The Project Gutenberg EBook of L'migr, by Gabriel Snac de Meilhan

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Title: L'migr

Author: Gabriel Snac de Meilhan

Release Date: December 4, 2010 [EBook #34561]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'MIGR ***




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   Note de transcription:
   L'orthographe d'origine a t conserve et n'a pas t harmonise.
   Seuls quelques mots ont t modifis.
   La liste des modifications se trouve  la fin du texte.

   L'auteur a utilis les abrviations suivantes:

     Mis   pour Marquis
     Cesse pour Comtesse
     Melle pour Mademoiselle




     L'MIGR

     PUBLI

     PAR

     M. DE MEILHAN

     _ci-devant intendant du Pays d'Aunis,
     de Provence, Avignon et du Hainaut,
     et intendant-gnral de la guerre et
     des armes du roi de France etc., etc._

     TOME PREMIER.

     A. BRUNSVICK

     chez P. F. FAUCHE et COMPAGNIE.

     1797.




AVERTISSEMENT


On ne doit pas perdre de vue que les lettres qui composent ce recueil
ont t crites en 1793. La plupart des tableaux et des sentimens
qu'elles renferment sont relatifs  cette poque affreuse et unique
dans l'histoire. La sombre horreur qui rgnait dans les esprits,
semblait ne permettre alors aucune conjecture favorable. Un systme de
modration a succd au plus barbare rgime, et pour la seconde fois
Rome a vu un gnral, matre de l'Italie, se contenter d'un tribut,
lorsqu'il pouvait livrer sa capitale au pillage. Le sang et coul
dans Rome en 1793, le sanctuaire et t profan et les monuments les
plus prcieux dtruits. Royaliste ou Rpublicain, tout ami de
l'humanit doit applaudir  un changement de systme qui pargne la
vie des hommes, et les victimes errantes de la Rvolution doivent
peut-tre en attendre l'adoucissement de leur sort.




     L'MIGR.




PRFACE.


L'ouvrage qu'on prsente au public est-il un roman, est-il une
histoire? Cette question est facile  rsoudre. On ne peut appeler
roman, un ouvrage qui renferme des rcits exacts de faits avrs.
Mais, dira-t-on, le nom du marquis de ST. ALBAN est inconnu, il n'est
sur aucune des tables fatales de proscription; je n'en sais rien;
mais les vnemens qu'il raconte sont vrais, et l'on a sans doute eu
des raisons pour ne pas mettre  la tte de ce recueil de lettres, les
vritables noms des personnages. S'il paraissait une description du
tremblement de terre de la Calabre, par un homme qui s'en dirait
tmoin oculaire, et qu'il rassemblt le tableau de toutes les
circonstances de cet horrible bouleversement, et la fidelle peinture
des terreurs, des angoisses, des souffrances des malheureux habitans
de cette contre, dirait-on que c'est un roman, parce que l'auteur
n'en serait pas connu? Il en est de mme de l'Emigr, tous les
malheurs qu'il raconte sont arrivs. A-t-il t reu avec le plus
touchant intrt par une famille illustre d'Allemagne? Un grand nombre
d'Emigrs a t favorablement accueilli dans plusieurs pays, par des
gens humains et gnreux. A-t-il t amoureux? Il me semble que rien
ne choque moins la vraisemblance, et j'aimerais autant qu'on mit en
question si un homme a eu la fivre. Un pote tragique  qui l'on
demandait au commencement des scnes sanglantes de la Rvolution, s'il
s'occupait de quelque ouvrage, rpondit: _la tragdie  prsent court
les rues._ Tout est vraisemblable, et tout est romanesque dans la
rvolution de la France; les hommes prcipits du faite de la grandeur
et de la richesse, disperss sur le globe entier, prsentent l'image
de gens naufrags qui se sauvent  la nage dans des les dsertes,
la, chacun oubliant son ancien tat est forc de revenir  l'tat de
nature; il cherche en soi-mme des ressources, et dveloppe une
industrie et une activit qui lui taient souvent inconnues 
lui-mme. Les rencontres les plus extraordinaires, les plus tonnantes
circonstances, les plus dplorables situations deviennent des
vnements communs, et surpassent ce que les auteurs de roman peuvent
imaginer. Un joueur, homme d'un grand sang froid, se contentait de
dire  l'aspect des coups les plus piquants; _cela est dans les ds_:
on peut dire de mme au rcit des plus singulires ou tragiques
avantures, _cela est dans une rvolution._ Je n'en dirai pas
d'avantage sur cet ouvrage; s'il intresse, je n'aurai pas eu tort de
le publier, s'il produit un effet contraire, j'emploierais en vain
tous les raisonnemens pour m'en justifier.




L'MIGR.


LETTRE PREMIRE.

  LA Cesse DE LOEWENSTEIN

  A

  Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.


     _Le .... Juillet 1793._

Enfin vous voil, ma chre Emilie, dbarrasse des Franais. Que je
vous ai plaint pendant que vous tiez sous leur domination, et combien
j'ai craint pendant le sige pour ma tendre amie, pour tout ce qui
l'intresse. Que de fois je me suis rveille la nuit en sursaut, les
yeux remplis de larmes! Enfin je respire, Emilie est hors de tout
danger, et se porte bien; elle est  prsent au milieu des ftes, et
le bruit du canon est remplac par le son des instrumens. On dit que
le roi de Prusse a t reu comme un dieu descendu du ciel pour le
bonheur des humains. C'est votre librateur, et je dfie aucun de ses
sujets d'avoir autant que moi d'attachement pour sa personne. J'ai
pens dire d'amour, car on emploie ce terme pour les rois comme pour
Dieu; mais le roi de Prusse, d'aprs ce qu'on en dit, serait homme 
prendre une femme au mot. Je ne pourrai pas d'ici  quelques jours
aller embrasser mon Emilie, mon oncle doit revenir ce soir, et son
retour est dtermin par une circonstance singulire, dont je vous
ferai part demain. Adieu mon aimable Emilie. Le frre de Jenny, qui
part pour Mayence, ne me donne pas un quart d'heure de plus, pour vous
faire un rcit intressant, et me livrer  tous les transports de ma
joie. Je vous embrasse mille fois du plus profond de mon coeur que
vous remplissez entirement.




LETTRE II.

  LA Cesse DE LOEWENSTEIN

  A

  Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.


Je vous ai promis de vous raconter une aventure extraordinaire, qui a
fait revenir hier au soir mon oncle, avec un grand empressement, la
voici dans la plus grande exactitude. Vous rappelez-vous, mon Emilie,
d'avoir l dans les romans de chevalerie, la rencontre imprvue d'une
jeune princesse et d'un chevalier. La Dame se promne dans une fort,
et tout  coup, un grand bruit d'armes, de chevaux se fait entendre;
les cuyers s'avancent pour en savoir la cause, et ils trouvent un
jeune Chevalier que des brigands discourtois ont attaqu; ils se sont
enfuis  l'arrive des cuyers de la princesse, et le Chevalier est
tomb au pied d'un arbre, perc de plusieurs coups. On s'empresse de
le secourir, on bande ses blessures pour arrter le sang, et le
Chevalier est port au chteau, o il trouve tous les secours que son
tat exige. Voil prcisment mon histoire. Mon oncle est arriv
avant-hier pour dner. Vous voyez d'ici la rception, les
empressements pour lui, et les caresses qu'il prodigue avec dignit
et tendresse  sa Victorine; ajoutez qu'on lui apporte un paquet; on
est attentif, il l'ouvre, et de l sortent, une toffe des Indes,
charmante, pour faire une robe  votre amie, et une autre, d'une
couleur un peu rembrunie, pour la plus aimable et la plus indulgente
des mres. Remercimens, effusion de reconnaissance; le dner, ensuite
conversation sur les affaires de la France. La nice chante l'air
favori de son oncle, et s'accompagne sur le piano-fort. De-l mon
oncle dort, on fait silence, on ne parle que par signes, on marche sur
la pointe du pied; il se reveille au bout d'une heure, et l'on profite
du beau temps pour aller se promener dans ce joli bois o nous avons
l VERTHER. Vous voyez tout cela n'est-ce pas, mon Emilie; mais
attendez, voici du nouveau. A peine tions-nous descendus de voiture
pour nous promener  pied, que nous appercevons un jeune homme en
uniforme rouge brod d'or, qui tait vanoui au pied d'un arbre; un
domestique, aid d'un paysan s'empressait autour de lui, et une espce
de charretier arriva, son chapeau plein d'eau pour la lui jeter sur le
visage; une petite charrete attele d'un cheval et remplie de paille,
formait le reste du tableau. Ma mre, tout mue d'un tel spectacle,
tira aussitt son flacon de sel d'_Angleterre_, et mon oncle le lui
fit respirer. Le jeune homme reprit ses sens, et nous regardant avec
des yeux tonns: o suis-je, dit-il, est-ce un rve? Il pouvait 
peine parler, mais des regards touchans nous peignaient sa
reconnaissance de nos soins, et une sorte de plaisir  nous voir. Le
valet nous dit que son matre servait depuis quelque temps  l'arme
Prussienne, et que la veille, ayant t la nuit en dtachement avec
une trentaine de hussards, il tait tomb dans une embuscade de
deux-cents Patriotes. Ce nombre n'a pas effray mon matre, il s'est
dfendu avec un courage de lion; mais douze ou quinze de sa troupe
ayant t tus, ou blesss dangereusement, ce qui restait a t fait
prisonnier. Il nous ajouta que son matre, qui tait cruellement
bless, avait eu le bonheur de s'chapper ainsi que lui, et qu'aprs
avoir march en toute diligence sur une des rives du Rhin, ils taient
parvenus  une barque de pcheurs o ils s'taient reposs quelques
momens et que la douleur que ressentait son matre tait si forte
qu'il tait oblig, pendant la route, de se tirer les cheveux pour ne
pas s'vanouir. Les pcheurs leur ayant dit que plusieurs dtachemens
de Patriotes s'taient fait voir depuis deux jours dans les environs,
et que la blessure de son matre ne lui permettant pas de se tenir 
cheval, il n'y avait d'autre moyen pour les viter que de traverser le
Rhin dans leur barque, qu'ils avaient suivi ce conseil, et qu'ils
taient arrivs  la pointe du jour dans un petit village; mais la
blessure de mon matre, ajouta le valet, exigeant un prompt secours,
qu'il ne pouvait trouver dans ce lieu, il a fallu le faire conduire 
un gros village qu'on nous a indiqu; en arrivant dans ce bois, il a
t forc par la douleur que lui causaient les cahots de la voiture,
de descendre pour se reposer un instant, et il s'est trouv mal. Mon
oncle coutait ce rcit avec intrt, ainsi que nous; il fit
plusieurs questions  ce valet, et celle-ci entre autres: votre matre
est sans doute un bon serviteur du Roi? Ah monsieur, repondit-il,
c'est un fier Aristocrate, qui a manqu plus de dix fois d'tre  la
lanterne. Nous nous empressions autour du bless qui avait peine 
reprendre ses sens. Mon oncle paraissait touch, mais en suspens sur
ce qui tait  faire, lorsque le valet de chambre dit: c'est 
l'paule que monsieur le Marquis est bless, et il souffre
cruellement. A ces mots le visage de mon oncle s'panouit: votre
matre est un homme de qualit  ce que je vois, quel est son grade?
Le valet de chambre lui apprend qu'il tait major en second, que son
pre avait command un rgiment, et que son grand pre tait mort au
moment d'tre fait marchal de France. Je suis de ses terres,
ajouta-t-il, et c'tait un des plus grands seigneurs du pays.
Vingt-six villages dpendaient de la terre de son nom, mais il n'y a
plus de seigneurs  prsent. Il avait deux chteaux superbes, des
meubles, de l'argenterie, ah! fallait voir! tout cela a t brl, et
cette enrage de nation a tout pris. L'intrt de mon oncle croissait
de moment en moment au rcit de ces circonstances. Ma mre et moi nous
nous empressions auprs du pauvre bless pour le secourir. Son paule
gauche est fracasse, il souffrait infiniment, faisait des efforts
pour vaincre sa douleur, et nous tmoigner sa sensibilit  nos soins.
Ma mre lui demanda o il comptait aller. A Francfort, dit-il, si je
puis; mais cela tait impossible, dans l'tat o il se trouvait. On le
lui reprsenta, et alors il dit, je vois un village  quelque distance
d'ici, je vais tcher de m'y rendre. Mon oncle regarda ma mre, qui
l'entendit, et elle offrit au bless un asile dans sa maison. Il se
dfendit quelque temps d'accepter ses offres, dans la crainte de
l'importuner; mais mon oncle termina les dbats en disant: faut-il
faire de telles faons entre gens de qualit, monsieur le Marquis, ne
m'auriez-vous pas accord l'hospitalit dans un de vos chteaux, si je
m'tais trouv dans votre situation? Le Marquis lui rpondit avec
vivacit: qu'il aurait t empress de le recevoir, et de lui rendre
tous les services possibles. Il se dfendit encore, mais ma mre lui
fit tant d'instances, qu'il accepta. On le fit entrer dans la voiture,
et nous revnmes au chteau. Le bless occupe votre ancien appartement
au bout du corridor,  droite. Il est l plus loign du bruit et
auprs de la bonne Magdelaine, dont vous connaissez les talens pour
soigner les malades. En voil bien long; vous allez me dire: lorsqu'on
commence un roman on doit faire le portrait du hros, et je vais me
conformer  cette invariable coutume. Il s'appelle le marquis de ST.
ALBAN. Il est grand, bien fait,  ce que je crois, car souvent j'ai
trouv bonne grce  des gens qu'on me disait n'tre pas bien faits;
il parat avoir vingt-cinq  vint-six ans; ses cheveux sont blonds,
ses yeux et ses sourcils noirs; sa phisionomie annonce de la vivacit
et de la douceur; il porte un habit rouge brod en or, avec des revers
et paremens noirs galement brods, c'est l'uniforme des Gens-d'armes.
Adieu, ma chre amie, donnez-moi de vos nouvelles.




LETTRE III.

  Melle EMILIE

  A

  LA Cesse DE LOEWENSTEIN.


Je ne puis vous exprimer, ma chre amie, le plaisir que m'a fait
prouver votre lettre, il n'y a que votre prsence qui et pu le
surpasser; mais elle m'en donne l'esprance, et mon coeur se livre
tout entier d'avance  toutes les effusions de la plus tendre amiti.
Si ma mre n'tait pas malade, je serais dj auprs de vous. Que de
choses j'ai  vous dire aprs une aussi longue sparation! Je ne doute
pas que vous n'ayez t, pendant tout le sige, plus inquite, plus
agite que votre Emilie; ceux qui sont exposs aux plus grands
dangers se familiarisent avec eux. L'esprance semble faire choix de
toutes les chances favorables pour les mettre sans-cesse sous les
yeux, et ses tableaux trompeurs procurent une sorte de scurit. Quand
on entend les premiers coups de canon, on frissonne; mais quand on en
a entendu cent, et qu'on se trouve sain et sauf, ainsi que tout ce qui
nous environne, on se fait  ce bruit et l'on se persuade que les
coups qui suivent ne feront pas plus de mal. Il n'en est pas de mme
de ceux qui dans l'loignement tremblent pour leurs amis; ils n'ont
rien de sensible pour se rassurer; leur esprit erre dans une mer de
craintes vagues, et chaque instant renouvelle leurs terreurs. Je crois
tre dans le vrai en vous disant, suivant ma mthode, cette analyse
de nos sentimens; mais aussi, je me plais  me peindre des plus vives
couleurs l'attachement de Victorine pour son Emilie,  l'exagrer s'il
tait possible. Toute ma famille partage l'empressement que j'ai de
vous revoir; et j'ai embrass de bien bon coeur ma petite soeur
Caroline qui s'est crie, au dpart des Franais, nous pourrons donc
revoir l'aimable Comtesse! De tous les malheurs du pays, votre absence
est celui qu'elle ressentait le plus: jugez de ce que devait prouver
sa soeur aine! Je m'intresse  votre hros bless, et je le trouve
bien heureux de vous avoir rencontrs. On dit qu'on renvoie les
Franais de plusieurs villes d'Allemagne; ces pauvres Emigrs sont
bien  plaindre, et mon pre a bien raison de dire qu'on est bien peu
gnreux  leur gard, et que leur fidlit et leur courage devraient
leur attirer, ne fut-ce que par politique, les bienfaits, ou du moins
la protection des souverains. Nous avons assez parl depuis six mois
de nouvelles; nos lettres taient des gazettes, dans les tristes
circonstances o nous tions: je ne veux plus parler que de nous: il
semble que mon coeur ait t ferm tout ce temps. Combien j'ai de
choses vous dire! Vous les devinez, vous les sentez, ma chre amie,
parce que votre coeur est si pntrant! On n'a jamais dit, je crois,
un coeur pntrant; mais l'esprit qui conoit rapidement, et le coeur
qui sent, devine avec une grande promptitude ne peuvent-ils pas
mriter la mme pithte; n'est-ce pas une vritable pntration, que
cette vivacit de votre ame qui vous fait concevoir tout ce qui se
passe dans la mienne, vous met, en quelque sorte,  ma place, et vous
fait saisir les plus lgres nuances du sentiment qui m'affecte. Vous
allez m'appeler mtaphysicienne; mais tant que je suis claire, je ne
regarde pas ce reproche comme une injure. D'aprs ce que je viens de
dire de votre coeur pntrant, j'ai tort quand je vous dis que j'ai
beaucoup de choses  vous apprendre: vous les savez toutes. Les
terreurs qui assigent mon ame quand _il_ est absent, quand _il_ est
au milieu des dangers, vous les prouvez. J'ai vu un jour  Francfort
chez un clbre escamoteur, qui faisait beaucoup de tours curieux,
deux pendules qui n'taient point montes; il en transportait une au
fond d'une grande cour, et toutes les deux sonnaient en mme temps, 
un signal, une gale quantit de coups: c'est l'image de nos deux
coeurs; le destin est l'escamoteur qui ordonne  l'une de nous de
sentir, et l'autre cde  l'instant aux mmes impressions. Si je l'ai
bien compris, c'est  peu prs l aussi l'harmonie prtablie de notre
clbre LEIBNITZ.

Je crois que le Marquis, que vous avez ramass, doit se trouver, dans
son dsastre, bien heureux d'tre ainsi soign, dans un bon chteau,
par de belles et illustres princesses. Ce dbut m'intresse; dites-moi
ses avantures, que son cuyer vous aura sans doute racontes en
partie. Je suis bien aise qu'il ait de la naissance, cela lui vaudra
l'intrt de votre cher oncle, et les pauvres Emigrs ont besoin de
tout le monde. Il y a quelque temps que nous lisions qu'un roi
d'Espagne ayant perdu ses cheveux, il ft question de lui faire une
perruque, et que le conseil, compos de Grands, s'assembla pour
dlibrer sur ce sujet; il ft dcid unanimement dans cette auguste
assemble qu'il fallait faire grande attention  ce qu'il ne ft
employ que des cheveux d'hommes et de femmes de qualit. Nous nous
regardames tous en riant, et il n'y et pas un de nous qui ne songet
en cet instant  votre bon oncle. Pardonnez-moi cette plaisanterie, ma
chre Victorine, je rends d'ailleurs toute justice  ses excellentes
qualits. Adieu, adieu, crivez-moi et faites mieux, venez. Je vous
embrasse mille fois.




LETTRE IV.

  LA Cesse LOEWENSTEIN

  A

  Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.


Je suis bien contrarie, ma chre amie, en voyant retarder l'heureux
moment o je pourrai vous embrasser, et je suis force de paratre
gaie, car mon oncle accoutum  tre obi dans sa maison, craint de
ses vassaux, veut tendre son empire sur les esprits et les visages;
il faut rire, avoir l'air content quand on est auprs de lui. Ma mre,
que son tendre intrt pour moi rend attentive  tous ses mouvemens,
me fait souvent signe de relever la conversation languissante, de
l'amuser, de chanter. Ce serait une gne insupportable, si la bont
qui le caractrise et la gnrosit de son ame n'inspiraient le dsir
de lui plaire, et de contribuer au bonheur d'un homme qui passe sa vie
 faire des heureux. Il est fort occup de notre hros bless; mais il
faut que je l'appelle par son nom puisque nous le savons. Mon oncle
lui a fait des questions sur sa naissance, son grade et ses parens,
qui nous ont mis  porte d'tre instruits de tout de qui le concerne.
Il a eu soin aussi de faire parler son valet de chambre, qui a
confirm tout ce que son matre avait dit; il parle avec un
enthousiasme touchant de sa bont, de sa gnrosit. C'est une
trs-bonne marque d'tre aim et estim de ses domestiques; car enfin
ils nous voient de plus prs que les autres, et dans ce temps o les
Franais croient que tous les hommes sont gaux, ce n'est pas peu pour
un valet de cette nation de parler de son matre avec respect; il faut
qu'il y soit en quelque sorte forc par ses grandes qualits. Le
marquis de St. ALBAN souffre toujours beaucoup; il garde sa chambre et
nous allons tous les soirs passer deux heures avec lui pour le
distraire. Mon oncle se plat  l'entendre; il dit qu'il n'a jamais vu
un Franais si modeste, et je ne puis m'empcher d'tre de son avis,
sans connatre autant que lui les Franais, parce qu'il ne me parat
pas possible d'avoir des manires plus simples, de parler de soi avec
plus de rserve, et des autres avec plus d'indulgence. Il y a deux
jours que souffrant moins, il fit l'effort de venir prendre du th
dans le sallon; il y avait beaucoup d'Etrangers qui taient venus
dner chez ma mre, et tous en furent infiniment satisfaits. La
baronne de Blenem, dont vous connaissez le discernement, dit  ma mre
en s'en allant, votre Emigr me parat fort aimable; c'est un homme
qui ne parat jamais avoir envie de faire un effet, et qui a le don de
fixer l'attention de tous ceux qui se trouvent avec lui. Mon oncle qui
l'entendit, lui dit, bravo, madame la Baronne, et cela me rappelle ce
que dit un ancien, (je voudrais que ce ft mon ami PLUTARQUE), en
parlant je crois de CATON, plus il cherchait  se drober  sa gloire,
et plus elle s'attachait  lui. Adieu, ma chre Emilie, je crains bien
que mon voyage ne soit encore retard.




LETTRE V.

  Melle EMILIE

  A

  LA Cesse DE LOEWENSTEIN.


Et moi aussi je crains bien que vous ne soyez pas libre de venir ici
aussitt que je le dsire. Comment quitter votre mre, tant que le
marquis de St. ALBAN sera chez vous? Je crois d'ailleurs que votre
oncle qui n'a rien  faire chez lui, et qui prend plaisir  la socit
du Marquis, ne vous quittera pas de sitt. Je vous regrette bien ma
chre Victorine, et dans ces bois o nous aimions  nous garer, et
sur les bords du Rhin, o quelquefois nous restions des heures
entires  jouir en silence d'une vue superbe. Je ne sais pourquoi
dans les momens o l'on est le plus frapp des beauts de la nature,
la mlancolie s'empare de nous. Les plaisirs bruyans de la ville nous
jettent hors de nous-mmes, et le mot _divertir_ est d'une grande
justesse,  laquelle on ne fait pas attention. Ce genre de plaisir,
effectivement, nous loigne de nous-mmes, et c'est ce que signifie
_divertir_. Les plaisirs qui tiennent de plus prs  la nature nous y
ramnent, concentrent nos sentimens et nos penses, et l'ame alors a
plus d'action que l'esprit; on a bien moins de saillies que de
sentimens, on n'est point gai, mais on est satisfait; on est souvent
plus prs de pleurer que de rire; mais qui a jamais t aussi heureux
en riant de tout son coeur qu'en rpandant des larmes arraches par le
sentiment! Dans quelle douce rverie nous tions souvent plonges
toutes deux, en entendant le bruit de la chte du Rhin, prs de
Rudesheim! nos ames recueillies semblaient se correspondre sans
l'entremise des sens; nous nous embrassions, quelquefois avec
transport, au sortir de cette rverie, comme l'on fait aprs une
conversation o l'on s'est donn des tmoignages de tendresse. Au
reste, ma chre amie, je vous regrette par tout: quand je lis, pour
vous communiquer mes rflexions, et m'clairer de votre jugement;
quand je suis dans le monde, pour vous rendre compte de ce qui me
frappe, et observer en commun les ridicules, et la pantomime des
prtentions. Votre Emigr d'aprs ce que vous m'en dites, me parat
fort intressant, et vous m'inspirez la curiosit de le voir. Il n'y a
point develles de l'arme. Je tremble  chaque gazette qui arrive; je
me dis quelquefois: pourquoi donc aller  l'arme quand on a de la
fortune, quand on peut tre un bon mari, un bon pre, lever ses
enfans, soigner son bien; ne peut-on donc tre heureux chez soi que
lorsqu'on a quelque chose  raconter, un titre sur son adresse, et un
morceau de ruban  sa boutonniere? Je sais qu'il est des femmes qui
ont besoin de ces choses pour estimer leur mari. J'ai quelquefois
considr notre fermire, quand son mari fait de loin, en rentrant
chez lui, entendre une voix bruyante; quand il raconte qu'il a gagn
quelques parties de boule, ou, ce qui est encore mieux, qu'il a eu une
querelle, qu'il a menac ou battu quelqu'un; alors elle se rengorge,
et d'un air tout  la fois orgueilleux et soumis s'empresse autour de
lui, regarde avec complaisance ses enfans qu'elle pense devoir tre
fiers d'un tel pre. N'en ferait-il pas de mme des femmes d'un tat
plus relev, qui ont besoin, pour considrer leur mari, qu'il fasse un
peu de bruit dans le monde? Ah! _mon ami_, ce n'est pas de vos grades
que je m'enorgueillirai jamais; ce ne seront point vos rcits de
guerre qui exciteront mon attention et animeront mon intrt; la
vanit n'entrera jamais dans mes jouissances; cette ame  la fois
douce et forte, ce discernement prompt et juste, cette indulgence qui
ne nat point du besoin qu'on a de celle des autres, voil vos
dignits; les divers mouvemens de votre coeur sensible, voil
l'histoire qui m'intressera bien plus que celle des siges et des
batailles. Encore si au regret de l'absence ne se joignait pas la
crainte de mille dangers. Ah! laissons ce triste sujet! il faut
dtourner les yeux des choses qu'il est impossible de fixer sans
frmir. Ma mre s'occupe toujours de mille soins relatifs  mon
mariage, mais il me semble que le moment n'en arrivera jamais. Un tel
changement d'tat, un tel bonheur contempl dans une prochaine
perspective ne parat pas possible. Quand on met  la loterie on est
rempli d'abord de l'espoir de gagner; mais  mesure que le moment du
tirage approche, la crainte succde  l'esprance. J'prouve depuis
plusieurs jours une mlancolie que je ne puis vaincre; mille craintes
m'environnent; plus je suis prs du bonheur, plus je redoute les
obstacles. Ah! les obstacles, c'est peu dire!..... Adieu, ma chre
amie.




LETTRE VI.

  LA Cesse DE LOEWENSTEIN

  A

  Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.


Votre lettre, mon Emilie, m'afflige, et je regrette bien de n'tre pas
auprs de vous pour bannir votre mlancolie; elle tient plus  votre
corps qu' votre ame. J'aurais pu dire votre _physique_ mais vous
savez combien je suis ennuye d'entendre des gens, qui croient avoir
de l'esprit parce qu'ils disent le _physique_ et le _moral_; et  ce
mot de physique, il me semble que je deviens anatomiste. Je me tiens
donc tout bonnement  l'ame et au corps comme mes pres. Vous avez
encore plus besoin d'exercice et de dissipation que de consolation. Je
connais cet tat o notre ame n'est ouverte qu' la crainte, et la
sant est le principe de cette disposition. Rien n'a chang pour vous,
et chaque jour est un pas que vous faites vers le bonheur. Quand il
fut question de mon mariage, j'tais comme vous incrdule, et la
crainte n'entrait pour rien dans cette disposition de mon esprit. En
considrant monsieur de LOEWENSTEIN, je ne pouvais concevoir qu'il
allait acqurir sur moi un empire, en quelque sorte absolu; que ce ne
serait plus de mon pre, de ma mre, dont la domination est si douce,
que je dpendrais; que tout cela serait l'affaire d'une minute, qu'il
n'y aurait qu'un mot  prononcer, et que ce mot ferait le destin de ma
vie. Je n'avais ni got ni rpugnance, il me semblait que j'allais
changer de pre: voil ce que je voyais dans mon mariage, et je
croyais toujours qu'il surviendrait quelque circonstance qui ferait
rompre les engagemens pris, tant il me semblait trange de changer de
nom et de situation. L'ge de monsieur de LOEWENSTEIN n'tait point un
sujet d'loignement pour moi, mais d'embarras: je craignais de me
familiariser avec lui. Une seule fois je fis une comparaison
dsavantageuse de lui, et en voici l'occasion: le jeune baron de
GLEKEN tait venu dner chez ma mre; on fit des parties aprs le
dner; je restai avec lui et nous jouames au volant; ensuite,  la
promenade, il me dfia  la course, en me donnant une grande avance:
la journe se passa  foltrer ensemble de mille manires, et le soir
ma mre me fit danser une allemande, et valser avec lui; je me sentis
mue. Monsieur de LOEWENSTEIN arriva pendant le souper, et je lui
trouvai des rides que je n'avais pas encore apperues. Pendant
plusieurs jours je songeai, non pas prcisment au jeune baron, mais 
son ge rapproch du mien, mais  cette conformit de gots, de
plaisirs qui se trouvent entre gens du mme ge; mon coeur ne fut pas
effleur, mais mon esprit faisait des parallles dsavantageux 
monsieur de LOEWENSTEIN. Si la surface de mon coeur et t entame,
vous en auriez t instruite du moins au moment o je m'en serais
rendu compte; mais vous l'eussiez, je crois, plutt su que moi.

Monsieur de LOEWENSTEIN arrive ces jours-ci de Vienne avec mon pre,
et reviendra bien mcontent; il est menac de perdre un procs d'o
dpend une partie de sa fortune. J'en suis plus fche pour lui que
pour moi, et tant que j'aurai des chevaux pour me traner  Mayence,
la fortune n'aura aucune prise sur mon ame. J'oublie de vous donner le
bulletin du marquis de St. ALBAN: le chirurgien qui l'a pens est un
ignorant, et il en a envoy chercher un  Francfort. Son sjour sera
prolong d'aprs les accidens qui sont survenus. Il prend sur lui pour
causer avec nous; mais on voit quelquefois qu'il fait effort pour
vaincre sa douleur. Si l'on cessait d'aller chez lui il serait encore
 ce qu'il dit plus  plaindre qu'il ne l'est de se contraindre un
peu. Nous lui sommes devenus si ncessaires qu'il regarde sans cesse 
sa montre ds quatre heures, et il nous reproche d'une manire
touchante de l'abandonner si nous arrivons un quart d'heure plus
tard. Hier nous avons parl romans: il prfre ceux des Anglais; j'en
ai t surprise; car il me semble que les Franais ont beaucoup de
rputation pour ce genre d'ouvrages. J'ai l avec vous la princesse de
Clves et Zaide, et ces deux ouvrages nous ont fort intresses par
l'lvation et la dlicatesse des sentimens. Le marquis de St. ALBAN 
qui j'en ai parl m'a rpondu que les romans devaient tre comme les
comdies, la reprsentation des moeurs d'une nation. Nos auteurs de
romans, si l'on en excepte deux ou trois, dit-il, ne mettent en scne
que des comtes et des marquis, comme si il n'y avait que des gens de
qualit dans le monde, et les moeurs des gens de cet ordre, ils ne les
connaissent point; leurs peintures sont outres, et les avantures
qu'ils dcrivent sans vraisemblance. Il n'en est pas, dit-il, de mme
des Anglais; ils cherchent la moralit de l'homme dans toutes les
classes de la socit; rien n'est ignoble ou noble  leurs yeux; les
caractres sont varis et soutenus; chacun parle le langage de la
passion qui l'anime, ou de son tat. Je me souviens que dans un roman
de Fielding on lve des doutes devant un aubergiste sur l'tat d'une
femme qui est dans sa maison, et l'aubergiste rpond: c'est
certainement _une femme de condition, car elle n'a demand qu'un verre
d'eau en entrant chez moi_. N'est-ce pas, dit le Marquis, un trait
caractristique? Si la connaissance de la nature, ajouta-t-il, est ce
qui exige les plus grands efforts de l'esprit; les deux plus grands
gnies sont NEWTON, et RICHARDSON: l'un a devin les lois des corps
clestes, l'autre a pntr dans les plus profonds abymes du coeur
humain; mais ce n'est point par une froide analyse comme les
moralistes, c'est par la peinture la plus vraie, et la plus anime des
sentimens et des caractres. L'amour, la haine, l'envie, l'amour
propre n'ont aucun replis que n'ait dvelopp RICHARDSON. Le roman de
_Clarisse_ renferme vingt caractres dont aucun ne se dment, dont
chacun contribue  l'harmonie du plus magnifique tableau. Enfin, que
vous dirai-je? Il prtend que c'est le plus beau livre de morale,
l'ouvrage le plus attachant, et le plus profond. Comme je lui
tmoignai quelque surprise de son enthousiasme: Ah! dit-il, que
diriez-vous d'un homme qui aurait vu un portrait qu'il aurait cru
reprsenter le beau idal, et qui ensuite rencontrerait la figure
qu'il aurait cru n'exister que dans l'imagination? N'admirerait-il
pas d'autant plus le peintre qui, en rassemblant ce que chaque trait
en particulier peut avoir de beaut, aurait compos un ensemble
parfait, et ne serait point cependant sorti des bornes de la nature?
Eh bien! _Clarisse_, je crois qu'elle existe, j'en suis sr! Il me
sembla qu'il me regardoit en disant ces mots; mais peut-tre me
suis-je trompe. Il s'empressa ensuite de justifier RICHARDSON d'avoir
fait quitter,  une fille aussi vertueuse que _Clarisse_, la maison
paternelle, pour suivre _Lovelace_; c'est en cela, dit-il que
RICHARDSON montre son gnie. La fatalit tait la base des tragdies
des anciens, c'tait le moyen d'intresser vivement en faveur de leurs
personnages; ils taient vertueux, ils dtestaient le vice, mais
l'ascendant invincible du destin les prcipitait dans le crime.
_Mde_ en est une preuve, lorsqu'elle dit: _Le destin de Mde est
d'tre criminelle, mais son coeur tait fait pour aimer la vertu._
RICHARDSON a suivi en quelque sorte l'exemple des anciens tragiques;
_Clarisse_ est un modle de sagesse et de vertu; c'est sa famille qui
l'engage  crire  _Lovelace_, pour viter un grand malheur qui
menaait un fils chri; elle avait un secret penchant pour ce
_Lovelace_, combl de tous les dons de la nature; et du moment qu'elle
lui a crit, qu'elle est entre en relation avec lui, toutes ses
dmarches semblent prcipites par une main invisible, elle ne peut
plus s'arrter, quelques efforts qu'elle fasse, et rsister  un homme
qui trouve le moyen de l'entourer de tous les filets de l'artifice et
de la sduction. Voil en quelque sorte la fatalit des anciens, et
le plus grand exemple  donner  la jeunesse, puisque de la plus
lgre imprudence rsulte le malheur de la vie. Mais _Julie_, lui
dis-je? _Julie_ a succomb dit le Marquis, je ne veux pas lui en faire
un crime; mais _Clarisse_ aussi sensible qu'il soit donn d'tre, en
aimant  l'excs, _Clarisse_, qui a eu  combattre son amour comme
_Julie_, et de plus que _Julie_, les artifices auxquels il semble
miraculeux d'chapper a su conserver toute la puret de l'innocence.
La _Julie_ de ROUSSEAU a des beauts; mais sans _Clarisse_ elle
n'aurait pas existe; c'est une imparfaite imitation de cet ouvrage
sublime. ROUSSEAU a besoin d'tayer son roman de dtails trangers; la
description de Paris, des dissertations sur la musique et sur des
objets de morale remplissent une partie de l'ouvrage; RICHARDSON,
fort de son sujet trouve dans la fcondit de son gnie de quoi
soutenir l'attention et toucher le coeur sans traiter aucune question
trangre  ses personnages; par tout dans _Julie_ on voit l'auteur,
il crit les lettres et les rponses, et amne un duel pour avoir
occasion de disserter sur les duels. J'ai pris le titre de _Clarisse_;
s'il est chez votre libraire,  Mayence, envoyez-le moi je vous prie,
si non j'espre le trouver  Francfort. Mais que dites-vous de
l'application que le Marquis m'a faite du caractre de _Clarisse_? je
regarderais cela d'un autre comme une galanterie Franaise; mais de
lui, je crois qu'il le pense. Je crois que le besoin qu'il a de nous,
exalte sa reconnaissance, et qu'il nous voit sous l'aspect le plus
favorable; enfin, dans la solitude, on s'attache  ce qui nous
environne, et le dfaut de comparaison tourne  l'avantage de ceux
que l'on voit. J'ai t si frappe de tout ce que le Marquis a dit sur
_Clarisse_, qu'en rentrant dans ma chambre, je me suis efforce de
m'en rappeler jusqu' la plus petite circonstance, et suivant ma
coutume, lorsque j'entends des choses intressantes, je l'ai crit
aussitt. Je ne me flatte pas d'avoir conserv ses expressions, et ce
que je vous rapporte ne peut avoir la chaleur que le son de sa voix et
ses gestes prtaient  son discours. Il m'a transport pour
_Clarisse_, et je n'aurai point de repos que je n'aye ce prcieux
livre; car enfin le Marquis qui est jeune, susceptible de passions
vives, peut avoir exagr; mais il faut que l'ouvrage soit intressant
et renferme de grandes beauts. Voil une bien longue lettre et
j'aurais encore beaucoup de choses  vous dire; mais l'heure de la
poste met un terme  mon bavardage.




LETTRE VII.

  LA Cesse DE LOEWENSTEIN

  A

  Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.


Lorsque j'ai crit hier une si longue lettre  mon Emilie, je ne
croyais pas l'embrasser sitt; mais le soir, il a pris tout d'un coup
 mon oncle un accs de tendresse pour vous: je parlais de votre
sant; il m'en demanda, avec beaucoup d'intrt, des dtails, parut
craindre pour votre personne, et aprs un loge fait avec brusquerie
et sincrit: mais pourquoi, ma nice, ne pas aller la voir?--Quand
vous tes ici!...--Oh! cela est bon quand je fais un petit voyage de
deux jours; mais il ne faut pas se gner lorsque je reste ici quelque
temps, et ce brave homme qui est malade m'intresse, je ne puis le
quitter; il ne faut pas tarder plus long-temps  aller voir votre
aimable Emilie; nous avons trembl pour elle pendant le sige, et si
je ne vous en ai pas parl souvent, c'est que je craignais de faire
connatre mes inquitudes; ne tardez pas davantage, demain, ma nice,
c'est moi qui vous en prie; dites-lui combien nous l'aimons tous, et
combien nous aurons de plaisir  la revoir. A de si douces paroles,
j'ai embrass mon oncle bien tendrement; je l'ai assur que je
reviendrais aprs-demain au soir pour faire le th, et que j'aurais
soin de rassembler toutes les nouvelles. Le frere de JENNY qui part 
l'instant pour Mayence vous rendra cette lettre. Adieu, ma chre
Emilie, le plaisir m'empchera de dormir cette nuit, il est bien juste
qu'il domine  son tour; le chagrin et la crainte n'ont rgn que trop
long-temps.




LETTRE VIII.

  Melle EMILIE

  A

  LA Cesse DE LOEWENSTEIN.


Un moment aprs votre dpart, ma chre amie, j'ai reu des nouvelles
de l'arme; n'attendez pas que j'entre dans aucun dtail, le Baron est
loin du danger, il s'en dsespre, et je m'en applaudis; il est 
l'arme, voil ce qu'il faut pour ce qu'on appelle l'honneur; je m'y
borne, et ne porte pas mes regards jusqu' la gloire. Les ouvriers de
l'vangile qui arrivent  la dernire heure sont pays comme les
premiers; on a des grades avec le temps, qu'on ait t plus ou moins
expos, cela est indiffrent. Il se porte bien; mais des quartiers
d'hiver, il n'en faut point attendre; voil ce qui nous dsole tous
deux. La certitude que d'ici  quelque temps les coups de fusils et
les canons des Patriotes n'atteindront point mon ami, remplit mon ame
de joie. Ma mlancolie a t dissipe par ces heureuses nouvelles.
Cela contredit un peu l'opinion o vous tiez que c'tait mon
_physique_ qui souffrait; mais comme je suis plus porte  vous donner
raison qu' moi, je crois que tout cela peut s'accorder. La premire
disposition venait de mon physique; mais une commotion morale pouvait
la changer, et c'est ce qui est arriv. On a vu des paralitiques
marcher  l'approche du feu d'une incendie qui gagnait leur
habitation.

J'ai beaucoup entendu parler du roman de _Clarisse_, je serai bien
curieuse de le lire et de voir si le Marquis n'est pas un peu exagr
dans ses loges. Je suis persuade que c'est vous qu'il a eu en vue,
ma chre amie, quand il a dit que _Clarisse_ existait. Je ne connais
pas cette hrone de RICHARDSON; mais si elle est dans la nature, elle
n'est pas au-dessus de vous; quand votre modestie vous dfendrait de
le croire, il vous doit paratre simple qu'un jeune homme, qu'un coup
du sort transporte subitement d'une scne de sang et d'horreur dans
une socit douce, intressante, sensible  ses malheurs, soit exalt
par la reconnaissance; et si au milieu de cette socit se trouve une
jeune personne dont la figure est charmante, dont la voix pntre
jusqu'au coeur, dont les regards, les gestes, les paroles forment la
plus parfaite harmonie, il doit la comparer  ce que son imagination
lui offre de plus parfait; il doit la regarder comme un ange envoy du
ciel pour le secourir.

Je suis plus affecte que vous de la diminution de fortune de votre
mari, non que je croie que la fortune soit ncessaire pour tre
heureux; mais le passage d'une aisance considrable  une situation
troite et gne, dispose souvent  l'aigreur, et ncessite une
attention soutenue sur les plus petits dtails domestiques. Un mari
attribue quelquefois au dfaut d'conomie de sa femme l'insuffisance
de ses moyens; enfin il me semble que, dans un mnage o le
contentement ne vient pas uniquement de l'troite union des ames,
l'abondance loigne une foule de sujets d'humeur et relche les noeuds
trop troits de la dpendance d'une femme; la mdiocrit de la
fortune, au contraire, les ressre, multiplie les rapports journaliers
entre deux poux, et il est presque ncessaire, si vous y prenez
garde, que l'un des deux devienne absolument le matre pour viter les
discussions et les querelles. Dans les dpenses d'une maison, il faut
faire la part  la vanit, et elle est en raison de ce qu'on est moins
heureux par le sentiment. On n'a peut-tre jamais mis l'conomie au
nombre des avantages que procure la sensibilit, rien n'est cependant
plus vrai; plus on est capable d'aimer, plus le coeur est rempli d'un
sentiment profond, et plus il est facile de se suffire  soi-mme; ce
sont les coeurs vides qui ont besoin de distractions trangres; ce
sont ceux que la vanit remplit, et le cercle de leurs besoins est un
horizon sans bornes. Monsieur de G. et moi n'avons jamais song  la
fortune. Quel moyen pourrait-elle nous procurer pour trouver un temps
aussi court, que celui d'tre ensemble?... Que nous fait qu'on loue
nos meubles, nos vins, nos chevaux, quand tout occups de nous, 
peine nous y faisons attention. Cet tat de mdiocrit o nous serons
nous rapprochera sans cesse; nous n'aurons qu'un carosse! que sert
d'en avoir quatre  ceux qui veulent tre dans le mme? Adieu, ma
chre Victorine.




LETTRE IX.

  LE MiS DE ST. ALBAN

  AU

  Pdt DE LONGUEIL.

J'ai reu au camp Prussien, devant Mayence, votre lettre date de ***,
et elle a mis fin aux inquitudes extrmes que j'prouvais. Vous
existez, vous avez sauv quelques dbris de votre fortune, c'est le
comble du bonheur dans ces temps de calamits. La plupart de ceux qui
ont t assez heureux pour drober leur vie  la fureur des monstres
qui gouvernent la France ne trouvent que la misre dans les pays
trangers. J'ai parcouru plusieurs pays et rencontr des Emigrs dans
plusieurs endroits. L, je les ai vu accueillir d'abord avec mpris et
dfiance, ensuite j'ai vu la plus barbare cupidit mettre  profit
leur ignorance de la langue et l'urgence de leurs besoins; souvent on
les forait en entrant dans une ville de faire connatre leurs
ressources, et quelques uns aprs avoir ainsi expos leur misre 
tous les yeux, taient reconduits aux portes de la ville, comme de
malheureux mendians, pour n'y plus rentrer. Il me semble depuis
quelques mois tre sur un champ de bataille, o l'on ne porte que des
regards inquiets dans la crainte de trouver parmi les morts quelques
uns de ses amis. La lecture de chaque gazette offre une affreuse liste
que je n'ose parcourir qu'en tremblant. La vie la plus retire, la
conduite la plus circonspecte ne peuvent faire chapper  la barbarie
de la jurisprudence rvolutionnaire. Hlas! ces biens qui faisaient
n'agures l'orgueil et les dlices des riches font aujourd'hui, en
quelque sorte, autant d'accusateurs qui l'lvent contre eux; il en
est de mme du mrite, des dignits et de l'esprit; jugez d'aprs
cela, Monsieur, si j'ai d trembler pour vous! Quelle affreuse poque,
pour l'humanit que celle o les avantages qui distinguent les hommes,
sont devenus des principes de ruine, et marquent du sceau de la
rprobation ceux qui les possdent. Je me plaisais autrefois  croire
des vertus et de la sensibilit au gnral des hommes, et  regarder
le crime et la cruaut comme d'affreuses exceptions; mais une
rvolution est une fatale lumire qui dcouvre l'hideuse nudit de la
majeure partie des hommes. J'attends avec impatience le rcit que
vous m'avez promis des vnemens de votre migration, et je vais vous
obir en vous faisant part de mes dernires aventures. J'ai fait la
campagne de 1792, et lorsque l'arme Franaise a t disperse, je me
suis rendu dans le camp Prussien pour y servir en qualit d'aide de
camp de mon parent le comte de FOURS, lieutenant gnral au service de
Prusse. Je n'entrerai pas dans le dtail des oprations militaires, et
je me bornerai  vous dire que trois jours avant la reddition de
Mayence, ayant t bless assez considrablement, je fus oblig de
passer le Rhin pour ne pas tre fait prisonnier. On essaya de me
transporter  un gros bourg  peu de distance pour m'y faire panser;
la douleur que me causait ma plaie me fit vanouir au pied d'un arbre;
et l, en reprenant connaissance, je me suis trouv au milieu d'une
famille Allemande compose d'un commandeur de l'ordre Teutonique, de
sa belle-soeur et d'une nice, et de plusieurs valets. Les uns et les
autres taient galement empresss de me secourir, et je n'ai pu me
dfendre des instances qui m'ont t faites pour accepter un asile
dans le chteau de la belle-soeur du Commandeur. Tout ce que
l'humanit peut prodiguer de secours, je l'prouve, et la sensibilit
la plus touchante vient encore y donner un nouveau prix. Je regrette
quelquefois de me trouver si bien soign, si heureux lorsque je songe
 mes infortuns compatriotes,  de vieux et braves militaires
expirans de misre; ils mritent mieux que moi les faveurs du sort, et
ils ont moins de force pour supporter ce que l'adversit a de plus
cruel. Vous aimez les dtails quand il s'agit de choses qui vous
intressent, ainsi je ne vous laisserai ignorer aucune des
circonstances qui peuvent vous donner une juste ide des personnes qui
m'ont si gnreusement accueilli. Leur maison, qui est dans une
situation charmante, est en ce moment habite par un vieux commandeur
de l'ordre Teutonique qui est venu passer quelques jours chez sa
belle-soeur. C'est un homme qui retrace les seigneurs chtelains du
quinzime sicle: la noblesse est  ses yeux le premier des mrites;
la chasse, le premier des plaisirs, et le respect pour les dames, le
premier des devoir. Des manires franches jusqu' la brusquerie, une
certaine corce de rudesse sous laquelle on dcouvre promptement un
excellent coeur, un bon sens naturel sans culture, une gaiet qu'il
entretient et rveille deux fois par jour par deux longs repas, o le
vin du Rhin n'est pas pargn, voil jusqu' ce moment le principal
personnage de la maison. Diverses circonstances lui ont procur une
fortune bien plus considrable que celle de son frre, et il en use
noblement; mais abuse peut-tre un peu de l'ascendant de la richesse
envers la famille de ce frre, que ses bienfaits, et la perspective de
son hritage tiennent dans une grande dpendance. La belle-soeur, qui
est la matresse de la maison, est une femme de quarante ans; elle a
t belle, et avec un peu d'art et de soin pourrait encore prtendre
aux hommages; mais elle a une fille qui concentre toutes ses
affections, et c'est pour elle seule qu'elle a des prtentions.
L'esprit de la mre est plus juste que brillant, son caractre parat
froid; toutes ses manires ont une certaine rserve qui prsente
l'image de l'indiffrence; mais ds qu'il est question de quelque
chose qui tient  la gnrosit du coeur,  la sensibilit de l'ame,
on la voit s'animer, et s'il s'agit de sa fille, le son de sa voix
change, ses regards, ses gestes, tout prend chez elle le caractre du
sentiment. Il faut  prsent vous parler de la fille. Figurez-vous une
femme de vingt ans, dont les traits ne semblent manquer d'une extrme
rgularit que pour avoir quelque chose de plus frappant. De lgres
marques de petite vrole paraissent aussi jetes  et l pour donner
plus de piquant et de varit au plus beau teint qu'on puisse voir. Je
sais combien les descriptions de la beaut d'une femme sont insipides;
j'abrge donc, et je finis en vous disant que sa physionomie rassemble
tout ce qui peut plaire et toucher, et que son esprit sans jamais
surprendre ne laisse rien  dsirer; ce qu'elle dit attache, et
satisfait dabord l'ame encore plus que l'esprit; mais en rflchissant
un moment, on trouve que l'esprit ne peut aller plus loin. Son mari
est en ce moment  Vienne pour un grand procs, dont la famille
redoute l'issue; elle est menace de perdre la moiti de sa fortune.
Voil les personnes qui ont bien voulu me recevoir, et vous voyez que
je dois me trouver fort heureux; mais je me reproche d'abuser de leurs
bonts par la longueur de mon sjour. Elles s'opposent  tout projet
de dpart, jusqu' ce que je sois entirement guri, et il n'est pas
si vraisemblable que ce soit avant six semaines ou deux mois. L'oncle
vient tous les matins passer une heure avec moi, il a la complaisance
de m'apporter tous les papiers publics et de me communiquer les
nouvelles qu'il apprend par ses correspondances particulires. Vers
les cinq heures, il revient avec sa soeur et sa nice, et puis toute
la compagnie reste avec moi deux ou trois heures. La conversation ne
languit point: le Commandeur raconte assez gaiement; la mre de temps
en temps dit quelques mots pleins de sens, et la fille plus anime
parle d'une manire qui intresse et sduit, et elle coute avec la
plus intelligente attention. Elle me parle beaucoup d'une amie qui
habite Mayence et vient souvent la voir; on ne peut avoir plus de
tendresse pour un amant qu'elle n'en a pour cette jeune personne.
L'amiti profite de toutes les facults aimantes d'une femme bien
propre  inspirer et  prouver mme un sentiment plus vif. Elles
ont, toutes deux, fait un voyage en Italie, et elles y ont connu une
Franoise fort intressante, qui s'appelle la vicomtesse de Vassy.
J'ignorois qu'il y et en France une femme de ce nom; il faut que le
chevalier de Vassy se soit mari et ait pris le titre de Vicomte. Les
deux amies ont beaucoup d'affection pour la Vicomtesse dont elles
parlent avec un singulier intrt; elle a habit quelque temps 
Mayence, et l'amie de la Comtesse, Mademoiselle Emilie, l'y attend
avec une vive impatience. Cette jeune personne parat avoir beaucoup
d'esprit, et il est particulirement dispos  l'observation. C'est
pour elle un besoin que de remonter aux causes, que d'analyser les
sentimens, et il ne parat pas que son ame en ait moins de chaleur.
Voila le jugement que m'ont mis  mme de porter plusieurs lettres
que la Comtesse a bien voulu me communiquer; cette correspondance est
trs-soutenue, trs-anime, et forme la plus agrable occupation de la
Comtesse. Elle sait fort bien l'Italien, est fort instruite dans la
littrature Allemande dont elle fait beaucoup de cas, et sait le
Franais au point de ne jamais laisser entrevoir par l'accent ou le
mauvais choix des mots, qu'elle soit trangre. ROUSSEAU est l'auteur
qu'elle estime le plus; elle prend aussi beaucoup de plaisir  lire
les tragdies de VOLTAIRE. Parmi nos moralistes, MONTAIGNE est celui
dont elle fait le plus de cas, et elle dteste LA ROCHEFOUCAULT. Elle
m'a fait une rponse  son sujet qui m'a laiss sans rplique. Je
pourrais, dit-elle, tre de votre avis, s'il n'avait fait que dcrire
ce qu'il a dcouvert dans les replis du coeur humain; mais lorsqu'il
rapporte des turpitudes que nul n'a pu lui avouer, et d'un genre  ne
pouvoir tre distinctement aperues, je suis fonde  dire que c'est
dans son propre coeur seulement qu'il a pu les dcouvrir. Telle est
cette maxime: _il y a dans l'adversit de nos meilleurs amis quelque
chose qui ne nous dplat pas._ Quelqu'un lui a-t-il fait cette
affreuse confidence? Non certainement. A-t-il pu dmler avec
certitude un tel sentiment? Cela n'est pas possible. Elle m'a encore
cit quelques maximes de ce genre, et j'ai t oblig d'abandonner LA
ROCHEFOUCAULT. Adieu, mon cher Prsident, mon pre, mon tendre ami.
Admiration, respect, reconnaissance, voil les sentimens que je vous
ai consacrs depuis long-temps. Donnez-moi de vos nouvelles, et
conservez-moi des bonts dont je sens tout le prix.




LETTRE X.

  LA Cesse DE LOEWENSTEIN

  A

  Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.


J'ai l il y a quelques jours au Marquis l'article de votre lettre, o
vous me dites que son cuyer nous aura surement racont ses avantures,
et ma mre en prit occasion de lui dire, mademoiselle Emilie a raison,
et vous auriez d nous en faire vous-mme le rcit, parce que vous
vous exprimez un peu mieux que votre cuyer. Ma vie, nous a-t-il
rpondu, a t celle des gens de mon ge, et de mon tat, ainsi j'ai
bien peu d'avantures  raconter; mais, lui ai-je dit, on a toujours 
parler de ses sentimens. Ah! voil comme sont les femmes, a dit mon
oncle, elles voudraient savoir vos amours; c'est l'amour qui les
intresse, et je suis persuad que ce qui leur plat davantage dans
l'histoire Romaine, c'est MARC ANTOINE abandonnant l'empire de
l'univers pour suivre CLOPATRE: aussi dans les tragdies et les
comdies, n'est-il question que d'amour; pour moi monsieur le Marquis,
si vous avez la complaisance de nous faire l'histoire abrge de votre
vie, ce qui m'intressera dans vos rcits, ce sera votre jugement
sur les personnes qui ont influ sur la Rvolution, et qui
vraisemblablement ont t connues de vous; c'est la manire dont vous
ont frapp les vnemens. Le Marquis aprs s'tre encore dfendu avec
une modestie qui n'avait rien d'affect a rflchi quelques momens et
nous a dit: le rcit de mes sentimens et de mes opinions ne peut tre
digne d'exciter votre curiosit que par la vrit et  cet gard je ne
tromperai pas votre attente; enfin, si ce que j'ai  vous dire peut
faire passer une soire agrable  une socit  qui j'ai tant
d'obligation, je dois, rassur par son indulgence, m'empresser de lui
obir. J'avais environ vingt ans au commencement de la Rvolution,
ainsi je n'ai pu figurer parmi les acteurs de cette terrible tragdie;
mais j'ai vu de prs les personnages les plus importans, et j'ai t
tmoin de quelques vnemens. J'ai entendu des hommes clairs et
instruits converser sur les plus grands intrts, discuter en libert
des questions dont auparavant on n'osait sonder la profondeur.
J'ajouterai que les rvolutions avancent et murissent les esprits en
htant l'essor des facults. Ce que j'ai  vous dire ne sera donc pas
tout--fait sans intrt; mais comme il faut que je me rappelle
plusieurs choses qui ne seraient pas dans le moment, prsentes  ma
mmoire, je prfre de dicter le rcit qu'on attend de moi. Le
Commandeur a applaudi  cette ide, et deux jours aprs le Marquis
nous a l l'crit que je vous envoie, qui nous a fait grand plaisir 
entendre. Comme je lui tmoignais mon regret de ce que vous n'tiez
pas prsente  cette lecture, il m'a offert de me le confier pour vous
l'envoyer,  condition qu'il n'en serait point tir de copie. Je sais,
a-t-il dit, que vos plus grands plaisirs sont imparfaits, s'ils ne
sont partags avec mademoiselle Emilie, ainsi je me reprocherais de
ne pas vous donner cette lgre satisfaction. J'ai admir sa bonne
foi en parlant de son tide attachement pour une femme qui est morte
victime des premires barbaries de la Rvolution. Vous n'avez pas
encore aim, lui ai-je dit? L'explosion de l'amour, m'a-t-il rpondu,
n'en sera peut-tre que plus violente, pour avoir t plus long-temps
retarde.... Il semblerait d'aprs cela que le coeur doit prouver tt
ou tard, en raison de sa sensibilit, une passion plus ou moins vive.
Qu'en dites vous ma chre Emilie? Croyez-vous que telle soit la loi du
destin et que pour me servir d'un proverbe trivial, _on ne recule que
pour mieux sauter_? Toutes les personnes qui n'ont point encore connu
l'amour devraient trembler, et quelle serait la triste perspective de
celles qui ne peuvent s'y livrer sans crime! Ah! j'aime  croire que
la raret des objets aimables, que l'occupation, doivent maintenir le
coeur dans un calme heureux, et que les sentimens que nous inspire la
nature pour nos proches, et la douce chaleur de l'amiti peuvent
suffire  la tendresse du coeur le plus aimant. Le Marquis prtend
s'tre fait l'ide d'une femme digne d'tre aime, telle qu'il est
bien difficile d'en rencontrer une semblable; mais il est sensible et
son coeur fera illusion  son esprit, et appelera le secours de
l'imagination pour orner des plus rares qualits, l'objet qui fera
quelqu'impression sur lui; que je le plaindrais s'il avait aim
tendrement la femme qu'il a perdue d'une manire si tragique. Adieu,
ma tendre amie, renvoyez-moi au plutt l'crit que je vous confie.




HISTOIRE

DU MARQUIS DE ST. ALBAN.


Je suis d'une famille qui a eu depuis long-temps d'assez grandes
illustrations, et qui jouissait avant la Rvolution d'une fortune
considrable. Mon pre, mari de trs-bonne heure, entra au service
par obissance pour le sien qui avait servi avec distinction, et est
mort au moment d'tre lev au premier grade des honneurs militaires;
 sa mort mon pre s'empressa de donner sa dmission de son rgiment,
pour vivre indpendant; il s'affranchit bientt aprs de la gne des
devoirs de la socit, se livra  un got raisonn pour le plaisir,
avec un petit nombre d'amis ou de complaisans, qui formaient une
petite secte de philosophes Epicuriens, dont mon pre tait le chef.
Le got des plaisirs, le mpris des hommes, et l'amour de l'humanit
et de tous les tres sensibles formaient la base de leur systme; mon
pre mprisait les hommes en thorie par del ce qu'on peut imaginer,
et cdait  chaque instant  un sentiment de bienveillance et
d'indulgence, qui embrassait les plus petits insectes. Il aima ma mre
quelques annes avec une vive tendresse, ensuite il eut constamment
pour elle les gards les plus flatteurs, et les meilleurs procds. Le
caractre trop indulgent de mon pre le rendoit incapable de diriger
mon ducation, il ne pouvait ni voir pleurer un enfant ni le
contrarier; une svrit de quelques momens tait au-dessus de ses
forces. Il prit le parti de confier le soin de mon ducation au
prsident de LONGUEIL, son parent et son ami depuis l'enfance. Le
Prsident, sans partager les opinions de mon pre le chrissoit 
cause des agrmens de son esprit, et par l'estime qu'il avait pour son
caractre et son coeur. Mon pre suivait des principes de philosophie,
qui l'cartaient de la socit et des affaires; le Prsident, avec un
grand fond de lumires et de philosophie, suivait la carrire des
affaires, et avec d'autant plus de succs, que la nature, en lui
donnant un esprit plein de sagacit joint  un jugement sr, semble
l'avoir fait homme d'tat. Mon pre aprs avoir rgl ses affaires
domestiques en remit le soin  ma mre, se conserva une pension
considrable, et prit le parti de voyager. Le Prsident, de ce moment
me tint lieu de pre. Ce fut lui qui fit choix de mon prcepteur, et
qui traa le plan de conduite qu'il devait suivre. Il lui indiqua le
genre et la marche de mes tudes, et fixa le degr de svrit ou
d'indulgence dont il devait user. C'est  lui que je dois mon
instruction et en quelque sorte mes sentimens, puisque c'est lui qui a
eu l'art de les dvelopper. Semblable  un habile cultivateur, il a
donn de l'air aux bonnes plantes et les a fait arroser, tandis qu'il
a arrach et touff une partie des mauvais germes. A l'ge de quinze
ans, j'entrai dans un rgiment de cavalerie; mais je ne fus envoy 
la garnison que dix-huit mois aprs; ce temps fut employ  me
perfectionner dans les mathmatiques,  tudier les fortifications et
l'artillerie. Le Prsident disait que les sciences exactes ont un
charme infini pour les jeunes gens capables d'application, que le
penchant que l'homme a pour la vrit, se trouve satisfait par
l'enchanement de vrits progressives qui mnent  de grands et
incontestables rsultats; c'est dans la jeunesse, ajoutait-il, que
l'esprit a toute l'apprhension ncessaire pour saisir les choses
abstraites, et que leur connaissance se grave plus profondment dans
la mmoire. Il savait que, pour la plupart des officiers gnraux en
France, les fortifications et l'artillerie taient une science
mystrieuse, et qu'ils taient obligs de s'en rapporter aux gens de
ce mtier, sans pouvoir apprcier leur mrite. Le comte de MAILLEBOIS,
me disait-il, est le seul qui ait approfondi de bonne heure ces objets
importans, et c'est  cette tude qu'il a d en partie la rputation
dont il a joui. Il me disait aussi: les hommes sont modifis par
l'tat qu'ils embrassent, au point, en quelque sorte, d'tre entre eux
comme des tres distincts. Il faut qu'un souverain, qu'un ministre
connaissent la moralit des hommes des diverses classes de la socit,
et un militaire appel au commandement doit connatre  fond l'homme
soldat. La science militaire est compose de deux choses, de moralit
et de gomtrie; par l'une on apprend l'art de plier l'homme  une
exacte discipline, d'exalter son ame et de lui inspirer un noble
orgueil de son tat; par l'autre on combine les moyens les plus
prompts d'oprer avec prcision diffrens mouvemens. Il peut paratre
surprenant que de telles leons m'ayent t donnes par un magistrat;
mais MACHIAVEL, secrtaire de Florence, a bien plus fait; il a le
premier, dans les temps modernes, dvelopp les principes de l'art de
la guerre, et publi, n'ayant jamais port les armes, une tactique qui
fut adopte par tous les souverains de l'Europe. C'est ainsi que
l'homme d'un esprit suprieur, gnralise les ides et saisit les
principes premiers, applicables aux diverses sciences. Je me souviens
qu'un jour tant avec lui et quelques personnes dans une grande
bibliothque, on parla de livres de politique; le Prsident s'avana
vers une armoire, y prit un volume et nous dit: voici un excellent
ouvrage sur la politique, et en mme temps il nous en lut les
premires phrases qui contenaient ces mots: _l'art est long, la vie
courte, le jugement difficile, l'exprience trompeuse, l'occasion
rapide._ Le livre tait crit en Latin o les expressions ont plus de
force. Chacun admira ce dbut, et l'on demanda si c'tait ARISTOTE, ou
TACITE; on parla des modernes et l'on cita BACON et GROTIUS; ce n'est
aucun de ces politiques ou philosophes, dit le Prsident, c'est un
mdecin, HYPOCRATE, qui commence ainsi ses aphorismes; cela vous fait
voir que toutes les sciences se touchent, et que les principes
gnraux sont les mmes. Un ancien militaire attach  ma famille prit
soin, au rgiment, de diriger ma conduite et de me faire suivre mes
premires tudes lorsque les exercices m'en laissaient le temps.
Quoique jeune et sans exprience, j'apperus ds-lors que les troupes
taient fatigues des divers changemens introduits chaque anne dans
la discipline et la tenue. Les officiers obligs sans cesse et
d'apprendre et d'oublier, se pliaient avec peine sous le joug des
nouvelles ordonnances, qu'ils prvoyaient ne devoir pas plus subsister
que les autres. Chaque garnison, chaque rgiment offraient des
diffrences dans le rgime suivant la svrit, la ngligence, ou
l'inquite ardeur des chefs. Je fus prsent  la cour  dix-neuf ans,
et quand je songe  cette pompe qui environnait le Roi,  cette foule
empresse qui circulait dans ses appartemens,  l'accent de respect
avec lequel se prononait le nom de Roi;  l'impression qu'il faisait
sur les esprits, et aux affreux vnemens des temps postrieurs; je ne
puis croire que ce soit le mme peuple; je ne puis concevoir comment
dans un si court espace, des souvenirs gravs par la main des temps,
pendant douze sicles, ont t effacs; mais peut-tre trouvera-t-on
le principe d'un si tonnant changement dans le caractre ardent et
passionn de la nation; peut-tre un philosophe dira-t-il, qu'un
peuple qui dans son extrme enthousiasme adorait ses rois, qui baisait
le cheval cumant du courrier qui apportait la nouvelle de la
convalescence de LOUIS quinze; qui n'avait rien fait pour lui; que ce
peuple prcipit dans une voie contraire, par l'emportement, devait
tre outr dans sa fureur comme il l'avait t dans son attachement
passionn. La mode n'tait pas dans ce temps d'tre fort assidu  la
cour, la magnificence en tait en quelque sorte bannie, et des jeunes
gens qui dpensaient des sommes immenses  Paris pour leurs plaisirs,
paraissaient  Versailles en habit noir. Le Roi, avec raison, en
tmoigna son mcontentement. Ces petites circonstances servent  faire
voir le changement survenu dans les opinions, et combien peu la cour
en imposait aux esprits. Un homme clair frapp du spectacle que lui
prsentait la confusion des rangs, et la suppression de la pompe
extrieure attache  certains tats, disait, quelques annes avant la
Rvolution: je crois voir la monarchie dcrotre  mesure que les
vestes raccourcissent et se changent en gilets. Je me souviens d'un
passage de JEAN JACQUES ROUSSEAU, qui me vint plusieurs fois 
l'esprit dans ce temps, lorsque je me trouvais  Versailles. Des
marques de dignit, un trne, un sceptre, une robe de pourpre, une
couronne, un bandeau, taient pour les hommes des choses sacres, et
rendaient vnrable l'homme qu'ils en voyaient orn. Sans soldats,
sans menaces, sitt qu'il parlait il tait obi; maintenant qu'on
affecte d'abolir ces signes, qu'arrive-t-il de ce mpris? Que la
majest royale s'efface de tous les coeurs, que les rois ne sont plus
obis qu' force de troupes. Les rois n'ont plus la peine de porter
leur diadme, ni les grands les marques de leurs dignits; mais il
faut avoir cent mille bras pour faire excuter leurs ordres. Quoique
cela leur semble plus beau, peut-tre, il est ais de voir qu' la
longue cet change ne tournera pas  leur profit. Il y avait  Paris
cinq ou six maisons o circulait tout ce qui composait la haute
socit, et l'opinion publique n'tait que leur cho. L, on voyait
rassembls les ministres passs, prsens, et futurs; l, taient
distribues les places  l'Acadmie, et prpares les intrigues qui
devaient lever un homme au ministre et en faire descendre un autre.
L, le M. de **** qui depuis le ministre de monsieur de CHOISEUL, ne
pouvait renoncer  la jouissance d'un grand crdit, tait une des
personnes qui avait le plus d'empire dans le monde. Sa maison
rassemblait tout ce qu'il y avait de plus distingu dans les diverses
classes de la socit. Monsieur NECKER tait l'objet du culte de la
matresse de la maison, qui chrissait en lui les moyens de conserver
un grand ascendant dans le monde, et une influence dans les affaires.
C'est l que toutes les trames ont t ourdies pour le rappel et le
soutien de monsieur NECKER, et pour accrditer ses opinions; c'est l
que le rsultat du conseil, principe de la subversion totale de la
monarchie, a t conu, communiqu, applaudi; c'est l que l'absence
de NECKER de la sance du 23 Juin a t proclame comme un acte
hroque, qu'ont t forgs les instrumens qui ont bris le trne.
Les jeunes gens recevaient dans cette maison les principes
d'opposition  l'autorit, qu'ils rpandaient dans d'autres socits,
et qui devinrent la rgle de leur conduite. Ce qui paratra
surprenant, c'est que la Marchale tait la personne la plus infatue
de l'avantage d'une haute naissance, et des distinctions attaches 
son rang. Elle n'tait populaire que pour dominer, et croyait qu'on
serait toujours matre de _ce Tiers_ qu'elle caressait pour en faire
le corps d'arme de NECKER, par qui elle prtendait rgner. Je ne puis
rsister  vous raconter un trait qui vous fera connatre la vanit de
la Marchale, et qui dans le moment me frappa de la manire la plus
comique. J'avais dn chez elle avec plusieurs personnes dvoues au
parti de NECKER, et ardentes  soutenir le doublement _du Tiers_, et
l'opinion par tte; au moment o cette question tait agite avec le
plus de chaleur, la Marchale ouvrit sa bote pour prendre du tabac,
et le lourd avocat TARGET s'avana et prit familirement une prise de
tabac dans la bote ouverte de la Marchale. Je ne pourrais vous
peindre l'tonnement et l'indignation qu'une telle audace excita chez
elle. On vit qu'elle tait bien loin de penser que les _droits de
l'homme_ pussent s'tendre jusqu' prendre du tabac dans la bote
d'une grande dame, et quelqu'un lui dit avec malice: _c'est un effet
naturel de l'galit._ Je me suis laiss aller  ces dtails parce
qu'ils servent  faire voir que l'oppression du peuple n'a point t
le principe des attentats auxquels il s'est livr; que le dsir de
dominer et non le patriotisme a dirig les premires entreprises
contre l'autorit, et que l'ascendant de quelques socits a exalt
les esprits. La femme dont je vous parle a t fatale  la France, et
je ne pouvais en vous rendant compte de ce que j'ai vu, la passer sous
silence. Rpandu comme je l'tais il me fut facile de voir les
ressorts qu'on faisait jouer pour le rappel de NECKER, et enflammer le
peuple en sa faveur. Une circonstance lgre en apparence, frappa le
prsident de LONGUEIL, au moment du rappel de NECKER avant les
Etats-gnraux; le hasard nous fit trouver ensemble sur son passage,
et nous rendit tmoin de la joie universelle qu'inspirait ce charlatan
politique; quand il fut  la salle des Cent-suisses, en se rendant
chez le Roi, ces colosses s'animrent et se mirent  battre des mains,
le Prsident s'approcha de moi avec un air pensif et constern: le
royaume de France est perdu, me dit-il, et le trne est  bas; je le
regardai avec surprise, cherchant ce qui pouvait occasionner un si
triste prsage, et quand nous fumes dans les cours du Chteau: vous
avez t tonn, me dit-il, du propos que je vous ai tenu; mais vous
allez juger s'il est fond, et mes motifs doivent particulirement
frapper un militaire. Les Suisses de la garde du Roi ont applaudi avec
transport monsieur NECKER sur son passage, tandis que des soldats sous
les armes sont des hommes qui doivent tre impassibles comme les armes
qu'ils portent: appartient-il  des gardes de participer  une motion
populaire? Si les gardes du monarque partagent les affections et les
mouvemens du peuple, qui le contiendra! Ce ne sont plus ds-lors des
soldats, mais des hommes qui jugent, sentent et se conduisent d'aprs
leur opinion et leur sentiment, et non d'aprs leur devoir. Serait-il
facile de faire arrter monsieur NECKER par des gardes enivrs de sa
personne? La conduite des Cent-suisses peut faire juger des
dispositions des autres troupes. A son arrive ce ministre s'empressa
d 'avancer le moment de l'assemble des Etats-gnraux dans
l'esprance chimrique de fortifier et de consolider sa puissance de
l'appui de la nation. Un esprit de vertige s'empara alors des esprits;
le rang le plus minent, les dignits, les emplois les plus importans
n'taient rien aux yeux des plus grands seigneurs, compars  la place
de dput aux Etats-gnraux; des jeunes gens qui n'avaient aucun
moyen de s'y distinguer mettaient leur amour propre  tre lus, et
tel qui avait fait une chanson se croyait comptable  sa patrie de
son gnie pour la rgnrer. Les femmes, les mres, les matresses
intriguaient pour faire lire leur fils, leur mari, leur amant; enfin
l'enthousiasme d'un nouvel ordre de choses rgnait sur les esprits, et
les courtisans les plus corrompus s'empressaient, par l'effet de la
mode, d'tre reprsentans d'une nation qu'ils avaient opprime
gaiement pour servir leur intrt ou leur vanit. NECKER dans l'espoir
de produire un plus grand effet sur un vaste thtre, et domin par la
soif des applaudissemens, insista auprs du Roi, malgr tout le
conseil, pour que les Etats fussent assembls  Paris ou  Versailles.

Le Prsident de LONGUEIL en sentit le danger et crivit  la Reine
pour le lui faire connatre; je me souviens encore des expressions de
sa lettre. Si l'on assemble, lui disait-il, les Etats  Paris ou 
Versailles c'est porter des brandons de feu sur des matires
combustibles. Le peuple Franais est aimable, lger, facile; mais
emport, mais barbare dans ses emportements, tmoin la guerre des
Armagnacs etc. Le fatal gnie de NECKER l'emporta, et la Reine dit
depuis  un ministre: le Prsident de LONGUEIL m'a donn d'excellens
avis, mais je n'avais pas le crdit de les faire suivre. Le charme de
la nouveaut, le besoin d'intrt, et de mouvement dterminrent la
plus grande partie; le dsir de s'lever, en manifestant ses talens
sur un grand thtre animaient quelques personnes, et plusieurs, parmi
le Tiers, songeaient  sortir de leur obscurit,  se procurer des
protecteurs et  obtenir des grces. Je ne rapporte que ce que j'ai
vu, et il me serait possible d'en donner des preuves. Surpris de la
vivacit des dmarches de quelques membres du Tiers pour se faire
lire, je leur reprsentai que leur ge et leur sant leur rendraient
pnibles les fonctions et le travail de la dputation. Ils me
rpondirent que leurs intrts et celui de leur famille dterminaient
leur empressement; enfin quelques uns me firent l'aveu qu'ils
espraient obtenir des lettres de noblesse, et d'autres, des bnfices
pour leurs enfans ou des places lucratives. Dans le temps o l'on
s'occupait d'tablir des Assembles provinciales, ou d'accorder aux
pays qui avaient eu des Etats, le rtablissement de ces Assembles;
j'ai vu un homme qui cherchait  se faire valoir par son zle pour le
peuple, intriguer sourdement pour avoir la prsidence permanente de
l'Assemble de sa province. Tel tait le patriotisme qui rgnait dans
les esprits avant l'assemble des Etats; et ensuite les zls
partisans du peuple n'ont suivi que leur ressentiment contre la cour.
Un cordon bleu refus, la prfrence accorde  un rival pour un
gouvernement, ou une place  la cour ont t les principes qui ont
inspir  des grands, et  des nobles, des sentimens contraires  la
monarchie. Le duc D'ORLANS, devenu justement l'horreur du genre
humain; cet homme sans principes et sans rsolution, qui n'a jamais eu
l'toffe d'un ambitieux, et qui est parvenu successivement au comble
de la sclratesse parce que le crime de chaque jour ne surpassait que
d'un degr celui de la veille; le Duc disait alors, et je crois qu'il
le pensait, Les Etats feront tout ce qu'ils voudront, peu m'importe,
pourvu qu'il me soit permis d'aller ou de venir en Angleterre, ou
ailleurs, et qu'on ne puisse ni m'enfermer ni m'exiler....... Enfonc
dans la fange de la dbauche, il n'levait pas alors ses vues par del
une libert indfinie; favorable  ses vicieuses inclinations. Je me
souviens que dans le commencement de la Rvolution, frapp de
l'inconsquence du Duc, le Prsident me dit un mot d'un grand sens. Il
est commun, dit-il, de voir des gens qui veulent la fin sans aimer les
moyens; mais le duc D'ORLANS veut les moyens sans la fin. Il ne tint
en effet qu' lui d'tre au 14 Juillet, lieutenant-gnral de l'Etat,
et il ne s'agissoit pour cela que de se montrer aux yeux d'un peuple
aveugl et corrompu par lui, dont il toit en ce moment l'idole. Je
l'ai beaucoup connu dans un temps o toute la jeunesse de la Cour
avait avec lui des liaisons plus ou moins troites. Il avait de
l'esprit, mais par tincelles, l'amour du plaisir teignoit dans lui
toute affection morale, et un seul sentiment, celui de la vengeance,
pouvoit donner quelqu'action  son ame, et a t le principe de sa
conduite. Cette connoissance de son caractre m'a fait apprendre
depuis sans surprise, que lorsqu'on vint l'avertir que madame la
princesse de LAMBALLE, entre les mains d'un peuple factieux, tait en
grand danger, et qu'il pouvait la sauver, il faut la laisser, dit-il,
suivre sa destine. Quelque temps aprs ses valets de chambre vinrent
lui dire tout effrays qu'on promenait la tte de cette Princesse, eh
bien! dit-il, c'est une tte comme une autre. Ces dtails m'ont un
peu cart des objets qui me concernent; mais mon histoire peu
fertile en vnemens ne peut tre intressante que par l'expos
sincre des sentimens qui m'ont affect,  l'aspect des scnes
tragiques et mmorables dont j'ai t tmoin; que par la peinture de
quelques dtails qui servent  donner une juste ide des temps, des
hommes et de leurs motifs. Je reviens  ce qui me regarde. Les sages
conseils du Prsident me prservrent de la contagieuse pidmie qui
s'tait rpandue dans toutes les classes; j'assistai aux assembles
d'lection qui se firent  Paris; mais n'ayant pas l'ge requis et
n'ayant form aucune brigue, j'tais bien certain de n'tre point lu.
Enfin arriva ce jour tant dsir de l'ouverture des Etats. Jamais la
majest royale ne parut dans un plus grand clat. Les divers ordres du
royaume revtus des habits de leur tat, la pompe de la religion, la
Reine runissant la dignit, la beaut dans sa personne, et dans sa
parure le got et la magnificence; le Roi revtu des ornemens de la
royaut, tout concourait  prsenter le plus imposant des spectacles.
Je revins  Paris, et je ne m'tendrai pas sur ce qui se passa dans
les premires assembles des Etats. Une sourde fermentation agitait 
Paris les esprits. Les capitalistes occups de faire assurer la dette
par la Nation, favorisaient toutes les entreprises de l'Assemble, et
le peuple s'habituait  la regarder comme la protectrice de ses droits
et des proprits, et les agens de l'autorit royale comme ses
ennemis. Je fus tmoin au Palais royal des premiers symptmes de la
cruaut atroce  laquelle s'est livr ce peuple regard comme si
lger, si aimable. Le peuple dans tous les pays jouit avec avidit de
la vue des excutions, et peut-tre, de l'empressement  tre
spectateur des supplices, il y a peu de distance pour en devenir
l'instrument. Un homme fut trait dans la rue, d'espion de la police,
 tort ou  raison, par un autre qui avait  se plaindre de lui, ou
lui en voulait. Le peuple s'attroupa et se mit  le poursuivre de rue
en rue, de place en place; la plaisanterie se mlait  la fureur, ce
qui est un caractre distinctif du peuple Franais, et le malheureux
poursuivi  coups de pierres vint se rfugier au Palais royal. Il n'y
fut pas en suret, et saisi par les plus acharns, il fut plong 
plusieurs reprises dans le grand bassin. On dlibra ensuite sur ce
qu'il fallait lui faire, et il fut propos de lui couper les oreilles;
alors je vis une femme au-dessus du peuple, et mise avec assez
d'lgance tirer froidement de sa poche une paire de ciseaux et les
offrir. Je m'loignai avec horreur de cette affreuse scne; et
j'appris que le malheureux si barbarement poursuivi avait expir dans
sa course, avant de pouvoir trouver un asile. Voil le premier acte de
cruaut, suivi peu de temps aprs des meurtres de FOULON et de
BERTHIER. A la honte ternelle de ce peuple, la postrit apprendra en
frissonnant d'horreur les barbaries exerces sur leurs cadavres. Il se
disputa long-temps leurs membres dchirs et sanglans, et le coeur du
malheureux BERTHIER, tant devenu le partage d'une troupe effrne,
elle s'assembla autour du mme bassin et se mit  danser en chantant 
la lueur des torches qu'elle portait. Cette dtestable troupe, ivre
d'une aveugle rage, et se passant de main en main ce coeur, hurlait
dans sa joie atroce ce refrain d'un Vaudeville:

     Ah! il n'est point de Ftes
     Quand le coeur n'en est pas.

Je restai  Paris, o le Roi se rendit aprs l'affreuse nuit du cinq
Octobre; je fus tmoin de son entre dans cette capitale, et pour vous
donner une ide du caractre d'une nation que le luxe et les plaisirs
rendaient presque insensible  tout ce qui ne frappait pas au moment
sur ses jouissances, je vais vous raconter l'effet que produisit cette
dplorable marche d'un monarque outrag et captif, sur ce qu'on
appelait la bonne compagnie. Son cortge tonnant par sa composition,
affreux par sa contenance froce et ses cris, mit trois heures 
passer dans la rue Royale o j'tais; des troupes  pied ou  cheval,
des canons conduits par des femmes; des charettes, o sur des
sacs de farine taient couches d'autres femmes ivres de vin et de
fureur, criant, chantant, et agitant des branches de verdure, ensuite
le Roi et sa famille escorts de la FAYETTE et du comte DESTAING
l'pe  la main  la portire, et environns d'une foule d'hommes 
cheval, voil ce qui se prsenta successivement  mes yeux pendant
l'espace de trois heures. Je me rendis dans une maison voisine o se
rassemblait ordinairement l'lite de la socit, mon coeur tait
navr, mon esprit obscurci des plus sombres nuages, et je croyais
trouver tout le monde affect des mmes sentimens; mais coutez les
dialogues interrompus des personnes que j'y trouvai, ou qui arrivrent
successivement. Avez-vous vu passer le Roi, disait l'un?--Non j'ai
t  la comdie.--MOL a-t-il jou?--Pour moi j'ai t oblig de
rester aux Thuilleries, il n'y a pas eu moyen d'en sortir avant neuf
heures.--Vous avez donc vu passer le Roi.--Je n'ai pas bien distingu,
il faisait nuit. Un autre: Il faut qu'il ait mis plus de six heures
pour venir de Versailles. D'autres racontaient froidement quelques
circonstances. Ensuite.--Jouez-vous au _Wisch_?--Je jouerai aprs
souper, on va servir. Quelques chuchotages, un air de tristesse
passager. On entendit du canon. Le Roi sort de l'htel de ville; ils
doivent tre bien las. On soupe; propos interrompus. On joue au
Trente et Quarante, et tout en se promenant, en attendant le coup et
surveillant sa carte on dit quelques mots: Comme c'est affreux! et
quelques uns causent  voix basse brivement. Deux heures
sonnent, chacun dfile et va se coucher. De tels gens vous paroissent
bien insensibles; eh bien! il n'en est pas un qui ne se ft fait tuer
aux pieds du Roi.

Le Prsident prvit alors l'entire et invitable subversion de la
monarchie; je me rappelle  ce sujet un passage de MONTAIGNE, qu'il me
cita  l'appui de son opinion. _La majest royale s'avale plus
difficilement du sommet au milieu, qu'elle ne se prcipite du milieu 
fonds._ Deux jours aprs l'arrive du Roi, je fus  porte de voir
avec quel succs on a travaill  inspirer au peuple une aveugle
aversion pour la Reine; chaque jour la curiosit l'attirait en foule
sur la terrasse des Thuilleries qui est au-dessous des appartemens
occups par la famille Royale. Je passai au milieu d'un nombre infini
d'hommes et de femmes qui talent devant les fentres de ces
appartemens. Comme ils contemplaient avec un curieux empressement le
Roi et la Reine qui se montraient de temps en temps aux fentres,
j'entendis plusieurs femmes se dire: Voyons donc cette Reine avec
toute sa mchancet. J'allais quelquefois aux Thuilleries faire ma
cour; la contenance de la Reine tait digne d'admiration. Captive
rellement au milieu des bourgeois prposs pour garder son palais,
elle paroissait suprieure aux vnemens, et profondment affecte,
elle montrait un visage calme, et savait allier la dignit souveraine,
avec les mnagemens dicts par la politique envers une foule de
bourgeois enorgueillis d'tre admis dans le palais des rois; la
plupart surveillant indcemment ses actions, piaient jusqu' ses
regards et  ses gestes, pour y lire sa pense et dmler le
degr d'affection qu'elle avait pour ceux qui l'approchaient. Le trne
avoit t  demi renvers, la majest royale avilie; la puissance
souveraine avait cd  la violence populaire, et, le croirait-on?
rien ne semblait avoir chang dans Paris, o rgnait le mme luxe, le
got du plaisir, celui du jeu et le mme empressement pour les
spectacles. L'Assemble ne paroissait tre qu'un sujet de conversation
plus vari et plus anim. Les Aristocrates et les Dmocrates se
trouvaient dans les mmes maisons. Les plaisanteries se mlaient au
rcit des plus importantes discussions; on ne songeait plus le
lendemain  la scne souvent tragique de la veille. Telle est la
mobilit du caractre d'une nation, qui oublie promptement le mal
pass, et toute entire au plaisir prsent, dtourne ses yeux
d'un avenir effrayant. Au milieu de cette dissipation gnrale, il y
avait des clubs, des conciliabules o l'on s'occupait srieusement des
affaires, et dans lesquels l'ambition et la cupidit, ardentes 
profiter des malheurs publics, combinaient en secret leur marche et
prparaient des attaques fatales  l'autorit de jour en jour
affaiblie. Des femmes sduisantes par leur beaut; deux ou trois qui
taient des saltimbanques d'esprit, faisaient servir la politique 
leurs plaisirs et leurs plaisirs  la politique; leurs faveurs taient
souvent l'amorce plus ou moins attrayante qu'elles offraient aux
jeunes proslytes de la dmocratie. La prsomption que l'homme est
port  avoir de ses talens et de son esprit faisait croire 
plusieurs jeunes gens qu'ils joueraient un rle clatant; mais la
Rvolution, en mettant en quelque sorte l'homme  nud, faisait
vanouir promptement cette illusion, qu'il tait ais de se faire 
l'homme de cour,  celui du grand monde qui se flattait d'obtenir dans
l'Assemble les mmes succs que dans la socit. Le ton, les
manires, une certaine lgance qui cache le dfaut de solidit, l'art
des  propos, tout cela se trouve sans effet au milieu d'hommes
trangers au grand monde et habitus  rflchir. Le Comte de *** est
un exemple frappant de mdiocrit dmasque, de prsomption djoue,
d'infidlit punie. Les succs qu'il avoit eus dans la socit avaient
enfl son ambition, il crut avoir dans la Rvolution une occasion de
s'lever promptement, et se flattant d'tre l'oracle de l'Assemble,
il quitta une cour o quelques _agrmens_ dans l'esprit et des
connoissances en littrature lui avaient obtenu un accueil flatteur.
Il s'empressa de venir  Paris arm de sa tragdie de _Coriolan_,
d'une douzaine de fables et de cinq  six chansons. Madame de STAEL
alla au devant du futur premier ministre, _Jeanne Gray_  la main, et
tous deux s'lectrisrent en faveur de la dmocratie; mais bientt le
mrite du Comte fut apprci  sa valeur, et il fut trop heureux
d'obtenir d'tre ministre  ****. Trait avec le plus grand mpris
dans cette cour; et priv de l'espoir de jouer un rle  Paris, la
mort lui parut tre sa seule ressource; mais il porta sur lui une main
mal assure; le courage manqua  ce nouveau Caton, pour achever....
l'amour de la vie prvalut, un chirurgien fut appel, et le Comte
prouva qu'il ne savoit ni vivre ni mourir.

Le Roi ds les premiers temps de son sejour  Paris, fut livr sans
dfense  tous les artifices; NECKER tait le matre du conseil, et le
comte de MONTMORIN, lev avec le Roi, combl de ses bienfaits n'tait
que le servile instrument du ministre des finances; l'ambition et la
cupidit dominaient les habiles sclrats qui influaient sur
l'Assemble, et la liste civile objet de leur convoitise aiguisait
leur esprit; une foule d'intrigans attirs par la mme amorce,
s'empressait de multiplier de faux avis pour se rendre ncessaires,
d'autres faisoient clater un zle fougueux pour se faire craindre et
se donner un crdit sur la multitude qui fort le Roi  acheter leur
silence. Un trait, que je choisis entre cent, vous fera juger de
la profonde sclratesse des moyens invents par la cupidit. Vous
avez entendu parler d'un marquis de FAVRAS qui avait cherch 
signaler son zle pour le service du Roi; ses dmarches indiscrettes
et mal combines parurent fournir une occasion d'intimider ceux qui
taient anims du mme esprit; on supposa une conjuration, le
malheureux FAVRAS fut condamn, et jamais on n'oubliera qu'un de ses
juges osa lui dire en l'exhortant  la rsignation, _qu'il fallait une
victime au peuple_. Un Magistrat qui n'tait pas de ses juges, crut y
voir une occasion pour lui, de faire promptement une grande fortune;
plein de son projet il se rend en robe  la prison et demande  voir
le marquis de FAVRAS; le geolier habitu au respect pour les
magistrats ne fait point de difficult, il est introduit et reste
seul avec le prisonnier; FAVRAS troubl et ignorant les formes de la
justice, croit voir en lui son juge, et se dispose  lui rpondre avec
respect, et  le persuader de son innocence. Le magistrat prend la
parole, entre dans quelques dtails sur son affaire, lui en fait voir
la gravit et frappe son imagination du danger minent auquel il est
expos: il vous reste cependant, ajoute-t-il, un grand motif
d'espoir, le Roi et la Reine ont t sans doute instruits de vos
projets: et il lui fait  cet gard questions sur questions, de la
manire la plus insidieuse. FAVRAS nie qu'il ait reu des ordres du
Roi, le Magistrat lui fait sentir que sa seule ressource est en ce
moment de dire la vrit, que son affaire ne peut devenir graciable,
que dans le cas o il sera prouv qu'il n'a fait qu'agir conformment
aux intentions du Roi et de la Reine; que tous ceux qui leur sont
attachs prendront alors son parti, et agiront efficacement pour le
drober au supplice. FAVRAS troubl par l'aspect de la mort, sans rien
articuler de prcis, convient qu'il a parl  des gens qui approchent
le Roi, et qu'il lui a fait offrir ses services; il se rappelle des
circonstances vagues, qui peuvent donner lieu  croire que le Roi
tait instruit de ses desseins, enfin il en dit assez pour faire
entrevoir au Magistrat une heureuse issue  son projet; celui-ci, tire
aussitt une feuille de papier timbr, en lui disant: votre grce
n'est plus douteuse, il ne s'agit que de mettre par crit ce que vous
venez de me dire, d'implorer la bont du Roi, et de lui rappeler que
vous n'avez rien tent que pour le servir et d'aprs les conseils
de gens qui l'approchent. Il dicte  FAVRAS une dclaration telle
qu'il la dsire, et le malheureux prisonnier, qui se voit entre la vie
et la mort, ne chicane pas sur les termes. Le Magistrat le quitte en
l'exhortant  la scurit, et ne perd pas un instant  mettre  profit
sa dclaration; il fait savoir au Roi par une personne affide qu'il a
entre les mains une pice juridique, qui le compromet, et encore plus
la Reine; il insiste particulirement sur l'observation que le Roi
seul est _inviolable_, et ne met pas en doute que la Reine sera mise
en jugement; le Roi ne voit que le danger apparent et ne rflchit pas
plus que son ministre sur l'illgalit de la dclaration; une somme
immense est compte au Magistrat, et il remet au Ministre cette pice
qui prouve l'abus qu'il a fait de son ministre, et dont il ne
pouvait faire usage sans risquer lui-mme de prir sur un chafaud.
FAVRAS attend toujours l'effet de sa dclaration, et n'est point
effray de sa condamnation; soutenu par l'espoir de sa grce il
retarde l'heure de son supplice jusqu' la nuit, et n'est dsabus que
press par le fatal cordon.

Je ne vous parlerai pas en dtail des divers systmes qui rgnoient,
l'intrt personnel en tait le principe essentiel; l'tablissement de
deux chambres tait de ceux qui avait le plus de partisans, et il
tait simple que la perspective de la place de snateur de la nation
Franaise excita vivement l'ambition de plusieurs. Quel beau rve
n'tait-ce pas pour un juge de village de se voir lever en France 
une dignit pareille  celle des Pairs d'Angleterre? Chacun des
principaux acteurs tendoit, ou limitait ses projets, et formait
 son gr une constitution; mais tous branloient  l'envi les
fondemens de la Monarchie. C'est d'aprs cette diversit de systmes
que depuis l'entire subversion du gouvernement, et la sanglante
anarchie qui l'a remplac, les premiers auteurs des troubles
prtendent devoir tre considrs comme des hommes distingus par la
modration de leurs ides et la puret de leurs principes. Il leur
suffit en ce moment, pour avoir cette prtention, que leurs systmes,
que leurs actions, leurs discours ayent t surpasss par d'autres en
violence: ainsi N. N. se regardent comme des hommes modrs, parce
qu'ils n'ont pas particip au cinq Octobre; mais l'un oublie qu'il a
un des premiers prch une doctrine incendiaire dans une grande
province, un autre qu'il a le premier tent de dgrader le
Monarque en proposant qu'il ne ft pas participant  la formation de
la constitution. Les L**** et leur parti se vantent d'avoir soutenu le
Roi constitutionel, et d'avoir empch qu' son retour de Varennes, il
ne ft mis en jugement.

DUMOURIER se vante de n'avoir pas voulu servir sous ROBESPIERRE. Ainsi
cherchant  faire oublier leurs attentats contre le gouvernement, et
le Monarque, chacun des diffrens partis s'attache  une poque 
laquelle il a t prim par un autre parti, dont il n'a pas adopt les
maximes, et se range ainsi dans la classe des opprims. Il
s'ensuivrait qu'en dernire analyse il n'y aurait de coupables que
ceux qui ont vot prcisment la mort du Monarque.

Je viens de vous rendre un compte fidelle de mes premires
annes, et de vous faire part de l'impression que m'ont fait prouver
les commencemens de la Rvolution. Je vais en continuant un rcit
auquel l'amiti seule peut trouver quelque intrt, vous parler d'un
vnement qui affecte mon coeur d'un douloureux souvenir, et qui vous
fera connatre  quelles barbaries se porta en peu de temps un peuple,
dont on vantait la douceur et l'humanit.

Une jeune veuve, aprs la mort de son mari, s'tait retire quelque
temps dans un couvent; elle vint habiter une terre voisine de la
mienne. Je fis connoissance avec elle. Madame de GRANVILLE, c'tait
son nom, n'tait point une de ces personnes clbres par la beaut, ou
des prtentions  l'esprit, elle avait vcu loin du monde, avec un
vieux mari, et avait exerc son esprit pour s'occuper, sans avoir
ni l'occasion ni le dsir d'en faire parade. Peu connue dans la
socit, elle n'y paroissait que depuis la fin de son deuil. On en
parlait comme d'une femme qui n'tait ni sans agrmens ni sans esprit,
mais la mode, cet arbitre suprme des Franais, n'avait point consacr
son mrite, et il y avait peu de presse pour aller chez elle. Mes
parens, qui dsiraient vivement de me voir mari, crurent que je ne
pouvais trouver un parti plus avantageux et m'engagrent  lui rendre
des soins. Ses bonnes qualits, sa franchise, sa simplicit jointes 
une figure agrable m'inspiraient de l'intrt et l'envie de lui
plaire; je pris ces dispositions pour de l'amour, et je lui en parlai
le langage; mais j'ai senti depuis, en y rflchissant, combien ce
lger sentiment tait diffrent de l'amour, de cette impression
qui saisit le coeur, l'esprit, les sens comme une soudaine ivresse, et
ne laisse, ds les premiers momens, rien  faire  la raison. Telle
est l'ide que je me fais de l'amour, et la vie aurait peu de charmes
pour moi sans l'espoir de la raliser. Je me faisais illusion auprs
de madame de GRANVILLE, et le prsident de LONGUEIL ne s'y trompait
pas. Vous prenez, me disait-il, l'exaltation de votre tte pour la
chaleur de votre coeur. Madame de GRANVILLE tait sans art comme sans
prtention, elle parut sensible  mes empressemens, et me l'avoua avec
ingnuit. Riche et matresse d'elle-mme, il lui paraissait simple de
recevoir mes hommages; le besoin d'aimer me faisait saisir l'image de
l'amour. J'tais dans cette situation lorsque la Rvolution commena.
Madame de GRANVILLE qui avait embrass avec vivacit le parti
Aristocratique, avait t passer quelque temps pour affaires dans sa
terre, elle y tait tombe malade, et comme je me trouvai dans son
voisinage, j'allai la voir; je la trouvai remplie d'effroi, d'aprs
les rcits qu'elle entendait faire chaque jour des excs auxquels le
peuple se livrait contre les nobles. On en avait massacr plusieurs et
on avait brl un grand nombre de chteaux. Madame de GRANVILLE,
sensible et gnreuse, s'toit fait jusque-l chrir de ses vassaux,
et je ne pouvais croire qu'on cesst de respecter une femme qu'on
avait vue tant de fois avec attendrissement, se rendre  pied dans les
plus misrables chaumires, y porter des secours, et ce qui est encore
plus touchant, des soins et des consolations. Les bienfaits marquent
la supriorit et la compassion; mais les soins ont quelque chose
d'amical et qui tient en quelque sorte de l'galit. Je n'ai pas une
grande exprience, mais il me semble que la reconnaissance n'existe
vritablement que lorsque l'amour propre fait cause commune avec elle.

Les esprances que j'avais conues taient bien peu fondes; il n'est
pas de vertu que respecte le fanatisme et sur-tout quand sa fureur est
attise par des mains habiles et sclrates. Enfin, l'intrt ne
connat aucun mnagement, et l'espoir du pillage tait le patriotisme
de la multitude. Les terreurs de madame de GRANVILLE n'taient que
trop justes, elle savait que les gens taient pour la plupart
partisans de la dmocratie, et il lui tait vident qu'elle serait
trahie par eux, au moment o ils pourraient le faire impunment. Je
restai auprs d'elle pour la rassurer et la secourir, s'il en tait
besoin; mais hlas! quoique dtermin  la dfendre au pril de ma
vie, je fus rduit  n'tre que le spectateur dsespr de son
malheur. J'abrge un rcit affreux, qui ne pourrait exciter que
l'horreur; je me bornerai  dire, qu'elle fut inhumainement trane
dans un cachot, aprs avoir vu brler son chteau; qu'elle y expira
dans des convulsions affreuses excites par la terreur. Je fus arrt,
conduit par un peuple furieux  ma terre o la mme scne se
renouvela; mon chteau fut pill ensuite brl, mais le courage et
l'intelligence d'un de mes gens me procurrent la libert et j'en
profitai pour aller rejoindre mon rgiment. L'image de madame de
GRANVILLE expirante au milieu d'une multitude furieuse tait sans
cesse prsente  mon esprit; ses cris douloureux retentissaient dans
mes oreilles, et ce terrible souvenir pntre encore en ce moment mon
ame, d'un sentiment qui la dchire. Mon sjour  mon rgiment ne fut
pas long, on avait exig des troupes un serment qui me rpugnait et
qui dnaturait entirement le genre des engagemens consacrs par dix
sicles. Plusieurs officiers taient favorables  la Rvolution, et
une grande partie des soldats de l'infanterie tait dispose 
abandonner le parti du Roi. Il n'en tait pas de mme de la cavalerie,
dont la composition est diffrente. Les cavaliers moins vagabonds,
plus occups et la plupart fils de fermiers, laboureurs, plus connus
de leurs officiers, plus prouvs, taient rests attachs  leur
ancien serment. Je revins  Paris constern des dispositions o
j'avais vu une partie des troupes, et l'ame fltrie de la cruelle fin
de madame de GRANVILLE. Mon pre aprs avoir parcouru l'Europe venait
d'y arriver, et il fut tmoin de la mort de ma mre, auprs de
laquelle il s'tait rendu pour lui donner ses soins; le hasard avait
fait rencontrer  ma mre la troupe de cannibales qui promenait les
ttes sanglantes de BERTHIER et FOULON, avec lesquels elle avait eu
quelques liaisons;  cet effroyable aspect elle tomba vanouie dans sa
voiture, on la ramena chez elle, et sa sant dj languissante ne
rsista pas  l'atteinte que lui porta ce hideux spectacle; elle se
rveillait en sursaut, poursuivie en rve par l'aspect des visages
affreux et dforms de ces malheureuses victimes des fureurs
populaires. Mon destin tait d'tre ainsi frapp par la Rvolution
dans les endroits les plus sensibles. La mort de ma mre, des
affaires, et un intrt de curiosit  l'aspect des grands mouvemens
qui agitaient la capitale retinrent quelque temps mon pre  Paris;
mais les troubles croissant sans cesse, et le sjour en devenant
dangereux, il prit le parti de se retirer dans une terre loigne o
il comptait vivre en suret, en attendant le rtablissement de
l'ordre; il me recommanda de suivre les conseils du Prsident et
partit. Le Prsident de LONGUEIL, aprs m'avoir prodigu tous les
soins de l'amiti, m'aida de ses conseils pour me guider dans la
situation embarrassante o se trouvaient tous ceux qui comme moi
taient demeurs invariablement attachs  la Monarchie. Le militaire,
me dit-il, est dsorganis, et son tat ne vous permet pas d'tre
utile au Roi. Chaque personne que vous voyez excite en vous un
douloureux souvenir, et rouvre la plaie de votre coeur, si vous portez
les yeux sur les intrts publics, la ncessit de vous loigner n'est
pas moins pressante. Offrez  la Reine vos services pour n'avoir rien
 vous reprocher. Tentez, comme vous en avez l'ide, d'assurer au Roi
la province de ****, o vous avez de grands biens, dans laquelle votre
nom est respect, et si vos efforts sont inutiles, partez et attendez
en terre trangre des temps plus favorables. Les Puissances, sans
doute, finiront par connatre leurs vritables intrts; elles ont
joui avec satisfaction, et cela tait dans l'ordre, du spectacle de
nos troubles; qui devaient affaiblir nos forces; mais elles
commencent  sentir que le mal dont nous sommes travaills est
pidmique, et qu'il est de leur intrt d'en empcher les progrs
pour n'en pas prouver elles-mmes les atteintes. La Reine reut avec
bont mes offres de services, et me fit dire que dans l'occasion elle
profiterait de mon zle. Je me rendis dans la province de ***, et
bientt je m'apperus que la dmocratie avait gangren tous les
esprits. Mes tentatives furent infructueuses, et ce fut un grand
bonheur pour moi d'avoir t averti  temps, des ordres donns par le
commandant de la milice nationale, pour m'arrter. Echapp  ce
danger, je voyageai en Angleterre et en Italie. Si je faisais un
roman, je ne manquerais pas d'tre amoureux d'une belle princesse en
Italie; je lui prterais tout l'emportement de la plus ardente
passion, et  son mari celui de la plus violente jalousie. Il me
ferait assassiner un soir en sortant de l'appartement de sa femme, et
je n'chapperais que par le plus grand hasard,  cet attentat. Je
pourrais, si je voulais montrer de l'esprit  peu de frais, peindre le
contraste que prsentent des capucins qui occupent la demeure des
Caton, des Brutus; enfin me passionner froidement sur la peinture et
la musique, parler d'un _faire large au mesquin etc. etc._ La vrit
est que la facilit de satisfaire ses gots s'oppose en Italie aux
grandes passions, et qu'un observateur attentif trouve dans les
habitans de Rome des traits frappans du caractre des Romains. Ils
taient superstitieux, les modernes n'ont pas dgnr  cet gard;
ils aimaient les crmonies religieuses; les spectacles de tout genre,
les crmonies sont frquentes et pompeuses  Rome, le peuple y court
avec empressement, et le prix du pain et l'abondance du bled concentre
son attention. Les Romains taient loquens et les habitans de Rome
s'expriment avec chaleur et nergie, leurs discours abondent en
images; leur accent, leurs gestes sont expressifs, varis et ajoutent
 la vhmence et  la grce de leurs expressions. Les Romains taient
braves, et familiariss avec l'effusion du sang, le peuple  Rome est
toujours arm d'un couteau, et venge ses querelles par des combats o
il montre un grand courage. Ces combats, et les assassinats qui ne
sont pas aussi nobles, sont  tel point frquents, que le nombre des
hommes tus ou blesss s'lve  Rome, anne commune, _ douze ou
treize cents_, enfin les _transtvrins_ offrent dans les traits de
leur visage la plus frappante ressemblance avec ceux des anciens
Romains, et se rappelant avec orgueil leurs anctres, ils se plaisent
 se nommer entre eux BRUTUS, CICERON etc. Je pourrais aussi, en
parlant de l'Angleterre, rapporter la description des jardins
clbres, m'extasier sur la verdure Britannique et copier, en parlant
du Gouvernement, LOLME qui a copi BLACKSTHONE. Je bornerai le rcit
de mes voyages  un court rsultat, que je me rappellerai toute ma vie
avec un regret amer. Le got des arts appelle en Italie; l'admiration
pour FREDERIC et CATHERINE attirait dans le Nord, et l'on accourait
avec empressement en France pour les habitans du pays. On y venait
pour vivre avec des Franais; parmi eux seulement s'tait perfectionn
l'art de la socit et celui de converser. Parmi les Franais seuls
on voyait rgner gnralement le savoir sans pdanterie, la noblesse
des manires sans morgue, la gaiet sans bruyans clats. Les Allemands
tiennent table pour faire bonne chre, et les Franais pour runir des
personnes qui se conviennent; chez les Franais seuls on voyait
l'orgueil du rang faire place au got de la socit, et les plaisirs
de l'esprit rapprocher tous les tats, sans les confondre. Il est des
hommes aimables dans tous les pays; en France, c'tait la nation qui
tait aimable, pleine de got, et d'lgance dans ses manires, comme
autrefois les Athniens. La gnration actuelle doit renoncer et
peut-tre ceux qui lui succderont  une aussi agrable manire de
vivre. Le caractre Franais est dnatur et l'esprit de faction, dont
la jeunesse est imbue, prpare une gnration entire aux troubles,
aux plus sanglantes scnes. Et qui peut conjecturer le genre de moeurs
qui peut natre d'un tel ordre de choses, qui ne se trouve pas dans
les annales du monde. L'imprimerie n'a exist dans aucun des pays
clbres dans l'histoire ancienne, et ce puissant et prompt moyen
d'enflammer les esprits doit produire de nouvelles combinaisons de
gouvernemens. Les journalistes exercent dans ce sicle une autorit
qui s'tend sur les quatre parties du monde; mais j'abandonne ces
rflexions qui prsentent un trop vaste horizon, pour finir le rcit
qu'on a dsir. Au retour de mon voyage je joignis l'arme des
PRINCES, et j'appris pendant la campagne qu'un oncle et un de mes
cousins, que j'aimais tendrement, avaient t massacrs  l'affreuse
poque de ce mois de septembre, dont il serait  dsirer, pour
l'honneur de l'humanit, qu'on pt perdre  jamais la mmoire.
Peut-tre que mon migration  t la cause de la mort de mes parens,
cette ide me poursuit souvent et aggrave les chagrins qui
m'accablent. Quand l'arme des Princes aura t disperse, j'ai song
aux moyens d'employer utilement mon faible courage, et je me suis
adress  un de mes parens, qui est lieutenant-gnral au service de
Prusse; il a bien voulu me prendre pour son aide-de-camp; en attendant
que je puisse servir dans une arme Franaise. Mon pre a trouv le
moyen de me faire passer des fonds qui m'ont suffi jusqu' ce moment,
et peuvent m'aider  gagner des temps plus heureux. Voil mes
aventures jusqu' ce jour, jusqu'au moment o j'ai t accueilli avec
tant de gnrosit, soign avec tant d'intrt, o j'ai prouv enfin
des bonts dont le souvenir vivra ternellement dans mon coeur.




LETTRE XI.

  LE PRSIDENT DE LONGUEIL

  AU

  Mis St. ALBAN.


C'est avec un extrme plaisir, mon cher et jeune ami, que j'apprends
que vous tes, pour le moment, dans une situation moins malheureuse
que celle de la plus grande partie des Emigrs. Vous avez raison de
dire que chacun dans ces temps affreux a son roman  raconter; j'ai
eu aussi ma part de leurs diverses fortunes, mais je ne puis pour le
moment vous en faire le rcit, tant press par le temps, je me
bornerai donc  vous parler de ma position actuelle. Je mne ici une
vie tranquille que je partage entre la lecture et la promenade; mais
je n'habite pas comme vous dans un chteau et prs d'une femme
charmante, je suis log chez une Juive  qui une banqueroute qu'on lui
a faite, a donn une ineffaable jaunisse. On a dcouvert que la
chorode des animaux qui paissent est verte, et l'on est indcis de
savoir si cette couleur vient de l'habitude de voir du verd, ou de
leur nourriture, ou si la nature les a ainsi conforms. Mon Isralite
ne voit plus les choses que sous la couleur des ducats, et elle-mme
en a le coloris. Au reste c'est au premier aspect une personne douce
et honnte, et en qui rien ne dcle la bassesse et l'pre avidit de
sa nation. Ses manires sont polies, son extrieur dcent, mais ds
qu'il s'agit d'argent, ses yeux s'enflamment, ses mains s'ouvrent pour
recevoir, ou deviennent crochues pour retenir; il n'y a pas un muscle
de son visage qui ne soit en action. Vous vous rappelez ULISSE, qui,
voulant s'assurer si ACHILLE n'tait point cach sous le dguisement
d'une fille, fit taler devant lui des parures de femmes et des armes.
ACHILLE se trahit, laissa les parures et sauta sur les armes. Ma Juive
est de mme pour les ducats. Sa voix devient douce et tendre en
prononant le mot _ducat_, si elle en parle sans qu'il soit question
d'un intrt pressant, et elle a l'accent de la passion, si on lui en
conteste un seul. On croit entendre alors femme qui rclamait devant
SALOMON son fils qu'on lui disputait. L'or est le dieu de l'univers,
il donne l'intelligence aux plus borns. Le _Jokai_ de douze ans,
transport  mille lieues de son pays connat la monnoie avant de
savoir un mot de la langue, il possde en huit jours le nom des plus
petites pices et est familiaris avec toutes les fractions. Pour
n'tre pas en reste avec vous, j'ai cru devoir  votre exemple vous
faire la peinture de mon htesse; votre tableau est du CORREGE et le
mien est d'un peintre Flamand; mais je crois qu'il n'est pas celui qui
a le moins de vrit. Je vous adresserai incessament le rcit de mon
migration et de mes aventures, qui je crois seront les dernires; il
n'en est pas de mme de vous, votre valeur, votre tat, votre zle,
votre jeunesse vous conduiront encore  de nouveaux hasards. La vie
offre  votre ge un immense horison  parcourir, de la gloire 
acqurir, des passions  prouver et  vaincre, des injustices 
souffrir et une foule de sentimens doux ou dchirans: C'est  ce qui
s'appelle vivre, c'est--dire exister vivement. Pour moi, il me reste
encore  durer, mais j'ai cess de vivre. Je vous embrasse mon cher et
jeune ami de tout mon coeur.

J'ai encore crit comme vous le dsirez au vicomte de ***. Il m'a
rpondu qu'il saisirait la premire occasion de vous faire employer 
l'arme de COND. C'est mon ami depuis long-temps et il s'empressera
de faire faire au Prince une si bonne acquisition.




LETTRE XII.

  Melle EMILIE

  A

  LA Cesse DE LOEWENSTEIN.


Dites je vous prie au Marquis, ma chre Victorine, que je suis
trs-sensible  l'attention qu'il a eue de me faire partager le
plaisir que vous a fait le rcit de ses aventures. Que de malheurs il
a prouvs! de combien de scnes d'horreur il a t spectateur! On dit
que cette terrible Rvolution doit parcourir l'Europe. Puissai-je
mourir avant de voir dans mon pays exercer autant de barbaries! J'ai
t frappe du ton de vrit qui rgne dans le rcit qu'il fait des
vnemens, et la peinture de quelques personnages. J'ai admir la
bonne foi avec laquelle il parle de son attachement  une dame qui a
pri si tragiquement. Il est bien clair, comme il en convient, qu'il
n'tait point amoureux, mais il tchoit de le persuader  la femme
qu'il avait l'air d'aimer. Je suis toujours prte  me mettre en
colre contre les hommes, contre les Franais sur-tout, lorsqu'il est
question d'amour, ou de ce qui en a l'apparence. Il semble qu'ils
regardent les femmes comme des hochets dont ils s'amusent. Un jeune
homme devait-il donc en France, sous peine d'tre ridicule, feindre
d'aimer, employer la sduction pour triompher d'une femme, qui souvent
aurait sans lui vcu paisiblement dans sa famille. Le Marquis parat
honnte, sensible, vrai, et vous voyez cependant que sans prouver le
sentiment de l'amour, il s'est efforc de parler son langage, et il a
sans doute fait des sermens qu'il tait bien rsolu de ne pas tenir.
Si cette femme l, comme je le crois, a aim de bonne foi, quelle
amertume aurait empoisonn sa vie lorsqu'elle aurait vu qu'elle avait
t trompe! Je souhaite pour le punir qu'il soit quelque jour bien
vritablement amoureux; qu'il le soit d'une femme honnte et
vertueuse, afin qu'il prouve tous les tourmens d'un amour sans
espoir. Mais ne serais-je pas comme IDOMENE qui jure aux dieux
d'immoler le premier tranger qui s'offrira  sa vue, et c'est son
fils qu'il sacrifie sans le savoir. Mes souhaits pourraient troubler
le repos de la personne qui m'est la plus chre, vous m'entendez ma
chre Comtesse.... Je serai toute ma vie bien plus occupe de vous que
de moi. Adieu, je vous renvoie votre crit.




LETTRE XIII.

  LA Cesse DE LOEWENSTEIN

  A

  Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.


J'ai remis au Marquis son manuscrit, et comme il m'a presse de lui
dire l'effet qu'il avait produit sur vous, je lui ai rpondu qu'il
vous avait fort intresse, ensuite, par l'habitude de la franchise,
j'ai ajout; mais..... et aussitt je me suis arrte; sa curiosit a
t extrme sur ce _mais_, et il m'a fait les plus vives instances
d'achever; je lui ai dit que j'tais une tourdie, et que cela n'avait
aucune importance, il a insist et m'a paru si inquiet que dans la
crainte qu'il ne souponnt quelque chose de trop dsavantageux, je
lui ai rpondu qu'il ne m'en coterait rien de lui dire la vrit, si
je ne craignais de rappeler  son esprit de tristes souvenirs. Je ne
conois pas d'o lui est venue une telle obstination et il faut qu'il
mette bien du prix  votre suffrage, autant que s'il vous connoissait.
Enfin vous me gronderez peut-tre, mais je lui ai avou que vous lui
reprochiez d'avoir induit en erreur cette malheureuse femme, en lui
parlant le langage de la passion, et j'ai ajout: elle vous aurait
pous comptant s'unir  un homme qui l'aimait et qui le lui avait
assur; dsabuse dans peu, quel et t son malheur! il et gal
peut-tre la dure de sa vie. Il s'est dfendu en disant, que nous lui
faisions un crime de sa franchise, qu'il aurait pu nous dissimuler ses
vritables sentimens; qu'au reste il ne les a bien connus qu'aprs sa
mort, et en sondant avec attention son coeur; enfin il a mis une
chaleur extrme  se justifier. Mon oncle est arriv  la fin de la
conversation et vous jugez bien que les pauvres femmes ont t
traites lgrement; car mon oncle, qui se pique d'un grand dvouement
pour elles, ne manque jamais de s'gayer sur leur compte; il croit que
cela est du bon air. Les propos qu'il a tenus ont t dbits
trs-gaiement, et la plupart des phrases accompagnes de certains
mots que vous lui connoissez, et qui font faire le signe de la croix 
votre maman. Ma nice, m'a-t-il dit, croyez, ou bien avouez-moi, car
vous savez toutes ce qui en est, avouez que les femmes ne sont dupes
qu'autant qu'elles veulent bien l'tre. Il y a une cinquantaine de
phrases, qui ne signifient rien, et qu'on est convenu de se dire
mutuellement pour que la femme cde avec honneur; ce sont comme les
trois assauts que les gouverneurs d'une place sont obligs d'essuyer
avant de se rendre, tout cela doit tre rang dans le rang des
complimens; est ce que je suis le trs-humble, trs-obissant
serviteur de ceux  qui j'cris ainsi? Et parce que l'on porte le
deuil d'un parent, que souvent l'on dteste, est-on un homme faux si
le coeur n'est pas en deuil? J'avais autrefois un petit secrtaire
Franais qui faisait mes lettres d'amour, et qui me disait toujours
qu'il en savait crire de brlantes; tous mes amis me l'empruntaient,
et cependant le papier d'aucun n'a jamais pris. Mais mon oncle, lui
ai-je dit, vous donnerez  monsieur le Marquis mauvaise ide des bons
Germains, car vous parlez comme un _Lovelace_.--Je n'ai jamais l
votre _Lovelace_ mais qu'entendez-vous par bons; je veux que monsieur
le Marquis sache que nous n'en sommes pas plus btes, et j'ai connu un
vieux comte FRIZZAMBERG qui avait t l'intime du duc de RICHELIEU 
Vienne, et qui ne lui cdait en rien pour ce qui est de la galanterie.
Laissez dire mademoiselle Emilie, monsieur le Marquis;  l'entendre il
faudrait que tous les maris fussent des Cladons: qu'ils soient braves
 la guerre, sablent bien du champagne et ayent de bons procds pour
leurs femmes, voil ce qu'il faut.

Aprs vous avoir rapport son sentiment tout au long, je vous dirai
que ma mre vous trouve ainsi que moi trop svre; Le Marquis se
justifie trs bien en disant, qu'il a t lui-mme dupe de ses
sentimens, qu'il n'a bien connus qu'aprs la perte de cette infortune
victime. Il souffre moins depuis deux jours, et sa conversation nous
intresse beaucoup. Mon oncle est enthousiasm de lui et ma mre
l'coute avec plaisir. Je suis impatiente qu'il connaisse mon Emilie
que j'embrasse bien tendrement. Vous tes folle je crois avec votre
_Idomene_, qui a pu vous donner cette ide?




LETTRE XIV.

  Melle EMILIE

  A

  LA Cesse DE LOEWENSTEIN.


Remerciez le ciel, ma chre Victorine, de ce qu'il y a un cheval bai 
vendre chez un fermier,  une lieue de LOEWENSTEIN; grce  ce cheval
bai, vous verrez votre amie. Voici le fait: mon oncle, le Doyen du
chapitre a besoin d'un cheval de cette couleur; c'est un grand
connaisseur, il va le voir demain et ira vous demander  dner. Sa
nice l'accompagne et sa joie d'embrasser sa chre Victorine la
transporte. Je verrai donc enfin la fleur de la chevalerie Franaise,
et je vous en dirai bien franchement mon avis. Adieu, ma chre amie, 
demain; mon coeur bat dj de plaisir; que sera-ce quand je vous
serrerai dans mes bras?




LETTRE XV.

  LA CESSE DE LOEWENSTEIN

  A

  Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.


Convenez que vous dsirez savoir ce que pense de vous le Marquis.
N'allez pas me dire: que me fait un tranger qui me voit en passant et
par consquent ne peut me juger. Vous avez fait des frais pour lui,
et ne m'accusez pas de prsomption; l'amour propre y entrait sans
doute pour une grande partie; mais l'amiti faisait l'autre. Vous vous
disiez: il faut que je lui fasse voir que ma Victorine a du
discernement, et qu'elle sait bien placer ses sentimens. Pour moi
j'tais intrieurement glorieuse de vos succs, comme une tendre mre
qui voit sa fille fixer tous les regards  un bal. Il vous trouve trs
aimable, et dit qu'il n'a jamais vu que vous, mettre de la grce dans
une dissertation; qu'il n'est que mon Emilie, dans qui la rflexion ne
dessche pas le sentiment; que vous approfondissez en vous jouant, en
ayant l'air d'effleurer. Mais comment, direz-vous, a-t-il pu voir tout
cela en si peu de temps? C'est qu'il faut savoir que je lui ai montr
plusieurs de vos lettres, et votre prsence a fait le reste; enfin,
il dit que notre socit forme un tout parfait, et que chacun de nous
fait valoir l'autre par de lgres oppositions, qui font ressortir nos
diverses qualits. Etes-vous contente de ce jugement? Pour moi, j'ai
eu un plaisir infini  vous entendre apprcier par un homme dont le
got naturel a t infiniment exerc dans les socits les plus
distingues; qui a connu ce qu'il y a de plus aimable dans un pays o
le plus grand mrite tait d'tre aimable. Nous n'avons parl que de
vous depuis trois jours, et je dois pargner  votre modestie le rcit
de tout ce qui a t dit. Que vous dirai-je enfin, il a prtendu qu'il
vous connoissait si bien, qu'il serait en tat de faire votre
portrait, nous l'avons pris au mot, et n'ayant pu se ddire, voici
l'ouvrage qu'il nous a apport ce matin, et qui ne manque pas de
vrit.

EMILIE se communique aisment, sa physionomie est expressive et
anime, c'est ce qui m'enhardit  en faire le portrait. Ses yeux sont
vifs et perans; il y rgne plus d'ardeur que de sensibilit, ils
annoncent un esprit observateur, et cependant sa manire de sentir et
de s'exprimer a quelquefois l'air d'une inspiration soudaine. Elle est
libre et familire sans indcence; elle dit ouvertement ce qu'elle
pense, mme aux personnes intresses, et peut-tre est-ce plus par
envie de montrer sa pntration que par un effet de sa franchise. Au
premier aspect elle inspire moins le dsir de lui plaire que la
crainte de lui dplaire. Elle donne l'envie de causer avec elle, et
plus encore la curiosit de l'entendre: on croit d'abord feuilleter
une brochure agrable, et l'on dcouvre bientt que c'est un livre
plein d'agrment et de solidit.

Etes-vous satisfaite de ce portrait, qui a tellement frapp ma mre,
que ravie du talent de l'auteur, elle lui a demand instamment de
faire le mien. Les traits flatteurs qu'il renferme ne sont pas exacts,
mais je crois que si les couleurs sont trop brillantes, elles ne sont
pas sans quelque vrit. Il m'a prodigieusement embellie, voil tout
le tort du peintre.

Son visage rassemble tous les trsors de la sant et de la jeunesse.
Son teint n'est pas celui d'une habitante des villes, c'est le teint
qu'on suppose aux bergres des romans. Son regard est plus touchant
que vif, et son esprit se manifeste particulirement  la manire dont
elle coute, au choix des personnes ou des choses qui fixent son
attention. Le son de sa voix a quelque chose de sensible qui se dirige
vers le coeur, et indique qu'il doit y avoir dans ses sentimens plus
de profondeur que de vivacit. Elle a de la gaiet, est instruite, et
personne peut-tre ne peut juger exactement de l'tendue de son
esprit; c'est une espce de mystre; elle pense et sent pour un petit
nombre, et il faut que son coeur donne le signal  son esprit pour se
montrer.

Ce dernier trait est celui qui me flatte le plus, et vous en devez
reconnotre la vrit, car c'est avec mon Emilie que je montre le peu
d'esprit que j'ai, et d'aprs cela, il est bien clair que c'est de la
chaleur de mon ame qu'il tire toute sa force; sans elle il serait
comme le feu renferm dans un caillou; qui se douterait qu'il existe?

Adieu, ma chre Emilie.




LETTRE XVI.

  Melle EMILIE

  A

  LA Cesse DE LOEWENSTEIN.


Je suis bien plus touche, ma chre Victorine, de tout ce que vous me
dites de sensible sur mon portrait que de l'ouvrage mme. Votre amiti
se peint dans l'occupation o vous tes de moi, et elle vous inspire
un aveuglement qui me flatte davantage par son principe, que par
l'aspect sduisant sous lequel il m'invite  me voir. J'ai quelquefois
fait des portraits, et il m'a paru que lorsque le peintre est
agrablement prvenu, et qu'il cherche nanmoins  peindre avec
vrit, il ne fait que renforcer certains traits, et en diminuer
d'autres; et avec du jugement et de l'impartialit on pourrait, 
l'aide de son ouvrage flatteur, en faire un plus ressemblant et bien
moins favorable. Pour mieux dvelopper ma pense je vais faire mon
portrait, au vrai, d'aprs celui du Marquis. EMILIE au premier abord
se livre aisment, et il est ais par consquent de la peindre; ses
yeux sont vifs sans aucune expression de sensibilit, ils semblent
joindre la rflexion  la vivacit, mais la plupart de ses ides sont
soudaines et n'ont point de suite; la familiarit de ses manires n'a
pour limite que l'indcence; elle ne s'embarrasse pas de choquer les
personnes, pourvu que ce qu'elle dit soit une preuve de la
pntration; on est peu curieux de lui plaire, mais on craint sa
malignit, on est sur ses gardes en causant avec elle, et il parat
plus sr de l'couter; elle offre d'abord l'image de l'tourderie, et
cependant elle donne par fois l'ide d'une personne qui a rflchi.

Que dites-vous de ce portrait, ma chre Victorine, un excellent
peintre les combinerait tous les deux et peut-tre sortirait-il de l
un portrait ressemblant. Adieu, ma chre amie, je m'en rapporte 
celui que l'amiti a grav dans votre coeur; tant mieux s'il est
flatt, car ce sera l'illusion de l'amiti, tant mieux pour moi s'il
ne l'est pas, car je vaudrai mieux que je ne crois. Dans tous les cas,
j'ai quelque prix, soit par moi soit par l'amiti.




LETTRE XVII.

  LA Cesse DE LOEWENSTEIN

  A

  Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.


Il est naturel qu'on dsire savoir l'effet qu'on a produit sur les
personnes dont le suffrage est flatteur, et j'tais bien assure que
le Marquis tait curieux de savoir ce que vous m'avez dit de lui; mais
il craignait sans doute qu'il y et de la prsomption  penser qu'on
s'en tait occup, et croiriez-vous que cela a produit une scne
touchante. Mademoiselle Emilie a d me trouver bien heureux, m'a-t-il
dit en me voyant, moi pauvre impotent, moi malheureux Emigr,
proscrit de sa patrie, repouss de la plupart des pays, tabli si
agrablement auprs de sa charmante amie, et recevant d'elle des
soins....... Sa voix s'est altre, il a eu de la peine  achever sa
phrase, et j'ai vu une larme sur sa joue. Vous allez tre surprise,
Emilie; l'attendrissement m'a gagne, et j'ai balbuti: mon oncle et
ma mre, monsieur le Marquis, sont eux-mmes.... Mon oncle qui tait
derrire moi a pris la parole. Ne voil-t-il pas encore des
complimens. Je me suis remise de mon trouble et tchant de plaisanter
pour n'y pas retomber, j'ai dit: tout au contraire, c'est un
compliment que monsieur le Marquis cherche. Il dsire de savoir ce que
pense de lui ma chre Emilie. Mais que dites-vous du trouble que j'ai
prouv?..... Et n'admirez-vous pas combien l'accent du sentiment
fait impression sur l'ame. L'expression de la reconnaissance du
Marquis a agi sympathiquement sur moi, et m'a singulirement mue. Mon
oncle a repris la parole et s'adressant au Marquis. Voil comme sont
les femmes, a-t-il dit, elles croient que l'homme le plus sens met un
prix infini  leur suffrage, et ma nice pense que le Marquis
souffrant cruellement et inquiet  tant de titres, s'occupe de ce que
peut penser, et dire de lui une jeune Demoiselle qu'il n'a fait
qu'entrevoir, et qu'il ne verra peut-tre de sa vie. Il est bien
certain qu'elles ont plus parl de vous que de moi; mais enfin chacun
a son temps, et quand vous aurez fait vingt campagnes, mon cher
Marquis, coutez si vous voulez aux portes, et vous n'entendrez pas
les belles dames parler de vous,  moins que vous ne soyez un mari
jaloux. Elles font toutes de mme,  commencer par mademoiselle
Emilie. Je ne sais si _philosophe_ est fminin, mais enfin il ne me
vient pas d'autre mot, je vous dirai donc que c'est une grande
philosophe, et que cela n'empche pas qu'elle n'ait une belle passion
tout au travers du coeur, en tout bien tout honneur, s'entend. C'est
au reste une trs-aimable personne, quoiqu'elle s'embrouille
quelquefois dans la dcomposition des sentimens. Ma nice semble avoir
le secret de l'entendre; mais je crois que moins elle la comprend, et
plus elle la trouve sublime. Son amoureux est un brave jeune homme
d'une trs-bonne maison qui s'est allie  la ntre il y a plus de
quatre-cents ans, et je ne me trompe pas, car c'tait du temps de
l'Empereur HENRI V. Nous tions _Guelfes_, et ils taient _Gibelins_ 
toute outrance. Le petit dieu d'Amour n'en tint compte, et il en
rsulta une alliance mmorable par ses effets, parce qu'elle contribua
 calmer les esprits dans la Westphalie. Mademoiselle Emilie sera, je
crois, fort heureuse avec lui. Vous pensez bien que cette conversation
me peinait singulirement; mais vous savez aussi qu'on arrterait
plutt un torrent que mon oncle, quand il est sur certains chapitres.
Bon soir, mon Emilie.

_P.S._ Dites quelque chose d'honnte dans votre rponse pour notre
hros bless, que je puisse lui montrer; car il parat mettre un grand
prix  votre approbation, et parle de vous de manire  me satisfaire,
ce qui n'est pas une petite tche. Encore une fois, bon soir.




LETTRE XVIII.

  LE PRSIDENT DE LONGUEIL

  AU

  MARQUIS DE ST. ALBAN.


Je vous ai promis, mon cher et jeune ami, le dtail des aventures de
mon migration, et en voici le tableau trac avec la plus exacte
vrit. Vous vous rappelez que j'tais en Provence pour le soutien de
quelques droits  une succession considrable. Je n'avais pas tard 
voir le danger que je courais dans un pays o la vivacit des esprits
se joignait  la fermentation gnrale, et je choisis Nice pour y
attendre en suret le dnouement de la scne tragique qui fixait
l'attention de l'Europe. Plusieurs personnes distingues de la
Provence s'y taient ainsi que moi rfugies; j'tais dans cette ville
 porte de recevoir promptement des nouvelles de France, et la
douceur charmante du climat ainsi que la socit de quelques personnes
du pays et de mes compatriotes adoucissaient les regrets de mon exil,
enfin l'esprance soutenait mon courage; mais la journe du 10 Aot et
la captivit du Roi remplirent mon esprit des plus noirs
pressentimens. Bientt aprs une arme Franaise s'avana prs du Var,
jeta l'pouvante dans la ville de Nice et dans tout le Pimont. Une
terreur panique s'empara des esprits, ds qu'on eut pntr les
dispositions des Franais; chacun se hta de prvenir leur arrive, et
de sortir de la ville. L'allarme fut si vive, la prcipitation si
grande, que l'on ne se donna pas le temps de rassembler le peu
d'effets prcieux qu'on aurait pu emporter; je fus du nombre de ceux
qui prirent ce parti et je pensai que le plus sr tait de se rendre 
Turin, o l'on avait lieu de croire que les Emigrs seraient
accueillis favorablement. Dans peu d'heures le chemin du Col de Tende
fut couvert de monde, de vieillards, d'enfans, de femmes grosses,
d'autres qui portaient sur leurs bras leur enfant qu'elles
nourrissaient; des magistrats, des vques, des moines disperss sur
cette route fuyaient consterns. Un vque de quatre-vingts-trois ans,
entre autres, offrait le spectacle le plus touchant; hors d'tat de
marcher, il tait port par des prtres qui se relayaient tour  tour;
une femme d'un nom distingu se trouva au milieu du voyage presse des
douleurs de l'enfantement, et accoucha sur le chemin, dnue de tout
secours; pour comble de malheur, des soldats Pimontais entendant la
nuit un grand bruit sur la route, et ne distingant rien, se figurrent
qu'un dtachement de Patriotes arrivait sur eux, ils tirrent et
blessrent plusieurs des personnes qui marchaient en avant de notre
misrable troupe. La pluie survint et dura huit jours. Les chemins
furent inonds, les rivires dbordes, et tous les flaux semblaient
se rassembler contre des infortuns fugitifs; on craignait de se noyer
 chaque pas; celui qui tombait et s'embourbait, invoquait envain du
secours. Le malheur extrme rend l'homme barbare en concentrant tout
son intrt sur lui-mme. Quelques uns avaient des charettes, d'autres
des chevaux et des mulets; mais  peine arrivs  la Scarena, les
troupes Pimontaises s'en emparrent. On se flattait de trouver 
Tende une auberge pour y prendre quelque repos; elle tait occupe par
ces troupes, et aprs une aussi longue marche, et tant de fatigues, il
fallut passer la nuit en plein air, inonds de la pluie, les pieds
dans l'eau; les cris, les pleurs des femmes et des enfans ajoutaient 
l'horreur de cette situation, et l'espoir abandonnait tous les coeurs.
Nous passames le Col de Tende, et des voitures venues de Turin
offrirent un instant l'espoir d'achever plus heureusement notre route;
mais la cupidit aveugle et barbare ne permit pas  un grand nombre
de profiter de ce secours; on demanda un prix exorbitant de ces
voitures, et il y en eut une qui fut paye cinquante louis pour deux
journes de marche. La troupe infortune arriva enfin  Turin; lieu si
dsir et qui nous semblait devoir tre le terme de nos malheurs; mais
en arrivant, nous vimes affich au coin des rues, un rglement qui
dfendait aux Franais de sjourner plus de huit jours  Turin et dans
les tats du roi de Sardaigne. Les hommes qui taient en tat de
servir prirent le parti de se rendre  l'arme de COND, au moyen de
quelques secours qu'ils se procurrent; les femmes, les enfans, les
vieillards obtinrent ensuite la permission de rester; mais le sjour
dans la ville tait trop cher pour des personnes rduites  la plus
affreuse misre. Il fallut se retirer dans les villages voisins, et
je m'associai  une famille intressante pour former un petit
tablissement dans une cabane de paysans o nous passames quatre mois
ensevelis en quelque sorte sous les neiges. Plusieurs de mes
compatriotes ne pouvaient subsister que de la bienfaisance des
habitans, et ignorant la langue du pays leur situation seule invoquait
la compassion. Les habitans, hommes grossiers, mais humains, taient
frapps de notre courage, de celui des femmes sur-tout, ainsi que de
leur pit. Ils admiraient leur rsignation  un sort si malheureux,
et je partageais ce sentiment en voyant des femmes, qui peu de mois
auparavant taient au milieu de domestiques empresss de les servir,
aller acheter des lgumes, de la viande et faire ensuite la fonction
de cuisinire. Dans les premiers momens, on se livre  la douleur;
mais la ncessit imprieuse subjugue bientt les esprits; lorsqu'on
sent qu'il est impossible de lutter contre elle, on rentre en soi-mme
alors pour y chercher des ressources, et le courage vient roidir l'ame
qui se familiarise peu  peu avec un nouvel ordre de choses. Dix-huit
mois s'taient couls pendant que nous tions dans cette triste
habitation, il n'tait pas  croire que cette dernire ressource nous
serait enleve; mais les Franais s'tant empars du mont St. Bernard
menacrent Turin; alors les Emigrs furent obligs par ordre du
gouvernement de quitter le Pimont. Incertains du lieu o il nous
serait permis de respirer, nous primes enfin la rsolution de nous
rendre  Venise. Nous louames une barque o s'entassrent
quatre-vingts personnes et nous suivimes le cours du P. Les
combinaisons de la pauvret industrieuse diminurent les frais que
semblerait devoir coter un aussi long voyage. Quinze francs par tte
nous acquittrent de tout. Je ne puis, pour l'honneur de l'humanit,
passer sous silence la rception des habitans de tous les lieux o la
barque s'arrtait le soir. Ds la premire soire nous vimes  Casal,
le cur, les magistrats et un grand nombre d'habitans qui s'taient
rendus sur la rive pour nous offrir leurs maisons et nous prodiguer
les marques les plus touchantes d'intrt; ils nous partagrent entre
eux pour nous donner des lits et un bon souper, et dans un
quart-d'heure quatre-vingts personnes se trouvrent rparties chez les
plus considrables habitans qui regardaient comme un bonheur de nous
recevoir, et celui qui en avait un petit nombre enviait  un autre
l'avantage qu'il avait de possder une maison plus grande; jamais
l'hospitalit ne fut exerce d'une manire plus cordiale, plus noble
et plus touchante. C'est ainsi que nous fumes reus  Cazal, Vrone,
Plaisance, Cazal-maggiore, Borgo-forte etc. etc. Souvent mme
plusieurs de ceux qui nous avaient ainsi reus prenaient le lendemain
les devants, au moment de notre dpart, et se rendant au lieu de la
prochaine couche, y prvenaient les habitans de notre arrive,
commandaient  souper dans les auberges et nous retrouvions en
dbarquant les personnes qui nous avaient reus la veille, et qui
avaient fait plusieurs lieues pour nous procurer de nouveaux secours;
souvent aussi on remplissait la barque de provisions de tout genre.
Si jamais les humains ont t ce qu'ils devraient tre, un peuple de
frres, c'est pendant notre route. Combien le rcit de nos malheurs
les attendrissait! Combien de fois nous avons vu leurs yeux se remplir
de larmes en nous coutant! On voyait pendant le repas, rgner sur la
famille qui nous recevait, une joie pareille  celle d'un jour de
noces ou d'une fte occasionne par le plus heureux vnement. Chacun
s'empressait de nous offrir ce qu'il y avait de meilleur en fruit, en
vin, en gibier, et l'attention tait porte jusqu' offrir aux femmes
des bouquets des plus belles fleurs. Au milieu de ces marques de
sentiment et de gnrosit, mes ides quelquefois se portaient sur
Paris, o le sang coulait  grands flots, o le peuple furieux
tranait dans les rues des corps dchirs, promenait sur des piques
des ttes dgotantes de sang. Je me demandais si c'taient les mmes
tres que ceux qui nous recevaient avec tant de bienveillance, qui
nous montraient une si vive et si touchante sensibilit. J'ajouterai 
ce tableau de l'humanit, sous son plus bel aspect, un trait qui le
terminera dignement. Nous trouvames, en sortant de la barque 
Crmone, un homme que nous avons appris tre un ngociant, et qui nous
suivit  l'auberge. L'intrt qu'il prenait aux malheureux Emigrs,
tait peint dans ses yeux et se manifestait par ses gestes. Aprs nous
avoir offert en gnral ses services, il resta quelque temps en
silence avec l'air d'un homme embarrass, qui balance  s'expliquer;
une dame de notre compagnie descendit pour parler  l'aubergiste, et
il la suivit. Elle rentra quelque temps aprs, et nous conta que ce
monsieur, qui avait paru s'intresser si vivement  nous, l'avait
prie d'entrer un instant dans une petite salle en bas, et que l, il
avait tir deux rouleaux de cinquante louis en la suppliant de les
accepter et de les partager avec ceux de ses compagnons de voyage qui
en avaient le plus de besoin. Cette dame nous ajouta qu'elle les avait
refuss, que le monsieur avait insist  plusieurs reprises, avait
tch mme de lui mettre dans sa main les deux rouleaux, et qu'enfin,
il tait sorti aussi afflig de ses refus qu'elle tait touche de son
offre gnreuse. Nous admirames ce noble procd; mais la dame fut
blme de n'en avoir pas profit pour aider plusieurs prtres qui
taient sans ressources. Nous attendions un souper frugal que nous
avions command, et l'on s'impatientait de la lenteur de l'hte
lorsqu'il entra avec l'air d'un empressement respectueux, une
serviette sur l'paule comme un matre d'htel, et nous dit que le
souper tait servi dans la pice voisine. Nous y passames, et nous
trouvames la pice claire de bougies et la table couverte d'une
grande quantit de plats et plusieurs bouteilles de vin sur un buffet;
 ct taient de trs-beaux fruits, des confitures, des biscuits et
deux o trois sortes de vins de liqueur; l'hte voyant notre surprise,
nous dit que tout avait t ordonn et pay par un monsieur de la
ville qui tait entr avec nous  l'auberge. Il ne voulut pas nous
apprendre son nom et se borna  nous dire que c'tait un ngociant
fort riche, et un des plus honnte homme qu'il y et dans toute la
Lombardie. Le lendemain aucun des garons de l'auberge ne voulut
recevoir la plus petite gratification, et nous arrivames  la barque
suivis de plusieurs personnes qui s'attendrissaient  la vue des
enfans, des prtres, des vieillards, et levaient les mains au ciel en
nous souhaitant toute sorte de prosprits. Nous cherchames en vain
parmi ces personnes, le gnreux inconnu. Il avait cru sans doute
devoir se drober  notre reconnaissance; mais de nouveaux bienfaits
de sa part nous attendaient dans la barque, elle tait remplie de
provisions de tout genre.

Fatigu de lire les horreurs de la Rvolution, mon jeune ami aura sans
doute du plaisir en lisant les dtails de faits qui honorent
l'humanit, et de douces larmes succderont aux pleurs amers qui ont
inond souvent ses yeux.

J'ai demeur un mois  Venise o s'tait retir un de mes amis. J'y
trouvai mon valet de chambre qui m'y attendait depuis huit mois, et
qui avait sauv de Nice ma vaisselle et une somme assez considrable.
Il lui avait fallu autant de courage et d'adresse que de fidlit,
pour me rendre le service qui me met  porte de vivre dans l'aisance.
Le peuple Vnitien est bon et obligeant, et il n'est point de secours
qu'il n'ait offert et donn aux Franais qui en avaient besoin. Je me
contenterai de vous citer un trait de l'hospitalire bont de cette
nation. Un des prtres qui taient venus avec nous, disait depuis
quinze jours la messe dans une paroisse, et c'tait son unique moyen
de subsister; un jour il fut suivi au sortir de l'glise, par un
homme envelopp d'un manteau, et lorsqu'il fut prs de la porte
l'homme s'approcha de lui et lui demanda de vouloir bien lui dire une
messe le lendemain  une chapelle qu'il dsigna. Le prtre lui promit
de faire ce qu'il dsirait, et l'homme au manteau s'approchant alors
de plus prs, voil monsieur, dit-il, la rtribution que je vous prie
d'accepter pour votre messe et au mme instant il lui mit dans la main
un papier qui enveloppait deux mdailles d'or de quinze ducats. Le
prtre voulut se dfendre de les recevoir; mais l'homme au manteau le
quitta aussitt, et passant par une petite ruelle, disparut  ses
yeux.

Je serais rest  Venise si l'air humide n'avait pas t contraire 
ma sant. J'ai quelque temps t en suspens sur le lieu o je me
fixerais; enfin je me suis dtermin  venir  ***. On y est plus 
porte qu'en Italie d'tre instruit de ce qui se passe en France, et
on y a bien plus de ressources pour la lecture; enfin le Gouvernement
y laisse les Emigrs en paix.




LETTRE XIX.

  LA Cesse DE LOEWESTEIN

  A

  Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.


Le courrier ne part qu'aprs-demain, et je ne puis attendre si
long-temps pour apprendre  ma chre Emilie, que le hasard m'a fait
voir ce matin  Francfort, un officier qui est dpch de l'arme 
Vienne, qui m'a dit que le cher Baron jouissait de la meilleure sant,
et n'avait pas t bless comme quelques gazettes l'ont annonc; mais
un de ses parens du mme nom, et c'est ce qui a donn lieu  l'erreur.
Je n'ai pas l ces gazettes; mais comme elles pourraient vous
parvenir, je ne perds pas un instant pour prvenir l'inquitude
qu'elles auraient cause  mon Emilie. Il faudrait en vrit que la
gnration actuelle et reu des ames plus fortes ou insensibles pour
rsister aux troubles et aux spectacles terribles de la malheureuse
poque o nous vivons. Je viens de lire les _confessions_ de ROUSSEAU,
qui a l'art d'intresser en racontant des faits minutieux, et qu'un
autre ne serait pas tent de relever; et je songeais aprs cette
lecture aux circonstances prsentes; je me disais: quelle nergique
peinture n'aurait pas faite un si grand homme d'vnemens qui
demanderaient toute la pntration de son esprit observateur, pour en
dmler les causes, et toute la vigueur et la clart de son style pour
les bien expliquer; mais en y rflchissant plus attentivement, j'ai
pens que son ame sensible aurait t fltrie par des spectacles
pleins d'horreur, et affaisse sous le poids de tant de maux. C'est
dans le sein de la paix qu'il est descendu dans son coeur pour y
chercher des sentimens doux et touchans, pour en saisir si habilement
toutes les nuances; il a pu alors choisir des expressions convenables
et proportionnes. Les mots atroces, affreux, terribles, monstrueux,
mille et mille fois rpts, employs  chaque instant deviennent
insignifians, et il faudrait d'autres expressions pour exprimer un
_crescendo_ de crimes et d'infortunes qui va  l'infini. Le plus
simple rcit fait alors plus d'effet; et je l'ai prouv ce matin. Ma
sensibilit a t singulirement affecte par un expos simple et
naturel des malheurs des Emigrs. Un officier qui a su que le marquis
de ST. ALBAN est ici, est venu le voir; nous avons parl des Emigrs.
Plusieurs, nous a-t-il dit, sont rduits  vivre, du mtier de garon
charpentier ou menuisier; les plus heureux sont ceux qui enseignent 
danser, qui montrent la gographie ou le Franais, ceux-l sont des
_Milords_; ce fut son expression. Un des meilleurs gentilshommes de ma
province, ajouta-t-il, vend dans une petite ville du ratafiat, je l'ai
vu en tablier dans sa baraque, et ce qui vous surprendra, il a l'air
content. Le Franais commence par tre abattu, il reprend courage, et
 la moindre ressource il passe  la gaiet. Le Marquis lui a demand
en baissant la voix s'il pourrait lui tre utile; l'officier a tout de
suite dit, en prenant un ton anim et sensible, comme pour rendre
toute la compagnie tmoin de la gnrosit du Marquis, je vous
remercie infiniment, et il lui a serr fortement la main, je suis
trs-reconnaissant de vos offres; mais j'ai eu le bonheur de me tirer
d'affaire; j'enseigne la musique et je puis dire, avec un grand
succs; je gagne  ce mtier vingt ducats par mois; mais ce n'est pas
tout, j'ai le plaisir de me trouver avec de trs-jolies demoiselles et
de les entendre chanter. Il ne m'en cote rien pour ma nourriture,
parce que je suis invit tous les jours chez l'une ou l'autre de mes
colires, parmi lesquelles il y en a de charmantes; nous faisons
aussi de trs-jolis concerts, ainsi vous voyez que je ne suis point 
plaindre. Un instant aprs il a dit, ayant eu l'air de rflchir:
puisque monsieur le Marquis est dispos  obliger ses compatriotes,
je vais, s'il le permet, lui fournir une occasion d'exercer sa
gnrosit envers un homme malheureux et trs-respectable. Quel
est-il? Si ce n'est point un mistre, a dit le Marquis, qui
s'attendait  entendre nommer un officier ou un gentilhomme. C'est mon
confesseur a rpondu le jeune homme. Nous nous sommes regards en
souriant. Oui, a-t-il dit, mon confesseur. Je vous avouerai qu'il y a
long-temps que je n'en fais pas d'usage; mais je n'en suis pas moins
reconnaissant des bons conseils qu'il m'a donns autrefois, et de
l'intrt qu'il me tmoignait lorsque ma mre me faisait aller 
confesse, et il fallait bien y aller, car mon prcepteur
m'accompagnait. C'est un vieux prtre infirme, et qui est menac
d'tre aveugle. Je l'ai trouv ici et je tche de le secourir dans son
malheureux tat. Nous tions disposs  rire au dbut de cette
histoire, ensuite les larmes aux yeux chacun a remis  l'officier, une
petite offrande, dtermine par le plus touchant intrt. L'officier
sautait de joie  mesure que les ducats arrivaient dans ses mains; il
les regardait avec un plaisir singulier, et remerciait chacun de nous
avec la plus sensible expression de reconnaissance. Ce pauvre homme
avec cela aura de quoi vivre six mois, disait-il. Nous lui avons
promis de continuer  donner des secours  son malheureux confesseur,
et il est sorti enchant d'aller lui porter une aussi bonne nouvelle.

Le Marquis va toujours de mieux en mieux; heureusement que l'os
n'tait point entam, et dans peu de jours il se servira de son bras.
Nous voyons avec peine approcher le moment o il nous quittera. Il a
l'air de se plaire parmi nous, et la reconnaissance qu'il nous
tmoigne surpasse de beaucoup nos soins. Je ne sais quelquefois si je
dois m'applaudir d'avoir fait connaissance avec le Marquis, et si je
n'prouverai pas pour la socit, ce qui arriva  votre pre pour la
bonne chre. Il fit  Vienne, chez l'ambassadeur de France, un
trs-bon dner accommod  la Franaise, et il fut quelque temps 
trouver la cuisine Allemande dtestable. Je n'avais pas ide de la
conversation avant d'avoir connu le Marquis. J'ai entendu disserter;
mais converser agrablement sans s'appesantir sur les objets, mler
l'enjouement  la gravit, se proportionner aux personnes qui
coutent, prter de l'intrt aux sujets arides, approfondir les
objets en ayant l'air de les effleurer, savoir passer d'un ton  un
autre, voil, ma chre Emilie, ce que je trouve dans la conversation
du Marquis, et j'ai pass des heures dlicieuses avec lui, sur-tout
lorsque vous tiez en tiers: mon coeur et mon esprit alors n'avaient
plus rien  dsirer. Adieu, mon Emilie; je vous embrasse bien
tendrement.




LETTRE XX.

  Melle EMILIE

  A

  LA Cesse DE LOEWENSTEIN.


Combien votre amiti me touche, ma chre Victorine, et combien m'a t
utile en ce moment votre officieuse prvoyance! Je venais de lire la
gazette qui met au nombre des blesss mon cher Baron; j'tais toute
entire  l'inquitude la plus dchirante lorsque votre lettre m'est
arrive. Vous avez prvu la douleur qui m'accablait, vous ne vous tes
occupe que pour la gurir, je vous dois mon repos, et qu'un bienfait
a de prix quand il vient d'une main chre! Mais, ma tendre amie,
rassure en ce moment sur le pass, que l'avenir est inquitant! Cette
malheureuse guerre durera-t-elle encore long-temps? Les transes
continuelles qu'elle me fait prouver ne peuvent se dcrire; des
grades, des rubans peuvent-ils servir de compensation  tant
d'inquitudes. La paix, l'union, les douceurs d'une tendre intimit ne
sont-elles pas mille fois au-dessus du vain plaisir de faire parler de
soi, d'entendre les autres parler de ce qu'on aime? Je ne suis pas
politique, peut-tre les intrts de mon coeur font-ils illusion  mon
esprit, mais je suis bien tente d'tre de l'avis d'un homme d'esprit,
qui soutenait chez ma mre, que les Puissances n'auraient pas d se
mler des affaires des Franais, qu'il aurait t plus sage de
laisser se consumer leur feu dans l'intrieur et ne pas, disait-il, en
citant un ancien, _l'attiser avec l'pe_. On dit que c'tait le
sentiment de l'impratrice de Russie; si cela est, je dois tre bien
fire. Ce sentiment n'est peut-tre pas celui du marquis de ST. ALBAN.
Les Emigrs veulent que les Puissances fassent les plus grands
efforts, dploient toutes leurs ressources pour dtruire jusqu'au
germe de la rvolution Franaise, dont la contagion suivant eux,
menace tous les pays; peut-tre ont-ils raison; peut-tre aussi
sont-ils aveugls par leur ressentiment et l'intrt, qui leur
inspirent une impatience bien excusable. Je pense comme eux qu'il
importe  l'humanit d'teindre l'incendie qui consume la France, et
peut s'tendre dans le reste de l'Europe; mais je diffre avec eux
sur les moyens. La guerre est le plus grand des flaux, et la main de
tout souverain qui signe un manifeste pour la commencer doit trembler.
Il faudrait dans un tel instant mettre sous ses yeux le tableau d'un
champ de bataille, o le sang coule de toutes parts; des monceaux de
cadavres, des milliers de blesss, remplissant l'air des cris de la
douleur; il faudrait lui peindre les angoisses des femmes, des mres,
des soeurs d'une partie de ses sujets, attendant l'arrive de chaque
courrier avec une inquitude dchirante, osant  peine parcourir les
dtails mme des victoires, et fixer leur regards sur des lauriers
teints du sang de leurs proches et de leurs amis. Les plus brillans
succs sont-ils un ddommagement de tant de dsastres. Souvenez-vous,
ma chre Victorine, qu'en lisant le sicle de Louis XIV, nous lui
fimes l'application de ces vers sublimes de CORNEILLE.

     A vaincre tant de fois mes forces s'affaiblissent,
     L'tat est florissant, mais les peuples gmissent,
     Leurs membres dcharns courbent sous mes hauts faits
     Et la gloire du trne accable les sujets.

Adieu, je respire depuis votre lettre; mais je ne puis songer de sang
froid  la guerre. Je dteste tous les conqurans et je voudrais que
l'univers ne fut habit que par ces bons Quakers, qui ont en horreur
l'effusion du sang. J'embrasse mille fois ma charmante Victorine,
j'espre la voir incessament et lui faire lire dans mes yeux, dans
toute ma personne, le sentiment de reconnaissance qu'elle ajoute 
une tendresse que je croyais au-dessus de tout; mais le coeur le plus
aimant a donc toujours quelque vide que dcouvrent de nouvelles et
vives motions; le mien ne semblait pas pouvoir vous aimer davantage,
et c'est cependant ce que je crois prouver depuis votre lettre.




LETTRE XXI.

  LE MARQUIS DE ST. ALBAN

  AU

  PRSIDENT DE LONGUEIL.


J'ai l, mon respectable ami, avec le plus vif intrt le rcit de vos
aventures. Les Franais disperss sur toute la terre prsentent une
varit infinie de scnes touchantes, trop souvent tragiques, et dont
plusieurs sont romanesques. Ils ont tout prouv: humiliations, refus
inhumains, intrt touchant, secours imprvus, perscutions
impolitiques, compassion strile. Mes gnreux htes m'ont trouv les
larmes aux yeux, hier, en entrant chez moi; votre lettre tait sur la
table, on a craint que je n'eusse reu de fcheuses nouvelles, et
essayant en vain de les rassurer j'ai pris le parti de leur en faire
la lecture. Tous les visages taient attentifs, et il n'y a pas eu un
trait intressant de votre rcit qui n'ait produit la plus vive
impression; des larmes d'attendrissement ont coules  plusieurs
reprises,  la description de la gnreuse rception des habitans des
rives du P. Le Commandeur pleurait en criant bravo; il trpignoit de
joie, comme s'il et t sur le rivage  vous attendre; on le voyait
prt  courir pour vous prcder le lendemain et vous retrouver. La
Comtesse, les yeux inonds de pleurs au rcit des procds de ce bon
ngociant de Cremone, tait d'une beaut ravissante. Je n'avais
jamais eu le spectacle d'une belle femme qui pleure d'attendrissement;
quelle diffrence d'avec les larmes de la douleur qui ne sortent qu'en
dformant le visage, qu'elles paraissent silloner; ici la beaut de
chacun de ses traits semblait, si je puis parler ainsi, s'panouir
pour recevoir la cleste rose qui les inondait. Le brave homme,
disait le Commandeur, je lui donnerais la moiti de mon chteau, s'il
tait dans le besoin; la mre disait, l'excellent homme, heureusement
il s'en trouve encore de tels. La Comtesse tendait les bras comme pour
y recevoir cet honnte Cremonois, et je crois que s'il et t l,
elle n'aurait pu s'empcher de l'embrasser.

Aprs cette intressante lecture, vous jugez qu'il a t fort question
des Emigrs; on a racont quelques histoires dont plusieurs taient
d'un genre bien oppos  celle de votre voyage. Une carte gographique
tait sur ma table, et l'on a parcouru les divers pays o nos
compatriotes sont accueillis ou tolrs; il est venue  ce sujet une
assez singulire ide  la Comtesse: il faut, a-t-elle dit, que cette
carte serve d'indication du sort dont jouissent les Emigrs dans les
diffrens tats de l'Europe; ils seront peints de diverses couleurs;
et leur site sera analogue au traitement dont ils jouissent; ainsi les
pays o ils auraient t mal accueillis seront en couleur noire et des
montagnes arides, des torrens dvastateurs dsigneront l'pret du
climat; dans ceux o ils auront t bien reus, on verra des prairies
maills de fleurs et des verts bocages; mais il faut une lgende au
bas de la carte pour donner des explications. On a fort applaudi 
cette ide, et la Comtesse a t prendre ses crayons.

Elle s'est mise  dessiner, et pendant ce temps, essayant de faire les
lgendes, j'ai senti la difficult de leur donner le style court et
serr qu'exige le genre lapidaire. Il m'a donc fallu, n'ayant pas le
temps d'tre court, faire un rcit historique.

Voici celui de la Russie.

Louis XIV a prodigu des secours  un roi qu'on avait prcipit du
trne; la gnrosit de son ame et le noble orgueil de son rang ont
dtermin les bienfaits; mais si la souveraine de Russie s'est
empresse d'adoucir les malheurs d'une famille auguste, CATHERINE,
femme sensible et gnreuse, a tendu une main bienfaisante 
l'humanit souffrante; son trsor a t la caisse des malheureux; ils
ont trouv une nouvelle patrie dans ses tats, et ont reu d'elle des
terres et des fonds pour les faire cultiver.

       *       *       *       *       *

La lgende de l'Angleterre.

Les malheureux Franais fuyant leurs maisons en feu, poursuivis par le
fer des brigands et la hche des bourreaux, sont venus chercher un
asile chez leurs anciens rivaux.

La politique, l'intrt ont cd aussitt aux cris de l'humanit
dsole; les dons du Roi, ceux des Grands, des Anglais de toutes les
classes, au moyen de nombreuses souscriptions ont produit des secours
immenses pour une foule prodigieuse d'hommes, de femmes, de prtres,
d'enfans sans asile et sans subsistance; enfin pour rendre ces
bienfaits durables et en assurer l'quitable distribution, ils ont
tabli les plus sages prcautions, avec cette mthode prcise du gnie
calculateur qui les caractrise; ils ont su distinguer, naissance,
services, ge; enfin le malheur et les talens, la valeur, la vertu ont
t pour tous les Franais des lettres de naturalisation.

La Prusse est  remarquer pour les secours que le Roi a prodigus aux
Emigrs Franais; plusieurs vivent de ses bienfaits, ou de ceux des
princes de sa maison. Beaucoup de jeunes gens ont t placs dans ses
troupes, et un grand nombre dans des maisons d'ducation, aux frais de
sa Majest.[A]

  [A] Cette lettre a t crite en 1793, et depuis cette poque, le
  roi de Prusse a donn des terres  plusieurs Emigrs Franais dans
  l'intrieur de ses tats, et dans le nouvelle partie de la
  Pologne, acquise par le dernier partage. Une congrgation de
  religieuses a demand un asile, et le Roi leur a accord une
  maison o elles vivent facilement du travail de leurs mains, et
  selon leur institut. Enfin les Emigrs, que distingue leur mrite
  littraire, ont obtenu dans l'acadmie de Berlin des places
  auxquelles sont attachs des appointemens.

La retraite modeste et simple d'un hros, _Rhinsberg_ est aussi
distingue sur cette carte; on y voit comme dans les champs Elysens,
quelques ombres heureuses chappes  la fureur d'un gouvernement
barbare, s'entretenant sous des ombrages frais de leur malheureuse
patrie, clbrant les vertus et les talens de leur auguste
bienfaiteur; ils sont auprs d'une pyramide, et j'y lis le nom de
l'loquent et gnreux MALESHERBES. C'est  toi qu'elle est consacre,
ministre du plus vertueux des rois, dfenseur du meilleur des hommes.

_Brunswick_ doit tre dsign sur cette carte, comme un des pays o
l'hospitalit envers les Franais est la plus noblement exerce; on
croit souvent se trouver  la cour de France quand on voit l'illustre
souverain de _Brunswick_ entour de gnraux, de ministres, de
magistrats et de prlats Franais. Ses bienfaits prviennent les
besoins, et  la noble simplicit de ses manires il semblerait que ce
sont les dons de l'amiti.

Je n'aurais malheureusement pas  m'tendre beaucoup, mon respectable
ami, sur cette ide de la Comtesse, que j'ai saisie avec
empressement. Ce court tableau est trac par la vrit, et joint 
celui de votre voyage, il forme un agrable contraste avec tant de
scnes d'horreur. Je vous cris cette lettre en quelque sorte en
commun; vous tes connu dans le chteau de _Loewenstein_ comme si vous
y aviez long-temps habit, et la Comtesse et le Commandeur ont pour
vous, non-seulement de l'estime, mais de l'amiti, et ce dernier
sentiment, passez-moi cette vanit, est d  celle dont vous
m'honorez. Adieu, mon respectable ami, conservez-moi vos bonts.




LETTRE XXII.

  LE PRSIDENT DE LONGUEIL.

  AU

  MARQUIS DE ST. ALBAN


      _Dusseldorff_.

Je ne vous parle point en ce moment de la France, ni de l'arme, parce
que vous tes plus  porte que moi d'en tre promptement instruit. Je
ne sais au reste quelles sont vos conjectures, mais les miennes se
perdent dans le plus vaste et le plus noir horizon. Je vous crirai
amplement  ce sujet dans quelque temps; pour le moment, parlons de
nous et de nos amis. Le temps o nous vivons ressre les intrts et
les sentimens dans le plus petit cercle, et l'ame cicatrise de tous
cts n'a plus que quelques points de sensibilit. N'tes-vous pas
afflig et tonn de n'avoir point de nouvelles de la duchesse de
MONJUSTIN. J'ai fait de tous cts des perquisitions sans pouvoir rien
apprendre  son sujet. Je sais seulement qu'elle a t en Angleterre;
mais on n'a pas pu me dire si elle y est encore, et je suis port 
croire qu'elle a chang de nom. Ses affaires taient trs-dranges
avant la Rvolution, tout son bien est en terres, et il est  craindre
qu'elle n'ait pas emport des fonds suffisans. Quelquefois je crains
que la dtresse o elle a pu se trouver ne l'ait force de rentrer en
France, et alors je frmis. Plusieurs Emigrs ont pris ce parti par le
mme motif et les malheureux ont pay de leur vie cette funeste
rentre dans leur patrie. Il y a quinze ans que je suis attach  la
duchesse de MONJUSTIN; vous connaissez ses rares qualits, sa raison,
son esprit, ses agrmens; jugez donc de mes regrets; sa socit
faisait le charme de ma vie, et si je pouvais me rejoindre  elle et 
mon jeune ami; si je les pouvais voir dans une situation supportable,
je dfierais la fortune; et la Rvolution n'affecterait en moi que le
sujet fidelle, et que l'ami de l'humanit. Lorsque les fonds que vous
avez seront puiss, adressez-vous  moi, mon cher Marquis; ce serait
faire outrage  l'amiti que de ne pas en recevoir les dons, et cette
fausse discrtion ne serait en vrit honneur ni  votre esprit, ni 
votre coeur. Songez donc que je suis plus riche que je ne l'ai jamais
t, quoique j'aye perdu trente fois la valeur de ce qui me reste: on
n'est riche que de ce dont on jouit. La plupart des choses que j'ai
perdues n'taient pas des jouissances pour moi: j'avais un grand htel
o j'habitais un trs-petit appartement; beaucoup de chevaux, et je
n'en employais que quatre ou cinq; je donnais de grands dners, et ils
m'ennuyaient; les spectacles, aprs une frquentation de vingt ans,
taient moins un plaisir pour moi qu'un emploi du temps, et les loges
que j'y avais taient plutt des moyens d'obliger que de m'amuser. Si
l'on tait de la jouissance d'une grande fortune, ce qui n'est qu'au
profit de la vanit, il y aurait bien peu de diffrence relle entre
le sort de l'homme le plus opulent et de celui qui jouit d'une
honnte aisance. L'homme riche a plus envie de briller que de jouir,
et vous savez que je ne cherchais pas l'clat dans ma dpense; mais ce
qui m'affecte le plus cruellement, c'est la sparation peut-tre
ternelle de quelques amis; ce sont les dangers qu'ils courent, enfin
c'est ce dchirement qu'on prouve quand on est enlev subitement 
toutes ses habitudes,  tout ce qui nous est cher; quand on se trouve
transport au milieu d'hommes indiffrens, et dont on ignore jusqu'
la langue. Toutes les pages du livre de ma vie semblent effaces; il
faut recommencer  me faire connatre,  me faire estimer, si je veux
entretenir quelque commerce avec des gens aux yeux desquels ma
position me rend d'abord suspect, parce qu'ils craignent que je ne
leur devienne  charge. Je me dis souvent: je n'intresse aucun de
ceux que je vois; je puis vivre, souffrir, mourir, sans exciter un
sentiment, sans qu'il y ait une larme de verse; mon esprit et mon
coeur me sont inutiles et  charge par leurs besoins. Je ne puis ni
converser sur les objets dont je me suis occup, ni m'attacher 
personne, et mes avances seraient regardes comme des calculs
intresss. Mon coeur est surcharg de son propre poids, il voudrait
se rpandre et il est arrt par l'indiffrence qu'on lui oppose,
douloureusement froiss par la dfiance; ou, si je sors dans les rues
je m'apperois souvent que je suis pour le peuple un objet de haine ou
de mpris; car, il ne faut s'aveugler sur ses dispositions. Il admire
les succs des brigands appels Patriotes, et les mots dcevans
d'galit, et de libert chatouillent son coeur et lui inspirent de
l'loignement pour ce qu'on appelle les Aristocrates. Il contemple
avec plaisir leur chte et croit s'lever de toute la hauteur dont on
les a prcipits. J'ai t assez heureux pour emporter quelques fonds
qui me mettent  porte de vivre dans l'aisance, et cette aisance est
une immense richesse compare  la dtresse de la plupart de nos
compatriotes. Celui de nous qui peut avoir la plus grossire
subsistance assure, est un homme fortun: on a dit avec raison, que
pour tre content de son tat il fallait regarder en bas; aujourd'hui,
qui le dirait! c'est en portant ses regards jusqu' la plus sublime
lvation. Quel est l'homme dont la vie et la libert sont assures,
qui ne doive pas se trouver heureux en se rappelant l'infortun LOUIS
XVI; tout homme, de quelque classe qu'il soit, tait en quelque sorte
familiaris avec l'ide de la possibilit de prir sur un chafaud,
l'histoire en fournit mille exemples, et l'innocence n'a souvent pas
suffi pour chapper  un tel sort; mais un roi!.... qui peut se faire
une ide des affreuses penses, des sentimens d'tonnement et
d'horreur qui ont rempli son esprit et son coeur quand il a pass,
captif, au milieu d'un peuple furieux qu'il avait vu, pendant vingt
ans, se prcipiter sur son passage pour le contempler avec dlices;
pour faire retentir l'air des plus touchantes acclamations. Qui peut
dire si son coeur n'a pas t ouvert  l'espoir, et combien il a t
cruellement tromp, lorsque pendant cette longue route il n'a entendu
aucune voix s'lever en sa faveur, aucun bruit avant-coureur d'un
gnreux effort; enfin arriv au terme fatal, il s'est flatt sans
doute, que peut-tre ce peuple ne rsisterait pas  la voix de son roi
qui paraissait en suppliant devant lui; mais la plus atroce barbarie
fait retentir l'air d'un bruit affreux qui couvre ses faibles accens;
enfin le crime comble l'intervalle immense qui est entre le trne et
l'chafaud, entre le supplice et l'innocence. Cette affreuse image me
revient sans cesse dans la pense, et le jour et la nuit. A tout ce
qu'elle a de dchirant pour le coeur, se joint un tel tonnement pour
l'esprit, que je suis quelquefois tent de croire que cette terrible
catastrophe n'est qu'un songe affreux. Je reviens  vous, mon cher et
jeune ami, et j'exige de votre attachement que vous me disiez au
plutt l'tat de vos affaires, et ce qui vous reste, et ce que vous
attendez. J'ai quelque argent  votre service, pour le moment, sans
nuire  mes arrangemens, sans rien diminuer de ma dpense. Songez que
je vous tiens lieu de pre et que j'en ai toute la tendresse. Adieu,
pour aujourd'hui.




LETTRE XXIII.

  LA Cesse DE LOEWENSTEIN

  A

  Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.


Ecoutez, coutez ma chre Emilie, une scne du plus grand genre dont
vous tes la cause sans le savoir. Nous tions  prendre le th dans
le sallon lorsqu'on m'a apport un billet de vous, crit il y a deux
jours, pour m'annoncer cette marchande qui fait si bien les fleurs
artificielles, et j'ai propos  ma mre de la faire entrer, en lui
disant qu'on m'avait assur qu'elles galaient presque en fracheur et
en vivacit les fleurs naturelles. Un instant aprs est entre une
jeune fille avec deux grands cartons. Les fleurs ont t tales sur
une petite table auprs de ma mre; la WARBERG n'a fait qu'un saut
jusqu' nous pour voir les fleurs, et je ne puis vous rendre ses
exclamations; elle regardait de tous ses yeux, avait envie de tout;
combien cela Mademoiselle?.... Et celle-ci, et celle-l? La marchande
avait  peine le temps de rpondre  ses mille et une questions. Dans
ce moment nous apperevons le Marquis, qui se trouvant beaucoup mieux,
avait voulu nous causer une agrable surprise, et qui traversait la
cour, appuy sur son valet de chambre, pour se rendre dans le sallon.
Nous nous levons aussitt pour aller au devant de lui et le fliciter.
Une voiture tait range prs de la porte du vestibule, et nous
apperevons dans le fond une femme d'une figure fort agrable. On
s'empresse de tmoigner au Marquis la joie de le trouver en si bon
tat, et prt  entrer, il porte ses yeux du ct de la voiture, et
s'avance vers elle en disant: quoi c'est vous madame la Duchesse?...
Et la femme de rpondre sans le moindre embarras, c'est moi-mme mon
cousin. Tout le monde est surpris; mon oncle, sur-tout, semble
ptrifi et demeure un instant les yeux fixes et la bouche ouverte. On
demande au Marquis, par quel hasard cette dame, qu'il appelle madame
la Duchesse, attend dans la cour sans entrer. Il s'approche d'elle,
lui parle  demi-voix, et revient nous dire, c'est une de ces
aventures de roman que produit la Rvolution; madame la duchesse de
MONJUSTIN vend des fleurs, voil le mystre, et elle attend une
ouvrire qui est alle en porter dans le sallon; nous nous avanons
vers la Duchesse, et aprs bien des instances nous l'engageons 
entrer. On garde ensuite un instant le silence, et la Duchesse d'un
air tranquille et rsign, s'adressant  mon oncle qui tait dans
l'attitude d'un homme qui attend le dnouement d'une grande aventure,
lui dit: je ne suis pas la seule, monsieur, que la Rvolution ait
rduite  un sort pareil ou plus fcheux, et je me trouve heureuse
d'avoir un petit talent qui carte de moi la misre. Mon oncle lve
les bras au ciel en croisant ses mains, et demande au Marquis si elle
est de la famille du marchal de ..... la femme de son petit-fils. Mon
oncle s'crie, la petite-fille du marchal de ..... que j'ai vu
commander les armes Franaises en 17... qui lui auroit dit que sa
petite-fille serait rduite  vendre des fleurs? La Rvolution, lui
dit le Marquis, a fait du monde un grand bal masqu, o des princes
paraissent sous des habits de paysans, et des valets sont habills en
empereurs; ma cousine s'est rsigne avec courage  son sort. Il y en
a, reprit la Duchesse, de bien plus  plaindre que moi; ce sont les
vieilles femmes et celles qui n'ont aucune ressources dans leur
industrie; je frmis en songeant qu'un peu plutt ou plus tard, elles
n'auront rien  attendre que de la compassion charitable. Le Marquis
lui demanda des nouvelles de plusieurs personnes, et comme il ne lui
parla ni de mari, ni d'enfans, je jugeai qu'elle tait veuve et
n'avait pas d'enfans: je ne me suis pas trompe. Madame de WARBERG
n'osait plus acheter, et ne jetait que des regards furtifs sur ces
belles fleurs qu'elle avait tant admires; comment dire  une
Duchesse: cela est trop cher? Comment lui mettre de l'argent dans la
main? La Duchesse s'en apperut et lui dit en souriant: il ne faut pas
madame, si mon nom ne me sert pas, qu'il me nuise. Vous paraissiez
dispose  acheter des fleurs; le prix est sur chacune, cela vous
pargnera l'embarras de marchander. Madame de WARBERG s'enhardit,
choisit plusieurs fleurs, fort belles, regarda le prix, tira sa bourse
et mit en rougissant l'argent dans le carton. Je suivis son exemple;
mais sans en acheter une grande quantit, comme c'tait mon premier
mouvement; je craignis d'avoir l'air, par pure gnrosit, d'augmenter
ses profits. Comme je lui tmoignais mon admiration de son courage,
elle m'a dit une chose qui m'a frappe. Quand on te, Madame, du
malheur, l'humiliation, il perd ce qu'il a peut-tre de plus
douloureux, et comment tre humili d'un malheur gnral? Qui ne
serait pas honteux de paratre en chemise dans la rue?.... Mais,
suppos que le feu prenne  votre maison, aux maisons voisines, on ne
songera pas en fuyant le danger,  la manire dont on est vtu. Mais,
dit mon oncle, madame la Duchesse aurait trouv dans tous les pays,
des gens qui se seraient empresss de la secourir, sans
s'abbaisser.... Ah! Monsieur, lui dit-elle, ces services-l ne sont
que pour un temps, et quand les malheurs durent, la gnrosit se
lasse; n'est-il pas plus satisfaisant de pouvoir se suffire 
soi-mme, et de n'avoir d'obligations  personne? Ma foi, dit-il,
Madame, vous avez raison, et ce n'est pas l de l'orgueil, mais une
noble et estimable fiert; il se dtourna en mme temps pour cacher
ses larmes. J'allai  lui et prte moi-mme  pleurer, je lui pris la
main et ne pus que lui dire, mon bon oncle!... La Duchesse reprit la
parole, et dit: on ne peut se refuser  une vrit constante, c'est
que si on enlve  l'homme le plus riche tout ce qu'il possde, il est
forc de revenir  l'tat de nature, et de travailler pour subsister.
J'ai l qu'en Turquie on fait, dans leur jeunesse, apprendre un mtier
aux Sultans; c'est peut-tre par le souvenir des frquentes
rvolutions qui prcipitent du trne les monarques de l'Asie qu'on a
cru devoir adopter cet usage; est-il aujourd'hui en Europe un homme,
quelqu'lev qu'il soit, qui puisse assurer qu'il ne sera pas rduit 
faire usage de son industrie? ROUSSEAU avait raison dans son superbe
ouvrage sur l'ducation, de faire apprendre un mtier  _Emile_. On
s'en est moqu, on a fait des railleries d'un hros menuisier. Combien
de gens de qualit, de gens riches seraient heureux aujourd'hui
d'avoir t lev comme _Emile_? Quelle modration, ma chre amie!
quelle sagesse! ce ne sont pas l des mots; c'est le courage et la
vertu en action. J'ai voulu l'engager  passer la journe avec nous;
mais il n'y a pas eu moyen de l'y dterminer: elle avait des affaires
 Francfort et devait s'y trouver de bonne heure le lendemain; mais
elle nous a promis de s'arranger pour venir la semaine prochaine, et
nous accorder deux jours; de grce venez-y, ma chre amie; je
m'honorerai  ses yeux de votre amiti, et puisqu'elle vous connat,
elle me sera un titre pour prtendre  la sienne. Sa douceur, son
courage, sa noble simplicit ont enchant toute la maison; le Marquis,
aprs avoir lou la courageuse rsignation de sa cousine, nous dit:
mesdames je vous conseille de vous presser de faire provision de
fleurs; car ma cousine me fera certainement la grce de partager ma
petite fortune. De tout mon coeur, dit-elle; mais prenez garde de vous
aveugler sur vos esprances et d'en croire le succs trop prochain; je
serais fche de vous faire dpenser trop vite un argent qu'il serait
prudent de mnager pour l'avenir. Ds ce moment le produit de mes
fleurs est pour les pauvres, et elle me pria de me charger de celui
de madame de WARBERG. Ensuite elle ajouta: je crois, mon cousin, que
tout bien considr, je ne dois pas renoncer entirement  mes
travaux; il y a tant de malheureux  soulager, ce serait un vol que je
leur ferais que de ne pas exercer mon petit talent. Qu'en pensent ces
dames? Nous fumes de son avis. J'en ferai, dit-elle, un amusement au
lieu d'un travail forc. Nous l'avons tous reconduite  sa petite
voiture; mon oncle lui donnait la main, et en la quittant la regardait
avec des yeux de tendresse et d'admiration. Vous pensez bien qu'il n'a
pas t question d'autre chose toute la soire, et chacun de nous, 
sa manire, a fourni son contingent  un chapitre sur les vicissitudes
de la fortune. Adieu, pour aujourd'hui.




LETTRE XXIV.

  LE MARQUIS DE ST. ALBAN.

  AU

  PRSIDENT DE LONGUEIL.


Je m'empresse de vous apprendre, mon cher Prsident, que votre amie
est retrouve. Madame de MONJUSTIN vous crit par le courrier une
lettre qui vous apprendra comment je l'ai rencontre, et ne vous
laissera rien ignorer de tout ce qui l'intresse. Les matres de la
maison, instruits de l'tat de la marchande de fleurs, l'ont
accueillie avec la plus grande considration. Le titre de Duchesse n'a
pas t auprs du bon Commandeur une faible recommandation; mais il a
fallu bien peu de temps  madame de MONJUSTIN pour exciter ensuite
pour sa personne le plus vif intrt, et mme de l'admiration. Madame
la comtesse de LOEWENSTEIN,  qui je parle souvent de vous, est
enchante de la connaissance de la Duchesse, et partage votre joie. Je
voudrais, m'a-t-elle dit, tre  sa place pour prouver tout ce que
l'amiti doit avoir de plus doux, dans un moment o l'on revoit une
personne pour qui on a trembl tant de fois. Madame de LOEWENSTEIN est
avide de sentimens, comme un ambitieux l'est d'honneurs et de
distinctions, un avare d'argent; jugez par l, mon cher Prsident, du
bonheur d'un homme qui aurait excit dans son ame un tendre sentiment.
S'il suffit d'en connatre l'tendue pour le mriter, personne n'en
est plus digne que votre ami. Chaque jour me fait dcouvrir de
nouvelles qualits dans cette intressante femme. Le charme de sa
socit carte loin de moi jusqu' l'ide du malheur. Je crois tre
dans un sjour enchant, et chaque jour que j'ai  rester ici, est une
partie d'un trsor dont je regrette d'avancer la perte. Je vois avec
peine avancer ma gurison, quand je songe qu'elle sera le terme de mon
bonheur. Adieu, mon cher Prsident, je finis  votre exemple en
disant, _Vale et ama_.




LETTRE XXV.

  LA Cesse DE LOEWENSTEIN

  A

  Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.


La marchande de fleurs est, ma chre Emilie, l'intime amie de ce
Prsident, dont nous parle si souvent le Marquis; il me l'avait peint
comme un des sept sages de la Grce; mais les sages sont donc aussi
sensibles  l'amour; car je crois que le Prsident a t plus que
l'ami de la Duchesse, et que leur liaison a pris avec le temps la
couleur de l'amiti; ne pourrait-on pas appliquer  un tel sentiment
ce que dit le clbre fabuliste des Franais. _C'est le soir d'un beau
jour._ Cette comparaison ne serait pas moins juste que l'autre; car
les belles soires succdent  des chaleurs brlantes. Il y a
long-temps que la Duchesse a perdu son mari, ainsi je ne lui fais pas
de tort en supposant qu'elle ait aim un homme estimable. La Duchesse
a montr une grande satisfaction en apprenant que le Prsident avait
chapp aux fureurs dmocratiques, et qu'il tait dans une situation
supportable du ct de la fortune. Le Parlement a t presque
entirement immol, et le Prsident,  ce qu'elle m'a dit, tait un
homme trop marquant par sa naissance, ses talens, et enfin par son
zle, pour n'avoir pas t une des premires victimes. Je n'ai pu
m'empcher de dire  madame de MONTJUSTIN que je voudrais tre  sa
place pour jouir d'un bonheur aussi vif. Elle m'a rpondu en
m'embrassant, et a eu l'air de s'attendrir sur moi. Je ne saurais vous
exprimer ce qui tait dans ses regards, peut-tre lui en demanderai-je
quelque jour l'explication. Le Marquis est heureux dans les personnes
de son ami et de sa cousine. Je crois qu'il les regarde aussi avec la
mme envie que moi; car son ame est sensible et je vous avouerai que
je n'ai trouv que lui qui m'ait parl _sentiment_ d'une manire
attachante et vraie. La plupart des hommes cherchent  montrer de
l'esprit lorsqu'ils en parlent, ou bien s'expriment avec une chaleur
exagre. On voit que ce que dit le Marquis part de l'ame, et on le
croirait profondment sensible au seul son de sa voix,  la manire
dont il prononce le mot _d'aimer_. Adieu, ma chre amie, raisonnez sur
tout cela  votre charmante manire, votre Victorine vous embrasse
mille et mille fois.




LETTRE XXVI.

  Melle EMILIE

  A

  LA Cesse DE LOEWESTEIN.


J'avais entendu dire que la personne qui faisait les fleurs dont je
vous ai parl, avait eu en France de la fortune, et que la Rvolution
l'avait rduite  faire usage de ce talent pour vivre; mais j'tais
bien loin de la souponner d'tre une si grande dame. Elle vient
quelquefois  Mayence, o elle a une amie, et elle y fait apporter des
fleurs par la jeune fille que vous avez vue. Un jour j'allai chez
elle, et comme elle tait sortie, l'htesse me mena  la chambre de
la Duchesse. Je la trouvai lisant un volume de VOLTAIRE, un autre
tait sur la table, et contenait _Zadig_ ou la Destine. Je lui dis
qu'il y avait beaucoup de philosophie dans ce petit roman, et elle me
rpondit, il faut bien croire  une destine qui se joue de tous les
desseins des hommes, lve ce qui est bas et abaisse ce qui est lev.
Et elle cita  ce sujet ces vers que je la priai de m'crire, et
qu'elle me dit tre de CORNEILLE.

Et notre volont n'aime, hait, cherche, vite, Que suivant que d'en
haut son bras la prcipite; Alors qu'on dlibre on ne fait qu'obir.

Je lui dis: il faut convenir, Madame, qu'il y a peu de marchandes de
fleurs en tat de faire de pareilles citations. Elle se mit  sourire
et je n'osai lui faire aucune question. Je suis retourne deux fois
chez elle sans la rencontrer, et la dernire fois je remis  la jeune
ouvrire un billet pour vous. Vous avez d trouver la figure de la
Duchesse intressante et spirituelle, et  prsent que je sais son
tat, je trouve ses manires trs nobles: mais prjug! prjug! il y
a deux jours que j'aurais dit _dcentes_. J'ai beaucoup d'impatience
de la revoir, et ce n'est pas pour lui faire mon compliment; car la
grandeur dans sa situation n'est qu'un fardeau importun et
embarrassant. Mon got pour les aventures de roman me fera chercher 
former une liaison avec elle, et je donnerai l'essor  mes sentimens
d'intrt et de bienveillance, bien faciles  se changer en amiti.
Enfin lorsqu'elle viendra ici je l'engagerai  loger chez ma mre qui,
depuis votre lettre, m'a tmoign beaucoup d'empressement pour la
voir. Adieu, ma chre Comtesse.




LETTRE XXVII.

  LA MME A LA MME.


Mon bonheur a amen ici ma cousine. Ce dbut vous surprend; cette
cousine, vieille fille, bavarde, ennuyeuse avec solennit, fatigante
dans ses empressemens, et se faisant valoir pour les plus petites
choses, disant sans cesse: Convenez que sans moi vous auriez pay
votre robe deux ducats de plus; si je ne m'tais trouve l vous
tombiez dans le foss; vous auriez encore la fivre si je ne vous
eusse force  prendre du quinquina. Ce bal o l'on dsirait tant
d'aller, la bonne maman tait malade, on se dsolait; mais
heureusement on a une cousine qui arrive toujours  propos; elle offre
de se charger de la conduite d'Emilie, de la mener  ce bal, de la
ramener; qu'est-ce qu'on y voit, ah! ah!.... En voil assez; dis-je,
ma cousine: Je sais toutes les obligations que je vous ai; et je suis
oblige de lui mettre la main sur la bouche. A quoi sert tout ce
prambule,  vous dire que ma cousine a propos de me mener chez vous;
et d'y rester ce qu'on appelle un jour franc. Je partirai donc
aprs-demain, ma chre Victorine, et nous passerons ensemble
quarante-huit heures. On dit que la dure est une grande question en
philosophie, et je n'en suis pas surprise; du moins si c'est comme je
l'entends; une opration qui dure six minutes est d'une longueur
insupportable, et six minutes sont un clair pour celui qui gote un
plaisir, vif: tez huit heures de sommeil, reste quarante, formant
deux-mille-quatre cents minutes que nous passerons ensemble. Quel
philosophe m'en dira la juste dure! Ah! qu'il se passe de choses dans
l'ame d'une personne qui sent vivement! c'est sans doute  ce sujet,
de la dure du temps, ce qu'on rapporte de MAHOMET,  ce que je crois:
il sort de son lit, s'lve dans les airs, parcourt des mondes
infinis, et il rentre chez lui que sa place dans son lit, n'tait pas
encore refroidie, et qu'une caraffe, qu'il avait laiss renverse, et
rpandant l'eau qu'elle contenait, n'tait pas encore vide. C'est pour
le coup que vous allez dire avec raison, quel dluge de mtaphysique!
Mais pourquoi m'en vouloir, n'est-ce pas mon coeur, ingrate, qui me
rend mtaphysicienne? N'est-ce pas le bonheur de vous voir qui
m'inspire tant de beaux calculs? L'avare qui compte son argent, tantt
le voit en ducats, tantt en cus, et enfin en florins, en kreutzer,
pour en grossir la somme  ses yeux. Adieu, ma chre Victorine, et
quel bonheur j'aurai dans trente-six heures en disant, bonjour chre
Victorine!




LETTRE XXVIII.

  LE MARQUIS DE ST. ALBAN

  A LA

  DUCHESSE DE MONTJUSTIN.


Ma sant se rtablit de jour en jour, grce aux soins qui me sont
prodigus, et  un excellent chirurgien. Je ne serai certainement
point estropi, voil ce qu'il y a d'intressant, ma chre cousine. La
paisible et charmante habitation o m'a conduit un gnie bienfaisant,
n'est plus aussi solitaire que vous l'avez vue: le pre et le mari de
la Comtesse sont arrivs de Vienne; l'inquitude rgne dans la
maison, le pre craint de rendre un domaine assez considrable dont il
jouissait depuis prs de trente ans, avec les fruits perus depuis ce
temps. Les frais du procs ajouteraient encore aux embarras, parce
qu'il faut les payer incessament;  la vrit on compte un peu sur le
bon Commandeur. Je partage les alarmes de sa famille et pntr de
reconnaissance, j'oublie depuis deux jours mes malheurs. Le pre de la
Comtesse est un homme de soixante ans, il n'a point servi et n'a
presque jamais quitt son chteau; il connat peu le monde, et il a
mauvaise opinion des hommes, par l'effet d'une disposition
misanthropique, sans philosophie, et par de mauvais procds qu'il a
prouvs, et qui ont laiss de profondes impressions dans son ame; du
reste il est attach scrupuleusement  ses devoirs,  sa religion
jusqu' la superstition; occup de l'administration de son bien, et
entier dans ses volonts; il aime sa femme parce que la religion et la
morale le prescrivent; mais sa fille, ce n'est ni la morale ni la
religion, c'est cette irrsistible attraction qui est dans le moindre
de ses mouvemens. Il me reste  vous donner une ide du mari: il a une
de ces figures qu'on croit avoir vue partout, et qu'on a remarque
nulle part; il a servi quelques annes; et sa famille dsirant que son
nom se perptut l'a engag  se marier avec la charmante Victorine
qui est de la mme maison. Il parat sentir son infriorit; mais il
croit que la dignit de mari suffit pour faire disparatre toutes les
ingalits personnelles; il ne faudrait pas je crois rassembler
beaucoup de circonstances pour exciter en lui de la jalousie: tel est
l'heureux mortel qui possde Victorine; mais que dis-je, un tel
bonheur n'est pas sans partage; il ne possde que la plus petite
partie de cette femme divine: il ne sait la langue ni de son esprit ni
de son coeur. Elle verra donc passer ses beaux jours sans avoir
embelli l'existence d'un mortel digne d'elle, sans avoir donn l'essor
aux sentimens de son ame sublime et aimante, sans avoir particip au
charmant concert de deux esprits et de deux coeurs, se rpondant et
s'clairant mutuellement! Les nouveaux arrivs m'ont fait des
politesses  leur manire, le pre avec assez de franchise, le mari
avec une sorte de contrainte. La conduite de la Comtesse avec son mari
rpond  la justesse de son discernement,  cette connaissance,
j'oserais dire,  cet instinct des plus dlicates convenances: elle ne
cherche point  le faire valoir en protectrice; mais sait faire
en-sorte qu'il ne paraisse jamais  son dsavantage; elle ne cherche
point  faire  lui ou aux autres, illusion sur ses sentimens, et se
borne  des manires qui caractrisent l'amiti et l'estime, enfin
elle ne montre rien d'hypocrite ni d'exagr, et rien qui puisse
donner l'ide du mpris. Le temps va arriver o je serai oblig de
quitter cette aimable socit. Je ne puis rien comparer dans ma vie au
charme des jours que j'ai passs ici. Il y a quelque temps qu'ayant
horriblement souffert, je m'endormis profondment;  mon rveil, mes
yeux se portrent vers une glace qui est en face du sopha sur lequel
je suis pendant la journe, et cette glace m'offrit une femme vtue
de blanc; ses cheveux pars et boucls tombaient sur un cou d'albtre
entour d'un rang de perles, une rose tait  quelque distance et
s'levait et s'abaissait:... deux bras arrondis par l'amour taient
nuds jusqu'au coude, et des mains d'une blancheur blouissante
parfilaient des fils d'or. Je restai quelques moments sans faire
connatre que j'tais veill et je vis cette figure cleste jeter des
regards d'intrt de mon ct; ils ont pntr, ces regards, jusqu'au
plus profond de mon coeur; je ne me croyais plus sur la terre, et
j'tais transport au milieu des anges. Sa mre tait prs d'elle et
contemplait avec dlice sa charmante fille, et un vieillard
respectable lisait et s'arrtait quelquefois pour jeter sur elle un
regard de satisfaction. Chacun m'exprima  mon rveil, d'une manire
touchante ses craintes et le plus tendre intrt. Ce rveil, ce
tableau, car c'en tait un, puisque je ne les voyais tous que dans la
glace, seront sans cesse prsens  mon esprit. Adieu, ma chre
cousine. Parlez-moi un peu de vos amis de Francfort, en change de
tous les dtails que je vous envoie, sur une socit qui suspend par
momens le sentiment de mes malheurs. Encore une fois je me reproche
d'tre heureux; mais qui sait ce que me garde l'avenir, et si je ne
payerai pas bien cher cet clair de bonheur.




LETTRE XXIX.

  LA Cesse DE LOEWENSTEIN

  A

  Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.


Le procs rpand toujours un nuage de tristesse sur toute ma famille,
et je suis force aussi de prendre un air inquiet pour ne pas
dsobliger mes parens: mais au fond je ne mets pas assez de prix  la
fortune pour tre fort affecte. Ce qui me touche vritablement c'est
l'embarras o se trouverait mon pre pour subvenir aux frais du
procs. Le marquis de St. ALBAN qui me croit plus inquite que je ne
le suis, partage avec vivacit le chagrin gnral, et ce qu'il y a de
bon, c'est que c'est moi qui fais effort pour le consoler. Il avance
dans sa gurison, et partira dans huit ou dix jours pour Francfort; ce
sera pour moi, et je crois aussi pour ma mre, une vritable
privation, et peut-tre aurait-il mieux valu que je ne l'eusse pas
connu. Nos bons Allemands me paraissent un peu plus maussades depuis
son sjour ici, et nos agrables me sont encore plus insupportables;
mon mari s'en est sans doute apperu, et sur ce que je n'tais pas
aussi enthousiasme que lui du prince de **** que nous avons vu deux
ou trois fois l'hiver dernier, il m'a dit avec un peu d'aigreur, il
faut tre Franais pour plaire  madame: voil ses mots; mais il y
avait dans le son de sa voix quelque chose d'aigre, et dans ses
regards une intention que je ne puis vous rendre. Je crois que la
prsence du Marquis lui est  charge: les malheureux sont toujours
importuns  certaines personnes,  presque tous les hommes; le calcul
de l'intrt est en entier contre eux; l'intrt tend ses vues dans
l'avenir, et craint qu'on ne se fasse un titre d'un lger bienfait
pour en exiger de nouveaux. Mon mari a toujours t port 
l'conomie; il en sent en ce moment encore plus la ncessit, et il
s'exagre la faible dpense que le sjour du Marquis occasionne: voil
je crois la source de son humeur contre lui, et il n'a d'ailleurs
jamais aim les Franais. Elle n'aura plus de fondement dans peu, car
le Marquis part pour Francfort, o il a quelques misrables dbris de
sa fortune  rassembler. J'aurai besoin de quelque temps aprs son
dpart, pour me remettre au ton ordinaires des conversations, et
m'habituer  des socits, sans intrt. Avec vous et avec le Marquis
nous parlons une autre langue. Je remplacerai le Marquis par des
livres, et quand vous serez marie, ma chre amie, les occasions
frquentes de nous voir ne me laisseront rien  dsirer. Adieu, mon
unique, tendre et adorable amie.


 _Fin du tome premier._




Liste des modifications:

  page  36: Fielding remplac par Fiedling (dans un roman de Fielding
            on lve des doutes)

  page  40: exist remplac par existe (sans _Clarisse_ elle n'aurait
            pas exist)

  page 119: tombe remplace par tomb (elle y tait tomb malade)





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     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
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"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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