son amiti comme un mal
ncessaire rendu plus doux par la honte de Landry et la prudence de
cette fille, se rjouit bien de penser que Landry n'tait pas press
de lui retirer son coeur pour le donner  une femme, et, la jalousie
le quittant, il le laissa plus libre de ses occupations et de ses
courses, les jours de ftes et de repos. Landry ne manquait pas de
prtextes pour aller et venir, et le dimanche soir surtout, il
quittait la Bessonnire de bonne heure et ne rentrait  la Priche que
sur le minuit; ce qui lui tait bien commode, parce qu'il s'tait fait
donner un petit lit dans le capharnion. Vous me reprendrez peut-tre
sur ce mot-l, parce que le matre d'cole s'en fche et veut qu'on
dise _capharnam_; mais, s'il connat le mot, il ne connat point la
chose, car j'ai t oblig de lui apprendre que c'tait l'endroit de
la grange voisin des tables, o l'on serre les jougs, les chanes,
les ferrages et pelettes de toute espce qui servent aux btes de
labour et aux instruments du travail de la terre. De cette manire,
Landry pouvait rentrer  l'heure qu'il voulait sans rveiller
personne, et il avait toujours son dimanche  lui jusqu'au lundi
matin, pour ce que le pre Caillaud et son fils an, qui tous deux
taient des hommes trs-sages, n'allant jamais dans les cabarets et ne
faisant point noce de tous les jours fris, avaient coutume de
prendre sur eux tout le soin et toute la surveillance de la ferme ces
jours-l; afin, disaient-ils, que toute la jeunesse de la maison, qui
travaillait plus qu'eux dans la semaine, pt s'battre et se divertir
en libert, selon l'ordonnance du bon Dieu.

Et durant l'hiver, o les nuits sont si froides qu'on pourrait
difficilement causer d'amour en pleins champs, il y avait pour Landry
et la petite Fadette un bon refuge dans la tour  Jacot, qui est un
ancien colombier de redevance, abandonn des pigeons depuis longues
annes, mais qui est bien couvert et bien ferm, et qui dpend de la
ferme au pre Caillaud. Mmement il s'en servait pour y serrer le
surplus de ses denres, et comme Landry en avait la clef, et qu'il est
situ sur les confins des terres de la Priche, non loin du gu des
Roulettes, et dans le milieu d'une luzernire bien close, le diable
et t fin s'il et t surprendre l les entretiens de ces deux
jeunes amoureux. Quand le temps tait doux, ils allaient parmi les
tailles, qui sont jeunes bois de coupe, et dont le pays est tout
parsem. Ce sont encore bonnes retraites pour les voleurs et les
amants, et comme de voleurs il n'en est point dans notre pays, les
amants en profitent, et n'y trouvent pas plus la peur que l'ennui.




XXVII.


Mais, comme il n'est secret qui puisse durer, voil qu'un beau jour de
dimanche, Sylvinet, passant le long du mur du cimetire, entendit la
voix de son besson qui parlait  deux pas de lui, derrire le retour
que faisait le mur. Landry parlait bien doucement; mais Sylvinet
connaissait si bien sa parole, qu'il l'aurait devine, quand mme il
ne l'aurait pas entendue.

--Pourquoi ne veux-tu pas venir danser? disait-il  une personne que
Sylvinet ne voyait point. Il y a si longtemps qu'on ne t'a point vue
t'arrter aprs la messe, qu'on ne trouverait pas mauvais que je te
fasse danser, moi qui suis cens ne plus quasiment te connatre. On ne
dirait pas que c'est par amour, mais par honntet, et parce que je
suis curieux de savoir si aprs tant de temps tu sais encore bien
danser.

--Non, Landry, non,--rpondit une voix que Sylvinet ne reconnut point,
parce qu'il y avait longtemps qu'il ne l'avait entendue, la petite
Fadette s'tant tenue  l'cart de tout le monde, et de lui
particulirement.--Non, disait-elle, il ne faut pas qu'on fasse
attention  moi, ce sera le mieux, et si tu me faisais danser une
fois, tu voudrais recommencer tous les dimanches, et il n'en faudrait
pas tant pour faire causer. Crois ce que je t'ai toujours dit, Landry,
que le jour o l'on saura que tu m'aimes sera le commencement de nos
peines. Laisse-moi m'en aller, et quand tu auras pass une partie du
jour avec ta famille et ton besson, tu viendras me rejoindre o nous
sommes convenus.

--C'est pourtant triste de ne jamais danser! dit Landry; tu aimais
tant la danse, mignonne, et tu dansais si bien! Quel plaisir a me
serait de te tenir par la main et de te faire tourner dans mes bras,
et de te voir, si lgre et si gentille, ne danser qu'avec moi!

--Et c'est justement ce qu'il ne faudrait point reprit-elle. Mais je
vois bien que tu regrettes la danse, mon bon Landry, et je ne sais pas
pourquoi tu y as renonc. Va donc danser un peu; a me fera plaisir de
songer que tu t'amuses, et je t'attendrai plus patiemment.

--Oh! tu as trop de patience, toi! dit Landry d'une voix qui n'en
marquait gure, mais moi, j'aimerais mieux me faire couper les deux
jambes que de danser avec des filles que je n'aime point, et que je
n'embrasserais pas pour cent francs.

--Eh bien! si je dansais, reprit la Fadette, il me faudrait danser
avec d'autres qu'avec toi, et me laisser embrasser aussi.

--Va-t'en, va-t'en bien vitement, dit Landry; je ne veux point qu'on
t'embrasse.

Sylvinet n'entendit plus rien que des pas qui s'loignaient, et, pour
n'tre point surpris aux coutes par son frre, qui revenait vers lui,
il entra vivement dans le cimetire et le laissa passer.

Cette dcouverte-l fut comme un coup de couteau dans le coeur de
Sylvinet. Il ne chercha point  dcouvrir quelle tait la fille que
Landry aimait si passionnment. Il en avait bien assez de savoir qu'il
y avait une personne pour laquelle Landry le dlaissait et qui avait
toutes ses penses, au point qu'il les cachait  son besson, et que
celui-ci n'en recevait point la confidence.--Il faut qu'il se dfie de
moi, pensa-t-il, et que cette fille qu'il aime tant le porte  me
craindre et  me dtester. Je ne m'tonne plus de voir qu'il est
toujours si ennuy  la maison, et si inquiet quand je veux me
promener avec lui. J'y renonais, croyant voir qu'il avait le got
d'tre seul; mais,  prsent, je me garderai bien d'essayer  le
troubler. Je ne lui dirai rien; il m'en voudrait d'avoir surpris ce
qu'il n'a pas voulu me confier. Je souffrirai tout seul, pendant qu'il
se rjouira d'tre dbarrass de moi.

Sylvinet fit comme il se promettait, et mme il le poussa plus loin
qu'il n'tait besoin, car non-seulement il ne chercha plus  retenir
son frre auprs de lui, mais encore, pour ne le point gner, il
quittait le premier la maison et allait rvasser tout seul dans son
ouche, ne voulant point aller dans la campagne:--Parce que,
pensait-il, si je venais  y rencontrer Landry, il s'imaginerait que
je l'pie et me ferait bien voir que je le drange.

Et peu  peu son ancien chagrin, dont il s'tait quasiment guri, lui
revint si lourd et si obstin qu'on ne tarda pas  le voir sur sa
figure. Sa mre l'en reprit doucement; mais, comme il avait honte, 
dix-huit ans, d'avoir les mmes faiblesses d'esprit qu'il avait eues 
quinze, il ne voulut jamais confesser ce qui le rongeait.

Ce fut ce qui le sauva de la maladie; car le bon Dieu n'abandonne que
ceux qui s'abandonnent eux-mmes, et celui qui a le courage de
renfermer sa peine est plus fort contre elle que celui qui s'en
plaint. Le pauvre besson prit comme une habitude d'tre triste et
ple; il eut, de temps en temps, un ou deux accs de fivre, et, tout
en grandissant toujours un peu, il resta assez dlicat et mince de sa
personne. Il n'tait pas bien soutenu  l'ouvrage, et ce n'tait point
sa faute, car il savait que le travail lui tait bon; et c'tait bien
assez d'ennuyer son pre par sa tristesse, il ne voulait pas le fcher
et lui faire tort par sa lchet. Il se mettait donc  l'ouvrage, et
travaillait de colre contre lui-mme. Aussi en prenait-il souvent
plus qu'il ne pouvait en supporter; et le lendemain il tait si las
qu'il ne pouvait plus rien faire.

--Ce ne sera jamais un fort ouvrier, disait le pre Barbeau; mais il
fait ce qu'il peut, et quand il peut, il ne s'pargne mme pas assez.
C'est pourquoi je ne veux point le mettre chez les autres; car, par la
crainte qu'il a des reproches et le peu de force que Dieu lui a donn,
il se tuerait bien vite, et j'aurais  me le reprocher toute ma vie.

La mre Barbeau gotait fort ces raisons-l et faisait tout son
possible pour gayer Sylvinet. Elle consulta plusieurs mdecins sur sa
sant, et ils lui dirent, les uns qu'il fallait le mnager beaucoup,
et ne plus lui faire boire que du lait, parce qu'il tait faible; les
autres, qu'il fallait le faire travailler beaucoup et lui donner du
bon vin, parce qu'tant faible, il avait besoin de se fortifier. Et la
mre Barbeau ne savait lequel couter, ce qui arrive toujours quand on
prend plusieurs avis.

Heureusement que, dans le doute, elle n'en suivit aucun, et que
Sylvinet marcha dans la route que le bon Dieu lui avait ouverte, sans
y rencontrer de quoi le faire verser  droite ou  gauche, et il
trana son petit mal, sans tre trop foul, jusqu'au moment o les
amours de Landry firent un clat, et o Sylvinet vit augmenter sa
peine de toute celle qui fut faite  son frre.




XXVIII.


Ce fut la Madelon qui dcouvrit le pot aux roses; et, si elle le fit
sans malice, encore en tira-t-elle un mauvais parti. Elle s'tait bien
console de Landry, et, n'ayant pas perdu beaucoup de temps  l'aimer,
elle n'en avait gure demand pour l'oublier. Cependant il lui tait
rest sur le coeur une petite rancune qui n'attendait que l'occasion
pour se faire sentir, tant il est vrai que le dpit chez les femmes
dure plus que le regret.

Voici comment la chose arriva. La belle Madelon, qui tait renomme
pour son air sage et pour ses manires fires avec les garons, tait
cependant trs-coquette en dessous, et pas moiti si raisonnable ni si
fidle dans ses amitis que le pauvre grelet, dont on avait si mal
parl et si mal augur. Adonc la Madelon avait dj eu deux amoureux,
sans compter Landry, et elle se prononait pour un troisime, qui
tait son cousin, le fils cadet au pre Caillaud de la Priche. Elle se
pronona si bien qu'tant surveille par le dernier  qui elle avait
donn de l'esprance, et craignant qu'il ne ft un clat, ne sachant
o se cacher pour causer  loisir avec le nouveau, elle se laissa
persuader par celui-ci d'aller babiller dans le colombier o justement
Landry avait d'honntes rendez-vous avec la petite Fadette.

Cadet Caillaud avait bien cherch la clef de ce colombier, et ne
l'avait point trouve parce qu'elle tait toujours dans la poche de
Landry; et il n'avait os la demander  personne, parce qu'il n'avait
pas de bonnes raisons pour en expliquer la demande. Si bien que
personne, hormis Landry, ne s'inquitait de savoir o elle tait.
Cadet Caillaud, songeant qu'elle tait perdue, ou que son pre la
tenait dans son trousseau, ne se gna point pour enfoncer la porte.
Mais, le jour o il le fit, Landry et Fadette se trouvaient l, et ces
quatre amoureux se trouvrent bien penauds en se voyant les uns les
autres. C'est ce qui les engagea tous galement  se taire et  ne
rien bruiter.

Mais la Madelon eut comme un retour de jalousie et de colre, en
voyant Landry, qui tait devenu un des plus beaux garons du pays et
des plus estims, garder, depuis la Saint-Andoche, une si belle
fidlit  la petite Fadette, et elle forma la rsolution de s'en
venger. Pour cela, sans en rien confier  Cadet Caillaud, qui tait
honnte homme et ne s'y ft point prt, elle se fit aider d'une ou
deux jeunes fillettes de ses amies lesquelles, un peu dpites aussi
du mpris que Landry paraissait faire d'elles en ne les priant plus
jamais  danser, se mirent  surveiller si bien la petite Fadette,
qu'il ne leur fallut pas grand temps pour s'assurer de son amiti avec
Landry. Et sitt qu'elles les eurent pis et vus une ou deux fois
ensemble, elles en firent grand bruit dans tout le pays, disant  qui
voulait les couter, et Dieu sait si la mdisance manque d'oreilles
pour se faire entendre et de langues pour se faire rpter, que Landry
avait fait une mauvaise connaissance dans la personne de la petite
Fadette.

Alors toute la jeunesse femelle s'en mla, car lorsqu'un garon de
belle mine et de bon avoir s'occupe d'une personne, c'est comme une
injure  toutes les autres, et si l'on peut trouver  mordre sur cette
personne-l, on ne s'en fait pas faute. On peut dire aussi que, quand
une mchancet est exploite par les femmes, elle va vite et loin.

Aussi, quinze jours aprs l'aventure de la tour  Jacot, sans qu'il
ft question de la tour, ni de Madelon, qui avait eu bien soin de ne
pas se mettre en avant, et qui feignait mme d'apprendre comme une
nouvelle ce qu'elle avait dvoil la premire  la sourdine, tout le
monde savait, petits et grands, vieilles et jeunes, les amours de
Landry le besson avec Fanchon le grelet.

Et le bruit en vint jusqu'aux oreilles de la mre Barbeau, qui s'en
affligea beaucoup et n'en voulut point parler  son homme. Mais le
pre Barbeau l'apprit d'autre part, et Sylvain, qui avait bien
discrtement gard le secret de son frre, eut le chagrin de voir que
tout le monde le savait.

Or, un soir que Landry songeait  quitter la Bessonnire de bonne
heure, comme il avait coutume de faire, son pre lui dit, en prsence
de sa mre, de sa soeur ane et de son besson:--Ne sois pas si
hteux de nous quitter, Landry, car j'ai  te parler; mais j'attends
que ton parrain soit ici, car c'est devant ceux de la famille qui
s'intressent le plus  ton sort, que je veux te demander une
explication.

Et quand le parrain, qui tait l'oncle Landriche, fut arriv, le pre
Barbeau parla en cette manire:

--Ce que j'ai  te dire te donnera un peu de honte, mon Landry; aussi
n'est-ce pas sans un peu de honte moi-mme, et sans beaucoup de
regret, que je me vois oblig de te confesser devant ta famille. Mais
j'espre que cette honte te sera salutaire et te gurira d'une
fantaisie qui pourrait te porter prjudice.

Il parat que tu as fait une connaissance qui date de la dernire
Saint-Andoche, il y aura prochainement un an. On m'en a parl ds le
premier jour, car c'tait une chose imaginante que de te voir danser
tout un jour de fte avec la fille la plus laide, la plus malpropre et
la plus mal fame de notre pays. Je n'ai pas voulu y prter attention,
pensant que tu en avais fait un amusement, et je n'approuvais pas
prcisment la chose, parce que, s'il ne faut pas frquenter les
mauvaises gens, encore ne faut-il pas augmenter leur humiliation et le
malheur qu'ils ont d'tre hassables  tout le monde. J'avais nglig
de t'en parler, pensant,  te voir triste le lendemain, que tu t'en
faisais reproche  toi-mme et que tu n'y retournerais plus. Mais
voil que, depuis une semaine environ, j'entends dire bien autre
chose, et, encore que ce soit par des personnes dignes de foi, je ne
veux point m'y fier,  moins que tu ne me le confirmes. Si je t'ai
fait tort en te souponnant, tu ne l'imputeras qu' l'intrt que je
te porte et au devoir que j'ai de surveiller ta conduite: car, si la
chose est une fausset, tu me feras grand plaisir en me donnant ta
parole et en me faisant connatre qu'on t'a desservi  tort dans mon
opinion.

--Mon pre, dit Landry, voulez-vous bien me dire de quoi vous
m'accusez, et je vous rpondrai selon la vrit et le respect que je
vous dois.

--On t'accuse, Landry, je crois te l'avoir suffisamment donn 
entendre, d'avoir un commerce malhonnte avec la petite fille de la
mre Fadet, qui est une assez mauvaise femme; sans compter que la
propre mre de cette malheureuse fille a vilainement quitt son mari,
ses enfants et son pays pour suivre les soldats. On t'accuse de te
promener de tous les cts avec la petite Fadette, ce qui me ferait
craindre de te voir engager par elle dans de mauvaises amours, dont
toute ta vie tu pourrais avoir  te repentir. Entends-tu,  la fin?

--J'entends bien, mon cher pre, rpondit Landry, et souffrez-moi
encore une question avant que je vous rponde. Est-ce  cause de sa
famille, ou seulement  cause d'elle-mme, que vous regardez la
Fanchon Fadette comme une mauvaise connaissance pour moi?

--C'est sans doute  cause de l'une et de l'autre, reprit le pre
Barbeau avec un peu plus de svrit qu'il n'en avait mis au
commencement; car il s'tait attendu  trouver Landry bien penaud, et
il le trouvait tranquille et comme rsolu  tout. C'est d'abord,
fit-il, qu'une mauvaise parent est une vilaine tache, et que jamais
une famille estime et honore comme est la mienne ne voudrait faire
alliance avec la famille Fadet. C'est ensuite que la petite Fadet, par
elle-mme, n'inspire d'estime et de confiance  personne. Nous l'avons
vue s'lever et nous savons tous ce qu'elle vaut. J'ai bien entendu
dire, et je reconnais pour l'avoir vu deux ou trois fois, que depuis
un an elle se tient mieux, ne court plus avec les petits garons et ne
parle mal  personne. Tu vois que je ne veux pas m'carter de la
justice; mais cela ne me suffit pas pour croire qu'une enfant qui a
t si mal leve puisse jamais faire une honnte femme, et
connaissant la grand'mre comme, je l'ai connue, j'ai tout lieu de
craindre qu'il n'y ait l une intrigue monte pour te soutirer des
promesses et te causer de la honte et de l'embarras. On m'a mme dit
que la petite tait enceinte, ce que je ne veux point croire  la
lgre, mais ce qui me peinerait beaucoup, parce que la chose te
serait attribue et reproche, et pourrait finir par un procs et du
scandale.

Landry, qui, depuis le premier mot, s'tait bien promis d'tre prudent
et de s'expliquer avec douceur, perdit patience. Il devint rouge comme
le feu, et se levant:--Mon pre, dit-il, ceux qui vous ont dit cela
ont menti comme des chiens. Ils ont fait une telle insulte  Fanchon
Fadet, que si je les tenais l, il faudrait qu'ils eussent  se ddire
ou  se battre avec moi, jusqu' ce qu'il en restt un de nous par
terre. Dites-leur qu'ils sont des lches et des paens et qu'ils
viennent donc me le dire en face, ce qu'ils vous ont insinu en
tratres, et nous en aurons beau jeu!

--Ne te fche pas comme cela, Landry, dit Sylvinet tout abattu de
chagrin: mon pre ne t'accuse point d'avoir fait du tort  cette
fille; mais il craint qu'elle ne se soit mise dans l'embarras avec
d'autres, et qu'elle ne veuille faire croire, en se promenant de jour
et de nuit avec toi, que c'est  toi de lui donner une rparation.




XXIX.


La voix de son besson adoucit un peu Landry; mais les paroles qu'il
disait ne purent passer sans qu'il les relevt.

--Frre, dit-il, tu n'entends rien  tout cela. Tu as toujours t
prvenu contre la petite Fadette, et tu ne la connais point. Je
m'inquite bien peu de ce qu'on peut dire de moi; mais je ne
souffrirai point ce qu'on dit contre elle, et je veux que mon pre et
ma mre sachent de moi, pour se tranquilliser, qu'il n'y a point sur
la terre deux filles aussi honntes, aussi sages, aussi bonnes, aussi
dsintresses que cette fille-l. Si elle a le malheur d'tre mal
apparente, elle en a d'autant plus de mrite  tre ce qu'elle est,
et je n'aurais jamais cru que des mes chrtiennes pussent lui
reprocher le malheur de sa naissance.

--Vous avez l'air vous-mme de me faire un reproche, Landry, dit le
pre Barbeau en se levant aussi, pour lui montrer qu'il ne
souffrirait pas que la chose allt plus loin entre eux. Je vois 
votre dpit, que vous en tenez pour cette Fadette plus que je n'aurais
souhait. Puisque vous n'en avez ni honte ni regret, nous n'en
parlerons plus. J'aviserai  ce que je dois faire pour vous prvenir
d'une tourderie de jeunesse. A cette heure, vous devez retourner chez
vos matres.

--Vous ne vous quitterez pas comme a, dit Sylvinet en retenant son
frre, qui commenait  s'en aller. Mon pre, voil Landry qui a tant
de chagrin de vous avoir dplu qu'il ne peut rien dire. Donnez-lui son
pardon et l'embrassez, car il va pleurer  nuite, et il serait trop
puni par votre mcontentement.

Sylvinet pleurait, la mre Barbeau pleurait aussi, et aussi la soeur
ane, et l'oncle Landriche. Il n'y avait que le pre Barbeau et
Landry qui eussent les yeux secs; mais ils avaient le coeur bien
gros, et on les fit s'embrasser. Le pre n'exigea aucune promesse,
sachant bien que, dans les cas d'amour, ces promesses-l sont
chanceuses, et ne voulant point compromettre son autorit; mais il fit
comprendre  Landry que ce n'tait point fini et qu'il y reviendrait.
Landry s'en alla courrouc et dsol. Sylvinet et bien voulu le
suivre; mais il n'osa,  cause qu'il prsumait bien qu'il allait faire
part de son chagrin  la Fadette, et il se coucha si triste que, de
toute la nuit, il ne fit que soupirer et rver de malheur dans la
famille.

Landry s'en alla frapper  la porte de la petite Fadette. La mre
Fadet tait devenue si sourde qu'une fois endormie rien ne
l'veillait, et depuis quelque temps Landry, se voyant dcouvert, ne
pouvait causer avec Fanchon que le soir dans la chambre o dormaient
la vieille et le petit Jeanet; et l encore, il risquait gros, car la
vieille sorcire ne pouvait pas le souffrir et l'et fait sortir avec
des coups de balai bien plutt qu'avec des compliments. Landry raconta
sa peine  la petite Fadette, et la trouva grandement soumise et
courageuse. D'abord elle essaya de lui persuader qu'il ferait bien,
dans son intrt  lui, de reprendre son amiti et de ne plus penser 
elle. Mais quand elle vit qu'il s'affligeait et se rvoltait de plus
en plus, elle l'engagea  l'obissance en lui donnant  esprer du
temps  venir.

--coute, Landry, lui dit-elle, j'avais toujours eu prvoyance de ce
qui nous arrive, et j'ai souvent song  ce que nous ferions, le cas
chant. Ton pre n'a point de tort, et je ne lui en veux pas; car
c'est par grande amiti pour toi qu'il craint de te voir pris d'une
personne aussi peu mritante que je le suis. Je lui pardonne donc un
peu de fiert et d'injustice  mon endroit; car nous ne pouvons pas
disconvenir que ma premire petite jeunesse a t folle, et toi-mme
me l'as reproch le jour o tu as commenc  m'aimer. Si, depuis un
an, je me suis corrige de mes dfauts, ce n'est pas assez de temps
pour qu'il y prenne confiance, comme il te l'a dit aujourd'hui. Il
faut donc que le temps passe encore l-dessus, et, peu  peu, les
prventions qu'on avait contre moi s'en iront, les vilains mensonges
qu'on fait  prsent tomberont d'eux-mmes. Ton pre et ta mre
verront bien que je suis sage et que je ne veux pas te dbaucher ni te
tirer de l'argent. Ils rendront justice  l'honntet de mon amiti,
et nous pourrons nous voir et nous parler sans nous cacher de
personne; mais en attendant, il faut que tu obisses  ton pre, qui,
j'en suis certaine, va te dfendre de me frquenter.

--Jamais je n'aurai ce courage-l, dit Landry, j'aimerais mieux me
jeter dans la rivire.

--Eh bien! si tu ne l'as pas, je l'aurai pour toi, dit la petite
Fadette; je m'en irai, moi, je quitterai le pays pour un peu de temps.
Il y a dj deux mois qu'on m'offre une bonne place en ville. Voil ma
grand'mre si sourde et si ge, qu'elle ne s'occupe presque plus de
faire et de vendre ses drogues, et qu'elle ne peut plus donner ses
consultations. Elle a une parente trs-bonne, qui lui offre de venir
demeurer avec elle, et qui la soignera bien, ainsi que mon pauvre
sauteriot...

La petite Fadette eut la voix coupe, un moment, par l'ide de quitter
cet enfant, qui tait, avec Landry, ce qu'elle aimait le plus au
monde; mais elle reprit courage et dit:

--A prsent, il est assez fort pour se passer de moi. Il va faire sa
premire communion, et l'amusement d'aller au catchisme avec les
autres enfants le distraira du chagrin de mon dpart. Tu dois avoir
observ qu'il est devenu assez raisonnable, et que les autres
garonnets ne le font plus gure enrager. Enfin, il le faut, vois-tu,
Landry; il faut qu'on m'oublie un peu, car il y a,  cette heure, une
grande colre et une grande jalousie contre moi dans le pays. Quand
j'aurai pass un an ou deux au loin, et que je reviendrai avec de
bons tmoignages et une bonne renomme, laquelle j'acquerrai plus
aisment ailleurs qu'ici, on ne nous tourmentera plus, et nous serons
meilleurs amis que jamais.

Landry ne voulut pas couter cette proposition-l; il ne fit que se
dsesprer, et s'en retourna  la Priche dans un tat qui aurait fait
piti au plus mauvais coeur.

Deux jours aprs, comme il menait la cuve pour la vendange, Cadet
Caillaud lui dit:

--Je vois, Landry, que tu m'en veux, et que, depuis quelque temps, tu
ne me parles pas. Tu crois sans doute que c'est moi qui ai bruit tes
amours avec la petite Fadette, et je suis fch que tu puisses croire
une pareille vilenie de ma part. Aussi vrai que Dieu est au ciel,
jamais je n'en ai souffl un mot, et mmement c'est un chagrin pour
moi qu'on t'ait caus ces ennuis-l; car j'ai toujours fait grand cas
de toi, et jamais je n'ai fait injure  la petite Fadette. Je puis
mme dire que j'ai de l'estime pour cette fille depuis ce qui nous est
arriv au colombier, dont elle aurait pu bavarder pour sa part, et
dont jamais personne n'a rien su, tant elle a t discrte. Elle
aurait pu s'en servir pourtant,  seules fins de tirer vengeance de
la Madelon, qu'elle sait bien tre l'auteur de tous ces caquets; mais
elle ne l'a point fait, et je vois, Landry, qu'il ne faut point se
fier aux apparences et aux rputations. La Fadette, qui passait pour
mchante, a t bonne; la Madelon, qui passait pour bonne, a t bien
tratre, non-seulement envers la Fadette et envers toi, mais encore
avec moi, qui, pour l'heure, ai grandement  me plaindre de sa
fidlit.

Landry accepta de bon coeur les explications de Cadet Caillaud, et
celui-ci le consola de son mieux de son chagrin.

--On t'a fait bien des peines, mon pauvre Landry, lui dit-il en
finissant; mais tu dois t'en consoler par la bonne conduite de la
petite Fadette. C'est bien,  elle, de s'en aller, pour faire finir le
tourment de ta famille, et je viens de le lui dire  elle-mme, en lui
faisant mes adieux au passage.

--Qu'est-ce que tu me dis l, Cadet? s'exclama Landry; elle s'en va?
elle est partie?

--Ne le savais-tu pas? dit Cadet. Je pensais que c'tait chose
convenue entre vous, et que tu ne la conduisais point pour n'tre pas
blm. Mais elle s'en va, pour sr; elle a pass au droit de chez
nous il n'y a pas plus d'un quart d'heure, et elle avait son petit
paquet sous le bras. Elle allait  Chteau-Meillant, et,  cette
heure, elle n'est pas plus loin que Vieille-Ville, ou bien la cte
d'Urmont.

Landry laissa son aiguillon accot au frontal de ses boeufs, prit sa
course et ne s'arrta que quand il eut rejoint la petite Fadette, dans
le chemin de sable qui descend des vignes d'Urmont  la Fremelaine.

L, tout puis par le chagrin et la grande hte de sa course, il
tomba en travers du chemin, sans pouvoir lui parler, mais en lui
faisant connatre par signes qu'elle aurait  marcher sur son corps
avant de le quitter.

Quand il se fut un peu remis, la Fadette lui dit:

--Je voulais t'pargner cette peine, mon cher Landry, et voil que tu
fais tout ce que tu peux pour m'ter le courage. Sois donc un homme,
et ne m'empche pas d'avoir du coeur; il m'en faut plus que tu ne
penses, et quand je songe que mon pauvre petit Jeanet me cherche et
crie aprs moi,  cette heure, je me sens si faible que, pour un rien,
je me casserais la tte sur ces pierres. Ah! je t'en prie, Landry,
aide-moi au lieu de me dtourner de mon devoir; car, si je ne m'en vas
pas aujourd'hui, je ne m'en irai jamais, et nous serons perdus.

--Fanchon, Fanchon, tu n'as pas besoin d'un grand courage, rpondit
Landry. Tu ne regrettes qu'un enfant qui se consolera bientt, parce
qu'il est enfant. Tu ne te soucies pas de mon dsespoir; tu ne connais
pas ce que c'est que l'amour; tu n'en as point pour moi, et tu vas
m'oublier vite, ce qui fait que tu ne reviendras peut-tre jamais.

--Je reviendrai, Landry; je prends Dieu  tmoin que je reviendrai
dans un an au plus tt, dans deux ans au plus tard, et que je
t'oublierai si peu que je n'aurai jamais d'autre ami ni d'autre
amoureux que toi.

--D'autre ami, c'est possible, Fanchon, parce que tu n'en retrouveras
jamais un qui te soit soumis comme je le suis; mais d'autre amoureux,
je n'en sais rien: qui peut m'en rpondre?

--C'est moi qui t'en rponds!

--Tu n'en sais rien toi-mme, Fadette, tu n'as jamais aim, et quand
l'amour te viendra, tu ne te souviendras gure de ton pauvre Landry.
Ah! si tu m'avais aim de la manire dont je t'aime, tu ne me
quitterais pas comme a.

--Tu crois, Landry? dit la petite Fadette en le regardant d'un air
triste et bien srieux. Peut-tre bien que tu ne sais ce que tu dis.
Moi, je crois que l'amour me commanderait encore plus ce que l'amiti
me fait faire.

--Eh bien, si c'tait l'amour qui te commande, je n'aurais pas tant de
chagrin. Oh! oui, Fanchon, si c'tait l'amour, je crois quasiment que
je serais heureux dans mon malheur. J'aurais de la confiance dans ta
parole et de l'esprance dans l'avenir; j'aurais le courage que tu as,
vrai!... Mais ce n'est pas de l'amour, tu me l'as dit bien des fois,
et je l'ai vu  ta grande tranquillit  ct de moi.

--Ainsi tu crois que ce n'est pas l'amour; dit la petite Fadette; tu
en es bien assur?

Et, le regardant toujours, ses yeux se remplirent de larmes qui
tombrent sur ses joues, tandis qu'elle souriait d'une manire bien
trange.

--Ah! mon Dieu! mon bon Dieu! s'cria Landry en la prenant dans ses
bras, si je pouvais m'tre tromp!

--Moi, je crois bien que tu t'es tromp, en effet, rpondit la petite
Fadette, toujours souriant et pleurant; je crois bien que, depuis
l'ge de treize ans, le pauvre Grelet a remarqu Landry et n'en a
jamais remarqu d'autre. Je crois bien que, quand elle le suivait par
les champs et par les chemins, en lui disant des folies et des
taquineries pour le forcer  s'occuper d'elle, elle ne savait point
encore ce qu'elle faisait, ni ce qui la poussait vers lui. Je crois
bien que, quand elle s'est mise un jour  la recherche de Sylvinet,
sachant que Landry tait dans la peine, et qu'elle l'a trouv au bord
de la rivire, tout pensif, avec un petit agneau sur ses genoux, elle
a fait un peu la sorcire avec Landry, afin que Landry ft forc  lui
en avoir de la reconnaissance. Je crois bien que, quand elle l'a
injuri au gu des Roulettes, c'est parce qu'elle avait du dpit et du
chagrin de ce qu'il ne lui avait jamais parl depuis. Je crois bien
que, quand elle a voulu danser avec lui, c'est parce qu'elle tait
folle de lui et qu'elle esprait lui plaire par sa jolie danse. Je
crois bien que, quand elle pleurait dans la carrire du Chaumois,
c'tait pour le repentir et la peine de lui avoir dplu. Je crois bien
aussi que, quand il voulait l'embrasser et qu'elle s'y refusait, quand
il lui parlait d'amour et qu'elle lui rpondait en paroles d'amiti,
c'tait par la crainte qu'elle avait de perdre cet amour-l en le
contentant trop vite. Enfin je crois que, si elle s'en va en se
dchirant le coeur, c'est par l'esprance qu'elle a de revenir digne
de lui dans l'esprit de tout le monde, et de pouvoir tre sa femme,
sans dsoler et sans humilier sa famille.

Cette fois Landry crut qu'il deviendrait tout  fait fou. Il riait, il
criait et il pleurait; et il embrassait Fanchon sur ses mains, sur sa
robe; et il l'et embrasse sur ses pieds, si elle avait voulu le
souffrir; mais elle le releva et lui donna un vrai baiser d'amour dont
il faillit mourir; car c'tait le premier qu'il et jamais reu
d'elle, ni d'aucune autre, et, du temps qu'il en tombait comme pm
sur le bord du chemin, elle ramassa son paquet, toute rouge et confuse
qu'elle tait, et se sauva en lui dfendant de la suivre et en lui
jurant qu'elle reviendrait.




XXX.


Landry se soumit et revint  la vendange, bien surpris de ne pas se
trouver malheureux comme il s'y tait attendu, tant c'est une grande
douceur de se savoir aim, et tant la foi est grande quand on aime
grandement. Il tait si tonn et si aise qu'il ne put se dfendre
d'en parler  Cadet Caillaud, lequel s'tonna aussi, et admira la
petite Fadette pour avoir si bien su se dfendre de toute faiblesse et
de toute imprudence, depuis le temps qu'elle aimait Landry et qu'elle
en tait aime.

--Je suis content de voir, lui dit-il, que cette fille-l a tant de
qualits, car, pour mon compte, je ne l'ai jamais mal juge, et je
peux mme dire que si elle avait fait attention  moi, elle ne
m'aurait point dplu. A cause des yeux qu'elle a, elle m'a toujours
sembl plutt belle que laide, et, depuis un certain temps, tout le
monde aurait bien pu voir, si elle avait voulu plaire, qu'elle
devenait chaque jour plus agrable. Mais elle t'aimait uniquement,
Landry, et se contentait de ne point dplaire aux autres; elle ne
cherchait d'autre approbation que la tienne, et je te rponds qu'une
femme de ce caractre-l m'aurait bien convenu. D'ailleurs, si petite
et si enfant que je l'ai connue, j'ai toujours considr qu'elle avait
un grand coeur, et si l'on allait demander  chacun de dire en
conscience et en vrit ce qu'il en pense et ce qu'il en sait, chacun
serait oblig de tmoigner pour elle; mais le monde est fait comme
cela que quand deux ou trois personnes se mettent aprs une autre,
toutes s'en mlent, lui jettent la pierre et lui font une mauvaise
rputation sans trop savoir pourquoi; et comme si c'tait pour le
plaisir d'craser qui ne peut se dfendre.

Landry trouvait un grand soulagement  entendre raisonner Cadet
Caillaud de la sorte, et, depuis ce jour-l, il fit une grande amiti
avec lui, et se consola un peu de ses ennuis en les lui confiant. Et
mmement, il lui dit un jour:

--Ne pense plus  cette Madelon, qui ne vaut rien et qui nous a fait
des peines  tous deux, mon brave Cadet. Tu es de mme ge et rien ne
te presse de te marier. Or, moi, j'ai une petite soeur, Nanette, qui
est jolie comme un coeur, qui est bien leve, douce, mignonne, et
qui prend seize ans. Viens nous voir un peu plus souvent; mon pre
t'estime beaucoup, et quand tu connatras bien notre Nanette, tu
verras que tu n'auras pas de meilleure ide que celle de devenir mon
beau-frre.

--Ma foi, je ne dis pas non, rpondit Cadet, et si la fille n'est
point accorde par ailleurs, j'irai chez toi tous les dimanches.

Le soir du dpart de Fanchon Fadet, Landry voulut aller voir son pre
pour lui apprendre l'honnte conduite de cette fille qu'il avait mal
juge, et, en mme temps, pour lui faire, sous toutes rserves quant 
l'avenir, ses soumissions quant au prsent. Il eut le coeur bien
gros en passant devant la maison de la mre Fadet; mais il s'arma d'un
grand courage, en se disant que, sans le dpart de Fanchon, il
n'aurait peut-tre pas su de longtemps le bonheur qu'il avait d'tre
aim d'elle. Et il vit la mre Fanchette, qui tait la parente et la
marraine  Fanchon, laquelle tait venue pour soigner la vieille et le
petit  sa place. Elle tait assise devant la porte, avec le sauteriot
sur ses genoux. Le pauvre Jeanet pleurait et ne voulait point aller au
lit, parce que sa Fanchon n'tait point encore rentre, disait-il, et
que c'tait  elle  lui faire dire ses prires et  le coucher. La
mre Fanchette le rconfortait de son mieux, et Landry entendit avec
plaisir qu'elle lui parlait avec beaucoup de douceur et d'amiti. Mais
sitt que le sauteriot vit passer Landry, il s'chappa des mains de la
Fanchette, au risque d'y laisser une de ses pattes, et courut se
jeter dans les jambes du besson, l'embrassant et le questionnant, et
le conjurant de lui ramener sa Fanchon. Landry le prit dans ses bras,
et, tout en pleurant, le consola comme il put. Il voulut lui donner
une grappe de beaux raisins qu'il portait dans un petit panier, de la
part de la mre Caillaud,  la mre Barbeau; mais Jeanet, qui tait
d'habitude assez gourmand, ne voulut rien sinon que Landry lui
promettait d'aller qurir sa Fanchon, et il fallut que Landry le lui
promt en soupirant, sans quoi il ne se ft point soumis  la
Fanchette.

Le pre Barbeau ne s'attendait gure  la grande rsolution de la
petite Fadette. Il en fut content; mais il eut comme du regret de ce
qu'elle avait fait, tant il tait homme juste et de bon coeur.--Je
suis fch, Landry, dit-il, que tu n'aies pas eu le courage de
renoncer  la frquenter. Si tu avais agi selon ton devoir, tu
n'aurais pas t la cause de son dpart. Dieu veuille que cette enfant
n'ait pas  souffrir dans sa nouvelle condition, et que son absence ne
fasse pas de tort  sa grand'mre et  son petit frre; car s'il y a
beaucoup de gens qui disent du mal d'elle, il y en a aussi
quelques-uns qui la dfendent et qui m'ont assur qu'elle tait
trs-bonne et trs-serviable pour sa famille. Si ce qu'on m'a dit
qu'elle est enceinte est une fausset, nous le saurons bien, et nous
la dfendrons comme il faut; si, par malheur, c'est vrai, et que tu en
sois coupable, Landry, nous l'assisterons et ne la laisserons pas
tomber dans la misre. Que tu ne l'pouses jamais, Landry, voil tout
ce que j'exige de toi.

--Mon pre, dit Landry, nous jugeons la chose diffremment vous et
moi. Si j'tais coupable de ce que vous pensez, je vous demanderais,
au contraire, votre permission pour l'pouser. Mais comme la petite
Fadette est aussi innocente que ma soeur Nanette, je ne vous demande
rien encore que de me pardonner le chagrin que je vous ai caus. Nous
parlerons d'elle plus tard, ainsi que vous me l'avez promis.

Il fallut bien que le pre Barbeau en passt par cette condition de ne
pas insister davantage. Il tait trop prudent pour brusquer les choses
et se devait tenir pour content de ce qu'il avait obtenu.

Depuis ce moment-l il ne fut plus question de la petite Fadette  la
Bessonnire. On vita mme de la nommer, car Landry devenait rouge, et
tout aussitt ple, quand son nom chappait  quelqu'un devant lui,
et il tait bien ais de voir qu'il ne l'avait pas plus oublie qu'au
premier jour.




XXXI.


D'abord Sylvinet eut comme un contentement d'goste en apprenant le
dpart de la Fadette, et il se flatta que dornavant son besson
n'aimerait que lui et ne le quitterait plus pour personne. Mais il
n'en fut point ainsi. Sylvinet tait bien ce que Landry aimait le
mieux au monde aprs la petite Fadette; mais il ne pouvait se plaire
longtemps dans sa socit, parce que Sylvinet ne voulut point se
dpartir de son aversion pour Fanchon. Aussitt que Landry essayait de
lui en parler et de le mettre dans ses intrts, Sylvinet
s'affligeait, lui faisait reproche de s'obstiner dans une ide si
rpugnante  leurs parents et si chagrinante pour lui-mme. Landry,
ds lors, ne lui en parla plus; mais, comme il ne pouvait pas vivre
sans en parler, il partageait son temps entre Cadet Caillaud et le
petit Jeanet, qu'il emmenait promener avec lui,  qui il faisait
rpter son catchisme et qu'il instruisait et consolait de son mieux.
Et quand on le rencontrait avec cet enfant, on se ft moqu de lui,
si l'on et os. Mais, outre que Landry ne se laissait jamais bafouer
en quoi que ce soit, il tait plutt fier que honteux de montrer son
amiti pour le frre de Fanchon Fadet, et c'est par l qu'il
protestait contre le dire de ceux qui prtendaient que le pre
Barbeau, dans sa sagesse, avait bien vite eu raison de cet amour-l.
Sylvinet, voyant que son frre ne revenait pas autant  lui qu'il
l'aurait souhait, et se trouvant rduit  porter sa jalousie sur le
petit Jeanet et sur Cadet Caillaud; voyant, d'un autre ct, que sa
soeur Nanette, laquelle, jusqu'alors, l'avait toujours consol et
rjoui par des soins trs-doux et des attentions mignardes, commenait
 se plaire beaucoup dans la socit de ce mme Cadet Caillaud, dont
les deux familles approuvaient fort l'inclination; le pauvre Sylvinet,
dont la fantaisie tait de possder  lui tout seul l'amiti de ceux
qu'il aimait, tomba dans un ennui mortel, dans une langueur
singulire, et son esprit se rembrunit si fort qu'on ne savait par o
le prendre pour le contenter. Il ne riait plus jamais; il ne prenait
got  rien, il ne pouvait plus gure travailler, tant il se consumait
et s'affaiblissait. Enfin on craignit pour sa vie, car la fivre ne le
quittait presque plus, et, quand il l'avait un peu plus que
d'habitude, il disait des choses qui n'avaient pas grand'raison et qui
taient cruelles pour le coeur de ses parents. Il prtendait n'tre
aim de personne, lui qu'on avait toujours choy et gt plus que tous
les autres dans la famille. Il souhaitait la mort, disant qu'il
n'tait bon  rien; qu'on l'pargnait par compassion de son tat, mais
qu'il tait une charge pour ses parents, et que la plus grande grce
que le bon Dieu pt leur faire, ce serait de les dbarrasser de lui.

Quelquefois le pre Barbeau, entendant ces paroles peu chrtiennes,
l'en blmait avec svrit. Cela n'amenait rien de bon. D'autres fois,
le pre Barbeau le conjurait, en pleurant, de mieux reconnatre son
amiti. C'tait encore pire: Sylvinet pleurait, se repentait,
demandait pardon  son pre,  sa mre,  son besson,  toute sa
famille; et la fivre revenait plus forte, aprs qu'il avait donn
cours  la trop grande tendresse de son coeur malade.

On consulta les mdecins  nouveau. Ils ne conseillrent pas
grand'chose. On vit,  leur mine, qu'ils jugeaient que tout le mal
venait de cette bessonnerie, qui devait tuer l'un ou l'autre, le plus
faible des deux consquemment. On consulta aussi la baigneuse de
Clavires, la femme la plus savante du canton aprs la Sagette, qui
tait morte, et la mre Fadet, qui commenait  tomber en enfance.
Cette femme habile rpondit  la mre Barbeau:

--Il n'y aurait qu'une chose pour sauver votre enfant, c'est qu'il
aimt les femmes.

--Et justement il ne les peut souffrir, dit la mre Barbeau: jamais on
n'a vu un garon si fier et si sage, et, depuis le moment o son
besson s'est mis l'amour en tte, il n'a fait que dire du mal de
toutes les filles que nous connaissons. Il les blme toutes de ce
qu'une d'entre elles (et malheureusement ce n'est pas la meilleure)
lui a enlev, comme il prtend, le coeur de son besson.

--Eh bien, dit la baigneuse, qui avait un grand jugement sur toutes
les maladies du corps et de l'esprit, votre fils Sylvinet, le jour o
il aimera une femme, l'aimera encore plus follement qu'il n'aime son
frre. Je vous prdis cela. Il a une surabondance d'amiti dans le
coeur, et, pour l'avoir toujours porte sur son besson, il a oubli
quasiment son sexe, et, en cela, il a manqu  la loi du bon Dieu,
qui veut que l'homme chrisse une femme plus que pre et mre, plus
que frres et soeurs. Consolez-vous, pourtant; il n'est pas possible
que la nature ne lui parle pas bientt, quelque retard qu'il soit
dans cette ide-l: et la femme qu'il aimera, qu'elle soit pauvre, ou
laide, ou mchante, n'hsitez point  la lui donner en mariage; car,
selon toute apparence, il n'en aimera pas deux en sa vie. Son coeur
a trop d'attache pour cela, et, s'il faut un grand miracle de nature
pour qu'il se spare un peu de son besson, il en faudrait un encore
plus grand pour qu'il se spart de la personne qu'il viendrait  lui
prfrer.

L'avis de la baigneuse parut fort sage au pre Barbeau, et il essaya
d'envoyer Sylvinet dans les maisons o il y avait de belles et bonnes
filles  marier. Mais, quoique Sylvinet ft joli garon et bien lev,
son air indiffrent et triste ne rjouissait point le coeur des
filles. Elles ne lui faisaient aucune avance, et lui, qui tait si
timide, il s'imaginait,  force de les craindre, qu'il les dtestait.

Le pre Caillaud, qui tait le grand ami et un des meilleurs conseils
de la famille, ouvrit alors un autre avis:

--Je vous ai toujours dit, fit-il, que l'absence tait le meilleur
remde. Voyez Landry! il devenait insens pour la petite Fadette, et
pourtant, la petite Fadette partie, il n'a perdu ni la raison ni la
sant, il est mme moins triste qu'il ne l'tait souvent, car nous
avions observ cela et nous n'en savions point la cause. A prsent il
parat tout  fait raisonnable et soumis. Il en serait de mme de
Sylvinet si, pendant cinq ou six mois, il ne voyait point du tout son
frre. Je vas vous dire le moyen de les sparer tout doucement. Ma
ferme de la Priche va bien; mais, en revanche, mon propre bien, qui
est du ct d'Arton, va au plus mal,  cause que, depuis environ un
an, mon colon est malade et ne peut se remettre. Je ne veux point le
mettre dehors, parce qu'il est un vritable homme de bien. Mais si je
pouvais lui envoyer un bon ouvrier pour l'aider, il se remettrait, vu
qu'il n'est malade que de fatigue et de trop grand courage. Si vous y
consentez, j'enverrai donc Landry passer dans mon bien le reste de la
saison. Nous le ferons partir sans dire  Sylvinet que c'est pour
longtemps. Nous lui dirons, au contraire, que c'est pour huit jours.
Et puis, les huit jours passs, on lui parlera de huit autres jours,
et toujours ainsi jusqu' ce qu'il y soit accoutum; suivez mon
conseil, au lieu de flatter toujours la fantaisie d'un enfant que vous
avez trop pargn et rendu trop matre chez vous.

Le pre Barbeau inclinait  suivre ce conseil, mais la mre Barbeau
s'en effraya. Elle craignait que ce ne ft pour Sylvinet le coup de la
mort. Il fallut transiger avec elle, elle demandait qu'on fit d'abord
l'essai de garder Landry quinze jours  la maison, pour savoir si son
frre, le voyant  toute heure, ne se gurirait point. S'il empirait,
au contraire, elle se rendrait  l'avis du pre Caillaud.

Ainsi fut fait. Landry vint de bon coeur passer le temps requis  la
Bessonnire, et on l'y fit venir sous le prtexte que son pre avait
besoin d'aide pour battre le reste de son bl, Sylvinet ne pouvant
plus travailler. Landry mit tous ses soins et toute sa bont  rendre
son frre content de lui. Il le voyait  toute heure, il couchait dans
le mme lit, il le soignait comme s'il et t un petit enfant. Le
premier jour, Sylvinet fut bien joyeux; mais, le second, il prtendit
que Landry s'ennuyait avec lui, et Landry ne put lui ter cette ide.
Le troisime jour, Sylvinet fut en colre, parce que le sauteriot vint
voir Landry, et que Landry n'eut point le courage de le renvoyer.
Enfin, au bout de la semaine, il y fallut renoncer, car Sylvinet
devenait de plus en plus injuste, exigeant et jaloux de son ombre.
Alors on pensa  mettre  excution l'ide du pre Caillaud, et encore
que Landry n'et gure d'envie d'aller  Arton parmi des trangers,
lui qui aimait tant son endroit, son ouvrage, sa famille et ses
matres, il se soumit  tout ce qu'on lui conseilla de faire dans
l'intrt de son frre.




XXXII.


Cette fois, Sylvinet manqua mourir le premier jour; mais le second, il
fut plus tranquille, et le troisime, la fivre le quitta. Il prit de
la rsignation d'abord et de la rsolution ensuite; et, au bout de la
premire semaine, on reconnut que l'absence de son frre lui valait
mieux que sa prsence. Il trouvait, dans le raisonnement que sa
jalousie lui faisait en secret, un motif pour tre quasi satisfait du
dpart de Landry. Au moins, se disait-il, dans l'endroit o il va, et
o il ne connat personne, il ne fera pas tout de suite de nouvelles
amitis. Il s'ennuiera un peu, il pensera  moi et me regrettera. Et
quand il reviendra, il m'aimera davantage.

Il y avait dj trois mois que Landry tait absent, et environ un an
que la petite Fadette avait quitt le pays, lorsqu'elle y revint tout
d'un coup, parce que sa grand'mre tait tombe en paralysie. Elle la
soigna d'un grand coeur et d'un grand zle; mais l'ge est la pire
des maladies; et, au bout de quinze jours, la mre Fadet rendit l'me
sans y songer. Trois jours aprs, ayant conduit au cimetire le corps
de la pauvre vieille, ayant rang la maison, dshabill et couch son
frre, et embrass sa bonne marraine qui s'tait retire pour dormir
dans l'autre chambre, la petite Fadette tait assise bien tristement
devant son petit feu, qui n'envoyait gure de clart, et elle coutait
chanter le grelet de sa chemine, qui semblait lui dire:

    Grelet, grelet, petit grelet,
    Toute Fadette a son Fadet.

La pluie tombait et grsillait sur le vitrage, et Fanchon pensait 
son amoureux, lorsqu'on frappa  la porte, et une voix lui dit:

--Fanchon Fadet, tes-vous l, et me reconnaissez-vous?

Elle ne fut point engourdie pour aller ouvrir, et grande fut sa joie
en se laissant serrer sur le coeur de son ami Landry. Landry avait
eu connaissance de la maladie de la grand'mre et du retour de
Fanchon. Il n'avait pu rsister  l'envie de la voir, et il venait 
la nuit pour s'en aller avec le jour. Ils passrent donc toute la nuit
 causer au coin du feu, bien srieusement et bien sagement, car la
petite Fadette rappelait  Landry que le lit o sa grand'mre avait
rendu l'me tait  peine refroidi, et que ce n'tait l'heure ni
l'endroit pour s'oublier dans le bonheur. Mais, malgr leurs bonnes
rsolutions, ils se sentirent bien heureux d'tre ensemble et de voir
qu'ils s'aimaient plus qu'ils ne s'taient jamais aims.

Comme le jour approchait, Landry commena pourtant  perdre courage,
et il priait Fanchon de le cacher dans son grenier pour qu'il pt
encore la voir la nuit suivante. Mais, comme toujours, elle le ramena
 la raison. Elle lui fit entendre qu'ils n'taient plus spars pour
longtemps, car elle tait rsolue  rester au pays.

--J'ai pour cela, lui dit-elle, des raisons que je te ferai connatre
plus tard et qui ne nuiront pas  l'esprance que j'ai de notre
mariage. Va achever le travail que ton matre t'a confi, puisque,
selon ce que ma marraine m'a cont, il est utile  la gurison de ton
frre qu'il ne te voie pas encore de quelque temps.

--Il n'y a que cette raison-l qui puisse me dcider  te quitter,
rpondit Landry; car mon pauvre besson m'a caus bien des peines, et
je crains qu'il ne m'en cause encore. Toi, qui es si savante,
Fanchonnette, tu devrais bien trouver un moyen de le gurir.

--Je n'en connais pas d'autre que le raisonnement, rpondit-elle: car
c'est son esprit qui rend son corps malade, et qui pourrait gurir
l'un gurirait l'autre. Mais il a tant d'aversion pour moi, que je
n'aurai jamais l'occasion de lui parler et de lui donner des
consolations.

--Et pourtant tu as tant d'esprit, Fadette, tu parles si bien, tu as
un don si particulier pour persuader ce que tu veux, quand tu en
prends la peine, que si tu lui parlais seulement une heure, il en
ressentirait l'effet. Essaie-le, je te le demande. Ne te rebute pas de
sa fiert et de sa mauvaise humeur. Oblige-le  t'couter. Fais cet
effort-l pour moi, ma Fanchon, et pour la russite de nos amours
aussi, car l'opposition de mon frre ne sera pas le plus petit de nos
empchements.

Fanchon promit, et ils se quittrent aprs s'tre rpt plus de deux
cents fois qu'ils s'aimaient et s'aimeraient toujours.




XXXIII.


Personne ne sut dans le pays que Landry y tait venu. Quelqu'un qui
l'aurait pu dire  Sylvinet l'aurait fait retomber dans son mal, il
n'et point pardonn  son frre d'tre venu voir la Fadette et non
pas lui.

A deux jours de l, la petite Fadette s'habilla trs-proprement, car
elle n'tait plus sans sou ni maille, et son deuil tait de belle
sergette fine. Elle traversa le bourg de la Cosse, et, comme elle
avait beaucoup grandi, ceux qui la virent passer ne la reconnurent pas
tout d'abord. Elle avait considrablement embelli  la ville; tant
mieux nourrie et mieux abrite, elle avait pris du teint et de la
chair autant qu'il convenait  son ge, et l'on ne pouvait plus la
prendre pour un garon dguis, tant elle avait la taille belle et
agrable  voir. L'amour et le bonheur avaient mis aussi sur sa figure
et sur sa personne ce je ne sais quoi qui se voit et ne s'explique
point. Enfin elle tait non pas la plus jolie fille du monde, comme
Landry se l'imaginait, mais la plus avenante, la mieux faite, la plus
frache et peut-tre la plus dsirable qu'il y et dans le pays.

Elle portait un grand panier pass  son bras, et entra  la
Bessonnire, o elle demanda  parler au pre Barbeau. Ce fut Sylvinet
qui la vit le premier, et il se dtourna d'elle, tant il avait de
dplaisir  la rencontrer. Mais elle lui demanda o tait son pre
avec tant d'honntet, qu'il fut oblig de lui rpondre et de la
conduire  la grange, o le pre Barbeau tait occup  chapuser. La
petite Fadette ayant pri alors le pre Barbeau de la conduire en un
lieu o elle pt lui parler secrtement, il ferma la porte de la
grange et lui dit qu'elle pouvait lui dire tout ce qu'elle voudrait.

La petite Fadette ne se laissa pas essotir par l'air froid du pre
Barbeau. Elle s'assit sur une botte de paille, lui sur une autre, et
elle lui parla de la sorte:

--Pre Barbeau, encore que ma dfunte grand'mre et du dpit contre
vous, et vous du dpit contre moi, il n'en est pas moins vrai que je
vous connais pour l'homme le plus juste et le plus sr de tout notre
pays. Il n'y a qu'un cri l-dessus, et ma grand'mre elle-mme, tout
en vous blmant d'tre fier, vous rendait la mme justice. De plus,
j'ai fait, comme vous savez, une amiti trs-longue avec votre fils
Landry. Il m'a souventes fois parl de vous, et je sais par lui,
encore mieux que par tout autre, ce que vous tes et ce que vous
valez. C'est pourquoi je viens vous demander un service, et vous
donner ma confiance.

--Parlez, Fadette, rpondit le pre Barbeau; je n'ai jamais refus mon
assistance  personne, et si c'est quelque chose que ma conscience ne
me dfende pas, vous pouvez vous fier  moi.

--Voici ce que c'est, dit la petite Fadette en soulevant son panier et
en le plaant entre les jambes du pre Barbeau. Ma dfunte grand'mre
avait gagn dans sa vie,  donner des consultations et  vendre des
remdes, plus d'argent, qu'on ne pensait: comme elle ne dpensait
quasi rien et ne plaait rien, on ne pouvait savoir ce qu'elle avait
dans un vieux trou de son cellier, qu'elle m'avait souvent montr en
me disant: Quand je n'y serai plus, c'est l que tu trouveras ce que
j'aurai laiss: c'est ton bien et ton avoir, ainsi que celui de ton
frre; et si je vous prive un peu  prsent, c'est pour que vous en
trouviez davantage un jour. Mais ne laisse pas les gens de loi toucher
 cela, ils te le feraient manger en frais. Garde-le quand tu le
tiendras, cache-le toute ta vie, pour t'en servir sur tes vieux jours,
et ne jamais manquer.

Quand ma pauvre grand'mre a t ensevelie, j'ai donc obi  son
commandement; j'ai pris la clef du cellier, et j'ai dfait les briques
du mur,  l'endroit qu'elle m'avait montr. J'y ai trouv ce que je
vous apporte dans ce panier, pre Barbeau, en vous priant de m'en
faire le placement comme vous l'entendrez, aprs avoir satisfait  la
loi que je ne connais gure, et m'avoir prserve des gros frais que
je redoute.

--Je vous suis oblig de votre confiance, Fadette, dit le pre Barbeau
sans ouvrir le panier, quoiqu'il en ft un peu curieux, mais je n'ai
pas le droit de recevoir votre argent ni de surveiller vos affaires.
Je ne suis point votre tuteur. Sans doute votre grand'mre a fait un
testament?

--Elle n'a point fait de testament, et la tutrice que la loi me donne
c'est ma mre. Or, vous savez que je n'ai point de ses nouvelles
depuis longtemps, et que je ne sais si elle est morte ou vivante, la
pauvre me! Aprs elle, je n'ai d'autre parent que celle de ma
marraine Fanchette, qui est une brave et honnte femme, mais tout 
fait incapable de grer mon bien et mme de le conserver et de le
tenir serr. Elle ne pourrait se dfendre d'en parler et de le montrer
 tout le monde, et je craindrais, ou qu'elle n'en ft un mauvais
placement, ou qu' force de le laisser manier par les curieux, elle ne
le ft diminuer sans y prendre garde; car la pauvre chre marraine,
elle n'est point dans le cas d'en savoir faire le compte.

--C'est donc une chose de consquence? dit le pre Barbeau, dont les
yeux s'attachaient en dpit de lui-mme sur le couvercle du panier; et
il le prit par l'anse pour le soupeser. Mais il le trouva si lourd
qu'il s'en tonna, et dit:

--Si c'est de la ferraille, il n'en faut pas beaucoup pour charger un
cheval.

La petite Fadette, qui avait un esprit du diable, s'amusa en elle-mme
de l'envie qu'il avait de voir le panier. Elle fit mine de l'ouvrir;
mais le pre Barbeau aurait cru manquer  sa dignit en la laissant
faire.

--Cela ne me regarde point, dit-il, et puisque je ne puis le prendre
en dpt, je ne dois point connatre vos affaires.

--Il faut pourtant bien, pre Barbeau, dit la Fadette, que vous me
rendiez au moins ce petit service-l. Je ne suis pas beaucoup plus
savante que ma marraine pour compter au-dessus de cent. Ensuite je ne
sais pas la valeur de toutes les monnaies anciennes et nouvelles, et
je ne puis me fier qu' vous pour me dire si je suis riche ou pauvre,
et pour savoir au juste le compte de mon avoir.

--Voyons donc, dit le pre Barbeau qui n'y tenait plus: ce n'est pas
un grand service que vous me demandez l, et je ne dois point vous le
refuser.

Alors la petite Fadette releva lestement les deux couvercles du
panier, et en tira deux gros sacs, chacun de la contenance de deux
mille francs cus.

--Eh bien! c'est assez gentil, lui dit le pre Barbeau, et voil une
petite dot qui vous fera rechercher par plusieurs.

--Ce n'est pas le tout, dit la petite Fadette; il y a encore l, au
fond du panier, quelque petite chose que je ne connais gure.

Et elle tira une bourse de peau d'anguille, qu'elle versa dans le
chapeau du pre Barbeau. Il y avait cent louis d'or frapps  l'ancien
coin, qui firent arrondir les yeux au brave homme; et, quand il les
eut compts et remis dans la peau d'anguille, elle en tira une seconde
de la mme contenance, et puis une troisime, et puis une quatrime,
et finalement, tant en or qu'en argent et menue monnaie, il n'y avait,
dans le panier, pas beaucoup moins de quarante mille francs.

C'tait environ le tiers en plus de tout l'avoir que le pre Barbeau
possdait en btiments, et, comme les gens de campagne ne ralisent
gure en espces sonnantes, jamais il n'avait vu tant d'argent  la
fois.

Si honnte homme et si peu intress que soit un paysan, on ne peut
pas dire que la vue de l'argent lui fasse de la peine; aussi le pre
Barbeau en eut, pour un moment, la sueur au front. Quand il eut tout
compt:

--Il ne te manque, pour avoir quarante fois mille francs, dit-il, que
vingt-deux cus, et autant dire que tu hrites pour ta part de deux
mille belles pistoles sonnantes; ce qui fait que tu es le plus beau
parti du pays, petite Fadette, et que ton frre, le sauteriot, peut
bien tre chtif et boiteux toute sa vie: il pourra aller visiter ses
biens en carriole. Rjouis-toi donc, tu peux te dire riche et le faire
assavoir, si tu dsires trouver vite un beau mari.

--Je n'en suis point presse, dit la petite Fadette, et je vous
demande, au contraire, de me garder le secret sur cette richesse-l,
pre Barbeau. J'ai la fantaisie, laide comme je suis, de ne point tre
pouse pour mon argent, mais pour mon bon coeur et ma bonne
renomme; et comme j'en ai une mauvaise dans ce pays-ci, je dsire y
passer quelque temps pour qu'on s'aperoive que je ne la mrite point.

--Quant  votre laideur, Fadette, dit le pre Barbeau en relevant ses
yeux qui n'avaient point encore lch de couver le panier, je puis
vous dire, en conscience, que vous en avez diantrement rappel, et que
vous vous tes si bien refaite  la ville que vous pouvez passer 
cette heure pour une trs-gente fille. Et quant  votre mauvaise
renomme, si, comme j'aime  le croire, vous ne la mritez point,
j'approuve votre ide de tarder un peu et de cacher votre richesse,
car il ne manque point de gens qu'elle blouirait jusqu' vouloir vous
pouser, sans avoir pour vous, au pralable, l'estime qu'une femme
doit dsirer de son mari.

Maintenant, quant au dpt que vous voulez faire entre mes mains, ce
serait contre la loi et pourrait m'exposer plus tard  des soupons et
 des incriminations, car il ne manque point de mauvaises langues; et,
d'ailleurs,  supposer que vous ayez le droit de disposer de ce qui
est  vous, vous n'avez point celui de placer  la lgre ce qui est 
votre frre mineur. Tout ce que je pourrai faire, ce sera de demander
une consultation pour vous, sans vous nommer. Je vous ferai savoir
alors la manire de mettre en sret et en bon rapport l'hritage de
votre mre et le vtre, sans passer par les mains des hommes de
chicane, qui ne sont pas tous bien fidles. Remportez donc tout a, et
cachez-le encore jusqu' ce que je vous aie fait rponse. Je m'offre 
vous dans l'occasion, pour porter tmoignage devant les mandataires de
votre cohritier, du chiffre de la somme que nous avons compte, et
que je vais crire dans un coin de ma grange pour ne pas l'oublier.

C'tait tout ce que voulait la petite Fadette, que le pre Barbeau st
 quoi s'en tenir l-dessus. Si elle se sentait un peu fire devant
lui d'tre riche, c'est parce qu'il ne pouvait plus l'accuser de
vouloir exploiter Landry.




XXXIV.


Le pre Barbeau, la voyant si prudente, et comprenant combien elle
tait fine, se pressa moins de lui faire faire son dpt et son
placement, que de s'enqurir de la rputation qu'elle s'tait acquise
 Chteau-Meillant, o elle avait pass l'anne. Car, si cette belle
dot le tentait et lui faisait passer par-dessus la mauvaise parent,
il n'en tait pas de mme quand il s'agissait de l'honneur de la fille
qu'il souhaitait avoir pour bru. Il alla donc lui-mme 
Chteau-Meillant, et prit ses informations en conscience. Il lui fut
dit que non-seulement la petite Fadette n'y tait point venue enceinte
et n'y avait point fait d'enfant, mais encore qu'elle s'y tait si
bien comporte qu'il n'y avait point le plus petit blme  lui donner.
Elle avait servi une vieille religieuse noble, laquelle avait pris
plaisir  en faire sa socit plus que sa domestique, tant elle
l'avait trouve de bonne conduite, de bonnes moeurs et de bon
raisonnement. Elle la regrettait beaucoup, et disait que c'tait une
parfaite chrtienne, courageuse, conome, propre, soigneuse, et d'un
si aimable caractre, qu'elle n'en retrouverait jamais une pareille.
Et comme cette vieille dame tait assez riche, elle faisait de grandes
charits, en quoi la petite Fadette la secondait merveilleusement pour
soigner les malades, prparer les mdicaments, et s'instruire de
plusieurs beaux secrets que sa matresse avait appris dans son
couvent, avant la rvolution.

Le pre Barbeau fut bien content, et il revint  la Cosse, dcid 
claircir la chose jusqu'au bout. Il assembla sa famille et chargea
ses enfants ans, ses frres et toutes ses parentes, de procder
prudemment  une enqute sur la conduite que la petite Fadette avait
tenue depuis qu'elle tait en ge de raison, afin que, si tout le mal
qu'on avait dit d'elle n'avait pour cause que des enfantillages, on
pt s'en moquer; au lieu que si quelqu'un pouvait affirmer l'avoir vue
commettre une mauvaise action ou faire une chose indcente, il et 
maintenir contre elle la dfense qu'il avait faite  Landry de la
frquenter. L'enqute fut faite avec la prudence qu'il souhaitait, et
sans que la question de dot ft bruite, car il n'en avait dit mot,
mme  sa femme.

Pendant ce temps-l, la petite Fadette vivait trs-retire dans sa
petite maison, o elle ne voulut rien changer, sinon de la tenir si
propre qu'on se ft mir dans ses pauvres meubles. Elle fit habiller
proprement son petit sauteriot, et, sans le faire paratre, elle le
mit, ainsi qu'elle-mme et sa marraine,  une bonne nourriture, qui
fit vitement son effet sur l'enfant; il se refit du mieux qu'il tait
possible, et sa sant fut bientt aussi bonne qu'on pouvait le
souhaiter. Le bonheur amenda vite aussi son temprament; et, n'tant
plus menac et tanc par sa grand'mre, ne rencontrant plus que des
caresses, des paroles douces et de bons traitements, il devint un gars
fort mignon, tout plein de petites ides drles et aimables, et ne
pouvant plus dplaire  personne, malgr sa boiterie et son petit nez
camard.

Et, d'autre part, il y avait un si grand changement dans la personne
et dans les habitudes de Fanchon Fadet, que les mchants propos
furent oublis, et que plus d'un garon, en la voyant marcher si
lgre et de si belle grce, et souhait qu'elle ft  la fin de son
deuil, afin de pouvoir la courtiser et la faire danser.

Il n'y avait que Sylvinet Barbeau qui n'en voult point revenir sur
son compte. Il voyait bien qu'on maniganait quelque chose  propos
d'elle dans sa famille, car le pre ne pouvait se tenir d'en parler
souvent, et quand il avait reu rtractation de quelque ancien
mensonge fait sur le compte de Fanchon, il s'en applaudissait dans
l'intrt de Landry, disant qu'il ne pouvait souffrir qu'on et accus
son fils d'avoir mis  mal une jeunesse innocente.

Et l'on parlait aussi du prochain retour de Landry, et le pre Barbeau
paraissait souhaiter que la chose ft agre du pre Caillaud. Enfin
Sylvinet voyait bien qu'on ne serait plus si contraire aux amours de
Landry, et le chagrin lui revint. L'opinion, qui vire  tout vent,
tait depuis peu en faveur de la Fadette; on ne la croyait pas riche,
mais elle plaisait, et, pour cela, elle dplaisait d'autant plus 
Sylvinet, qui voyait en elle la rivale de son amour pour Landry.

De temps en temps le pre Barbeau laissait chapper devant lui le mot
de mariage, et disait que ses bessons ne tarderaient pas  tre en ge
d'y penser. Le mariage de Landry avait toujours t une ide dsolante
 Sylvinet, et comme le dernier mot de leur sparation. Il reprit les
fivres, et la mre consulta encore les mdecins.

Un jour, elle rencontra la marraine Fanchette, qui, l'entendant se
lamenter dans son inquitude, lui demanda pourquoi elle allait
consulter si loin et dpenser tant d'argent, quand elle avait sous la
main une remgeuse plus habile que toutes celles du pays, et qui ne
voulait point exercer pour de l'argent, comme l'avait fait sa
grand'mre, mais pour le seul amour du bon Dieu et du prochain. Et
elle nomma la petite Fadette.

La mre Barbeau en parla  son mari, qui n'y fut point contraire. Il
lui dit qu' Chteau-Meillant la Fadette tait tenue en rputation de
grand savoir, et que de tous les cts on venait la consulter aussi
bien que sa dame.

La mre Barbeau pria donc la Fadette de venir voir Sylvinet, qui
gardait le lit, et de lui donner son assistance.

Fanchon avait cherch plus d'une fois l'occasion de lui parler, ainsi
qu'elle l'avait promis  Landry, et jamais il ne s'y tait prt.
Elle ne se fit donc pas semondre et courut voir le pauvre besson. Elle
le trouva endormi dans la fivre, et pria la famille de la laisser
seule avec lui. Comme c'est la coutume des remgeuses d'agir en
secret, personne ne la contraria et ne resta dans la chambre.

D'abord, la Fadette posa sa main sur celle du besson, qui pendait sur
le bord du lit; mais elle le fit si doucement, qu'il ne s'en aperut
pas, encore qu'il et le sommeil si lger qu'une mouche, en volant,
l'veillait. La main de Sylvinet tait chaude comme du feu, et elle
devint plus chaude encore dans celle de la petite Fadette. Il montra
de l'agitation, mais sans essayer de retirer sa main. Alors, la
Fadette lui mit son autre main sur le front, aussi doucement que la
premire fois, et il s'agita encore plus. Mais, peu  peu, il se
calma, et elle sentit que la tte et la main de son malade se
rafrachissaient de minute en minute et que son sommeil devenait aussi
calme que celui d'un petit enfant. Elle resta ainsi auprs de lui
jusqu' ce qu'elle le vit dispos  s'veiller; et alors elle se
retira derrire son rideau, et sortit de la chambre et de la maison,
en disant  la mre Barbeau:--Allez voir votre garon et donnez-lui
quelque chose  manger, car il n'a plus la fivre; et ne lui parlez
point de moi surtout, si vous voulez que je le gurisse. Je reviendrai
ce soir,  l'heure o vous m'avez dit que son mal empirait, et je
tcherai de couper encore cette mauvaise fivre.




XXXV.


La mre Barbeau fut bien tonne de voir Sylvinet sans fivre, et elle
lui donna vitement  manger, dont il profita avec un peu d'apptit.
Et, comme il y avait six jours que cette fivre ne l'avait point
lch, et qu'il n'avait rien voulu prendre, on s'extasia beaucoup sur
le savoir de la petite Fadette, qui, sans l'veiller, sans lui rien
faire boire, et par la seule vertu de ses conjurations,  ce que l'on
pensait, l'avait dj mis en si bon chemin.

Le soir venu, la fivre recommena, et bien fort. Sylvinet
s'assoupissait, battait la campagne en rvassant, et, quand il
s'veillait, avait peur des gens qui taient autour de lui.

La Fadette revint, et, comme le matin, resta seule avec lui pendant
une petite heure, ne faisant d'autre magie que de lui tenir les mains
et la tte bien doucement, et de respirer frachement auprs de sa
figure en feu.

Et, comme le matin, elle lui ta le dlire et la fivre; et quand elle
se retira, recommandant toujours qu'on ne parlt point  Sylvinet de
son assistance, on le trouva dormant d'un sommeil paisible, n'ayant
plus la figure rouge et ne paraissant plus malade.

Je ne sais o la Fadette avait pris cette ide-l. Elle lui tait
venue par hasard et par exprience, auprs de son petit frre Jeanet,
qu'elle avait plus de dix fois ramen de l'article de la mort en ne
lui faisant pas d'autre remde que de le rafrachir avec ses mains et
son haleine, ou le rchauffer de la mme manire quand la grand'fivre
le prenait en froid. Elle s'imaginait que l'amiti et la volont d'une
personne en bonne sant, et l'attouchement d'une main pure et bien
vivante, peuvent carter le mal, quand cette personne est doue d'un
certain esprit et d'une grande confiance dans la bont de Dieu. Aussi,
tout le temps qu'elle imposait les mains, disait-elle en son me de
belles prires au bon Dieu. Et ce qu'elle avait fait pour son petit
frre, ce qu'elle faisait maintenant pour le frre de Landry, elle
n'et voulu l'essayer sur aucune autre personne qui lui et t moins
chre, et  qui elle n'et point port un si grand intrt: car elle
pensait que la premire vertu de ce remde-l, c'tait la forte amiti
que l'on offrait dans son coeur au malade, sans laquelle Dieu ne
vous donnait aucun pouvoir sur son mal.

Et lorsque la petite Fadette charmait ainsi la fivre de Sylvinet,
elle disait  Dieu, dans sa prire, ce qu'elle lui avait dit
lorsqu'elle charmait la fivre de son frre:--Mon bon Dieu, faites que
ma sant passe de mon corps dans ce corps souffrant, et, comme le doux
Jsus vous a offert sa vie pour racheter l'me de tous les humains, si
telle est votre volont de m'ter ma vie pour la donner  ce malade,
prenez-la; je vous la rends de bon coeur en change de sa gurison
que je vous demande.

La petite Fadette avait bien song  essayer la vertu de cette prire
auprs du lit de mort de sa grand'mre; mais elle ne l'avait os,
parce qu'il lui avait sembl que la vie de l'me et du corps
s'teignaient dans cette vieille femme, par l'effet de l'ge et de la
loi de la nature qui est la propre volont de Dieu. Et la petite
Fadette, qui mettait, comme on le voit, plus de religion que de
diablerie dans ses charmes, et craint de lui dplaire en lui
demandant une chose qu'il n'avait point coutume d'accorder sans
miracle aux autres chrtiens.

Que le remde ft inutile ou souverain de lui-mme, il est bien sr,
qu'en trois jours, elle dbarrassa Sylvinet de sa fivre, et qu'il
n'et jamais su comment, si en s'veillant un peu vite, la dernire
fois qu'elle vint, il ne l'et vue penche sur lui et lui retirant
tout doucement ses mains.

D'abord il crut que c'tait une apparition, et il referma les yeux
pour ne la point voir; mais, ayant demand ensuite  sa mre si la
Fadette ne l'avait point tt  la tte et au pouls, ou si c'tait un
rve qu'il avait fait, la mre Barbeau,  qui son mari avait touch
enfin quelque chose de ses projets et qui souhaitait voir Sylvinet
revenir de son dplaisir envers elle, lui rpondit qu'elle tait venue
en effet, trois jours durant, matin et soir, et qu'elle lui avait
merveilleusement coup sa fivre en le soignant en secret.

Sylvinet parut n'en rien croire; il dit que sa fivre s'en tait
alle d'elle-mme, et que les paroles et secrets de la Fadette
n'taient que vanits et folies; il resta bien tranquille et bien
portant pendant quelques jours, et le pre Barbeau crut devoir en
profiter pour lui dire quelque chose de la possibilit du mariage de
son frre, sans toutefois nommer la personne qu'il avait en vue.

--Vous n'avez pas besoin de me cacher le nom de la future que vous lui
destinez, rpondit Sylvinet. Je sais bien, moi, que c'est cette
Fadette qui vous a tous charms.

En effet, l'enqute secrte du pre Barbeau avait t si favorable 
la petite Fadette, qu'il n'avait plus d'hsitation et qu'il souhaitait
grandement pouvoir rappeler Landry. Il ne craignait plus que la
jalousie du besson, et il s'efforait  le gurir de ce travers, en
lui disant que son frre ne serait jamais heureux sans la petite
Fadette. Sur quoi Sylvinet rpondait:

--Faites donc, car il faut que mon frre soit heureux.

Mais on n'osait pas encore, parce que Sylvinet retombait dans sa
fivre aussitt qu'il paraissait avoir agr la chose.




XXXVI.


Cependant le pre Barbeau avait peur que la petite Fadette ne lui
gardt rancune de ses injustices passes, et que, s'tant console de
l'absence de Landry, elle ne songet  quelque autre. Lorsqu'elle
tait venue  la Bessonnire pour soigner Sylvinet, il avait essay de
lui parler de Landry; mais elle avait fait semblant de ne pas
entendre, et il se voyait bien embarrass.

Enfin, un matin, il prit sa rsolution et alla trouver la petite
Fadette.

--Fanchon Fadet, lui dit-il, je viens vous faire une question 
laquelle je vous prie de me donner rponse en tout honneur et vrit.
Avant le dcs de votre grand'mre, aviez-vous ide des grands biens
qu'elle devait vous laisser?

--Oui, pre Barbeau, rpondit la petite Fadette, j'en avais quelque
ide, parce que je l'avais vue souvent compter de l'or et de l'argent,
et que je n'avais jamais vu sortir de la maison que des gros sous; et
aussi parce qu'elle m'avait dit souvent, quand les autres jeunesses se
moquaient de mes guenilles:--Ne t'inquite pas de a, petite. Tu
seras plus riche qu'elles toutes, et un jour arrivera o tu pourras
tre habille de soie depuis les pieds jusqu' la tte, si tel est ton
bon plaisir.

--Et alors, reprit le pre Barbeau, aviez-vous fait savoir la chose 
Landry, et ne serait-ce point  cause de votre argent que mon fils
faisait semblant d'tre pris de vous?

--Pour cela, pre Barbeau, rpondit la petite Fadette, ayant toujours
eu l'ide d'tre aime pour mes beaux yeux, qui sont la seule chose
qu'on ne m'ait jamais refuse, je n'tais pas assez sotte pour aller
dire  Landry que mes beaux yeux taient dans des sacs de peau
d'anguille; et pourtant, j'aurais pu le lui dire sans danger pour moi;
car Landry m'aimait si honntement, et d'un si si grand coeur, que
jamais il ne s'est inquit de savoir si j'tais riche ou misrable.

--Et depuis que votre mre-grand est dcde, ma chre Fanchon, reprit
le pre Barbeau, pouvez-vous me donner votre parole d'honneur que
Landry n'a point t inform par vous, ou par quelque autre, de ce qui
en est?

--Je vous la donne, dit la Fadette. Aussi vrai que j'aime Dieu, vous
tes, aprs moi, la seule personne au monde qui ait connaissance de
cette chose-l.

--Et, pour ce qui est de l'amour de Landry, pensez-vous, Fanchon,
qu'il vous l'ait conserv? et avez-vous reu, depuis le dcs de votre
grand'mre, quelque marque qu'il ne vous ait point t infidle?

--J'ai reu la meilleure marque l-dessus, rpondit-elle; car je vous
confesse qu'il est venu me voir trois jours aprs le dcs, qu'il m'a
jur qu'il mourrait de chagrin, ou qu'il m'aurait pour sa femme.

--Et vous, Fadette, que lui rpondiez-vous?

--Cela, pre Barbeau, je ne serais pas oblige de vous le dire; mais
je le ferai pour vous contenter. Je lui rpondais que nous avions
encore le temps de songer au mariage, et que je ne me dciderais pas
volontiers pour un garon qui me ferait la cour contre le gr de ses
parents.

Et comme la petite Fadette disait cela d'un ton assez fier et dgag,
le pre Barbeau en fut inquiet.--Je n'ai pas le droit de vous
interroger Fanchon Fadet, dit-il, et je ne sais point si vous avez
l'intention de rendre mon fils heureux ou malheureux pour toute sa
vie; mais je sais qu'il vous aime terriblement, et si j'tais en
votre lieu, avec l'ide que vous avez d'tre aime pour vous-mme, je
me dirais: Landry Barbeau m'a aime quand je portais des guenilles,
quand tout le monde me repoussait, et quand ses parents eux-mmes
avaient le tort de lui en faire un grand pch. Il m'a trouve belle
quand tout le monde me dniait l'esprance de le devenir; il m'a aime
en dpit des peines que cet amour-l lui suscitait; il m'a aime
absente comme prsente: enfin, il m'a si bien aime que je ne peux pas
me mfier de lui, et que je n'en veux jamais avoir d'autre pour mari.

--Il y a longtemps que je me suis dit tout cela, pre Barbeau,
rpondit la petite Fadette; mais, je vous le rpte, j'aurais la plus
grande rpugnance  entrer dans une famille qui rougirait de moi et ne
cderait que par faiblesse et compassion.

--Si ce n'est que cela qui vous retient, dcidez-vous, Fanchon, reprit
le pre Barbeau; car la famille de Landry vous estime et vous dsire.
Ne croyez point qu'elle a chang parce que vous tes riche. Ce n'est
point la pauvret qui nous rpugnait de vous, mais les mauvais propos
tenus sur votre compte. S'ils avaient t bien fonds, jamais, mon
Landry et-il d en mourir, je n'aurais consenti  vous appeler ma
bru; mais j'ai voulu avoir raison de tous ces propos-l; j'ai t 
Chteau-Meillant tout exprs; je me suis enquis de la moindre chose
dans ce pays-l et dans le ntre, et maintenant je reconnais qu'on
m'avait menti et que vous tes une personne sage et honnte, ainsi que
Landry l'affirmait avec tant de feu. Par ainsi, Fanchon Fadet, je
viens vous demander d'pouser mon fils, et si vous dites _oui_, il
sera ici dans huit jours.

Cette ouverture, qu'elle avait bien prvue, rendit la petite Fadette
bien contente; mais ne voulant pas trop le laisser voir, parce qu'elle
voulait  tout jamais tre respecte de sa future famille, elle n'y
rpondit qu'avec mnagement. Et alors le pre Barbeau lui dit:

--Je vois, ma fille, qu'il vous reste quelque chose sur le coeur
contre moi et contre les miens. N'exigez pas qu'un homme d'ge vous
fasse des excuses; contentez-vous d'une bonne parole, et, quand je
vous dis que vous serez aime et estime chez nous, rapportez-vous-en
au pre Barbeau, qui n'a encore tromp personne. Allons, voulez-vous
donner le baiser de paix au tuteur que vous vous tiez choisi, ou au
pre qui veut vous adopter?

La petite Fadette ne put se dfendre plus longtemps; elle jeta ses
deux bras au cou du pre Barbeau; et son vieux coeur en fut tout
rjoui.




XXXVII.


Leurs conventions furent bientt faites. Le mariage aurait lieu sitt
la fin du deuil de Fanchon; il ne s'agissait plus que de faire revenir
Landry; mais quand la mre Barbeau vint voir Fanchon le soir mme,
pour l'embrasser et lui donner sa bndiction, elle objecta qu' la
nouvelle du prochain mariage de son frre, Sylvinet tait retomb
malade, et elle demandait qu'on attendt encore quelques jours pour le
gurir ou le consoler.

--Vous avez fait une faute, mre Barbeau, dit la petite Fadette, en
confirmant  Sylvinet qu'il n'avait point rv en me voyant  son ct
au sortir de sa fivre. A prsent, son ide contrariera la mienne, et
je n'aurai plus la mme vertu pour le gurir pendant son sommeil. Il
se peut mme qu'il me repousse et que ma prsence empire son mal.

--Je ne le pense point, rpondit la mre Barbeau; car tantt, se
sentant mal, il s'est couch en disant: O est donc cette Fadette?
M'est avis qu'elle m'avait soulag. Est-ce qu'elle ne reviendra plus?
Et je lui ai dit que je venais vous chercher, dont il a paru content
et mme impatient.

--J'y vais, rpondit la Fadette; seulement, cette fois, il faudra que
je m'y prenne autrement, car, je vous le dis, ce qui me russissait
avec lui lorsqu'il ne me savait point l, n'oprera plus.

--Et ne prenez-vous donc avec vous ni drogues ni remdes? dit la mre
Barbeau.

--Non, dit la Fadette: son corps n'est pas bien malade, c'est  son
esprit que j'ai affaire; je vas essayer d'y faire entrer le mien, mais
je ne vous promets point de russir. Ce que je puis vous promettre,
c'est d'attendre patiemment le retour de Landry et de ne pas vous
demander de l'avertir avant que nous n'ayons tout fait pour ramener
son frre  la sant. Landry me l'a si fortement recommand que je
sais qu'il m'approuvera d'avoir retard son retour et son
contentement.

Quand Sylvinet vit la petite Fadette auprs de son lit, il parut
mcontent et ne lui voulut point rpondre comment il se trouvait. Elle
voulait lui toucher le pouls, mais il retira sa main, et tourna sa
figure du ct de la ruelle du lit. Alors la Fadette fit signe qu'on
la laisst seule avec lui, et quand tout le monde fut sorti, elle
teignit la lampe et ne laissa entrer dans la chambre que la clart de
la lune, qui tait toute pleine dans ce moment-l. Et puis elle revint
auprs de Sylvinet et lui dit d'un ton de commandement auquel il obit
comme un enfant:

--Sylvinet, donnez-moi vos deux mains dans les miennes, et
rpondez-moi selon la vrit; car je ne me suis pas drange pour de
l'argent, et si j'ai pris la peine de venir vous soigner, ce n'est pas
pour tre mal reue et mal remercie de vous. Faites donc attention 
ce que je vas vous demander et  ce que vous allez me dire, car il ne
vous serait pas possible de me tromper.

--Demandez-moi ce que vous jugerez  propos, Fadette, rpondit le
besson, tout essoti de s'entendre parler si svrement par cette
moqueuse de petite Fadette,  laquelle, au temps pass, il avait si
souvent rpondu  coups de pierres.

--Sylvain Barbeau, reprit-elle, il parat que vous souhaitez mourir.

Sylvain trbucha un peu dans son esprit avant de rpondre, et comme la
Fadette lui serrait la main un peu fort et lui faisait sentir sa
grande volont, il dit avec beaucoup de confusion:

--Ne serait-ce pas ce qui pourrait m'arriver de plus heureux, de
mourir, lorsque je vois bien que je suis une peine et un embarras  ma
famille par ma mauvaise sant et par...

--Dites tout, Sylvain, il ne me faut rien celer.

--Et par mon esprit soucieux que je ne puis changer, reprit le besson
tout accabl.

--Et aussi par votre mauvais coeur, dit la Fadette d'un ton si dur
qu'il en eut de la colre et de la peur encore plus.




XXXVIII.


--Pourquoi m'accusez-vous d'avoir un mauvais coeur? dit-il; vous me
dites des injures, quand vous voyez que je n'ai pas la force de me
dfendre.

--Je vous dis vos vrits, Sylvain, reprit la Fadette, et je vais vous
en dire bien d'autres. Je n'ai aucune piti de votre maladie, parce
que je m'y connais assez pour voir qu'elle n'est pas bien srieuse, et
que, s'il y a un danger pour vous, c'est celui de devenir fou,  quoi
vous tentez de votre mieux, sans savoir o vous mnent votre malice et
votre faiblesse d'esprit.

--Reprochez-moi ma faiblesse d'esprit, dit Sylvinet; mais quant  ma
malice, c'est un reproche que je ne crois point mriter.

--N'essayez pas de vous dfendre, rpondit la petite Fadette; je vous
connais un peu mieux que vous ne vous connaissez vous-mme, Sylvain,
et je vous dis que la faiblesse engendre la fausset; et c'est pour
cela que vous tes goste et ingrat.

--Si vous pensez si mal de moi, Fanchon Fadet, c'est sans doute que
mon frre Landry m'a bien maltrait dans ses paroles, et qu'il vous a
fait voir le peu d'amiti qu'il me portait, car, si vous me connaissez
ou croyez me connatre, ce ne peut tre que par lui.

--Voil o je vous attendais, Sylvain. Je savais bien que vous ne
diriez pas trois paroles sans vous plaindre de votre besson et sans
l'accuser; car l'amiti que vous avez pour lui, pour tre trop folle
et dsordonne, tend  se changer en dpit et en rancune. A cela je
connais que vous tes  moiti fou, et que vous n'tes point bon. Eh
bien! je vous dis, moi, que Landry vous aime dix mille fois plus que
vous ne l'aimez,  preuve qu'il ne vous reproche jamais rien, quelque
chose que vous lui fassiez souffrir, tandis que vous lui reprochez
toutes choses, alors qu'il ne fait que vous cder et vous servir.
Comment voulez-vous que je ne voie pas la diffrence entre lui et
vous? Aussi, plus Landry m'a dit de bien de vous, plus de mal j'en ai
pens, parce que j'ai considr qu'un frre si bon ne pouvait tre
mconnu que par une me injuste.

--Aussi, vous me hassez, Fadette? je ne m'tais point abus
l-dessus, et je savais bien que vous m'tiez l'amour de mon frre en
lui disant du mal de moi.

--Je vous attendais encore l, matre Sylvain, et je suis contente que
vous me preniez enfin  partie. Eh bien! je vas vous rpondre que vous
tes un mchant coeur et un enfant du mensonge, puisque vous
mconnaissez et insultez une personne qui vous a toujours servi et
dfendu dans son coeur, connaissant pourtant bien que vous lui tiez
contraire; une personne qui s'est cent fois prive du plus grand et du
seul plaisir qu'elle et au monde, le plaisir de voir Landry et de
rester avec lui, pour envoyer Landry auprs de vous et pour vous
donner le bonheur qu'elle se retirait. Je ne vous devais pourtant
rien. Vous avez toujours t mon ennemi, et, du plus loin que je me
souvienne, je n'ai jamais rencontr un enfant si dur et si hautain que
vous l'tiez avec moi. J'aurais pu souhaiter d'en tirer vengeance et
l'occasion ne m'a pas manqu. Si je ne l'ai point fait et si je vous
ai rendu  votre insu le bien pour le mal, c'est que j'ai une grande
ide de ce qu'une me chrtienne doit pardonner  son prochain pour
plaire  Dieu. Mais, quand je vous parle de Dieu, sans doute vous ne
m'entendez gure, car vous tes son ennemi et celui de votre salut.

--Je me laisse dire par vous bien des choses, Fadette; mais celle-ci
est trop forte, et vous m'accusez d'tre un paen.

--Est-ce que vous ne m'avez pas dit tout  l'heure que vous souhaitiez
la mort? Et croyez-vous que ce soit l une ide chrtienne?

--Je n'ai pas dit cela, Fadette, j'ai dit que... Et Sylvinet s'arrta
tout effray en songeant  ce qu'il avait dit, et qui lui paraissait
impie devant les remontrances de la Fadette.

Mais elle ne le laissa point tranquille, et, continuant  le tancer:

--Il se peut, dit-elle, que votre parole ft plus mauvaise que votre
ide, car j'ai bien dans la mienne que vous ne souhaitez point tant la
mort qu'il vous plat de le laisser croire afin de rester matre dans
votre famille, de tourmenter votre pauvre mre qui s'en dsole, et
votre besson qui est assez simple pour croire que vous voulez mettre
fin  vos jours. Moi, je ne suis pas votre dupe, Sylvain. Je crois que
vous craignez la mort autant et mme plus qu'un autre, et que vous
vous faites un jeu de la peur que vous donnez  ceux qui vous
chrissent. Cela vous plat de voir que les rsolutions les plus sages
et les plus ncessaires cdent toujours devant la menace que vous
faites de quitter la vie; et, en effet, c'est fort commode et fort
doux de n'avoir qu'un mot  dire pour faire tout plier autour de soi.
De cette manire, vous tes le matre  tous ici. Mais, comme cela est
contre nature, et que vous y arrivez par des moyens que Dieu rprouve,
Dieu vous chtie, vous rendant encore plus malheureux que vous ne le
seriez en obissant au lieu de commander. Et voil que vous vous
ennuyez d'une vie qu'on vous a faite trop douce. Je vais vous dire ce
qui vous a manqu pour tre un bon et sage garon, Sylvain. C'est
d'avoir eu des parents bien rudes, beaucoup de misre, pas de pain
tous les jours et des coups bien souvent. Si vous aviez t lev  la
mme cole que moi et mon frre Jeanet, au lieu d'tre ingrat, vous
seriez reconnaissant de la moindre chose. Tenez, Sylvain, ne vous
retranchez pas sur votre bessonnerie. Je sais qu'on a beaucoup trop
dit autour de vous que cette amiti bessonnire tait une loi de
nature qui devait vous faire mourir si on la contrariait, et vous avez
cru obir  votre sort en portant cette amiti  l'excs; mais Dieu
n'est pas si injuste que de nous marquer pour un mauvais sort dans le
ventre de nos mres. Il n'est pas si mchant que de nous donner des
ides que nous ne pourrions jamais surmonter, et vous lui faites
injure, comme un superstitieux que vous tes, en croyant qu'il y a
dans le sang de votre corps plus de force et de mauvaise destine
qu'il n'y a dans votre esprit de rsistance et de raison. Jamais, 
moins que vous ne soyez fou, je ne croirai que vous ne pourriez pas
combattre votre jalousie, si vous le vouliez. Mais vous ne le voulez
pas, parce qu'on a trop caress le vice de votre me, et que vous
estimez moins votre devoir que votre fantaisie.

Sylvinet ne rpondit rien et laissa la Fadette le rprimander bien
longtemps encore sans lui faire grce d'aucun blme. Il sentait
qu'elle avait raison au fond, et qu'elle ne manquait d'indulgence que
sur un point: c'est qu'elle avait l'air de croire qu'il n'avait jamais
combattu son mal et qu'il s'tait bien rendu compte de son gosme;
tandis qu'il avait t goste sans le vouloir et sans le savoir. Cela
le peinait et l'humiliait beaucoup, et il et souhait lui donner une
meilleure ide de sa conscience. Quant  elle, elle savait bien
qu'elle exagrait, et elle le faisait  dessein de lui tarabuster
beaucoup l'esprit avant de le prendre par la douceur et la
consolation. Elle se forait donc pour lui parler durement et pour lui
paratre en colre, tandis que, dans son coeur, elle sentait tant de
piti et d'amiti pour lui, qu'elle tait malade de sa feinte, et
qu'elle le quitta plus fatigue qu'elle ne le laissait.




XXXIX.


La vrit est que Sylvinet n'tait pas moiti si malade qu'il le
paraissait et qu'il se plaisait  le croire. La petite Fadette, en lui
touchant le pouls, avait reconnu d'abord que la fivre n'tait pas
forte, et que s'il avait un peu de dlire, c'est que son esprit tait
plus malade et plus affaibli que son corps. Elle crut donc devoir le
prendre par l'esprit en lui donnant d'elle une grande crainte, et ds
le jour elle retourna auprs de lui. Il n'avait gure dormi, mais il
tait tranquille et comme abattu. Sitt qu'il la vit, il lui tendit sa
main, au lieu de la lui retirer comme il avait fait la veille.

--Pourquoi m'offrez-vous votre main, Sylvain? lui dit-elle; est-ce
pour que j'examine votre fivre? Je vois bien  votre figure que vous
ne l'avez plus.

Sylvinet, honteux d'avoir  retirer sa main qu'elle n'avait point
voulu toucher, lui dit:

--C'tait pour vous dire bonjour, Fadette, et pour vous remercier de
tant de peine que vous prenez pour moi.

--En ce cas, j'accepte votre bonjour, dit-elle en lui prenant la main
et en la gardant dans la sienne; car jamais je ne repousse une
honntet, et je ne vous crois point assez faux pour me marquer de
l'intrt si vous n'en sentiez pas un peu pour moi.

Sylvain ressentit un grand bien, quoique tout veill, d'avoir sa main
dans celle de la Fadette, et il lui dit d'un ton trs-doux:

--Vous m'avez pourtant bien malmen hier au soir, Fanchon, et je ne
sais comment il se fait que je ne vous en veux point. Je vous trouve
mme bien bonne de venir me voir, aprs tout ce que vous avez  me
reprocher.

La Fadette s'assit auprs de son lit et lui parla tout autrement
qu'elle n'avait fait la veille; elle y mit tant de bont, tant de
douceur et de tendresse, que Sylvain en prouva un soulagement et un
plaisir d'autant plus grands qu'il l'avait juge plus courrouce
contre lui. Il pleura beaucoup, se confessa de tous ses torts, et lui
demanda mme son pardon et son amiti avec tant d'esprit et
d'honntet, qu'elle reconnut bien qu'il avait le coeur meilleur que
la tte. Elle le laissa s'pancher, le grondant encore quelquefois,
et, quand elle voulait quitter sa main, il la retenait, parce qu'il
lui semblait que cette main le gurissait de sa maladie et de son
chagrin en mme temps.

Quand elle le vit au point o elle le voulait, elle lui dit:

--Je vas sortir, et vous vous lverez, Sylvain, car vous n'avez plus
la fivre, et il ne faut pas rester  vous dorloter, tandis que votre
mre se fatigue  vous servir et perd son temps  vous tenir
compagnie. Vous mangerez ensuite ce que votre mre vous prsentera de
ma part. C'est de la viande, et je sais que vous vous en dites
dgot, et que vous ne vivez plus que de mauvais herbages. Mais il
n'importe, vous vous forcerez, et, quand mme vous y auriez de la
rpugnance, vous n'en ferez rien paratre. Cela fera plaisir  votre
mre de vous voir manger du solide; et quant  vous, la rpugnance que
vous aurez surmonte et cache sera moindre la prochaine fois, et
nulle la troisime. Vous verrez si je me trompe. Adieu donc, et qu'on
ne me fasse pas revenir de si tt pour vous, car je sais que vous ne
serez plus malade si vous ne voulez plus l'tre.

--Vous ne reviendrez donc pas ce soir? dit Sylvinet. J'aurais cru que
vous reviendriez.

--Je ne suis pas mdecin pour de l'argent, Sylvain, et j'ai autre
chose  faire que de vous soigner quand vous n'tes pas malade.

--Vous avez raison, Fadette; mais le dsir de vous voir, vous croyez
que c'tait encore de l'gosme: c'tait autre chose, j'avais du
soulagement  causer avec vous.

--Eh bien, vous n'tes pas impotent, et vous connaissez ma demeurance.
Vous n'ignorez pas que je vais tre votre soeur par le mariage, comme
je le suis dj par l'amiti; vous pouvez donc bien venir causer avec
moi, sans qu'il y ait  cela rien de rprhensible.

--J'irai, puisque vous l'agrez, dit Sylvinet. A revoir donc, Fadette;
je vas me lever, quoique j'aie un grand mal de tte, pour n'avoir
point dormi et m'tre bien dsol toute la nuit.

--Je veux bien vous ter encore ce mal de tte, dit-elle; mais songez
que ce sera le dernier, et que je vous commande de bien dormir la
prochaine nuit.

Elle lui imposa la main sur le front, et, au bout de cinq minutes, il
se trouva si rafrachi et si consol qu'il ne sentait plus aucun mal.

--Je vois bien, lui dit-il, que j'avais tort de m'y refuser, Fadette;
car vous tes grande remgeuse, et vous savez charmer la maladie. Tous
les autres m'ont fait du mal par leurs drogues, et vous, rien que de
me toucher, vous me gurissez; je pense que si je pouvais toujours
tre auprs de vous, vous m'empcheriez d'tre jamais malade ou
fautif. Mais, dites-moi, Fadette, n'tes-vous plus fche contre moi?
et voulez-vous compter sur la parole que je vous ai donne de me
soumettre  vous entirement?

--J'y compte, dit-elle, et,  moins que vous ne changiez d'ide, je
vous aimerai comme si vous tiez mon besson.

--Si vous pensiez ce que vous me dites l, Fanchon, vous me diriez tu
et non pas vous; car ce n'est pas la coutume des bessons de se parler
avec tant de crmonie.

--Allons, Sylvain, lve-toi, mange, cause, promne-toi et dors,
dit-elle en se levant. Voil mon commandement pour aujourd'hui. Demain
tu travailleras.

--Et j'irai te voir, dit Sylvinet.

--Soit, dit-elle; et elle s'en alla en le regardant d'un air d'amiti
et de pardon, qui lui donna soudainement la force et l'envie de
quitter son lit de misre et de fainantise.




XL


La mre Barbeau ne pouvait assez s'merveiller de l'habilet de la
petite Fadette, et, le soir, elle disait  son homme:--Voil Sylvinet
qui se porte mieux qu'il n'a fait depuis six mois; il a mang de tout
ce qu'on lui a prsent aujourd'hui, sans faire ses grimaces
accoutumes, et ce qu'il y a de plus imaginant, c'est qu'il parle de
la petite Fadette comme du bon Dieu. Il n'y a pas de bien qu'il ne
m'en ait dit, et il souhaite grandement le retour et le mariage de son
frre. C'est comme un miracle, et je ne sais pas si je dors ou si je
veille.

--Miracle ou non, dit le pre Barbeau, cette fille-l a un grand
esprit, et je crois bien que a doit porter bonheur de l'avoir dans
une famille.

Sylvinet partit trois jours aprs pour aller qurir son frre 
Arthon. Il avait demand  son pre et  la Fadette, comme une grande
rcompense, de pouvoir tre le premier  lui annoncer son bonheur.

--Tous les bonheurs me viennent donc  la fois, dit Landry en se
pmant de joie dans ses bras, puisque c'est toi qui viens me chercher,
et que tu parais aussi content que moi-mme.

Ils revinrent ensemble sans s'amuser en chemin, comme on peut croire,
et il n'y eut pas de gens plus heureux que les gens de la Bessonnire
quand ils se virent tous attabls pour souper avec la petite Fadette
et le petit Jeanet au milieu d'eux.

La vie leur fut bien douce  tretous pendant une demi-anne; car la
jeune Nanette fut accorde  Cadet Caillaud, qui tait le meilleur ami
de Landry aprs ceux de sa famille. Et il fut arrt que les deux
noces se feraient en mme temps. Sylvinet avait pris pour la Fadette
une amiti si grande qu'il ne faisait rien sans la consulter, et elle
avait sur lui tant d'empire qu'il semblait la regarder comme sa soeur.
Il n'tait plus malade, et de jalousie il n'en tait plus question. Si
quelquefois encore il paraissait triste et en train de rvasser, la
Fadette le rprimandait, et tout aussitt il devenait souriant et
communicatif.

Les deux mariages eurent lieu le mme jour et  la mme messe, et,
comme le moyen ne manquait pas, on fit de si belles noces que le pre
Caillaud, qui, de sa vie, n'avait perdu son sang-froid, fit mine
d'tre un peu gris le troisime jour. Rien ne corrompit la joie de
Landry et de toute la famille, et mmement on pourrait dire de tout le
pays; car les deux familles, qui taient riches, et la petite Fadette,
qui l'tait autant que les Barbeau et les Caillaud tout ensemble,
firent  tout le monde de grandes honntets et de grandes charits.
Fanchon avait le coeur trop bon pour ne pas souhaiter de rendre le
bien pour le mal  tous ceux qui l'avaient mal juge. Mmement par la
suite, quand Landry eut achet un beau bien qu'il gouvernait on ne
peut mieux par son savoir et celui de sa femme, elle y fit btir une
jolie maison,  l'effet d'y recueillir tous les enfants malheureux de
la commune durant quatre heures par chaque jour de la semaine, et elle
prenait elle-mme la peine, avec son frre Jeanet, de les instruire,
de leur enseigner la vraie religion, et mme d'assister les plus
ncessiteux dans leur misre. Elle se souvenait d'avoir t une enfant
malheureuse et dlaisse, et les beaux enfants qu'elle mit au monde
furent styls de bonne heure  tre affables et compatissants pour
ceux qui n'taient ni riches ni choys.

Mais qu'advint-il de Sylvinet au milieu du bonheur de sa famille? une
chose que personne ne put comprendre et qui donna grandement  songer
au pre Barbeau. Un mois environ aprs le mariage de son frre et de
sa soeur, comme son pre l'engageait aussi  chercher et  prendre
femme, il rpondit qu'il ne se sentait aucun got pour le mariage,
mais qu'il avait depuis quelque temps une ide qu'il voulait
contenter, laquelle tait d'tre soldat et de s'engager.

Comme les mles ne sont pas trop nombreux dans les familles de chez
nous, et que la terre n'a pas plus de bras qu'il n'en faut, on ne voit
quasiment jamais d'engagement volontaire. Aussi chacun s'tonna
grandement de cette rsolution, de laquelle Sylvinet ne pouvait donner
aucune autre raison, sinon sa fantaisie et un got militaire que
personne ne lui avait jamais connu. Tout ce que surent dire ses pre
et mre, frres et soeurs, et Landry lui-mme, ne put l'en dtourner,
et on fut forc d'en aviser Fanchon, qui tait la meilleure tte et le
meilleur conseil de la famille.

Elle causa deux grandes heures avec Sylvinet, et quand on les vit se
quitter, Sylvinet avait pleur, sa belle-soeur aussi; mais ils avaient
l'air si tranquilles et si rsolus, qu'il n'y eut plus d'objections 
soulever lorsque Sylvinet dit qu'il persistait, et Fanchon, qu'elle
approuvait sa rsolution et en augurait pour lui un grand bien dans la
suite des temps.

Comme on ne pouvait pas tre bien sr qu'elle n'et pas l-dessus des
connaissances plus grandes encore que celles qu'elle avouait, on n'osa
point rsister davantage, et la mre Barbeau elle-mme se rendit, non
sans verser beaucoup de larmes. Landry tait dsespr; mais sa femme
lui dit:--C'est la volont de Dieu et notre devoir  tous de laisser
partir Sylvain. Crois que je sais bien ce que je te dis, et ne m'en
demande pas davantage.

Landry fit la conduite  son frre le plus loin qu'il put, et quand il
lui rendit son paquet, qu'il avait voulu tenir jusque-l sur son
paule, il lui sembla qu'il lui donnait son propre coeur  emporter.
Il revint trouver sa chre femme, qui eut  le soigner; car pendant un
grand mois le chagrin le rendit vritablement malade.

Quant  Sylvain, il ne le fut point, et continua sa route jusqu' la
frontire; car c'tait le temps des grandes belles guerres de
l'empereur Napolon. Et, quoiqu'il n'et jamais eu le moindre got
pour l'tat militaire, il commanda si bien  son vouloir, qu'il fut
bientt remarqu comme bon soldat, brave  la bataille comme un homme
qui ne cherche que l'occasion de se faire tuer, et pourtant doux et
soumis  la discipline comme un enfant, en mme temps qu'il tait dur
 son propre corps comme les plus anciens. Comme il avait reu assez
d'ducation pour avoir de l'avancement, il en eut bientt, et, en dix
annes de temps, de fatigues, de courage et de belle conduite, il
devint capitaine, et encore avec la croix par-dessus le march.

--Ah! s'il pouvait enfin revenir! dit la mre Barbeau  son mari, le
soir aprs le jour o ils avaient reu de lui une jolie lettre pleine
d'amitis pour eux, pour Landry, pour Fanchon, et enfin pour tous les
jeunes et vieux de la famille: le voil quasiment gnral, et il
serait bien temps pour lui de se reposer!

--Le grade qu'il a est assez joli sans l'augmenter, dit le pre
Barbeau, et cela ne fait pas moins un grand honneur  une famille de
paysans!

--Cette Fadette avait bien prdit que la chose arriverait, reprit la
mre Barbeau. Oui-da qu'elle l'avait annonc!

--C'est gal, dit le pre, je ne m'expliquerai jamais comment son ide
a tourn tout  coup de ce ct-l, et comment il s'est fait un pareil
changement dans son humeur, lui qui tait si tranquille et si ami de
ses petites aises.

--Mon vieux, dit la mre, notre bru en sait l-dessus plus long
qu'elle n'en veut dire; mais on n'attrape pas une mre comme moi, et
je crois bien que j'en sais aussi long que notre Fadette.

--Il serait bien temps de me le dire,  moi! reprit le pre Barbeau.

--Eh bien, rpliqua la mre Barbeau, notre Fanchon est trop grande
charmeuse, et tellement qu'elle avait charm Sylvinet plus qu'elle ne
l'aurait souhait. Quand elle vit que le charme oprait si fort, elle
et voulu le retenir ou l'amoindrir; mais elle ne le put, et notre
Sylvain, voyant qu'il pensait trop  la femme de son frre, est parti
par grand honneur et grande vertu, en quoi la Fanchon l'a soutenu et
approuv.

--Si c'est ainsi, dit le pre Barbeau en se grattant l'oreille, j'ai
bien peur qu'il ne se marie jamais, car la baigneuse de Clavires a
dit, dans les temps, que lorsqu'il serait pris d'une femme, il ne
serait plus si affol de son frre; mais qu'il n'en aimerait jamais
qu'une en sa vie, parce qu'il avait le coeur trop sensible et trop
passionn.


FIN.


       *       *       *       *       *


  Liste des modifications:

  page  13: l'aure remplac par l'autre (sacrifier l'un  l'autre.)
  page  48: celle par celles (mais regarde donc celles d'ici!)
  page  50: ente par pente (une branche morte sur une pente)
  page  75: fiance par confiance (qu'il n'y a pas de confiance)
  page  78: enmls par emmls (les cheveux tout emmls)
  page  85: inqnitude par inquitude (d'un air d'inquitude)
  page 120: tait par tait (du sauteriot, qui... tait plus rageur)
  page 153: crus par cru (et tu as cru que)
  page 178: sou par sol (je n'ai mang ni dormi mon sol)
  page 188: Nais par Mais (Mais la petite Fadette)
  page 211: Il remplac par Ils (Ils ont fait une telle insulte)
  page 216: qne par que (et que les autres garonnets)
  page 226: ajout le (Mais sitt que le sauteriot vit passer)
  page 241: bonhenr remplac par bonheur (L'amour et le bonheur)
  page 258: ajout la (et de la loi de la nature)





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